POESIES DIVERSES TOME III: PREMIERS CONTES EN VERS DISCOURS EN VERS SUR L'HOMME LES STANCES Par François-Marie Arouet de Voltaire (1694-1778) TABLE DES MATIERES PREMIERS CONTES EN VERS. L'ANTI-GITON (1714) LE CADENAS (1716) LE COCUAGE (1716) LA MULE DU PAPE (1733) DISCOURS EN VERS SUR L'HOMME (1734) Avertissement pour les Discours en vers sur l'homme. Premier discours. De l'égalité des conditions. Deuxième discours. De la liberté. Troisième discours. De l'envie. Quatrième discours. De la modération en tout, dans l'etude, dans l'ambition, dans les plaisirs. Cinquième discours. Sur la nature du plaisir. Sixième discours. Sur la nature de l'homme. Septième discours. Sur la vraie vertu. Sur les événements de l'année 1744. STANCES Avertissement de Beuchot. I. Stances sur les poètes épiques. A madame la marquise du Châtelet. II. A monsieur de Forcalquier. III. Au même. Au nom de madame la marquise du Châtelet, à qui il avait envoyé une pagode chinoise. IV. A monseigneur le prince de Conti, pour un neveu du P. Sanadon, jésuite. V. Au président Hénault, en lui envoyant le manuscrit de Mérope. VI. Au roi de Prusse. Sur M. Hony, marchand de vin. VII. Au même. VIII. A madame du Châtelet. (1741) IX. A M. Van Haren, Député des États-Généraux. (1743) X. A Frédéric, roi de Prusse, Pour en obtenir la grâce d'un Français détenu depuis longtemps dans les prisons de Spandau. (1743) XI. A madame la marquise de Pompadour. XII. Stances irrégulières. A Son Altesse Royale la princesse de Suède, Ulrique de Prusse, soeur de Frédéric le Grand. XIII. A madame du Bocage. (1748) XIV. Sur le Louvre. (1749) XV. Impromptu fait à un souper dans une cour d'Allemagne. (1750) XVI. Au roi de Prusse. (1750) XVII. Au même. (1751) XVIII. Au même. (1751) XIX. Au même. (1751) XX. Au même. (1751) XXI. Au même. (1751) XXII. Au même. Qui l'avait invité à dîner. (1752) XXIII. A madame Denis. XXIV. Les torts. (1757) XXV. A monsieur le chevalier de Boufflers, qui lui avait envoyé une pièce de vers intitulé le Coeur. XXVI. A M. Deodati de Tovazzi. XXVII. A monsieur Blin de Sainmore. (1761) XXVIII. A l'impératrice de Russie Catherine II, à l'occasion de la prise de Choczim par les Russes, en 1769. XXIX. A madame la duchesse de Choiseul, sur la fondation de Versoy. (1769) XXX. A monsieur Saurin, de l'Académie française. Sur ce que le général des capucins avait agrégé l'auteur à l'ordre de saint François, en reconnaissance de quelques services qu'il avait rendus à ces moines. (1770) XXXI. A madame Necker. XXXII. A monsieur Hourcastremé. (1770) XXXIII. A monsieur de ***, en réponse à des vers que la Société de la Tolérance de Bordeaux lui avait envoyés. XXXIV. A madame Lullin, de Genève. XXXV. Les désagréments de la vieillesse. XXXVI. Au roi de Prusse, sur un buste en porcelaine, fait à Berlin, représentant l'auteur, et envoyé par Sa Majesté, en janvier 1775. XXXVII. Stances sur l'alliance renouvelée entre la France et les cantons helvétiques, jurée dans l'église de Soleure, le 15 auguste 1777. XXXVIII. Stances ou quatrains, pour tenir lieu de ceux de Pibrac, qui ont un peu vieilli. L'ANTI-GITON A MADEMOISELLE LECOUVREUR (1714) O du théâtre aimable souveraine, Belle Chloé, fille de Melpomène, Puissent ces vers de vous être goûtés! Amour le veut, Amour les a dictés. Ce petit dieu, de son aile légère, Un arc en main, parcourait l'autre jour Tous les recoins de votre sanctuaire, Car le théâtre appartient à l'Amour; Tous ses héros sont enfants de Cythère. Hélas! Amour, que tu fus consterné Lorsque tu vis ce temple profané, Et ton rival, de son culte hérétique Établissant l'usage anti-physique, Accompagné de ses mignons fleuris, Fouler aux pieds les myrtes de Cypris! Cet ennemi jadis eut dans Gomorrhe Plus d'un autel, et les aurait encore, Si par le feu son pays consumé En lac un jour n'eût été transformé. Ce conte n'est de la métamorphose, Car gens de bien m'ont expliqué la chose Très doctement; et partant ne veux pas Mécroire en rien la vérité du cas. Ainsi que Loth, chassé de son asile, Ce pauvre dieu courut de ville en ville: Il vint en Grèce; il y donna leçon Plus d'une fois à Socrate, à Platon; Chez des héros il fit sa résidence Tantôt à Rome, et tantôt à Florence; Cherchant toujours, si bien vous l'observez, Peuples polis et par art cultivés. Maintenant donc le voici dans Lutèce, Séjour fameux des effrénés désirs, Et qui vaut bien l'Italie et la Grèce, Quoi qu'on en dise, au moins pour les plaisirs. Là, pour tenter notre faible nature, Ce dieu paraît sous humaine figure, Et n'a point pris bourdon de pèlerin, Comme autrefois l'a pratiqué Jupin, Qui, voyageant au pays où nous sommes, Quittait les cieux pour éprouver les hommes. Il n'a point l'air de ce pesant abbé Brutalement dans le vice absorbé, Qui, tourmentant en tout sens son espèce, Mord son prochain, et corrompt la jeunesse; Lui, dont l'oeil louche et le mufle effronté Font frissonner la tendre Volupté, Et qu'on prendrait, dans ses fureurs étranges, Pour un démon qui viole des anges. Ce dieu sait trop qu'en un pédant crasseux Le plaisir même est un objet hideux. D'un beau marquis il a pris le visage, Le doux maintien, l'air fin, l'adroit langage; Trente mignons le suivent en riant; Philis le lorgne, et soupire en fuyant. Ce faux Amour se pavane à toute heure Sur le théâtre aux muses destiné, Où, par Racine en triomphe amené, L'Amour galant choisissait sa demeure. Que dis-je? hélas! l'Amour n'habite plus Dans ce réduit: désespéré, confus Des fiers succès du dieu qu'on lui préfère, L'Amour honnête est allé chez sa mère, D'où rarement il descend ici-bas. Belle Chloé, ce n'est que sur vos pas Qu'il vient encor. Chloé, pour vous entendre, Du haut des cieux j'ai vu ce dieu descendre Sur le théâtre; il vole parmi nous Quand, sous le nom de Phèdre ou de Monime, Vous partagez entre Racine et vous De notre encens le tribut légitime. Si vous voulez que cet enfant jaloux De ces beaux lieux désormais ne s'envole, Convertissez ceux qui devant l'idole De son rival ont fléchi les genoux. Il vous créa la prêtresse du temple A l'hérétique il faut prêcher d'exemple. Prêchez donc vite, et venez dès ce jour Sacrifier au véritable Amour. LE CADENAS ENVOYÉ EN 1716 A MADAME DE B... . Je triomphais; l'Amour était le maître, Et je touchais à ces moments trop courts De mon bonheur, et du vôtre peut-être: Mais un tyran veut troubler nos beaux jours. C'est votre époux: geôlier sexagénaire, Il a fermé le libre sanctuaire De vos appas; et, trompant nos désirs, Il tient la clef du séjour des plaisirs. Pour éclaircir ce douloureux mystère, D'un peu plus haut reprenons tette affaire. Vous connaissez la déesse Cérès: Or en son temps Cérès eut une fille Semblable à vous, à vos scrupules près, Brune piquante, honneur de sa famille, Tendre surtout, et menant à sa cour L'aveugle enfant que l'on appelle Amour. Un autre aveugle, hélas! bien moins aimable, Le triste Hymen, la traita comme vous. Le vieux Pluton, riche autant qu'haïssable, Dans les enfers fut son indigne époux. Il était dieu, mais avare et jaloux: Il fut cocu, car c'était la justice. Pirithoüs, son fortuné rival, Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral, Au dieu Pluton donna le bénéfice De cocuage. Or ne demandez pas Comment un homme, avant sa dernière heure, Put pénétrer dans la sombre demeure: Cet homme aimait; l'Amour guida ses pas. Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes, Voyez qu'il est peu d'intrigues secrètes! De sa chaudière un traître d'espion Vit le grand cas, et dit tout à Pluton. Il ajouta que même, à la sourdine, Plus d'un damné festoyait Proserpine. Le dieu cornu dans son noir tribunal Fit convoquer le sénat infernal. Il assembla les détestables âmes De tous ces saints dévolus aux enfers, Qui, dès longtemps en cocuage experts, Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes. Un Florentin lui dit: « Frère et seigneur, Pour détourner la maligne influence Dont Votre Altesse a fait l'expérience, Tuer sa dame est toujours le meilleur: Mais, las! seigneur, la vôtre est immortelle. Je voudrais donc, pour votre sûreté, Qu'un cadenas, de structure nouvelle, Fût le garant de sa fidélité. A la vertu par la force asservie, Lors vos plaisirs borneront son envie; Plus ne sera d'amant favorisé. Et plût aux dieux que, quand j'étais en vie, D'un tel secret je me fusse avisé! A ce discours les damnés applaudirent, Et sur l'airain les Parques l'écrivirent. En un moment, fers, enclumes, fourneaux, Sont préparés aux gouffres infernaux; Tisiphoné, de ces lieux serrurière, Au cadenas met la main la première; Elle l'achève, et des mains de Pluton Proserpine reçut ce triste don. On m'a conté qu'essayant son ouvrage, Le cruel dieu fut ému de pitié, Qu'avec tendresse il dit à sa moitié: « Que je vous plains! vous allez être sage. » Or ce secret, aux enfers inventé, Chez les humains tôt après fut porté; Et depuis ce, dans Venise et dans Rome, Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme, Qui, pour garder l'honneur de sa maison, De cadenas n'ait sa provision. Là, tout jaloux, sans craindre qu'on le blâme, Tient sous la clef la vertu de sa femme. Or votre époux dans Rome a fréquenté; Chez les méchants on se gâte sans peine, Et le galant vit fort à la romaine; Mais son trésor est-il en sûreté? A ses projets l'Amour sera funeste Ce dieu charmant sera notre vengeur; Car vous m'aimez: et quand on a le coeur De femme honnête, on a bientôt le reste. LE COCUAGE (1716) Jadis Jupin, de sa femme jaloux, Par cas plaisant fait père de famille, De son cerveau fit sortir une fille, Et dit: « Du moins celle-ci vient de nous. » Le bon Vulcain, que la cour éthérée Fit pour ses maux époux de Cythérée, Voulait avoir aussi quelque poupon Dont il fût sûr, et dont seul il fût père; Car de penser que le beau Cupidon, Que les Amours, ornements de Cythère, Qui, quoique enfants, enseignent l'art de plaire, Fussent les fils d'un simple forgeron, Pas ne croyait avoir fait telle affaire. De son vacarme il remplit la maison, Soins et soucis son esprit tenaillèrent; Soupçons jaloux son cerveau martelèrent. A sa moitié vingt fois il reprocha Son trop d'appas, dangereux avantage. Le pauvre dieu fit tant, qu'il accoucha Par le cerveau: de quoi? de Cocuage. C'est là ce Dieu révéré dans Paris, Dieu malfaisant, le fléau des maris. Dès qu'il fut né, sur le chef de son père Il essaya sa naissante colère: Sa main novice imprima sur son front Les premiers traits d'un éternel affront. A peine encore eut-il plume nouvelle, Qu'au bon Hymen il fit guerre immortelle: Vous l'eussiez vu, l'obsédant en tous lieux, Et de son bien s'emparant à ses yeux, Se promener de ménage en ménage, Tantôt porter la flamme et le ravage, Et des brandons allumés dans ses mains Aux yeux de tous éclairer ses larcins; Tantôt, rampant dans l'ombre et le silence, Le front couvert d'un voile d'innocence, Chez un époux le matois introduit Faisait son coup sans scandale et sans bruit. La Jalousie, au teint pâle et livide, Et la Malice, à l'oeil faux et perfide, Guident ses pas où l'Amour le conduit; Nonchalamment la Volupté le suit. Pour mettre à bout les maris et les belles, De traits divers ses carquois sont remplis: Flèches y sont pour le coeur des cruelles; Cornes y sont pour le front des maris. Or ce dieu-là, malfaisant ou propice, Mérite bien qu'on chante son office; Et, par besoin ou par précaution, On doit avoir à lui dévotion, Et lui donner encens et luminaire. Soit qu'on épouse ou qu'on n'épouse pas, Soit que l'on fasse ou qu'on craigne le cas, De sa faveur on a toujours affaire. O vous, Iris, que j'aimerai toujours, Quand de vos voeux vous étiez la maîtresse, Et qu'un contrat, trafiquant la tendresse, N'avait encore asservi vos beaux jours, Je n'invoquais que le Dieu des amours. Mais à présent, père de la Tristesse, L'Hymen, hélas! vous a mis sous sa loi: A Cocuage il faut que je m'adresse; C'est le seul dieu dans qui j'ai de la foi. LA MULE DU PAPE (1733) Frères très chers, on lit dans saint Matthieu Qu'un jour le diable emporta le bon Dieu Sur la montagne, et puis lui dit: « Beau sire, Vois-tu ces mers, vois-tu ce vaste empire, L'État romain de l'un à l'autre bout? » L'autre reprit: « Je ne vois rien du tout, Votre montagne en vain serait plus haute. » Le diable dit: « Mon ami, c'est ta faute. Mais avec moi veux-tu faire un marché? 3/4 Oui-dà, dit Dieu, pourvu que sans péché Honnêtement nous arrangions la chose. 3/4 Or voici donc ce que je te propose, Reprit Satan. Tout le monde est à moi; Depuis Adam j'en ai la jouissance; Je me démets, et tout sera pour toi, Si tu me veux faire la révérence. Notre Seigneur, ayant un peu rêvé, Dit au démon que, quoique en apparence Avantageux le marché fût trouvé, Il ne pouvait le faire en conscience: Car il avait appris dans son enfance Qu'étant si riche on fait mal son salut. Un temps après, notre ami Belzébut Alla dans Rome: or c'était l'heureux âge Où Rome avait fourmilière d'élus; Le pape était un pauvre personnage Pasteur de gens, évêque, et rien de plus. L'Esprit malin s'en va droit au saint-père, Dans son taudis l'aborde, et lui dit: « Frère, Je te ferai, si tu veux, grand seigneur. » A ce seul mot l'ultramontain pontife Tombe à ses pieds, et lui baise la griffe. Le farfadet, d'un air de sénateur, Lui met au Chef une triple couronne « Prenez, dit-il, ce que Satan vous donne; Servez-le bien, vous aurez sa faveur. » O papegots, voilà la belle source De tous vos biens, comme savez. Et pour ce Que le saint-père avait en ce tracas Baisé l'ergot de messer Satanas, Ce fut depuis chose à Rome ordinaire Que l'on baisât la mule du saint-père. Ainsi l'ont dit les malins huguenots Qui du papisme ont blasonné l'histoire: Mais ces gens-là sentent bien les fagots; Et, grâce au ciel, je suis loin de les croire. Que s'il advient que tes petits vers-ci Tombent ès mains de quelque galant homme, C'est bien raison qu'il ait quelque souci De les cacher, s'il fait voyage à Rome. DISCOURS EN VERS SUR L'HOMME (1734) AVERTISSEMENT Les trois premiers sont de l'année 1734; les quatre derniers sont de l'année 1737. Le premier prouve l'égalité des conditions, c'est-à-dire qu'il y a dans chaque profession une mesure de biens et de maux qui les rend toutes égales; Le second, que l'homme est libre, et qu'ainsi c'est à lui à faire son bonheur; Le troisième, que le plus grand obstacle au bonheur est l'envie; Le quatrième, que, pour être heureux, il faut être modéré en tout; Le cinquième, que le plaisir vient de Dieu; Le sixième, que le bonheur parfait ne peut être le partage de l'homme en ce monde, et que l'homme n'a point à se plaindre de son état; Le septième, que la vertu consiste à faire du bien à ses semblables, et non pas dans de vaines pratiques de mortification. PREMIER DISCOURS DE L'ÉGALITÉ DES CONDITIONS. Tu vois, sage Ariston d'un oeil d'indifférence La grandeur tyrannique et la fière opulence; Tes yeux d'un faux éclat ne sont point abusés. Ce monde est un grand bal où des fous, déguisés Sous les risibles noms d'Éminence et d'Altesse, Pensent enfler leur être et hausser leur bassesse. En vain des vanités l'appareil nous surprend: Les mortels sont égaux; leur masque est différent. Nos cinq sens imparfaits donnés par la nature, De nos biens, de nos maux sont la seule mesure. Les rois en ont-ils six? et leur âme et leur corps Sont-ils d'une autre espèce, ont-ils d'autres ressorts? C'est du même limon que tous ont pris naissance; Dans la même faiblesse ils traînent leur enfance? Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort, Vont tous également des douleurs à la mort. « Eh quoi! me dira-t-on, quelle erreur est la vôtre! N'est-il aucun état plus fortuné qu'un autre? Le ciel a-t-il rangé les mortels au niveau? La femme d'un commis courbé sur son bureau Vaut-elle une princesse auprès du trône assise? N'est-il pas plus plaisant pour tout homme d'église D'orner son front tondu d'un chapeau rouge ou vert Que d'aller, d'un vil froc obscurément couvert, Recevoir à genoux, après laude ou matine, De son prieur cloîtré vingt coups de discipline? Sous un triple mortier n'est-on pas plus heureux Qu'un clerc enseveli dans un greffe poudreux? » Non: Dieu serait injuste; et la sage nature Dans ses dons partagés garde plus de mesure. Pense-t-on qu'ici-bas son aveugle faveur Au char de la fortune attache le bonheur? Un jeune colonel a souvent l'impudence De passer en plaisirs un maréchal de France. « Être heureux comme un roi », dit le peuple hébété: Hélas! pour le bonheur que fait la majesté? En vain sur ses grandeurs un monarque s'appuie; Il gémit quelquefois, et bien souvent s'ennuie. Son favori sur moi jette à peine un coup d'oeil. Animal composé de bassesse et d'orgueil, Accablé de dégoûts, en inspirant l'envie, Tour à tour on t'encense et l'on te calomnie. Parle; qu'as-tu gagné dans la chambre du roi? Un peu plus de flatteurs et d'ennemis que moi. Sur les énormes tours de notre Observatoire, Un jour, en consultant leur céleste grimoire, Des enfants d'Uranie un essaim curieux, D'un tube de cent pieds braqué contre les cieux, Observait les secrets du monde planétaire. Un rustre s'écria: « Ces sorciers ont beau faire, Les astres sont pour nous aussi bien que pour eux. » On en peut dire autant du secret d'être heureux; Le simple, l'ignorant, pourvu d'un instinct sage, En est tout aussi près au fond de son village Que le fat important qui pense le tenir, Et le triste savant qui croit le définir. On dit qu'avant la boîte apportée à Pandore Nous étions tous égaux: nous le sommes encore; Avoir les mêmes droits à la félicité, C'est pour nous la parfaite et seule égalité. Vois-tu dans ces vallons ces esclaves champêtres Qui creusent ces rochers, qui vont fendre ces hêtres, Qui détournent ces eaux, qui, la bêche à la main, Fertilisent la terre en déchirant son sein? Ils ne sont point formés sur le brillant modèle De ces pasteurs galants qu'a chantés Fontenelle: Ce n'est point Timarette et le tendre Tyrcis, De roses couronnés, sous des myrtes assis Entrelaçant leurs noms sur l'écorce des chênes, Vantant avec esprit leurs plaisirs et leurs peines; C'est Pierrot, c'est Colin, dont le bras vigoureux Soulève un char tremblant dans un fossé bourbeux. Perrette au point du jour est aux champs la première. Je les vois, haletants et couverts de poussière, Braver, dans ces travaux chaque jour répétés, Et le froid des hivers, et le feu des étés. Ils chantent cependant; leur voix fausse et rustique Gaîment de Pellegrin détonne un vieux cantique. La paix, le doux sommeil, la force, la santé, Sont le fruit de leur peine et de leur pauvreté. Si Colin voit Paris, ce fracas de merveilles, Sans rien dire à son coeur, assourdit ses oreilles: Il ne désire point ces plaisirs turbulents; Il ne les conçoit pas; il regrette ses champs; Dans ces champs forunés l'amour même l'appelle; Et tandis que Damis, courant de belle en belle, Sous des lambris dorés, et vernis par Martin, Des intrigues du temps composant son destin, Dupé par sa maîtresse et haï par sa femme, Prodigue à vingt beautés ses chansons et sa flamme, Quitte Églé qui l'aimait pour Chloris qui le fuit, Et prend pour volupté le scandale et le bruit, Colin, plus vigoureux, et pourtant plus fidèle, Revole vers Lisette en la saison nouvelle; Il vient, après trois mois de regrets et d'ennui, Lui présenter des dons aussi simples que lui. Il n'a point à donner ces riches bagatelles Qu'Hébert vend à crédit pour tromper tant de belles: Sans tous ces riens brillants il peut toucher un coeur; Il n'en a pas besoin: c'est le fard du bonheur. L'aigle fier et rapide, aux ailes étendues, Suit l'objet de sa flamme élancé dans les nues; Dans l'ombre des vallons le taureau bondissant Cherche en paix sa génisse, et plaît en mugissant; Au retour du printemps la douce Philomèle Attendrit par ses chants sa compagne fidèle; Et du sein des buissons le moucheron léger Se mêle en bourdonnant aux insectes de l'air. De son être content, qui d'entre eux s'inquiète S'il est quelque autre espèce ou plus ou moins parfaite? Eh! qu'importe à mon sort, à mes plaisirs présents, Qu'il soit d'autres heureux, qu'il soit des biens plus grands? « Mais quoi! cet indigent, ce mortel famélique, Cet objet dégoûtant de la pitié publique, D'un cadavre vivant traînant le reste affreux, Respirant pour souffrir, est-il un homme heureux? » Non, sans doute; et Thamas qu'un esclave détrône, Ce vizir déposé, ce grand qu'on emprisonne, Ont-ils des jours sereins quand ils sont dans les fers? Tout état a ses maux, tout homme a ses revers. Moins hardi dans la paix, plus actif dans la guerre, Charle aurait sous ses lois retenu l'Angleterre; Dufresny, moins prodigue, et docile au bon sens, N'eût point dans la misère avili ses talents. Tout est égal enfin: la cour a ses fatigues, L'Église a ses combats, la guerre a ses intrigues Le mérite modeste est souvent obscurci; Le malheur est partout, mais le bonheur aussi. Ce n'est point la grandeur, ce n'est point la bassesse, Le bien, la pauvreté, l'âge mûr, la jeunesse, Qui fait ou l'infortune ou la félicité. Jadis le pauvre Irus, honteux et rebuté, Contemplant de Crésus l'orgueilleuse opulence, Murmurait hautement contre la Providence: Que d'honneurs! disait-il, que d'éclat! que de bien! Que Crésus est heureux! il a tout, et moi rien. Comme il disait ces mots, une armée en furie Attaque en son palais le tyran de Carie: De ses vils courtisans il est abandonné; Il fuit, on le poursuit; il est pris, enchaîné; On pille ses trésors, on ravit ses maîtresses. Il pleure: il aperçoit, au fort de ses détresses, Irus, le pauvre Irus, qui, parmi tant d'horreurs, Sans songer aux vaincus, boit avec les vainqueurs. O Jupiter! dit-il, ô sort inexorable! Irus est trop heureux, je suis seul misérable. Ils se trompaient tous deux; et nous nous trompons tous. Ah! du destin d'autrui ne soyons point jaloux; Gardons-nous de l'éclat qu'un faux dehors imprime. Tous les coeurs sont cachés; tout homme est un abîme. La joie est passagère, et le rire est trompeur. Hélas! où donc chercher, où trouver le bonheur? En tous lieux, en tous temps, dans toute la nature, Nulle part tout entier, partout avec mesure, Et partout passager, hors dans son seul auteur. Il est semblable au feu dont la douce chaleur Dans chaque autre élément en secret s'insinue, Descend dans les rochers, s'élève dans la nue, Va rougir le corail dans le sable des mers, Et vit dans les glaçons qu'ont durcis les hivers. Le ciel, en nous formant, mélangea notre vie De désirs, de dégoûts, de raison, de folie, De moments de plaisirs, et de jours de tourments: De notre être imparfait voilà les éléments; Ils composent tout l'homme, ils forment son essence; Et Dieu nous pesa tous dans la même balance. DEUXIÈME DISCOURS DE LA LIBERTÉ. On entend par ce mot Liberté le pouvoir de faire ce qu'on veut. Il n'y a et ne peut y avoir d'autre Liberté. C'est pourquoi Locke l'a si bien définie Puissance. Dans le cours de nos ans, étroit et court passage, Si le bonheur qu'on cherche est le prix du vrai sage, Qui pourra me donner ce trésor précieux? Dépend-il de moi-même? est-ce un présent des cieux? Est-il comme l'esprit, la beauté, la naissance, Partage indépendant de l'humaine prudence? Suis-je libre en effet? ou mon âme et mon corps Sont-ils d'un autre agent les aveugles ressorts? Enfin ma volonté, qui me meut, qui m'entraîne, Dans le palais de l'âme est-elle esclave ou reine? Obscurément plongé dans ce doute cruel, Mes yeux, chargés de pleurs, se tournaient vers le ciel, Lorsqu'un de ces esprits que le souverain Être Plaça près de son trône, et fit pour le connaître, Qui respirent dans lui, qui brûlent de ses feux, Descendit jusqu'à moi de la voûte des cieux; Car on voit quelquefois ces fils de la lumière Éclairer d'un mondain l'âme simple et grossière, Et fuir obstinément tout docteur orgueilleux Qui dans sa chaire assis pense être au-dessus d'eux, Et, le cerveau troublé des vapeurs d'un système, Prend ces brouillards épais pour le jour du ciel même. « Écoute, me dit-il, prompt à me consoler, Ce que tu peux entendre et qu'on peut révéler. J'ai pitié de ton trouble; et ton âme sincère, Puisqu'elle sait douter, mérite qu'on l'éclaire. Oui, l'homme sur la terre est libre ainsi que moi: C'est le plus beau présent de notre commun roi. La liberté, qu'il donne à tout être qui pense, Fait des moindres esprits et la vie et l'essence. Qui conçoit, veut, agit, est libre en agissant: C'est l'attribut divin de l'Être tout-puissant; Il en fait un partage à ses enfants qu'il aime; Nous sommes ses enfants, des ombres de lui-même. Il conçut, il voulut, et l'univers naquit: Ainsi, lorsque tu veux, la matière obéit. Souverain sur la terre, et roi par la pensée, Tu veux, et sous tes mains la nature est forcée. Tu commandes aux mers, au souffle des zéphirs, A ta propre pensée, et même à tes désirs. Ah! sans la liberté que seraient donc nos âmes? Mobiles agités par d'invisibles flammes, Nos voeux, nos actions, nos plaisirs, nos dégoûts, De notre être, en un mot, rien ne serait à nous: D'un artisan suprême impuissantes machines, Automates pensants, mus par des mains divines, Nous serions à jamais de mensonge occupés, Vils instruments d'un Dieu qui nous aurait trompés. Comment, sans liberté, serions-nous ses images? Que lui reviendrait-il de ces brutes ouvrages? On ne peut donc lui plaire, on ne peut l'offenser; Il n'a rien à punir, rien à récompenser. Dans les cieux, sur la terre il n'est plus de justice. Pucelle est sans vertu, Desfontaines sans vice: Le destin nous entraîne à nos affreux penchants, Et ce chaos du monde est fait pour les méchants. L'oppresseur insolent, l'usurpateur avare, Cartouche, Miriwits, ou tel autre barbare, Plus coupable enfin qu'eux, le calomniateur Dira: « Je n'ai rien fait, Dieu seul en est l'auteur; Ce n'est pas moi, c'est lui qui manque à ma parole, Qui frappe par mes mains, pille, brûle, viole. » C'est ainsi que le Dieu de justice et de paix Serait l'auteur du trouble et le dieu des forfaits. Les tristes partisans de ce dogme effroyable Diraient-ils rien de plus s'ils adoraient le diable? » J'étais à ce discours tel qu'un homme enivré Qui s'éveille en sursaut, d'un grand jour éclairé, Et dont la clignotante et débile paupière Lui laisse encore à peine entrevoir la lumière. J'osai répondre enfin d'une timide voix: « Interprète sacré des éternelles lois, Pourquoi, si l'homme est libre, a-t-il tant de faiblesse? Que lui sert le flambeau de sa vaine sagesse? Il le suit, il s'égare; et, toujours combattu, Il embrasse le crime en aimant la vertu. Pourquoi ce roi du monde, et si libre, et si sage, Subit-il si souvent un si dur esclavage? » L'esprit consolateur à ces mots répondit: « Quelle douleur injuste accable ton esprit? La liberté, dis-tu, t'est quelquefois ravie: Dieu te la devait-il immuable, infinie, Égale en tout état, en tout temps, en tout lieu? Tes destins sont d'un homme, et tes voeux sont d'un Dieu. Quoi! dans cet océan cet atome qui nage Dira: « L'immensité doit être mon partage. » Non; tout est faible en toi, changeant et limité, Ta force, ton esprit, tes talents, ta beauté. La nature en tout sens a des bornes prescrites; Et le pouvoir humain serait seul sans limites! Mais, dis-moi, quand ton coeur, formé de passions, Se rend malgré lui-même à leurs impressions, Qu'il sent dans ses combats sa liberté vaincue, Tu l'avais donc en toi, puisque tu l'as perdue. Une fièvre brûlante, attaquant tes ressorts, Vient à pas inégaux miner ton faible corps: Mais quoi! par ce danger répandu sur ta vie Ta santé pour jamais n'est point anéantie; On te voit revenir des portes de la mort Plus ferme, plus content, plus tempérant, plus fort. Connais mieux l'heureux don que ton chagrin réclame: La liberté dans l'homme est la santé de l'âme. On la perd quelquefois; la soif de la grandeur, La colère, l'orgueil, un amour suborneur, D'un désir curieux les trompeuses saillies, Hélas! combien le coeur a-t-il de maladies! Mais contre leurs assauts tu seras raffermi: Prends ce livre sensé, consulte cet ami (Un ami, don du ciel, est le vrai bien du sage); Voilà l'Helvétius, le Silva, le Vernage, Que le Dieu des humains, prompt à les secourir, Daigne leur envoyer sur le point de périr. Est-il un seul mortel de qui l'âme insensée, Quand il est en péril, ait une autre pensée? Vois de la liberté cet ennemi mutin, Aveugle partisan d'un aveugle destin: Entends comme il consulte, approuve, délibère; Entends de quel reproche il couvre un adversaire; Vois comment d'un rival il cherche à se venger, Comme il punit son fils, et le veut corriger. Il le croyait donc libre? Oui, sans doute et lui-même Dément à chaque pas son funeste système; Il mentait à son coeur en voulant expliquer Ce dogme absurde à croire, absurde à pratiquer: Il reconnaît en lui le sentiment qu'il brave; Il agit comme libre, et parle comme esclave. Sûr de ta liberté, rapporte à son auteur Ce don que sa bonté te fit pour ton bonheur. Commande à ta raison d'éviter ces querelles, Des tyrans de l'esprit disputes immortelles; Ferme en tes sentiments et simple dans ton coeur, Aime la vérité, mais pardonne à l'erreur; Fuis les emportements d'un zèle atrabilaire; Ce mortel qui s'égare est un homme, est ton frère: Sois sage pour toi seul, compatissant pour lui; Fais ton bonheur enfin par le bonheur d'autrui. Ainsi parlait la voix de ce sage suprême. Ses discours m'élevaient au-dessus de moi-même: J'allais lui demander, indiscret dans mes voeux, Des secrets réservés pour les peuples des cieux; Ce que c'est que l'esprit, l'espace, la matière, L'éternité, le temps, le ressort, la lumière: Étranges questions, qui confondent souvent Le profond S'Gravesande et le subtil Mairan, Et qu'expliquait en vain dans ses doctes chimères L'auteur des tourbillons que l'on ne croit plus guères. Mais déjà, s'échappant à mon oeil enchanté, Il volait au séjour où luit la vérité. Il n'était pas vers moi descendu pour m'apprendre Les secrets du Très-Haut que je ne puis comprendre. Mes yeux d'un plus grand jour auraient été blessés: Il m'a dit: « Sois heureux! » il m'en a dit assez. TROISIÈME DISCOURS DE L'ENVIE. Si l'homme est créé libre, il doit se gouverner; Si l'homme a des tyrans, il les doit détrôner. On ne le sait que trop, ces tyrans sont les vices. Le plus cruel de tous dans ses sombres caprices, Le plus lâche a la fois et le plus acharné, Qui plonge au fond du coeur un trait empoisonné, Ce bourreau de l'esprit, quel est-il? c'est l'envie. L'orgueil lui donna l'être au sein de la folie; Rien ne peut l'adoucir, rien ne peut l'éclairer: Quoique enfant de l'orgueil, il craint de se montrer. Le mérite étranger est un poids qui l'accable: Semblable à ce géant si connu dans la fable, Triste ennemi des dieux, par les dieux écrasé, Lançant en vain les feux dont il est embrasé; Il blasphème, il s'agite en sa prison profonde; Il croit pouvoir donner des secousses au monde; Il fait trembler l'Etna dont il est oppressé: L'Etna sur lui retombe, il en est terrassé. J'ai vu des courtisans; ivres de fausse gloire, Détester dans Villars l'éclat de la victoire. Ils haïssaient le bras qui faisait leur appui; Il combattait pour eux, ils parlaient contre lui. Ce héros eut raison quand, cherchant les batailles, Il disait à Louis: « Je ne crains que Versailles; Contre vos ennemis je marche sans effroi: Défendez-moi des miens; ils sont près de mon roi. » Coeurs jaloux! à quels maux êtes-vous donc en proie? Vos chagrins sont formés de la publique joie. Convives dégoûtés, l'aliment le plus doux, Aigri par votre bile, est un poison pour vous. O vous qui de l'honneur entrez dans la carrière, Cette route à vous seul appartient-elle entière? N'y pouvez-vous souffrir les pas d'un concurrent? Voulez-vous ressembler à ces rois d'Orient, Qui, de l'Asie esclave oppresseurs arbitraires, Pensent ne bien régner qu'en étranglant leurs frères? Lorsqu'aux jeux du théâtre, écueil de tant d'esprits, Une affiche nouvelle entraîne tout Paris; Quand Dufresne et Gaussin, d'une voix attendrie, Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie, Le spectateur content, qu'un beau trait vient saisir, Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir: Rufus désespéré, que ce plaisir outrage, Pleure aussi dans un coin; mais ses pleurs sont de rage. Hé bien! pauvre affligé, si ce fragile honneur, Si ce bonheur d'un autre a déchiré ton coeur, Mets du moins a profit le chagrin qui t'anime; Mérite un tel succès, compose, efface, lime. Le public applaudit aux vers du Glorieux, Est-ce un affront pour toi? courage, écris, fais mieux: Mais garde-toi surtout, si tu crains les critiques, D'envoyer à Paris tes Aïeux chimériques: Ne fais plus grimacer tes odieux portraits Sous des crayons grossiers pillés chez Rabelais. Tôt ou tard on condamne un rimeur satirique Dont la moderne muse emprunte un air gothique, Et, dans un vers forcé que surcharge un vieux mot, Couvre son peu d'esprit des phrases de Marot: Ce jargon dans un conte est encor supportable; Mais le vrai veut un air, un ton plus respectable. Si tu veux, faux dévot, séduire un sot lecteur, Au miel d'un froid sermon mêle un peu moins d'aigreur; Que ton jaloux orgueil parle un plus doux langage; Singe de la vertu, masque mieux ton visage. La gloire d'un rival s'obstine à t'outrager; C'est en le surpassant que tu dois t'en venger; Érige un monument plus haut que ton trophée; Mais pour siffler Rameau, l'on doit être un Orphée. Qu'un petit monstre noir, peint de rouge et de blanc, Se garde de railler ou Vénus ou Rohan; On ne s'embellit point en blâmant sa rivale. Qu'a servi contre Bayle une infâme cabale? Par le fougueux Jurieu Bayle persécuté Sera des bons esprits à jamais respecté; Et le nom de Jurieu, son rival fanatique, N'est aujourd'hui connu que par l'horreur publique. Souvent dans ses chagrins un misérable auteur Descend au rôle affreux de calomniateur: Au lever de Séjan, chez Nestor, chez Narcisse, Il distille à longs traits son absurde malice. Pour lui tout est scandale, et tout impiété: Assurer que ce globe, en sa course emporté, S'élève à l'équateur, en tournant sur lui-même, C'est un raffinement d'erreur et de blasphème. Malbranche est spinosiste, et Locke en ses écrits Du poison d'Épicure infecte les esprits; Pope est un scélérat, de qui la plume impie Ose vanter de Dieu la clémence infinie, Qui prétend follement (ô le mauvais chrétien!) Que Dieu nous aime tous, et qu'ici tout est bien. Cent fois plus malheureux et plus infâme encore Est ce fripier d'écrits que l'intérêt dévore, Qui vend au plus offrant son encre et ses fureurs; Méprisable en son goût, détestable en ses moeurs; Médisant, qui se plaint des brocards qu'il essuie; Satirique ennuyeux, disant que tout l'ennuie; Criant que le bon goût s'est perdu dans Paris, Et le prouvant très bien, du moins par ses écrits. On peut à Despréaux pardonner la satire, Il joignit l'art de plaire au malheur de médire: Le miel que cette abeille avait tiré des fleurs Pouvait de sa piqûre adoucir les douleurs; Mais pour un lourd frelon méchamment imbécile, Qui vit du mal qu'il fait, et nuit sans être utile, On écrase à plaisir cet insecte orgueilleux, Qui fatigue l'oreille et qui choque les yeux. Quelle était votre erreur, ô vous, peintres vulgaires, Vous, rivaux clandestins, dont les mains téméraires, Dans ce cloître où Bruno semble encor respirer, Par une lâche envie ont pu défigurer Du Zeuxis des Français les savantes peintures! L'honneur de son pinceau s'accrut par vos injures Ces lambeaux déchirés en sont plus précieux; Ces traits en sont plus beaux, et vous plus odieux. Détestons à jamais un si dangereux vice. Ah! qu'il nous faut chérir ce trait plein de justice D'un critique modeste, et d'un vrai bel esprit, Qui, lorsque Richelieu follement entreprit De rabaisser du Cid la naissante merveille, Tandis que Chapelain osait juger Corneille, Chargé de condamner cet ouvrage imparfait, Dit pour tout jugement: « Je voudrais l'avoir fait! » C'est ainsi qu'un grand coeur sait penser d'un grand homme. A la voix de Colbert Bernini vint de Rome; De Perrault, dans le Louvre, il admira la main: « Ah! dit-il, si Paris renferme dans son sein Des travaux si parfaits, un si rare génie, Fallait-il m'appeler du fond de l'Italie? » Voilà le vrai mérite; il parle avec candeur: L'envie est à ses pieds, la paix est dans son coeur. Qu'il est grand, qu'il est doux de se dire à soi-même: Je n'ai point d'ennemis, j'ai des rivaux que j'aime; Je prends part à leur gloire, à leurs maux, à leurs biens; Les arts nous ont unis, leurs beaux jours sont les miens; C'est ainsi que la terre avec plaisir rassemble Ces chênes, ces sapins, qui s'élèvent ensemble: Un suc toujours égal est préparé pour eux; Leur pied touche aux enfers, leur cime est dans les cieux; Leur tronc inébranlable, et leur pompeuse tête, Résiste, en se touchant, aux coups de la tempête; Ils vivent l'un par l'autre, ils triomphent du temps: Tandis que sous leur ombre on voit de vils serpents Se livrer, en sifflant, des guerres intestines, Et de leur sang impur arroser leurs racines. QUATRIÈME DISCOURS DE LA MODÉRATION EN TOUT. Dans l'étude, dans l'ambition, dans les plaisirs. A MONSIEUR HELVÉTIUS. Tout vouloir est d'un fou, l'excès est son partage: La modération est le trésor du sage; Il sait régler ses goûts, ses travaux, ses plaisirs, Mettre un but à sa course, un terme à ses désirs. Nul ne peut avoir tout. L'amour de la science A guidé ta jeunesse au sortir de l'enfance; La nature est ton livre, et tu prétends y voir Moins ce qu'on a pensé que ce qu'il faut savoir. La raison te conduit: avance à sa lumière; Marche encor quelques pas, mais borne ta carrière. Au bord de l'infini ton cours doit s'arrêter; Là commence un abîme, il le faut respecter. Réaumur, dont la main si savante et si sûre A percé tant de fois la nuit de la nature, M'apprendra-t-il jamais par quels subtils ressorts L'éternel Artisan fait végéter les corps? Pourquoi l'aspic affreux, le tigre, la panthère, N'ont jamais adouci leur cruel caractère; Et que, reconnaissant la main qui le nourrit, Le chien meurt en léchant le maître qu'il chérit? D'où vient qu'avec cent pieds qui semblent inutiles, Cet insecte tremblant traîne ses pas débiles? Pourquoi ce ver changeant se bâtit un tombeau, S'enterre, et ressuscite avec un corps nouveau, Et, le front couronné, tout brillant d'étincelles, S'élance dans les airs en déployant ses ailes? Le sage du Faï, parmi ces plants divers, Végétaux rassemblés des bouts de l'univers, Me dira-t-il pourquoi la tendre sensitive Se flétrit sous nos mains, honteuse et fugitive? Pour découvrir un peu ce qui se passe en moi, Je m'en vais consulter le médecin du roi; Sans doute il en sait plus que ses doctes confrères. Je veux savoir de lui par quels secrets mystères Ce pain, cet aliment dans mon corps digéré, Se transforme en un lait doucement préparé; Comment, toujours filtré dans ses routes certaines, En longs ruisseaux de pourpre il court enfler mes veines, A mon corps languissant rend un pouvoir nouveau, Fait palpiter mon coeur, et penser mon cerveau. Il lève au ciel les yeux, il s'incline, il s'écrie: « Demandez-le à ce Dieu qui nous donna la vie. Courriers de la physique, Argonautes nouveaux, Qui franchissez les monts, qui traversez les eaux, Ramenez des climats soumis aux trois couronnes Vos perches, vos secteurs, et surtout deux Lapones, Vous avez confirmé dans ces lieux pleins d'ennui Ce que Newton connut sans sortir de chez lui. Vous avez arpenté quelque faible partie Des flancs toujours glacés de la terre aplatie. Dévoilez ces ressorts qui font la pesanteur; Vous connaissez les lois qu'établit son auteur. Parlez, enseignez-moi comment ses mains fécondes Font tourner tant de cieux, graviter tant de mondes; Pourquoi vers le soleil notre globe entraîné Se meut autour de soi sur son axe incliné; Parcourant en douze ans les célestes demeures, D'où vient que Jupiter a son jour de dix heures. Vous ne le savez point; votre savant compas Mesure l'univers, et ne le connaît pas. Je vous vois dessiner, par un art infaillible, Les dehors d'un palais à l'homme inaccessible; Les angles, les côtés, sont marqués par vos traits: Le dedans à vos yeux est fermé pour jamais. Pourquoi donc m'affliger si ma débile vue Ne peut percer la nuit sur mes yeux répandue? Je n'imiterai point ce malheureux savant Qui, des feux de l'Etna scrutateur imprudent, Marchant sur des monceaux de bitume et de cendre, Fut consumé du feu qu'il cherchait à comprendre. Modérons-nous surtout dans notre ambition C'est du coeur des humains la grande passion. L'empesé magistrat, le financier sauvage, La prude aux yeux dévots, la coquette volage, Vont en poste à Versaille essuyer des mépris Qu'ils reviennent soudain rendre en poste à Paris. Les libres habitants des rives du Permesse Ont saisi quelquefois cette amorce traîtresse: Pluton va raisonner à la cour de Denis; Racine, janséniste, est auprès de Louis; L'auteur voluptueux qui célébra Glycère Prodigue au fils d'Octave un encens mercenaire. Moi-même, renonçant à mes premiers desseins, J'ai vécu, je l'avoue, avec des souverains. Mon vaisseau fit naufrage aux mers de ces sirènes: Leur voix flatta mes sens, ma main porta leurs chaînes. On me dit: « Je vous aime », et je crus comme un sot Qu'il était quelque idée attachée à ce mot. J'y fus pris; j'asservis au vain désir de plaire La mâle liberté qui fait mon caractère; Et, perdant la raison, dont je devais m'armer, J'allai m'imaginer qu'un roi pouvait aimer. Que je suis revenu de cette erreur grossière! A peine de la cour j'entrai dans la carrière, Que mon âme éclairée, ouverte au repentir, N'eut d'autre ambition que d'en pouvoir sortir. Raisonneurs beaux esprits, et vous qui croyez l'être, Voulez-vous vivre heureux, vivez toujours sans maître. O vous, qui ramenez dans les murs de Paris Tous les excès honteux des moeurs de Sybaris; Qui, plongés dans le luxe, énervés de mollesse, Nourrissez dans votre âme une éternelle ivresse; Apprenez, insensés qui cherchez le plaisir, Et l'art de le connaître, et celui de jouir. Les plaisirs sont les fleurs que notre divin maître Dans les ronces du monde autour de nous fait naître Chacune a sa saison, et par des soins prudents On peut en conserver pour l'hiver de nos ans. Mais s'il faut les cueillir, c'est d'une main légère; On flétrit aisément leur beauté passagère. N'offrez pas à vos sens, de mollesse accablés, Tous les parfums de Flore à la fois exhalés: Il ne faut point tout voir, tout sentir, tout entendre: Quittons les voluptés pour savoir les reprendre. Le travail est souvent le père du plaisir: Je plains l'homme accablé du poids de son loisir. Le bonheur est un bien que nous vend la nature. Il n'est point ici-bas de moisson sans culture: Tout veut des soins sans doute, et tout est acheté. Regardez Brossoret, de sa table entêté, Au sortir d'un spectacle, où de tant de merveilles Le son, perdu pour lui, frappe en vain ses oreilles; Il se traîne à souper, plein d'un secret ennui, Cherchant en vain la joie, et fatigué de lui. Son esprit, offusqué d'une vapeur grossière, Jette encor quelques traits sans force et sans lumière; Parmi les voluptés dont il croit s'enivrer, Malheureux! il n'a pas le temps de désirer. Jadis trop caressé des mains de la Mollesse, Le Plaisir s'endormit au sein de la Paresse; La langueur l'accabla: plus de chants, plus de vers, Plus d'amour; et l'ennui détruisait l'univers. Un dieu qui prit pitié de la nature humaine Mit auprès du Plaisir le Travail et la Peine: La Crainte l'éveilla, l'Espoir guida ses pas; Ce cortège aujourd'hui l'accompagne ici-bas. Semez vos entretiens de fleurs toujours nouvelles: Je le dis aux amants, je le répète aux belles. Damon, tes sens trompeurs, et qui t'ont gouverné, T'ont promis un bonheur qu'ils ne t'ont point donné. Tu crois, dans les douceurs qu'un tendre amour apprête, Soutenir de Daphné l'éternel tête-à-tête; Mais ce bonheur usé n'est qu'un dégoût affreux, Et vous avez besoin de vous quitter tous deux. Ah! pour vous voir toujours sans jamais vous déplaire, Il faut un coeur plus noble, une âme moins vulgaire, Un esprit vrai, sensé, fécond, ingénieux, Sans humeur, sans caprice, et surtout vertueux: Pour les coeurs corrompus l'amitié n'est point faite. O divine amitié! félicité parfaite, Seul mouvement de l'âme où l'excès soit permis, Change en bien tous les maux où le ciel m'a soumis; Compagne de mes pas dans toutes mes demeures, Dans toutes les saisons, et dans toutes les heures: Sans toi tout homme est seul; il peut par ton appui Multiplier son être, et vivre dans autrui. Idole d'un coeur juste, et passion du sage, Amitié, que ton nom couronne cet ouvrage! Qu'il préside à mes vers comme il règne en mon coeur! Tu m'appris à connaître, à chanter le bonheur. CINQUIÈME DISCOURS SUR LA NATURE DU PLAISIR. Jusqu'à quand verrons-nous ce rêveur fanatique Fermer le ciel au monde, et d'un ton despotique Damnant le genre humain, qu'il prétend convertir, Nous prêcher la vertu pour la faire haïr? Sur les pas de Calvin, ce fou sombre et sévère Croit que Dieu, comme lui, n'agit qu'avec colère. Je crois voir d'un tyran le ministre abhorré, D'esclaves qu'il a faits tristement entouré, Dictant d'un air hideux ses volontés sinistres. Je cherche un roi plus doux, et de plus doux ministres. Timon se croit parfait depuis qu'il n aime rien: Il faut que l'on soit homme avant d'être chrétien. Je suis homme, et d'un Dieu je chéris la clémence. Mortels, venez à lui, mais par reconnaissance. La nature, attentive à remplir vos désirs, Vous appelle à ce Dieu par la voix des plaisirs. Nul encor n'a chanté sa bonté tout entière: Par le seul mouvement il conduit la matière; Mais c'est par le plaisir qu'il conduit les humains. Sentez du moins les dons prodigués par ses mains. Tout mortel au plaisir a dû son existence; Par lui le corps agit, le coeur sent, l'esprit pense. Soit que du doux sommeil la main ferme vos yeux, Soit que le jour pour vous vienne embellir les cieux, Soit que, vos sens flétris cherchant leur nourriture, L'aiguillon de la faim presse en vous la nature, Ou que l'amour vous force en des moments plus doux t produire un autre être, à revivre après vous; Partout d'un Dieu clément la bonté salutaire Attache à vos besoins un plaisir nécessaire. Les mortels, en un mot, n'ont point d'autre moteur. Sans l'attrait du plaisir, sans ce charme vainqueur, Qui des lois de l'hymen eût subi l'esclavage? Quelle beauté jamais aurait eu le courage De porter un enfant dans son sein renfermé, Qui déchire en naissant les flancs qui l'ont formé; De conduire avec crainte une enfance imbécile, Et d'un âge fougueux l'imprudence indocile? Ah! dans tous vos états, en tout temps, en tout lieu, Mortels, à vos plaisirs reconnaissez un Dieu. Que dis-je? à vos plaisirs! c'est à la douleur même Que je connais de Dieu la sagesse suprême. Ce sentiment si prompt dans nos coeurs répandu, Parmi tous nos dangers sentinelle assidu, D'une voix salutaire incessamment nous crie: Ménagez, défendez, conservez votre vie. Chez de sombres dévots l'amour-propre est damné; C'est l'ennemi de l'homme, aux enfers il est né. Vous vous trompez, ingrats; c'est un don de Dieu même. Tout amour vient du ciel: Dieu nous chérit, il s'aime; Nous nous aimons dans nous, dans nos biens, dans nos fils, Dans nos concitoyens, surtout dans nos amis: Cet amour nécessaire est l'âme de notre âme; Notre esprit est porté sur ses ailes de flamme. Oui, pour nous élever aux grandes actions, Dieu nous a, par bonté, donné les passions: Tout dangereux qu'il est, c'est un présent céleste; L'usage en est heureux, si l'abus est funeste. J'admire et ne plains point un coeur maître de soi, Qui, tenant ses désirs enchaînés sous sa loi, S'arrache au genre humain pour Dieu qui nous fit naître; Se plaît à l'éviter plutôt qu'à le connaître; Et, brûlant pour son Dieu d'un amour dévorant, Fuit les plaisirs permis pour un plaisir plus grand. Mais que, fier de ses croix, vain de ses abstinences, Et surtout en secret lassé de ses souffrances, Il condamne dans nous tout ce qu'il a quitté, L'hymen, le nom de père, et la société: On voit de cet orgueil la vanité profonde; C'est moins l'ami de Dieu que l'ennemi du monde; On lit dans ses chagrins les regrets des plaisirs. Le ciel nous fit un coeur, il lui faut des désirs. Des stoïques nouveaux le ridicule maître Prétend m'ôter à moi, me priver de mon être: Dieu, si nous l'en croyons, serait servi par nous Ainsi qu'en son sérail un musulman jaloux, Qui n'admet près de lui que ces monstres d'Asie Que le fer a privés des sources de la vie. Vous qui vous élevez contre l'humanité, N'avez-vous lu jamais la docte antiquité! Ne connaissez-vous point les filles de Pélie? Dans leur aveuglement voyez votre folie. Elles croyaient dompter la nature et le temps, Et rendre leur vieux père à la fleur de ses ans: Leurs mains par piété dans son sein se plongèrent; Croyant le rajeunir, ses filles l'égorgèrent. Voilà votre portrait, stoïques abusés, Vous voulez changer l'homme, et vous le détruisez. Usez, n'abusez point; le sage ainsi l'ordonne. Je fuis également Épictète et Pétrone. L'abstinence ou l'excès ne fit jamais d'heureux. Je ne conclus donc pas, orateur dangereux, Qu'il faut lâcher la bride aux passions humaines: De ce coursier fougueux je veux tenir les rênes; Je veux que ce torrent, par un heureux secours, Sans inonder mes champs, les abreuve en son cours: Vents, épurez les airs, et soufflez sans tempêtes; Soleil, sans nous brûler, marche et luis sur nos têtes. Dieu des êtres pensants, Dieu des coeurs fortunés, Conservez les désirs que vous m'avez donnés, Ce goût de l'amitié, cette ardeur pour l'étude, Cet amour des beaux-arts et de la solitude: Voilà mes passions; mon âme en tous les temps Goûta de leurs attraits les plaisirs consolants. Quand sur les bords du Mein deux écumeurs barbares, Des lois des nations violateurs avares, Deux fripons à brevet, brigands accrédités, Épuisaient contre moi leurs lâches cruautés, Le travail occupait ma fermeté tranquille; Des arts qu'ils ignoraient leur antre fut l'asile. Ainsi le dieu des bois enflait ses chalumeaux Quand le voleur Cacus enlevait ses troupeaux: Il n'interrompit point sa douce mélodie. Heureux qui jusqu'au temps du terme de sa vie, Des beaux-arts amoureux, peut cultiver leurs fruits! Il brave l'injustice, il calme ses ennuis; Il pardonne aux humains, il rit de leur délire, Et de sa main mourante il touche encor sa lyre. SIXIÈME DISCOURS SUR LA NATURE DE L'HOMME. « La voix de la vertu préside à tes concerts: Elle m'appelle à toi par le charme des vers. Ta grande étude est l'homme, et de ce labyrinthe Le fil de la raison te fait chercher l'enceinte. Montre l'homme à mes yeux: honteux de m'ignorer, Dans mon être, dans moi, je cherche à pénétrer, Despréaux et Pascal en ont fait la satire; Pope et le grand Leibnitz, moins enclins à médire, Semblent dans leurs écrits prendre un sage milieu; Ils descendent à l'homme, ils s'élèvent à Dieu: Mais quelle épaisse nuit voile encor la nature! Sois l'Oedipe nouveau de cette énigme obscure. Chacun a dit son mot, on a longtemps rêvé; Le vrai sens de l'énigme est-il enfin trouvé? « Je sais bien qu'à souper, chez Laïs ou Catulle, Cet examen profond passe pour ridicule Là, pour tout argument, quelques couplets malins Exercent plaisamment nos cerveaux libertins, Autre temps, autre étude; et la raison sévère Trouve accès à son tour, et peut ne point déplaire. Dans le fond de son coeur on se plaît à rentrer; Nos yeux cherchent le jour, lent à nous éclairer. Le grand monde est léger, inappliqué, volage; Sa voix trouble et séduit: est-on seul, on est sage. Je veux l'être; je veux m'élever avec toi Des fanges de la terre au trône de son roi. Montre-moi, si tu peux, cette chaîne invisible Du monde des esprits et du monde sensible; Cet ordre si caché de tant d'êtres divers, Que Pope après Platon crut voir dans l'univers. » Vous me pressez en vain; cette vaste science, Ou passe ma portée, ou me force au silence. Mon esprit, resserré sous le compas français, N'a point la liberté des Grecs et des Anglais. Pope a droit de tout dire, et moi je dois me taire. A Bourge un bachelier peut percer ce mystère; Je n'ai point mes degrés, et je ne prétends pas Hasarder pour un mot de dangereux combats. Écoutez seulement un récit véritable, Que peut-être Fourmont prendra pour une fable, Et que je lus hier dans un livre chinois Qu'un jésuite à Pékin traduisit autrefois. Un jour quelques souris se disaient l'une à l'autre: « Que ce monde est charmant! quel empire est le nôtre! Ce palais si superbe est élevé pour nous; De toute éternité Dieu nous fit ces grands trous: Vois-tu ces gras jambons sous cette voûte obscure? Ils y furent créés des mains de la Nature; Ces montagnes de lard, éternels aliments, Sont pour nous en ces lieux jusqu'à la fin des temps. Oui, nous sommes, grand Dieu, si l'on en croit nos sages, Le chef-d'oeuvre, la fin, le but de tes ouvrages. Les chats sont dangereux et prompts à nous manger; Mais c'est pour nous instruire et pour nous corriger. » Plus loin, sur le duvet d'une herbe renaissante, Près des bois, près des eaux, une troupe innocente De canards nasillants, de dindons rengorgés, De gros moutons bêlants, que leur laine a chargés, Disait: « Tout est à nous, bois, prés, étangs, montagnes; Le ciel pour nos besoins fait verdir les campagnes. L'âne passait auprès, et, se mirant dans l'eau, Il rendait grâce au ciel en se trouvant si beau: « Pour les ânes, dit-il, le ciel a fait la terre; L'homme est né mon esclave, il me panse, il me ferre, Il m'étrille, il me lave, il prévient mes désirs, Il bâtit mon sérail, il conduit mes plaisirs; Respectueux témoin de ma noble tendresse, Ministre de ma joie, il m'amène une ânesse; Et je ris quand je vois cet esclave orgueilleux Envier l'heureux don que j'ai reçu des cieux. L'homme vint, et cria: « Je suis puissant et sage; Cieux, terres, éléments, tout est pour mon usage: L'océan fut formé pour porter mes vaisseaux; Les vents sont mes courriers, les astres mes flambeaux. Ce globe qui des nuits blanchit les sombres voiles Croît, décroît, fuit, revient, et préside aux étoiles: Moi, je préside à tout; mon esprit éclairé Dans les bornes du monde eût été trop serré; Mais enfin, de ce monde et l'oracle et le maître, Je ne suis point encor ce que je devrais être. » Quelques anges alors, qui là-haut dans les cieux Règlent ces mouvements imparfaits à nos yeux, En faisant tournoyer ces immenses planètes, Disaient: « Pour nos plaisirs sans doute elles sont faites. » Puis de là sur la terre ils jetaient un coup d'oeil Ils se moquaient de l'homme et de son sot orgueil. Le Tien les entendit; il voulut que sur l'heure On les fît assembler dans sa haute demeure, Ange, homme, quadrupède, et ces êtres divers Dont chacun forme un monde en ce vaste univers. « Ouvrages de mes mains, enfants du même père, Qui portez, leur dit-il, mon divin caractère, Vous êtes nés pour moi, rien ne fut fait pour vous Je suis le centre unique où vous répondez tous. Des destins et des temps connaissez le seul maître. Rien n'est grand ni petit; tout est ce qu'il doit être. D'un parfait assemblage instruments imparfaits, Dans votre rang placés demeurez satisfaits. » L'homme ne le fut point. Cette indocile espèce Sera-t-elle occupée à murmurer sans cesse? Un vieux lettré chinois, qui toujours sur les bancs Combattit la raison par de beaux arguments, Plein de Confucius, et sa logique en tête, Distinguant, concluant, présenta sa requête. « Pourquoi suis-je en un point resserré par le temps? Mes jours devraient aller par delà vingt mille ans; Ma taille pour le moins dut avoir cent coudées; D'où vient que je ne puis, plus prompt que mes idées, Voyager dans la lune, et réformer son cours? Pourquoi faut-il dormir un grand tiers de mes jours? Pourquoi ne puis-je, au gré de ma pudique flamme, Faire au moins en trois mois cent enfants à ma femme? Pourquoi fus-je en un jour si las de ses attraits? 3/4 Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiraient jamais: Bientôt tes questions vont être décidées: Va chercher ta réponse au pays des idées: Pars. » Un ange aussitôt l'emporte dans les airs, Au sein du vide immense où se meut l'univers, A travers cent soleils entourés de planètes, De lunes et d'anneaux, et de longues comètes. Il entre dans un globe où d'immortelles mains Du roi de la nature ont tracé les desseins, Où l'oeil peut contempler les images visibles Et des mondes réels et des mondes possibles. Mon vieux lettré chercha, d'espérance animé, Un monde fait pour lui, tel qu'il l'aurait formé. Il cherchait vainement: l'ange lui fait connaître Que rien de ce qu'il veut en effet ne peut être; Que si l'homme eût été tel qu'on feint les géants, Faisant la guerre au ciel, ou plutôt au bon sens, S'il eût à vingt mille ans étendu sa carrière, Ce petit amas d'eau, de sable, et de poussière, N'eût jamais pu suffire à nourrir dans son sein Ces énormes enfants d'un autre genre humain. Le Chinois argumente: on le force à conclure Que dans tout l'univers chaque être a sa mesure; Que l'homme n'est point fait pour ces vastes désirs; Que sa vie est bornée ainsi que ses plaisirs; Que le travail, les maux, la mort sont nécessaires; Et que, sans fatiguer par de lâches prières La volonté d'un Dieu qui ne saurait changer, On doit subir la loi qu'on ne peut corriger, Voir la mort d'un oeil ferme et d'une âme soumise. Le lettré convaincu, non sans quelque surprise, S'en retourne ici-bas ayant tout approuvé; Mais il y murmura quand il fut arrivé: Convertir un docteur est une oeuvre impossible. Matthieu Garo chez nous eut l'esprit plus flexible; Il loua Dieu de tout! Peut-être qu'autrefois De longs ruisseaux de lait serpentaient dans nos bois; La lune était plus grande, et la nuit moins obscure; L'hiver se couronnait de fleurs et de verdure; L'homme, ce roi du monde, et roi très fainéant, Se contemplait à l'aise, admirait son néant, Et, formé pour agir, se plaisait à rien faire. Mais pour nous, fléchissons sous un sort tout contraire. Contentons-nous des biens qui nous sont destinés, Passagers comme nous, et comme nous bornés. Sans rechercher en vain ce que peut notre maître, Ce que fut notre monde, et ce qu'il devrait être, Observons ce qu'il est, et recueillons le fruit Des trésors qu'il renferme et des biens qu'il produit. Si du Dieu qui nous fit l'éternelle puissance Eût à deux jours au plus borné notre existence, Il nous aurait fait grâce; il faudrait consumer Ces deux jours de la vie à lui plaire, à l'aimer. Le temps est assez long pour quiconque en profite; Qui travaille et qui pense en étend la limite. On peut vivre beaucoup sans végéter longtemps; Et je vais te prouver par mes raisonnements... Mais malheur à l'auteur qui veut toujours instruire! Le secret d'ennuyer est celui de tout dire. C'est ainsi que ma muse avec simplicité Sur des tons différents chantait la vérité, Lorsque, de la nature éclaircissant les voiles, Nos Français à Quito cherchaient d'autres étoiles; Que Clairaut, Maupertuis, entourés de glaçons, D'un secteur à lunette étonnaient les Lapons, Tandis que, d'une main stérilement vantée, Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée, Semblait, de la nature imitant les ressorts, Prendre le feu des cieux pour animer les corps. Pour moi, loin des cités, sur les bords du Permesse Je suivais la nature, et cherchais la sagesse; Et des bords de la sphère où s'emporta Milton, Et de ceux de l'abîme où pénétra Newton, Je les voyais franchir leur carrière infinie; Amant de tous les arts et de tout grand génie, Implacable ennemi du calomniateur, Du fanatique absurde, et du vil délateur; Ami sans artifice, auteur sans jalousie; Adorateur d'un Dieu, mais sans hypocrisie; Dans un corps languissant, de cent maux attaqué, Gardant un esprit libre, à l'étude appliqué, Et sachant qu'ici-bas la félicité pure Ne fut jamais permise à l'humaine nature. SEPTIÈME DISCOURS SUR LA VRAIE VERTU. Le nom de la vertu retentit sur la terre; On l'entend au théâtre, au barreau, dans la chaire; Jusqu'au milieu des cours il parvient quelquefois; Il s'est même glissé dans les traités des rois. C'est un beau mot sans doute, et qu'on se plaît d'entendre, Facile à prononcer, difficile à comprendre: On trompe, on est trompé. Je crois voir des jetons Donnés, reçus, rendus, troqués par des fripons; Ou bien ces faux billets, vains enfants du système De ce fou d'Écossais qui se dupa lui-même. Qu'est-ce que la vertu? Le meilleur citoyen, Brutus, se repentit d'être un homme de bien: « La vertu, disait-il, est un nom sans substance. L'école de Zénon, dans sa fière ignorance, Prit jadis pour vertu l'insensibilité. Dans les champs levantins le derviche hébété, L'oeil au ciel, les bras hauts, et l'esprit en prières, Du Seigneur en dansant invoque les lumières, Et, tournant dans un cercle au nom de Mahomet, Croit de la vertu même atteindre le sommet. Les reins ceints d'un cordon, l'oeil armé d'impudence, Un ermite à sandale, engraissé d'ignorance, Parlant du nez à Dieu, chante au dos d'un lutrin Cent cantiques hébreux mis en mauvais latin. Le ciel puisse bénir sa piété profonde! Mais quel en est le fruit? quel bien fait-il au monde? Malgré la sainteté de son auguste emploi, C'est n'être bon à rien de n'être bon qu'à soi. Quand l'ennemi divin des scribes et des prêtres Chez Pilate autrefois fut traîné par des traîtres, De cet air insolent qu'on nomme dignité, Le Romain demanda: « Qu'est-ce que vérité? » L'Homme-Dieu, qui pouvait l'instruire ou le confondre, A ce juge orgueilleux dédaigna de répondre: Son silence éloquent disait assez à tous Que ce vrai tant cherché ne fut point fait pour nous. Mais lorsque, pénétré d'une ardeur ingénue, Un simple citoyen l'aborda dans la rue, Et que, disciple sage, il prétendit savoir Quel est l'état de l'homme, et quel est son devoir; Sur ce grand intérêt, sur ce point qui nous touche, Celui qui savait tout ouvrit alors la bouche; Et dictant d'un seul mot ses décrets solennels: « Aimez Dieu, lui dit-il, mais aimez les mortels. » Voilà l'homme et sa loi, c'est assez: le ciel même A daigné tout nous dire en ordonnant qu'on aime. Le monde est médisant, vain, léger, envieux; Le fuir est très bien fait, le servir encor mieux: A sa famille, aux siens, je veux qu'on soit utile. Où vas-tu loin de moi, fanatique indocile? Pourquoi ce teint jauni, ces regards effarés, Ces élans convulsifs, et ces pas égarés? Contre un siècle indévot plein d'une sainte rage, Tu cours chez ta béate a son cinquième étage: Quelques saints possédés dans cet honnête lieu Jurent, tordent les mains, en l'honneur du bon Dieu: Sur leurs tréteaux montés, ils rendent des oracles, Prédisent le passé, font cent autres miracles; L'aveugle y vient pour voir, et, des deux yeux privé, Retourne aux Quinze-Vingts marmottant son Ave; Le boiteux saute et tombe, et sa sainte famille Le ramène en chantant, porté sur sa béquille; Le sourd au front stupide écoute et n'entend rien; D'aise alors tout pâmés, de pauvres gens de bien, Qu'un sot voisin bénit, et qu'un fourbe seconde, Aux filles du quartier prêchent la fin du monde. Je sais que ce mystère a de nobles appas; Les saints ont des plaisirs que je ne connais pas. Les miracles sont bons; mais soulager son frère, Mais tirer son ami du sein de la misère, Mais à ses ennemis pardonner leurs vertus, C'est un plus grand miracle, et qui ne se fait plus. Ce magistrat, dit-on, est sévère, inflexible, Rien n'amollit jamais sa grande âme insensible. J'entends: il fait haïr sa place et son pouvoir; Il fait des malheureux par zèle et par devoir: Mais l'a-t-on jamais vu, sans qu'on le sollicite, Courir d'un air affable au-devant du mérite, Le choisir dans la foule, et donner son appui A l'honnête homme obscur qui se tait devant lui? De quelques criminels il aura fait justice! C'est peu d'être équitable, il faut rendre service; Le juste est bienfaisant. On conte qu'autrefois Le ministre odieux d'un de nos meilleurs rois Lui disait en ces mots son avis despotique: « Timante est en secret bien mauvais catholique, On a trouvé chez lui la Bible de Calvin; A ce funeste excès vous devez mettre un frein: Il faut qu'on l'emprisonne, ou du moins qu'on l'exile. 3/4 Comme vous, dit le roi, Timante m'est utile. Vous m'apprenez assez quels sont ses attentats; Il m'a donné son sang, et vous n'en parlez pas! » De ce roi bienfaisant la prudence équitable Peint mieux que vingt sermons la vertu véritable. Du nom de vertueux seriez-vous honoré, Doux et discret Cyrus, en vous seul concentré, Prêchant le sentiment, vous bornant à séduire, Trop faible pour servir, trop paresseux pour nuire, Honnête homme indolent, qui, dans un doux loisir, Loin du mal et du bien, vivez pour le plaisir? Non; je donne ce titre au coeur tendre et sublime Qui soutient hardiment son ami qu'on opprime. Il t'était dû sans doute, éloquent Pellisson, Qui défendis Fouquet du fond de ta prison. Je te rends grâce, ô ciel, dont la bonté propice M'accorda des amis dans les temps d'injustice, Des amis courageux, dont la mâle vigueur Repoussa les assauts du calomniateur, Du fanatisme ardent, du ténébreux Zoïle, Du ministre abusé par leur troupe imbécile, Et des petits tyrans, bouffis de vanité, Dont mon indépendance irritait la fierté. Oui, pendant quarante ans poursuivi par l'envie. Des amis vertueux ont consolé ma vie. J'ai mérité leur zèle et leur fidélité; J'ai fait quelques ingrats, et ne l'ai point été. Certain législateur, dont la plume féconde Fit tant de vains projets pour le bien de ce monde, Et qui depuis trente ans écrit pour des ingrats, Vient de créer un mot qui manque à Vaugelas: Ce mot est bienfaisance: il me plaît; il rassemble, Si le coeur en est cru, bien des vertus ensemble. Petits grammairiens, grands précepteurs des sots, Qui pesez la parole et mesurez les mots, Pareille expression vous semble hasardée; Mais l'univers entier doit en chérir l'idée. SUR LES ÉVÉNEMENTS DE L'ANNÉE 1744 « Quoi verrai-je toujours des sottises en France? » Disait, l'hiver dernier, d'un ton plein d'importance, Timon, qui, du passé profond admirateur, Du présent, qu'il ignore, est l'éternel frondeur. « Pourquoi, s'écriait-il, le roi va-t-il en Flandre? Quelle étrange vertu qui s'obstine à défendre Les débris dangereux du trône des césars Contre l'or des Anglais et le fer des houssards! Dans le jeune Conti quel excès de folie D'escalader les monts qui gardent l'Italie, Et d'attaquer vers Nice un roi victorieux, Sur ces sommets glacés dont le front touche aux cieux! Pour franchir ces amas de neiges éternelles, Dédale à cet Icare a-t-il prêté ses ailes? A-t-il reçu du moins, dans son dessein fatal, Pour briser les rochers, le secret d'Annibal? » Il parle, et Conti vole. Une ardente jeunesse, Voyant peu les dangers que voit trop la vieillesse, Se précipite en foule autour de son héros. Du Var qui s'épouvante on traverse les flots; De torrents en rochers, de montagne en abîme, Des Alpes en courroux on assiège la cime; On y brave la foudre; on voit de tous côtés Et la nature, et l'art, et l'ennemi domptés. Conti, qu'on censurait, et que l'univers loue, Est un autre Annibal qui n'a point de Capoue. Critiques orgueilleux, frondeurs, en est-ce assez? Avec Nice et Démont vous voilà terrassés. Mais, tandis que sous lui les Alpes s'aplanissent, Que sur les flots voisins les Anglais en frémissent, Vers les bords de l'Escaut Louis fait tout trembler: Le Batave s'arrête, et craint de le troubler. Ministres, généraux, suivent d'un même zèle Du conseil au danger leur prince et leur modèle. L'ombre du grand Condé, l'ombre du grand Louis, Dans les champs de la Flandre ont reconnu leur fils. L'Envie alors se tait, la Médisance admire. Zoïle, un jour du moins, renonce à la satire; Et le vieux nouvelliste, une canne à la main, Trace au Palais-Royal Ypres, Furne, et Menin. Ainsi lorsqu'à Paris la tendre Melpomène De quelque ouvrage heureux vient embellir la scène, En dépit des sifflets de cent auteurs malins, Le spectateur sensible applaudit des deux mains: Ainsi, malgré Bussy, ses chansons, et sa haine, Nos aïeux admiraient Luxembourg et Turenne. Le Français quelquefois est léger et moqueur, Mais toujours le mérite eut des droits sur son coeur. Son oeil perçant et juste est prompt à le connaître; Il l'aime en son égal, il l'adore en son maître. La vertu sur le trône est dans son plus beau jour, Et l'exemple du monde en est aussi l'amour. Nous l'avons bien prouvé quand la fièvre fatale, A l'oeil creux, au teint sombre, à la marche inégale, De ses tremblantes mains, ministres du trépas, Vint attaquer Louis au sortir des combats: Jadis Germanicus fit verser moins de larmes; L'univers éploré ressentit moins d'alarmes, Et goûta moins l'excès de sa félicité, Lorsque Antonin mourant reparut en santé. Dans nos emportements de douleur et de joie, Le coeur seul a parlé, l'amour seul se déploie; Paris n'a jamais vu de transports si divers, Tant de feux d'artifice, et tant de mauvais vers. Autrefois, ô grand roi, les filles de Mémoire, Chantant au pied du trône, en égalaient la gloire. Que nous dégénérons de ce temps si chéri! L'éclat du trône augmente, et le nôtre est flétri. O ma prose et mes vers, gardez-vous de paraître! Il est dur d'ennuyer son héros et son maître. Cependant nous avons la noble vanité De mener les héros à l'immortalité. Nous nous trompons beaucoup; un roi juste et qu'on aime Va sans nous à la gloire, et doit tout à lui-même: Chaque âge le bénit; le vieillard expirant De ce prince à son fils fait l'éloge en pleurant; Le fils, éternisant des images si chères, Raconte à ses neveux le bonheur de leurs pères; Et ce nom dont la terre aime à s'entretenir Est porté par l'amour aux siècles à venir. Si pourtant, ô grand roi, quelque esprit moins vulgaire. Des voeux de tout un peuple interprète sincère, S'élevant jusqu'à vous par le grand art des vers, Osait, sans vous flatter, vous peindre à l'univers, Peut-être on vous verrait, séduit par l'harmonie, Pardonner à l'éloge en faveur du génie; Peut-être d'un regard le Parnasse excité De son lustre terni reprendrait la beauté. L'oeil du maître peut tout; c'est lui qui rend la vie Au mérite expirant sous la dent de l'envie; C'est lui dont les rayons ont cent fois éclairé Le modeste talent dans la foule ignoré. Un roi qui sait régner nous fait ce que nous sommes; Les regards d'un héros produisent les grands hommes. AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. Dans une édition complète des Oeuvres ce sont les doubles emplois qu'il faut éviter autant que possible. Dans quelques édifions, le nombre des pièces intitulées Stances s'élève à plus de cinquante. Je n'en donne que trente-huit; encore y a-t-il deux doubles emplois (les numéros VIII et X). Les stances à Mme du Châtelet, envoyées dans une lettre à Cideville, du 11 juillet 1741, y sont imprimées telles qu'elles existaient alors. L'auteur les a depuis corrigées et augmentées. Les Stances au roi de Prusse sont rapportées dans les Mémoires pour servir à la Vie de M. de Voltaire. Ces deux doubles emplois étaient nécessaires. Voici au reste l'indication des lettres où se trouvent les stances que je n'ai pas répétées; je les désigne ici par leur premier vers. Que devient, mon cher Cideville. (Lettre à Cideville, 20 septembre 1735.) Tandis qu'aux fanges du Parnasse. (A Tressan, 21 octobre 1736.) O nouvelle effroyable. ô tristesse profonde! (A Frédéric, 26 février 1739.) Ombre aimable, charmant espoir! (Au même, 26 octobre 1740.) Vous en souviendrez-vous, grand homme que vous êtes? (Au même, 31 décembre 1740.) Je croyais autrefois que nous n'avions qu'une âme. (Au même, 5 mai 1741) Vous dont le précoce génie. (Au même, 3 août 1741.) Quels talents divers elle allie! (A des Issarts, 19 février 1750.) Brisons ma lyre et ma trompette. (A Cideville, 19 février 1756.) Qui les a faits ces vers doux et coulants. (A Mme du Bocage, 2 février 1759.) En tout pays on se pique. (A Albergati, 19 juin 1760.) Que je suis touché! que j'aspire! (A Charles-Théodore, 14 avril 1761.) Est-ce une fille? est-ce un garçon? (Au même, 9 juin 1761.) Pourquoi, généreux prince. (A Christian VII, 3 février 1767.) C'en est trop d'avoir tout ce feu. (A Frédéric, 9 mars 1770.) Lattaignant chanta les belles. (A Lattaignant, 16 mai 1778.) Quant aux stances intitulées les Pour, les Que, les Qui, les Quoi, les Oui, les Non, je les ai laissées, avec les autres Pompignades, dans les Poésies mêlées, voyez tome X. STANCES I. STANCES SUR LES POÈTES ÉPIQUES. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET. Plein de beautés et de défauts, Le vieil Homère a mon estime; Il est, comme tous ses héros, Babillard, outré, mais sublime. Virgile orne mieux la raison, A plus d'art, autant d'harmonie; Mais il s'épuise avec Didon, Et rate à la fin Lavinie. De faux brillants, trop de magie, Mettent le Tasse un cran plus bas; Mais que ne tolère-t-on pas Pour Armide et pour Herminie? Milton, plus sublime qu'eux tous, A des beautés moins agréables; Il semble chanter pour les fous, Pour les anges, et pour les diables. Après Milton, après le Tasse, Parler de moi serait trop fort; Et j'attendrai que je sois mort, Pour apprendre quelle est ma place. Vous en qui tant d'esprit abonde, Tant de grâce et tant de douceur. Si ma place est dans votre coeur, Elle est la première du monde. II. A MONSIEUR DE FORCALQUIER. Vous philosophe! ah, quel projet! N'est-ce pas assez d'être aimable. Aurez-vous bien l'air en effet D'un vieux raisonneur vénérable? D'inutiles réflexions Composent la philosophie. Eh! que deviendra votre vie Si vous n'avez des passions? C'est un pénible et vain ouvrage Que de vouloir les modérer; Les sentir et les inspirer Est à jamais votre partage. L'esprit, l'imagination, Les grâces, la plaisanterie, L'amour du vrai, le goût du bon, Voilà votre philosophie. Si quelque secte a le mérite De fixer votre esprit divin, C'est l'école de Démocrite, Qui se moquait du genre humain. III. A MONSIEUR DE FORCALQUIER, AU NOM DE MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET, A QUI IL AVAIT ENVOYÉ UNE PAGODE CHINOISE. Ce gros Chinois en tout diffère Du Français qui me l'a donné; Son ventre en tonne est façonné, Et votre taille est bien légère. Il a l'air de s'extasier En admirant notre hémisphère; Vous aimez à vous égayer Pour le moins sur la race entière Que Dieu s'avisa d'y créer. Le cou penché, clignant les yeux, Il rit aux anges d'un sot rire; Vous avez de l'esprit comme eux: Je le crois, et je l'entends dire. Peut-être, en vous parlant ainsi, C'est vous donner trop de louanges; Mais il se pourrait bien aussi Que je fais trop d'honneur aux anges. IV. A MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI, POUR UN NEVEU DU P. SANADON, JÉSUITE. Votre âme, à la vertu docile, Eut de moi plus d'une leçon; Je fus autrefois le Chiron Qui guidait cet aimable Achille. Mon pauvre neveu Sanadon, Connu de vous dans votre enfance, N'a pour ressource que mon nom, Vos bontés, et son espérance. A vos pieds je voudrais bien fort L'amener pour vous rendre hommage; Mais j'ai le malheur d'être mort, Ce qui s'oppose à mon voyage. Votre coeur n'est point endurci, Et sur vous mon espoir se fonde: Je ne peux rien dans l'autre monde, Vous pouvez tout dans celui-ci. Je pourrais me faire un mérite D'avoir pour vous bien prié Dieu: Mais jeune prince aime fort peu Les oremus d'un vieux jésuite. Je ne sais d'où dater ma lettre. Si par vous mes voeux sont reçus, En paradis vous m'allez mettre, Mais en enfer par un refus. Non, mon neveu seul misérable Est seul à souffrir condamné; Car qui n'a rien se donne au diable: Empêchez qu'il ne soit damné. V. AU PRÉSIDENT HÉNAULT, EN LUI ENVOYANT LE MANUSCRIT DE MÉROPE. Juin 1740. Lorsqu'à la ville un solitaire envoie Des fruits nouveaux, honneur de ses jardins, Nés sous ses yeux et plantés de ses mains, Il les croit bons, et prétend qu'on le croie. Quand par le don de son portrait flatté La jeune Aminte à ses lois vous engage, Elle ressemble à la Divinité Qui veut vous faire adorer son image. Quand un auteur, de son oeuvre entêté, Modestement vous en fait une offrande, Que veut de vous sa fausse humilité? C'est de l'encens que son orgueil demande. Las! je suis loin de tant de vanité. A tous ces traits gardez de reconnaître Ce qui par moi vous sera présenté: C'est un tribut, et je l'offre à mon maître. VI. AU ROI DE PRUSSE. SUR M. HONY, MARCHAND DE VIN. A Bruxelles, le 26 auguste 1740. Le voilà ce monsieur Hony, Que Bacchus a comblé de gloire; Il prétend qu'il sera honni, S'il ne peut vous donner à boire. Il garde un mépris souverain Pour Phébus et pour sa fontaine, Et dit qu'un verre de son vin Vaut le Permesse et l'Hippocrène. Je crois que quelques rois jaloux, Et quelques princes de l'Empire. Pour essayer de vous séduire, Ont député Hony vers vous. Comme on leur dit que la Sagesse A grand soin de vous éclairer, Ils ont voulu vous enivrer Pour vous réduire à leur espèce. Cher Hony, cette trahison Est un bien faible stratagème Jamais Bacchus et l'Amour même Ne pourront rien sur sa raison. Le dieu des amours et le vôtre, Hony, sont les dieux du plaisir Tous deux sont faits pour le servir Mais il ne sert ni l'un ni l'autre. Sans doute Bacchus et l'Amour Ne sont point ennemis du sage; Il les reçoit sur son passage, Sans leur permettre un long séjour. VII. AU ROI DE PRUSSE. A Berlin, ce 2 décembre 1740. Adieu, grand homme adieu, coquette, Esprit sublime et séducteur, Fait pour l'éclat, pour la grandeur, Pour les muses, pour la retraite. Adieu, vainqueur ou protecteur Du reste de la Germanie, De moi très chétif raisonneur, Et de la noble poésie. Adieu, trente âmes dans un corps Que les dieux comblèrent de grâce, Qui réunissez les trésors Qu'on voit divisés au Parnasse. Adieu, vous dont l'auguste main, Toujours au travail occupée, Tient, pour l'honneur du genre humain, La plume, la lyre, et l'épée. Vous qui prenez tous les chemins De la gloire la plus durable, Avec nous autres si traitable, Si grand avec les souverains! Vous qui n'avez point de faiblesse, Pas même celle de blâmer Ceux qu'on voit un peu trop aimer Ou leurs erreurs ou leur maîtresse! Adieu; puis-je me consoler Par votre amitié noble et pure? Le roi me fait un peu trembler; Mais le grand homme me rassure. VIII. A MADAME DU CHÂTELET. (1741) Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours; Au crépuscule de mes jours Rejoignez, s'il se peut, l'aurore. Des beaux lieux où le dieu du vin Avec l'Amour tient son empire, Le Temps, qui me prend par la main, M'avertit que je me retire. De son inflexible rigueur Tirons au moins quelque avantage. Qui n'a pas l'esprit de son âge De son âge a tout le malheur. Laissons à la belle jeunesse Ses folâtres emportements: Nous ne vivons que deux moments; Qu'il en soit un pour la sagesse. Quoi! pour toujours vous me fuyez, Tendresse, illusion, folie, Dons du ciel, qui me consoliez Des amertumes de la vie! On meurt deux fois, je le vois bien: Cesser d'aimer et d'être aimable, C'est une mort insupportable; Cesser de vivre, ce n'est rien. Ainsi je déplorais la perte Des erreurs de mes premiers ans; Et mon âme, aux désirs ouverte, Regrettait ses égarements. Du ciel alors daignant descendre, L'Amitié vint à mon secours; Elle était peut-être aussi tendre, Mais moins vive que les Amours. Touché de sa beauté nouvelle, Et de sa lumière éclairé, Je la suivis; mais je pleurai De ne pouvoir plus suivre qu'elle. IX. A M. VAN HAREN, DÉPUTE DES ÉTATS-GÉNÉRAUX. (1743) Démosthène au conseil, et Pindare au Parnasse, L'auguste Vérité marche devant tes pas; Tyrtée a dans ton sein répandu son audace, Et tu tiens sa trompette, organe des combats. Je ne puis t'imiter; mais j'aime ton courage. Né pour la liberté, tu penses en héros: Mais qui naquit sujet ne doit penser qu'en sage, Et vivre obscurément s'il veut vivre en repos. Notre esprit est conforme aux lieux qui l'ont vu naître: A Rome on est esclave; à Londres, citoyen. La grandeur d'un Batave est de vivre sans maître: Et mon premier devoir est de servir le mien. X. A FRÉDÉRIC, ROI DE PRUSSE, Pour en obtenir la grâce d'un Français détenu depuis longtemps dans les prisons de Spandau. (1743) Génie universel, âme sensible et ferme, Grand homme, il est sous vous de malheureux mortels: Mais quand à ses vertus on n'a point mis de terme, On en met aux tourments des plus grands criminels. Depuis vingt ans entiers faut-il qu'on abandonne Un étranger mourant au poids affreux des fers? Pluton punit toujours, mais Jupiter pardonne: N'imiterez-vous plus que le dieu des enfers? Voyez autour de vous les Prières tremblantes, Filles du Repentir, maîtresses des grands coeurs, S'étonner d'arroser de larmes impuissantes La généreuse main qui sécha tant de pleurs. Ah! pourquoi m'étaler avec magnificence Ce spectacle brillant où triomphe Titus? Pour embellir la fête égalez sa clémence, Et l'imitez en tout; ou ne le vantez plus. XI. A MADAME LA MARQUISE DE POMPADOUR. A Étioles, juillet 1745. Il sait aimer, il sait combattre; Il envoie en ce beau séjour Un brevet digne d'Henri Quatre, Signé Louis, Mars, et l'Amour. Mais les ennemis ont leur tour; Et sa valeur et sa prudence Donnent à Gand le même jour Un brevet de ville de France. Ces deux brevets si bien venus Vivront tous deux dans la mémoire: Chez lui les autels de Vénus Sont dans le temple de la Gloire. XII. STANCES IRRÉGULIÈRES. A SON ALTESSE ROYALE LA PRINCESSE DE SUÈDE, ULRIQUE DE PRUSSE, SOEUR DE FRÉDÉRIC LE GRAND. Janvier 1747. Souvent la plus belle princesse Languit dans l'âge du bonheur; L'étiquette de la grandeur, Quand rien n'occupe et n'intéresse, Laisse un vide affreux dans le coeur. Souvent même un grand roi s'étonne, Entouré de sujets soumis, Que tout l'éclat de sa couronne Jamais en secret ne lui donne Ce bonheur qu'elle avait promis. On croirait que le jeu console; Mais l'Ennui vient à pas comptés, A la table d'un cavagnole, S'asseoir entre des majestés. On fait tristement grande chère, Sans dire et sans écouter rien, Tandis que l'hébété vulgaire Vous assiège, vous considère, Et croit voir le souverain bien. Le lendemain, quand l'hémisphère Est brûlé des feux du soleil, On s'arrache aux bras du sommeil Sans savoir ce que l'on va faire. De soi-même peu satisfait, On veut du monde; il embarrasse: Le plaisir fuit; le jour se passe Sans savoir ce que l'on a fait. O temps! ô perte irréparable! Quel est l'instant où nous vivons! Quoi! la vie est si peu durable, Et les jours paraissent si longs! Princesse au-dessus de votre âge, De deux cours auguste ornement, Vous employez utilement Ce temps qui si rapidement Trompe la jeunesse volage. Vous cultivez l'esprit charmant Que vous a donné la nature; Les réflexions, la lecture, En font le solide aliment, Le bon usage, et la parure. S'occuper, c'est savoir jouir L'oisiveté pèse et tourmente. L'âme est un feu qu'il faut nourrir, Et qui s'éteint s'il ne s'augmente. XIII. A MADAME DU BOCAGE. (1748) Milton, dont vous suivez les traces, Vous prête ses transports divins: Ève est la mère des humains, Et vous êtes celle des Grâces. Comment n'eût-elle pas séduit La raison la plus indomptable? Vous lui donnez tout votre esprit; Adam était bien pardonnable. Ève le rendit criminel, Et vous méritez des louanges; Ève séduisit un mortel, Et vous auriez séduit les anges. Sa faute a perdu l'univers: Elle ne doit plus nous déplaire; Et son erreur nous devient chère Dès que nous lui devons vos vers. Ève, par sa coquetterie, Nous a fermé le paradis; L'Amour, les Grâces, le Génie, Nous l'ont rouvert par vos écrits. XIV. SUR LE LOUVRE. (1749) Monument imparfait de ce siècle vanté Qui sur tous les beaux-arts a fondé sa mémoire, Vous verrai-je toujours, en attestant sa gloire, Faire un juste reproche à sa postérité? Faut-il que l'on s'indigne alors qu'on vous admire, Et que les nations qui veulent nous braver, Fières de nos défauts, soient en droit de nous dire Que nous commençons tout, pour ne rien achever? Mais, ô nouvel affront! quelle coupable audace Vient encore avilir ce chef-d'oeuvre divin? Quel sujet entreprend d'occuper une place Faite pour admirer les traits du souverain! Louvre, palais pompeux dont la France s'honore! Sois digne de Louis, ton maître et ton appui; Sors de l'état honteux où l'univers t'abhorre, Et dans tout ton éclat montre-toi comme lui. XV. IMPROMPTU FAIT A UN SOUPER DANS UNE COUR D'ALLEMAGNE. (1750) Il faut penser, sans quoi l'homme devient, Malgré son âme, un vrai cheval de somme: Il faut aimer, c'est ce qui nous soutient; Sans rien aimer, il est triste d'être homme. Il faut avoir douce société De gens savants, instruits sans suffisance, Et de plaisirs grande variété, Sans quoi les jours sont plus longs qu'on ne pense. Il faut avoir un ami qu'en tout temps, Pour son bonheur, on écoute, on consulte, Qui puisse rendre à notre âme en tumulte Les maux moins vifs et les plaisirs plus grands. Il faut, le soir, un souper délectable, Où l'on soit libre, où l'on goûte à propos Les mets exquis, les bons vins, les bons mots; Et sans être ivre il faut sortir de table. Il faut, la nuit, tenir entre deux draps Le tendre objet que votre coeur adore, Le caresser, s'endormir dans ses bras, Et le matin recommencer encore. Mes chers amis, avouez que voilà De quoi passer une assez douce vie: Or, dès l'instant que j'aimai ma Sylvie, Sans trop chercher j'ai trouvé tout cela. XVI. AU ROI DE PRUSSE. (1750) La mère de la Mort, la Vieillesse pesante, A de son bras d'airain courbé mon faible corps: Et des maux qu'elle entraîne une suite effrayante De mon âme immortelle attaque les ressorts. Je brave tes assauts, redoutable Vieillesse; Je vis auprès d'un sage, et je ne te crains pas: Il te prêtera plus d'appas Que le plaisir trompeur n'en donne à la jeunesse. Coulez, mes derniers jours, sans trouble, sans terreur; Coulez près d'un héros dont le mâle génie Me fait goûter en paix le songe de la vie, Et dépouille la Mort de ce qu'elle a d'horreur. Ma raison, qu'il éclaire, en est plus intrépide; Mes pas par lui guidés en sont plus affermis: Un mortel que Pallas couvre de son égide Ne craint point les dieux ennemis. O philosophe-roi, que ma carrière est belle! J'irai de Sans-Souci, par des chemins de fleurs, Aux champs élysiens parler à Marc-Aurèle Du plus grand de ses successeurs. A Salluste jaloux je lirai votre histoire; A Lycurgue, vos lois; à Virgile, vos vers; J'étonnerai les morts, ils ne pourront me croire: Nul d'eux n'a rassemblé tant de talents divers. Mais, lorsque j'aurai vu les ombres immortelles, N'allez pas, après moi, confirmer mes récits. Vivez, rendez heureux ceux qui vous sont soumis, Et n'allez que fort tard auprès de vos modèles. XVII. AU ROI DE PRUSSE. (1751) Par le cerveau le souverain des dieux, Selon ma Bible, accoucha d'une fille: Vos six jumeaux me sont plus précieux; J'adorerai cette auguste famille. On vous connaît à leur force, à leurs traits, A leurs beautés, à leur noble harmonie; Les élever, cultiver leur génie, Qui le pourra? celui qui les a faits. Ils sont tous nés pour instruire et pour plaire; Ces six enfants sont frères des neuf Soeurs; Et nous dirons, comme chez nos docteurs: « Le fils est Dieu, nous l'égalons au père. » XVIII. AU ROI DE PRUSSE. (1751) Jadis l'amant de Madeleine Changea l'eau claire en mauvais vin: Vos eaux, par un art plus divin, Deviennent les eaux d'Hippocrène. J'en devrais boire un verre ou deux; Car certaine humeur scorbutique, Qui n'est point du tout poétique, Rend mon esprit très langoureux. Roi, philosophe, auteur fameux, Grand homme, et surtout homme aimable, Buvez, soyez toujours heureux, Et je serai moins misérable. XIX. AU ROI DE PRUSSE. (1751) Roi des beaux vers et des guerriers, N'allez point à bride abattue; Je crains qu'Apollon ne vous tue En vous couronnant de lauriers. Que votre Pégase s'arrête; Souffrez de moi la vérité: Votre estomac débilité N'est pas digne de votre tête. Les rois sont hommes comme nous. L'homme machine est bien fragile. Grand roi, l'estomac est pour vous Ce qu'est le talon pour Achille. Hélas! chaque homme a son défaut: J'en ai beaucoup, et je vous jure Que je combats comme il le faut Pour dompter en moi la nature. Jusqu'ici j'ai mal profité: Que le ciel, à qui je m'adresse, Vous rende enfin votre santé, Et m'accorde votre sagesse. XX. AU ROI DE PRUSSE. (1751) Vainqueur des préjugés, vainqueur dans les combats, Enfant de Marc-Aurèle, et rival de Lucrèce, Quel étonnant génie a conduit tous vos pas Du faîte de la gloire au sein de la sagesse! C'est de vous que j'apprends à maîtriser le sort; Par vos grandes leçons ma raison raffermie Fait de mes derniers jours les beaux jours de ma vie, Et brave, ainsi que vous, les horreurs de la mort. Dieux justes (s'il en est!) quoi! cette âme si belle N'est-il qu'un composé de vos quatre éléments? L'esprit de ce grand homme est-il une étincelle Qui s'évapore avec les sens? Rentrez, esprits communs, dans la nuit éternelle; Périssez tout entiers, soyez anéantis. Ame de Frédéric, vous êtes immortelle, Ainsi que ses vertus, sa gloire, et ses écrits. XXI. AU ROI DE PRUSSE. (1751) Du bas de votre beau vallon, Qui devient un bel hôpital, Je renvoie à Mars-Apollon Ses beaux vers en original. Vous êtes le dieu d'Hélicon, Le dieu de la société; Et je vous dis pour oraison: « Soyez le dieu de la santé. » XXII. AU ROI DE PRUSSE. Qui l'avait invité à dîner. (1752) A votre table divine En vain je suis appelé, Quand chez moi l'homme machine De tourments est accablé. Que votre philosophie, Que votre esprit courageux, M'inspire et me fortifie Dans ces combats douloureux! Que vos lumières brillantes M'éclairent malgré mes maux, Comme ces lampes ardentes Qui brûlaient dans les tombeaux! Ici, sous les yeux d'un sage, Que je vive sagement; Que je souffre avec courage Que je meure en vous aimant! XXIII. A MADAME DENIS. Aux Délices, 1755. L'art n'y fait rien; les beaux noms, les beaux lieux, Très rarement nous donnent le bien-être. Est-on heureux, hélas! pour le paraître, Et suffit-il d'en imposer aux yeux? J'ai vu jadis l'abbesse de La Joie, Malgré ce titre, à la douleur en proie; Dans Sans-Souci certain roi renommé Fut de soucis quelquefois consumé. Il n'en est pas ainsi de mes retraites; Loin des chagrins, loin de l'ambition, De mes plaisirs elles portent le nom: Vous le savez, car c'est vous qui les faites. XXIV. LES TORTS. (1757) Non, je n'ai point tort d'oser dire Ce que pensent les gens de bien; Et le sage qui ne craint rien A le beau droit de tout écrire. J'ai, quarante ans, bravé l'empire Des lâches tyrans des esprits; Et, dans votre petit pays, J'aurais grand tort de me dédire. Je sais que souvent le Malin A caché sa queue et sa griffe Sous la tiare d'un pontife, Et sous le manteau d'un Calvin. Je n'ai point tort quand je déteste Ces assassins religieux, Employant le fer et les feux Pour servir le Père céleste. Oui, jusqu'au dernier de mes jours, Mon âme sera fière et tendre: J'oserai gémir sur la cendre Et des Servets et des Dubourgs. De cette horrible frénésie A la fin le temps est passé: Le Fanatisme est terrassé; Mais il reste l'Hypocrisie. Farceurs à manteaux étriqués, Mauvaise musique d'église, Mauvais vers, et sermons croqués, Ai-je tort si je vous méprise? XXV. A MONSIEUR LE CHEVALIER DE BOUFFLERS, QUI LUI AVAIT ENVOYÉ UNE PIÈCE DE VERSINTITULÉ LE COEUR. Certaine dame honnête, et savante, et profonde, Ayant lu le traité du coeur, Disait en se pâmant: « Que j'aime cet auteur! Ah! je vois bien qu'il a le plus grand coeur du monde! De mon heureux printemps j'ai vu passer la fleur: Le coeur pourtant me parle encore: Du nom de Petit-Coeur quand mon amant m'honore. Je sens qu'il me fait trop d'honneur. » Hélas! faibles humains, quels destins sont les nôtres! Qu'on a mal placé les grandeurs! Qu'on serait heureux si les coeurs Étaient faits les uns pour les autres Illustre chevalier, vous chantez vos combats, Vos victoires, et votre empire; Et dans vos vers heureux, comme vous pleins d'appas, C'est votre coeur qui vous inspire. Quand Lisette vous dit: « Rodrigue, as-tu du coeur? » Sur l'heure elle l'éprouve, et dit avec franchise: « Il eut encor plus de valeur Quand il était homme d'église. » XXVI. A M. DEODATI DE TOVAZZI. A Ferney, le 1er février 1761. Étalez moins votre abondance, Votre origine, et vos honneurs; Il ne sied pas aux grands seigneurs De se vanter de leur naissance. L'Italie instruisit la France; Mais, par un reproche indiscret, Nous serions forcés à regret A manquer de reconnaissance. Dès longtemps sortis de l'enfance, Nous avons quitté les genoux D'une nourrice en décadence Dont le lait n'est plus fait pour nous. Nous pourrions devenir jaloux Quand vous parlez notre langage: Puisqu'il est embelli par vous, Cessez donc de lui faire outrage. L'égalité contente un sage. Terminons ainsi le procès: Quand on est égal aux Français, Ce n'est pas un mauvais partage. XXVII. A MONSIEUR BLIN DE SAINMORE.(1761) Mon amour-propre est vivement flatté De votre écrit; mon goût l'est davantage. On n'a jamais, par un plus doux langage, Avec plus d'art blessé la vérité. Pour Gabrielle, en son apoplexie, D'autres diront qu'elle parle longtemps; Mais ses discours sont si vrais, si touchants, Elle aime tant, qu'on la croirait guérie. Tout lecteur sage avec plaisir verra Qu'en expirant la belle Gabrielle Ne pense point que Dieu la damnera, Pour aimer trop un amant digne d'elle. Avoir du goût pour le roi très chrétien, C'est oeuvre pie, on n'y peut rien reprendre: Le paradis est fait pour un coeur tendre, Et les damnés sont ceux qui n'aiment rien. XXVIII. A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE CATHERINE II, A L'OCCASION DE LA PRISE DE CHOCZIM PAR LES RUSSES, EN 1769. Fuyez, vizirs, bachas, spahis, et janissaires: Si le nonce du pape, allié du mufti, Se damnait en armant vos troupes sanguinaires, Catherine a vaincu, le nonce est converti. Il doit l'être du moins; il doit sans doute apprendre A ne plus réunir la mitre et le turban. Malheureux Polonais! le fer de l'Ottoman Mettait donc par vos mains la république en cendre! De vos vrais intérêts devenez plus jaloux. Rome et Constantinople ont été trop fatales: Il est temps de finir ces horribles scandales; Vous serez désormais fortunés malgré vous. Bientôt de Gallitzin la vigilante audace Ira dans son sérail éveiller Moustapha, Mollement assoupi sur son large sofa, Au lieu même où naquit le fier dieu de la Thrace. O Minerve du Nord! ô toi, soeur d'Apollon! Tu vengeras la Grèce en chassant ces infâmes, Ces ennemis des arts, et ces geôliers des femmes. Je pars; je vais t'attendre aux champs de Marathon. XXIX. A MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL. SUR LA FONDATION DE VERSOY.(1769) Madame, un héros destructeur, S'il est grand, n'est qu'un grand coupable; J'aime bien mieux un fondateur: L'un est un dieu, l'autre est un diable. Dites bien à votre mari Que des neuf Filles de Mémoire Il sera le seul favori, Si de fonder il a la gloire. Didon, que j'aime tendrement, Sera célèbre d'âge en âge; Mais quand Didon fonda Carthage, C'est qu'elle avait beaucoup d'argent. Si le vainqueur de l'Assyrie Avait eu pour surintendant Un conseiller du parlement, Nous n'aurions point Alexandrie. Nos très sots aïeux autrefois Ont fondé de pieux asiles Pour mes moines de saint François; Mais ils n'ont point fondé de villes. Envoyez-nous des Amphions, Sans quoi nos peines sont perdues; A Versoy nous avons des rues, Et nous n'avons point de maisons. Sur la raison, sur la justice, Sur les grâces, sur la douceur, Je fonde aujourd'hui mon bonheur; Et vous êtes ma fondatrice. XXX. A MONSIEUR SAURIN, de l'Académie française. Sur ce que le général des capucins avait agrégé l'auteur à l'ordre de saint François, en reconnaissance de quelques services qu'il avait rendus à ces moines. (1770) Il est vrai, je suis capucin; C'est sur quoi mon salut se fonde: Je ne veux pas, dans mon déclin, Finir comme les gens du monde. Mon malheur est de n'avoir plus Dans mes nuits ces bonnes fortunes, Ces nobles grâces des élus, Chez mes confrères si communes. Je ne suis point frère Frapart, Confessant soeur Luce ou soeur Nice; Je ne porte point le cilice De saint Grisel, de saint Billard. J'achève doucement ma vie; Je suis prêt à partir demain, En communiant de la main Du bon curé de Mélanie. Dès que monsieur l'abbé Terray A su ma capucinerie, De mes biens il m'a délivré: Que servent-ils dans l'autre vie? J'aime fort cet arrangement; il est leste et plein de prudence. Plût à Dieu qu'il en fit autant A tous les moines de la France! XXXI. A MADAME NECKER. Quelle étrange idée est venue Dans votre esprit sage, éclairé? Que vos bontés l'ont égaré! Et que votre peine est perdue! A moi chétif une statue! Je serais d'orgueil enivré. L'ami Jean-Jacque a déclaré Que c'est à lui qu'elle était due. Il la demande avec éclat. L'univers, par reconnaissance, Lui devait cette récompense: Mais l'univers est un ingrat. C'est vous que je figurerai En beau marbre, d'après nature, Lorsqu'à Paphos je reviendrai, Et que j'aurai la main plus sûre. Ah! si jamais de ma façon De vos attraits on voit l'image, On sait comment Pygmalion Traitait autrefois son ouvrage. XXXII. A MONSIEUR HOURCASTREMÉ. (1770) L'amour, les plaisirs, et l'ivresse, Respirent dans vos heureux chants; C'est parmi la vive jeunesse Qu'Apollon se plut en tout temps. Les muses, ainsi que les belles, Dédaignent les voeux d'un vieillard: En vain j'irais même après elles, Et vous les fixez d'un regard. Elles cessent de me sourire; Vos accords ont su les charmer. Eh bien! je vous cède ma lyre; Vos doigts sont faits pour l'animer. XXXIII. A MONSIEUR DE ***, En réponse à des vers que la Société de la Tolérance de Bordeaux lui avait envoyés. Vous voulez donc édifier Un beau temple à la Tolérance! Je prétends y sacrifier: C'est ma sainte de préférence. A vos maçons j'ai pu fournir Des pierres pour cette entreprise; Les dévots s'en voulaient servir Pour me lapider dans l'église. Mais je sais ce qu'ont ordonné Les maximes de l'Évangile: En bon chrétien j'ai pardonné Au méchant comme à l'imbécile. XXXIV. A MADAME LULLIN, DE GENÈVE. A Ferney, le 16 novembre 1773. Hé quoi! vous êtes étonnée Qu'au bout de quatre-vingts hivers Ma muse faible et surannée Puisse encor fredonner des vers? Quelquefois un peu de verdure Rit sous les glaçons de nos champs; Elle console la nature, Mais elle sèche en peu de temps. Un oiseau peut se faire entendre Après la saison des beaux jours; Mais sa voix n'a plus rien de tendre, Il ne chante plus ses amours. Ainsi je touche encor ma lyre, Qui n'obéit plus à mes doigts; Ainsi j'essaye encor ma voix Au moment même qu'elle expire. « Je veux dans mes derniers adieux, Disait Tibulle à son amante, Attacher mes yeux sur tes yeux, Te presser de ma main mourante. » Mais quand on sent qu'on va passer, Quand l'âme fuit avec la vie, A-t-on des yeux pour voir Délie, Et des mains pour la caresser? Dans ce moment chacun oublie Tout ce qu'il a fait en santé. Quel mortel s'est jamais flatté D'un rendez-vous à l'agonie? Délie elle-même à son tour S'en va dans la nuit éternelle, En oubliant qu'elle fut belle, Et qu'elle a vécu pour l'amour. Nous naissons, nous vivons, bergère, Nous mourrons sans savoir comment: Chacun est parti du néant Où va-t-il?... Dieu le sait, ma chère. XXXV. LES DÉSAGRÉMENTS DE LA VIEILLESSE. Oui, je sais qu'il est doux de voir dans ses jardins Ces beaux fruits incarnats et de Perse et d'Épire, De savourer en paix la sève de ses vins, Et de manger ce qu'on admire. J'aime fort un faisan qu'à propos on rôtit; De ces perdreaux maillés le fumet seul m'attire; Mais je voudrais encore avoir de l'appétit. Sur le penchant fleuri de ces fraîches cascades, Sur ces prés émaillés, dans ces sombres forêts, Je voudrais bien danser avec quelques dryades; Mais il faut avoir des jarrets. J'aime leurs yeux, leur taille, et leurs couleurs vermeilles, Leurs chants harmonieux, leur sourire enchanteur; Mais il faudrait avoir des yeux et des oreilles: On doit s'aller cacher quand on n'a que son coeur. Vous serez comme moi quand vous aurez mon âge, Archevêques, abbés, empourprés cardinaux, Princes, rois, fermiers généraux; Chacun avec le temps devient tristement sage: Tous nos plaisirs n'ont qu'un moment. Hélas! quel est le cours et le but de la vie? Des fadaises, et le néant. O Jupiter, tu fis en nous créant Une froide plaisanterie! XXXVI. AU ROI DE PRUSSE, Sur un buste en porcelaine, fait à Berlin, représentant l'auteur, et envoyé par Sa Majesté, en janvier 1775. Épictète au bord du tombeau A reçu ce présent des mains de Marc-Aurèle. Il a dit: « Mon sort est trop beau: J'aurai vécu pour lui; je lui mourrai fidèle. « Nous avons cultivé tous deux les mêmes arts Et la même philosophie; Moi sujet, lui monarque et favori de Mars, Et tous les deux parfois objets d'un peu d'envie. « Il rendit plus d'un roi de ses exploits jaloux: Moi, je fus harcelé des gredins du Parnasse. Il eut des ennemis, il les dissipa tous; Et la troupe des miens dans la fange coasse. « Les cagots m'ont persécuté; Les cagots à ses pieds frémissaient en silence. Lui sur le trône assis, moi dans l'obscurité, Nous prêchâmes la tolérance. « Nous adorions tous deux le Dieu de l'univers: Car il en est un, quoi qu'on dise: Mais nous n'avions pas la sottise De le déshonorer par des cultes pervers. « Nous irons tous les deux dans la céleste sphère, Lui fort tard, moi bientôt. Il obtiendra, je croi, Un trône auprès d'Achille, et même auprès d'Homère; Et j'y vais demander un tabouret pour moi. » XXXVII. STANCES Sur l'alliance renouvelée entre la France et les cantons helvétiques, jurée dans l'église de Soleure, le 15 auguste 1777. Quelle est dans ces lieux saints cette solennité Des fiers enfants de la Victoire? Ils marchent aux autels de la Fidélité, De la Valeur, et de la Gloire. Tels on vit ces héros qui, dans les champs d'Ivry, Contre la Ligue et Rome, et l'enfer, et sa rage, Vengeaient les droits du grand Henri, Et l'égalaient dans son courage. C'est un dieu bienfaisant, c'est un ange de paix Qui vient renouveler cette auguste alliance. Je vois des jours nouveaux marqués par des bienfaits, Par de plus douces moeurs, et la même vaillance. On joint le caducée au bouclier de Mars, Sous les auspices de Vergenne. O monts helvétiens vous êtes les remparts Des beaux lieux qu'arrose la Seine. Les meilleurs citoyens sont les meilleurs guerriers. Ainsi Philadelphie étonne l'Angleterre; Elle unit l'olive aux lauriers Et défend son pays en condamnant la guerre. Si le ciel la permet, c'est pour la liberté. Dieu forma l'homme libre alors qu'il le fit naître; L'homme, émané des cieux pour l'immortalité, N'eut que Dieu pour père et pour maître. On est libre en effet sous d'équitables lois; Et la félicité, s'il en est dans ce monde, Est d'être en sûreté, dans une paix profonde, Avec de tels amis et le meilleur des rois. XXXVIII. STANCES OU QUATRAINS, POUR TENIR LIEU DE CEUX DE PIBRAC, QUI ONT UN PEU VIEILLI. Tout annonce d'un Dieu l'éternelle existence; On ne peut le comprendre, on ne peut l'ignorer. La voix de l'univers annonce sa puissance, Et la voix de nos coeurs dit qu'il faut l'adorer. Mortels, tout est pour votre usage; Dieu vous comble de ses présents. Ah! si vous êtes son image, Soyez comme lui bienfaisants. Pères, de vos enfants guidez le premier âge; Ne forcez point leur goût, mais dirigez leurs pas. Étudiez leurs moeurs, leurs talents, leur courage: On conduit la nature, on ne la change pas. Enfant, crains d'être ingrat; sois soumis, doux, sincère: Obéis si tu veux qu'on t'obéisse un jour. Vois ton Dieu dans ton père; un Dieu veut ton amour. Que celui qui t'instruit te soit un nouveau père. Qui s'élève trop s'avilit; De la vanité naît la honte. C'est par l'orgueil qu'on est petit: On est grand quand on le surmonte. Fuyez l'indolente Paresse; C'est la rouille attachée aux plus brillants métaux. L'Honneur, le Plaisir même, est le fils des Travaux; Le Mépris et l'Ennui sont nés de la Mollesse. Ayez de l'ordre en tout: la carrière est aisée Quand la règle conduit Thémis, Phébus, et Mars; La règle austère et sûre est le fil de Thésée Qui dirige l'esprit au dédale des arts. L'esprit fut en tout temps le fils de la Nature. Il faut dans ses atours de la simplicité Ne lui donnez jamais de trop grande parure: Quand on veut trop l'orner on cache sa beauté. Soyez vrai, mais discret; soyez ouvert, mais sage, Et, sans la prodiguer, aimez la vérité: Cachez-la sans duplicité; Osez la dire avec courage. Réprimez tout emportement; On se nuit alors qu'on offense; Et l'on hâte son châtiment, Quand on croit hâter sa vengeance. La politesse est à l'esprit Ce que la grâce est au visage: De la bonté du coeur elle est la douce image Et c'est la bonté qu'on chérit. Le premier des plaisirs et la plus belle gloire, C'est de prodiguer les bienfaits: Si vous en répandez, perdez-en la mémoire; Si vous en recevez, publiez-le à jamais. La dispute est souvent funeste autant que vaine; A ces combats d'esprit craignez de vous livrer. Que le flambeau divin, qui doit vous éclairer, Ne soit pas en vos mains le flambeau de la haine. De l'émulation distinguez bien l'envie: L'une mène à la gloire, et l'autre au déshonneur; L'une est l'aliment du génie, Et l'autre est le poison du coeur. Par un humble maintien, qu'on estime et qu'on aime, Adoucissez l'aigreur de vos rivaux jaloux. Devant eux rentrez en vous-même, Et ne parlez jamais de vous. Toutes les passions s'éteignent avec l'âge; L'amour-propre ne meurt jamais. Ce flatteur est tyran, redoutez ses attraits, Et vivez avec lui sans être en esclavage. 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