LE TRIUMVIRAT Par François-Marie Voltaire (Arouet) (1694-1778) TRAGÉDIE EN CINQ ACTES. REPRÉSENTÉE SUR LE THÉÂTRE FRANÇAIS LE 5 JUILLET 1764. TABLE DES MATIERES Avertissement de Moland. Avertissement de l'édition de Kehl. Préface de l'éditeur Personnages Acte I SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V Acte II SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V Acte III SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII Acte IV SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII Acte V SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V AVERTISSEMENT DE MOLAND. Le 13 juillet 1763, Voltaire écrivait au comte d’Argental qu’il avait en tête un drame un peu barbare, un peu à l’anglaise, « destiné à faire un très grand effet sur le théâtre. » Il ne voulait le donner qu’incognito: « Soyez persuadé que le public ne se tournera jamais de mon côté, quand il verra que je veux paraître toujours sur la scène; on se lasse de voir toujours le même homme. » Pour dérouter le monde, il voulait y mettre un style dur. Il y aurait de l’assassinat. Elle serait bien loin de nos moeurs douces; le spectacle serait assez beau, quelquefois très pittoresque. Ce drame serait l’oeuvre d’un jeune homme qui promettrait quelque chose de bien sinistre, et qu’il faudrait encourager. « Ne serait-ce pas un grand plaisir pour vous de vous moquer de ce public si frivole, si changeant, si incertain dans ses goûts, si volage, si français? » Il s’agissait du Triumvirat. Voltaire hésite toutefois à prendre ce titre déjà employé par Crébillon. « Le titre me ferait soupçonner, et on dirait que je suis le savetier qui raccommode toujours les vieux cothurnes de Crébillon; cependant il est difficile de donner un autre titre à l’ouvrage. » Dans l’intimité, Voltaire appelait sa pièce les Roués. « Ce n’est pas, écrit-il à d’Argental, ce n’est pas un ex-jésuite qui a fait les Roués, c’est un jeune novice, qui demanda son congé dès qu’il sut la banqueroute du P. La Valette et qu’il apprit que nosseigneurs du parlement avaient un malin vouloir contre saint Ignace de Loyola. Le public, sans doute, protégera ce pauvre diable; mais le bon de l’affaire, c’est qu’elle amusera mes anges. Je crois déjà les voir rire sous cape à la représentation. » Le succès ne répondit pas à l’attente de l’auteur, qui retira sa pièce après la première représentation, et se mit à la corriger et à la refondre avec une infatigable ardeur. AVERTISSEMENT DE L’ÉDITION DE KEHL. Cette pièce, jouée en 1764, fut imprimée à Paris en 1766. « L’auteur, disait M. de Voltaire dans son Avertissement,n’avait composé cet ouvrage que pour avoir occasion de développer, dans des notes, les caractères des principaux Romains, au temps du triumvirat, et pour placer convenablement l’histoire de tant d’autres proscriptions qui effrayent et qui déshonorent la nature humaine, depuis la proscription de vingt-trois mille hébreux en un jour, à l’occasion d’un veau d’or, et de vingt-quatre mille en un autre jour, pour une fille madianite, jusqu’aux proscriptions des Vaudois du Piémont. » La pièce imprimée est très différente du manuscrit qui a servi aux représentations. C’est sur ce manuscrit que nous avons recueilli les variantes. Elle était accompagnée, dans toutes les éditions, de deux ouvrages en prose: l’un sur le Gouvernement et la Divinité d’Auguste; l’autre intitulé des Conspirations contre les Peuples, et des Proscriptions. Nous avons cru que ces deux morceaux, purement historiques, et qui n’ont avec cette tragédie qu’un rapport éloigné, seraient mieux placés dans la partie historique de cette édition. PRÉFACE DE L’ÉDITEUR. Cette tragédie, assez ignorée, m’étant tombée entre les mains, j’ai été étonné d’y voir l’histoire presque entièrement falsifiée, et cependant les moeurs des Romains, du temps du triumvirat, représentées avec le pinceau le plus fidèle. Ce contraste singulier m’a engagé à la faire imprimer avec des remarques que j’ai faites sur ces temps illustres et funestes d’un empire qui, tout détruit qu’il est, attirera toujours les regards de vingt royaumes élevés sur ses débris, et dont chacun se vante aujourd’hui d’avoir été une province des Romains, et une des pièces de ce grand édifice. Il n’y a point de petite ville qui ne cherche à prouver qu’elle a eu l’honneur autrefois d’être saccagée par quelque consul romain, et on va même jusqu’à supposer des titres de cette espèce de vanité humiliante. Tout vieux château dont on ignore l’origine a été bâti par César, du fond de l’Espagne au bord du Rhin: on voit partout une tour de César, qui ne fit élever aucune tour dans les pays qu’il subjugua, et qui préférait ses camps retranchés à des ouvrages de pierre et de ciment, qu’il n’avait pas le temps de construire dans la rapidité de ses expéditions. Enfin les temps des Scipion, de Sylla, de César, d’Auguste, sont beaucoup plus présents à notre mémoire que les premiers événements de nos propres monarchies. Il semble que nous soyons encore sujets des Romains. J’ose dire dans mes notes ce que je pense de la plupart de ces hommes célèbres, tels que César, Pompée, Antoine, Auguste, Caton, Cicéron, en ne jugeant que par les faits, et en ne me préoccupant pour personne. Je ne prétends point juger la pièce. J’ai fait une étude particulière de l’histoire, et non pas du théâtre, que je connais assez peu, et qui me semble un objet de goût plutôt que de recherches. J’avoue que j’aime à voir dans un ouvrage dramatique les moeurs de l’antiquité, et à comparer les héros qu’on met sur le théâtre avec la conduite et le caractère que les historiens leur attribuent. Je ne demande pas qu’ils fassent sur la scène ce qu’ils ont réellement fait dans leur vie; mais je me crois en droit d’exiger qu’ils ne fassent rien qui ne soit dans leurs moeurs: c’est là ce qu’on appelle la vérité théâtrale. Le public semble n’aimer que les sentiments tendres et touchants, les emportements et les craintes des amantes affligées. Une femme trahie intéresse plus que la chute d’un empire. J’ai trouvé dans cette pièce des objets qui se rapprochent plus de ma manière de penser et de celle de quelques lecteurs qui, sans exclure aucun genre, aiment les peintures des grandes révolutions, ou plutôt des hommes qui les ont faites. S’il n’avait été question que des amours d’Octave et du jeune Pompée dans cette pièce, je ne l’aurais ni commentée ni imprimée. Je m’en suis servi comme d’un sujet qui m’a fourni des réflexions sur le caractère des Romains, sur ce qui intéresse l’humanité, et sur ce qu’on peut découvrir de vérités historiques. J’aurais désiré qu’on eût commenté ainsi les tragédies de Pompée, de Sertorius, de Cinna, des Horaces, et qu’on eût démêlé ce qui appartient à la vérité, et ce qui appartient à la fable. Il est certain, par exemple, que César ne tint à Ptolémée aucun des discours que lui prête le sublime et inégal auteur de la Mort de Pompée,et que Cornélie ne parla point à César comme on l’a fait parler, puisque Ptolémée était un enfant de douze à treize ans, et Cornélie une femme de dix-huit, qui ne vit jamais César, qui n’aborda point en Égypte, et qui ne joua aucun rôle dans les guerres civiles. Il n’y a jamais eu d’Émilie qui ait conspiré avec Cinna; tout cela est une invention du génie du poète. La conspiration de Cinna n’est probablement qu’un sujet fabuleux de déclamation, inventé par Sénèque, comme je le dis dans mes notes. De toutes les tragédies que nous avons, celle qui s’écarte le moins de la vérité historique, et qui peint le coeur le plus fidèlement, serait Britannicus, si l’intrigue n’était pas uniquement fondée sur les prétendues amours de Britannicus et de Junie, et sur la jalousie de Néron. J’espère que les éditeurs qui ont annoncé les commentaires des ouvrages de Racine par souscription n’oublieront pas de remarquer comment ce grand homme a fondu et embelli Tacite dans sa pièce. Je pense que, si Néron n’avait pas la puérilité de se cacher derrière une tapisserie pour écouter l’entretien de Britannicus et de Junie, et si le cinquième acte pouvait être plus animé, cette pièce serait celle qui plairait le plus aux hommes d’État et aux esprits cultivés. En un mot, on voit assez quel est mon but dans l’édition que je donne. Le manuscrit de cette tragédie est intitulé Octave et le jeune Pompée; j’y ai ajouté le titre du Triumvirat: il m’a paru que ce titre réveille plus l’attention, et présente à l’esprit une image plus forte et plus grande. Je sais gré à l’auteur d’avoir supprimé Lépide, et de n’avoir parlé de cet indigne Romain que comme il le méritait. Encore une fois je ne prétends point juger de la pièce. Il faut toujours attendre le jugement du public; mais il me semble que l’auteur écrit plus pour les lecteurs que pour les spectateurs. Sa pièce m’a paru tenir beaucoup plus du terrible que du genre qui attendrit le coeur et qui le déchire. On m’assure même que l’auteur n’a point prétendu faire une tragédie pour le théâtre de Paris, et qu’il n’a voulu que rendre odieux la plupart des personnages de ces temps atroces: c’est en quoi il m’a paru qu’il avait réussi. La pièce est peut-être dans le goût anglais. Il est bon d’avoir des ouvrages dans tous les genres. Il m’importe peu de connaître l’auteur je ne me suis occupé que de faire sur cet ouvrage des notes qui peuvent être utiles. Les gens de lettres qui aiment ces recherches, et pour qui seuls j’écris, en seront les juges. J’ai employé la nouvelle orthographe. Il m’a paru qu’on doit écrire, autant qu’on le peut, comme on parle; et quand il n’en coûte qu’un a au lieu d’un o pour distinguer les Français de saint François d’Assise, comme dit l’auteur de la Henriade, et pour faire sentir qu’on prononce Anglais et Danois, ce n’est ni une grande peine ni une grande difficulté de mettre un a qui indique la vraie prononciation, à la place de cet o qui vous trompe. PERSONNAGES OCTAVE, surnommé depuis Auguste. MARC-ANTOINE. le jeune POMPÉE. JULIE, fille de Lucius César. FULVIE, femme de Marc-Antoine. ALBINE, suivante de Fulvie. AUFIDE, tribun militaire. TRIBUNS, CENTURIONS, LICTEURS, SOLDATS. Noms des acteurs qui jouèrent dans cette tragédie: Armand, Dubois, Lekain (Octave), Brizard, Molé (Pompée), Dauberval, Bouret, Granger, Mmes Dumesnil (Fulvie), Lekain, Dubois (Julie), d’Épinay, Doligny, Luzy, Fatanville. ¾ Recette 2,511 livres. ¾ Après la première représentation l’auteur retira sa pièce. (G. A.) LE TRIUMVIRAT TRAGÉDIE. ACTE PREMIER. SCÈNE I. (Le théâtre représente l’île où les triumvirs firent les proscriptions et le partage du monde. La scène est obscurcie; on entend le tonnerre, on voit des éclairs. La scène découvre des rochers, des précipices, et des tentes dans l’éloignement.) FULVIE, ALBINE. FULVIE Quelle effroyable nuit! Que le courroux céleste Éclate avec justice en cette île funeste! ALBINE. Ces tremblements soudains, ces rochers renversés, Ces volcans infernaux jusqu’au ciel élancés, Ce fleuve soulevé roulant sur nous son onde, Ont fait craindre aux humains les derniers jours du monde. La foudre a dévoré ce détestable airain, Ces tables de vengeance où le fatal burin Épouvantait nos yeux d’une liste de crimes, De l’ordre du carnage, et des noms des victimes. Vous voyez en effet que nos proscriptions Sont en horreur au ciel ainsi qu’aux nations. FULVIE. Tombe sur nos tyrans cette foudre égarée, Qui, frappant vainement une terre abhorrée, A détruit dans les mains de nos maîtres cruels Les instruments du crime, et non les criminels! Je voudrais avoir vu cette île anéantie, Avec l’indigne affront dont on couvre Fulvie. Que font nos trois tyrans dans ce désordre affreux? Quelques remords au moins ont-ils approché d’eux? ALBINE. Dans cette île tremblante aux éclats du tonnerre, Tranquilles dans leur tente ils partageaient la terre; Du sénat et du peuple ils ont réglé le sort, Et dans Rome sanglante ils envoyaient la mort. FULVIE. Antoine me la donne, ô jour d’ignominie! Il me quitte, il me chasse, il épouse Octavie; D’un divorce odieux j’attends l’infâme écrit; Je suis répudiée; et c’est moi qu’on proscrit. ALBINE. Il vous brave à ce point! Il vous fait cette injure! FULVIE. L’assassin des Romains craint-il d’être parjure? Je l’ai trop bien servi tout barbare est ingrat, Il prétexte envers moi l’intérêt de l’État; Mais ce grand intérêt n’est que celui d’un traître Qui ménageant Octave en est trompé peut-être. ALBINE. Octave vous aima: se peut-il qu’aujourd’hui Vos malheurs, vos affronts, ne viennent que de lui? FULVIE. Qui peut connaître Octave? Et que son caractère Est différent en tout du grand coeur de son père! Je l’ai vu, dans l’erreur de ses égarements, Passer Antoine même en ses emportements; Je l’ai vu des plaisirs chercher la folle ivresse; Je l’ai vu des Catons affecter la sagesse. Après m’avoir offert un criminel amour, Ce Protée à ma chaîne échappa sans retour. Tantôt il est affable, et tantôt sanguinaire: Il adore Julie, il a proscrit son père; Il hait, il craint Antoine, et lui donne sa soeur: Antoine est forcené, mais Octave est trompeur. Ce sont là les héros qui gouvernent la terre; Ils font, en se jouant, et la paix et la guerre; Du sein des voluptés ils nous donnent des fers. A quels maîtres, grands dieux, livrez-vous l’univers! Albine, les lions, au sortir des carnages, Suivent, en rugissant, leurs compagnes sauvages; Les tigres font l’amour avec férocité: Tels sont nos triumvirs. Antoine ensanglanté Prépare de l’hymen la détestable fête. Octave a de Julie entrepris la conquête; Et dans ce jour de sang, de tristesse, et d’horreur, L’amour de tous côtés se mêle à la fureur; Julie abhorre Octave; elle n’est occupée Que de livrer son coeur au fils du grand Pompée. Si Pompée est écrit sur ce livre fatal, Octave en l’immolant frappe en lui son rival. Voilà donc les ressorts du destin de l’empire, Ces grands secrets d’État, que l’ignorance admire! Ils étonnent de loin les vulgaires esprits, Ils inspirent de près l’horreur et le mépris. ALBINE. Que de bassesse, ô ciel! et que de tyrannie! Quoi! les maîtres du monde en sont l’ignominie Je vous plains: je pensais que Lépide aujourd’hui Contre ces deux ingrats vous servirait d’appui. Vous unîtes vous-même Antoine avec Lépide. FULVIE. A peine est-il compté dans leur troupe homicide. Subalterne tyran, pontife méprisé, De son faible génie ils ont trop abusé; Instrument odieux de leurs sanglants caprices, C’est un vil scélérat soumis à ses complices; Il signe leurs décrets sans être consulté, Et pense agir encore avec autorité. Mais si dans mes chagrins quelques douceurs me restent, C’est que mes deux tyrans en secret se détestent. Cet hymen d’Octavie et ses faibles appas Éloignent la rupture et ne l’empêchent pas. Ils se connaissent trop; ils se rendent justice. Un jour je les verrai, préparant leur supplice, Allumer la discorde avec plus de fureur Que leur fausse amitié n’étale ici d’horreur. SCÈNE II. FULVIE, ALBINE, AUFIDE. FULVIE. Aufide, qu’a-t-on fait? Quelle est ma destinée? A quel abaissement suis-je enfin condamnée? AUFIDE. Le divorce est signé de cette même main Que l’on voit à longs flots verser le sang romain; Et bientôt vos tyrans viendront sous cette tente Partager des proscrits la dépouille sanglante. FULVIE. Puis-je compter sur vous? AUFIDE. Né dans votre maison, Si je sers sous Antoine, et dans sa légion, Je ne suis qu’à vous seule. Autrefois mon épée Aux champs thessaliens servit le grand Pompée: Je rougis d’être ici l’esclave des fureurs Des vainqueurs de Pompée et de vos oppresseurs. Mais que résolvez-vous? FULVIE. De me venger. AUFIDE. Sans doute, Vous le devez, Fulvie. FULVIE. Il n’est rien qui me coûte, Il n’est rien que je craigne; et dans nos factions On a compté Fulvie au rang des plus grands noms. Je n’ai qu’une ressource, Aufide, en ma disgrâce; Le parti de Pompée est celui que j’embrasse; Et Lucius César a des amis secrets Qui sauront à ma cause unir ses intérêts. Il est, vous le savez, le père de Julie; Il fut proscrit; enfin tout me le concilie. Julie est-elle à Rome? AUFIDE. On n’a pu l’y trouver. Octave tout-puissant l’aura fait enlever; Le bruit en a couru. FULVIE. Le rapt et l’homicide, Ce sont là ses exploits! Voilà nos lois, Aufide. Mais le fils de Pompée est-il en sûreté? Qu’en avez-vous appris? AUFIDE. Son arrêt est porté; Et l’infâme avarice, au pouvoir asservie, Doit trancher à prix d’or une si belle vie; Tels sont les vils Romains. FULVIE. Quoi! tout espoir me fuit! Non, je défie encor le sort qui me poursuit; Les tumultes des camps ont été mes asiles: Mon génie était né pour les guerres civiles, Pour ce siècle effroyable où j’ai reçu le jour. Je veux... Mais j’aperçois dans ce sanglant séjour Les licteurs des tyrans, leurs lâches satellites, Qui de ce camp barbare occupent les limites. Vous qu’un emploi funeste attache ici près d’eux, Demeurez; écoutez leurs complots ténébreux; Vous m’en avertirez; et vous viendrez m’apprendre Ce que je dois souffrir, ce qu’il faut entreprendre. (Elle sort avec Albine.) AUFIDE. Moi, le soldat d’Antoine! A quoi suis-je réduit! De trente ans de travaux quel exécrable fruit! (Tandis qu’il parle, on avance la tente où Octave et Antoine vont se placer. Les licteurs l’entourent, et forment un demi-cercle. Aufide se range à côté de la tente.) SCÈNE III. OCTAVE, ANTOINE, debout dans la tente, une table derrière eux. ANTOINE. Octave, c’en est fait, et je la répudie; Je resserre nos noeuds par l’hymen d’Octavie; Mais ce n’est pas assez pour éteindre ces feux Qu’un intérêt jaloux allume entre nous deux, Deux chefs toujours unis sont un exemple rare; Pour les concilier il faut qu’on les sépare. Vingt fois votre Agrippa, vos confidents, les miens, Depuis que nous régnons, ont rompu nos liens. Un compagnon de plus, ou qui du moins croit l’être, Sur le trône avec nous affectant de paraître, Lépide, est un fantôme aisément écarté, Qui rentre de lui-même en son obscurité. Qu’il demeure pontife, et qu’il préside aux fêtes Que Rome en gémissant consacre à nos conquêtes; La terre n’est qu’à nous et qu’à nos légions. Il est temps de fixer le sort des nations; Réglons surtout le nôtre; et, quand tout nous seconde, Cessons de différer le partage du monde. (Ils s’asseyent à la table où ils doivent signer.) OCTAVE. Mes desseins dès longtemps ont prévenu vos voeux; J’ai voulu que l’empire appartînt à tous deux. Songez que je prétends la Gaule et l’Illyrie, Les Espagnes, l’Afrique, et surtout l’Italie; L’Orient est à vous. ANTOINE. Telle est ma volonté, Tel est le sort du monde entre nous arrêté. Vous l’emportez sur moi dans ce nouveau partage; Je ne me cache point quel est votre avantage; Rome va vous servir: vous aurez sous vos lois Les vainqueurs de la terre, et je n’ai que des rois. Je veux bien vous céder. J’exige en récompense Que votre autorité, secondant ma puissance, Extermine à jamais les restes abattus Du parti de Pompée et du traître Brutus; Qu’aucun n’échappe aux lois que nous avons portées. OCTAVE. D’assez de sang peut-être elles sont cimentées. ANTOINE. Comment! vous balancez! Je ne vous connais plus. Qui peut troubler ainsi vos voeux irrésolus? OCTAVE. Le ciel même a détruit ces tables si cruelles. ANTOINE. Le ciel qui nous seconde en permet de nouvelles. Craignez-vous un augure? OCTAVE. Et ne craignez-vous pas De révolter la terre à force d’attentats? Nous voulons enchaîner la liberté romaine. Nous voulons gouverner; n’excitons plus la haine. ANTOINE. Nommez-vous la justice une inhumanité? Octave, un triumvir par César adopté, Quand je venge un ami, craint de venger un père! Vous oublieriez son sang pour flatter le vulgaire! A qui prétendez-vous accorder un pardon, Quand vous m’avez vous-même immolé Cicéron? OCTAVE. Rome pleure sa mort. ANTOINE. Elle pleure en silence. Cassius et Brutus, réduits à l’impuissance, Inspireront peut-être aux autres nations Une éternelle horreur de nos proscriptions. Laissons-les en tracer d’effroyables images, Et contre nos deux noms révolter tous les âges. Assassins de leur maître et de leur bienfaiteur, C’est leur indigne nom qui doit être en horreur: Ce sont les coeurs ingrats qu’il est temps qu’on punisse; Seuls ils sont criminels, et nous faisons justice. Ceux qui les ont servis, qui les ont approuvés, Aux mêmes châtiments seront tous réservés. De vingt mille guerriers, péris dans nos batailles, D’un oeil sec et tranquille on voit les funérailles; Sur leurs corps étendus, victimes du trépas, Nous volons, sans pâlir, à de nouveaux combats; Et de la trahison cent malheureux complices Seraient au grand César de trop chers sacrifices! OCTAVE. Dans Rome en ce jour même on venge encor sa mort; Mais sachez qu’à mon coeur il en coûte un effort. Trop d’horreur à la fin peut souiller sa vengeance; Je serais plus son fils si j’avais sa clémence. ANTOINE. La clémence aujourd’hui peut nous perdre tous deux. OCTAVE. L’excès des cruautés serait plus dangereux. ANTOINE. Redoutez-vous le peuple? OCTAVE. Il faut qu’on le ménage; Il faut lui faire aimer le frein de l’esclavage. D’un oeil d’indifférence il voit la mort des grands; Mais quand il craint pour lui, malheur à ses tyrans! ANTOINE. J’entends: à mes périls vous cherchez à lui plaire, Vous voulez devenir un tyran populaire. OCTAVE. Vous m’imputez toujours quelques secrets desseins. Sacrifier Pompée, est-ce plaire aux Romains? Mes ordres aujourd’hui renversent leur idole. Tandis que je vous parle, on le frappe, on l’immole: Que voulez-vous de plus? ANTOINE. Vous ne m’abusez pas; Il vous en coûta peu d’ordonner son trépas: A nos vrais intérêts sa mort fut nécessaire. Mais d’un rival secret vous voulez vous défaire; Il adorait Julie, et vous étiez jaloux; Votre amour outragé conduisait tous vos coups. De nos engagements remplissez l’étendue: De Lucius César la mort est suspendue; Oui, Lucius César, contre nous conjuré... OCTAVE. Arrêtez. ANTOINE. Ce coupable est-il pour nous sacré? Je veux qu’il meure... OCTAVE, se levant. Lui? le père de Julie? ANTOINE. Oui, lui-même. OCTAVE. Écoutez: notre intérêt nous lie; L’hymen étreint ces noeuds; mais si vous persistez A demander le sang que vous persécutez, Dès ce jour entre nous je romps toute alliance. ANTOINE. Octave, je sais trop que notre intelligence Produira la discorde et trompera nos voeux. Ne précipitons point des temps si dangereux. Voulez-vous m’offenser? OCTAVE. Non; mais je suis le maître D’épargner un proscrit qui ne devait pas l’être. ANTOINE. Mais vous-même avec moi vous l’aviez condamné: De tous nos ennemis c’est le plus obstiné. Qu’importe si sa fille un moment vous fut chère? A notre sûreté je dois le sang du père. Les plaisirs inconstants d’un amour passager A nos grands intérêts n’ont rien que d’étranger. Vous avez jusqu’ici peu connu la tendresse; Et je n’attendais pas cet excès de faiblesse. OCTAVE. De faiblesse!... Et c’est vous qui m’oseriez blâmer? C’est Antoine aujourd’hui qui me défend d’aimer? ANTOINE. Nous avons tous les deux mêlé dans les alarmes Les fêtes, les plaisirs à la fureur des armes: César en fit autant;mais par la volupté Le cours de ses exploits ne fut point arrêté. Je le vis dans l’Égypte, amoureux et sévère, Adorer Cléopâtre en immolant son frère. OCTAVE. Ce fut pour la servir. Je puis vous voir un jour Plus aveuglé que lui, plus faible à votre tour. Je vous connais assez; mais, quoi qu’il en arrive, J’ai rayé Lucius, et je prétends qu’il vive. ANTOINE. Je n’y consentirai qu’en vous voyant signer L’arrêt de ces proscrits qu’on ne peut épargner. OCTAVE. Je vous l’ai déjà dit, j’étais las du carnage Où la mort de César a forcé mon courage. Mais, puisqu’il faut enfin ne rien faire à demi, Que le salut de Rome en doit être affermi, Qu’il me faut consommer l’horreur qui nous rassemble; (Il s’assied, et signe.) Je cède, je me rends... j’y souscris... Ma main tremble. Allez, tribuns, portez ces malheureux édits (A Antoine, qui s’assied et signe.) Et nous, puissions-nous être à jamais réunis! ANTOINE. Vous, Aufide, demain vous conduirez Fulvie; Sa retraite est marquée aux champs de l’Apulie: Que je n’entende plus ses cris séditieux. OCTAVE. Écoutons ce tribun qui revient en ces lieux; Il arrive de Rome, et pourra nous apprendre Quel respect à nos lois le sénat a dû rendre. SCÈNE IV. OCTAVE, ANTOINE, AUFIDE, UN TRIBUN, LICTEURS. ANTOINE, au tribun. A-t-on des triumvirs accompli les desseins? Le sang assure-t-il le repos des humains? LE TRIBUN. Rome tremble et se tait au milieu des supplices. Il nous reste à frapper quelques secrets complices, Quelques vils ennemis d’Antoine et des Césars, Restes des conjurés de ces ides de Mars, Qui, dans les derniers rangs cachant leur haine obscure? Vont du peuple en secret exciter le murmure. Paulus, Albin, Cotta, les plus grands sont tombés; A la proscription peu se sont dérobés. OCTAVE. A-t-on de l’univers affermi la conquête? Et du fils de Pompée apportez-vous la tête? Pour le bien de l’État j’ai dû la demander. LE TRIBUN. Les dieux n’ont pas voulu, seigneur, vous l’accorder: Trop chéri des Romains, ce jeune téméraire Se paraît à leurs yeux des vertus de son père; Et lorsque, par mes soins, des têtes des proscrits Aux murs du Capitole on affichait le prix, Pompée à leur salut mettait des récompenses. Il a par des bienfaits combattu vos vengeances; Mais, quand vos légions ont marché sur nos pas, Alors, fuyant de Rome et cherchant les combats, Il s’avance a Césène, et vers les Pyrénées Doit au fils de Caton joindre ses destinées; Tandis qu’en Orient Cassius et Brutus, Conjurés trop fameux par leurs fausses vertus, A leur faible parti rendant un peu d’audace. Osent vous défier dans les champs de la Thrace. ANTOINE. Pompée est échappé! OCTAVE. Ne vous alarmez pas; En quelque endroit qu’il soit, la mort est sur ses pas. Si mon père a du sien triomphé dans Pharsale, J’attends contre le fils une fortune égale; Et le nom de César, dont je suis honoré, De sa perte à mon bras fait un devoir sacré. ANTOINE. Préparons donc soudain cette grande entreprise; Mais que notre intérêt jamais ne nous divise. Le sang du grand César est déjà joint au mien; Votre soeur est ma femme; et ce double lien Doit affermir le joug où nos mains triomphantes Tiendront à nos genoux les nations tremblantes. SCÈNE V. OCTAVE, LE TRIBUN, éloigné. OCTAVE. Que feront tous ces noeuds? Nous sommes deux tyrans! Puissances de la terre, avez-vous des parents? Dans le sang des Césars Julie a pris naissance; Et, loin de rechercher mon utile alliance, Elle n’a regardé cette triste union Que comme un des arrêts de la proscription. (Au tribun.) Revenez... Quoi! Pompée échappe à ma vengeance? Quoi! Julie avec lui serait d’intelligence? On ignore en quels lieux elle a porté ses pas? LE TRIBUN. Son père en est instruit, et l’on n’en doute pas. Lui-même de sa fille a préparé la fuite. OCTAVE. De quoi s’informe ici ma raison trop séduite? Quoi! lorsqu’il faut régir l’univers consterné, Entouré d’ennemis, du meurtre environné, Teint du sang des proscrits, que j’immole à mon père, Détesté des Romains, peut-être d’un beau-frère, Au milieu de la guerre, au sein des factions, Mon coeur serait ouvert à d’autres passions! Quel mélange inouï! quelle étonnante ivresse D’amour, d’ambition, de crimes, de faiblesse! Quels soucis dévorants viennent me consumer! Destructeur des humains, t’appartient-il d’aimer? ACTE DEUXIÈME. SCÈNE I. FULVIE, AUFIDE. AUFIDE. Oui, j’ai tout entendu; le sang et le carnage Ne coûtaient rien, madame, à votre époux volage. Je suis toujours surpris que ce coeur effréné, Plongé dans la licence, au vice abandonné, Dans les plaisirs affreux qui partagent sa vie, Garde une cruauté tranquille et réfléchie. Octave même, Octave en paraît indigné; Il regrettait le sang où son bras s’est baigné. Il n’était plus lui-même: il semble qu’il rougisse D’avoir eu si longtemps Antoine pour complice. Peut-être aux yeux des siens il feint un repentir Pour mieux tromper la terre, et mieux l’assujettir; Ou peut-être son âme, en secret révoltée, De sa propre furie était épouvantée. J’ignore s’il est né pour éprouver un jour Vers l’humaine équité quelque faible retour; Mais il a disputé sur le choix des victimes, Et je l’ai vu trembler en signant tant de crimes. FULVIE. Qu’importe à mes affronts ce faible et vain remord? Chacun d’eux tour à tour me donne ici la mort. Octave, que tu crois moins dur et moins féroce, Sous un air plus humain cache un coeur plus atroce; Il agit en barbare, et parle avec douceur; Je vois de son esprit la profonde noirceur Le sphinx est son emblème, et nous dit qu’il préfère Ce symbole du fourbe aux aigles de son père. A tromper l’univers il mettra tous ses soins. De vertus incapable, il les feindra du moins; Et l’autre aura toujours dans sa vertu guerrière Les vices forcenés de son âme grossière. Ils osent me bannir; c’est là ce que je veux. Je ne demandais pas à gémir auprès d’eux, A respirer encore un air qu’ils empoisonnent. Remplissons sans tarder les ordres qu’ils me donnent; Partons. Dans quels pays, dans quels lieux ignorés Ne les verrons-nous pas comme à Rome abhorrés? Je trouverai partout l’aliment de ma haine. SCÈNE II. FULVIE, ALBINE, AUFIDE. AUFIDE. Madame, espérez tout; Pompée est à Césène: Mille Romains en foule ont devancé ses pas; Son nom et ses malheurs enfantent des soldats; On dit qu’à la valeur joignant la diligence, Dans cette île barbare il porte la vengeance; Que les trois assassins à leur tour sont proscrits, Que de leur sang impur on a fixé le prix. On dit que Brutus même avance vers le Tibre, Que la terre est vengée, et qu’enfin Rome est libre. Déjà dans tout le camp ce bruit s’est répandu, Et le soldat murmure, ou demeure éperdu. FULVIE. On en dit trop, Albine; un bien si désirable Est trop prompt et trop grand pour être vraisemblable; Mais ces rumeurs au moins peuvent me consoler, Si mes persécuteurs apprennent à trembler. AUFIDE. Il est des fondements à ce bruit populaire. Un peu de vérité fait l’erreur du vulgaire. Pompée a su tromper le fer des assassins, C’est beaucoup; tout le reste est soumis aux destins. Je sais qu’il a marché vers les murs de Césène; De son départ au moins la nouvelle est certaine, Et le bruit qu’on répand nous confirme aujourd’hui Que les coeurs des Romains se sont tournés vers lui; Mais son danger est grand; des légions entières Marchent sur son passage, et bordent les frontières; Pompée est téméraire, et ses rivaux prudents. FULVIE. La prudence est surtout nécessaire aux méchants; Mais souvent on la trompe; un heureux téméraire Confond, en agissant, celui qui délibère. Enfin Pompée approche. Unis par la fureur, Nos communs intérêts m’annoncent un vengeur. Les révolutions, fatales ou prospères, Du sort qui conduit tout sont les jeux ordinaires: La fortune à nos yeux fit monter sur son char Sylla, deux Marius, et Pompée, et César; Elle a précipité ces foudres de la guerre; De leur sang tour à tour elle a rougi la terre, Rome a changé de lois, de tyrans, et de fers. Déjà nos triumvirs éprouvent des revers. Cassius et Brutus menacent l’Italie. J’irais chercher Pompée aux sables de Libye. Après mes deux affronts, indignement soufferts, Je me consolerais en troublant l’univers. Rappelons et l’Espagne et la Gaule irritée A cette liberté que j’ai persécutée; Puissé-je, dans le sang de ces monstres heureux Expier les forfaits que j’ai commis pour eux! Pardonne, Cicéron, de Rome heureux génie, Mes destins t’ont vengé, tes bourreaux m’ont punie; Mais je mourrai contente en des malheurs si grands, Si je meurs comme toi le fléau des tyrans. (A Aufide.) Avant que de partir, tâchez de vous instruire Si de quelque espérance un rayon peut nous luire. Profitez des moments où les soldats troublés Dans le camp des tyrans paraissent ébranlés. Annoncez-leur Pompée; à ce grand nom peut-être Ils se repentiront d’avoir un autre maître. Allez. (Ici on voit dans l’enfoncement Julie couchée entre des rochers.) SCÈNE III. FULVIE, ALBINE. FULVIE. Que vois-je au loin dans ces rochers déserts, Sur ces bords escarpés d’abîmes entr’ouverts, Que présente à mes yeux la terre encor tremblante? ALBINE. Je vois, ou je me trompe, une femme expirante. FULVIE. Est-ce quelque victime immolée en ces lieux? Peut-être les tyrans l’exposent à nos yeux, Et par un tel spectacle, ils ont voulu m’apprendre De leur triumvirat ce que je dois attendre. Allez j’entends d’ici ses sanglots et ses cris: Dans son coeur oppressé rappelez ses esprits; Conduisez-la vers moi. SCÈNE IV. FULVIE, sur le devant du théâtre; JULIE, au fond, vers un des côtés, soutenue par ALBINE. JULIE. Dieux vengeurs que j’adore! Écoutez-moi, voyez pour qui je vous implore! Secourez un héros, ou faites-moi mourir. FULVIE. De ses plaintifs accents je me sens attendrir. JULIE. Où suis-je? et dans quels lieux les flots m’ont-ils jetée! Je promène en tremblant ma vue épouvantée. Où marcher!... Quelle main m’offre ici son secours? Et qui vient ranimer mes misérables jours? FULVIE. Sa gémissante voix ne m’est point inconnue. Avançons... Ciel! que vois-je! en croirai-je ma vue? Destins qui vous jouez des malheureux mortels, Amenez-vous Julie en ces lieux criminels? Ne me trompé-je point?.. N’en doutons plus, c’est elle. JULIE. Quoi! D’Antoine, grands dieux! c’est l’épouse cruelle! Je suis perdue! FULVIE. Hélas! que craignez-vous de moi? Est-ce aux infortunés d’inspirer quelque effroi? Voyez-moi sans trembler; je suis loin d’être à craindre; Vous êtes malheureuse, et je suis plus à plaindre. JULIE. Vous! FULVIE. Quel événement et quels dieux irrités Ont amené Julie en ces lieux détestés? JULIE. Je ne sais où je suis: un déluge effroyable Qui semblait engloutir une terre coupable, Des tremblements affreux, des foudres dévorants, Dans les flots débordés ont plongé mes suivants. Avec un seul guerrier de la mort échappée, J’ai marché quelque temps dans cette île escarpée; Mes yeux ont vu de loin des tentes, des soldats; Ces rochers ont caché ma terreur et mes pas; Celui qui me guidait a cessé de paraître, A peine devant vous puis-je me reconnaître; Je me meurs. FULVIE. Ah, Julie! JULIE. Eh quoi! vous soupirez! FULVIE. De vos maux et des miens mes sens sont déchirés. JULIE. Vous souffrez comme moi! quel malheur vous opprime? Hélas! où sommes-nous? FULVIE. Dans le séjour du crime, Dans cette île exécrable où trois monstres unis Ensanglantent le monde, et restent impunis. JULIE. Quoi! c’est ici qu’Antoine et le barbare Octave Ont condamné Pompée, et font la terre esclave? FULVIE. C’est sous ces pavillons qu’ils règlent notre sort; De Pompée ici même ils ont signé la mort. JULIE. Soutenez-moi, grands dieux FULVIE. De cet affreux repaire Ces tigres sont sortis: leur troupe sanguinaire Marche en ce même instant au rivage opposé. L’endroit où je vous parle est le moins exposé; Mes tentes sont ici; gardez qu’on ne nous voie. Venez; calmez ce trouble où votre âme se noie. JULIE. Et la femme d’Antoine est ici mon appui! FULVIE. Grâces à ses forfaits je ne suis plus à lui. Je n’ai plus désormais de parti que le vôtre. Le destin par pitié nous rejoint l’une à l’autre. Qu’est devenu Pompée? JULIE. Ah! que m’avez-vous dit? Pourquoi vous informer d’un malheureux proscrit? FULVIE. Est-il en sûreté? Parlez en assurance: J’atteste ici les dieux, et Rome, et ma vengeance, Ma haine pour Octave, et mes transports jaloux, Que mes soins répondront de Pompée et de vous, Que je vais vous défendre au péril de ma vie. JULIE. Hélas! c’est donc à vous qu’il faut que je me fie! Si vous avez aussi connu l’adversité, Vous n’aurez pas, sans doute, assez de cruauté Pour achever ma mort, et trahir ma misère. Vous voyez où des dieux me conduit la colère. Vous avez dans vos mains, par d’étranges hasards, Le destin de Pompée et du sang des Césars. J’ai réuni ces noms; l’intérêt de la terre A formé notre hymen au milieu de la guerre. Rome, Pompée et moi, tout est prêt à périr; Aurez-vous la vertu d’oser les secourir? FULVIE. J’oserai plus encor. S’il est sur ce rivage, Qu’il daigne seulement seconder mon courage. Oui, je crois que le ciel, si longtemps inhumain, Pour nous venger tous trois l’a conduit par la main; Oui, j’armerai son bras contre la tyrannie. Parlez: ne craignez plus. JULIE. Errante, poursuivie, Je fuyais avec lui le fer des assassins Qui de Rome sanglante inondaient les chemins; Nous allions vers son camp: déjà sa renommée Vers Césène assemblait les débris d’une armée; A travers les dangers près de nous renaissants Il conduisait mes pas incertains et tremblants. La mort était partout; les sanglants satellites Des plaines de Césène occupaient les limites. La nuit nous égarait vers ce funeste bord Où règnent les tyrans, où préside la mort. Notre fatale erreur n’était point reconnue, Quand la foudre a frappé notre suite éperdue. La terre en mugissant s’entr’ouvre sous nos pas. Ce séjour en effet est celui du trépas. FULVIE. Eh bien! est-il encore en cette île terrible? S’il ose se montrer, sa perte est infaillible, Il est mort. JULIE. Je le sais. FULVIE. Où dois-je le chercher? Dans quel secret asile a-t-il pu se cacher? JULIE. Ah! madame... FULVIE. Achevez; c’est trop de défiance; Je pardonne à l’amour un doute qui m’offense. Parlez, je ferai tout. JULIE. Puis-je le croire ainsi? FULVIE. Je vous le jure encore. JULIE. Eh bien!... il est ici. FULVIE. C’en est assez; allons. JULIE. Il cherchait un passage Pour sortir avec moi de cette île sauvage; Et ne le voyant plus dans ces rochers déserts, Des ombres du trépas mes yeux se sont couverts. Je mourais, quand le ciel, une fois favorable, M’a présenté par vous une main secourable. SCÈNE V. FULVIE, JULIE, ALBINE, UN TRIBUN. LE TRIBUN, à Fulvie. Madame, une étrangère est ici près de vous. De leur autorité les triumvirs jaloux De l’île à tout mortel ont défendu l’entrée. JULIE. Ah! j’atteste la foi que vous m’avez jurée! LE TRIBUN. Je la dois amener devant leur tribunal. FULVIE, à Julie. Gardez-vous d’obéir à cet ordre fatal. JULIE. Avilirai-je ainsi l’honneur de mes ancêtres? Soldats des triumvirs, allez dire à vos maîtres Que Julie, entraînée en ce séjour affreux, Attend, pour en sortir, des secours généreux; Que partout je suis libre, et qu’ils peuvent connaître, Ce qu’on doit de respect au sang qui m’a fait naître, A mon rang, à mon sexe, à l’hospitalité, Aux droits des nations et de l’humanité. Conduisez-moi chez vous, magnanime Fulvie. FULVIE. Votre noble fierté ne s’est point démentie; Elle augmente la mienne; et ce n’est pas en vain Que le sort vous conduit sur ce bord inhumain. Puissè-je en mes desseins ne m’être point trompée! JULIE. O dieux! prenez ma vie, et veillez sur Pompée! Dieux! si vous me livrez à mes persécuteurs, Armez-moi d’un courage égal à leurs fureurs. ACTE TROISIÈME. SCÈNE I. SEXTUS POMPÉE. Je ne la trouve plus: quoi! mon destin fatal L’amène à mes tyrans, la livre à mon rival! Les voilà, je les vois, ces pavillons horribles Où nos trois meurtriers, retirés et paisibles, Ordonnent le carnage avec des yeux sereins, Comme on donne une fête et des jeux aux Romains. O Pompée! ô mon père! infortuné grand homme! Quel est donc le destin des défenseurs de Rome? O dieux! qui des méchants suivez les étendards, D’où vient que l’univers est fait pour les Césars? J’ai vu périr Caton, leur juge et votre image: Les Scipion sont morts aux déserts de Carthage; Cicéron, tu n’es plus, et ta tête et tes mains Ont servi de trophée aux derniers des humains. Mon sort va me rejoindre à ces grandes victimes. Le fer des Achillas et celui des Septimes, D’un vil roi de l’Égypte instruments criminels, Ont fait couler le sang du plus grand des mortels. Ce n’est que par sa mort que son fils lui ressemble. Des brigands réunis, que la rapine assemble, Un prétendu César, un fils de Cépias, Qui commande le meurtre, et qui fuit les combats, Dans leur tranquille rage ordonnent de ma vie! Octave est maître enfin du monde et de Julie. De Julie! Ah! tyran, ce dernier coup du sort Atterre mon esprit luttant contre la mort. Détestable rival, usurpateur infâme, Tu ne m’assassinais que pour ravir ma femme! Et c’est moi qui la livre à tes indignes feux! Tu règnes, et je meurs, et je te laisse heureux! Et tes flatteurs, tremblants sur un tas de victimes, Déjà du nom d’Auguste ont décoré tes crimes! Quel est cet assassin qui s’avance vers moi? SCÈNE II. POMPÉE, AUFIDE. POMPÉE, l’épée à la main. Approche, et puisse Octave expirer avec toi! AUFIDE. Jugez mieux d’un soldat qui servit votre père. POMPÉE. Et tu sers un tyran! AUFIDE. Je l’abjure, et j’espère N’être pas inutile, en ce séjour affreux, Au fils, au digne fils d’un héros malheureux. Seigneur, je viens à vous de la part de Fulvie. POMPÉE. Est-ce un piège nouveau que tend la tyrannie? A son barbare époux viens-tu pour me livrer? AUFIDE. Du péril le plus grand je viens pour vous tirer. POMPÉE. L’humanité, grands dieux, est-elle ici connue? AUFIDE. Sur ce billet, au moins, daignez jeter la vue. (Il lui donne des tablettes.) POMPÉE. Julie! ô ciel! Julie! Est-il bien vrai? AUFIDE. Lisez. POMPÉE. O fortune! ô mes yeux, êtes-vous abusés? Retour inattendu de mes destins prospères! Je mouille de mes pleurs ces divins caractères. (Il lit.) « Le sort paraît changer, et Fulvie est pour nous; Écoutez ce Romain; conservez mon époux. » Qui que tu sois, pardonne; à toi je me confie; Je te crois généreux sur la foi de Julie. Quoi! Fulvie a pris soin de son sort et du mien! Qui l’y peut engager? quel intérêt? AUFIDE. Le sien. D’Antoine abandonnée avec ignominie, Elle est des trois tyrans la plus grande ennemie. Elle ne borne pas sa haine et ses desseins A dérober vos jours au fer des assassins; Il n’est point de péril que son courroux ne brave: Elle veut vous venger. POMPÉE. Oui, vengeons-nous d’Octave. Élevé dans l’Asie, au milieu des combats, Je n’ai connu de lui que ses assassinats; Et dans les champs d’honneur, qu’il redoute peut-être, Ses yeux, qu’il eût baissés, ne m’ont point vu paraître. Antoine d’un soldat a du moins la vertu. Il est vrai que mon bras ne l’a point combattu; Et depuis que mon père expira sous un traître, Nous fûmes ennemis sans jamais nous connaître. Commençons par Octave; allons, et que ma main, Au bord de mon tombeau, se plonge dans son sein. AUFIDE. Venez donc chez Fulvie, et sachez qu’elle est prête D’Octave, s’il le faut, à vous livrer la tête. De quelques vétérans je tenterai la foi; Sous votre illustre père ils servaient comme moi. On change de parti dans les guerres civiles: Aux desseins de Fulvie ils peuvent être utiles. L’intérêt, qui fait tout, les pourrait engager A vous donner retraite, et même à vous venger. POMPÉE. Je pourrais arracher Julie à ce perfide? Je pourrais des Romains immoler l’homicide? Octave périrait? POMPÉE. Marchons. AUFIDE. Seigneur, n’en doutez pas. SCÈNE III. POMPÉE, AUFIDE, JULIE. JULIE. Que faites-vous? Où portez-vous vos pas? On vous cherche, on poursuit tous ceux que cet orage Put jeter comme moi sur cet affreux rivage. Votre père, en Égypte, aux assassins livré, D’ennemis plus sanglants n’était pas entouré. L’amitié de Fulvie est funeste et cruelle; C’est un danger de plus qu’elle traîne après elle: On l’observe, on l’épie, et tout me fait trembler; Dans ces horribles lieux je crains de vous parler. Regagnons ces rochers et ces cavernes sombres Où la nuit va porter ses favorables ombres. Demain les trois tyrans, aux premiers traits du jour, Partent avec la mort de ce fatal séjour; Ils vont, loin de vos yeux, ensanglanter le Tibre. Ne précipitez rien, demain vous êtes libre. POMPÉE. Noble et tendre moitié d’un guerrier malheureux, O vous! ainsi que Rome, objet de tous mes voeux! Laissez-moi m’opposer au destin qui m’outrage. Si j’étais dans des lieux dignes de mon courage, Si je pouvais guider nos braves légions Dans les camps de Brutus, ou dans ceux des Catons, Vous ne me verriez pas attendre de Fulvie Un secours incertain contre la tyrannie. Les dieux nous ont conduits dans ces sanglants déserts; Marchons aux seuls sentiers que ces dieux m’ont ouverts. JULIE. Octave en ce moment doit entrer chez Fulvie; Si vous êtes connu, c’est fait de votre vie. AUFIDE. Seigneur, craignez plutôt d’être ici découvert; Aux tribuns, aux soldats, ce passage est ouvert; Entre ces deux dangers que prétendez-vous faire? JULIE. Pompée, au nom des dieux, au nom de votre père, Dont le malheur vous suit, et qui ne s’est perdu Que par sa confiance et son trop de vertu, Ayez quelque pitié d’une épouse alarmée! Avons-nous un parti, des amis, une armée? Trois monstres tout-puissants ont détruit les Romains, Vous êtes seul ici contre mille assassins... Ils viennent, c’en est fait, et je les vois paraître. AUFIDE. Ah! laissez-vous conduire; on peut vous reconnaître: Le temps presse, venez; vous vous perdez sans fruit. JULIE. Je ne vous quitte pas. POMPÉE. A quoi suis-je réduit! SCÈNE IV. POMPÉE, JULIE, AUFIDE, sur le devant; OCTAVE, LICTEURS, au fond. OCTAVE. Je prétends vous parler; ne fuyez point, Julie. JULIE. Aufide me ramène aux tentes de Fulvie. OCTAVE. (A Aufide.) Demeurez, je le veux... Vous, quel est ce Romain? Est-il de votre suite? JULIE. Ah! je succombe enfin. AUFIDE. C’est un de mes soldats dont l’utile courage S’est distingué dans Rome en ces jours de carnage; Et de Rome à mon ordre il arrive aujourd’hui. OCTAVE, à Pompée. Parle; que fait Pompée? Où Pompée a-t-il fui? POMPÉE. Il ne fuit point, Octave; il vous cherche, et peut-être Avant la fin du jour vous le verrez paraître. OCTAVE. Tu sais en quel état il faut le présenter: C’est sa tête, en un mot, qu’il me faut apporter; Et tu dois être instruit quelle est la récompense. POMPÉE. Elle est publique assez. JULIE. O terreur! POMPÉE. O vengeance! SCÈNE V. POMPÉE, JULIE, AUFIDE, OCTAVE, UN TRIBUN. LE TRIBUN. Vous êtes obéi grâce à votre heureux sort, Pompée en ce moment est ou captif ou mort. OCTAVE. Que dis-tu? LE TRIBUN. Ses suivants s’avançaient dans la plaine Qui s’étend de Pisaure aux remparts de Césène; Les rebelles, bientôt entourés et surpris, De leurs témérités ont eu le digne prix. POMPÉE. Ah ciel! LE TRIBUN. A la valeur que tous ont fait paraître, On croit qu’ils combattaient sous les yeux de leur maître. POMPÉE, à part. Je perds tous mes amis! LE TRIBUN. S’il est parmi les morts, Vos soldats à vos pieds vont apporter son corps. S’il est vivant, s’il fuit, il va tomber, sans doute, Aux pièges que nos mains ont tendus sur sa route; Il ne peut échapper au trépas qui l’attend. OCTAVE. Allez, continuez ce service important. Vous, Aufide, en tout temps j’éprouvai votre zèle; Je sais qu’Antoine en vous trouve un guerrier fidèle: Allez: si ce soldat peut servir aujourd’hui, Souvenez-vous surtout de répondre de lui. Vous, licteurs, arrêtez le premier téméraire Qui viendrait sans mon ordre en ce lieu solitaire. POMPÉE, à Aufide. Viens guider mes fureurs. JULIE. O dieux qui m’écoutez, Dans quel péril nouveau vous nous précipitez! SCÈNE VI. OCTAVE, JULIE. OCTAVE, arrêtant Julie. Je vous ai déjà dit que vous deviez m’entendre. Votre abord en cette île a droit de me surprendre; Mais cessez de me craindre, et calmez votre coeur. JULIE. Seigneur, je ne crains rien, mais je frémis d’horreur. OCTAVE. Vous changerez peut-être en connaissant Octave. JULIE. J’ai le sort des Romains, il me traite en esclave. Vous pouviez respecter mon nom et mon malheur. OCTAVE. Sachez que de tous deux je suis le protecteur. Les respects des humains et Rome vous attendent; Ce nom que vous portez, et leurs voeux vous demandent; Je dois vous y conduire, et le sang des Césars Ne doit plus qu’en triomphe entrer dans ses remparts. Pourquoi les quittez-vous? Ne pourrai-je connaître Qui vous dérobe à Rome, où le ciel vous fit naître? JULIE. Demandez-moi plutôt, dans ces horribles temps, Pourquoi dans Rome encore il est des habitants. La ruine, la mort de tous côtés s’annonce; Mon père était proscrit; et voilà ma réponse. OCTAVE. Mes soins veillent sur lui; ses jours sont assurés; Je les ai défendus, vous les rendez sacrés. JULIE. Ainsi je dois bénir vos lois et votre empire, Lorsque vous permettez que mon père respire. OCTAVE. Il s’arma contre moi; mais tout est oublié: Ne lui ressemblez point par son inimitié. Mais enfin près de moi qui vous a pu conduire? JULIE. La colère des dieux obstinés à me nuire. OCTAVE. Ces dieux se calmeront. Ma sévère équité A vengé le héros qui m’avait adopté. Il n’appartient qu’à moi d’honorer dans Julie Le sang, l’auguste sang dont vous êtes sortie. Je dois compte de vous à Rome, aux demi-dieux Que le monde à genoux révère en vos aïeux. JULIE. Vous! OCTAVE. Un fils de César ne doit jamais permettre Qu’en d’étrangères mains on ose vous remettre. JULIE. Vous son fils!... ô héros! ô généreux vainqueur! Quel fils as-tu choisi? Quel est ton successeur? César vous a laissé son pouvoir en partage; Sa magnanimité n’est pas votre héritage: S’il versa quelquefois le sang du citoyen, Ce fut dans les combats, en répandant le sien; C’est par d’autres exploits que vous briguez l’empire. Il savait pardonner, et vous savez proscrire: Prodigue de bienfaits, et vous d’assassinats, Vous n’êtes point son fils, je ne vous connais pas. OCTAVE. Il vous parle par moi, Julie; il vous pardonne Les noms injurieux que votre erreur me donne. Ne me reprochez plus ces arrêts rigoureux Qu’arrache à ma justice un devoir malheureux. La paix va succéder aux jours de la vengeance. JULIE. Quoi! vous me donneriez un rayon d’espérance! OCTAVE. Vous pouvez tout. JULIE. Qui? moi? OCTAVE. Vous devez présumer Quel est le seul moyen qui peut me désarmer, Et qui de ma clémence est la cause et le gage. JULIE. Vous parlez de clémence au milieu du carnage! Hélas! si tant de sang, de supplices, de morts, Ont pu laisser dans vous quelque accès aux remords; Si vous craignez du moins cette haine publique, Cette horreur attachée au pouvoir tyrannique; Ou, si quelques vertus germent dans votre coeur, En les mettant à prix n’en souillez point l’honneur; N’en avilissez pas le caractère auguste. Est-ce à vos passions à vous rendre plus juste? Soyez grand par vous-même. OCTAVE. Allez, je vous entends; Et j’avais bien prévu vos refus insultants. Un rival criminel, une race ennemie... JULIE. Qui? OCTAVE. Vous le demandez! vous savez trop, Julie, Quel est depuis longtemps l’objet de mon courroux, Et Pompée... JULIE. Ah! cruel, quel nom prononcez-vous? Pompée est loin de moi: qui vous dit que je l’aime? OCTAVE. Qui me le dit? vos pleurs. Qui me le dit? vous-même. Pompée est loin de vous, et vous le regrettez! Vous pensez m’adoucir lorsque vous m’insultez! Lorsque de Rome enfin votre imprudente fuite Du sein de vos parents vous entraîne à sa suite! JULIE. Ainsi vous ajoutez l’opprobre à vos fureurs. Ah! ce n’est pas à vous à m’enseigner les moeurs. Je ne suis point réduite à tant d’ignominie; Et ce n’est pas pour vous que je me justifie. J’ai quitté mon pays que vous ensanglantez, Mes parents et mes dieux que vous persécutez. J’ai du sortir de Rome où vous alliez paraître; Mon père l’ordonnait, vous le savez peut-être; C’est vous que je fuyais; mes funestes destins Quand je vous évitais m’ont remise en vos mains. Commandez, s’il le faut, à la terre asservie Mon coeur ne dépend point de votre tyrannie. Vous pouvez tout sur Rome, et rien sur mon devoir. OCTAVE. Vous ignorez mes droits, ainsi que mon pouvoir. Vous vous trompez, Julie, et vous pourrez apprendre Que Lucius sans moi ne peut choisir un gendre; Que c’est à moi surtout que l’on doit obéir. Déjà Rome m’attend; soyez prête à partir. JULIE. Voilà donc ce grand coeur, ce héros magnanime, Qui du monde calmé veut mériter l’estime! Voilà ce règne heureux de paix et de douceur! Il fut un meurtrier, il devient ravisseur! OCTAVE. Il est juste envers vous; mais, quoi qu’il en puisse être, Sachez que le mépris n’est pas fait pour un maître. Que vous aimiez Pompée, ou qu’un autre rival, Encouragé par vous, cherche l’honneur fatal D’oser un seul moment disputer ma conquête, On sait si je me venge; il y va de sa tête: C’est un nouveau proscrit que je dois condamner; Et je jure par vous de ne point pardonner. JULIE. Moi, j’atteste ici Rome et son divin génie, Tous ces héros armés contre la tyrannie, Le pur sang des Césars, et dont vous n’êtes pas, Qu’à vos proscriptions vous joindrez mon trépas Avant que vous forciez cette âme indépendante A joindre une main pure à votre main sanglante. Les meurtres que dans Rome ont commis vos fureurs, De celui que j’attends sont les avant-coureurs. Un nouvel Appius a trouvé Virginie; Son sang eut des vengeurs; il fut une patrie; Rome subsiste encor. Les femmes en tout temps Ont servi dans nos murs à punir les tyrans. Les rois, vous le savez, furent chassés pour elles. Nouveau Tarquin, tremblez! (Elle sort.) SCÈNE VII. OCTAVE. Que d’injures nouvelles! Quel reproche accablant pour mon coeur oppressé! Ce coeur m’en a dit plus qu’elle n’a prononcé. Le cruel est haï, j’en fais l’expérience; Je suis puni déjà de ma toute-puissance; A peine je gouverne, à peine j’ai goûté Ce pouvoir qu’on m’envie, et qui m’a tant coûté. Tu veux régner, Octave, et tu chéris la gloire; Tu voudrais que ton nom vécût dans la mémoire; Il portera ta honte à la postérité. Être à jamais haï! quelle immortalité! Mais l’être de Julie, et l’être avec justice! Entendre cet arrêt qui fait seul ton supplice! Le peux-tu supporter ce tourment douloureux D’un esprit emporté par de contraires voeux, Qui fait le mal qu’il hait, et fuit le bien qu’il aime, Qui cherche à se tromper, et qui se hait lui-même? Faut-il donc que l’amour ajoute à mes fureurs? Ah! l’amour était fait pour adoucir nos moeurs. D’indignes voluptés corrompaient mon jeune âge: L’ambition succède avec toute sa rage. Par quel nouveau torrent je me laisse emporter! Que d’ennemis à vaincre! et comment les dompter? Mânes du grand César! ô mon maître! ô mon père! Que Brutus immola, mais que Brutus révère; Héros terrible et doux à tous tes ennemis, Tu m’as laissé l’empire à ta valeur soumis; La moitié de ce faix accable ma jeunesse. Je n’ai que tes défauts, je n’ai que ta faiblesse; Et je sens dans mon coeur, de remords combattu, Que je n’ose avec toi disputer de vertu. ACTE QUATRIÈME. SCÈNE I. FULVIE, ALBINE. ALBINE. Quand sous vos pavillons, de sa crainte occupée, Invoquant en secret l’ombre du grand Pompée, Les sanglots à la bouche et la mort dans les yeux, Julie appelle en vain les enfers et les dieux, Vous la laissez, Fulvie, à sa douleur mortelle. FULVIE. Qu’elle se plaigne aux dieux, je vais agir pour elle. J’attends ici Pompée. ALBINE. Eh! ne pouviez-vous pas De cette île avec eux précipiter vos pas? FULVIE. Non, de nos ennemis la fureur attentive Couvre de meurtriers et l’une et l’autre rive: Rien ne peut nous tirer de ce gouffre d’horreur, J’y reste encore un jour, et c’est pour leur malheur. ALBINE. Qu’espérez-vous d’un jour? FULVIE. La mort; mais la vengeance. ALBINE. Eh! peut-on se venger de la toute-puissance? FULVIE. Oui, quand on ne craint rien. ALBINE. Dans nos vaines douleurs, D’un sexe infortuné les armes sont les pleurs. Le puissant foule aux pieds le faible qui menace. Et rit, en l’écrasant, de sa débile audace. FULVIE. Désormais à Fulvie ils n’insulteront plus; Ils ne se joueront pas de mes pleurs superflus. Je sais que ces brigands, affamés de rapine, En comblant mon opprobre, ont juré ma ruine. Prodigues ravisseurs, et bas intéressés, Ils m’enlèvent les biens que mon père a laissés On les donne pour dot à ma fière rivale. Mais, Albine, crois-moi, la pompe nuptiale Peut se changer encore en un trop juste deuil Et tout usurpateur est près de son cercueil. J’ai pris le seul parti qui reste à ma fortune. De Pompée et de moi la querelle est commune: Je l’attends; il suffit. ALBINE. Il est seul, sans secours. FULVIE. Il en aura dans moi. ALBINE. Vous hasardez ses jours. FULVIE. Je prodigue les miens. Va, retourne à Julie; Soutiens son désespoir et sa force affaiblie; Porte-lui tes conseils, son âge en a besoin; Et de mon sort affreux laisse-moi tout le soin. ALBINE. L’état où je vous vois m’épouvante et m’afflige. FULVIE. Porte ailleurs ton effroi; va, laisse-moi, te dis-je. Pompée arrive enfin; je le vois. Dieux vengeurs, Ainsi que nos affronts unissez nos fureurs! SCÈNE II. POMPÉE, FULVIE. FULVIE. Êtes-vous affermi? POMPÉE. J’ai consulté ma gloire J’ai craint qu’elle ne vit une action trop noire Dans le meurtre inouï qui nous tient occupés. FULVIE. Elle parle avec Rome; elle vous dit: Frappez. Ils partent dès demain, ces destructeurs du monde; Ils partent triomphants: et cette nuit profonde Est le temps, le seul temps, où nous pouvons tous deux, Sans autre appui que nous, venger Rome sur eux. Seriez-vous en suspens? POMPÉE. Non: mes mains seront prêtes. Je voudrais de cette hydre abattre les trois têtes. Je ne puis immoler qu’un de mes ennemis: Octave est le plus grand; c’est lui que je choisis. FULVIE. Vous courez à la mort. POMPÉE. Elle ennoblit ma cause. De cet indigne sang c’est peu que je dispose; C’est peu de me venger; je n’aurais qu’à rougir De frapper sans péril, et sans savoir mourir. FULVIE. Vous faites encor plus; vous vengez la patrie, Et le sang innocent qui s’élève et qui crie; Vous servez l’univers. POMPÉE. J’y suis déterminé. L’assassin des Romains doit être assassiné. Ainsi mourut César; il fut clément et brave; Et nous pardonnerions à ce lâche d’Octave! Ce que Brutus a pu, je ne le pourrais pas! Et j’irais pour ma cause emprunter d’autres bras! Le sort en est jeté. Faites venir Aufide. FULVIE. Il veille près de nous dans ce camp homicide. Qu’on l’appelle... Déjà les feux sont presque éteints, Et le silence règne en ces lieux inhumains. SCÈNE III. POMPÉE, FULVIE, AUFIDE. FULVIE, à Aufide. Approchez. Que fait-on dans ces tentes coupables? AUFIDE. Le sommeil y répand ses pavots favorables, Lorsque les murs de Rome, au carnage livrés, Retentissent au loin des cris désespérés Que jettent vers les cieux les filles et les mères, Sur les corps étendus des enfants et des pères. Le sang ruisselle à Rome; Octave dort en paix. POMPÉE. Vengeance, éveille-toi! Mort, punis ses forfaits! Dites-moi dans quels lieux ses tentes sont dressées. FULVIE. Vous avez remarqué ces roches entassées Qui laissent un passage à ces vallons secrets, Arrosés d’un ruisseau que bordent des cyprès; Le pavillon d’Aubine est auprès du rivage; Passez, et dédaignez de venger mon outrage: Vous trouverez plus loin l’enceinte et les palis Où du clément César est le barbare fils. Avancez, vengez-vous. AUFIDE. Une troupe sanglante, Dans la nuit, à toute heure, environne sa tente. Des plaisirs de leurs chefs affreux imitateurs, Ils dorment auprès d’eux dans le sein des horreurs. POMPÉE. Vous avez préparé votre fidèle esclave? FULVIE. Il vous attend: marchez jusques au lit d’Octave. POMPÉE, à Fulvie. Je laisse entre vos mains, dans ce cruel séjour, L’objet, le seul objet pour qui j’aimais le jour, Le seul qui pût unir deux familles fatales, Deux races de héros en infortune égales, Le sang des vrais Césars. Ayez soin de son sort; Enseignez à son coeur à supporter ma mort. Qu’elle envisage moins ma perte que ma gloire; Que, mort pour la venger, je vive en sa mémoire C’est tout ce que je veux. Mais en portant mes coups, Je vous laisse exposée, et je frémis pour vous. Antoine est en ces lieux maître de votre vie, Il peut venger sur vous le frère d’Octavie. FULVIE. Qui? lui! qui? ce mortel sans pudeur et sans foi? Cet oppresseur de Rome, et du monde, et de moi? Lui, qui m’ose exiler? Quoi! dans mon entreprise Vous pensez qu’un tyran, qu’une mort me suffise? Aviez-vous soupçonné que je ne saurais pas Porter, ainsi que vous, et souffrir le trépas; Que je dévorerais mes douleurs impuissantes? Voyez de ces tyrans les demeures sanglantes; C’est l’école du meurtre, et j’ai dû m’y former; De leur esprit de rage ils ont su m’animer; Leur loi devient la mienne, il faut que je la suive; Il faut qu’Antoine meure, et non pas que je vive. Il périra, vous dis-je. POMPÉE. Et par qui? FULVIE. Par ma main. POMPÉE. Osez-vous bien remplir un si hardi dessein? FULVIE. Osez-vous en douter? Le destin nous rassemble Pour délivrer la terre, et pour mourir ensemble. Que le triumvirat, par nous deux aboli, Dans la tombe avec nous demeure enseveli. J’ai trop vécu comme eux: le terme de ma vie Est conforme aux horreurs dont les dieux l’ont remplie; Et Pompée, aux enfers descendant sans effroi, Y va traîner Octave avec Antoine et moi. AUFIDE. Non, espérez encor; les soldats de ces traîtres Ont changé quelquefois de drapeaux et de maîtres: Ils ont trahi Lépide; ils pourront aujourd’hui Vendre au fils de Pompée un mercenaire appui. Pour gagner les Romains, pour forcer leur hommage, Il ne faut qu’un grand nom, de l’or et du courage. On a vu Marius entraîner sur ses pas Les mêmes assassins payés pour son trépas. Nous séduirons les uns, nous combattrons le reste. Ce coup désespéré peut vous être funeste; Mais il peut réussir. Brutus et Cassius N’avaient pas, après tout, des projets mieux conçus. Téméraires vengeurs de la cause commune, Ils ont frappé César et tenté la fortune. Ils devaient mille fois périr dans le sénat; Ils vivent cependant, ils partagent l’État; Et dans Rome avec vous je les verrai peut-être. Mes guerriers sur vos pas à l’instant vont paraître. Nous vous suivrons de près; il en est temps, marchons. POMPÉE. Je t’invoque, Brutus! je t’imite; frappons! (Il sort avec Aufide.) SCÈNE IV. FULVIE, JULIE, ALBINE. JULIE. Il m’échappe, il me fuit; ô ciel! m’a-t-il trompée? Autel! fatal autel! mânes du grand Pompée! Votre fils devant vous m’a-t-il fait prosterner Pour trahir mes douleurs, et pour m’abandonner? FULVIE. S’il arrive un malheur, armez-vous de courage: Il faut s’attendre à tout. JULIE. Quel horrible langage! S’il arrive un malheur! Est-il donc arrivé? FULVIE. Non, mais ayez un coeur plus grand, plus élevé. JULIE. Il l’est; mais il gémit: vous haïssez, et j’aime. Je crains tout pour Pompée, et non pas pour moi-même. Que fait-il? FULVIE. Il vous sert... Les flambeaux dans ces lieux De leur faible clarté ne frappent plus mes yeux. Sommeil! sommeil de mort, favorise ma rage! JULIE. Où courez-vous? FULVIE. Restez; j’ai pitié de votre âge, De vos tristes amours, et de tant de douleurs. Gémissez, s’il le faut; laissez-moi mes fureurs! SCÈNE V. JULIE, ALBINE. JULIE. Que veut-elle me dire, et qu’est-ce qu’on prépare? Séjour de meurtriers, île affreuse et barbare! Je l’avais bien prévu, tu seras mon tombeau. Albine, instruisez-moi de mon malheur nouveau: Pompée est-il connu? Voit-il sa dernière heure? N’est-il plus d’espérance? Est-il temps que je meure? Je suis prête, parlez. ALBINE. Dans cette horrible nuit, J’ignore, ainsi que vous, s’il succombe ou s’il fuit, Si Fulvie au trépas aura pu le soustraire: Elle suit les conseils d’une aveugle colère, Qu’en ses transports soudains rien ne peut captiver; Elle expose Pompée, au lieu de le sauver. JULIE. Je m’y suis attendue; et quand ma destinée, Dans cet orage affreux m’a près d’elle amenée, Je ne me flattais pas d’y rencontrer un port. Je sais que c’est ici le séjour de la mort. Je suis perdue, Albine, et ne suis point trompée. La fille d’un César, la veuve d’un Pompée, Sera digne du moins, dans ces extrémités, Du sang qu’elle a reçu, des noms qu’elle a portés. On ne me verra point déshonorer sa cendre Par d’inutiles cris qu’on dédaigne d’entendre, Rougir de lui survivre, et tromper mes douleurs Par l’espoir incertain de trouver des vengeurs. Pour affronter la mort, il échappe à ma vue: Il a craint ma faiblesse; il m’a trop mal connue: S’il prétend que je vive, il m’outrage en effet. Allons. SCÈNE VI. JULIE, ALBINE, POMPÉE. JULIE. O dieux! Pompée! POMPÉE. Il est mort, c’en est fait. JULIE. Qui? POMPÉE. L’univers est libre. JULIE. O Rome! ô ma patrie! Octave est mort par vous! POMPÉE. Oui, je vous ai servie. De la terre et de vous j’ai puni l’oppresseur. JULIE. O succès inouï! trop heureuse fureur! POMPÉE. Ses gardes assoupis, dans leur infâme ivresse, Laissaient un accès libre à ma main vengeresse: Un de ses favoris, un de ses assassins, Un ministre odieux de ses affreux desseins, Seul auprès du tyran reposait dans sa tente: J’entre; un dieu me conduit; une idée effrayante, De la mort que j’apporte un songe avant-coureur, Dans son profond sommeil excitant sa terreur, De ses proscriptions lui présentait l’image; Quelques sons mal formés de sang et de carnage S’échappaient de sa bouche, et son perfide coeur Jusque dans le repos déployait sa fureur; De funèbres accents ont prononcé Pompée: Dans son coeur à ce nom j’ai plongé cette épée; Mon rival a passé du sommeil au trépas, Trépas encor trop doux pour tant d’assassinats; Il aurait dû périr par un supplice insigne. Je sais que de Pompée il eût été plus digne D’attaquer un César au milieu des combats, Mais un César tyran ne le méritait pas. Le silence et la mort ont servi ma retraite. JULIE. Je goûte en frémissant une joie inquiète. L’effroi qui me saisit, corrompant mon espoir, Empoisonne en secret le bonheur de vous voir. Pourrez-vous fuir du moins de cette île exécrable? POMPÉE. Moi, fuir! JULIE. Il reste encore un tyran redoutable. POMPÉE. Si le ciel nous seconde, il n’en restera plus. JULIE. Et comment rassurer mes esprits éperdus? Antoine va venger la mort de son complice. POMPÉE. D’Antoine en ce moment les dieux vous font justice; Et je mourrai du moins, heureux dans mes malheurs. Sur les corps tout sanglants de nos deux oppresseurs. Venez, il n’est plus temps d’écouter vos alarmes. JULIE. Ciel! pourquoi ces flambeaux, ces cris, ce bruit des armes? POMPÉE. Je ne vois plus l’esclave à qui j’étais remis, Et qui, me conduisant parmi mes ennemis. Jusques au lit d’Octave a guidé ma furie. SCÈNE VII. POMPÉE, JULIE, ALBINE, AUFIDE. AUFIDE. Tout serait-il perdu? L’esclave de Fulvie, Saisi par les soldats, est déjà dans les fers. De César dans le camp le nom remplit les airs. On marche, on est armé: le reste, je l’ignore. J’ai des soldats. Allons. JULIE, à Aufide. Ah! c’est toi que j’implore, C’est toi qui de Pompée es devenu l’appui. AUFIDE. Je vous réponds du moins de mourir près de lui. POMPÉE. Mettez votre courage à supporter ma perte. La tente de Fulvie à vos pas est ouverte; Rentrez, attendez-y les derniers coups du sort: Confondez vos tyrans encore après ma mort, Conservez pour eux tous une haine éternelle; C’est ainsi qu’à Pompée il faut être fidèle. Pour moi, digne de vivre et mourir votre époux, Je leur vendrai bien cher des jours qui sont à vous. Le lâche fuit en vain, la mort vole à sa suite; C’est en la défiant que le brave l’évite. ACTE CINQUIÈME. SCÈNE I. JULIE, FULVIE; GARDES dans le fond. JULIE. Vous me l’aviez bien dit qu’il me fallait tout craindre. Voilà donc nos succès! FULVIE. Vous êtes seule à plaindre: Vous aviez devant vous un avenir heureux: Vous perdez de beaux jours, et moi des jours affreux. Vivez, si vous l’osez: je déteste la vie; Ma main n’a pu suffire à mon âme hardie. Ces monstres que le ciel veut encor protéger Sont plus heureux que nous dans l’art de se venger. Pompée, en s’approchant de ce perfide Octave, En croyant le punir, n’a frappé qu’un esclave, Qu’un des vils instruments de ses sanglants complots, Indigne de mourir sous la main d’un héros. D’un plus grand ennemi j’allais purger le monde; Je marchais, j’avançais dans cette nuit profonde; Mon bras était levé, lorsque de toutes parts Les flambeaux rallumés ont frappé mes regards. Octave tout sanglant a paru dans la tente. De leurs lâches licteurs une troupe insolente Me conduit en ces lieux captive auprès de vous. Fléchissez vos tyrans; je brave ici leurs coups. Qu’on me laisse le jour, ou bien qu’on me punisse, Ma vengeance est perdue, et voilà mon supplice. Ciel! si tu veux encor prolonger mes destins, Que ce soit seulement pour mieux armer mes mains, Pour mieux servir ma haine et ma fureur trompée. JULIE. Hélas! avez-vous su ce que devient Pompée? Est-il vivant ou mort en ces déserts sanglants? Aufide aura-t-il pu dérober aux tyrans Ce héros tant proscrit que la terre abandonne? FULVIE. Il n’ose m’en flatter: mais aucun ne soupçonne Que Pompée en effet soit errant sur ces bords. Vers Césène aujourd’hui tous ses amis sont morts; Le bruit de son trépas commence à se répandre; Les tyrans sont trompés; et vous pouvez comprendre Que ce bruit peut servir encore à le sauver; C’est un soin que mes mains n’ont pu se réserver. Vous êtes libre au moins; son salut vous regarde: Vous me voyez captive, on m’arrête, on me garde; Je ne puis rien pour vous, ni pour lui, ni pour moi. J’attends la mort. SCÈNE II. JULIE, FULVIE, OCTAVE, ANTOINE, TRIBUNS, LICTEURS. ANTOINE. Tribuns, exécutez ma loi; Gardez cette coupable, et répondez-moi d’elle; Suivez de ses complots la trace criminelle, Qu’on l’observe, et surtout que nous soyons instruits Des complices secrets par son ordre introduits. FULVIE. Je n’ai point de complice; et ces noms méprisables Sont faits pour vos suivants, sont faits pour vos semblables, Pour ces Romains nouveaux, qui, formés pour servir, Se sont déshonorés jusqu’à vous obéir. Traîtres, ne cherchez point la main qui vous menace; La voici: vous deviez connaître mon audace. L’art des proscriptions, que j’apprenais sous vous, M’enseignait à vous perdre, et dirigeait mes coups. Je n’ai pu sur vous deux assouvir ma vengeance; Je l’attends de vous seuls et de votre alliance; Je l’attends des forfaits qui vous ont faits amis; Ils vont vous diviser comme ils vous ont unis: Il n’est point d’amitiés entre les parricides. L’un de l’autre jaloux, l’un vers l’autre perfides, Vous détestant tous deux, du monde détestés, Traînant de mers en mers vos infidélités, L’un par l’autre écrasés, et bourreaux et victimes, Puissent vos maux sans nombre être égaux à vos crimes! Citoyens révoltés, prétendus souverains, Qui vous faites un jeu du malheur des humains, Qui, passant du carnage aux bras de la mollesse, Du meurtre et du plaisir goûtez en paix l’ivresse, Mon nom deviendra cher aux siècles à venir Pour avoir seulement tenté de vous punir. ANTOINE. Qu’on la remène; allez. SCÈNE III. JULIE, OCTAVE, ANTOINE, GARDES. JULIE, à Octave. Ah! souffrez que Julie Loin de ses oppresseurs accompagne Fulvie. Mon bras n’est point armé; je n’ai contre vous trois Que mon coeur, ma misère, et nos dieux, et nos lois: Vous les méprisez tous; mais si César encore, Ce nom sacré pour vous, ce nom que Rome honore. Sur vos coeurs endurcis a quelque autorité, Osez-vous à son sang ravir la liberté? Pensait-il qu’en ces lieux sa nièce fugitive Du fils qu’il adopta deviendrait la captive? OCTAVE. Pensait-il que Julie avec tant de fureur Du sang qui la forma pourrait trahir l’honneur? Je ne crois point votre âme encore assez hardie Pour oser partager les crimes de Fulvie: Mais, sans vous imputer ses forfaits insensés, L’amante de Pompée est criminelle assez. JULIE. Oui, je l’aime, César, et vous l’avez dû croire. Je l’aime, je le dis, j’en fais toute ma gloire. J’ai préféré Pompée errant, abandonné, A César tout-puissant, à César couronné. Caton contre les dieux prit le parti du père: Je mourrai pour le fils; cette mort m’est plus chère Que ne l’est à vos yeux tout le sang des proscrits: Sa main les rachetait; mon coeur en fut le prix. Ne lui disputez pas sa noble récompense; César, contentez-vous de la toute-puissance. S’il honora dans Rome, et surtout aux combats, Un nom dont il est digne et qu’il n’usurpe pas; Si vous êtes jaloux du nom qu’il fait revivre, Songez à l’égaler, plutôt qu’à le poursuivre. OCTAVE. Oui, César est jaloux comme il est irrité. Je crois valoir Pompée, et j’en suis peu flatté. Et vous... Mais nous allons approfondir le crime. SCÈNE IV. OCTAVE, ANTOINE, JULIE, UN TRIBUN, GARDES. ANTOINE. Eh bien! qu’avez-vous fait? LE TRIBUN. On conduit la victime. JULIE. Quelle victime, ô ciel! OCTAVE. Quel est ce malheureux? Où l’a-t-on retrouvé? LE TRIBUN. Vers ces antres affreux, Au milieu des rochers qu’a frappés le tonnerre; Du sang de nos soldats il a rougi la terre. Aufide, de Fulvie un secret confident, A côté de ce traître est mort en combattant; Il n’a cédé qu’à peine au nombre, à ses blessures. Nos soins multipliés dans ces roches obscures Ont du sang qu’il perdait arrêté les torrents, Et rappelé la vie en ses membres sanglants. On a besoin qu’il vive, et que dans les supplices Il vous instruise au moins du nom de ses complices. ANTOINE. C’est quelqu’un des proscrits, qui, frappant au hasard, Nous rapportait la mort aux lieux dont elle part. On l’aura pu choisir dans une foule obscure. Casca fit à César la première blessure. Je reconnais Fulvie et ses vaines fureurs, Qui toujours contre nous armeront des vengeurs; Mais je la forcerai de nommer ce perfide. LE TRIBUN. Il n’en est pas besoin; sa fureur intrépide De ce grand attentat se fait encore honneur Il n’en cachera pas le motif et l’auteur. OCTAVE. Vous pâlissez, Julie! LE TRIBUN. Il vient. JULIE. Ciel implacable, Vous nous abandonnez! SCÈNE V. LES PRÉCÉDENTS; POMPÉE, blessé et soutenu; GARDES. OCTAVE. Quel es-tu? misérable! A ce meurtre inouï qui pouvait t’engager? POMPÉE. Est-ce Octave qui parle et m’ose interroger? LE TRIBUN. Réponds au triumvir. POMPÉE. Eh bien! ce nom funeste, Eh bien! ce titre affreux que la terre déteste, Devait t’apprendre assez mon devoir, mes desseins. JULIE. Je me meurs! OCTAVE. Qui sont-ils? POMPÉE. Ceux de tous les Romains. ANTOINE. Dans un simple soldat quelle étrange arrogance! OCTAVE. Sa fermeté m’étonne ainsi que sa vaillance. Qu’es-tu donc? POMPÉE. Un Romain digne d’un meilleur sort. OCTAVE. Qui t’amenait ici? POMPÉE. Ton châtiment, ta mort; Tu sais qu’elle était juste. JULIE. Enfin la nôtre est sûre! POMPÉE. Du monde entier sur toi j’ai dû venger l’injure. Apprenez, triumvirs, oppresseurs des humains, Qu’il est des Scévola comme il est des Tarquins, Même erreur m’a trompé... Licteurs, qu’on me présente Le feu qui doit punir ma main trop imprudente; Elle est prête à tomber dans le brasier vengeur, Ainsi qu’elle fut prête à te percer le coeur. OCTAVE. Lui, le soldat d’Aufide! A ce nouvel outrage, A ces discours hardis, et surtout au courage Que ce Romain déploie à mes yeux confondus, A ces traits de grandeur sur son front répandus, Si je n’étais instruit que Pompée en sa fuite, Au pied de l’Apennin, brave encor ma poursuite, Je croirais... Mais déjà vous me tirez d’erreur. Vous pleurez, vous tremblez; c’est Pompée. JULIE. Ah, seigneur! POMPÉE. Tu ne t’es pas trompé le Romain qui te brave, Qui vengeait sa patrie et d’Antoine et d’Octave, Possède un nom trop beau, trop cher à l’univers, Pour ne pas s’en vanter dans l’opprobre des fers. De Pompée en ces lieux je t’ai promis la tête: Frappez, maîtres du monde; elle est votre conquête. JULIE. Malheureuse! OCTAVE. O destins! JULIE. O pur sang des héros! POMPÉE. Je n’ai pu de mon père égaler les travaux: Je cède à des tyrans ainsi que ce grand homme; Et je meurs comme lui le défenseur de Rome. JULIE. Octave, es-tu content? Tu tiens entre tes mains Et Julie, et Pompée, et le sort des humains. Prétends-tu qu’à tes pieds mes lâches pleurs s’épuisent? Le faible les répand, les tyrans les méprisent. Je me reprocherais jusqu’au moindre soupir Qui serait inutile, et le ferait rougir. Je ne te parle plus du vainqueur de Pharsale. Si ton père a du sien pleuré la mort fatale, Celui qui des Romains n’est plus que le bourreau N’est pas digne de suivre un exemple si beau. Tes édits l’ont proscrit, arrache-lui la vie; Mais commence par moi, commence par Julie: Tandis que je vivrai tes jours sont en danger. Va, ne me laisse point un héros à venger. Toi qui m’osas aimer, apprends à me connaître; Tyran, tu vois sa femme; elle est digne de l’être. OCTAVE. Par un crime de plus fléchit-on mon courroux? Il n’est que plus coupable en étant votre époux. Antoine, vous voyez ce que nos lois demandent. ANTOINE. Son supplice: il le faut; nos légions l’attendent. Je ne balance point; César a pardonné; Mais César bienfaisant est mort assassiné. Les intérêts, les temps, les hommes, tout diffère. Je combattis longtemps, et j’honorai son père; Il s’arma noblement pour le sénat romain: Je ne connais son fils que pour un assassin. POMPÉE. Lâches! par d’autres mains vous frappez vos victimes. J’ai fait une vertu de ce qui fait vos crimes; Je n’ai pu vous frapper au milieu des combats; Vous aviez vos bourreaux, je n’avais que mon bras. J’ai sauvé cent proscrits; et je l’étais moi-même: Vous l’êtes par les lois. Votre grandeur suprême Fut votre premier crime, et méritait la mort. Par le droit des brigands, arbitres de mon sort, Vous croyez m’abaisser! vous! Dans votre insolence, Sachez qu’aucun mortel n’aura cette puissance. Le ciel même, le ciel, qui me laisse périr, Peut accabler Pompée, et non pas l’avilir. ANTOINE. Vous voyez sa fureur; elle nous justifie. Assurez notre empire, assurez notre vie. JULIE. Barbares! OCTAVE. Je connais son courage effréné; Et Julie en l’aimant l’a déjà condamné. ANTOINE. Sa mort, depuis longtemps, fut par nous préparée; Elle est trop légitime, elle est trop différée. C’est vous qu’il attaquait, c’est vous seul qui devez Annoncer le destin que vous lui réservez. OCTAVE. Vous approuvez ainsi l’arrêt que je vais rendre? ANTOINE. Prononcez, j’y souscris. POMPÉE. Je suis prêt à l’entendre, A le subir. OCTAVE, après un long silence. Je suis le maître de son sort. Si je n’étais que juge, il irait à la mort; Je suis fils de César, j’ai son exemple à suivre; C’est à moi d’en donner... Je pardonne; il doit vivre. Antoine, imitez-moi: j’annonce aux nations Que je finis le meurtre et les proscriptions; Elles ont trop duré; je veux que Rome apprenne... ANTOINE. Que vous voulez sur moi laisser tomber la haine, Ramener les esprits pour m’en mieux éloigner, Séduire les Romains, pardonner pour régner. OCTAVE. Non, je veux vous apprendre à vaincre la vengeance: L’amour est plus terrible, a plus de violence; A mon âge peut-être, il devait m’emporter; Il me combat encore, et je veux le dompter. Commençons l’un et l’autre un empire plus juste. Que l’on oublie Octave, et qu’on chérisse Auguste. Soyez jaloux de moi, mais pour mieux effacer Jusqu’aux traces du sang qu’il nous fallut verser. Pardonnons à Fulvie, à ces malheureux restes Des proscrits échappés à nos ordres funestes; Par les cris des humains laissons-nous désarmer; Et puisse Rome un jour apprendre à nous aimer! (A Julie.) Je vous rends à Pompée, en lui rendant la vie; Il n’aurait rien reçu s’il vivait sans Julie. (A Pompée.) Sois pour ou contre nous, brave ou subis nos lois, Sans te craindre ou t’aimer je t’en laisse le choix. Soutenons à l’envi les grands noms de nos pères, Ou généreux amis, ou nobles adversaires. Si du peuple romain tu te crois le vengeur, Ne sois mon ennemi que dans les champs d’honneur; Loin du triumvirat va chercher un refuge. Je prends entre nous deux la victoire pour juge. Ne versons plus de sang qu’au milieu des hasards; Je m’en remets aux dieux, ils sont pour les Césars. JULIE. Octave, est-ce bien vous? est-il vrai? POMPÉE. Tu m’étonnes! En vain tu deviens grand, en vain tu me pardonnes; Rome, l’État, mon nom, nous rendent ennemis. La haine qu’entre nous nos pères ont transmis Est par eux commandée, et comme eux immortelle. Rome, par toi soumise, à son secours m’appelle. J’emploierai tes bienfaits, mais pour la délivrer: Va, je la dois servir, mais je dois t’admirer. Source: http://www.poesies.net .