L’Héraclius Espagnol Ou La Comédie Fameuse. Par François-Marie Voltaire (Arouet) (1694-1778) Dans cette vie tout est vérité et tout mensonge. FÊTE REPRÉSENTÉE DEVANT LL. MM. DANS LE SALON ROYAL DU PALAIS PAR DON PEDRO CALDERON DE LA BARCA TRADUIT PAR VOLTAIRE. TABLE DES MATIERES Préface du traducteur. Personnages Journée I Journée II Journée III Dissertation du traducteur sur l’Héraclius de Calderon. PRÉFACE DU TRADUCTEUR. Il s’est élevé depuis longtemps une dispute assez vive pour savoir quel était l’original, ou l’Héraclius de Corneille, ou celui de Calderon. N’ayant rien vu de satisfaisant dans les raisons que chaque parti alléguait, j’ai fait venir d’Espagne l’Héraclius de Calderon, intitulé En esta vida todo es verdad y todo mentira, imprimé séparément in-4° avant que le recueil de Calderon parût au jour. C’est un exemplaire extrêmement rare, et que le savant don Gregorio Mayans y Siscar, ancien bibliothécaire du roi d’Espagne, a bien voulu m’envoyer. J’ai traduit cet ouvrage et le lecteur attentif verra aisément quelle est la différence du genre employé par Corneille et de celui de Calderon; et il découvrira au premier coup d’oeil quel est l’original. Le lecteur a déjà fait la comparaison des théâtres français et anglais, en lisant la conspiration de Brutus et de Cassius après avoir lu celle de Cinna. Il comparera de même le théâtre espagnol avec le français. Si, après cela, il reste des disputes, ce ne sera pas entre les personnes éclairées. PERSONNAGES PHOCAS. HÉRACLIUS, fils de Maurice. LÉONIDE, fils de Phocas. ISMÉNIE. ASTOLPHE, montagnard de Sicile, autrefois ambassadeur de Maurice vers Phocas. CINTIA, reine de Sicile. LISIPPO, sorcier. FRÉDÉRIC, prince de Calabre. LIBIA, fille du sorcier. LUQUET, paysan gracieux, ou bouffon. SABANION, autre bouffon, ou gracieux. MUSICIENS ET SOLDATS. L’HÉRACLIUS ESPAGNOL ou LA COMÉDIE FAMEUSE FÊTE. PREMIÈRE JOURNÉE. Le théâtre représente une partie du mont Etna: d’un côté, on bat le tambour et on sonne de la trompette; de l’autre, on joue du luth et du téorbe: des soldats s’avancent à droite, et Phocas paraît le dernier; des dames s’avancent à gauche, et Cintia, reine de Sicile, paraît la dernière. Les soldats crient: Phocas vive! Phocas répond: « Vive Cintia! allons, soldats, dites, en la voyant: Vive Cintia! » Alors les soldats et les dames crient de toute leur force: Vivent Cintia et Phocas! Quand on a bien crié, Phocas ordonne à ses tambours et à ses trompettes de battre et de sonner en l’honneur de Cintia. Cintia ordonne à ses musiciens de chanter en l’honneur de Phocas; la musique chante ce couplet: Sicile, en cet heureux jour, Vois ce héros plein de gloire, Qui règne par la victoire, Mais encor plus par l’amour. Après qu’on a chanté ces beaux vers, Cintia rend hommage de la Sicile à Phocas; elle se félicite d’être la première à lui baiser la main. « Nous sommes tous heureux, lui dit-elle, de nous mettre aux pieds d’un héros si glorieux. » Ensuite cette belle reine, se tournant vers les spectateurs, leur dit: « C’est la crainte qui me fait parler ainsi; il faut bien faire des compliments à un tyran. » La musique recommence alors, et on répète que Phocas est venu en Sicile par un heureux hasard. L’empereur Phocas prend alors la parole, et fait ce récit, qui, comme on voit, est très à propos: Il est bien force que je vienne ici, belle Cintia, dans une heure fortunée; car j’y trouve des applaudissements, et je pouvais y entendre des injures. Je suis né en Sicile, comme vous savez; et, quoique couronné de tant de lauriers, j’ai craint qu’en voulant revoir les montagnes qui ont été mon berceau, je ne trouvasse ici plus d’opposition que de fêtes, attendu que personne n’est aussi heureux dans sa patrie que chez les étrangers, surtout quand il revient dans son pays après tant d’années d’absence. Mais voyant que vous êtes politique et avisée, et que vous me recevez si bien dans votre royaume de Sicile, je vous donne ici ma parole, Cintia, que je vous maintiendrai en paix chez vous, et que je n’étancherai ni sur vous ni sur la Sicile la soif hydropique de sang de mon superbe héritage; et afin que vous sachiez qu’il n’y a jamais eu de si grande clémence, et que personne jusqu’à présent n’a joui d’un tel privilège, écoutez attentivement. J’ai la vanité d’avouer que ces montagnes et ces bruyères m’ont donné la naissance, et que je ne dois qu’à moi seul, non à un sang illustre, les grandeurs où je suis monté. Avorton de ces montagnes, c’est grâce à ma grandeur que je suis revenu. Vous voyez ces sommets du mont Etna dont le feu et la neige se disputent la cime; c’est là que j’ai été nourri, comme je vous l’ai dit; je n’y connus point de père, je ne fus entouré que de serpents; le lait des louves fut la nourriture de mon enfance; et dans ma jeunesse, je ne mangeai que des herbes. Élevé comme une brute, la nature douta longtemps si j’étais homme ou bête, et résolut enfin, en voyant que j’étais l’un et l’autre, de me faire commander aux hommes et aux bêtes. Mes premiers vassaux furent les griffes des oiseaux, et les armes des hommes contre lesquels je combattis: leurs corps me servirent de viande, et leurs peaux de vêtements. Comme je menais cette belle vie, je rencontrai une troupe de bandits qui, poursuivis par la justice, se retiraient dans les épaisses forêts de ces montagnes, et qui y vivaient de rapine et de carnage. Voyant que j’étais une brute raisonnable, ils me choisirent pour leur capitaine: nous mîmes à contribution le plat pays; mais bientôt, nous élevant à de plus grandes entreprises, nous nous emparâmes de quelques villes bien peuplées; mais ne parlons pas des violences que j’exerçai. Votre père régnait alors en Sicile, et il était assez puissant pour me résister; parlons de l’empereur Maurice qui régnait alors à Constantinople. Il passa en Italie pour se venger de ce qu’on lui disputait la souveraineté des fiefs du saint empire romain. Il ravagea toutes les campagnes, et il n’y eut ni hameau ni ville qui ne tremblât en voyant les aigles de ses étendards. Votre père le roi de Sicile, qui voyait l’orage approcher de ses États, nous accorda un pardon général, à nos voleurs et à moi (ô sottes raisons d’État!) il eut recours à mes bandits comme à des troupes auxiliaires, et bientôt mon métier infâme devint une occupation glorieuse. Je combattis l’empereur Maurice avec tant de succès qu’il mourut de ma main dans une bataille. Toutes ses grandeurs, tous ses triomphes, s’évanouirent; son armée me nomma son capitaine par terre et par mer; alors je les menai à Constantinople, qui se mit en défense; je mis le siège devant ses murs pendant cinq années, sans que la chaleur des étés, ni le froid des hivers, ni la colère de la neige, ni la violence du soleil, me fissent quitter mes tranchées enfin les habitants, presque ensevelis sous leurs ruines et demi-morts de faim, se soumirent à regret, et me nommèrent César. Depuis ma première entreprise jusqu’à la dernière, qui a été la réduction de l’Orient, j’ai combattu pendant trente années: vous pouvez vous en apercevoir à mes cheveux blancs, que ma main ridée et malpropre peigne assez rarement. Me voilà à présent revenu en Sicile; et quoiqu’on puisse présumer que j’y reviens par la petite vanité de montrer à mes concitoyens celui qu’ils ont vu bandit, et qui est à présent empereur, j’ai pourtant encore deux autres raisons de mon retour: ces deux raisons sont des propositions contraires; l’une est la rancune, et l’autre l’amour. C’est ici, Cintia, qu’il faut me prêter attention. Eudoxe, qui était femme et amante de Maurice, et qui le suivait dans toutes ses courses, la nuit comme le jour (à ce que m’ont dit plusieurs de ses sujets), fut surprise des douleurs de l’enfantement le jour que j’avais tué son mari dans la bataille: elle accoucha dans les bras d’un vieux gentilhomme, nommé Astolphe, qui était venu en ambassade vers moi de la part de l’empereur Maurice, un peu avant la bataille, je ne sais pour quelle affaire. Je me souviens très bien de cet Astolphe; et, si je le voyais, je le reconnaîtrais. Quoi qu’il en soit, l’impératrice Eudoxe donna le jour à un petit enfant, si pourtant on peut donner le jour dans les ténèbres. La mère mourut en accouchant de lui. Le bonhomme Astolphe, se voyant maître de cet enfant, craignit qu’on ne le remit entre mes mains: on prétend qu’il s’est enfermé avec lui dans les cavernes du mont Etna, et on ne sait aujourd’hui s’il est mort ou vivant. Mais laissons cela, et passons à une autre aventure: elle n’est pas moins étrange, et cependant elle ne paraîtra pas invraisemblable; car deux aventures pareilles peuvent fort bien arriver. On n’admire les historiens, et on ne tire du profit de leur lecture, que quand la vérité de l’histoire tient du prodige. Il faut que vous sachiez qu’il y avait une jeune paysanne nommée Éryphile. L’amour aurait juré qu’elle était reine, puisqu’en effet l’empire est dans la beauté; elle fut dame de mes pensées: il n’y a, comme vous savez, si fière beauté qui ne se rende à l’amour. Or, madame, le jour qu’elle me donna rendez- vous dans son village, je la laissai grosse. Je mis auprès d’elle un confident attentif. Quand j’eus vaincu et tué l’empereur Maurice, ce confident m’apprit qu’à peine la nouvelle en était venue aux oreilles d’Éryphile, que, ne pouvant supporter mon absence, elle résolut de venir me trouver: elle prit le chemin des montagnes; les douleurs de l’enfantement la surprirent en chemin dans un désert: mon confident, qui l’accompagnait, alla chercher du secours; et voyant de loin une petite lumière, il y courut. Pendant ce temps-là un habitant de ces lieux incultes arriva aux cris d’Éryphile; elle lui dit qui elle était, et ne lui cacha point que j’étais le père de l’enfant: elle crut l’intéresser davantage par cette confidence; et craignant de mourir dans les douleurs qu’elle ressentait, elle remit entre les mains de cet inconnu mon chiffre gravé sur une lame d’or, dont je lui avais fait présent. Cependant mon confident revenait avec du monde: l’inconnu disparut aussitôt, emportant avec lui mon fils, et le signe avec lequel on pouvait le reconnaître. La belle Éryphile mourut, sans qu’il nous ait été jamais possible de retrouver ni le voleur ni le vol. Je vous ai déjà dit que la guerre et mes victoires ne m’ont pas laissé le temps de faire les recherches nécessaires. Aujourd’hui, comme tout l’Orient est calme, ainsi que je vous l’ai dit, je reviens dans ma patrie, rempli des deux sentiments de tendresse et de haine, pour m’informer de deux vies qui me tourmentent: l’une est celle du fils de Maurice, l’autre de mon propre fils. Je crains qu’un jour le fils de Maurice n’hérite de l’empire, je crains que le mien ne périsse; j’ignore même encore si cet enfant est un fils ou une fille. Je veux n’épargner ni soins ni peines; je chercherai par toute l’île, arbre par arbre, branche par branche, feuille par feuille, pierre par pierre, jusqu’à ce que je trouve ou que je ne trouve pas, et que mes espérances et mes craintes finissent. CINTIA. Si j’avais su votre secret plus tôt, j’aurais fait toutes les diligences possibles; mais je vais. vous seconder. PHOCAS. Quel repos peut avoir celui qui craint et qui souhaite? Allons, ne différons point. CINTIA, à ses femmes. Allons, vous autres, pour prémices de la joie publique, recommencez vos chants. PHOCAS. Et vous autres, battez du tambour, et sonnez de la trompette. CINTIA. Faites redire aux échos: PHOCAS. Faites résonner vos différentes voix. LE CHOEUR. Sicile, en cet heureux jour, Vois ce héros plein de gloire, Qui règne par la victoire, Mais encor plus par l’amour. UNE PARTIE DU CHOEUR. Que Cintia vive! vive Cintia! L’AUTRE PARTIE. Que Phocas vive! vive Phocas! On entend ici une voix qui crie derrière le théâtre: Meurs! PHOCAS. Écoutez, suspendez vos chants: quelle est cette voix qui contredit l’écho, et qui fait entendre tout le contraire de ces cris: Vive Phocas! LIBIA, derrière le théâtre. Meurs de ma malheureuse main! CINTIA. Quelle est cette femme qui crie? Nous voilà tombés d’une peine dans une autre: c’est une femme qui paraît belle; elle est toute troublée; elle descend de la montagne; elle court; elle est prête à tomber. PHOCAS. Secourons-la; j’arriverai le premier. LIBIA. Meurs de ma main, malheureuse, et non pas des mains d’une bête! PHOCAS, en tendant les bras à Libia lorsqu’elle est prête à tomber du penchant de la montagne. Tu ne mourras pas; je te soutiendrai, je serai l’Atlas du ciel de ta beauté: tu es en sûreté; reprends tes esprits. CINTIA, à Libia. Dis-nous qui tu es. LIBIA. Je suis Libia, fille du magicien Lisippo, la merveille de la Calabre. Mon père a prédit des malheurs au duc de Calabre son maître; il s’est retiré depuis en Sicile, dans une cabane, où il a pour tout meuble, son almanach, des sphères, des astrolabes, et des quarts-de-cercle. Nous partageons entre nous deux le ciel et la terre: il fait des prédictions, et j’ai soin du ménage; je vais à la chasse; je suivais une biche que j’avais blessée, lorsque j’ai entendu des tambours et des trompettes d’un côté, et de la musique de l’autre. Étonnée de ce bruit de guerre et de paix, j’ai voulu m’approcher, lorsqu’au milieu de ces précipices j’ai vu une espèce de bête en forme d’homme, ou une espèce d’homme en forme de bête; c’est un squelette tout courbé, une anatomie ambulante; sa barbe et ses cheveux sales couvraient en partie un visage sillonné de ces rides que le Temps, ce maudit laboureur, imprime sur les sillons de notre vie pour n’y plus rien semer. Cet homme ressemblait à ces vieux étançons de bâtiments ruinés, qui, étant sans écorce et sans racine, sont prêts à tomber au moindre vent. Cette maigre face, en venant à moi, m’a toute remplie de crainte. PHOCAS. Femme, ne crains rien; ne poursuis pas: tu ne sais pas quelles idées tu rappelles dans ma mémoire; mais où ne trouve-t-on pas des hommes et des bêtes? Il y a là dedans quelque chose de prodigieux. CINTIA. Vous pourrez trouver aisément cet homme; car, si les tambours et la musique l’ont fait sortir de sa caverne, il n’y a qu’à recommencer, et il approchera. PHOCAS. Vous dites bien, faisons entendre encore nos instruments. La musique recommence, et on chante encore: Sicile, en cet heureux jour, Vois ce héros plein de gloire, etc. Après cette reprise, l’empereur Phocas, la reine Cintia, et la fille du sorcier, s’en vont à la piste de cette vieille figure qui donne de l’inquiétude à Phocas, sans qu’on sache trop pourquoi il a cette inquiétude. Alors ce vieillard, qui est Astolphe lui-même, vient sur le théâtre avec Héraclius, fils de Maurice, et Léonide, fils de Phocas. Ils sont tous trois vêtus de peaux de bêtes. ASTOLPHE. Est-il possible, téméraires, que vous soyez sortis de votre caverne sans ma permission, et que vous hasardiez ainsi votre vie et la mienne? LÉONIDE. Que voulez-vous? cette musique m’a charmé; je ne suis pas le maître de mes sens. On entend alors le son des tambours. HÉRACLIUS. Ce bruit m’enflamme, me ravit hors de moi; c’est un volcan qui embrase toutes les puissances de mon âme. LÉONIDE. Quand, dans le beau printemps, les doux zéphyrs et le bruit des ruisseaux s’accordent ensemble, et que les gosiers harmonieux des oiseaux chantent la bienvenue des roses et des oeillets, leur musique n’approche pas de celle que je viens d’entendre. HÉRACLIUS. J’ai entendu souvent, dans l’hiver, les gémissements de la croupe des montagnes, sous la rage des ouragans, le bruit de la chute des torrents, celui de la colère des nuées: mais rien n’approche de ce que je viens d’entendre; c’est un tonnerre dans un temps serein; il flatte mon coeur et l’embrase. ASTOLPHE. Ah! je crains bien que ces deux échos, dont l’un est si doux et l’autre si terrible, ne soient la ruine de tous trois. HÉRACLIUS ET LÉONIDE, ensemble. Comment. l’entendez-vous? ASTOLPHE. C’est. qu’en sortant de ma caverne pour voir où vous étiez, j’ai rencontré dans cette demeure obscure une femme, et je crains bien qu’elle ne dise qu’elle m’a vu. HÉRACLIUS. Et pourquoi, si vous avez vu une femme, ne m’avez-vous pas appelé pour voir comment une femme est faite? Car, selon ce que vous m’avez dit, de toutes les choses du monde que vous m’avez nommées, rien n’approche d’une femme; je ne sais quoi de doux et de tendre se coule dans l’âme à son seul nom, sans qu’on puisse dire pourquoi. LÉONIDE. Moi, je vous remercie de ne m’avoir pas appelé pour la voir. Une femme excite en moi un sentiment tout contraire; car, d’après ce que vous en avez dit, le coeur tremble à son nom, comme s’apercevant de son danger; ce nom seul laisse dans l’âme je ne sais quoi qui la tourmente sans qu’elle le sache. ASTOLPHE. Ah! Héraclius, que tu juges bien! Ah! Léonide, que tu penses à merveille! HÉRACLIUS. Mais comment se peut-il faire qu’en disant des choses contraires nous ayons tous deux raison? ASTOLPHE. C’est qu’une femme est un tableau à deux visages. Regardez-la d’un sens, rien n’est si agréable; regardez-la d’un autre sens, rien n’est si terrible: c’est le meilleur ami de notre nature; c’est notre plus grand ennemi; la moitié de la vie de l’âme, et quelquefois la moitié de la mort; point de plaisir sans elle, point de douleur sans elle aussi; on a raison de la craindre, on a raison de l’estimer. Sage est qui s’y fie, et sage qui s’en défie. Elle donne la paix et la guerre, l’allégresse et la tristesse: elle blesse et elle guérit: c’est de la thériaque et du poison. Enfin, elle est comme la langue; il n’y a rien de si bon quand elle est bonne, et rien de si mauvais quand elle est mauvaise, etc. LÉONIDE. S’il y a tant de bien et tant de mal dans la femme, pourquoi n avez-vous pas permis que nous connussions ce bien par expérience pour en jouir, et ce mal pour nous en garantir? HÉRACLIUS. Léonide a très bien parlé. Jusqu’à quand, notre père, nous refuserez-vous notre liberté; et quand nous instruirez-vous qui vous êtes et qui nous sommes? ASTOLPHE. Ah! mes enfants, si je vous réponds, vous avancez ma mort. Vous demandez qui vous êtes; sachez qu’il est dangereux pour vous de sortir d’ici. La raison qui m’a forcé à vous cacher votre sort, c’est l’empereur Héraclius, cet Atlas chrétien. Cette conversation est interrompue par un bruit de chasse. Héraclius et Léonide s’échappent, excités par la curiosité. Les deux paysans gracieux, c’est-à-dire les deux bouffons de la pièce, viennent parler au bonhomme Astolphe, qui craint toujours d’être découvert. Cintia et Héraclius sortent d’une grotte HÉRACLIUS. Qu’est-ce que je vois? CINTIA. Quel est cet objet?. HÉRACLIUS. Quel bel animal! CINTIA. La vilaine bête.! HÉRACLIUS. Quel divin aspect! CINTIA. Quelle horrible présence! HÉRACLIUS. Autant j’avais de courage, autant je deviens poltron prés d’elle. CINTIA. Je suis arrivée ici très irrésolue, et je commence à ne pas l’être. HÉRACLIUS. O vous! poison de deux de mes sens, l’ouïe et la vue, avant de vous voir de mes yeux, je vous avais admirée de mes oreilles: qui êtes-vous? CINTIA. Je suis une femme, et rien de plus. HÉRACLIUS. Et qu’y a-t-il de plus qu’une femme? et, si toutes les autres sont comme vous, comment reste-t-il un homme en vie? CINTIA. Ainsi donc vous n’en avez pas vu d’autres? HÉRACLIUS. Non; je présume pourtant que si j’ai vu le ciel, et, si l’homme est un petit monde, la femme est le ciel en abrégé. CINTIA. Tu as paru d’abord bien ignorant, et tu parais bien savant; si tu as eu une éducation de brute, ce n’est point en brute que tu parles. Qui es-tu donc, toi qui as franchi le pas de cette montagne avec tant d’audace? HÉRACLIUS. Je n’en sais rien. CINTIA. Quel est ce vieillard qui écoutait, et qui a fait tant de peur à une femme? HÉRACLIUS. Je ne le sais pas. CINTIA. Pourquoi vis-tu de cette sorte dans les montagnes? HÉRACLIUS. Je n’en sais rien. CINTIA. Tu ne sais rien? HÉRACLIUS. Ne vous indignez pas contre moi; ce n’est pas peu savoir que de savoir qu’on ne sait rien du tout. CINTIA. Je veux apprendre qui tu es, ou je vais te percer de mes flèches. Cintia est armée d’un arc, et porte un carquois sur l’épaule; elle veut prendre ses flèches. HÉRACLIUS. Si vous voulez m’ôter la vie, vous aurez peu de chose à faire. CINTIA, laissant tomber ses flèches et son carquois. La crainte me fait tomber les armes. HÉRACLIUS. Ce ne sont pas là les plus fortes. CINTIA. Pourquoi? HÉRACLIUS. Si vous vous servez de vos yeux pour faire des blessures, tenez-vous-en à leurs rayons; quel besoin avez-vous de vos flèches? CINTIA. Pourquoi y a-t-il tant de grâce dans ton style, lorsque tant de férocité est sur ton visage? Ou ta voix n’appartient pas à ta peau, ou ta peau n’appartient pas à ta voix. J’étais d’abord en colère, et je deviens une statue de neige. HÉRACLIUS. Et moi je deviens tout de feu; Au milieu de cette conversation arrivent Libia et Léonide, qui se disent à peu près les mêmes choses que Cintia et Héraclius se sont dites. Toutes ces scènes sont pleines de jeu de théâtre. Héraclius et Léonide sortent et rentrent. Pendant qu’ils sont hors de la scène, les deux femmes troquent leurs manteaux; les deux sauvages, en revenant, s’y méprennent, et concluent qu’Astolphe avait raison de dire que la femme est un tableau à double visage. Cependant on cherche de tout côté le vieillard Astolphe, qui s’est retiré dans sa grotte. Enfin Phocas paraît avec sa suite, et trouve Cintia et Libia avec Héraclius et Léonide. CINTIA, en montrant Héraclius à Phocas. J’ai rencontré dans les forêts cette figure épouvantable. LIBIA. Et moi, j’ai rencontré cette figure horrible; mais je ne trouve point cette vieille carcasse qui m’a fait tant de peur. PHOCAS, aux deux sauvages. Vous me faites souvenir de mon premier état: qui êtes-vous? HÉRACLIUS. Nous ne savons rien de nous, sinon que ces montagnes ont été notre berceau, et que leurs plantes ont été notre nourriture: nous tenons notre férocité des bêtes qui l’habitent. PHOCAS. Jusqu’aujourd’hui j’ai su quelque chose de moi-même; et vous autres, pourrai-je savoir aussi quelque chose de vous si j’interroge ce vieillard qui en sait plus que vous deux? LÉONIDE. Nous n’en savons rien. HÉRACLIUS. Tu n’en sauras rien. PHOCAS. Comment! je n’en saurai rien? Qu’on examine toutes les grottes, tous les buissons, et tous les précipices. Les endroits les plus impénétrables sont sans doute sa demeure; c’est là qu’il faut chercher. UN SOLDAT. Je vois ici l’entrée d’une caverne toute couverte de branches. LIBIA. Oui, je la reconnais; c’est de là qu’est sorti ce spectre qui m’a fait tant de peur. PHOCAS, à Libia. Eh bien! entrez-y avec des soldats, et regardez au fond. Héraclius et Léonide se mettent à l’entrée de la caverne. LÉONIDE. Que personne n’ose en approcher, s’il n’a auparavant envie de mourir. PHOCAS. Qui nous en empêchera? LÉONIDE. Ma valeur. HÉRACLIUS. Mon courage. Avant que quelqu’un entre dans cette demeure sombre, il faudra que nous mourions tous deux. PHOCAS. Doubles brutes que vous êtes, ne voyez-vous pas que votre prétention est impossible? HÉRACLIUS, ET LÉONIDE, ensemble. Va, va, arrive, arrive, tu verras si cela est impossible. PHOCAS. Voilà une impertinence trop effrontée; allons, qu’ils meurent. CINTIA. Qu’il ne reste pas dans les carquois une flèche qui ne soit lancée dans leur poitrine. Comme on est prêt à tirer sur ces deux jeunes gens, Astolphe sort de son antre, et s’écrie: Non, pas à eux, mais à moi; il vaut mieux que ce soit moi qui meure; tuez-moi, et qu’ils vivent. Tout le monde reste en suspens, en s’écriant: Qu’est-ce que je vois? quel étonnement! quel prodige! quelle chose admirable! Les deux paysans gracieux prennent ce moment intéressant pour venir mêler leurs bouffonneries à cette situation, et ils croient que tout cela est de la magie. Phocas reste tout pensif. CINTIA. Je n’ai jamais vu de léthargie pareille à celle dont le discours de ce bonhomme vient de frapper Phocas. PHOCAS, à Astolphe. Cadavre ambulant, en dépit de la marche rapide du temps, de tes cheveux blancs, et de ton vieux visage brûlé par le soleil, je garde pourtant dans ma mémoire les traces de ta personne; je t’ai vu ambassadeur auprès de moi. Comment es-tu ici? Je ne cherche point à t’effrayer par des rigueurs: je te promets au contraire ma faveur et mes dons; lève-toi, et dis-moi si l’un de ces deux jeunes gens n’est pas le fils de Maurice, que ta fidélité sauva de ma colère. ASTOLPHE. Oui, seigneur, l’un est le fils de mon empereur, que j’ai élevé dans ces montagnes, sans qu’il sache qui il est ni qui je suis: il m’a paru plus convenable de le cacher ainsi, que de le voir en votre pouvoir, ou dans celui d’une nation qui rendait obéissance à un tyran. PHOCAS. Eh bien! vois comment le destin commande aux précautions des hommes. Parle, qui des deux est le fils de Maurice? ASTOLPHE. Que c’est l’un des deux, je vous l’avoue; lequel c’est des deux, je ne vous le dirai pas. PHOCAS. Que m’importe que tu me le cèles? Empêcheras-tu qu’il ne meure, puisqu’en les tuant tous deux je suis sûr de me défaire de celui qui peut un jour troubler mon empire? HÉRACLIUS. Tu peux te défaire de la crainte à moins de frais. PHOCAS. Comment? LÉONIDE. En assouvissant ta fureur dans mon sang; ce sera pour moi le comble des honneurs de mourir fils d’un empereur, et je te donnerai volontiers ma vie. HÉRACLIUS. Seigneur, c’est l’ambition qui parle en lui; mais en moi, c’est la vérité. PHOCAS. Pourquoi? HÉRACLIUS. Parce que c’est moi qui suis Héraclius. PHOCAS. En es-tu sûr? HÉRACLIUS. Oui. PHOCAS Qui te l’a dit? HÉRACLIUS. Ma valeur. PHOCAS. Quoi! vous combattez tous deux pour l’honneur de mourir fils de Maurice? TOUS DEUX, ensemble. Oui. PHOCAS, à Astolphe. Dis, toi, qui des deux l’est. HÉRACLIUS. Moi. LÉONIDE. Moi. ASTOLPHE. Ma voix t’a dit que c’est l’un des deux; ma tendresse taira qui c’est des deux. PHOCAS. Est-ce donc là aimer que de vouloir que deux périssent pour en sauver un? Puisque tous deux sont également résolus à mourir, ce n’est point moi qui suis tyran. Soldats, qu’on frappe l’un et l’autre. ASTOLPHE. Tu y penseras mieux. PHOCAS. Que veux-tu dire? ASTOLPHE. Si la vie de l’un te fait ombrage, la mort de l’autre te causerait bien de la douleur. PHOCAS. Pourquoi cela? ASTOLPHE. C’est que l’un des deux est ton propre fils; et, pour t’en convaincre, regarde cette gravure en or que me donna autrefois cette villageoise, qui m’avoua tout dans sa douceur, qui me donna tout, et qui ne se réserva pas même son fils. A présent que tu es sûr que l’un des deux est né de toi, pourras-tu les faire périr l’un et l’autre? PHOCAS. Qu’ai-je entendu! qu’ai-je vu! CINTIA. Quel événement étrange! PHOCAS O ciel! où suis-je? Quand je suis prêt de me venger d’un ennemi qui pourrait me succéder, je trouve mon véritable successeur sans le connaître; et le bouclier de l’amour repousse les traits de la haine. Ah! tu me diras quel est le sang de Maurice quel est le mien. ASTOLPHE. C’est ce que je ne te dirai pas. C’est à ton fils de servir de sauvegarde au fils de mon prince, de mon seigneur. PHOCAS. Ton silence ne te servira de rien; la nature, l’amour paternel, parleront; ils me diront sans toi quel est mon sang, et celui des deux en faveur de qui la nature ne parlera pas sera conduit au supplice. ASTOLPHE. Ne te fie pas à cette voix trompeuse de la nature: cet amour paternel est sans force et sans chaleur quand un père n’a jamais vu son fils, et qu’un autre l’a nourri. Crains que, dans ton erreur, tu ne donnes la mort à ton propre sang. PHOCAS. Tu me mets. donc dans l’obligation de te donner la mort à toi-même, si tu ne me déclares qui est mon fils. ASTOLPHE. La vérité en demeurera plus cachée. Tu sais que les morts gardent le secret. PHOCAS. Eh bien! je ne te donnerai point la mort, vieil insensé, vieux traître; je te ferai vivre dans la plus horrible prison; et cette longue mort t’arrachera ton secret pièce à pièce. Phocas renverse le vieil Astolphe par terre; les deux jeunes gens le relèvent. HÉRACLIUS ET LÉONIDE. Non, ta fureur ne l’outragera pas: que gagnes-tu à le maltraiter? PHOCAS. Osez-vous le protéger contre moi? LES DEUX, ensemble. S’il a sauvé notre vie, n’est-il pas juste que nous gardions la sienne? PHOCAS. Ainsi donc l’honneur de pouvoir être mon fils ne pourra rien changer dans vos coeurs? HÉRACLIUS. Non, pas dans le mien; il y a plus d’honneur à mourir fils légitime de l’empereur Maurice qu’à vivre bâtard de Phocas et d’une paysanne. LÉONIDE. Et moi, quand je regarderais l’honneur d’être ton fils comme un suprême avantage, qu’Héraclius n’ait pas la présomption de vouloir être au-dessus de moi. PHOCAS. Quoi! l’empereur Maurice était-il donc plus que l’empereur Phocas? LES DEUX. Oui. PHOCAS. Et qu’est donc Phocas? LES DEUX. Rien. PHOCAS. O fortuné Maurice! ô malheureux Phocas! Je ne peux trouver un fils pour régner, et tu en trouves deux pour mourir. Ah! puisque ce perfide reste le maître de ce secret impénétrable, qu’on le charge de fers, et que la faim, la soif, la nudité, les tourments, le fassent parler. LES DEUX, ensemble. Tu nous verras auparavant morts sur la place. PHOCAS. Ah! c’est là aimer. Hélas! je cherchais aussi à aimer l’un des deux. Que mon indignation se venge sur l’un et sur l’autre, et qu’elle s’en prenne à tous trois. Les soldats les entourent. HÉRACLIUS. Il faudra auparavant me déchirer par morceaux. LÉONIDE. Je vous tuerai tous. PHOCAS. Qu’on châtie cette démence; qu’espèrent-ils? Qu’on les traîne en prison, ou qu’ils meurent. ASTOLPHE. Mes enfants, ma vie est trop peu de chose; ne lui sacrifiez pas la vôtre. LIBIA, à Phocas. Seigneur... PHOCAS. Ne me dites rien; je sens un volcan dans ma poitrine, et un Etna dans mon coeur. Cette scène terrible, si étincelante de beautés naturelles, est interrompue par les deux paysans gracieux. Pendant ce temps-là, les deux sauvages se défendent contre les soldats de Phocas: Cintia et Libia restent présentes, sans rien dire. Le vieux sorcier Lisippo, père de Libia, arrive. LISIPPO. Voilà des prodiges devant qui les miens sont peu de chose; je vais tâcher de les égaler. Que l’horreur des ténèbres enveloppe l’horreur de ce combat; que la nuit, les éclairs, les tonnerres, les nuées, le ciel, la lune, et le soleil, obéissent à ma voix. Aussitôt la terre tremble, le théâtre s’obscurcit, on voit les éclairs, on entend la foudre, et tous les acteurs se sauvent en tombant les uns sur les autres. C’est ainsi que finit la première journée de la pièce de Calderon. FIN DE LA PREMIÈRE JOURNÉE. DEUXIÈME JOURNÉE. Il y a des beautés dans la deuxième journée comme il y en a dans la première, au milieu de ce chaos de folies inconséquentes. Par exemple, Cintia, en parlant à Libia de ce sauvage qu’on appelle Héraclius, lui parle ainsi: Nous sommes les premières qui avons vu combien sa rudesse est traitable... J’en ai eu compassion, j’en ai été troublée; je l’ai vu d’abord si fier, et ensuite si soumis avec moi! Il s’animait d’un si noble orgueil, en se croyant le fils d’un empereur; il était si intrépide avec Phocas; il aimait mieux mourir que d’être le fils d’un autre que de Maurice; enfin sa piété envers ce vénérable vieillard! Tout doit te plaire comme à moi. Cela est naturel et intéressant. Mais voici un morceau qui paraît sublime: c’est cette réponse de Phocas au sorcier Lisippo, quand celui-ci lui dit que ces deux jeunes gens ont fait une belle action, en osant se défendre seuls contre tant de monde. Phocas répond: C’est ainsi qu’en juge ma valeur; et, en voyant l’excès de leur courage, je les ai crus tous deux mes fils. Phocas dit enfin au bonhomme Astolphe qu’il est content de lui et des deux enfants qu’il a élevés, et qu’il les veut adopter l’un et l’autre; mais il s’agit de les trouver dans les bois et dans les antres où ils se sont enfuis. On propose d’y envoyer de la musique au lieu de gardes. Car (dit Astolphe), puisque le son des instruments les a fait sortir de notre caverne, il les attirera une seconde fois. On détache donc des musiciens avec les deux paysans gracieux. Cependant le sorcier persuade à Phocas que toute cette aventure pourrait bien n’être qu’une illusion; qu’on n’est sûr de rien dans ce monde; que la vérité est partout jointe au mensonge. Pour vous en convaincre, dit-il, vous verrez tout à l’heure un palais superbe, élevé au milieu de ces déserts sauvages: sur quoi est-il fondé? sur le vent; c’est un portrait de la vie humaine. Bientôt après, Héraclius et Léonide reviennent au son de la musique et Héraclius fait l’amour à Cintia à peu près comme Arlequin sauvage. Il lui avoue d’ailleurs qu’il se sent une secrète horreur pour Phocas. Les paysans gracieux apprennent à Héraclius et à Léonide que Phocas est à la chasse au tigre, et qu’il est dans un grand danger. Léonide s’attendrit au péril de Phocas: ainsi la nature s’explique dans Léonide et dans Héraclius, mais elle se dément bien dans le reste de la pièce. On les fait tous deux entrer dans le palais magnifique que le sorcier fait paraître; on leur donne des habits de gala. Cintia leur fait encore entendre de la musique: on répond, en chantant, à toutes leurs questions. On chante à deux choeurs; le premier choeur dit: « On ne sait si leur origine royale est mensonge ou vérité. » Le second choeur dit: « Que leur bonheur soit vérité et mensonge. » Ensuite on leur présente à chacun une épée. Je ceins cette épée en frissonnant (dit Héraclius) je me souviens qu’Astolphe me disait que c’est l’instrument de la gloire, le trésor de la renommée; que c’est sur le crédit de son épée que la valeur accepte toutes les ordonnances du trésor royal: plusieurs la prennent comme un ornement et non comme le signe de leur devoir. Peu de gens oseraient accepter cette feuille blanche s’ils savaient à quoi elle oblige. Pour Léonide, quand il voit ce beau palais et ces riches habits dont on lui fait présent: « Tout cela est beau, dit-il, cependant je n’en suis point ébloui; je sens qu’il faut quelque chose de plus pour mon ambition. » L’auteur a voulu ainsi développer dans le fils de Maurice l’instinct du courage, et dans le fils de Phocas l’instinct de l’ambition. Ce n’est pas sans génie et sans artifice; et il faut avouer (pour parler le langage de Calderon) qu’il y a des traits de feu qui s’échappent au milieu de ces épaisses fumées. Phocas vient voir les deux sauvages ainsi équipés; ils se prosternent tous deux à ses pieds et les baisent. Phocas les traite tous deux comme ses enfants. Héraclius se jette encore une fois à ses pieds, et les baise encore; avilissement qui n’était pas nécessaire. Léonide, au contraire, ne le remercie seulement pas: Phocas s’en étonne. De quoi aurai-je à te remercier? (lui dit Léonide). Si tu me donnes des honneurs, ils sont dus à ma naissance, quelle qu’elle soit; si tu m’as accordé la vie, elle m’est odieuse quand je me crois fils de Maurice. Je ne hais pas cette arrogance (répond Phocas). Les paysans gracieux se mêlent de la conversation. La reine Cintia et Libia arrivent; elles ne donnent aucun éclaircissement à Phocas, qui cherche en vain à découvrir la vérité. Au milieu de toutes ces disputes arrive un ambassadeur du duc de Calabre, et cet ambassadeur est le duc de Calabre lui-même. Il baise aussi les pieds de Phocas, pour mériter, dit-il, de lui baiser la main. Phocas le relève, le prétendu ambassadeur parle ainsi: Le grand-duc Frédéric sachant, ô empereur! que vous êtes en Sicile, m’envoie devers vous et devers la reine Cintia pour vous féliciter tous deux, vous, de votre arrivée, et elle, de l’honneur qu’elle a de posséder un tel hôte; il veut mériter de baiser sa main blanche. Mais, pour venir à des matières. plus importantes, le grand-duc mon maître m’a chargé de vous dire qu’étant fils de Cassandre, soeur de l’empereur Maurice, dont le monde pleure la perte, il ne doit point vous payer les tributs qu’il payait autrefois à l’empire; mais que, s’il ne se trouve point d’héritier plus proche que Maurice, c’est à mon maître qu’appartient le bonnet impérial et la couronne de laurier, comme un droit héréditaire. Il vous somme de les restituer. PHOCAS. Ne poursuis point, tais-toi; tu n’as dit que des folies. De si sottes demandes ne méritent point de réponse; c’est assez que tu les aies prononcées. LÉONIDE. Non, seigneur, ce n’est point. assez; ce palais n’a-t-il point des fenêtres par lesquelles on peut faire sauter au plus vite monsieur l’ambassadeur? HÉRACLIUS. Léonide, prends garde; il vient sous le nom sacré d’ambassadeur: n’aggravons point les motifs de mécontentement que peut avoir son maître. PHOCAS, à l’ambassadeur. Pourquoi restes-tu ici? N’as-tu pas entendu ma réponse? FRÉDÉRIC. Je ne demeurais que pour vous dire que la dernière raison des princes est de la poudre, des canons, et des boulets. PHOCAS. Eh bien! Soit.... Que ferons-nous, Cintia? CINTIA. Pour moi, mon avis est qu’ayant l’honneur de vous avoir pour hôte, je continue à vous divertir par des festins, des bals, de la musique, et des danses. PHOCAS. Vous avez raison: entrons dans ces jardins et divertissons-nous, pendant que l’ambassadeur s’en ira. Léonide et Héraclius restent ensemble. Le vieux bonhomme Astolphe vient se jeter à leurs pieds. ce vieillard, qui n’a pas un souffle de vie, dit qu’il a rompu les portes de sa prison. Qu’on me donne mille morts, ajoute-t-il, j’y consens,. Puisque j’ai eu le bonheur de vous voir tous deux dans une si grande splendeur et une si grande. majesté. Léonide. En quelle majesté nous vois-tu donc, puisque tu nous laisses encore dans le doute où nous sommes, et que tu ôtes l’héritage à celui qui y doit prétendre, pour le donner sottement à celui qui n’y a point de droit? HÉRACLIUS. Léonide, tu lui payes fort mal ce que tu lui dois LÉONIDE Qu’est-ce donc que je lui dois? Il a été notre tyran dans une éducation rustique; il a été le voleur de ma vie au milieu des précipices et des cavernes. Ne devait-il pas, puisqu’il savait qui nous étions, nous élever dans des exercices dignes de notre naissance, nous apprendre à manier les armes? PHOCAS, qui entre doucement sur la pointe du pied pour les écouter En vérité, Léonide parle très bien et avec un noble orgueil. HÉRACLIUS Mais il est clair qu’il a protégé celui de nous deux qui est le fils de Maurice, qu’il s’est enfermé dans une caverne avec lui. Y a-t-il une fidélité comparable à cette conduite généreuse? Et dis-moi, n’est-ce pas aussi une piété bien signalée d’avoir aussi conservé le fils de Phocas qu’il connaissait, et qui était en son pouvoir? N’a-t-il pas également pris soin de l’un et de l’autre? PHOCAS, derrière eux. En vérité, Héraclius parle. fort sagement. LÉONIDE. Quelle est donc cette fidélité? Il a été compatissant envers l’un, tandis qu’il était cruel envers l’autre. Il eût bien mieux fait de s’expliquer, et de nous instruire de notre destinée: mourrait qui mourrait, et régnerait qui régnerait. HÉRACLIUs. Il aurait fait fort mal. LÉONIDE. Tais-toi; puisque tu prends son parti, tu me mets si fort en colère que je suis prêt de... ASTOLPHE. De quoi? ingrat, parle. LÉONIDE. D’être ingrat, puisque tu m’appelles ainsi, vieux traître, vieux tyran! Léonide lui saute à la gorge, et le jette par terre; Héraclius le relève. ASTOLPHE. Ah! je suis tout brisé. HÉRACLIUS. Il faut que ma main, qui t’a secouru, punisse ce brutal. Les deux princes tirent alors l’épée avec de grands cris; les deux paysans gracieux s’en vont en disant chacun leur mot. ASTOLPHE. Mes enfants, mes enfants, arrêtez! Phocas paraît alors Cintia et le sorcier arrivent. PHOCAS, à Héraclius. Ne le tue pas. CINTIA. Ne te fais point une mauvaise affaire. HÉRACLIUS. Non, seigneur, je ne le tuerai pas, puisque vous le défendez. Il vivra, madame, puisque vous le voulez. Léonide, relevé, s’excuse devant Phocas et Cintia de sa chute; il dit qu’on n’en est pas moins valeureux pour être maladroit, et veut courir après Héraclius pour s’en venger: Phocas l’en empêche; et, doutant toujours lequel des deux est son fils, il dit à Cintia: J’ai beaucoup vu dans ces jeunes gens, et je n’ai rien vu; mais, dans mes incertitudes, je sens que tous deux me plaisent également, qu’ils sont également dignes de moi, l’un par son courage opiniâtre, et l’autre par sa modération. FIN DE LA DEUXIÈME JOURNÉE. TROISIÈME JOURNÉE. La troisième journée ressemble aux deux autres. La reine Cintia donne toujours des concerts aux deux sauvages pour les polir; et ces deux princes, qui sont devenus les meilleurs amis du monde, s’épuisent en galanterie sur les yeux et sur la voix de Cintia et de Libia. Enfin Libia découvre à Héraclius, en présence de Léonide, qu’Héraclius est le fils de Maurice. Comment le savez-vous? (dit Héraclius.) ¾ C’est (répond Libia) que mon père me l’a dit quand il a craint que Phocas ne le fît mourir avec son secret. LIBIA. Oui, c’est à vous, Héraclius, qu’appartient l’empire invincible de Constantinople. CINTIA. Oui, non seulement l’empire, mais aussi la Sicile où je règne, qui est une colonie feudataire. LIBIA. Mais tandis que Phocas vivra, il faut garder ce secret; il y va de votre vie. CINTIA. Gardons bien le secret tant qu’il vivra; car l’empereur est hydropique de mon sang, et il s’assouvirait du vôtre et du mien. LIBIA. Oui, gardons le secret, et voyez comment vous pourrez le déclarer par quelque belle action. CINTIA. Silence, et voyons comme vous pourrez vous y prendre. LIBIA. Si vous trouvez quelque chemin, CINTIA. Si vous trouvez quelque moyen, LIBIA. Je ne doute pas qu’au même moment CINTIA. Je ne doute pas que sur-le-champ LIBIA. Plusieurs ne vous suivent. CINTIA. Plusieurs ne vous proclament. LIBIA. Mais il me paraît impossible CINTIA. Je vois évidemment l’impossibilité TOUT LES DEUX, ensemble. Que vous réussissiez tant que Phocas sera en vie. LÉONIDE. Écoutez, Libia. HÉRACLIUS. Cintia, attendez. LÉONIDE. Incertain sur tout ce que j’ai entendu, HÉRACLIUS. Étonné de tout ce que j’apprends, LÉONIDE. Je meurs de chagrin. HÉRACLIUS. Je vis dans la joie. PHOCAS, dans le fond du théâtre, ayant feint de dormir. Déjà ils sont informés de cette tromperie, et persuadés de la vérité à mon préjudice: il est bien force qu’entre deux sentiments si contraires et si distincts, celui d’ennemi et celui de père, le sang fasse son devoir. Je vais leur parler tout à l’heure: mais non; il vaut mieux que je les observe finement, car il est clair qu’ils dissimulent avec moi, et qu’ils ne se confient qu’à elles: de manière que je vais une seconde fois faire semblant d’avoir sommeil. Je flotte toujours dans mes incertitudes; mon coeur se partage nécessairement en deux sentiments contraires, celui de père et celui d’ennemi: allons, voyons si la nature se fera connaître. Je viens pour leur parler: mais non; il vaut mieux les épier avec prudence; il est clair qu’ils dissimulent avec moi, et qu’ils ne se confient qu’à des femmes. Il faudra bien enfin que ce songe finisse. LÉONIDE sans voir Phocas. J’avoue que je me suis senti pour Phocas je ne sais quelle affection secrète; mais je vois à présent que ce sentiment ne venait que de mon orgueil qui aspirait à l’empire. La même tendresse me prend actuellement pour Maurice, et je sens que ce faux amour que je croyais sentir pour Phocas n’était au fond que de la haine, quand j’imagine qu’il est un tyran, et qu’il m’ôte l’empire qui était à moi. HÉRACLIUS. Je vis abhorré de Phocas. Je me vois dans le plus grand danger: mais, n’importe; je triomphe d’avoir su quel noble sang échauffe mes veines, quoique à présent ce feu soit attiédi. PHOCAS, derrière eux. Je ne peux rien avérer sur ce qu’ils disent: approchons-nous pour les écouter; peut-être que du mensonge on passera à la vérité. Je me sens trop troublé par les inquiétudes de tout ce songe, dont la rêverie est un vrai délire. LÉONIDE. Je n’ai ni frein, ni raison, ni jugement; je ne veux que régner, et je ferai tout pour y parvenir. HÉRACLIUS. Et moi, je n’ai d’autre ambition, d’autre désir, que d’être digne de ce que je suis. Laissons au ciel l’accomplissement de mes desseins; il soutiendra ma cause. Ici Héraclius se retire un moment sans qu’on un sache la raison. LÉONIDE. Il est parti, et je reste seul. Non; je ne suis pas seul: mes inquiétudes, mes peines, sont avec moi; je suis si saisi d’horreur en voyant le traître qui m’empêche de ceindre mon front du laurier sacré des empereurs, que je ne sais comment je résiste aux emportements de ma colère. HÉRACLIUS, revenant. J’avais fui de ces lieux pour calmer mes inquiétudes; mais, ayant trouvé du monde dans le chemin, je rentre ici pour ne parler à personne. LÉONIDE. Cependant si Libia m’a fait entendre, en m’en disant davantage, que quand Phocas sera mort il faudra bien que tout le monde prenne mon parti, je dois espérer. Mais quoi! je me suis senti une secrète inclination pour Phocas. Un empire ne vaut-il pas mieux que cette secrète inclination? Sans doute; donc, qu’est-ce que je crains? pourquoi resté-je en suspens? HÉRACLIUS. Que prétend là Léonide? Léonide tire ici son poignard, Héraclius tire le sien, et Phocas, qui était endormi, s’éveille. LÉONIDE. Qu’il meure! HÉRACLIUS. Qu’il ne meure pas! PHOCAS. Qu’est-ce que je vois? LÉONIDE. Tu vois qu’Héraclius voulait te donner la mort, et que c’est moi qui me suis opposé à sa fureur. HÉRACLIUS. C’est Léonide qui voulait t’assassiner, et c’est moi qui te sauve la vie. PHOCAS. Ah! malheureux! je ne suis ni endormi ni éveillé; j’entends crier: « Qu’il meure! » j’entends crier: « Qu’il ne meure pas! » Je confonds ces deux voix; aucune n’est distincte; ce sont deux métaux fondus ensemble que je ne peux démêler: il m’est impossible de rien décider. Si je m’arrête à l’action et aux paroles, tout est égal de part et d’autre; chacun d’eux a un poignard dans la main. HÉRACLIUS. Je me suis armé de ce poignard, quand j’ai vu que Léonide tirait le sien pour te frapper. PHOCAS. Prenons garde; je ne peux, il est vrai, porter un jugement assuré sur les voix que j’ai entendues, sur l’action que j’ai vue: mais l’épouvante que j’ai ressentie dans mon coeur me dit par des cris étouffés que c’est toi, Héraclius, qui est le traître. Le fer que j’ai vu briller dans ta main, ce couteau, cet acier, le fil de ce poignard, font hérisser mes cheveux sur ma tête. Défends- moi, Léonide; toute ma valeur tremble encore à l’idée de cette fureur, de cette aveugle hardiesse, de cette sanglante audace; il me semble que je le vois encore escrimer avec cet aspic de métal et ces regards de basilic. HÉRACLIUS. Eh seigneur! quand je mets à vos pieds, non seulement ce poignard mais aussi ma vie, pourquoi vous fais-je peur? PHOCAS. Lisippo, Cintia, Libia, puisque vous êtes mes amis et mes commensaux, sachez qu’Héraclius me veut faire périr. HÉRACLIUS Ah! si une fois ils en sont persuadés, ils me tueront. Ah, ciel où m’enfuirai-je dans un si grand péril? Il s’en va, et on le laisse aller. PHOCAS, quand Héraclius est parti. Défendez-moi contre lui. LÉONIDE. (A part.) Moi, seigneur, je vous défendrai. Dieu merci, j’en suis tiré... Oui, Seigneur, je le suivrai; son châtiment sera égal à sa trahison; je lui donnerai mille morts. PHOCAS. Cours, Léonide; la fuite du traître est un nouvel indice de son crime. LISIPPO, LES FEMMES. Quel mal vous prend subitement, seigneur? PHOCAS. Je ne sais ce que c’est; c’est une léthargie, un évanouissement, un tournement de tête, un spasme, une frénésie, une angoisse; mes idées sont toutes troublées; je ne sais si c’est un songe, si tout cela est vrai ou faux. C’est un crépuscule de la vie; je ne suis ni mort ni vivant; chacun d’eux prétend qu’il voulait me sauver au lieu de me tuer. Je ne sais quoi me dit au fond du coeur qu’Héraclius est coupable, et que, si Léonide ne m’avait secouru, Héraclius se serait baigné dans mon sang. Je jurerais que cet Héraclius est le fils de Maurice; toute ma colère crève sur lui. Dites-moi ce que vous en pensez, et si je juge bien ou mal. CINTIA. Tout cela est si obscur qu’on ne peut pas juger de leur intention; il faut les entendre: notre jugement ne peut atteindre à ce qui n’est pas sur les lèvres. PHOCAS, à Lisippo. Et toi, magicien, ne nous diras-tu rien sur cette étrange aventure? LISIPPO. Si je pouvais parler, je vous aurais déjà tout dit; mais la déité qui m’inspire me menace si je parle. PHOCAS. Mais ne pourrais-tu pas forcer ta fille Libia, la reine Cintia, et les autres, à dire ce qu’ils savent de ces prodiges? TOUS, ensemble. On ne pourra nous y obliger, ni nous faire violence. PHOCAS. Pourquoi? LIBIA. Il faut céder à la fatalité. CINTIA. Le terme des destinées est arrivé. ISMÉNIE. Oui, ce jour même, cet instant même. TOUS, ensemble. Nous sommes entraînés par la force de l’enchantement. Ils disparaissent tous avec le palais. Phocas et Lisippo restent sur la scène. PHOCAS. Écoute, espère tout de moi. LISIPPO. C’est en vain; je dois vous laisser dans la situation où vous êtes. Jugez par ce que vous avez vu des raisons de mon silence. (Il sort.) PHOCAS. Eh bien! tu t’en vas aussi? On entend derrière la scène des cris de chasseurs. A la forêt, à la montagne, au buisson, au rocher. Libia et Cintia derrière la scène appellent Phocas. PHOCAS. Ils m’ont tous laissé dans la plus grande incertitude; je n’ai pu savoir autre chose d’eux tous, sinon qu’Héraclius m’a voulu secourir, après que je l’ai vu le poignard à la main pour me tuer, et que Léonide est un assassin, quand mon coeur me dit qu’il volait à mon secours. O abîme impénétrable! que de choses tu me dis, et que de choses tu me caches! On entend derrière le théâtre: Voilà le tigre que Phocas a lancé qui va vers la montagne. CINTIA, dans le fond du théâtre. Allons, courons après lui. Sans doute, puisque Phocas n’a point paru depuis hier, le tigre l’a déchiré, et il revient pour chercher quelque nouvelle proie. Tous les chasseurs appellent ici leurs chiens, et les nomment par leurs noms. PHOCAS, sur le devant du théâtre. Ainsi donc, afin que la conclusion de cette terrible aventure réponde à son commencement, voici mon tigre qui revient sur moi, poursuivi par les chiens, sans que j’aie le temps de me mettre en défense. J’ai des vassaux, des domestiques, des amis, et aucun d’eux ne vient à mon secours. Héraclius et Léonide arrivent chacun de leur côté, vêtus de peaux de bêtes, comme ils l’étaient à la première journée de cette pièce. TOUS DEUX, ensemble. Je t’ai entendu; j’accours à ta voix. HÉRACLIUS. Je reviens pour savoir... Mais que vois-je? LÉONIDE. Je viens savoir... Mais qu’aperçois-je? HÉRACLIUS. Tu aperçois mon ancien habit de peau. LÉONIDE. Tu vois aussi le mien. HÉRACLIUS. Mais ai-je vu ce que j’ai songé? LÉONIDE. Mais ai-je rêvé ce que j’ai vu? HÉRACLIUS. Qu’est devenu ce beau pays? où était-il? LÉONIDE. Qui a emporté cet édifice? PHOCAS. De quel palais, de quel édifice parlez-vous? Depuis hier jusqu’à cette heure, j’ai couru après mon tigre; les rochers ont été mon lit; aujourd’hui j’ai fait ce que j’ai pu pour retrouver le chemin, jusqu’à ce qu’enfin j’ai entendu les cris des bêtes sauvages, les aboiements des chiens: j’ai appelé, vous êtes venus; sûrement Cintia et Libia vous auront dit où j’étais, car elles vous auront trouvés à leur ordinaire au son de la musique. Soyez les bienvenus. Tous les chasseurs derrière le théâtre. Allons tous, allons tous; nous les découvrirons ici. Les dames arrivent avec les deux paysans gracieux et une suite nombreuse. Les paysans gracieux sont fort étonnés de voir qu’Héraclius et Léonide n’ont plus leurs beaux habits. Qu’avez-vous fait (dit un des gracieux) de tous ces ornements, de ces belles plumes, de ces joyaux? LÉONIDE. Je n’en sais rien. Les dames font des compliments à Phocas sur le bonheur qu’il a eu d’échapper au tigre. Les deux paysans gracieux soutiennent à Héraclius et à Léonide qu’ils les ont vus dans un beau palais; ni l’un ni l’autre n’en veulent convenir. PHOCAS. Quoi qu’il en soit de ce palais, qui sans doute est un enchantement, j’ai déjà dit que j’aimais mieux vous faire du bien à l’un et à l’autre que de me venger de l’un des deux; allons-nous-en dans un autre palais, où vous changerez vos vêtements de sauvages en habits royaux, et où nous ferons des festins et des réjouissances. LÉONIDE. O ciel! sera-ce une fiction? et ce que nous avons vu était-il une vérité? Quel est le certain? quel est l’incertain? Je n’y conçois rien; mais n’importe, allons-nous-en où nous serons bien logés, pompeusement vêtus, et bien servis: que ce soit une vérité ou un mensonge, qui jouit, jouit; soit que les choses soient vraies ou non, je me jette à tes pieds, je baise ta main pour l’honneur que je reçois. PHOCAS. Léonide parle très sagement. Et toi, Héraclius, ne me remercies-tu pas des grâces que je te fais? HÉRACLIUS. Non, Seigneur; quand je vois que la pourpre et l’émail de Tyr ne causent que des peines, et que les pompes royales sont si passagères qu’on ne sait si elles sont un mensonge ou une vérité, je vous prie de me rendre à ma première vie. Habitant des montagnes, compagnon des bêtes sauvages, citoyen des précipices, je n’envie point ces grandeurs qui paraissent et qui disparaissent, et qu’on ne sait si elles sont vraies ou fausses. PHOCAS. Je ne t’entends point. HÉRACLIUS. Et moi, je m’entends un peu. Le vieil Astolphe et Lisippo arrivent, et s’arrêtent au fond du théâtre. ASTOLPHE. J’ai su que Léonide et Héraclius étaient avec Phocas: je viens les voir; mais je n’ose approcher. LISIPPO. Je veux savoir quel parti ils auront pris, et je vais de ce côté. PHOCAS, à Héraclius. Eh bien! ingrat, tu méprises donc mes bontés? HÉRACLIUS. Non, j’en fais tant de cas que je ne veux pas les exposer à un nouveau danger. Je me jette à tes pieds, je te supplie de m’éloigner de toi; mon ambition ne veut d’autre royaume que celui de mon libre arbitre. PHOCAS. N’est-ce pas agir en désespéré au mépris de mon honneur? HÉRACLIUS. Non, Seigneur; il ne s’agit que du mien. PHOCAS. Tes refus sont une preuve de ta trahison. Que fais-je? je réprime ma colère. CINTIA. Quelle trahison pouvez-vous avoir découverte en lui, puisqu’il arrive tout à l’heure? PHOCAS, Va, ingrat, puisque tu abhorres mes faveurs, je vois bien que tu es le fils de mon ennemi. HÉRACLIUS. Eh bien! c’est la vérité, et puisque tu sais le secret d’un prodige que je ne peux comprendre, que je me perde ou non, je suis le fils de Maurice, et je m’enorgueillis à tel point d’un si beau titre que je dirai mille fois que Maurice est mon père. PHOCAS. Je m’en doutais assez; mais de qui le sais-tu? HÉRACLIUS. D’un témoin irréprochable; c’est Cintia qui me l’a dit. CINTIA. Moi! comment? quand? Et de qui aurais-je pu le savoir? HÉRACLIUS. C’est Astolphe qui vous l’a dit, quand on l’a amené devant vous. ASTOLPHE. Ils vont me tuer! quel espoir me reste-t-il? Moi, madame, je vous l’ai dit? CINTIA. Non, Astolphe ne m’a rien dit; et moi, je ne t’ai point parlé. HÉRACLIUS. S’il vous a dit ce grand secret, je le paye assez par ma mort; et toi, charitable impie, qui m’as caché tant d’années la gloire de ma naissance, puisque tu l’as révélée aujourd’hui, pourquoi es-tu si hardi de la nier à présent, et de manquer de respect à Cintia? CINTIA. Je t’ai déjà dit que je ne sais rien du tout. HÉRACLIUS, à Cintia. Pour toi, je ne te réplique rien; mais à celui-ci, qui, après m’avoir ôté l’honneur, m’ôte le jugement, et la vie que je lui ai sauvée dans ce riche palais, je veux le planter là. ASTOLPHE. Quoi? quel palais? LÉONIDE, à Héraclius. Arrête, ne le maltraite point sans raison: car s’il est vrai que nous avons été dans ce palais, il ne l’est pas que nous soyons, toi le fils de Maurice, et moi le fils de Phocas. Libia m’a dit comme à toi que Maurice est mon père, et je n’en ai rien cru. LIBIA. Moi! je te l’ai dit? Quand t’ai-je vu? quand t’ai-je parlé? LÉONIDE. Dans ce même palais ou nous étions tous. Tu m’as dit que ton père le sorcier l’avait deviné par sa profonde science. LISIPPO, à part. Ah! voilà l’enchantement rompu. (A Léonide.) Et comment ma fille Libia a-t-elle pu flatter ainsi ton audace, et me faire dire ce que je n’ai point dit? UN DES PAYSANS GRACIEUX. Il faut que le diable s’en mêle, il est déchaîné. PHOCAS. Puisque cette confusion augmente, venons à bout de sortir de ce profond abîme.... Astolphe, j’ai voulu savoir ton secret; j’ai employé des moyens qui m’ont instruit. On m’a appris qu’être Héraclius c’est être fils de Maurice. ASTOLPHE. Ce serait donc la première vérité que le mensonge aurait dite. PHOCAS. Mais afin qu’il ne reste aucun scrupule dans l’esprit de Léonide, explique-toi clairement. ASTOLPHE. Seigneur, puisque vous le savez, que puis-je dire? CINTIA. Et toi, traître Lisippo, pourquoi viens-tu ici? LISIPPO, à Phocas. Seigneur, je vois la colère de la divinité pour laquelle je gardais le silence: ses sourcils froncés me menacent; il n’est plus temps de feindre: Léonide est votre fils; c’est assez que je l’affirme, et qu’Astolphe ne le nie pas. PHOCAS. C’est plus qu’il ne faut. Mes vassaux, mes sujets, Léonide est votre prince. Tous les acteurs crient: Vive Léonide! PHOCAS. Vive Léonide, et meure Héraclius! CINTIA. Arrêtez! PHOCAS. Prétendez-vous empêcher la mort d’Héraclius? CINTIA. Oui, je l’empêche: il est venu sur votre parole et sur la mienne; il faut la tenir; et, si vous voulez le faire mourir, commencez par enfoncer votre poignard dans mon sein. PHOCAS. Quelle parole ai-je donc donnée? CINTIA. De ne le faire mourir ni de l’emprisonner. PHOCAS. Eh bien! pour vous et pour moi j’accomplirai ma promesse. Allez, vous autres, faites démarrer cette barque qui est sur la rive percez-en le fond.... Madame, je le laisserai vivant, puisque je ne lui donne point la mort; il ne sera point prisonnier, puisque je l’envoie courir la mer à son aise. Allez, qu’on l’enlève, qu’on le mette dans cette barque. HÉRACLIUS, aux gens de Phocas. Non, rustres, non, point de violence. J’irai moi-même à mon tombeau, puisque mon tombeau est dans ce bateau. Adieu, Cintia, charmant prodige, le premier et le dernier que j’ai vu. Adieu, Astolphe, mon père: je vous laisse au pouvoir de mon ennemi, qui en mentant a dit la vérité, et qui a dit la vérité en mentant. PHOCAS. Espère mieux, et vois si j’ai de la compassion. Je ne t’envie point la consolation d’être avec cet Astolphe qui t’a servi de père. Qu’on entraîne aussi ce malheureux vieillard. ASTOLPHE. Allons, mon fils, je ne me soucie plus de la vie, puisque je vais mourir avec toi. CINTIA. Quelle pitié! LIBIA. Quel malheur! LES PAYSANS GRACIEUX. Quelle confusion! PHOCAS. A présent, afin que les échos de leurs gémissements ne viennent point jusqu’à nous, commençons nos réjouissances; que Léonide vienne à ma cour, que tout le monde le reconnaisse; que tous mes vassaux lui baisent la main, et qu’ils disent à haute voix: Vive Léonide! HÉRACLIUS. O cieux, favorisez-moi! ASTOLPHE. O cieux, ayez pitié de nous! La musique chante « Vive Léonide! » LÉONIDE. Que tout ceci soit une vérité ou un mensonge, que cela soit certain ou faux, que l’enchantement finisse ou qu’il dure, je me vois, en attendant, héritier de l’empire; et quand le destin envieux voudrait reprendre le bien qu’il m’a fait, il ne m’empêchera pas d’avoir goûté une si grande félicité à côté d’un si grand péril. HÉRACLIUS. Ciel, favorisez-moi! ASTOLPHE. Cieux, ayez pitié de nous! La musique recommence, et chante: « Vive Léonide! » On entend de l’artillerie, des tambours et des trompettes. PHOCAS, à Héraclius et à Astolphe. Je vous crois exaucés. J’entends de loin des trompettes, des tambours, et du canon, qui paraissent vouloir changer nos divertissements en appareil de guerre. CINTIA, qui apparemment s’en était allée, et qui revient sur le théâtre. Je regardais d’une vue de compassion le combat des vents et des flots, et ce gonflement passager des vagues qui se jouent en bouillonnant sur ces vastes champs verts et salés, lorsque j’ai vu de loin dans le golfe une vaste cité de navires, qui ont fait une salve en venant reconnaître le port. PHOCAS. C’est apparemment quelque roi voisin, feudataire de l’empire (comme ils le sont tous), qui vient nous payer les tributs. LISIPPO. Seigneur, en observant de plus prés ces voiles enflées, je penche à croire plutôt... PHOCAS. Quoi? LISIPPO. Que c’est la flotte du prince de Calabre, dont l’ambassadeur est venu nous menacer. PHOCAS. Que cette idée ne trouble point notre joie et nos divertissements. Cette flotte ne m’inspire aucune épouvante: je vais enrôler du monde; et pendant que ces vaisseaux répéteront leur salve d’artillerie, qu’on répète nos chants d’allégresse. LÉONIDE. Vous verrez que Léonide remplira les devoirs où sa naissance l’engage. CINTIA. Je te suis, malgré moi, avec mes gens. Ils suivent Phocas; Astolphe et Héraclius restent. Tous deux ensemble s’écrient: « O cieux, ayez pitié de nous! » On voit avancer la flotte de Frédéric, et on entend: « A terre! à terre! Aux armes! aux armes! Guerre! guerre! » HÉRACLIUS et ASTOLPHE. Secourez-nous, ô pouvoirs divins! TROUPE DE SOLDATS de Phocas. Vive Léonide! vive Léonide! FRÉDÉRIC, grand-duc de Calabre, descendant de son vaisseau. Prenons terre; formons nos escadrons; que les ennemis surpris soient épouvantés, qu’ils ne sachent mon débarquement que par moi, puisque les eaux et les vents m’ont été si favorables; que le sang et le feu fassent voir un autre élément. Le destin m’a fait prince de Calabre: je suis neveu de Maurice; sa mort me donne droit à la pourpre impériale. Pourquoi payerai-je des tributs au lieu de venger la perte des tributs qu’on me doit, surtout lorsque je sais que le fils posthume de Maurice est perdu, et qu’un vieillard, dont on n’a jamais entendu parler, depuis qu’il arracha cet enfant à sa mère, l’a élevé dans les rochers de la Sicile. Les destinées ne m’appellent-elles pas à l’empire, puisque le tyran est ici mal accompagné? N’est-ce pas à moi de soutenir mes droits par mer et par terre, et de venger à la fois Frédéric et Maurice? Enfin, quand je n’aurais d’autre raison d’entreprendre cette guerre glorieuse que les prédictions sinistres de Lisippo, cette raison me suffirait; et je veux montrer à la terre que ma valeur l’emporte sur ses craintes. On voit de loin Astolphe sur le rivage, et Héraclius qui s’élance hors du bateau percé où on l’avait déjà porté. Le bateau s’enfonce dans la mer. FRÉDÉRIC. Quelle voix entends-je sur les eaux? Qu’arrive-t-il donc vers ces lieux horribles? Quel bruit de destruction! Autant que ma vue peut s’étendre, autant que je peux prêter l’oreille, ceci est monstrueux. J’entends la voix d’un homme; mais il souffle comme un animal: ce n’est point un oiseau, car il ne vole pas; ce n’est point un poisson, car il ne nage pas: il est poussé par les vagues qui se brisent contre ces rochers. Astolphe sur le rivage embrasse Héraclius qui sort de la mer. HÉRACLIUS. O cieux, ayez pitié de nous! ASTOLPHE. O cieux, nous implorons votre secours! FRÉDÉRIC. Il paraissait qu’il n’y en avait qu’un au milieu des ondes, et maintenant en voilà deux sur le rivage. ASTOLPHE, à Héraclius. Je rends grâce au ciel qui t’a délivré de la mer. FRÉDÉRIC. Par quel prodige ces deux créatures, au milieu des algues marines, des vents, des flots, et du limon, au lieu d’être couverts d’écailles, sont-ils couverts de poil? Qui êtes-vous? ASTOLPHE. Deux hommes si infortunés que le destin, qui voulait nous donner la mort, n’a pu en venir à bout. HÉRACLIUS. Nous sommes les enfants des rochers; la mer n’a pu nous souffrir, et nous rend à d’autres rochers. Si vous êtes des soldats de Phocas, usez contre nous du pouvoir que vous donne la fortune; ce serait une cruauté d’avoir pitié de nous: et afin que vous soyez obligés de nous ôter cette malheureuse vie, sachez que je suis le fils de Maurice. Ce vieillard, que sa fidélité a banni si longtemps de la cour, m’a sauvé deux fois la vie sur la terre et sur la mer. C’est le généreux Astolphe. Je vous conjure, en me donnant la mort, d’épargner le peu de jours qui lui restent. Je me jette à vos pieds; accordez-moi la mort que j’implore: pourquoi hésitez-vous? pourquoi refusez-vous de finir mes tourments? FRÉDÉRIC. Pour te tendre les bras. Ce que tu m’as dit attendrit tellement mon âme que je sauverais ta vie aux dépens de la mienne. Il est peut-être étrange que je te croie avec tant de facilité; mais je sens une cause supérieure qui m’y force. Le ciel paraît ici manifester sa justice, et la vertu de ce noble vieillard que je respecte et que j’embrasse. HÉRACLIUS et ASTOLPHE. Eh! qui es-tu donc? parle. FRÉDÉRIC. Je suis le duc de Calabre. Vous me voyez comblé de joie. Le sang qui coule dans mes veines, ô fils de Maurice! est ton sang. Je suis le fils de Cassandre, soeur de Maurice: tes destins sont conformes aux miens, ton étoile est mon étoile. HÉRACLIUS. Je reprends mes esprits; et plus je te considère, plus il me semble que je t’ai déjà vu. FRÉDÉRIC. Cela est impossible; car je n’ai jamais approché des cavernes et des précipices où tu dis qu’on a élevé ta jeunesse. HÉRACLIUS. C’est la vérité; mais je t’ai vu sans te voir. FRÉDÉRIC. Comment, me voir sans me voir? HÉRACLIUS. Oui. FRÉDÉRIC. Ceci est une nouveauté égale à la première; mais avant de l’approfondir, va, je te prie, à ma galère capitane; et après qu’on t’aura donné des habits, et qu’on t’aura paré comme tu dois l’être, tu m’apprendras ce que je veux savoir, et qui me ravit déjà en admiration. HÉRACLIUS. Je t’ai déjà dit que je suis le fils des montagnes, accoutumé au travail et à la peine; et, quoique j’aie beaucoup souffert, écoute-moi; je me reposerai en te parlant. FRÉDÉRIC. Puisque c’est pour toi un soulagement, parle. HÉRACLIUS. Écoute; tu vois ces rochers, ces montagnes, dont le faîte est défendu par les volcans de l’Etna... Le discours d’Héraclius est interrompu par des cris derrière la scène. Aux armes! aux armes! aux combats! aux combats! PHOCAS Tombons sur eux avant que leurs escadrons soient formés. UN SOLDAT de Frédéric, arrivant sur la scène. Déjà on voit l’armée que Phocas a levée pour s’opposer à la hardiesse de votre débarquement FRÉDÉRIC. On dit que c’est le premier bataillon, il faut s’empresser d’aller à sa rencontre. HÉRACLIUS. Je vous accompagnerai. Vous verrez que l’épée que vous ne m’avez donnée que comme un ornement vous rendra quelque service. ASTOLPHE. Quoique ma caducité ne me permette pas de vous servir, je peux mourir du moins, et vous me verrez mourir le premier à vos côtés. FRÉDÉRIC. J’espère en vous deux. J’attends de vous mon triomphe: déjà mes soldats s’avancent avec audace. Les troupes de Phocas paraissent; les trompettes et les clairons sonnent la charge; la bataille se donne; on entend d’un côté: « Vive Phocas! » et de l’autre « Vive Frédéric! » Puis tous ensemble crient: « Aux armes! aux armes! Combattons! combattons! » HÉRACLIUS, l’épée à la main. Suivez-moi: je connais tous les sentiers; si vous marchez de ce côté, vous pourrez tout rompre. Cintia, paraissant armée à la tête des siens, Non, vous ne romprez rien; c’est à moi de défendre ce poste. HÉRACLIUS. Qui pourra soutenir ma fureur? CINTIA. Moi. HÉRACLIUS. Quel objet frappe mes yeux! CINTIA. Qu’est-ce que je vois! HÉRACLIUS. Vous voyez le changement de nos destins je défendais contre vous un passage quand je vous ai vue pour la première fois, et à présent vous en défendez un contre moi. CINTIA. Ajoute que tu me regardais alors avec des yeux d’admiration, et à présent c’est moi qui t’admire. HÉRACLIUS. Qu’admirez-vous en moi? rien que les vicissitudes incompréhensibles de ma vie. Je vous trouve ici; vous voulez que je fuie moi, fuir! et fuir de vos yeux! Ce sont deux choses si impossibles que, si elles arrivaient, elles diraient qu’elles ne peuvent pas arriver. CINTIA. Sans te dire ici que mon bonheur est de te voir en vie, ce bonheur ne sera-t-il pas plus grand que si tu enfonces ce passage, et si tu restes victorieux? HÉRACLIUS. Je ne veux point vaincre à ce prix, en combattant contre vous. CINTIA, à Libia, qui l’accompagne. Libia, ne m’abandonne point; j’ai soin de ma réputation et de la tienne. HÉRACLIUS. Je ne sais si je dois vous croire. CINTIA. Pourquoi non? HÉRACLIUS. Parce que si vous me traitez avec tant de bonté à présent, vous direz peut-être, comme vous avez déjà fait, que vous ne vous en souvenez plus, et que mon bien et mon mal vous sont indifférents. Des voix s’élèvent au fond du théâtre. LES SOLDATS de Frédéric. C’est par là qu’Héraclius a passé. FRÉDÉRIC. Passez tous après lui. HÉRACLIUS, à Cintia. Malheureux que je suis! quand je voudrais fuir, je ne pourrais; vos troupes reviennent avec les miennes. Voyez-vous cette troupe qui s’effraye et qui abandonne le poste que vous gardiez? Fuyez, vous pourrez à peine sauver votre vie. CINTIA. Non; tu pourrais fuir; les autres ne fuiront pas. LÉONIDE, arrivant Tournez tête, soldats: ils ont forcé le passage que gardait Cintia; défendons sa vie; je serai le premier à mourir. HÉRACLIUS, se jetant sur Léonide. Oui, tu mourras de ma main, ingrat, inhumain, cruel! LÉONIDE. Je ne suis point étonné de te voir en vie. Je suis persuadé que la mer n’a eu pitié de toi que pour préparer mon triomphe. Ils combattent tous deux. HÉRACLIUS. Tout à l’heure tu vas le voir. CINTIA. Je ne peux me déclarer, malgré le désir que j’en ai. Je crains ma ruine si Héraclius est vainqueur, puisque son pouvoir détruira le mien. Si Léonide l’emporte, mes espérances sont superflues; il est contre mes intérêts. Que ferai-je? ô ciel, secourez-moi! On entend les tambours. PHOCAS. Brute, infidèle à ton maître, qui, en brisant ton frein, brises les lois et le devoir, puisque tu oses ainsi prendre le mors aux dents, demeure, et, en courant ainsi déchaîné, ne fuis pas. FRÉDÉRIC, à Héraclius. Charge-moi ce Phocas. PHOCAS tombe en sautant aux ennemis. O ciel! ma vie est perdue! HÉRACLIUS, courant sur lui. C’est mon ennemi; qu’il meure! LÉONIDE. Qu’il ne meure pas! PHOCAS. Malheureux! qu’ai-je entendu! tout est toujours équivoque entre eux. Toujours ces voix. Qu’il meure! qu’il ne meure pas! Qui des deux me tue? qui des deux me défend? Je suis toujours en doute, je suis confondu. HÉRACLIUS. Ne sois plus en doute à présent. Si tu as voulu faire ici l’essai de ta tragédie, la voici terminée. La vérité se montre. Nous avons changé de rôle, Léonide et moi. PHOCAS. Quel rôle? HÉRACLIUS. Celui de Léonide était d’être cruel, le mien d’être humain; il disait la première fois: « Qu’il meure! » et moi: « Qu’il ne meure pas! » Tout est changé; c’est lui qui te défend, et c’est moi qui te donne la mort. CINTIA. Héraclius, je suis à ton côté. PHOCAS. Ce n’était donc pas un vain présage quand j’ai cru voir ton glaive ensanglanté. LÉONIDE. Je ne me suis donc pas trompé non plus, en devinant que c’était cette femme avant de l’avoir vue. Libia, Frédéric, et des soldats s’approchent. LIBIA. C’est ici qu’est tombé Phocas. FRÉDÉRIC. C’est ici que son cheval l’a jeté par terre. LÉONIDE. Je ne suis donc venu ici que pour ma perte. Troupe de soldats. UN SOLDAT. Accourez tous... Mais que vois-je? HÉRACLIUS. Vous voyez un tyran à mes pieds; vous voyez, dans les mêmes campagnes où Maurice fut tué, la mort de Maurice vengée par son fils. PHOCAS, à terre. Non, tu n’es pas son fils. LE SOLDAT. Qu’est-il donc? PHOCAS. Un hydropique de sang, qui, ne pouvant boire celui des autres, apaise sa soif dans le sien propre. Phocas meurt en disant ces paroles. Mais comment peut-il dire qu’Héraclius a versé son propre sang? Il faut donc qu’il se croie son père; mais comment peut- il le croire? CINTIA. Déjà tous ses gens sont en fuite; et les miens, ayant secoué le joug de la tyrannie, disent et redisent: Vive Héraclius! qu’Héraclius vive! Qu’il ceigne son front du sacré laurier! Il doit régner, il est fils de Maurice. Les soldats et le peuple disent ces paroles avec Cintia; ils font une couronne. HÉRACLIUS. Cette couronne appartient à Frédéric; il l’a méritée; c’est à lui qu’on doit la victoire. FRÉDÉRIC. Je n’ai voulu que briser le joug du tyran, et non pas ravir la couronne au légitime possesseur. Vous l’êtes, c’est à vous de régner. HÉRACLIUS. Je ne sais si je l’oserai. FRÉDÉRIC. Pourquoi non? HÉRACLIUS. C’est que j’ignore si tout ce que je vois est mensonge ou vérité. FRÉDÉRIC. Comment? HÉRACLIUS. C’est que je me suis déjà vu traité et vêtu en prince, et qu’ensuite j’ai repris mes anciens habits de peau. Il veut parler du château enchanté et de son habit de gala. LISIPPO. C’est moi qui vous ai trompé par mes enchantements; je vous ai menti; j’ai menti aussi à Frédéric, quand je lui prédis en Calabre des infortunes; Dieu lui a donné la victoire; je vous demande pardon à tous deux. LIBIA. J’implore à vos pieds sa grâce. HÉRACLIUS. Qu’il vive, pourvu qu’il n’use plus de sortilèges. ASTOLPHE. Et moi, si je peux mériter quelque chose de vous, je demande la grâce du fils de Phocas. HÉRACLIUS. Léonide fut mon frère; nous fumes élevés ensemble, qu’il soit mon frère encore. LÉONIDE. Je serai votre sujet soumis et fidèle. HÉRACLIUS. Si par hasard une grandeur si inespérée s’évanouit, je veux goûter un bonheur que je ne perdrai pas. Je donne la main à Cintia. CINTIA. Je tombe à vos pieds. Les tambours battent, les clairons sonnent, le peuple et les soldats s’écrient: Vive Héraclius! qu’Héraclius vive! FRÉDÉRIC. Que ces applaudissements finissent. HÉRACLIUS. Espérons qu’un roi sera heureux quand il commencera son règne par être détrompé, quand il connaîtra qu’il n’y a point de félicité humaine qui ne paraisse une vérité, et qui ne puisse être un mensonge. FIN DISSERTATION DU TRADUCTEUR SUR L’HÉRACLIUS DE CALDERON. Quiconque aura eu la patience de lire cet extravagant ouvrage y aura vu aisément l’irrégularité de Shakespeare, sa grandeur et sa bassesse, des traits de génie aussi forts, un comique aussi déplacé, une enflure aussi bizarre, le même fracas d’action et de moments intéressants. La grande différence entre l’Héraclius de Calderon et le Jules César de Shakespeare, c’est que l’Héraclius espagnol est un roman moins vraisemblable que tous les contes des Mille etune Nuits, fondé sur l’ignorance la plus crasse de l’histoire, et rempli de tout ce que l’imagination effrénée peut concevoir de plus absurde. La pièce de Shakespeare, au contraire, est un tableau vivant de l’histoire romaine depuis le premier moment de la conspiration de Brutus jusqu’à sa mort. Le langage, à la vérité, est souvent celui des ivrognes du temps de la reine Élisabeth; mais le fond est toujours vrai, et ce vrai est quelquefois sublime. Il y a aussi des traits sublimes dans Calderon; mais presque jamais de vérité, ni de vraisemblance, ni de naturel. Nous avons beaucoup de pièces ennuyeuses dans notre langue, ce qui est encore pis; mais nous n’avons rien qui ressemble à cette démence barbare. Il faudrait avoir les yeux de l’entendement bien bouchés pour ne pas apercevoir dans ce fameux Calderon la nature abandonnée à elle-même. Une imagination aussi déréglée ne peut être copiste, et sûrement il n’a rien pris ni pu prendre de personne. On m’assure d’ailleurs que Calderon ne savait pas le français, et qu’il n’avait même aucune connaissance du latin ni de l’histoire. Son ignorance paraît assez quand il suppose une reine de Sicile du temps de Phocas, un duc de Calabre, des fiefs de l’empire, et surtout quand il fait tirer du canon. Un homme qui n’avait lu aucun auteur dans une langue étrangère aurait-il imité l’Héraclius de Corneille, pour le travestir d’une manière si horrible? Aucun écrivain espagnol ne traduisit, n’imita jamais un auteur français, jusqu’au règne de Philippe V; et ce n’est même que vers l’année 1725 qu’on a commencé en Espagne à traduire quelques-uns de nos livres de physique nous, au contraire, nous prîmes plus de quarante pièces dramatiques des Espagnols, du temps de Louis XIII et de Louis XIV. Pierre Corneille commença par traduire tous les beaux endroits du Cid; il traduisit le Menteur, la suite du Menteur; il imita DonSanche d’Aragon. N’est-il pas bien vraisemblable qu’ayant vu quelques morceaux de la pièce de Calderon, il les ait insérés dans son Héraclius, et qu’il ait embelli le fond du sujet? Molière ne prit-il pas deux scènes du Pédant joué de Cyrano de Bergerac, son compatriote et son contemporain? Il est bien naturel que Corneille ait tiré un peu d’or du fumier de Calderon; mais il ne l’est pas que Calderon ait déterré l’or de Corneille pour le changer en fumier. L’Héraclius espagnol était très fameux en Espagne, mais très inconnu à Paris. Les troubles qui furent suivis de la guerre de la Fronde commencèrent en 1645. La guerre des auteurs se faisait quand tout retentissait des cris Point de Mazarin. Pouvait-on s aviser de faire venir une tragédie de Madrid pour faire de la peine à Corneille? et quelle mortification lui aurait-on donnée? Il aurait été avéré qu’il avait imité sept ou huit vers d’un ouvrage espagnol. Il l’eût avoué alors, comme il avait avoué ses traductions de Guillem de Castro, quand on les lui eut injustement reprochées, et comme il avait avoué la traduction du Menteur. C’est rendre service à sa patrie que de faire passer dans sa langue les beautés d’une langue étrangère. S’il ne parle pas de Calderon dans son examen, c’est que le peu de vers traduits de Calderon ne valait pas la peine qu’il en parlât. Il dit dans cet examen que son Héraclius est un original dont il s’est fait depuis de belles copies. » Il entend toutes nos pièces d’intrigue où les héros sont méconnus. S’il avait eu Calderon en vue, n’aurait-il pas dit que les Espagnols commençaient enfin à imiter les Français, et leur faisaient le même honneur qu’ils en avaient reçu? Aurait-il surtout appelé l’Héraclius de Calderon une belle copie? On ne sait pas précisément en quelle année la Famosa Comedia fut jouée; mais on est sûr que ce ne peut être plus tôt qu’en 1637, et plus tard qu’en 1640. Elle se trouve citée, dit-on, dans des romances de 1641. Ce qui est certain, c’est que le docteur maître Emmanuel de Guera, juge ecclésiastique, chargé de revoir tous les ouvrages de Calderon après sa mort, parle ainsi de lui en 1682: Lo que mas admiro y admiré en este raro ingenio fué qué àninguno imitò. Maître Emmanuel aurait-il dit que Calderon n’imita jamais personne, s’il avait pris le sujet d’Héraclius dans Corneille? Ce docteur était très instruit de tout ce qui concernait Calderon; il avait travaillé à quelques-unes de ses comédies; tantôt ils faisaient ensemble des pièces galantes, tantôt ils composaient des actes sacramentaux, qu’on joue encore en Espagne. Ces actes sacramentaux ressemblent pour le fond aux anciennes pièces italiennes et françaises, tirées de l’écriture; mais ils sont chargés de beaucoup d’épisodes et de fictions. Le peuple de Madrid y courait en foule. Le roi Philippe IV envoyait toutes ces pièces à Louis XIV les premières années de son mariage. Au reste, il est très inutile au progrès des arts de savoir qui est l’auteur original d’une douzaine de vers: ce qui est utile, c’est de savoir ce qui est bon ou mauvais, ce qui est bien ou mal conduit, bien ou mal exprimé, et de se faire des idées justes d’un art si longtemps barbare, cultivé aujourd’hui dans toute l’Europe, et presque perfectionné en France. On fait quelquefois une objection spécieuse en faveur des irrégularités des théâtres espagnol et anglais: des peuples pleins d’esprit se plaisent, dit-on, à ces ouvrages: comment peuvent-ils avoir tort? Pour répondre à cette objection tant rabattue, écoutons Lope de Vega lui-même, génie égal, pour le moins, à Shakespeare. Voici comme il parle à peu près dans son épître en vers, intitulée Nouvel Art de faire des comédies en ce temps. Les Vandales, les Goths, dans leurs écrits bizarres, Dédaignèrent le goût des Grecs et des Romains: Nos aïeux ont marché dans ces nouveaux chemins; Nos aïeux étaient des barbares. L’abus règne, l’art tombe, et la raison s’enfuit. Qui veut écrire avec décence, Avec art, avec goût, n’en recueille aucun fruit: Il vit dans le mépris, et meurt dans l’indigence. Je me vois obligé de servir l’ignorance: J’enferme sous quatre verrous Sophocle, Euripide, et Térence. J’écris en insensé; mais j’écris pour des fous. Le public est mon maître, il faut bien le servir; Il faut, pour son argent, lui donner ce qu’il aime. J’écris pour lui, non pour moi-même, Et cherche des succès dont je n’ai qu’à rougir. Il avoue ensuite qu’en France, en Italie, on regardait comme des barbares les auteurs qui travaillaient dans le goût qu’il se reproche; et il ajoute qu’au moment qu’il écrit cette épître, il en est à sa quatre cent quatre-vingt- troisième pièce de théâtre: il alla depuis jusqu’à plus de mille. Il est sûr qu’un homme qui a fait mille comédies n’en a pas fait une bonne. Le grand malheur de Lope et de Shakespeare était d’être comédiens: mais Molière était comédien aussi; et, au lieu de s’asservir au détestable goût de son siècle, il le força à prendre le sien. Il y a certainement un bon et un mauvais goût: si cela n’était pas, il n’y aurait aucune différence entre les chansons du Pont-Neuf et le second livre de Virgile: les chantres du Pont-Neuf seraient bien reçus à nous dire Nous avons notre goût; Auguste, Mécène, Pollion, Varius, avaient le leur, et la Samaritaine vaut bien l’Apollon palatin. Mais quels seront nos juges? diront les partisans de ces pièces irrégulières et bizarres. Qui? toutes les nations, excepté vous. Quand tous les hommes éclairés de tout pays, quibus est aequus et pater et res, se réuniront à estimer le deuxième, le troisième, le quatrième et le sixième livres de Virgile, et les sauront par coeur, soyez sûrs que ce sont là ses beautés de tous les temps et de tous les lieux. Quand vous verrez les beaux morceaux de Cinna et d’Athalie applaudis sur les théâtres de l’Europe, depuis Pétersbourg jusqu’à Parme, concluez que ces tragédies sont admirables avec leurs défauts; mais si on ne joue jamais les vôtres que chez vous seuls, que pouvez-vous en conclure? Source: http://www.poesies.net