OEUVRES POETIQUES COMPLÈTES DE VOLTAIRE TOME VII POÉSIES MÊLÉES Par Voltaire Avertissement de Kehl Avertissement de Beuchot. Note de Moland. Poésies mêlées. AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS DE KEHL Dans le recueil des Poésies mêlées, on a évité d'en multiplier trop le nombre, et d'en insérer qui fussent d'une autre main. Souvent ce choix a été assez difficile. Dans le cours d'un long ouvrage en vers, il eût été presque impossible d'imiter la grâce piquante, le coloris brillant, la philosophie douce et libre qui caractérisent toutes les poésies de Voltaire: son cachet ne pouvait être aussi reconnaissable dans quinze ou vingt vers presque toujours impromptus. Il était plus aisé, en s'appropriant quelques-unes de ses idées et de ses tournures, d'atteindre à une imitation presque parfaite. D'ailleurs il n'a jamais voulu ni recueillir ces pièces, ni en avouer aucune collection. Celles qu'on en a publiées de son vivant, sous ses yeux, contenaient des pièces qu'il n'avait pu faire, et dont il connaissait les auteurs. C'était un moyen qu'il se réservait pour se défendre contre la persécution que chaque édition nouvelle de ses ouvrages réveillait. Il attachait très peu de prix à ces bagatelles, qui nous paraissent si ingénieuses et si piquantes. L'à-propos du moment les faisait naître, et l'instant d'après il les avait oubliées. L'habitude de donner à tout une tournure galante, ou spirituelle, ou plaisante, était devenue si forte, qu'il lui eût été presque impossible de s'exprimer d'une manière commune. Le travail de parler en rimes avait cessé d'en être un pour lui dans tous les genres où la familiarité n'est point un défaut. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il estimât peu ce qui ne lui coûtait rien, et que cette modestie ait été sincère. (K.) AVERTISSEMENT DE BEUCHOT J'ai dû porter mon attention à faire disparaître des Poésies mêlées les pièces qui ne sont point de Voltaire. Voici à ce sujet quelques explications. I. Le quatrain sur les sonneurs: Persécuteurs de genre humain, etc., est imprimé dans la première édition du Ménagiana, qui est de 1693. Voltaire naquit l'année suivante. II. Le madrigal: Projets flatteurs d'engager une belle, etc., est formellement attribué au marquis de La Faye par un homme qui n'est pas disposé à dépouiller Voltaire, d'Alembert. Cette pièce est imprimée dans le Mercure galant de 1710, page 215, avec les initiales M. D. L. F. (Monsieur de La Faye). III. J'ai le premier, en 1823, admis dans les poésies de Voltaire un autre madrigal: Il n'en est plus, Thémire, de ces coeurs, etc., parce que je l'avais trouvé dans les Amusements littéraires, à la suite du madrigal Projets flatteurs, etc., qui est de La Faye, ainsi qu'on l'a vu. Il n'y a donc plus de motif, même léger, de croire que le second madrigal soit de Voltaire. IV. Treize vers au maréchal de Richelieu: Rival du conquérant de l'Inde, etc., ont pour auteur le poète Lebrun, surnommé Pindare, et sont imprimés dans ses Oeuvres. V. Les bouts-rimés: Un simple soliveau me tient lieu d'architrave, etc., qu'on avait admis sur l'autorité de Grimm, avaient, il est vrai, été imprimés sous le nom de Voltaire dans l'Année littéraire, 1759, tome VIII, page 359; mais ils sont de Dalmas, commissaire des guerres provincial, et ordonnateur de la Lorraine, résidant à Nancy; voyez l'Année littéraire, 1760, tome Ier, page 263. Réimprimés sous le nom de Voltaire dans le Journal encyclopédique du 1er mars 1763, ces bouts-rimés ont été désavoués par Voltaire dans une lettre dont nous donnons dans la Correspondance le fragment qui en a été publié par le Journal encyclopédique du 1er avril. Potier, gendre de Dalmas, fit insérer dans le même journal du 15 mai une lettre où il réclame la pièce pour son beau-père. VI. L'inscription pour un cadran solaire: Vous qui vivez dans ces demeures, etc., est rapportée par Villette pour avoir été récitée par Voltaire comme une vieillerie. En effet, dans le Mercure de 1722, second volume de novembre, page 100, on lit ces vers: Amants contents, Soyez constants; Ne changez jamais de demeures. Êtes-vous bien? tenez-vous-y, Et n'allez pas chercher midi A quatorze heures. Ils font partie de la Suite du journal du voyage du roi à Reims (et Relation des fêtes de Villers-Cotterets). L'auteur est l'abbé de Vayrac. VII. L'énigme sur la tête à perruque: A la ville, ainsi qu'en province, etc., est du chevalier de La Touraille, à qui Voltaire écrivit quelques lettres, et qui la réclame en la reproduisant page 161 de la première partie du Nouveau Recueil de gaieté et de philosophie, 1785, deux parties in-12. VIII. Le prétendu Impromptu fait à Cirey sur la beauté du ciel dans une nuit d'été: Tous ces vastes pays d'azur et de lumière, etc., est du P. Lemoine, auteur du poème de Saint Louis; voyez les Oeuvres poétiques du P. Lemoine, 1671, in-folio, épître xi du livre Ier. IX. Un autre impromptu, supposé fait à Auteuil dans la maison de Gendron, qui avait appartenu à Boileau: C'est ici le vrai Parnasse, etc., a été imprimé dans la Notice sur cet oculiste, en tête du catalogue de sa bibliothèque Des éloges donnés par Voltaire ne sont pas sans importance et les héritiers Gendron, pour la gloire de leur parent, ne pouvaient mieux faire que d'attribuer à Voltaire le quatrain dont il s'agit. Fréron, en le réimprimant dans l'Année littéraire, 1770, tome IV, page 347, souligna les mots vrai et vrais, dont la répétition n'est pas une élégance. Voltaire désavoue ces vers dans une note de son Dialogue de Pégase et du Vieillard. X. Les vers sur l'envoi d'une branche de laurier cueillie au tombeau de Virgile par la margrave de Bareith, pour le roi de Prusse son frère: Sur l'urne de Virgile un immortel laurier, etc., imprimés sans nom d'auteur, en 1756, dans le Mercure, tome II de janvier page 20, réimprimés dans le même journal en septembre 1768, page 5, comme attribués à Voltaire, ont été réclamés par La Condamine par une lettre insérée dans le tome II d'octobre 1768, page 60-62. Xl. Dans le Journal de Paris du 12 janvier 1779, parut, sous le nom de Voltaire, une pièce de dix-huit vers, adressés à Mme la comtesse de Boufflers. Ils furent, dans le Journal du 7 février, réclamés par M. Pons de Verdun, qui les a compris pages 48-49 de son Recueil de contes et poésies en vers, 1783, in-12; mais non dans les Loisirs, ou Contes et Poésies diverses, 1807, in-8°. XII. Le madrigal: Aimable Églé, vous lirez les écrits, etc., est de M. Leroy, qui le composa pour une dame de Brest. XIII. Le quatrain à Mme de Prie: Io, sans avoir l'art de feindre, etc., est de Desalleurs; voyez la Vie de Voltaire, par du Vernet, chapitre vi des premières éditions, ou chapitre vii de la dernière. Il est d'autres pièces que j'ai cru pouvoir et même devoir exclure des Poésies mêlées, où quelques éditeurs les ont conservées; mais je dois compte des raisons qui m'ont déterminé. Le quatrain commençant par: Si Pygmalion la forma, etc., fait partie de la lettre à d'Argental, du 12 février 1764. Le quatrain à l'abbé de Sade On brûlait autrefois les gens, etc., n est qu'une variante de six vers de la lettre du 29 août 1733. Les vers adressés au comte de Sade: Vous suivez donc les étendards, etc., sont rapportés dans la lettre à l'abbé de Sade, du 3 novembre 1733. Les huit vers à Mme d'Aiguillon: Deux héros différents, l'un superbe et sauvage, etc., sont un fragment d'une lettre à cette dame, à la date de 1734. Cinq vers au marquis de Valory: Modeste et généreux, Louis nous fait chérir, etc., n'étaient qu'un passage de la lettre du 1er mai 1745. C'est dans la même lettre que se trouve le quatrain: Apollon chez Admète autrefois fut berger, etc. Cinq vers sur la jésuite qu'on disait roi du Paraguay: Du bon Nicolas Premier, etc., sont dans la lettre à Bertrand, du 10 novembre 1759. Un huitain sur Ovide, Catulle et Tibulle: Celui qui fut puni de sa coquetterie, etc., fait partie de l'épître xlvii. Le quatrain à Mme du Barry: Votre portrait, etc.. est un des trois qui sont dans la lettre du 20 juin 1773. Le huitain: Autrefois, pour payer le zèle, etc., est dans une lettre à Mme de Champbonin, de 1734. Les deux quatrains: Dans ce saint temps nous savons comme, etc., et: Je ne suis plus jaloux, mon crime est expié, etc., font partie de la Lettre sur un écrit anonyme, qui est dans les Mélanges. Les quinze vers: Dans le fond de mon ermitage, etc., dont les éditeurs de Kehl ne donnaient pas l'adresse, sont dans la lettre à Bertrand, du 28 auguste 1764. Les vers sur le baiser donné par Marguerite d'Écosse à Alain Chartier font partie de la Fête de Bélébat; voyez tome Ier du Théâtre. La Prophétie de la Sorbonne: Au prima mensis tu boiras, etc., est dans les Mélanges; je n'ai pu me décider à mettre ce morceau au nombre des poésies. C'est dans le Dictionnaire philosophique que sont: au mot Calebasse, le quatrain sur la vanité de l'homme: Homme chétif, la vanité te point, etc.; au mot Adultère, celui sur Bayle: Le matin rigoriste et le soir libertin, etc.; au mot Bouc, celui sur les filles de Mendès: Charmantes filles de Mendès, etc. Je n'énumérerai point les autres pièces de vers disséminées dans le Dictionnaire philosophique, et qui feraient ici double emploi. Ces petites pièces de vers font, pour ainsi parler, partie intégrante des articles où elles se trouvent. (B.) Note de Moland Voulant éviter les répétitions, qui grossissent inutilement une édition des Oeuvres complètes, nous nous sommes abstenu, comme nous venons de le faire pour les Épîtres, de reproduire ici les morceaux qui feraient double emploi, pourvu qu'il n'y ait aucune variante, ni aucune autre raison qui justifie ce double emploi. Nous éliminons, par conséquent, un certain nombre de pièces qui ont leur place marquée, soit dans le Commentaire historique, soit dans la Correspondance, soit ailleurs. Nous avons soin, toutefois, de mentionner chacune de ces pièces supprimées à l'endroit où quelques précédents éditeurs les ont mises, et d'indiquer où on les trouvera dans notre édition. (M.) A MONSIEUR DUCHÉ. Dans tes vers, Duché, je te prie, Ne compare point au Messie Un pauvre diable comme moi: Je n'ai de lui que sa misère, Et suis bien éloigné, ma foi, D'avoir une vierge pour mère. SUR UNE TABATIÈRE CONFISQUÉE. Adieu, ma pauvre tabatière; Adieu, je ne te verrai plus; Ni soins, ni larmes, ni prière, Ne te rendront à moi; mes efforts sont perdus. Adieu, ma pauvre tabatière; Adieu, doux fruit de mes écus! S'il faut à prix d'argent te racheter encore, J'irai plutôt vider les trésors de Plutus. Mais ce n'est pas ce dieu que l'on veut que j'implore Pour te revoir, hélas! il faut prier Phébus... Qu'on oppose entre nous une forte barrière! Me demander des vers, hélas! je n'en puis plus. Adieu, ma pauvre tabatière; Adieu, je ne te verrai plus. SUR NÉRON. De la mort d'une mère exécrable complice, Si je meurs de ma main, je l'ai bien mérité Car, n'ayant jamais fait qu'actes de cruauté, J'ai voulu, me tuant, en faire un de justice. LE LOUP MORALISTE. Un loup, à ce que dit l'histoire, Voulut donner un jour des leçons à son fils, Et lui graver dans la mémoire, Pour être honnête loup, de beaux et bons avis. Mon fils, lui disait-il, dans ce désert sauvage, A l'ombre des forêts vous passerez vos jours; Vous pourrez cependant avec de petits ours Goûter les doux plaisirs qu'on permet à votre âge. Contentez-vous du peu que j'amasse pour vous, Point de larcin; menez une innocente vie; Point de mauvaise compagnie; Choisissez pour amis les plus honnêtes loups; Ne vous démentez point, soyez toujours le même; Ne satisfaites point vos appétits gloutons: Mon fils, jeûnez plutôt l'avent et le carême, Que de sucer le sang des malheureux moutons; Car enfin quelle barbarie! Quels crimes ont commis ces innocents agneaux? Au reste, vous savez qu'il y va de la vie: D'énormes chiens défendent les troupeaux. Hélas! je m'en souviens, un jour votre grand-père Pour apaiser sa faim entra dans un hameau. Dès qu'on s'en aperçut: « O bête carnassière! Au loup! » s'écria-t-on; l'un s'arme d'un hoyau, L'autre prend une fourche; et mon père eut beau faire, Hélas! il y laissa sa peau: De sa témérité ce fut là le salaire. Sois sage à ses dépens, ne suis que la vertu, Et ne sois point battant, de peur d'être battu. Si tu m'aimes, déteste un crime que j'abhorre. Le petit vit alors dans la gueule du loup De la laine, et du sang qui dégouttait encore: Il se mit à rire à ce coup. « Comment, petit fripon, dit le loup en colère, Comment, vous riez des avis Que vous donne ici votre père! Tu seras un vaurien, va, je te le prédis: Quoi! se moquer déjà d'un conseil salutaire! » L'autre répondit en riant: « Votre exemple est un bon garant: Mon père, je ferai ce que je vous vois faire. » Tel un prédicateur sortant d'un bon repas Monte dévotement en chaire, Et vient, bien fourré, gros, et gras, Prêcher contre la bonne chère. ÉPITAPHE. Ci-gît qui toujours babilla, Sans avoir jamais rien à dire; Dans tous les livres farfouilla, Sans avoir jamais pu s'instruire, Et beaucoup d'écrits barbouilla, Sans qu'on ait jamais pu les lire. ÉPIGRAMME.(1712) Danchet, si méprisé jadis, Fait voir aux pauvres de génie Qu'on peut gagner l'Académie Comme on gagne le paradis. SUR LAMOTTE. (1714) Lamotte, présidant aux prix Qu'on distribue aux beaux esprits, Ceignit de couronnes civiques Les vainqueurs des jeux olympiques: Il fit un vrai pas d'écolier, Et prit, aveugle agonothète, Un chêne pour un olivier, Et du Jarry pour un poète. COUPLET A MLLE DUCLOS.(1714) Belle Duclos, Vous charmez toute la nature! Belle Duclos, Vous avez les dieux pour rivaux; Et Mars tenterait l'aventure, S'il ne craignait le dieu Mercure, Belle Duclos. ÉPIGRAMME. (1715) Terrasson, par lignes obliques, Et par règles géométriques, Prétend démontrer avec art Qu'Homère prend toujours l'écart; Que ses images poétiques, Que tant de richesses antiques, Ne nous charment que par hasard. Il s'en avise sur le tard Mais quoi que ce docteur décide, D'un ton à gagner son procès, Gacon, avec même succès, Peut faire un rondeau contre Euclide. NUIT BLANCHE DE SULLY. (1710) A MADAME DE LA VRILLIÈRE Quelle beauté, dans cette nuit profonde, Vient éclairer nos rivages heureux? Serait-ce point la nymphe de cette onde, Qu'amène ici le satyre amoureux? Je vois s'enfuir la jalouse dryade, Je vois venir le faune dangereux; Non, ce n'est point une simple naïade; A tant d'attraits dont nos coeurs sont frappés, A tant de grâce, à cet art de nous plaire, A ces Amours autour d'elle attroupés, Je reconnais Vénus, ou La Vrillière. O déité! qui que ce soit des deux, Vous qui venez prendre un rhume en ces lieux, Heureux cent fois, heureux l'aimable asile Qui vers minuit possède vos appas! Et plus heureux les rimeurs qu'on exile Dans ces jardins honorés par vos pas! A MADAME DE LISTENAY. Aimable Listenay, notre fête grotesque Ne doit point déplaire à vos yeux Les Amours, en chiants-lit déguisés dans ces lieux, Sont toujours les Amours, et l'habit romanesque Dont ils sont revêtus ne les a pas changés: Vous les voyez encore autour de vous rangés; Ces guenillons brillants, ces masques, ce mystère, Ces méchants violons dont on vous étourdit, Ce bal, et ce sabbat maudit, Tout cela dit pourtant que l'on voudrait vous plaire. A MADAME DE LA VRILLIÈRE Venez, charmant moineau, venez dans ce bocage: Tous nos oiseaux, surpris et confondus, Admireront votre plumage; Les pigeons du char de Vénus, Viendront même vous rendre hommage. Joli moineau, que vous dire de plus? Heureux qui peut vous voir, et qui peut vous entendre! Vous plaisez par la voix, vous charmez par les yeux; Mais le nom de moineau vous siérait un peu mieux, Si vous étiez un peu plus tendre. SUR M. LE DUC D'ORLÉANS. ET Mme DE BERRY, SA FILLE(1716) Ce n'est point le fils, c'est le père; C'est la fille, et non point la mère; A cela près tout va des mieux. Ils ont déjà fait Étéocle; S'il vient à perdre les deux yeux, C'est le vrai sujet de Sophocle. A MADAME LA DUCHESSE DE BERRY, FILLE DU RÉGENT.(1716) Enfin votre esprit est guéri Des craintes du vulgaire; Belle duchesse de Berry, Achevez le mystère. Un nouveau Lot vous sert d'époux, Mère des Moabites Puisse bientôt naître de vous Un peuple d'Ammonites! AU RÉGENT.(1716) Non, monseigneur, en vérité, Ma muse n'a jamais chanté Ammonites ni Moabites. Brancas vous répondra de moi. Un rimeur sorti des jésuites Des peuples de l'ancienne loi Ne connaît que les Sodomites. A M. L'ABBÉ DE CHAULIEU. (1716) Cher ami, je vous remercie Des vers que vous m'avez prêtés A leurs ennuyeuses beautés, J'ai reconnu l'Académie. Lamotte n'écrit pas fort bien. Vos vers m'ont servi d'antidote Contre ce froid rhétoricien; Danchet écrit comme Lamotte: Mais surtout n'en dites rien. SUR M. DE FONTENELLE. D'un nouvel univers il ouvrit la barrière; Des mondes infinis autour de lui naissants, Mesurés par ses mains, à son ordre croissants, A nos yeux étonnés il traça la carrière; L'ignorant l'entendit, le savant l'admira: Que voulez-vous de plus? il fit un opéra. AU DUC DE LORRAINE LÉOPOLD, ET A MADAME LA DUCHESSE, SON ÉPOUSE, EN LEUR PRÉSENTANT LA TRAGÉDIE D'OEDIPE.(1719) O vous, de vos sujets l'exemple et les délices! Vous qui régnez sur eux en les comblant de biens, De mes faibles talents acceptez les prémices: C'est aux dieux qu'on les doit, et vous êtes les miens. ÉPIGRAMME.(1749) De Beausse et moi, criailleurs effrontés, Dans un souper clabaudions à merveille, Et tour à tour épluchions les beautés Et les défauts de Racine et Corneille. A piailler serions encor, je croi, Si n'eussions vu sur la double colline Le grand Corneille et le tendre Racine, Qui se moquaient et de Beausse et de moi. A MADEMOISELLE LECOUVREUR.(1719) Adieu, divinité du parterre adorée, Vous, Iris, que le ciel envoya parmi nous Pour unir à jamais Minerve et Cythérée, Et la vertu sincère aux plaisirs les plus doux! Faites le bien d'un seul et le désir de tous; Et puissent vos amours égaler la durée De la pure amitié que mon coeur a pour vous! SUR LA MÉTAPHYSIQUE DE L'AMOUR.(1720) De l'amour la métaphysique Est, je vous jure, un froid roman. Fanchon, reprenons la physique: Mais, las! que j'y suis peu savant! CHANSON.(1720) Connaissez-vous Saint-Disant, Soi-disant Gentilhomme? C'est le plus insuffisant Suffisant Qui soit de Paris à Rome. IMPROMPTU A MADEMOISELLE DE CHAROLOIS PEINTE EN HABIT DE CORDELIER. Frère Ange de Charolois, Dis-nous par quelle aventure Le cordon de saint François Sert à Vénus de ceinture? A MADAME DE ***, EN LUI ENVOYANT LES OEUVRES MYSTIQUES DE FÉNELON. Quand de la Guion le charmant directeur Disait au monde: « Aimez Dieu pour lui-même, Oubliez-vous dans votre heureuse ardeur; » On ne crut point à cet amour extrême, On le traita de chimère et d'erreur: On se trompait; je connais bien mon coeur, Et c'est ainsi, belle Églé, qu'il vous aime. A MADAME DE ***. De votre esprit la force est si puissante Que vous pourriez vous passer de beauté; De vos attraits la grâce est si piquante, Que sans esprit vous auriez enchanté. Si votre coeur ne sait pas comme on aime, Ces dons charmants sont des dons superflus: Un sentiment est cent fois au-dessus Et de l'esprit et de la beauté même. A MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU, SUR SA RÉCEPTION A L'ACADÉMIE. (Décembre 1720.) ous que l'on envie et qu'on aime, Entrez dans la savante cour; L'on vous prend pour Appollon même Sous la figure de l'Amour. Déjà vers vous l'Académie A député l'abbé Gédoyn, Directeur de la compagnie, Pour avoir en son nom le soin De ... votre seigneurie. Heureux ceux qu'en pareil besoin On traite avec cérémonie! A LA MARQUISE DE RUPELMONDE. uand Apollon, avec le dieu de l'onde, Vint autrefois habiter ces bas lieux, L'un sut si bien cacher sa tresse blonde, L'autre ses traits, qu'on méconnut les dieux; Mais c'est en vain qu'abandonnant les cieux, Vénus comme eux veut se cacher au monde: On la connaît au pouvoir de ses yeux, Dès que l'on voit paraître Rupelmonde. A MADAME DE ***. (Vers 1722) Si ton amour n'est qu'une fantaisie, Qu'un faible goût qui doit passer un jour; Si tu m'as pris pour me quitter, Sylvie, Cruelle, hélas! que je hais ton amour! Ton changement me coûtera la vie. Viens dans mes bras te livrer sans retour; Que tes baisers dissipent mes alarmes; Que la fureur de tes embrassements Ajoute encore à mes emportements; Que ton amour soit égal à tes charmes. A MONSIEUR LOUIS RACINE.(1722) Cher Racine, j'ai lu dans tes vers didactiques De ton Jansénius les leçons fanatiques. Quelquefois je t'admire, et ne te crois en rien. Si ton style me plaît, ton Dieu n'est pas le mien: Tu m'en fais un tyran; je veux qu'il soit un père; Ton hommage est forcé, mon culte est volontaire; Mieux que toi de son sang je reconnais le prix: Tu le sers en esclave, et je l'adore en fils. Crois-moi, n'affecte plus une inutile audace: Il faut comprendre Dieu pour comprendre sa grâce. Soumettons nos esprits, présentons-lui nos coeurs, Et soyons des chrétiens, et non pas des docteurs. IMPROMPTU A MONSIEUR LE COMTE DE VINDISGRATZ.(1722) Seigneur, le congrès vous supplie D'ordonner tout présentement Qu'on nous donne une tragédie Demain pour divertissement; Nous vous le demandons au nom de Rupelmonde: Rien ne résiste à ses désirs Et votre prudence profonde Doit commencer par nos plaisirs A travailler pour le bonheur du monde. SUR LES FÊTES GRECQUES ET ROMAINES.(1723) Chantez, petit Colin, Chantez une musette; Pauvre petit Colin, Chantez un air badin. Quelque Mélophilète, Quelque nymphe à lunette Vous applaudira; Mais à l'Opéra L'on vous sifflera. IMPROMPTU A MADAME LA DUCHESSE DE LUXEMBOURG, QUI DEVAIT SOUPER AVEC M. LE DUC DE RICHELIEU. Un dindon tout à l'ail, un seigneur tout à l'ambre, A souper vous sont destinés: On doit, quand Richelieu paraît dans une chambre, Bien défendre son coeur, et bien boucher son nez. LES DEUX AMOURS. A MADAME LA MARQUISE DE RUPELMONDE. Certain enfant qu'avec crainte on caresse, Et qu'on connaît à son malin souris, Court en tous lieux, précédé par les Ris, Mais trop souvent suivi de la Tristesse; Dans les coeurs des humains il entre avec souplesse, Habite avec fierté, s'envole avec mépris. Il est un autre Amour, fils craintif de l'Estime, Soumis dans ses chagrins, constant dans ses désirs, Que la vertu soutient, que la candeur anime, Qui résiste aux rigueurs, et croît par les plaisirs. De cet Amour le flambeau peut paraître Moins éclatant, mais ses feux sont plus doux: Voilà le dieu que mon coeur veut pour maître, Et je ne veux le servir que pour vous. A MADAME DE LUXEMBOURG EN LUI ENVOYANT LA HENRIADE. (1724) Les vers auront donc l'avantage D'attirer vos regards sur eux: Ne pourrai-je jamais attirer vos beaux yeux Sur l'auteur comme sur l'ouvrage? SUR UN CHRIST HABILLÉ EN JÉSUITE. (1724) Admirez l'artifice extrême De ces moines industrieux; Ils vous ont habillé comme eux, Mon Dieu, de peur qu'on ne vous aime. TRIOLET A MONSIEUR TITON DU TILLET. Dépêchez-vous, monsieur Titon, Enrichissez votre Hélicon; Placez-y sur un piédestal Saint-Didier, Danchet, et Nadal; Qu'on voie armés du même archet Nadal, Saint-Didier, et Danchet; Et couverts du même laurier Danchet, Nadal, et Saint-Didier. A MADAME DE ***. Oui, Philis, la coquetterie Est faite pour vos agréments Croyez-moi, la galanterie, Malgré tous les grands sentiments, Est soeur de la friponnerie. Vénus versa sur vous tous ses dons précieux: Ce serait être injuste et les mal reconnaître Que de vous obstiner à faire un seul heureux, Lorsque avec vous le monde entier veut l'être. Qu'est-ce que la constance? un vieux mot rebattu, Des amants ennuyeux languissant apanage; Mais l'infidélité devient une vertu Quand on a vos attraits, votre esprit, et votre âge. IMPROMPTU ÉCRIT SUR UN CAHIER DE LETTRES DE MADAME LA DUCHESSE DU MAINE ET DE M. DE LAMOTTE-HOUDARD, QUI AVAIT PERDU LA VUE. Dans ses filets elle savait vous prendre Sitôt qu'elle se laissait voir: Un pauvre aveugle aussi ressentit son pouvoir: Je le crois bien, car il pouvait l'entendre. A MADEMOISELLE *** QUI AVAIT PROMIS UN BAISER A CELUI QUI FERAIT LES MEILLEURS VERS POUR SA FÊTE. Quoi! pour le prix des vers accorder au vainqueur D'un baiser la douce caresse! Céphise, quelle est votre erreur! Vous donnez à l'esprit ce qui n'est dû qu'au coeur. Un baiser fut toujours le prix de la tendresse, Et c'est à l'amour seul qu'en appartient le don: Les habitants du Pinde en leur plus grande ivresse N'ont jamais espéré qu'un laurier d'Apollon. Des vers à mes rivaux je cède l'avantage; Ils riment mieux que moi, mais je sais mieux aimer: Que le laurier soit leur partage, Et le mien sera le baiser. ÉPIGRAMME. N'a pas longtemps, de l'abbé de Saint-Pierre On me montrait le buste tant parfait Qu'onc ne sus voir si c était chair ou pierre, Tant le sculpteur l'avait pris trait pour trait. Adonc restai perplexe et stupéfait, Craignant en moi de tomber en méprise; Puis dis soudain: « Ce n'est là qu'un portrait; L'original dirait quelque sottise. » A MADAME LA MARÉCHALE DE VILLARS, EN LUI ENVOYANT LA HENRIADE. Quand vous m'aimiez, mes vers étaient aimables; Je chantais dignement vos grâces, vos vertus; Cet ouvrage naquit dans ces temps favorables: Il eût été parfait, mais vous ne m'aimez plus. IMPROMPTU. A LA MARQUISE DE CRILLON, A SOUPER DANS UNE PETITE-MAISON DE M. LE DUC DE RICHELIEU. Dans le plus scandaleux séjour La vertu même est amenée; Et la débauche est étonnée De respecter ici l'amour. A MONSIEUR L'ABBÉ COUET, GRAND-VICAIRE DU CARDINAL DE NOAILLE5, EN LUI ENVOYANT LA TRAGÉDIE DE MARIAMNE. (20 août 1725) Vous m'envoyez un mandement, Recevez une tragédie, Afin que mutuellement Nous nous donnions la comédie. A MONSIEUR DE LA FAYE.(1729) Pardon, beaux vers, La Faye, et Polymnie; Las! je deviens prosateur ennuyeux. Non, ce n'était qu'en langage des dieux Qu'il eût fallu parler de l'harmonie. Donnez-le-moi cet aimable génie, Cet art charmant de savoir enfermer Un sens précis dans des rimes heureuses; Joindre aux raisons des grâces lumineuses; En instruisant savoir se faire aimer; A la dispute, autrefois si caustique, Oter son air pédantesque et jaloux; Être à la fois juste, sincère, et doux, Ami, rival, et poète, et critique: A ce grand art vainement je m'applique; Heureux La Faye, il n'est donné qu'à vous. INSCRIPTION POUR UNE STATUE DE L'AMOUR, DANS LES JARDINS DE MAISONS. Qui que tu sois, voici ton maître; Il l'est, le fut, ou le doit être. A MONSIEUR DE CIDEVILLE, ÉCRITS SUR UN EXEMPLAIRE DE LA HENRIADE.(1730) Mon cher confrère en Apollon, Censeur exact, ami facile, Solide et tendre Cideville, Accepte ce frivole don: Je ne serai pas ton Virgile, Mais tu seras mon Pollion. A MADAME DE NOINTEL. A ses écarts Nointel allie L'amour du vrai, le goût du bon: En vérité, c'est la Raison Sous le masque de la Folie. VERS ENVOYÉS A M. SILVA, PREMIER MÉDECIN DE LA REINE, AVEC LE PORTRAIT DE L'AUTEUR. Au temple d'Épidaure on offrait les images Des humains conservés et guéris par les dieux Silva, qui de la mort est le maître comme eux, Mérite les mêmes hommages. Esculape nouveau, mes jours sont tes bienfaits, Et tu vois ton ouvrage en revoyant mes traits. A MADAME LA MARQUISE D'USSÉ. (1730) L'Art dit un jour à la Nature: « Vous n'égalez jamais les oeuvres de ma main; Vous agissez sans choix, vous créez sans dessein: Que feriez-vous sans ma parure? Un teint flétri par vous s'embellit par mon fard; C'est moi qui d'une prude arrange la sagesse; Des coquettes beautés je conduis la finesse, Et mène sous mon étendard Et les beaux esprits et les belles; J'ai seul dicté sans vous les vers de Fontenelles, Et les fables du sieur Houdard. Ainsi, belle d'Ussé, l'art se croyait le maître, Et le monde à son char paraissait s'attacher; Mais la Nature vous fit naître, Et l'Art confus s'alla cacher. CHANSON POUR MADEMOISELLE GAUSSIN, LE JOUR DE SA FÊTE, 25 août 1731. Le plus puissant de tous les dieux, Le plus aimable, le plus sage, Louison, c'est l'Amour dans vos yeux. De tous les dieux le moins volage, Le plus tendre et le moins trompeur, Louison, c'est l'Amour dans mon coeur. PORTRAIT DE M. DE LA FAYE. Il a réuni le mérite Et d'Horace et de Pollion, Tantôt protégeant Apollon, Et tantôt chantant à sa suite. Il reçut deux présents des dieux, Les plus charmants qu'ils puissent faire L'un était le talent de plaire; L'autre, le secret d'être heureux. ÉPIGRAMME SUR L'ABBÉ TERRASSON. (1734) On dit que l'abbé Terrasson, De Law et de Lamotte apôtre, Va du b... à l'Hélicon, N'étant fait pour l'un ni pour l'autre. Pour avoir un léger prurit, Il se fait chatouiller la fesse. Manon le fouette, il la caresse; Mais il b.... comme il écrit. Un jour, dans la cérémonie, On l'étrillait, il frétillait; Notre p... se travaillait Dessus sa fesse racornie. Entre monsieur l'abbé Dubos, Qui, voyant fesser son confrère, Dit tout haut, approuvant l'affaire: « Frappez fort, il a fait Séthos. » RÉPONSE A M. DE FORMONT. On m'a conté (l'on m'a menti peut-être) Qu'Apelle un jour vint entre cinq et six Confabuler chez son ami Zeuxis; Mais, ne trouvant personne en son taudis, Fit, sans billet, sa visite connaître: Sur un tableau par Zeuxis commencé Un simple trait fut hardiment tracé. Zeuxis revint; puis, en voyant paraître Ce trait léger, et pourtant achevé, Il reconnut son maître et son modèle. Ne suis Zeuxis, mais chez moi j'ai trouvé Des traits formés de la main d'un Apelle. A M. LE MARÉCHAL DE RICHELIEU, EN LUI ENVOYANT PLUSIEURS PIÈCES DÉTACHÉES. (1731) Que de ces vains écrits, enfants de mes beaux jours, La lecture au moins vous amuse: Mais, charmant Richelieu, ne traitez point ma muse Ainsi que vos autres amours; Ne l'abandonnez point, elle sera plus belle: Votre aimable suffrage animera sa voix. Richelieu, soyez-lui fidèle, Vous le serez pour la première fois. SUR L'ESTAMPE DU R. P. GIRARD ET DE LA CADIÈRE. Cette belle voit Dieu; Girard voit cette belle! Ah! Girard est plus heureux qu'elle! MADRIGAL. (Janvier 1732.) Ah! Camargo, que vous êtes brillante! Mais que Sallé, grands dieux, est ravissante! Que vos pas sont légers, et que les siens sont doux! Elle est inimitable, et vous êtes nouvelle: Les Nymphes sautent comme vous, Mais les Grâces dansent comme elle. ÉPIGRAMME. Néricault dans sa comédie Croit qu'il a peint le glorieux; Pour moi, je crois, quoi qu'il nous die, Que sa préface le peint mieux. POUR LE PORTRAIT DE MlleSALLÉ. De tous les coeurs et du sien la maîtresse, Elle allume des feux qui lui sont inconnus: De Diane c'est la prêtresse, Dansant sous les traits de Vénus. A MADEMOISELLE AISSÉ, EN LUI ENVOYANT OU RATAFIA POUR L'ESTOMAC. (1732) Va, porte dans son sang la plus subtile flamme; Change en désirs ardents la glace de son coeur; Et qu'elle sente la chaleur Du feu qui brûle dans mon âme. IMPROMPTU ÉCRIT CHEZ MADAME DU DEFFANT. (1732) Qui vous voit et qui vous entend Perd bientôt sa philosophie; Et tout sage avec du Deffand Voudrait en fou passer sa vie. A Mme DE FONTAINE-MARTEL, EN LUI ENVOYANT LE TEMPLE DE L'AMITIÉ,(1733) Pour vous, vive et douce Martel, Pour vous, solide et tendre amie, J'ai bâti ce temple immortel. Mon coeur est digne de l'autel Où rarement on sacrifie. C'est vous que j'y veux encenser, Et c'est là que je veux passer Les jours les plus beaux de ma vie. A MONSIEUR BERNARD. Ma muse épique, historique, et tragique, Sur un vieux luth, qu'il faut monter toujours, S'en va raclant quelque air mélancolique; Ton flageolet enchante les Amours. Lorsque Apollon régla notre apanage, Il nous dota de présents inégaux: J'eus les sifflets, les tourments, les travaux; Toi, les plaisirs. Garde bien ton partage. A MADEMOISELLE DE GUISE DEPUIS DUCHESSE DE RICHELIEU, SOEUR DE MADAME DE BOUILLON Vous possédez fort inutilement Esprit, beauté, grâce, vertu, franchise; Qu'y manque-t-il? quelqu'un qui vous le dise, Et quelque ami dont on en dise autant. A Mlle DE LAUNAY.(1732) Qui vous voit un moment voudrait vous voir toujours; Et si d'un doux regard le sort me favorise, De mes jours près de vous je bornerai le cours. Mon coeur vous parle avec franchise, Et des vains compliments que la mode autorise Ne connaît point les faux détours. Avec vous le plaisir arrive A table, à vos côtés, cet aimable convive Ne manque guère de s'asseoir. Il verse avec le vin cette gaîté naïve Qui brille en mots plaisants, sans jamais les prévoir, Donne aux traits du bon sens une pointe plus vive, Et rend, en unissant les grâces au savoir, La science agréable et la joie instructive. Sous la lyre d'Anacréon Ainsi s'exprimait la Sagesse, Ou tantôt, sur un plus haut ton, Faisait admirer à la Grèce Ses augustes traits dans Platon. De l'une et de l'autre leçon Faisant usage avec adresse, A la plus austère raison Vous ôtez son air de rudesse: Votre art, sans affectation, Unit la vigueur de Lucrèce Au tour, à la délicatesse De la maîtresse de Phaon. A MADEMOISELLE DE LAUNAY. J'ai deux ressources dans ma vie, Le sommeil et l'oisiveté. J'aime mieux la tranquillité De cette douce léthargie Qu'une inutile activité. L'ennuyeuse Uniformité, Que de Paris on a bannie, Dans ces climats est établie; Et sa rivale si jolie, La piquante Diversité, Jamais dans notre Normandie N'apporta sa légèreté. Sous les lois de son ennemie, On y prend pour solidité Ce qu'ailleurs, avec vérité, On nomme froideur de génie; Et le jugement escorté De quelque brillante saillie Y passerait pour la folie. De ces sottises dégoûté, Je cours, de la Philosophie, Contre les efforts de l'ennui implorer le solide appui. Descarte, en sa nouvelle école, Surprit, éclaira les esprits; Sur Aristote et ses débris Nous élevâmes son idole. L'Anglais, en tout notre rival, Veut abattre aujourd'hui ce culte, Le Français, toujours inégal, Lui-même approuve cette insulte. Moi, dans mon petit tribunal, Du préjugé national Et des passions en tumulte Évitant le ton magistral, Philosophe, jurisconsulte, Soit que je juge bien ou mal, Je suis au moins impartial. Par la clarté la plus brillante Dissipant une affreuse nuit, Locke, en sa démarche un peu lente, Vers la vérité nous conduit; Mais, dans sa route fatigante, Avec peine un lecteur le suit. D'un air trop sombre il nous instruit, Et des fleurs la couleur riante Chez lui n'annonce pas le fruit. Par ces fleurs Malbranche sait plaire: Tout chez lui n'est pas vérité; Mais, de ses grâces enchanté, L'esprit ne peut être sévère Quand le coeur est si bien traité. S'il dort, c'est du Sommeil d'Homère; Son sommeil même est respecté. Et! qu'importe qu'il nous éclaire, Puisqu'ici-bas tout est chimère? N'écoutons point un vain désir Pour un secret impénétrable; Et, satisfaits du vraisemblable, Cherchons seulement le plaisir. A Mlle DE LAUNAY. Cette tête ne s'emplit pas De chiffons ni de babioles, Et comme celles de nos folles N'est grenier à nicher des rats; Mais logis meublé haut et bas, Plus orné que palais d'idoles, Où sont rangés sans embarras L'astrolabe et les falbalas, Et l'éventail et le compas; Où, sous bons et sûrs cadenas, Sont trésors plus chers que pistoles; Ces précieux et longs amas De vérités de tous états, Cette richesse de paroles, Sans le clinquant des hyperboles; Ces tours heureux et délicats Qui font des riens les plus frivoles Des choses dont on fait grand cas. A MADEMOISELLE DE LAUNAY. Un des Quarante peut arranger un volume; Quelquefois le bon sens fait un livre précis. C'est là le fort de nos esprits. Mais chez vous, comme en vos écrits, Sexe aimable, l'Amour tient-il toujours la plume? A MADEMOISELLE DE LAUNAY. Vous prêchez pour la liberté Bien mieux que Locke en son grimoire: Mais, prouvant à votre auditoire Le droit de choix si contesté, Vous l'en privez en vérité, Car qui peut ne pas vous en croire? ÉPITAPHE.(1733) Ci-gît dont la suprême loi Fut de ne vivre que pour soi. Passant, garde-toi de le suivre; Car on pourrait dire de toi: « Ci-gît qui ne dût jamais vivre. » A MONSIEUR LINANT.(1733) Connaissez mieux l'oisiveté Elle est ou folie ou sagesse; Elle est vertu dans la richesse, Et vice dans la pauvreté. On peut jouir en paix dans l'hiver de sa vie De ces fruits qu'au printemps sema notre industrie: Courtisans de la gloire, écrivains ou guerriers, Le sommeil est permis, mais c'est sur des lauriers. VERS PRÉSENTÉS A LA REINE, SUR LA SECONDE ÉLECTION DU ROI STANISLAS AU TRÔNE DE POLOGNE. (1733) Il fallait un monarque aux fiers enfants du Nord: Un peuple de héros s'assemblait pour l'élire; Mais l'aigle de Russie et l'aigle de l'Empire Menaçaient la Pologne, et maîtrisaient le sort. De la France aussitôt, son trône et sa patrie, La Vertu descendit aux champs de Varsovie. Mars conduisait ses pas; Vienne en frémit d'effroi: La Pologne respire en la voyant paraître. « Peuples nés, lui dit-elle, et pour Mars et pour moi, De nos mains à jamais recevez votre maître: Stanislas à l'instant vint, parut, et fut roi. » A M. DE FORCALQUIER, QUI AVAIT EU SES CHEVEUX COUPÉES PAR UN BOULET DE CANON AU SIÈGE DE KEHL. (Octobre 1733.) Des boulets allemands la pesante tempête A, dit-on, coupé vos cheveux: Les gens d'esprit sont fort heureux Qu'elle ait respecté votre tête. On prétend que César, le phénix des guerriers, N'ayant plus de cheveux, se coiffa de lauriers: Cet ornement est beau, mais n'est plus de ce monde. Si César nous était rendu, Et qu'en servant Louis il eût été tondu, Il n'y gagnerait rien qu'une perruque blonde. A MONSIEUR LEFEBVRE, EN RÉPONSE A DES VERS QU'IL AVAIT ENVOYÉS A L'AUTEUR. N'attends de moi ton immortalité. Tu l'obtiendras un jour par ton génie: N'attends de moi ta première santé; Ton protecteur, le dieu de l'harmonie, Te la rendra par son art enchanté: De tes beaux jours la fleur n'est point flétrie. Mais je voudrais, de tes destins pervers En corrigeant l'influence ennemie, Contribuer au bonheur d'une vie Que tu rendras célèbre par tes vers. A MADEMOISELLE DE GUISE, DANS LE TEMPS QU'ELLE DEVAIT ÉPOUSER M. LE DUC DE RICHELIEU. (1734) Guise, des plus beaux dons avantage céleste, Vous dont la vertu simple, et la gaîté modeste Rend notre sexe amant, et le vôtre jaloux; Vous qui ferez le bonheur d'un époux Et les désirs de tout le reste, Quoi! dans un recoin de Monjeu, Vos doux appas auront la gloire De finir l'amoureuse histoire De ce volage Richelieu! Ne vous aimez pas trop, c'est moi qui vous en prie; C'est le plus sûr moyen de vous aimer toujours: Il vaut mieux être amis tout le temps de sa vie Que d'être amants pour quelques jours. A MONSIEUR DE CORLON, QUI ÉTAIT AVEC L'AUTEUR A MONJEU, CHEZ M. LE DUC DE GUISE ALORS MALADE. (1734) Je sais ce que je dois, et n'en fais jamais rien: Au lieu d'aller tâter le pouls de Son Altesse, J'abandonne son lit sans dormir dans le mien; Je renonce aux dîners, au piquet, à la messe, Très mauvais courtisan, bien plus mauvais chrétien, Libertin dans l'esprit, et rempli de paresse. Ah, monsieur de Corlon! que vous êtes heureux! Plus libertin que moi sans être paresseux, On vous trouve à toute heure, et vous savez tout faire. De grâce, enseignez-moi ce secret précieux De vous lever matin, de dîner, et de plaire. A MONSIEUR LE DUC DE GUISE, QUI PRÊCHAIT L'AUTEUR A L'OCCASION DES VERS PRÉCÉDENTS. (1734) Lorsque je vous entends et que je vous contemple, Je profite avec vous de toutes les façons: Vous m'instruisez par vos leçons, Et me gâtez par votre exemple. A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU. (1734) Plus mon oeil étonné vous suit et vous observe, Et plus vous ravissez mes esprits éperdus; Avec les yeux noirs de Vénus Vous avez l'esprit de Minerve. Mais Minerve et Vénus ont reçu des avis; Il faut bien que je vous en donne: Ne parlez désormais de vous qu'à vos amis, Et de votre père à personne. 76. A MADAME LA DUCHESSE DE BOUILLON. QUI VANTAIT SON PORTRAIT FAIT PAR CLINCHETET. Cesse, Bouillon, de vanter davantage Ce Clinchetet qui peignit tes attraits: Un meilleur peintre, avec de plus beaux traits, Dans tous nos coeurs a tracé ton image, Et cependant tu n'en parles jamais. A MADAME LA DUCHESSE DE BOUILLON. Deux Bouillon tour à tour ont brillé dans le monde Par la beauté, le caprice, et l'esprit: Mais la première eût crevé de dépit Si, par malheur, elle eût vu la seconde. CONTRE LES PHILOSOPHES. SUR LE SOUVERAIN BIEN. (1734) L'esprit sublime et la délicatesse, L'oubli charmant de sa propre beauté, L'amitié tendre et l'amour emporté, Sont les attraits de ma belle maîtresse. Vieux rêvasseurs, vous qui ne sentez rien, Vous qui cherchez dans la philosophie L'être suprême et le souverain bien, Ne cherchez plus, il est dans Uranie. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET, FAISANT UNE COLLATION SUR UNE MONTAGNE APPELÉE SAINT-BLAISE, PRÈS DE MONJEU. (1734) Saint-Blaise a plus d'attraits encor Que la montagne du Thabor. Vous valez le fils de Marie; Mais lorsqu'il s'y transfigura, Souvenez-vous qu'il y gagna, Et vous y perdriez, Sylvie. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET, Nymphe aimable, nymphe brillante, Vous en qui j'ai vu tour à tour L'esprit de Pallas la savante Et les grâces du tendre Amour, De mon siècle les vains suffrages N'enchanteront pas mes esprits; Je vous consacre mes ouvrages: C'est de vous que j'attends leur prix. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET. Vous m'ordonnez de vous écrire, Et l'Amour, qui conduit ma main, A mis tous ses feux dans mon sein, Et m'ordonne de vous le dire. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET, Allez, ma muse, allez vers Émilie; Elle le veut: qu'elle soit obéie. De son esprit admirez les clartés, Ses sentiments, sa grâce naturelle, Et désormais que toutes ses beautés Soient de vos chants l'objet et le modèle. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET, QUI SOUPAIT AVEC BEAUCOUP DE PRÊTRES. Un certain dieu, dit-on, dans son enfance, Ainsi que vous, confondait les docteurs; Un autre point qui fait que je l'encense, C'est que l'on dit qu'il est maître des coeurs. Bien mieux que lui vous y régnez, Thémire; Son règne au moins n'est pas de ce séjour; Le vôtre en est, c'est celui de l'amour: Souvenez-vous de moi dans votre empire. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET, LORSQU'ELLE APPRENAIT L'ALGÈBRE. Sans doute vous serez célèbre Par les grands calculs de l'algèbre Où votre esprit est absorbé: J'oserais m'y livrer moi-même; Mais, hélas! A + D - B N'est pas = à je vous aime. IMPROMPTU.(1735) Sais-tu que celui dont tu parles D'Apollon est le favori, Qu'il est le Quint-Curce de Charles Et l'Homère du grand Henri? VERS ÉCRITS AU BAS D'UNE LETTRE DE MADAME DU CHÂTELET A MADAME DE CHAMPBONIN. (1735) C'est l'architecte d'Émilie Qui ce petit mot vous écrit; Je me sers de sa plume, et non de son génie; Mais je vous aime, aimable amie: Ce seul mot vaut beaucoup d'esprit. RÉPONSE A M. DE FORMONT, AU NOM DE MADAME DU CHÂTELET. (1735) Chacun cherche le paradis: Je l'ai trouvé, j'en suis certaine. Les vrais plaisirs, la raison saine, La liberté, tous gens maudits Par la sainte Église romaine, Habitent dans ce beau pays; Les préjugés en sont bannis; Le bonheur est notre domaine. Vous, heureux proscrit du jardin Qu'a chanté la Bible chrétienne, Venez au véritable Éden, Si vous m'en croyez souveraine; Venez; de cet aimable lieu Les plaisirs purs ouvrent l'entrée: Vous savez qu'il est plus d'un dieu Et plus d'un rang dans l'empyrée. A MADAME DE FLAMARENS, QUI AVAIT BRÛLÉ SON MANCHON, PARCE QU'IL N'ÉTAIT PLUS A LA MODE. Il est une déesse inconstante, incommode, Bizarre dans ses goûts, folle en ses ornements, Qui paraît, fuit, revient, et naît en tous les temps: Protée était son père, et son nom est la Mode. Il est un dieu charmant, son modeste rival, Toujours nouveau comme elle, et jamais inégal, Vif sans emportement, sage sans artifice Ce dieu, c'est le Mérite. On l'adore dans vous. Mais le Mérite enfin peut avoir un caprice; Et ce dieu si prudent, que nous admirions tous, A la Mode à son tour a fait un sacrifice. Vous que pour Flamarens nous voyons soupirer, Vous qui redoutez sa sagesse, Amants, commencez d'espérer: Flamarens vient enfin d'avoir une faiblesse. INSCRIPTION POUR L'URNE QUI RENFERME LES CENDRES DU MANCHON. Je fus manchon, je suis cendre légère: Flamarens me brûla, je l'ai pu mériter; Et l'on doit cesser d'exister Quand on commence à lui déplaire. A MONSIEUR ***, QUI ÉTAIT A L'ARMÉE D'ITALIE. (1735) Ainsi le bal et la tranchée, Les boulets, le vin, et l'amour, Savent occuper tour à tour Votre, vie, aux devoirs, aux plaisirs attachée. Vous suivez de Villars les glorieux travaux, A de pénibles jours joignant des nuits passables. Eh bien, vous serez donc le second des héros, Et le premier des gens aimables. A MADAME DU CHÂTELET. Lorsque Linus chante si tendrement, Crois-tu que l'amour seul l'anime? Non, il sait l'art d'exprimer dans son chant Plus d'amour que son coeur n'en sent; Et j'en sens plus qu'il n'en exprime. A MONSIEUR GRÉGOIRE, DÉPUTÉ DU COMMERCE DE MARSEILLE. Voyageur fortuné, dont les soins curieux Ont emporté les pas aux confins de la terre, Vous avez vu Paphos, Amathonte, et Cythère, Et vous pouvez voir en ces lieux Hébé, Mars, et Vénus, réunis sous vos yeux. QUATRAIN POUR LE PORTRAIT DE MADEMOISELLE LECOUVREUR. Seule de la nature elle a su le langage; Elle embellit son art, elle en changea les lois. L'esprit, le sentiment, le goût fut son partage: L'Amour fut dans ses yeux, et parla par sa voix. DEVISE POUR MADAME DU CHÂTELET. Du repos, des riens, de l'étude, Peu de livres, point d'ennuyeux, Un ami dans la solitude, Voilà mon sort il est heureux. A MADAME DU CHÂTELET, EN LUI ENVOYANT L'HISTOIRE DE CHARLES XII. Le voici ce héros si fameux tour à tour Par sa défaite et sa victoire: S'il eût pu vous entendre et vous voir à sa cour, Il n'aurait jamais joint (et vous pouvez m'en croire) A toutes les vertus qui l'ont comblé de gloire Le défaut d'ignorer l'amour. ÉPIGRAMME. Quand les Français à tête folle S'en allèrent dans l'Italie, Ils gagnèrent à l'étourdie Et Gêne, et Naple, et la vérole; Puis ils furent chassés partout, Et Gêne et Naple on leur ôta; Mais ils ne perdirent pas tout, Car la vérole leur resta. A MONSIEUR CLÉMENT, DE MONTPELLIER. QUI AVAIT ADRESSÉ DES VERS A L'AUTEUR, EN L'EXHORTANT A NE PAS ABANDONNER LA POÉSIE POUR LA PHYSIQUE. Un certain chantre abandonnait sa lyre; Nouveau Kepler, un télescope en main, Lorgnant le ciel, il prétendait y lire, Et décider sur le vide et le plein. Un rossignol, du fond d'un bois voisin, Interrompit son morne et froid délire; Ses doux accents l'éveillèrent soudain (A la nature il faut qu'on se soumette); Et l'astronome, entonnant un refrain, Reprit sa lyre, et brisa sa lunette. ÉPIGRAMME. On dit que notre ami Coypel Imite Horace et Raphaël: A les surpasser il s'efforce, Et nous n'avons point aujourd'hui De rimeur peignant de sa force, Ni peintre rimant comme lui. ÉPIGRAMME. (Janvier 1736.) On dit qu'on va donner Alzire. Rousseau va crever de dépit, S'il est vrai qu'encore il respire: Car il est mort quant à l'esprit; Et s'il est vrai que Rousseau vit, C'est du seul plaisir de médire. SUR M. DE LA CONDAMINE, QUI ÉTAIT OCCUPÉ DE LA MESURE D'UN DEGRÉ DU MÉRIDIEN AU PÉROU, LORSQUE VOLTAIRE FAISAIT ALZIRE. (1736) Ma muse et son compas sont tous deux au Pérou: Il suit, il examine; et je peins la nature. Je m'occupe à chanter les pays qu'il mesure: Qui de nous deux est le plus fou? SUR LE CHÂTEAU DE CIREY. (Février 1736.) Un voyageur qui ne mentit jamais Passe à Cirey, l'admire, le contemple; Il croit d'abord que ce n'est qu'un palais; Mais il voit Émilie: « Ah! dit-il, c'est un temple. » A MADAME DU CHÂTELET. DE CIREY, OU IL ÉTAIT PENDANT SON EXIL, ET OU ELLE LUI AVAIT ÉCRIT DE PARIS. On dit qu'autrefois Apollon, Chassé de la voûte immortelle, Devint berger et puis maçon, Et laissa là son violon Pour la houlette et la truelle. Je suis cent fois plus malheureux Votre présence m'est ravie; Je ne vois donc plus vos beaux yeux; Je vous perds, charmante Émile; C'est moi qui suis chassé des cieux. Pour vous, dans ce triste séjour, Je m'adonne à l'architecture; Les talents ne sont pas enfants de la nature, Ils sont tous enfants de l'Amour. A MADEMOISELLE GAUSSIN. (1736) Ce n'est pas moi qu'on applaudit, C'est vous qu'on aime et qu'on admire; Et vous damnez, charmante Alzire, Tous ceux que Guzman convertit. A MONSIEUR PALLU, INTENDANT DE MOULINS. (1736) Pope l'Anglais, ce sage si vanté, Dans sa morale au Parnasse embellie, Dit que les biens, les seuls biens de la vie, Sont le repos, l'aisance et la santé. Il s'est mépris: quoi! dans l'heureux partage Des dons du ciel faits à l'humain séjour, Ce triste Anglais n'a pas compté l'amour! Que je le plains! il n'est heureux ni sage. A M. DE LACHAUSSÉE, EN RÉPONSE A SON ÉPÎTRE A CLIO. (1736) Lorsque sa muse courroucée Quitta le coupable Rousseau, Elle te donna son pinceau, Sage et modeste Lachaussée. 3/4 A MONSIEUR DE VERRIÈRES. (1736) Élève heureux du Dieu le plus aimable, Fils d'Apollon, digne de ses concerts, Voudriez-vous être encor plus louable? Ne me louez pas tant, travaillez plus vos vers. Le plus bel arbre a besoin de culture: Émondez-moi ces rameaux trop épars; Rendez leur sève et plus forte et plus pure. Il faut toujours, en suivant la nature, La corriger: c'est le secret des arts. SONNET A MONSIEUR LE COMTE ALGAROTTI.(1736) On a vanté vos murs bâtis sur l'onde, Et votre ouvrage est plus durable qu'eux. Venise et lui semblent faits pour les dieux; Mais le dernier sera plus cher au monde. Qu'admirons-nous dans ce dieu merveilleux Qui, dans sa course éternelle et féconde, Embrasse tout, et traverse à nos yeux Des vastes airs la campagne profonde? L'invoquons-nous pour avoir sur les mers Bâti ces murs que la cendre a couverts, Cet Ilion caché dans la poussière? Ainsi que vous il est le dieu des vers, Ainsi que vous il répand la lumière: Voilà l'objet des voeux de l'univers. IMPROMPTU A MONSIEUR THIERIOT. QUI S'ÉTAIT FAIT PEINDRE, LA HENRIADE A LA MAIN. (1736) Si je voyais ce monument, Je dirais, rempli d'allégresse: « Messieurs, c'est mon plus cher enfant Que mon meilleur ami caresse. » A MONSIEUR DE LA BRUÈRE, SUR SON OPÉRA INTITULÉ LES VOYAGES DE L'AMOUR. (1736) L'Amour t'a prêté son flambeau; Quinault, son ministre fidèle, T'a laissé son plus doux pinceau: Tu vas jouir d'un sort si beau Sans jamais trouver de cruelle, Et sans redouter un Boileau. A MONSIEUR BERNARD, AUTEUR DE L'ART D'AIMER. LES TROIS BERNARDS. En ce pays trois Bernards sont connus: L'un est ce saint, ambitieux reclus, Prêcheur adroit, fabricateur d'oracles; L'autre Bernard est celui de Plutus, Bien plus grand saint, faisant plus de miracles; Et le troisième est l'enfant de Phébus, Gentil Bernard, dont la muse féconde Doit faire encor les délices du monde Quand des deux saints l'on ne parlera plus. SIXAIN. De ces trois Bernards que l'on vante, Le premier n'a rien qui me tente: Il dînait mal, et souvent tard; Mais mon plaisir serait extrême De dîner chez l'autre Bernard, Si j'y rencontrais le troisième. INVITATION AU MÊME. Au nom du Pinde et de Cythère, Gentil Bernard, sois averti Que l'art d'aimer doit samedi Venir souper chez l'art de plaire. A MADAME DE BASSOMPIERRE, ABBESSE DE POUSSAI. Avec cet air si gracieux L'abbesse de Poussai me chagrine, me blesse. De Montmartre la jeune abbesse De mon héros combla les voeux; Mais celle de Poussai l'eût rendu malheureux: Je ne saurais souffrir les beautés sans faiblesse. POUR LE PORTRAIT DE JEAN BERNOUILLI. Son esprit vit la vérité, Et son coeur connut la justice; Il a fait l'honneur de la Suisse, Et celui de l'humanité. LE PORTRAIT MANQUÉ. A MADAME LA MARQUISE DE B***. On ne peut faire ton portrait: Folâtre et sérieuse, agaçante et sévère, Prudente avec l'air indiscret, Vertueuse, coquette, à toi-même contraire, La ressemblance échappe en rendant chaque trait. Si l'on te peint constante, on t'aperçoit légère: Ce n'est jamais toi qu'on a fait. Fidèle au sentiment avec des goûts volages, Tous les coeurs à ton char s'enchaînent tour à tour: Tu plais aux libertins, tu captives les sages, Tu domptes les plus fiers courages, Tu fais l'office de l'Amour. On croit voir cet enfant en te voyant paraître; Sa jeunesse, ses traits, son art, Ses plaisirs, ses erreurs, sa malice peut-être: Serais-tu ce dieu, par hasard? VERS MIS AU BAS D'UN PORTRAIT DE LEIBNITZ. Il fut dans l'univers connu par ses ouvrages, Et dans son pays même il se fit respecter; Il éclaira les rois, il instruisit les sages: Plus sage qu'eux, il sut douter. SUR JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU. (1736) Rousseau, sujet au camouflet, Fut autrefois chassé, dit-on, Du théâtre à coups de sifflet, De Paris à coups de bâton: Chez les Germains chacun sait comme Il s'est garanti du fagot; Il a fait enfin le dévot, Ne pouvant faire l'honnête homme. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET. Tout est égal, et la nature sage Veut au niveau ranger tous les humains: Esprit, raison, beaux yeux, charmant visage, Fleur de santé, doux loisir, jours sereins, Vous avez tout, c'est là votre partage. Moi, je parais un être infortuné, De la nature enfant abandonné, Et n'avoir rien semble mon apanage: Mais vous m'aimez, les dieux m'ont tout donné. ÉPIGRAMME. Certain émérite envieux, Plat auteur du Capricieux, Et de ces Aïeux chimériques, Et de tant de vers germaniques, Et de tous ces sales écrits, D'un père infâme enfants proscrits, Voulait d'une audace hautaine Donner des lois à Melpomène, Et régenter ses favoris, Quand du sifflet le bruit utile, Dont aux pièces de ce Zoïle Nous étions toujours assourdis, Pour notre repos a fait taire La voix débile et téméraire De ce doyen des étourdis. RÉPONSE A M. DE LINANT. Mais vous, Linant, que le ciel a doté De minois rond, de croupe rebondie, Et, qui plus est, de cet art enchanté Par qui l'esprit se joint à l'harmonie, Votre Apollon, dieu de la poésie, Est bien aussi le dieu de la santé. A MADAME DU CHÂTELET, A QUI L'AUTEUR AVAIT ENVOYÉ UNE BAGUE OU SON PORTRAIT ÉTAIT GRAVÉ. Barier grava ces traits destinés pour vos yeux; Avec quelque plaisir daignez les reconnaître: Les vôtres dans mon coeur furent gravés bien mieux, Mais ce fut par un plus grand maître. IMPROMPTU FAIT DANS LES JARDINS DE CIREY, EN SE PROMENANT AU CLAIR DE LA LUNE Astre brillant, favorable aux amants, Porte ici tous les traits de ta douce lumière: Tu ne peux éclairer, dans ta vaste carrière, Deux coeurs plus amoureux, plus tendres, plus constants. A MADAME DU CHÂTELET, EN RECEVANT SON PORTRAIT. Traits charmants, image vivante, Du tendre et cher objet de ma brûlante ardeur, L'image que l'amour a gravée en mon coeur Est mille fois plus ressemblante. A MADAME DU CHÂTELET. Mon coeur est pénétré de tout ce qui vous touche; De la félicité je vous fais des leçons; Mais j'y suis peu savant: un mot de votre bouche Vaut bien mieux que tous mes sermons. POUR LE PORTRAIT DE MADAME LA PRINCESSE DE TALMONT. Les dieux, en lui donnant naissance Aux lieux par la Saxe envahis, Lui donnèrent pour récompense Le goût qu'on ne trouve qu'en France, Et l'esprit de tous les pays. A MADAME D'ARGENTAL, LE JOUR DE SAINTE JEANNE, SA PATRONNE. Jean fut un saint (si l'on en croit l'histoire De saint Matthieu) qui buvait l'eau du ciel, D'un rocher creux faisait son réfectoire, Et tristement soupait avec du miel. Jeanne, au rebours, sainte sans prud'homie, Au sentiment unissait la raison, Sans opulence avait bonne maison, Et de l'esprit était la bonne amie: On l'adorait, et c'était bien raison. Or vous, grand saint, mangeur de sauterelle, Dans vos déserts vivez avec les loups, Prêchez, jeûnez, priez; mais vous, la belle, Quand vous voudrez j'irai souper chez vous. A MONSIEUR JORDAN, A BERLIN. (1738) Un prince jeune, et pourtant sage, Un prince aimable, et c'est bien plus, Au sein des arts et des vertus, Jordan, vous donne son suffrage; Ses mains mêmes vous ont paré De ces fleurs que la poésie Sous ses pas fait naître à son gré. Par vous ce prince est adoré, Et chaque jour de votre vie A Frédéric est consacré. Si je n'étais pas à Cirey, Que je vous porterais d'envie! L'ABBÉ DESFONTAINES ET LE RAMONEUR, OU LE RAMONEUR ET L'ABBÉ DESFONTAINES. CONTE PAR FEU M. DE LA FAYE. (1738) Un ramoneur à face basanée, Le fer en main, les yeux ceints d'un bandeau, S'allait glissant dans une cheminée, Quand de Sodome un antique bedeau, Qui pour l'Amour prenait ce jouvenceau, Vint endosser son échine inclinée. L'Amour cria: le quartier accourut. On verbalise; et Desfontaine en rut Est encagé dans le clos de Bicêtre. On vous le lie, on le fait dépouiller. Un bras nerveux se complaît d'étriller Le lourd fessier du sodomite prêtre. Filles riaient, et le cuistre écorché Criait: « Monsieur, pour Dieu, soyez touché; Lisez, de grâce, et mes vers et ma prose. » Le fesseur lut; et soudain, plus fâché, Du renégat il redoubla la dose: Vingt coups de fouet pour son vilain péché, Et trente en sus pour l'ennui qu'il nous cause. VERS ÉCRITS A LA MARGE D'UN MANUSCRIT DE MADAME DU CHÂTELET SUR NEWTON. Penser avec solidité, Et d'un style brillant et sage Oser écrire avec courage Ce que le génie a dicté; Être femme, avoir en partage Et la grandeur et la beauté, Sans être vaine ni volage: Sur les hommes, en vérité, C'est avoir par trop d'avantage. A M. H***, ANGLAIS, QUI AVAIT COMPARÉ L'AUTEUR AU SOLEIL. Le soleil des Anglais, c'est le feu du génie, C'est l'amour de la gloire et de l'humanité, Celui de la patrie et de la liberté: Voilà leur Apollon, voilà leur Polymnie. Le feu que Prométhée au ciel avait surpris N'est point dans les climats, il est dans les esprits; Le nord n'en éteint point les flammes immortelles; Partout vous en portez les vives étincelles. Vous brillerez partout, dans la chaire, au sénat; Vous servirez le prince, et beaucoup mieux l'État; Et, né pour instruire et pour plaire, Ce feu que vous tenez de votre illustre père A dans vous un nouvel éclat. A MADAME DE BOUFFLERS, EN LUI EN VOYANT UN EXEMPLAIRE DE LA HENRIADE. Vos yeux sont beaux, mais votre âme est plus belle; Vous êtes simple et naturelle, Et, sans prétendre à rien, vous triomphez de tous; Si vous eussiez vécu du temps de Gabrielle, Je ne sais pas ce qu'on eût dit de vous, Mais l'on n'aurait point parlé d'elle. A MME LA DUCHESSE DE LA VALLIÈRE, AU NOM DE MADAME LA DUCHESSE DE***, EN LUI ENVOYANT UNE NAVETTE. L'emblème frappe ici vos yeux: Si les Grâces, l'Amour, et l'Amitié parfaite, Peuvent jamais former des noeuds, Vous devez tenir la navette. A MADAME DU BOCAGE. J'avais fait un voeu téméraire De chanter un jour à la fois Les grâces, l'es prit, l'art de plaire, Le talent d'unir sous ses lois Les dieux du Pinde et de Cythère: Sur cet objet fixant mon choix, Je cherchais ce rare assemblage, Nul autre ne put me toucher; Mais hier je vis du Bocage, Et je n'eus plus rien à chercher. LES SOUHAITS. SONNET. Il n'est mortel qui ne forme des voeux L'un de Voisin convoite la puissance; L'autre voudrait engloutir la finance Qu'accumula le beau-père d'Évreux. Vers les quinze ans, un mignon de couchette Demande à Dieu ce visage imposteur, Minois friand, cuisse ronde et douillette Du beau de Gesvre, ami du promoteur. Roy versifie, et veut suivre Pindare; Du Bousset chante, et veut passer Lambert. En de tels voeux mon esprit ne s'égare: Je ne demande au grand dieu Jupiter Que l'estomac du marquis de La Fare, Et les c...ons de monsieur d'Aremberg. A MONSIEUR L'ABBÉ, DEPUIS CARDINAL DE BERNIS. Votre muse vive et coquette, Cher abbé, me paraît plus faite Pour un souper avec l'Amour Que pour un souper de poète. Venez demain chez Luxembourg, Venez la tête couronnée De lauriers, de myrte, et de fleurs; Et que ma muse un peu fanée Se ranime par les couleurs Dont votre jeunesse est ornée. AU ROI DE PRUSSE. BILLET DE CONGÉ. (1740) Non, malgré vos vertus, non, malgré vos appas, Mon âme n'est pas satisfaite; Non, vous n'êtes qu'une coquette Qui subjugue les coeurs, et ne vous donnez pas. L'ÉPIPHANIE DE 1741. Stuart, chassé par les Anglais, Dit son rosaire en Italie; Stanislas, ex-roi polonais, Fume sa pipe en Austrasie; L'empereur, chéri des Français, Vit à l'auberge en Franconie: La belle reine des Hongrais Se rit de cette épiphanie. A MONSIEUR DE LA NOUE, AUTEUR DE MAHOMET II, TRAGÉDIE, EN LUI ENVOYANT CELLE DE MAHOMET LE PROPHÈTE. (1741) Mon cher La Noue, illustre père De l'invincible Mahomet, Soyez le parrain d'un cadet Qui sans vous n'est point sûr de plaire. Votre fils est un conquérant; Le mien a l'honneur d'être apôtre, Prêtre, fripon, dévot, brigand: Faites-en l'aumônier du vôtre. SUR LES DISPUTES EN MÉTAPHYSIQUE. (1741) Tels, dans l'amas brillant des rêves de Milton, On voit les habitants du brûlant Phlégéton, Entourés de torrents de bitume et de flamme, Raisonner sur l'essence, argumenter sur l'âme, Sonder les profondeurs de la fatalité, Et de la prévoyance et de la liberté. Ils creusent vainement dans cet abîme immense. A MONSIEUR MAURICE DE CLARIS, QUI AVAIT ENVOYÉ A L'AUTEUR UN POÈME SUR LA GRÂCE. (1741) Lorsque vous me parlez des grâces naturelles Du héros votre commandant, Et de la déité qu'on adore à Bruxelles, C'est un langage qu'on entend. La grâce du Seigneur est bien d'une autre espèce; Moins vous me l'expliquez, plus vous en parlez bien: Je l'adore, et n'y comprends rien. L'attendre et l'ignorer, voilà notre sagesse. Tout docteur, il est vrai, sait le secret de Dieu; Élus de l'autre monde, ils sont dignes d'envie. Mais qui vit auprès d'Émilie, Ou bien auprès de Richelieu, Est un élu dans cette vie. SUR LE MARIAGE DU FILS DU DOGE DE VENISE AVEC LA FILLE D'UN ANCIEN DOGE. Venise et la mère d'Amour Naquirent dans le sein de l'onde; Ces deux puissances tour à tour Ont été la gloire du monde. C'est pour éterniser un triomphe si beau Qu'aujourd'hui l'Amour sans bandeau Unit deux coeurs qu'il favorise; Et c'est un triomphe nouveau Et pour Vénus et pour Venise. A MADAME LA PRINCESSE ULRIQUE DE PRUSSE. Souvent un peu de vérité Se mêle au plus grossier mensonge Cette nuit, dans l'erreur d'un songe, Au rang des rois j'étais monté. Je vous aimais, princesse, et j'osais vous le dire! Les dieux à mon réveil ne m'ont pas tout ôté; Je n'ai perdu que mon empire. LA MUSE DE SAINT-MICHEL. (1744) Notre monarque, après sa maladie, Était à Metz, attaqué d'insomnie. Ah! que de gens l'auraient guéri d'abord! Le poète Roy dans Paris versifie: La pièce arrive, on la lit, le roi dort. De Saint-Michel la muse soit bénie. VERS GRAVÉS AU-DESSUS DE LA PORTE DE LA GALERIE DE VOLTAIRE, A CIREY. (1744) Asile des beaux-arts, solitude où mon coeur Est toujours demeuré dans une paix profonde, C'est vous qui donnez le bonheur Que promettrait en vain le monde. PORTRAIT DE MADAME LA DUCHESSE DE LA VALLIÈRE. Être femme sans jalousie, Et belle sans coquetterie; Bien juger sans beaucoup savoir, Et bien parler sans le vouloir; N'être haute, ni familière; N'avoir point d'inégalité: C'est le portrait de La Vallière; Il n'est ni fini, ni flatté. A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE, ÉLISABETH PÉTROWNA, EN LUI ENVOYANT UN EXEMPLAIRE DE LA HENRIADE, QU'ELLE AVAIT DEMANDÉ A L'AUTEUR. Sémiramis du Nord, auguste impératrice, Et digne fille de Ninus; Le ciel me destinait à peindre les vertus, Et je dois rendre grâce à sa bonté propice: Il permet que je vive en ces temps glorieux Qui t'ont vu commencer ta carrière immortelle. Au trône de Russie il plaça mon modèle; C'est là que j'élève mes yeux. ÉPIGRAMME. Connaissez-vous certain rimeur obscur, Sec et guindé, souvent froid, toujours dur, Ayant la rage et non l'art de médire, Qui ne peut plaire, et peut encor moins nuire; Pour ses méfaits dans la geôle encagé, A Saint-Lazare après ce fustigé, Chassé, battu, détesté pour ses crimes, Honni, berné, conspué pour ses rimes, Cocu, content, parlant toujours de soi? Chacun s'écrie: « Eh! c'est le poète Roy. » IMPROMPTU SUR LA FONTAINE DE BUDÉE, A YÈRE. Toujours vive, abondante, et pure, Un doux penchant règle mon cours: Heureux l'ami de la nature Qui voit ainsi couler ses jours! A MADAME DE POMPADOUR, ALORS MADAME D'ÉTIOLE, QUI VENAIT DE JOUER LA COMÉDIE AUX PETITS APPARTEMENTS. Ainsi donc vous réunissez Tous les arts, tous les goûts, tous les talents de plaire: Pompadour, vous embellissez La cour, le Parnasse, et Cythère. Charme de tous les coeurs, trésor d'un seul mortel, Qu'un sort si beau soit éternel! Que vos jours précieux soient marqués par des fêtes! Que la paix dans nos champs revienne avec Louis! Soyez tous deux sans ennemis, Et tous deux gardez vos conquêtes. A MADAME DE BOUFFLERS, QUI S'APPELAIT MADELEINE. CHANSON SUR L'AIR DES FOLIES D'ESPAGNE. Votre patronne en son temps savait plaire; Mais plus de coeurs vous sont assujettis. Elle obtint grâce, et c'est à vous d'en faire, Vous qui causez les feux qu'elle a sentis. Votre patronne, au milieu des apôtres, Baisa les pieds du maître le plus doux Belle Boufflers, il eût baisé les vôtres, Et saint Jean même en eût été jaloux. QUATRAIN SUR LE MARÉCHAL DE SAXE. Ce héros que nos yeux aiment à contempler A frappé d'un seul coup l'envie et l'Angleterre; Il force l'histoire à parler, Et les courtisans à se taire. INSCRIPTIONS MISES SUR LA NOUVELLE PORTE DE NEVERS, ÉLEVÉE EN L'HONNEUR DE LOUIS XV. (1746) (Du côté de Paris.) Au grand homme modeste, au plus doux des vainqueurs, Au père de l'État, au maître de nos coeurs. (En dedans de la ville.) A ce grand monument, qu'éleva l'abondance, Reconnaissez Nevers, et jugez de la France. (En dedans de la porte.) Dans ces temps fortunés de gloire et de puissance, Où Louis, répandant les bienfaits et l'effroi, Triomphait des Anglais aux champs de Fontenoy, Et faisait avec lui triompher sa clémence; Tandis que tous les arts, armés et soutenus, Embellissaient l'État que sa main sut défendre; Tandis qu'il renversait les portes de la Flandre Pour fermer à jamais les portes de Janus, Les peuples de Nevers, dans ces jours de victoire, Ont voulu signaler leur bonheur et sa gloire. Étalez à jamais, augustes monuments, Le zèle et la vertu de ceux qui vous fondèrent; Instruisez l'avenir: soyez vainqueurs du temps, Ainsi que le grand nom dont leurs mains vous ornèrent. A MONSIEUR CLÉMENT DE DREUX. (1746) On voit sans peine, à vos rimes gentilles Dont vous ornez ce salutaire don, Que dans vos champs les lauriers d'Apollon Sont cultivés ainsi que vos lentilles. Si, dans son temps, ce gourmand d'Ésaü Pour un tel mets vendit son droit d'aînesse, C'est payer cher, il faut qu'on le confesse; Mais de surcroît si ce Juif eût reçu D'aussi bons vers, il n'aurait jamais eu De quoi payer les fruits de cette espèce. COUPLETS CHANTÉS PAR POLICHINELLE, ET ADRESSÉS A M. LE COMTE D'EU, QUI AVAIT FAIT VENIR LES MARIONNETTES A SCEAUX. (1746) Polichinelle, de grand coeur, Prince, vous remercie En me faisant beaucoup d'honneur: Vous faites mon envie; Vous possédez tous les talents; Je n'ai qu'un caractère; J'amuse pour quelques moments, Vous savez toujours plaire. On sait que vous faites mouvoir De plus belles machines; Vous fîtes sentir leur pouvoir A Bruxelle, à Malines: Les Anglais se virent traiter En vrais polichinelles; Et vous avez de quoi dompter Les remparts et les belles. A MADAME DUMONT, QUI AVAIT ADRESSÉ DES VERS A L'AUTEUR, EN LUI DEMANDANT D'ENTRER AVEC SA FILLE AUX FÊTES DE VERSAILLES POUR LE MARIAGE DU DAUPHIN. (1747) Il faut au duc d'Ayen montrer vos vers charmants: De notre paradis il sera le saint Pierre; Il aura les clefs; et j'espère Qu'on ouvrira la porte aux beautés de quinze ans. SUR CE QUE L'AUTEUR OCCUPAIT A SCEAUX LA CHAMBRE DE M. DE SAINT-AULAIRE, QUE MADAME LA DUCHESSE DU MAINE APPELAIT SON BERGER. (1747) J'ai la chambre de Saint-Aulaire, Sans en avoir les agréments; Peut-être à quatre-vingt-dix ans J'aurai le coeur de sa bergère: Il faut tout attendre du temps, Et surtout du désir de plaire. A MADAME LA DUCHESSE DU MAINE. Vous en qui je vois respirer Du grand Condé l'âme éclatante, Dont l'esprit se fait admirer Lorsque son aspect nous enchante, Il faut que mes talents soient protégés par vous, Ou toutes les vertus auront lieu de se plaindre; Et je dois être à vos genoux, Puisque j'ai des vertus et des grâces à peindre. A MME LA MARQUISE DU CHÂTELET, LE JOUR QU'ELLE A JOUÉ A SCEAUX LERÔLE D'ISSÉ. (1747) Être Phébus aujourd'hui je désire, Non pour régner sur la prose et les vers, Car à du Maine il remet cet empire; Non pour courir autour de l'univers, Car vivre à Sceaux est le but où j'aspire; Non pour tirer des accords de sa lyre, De plus doux chants font retentir ces lieux: Mais seulement pour voir et pour entendre La belle Issé qui pour lui fut si tendre, Et qui le fit le plus heureux des dieux. A LA MÊME. PARODIE DE LA SARABANDE D'ISSÉ. (1747) Charmante Issé, vous nous faites entendre Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs; Ils vont droit à nos coeurs: Leibnitz n'a point de monade plus tendre, Newton n'a point d'xx plus enchanteurs; A vos attraits on les eût vus se rendre; Vous tourneriez la tête à nos docteurs: Bernouilli dans vos bras, Calculant vos appas, Eût brisé son compas. A MADAME DU CHÂTELET, QUI DÎNAIT AVEC L'AUTEUR DANS UN COLLÈGE, ET QUI AVAIT SOUPÉ LA VEILLE AVEC LUI DANS UNE HÔTELLERIE. M'est-il permis, sans être sacrilège, De révéler votre secret? Vénus vint, sous vos traits, souper au cabaret, Et Minerve aujourd'hui vient dîner au collège. A UN BAVARD. Il faudrait penser pour écrire; Il vaut encor mieux effacer. Les auteurs quelquefois ont écrit sans penser, Comme on parle souvent sans avoir rien à dire. IMPROMPTU ÉCRIT SUR LA FEUILLE DU SUISSE DE M. LE DUC DE LA VALLIÈRE, A QUI L'AUTEUR ALLAIT DEMANDER LA ROMANCE DE GABRIELLE DE VERGY. Envoyez-moi par charité Cette romance qui sait plaire, Et que je donnerais par pure vanité, Si j'avais eu le bonheur de la faire. A MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS, QUI DEMANDAIT DES VERS POUR UNE DE SES DAMES D'ATOUR. Que pourrait-on dire de plus De la nymphe qui suit vos traces? Un jeune objet qui suit Vénus Doit être mis au rang des Grâces. A MADAME DE POMPADOUR. Les esprits, et les coeurs, et les remparts terribles, Tout cède à ses efforts, tout fléchit sons sa loi; Et Berg-op-Zoom et vous, vous êtes invincibles; Vous n'avez cédé qu'à mon roi: Il vole dans vos bras, du sein de la victoire; Le prix de ses travaux n'est que dans votre coeur; Rien ne peut augmenter sa gloire, Et vous augmentez son bonheur. SUR LE SERIN DE MADEMOISELLE DE RICHELIEU. J'appartiens à l'Amour; non, j'appartiens aux Grâces; Non, j'appartiens à Richelieu; L'un dans ses yeux, les autres sur ses traces, A la méprise ont donné lieu. A MONSIEUR DE LA POPELINIÈRE, EN LUI ENVOYANT UN EXEMPLAIRE DE SÉMIRAMIS. (1748) Mortel de l'espèce très rare Des solides et beaux esprits, Je vous offre un tribut qui n'est pas de grand prix: Vous pourriez donner mieux, mais vos charmants écrits Sont le seul de vos biens dont vous soyez avare. VERS RÉCITÉS PAR UNE PENSIONNAIRE DU COUVENT DE BEAUNE AVANT LA REPRÉSENTATION DE LA MORT DE CÉSAR, POUR LA FÊTE DE LA PRIEURE. (1748.) Osons-nous retracer de féroces vertus Devant des vertus si paisibles? Osons-nous présenter ces spectacles terribles A ces regards si doux, à nous plaire assidus? César, ce roi de Rome, et si digne de l'être, Tout héros qu'il était, fut un injuste maître; Et vous régnez sur nous par le plus saint des droits: On détestait son joug, nous adorons vos lois. Pour nous et pour ces lieux quelle scène étrangère Que ces troubles, ces cris, ce sénat sanguinaire, Ce vainqueur de Pharsale, au temple assassiné, Ces meurtriers sanglants, ce peuple forcené! Toutefois des Romains on aime encor l'histoire; Leur grandeur, leurs forfaits, vivent dans la mémoire. La jeunesse s instruit dans ces faits éclatants; Dieu lui-même a conduit ces grands événements; Adorons de sa main ces coups épouvantables, Et jouissons en paix de ces jours favorables Qu'il fait luire aujourd'hui sur les peuples soumis, Éclairés par sa grâce, et sauvés par son Fils. ÉPIGRAMME SUR BOYER, THÉATIN, ÉVÊQUE DE MIREPOIX, QUI ASPIRAIT AU CARDINALAT. En vain la fortune s'apprête A t'orner d'un lustre nouveau; Plus ton destin deviendra beau, Et plus tu nous paraîtras bête. Benoît donne bien un chapeau, Mais il ne donne point de tête. IMPROMPTU A MADAME DU CHÂTELET, DÉGUISÉE EN TURC, ET CONDUISANT AU BAL MADAME DE BOUFFLERS, DÉGUISÉE EN SULTANE. Sous cette barbe qui vous cache, Beau Turc, vous me rendez jaloux! Si vous ôtiez votre moustache, Roxane le serait de vous. AU ROI STANISLAS. Le ciel, comme Henri, voulut vous éprouver. La bonté, la valeur, à tous deux fut commune; Mais mon héros fit changer la fortune, Que votre vertu sait braver. A MONSIEUR DE PLEEN, QUI ATTENDAIT L'AUTEUR CHEZ MADAME DE GRAFFIGNY, OU L'ON DEVAIT LIRE LA PUCELLE. Comment, Écossais que vous êtes, Vous voilà parmi nos poètes! Votre esprit est de tout pays. Je serai sans doute fidèle Au rendez-vous que j'ai promis; Mais je ne plains pas vos amis, Car cette veuve aimable et belle, Par qui nous sommes tous séduits, Vaut cent fois mieux qu'une pucelle. A MADAME DU CHÂTELET. Il est deux dieux qui font tout ici-bas, J'entends qui font que l'on plaît et qu'on aime: Si ce n'est tout, du moins je ne crois pas Être le seul qui suive ce système. Ces deux divinités sont l'Esprit et l'Amour, Qui rarement vivent ensemble; L'Intérêt les sépare, et chacun a sa cour. Heureux celui qui les rassemble! Assez d'ouvrages imparfaits Sont les fruits de leur jalousie. Ils voulurent pourtant un jour faire la paix: Ce jour de paix fut unique en leur vie; Mais on ne l'oubliera jamais, Car il produisit Émilie. ÉTRENNES A LA MÊME, AU NOM DE MADAME DE BOUFFLERS. Une étrenne frivole à la docte Uranie! Peut-on la présenter? oh! très bien, j'en réponds. Tout lui plaît, tout convient à son vaste génie: Les livres, les bijoux, les compas, les pompons, Les vers, les diamants, le biribi, l'optique, L'algèbre, les soupers, le latin, les jupons, L'opéra, les procès, le bal, et la physique. A MADAME DE BOUFFLERS. Le nouveau Trajan des Lorrains, Comme roi, n'a pas mon hommage; Vos yeux seraient plus souverains; Mais ce n'est pas ce qui m'engage. Je crains les belles et les rois: Ils abusent trop de leurs droits; Ils exigent trop d'esclavage. Amoureux de ma liberté, Pourquoi donc me vois-je arrêté Dans les chaînes qui m'ont su plaire? Votre esprit, votre caractère, Font sur moi ce que n'ont pu faire Ni la grandeur ni la beauté. COMPLIMENT ADRESSÉ AU ROI STANISLAS ET A MADAME LA PRINCESSE DE LA ROCHE-SUR-YON SUR LE THÉÂTRE DE LUNÉVILLE, PAR VOLTAIRE, QUI VENAIT D'Y JOUER LE RÔLE DE L'ASSESSEUR DANS L'ÉTOURDERIE. O roi dont la vertu, dont la loi nous est chère, Esprit juste, esprit vrai, coeur tendre et généreux, Nous devons chercher à vous plaire, Puisque vous nous rendez heureux. Et vous, fille des rois, princesse douce, affable, Princesse sans orgueil, et femme sans humeur, De la société, vous, le charme adorable, Pardonnez au pauvre assesseur. CHANSON COMPOSÉE POUR LA MARQUISE DE BOUFFLERS. Pourquoi donc le Temps n'a-t-il pas, Dans sa course rapide, Marqué la trace de ses pas Sur les charmes d'Armide? C'est qu'elle en jouit sans ennui, Sans regret, sans le craindre. Fugitive encor plus que lui, Il ne saurait l'atteindre. AU ROI STANISLAS, A LA CLÔTURE DU THÉÂTRE DE LUNÉVILLE. Des jeux où présidaient les Ris et les Amours La carrière est bientôt bornée; Mais la vertu dure toujours Vous êtes de toute l'année. Nous faisions vos plaisirs, et vous les aimiez courts; Vous faites à jamais notre bonheur suprême, Et vous nous donnez, tous les jours, Un spectacle inconnu trop souvent dans les cours: C'est celui d'un roi que l'on aime. A MADAME DU BOCAGE. En vain Milton, dont vous suivez les traces, Peint l'âge d'or comme un songe effacé; Dans vos écrits, embellis par les Grâces, On croit revoir un temps trop tôt passé. Vivre avec vous dans le temple des muses, Lire vos vers, et les voir applaudis, Malgré l'enfer, le serpent et ses ruses, Charmante Eglé, voilà le Paradis. A MADAME DU BOCAGE, SUR SON PARADIS PERDU. Par le nouvel essai que vous faites briller, Vous nous contraignez tous à vous rendre les armes: Continuez, Iris, à nous humilier; On vous pardonne tout en faveur de vos charmes. ÉPITAPHE DE MADAME DU CHÂTELET. L'univers a perdu la sublime Émilie! Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité. Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie, N'avaient gardé pour eux que l'immortalité. A MADAME DE POMPADOUR, QUI TROUVAIT QU'UNE CAILLE SERVIE A SON DÎNER ÉTAIT GRASSOUILLETTE. Grassouillette, entre nous, me semble un peu caillette. Je vous le dis tout bas, belle Pompadourette. A MONSIEUR D'ARNAUD, QUI LUI AVAIT ADRESSÉ DES VERS TRÈS FLATTEURS. Mon cher enfant, tous les rois sont loués Lorsque l'on parle à leur personne; Mais ces éloges qu'on leur donne Sont trop souvent désavoués. J'aime peu la louange, et je vous la pardonne; Je la chéris en vous, puisqu'elle vient du coeur. Vos vers ne sont pas d'un flatteur; Vous peignez mes devoirs, et me faites connaître, Non pas ce que je suis, mais ce que je dois être. Poursuivez, et croissez en grâces, en vertus: Si vous me louez moins, je vous louerai bien plus. A MADAME DE POMPADOUR, DESSINANT UNE TÊTE. Pompadour, ton crayon divin Devait dessiner ton visage: Jamais une plus belle main N'aurait fait un plus bel ouvrage. A MADAME DE POMPADOUR, APRÈS UNE MALADIE. Lachésis tournait son fuseau, Filant avec plaisir les beaux jours d'Isabelle: J'aperçus Atropos qui, d'une main cruelle, Voulait couper le fil, et la mettre au tombeau. J'en avertis l'Amour; mais il veillait pour elle, Et du mouvement de son aile Il étourdit la Parque, et brisa son ciseau. IMPROMPTU A MME DE POMPADOUR, EN ENTRANT A SA TOILETTE, LE LENDEMAIN D'UNE REPRÉSENTATION D'ALZIRE AU THÉÂTRE DES PETITS APPARTEMENTS, OU ELLE AVAIT JOUÉ LE RÔLE D'ALZIRE. Cette Américaine parfaite Trop de larmes a fait couler. Ne pourrai-je me consoler, Et voir Vénus à sa toilette? VERS FAITS EN PASSANT AU VILLAGE DE LAWFELT. (1750) Rivage teint de sang, ravagé par Bellone, Vaste tombeau de nos guerriers, J'aime mieux les épis dont Cérès te couronne, Que des moissons de gloire et de tristes lauriers. Fallait-il, justes dieux! pour un maudit village, Répandre plus de sang qu'aux bords du Simoïs? Ah! ce qui paraît grand aux mortels éblouis Est bien petit aux yeux du sage! AU ROI DE PRUSSE. O fils aîné de Prométhée, Vous eûtes, par son testament, L'héritage du feu brillant Dont la terre est si mal dotée. On voit encor, mais rarement, Des restes de ce feu charmant Dans quelques françaises cervelles. Chez nous, ce sont des étincelles; Chez vous, c'est un embrasement. Pour ce Boyer, ce lourd pédant, Diseur de sottise et de messe, Il connaît peu cet élément; Et, dans sa fanatique ivresse, Il voudrait brûler saintement Dans des flammes d'une autre espèce. IMPROMPTU SUR UNE ROSE DEMANDÉE PAR LE MÊME ROI. Phénix des beaux esprits, modèle des guerriers, Cette rose naquit au pied de vos lauriers. PLACET POUR UN HOMME A QUI LE ROI DE PRUSSE DEVAIT DE L'ARGENT. Grand roi, tous vos voisins vous doivent leur estime, Vos sujets vous doivent leurs coeurs; Vous recevez partout un tribut légitime D'amour, de respect, et d'honneurs. Chacun doit son hommage à votre ardeur guerrière. O vous qui me devez quelque mille ducats, Prince, si bien payé de la nature entière, Pourquoi ne me payez-vous pas? AU ROI DE PRUSSE. J'ai vu la beauté languissante Qui par lettres me consulta Sur les blessures d'une amante Son bon médecin lui donna La recette de l'inconstance. Très bien, sans doute, elle en usa, En use encore, en usera Avec longue persévérance: Le tendre Amour applaudira; Certain prince aimable en rira, Mais le tout avec indulgence. Oui, grand prince, dans vos États On verra quelques infidèles: J'entends les amants et les belles; Car pour vous seul on ne l'est pas. A LA MÉTRIE, QUI ÉTAIT MALADE. Je ne suis point inquiété Si notre joyeux La Métrie Perd quelquefois cette santé Qui rend sa face si fleurie. Quelque peu de gloutonnerie, Avec beaucoup de volupté, Sont les doux emplois de sa vie. Il se conduit comme il écrit; A la nature il s'abandonne; Et chez lui le plaisir guérit Tous les maux que le plaisir donne. IMPROMPTU A MONSIEUR DE MAUPERTUIS, QUI ÉTAIT A LA TOILETTE DU ROI DE PRUSSE AVEC L'AUTEUR, LORSQUE CE PRINCE, ENCORE A LA FLEUR DE L'ÂGE, LEUR FIT REMARQUER QU'IL AVAIT DES CHEVEUX BLANCS. Ami, vois-tu ces cheveux blancs Sur une tête que j'adore? Ils ressemblent à ses talents: Ils sont venus avant le temps, Et comme eux ils croîtront encore. AUTRE IMPROMPTU SUR UN CARROUSEL DONNÉ PAR LE ROI DE PRUSSE, ET OU PRÉSIDAIT LA PRINCESSE AMÉLIE. Jamais dans Athène et dans Rome On n'eut de plus beaux jours, ni de plus digne prix. J'ai vu le fils de Mars sous les traits de Pâris, Et Vénus qui donnait la pomme. AUX PRINCESSES ULRIQUE ET AMÉLIE. Si Pâris venait sur la terre Pour juger entre vos beaux yeux, Il couperait la pomme en deux, Et ne produirait plus de guerre. AUX PRINCESSES ULRIQUE ET AMÉLIE. Pardon, charmante Ulric, pardon, belle Amélie; J'ai cru n'aimer que vous le reste de ma vie, Et ne servir que sous vos lois; Mais enfin j'entends et je vois Cette adorable soeur dont l'Amour suit les traces. Ah! ce n'est pas outrager les trois Grâces Que de les aimer toutes trois. SUR LE DÉPART DU ROI DE PRUSSE DE POTSDAM POUR BERLIN. (1750) Je vais donc vous quitter, ô champêtre séjour, Retraite du vrai sage, et temple du vrai juste? J'y voyais Horace et Salluste, J'étais auprès d'un roi, mais sans être à la cour. Il va donc étaler des pompes qu'il dédaigne, D'un peuple qui l'attend contenter les désirs; Il va donc s'ennuyer pour donner des plaisirs. Que j'aimais l'homme en lui! pourquoi faut-il qu'il règne? A MONSIEUR DARGET. (1751) Bonsoir, monsieur le secrétaire, De la part d'un vieux solitaire Qui de penser fait son emploi, Et pourtant n'y profite guère. O désert, puissiez-vous me plaire, Et puissé-je y vivre avec moi! Sans-Souci, beaux lieux qu'on renomme, Je suis encor trop près d'un roi, Mais trop éloigné d'un grand homme. AU ROI DE PRUSSE. (1751) Je baise avec transport un livre si charmant: Le seigneur de Saint-Jame et celui de Versailles Ne peuvent faire un tel présent: Et je m'écrie en vous lisant, Comme en parlant de vos batailles: « Non, il n'est point de roi qui puisse en faire autant. » AU ROI DE PRUSSE. (1751) On dit que tout prédicateur Dément assez souvent ce qu'il annonce en chaire: Grand roi, soit dit sans vous déplaire, Vous êtes de la même humeur. Vous nous annoncez avec zèle Une importante vérité; Et vous allez pourtant à l'immortalité, En nous prêchant l'âme mortelle. AU ROI DE PRUSSE. (1751) Affublé d'un bonnet qui couvre de ses bords Le peu que les destins m'ont donné de visage, Sur un grabat étroit où gît mon maigre corps, Oublié des plaisirs, et mis au rang des morts, Que fais-je, à votre avis? J'enrage. Il est vrai, Salomon, que dans un bel ouvrage Vous m'avez enseigné qu'il faut savoir vieillir, Souffrir, mourir, s'anéantir. Faute de mieux, grand roi, c'est un parti fort sage. Je fais assez gaîment ce triste apprentissage, Du mal qui me poursuit je brave en paix les coups. Je me sens assez de courage Pour affronter la nuit du ténébreux rivage, Mais non pas pour vivre sans vous. AU ROI DE PRUSSE. (1752) Je n'ai point cultivé votre terre fertile, J'en ai vu les progrès, et j'en goûte les fruits. O séjour des neuf Soeurs, où Mars même est tranquille, Paré des dons divers qu'à mes yeux tu produis, Tu seras mon dernier asile! Je renvoie au héros dont je suis enchanté Cet ampoulé fatras d'un ministre entêté, Triomphe du faux goût plus que de l'innocence; Et je garde la vérité, Que vous daignez m'offrir des mains de l'éloquence. ÉPIGRAMME SUR LA MORT DE M. D'AUBE,NEVEU DE M. DE FONTENELLE. « Qui frappe là? dit Lucifer. 3/4 Ouvrez, c'est d'Aube. » Tout l'enfer, A ce nom, fuit et l'abandonne. « Oh, oh! dit d'Aube, en ce pays On me reçoit comme à Paris: Quand j'allais voir quelqu'un, je ne trouvais personne. » A MONSIEUR MINGARD, QUI DEMANDAIT UN BILLET POUR VOIR NANINE AU SPECTACLE DE LA COUR DE BERLIN. Qui sait si fort intéresser Mérite bien qu'on le prévienne; Oui, parmi nous viens te placer; Nous dirons tous: « Qu'il y revienne. » AU ROI DE PRUSSE, EN LUI RENVOYANT LA CLEF DE CHAMBELLAN ET LA CROIX DE SON ORDRE. (1753) Je les reçus avec tendresse, Je vous les rends avec douleur; Comme un amant jaloux, dans sa mauvaise humeur, Rend le portrait de sa maîtresse. A MADAME LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA. (1753) Grand Dieu, qui rarement fais naître parmi nous De grâces, de vertus, cet heureux assemblage, Quand ce chef-d'oeuvre est fait, sois un peu plus jaloux De conserver un tel ouvrage: Fais naître en sa faveur un éternel printemps; Étends dans l'avenir ses belles destinées, Et raccourcis les jours des sots et des méchants Pour ajouter à ses années. A MADAME LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA. Loin de vous et de votre image, Je suis sur le sombre rivage; Car Plombière est, en vérité, De Proserpine l'apanage. Mais les eaux de ce lieu sauvage Ne sont pas celles de Léthé; Je n'y bois point l'oubli du serment qui m'engage; Je m'occupe toujours de ce charmant voyage Que dès longtemps j'ai projeté: Je veux vous porter mon hommage; Je n'attends rien des eaux et de leur triste usage: C'est le plaisir qui donne la santé. A MADAME LA MARQUISE DE BELESTAT, QUI SE PLAIGNAIT QU'ON LUI AVAIT PRIS DEUX CONTRATS AU JEU, ET QUI CHOISIT L'AUTEUR POUR ARBITRE. (1754) Vous vous plaignez à tort, on ne vous a rien pris; C'est vous qui ravissez des biens d'un plus haut prix; Qui sur nos libertés ne cessez d'entreprendre. Votre coeur attaqué sait trop bien se défendre; Et la mère des Jeux, des Grâces, et des Ris, Vous condamne à le laisser prendre. A Mlle DE LA GALAISIÈRE, JOUANT LE RÔLE DE LUCINDE, DANS L'ORACLE. J'allais pour vous au dieu du Pinde, Et j'en implorais la faveur. Il me dit: « Pour chanter Lucinde Il faut un dieu plus séducteur. » Je cherchai loin de l'Hippocrène Ce dieu si puissant et si doux; Bientôt je le trouvai sans peine, Car il était à vos genoux. Il me dit: « Garde-toi de croire Que de tes vers elle ait besoin; De la former j'ai pris le soin, Je prendrai celui de sa gloire. » A MONSIEUR DE CIDEVILLE, SUR LES LIVRES DE DOM CALMET. (1754) Ses antiques fatras ne sont point inutiles; Il faut des passe-temps de toutes les façons, Et l'on peut quelquefois supporter les Varrons, Quoiqu'on adore les Virgiles. AUX HABITANTS DE LYON. (1754) Il est vrai que Plutus est au rang de vos dieux, Et c'est un riche appui pour votre aimable ville: Il n'est point de plus bel asile; Ailleurs il est aveugle, il a chez vous des yeux. Il n'était autrefois que dieu de la richesse; Vous en faites le dieu des arts: J'ai vu couler dans vos remparts Les ondes du Pactole et les eaux du Permesse. INSCRIPTION POUR LE PORTRAIT DE M. DE LUTZELBOURG. (1754) Il eut un coeur sensible, une âme non commune; Il fut par ses bienfaits digne de son bonheur: Ce bonheur disparut; il brava l'infortune. Pour l'homme de courage il n'est point de malheur.. IMPROMPTU A MONSIEUR DE CHENEVIÈRES, A QUI VOLTAIRE AVAIT DEMANDÉ SA CONFESSION, ET QUI LUI AVAIT RÉCITÉ QUELQUES VERS. Vous êtes dans la saison Des plus aimables faiblesses: Puissiez-vous servir vos maîtresses Comme vous servez Apollon! Entre des vers et vos Lisettes Goûtez le destin le plus doux: Votre confesseur est jaloux Des jolis pêchés que vous faites. AU ROI DE PRUSSE.(1756) O Salomon du Nord, ô philosophe roi, Dont l'univers entier contemplait la sagesse! Les sages, empressés de vivre sous ta loi, Retrouvaient dans ta cour l'oracle de la Grèce: La terre en t'admirant se baissait devant toi; Et Berlin, à ta voix sortant de la poussière, A l'égal de Paris levait sa tête altière, A l'ombre des lauriers moissonnés à Molwitz, Appelés sur tes bords des rives de la Seine, Les arts encouragés défrichaient ton pays; Transplantés par leurs soins, cultivés, et nourris, Le palmier du Parnasse et l'olive d'Athène S'élevaient sous tes yeux enchantés et surpris; La Chicane à tes pieds avait mordu l'arène, Et ce monstre, chassé du palais de Thémis, Du timide orphelin n'excitait plus les cris. Ton bras avait dompté le démon de la guerre; Son temple était fermé, tes États agrandis, Et tu mettais Bourbon au rang de tes amis. Mais parjure à la France, ami de l'Angleterre, Que deviendront les fruits de tes nobles travaux? L'Europe retentit du bruit de ton tonnerre; Ta main de la Discorde allume les flambeaux; Les champs sont hérissés de tes fières cohortes, Et déjà de Leipsick tu vas briser les portes. Malheureux! sous tes pas tu creuses des tombeaux. Tu viens de provoquer deux terribles rivaux. Le fer est aiguisé, la flamme est toute prête, Et la foudre en éclats va tomber sur ta tête. Tu vécus trop d'un jour, monarque infortuné! Tu perds en un instant ta fortune et ta gloire; Tu n'es plus ce héros, ce sage couronné, Entouré des beaux-arts, suivi de la victoire! Je ne vois plus en toi qu'un guerrier effréné, Qui, la flamme à la main, se frayant un passage, Désole les cités, les pille, les ravage, Foule les droits sacrés des peuples et des rois, Offense la nature, et fait taire les lois.. A MME LA MARQUISE DE CHAUVELIN, DONT L'ÉPOUX AVAIT CHANTÉ LES SEPT PÉCHÉS MORTELS. (1758) Les sept péchés que mortels on appelle Furent chantés par monsieur votre époux: Pour l'un des sept nous partageons son zèle, Et pour vous plaire on les commettrait tous. C'est grand' pitié que vos vertus défendent Le plus chéri, le plus digne de vous, Lorsque vos yeux malgré vous le demandent.. INSCRIPTION POUR LA TOMBE DE PATU. (Septembre 1758.) Tendre et pure amitié, dont j'ai senti les charmes, Tu conduisis mes pas dans ces tristes déserts; Tu posas cette tombe et tu gravas ces vers, Que mes yeux arrosent de larmes.. A MADAME LULLIN, EN LUI ENVOYANT UN BOUQUET, LE 6 JANVIER 1759, JOUR AUQUEL ELLE AVAIT CENT ANS ACCOMPLIS. Nos grands-pères vous virent belle; Par votre esprit vous plaisez à cent ans: Vous méritiez d'épouser Fontenelle, Et d'être sa veuve longtemps. ÉPIGRAMME SUR GRESSET. (1759) Certain cafard, jadis jésuite, Plat écrivain, depuis deux jours Ose gloser sur ma conduite, Sur mes vers, et sur mes amours: En bon chrétien je lui fais grâce, Chaque pédant peut critiquer mes vers; Mais sur l'amour jamais un fils d'Ignace Ne glosera que de travers.. ÉPIGRAMME. Savez-vous pourquoi Jérémie A tant pleuré pendant sa vie? C'est qu'en prophète il prévoyait Qu'un jour Lefranc le traduirait. LES POUR. (1760) Pour vivre en paix joyeusement, Croyez-moi, n'offensez personne C'est un petit avis qu'on donne Au sieur Lefranc de Pompignan. Pour plaire il faut que l'agrément Tous vos préceptes assaisonne: Le sieur Lefranc de Pompignan Pense-t-il donc être en Sorbonne? Pour instruire il faut qu'on raisonne, Sans déclamer insolemment; Sans quoi plus d'un sifflet fredonne Aux oreilles d'un Pompignan. Pour prix d'un discours impudent, Digne des bords de la Garonne, Paris offre cette couronne Au sieur Lefranc de Pompignan. Dédié par le sieur A... LES QUE. Que Paul Lefranc de Pompignan Ait fait en pleine Académie Un discours fort impertinent, Et qu'elle en soit tout endormie; Qu'il ait bu jusques à la lie Le calice un peu dégoûtant De vingt censures qu'on publie, Et dont je suis assez content; Que, pour comble de châtiment, Quand le public le mortifie, Un Fréron le béatifie, Ce qui redouble son tourment; Qu'ailleurs un noir petit pédant Insulte à la philosophie, Et qu'il serve de truchement A Chaumeix qui se crucifie; Que l'orgueil et l'hypocrisie Contre ces gens de jugement Étalent une frénésie Que l'on siffle unanimement; Que parmi nous à tout moment Cinquante espèces de folie Se succèdent rapidement, Et qu'aucune ne soit jolie; Qu'un jésuite avec courtoisie S'intrigue partout sourdement, Et reproche un peu d'hérésie Aux gens tenant le parlement; Qu'un janséniste ouvertement Fronde la cour avec furie: Je conclus très patiemment Qu'il faut que le sage s'en rie. Prononcé par le sieur F.. LES QUI. Qui pilla jadis Métastase, Et Qui crut imiter Maron? Qui, bouffi d'ostentation, Sur ses écrits est en extase? Qui si longuement paraphrase David en dépit d'Apollon, Prétendant passer pour un vase Qu'on appelle d'élection? Qui, parlant à sa nation, Et l'insultant avec emphase, Pense être au haut de l'Hélicon Lorsqu'il barbote dans la vase? Qui dans plus d'une périphrase A ses maîtres fait la leçon? Entre nous, je crois que son nom commence en V, finit en aze. Offert par Ramponeau. LES QUOI. Quoi! c'est Lefranc de Pompignan, Auteur de chansons judaïques, Barbouilleur du Vieux Testament, Qui fait des discours satiriques? Quoi! dans des odes hébraïques, Qu'il translata si tristement, A-t-il pris ces propos caustiques Qu'il débite si lourdement? Quoi! verrait-on patiemment Tant de pauvretés emphatiques? L'ennui, dans nos temps véridiques, Ne se pardonne nullement. Quoi! Pompignan dans ses répliques M'ennuiera comme ci-devant? Nous le poursuivrons très gaîment Pour ses fatras mélancoliques. Présenté par Arnoud.. LES OUI. Oui, ce Lefranc de Pompignan Est un terrible personnage; Oui, ses psaumes sont un ouvrage Qui nous fait bâiller longuement. Oui, de province un président Plein d'orgueil et de verbiage Nous paraît un pauvre pédant, Malgré son riche mariage. Oui, tout riche qu'il est, je gage Qu'au fond de l'âme il se repent. Son mémoire est impertinent; Il est bien fier, mais il enrage. Oui, tout Paris, qui l'envisage Comme un seigneur de Montauban, Le chansonne, et rit au visage De ce Lefranc de Pompignan. Essayé par Matthieu Ballot.. LES NON. Non, cher Lefranc de Pompignan, Quoi que je dise et que je fasse, Je ne peux obtenir ta grâce De ton lecteur peu patient. Non, quand on a maussadement Insulté le public en face, On ne saurait impunément Montrer la sienne avec audace. Non, quand tu quitteras la place Pour retourner à Montauban, Les sifflets partout sur ta trace Te suivront sans ménagement. Non, si le ridicule passe, Il ne passe que faiblement. Ces couplets seront la préface Des ouvrages de Pompignan. Répondu par Jacques Agard. LES FRÉRON ... D'où vient que ce nom de Fréron Est l'emblème du ridicule? Si quelque maître Aliboron, Sans esprit comme sans scrupule, Brave les moeurs et la raison; Si de Zoïle et de Chausson Il se montre le digne émule, Les enfants disent: « C'est Fréron. » Sitôt qu'un libelle imbécile Croqué par quelque polisson Court dans les cafés de la ville, « Fi, dit-on, quel ennui! quel style! C'est du Fréron, c'est du Fréron! » Si quelque pédant fanfaron Vient étaler son ignorance, S'il prend Gillot pour Cicéron, S'il vous ment avec impudence, On lui dit: « Taisez-vous, Fréron. » L'autre jour un gros ex-jésuite, Dans le grenier d'une maison, Rencontra fille très instruite Avec un beau petit garçon. Le bouc s'empara du giton. On le découvre, il prend la fuite. Tout le quartier à sa poursuite Criait: « Fréron, Fréron, Fréron. » Lorsqu'au drame de monsieur Hume On bafouait certain fripon, Le parterre, dont la coutume Est d'avoir le nez assez bon, Se disait tout haut: « Je présume Qu'on a voulu peindre Fréron. » Cependant, fier de son renom, Certain maroufle se rengorge; Dans son antre à loisir il forge Des traits pour l'indignation. Sur le papier il vous dégorge De ses lettres le froid poison, Sans songer qu'on serre la gorge Aux gens du métier de Fréron. Pour notre petit embryon, Délateur de profession, Qui du mensonge est la trompette, Déjà sa réputation Dans le monde nous semble faite: C'est le perroquet de Fréron.. A M. LE COMTE DE SAINT-ÉTIENNE QUI AVAIT ADRESSÉ A L'AUTEUR UNE ÉPÎTRE SUR LA COMÉDIE DE L'ÉCOSSAISE. (1760) Vous m'avez attendri, votre épître est charmante; En philosophe vous pensez. Lindane est dans vos vers plus belle et plus charmante; Et c'est vous qui l'embellissez. VERS POUR UNE ESTAMPE DE PIERRE LE GRAND. (1761) Ses lois et ses travaux ont instruit les mortels; Il fit tout pour son peuple, et sa fille l'imite: Zoroastre, Osiris, vous eûtes des autels, Et c'est lui seul qui les mérite.. AU PÈRE BETTINELLI. Compatriote de Virgile, Et son secrétaire aujourd'hui, C'est à vous d'écrire sous lui Vous avez son âme et son style.. A M. LE COMTE DE ***, AU SUJET DE L'IMPÉRATRICE-REINE. Marc-Aurèle, autrefois des princes le modèle, Sur les devoirs des rois instruisit nos aïeux; Et Thérèse fait à nos yeux Tout ce qu'écrivait Marc-Aurèle.. CHANSON EN L'HONNEUR DE MAÎTRE LEFRANC DE POMPIGNAN, ET DE RÉVÉREND PÈRE EN DIEU, SON FRÈRE L'ÉVÊQUE DU PUY, LESQUELS ONT ÉTÉ COMPARÉS, DANS UN DISCOURS PUBLIC, A MOÏSE ET A AARON.(1761) Nota bene que maître Lefranc est le Moïse, et maître du Puy, l'Aaron; et que maître Lefranc a donné de l'argent à maître Aliboron, dit Fréron, pour être préconisé dans ses belles feuilles. Sur l'air de la musette de Rameau suivez les lois, etc. (dans les Talents lyriques). Moïse, Aaron, Vous êtes des gens d'importance Moïse, Aaron, Vous avez l'air un peu gascon. De vous on commence A ricaner beaucoup en France; Mais en récompense Le veau d'or est cher à Fréron. Moïse, Aaron, Vous êtes des gens d'importance; Moïse, Aaron, Vous avez l'air un peu gascon. IMPROMPTU SUR L'AVENTURE TRAGIQUE D'UN JEUNE HOMME DE LYON, QUI SE JETA DANS LE RHÔNE EN 1762, POUR UNE INFIDÈLE QUI N'EN VALAIT PAS LA PEINE. Églé, je jure à vos genoux Que s'il faut, pour votre inconstance, Noyer ou votre amant ou vous, Je vous donne la préférence. ÉPIGRAMME IMITÉE DE L'ANTHOLOGIE. L'autre jour, au fond d'un vallon, Un serpent piqua Jean Fréron. Que pensez-vous qu'il arriva? Ce fut le serpent qui creva.. IMPROMPTU A MADAME LA PRINCESSE DE VIRTEMBERG, QUI AVAIT APPELÉ LE VIEILLARD PAPA, DANS UN SOUPER. O le beau titre que voilà! Vous me donnez la première des places: Quelle famille j'aurais là! Je serais le père des Grâces.. HYMNE CHANTÉ AU VILLAGE DE POMPIGNAN SUR L'AIR DE BÉCHAMEL. Nous avons vu ce beau village De Pompignan, Et ce marquis brillant et sage,. Modeste et grand; De ses vertus premier garant. Et vive le roi, et Simon Lefranc, Son favori, Son favori! Il a recrépi sa chapelle Et tous ses vers; Il poursuit avec un saint zèle Les gens pervers. Tout son clergé s'en va chantant: Et vive le roi, etc. En aumusse un jeune jésuite Allait devant; Gravement marchait à sa suite Sir Pompignan, En beau satin de président. Et vive le roi, etc. Je suis marquis, robin, poète, Mes chers amis; Vous voyez que je suis prophète En mon pays. A Paris, c'est tout autrement. Et vive le roi, etc. J'ai fait un psautier judaïque, On n'en sait rien; J'ai fait un beau panégyrique, Et c'est le mien: De moi je suis assez content. Et vive le roi, etc. Je retourne à la cour en poste Charmer les grands; Je protège l'abbé La Coste Et mes parents; Je suis sifflé par les méchants. Et vive le roi, etc. Bientôt il revient à Versaille D'un air humain, Aux ducs et pairs, à la canaille Serrant la main; Récitant ses vers dignement. Et vive le roi, et Simon Lefranc, Son favori, Son favori! A MME LA MARQUISE DE SAINT-AUBIN, AUTEUR DU LIVRE INTITULÉ LE DANGER DES LIAISONS. J'ai lu votre charmant ouvrage Savez-vous quel est son effet? On veut se lier davantage Avec la muse qui l'a fait.. A LA SIGNORA JULIA URSINA, DE VENISE, QUI AVAIT ADRESSÉ UNE LETTRE TRÈS FLATTEUSE ET TRÈS AGRÉABLE A VOLTAIRE SANS SE FAIRE CONNAÎTRE. Êtes-vous la déesse Isis, Sous son grand voile méconnue? Êtes-vous la mère des Ris? Mais quelquefois elle était nue. Nous voyons de vous un écrit Plein de raison, brillant, et sage; Mais, en nous montrant tant d'esprit, Ne cachez plus votre visage. IMPROMPTU A UNE DAME DE GENÈVE, QUI PRÊCHAIT L'AUTEUR SUR LA TRINITÉ. Oui, j'en conviens, chez moi la Trinité Jusqu'à présent n'avait pas fait fortune; Mais j'aperçois les trois Grâces en une: Vous confondez mon incrédulité. INSCRIPTION POUR LA STATUE DE LOUIS XV à REIMS. (1763) Peuple fidèle et juste, et digne d'un tel maître, L'un par l'autre chéri, vous méritez de l'être. A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE CATHERINE II, QUI INVITAIT L'AUTEUR A FAIRE UN VOYAGE DANS SES ÉTATS. Dieux qui m'ôtez les yeux et les oreilles, Rendez-les-moi, je pars au même instant. Heureux qui voit vos augustes merveilles, O Catherine! heureux qui vous entend! Plaire et régner, c'est là votre talent; Mais le premier me touche davantage. Par votre esprit vous étonnez le sage, Qui cesserait de l'être en vous voyant. 239. A M. LE CHEVALIER DE LA TREMBLAYE, SUR LA RELATION EN VERS ET EN PROSE DE SON VOYAGE D'ITALIE. Ce Chapelle, ce Bachaumont, Ont fait un moins heureux voyage; Tout est épigramme ou chanson Dans leur renommé badinage. Vous parlez d'un plus noble ton; Et je crois entendre Platon Qui, revenant de Syracuse, Dans Athène emprunte la muse De Pindare et d'Anacréon. AU MÊME. Ce beau lac de Genève, où vous êtes venu, Du Cocyte bientôt m'offre les rives sombres: Vous êtes un Orphée en ces lieux descendu Pour venir enchanter les ombres. A MADAME DU BOCAGE, APRÈS SON VOYAGE D'ITALIE. Sur ces bords, fameux dans l'histoire, Que vous venez de parcourir, Qu'avez-vous admiré? des débris pleins de gloire, Où rien n'a pu vous retenir, Des noms d'éternelle mémoire. Ces chefs-d'oeuvre vantés, vous les avez vus tous; Ils ont mérité vos suffrages; Mais vous n'avez rien vu de plus charmant que vous, Ni de plus beau que vos ouvrages.. COUPLETS A M. DE LA MARCHE, PREMIER PRÉSIDENT AU PARLEMENT DE BOURGOGNE, QUI AVAIT FAIT DES VERS POUR SA FILLE. Plus d'un amant sur sa lyre a formé Les tendres sons qui charment les amantes. Un père a fait des chansons plus touchantes: Pourquoi cela? c'est qu'il a mieux aimé. Je suis bien loin de blasphémer l'Amour; C'est un grand dieu; je le sers, et je jure De le servir jusqu'à mon dernier jour: Mais il faut bien qu'il cède à la nature.. ÉPIGRAMME. Aliboron, de la goutte attaqué, Se confessait; car il a peur du diable: Il détaillait, de remords suffoqué, De ses méfaits une liste effroyable; Chrétiennement chacun fut expliqué, Stupide orgueil, mensonge, ivrognerie, Basse impudence, et noire hypocrisie: Il ne croyait en oublier aucun. Le confesseur dit: « Vous en passez un. 3/4 Un? de par Dieu! j'en dis assez, je pense. 3/4 Eh, mon ami, le péché d'ignorance! ». A MONSIEUR DE LAHARPE, QUI AVAIT PRONONCÉ UN COMPLIMENT EN VERS SUR LE THÉÂTRE DE FERNEY AVANT UNE REPRÉSENTATION D'ALZIRE. (1765) Des plaisirs et des arts vous honorez l'asile, Il s'embellit de vos talents: C'est Sophocle dans son printemps, Qui couronne de fleurs la vieillesse d'Eschyle.. COUPLETS D'UN JEUNE HOMME, CHANTÉS A FERNEY, LE 11 AUGUSTE 1765, VEILLE DE SAINTE-CLAIRE, A MADEMOISELLE CLAIRON. Sur l'air: Annette, à l'âge de quinze ans. Dans la grand' ville de Paris On se lamente, on fait des cris, Le plaisir n'est plus de saison; La comédie N'est plus suivie: Plus de Clairon. Melpomène et le dieu d'Amour La conduisirent tour à tour; En France elle donne le ton. Paris répète: « Que je regrette Notre Clairon! » Dès qu'elle a paru parmi nous Nos bergers sont devenus fous: Tircis vient de quitter Fanchon. Si l'infidèle Laisse sa belle, C'est pour Clairon. Je suis à peine à mon printemps, Et j'ai déjà des sentiments: Vous êtes un petit fripon. Sois bien discrète; La faute est faite, J'ai vu Clairon. Clairon, daigne accepter nos fleurs; Tu vas en ternir les couleurs Ton sort est de tout effacer. La rose expire; Mais ton empire Ne peut passer. COUPLET AJOUTÉ PAR M.*** Nous sommes privés de Vanlo; Nous avons vu passer Rameau: Nous perdons Voltaire et Clairon. Rien n'est funeste, Car il nous reste Monsieur Fréron.. VERS A MESDAMES D. L. C. ET G., PRÉSENTÉS PAR UN ENFANT DE DIX ANS, EN 1765. A tout âge il est dangereux De vous voir et de vous entendre: Sans faire un choix entre vous deux, A toutes deux il faut se rendre. A MADAME D. L. C. Par vous l'Amour sait tout dompter. Songez que je suis de son âge; Et, si vous avez son visage, Dans mon coeur il peut habiter. A MADAME G. Avec tant de beauté, de grâce naturelle, Qu'a-t-elle affaire de talents? Mais avec des sons si touchants, Qu'a-t-elle affaire d'être belle? A M. LE COMTE DE SCHOWALOW, QUI AVAIT ADRESSÉ UNE ÉPÎTRE A L'AUTEUR. Puisqu'il faut croire quelque chose, J'avouerai qu'en lisant vos séduisants écrits Je crois à la métempsycose. Orphée, aux bords du Tanaïs, Expira dans votre pays. Près du lac de Genève il vient se faire entendre; En vous il renaît aujourd'hui; Et vous ne devez pas attendre Que les femmes jamais vous battent comme lui.. 248. COUPLET A MADAME CRAMER, POUR M. LE CHEVALIER DE BOUFFLERS. (1766) Mars l'enlève au séminaire; Tendre Vénus, il te sert; Il écrit avec Voltaire; Il sait peindre avec Hubert; Il fait tout ce qu'il veut faire, Tous les arts sont sous sa loi: De grâce, dis-moi, ma chère, Ce qu'il sait faire avec toi. A MONSIEUR DUMOURIEZ, AUTEUR DU POÈME DE RICHARDET. (1766) Vous ne parlez que d'un moineau, Et vous avez une volière: Il est chez vous plus d'un oiseau Dont la voix tendre et printanière Plaît par un ramage nouveau. Celui qui n'a plumes qu'aux ailes, Et qui fait son nid dans les coeurs, Répandit sur vous ses faveurs: Il vous fait trouver des lecteurs, Comme il vous a soumis des belles. AU PRINCE DE BRUNSWICK. VERS PRONONCÉS A FERNEY PAR MADEMOISELLE CORNEILLE. (Janvier 1766) Quoi! vous venez dans nos hameaux! Corneille, dont je tiens le sang qui m'a fait naître, Corneille à cet honneur eût prétendu peut-être: Il aurait pu vous plaire; il peignait vos égaux. On vous reçoit bien mal en ce désert sauvage: Les respects à la fin deviennent ennuyeux. Votre gloire vous suit; mais il faut davantage; Et si j'avais quinze ans je vous recevrais mieux. A MADAME DE SCALLIER, QUI JOUAIT PARFAITEMENT DU VIOLON. (Auguste 1766) Sous tes doigts l'archet d'Apollon Étonne mon âme, et l'enchante; J'entends bientôt ta voix touchante, J'oublie alors ton violon; Tu parles, et mon coeur plus tendre De tes chants ne se souvient plus Mais tes regards sont au-dessus De tout ce que je viens d'entendre. A MADAME DE SAINT-JULIEN, QUI ÉTAIT A FERNEY. (Auguste 1766) J'étais dans ma solitude Sans espoir et sans lien, Et de n'aspirer à rien C'était ma pénible étude: Je vous vois: je sens très bien Qu'il faut que mon coeur désire; Et vous me forcez à dire L'oraison de saint Julien.. SUR LA MORT DU DAUPHIN. (1766) Connu par ses vertus plus que par ses travaux, Il sut penser en sage, et mourut en héros.. A Mme LA MARQUISE DE M***, PENDANT SON VOYAGE A FERNEY. On dit que les dieux autrefois Dans de simples hameaux se plaisaient à paraître On put souvent les méconnaître, On ne peut se méprendre aux charmes que je vois.. A MONSIEUR DESRIVIÈRES, SERGENT AUX GARDES FRANÇAISES, QUI AVAIT ADRESSÉ A L'AUTEUR LE LIVRE INTITULÉ LOISIRS D'UN SOLDAT. Soldat digne de Xénophon, Ou d'un César, ou d'un Biron, Ton écrit dans les coeurs allume Le feu d'une héroïque ardeur: Ton régiment sera vainqueur Par ton courage et par ta plume. SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU. Cet ennemi du genre humain, Singe manqué de l'Arétin, Qui se croit celui de Socrate; Ce charlatan trompeur et vain, Changeant vingt fois son mithridate; Ce basset hargneux et mutin, Bâtard du chien de Diogène, Mordant également la main Ou qui le fesse, ou qui l'enchaîne, Ou qui lui présente du pain. RÉPONSE A MESSIEURS DE LAHARPE ET DE CHABANON, QUI LUI AVAIENT DONNÉ DES VERS A L'OCCASION DE SAINT FRANÇOIS, SON PATRON, en octobre 1767. « Ils ont berné mon capuchon; Rien n'est si gai ni si coupable. Qui sont donc ces enfants du diable? » Disait saint François, mon patron. C'est Laharpe, c'est Chabanon: Ce couple agréable et fripon A Vénus vola sa ceinture, Sa lyre au divin Apollon, Et ses pinceaux à la Nature. « Je le crois, dit le penaillon; Car plus d'une fille m'assure Qu'ils m'ont aussi pris mon cordon. ». A M. LE COMTE DE FEKÉTÉ. (1767) Un descendant des Huns veut voir mon drame scythe; Ce Hun, plus qu'Attila rempli d'un vrai mérite, A fait des vers français qui ne sont pas communs. Puissiez-vous dans les miens en trouver quelques-uns Dont jamais au Parnasse Apollon ne s'irrite! Ceux qu'on rime à présent dans la Gaule maudite Sont bien durs et bien importuns. Il faut que désormais la France vous imite: Nos rimeurs d'aujourd'hui sont devenus des Huns. VERS POUR LE PORTRAIT DE M. DE LA BORDE. (1768) Avec tous les talents le Destin l'a fait naître, Il fait tous les plaisirs de la société: Il est né pour la liberté, Mais il aime bien mieux son maître. LE HUITAIN BIGARRÉ. AU SIEUR DE LA BLETTERIE, AUSSI SUFFISANT PERSONNAGE QUE TRADUCTEUR INSUFFISANT. (1768) On dit que ce nouveau Tacite Aurait dû garder le tacet: Ennuyer ainsi, non licet. Ce petit pédant prestolet Movet bilem (la bile excite). En français le mot de sifflet Convient beaucoup (multum decet) A ce translateur de Tacite.. Suite des Poésies mêlées. REMERCIEMENT D'UN JANSÉNISTE AU SAINT DIACRE FRANÇOIS DE PÂRIS. Dans un recueil divin par Montgeron formé, Jadis le pieux La Blétrie Attesta que la toux d'un saint prêtre enrhumé Par le bienheureux diacre en trois mois fut guérie. L'espoir d'un vain fauteuil d'académicien A ce traître depuis fit accepter la bulle; Tu punis l'apostat, saint diacre, et tu fis bien. Chez le dévot, chez l'incrédule Il n'est qu'un renégat méprisé de tous deux; Chez les grands il rampe et mendie; Il transforme Tacite en un cuistre ennuyeux, Et n'est point de l'Académie.. LA CHARITÉ MAL REÇUE. Un mendiant poussait des cris perçants; Choiseul le plaint, et quelque argent lui donne. Le drôle alors insulte les passants; Choiseul est juste: aux coups il l'abandonne. Cher La Blétrie, apaise ton courroux; Reçois l'aumône, et souffre en paix les coups. A UNE JEUNE DAME DE GENÈVE, QUI AVAIT CHANTÉ DANS UN REPAS. Que j'ai goûté le plaisir de l'entendre! Que j'ai senti le danger de la voir! Dans tous ses traits l'Amour mit son pouvoir; Même on m'a dit qu'il lui fit un coeur tendre: Je suis venu trop tard pour y prétendre, Mais assez tôt pour l'aimer sans espoir. A MADAME DU BOCAGE, QUI AVAIT ADRESSÉ A L'AUTEUR UN COMPLIMENT EN VERS, A L'OCCASION DE SA FÊTE. (1768) Qui parle ainsi de saint François? Je crois reconnaître la sainte Qui de ma retraite autrefois Visita la petite enceinte. Je crus avoir sainte Vénus, Sainte Pallas, dans mon village: Aisément je les reconnus, Car c'était sainte du Bocage. L'Amour même aujourd'hui se plaint Que, dans mon coeur étant fêtée, Elle ne fut que respectée: Ah! que je suis un pauvre saint! PORTRAIT DE Mme DE SAINT-JULIEN. L'esprit, l'imagination, Les grâces, la philosophie, L'amour du vrai, le goût du bon, Avec un peu de fantaisie; Assez solide en amitié, Dans tout le reste un peu légère Voilà, je crois, sans vous déplaire, Votre portrait fait à moitié.. ÉPITAPHE DU PAPE CLÉMENT XIII. (1769) Ci-gît des vrais croyants le mufti téméraire, Et de tous les Bourbons l'ennemi déclaré; De Jésus sur la terre il s'est dit le vicaire; Je le crois aujourd'hui mal avec son curé. A Mme LA COMTESSE DE B***. A quoi peut-on servir sur la fin de sa vie? Ah! croyez-moi, choisissez mieux Sans doute un vieil aveugle ennuie, C'est un aveugle enfant qu'il faut à vos beaux yeux.. A MONSIEUR ***. Beau rossignol de la belle Italie, Votre sonnet cajole un vieux hibou, Au mont Jura retiré dans un trou, Sans voix, sans plume, et surtout sans génie. Il veut quitter son pays morfondu; Auprès de vous, à Naple il va se rendre: S'il peut vous voir, et s'il peut vous entendre, Il reprendra tout ce qu'il a perdu.. SUR UN RELIQUAIRE. Ami, la Superstition Fit ce présent à la Sottise: Ne le dis pas à la Raison; Ménageons l'honneur de l'Église.. A MONSIEUR ***, SUR L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE. Tu cherches sur la terre un vrai héros, un sage, Qui méprise les sots et leur fasse du bien, Qui parle avec esprit, qui pense avec courage: Va trouver Catherine, et ne cherche plus rien. A MADAME DE ***, QUI AVAIT FAIT PRÉSENT D'UN ROSIER A L'AUTEUR. Vous embellissez la retraite Où, loin des sots et de leur bruit, Dans le sein d'une étude abstraite, De la paix je goûte le fruit. C'est par vos bienfaits qu'il arrive Que le plus charmant arbrisseau Au verger que ma main cultive Va prêter un éclat nouveau: De ce don mon âme est touchée. Ainsi, dans l'âge heureux d'Astrée, La main brillante des talents, En dépit des traits de l'envie, Sur les épines de la vie Sema les roses du printemps.. SUR CATHERINE II. Ses bontés font ma gloire, et causent mon regret; Elle daigne à mes vers accorder son suffrage: Si j'étais né plus tard, elle en serait l'objet; Je réussirais davantage. A M. LE CHANCELIER DE MAUPEOU. (1771) Je veux bien croire à ces prodiges Que la fable vient nous conter; A ces héros, à leurs prestiges, Qu'on ne cesse de nous citer; Je veux bien croire à ce fier Diomède Qui ravit le palladium; Aux généreux travaux de l'amant d'Andromède; A tous ces fous qui bloquaient Ilium; De tels contes pourtant ne sont crus de personne: Mais que Maupeou tout seul du dédale des lois Ait su retirer la couronne, Qu'il l'ait seul rapportée au palais de nos rois; Voilà ce que je sais, voilà ce qui m'étonne. J'avoue avec l'antiquité Que ses héros sont admirables Mais par malheur ce sont des fables; Et c'est ici la vérité. SUR Mme LA MARQUISE DE MONTFERRAT, ASSISE A TABLE ENTRE UN JÉSUITE ET UN MINISTRE PROTESTANT. Les malins qu'Ignace engendra, Les raisonneurs de jansénistes, Et leurs cousins les calvinistes, Se disputent à qui l'aura. Les Grâces, dont elle est l'ouvrage, Ont dit: « Elle est notre partage, C'est à nous qu'elle restera. » A M. LE PRÉSIDENT DE FLEURIEU, QUI REPROCHAIT A L'AUTEUR DE N'AVOIR PAS RÉPONDU A L'UNE DE SES LETTRES, ET N'AVOIR ÉCRIT A SON FILS, M. DE LA TOURETTE. Également à tous je m'intéresse; Je vois partout les vertus, les talents. Que l'on écrive au père, à la mère, aux enfants, C'est au mérite qu'est l'adresse.. AU LANDGRAVE DE HESSE, AU NOM D'UNE DAME A QUI CE PRINCE AVAIT DONNÉ UNE BOÎTE ORNÉE DE SON PORTRAIT. J'ai baisé ce portrait charmant, Je vous l'avouerai sans mystère: Mes filles en ont fait autant; Mais c'est un secret qu'il faut taire: Une fille dit rarement Ce qu'elle fit, ou voulut faire. Vous trouverez bon qu'une mère Vous parle un peu plus hardiment; Et vous verrez qu'également En tous les temps vous savez plaire.. A MONSIEUR ***, OFFICIER RUSSE QUI AVAIT SERVI CONTRE LES TURCS, SUR UN PRÉSENT QUE LUI AVAIT FAIT L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE. Reçois de cette amazone Le noble prix de tes combats; C'est Vénus qui te le donne, Sous la figure de Pallas. IMPROMPTU FAIT DEVANT UN RIGORISTE QUI PARLAIT DE VERTU AVEC UN PEU DE PÉDANTERIE. Le dieu des dieux assez mal raisonna Lorsqu'à Vénus le bonhomme ordonna D'être à jamais de grâces entourée C'est à Minerve, et pédante et sucrée, Que ces conseils devaient être adressés. Écoutez bien, gens à morale austère Sans nos avis la beauté songe à plaire, Et la vertu n'y songe pas assez.. A MADEMOISELLE CLAIRON. (1772) Les talents, l'esprit, le génie, Chez Clairon sont très assidus; Car chacun aime sa patrie. Chez elle ils se sont tous rendus Pour célébrer certaine orgie Dont je suis encor tout confus. Les plus beaux moments de ma vie Sont donc ceux que je n'ai point vus! Vous avez orné mon image Des lauriers qui croissent chez vous: Ma gloire, en dépit des jaloux, Fut en tous les temps votre ouvrage.. A MONSIEUR ***. Croyez-moi, je renonce à toutes les chimères Qui m'ont pu séduire autrefois. Les faveurs du public, et les faveurs des rois, Aujourd'hui ne me touchent guères. Le fantôme brillant de l'immortalité Ne se présente plus à ma vue éblouie. Je jouis du présent, j'achève on paix ma vie Dans le sein de la liberté; Je l'adorai toujours, et lui fus infidèle. J'ai bien réparé mon erreur; Je ne connais le vrai bonheur Que du jour que je vis pour elle. A MME LA COMTESSE DE BRIONNE, QUE L'AUTEUR RECONDUISAIT A GENÈVE. Oui, vous avez raison, j'applaudis à vos yeux: J'en suis plus satisfait cent fois que vous ne l'êtes. Je vous vois, il suffit: un autre fera mieux. Je voudrais voir ce que vous faites.. QUATRAIN ÉCRIT AU CRAYON CHEZ MADAME MALLET, DE FERNEY, AU BAS D'UN PORTRAIT QUE LA NIÈCE DE CETTE DAME ENVOYAIT A SA FAMILLE. Si le Sort injuste et jaloux Condamne votre Adèle aux tourments de l'absence, Tous ses traits vous diront que, malgré la distance, Son coeur est au milieu de vous.. SUR LA DESTRUCTION DES JÉSUITES EN 1773. C'en est donc fait, Ignace, un moine vous condamne: C'est le lion qui meurt d'un coup de pied de l'âne.. A M. GUÉNEAU DE MONTBELLIARD. Dans le séjour d'Euclide, un compagnon d'Horace, Par des vers délicats, pleins d'esprit et de grâce, Veut en vain ranimer mes esprits languissants: Ma muse eut quelque feu, l'âge vient la morfondre. Que votre épouse et vous me prêtent leurs talents, Alors je pourrai vous répondre.. IMPROMPTU ÉCRIT DE GENÈVE A MESSIEURS MES ENNEMIS, AU SUJET DE MON PORTRAIT EN APOLLON(1774) Oui, messieurs, c'est ma fantaisie De me voir peint en Apollon; Je conçois votre jalousie, Mais vous vous plaignez sans raison Si mon peintre, par aventure, Tenté d'égayer son pinceau, En Silène eût mis ma figure, Vous auriez tous place au tableau: Messieurs, vous seriez ma monture.. SUR L'ESTAMPE MISE PAR LE LIBRAIRE LE JAY A LA TÊTE D'UN COMMENTAIRE SUR LA HENRIADE, OU LE PORTRAIT DE VOLTAIRE EST ENTRE CEUX DE LA BEAUMELLE ET DE FRÉRON. (1774) Le Jay vient de mettre Voltaire Entre La Beaumelle et Fréron: Ce serait vraiment un Calvaire, S'il s'y trouvait un bon larron.. A MONSIEUR DECROIX, SUR DES VERS PRÉSENTÉS LE JOUR DE SAINT FRANÇOIS. Pourquoi vous plaisez-vous, avec ce doux langage, A me reprocher mon patron? Ne me raillez pas davantage, Monsieur, et gardez son cordon. A M. LE CHEVALIER DE CHASTELLUX, QUI AVAIT ENVOYÉ A L'AUTEUR SON DISCOURS DE RÉCEPTION A L'ACADEMIE FRANÇAISE, LEQUEL TRAITAIT DU GOÛT. (1775) Dans ma jeunesse, avec caprice, Ayant voulu tâter de tout, Je bâtis un Temple du Goût; Mais c'était un mince édifice. Vous en élevez un plus beau; Vous y logez auprès du maître: Et le Goût est un dieu nouveau Qui vous a nommé son grand-prêtre.. IMPROMPTU SUR M. TURGOT. Je crois en Turgot fermement: Je ne sais pas ce qu'il veut faire, Mais je sais que c'est le contraire De ce qu'on fit jusqu'à présent.. A M. LE PRINCE DE BELOSELSKI. (1775) Dans des climats glacés Ovide vit un jour Une fille du tendre Orphée; D'un beau feu leur âme échauffée Fit des chansons, des vers, et surtout fit l'amour. Les dieux bénirent leur tendresse, Il en naquit un fils orné de leurs talents; Vous en êtes issu: connaissez vos parents, Et tous vos titres de noblesse. RÉPONSE A MADEMOISELLE ***, DE PLAISANCE (DÉPARTEMENT DU GERS), ÂGÉE DE ONZE ANS. (1775) A l'âge de douze ans faire d'aussi beaux vers Pour un vieillard octogénaire, C'est lui donner, Églé, le plus charmant salaire Que puissent briguer ses concerts. Je crois votre estime sincère; Mais quittez les moutons, les bois, et la fougère; Allez sur des bords plus heureux Charmer les beaux esprits, et captiver les dieux: Quand on a vos talents on naquit pour leur plaire. A M. L'ABBÉ DELILLE. Vous n'êtes point savant en us; D'un Français vous avez la grâce; Vos vers sont de Virgilius, Et vos épîtres sont d'Horace.. A MONSIEUR LEKAIN. Acteur sublime, et soutien de la scène, Quoi! vous quittez votre brillante cour, Votre Paris, embelli par sa reine! De nos beaux-arts la jeune souveraine Vous fait partir pour mon triste séjour! On m'a conté que souvent elle-même, Se dérobant à la grandeur suprême, Sèche en secret les pleurs des malheureux: Son moindre charme est, dit-on, d'être belle. Ah! laissons là les héros fabuleux: Il faut du vrai, ne parlons plus que d'elle.. A MADAME DE FLORIAN, QUI VOULAIT QUE L'AUTEUR VÉCUT LONGTEMPS. (Septembre 1776.) Vous voulez arrêter mon âme fugitive: Ah! madame, je le vois bien, De tout ce qu'on possède on ne veut perdre rien; On veut que son esclave vive VERS AU CHEVALIER DE RIVAROL. (1777) En vain ma muse surannée Voudrait, ainsi que vous, rimer des vers aisés; Je sens que ma force est bornée, Ma chaleur est éteinte, et mes sens sont usés: Mais vous brillez à votre aurore; Vous êtes l'ami des neuf Soeurs, Et je vois vos talents éclore Avec les plus belles couleurs. Seize lustres brisent mon être; Je respire avec peine l'air; Mais vous commencez à paraître, Et l'on voit le printemps renaître Des tristes débris de l'hiver.. A MONSIEUR LE PRINCE DE LIGNE. Sous un vieux chêne un vieux hibou Prétendait aux dons du génie; Il fredonnait dans son vieux trou Quelques vieux airs sans harmonie: Un charmant cygne, au cou d'argent, Aux sons remplis de mélodie, Se fit entendre au chat-huant, Et le triste oiseau sur-le-champ Mourut, dit-on, de jalousie. Non, beau cygne, c'est trop mentir, Il n'avait pas tant de faiblesse Il eût expiré de plaisir, Si ce n'eût été de vieillesse.. A MONSIEUR NECKER, DIRECTEUR GÉNÉRAL DES FINANCES. (1777) On vous damne comme hérétique; On vous damne bien autrement Pour votre plan économique, Fruit du génie et du talent: Mais ne perdez point l'espérance. Allez toujours à votre but En réformant notre finance. On ne peut manquer son salut Quand on fait celui de la France.. A M. D'HERMENCHES, BARON DE CONSTANT, ETC., QUI AVAIT JOUÉ LA COMÉDIE A FERNEY, ET CHANTÉ DES COUPLETS A LA LOUANGE DE L'AUTEUR, SUR L'AIR: VIVE LA SORCELLERIE! A LA SUITE D'UNE PETITE PIÈCE OU IL FAISAIT LE RÔLE D'UN MAGICIEN. De nos hameaux vous êtes l'enchanteur; De mes écrits vous voilez la faiblesse; Vous y mettez, par un art séducteur, Ce qu'ils n'ont point, la grâce, la noblesse. C'est bien raison qu'un sorcier si flatteur Pour son épouse ait une enchanteresse.. A MADAME DE SAINT-JULIEN. Dans un désert un vieux hibou Tombait sous le fardeau de l'âge: Un serin fit près de son trou Briller sa voix et son plumage. Que faites-vous, serin charmant? Pourquoi prodiguer vos merveilles, Sans pouvoir à ce chat-huant Rendre des yeux et des oreilles?. A MADAME DENIS. Si par hasard, pour argent ou pour or, A vos boutons vous trouviez un remède, Peut-être vous seriez moins laide; Mais vous seriez bien laide encor. A MONSIEUR ***. Je le ferai bientôt ce voyage éternel Dont on ne revient point au séjour de la vie: En vain vous prétendez que le Dieu d'Israël Daignera me prêter, comme au bonhomme Élie, Un beau cabriolet des remises du ciel, Avec quatre chevaux de sa grande écurie; Dieu fait depuis ce temps moins de cérémonie: Le luxe était permis dans le Vieux Testament; De la nouvelle Loi la rigueur le condamne; Tout change sur la terre et dans le firmament: Élie eut un carrosse, et Jésus n'eut qu'un âne.. SUR LE MARIAGE DE M. LE MARQUIS DE VILLETTE. (1777) Il est vrai que le dieu d'amour, Fatigué du plaisir volage, Loin de la ville et de la cour, Dans nos champs a fait un voyage. Je l'ai vu, ce dieu séducteur: Il courait après le bonheur, Il ne l'a trouvé qu'au village.. A MONSIEUR PIGALLE, SCULPTEUR, CHARGÉ PAR LE ROI DE FAIRE LES STATUES DU MARÉCHAL DE SAXE ET DE VOLTAIRE. Le roi connaît votre talent: Dans le petit et dans le grand Vous produisez oeuvre parfaite: Aujourd'hui, contraste nouveau, Il veut que votre heureux ciseau Du héros descende au trompette. A MADAME DU DEFFANT, POUR S'EXCUSER DE NE POUVOIR ALLER AVEC ELLE VOIR L'OPÉRA DE ROLAND. (Février 1778) De ce Roland que l'on nous vante Je ne puis avec vous aller, ô du Deffand, Savourer la musique et douce et ravissante. Si Tronchin le permet, Quinault me le défend. A MADAME HÉBERT. (1778) Je perdais tout mon sang, vous l'avez conservé; Mes yeux étaient éteints, et je vous dois la vue. Si vous m'avez deux fois sauvé, Grâce ne vous soit point rendue; Vous en faites autant pour la foule inconnue De cent mortels infortunés; Vos soins sont votre récompense: Doit-on de la reconnaissance Pour les plaisirs que vous prenez?. A M. LE MARQUIS DE SAINT-MARC, SUR LES VERS QU'IL FIT PRONONCER LORS DU COURONNEMENT DE L'AUTEUR AU THÉÂTRE-FRANÇAIS. Vous daignez couronner, aux jeux de Melpomène, D'un vieillard affaibli les efforts impuissants: Ces lauriers, dont vos mains couvraient mes cheveux blancs, Étaient nés dans votre domaine. On sait que de son bien tout mortel est jaloux: Chacun garde pour soi ce que le ciel lui donne: Le Parnasse n'a vu que vous Qui sût partager sa couronne.. A MONSIEUR GRÉTRY, SUR SON OPÉRA DU JUGEMENT DE MIDAS, REPRÉSENTÉ SANS SUCCÈS DEVANT UNE NOMBREUSE ASSEMBLÉE DE GRANDS SEIGNEURS, ET TRÈS APPLAUDI QUELQUES JOURS APRÈS SUR LE THÉÂTRE DE PARIS. La cour a dénigré tes chants, Dont Paris a dit des merveilles. Hélas! les oreilles des grands Sont souvent de grandes oreilles. ÉPITAPHE DE M. JAYEZ, MINISTRE DE L'ÉVANGILE A NOYON, DE MANDÉE PAR SA VEUVE A VOLTAIRE. (1778) Sans superstition ministre des autels, Il fut plus citoyen que prêtre: Il instruisait, aimait, soulageait les mortels, Et fut digne de Dieu, si quelqu'un le peut être. ADIEUX A LA VIE. (1778) Adieu; je vais dans ce pays D'où ne revint point feu mon père: Pour jamais adieu, mes amis, Qui ne me regretterez guère. Vous en rirez, mes ennemis; C'est le requiem ordinaire. Vous en tâterez quelque jour; Et lorsqu'aux ténébreux rivages Vous irez trouver vos ouvrages, Vous ferez rire à votre tour. Quand sur la scène de ce monde Chaque homme a joué son rôlet, En partant il est à la ronde Reconduit à coups de sifflet. Dans leur dernière maladie J'ai vu des gens de tous états, Vieux évêques, vieux magistrats, Vieux courtisans à l'agonie Vainement en cérémonie Avec sa clochette arrivait L'attirail de la sacristie; Le curé vainement oignait Notre vieille âme à sa sortie; Le public malin s'en moquait; La satire un moment parlait Des ridicules de sa vie; Puis à jamais on l'oubliait; Ainsi la farce était finie. Le purgatoire ou le néant Terminait cette comédie. Petits papillons d'un moment, Invisibles marionnettes, Qui volez si rapidement De polichinelle au néant, Dites-moi donc ce que vous êtes. Au terme où je suis parvenu, Quel mortel est le moins à plaindre? C'est celui qui ne sait rien craindre, Qui vit et qui meurt inconnu. Source: http://www.poesies.net