POESIES DIVERSES TOME IV: CONTES DE GUILLAUME VADÉ Par François-Marie Arouet de Voltaire (1694-1778) TABLE DES MATIERES Notice de Beuchot Préface de Catherine Vadé Ce qui plaît aux dames. Education d'un prince. Gertrude ou l'Education d'une fille. Les Trois manières. Thélème et Macare. Azolan ou le Bénéficier. L'Origine des métiers. Bégueule, conte moral. Les Finances. Le Dimanche, ou les filles de Minée. Sésostris. Le Songe creux. Notice de Beuchot Sous le nom de Contes de Guillaume Vadé, Voltaire donna, en 1764, un volume, dans lequel on trouvait les sept premiers contes qui suivent: Ce qui plaît aux dames, l'Éducation d'un prince, l'Éducation d'une fille, les Trois Manières, Thélème et Macare, Azolan, et l'Origine des métiers, et qu'il avait fait précéder de la préface sous le nom de Catherine Vadé. Peu après parut une brochure de 24 pages, intitulée le Bijou trop peu payé, et la Brunette anglaise, nouvelles en vers pour servir de supplément aux Oeuvres posthumes de Guillaume Vadé; à Genève, chez les frères Cramer, 1764, Le dernier de ces contes a été réimprimé sous le nom de Voltaire à la page 1 de l'Almanach des Muses de 1774. Mais ce conte est de Cazotte. Le succès des Contes de Guillaume Vadé suggéra au libraire Duchesne l'idée de publier les Contes de Jean-Joseph Vadé pour servir de tome second à ceux de Guillaume Vadé, mcclxv (au lieu de mdcclxv), . Ce volume n'est autre que le quatrième tome des Oeuvres de Vadé. Il n'y eut point réimpression le libraire fit les frais d'un frontispice et d'un Avis de l'Éditeur. Le millésime de 1738 se trouve dans l'édition originale. Nous croyons que c'est une faute typographique, et qu'il faut lire: 1758, date de la mort de Vadé. (G. A.) Vadé, auteur de poésies poissardes et de quelques pièces pour les théâtres de la Foire, mort le 4 juillet 1757, s'appelait Jean-Joseph; il était né en 1720. Antoine Vadé est, comme Guillaume Vadé, un personnage imaginaire. PRÉFACE DE CATHERINE VADÉ POUR LES CONTES DE GUILLAUME VADÉ. (1738) Je pleure encore la mort de mon cousin Guillaume Vadé, qui décéda, comme le sait tout l'univers, il y a quelques années: il était attaqué de la petite vérole. Je le gardais, et lui disais en pleurant: « Ah! mon cousin, voilà ce que c'est que de ne pas vous être fait inoculer! Il en a coûté la vie à votre frère Antoine, qui était, comme vous, une des lumières du siècle. Que voulez-vous que je vous dise? me répondit Guillaume; j'attendais la permission de la Sorbonne, et je vois bien qu'il faut que je meure pour avoir été trop scrupuleux. L'État va faire une furieuse perte, lui répondis-je. Ah! s'écria Guillaume, Alexandre et frère Berthier sont morts; Sémiramis et la Fillon, Sophocle et Danchet, sont en poussière. Oui, mon cher cousin; mais leurs grands noms demeurent à jamais: ne voulez-vous pas revivre dans la plus noble partie de vous-même? Ne m'accordez-vous pas la permission de donner au public, pour le consoler, les contes à dormir debout dont vous nous régalâtes l'année passée? Ils faisaient les délices de notre famille; et Jérôme Carré, votre cousin issu de germain, faisait presque autant de cas de vos ouvrages que des siens: ils plairont sans doute à tout l'univers, c'est-à-dire à une trentaine de lecteurs qui n'auront rien à faire. » Guillaume n'avait pas de si hautes prétentions; il me dit avec une humilité convenable à un auteur, mais bien rare: « Ah! ma cousine, pensez-vous que dans les quatre-vingt-dix mille brochures imprimées à Paris depuis dix ans mes opuscules puissent trouver place, et que je puisse surnager sur le fleuve de l'Oubli, qui engloutit tous les jours tant de belles choses? Quand vous ne vivriez que quinze jours après votre mort, lui dis-je, ce serait toujours beaucoup; il y a très peu de personnes qui jouissent de cet avantage. Le destin de la plupart des hommes est de vivre ignorés; et ceux qui ont fait le plus de bruit sont quelquefois oubliés le lendemain de leur mort. Vous serez distingué de la foule; et peut- être même le nom de Guillaume Vadé, ayant l'honneur d'être imprimé dans un ou deux journaux, pourra passer à la dernière postérité. Sous quel titre voulez-vous que j'imprime vos Opuscules? Ma cousine, me dit-il, je crois que le nom de Fadaises est le plus convenable; la plupart des choses qu'on fait, qu'on dit, et qu'on imprime, méritent assez ce titre. » J'admirai la modestie de mon cousin, et j'en fus extrêmement attendrie. Jérôme Carré arriva alors dans la chambre. Guillaume fit son testament, par lequel il me laissait maîtresse absolue de ses manuscrits. Jérôme et moi lui demandâmes où il voulait être enterré; et voici la réponse de Guillaume, qui ne sortira jamais de ma mémoire: « Je sens bien que, n'ayant été élevé dans ce monde à aucune des dignités qui nourrissent les grands sentiments, et qui élèvent l'homme au-dessus de lui-même; n'ayant été ni conseiller du roi, ni échevin, ni marguillier, on me traitera après ma mort avec très peu de cérémonie. On me jettera dans les charniers Saint-Innocent, et on ne mettra sur ma fosse qu'une croix de bois qui aura déjà servi à d'autres; mais j'ai toujours aimé si tendrement ma patrie, que j'ai beaucoup de répugnance à être enterré dans un cimetière. Il est certain qu'étant mort de la maladie qui m'attaque, je puerai horriblement. Cette corruption de tant de corps qu'on ensevelit à Paris dans les églises, ou auprès des églises, infecte nécessairement l'air; et, comme dit très à propos le jeune Ptolémée, en délibérant s'il recevra Pompée chez lui: Ces troncs pourris exhalent dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants. « Cette ridicule et odieuse coutume de paver les églises de morts cause dans Paris tous les ans des maladies épidémiques, et il n'y a point de défunt qui ne contribue plus ou moins à empester sa patrie. Les Grecs et les Romains étaient bien plus sages que nous: leur sépulture était hors des villes; et il y a même aujourd'hui plusieurs pays en Europe où cette salutaire coutume est établie. Quel plaisir ne serait-ce pas pour un bon citoyen d'aller engraisser, par exemple, la stérile plaine des Sablons, et de contribuer à faire naître des moissons abondantes! Les générations deviendraient utiles les unes aux autres par ce prudent établissement; les villes seraient plus saines, les terres plus fécondes. En vérité, je ne puis m'empêcher de dire qu'on manque de police pour les vivants et pour les morts. » Guillaume parla longtemps sur ce ton. Il avait de grandes vues pour le bien public, et il mourut en parlant, ce qui est une preuve évidente de génie. Dès qu'il fut passé, je résolus de lui faire des obsèques magnifiques, dignes du grand nom qu'il avait acquis dans le monde. Je courus chez les plus fameux libraires de Paris; je leur proposai d'acheter les oeuvres posthumes de mon cousin Guillaume; j'y joignis même quelques belles dissertations de son frère Antoine, et quelques morceaux de son cousin issu de germain Jérôme Carré. J'obtins trois louis d'or comptant, somme que jamais Guillaume n'avait possédée dans aucun temps de sa vie. Je fis imprimer des billets d'enterrement; je priai tous les beaux esprits de Paris d'honorer de leur présence le service que je commandai pour le repos de l'âme de Guillaume; aucun ne vint. Je ne pus assister au convoi, et Guillaume fut inhumé sans que personne en sut rien. C'est ainsi qu'il avait vécu; car encore qu'il eût enrichi la Foire de plusieurs opéras-comiques qui firent l'admiration de tout Paris, on jouissait des fruits de son génie, et on négligeait l'auteur. C'est ainsi (comme dit le divin Platon) qu'on suce l'orange, et qu'on jette l'écorce; qu'on cueille les fruits de l'arbre, et qu'on l'abat ensuite. J'ai toujours été frappée de cette ingratitude. Quelque temps après le décès de Guillaume Vadé, nous perdîmes notre bon parent et ami Jérôme Carré, si connu en son temps par la comédie de l'Écossaise, qu'il disait avoir traduite pour l'avancement de la littérature honnête. Je crois qu'il est de mon devoir d'instruire le public de la détresse où se trouvait Jérôme dans les derniers jours de sa vie. Voici comme il s'en ouvrit en ma présence à frère Giroflée, son confesseur: « Vous savez, dit-il, qu'à mon baptême on me donna pour patrons saint Jérôme, saint Thomas, et saint Raimond de Pennafort, et que, quand j'eus le bonheur de recevoir la confirmation, on ajouta à mes trois patrons saint Ignace de Loyola, saint François-Xavier, saint François de Borgia, et saint Régis, tous jésuites; de sorte que je m'appelle Jérôme-Thomas-Raimond-Ignace-Xavier-François Carré. J'ai cru longtemps qu'avec tant de noms je ne pouvais manquer de rien sur terre. Ah! frère Giroflée, que je me suis trompé! Il faut qu'il en soit des patrons comme des valets: plus on en a, plus on est mal servi. Mais voyez, s'il vous plaît, quelle est ma déconvenue (car ce terme est très bon, quoi qu'en dise un polisson. Montaigne, Marot, et plusieurs auteurs très facétieux, en font souvent usage; il est même dans le Dictionnaire de l'Académie). Voici donc mon aventure: « On chasse les révérends pères jésuistes ou jésuites, pour ce que leur institut est pernicieux, contraire à tous les droits des rois et de la société humaine, etc., etc. Or Ignace de Loyola ayant créé cet institut appelé Régime, après s'être fait fesser au collège de Sainte-Barbe, Xavier, François Borgia, Régis, ayant vécu dans ce régime, il est clair qu'ils sont tous également répréhensibles, et que voilà quatre saints qu'il faut nécessairement que je donne à tous les diables. « Cela m'a fait naître quelques scrupules sur saint Thomas et saint Raimond de Pennafort. J'ai lu leurs ouvrages, et j'ai été confondu quand j'ai vu dans Thomas et dans Raimond à peu près les mêmes paroles que dans Busembaum, Je me suis défait aussitôt de ces deux patrons, et j'ai brûlé leurs livres. « Je me suis vu ainsi réduit au seul nom de Jérôme; mais ce Jérôme, le seul patron qui me restait, ne m'a pas été plus utile que les autres. Est-ce que Jérôme n'aurait pas de crédit en paradis? J'ai consulté sur cette affaire un très savant homme: il m'a dit que Jérôme était le plus colère de tous les hommes; qu'il avait dit de grosses injures au saint évêque de Jérusalem, Jean, et au saint prêtre Rufin; que même il appela celui-ci hydre et scorpion, et qu'il l'insulta après sa mort: il m'a montré les passages. Je me vois obligé de renoncer enfin à Jérôme, et de m'appeler Carré tout court; ce qui est bien désagréable. » C'est ainsi que Carré déposait sa douleur dans le sein de frère Giroflée, lequel lui répondit: « Vous ne manquerez pas de saints, mon cher enfant: prenez saint François d'Assise. Non, dit Carré; sa femme de neige me donnerait quelquefois des envies de rire, et ceci est une affaire sérieuse. Hé bien, prenez saint Dominique. Non, il est auteur de l'Inquisition. Voulez-vous de saint Bernard? Il a trop persécuté ce pauvre Abélard, qui avait plus d'esprit que lui, et il se mêlait de trop d'affaires: donnez-moi un patron qui ait été si humble que personne n'en ait jamais entendu parler; voilà mon saint. » Frère Giroflée lui remontra l'impossibilité d'être canonisé et ignoré. Il lui donna la liste de plusieurs autres patrons que notre ami ne connaissait pas; ce qui revenait au même: mais à chaque saint qu'il proposait, il demandait quelque chose pour son couvent; car il savait que Jérôme Carré avait de l'argent. Jérôme Carré lui fit alors ce conte, qui m'a paru curieux: « Il y avait autrefois un roi d'Espagne qui avait promis de distribuer des aumônes considérables à tous les habitants d'auprès de Burgos qui avaient été ruinés par la guerre. Ils vinrent aux portes du palais; mais les huissiers ne voulurent les laisser entrer qu'à condition qu'ils partageraient avec eux. Le bonhomme Cardero se présenta le premier au monarque, se jeta à ses pieds, et lui dit: « Grand roi, je supplie Votre Altesse royale de faire donner à chacun de nous cent coups d'étrivières. Voilà une plaisante demande, dit le roi; pourquoi me faites-vous cette prière? C'est, dit Cardero, que vos gens veulent absolument avoir la moitié de ce que vous nous donnerez. » Le roi rit beaucoup, et fit un présent considérable à Cardero. De là vint le proverbe qu'il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses saints. » C'est avec ces sentiments que passa de cette vie à l'autre mon cher Jérôme Carré, dont je joins ici quelques opuscules à ceux de Guillaume; et je me flatte que messieurs les Parisiens, pour qui Vadé et Carré ont toujours travaillé, me pardonneront ma préface. Catherine Vadé CE QUI PLAÎT AUX DAMES NOTICE:Ce conte fut imprimé séparément en vingt-deux pages , avec la date de 1764; mais il circulait dans le dernier mois de l'année précédente (voyez la lettre à Damilaville, du 7 décembre 1763). Les Mémoires secrets en parlent au 12 décembre 1763. Collé, dans son Journal (tome Ier, page 212), dit que cet ouvrage n'est qu'un mauvais conte. C'est une preuve de plus que la haine est aveugle. Collé est resté seul de son avis. Dans sa lettre à Damilaville, du 19 décembre 1763, Voltaire dit ce conte imité d'un vieux roman. Il ajoute que le même sujet a été traité par Dryden. Le conte de cet auteur anglais est intitulé the Wife of Bath, et est une imitation en vers du conte du Chaucer ayant le même titre, et pris lui-même dans un ancien ouvrage. Favart a composé la Fée Urgèle, ou Ce qui plaît aux dames, comédie en quatre actes, mêlée d'ariettes, représentée par les comédiens italiens, à Fontainebleau, le 26 octobre 1765; et à Paris le 4 décembre suivant. Cette pièce de Favart, restée longtemps au répertoire, a été, en 1821, réduite en un acte pour le théâtre du Gymnase dramatique, qui ne pouvait alors donner de pièces en ayant davantage. (B.) Or maintenant que le beau dieu du jour Des Africains va brûlant la contrée, Qu'un cercle étroit chez nous borne son tour, Et que l'hiver allonge la soirée; Après souper, pour vous désennuyer, Mes chers amis, écoutez une histoire Touchant un pauvre et noble chevalier, Dont l'aventure est digne de mémoire. Son nom était messire Jean Robert, Lequel vivait sous le roi Dagobert. Il voyagea devers Rome la sainte, Qui surpassait la Rome des Césars; Il rapportait de son auguste enceinte, Non des lauriers cueillis aux champs de Mars, Mais des agnus avec des indulgences, Et des pardons, et de belles dispenses. Mon chevalier en était tout chargé; D'argent, fort peu car dans ces temps de crise Tout paladin fut très mal partagé: L'argent n'allait qu'aux mains des gens d'église. Sire Robert possédait pour tout bien Sa vieille armure, un cheval, et son chien; Mais il avait reçu pour apanage Les dons brillants de la fleur du bel âge, Force d'Hercule, et grâce d'Adonis, Dons fortunés qu'on prise en tout pays. Comme il était assez près de Lutèce, Au coin d'un bois qui borde Charenton, Il aperçut la fringante Marthon, Dont un ruban nouait la blonde tresse; Sa taille est leste, et son petit jupon Laisse entrevoir sa jambe blanche et fine. Robert avance, et lui trouve une mine Qui tenterait les saints du paradis. Un beau bouquet de roses et de lis Est au milieu de deux pommes d'albâtre, Qu'on ne voit point sans en être idolâtre; Et de son teint la fleur et l'incarnat. De son bouquet auraient terni l'éclat. Pour dire tout, cette jeune merveille A son giron portait une corbeille, Et s'en allait, avec tous ses attraits, Vendre au marché du beurre et des oeufs frais. Sire Robert, ému de convoitise, Descend d'un saut, l'accole avec franchise: « J'ai vingt écus, dit-il, dans ma valise; C'est tout mon bien, prenez encor mon coeur: Tout est à vous. - C'est pour moi trop d'honneur, Lui dit Marthon. » Robert presse la belle, La fait tomber, et tombe aussitôt qu'elle, Et la renverse, et casse tous ses oeufs. Comme il cassait, son cheval ombrageux, Épouvanté de la fière bataille, Au loin s'écarte, et fuit dans la broussaille. De Saint-Denis un moine survenant Monte dessus, et trotte à son couvent. Enfin Marthon, rajustant sa coiffure, Dit à Robert: « Où sont mes vingt écus? » Le chevalier, tout pantois et confus, Cherchant en vain sa bourse et sa monture, Veut s'excuser: nulle excuse ne sert; Marthon ne peut digérer son injure, Et va porter sa plainte à Dagobert. « Un chevalier, dit-elle, m'a pillée, Et violée, et surtout point payée. » Le sage prince à Marthon répondit: « C'est de viol que je vois qu'il s'agit. Allez plaider devant ma femme Berthe; En tel procès la reine est très experte: Bénignement elle vous recevra, Et sans délai justice se fera. » Marthon s'incline, et va droit à la reine. Berthe était douce, affable, accorte, humaine; Mais elle avait de la sévérité Sur le grand point de la pudicité. Elle assembla son conseil de dévotes. Le chevalier, sans éperons, sans bottes, La tête nue, et le regard baissé, Leur avoua ce qui s'était passé; Que vers Charonne il fut tenté du diable, Qu'il succomba, qu'il se sentait coupable, Qu'il en avait un très pieux remord; Puis il reçut sa sentence de mort. Robert était si beau, si plein de charmes, Si bien tourné, si frais, et si vermeil, Qu'en le jugeant la reine et son conseil Lorgnaient Robert, et répandaient des larmes. Marthon de loin dans un coin soupira; Dans tous les coeurs la pitié trouva place. Berthe au conseil alors remémora Qu'au chevalier on pouvait faire grâce, Et qu'il vivrait pour peu qu'il eût d'esprit: Car vous savez que notre loi prescrit De pardonner à qui pourra nous dire Ce que la femme en tous les temps désire; Bien entendu qu'il explique le cas Très nettement, et ne nous fâche pas. » La chose, étant au conseil exposée, Fut à Robert aussitôt proposée. La bonne Berthe, afin de le sauver, Lui concéda huit jours pour y rêver; Il fit serment aux genoux de la reine De comparaître au bout de la huitaine, Remercia du décret lénitif, Prit congé d'elle, et partit tout pensif. « Comment nommer, disait-il en lui-même, Très nettement ce que toute femme aime, Sans la fâcher? La reine et son sénat Ont aggravé mon trop piteux état. J'aimerais mieux, puisqu'il faut que je meure, Que, sans délai, l'on m'eût pendu sur l'heure. Dans son chemin dès que Robert trouvait Ou femme, ou fille, il priait la passante De lui conter ce que plus elle aimait. Toutes faisaient réponse différente, Toutes mentaient, nulle n'allait au fait. Sire Robert au diable se donnait. Déjà sept fois l'astre qui nous éclaire Avait doré les bords de l'hémisphère, Quand sur un pré, sous des ombrages frais, Il vit de loin vingt beautés ravissantes Dansant en rond; leurs robes voltigeantes Étaient à peine un voile à leurs attraits. Le doux Zéphire, en se jouant auprès, Laissait flotter leurs tresses ondoyantes; Sur l'herbe tendre elles formaient leurs pas, Rasant la terre, et ne la touchant pas. Robert approche, et du moins il espère Les consulter sur la maudite affaire. En un moment tout disparaît, tout fuit. Le jour baissait, à peine il était nuit; Il ne vit plus qu'une vieille édentée, Au teint de suie, à la taille écourtée, Pliée en deux, s'appuyant d'un bâton; Son nez pointu touche à son court menton, D'un rouge brun sa paupière est bordée; Quelques crins blancs couvrent son noir chignon Un vieux tapis, qui lui sert de jupon, Tombe à moitié sur sa cuisse ridée: Elle fit peur au brave chevalier. Elle l'accoste; et, d'un ton familier, Lui dit: « Mon fils, je vois à votre mine Que vous avez un chagrin qui vous mine; Apprenez-moi vos tribulations: Nous souffrons tous; mais parler nous soulage; Il est encor des consolations. J'ai beaucoup vu: le sens vient avec l'âge. Aux malheureux quelquefois mes avis Ont fait du bien quand on les a suivis. Le chevalier lui dit: « Hélas! ma bonne, Je vais cherchant des conseils, mais en vain. Mon heure arrive, et je dois en personne, Sans plus attendre, être pendu demain, Si je ne dis à la reine, à ses femmes, Sans les fâcher, ce qui plaît tant aux dames. La vieille alors lui dit: « Ne craignez rien, Puisque vers moi le bon Dieu vous envoie; Croyez, mon fils, que c'est pour votre bien. Devers la cour cheminez avec joie: Allons ensemble, et je vous apprendrai Ce grand secret de vous tant désiré. Mais jurez-moi qu'en me devant la vie, Vous serez juste, et que. de vous j'aurai Ce qui me plaît et qui fait mon envie: L'ingratitude est un crime odieux. Faites serment, jurez par mes beaux yeux Que vous ferez tout ce que je désire. » Le bon Robert le jura, non sans rire. « Ne riez point, rien n'est plus sérieux, » Reprit la vieille; et les voilà tous deux Qui, côte à côte, arrivent en présence De reine Berthe et de la cour de France. Incontinent le conseil assemblé, La reine assise, et Robert appelé: « Je sais, dit-il, votre secret, mesdames. Ce qui vous plaît en tous lieux, en tous temps, Ce qui surtout l'emporte dans vos âmes, N'est pas toujours d'avoir beaucoup d'amants; Mais fille, ou femme, ou veuve, ou laide, ou belle, Ou pauvre, ou riche, ou galante, ou cruelle, La nuit, le jour, veut être, à mon avis, Tant qu'elle peut, la maîtresse au logis. Il faut toujours que la femme commande; C'est là son goût: si j'ai tort, qu'on me pende. Comme il parlait, tout le conseil conclut Qu'il parlait juste, et qu'il touchait au but. Robert absous baisait la main de Berthe, Quand, de haillons et de fange couverte, Au pied du trône on vit notre sans-dent Criant justice, et la presse fendant. On lui fait place, et voici sa harangue: « O reine Berthe! ô beauté dont la langue Ne prononça jamais que vérité, Vous dont l'esprit connaît toute équité, Vous dont le coeur s'ouvre à la bienfaisance, Ce paladin ne doit qu'à ma science Votre secret; il ne vit que par moi. Il a juré mes beaux yeux et sa foi Que j'obtiendrais de lui ce que j'espère: Vous êtes juste, et j'attends mon salaire. - Il est très vrai, dit Robert, et jamais On ne me vit oublier les bienfaits. Mes vingt écus, mon cheval, mon bagage, Et mon armure, étaient tout mon partage; Un moine noir a, par dévotion, Saisi le tout quand j'assaillis Marthon: Je n'ai plus rien; et, malgré ma justice, Je ne saurais payer ma bienfaitrice. » La reine dit: « Tout vous sera rendu: On punira votre voleur tondu. Votre fortune, en trois parts divisée, Fera trois lots justement compensés: Les vingt écus à Marthon la lésée Sont dus de droit, et pour ses oeufs cassés; La bonne vieille aura votre monture; Et vous, Robert, vous aurez votre armure. » La vieille dit: « Rien n'est plus généreux; Mais ce n'est pas son cheval que je veux: Rien de Robert ne me plaît que lui-même; C'est sa valeur et ses grâces que j'aime. Je veux régner sur son coeur amoureux; De ce trésor ma tendresse est jalouse. Entre mes bras Robert doit vivre heureux Dès cette nuit, je prétends qu'il m'épouse. » A ce discours, que l'on n'attendait pas, Robert glacé laisse tomber ses bras; Puis, fixement contemplant la figure Et les haillons de notre créature, Dans son horreur il recula trois pas, Signa son front, et, d'un ton lamentable, Il s'écriait: « Ai-je donc mérité Ce ridicule et cette indignité? J'aimerais mieux que Votre Majesté Me fiançât à la mère du diable. La vieille est folle; elle a perdu l'esprit. » Lors tendrement notre sans-dent reprit: Vous le voyez, ô reine! il me méprise; Il est ingrat; les hommes le sont tous. Mais je vaincrai ses injustes dégoûts. De sa beauté j'ai l'âme trop éprise, Je l'aime trop pour qu'il ne m'aime pas. Le coeur fait tout: j'avoue avec franchise Que je commence à perdre mes appas; Mais j'en serai plus tendre et plus fidèle. On en vaut mieux, on orne son esprit; On sait penser; et Salomon a dit Que femme sage est plus que femme belle. Je suis bien pauvre: est-ce un si grand malheur? La pauvreté n'est point un déshonneur. N'est-on content que sur un lit d'ivoire? Et vous, madame, en ce palais de gloire, Quand vous couchez côte à côte du roi, Dormez-vous mieux, aimez-vous mieux que moi? De Philémon vous connaissez l'histoire: Amant aimé, dans le coin d'un taudis, Jusqu'à cent ans il caressa Baucis. Les noirs Chagrins, enfants de la Richesse, N'habitent point sous nos rustiques toits; Le Vice fuit où n'est point la Mollesse. Nous servons Dieu, nous égalons les rois; Nous soutenons l'honneur de nos provinces; Nous vous faisons de vigoureux soldats; Et, croyez-moi, pour peupler vos États, Les pauvres gens valent mieux que vos princes. Que si le ciel à mes chastes désirs N'accorde pas le bonheur d'être mère, L'hymen encore offre d'autres plaisirs: Les fleurs du moins sans les fruits peuvent plaire. On me verra, jusqu'à mon dernier jour, Cueillir les fleurs de l'arbre de l'amour. » La décrépite, en parlant de la sorte, Charma le coeur des dames du palais: On adjugea Robert à ses attraits. De son serment la sainteté l'emporte Sur son dégoût. La dame encor voulut Être, à cheval, entre ses bras menée A sa chaumière, où ce noble hyménée Doit s'achever dans la même journée; Et tout fut fait comme à la vieille il plut. Le cavalier sur son coursier remonte, Prend tristement sa femme entre ses bras, Saisi d'horreur, et rougissant de honte, Tenté cent fois de la jeter à bas, De la noyer; mais il ne le fit pas: Tant des devoirs de la chevalerie La loi sacrée était alors chérie. Sa tendre épouse, en trottant avec lui, S'étudiait à charmer son ennui, Lui rappelait les exploits de sa race, Lui racontait comment le grand Clovis Assassina trois rois de ses amis, Comment du ciel il mérita la grâce. Elle avait vu le beau pigeon béni Du haut des cieux apportant à Remi L'ampoule sainte et le céleste chrême Dont ce grand roi fut oint dans son baptême. Elle mêlait à ses narrations Des sentiments et des réflexions, Des traits d'esprit et de morale pure, Qui, sans couper le fil de l'aventure, Faisaient penser l'auditeur attentif, Et l'instruisaient, mais sans l'air instructif. Le bon Robert, à toutes ces merveilles, Le coeur ému, prêtait ses deux oreilles, Tout délecté quand sa femme parlait, Prêt à mourir quand il la regardait. L'étrange couple arrive à la chaumière Que possédait l'affreuse aventurière. Elle se trousse, et, de sa sale main, De son époux arrange le festin; Frugal repas fait pour ce premier âge Plus célébré qu'imité par le sage. Deux ais pourris sur trois pieds inégaux Formaient la table où les époux soupèrent, A peine assis sur deux minces tréteaux. Des deux époux les regards se baissèrent. La décrépite égaya le repas Par des propos plaisants et délicats, Par ces bons mots qui piquent, et qu'on aime; Si naturels que l'on croirait soi-même Les avoir dits. Robert fut si content, Qu'il en sourit, et qu'il crut un moment Qu'elle pourrait lui paraître moins laide. Elle voulut, quand le souper finit, Que son époux vînt avec elle au lit. Le désespoir, la fureur le possède; A cette crise il souhaite la mort. Mais il se couche, il se fait cet effort: Il l'a promis, le mal est sans remède. Ce n'étaient point deux sales demi-draps Percés de trous et rongés par les rats, Mal étendus sur de vieilles javelles, Mal recousus encor par des ficelles, Qui révoltaient le guerrier malheureux; Du saint hymen les devoirs rigoureux S'offraient à lui sous un aspect horrible. « Le ciel, dit-il, voudrait-il l'impossible? A Rome on dit que la grâce d'en haut Donne à la fois le vouloir et le faire: La grâce et moi nous sommes en défaut. Par son esprit ma femme a de quoi plaire; Son coeur est bon: mais dans le grand conflit Peut-on jouir du coeur ou de l'esprit? » Ainsi parlant, le bon Robert se jette, Froid comme glace, au bord de sa couchette; Et, pour cacher son cruel déplaisir, Il feint qu'il dort, mais il ne peut dormir. La vieille alors lui dit d'une voix tendre, En le pinçant: « Ah! Robert, dormez-vous? Charmant ingrat, cher et cruel époux, Je suis rendue, hâtez-vous de vous rendre; De ma pudeur les timides accents Sont subjugués par la voix de mes sens. Régnez sur eux ainsi que sur mon âme; Je meurs, je meurs! Ciel! à quoi réduis-tu Mon naturel qui combat ma vertu? Je me dissous, je brûle, je me pâme. Ah! le plaisir m'enivre malgré moi; Je n'en puis plus! faut-il mourir sans toi? Va, je le mets dessus ta conscience. » Robert avait un fonds de complaisance, Et de candeur, et de religion; De son épouse il eut compassion. Hélas! dit-il, j'aurais voulu, madame, Par mon ardeur égaler votre flamme; Mais que pourrai-je! Allez, vous pourrez tout, Reprit la vieille; il n'est rien à votre âge Dont un grand coeur enfin ne vienne à bout, Avec des soins, de l'art, et du courage. Songez combien les dames de la cour Célébreront ce prodige d'amour. Je vous parais peut-être dégoûtante, Un peu ridée, et même un peu puante; Cela n'est rien pour des héros bien nés: Fermez les yeux, et bouchez-vous le nez. » Le chevalier, amoureux de la gloire, Voulut enfin tenter cette victoire: Il obéit, et, se piquant d'honneur, N'écoutant plus que sa rare valeur, Aidé du ciel, trouvant dans sa jeunesse Ce qui tient lieu de beauté, de tendresse, Fermant les yeux, se mit à son devoir. « C'en est assez, lui dit sa tendre épouse; J'ai vu de vous ce que j'ai voulu voir: Sur votre coeur j'ai connu mon pouvoir; De ce pouvoir ma gloire était jalouse. J'avais raison convenez-en, mon fils: Femme toujours est maîtresse au logis. Ce qu'à jamais, Robert, je vous demande, C'est qu'à mes soins vous vous laissiez guider: Obéissez mon amour vous commande D'ouvrir les yeux et de me regarder. » Robert regarde; il voit, à la lumière De cent flambeaux sur vingt lustres placés, Dans un palais, qui fut cette chaumière, Sous des rideaux de perles rehaussés, Une beauté dont le pinceau d'Apelle Ou de Vanlo, ni le ciseau fidèle Du bon Pigal, Le Moyne, ou Phidias, N'auraient jamais imité les appas. C'était Vénus, mais Vénus amoureuse, Telle qu'elle est, quand, les cheveux épars, Les yeux noyés dans sa langueur heureuse, Entre ses bras elle attend le dieu Mars. « Tout est à vous, ce palais, et moi-même; Jouissez-en, dit-elle à son vainqueur: Vous n'avez point dédaigné la laideur, Vous méritez que la beauté vous aime. » Or maintenant j'entends mes auditeurs Me demander quelle était cette belle De qui Robert eut les tendres faveurs. Mes chers amis, c'était la fée Urgèle, Qui dans son temps protégea nos guerriers, Et fit du bien aux pauvres chevaliers. O l'heureux temps que celui de ces fables, Des bons démons, des esprits familiers, Des farfadets, aux mortels secourables! On écoutait tous ces faits admirables Dans son château, près d'un large foyer. Le père et l'oncle, et la mère et la fille, Et les voisins, et toute la famille, Ouvraient l'oreille à monsieur l'aumônier, Qui leur faisait des contes de sorcier. On a banni les démons et les fées; Sous la raison les grâces étouffées Livrent nos coeurs à l'insipidité; Le raisonner tristement s'accrédite; On court, hélas! après la vérité: Ah! croyez-moi, l'erreur a son mérite. ÉDUCATION D'UN PRINCE Puisque le dieu du jour, en ses douze voyages, Habite tristement sa maison du Verseau, Que les monts sont encore assiégés des orages, Et que nos près riants sont engloutis sons l'eau, Je veux au coin du feu vous faire un nouveau conte: Nos loisirs sont plus doux par nos amusements. Je suis vieux, je l'avoue, et je n'ai point de honte De goûter avec vous le plaisir des enfants. Dans Bénévent jadis régnait un jeune prince Plongé dans la mollesse, ivre de son pouvoir, Élevé comme un sot, et, sans en rien savoir, Méprisé des voisins, haï dans sa province. Deux fripons gouvernaient cet État assez mince; Ils avaient abruti l'esprit de monseigneur, Aidés dans ce projet par son vieux confesseur: Tous trois se relayaient. On lui faisait accroire Qu'il avait des talents, des vertus, de la gloire; Qu'un duc de Bénévent, dès qu'il était majeur, Était du monde entier l'amour et la terreur; Qu'il pouvait conquérir l'Italie et la France; Que son trésor ducal regorgeait de finance; Qu'il avait plus d'argent que n'en eut Salomon Sur son terrain pierreux du torrent de Cédron. Alamon (c'est le nom de ce prince imbécile) Avalait cet encens, et lourdement tranquille, Entouré de bouffons et d'insipides jeux, Quand il avait dîné croyait son peuple heureux. Il restait à la cour un brave militaire, Émon, vieux serviteur du feu prince son père, Qui, n'étant point payé, lui parlait librement, Et prédisait malheur à son gouvernement. Les ministres jaloux, qui bientôt le craignirent, De ce pauvre honnête homme aisément se défirent. Émon fut exilé, le maître n'en sut rien. Le vieillard, confiné dans une métairie, Cultivait sagement ses amis et son bien, Et pleurait à la fois son maître et sa patrie. Alamon loin de lui laissait couler sa vie Dans l'insipidité de ses molles langueurs. Des sots Bénéventins quelquefois les clameurs Frappaient pour un moment son âme appesantie. Ce bruit sourd et lointain, qu'avec peine il entend, S'affaiblit dans sa course, et meurt en arrivant. Le poids de la misère accablait la province; Elle était dans les pleurs, Alamon dans l'ennui: Les tyrans triomphaient. Dieu prit pitié de lui; Il voulut qu'il aimât, pour en faire un bon prince. Il vit la jeune Amide; il la vit, l'entendit; Il commença de vivre, et son coeur se sentit. Il était beau, bien fait, et dans l'âge de plaire. Son confesseur madré découvrit le mystère: Il en fit un scrupule à son sot pénitent, D'autant plus timoré qu'il était ignorant: Et les deux scélérats, qui tremblaient que leur maître Ne se connût un jour, et vînt à les connaître, Envoyèrent Amide avec le pauvre Émon. Elle fit son paquet, et le trempa de larmes. On n'osait résister. Le timide Alamon, Vainement attendri, s'arrachait à ses charmes; Car son esprit flottant, d'un vain remords touché, Commençant à s'ouvrir, n'était point débouché. Comme elle allait partir, on entend: « Bas les armes, A la fuite, à la mort, combattons, tout périt, Alla, san Germano, Mahomet, Jésus-Christ! On voit un peuple entier fuyant de place en place. Un guerrier en turban, plein de force et d'audace, Suivi de musulmans, le cimeterre en main, Sur des morts entassés se frayant un chemin, Portant dans le palais le fer avec les flammes, Égorgeait les maris, mettait à part les femmes. Cet homme avait marché de Cume à Bénévent, Sans que le ministère en eût le moindre vent; La Mort le devançait, et dans Rome la sainte Saint Pierre avec saint Paul étaient transis de crainte. C'était, mes chers amis, le superbe Abdala, Pour corriger l'Église envoyé par Alla. Dès qu'il fut au palais, tout fut mis dans les chaînes, Prince, moines, valets, ministres, capitaines. Tels que les fils d'Io, l'un à l'autre attachés, Sont portés dans un char aux plus voisins marchés, Tels étaient monseigneur et ses référendaires, Enchaînés par les pieds avec le confesseur, Qui, toujours se signant et disant ses rosaires, Leur prêchait la constance, et se mourait de peur. Quand tout fut garrotté, les vainqueurs partagèrent Le butin, qu'en trois lots les émirs arrangèrent: Les hommes, les chevaux, et les châsses des saints. D'abord on dépouilla les bons Bénéventins: Les tailleurs ont toujours déguisé la nature; Ils sont trop charlatans, l'homme n'est point connu. L'habit change les moeurs ainsi que la figure: Pour juger d'un mortel, il faut le voir tout nu. Du chef des musulmans le duc fut le partage. Il était, comme on sait, dans la fleur de son âge; Il paraissait robuste, on le fit muletier. Il profita beaucoup dans ce nouveau métier. Ses muscles, énervés par l'infâme mollesse, Prirent dans le travail une heureuse vigueur: Le malheur l'instruisit, il dompta la paresse; Son avilissement fit naître sa valeur. La valeur sans pouvoir est assez inutile; C'est un tourment de plus. Déjà paisiblement Abdala s'établit dans son appartement, Boit le vin des vaincus, malgré son évangile. Les dames de la cour, les dames de la ville, Conduites chaque nuit par son eunuque noir, A son petit coucher arrivent à la file, Attendent ses regards, et briguent son mouchoir. Les plaisirs partageaient les moments de sa vie. Monseigneur cependant, au fond de l'écurie, Avec ses compagnons, ci-devant ses sujets, Une étrille à la main, prenait soin des mulets. Pour comble de malheur, il vit la belle Amide, Que le noir circoncis, ministre de l'Amour, Au superbe Abdala conduisait à son tour. Prêt à s'évanouir, il s'écria: « Perfide! Ce malheur me manquait, voici mon dernier jour. L'eunuque à son discours ne pouvait rien comprendre. Dans un autre langage Amide répondit D'un coup d'oeil douloureux, d'un regard noble et tendre, Qui pénétrait à l'âme, et ce regard lui dit: « Consolez-vous, vivez, songez à me défendre; Vengez-moi, vengez-vous: votre nouvel emploi Ne vous rend à mes yeux que plus digne de moi. » Alamon l'entendit, et reprit l'espérance. Amide comparut devant Son Excellence Le corsaire jura que jusques à ce jour Il avait en effet connu la jouissance; Mais qu'en voyant Amide il connaissait l'amour. Pour lui plaire encor plus elle fit résistance; Et ces refus adroits, annonçant les plaisirs, En les faisant attendre irritaient ses désirs. Les femmes ont toujours des prétextes honnêtes: « Je suis, lui dit Amide, au rang de vos conquêtes; Vous êtes invincible en amour, aux combats, Et tout est à vos pieds, ou veut être en vos bras; Mais souffrez que trois jours mon bonheur se diffère, Et, pour me consoler de ces tristes délais, A mon timide amour accordez deux bienfaits. Qu'ordonnez-vous? parlez, répondit le corsaire; Il n'est rien que mon coeur refuse à vos attraits. Des faveurs que j'attends, dit-elle, la première Est de faire donner deux cents coups d'étrivière A trois Bénéventins que j'ai mandés exprès; La seconde, seigneur, est d'avoir deux mulets, Pour m'aller quelquefois promener en litière, Avec un muletier qui soit selon mon choix. » Abdala répliqua: « Vos désirs sont mes lois. » Ainsi dit, ainsi fait. Le très indigne prêtre, Et les deux conseillers, corrupteurs de leur maître, Eurent chacun leur dose, au grand contentement De tous les prisonniers et de tout Bénévent; Et le jeune Alamon goûta le bien suprême D'être le muletier de la beauté qu'il aime. « Ce n'est pas tout, dit-elle, il faut vaincre et régner. La couronne ou la mort à présent vous appelle Vous avez du courage, Émon vous est fidèle; Je veux aussi vous l'être, et ne rien épargner Pour vous rendre honnête homme, et servir ma patrie. Au fond de son exil allez trouver Émon Puisque vous avez tort, demandez-lui pardon. Il donnera pour vous les restes de sa vie; Tout sera préparé, revenez dans trois jours. Hâtez-vous vous savez que je suis destinée Aux plaisirs d'Abdala la troisième journée. Les moments sont bien chers à la guerre, en amours. » Alamon répondit: « Je vous aime, et j'y cours. » Il part. Le brave Émon, qu'avait instruit Amide, Aimait son prince ingrat devenu malheureux. Il avait rassemblé des amis généreux, Et de soldats choisis une troupe intrépide. Il embrassa son prince, ils pleurèrent tous deux. Ils s'arment en secret, ils marchent en silence. Amide parle aux siens, et réveille en leur coeur, Tout esclaves qu'ils sont, des sentiments d'honneur. Alamon réunit l'audace et la prudence; Il devint un héros sitôt qu'il combattit. Le Turc, aux voluptés livré sans défiance, Surpris par les vaincus, à son tour se perdit. Alamon triomphant au palais se rendit, Au moment que le Turc, ignorant sa disgrâce, Avec la belle Amide allait se mettre au lit. Il rentra dans ses droits, et se mit à sa place. Le confesseur arrive avec mes deux fripons, Tout fraîchement sortis de leurs sales prisons, Disant avoir tout fait, et n'ayant rien pu faire: Ils pensaient conserver leur empire ordinaire. Les lâches sont cruels le moine conseilla De faire au pied des murs empaler Abdala. Misérables c'est vous qui méritez de l'être, Dit le prince éclairé, prenant un ton de maître: Dans un lâche repos vous m aviez corrompu. Je dois tout à ce Turc, et tout à ma maîtresse. Vous m'aviez fait dévot, vous trompiez ma jeunesse: Le malheur et l'amour me rendent ma vertu. Allez, brave Abdala je dois vous rendre grâce D'avoir développé mon esprit et mon coeur. C'est à vous que je dois mon repos, mon bonheur. De leçons désormais il faut que je me passe; Je vous suis obligé; mais n'y revenez pas. Soyez libre, partez; et si les destinées Vous donnent trois fripons pour régir vos États, Envoyez-moi chercher; j'irai, n'en doutez pas, Vous rendre les leçons que vous m'avez données. » GERTRUDE OU L'ÉDUCATION D'UNE FILLE. Mes amis, l'hiver dure, et ma plus douce étude Est de vous raconter les faits des temps passés. Parlons ce soir un peu de madame Gertrude. Je n'ai jamais connu de plus aimable prude. Par trente-six printemps, sur sa tête amassés, Ses modestes appas n'étaient point effacés; Son maintien était sage, et n'avait rien de rude; Ses yeux étaient charmants, mais ils étaient baissés. Sur sa gorge d'albâtre une gaze étendue Avec un art discret en permettait la vue. L'industrieux pinceau, d'un carmin délicat, D'un visage arrondi relevant l'incarnat, Embellissait ses traits sans outrer la nature; Moins elle avait d'apprêt, plus elle avait d'éclat: La simple propreté composait sa parure. Toujours sur sa toilette est la sainte Écriture; Auprès d'un pot de rouge on voit un Massillon, Et le Petit Carême est surtout sa lecture. Mais ce qui nous charmait dans sa dévotion, C'est qu'elle était toujours aux femmes indulgente: Gertrude était dévote, et non pas médisante. Elle avait une fille; un dix avec un sept Composait l'âge heureux de ce divin objet, Qui depuis son baptême eut le nom d'Isabelle. Plus fraîche que sa mère, elle était aussi belle: A côté de Minerve on eût cru voir Vénus. Gertrude à l'élever prît des soins assidus. Elle avait dérobé cette rose naissante Au souffle empoisonné d'un monde dangereux; Les conversations, les spectacles, les jeux, Ennemis séduisants de toute âme innocente, Vrais pièges du démon, par les saints abhorrés, Étaient dans la maison des plaisirs ignorés. Gertrude en son logis avait un oratoire, Un boudoir de dévote, où, pour se recueillir, Elle allait saintement occuper son loisir, Et faisait l'oraison qu'on dit jaculatoire. Des meubles recherchés, commodes, précieux, Ornaient cette retraite, au public inconnue; Un escalier secret, loin des profanes yeux, Conduisait au jardin, du jardin dans la rue. Vous savez qu'en été les ardeurs du soleil Rendent souvent les nuits aux beaux jours préférables; La lune fait aimer ses rayons favorables: Les filles en ce temps goûtent peu le sommeil. Isabelle, inquiète, en secret agitée, Et de ses dix-sept ans doucement tourmentée, Respirait dans la nuit sous un ombrage frais, En ignorait l'usage, et s'étendait auprès; Sans savoir l'admirer regardait la nature; Puis se levait, allait, marchait à l'aventure, Sans dessein, sans objet qui pût l'intéresser; Ne pensant point encore, et cherchant à penser. Elle entendit du bruit au boudoir de sa mère: La curiosité l'aiguillonne à l'instant. Elle ne soupçonnait nulle ombre de mystère; Cependant elle hésite, elle approche en tremblant, Posant sur l'escalier une jambe en avant, Étendant une main, portant l'autre en arrière, Le cou tendu, l'oeil fixe, et le coeur palpitant, D'une oreille attentive avec peine écoutant. D'abord elle entendit un tendre et doux murmure, Des mots entrecoupés, des soupirs languissants. « Ma mère a du chagrin, dit-elle entre ses dents, Et je dois partager les peines qu'elle endure. » Elle approche: elle entend ces mots pleins de douceur: « André, mon cher André, vous faites mon bonheur! » Isabelle à ces mots pleinement se rassure. « Ma tendresse, dit-elle, a pris trop de souci; Ma mère est fort contente, et je dois l'être aussi. Isabelle, à la fin, dans son lit se retire, Ne peut fermer les yeux, se tourmente et soupire. André fait des heureux! et de quelle façon? Que ce talent est beau! mais comment s'y prend-on? » Elle revit le jour avec inquiétude. Son trouble fut d'abord aperçu par Gertrude. Isabelle était simple, et sa naïveté Laissa parler enfin sa curiosité. « Quel est donc cet André, lui dit-elle, madame, Qui fait, à ce qu'on dit, le bonheur d'une femme? » Gertrude fut confuse; elle s'aperçut bien Qu'elle était découverte, et n'en témoigna rien. Elle se composa, puis répondit: « Ma fille, Il faut avoir un saint pour toute une famille; Et, depuis quelque temps, j'ai choisi saint André. Je lui suis très dévote, il m'en sait fort bon gré; Je l'invoque en secret, j'implore ses lumières; Il m'apparaît souvent, la nuit, dans mes prières: C'est un des plus grands saints qui soient en paradis. » A quelque temps de là, certain monsieur Denis, Jeune homme bien tourné, fut épris d'Isabelle. Tout conspirait pour lui: Denis fut aimé d'elle, Et plus d'un rendez-vous confirma leur amour. Gertrude en sentinelle entendit à son tour Les belles oraisons, les antiennes charmantes, Qu'Isabelle entonnait quand ses mains caressantes Pressaient son tendre amant de plaisir enivré. Gertrude les surprit, et se mit en colère. La fille répondit: « Pardonnez-moi, ma mère, J'ai choisi saint Denis, comme vous saint André. » Gertrude, dès ce jour plus sage et plus heureuse, Conservant son amant, et renonçant aux saints, Quitta le vain projet de tromper les humains. On ne les trompe point: la malice envieuse Porte sur votre masque un coup d'oeil pénétrant; On vous devine mieux que vous ne savez feindre; Et le stérile honneur de toujours vous contraindre Ne vaut pas le plaisir de vivre librement. La charmante Isabelle, au monde présentée, Se forma, s'embellit, fut en tous lieux goûtée. Gertrude en sa maison rappela pour toujours Les doux Amusements, compagnons des Amours; Les plus honnêtes gens y passèrent leur vie: Il n'est jamais de mal en bonne compagnie. LES TROIS MANIÈRES Que les Athéniens étaient un peuple aimable! Que leur esprit m'enchante, et que leurs fictions Me font aimer le vrai sous les traits de la fable! La plus belle, à mon gré, de leurs inventions Fut celle du théâtre, où l'on faisait revivre Les héros du vieux temps, leurs moeurs, leurs passions. Vous voyez aujourd'hui toutes les nations Consacrer cet exemple, et chercher à le suivre. Le théâtre instruit mieux que ne fait un gros livre. Malheur aux esprits faux dont la sotte rigueur Condamne parmi nous les jeux de Melpomène! Quand le ciel eut formé cette engeance inhumaine, La nature oublia de lui donner un coeur. Un des plus grands plaisirs du théâtre d'Athène Était de couronner, dans des jeux solennels, Les meilleurs citoyens, les plus grands des mortels: En présence du peuple on leur rendait justice. Ainsi j'ai vu Villars, ainsi j'ai vu Maurice, Qu'un maudit courtisan quelquefois censura, Du champ de la victoire allant à l'Opéra, Recevoir des lauriers de la main d'une actrice. Ainsi quand Richelieu revenait de Mahon (Qu'il avait pris pourtant en dépit de l'envie), Partout sur son passage il eut la comédie; On lui battit des mains encor plus qu'à Clairon. Au théâtre d'Eschyle, avant que Melpomène Sur son cothurne altier vînt parcourir la scène, On décernait les prix accordés aux amants. Celui qui, dans l'année, avait pour sa maîtresse Fait les plus beaux exploits, montré plus de tendresse, Mieux prouvé par les faits ses nobles sentiments, Se voyait couronné devant toute la Grèce. Chaque belle plaidait la cause de son coeur, De son amant aimé racontait les mérites, Après un beau serment, dans les formes prescrites, De ne pas dire un mot qui sentît l'orateur, De n'exagérer rien, chose assez difficile Aux femmes, aux amants, et même aux avocats. On nous a conservé l'un de ces beaux débats, Doux enfants du loisir de la Grèce tranquille. C'était, il m'en souvient, sous l'archonte Eudamas. Devant les Grecs charmés trois belles comparurent: La jeune Églé, Téone, et la triste Apamis. Les beaux esprits de Grèce au spectacle accoururent. Ils étaient grands parleurs, et pourtant ils se turent, Écoutant gravement, en demi-cercle assis. Dans un nuage d'or Vénus avec son fils Prêtait à leur dispute une oreille attentive. La jeune Églé commence, Églé simple et naïve, De qui la voix touchante et la douce candeur Charmaient l'oreille et l'oeil, et pénétraient au coeur. ÉGLÉ. Hermotime, mon père, a consacré sa vie Aux muses, aux talents, à ces dons du génie Qui des humains jadis ont adouci les moeurs; Tout entier aux beaux-arts, il a fui les honneurs; Et sans ambition, caché dans sa famille, Il n'a voulu donner pour époux a sa fille Qu'un mortel comme lui favorisé des dieux, Cultivant tous les arts, et qui saurait le mieux En vers nobles et doux élégamment décrire, Animer sur la toile, et chanter sur la lyre Ce peu de vains attraits que m'ont donné les cieux. Lygdamon m'adorait. Son esprit sans culture Devait, je l'avouerai, beaucoup a la nature: Ingénieux, discret, poli sans compliment; Parlant avec justesse, et jamais savamment; Sans talents, il est vrai, mais sachant s'y connaître; L'Amour forma son coeur, les Grâces son esprit. Il ne savait qu'aimer; mais qu'il était grand maître Dans ce premier des arts que lui seul il m'apprit! Quand mon père eut formé le dessein tyrannique De m'arracher l'objet de mon coeur amoureux, Et de me réserver pour quelque peintre heureux Qui ferait de bons vers, et saurait la musique, Que de larmes alors coulèrent de mes yeux! Nos parents ont sur nous un pouvoir despotique; Puisqu'ils nous ont fait naître, ils sont pour nous des dieux. Je mourais, il est vrai, mais je mourais soumise. Lygdamon s'écarta, confus, désespéré, Cherchant loin de mes yeux un asile ignoré. Six mois furent le terme où ma main fut promise: Ce délai fut fixé pour tous les prétendants. Ils n'avaient tous, hélas! dans leurs tristes talents, A peindre que l'ennui, la douleur, et les larmes. Le temps qui s'avançait redoublait mes alarmes. Lygdamon tant aimé me fuyait pour toujours: J'attendais mon arrêt, et j'étais au concours. Enfin de vingt rivaux les ouvrages parurent: Sur leurs perfections mille débats s'émurent. Je ne pus décider, je ne les voyais pas. Mon père se hâta d'accorder son suffrage Aux talents trop vantés du fier et dur Harpage: On lui promit ma foi, j'allais être en ses bras. Un esclave empressé frappe, arrive a grands pas, Apportant un tableau d'une main inconnue. Sur la toile aussitôt chacun porta la vue. C'était moi: je semblais respirer et parler; Mon coeur en longs soupirs paraissait s'exhaler; Et mon air, et mes yeux, tout annonce que j'aime. L'art ne se montrait pas; c'est la nature même, La nature embellie; et, par de doux accords, L'âme était sur la toile aussi bien que le corps. Une tendre clarté s'y joint à l'ombre obscure, Comme ou voit, au matin, le soleil de ses traits Percer la profondeur de nos vastes forêts, Et dorer les moissons, les fruits, et la verdure. Harpage en fut surpris; il voulut censurer Tout le reste se tut, et ne put qu'admirer. Quel mortel ou quel dieu, s'écriait Hermotime, Du talent d'imiter fait un art si sublime! A qui ma fille enfin devra-t-elle sa foi? Lygdamon, se montrant, lui dit: « Elle est à moi! L'Amour seul est son peintre, et voilà son ouvrage. C'est lui qui dans mon coeur imprima cette image; C'est lui qui sur la toile a dirigé ma main. Quel art n'est pas soumis à son pouvoir divin? Il les anime tous. » Alors, d'une voix tendre, Sur son luth accordé Lygdamon fit entendre Un mélange inouï de sons harmonieux: On croyait être admis dans le concert des dieux. Il peignit comme Apelle, il chanta comme Orphée. Harpage en frémissait; sa fureur étouffée S'exhalait sur son front, et brûlait dans ses yeux. Il prend un javelot de ses mains forcenées; Il court, il va frapper. Je vis l'affreux moment Où le traître à sa rage immolait mon amant, Où la mort d'un seul coup tranchait deux destinées. Lygdamon l'aperçoit, il n'en est point surpris; Et de la même main sous qui son luth résonne, Et qui sut enchanter nos coeurs et nos esprits, Il combat son rival, l'abat, et lui pardonne. Jugez si de l'amour il mérite le prix, Et permettez du moins que mon coeur le lui donne. Ainsi parlait Églé. L'Amour applaudissait, Les Grecs battaient des mains, la belle rougissait; Elle en aimait encor son amant davantage. Téone se leva: son air et son langage Ne connurent jamais les soins étudiés; Les Grecs, en la voyant, se sentaient égayés. Téone, souriant, conta son aventure En vers moins allongés, et d'une autre mesure, Qui courent avec grâce, et vont à quatre pieds, Comme en fit Hamilton, comme en fait la nature. TÉONE. Vous connaissez tous Agathon; Il est plus charmant que Nirée; A peine d'un naissant coton Sa ronde joue était parée. Sa voix est tendre il a le ton Comme les yeux de Cythérée. Vous savez de quel vermillon Sa blancheur vive est colorée; La chevelure d'Apollon N'est pas si longue et si dorée. Je le pris pour mon compagnon Aussitôt que je fus nubile. Ce n'est pas sa beauté fragile Dont mon coeur fut le plus épris: S'il a les grâces de Paris, Mon amant a le bras d'Achille. Un soir, dans un petit bateau, Tout auprès d'une île Cyclade, Ma tante et moi goûtions sur l'eau Le plaisir de la promenade, Quand de Lydie un gros vaisseau Vint nous aborder a la rade. Le vieux capitaine écumeur Venait souvent dans cette plage Chercher des filles de mon âge Pour les plaisirs du gouverneur. En moi je ne sais quoi le frappe; Il me trouve un air assez beau Il laisse ma tante, il me happe; Il m'enlève comme un moineau, Et va me vendre à son satrape. Ma bonne tante, en glapissant, Et la poitrine déchirée, S'en retourne au port du Pirée Raconter au premier passant Que sa Téone est égarée; Que de Lydie un armateur, Un vieux pirate, un revendeur De la féminine denrée, S'en est allé livrer ma fleur Au commandant de la contrée. Pensez-vous alors qu'Agathon S'amusât à verser des larmes, A me peindre avec un crayon, A chanter sa perte et mes charmes Sur un petit psaltérion? Pour me ravoir il prit les armes: Mais n'ayant pas de quoi payer Seulement le moindre estafier, Et se fiant sur sa figure, D'une fille il prit la coiffure, Le tour de gorge et le panier. Il cacha sous son tablier Un long poignard et son armure, Et courut tenter l'aventure Dans la barque d'un nautonier. Il arrive au bord du Méandre Avec son petit attirail. A ses attraits, à son air tendre, On ne manqua pas de le prendre Pour une ouaille du bercail Où l'on m'avait déjà fait vendre; Et, dés qu'à terre il put descendre, On l'enferma dans mon sérail. Je ne crois pas que de sa vie Une fille ait jamais goûté Le quart de la félicité Qui combla mon âme ravie Quand, dans un sérail de Lydie, Je vis mon Grec à mon côté, Et que je pus en liberté Récompenser la nouveauté D'une entreprise si hardie. Pour époux il fut accepté. Les dieux seuls daignèrent paraître A cet hymen précipité Car il n'était point la de prêtre Et, comme vous pouvez penser, Des valets on peut se passer Quand on est sous les yeux du maître. Le soir, le satrape amoureux, Dans mon lit, sans cérémonie, Vint m'expliquer ses tendres voeux. Il crut, pour apaiser ses feux, N'avoir qu'une fille jolie, Il fut surpris d'en trouver deux. « Tant mieux, dit-il, car votre amie, Comme vous, est fort a mon gré. J'aime beaucoup la compagnie: Toutes deux je contenterai, N'ayez aucune jalousie. » Après sa petite leçon, Qu'il accompagnait de caresses, Il voulait agir tout de bon; Il exécutait ses promesses, Et je tremblais pour Agathon. Mais mon Grec, d'une main guerrière, Le saisissant par la crinière, Et tirant son estramaçon, Lui fit voir qu'il était garçon, Et parla de cette manière: « Sortons tous trois de la maison, Et qu'on me fasse ouvrir la porte; Faites bien signe a votre escorte De ne suivre en nulle façon. Marchons tous les trois au rivage; Embarquons-nous sur un esquif. J'aurai sur vous l'oeil attentif Point de geste, point de langage; Au premier signe un peu douteux, Au clignement d'une paupière, A l'instant je vous coupe en deux, Et vous jette dans la rivière. » Le satrape était un seigneur Assez sujet a la frayeur: Il eut beaucoup d'obéissance: Lorsqu'on a peur on est fort doux. Sur la nacelle, en diligence, Nous l'embarquâmes avec nous. Sitôt que nous fûmes en Grèce, Son vainqueur le mit a rançon: Elle fut en sonnante espèce. Elle était forte, il m'en fit don: Ce fut ma dot et mon douaire. Avouez qu'il a su plus faire Que le bel esprit Lygdamon, Et que j'aurais fort à me plaindre, S'il n'avait songé qu'à me peindre, Et qu'à me faire une chanson. Les Grecs furent charmés de la voix douce et vive, Du naturel aisé, de la gaîté naïve, Dont la jeune Téone anima son récit. La grâce, en s'exprimant, vaut mieux que ce qu'on dit. On applaudit, on rit: les Grecs aimaient à rire. Pourvu qu'on soit content, qu'importe qu'on admire? Apamis s'avança les larmes dans les yeux: Ses pleurs étaient un charme, et la rendaient plus belle. Les Grecs prirent alors un air plus sérieux, Et, dès qu'elle parla, les coeurs furent pour elle. Apamis raconta ses malheureux amours En mètres qui n'étaient ni trop longs, ni trop courts; Dix syllabes par vers, mollement arrangées, Se suivaient avec art, et semblaient négligées. Le rythme en est facile, il est mélodieux. L'hexamètre est plus beau, mais parfois ennuyeux. APAMIS. L'astre cruel sous qui j'ai vu le jour M'a fait pourtant naître dans Amathonte, Lieux fortunés où la Grèce raconte Que le berceau de la mère d'Amour Par les Plaisirs fut apporté sur l'onde; Elle y naquit pour le bonheur du monde, A ce qu'on dit, mais non pas pour le mien. Son culte aimable et sa loi douce et pure A ses sujets n'avaient fait que du bien, Tant que sa loi fut celle de nature. Le rigorisme a souillé ses autels; Les dieux sont bons, les prêtres sont cruels. Les novateurs ont voulu qu'une belle Qui par malheur deviendrait infidèle Allât finir ses jours au fond de l'eau Où la déesse avait eu son berceau, Si quelque amant ne se noyait pour elle. Pouvait-on faire une loi si cruelle? Hélas! faut-il le frein du châtiment Aux coeurs bien nés pour aimer constamment? Et si jamais, à la faiblesse en proie, Quelque beauté vient à changer d'amant, C'est un grand mal; mais faut-il qu'on la noie? Tendre Vénus, vous qui fîtes ma joie Et mon malheur; vous qu'avec tant de soin J'avais servie avec le beau Bathyle, D'un coeur si droit, d'un esprit si docile; Vous le savez, je vous prends à témoin Comme j'aimais, et si j'avais besoin Que mon amour fut nourri par la crainte. Des plus beaux noeuds la pure et douce étreinte Faisait un coeur de nos coeurs amoureux. Bathyle et moi nous respirions ces feux Dont autrefois a brûlé la déesse. L'astre des cieux, en commençant son cours, En l'achevant, contemplait nos amours; La nuit savait quelle était ma tendresse. Arénorax, homme indigne d'aimer, Au regard sombre, au front triste, au coeur traître, D'amour pour moi parut s'envenimer, Non s'attendrir: il le fit bien connaître. Né pour haïr, il ne fut que jaloux. Il distilla les poisons de l'envie Il fit parler la noire calomnie. O délateurs! monstres de ma patrie, Nés de l'enfer, hélas! rentrez-y tous. L'art contre moi mit tant de vraisemblance Que mon amant put même s'y tromper; Et l'imposture accabla l'innocence. Dispensez-moi de vous développer Le noir tissu de sa trame secrète; Mon tendre coeur ne peut s'en occuper, Il est trop plein de l'amant qu'il regrette. A la déesse en vain j'eus mon recours, Tout me trahit; je me vis condamnée A terminer mes maux et mes beaux jours Dans cette mer où Vénus était née. On me menait au lieu de mon trépas: Un peuple entier mouillait de pleurs mes pas, Et me plaignait d'une plainte inutile, Quand je reçus un billet de Bathyle; Fatal écrit qui changeait tout mon sort! Trop cher écrit, plus cruel que la mort! Je crus tomber dans la nuit éternelle Quand je l'ouvris, quand j'aperçus ces mots: « Je meurs pour vous, fussiez-vous infidèle. » C'en était fait: mon amant dans les flots S'était jeté pour me sauver la vie. On l'admirait en poussant des sanglots. Je t'implorais, ô mort, ma seule envie, Mon seul devoir! On eut la cruauté De m'arrêter lorsque j'allais le suivre On m'observa: j'eus le malheur de vivre; De l'imposteur la sombre iniquité Fut mise au jour, et trop tard découverte. Du talion il a subi la loi; Son châtiment répare-t-il ma perte? Le beau Bathyle est mort, et c'est pour moi! Je viens à vous, ô juges favorables! Que mes soupirs, que mes funèbres soins, Touchent vos coeurs; que j'obtienne du moins Un appareil à des maux incurables. A mon amant dans la nuit du trépas Donnez le prix que ce trépas mérite; Qu'il se console aux rives du Cocyte, Quand sa moitié ne se console pas; Que cette main qui tremble et qui succombe, Par vos bontés encor se ranimant, Puisse à vos yeux écrire sur sa tombe: « Athène et moi couronnons mon amant. » Disant ces mots, ses sanglots l'arrêtèrent; Elle se tut, mais ses larmes parlèrent. Chaque juge fut attendri. Pour Églé d'abord ils penchèrent; Avec Téone ils avaient ri; J'ignore, et j'en suis bien marri, Quel est le vainqueur qu'ils nommèrent. Au coin du feu, mes chers amis, C'est pour vous seuls que je transcris Ces contes tirés d'un vieux sage. Je m'en tiens à votre suffrage; C'est à vous de donner le prix; Vous êtes mon aréopage. THÉLÈME ET MACARE Thélème est vive, elle est brillante; Mais elle est bien impatiente; Son oeil est toujours ébloui, Et son coeur toujours la tourmente. Elle aimait un gros réjoui D'une humeur toute différente. Sur son visage épanoui Est la sérénité touchante; Il écarte à la fois l'ennui, Et la vivacité bruyante. Rien n'est plus doux que son sommeil, Rien n'est plus beau que son réveil; Le long du jour il vous enchante. Macare est le nom qu'il portait. Sa maîtresse inconsidérée Par trop de soins le tourmentait: Elle voulait être adorée. En reproches elle éclata: Macare en riant la quitta, Et la laissa désespérée. Elle courut étourdiment Chercher de contrée en contrée Son infidèle et cher amant, N'en pouvant vivre séparée. Elle va d'abord à la cour. « Auriez-vous vu mon cher amour, N'avez-vous point chez vous Macare? » Tous les railleurs de ce séjour Sourirent à ce nom bizarre. Comment ce Macare est-il fait? Où l'avez-vous perdu, ma bonne? Faites-nous un peu son portrait. 3/4 Ce Macare qui m'abandonne, Dit-elle, est un homme parfait, Qui n'a jamais haï personne, Qui de personne n'est haï, Qui de bon sens toujours raisonne, Et qui n'eut jamais de souci. A tout le monde il a su plaire. » On lui dit: « Ce n'est pas ici Que vous trouverez votre affaire, Et les gens de ce caractère Ne vont pas dans ce pays-ci. » Thélème marcha vers la ville. D'abord elle trouve un couvent, Et pense dans ce lieu tranquille Rencontrer son tranquille amant. Le sous-prieur lui dit: « Madame, Nous avons longtemps attendu Ce bel objet de votre flamme, Et nous ne l'avons jamais vu. Mais nous avons en récompense Des vigiles, du temps perdu, Et la discorde, et l'abstinence. » Lors un petit moine tondu Dit à la dame vagabonde: « Cessez de courir à la ronde Après votre amant échappé; Car, si l'on ne m'a pas trompé, Ce bonhomme est dans l'autre monde. » A ce discours impertinent Thélème se mit en colère: Apprenez, dit-elle, mon frère, Que celui qui fait mon tourment Est né pour moi, quoi qu'on en dise: Il habite certainement Le monde où le destin m'a mise, Et je suis son seul élément: Si l'on vous fait dire autrement, On vous fait dire une sottise. » La belle courut de ce pas Chercher au milieu du fracas Celui qu'elle croyait volage. « Il sera peut-être à Paris, Dit-elle, avec les beaux esprits Qui l'ont peint si doux et si sage. » L'un d'eux lui dit: « Sur mon avis, Vous pourriez vous tromper peut-être: Macare n'est qu'en nos écrits; Nous l'avons peint sans le connaître. Elle aborda près du Palais, Ferma les yeux, et passa vite: Mon amant ne sera jamais Dans cet abominable gîte; Au moins la cour a des attraits, Macare aurait pu s'y méprendre; Mais les noirs suivants de Thémis Sont les éternels ennemis De l'objet qui me rend si tendre. » Thélème au temple de Rameau, Chez Melpomène, chez Thalie, Au premier spectacle nouveau, Croit trouver l'amant qui l'oublie. Elle est priée à ces repas Où président les délicats, Nommés la bonne compagnie. Des gens d'un agréable accueil Y semblent, au premier coup d'oeil, De Macare être la copie. Mais plus ils étaient occupés Du soin flatteur de le paraître, Et plus à ses yeux détrompés Ils étaient éloignés de l'être. Enfin Thélème au désespoir, Lasse de chercher sans rien voir, Dans sa retraite alla se rendre. Le premier objet qu'elle y vit Fut Macare auprès de son lit, Qui l'attendait pour la surprendre. « Vivez avec moi désormais, Dit-il, dans une douce paix, Sans trop chercher, sans trop prétendre; Et si vous voulez posséder Ma tendresse avec ma personne, Gardez de jamais demander Au delà de ce que je donne. » Les gens de grec enfarinés Connaîtront Macare et Thélème, Et vous diront, sous cet emblème, A quoi nous sommes destinés. Macare, c'est toi qu'on désire; On t'aime, on te perd; et je croi Que je t'ai rencontré chez moi Mais je me garde de le dire: Quand on se vante de t'avoir, On en est privé par l'envie Pour te garder il faut savoir Te cacher, et cacher sa vie. AZOLAN OU LE BÉNÉFICIER A son aise dans son village Vivait un jeune musulman, Bien fait de corps, beau de visage, Et son nom était Azolan. Il avait transcrit l'Alcoran, Et par coeur il allait l'apprendre. Il fut, dès l'âge le plus tendre, Dévot à l'ange Gabriel. Ce ministre emplumé du ciel Un jour chez lui daigna descendre: « J'ai connu, dit-il, mon enfant, Ta dévotion non commune: Gabriel est reconnaissant, Et je viens faire ta fortune; Tu deviendras dans peu de temps Iman de la Mecque et Médine; C'est, après la place divine Du grand commandeur des croyants, Le plus opulent bénéfice Que Mahomet puisse donner. Les honneurs vont t'environner Quand tu seras en exercice; Mais il faut me faire serment De ne toucher femme ni fille; De n'en voir jamais qu'à la grille, Et de vivre très chastement. » Le beau jeune homme étourdiment, Pour avoir des biens de l'Église, Conclut cet accord imprudent, Sans penser faire une sottise. Monsieur l'iman fut enchanté De l'éclat de sa dignité, Et même encor de la finance Dont il se vit d'abord payé Par un receveur d'importance, Qui la partageait par moitié. Tant d'honneur et tant d'opulence N'étaient rien sans un peu d'amour. Tous les matins, au point du jour, Le jeune Azolan tout en flamme, Et par son serment empêché, Se dit, dans le fond de son âme, Qu'il a fait un mauvais marché. Il rencontre la belle Amine, Aux yeux charmants, au teint fleuri: Il l'adore, il en est chéri. « Adieu la Mecque, adieu Médine; Adieu l'éclat d'un vain honneur, Et tout ce pompeux esclavage; La seule Amine aura mon coeur: Soyons heureux dans mon village. » L'archange aussitôt descendit Pour lui reprocher sa faiblesse. Le tendre amant lui répondit: Voyez seulement ma maîtresse. Vous vous êtes moqué de moi Notre marché fait mon supplice; Je ne veux qu'Amine et sa foi: Reprenez votre bénéfice. Du bon prophète Mahomet J'adore à jamais la prudence: Aux élus l'amour il permet; Il fait bien plus, il leur promet Des Amines pour récompense. Allez, mon très cher Gabriel, J'aurai toujours pour vous du zèle; Vous pouvez retourner au ciel; Je n'y veux pas aller sans elle. » L'ORIGINE DES MÉTIERS Quand Prométhée eut formé son image D'un marbre blanc façonné par ses mains, Il épousa, comme on sait, son ouvrage: Pandore fut la mère des humains. Dès qu'elle put se voir et se connaître, Elle essaya son sourire enchanteur, Son doux parler, son maintien séducteur, Parut aimer, et captiva son maître; Et Prométhée, à lui plaire occupé, Premier époux, fut le premier trompé. Mars visita cette beauté nouvelle: L'éclat du dieu, son air mâle et guerrier, Son casque d'or, son large bouclier, Tout le servit, et Mars triompha d'elle. Le dieu des mers, en son humide cour, Ayant appris cette bonne fortune, Chercha la belle, et lui parla d'amour: Qui cède à Mars peut se rendre à Neptune. Le blond Phébus, de son brillant séjour, Vit leurs plaisirs, eut la même espérance: Elle ne put faire de résistance Au dieu des vers, des beaux-arts, et du jour. Mercure était le dieu de l'éloquence: Il sut parler, il eut aussi son tour. Vulcain, sortant de sa forge embrasée, Déplut d'abord, et fut fort maltraité; Mais il obtint par importunité Cette conquête aux autres dieux aisée. Ainsi Pandore occupa ses beaux ans, Puis s'ennuya sans en savoir la cause. Quand une femme aima dans son printemps, Elle ne peut jamais faire autre chose; Mais pour les dieux, ils n'aiment pas longtemps. Elle avait eu pour eux des complaisances: Ils la quittaient; elle vit dans les champs Un gros satyre, et lui fit les avances. Nous sommes nés de tous ces passe-temps; C'est des humains l'origine première: Voilà pourquoi nos esprits, nos talents, Nos passions, nos emplois, tout diffère. L'un eut Vulcain, l'autre eut Mars pour son père, L'autre un satyre; et bien peu d'entre nous Sont descendus du dieu, de la lumière. De nos parents nous tenons tous nos goûts. Mais le métier de la belle Pandore, Quoique peu rare, est encor le plus doux; Et c'est celui que tout Paris honore. LA BÉGUEULE CONTE MORAL. (1772) Dans ses écrits un sage Italien Dit que le mieux est l'ennemi du bien; Non qu'on ne puisse augmenter en prudence, En bonté d'âme, en talents, en science; Cherchons le mieux sur ces chapitres-là; Partout ailleurs évitons la chimère. Dans son état heureux qui peut se plaire, Vivre à sa place, et garder ce qu'il a! La belle Arsène en est la preuve claire. Elle était jeune; elle avait à Paris Un tendre époux empressé de complaire A son caprice, et souffrant son mépris. L'oncle, la soeur, la tante, le beau-père, Ne brillaient pas parmi les beaux esprits; Mais ils étaient d'un fort bon caractère. Dans le logis des amis fréquentaient; Beaucoup d'aisance, une assez bonne chère; Les passe-temps que nos gens connaissaient, Jeu, bal, spectacle, et soupers agréables, Rendaient ses jours à peu près tolérables: Car vous savez que le bonheur parfait Est inconnu; pour l'homme il n'est pas fait. Madame Arsène était fort peu contente De ces plaisirs. Son superbe dégoût, Dans ses dédains, fuyait ou blâmait tout. On l'appelait la belle impertinente. Or admirez la faiblesse des gens: Plus elle était distraite, indifférente, Plus ils tâchaient, par des soins complaisants, D'apprivoiser son humeur méprisante; Et plus aussi notre belle abusait De tous les pas que vers elle on faisait. Pour ses amants encor plus intraitable, Aise de plaire, et ne pouvant aimer, Son coeur glacé se laissait consumer Dans le chagrin de ne voir rien d'aimable. D'elle à la fin chacun se retira. De courtisans elle avait une liste; Tout prit parti; seule elle demeura Avec l'orgueil, compagnon dur et triste Bouffi, mais sec, ennemi des ébats, Il renfle l'âme, et ne la nourrit pas. La dégoûtée avait eu pour marraine La fée Aline. On sait que ces esprits Sont mitoyens entre l'espèce humaine Et la divine; et monsieur Gabalis Mit par écrit leur histoire certaine. La fée allait quelquefois au logis De sa filleule, et lui disait: « Arsène, Es-tu contente à la fleur de tes ans? As-tu des goûts et des amusements? Tu dois mener une assez douce vie. » L'autre en deux mots répondait: « Je m'ennuie. 3/4 C'est un grand mal, dit la fée, et je croi Qu'un beau secret c'est de vivre chez soi. » Arsène enfin conjura son Aline De la tirer de son maudit pays. Je veux aller à la sphère divine: Faites-moi voir votre beau paradis; Je ne saurais supporter ma famille, Ni mes amis. J'aime assez ce qui brille, Le beau, le rare; et je ne puis jamais Me trouver bien que dans votre palais; C'est un goût vif dont je me sens coiffée. 3/4 Très volontiers, » dit l'indulgente fée. Tout aussitôt dans un char lumineux Vers l'orient la belle est transportée. Le char volait; et notre dégoûtée, Pour être en l'air, se croyait dans les cieux. Elle descend au séjour magnifique De la marraine. Un immense portique, D'or ciselé dans un goût tout nouveau, Lui parut riche et passablement beau; Mais ce n'est rien quand on voit le château. Pour les jardins, c'est un miracle unique; Marly, Versaille, et leurs petits jets d'eau, N'ont rien auprès qui surprenne et qui pique. La dédaigneuse, à cette oeuvre angélique, Sentit un peu de satisfaction. Aline dit: « Voilà votre maison; Je vous y laisse un pouvoir despotique, Commandez-y. Toute ma nation Obéira sans aucune réplique. J'ai quatre mots à dire en Amérique, Il faut que j'aille y faire quelques tours; Je reviendrai vers vous en peu de jours. J'espère au moins, dans ma douce retraite, Vous retrouver l'âme un peu satisfaite. Aline part. La belle en liberté Reste et s'arrange au palais enchanté, Commande en reine, ou plutôt en déesse, De cent beautés une foule s'empresse A prévenir ses moindres volontés. A-t-elle faim? cent plats sont apportés; De vrai nectar la cave était fournie, Et tous les mets sont de pure ambroisie; Les vases sont du plus fin diamant. Le repas fait, on la mène à l'instant Dans les jardins, sur les bords des fontaines, Sur les gazons, respirer les haleines Et les parfums des fleurs et des zéphyrs. Vingt chars brillant de rubis, de saphirs, Pour la porter se présentent d'eux-mêmes, Comme autrefois les trépieds de Vulcain Allaient au ciel, par un ressort divin, Offrir leur siège aux majestés suprêmes. De mille oiseaux les doux gazouillements, L'eau qui s'enfuit sur l'argent des rigoles, Ont accordé leurs murmures charmants; Les perroquets répétaient ses paroles, Et les échos les disaient après eux. Telle Psyché, par le plus beau des dieux A ses parents avec art enlevée, Au seul Amour dignement réservée, Dans un palais des mortels ignoré, Aux éléments commandait à son gré. Madame Arsène est encor mieux servie Plus d'agréments environnaient sa vie; Plus de beautés décoraient son séjour; Elle avait tout; mais il manquait l'Amour. Pour égayer notre mélancolique, On lui donna le soir une musique Dont les accords et les accents nouveaux Feraient pâmer soixante cardinaux. Ces sons vainqueurs allaient au fond des âmes; Mais elle vit, non sans émotion, Que pour chanter on n'avait que des femmes. « Dans ce palais point de barbe au menton! A quoi, dit-elle, a pensé ma marraine? Point d'homme ici! Suis-je dans un couvent? Je trouve bon que l'on me serve en reine; Mais sans sujets la grandeur est du vent. J'aime à régner, sur des hommes s'entend; Ils sont tous nés pour ramper dans ma chaîne: C'est leur destin, c'est leur premier devoir; Je les méprise, et je veux en avoir. » Ainsi parlait la recluse intraitable; Et cependant les nymphes sur le soir Avec respect ayant servi sa table, On l'endormit au son des instruments. Le lendemain mêmes enchantements, Mêmes festins, pareille sérénade; Et le plaisir fut un peu moins piquant. Le lendemain lui parut un peu fade; Le lendemain fut triste et fatigant: Le lendemain lui fut insupportable. Je me souviens du temps trop peu durable Où je chantais, dans mon heureux printemps, Des lendemains plus doux et plus plaisants. La belle enfin chaque jour festoyée Fut tellement de sa gloire ennuyée, Que, détestant cet excès de bonheur, Le paradis lui faisait mal au coeur. Se trouvant seule, elle avise une brèche A certain mur; et, semblable à la flèche Qu'on voit partir de la corde d'un arc, Madame saute, et vous franchit le parc. Au même instant palais, jardins, fontaines, Or, diamants, émeraudes, rubis, Tout disparut à ses yeux ébaubis; Elle ne voit que les stériles plaines D'un grand désert, et des rochers affreux: La dame alors, s'arrachant les cheveux, Demande à Dieu pardon de ses sottises. La nuit venait, et déjà ses mains grises Sur la nature étendaient ses rideaux. Les cris perçants des funèbres oiseaux, Les hurlements des ours et des panthères, Font retentir les antres solitaires. Quelle autre fée, hélas! prendra le soin De secourir ma folle aventurière! Dans sa détresse elle aperçut de loin, A la faveur d'un reste de lumière, Au coin d'un bois, un vilain charbonnier, Qui s'en allait par un petit sentier, Tout en sifflant, retrouver sa chaumière. « Qui que tu sois, lui dit la beauté fière, Vois en pitié le malheur qui me suit; Car je ne sais où coucher cette nuit. » Quand on a peur, tout orgueil s'humanise. Le noir pataud, la voyant si bien mise, Lui répondit: « Quel étrange démon Vous fait aller dans cet état de crise, Pendant la nuit, à pied, sans compagnon? Je suis encor très loin de ma maison. Çà, donnez-moi votre bras, ma mignonne; On recevra ta petite personne Comme on pourra. J'ai du lard et des oeufs. Toute Française, à ce que j'imagine, Sait, bien ou mal, faire un peu de cuisine. Je n'ai qu'un lit; c'est assez pour nous deux. Disant ces mots, le rustre vigoureux D'un gros baiser sur sa bouche ébahie Ferme l'accès à toute repartie; Et par avance il veut être payé Du nouveau gîte à la belle octroyé. « Hélas! hélas! dit la dame affligée, Il faudra donc qu'ici je sois mangée D'un charbonnier ou de la dent des loups! » Le désespoir, la honte, le courroux, L'ont suffoquée: elle est évanouie. Notre galant la rendait à la vie. La fée arrive, et peut-être un peu tard. Présente à tout, elle était à l'écart. « Vous voyez bien, dit-elle à sa filleule, Que vous étiez une franche bégueule. Ma chère enfant, rien n'est si périlleux Que de quitter le bien pour être mieux. La leçon faite, on reconduit ma belle Dans son logis. Tout y changea pour elle En peu de temps, sitôt qu'elle changea. Pour son profit elle se corrigea. Sans avoir lu les beaux moyens de plaire Du sieur Moncrif, et sans livre, elle plut. Que fallait-il à son coeur?... qu'il voulût. Elle fut douce, attentive, polie, Vive et prudente; et prit même en secret Pour charbonnier un jeune amant discret, Et fut alors une femme accomplie. ENVOI A MADAME DE FLORIAN. Chloé, quand mon impertinente A la fin connut la façon De devenir femme charmante, C'est de vous qu'elle prit leçon; Mais elle est loin de son modèle. Votre sort est plus singulier: Vous aviez pis qu'un charbonnier, Et vous avez mieux choisi qu'elle. LES FINANCES (1775) Quand Terray nous mangeait, un honnête bourgeois, Lassé des contretemps d'une vie inquiète, Transplanta sa famille au pays champenois: Il avait près de Reims une obscure retraite; Son plus clair revenu consistait en bon vin. Un jour qu'il arrangeait sa cave et son ménage, Il fut dans sa maison visité d'un voisin, Qui parut à ses yeux le seigneur du village: Cet homme était suivi de brillants estafiers, Sergents de la finance, habillés en guerriers. Le bourgeois fit à tous une humble révérence, Du meilleur de son cru prodigua l'abondance; Puis il s'enquit tout bas quel était le seigneur Qui faisait aux bourgeois un tel excès d'honneur. « Je suis, dit l'inconnu, dans les fermes nouvelles, Le royal directeur des aides et gabelles. 3/4 Ah! pardon, monseigneur! Quoi! vous aidez le roi? 3/4 Oui, l'ami. 3/4 Je révère un si sublime emploi. Le mot d'aide s'entend; gabelles m'embarrasse. D'où vient ce mot? 3/4 D'un Juif appelé Gabelus. 3/4 Ah, d'un Juif! je le crois. 3/4 Selon les nobles us De ce peuple divin, dont je chéris la race, Je viens prendre chez vous les droits qui me sont dus. J'ai fait quelques progrès, par mon expérience, Dans l'art de travailler un royaume en finance. Je fais loyalement deux parts de votre bien: La première est au roi, qui n'en retire rien; La seconde est pour moi. Voici votre mémoire. Tant pour les brocs de vin qu'ici nous avons bus; Tant pour ceux qu'aux marchands vous n'avez point vendus, Et pour ceux qu'avec vous nous comptons encor boire; Tant pour le sel marin duquel nous présumons Que vous deviez garnir vos savoureux jambons. Vous ne l'avez point pris, et vous deviez le prendre. Je ne suis point méchant, et j'ai l'âme assez tendre. Composons, s'il vous plaît. Payez dans ce moment Deux mille écus tournois par accommodement. » Mon badaud écoutait d'une mine attentive Ce discours éloquent qu'il ne comprenait pas; Lorsqu'un autre seigneur en son logis arrive, Lui fait son compliment, le serre entre ses bras: « Que vous êtes heureux! votre bonne fortune, En pénétrant mon coeur, à nous deux est commune. Du domaine royal je suis le contrôleur: J'ai su que depuis peu vous goûtez le bonheur D'être seul héritier de votre vieille tante. Vous pensiez n'y gagner que mille écus de rente: Sachez que la défunte en avait trois fois plus. Jouissez de vos biens, par mon savoir accrus. Quand je vous enrichis, souffrez que je demande, Pour vous être trompé, dix mille francs d'amende. » Aussitôt ces messieurs, discrètement unis, Font des biens au soleil un petit inventaire; Saisissent tout l'argent, démeublent le logis. La femme du bourgeois crie et se désespère; Le maître est interdit; la fille est tout en pleurs; Un enfant de quatre ans joue avec les voleurs: Heureux pour quelque temps d'ignorer sa disgrâce! Son aîné, grand garçon, revenant de la chasse, Veut secourir son père, et défend la maison On les prend, on les lie, on les mène en prison; On les juge, on en fait de nobles Argonautes, Qui, du port de Toulon devenus nouveaux hôtes, Vont ramer pour le roi vers la mer de Cadix. La pauvre mère expire en embrassant son fils; L'enfant abandonné gémit dans l'indigence; La fille sans secours est servante à Paris. C'est ainsi qu'on travaille un royaume en finance. LE DIMANCHE OU LES FILLES DE MINÉE. (1775) A MADAME ARNANCHE. Vous demandez, madame Arnanche, Pourquoi nos dévots paysans, Les cordeliers à la grand'manche, Et nos curés catéchisants, Aiment à boire le dimanche? J'ai consulté bien des savants. Huet, cet évêque d'Avranche, Qui pour la Bible toujours penche, Prétend qu'un usage si beau Vient de Noé le patriarche, Qui, justement dégoûté d'eau, S'enivrait au sortir de l'arche. Huet se trompe: c'est Bacchus, C'est le législateur du Gange, Ce dieu de cent peuples vaincus, Cet inventeur de la vendange. C'est lui qui voulut consacrer Le dernier jour hebdomadaire A boire, à rire, à ne rien faire On ne pouvait mieux honorer La divinité de son père. Il fut ordonné par les lois D'employer ce jour salutaire A ne faire oeuvre de ses doigts Qu'avec sa maîtresse et son verre. Un jour, ce digne fils de Dieu Et de la pieuse Sémèle Descendit du ciel au saint lieu Où sa mère, très peu cruelle, Dans son beau sein l'avait conçu, Où son père, l'ayant reçu, L'avait enfermé dans sa cuisse; Grands mystères bien expliqués, Dont autrefois se sont moqués Des gens d'esprit pleins de malice. Bacchus à peine se montrait Avec Silène et sa monture, Tout le peuple les adorait; La campagne était sans culture; Dévotement on folâtrait; Et toute la cléricature Courait en foule au cabaret. Parmi ce brillant fanatisme, Il fut un pauvre citoyen Nommé Minée, homme de bien, Et soupçonné de jansénisme. Ses trois filles filaient du lin, Aimaient Dieu, servaient le prochain, Évitaient la fainéantise, Fuyaient les plaisirs, les amants, Et, pour ne point perdre de temps, Ne fréquentaient jamais l'église. Alcithoé dit à ses soeurs: « Travaillons et faisons l'aumône; Monsieur le curé dans son prône Donne-t-il des conseils meilleurs? Filons, et laissons la canaille Chanter des versets ennuyeux: Quiconque est honnête et travaille Ne saurait offenser les dieux. Filons, si vous voulez m'en croire; Et, pour égayer nos travaux, Que chacune conte une histoire En faisant tourner ses fuseaux. » Les deux cadettes approuvèrent Ce propos tout plein de raison, Et leur soeur, qu'elles écoutèrent, Commença de cette façon: « Le travail est mon dieu, lui seul régit le monde; Il est l'âme de tout: c'est en vain qu'on nous dit Que les dieux sont à table ou dorment dans leur lit. J'interroge les cieux, l'air, et la terre, et l'onde: Le puissant Jupiter fait son tour en dix ans, Son vieux père Saturne avance à pas plus lents, Mais il termine enfin son immense carrière; Et dès qu'elle est finie, il recommence encor. Sur son char de rubis, mêlés d'azur et d'or, Apollon va lançant des torrents de lumière. Quand il quitta les cieux, il se fit médecin, Architecte, berger, ménétrier, devin; Il travailla toujours. Sa soeur l'aventurière Est Hécate aux enfers, Diane dans les bois, Lune pendant les nuits, et remplit trois emplois. « Neptune chaque jour est occupé six heures A soulever des eaux les profondes demeures, Et les fait dans leur lit retomber par leur poids. « Vulcain, noir et crasseux, courbé sur son enclume, Forge à coups de marteau les foudres qu'il allume. « On m'a conté qu'un jour, croyant le bien payer, Jupiter à Vénus daigna le marier. Ce Jupiter, mes soeurs, était grand adultère; Vénus l'imita bien: chacun tient de son père. Mars plut à la friponne; il était colonel, Vigoureux, impudent, s'il en fut dans le ciel, Talons rouges, nez haut, tous les talents de plaire; Et tandis que Vulcain travaillait pour la cour, Mars consolait sa femme en parfait petit-maître, Par air, par vanité, plutôt que par amour. « Le mari méprisé, mais très digne de l'être, Aux deux amants heureux voulut jouer d'un tour. D'un fil d'acier poli, non moins fin que solide, Il façonne un réseau que rien ne peut briser. Il le porte la nuit au lit de la perfide. Lasse de ses plaisirs, il la voit reposer Entre les bras de Mars; et, d'une main timide, Il vous tend son lacet sur le couple amoureux; Puis, marchant à grands pas, encor qu'il fut boiteux, Il court vite au Soleil conter son aventure: « Toi qui vois tout, dit-il, viens, et vois ma parjure. « Cependant que Phosphore au bord de l'orient « Au-devant de ton char ne paraît point encore, « Et qu'en versant des pleurs la diligente Aurore « Quitte son vieil époux pour son nouvel amant, « Appelle tous les dieux; qu'ils contemplent ma honte. « Qu'ils viennent me venger. » Apollon est malin; Il rend avec plaisir ce service à Vulcain. En petits vers galants sa disgrâce il raconte; Il assemble en chantant tout le conseil divin. Mars se réveille au bruit, aussi bien que sa belle: Ce dieu très éhonté ne se dérangea pas; Il tint, sans s'étonner, Vénus entre ses bras, Lui donnant cent baisers qui sont rendus par elle. Tous les dieux à Vulcain firent leur compliment; Le père de Vénus en rit longtemps lui-même. On vanta du lacet l'admirable instrument, Et chacun dit: « Bonhomme, attrapez-nous de même. » Lorsque la belle Alcithoé Eut fini son conte pour rire, Elle dit à sa soeur Thémire: « Tout ce peuple chante Évoé; Il s'enivre, il est en délire; Il croit que la joie est du bruit. Mais vous, que la raison conduit,. N'auriez-vous donc rien à nous dire? Thémire à sa soeur répondit: « La populace est la plus forte; Je crains ces dévots, et fais bien: A double tour fermons la porte, Et poursuivons notre entretien. Votre conte est de bonne sorte; D'un vrai plaisir il me transporte Pourrez-vous écouter le mien? « C'est de Vénus qu'il faut parler encore; Sur ce sujet jamais ou ne tarit: Filles, garçons, jeunes, vieux, tout l'adore; Mille grimauds font des vers sans esprit Pour la chanter. Je m'en suis souvent plainte. Je détestais tout médiocre auteur Mais on les passe, on les souffre, et la sainte Fait qu'on pardonne au sot prédicateur. Cette Vénus, que vous avez dépeinte Folle d'amour pour le dieu des combats, D'un autre amour eut bientôt l'âme atteinte: Le changement ne lui déplaisait pas. Elle trouva devers la Palestine Un beau garçon dont la charmante mine, Les blonds cheveux, les roses, et les lis, Les yeux brillants, la taille noble et fine, Tout lui plaisait car c'était Adonis. Cet Adonis, ainsi qu'on nous l'atteste, Au rang des dieux n'était pas tout à fait; Mais chacun sait combien il en tenait. Son origine était toute céleste; Il était né des plaisirs d'un inceste. Son père était son aïeul Cynira, Qui l'avait eu de sa fille Myrrha; Et Cynira (ce qu'on a peine à croire) Était le fils d'un beau morceau d'ivoire. Je voudrais bien que quelque grand docteur Put m'expliquer sa généalogie: J'aime à m'instruire; et c'est un grand bonheur D'être savante en la théologie. « Mars fut jaloux de son charmant rival; Il le surprit avec sa Cythérée, Le nez collé sur sa bouche sacrée, Faisant des dieux. Mars est un peu brutal Il prit sa lance, et, d'un coup détestable, Il transperça ce jeune homme adorable, De qui le sang produit encor des fleurs. J'admire ici toutes les profondeurs De cette histoire; et j'ai peine à comprendre Comment un dieu pouvait ainsi pourfendre Un autre dieu. Çà, dites-moi, mes soeurs, Qu'en pensez-vous? parlez-moi sans scrupule: Tuer un dieu n'est-il pas ridicule? 3/4 Non, dit Climène; et puisqu'il était né, C'est à mourir qu'il était destiné. Je le plains fort; sa mort paraît trop prompte. Mais poursuivez le fil de votre conte. » Notre Thémire, aimant à raisonner, Lui répondit: « Je vais vous étonner. Adonis meurt; mais Vénus la féconde, Qui peuple tout, qui fait vivre et sentir, Cette Vénus qui créa le Plaisir, Cette Vénus qui répare le monde, Ressuscita, sept jours après sa mort, Le dieu charmant dont vous plaignez le sort. 3/4 Bon, dit Climène, en voici bien d'une autre: Ma chère soeur, quelle idée est la vôtre! Ressusciter les gens! je n'en crois rien. 3/4 Ni moi non plus, dit la belle conteuse; Et l'on peut être une fille de bien En soupçonnant que la fable est menteuse. Mais tout cela se croit très fermement Chez les docteurs de ma noble patrie, Chez les rabbins de l'antique Syrie, Et vers le Nil, où le peuple en dansant, De son Isis entonnant la louange, Tous les matins fait des dieux, et les mange. Chez tous ces gens Adonis est fêté. On vous l'enterre avec solennité: Six jours entiers l'enfer est sa demeure; Il est damné tant en corps qu'en esprit. Dans ces six jours chacun gémit et pleure; Mais le septième il ressuscite, on rit. Telle est, dit-on, la belle allégorie, Le vrai portrait de l'homme et de la vie: Six jours de peine, un seul jour de bonheur. Du mal au bien toujours le destin change: Mais il est peu de plaisirs sans douleur, Et nos chagrins sont souvent sans mélange. » De la sage Climène enfin c'était le tour. Son talent n'était pas de conter des sornettes, De faire des romans, ou l'histoire du jour, De ramasser des faits perdus dans les gazettes. Elle était un peu sèche, aimait la vérité, La cherchait, la disait avec simplicité; Se souciant fort peu qu'elle fût embellie, Elle eût fait un bon tome à l'Encyclopédie. Climène à ses deux soeurs adressa ce discours: « Vous m'avez de nos dieux raconté les amours, Les aventures, les mystères: Si nous n'en croyons rien, que nous sert d'en parler? Un mot devrait suffire: on a trompé nos pères, Il ne faut pas leur ressembler. Les Béotiens, nos confrères, Chantent au cabaret l'histoire de nos dieux; Le vulgaire se fait un grand plaisir de croire Tous ces contes fastidieux Dont on a dans l'enfance enrichi sa mémoire. Pour moi, dût le curé me gronder après boire, Je m'en tiens à vous dire, avec mon peu d'esprit, Que je n'ai jamais cru rien de ce qu'on m'a dit. D'un bout du monde à l'autre on ment et l'on mentit; Nos neveux mentiront comme ont fait nos ancêtres. Chroniqueurs, médecins, et prêtres, Se sont moqués de nous dans leur fatras obscur: Moquons-nous d'eux, c'est le plus sûr. Je ne crois point à ces prophètes Pourvus d'un esprit de Python, Qui renoncent à leur raison Pour prédire des choses faites. Je ne crois pas qu'un Dieu nous fasse nos enfants; Je ne crois point la guerre des géants; Je ne crois point du tout à la prison profonde D'un rival de Dieu même en son temps foudroyé; Je ne crois point qu'un fat ait embrasé ce monde, Que son grand-père avait noyé; Je ne crois aucun des miracles Dont tout le monde parle, et qu'on n'a jamais vus; Je ne crois aucun des oracles Que des charlatans ont vendus; Je ne crois point... » La belle, au milieu de sa phrase, S'arrêta de frayeur: un bruit affreux s'entend; La maison tremble: un coup de vent Fait tomber le trio qui jase. Avec tout son clergé Bacchus entre en buvant: « Et moi, je crois, dit-il, mesdames les savantes, Qu'en faisant trop les beaux esprits, Vous êtes des impertinentes. Je crois que de mauvais écrits Vous ont un peu tourné la tête, Vous travaillez un jour de fête; Vous en aurez bientôt le prix, Et ma vengeance est toute prête: Je vous change en chauve-souris. Aussitôt de nos trois reclues Chaque membre se raccourcit; Sous leur aisselle il s'étendit Deux petites ailes velues. Leur voix pour jamais se perdit; Elles volèrent dans les rues, Et devinrent oiseaux de nuit. Ce châtiment fut tout le fruit De leurs sciences prétendues. Ce fut une grande leçon Pour tout bon raisonneur qui fronde: On connut qu'il est dans ce monde Trop dangereux d'avoir raison. Ovide a conté cette affaire; La Fontaine en parle après lui; Moi je la répète aujourd'hui, Et j'aurais mieux fait de me taire. SÉSOSTRIS Vous le savez, chaque homme a son génie Pour l'éclairer et pour guider ses pas Dans les sentiers de cette courte vie. A nos regards il ne se montre pas, Mais en secret il nous tient compagnie. On sait aussi qu'ils étaient autrefois Plus familiers que dans l'âge où nous sommes: Ils conversaient, vivaient avec les hommes En bons amis, surtout avec les rois. Près de Memphis, sur la rive féconde Qu'en tous les temps, sous des palmiers fleuris, Le dieu du Nil embellit de son onde, Un soir au frais, le jeune Sésostris Se promenait, loin de ses favoris, Avec son ange, et lui disait: « Mon maître, Me voilà roi: j'ai dans le fond du coeur Un vrai désir de mériter de l'être: Comment m'y prendre? » Alors son directeur Dit: « Avançons vers ce grand labyrinthe Dont Osiris forma la belle enceinte; Vous l'apprendrez. » Docile à ses avis, Le prince y vole. Il voit dans le parvis Deux déités d'espèce différente: L'une paraît une beauté touchante, Au doux sourire, aux regards enchanteurs, Languissamment couchée entre des fleurs, D'Amours badins, de Grâces entourée, Et de plaisir encor tout enivrée. Loin derrière elle étaient trois assistants, Secs, décharnés, pâles, et chancelants. Le roi demande à son guide fidèle Quelle est la nymphe et si tendre et si belle, Et que font là ces trois vilaines gens? Son compagnon lui répondit: « Mon prince, Ignorez-vous quelle est cette beauté? A votre cour, à la ville, en province, Chacun l'adore, et c'est la Volupté. Ces trois vilains, qui vous font tant de peine, Marchent souvent après leur souveraine: C'est le Dégoût, l'Ennui, le Repentir, Spectres hideux, vieux enfants du Plaisir. » L'Égyptien fut affligé d'entendre De ce propos la triste vérité. « Ami, dit-il, veuillez aussi m'apprendre Quelle est plus loin cette autre déité Qui me paraît moins facile et moins tendre, Mais dont l'air noble et la sérénité Me plaît assez. Je vois à son côté Un sceptre d'or, une sphère, une épée, Une balance; elle tient dans sa main Des manuscrits dont elle est occupée; Tout l'ornement qui pare son beau sein Est une égide. Un temple magnifique S'ouvre à sa voix, tout brillant de clarté; Sur le fronton de l'auguste portique Je lis ces mots: A l'immortalité. Y puis-je entrer? 3/4 L'entreprise est pénible, Repartit l'ange; on a souvent tenté D'y parvenir, mais on s'est rebuté. Cette beauté, qui vous semble inflexible, Peut quelquefois se laisser enflammer. La Volupté, plus douce et plus sensible, A plus d'attraits; l'autre sait mieux aimer. Il faut, pour plaire à la fière immortelle, Un esprit juste, un coeur pur et fidèle: C'est la Sagesse; et ce brillant séjour Qu'on vient d'ouvrir est celui de la Gloire. Le bien qu'on fait y vit dans la mémoire; Votre beau nom y doit paraître un jour. Décidez-vous entre ces deux déesses: Vous ne pouvez les servir a la fois. Le jeune roi lui dit : « J'ai fait mon choix. Ce que j'ai vu doit régler mes tendresses. D'autres voudront les aimer toutes deux: L'une un moment pourrait me rendre heureux; L'autre par moi peut rendre heureux le monde. A la première, avec un air galant, Il appliqua deux baisers en passant; Mais il donna son coeur à la seconde. LE SONGE CREUX Je veux conter comment la nuit dernière, D'un vin d'Arbois largement abreuvé, Par passe-temps dans mon lit j'ai rêvé Que j'étais mort, et ne me trompais guère. Je vis d'abord notre portier Cerbère, De trois gosiers aboyant a la fois; Il me fallut traverser trois rivières; On me montra les trois soeurs filandières, Qui font le sort des peuples et des rois. Je fus conduit vers trois juges sournois, Qu'accompagnaient trois gaupes effroyables, Filles d'enfer et geôlières des diables; Car, Dieu merci, tout se faisait par trois. Ces lieux d'horreur effarouchaient ma vue, Je frémissais à la sombre étendue Du vaste abîme où des esprits pervers Semblaient avoir englouti l'univers. Je réclamais la clémence infinie Des puissants dieux, auteurs de tous les biens. Je l'accusais, lorsqu'un heureux génie Me conduisit aux champs élysiens, Au doux séjour de la paix éternelle, Et des plaisirs, qui, dit-on, sont nés d'elle. On me montra, sous des ombrages frais, Mille héros connus par les bienfaits Qu'ils ont versés sur la race mortelle, Et qui pourtant n'existèrent jamais: Le grand Bacchus, digne en tout de son père; Bellérophon, vainqueur de la Chimère; Cent demi-dieux des Grecs et des Romains. En tous les temps tout pays eut ses saints. Or, mes amis, il faut que je déclare Que si j'étais rebuté du Tartare, Cet Élysée et sa froide beauté M'avaient aussi promptement dégoûté. Impatient de fuir cette cohue, Pour m'esquiver je cherchais une issue, Quand j'aperçus un fantôme effrayant, Plein de fumée, et tout enflé de vent, Et qui semblait me fermer le passage. « Que me veux-tu? dis-je à ce personnage. 3/4 Rien, me dit-il, car je suis le Néant. Tout ce pays est de mon apanage. » De ce discours je fus un peu troublé. « Toi le Néant! jamais il n'a parlé... 3/4 Si fait, je parle; on m'invoque, et j'inspire Tous les savants qui sur mon vaste empire Ont publié tant d'énormes fatras... 3/4 Eh bien, mon roi, je me jette en tes bras. Puisqu'en ton sein tout l'univers se plonge, Tiens, prends mes vers, ma personne, et mon songe: Je porte envie au mortel fortuné Qui t'appartient au moment qu'il est né. » Source: http://www.poesies.net