Fragment Sur L'Histoire Générale. (1773) Par François-Marie Voltaire (Arouet) (1694-1778) TABLE DES MATIERES. Avertissement de Beuchot. Article I Qu’Il Faut Se Défier De Tous Les Monuments Anciens. Article II De La Chine. Article III De La Population De La Chine, Et Des Moeurs. Article IV Si Les Egyptiens Ont Peuplé La Chine, Et Si Les Chinois Ont Mangé Des Hommes. Article V Des Anciens Etablissements Et Des Anciennes Erreurs Avant Le Siècle De Charlemagne. Article VI Fausses Donations. Faux Martyrs. Faux Miracles. Article VII De David, De Constantin, De Théodose, De Charlemagne, etc. Article VIII D’Une Foule De Mensonges Absurdes Qu’On A Opposés Aux Vérités Enoncées Par Nous. Article IX Eclaircissements Sur Quelques Anecdotes. Article X De La Philosophie De L’Histoire. Article XI Calomnies Contre Louis XIV. Article XII Défense De Louis XIV Contre L’Auteur Des Ephémérides. Article XIII Défense De Louis XIV Contre Les Annales Politiques De L’Abbé De Saint-Pierre. Article XIV Fragment Sur La Saint-Barthélemy. Article XV Sur La Révocation De L’Edit De Nantes. Article XVI Des Dictionnaires De Calomnies. ARTICLE I Qu’Il Faut Se Défier De Tous Les Monuments Anciens. Il y a plus de quarante ans que l’amour de la vérité, et le dégoût qu’inspirent tant d’historiens modernes, inspirèrent à une dame d’un grand nom [1] et d’un esprit supérieur à ce nom l’envie d’étudier avec nous ce qui méritait le plus d’être observé dans le tableau général du monde, tableau si souvent défiguré. Cette dame, célèbre par ses connaissances singulières en mathématiques, ne pouvait souffrir les fables que le temps a consacrées, qu’il est aisé de répéter, qui gâtent l’esprit et qui l’énervent. Elle était étonnée de ce nombre prodigieux de systèmes sur l’ancienne chronologie, différents entre eux d’environ mille années. Elle l’était encore davantage que l’histoire consistât en récits de bataille sans aucune connaissance de la tactique, excepté dans Xénophon et dans Polybe; qu’on parlât si souvent de prodiges, et qu’on eût si peu de lumières sur l’histoire naturelle; que chaque auteur regardât sa secte comme la seule vraie, et calomniât toutes les autres. Elle voulait connaître le génie, les moeurs, les lois, les préjugés, les cultes, les arts, et elle trouvait qu’en l’année de la création du monde trois mil deux cent, ou trois mil neuf cent, il n’importe, un roi inconnu avait défait un roi plus inconnu encore, près d’une ville dont la situation était entièrement ignorée. Plusieurs savants recherchaient en quel temps Europe fut enlevée en Phénicie par Jupiter, et ils trouvaient que c’était juste treize cents ans avant notre ère vulgaire. D’autres réfutaient cinquante-neuf opinions sur le jour de la naissance de Romulus, fils du dieu Mars et de la vestale Rhéa Sylvia. Ils établissaient un soixantième système de chronologie. Nous en fîmes un soixante et unième: c’était de rire de tous les contes sur lesquels on disputait sérieusement depuis tant de siècles. En vain nous trouvions par toutes les médailles des vestiges d’anciennes fêtes célébrées en l’honneur des fables; des temples érigés en leur mémoire: elles n’en étaient pas moins fables. La fête des lupercales attesta, le 15 février, pendant neuf cents ans, non-seulement le prodige de la naissance de Romulus et de Rémus, mais encore l’aventure de Faunus, qui prit Hercule pour Omphale, dont il était amoureux. Mille événements étaient ainsi consacrés en Europe et en Asie. Les amateurs du merveilleux disaient: Il faut bien que ces faits soient vrais, puisque tant de monuments en sont la preuve. Et nous disions: Il faut bien qu’ils soient faux, puisque le vulgaire les a crus [2]. Une fable a quelque cours dans une génération; elle s’établit dans la seconde; elle devient respectable dans la troisième; la quatrième lui élève des temples. Il n’y avait pas dans toute l’antiquité profane un seul temple, une seule fête, un seul collége de prêtres, un seul usage qui ne fût fondé sur une sottise. Tel fut le genre humain; et c’est sous ce point de vue que nous l’envisageâmes. Quelle pouvait être l’origine du conte d’Hérodote, que le soleil, en onze mille années, s’était couché deux fois à l’orient? Où Lycophron avait-il pris qu’Hercule, embarqué sur le détroit de Calpé, dans son gobelet, fut avalé par une baleine; qu’il resta trois jours et trois nuits dans le ventre de ce poisson, et qu’il fit une belle ode dès qu’il fut sur le rivage? Nous ne trouvons d’autre raison de tous ces contes que dans la faiblesse de l’esprit humain, dans le goût du merveilleux, dans le penchant à l’imitation, dans l’envie de surpasser ses voisins. Un roi égyptien se fait ensevelir dans une petite pyramide de douze à quinze pieds, un autre veut être placé dans une pyramide de cent, un troisième va jusqu’à cinq ou six cents. Un de tes rois est allé dans les pays orientaux par mer, un des miens est allé dans le soleil, et a éclairé le monde pendant un jour. Tu bâtis un temple à un boeuf, je vais en bâtir un pour un crocodile. Il y a eu dans ton pays des géants qui étaient les enfants des génies et des fées, nous en aurons qui escaladeront le ciel et qui se battront à coups de montagnes. Il était bien plus aisé, et même plus profitable, d’imaginer et de copier tous ces contes que d’étudier les mathématiques. Car avec des fables on gouvernait les hommes, et les sages furent presque toujours méprisés et écrasés par les puissants. On payait un astrologue, et on négligeait un géomètre. Cependant il y eut partout quelques sages qui firent des choses utiles; et c’était là ce que la personne illustre dont nous parlons voulait connaître. L’Histoire universelle [3] anglaise, plus volumineuse que le discours de l’éloquent Bossuet n’est court et resserré, n’avait point encore paru. Les savants, qui travaillèrent depuis avec un juif et deux presbytériens à ce grand ouvrage, eurent un but tout différent du nôtre. Ils voulaient prouver que la partie du mont Ararat sur laquelle l’arche de Noé s’arrêta était à l’orient de la plaine de Sénaar, ou Shinaar, ou Séniar; que la tour de Babel n’avait point été bâtie à mauvaise intention; qu’elle n’avait qu’une lieue et un quart de hauteur, et non pas cent trente lieues, comme des exagérateurs l’avaient dit; que « la confusion des langues à Babel produisit dans le monde les effets les plus heureux et les plus admirables »: ce sont leurs propres paroles. Ils examinaient avec attention lequel avait le mieux calculé, ou du savant Petau, qui comptait six cent vingt-trois milliards six cent douze millions d’hommes sur la terre, environ trois siècles après le déluge de Noé; ou du savant Cumberland, qui n’en comptait que trois milliards trois cent trente-trois mille. Ils recherchaient si Usaphed, roi d’Egypte, était fils ou neveu du roi Véneph. Ils ne savaient pourquoi Cayomarat ou Gayoumaras ayant été le premier roi de Perse, cependant son petit-fils Siameck passa pour être l’Adam des Hébreux, inconnu à tous les autres peuples. Pour nous, notre seule intention était d’étudier les arts et les moeurs. Comme l’histoire [4] du respectable Bossuet finissait à Charlemagne. Mme du Châtelet nous pria de nous instruire en général, avec elle, de ce qu’était alors le reste du monde, et de ce qu’il a été jusqu’à nos jours. Ce n’était pas une chronologie qu’elle voulait; un simple almanach antique des naissances, des mariages, et des morts de rois, dont les noms sont à peine parvenus jusqu’à nous, et encore tout falsifiés: c’était l’esprit des hommes qu’elle voulait contempler. Nous commençâmes nos recherches par l’Orient, dont tous les arts nous sont venus avec le temps. Il n’est aucune histoire qui commence autrement. Ni le prétendu Hermès, ni Manéthon, ni Bérose, ni Sanchoniathon, ni les Shasta, ni les Veidam indiens, ni Zoroastre, ni les premiers auteurs chinois, ne portèrent ailleurs leurs premiers regards; et l’auteur inspiré du Pentateuque ne parla point de nos peuples occidentaux. ARTICLE II De La Chine. Il ne nous fallut ni de profondes recherches, ni un grand effort pour avouer que les Chinois, ainsi que les Indiens, ont précédé dès longtemps l’Europe dans la connaissance de tous les arts nécessaires. Nous ne sommes point enthousiastes des lieux éloignés et des temps antiques; nous savons bien que l’Orient entier, loin d’être aujourd’hui notre rival en mathématiques et dans les beaux- arts, n’est pas digne d’être notre écolier; mais, s’ils n’ont pas décoré, comme nous, le grand édifice des arts, ils l’ont construit. Nous crûmes, sur la foi des voyageurs et des missionnaires de toute espèce, tous d’accord ensemble, que les Chinois inventèrent l’imprimerie environ deux mille ans avant qu’on l’imitât dans la basse Allemagne [5]: car on y grava d’abord des planches en bois, comme à la Chine, et ce ne fut qu’après ce tâtonnement de l’art qu’on parvint à l’admirable invention des caractères mobiles. Nous dîmes que les Chinois n’ont jamais pu imiter à leur tour l’imprimerie d’Europe. M. Warburton, qui ne hait pas à tomber sur les Français, crut que nous proposions aux Chinois de fondre des caractères de leurs quatre-vingt-dix mille mots symboliques. Non; mais nous désirâmes que les Chinois adoptassent enfin l’alphabet des autres nations, sans quoi il ne sera guère possible qu’ils fassent de grands progrès dans des sciences qu’ils ont inventées. Toutefois leur méthode de graver sur planche nous paraît avoir de grands avantages sur la nôtre. Premièrement, le graveur qui imprime n’a pas besoin d’un fondeur; secondement, le livre n’est pas sujet à périr, la planche reste; troisièmement, les fautes se corrigent aisément après l’impression; quatrièmement, le graveur n’imprime qu’autant d’exemplaires qu’on lui en demande, et par là on épargne cette énorme quantité d’imprimés qui chez nous se vendent au poids pour servir d’enveloppes aux ballots. Il paraît incontestable qu’ils ont connu le verre avant nous. L’auteur des Recherches philosophiques sur les Egyptiens et sur les Chinois, vrai savant, puisqu’il pense, et qui ne paraît pas trop prévenu en faveur des modernes, dit que les Chinois n’ont encore que des fenêtres de papier. Nous en avons aussi beaucoup, et surtout dans nos provinces méridionales; mais des officiers très-dignes de foi nous ont assuré qu’ils avaient été invités à dîner auprès de Kanton dans des maisons dont les fenêtres étaient figurées en arbres chargés de feuilles et de fruits, qui portaient entre leurs branches de beaux dessins d’un verre très-transparent. Il n’y a pas soixante ans que notre Europe a imité la porcelaine de la Chine: nous la surpassons à force de soins; mais ces soins mêmes la rendent très-chère, et d’un usage peu commun. Le grand secret des arts est que toutes les conditions puissent en jouir aisément. M. de Pauw, auteur des Recherches philosophiques, ne fait pas des réflexions indulgentes. Il reproche aux Chinois leurs tours vernissées à neuf étages, sculptées, et ornées de clochettes. Quel est l’homme pourtant qui ne voudrait pas en avoir une au bout de son jardin, pourvu qu’elle ne lui cachât pas la vue? Le grand prêtre juif avait des cloches au bas de sa robe; nous en mettons au cou de nos vaches et de nos mulets. Peut-être qu’un carillon aux étages d’une tour serait assez plaisant. Il condamne les ponts qui sont si élevés que les mâts de tous les bateaux passent facilement sous les arcades, et il oublie que, sur les canaux d’Amsterdam et de Rotterdam, on voit cent ponts-levis qu’il faut lever et baisser plusieurs fois jour et nuit. Il méprise les Chinois, parce qu’ils aiment mieux construire leurs maisons en étendue qu’en hauteur. Mais du moins il faudrait avouer qu’ils avaient des maisons vernies plusieurs siècles avant que nous eussions des cabanes où nous logions avec notre bétail, comme on fait encore en Vestphalie; au reste, chacun suit son goût. Si on aime mieux loger à un septième étage. . . . . . . . . . . . . Molles ubi reddunt ova columbæ, (Juven., sat. iii, v. 202.) qu’au rez-de-chaussée; si l’on préfère le danger du feu, et l’impossibilité de l’éteindre quand il prend au faîte d’un logis, à la facilité de s’en sauver quand la maison n’a qu’un étage; si les embarras, les incommodités, la puanteur, qui résultent de sept étages établis les uns sur les autres, sont plus agréables que tous les avantages attachés aux maisons basses, nous ne nous y opposons pas. Nous ne jugeons point du mérite d’un peuple par la façon dont il est logé; nous ne décidons point entre Versailles et la grande maison de l’empereur chinois, dont frère Attiret [6] nous a fait depuis peu la description. Nous voulons bien croire qu’il y eut autrefois en Egypte un roi appelé d’un nom qui a quelque rapport à celui de Sésostris, lequel n’est pas plus un mot égyptien que ceux de Charles et de Frédéric. Nous ne disputerons point sur une prétendue muraille de trente lieues, que ce prétendu Sésostris fit élever pour empêcher les voleurs arabes de venir piller son pays. S’il construisit ce mur pour n’être point volé, c’est une grande présomption qu’il n’alla pas lui-même voler les autres nations, et conquérir la moitié du monde pour son plaisir, sans se soucier de la gouverner, comme nous l’assure M. Larcher, répétiteur au collége Mazarin. Nous ne croyons pas un mot de ce qu’on nous dit d’une muraille bâtie par les Juifs, commençant au port de Joppé, qui ne leur appartenait point, jusqu’à une ville inconnue nommée Carpasabé, tout le long de la mer, pour empêcher un roi Antiochus de s’avancer contre eux par terre. Nous laissons là tous ces retranchements, toutes ces lignes qui ont été d’usage chez tous les peuples; mais il faut convenir que la grande muraille de la Chine est un des monuments qui font le plus d’honneur à l’esprit humain. Il fut entrepris trois cents ans avant notre ère: la vanité ne le construisit pas comme elle bâtit les pyramides. Les Chinois n’imitèrent point les Huns, qui élevèrent des palissades de pieux et de terre pour s’y retirer après avoir pillé leurs voisins. L’esprit de paix seul imagina la grande muraille. Il est certain que la Chine, gouvernée par les lois, ne voulut qu’arrêter les Tartares, qui ne connaissaient que le brigandage. C’est encore une preuve que la Chine n’avait point été peuplée par des Tartares, comme on l’a prétendu. Les moeurs, la langue, les usages, la religion, le gouvernement, étaient trop opposés. La grande muraille fut admirable et inutile: le courage et la discipline militaire eussent été des remparts plus assurés. M. de Pauw a beau regarder avec des yeux de mépris tous les ouvrages de la Chine, il n’empêchera pas que le grand canal, fait de main d’homme, dans la longueur de cent soixante de nos grandes lieues, et les autres canaux qui traversent ce vaste empire, ne soient un exemple qu’aucune nation n’a pu encore imiter: les Romains même ne tentèrent jamais une telle entreprise. ARTICLE III De La Population De La Chine, Et Des Moeurs. Voilà donc deux travaux immenses qui n’ont pour but que l’utilité publique: la grande muraille, qui devait défendre l’empire chinois, et les canaux, qui favorisent son commerce. Joignons-y un avantage encore plus grand, celui de la population, qui ne peut être que le fruit de l’aisance et de la sûreté de chaque citoyen dans sa petite possession en temps de paix; les mendiants ne se marient en aucun lieu du monde. La polygamie ne peut être regardée comme contraire à la population, puisque, par le fait, les Indes, la Chine, le Japon, où la polygamie fut toujours reçue, sont les pays les plus peuplés de l’univers. S’il est permis de citer ici nos livres sacrés, nous dirons que Dieu même, en permettant aux Juifs la pluralité des femmes, leur promit que leur race serait multipliée comme les sables de la mer [7]. On allègue que la nature fait naître à peu près autant de femelles que de mâles, et que par conséquent si un homme prend quatre femmes, il y a trois hommes qui en manquent. Mais il est avéré aujourd’hui que, dans l’Europe, s’il naît un dix-septième de plus d’hommes que de femmes, il en meurt aussi beaucoup plus avant l’âge de trente ans par la guerre, par la multitude des professions pénibles, plus meurtrières encore que la guerre, et par les débauches, non moins funestes. Il en est probablement de même en Asie. Tout état, au bout de trente ans, aura donc moins de mâles que de femelles. Comptez encore les eunuques et les bonzes, il restera peu d’hommes. Enfin observez qu’il n’y a que les premiers d’un Etat, presque toujours très-opulents, qui puissent entretenir plusieurs femmes, et vous verrez que la polygamie peut être non-seulement utile à un empire, mais nécessaire aux grands de cet empire. Considérez surtout que l’adultère est très-rare dans l’Orient, et que dans les harem, gardés par des eunuques, il est impossible. Voyez au contraire comme l’adultère marche la tête levée dans notre Europe; quel honneur chacun se fait de corrompre la femme d’autrui; quelle gloire se font les femmes d’être corrompues; que d’enfants n’appartiennent pas à leurs pères; combien les races les plus nobles sont mêlées et dégénérées. Jugez après cela lequel vaut le mieux, ou d’une polygamie permise par les lois, ou d’une corruption générale autorisée par les moeurs. Si, dans la Chine, plusieurs femmes de la lie du peuple exposent leurs enfants, dans la crainte de ne pouvoir les nourrir, c’est peut-être encore une preuve en faveur de la polygamie: car si ces femmes avaient été belles, si elles avaient pu entrer dans quelque sérail, leurs enfants auraient été élevés avec des soins paternels. Nous sommes loin d’insinuer qu’on doive établir la polygamie dans notre Europe chrétienne. Le pape Grégoire II, dans sa décrétale adressée à saint Boniface, permit qu’un mari prît une seconde femme quand la sienne était infirme. Luther et Mélanchthon permirent au landgrave de Hesse [8] deux femmes, parce qu’il avait au nombre de trois ce qui chez les autres se borne à deux. Le chancelier d’Angleterre Cowper, qui était dans le cas ordinaire, épousa cependant deux femmes [9] sans demander permission à personne, et ces deux femmes vécurent ensemble dans l’union la plus édifiante; mais ces exemples sont rares. Quant aux autres lois de la Chine, nous avons toujours pensé qu’elles étaient imparfaites, puisqu’elles sont l’ouvrage des hommes qui les exécutent. Mais qu’on nous montre un autre pays où les bonnes actions soient récompensées par la loi, où le laboureur le plus vertueux et le plus diligent soit élevé à la dignité de mandarin sans abandonner sa charrue: partout on punit le crime; il est plus beau sans doute d’encourager à la vertu. À l’égard du caractère général des nations, la nature l’a formé. Le sang des Chinois et des Indiens est peut-être moins acre que le nôtre, leurs moeurs plus tranquilles. Le boeuf est plus lent que le cheval, et la laitue diffère de l’absinthe. Le fait est qu’à notre orient et à notre occident la nature a de tout temps placé des multitudes d’êtres de notre espèce que nous ne connaissons que d’hier. Nous sommes sur ce globe comme des insectes dans un jardin: ceux qui vivent sur un chêne rencontrent rarement ceux qui passent leur courte vie sur un orme. Rendons justice à ceux que notre industrie et notre avarice ont été chercher par delà le Gange: ils ne sont jamais venus dans notre Europe pour gagner quelque argent; ils n’ont jamais eu la moindre pensée de subjuguer notre entendement, et nous avons passé des mers inconnues pour nous rendre maîtres de leurs trésors, sous prétexte de gouverner leurs âmes. Quand les Albuquerque vinrent ravager les côtes de Malabar, ils menaient avec eux des marchands, des missionnaires et des soldats. Les missionnaires baptisaient les enfants, que les soldats égorgeaient; les marchands partageaient le gain avec les capitaines; le ministère portugais les rançonnait tous; et des auteurs moines, traduits ensuite par d’autres moines, transmettaient à la postérité tous les miracles que fit la sainte Vierge dans l’Inde pour enrichir des marchands portugais. Les Européans entraient alors dans deux mondes nouveaux; celui de l’Occident a été presque tout entier noyé dans son sang. Si des fanatiques d’Europe ne sont pas venus à bout d’exterminer l’Orient, c’est qu’ils n’en ont pas eu la force: car le désir ne leur a pas manqué, et ce qu’ils ont fait au Japon ne l’a prouvé que trop à leur honte éternelle. Ce n’est pas ici le lieu de retracer aux yeux épouvantés des lecteurs judicieux ces portraits que nous avons déjà exposés de la subversion de tant d’Etats sacrifiés aux fureurs de l’avarice et de la superstition, plus cruelle encore que la soif des richesses. Contenons-nous dans les bornes des recherches historiques. ARTICLE IV Si Les Egyptiens Ont Peuplé La Chine, Et Si Les Chinois Ont Mangé Des Hommes. Nous avons toujours soupçonné que les grands peuples des deux continents ont été autochthones, indigènes, c’est-à-dire originaires des contrées qu’ils habitent comme leurs quadrupèdes, leurs singes, leurs oiseaux, leurs reptiles, leurs poissons, leurs arbres, et toutes leurs plantes. Les rangifères de la Laponie et les girafes d’Afrique ne descendent point des cerfs d’Allemagne et des chevaux de Perse. Les palmiers d’Asie ne viennent point des poiriers d’Europe. Nous avons cru que les Nègres n’avaient point des Irlandais pour ancêtres. Cette vérité est si démontrée aux yeux qu’elle nous a paru démontrée à l’esprit; non que nous osions, avec saint Thomas [10], dire que l’Être suprême, agissant de toute éternité, ait produit de toute éternité ces races d’animaux qui n’ont jamais changé parmi les bouleversements d’une terre qui change toujours. Il ne nous appartient pas de nous perdre dans ces profondeurs; mais nous avons pensé que ce qui est a du moins été longtemps. Il nous a paru, par exemple, que les Chinois ne descendent pas plus d’une colonie d’Egypte que d’une colonie de Basse-Bretagne. Ceux qui ont prétendu [11] que les Egyptiens avaient peuplé la Chine ont exercé leur esprit et celui des autres. Nous avons applaudi à leur érudition et à leurs efforts; mais ni la figure des Chinois, ni leurs moeurs, ni leur langage, ni leur écriture, ni leurs usages, n’ont rien de l’antique Egypte. Ils ne connurent jamais la circoncision: aucune des divinités égyptiennes ne parvint jusqu’à eux: ils ignorèrent toujours les mystères d’Isis. M. de Pauw, auteur des Recherches philosophiques, a traité d’absurde ce système qui fait des Chinois une colonie égyptienne, et il se fonde sur les raisons les plus fortes. Nous ne sommes pas assez savants pour nous servir du mot absurde; nous persistons seulement dans notre opinion que la Chine ne doit rien à l’Egypte. Le P. Parennin l’a démontré à M. de Mairan. Quelle étrange idée dans deux ou trois têtes de Français qui n’étaient jamais sortis de leur pays, de prétendre que l’Egypte s’était transportée à la Chine, quand aucun Chinois, aucun Egyptien n’a jamais avancé une telle fable! D’autres ont prétendu que ces Chinois si doux, si tranquilles, si aisés à subjuguer et à gouverner, ont, dans les anciens temps, sacrifié des hommes à je ne sais quel dieu, et qu’ils en ont mangé quelquefois. Il est digne de notre esprit de contradiction de dire que les Chinois immolaient des hommes à Dieu, et qu’ils ne reconnaissaient pas de Dieu. Pour le reproche de s’être nourris de chair humaine, voici ce que le P. Parennin avoue à M. Mairan [12]. « Enfin, si l’on ne distingue pas les temps de calamités des temps ordinaires, on pourra dire de presque toutes les nations, et de celles qui sont les mieux policées, ce que des Arabes ont dit des Chinois: car on ne nie pas ici que des hommes réduits à la dernière extrémité n’aient quelquefois mangé de la chair humaine; mais on ne parle aujourd’hui qu’avec horreur de ces malheureux temps, auxquels, disent les Chinois, le ciel, irrité contre la malice des hommes, les punissait par le fléau de la famine, qui les portait aux plus grands excès. « Je n’ai pas trouvé néanmoins que ces horreurs soient arrivées sous la dynastie des Tang, qui est le temps auquel ces Arabes assurent qu’ils sont venus à la Chine, mais à la fin de la dynastie des Han, au iie siècle après Jésus-Christ. » Ces Arabes dont parlent MM. de Mairan et Parennin sont les mêmes que nous avons déjà cités ailleurs [13]. Ils voyagèrent, comme nous l’avons dit, à la Chine, au milieu du ixe siècle, quatre cents ans avant ce fameux Vénitien Marco Paolo, qu’on ne voulut pas croire lorsqu’il disait qu’il avait vu un grand peuple plus policé que les nôtres, des villes plus vastes, des lois meilleures en plusieurs points. Les deux Arabes y étaient abordés dans un temps malbeureux, après des guerres civiles et des invasions de barbares, au milieu d’une famine affreuse. On leur dit, par interprètes, que la calamité publique avait été au point que plusieurs personnes s’étaient nourries de cadavres humains. Ils firent comme presque tous les voyageurs: ils mêlèrent un peu de vérité à beaucoup de mensonges. Le nombre des peuples que ces deux Arabes nomment anthropophages est étonnant: ce sont d’abord les habitants d’une petite île auprès de Ceilan, peuplée de noirs. Plus loin sont d’autres îles qu’ils appellent Rammi et Angaman, où les peuples dévoraient les voyageurs qui tombaient entre leurs mains. Ce qu’il y a de triste, c’est que Marco Paolo dit la même chose, et que l’archevêque Navarrete l’a confirmée au xviie siècle, a los Europeos que cogen es constante que vivos se los van comiendo. Texera dit que les Javans avaient encore cette abominable coutume au commencement du xvie siècle, et que le mahométisme a eu de la peine à l’abolir. Quelques hordes de Cafres et d’Africains ont été accusées de cette horreur. Si on ne vous a point trompés sur la Chine; si, dans un de ces temps désastreux où la faim ne respecte rien, quelques Chinois se livrèrent à une action de désespoir qui soulève la nature, souvenons-nous toujours qu’en Hollande [14] la canaille de la Haye mangea de nos jours le coeur du respectable de Witt, et que la canaille de Paris [15] mangea le coeur du maréchal d’Ancre. Mais souvenons-nous aussi que ceux qui percèrent ces coeurs furent cent fois plus coupables que ceux qui les mangèrent. Songeons à nos matines de Paris; à nos vêpres de Sicile, en pleine paix; aux massacres d’Irlande, pendant lesquels les Irlandais catholiques faisaient de la chandelle avec la graisse des Anglais protestants. Songeons aux massacres des vallées du Piémont, à ceux du Languedoc et des Cévennes, à ceux de tant de millions d’Américains par des Espagnols qui récitaient leur rosaire, et qui établissaient des boucheries publiques de chair humaine. Détournons les yeux, et passons vite. ARTICLE V Des Anciens Etablissements Et Des Anciennes Erreurs Avant Le Siècle De Charlemagne. Avant de venir au mémorable siècle de Charlemagne, il fallut voir quelles révolutions avaient amené ce siècle dans notre Occident, et comment les deux religions chrétienne et musulmane s’étaient partagé le monde depuis le golfe de Perse jusqu’à la mer Atlantique. C’était un grand spectacle, mais une pénible recherche: il fallut presser cent quintaux de mensonges pour en extraire une once de vérités. La foule des anciens qui n’ont écrit que pour nous tromper est effrayante. Qu’on en juge seulement par cinquante évangiles apocryphes [16] écrits dès le ier siècle, et suivis sans interruption de fables absurdes, jusqu’aux Fausses Décrétales [17] forgées au siècle de Charlemagne, et jusqu’à la donation de Constantin [18] et cette donation de Constantin suivie de la Légende dorée [19], et cette Légende dorée renforcée par la Fleur des Saints [20] et cette Fleur des Saints perfectionnée par le Pédagogue chrétien [21]: le tout couronné par les miracles de l’abbé Pâris [22] dans le faubourg Saint-Médard, au xviiie siècle. Nous osâmes d’abord douter de ces donations immenses faites aux évêques de Rome par Charlemagne et par son fils, et surtout des donations de pays que Charles et Louis le Faible ne possédaient pas: mais nous ne prétendîmes point mettre en doute le droit que les papes ont acquis par le temps sur le pays qu’ils possèdent. Ils en sont souverains, comme les évêques d’Allemagne sont souverains dans leurs diocèses. Leurs droits ne sont pas à la vérité écrits dans l’Evangile. Une religion formée par des pauvres, et qui anathématise la richesse et l’esprit de domination, n’a pas ordonné à ses prêtres de monter sur des trônes et d’armer leurs mains du glaive; mais rien n’existe aujourd’hui de ce qu’était l’Eglise dans son origine: le temps a tout changé, et changera tout encore; il a établi dans notre Occident les souverainetés des barbares vomis de la Scythie, et changé les chaires d’instruction en trônes. Nous avons respecté ces dominations nouvelles dans notre histoire, et nous avons même remarqué combien notre antique barbarie les avait rendues nécessaires. Quelques jésuites, et surtout je ne sais quel Nonotte, écrivirent alors contre nous avec plus d’amertume que de science. Ils nous accusèrent d’avoir été peu respectueux envers saint Pierre et saint Charlemagne. Ils ne se doutaient pas alors que les successeurs de Charlemagne et de Pierre aboliraient l’ordre des jésuites, et que les généraux casseraient leurs soldats mal payés. Quoique nous eussions parlé de l’établissement du christianisme avec le plus profond respect, on nous accusa cependant d’en avoir un peu manqué. On voulut nous écraser sous soixante volumes de Pères de l’Eglise, pour nous prouver que saint Pierre avait été à Rome, sans que saint Luc et saint Paul en eussent jamais parlé; qu’il avait été sur le trône épiscopal de Rome, quoique assurément il n’y eût point de trône épiscopal en ce temps-là, ni même d’évêque d’aucun diocèse. La principale démonstration du voyage de saint Pierre à Rome se tirait d’une lettre qu’il avait écrite et datée de Babylone: or Babylone signifiait évidemment Rome, comme Falaise signifie Perpignan [23]. Les autres preuves étaient fondées sur certains contes d’un Abdias, d’un Marcel, et d’un Hégésippe, qui n’étaient dignes assurément d’être ni pères ni fils de l’Eglise. Ces faiseurs de Mille et une Nuits nous contaient donc que Simon Pierre [24], étant venu à Rome (quoique sa mission fût pour les circoncis), y rencontra le magicien Simon, qui se changeait tantôt en brebis et tantôt en chèvre. Ce Simon d’abord lui envoya faire un compliment par un de ses chiens, auquel Simon Pierre répondit fort poliment. Ils se brouillèrent ensuite pour un cousin de l’empereur Néron, qui était mort. Simon, qu’on appelait vertu de Dieu, défia saint Pierre à qui ressusciterait le mort. Simon le fit remuer; mais Pierre le fit marcher, et gagna la gageure. Ensuite ils se défièrent au vol en présence de l’empereur. Simon vola dans les airs mieux que Dédale; mais Pierre pria le Seigneur si ardemment de faire tomber Simon vertu-dieu, comme Icare, qu’il tomba, et se cassa les jambes. Néron, indigné de voir son sorcier estropié, fit crucifier Pierre les pieds en haut, et couper la tête à Paul, etc., etc. Cela arriva la dernière année de Néron. Pierre avait gouverné l’Eglise vingt-cinq ans sous cet empereur, qui n’en régna que treize. Ce livre d’Abdias, écrit en syriaque, fut traduit en grec par son disciple nommé Eutrope; et nous l’avons en latin de la traduction de Jules Africain, homme savant du iiie siècle, et presque un Père de l’Eglise par ses autres écrits. Quoi qu’il en soit, que saint Pierre eût fait ou non le voyage de Rome, cela était absolument indifférent pour le gouvernement de l’Eglise. Ce gouvernement fut modelé, du temps de Constantin, sur l’administration politique de l’empire. Les principaux siéges, Rome, Constantinople, Alexandrie, devaient avoir l’autorité principale. Et de même que les rois d’Espagne régnèrent en ce pays, soit que Tubal ou Hercule l’eût peuplé; de même que la race des Francs posséda les Gaules, soit qu’elle descendît de Francus fils d’Hector, soit qu’elle eût une autre origine: ainsi les papes dominèrent bientôt dans la ville impériale, du consentement même des Romains, sans se mettre en peine si la première église de cette capitale avait été dédiée à saint Jean de Latran, ou à saint Pierre hors des murs. Ainsi les patriarches des grandes villes de Constantinople et d’Alexandrie eurent plus d’honneurs, de richesses et d’autorité, que des évêques de village. Les hommes d’Etat n’établissent guère leurs droits sur des discussions théologiques: ils vont au solide, et ils laissent leurs écrivains s’épuiser en citations et en arguments. ARTICLE VI Fausses Donations, Faux Martyrs. Faux Miracles. La vérité de l’histoire, bien plus utile qu’on ne pense, nous força d’examiner les fausses légendes aussi attentivement que le voyage de saint Pierre. Nous crûmes que le mensonge ne pouvait que déshonorer la religion. Les miracles de Jésus-Christ et des apôtres sont si vrais qu’on ne doit pas risquer d’affaiblir le profond respect qu’on a pour eux, en leur associant de faux prodiges. Admirons, célébrons, révérons le Lazare ressuscité [25]; le bienfait des noces de Cana [26]; les démons chassés du corps des possédés; ces esprits immondes [27] précipités dans le corps d’animaux immondes comme eux, et noyés avec eux dans le lac de Génézareth; le fils de Dieu enlevé sur le faîte du temple [28] et sur une montagne par l’ennemi de Dieu et des hommes; Jésus confondant d’un seul mot cet éternel ennemi, qui osait proposer à Dieu même d’adorer le diable; Jésus transfiguré sur le Thabor [29] pour manifester sa gloire à Moïse et à Elie, qui viennent du sein des morts recevoir ses leçons éternelles; Jésus, la source de la vie, Jésus, créateur du genre humain, mourant pour le genre humain; les morts ressuscitant [30] quand il expire, et remplissant les rues de Jérusalem; le soleil [31] s’éclipsant en plein midi et en pleine lune par toute la terre, à la confusion de tout l’empire romain, assez aveugle pour négliger ce grand événement; le Saint-Esprit [32] descendant en langues de feu sur les apôtres, etc. Ces vrais miracles sont assez nombreux, assez avérés. Des hommes inspirés les ont écrits; tout lecteur judicieux les apprécie; tout bon chrétien les adore. Mais c’était, nous osons le dire, une impiété et une folie de vouloir soutenir ces prodiges, que Dieu daigna lui-même opérer en Judée, par des fables absurdes que des hommes inconnus ont inventées tant de siècles après. La personne illustre qui étudia l’histoire avec nous fut très- scandalisée qu’un jésuite, nommé Papebroke, prétendît avoir traduit un manuscrit grec qui contenait le martyre de saint Théodote, cabaretier, et de sept vierges âgées de soixante-douze ans chacune, que le gouverneur de la ville d’Ancyre condamna à livrer leur pucelage aux jeunes gens de la ville. Cette sentence portée contre ces sept vieilles, ou plutôt contre ces jeunes gens, était encore la plus simple et la moins merveilleuse anecdote de toute cette aventure. La légende de ce saint cabaretier, et de son ami le curé Frontin, est assez connue [33]. On arrache la langue à saint Romain, qui était bègue, et aussitôt il parle avec la plus grande volubilité; et l’auteur, grand physicien, remarque « qu’il est impossible de vivre sans langue »: ce qui rend le miracle plus beau. Que dire de saint Paulin, qui voyant un possédé se promener la tête en bas, comme une mouche, à la voûte d’une église, envoya vite chercher des reliques de saint Félix de Nole? Dès qu’elles furent arrivées, le possédé tomba par terre. Est-il possible qu’on ait écrit sérieusement que saint Denis l’Aréopagite, étant venu d’Athènes à Paris, fut pendu à Montmartre; qu’il prêcha du haut de la potence dès qu’il fut étranglé, et qu’ensuite il porta sa tête entre ses bras dès qu’il eut le cou coupé? Nous pourrions citer trois morts ressuscités en un jour par saint Dominique; vingt-huit aveugles, quatre possédés, six lépreux, trois sourds, trois muets guéris, et quatre morts ressuscités, le tout par saint Victor. Saint Maclou, pressé de ressusciter un mort, répond: « Qu’il attende que j’aie dit ma messe. » La messe finie, il le ressuscite; le mort demande à boire: soudain saint Maclou change de l’eau en vin, un caillou en gobelet, un balai en serviette. Le mort boit et reconnaît que ces trois miracles sont en l’honneur de la Trinité. C’est là pourtant ce qu’écrivent les jésuites Ribadeneira et Antoine Girard dans la Vie des Saints. On a écrit, et depuis la renaissance des lettres on a imprimé plus de dix mille contes de cette force. Le bénédictin Ruinart nous en a donné de pareils dans ses prétendus Actes sincères [34], qui sont évidemment du xiiie siècle, et tous écrits du même style. C’est là qu’il renouvelle l’histoire du cabaretier Théodote et de la langue de Romain. On rendit à la raison et à la religion le service de détruire ces fables: elles étaient encore si accréditées qu’un jésuite nommé Nonotte prit leur défense, et fut même secondé par quelques écrivains. Plusieurs regardaient comme un article de foi l’apparition du labarum dans les nuées. Ils ne savaient si c’était vers Besançon, ou vers Troie, ou vers Rome, et si l’inscription était en latin ou en grec; mais ils étaient sûrs de l’apparition. Par quel excès de démence a-t-on écrit et répété si souvent que, dans l’année 287, au temps même que Dioclétien favorisait le plus notre sainte religion, lorsque les principaux officiers de son palais étaient chrétiens, lorsque sa femme était chrétienne, cet empereur fit couper la tête à toute une légion appelée Thébaine, composée de six mille sept cents hommes, et cela parce qu’elle était chrétienne? Nous avions anéanti [35] cette fable impertinente attribuée à l’abbé Eucher, depuis évêque de Lyon, mort en 454, cent soixante-sept ans après cette aventure. Nous avions fait voir combien il était ridicule d’attribuer à cet évêque une rapsodie dans laquelle il est parlé, avant l’année 454, du roi de Bourgogne Sigismond, qui mourut en 523. Cette ineptie était assez sensible. Nous avions prouvé qu’aucun auteur ne parla jamais d’une légion thébaine. Il y avait trois légions en Egypte; mais aucune n’était composée d’habitants de Thèbes. Cette prétendue légion n’avait pu arriver d’orient en occident par le Valais, comme on le dit; elle n’avait pu être entourée de troupes supérieures en nombre qui l’auraient égorgée dans le petit défilé d’Agaune, où l’on ne peut ranger deux cents hommes en bataille, et où la moitié d’une cohorte aurait aisément arrêté toutes les légions de l’empire romain. Ce monstrueux amas de bêtises méritait d’être développé, et il s’est trouvé un Nonotte qui les a défendues comme son bien propre. Il a intitulé son livre nos Erreurs, et il a trouvé des dévotes qui l’ont cru sur sa parole. ARTICLE VII De David, De Constantin, De Théodose, De Charlemagne, etc. Après les exemples continuels d’injustice, de cruauté, de meurtre, de brigandage, dont l’histoire de presque toutes les nations est surchargée, il nous parut utile et consolant de ne pas canoniser ces crimes chez les princes, de quelque religion qu’ils fussent. David était sans doute un bon Juif; mais ce n’était pas une chose honnête (humainement parlant) de se révolter contre son souverain [36]; de se mettre à la tête de quatre cents voleurs; de rançonner, de piller ses compatriotes; de trahir à la fois sa patrie et le roitelet Achis, son bienfaiteur; de massacrer tout dans les villages de ce bienfaiteur [37], jusqu’aux enfants à la mamelle, afin qu’il ne restât personne pour le dire; de faire cuire dans des fours, de déchirer sous des herses de fer les habitants de Rabath [38]; de scier le crâne et la poitrine aux autres Amorrhéens; d’écraser sous des chariots leurs membres palpitants; de donner sept enfants [39] du roi Saül, son maître, aux Gabaonites, pour les pendre, etc., etc. Plus nous étions touchés respectueusement de son repentir, plus il nous sembla qu’en effet jamais repentir ne fut mieux fondé. Nous fûmes même très-étonnés qu’on chantât encore, dans quelques églises, des hymnes attribuées à David, dans lesquelles il est dit: « Heureux qui prendra tes petits enfants, et qui les écrasera contre la pierre! (Psaume cxxxvii [40].) -Que vos pieds soient teints de leur sang, et que la langue de vos chiens en soit abreuvée! » (Psaume lxvii [41].) On y peut chercher un sens mystique; mais le sens naturel est dur. Il nous semble qu’on aurait pu s’attacher aux psaumes qui enseignent la clémence plus qu’à ceux qui célèbrent la cruauté. Nous respectâmes le texte; mais nous ne pouvions fouler aux pieds la nature. Le même esprit d’équité nous anima quand nous nous crûmes obligé de ne point dissimuler les crimes de Constantin, de Théodose, de Clovis, etc. Ils favorisèrent le christianisme, nous en bénissons Dieu; et si Constantin mourut arien après avoir tour à tour favorisé et persécuté Athanase, on doit en être affligé, et adorer les décrets de la Providence. Mais les meurtres de tous ses proches, de son fils même, et de sa femme, n’étaient pas sans doute des actions chrétiennes. Constantin, tout voluptueux qu’il était, s’était fait une telle habitude de la férocité qu’il la porta jusque dans ses lois. Dioclétien avait été assez humain pour abolir la loi qui permettait aux pères de vendre leurs enfants; Constantin rétablit cette loi barbare. Il permit aux citoyens romains de faire leurs fils esclaves en naissant [42]. On dit, pour l’excuser, qu’il ne permit ce trafic qu’aux pauvres; mais il n’y a que les pauvres qui puissent être tentés de vendre leurs enfants. Il fallait les mettre à l’abri du besoin qui les forçait à ce commerce dénaturé; mais l’assassin de son fils devait approuver qu’un père vendît les siens. Par la même jurisprudence, il abolit les peines établies par les lois contre les calomniateurs: c’est ce que nous soumettons au jugement de toutes les âmes honnêtes. Nous ne pensâmes pas que Théodose eût suffisamment réparé le massacre, si longtemps prémédité, des habitants de Thessalonique, en n’allant point à la messe pendant quelques mois. Pour Clovis, le jésuite Daniel lui-même convient qu’il fut plus méchant après son baptême qu’auparavant [43]. On est obligé d’avouer qu’il engagea un Cloderic, fils d’un roi de Cologne, à tuer son propre père, et que pour récompense il le fit assassiner lui-même, et s’empara de son petit Etat; qu’il trahit et assassina Ragnacaire, roi de Cambrai; qu’il en fit autant à un roi du Mans, nommé Renomer, et à quelques autres princes; après quoi il tint un concile d’évêques à Orléans. On ne lui reprocha, dans ce concile, aucun de ces assassinats; ils n’avaient été commis que sur des princes idolâtres. Nous avons détesté le crime partout où nous l’avons trouvé; et si les infidèles et les hérétiques ont fait quelques bonnes actions, s’ils ont eu des vertus que saint Augustin appelle des péchés splendides, nous n’avons pas cru devoir les taire. L’empereur Julien fut sobre et chaste comme un anachorète, aussi brave que César, aussi clément que Marc-Aurèle, puisqu’il pardonna à douze chrétiens qui avaient comploté de l’assassiner. Il fallait ou en convenir ou être un sot; nous prîmes le premier parti. Un ex- jésuite de province, nommé Paulian [44] vient encore de répéter que Julien, blessé à mort au milieu de sa victoire, jeta son sang contre le ciel, et s’écria: Tu as vaincu, Galiléen! Rien n’éclairera donc jamais les ignorants! rien ne corrigera les gens de mauvaise foi! Ce n’était pas contre les Galiléens que ce grand homme combattait, c’était contre les Perses. Ce conte du calomniateur Théodoret est mis actuellement par tous les savants avec l’autre conte des femmes que Julien immola aux dieux pour obtenir leur protection dans cette guerre. Le bon sens rejette ces absurdités, et l’équité réprouve ces calomnies. La raison est l’ennemie des faux prodiges. Les globes de feu qui sortirent des fondements du temple juif, lorsque Julien permit qu’on le rebâtît, sont avérés, disait-on, par Ammien Marcellin, auteur païen; et on nous allègue cette puérilité comme un témoignage que nos ennemis furent forcés de rendre à la vérité. Nous exposâmes tout le ridicule de ce prodige [45]. Nous montrâmes combien Ammien aimait le merveilleux, et à quel point il était crédule. On ne pouvait donner de nouveaux fondements au temple bâti par Hérode, puisque ces fondements de larges pierres de vingt-cinq pieds de long subsistent encore. Des globes de feu ne peuvent sortir de ces pierres, puisque jamais les flammes ne s’arrondissent en globes, et qu’elles s’élèvent toujours en spirales et en cônes. D’ailleurs on sait que, dans ces temps-là, plusieurs villes de la Syrie furent endommagées par des volcans souterrains, sans qu’il fût question de rebâtir un temple. On ajouta encore à ce prodige des globes de feu, ces petites croix enflammées qui s’attachaient aux vêtements des ouvriers. Voilà bien du merveilleux. Il est évident que si Julien discontinua la reconstruction du temple de Jérusalem, ce fut par d’autres raisons. Si les prétendus globes de feu l’en avaient empêché, il en aurait parlé dans sa lettre sur cette aventure. Voici cette lettre importante: « Que diront les Juifs de leur temple, qui a été renversé trois fois, et qui n’est point encore rebâti? Ce n’est point un reproche que je leur fais, puisque j’ai voulu moi-même relever ses ruines; je n’en parle que pour montrer l’extravagance de leurs prophètes, qui trompaient de vieilles femmes imbéciles. Quid de templo suo dicent, quod cum tertio sit eversum, nondum ad hodiernum usque diem instauratur? Hæc ego, non ut illis exprobrarem, in medium adduxi, utpote qui templum illud tanto intervallo a ruinis excitare voluerim...; sed ideo commemoravi, ut ostenderem... delirasse prophetas istos, quibus cum stolidis aniculis negotium erat. » N’est-il pas clair par cette lettre que Julien, ayant d’abord eu la condescendance de permettre que les Juifs achetassent le droit de bâtir leur temple, comme ils achetaient tout, il changea d’avis ensuite, et ne voulut pas qu’une nation si fanatique et si atroce eût un signal sacré de ralliement, et une forteresse au milieu de ses Etats? Une telle explication est simple, naturelle, vraisemblable. Il ne faut point embrouiller par un miracle ce qu’on peut démêler par la raison. Nous déplorons, encore une fois, nous détestons l’erreur de Julien, mais il faut être équitable. Si nous défendîmes la cause de Julien avec quelque chaleur, c’est qu’en effet ce prince philosophe, qui était si dur pour lui-même, fut très-indulgent pour les autres; c’est qu’étant à la tête d’un des deux partis qui divisaient l’empire, il ne fit jamais couler le sang du parti opposé au sien. L’empereur Constance, son proche parent et son persécuteur, assassin de toute sa famille, avait toujours été sanguinaire. Julien fut le plus tolérant des hommes, et l’unique chef de parti qui fût tolérant. La Bléterie, qui, dans le xviiie siècle, a osé écrire une vie de Julien [46] avec quelque modération, et le défendre contre plusieurs calomnies grossières dont on chargeait sa mémoire, n’a pas osé pourtant le justifier sur son attachement à l’ancienne religion de l’empire. Il le représente comme un superstitieux qui croyait combattre une autre superstition [47]. Nous eûmes une autre idée de Julien; il était certainement un stoïcien rigide. Sa religion était celle du grand Marc-Aurèle, et du plus grand Epictète. Il nous semblait impossible qu’un tel philosophe adorât sincèrement Hécate, Pluton, Cybèle; qu’il crût lire l’avenir dans le foie d’un boeuf; qu’il fût persuadé de la vérité des oracles et des augures, dont Cicéron s’était tant moqué. En un mot, l’auteur de la satire des Césars ne nous parut pas un fanatique, c’est-à-dire un furieux imbécile. Une forte preuve, c’est qu’il donna souvent bataille malgré des auspices que tous ses prêtres croyaient funestes. Il courut même, en dépit d’eux, à son dernier combat, où il fut tué au milieu de ses victoires. L’auteur du livre de la Félicité publique [48], homme en effet digne de la faire, cette félicité, si elle était au pouvoir d’un sage, semble n’être pas de notre avis en ce point; et par conséquent il nous a réduit à nous défier longtemps de notre opinion. « Julien, dit-il, au lieu de montrer sur le trône un philosophe impartial, ne fit voir en lui qu’un païen dévot. » Les apparences en effet sont quelquefois pour l’estimable auteur de la Félicité publique. Julien paraît trop zélé pour l’ancien culte de sa patrie; il fait trop de sacrifices; il est trop prêtre. Jules César, tout grand pontife qu’il était, sacrifiait beaucoup moins. Mais qu’on se représente l’état de l’empire sous Julien. Deux factions acharnées le partagent: l’une, à la vérité, divine dans son principe, mais s’écartant déjà de son origine par l’esprit de parti et par toutes les fureurs qui l’accompagnent; l’autre, fondée sur l’erreur, et défendant cette erreur avec tout l’emportement qui se met à la place de la raison; même opiniâtreté des deux côtés, mêmes fraudes, mêmes calomnies, mêmes complots, mêmes barbaries, même rage. La plupart des chrétiens, il faut l’avouer, éclairés d’abord par Dieu même, étaient aussi aveugles que ceux qu’on appela depuis païens. Que pouvait faire un empereur politique entre ces deux factions, lorsqu’il s’était déclaré hautement pour la seconde? S’il n’avait pas montré un grand zèle pour son parti, ce parti lui eût reproché de n’en avoir pas assez; ce parti l’eût abandonné, et l’autre l’eût peut-être détrôné. Il fallait mener les païens avec les brides qu’ils s’étaient faites eux-mêmes. Qui a montré plus de zèle pour sa religion, qui a été plus assidu à des prêches et au chant des psaumes que le prince d’Orange Guillaume le Taciturne, fondateur de la république de Hollande, et Gustave-Adolphe, vainqueur de l’Allemagne? Cependant il s’en fallait beaucoup que ces deux grands hommes fussent des enthousiastes. L’Europe, et surtout le Nord, a le bonheur de posséder aujourd’hui des souverains éclairés et tolérants [49] dont aucun fanatisme n’obscurcit les lumières, dont aucune dispute théologique n’a égaré la raison, et qui tous savent très-bien distinguer ce que la politique exige et ce que la religion conseille. Il en est même qui n’ont ni cour, ni conseil, ni chapelle, et qui consument les journées entières dans le travail de la royauté. Mais qu’il s’élève dans leurs Etats une querelle de religion, une guerre intestine de fanatisme, telle qu’on en vit au temps de Julien; ou nous nous trompons fort, ou tous agiront comme lui. Quant au nom d’apostat, que des écrivains des charniers donnent encore à l’empereur Julien, il nous semble que ce sobriquet infâme ne lui convenait pas plus que le titre d’empereur chrétien à Constantin, qui ne fut baptisé qu’à sa mort. Julien, baptisé dans son enfance, eut le malheur de n’être chrétien que pour sauver sa vie. Il n’était pas plus chrétien que notre grand Henri IV et son cousin le prince de Condé ne furent catholiques, lorsqu’on les força d’aller à la messe après la Saint-Barthélemy. La Ligue osa appeler ces princes relaps; ils ne l’étaient point, on les avait forcés. On força de même Julien à recevoir ce qu’on appelle l’un des quatre mineurs, à être lecteur dans l’église de Nicomédie; mais il est certain, par ses écrits, que dès lors il se livrait tout entier aux instructions de Libanius, le philosophe le plus entêté du paganisme. Ce qu’on peut donc reprocher bien plus raisonnablement à cet empereur, c’est d’avoir été l’ennemi du christianisme dès qu’il put le connaître; et ce qu’il y a de plus déplorable, c’est qu’il était le plus beau génie de son temps, et le plus vertueux de tous les empereurs après les Antonins. La Bléterie répète sérieusement le conte ridicule que Julien, dans ses opérations théurgiques, qui étaient visiblement une initiation aux mystères d’Eleusine, fit deux fois le signe de la croix, et que deux fois tout disparut. Cependant, malgré cette ineptie, La Bléterie a été lu, parce qu’il a été souvent plus raisonnable. Au reste nous osons dire qu’il n’est point de Français, et surtout de Parisiens, à qui la mémoire de Julien ne doive être chère. Il rendit la justice parmi nous comme Lamoignon; il combattit pour nous en Allemagne comme Turenne; il administra les finances comme un Rosny; il vécut parmi nous en citoyen, en héros, en philosophe, en père: tout cela est exactement vrai. On verse des larmes de tendresse quand on songe à tout le bien qu’il nous fit. Et voilà ce qu’un polisson [50] appelle Julien l’Apostat. En admirant la valeur de Charlemagne, fils d’un héros usurpateur, et son art de gouverner tant de peuples conquis, c’était assez d’être homme pour gémir des cruautés qu’il exerça envers les Saxons; et nous avouons que nous n’exprimâmes pas assez fortement notre horreur. Le tribunal veimique [51], qu’il institua pour persécuter ces malheureux, est peut-être ce qu’on inventa jamais de plus tyrannique. Des juges inconnus recevaient les accusations rédigées par un délateur, n’entendaient ni les témoins, ni les accusés, jugeaient en secret, condamnaient à la mort, envoyaient des bourreaux déguisés qui exécutaient leurs sentences. Cette cour d’assassins privilégiés se tenait à Ormound en Vestphalie; elle étendit sa juridiction sur toute l’Allemagne, et ne fut entièrement abolie que sous Maximilien Ier. C’est une vérité horrible dont peu d’auteurs parlent, mais qui n’en est pas moins avérée. Que devait-on dire de l’iniquité dénaturée avec laquelle il dépouilla de leurs Etats les fils de son frère? La veuve fut obligée de fuir et d’emporter dans ses bras ses malheureux enfants chez Didier son frère, roi des Lombards. Que devinrent-ils, lorsque Charlemagne les poursuivit dans leur asile, et s’empara de leurs personnes? Les secrétaires, les moines, qui fabriquaient des annales, n’osent le dire: nous nous taisons comme eux, et nous souhaitons que ce Karl n’ait pas traité son frère, sa soeur, et ses neveux, comme tant de princes en ces temps-là traitaient leurs parents. La foule des historiens a encensé la gloire de Charlemagne et jusqu’à ses débauches. Nous nous sommes arrêté la balance à la main; nous avons laissé marcher la foule, on nous a remarqué; on a voulu nous arracher notre balance, et nous avons continué de peser le juste et l’injuste. Nous n’avons pu encore découvrir quel droit avait Charlemagne sur les Etats de son frère, ni quel droit son frère et lui, et Pepin leur père, avaient sur les Etats de la race d’Ildovic; ni quel droit avait Ildovic sur les Gaules et sur l’Allemagne, province de l’empire romain; ni même quel droit l’empire romain avait sur ces provinces. C’est immédiatement après Charlemagne que commença cette longue querelle entre l’empire et le sacerdoce, qui a duré, à tant de reprises, pendant plus de neuf siècles: guerre dans laquelle tous les rois furent enveloppés; guerre tantôt sourde, tantôt éclatante, tour à tour ridicule et funeste, qui n’a semblé terminée que par l’abolition des jésuites, et qui pourrait recommencer encore si la raison ne dissipait pas aujourd’hui, presque partout, les ténèbres dans lesquelles nous avons été plongés si longtemps. ARTICLE VIII D’Une Foule De Mensonges Absurdes Qu’On A Opposés Aux Vérités Enoncées Par Nous. Nous nous servons rarement du grand mot certain: il ne doit guère être employé qu’en mathématiques, ou dans ces espèces de connaissances: je pense, je souffre, j’existe; deux et deux font quatre. Cependant, si l’on peut quelquefois employer ce mot en fait d’histoire, nous crûmes certain, ou du moins extrêmement probable: Que les premiers étrangers qui prirent et qui saccagèrent Constantinople furent les croisés, qui avaient fait serment de combattre pour elle; Que les premiers rois francs avaient plusieurs femmes en même temps, témoin Gontran, Caribert, Childebert, Sigebert, Chilpéric, Clotaire, comme le jésuite Daniel l’avoue lui-même; Que le comble du ridicule est ce qu’on a inséré dans l’histoire de Joinville, que les émirs mahométans et vainqueurs offrirent la couronne d’Egypte à saint Louis, leur ennemi, vaincu, captif, chrétien, ignorant leur langue et leurs lois; Que toutes les histoires écrites dans ce goût doivent être regardées comme celle des quatre fils Aymon; Que la croyance de l’Eglise romaine, après le temps de Charlemagne, était différente de celle de l’Eglise grecque en plusieurs points importants, et l’est encore; Que, longtemps après Charlemagne, l’évêque de Rome, toujours élu par le peuple, selon l’usage de toutes les églises, toutes républicaines, demandait la confirmation de son élection à l’exarque; que le clergé romain était tenu d’écrire à l’exarque suivant cette formule: « Nous vous supplions d’ordonner la consécration de notre père et pasteur »; Que le nouvel évêque était par le même formulaire obligé d’écrire à l’évêque de Ravenne, et qu’enfin, par une conséquence indubitable, l’évêque de Rome n’avait encore aucune prétention sur la souveraineté de cette ville; Que la messe était très-différente du temps de Charlemagne de ce quelle avait été dans la primitive Eglise [52]: car tout changea suivant les temps, suivant les lieux, et suivant la prudence des pasteurs. Du temps des apôtres on s’assemblait le soir pour manger la cène, le souper du Seigneur (Paul aux Corinth. [53]). On demeurait dans la fraction du pain (Act., chap. ii [54]). Les disciples étaient assemblés pour rompre le pain (Act., chap. xx [55]). L’Eglise romaine, dans la basse latinité, appelle missa ce que les Grecs appelaient synaxe. On prétend que ce mot missa, messe, venait de ce qu’on renvoyait les catéchumènes, qui, n’étant pas encore baptisés, n’étaient pas encore dignes d’assister à la messe. Les liturgies étaient différentes, et cela ne pouvait alors être autrement: une assemblée de chrétiens en Chaldée ne pouvait avoir les mêmes cérémonies qu’une assemblée en Thrace. Chacun faisait la commémoration du dernier souper de notre Seigneur en sa langue. Ce fut vers la fin du iie siècle que l’usage de célébrer la messe le matin s’établit dans presque toutes les églises. Le lendemain du sabbat, on célébrait nos saints mystères pour ne se pas rencontrer avec les juifs. On lisait d’abord un chapitre des Evangiles; une exhortation du célébrant suivait; tous les fidèles, après l’exhortation, se baisaient sur la bouche en signe d’une fraternité qui venait du coeur; puis on posait sur une table du pain, du vin, et de l’eau: chacun en prenait, et on portait du pain et du vin aux absents. Dans quelques églises de l’Orient, le prêtre prononçait les mêmes paroles par lesquelles on finissait les anciens mystères: paroles que notre divine religion avait retenues et consacrées: Veillez et soyez purs [56]. Tous ces rites changèrent: le rite grégorien ne fut point le rite ambroisien. Le baptême, qui était le plongement dans l’eau, ne fut bientôt dans l’Occident qu’une légère aspersion; les barbares du nord devenus chrétiens, n’ayant ni peintres ni sculpteurs, ignorèrent le culte des images. L’Eglise grecque différa surtout de l’Eglise romaine en dogmes et en usages. Jusqu’au temps de Charlemagne, il n’y eut point ce qu’on appelle de messe basse. Les formules qui subsistent encore nous le prouvent assez. On n’aurait pas souffert alors qu’un seul homme officiât, aidé d’un petit garçon qui lui répond et qui le sert: les évêques eurent cette condescendance pour les grands seigneurs et pour les malades. Enfin les religieux mendiants dirent des messes basses pour de l’argent, et l’abus vint au point que le jésuite Emmanuel Sa dit dans ses aphorismes: « Si un prêtre a reçu de l’argent pour dire des messes, il peut les affermer à d’autres à un moindre prix, et retenir pour lui le surplus. -Cui datur certa pecunia pro missis a se dicendis, potest alios minore pretio conducere, et reliquum sibi retinere [57]. » Nous dîmes [58] que la confession de ses fautes était de la plus haute antiquité; que le repentir fut la première ressource des criminels; que ce repentir et cette confession furent exigés dans tous les mystères d’Egypte, de Thrace, et de Grèce: que l’expiation suivait la confession, etc.... La fable même imita l’histoire en ce point si nécessaire aux hommes. Apollonius de Rhodes rapporte que Médée et Jason, coupables de la mort d’Absyrte, allèrent se faire expier dans l’Æa par Circé, reine et prêtresse de l’île, et tante de Médée. Jason, en arrivant au foyer sacré de la maison de Circé, enfonça son épée en terre: ce qui signifiait que sa femme et lui avaient commis un crime avec l’épée, et qu’ils avaient répandu le sang innocent sur la terre. Après quoi Circé les expia tous deux avec les lustrations usitées chez elle. Peut-être même cette ancienne fable n’est pas si fable qu’on le croit. On sait que Marc-Aurèle, le plus vertueux des hommes, se confessa en s’initiant aux mystères de Cérès. Cette pratique salutaire eut ses abus: ils furent poussés au point qu’un Spartiate voulant s’initier, et le prêtre voulant le confesser: Est-ce à Dieu ou à toi que je parlerai? dit le Spartiate. -À Dieu, répondit l’autre. -Retire-toi donc, ô homme [59]! Les Juifs étaient obligés par la loi d’avouer leur délit lorsqu’ils avaient volé leurs frères, et de restituer le prix du larcin avec un cinquième par-dessus. Ils confessaient en général leurs péchés contre la loi, en mettant la main sur la tête d’une victime. Buxtorf nous apprend que souvent ils prononçaient une formule de confession générale, composée de vingt-deux mots, et qu’à chaque mot on leur plongeait la tête dans une cuvette d’eau froide; que souvent aussi ils se confessaient les uns aux autres; que chaque pénitent choisissait son parrain, qui lui donnait trente-neuf coups de fouet, et qui en recevait autant de lui à son tour. Enfin l’Eglise chrétienne sanctifia la confession. On sait assez comment les confessions et les pénitences furent d’abord publiques; quel scandale il arriva sous le patriarche Nectaire, qut abolit cet usage; comment la confession s’introduisit ensuite peu à peu dans l’Occident. Les abbés confessèrent d’abord leurs moines [60]; les abbesses mêmes eurent ce droit sur leurs religieuses. Saint Thomas dit expressément dans sa Somme [61]: « Confessio, ex defectu sacerdotis, laïco facta, sacramentalis est quodam modo. - Confession à un laïque, au défaut d’un prêtre, est comme sacrement. Saint Basile fut le premier qui permit aux abbesses d’administrer la confession à leurs religieuses, et de prêcher dans leurs églises. Innocent III, dans ses lettres, n’attaqua point cet usage. Le P. Martène, savant bénédictin, parle fort au long de cet usage, dans ses Rites de l’Eglise [62]. Quelques jésuites, et surtout un Nonotte, qui n’avaient lu ni Basile, ni Martène, ni les Lettres d’Innocent III, que nous avons lues dans l’abbaye de Sénones, où nous séjournâmes quelque temps dans nos voyages entrepris pour nous instruire, s’élevèrent contre ces vérités. Nous nous moquâmes un peu d’eux [63]. Il faut l’avouer: notre amour extrême de la vérité n’exclut pas les faiblesses humaines. C’est une chose rare que cette persévérance d’ignorance et de hauteur avec laquelle ces bons Garasses nous attaquèrent sans relâche, et sans savoir jamais un mot de l’état de la question. Nous fûmes obligé d’approfondir [64] l’étonnante aventure de la Pucelle d’Orléans, sur laquelle nous avions recueilli beaucoup de mémoires. Il fallut revenir sur une Marie d’Aragon [65], prétendue femme de l’empereur Othon III, qu’on fit passer, dit la Légende, pieds nus, sur des fers ardents. Il fallut leur prouver que la ville de Livron [66], en Dauphiné, fut assiégée par le maréchal de Bellegarde, qui leva le siége sous Henri III. Ils n’en savaient rien, et ils criaient que Livron n’avait jamais été une ville, parce que ce n’est aujourd’hui qu’un bourg. La chose n’est pas bien importante, mais la vérité est toujours précieuse. Il fallut soutenir l’honneur de notre corps calomnié, et faire voir que Lognac [67], le chef des assassins qui massacrèrent le duc de Guise, n’avait jamais été du nombre des gentilshommes ordinaires de la chambre du roi; qu’il était un de ces gentilshommes d’expédition, fournis par le duc d’Epernon, et payés par lui. Nous en avions cherché et trouvé des preuves dans les registres de la chambre des comptes. Quelle perte de temps quand nous fûmes forcé [68] de leur prouver que la terre d’Yesso n’avait point été découverte par l’amiral Drake! Et le petit nombre des lecteurs qui pouvaient lire ces discussions disait: Qu’importe? Enfin, dans deux volumes de nos Erreurs, ils trouvèrent le secret de ne pas mettre un seul mot de vérité. Que firent-ils alors? Ils nous appelèrent hérétique et athée. Ils envoyèrent leur libelle au pape; ils s’adressaient mal. Le pape n’a pas accueilli, depuis peu, bien gracieusement leurs libelles. Le jésuite Patouillet minuta contre nous un mandement d’évêque [69], dans lequel il nous traitait de vagabond, quoique nous demeurassions depuis vingt ans dans notre château; et d’écrivain mercenaire, quoique nous eussions fait présent de tous nos ouvrages à nos libraires. Le mandement fut condamné, pour d’autres considérations plus sérieuses, à être brûlé par le bourreau. Nous continuâmes à chercher la vérité. ARTICLE IX Eclaircissements Sur Quelques Anecdotes. Nous pensâmes toujours [70] qu’il ne faut jamais répondre à ses critiques, quand il s’agit de goût. Vous trouvez la Henriade mauvaise; faites-en une meilleure. Zaïre, Mérope, Mahomet, Tancrède, vous paraissent ridicules; à la bonne heure. Quant à l’histoire, c’est autre chose. L’auteur à qui on conteste un fait, une date, doit se corriger s’il a tort, ou prouver qu’il a raison. Il est permis d’ennuyer le public; il n’est pas permis de le tromper. Notre esquisse de l’Essai sur l’histoire des Moeurs et l’Esprit des nations fut terminée par celle du grand siècle de Louis XIV. Nous ne cherchâmes que le vrai, et nous pouvons assurer que jamais l’histoire contemporaine ne fut plus fidèle. On nous nia d’abord l’anecdote de l’homme au masque de fer, et il est très utile que de tels faits ne passent pas sans contradiction. Celui-ci fut reconnu aussi véritable qu’il était extraordinaire; vingt auteurs s’égarèrent en conjectures, et nous ne hasardâmes jamais notre opinion sur ce fait avéré, dont il n’est aucun exemple dans l’histoire du monde [71]. Les préjugés de l’Europe et de tous les écrivains s’élevaient contre nous, lorsque nous assurâmes [72] que Louis XIV n’avait eu aucune part au testament de Charles II, roi d’Espagne, en faveur de la maison de France: cette vérité fut confirmée par les Mémoires de M. de Torcy et par le temps. C’est le temps qui nous a aidé à ouvrir les yeux du public sur ce débordement de calomnies absurdes qui se répandit partout vers les derniers jours de Louis XIV, contre le duc d’Orléans, régent de France [73]. Les Nonotte nous soutinrent que l’archevêque de Cambrai Fénelon n’avait jamais fait ces vers [74] agréables et philosophiques sur un air de Lulli: Jeune, j’étais trop sage, Et voulais trop savoir: Je n’ai plus en partage Que badinage; Et louche au dernier âge Sans rien prévoir. On les avait insérés dans une édition de Mme Guyon, et lorsque M. de Fénelon, ambassadeur en Hollande, fit imprimer le Télémaque de son oncle, ces vers furent restitués à leur auteur: on les imprima dans plus de cinquante exemplaires, dont un fut en notre possession. Quelques lecteurs craignirent que ces vers innocents ne donnassent un prétexte aux jansénistes d’accuser l’auteur qui avait écrit contre eux de s’être paré d’une philosophie trop sceptique, et furent cause qu’on retrancha ce madrigal du reste de l’édition du Télémaque. C’est de quoi nous fûmes témoin. Mais les cinquante exemplaires existent; qu’importe d’ailleurs que l’auteur d’un beau roman ait fait ou non une chanson jolie? Faisons ici l’aveu que toutes ces vérités historiques, qui ne peuvent intéresser que quelques curieux dans un petit canton de la terre, ne méritent pas d’être comparées aux vérités mathématiques et physiques qui sont nécessaires au genre humain. Cependant les querelles sur ces bagatelles ont été souvent vives et fatales. Les disputes sur la physique sont moins dangereuses: ce sont des procès dont il y a peu de juges; mais, en fait d’histoire, le plus borné des hommes peut vous chicaner sur une date, déterrer un auteur inconnu qui a pensé différemment de vous, abuser d’un mot pour vous rendre suspect. Un moine, si vous n’avez pas flatté son ordre, peut calomnier impunément votre religion. Un parlement même était ulcéré, si vous aviez décrit les folies et les fureurs de la Fronde. ARTICLE X De La Philosophie De L’Histoire. Lorsque, après avoir conduit notre Essai sur les Moeurs et l’Esprit des nations depuis l’établissement du christianisme jusqu’à nos jours, nous fûmes invité à remonter aux temps fabuleux de tous les peuples, et à lier, s’il était possible, le peu de vérités que nous trouvâmes dans les temps modernes aux chimères de l’antiquité, nous nous gardâmes bien de nous charger d’une tâche à la fois si pesante et si frivole; mais nous tâchâmes, dans un discours préliminaire qu’on intitula Philosophie de l’Histoire [75], de démêler comment naquirent les principales opinions qui unirent des sociétés, qui ensuite les divisèrent, qui en armèrent plusieurs les unes contre les autres. Nous cherchâmes toutes ces origines dans la nature: elles ne pouvaient être ailleurs. Nous vîmes que, si on fit descendre Tamerlan d’une race céleste, on avait donné pour aïeux à Gengis-kan une vierge et un rayon du soleil. Manco-Capac s’était dit de la même famille en Amérique. Odin, dans les glaces du nord, avait passé pour le fils d’un dieu; Alexandre, longtemps auparavant, essaya d’être le fils de Jupiter, dût-il brouiller, comme on le dit, sa mère avec Junon; Romulus passa chez les Romains pour le fils de Mars. La Grèce, avant Romulus, fut couverte d’enfants des dieux. La fable de l’Arabe Bak ou Bacchus, à qui on donna cent noms différents, est le plus ancien exemple qui nous soit resté de ces généalogies. D’où put venir cette conformité d’orgueil et de folie entre tant d’hommes séparés par la distance des temps et des lieux, si ce n’est de la nature humaine, partout orgueilleuse, partout menteuse, et qui veut toujours en imposer? Ce fut donc en consultant la nature que nous tâchâmes de porter quelque faible lumière dans le ténébreux chaos de l’antiquité. Il ne faut pas s’enquérir quel est le plus savant, dit Montaigne, mais quel est le mieux savant [76]. Il a plu à M. Larcher, très- savant homme à la manière ordinaire, de combattre notre philosophie par son autorité [77]. Ainsi il était impossible que nous nous rencontrassions. Nous avions, parmi les contes d’Hérodote, trouvé fort ridicule, avec tous les honnêtes gens, le conte qu’il nous fait des dames de Babylone, obligées par la loi sacrée du pays d’aller une fois dans leur vie se prostituer aux étrangers, pour de l’argent, au temple de Milita. Et M. Larcher nous soutenait que la chose était vraie, puisque Hérodote l’avait dite. Il joint pourtant une raison à cette autorité: c’est qu’on avait dans d’autres pays sacrifié des enfants aux dieux, et qu’ainsi on pouvait bien ordonner que toutes les dames de la ville la plus opulente et la plus policée de l’Orient, et surtout des dames de qualité, gardées par des eunuques, se prostituassent dans un temple. Mais il ne réfléchissait pas que si la superstition immola des victimes humaines dans de grands dangers et dans de grands malheurs, ce n’est pas une raison pour que les législateurs ordonnent à leurs femmes et à leurs filles de coucher avec le premier venu, dans un temple ou dans la sacristie, pour quelques deniers. La superstition est souvent très-barbare; mais la loi n’attaque jamais l’honnêteté publique, surtout quand cette loi se trouve d’accord avec la jalousie des maris, et avec les intérêts et l’honneur des pères de famille. M. Larcher voulut donc nous démontrer que les maris prostituaient leurs femmes dans Babylone, et que les mères en faisaient autant de leurs filles. Sa raison était que Sextus Empiricus et quelques poëtes latins ont dit qu’il fallait absolument qu’un mage en Perse fût né de l’inceste d’un fils avec sa mère [78]. On eut beau lui remontrer que cette calomnie des Grecs et des Romains contre les Perses, leurs ennemis, ressemble à tous les contes que notre peuple fait encore tous les jours des Turcs, et de Mahomet II, et de Mahomet le prophète; M. Larcher n’en démordit point, et préféra toujours les vieux auteurs à la vérité ancienne et moderne. Il nous traita d’homme ignorant et dangereux, parce que nous osions douter des cent portes de la ville de Thèbes, des dix mille soldats qui sortaient par chaque porte avec deux cents chars armés en guerre. Il est persuadé que le prétendu Concosis, père du prétendu Sésostris, pour accomplir un de ses songes, et pour obéir à un de ses oracles, destina son fils, dès le jour de sa naissance, à conquérir le monde entier; que, pour parvenir à ce bel exploit, il fit élever auprès de Sésostris tous les petits garçons nés le même jour où naquit son fils; que, pour les accoutumer à conquérir le monde, il les faisait courir à jeun huit de nos grandes lieues, ou quatre, comme on voudra, sans quoi ils n’avaient point à déjeuner. Quand ils furent en âge d’aider Sésostris à sa conquête, ils étaient dix-sept cents qui avaient environ vingt ans. Il en était mort le tiers, selon les supputations de la vie humaine les plus modérées. Ainsi il était né en Egypte deux mille deux cent soixante et six garçons le même jour que Sésostris; un pareil nombre de filles devait aussi être né ce jour-là: ce qui fait quatre mille cinq cent trente-deux enfants. Or, comme il n’est pas probable que le jour de la naissance de Sésostris fût plus fécond que les autres, il suit évidemment qu’au bout de l’année il était né un million six cent cinquante-quatre mille cent quatre-vingts Egyptiens. Si vous multipliez ce nombre par trente-quatre, selon la méthode de M. Kersebaum, reconnue très-exacte en Hollande, vous trouverez que l’Egypte était peuplée de cinquante-six millions deux cent quarante-deux mille cent vingt personnes. Il est vrai qu’elle n’en a jamais eu, depuis qu’elle est connue, qu’environ trois millions, et que son terrain cultivable n’est pas le tiers du terrain cultivable de la France. Enfin Sésostris partit avec une armée de cent mille hommes, et vingt-sept mille chars de guerre. Le pays, à la vérité, a toujours eu peu de chevaux et très-peu de bois de construction; mais ces difficultés n’embarrassent jamais les héros qui montent à cheval pour subjuguer la terre, et pour obéir à un oracle. Elles n’embarrassent pas plus M. Larcher, notre adversaire. Nous ne répéterons point ici les grosses injures de savant qu’il prodigue à propos des velus et du bouc de Mendès, et de Sanctus Socrates pæderasta, dont il nous flatte qu’il parlera encore, et des autres injures qu’il répète d’après M. Warburton, aussi grand compilateur que lui de fatras et d’injures. Mais il nous est permis de répéter aussi que le savant M. Warburton a prétendu donner pour la plus grande preuve de la mission divine de Moïse, que Moïse n’avait jamais enseigné l’immortalité de l’âme. Nous ne sommes point de l’avis de M. l’évêque Warburton; nous croyons l’âme immortelle; nous pensons, comme de raison, que Moïse devait avoir la même croyance, et si l’âme de M. Larcher est mortelle, c’est à eux à le prouver. Ces disputes ne doivent point altérer la charité chrétienne; mais aussi cette charité peut admettre quelques plaisanteries, pourvu qu’elles ne soient point trop fortes. ARTICLE XI Calomnies Contre Louis XIV. Il est des faits plus graves, des calomnies plus atroces qui attaquent les rois et les nations, et qui exigent des réfutations plus complètes et plus réitérées. C’était un devoir essentiel à l’auteur du Siècle de Louis XIV, historiographe de France, de repousser les injures affreuses vomies contre la mémoire de Louis XIV et contre Louis XV, par un Français alors réfugié [79], et apprenti pasteur à Genève, et indigne également de ses deux patries. Nous dîmes, nous persistons à dire, et nous redirons dans toutes les occasions, que ces odieux libelles, tout méprisables qu’ils sont, ne laissent pas de pénétrer dans l’Europe [80], du moins pour quelque temps, par cela même qu’ils sont calomnieux; leur scélératesse leur tient lieu quelquefois de mérite auprès des esprits ignorants et pervers. Si on multiplie les impostures, il faut bien multiplier aussi les réponses. Nous remettons donc ici sous les yeux du lecteur une partie de ce que nous écrivîmes alors [81], moins en faveur de Louis XIV qu’en faveur de la vérité. Extrait d’un Mémoire sur les calomnies contrée Louis XIV, et contre Sa Majesté régnante, et contre toute la famille royale, et contre les principaux personnages de la France. Les gens de lettres savent assez qu’un nommé Langleviel La Beaumelle vendit à Francfort, en 1753, au libraire Esslinger, une édition du Siècle de Louis XIV, falsifiée et chargée de ses notes [82]; qu’il travestit en libelle diffamatoire un ouvrage entrepris pour l’honneur et l’encouragement de la nation française. C’est dans ces notes que l’on trouve « [83] qu’un roi qui veut le bien est un être de raison, et que Louis XIV ne réalisa jamais cette chimère; [84] que les libéralités de Louis XIV sont tout ce qu’il y a de plus beau dans sa vie; [85] que la politesse de la cour de Louis XIV est un être de raison. -Que Louis XIV avait peu de religion; [86] que le roi n’employait le maréchal de Villars que par faiblesse; [87] qu’il faut que les écrivains sévissent contre Chamillart et les autres ministres ». On n’ose répéter ici ce qu’il dit contre la famille royale et contre le duc d’Orléans, pages 346 et suivantes. Ce sont des calomnies si abominables et si absurdes qu’on souillerait le papier en les copiant. On croira sans peine qu’un homme assez dépourvu de sens et de pudeur pour vomir tant de calomnies n’a pas assez de science pour ne pas tomber à chaque page dans les erreurs les plus grossières; mais c’est une chose curieuse que le ton de maître dont il les débite. Il ne s’en est pas tenu là; il a répété les mêmes outrages et les mêmes absurdités dans les prétendus Mémoires qu’il a donnés de Mme de Maintenon. Ce sont surtout les mêmes outrages à Louis XIV, à tous les princes et à toutes les dames de sa cour. « [88] Qui a loué Louis XIV? dit-il; les sages, les politiques, les bons chrétiens, les bons Français? Non; un tas de moines sans esprit et sans âme, des évêques, des ministres, qui ne connaissaient en France d’autre loi que le bon plaisir du maître. » Il feint d’avoir écrit ces Mémoires pour honorer Mme de Maintenon, et ce n’est qu’un libelle contre elle et contre la maison de Noailles; il ramasse tous les vers infâmes qu’on a faits sur elle. Il imprime de vieux noëls remplis des plus grossières ordures contre le roi, la dauphine et toutes les princesses. Il attribue à Mme de Maintenon une parodie impie du Décalogue, dans laquelle on trouve ces vers: Ton mari cocu tu feras [89], Et ton bon ami mêmement. À table en soudard tu boiras De tout vin généralement. On n’imputerait pas de pareils vers à la veuve du cocher de Vertamont, et c’est ce qu’on ose mettre sur le compte de la femme la plus polie et la plus décente [90]. On passe sous silence tous les contes faits pour des femmes de chambre, dont ses rapsodies sont pleines. À la bonne heure qu’un homme sans éducation écrive des sottises; mais de quel front ose- t-il prétendre que le roi écrivit à M. d’Avaux, au sujet de l’évasion des protestants [91]: Mon royaume se purge; et que M. d’Avaux lui répondit: Il deviendra étique, etc.? Nous avons les lettres de M. d’Avaux au roi, et ses réponses; il n’y a certainement pas un mot de ce que cet homme avance. Comment peut-il être assez ignorant de tous les usages et de toutes les choses dont il parle pour dire qu’au temps de la révocation de l’édit de Nantes [92], « le roi étant à la promenade en carrosse avec Mme de Maintenon, Mlle d’Armagnac, et M. Fagon, son premier médecin, la conversation tomba sur les vexations faites aux huguenots, etc. »? Assurément ni Louis XIV ni Louis XV n’ont été en carrosse à la promenade, ni avec leur médecin ni avec leur apothicaire. Fagon, d’ailleurs, ne fut premier médecin du roi qu’en 1693. À l’égard de la princesse d’Armagnac dont il parle, elle était née en 1678, et, n’ayant alors que sept ans, elle ne pouvait aller familièrement en carrosse à une promenade avec le roi et Fagon, en 1685. C’est avec la même érudition de cour qu’il dit que le P. Ferrier « se fit donner la feuille des bénéfices qu’avait auparavant le premier valet de chambre »; que l’archevêque de Paris dressa l’acte de célébration du mariage du roi avec Mme de Maintenon, et qu’à sa mort on trouva sous la clef « quantité de vieilles culottes, dans l’une desquelles était cet acte [93] ». Il connaît l’histoire ancienne comme la moderne. Pour justifier le mariage du roi avec Mme de Maintenon, il dit [94] que « Cléopâtre, déjà vieille, enchaîna Auguste ». Chaque page est une absurdité ou une imposture. Il réclame le témoignage de Burnet, évêque de Salisbury, et lui fait dire joliment que « Guillaume III, roi d’Angleterre, n’aimait que les portes de derrière ». Jamais Burnet n’a dit cette infamie; il n’y a pas un seul mot dans aucun de ses ouvrages qui puisse y avoir le moindre rapport. S’il se bornait à dire au hasard des inepties sur des choses indifférentes, on aurait pu l’abandonner au mépris dont les auteurs de pareilles indignités sont couverts; mais qu’il ose dire que Monseigneur le duc de Bourgogne, père du roi, trahit le royaume dont il était héritier [95], « et qu’il empêcha que Lille ne fût secourue », lorsque cette place était assiégée par le prince Eugène, c’est un crime que les bons Français doivent au moins réprimer, et une calomnie ridicule qu’un historiographe de France serait coupable de ne pas réfuter. Et sur quoi fonde-t-il cette noire imposture? Voici ses paroles: « Le roi entra chez Mme de Maintenon, et, dans le premier mouvement de sa joie, lui dit: « Vos prières sont exaucées, madame; Vendôme tient mes ennemis. Lille sera délivrée, et vous serez reine de France. » Ces paroles furent entendues et répétées; Monseigneur les sut: il trembla pour la gloire de la famille royale, et, pour parer le coup qui la menaçait, il écrivit à monseigneur le duc de Bourgogne, qui aimait son père autant qu’il craignait son aïeul, qu’à son retour il trouverait deux maîtres. Mme la duchesse de Bourgogne conjura son époux de ne pas contribuer à lui donner pour souveraine une femme née tout au plus pour la servir. Le prince, ébranlé par ces instances, empêcha que Lille ne fût secourue. » On demande où ce calomniateur du père du roi a trouvé ces paroles de Louis XIV: « Vous serez reine de France. » Etait-il dans la chambre? Quelqu’un les a-t-il jamais rapportées? Ce mensonge n’est-il pas aussi méprisable que celui qu’il ajoute ensuite [96]: « De là ces billets que les ennemis jetaient parmi nous: « Rassurez-vous, Français, elle ne sera pas votre reine, nous ne lèverons pas le siége? » Comment une armée jette-t-elle des billets dans une ville assiégée? Peut-on joindre plus de sottises à plus d’horreurs? Après avoir tenté de jeter cet opprobre sur le père du roi, il vient à son grand-père; il veut lui donner des ridicules; il lui fait épouser [97] Mlle Chouin; il lui donne un fils de la Raisin au lieu d’une fille; et, aussi instruit des affaires des citoyens que de celles de la famille royale, il avance que ce fils serait mort dans la misère si le trésorier de l’extraordinaire des guerres, La Jonchère, ne lui avait pas donné sa soeur en mariage. Enfin, pour couronner cette impertinence, il confond ce trésorier avec un autre La Jonchère [98], sans emploi, sans talents et sans fortune, qui a donné, comme tant d’autres, un projet ridicule de finance en quatre petits volumes. Il fallait bien qu’ayant ainsi calomnié tous les princes il portât sa fureur sur Louis XIV. Rien n’égale l’atrocité avec laquelle il parle du marquis de Louvois [99]; il ose dire que ce ministre craignait que le roi ne l’empoisonnât [100]. Ensuite voici comme il s’exprime: « Au sortir du conseil il rentre dans son appartement, et boit un verre d’eau avec précipitation; le chagrin l’avait déjà consumé; il se jette dans un fauteuil, dit quelques mots mal articulés, et expire. Le roi s’en réjouit, et dit que cette année l’avait délivré de trois hommes qu’il ne pouvait plus souffrir: Seignelai, La Feuillade et Louvois. » Il est inutile de remarquer que MM. de Seignelai et de Louvois ne moururent point la même année. Une telle remarque serait convenable s’il s’agissait d’une ignorance; mais il est question du plus grand des crimes dont un enragé ose soupçonner un roi honnête homme; et ce n’est pas la seule fois qu’il a osé parler de poison dans ses abominables libelles. Il dit dans un endroit [101] que le grand-père de l’impératrice-reine avait des empoisonneurs à gages; et, dans un autre endroit, il s’exprime sur l’oncle de son propre roi d’une façon si criminelle, et en même temps si folle, que l’excès de sa démence, prévalant sur celui de son crime, il n’en a été puni que par six mois de cachot. Mais, à peine sorti de prison, comment répare-t-il des crimes qui, sous un ministère moins indulgent, l’auraient conduit au supplice? Il fait publier un libelle intitulé Lettres de M. de La Beaumelle, à Londres, chez Jean Nourse, 1763. C’est là surtout qu’il aggrave ses calomnies contre le prédécesseur de son roi. Ce n’est pas assez pour ce monstre de soupçonner Louis XIV d’avoir empoisonné son ministre. L’auteur du Siècle de Louis XIV avait dit dans un écrit à part [102]: « Je défie qu’on me montre aucune monarchie sur la terre dans laquelle les lois, la justice distributive, les droits de l’humanité, aient été moins foulés aux pieds, et où l’on ait fait de plus grandes choses pour le bien public, que pendant les cinquante-cinq années que Louis XIV régna par lui-même.» Cette assertion était vraie; elle était d’un citoyen, et non d’un flatteur. La Beaumelle, l’ennemi de l’auteur du Siècle de Louis XIV, qui n’a jamais eu que de tels ennemis; La Beaumelle, dis-je, dans sa xxiiie lettre, page 88, dit: « Je ne puis relire ce passage sans indignation, quand je me rappelle toutes les injustices générales et particulières que commit le feu roi. Quoi! Louis XIV était juste, quand il ramenait tout à lui-même; quand il oubliait (et il oubliait sans cesse) que l’autorité n’était confiée à un seul que pour la félicité de tous? » Et, après ces mots, c’est un détail affreux. Ainsi donc Louis XIV oubliait sans cesse le bien public lorsqu’en prenant les rênes de l’Etat il commença par remettre au peuple trois millions d’impôts! quand il établit le grand hôpital de Paris et ceux de tant d’autres villes! II oubliait le bien public en réparant les grands chemins, en contenant dans le devoir ses nombreuses troupes, aussi redoutables auparavant aux citoyens qu’aux ennemis; en ouvrant au commerce cent routes nouvelles; en formant la compagnie des Indes, à laquelle il fournit de l’argent du trésor royal; en défendant toutes les côtes par une marine formidable, qui alla venger en Afrique les insultes faites à nos négociants! Il oublia sans cesse le bien public, lorsqu’il réforma toute la jurisprudence autant qu’il le put, et qu’il étendit ses soins jusque sur cette partie du genre humain qu’on achète chez les derniers Africains pour servir dans un nouveau monde! Oublia- t-il sans cesse le bien public en fondant dix-neuf chaires au Collége royal, cinq académies; en logeant dans son palais du Louvre tant d’artistes distingués; en répandant des bienfaits sur les gens de lettres jusqu’aux extrémités de l’Europe; et en donnant plus lui seul aux savants que tous les rois de l’Europe ensemble, comme le dit l’illustre auteur [103] de l’Abrégé chronologique? Enfin était-ce oublier le bien public que d’ériger l’hôtel des Invalides pour plus de quatre mille guerriers, et Saint-Cyr pour l’éducation de deux cent cinquante filles nobles? Il vaudrait autant dire que Louis XV a négligé le bien public en fondant l’Ecole royale militaire, et en mettant aujourd’hui dans toutes ses troupes, par le génie actif d’un seul homme, cet ordre admirable que les peuples bénissent, que les officiers embrassent à présent avec ardeur, et que les étrangers viennent admirer. Il y a toujours des esprits mal faits et des coeurs pervers que toute espèce de gloire irrite, dont toute lumière blesse les yeux, et qui, par un orgueil secret proportionné à leurs travers, haïssent la nature entière. Mais qu’il se soit trouvé un homme assez aveuglé par ce misérable orgueil, assez lâche, assez bas, assez intéressé pour calomnier à prix d’argent tous les noms les plus sacrés et toutes les actions les plus nobles, qu’il aurait louées pour un écu de plus, c’est ce qu’on n’avait point vu encore. L’intérêt de la société demande qu’on effraye ces criminels insensés: car il peut s’en trouver quelqu’un parmi eux qui joigne un peu d’esprit à ses fureurs. Ses écrits peuvent durer. Bayle lui-même, dans son Dictionnaire, a fait revivre cent libelles de cette espèce. Les rois, les princes, les ministres, pourraient dire alors: « À quoi nous servira de faire du bien, si le prix en est la calomnie? » La Beaumelle pousse sa furieuse démence jusqu’à représenter par bravade ses confrères les protestants de France (qui le désavouent) comme une multitude redoutable au trône [104]. « Il s’est formé, dit-il, un séminaire de prédicants sous le nom de ministres du désert, qui ont leurs cures, leurs fonctions, leurs appointements, leurs consistoires, leurs synodes, leur juridiction ecclésiastique... Il y a cinquante mille baptêmes et autant de mariages bénis illicitement en Guienne, des assemblées de vingt mille âmes en Poitou, autant en Dauphiné, en Vivarais, en Béarn, soixante temples en Saintonge, un synode national à Nîmes, composé des députés de toutes les provinces. » Ainsi, par ces exagérations extravagantes, il se rend le délateur de ses confrères, et, en écrivant contre le trône, il les exposerait à passer pour les ennemis du trône; il ferait regarder la France parmi les étrangers comme nourrissant dans son sein les semences d’une guerre civile prochaine, si on ne savait que toutes ces accusations contre les protestants sont d’un fou également en horreur aux protestants et aux catholiques. Acharné contre tous les princes de la maison de France, et contre le gouvernement, il prétend que monseigneur le Duc, père de monseigneur le prince de Condé, fit assassiner M. Vergier [105], commissaire des guerres, en 1720, et que sa mort a été récompensée de la croix de Saint-Louis. L’auteur du Siècle de Louis XIV avait démontré la fausseté de ce conte [106]. Tout le monde sait aujourd’hui que Vergier avait été assassiné par la troupe de Cartouche: les assassins l’avouèrent dans leur interrogatoire; le fait est public; n’importe, il faut que La Beaumelle, non moins coupable que ces malheureux, et non moins punissable, calomnie la maison de Condé comme il a fait la maison d’Orléans et la famille royale. De pareilles horreurs semblent incroyables; personne n’avait joint encore tant de ridicule à tant d’exécrables atrocités. C’est ce même misérable qui, dans un petit livre intitulé Mes Pensées, a insulté monseigneur le duc de Saxe-Gotha [107], MM. d’Erlach [108], Sinner, Diesbach, en les nommant par leur nom sans les connaître, sans leur avoir jamais parlé. C’est là que sa furieuse folie s’emporte jusqu’à ne connaître de héros que Cromwell et Cartouche, et à souhaiter que tout l’univers leur ressemble; voici ses propres paroles: « Les forfaits de Cromwell sont si beaux [109] que l’enfant bien né ne peut les entendre sans joindre les mains d’admiration. Une république [110] fondée par Cartouche aurait eu de plus sages lois que la république de Solon. » Dans un autre libelle intitulé Examen de l’histoire de Henri IV [111], voici comme il s’exprime [112]: « Je lis avec un charme infini, dans l’histoire du Mogol, que le petit-fils de Sha-Abas fut bercé pendant sept ans par des femmes; qu’ensuite il fut bercé pendant huit ans par des hommes; qu’on l’accoutuma de bonne heure à s’adorer lui-même, et à se croire formé d’un autre limon que ses sujets; que tout ce qui l’environnait avait ordre de lui épargner le pénible soin d’agir, de penser, de vouloir, et de le rendre inhabile à toutes les fonctions du corps et de l’âme; qu’en conséquence un prêtre le dispensait de la fatigue de prier de sa bouche le grand Être; que certains officiers étaient préposés pour lui mâcher noblement, comme dit Rabelais, le peu de paroles qu’il avait à prononcer; que d’autres lui tâtaient le pouls trois ou quatre fois le jour comme à un agonisant; qu’à son lever, qu’à son coucher, trente seigneurs accouraient, l’un pour lui dénouer l’aiguillette, l’autre pour le déconstiper; celui-ci pour l’accoutrer d’une chemise, celui-là pour l’armer d’un cimeterre, chacun pour s’emparer du membre dont il avait la surintendance. Ces particularités me plaisent, parce qu’elles me donnent une idée nette du caractère des Indiens, et que d’ailleurs elles me font assez entrevoir celui du petit-fils de Sha-Abas pour me dispenser de lire tant d’épais volumes que les Indiens ont écrits sur les faits et gestes de cet empereur automate. » [113] Cet homme est bien mal instruit de l’éducation des princes mogols. Ils sont à trois ans entre les mains des eunuques, et non entre les mains des femmes. Il n’y a point de seigneur à leur lever et à leur coucher; on ne leur dénoue point l’aiguillette. On voit assez qui l’auteur veut désigner. Mais connaîtra-t-on à ce portrait le fondateur des Invalides, de l’Observatoire, de Saint- Cyr; le protecteur généreux d’une famille royale infortunée; le conquérant de la Franche-Comté, de la Flandre française; le fondateur de la marine, le rémunérateur éclairé de tous les arts utiles ou agréables; le législateur de la France, qui reçut son royaume dans le plus horrible désordre, et qui le mit au plus haut point de la gloire et de la grandeur; enfin le roi que don Ustariz, cet homme d’Etat si estimé, appelle un homme prodigieux, malgré des défauts inséparables de la nature humaine? Y reconnaitra-t-on le vainqueur de Fontenoy et de Laufelt, qui donna la paix à ses ennemis, étant victorieux: le fondateur de l’Ecole militaire, qui, à l’exemple de son aïeul, n’a jamais manqué de tenir son conseil? Où est ce petit-fils automate de Sha- Abas? Il croit que Sha-Ahas était un Mogol, et c’était un Persan de la race des sophis. Il appelle au hasard son petit-fils automate, et ce petit-fils était Abas, second fils de Sam-Mirza, qui remporta quatre victoires contre les Turcs, et qui fit ensuite la guerre aux Mogols. On ne peut étaler ni plus de méchanceté, ni plus d’ignorance. Qui le croirait? cet homme a trouvé enfin de la protection! Pour mieux confondre non-seulement ces impostures, mais aussi cet esprit de critique, et ce style acre et violent, employés depuis quelque temps à décrier le grand siècle, à rabaisser Louis XIV, à dénigrer tous ceux qui illustraient la France, nous réimprimons ici la Défense de Louis XIV. ARTICLE XII Défense de Louis XIV contre l’auteur des Ephémérides [114]. Manquant. ARTICLE XIII Défense De Louis XIV Contre Les Annales Politiques De L’Abbé De Saint-Pierre. Dans un dictionnaire d’impostures et d’ignorance, intitulé les Trois Siècles, voici ce qu’on trouve, tome III, page 262, à l’article de l’abbé Castel de Saint-Pierre: « Le plus connu de ses autres ouvrages est celui qui a pour titre Annales politiques de Louis XIV, où l’auteur offre un tableau frappant des progrès de l’esprit chez notre nation pendant le règne de ce monarque, et où M. de Voltaire a puisé l’idée si mal remplie de son Siècle de Louis XIV... Le détail des faits ne se présente chez l’un et l’autre écrivain que de profil. » Il est aussi facile que nécessaire de faire voir qu’il n’y a pas un mot de vérité dans tout ce passage. Premièrement, il est bien faux que le Siècle de Louis XIV, composé en 1745, et imprimé d’abord en 1750, ait pu être pris des Annales politiques de l’abbé de Saint-Pierre, qui n’ont vu le jour qu’en 1757 [115]. Nous ne cesserons de redire [116] qu’il sied bien à un écrivain de ne point répondre quand on attaque son style; il serait inutile d’examiner si des faits se présentent de profil; mais il est juste et nécessaire de mettre un frein au mensonge et à la calomnie [117]. Secondement, nous dirons que nous fûmes justement surpris, quand nous lûmes les Annales de l’abbé de Saint-Pierre: il traite Louis XIV et son conseil de grands enfants en trente endroits. Louis XIV fit des fautes comme tant d’autres souverains, et il eut par- dessus eux le courage de l’avouer; mais ces fautes ne sont pas assurément celles d’un grand enfant. L’abbé de Saint-Pierre répète souvent que tous les vices du gouvernement de ce monarque venaient de ce qu’il n’avait pas adopté la méthode du scrutin perfectionné, et de ce qu’il n’avait pas pensé à établir la diète européane ou europaine, avec les quinze dominations égales et la paix perpétuelle. Ces chimères avaient été souvent rebattues par l’abbé de Saint- Pierre, dans plusieurs de ses petits livres, et n’avaient été remarquées que pour leur singularité. Il croyait avoir perfectionné la république de Platon et le gouvernement imaginaire de Salente. Nous avons eu en France, en Angleterre, beaucoup de ces projets, quelques-uns peut-être désirables, et nul de praticable; nous sommes même encore aujourd’hui accablés de systèmes. Celui de Maximilien de Rosny, duc de Sully, a paru le plus étonnant de tous. Bouleverser toute l’Europe pour y introduire une paix perpétuelle; changer toutes les dominations pour les rendre égales; substituer un intérêt général à tous les intérêts de chaque pays; avoir une ville commune, une armée commune, des finances communes! Un tel roman n’était bon que dans la comédie du Potier d’étain, ou de Sir Politick [118]. Il se peut que Henri IV et le duc de Sully se fussent quelquefois égayés, dans la conversation, à parler de ce roman; mais qu’on en ait sérieusement fait le plan; que Henri IV, la reine Elisabeth, la république de Venise, et plusieurs princes d’Allemagne, se soient ligués ensemble pour l’exécuter: c’est ce qui est démontré faux. La démonstration consiste en ce qu’on n’a jamais retrouvé aucun vestige d’une pareille négociation, ni dans les archives de Londres, ni chez aucun prince d’Allemagne, ni à Venise, ni dans les Mémoires du secrétaire d’Etat Villeroi, ministre du dehors sous Henri. Le silence en pareil cas parle assez hautement. L’abbé de Saint-Pierre osa supposer que les projets de gouverner la France par scrutin, et de partager l’Europe en quinze dominations, pour lui assurer une paix perpétuelle, avaient été adoptés et rédigés par le dauphin duc de Bourgogne, père de Sa Majesté Louis XV; et qu’à la mort de ce prince ils avaient été trouvés parmi ses papiers. On lui remontra qu’il était faux que dans les papiers du duc de Bourgogne on en eût trouvé un seul qui eût le moindre rapport à ces romans politiques; qu’il n’était pas permis d’abuser ainsi d’un nom si respectable, et de mentir si grossièrement pour autoriser des chimères. Voici ce qu’il répondit en propres mots [119]: « Je n’en ai de preuves que des ouï-dire vraisemblables. C’était un prince très-appliqué à la science du gouvernement... De là sont nées apparemment les opinions qu’il eût exécuté ces beaux projets si une mort précipitée ne l’eût empêché de régner. Je n’ai donc sur cela que des ouï-dire, etc. » On pourrait répliquer à l’abbé de Saint-Pierre que ces prétendus ouï-dire n’avaient pas le moindre fondement, et qu’il les inventait pour s’autoriser d’un grand nom. Il ne tenait qu’à M. Caritidès [120] d’attribuer ses projets à Louis XIV. Cependant, après une telle réponse, il se crut le réformateur du genre humain. Il appela son scrutin perfectionné anthropomètre et basilomètre, et continua à gouverner. Malheureusement pour lui, parmi quarante de ses volumes on distingua sa Polysynodie, et on y fit quelque attention. Cet ouvrage essuya le même sort que l’Eloge du système de Lass, par l’abbé Terrasson. À peine cet Eloge avait-il paru que le système s’écroula de fond en comble, et lorsque l’abbé de Saint-Pierre démontrait que la polysynodie, c’est-à-dire la multitude des conseils, était la seule forme de gouvernement qu’on pût admettre, le duc d’Orléans, régent, qui d’abord avait adopté cette forme, prenait déjà des mesures pour l’abolir. Comme l’auteur avait donné au gouvernement de Louis XIV le nom de vizirat et de demi-vizirat, le cardinal de Polignac, et le cardinal de Fleury, alors précepteur du roi, furent choqués de ces expressions: ils crurent que puisqu’on traitait de vizirs les ministres de Louis XIV, on traitait ce monarque chrétien de Grand Turc. Tous deux étaient de l’Académie, ainsi que l’abbé; ils y portèrent leurs plaintes contre leur confrère dans deux discours qui sont imprimés. On ne voit pas que le terme de grand vizir soit plus injurieux que celui de préfet du prétoire sous les empereurs romains; mais enfin les plaintes des deux académiciens prévalurent contre leur confrère, et il fut exclu de l’Académie. Ce qu’il y eut de plus singulier dans cette affaire, et que nous avons remarqué dans le Siècle de Louis XIV [121], c’est que le cardinal de Polignac, en poursuivant l’auteur de la polysynodie, adoptée alors par le duc d’Orléans, régent du royaume, conspirait contre lui dans ce temps- là même. Cependant le régent, qui se doutait déjà des intrigues de Polignac, et qui ne voulut pas manifester ses soupçons, lui abandonna Saint-Pierre, premier aumônier de sa mère; et ce pauvre aumônier fut la victime du service qu’il avait cru rendre au régent: accident fort commun aux gens de lettres. L’abbé continua tranquillement à éclairer le monde et à le gouverner. Il publia une ordonnance pour rendre les ducs et pairs utiles à l’Etat; il diminua toutes les pensions par un de ses édits, vida tous les procès, permit aux prêtres et aux moines de se marier, et ayant ainsi rendu la terre heureuse, il s’occupa de ses Annales politiques, qui sont poussées jusqu’à l’année 1739, et qui ne furent imprimées que longtemps après sa mort. Elles finissent par une comparaison entre Louis XIV et Henri IV. Il donne la préférence entière à Henri IV, sans concurrence; et une de ses plus fortes raisons est que ce prince voulait établir, selon lui, la diète europaine et le scrutin perfectionné. Si nous osions mettre dans la balance Henri IV et Louis XIV, nous laisserions là ce scrutin et cette paix perpétuelle. Nous dirions que Henri IV et Louis XIV naquirent heureusement tous deux, avec des caractères et des talents convenables aux temps où ils vécurent. Henri, né loin du trône, élevé dans les guerres civiles, toujours éprouvé par elles, persécuté par Philippe II jusqu’à la paix de Vervins, avait besoin du courage d’un soldat. Louis, né sur le trône, maître absolu vers le temps de son mariage, eut cette valeur tranquille que forment l’honneur, la gloire, et la raison: il vit souvent le danger sans s’émouvoir. C’était ce même courage d’esprit qu’il déploya les derniers jours de sa vie: ce n’était pas dans lui l’emportement d’un sang bouillant, comme dans Charles XII ou dans Henri IV. Il y avait entre Henri et Louis cette différence qui se trouve si souvent entre un gentilhomme qui a sa fortune à faire, et un autre qui est né avec une fortune toute faite. L’un fut toujours obligé de chercher des ressources; l’autre trouva tout préparé autour de lui pour seconder en tout genre sa passion pour la gloire, pour la magnificence et pour les plaisirs. Henri IV, par sa position, fut longtemps un chef de parti, forcé de se mesurer souvent avec des aventuriers, qui, dans d’autres temps, auraient attendu respectueusement les ordres de ses domestiques. L’autre, dès qu’il agit par lui-même, attira les regards de l’Europe entière; tous deux ennemis de la maison d’Autriche, mais Henri accablé trente ans par elle, et Louis XIV l’accablant trente ans de suite du poids de sa grandeur et de sa gloire. Henri, forcé d’être toujours très-économe; et Louis, invité par sa puissance et par l’amour de cette gloire à répandre des libéralités, surtout dans ses voyages; à protéger tous les beaux- arts, non-seulement chez lui, mais chez les étrangers; à élever des hôpitaux, des palais, des églises, et des forteresses. Tous deux, quoique d’un caractère opposé, avaient le goût de l’ancienne chevalerie, mêlant la galanterie à la guerre, s’échappant des bras de leurs maîtresses pour aller surprendre une ville. Pellisson, dans ses Lettres [122], nous apprend que Louis XIV lui demanda si la religion lui permettait de proposer un duel à l’empereur Léopold, qui était à peu près de son âge. Il se peut qu’un tel discours ne fût pas inspiré par une envie déterminée de se battre contre ce prince; mais pour Henri, on sait assez qu’il n’y eut point de rencontre où il ne fît le coup de main, et l’histoire n’a point de héros qu’il n’eût défié au combat. Lorsqu’à l’âge de cinquante-sept ans il était prêt de partir pour aller, sur le Rhin, se mettre à la tête de la ligue qu’on appelait protestante, contre celle à qui l’on donna le nom de papiste, il se préparait à porter les armes comme à l’âge de vingt ans. Louis XIV, après huit ans de désastres dans la guerre de la succession d’Espagne, prit la résolution ferme d’aller combattre lui-même à la tête de ce qui lui restait de troupes, quoique à l’âge de soixante et dix années. Tous deux portèrent cet esprit de chevalerie dans leurs amours: l’un voulut épouser sa maîtresse, l’autre en effet épousa la sienne. Il y eut dans Henri plus d’activité, plus d’héroïsme; dans Louis, plus de majesté et plus d’éclat, plus d’art d’en imposer: l’un semblait né pour être guerrier, l’autre pour être roi. Si Henri fut plus grand que Louis par l’excès du courage, par une lutte continuelle contre la mauvaise fortune, et contre une foule d’ennemis et de persécutions, le siècle de Louis XIV fut beaucoup plus grand que celui de Henri IV: car il fut le siècle des grands talents dans tous les genres, et celui de Henri fut le siècle des horreurs de la guerre civile, des sombres fureurs du fanatisme, et de l’abrutissement féroce des esprits ignorants. Voilà à peu près l’idée que nous eûmes de ces deux règnes, sans nous mettre plus en peine du scrutin perfectionné que Henri IV et Louis XIV ne s’en embarrassaient. ARTICLE XIV Fragment Sur La Saint-Barthélemy. On prétend en vain [123] que le chancelier de L’Hospital et Christophe de Thou, premier président, disaient souvent: Excidat illa dies (que ce jour périsse). Il ne périra point; ces vers même en conservent la mémoire [124]. Nous fîmes aussi nos efforts autrefois pour la perpétuer [125]. Virgile avait mieux réussi que nous à transmettre aux siècles futurs la journée de la ruine de Troie. La grande poésie s’occupa toujours d’éterniser les malheurs des hommes. Nous fûmes étonnés de trouver, en 1758, près de deux cents ans après la Saint-Barthélemy, un livre [126] contre les protestants dans lequel est une dissertation sur ces massacres; l’auteur veut prouver ces quatre points qu’il énonce ainsi [127]: 1° Que la religion n’y a eu aucune part; 2° Que ce fut une affaire de proscription; 3° Qu’elle n’a dû regarder que Paris; 4° Qu’il y a péri beaucoup moins de monde qu’on n’a écrit. Au 1° nous répondrons: Non, sans doute, ce ne fut pas la religion qui médita et qui exécuta les massacres de la Saint-Barthélemy; ce fut le fanatisme le plus exécrable. La religion est humaine, parce qu’elle est divine; elle prie pour les pécheurs, et ne les extermine pas; elle n’égorge point ceux qu’elle veut instruire. Mais si on entend ici par religion ces querelles sanguinaires de religion, ces guerres intestines qui couvrirent de cadavres la France entière pendant plus de quarante années, il faut avouer que cet effroyable abus de la religion arma les mains qui commirent les meurtres de la Saint-Barthélemy. Nous convenons que Catherine de Médicis, le duc de Guise, le cardinal de Birague, et le maréchal de Retz, qui conseillèrent ces massacres, n’avaient pas plus de religion que monsieur l’abbé, qui en veut diminuer l’horreur. Il nous reproche [128] d’avoir appelé Birague cardinal, sous prétexte qu’il ne fut décoré de la pourpre romaine qu’après avoir répandu le sang des Français. Mais ne dit-on pas tous les jours que le cardinal de Retz fit la première guerre de la Fronde, quoiqu’il ne fût alors que coadjuteur de Paris? Que fait aux massacres de la Saint-Barthélemy le quantième du mois où un Birague reçut sa barrette? Est-ce par de tels subterfuges qu’on peut défendre une si détestable cause? Oui, le fanatisme religieux arma la moitié de la France contre l’autre; oui, il changea en assassins ces Français aujourd’hui si doux et si polis, qui s’occupent gaiement d’opéras-comiques, de querelles de danseuses, et de brochures. Il faut le redire cent fois; il faut le crier tous les ans, le 24 auguste, ou le 24 août, afin que nos neveux ne soient jamais tentés de renouveler religieusement les crimes de nos détestables pères. 2° Que ce fut une affaire de proscription. Quelle affaire! proscrire ses propres sujets, ses meilleurs capitaines, ses parents, le prince de Condé, notre Henri IV, depuis restaurateur de la France, notre héros, notre père, qui n’échappa qu’à peine à cette boucherie! On dit une affaire de finance, une affaire d’honneur ou d’intérêt, affaire de barreau, affaire au conseil, affaires du roi, hommes d’affaires. Mais qui avait jamais entendu parler d’affaires de proscription? Il semble que ce soit une chose simple et en usage. Il n’est que trop vrai que ce fut une proscription; et c’est ce qui excitera toujours nos cris et nos larmes. Mais on laissa au peuple fanatique et barbare le soin de choisir ses victimes. Le frère pouvait assassiner son frère; le fils plonger le couteau dans les mamelles qui l’avaient allaité. Il n’est que trop vrai qu’on égorgea des femmes et des enfants. « Les charrettes chargées de corps morts de damoiselles, femmes, filles et enfants, étaient menées et déchargées dans la rivière [129]. » Quelle affaire! 3° Que cette affaire n’a jamais dû regarder que Paris. Et, pour nous prouver cette étrange assertion, monsieur l’abbé nous assure qu’à Troyes un catholique voulut sauver la vie à Etienne Marguien [130]; mais il ne nous dit point qu’Etienne Marguien échappa au carnage. Si cette affaire n’avait regardé que Paris, pourquoi la cour envoya-t-elle des ordres à tous les gouverneurs des provinces et des villes de répandre partout le sang des sujets? Il y en eut qui s’en excusèrent. Les seigneurs de Saint-Hérem [131], de Chabot, d’Ortez, d’Ognon, de La Guiche, Gordes, et d’autres, écrivirent au roi, en différents termes, qu’ils avaient des soldats pour son service, et non des bourreaux. Au reste il nous doit être permis d’en croire les véridiques Auguste de Thou et Maximilien, duc de Sully, qui virent de bien plus près la Saint-Barthélemy que monsieur l’abbé, qui n’y était pas, et qui ne passe peut-être pas pour aussi véridique. 4° Qu’il y a péri beaucoup moins de monde qu’on n’a écrit. Il n’est pas possible de savoir le nombre des morts; on ne sait pas dans les villes le nombre des vivants. Tel auteur exagère, tel autre diminue, personne ne compte. Nous n’avons jamais cru aux trois cent mille Sarrasins tués par Charles Martel; il n’est pas question ici de savoir au juste combien de Français furent massacrés par leurs compatriotes. Qui pourra jamais avoir une liste exacte des habitants de Thessalonique égorgés par l’ordre de Théodose dans le cirque où il les invita par des jeux solennels? Il est avéré que tout ce qui entra fut tué. Thessalonique était une ville marchande, opulente, et peuplée. Il n’est pas vraisemblable qu’elle ne contînt que sept mille âmes. Mais que Théodose, dans sa Saint-Barthélemy, ait fait massacrer quinze mille de ses sujets, ou trente mille, le crime est égal. L’archevêque Péréfixe pousse jusqu’à cent mille [132] le nombre des victimes frappées dans la proscription de Charles IX. Le sage de Thou réduit ce nombre à soixante et dix mille [133]. Prenons une moyenne proportionnelle arithmétique, nous aurons quatre- vingt-cinq mille. Quelle affaire! encore une fois. De nos jours, un avocat irlandais [134] a plaidé pour les massacres d’Irlande, exécutés sous le règne de l’infortuné Charles Ier. Il a soutenu que les Irlandais catholiques n’avaient assassiné que quarante mille protestants. Nous ne voulons pas compter après lui; mais en vérité ce n’est pas peu de chose que quarante mille citoyens expirants dans des tourments recherchés, des filles attachées vivantes encore au cou de leurs mères suspendues à des potences; les parties génitales des pères de famille mises toutes sanglantes dans la bouche de leurs femmes égorgées, et leurs enfants coupés par morceaux sous les yeux des pères et des mères, le tout à la plus grande gloire de Dieu. Nous aurions mauvaise grâce de nous plaindre des reproches [135] que nous fait monsieur l’abbé sur ce que nous fîmes, il y a cinquante ans, je ne sais quel poëme épique dans lequel il est parlé de la Saint-Barthélemy. Un de nos parents fut tué dans cette journée; mais nous nous tenons très-heureux d’en être quitte aujourd’hui pour des injures. ARTICLE XV Sur La Révocation De L’Edit De Nantes. La fameuse révocation de l’édit de Nantes est regardée comme une grande plaie de l’Etat. Lorsque nous fûmes obligé d’en parler dans le Siècle de Louis XIV [136], nous fûmes bien loin de vouloir dégrader un monument que nous élevions à la gloire de ce siècle mémorable; mais [137] Mme de Caylus, nièce [138] de Mme de Maintenon, dit que le roi avait été trompé. La reine Christine [139] écrit que Louis XIV s’était coupé le bras gauche avec le bras droit. Nous dûmes plaindre la France d’avoir porté chez les étrangers, et même chez ses ennemis, ses citoyens, ses trésors, ses arts, son industrie, ses guerriers. Nous avouâmes que l’indulgence, la tolérance, dont les hommes ont tant de besoin les uns envers les autres, étaient le seul appareil qu’on pût mettre sur une blessure si profonde. Ce divin esprit de tolérance, qui au fond n’est que la charité, charitas humani generis, comme dit Cicéron [140] a depuis quelques années tellement animé les âmes nobles et sensibles que M. de Fitz-James, évêque de Soissons, a dit dans son dernier mandement [141]: « Nous devons regarder les Turcs comme nos frères. » Aujourd’hui nous voyons en France des protestants, autrefois plus odieux que les Turcs, occuper publiquement des places qui, si elles ne sont pas les plus considérables de l’Etat, sont du moins les plus avantageuses. Personne n’en a murmuré. On n’a pas été plus surpris de voir des fermiers généraux calvinistes que s’ils avaient été jansénistes. Le ministère ayant écrit, en 1751, une lettre de recommandation en faveur d’un négociant protestant nommé Frontin, homme utile à l’Etat, un évêque d’Agen, plus zélé que charitable, écrivit et fit imprimer une lettre assez violente contre le ministère. Il remontrait, dans cette lettre, qu’on ne doit jamais recommander un négociant huguenot, attendu qu’ils sont tous ennemis de Dieu et des hommes. On écrivit [142] contre cette lettre, et, soit qu’elle fût de l’évêque d’Agen, soit de l’abbé de Caveyrac, cet abbé la soutint dans son Apologie de la révocation de l’édit de Nantes. Il voulut persuader qu’il n’y avait eu aucune persécution dans la dragonnade; que les réformés méritaient d’être beaucoup plus maltraités; qu’il n’en sortit pas du royaume cinquante mille; qu’ils emportèrent très-peu d’argent; qu’ils n’établirent point ailleurs des manufactures dont aucun pays n’avait besoin, etc., etc. Autrefois un tel livre eût occupé toute l’Europe: les temps sont si changés qu’on n’en parla point. Nous fûmes les seuls qui prîmes la peine d’observer que M. de Caveyrac n’avait pas eu des mémoires exacts sur plusieurs faits. Par exemple il disait [143] qu’il n’y a pas cinquante familles françaises à Genève. Nous, qui demeurons à deux pas de cette ville, nous pouvons affirmer qu’il y en a eu plus de mille, sans compter celles que la mort a éteintes, ou qui sont passées dans d’autres familles par les femmes. Et nous ajoutons ici que ce sont ces familles qui ont porté dans Genève une industrie et une opulence inconnues jusqu’alors. Genève, qui n’était autrefois qu’une ville de théologie, est aujourd’hui célèbre par ses richesses et par ses connaissances solides: elle les doit aux réfugiés français; ils l’ont mise en état de prêter au roi de France des fonds dont elle retire cinq millions de rente, au temps où nous écrivons. Monsieur l’abbé donna [144] un démenti au roi de Prusse, qui, dans l’histoire de sa patrie, a prononcé que son grand-père reçut dans ses Etats plus de vingt mille réfugiés; et, pour décréditer le témoignage du roi de Prusse, il prétend que son Histoire du Brandebourg n’est point de lui, et que c’est nous qui l’avons faite sous son nom. Ce fut donc pour nous un devoir indispensable de rendre gloire à la vérité [145]; de ne nous point parer de ce qui ne nous appartient pas; d’avouer que nous ne servîmes au roi de Prusse que de grammairien fort inutile. Il n’avait pas besoin de nous pour être l’historien et le législateur de son royaume, comme il en a été le héros [146]. Monsieur l’abbé [147] récusait de même le témoignage de tous les intendants des provinces de France et de nos ambassadeurs, qui, témoins de la décadence de nos manufactures et de leur transplantation dans le pays étranger, en avaient formé de justes plaintes. Nous aimâmes mieux les en croire que M. de Caveyrac, qui était moins à portée qu’eux d’être bien instruit. Il prétend [148] que ceux qui s’expatrièrent n’étaient que des gueux à charge à l’Etat. Mais les La Rochefoucauld, les Bourbon- Malause, les La Force, les Ruvigny, les Schomberg, tant d’autres officiers principaux qui servirent sous le roi Guillaume et sous la reine Anne, étaient-ils des gueux? Il est vrai qu’il sortit plusieurs familles pauvres, et qu’elles furent secourues par les rois d’Angleterre et de Prusse, par plusieurs princes de l’empire, par les Hollandais, par les Suisses. Cela même est un très-grand malheur. Les pauvres sont nécessaires à un Etat; ils en font la base; il faut des mains nécessitées au travail. Ceux qui auraient cultivé des campagnes en France allèrent défricher la Caroline, la Pensylvanie, et jusqu’à la terre des Hottentots. L’Orient et l’Occident, les extrémités de l’ancien et du nouveau monde, virent leurs travaux et leurs larmes. Si donc l’Angleterre et la Hollande donnèrent à ces proscrits des asiles en Europe et au bout de l’univers, il est étrange que monsieur l’abbé se soit exprimé sur les Anglais en ces termes [149]: « Une fausse religion... devait produire nécessairement de pareils fruits; il en restait un seul à mûrir; ces insulaires le recueillent: c’est le mépris des nations. » On n’a jamais rien dit de si étrange. Quelles sont donc les nations pour qui les Anglais ne sont qu’un objet de mépris? Sont-ce les peuples qu’ils ont vaincus? Sont-ce les peuples qu’ils ont secourus? Est-ce l’Inde, où ils ont conquis des Etats trois fois plus grands et plus peuplés que l’Angleterre? Est-ce la moitié de l’Amérique, dont ils sont souverains? À l’égard des Hollandais, monsieur l’abbé dit qu’ils n’accueillirent les réfugiés français que parce qu’ils sont sans religion. « Les Hollandais, dit-il, ne sont pas tolérants, ils sont indifférents. La philosophie ne les a pas éclairés; elle a obscurci leurs lumières [150] » Il en fait ensuite un portrait affreux. C’est ainsi qu’il juge le monde entier. Nous ne pouvons pas passer sous silence un reproche singulier que monsieur l’abbé fait aux protestants de France: « Reprochez-vous [151], ô huguenots, les meurtres de Henri III et de Henri IV, puisque, en conspirant contre François II et contre Charles IX, vous avez enhardi les cruelles mains des parricides. » On ne savait pas encore que le jacobin Jacques Clément et le feuillant Ravaillac fussent huguenots. C’est une fleur de rhétorique, et quelle fleur! Il est temps de passer de M. l’abbé de Caveyrac à M. l’abbé Sabatier, tous deux également pieux, et également illustres. ARTICLE XVI Des dictionnaires de calomnies. [152] Un nouveau poison fut inventé depuis quelques années dans la basse littérature. Ce fut l’art d’outrager les vivants et les morts par ordre alphabétique: on n’avait point encore entendu parler de ces dictionnaires d’injures. Si nous ne nous trompons pas, ils commencèrent lorsque M. Ladvocat, bibliothécaire de la Sorbonne, l’un des plus sages et des plus modérés littérateurs, comme l’un des plus savants, eut donné son Dictionnaire historique, vers l’an 1740 [153]. Un janséniste (car, pour le malheur de la France, il y avait encore des jansénistes et des molinistes) fit imprimer contre M. l’abbé Ladvocat un libelle diffamatoire en six volumes [154] sous le titre et dans la forme de dictionnaire. Il commence par remercier Dieu de ce qu’il est venu à bout de finir ce rare ouvrage sous les yeux et avec le secours de l’auteur clandestin de la gazette ecclésiastique, « dont la plume, dit-il, est une flèche semblable à la flèche de Jonathas, fils de Saül, laquelle n’est jamais retournée en arrière, et est toujours teinte du sang des morts et de la graisse des plus vigoureux » (II, Rois, I, 22). L’abbbé Ladvocat lui répondit qu’il voyait peu de rapport entre la flèche de Jonathas teinte de graisse, et la plume d’un prêtre normand qui vendait des gazettes. D’ailleurs il persista à se rendre utile, dût-il être percé de quelque flèche de ces convulsionnaires. Le libelle du janséniste attaqua tous les gens de lettres qui n’étaient pas du parti: sa flèche fut lancée contre les Fontenelle, les Lamotte, les Saurin, qui n’en sentirent rien. Nous avions mis au-devant du Siècle de Louis XIV une liste assez détaillée de tous les artistes qui firent honneur à la France dans ces temps illustres. Deux ou trois personnes se sont associées depuis peu pour faire un pareil catalogue des artistes de trois siècles; mais ces auteurs s’y sont pris différemment: ils ont insulté, par ordre alphabétique, à tous ceux dont ils ont cru qu’il était de leur intérêt d’attaquer la réputation. Nous ignorons si leur flèche est retournée ou non en arrière, et si elle a été teinte de la graisse des vigoureux. Celui de la troupe qui tirait le plus mal était un abbé Sabatier [155], natif d’un village auprès de Castres, homme d’ailleurs différent en tout des gens de mérite qui portent le même nom. Il fut payé pour tirer ses traits sur tous ceux qui font aujourd’hui honneur à la littérature par leur érudition et par leurs talents. Dans la foule de ceux qu’il attaque, on trouve feu M. Helvétius. Il le qualifie, lui et ses amis, de maniaques. « Nous pouvons assurer, dit-il, par de justes observations que ses illusions philosophiques étaient une espèce de manie involontaire... Il se contentait de gémir, dans le sein de l’amitié, de l’extravagance et des excès de maniaques, qui se glorifiaient de l’avoir pour confrère. » L’abbé Sabatier a raison de dire qu’il était à portée de faire de justes observations sur M. Helvétius, puisqu’il avait été tiré par lui de la plus extrême misère, et que, réchauffé dans sa maison (comme Tartuffe chez Orgon), il n’avait vécu que de ses libéralités. La première chose qu’il fait après la mort d’Helvétius est de déchirer le cadavre de son bienfaiteur. Nous n’étions pas de l’avis de M. Helvétius sur plusieurs questions de métaphysique et de morale; et nous nous en sommes assez expliqué [156] sans blesser l’estime et l’amitié que nous avions pour lui. Mais qu’un homme nourri chez lui par charité prenne le masque de la dévotion pour l’outrager avec fureur, lui et tous ses amis, et tous ceux même qui l’ont assisté, nous pensons qu’il ne s’est rien fait de plus lâche dans les trois siècles dont cet homme parle, et qu’il connaît si peu. Lui!... un abbé Sabatier!... oser feindre de défendre la religion! oser traiter d’impies les hommes du monde les plus vertueux! S’il savait que nous avons eu en notre possession son abrégé du spinosisme, intitulé Analyse de Spinosa [157], à Amsterdam; ouvrage rempli de sarcasmes et d’ironies, écrit tout entier de sa main, finissant par ces mots: « Point de religion, et j’en serai plus honnête homme. La loi ne fait que des esclaves, elle n’arrête que la main; » enfin signé: adieu baptisabit. S’il savait que nous possédons aussi écrits de sa main les vers infâmes qu’il fit dans sa prison à Strasbourg, et d’autres vers aussi libertins que mauvais, que dirait-il? Rentrerait-il en lui- même? Non, il irait demander un bénéfice, et il l’obtiendrait peut-être. Le coeur le plus bas et le plus capable de tous les crimes des lâches est celui d’un athée hypocrite. Nous fûmes toujours persuadé que l’athéisme ne peut faire aucun bien, et qu’il peut faire de très-grands maux. Nous fîmes sentir la distance infinie entre les sages qui ont écrit contre la superstition, et les fous qui ont écrit contre Dieu. Il n’y a dans tous les systèmes d’athéisme ni philosophie ni morale. Nous n’y voyons point de philosophie: car, en effet, est-ce raisonner que de reconnaître du génie dans une sphère d’Archimède, de Posidonius; dans un de ces oreries [158] qu’on vend en Angleterre, et de n’en point reconnaître dans la fabrication de l’univers; d’admirer la copie, et de s’obstiner à ne point voir d’intelligence dans l’original? Cela n’est-il pas encore plus fou que si on disait: Les estampes de Raphaël sont faites par un ouvrier intelligent, mais le tableau s’est fait tout seul? L’athéisme n’est pas moins contraire à la morale, à l’intérêt de tous les hommes: car, si vous ne reconnaissez point de Dieu, quel frein aurez-vous pour les crimes secrets? Duræ saltem virtutis amator, Quære quid est virtus, et posee exemplar honesti. (Lucan., Phars., IX, 562.) Nous ne disons pas qu’en adorant un Être suprême, juste et bon, nous devions admettre la barque à Caron, Cerbère, les Euménides, ou l’ange de la mort Samaël, qui vient demander à Dieu l’âme de Moïse, et qui se bat avec Michaël à qui l’aura. Nous ne prétendons point qu’Hercule ait pu ramener Alceste des enfers, ou que le Portugais Xavier ait ressuscité neuf morts. De même qu’il faut distinguer soigneusement la fable de l’histoire, il faut aussi discerner entre la raison et la chimère. Il est très-certain que la croyance d’un Dieu juste ne peut être qu’utile. Quel est l’homme qui, ayant seulement une peuplade de six cents personnes à gouverner, voudrait qu’elle fût composée d’athées? Quel est l’homme qui n’aimerait pas mieux avoir affaire à un Marc- Aurèle ou à un Epictète qu’à un abbé Sabatier? Nous savons, et nous l’avons souvent avoué, qu’il est des athées par principes, dont l’esprit n’a point corrompu le coeur. On a vu souvent des athées [159] Vertueux malgré leurs erreurs: Leurs opinions infectées N’avaient point infecté leurs moeurs. Spinosa fut doux, simple, aimable; Le Dieu que son esprit coupable Avait follement combattu, Prenant pitié de sa faiblesse, Lui laissa l’humaine sagesse, Et les ombres de la vertu. Nous dirons à tous ces athées argumentants, qui n’admettent aucun frein, et qui cependant se sont fait celui de l’honneur, qui raisonnent mal, et qui se gouvernent bien: Messieurs, gardez-vous de l’abbé Sabatier, qui se conduit comme il raisonne. Aussi ne le voient-ils point; il est également en horreur aux dévots et aux philosophes. Quand le Système de la Nature fit tant de bruit, nous ne dissimulâmes point notre opinion sur ce livre [160]; il nous parut une déclamation quelquefois éloquente, mais fatigante, contraire à la saine raison, et pernicieuse à la société. Spinosa du moins avait embrassé l’opinion des stoïciens, qui reconnaissent une intelligence suprême; mais dans le Système de la Nature on prétend que la matière produit elle-même l’intelligence. S’il n’y avait là que de l’absurdité, on pourrait se taire. Mais cette idée est pernicieuse, parce qu’il peut se trouver des gens qui, ne croyant pas plus à l’honneur et à l’humanité qu’à Dieu, seront leurs dieux à eux-mêmes, et s’immoleront tout ce qu’ils croiront pouvoir s’immoler impunément. Les athées tartuffes seront encore plus à craindre. Un brave déiste, un sectateur du grand lama un peu courageux, peut avoir la consolation de tuer un athée sanguinaire qui lui demande la bourse le pistolet à la main; mais comment se défendre d’un athée hypocrite et calomniateur, qui passe la journée dans l’antichambre d’un évêque? etc. Notes. (1) Mme la marquise du Châtelet. C'est pour elle que l'auteur composa l'Essai sur les Moeurs et l'Esprit des nations. (2) Voyez le Dictionnaire philosophique, au mot Antiquité, tome XVII, page 279. (3) La première édition de l'Histoire universelle (en anglais), 1736 et années suivantes, est en vingt-six volumes in-4°; l'édition de 1747 a soixante-sept volumes in-8°. Il existe de cet ouvrage deux traductions françaises. Le principal auteur de l'ouvrage anglais est le personnage connu sous le nom de Psalmanazar, qui a un article curieux dans la Biographie universelle. (B.) (4) Sous le titre de Discours sur l'histoire universelle. (5) Voyez tome XI, page 171. (6) Voyez tome XVII, page 558. (7) Genèse, xxii, 17. (8) Philippe le Magnanime, landgrave de Hesse; voyez tome XII, pages 297-298: et aussi, dans le Dictionnaire de Bayle, la remarque Q de l'article Luther. (9) Voyez tome XII, page 298; et XXVI, 144. (10) Summa catholicæ fidei, lib. XI, c. xxxii. (Note de Voltaire.) (11) De Guignes; voyez tome XVI, page 381. (12) Dans sa lettre datée de Pékin du 11 août 1730, page 163, tome XXX des Lettres édifiantes, édition de Paris, 1731. (Note de Voltaire.) (13) Tome XVII, page 268. (14) Le 20 auguste 1672; voyez tome XIV, page 257. (15) En 1617; voyez tome XII, page 576. (16) Voyez tome XXVII, page 439. (17) Voyez tome XI, page 281. (18) Voyez tome XI, page 239; et XVIII, 415. (19) Voyez la note, tome XIII, page 175. (20) Voyez la note, tome XVIII, page 491 (21) Voyez tome XVIII, page 548. (22) Voyez tome XVI, page 78. (23) Voyez tome XXVI, page 545; et XXVII, 44, 198. (24) Voyez tome XX, page 596; et XXVII, 542. (25) Jean, xi, 44. (26) Jean, ii, 9. (27) Matthieu, viii, 32; Marc, v, 13. (28) Matthieu, iv, 5, 8; Luc, iv, 5, 9. (29) Matthieu, xvii, 2; Marc, ix, 1. (30) Matthieu, xxvii, 52, 53. (31) Matthieu, xxvii, 45; Marc, xv, 33; Luc, xxv, 44. (32) Actes des apôtres, ii, 3. (33) Voyez tome XX, page 42; XXVI, 267; XXVII, 239. (34) Voyez tome XIV, page 125. (35) Voyez tome XXIV, page 487. (36) I. Livre des Rois, xxii, 2. (37) Ibid., xxvii, 11. (38) II. Rois, xii, 31. (39) Ibid., xxii, 6, 8 et 9. (40) C'est psaume cxxxvi, verset 9. (41) Verset 23. (42) Cod. lib. De Patribus qui fllios. (Note de Voltaire.) (43) " Le désir de se rendre seul et absolu monarque de toutes les Gaules fut sa passion dominante: s'il avait su la modérer, sa réputation aurait été plus nette, la fin de sa vie plus innocente, et l'on n'aurait point blâmé, dans Clovis chrétien, des cruautés si opposées à la douceur et à l'humanité qu'on avait d'abord admirées dans Clovis encore païen. " (Histoire de France, édition de 1755-57, tome I, page 77.) (44) Voyez tome XIX, page 540. (45) Voyez tome XVII, page 319; et XXVIII, 4. (46) La première édition de l'Histoire de l'empereur Julien, par l'abbé de La Bléterie, est de 1735, in-12. (47) La Bléterie a raison contre Voltaire. (G. A.) (48) Par le marquis de Chastellux; voyez dans son ouvrage, section II, chap. v; son livre avait paru en 1771. (49) Ceci regarde surtout Frédéric II, roi de Prusse, et Catherine II. impératrice de Russie. (B.) (50) Nonotte, qui, dans ses Erreurs de Voltaire, justifie l'expression de Julien l'Apostat. (B.) (51) Voltaire en a déjà parlé tome XI, page 261; XIII, 234, 445; XXV, 559; XXVII, 321. (52) Voyez tome XI, page 285. (53) Ire aux Corinthiens, xi, 20, 33. (54) Verset 42. (55) Verset 7. (56) Voyez tome XIX, page 50. (57) L'abbé Prévost s'était engagé à dire une messe tous les matins moyennant vingt sous; il la céda à l'abbé de Laporte, qui se contenta de quinze sous. Au bout de quelque temps, l'abbé Raynal se chargea de dire cette messe moyennant huit sous que lui donnait l'abbé de Laporte. (B.) (58) Voyez tome VI, page 97; XI, 287; XVIII, 223; XXIV, 491-92. (59) Voyez tome XVIII, pages 223 et 230. (60) Voyez le Dictionnaire philosophique, au mot Confession. (Note de Voltaire.) (61) Tome III, page 255, Supplem. tertioe partis, Quæstio viii, art. 2. (Id.) - Voyez la note 3, tome XXIV, page 513. (62) Voyez tome XIV, page 125. (63) Voyez tome XXIV, pages 491-92, 504, 513; et XXVI, 147. (64) Voyez tome XXIV, page 497; et XXVI, 148. (65) Voyez tome XI, page 385; et XXIV, 507. (66) Voyez tome XXIV, page 509; et XXVI, 146. (67) Voyez tome XXIV, page 510. (68) Voyez tome XXIV, page 512; et XXVI, 140. (69) Voyez tome XXVI, page 155. (70) Voyez, tome III, le discours préliminaire d'Alzire; XV, 133; XVI, 386; XXIV, 483; XXV, 585; XXVI, 115. (71) Voyez tome XVII, page 204. (72) Voyez tome XIV, page 336. (73) Voyez tome XII, page 37; XIV, 478; XXVII, 265; XXVIII, 339. (74) Voyez tome XV, pages 72, 140. (75) Nous avons fait remarquer bien des fois déjà que la Philosophie de l'Histoire fut composée plusieurs années après l'Essai, auquel elle sert aujourd'hui d'introduction. (76) Ce n'est pas tout à fait le texte de Montaigne, Essais, livre Ier, chap. xxiv. (77) L'ouvrage de Larcher est intitulé Supplément à la Philosophie de l'Histoire. Voltaire y répondit par la Défense de mon oncle: voyez tome XXVI, page 367. (78) Sextus Empiricus (III, Pyrrhon. hypotypos, xxiv, 205) dit que les Perses, et principalement les mages, épousent leurs mères. (B.) (79) Langleviel, dit La Beaumelle, reçu par le pasteur La Rive, en 1745, le 12 octobre. (Note de Voltaire.) (80) Voyez tome XIX, page 364. (81) Voltaire, par cette citation, prouve l'authenticité du Mémoire présenté au ministère de France, que nous avons donné tome XXVI, pages 355-366. (82) Voyez tome XV, page 99; XIX, 364; XXVI, 133. (83) Tome I, page 184. (Note de Voltaire.) (84) Page 193. (Id.) (85) Page 211. (Id.) (86) Page 275. (Id.) (87) Tome II, page 173. (Id.) (88) Mémoires de Maintenon, tome IV, page 99. (Note de Voltaire.) (89) Ibid., tome VI, page 123. (Id.) (90) Voyez tome XXVI, page 162. (91) Mémoires de Maintenon, tome III, page 30. (Note de Voltaire.) (92) Mémoires de Maintenon, tome III, page 36. (Note de Voltaire.) (93) Ibid., page 48. (Id.) (94) Ibid., page 73. (Id.) (95) Ibid., tome IV, page 109. (Id.) (96) Mémoires de Maintenon, tome IV, page 110. (Note de Voltaire.) (97) Ibid., page 200. (Id.) (98) Voyez tome XXIII, page 58. (99) Mémoires de Maintenon, tome III, page 269. (Note de Voltaire.) (100) Ibid., page 271. (Id.) (101) Tome II, pages 347 et 348 du Siècle de Louis XIV, falsifié par La Beaumelle. (Note de Voltaire.) (102) Supplément au Siècle de Louis XIV; voyez tome XV, page 114. (103) Le président Hénault. (104) Page 110 des Lettres de La Beaumelle à M. de Voltaire; à Londres, chez Jean Nourse. (Note de Voltaire.) -Voltaire a fait dans sa citation quelques suppressions, et même quelques changements de mots, mais qui ne changent pas le sens. (B.) (105) Tome III, page 323, du Siècle de Louis XIV. (Note de Voltaire.) (106) Voyez tome XIV, page 142; XV, 126. (107) Mes Pensées (par La Beaumelle ); sixième édition, Londres, Nourse, 1732, petit in-12, n° cxiv, page 108. (108) Ibid., n° ccccxl, page 312. (109) Ibid., n° ccx, page 202. (110) Ibid., n° lxxxiii, page 79. (111) Cet ouvrage, dont il est parlé dans une note, tome XV, page 532, est certainement de La Beaumelle; il n'est plus permis d'en douter depuis l'article imprimé dans la France littéraire de M. Quérard; voyez le tome IV de cet ouvrage, pages 329-30. (112) Page 24. (113) La citation qui précède et ce qui suit avaient déjà été imprimés en 1772, dans les Questions sur l'Encyclopédie (voyez tome XX, page 330). (114) Nous avons imprimé, tome XXVIII, page 327, le morceau qui formait, en 1773, l'article xii du Fragment. S'il est inutile de le réimprimer, il ne l'est pas d'en laisser trace ici. (115) La première édition des Annales politiques de l'abbé de Saint-Pierre est de 1757, deux volumes in-8°. (116) Voyez ci-dessus la note 1 de la page 253. (117) Voyez l'article xvi de ces Fragments. Voyez aussi les Trois Siècles, à l'article Saint-Didier, où l'abbé Sabatier, auteur de ces Trois Siècles, affirme que la Henriade est pillée d'un poëme de Saint-Didier, intitulé Clovis. Vous remarquerez qu'il y avait déjà trois éditions de la Henriade sous le titre de la Ligue, quand le Clovis de Saint-Didier parut et disparut. (Note de Voltaire.) (118) Le Potier d'étain, homme d'Etat, est une comédie danoise, du baron de Holberg; Sir Politick Wouldbe est une comédie de Saint- Evremond. (119) Ouvrages de politique, par M. l'abbé de Saint-Pierre, à Rotterdam, chez Bénian, et à Paris, chez Briasson; tome III, pages 191 et 192, (Note de Voltaire.) (120) Personnage des Fâcheux, III, ii. (121) Voyez tome XIV, page 129. (122) Lettres historiques de M. Pellisson, Paris, 1729, trois volumes in-12. Pellisson, tome II, page 6, dit: " On assure que... il (Louis XIV) demanda à quelqu'un si ces combats singuliers entre deux princes qui se trouvaient à la tête de leurs armées se pouvaient pratiquer en conscience. " (123) Caveyrac, à la page 43 de sa Dissertation sur la Saint- Barthélemy, imprimée à la suite de son Apologie de Louis XIV et de son conseil sur la révocation de l'édit de Nantes, etc., 1758, in- 8°. Voltaire avait déjà fait une Réponse à Caveyrac; voyez tome XXVIII, page 556. (124) Ce sont des vers de Silius Italicus: Excidat illa dies ævo, nec postera credant Secula. (Note de Voltaire.) -Ce passage n'est pas de Silius Italicus, mais de Stace, livre V des Sylves, ii, 88-89. Dans son Essai sur les Moeurs, voyez tome XII, page 511, Voltaire mettait cette citation dans la bouche de L'Hospital. Caveyrac dit, page 43 de sa Dissertation, que c'était le président de Thou qui les citait; voilà sans doute pourquoi ce dernier est nommé ici par Voltaire. (B.) (125) Dans le chant II de la Henriade. (126) La Dissertation dont il vient d'être question. (127) Page 1 de la Dissertation. (128) Dissertation, page 3. (129) Texte rapporté page 30 de la Dissertation sur la Saint- Barthélemy. (130) Dissertation, page 5. (131) Voyez, tome VIII, une des notes de l'Essai sur les Guerres civiles. (132) " Six jours après, qui fut le jour de la Saint-Barthélemy, tous les huguenots qui étaient venus à la fête furent égorgés; entre autres l'amiral... puis par toutes les villes du royaume, à l'exemple de Paris, près de cent mille hommes. " (Histoire de Henri le Grand, première partie, 1572.) (133) De Thou dit plus de trente initie hommes, voici son texte: " Proditumque a multis plus xxx hominum millia toto regno in his tumultibus varia peste exstincta; quamvis aliquanto minorem numerum credo. " (Hist., lii, 12.) Mais Sully (Œconomies royales, page 12 de l'édition des vvv verts) dit plus de soixante et dix mille personnes. Voltaire lui-même a cité Sully dans son écrit Des Conspirations (voyez tome XXVI, page 10). Ce qui peut l'avoir induit ici en erreur c'est la citation des trois auteurs (de Thou, Sully, et Péréfixe), faite par Caveyrac, à la page 36 de sa Dissertation sur la Saint-Barthélemy. (B.) (134) Brooke, né en 1706, mort en 1783; littérateur, ami de Pope et de Swift. (135) Dans une note du chant II de la Henriade, Voltaire parle d'un gentilhomme qui, étant fort jeune dans les gardes du roi Charles IX, chargeait son arquebuse. Caveyrac, pages 42 et 43 de sa Dissertation, reprochait à Voltaire d'avoir rapporté cette circonstance. (B.) (136) Voyez tome XV, page 28. (137) Souvenirs de madame de Caylus. (Note de Voltaire.) (138) Voyez tome XIV, page 470; XV, 134; et XXVIII, 285. (139) Lettres de la reine Christine. (Note de Voltaire.) -Il s'agit du recueil d'Arckenholtz, dont il a été parlé tome XXIII, page 524, et non de l'ouvrage de Lacombe, dont il est question tome XXIV, page 479. (140) Voltaire cite souvent cette expression, qui n'est pas dans Cicéron. (141) Le mandement est du 21 mars 1757; Voltaire en a souvent parlé; voyez la note, tome XXV, page 104. (142) Une Lettre de M. l'intendant de *** à M. l'évêque d'Alais fit naître la Réponse de M. l'évéque d'Alais à M. l'intendant de ***. Cette Réponse est datée du 6 juin 1751, et fut l'origine de l'écrit que publièrent Ripert de Montclar et l'abbé Quesnel sous le titre de: Mémoire théologique et politique au sujet des mariages clandestins des protestants en France, etc., 1755, in-8°. Caveyrac répondit à cet écrit par un Mémoire politico-critique, où l'on examine s'il est de l'intérêt de l'Eglise et de l'Etat d'établir pour les calvinistes du royaume une nouvelle forme de se marier; 1756, in-8°. C'est dans ce Mémoire (page 150), et non dans l'Apologie, qu'il prend la défense de l'évêque d'Agen. (B.) (143) Apologie, page 83. (144) Ibid., page 83. (145) Voyez, tome VIII, les notes et variantes de l'Ode sur la mort de madame la princesse de Bareith. (146) " Il arriva depuis un événement favorable, qui avança considérablement les projets du grand électeur. Louis XIV révoqua l'édit de Nantes, et quatre cent mille Français pour le moins sortirent de ce royaume; les plus riches passèrent en Angleterre et en Hollande; les plus pauvres, mais les plus industrieux, se réfugièrent dans le Brandebourg, au nombre de vingt mille ou environ; ils aidèrent à repeupler nos villes désertes, et nous donnèrent toutes les manufactures qui nous manquaient. " À l'avénement de Frédéric-Guillaume à la régence, on ne faisait dans ce pays ni chapeaux, ni bas, ni serges, ni aucune étoffe de laine; l'industrie des Français nous enrichit de toutes ces manufactures; ils établirent des fabriques de draps, de serges, d'étamines, de petites étoffes, de droguets, de grisettes, de crépon, de bonnets et de bas tissus sur des métiers; des chapeaux de castor, de lapin, et de poil de lièvre; des teintures de toutes les espèces. Quelques-uns de ces réfugiés se firent marchands, et débitèrent en détail l'industrie des autres. Berlin eut des orfèvres, des bijoutiers, des horlogers, des sculpteurs; et les Français qui s'établirent dans le plat pays y cultivèrent le tabac, et firent venir des fruits et des légumes excellents dans les contrées sablonneuses, qui, par leurs soins, devinrent des potagers admirables. Le grand électeur, pour encourager une colonie aussi utile, lui assigna une pension annuelle de quarante mille écus dont elle jouit encore. " Histoire de Brandebourg, par le roi de Prusse, édition de Jean Néaulme, 1751, tome H, pages 311, 312, et 314. (Note de Voltaire.) (147) Apologie, pages 110 et suiv. (148) Apologie, page 95. (149) Page 302. (Note de Voltaire.) (150) Voici le texte de Caveyrac, page 447: " 1° Les Hollandais ne sont pas tolérants, mais indifférents. 2° La philosophie ne les a pas éclairés; la cupidité, au contraire, a obscurci leurs lumières. " (151) Page 32. (Note de Voltaire.) (152) De cet article les éditeurs de Kehl avaient fait la XXVIIe Honnêteté littéraire; voyez la note, tome XXVI, page 115. (153) La première édition du Dictionnaire historique de Ladvocat est de 1752, deux volumes petit in-8°. (154) C'est le Dictionnaire de Barrai et Guibaud, dont Voltaire a déjà parlé t. XIV, page 24; XV, 72; XVIII, 351; XXVI, 493, et XXVIII, 527. Ce dictionnaire n'a que quatre gros volumes, que cependant on a quelquefois reliés en six. (155) On disait, et quelques personnes pensent encore qu'un abbé Martin, devenu fou et mort en 1776, est le principal auteur des Trois Siècles de la littérature, ouvrage dont la première édition est de 1772, trois volumes in-8°, et que l'abbé Sabatier (voyez tome VII, page 172) avait publié. (B.) (156) Tome XIX, pages 23, 375; XX, 321; XXV, 445, 474; XXVI, 37. (157) Une Apologie de Spinosa et du spinosisme, par Sabatier, a vu le jour pour la première fois à Altona, 1800. in-8°. (158) Machine de mathématiques, ainsi appelée du nom de Boyle, comte d'Orery, à qui elle fut dédiée. Voyez tome XXI, page 554. (159) C'est une des strophes de l'Ode VII (voyez tome VIII), mais avec quelques différences. (160) Voyez tome XVIII, pages 97, 369. Source: http://www.poesies.net