Un Chrétien Contre Six Juifs. (1776) Ou Réfutation D’Un Livre Intitulé: Lettres De Qelques Juifs Portugais, Allemands, Et Polonais. TABLE DES MATIERES Avertissement De Beuchot. Avant-Propos. Un Chrétien Contre Six Juifs. De Quelques Niaiseries. Notes. Avertissement De Beuchot. L’abbé Guenée avait, dès 1760, attaqué Voltaire par la publication de la Lettre du rabbin Aaron Mathathaï (voyez la note, tome XXV, page 13). Il revint à la charge dans les Lettres de quelques Juifs portugais et allemands à M. de Voltaire, avec des réflexions critiques, etc., et un petit Commentaire extrait d’un plus grand, Lisbonne (Paris, Laurent Prault), 1769, in-8°. La première des lettres, détachée dans les dernières éditions, en forme de dédicace, est signée Joseph Lopez, Isaac Montenero, Benjamin Groot, etc., Juifs des environs d’Utrecht; le Petit Commentaire, qui suit les Lettres, est donné sous les noms de Joseph Ben- Jonathan, Aaron Mathathaï, et David Wincker. Le livre de Guenée eut beaucoup de succès; une seconde édition parut en 1771, dans les formats in-8° et in-12; la troisième, qui est de 1772, a deux volumes in-8°; la quatrième, qui est de 1776, a trois volumes in-12[1]. Dès la première édition. Voltaire avait fait une courte réponse à Guenée[2]. Mais il revint à son tour à la charge en faisant imprimer, à la fin de 1776[3], Le Vieillard du mont Caucase aux Juifs portugais, allemands, et polonais, in-12 de iv et 296 pages, avec un portrait de l’auteur. Suivant l’usage reçu en librairie de dater de l’année suivante les ouvrages publiés dans les derniers mois de l’année, ce volume porte la date de 1777. En le faisant réimprimer peu après[4], Voltaire l’intitula Un Chrétien contre six Juifs, titre sous lequel il a été reproduit soit séparément, soit dans les OEuvres de Voltaire; ce qui n’a pas empêché l’auteur de la Notice sur Guenée, en tête de la neuvième édition des Lettres de quelques Juifs, 1817, trois volumes, de dire[5] affirmativement: «Voltaire ne répliqua point.» B. Avant-Propos. Bénissons la foule innombrable des pamphlets anglais dans lesquels une partie de la nation accuse l’autre quatre fois par semaine de trahir la patrie, et qui sont traduits en français pour amuser les curieux. Bénissons les sonnets dont l’Italie fourmille, soit à l’honneur, soit contre l’honneur des dames. Bénissons les écrits polémiques des Allemands, dans lesquels on ne cesse d’approfondir des sujets agréables de controverse. Bénissons surtout les Français, qui, depuis quelque temps, impriment environ cinquante mille volumes par année, tant gros que petits, soit pour édifier le prochain, soit pour le scandaliser, soit pour l’injurier, soit pour l’ennuyer. Mais pourquoi tant bénir cette énorme quantité d’insectes? C’est leur multitude que je remercie. Je me cache dans leur foule; leur grand nombre les fait périr en moins de temps qu’ils ne se forment: je veux vivre deux jours avec eux. Si ces livres duraient, s’ils ne tombaient tous les uns sur les autres dans un éternel oubli, ils seraient trop dangereux; on se verrait accusé, vilipendé, condamné jusqu’à la dernière postérité, par quiconque a le loisir et la malignité de faire un livre contre nous. Mais heureusement un ennemi littéraire vous intente un procès par écrit devant le tribunal de l’univers, soit dans une brochure, soit dans cinq ou six tomes. Cela est lu par cinq ou six personnes de l’un ou de l’autre parti; le reste de la terre l’ignore: sans quoi les accusations graves, les injures mal déguisées sous un air de modération, les calomnies qu’on se permet si souvent dans les disputes, pourraient avoir des suites fâcheuses. C’est donc devant un très-petit nombre de lecteurs oisifs que je veux plaider la cause d’un homme horriblement accusé et bafoué, et qui n’a pas la force de se défendre; et je la plaide aujourd’hui parce qu’elle sera oubliée demain. Je suis l’ami du prévenu, je suis avocat. Voici le fait: Un ancien professeur, dit-on, d’un collège de la rue Saint- Jacques, à Paris, écrivit, en 1771, une satire contre un chrétien, sous le nom de trois juifs de Hollande; et il en a fait imprimer une autre à Paris, en trois volumes assez épais, en 1776, sous le nom de trois juifs de Portugal, demeurant en Hollande, auprès d’Utrecht. Voilà donc un chrétien obligé de se battre contre six juifs. Est- ce Antiochus d’un côté, et de l’autre les Machabées? La partie est d’autant plus inégale que le savant professeur se sert souvent d’armes sacrées contre lesquelles je n’ai ni ne veux jamais avoir de bouclier. Je vais répondre aussi discrètement que je le pourrai aux accusations auxquelles on peut répondre sans tomber dans le piège que nous a tendu monsieur le professeur juif. Il a la cruauté d’imputer à sa victime je ne sais quelles brochures, les unes judaïques, les autres antijudaïques, dont ce cher ami est très-innocent[6]. Il expose un vieillard plus octogénaire, couché déjà peut-être dans le lit de la mort, à la barbarie de quelques persécuteurs qu’il croit animer par ses délations calomnieuses; et c’est en feignant de le ménager, en lui prodiguant des louanges ironiques, en l’appelant grand homme, qu’il lui porte respectueusement le poignard dans le coeur, Moi, qui prends son parti avec autant de candeur qu’il prit le parti de M, l’abbé Bazin son oncle[7], je conjure ce juif de ne me point combattre avec ses armes empoisonnées; je fais une guerre honnête. Entrons en matière. I Je me range d’abord sous l’étendard de saint Jérôme. J’invoque la lettre que ce grand homme écrivit à Dardanus, du petit village de Bethléem, où il habita si longtemps; voici comme il parle de la Judée. Lettre De Saint Jérôme. «Je prie ceux qui prétendent que le peuple juif prit possession de ce pays après la sortie d’Égypte de nous faire voir ce que ce peuple en a possédé. Tout son domaine ne s’étend que depuis Dan jusqu’à Bersabée, c’est-à-dire l’espace de cent soixante milles en longueur (environ cinquante-trois de nos lieues)... J’ai honte d’exprimer la largeur de cette terre de promission; on ne compte que quarante-six milles (environ dix-sept lieues) depuis Joppé jusqu’à Bethléem; après quoi on ne trouve plus qu’un affreux désert habité par des barbares... «Voilà donc, ô Juifs! l’étendue du pays que vous vous vantez de posséder, et dont vous faites vanité parmi les nations qui ne vous connaissent pas. Allez étaler cet orgueil chimérique aux ignorants; pour moi, qui vous connais à fond, je ne donne point dans vos panneaux: cherchez vos dupes ailleurs. «Vous me direz peut-être que, par la terre de promission, on doit entendre celle dont Moïse fait la description dans le livre des Nombres. Il est vrai que Dieu vous l’a promise, cette terre; mais il est faux que vous l’ayez jamais possédée... L’Évangile me promet la possession du royaume des cieux, dont il n’est pas fait la moindre mention dans vos écritures... «Vous avez commis beaucoup de grands crimes, ô Juifs! et vous êtes devenus esclaves de tous vos voisins, etc., etc., etc.» Après ce témoignage, mon ami a pu se permettre quelques petites libertés sur le peuple de Dieu[8], à l’exemple de saint Jérôme. Mais quand il est allé trop loin (ce qu’il ne faut jamais faire), je l’en ai charitablement averti, et il en a demandé pardon à M. Pinto[9] juif de Bordeaux, fort estimé des chrétiens. II -Du cadran d’Ezèchias, et de l’ombre qui recule, et de l’astronomie juive. Le secrétaire chrétien des six Juifs accuse mon ami d’avoir dit que les anciens Hébreux, les gens d’au delà, les passagers (car c’est ce qu’Hébreux signifie), n’étaient pas si savants en astronomie[10] que MM. Cassini, Lemonier, Lalande, Bailly, Le Gentil, etc.[11]. Je tiens qu’il a raison: ce qui m’induit à le croire, c’est que je ne vois pas seulement le nom d’heure dans les cinq premiers livres conservés par ce peuple; aucune division du jour n’y est jamais marquée. De la Genèse aux Machabées il n’est parlé d’aucune éclipse, et vous voyez que, depuis quatre mille ans, les Chinois n’ont jamais manqué d’observer[12] et de rapporter dans leur histoire toutes les éclipses qu’}} ils ont aperçues. Ce n’est point d’ailleurs insulter une nation que de dire qu’elle n’était point autrefois mathématicienne. Il paraît que le roi Ézéchias n’en savait pas tant que vos Juifs d’Espagne[13], qui aidèrent depuis le roi Alphonse X à construire ses fameuses tables astronomiques. Le prophète Isaïe veut faire un prodige qui assure Ézéchias malade de sa guérison. Il lui demande s’il veut que l’ombre de son cadran au soleil avance ou recule de dix lignes; le malade répond: «Il est bien aisé de faire avancer l’ombre; je veux qu’elle recule.» Le malade se trompait: l’un dérangeait autant que l’autre le cours de la nature entière. Je suis persuadé que dans la suite il y eut de savants Juifs, et surtout dans Alexandrie: ils n’auraient pas fait rétrograder le soleil comme Isaïe; mais ils l’auraient mieux connu. Il paraît même que, vers le temps de la destruction de Jérusalem, l’historien Flavien Josèphe, et le philosoplie Philon, n’étaient pas absolument étrangers à l’astronomie, Flavien Josèphe parle du phare des anciens Chaldéens, composé de deux cent vingt-trois mois lunaires qui servaient à former la période de six cents ans. S’il y a quelque chose de vrai dans l’histoire des sciences et des erreurs, c’est qu’elles viennent presque toutes des bords du Gange; et, quelque prodigieuse que paraisse leur antiquité, on ne peut guère leur dire: À beau mentir qui vient de loin. Presque tous les savants de nos jours conviennent que les brachmanes furent les inventeurs de l’astronomie et de la mythologie. Après ces Indiens viennent les Persans, les Chaldéens, les Arabes, les Atlantides. Pour les Égyptiens, ils semblent être plus récents, parce qu’il fallut des siècles pour dompter le Nil, et pour rendre le meilleur terrain du pays habitable, comme l’a tant dit[14] mon ami, tant honni par vous. Les Grecs, qui parurent les derniers de tant de peuples antiques, les éclipsèrent tous dans les arts. S’il faut venir aux Juifs, c’était, il faut l’avouer, un chétif peuple arabe sans art et sans science, caché dans un petit pays montueux et ignoré, comme Flavien Josèphe l’avoue dans sa réponse à Apion. Ce peuple ne posséda une capitale et n’eut un temple qu’environ dix-sept cents ans après que celui de Tyr avait été bâti; il ne fut connu des Grecs que du temps d’Alexandre, devenu leur dominateur, et ne fut aperçu des Romains que pour être bientôt écrasé par eux dans la foule. Les Romains créèrent roi de Judée un Arabe, fils d’un entrepreneur des vivres; et bientôt après ces pauvres Juifs furent esclaves pour la huitième fois sur les ruines de leur ville fumante de sang, et vendus au marché, chaque tête au prix de l’animal[15] dont ce déplorable peuple n’osait manger. Je n’accumule pas toutes ces vérités pour offenser la nation juive, mais pour la plaindre. III -Si les Juifs ècrivrent d’abord sur des cailloux. Le secrétaire des six Juifs prétend que leurs pères avaient dans un désert toutes les commodités pour écrire à peu près comme on les a de nos jours. Il reprend vivement mon ami d’avoir cru qu’on gravait alors sur la pierre[16]. Cependant le livre de Josué est le garant de ce que mon ami a avancé, car il est dit: «Josué brûla la ville de Haï, la réduisit en cendres, et en fit un monceau de ruines éternelles; fit pendre le roi, et éleva un autel de pierres au Seigneur le Dieu d’Israël sur le mont Hébal; il fit cet autel de pierres brutes, comme il était écrit dans la loi de Moïse, et il y offrit des holocaustes et des victimes pacifiques, et il écrivit sur les pierres le Deutéronome[17].» (Josué, chap. iv.) IV -Des gens massacrés pour avoir grasseyé en parlant. Je suis obligé de vous suivre, et de passer avec vous d’un article de maçonnerie à un objet de morale. Il s’agit de quarante-deux mille de vos frères, les Juifs de la tribu d’Éphraïm, qui furent tous égorgés par leurs frères des autres tribus à un des gués de la petite rivière du Jourdain. On leur criait: «Prononcez shibolet, épi de blé.» Ces malheureux, qui grasseyaient et qui ne pouvaient dire shibolet, disaient siboleth, et on les égorgea comme des moutons... Quelle horreur y a-t-il donc, monsieur? quelle mauvaise intention? quelle faute à dire qu’ils furent massacrés pour avoir grasseyé[18]? L’horreur, l’abomination n’est- elle pas que des frères aient massacré tant de frères pour quelque cause que ce puisse être? V -Du veau d’or. Voici une affaire à peu près aussi massacrante et plus scientifique. Mon ami, qui respecte les théologiens, et qui ne l’est point, a soutenu, d’après plusieurs Pères de l’Église, et d’après la simple raison, que tout fut miracle[19] dans la manière dont Dieu conduisit son peuple dans le désert et l’en tira; que toutes les voies de Dieu furent autant de miracles; que la fonte et la fabrication du veau d’or en vingt-quatre heures; cet or jeté dans le feu, et réduit en poudre, et avalé par tout le peuple; les vingt-trois mille hommes qui se laissent choisir et égorger sans se défendre, etc., sont d’aussi grands prodiges que tous ceux dont le Pentateuque est rempli. Sur quoi mon ami a proféré cette exclamation, qui me semble si religieuse et si convenable: «L’histoire d’un peuple conduit par Dieu même ne peut être que l’histoire des prodiges[20].» Commençons par vous prouver, monsieur, qu’en suivant exactement l’énoncé de la sainte Écriture, le veau d’or fut jeté en fonte en vingt-quatre heures, quoique la horde juive n’eût point d’heures encore, et soit qu’on se serve du terme d’un jour ou d’une nuit pour exprimer le temps dans lequel ce veau fut fabriqué. «Et Moïse, entrant au milieu de la nuée, monta sur la montagne, et y demeura quarante nuits (Exode, ch. xxiv); et le Seigneur, ayant achevé tous ces discours sur la montagne de Sinaï, donna à Moïse son témoignage et sa loi en deux tables de pierre, écrites du doigt de Dieu.» (Ch. xxxi.) Il paraît, monsieur, que voilà les quarante jours accomplis; et il est clair aussi, permettez-moi de le dire, qu’on écrivait dans ce désert sur la pierre. «Mais le peuple, voyant que Moïse différait à descendre de la montagne, s’assembla devers Aaron, et lui dit: Fais-nous des dieux qui marchent devant nous, car nous ne savons ce qui est arrivé à cet homme (Moïse) qui nous a fait sortir de la terre d’Égypte; et Aaron leur répondit: Otez les parures oreillères de vos femmes, fils, et filles, et apportez-les-moi; et le peuple fit comme Aaron avait commandé, et apporta les parures oreillères; et Aaron les ayant reçues leur fit un veau avec le burin, veau d’ouvrage de fonte; et ils dirent: Voilà tes dieux, ô Israël, qui t’ont tiré de la terre d’Égypte. Ce qu’Aaron ayant vu, il dressa un autel devant le veau, et il cria par la voix d’un crieur: C’est demain la fête du Seigneur veau.» (Exode, xxxii.) Il me semble, monsieur, qu’il n’y a que vingt-quatre heures entre la demande du veau d’or et sa fête. Les quarante jours pendant lesquels Moïse et Josué restèrent avec Dieu sur la montagne sont passés; la loi est entre ses mains; et, pendant qu’il est prêt à descendre, le peuple demande à adorer des dieux qui marchent. Aaron imagine un veau d’or; on le jette en fonte; on l’adore: on n’a pas perdu de temps. Il est très-vrai que M. Pigalle demande six mois pour fondre un veau d’or[21], et même sans le réparer au ciseau et à la lime, encore moins au burin, car un tel ouvrage ne se fait pas avec le burin. Tout cela est très-long et prodigieusement difficile: pardonnez donc à mon ami d’avoir regardé cette aventure comme un prodige que Dieu permettait, car apparemment vous conviendrez que rien n’est ici dans le cours des choses naturelles. VI -De la manière de fondre une statue d’or. Vous croyez, monsieur, que dans les déserts d’Oreb et de Sinaï il y avait des moyens plus expéditifs de fondre une statue de métal que ceux dont se servent nos sculpteurs? J’ose vous répondre qu’il n’y en a point: il faut absolument un moule tellement préparé, arrêté, affermi, entouré, qu’il ne se casse ni ne se démonte en aucun endroit pendant l’opération; il faut que l’or se répande autour de lui exactement, sans fêlure, sans inégalité: c’est ce qui est très-long et très-difficile. Vous dites que vous avez trouvé à Paris, dans la rue Guérin- Boisseau, un sculpteur qui vous a offert de vous faire le veau d’or en huit jours. Si vous avez fait marché dans la rue Guérin- Boisseau[22], vous ne deviez donc pas dater vos lettres d’un village près d’Utrecht[23], où l’on dit que les jansénistes se sont réfugiés. Mais, dans quelque pays que vous fassiez vos miracles, je retiens place. Vous me direz avec La Fontaine [24]: Voyez-vous point mon veau? dites-le-moi. VII -Magnificence des Juifs, qui manquaient de tout dans le désert. Vous nous assurez que, dans le désert affreux d’Oreb, les garçons juifs et les filles juives, qui manquaient de vêtements et de pain, avaient assez d’or à leurs oreilles pour en composer un veau; vous faites le compte des richesses que ce peuple avait volées en Égypte; vous aviez trouvé ci-devant environ neuf millions. Nous ne comptons pas après vous, Monsieur, et nous vous en croyons sur votre parole, sans prétendre disputer sur cet article. Vous savez que quand les Arabes volent, ils disent: Dieu me l’a donné. La troupe de Cartouche disait: Dieu merci, je l’ai gagné. VIII -Tout est miraculeux. «Et lorsque Moïse fut arrivé près du camp, il vit le veau et les danses; et, dans sa grande colère, il jeta les tables de la loi, qu’il portait dans sa main, et les brisa au pied de la montagne, et, saisissant ce veau qu’ils avaient fait, il le brûla et le réduisit en poussière, laquelle il répandit dans l’eau, et en donna à boire aux enfants d’Israël.» C’est ici, monsieur, que je suis plus que jamais de l’opinion religieuse de mon ami, qui dit que tout doit être miraculeux dans l’histoire du peuple de Dieu, ou plutôt de Dieu même, parce qu’un Dieu ne peut parler et agir que miraculeusement. C’est donc un très-grand prodige qu’un veau d’or jeté dans le feu s’y soit converti en poudre. On vous l’a déjà dit[25], et on vous le répète; il n’y a point de fourneau, quelque violent qu’il puisse être, fût-ce la fournaise de Sidrach, Misach, et Abdénago; fût-ce un des feux allumés autrefois par l’Inquisition; fût-ce le feu qui consuma le corps du respectable conseiller de grand’chambre Anne Dubourg, et la maréchale d’Ancre, et les cinquante chevaliers du Temple, et tant d’autres; il n’y a point de feu, vous dis-je, qui puisse réduire l’or en poudre: ce métal si prodigieusement ductile se fond, se liquéfie. Mais que dans le désert effroyable d’Oreb, où il n’y a jamais eu d’arbres, on ait trouvé une assez énorme quantité de bois pour fondre un gros veau, un boeuf d’or, et pour le pulvériser, cela est impossible à l’industrie humaine. Je dis gros veau, je dis gros boeuf, parce qu’il est écrit que Moïse l’aperçut en s’approchant du camp; parce que dans ce camp, composé de deux cent trente mille combattants, il y avait entre deux et trois millions de Juifs et de Juives; parce que si Moïse, n’étant pas dans le camp, put voir tout d’un coup cet animal, il fallait qu’il fut bien gros, et au moins de la taille du boeuf Apis, dont il était la brillante image. IX -De l’or potable. Pour accabler mon ami, vous changez le procès criminel que vous lui faites en un autre procès. Vous parlez d’or potable. On ne vous a jamais nié qu’on pût avaler de l’or, du plomb, de l’antimoine. Que ne peut-on pas avaler? Mon ami avale les injures cruelles que vous lui dites avec des compliments, les calomnies dont vous le chargez, les accusations odieuses que vous intentez, et qui, dans d’autres temps, pourraient avoir le cruel effet de faire excommunier un honnête homme. Tandis que vous faites avaler ces pilules si amères, préparées d’une main qui n’est ni tout à fait judaïque, ni tout à fait catholique, pourquoi nous invitez- vous à vous parler d’or potable? Si c’est votre veau cuit sous la braise, et pulvérisé par cette braise, la chose est impossible, comme toute la terre en convient. Si vous voulez parler de l’or potable des charlatans, c’est une question très-étrangère. L’or est indestructible. L’eau qu’on appelle régale, parce qu’on a donné à l’or le nom de roi des métaux, le dissout; mais cette dissolution est très-caustique: vous ne prétendez pas sans doute que Moïse ait fait boire cette eau aux Israélites pour empoisonner tout le peuple de Dieu. On peut précipiter l’or de sa dissolution par un alcali; il sera réduit en poudre; mais il n’aura pas été brûlé, comme le dit le texte: et puis cette poudre n’est pas miscible avec l’eau. Vous dites que Stahl, chrétien et chimiste, a fait de l’or potable, et vous citez ses opuscules (sans dire quel opuscule) dans lesquels il dit que «le sel de tartre mêlé au soufre dissout l’or au point de le réduire en poudre, qu’on peut avaler». Je sais bien que le foie de soufre dissout l’or; mais il ne le réduit point en poudre. Je ne vous conseille donc pas, monsieur, d’avaler de l’or du chrétien Stahl, réduit en poudre par le moyen du sel de tartre et du soufre: premièrement, parce que je suis très-sûr que ces deux ingrédients ne peuvent pulvériser l’or qu’en le précipitant de la dissolution, et alors il n’est plus potable; secondement, parce que je suis encore très-sûr que vous seriez en danger de mort si vous preniez de cette dissolution, et que je ne veux pas vous tuer, quoique vous ayez voulu tuer mon ami. Quant à l’or potable de Mlle Grimaldi, voici ce que c’est: on mêle de l’huile essentielle de romarin ou une autre, ou de l’esprit-de- vin avec une dissolution d’or dans l’eau régale; on enlève ce qui surnage, c’est-à-dire l’huile ou l’esprit-de-vin qui contient une très-petite partie d’or et d’acide. C’est un secret de charlatan pour vendre très-cher une mauvaise drogue; fi donc, monsieur! osez-vous attribuer de pareils tours à Moïse? Hélas! vous avez parlé, sans le savoir, à un homme qui n’est que trop au fait des préparations de l’or; j’ai chez moi plus d’un artiste[26], qui ne travaille qu’à cela: il m’en coûte assez pour que je sois en droit de dire mon avis. X -De vingt-trois mille Juifs égorgés par leurs frères. Vous faites un crime à mon ami d’avoir plaint vingt-trois mille Juifs massacrés par les lévites, leurs frères, sans se défendre. Ah! monsieur, si vous êtes juif, ayez quelque compassion pour vos frères; si vous êtes chrétien, ayez-en pour vos pères. Mon ami a eu le bonheur d’inspirer l’esprit d’indulgence à bien des gens qui avaient à se reprocher des sévérités impitoyables. N’a-t-il pu parvenir à vous rendre humain? «Et Moïse voyant le peuple nu, car Aaron l’avait dépouillé à cause de son ignominie[27] (du veau d’or), et l’avait exposé au milieu de ses ennemis; Moïse se met à la porte du camp, et dit: Qui est au Seigneur se joigne à moi; et tous ceux de la race de Lévi se joignirent à lui; et il leur dit: Que chacun mette son épée sur sa cuisse; allez et revenez d’une porte à l’autre au travers du camp: que chacun tue son frère, son ami et ses proches. Les enfants de Lévi firent ce que Moïse ordonnait, et il y eut ce jour environ vingt-trois mille hommes de massacrés.» (Exode, xxxii, 28.) Quoi! monsieur, voilà (par le texte) Moïse lui-même qui, à l’âge de quatre-vingts ans passés, se met à la tête d’une troupe de meurtriers (qu’on se joigne a moi) et qui avec eux égorge de ses mains vingt-trois mille de ses compagnons! Chacun tue son frère, son ami, son parent! C’est mon ami, à moi, mon innocent ami, que vous accusez d’être l’ennemi des Juifs; c’est lui qui pleure sur les infortunés qu’on égorge; et c’est vous qui a vous réjouissez de ce massacre! «Il faut de la sévérité, dites-vous, quand les prévaricateurs sont nombreux.» Ah! monsieur, ce n’est pas à vous de le dire. Je ne veux pas vous demander si vous auriez trouvé bon que l’on égorgeât vingt-trois mille convulsionnaires. Je ne veux pas vous outrager comme vous avez insulté mon ami. Quoi! vous auriez donc applaudi à la Saint-Barthélémy! Car enfin les soixante et dix mille citoyens qu’on égorgea en France étaient des rebelles à votre religion dominante; ils étaient plus coupables que vos Israélites, car ils péchaient contre les lois connues, et les Israélites furent moins coupables quand ils s’impatientèrent de ne point recevoir des lois qu’on leur faisait attendre depuis quarante jours. Ô homme, qui que vous soyez, apprenez à pardonner! Pour moi, monsieur, quand même vous auriez été convulsionnaire, ce que je ne crois pas, je ne pourrais vous vouloir du mal. Quand même vous auriez écrit des lettres de cachet sous le frère Le Tellier, encore aurais-je pour vous de l’indulgence, encore serais-je votre frère, si vous daigniez être le mien. XI -De vingt-quatre mille autres Juifs égorgés par leurs frères. Mais pardonnez encore une fois à mon malheureux ami si, après avoir plaint vingt-trois mille pauvres Juifs mis en pièces sans se défendre, par les propres mains de l’octogénaire ou nonagénaire Moïse et par ses lévites, il a de plus osé étendre sa pitié sur vingt-quatre mille autres descendants, de Jacob, assassinés environ quarante ans après, et toujours par leurs frères. Vous croyez ou faites semblant de croire que ces vingt-quatre mille Juifs moururent de la peste en un jour: je le souhaite. Dieu est le maître de choisir le genre de mort dont il veut que les hommes périssent. Mais voici le texte dans toute sa pureté. «Et l’Éternel dit à Moïse: Saisis tous les princes du peuple, et pends-les tous à des potences à la face du soleil, etc... Et on en tua ce jour-là vingt-quatre mille.» (Nombres, chap. xxv.) Pourquoi défigurez-vous entièrement ce passage? Ce sont les 512 UN CHRÉTIEN princes du peuple que Moïse fait d’abord pendre; et vous traduisez que Moïse les assembla avec lui pour faire pendre les coupables! Vous pouvez savoir cependant que Zamri, qui fut assassiné le premier, était un prince du peuple (Dux de cognatione[28], chef de tribu), et que sa femme ou sa maîtresse Cosbi était fille du roi ou prince de Madian, Cosbi, filiam ducis Madian[29], Pourquoi dites-vous que ce prince et cette princesse moururent d’une épidémie, d’une peste qui emporta vingt-quatre mille hommes en un jour? Occisi sunt[30], on les tua, signifie-t-il la peste? N’est-il pas vraisemblable que ces princes du peuple, tués par l’ordre exprès de Moïse, étaient à la tête d’un grand parti contre lui, et qu’ils voulaient déposséder un vieillard qu’on nous peint âgé de cent vingt ans, dont ils étaient lassés et jaloux; un vieillard dur, et malavisé selon eux, qui pendant vingt années avait fait errer plus de deux millions d’hommes dans des déserts épouvantables, sans pain, sans habits, sans pouvoir seulement entrer dans cette terre promise, malheureux objet de tant de courses? L’auteur du livre des Nombres, quel qu’il soit, ne dit pas cela: je ne le dis pas non plus; mais je soupçonne qu’on peut le soupçonner. Voici ce qui me fait croire qu’on peut me pardonner mon soupçon: je ne recherche point quel est l’auteur du livre des Nombres: je mets à part l’opinion du grand Newton, et celle du savant Leclerc, et celle de tant d’autres. Je ne veux point deviner dans quel esprit on écrivit ce Bemiddebar, ce livre des Nombres; je me tiens à la Vulgate reçue et consacrée dans notre sainte Église, et je n’ose même la citer que sur les difficultés qui regardent l’histoire. Je me donne bien de garde de toucher au théologique: je sens bien que cela ne m’appartient pas. L’historique me dit donc que le prince juif nommé Zamri couchait dans sa tente avec sa femme, ou sa maîtresse, la princesse nommée Cosbi, fille du grand prince madianite, nommé Sur; lorsque Phinée, petit-fils d’Aaron, et petit-neveu de Moïse, commença le massacre par entrer subitement dans la tente de ces princes, que l’auteur appelle bordel (lupanar[31]); et cet arrière-neveu de Moïse est assez vigoureux et assez adroit pour les percer tous deux d’un seul coup dans les parties de la génération, parties qui étaient sacrées chez tous les peuples de ces cantons, et sur lesquelles même on faisait les serments. Or cet assassinat sacrilège, commis par le plus proche parent de Moïse, ne nous induit-il pas à croire qu’il s’agissait de le venger d’une cabale des princes d’Israël et des princes de Madian, soulevée contre le législateur? C’est ce que je laisse à juger par tout homme éclairé et impartial. XII -Remarque sur le prince Zamri et sur la princesse Cosi, massacrés en se caressant. À peine ce jeune prince et cette jeune princesse sont si singulièrement assassinés, nubendi tempore in ipso[32], que les satellites de Phinée coururent assassiner vingt-quatre mille hommes du peuple, sans compter les princes: Occisi sunt, qu’en dites-vous? Je ne sais pas ce que mon ami en a dit: il me mande que vous le citez à faux; je n’ai point vu, en effet, dans ses ouvrages le passage que vous lui imputez. Laissez-moi justifier mon ami, et pleurer sur ce pauvre prince et sur cette pauvre princesse, massacrés en faisant l’amour. Si vous ne les avez jamais pleures, je vous plains. Un de vos plaisants de Paris m’exhorte à me consoler, en me disant que tout cela n’est peut- être pas vrai: ce plaisant me fait frémir. XIII, -Quel scribe écrivit ces choses. Ce mauvais plaisant, monsieur, m’empêche de discuter avec vous quel scribe a écrit le premier vos volumes juifs, dans quel temps ils ont été écrits, s’ils ont tous été dictés par le Saint-Esprit, si jamais il ne s’est trouvé de Juif qui ait écrit sans être inspiré, comme ont fait probablement Flavien Josèphe, Philon, Onkelos, Jonathan, et les auteurs du Talmud, et mon ami Éphraïm, juif d’un grand roi, plus brave que votre David, et plus éclairé que votre Salomon. Dieu me garde, monsieur, de marcher avec vous sur ces charbons ardents, cachés sous des cendres trompeuses[33]! C’est à vous d’examiner quelle raison avait le grand Newton pour décider que le Pentateuque fut composé par Samuel, tandis que plusieurs autres savants le croient rédigé tel qu’il est par Esdras; pour moi; je n’ose entrer dans cette querelle; il y a des choses qu’on dit hardiment en Angleterre, et qu’il serait dangereux peut-être de dire à Paris. On peut y jouer avec un prodigieux succès toutes les pièces du divin Shakespeare[34]; mais on ne peut y professer toutes les découvertes de Newton. C’est par la même circonspection que je ne vous parlerai ni du magistrat Collins, ni d’u nuiître ès arts Woolston, ni du lord Shaftesbury, ni du lord Colingbroke, ni du célèbre Gordon, ni de ce fameux membre du parlement Trenchard, ni du doyen Swift, ni de tant d’autres grands génies anglais: Quid de cumque viro, et cui dicas: Sæpe caveto. J’ajoute: Caveto in Gallia et in Hispania plus quam in italia. Il est vrai qu’actuellement toutes ces disputes théologales ne font plus aucun effet ni en Angleterre, ni en Hollande, ni en aucun pays du Nord: on est assez sage pour les mépriser; un homme qui voudrait aujourd’hui expliquer certaines choses contradictoires ne serait que ridicule. XIV -Qui a fait la cour a des boucs et à des chèvres? Passons vite aux singularités historiques dont il est permis de parler. Vous êtes fâché contre mon ami de ce qu’il passe, selon vous, pour avoir dit que vos grands-pères faisaient autrefois l’amour à des chèvres, et vos grand’mères à des boucs, dans les déserts de Pharan, de Sin, d’Oreb, de Cadès-Barné, où l’on était fort désoeuvré: la chose est très-vraisemblable, puisque cette galanterie est expressément défendue dans vos livres. On ne s’avise guère d’infliger la peine de mort pour une faute dans laquelle personne ne tombe; mais si ces fantaisies ont été communes, il y a plus de trois mille ans, chez quelques-uns de vos ancêtres, il n’en peut rejaillir aucun opprobre sur leurs descendants. Vous savez qu’on ne punit point les enfants pour les sottises des pères, passé la quatrième génération; de plus, vous ne descendez point de ces mariages hétéroclites, et quand vous en descendriez, personne ne devrait vous le reprocher: On ne se choisit point son père; Par un reproche populaire Le sage n’est point abattu[35]. Songez que sous l’empire florissant d’Auguste, qui fit régner les lois et les moeurs, à ce que dit Horace[36], les chèvres ne furent pas absolument méprisées dans les campagnes: les boucs en étaient jaloux. Souvenez-vous du Novimus et qui te[37] de Virgile: les nymphes en rirent, dit-il; et, si vous m’en croyez, vous en rirez aussi, au lieu de vous fâcher, comme M. Larcher, du collège Mazarin, s’est fâché contre le neveu[38] de l’abbé Bazin, qui n’y entendait pas finesse. Le maréchal de La Feuillade écrivit un jour au prince de Monaco: «Lasciamo queste porcherie orrende: non ho mai fatto il peccato di bestialità che con Vostra Altezza.» XV -Des sorciers. Je ne sais jamais si c’est au juif, ou au secrétaire de la rue Saint-Jacques[39], ou au savant d’un village près d’Utrecht, à qui j’ai l’honneur de parler. Quoi qu’il en soit, c’est toujours en général à Israël que mes réponses doivent être adressées. Israël prétend qu’on s’est contredit quand on a parlé du sabbat des sorciers. Il n’y a point de démonographe qui n’ait assuré que les sorciers qui allaient au sabbat par les airs sur un manche à balai, pour adorer le bouc, avaient reçu cette méthode des Juifs, et que le mot sabbat en faisait foi. Vous dites que ceux qui sont de cette opinion se contredisent, en ce qu’ils conviennent que les Juifs, avant la transmigration, ne connaissaient pas encore les noms des anges et des diables, et même n’admettaient point de diable; par conséquent ils ne pouvaient se donner au diable, comme ont fait les sorcières, et baiser le diable au derrière sous la figure du bouc. Mais aussi, messieurs, ce n’est que depuis votre dispersion que vous avez été accusés d’enseigner la sorcellerie aux vieilles. Ce sont les anciens Juifs du temps de Nabuchodonosor, du temps de Cyrus, les anciens Juifs du temps de Titus, du temps d’Adrien, et non les anciens du temps de la fuite d’Égypte, qui coururent chez les nations vendre des philtres pour se faire aimer, des paroles pour chasser les mauvais génies, des onguents pour aller au sabbat en dormant, et cent autres sciences de cette espèce Vous savez combien de livres de magie vos pères ont attribués à Salomon: votre historien Flavien Josèphe en cite quelques-uns dans son livre huitième, et il ajoute qu’il a vu lui-même opérer des guérisons miraculeuses avec ces recettes. Je puis vous assurer, messieurs, et tout ce qui m’entoure sait, que plus d’un seigneur espagnol m’a écrit, et fait écrire, pour céder la Clavicule de Salomon, qu’on leur avait dit être en ma possession. Il y a de vieilles erreurs qui durent bien longtemps; le genre humain a obligation à ceux qui le détrompent. Au reste, si quelques pauvres femmes juives ont eu la bêtise de se croire sorcières, et si autrefois il s’en trouva qui eurent la faiblesse d’imiter Philyre et Pasiphaé, et de prodiguer leurs charmes à ceux qui sont appelés les velus dans le Lèvitique, que vous importe? Cela ne doit pas plus vous intéresser que les sorcières des bords du Rhin, qui voulurent immoler les ambassadeurs de César, n’intéressent aujourd’hui les très-aimables princesses qui sont l’honneur de ce pays. XVI -Silence respectueux. Vous exigez, monsieur, que je vous dise pourquoi Dieu a donné plus de préceptes à Abraham qu’à Noé, et que je vous développe si Dieu ne peut pas donner de nouvelles lois suivant les temps et les besoins. Je vous réponds que je ne suis ni assez fort ni assez hardi pour avoir un sentiment sur une question si épineuse. Je crois que Dieu peut tout, et mon ami ne vous fera pas d’autre réponse. Je pense que vous ne me répondriez pas davantage si je vous demandais pourquoi non-seulement le nom de Noé, mais le nom de tous ses ancêtres, ont été ignorés de la terre entière jusqu’à nos Pères de l’Église[40]. Pourquoi n’y a-t-il pas un seul auteur parmi les Gentils qui ait jamais parlé d’Adam, le père du genre humain, et de Noé, son restaurateur? Comment se peut-il faire que, dans une si nombreuse famille, il ne se soit pas trouvé un seul enfant qui se soit souvenu de son grand-père, excepté vous? Pourquoi la Cosmogonie de Sanchoniathon, qui écrivait dans votre voisinage avant Moïse, est-elle absolument différente de celle de ce grand homme? Vous savez tout ce qu’on peut dire: parlez, monsieur, car, pour moi, je ne dirai mot. XVII -Animaux immondes. Nous ne serons pas d’accord, messieurs les juifs, sur la notion du droit divin. Nous appelons droit divin tout ce que Dieu a ordonné: ainsi nos bénéficiers ont dit que leurs dîmes sont de droit divin, parce que Dieu même vous avait ordonné de payer la dîme à vos lévites. Nous appelons les devoirs communs de la société le droit naturel. Où avez-vous pris qu’il y ait un ton railleur à dire: Dieu défendit qu’on se nourrît de poissons sans écailles, de porcs, de lièvres, de hérissons, de hiboux[41]? Comment avez-vous trouvé un ton dans des paroles écrites? Où est la raillerie? Hélas! vous voulez railler; vous parlez de Zaïre et d’Olympie quand il est question des griffons et des ixions, animaux inconnus dans nos climats, dont il vous fut ordonné de vous abstenir dans le vôtre. Vous reprochez à mon ami d’avoir dit que «les griffons et les ixions juifs doivent être mis au rang des monstres, et que ce sont des serpents ailés avec des ailes d’aigles»; il n’a jamais dit cela[42], monsieur, et il est incapable d’avoir écrit qu’on est ailé avec des ailes. Je ne regarde pas votre méprise comme une de ces calomnies cruelles que vous avez eu le malheur de copier dans votre livre: vous avez vu apparemment cette phrase dans une des mille et une brochures qu’on a faites contre mon ami, et vous la répétez au hasard; je vous jure, monsieur, qu’elle n’est pas de lui. XVIII -Des cochons. Qui que vous soyez, ou juif ou chrétien, ou amalécite ou récabite, ou habitant d’Utrecht ou docteur de la rue Saint-Jacques, vous êtes un savant homme; vous avez beaucoup lu, vous faites usage de vos lectures; il y aurait plaisir à s’instruire avec vous; nous ferions gloire d’être vos écoliers, mon ami et moi, si vous aviez un peu plus d’indulgence. Vous parlez très-bien de la bonne chère des Juifs; il est vraisemblable que le petit salé aurait été malsain dans les déserts de la basse Syrie et de l’Arabie Pétrée. Vous nous auriez encore donné de nouvelles instructions, si tous nous aviez appris pourquoi les Égyptiens, si antérieurs à la loi juive, ne mangeaient point de cochon. Vous nous rendriez un nouveau service si vous nous disiez comment les Juifs, qui font tout le commerce de la Vestphalie, pays assez froid, où l’on ne se nourrit que de porc, n’ont pu obtenir quelque dispense de leurs rabbins. Ne vous est-il pas arrivé la même chose qu’à nos minimes? Le bon Martorillo (saint François de Paule) leur ordonna de manger tout à l’huile en Calabre, où l’huile est la nourriture des pauvres; ils suivent par humilité cette loi en Allemagne, où l’huile est un mets recherché, et où un tonneau d’huile coûte plus que quatre tonneaux de vin. Vous nous auriez prouvé qu’il faut que tout moine obéisse à son fondateur. C’est ainsi que les musulmans, à qui Mahomet défendit le vin dans les climats brûlants de l’Arabie, n’en boivent point dans le climat froid de la Crimée. À l’égard du lièvre dont il ne vous est pas permis de manger, parce qu’il rumine, et qu’il n’a pas le pied divisé[43], quoiqu’en effet il ait le pied très-divisé, et qu’il ne rumine point, ce n’est qu’une petite méprise. M. le pasteur du Bourg-Dieu[44] a dit que ce n’est pas là où gît le lièvre; si ce n’est pas Bourg-Dieu qui l’a dit, c’est un autre. XIX -Peuples disperses. Vous dites dans le même endroit que les Juifs sont restés les seuls des anciens peuples, etc., et qu’ils triomphent des siècles; mais les Arabes, beaucoup plus anciens qu’eux, subsistent en corps de peuple et habitent encore un vaste pays qu’ils ont toujours habité. Les Égyptiens sont en Égypte sous le nom de Cophtes, et n’ont oublié que leur langue. Les Brachmanes, subjugués par ceux qu’on appelle Maures, ont conservé leurs lois, leurs rites, et même la langue de leurs premiers pères. Les Parsis, dispersés comme les Juifs et autrefois dominateurs des Juifs, sont aussi attachés qu’eux à leurs usages antiques, et espèrent toujours, comme eux, une révolution. Les Chinois, tout subjugués qu’ils sont par les Tartares, ont soumis leurs vainqueurs à leurs lois; on ne peut plus dire aujourd’hui: Græcia capta ferum victorem cepit[45], comme Horace le disait à Auguste: mais enfin il y a plus de cent mille Grecs dans la seule ville de Stamboul: Athènes, Lacédémone, Corinthe, et l’Archipel, sont encore peuplés de Grecs, et, pour parler des petites nations, les Arméniens asservis font le commerce comme les Juifs dans toute l’Asie, et ne s’allient communément qu’entre eux, ainsi que les Cophtes, les Brames, les Banians, les Parsis, et les Juifs. Tous les peuples qui existent triomphent des siècles. XX -Ordre de tuer. Dans votre lettre troisième, monsieur, où vous faites un magnifique éloge de l’intolérance, vous avez oublié de citer le fameux passage du Deutèronome[46]-. «S’il se lève parmi vous un prophète qui ait vu, et qui ait prédit un signe et un prodige, et si ses prédictions sont accomplies, et s’il vous dit: Allons, suivons des dieux étrangers, etc... que ce prophète... soit massacré... Si votre frère, fils de votre mère, ou votre fils, ou votre fille, ou votre femme qui est entre vos bras, ou votre ami que vous chérissez comme votre âme, vous dit: Allons, servons des dieux étrangers ignorés de vous et de vos parents, égorgez-le sur- le-champ, frappez le premier coup, et que le peuple frappe après vous.» Vous avez frémi, monsieur, si vous êtes chrétien; vous avez tremblé que vos juifs, dont vous vous êtes fait secrétaire, n’abusassent contre les chrétiens de ce passage terrible. En effet, le fameux rabbin Isaac du xve siècle, l’employa dans son Rempart de la foi, pour tâcher de disculper ses compatriotes du déicide dont ils eurent le malheur d’être coupables. Ce rabbin prétend que la loi mosaïque est éternelle, immuable (lisez son chapitre vingtième); et de là il conclut que ses ancêtres se conduisirent dans leur déicide comme leur loi l’ordonnait expressément. Mais enfin, puisque vous n’avez pas parlé de cet effrayant passage, je n’en parlerai pas. Je me féliciterai avec vous d’être né sous la loi de grâce, qui ne veut pas qu’on plonge le couteau dans le coeur de son ami, de son fils, de sa fille, de son frère, de sa femme chérie; et qui, au contraire, donne l’exemple de porter sur ses épaules la brebis égarée. Êtes-vous brebis, monsieur, je suis prêt à vous porter; mais si je suis brebis égarée, portez-moi, pourvu que ce ne soit pas à la boucherie. (520 UN CHRÉTIEN XXI -Tolérance. Vous donnez ce grand précepte à mon ami: «Sortez enfin du cercle étroit des objets qui vous entourent, et ne jugez pas toujours de notre gouvernement par le vôtre.» Ah! monsieur, qui jamais avait mieux mis vos leçons en pratique, et plus hautement, que celui à qui vous les donnez? On lui en a fait si souvent un crime! on lui a tant reproché d’envisager toujours le genre humain plus que sa patrie! Et dans quelle vue parlez-vous à cet homme qui, à l’exemple du grand Fénelon, a embrassé tous les les hommes dans son esprit de tolérance, dans son zèle et dans son amour? Dans quelle vue, dis- je, lui ordonnez-vous de sortir du cercle étroit où vous le supposez renfermé? Quel est votre objet? C’est de lui prouver que l’intolérance est une vertu nécessaire et divine. Et pour lui prouver ce dogme infernal, que sans doute vous n’avez point dans le coeur et qu’un inquisiteur n’oserait avouer aujourd’hui, vous lui dites que l’intolérance régnait chez les peuples les plus anciens et les plus vantés. Selon vous, Abraham fut persécuté chez les Chaldéens, ce que l’Écriture ne dit pas, et ce qui serait une étrange raison pour persécuter chez nous. Selon vous, Zoroastre persécuta des nations, le feu et le fer dans les mains; vous entendez apparemment le dernier des Zoroastres, qui, au lieu d’être persécuteur, fut tant persécuté, tant calomnié chez Darius. Vous louez les Éphésiens d’avoir opprimé Heraclite, leur compatriote, qu’ils n’opprimèrent jamais. Vous regardez la guerre des amphictyons comme une guerre de religion, comme une guerre pour des arguments de l’école; et vous la révérez sous cet aspect, et vous la croyez sacrée. Ce n’était pourtant qu’une guerre très- ordinaire pour des champs usurpés; elle fut appelée sacrée, parce que ces champs étaient du territoire d’Apollon. Vous cherchez dans les républiques de la Grèce des exemples de la légèreté, de la superstition, et de l’emportement de ces peuples; vous en rassemblez quatre ou cinq dans l’espace de trois cents années, pour démontrer que la Grèce était intolérante, et qu’il faut l’être. On démontrerait de même qu’il faut faire la guerre civile par l’exemple de la Fronde, de la Ligue, de la fureur des Armagnacs et des Bourguignons. L’exemple de Socrate est encore plus mal choisi. Il fut la victime de la l’action d’Anytus et de Mélitus, comme Arnauld fut la victime des jésuites; mais à peine les Athéniens eurent-ils commis ce crime qu’ils en sentirent l’horreur. Ils punirent Anytus et Mélitus; ils élevèrent un temple à Socrate. On ne doit jamais rappeler le crime des Athéniens contre Socrate, sans rappeler leur repentir. Vous imputez bien faussement l’intolérance aux Romains. Vous citez contre mon ami ces paroles qui sont dans son Traité de la Tolérance[47]: «Deos peregrinos ne colunto; -qu’on ne rende point de culte à des dieux étrangers.» C’est le commencement d’une ancienne loi des douze Tables; il ne rapportait que la partie de ce fragment dont il avait besoin alors, et même il se servit du mot peregrinos, qui est l’équivalent d’advenas. Sa mémoire le trompa; je vous l’avoue comme il me l’a avoué. Voici l’énoncé de la loi telle que Cicéron nous l’a conservée: «Separatim nemo habessit deos, neve novos, sed ne advenas, nisi publice adscitos, privatim colunto. -Que personne n’ait des dieux en particulier, ni des dieux nouveaux, à moins qu’ils ne soient publiquement admis.» Or les dieux étrangers furent presque tous naturalisés à Rome par le sénat[48]. Tantôt Isis eut des temples, tantôt elle fut chassée quand ses prêtres eurent scandalisé le peuple romain par leurs débauches et par leurs friponneries; elle fut encore rappelée. Tous les cultes furent tolérés dans Rome. Dignus Roma locus quo deus omnis eat. (Ovid., Fast., IV, 270.) Les Romains permirent que les Juifs, reçus pour leur argent dans la capitale du monde, célébrassent la fête d’Hérode: Herodis venere dies[49]; et cela même pendant que Vespasien préparait la ruine de Jérusalem. Mon ami a fait voir que les armées romaines commençaient toujours par adorer les dieux des villes qu’elles assiégeaient, et qu’il y avait une communauté de dieux chez tous les peuples policés de l’Europe. Il n’y eut que le dieu des Juifs que les Romains ne saluèrent pas, parce que les Juifs ne saluaient pas ceux de Rome. Comment avez-vous pu dire, monsieur, que les Romains étaient intolérants; eux qui donnèrent tant de vogue, tant d’éclat à la secte d’Épicure, et aux vers de Lucrèce; eux qui firent chanter sur le théâtre, en présence de vingt mille hommes: Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil est. (Senec, Troades,: act. II, v. 397.) Rien n’est après la mort, la mort même n’est rien[50]. Quæris quo jaceant post obitum loco? Quo non nata jacent. Où serons-nous après la mort? Où nous étions avant de naître. Vous dites qu’il y eut des temps où quelques empereurs persécutèrent les philosophes, les amateurs de la sagesse. Non, monsieur; il n’y eut jamais de décrets portés contre la philosophie. Cette horrible extravagance ne tomba jamais dans la tête d’aucun Romain. Vous avez pris pour des philosophes de misérables charlatans, diseurs de bonne et mauvaise aventure, des Zingari[51] qui s’intitulaient Chaldéens, mathématiciens; nous avons dans le Code la loi de mathematicis ex urbe expellendis. C’étaient des prophètes de sédition, qui prédisaient la mort des empereurs; c’étaient des sorciers qui passaient, chez quelques méchants et quelques ignorants, pour donner cette mort par les secrets de l’art. Notre France fut infectée de ces gens-là du temps de Charles IX et de Henri III. Les philosophes étaient Montaigne, Charron, le chancelier de L’Hospital, le président de Thou, le conseiller Dubourg. Les philosophes de nos jours sont des hommes d’État, éloignés également de la superstition et du fanatisme; des citoyens illustres, profondément instruits, cultivant les sciences dans une retraite occupée et paisible; des magistrats d’une probité inaltérable, si supérieurs à leurs emplois qu’ils savent les quitter avec autant de sérénité que s’ils allaient avec leurs amis: ... Venafranos in agros, Aut Lacedæmonium Tarentum. (Hor., lib. ni, od. V.) Ces philosophes sont tolérants; et vous êtes bien loin de l’être, vous qui employez toutes sortes d’armes contre un vieillard isolé, mort au monde en attendant une mort prochaine; contre un homme que vous n’avez jamais vu, qui ne vous a jamais pu offenser. Pourquoi faites-vous contre lui trois volumes[52]? Pourquoi dans ces trois volumes toutes ces ironies continuelles, toutes ces injures, toutes ces accusations, toutes ces calomnies, ramassées dans la fange de la littérature, et dont certainement vous n’auriez point fait usage si vous aviez consulté votre coeur et votre raison? Ôtez ce fatras énorme d’outrages, il ne restera pas vingt pages en tout. Et de ces vingt pages ôtez les choses dont aucun honnête homme ne se soucie aujourd’hui, il ne restera rien. Ô quantum es in rébus inane! (Pers., sat. I, v. I.) XXII -Formule de prière publique. Mon ami a remarqué historiquement que depuis la pâque célébrée dans le désert[53] après la fabrication du tabernacle, il n’est parlé d’aucune autre pâque; que la circoncision ne fut point connue dans le désert pendant quarante ans; que nulle grande fête légale n’est marquée; qu’on ne trouve dans l’Ancien Testament aucune prière publique commune semblable à notre oraison dominicale; et que la Misna nous apprend seulement qu’Esdras en institua une. Tout cela est aussi vrai qu’indifférent. Pourquoi y trouvez-vous de la fausseté et de la mauvaise volonté? Si mon ami a mal dit, rendez témoignage du mal. S’il a bien dit, pourquoi l’injuriez-vous? XXIII, -Défense de sculpter et de peindre. Vous avancez formellement que la loi de Dieu «ne défend pas absolument de faire aucune image, aucun simulacre, mais d’en faire pour les adorer». Je pense que vous vous trompez, messieurs. Je ne sais rien de si positif que ces paroles de l’Exode[54]: «Vous ne ferez point d’image taillée, ni aucune représentation de ce qui est sur le ciel en haut, ni sur la terre en bas, ni de ce qui est dans les eaux.» Ce n’est qu’après ces paroles qu’il est dit: «Vous n’adorerez point cela; vous n’adorerez ni le ciel, ni la terre, ni l’eau: car je suis le Dieu fort, le Dieu jaloux[55].» Si, après cet ordre si précis, Moïse lui-même érigea un serpent d’airain, il semble qu’il se dispensa de sa loi. Si le roi Ézéchias fit brûler ce serpent comme un monument d’idolâtrie, il paraît qu’il fut bien ingrat envers un animal qui avait guéri ses ancêtres mordus par de vrais serpents dans le désert. Il faut demander ce qu’on en doit penser aux chanoines de Milan, qui ont ce serpent d’airain dans leur église. XXIV -De Jephé. Vous avez beau faire, monsieur ou messieurs, vous ne ferez jamais accroire à personne qu’on doive entendre dans votre sens ces paroles de Jephté aux Ammonites[56]: «Ce que votre dieu Chamos vous a donné ne vous appartient-il pas de droit? Souffrez donc que nous prenions ce que notre dieu s’est acquis.» Vous croyez qu’elles signifient: Ce que vous prétendez qu’on vous a donné ne vous appartient-il pas? Donc tout nous appartient. Ne tordons point les textes, ne dénaturons point le sens des paroles. C’est un pot à deux anses, dit un grave auteur, chacun tire à soi: le pot se casse, les disputants se jettent les morceaux à la tête. XXV -De la femme a Michas. Non, vous ne ferez jamais accroire à personne que la femme à Michas[57] ait bien fait d’acheter des idoles, et de payer un chapelain d’idoles; que la tribu de Dan, n’ayant point assez pillé dans le pays, ait bien fait de voler les idoles et le chapelain de la femme à Michas; et que le chapelain ait bien fait de bénir cette tribu de voleurs quand elle eut ravagé je ne sais quel village qu’on nommait, dit-on, Lais (beau nom chez les Grecs); qu’un petit-fils du divin Moïse, nommé Jonathan, ait bien fait d’être grand aumônier des idoles de ces voleurs. Un petit-fils de Moïse! juste Dieu! premier chapelain d’une tribu idolâtre! C’est bien pis que de soutenir, dans un village auprès d’Utrecht[58], que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénuis: car, en conscience, je ne crois pas qu’il y ait le moindre mal à penser que certains mots sont ou ne sont pas dans Jansénius; mais je crois que le petit-fils de Moïse était un vaurien, et qu’on dégénère souvent dans les grandes maisons. XXVI -Des cinquante mille soixante et dix Juifs morts de mort subite. Vous ne ferez jamais accroire que le nombre cinquante mille soixante et dix ne fasse pas 50,070. Je sais bien que le docteur irlandais Kennicott[59] dans son pamphlet dédié en 1768 au révérend évêque d’Oxford, dit qu’il n’a jamais pu digérer l’histoire des hémorrhoïdes du peuple philistin et des cinq anus d’or; encore moins, dit-il, l’histoire de cinquante mille soixante et dix Bethsamites morts de mort subite pour avoir regardé l’arche. Il dit dans son pamphlet que «il avait autrefois, ainsi que Sa Grandeur l’évêque d’Oxford, un furieux penchant pour le texte hébreu; mais que Sa Grandeur et lui en sont bien revenus». Ce pamphlet irlandais est assez curieux. M, Kennicott se dit de l’Académie des inscriptions de Paris, quoiqu’il n’en soit pas; il propose une souscription d’environ six cent mille livres sterling, qu’il dit à moitié remplie, à Paris, chez Saillant; à Rome, chez Monaldini; à Venise, chez Pasquali; et à Amsterdam, chez Marc- Michel Rey. Ainsi, messieurs, s’il vous plaît de lire cet ouvrage, et si vous demeurez en effet auprès d’Utrecht, adressez-vous à Marc-Michel, vous aurez parfait contentement. Vous verrez le système complet de M. Kennicott sur la manière dont les Philistins furent affligés in secretiori parte natium[60], dans la plus secrète partie des fesses. Vous y verrez pourquoi les fesses des Philistins furent punies plutôt qu’une autre partie de leur corps pour avoir pris l’arche, et par quelle raison cinquante mille soixante et dix Israélites moururent d’apoplexie pour l’avoir regardée lorsque deux vaches vinrent la rendre de leur plein gré. Vous avez sans doute étudié l’anatomie; vous jugerez de l’opinion de M. Kennicott sur l’art que les orfèvres philistins employèrent pour fabriquer des anneaux d’or qui ressemblassent parfaitement à la plus secrète partie des fesses. Cela sera presque aussi utile au genre humain que tout ce que nous avons dit jusqu’ici. XXVII -Si Israel fut tolérant. Non, monsieur ou messieurs, mon ami n’a jamais prétendu que les Juifs aient été les plus tolérants, les plus humains de tous les hommes. Il a prétendu, il a prouvés[61], que ce peuple fut tantôt indulgent et facile, tantôt barbare et impitoyable; qu’il a été très-inconséquent, comme l’ont été tant d’autres peuples. Vous ne niez pas que les Juifs n’aient été aussi loups, aussi panthères, que nous l’avons été dans notre Saint-Barthélémy et dans les troubles du temps de Charles VI. Les frères juifs massacrèrent une fois de gaieté de coeur vingt-trois mille frères; et une autre fois vingt-quatre mille; et une autre fois, s’il m’en souvient, quatorze mille neuf cent cinquante dans la querelle d’Aaron avec Coré. Cela prouve assez que le peuple juif était prompt à la main[62]. Vous m’accorderez aussi qu’il fut d’autres fois très- accommodant sur le culte. Il fut tolérant quand on adora Kium et Remphan dans le désert pendant quarante années (malgré les affreux assassinats de tant de frères égorgés par d’autres frères). Il fut très-tolérant quand le sage Salomon fut idolâtre. Israël fut très- tolérant quand Jéroboam fit ériger deux veaux d’or, pour l’emporter sur Aaron, qui n’en avait autrefois érigé qu’un. Jérémie, toujours inspiré de Dieu, ne fut-il pas le plus tolérant des hommes quand il prêchait, au nom de Dieu, qu’il fallait reconnaître Nabuchodonosor pour bon serviteur de Dieu; quand il criait que Dieu avait donné tous les royaumes de la terre à son serviteur, à son oint, à son messie Nabuchodonosor; et qu’il se mettait un joug, ou, si l’on veut, un bât sur le cou pour le prouver? Ne soyez pas surpris de ces disparates, de ces contrariétés éternelles du pauvre peuple de Dieu: c’est l’histoire du genre humain. Les nations qui entouraient la petite horde juive s’appelaient toutes peuple de Dieu. Leurs villes s’appelaient villes de Dieu, et sont encore nommées ainsi; leurs habitants étaient aussi inconstants, aussi superstitieux que les Juifs. Tutto il mondo è fatto come la famiglia nostra. Et vous-mêmes, messieurs, n’êtes-vous pas aussi inconstants que les anciens Israélites, quand dans une lettre vous faites des compliments à mon ami, et que dans une autre vous l’accablez d’injures et de calomnies? Moi, qui vous parle, je suis aussi faible, aussi changeant que vous. Tantôt je prends sérieusement vos citations, vos raisonnements, votre malgnité; tantôt j’en ris. Quel est le résultat de toute cette dispute? C’est que nous nous battons de la chape à l’évêque. Encore un mot, mes chers juifs, sur la tolérance. Quoique vous soyez très-piqués contre le Nouveau Testament je vous conjure de lire la parabole de l’hérétique samaritain qui secourt et qui guérit le voyageur blessé, tandis que le prêtre et le lévite l’abandonnent. Remarquez que Jésus, très-tolérant, prend l’exemple de la charité chez un incrédule, et celui de la cruauté chez deux docteurs. XXVIII -Justes plaintes et bons conseils. Je viens de vous dire, monsieur ou messieurs, que je ris quelquefois des calomnies atroces que vous vous êtes permis de recueillir et de répéter contre mon ami; soyez persuadés que je n’en ris pas toujours. Vous lui imputez je ne sais quelles brochures intitulées Dictionnaire philosophique[63], Questions de Zapala, Diner du comte de Boulainvilliers, et vingt autres ouvrages un peu trop gais, à ce qu’on dit. Je suis très-sûr, et je vous atteste, qu’ils ne sont point de lui: ce sont des plaisanteries faites autrefois par des jeunes gens. Il y a bien de la cruauté (je parle ici sérieusement) à vouloir charger un homme accablé de soins et d’années, un solitaire presque inconnu, un moribond, des facéties de quelques jeunes plaisants qui folâtraient il y a quarante ans[64]. Vous prétendez le brouiller avec M. Pinto[65], pour lequel il est plein d’estime; vous espérez lui faire intenter un procès criminel par des fanatiques. Vous perdez votre peine: il sera mort avant qu’il soit ajourné; et, s’il est en vie, il confondra les calomniateurs. Il est vrai que vous paraissez avoir beau jeu dans la guerre offensive que vous faites; vous combattez avec des armes qu’on révère; vous prenez sur l’autel le couteau dont vous voulez frapper votre victime. Si vous demeurez dans un village auprès d’Utrecht, vous êtes victimes vous-mêmes; et vous voulez devenir bourreaux! Et de qui? D’un homme qui a toujours condamné vos persécuteurs. Que nous importe au fond, à vous et à moi, pauvres Gaulois que nous sommes, si on a écrit, je ne sais où, et je ne sais quand, qu’un barbare, dans une guerre barbare entre des villages barbares, ait égorgé sa fille par piété[66]? Que nous fait la loi de ce parricide, qui ordonnait que tout ce qui serait voué serait massacré sans rémission[67]? De quoi nous embarrassons-nous si un homme[68] prêcha tout nu autrefois, et si c’était un signe évident que le roi d’Assyrie emmènerait pendant trois ans les Égyptiens et les Éthiopiens captifs, tout nus, sans souliers, montrant leurs fesses pour l’ignominie de l’Égypte? N’est-ce pas en vérité une étrange et triste occupation pour des habitants des côtes occidentales de l’occident de s’acharner les uns contre les autres pour décider comment s’y prit un voyant, un nabi, sur le bord de la rivière de Chobar[69], lorsqu’il coucha trois cent quatre-vingt-dix jours sur le côté gauche, et qu’il mangea des excréments étendus sur son pain pendant tout ce temps- là? Faut-il injurier, calomnier, persécuter aujourd’hui son prochain, pour savoir si un autre voyant[70] donna autant d’argent à la prostituée Gomer, fille d’Ébalaïm, dont il eut trois enfants par l’ordre exprès du Seigneur son maître, qu’il en donna à l’autre prostituée adultère par le même ordre? S’égorgera-t-on pour prouver que, cette adultère ayant eu quatre boisseaux d’orge et vingt-quatre francs du nabi, il n’en fallut pas davantage à la simple prostituée dont il eut trois enfants? En bonne foi, messieurs, il y a dans cet ancien livre plus de cinq cents passages tout aussi difficiles à expliquer, et qu’on peut tâcher d’entendre, ou d’oublier, ou de respecter, sans outrager personne. XXIX, -De soixante et un mille ânes, et de trente-deux mille pucelles. Malgré le dégoût mortel que me donne cette vaine dispute, vous me forcez de continuer a vous répondre, puisque vous continuez d’insulter et de persécuter mon ami. Vous lui reprochez d’avoir voulu inspirer la tolérance aux hommes dans son Traité de la Tolérance. Vous vous réjouissez de ce qu’un capitaine juif dans le petit désert de Madian, ayant donné bataille aux Madianites, ait égorgé tous les hommes, et n’ait dans le butin conservé la vie qu’à trente-deux mille pucelles, à six cent soixante-quinze mille moutons, à soixante et douze mille boeufs, et à soixante et un mille ânes. L’auteur de la Tolérance n’a parlé[71] de cette étrange capture que pour examiner s’il faut croire les écrivains qui assurent que parmi les trente-deux mille filles conservées, il y en eut une par mille immolée au Seigneur, comme ces mots: trente-deux vies furent la part du Seigneur, semblent le démontrer. Si vous lisiez dans un auteur arabe ou tartare: trente-deux vies furent le partage de ce vainqueur, certainement vous n’entendriez pas autre chose, sinon: ce vainqueur ôta la vie à trente-deux personnes. Ceux qui ont imaginé que les trente-deux filles madianites furent employées au service de l’arche ne songent pas que jamais fille ne servit au sanctuaire chez les Juifs; qu’ils n’eurent jamais de nonnes; que la virginité était chez eux en horreur. Il est donc infiniment probable, suivant le texte, que les trente-deux pucelles furent immolées; et c’est ce qui peut avoir fait dire au R. P. dom Calmet dans son Dictionnaire, à l’article Madianite: «Cette guerre est terrible et bien cruelle; et, si Dieu ne l’avait ordonnée, on ne pourrait qu’accuser Moïse d’injustice et de brigandage.» À l’égard des soixante-douze mille boeufs et des soixante et un mille ânes, vous voulez rendre mon ami suspect d’irrévérence, parce que, dans l’horrible désert sablonneux de Jareb et de l’Arnon, hérissé de rochers, on nourrissait six cent soixante et quinze mille brebis qui furent prises avec les boeufs, les ânes et les filles; et là-dessus vous dites avoir lu qu’en Dorsetshire, dans un petit terrain marécageux, il y a quatre cent mille moutons. Tant pis pour le propriétaire, monsieur, j’en sais des nouvelles: croyez-moi, les moutons meurent bien vite dans les marécages; j’y ai perdu les miens. Je ne vous conseille pas de mettre vos moutons dans un marais; faites-y des étangs, élevez-y des carpes. Au reste, vous prenez trop de peine de chercher les limites d’un Madian vers le ruisseau de l’Arnon, et celles d’un autre Madian vers Éziongaber. L’un pouvait être très-aisément une colonie de l’autre, comme on dit que notre Bretagne a été une colonie de la Grande-Bretagne. Mais, à propos de ces Madianites, dont l’horrible destruction vous plaît si fort et qui habitaient si loin d’Utrecht, deviez-vous outrager, dénoncer, calomnier votre compatriote parce qu’il a recommandé l’humanité, la tolérance; parce qu’il l’a inspirée à des hommes puissants; parce qu’il a rendu service au genre humain? Il vous aurait rendu service à vous-même, si vous aviez été persécuté par les jésuites. XXX -Des enfants à la broche. Il n’est que trop vrai, monsieur ou messieurs, que presque tous les peuples ont tâté de la chair humaine; vous n’en mangez pas, vous n’êtes pas antropophages, mais vous êtes des auteurs andropekthroi un peu ennemis des hommes, si j’ose le dire. Mon ami, qui a toujours été leur ami, ne pouvait croire autrefois à l’anthropophagie. Il a été détrompé. MM. Banks, Solander, et Cook, ont vu récemment des mangeurs d’hommes dans leurs voyages. J’ai fort connu autrefois M. Bréheuf, petit-neveu de l’ampoulé traducteur de l’ampoulé Lucain, et du R. P. Brébeuf, jésuite missionnaire en Canada: il m’a conté que son grand-oncle le jésuite ayant converti un petit Canadien fort joli, ses compatriotes, très-piqués, rôtirent cet enfant, le mangèrent, et en présentèrent une fesse au R. P. Brébeuf, qui, pour se tirer d’affaire, leur dit qu’il faisait maigre ce jour-là. Le R. P. Charlevoix, qui fut mon préfet, il y a soixante et quinze ans, au collège de Louis le Grand, et qui était un peu bavard, a conté cette aventure dans son histoire du Canada. Vous rapportez vous-mêmes que mon ami vit à Fontainebleau, en 1725, une belle sauvage du Mississipi, qui avoua avoir dîné quelquefois de chair humaine. Cela est vrai, et j’y étais, non pas au dîner de la sauvage, mais à Fontainebleau[72]. Vous savez, messieurs, ce que Juvénal[73] rapporte des Gascons et des Basques, qui avaient eu une cuisine semblable. Jules César, le grand César, notre vainqueur et notre législateur, a daigné nous apprendre dans son livre VII (de Bello Gallico), que, lorsqu’il assiégeait Alexia[74] en Bourgogne, le marquis de Critognac, homme très-éloquent, proposa aux assiégés de manger tous les petits enfants l’un après l’autre, selon l’usage. Je ne me fâche point quand on me dit que c’était la coutume de nos pères. Pourquoi donc les Juifs se fâcheraient-ils quand on leur dit en conversation que leurs pères ont suivi quelquefois le conseil de ce M. de Critognac? Voulez-vous que j’ajoute au témoignage de César celui d’un saint, qui est d’un bien plus grand poids? C’est saint Jérôme[75]. «J’ai vu, dit-il, dans une de ses lettres, j’ai vu, étant jeune, dans la Gaule, des Écossais qui, pouvant se nourrir de porcs et d’autres bêtes, aimaient mieux couper les fesses des jeunes garçons et les tétons des jeunes filles.» Puis servez... «Cum ipse adolescentulus in Gallia viderim Scotos, gentem britannicam, humanis vesci carnibus: et cum per silvas porcorum grèges et armentorum pecudumque reperiant, pastorum nates et feminarum papillas solere abscindere, et bas solas ciborum delicias arbitrari[76].» Y a-t-il donc tant à s’émerveiller, monsieur ou messieurs, que les Juifs aient fait quelquefois la même chère que nous, et que tant d’autres nations qui nous valaient bien? Je suis persuadé que M, Pinto n’est point du tout humilié qu’une femme de Samarie ait fait autrefois, avec sa commère, la partie de manger leurs enfants l’un après l’autre. Cela fit un procès par-devant le roi d’Israël. Où avez-vous pris que les deux femmes plaidèrent devant le roi de Syrie? XXXI -Menace de manger ses enfants. Vous raisonnez, je crois, un peu légèrement quand vous dites que la menace faite par Moïse aux Juifs qu’ils mangeraient leurs enfants n’est pas une preuve que cela arrivait, et qu’on ne pouvait les menacer que d’une chose qu’ils détestaient. Dites-moi, je vous prie: de ce que César menaça nos pères, les magistrats de la ville de Vannes, de les faire pendre, en concluriez-vous qu’ils ne furent pas pendus, sous prétexte qu’ils n’aimaient pas à l’être? On ne vous a point dit que les mères juives mangeassent souvent leurs enfants de gaieté de coeur; on vous a dit qu’elles en ont mangé quelquefois: la chose est avérée. Pourquoi, vous et moi, nous mangeons-nous le blanc des yeux pour des aventures si antiques? XXXII -Manger à table la chair des officiers, et boire le sang des princes. Il est dit dans l’Analyse de la religion juive et chrétienne, attribuée à Saint-Évremond[77], que la promesse faite dans Ézéchiel d’avaler la chair des vaillants, de boire le sang des princes, de manger le cheval et le cavalier à table, regarde évidemment les Juifs; et que les promesses précédentes sont pour les corbeaux. M. Fréret est de cette opinion; mais qu’importe? Je vous cite ici Saint-Évremond, parce qu’on mettait sous son nom mille ouvrages auxquels il n’avait pas la moindre part. Vous en usez ainsi avec mon ami. Laissons là tous ces vilains repas, et vivons ensemble paisiblement. Que je voudrais avoir l’honneur de vous donner à dîner dans ma chaumière avec des philosophes tolérants qui daignent y venir quelquefois! Nous ne mangerions ni le cheval ni le cavalier; nous parlerions des sottises anciennes et modernes. Vous nous instruiriez; vous trouveriez en nous des coeurs ouverts, et des esprits dignes peut-être de vous entendre. XXXIII -Tout ce qui sera voué ne sera point racheté, mais mourra de mort. Vous accusez mon ami d’avoir dit que les sacrifices de sang humain sont établis dans la loi de cet exécrable et détestable peuple. Je ne me souviens point d’avoir lu ces belles épithètes ainsi accolées. Je crois pouvoir assurer que c’est une calomnie, non pas exécrable et détestable, mais une pure calomnie, d’autant plus que vous ne citez ni la page ni le livre. Mais il n’est pas question ici de savoir si un écrivain a injurié et calomnié un autre écrivain à lui inconnu, l’an 1771, dans un ouvrage imprimé en 1776. Il s’agit d’entendre le chapitre xxvii du Lévitique, qui dit[78]: «Ce qui sera voué au Seigneur ne sera point racheté, mais mourra de mort.» Ce texte est assez clair, ce me semble; il n’y a pas à disputer. Et quand vous dites que ces sacrifices sont défendus ailleurs, que prouvez-vous par ce singulier raisonnement? Vous prouvez que vous avez trouvé des contradictions: c’est à vous à vous sauver de ce piège que vous vous êtes tendu. Je me retire, de peur d’y tomber. XXXIV -Jephté. Vous n’osez dire nettement que, selon le texte, Jephté n’égorgea point sa fille. La chose est constante, trop avérée par les plus grands hommes de l’Église. Vous dites que peut-être cela s’expliquait d’une autre façon; que Jephté pourrait avoir mis sa fille en couvent; que Louis Cappel et dom Martin ont saisi cet échappatoire. Je ne me soucie ni de Martin ni de Cappel; je m’en tiens au texte, en qui je crois plus qu’en eux. Jephtè lui fit comme il avait voué. Et qu’avait-il voué? La mort. XXXV -Le roi Agag coupé en morceaux. Il y avait donc chez les Juifs des sacrifices de sang humain; et celui-là est bien constaté. Vous voulez donner un autre nom à la mort du roi Agag. À la bonne heure; nommez, si vous voulez, cette aventure une violation exécrable du droit des gens, une action horrible, une action abominable. Elle est rapportée par l’historien des rois juifs[79], qui doit faire mention des crimes comme des bonnes actions. Mais remarquez bien, en passant, qu’il y a une très-grande différence entre un livre qui contient la loi, et une simple histoire. On ne fut pas obligé, chez les Juifs, de croire les chroniques comme on fut obligé de croire le Décalogue. C’est là que se sont fourvoyés tant de braves commentateurs; ils n’ont pas distingué Dieu qui parle, et l’homme qui raconte. Quoi qu’il en soit, j’avoue que je ne puis m’empêcher de voir un vrai sacrifice dans la mort de ce bon roi Agag. Je dis d’abord qu’il était bon, car il était gras comme un ortolan: et les médecins remarquent que les gens qui ont beaucoup d’embonpoint ont toujours l’humeur douce. Ensuite je dis qu’il fut sacrifié, car d’abord il fut dévoué au Seigneur: or nous avons vu que «ce qui a été dévoué ne peut être racheté; il faut qu’il meure». Je vois là une victime et un prêtre. Je vois Samuel qui se met en prières avec Saül, qui fait amener entre eux deux le roi captif, et qui le coupe en morceaux de ses propres mains. Si ce n’est pas là un sacrifice, il n’y en a jamais eu. Oui, monsieur, de ses propres mains: in frusta concidit eum[80]. Le zèle lui mit l’épée à la main, dit le savant dom Calmet; il pouvait ajouter que le zèle donne des forces surnaturelles, car Samuel avait près de cent ans, et à cet âge on n’est guère capable de mettre un roi en hachis. Il faut un furieux couperet de cuisine, et un furieux bras. Je ne vous parle pas de l’insolence d’un aumônier de quartier, qui coupe en morceau un roi prisonnier que son maître a mis à rançon, et qui allait payer cette rançon à ce maitre. On a déjà dit[81] que si un chapelain de Charles-Quint en avait fait autant à François Ier, la chose eût paru rare. Vous avez la cruauté, monsieur ou messieurs, de calomnier ce pauvre roi Agag pour justifier le cuisinier Samuel. Vous affirmez que c’était un tyran sanguinaire, parce que Samuel lui dit, en le coupant par morceaux: «Comme ton épée à ravi des enfants à des mères ainsi ta mère restera sans enfants.» Hélas! monsieur, n’est ce pas ce que tant de héros de l’Iliade disent aux héros qu’ils tuent dans les combats? Le pieux Hector avait fait pleurer des mères Grecques; Achille fit pleurer la mère d’Hector, lequel n’était point un tyran sanguinaire. Cessez de remuer la cendre du bon roi Agag, et de flétrir sa mémoire. C’est bien assez qu’il ait été haché menu par Samuel, fils d’Elcana. XXXVI -Des prophètes Passons à une autre question. C’est une chose respectable sans doute que le dont de prophétie; ce n’est pas assez d’exalter son âme, il faut une grâce particulière. Je ne sais pas si mon ami a dit que connaitre l’avenir c’est connaitre ce qui n’est pas[82]; mais, s’il l’a dit, il a dit vrai. Vous répondrez qu’on connait le passé, et que cependant le passé n’est pas. Voilà un plaisant sophisme. Un homme aussi sérieux que vous l’êtes peut il se jouer ainsi des mots? Faut-il vous dire que le passé est dans la bouche de ceux qui ont vu, dans les livres de ceux qui ont écrit? Encore n’y est-il guère. Mais où est l’avenir? Où le voit-on? Mon ami a toujours révéré les prophètes, non pas tous; peut-être a-t-il eu quelque scrupule sur la vision qu’eut le prophète Michée quand Dieu, au milieu de tous ses anges, demanda qui d’eux voulait tromper Achab en son nom, et le faire aller à Ramoth en Galaad, et que le prophète Sédékia donna un grand soufflet au prophète Michée, en lui disant: «Devine comment l’esprit a passé de ma main sur ta joue[83].» D’ailleurs, mon ami croyait fermement aux prophéties, mais peu à Sédékia. Monsieu ou Messieurs, vous écrivez sous le nom de six juifs, et vous leus faites citer saint paul à propos des prophètes: cela n’est pas adroit. XXXVII -Des sorciers et des possédés. Vos Juifs ont eu des magiciens, des possédés, des exorcistes. Et quel peuple n’en a pas eu? Lisez l’ane d’or d’Apulée. Vous voulez faire accroire que mon ami s’est contredit quand il a prouvé[84] que les juifs furent longtemps sans connaitre les anges et les diables, et qu’ayant été faits ensuite faits esclaves, ils connurent les anges et les diables de leurs maitres. Il furent même bientôt endiablés, possédés, ensorcelés. Or, quand on a des ensorcelés chez soi, il faut bien qu’on les désensorcelle. Les Français, mes voisins, on un joli opéra-comique appelé Les Ensorcelés; il est, je crois, de M. Sedaine[85]. Jeannot et Jeannette y sont possédés du diable; et à la fin ils sont exorcisés, comme de raison, et heureusement guéris. Les juifs ayant dont fait connaissance avec le diables, eurent le secret de les chasser. Il firent des livres de Salomon, comme je vous l’ai dit; ils mirent de la racine barat ou barad dans le nez des possédés, comme je vous l’ai dit encore[86]. Permettez-moi d’ajouter qu’il faut avoir le diable au corps pour trouver de la contradiction dans les laborieuses recherches de mon ami. Et vous, mes amis le juifs, relisez votre historien Josèphe, au livre VII, chapitre xxiii, De la guerre contre les Romains: «Au nord de la vallée de Macheron, au camps nommé Barat, se trouve une plante du même nom qui ressemble à une flamme. Elle jette le soir des rayons brillants, et se retire quand on veut la prendre. On ne peut l’arrêter qu’avec de l’urine de femme, ou avec des mal- semaines. Qui la touche meurt sur le champ, à moins qu’il n’ait dans sa main une racine de la même plante. À cette racine on attache un chien, qui, en voulant se débarrasser, arrache la plante, et meurt aussitôt. Après cela, on peut manier le barat sans péril. C’est avec cette plante qu’on chasse les démons infailliblement.» Cette recette était si commune du temps de la personne infiniment respectable dont il faut bien que je vous parle malgré vous, que cette personne convient elle-même de l’efficacité du barat, et avoue que vous avez le pouvoir de chasser les diables. Vous devez savoir qu’il y avait beaucoup de maladies diaboliques qu’on appelait sacrées[87] chez presque toutes les nations, et que l’on croyait guérir avec des exorcismes: telles étaient l’épilepsie, la catalepsie, les écrouelles. L’impuissance, qu’on appelait la maladie des Scythes, était surtout causée par des esprits malins qu’on exorcisait: c’est ce qu’on voit dans Pétrone, dans Apulée. Et il faut vous dire, mes chers juifs, que tous ces faux exorcismes ont enfin cédé à la puissance des nôtres, qui sont les seuls véritables. Je suis fâché de vous dire des choses si dures, mais c’est vous qui m’y forcez. XXXVIII -Des serpents enchantés. Vous parlez d’enchanter les serpents. Vraiment, monsieur, rien n’est plus commun. Mon intime ami rapporte lui-même[88] le certificat d’un fameux chirurgien d’un village assez voisin de son château. Voici ce certificat: «Je certifie que j’ai tué en diverses fois plusieurs serpents, en mouillant un peu avec ma salive un bâton ou une pierre, en donnant un petit coup sur le milieu du corps du serpent. 19 janvier 1772. «Figuier, chirurgien,» Il faut croire que ce chirurgien enchante les serpents avec sa salive. C’était l’opinion des anciens physiciens. Lucrèce dit dans son quatrième livre: Est utique ut serpens hominis contacta saliva, Disperit ac sese mandendo conficit ipsa. Crachez sur un serpent, sa force l’abandonne, Il se mange lui-même, il se dévore, il meurt. Des incrédules soupçonneront que mon chirurgien donnait à ses serpents de grands coups de pierre ou de bâton, qui avaient plus de part à la mort du reptile que le crachat de l’homme. Mais enfin Virgile, qui passe encore à Naples pour un grand sorcier, dit en termes exprès: Frigidus in pratis cantando rumpitur anguis. (Ecl., VIII, v. 71.) Ce qui a été ainsi rendu en françois ou en français par M. Perrin: Chantez dans votre pré, les serpents crèveront. Vous êtes persuadé que les sauvages d’Amérique charment les serpents. Je le crois bien, monsieur; les Juifs les charmaient aussi. Vous trouverez dans le psaume lvii le serpent, l’aspic sourd qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre la voix de l’enchanteur. Jérémie, dans son chapitre viii, menace les Juifs de leur envoyer des serpents dangereux contre lesquels les enchantements ne pourront rien. L’Écclésiaste, l’Écclésiastique, rendent gloire à la puissance des sages qui charment des serpents; je me joins à eux. J’ai dit à des gens: «Je n’aspire pas jusqu’à vous charmer; mais je voudrais vous apaiser.» XXXIX -D’Édith, femme de Loth. Vous parlez de la femme de Loth transmuée en statue de sel, et je ne sais si c’est pour vous en moquer, ou pour la plaindre. Oh! que j’aime bien mieux Virgile quand il raconte le malheur d’Eurydice! Illa, quis et me, inquit, miseram, et te perdidit, Orpheu! Quis tantus furor! en iterum crudelia rétro Fata vocant, conditque natantia lumina somnus. Jamque vale, feror ingenti circumdata nocte, Invalidasque tibi tendens, heu! non tua, palmas. (Georg., IV, 494.) Pouvez-vous affaiblir les miracles terribles opérés sur cette femme infortunée, sur tous ses compatriotes jeunes et vieux, enivrés de la fureur de violer deux anges, et quels anges! En nous racontant froidement, d’après je ne sais quel Heidegger, que des paysans furent changés en statues, eux et leurs vaches, vous ne dites pas en quel pays. J’avoue que le malheur d’Édith, femme de Loth, excite ma compassion; mais en vérité, monsieur, vous me faites compassion aussi. Vous ne croyez pas à saint Irénée, qui prétend que la femme à Loth a conservé ses ordinaires, ses menstrues dans son sel! Vous contredites un saint! Il est clair pourtant que les menstrues dont on a tant parlé ne sont pas plus prodigieuses que la métamorphose en statue. Je vous prie de vous souvenir que mon ami vous a toujours regardé comme un peuple à prodiges[89], et qu’un miracle ne coûte pas plus qu’un autre au maître de la nature. XL -De Nahuchodonosor. Vous soutenez que Nabuchodonosor ne fut pas métamorphosé en boeuf, mais en aigle. Cependant il est dit dans Daniel: Il brouta l’herbe en boeuf[90]. J’avoue que Daniel dit aussi que ses cheveux ressemblent à des plumes d’aigle; encore le mot de plume n’est pas dans le texte. Hé bien, monsieur, faut-il se fâcher pour cela? Concilions-nous: disons qu’il fut changé en aigle-boeuf. C’est un animal aussi rare que le dragon de l’empereur de la Chine et que l’aigle à deux têtes. Je ne prends la liberté de railler qu’avec vous, qui raillez continuellement avec mon ami. Je révère le texte sur lequel vous et moi pourrions nous tromper; et ce n’est certainement pas avec le texte que nous oserions badiner. XLI -Des pygmées et des géants. Disons un petit mot des pygmées et des géants. Quant aux races des géants, vous ne prouvez leur existence constatée dans l’Écriture que par les Patagons; et vous niez celle des pygmées, quoiqu’elle soit énoncée dans Ézéchiel. Cependant vous avouez sans difficulté que les anciens pygmées qui combattirent contre les grues avaient un pied et demi de roi de hauteur. Et vous ne voulez pas que les gamadins, les pygmées d’Ézéchiel, qui ont combattu à Tyr, comme tout le monde le sait, fussent de la même taille! N’est-ce pas avoir deux poids et deux mesures? Il y a des gens qui prétendent que lorsqu’on dispute sur un peuple d’un pied et demi de haut, on pourrait bien avoir un pied de nez. XLII -Des types et des paraboles. Vous répétez ce que mon ami a dit cent fois, que les anciens s’expliquaient, non-seulement en paraboles[91], mais aussi en actions, en types figuratifs; vous répétez précisément les exemples qu’il en rapporte; les pavots dont Tarquin abattit la tête, pour signifier qu’il fallait détruire les grands seigneurs gabiens; le présent de cinq flèches, d’une souris, d’un moineau, et d’une grenouille, fait par un roi de Scythie au premier des Darius, pour l’avertir de craindre les flèches des Scythes, et de s’enfuir comme une souris ou un moineau au plus vite; et les chaînes dont le prophète Jérémie se lie, pour engager les Israélites à se laisser lier par Nabuchodonosor; la prostituée à laquelle le prophète Osée fait trois enfants, et la femme adultère à laquelle il en fait d’autres, pour reprocher aux Israélites qu’ils ont forniqué avec les nations; Ézéchiel, couché trois cent quatre-vingt-dix jours sur le côté gauche, et mangeant son pain couvert d’excréments, exprès pour avertir ses compatriotes qu’ils mangeront leur pain souillé parmi les nations, etc. Il y a chez tous les peuples mille exemples de ces emblèmes, de ces figures, de ces allégories, de ce langage typique[92]. Il ne faut pas l’outrer; Cicéron nous avertit: Verecunda debet esse translatio. Mon ami a remarqué[93] que des moines languedociens avaient écrit sous le portrait du pape Innocent III, qui avait maudit les sujets du comte de Toulouse: Tu es innocent de la malédiction. Il observe aussi qu’on trouva les minimes prédits dans la Genèse[94]: Frater noster minimus, notre frère le minime. De grands hommes même ont abusé quelquefois de ce langage tropologique-mystique-typique. Saint Augustin, dans son sermon 41, s’exprime ainsi: «Le nombre dix signifie justice et béatitude résultante de la créature qui est sept, avec la Trinité qui fait trois: c’est pourquoi les commandements de Dieu sont dix[95]. Le nombre onze est le péché, parce qu’il transgresse dix. Le nombre soixante et dix est le produit du péché, qui multiplie dix par sept, car le nombre sept est le symbole de la créature.» C’est ainsi que saint Augustin, daignant employer ces idées pythagoriciennes pour combattre les Gentils avec leurs propres armes, dit, dans son sermon 53, que «les trois dimensions de la matière sont la largeur, qui est la dilatation du coeur; la longueur, qui est la persévérance; et la hauteur, qui est l’espoir de la félicité». Mon ami observe encore (observez bien ceci vous-même, monsieur ou messieurs) que ce mauvais goût auquel saint Augustin s’abandonna quelquefois ne déroba rien à son éloquence[96], à son jugement solide, et surtout à sa piété. Oui, mes chers juifs, tout a été type, emblème, figure, prédiction dans vos aventures; vous êtes types vous-mêmes. Vous êtes nos précurseurs; mais le serviteur qui porte le flambeau, et qui marche devant son maître, ne doit pas se croire supérieur à lui. XLIII -Des gens qui vont tout nus. Vous revenez encore à nous dire qu’un voyant[97], un nabi très- recommandable, ne prêcha point tout nu, mais qu’il était en veste. Et je reviens à vous dire qu’il prêcha tout nu, que c’était un prodige, un type, «Comme mon serviteur a marché tout nu, et sans souliers, pour un type et un prodige sur l’Égypte, et sur l’Éthiopie, ainsi le roi des Assyriens emmènera captifs d’Égypte et d’Éthiopie jeunes et vieux, nus, déchaux, fesses découvertes.» En effet, si le voyant avait marché et prêché en veste, où aurait été le prodige extraordinaire, le type? Vous ajoutez que l’Anglais Tindal a prétendu que David avait dansé tout nu devant l’arche. Je n’ai point lu Tindal: je le condamne s’il l’a dit, car David, en dansant, portait un éphod de lin, une espèce de camisole de linge: il est vrai qu’il n’avait point de culottes: les Juifs n’en portaient point. Il est vrai aussi que Michol, sa femme, lui reprocha d’avoir, en dansant, «montré tout ce qu’il portait aux servantes, en se mettant tout nu comme un bouffon, et que David lui répondit: Oui, je danserai, et j’en serai plus glorieux devant les servantes». (II Rois, chap, vi.) Cela peut faire croire qu’il relevait trop haut sa tunique en dansant, mais non pas qu’il s’était mis absolument nu. C’est sur quoi, monsieur, je vous demande la permission de répéter ce que j’ai dit souvent d’après mon ami, car vous savez que j’aime à me répéter: faut-il se harpailler, se quereller, s’injurier, se poursuivre, pour décider si un certain homme avait des culottes il y a deux mille huit cent vingt-cinq années, selon Denys le Petit? XLIV -D’une femme de fornication. Voulez-vous encore disputer sur la prostituée que le Seigneur ordonna au prophète Osée de prendre? «Prenez une femme de fornication, et faites des enfants de fornication[98], etc.» Je vous avoue que je suis las de cette querelle, et qu’Osée forniquera sans que je m’en mêle. Oui, monsieur, qu’Osée dise tant qu’il voudra qu’Éphraïm est un âne, et qu’il a fait des présents à ses amants: «Onager solitarius sibi: Ephraim munera dederunt amatoribus[99];» que le commentaire de Calmet cite Pline, selon lequel certains ânes commandent despotiquement à des troupeaux d’ânesses, et coupent les testicules de leurs ânons, en vérité cela ne doit pas troubler la paix des honnêtes gens. XLV -D’Ézèchiel encore. Vous insistez toujours sur Ézéchiel; vous supposez qu’il ne dormit sur le côté gauche trois cent quatre-vingt-dix jours qu’en songe, qu’il ne se fit lier qu’en songe, qu’il ne mangea pendant plus d’un an son pain couvert d’excréments qu’en songe. Relisez donc le savant Calmet, à qui vous vous en rapportez si souvent. Il est du sentiment de saint Jean Chrysostome, de saint Basile, de Théodoret, et de tous ceux qui expliquent la chose au pied de la lettre. Si tout cela, dit-il, ne s’était fait qu’en vision, en songe, comment ce prophète aurait-il exécuté les ordres de Dieu? Il dit qu’il est très-possible qu’un homme demeure enchaîné et couché sur le côté trois cent quatre-vingt-dix jours, et il cite l’exemple d’un fou qui demeura lié et couché sur le même côté pendant quinze ans. (Ézéchiel, Comment., p. 33, édit. de Paris.) XLVI -Des prophètes encore. Messieurs les juifs, je crois, comme mon ami, à toutes les prophéties, et je vous déclare que mon ami et moi nous y trouvons à chaque page le messie, que vous n’y trouvez jamais. Et vous, monsieur Guenée, si vous êtes chrétien, je vous déclare que vous ne parviendrez pas à nous faire condamner comme errant dans la loi. Nous sommes soumis à toutes les décisions de l’Église, et nous supposons que vous l’êtes aussi. Mais vous manquez de charité. Par ma foi, je crois que vous vous êtes trompé en tout. Par ma charité, je vous pardonne les accusations dont vous chargez mon ami, pourvu qu’elles n’aient point d’effet. Par mon espérance, je me flatte que vous viendrez à résipiscence. XLVII -Accusation légère. Vous accusez mon ami d’avoir dit que le commun des Juifs apprit à lire et à écrire dans Babylone, et d’avoir dit ensuite que ce fut dans Alexandrie[100]. Si dans quelqu’un de ses ouvrages, que je ne connais pas, quelque copiste ou quelque typographe a sauté une ligne, et a mal placé le mot d’Alexandrie, il y a une malignité puérile à charger l’auteur d’une telle faute d’impression; et c’est ce qui vous arrive trop souvent. Si cette erreur ne se trouve pas chez mon ami, il y a une malignité d’homme fait à l’en accuser, et une grande perte de temps à fatiguer le public de ces misères. Une de nos grandes sottises, à nous autres barbouilleurs de papier, c’est de croire que le public prend le même intérêt que nous aux inutilités qui nous occupent. XLVIII -De l’âme, et de quelques autres choses. Je vais entrer autant que je le puis dans la grande question qui intéresse tous les hommes, et qui a partagé tous les philosophes depuis environ trois mille ans. Il s’agit de savoir si nous avons une âme, ce que c’est que cette âme; si elle existe avant nous de toute éternité dans le sein de l’Être des êtres; si elle existe éternellement après nous; si c’est par sa propre nature, ou par une volonté particulière de son créateur; si elle est une substance ou une faculté; s’il y a des différences spécifiques entre les âmes, ou si elles se ressemblent toutes; si elles tiennent une place dans l’espace; si elles arrivent chez nous pourvues de pensées, ou si elles ne pensent qu’à mesure, etc., etc., etc. Mon ami et moi, nous commençons par attester le Dieu vivant, car ce grand objet est digne d’une telle attestation; nous le prenons, dis-je, à témoin que nous croyons ce que nous enseigne notre religion chrétienne. Nous vous le disons à vous, soit que vous soyez Juifs pharisiens ou Juifs saducéens, Juifs allemands ou Juifs portugais; à vous, monsieur Guenée, leur secrétaire chrétien par hasard, soit que vous soyez thomiste, ou janséniste, ou moliniste, ou frère morave servant Dieu auprès d’Utrecht. Si vous me demandez ce que c’est précisément qu’une âme, nous vous répondons ce que mon ami a dit tant de fois: nous n’en savons rien[101]. Il lève au ciel les yeux, il s’incline, il s’écrie: Demandez-le à ce dieu qui nous donna la vie[102]. Mon ami a su par coeur tout ce que dit saint Thomas d’Aquin dans sa Somme. Cet ange de l’école distingue l’âme en trois parties, d’après les péripatéticiens: l’âme sensitive, l’âme des sens, psyché [texte hébreu](