Sous la pâle clarté d'un flambeau vacillant,
Un crâne devant moi, j'admirais le Néant.
J'admirais cette image aux pénétrants mystères
Qui figurent la Mort et les douleurs amères
Dont l'homme est affligé dans les jours d'ici bas,
Récompense qu'on donne aux portes du Trépas.
Telle est la loi suprême et la grave sentence
Qui condamne le Crime ainsi que l'Innocence
Les femmes les vieillards et les petits enfants
Les mortels sont égaux devant les jugements
Proclamés sans raison et sans aucune preuve
Par un juge inflexible aimant jeter l'épreuve
Sur la route où se dresse un abîme fatal
Que cache savamment la caresse du Mal
Où l'homme, aveugle, va, où il tombe et trébuche
Ignorant de son sort sans souci de l'embûche
Qu'on a creusé pour lui dans l'ombre du malheur
Qui le tient maintenant, pénètre dans son coeur
Dans la joie où il cherche un baiser qui console
Jusque dans la misère où se fane et s'étiole
La belle fleur d'amour, la suprême beauté
Richesses sans valeur dont le sort fut doté
Trésor mystérieux qui flatte notre envie
Qui s'efface aussitôt que disparaît la vie
Qui change tristement en un spectre tremblant
Drapé dans un linceul qu'on nomme le Néant.
Ah ! Que vois-je grand Dieu ma raison frémissante
Se trouble, s'obscurcit, l'image est ressemblante
C'est bien celle que j'aime et pour qui j'ai pleuré
Elle vit dans ce crâne et le crâne a parlé
Dans cet os qui remue Elle vient d'apparaître
C'est Elle j'en suis sûr je crois la reconnaître
A ce regard troublant à ces grands cheveux noirs
A cette voix plaintive au sein des désespoirs
Oui ce sont ses grands yeux, son doux regard de rêve
Semblable à un beau jour qui lentement s'achève
Et va plus lent encor se perdre dans la nuit
Où tout dort son sommeil dans le Temps qui s'enfuit
Ce sont ses lèvres où je cueillais la caresse
Qui grise le cerveau et chasse la tristesse
Cette source où l'amant s'abreuve du baiser
Cherche à calmer la soif qu'il ne peut apaiser
Et ce corps tout entier qui tremblait sous l'étreinte
J'y vois une blessure où se marque l'empreinte
D'une douleur obscure ouvrage d'un méchant
Qui doutait de l'amour que prodigue l'enfant
Qui te frappais brutal et couronnant son crime
D'une honte moqueuse aux yeux de sa victime
Sous la pâle clarté d'un flambeau vascillant
Elvire en ce temps-là je t'offris au Néant.
Non c'est une folie, un repentir qui passe
Comme un éclair mortel qui traverse l'espace
On a peur et tremblant qu'il vienne jusqu'à soi
On se cache il n'est plus ainsi que notre émoi
Ce Crâne que j'ador sera toujours le même
C'est la mort figurée en un tragique emblème
Qu'on a peur d'admirer tant il est effrayant
Pourquoi ah j'ai compris le spectacle est trop grand
Notre esprit ne veut ni apprendre ni connaître (????)
Quand nous ne sommes plus ce que devient notre être
Le crâne parle encor et je veux l'écouter
A cette longue étude il faut m'intéresser
Je veux savoir aussi au-delà de cette ombre
Ce qui vit et respire en la demeure sombre
Que le tombeau nous cache et que savent les morts
Je veux savoir aussi si nos tristes remords
Trouvent un aliment dans la source profonde
Qui coule sous la terre où règne un autre monde
Ô Elvire, je veux connaître tes amours
Depuis ton grand voyage au sein des autres jours
J'avais perdu le feu qui dévorait mon âme
Dans ton doux souvenir j'entretenais la flamme.
De cet amour fatal à la mort condamné
Je t'admirais encor en ce crâne adoré
Parles ! Dis-moi bien tout, fais moi des confidences
As-tu connu la joie ou les pleurs les souffrances
Dis-moi ce que tu sais tes rêves entrevus
En ces palais sacrés des vivants inconnus
Dis-moi as-tu pleuré l'existence cruelle
Que tu menais jadis où toujours la querelle
Se partageait les jours ravis à la gaieté
Dans l'autre monde hélas aurais-tu hérité
Des larmes, des regrets dont tu fis la fortune
Dans les heures fuyant, tristement une à une
Vers un passé qui meurt et s'éveille parfois
Pour tourmenter l'oubli aux indulgentes lois
En pesant les malheurs de cette vie à l'autre
La balance plus lourde a-t-elle vers la nôtre
Un penchant incliné ou bien est-ce vers toi
Que la douleur incline Elvire réponds-moi.
« Non loin de ton amour j'ai vécu dans la joie
Et quand la mort te guète avide de sa proie
Il ne faut pas trembler, on a peur de mourir
Mais dans l'autre séjour on vit le souvenir
Des heures où l'on aime et des folles chimères
Le bonheur consacré aux heures éphémères
Chaque jour est suivi d'un jour encor plus beau
Il apporte avec lui un chant toujours nouveau
Qui grise notre coeur et souvent nous enivre
L'homme vit de plaisir pour le plaisir de vivre
J'ai vu dans ces palais des amants s'embrasser
Après des mois d'absence enfin se retrouver
Dans un jardin fleuri j'ai reconnu Cythère
Ce temple qu'on adore et méprise sur terre
Chez nous est souriant au coeur qui sait prier
Et comprendre l'amour en un mot sait aimer
J'ai vu la vérité coudoyer le mensonge
Le sombre repentir et son grand mal qui ronge
J'ai vu le crime obscur flétri et pardonné
L'instant où de regret le coupable a pleuré
J'ai vu le ciel s'ouvrir et se fermer l'abîme
Le pardon est sensible et sait juger le crime
Sous la pâle clarté d'un flambeau vascillant
Voilà ce que l'on voit dans l'ombre du Néant ».
Ah ! Que je suis heureux à cette heure suprême
Je ne veux pas pleurer. Mon Elvire que j'aime
Vit encor et pour moi a cessé de souffrir
Tout renaît avec Elle et tout sait m'attendrir
La Nature elle-même a semé de verdure
La plaine où le ruisseau timidement murmure
Les arbres ont fleuri et le ciel azuré
Semble plus souriant à mon coeur rassuré
L'amour de ses chansons de son feu qui dévore
Dans le crâne a gravé l'image que j'adore
J'aime je veux fêter le retour du passé.
Je veux autour de moi voir le trouble exalté
Horreur ! Ah ! Je suis fou cette lèvre glacée
Réveille dans mon coeur la douleur effacée
Le Crâne n'est qu'un crâne et dans ses trous obscurs
J'ai trouvé le malheur dont les projets futurs
Veillent déjà cruels auprès de l'Espérance
Prêts à empoisonner ma fragile existence
Prêts à tout condamner de ce que j'aimerai
Et punir le plaisir quand je le défendrai
Pourquoi m'être grisé d'une aussi folle extase
Pour vider jusqu'au fond le contenu du vase
Dont notre lèvre avide a soif à chaque instant
Où repose caché un poison violent
Le regret superflu aux trompeuses alarmes
Je cherchais la gaieté qu'ai-je trouvé ? Des larmes !
Sous la pâle clarté d'un flambeau vascillant
Un crâne devant moi j'ai compris le Néant.