POESIES DIVERSES TOME I: LE PRÉCIS DE L'ECCLÉSIASTE PETITS POÈMES POÈME DE FONTENOY POÈME SUR LA LOI NATURELLE Par François-Marie Arouet de Voltaire (1694-1778) TABLE DES MATIERES LE PRÉCIS DE L'ECCLÉSIASTE (1759) Avertissement de Beuchot. Epître dédicatoire au roi de Prusse Avertissement de l'auteur. Précis de l'Ecclésiaste PETITS POÈMES La Bastille. (1717) Avertissement pour le Pour et le contre. Le pour et le contre: A madame de Rupelmonde.(1722) Apologie de la fable. Divertissement mis en musique pour une fête donnée par M. André à Mme la maréchale de Villars. La mort de Mlle Lecouvreur, célèbre actrice. (1730) Le Temple de l’amitié. (1732) POÈME DE FONTENOY Avertissement de Beuchot. Au Roi. Discours préliminaire Poème de Fontenoy. POÈME SUR LA LOI NATURELLE (1752) Préface Exorde Première partie Deuxième partie Troisième partie Quatrième partie Prière. PRÉCIS DU CANTIQUE DES CANTIQUES (1759) Avertissement de Beuchot. Avertissement de l'auteur. Lettre de M. Eratou à M. Clocpitre, aumônier de S. A. S. M. le landgrave. Précis du Cantique des cantiques VERS VARIES VERS LATINS, ANGLAIS. TRADUCTIONS AVERTISSEMENT DE MOLAND. COMMENCEMENT DU SEIZIÈME LIVRE DE L’ILIADE TRADUCTION LIBRE. AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. Le Précis de l'Ecclésiaste et le Précis du Cantique des cantiques, qui est à la suite, sont de 1759. Deux lettres du comte d'Argental à Voltaire, des 1er mars et 22 avril 1756, nous ont appris que Mme de Pompadour, tout en continuant la même vie, voulut alors se faire dévote. Elle n'allait plus au spectacle, faisait maigre trois jours de la semaine pendant tout le carême, mais sous la condition qu'elle n'en serait point incommodée. Elle voulut avoir des psaumes mis en vers par Voltaire, qui n'eut point égard à cette demande. Mais ce fut pour cette dame qu'il composa le Précis de l'Ecclésiaste et le Précis du Cantique des cantiques. Il paraît même que la composition de ces deux ouvrages est de 1756; ce ne fut toutefois qu'en 1759 qu'ils virent le jour: on en fit au Louvre, c'est-à-dire à l'imprimerie royale, une magnifique édition avec le portrait de l'auteur; mais il y a beaucoup de fautes, et le texte manque au bas des pages. Louis XV l'avait lu à son souper. Cela n'empêcha pas le parlement de Paris, sur le réquisitoire d'Omer Joly de Fleury, et sur le rapport de l'abbé Terray, de condamner le Précis de l'Ecclésiaste et du Cantique des cantiques à être lacéré et brûlé au pied du grand escalier du Palais, par l'exécuteur de la haute justice. L'arrêt du 3 septembre 1759 fut exécuté le 7 du même mois. Collé, dans son Journal historique, dit que les deux Précis sont arrivés manuscrits à la fin de mai. La Correspondance de Grimm n'en parle qu'en novembre 1759. On a vu que la condamnation était du commencement de septembre; on peut donc présumer que la publication eut lieu en juillet. Le Précis de l'Ecclésiaste avait d'abord été imprimé seul en 1759; on annonce en même temps la prochaine publication du Précis du Cantique des cantiques, qui en effet parut bientôt après. Les deux Précis ont, dès 1759, presque toujours été réimprimés à la suite l'un de l'autre. Dans les Poésies diverses du philosophe de Sans-Souci (le roi de Prusse), qui parurent en 1760, on trouve des Stances, paraphrase de l'Ecclésiaste: il y a onze stances de six vers de sept syllabes, et six stances de quatre vers alexandrins. C'est précisément la forme des stances de l'ouvrage de Voltaire. Dès 1759 parut un Nouveau Précis de l'Ecclésiaste sur les mêmes passages de M. de Voltaire, avec des notes sur celui de ce poète, par C. G. P. R., in-8° de 19 pages. L'auteur, dont je n'ai pu découvrir le nom, avoue que sa poésie n'a ni le goût ni la grâce de celle de Voltaire. Lorsqu'en 1764 Cramer admit le Précis de l'Ecclésiaste dans la seconde partie du tome V de son édition des Oeuvres de Voltaire, il mit au bas de l'Avertissement: « N. B. On a attribué ce Précis à M. de Voltaire; mais il n'est pas de lui il est de M. Eratou, conseiller de S. A. S. M. le landgrave. » Ce nota bene a été conservé dans l'édition in-4°, tome XVIII, daté de 1771, et dans l'édition encadrée de 1775, tome XII. La dédicace au roi de Prusse n'était pas encore imprimée en 1771. La première édition où je la trouve est celle de 1775. La phrase de cette dédicace où Voltaire parle des cuistres ignorants qui ont condamné le Précis de l'Ecclésiaste me fait croire qu'elle est antérieure au rétablissement des parlements, et qu'elle peut être du même temps que la fin de la note sur la Loi naturelle, c'est-à-dire de 1773. (B.) ÉPÎTRE DÉDICATOIRE AU ROI DE PRUSSE Sire, On impute au troisième roi de la Judée le petit livre de l'Ecclésiaste. Je dédie le Précis de cet ouvrage au troisième roi de la Prusse, qui pense comme Salomon paraît penser, et qui a souvent exprimé les mêmes sentiments avec plus de méthode et plus d'énergie. Quel que soit l'auteur de l'Ecclésiaste, il est certain qu'il était philosophe; et il n'est pas si certain qu'il fut roi. Vous êtes l'un et l'autre; ainsi vous réunissez tout ce qu'il y a, dit-on, de mieux sur la terre. Des cuistres ignorants, qui détestaient les philosophes et qui n'aimaient pas les rois, ont condamné ce petit Précis de l'Ecclésiaste, apparemment parce qu'il est en vers; car ces messieurs ne sont pas plus touchés de la poésie que de la philosophie. C'est une nouvelle raison pour dédier cet ouvrage à Votre Majesté. Elle a sur Salomon l'avantage de faire des vers, et de n'être point tiraillée par sept cents épouses, dites légitimes, et par trois cents drôlesses, dites concubines ou femmes du second rang; ce qui ne convient pas trop à un sage. L'Ecclésiaste a été inspiré par le Saint-Esprit; la traduction libre que je mets à vos pieds n'a été inspirée que par la raison: ainsi le traducteur peut être tombé dans des erreurs grossières. Il a pu, sans le savoir, hasarder des paroles malsonnantes et sentant l'hérésie: mais, comme Votre Majesté est hérétique, elle ne s'en offensera pas. Elle continuera à me donner sa protection contre les sots, dont elle est accoutumée à triompher comme de ses ennemis. AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR. Soit que l'Ecclésiaste ait été effectivement composé par Salomon, soit qu'un autre auteur inspiré ait fait parler ce sage, ce livre a toujours été regardé comme un monument précieux. Il l'est d'autant plus qu'on y trouve plus de philosophie. Il montre le néant des choses humaines, il conseille en même temps l'usage raisonnable des biens que Dieu a donnés aux hommes: il ne fait pas de la sagesse un tableau hideux et révoltant; c'est un cours de morale fait pour les gens du monde. C'est pourquoi on a cru ce livre de l'Écriture préférable à tout autre pour en donner un Précis en vers, et pour le présenter à la personne respectable à qui on a eu l'honneur de l'adresser. Il n'aurait pas été possible de le traduire d'un bout à l'autre avec succès; le style oriental est trop différent du nôtre. L'esprit divin, qui s'élève au-dessus de nos idées, néglige la méthode; il ne fait point difficulté de répéter souvent les mêmes pensées et les mêmes expressions; il passe rapidement d'un objet à un autre; il revient sur ses pas; il ne craint ni les contradictions apparentes que notre esprit borné est obligé de concilier, ni les grandes hardiesses que notre faiblesse est dans la nécessité d'adoucir. Le sentiment de sa propre insuffisance a forcé le traducteur à rassembler en un corps les idées qui sont répandues dans ce livre avec une sublime profusion; à y mettre une liaison nécessaire pour nous, et un ordre qui était inutile à l'Esprit saint; et enfin à prendre un vol moins hardi, convenable à un laïque qui donne l'abrégé d'un livre divin. PRÉCIS DE L'ECCLÉSIASTE Dans ma bouillante jeunesse, J'ai cherché la volupté, J'ai savouré son ivresse: De mon bonheur dégoûté, Dans sa coupe enchanteresse J'ai trouvé la vanité. La grandeur et la richesse Dans l'âge mûr m'ont flatté: Les embarras, la tristesse, L'ennui, la satiété, Ont averti ma vieillesse Que tout était vanité. J'ai voulu de la science Pénétrer l'obscurité. O nature, abîme immense: Tu me laisses sans clarté; J'ai recours à l'ignorance: Le savoir est vanité. De quoi m'aura servi ma suprême puissance, Qui ne dit rien aux sens, qui ne dit rien au coeur? Brillante opinion, fantôme de bonheur, Dont jamais en effet on n'a la jouissance. J'ai cherché ce bonheur, qui fuyait de mes bras, Dans mes palais de cèdre, aux bords de cent fontaines; Je le redemandais aux voix de mes sirènes: Il n'était point dans moi, je ne le trouvai pas. J'accablai mon esprit de trop de nourriture, A prévenir mon goût j'épuisai tous mes soins; Mais mon goût s'émoussait en fuyant la nature: Il n'est de vrais plaisirs qu'avec de vrais besoins. Je me suis fait une étude De connaître les mortels; J'ai vu leurs chagrins cruels, Et leur vague inquiétude, Et la secrète habitude De leurs penchants criminels. L'artiste le plus habile Fut le moins récompensé; Le serviteur inutile Était le plus caressé; Le juste fut traversé, Le méchant parut tranquille. Tu viens de trahir l'amour, Et tu ris, beauté volage; Un nouvel amant t'engage, T'aime, et te quitte en un jour; Et dans l'instant qu'il t'outrage On le trahit à son tour. J'entends siffler partout les serpents de l'Envie; Je vois par ses complots le mérite immolé; L'innocent confondu traîne une affreuse vie; Il s'écrie en mourant: « Nul ne m'a consolé! » Le travail, la vertu, pleurent sans récompense: La calomnie insulte à leurs cris douloureux; Et du riche amolli la stupide insolence Ne sait pas seulement s'il est des malheureux. Il l'est pourtant lui-même; un éternel orage Promène de son coeur les désirs inquiets; Il hait son héritier, qui le hait davantage; Il vit dans la contrainte, et meurt dans les regrets. Dans leur course vagabonde Les mortels sont entraînés; Frêles vaisseaux que sur l'onde Battent les vents mutinés, Et dans l'océan du monde Au naufrage destinés. D'espérances mensongères Nous vivons préoccupés: Tous les malheurs de nos pères Ne nous ont point détrompés; Nous éprouvons les misères Dont nos fils seront frappés. Rien de nouveau sur la terre: On verra ce qu'on a vu, Le droit affreux de la guerre, Par qui tout est confondu, Et le vice et la vertu En butte aux coups du tonnerre: Le sage et l'imprudent, et le faible, et le fort, Tous sont précipités dans les mêmes abîmes; Le coeur juste et sans fiel, le coeur pétri de crimes. Tous sont également les vains jouets du sort. Le même champ nourrit la brebis innocente, Et le tigre odieux qui déchire son flanc; Le tombeau réunit la race bienfaisante, Et les brigands cruels enivrés de son sang. En vain par vos travaux vous courez à la gloire, Vous mourez: c'en est fait, tout sentiment s'éteint; Vous n'êtes ni chéri, ni respecté, ni plaint: La mort ensevelit jusqu'à votre mémoire. Que la vie a peu d'appas! Cependant on la désire. Plus de plaisirs, plus d'empire Dans les horreurs du trépas. Un lion mort ne vaut pas Un moucheron qui respire. O mortel infortuné! Soit que ton âme jouisse Du moment qui t'est donné, Soit que la mort le finisse, L'un et l'autre est un supplice: Il vaut mieux n'être point né. Le néant est préférable A nos funestes travaux, Au mélange lamentable Des faux biens et des vrais maux, A notre espoir périssable Qu'engloutissent les tombeaux. Quel homme a jamais su par sa propre lumière Si, lorsque nous tombons dans l'éternelle nuit, Notre âme avec nos sens se dissout tout entière, Si nous vivons encore, ou si tout est détruit? Des plus vils animaux Dieu soutient l'existence; Ils sont, ainsi que nous, les objets de ses soins; Il borna leur instinct et notre intelligence; Ils ont les mêmes sens et les mêmes besoins. Ils naissent comme nous, ils expirent de même: Que deviendra leur âme au jour de leur trépas? Que deviendra la nôtre à ce moment suprême? Humains, faibles humains, vous ne le savez pas! Cependant l'homme s'égare Dans ses travaux insensés. Les biens dont l'Inde se pare, Avec fureur amassés, Sont vainement entassés Dans les trésors de l'avare. Ce monarque ambitieux Menaçait la terre entière: Il tombe dans sa carrière; Et ce géant sourcilleux, Ce front qui touchait aux cieux, Est caché dans la poussière. La beauté dans son printemps Brille pompeuse et chérie, Semblable à la fleur des champs, Le matin épanouie, Le soir livide et flétrie, En horreur à ses amants. Ainsi tout se corrompt, tout se détruit, tout passe: Mon oreille bientôt sera sourde aux concerts: La chaleur de mon sang va se tourner en glace; D'un nuage épaissi mes yeux seront couverts; Des vins du mont Liban la sève nourrissante Ne pourra plus flatter mes languissants dégoûts; Courbé, traînant à peine une marche pesante, J'approcherai du terme où nous arrivons tous. Je ne vous verrai plus, beautés dont la tendresse Consola mes chagrins, enchanta mes beaux jours. O charme de la vie! ô précieuse ivresse! Vous fuyez loin de moi, vous fuyez pour toujours. Du temps qui périt sans cesse Saisissons donc les moments; Possédons avec sagesse, Goûtons sans emportements Les biens qu'à notre jeunesse Donnent les cieux indulgents. Que les plaisirs de la table, Les entretiens amusants, Prolongent pour nous le temps; Et qu'une compagne aimable M'inspire un amour durable, Sans trop régner sur mes sens. Mortel, voilà ton partage Par les destins accordé; Sur ces biens, sur leur usage, Ton vrai bonheur est fondé: Qu'ils soient possédés du sage, Sans qu'il en soit possédé. Usez, n'abusez point; ne soyez point en proie Aux désirs effrénés, au tumulte, à l'erreur. Vous m'avez affligé, vains éclats de la joie; Votre bruit m'importune, et le rire est trompeur. Dieu nous donna des biens, il veut qu'on en jouisse; Mais n'oubliez jamais leur cause et leur auteur; Et lorsque vous goûtez sa divine faveur, O mortels! gardez-vous d'oublier sa justice. Aimez ces biens pour lui, ne l'aimez point pour eux; Ne pensez qu'à ses lois, car c'est là tout votre être. Grand, petit, riche, pauvre, heureux, ou malheureux, Étrangers sur la terre, adorez votre maître. N'affectez point les éclats D'une vertu trop austère: La sagesse atrabilaire Nous irrite, et n'instruit pas. C'est à la vertu de plaire: Le vice a bien moins d'appas. Indulgent pour la faiblesse Que vous voyez en autrui, Qu'il trouve en vous un appui, Que son sort vous intéresse. Hélas! malgré la sagesse, Vous tomberez comme lui. Favori de la nature, Le climat le plus vanté Par les vents, par la froidure, Voit son espoir avorté; Et la vertu la plus pure A ses temps d'iniquité. Répandez vos bienfaits avec magnificence; Même au moins vertueux ne les refusez pas; Ne vous informez point de leur reconnaissance: Il est grand, il est beau de faire des ingrats. Laissez parler les cours, et crier le vulgaire; Leur langue est indiscrète, et leurs yeux sont jaloux; De leurs suffrages faux dédaignez le salaire: Dieu vous voit, il suffit; qu'il règne seul sur vous. L'homme est un vil atome, un point dans l'étendue; Cependant du plus haut des palais éternels Dieu sur notre néant daigne abaisser sa vue: C'est lui seul qu'il faut craindre, et non pas les mortels. PETITS POÈMES LA BASTILLE (1717) Or ce fut donc par un matin, sans lune, En beau printemps, un jour de Pentecôte, Qu’un bruit étrange en sursaut m’éveilla. Un mien valet, qui du soir était ivre: « Maître, dit-il, le Saint-Esprit est là; C’est lui sans doute, et j’ai lu dans mon livre Qu’avec vacarme il entre chez les gens. » Et moi de dire alors entre mes dents: « Gentil puîné de l’essence suprême, Beau Paraclet, soyez le bienvenu; N’êtes-vous pas celui qui fait qu’on aime? En achevant ce discours ingénu, Je vois paraître au bout de ma ruelle, Non un pigeon, non une colombelle, De l’Esprit saint oiseau tendre et fidèle, Mais vingt corbeaux de rapine affamés, Monstres crochus que l’enfer a formés. L’un près de moi s’approche en sycophante: Un maintien doux, une démarche lente, Un ton cafard, un compliment flatteur, Cachent le fiel qui lui ronge le coeur. « Mon fils, dit-il, la cour sait vos mérites; On prise fort les bons mots que vous dites, Vos petits vers, et vos galants écrits; Et, comme ici tout travail a son prix, Le roi, mon fils, plein de reconnaissance, Veut de vos soins vous donner récompense, Et vous accorde, en dépit des rivaux, Un logement dans un de ses châteaux. Les gens de bien qui sont à votre porte Avec respect vous serviront d’escorte; Et moi, mon fils, je viens de par le roi Pour m’acquitter de mon petit emploi. ¾ Trigaud, lui dis-je, à moi point ne s’adresse Ce beau début; c’est me jouer d’un tour: Je ne suis point rimeur suivant la cour; Je ne connais roi, prince, ni princesse; Et, si tout bas je forme des souhaits, C’est que d’iceux ne sois connu jamais. Je les respecte, ils sont dieux sur la terre; Mais ne les faut de trop près regarder: Sage mortel doit toujours se garder De ces gens-là qui portent le tonnerre. Partant, vilain, retournez vers le roi; Dites-lui fort que je le remercie De son logis; c’est trop d’honneur pour moi; Il ne me faut tant de cérémonie: Je suis content de mon bouge; et les dieux Dans mon taudis m’ont fait un sort tranquille: Mes biens sont purs, mon sommeil est facile, J’ai le repos; les rois n’ont rien de mieux. J’eus beau prêcher, et j’eus beau m’en défendre, Tous ces messieurs, d’un air doux et bénin, Obligeamment me prirent par la main: « Allons, mon fils, marchons. » Fallut se rendre, Fallut partir. Je fus bientôt conduit En coche clos vers le royal réduit Que près Saint-Paul ont vu bâtir nos pères Par Charles Cinq. O gens de bien, mes frères, Que Dieu vous gard’ d’un pareil logement! J’arrive enfin dans mon appartement. Certain croquant avec douce manière Du nouveau gîte exaltait les beautés, Perfections, aises, commodités. « Jamais Phébus, dit-il, dans sa carrière, De ses rayons n’y porta la lumière: Voyez ces murs de dix pieds d’épaisseur, Vous y serez avec plus de fraîcheur. » Puis me faisant admirer la clôture, Triple la porte et triple la serrure, Grilles, verrous, barreaux de tout côté: « C’est, me dit-il, pour votre sûreté. » Midi sonnant, un chaudeau l’on m’apporte; La chère n’est délicate ni forte: De ce beau mets je n’étais point tenté; Mais on me dit: « C’est pour votre santé; Mangez en paix, ici rien ne vous presse. » Me voici donc en ce lieu de détresse, Embastillé, logé fort à l’étroit, Ne dormant point, buvant chaud, mangeant froid, Trahi de tous, même de ma maîtresse. O Marc-René, que Caton le Censeur Jadis dans Rome eût pris pour successeur, O Marc-René, de qui la faveur grande Fait ici-bas tant de gens murmurer, Vos beaux avis m’ont fait claquemurer: Que quelque jour le bon Dieu vous le rende! LE POUR ET LE CONTRE AVERTISSEMENT POUR LE POUR ET LE CONTRE. Ce petit poème est un des premiers ouvrages où M. de Voltaire ait fait connaître ouvertement ses opinions sur la religion et la morale. Nous ignorons quelle est la femme à qui l’auteur l’avait adressé. Il est du temps de sa jeunesse, et antérieur à ses querelles avec J.-B. Rousseau, qui parle de cet ouvrage comme d’une des raisons qui l’ont éloigné de M. de Voltaire; délicatesse bien singulière dans l’auteur de tant d’épigrammes où la religion est tournée en ridicule, Rousseau croyait apparemment qu’il n’y avait de scandale que dans les raisonnements philosophiques; et que, pourvu qu’un conte irréligieux fut obscène, la foi de l’auteur était à l’abri de tout reproche. Au reste, cet ouvrage a le mérite singulier de renfermer dans quelques pages, et en très beaux vers, les objections les plus fortes contre la religion chrétienne, les réponses que font à ces objections les dévots persuadés et les dévots politiques, et enfin le plus sage conseil qu’on puisse donner à un homme raisonnable qui ne veut connaître sur ces objets que ce qui est nécessaire pour se bien conduire. La fameuse profession de foi du vicaire savoyard n’est presque qu’un commentaire éloquent de cette épître, et de quelques morceaux du poème de la Loi naturelle. LE POUR ET LE CONTRE A MADAME DE RUPELMONDE (1722) Tu veux donc, belle Uranie, Qu’érigé par ton ordre en Lucrèce nouveau, Devant toi, d’une main hardie, Aux superstitions j’arrache le bandeau; Que j’expose à tes yeux le dangereux tableau Des mensonges sacrés dont la terre est remplie, Et que ma philosophie T’apprenne à mépriser les horreurs du tombeau Et les terreurs de l’autre vie. Ne crois point qu’enivré des erreurs de mes sens, De ma religion blasphémateur profane, Je veuille avec dépit dans mes égarements Détruire en libertin la loi qui les condamne. Viens, pénètre avec moi, d’un pas respectueux, Les profondeurs du sanctuaire Du Dieu qu’on nous annonce, et qu’on cache à nos yeux. Je veux aimer ce Dieu, je cherche en lui mon père: On me montre un tyran que nous devons haïr. Il créa des humains à lui-même semblables, Afin de les mieux avilir; Il nous donna des coeurs coupables, Pour avoir droit de nous punir; Il nous fit aimer le plaisir, Pour nous mieux tourmenter par des maux effroyables, Qu’un miracle éternel empêche de finir. Il venait de créer un homme à son image: On l’en voit soudain repentir, Comme si l’ouvrier n’avait pas dû sentir Les défauts de son propre ouvrage. Aveugle en ses bienfaits, aveugle en son courroux, A peine il nous fit naître, il va nous perdre tous. Il ordonne à la mer de submerger le monde, Ce monde qu’en six jours il forma du néant. Peut-être qu’on verra sa sagesse profonde Faire un autre univers plus pur, plus innocent: Non il tire de la poussière Une race d’affreux brigands, D’esclaves sans honneur, et de cruels tyrans, Plus méchante que la première. Que fera-t-il enfin, quels foudres dévorants Vont sur ces malheureux lancer ses mains sévères? Va-t-il dans le chaos plonger les éléments? Écoutez; ô prodige! ô tendresse! ô mystères! Il venait de noyer les pères, Il va mourir pour les enfants. Il est un peuple obscur, imbécile, volage, Amateur insensé des superstitions, Vaincu par ses voisins, rampant dans l’esclavage, Et l’éternel mépris des autres nations: Le fils de Dieu, Dieu même, oubliant sa puissance, Se fait concitoyen de ce peuple odieux; Dans les flancs d’une Juive il vient prendre naissance; Il rampe sous sa mère, il souffre sous ses yeux Les infirmités de l’enfance. Longtemps, vil ouvrier, le rabot a la main, Ses beaux jours sont perdus dans ce lâche exercice; Il prêche enfin trois ans le peuple iduméen, Et périt du dernier supplice. Son sang du moins, le sang d’un Dieu mourant pour nous, N’était-il pas d’un prix assez noble, assez rare, Pour suffire à parer les coups Que l’enfer jaloux nous prépare? Quoi! Dieu voulut mourir pour le salut de tous, Et son trépas est inutile! Quoi! l’on me vantera sa clémence facile, Quand remontant au ciel il reprend son courroux, Quand sa main nous replonge aux éternels abîmes, Et quand, par sa fureur effaçant ses bienfaits, Ayant versé son sang pour expier nos crimes, Il nous punit de ceux que nous n’avons point faits! Ce Dieu poursuit encore, aveugle en sa colère, Sur ses derniers enfants l’erreur d’un premier père; Il en demande compte a cent peuples divers Assis dans la nuit du mensonge; Il punit au fond des enfers L’ignorance invincible où lui-même il les plonge, Lui qui veut éclairer et sauver l’univers! Amérique, vastes contrées, Peuples que Dieu fit naître aux portes du soleil, Vous, nations hyperborées, Que l’erreur entretient dans un si long sommeil, Serez-vous pour jamais à sa fureur livrées Pour n’avoir pas su qu’autrefois, Dans un autre hémisphère, au fond de la Syrie, Le fils d’un charpentier, enfanté par Marie, Renié par Céphas, expira sur la croix? Je ne reconnais point a cette indigne image Le Dieu que je dois adorer: Je croirais le déshonorer Par une telle insulte et par un tel hommage. Entends, Dieu que j’implore, entends du haut des cieux Une voix plaintive et sincère. Mon incrédulité ne doit pas te déplaire; Mon coeur est ouvert à tes yeux: L’insensé te blasphème, et moi, je te révère; Je ne suis pas chrétien mais c’est pour t’aimer mieux. Cependant quel objet se présente a ma vue! Le voila, c’est le Christ, puissant et glorieux. Auprès de lui dans une nue L’étendard de sa mort, la croix brille à mes yeux. Sous ses pieds triomphants la mort est abattue; Des portes de l’enfer il sort victorieux: Son règne est annoncé par la voix des oracles; Son trône est cimenté par le sang des martyrs; Tous les pas de ses saints sont autant de miracles; Tu leur promet des biens plus grands que leurs désirs; Ses exemples sont saints, sa morale est divine; Il console en secret les coeurs qu’il illumine; Dans les plus grands malheurs il leur offre un appui; Et si sur l’imposture il fonde sa doctrine, C’est un bonheur encor d’être trompé par lui. Entre ces deux portraits, incertaine Uranie, C’est a toi de chercher l’obscure vérité, A toi, que la nature honora d’un génie Qui seul égale ta beauté. Songe que du Très Haut la sagesse éternelle A gravé de sa main dans le fond de ton coeur La religion naturelle; Crois que de ton esprit la naïve candeur Ne sera point l’objet de sa haine immortelle; APOLOGIE DE LA FABLE Savante antiquité, beauté toujours nouvelle, Monument du génie, heureuses fictions, Environnez-moi des rayons De votre lumière immortelle: Vous savez animer l’air, la terre, et les mers; Vous embellissez l’univers. Cet arbre à tête longue, aux rameaux toujours verts, C’est Atys aimé de Cybèle; La précoce hyacinthe est le tendre mignon Que sur ces prés fleuris caressait Apollon. Flore, avec le Zéphyr, a peint ces jeunes roses De l’éclat de leur vermillon. Des baisers de Pomone on voit dans ce vallon Les fleurs de mes pêchers nouvellement écloses. Ces montagnes, ces bois qui bordent l’horizon, Sont couverts de métamorphoses: Ce cerf aux pieds légers est le jeune Actéon: Du chantre de la nuit j’entends la voix touchante; C’est la fille de Pandion, C’est Philomèle gémissante. Si le soleil se couche, il dort avec Téthys; Si je vois de Vénus la planète brillante, C’est Vénus que je vois dans les bras d’Adonis. Ce pôle me présente Andromède et Persée; Leurs amours immortels échauffent de leurs feux Les éternels frimas de la zone glacée. Tout l’Olympe est peuplé de héros amoureux. Admirables tableaux! séduisante magie! Qu’Hésiode me plaît dans sa théologie Quand il me peint l’Amour débrouillant le chaos, S’élançant dans les airs, et planant sur les flots! Vantez-nous maintenant, bienheureux légendaires, Le porc de saint Antoine et le chien de saint Roch, Vos reliques, vos scapulaires, Et la guimpe d’Ursule, et la crasse du froc; Mettez la Fleur des saints à côté d’un Homère: Il ment, mais en grand homme; il ment, mais il sait plaire. Sottement vous avez menti; Par lui l’esprit humain s’éclaire; Et, si l’on vous croyait, il serait abruti. On chérira toujours les erreurs de la Grèce; Toujours Ovide charmera. Si nos peuples nouveaux sont chrétiens à la messe, Ils sont païens à l’opéra. L’almanach est païen, nous comptons nos journées Par le seul nom des dieux que Rome avait connus; C’est Mars et Jupiter, c’est Saturne et Vénus, Qui président au temps, qui font nos destinées. Ce mélange est impur, on a tort; mais enfin Nous ressemblons assez à l’abbé Pellegrin, « Le matin catholique, et le soir idolâtre, Déjeunant de l’autel, et soupant du théâtre. » DIVERTISSEMENT MIS EN MUSIQUE Pour une fête donnée par M. André à Mme la maréchale de Villars. RÉCITATIF. Quel éclat vient frapper mes yeux? Est-ce Mars et Vénus qui viennent en ces lieux? Les Grâces et Bellone y marchent sur leur trace; C’est ce héros semblable au dieu de Thrace; C’est lui dont l’heureuse audace Arracha le tonnerre à l’aigle des césars, Brisa les plus fermes remparts, Rassura nos États, et fit trembler la terre; C’est lui qui, répandant la crainte et les bienfaits, A mêlé sur son front l’olive de la paix Aux lauriers sanglants de la guerre. UNE VOIX SEULE. AIR. Voici cet objet charmant Qui ternirait l’éclat de la fille de l’onde. Entre elle et son époux le destin tout-puissant Semble avoir partagé la conquête du monde: L’un a dompté les plus fameux vainqueurs, Et l’autre a soumis tous les coeurs. DUO. Que les fleurs parent nos têtes: Que les plus aimables fêtes Soient l’ornement de leur cour. Fuyez, nuit obscure; Que les feux de l’amour Allument dans ce séjour Une clarté plus pure Que le flambeau du jour. UNE voix SEULE. AIR. Régnez, Nymphe charmante, Régnez parmi les ris; Ne voyez point avec mépris L’hommage que l’on vous présente Vos attraits en font tout le prix. De vos yeux l’aimable pouvoir De la paix de nos coeurs a troublé l’innocence: Nous vous aimons sans espérance; Nous jouissons du moins du bonheur de vous voir; C’est notre unique récompense. DEUX VOIX. Régnez, Nymphe charmante, Régnez parmi les ris; Ne voyez point avec mépris L’hommage que l’on vous présente Vos attraits en font tout le prix. LA MORT DE Mlle LECOUVREUR CÉLÈBRE ACTRICE. (1730) Que vois-je? quel objet! Quoi! ces lèvres charmantes, Quoi! ces yeux d’où partaient ces flammes éloquentes, Éprouvent du trépas les livides horreurs! Muses, Grâces, Amours, dont elle fut l’image, O mes dieux et les siens, secourez votre ouvrage! Que vois-je? c’en est fait, je t’embrasse, et tu meurs! Tu meurs; on sait déjà cette affreuse nouvelle; Tous les coeurs sont émus de ma douleur mortelle. J’entends de tous côtés les beaux-arts éperdus S’écrier en pleurant: « Melpomène n’est plus! » Que direz-vous, race future, Lorsque vous apprendrez la flétrissante injure Qu’à ces arts désolés font des hommes cruels? Ils privent de la sépulture Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels. Quand elle était au monde, ils soupiraient pour elle; Je les ai vus soumis, autour d’elle empressés: Sitôt qu’elle n’est plus, elle est donc criminelle! Elle a charmé le monde, et vous l’en punissez! Non, ces bords désormais ne seront plus profanes; Ils contiennent ta cendre; et ce triste tombeau, Honoré par nos chants, consacré par tes mânes, Est pour nous un temple nouveau! Voilà mon Saint-Denis; oui, c’est là que j’adore Tes talents, ton esprit, tes grâces, tes appas: Je les aimai vivants, je les encense encore Malgré les horreurs du trépas, Malgré l’erreur et les ingrats, Que seuls de ce tombeau l’opprobre déshonore. Ah! verrai-je toujours ma faible nation, Incertaine en ses voeux, flétrir ce qu’elle admire: Nos moeurs avec nos lois toujours se contredire; Et le Français volage endormi sous l’empire De la superstition? Quoi! n’est-ce donc qu’en Angleterre Que les mortels osent penser? O rivale d’Athène, ô Londre! heureuse terre! Ainsi que les tyrans vous avez su chasser Les préjugés honteux qui vous livraient la guerre. C’est là qu’on sait tout dire, et tout récompenser; Nul art n’est méprisé, tout succès a sa gloire. Le vainqueur de Tallard, le fils de la victoire, Le sublime Dryden, et le sage Addison, Et la charmante Ophils, et l’immortel Newton, Ont part au temple de mémoire: Et Lecouvreur à Londre aurait eu des tombeaux Parmi les beaux-esprits, les rois, et les héros. Quiconque a des talents à Londre est un grand homme. L’abondance et la liberté Ont, après deux mille ans, chez vous ressuscité L’esprit de la Grèce et de Rome. Des lauriers d’Apollon dans nos stériles champs La feuille négligée est-elle donc flétrie? Dieux! pourquoi mon pays n’est-il plus la patrie Et de la gloire et des talents? LE TEMPLE DE L’AMITIÉ (1732) Au fond d’un bois à la paix consacré, Séjour heureux, de la cour ignoré, S’élève un temple, où l’art et ses prestiges N’étalent point l’orgueil de leurs prodiges, Où rien ne trompe et n’éblouit les yeux, Où tout est vrai, simple, et fait pour les dieux. De bons Gaulois de leurs mains le fondèrent; A l’Amitié leurs coeurs le dédièrent. Las! ils pensaient, dans leur crédulité; Que par leur race il serait fréquenté. En vieux langage on voit sur la façade Les noms sacrés d’Oreste et de Pylade, Le médaillon du bon Pirithoüs, Du sage Achate et du tendre Nisus, Tous grands héros, tous amis véritables: Ces noms sont beaux, mais ils sont dans les fables. Les doctes soeurs ne chantent qu’en ces lieux, Car on les siffle au superbe empyrée. On n’y voit point Mars et sa Cythérée, Car la discorde est toujours avec eux: L’Amitié vit avec très peu de dieux. A ses côtés sa fidèle interprète, La Vérité, charitable et discrète, Toujours utile à qui veut l’écouter, Attend en vain qu’on l’ose consulter: Nul ne l’approche, et chacun la regrette. Par contenance un livre est dans ses mains, Où sont écrits les bienfaits des humains, Doux monuments d’estime et de tendresse, Donnés sans faste, acceptés sans bassesse, Du protecteur noblement oubliés, Du protégé sans regret publiés. C’est des vertus l’histoire la plus pure: L’histoire est courte, et le livre est réduit A deux feuillets de gothique écriture, Qu’on n’entend plus, et que le temps détruit. Or des humains quelle est donc la manie? Toute amitié de leur coeur est bannie, Et cependant on les entend toujours De ce beau nom décorer leurs discours. Ses ennemis ne jurent que par elle; En la fuyant chacun s’y dit fidèle; Ainsi qu’on voit, devers l’État romain, Des indévots chapelet à la main. De leurs propos la déesse en colère Voulut enfin que ses mignons chéris, Si contents d’elle et si sûrs de lui plaire, Vinssent la voir en son sacré pourpris, Fixa le jour, et promit un beau prix Pour chaque couple au coeur noble, sincère, Tendre comme elle, et digne d’être admis, S’il se pouvait, au rang des vrais amis. Au jour nommé, viennent d’un vol rapide Tous nos Français, que la nouveauté guide: Un peuple immense inonde le parvis. Le temple s’ouvre: on vit d’abord paraître Deux courtisans par l’intérêt unis; Par l’amitié tous deux ils croyaient l’être. Vint un courrier, qui dit qu’auprès du maître Vaquait alors un beau poste d’honneur, Un noble emploi de valet grand seigneur. Nos deux amis poliment se quittèrent, Déesse, et prix, et temple, abandonnèrent, Chacun des deux en son âme jurant D’anéantir son très cher concurrent. Quatre dévots, à la mine discrète, Dos en arcade, et missel à la main, Unis en Dieu de charité parfaite, Et tout brûlants de l’amour du prochain, Psalmodiaient et bâillaient en chemin. L’un, riche abbé, prélat à l’oeil lubrique, Au menton triple, au col apoplectique, Porc engraissé des dîmes de Sion, Oppressé fut d’une indigestion. On confessa mon vieux ladre au plus vite; D’huile il fut oint, aspergé d’eau bénite, Dûment lesté par le curé du lieu Pour son voyage au pays du bon Dieu. Ses trois amis gaîment lui marmottèrent Un oremus, en leur coeur convoitèrent Son bénéfice, et vers la cour trottèrent; Puis chacun d’eux, dévotement rival, En se jurant fraternité sincère, Les yeux baissés va chez le cardinal De jansénisme accuser son confrère. Gais et brillants, après un long repas, Deux jeunes gens, se tenant sous les bras, Lisant tout haut des lettres de leurs belles, D’un air galant leur figure étalaient, Et, détonnant quelques chansons nouvelles, Ainsi qu’au bal à l’autel ils allaient: Nos étourdis pour rien s’y querellèrent, De l’Amitié l’autel ensanglantèrent; Et le moins fou laissa, tout éperdu, Son tendre ami sur la place étendu. Plus loin venaient, d’un air de complaisance, Lise et Chloé, qui, dès leur tendre enfance, Se confiaient leurs plaisirs, leurs humeurs, Et tous ces riens qui remplissent leurs coeurs, Se caressant, se parlant sans rien dire, Et sans sujet toujours prêtes à rire: Mais toutes deux avaient le même amant; A son nom seul, ô merveille soudaine! Lise et Chloé prirent tout doucement Le grand chemin du temple de la Haine. Enfin Zaïre y parut à son tour Avec ces yeux où languit la mollesse, Où le plaisir brille avec la tendresse. « Ah! que d’ennui, dit-elle, en ce séjour! Que fait ici cette triste déesse? Tout y languit je n’y vois point l’Amour. » Elle sortit; vingt rivaux la suivirent; Sur le chemin vingt beautés en gémirent. Dieu sait alors où ma Zaïre alla. De l’Amitié le prix fut laissé là; Et la déesse en tous lieux célébrée, Jamais connue et toujours désirée, Gela de froid sur ses sacrés autels: J’en suis fâché pour les pauvres mortels. ENVOI. Mon coeur, ami charmant et sage, Au vôtre n’était point lié Lorsque j’ai dit qu’à l’Amitié Nul mortel ne rendait hommage. Elle a maintenant à sa cour Deux coeurs dignes du premier âge: Hélas! le véritable amour En a-t-il beaucoup davantage? POÈME DE FONTENOY AVERTISSEMENT DE BEUCHOT La bataille de Fontenoy fut gagnée le 11 mai 1745. La nouvelle en arriva à Paris dans la nuit du 13 au 14, et l'approbation du censeur Crébillon est du 17 mai. On peut en regarder comme le premier jet une épître que Voltaire avait déjà adressée au duc de Richelieu. En quelques jours il parut plusieurs éditions, les unes sous le titre de la Bataille de Fontenoy; d'autres sous celui de le Poème de Fontenoy. Prault donna les cinq premières dans le format. . . , et les sixième et septième dans le format . . . . L'ouvrage avait été réimprimé deux fois, à l'Imprimerie royale, . . . , lorsque Prault publia une nouvelle édition, qu'il intitula neuvième. Des réimpressions avaient été faites à Lille, Lyon, Rouen, etc.; l'une des deux éditions de l'imprimerie royale porte pour épigraphe, sur le frontispice, ces mots de Virgile: Disce, puer, virtutem ex me. Du vivant de Voltaire, des éditeurs, dans un moment de distraction, transposèrent cette épigraphe, et la mirent à la dédicace. Elle y a été conservée longtemps: je la fis enfin disparaître en 1817; on ne doit pas s'étonner de ne pas la retrouver ici. Voltaire. espérant obtenir la permission de faire imprimer à l'Imprimerie royale, alors au Louvre, sa Henriade, avait fait faire de belles gravures. Le frontispice représente Henri IV tenant dans ses bras le jeune Louis XV, et au bas de la planche on lit: Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem. La citation était aussi bien placée qu'elle le serait mal en tête de l'épître dédicatoire du Poème de Fontenoy, et même en tête du poème. Dans quelle bouche, en effet, y mettrait-on cette épigraphe? Serait-ce dans celle de Voltaire s'adressant à Louis XV, alors âgé de trente-cinq ans? Cela n'est pas soutenable. Serait-ce dans la bouche du roi, s'adressant au dauphin son fils? L'épigraphe a pu être ajoutée par le roi, ou en son nom, dans une édition faite à son imprimerie. Mais l'admettre dans des éditions faites ailleurs me paraît une inconvenance, pour ne pas dire une impertinence. C'est d'après la neuvième édition, donnée par Prault, que je rétablis en 1817 quatre vers sur la prise d'Ostende, et une note qui s'y rapporte. J'ai cru inutile de signaler de quand datent les additions ou corrections faites successivement par l'auteur à ses différentes éditions. Je n'ai recueilli qu'une seule variante pour le Discours préliminaire, et deux pour le poème. Le nombre des écrits qui parurent sur le poème de Voltaire est très grand. Le plus remarquable, et le seul dont je parlerai, est une Requête du curé de Fontenoy, au roi ( par l'avocat Marchant). Des critiques avaient blâmé comme peu poétique la grande quantité de noms propres répandus dans l'ouvrage. Le curé de Fontenoy se plaint Que sur ma paroisse on enterre Sept ou huit mille hommes pour rien; C'est mon casuel, c'est mon bien. Sur mes droits et mon honoraire On m'a fait encor d'autres torts; Un fameux monsieur de Voltaire A donné l'extrait mortuaire De tous les seigneurs qui sont morts. Le cardinal Quirini (voyez tome III du Théâtre) avait projeté de traduire en vers latins le Poème de Fontenoy; mais il y renonça, à cause du trop grand nombre de noms propres qu'il contient; quelques passages qu'il avait traduits ont été imprimés dans le Mercure (2e volume de décembre 1745). (Beuchot.) AU ROI Sire, Je n'avais osé dédier à Votre Majesté les premiers essais de cet ouvrage; je craignais surtout de déplaire au plus modeste des vainqueurs; mais, sire, ce n'est point ici un panégyrique; c'est une peinture fidèle d'une partie de la journée la plus glorieuse depuis la bataille de Bovines; ce sont les sentiments de la France, quoique à peine exprimés; c'est un poème sans exagération, et de grandes vérités sans mélange de fiction ni de flatterie. Le nom de Votre Majesté fera passer cette faible esquisse à la postérité comme un monument authentique de tant de belles actions faites en votre présence, à l'exemple des vôtres. Daignez, sire, ajouter à la bonté que Votre Majesté a eue de permettre cet hommage celle d'agréer les profonds respects d'un de vos moindres sujets, et du plus zélé de vos admirateurs. DISCOURS PRÉLIMINAIRE Le public sait que cet ouvrage, composé d'abord avec la rapidité que le zèle inspire, reçut des accroissements à chaque édition qu'on en faisait. Toutes les circonstances de la victoire de Fontenoy, qu'on apprenait à Paris de jour en jour, méritaient d'être célébrées; et ce qui n'était d'abord qu'une pièce de cent vers est devenu un poème qui en contient plus de trois cent cinquante: mais on y a gardé toujours le même ordre, qui consiste dans la préparation, dans l'action, et dans ce qui la termine; on n'a fait même que mettre cet ordre dans un plus grand jour, en traçant dans cette édition le portrait des nations dont était composée l'armée ennemie, et en spécifiant leurs trois attaques. On a peint avec des traits vrais, mais non injurieux, les nations dont Louis XV a triomphé; par exemple, quand on dit des Hollandais qu'ils avaient autrefois brisé le joug de l'Autriche cruelle, il est clair que c'est de l'Autriche alors cruelle envers eux que l'on parle; car assurément elle ne l'est pas aujourd'hui pour les États-Généraux: et d'ailleurs la reine de Hongrie, qui ajoute tant à la gloire de la maison d'Autriche, sait combien les Français respectent sa personne et ses vertus, en étant forcés de la combattre. Quand on dit des Anglais, et la férocité le cède à la vertu, on a eu soin d'avertir en note, dans toutes les éditions, que le reproche de férocité ne tombait que sur le soldat. En effet, il est très véritable que lorsque la colonne anglaise déborda Fontenoy, plusieurs soldats de cette nation crièrent: « No quarter, point de quartier; » on sait encore que, quand M. de Séchelles seconda les intentions du roi avec une prévoyance si singulière, et qu'il fit préparer autant de secours pour les prisonniers ennemis blessés que pour nos troupes, quelques fantassins anglais s'acharnèrent encore contre nos soldais dans les chariots mêmes où l'on transportait les vainqueurs et les vaincus blessés. Les officiers, qui ont a peu près la même éducation dans toute l'Europe, ont aussi la même générosité; mais il y a des pays où le peuple, abandonné à lui-même, est plus farouche qu'ailleurs. On n'en a pas moins loué la valeur et la conduite de cette nation, et surtout on n'a cité le nom de M. le duc de Cumberland qu'avec l'éloge que sa magnanimité doit attendre de tout le monde. Quelques étrangers ont voulu persuader au public que l'illustre Addison, dans son poème de la campagne de Hochstedt, avait parlé plus honorablement de la maison du roi que l'auteur même du Poème de Fontenoy: ce reproche a été cause qu'on a cherché l'ouvrage de M. Addison a la bibliothèque de Sa Majesté, et on a été bien surpris d'y trouver beaucoup plus d'injures que de louanges; c'est vers le trois- centième vers. On ne les répétera point, et il est bien inutile d'y répondre: la maison du roi leur a répondu par des victoires. On est très éloigné de refuser a un grand poète et à un philosophe très éclairé, tel que M. Addison, les éloges qu'il mérite; mais il en mériterait davantage, et il aurait plus honoré la philosophie et la poésie, s'il avait plus ménagé dans son poème des têtes couronnées, qu'un ennemi même doit toujours respecter, et s'il avait songé que les louanges données aux vaincus sont un laurier de plus pour les vainqueurs. Il est à croire que quand M. Addison fut secrétaire d'État le ministre se repentit de ces indécences échappées à l'auteur. Si l'ouvrage anglais est trop rempli de fiel, celui-ci respire l'humanité: on a songé, en célébrant une bataille, à inspirer des sentiments de bienfaisance. Malheur à celui qui ne pourrait se plaire qu'aux peintures de la destruction, et aux images des malheurs des hommes Les peuples de l'Europe ont des principes d'humanité qui ne se trouvent point dans les autres parties du monde; ils sont plus liés entre eux; ils ont des lois qui leur sont communes; toutes les maisons des souverains sont alliées; leurs sujets voyagent continuellement, et entretiennent une liaison réciproque. Les Européans chrétiens sont ce qu'étaient les Grecs: ils se font la guerre entre eux; mais ils conservent dans ces dissensions tant de bienséance, et d'ordinaire de politesse, que souvent un Français, un Anglais, un Allemand, qui se rencontrent, paraissent être nés dans la même ville. Il est vrai que les Lacédémoniens et les Thébains étaient moins polis que le peuple d'Athènes; mais enfin toutes les nations de la Grèce se regardaient comme des alliées qui ne se faisaient la guerre que dans l'espérance certaine d'avoir la paix: ils insultaient rarement à des ennemis qui dans peu d'années devaient être leurs amis. C'est sur ce principe qu'on a tâché que cet ouvrage fût un monument de la gloire du roi, et non de la honte des nations dont il a triomphé. On serait fâché d'avoir écrit contre elles avec autant d'aigreur que quelques Français en ont mis dans leurs satires contre cet ouvrage d'un de leurs compatriotes: mais la jalousie d'auteur à auteur est beaucoup plus grande que celle de nation a nation. On a dit des Suisses qu'ils sont nos antiques amis et nos concitoyens, parce qu'ils le sont depuis deux cent cinquante ans. On a dit que les étrangers qui servent dans nos armées ont suivi l'exemple de la maison du roi et de nos autres troupes, parce qu'en effet c'est toujours à la nation qui combat pour son prince, à donner cet exemple, et que jamais cet exemple n'a été mieux donné. On n'ôtera jamais à la nation française la gloire de la valeur et de la politesse. On a osé imprimer que ce vers, Je vois cet étranger, qu'on croit né parmi nous, était un compliment a un général né en Saxe d'avoir l'air français. Il est bien question ici d'air et de bonne grâce! quel est l'homme qui ne voit évidemment que ce vers signifie que le général étranger est aussi attaché au roi que s'il était né son sujet? Cette critique est aussi judicieuse que celle de quelques personnes qui prétendirent qu'il n'était pas honnête de dire que le général était dangereusement malade, lorsqu'en effet son courage lui fit oublier l'état douloureux où il était réduit, et le fit triompher de la faiblesse de son corps ainsi que des ennemis du roi. Voilà tout ce que la bienséance en général permet qu'on réponde à ceux qui en ont manqué. L'auteur n'a eu d'autre vue que de rendre fidèlement ce qui était venu à sa connaissance; et son seul regret est de n'avoir pu, dans un si court espace de temps, et dans une pièce de si peu d'étendue, célébrer toutes les belles actions dont il a depuis entendu parler. Il ne pouvait dire tout; mais du moins ce qu'il a dit est vrai: la moindre flatterie eût déshonoré un ouvrage fondé sur la gloire du roi et sur celle de la nation. Le plaisir de dire la vérité l'occupait si entièrement, que ce ne fut qu'après six éditions qu'il envoya son ouvrage à la plupart de ceux qui y sont célébrés. Tous ceux qui sont nommés n'ont pas eu les occasions de se signaler également. Celui qui, à la tête de son régiment, attendait l'ordre de marcher, n'a pu rendre le même service qu'un lieutenant général qui était à portée de conseiller de fondre sur la colonne anglaise, et qui partit pour la charger avec la maison du roi. Mais si la grande action de l'un mérite d'être rapportée, le courage impatient de l'autre ne doit pas être oublié: tel est loué en général sur sa valeur, tel autre sur un service rendu; on a parlé des blessures des uns, on a déploré la mort des autres. Ce fut une justice que rendit le célèbre M. Despréaux à ceux qui avaient été de l'expédition du passage du Rhin: il cite près de vingt noms; il y en a ici plus de soixante; et on en trouverait quatre fois davantage si la nature de l'ouvrage le comportait. Il serait bien étrange qu'il eût été permis à Homère, à Virgile, au Tasse, de décrire les blessures de mille guerriers imaginaires, et qu'il ne le fût pas de parler des héros véritables qui viennent de prodiguer leur sang, et parmi lesquels il y en a plusieurs avec qui l'auteur avait eu l'honneur de vivre, et qui lui ont laissé de sincères regrets. L'attention scrupuleuse qu'on a apportée, dans cette édition, doit servir de garant de tous les faits qui sont énoncés dans le poème. Il n'en est aucun qui ne doive être cher à la nation et à toutes les familles qu'ils regardent. En effet, qui n'est touché sensiblement en lisant le nom de son fils, de son frère, d'un parent cher, d'un ami tué ou blessé, ou exposé dans cette bataille qui sera célèbre à jamais; en lisant, dis-je, ce nom dans un ouvrage qui, tout faible qu'il est, a été honoré plus d'une fois des regards du monarque, et que Sa Majesté n'a permis qu'il lui fût dédié que parce qu'elle a oublié son éloge en faveur de celui des officiers qui ont combattu et vaincu sous ses ordres? C'est donc moins en poète qu'en bon citoyen qu'on a travaillé. On n'a point cru devoir orner ce poème de longues fictions, surtout dans la première chaleur du public, et dans un temps où l'Europe n'était occupée que des détails intéressants de cette victoire importante, achetée par tant de sang. La fiction peut orner un sujet ou moins grand, ou moins intéressant, ou qui, placé plus loin de nous, laisse l'esprit plus tranquille. Ainsi lorsque Despréaux s'égaya dans sa description du passage du Rhin, c'était trois mois après l'action; et cette action, toute brillante qu'elle fut, n'est à comparer ni pour l'importance ni pour le danger à une bataille rangée, gagnée sur un ennemi habile, intrépide, et supérieur en nombre, par un roi exposé, ainsi que son fils, pendant quatre heures au feu de l'artillerie. Ce n'est qu'après s'être laissé emporter aux premiers mouvements de zèle, après s'être attaché uniquement à louer ceux qui ont si bien servi la patrie dans ce grand jour, qu'on s'est permis d'insérer dans le poème un peu de ces fictions qui affaibliraient un tel sujet si on voulait les prodiguer; et on ne dit ici en prose que ce que M. Addison lui-même a dit en vers dans son fameux poème de la campagne d'Hochstedt. On peut, deux mille ans après la guerre de Troie, faire apporter par Vénus à Énée des armes que Vulcain a forgées, et qui rendent ce héros invulnérable; on peut lui faire rendre son épée par une divinité, pour la plonger dans le sein de son ennemi; tout le conseil des dieux peut s'assembler, tout l'enfer peut se déchaîner; Alecton peut enivrer tous les esprits des venins de sa rage: mais ni notre siècle, ni un événement si récent, ni un ouvrage si court, ne permettent guère ces peintures devenues les lieux communs de la poésie. Il faut pardonner à un citoyen pénétré de faire parler son coeur plus que son imagination; et l'auteur avoue qu'il s'est plus attendri en disant: Tu meurs, jeune Craon: que le ciel moins sévère Veille sur les destins de ton généreux frère! que s'il avait invoqué les Euménides pour faire ôter la vie à un jeune guerrier aimable. Il faut des divinités dans un poème épique, et surtout quand il s'agit de héros fabuleux; mais ici le vrai Jupiter, le vrai Mars, c'est un roi tranquille dans le plus grand danger, et qui hasarde sa vie pour un peuple dont il est le père; c'est lui, c'est son fils, ce sont ceux qui ont vaincu sous lui, et non Junon et Saturne, qu'on a voulu et qu'on a dû peindre. D'ailleurs le petit nombre de ceux qui connaissent notre poésie savent qu'il est bien plus aisé d'intéresser le ciel, les enfers et la terre, à une bataille, que de faire reconnaître, et de distinguer, par des images propres et sensibles, des carabiniers qui ont de gros fusils rayés, des grenadiers, des dragons qui combattent a pied et à cheval; de parler de retranchements faits à la hâte, d'ennemis qui s'avancent en colonne, d'exprimer enfin ce qu'on n'a guère dit encore en vers. C'était ce que sentait M. Addison, bon poète et critique judicieux. Il employa dans son poème, qui a immortalisé la campagne d'Hochstedt, beaucoup moins de fictions qu'on ne s'en est permis dans le Poème de Fontenoy. Il savait que le duc de Marlborough et le prince Eugène se seraient très peu souciés de voir des dieux où il était question de grandes actions des hommes; il savait qu'on relève par l'invention les exploits de l'antiquité, et qu'on court risque d'affaiblir ceux des modernes par de froides allégories: il a fait mieux, il a intéressé l'Europe entière à son action. Il en est à peu près de ces petits poèmes de trois cents ou de quatre cents vers sur les affaires présentes comme d'une tragédie: le fond doit être intéressant par lui- même, et les ornements étrangers sont presque toujours superflus. Ou a dû spécifier les différents corps qui ont combattu, leurs armes, leur position, l'endroit où ils ont attaqué; dire que la colonne anglaise a pénétré; exprimer comment elle a été enfoncée par la maison du roi, les carabiniers, la gendarmerie, le régiment de Normandie, les Irlandais, etc. Si on n'était pas entré dans ces détails, dont le fond est si héroïque, et qui sont cependant si difficiles à rendre, rien ne distinguerait la bataille de Fontenoy d'avec celle de Tolbiac. Despréaux, dans le passage du Rhin, a dit: Revel les suit de près: sous ce chef redouté Marche des cuirassiers l'escadron indompté. On a peint ici les carabiniers, au lieu de les appeler par leur nom, qui convient encore moins au vers que celui de cuirassiers. On a même mieux aimé, dans cette dernière édition, caractériser la fonction de l'état-major que de mettre en vers les noms des officiers de ce corps qui ont été blessés. Cependant ou a osé appeler la maison du roi par son nom, sans se servir d'aucune autre image. Ce nom de maison du roi, qui contient tant de corps invincibles, imprime une assez grande idée, sans qu'il soit besoin d'autre figure; M. Addison même ne l'appelle pas autrement. Mais il y a encore une autre raison de l'avoir nommée, c'est la rapidité de l'action. Vous, peuple de héros dont la foule s'avance, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Louis, son fils, l'État, l'Europe est en vos mains: Maison du roi, marchez, etc. Si on avait dit: la maison du roi marche, cette expression eût été prosaïque et languissante. On n'a pas voulu un moment s'écarter dans cet ouvrage de la gravité du sujet. Despréaux, il est vrai, en traitant le passage du Rhin dans le goût de quelques-unes de ses épîtres, a joint le plaisant à l'héroïque; car après avoir dit: Un bruit s'épand qu'Enghien et Condé sont passés: Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles, Force les escadrons, et gagne les batailles; Enghien, de son hymen le seul et digne fruit, etc., il s'exprime ensuite ainsi: Bientôt... mais Wurts s'oppose à l'ardeur qui m'anime. Finissons, il est temps: aussi bien si la rime Allait mal à propos m'engager dans Arnheim, Je ne sais, pour sortir, de porte qu'Hildesheim. Les personnes qui ont paru souhaiter qu'on employât dans le récit de la victoire de Fontenoy quelques traits de ce style familier de Boileau n'ont pas, ce me semble, assez distingué les lieux et les temps, et n'ont pas fait la différence qu'il faut faire entre une épître et un ouvrage d'un ton plus sérieux et plus sévère: ce qui a de la grâce dans le genre épistolaire n'en aurait point dans le genre héroïque. On n'en dira pas davantage sur ce qui regarde l'art et le goût, à la tête d'un ouvrage où il s'agit des plus grands intérêts, et qui ne doit remplir l'esprit que de la gloire du roi et du bonheur de la patrie. POÈME DE FONTENOY Quoi! du siècle passé le fameux satirique Aura fait retentir la trompette héroïque, Aura chanté du Rhin les bords ensanglantés, Ses défenseurs mourants, ses flots épouvantés, Son dieu même en fureur, effrayé du passage, Cédant à nos aïeux son onde et son rivage: Et vous, quand votre roi dans des plaines de sang Voit la mort devant lui voler de rang en rang, Tandis que, de Tournay foudroyant les murailles, Il suspend les assauts pour courir aux batailles; Quand, des bras de l'hymen s'élançant au trépas, Son fils, son digne fils, suit de si près ses pas; Vous, heureux par ses lois, et grands par sa vaillance, Français, vous garderiez un indigne silence! Venez le contempler aux champs de Fontenoy. O vous, Gloire, Vertu, déesses de mon roi, Redoutable Bellone, et Minerve chérie, Passion des grands coeurs, amour de la patrie, Pour couronner Louis prêtez-moi vos lauriers; Enflammez mon esprit du feu de nos guerriers; Peignez de leurs exploits une éternelle image. Vous m'avez transporté sur ce sanglant rivage: J'y vois ces combattants que vous conduisez tous; C'est là ce fier Saxon qu'on croit né parmi nous, Maurice, qui, touchant à l'infernale rive, [25] Rappelle pour son roi son âme fugitive, Et qui demande à Mars, dont il a la valeur, De vivre encore un jour, et de mourir vainqueur. Conservez, justes cieux, ses hautes destinées; Pour Louis et pour nous prolongez ses années. Déjà de la tranchée Harcourt est accouru; Tout poste est assigné, tout danger est prévu. Noailles, pour son roi plein d'un amour fidèle, Voit la France en son maître, et ne regarde qu'elle. Ce sang de tant de rois, ce sang du grand Condé, D'Eu, par qui des Français le tonnerre est guidé, Penthièvre, dont le zèle avait devancé l'âge, Qui déjà vers le Mein signala son courage, Bavière avec de Pons, Boufflers et Luxembourg, Vont chacun dans leur place attendre ce grand jour: Chacun porte l'espoir aux guerriers qu'il commande. Le fortuné Danoy, Chabanes, Galerande, Le vaillant Bérenger, ce défenseur du Rhin, Colbert, et du Chaila, tous nos héros enfin, Dans l'horreur de la nuit, dans celle du silence, Demandent seulement que le péril commence. Le jour frappe déjà de ses rayons naissants De vingt peuples unis les drapeaux menaçants. Le Belge, qui jadis fortuné sous nos princes, [50] Vit l'abondance alors enrichir ses provinces; Le Batave prudent, dans l'Inde respecté, Puissant par son travail et par sa liberté, Qui, longtemps opprimé par l'Autriche cruelle, Ayant brisé son joug, s'arme aujourd'hui pour elle; L'Hanovrien constant, qui, formé pour servir, Sait souffrir et combattre, et surtout obéir; L'Autrichien, rempli de sa gloire passée, De ses derniers césars occupant sa pensée; Surtout ce peuple altier qui voit sur tant de mers Son commerce et sa gloire embrasser l'univers, Mais qui, jaloux en vain des grandeurs de la France, Croit porter dans ses mains la foudre et la balance: Tous marchent contre nous; la valeur les conduit, La haine les anime, et l'espoir les séduit. De l'empire français l'indomptable génie Brave auprès de son roi leur foule réunie. Des montagnes, des bois, des fleuves d'alentour, Tous les dieux alarmés sortent de leur séjour, Incertains pour quel maître en ces plaines fécondes Vont croître leurs moissons, et vont couler leurs ondes. La Fortune auprès d'eux, d'un vol prompt et léger, Les lauriers dans les mains, fend les plaines de l'air; Elle observe Louis, et voit avec colère Que sans elle aujourd'hui la valeur va tout faire. Le brave Cumberland, fier d'attaquer Louis, A déjà disposé ses bataillons hardis: Tels ne parurent point aux rives du Scamandre, Sous ces murs si vantés que Pyrrhus mit en cendre, Ces antiques héros qui, montés sur un char, Combattaient en désordre, et marchaient au hasard: Mais tel fut Scipion sous les murs de Carthage; Tel son rival et lui, prudents avec courage, Déployant de leur art les terribles secrets, L'un vers l'autre avancés, s'admiraient de plus près. L'Escaut, les ennemis, les remparts de la ville, Tout présente la mort, et Louis est tranquille. Cent tonnerres de bronze ont donné le signal: D'un pas ferme et pressé, d'un front toujours égal, S'avance vers nos rangs la profonde colonne Que la terreur devance, et la flamme environne, Comme un nuage épais qui sur l'aile des vents Porte l'éclair, la foudre et la mort dans ses flancs. Les voilà ces rivaux du grand nom de mon maître, Plus farouches que nous, aussi vaillants peut-être, Encor tout orgueilleux de leurs premiers exploits. Bourbons, voici le temps de venger les Valois. Dans un ordre effrayant trois attaques formées Sur trois terrains divers engagent les armées. Le Français, dont Maurice a gouverné l'ardeur, A son poste attaché, joint l'art à la valeur. [100] La mort sur les deux camps étend sa main cruelle: Tous ses traits sont lancés, le sang coule autour d'elle; Chefs, officiers, soldats, l'un sur l'autre entassés, Sous le fer expirants, par le plomb renversés, Poussent les derniers cris en demandant vengeance. Grammont, que signalait sa noble impatience, Grammont dans l'Élysée emporte la douleur D'ignorer en mourant si son maître est vainqueur: De quoi lui serviront ces grands titres de gloire, Ce sceptre des guerriers, honneurs de sa mémoire, Ce rang, ces dignités, vanités des héros, Que la mort avec eux précipite aux tombeaux? Tu meurs, jeune Craon: que le ciel moins sévère Veille sur les destins de ton généreux frère! Hélas! cher Longaunay, quelle main, quel secours Peut arrêter ton sang et ranimer tes jours! Ces ministres de Mars, qui d'un vol si rapide S'élançaient à la voix de leur chef intrépide, Sont du plomb qui les suit dans leur course arrêtés; Tels que des champs de l'air tombent précipités Des oiseaux tout sanglants, palpitants sur la terre. Le fer atteint d'Havré; le jeune d'Aubeterre Voit de sa légion tous les chefs indomptés Sous le glaive et le feu mourants à ses côtés. Guerriers que Chabrillant avec Brancas rallie, [125] Que d'Anglais immolés vont payer votre vie! Je te rends grâce, ô Mars! dieu de sang, dieu cruel, La race de Colbert, ce ministre immortel, Échappe en ce carnage à ta main sanguinaire Guerchy n'est point frappé: la vertu peut te plaire Mais vous, brave d'Achè, quel sera votre sort? Le ciel sauve à son gré, donne et suspend la mort. Infortuné Lutteaux, tout chargé de blessures, L'art qui veille à ta vie ajoute à tes tortures; Tu meurs dans les tourments: nos cris mal entendus Te demandent au ciel, et déjà tu n'es plus. O combien de vertus que la tombe dévore! Combien de jours brillants éclipsés à l'aurore! Que nos lauriers sanglants doivent coûter de pleurs! Ils tombent ces héros, ils tombent ces vengeurs; Ils meurent, et nos jours sont heureux et tranquilles: La molle volupté, le luxe de nos villes, Filent ces jours sereins, ces jours que nous devons Au sang de nos guerriers, aux périls des Bourbons? Couvrons du moins de fleurs ces tombes glorieuses; Arrachons à l'oubli ces ombres vertueuses. Vous qui lanciez la foudre et qu'ont frappe ses coups, Revivez dans nos chants quand vous mourez pour nous. Eh! quel serait, grand Dieu! le citoyen barbare, Prodigue de censure, et de louange avare, [150] Qui, peu touché des morts, et jaloux des vivants, Leur pourrait envier mes pleurs et mon encens? Ah! S'il est parmi nous des coeurs dont l'indolence, Insensible aux grandeurs, aux pertes de la France, Dédaigne de m'entendre et de m'encourager, Réveillez-vous, ingrats, Louis est en danger. Le feu qui se déploie, et qui, dans son passage, S'anime en dévorant l'aliment de sa rage, Les torrents débordés dans l'horreur des hivers, Le flux impétueux des menaçantes mers, Ont un cours moins rapide, ont moins de violence Que l'épais bataillon qui contre nous s'avance, Qui triomphe en marchant, qui, le fer à la main, A travers les mourants s'ouvre un large chemin. Rien n'a pu l'arrêter; Mars pour lui se déclare. Le roi voit le malheur, le brave, et le répare. Son fils, son seul espoir... Ah! cher prince, arrêtez; Où portez-vous ainsi vos pas précipités? Conservez cette vie au monde nécessaire. Louis craint pour son fils, le fils craint pour son père. Nos guerriers tout sanglants frémissent pour tous deux, Seul mouvement d'effroi dans ces coeurs généreux. Vous qui gardez mon roi, vous qui vengez la France, Vous, peuple de héros, dont la foule s'avance, Accourez, c'est à vous de fixer les destins; [175] Louis, son fils, l'État, l'Europe est en vos mains. Maison du roi, marchez, assurez la victoire; Soubise et Pecquigny vous mènent à la gloire. Paraissez, vieux soldats, dont les bras éprouvés Lancent de loin la mort, que de près vous bravez. Venez, vaillante élite, honneur de nos armées; Partez, flèches de feu, grenades enflammées. Phalanges de Louis, écrasez sous vos coups Ces combattants si fiers, et si dignes de vous. Richelieu, qu'en tous lieux emporte son courage, Ardent, mais éclairé, vif à la fois et sage, Favori de l'Amour, de Minerve et de Mars, Richelieu vous appelle, il n'est plus de hasards: Il vous appelle; il voit d'un oeil prudent et ferme Des succès ennemis et la cause et le terme; Il vole, et sa vertu secondant vos grands coeurs, Il vous marque la place où vous serez vainqueurs. D'un rempart de gazon, faible et prompte barrière Que l'art oppose à peine à la fureur guerrière, La Marck, La Vauguyon, Choiseul, d'un même effort Arrêtent une armée, et repoussent la mort. D'Argenson, qu'enflammaient les regards de son père, La gloire de l'État, à tous les siens si chère, Le danger de son roi, le sang de ses aïeux, Assaillit par trois fois ce corps audacieux, [200] Cette masse de feu qui semble impénétrable. On l'arrête; il revient, ardent, infatigable; Ainsi qu'aux premiers temps par leurs coups redoublés Les béliers enfonçaient les remparts ébranlés. Ce brillant escadron, fameux par cent batailles, Lui par qui Catinat fut vainqueur à Marsailles, Arrive, voit, combat, et soutient son grand nom. Tu suis du Chastelet, jeune Castelmoron, Toi qui touches encore à l'âge de l'enfance, Toi qui, d'un faible bras qu'affermit ta vaillance, Reprends ces étendards déchirés et sanglants, Que l'orgueilleux Anglais emportait dans ses rangs. C'est dans ces rangs affreux que Chevrier expire. Monaco perd son sang, et l'Amour en soupire. Anglais, sur du Guesclin deux fois tombent vos coups: Frémissez à ce nom si funeste pour vous. Mais quel brillant héros, au milieu du carnage, Renversé, relevé, s'est ouvert un passage? Biron, tels on voyait dans les plaines d'Ivry Tes immortels aïeux suivre le grand Henri; Tel était ce Crillon, chargé d'honneurs suprêmes, Nommé brave autrefois par les braves eux-mêmes; Tels étaient ces d'Aumonts, ces grands Montmorencys, Ces Créquis si vantés renaissant dans leurs fils; Tel se forma Turenne au grand art de la guerre, [225] Près d'un autre Saxon, la terreur de la terre, Quand la justice et Mars, sous un autre Louis, Frappaient l'aigle d'Autriche et relevaient les lis. Comment ces courtisans doux, enjoués, aimables, Sont-ils dans les combats des lions indomptables? Quel assemblage heureux de grâces, de valeur! Boufflers, Meuse, d'Ayen, Duras, bouillants d'ardeur, A la voix de Louis courez, troupe intrépide. Que les Français sont grands quand leur maître les guide! Ils l'aiment, ils vaincront; leur père est avec eux: Son courage n'est point cet instinct furieux, Ce courroux emporté, cette valeur commune; Maître de son esprit, il l'est de la fortune; Rien ne trouble ses sens, rien n'éblouit ses yeux: Il marche; il est semblable à ce maître des dieux Qui, frappant les Titans et tonnant sur leurs têtes, D'un front majestueux dirigeait les tempêtes; Il marche, et sous ses coups la terre au loin mugit, L'Escaut fuit, la mer gronde, et le ciel s'obscurcit. Sur un nuage épais que, des antres de l'Ourse, Les vents affreux du nord apportent dans leur course, Les vainqueurs des Valois descendent en courroux: « Cumberland, disent-ils, nous n'espérons qu'en vous; Courage, rassemblez vos légions altières; Bataves, revenez, défendez vos barrières; Anglais, vous que la paix semble seule alarmer, Vengez-vous d'un héros qui daigne encor l'aimer: Ainsi que ses bienfaits craindrez-vous sa vaillance? Mais ils parlent en vain; lorsque Louis s'avance Leur génie est dompté, l'Anglais est abattu, Et la férocité le cède à la vertu. Clare avec l'irlandais, qu'animent nos exemples, Venge ses rois trahis, sa patrie, et ses temples. Peuple sage et fidèle, heureux Helvétiens, Nos antiques amis et nos concitoyens, [260] Votre marche assurée, égale, inébranlable, Des ardents Neustriens suit la fougue indomptable. Ce Danois, ce héros qui, des frimas du Nord, Par le dieu des combats fut conduit sur ce bord, Admire les Français qu'il est venu défendre; Mille cris redoublés près de lui font entendre: « Rendez-vous, ou mourez, tombez sous notre effort. » C'en est fait, et l'Anglais craint Louis et la mort. Allez brave d'Estrée, achevez cet ouvrage; Enchaînez ces vaincus échappés au carnage; Que du roi qu'ils bravaient ils implorent l'appui: Ils seront fiers encore, ils n'ont cédé qu'à lui. Bientôt vole après eux ce corps fier et rapide Qui, semblable au dragon qu'il eut jadis pour guide, Toujours prêt, toujours prompt, de pied ferme, en courant, Donne de deux combats le spectacle effrayant. C'est ainsi que l'on voit, dans les champs des Numides, Différemment armés, des chasseurs intrépides; Les coursiers écumants franchissent les guérets; On gravit sur les monts, on borde les forêts; Les pièges sont dressés; on attend, on s'élance; Le javelot fend l'air, et le plomb le devance. Les léopards sanglants, percés de coups divers, D'affreux rugissements font retentir les airs; Dans le fond des forêts ils vont cacher leur rage. Ah! c'est assez de sang, de meurtre, de ravage; Sur des morts entassés c'est marcher trop longtemps: Noailles, ramenez vos soldats triomphants; Mars voit avec plaisir leurs mains victorieuses Traîner dans notre camp ces machines affreuses, Ces foudres ennemis contre nous dirigés: Venez lancer ces traits que leurs mains ont forgés; Qu'ils renversent par vous les murs de cette ville, Du Batave indécis la barrière et l'asile, Ces premiers fondements de l'empire des lis, Par les mains de mon roi pour jamais affermis. Déjà Tournay se rend, déjà Gand s'épouvante: Charles-Quint s'en émeut; son ombre gémissante Pousse un cri dans les airs, et fuit de ce séjour Où pour vaincre autrefois le ciel le mit au jour: Il fuit; mais quel objet pour cette ombre alarmée! Il voit ces vastes champs couverts de notre armée: L'Anglais deux fois vaincu, cédant de toutes parts, Dans les mains de Louis laissant ses étendards; Le Belge en vain caché dans ses villes tremblantes; Les murs de Gand tombés sous ses mains foudroyantes; Et son char de victoire, en ces vastes remparts, Écrasant le berceau du plus grand des césars; Ostende, qui jadis a, durant trois années, Bravé de cent assauts les fureurs obstinées, En dix jours à Louis cédant ses murs ouverts, Et l'Anglais frémissant sur le trône des mers. Français, heureux guerriers, vainqueurs doux et terribles, Revenez, suspendez dans nos temples paisibles Ces armes, ces drapeaux, ces étendards sanglants; Que vos chants de victoire animent tous nos chants: Les palmes dans les mains nos peuples vous attendent; Nos coeurs volent vers vous, nos regards vous demandent: Vos mères, vos enfants, près de vous empressés, Encor tout éperdus de vos périls passés, Vont baigner, dans l'excès d'une ardente allégresse, Vos fronts victorieux de larmes de tendresse. Accourez, recevez, à votre heureux retour, Le prix de la vertu par les mains de l'amour. POÈME SUR LA LOI NATURELLE (1752) PRÉFACE On sait assez que ce poème n’avait pas été fait pour être public; c’était depuis trois ans un secret entre un grand roi et l’auteur. Il n’y a que trois mois qu’il s’en répandit quelques copies dans Paris, et bientôt après il y fut imprimé plusieurs fois d’une manière aussi fautive que les autres ouvrages qui sont partis de la même plume. Il serait juste d’avoir plus d’indulgence pour un écrit secret, tiré de l’obscurité où son auteur l’avait condamné, que pour un ouvrage qu’un écrivain expose lui-même au grand jour. Il serait encore juste de ne pas juger le poème d’un laïque comme on jugerait une thèse de théologie. Ces deux poèmes sont les fruits d’un arbre transplanté: quelques-uns de ces fruits peuvent n’être pas du goût de quelques personnes; ils sont d’un climat étranger, mais il n’y en a aucun d’empoisonné, et plusieurs peuvent être salutaires. Il faut regarder cet ouvrage comme une lettre où l’on expose en liberté ses sentiments. La plupart des livres ressemblent à ces conversations générales et gênées dans lesquelles on dit rarement ce qu’on pense. L’auteur a dit ce qu’il a pensé à un prince philosophe auprès duquel il avait alors l’honneur de vivre. Il a appris que des esprits éclairés n’ont pas été mécontents de cette ébauche: ils ont jugé que le poème sur la Loi naturelle est une préparation à des vérités plus sublimes. Cela seul aurait déterminé l’auteur à rendre l’ouvrage plus complet et plus correct, si ses infirmités l’avaient permis. Il a été obligé de se borner à corriger les fautes dont fourmillent les éditions qu’on en a faites. Les louanges données dans cet écrit à un prince qui ne cherchait pas ces louanges ne doivent surprendre personne; elles n’avaient rien de la flatterie, elles partaient du coeur: ce n’est pas là de cet encens que l’intérêt prodigue à la puissance. L’homme de lettres pouvait ne pas mériter les éloges et les bontés dont le monarque le comblait; mais le monarque méritait la vérité que l’homme de lettres lui disait dans cet ouvrage. Les changements survenus depuis dans un commerce si honorable pour la littérature n’ont point altéré les sentiments qu’il avait fait naître. Enfin, puisqu’on a arraché au secret et à l’obscurité un écrit destiné à ne point paraître, il subsistera chez quelques sages comme un monument d’une correspondance philosophique qui ne devait point finir; et l’on ajoute que si la faiblesse humaine se fait sentir partout, la vraie philosophie dompte toujours cette faiblesse. Au reste, ce faible essai fut composé à l’occasion d’une petite brochure qui parut en ce temps-là. Elle était intitulée duSouverain Bien, et elle devait l’être duSouverain Mal. On y prétendait qu’il n’y a ni vertu ni vice, et que les remords sont une faiblesse d’éducation qu’il faut étouffer. L’auteur du poème prétend que les remords nous sont aussi naturels que les autres affections de notre âme. Si la fougue d’une passion fait commettre une faute, la nature, rendue à elle-même, sent cette faute. La fille sauvage trouvée près de Châlons avoua que, dans sa colère, elle avait donné à sa compagne un coup dont cette infortunée mourut entre ses bras. Dès qu’elle vit son sang couler, elle se repentit, elle pleura, elle étancha ce sang, elle mit des herbes sur la blessure. Ceux qui disent que ce retour d’humanité n’est qu’une branche de notre amour-propre font bien de l’honneur à l’amour-propre. Qu’on appelle la raison et les remords comme on voudra, ils existent, et ils sont les fondements de la loi naturelle. POÈME SUR LA LOI NATURELLE. (1752) EXORDE O vous dont les exploits, le règne, et les ouvrages, Deviendront la leçon des héros et des sages, Qui voyez d’un même oeil les caprices du sort, Le trône et la cabane, et la vie et la mort; Philosophe intrépide, affermissez mon âme; Couvrez-moi des rayons de cette pure flamme Qu’allume la raison, qu’éteint le préjugé. Dans cette nuit d’erreur où le monde est plongé, Apportons, s’il se peut, une faible lumière. Nos premiers entretiens, notre étude première, Étaient, je m’en souviens, Horace avec Boileau. Vous y cherchiez le vrai, vous y goûtiez le beau; Quelques traits échappés d’une utile morale Dans leurs piquants écrits brillent par intervalle: Mais Pope approfondit ce qu’ils ont effleuré D’un esprit plus hardi, d’un pas plus assuré, Il porta le flambeau dans l’abîme de l’être; Et l’homme avec lui seul apprit à se connaître. L’art quelquefois frivole et quelquefois divin, L’art des vers est, dans Pope, utile au genre humain. Que m’importe en effet que le flatteur d’Octave, Parasite discret, non moins qu’adroit esclave, Du lit de sa Glycère, ou de Ligurinus, En prose mesurée insulte à Crispinus; Que Boileau, répandant plus de sel que de grâce, Veuille outrager Quinault, pense avilir le Tasse; Qu’il peigne de Paris les tristes embarras, Ou décrive en beaux vers un fort mauvais repas? Il faut d’autres objets à votre intelligence. De l’esprit qui vous meut vous recherchez l’essence, Son principe, sa fin, et surtout son devoir. Voyons sur ce grand point ce qu’on a pu savoir, Ce que l’erreur fait croire aux docteurs du vulgaire, Et ce que vous inspire un Dieu qui vous éclaire. Dans le fond de nos coeurs il faut chercher ses traits: Si Dieu n’est pas dans nous, il n’exista jamais. Ne pouvons-nous trouver l’auteur de notre vie Qu’au labyrinthe obscur de la théologie? Origène et Jean Scott sont chez vous sans crédit: La nature en sait plus qu’ils n’en ont jamais dit. Écartons ces romans qu’on appelle systèmes; Et pour nous élever descendons dans nous-mêmes. PREMIÈRE PARTIE Dieu a donné aux hommes les idées de la justice, et la conscience pour les avertir, comme il leur a donné tout ce qui leur est nécessaire. C’est là cette loi naturelle sur laquelle la religion est fondée; c’est le seul principe qu’on développe ici. L’on ne parle que de la loi naturelle, et non de la religion et de ses augustes mystères. Soit qu’un Être inconnu, par lui seul existant, Ait tiré depuis peu l’univers du néant; Soit qu’il ait arrangé la matière éternelle; Qu’elle nage en son sein, ou qu’il règne loin d’elle; Que l’âme, ce flambeau souvent si ténébreux, Ou soit un de nos sens ou subsiste sans eux; Vous êtes sous la main de ce maître invisible. Mais du haut de son trône, obscur, inaccessible, Quel hommage, quel culte exige-t-il de vous? De sa grandeur suprême indignement jaloux, Des louanges, des voeux, flattent-ils sa puissance? Est-ce le peuple altier conquérant de Byzance, Le tranquille Chinois, le Tartare indompté, Qui connaît son essence, et suit sa volonté? Différents dans leurs moeurs ainsi qu’en leur hommage, Ils lui font tenir tous un différent langage Tous se sont donc trompés. Mais détournons les yeux De cet impur amas d’imposteurs odieux; Et, sans vouloir sonder d’un regard téméraire De la loi des chrétiens l’ineffable mystère, Sans expliquer en vain ce qui fut révélé, Cherchons par la raison si Dieu n’a point parlé. La nature a fourni d’une main salutaire Tout ce qui dans la vie à l’homme est nécessaire, Les ressorts de son âme, et l’instinct de ses sens. Le ciel à ses besoins soumet les éléments. Dans les plis du cerveau la mémoire habitante Y peint de la nature une image vivante. Chaque objet de ses sens prévient la volonté; Le son dans son oreille est par l’air apporté; Sans efforts et sans soins son oeil voit la lumière. Sur son Dieu, sur sa fin, sur sa cause première, L’homme est-il sans secours à l’erreur attaché? Quoi! le monde est visible, et Dieu serait caché? Quoi! le plus grand besoin que j’aie en ma misère Est le seul qu’en effet je ne puis satisfaire? Non; le Dieu qui m’a fait ne m’a point fait en vain: Sur le front des mortels il mit son sceau divin. Je ne puis ignorer ce qu’ordonna mon maître; Il m’a donné sa loi, puisqu’il m’a donné l’être. Sans doute il a parlé; mais c’est à l’univers: Il n’a point de l’Égypte habité les déserts; Delphes, Délos, Ammon, ne sont pas ses asiles; Il ne se cacha point aux antres des sibylles. La morale uniforme en tout temps, en tout lieu, A des siècles sans fin parle au nom de ce Dieu. C’est la loi de Trajan, de Socrate, et la vôtre. De ce culte éternel la nature est l’apôtre. Le bon sens la reçoit; et les remords vengeurs, Nés de la conscience, en sont les défenseurs; Leur redoutable voix partout se fait entendre. Pensez-vous en effet que ce jeune Alexandre, Aussi vaillant que vous, mais bien moins modéré, Teint du sang d’un ami trop inconsidéré, Ait pour se repentir consulté des augures? Ils auraient dans leurs eaux lavé ses mains impures: Ils auraient à prix d’or absous bientôt le roi. Sans eux, de la nature il écouta la loi: Houleux, désespéré d’un moment de furie, Il se jugea lui-même indigne de la vie. Cette loi souveraine, à la Chine, au Japon, Inspira Zoroastre, illumina Solon. D’un bout du monde à l’autre elle parle, elle crie: « Adore un Dieu, sois juste, et chéris ta patrie. » Ainsi le froid Lapon crut un Être éternel, Il eut de la justice un instinct naturel; Et le Nègre, vendu sur un lointain rivage, Dans les Nègres encore aima sa noire image. Jamais un parricide, un calomniateur N’a dit tranquillement dans le fond de son coeur: « Qu’il est beau, qu’il est doux d’accabler l’innocence, De déchirer le sein qui nous donna naissance! Dieu juste, Dieu parlait, que le crime a d’appas! » Voilà ce qu’on dirait, mortels, n en doutez pas, S’il n’était une loi terrible universelle, Que respecte le crime en s’élevant contre elle. Est-ce nous qui créons ces profonds sentiments? Avons-nous fait notre âme? avons-nous fait nos sens? L’or qui naît au Pérou, l’or qui naît à la Chine, Ont la même nature et la même origine: L’artisan les façonne, et ne peut les former. Ainsi l’Être éternel qui nous daigne animer Jeta dans tous les coeurs une même semence. Le ciel fit la vertu; l’homme en fit l’apparence. Il peut la revêtir d’imposture et d’erreur, Il ne peut la changer; son juge est dans son coeur. DEUXIÈME PARTIE Réponses aux objections contre les principes d’une morale universelle. Preuve de cette vérité. J’entends avec Cardan Spinosa qui murmure: « Ces remords, me dit-il, ces cris de la nature, Ne sont que l’habitude, et les illusions Qu’un besoin mutuel inspire aux nations. » Raisonneur malheureux, ennemi de toi-même, D’où nous vient ce besoin? Pourquoi l’Être suprême Mit-il dans notre coeur, à l’intérêt porté, Un instinct qui nous lie à la société? Les lois que nous faisons, fragiles, inconstantes, Ouvrages d’un moment, sont partout différentes. Jacob chez les Hébreux put épouser deux soeurs; David, sans offenser la décence et les moeurs, Flatta de cent beautés la tendresse importune; Le pape au Vatican n’en peut posséder une. Là, le père à son gré choisit son successeur; Ici, l’heureux aîné de tout est possesseur. Un Polaque à moustache, à la démarche altière, Peut arrêter d’un mot sa république entière; L’empereur ne peut rien sans ses chers électeurs. L’Anglais a du crédit, le pape a des honneurs. Usages, intérêts, cultes, lois, tout diffère. Qu’on soit juste, il suffit; le reste est arbitraire. Mais tandis qu’on admire et ce juste et ce beau, Londre immole son roi par la main d’un bourreau; Du pape Borgia le bâtard sanguinaire Dans les bras de sa soeur assassine son frère; Là, le froid hollandais devient impétueux, Il déchire en morceaux deux frères vertueux: Plus loin la Brinvilliers, dévote avec tendresse, Empoisonne son père en courant à confesse; Sous le fer du méchant le juste est abattu. Eh bien! conclurez-vous qu’il n’est point de vertu? Quand des vents du midi les funestes haleines De semences de mort ont inondé nos plaines, Direz-vous que jamais le ciel en son courroux Ne laissa la santé séjourner parmi nous? Tous les divers fléaux dont le poids nous accable, Du choc des éléments effet inévitable, Des biens que nous goûtons corrompent la douceur; Mais tout est passager, le crime et le malheur: De nos désirs fougueux la tempête fatale Laisse au fond de nos coeurs la règle et la morale. C’est une source pure: en vain dans ses canaux Les vents contagieux en ont troublé les eaux; En vain sur sa surface une fange étrangère Apporte en bouillonnant un limon qui l’altère; L’homme le plus injuste et le moins policé S’y contemple aisément quand l’orage est passé. Tous ont reçu du ciel avec l’intelligence Ce frein de la justice et de la conscience. De la raison naissante elle est le premier fruit; Dès qu’on la peut entendre, aussitôt elle instruit: Contre-poids toujours prompt à rendre l’équilibre Au coeur plein de désirs, asservi, mais né libre; Arme que la nature a mise en notre main, Qui combat l’intérêt par l’amour du prochain. De Socrate, en un mot, c’est là l’heureux génie; C’est là ce dieu secret qui dirigeait sa vie, Ce dieu qui jusqu’au bout présidait à son sort Quand il but sans pâlir la coupe de la mort. Quoi! cet esprit divin n’est-il que pour Socrate? Tout mortel a le sien, qui jamais ne le flatte. Néron, cinq ans entiers, fut soumis à ses lois; Cinq ans, des corrupteurs il repoussa la voix. Marc-Aurèle, appuyé sur la philosophie, Porta ce joug heureux tout le temps de sa vie. Julien, s’égarant dans sa religion, Infidèle à la foi, fidèle à la raison, Scandale de l’Église, et des rois le modèle, Ne s’écarta jamais de la loi naturelle. On insiste, on me dit: « L’enfant dans son berceau N’est point illuminé par ce divin flambeau; C’est l’éducation qui forme ses pensées; Par l’exemple d’autrui ses moeurs lui sont tracées; Il n’a rien dans l’esprit, il n’a rien dans le coeur; De ce qui l’environne il n’est qu’imitateur; Il répète les noms de devoir, de justice; Il agit en machine; et c’est par sa nourrice Qu’il est juif ou païen, fidèle ou musulman, Vêtu d’un justaucorps, ou bien d’un doliman. » Oui, de l’exemple en nous je sais quel est l’empire. Il est des sentiments que l’habitude inspire. Le langage, la mode et les opinions, Tous les dehors de l’âme, et ses préventions, Dans nos faibles esprits sont gravés par nos pères, Du cachet des mortels impressions légères. Mais les premiers ressorts sont faits d’une autre main: Leur pouvoir est constant, leur principe est divin. Il faut que l’enfant croisse, afin qu’il les exerce; Il ne les connaît pas sous la main qui le berce. Le moineau, dans l’instant qu’il a reçu le jour, Sans plumes dans son nid, peut-il sentir l’amour? Le renard en naissant va-t-il chercher sa proie? Les insectes changeants qui nous filent la soie, Les essaims bourdonnants de ces filles du ciel Qui pétrissent la cire et composent le miel, Sitôt qu’ils sont éclos forment-ils leur ouvrage? Tout mûrit par le temps, et s’accroît par l’usage. Chaque être a son objet, et dans l’instant marqué Il marche vers le but par le ciel indiqué. De ce but, il est vrai, s’écartent nos caprices; Le juste quelquefois commet des injustices; On fuit le bien qu’on aime, on hait le mal qu’on fait: De soi-même en tout temps quel coeur est satisfait? L’homme, on nous l’a tant dit, est une énigme obscure: Mais en quoi l’est-il plus que toute la nature? Avez-vous pénétré, philosophes nouveaux, Cet instinct sûr et prompt qui sert les animaux? Dans son germe impalpable avez-vous pu connaître L’herbe qu’on foule aux pieds, et qui meurt pour renaître? Sur ce vaste univers un grand voile est jeté; Mais, dans les profondeurs de cette obscurité, Si la raison nous luit, qu’avons-nous à nous plaindre? Nous n’avons qu’un flambeau, gardons-nous de l’éteindre. Quand de l’immensité Dieu peupla les déserts, Alluma des soleils, et souleva des mers: « Demeurez, leur dit-il, dans vos bornes prescrites. » Tous les mondes naissants connurent leurs limites. Il imposa des lois à Saturne, à Vénus, Aux seize orbes divers dans nos cieux contenus, Aux éléments unis dans leur utile guerre, A la course des vents, aux flèches du tonnerre, A l’animal qui pense, et né pour l’adorer, Au ver qui nous attend, né pour nous dévorer. Aurons-nous bien l’audace, en nos faibles cervelles, D’ajouter nos décrets à ces lois immortelles? Hélas! serait-ce à nous, fantômes d’un moment, Dont l’être imperceptible est voisin du néant, De nous mettre à côté du maître du tonnerre, Et de donner en dieux des ordres à la terre? TROISIÈME PARTIE Que les hommes, ayant pour la plupart défiguré, par les opinions qui les divisent, le principe de la religion naturelle qui les unit, doivent se supporter les uns les autres. L’univers est un temple où siège l’Éternel. Là chaque homme à son gré veut bâtir un autel. Chacun vante sa foi, ses saints et ses miracles, Le sang de ses martyrs, la voix de ses oracles. L’un pense, en se lavant cinq ou six fois par jour, Que le ciel voit ses bains d’un regard plein d’amour, Et qu’avec un prépuce on ne saurait lui plaire; L’autre a du dieu Brama désarmé la colère, Et, pour s’être abstenu de manger du lapin, Voit le ciel entr’ouvert, et des plaisirs sans fin. Tous traitent leurs voisins d’impurs et d’infidèles Des chrétiens divisés les infâmes querelles Ont, au nom du Seigneur, apporté plus de maux, Répandu plus de sang, creusé plus de tombeaux, Que le prétexte vain d’une utile balance N’a désolé jamais l’Allemagne et la France. Un doux inquisiteur, un crucifix en main, Au feu, par charité, fait jeter son prochain, Et, pleurant avec lui d’une fin si tragique, Prend, pour s’en consoler, son argent qu’il s’applique; Tandis que, de la grâce ardent à se toucher, Le peuple, en louant Dieu, danse autour du bûcher. On vit plus d’une fois, dans une sainte ivresse, Plus d’un bon catholique, au sortir de la messe, Courant sur son voisin pour l’honneur de la foi, Lui crier: « Meurs, impie, ou pense comme moi. » Calvin et ses suppôts, guettés par la justice, Dans Paris, en peinture, allèrent au supplice. Servet fut en personne immolé par Calvin. Si Servet dans Genève eût été souverain, Il eût, pour argument contre ses adversaires, Fait serrer d’un lacet le cou des trinitaires. Ainsi d’Arminius les ennemis nouveaux En Flandre étaient martyrs, en Hollande bourreaux. D’où vient que, deux cents ans, cette pieuse rage De nos aïeux grossiers fut l’horrible partage? C’est que de la nature on étouffa la voix; C’est qu’à sa loi sacrée on ajouta des lois; C’est que l’homme, amoureux de son sot esclavage, Fit, dans ses préjugés, Dieu même à son image. Nous l’avons fait injuste, emporté, vain, jaloux, Séducteur, inconstant, barbare comme nous. Enfin, grâce en nos jours à la philosophie, Qui de l’Europe au moins éclaire une partie, Les mortels, plus instruits, en sont moins inhumains; Le fer est émoussé, les bûchers sont éteints. Mais si le fanatisme était encor le maître, Que ces feux étouffés seraient prompts à renaître! On s’est fait, il est vrai, le généreux effort D’envoyer moins souvent ses frères à la mort; On brûle moins d’Hébreux dans les murs de Lisbonne; Et même le mouphti, qui rarement raisonne, Ne dit plus aux chrétiens que le sultan soumet: « Renonce au vin, barbare, et crois à Mahomet. » Mais du beau nom de chien ce mouphti nous honore; Dans le fond des enfers il nous envoie encore. Nous le lui rendons bien: nous damnons à la fois Le peuple circoncis, vainqueur de tant de rois, Londres, Berlin, Stockholm et Genève: et vous-même Vous êtes, ô grand roi, compris dans l’anathème. En vain, par des bienfaits signalant vos beaux jours, A l’humaine raison vous donnez des secours, Aux beaux-arts des palais, aux pauvres des asiles, Vous peuplez les déserts, vous les rendez fertiles; De fort savants esprits jurent sur leur salut Que vous êtes sur terre un fils de Belzébut. Les vertus des païens étaient, dit-on, des crimes. Rigueur impitoyable! odieuses maximes! Gazetier clandestin dont la plate âcreté Damne le genre humain de pleine autorité, Tu vois d’un oeil ravi les mortels, tes semblables, Pétris des mains de Dieu pour le plaisir des diables. N’es-tu pas satisfait de condamner au feu Nos meilleurs citoyens, Montaigne et Montesquieu? Penses-tu que Socrate et le juste Aristide, Solon, qui fut des Grecs et l’exemple et le guide; Penses-tu que Trajan, Marc-Aurèle, Titus, Noms chéris, noms sacrés, que tu n’as jamais lus, Aux fureurs des démons sont livrés en partage Par le Dieu bienfaisant dont ils étaient l’image; Et que tu seras, toi, de rayons couronné, D’un choeur de chérubins au ciel environné, Pour avoir quelque temps, chargé d’une besace, Dormi dans l’ignorance et croupi dans la crasse? Sois sauvé, j’y consens; mais l’immortel Newton, Mais le savant Leibnitz, et le sage Addison, Et ce Locke, en un mot, dont la main courageuse A de l’esprit humain posé la borne heureuse Ces esprits qui semblaient de Dieu même éclairés, Dans des feux éternels seront-ils dévorés? Porte un arrêt plus doux, prends un ton plus modeste, Ami; ne préviens point le jugement céleste; Respecte ces mortels, pardonne à leur vertu: Ils ne t’ont point damné, pourquoi les damnes-tu? A la religion discrètement fidèle, Sois doux, compatissant, sage, indulgent, comme elle; Et sans noyer autrui songe à gagner le port: La clémence a raison, et la colère a tort. Dans nos jours passagers de peines, de misères, Enfants du même Dieu, vivons au moins en frères; Aidons-nous l’un et l’autre à porter nos fardeaux; Nous marchons tous courbés sous le poids de nos maux; Mille ennemis cruels assiègent notre vie, Toujours par nous maudite, et toujours si chérie; Notre coeur égaré, sans guide et sans appui, Est brûlé de désirs, ou glacé par l’ennui; Nul de nous n’a vécu sans connaître les larmes. De la société les secourables charmes Consolent nos douleurs, au moins quelques instants: Remède encor trop faible à des maux si constants. Ah! n’empoisonnons pas la douceur qui nous reste. Je crois voir des forçats dans un cachot funeste, Se pouvant secourir, l’un sur l’autre acharnés, Combattre avec les fers dont ils sont enchaînés. QUATRIÈME PARTIE C’est au gouvernement à calmer les malheureuses disputes de l’école qui troublent la société. Oui, je l’entends souvent de votre bouche auguste, Le premier des devoirs, sans doute, est d’être juste; Et le premier des biens est la paix de nos coeurs. Comment avez-vous pu, parmi tant de docteurs, Parmi ces différends que la dispute enfante, Maintenir dans l’État une paix si constante? D’où vient que les enfants de Calvin, de Luther, Qu’on croit, delà les monts, bâtards de Lucifer, Le grec et le romain, l’empesé quiétiste, Le quakre au grand chapeau, le simple anabaptiste, Qui jamais dans leur loi n’ont pu se réunir, Sont tous, sans disputer, d’accord pour vous bénir? C’est que vous êtes sage, et que vous êtes maître. Si le dernier Valois, hélas! avait su l’être, Jamais un jacobin, guidé par son prieur, De Judith et d’Aod fervent imitateur, N’eût tenté dans Saint-Cloud sa funeste entreprise: Mais Valois aiguisa le poignard de l’Église, Ce poignard qui bientôt égorgea dans Paris, Aux yeux de ses sujets, le plus grand des Henris. Voilà le fruit affreux des pieuses querelles: Toutes les factions à la fin sont cruelles; Pour peu qu’on les soutienne, on les voit tout oser: Pour les anéantir il les faut mépriser. Qui conduit des soldats peut gouverner des prêtres. Un roi dont la grandeur éclipsa ses ancêtres Crut pourtant, sur la foi d’un confesseur normand, Jansénius à craindre, et Quesnel important; Du sceau de sa grandeur il chargea leurs sottises. De la dispute alors cent cabales éprises, Cent bavards en fourrure, avocats, bacheliers, Colporteurs, capucins, jésuites, cordeliers, Troublèrent tout l’État par leurs doctes scrupules: Le régent, plus sensé, les rendit ridicules; Dans la poussière alors on les vit tous rentrer. L’oeil du maître suffit, il peut tout opérer. L’heureux cultivateur des présents de Pomone, Des filles du printemps, des trésors de l’automne, Maître de son terrain, ménage aux arbrisseaux Les secours du soleil, de la terre et des eaux; Par de légers appuis soutient leurs bras débiles, Arrache impunément les plantes inutiles, Et des arbres touffus dans son clos renfermés Émonde les rameaux de la sève affamés; Son docile terrain répond à sa culture: Ministre industrieux des lois de la nature, Il n’est pas traversé dans ses heureux desseins; Un arbre qu’avec peine il planta de ses mains Ne prétend pas le droit de se rendre stérile, Et, du sol épuisé tirant un suc utile, Ne va pas refuser à son maître affligé Une part de ses fruits dont il est trop chargé; Un jardinier voisin n’eut jamais la puissance De diriger des dieux la maligne influence, De maudire ses fruits pendants aux espaliers, Et de sécher d’un mot sa vigne et ses figuiers. Malheur aux nations dont les lois opposées Embrouillent de l’État les rênes divisées! Le sénat des Romains, ce conseil de vainqueurs, Présidait aux autels, et gouvernait les moeurs, Restreignait sagement le nombre des vestales, D’un peuple extravagant réglait les bacchanales. Marc-Aurèle et Trajan mêlaient, au Champ de Mars, Le bonnet de pontife au bandeau des Césars; L’univers, reposant sous leur heureux génie, Des guerres de l’école ignora la manie: Ces grands législateurs, d’un saint zèle enivrés, Ne combattirent point pour leurs poulets sacrés. Rome, encore aujourd’hui conservant ces maximes Joint le trône à l’autel par des noeuds légitimes; Ses citoyens en paix, sagement gouvernés, Ne sont plus conquérants, et sont plus fortunés. Je ne demande pas que dans sa capitale Un roi, portant en main la crosse épiscopale, Au sortir du conseil allant en mission, Donne au peuple contrit sa bénédiction; Toute église a ses lois, tout peuple a son usage: Mais je prétends qu’un roi, que son devoir engage A maintenir la paix, l’ordre, la sûreté, Ait sur tous ses sujets égale autorité. Ils sont tous ses enfants; cette famille immense Dans ses soins paternels a mis sa confiance. Le marchand, l’ouvrier, le prêtre, le soldat, Sont tous également les membres de l’État. De la religion l’appareil nécessaire Confond aux yeux de Dieu le grand et le vulgaire; Et les civiles lois, par un autre lien, Ont confondu le prêtre avec le citoyen. La loi dans tout État doit être universelle: Les mortels, quels qu’ils soient, sont égaux devant elle. Je n’en dirai pas plus sur ces points délicats. Le ciel ne m’a point fait pour régir les États, Pour conseiller les rois, pour enseigner les sages; Mais, du port où je suis contemplant les orages, Dans cette heureuse paix où je finis mes jours, Éclairé par vous-même, et plein de vos discours, De vos nobles leçons salutaire interprète, Mon esprit suit le vôtre, et ma voix vous répète. Que conclure à la fin de tous mes longs propos? C’est que les préjugés sont la raison des sots; Il ne faut pas pour eux se déclarer la guerre: Le vrai nous vient du ciel, l’erreur vient de la terre; Et, parmi les chardons qu’on ne peut arracher, Dans les sentiers secrets le sage doit marcher. La paix enfin, la paix, que l’on trouble et qu’on aime, Est d’un prix aussi grand que la vérité même. PRIÈRE. O Dieu qu’on méconnaît, ô Dieu que tout annonce, Entends les derniers mots que ma bouche prononce; Si je me suis trompé, c’est en cherchant ta loi. Mon coeur peut s’égarer, mais il est plein de toi. Je vois sans m’alarmer l’éternité paraître; Et je ne puis penser qu’un Dieu qui m’a fait naître, Qu’un Dieu qui sur mes jours versa tant de bienfaits, Quand mes jours sont éteints me tourmente à jamais. PRÉCIS DU CANTIQUE DES CANTIQUES (1759) AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. Ainsi que je l’ai dit, le Précis du Cantique des cantiques parut peu après le Précis de l’Ecclésiaste, et fut condamné au feu en même temps. L’Avertissement qui suit est de Voltaire, et parut dès la première édition. La Lettre de M. Eratou, qui est après l’Avertissement, parut en 1761, dans la seconde partie du tome V des Oeuvres de Voltaire. C’est en même temps que fut ajoutée la dernière phrase de l’Avertissement. La Lettre de M. Eratou à M.Clocpitre est citée dans une lettre de Voltaire à d’Argental, de mai 1761. André-Joseph Ansart, bénédictin, membre de l’Académie d’Amiens, mort en 1784, publia, en 1770, Expositio in Canticum canticorum Salomonis, in- 12; il s’y élève contre le Précis donné par Voltaire. AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR. Après avoir donné le Précis de l’Ecclésiaste, qui est l’ouvrage le plus philosophique de l’ancienne Asie, voici le Précis du Cantique des cantiques: c’est le poème le plus tendre, et même le seul de ce genre, qui nous soit resté de ces temps reculés. Tout y respire une simplicité de moeurs qui seule rendrait ce petit poème précieux. On y voit même une esquisse de la poésie dramatique des Grecs. Il y a des choeurs de jeunes filles et de jeunes hommes qui se mêlent quelquefois au dialogue des deux personnages. Les deux interlocuteurs sont le Chaton et la Sulamite. Chaton est le mot hébreu qui signifie l’amant ou le fiancé; la Sulamite est le nom propre de la fiancée. Plusieurs savants hommes ont attribué cet ouvrage à Salomon; mais on y voit plusieurs versets qui ont fait douter qu’il en puisse être l’auteur. On a rassemblé les principaux traits de ce poème pour en faire un petit ouvrage régulier qui en conservât tout l’esprit. Les répétitions et le désordre, qui étaient peut-être un mérite dans le style oriental, n’en sont point un dans le nôtre. On s’est abstenu surtout scrupuleusement de toucher aux sublimes et respectables allégories que les plus graves docteurs ont tirées de cet ancien poème, et on s’en est tenu à la simplicité non moins respectable du texte. Nous autres éditeurs, nous ne pouvons donner une idée plus claire de ces choses qu’en imprimant la Lettre de M. Eratou à M. Clocpitre, aumônier de Son Altesse Sérénissime monsieur le landgrave. LETTRE DE M. ÉRATOU A M. CLOCPITRE AUMÔNIER DE S. A. S. M. LE LANDGRAVE. Monsieur et cher ami, J’apprends avec mépris que le Précis du Cantique des cantiques a encouru la censure de quelques ignorants qui font les entendus. Ces pauvres gens ont jugé un ouvrage hébreu qui a environ trois mille ans d’antiquité comme ils jugeraient un bouquet à Iris, ou une jouissance de l’abbé Têtu, ou une chanson de l’abbé de L’Attaignant, imprimée dans le Mercure galant. Ils ne connaissent que nos petits amours de ruelle, ce qu’on appelle des conquêtes; ils ne peuvent se faire une idée des temps héroïques ou patriarcaux; ils s’imaginent que la nature a été au fond de l’Asie ce qu’elle est dans la paroisse de Saint-André des Arts ou des Arcs, et dans la cour du Palais. Il faut apprendre à ces pédants petits-maîtres qu’il y a toujours eu une grande différence entre les moeurs des Asiatiques, qui n’ont jamais changé, et celles des badauds de Paris, qui changent tous les jours. Ils doivent se mettre dans la tête que la princesse Nausicaa, fille du roi Alcinoüs, et l’épouse du Cantique des cantiques et la naïve parente de Booz, et Lia, et Rachel, n’ont rien de commun avec la femme ou la fille d’un marguillier. Les chastes amours, la propagation de l’espèce humaine, ne faisaient point rougir; on ne célébrait point l’adultère en chanson: on ne mettait point sur un théâtre d’opéra les amours les plus lascifs, avec l’approbation d’un censeur et la permission du lieutenant de police de Jérusalem. Si les amours respectables de l’époux et de l’épouse commencent par ces mots: « Isaguni minsichot piho kytobem dodeka me yayin: Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche, car sa gorge est meilleure que du vin, » c’est que l’auteur de ce cantique n’était pas né à Paris; c’est que ni notre galanterie, ni notre esprit critique, ni notre insolence pédantesque, n’étaient pas connus à Hershalaïm, vulgairement nommée Jérusalem. Vous qui insultez à l’antiquité sans la connaître; vous qui n’êtes savants que dans la langue de l’opéra de Paris, du barreau de Paris, et des brochures de Paris; vous qui voulez que l’esprit divin emprunte votre style, osez lire le livre d’Ézéchiel; vous serez scandalisés que Dieu ordonne au prophète de manger son pain couvert d’excréments humains, et qu’ensuite il change cet ordre en celui de manger son pain avec de la fiente de vache. Mais sachez que dans toute l’Arabie déserte on mange quelquefois de la bouse de vache; surtout que les plus vils excréments et le bourgeois le plus fier qui achète un office sont absolument égaux aux yeux du Créateur, et même aux yeux du sage; que rien n’est ni dégoûtant, ni vil, ni odieux devant la sagesse, sinon l’esprit d’ignorance et d’orgueil, qui juge de tout suivant ses petits usages et ses petites idées. Ceux qui ont osé regarder les expressions naturelles d’un amour légitime comme des expressions profanes seraient bien étonnés s’ils lisaient le seizième et le vingt-troisième chapitre d’Ézéchiel, qu’ils n’ont jamais lus: ils verront dans le seizième que Dieu même compare Jérusalem à une jeune fille pauvre, mal-propre, dégoûtante. « J’ai eu pitié de vous, dit-il, je vous ai fait croître comme l’herbe des champs. Et ubera tua intumuerunt, et pilus tuus germinavit, et eras nuda... Et transivi per te, et vidi te, et ecce... tempus amantium, et extendi amictum meum super te... et facta es mihi. Et lavavi te aqua... Et vestivi te discoloribus... Et ornavi te ornamentis, et dedi armillas... et torquem... sed habens fiduciam in pulchritudine tua, fornicata es cum omni transeunte. Et fecisti tibi simulacra masculina, et fornicata es cum eis... Et fecisti tibi lupanar, et fornicata es cum vicinis magnarum carnium... Et dona donabas eis ut intrarent ad te undique ad fornicandum. » Le vingt-troisième chapitre est encore beaucoup plus fort. Ce sont les deux soeurs Oolla et Oliba qui se sont abandonnées aux plus infâmes prostitutions; Oolla a aimé avec fureur de jeunes officiers et de jeunes magistrats: « Oliba insanivit amore super concubitum eorum qui habent membra asinorum, et sicut fluxus equorum fluxus eorum. » Vous voyez évidemment que dans ces temps-là on ne faisait point scrupule de découvrir ce que nous voilons, de nommer ce que nous n’osons dire, et d’exprimer les turpitudes par les noms des turpitudes. D’où vient notre délicatesse? c’est que plus les moeurs sont dépravées, plus les expressions deviennent mesurées. On croit regagner en paroles ce qu’on a perdu en vertu. La pudeur s’est enfuie des coeurs, et s’est réfugiée sur les lèvres. Les hommes sont enfin parvenus à vivre ensemble sans se dire jamais un seul mot de ce qu’ils sentent et de ce qu’ils pensent; la nature est partout déguisée, tout est un commerce de tromperie. Rien de plus naturel, de plus ingénu, de plus simple, de plus vrai, que le Cantique des cantiques; donc il n’est pas fait pour notre langue, disent ces hypocrites qui lisent l’Aloïsia,et qui prennent des airs graves en sortant des lieux que fréquentait Oliba. La traduction que j’ai faite de cette ancienne églogue hébraïque n’est point indécente; elle est tendre, elle est noble, elle n’est point recherchée comme celle de Théodore de Bèze: Ecce tu bellissima His columbis praedita Paetulis ocellulis, Hinc et inde pendulis Crispulis cincinnulis. J’ai eu surtout l’attention de ne point traduire les endroits dont l’esprit licencieux de quelques jeunes gens abuse quelquefois. Plusieurs interprètes n’ont fait aucune difficulté de traduire littéralement ce passage: « Misit manum ad foramen, et intremuit venter meus; » et cet autre: « Absque eo quod intrinsecus latet. » Calmet même, en adoptant le sens dans lequel saint Jérôme entend ces paroles, ne craint point de les expliquer par ce demi-vers d’Ovide: . . . . . . . Si qua latent, meliora putat. Metam., I, 502. Calmet était comptable aux savants des diverses traductions de ces passages. Il devait rappeler les usages anciens de l’Orient. Il n’écrivait ni pour les mauvais plaisants, ni pour les insolents pédants de nos jours; mais le devoir d’un commentateur et celui d’un poète ne sont pas les mêmes. J’imite, je rédige, et je ne commente pas. J’ai dû retrancher ces images qui autrefois n’étaient que naïves, et peuvent aujourd’hui paraître trop hardies. Je n’ai donc rendu que les idées tendres; j’ai supprimé celles qui vont plus loin que la tendresse, et qui peuvent paraître trop physiques; de même que j’ai adouci, dans l’Ecclésiaste, ce qui pouvait paraître d’une métaphysique trop dure. Ceux qui me reprochent d’avoir supprimé les choses hardies n’ont pas fait assez d’attention au temps présent; et ceux qui me reprochent d’avoir fidèlement exprimé les autres n’ont aucune connaissance des temps passés. En un mot, l’esprit du texte est entièrement conservé dans mon ouvrage. C’est ainsi que les princes de l’Église de Rome en ont jugé; et leur approbation a un peu plus de poids que les censures de quelques laïques qui n’entendent ni l’hébreu ni le grec, qui savent très peu de latin, parlent très mal français, et se mêlent toujours de dire leur avis sur ce qui ne les regarde point. PRÉCIS DU CANTIQUE DES CANTIQUES INTERLOCUTEURS: LE CHATON, LA SULAMITE, LES COMPAGNES DE LA SULAMITE. (Les amis du Chaton ne parlent pas.) LE CHATON. Que les baisers ravissants De ta bouche demi-close Ont enivré tous mes sens! Les lis, les boutons de rose De tes deux globes naissants Sont à mon âme enflammée Comme les vins bienfaisants De la fertile Idumée, Et comme le pur encens Dont Tadmor est parfumée. Sous les murs des pharaons, A travers les beaux vallons, Les cavales bondissantes Ont moins de légèreté; Les colombes caressantes, Dans leurs ardeurs innocentes, Ont moins de fidélité. LA SULAMITE. J’ai peu d’éclat, peu de beauté; mais j’aime, Mais je suis belle aux yeux de mon amant; Lui seul il fait ma joie et mon tourment; Mon tendre coeur n’aime en lui que lui-même. De mes parents la sévère rigueur Me commanda de bien garder ma vigne; Je l’ai livrée au maître de mon coeur: Le vendangeur en était assez digne. LE CHATON. Non, ta ne te connais pas, O ma chère Sulamite! Rends justice à tes appas, N’ignore plus ton mérite. Salomon dans son palais A cent femmes, cent maîtresses, Seul objet de leurs tendresses Et seul but de tous leurs traits; Mille autres sont renfermées Dans ce palais des plaisirs, Et briguent par leurs soupirs L’heureux moment d’être aimées. Je ne possède que toi; Mais ce sérail d’un grand roi, Ces compagnes de sa couche, Ces objets si glorieux, N’ont point d’attrait qui me touche; Rien n’approche sous les cieux D’un sourire de ta bouche, D’un regard de tes beaux yeux. Sais-tu que ces grandes reines, Dans leurs pompes si hautaines, A ton aspect ont pâli? Leur éclat s’en est terni; Défaites, humiliées, Malgré leur orgueil jaloux, Toutes se sont écriées Elle est plus belle que nous! LA SULAMITE. Le maître heureux de mes sens, de mon âme, De tous mes voeux, de tous mes sentiments, Me fait goûter de fortunés moments. Soutenez-moi, je languis, je me pâme, Je meurs d’amour; versez sur moi des fleurs, Inondez-moi des plus douces odeurs: Que sur mon sein mon tendre amant repose; Qu’en s’endormant de moi-même il dispose: Qu’il soit à moi dans les bras du sommeil; Que de ses mains il me tienne embrassée; Que son image occupe ma pensée, Et qu’il m’embrasse encore à son réveil. Chère idole que j’adore, Mon coeur a veillé toujours! Je me lève avant l’aurore, Je demande mes amours. Lit sacré, dépositaire Des mouvements de mon coeur, Des amours doux sanctuaire, Qu’as-tu fait de mon bonheur? Éveillez-vous, mes compagnes, Venez plaindre mon tourment; Prés, ruisseaux, forêts, montagnes, Rendez-moi mon cher amant. Je l’ai perdu le seul bien qui m’enchante! Ah! je l’entends, j’entends sa voix touchante; Il vient, il ouvre, il entre. Ah! je te voi! Mon coeur s’échappe, et s’envole après toi. Hélas! une fausse image Trompe mes yeux égarés; Je ne vois plus qu’un nuage; Des regrets sont le partage De mes sens désespérés. O mes compagnes fidèles, Voyez mes craintes cruelles; Adoucissez ma douleur; Dites-moi quelle contrée, Quelle terre est honorée De l’objet de mon ardeur, Quel Dieu m’en a séparée. LES COMPAGNES DE LA SULAMITE. Apprenez-nous quel est l’amant heureux Qui vous retient dans de si douces chaînes: Nous partageons votre joie et vos peines, Nous chercherons cet objet de vos voeux. LA SULAMITE. Le vainqueur que j’idolâtre Est le plus beau des humains; L’Amour forma de ses mains Son sein, plus blanc que l’albâtre; L’ébène de ses cheveux Ombrage son front d’ivoire, Ce front noble et gracieux, Ce front couronné de gloire; Un feu pur est dans ses yeux: Sous une telle figure Descendent du haut des cieux Les maîtres de la nature, Ministres du Dieu des dieux; Mais de son coeur vertueux Si je faisais la peinture, Vous le connaîtriez mieux. LE CHATON. Je vous retrouve, ô maîtresse chérie? Je vous revois, je vous tiens dans mes bras: Dans mes jardins j’avais porté mes pas; Mais près de vous toute fleur est flétrie. Charmant palmier, tige aimable et fleurie, Je viens cueillir vos fruits délicieux. Ciel, que le temps est un bien précieux! Tout le consume, et l’amour seul l’emploie. Mes chers amis, qui partagez ma joie, Buvez, chantez, célébrez ses attraits: Dans les bons vins que votre âme se noie; Je vais goûter des plaisirs plus parfaits. LA SULAMITE. Paix du coeur, volupté pure, Doux et tendre emportement, Vous guérissez ma blessure. Ne souffrez pas que j’endure Un nouvel éloignement; L’absence d’un seul moment Est un moment de parjure. Allons voir, allons tous deux Voir nos myrtes amoureux; Prenons soin de leur culture, Redoublons nos tendres noeuds Sur nos tapis de verdure; Fuyons le bruyant séjour De cette superbe ville: Le village est plus tranquille; Et la nature et l’amour L’ont choisi pour leur asile. VERS VARIES VERS LATINS 1. INSCRIPTION GRAVÉE SUR UNE PORTE DU CHÂTEAU DE CIREY. (1736) Haec ingens incoepta domus fit parva; sed aevum Degitur hic felix et bene, magna sat est. 2. AUTRE .. GRAVÉE AUSSI A CIREY. Hic virtutis amans, vulgi contemptor et aulae, Cultor amicitiae vates latet abditus agro. 3. VERS SUR LE FEU (1738) Ignis ubique latet, naturam amplectitur omnem, Cuncta parit, renovat, dividit, unit, alit.. 4. VERS POUR LE PORTRAIT DU PAPE BENOIT XIV. (1745) Lambertinus hic est, Romae decus et pater orbis, Qui mundum scriptis docuit, virtutibus ornat. 5. AU CARDINAL QUIRINI. (1745) Sic veneranda suis plaudebat Roma Quirinis, Laus antiqua redit, Romaque surgit adhuc; Non jam Marte ferox, dirisque superba triumphis: Plus mulcere orbem quam domuisse fuit.. 6. A MONSIEUR AMMAN, SECRÉTAIRE DE M. L’AMSASSADEUR DE NAPLES A PARIS, QUI AVAIT ADRESSÉ DE JOLIS VERS LATINS A M. DE VOLTAIRE. (1746) Tu vatem vates laudatus Apolline laudas, Concedisque tua decerptas fronte coronas. Carminibus nostram petis ad certamina musam: O utinam videar tibi respondere paratus! Sed quondam dulcis vox deficit, atque labore Nunc defessus, iners, ignava silentia servans, Semper amans Phoebi, non exauditus ab illo, Te miror, victus; non invidus, arma repono. 7. INSCRIPTION PROPOSÉE POUR L’ÉCOLE DE CHIRURGIE. Arte manus regitur, genius praelucet utrique.. 8. VERS POUR LE PORTRAIT DE ***. Musarum amicus, judex, patronus fuit.. VERS ANGLAIS 1. TO MILADY HERVEY (1727) Laura, would you know the passion You have kindled in my breast? Trifling is the inclination That by words can be express’d. In my silence see the lover; True love is by silence known: In my eyes you’ll best discover All the power of your own. 2. SUR LES ANGLAIS. Capricious, proud, the same axe avails To chop off monarchs’ heads or horses’ tails TRADUCTIONS AVERTISSEMENT DE MOLAND. Voltaire a fait un grand nombre de traductions et d’imitations d’auteurs anciens et d’auteurs étrangers. Toutes ces traductions ou imitations sont disséminées dans ses ouvrages. Nous ne croyons pas nécessaire de les recueillir ici; mais, pour faciliter les recherches qui pourraient être faites à un point de vue particulier, nous donnons la liste des auteurs traduits ou imités, et indiquons l’ouvrage de Voltaire où l’on pourra trouver les traductions et imitations. ADDISON. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Art dramatique. ANONYMES. - Vers sur la Disgrâce de Giafar le Barmécide, imités d’un poète anglais. voyez l’Essai sur les Moeurs, chapitre vi. - Églogue allemande. Hernand, Dernin. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Églogue. - Vers imités d’un auteur anglais. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Caractère. - Épigrammes imitées de l’Anthologie grecque. Voyez dans le Dictionnaire philosophique l’article Épigramme, et, dans la Correspondance, la lettre à Thieriot, du 2 mars 1763 ARIOSTE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, les articles Auguste, Droit, Épopée. AUSONE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Lèpre et Vérole. BUTLER. - Voyez les Lettres anglaises, et le Commentaire sur les Horaces, acte Ier CERTAIN. - Voyez la troisième des Lettres à S. A. M. le prince de Brunswick. CICÉRON. - Voyez, Théâtre, tome IV, la préface de Rome sauvée. CLAUDIEN. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Initiation. DANTE. - Voyez l’Essai sur les Moeurs, chapitre lxxxii, et, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Dante. DRYDEN. - Voyez les Lettres anglaises, et, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Blasphème. GARTH. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Bouffon. GUARINI. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, les articles Baiser et Honneur. HERVEY. - Voyez les Lettres anglaises. HÉSIODE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, les articles Épopée et Ange. HOMÈRE. (Fragments du IXe et du XXIVe chant de l’Iliade.) - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, les articles Épopée et Scholiaste. HORACE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, les articles Boire à la santé, bien, souverain bien, et Anciens et modernes. - Voyez l’Essai sur les Moeurs, introduction § xiv, et le Siècle de Louis XIV, chapitre x. - Voyez les Fragments sur l’histoire, chapitre xxvii; et, aux Facéties, la Canonisation de saint Cucufin. LUCAIN. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Fin du monde. LUCRÈCE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, les articles Fable, Anciens et modernes, curé de campagne, enfer et Identité; et les Singularités de la nature, chapitre xx. MACHIAVEL. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Ane. MANDEVILLE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Abeilles. MARVEL. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Cromwell. MIDDLETON. - Voyez la vingt-sixième des Honnêtetés littéraires. MILTON. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Épopée. MORDAUNT. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article de caton et du suicide. ORPHÉE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, les articles Bibliothèque et Emblème; et Un Chrétien contre six Juif:, chapitre xlviii. OVIDE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, les articles Figure, fin du monde, et Ciel des anciens; et les Singularités de la nature, chapitre xvi. PERSE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Église. PÉTRARQUE. - Voyez l’Essai sur les Moeurs, chapitre lxxxii. PÉTRONE. - Voyez le Pyrrhonisme de l’histoire, chapitre xlv. PINDARE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Bouc. POLIGNAC. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Anti- lucrèce POPE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Larmes, et la vingt-deuxième des Lettres anglaises. PRIOR. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, les articles Âme et Bouffon. PRUDENCE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Apostat. ROCHESTER. - Voyez la vingt et unième des Lettres anglaises. RUTILIUS. - Voyez l’Examen important de milord Bolingbroke, chapitre xxii. SADDI. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Zoroastre. SANTEUL. - Voyez, aux Dialogues Les adorateurs. SÉNÈQUE. - Voyez,. dans le Dictionnaire philosophique, l’article Enfer; voyez Dieu et les hommes, chapitre xii, et le Traité de l’âme, par Soranus SHAKESPEARE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, les articles Art dramatique, ana, anecdotes. THÉOCRITE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Églogue. TRITHÈME. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Biens d’église. VÉGA (LOPE DE). - Voyez, Théâtre, tome VI, dans l’Héraclius espagnol, l’analyse de la première journée et la dissertation du traducteur. VIRGILE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, les articles Amplification, de caton et du suicide, enfer, fin du monde, résurrection, tonnerre. WALLER. - Voyez la vingt et unième des Lettres anglaises. XÉNOPHANE. - Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Emblème; voyez Un Chrétien contre six Juifs, chapitre xlviii. Un seul morceau n’a pas sa place dans les autres ouvrages de l’auteur, et parut à part: c’est la traduction en prose et en vers du commencement du seizième chant de l’Iliade. L’histoire en est singulière. L’Académie française avait, en 1777, proposé, pour sujet du prix de poésie pour 1778, la traduction en vers du commencement du seizième livre de l’Iliade. Voici ce qu’on lit dans la Correspondance de Laharpe, tome II, page 273: « Une anecdote très remarquable, et dont j’ai la certitude, c’est que M. de Voltaire avait envoyé au concours une pièce sous le nom du marquis de Villette. Cette pièce s’est trouvée la cinquième du concours, et a été jugée très faible, quoique facile. On n’en sera pas étonné si on fait réflexion que le talent de la haute poésie demande une force qui n’est pas celle de quatre-vingt-quatre ans. Mais quelle étrange avidité de gloire de venir à cet âge disputer le prix de l’Académie aux jeunes poètes! Ce trait, peut-être unique, peint bien le caractère de cet homme, en qui tout a été un excès, et surtout l’amour de la gloire. Dépositaire de ce secret, que m’avait confié le marquis de Villette, et qui aujourd’hui n’en est plus un, j’observais avec curiosité, je l’avoue, l’effet que produirait la pièce de Voltaire sur des juges qui n’en connaîtraient pas l’auteur : elle ne fit aucune sensation. A peine y vit-on un beau vers, et on eut peine à aller jusqu’à la fin. Elle n’aurait pas même obtenu une mention si je n’avais, en opinant, ramené mes confrères à mon avis, et si je ne leur eusse représenté qu’elle était écrite du moins assez purement, mérite que l’Académie doit toujours encourager. Mais je me disais à moi-même: Si vous saviez quel homme vous jugez en ce moment! Si vous saviez que vous balancez à relire un ouvrage qui est de l’auteur de Zaïre et de la Henriade ! Voilà ce que je pensais intérieurement, et je plaignais le sort de l’humanité qui méconnaît sa faiblesse, et le sort du génie qui s’avilit. » Le point le plus important du récit de Laharpe se trouve confirmé par une note de Wagnière, secrétaire de Voltaire. L’Académie française ne donna point de prix; on le réserva pour augmenter la valeur de celui de l’année suivante, et dont le sujet était l’éloge de Voltaire. Il parut, après la mort de Voltaire, une brochure intitulée Commencement du seizième chant de l’Iliade, sujet proposé par l’Académie française pour le prix de poésie de l’année 1778, traduit par M. le marquis de Villette, Paris, Demonville, 1778, in-8° de 23 pages, contenant la traduction littérale et la traduction libre qui sont ci-après. Après avoir fait l’envoi à l’Académie sous son nom, le marquis de Villette ne pouvait pas en mettre un autre à l’ouvrage qui n’avait pas eu le prix; et après cette première édition de 1778, il était difficile de ne pas comprendre ces morceaux dans les éditions qu’il donna de ses Oeuvres. Mais, quoique faisant partie des Oeuvres du marquis de Villette, la Traduction littérale et la Traduction libre sont de Voltaire. Cela est prouvé, pour la Traduction libre, par le témoignage de Wagnière et de Laharpe, et il y a une grande apparence que la Traduction littérale est également de Voltaire. La Traduction libre est dans les Oeuvres depuis ·1823; la Traduction littérale y a été admise par Beuchot, en 1833. Plus d’une mésaventure avait pu démontrer à Voltaire les inconvénients de l’incognito et du masque. On se rappelle notamment que le Baron d’Otrante, opéra-comique présenté aux comédiens italiens comme l’ouvrage d’un jeune homme de province, fut refusé par eux. (Voyez tome V du Théâtre.) L’anecdote du concours académique de 1778 prouve que Voltaire, jusqu’au dernier moment, fut incorrigible. L. Moland. COMMENCEMENT DU SEIZIÈME LIVRE DE L’ILIADE TRADUCTION LITTÉRALE DE LA RAPSODIEDE L’ILIADE, INTITULÉE PATROCLÉE. C’est ainsi qu’ils combattaient autour des vaisseaux garnis de bancs de rameurs. Mais Patrocle était auprès d’Achille pasteur des peuples, pleurant à chaudes larmes, comme une fontaine noire qui, du haut d’un rocher, répand son eau noire. Le divin Achille, puissant des pieds, eut pitié de lui; et élevant la voix avec des paroles qui avaient des ailes, lui dit: « Patrocle, pourquoi pleures-tu comme une petite fille qui, courant avec sa mère, la prie de la prendre entre ses bras, la retient par sa robe, tandis que sa mère se hâte de marcher, et qui la regarde en pleurant, jusqu’à ce que la mère l’ait mise dans ses bras? Semblable à elle, o Patrocle, tu répands des larmes molles! Apportes-tu des nouvelles aux Myrmidons ou à moi-même? As-tu écouté quelque messager de Phthie? Ils disent pourtant que Ménestée ton père, fils d’Actor, est vivant; et qu’Æacide Pélée est parmi les Myrmidons. Certes, s’ils étaient morts, nous nous attristerions. Pleures-tu pour les Grecs, parce qu’on les tue vers leurs vaisseaux creux, à cause de leur injustice? Parle, ne me cache rien; nous ne sommes que nous deux. » Tu soupiras alors profondément, ô Patrocle, bon écuyer! tu lui dis: « O Achille, fils de Pélée, le plus vaillant des Grecs! une douleur cruelle oppresse les Grecs; car tous ceux qui étaient les plus forts sont couchés dans leurs vaisseaux, blessés de loin et de près. Le fort Diomède, fils de Tydée, a été blessé de loin et Ulysse, fameux par sa lance, a été blessé de près; et Eurypyle l’est à la cuisse par une flèche. Les médecins sont occupés à leur préparer des médicaments et à guérir leurs blessures. « Mais vous êtes inexorable, ô Achille! Dieu me préserve de ressentir jamais une colère comme la vôtre! Vous êtes fort pour le mal. Qui secourrez-vous donc dorénavant, si vous n’avez pas pitié des Grecs, et si vous les abandonnez à leur ruine? Non, Pélée le dompteur de chevaux n’était point votre père, ni Thétis votre mère; mais les flots bleus de la mer et les rochers escarpés vous ont engendré, car votre âme est cruelle. « Mais si vous craignez quelques prédictions, et si votre vénérable mère vous a dit quelque chose de la part de Jupiter, prêtez-moi du moins au plus vite les troupes de vos Myrmidons: je pourrai servir de lumière et de secours aux Grecs. Mettez aussi vos armes sur mes épaules, afin que je m’arme. Peut-être en me prenant pour vous, à cause de la ressemblance, les Troyens renonceront à la bataille, et les enfants de la Grèce respireront devant Mars. Ils sont accablés actuellement: ils reprendront haleine; nous repousserons facilement les ennemis fatigués; nous leur ferons regagner la ville loin de nos navires et de nos tentes. » C’est ainsi qu’il parla en suppliant, et c’était avec beaucoup d’imprudence: car il demandait une mort fatale. Achille au pied léger lui répondit avec de profonds soupirs: « Hélas! illustre Patrocle, que m’as-tu dit? je ne crains point les prédictions. Ma respectable mère ne m’en a jamais fait de la part de Jupiter; mais une douleur cruelle occupe mon âme. Un homme dont je suis l’égal m’a voulu priver de mon partage, parce qu’il est plus puissant que moi; il m’a ravi le prix que j’avais gagné: cette injure tourmente mon esprit. « Cette fille que les Grecs m’avaient donnée pour ma récompense, et que j’avais méritée avec ma lance en renversant une ville très forte, Agamemnon, fils d’Atrée, l’a ravie de mes mains, et m’a traité comme un homme sans honneur. Mais cet outrage est fait, n’en parlons plus. Il ne faut pas que la colère soit toujours dans le coeur. J’avais résolu de ne vaincre mon ressentiment que quand les ennemis et le danger seraient venus jusqu’à mes vaisseaux. Endosse mes armes brillantes sur tes épaules, et conduis mes belliqueux Myrmidons au combat car une nuée de Troyens environne les vaisseaux; le danger augmente; notre flotte est enfermée sur le bord de la mer dans un espace fort étroit, et la ville entière de Troie fond sur nous, pleine de confiance; car les Troyens ne voient pas encore mon casque resplendissant; ils auraient bientôt couvert nos fossés de leurs cadavres si le roi Agamemnon avait été plus doux envers moi; mais à présent ils assiègent notre armée enfermée. « La lance de Diomède, fils de Tydée, ne peut écarter la mort qui fond sur tes Grecs. Je n’ai point entendu la voix du fils d’Atrée mon ennemi; mais j’ai entendu la voix tonnante d’Hector, qui exhorte les Troyens; ils répondent par des frémissements guerriers. Les vainqueurs sont dans tout notre camp. Mais qu’ainsi ne soit; Patrocle, va chasser au loin cette peste; attaque-les vaillamment; qu’ils ne portent point la flamme dans nos vaisseaux; qu’ils ne nous privent point d’un doux retour. Fais périr tous les Troyens, mais abstiens-toi d’attaquer Hector. Obéis à ma remontrance; qu’elle soit présente à ton esprit conserve-moi le grand honneur et la gloire que j’attends de tous les Grecs; qu’ils me rendent la belle fille qu’on m’a enlevée, et qu’ils me fassent de riches présents. « Dès que tu auras repoussé les ennemis des vaisseaux, reviens à moi; si tu veux que le tonnant mari de Junon te donne de la gloire. Ne cède point à l’ambition de combattre sans moi contre les belliqueux Troyens; car tu m’exposerais à la honte. Ne te laisse point emporter à la chaleur du combat, en tuant les Troyens jusqu’aux murs d’Ilion, de peur que quelque dieu ne descende de l’éternel Olympe; car Apollon, qui tire de très loin, protège Troie. Reviens dès que tu auras mis en sûreté les vaisseaux. Laisse aller les Troyens dans la campagne. Plût à Dieu que le père Jupiter, et Minerve, et Apollon, nous livrassent tous les Troyens! qu’aucun n’évitât la mort, et qu’aucun des Grecs n’échappât! que nous évitassions la mort tous deux seuls, et que nous pussions tous deux seuls renverser les murs sacrés de Troie! » C’est ainsi qu’Achille et Patrocle parlaient ensemble. Ajax cependant ne pouvait plus résister. Il était accablé de traits. Les décrets de Jupiter et les illustres archers troyens l’oppressaient. Son casque brillant rendait un son terrible autour de ses tempes; car il était frappé sans cesse sur les clous très bien arrangés de son casque. Il repoussait les traits ennemis de l’épaule gauche, tenant toujours d’une main ferme son bouclier; et les Troyens, qui le pressaient, ne pouvaient, à coups de javelots, le faire remuer de sa place. Il haletait; la sueur coulait de tous ses membres, il ne pouvait plus respirer: mal sur mal fondait sur lui. Dites-moi à présent, muses, habitantes des maisons de l’Olympe, comment le feu prit d’abord aux vaisseaux des Grecs. Hector, qui était tout auprès, frappa avec sa grande épée la lance de bois de frêne (la lance d’Ajax), et la coupa juste à l’endroit par lequel le bois tenait à la hampe. Ajax Télamon empoigna alors inutilement sa pique mutilée. La hampe d’airain était tombée à terre loin de lui, en retentissant. Ajax, d’un esprit éclairé, reconnut l’ouvrage des dieux; et comme Jupiter, foudroyant d’en haut, renversait tous les desseins des Grecs dans la bataille, et décernait la victoire aux Troyens, il se retira donc de la mêlée; et les Troyens jetèrent de tous côtés des feux sur les vaisseaux agiles; et la flamme inextinguible s’étendit soudain partout, car le feu environna la poupe. Alors Achille, s’étant frappé les cuisses, parla ainsi: « Hâte-toi, illustre Patrocle, dompteur de chevaux; car je vois sur les vaisseaux l’impétuosité d’un feu ennemi: crains que les flammes ne les embrasent tous, et qu’il n’y ait plus ensuite moyen de s’enfuir. Prends les armes incessamment; et moi j’assemblerai les troupes. » Il parla ainsi, et Patrocle s’arma d’un brillant airain. Il mit d’abord les bottines autour de ses belles jambes. Ensuite il attacha autour de sa poitrine la cuirasse du prompt Achille, peinte de couleurs diverses, et semée d’étoiles. Il pendit à ses épaules l’épée d’airain enrichie de clous d’argent, et le bouclier vaste et solide. Il mit sur sa forte tête le casque bien battu, dont l’aigrette était de crins de cheval; et une crête terrible flottait au-dessus d’eux. Il mit dans ses mains deux forts javelots carrés, propres pour elles. Il ne prit point la lance du brillant Achille, grande, pesante, forte, qu’aucun autre des Grecs ne put manier, et que le seul Achille sut lancer. C’était un bois de frêne péliaque, que Chiron avait donné à Pélée, père d’Achille, coupé sur le haut du mont Pélion pour donner un jour la mort aux héros. Il ordonne à Automédon d’atteler sur-le-champ les chevaux. Il honorait Automédon, après Achille, comme le plus capable de rompre les bataillons ennemis; car il était fidèle et attentif dans la bataille à soutenir les efforts menaçants des ennemis. Automédon lui amena donc sous le joug Xante et Balie, chevaux impétueux qui égalaient les vents à la course. La harpie Podarge les avait conçus du vent Zéphyre, un jour qu’elle paissait dans un pré sur le bord de l’Océan. Il joignit encore aux courroies du timon l’illustre Pédase. Achille avait pris ce cheval au sac de la ville d’Étion. Ce Pédase, quoique mortel, allait fort bien avec les chevaux immortels. Achille fit prendre les armes à ses Myrmidons, allant par toutes les tentes avec des armes. Ils étaient comme des loups, dévorant de la chair crue, exerçant une grande force dans leurs entrailles, qui déchirent et mangent dans les montagnes un cerf aux grandes andouillées après l’avoir tué. Leur mâchoire est toute rouge de sang; et ils s’en vont en troupe, d’une fontaine aux eaux noires, boire à petites gorgées la superficie d’une eau noire que leur gueule mêle avec des grumeleaux de sang. Leur poitrine est intrépide, et leur large ventre est tendu fortement. C’est ainsi que les chefs des Myrmidons, et les princes, accompagnaient le courageux serviteur d’Achille au pied léger; et ils allaient d’un grand courage. Achille était au milieu d’eux, semblable à Mars, les exhortant, eux, et leurs chevaux, et leurs boucliers. TRADUCTION LIBRE. Tandis que les héros défenseurs du Scamandre Mettaient la Grèce en fuite et ses vaisseaux en cendre, Patrocle aux pieds d Achille apportait ses douleurs. Ses yeux étaient baignés de deux ruisseaux de pleurs; Il éclate en sanglots. Le fils de la déesse D’un regard dédaigneux contemple sa faiblesse, Mais dans son fier courroux respectant l’amitié, Indigné de ses pleurs, attendri de pitié: « Quoi! c’est l’ami d’Achille! il m’apporte des larmes. N’est-il qu’un faible enfant dont la mère en alarmes, En pleurant avec lui, le serre entre ses bras? Est-ce avec des sanglots qu’on revient des combats? Qui peux-tu regretter? Tes parents ni mon père N’ont point de leurs vieux ans terminé la carrière. Alors, certes, alors ma juste piété Égalerait du moins ta sensibilité. Qui pleures-tu? dis-moi: des Grecs qui me trahissent, Qui n’ont pas su combattre, et que les dieux punissent; Les esclaves d’un roi qui m’a persécuté? Va, s’ils sont malheureux, ils l’ont bien mérité. » Patrocle lui répond d’une voix lamentable: « Grand et cruel Achille, Achille inexorable! Malheur à qui serait, dans ce mortel effroi, Dans ce malheur public, aussi ferme que toi! La mort est sur nos pas: Diomède, Eurypyle, Ulysse, sont blessés, et tu restes tranquille! Le sang du puissant roi qui t’osait outrager, Le sang d’Agamemnon coule pour te venger. Crois-moi, voilà le temps où les grands coeurs pardonnent. A quels affreux loisirs tes chagrins s’abandonnent! A perdre tes amis quels dieux t’ont animé? O ciel! Hector triomphe! Achille est désarmé! Il voit d’un oeil content la Grèce désolée!... Non, tu n’es pas le fils du généreux Pélée; Non, la tendre Thétis n’a point formé ton coeur, Ce coeur que j’implorais, et qui me fait horreur, Qui dédaigne Patrocle et qui hait sa patrie. Les autans déchaînés, les vagues en furie, T’ont formé, t’ont vomi dans les antres affreux, Pour être plus terrible et plus funeste qu’eux. Pardonne, j’en dis trop: mais si vers cette rive Ton éternel courroux tient ta valeur captive, Ou si de nos devins quelque oracle menteur Enchaîne ton courage et nous ôte un vengeur, Souffre au moins qu’un ami puisse tenir ta place. Prête-moi ton armure, et j’aurai ton audace. Autour de nos vaisseaux Ajax combat encor. Ton casque sur mon front fera trembler Hector; Et ton nom préparant un triomphe facile, Les Troyens sont vaincus s’ils pensent voir Achille. » C’est ainsi qu’il parlait ainsi, par sa vertu, Il ébranle un courroux de pitié combattu; Il l’assiège, il le presse. Ah! malheureux, arrête; Hélas! tu ne vois point ce que le ciel t’apprête: Ta vertu te trompait; tu courais au trépas. Achille cependant ne le rebutait pas; Mais dans sa bonté même éclatait sa colère. « Je méprise, dit-il, cette erreur populaire Qui croit que l’avenir au prêtre est révélé, Et qu’il nous faut mourir lorsque Delphe a parlé. Je ne m’occupe point d’une chimère vaine; J’écoute mon dépit, je me livre à ma haine; Elle est juste, il suffit. Je n’ai point pardonné A cet indigne roi par mes mains couronné, A cet Atride ingrat, au rival que j’abhorre, Qui m’ôta Briséis et la retient encore, Qui devant tous les Grecs osa m’humilier: Non, jamais tant d’affronts ne pourront s’oublier. « Mais enfin j’ai prescrit un terme à ma vengeance; J’ai promis, si jamais, poursuivis sans défense, Les Argiens tremblants aux bords du Ximoïs Fuyaient jusqu’aux vaisseaux par nous-mêmes conduits, Qu’alors de ces vaincus j’aurais pitié peut-être; Que je pourrais souffrir qu’on secourût leur maître; Qu’on le couvrît de honte en conservant ses jours. Ce temps est arrivé; va, marche à son secours. Je vois d’Agamemnon la fuite avilissante; D’Hector qui le poursuit j’entends la voix tonnante. Il t’appelle à la gloire, arme-toi contre lui; Et si le ciel vengeur te seconde aujourd’hui, N’abuse point surtout du bonheur qu’il t’envoie; Ne tente point les dieux, ne va point jusqu’à Troie: Modère ta valeur; c’est assez d’écarter Cet Hector insolent qui nous ose insulter; C’est assez d’arracher aux flammes, au pillage, Nos vaisseaux exposés sur cet affreux rivage. Puissent ces fils de Tros, et ces Grecs odieux, Ces communs ennemis, en horreur à mes yeux, S’égorger l’un par l’autre, et tomber nos victimes! Que leur sang détestable efface enfin leurs crimes! Qu’il ne reste que nous pour détruire a jamais Les lieux qu’ils ont souillés d’opprobre et de forfaits! » Tandis que, d’une voix si terrible et si fière, Achille à sa pitié mêlait tant de colère, Ajax versait son sang. Ce fils de Télamon, Défenseur de la Grèce et terreur d’Ilion, Combattait une armée, Hector, et les dieux mêmes. Sa force défaillit; ses périls sont extrêmes: L’immense bouclier dont le poids le défend Va bientôt échapper à son bras languissant. O muse! apprenez-moi; muse fière et sensible, Qui gardez de nos maux la mémoire terrible, Dites aux nations quel mortel ou quel dieu, Lançant avec la mort et le fer et le feu, Sur les vaisseaux des Grecs apporta l’incendie. C’est le fils de Priam; c’est cette main hardie Qui, d’un glaive tranchant, fit tomber en éclats La lance dont Ajax armait encor son bras Apollon dirigeait un coup si redoutable. Ajax périra-t-il sous le dieu qui l’accable? Il a trop reconnu qu’il ne peut résister A ce dieu qui s’obstine à le persécuter; Il pâlit, il succombe, il cède, il se retire. Les Troyens acharnés, que son absence attire, Lancent sur les vaisseaux des brandons allumés. Quelles voiles, quels bois, sont déjà consumés? C’est le vaisseau d’Ajax: il périt à sa vue; La flamme en tourbillons monte et fuit dans la nue. Achille en est témoin; il se frappe les flancs; Il s’écrie: « Arme-toi, cher Patrocle, il est temps; Va combattre et sauver la flotte menacée. » De Patrocle déjà la valeur empressée Du bouclier d’Achille avait chargé son bras; Il essayait sa lance, et ne s’en servit pas: Le seul fils de Thétis en pouvait faire usage, Mais il saisit le glaive, instrument du carnage, Dont l’argent le plus pur est le simple ornement. Il a couvert son front du casque étincelant Dont le flottant panache inspirait l’épouvante; Sa poitrine soutient la cuirasse pesante; Deux puissants javelots brillaient entre ses mains, Tout prêts à se plonger clans le sang des humains. Le brave Automédon, digne écuyer d’Achille, Déjà d’une main prompte, et ferme autant qu’habile, Attelait du héros les coursiers écumants, Des amours du Zéphyre impétueux enfants; Ils prouvent leur naissance, et leur course légère Dans les champs des combats a devancé leur père. Patrocle impatient sur le char est monté. Enfin, maître de soi, quoique encore irrité, A ses Thessaliens Achille se présente. Sur cinquante vaisseaux aux rivages du Xante Il les avait conduits pour venger Ménélas: Trop longtemps en ces lieux il enchaîna leurs bras. Cinq héros commandaient leur troupe partagée. Sous le fier Ménestus la première est rangée; Ménestus est le fils d’un des dieux ignorés Qu’aux champs thessaliens le temps a consacrés, Et qui sut captiver la belle Polydore. La seconde phalange est sous les lois d’Eudore, Héros que Polymèle, hélas! a mis au jour Quand le flatteur Mercure eut trompé son amour. Phénix, de qui la Grèce a vanté la prudence, Qui du fils de Pélée a gouverné l’enfance, Conduisait aux combats un autre bataillon. Les derniers ont suivi Pisandre, Alcimédon, Alcimédon, parent du dangereux Ulysse. Non loin de ses vaisseaux, dans une vaste lice, Achille les rassemble, et leur parle en ces mots: « Assez et trop longtemps mon funeste repos, Braves Thessaliens, excita vos murmures. Du fier Agamemnon l’outrage et les injures, Mes affronts, mes malheurs, ne vous ont point touchés; Ma vengeance est un droit que vous me reprochez. Vous me disiez toujours: Impitoyable Achille, Jusqu’à quand rendrez-vous la valeur inutile? Aux vallons de Tempé renvoyez vos soldats, Si votre dureté les tient loin des combats, Si vous leur défendez de servir la patrie. Eh bien! vous le voulez? j’entends la voix qui crie: Aux armes! aux assauts! aux périls! à la mort! Vous l’emportez: marchez; je me rends sans effort. Marchez avec Patrocle, et laissez votre maître Dévorer ses chagrins, qu’il combattra peut-être: Ma main ne peut servir l’indigne roi des rois. » Ses guerriers cependant se pressent à sa voix; Tout obstiné qu’il est, lui-même il les arrange. En bataillons serrés il unit sa phalange; Les soldats aux soldats paraissent s’appuyer; Le bouclier d’airain se joint au bouclier; Le casque joint le casque; une forêt mouvante De panaches brillants porte au loin l’épouvante. Tel d’un vaste palais l’habile ordonnateur Par des marbres épais en soutient la hauteur, Les unit l’un à l’autre; et le superbe faîte S’élève inaccessible aux coups de la tempête. Source: http://www.poesies.net