LES SATIRES Par François-Marie Arouet de Voltaire (1694-1778) TABLE DES MATIERES NOTICE DE L'ÉDITION DE KEHL LE BOURBIER (1714) LA CRÉPINADE (1736) LE MONDAIN LETTRE DE M. DE MELON DÉFENSE DU MONDAIN, OU L’APOLOGIE DU LUXE. (1737) SUR L’USAGE DE LA VIE LE PAUVRE DIABLE (1758) LA VANITÉ (1760) LE RUSSE A PARIS (1760) LES CHEVAUX ET LES ÂNES (1761) ÉLOGE DE L’HYPOCRISIE (1766) LE MARSEILLOIS ET LE LION (1768) LES TROIS EMPEREURS (1768) LES DEUX SIÈCLES LE PÈRE NICODÈME ET JEANNOT LES SYSTÈMES (1772) LES CABALES (1772) LA TACTIQUE (1773) DIALOGUE DE PÉGASE ET DU VIEILLARD. (1774) LE TEMPS PRÉSENT (1775) NOTICE DE L'ÉDITION DE KEHL M. de Voltaire a fait des satires comme Boileau, et comme Boileau il a peut être parlé trop souvent de ses ennemis personnels. Mais les ennemis de Boileau n’étaient que ceux du bon goût, et les ennemis de Voltaire furent ceux du genre humain. L’un fut injuste à l’égard de Quinault, auquel il ne pardonna jamais ni la mollesse aimable de sa versification, ni cette galanterie qui blessait l’austérité et la justesse de son goût. L’autre fut injuste envers J.-J. Rousseau, mais Rousseau s’était déclaré l’ennemi des lumières et de la philosophie. Il paraissait vouloir attirer la persécution sur les mêmes hommes qui avaient pris sa défense, lorsque lui-même en avait été l’objet. Mais M. de Voltaire fut de bonne foi ainsi que Boileau. Ils n’ont méconnu, l’un dans Quinault, l’autre dans Rousseau, que des talents pour lesquels leur caractère et leur esprit ne leur donnaient aucun attrait naturel. Si M. de Voltaire a pris quelquefois le ton violent et presque cynique de Juvénal, c’est qu’il avait à punir, comme lui, le vice et l’hypocrisie. (K.) LE BOURBIER (1714) Pour tous rimeurs, habitants du Parnasse, De par Phébus il est plus d’une place: Les rangs n’y sont confondus comme ici, Et c’est raison. Ferait beau voir aussi Le fade auteur d’un roman ridicule Sur même lit couché près de Catulle; Ou bien Lamotte ayant l’honneur du pas Sur le harpeur ami de Mécénas: Trop bien Phébus sait de sa république Régler les rangs et l’ordre hiérarchique; Et, dispensant honneur et dignité, Donne à chacun ce qu’il a mérité. Au haut du mont sont fontaines d’eau pure, Riants jardins, non tels qu’à Châtillon En a planté l’ami de Crébillon, Et dont l’art seul a fourni la parure Ce sont jardins ornés par la nature. Là sont lauriers, orangers toujours verts. Séjournent là gentils faiseurs de vers. Anacréon, Virgile, Horace, Homère, Dieux qu’à genoux le bon Dacier révère, D’un beau laurier y couronnent leur front. Un peu plus bas, sur le penchant du mont, Est le séjour de ces esprits timides, De la raison partisans insipides, Qui, compassés dans leurs vers languissants, A leur lecteur font haïr le bon sens. Adonc, amis, si, quand ferez voyage, Vous abordez la poétique plage, Et que Lamotte ayez désir de voir, Retenez bien qu’illec est son manoir. Là ses consorts ont leurs têtes ornées De quelques fleurs presque en naissant fânées, D’un sol aride incultes nourrissons, Et digne prix de leurs maigres chansons. Cettui pays n’est pays de Cocagne. Il est enfin, au pied de la montagne, Un bourbier noir, d’infecte profondeur, Qui fait sentir très malplaisante odeur A tout chacun, fors à la troupe impure Qui va nageant dans ce fleuve d’ordure. Et qui sont-ils ces rimeurs diffamés? Pas ne prétends que par moi soient nommés. Mais quand verrez chansonniers, faiseurs d’odes, Rogues corneurs de leurs vers incommodes, Peintres, abbés, brocanteurs, jetonniers, D’un vil café superbes casaniers, Où tous les jours, contre Rome et la Grèce, De maldisants se tient bureau d’adresse, Direz alors, en voyant tel gibier: Ceci paraît citoyen du bourbier. De ces grimauds la croupissante race En cettui lac incessamment coasse Contre tous ceux qui, d’un vol assuré, Sont parvenus au haut du mont sacré. En ce seul point cettui peuple s’accorde, Et va cherchant la fange la plus orde Pour en noircir les menins d’Hélicon, Et polluer le trône d’Apollon. C’est vainement; car cet impur nuage Que contre Homère, en son aveugle rage, La gent moderne assemblait avec art, Est retombé sur le poète Houdart: Houdart, ami de la troupe aquatique, Et de leurs vers approbateur unique, Comme est aussi le tiers état auteur Dudit Houdart unique admirateur; Houdart enfin, qui, dans un coin du Pinde, Loin du sommet où Pindare se guinde, Non loin du lac est assis, ce dit-on, Tout au-dessus de l’abbé Terrasson. LA CRÉPINADE (1736) Le diable un jour, se trouvant de loisir, Dit: « Je voudrais former à mon plaisir Quelque animal dont l’âme et la figure Fût à tel point au rebours de nature, Qu’en le voyant l’esprit le plus bouché Y reconnût mon portrait tout craché. » Il dit, et prend une argile ensoufrée, Des eaux du Styx imbue et pénétrée; Il en modèle un chef-d’oeuvre naissant, Pétrit son homme, et rit en pétrissant. D’abord il met sur une tête immonde Certain poil roux que l’on sent à la ronde; Ce crin de juif orne un cuir bourgeonné, Un front d’airain, vrai casque de damné; Un sourcil blanc cache un oeil sombre et louche; Sous un nez large il tord sa laide bouche. Satan lui donne un ris sardonien Qui fait frémir les pauvres gens de bien, Cou de travers, omoplate en arcade, Un dos cintré propre à la bastonnade; Puis il lui souffle un esprit imposteur, Traître et rampant, satirique et flatteur. Rien n’épargnait: il vous remplit la bête De fiel au coeur, et de vent dans la tête. Quand tout fut fait, Satan considéra Ce beau garçon, le baisa, l’admira; Endoctrina, gouverna son ouaille; Puis dit à tous: « Il est temps qu’il rimaille. Aussitôt fait, l’animal rimailla, Monta sa vielle, et Rabelais pilla; Il griffonna des Ceintures magiques, Des Adonis, des Aïeux chimériques; Dans les cafés il fit le bel esprit; Il nous chanta Sodome et Jésus-Christ; Il fut sifflé, battu pour son mérite, Puis fut errant, puis se fit hypocrite; Et, pour finir, à son père il alla. Qu’il y demeure. Or je veux sur cela Donner au diable un conseil salutaire: « Monsieur Satan, lorsque vous voudrez faire Quelque bon tour au chétif genre humain, Prenez-vous-y par un autre chemin. Ce n’est le tout d’envoyer son semblable Pour nous tenter: Crépin, votre féal, Vous servant trop, vous a servi fort mal: Pour nous damner, rendez le vice aimable. » LE MONDAIN Avertissement de Kehl. Notice de Beuchot. Le Mondain. - 1736 Lettre de M. Melon. Défense du Mondain; ou l’Apologie du luxe. Sur l’usage de la vie. Pour répondre aux critiques qu’on avait faites au Mondain. AVERTISSEMENT DE L’ÉDITION DE KEHL POUR LE MONDAIN ET LA DÉFENSE DU MONDAIN. Ces deux ouvrages ont attiré à M. de Voltaire les reproches non seulement des dévots, mais de plusieurs philosophes austères et respectables. Ceux des dévots ne pouvaient mériter que du mépris; et on leur a répondu dans la Défense du Mondain. Toute prédication contre le luxe n’est qu’une insolence ridicule dans un pays où les chefs de la religion appellent leur maison un palais, et mènent dans l’opulence une vie molle et voluptueuse. Les reproches des philosophes méritent une réponse plus grave. Toute grande société est fondée sur le droit de propriété; elle ne peut fleurir qu’autant que les individus qui la composent sont intéressés à multiplier les productions de la terre et celles des arts, c’est-à- dire autant qu’ils peuvent compter sur la libre jouissance de ce qu’ils acquièrent par leur industrie; sans cela les hommes, bornés au simple nécessaire, sont exposés à en manquer. D’ailleurs l’espèce humaine tend naturellement à se multiplier, puisqu’un homme et une femme qui ont de quoi se nourrir et nourrir leur famille élèveront en général un plus grand nombre d’enfants que les deux qui sont nécessaires pour les remplacer. Ainsi toute peuplade qui n’augmente point souffre, et l’on sait que dans tout pays où la culture n’augmente point, la population ne peut augmenter. Il faut donc que les hommes puissent acquérir en propriété plus que le nécessaire, et que cette propriété soit respectée, pour que la société soit florissante. L’inégalité des fortunes, et par conséquent le luxe, y est donc utile. On voit d’un autre côté que moins cette inégalité est grande, plus la société est heureuse. Il faut donc que les lois, en laissant à chacun la liberté d’acquérir des richesses et de jouir de celles qu’il possède, tendent à diminuer l’inégalité; mais si elles établissent le partage égal des successions; si elles n’étendent point trop la permission de tester; si elles laissent au commerce, aux professions de l’industrie, toute leur liberté naturelle; si une administration simple d’impôts rend impossibles les grandes fortunes de finance; si aucune grande place n’est héréditaire ni lucrative, dès lors il ne peut s’établir une grande inégalité; en sorte que l’intérêt de la prospérité publique est ici d’accord avec la raison, la nature et la justice. Si l’on suppose une grande inégalité établie, le luxe n’est point un mal en effet, le luxe diminue en grande partie les effets de cette inégalité, en faisant vivre le pauvre aux dépens des fantaisies du riche. Il vaut mieux qu’un homme qui a cent mille écus de rente nourrisse des doreurs, des brodeuses ou des peintres, que s’il employait son superflu, comme les anciens Romains, à se faire des créatures, ou bien, comme nos anciens seigneurs, à entretenir de la valetaille, des moines, ou des bêtes fauves. La corruption des moeurs naît de l’inégalité d’état ou de fortune, et non pas du luxe: elle n’existe que parce qu’un individu de l’espèce humaine en peut acheter ou soumettre un autre. Il est vrai que le luxe le plus innocent, celui qui consiste à jouir des délices de la vie, amollit les âmes, et, en leur rendant une grande fortune nécessaire, les dispose à la corruption; mais en même temps il les adoucit. Une grande inégalité de fortune, dans un pays où les délices sont inconnues, produit des complots, des troubles, et tous les crimes si fréquents dans les siècles de barbarie. Il n’est donc qu’un moyen sûr d’attaquer le luxe; c’est de détruire l’inégalité des fortunes par les lois sages qui l’auraient empêché de nuire. Alors le luxe diminuera sans que l’industrie y perde rien; les moeurs seront moins corrompues; les âmes pourront être fortes sans être féroces. Les philosophes qui ont regardé le luxe comme la source des maux de l’humanité ont donc pris l’effet pour la cause; et ceux qui ont fait l’apologie du luxe, en le regardant comme la source de la richesse réelle d’un État, ont pris pour un bon régime de santé un remède qui ne fait que diminuer les ravages d’une maladie funeste. C’est ici toute l’erreur qu’on peut reprocher à M. de Voltaire; erreur qu’il partageait avec les hommes les plus éclairés sur la politique qu’il y eût en France, quand il composa cette satire. Quant à ce qu’il dit dans la première pièce, et qui se borne à prétendre que les commodités de la vie sont une bonne chose, cela est vrai, pourvu qu’on soit sûr de les conserver, et qu’on n’en jouisse point aux dépens d’autrui. Il n’est pas moins vrai que la frugalité, qu’on a prise pour une vertu, n’a été souvent que l’effet du défaut d’industrie, ou de l’indifférence pour les douceurs de la vie, que les brigands des forêts de la Tartarie poussent au moins aussi loin que les stoïciens. Les conseils que donne Mentor à Idoménée, quoique inspirés par un sentiment vertueux, ne seraient guère praticables, surtout dans une grande société; et il faut avouer que cette division des citoyens en classes distinguées entre elles par les habits n’est d’une politique ni bien profonde ni bien solide. Les progrès de l’industrie, il faut en convenir, ont contribué, sinon au bonheur, du moins au bien-être des hommes; et l’opinion que le siècle où a vécu M. de Voltaire valait mieux que ceux qu’on regrette tant n’est point particulière à cet illustre philosophe; elle est celle de beaucoup d’hommes très éclairés. Ainsi, en ayant égard à l’espèce d’exagération que permet la poésie, surtout dans un ouvrage de plaisanterie, ces pièces ne méritent aucun reproche grave, et moins qu’aucun autre celui de dureté ou de personnalité que leur a fait J.-J. Rousseau; car c’est précisément parce que le commerce, l’industrie, le luxe, lient entre eux les nations et les états de la société, adoucissent les hommes, et font aimer la paix, que M. de Voltaire en a quelquefois exagéré les avantages. Nous avouerons avec la même franchise que la vie d’un honnête homme, peinte dans le Mondain, est celle d’un sybarite, et que tout homme qui mène cette vie ne peut être, même sans avoir aucun vice, qu’un homme aussi méprisable qu’ennuyé; mais il est aisé de voir que c’est une pure plaisanterie. Un homme qui, pendant soixante et dix ans, n’a point peut-être passé un seul jour sans écrire ou sans agir en faveur de l’humanité, aurait-il approuvé une vie consumée dans de vains plaisirs? Il a voulu dire seulement qu’une vie inutile, perdue dans les voluptés, est moins criminelle et moins méprisable qu’une vie austère employée dans l’intrigue, souillée par les ruses de l’hypocrisie, ou les manoeuvres de l’avidité. (K.) Notice de Beuchot Cette pièce est de 1736. C’est un badinage dont le fond est très philosophique et très utile; son utilité se trouve expliquée dans la pièce suivante. Voyez aussi, plus loin, la lettre de M. de Melon à Mme la comtesse de Verrue.(Note de Voltaire.) ¾ C’est dans la lettre à Cideville, du 5 août 1736, que Voltaire parle pour la première fois du Mondain, qui était déjà entre les mains de Formont. Les copies se multiplièrent, et (voyez ci-après) l’auteur fut persécuté. Luchet dit que cette disgrâce fut causée par les plaisanteries sur Adam. Il ajoute que quelques personnes l’ont attribuée aux vers sur Colbert qui sont dans la Défense du Mondain: Ah! que Colbert était un esprit sage! Éloge que le cardinal de Fleury prit pour une ironie contre lui. Il est possible que les vers sur Adam fussent le prétexte, et que les vers sur Colbert fussent la cause. Voltaire sortit de France à la fin de 1736, et se réfugia en Hollande. Il était de retour à Cirey en mars 1737. Son exil ne dura donc guère que deux mois. Piron a fait contre le Mondain une pièce de quatre-vingt-deux vers, qu’il a intitulée l’Anti-Mondain. Dans plusieurs éditions des Oeuvres de Voltaire, on a donné au Mondain le titre de Défense du Mondain; et à la Défense du Mondain, celui du Mondain. Cette singulière faute a été corrigée du vivant de l’auteur. (B.) LE MONDAIN Regrettera qui veut le bon vieux temps, Et l’âge d’or, et le règne d’Astrée, Et les beaux jours de Saturne et de Rhée, Et le jardin de nos premiers parents; Moi, je rends grâce à la nature sage Qui, pour mon bien, m’a fait naître en cet âge Tant décrié par nos tristes frondeurs: Ce temps profane est tout fait pour mes moeurs. J’aime le luxe, et même la mollesse, Tous les plaisirs, les arts de toute espèce, La propreté, le goût, les ornements: Tout honnête homme a de tels sentiments. Il est bien doux pour mon coeur très immonde De voir ici l’abondance à la ronde, Mère des arts et des heureux travaux, Nous apporter, de sa source féconde, Et des besoins et des plaisirs nouveaux. L’or de la terre et les trésors de l’onde, Leurs habitants et les peuples de l’air, Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde. O le bon temps que ce siècle de fer! Le superflu, chose très nécessaire, A réuni l’un et l’autre hémisphère. Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux Qui, du Texel, de Londres, de Bordeaux, S’en vont chercher, par un heureux échange, De nouveaux biens, nés aux sources du Gange, Tandis qu’au loin, vainqueurs des musulmans, Nos vins de France enivrent les sultans? Quand la nature était dans son enfance, Nos bons aïeux vivaient dans l’ignorance, Ne connaissant ni le tien ni le mien. Qu’auraient-ils pu connaître? ils n’avaient rien, Ils étaient nus; et c’est chose très claire Que qui n’a rien n’a nul partage à faire. Sobres étaient. Ah! je le crois encor: Martialo n’est point du siècle d’or. D’un bon vin frais ou la mousse ou la sève Ne gratta point le triste gosier d’Ève; La soie et l’or ne brillaient point chez eux, Admirez-vous pour cela nos aïeux? Il leur manquait l’industrie et l’aisance: Est-ce vertu? c’était pure ignorance. Quel idiot, s’il avait eu pour lors Quelque bon lit, aurait couché dehors? Mon cher Adam, mon gourmand, mon bon père, Que faisais-tu dans les jardins d’Éden? Travaillais-tu pour ce sot genre humain? Caressais-tu madame Ève, ma mère? Avouez-moi que vous aviez tous deux Les ongles longs, un peu noirs et crasseux, La chevelure un peu mal ordonnée, Le teint bruni, la peau bise et tannée. Sans propreté l’amour le plus heureux N’est plus amour, c’est un besoin honteux. Bientôt lassés de leur belle aventure, Dessous un chêne ils soupent galamment Avec de l’eau, du millet, et du gland; Le repas fait, ils dorment sur la dure: Voilà l’état de la pure nature. Or maintenant voulez-vous, mes amis, Savoir un peu, dans nos jours tant maudits, Soit à Paris, soit dans Londre, ou dans Rome, Quel est le train des jours d’un honnête homme? Entrez chez lui: la foule des beaux-arts, Enfants du goût, se montre à vos regards. De mille mains l’éclatante industrie De ces dehors orna la symétrie. L’heureux pinceau, le superbe dessin Du doux Corrége et du savant Poussin Sont encadrés dans l’or d’une bordure; C’est Bouchardon qui fit cette figure, Et cet argent fut poli par Germain. Des Gobelins l’aiguille et la teinture Dans ces tapis surpassent la peinture. Tous ces objets sont vingt fois répétés Dans des trumeaux tout brillants de clartés. De ce salon je vois par la fenêtre, Dans des jardins, des myrtes en berceaux; Je vois jaillir les bondissantes eaux. Mais du logis j’entends sortir le maître: Un char commode, avec grâces orné, Par deux chevaux rapidement traîné, Paraît aux yeux une maison roulante, Moitié dorée, et moitié transparente: Nonchalamment je l’y vois promené; De deux ressorts la liante souplesse Sur le pavé le porte avec mollesse. Il court au bain: les parfums les plus doux Rendent sa peau plus fraîche et plus polie. Le plaisir presse; il vole au rendez-vous Chez Camargo, chez Gaussin, chez Julie; Il est comblé d’amour et de faveurs. Il faut se rendre à ce palais magique Où les beaux vers, la danse, la musique, L’art de tromper les yeux par les couleurs, L’art plus heureux de séduire les coeurs, De cent plaisirs font un plaisir unique. Il va siffler quelque opéra nouveau, Ou, malgré lui, court admirer Rameau. Allons souper. Que ces brillants services, Que ces ragoûts ont pour moi de délices! Qu’un cuisinier est un mortel divin! Chloris, Églé, me versent de leur main D’un vin d’Aï dont la mousse pressée, De la bouteille avec force élancée, Comme un éclair fait voler le bouchon; Il part, on rit; il frappe le plafond. De ce vin frais l’écume pétillante De nos Français est l’image brillante. Le lendemain donne d’autres désirs, D’autres soupers, et de nouveaux plaisirs. Or maintenant, monsieur du Télémaque, Vantez-nous bien votre petite Ithaque, Votre Salente, et vos murs malheureux, Où vos Crétois, tristement vertueux, Pauvres d’effet, et riches d’abstinence, Manquent de tout pour avoir l’abondance: J’admire fort votre style flatteur, Et votre prose, encor qu’un peu traînante; Mais, mon ami, je consens de grand coeur D’être fessé dans vos murs de Salente, Si je vais là pour chercher mon bonheur. Et vous, jardin de ce premier bonhomme, Jardin fameux par le diable et la pomme, C’est bien en vain que, par l’orgueil séduits, Huet, Calmet, dans leur savante audace, Du paradis ont recherché la place: Le paradis terrestre est où je suis. LETTRE DE M. DE MELON CI-DEVANT SECRÉTAIRE DU RÉGENT DU ROYAUME, A MADAME LA COMTESSE DE VERRUE SUR L’APOLOGIE DU LUXE. J’ai lu, madame, l’ingénieuse Apologie du luxe; je regarde ce petit ouvrage comme une excellente leçon de politique, cachée sous un badinage agréable. Je me flatte d’avoir démontré, dans mon Essai politique sur le commerce,combien ce goût des beaux-arts et cet emploi des richesses, cette âme d’un grand État qu’on nomme luxe, sont nécessaires pour la circulation de l’espèce et pour le maintien de l’industrie; je vous regarde, madame, comme un des grands exemples de cette vérité. Combien de familles de Paris subsistent uniquement par la protection que vous donnez aux arts? Que l’on cesse d’aimer les tableaux, les estampes, les curiosités en toute sorte de genre, voilà vingt mille hommes, au moins, ruinés tout l’un coup dans Paris, et qui sont forcés d’aller chercher de l’emploi chez l’étranger. Il est bon que dans un canton suisse on fasse des lois somptuaires, par la raison qu’il ne faut pas qu’un pauvre vive comme un riche. Quand les Hollandais ont commencé leur commerce, ils avaient besoin d’une extrême frugalité; mais à présent que c’est la nation de l’Europe qui a le plus d’argent, elle a besoin de luxe, etc.. DÉFENSE DU MONDAIN, OU L’APOLOGIE DU LUXE. (1737) A table hier, par un triste hasard, J’étais assis près d’un maître cafard, Lequel me dit: « Vous avez bien la mine D’aller un jour échauffer la cuisine De Lucifer; et moi, prédestiné, Je rirai bien quand vous serez damné. ¾ Damné! comment? pourquoi? ¾ Pour vos folies. Vous avez dit en vos oeuvres non pies, Dans certain conte en rimes barbouillé, Qu’au paradis Adam était mouillé Lorsqu’il pleuvait sur notre premier père; Qu’Ève avec lui buvait de belle eau claire; Qu’ils avaient même, avant d’être déchus, La peau tannée et les ongles crochus. Vous avancez, dans votre folle ivresse, Prêchant le luxe, et vantant la mollesse, Qu’il vaut bien mieux (ô blasphèmes maudits!) Vivre à présent qu’avoir vécu jadis. Par quoi, mon fils, votre muse pollue Sera rôtie, et c’est chose conclue. » Disant ces mots, son gosier altéré humait un vin qui, d’ambre coloré, Sentait encor la grappe parfumée Dont fut pour nous la liqueur exprimée. Un rouge vif enluminait son teint. Lors je lui dis: « Pour Dieu, monsieur le saint, Quel est ce vin? d’où vient-il, je vous prie? D’où l’avez-vous? ¾ Il vient de Canarie; C’est un nectar, un breuvage d’élu: Dieu nous le donne, et Dieu veut qu’il soit bu. ¾ Et ce café, dont après cinq services Votre estomac goûte encor les délices? ¾ Par le Seigneur il me fut destiné. ¾ Bon : mais avant que Dieu vous l’ait donné, Ne faut-il pas que l’humaine industrie L’aille ravir aux champs de l’Arabie? La porcelaine et la frêle beauté De cet émail à la Chine empâté, Par mille mains fut pour vous préparée, Cuite, recuite, et peinte, et diaprée; Cet argent fin, ciselé, godronné, En plat, en vase, en soucoupe tourné, Fut arraché de la terre profonde, Dans le Potose, au soin d’un nouveau monde. Tout l’univers a travaillé pour vous, Afin qu’en paix, dans votre heureux courroux, Vous insultiez, pieux atrabilaire, Au monde entier, épuisé pour vous plaire. « O faux dévot, véritable mondain, Connaissez-vous; et, dans votre prochain Ne blâmez plus ce que votre indolence Souffre chez vous avec tant d’indulgence. Sachez surtout que le luxe enrichit Un grand État, s’il en perd un petit. Cette splendeur, cette pompe mondaine, D’un règne heureux est la marque certaine. Le riche est né pour beaucoup dépenser; Le pauvre est fait pour beaucoup amasser. Dans ces jardins regardez ces cascades, L’étonnement et l’amour des naïades; Voyez ces flots, dont les nappes d’argent Vont inonder ce marbre blanchissant; Les humbles prés s’abreuvent de cette onde; La terre en est plus belle et plus féconde. Mais de ces eaux si la source tarit, L’herbe est séchée, et la fleur se flétrit. Ainsi l’on voit en Angleterre, en France, Par cent canaux circuler l’abondance. Le goût du luxe entre dans tous les rangs: Le pauvre y vit des vanités des grands; Et le travail, gagé par la mollesse, S’ouvre à pas lents la route à la richesse. « J’entends d’ici des pédants à rabats, Tristes censeurs des plaisirs qu’ils n’ont pas, Qui, me citant Denys d’Halicarnasse, Dion, Plutarque, et même un peu d’Horace, Vont criaillant qu’un certain Curius, Cincinnatus, et des consuls en us, Bêchaient la terre au milieu des alarmes; Qu’ils maniaient la charrue et les armes; Et que les blés tenaient à grand honneur D’être semés par la main d’un vainqueur. C’est fort bien dit, mes maîtres; je veux croire Des vieux Romains la chimérique histoire. Mais, dites-moi, si les dieux, par hasard, Faisaient combattre Auteuil et Vaugirard, Faudrait-il pas, au retour de la guerre, Que le vainqueur vînt labourer sa terre? L’auguste Rome, avec tout son orgueil, Rome jadis était ce qu’est Auteuil. Quand ces enfants de Mars et de Sylvie, Pour quelque pré signalant leur furie, De leur village allaient au champ de Mars, Ils arboraient du foin pour étendards. Leur Jupiter, au temps du bon roi Tulle, Était de bois; il fut d’or sous Luculle. N’allez donc pas, avec simplicité, Nommer vertu ce qui fut pauvreté. « Oh que Colbert était un esprit sage! Certain butor conseillait, par ménage, Qu’on abolît ces travaux précieux, Des Lyonnais, ouvrage industrieux. Du conseiller l’absurde prud’homie Eût tout perdu par pure économie: Mais le ministre, utile avec éclat, Sut par le luxe enrichir notre État. De tous nos arts il agrandit la source; Et du midi, du levant, et de l’Ourse, Nos fiers voisins, de nos progrès jaloux, Payaient l’esprit qu’ils admiraient en nous. Je veux ici vous parler d’un autre homme, Tel que n’en vit Paris, Pékin, ni Rome: C’est Salomon, ce sage fortuné, Roi philosophe; et Platon couronné, Qui connut tout, du cèdre jusqu’à l’herbe: Vit-on jamais un luxe plus superbe? Il faisait naître au gré de ses désirs L’argent et l’or, mais surtout les plaisirs. Mille beautés servaient à son usage. ¾ Mille? ¾ On le dit; c’est beaucoup pour un sage. Qu’on m’en donne une, et c’est assez pour moi, Qui n’ai l’honneur d’être sage ni roi. » Parlant ainsi, je vis que les convives Aimaient assez mes peintures naïves; Mon doux béat très peu me répondait, Riait beaucoup, et beaucoup plus buvait; Et tout chacun présent à cette fête Fit son profit de mon discours honnête. SUR L’USAGE DE LA VIE POUR RÉPONDRE AUX CRITIQUES QU’ON AVAIT FAITES DU MONDAIN. Sachez, mes très chers amis, Qu’en parlant de l’abondance, J’ai chanté la jouissance Des plaisirs purs et permis, Et jamais l’intempérance. Gens de bien voluptueux, Je ne veux que vous apprendre L’art peu connu d’être heureux: Cet art, qui doit tout comprendre, Est de modérer ses voeux. Gardez de vous y méprendre. Les plaisirs, dans l’âge tendre, S’empressent à vous flatter: Sachez que, pour les goûter, Il faut savoir les quitter, Les quitter pour les reprendre. Passez du fracas des cours A la douce solitude; Quittez les jeux pour l’étude: Changez tout, hors vos amours. D’une recherche importune Que vos coeurs embarrassés Ne volent point, empressés, Vers les biens que la fortune Trop loin de vous a placés: Laissez la fleur étrangère Embellir d’autres climats; Cueillez d’une main légère Celle qui naît sous vos pas. Tout rang, tout sexe, tout âge, Reconnaît la même loi; Chaque mortel en partage A son bonheur près de soi. L’inépuisable nature Prend soin de la nourriture Des tigres et des lions, Sans que sa main abandonne Le moucheron qui bourdonne Sur les feuilles des buissons; Et tandis que l’aigle altière S’applaudit de sa carrière Dans le vaste champ des airs, La tranquille Philomèle A sa compagne fidèle Module ses doux concerts. Jouissez donc de la vie, Soit que dans l’adversité Elle paraisse avilie, Soit que sa prospérité Irrite l’oeil de l’envie. Tout est égal, croyez-moi: On voit souvent plus d’un roi Que la tristesse environne; Les brillants de la couronne Ne sauvent point de l’ennui: Ses mousquetaires, ses pages, Jeunes, indiscrets, volages, Sont plus fortunés que lui. La princesse et la bergère Soupirent également; Et si leur âme diffère, C’est en un point seulement: Philis a plus de tendresse, Philis aime constamment, Et bien mieux que Son Altesse... Ah! madame la princesse, Comme je sacrifierais Tous vos augustes attraits Aux larmes de ma maîtresse! Un destin trop rigoureux A mes transports amoureux Ravit cet objet aimable; Mais, dans l’ennui qui m’accable, Si mes amis sont heureux, Je serai moins misérable. LE PAUVRE DIABLE OUVRAGE EN VERS AISÉS DE FEU M. VADÉ, MIS EN LUMIÈRE PAR CATHERINE VADÉ, SA COUSINE. (1758) A maître Abraham Chaumeix. Note de Voltaire Notice de Beuchot Le Pauvre diable A MAÎTRE ABRAHAM CHAUMEIX Comme il est parlé de vous dans cet ouvrage de feu mon cousin Vadé, je vous le dédie. C’est mon Vade mecum: vous direz sans doute: Vade retro,et vous trouverez dans l’oeuvre de mon cousin plusieurs passages contre l’État, contre la religion, les moeurs, etc.; partant vous pouvez le dénoncer, car je préfère mon devoir à mon cousin Vadé. Faites l’analyse de l’ouvrage; ne manquez pas d’y répandre un filet de vinaigre en souvenance de votre premier métier. J’ai des préjugés légitimes que vous êtes un des plus absurdes barbouilleurs de papier qui se soient jamais mêlés de raisonner; ainsi personne n’est plus en droit que vous d’obtenir, par vos raisonnements et par votre crédit, qu’on brûle ce petit poème, comme si c’était un mandement d’évêque, ou le Nouveau Testament de frère Berruyer. Continuez de faire honneur à votre siècle, ainsi que tous les personnages dont il est question dans ce livret que je vous présente. Catherine Vadé. A Paris, rue Thibautodé, chez maître Jean Gauchat, attenant le gîte de l’auteur des Nouvelles ecclésiastiques; 27 mars 1758. Note de Voltaire:On nous assure que l’auteur s’amusa à composer cet ouvrage en 1758, pour détourner de la carrière dangereuse des lettres un jeune homme sans fortune, qui prenait pour du génie sa fureur de faire de mauvais vers. Le nombre de ceux qui se perdent par cette passion malheureuse est prodigieux. Ils se rendent incapables d’un travail utile; leur petit orgueil les empêche de prendre un emploi subalterne, mais honnête, qui leur donnerait du pain; ils vivent de rimes et d’espérances, et meurent dans la misère. (Note de Voltaire, 1771.) Notice de Beuchot -C’est Voltaire lui-même qui a mis à cette pièce la date de 1758; mais je crois devoir faire remarquer qu’elle n’est que de 1760. C’est en effet à cette date que les éditeurs de Kehl l’ont comprise dans leur table chronologique. Lefranc de Pompignan venait de prononcer, pour sa réception à l’Académie française, un discours au moins déplacé, que Voltaire a immortalisé par les facéties qu’il publia à cette occasion. Ce qui prouve que le Pauvre Diable n’est que de 1760, c’est que: 1° Voltaire en parle pour la première fois dans sa lettre à d’Alembert, du 10 juin 1760, et pour la seconde dans celle à M. d’Argental, du 27 juin 1760; ce fut en 1760 que parut le Pauvre Diable, chant second, misérable rapsodie, sans aucun sel, où Voltaire est traité aussi mal qu’on peut l’être par un écrivain sans esprit; il n’est pas à croire qu’on eût attendu deux ans pour faire cette suite et critique du Pauvre Diable; on sait aujourd’hui que le héros de cette pièce est Siméon Valette, mort le 29 décembre 1801. (Voyez sur ce personnage une notice intéressante, par M. Tourlet, dans le Magasin encyclopédique, année 1811, II, 75.) Or Voltaire ne connut Valette qu’à la fin de 1759, ainsi qu’on le voit par ses lettres à d’Alembert, des 25 auguste et 15 décembre de cette année. La brochure qui parut en 1760 sous le titre de Réponse au Pauvre Diable ne diffère que par le frontispice, et l’addition du feuillet qui le suit, des Pièces échappées du portefeuille de M. de Voltaire, comte de Tournay, 1759. Il n’y a point eu de réimpression. J’ai vu un exemplaire du Pauvre Diable, sur lequel étaient écrits ces mots, de la main de Voltaire: « Melle Catherine Vadé a l’honneur de vous envoier cette coyonerie, feu Vadé vous était très attaché. » (B.) LE PAUVRE DIABLE « Quel parti prendre? où suis-je, et qui dois-je être? Né dépourvu, dans la foule jeté, Germe naissant par le vent emporté, Sur quel terrain puis-je espérer de croître? Comment trouver un état, un emploi? Sur mon destin, de grâce, instruisez-moi. ¾ Il faut s’instruire et se sonder soi-même, S’interroger, ne rien croire que soi, Que son instinct; bien savoir ce qu’on aime; Et, sans chercher des conseils superflus, Prendre l’état qui vous plaira le plus. ¾ J’aurais aimé le métier de la guerre. ¾ Qui vous retient? allez; déjà l’hiver A disparu; déjà gronde dans l’air L’airain bruyant, ce rival du tonnerre: Du duc Broglie osez suivre les pas: Sage en projets, et vif dans les combats, Il a transmis sa valeur aux soldats; Il va venger les malheurs de la France: Sous ses drapeaux marchez dès aujourd’hui, Et méritez d’être aperçu de lui. ¾ Il n’est plus temps; j’ai d’une lieutenance Trop vainement demandé la faveur, Mille rivaux briguaient la préférence: C’est une presse! En vain Mars en fureur De la patrie a moissonné la fleur, Plus on en tue, et plus il s’en présente; Ils vont trottant des bords de la Charente, De ceux du Lot, des coteaux champenois, Et de Provence, et des monts francs-comtois, En botte, en guêtre, et surtout en guenille, Tous assiégeant la porte de Cremille, Pour obtenir des maîtres de leur sort Un beau brevet qui les mène à la mort. Parmi les flots de la foule empressée, J’allai montrer ma mine embarrassée; Mais un commis, me prenant pour un sot, Me rit au nez, sans me répondre un mot; Et je voulus, après cette aventure, Me retourner vers la magistrature. ¾ Eh bien, la robe est un métier prudent; Et cet air gauche et ce front de pédant Pourront encor passer dans les enquêtes: Vous verrez là de merveilleuses têtes! Vite achetez un emploi de Caton, Allez juger: êtes-vous riche? ¾ Non, Je n’ai plus rien, c’en est fait. ¾ Vil atome! Quoi! point d’argent, et de l’ambition! Pauvre impudent! apprends qu’en ce royaume Tous les honneurs sont fondés sur le bien. L’antiquité tenait pour axiome Que rien n’est rien, que de rien ne vient rien. Du genre humain connais quelle est la trempe; Avec de l’or je te fais président, Fermier du roi, conseiller, intendant: Tu n’as point d’aile, et tu veux voler! rampe. ¾ Hélas, monsieur, déjà je rampe assez. Ce fol espoir qu’un moment a fait naître, Ces vains désirs pour jamais sont passés: Avec mon bien j’ai vu périr mon être. Né malheureux, de la crasse tiré, Et dans la crasse en un moment rentré, A tous emplois on me ferme la porte. Rebut du monde, errant, privé d’espoir, Je me fais moine, ou gris, ou blanc, ou noir, Rasé, barbu, chaussé, déchaux, n’importe. De mes erreurs, déchirant le bandeau, J’abjure tout; un cloître est mon tombeau, J’y vais descendre; oui, j’y cours. ¾ Imbécile, Va donc pourrir au tombeau des vivants. Tu crois trouver le repos; mais apprends Que des soucis c’est l’éternel asile, Que les ennuis en font leur domicile, Que la discorde y nourrit ses serpents; Que ce n’est plus ce ridicule temps Où le capuce et la toque à trois cornes, Le scapulaire et l’impudent cordon, Ont extorqué des hommages sans bornes. Du vil berceau de son illusion, La France arrive à l’âge de raison; Et les enfants de François et d’Ignace, Bien reconnus, sont remis à leur place. Nous faisons cas d’un cheval vigoureux Qui, déployant quatre jarrets nerveux, Frappe la terre, et bondit sous son maître: J’aime un gros boeuf dont le pas lent et lourd, En sillonnant un arpent dans un jour, Forme un guéret où mes épis vont naître. L’âne me plaît: son dos porte au marché Les fruits du champ que le rustre a bêché; Mais pour le singe, animal inutile, Malin, gourmand, saltimbanque indocile, Qui gâte tout et vit à nos dépens, On l’abandonne aux laquais fainéants. Le fier guerrier, dans la Saxe, en Thuringe, C’est le cheval; un Pequet, un Pleneuf, Un trafiquant, un commis, est le boeuf; Le peuple est l’âne, et le moine est le singe. ¾ S’il est ainsi, je me décloître. O ciel! Faut-il rentrer dans mon état cruel! Faut-il me rendre à ma première vie! ¾ Quelle était donc cette vie? ¾ Un enfer, Un piège affreux, tendu par Lucifer. J’étais sans bien, sans métier, sans génie, Et j’avais lu quelques méchants auteurs; Je croyais même avoir des protecteurs. Mordu du chien de la métromanie, Le mal me prit, je fus auteur aussi. ¾ Ce métier-là ne t’a pas réussi, Je le vois trop: çà, fais-moi, pauvre diable, De ton désastre un récit véritable. Que faisais-tu sur le Parnasse? ¾ Hélas! Dans mon grenier, entre deux sales draps, Je célébrais les faveurs de Glycère, De qui jamais n’approcha ma misère; Ma triste voix chantait d’un gosier sec Le vin mousseux, le frontignan, le grec. Buvant de l’eau dans un vieux pot à bière; Faute de bas, passant le jour au lit, Sans couverture, ainsi que sans habit, Je fredonnais des vers sur la paresse; D’après Chaulieu, je vantais la mollesse. « Enfin un jour qu’un surtout emprunté Vêtit à cru ma triste nudité, Après midi, dans l’antre de Procope (C’était le jour que l’on donnait Mérope), Seul en un coin, pensif, et consterné, Rimant une ode, et n’ayant point dîné, Je m’accostai d’un homme à lourde mine, Qui sur sa plume a fondé sa cuisine, Grand écumeur des bourbiers d’Hélicon, De Loyola chassé pour ses fredaines, Vermisseau né du cul de Desfontaines, Digne en tous sens de son extraction, Lâche Zoïle, autrefois laid giton Cet animal se nommait Jean Fréron. « J’étais tout neuf, j’étais jeune, sincère, Et j’ignorais son naturel félon Je m’engageai, sous l’espoir d’un salaire, A travailler à son hebdomadaire, Qu’aucuns nommaient alors patibulaire. Il m’enseigna comment on dépeçait Un livre entier, comme on le recousait, Comme on jugeait du tout par la préface, Comme on louait un sot auteur en place, Comme on fondait avec lourde roideur Sur l’écrivain pauvre et sans protecteur. Je m’enrôlai, je servis le corsaire; Je critiquai, sans esprit et sans choix, Impunément le théâtre, la chaire, Et je mentis pour dix écus par mois. « Quel fut le prix de ma plate manie? Je fus connu, mais par mon infamie, Comme un gredin que la main de Thémis A diapré de nobles fleurs de lis, Par un fer chaud gravé sur l’omoplate. Triste et honteux, je quittai mon pirate, Qui me vola, pour fruit de mon labeur, Mon honoraire, en me parlant d’honneur. M’étant ainsi sauvé de sa boutique, Et n’étant plus compagnon satirique, Manquant de tout, dans mon chagrin poignant, J’allai trouver Lefranc de Pompignan, Ainsi que moi natif de Montauban, Lequel jadis a brodé quelque phrase Sur la Didon qui fut de Métastase; Je lui contai tous les tours du croquant: « Mon cher pays, secourez-moi, lui dis-je, Fréron me vole, et pauvreté m’afflige. « ¾ De ce bourbier vos pas seront tirés, Dit Pompignan; votre dur cas me touche: « Tenez, prenez mes Cantiques sacrés; « Sacrés ils sont, car personne n’y touche; « Avec le temps un jour vous les vendrez: « Plus, acceptez mon chef-d’oeuvre tragique « De Zoraïd; la scène est en Afrique: « A la Clairon vous le présenterez; « C’est un trésor: allez, et prospérez. « Tout ranimé par son ton didactique, Je cours en hâte au parlement comique, Bureau de vers, où maint auteur pelé Vend mainte scène à maint acteur sifflé. J’entre, je lis d’une voix fausse et grêle Le triste drame écrit pour la Denèle. Dieu paternel, quels dédains, quel accueil! De quelle oeillade altière, impérieuse, La Dumesnil rabattit mon orgueil! La Dangeville est plaisante et moqueuse Elle riait; Grandval me regardait D’un air de prince, et Sarrazin dormait; Et, renvoyé penaud par la cohue, J’allai gronder et pleurer dans la rue. « De vers, de prose, et de honte étouffé, Je rencontrai Gresset dans un café; Gresset doué du double privilège D’être au collège un bel esprit mondain, Et dans le monde un homme de collège; Gresset dévot: longtemps petit badin, Sanctifié par ses palinodies, Il prétendait avec componction Qu’il avait fait jadis des comédies, Dont à la Vierge il demandait pardon. ¾ Gresset se trompe, il n’est pas si coupable: Un vers heureux et d’un tour agréable Ne suffit pas; il faut une action, De l’intérêt, du comique, une fable, Des moeurs du temps un portrait véritable, Pour consommer cette oeuvre du démon. Mais que fit-il dans ton affliction? ¾ Il me donna les conseils les plus sages: « Quittez, dit-il, les profanes ouvrages; « Faites des vers moraux contre l’amour; « Soyez dévot, montrez-vous à la cour. » « Je crois mon homme, et je vais à Versaille: Maudit voyage! hélas! chacun se raille En ce pays d’un pauvre auteur moral; Dans l’antichambre il est reçu bien mal, Et les laquais insultent sa figure Par un mépris pire encor que l’injure. Plus que jamais confus, humilié, Devers Paris je m’en revins à pied. « L’abbé Trublet alors avait la rage D’être à Paris un petit personnage; Au peu d’esprit que le bonhomme avait L’esprit d’autrui par supplément servait. Il entassait adage sur adage; Il compilait, compilait, compilait; On le voyait sans cesse écrire, écrire Ce qu’il avait jadis entendu dire, Et nous lassait sans jamais se lasser: Il me choisit pour l’aider à penser. Trois mois entiers ensemble nous pensâmes, Lûmes beaucoup, et rien n’imaginâmes. « L’abbé Trublet m’avait pétrifié; Mais un bâtard du sieur de Lachaussée Vint ranimer ma cervelle épuisée, Et tous les deux nous fîmes par moitié Un drame court et non versifié, Dans le grand goût du larmoyant comique, Roman moral, roman métaphysique. ¾ Eh bien, mon fils, je ne te blâme pas. Il est bien vrai que je fais peu de cas De ce faux genre, et j’aime assez qu’on rie; Souvent je bâille au tragique bourgeois, Aux vains efforts d’un auteur amphibie Qui défigure et qui brave à la fois, Dans son jargon, Melpomène et Thalie. Mais après tout, dans une comédie, On peut parfois se rendre intéressant En empruntant l’art de la tragédie, Quand par malheur on n’est point né plaisant. Fus-tu joué? ton drame hétéroclite Eut-il l’honneur d’un peu de réussite? ¾ Je cabalai; je fis tant qu’à la fin Je comparus au tripot d’arlequin. J’y fus hué: ce dernier coup de grâce M’allait sans vie étendre sur la place; On me porta dans un logis voisin, Prêt d’expirer de douleur et de faim, Les yeux tournés, et plus froid que ma pièce. ¾ Le pauvre enfant! son malheur m’intéresse; Il est naïf. Allons, poursuis le fil De tes récits: ce logis, quel est-il? ¾ Cette maison d’une nouvelle espèce, Où je restai longtemps inanimé, Était un antre, un repaire enfumé, Où s’assemblait six fois en deux semaines Un reste impur de ces énergumènes, De Saint-Médard effrontés charlatans, Trompeurs, trompés, monstres de notre temps. Missel en main, la cohorte infernale Psalmodiait en ce lieu de scandale, Et s’exerçait à des contorsions Qui feraient peur aux plus hardis démons. Leurs hurlements en sursaut m’éveillèrent; Dans mon cerveau mes esprits remontèrent; Je soulevai mon corps sur mon grabat, Et m’avisai que j’étais au sabbat. Un gros rabbin de cette synagogue, Que j’avais vu ci-devant pédagogue, Me reconnut: le bouc s’imagina Qu’avec ses saints je m’étais couché là. Je lui contai ma honte et ma détresse. Maître Abraham, après cinq ou six mots De compliment, me tint ce beau propos: « J’ai comme toi croupi dans la bassesse, « Et c’est le lot des trois quarts des humains: « Mais notre sort est toujours dans nos mains. « Je me suis fait auteur, disant la messe, « Persécuteur, délateur, espion; « Chez les dévots je forme des cabales: « Je cours, j’écris, j’invente des scandales, « Pour les combattre et pour me faire un nom, « Pieusement semant la zizanie, « Et l’arrosant d’un peu de calomnie. « Imite-moi, mon art est assez bon; « Suis, comme moi, les méchants à la piste; « Crie à l’impie, à l’athée, au déiste, « Au géomètre; et surtout prouve bien « Qu’un bel esprit ne peut être chrétien: « Du rigorisme embouche la trompette; « Sois hypocrite, et ta fortune est faite. « A ce discours saisi d’émotion, Le coeur encore aigri de ma disgrâce, Je répondis en lui couvrant la face De mes cinq doigts; et la troupe en besace, Qui fut témoin de ma vive action, Crut que c’était une convulsion. A la faveur de cette opinion, Je m’esquivai de l’antre de Mégère. ¾ C’est fort bien fait; si ta tête est légère, Je m’aperçois que ton coeur est fort bon. Où courus-tu présenter ta misère? ¾ Las! où courir dans mon destin maudit! N’ayant ni pain, ni gîte, ni crédit, Je résolus de finir ma carrière, Ainsi qu’ont fait au fond de la rivière Des gens de bien, lesquels n’en ont rien dit. « O changement! ô fortune bizarre! J’apprends soudain qu’un oncle trépassé, Vieux janséniste et docteur de Navarre, Des vieux docteurs certes le plus avare, Ab intestat, malgré lui, m’a laissé D’argent comptant un immense héritage. « Bientôt, changeant de moeurs et de langage, Je me décrasse; et m’étant dérobé A cette fange où j’étais embourbé, Je prends mon vol, je m’élève, je plane; Je veux tâter des plus brillants emplois, Être officier, signaler mes exploits, Puis de Thémis endosser la soutane, Et, moyennant vingt mille écus tournois, Être appelé le tuteur de nos rois. J’ai des amis, je leur fais grande chère; J’ai de l’esprit alors, et tous mes vers Ont comme moi l’heureux talent de plaire: Je suis aimé des dames que je sers. Pour compléter tant d’agréments divers, On me propose un très bon mariage; Mais les conseils de mes nouveaux amis, Un grain d’amour ou de libertinage, La vanité, le bon air, tout m’engage Dans les filets de certaine Laïs Que Belzébut fit naître en mon pays, Et qui depuis a brillé dans Paris. Elle dansait à ce tripot lubrique Que de l’Église un ministre impudique (Dont Marion fut servie assez mal) Fit élever près du Palais-Royal. « Avec éclat j’entretins donc ma belle; Croyant l’aimer, croyant être aimé d’elle, Je prodiguais les vers et les bijoux; Billets de change étaient mes billets doux: Je conduisais ma Laïs triomphante, Les soirs d’été, dans la lice éclatante De ce rempart, asile des amours, Par Outrequin rafraîchi tous les jours. Quel beau vernis brillait sur sa voiture! Un petit peigne orné de diamants De son chignon surmontait la parure; L’Inde à grands frais tissut ses vêlements; L’argent brillait dans la cuvette ovale Où sa peau blanche et ferme, autant qu’égale, S’embellissait dans des eaux de jasmin. A son souper, un surtout de Germain Et trente plats chargeaient sa table ronde Des doux tributs des forêts et de l’onde. Je voulus vivre en fermier général: Que voulez-vous, hélas! que je vous dise? Je payai cher ma brillante sottise, En quatre mois je fus à l’hôpital. « Voilà mon sort, il faut que je l’avoue. Conseillez-moi. ¾ Mon ami, je te loue D’avoir enfin déduit sans vanité Ton cas honteux, et dit la vérité; Prête l’oreille à mes avis fidèles. Jadis l’Égypte eut moins de sauterelles Que l’on ne voit aujourd’hui dans Paris De malotrus, soi-disant beaux esprits, Qui, dissertant sur les pièces nouvelles, En font encor de plus sifflables qu’elles: Tous l’un de l’autre ennemis obstinés, Mordus, mordants, chansonneurs, chansonnés, Nourris de vent au temple de Mémoire, Peuple crotté qui dispense la gloire. J’estime plus ces honnêtes enfants Qui de Savoie arrivent tous les ans, Et dont la main légèrement essuie Ces longs canaux engorgés par la suie: J’estime plus celle qui, dans un coin, Tricote en paix les bas dont j’ai besoin; Le cordonnier qui vient de ma chaussure Prendre à genoux la forme et la mesure, Que le métier de tes obscurs Frérons. Maître Abraham, et ses vils compagnons, Sont une espèce encor plus odieuse. Quant aux catins, j’en fais assez de cas; Leur art est doux, et leur vie est joyeuse: Si quelquefois leurs dangereux appas A l’hôpital mènent un pauvre diable, Un grand benêt, qui fait l’homme agréable, Je leur pardonne, il l’a bien mérité. « Écoute, il faut avoir un poste honnête. Les beaux projets dont tu fus tourmenté Ne troublent plus ta ridicule tête; Tu ne veux plus devenir conseiller; Tu n’as point l’air de te faire officier, Ni courtisan, ni financier, ni prêtre. Dans mon logis il me manque un portier: Prends ton parti, réponds-moi, veux-tu l’être? ¾ Oui-da, monsieur. ¾ Quatre fois dix écus Seront par an ton salaire; et, de plus, D’assez bon vin chaque jour une pinte Rajustera ton cerveau qui te tinte; Va dans ta loge; et surtout garde-toi Qu’aucun Fréron n’entre jamais chez moi. ¾ J’obéirai sans réplique à mon maître, En bon portier; mais, en secret, peut-être J’aurais choisi, dans mon sort malheureux, D’être plutôt le portier des Chartreux. » LA VANITÉ (1760) Notice de Beuchot:La Vanité est de la fin de juin. Voltaire nomme cette pièce dans sa lettre à Mme d’Épinay, du 30 juin 1760. Il en parle même dans la lettre à d’Argental, du 27. Il donnait la Vanité comme l’ouvrage d’un frère de la Doctrine chrétienne; et c’est sous cette qualité que l’auteur est indiqué dans une édition en sept pages, et dans la note ci-dessous. La Vanité et autres pièces, soit en vers, soit en prose, font partie du volume intitulé Recueil de facéties parisiennes pour les six premiers mois de l’an 1760. Elles y sont précédées de l’Avertissement que voici: « Le sieur L.-F., auteur de la Prière du déiste que l’on trouvera ici, et du Voyage de Provence, ayant été admis à l’Académie française, fit attendre six mois sa harangue de remerciement, et la prononça enfin le 10 mars 1760. Mais au lieu de remercier l’Académie, il fit un long discours contre les belles-lettres et contre l’Académie, dans lequel il dit que « l’abus des talents, le mépris de la religion, la haine de l’autorité, sont le caractère dominant des productions de ses confrères; que tout porte l’empreinte d’une littérature dépravée, d’une morale corrompue, et d’une philosophie altière qui sape également le trône et l’autel; que les gens de lettres déclament tout haut contre les richesses (parce qu’on ne déclame pas tout bas), et qu’ils portent envie secrètement aux riches, etc. » Cet étrange discours, si déplacé, si peu mesuré, si injuste, valut alors au sieur L.-F. les pièces qu’on va lire. Le sieur L.-F., au lieu de se rétracter honnêtement comme il le devait, composa un Mémoire justificatif, qu’il dit avoir présenté au roi, et il s’exprime ainsi dans ce Mémoire: « Il faut que l’univers sache que le roi s’est occupé de mon Mémoire, etc. » Il dit ensuite: « Un homme de ma naissance. » Ayant poussé la modestie à cet excès, il voulut encore avoir celle de faire mettre au titre de son ouvrage: Mémoire de M. L.-F., imprimé par ordre du roi; mais comme Sa Majesté ne fait point imprimer les ouvrages qu’elle ne peut lire, ce titre fut supprimé. Cette démarche lui attira l’Épître d’un Frère de la Charité, qu’on trouvera aussi dans ce recueil. » Cet Avertissement, qui a quelque air de famille avec la note suivante, est-il de Morellet ou de Voltaire? Je n’ose prononcer, mais il m’a semblé que c’était ici que cet Avertissement pouvait ou devait trouver place. (B.) LA VANITÉ « Qu’as-tu, petit bourgeois d’une petite ville? Quel accident étrange, en allumant ta bile, A sur ton large front répandu la rougeur? D’où vient que tes gros yeux pétillent de fureur? Réponds donc. ¾ L’univers doit venger mes injures; L’univers me contemple, et les races futures Contre mes ennemis déposeront pour moi. ¾ L’univers, mon ami, ne pense point à toi, L’avenir encor moins: conduis bien ton ménage, Divertis-toi, bois, dors, sois tranquille, sois sage. De quel nuage épais ton crâne est offusqué! ¾ Ah! j’ai fait un discours, et l’on s’en est moqué! Des plaisants de Paris j’ai senti la malice; Je vais me plaindre au roi, qui me rendra justice; Sans doute il punira ces ris audacieux. ¾ Va, le roi n’a point lu ton discours ennuyeux. Il a trop peu de temps, et trop de soins à prendre: Son peuple à soulager, ses amis à défendre, La guerre à soutenir; en un mot, les bourgeois Doivent très rarement importuner les rois. La cour te croira fou: reste chez toi, bonhomme. ¾ Non, je n’y puis tenir; de brocards on m’assomme. Les quand, les qui, les quoi, pleuvant de tous côtés, Sifflent à mon oreille, en cent lieux répétés. On méprise à Paris mes chansons judaïques, Et mon Pater anglais, et mes rimes tragiques, Et ma prose aux Quarante! Un tel renversement D’un État policé détruit le fondement: L’intérêt du public se joint à ma vengeance; Je prétends des plaisants réprimer la licence. Pour trouver bons mes vers il faut faire une loi Et de ce même pas je vais parler au roi. Ainsi, nouveau venu, sur les rives de Seine, Tout rempli de lui-même, un pauvre énergumène De son plaisant délire amusait les passants. Souvent notre amour-propre éteint notre bon sens; Souvent nous ressemblons aux grenouilles d’Homère, Implorant à grands cris le fier dieu de la guerre, Et les dieux des enfers, et Bellone, et Pallas, Et les foudres des cieux, pour se venger des rats. Voyez dans ce réduit ce crasseux janséniste, Des nouvelles du temps infidèle copiste, Vendant sous le manteau ces mémoires sacrés De bedeaux de paroisse et de clercs tonsurés. Il pense fermement, dans sa superbe extase, Ressusciter les temps des combats d’Athanase. Ce petit bel esprit, orateur du barreau, Alignant froidement ses phrases au cordeau, Citant mal à propos des auteurs qu’il ignore, Voit voler son beau nom du couchant à l’aurore: Ses flatteurs, à dîner, l’appellent Cicéron. Berthier dans son collège est surnommé Varron. Un vicaire à Chaillot croit que tout homme sage Doit penser dans Pékin comme dans son village; Et la vieille badaude, au fond de son quartier, Dans ses voisins badauds voit l’univers entier. Je suis loin de blâmer le soin très légitime De plaire à ses égaux, et d’être en leur estime. Un conseiller du roi, sur la terre inconnu, Doit dans son cercle étroit, chez les siens bienvenu, Être approuvé du moins de ses graves confrères; Mais on ne peut souffrir ces bruyants téméraires, Sur la scène du monde ardents à s’étaler, Veux-tu te faire acteur? on voudra te siffler. Gardons-nous d’imiter ce fou de Diogène, Qui pouvant chez les siens, en bon bourgeois d’Athène, A l’étude, au plaisir doucement se livrer, Vécut dans un tonneau pour se faire admirer. Malheur à tout mortel, et surtout dans notre âge, Qui se fait singulier pour être un personnage! Piron seul eut raison, quand, dans un goût nouveau, Il fit ce vers heureux, digne de son tombeau: Ci-gît qui ne fut rien. Quoi que l’orgueil en dise, Humains, faibles humains, voilà votre devise. Combien de rois, grands dieux! jadis si révérés, Dans l’éternel oubli sont en foule enterrés! La terre a vu passer leur empire et leur trône. On ne sait en quel lieu florissait Babylone. Le tombeau d’Alexandre, aujourd’hui renversé, Avec sa ville altière a péri dispersé. César n’a point d’asile où son ombre repose; Et l’ami Pompignan pense être quelque chose! LE RUSSE A PARIS PETIT POÈME EN VERS ALEXANDRINS, COMPOSÉ A PARIS, AU MOIS DE MAI 1760, PAR M. IVAN ALETHOF, SECRÉTAIRE DE L’AMBASSADE RUSSE. Tout le monde sait que M. Alethof ayant appris le français à Archangel, dont il était natif, cultiva les belles-lettres avec une ardeur incroyable, et y fit des progrès plus incroyables encore ses travaux ruinèrent sa santé. Il était aisé à émouvoir, comme Horace, irasci celer; il ne pardonnait jamais aux auteurs qui l’ennuyaient. Un livre du sieur Gauchat, et un discours du sieur Lefranc de Pompignan, le mirent dans une telle colère qu’il en eut une fluxion de poitrine; depuis ce temps il ne fit que languir, et mourut à Paris le 1er juin 1760, avec tous les sentiments d’un vrai catholique grec, persuadé de l’infaillibilité de l’Église grecque. Nous donnons au public son dernier ouvrage, qu’il n’a pas eu le temps de perfectionner; c’est grand dommage: mais nous nous flattons d’imprimer dans peu ses autres poèmes, dans lesquels on trouvera plus d’érudition, et un style beaucoup plus châtié. DIALOGUE D’UN PARISIEN ET D’UN RUSSE. (1760) Notice de Beuchot: C’est encore le 30 juin, mais dans une lettre à Thieriot, que Voltaire parle, pour la première fois, du Russe à Paris. La préface et son intitulé sont dans les premières éditions 4 et 8. Dix ans après parut le Nouveau Russe à Paris, épître à madame Reich, par M. de Tcherebatoff, 1770. C’est une épître en vers et en prose à la louange de madame Reich, actrice de l’Opéra; Grimm parle de cette pièce dans sa Correspondance (avril 1770). C’est Leclerc des Vosges qui est auteur de la satire politique intitulée le Russe à Paris, etc,, par M. Peters-Subwathekoff an VII (1798). L’auteur fut persécuté. De nos jours J. Briffaut a fait imprimer dans la Gazette de France, du 22 décembre 1842, un dialogue en vers intitulé le Temps passé et le Temps présent, qu’il a reproduit dans ses Dialogues, Contes, etc., 1824, deux volumes. (B.) DIALOGUE D’UN PARISIEN ET D’UN RUSSE LE PARISIEN. Vous avez donc franchi les mers hyperborées, Ces immenses déserts et ces froides contrées Où le fils d’Alexis, instruisant tous les rois, A fait naître les arts, et les moeurs, et les lois? Pourquoi vous dérober aux sept astres de l’Ourse, Beaux lieux où nos Français, dans leur savante course, Allèrent, de Borée arpentant l’horizon, Geler auprès du pôle aplati par Newton; Et de ce grand projet utile à cent couronnes, Avec un quart de cercle enlever deux Laponnes? Est-ce un pareil dessein qui vous conduit chez nous? LE RUSSE. Non, je viens m’éclairer, m’instruire auprès de vous; Voir un peuple fameux, l’observer, et l’entendre. LE PARISIEN. Aux bords de l’occident que pouvez-vous apprendre? Dans vos vastes États vous touchez à la fois Au pays de Christine, à l’empire chinois: Le héros de Narva sentit votre vaillance; Le brutal janissaire a tremblé dans Byzance; Les hardis Prussiens ont été terrassés; Et, vainqueurs en tous lieux, vous en savez assez. LE RUSSE. J’ai voulu voir Paris: les fastes de l’histoire Célèbrent ses plaisirs et consacrent sa gloire. Tout mon coeur tressaillait à ces récits pompeux De vos arts triomphants, de vos aimables jeux. Quels plaisirs, quand vos jours marqués par vos conquêtes S’embellissaient encore à l’éclat de vos fêtes! L’étranger admirait dans votre auguste cour Cent filles de héros conduites par l’Amour; Ces belles Montbazons, ces Châtillons brillantes, Ces piquantes Bouillons, ces Nemours si touchantes, Dansant avec Louis sous des berceaux de fleurs, Et du Rhin subjugué couronnant les vainqueurs; Perrault du Louvre auguste élevant la merveille; Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille; Tandis que, plus aimable, et plus maître des coeurs, Racine, d’Henriette exprimant les douleurs, Et voilant ce beau nom du nom de Bérénice, Des feux les plus touchants peignait le sacrifice. Cependant un Colbert, en vos heureux remparts, Ranimait l’industrie, et rassemblait les arts: Tous ces arts en triomphe amenaient l’abondance. Sur cent châteaux ailés les pavillons de France, Bravant ce peuple altier, complice de Cromwel, Effrayaient la Tamise et les ports du Texel. Sans doute les beaux fruits de ces âges illustres, Accrus par la culture et mûris par vingt lustres, Sous vos savantes mains ont un nouvel éclat. Le temps doit augmenter la splendeur de l’État; Mais je la cherche en vain dans cette ville immense. LE PARISIEN. Aujourd’hui l’on étale un peu moins d’opulence. Nous nous sommes défaits d’un luxe dangereux; Les esprits sont changés, et les temps sont fâcheux. LE RUSSE. Et que vous reste-t-il de vos magnificences? Mais... nous avons souvent de belles remontrances; Et le nom d’Ysabeau, sur un papier timbré, Est dans tous nos pays un secours assuré. LE RUSSE. C’est beaucoup; mais enfin, quand la riche Angleterre Épuise ses trésors à vous faire la guerre, Les papiers d’Ysabeau ne vous suffiront pas: Il faut des matelots, des vaisseaux, des soldats... LE PARISIEN. Nous avons à Paris de plus grandes affaires. LE RUSSE. Quoi donc? LE PARISIEN. Jansénius... la bulle.., ses mystères. De deux sages partis les cris et les efforts, Et des billets sacrés payables chez les morts, Et des convulsions, et des réquisitoires, Rempliront de nos temps les brillantes histoires. Lefranc de Pompignan, par ses divins écrits Plus que Palissot même occupe nos esprits; Nous quittons et la Foire et l’Opéra-Comique, Pour juger de Lefranc le style académique. Lefranc de Pompignan dit à tout l’univers Que le roi lit sa prose, et même encor ses vers. L’univers cependant voit nos apothicaires Combattre en parlement les jésuites leurs frères; Car chacun vend sa drogue, et croit sur son pailler Fixer, comme Lefranc, les yeux du monde entier. Que dit-on dans Moscou de ces nobles querelles? LE RUSSE. En aucun lieu du monde on ne m’a parlé d’elles. Le Nord, la Germanie, où j’ai porté mes pas, Ne savent pas un mot de ces fameux débats. LE PARISIEN. Quoi! du clergé français la gazette prudente, Cet ouvrage immortel que le pur zèle enfante, Le Journal du Chrétien, le Journal de Trévoux, N’ont point passé les mers et volé jusqu’à vous? LE RUSSE. Non. LE PARISIEN. Quoi! vous ignorez des mérites si rares? LE RUSSE. Nous n’en avons jamais rien appris. LE PARISIEN Les barbares! Hélas! en leur faveur mon esprit abusé Avait cru que le Nord était civilisé. LE RUSSE. Je viens pour me former sur les bords de la Seine; C’est un Scythe grossier voyageant dans Athène Qui vous conjure ici, timide et curieux, De dissiper la nuit qui couvre encor ses yeux. Les modernes talents que je cherche à connaître Devant un étranger craignent-ils de paraître? Le cygne de Cambrai, l’aigle brillant de Meaux, Dans ce temps éclairé n’ont-ils pas des égaux? Leurs disciples, nourris de leur vaste science, N’ont-ils pas hérité de leur noble éloquence? LE PARISIEN. Oui, le flambeau divin qu’ils avaient allumé Brille d’un nouveau feu, loin d’être consumé: Nous avons parmi nous des pères de l’Église. LE RUSSE. Nommez-moi donc ces saints que Je ciel favorise. LE PARISIEN. Maître Abraham Chaumeix, Hayer le récollet, Et Berthier le jésuite, et le diacre Trublet, Et le doux Caveyrac, et Nonotte, et tant d’autres: Ils sont tous parmi nous ce qu’étaient les apôtres Avant qu’un feu divin fût descendu sur eux: De leur siècle profane instructeurs généreux, Cachant de leur savoir la plus grande partie, Écrivant sans esprit par pure modestie, Et par piété même ennuyant les lecteurs. LE RUSSE. Je n’ai point encor lu ces solides auteurs: Il faut que je vous fasse un aveu condamnable. Je voudrais qu’à l’utile on joignît l’agréable; J’aime à voir le bon sens sous le masque des ris; Et c’est pour m’égayer que je viens à Paris. Ce peintre ingénieux de la nature humaine, Qui fit voir en riant la raison sur la scène, Par ceux qui l’ont suivi serait-il éclipsé? LE PARISIEN. Vous parlez de Molière: oh! son règne est passé; Le siècle est bien plus fin; notre scène épurée Du vrai beau qu’on cherchait est enfin décorée. Nous avons les Remparts,nous avons Ramponeau; Au lieu du Misanthrope on voit Jacques Rousseau, Qui, marchant sur ses mains, et mangeant sa laitue, Donne un plaisir bien noble au public qui le hue. Voilà nos grands travaux, nos beaux-arts, nos succès, Et l’honneur éternel de l’empire français. A ce brillant tableau connaissez ma patrie. LE RUSSE. Je vois dans vos propos un peu de raillerie; Je vous entends assez: mais parlons sans détour Votre nuit est venue après le plus beau jour. Il en est des talents comme de la finance; La disette aujourd’hui succède à l’abondance: Tout se corrompt un peu, si je vous ai compris. Mais n’est-il rien d’illustre au moins dans vos débris? Minerve de ces lieux serait-elle bannie? Parmi cent beaux esprits n’est-il plus de génie? LE PARISIEN. Un génie? ah, grand Dieu! puisqu’il faut m’expliquer, S’il en paraissait un que l’on pût remarquer, Tant de témérité serait bientôt punie. Non, je ne le tiens pas assuré de sa vie. Les Berthiers, les Chaumeix, et jusques aux Frérons, Déjà de l’imposture embouchent les clairons. L’hypocrite sourit, l’énergumène aboie; Les chiens de Sain-Médard s’élancent sur leur proie; Un petit magistrat à peine émancipé, Un pédant sans honneur, a Bicêtre échappé, S’il a du bel esprit la jalouse manie, Intrigue, parle, écrit, dénonce, calomnie, En crimes odieux travestit les vertus: Tous les traits sont lancés, tous les rets sont tendus. On cabale à la cour; on ameute, on excite Ces petits protecteurs sans place et sans mérite, Ennemis des talents, des arts, des gens de bien, Qui se sont faits dévots, de peur de n’être rien. N’osant parler au roi, qui hait la médisance, Et craignant de ses yeux la sage vigilance; Ces oiseaux de la nuit, rassemblés dans leurs trous, Exhalent les poisons de leur orgueil jaloux: Poursuivons, disent-ils, tout citoyen qui pense. Un génie! il aurait cet excès d’insolence! Il n’a pas demandé notre protection! Sans doute il est sans moeurs et sans religion; Il dit que dans les coeurs Dieu s’est gravé lui-même, Qu’il n’est point implacable, et qu’il suffit qu’on l’aime. Dans le fond de son âme il se rit des Fantins. De Marie Alacoque,et de la Fleur des Saints. Aux erreurs indulgent, et sensible aux misères, Il a dit, on le sait, que les humains sont frères; Et, dans un doute affreux lâchement obstiné, Il n’osa convenir que Newton fût damné. Le brûler est une oeuvre et sage et méritoire. Ainsi parle à loisir ce digne consistoire. Des vieilles à ces mots, au ciel levant les yeux, Demandent des fagots pour cet homme odieux; Et des petits péchés commis dans leur jeune âge Elles font pénitence en opprimant un sage. LE RUSSE. Hélas! ce que j’apprends de votre nation Me remplit de douleur et de compassion. LE PARISIEN. J’ai dit la vérité. Vous la vouliez sans feinte: Mais n’imaginez pas que, tristement éteinte, La raison sans retour abandonne Paris: Il est des coeurs bien faits, il est de bons esprits, Qui peuvent, des erreurs où je la vois livrée, Ramener au droit sens ma patrie égarée. Les aimables Français sont bientôt corrigés. LE RUSSE. Adieu, je reviendrai quand ils seront changés. LES CHEVAUX ET LES ÂNES OU ÉTRENNES AUX SOTS. (1761) A ces beaux jeux inventés dans la Grèce, Combats d’esprit, ou de force, ou d’adresse, Jeux solennels, écoles des héros, Un gros Thébain, qui se nommait Bathos, Assez connu par sa crasse ignorance, Par sa lésine, et son impertinence, D’ambition tout comme un autre épris, Voulut paraître, et prétendit au prix. C’était la course. Un beau cheval de Thrace, Aux crins flottants, à l’oeil brillant d’audace, Vif et docile, et léger à la main, Vint présenter son dos à mon vilain. Il demandait des housses, des aigrettes, Un beau harnois, de l’or sur ses bossettes. Le bon Bathos quelque temps marchanda. Un certain âne alors se présenta. L’âne disait: « Mieux que lui je sais braire, Et vous verrez que je sais mieux courir; Pour des chardons je m’offre à vous servir: Préférez-moi. » Mon Bathos le préfère. Sûr du triomphe, il sort de sa maison Voilà Bathos monté sur son grisou. Il veut courir. La Grèce était railleuse: Plus l’assemblée était belle et nombreuse, Plus on sifflait. Les Bathos en ce temps N’imposaient pas silence aux bons plaisants. Profitez bien de cette belle histoire, Vous qui suivez les sentiers de la gloire; Vous qui briguez ou donnez des lauriers, Distinguez bien les ânes des coursiers. En tout état et dans toute science, Vous avez vu plus d’un Bathos en France; Et plus d’un âne a mangé quelquefois Au râtelier des coursiers de nos rois. L’abbé Dubois, fameux par sa vessie, Mit sur son front, très atteint de folie, La même mitre, hélas! qui décora Ce Fénelon que l’Europe admira. Au Cicéron des oraisons funèbres, Sublime auteur de tant d’écrits célèbres, Qui succéda dans l’emploi glorieux De cultiver l’esprit des demi-dieux? Un théatin, un Boyer. Mais qu’importe Quand l’arbre est beau, quand sa sève est bien forte, Qu’il soit taillé par Bénigne ou Boyer? De très bons fruits viennent sans jardinier. C’est dans Paris, dans notre immense ville, En grands esprits, en sots toujours fertile, Mes chers amis, qu’il faut bien nous garder Des charlatans qui viennent l’inonder. Les vrais talents se taisent, ou s’enfuient, Découragés des dégoûts qu’ils essuient. Les faux talents sont hardis, effrontés, Souples, adroits, et jamais rebutés. Que de frelons vont pillant les abeilles! Que de Pradons s’érigent en Corneilles! Que de Gauchats semblent des Massillons! Que de Le Dains succèdent aux Bignons! Virgile meurt, Bavius le remplace. Après Lulli nous avons vu Colasse; Après Le Brun, Coypel obtint l’emploi De premier peintre ou barbouilleur du roi. Ah! mon ami, malgré ta suffisance, Tu n’étais pas premier peintre de France. Le lourd Crevier, pédant crasseux et vain, Prend hardiment la place de Rollin, Comme un valet prend l’habit de son maître. Que voulez-vous? chacun cherche à paraître. C’est un plaisir de voir ces polissons Qui du bon goût nous donnent des leçons; Ces étourdis calculants en finance, Et ces bourgeois qui gouvernent la France; Et ces gredins qui, d’un air magistral, Pour quinze sous griffonnant un journal, Journal chrétien, connu par sa sottise, Vont se carrant en princes de l’Église; Et ces faquins, qui, d’un ton familier, Parlent au roi du haut de leur grenier. Nul à Paris ne se tient dans sa sphère, Dans son métier, ni dans son caractère; Et, parmi ceux qui briguent quelque nom, Ou quelque honneur, ou quelque pension, Qui des dévots affectent la grimace, L’abbé La Coste est le seul à sa place. Le roi, dit-on, bannira ces abus: Il le voudrait; ses soins sont superflus. Il ne peut dire en un arrêt en forme: « Impertinents, je veux qu’on se réforme, Que le Journal de Trévoux soit meilleur, Guyon moins plat, Moreau plus fin railleur. La cour enjoint à Jacque hétérodoxe De courir moins après le paradoxe; Je lui défends de jamais dénigrer Des arts charmants qui peuvent l’honorer; Je veux, j’entends, que, sous mon règne auguste, Tout bon Français ait l’esprit sage et juste; Que nul robin ne soit présomptueux, Nul moine fier, nul avocat verbeux; Ouï le rapport, dans mon conseil j’ordonne Que la raison s’introduise en Sorbonne, Que tout auteur sache me réjouir, Ou m’éclairer: car tel est mon plaisir. » Un tel édit serait plus inutile Que les sermons prêchés par La Neuville. Donc on aurait grande obligation A qui pourrait par exhortation, Par vers heureux, et par douce éloquence, Porter nos gens à moins d’extravagance, Admonéter par nom et par surnom Ces ennemis jurés de la raison. On pourrait dire aux malins molinistes, A leurs rivaux les rudes jansénistes, Aux gens du greffe, aux universités, Aux faux dévots, d’honnêtes vérités. Je les dirai, n’en soyez point en peine; Chacun de vous obtiendra son étrenne. Messieurs les sots, je dois, en bon chrétien, Vous fesser tous, car c’est pour votre bien. Par M. le ch. DE M... re, cornette de cavalerie, et, en cette qualité, ennemi juré des ânes. A Paris, le 1er janvier 1762, pour vos étrennes. ÉLOGE DE L’HYPOCRISIE (1766) Mes chers amis, il me prend fantaisie De vous parler ce soir d’hypocrisie. Grave Vernet, soutiens ma faible voix: Plus on est lourd, plus on parle avec poids. Si quelque belle à la démarche fière, Aux gros tétons, à l’énorme derrière, Étale aux yeux ses robustes appas, Les rimailleurs la nommeront Pallas, Une beauté jeune, fraîche, ingénue, S’appelle Hébé; Vénus est reconnue A son sourire, à l’air de volupté Qui de son charme embellit la beauté. Mais si j’avise un visage sinistre, Un front hideux, l’air empesé d’un cuistre, Un cou jauni sur un moignon penché, Un oeil de porc à la terre attaché (Miroir d’une âme à ses remords en proie, Toujours terni, de peur qu’on ne la voie), Sans hésiter, je vous déclare net Que ce magot est Tartuffe, ou Vernet. C’est donc à toi, Vernet, que je dédie Ma très honnête et courte rapsodie Sur le sujet de notre ami Guignard, Fesse-mathieu, dévot, et grand paillard. Avant-hier advint que de fortune Je rencontrai ce Guignard sur la brune, Qui chez Fanchon s’allait glisser sans bruit, Comme un hibou qui ne sort que de nuit. Je l’arrêtai, d’un air assez fantasque, Par sa jaquette, et je lui criai: « Masque, Je te connais; l’argent et les catins Sont à tes yeux les seuls objets divins: Tu n’eus jamais un autre catéchisme. Pourquoi, veux-tu, de ton plat rigorisme Nous étalant le dehors imposteur, Tromper le monde, et mentir à ton coeur; Et, tout pétri d’une douce luxure, Parler en Paul, et vivre en Epicurer? » Le sycophante alors me répondit Qu’il faut tromper pour se mettre en crédit; Que la franchise est toujours dangereuse, L’art bien reçu, la vertu malheureuse, La fourbe utile, et que la vérité Est un joyau peu connu, très vanté, D’un fort grand prix, mais qui n’est point d’usage. Je répliquai: « Ton discours paraît sage. L’hypocrisie a du bon quelquefois; Pour son profit on a trompé des rois. On trompe aussi le stupide vulgaire Pour le gruger, bien plus que pour lui plaire. Lorsqu’il s’agit d’un trône épiscopal, Ou du chapeau qui coiffe un cardinal, Ou, si l’on veut, de la triple couronne Que quelquefois l’ami Belzébut donne, En pareil cas peut-être il serait bon Qu’on employât quelques tours de fripon. L’objet est beau, le prix en vaut la peine. Mais se gêner pour nous mettre à la gêne, Mais s’imposer le fardeau détesté D’une inutile et triste fausseté, Du monde entier méprisée et maudite, C’est être dupe encor plus qu’hypocrite. Que Peretti se déguise en chrétien Pour être pape, il se conduit fort bien. Mais toi, pauvre homme, excrément de collège, Dis-moi quel bien, quel rang, quel privilège Il te revient de ton maintien cagot. Tricher au jeu sans gagner est d’un sot. Le monde est fin. Aisément on devine, On reconnaît le cafard à la mine, Chacun le hue: on aime à décrier Un charlatan qui fait mal son métier. ¾ Mais convenez que du moins mes confrères M’applaudiront. Tu ne les connais guères. Dans leur tripot on les a vus souvent Se comporter comme on fait au couvent. Tout penaillon y vante sa besace, Son institut, ses miracles, sa crasse; Mais, en secret l’un de l’autre jaloux, Modestement ils se détestent tous. Tes ennemis sont parmi tes semblables. Les gens du monde au moins sont plus traitables. Ils sont railleurs; les autres sont méchants. Crains les sifflets, mais crains les malfaisants. Crois-moi, renonce à la cagoterie; Mène uniment une plus noble vie; Rougissant moins, sois moins embarrassé. Que ton cou tors, désormais redressé, Sur son pivot garde un juste équilibre. Lève les yeux, parle en citoyen libre: Sois franc, sois simple; et, sans affecter rien, Essaye un peu d’être un homme de bien. » Le mécréant alors n’osa répondre. J’étais sincère, il se sentait confondre. Il soupira d’un air sanctifié; Puis détournant son oeil humilié, Courbant en voûte une part de l’échine, Et du menton se battant la poitrine, D’un pied cagneux il alla chez Fanchon Pour lui parler de la religion. LE MARSEILLOIS ET LE LION PAR M. DE SAINT-DIDIER SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L’ACADÉMIE DE MARSEILLE. (1768) AVERTISSEMENT Feu M. de Saint-Didier, secrétaire perpétuel de l’Académie de Marseille, auteur du poème de Clovis, s’amusa, quelque temps avant sa mort, à composer cette petite fable, dans laquelle on trouve quelques traits de la philosophie anglaise. Ces traits sont en effet imités de la fable des abeilles de Mandeville, mais tout le reste appartient à l’auteur français. Comme il était de Marseille, il n’a pas manqué de prendre un Marseillois pour son héros. Nous avons fait imprimer ce petit ouvrage sur une copie très exacte. LE MARSEILLOIS ET LE LION Dans les sacrés cahiers, méconnus des profanes, Nous avons vu parler les serpents et les ânes. Un serpent fit l’amour à la femme d’Adam, Un âne avec esprit gourmanda Balaam, Le grand parleur Homère, en vérités fertile, Fit parler et pleurer les deux chevaux d’Achille. Les habitants des airs, des forêts et des champs, Aux humains chez Ésope enseignent le bon sens. Descartes n’en eut point quand il les crut machines; Il raisonna beaucoup sur les oeuvres divines; Il en jugea fort mal, et noya sa raison Dans ses trois éléments, au coin d’un tourbillon. Le pauvre homme ignora, dans sa physique obscure, Et l’homme, et l’animal, et toute la nature. Ce romancier hardi dupa longtemps les sots: Laissons là sa folie, et suivons nos propos. Un jour un Marseillois, trafiquant en Afrique, Aborda le rivage où fut jadis Utique. Comme il se promenait dans le fond d’un vallon, Il trouva nez à nez un énorme lion, A la longue crinière, à la gueule enflammée, Terrible, et tout semblable au lion de Némée. Le plus horrible effroi saisit le voyageur: Il n’était pas Hercule; et, tout transi de peur, Il se mit à genoux, et demanda la vie. Le monarque des bois, d’une voix radoucie, Mais qui faisait encor trembler le Provençal, Lui dit en bon français: « Ridicule animal, Tu veux donc qu’aujourd’hui de souper je me passe? Écoute, j’ai dîné: je veux te faire grâce, Si tu peux me prouver qu’il est contre les lois Que le soir un lion soupe d’un Marseillois. » Le marchand à ces mots conçut quelque espérance. Il avait eu jadis un grand fonds de science; Et, pour devenir prêtre, il apprit du latin; Il savait Rabelais et son saint Augustin. D’abord il établit, selon l’usage antique, Quel est le droit divin du pouvoir monarchique; Qu’au plus haut des degrés des êtres inégaux L’homme est mis pour régner sur tous les animaux; Que la terre est son trône, et que dans l’étendue Les astres sont formés pour réjouir sa vue. Il conclut qu’étant prince, un sujet africain Ne pouvait sans pécher manger son souverain. Le lion, qui rit peu, se mit pourtant à rire; Et, voulant par plaisir connaître cet empire, En deux grands coups de griffe il dépouilla tout nu De l’univers entier le monarque absolu. Il vit que ce grand roi lui cachait sous le linge Un corps faible monté sur deux fesses de singe, A deux minces talons deux gros pieds attachés, Par cinq doigts superflus dans leur marche empêchés, Deux mamelles sans lait, sans grâce, sans usage, Un crâne étroit et creux couvrant un plat visage, Tristement dégarni du tissu de cheveux Dont la main d’un barbier coiffa son front crasseux. Tel était en effet ce roi sans diadème, Privé de sa parure, et réduit à lui-même. Il sentit en effet qu’il devait sa grandeur Au fil d’un perruquier, aux ciseaux d’un tailleur. « Ah! dit-il au lion, je vois que la nature Me fait faire en ce monde une triste figure: Je pensais être roi; j’avais certes grand tort. Vous êtes le vrai maître, en étant le plus fort. Mais songez qu’un héros doit dompter sa colère; Un roi n’est point aimé s’il n’est point débonnaire. Dieu, comme vous savez, est au-dessus des rois: Jadis en Arménie il vous donna des lois Lorsque dans un grand coffre, à la merci des ondes, Tous les animaux purs, ainsi que les immondes, Par Noé mon aïeul enfermés si longtemps, Respirèrent enfin l’air natal de leurs champs: Dieu fit avec eux tous une étroite alliance, Un pacte solennel. ¾ Oh! la plate impudence! As-tu perdu l’esprit par excès de frayeur? Dieu, dis-tu, fit un pacte avec nous! ¾ Oui, seigneur, Il vous recommanda d’être clément et sage, De ne toucher jamais à l’homme, son image. Et si vous me mangez, l’Éternel irrité Fera payer mon sang à Votre Majesté. ¾ Toi, l’image de Dieu! toi, magot de Provence! Conçois-tu bien l’excès de ton impertinence? Montre l’original de mon pacte avec Dieu. Par qui fut-il écrit? en quel temps? dans quel lieu? Je vais t’en montrer un plus sûr, plus véritable De mes quarante dents vois la file effroyable; Ces ongles, dont un seul pourrait te déchirer; Ce gosier écumant, prêt à te dévorer; Cette gueule, ces yeux, dont jaillissent des flammes: Je tiens ces heureux dons du Dieu que tu réclames. Il ne fait rien en vain: te manger est ma loi; C’est là le seul traité qu’il ait fait avec moi. Ce Dieu, dont mieux que toi je connais la prudence, Ne donne pas la faim pour qu’on fasse abstinence. Toi-même as fait passer sous tes chétives dents D’imbéciles dindons, des moutons innocents, Qui n’étaient pas formés pour être ta pâture. Ton débile estomac, honte de la nature, Ne pourrait seulement, sans l’art d’un cuisinier, Digérer un poulet, qu’il faut encor payer. Si tu n’as point d’argent, tu jeûnes en ermite; Et moi, que l’appétit en tout temps sollicite, Conduit par la nature, attentive à mon bien, Je puis ravaler cru, sans qu’il m’en coûte rien. Je te digérerai sans faute en moins d’une heure. Le pacte universel est qu’on naisse et qu’on meure. Apprends qu’il vaut autant, raisonneur de travers, Être avalé par moi que rongé par les vers. ¾ Sire, les Marseillois ont une âme immortelle; Ayez dans vos repas quelque respect pour elle. ¾ La mienne apparemment est immortelle aussi. Va, de ton esprit gauche elle a peu de souci. Je ne veux point manger ton âme raisonneuse. Je cherche une pâture et moins fade et moins creuse. C’est ton corps qu’il me faut; je le voudrais plus gras Mais ton âme, crois-moi, ne me tentera pas. ¾ Vous avez sur ce corps une entière puissance; Mais quand on a dîné, n’a-t-on point de clémence? Pour gagner quelque argent j’ai quitté mon pays Je laisse dans Marseille une femme et deux fils; Mes malheureux enfants, réduits à la misère, Iront à l’hôpital, si vous mangez leur père. ¾ Et moi, n’ai-je donc pas une femme à nourrir? Mon petit lionceau ne peut encor courir, Ni saisir de ses dents ton espèce craintive: Je lui dois la pâture; il faut que chacun vive. Eh! pourquoi sortais-tu d’un terrain fortuné, D’olives, de citrons, de pampres couronné? Pourquoi quitter ta femme et ce pays si rare Où tu fêtais en paix Madeleine et Lazare? Dominé par le gain, tu viens dans mon canton Vendre, acheter, troquer, être dupe et fripon; Et tu veux qu’en jeûnant ma famille pâtisse De ta sotte imprudence et de ton avarice? Réponds-moi donc, maraud. ¾ Sire, je suis battu. Vos griffes et vos dents m’ont assez confondu. Ma tremblante raison cède en tout à la vôtre. Oui, la moitié du monde a toujours mangé l’autre: Ainsi Dieu le voulut; et c’est pour notre bien. Mais, sire, on voit souvent un malheureux chrétien, Pour de l’argent comptant, qu’aux hommes on préfère, Se racheter d’un Turc, et payer un corsaire. Je comptais à Tunis passer deux mois au plus; A vous y bien servir mes voeux sont résolus; Je vous ferai garnir votre charnier auguste De deux bons moutons gras, valant vingt francs au juste. Pendant deux mois entiers ils vous seront portés, Par vos correspondants chaque jour présentés; Et mon valet, chez vous, restera pour otage. ¾ Ce pacte, dit le roi, me plaît bien davantage Que celui dont tantôt tu m’avais étourdi. Viens signer le traité; suis-moi chez le cadi; Donne des cautions: Sois sûr, si tu m’abuses, Que je n’admettrai point tes mauvaises excuses; Et que sans raisonner tu seras étranglé, Selon le droit divin dont tu m’as tant parlé. Le marché fut signé; tous les deux l’observèrent, D’autant qu’en le gardant tous les deux y gagnèrent. Ainsi dans tous les temps nosseigneurs les lions Ont conclu leurs traités aux dépens des moutons. LES TROIS EMPEREURS EN SORBONNE PAR M. L’ABBÉ CAILLE. (1768) AVERTISSEMENT DE L’ÉDITION DE KEHL. En 1767, la faculté de théologie de Paris censura le roman philosophique intitulé Bélisaire. Ce vieux général s’était avisé de dire à l’empereur Justinien que l’on n’éclairait point les esprits avec la flamme des bûchers, et qu’il était tenté de croire que Dieu n’avait point condamné à la damnation éternelle les héros de la Grèce et de Rome. Depuis l’invention de l’imprimerie, la faculté de Paris s’est arrogé le droit de dire son avis en mauvais latin sur les livres qui lui déplaisent; et comme depuis cinquante années le public est en possession de se moquer de cet avis, elle a constamment l’humilité de le traduire en français afin de multiplier les lecteurs et les sifflets. La censure de Bélisaire eut un grand succès. On ne peut se dissimuler que l’obligation imposée, sous peine de damnation, aux princes et aux magistrats, de condamner à la mort quiconque n’est pas de la communion romaine ne soit une opinion théologique très moderne. La damnation des païens n’a jamais été donnée comme un article de foi dans les premiers siècles de l’Église. On n’avance de pareilles opinions que lorsqu’on est le maître. La faculté fut donc obligée d’avouer que si le fond de la croyance doit toujours rester le même, cependant on peut l’enrichir de temps en temps de quelques nouveaux articles de foi, dont les circonstances n’avaient point permis à notre Seigneur Jésus-Christ et aux saints apôtres de s’occuper. Cette assertion parut aussi ridicule que scandaleuse; et lorsqu’on vit que le mauvais français de la Sorbonne n’avait pas même le mérite de rendre exactement son mauvais latin, et qu’en se traduisant eux- mêmes ces sages maîtres avaient fait des contresens, les ris redoublèrent. On trouvera dans cette édition plusieurs pièces en prose sur cette facétie théologique. M. de Voltaire s’est plu à attaquer souvent l’opinion que tout infidèle est damné, quelles que soient ses vertus et l’innocence de sa vie. Ce n’est point là une opinion théologique indifférente. Il importe au repos de l’humanité de persuader à tous les hommes qu’un Dieu, leur père commun, récompense la vertu, indépendamment de la croyance, et qu’il ne punit que les méchants. Cette opinion de la nécessité de croire certains dogmes pour n’être point damné, et d’un supplice éternel réservé à ceux qui les ont niés ou même ignorés, est le premier fondement du fanatisme et de l’intolérance. Tout non conformiste devient un ennemi de Dieu et de notre salut. Il est raisonnable, presque humain, de brûler un hérétique, et d’ajouter quelques heures de plus à un supplice éternel, plutôt que de s’exposer soi et sa famille à être précipités par les séductions de cet impie dans les bûchers éternels. C’est à cette seule opinion qu’on peut attribuer l’abominable usage de brûler les hommes vivants; usage qui, à la honte de notre siècle, subsiste encore dans les pays catholiques de l’Europe, excepté dans les États de la famille impériale. Heureusement cette opinion est aussi ridicule qu’atroce, et plus injurieuse à la Divinité que tous les contes des païens sur les aventures galantes des dieux immortels. Aussi, parmi ceux qui sont intéressés au maintien de la théologie, les gens raisonnables voudraient-ils qu’on abandonnât ce prétendu dogme, comme celui de la création du monde il y a juste six mille ans. On suivrait la même marche à mesure que certains dogmes deviendraient trop révoltants, ou trop clairement absurdes; et au bout d’un certain temps on soutiendrait qu’on ne les a jamais regardés comme articles de foi. Cela est arrivé déjà plus d’une fois, et l’Église s’en est bien trouvée. Il est juste d’observer ici que Riballier, syndic de Sorbonne, dont on parle dans cette satire, est un homme de moeurs douces, assez tolérant, qui céda malgré lui, dans cette circonstance, au délire théologique de ses confrères. Il avait à se faire pardonner sa modération à l’égard des jansénistes; et, pour l’expier, il se mit à persécuter un peu les gens raisonnables. (K.) LES TROIS EMPEREURS EN SORBONNE L’héritier de Brunswick et le roi des Danois, Vous le savez, amis, ne sont pas les seuls princes Qu’un désir curieux mena dans nos provinces, Et qui des bons esprits ont réuni les voix: Nous avons vu Trajan, Titus, et Marc-Aurèle, Quitter le beau séjour de la gloire immortelle, Pour venir en secret s’amuser dans Paris, Quelque bien qu’on puisse être, on veut changer de place: C’est pourquoi les Anglais sortent de leur pays. L’esprit est inquiet, et de tout il se lasse Souvent un bienheureux s’ennuie en paradis. Le trio d’empereurs, arrivé dans la ville, Loin du monde et du bruit choisit son domicile Sous un toit écarté, dans le fond d’un faubourg. Ils évitaient l’éclat: les vrais grands le dédaignent. Les galants de la cour, et les beautés qui règnent, Tous les gens du bel air, ignoraient leur séjour: A de semblables saints il ne faut que des sages; Il n’en est pas en foule. On en trouva pourtant, Gens instruits et profonds qui n’ont rien de pédant, Qui ne prétendent point être des personnages; Qui, des sots préjugés paisiblement vainqueurs, D’un regard indulgent contemplent nos erreurs; Qui, sans craindre la mort, savent goûter la vie; Qui ne s’appellent point la bonne compagnie, Qui la sont en effet. Leur esprit et leurs moeurs Réussirent beaucoup chez les trois empereurs. A leur petit couvert chaque jour ils soupèrent; Moins ils cherchaient l’esprit, et plus ils en montrèrent. Tous charmés l’un de l’autre, ils étaient bien surpris D’être sur tous les points toujours du même avis. Ils ne perdirent point leurs moments en visites; Mais on les rencontrait aux arsenaux de Mars, Chez Clio, chez Minerve, aux ateliers des arts. Ils les encourageaient en prisant leurs mérites. On conduisit bientôt nos nouveaux curieux Aux chefs-d’oeuvre brillants d’Andromaque et d’Armide Qu’ils préféraient aux jeux du Cirque et de l’Élide: Le plaisir de l’esprit passe celui des yeux. D’un plaisir différent nos trois césars jouirent, Lorsqu’à l’observatoire un verre industrieux Leur fit envisager la structure des cieux, Des cieux qu’ils habitaient, et dont ils descendirent. De là, près d’un beau pont que bâtit autrefois Le plus grand des Henris, et peut-être des rois, Marc-Aurèle aperçut ce bronze qu’on révère, Ce prince, ce héros célébré tant de fois, Des Français inconstants le vainqueur et le père: « Le voilà, disait-il, nous le connaissons tous; Il boit au haut des cieux le nectar avec nous. Un des sages leur dit: « Vous savez son histoire, On adore aujourd’hui sa valeur, sa bonté; Quand il était au monde, il fut persécuté; Bury même à présent lui conteste sa gloire: Pour dompter la critique, on dit qu’il faut mourir: On se trompe; et sa dent, qui ne peut s’assouvir, Jusque dans le tombeau ronge notre mémoire. » Après ces monuments si grands, si précieux, A leurs regards divins si dignes de paraître, Sur de moindres objets ils baissèrent les yeux. Ils voulurent enfin tout voir et tout connaître: Les boulevards, la Foire, et l’Opéra-Bouffon; L’école où Loyola corrompit la raison; Les quatre facultés, et jusqu’à la Sorbonne. Ils entrent dans l’étable où les docteurs fourrés Ruminaient saint Thomas, et prenaient leurs degrés. Au séjour de l’Ergo, Ribaudier en personne Estropiait alors un discours en latin. Quel latin, juste ciel! les héros de l’Empire Se mordaient les cinq doigts pour s’empêcher de rire. Mais ils ne rirent plus quand un gros augustin Du concile gaulois lut tout haut les censures. Il disait anathème aux nations impures Qui n’avaient jamais su, dans leurs impiétés, Qu’auprès de l’Estrapade il fût des facultés, « O morts! s’écriait-il, vivez dans les supplices; Princes, sages, héros, exemples des vieux temps, Vos sublimes vertus n’ont été que des vices; Vos belles actions, des péchés éclatants. Dieu, juste selon nous, frappe de l’anathème Épictète, Caton, Scipion l’Africain, Ce coquin de Titus, l’amour du genre humain, Marc-Aurèle, Trajan, le grand Henri lui-même, Tous créés pour l’enfer, et morts sans sacrements. Mais, parmi ses élus, nous plaçons les Cléments, Dont nous avons ici solennisé la fête; De beaux rayons dorés nous ceignîmes sa tête: Ravaillac et Damiens, s’ils sont de vrais croyants, S’ils sont bien confessés, sont ses heureux enfants. Un Fréron bien huilé verra Dieu face à face; Et Turenne amoureux, mourant pour son pays, Brûle éternellement chez les anges maudits. Tel est notre plaisir, telle est la loi de grâce. Les divins voyageurs étaient bien étonnés De se voir en Sorbonne, et de s’y voir damnés: Les vrais amis de Dieu répriment leur colère. Marc-Aurèle lui dit d’un ton très débonnaire: « Vous ne connaissez pas les gens dont vous parlez; Les facultés parfois sont assez mal instruites Des secrets du Très Haut, quoiqu’ils soient révélés. Dieu n’est ni si méchant ni si sot que vous dites. » Ribaudier, à ces mots roulant un oeil hagard, Dans des convulsions dignes de Saint-Médard, Nomma le demi-dieu déiste, athée, impie, Hérétique, ennemi du trône et de l’autel, Et lui fit intenter un procès criminel. Les Romains cependant sortent de l’écurie. « Mon Dieu, disait Titus, ce monsieur Ribaudier, Pour un docteur français, me semble bien grossier. » Nos sages rougissaient pour l’honneur de la France. « Pardonnez, dit l’un d’eux, à tant d’extravagance: Nous n’assistons jamais à ces belles leçons. Nous nous sommes mépris; Ribaudier nous étonne: Nous pensions en effet vous mener en Sorbonne, Et l’on vous a conduits aux Petites-Maisons. » LES DEUX SIÈCLES AVERTISSEMENT DE L’ÉDITION DE KEHL. Dans un siècle où l’on met de la vanité à être sensible, où l’on veut s’occuper des intérêts de la société sans se donner la peine de les étudier, et pouvoir parler de la nature sans s’asservir au travail pénible de l’observer; où l’on confond la singularité des opinions avec la philosophie, et où l’on se croit au-dessus des préjugés parce qu’on préfère des rêves nouveaux aux rêves de nos pères: dans un tel siècle, les mauvais drames, les livres extravagants en politique, les systèmes vagues d’histoire naturelle, les paradoxes, doivent devenir communs; et il n’est pas étonnant qu’ils aient excité la bile de M. de Voltaire. Mais ces sottises sont une suite nécessaire de ce sentiment d’humanité, fruit précieux de la philosophie, et que M. de Voltaire a contribué plus que personne à répandre en Europe; de l’importance que les hommes savent attacher enfin à leurs véritables intérêts, à la connaissance de leurs droits, et des sources du bonheur public; enfin du goût général pour les sciences naturelles, et pour une philosophie fondée sur la raison seule, et délivrée du joug de l’autorité et des systèmes. Ce mal dont il se plaint n’est que l’abus du bien que lui-même avait fait. On le voit alternativement, tantôt relever son siècle, tantôt le traiter avec mépris, selon qu’il était le plus frappé ou des progrès de la raison, ou du succès éphémère de quelques extravagances. Il ne faut point cependant l’accuser de contradiction c’est un père qui emploie, avec ses enfants, tantôt l’encouragement et tantôt le reproche. LES DEUX SIÈCLES Siècle où je vis briller un un suivi d’un quatre, Siècle où l’on sut écrire aussi bien que combattre, D’où vient qu’à nos plaisirs a succédé l’ennui? Ressemblons-nous du moins au Romain d’aujourd’hui, Qui, fier dans l’indigence et grand dans ses misères, Vante, en tendant la main, les trésors de ses pères? Non; d’un plus noble orgueil notre esprit est blessé: Nous croyons valoir mieux que le bon temps passé. La sagesse en nos jours a sur nous tant d’empire Que nous avons perdu la faculté de rire. C’est dommage; autrefois Molière était plaisant; Il sut nous égayer, mais en nous instruisant. Le comique pleureur aujourd’hui veut séduire, Et sans nous amuser renonce à nous instruire. Que je plains un Français quand il est sans gaîté! Loin de son élément le pauvre homme est jeté. Je n’aime point Thalie alors que sur la scène Elle prend gauchement l’habit de Melpomène. Ces deux charmantes soeurs ont bien changé de ton: Hors de son caractère on ne fait rien de bon. Molière en rit là-bas, et Racine en soupire. Il ne peut supporter l’insipide délire De tous ces plats romans mis en vers boursouflés, Apostrophes aux dieux, lieux communs ampoulés, Maximes sans raison, noeuds d’intrigues bizarres, Et la scène française en proie à des barbares. « Tant mieux, dit un rêveur soi-disant financier, Qui gouverne l’État du haut de son grenier; La chute des beaux-arts est un bien pour la France: Des revenus du roi ma main tient la balance. Je verrai des impôts les Français affranchis; Vous ennuyez l’État, et moi je l’enrichis. J’ai su fertiliser la terre avec ma plume; J’ai fait contre Colbert un excellent volume. Le public n’en sait rien; mais la postérité M’attend pour me conduire à l’immortalité: Et, pour prix des calculs où mon esprit se tue, Je veux avec Jean-Jacque avoir une statue. ¾ Taisez-vous, lui répond un philosophe altier, Et ne vous vantez plus de votre obscur métier. Vous gouvernez l’État! quelle triste manie Peut dans ce cercle étroit captiver un génie? Prenez un plus haut vol: gouvernez l’univers; Prouvez-nous que les monts sont formés par les mers; Jetez les Apennins dans l’abîme de l’onde; Descendez par un trou dans le centre du monde. Pour bien connaître l’âme et nos sens inégaux, Allez des Patagons disséquer les cerveaux; Et, tandis que Nedham a créé des anguilles, Courez chez les Lapons, et ramenez des filles. Voilà comme on s’illustre en ce siècle profond. De la nature enfin mes yeux ont vu le fond. Que Dieu parle à son gré, qu’à sa voix tout s’arrange: Ce trait a ses beautés: moi je parle, et tout change. Va, ne t’amuse plus aux finances du roi, Viens-t’en créer un monde, et sois dieu comme moi. A ces discours brillants, saisi d’un saint scrupule, L’archidiacre Trublet s’épouvante et recule; Et, pour charmer la cour, qui s y connaît si bien, Avec un récollet fait le Journal chrétien. Les voilà tous les deux qui, commentant Moïse, Pour quinze sous par mois sont l’appui de l’Église. Ils travaillent longtemps: leur libraire conclut Qu’il va mourir de faim, mais qu’il fait son salut. Un autre fou paraît, suivi de sa sorcière; Il veut réduire au gland l’Académie entière. « Renoncez aux cités, venez au fond des bois, Mortels; vivez contents sans secours et sans lois; Ou, si vous persistez dans l’abus effroyable De goûter les plaisirs d’un être sociable, A mes soins vigilants osez vous confier: Je fais d’un gentilhomme un garçon menuisier. Ma Julie, avec moi perdant son pucelage, Accouche d’un foetus, et n’en est que plus sage. Rien n’est mal, rien n’est bien; je mets tout de niveau. Je marie au dauphin la fille du bourreau: Les Petites-Maisons, où toujours j’étudie, Valent bien la Sorbonne et sa théologie. » Ainsi sur le Pont-Neuf, parmi les charlatans, L’échappé de Genève ameute les passants, Grimpé sur les tréteaux qui jadis dans Athène Avaient servi de loge au chien de Diogène. Si la philosophie a pris ce noble essor, L’histoire sous nos mains va s’embellir encor. Des riens, approfondis dans un long répertoire, Sans éclairer l’esprit surchargent la mémoire. Allons, poudreux valets d’insolents imprimeurs, Petits abbés crottés, faméliques auteurs, Ressassez-moi Pétau, copiez-moi du Gange; De tous nos vieux écrits compilez le mélange. Servez d’antiques mets, sous des noms empruntés, A l’appétit mourant des lecteurs dégoûtés. Mais surtout écrivez en prose poétique; Dans un style ampoulé parlez-moi de physique; Donnez du gigantesque; étourdissez les sots. Si vous ne pensez pas, créez de nouveaux mots; Et que votre jargon, digne en tout de notre âge, Nous fasse de Racine oublier le langage. Jadis en sa volière un riche curieux Rassembla des oiseaux le peuple harmonieux; Le chantre de la nuit, le serin, la fauvette, De leurs sons enchanteurs égayaient sa retraite: Il eut soin d’écarter les lézards et les rats. Ils n’osaient approcher: ce temps ne dura pas. Un nouveau maître vint. Ses gens se négligèrent; La volière tomba; les rats s’en emparèrent. Ils dirent aux lézards: « Illustres compagnons, Les oiseaux ne sont plus, et c’est nous qui régnons. » LE PÈRE NICODÈME ET JEANNOT LE PÈRE NICODÈME. Jeannot, souviens-toi bien que la philosophie Est un démon d’enfer à qui l’on sacrifie. Archimède autrefois gâta le genre humain; Newton dans notre temps fut un franc libertin; Locke a plus corrompu de femmes et de filles Que Law à l’hôpital n’a conduit de familles. Tout chrétien qui raisonne a le cerveau blessé: Bénissons les mortels qui n’ont jamais pensé. O bienheureux Larcher, Viret, Cogé, Nonotte! Que de tous vos écrits la pesanteur dévote Toujours pour mon esprit eut de charmes puissants! Le péché n’est, dit-on, que l’abus du bon sens; Et, de peur de l’abus, vous bannissez l’usage. Ah! fuyons saintement le danger d’être sage. Pour faire ton salut, ne pense point, Jeannot; Abrutis bien ton âme, et fais voeu d’être un sot. JEANNOT. Je sens de vos discours l’influence bénigne; Je bâille, et de vos soins je me crois déjà digne. J’ai toujours remarqué que l’esprit rend malin. Vous vous ressouvenez du bon curé Fantin, Qui, prêchant, confessant les dames de Versailles, Caressait tour à tour et volait ses ouailles; Ce cher monsieur Billard et son ami Grisel, Grands porteurs de cilice et chanteurs de missel, Qui prenaient notre argent pour mettre en oeuvres pies: Tous ces gens-là, mon père, étaient de grands génies! LE PÈRE NICODÈME. Mon fils, n’en doute pas, ils ont philosophé; Et soudain leur esprit, par le diable échauffé, Brûla de tous les feux de la concupiscence. Dans les bosquets d’Éden l’arbre de la science Portait un fruit de mort et de corruption; Notre bon père en eut une indigestion: Pour lui bien conserver sa fragile innocence, Il eût fallu planter l’arbre de l’ignorance. JEANNOT. C’est bien dit: mais souffrez que Jeannot l’hébété Propose avec respect une difficulté. De tous les écrivains dont la pesante plume Barbouilla sans penser tous les mois un volume, Le plus ignare en grec, en français, en latin, C’est notre ami Fréron de Quimper-Corentin. Sa grosse âme pourtant dans le vice est plongée; De cent mortels poisons Beizébut l’a rongée. Je conclurais de là, si j’osais raisonner, Que le pauvre d’esprit peut encor se damner. LE PÈRE NICODÈME. Oui, mais c’est quand ce pauvre ose se croire riche; C’est quand du bel esprit un lourd pédant s’entiche; Quand le démon d’orgueil et celui de la faim Saisissent à la gorge un maudit écrivain: Le déloya alors est possédé du diable. Chez tout sot bel esprit le vice est incurable; Il va trouver enfin, pour prix de ses travers, Desfontaine et Chausson dans le fond des enfers. Au pur sein d’Abraham Il eût volé peut-être, Si dans son humble état il eût su se connaître; Mais il fut réprouvé sitôt qu’il entreprit D’allier la sottise avec le bel esprit. Autrefois un hibou, formé par la nature Pour fuir l’astre du jour au fond de sa masure, Lassé de sa retraite, eut le projet hardi De voir comment est fait le soleil à midi. Il pria, de son antre, une aigle sa voisine De daigner le conduire à la sphère divine, D’où le blond Apollon de ses rayons dorés Perce les vastes cieux par lui seul éclairés. L’aigle au milieu des airs le porta sur ses ailes; Mais bientôt, ébloui des clartés immortelles, Dont l’éclat n’est pas fait pour ses débiles yeux, Le mangeur de souris tomba du haut des cieux. Les oiseaux, accourus à ses plaintes funèbres, Dévorèrent soudain le courrier des ténèbres. Profite de sa faute; et, tapi dans ton trou, Fuis le jour à jamais en fidèle hibou. JEANNOT. On a beau se soumettre à fermer la paupière, On voudrait quelquefois voir un peu de lumière. J’entends dire en tous lieux que le monde est instruit Qu’avec saint Loyola le mensonge s’enfuit; Qu’Aranda dans l’Espagne, éclairant les fidèles, A l’inquisition vient de rogner les ailes. Chez les Italiens les yeux se sont ouverts; Une auguste cité, souveraine des mers, Des filets de Barjone a rompu quelques mailles. Le souverain chéri qui naquit dans Versailles Annula, m’a-t-on dit, ces billets si fameux Que les morts aux enfers emportaient avec eux. Avec discrétion la sage Tolérance D une éternelle paix nous permet l’espérance. D’abord, avec effroi, j’entendais ces discours; Mais, par cent mille voix répétés tous les jours, Ils réveillent enfin mon âme appesantie; Et j’ai de raisonner la plus terrible envie. LE PÈRE NICODÈME. Ah! te voilà perdu. Jeannot n’est plus à moi. Tous les coeurs sont gâtés... l’esprit bannit la foi! L’esprit s’étend partout... O divine bêtise! Versez tous vos pavots; soutenez mon église. A quel saint recourir dans cette extrémité? O mon fils! cher enfant de la Stupidité, Quel ennemi t’arrache au doux sein de ta mère? On te l’a dit cent fois, malheur à qui s’éclaire! Ne va point contrister les coeurs des gens de bien. Courage, allons, rends-toi; lis le Journal chrétien. De Jean-George, crois-moi, lis le discours sublime: C’est pour ton mal qui presse un excellent régime. Tu peux guérir encore. Oui, Paris dans ses murs Voit encor, grâce à Dieu, des esprits lourds, obscurs, D’arguments rebattus déterminés copistes, Tout farcis de lambeaux des premiers jansénistes. Jette-toi dans leurs bras; dévore leurs leçons: Apprends d’eux à donner des mots pour des raisons. Fais des phrases, Jeannot; ma douleur t’en conjure: Par ce palliatif adoucis ta blessure. Ne sois point philosophe. JEANNOT. Ah! vous percez mon coeur. Allons, ne voyons goutte, et chérissons l’erreur. C’est vous qui le voulez. Mais quel fruit tirerai-je De demeurer un sot au sortir du collège? LE PÈRE NICODÈME. Jeannot, je te promets un bon canonicat: Et peut-être à ton tour deviendras-tu prélat. LES SYSTÈMES (1772) Lorsque le seul puissant, le seul grand, le seul sage, De ce monde en six jours eut achevé l’ouvrage, Et qu’il eut arrangé tous les célestes corps, De sa vaste machine il cacha les ressorts, Et mit sur la nature un voile impénétrable. J’ai lu chez un rabbin que cet Être ineffable Un jour devant son trône assembla nos docteurs, Fiers enfants du sophisme, éternels disputeurs; Le bon Thomas d’Aquin, Scot, et Bonaventure: Et jusqu’au Provençal élève d’Épicure, Et ce maître René, qu’on oublie aujourd’hui, Grand fou persécuté par de plus fous que lui; Et tous ces beaux esprits dont le savant caprice D’un monde imaginaire a bâti l’édifice. « Çà, mes amis, dit Dieu, devinez mon secret: Dites-moi qui je suis, et comment je suis fait; Et, dans un supplément, dites-moi qui vous êtes, Quelle force, en tout sens, fait courir les comètes; Et pourquoi, dans ce globe, un destin trop fatal Pour une once de bien mit cent quintaux de mal? Je sais que, grâce aux soins des plus nobles génies, Des prix sont proposés par les Académies: J’en donnerai. Quiconque approchera du but Aura beaucoup d’argent, et fera son salut. Il dit. Thomas se lève à l’auguste parole; Thomas le jacobin, l’ange de notre école, Qui de cent arguments se tira toujours bien, Et répondit à tout sans se douter de rien. « Vous êtes, lui dit-il, l’existence et l’essence, Simple avec attributs, acte pur et substance, Dans les temps, hors des temps, fin, principe, et milieu, Toujours présent partout, sans être en aucun lieu. L’Éternel, à ces mots, qu’un bachelier admire, Dit: « Courage, Thomas! » et se mit à sourire. Descartes prit sa place avec quelque fracas, Cherchant un tourbillon qu’il ne rencontrait pas, Et le front tout poudreux de matière subtile, N’ayant jamais rien lu, pas même l’Évangile: Seigneur, dit-il à Dieu, ce bonhomme Thomas Du rêveur Aristote a trop suivi les pas. Voici mon argument, qui me semble invincible: Pour être, c’est assez que vous soyez possible. Quant à votre univers, il est fort imposant: Mais, quand il vous plaira, j’en ferai tout autant; Et je puis vous former, d’un morceau de matière, Éléments, animaux, tourbillons, et lumière, Lorsque du mouvement je saurai mieux les lois. Dieu sourit de pitié pour la seconde fois. L’incertain Gassendi, ce bon prêtre de Digne, Ne pouvait du Breton souffrir l’audace insigne, Et proposait à Dieu ses atomes crochus, Quoique passés de mode, et dès longtemps déchus: Mais il ne disait rien sur l’essence suprême. Alors un petit Juif, au long nez, au teint blême, Pauvre, mais satisfait, pensif et retiré, Esprit subtil et creux, moins lu que célébré, Caché sous le manteau de Descartes, son maître, Marchant à pas comptés, s’approcha du grand Être: « Pardonnez-moi, dit-il en lui parlant tout bas, Mais je pense, entre nous, que vous n’existez pas. Je crois l’avoir prouvé par mes mathématiques. J’ai de plats écoliers et de mauvais critiques: Jugez-nous... » A ces mots, tout le globe trembla, Et d’horreur et d’effroi saint Thomas recula. Mais Dieu, clément et bon, plaignant cet infidèle, Ordonna seulement qu’on purgeât sa cervelle. Ne pouvant désormais composer pour le prix, Il partit, escorté de quelques beaux esprits. Nos docteurs, qui voyaient avec quelle indulgence Dieu daignait compatir à tant d’extravagance, Étalèrent bientôt cent belles visions, De leur esprit pointu nobles inventions; Ils parlaient, disputaient, et criaient tous ensemble. Ainsi, lorsqu’à dîner un amateur rassemble Quinze ou vingt raisonneurs, auteurs, commentateurs, Rimeurs, compilateurs, chansonneurs, traducteurs, La maison retentit des cris de la cohue; Les passants ébahis s’arrêtent dans la rue. D’un air persuadé, Malebranche assura Qu’il faut parler au Verbe, et qu’il nous répondra. Arnauld dit que de Dieu la bonté souveraine Exprès pour nous damner forma la race humaine. Leibnitz avertissait le Turc et le chrétien Que sans son harmonie on ne comprendra rien, Que Dieu, le monde, et nous, tout n’est rien sans monades. Le courrier des Lapons, dans ses turlupinades, Veut qu’on aille au détroit où vogua Magellan, Pour se former l’esprit, disséquer un géant. Notre consul Maillet, non pas consul de Rome, Sait comment ici-bas naquit le premier homme: D’abord il fut poisson. De ce pauvre animal Le berceau très changeant fut du plus fin cristal; Et les mers des Chinois sont encore étonnées D’avoir, par leurs courants, formé les Pyrénées. Chacun fit son système; et leurs doctes leçons Semblaient partir tout droit des Petites-Maisons. Dieu ne se fâcha point c’est le meilleur des pères; Et, sans nous engourdir par des lois trop austères, Il veut que ses enfants, ces petits libertins, S’amusent en jouant de l’oeuvre de ses mains. Il renvoya le prix à la prochaine année; Mais il vous fit partir, dès la même journée, Son ange Gabriel, ambassadeur de paix, Tout pétri d’indulgence, et porteur de bienfaits. Le ministre emplumé vola dans vingt provinces; Il visita des saints, des papes, et des princes, De braves cardinaux et des inquisiteurs, Dans le siècle passé dévots persécuteurs. « Messeigneurs, leur dit-il, le bon Dieu vous ordonne De vous bien divertir, sans molester personne. Il a su qu’en ce monde on voit certains savants Qui sont, ainsi que vous, de fieffés ignorants; Ils n’ont ni volonté ni puissance de nuire Pour penser de travers, hélas! faut-il les cuire? Un livre, croyez-moi, n’est pas fort dangereux, Et votre signature est plus funeste qu’eux. En Sorbonne, aux charniers, tout se mêle d’écrire: Imitez le bon Dieu, qui n’en a fait que rire. » LES CABALES (1772) «Barbouilleurs de papier, d’où viennent tant d’intrigues, Tant de petits partis, de cabales, de brigues? S’agit-il d’un emploi de fermier général, Ou du large chapeau qui coiffe un cardinal? Êtes-vous au conclave? aspirez-vous au trône Où l’on dit qu’autrefois monta Simon Barjone? Çà, que prétendez-vous?¾ De la gloire. ¾ Ah, gredin! Sais-tu bien que cent rois la briguèrent en vain? Sais-tu ce qu’il coûta de périls et de peines Aux Condés, aux Sullys, aux Colberts, aux Turennes, Pour avoir une place au haut du mont sacré, De sultan Moustapha pour jamais ignoré? Je ne m’attendais pas qu’un crapaud du Parnasse Eût pu, dans son bourbier, s’enfler de tant d’audace. ¾ Monsieur, écoutez-moi: j’arrive de Dijon, Et je n’ai ni logis, ni crédit, ni renom. J’ai fait de méchants vers, et vous pouvez bien croire Que je n’ai pas le front de prétendre à la gloire; Je ne veux que l’ôter à quiconque en jouit. Dans ce noble métier l’ami Fréron m’instruit. Monsieur l’abbé Profond m’introduit chez les dames; Avec deux beaux esprits nous ourdissons nos trames. Nous serons dans un mois l’un de l’autre ennemis; Mais le besoin présent nous tient encore unis. Je me forme sous eux dans le bel art de nuire Voilà mon seul talent; c’est la gloire où j’aspire. Laissons là de Dijon ce pauvre garnement, De bâtards de Zoïle imbécile instrument; Qu’il coure à l’hôpital, où son destin le mène. Allons nous réjouir aux jeux de Melpomène... Bon! j’y vois deux partis l’un à l’autre opposés: Léon Dix et Luther étaient moins divisés. L’un claque, l’autre siffle; et l’antre du parterre, Et les cafés voisins sont le champ de la guerre. Je vais chercher la paix au temple des chansons. J’entends crier: « Lulli, Campra, Rameau, Bouffons, Êtes-vous pour la France ou bien pour l’Italie? ¾ Je suis pour mon plaisir, messieurs. Quelle folie Vous tient ici debout sans vouloir écouter? Ne suis-je à l’Opéra que pour y disputer? » Je sors, je me dérobe aux flots de la cohue; Les laquais assemblés cabalaient dans la rue. Je me sauve avec peine aux jardins si vantés Que la main de Le Nostre avec art a plantés. D’autres fous à l’instant une troupe m’arrête. Tous parlent à la fois, tous me rompent la tête... « Avez-vous lu sa pièce? il tombe, il est perdu; Par le dernier journal je le tiens confondu. ¾ Qui? de quoi parlez-vous? d’où vient tant de colère? Quel est votre ennemi? ¾ C’est un vil téméraire, Un rimeur insolent qui cause nos chagrins: Il croit nous égaler en vers alexandrins. ¾ Fort bien de vos débats je conçois l’importance. » Mais un gros de bourgeois vers ce côté s’avance. « Choisissez, me dit-on, du vieux ou du nouveau. » Je croyais qu’on parlait d’un vin qu’on boit sans eau, Et qu’on examinait si les gourmets de France D’une vendange heureuse avaient quelque espérance; Ou que des érudits balançaient doctement Entre la loi nouvelle et le vieux Testament. Un jeune candidat, de qui la chevelure Passait de Clodion la royale coiffure, Me dit d’un ton de maître, avec peine adouci: « Ce sont nos parlements dont il s’agit ici; Lequel préférez-vous? ¾ Aucun d’eux, je vous jure. Je n’ai point de procès, et, dans ma vie obscure, Je laisse au roi mon maître, en pauvre citoyen, Le soin de son royaume, où je ne prétends rien. Assez de grands esprits, dans leur troisième étage, N’ayant pu gouverner leur femme et leur ménage, Se sont mis, par plaisir, à régir l’univers. Sans quitter leur grenier, ils traversent les mers; Ils raniment l’État, le peuplent, l’enrichissent Leurs marchands de papiers sont les seuls qui gémissent. Moi, j’attends dans un coin que l’imprimeur du roi M’apprenne, pour dix sous, mon devoir et ma loi. Tout confus d’un édit qui rogne mes finances, Sur mes biens écornés je règle mes dépenses; Rebuté de Plutus, je m’adresse à Cérès; Ses fertiles trésors garnissent mes guérets. La campagne, en tout temps, par un travail utile, Répara tous les maux qu’on nous fit à la ville. On est un peu fâché; mais qu’y faire?... Obéir. A quoi bon cabaler, quand on ne peut agir? ¾ Mais, monsieur, des Capets les lois fondamentales, Et le grenier à sel, et les cours féodales, Et le gouvernement du chancelier Duprat! ¾ Monsieur, je n’entends rien aux matières d’État; Ma loi fondamentale est de vivre tranquille. La Fronde était plaisante,et la guerre civile Amusait la grand’chambre et le coadjuteur. Barricadez-vous bien; je m’enfuis; serviteur. » A peine ai-je quitté mon jeune énergumène, Qu’un groupe de savants m’enveloppe et m’entraîne. D’un air d’autorité l’un d’eux me tire à part... « Je vous goûtai, dit-il, lorsque de Saint-Médard Vous crayonniez gaîment la cabale grossière, Gambadant pour la grâce au coin d’un cimetière; Les billets au porteur des chrétiens trépassés; Les fils de Loyola sur la terre éclipsés. Nous applaudîmes tous à votre noble audace, Lorsque vous nous prouviez qu’un maroufle à besace, Dans sa crasse orgueilleuse à charge au genre humain, S’il eût bêché la terre, eût servi son prochain. Jouissez d’une gloire avec peine achetée; Acceptez à la fin votre brevet d’athée. ¾ Ah! vous êtes trop bon je sens au fond du coeur Tout le prix qu’on doit mettre à cet excès d’honneur. Il est vrai, j’ai raillé Saint-Médard et la bulle; Mais j’ai sur la nature encor quelque scrupule. L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer Que cette horloge existe, et n’ait point d’horloger. Mille abus, je le sais, ont régné dans l’Église; Fleury le confesseur en parle avec franchise. J’ai pu de les siffler prendre un peu trop de soin Eh! quel auteur, hélas! ne va jamais trop loin? De saint Ignace encore on me voit souvent rire; Je crois pourtant un Dieu, puisqu’il faut vous le dire. ¾ Ah, traître! ah, malheureux! je m’en étais douté. Va, j’avais bien prévu ce trait de lâcheté, Alors que de Maillet insultant la mémoire, Du monde qu’il forma tu combattis l’histoire... Ignorant, vois l’effet de mes combinaisons: Les hommes autrefois ont été des poissons; La mer de l’Amérique a marché vers le Phase; Les huîtres d’Angleterre ont formé le Caucase: Nous te l’avions appris, mais tu t’es éloigné Du vrai sens de Platon, par nous seuls enseigné. Lâche! oses-tu bien croire une essence suprême? ¾ Mais, oui. ¾De la nature as-tu lu le Système? Par ses propos diffus n’es-tu pas foudroyé? Que dis-tu de ce livre? ¾ Il m’a fort ennuyé. ¾ C’en est assez, ingrat: ta perfide insolence Dans mon premier concile aura sa récompense. Va, sot adorateur d’un fantôme impuissant, Nous t’avions jusqu’ici préservé du néant, Nous t’y ferons rentrer, ainsi que ce grand Être Que tu prends bassement pour ton unique maître. De mes amis, de moi, tu seras méprisé. ¾ Soit. ¾ Nous insulterons à ton génie usé. ¾ J’y consens. ¾ Des fatras de brochures sans nombre Dans ta bière à grands flots vont tomber sur ton ombre. ¾ Je n’en sentirai rien. ¾ Nous t’abandonnerons Aux puissants Langlevieux, aux immortels Frérons. ¾ Ah! bachelier du diable, un peu plus d’indulgence: Nous avons, vous et moi, besoin de tolérance. Que deviendrait le monde et la société, Si tout, jusqu’à l’athée, était sans charité? Permettez qu’ici-bas chacun fasse à sa tête. J’avouerai qu’Épicure avait une âme honnête, Mais le grand Marc-Aurèle était plus vertueux. Lucrèce avait du bon, Cicéron valait mieux. Spinosa pardonnait à ceux dont la faiblesse D’un moteur éternel admirait la sagesse. Je crois qu’il est un Dieu; vous osez le nier Examinons le fait sans nous injurier. « J’ai désiré cent fois, dans ma verte jeunesse, De voir notre saint père, au sortir de la messe, Avec le grand lama dansant en cotillon; Bossuet le funèbre embrassant Fénelon; Et, le verre à la main, Le Tellier et Noailles Chantant chez Maintenon des couplets dans Versailles. Je préférais Chaulieu, coulant en paix ses jours Entre le dieu des vers et celui des amours, A tous ces froids savants dont les vieilles querelles Traînaient si pesamment les dégoûts après elles. « Des charmes de la paix mon coeur était frappé; J’espérais en jouir: je me suis bien trompé. On cabale à la cour, à l’armée, au parterre; Dans Londres, dans Paris, les esprits sont en guerre; Ils y seront toujours. La Discorde autrefois, Ayant brouillé les dieux, descendit chez les rois; Puis dans l’Église sainte établit son empire, Et l’étendit bientôt sur tout ce qui respire. Chacun vantait la Paix, que partout on chassa. On dit que seulement par grâce on lui laissa Deux asiles fort doux: c’est le lit et la table. Puisse-t-elle y fixer un règne un peu durable! L’un d’eux me plaît encore. Allons, amis, buvons; Cabalons pour Chloris, et faisons des chansons. LA TACTIQUE (1773) Notice de Beuchot:La Tactique fut composée au commencement de novembre 1773. En l’envoyant àl’abbé de Voisenon, le 19 novembre, Voltaire lui disait l’avoir faite il y a une quinzaine de jours, après avoir eu chez lui le comte de Guibert, qui avait publié un Essai général de Tactique (voyez dans le tome VI du Théâtre,la note 5 de la page 244). La pièce de Voltaire blessa vivement le roi de Prusse. A la lettre de Voltaire du 8 décembre 1773, il fit, le 4 janvier 1774, une réponse ironique. Le dépit perce encore dans la lettre du 9 février. La Tactique circula d’abord en manuscrit; la première édition, qui doit avoir été donnée par l’abbé de Voisenon, est intitulée la Tactique, pièce de vers de M. de Voltaire, envoyée de Ferney, par l’auteur, à M. l’abbé de Voisenon, le 30 novembre 1773. de huit pages. Les pages 7 et 8 contiennent la Réponse de M. l’abbé de Voisenon, en trente vers de huit syllabes. Une autre édition, qui dut suivre de près, a pour titre la Tactique, par M. de Voltaire, avec quelques épîtres nouvelles du même auteur, et les réponses qui y ont été faites de 32 pages. Les vers attribués à M. de Voltaire au sujet d’une ordonnance de Sa Sainteté qui défend un abus très condamnable, qui sont page 23, sont de Bordes; les douze, premiers ne sont pas reproduits dans la réimpression qui fait partie du tome XIII de l’Évangile du jour, où la pièce est intitulée Vers sur un bref attribué au pape Clément XIV, contre la castration. Dans le premier volume de janvier 1774, le Mercure contient la Tactique, que Voltaire fit, à la fin de la même année, réimprimer à la suite de Don Pèdre; voyez tome VI du Théâtre, page 239. (B.) LA TACTIQUE J’étais lundi passé chez mon libraire Caille, Qui, dans son magasin, n’a souvent rien qui vaille. « J’ai, dit-il, par bonheur, un ouvrage nouveau, Nécessaire aux humains, et sage autant que beau. C’est à l’étudier qu’il faut que l’on s’applique; Il fait seul nos destins: prenez, c’est la Tactique. ¾ La Tactique! lui dis-je: hélas! jusqu’à présent J’ignorais la valeur de ce mot si savant. ¾ Ce nom, répondit-il, venu de Grèce en France, Veut dire le grand art, ou l’art par excellence; Des plus nobles esprits il remplit tous les voeux. J’achetai sa Tactique, et je me crus heureux. J’espérais trouver l’art de prolonger ma vie, D’adoucir les chagrins dont elle est poursuivie, De cultiver mes goûts, d’être sans passion, D’asservir mes désirs au joug de la raison, D’être juste envers tous, sans jamais être dupe. Je m’enferme chez moi, je lis; je ne m’occupe Que d’apprendre par coeur un livre si divin. Mes amis! c’était l’art d’égorger son prochain. J’apprends qu’en Germanie autrefois un bon prêtre Pétrit, pour s’amuser du soufre et du salpêtre; Qu’un énorme boulet, qu’on lance avec fracas, Doit mirer un peu haut pour arriver plus bas; Que d’un tube de bronze aussitôt la mort vole Dans la direction qui fait la parabole, Et renverse, en deux coups prudemment ménagés, Cent automates bleus, à la file rangés. Mousquet, poignard, épée ou tranchante ou pointue, Tout est bon, tout va bien, tout sert, pourvu qu’on tue. L’auteur, bientôt après, peint des voleurs de nuit, Qui, dans un chemin creux, sans tambour et sans bruit, Discrètement chargés de sabres et d’échelles, Assassinent d’abord cinq ou six sentinelles; Puis, montant lestement aux murs de la cité, Où les pauvres bourgeois dormaient en sûreté, Portent dans leurs logis le fer avec les flammes, Poignardent les maris, couchent avec les dames, Écrasent les enfants, et, las de tant d’efforts, Boivent le vin d’autrui sur des monceaux de morts. Le lendemain matin, on les mène à l’église Rendre grâce au bon Dieu de leur noble entreprise, Lui chanter en latin qu’il est leur digne appui, Que dans la ville en feu l’on n’eût rien fait sans lui, Qu’on ne peut ni voler, ni violer son monde, Ni massacrer les gens, si Dieu ne nous seconde. Étrangement surpris de cet art si vanté, Je cours chez monsieur Caille, encore épouvanté; Je lui rends son volume, et lui dis en colère: « Allez, de Belzébut détestable libraire! Portez votre Tactique au chevalier de Tot; Il fait marcher les Turcs au nom de Sabaoth. C’est lui qui, de canons couvrant les Dardanelles, A tuer les chrétiens instruit les infidèles. Allez, adressez-vous à monsieur Romanzof, Aux vainqueurs tout sanglants de Bender et d’Azof; A Frédéric surtout offrez ce bel ouvrage, Et soyez convaincu qu’il en sait davantage. ¾ Lucifer l’inspira bien mieux que votre auteur; Il est maître passé dans cet art plein d’horreur; Plus adroit meurtrier que Gustave et qu’Eugène. Allez; je ne crois pas que la nature humaine Sortit (je ne sais quand) des mains du Créateur Pour insulter ainsi l’éternel bienfaiteur, Pour montrer tant de rage et tant d’extravagance. L’homme, avec ses dix doigts, sans armes, sans défense, N’a point été formé pour abréger des jours Que la nécessité rendait déjà si courts. La goutte avec sa craie, et la glaire endurcie Qui se forme en cailloux au fond de la vessie, La fièvre, le catarrhe, et cent maux plus affreux, Cent charlatans fourrés, encor plus dangereux, Auraient suffi sans doute au malheur de la terre, Sans que l’homme inventât ce grand art de la guerre. « Je hais tous les héros, depuis le grand Cyrus Jusqu’à ce roi brillant qui forma Lentulus: On a beau me vanter leur conduite admirable, Je m’enfuis loin d’eux tous, et je les donne au diable. En m’expliquant ainsi, je vis que dans un coin Un jeune curieux m’observait avec soin, Son habit d’ordonnance avait deux épaulettes, De son grade à la guerre éclatants interprètes; Ses regards assurés, mais tranquilles et doux, Annonçaient ses talents sans marquer de courroux: De la Tactique, enfin, c’était l’auteur lui-même. Je conçois, me dit-il, la répugnance extrême Qu’un vieillard philosophe, ami du monde entier, Dans son coeur attendri se sent pour mon métier: Il n’est pas fort humain, mais il est nécessaire. L’homme est né bien méchant: Caïn tua son frère; Et nos frères les Huns, les Francs, les Visigoths, Des bords du Tanaïs accourant à grands flots, N’auraient point désolé les rives de la Seine, Si nous avions mieux su la tactique romaine. Guerrier, né d’un guerrier, je professe aujourd’hui L’art de garder son bien, non de voler autrui. Eh quoi! vous vous plaignez qu’on cherche à vous défendre! Seriez-vous bien content qu’un Goth vint mettre en cendre Vos arbres, vos moissons, vos granges, vos châteaux? Il vous faut de bons chiens pour garder vos troupeaux. Il est, n’en doutez point, des guerres légitimes, Et tous les grands exploits ne sont pas de grands crimes. Vous-même, à ce qu’on dit, vous chantiez autrefois Les généreux travaux de ce cher Béarnois; Il soutenait le droit de sa naissance auguste: La Ligue était coupable, Henri Quatre était juste. Mais, sans vous retracer les faits de ce grand roi, Ne vous souvient-il plus du jour de Fontenoy, Quand la colonne anglaise, avec ordre animée, Marchait à pas comptés à travers notre armée? Trop fortuné badaud!... dans les murs de Paris Vous faisiez, en riant, la guerre aux beaux esprits; De la douce Gaussin le centième idolâtre, Vous alliez la lorgner sur les bancs du théâtre, Et vous jugiez en paix les talents des acteurs. Hélas! qu’auriez-vous fait, vous, et tous les auteurs; Qu’aurait fait tout Paris, si Louis, en personne, N’eût passé, le matin, sur le pont de Calonne; Et si tous vos césars à quatre sous par jour N’eussent bravé l’Anglais, qui partit sans retour? Vous savez quel mortel, amoureux de la gloire, Avec quatre canons ramena la victoire. Ce fut au prix du sang du généreux Grammont, Et du sage Lutteaux, et du jeune Craon, Que de vos beaux esprits les bruyantes cohues Composaient les chansons qui couraient dans les rues; Ou qu’ils venaient gaîment, avec un ris malin, Siffler Sémiramis, Mérope, et l’Orphelin. Ainsi que le dieu Mars, Apollon prend les armes. L’Église, le barreau, la cour, ont leurs alarmes. Au fond d’un galetas, Clément et Savatier Font la guerre au bon sens sur des tas de papier. Souffrez donc qu’un soldat prenne au moins la défense D’un art qui fit longtemps la grandeur de la France, Et qui des citoyens assure le repos. Monsieur Guibert se tut après ce long propos: Moi, je me tus aussi, n’ayant rien à redire. De la droite raison je sentis tout l’empire; Je conçus que la guerre est le premier des arts, Et que le peintre heureux des Bourbons, des Bayards, En dictant leurs leçons, était digne peut-être De commander déjà dans l’art dont il est maître. Mais je vous l’avouerai, je formai des souhaits Pour que ce beau métier ne s’exerçât jamais, Et qu’enfin l’équité fît régner sur la terre L’impraticable paix de l’abbé de Saint-Pierre. DIALOGUE DE PÉGASE ET DU VIEILLARD. (1774) Notice de Beuchot: Ce dialogue est du mois d’avril 1774. On voit, par la lettre à d’Argental, du 30 avril, qu’il avait déjà été envoyé à Marin. On voit, par les Mémoires secrets, à la date du 2 mai 1774, que déjà il circulait dans Paris. L’édition originale de 2 et 22 pages est suivie d’une Lettre sur Ninon de Lenclos. En imprimant le Dialogue dans le Mercure de mai 1774, on en supprima quelques vers. Voltaire le reproduisit entier à la suite de Don Pèdre; voyez t. VI du Théâtre, page 239. Dès la première édition, les notes qui y étaient jointes portaient le nom de M. de Morza, si souvent pris par l’auteur car je ne regarde pas comme première édition les 14 pages, sans aucune note. On a de Dorat un Dialogue de Pégase et de Clément. Pégase, un peu piqué du ton cavalier dont le traite le vieillard agriculteur, arrive dans le cabinet de Clément; mais après une conversation un peu vive, où il défend et venge Voltaire il retourne à Ferney demander de l’emploi. (B.) DIALOGUE PÉGASE. Que fais-tu dans tes champs, au coin d’une masure? LE VIEILLARD. J’exerce un art utile, et je sers la nature; Je défriche un désert, je sème, et je bâtis, PÉGASE. Que je vois en pitié tes sens appesantis! Que tes goûts sont changés, et que l’âge te glace! Ne reconnais-tu plus ton coursier du Parnasse? Monte-moi. LE VIEILLARD. Je ne puis. Notre maître Apollon, Comme moi, dans son temps fut berger et maçon. PÉGASE. Oui; mais rendu bientôt à sa grandeur première, Dans les plaines du ciel il sema la lumière; Il reprit sa guitare; il fit de nouveaux vers; Des filles de Mémoire il régla les concerts. Imite en tout le dieu dont tu cites l’exemple: Les doctes soeurs encor pourraient t’ouvrir leur temple; Tu pourrais, dans la foule heureusement guidé, Et, suivant d’assez loin le sublime Vadé, Retrouver une place au séjour du génie. LE VIEILLARD. Hélas! j’eus autrefois cette noble manie. D’un espoir orgueilleux honteusement déçu, Tu sais, mon cher ami, comme je fus reçu, Et comme on bafoua mes grandes entreprises: A peine j’abordai, les places étaient prises. Le nombre des élus au Parnasse est complet; Nous n’avons qu’à jouir: nos pères ont tout fait: Quand l’oeillet, le narcisse, et les roses vermeilles, Ont prodigué leur suc aux trompes des abeilles, Les bourdons sur le soir y vont chercher en vain Ces parfums épuisés qui plaisaient au matin. Ton Parnasse d’ailleurs, et ta belle écurie, Ce palais de la Gloire, est l’antre de l’Envie. Homère, cet esprit si vaste et si puissant, N’eut qu’un imitateur, et Zoïle en eut cent. Je gravis avec peine à cette double cime Où la mesure antique a fait place à la rime, Où Melpomène en pleurs étale en ses discours Des rois du temps passé la gloire et les amours. Pour contempler de près cette grande merveille, Je me mis dans un coin sous les pieds de Corneille. Bientôt Martin Fréron, prompt à me corriger, M’aperçut dans ma niche, et m’en fit déloger. Par ce juge équitable exilé du Parnasse, Sans secours, sans amis, humble dans ma disgrâce, Je voulus adoucir par des égards flatteurs, Par quelques soins polis, mes frères les auteurs. Je n’y réussis point; leur bruyante séquelle A connu rarement l’amitié fraternelle: Je n’ai pu désarmer Sabotier mon rival. Le Parnasse a bien fait de n’avoir qu’un cheval: Si nous en avions deux, ils se mordraient sans doute. J’ai vu les beaux esprits, je sais ce qu’il en coûte. Il fallut, malgré moi, combattre soixante ans Les plus grands écrivains, les plus profonds savants, Toujours en faction, toujours en sentinelle: Ici c’est l’abbé Guyon, plus bas c’est La Beaumelle. Leur nombre est dangereux. J’aime mieux désormais Les languissants plaisirs d’une insipide paix. Il faut que je te fasse une autre confidence: La peste, comme on sait, console de l’absence; Les frères, les époux, les amis, les amants, Surchargent les courriers de leurs beaux sentiments. J’ouvre souvent mon coeur en prose ainsi qu’en rime; J’écris une sottise, aussitôt on l’imprime. On y joint méchamment le recueil clandestin De mon cousin Vadé, de mon oncle Bazin. Candide, emprisonné dans mon vieux secrétaire, En criant: Tout est bien, s’enfuit chez un libraire; Jeanne et la tendre Agnès, et le gourmand Bonneau, Courent en étourdis de Genève à Breslau. Quatre bénédictins, avec leurs doctes plumes, Auraient peine à fournir ce nombre de volumes. On ne va point, mon fils, fût-on sur toi monté, Avec ce gros bagage à la postérité. Pour comble de malheur, une troupe importune De bâtards indiscrets, rebut de la fortune, Nés le long du charnier nommé des Innocents, Se glisse sous la presse avec mes vrais enfants. C’en est trop. Je renonce à tes neuf immortelles J’ai beaucoup de respect et d’estime pour elles; Mais tout change, tout s’use, et tout amour prend fin. Va, vole au mont sacré; je reste en mon jardin. PÉGASE. Tes dégoûts vont trop loin, tes chagrins sont injustes. Des arts qui t’ont nourri les déesses augustes Ont mis sur ton front chauve un brin de ce laurier Qui coiffa Chapelain, Desmarets, Saint-Didier, N’as-tu pas vu cent fois à la tragique scène, Sous le nom de Clairon, l’altière Melpomène, Et l’éloquent Lekain, le premier des acteurs, De tes drames rampants ranimant les langueurs, Corriger, par des tons que dictait la nature, De ton style ampoulé la froide et sèche enflure? De quoi te plaindrais-tu? Parle de bonne foi: Cinquante bons esprits, qui valent mieux que toi, N’ont-ils pas, à leurs frais, érigé la statue Dont tu n’étais pas digne, et qui leur était due? Malgré tous tes rivaux, mon écuyer Pigal Posa ton corps tout nu sur un beau piédestal; Sa main creusa les traits de ton visage étique, Et plus d’un connaisseur le prend pour un antique. Je vis Martin Fréron, à le mordre attaché, Consumer de ses dents tout l’ébène ébréché. Je vis ton buste rire à l’énorme grimace Que fit, en le rongeant, cet apostat d’Ignace. Viens donc rire avec nous; viens fouler à tes pieds De tes sots ennemis les fronts humiliés. Aux sons de ton sifflet, vois rouler dans la crotte Sabatier sur Clément, Patouillet sur Nonotte; Leurs clameurs un moment pourront te divertir. LE VIEILLARD. Les cris des malheureux ne me font point plaisir. De quoi viens-tu flatter le déclin de mon âge? La jeunesse est maligne et la vieillesse est sage. Le sage en sa retraite, occupé de jouir, Sans chercher les humains, et pourtant sans les fuir, Ne s’embarrasse point des bruyantes querelles Des auteurs ou des rois, des moines ou des belles. Il regarde de loin sans dire son avis, Trois États polonais doucement envahis; Saint Ignace dans Rome écrasé par saint Pierre, Ou Clément dans Paris acharné sur Le Mierre. Dans ses champs cultivés, à l’abri des revers, Le sage vit tranquille, et ne fait point de vers. Monsieur l’abbé Terray, pour le bien du royaume, Préfère un laboureur, un prudent économe, A tous nos vains écrits, qu’il ne lira jamais. Triptolème est le dieu dont je veux les bienfaits. Un bon cultivateur est cent fois plus utile Que ne fut autrefois Hésiode ou Virgile. Le besoin, la raison, l’instinct doit nous porter A faire nos moissons plutôt qu’à les chanter; J’aime mieux t’atteler toi-même à ma charrue, Que d’aller sur ton dos voltiger dans la nue. PÉGASE. Ah, doyen des ingrats! ce triste et froid discours Est d’un vieux impuissant qui médit des amours. Un pauvre homme épuisé se pique de sagesse. Eh bien, tu te sens faible, écris avec faiblesse; Corneille en cheveux blancs sur moi caracola, Quand en croupe avec lui je portais Attila; Je suis tout fier encor de sa course dernière. Tout mortel jusqu’au bout doit fournir sa carrière; Et je ne puis souffrir un changement grossier. Quoi! renoncer aux arts, et prendre un vil métier! Sais-tu qu’un villageois sans esprit, sans science, N’ayant pour tout talent qu’un peu d’expérience, Fait jaunir dans son champ de plus riches moissons Que n’en eut Mirabeau par ses doctes leçons? Laisse un travail pénible aux mains du mercenaire, Aux journaliers la bêche, aux maçons leur équerre: Songe que tu naquis pour mon sacré vallon; Chante encore avec Pope, et pense avec Platon; Ou rime en vers badins les leçons d’Épicure, Et ce Système heureux qu’on dit de la nature. Pour la dernière fois veux-tu me monter? LE VIEILLARD. Non. Apprends que tout système offense ma raison. Plus de vers, et surtout plus de philosophie. A rechercher le vrai j’ai consumé ma vie; J’ai marché dans la nuit sans guide et sans flambeau: Hélas! voit-on plus clair au bord de son tombeau? A quoi peut nous servir ce don de la pensée, Cette lumière faible, incertaine, éclipsée? Je n’ai pensé que trop. Ceux qui par charité Ont au fond de leur puits noyé la vérité Font repentir souvent l’imprudent qui l’en tire. Je me tais. Je ne veux rien savoir, ni rien dire. PÉGASE. Eh bien, végète et meurs. Je revole à Paris Présenter mon service à de profonds esprits; Les uns, dans leurs greniers fondant des républiques; Les autres ébranchant les verges monarchiques. J’en connais qui pourraient, loin des profanes yeux, Sans le secours des vers, élevés dans les cieux, Émules fortunés de l’essence éternelle, Tout faire avec des mots, et tout créer comme elle. Ils ont besoin de moi dans leurs inventions. J’avais porté René parmi ses tourbillons; Son disciple plus fou, mais non pas moins superbe, Était monté sur moi quand il parlait au Verbe. J’ai des amis en prose, et bien mieux inspirés Que tes héros du Pinde aux rimes consacrés; Je vais porter leurs noms dans les deux hémisphères. LE VIEILLARD. Adieu donc; bon voyage au pays des chimères! LE TEMPS PRÉSENT PAR M. JOSEPH LAFFICHARD DE PLUSIEURS ACADÉMIES. (1775) Notice de Beuchot:Cette pièce de vers fut envoyée à d’Argental le 12 septembre 1775. Cependant les Mémoires secrets n’en parlent qu’à la date du 18 décembre, et l’intitulent le Temps présent, épître à Turgot. Il y a eu un auteur du nom de Laffichard; il s’appelait Thomas, et non Joseph, et était mort en 1753. La première édition des Oeuvres de Voltaire qui contienne le Temps présent est l’édition de Kehl, qui indique deux notes comme étant de Voltaire. (B.) Dans un coin de mes bois, loin du bruit des cités; Mes tablettes en main, j’étais tenté d’écrire, En vers assez communs, d’utiles vérités Qu’à Paris on condamne, ou dont on aime à rire. De nos pédants fourrés j’esquissais la satire, Lorsque je vis de loin des filles, des garçons, Des vieillards, des enfants, qui dansaient aux chansons. Aux transports du plaisir ils se livraient en proie: J’étais presque joyeux de leur bruyante joie. J’en demandai la cause; un d’eux me répondit: « Nous sommes tous heureux, à ce qu’on nous a dit. ¾ Heureux! c’est un grand mot. Il est vrai que peut-être Par vos travaux constants vous méritez de l’être. Virgile et Saint-Lambert ont quelquefois vanté A Mécène, à Beauvau, votre félicité; Mais ce sont, entre nous, des discours de poètes, De douces fictions, d’élégantes sornettes.. Leurs vers étaient heureux, et vous ne l’étiez pas. Le bonheur nous appelle, et fuit devant nos pas: Sous le dais, sous le chaume, il trompe notre vie. C’est en vain qu’on a dit en pleine académie: Choiseul est agricole, et Voltaire est fermier; L’art qui nourrit le monde est un méchant métier. Laissons là ce Choiseul si grand, si magnanime, Ce Voltaire mourant qui radote et qui rime, Qu’un fripon persécute, et qui dans son hameau Rit encor des Frérons au bord de son tombeau. Songez à vous, amis; contemplez les misères Qu’accumulent sur vous des brigands mercenaires, Subalternes tyrans munis d’un parchemin, Ravissant les épis qu’a semés votre main, Vous traînant aux cachots, à la rame, aux corvées; Tandis que de leurs pleurs vos femmes abreuvées Pressent en vain vos fils mourants entre leurs bras. Travaillez, succombez, invoquez le trépas, Mourez sur un fumier, le seul bien qui vous reste Ou, si vous survivez à cet état funeste, Sous l’horrible débris de vos toits écrasés, Sans vêtements, sans pain, dansez, si vous l’osez. A peine eus-je parlé, mille voix éclatèrent; Jusqu’aux bords étrangers les échos répétèrent: Ce temps affreux n’est plus; on a brisé nos fers. Justement étonné de ces nouveaux concerts: Quel Hercule, disais-je, a fait ce grand ouvrage! Quel Dieu vous a sauvés? » On répond: « C’est un sage. ¾ Un sage! Ah, juste ciel! à ce nom je frémis. Un sage! il est perdu: c’en est fait, mes amis. Ne les voyez-vous pas ces monstres scolastiques, Ces partisans grossiers des erreurs tyranniques, Ces superstitieux qu’on vit dans tous les temps Du vrai qui les irrite ennemis si constants, Rassemblant les poisons dont leur troupe est pourvue? Socrate est seul contre eux, et je crains la ciguë. » Dans mon profond chagrin je restai éperdu: Je plaignais le génie, et surtout la vertu. Ariston mon ami survint dans mes bocages, Que j’avais attristés par ces sombres images. Ou connaît Ariston, ce philosophe humain, Dédaignant les grandeurs qui lui tendaient la main, De la vérité simple ami noble et fidèle; Son esprit réunit Euclide et Fontenelle: Il rendit le courage à mon coeur affligé. Ne vois-tu pas; dit-il, que le siècle est changé? Va, de vaines terreurs ne doivent point t’abattre: Quand un Sully renaît, espère un Henri Quatre. Ce propos ranima mes esprits languissants; La gaîté renoua le fil de mes vieux ans; Et, revenant chez moi, je repris mes tablettes Pour écrire à loisir ces rimes indiscrètes. Source: http://www.poesies.net