LES ODES. Par François-Marie Arouet de Voltaire (1694-1778) TABLE DES MATIERES ODEI. ODE II. ODE III. ODE IV. ODEV. ODE VI. ODE XII. ODE XIII. ODE IX. ODEX. ODE XI. ODE XII. ODE XIII. ODE XIV. ODE XV. ODE XVI. ODE XVII. ODE XVIII. ODE XIX. ODE XX. ODE XXI. ODE I. SUR SAINTE GENEVIÈVE. (Imitation d'une ode latine, par le R. P. Lejay) (1709) Qu'aperçois-je! est-ce une déesse Qui s'offre à mes regards surpris? Son aspect répand l'allégresse, Et son air charme mes esprits. Un flambeau brillant de lumière, Dont sa chaste main nous éclaire, Jette un feu nouveau dans les airs. Quels sons, quelles douces merveilles, Viennent de frapper mes oreilles Par d'inimitables concerts? Un choeur d'esprits saints l'environne, Et lui prodigue des honneurs; Les uns soutiennent sa couronne, Les autres la parent de fleurs. O miracle! ô beautés nouvelles! Je les vois, déployant leurs ailes, Former un trône sous ses pieds. Ah! je sais qui je vois paraître! France, pouvez-vous méconnaître L'héroïne que vous voyez? Oui, c'est vous que Paris révère Comme le soutien de ses lis: Geneviève, illustre bergère, Quel bras les a mieux garantis? Vous qui, par d'invisibles armes, Toujours au fort de nos alarmes Nous rendîtes victorieux, Voici le jour où la mémoire De vos bienfaits, de votre gloire, Se renouvelle dans ces lieux. Du milieu d'un brillant nuage Vous voyez les humbles mortels Vous rendre à l'envi leur hommage, Prosternés devant vos autels; Et les puissances souveraines Remettre entre vos mains les rênes D'un empire à vos lois soumis. Reconnaissant et plein de zèle, Que n'ai-je su, comme eux fidèle, Acquitter ce que j'ai promis! Mais, hélas! que ma conscience M'offre un souvenir douloureux! Une coupable indifférence M'a pu faire oublier mes voeux. Confus, j'en entends le murmure. Malheureux! je suis donc parjure! Mais non; fidèle désormais, Je jure ces autels antiques, Parés de vos saintes reliques, D'accomplir les voeux que j'ai faits. Vous, tombeau sacré que j'honore, Enrichi des dons de nos rois, Et vous, bergère que j'implore, Écoutez ma timide voix. Pardonnez à mon impuissance, Si ma faible reconnaissance Ne peut égaler vos faveurs. Dieu même, à contenter facile, Ne croit point l'offrande trop vile Que nous lui faisons de nos coeurs. Les Indes, pour moi trop avares, Font couler l'or en d'autres mains: Je n'ai point de ces meubles rares Qui flattent l'orgueil des humains. Loin d'une fortune opulente, Aux trésors que je vous présente Ma seule ardeur donne du prix; Et si cette ardeur peut vous plaire, Agréez que j'ose vous faire Un hommage de mes écrits. Eh quoi! puis-je dans le silence Ensevelir ces nobles noms De protectrice de la France Et de ferme appui des Bourbons? Jadis nos campagnes arides, Trompant nos attentes timides, Vous durent leur fertilité; Et, par votre seule prière, Vous désarmâtes la colère Du ciel contre nous irrité. La Mort même, à votre présence, Arrêtant sa cruelle faux, Rendit des hommes à la France, Qu'allaient dévorer les tombeaux. Maîtresse du séjour des ombres, Jusqu'au plus profond des lieux sombres Vous fîtes révérer vos lois. Ah! n'êtes-vous plus notre mère, Geneviève? ou notre misère Est-elle moindre qu'autrefois? Regardez la France en alarmes, Qui de vous attend son secours! En proie à la fureur des armes, Peut-elle avoir d'autre recours? Nos fleuves, devenus rapides Par tant de cruels homicides, Sont teints du sang de nos guerriers; Chaque été forme des tempêtes Qui fondent sur d'illustres têtes, Et frappent jusqu'à nos lauriers. Je vois en des villes brûlées Régner la mort et la terreur; Je vois des plaines désolées Aux vainqueurs mêmes faire horreur. Vous qui pouvez finir nos peines, Et calmer de funestes haines, Rendez-nous une aimable paix! Que Bellone, de fers chargée Dans les enfers soit replongée, Sans espoir d'en sortir jamais! ODE II. SUR LE VOEU DE LOUIS XIII. 1712 Du Roi des rois la voix puissante S'est fait entendre dans ces lieux, L'or brille, la toile est vivante, Le marbre s'anime à mes yeux. Prêtresses de ce sanctuaire, La Paix, la Piété sincère, La Foi, souveraine des rois, Du Très Haut filles immortelles, Rassemblent en foule autour d'elles Les Arts animés par leurs voix. O Vierges, compagnes des justes, Je vois deux héros prosternés Dépouiller leurs bandeaux augustes Par vos mains tant de fois ornés. Mais quelle puissance céleste Imprime sur leur front modeste Cette suprême majesté, Terrible et sacré caractère Dans qui l'oeil étonné révère Les traits de la Divinité? L'un voua ces fameux portiques; Son fils vient de les élever. Oh! que de projets héroïques Seul il est digne d'achever! C'est lui, c'est ce sage intrépide Qui triompha du sort perfide Contre sa vertu conjuré: Et de la discorde étouffée Vint dresser un nouveau trophée Sur l'autel qu'il a consacré. Telle autrefois la cité sainte Vit le plus sage des mortels Du Dieu qu'enferma son enceinte Dresser les superbes autels; Sa main, redoutable et chérie, Loin de sa paisible patrie Écartait les troubles affreux; Et son autorité tranquille Sur un peuple à lui seul docile Faisait luire des jours heureux. O toi, cher à notre mémoire, Puisque Louis te doit le jour, Descends du pur sein de la gloire, Des bons rois éternel séjour; Revois les rivages illustres Où ton fils depuis tant de lustres Porte ton sceptre dans ses mains; Reconnais-le aux vertus suprêmes Qui ceignent cent diadèmes Son front respectable aux humains. Viens: la Chicane insinuante, Le Duel armé par l'Affront, La Révolte pâle et sanglante, Ici ne lèvent plus le front. Tu vis leur cohorte effrénée De leur haleine empoisonnée Souffler leur rage sur tes lis; Leurs dents, leurs flèches, sont brisées, Et sur leurs têtes écrasées Marche ton invincible fils. Viens sous cette voûte nouvelle, De l'art ouvrage précieux; Là brûle, allumé par son zèle, L'encens que tu promis aux cieux. Offre au Dieu que son coeur révère Ses voeux ardents, sa foi sincère, Humble tribut de piété. Voilà les dons que tu demandes: Grand Dieu! ce sont là les offrandes Que tu reçois dans ta bonté. Les rois sont les vives images Du Dieu qu'ils doivent honorer. Tous lui consacrent des hommages; Combien peu savent l'adorer! Dans une offrande fastueuse Souvent leur piété pompeuse Au ciel est un objet d'horreur; Sur l'autel que l'Orgueil lui dresse Je vois une main vengeresse Montrer l'arrêt de sa fureur. Heureux le roi que la couronne N'éblouit point de sa splendeur; Qui, fidèle au Dieu qui la donne, Ose être humble dans sa grandeur Qui, donnant aux rois des exemples, Au Seigneur élève des temples, Des asiles aux malheureux: Dont la clairvoyante justice Démêle et confond l'artifice De l'hypocrite ténébreux! Assise avec lui sur le trône, La Sagesse est son ferme appui. Si la Fortune l'abandonne, Le Seigneur est toujours à lui: Ses vertus seront couronnées D'une longue suite d'années, Trop courte encore à nos souhaits; Et l'Abondance dans ses villes Fera germer ses dons fertiles, Cueillis par les mains de la Paix. PRIÈRE POUR LE ROI. Toi qui formas Louis de tes mains salutaires, Pour augmenter ta gloire, et pour combler nos voeux, Grand Dieu, qu'il soit encor l'appui de nos neveux, Comme il fut celui de nos pères! . ODE III. SUR LES MALHEURS DU TEMPS. (1713) Aux maux les plus affreux le ciel nous abandonne: Le désespoir, la mort, la faim nous environne; Et les dieux, contre nous soulevés tant de fois, Équitables vengeurs des crimes de la terre, Ont frappé du tonnerre Les peuples et les rois. Des plaines de Tortose aux bords du Borysthène Mars a conduit son char, attelé par la Haine: Les vents contagieux ont volé sur ses pas; Et, soufflant de la mort les semences funestes, Ont dévoré les restes Échappés aux combats. D'un monarque puissant la race fortunée Remplissait de son nom l'Europe consternée: Je n'ai fait que passer, ils étaient disparus; Et le peuple abattu, que ce malheur étonne, Les cherche auprès du trône, Et ne les trouve plus. Peuples, reconnaissez la main qui vous accable; Ce n'est point du destin l'arrêt irrévocable, C'est le courroux des dieux, mais facile à calmer: Méritez d'être heureux, osez quitter le vice; C'est par ce sacrifice Qu'on peut le désarmer. Rome, en sages héros autrefois si fertile; Rome, jadis des rois la terreur ou l'asile; Rome fut vertueuse et dompta l'univers: Mais l'Orgueil et le Luxe, enfants de la Victoire, Du comble de la gloire L'ont mise dans les fers. Quoi! verra-t-on toujours de ces tyrans serviles, Oppresseurs insolents des veuves, des pupilles, Élever des palais dans nos champs désolés? Verra-t-on cimenter leurs portiques durables Du sang des misérables Devant eux immolés? Élevés dans le sein d'une infâme avarice, Leurs enfants ont sucé le lait de l'Injustice, Et dans les tribunaux vont juger les humains: Malheur à qui, fondé sur la seule innocence, A mis son espérance En leurs indignes mains! Des nobles cependant l'ambition captive S'endort entre les bras de la Mollesse oisive, Et ne porte aux combats que des corps languissants. Cédez, abandonnez à des mains plus vaillantes Ces piques trop pesantes Pour vos bras impuissants. Voyez cette beauté sous les yeux de sa mère; Elle apprend en naissant l'art dangereux de plaire, Et d'exciter en nous de funestes penchants; Son enfance prévient le temps d'être coupable: Le Vice trop aimable Instruit ses premiers ans. Bientôt, bravant les yeux de l'époux qu'elle outrage, Elle abandonne aux mains d'un courtisan volage De ses trompeurs appas le charme empoisonneur: Que dis-je! cet époux, à qui l'hymen la lie, Trafiquant l'infamie, La livre au déshonneur. Ainsi vous outragez les dieux et la nature! Oh! que ce n'était pas de cette source impure Qu'on vit naître les Francs, des Scythes successeurs, Qui, du char d'Attila détachant la Fortune, De la cause commune Furent les défenseurs! Le citoyen alors savait porter les armes; Sa fidèle moitié, qui négligeait ses charmes, Pour son retour heureux préparait des lauriers, Recevait de ses mains sa cuirasse sanglante, Et sa hache fumante Du trépas des guerriers. Au travail endurci leur superbe courage Ne prodigua jamais un imbécile hommage A de vaines beautés, à leurs yeux sans appas; Et d'un sexe timide et né pour la mollesse Ils plaignaient la faiblesse, Et ne l'adoraient pas. De ces sauvages temps l'héroïque rudesse Leur dérobait encor la délicate adresse D'excuser leurs forfaits par un subtil détour; Jamais en n'entendit leur bouche peu sincère Donner à l'adultère Le tendre nom d'amour. Mais insensiblement l'adroite Politesse, Des coeurs efféminés souveraine maîtresse, Corrompit de nos moeurs l'austère pureté, Et, du subtil Mensonge empruntant l'artifice, Bientôt à l'injustice Donna l'air d'équité. Le Luxe à ses côtés marche avec arrogance; L'or qui naît sous ses pas s'écoule en sa présence: Le fol Orgueil le suit: compagnon de l'Erreur, Il sape des États la grandeur souveraine, De leur chute certaine Brillant avant-coureur. ODE IV. LE VRAI DIEU. 1715. Se peut-il que dans ses ouvrages L'homme aveugle ait mis son appui, Et qu'il prodigue ses hommages A des dieux moins divins que lui? Jusqu'à quand, par d'affreux blasphèmes, Rendrons-nous des honneurs suprêmes Aux métaux qu'ont formés nos mains? Jusqu'à quand l'encens de la terre Ira-t-il grossir le tonnerre Prêt à tomber sur les humains? Descends des demeures divines, Grand Dieu les temps sont accomplis; L'Erreur enfin sur ses ruines Va voir des temples rétablis. Un jour pur commence à paraître; Sur la terre un Dieu vient de naître Pour nous arracher au tombeau. De l'enfer les monstres terribles, Abaissant leurs têtes horribles, Tremblent au pied de son berceau. Mais l'homme, constant dans sa rage, S'oppose à sa félicité; Amoureux de son esclavage, Il s'endort dans l'iniquité. Je vois ses mains infortunées, Aux palmes du ciel destinées, S'offrir à des fers odieux. Il boit dans la coupe infernale, Et l'épais venin qu'elle exhale Dérobe le jour à ses yeux. Ne peut-il des nuages sombres Percer la longue obscurité? Son Dieu porte à travers les ombres Le flambeau de la vérité. Ouvre les yeux, homme infidèle; Suis le Dieu puissant qui t'appelle: Mais tu te plais à l'ignorer. Affermi dans l'ingratitude, Tu voudrais que l'incertitude Te dispensât de l'adorer. Mets le comble à tes injustices, Il n'est plus temps de reculer; Ses vertus condamnent tes vices: Il faut le suivre, ou l'immoler. L'Erreur, la Colère, l'Envie, Tout s'est armé contre sa vie. Que tardes-tu? perce son flanc. De ses jours il t'a rendu maître; Et qui l'a bien pu méconnaître Craindra-t-il de verser son sang? Ciel! déjà ta rage exécute Ce qu'a présagé ma douleur; Ton juge, à tous les maux en butte, Va succomber sous ta fureur. Je vous vois, victime innocente, Sous le faix d'une croix pesante, Vous traîner jusqu'au triste lieu. Tout est prêt pour le sacrifice: Vous semblez, de vos maux complice, Oublier que vous êtes Dieu. O toi dont la course céleste Annonce aux hommes ton auteur, Soleil! en cet état funeste Reconnais-tu ton Créateur? C'est à toi de punir la terre: Si le ciel suspend son tonnerre, Ta clarté doit s'évanouir. Va te cacher au sein de l'onde: Peux-tu donner le jour au monde, Quand ton Dieu cesse d'en jouir? Mais quel prodige me découvre Les flambeaux obscurs de la nuit? Le voile du temple s'entrouvre, Le ciel gronde, le jour s'enfuit. La terre, en abîmes ouverte, Avec regret se voit couverte Du sang d'un Dieu qui la forma; Et la Nature consternée Semble à jamais abandonnée Du feu divin qui l'anima. Toi seul, insensible à tes peines, Tu chéris l'instant de ta mort. Grand Dieu! grâce aux fureurs humaines, L'univers a changé de sort. Je vois des palmes éternelles Croître en ces campagnes cruelles Qu'arrosa ton sang précieux. L'homme est heureux d'être perfide, Et, coupables d'un déicide, Tu nous fais devenir des dieux. ODE V. LA CHAMBRE DE JUSTICE établie au commencement de la régence, en 1715. Toi dont le redoutable Alcée Suivait les transports et la voix, Muse, viens peindre à ma pensée La France réduite aux abois. Je me livre à ta violence; C'est trop, dans un lâche silence, Nourrir d'inutiles douleurs. Je vais, dans l'ardeur qui m'enflamme, Flétrir le tribunal infâme Qui met le comble à nos malheurs. Une tyrannique industrie Épuise aujourd'hui son savoir; Son implacable barbarie Se mesure sur son pouvoir. Le délateur, monstre exécrable, Est orné d'un titre honorable, A la honte de notre nom; L'esclave fait trembler son maître; Enfin nous allons voir renaître Les temps de Claude et de Néron. En vain l'Auteur de la nature S'est réservé le fond des coeurs, Si l'orgueilleuse créature Ose en sonder les profondeurs. Une ordonnance criminelle Veut qu'en public chacun révèle Les opprobres de sa maison; Et, pour couronner l'entreprise, On fait d'un pays de franchise Une immense et vaste prison. Quel gouffre sous mes pas s'entr'ouvre! Quels spectres me glacent d'effroi! L'enfer ténébreux se découvre: C'est Tysiphone, je la voi. La Terreur, l'Envie, et la Rage, Guident son funeste passage: Des foudres partent de ses yeux; Elle tient dans ses mains perfides Un tas de glaives homicides Dont elle arme des furieux. Déjà la troupe meurtrière Commence ses sanglants exploits; Elle ouvre l'affreuse carrière Par le renversement des lois. Contre la force et l'imposture La foi, la candeur, la droiture, Sont des asiles impuissants. Tout cède à l'horrible tempête; S'il tombe une coupable tête, On égorge mille innocents. Tel, sortant du mont de Sicile, Un torrent de soufre enflammé Engloutit un terrain fertile Et son habitant alarmé; Tel un loup, fumant de carnage, Enveloppe dans son ravage Les bergers avec les troupeaux; Telle était, moins terrible encore, La fatale boîte où Pandore Cachait à nos veux tous les maux. Dans cet odieux parallèle Ne rencontrez-vous pas vos traits, Magistrats d'un nouveau modèle, Que l'enfer en courroux a faits; Vils partisans de la Fortune, Que le cri du faible importune, Par qui les bons sont abattus, Chez qui la Cruauté farouche, Les Préjugés au regard louche, Tiennent la place des Vertus? Nous périssons: tout se dérange; Tous les états sont confondus. Partout règne un désordre étrange: On ne voit qu'hommes éperdus; Leurs coeurs sont fermés à la joie; Leurs biens vont devenir la proie De leurs ennemis triomphants. O désespoir! notre patrie N'est plus qu'une mère en furie Qui met en pièces ses enfants. Je sens que mes craintes redoublent; Le ciel s'obstine à nous punir. Que d'objets affligeants me troublent! Je lis dans le sombre avenir. Bientôt les guerres intestines, Les massacres, et les rapines, Deviendront les jeux des mortels. On souillera le sanctuaire: Les dieux d'une terre étrangère Vont déshonorer nos autels. Vieille erreur, respect chimérique, Sortez de nos coeurs mutinés; Chassons le sommeil léthargique Qui nous a tenus enchaînés. Peuple! que la flamme s'apprête; J'ai déjà, semblable au prophète, Percé le mur d'iniquité: Volez, détruisez l'Injustice; Saisissez au bout de la lice La désirable Liberté. ODE VI. A MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU SUR L'INGRATITUDE. 1736 O toi, mon support et ma gloire, Que j'aime à nourrir ma mémoire Des biens que ta vertu m'a faits, Lorsqu'en tous lieux l'ingratitude Se fait une pénible étude De l'oubli honteux des bienfaits! Doux noeuds de la reconnaissance, C'est par vous que dès mon enfance Mon coeur à jamais fut lié; La voix du sang, de la nature, N'est rien qu'un languissant murmure Près de la voix de l'amitié. Eh! quel est en effet mon père? Celui qui m'instruit, qui m'éclaire, Dont le secours m'est assuré; Et celui dont le coeur oublie Les biens répandus sur sa vie, C'est là le fils dénaturé. Ingrats, monstres que la nature A pétris d'une fange impure Qu'elle dédaigna d'animer, Il manque à votre âme sauvage Des humains le plus beau partage; Vous n'avez pas le don d'aimer. Nous admirons le fier courage Du lion fumant de carnage, Symbole du dieu des combats. D'où vient que l'univers déteste La couleuvre bien moins funeste? Elle est l'image des ingrats. Quel monstre plus hideux s'avance? La Nature fuit et s'offense A l'aspect de ce vieux giton; Il a la rage de Zoïle, De Gacon l'esprit et le style, Et l'âme impure de Chausson. C'est Desfontaines, c'est ce prêtre Venu de Sodome à Bicêtre, De Bicêtre au sacré vallon: A-t-il l'espérance bizarre Que le bûcher qu'on lui prépare Soit fait des lauriers d'Apollon? Il m'a dû l'honneur et la vie, Et, dans son ingrate furie, De Rousseau lâche imitateur, Avec moins d'art et plus d'audace, De la fange où sa voix coasse Il outrage son bienfaiteur. Qu'un Hibernois, loin de la France, Aille ensevelir dans Bysance Sa honte à l'abri du croissant; D'un oeil tranquille et sans colère, Je vois son crime et sa misère; Il n'emporte que mon argent. Mais l'ingrat dévoré d'envie, Trompette de la calomnie, Qui cherche à flétrir mon honneur, Voilà le ravisseur coupable, Voilà le larcin détestable Dont je dois punir la noirceur. Pardon, si ma main vengeresse Sur ce monstre un moment s'abaisse A lancer ces utiles traits, Et si de la douce peinture De ta vertu brillante et pure Je passe à ces sombres portraits. Mais lorsque Virgile et le Tasse Ont chanté dans leur noble audace Les dieux de la terre et des mers, Leur muse, que le ciel inspire, Ouvre le ténébreux empire, Et peint les monstres des enfers. ODE VII. SUR LE FANATISME. 1732. Charmante et sublime Émilie Amante de la Vérité, Ta solide philosophie T'a prouvé la Divinité. Ton âme, éclairée et profonde, Franchissant les bornes du monde, S'élance au sein de son auteur. Tu parais son plus bel ouvrage; Et tu lui rends un digne hommage, Exempt de faiblesse et d'erreur. Mais si les traits de l'Athéisme Sont repoussés par ta raison, De la coupe du Fanatisme Ta main renverse le poison: Tu sers la justice éternelle, Sans l'âcreté de ce faux zèle De tant de dévots malfaisants, Tel qu'un sujet sincère et juste Sait approcher d'un trône auguste Sans les vices des courtisans. Ce Fanatisme sacrilège Est sorti du sein des autels; Il les profane, il les assiège, Il en écarte les mortels. O Religion bienfaisante, Ce farouche ennemi se vante D'être né dans ton chaste flanc! Mère tendre, mère adorable, Croira-t-on qu'un fils si coupable Ait été formé de ton sang? On a vu souvent des athées Estimables dans leurs erreurs; Leurs opinions infectées N'avaient point corrompu leurs moeurs. Spinosa fut toujours fidèle A la loi pure et naturelle Du Dieu qu'il avait combattu; Et ce Desbarreaux qu'on outrage, S'il n'eut pas les clartés du sage, En eut le coeur et la vertu. Je sentirais quelque indulgence Pour un aveugle audacieux Qui nierait l'utile existence De l'astre qui brille à mes yeux. Ignorer ton être suprême, Grand Dieu! c'est un moindre blasphème, Et moins digne de ton courroux, Que de te croire impitoyable, De nos malheurs insatiable, Jaloux, injuste comme nous. Lorsqu'un dévot atrabilaire, Nourri de superstition, A, par cette affreuse chimère, Corrompu sa religion, Le voilà stupide et farouche; Le fiel découle de sa bouche, Le Fanatisme arme son bras; Et, dans sa piété profonde, Sa rage immolerait le monde A son Dieu, qu'il ne connaît pas. Ce sénat proscrit dans la France, Cette infâme Inquisition, Ce tribunal où l'ignorance Traîna si souvent la raison; Ces Midas en mitre, en soutane, Au philosophe de Toscane Sans rougir ont donné des fers. Aux pieds de leur troupe aveuglée, Abjurez, sage Galilée, Le système de l'univers. Écoutez ce signal terrible Qu'on vient de donner dans Paris; Regardez ce carnage horrible, Entendez ces lugubres cris; Le frère est teint du sang du frère, Le fils assassine son père, La femme égorge son époux; Leurs bras sont armés par des prêtres. O ciel! sont-ce là les ancêtres De ce peuple léger et doux? Jansénistes et molinistes, Vous qui combattez aujourd'hui Avec les raisons des sophistes, Leurs traits, leur bile, et leur ennui, Tremblez qu'enfin votre querelle Dans vos murs un jour ne rappelle Ces temps de vertige et d'horreur; Craignez ce zèle qui vous presse: On ne sent pas dans son ivresse Jusqu'où peut aller sa fureur. Malheureux, voulez-vous entendre La loi de la religion? Dans Marseille il fallait l'apprendre Au sein de la contagion, Lorsque la tombe était ouverte, Lorsque la Provence, couverte Par les semences du trépas, Pleurant ses villes désolées Et ses campagnes dépeuplées, Fit trembler tant d'autres États. Belsunce, pasteur vénérable, Sauvait son peuple périssant; Langeron, guerrier secourable, Bravait un trépas renaissant; Tandis que vos lâches cabales Dans la mollesse et les scandales Occupaient votre oisiveté De la dispute ridicule Et sur Quesnel et sur la bulle, Qu'oubliera la postérité. Pour instruire la race humaine Faut-il perdre l'humanité? Faut-il le flambeau de la Haine Pour nous montrer la Vérité? Un ignorant, qui de son frère Soulage en secret la misère, Est mon exemple et mon docteur; Et l'esprit hautain qui dispute, Qui condamne, qui persécute, N'est qu'un détestable imposteur. ODE VIII. SUR LA PAIX DE 1736. L'Etna renferme le tonnerre Dans ses épouvantables flancs; Il vomit le feu sur la terre, Il dévore ses habitants. Fuyez, Dryades gémissantes, Ces campagnes toujours brûlantes, Ces abîmes toujours ouverts, Ces torrents de flamme et de soufre, Échappés du sein de ce gouffre Qui touche aux voûtes des enfers. Plus terrible dans ses ravages, Plus fier dans ses débordements, Le Pô renverse ses rivages Cachés sous ses flots écumants: Avec lui marchent la Ruine, L'Effroi, la Douleur, la Famine, La Mort, les Désolations; Et, dans les fanges de Ferrare, Il entraîne à la mer avare Les dépouilles des nations. Mais ces débordements de l'onde, Et ces combats des éléments, Et ces secousses qui du monde Ont ébranlé les fondements, Fléaux que le ciel en colère Sur ce malheureux hémisphère A fait éclater tant de fois, Sont moins affreux, sont moins sinistres, Que l'ambition des ministres Et que les discordes des rois. De l'Inde aux bornes de la France, Le soleil, en son vaste tour, Ne voit qu'une famille immense, Que devrait gouverner l'Amour. Mortels, vous êtes tous des frères; Jetez ces armes mercenaires: Que cherchez-vous dans les combats? Quels biens poursuit votre imprudence? En aurez-vous la jouissance Dans la triste nuit du trépas? Encor si pour votre patrie Vous saviez vous sacrifier! Mais non; vous vendez votre vie Aux mains qui daignent la payer. Vous mourez pour la cause inique De quelque tyran politique Que vos yeux ne connaissent pas; Et vous n'êtes, dans vos misères, Que des assassins mercenaires Armés pour des maîtres ingrats. Tels sont ces oiseaux de rapine, Et ces animaux malfaisants, Apprivoisés pour la ruine Des paisibles hôtes des champs: Aux sons d'un instrument sauvage, Animés, ardents, pleins de rage, Ils vont, d'un vol impétueux, Sans choix, sans intérêt, sans gloire, Saisir une folle victoire Dont le prix n'est jamais pour eux. O superbe, ô triste Italie! Que tu plains ta fécondité! Sous tes débris ensevelie, Que tu déplores ta beauté! Je vois tes moissons dévorées Par les nations conjurées Qui te flattaient de te venger: Faible, désolée, expirante, Tu combats d'une main tremblante Pour le choix d'un maître étranger. Que toujours armés pour la guerre Nos rois soient les dieux de la paix; Que leurs mains portent le tonnerre, Sans se plaire à lancer ses traits. Nous chérissons un berger sage, Qui, dans un heureux pâturage, Unit les troupeaux sous ses lois. Malheur au pasteur sanguinaire Qui les expose en téméraire A la dent du tyran des bois! Eh! que m'importe la victoire D'un roi qui me perce le flanc, D'un roi dont j'achète la gloire De ma fortune et de mon sang! Quoi! dans l'horreur de l'indigence, Dans les langueurs, dans la souffrance, Mes jours seront-ils plus sereins Quand on m'apprendra que nos princes Aux frontières de nos provinces Nagent dans le sang des Germains? Colbert, toi qui dans ta patrie Amenas les arts et les jeux; Colbert, ton heureuse industrie Sera plus chère à nos neveux Que la vigilance inflexible De Louvois, dont la main terrible Embrasait le Palatinat, Et qui, sous la mer irritée, De la Hollande épouvantée Voulait anéantir l'État. Que Louis jusqu'au dernier âge Soit honoré du nom de Grand; Mais que ce nom s'accorde au sage, Qu'on le refuse au conquérant. C'est dans la paix que je l'admire, C'est dans la paix que son empire Florissait sous de justes lois, Quand son peuple aimable et fidèle Fut des peuples l'heureux modèle, Et lui le modèle des rois. ODE IX. A MESSIEURS DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES, Qui ont été sous l'équateur et au cercle polaire mesurer des degrés de latitude. O Vérité sublime! ô céleste Uranie! Esprit né de l'esprit qui forma l'univers, Qui mesures des cieux la carrière infinie, Et qui pèses les airs: Tandis que tu conduis sur les gouffres de l'onde Ces voyageurs savants, ministres de tes lois, De l'ardent équateur ou du pôle du monde, Entends ma faible voix. Que font tes vrais enfants? Vainqueurs de la nature, Ils arrachent son voile; et ces rares esprits Fixent la pesanteur, la masse, et la figure, De l'univers surpris. Les enfers sont émus au bruit de leur voyage: Je vois paraître au jour les ombres des héros, De ces Grecs renommés qu'admira le rivage De l'antique Colchos. Argonautes fameux, demi-dieux de la Grèce, Castor, Pollux, Orphée, et vous, heureux Jason, Vous de qui la valeur, et l'amour, et l'adresse, Ont conquis la toison; En voyant les travaux et l'art de nos grands hommes, Que vous êtes honteux de vos travaux passés! Votre siècle est vaincu par le siècle où nous sommes: Venez, et rougissez. Quand la Grèce parlait, l'univers en silence Respectait le mensonge ennobli par sa voix: Et l'Admiration, fille de l'ignorance, Chanta de vains exploits. Heureux qui les premiers marchent dans la carrière! N'y fassent-ils qu'un pas, leurs noms sont publiés; Ceux qui trop tard venus la franchissent entière Demeurent oubliés. Le Mensonge réside au temple de Mémoire: Il y grava, des mains de la Crédulité, Tous ces fastes des temps destinés pour l'histoire Et pour la vérité. Uranie, abaissez ces triomphes des fables: Effacez tous ces noms qui nous ont abusés: Montrez aux nations les héros véritables Que vous seule instruisez. Le Génois qui chercha, qui trouva l'Amérique, Cortez qui la vainquit par de plus grands travaux, En voyant des Français l'entreprise héroïque Ont prononcé ces mots: « L'ouvrage de nos mains n'avait point eu d'exemples, Et par nos descendants ne peut être imité; Ceux à qui l'univers a fait bâtir des temples L'avaient moins mérité. « Nous avons fait beaucoup, vous faites davantage; Notre nom doit céder à l'éclat qui vous suit. Plutus guida nos pas dans ce monde sauvage; La vertu vous conduit. » Comme ils parlaient ainsi, Newton dans l'empyrée, Newton les regardait, et du ciel entr'ouvert: « Confirmez, disait-il, à la terre éclairée Ce que j'ai découvert. « Tandis que des humains le troupeau méprisable, Sous l'empire des sens indignement vaincu, De ses jours indolents traînant le fil coupable, Meurt sans avoir vécu, « Donnez un digne essor à votre âme immortelle Éclairez des esprits nés pour la vérité. Dieu vous a confié la plus vive étincelle De la Divinité. « De la raison qu'il donne il aime à voir l'usage; Et le plus digne objet des regards éternels, Le plus brillant spectacle est l'âme du vrai sage Instruisant les mortels. « Mais surtout écartez ces serpents détestables, Ces enfants de l'Envie, et leur souffle odieux; Qu'ils n'empoisonnent pas ces âmes respectables Qui s'élèvent aux cieux. « Laissez un vil Zoïle aux fanges du Parnasse De ses coassements importuner le ciel, Agir avec bassesse, écrire avec audace. Et s'abreuver de fiel. Imitez ces esprits, ces fils de la lumière, Confidents du Très-Haut, qui vivent dans son sein, Qui jettent comme lui sur la nature entière Un oeil pur et serein. » ODE X. AU ROI DE PRUSSE, SUR SON AVÈNEMENT AU TRÔNE.(1740) Est-ce aujourd'hui le jour le plus beau de ma vie? Ne me trompé-je point dans un espoir si doux? Vous régnez. Est-il vrai que la philosophie Va régner avec vous? Fuyez loin de son trône, imposteurs fanatiques, Vils tyrans des esprits, sombres persécuteurs, Vous dont l'âme implacable et les mains frénétiques Ont tramé tant d'horreurs. Quoi! je t'entends encore, absurde Calomnie! C'est toi, monstre inhumain, c'est toi qui poursuivis Et Descartes, et Bayle, et ce puissant génie Successeur de Leibnitz. Tu prenais sur l'autel un glaive qu'on révère, Pour frapper saintement les plus sages humains. Mon roi va te percer du fer que le vulgaire Adorait dans tes mains. Il te frappe, tu meurs; il venge notre injure; La vérité renaît, l'erreur s'évanouit; La terre élève au ciel une voix libre et pure; Le ciel se réjouit. Et vous, de Borgia détestables maximes, Science d'être injuste à la faveur des lois, Art d'opprimer la terre, art malheureux des crimes, Qu'on nomme l'art des rois; Périssent à jamais vos leçons tyranniques! Le crime est trop facile, il est trop dangereux. Un esprit faible est fourbe; et les grands politiques Sont les coeurs généreux. Ouvrons du monde entier les annales fidèles, Voyons-y les tyrans, ils sont tous malheureux; Les foudres qu'ils portaient dans leurs mains criminelles Sont retombés sur eux. Ils sont morts dans l'opprobre, ils sont morts dans la rage; Mais Antonin, Trajan, Marc-Aurèle, Titus, Ont eu des jours sereins, sans nuit et sans orage, Purs comme leurs vertus. Tout siècle eut ses guerriers; tout peuple a dans la guerre Signalé des exploits par le sage ignorés. Cent rois que l'on méprise ont ravagé la terre: Régnez, et l'éclairez. On a vu trop longtemps l'orgueilleuse ignorance, Écrasant sous ses pieds le mérite abattu, Insulter aux talents, aux arts, à la science, Autant qu'à la vertu. Avec un ris moqueur, avec un ton de maître, Un esclave de cour, enfant des Voluptés, S'est écrié souvent: Est-on fait pour connaître? Est-il des vérités? Il n'en est point pour vous, âme stupide et fière; Absorbé dans la nuit, vous méprisez les cieux. Le Salomon du Nord apporte la lumière; Barbare, ouvrez les yeux. ODE XI. SUR LA MORT DE L'EMPEREUR CHARLES VI. (1740) Il tombe pour jamais ce cèdre dont la tête Défia si longtemps les vents et la tempête, Et dont les grands rameaux ombrageaient tant d'États. En un instant frappée, Sa racine est coupée Par la faux du trépas. Voilà ce roi des rois et ses grandeurs suprêmes: La mort a déchiré ses trente diadèmes, D'un front chargé d'ennuis dangereux ornement. O race auguste et fière! Un reste de poussière Est ton seul monument. Son nom même est détruit, le tombeau le dévore; Et si le faible bruit s'en fait entendre encore, On dira quelquefois: « Il régnait, il n'est plus! » Éloges funéraires De tant de rois vulgaires Dans la foule perdus. Ah! s'il avait lui-même, en ces plaines fumantes Qu'Eugène ensanglanta de ses mains triomphantes, Conduit de ses Germains les nombreux armements, Et raffermi l'Empire, De qui la gloire expire Sous les fiers Ottomans! S'il n'avait pas langui dans sa ville alarmée, Redoutable en sa cour aux chefs de son armée, Punissant ses guerriers par lui-même avilis; S'il eût été terrible Au sultan invincible, Et non pas à Wallis! Ou si, plus sage encore, et détournant la guerre, Il eût par ses bienfaits ramené sur la terre Les beaux jours, les vertus, l'abondance, et les arts, Et cette paix profonde Que sut donner au monde Le second des Césars! La Renommée alors, en étendant ses ailes, Eût répandu sur lui les clartés immortelles Qui de la nuit du temps percent les profondeurs; Et son nom respectable Eût été plus durable Que ceux de ses vainqueurs. Je ne profane point les dons de l'harmonie: Le sévère Apollon défend à mon génie De verser, en bravant et les moeurs et les lois, Le fiel de la satire Sur la tombe où respire La majesté des rois. Mais, ô Vérité sainte! ô juste Renommée! Amour du genre humain dont mon âme enflammée Reçoit avidement les ordres éternels! Dictez à la mémoire Les leçons de la gloire, Pour le bien des mortels. Rois, la Mort vous appelle au tribunal auguste Où vous êtes pesés aux balances du juste. Votre siècle est témoin; le juge est l'avenir: Demi-dieux mis en poudre, Lui seul peut vous absoudre, Lui seul peut vous punir. ODE XII. A LA REINE DE HONGRIE MARIE-THÉRÈSE D'AUTRICHE. (1742) Fille de ces héros que l'Empire eut pour maîtres, Digne du trône auguste où l'on vit tes ancêtres, Toujours près de leur chute et toujours affermis; Princesse magnanime, Qui jouis de l'estime De tous tes ennemis: Le Français généreux, si fier et si traitable, Dont le goût pour la gloire est le seul goût durable, Et qui vole en aveugle où l'honneur le conduit, Inonde ton empire, Te combat et t'admire, T'adore et te poursuit. Par des noeuds étonnants l'altière Germanie, A l'empire français malgré soi réunie, Fait de l'Europe entière un objet de pitié; Et leur longue querelle Fut cent fois moins cruelle Que leur triste amitié. Ainsi de l'équateur et des antres de l'Ourse Les vents impétueux emportent dans leur course Des nuages épais l'un à l'autre opposés; Et, tandis qu'ils s'unissent, Les foudres retentissent De leurs flancs embrasés. Quoi! des rois bienfaisants ordonnent ces ravages! Ils annoncent le calme, ils forment les orages! Ils prétendent conduire à la félicité Les nations tremblantes, Par les routes sanglantes De la calamité! O vieillard vénérable, à qui les destinées Ont de l'heureux Nestor accordé les années, Sage que rien n'alarme et que rien n'éblouit, Veux-tu priver le monde De cette paix profonde Dont ton âme jouit? Ah! s'il pouvait encore, au gré de sa prudence, Tenant également le glaive et la balance, Fermer, par des ressorts aux mortels inconnus, De sa main respectée, La porte ensanglantée Du temple de Janus! Si de l'or des Français les sources égarées, Ne fertilisant plus de lointaines contrées, Rapportaient l'abondance au sein de nos remparts, Embellissaient nos villes, Arrosaient les asiles Où languissent les arts! Beaux-Arts, enfants du Ciel, de la Paix et des Grâces, Que Louis en triomphe amena sur ses traces, Ranimez vos travaux, si brillants autrefois, Vos mains découragées, Vos lyres négligées, Et vos tremblantes voix. De l'immortalité vos succès sont le gage. Tous ces traités rompus et suivis du carnage, Ces triomphes d'un jour, si vains, si célébrés, Tout passe, et tout retombe Dans la nuit de la tombe; Et vous seuls demeurez. ODE XIII. LA CLÉMENCE DE LOUIS XIV ET DE LOUIS XV DANS LA VICTOIRE. Devoir des rois, leçon des sages, Vertu digne des immortels, Clémence, de quelles images Dois-je décorer tes autels? Dans les débris du Capitole Irai-je chercher ton symbole? Rome seule a-t-elle un Titus? Les Trajans et les Marc-Aurèles Sont-ils les stériles modèles Des inimitables vertus? Ce monarque brillant, illustre, Digne en effet du nom de grand, Louis, ne dut-il tant de lustre Qu'aux triomphes du conquérant? Il le doit à ces arts utiles Dont Colbert enrichit nos villes, Aux bienfaits versés avec choix, A ses vaisseaux maîtres de l'onde, A la paix qu'il donnait au monde, Aux exemples qu'il donne aux rois. Imitez, maîtres de la terre, Et sa justice et sa bonté; Que les maux cruels de la guerre Soient ceux de la nécessité; Que dans les horreurs du carnage Le vainqueur généreux soulage L'ennemi que son bras détruit. Héros entourés de victimes, Vos exploits sont autant de crimes, Si la paix n'en est pas le fruit. La Paix est fille de la Guerre. Ainsi les rapides éclairs Par les vents et par le tonnerre Épurent les champs et les airs; Ainsi les alcyons paisibles, Après les tempêtes horribles, Sur les eaux chantent leurs amours; Ainsi quand Nimègue étonnée Vit par Louis la paix donnée, L'Europe entière eut de beaux jours. Telle est la brillante carrière Qu'ouvrit le dernier de nos rois; Son fils la remplit tout entière Par sa clémence et ses exploits: Comme lui bienfaiteur du monde, Son coeur est la source féconde De la publique utilité; Comme lui conquérant et sage, Il sait combattre avec courage, Et secourir avec bonté. Adorateurs de la Clémence, Transportez-vous a Fontenoy. Le jour luit, le combat commence; Bellone admire votre roi. Voyez cette phalange altière, Dans sa marche tranquille et fière, En tous nos rangs porter la mort; Et Louis, plus inébranlable, Par son courage inaltérable Changer et maîtriser le sort. Ce jour est le jour de la gloire, Il est celui de la vertu: Louis, au sein de la victoire, Pleure son rival abattu. Les succès n'ont rien qui l'enivre, Il sait qu'un héros ne doit vivre Que pour le bonheur des humains; Parmi les feux qui l'environnent, Sous les lauriers qui le couronnent, L'olive est toujours dans ses mains. Guerriers frappés de son tonnerre Et secourus par ses bienfaits, Dans les bras sanglants de la Guerre Il daigne demander la paix. Par quelles maximes funestes Préférez-vous aux dons célestes Les fléaux qu'il veut détourner? O victimes de sa justice, Quoi! vous voulez qu'il vous punisse, Quand il ne veut que pardonner! ODE XIV. LA FÉLICITÉ DES TEMPS, OU L'ÉLOGE DE LA FRANCE. (1746) . Est-il encor des satiriques Qui, du présent toujours blessés, Dans leurs malins panégyriques Exaltent les siècles passés; Qui, plus injustes que sévères, D'un crayon faux peignent leurs pères Dégénérant de leurs aïeux, Et leurs contemporains coupables, Suivis d'enfants plus condamnables, Menacés de pires neveux? Silence, imposture outrageante; Déchirez-vous, voiles affreux; Patrie auguste et florissante, Connais-tu des temps plus heureux? De la cime des Pyrénées Jusqu'à ces rives étonnées Où la Mort vole avec l'Effroi, Montre ta gloire et ta puissance; Mais pour mieux connaître la France, Qu'on la contemple dans son roi. Quelquefois la grandeur trop fière, Sur son front portant les dédains, Foule aux pieds, dans sa marche altière, Les rampants et faibles humains. Les Prières humbles, tremblantes, Pâles, sans force, chancelantes, Baissant leurs yeux mouillés de pleurs, Abordent ce monstre farouche, Un indigne éloge à la bouche, Et la haine au fond de leurs coeurs. Favori du dieu de la guerre, Héros dont l'éclat nous surprend, De tous les vainqueurs de la terre Le plus modeste est le plus grand. O modestie! ô douce image De la belle âme du vrai sage! Plus noble que la majesté, Tu relèves le diadème, Tu décores la valeur même, Comme tu pares la beauté. Nous l'avons vu ce roi terrible Qui, sur des remparts foudroyés, Présentait l'olivier paisible A ses ennemis effrayés: Tel qu'un dieu guidant les orages, D'une main portant les ravages Et les tonnerres destructeurs, De l'autre versant la rosée Sur la terre fertilisée, Couverte de fruits et de fleurs. L'airain gronde au loin sur la Flandre, Il n'interrompt point nos loisirs, Et quand sa voix se fait entendre, C'est pour annoncer nos plaisirs; Les muses en habit de fêtes, De lauriers couronnant leurs têtes, Éternisent ces heureux temps; Et, sous le bonheur qui l'accable, La Critique est inconsolable De ne plus voir de mécontents. Venez, enfants des Charlemagnes, Paraissez, ombres des Valois; Venez contempler ces campagnes Que vous désoliez autrefois: Vous verrez cent villes superbes Aux lieux où d'inutiles herbes Couvraient la face des déserts, Et sortir d'une nuit profonde Tous les arts, étonnant le monde De miracles toujours divers. Au lieu des guerres intestines De quelques brigands forcenés, Qui se disputaient les ruines De leurs vassaux infortunés, Vous verrez un peuple paisible, Généreux, aimable, invincible; Un prince au lieu de cent tyrans; Le joug porté sans esclavage; Et la concorde heureuse et sage Du roi, des peuples, et des grands. Souvent un laboureur habile, Par des efforts industrieux, Sur un champ rebelle et stérile Attira les faveurs des cieux; Sous ses mains la terre étonnée Se vit de moissons couronnée Dans le sein de l'aridité; Bientôt une race nouvelle De ces champs préparés pour elle Augmenta la fécondité. Ainsi Pyrrhus après Achille Fit encore admirer son nom; Ainsi le vaillant Paul-Émile Fut suivi du grand Scipion; Virgile, au-dessus de Lucrèce, Aux lieux arrosés du Permesse S'éleva d'un vol immortel; Et Michel-Ange vit paraître, Dans l'art que sa main fit renaître, Les prodiges de Raphaël. Que des vertus héréditaires A jamais ornent ce séjour! Vous avez imité vos pères; Qu'on vous imite à votre tour. Loin ce discours lâche et vulgaire, Que toujours l'homme dégénère, Que tout s'épuise et tout finit: La nature est inépuisable, Et le Travail infatigable Est un dieu qui la rajeunit. ODE XV. SUR LA MORT DE S. A. S. Mme LA PRINCESSE DE BAREITH. (1759) Lorsqu'en des tourbillons de flamme et de fumée Cent tonnerres d'airain, précédés des éclairs, De leurs globes brûlants renversent une armée; Quand de guerriers mourants les sillons sont couverts, Tous ceux qu'épargna la foudre, Voyant rouler dans la poudre Leurs compagnons massacrés, Sourds à la Pitié timide, Marchent d'un pas intrépide Sur leurs membres déchirés. Ces féroces humains, plus durs, plus inflexibles Que l'acier qui les couvre au milieu des combats, S'étonnent à la fin de devenir sensibles, D'éprouver la pitié qu'ils ne connaissaient pas, Lorsque la Mort en silence D'un pas terrible s'avance Vers un objet plein d'attraits, Quand ces yeux qui dans les âmes Lançaient les plus douces flammes Vont s'éteindre pour jamais. Une famille entière, interdite, éplorée, Se presse en gémissant vers un lit de douleurs: La victime l'attend, pâle, défigurée, Tendant une main faible à ses amis en pleurs. Tournant en vain la paupière Vers un reste de lumière Qu'elle gémit de trouver, Elle présente sa tête; La faux redoutable est prête, Et la Mort va la lever. Le coup part, tout s'éteint: c'en est fait, il ne reste De tant de dons heureux, de tant d'attraits si chers, De ces sens animés d'une flamme céleste, Qu'un cadavre glacé, la pâture des vers. Ce spectacle lamentable, Cette perte irréparable Vous frappe d'un coup plus fort Que cent mille funérailles De ceux qui, dans les batailles, Donnaient et souffraient la mort. O Bareith! ô vertus! ô grâces adorées! Femme sans préjugés, sans vice, et sans erreur, Quand la mort t'enleva de ces tristes contrées, De ce séjour de sang, de rapine, et d'horreur, Les nations acharnées De leurs haines forcenées Suspendirent les fureurs; Les discordes s'arrêtèrent; Tous les peuples s'accordèrent A t'honorer de leurs pleurs. De la douce Vertu tel est le sûr empire; Telle est la digne offrande à tes mânes sacrés. Vous qui n'êtes que grands, vous qu'un flatteur admire, Vous traitons-nous ainsi lorsque vous expirez? La mort que Dieu vous envoie Est le seul moment de joie Qui console nos esprits. Emportez, âmes cruelles, Ou nos haines éternelles, Ou nos éternels mépris. Mais toi dont la vertu fut toujours secourable, Toi dans qui l'héroïsme égala la bonté, Qui pensais en grand homme, en philosophe aimable, Qui de ton sexe enfin n'avais que la beauté, Si ton insensible cendre Chez les morts pouvait entendre Tous ces cris de notre amour, Tu dirais dans ta pensée: Les dieux m'ont récompensée Quand ils m'ont ôté le jour. C'est nous, tristes humains, nous qui sommes à plaindre, Dans nos champs désolés et sous nos boulevards, Condamnés à souffrir, condamnés à tout craindre Des serpents de l'Envie et des fureurs de Mars. Les peuples foulés gémissent, Les arts, les vertus périssent, On assassine les rois; Tandis que l'on ose encore, Dans ce siècle que j'abhorre, Parler de moeurs et de lois! Hélas! qui désormais dans une cour paisible Retiendra sagement la Superstition, Le sanglant Fanatisme, et l'Athéisme horrible, Enchaînés sous les pieds de la Religion? Qui prendra pour son modèle La loi pure et naturelle Que Dieu grava dans nos coeurs? Loi sainte, aujourd'hui proscrite Par la fureur hypocrite D'ignorants persécuteurs! Des tranquilles hauteurs de la philosophie Ta pitié contemplait avec des yeux sereins Ces fantômes changeants du songe de la vie, Tant de travaux détruits, tant de projets si vains; Ces factions indociles Qui tourmentent dans nos villes Nos citoyens obstinés; Ces intrigues si cruelles Qui font des cours les plus belles Un séjour d'infortunés. Du temps qui fuit toujours tu fis toujours usage: O combien tu plaignais l'infâme oisiveté De ces esprits sans goût, sans force, et sans courage, Qui meurent pleins de jours, et n'ont point existé! La vie est dans la pensée Si l'âme n'est exercée, Tout son pouvoir se détruit; Ce flambeau sans nourriture N'a qu'une lueur obscure, Plus affreuse que la nuit. Illustres meurtriers, victimes mercenaires, Qui, redoutant la honte et maîtrisant la peur, L'un par l'autre animés aux combats sanguinaires, Fuiriez si vous l'osiez, et mourez par honneur; Une femme, une princesse, Dans sa tranquille sagesse Du sort dédaignant les coups, Souffrant ses maux sans se plaindre, Voyant la mort sans la craindre, Était plus brave que vous. Mais qui célébrera l'amitié courageuse, Première des vertus, passion des grands coeurs, Feu sacré dont brûla ton âme généreuse, Qui s'épurait encore au creuset des malheurs? Rougissez, âmes communes, Dont les diverses fortunes Gouvernent les sentiments, Frêles vaisseaux sans boussole, Qui tournez au gré d'Éole, Plus légers que ses enfants. Cependant elle meurt, et Zoïle respire! Et des lâches Séjans un lâche imitateur A la vertu tremblante insulte avec empire; Et l'hypocrite en paix sourit au délateur! Le troupeau faible des sages, Dispersé par les orages, Va périr sans successeurs; Leurs noms, leurs vertus, s'oublient, Et les enfers multiplient La race des oppresseurs. Tu ne chanteras plus, solitaire Sylvandre, Dans ce palais des arts où les sons de ta voix Contre les préjugés osaient se faire entendre, Et de l'humanité faisaient parler les droits; Mais, dans ta noble retraite, Ta voix, loin d'être muette, Redouble ses chants vainqueurs, Sans flatter les faux critiques, Sans craindre les fanatiques, Sans chercher des protecteurs. Vils tyrans des esprits, vous serez mes victimes, Je vous verrai pleurer à mes pieds abattus; A la postérité je peindrai tous vos crimes De ces mâles crayons dont j'ai peint les vertus. Craignez ma main raffermie: A l'opprobre, à l'infamie, Vos noms seront consacrés, Comme le sont à la gloire Les enfants de la Victoire Que ma muse a célébrés. ODE XVI. A LA VÉRITÉ. (1766) Vérité, c'est toi que j'implore; Soutiens ma voix, dicte mes vers. C'est toi qu'on craint et qu'on adore, Toi qui fais trembler les pervers. Tes yeux veillent sur la justice; Sous tes pieds tombe l'artifice, Par la main du Temps abattu: Témoin sacré, juge inflexible, Tu mis ton trône incorruptible Entre l'audace et la vertu. Qu'un autre en sa fougue hautaine, Insultant aux travaux de Mars, Soit le flatteur du prince Eugène, Et le Zoïle des Césars; Qu'en adoptant l'erreur commune, Il n'impute qu'à la fortune Les succès des plus grands guerriers, Et que du vainqueur du Granique Son éloquence satirique Pense avoir flétri les lauriers. Illustres fléaux de la terre, Qui dans votre cours orageux Avez renversé par la guerre D'autres brigands moins courageux, Je vous hais; mais je vous admire: Gardez cet éternel empire Que la gloire a sur nos esprits; Ce sont les tyrans sans courage A qui je ne dois pour hommage Que de l'horreur et du mépris. Kouli-Kan ravage l'Asie, Mais en affrontant le trépas: Tout mortel a droit sur sa vie; Qu'il expire sous mille bras; Que le brave immole le brave. Le guerrier qui frappa Gustave Ailleurs eût rampé sous ses lois; Et, dans ces fameuses journées Au droit du glaive destinées, Tout soldat est égal aux rois. Mais que ce fourbe sanguinaire, De Charles-Quint l'indigne fils, Cet hypocrite atrabilaire, Entouré d'esclaves hardis, Entre les bras de sa maîtresse Plongé dans la flatteuse ivresse De la volupté qui l'endort, Aux dangers dérobant sa tête, Envoie en cent lieux la tempête, Les fers, la discorde, et la mort: Que Borgia, sous sa tiare Levant un front incestueux, Immole à sa fureur avare Tant de citoyens vertueux, Et que la sanglante Italie Tremble, se taise, et s'humilie Aux pieds de ce tyran sacré: O terre! ô peuples qu'il offense! Criez au ciel, criez vengeance; Armez l'univers conjuré. O vous tous qui prétendez être Méchants avec impunité, Vous croyez n'avoir point de maître: Qu'est-ce donc que la Vérité? S'il est un magistrat injuste, Il entendra la voix auguste Qui contre lui va prononcer; Il verra sa honte éternelle Dans les traits d'un burin fidèle Que le temps ne peut effacer. Quel est parmi nous le barbare? Ce n'est point le brave officier Qui de Champagne ou de Navarre Dirige le courage altier: C'est un pédant morne et tranquille, Gonflé d'un orgueil imbécile, Et qui croit avoir mérité Mieux que les Molé vénérables Le droit de juger ses semblables, Pour l'avoir jadis acheté. Arrête, âme atroce, âme dure, Qui veux dans tes graves fureurs Qu'on arrache par la torture La vérité du fond des coeurs. Torture! usage abominable Qui sauve un robuste coupable, Et qui perd le faible innocent, Du faîte éternel de son temple La Vérité qui vous contemple Détourne l'oeil en gémissant. Vérité, porte à la Mémoire, Répète aux plus lointains climats L'éternelle et fatale histoire Du supplice affreux des Calas; Mais dis qu'un monarque propice, En foudroyant cette injustice, A vengé tes droits violés. Et vous, de Thémis interprètes, Méritez le rang où vous êtes; Aimez la justice, et tremblez. Qu'il est beau, généreux d'Argence, Qu'il est digne de ton grand coeur De venger la faible innocence Des traits du calomniateur! Souvent l'Amitié chancelante Resserre sa pitié prudente; Son coeur glacé n'ose s'ouvrir; Son zèle est réduit à tout craindre: Il est cent amis pour nous plaindre, Et pas un pour nous secourir. Quel est ce guerrier intrépide? Aux assauts je le vois voler; A la cour je le vois timide: Qui sait mourir n'ose parler. La Germanie et l'Angleterre Par cent mille coups de tonnerre Ne lui font pas baisser les yeux: Mais un mot, un seul mot l'accable; Et ce combattant formidable N'est qu'un esclave ambitieux. Imitons les moeurs héroïques De ce ministre des combats, Qui de nos chevaliers antiques A le coeur, la tête, et le bras; Qui pense et parle avec courage, Qui de la Fortune volage Dédaigne les dons passagers, Qui foule aux pieds la calomnie, Et qui sait mépriser l'envie, Comme il méprisa les dangers. ODE XVII. GALIMATIAS PINDARIQUE SUR UN CARROUSEL DONNÉ PAR L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE. (1766) Sors du tombeau, divin Pindare, Toi qui célébras autrefois Les chevaux de quelques bourgeois Ou de Corinthe ou de Mégare; Toi qui possédas le talent De parler beaucoup sans rien dire; Toi qui modulas savamment Des vers que personne n'entend, Et qu'il faut toujours qu'on admire. Mais commence par oublier Tes petits vainqueurs de l'Élide; Prends un sujet moins insipide; Viens cueillir un plus beau laurier. Cesse de vanter la mémoire Des héros dont le premier soin Fut de se battre à coups de poing Devant les juges de la Gloire. La Gloire habite de nos jours Dans l'empire d'une amazone; Elle la possède, et la donne: Mars, Thémis, les Jeux, les Amours, Sont en foule autour de son trône. Viens chanter cette Thalestris Qu'irait courtiser Alexandre. Sur tes pas je voudrais m'y rendre, Si je n'étais en cheveux gris. Sans doute, en dirigeant ta course Vers les sept étoiles de l'Ourse, Tu verras, dans ton vol divin, Cette France si renommée Qui brille encor dans son déclin; Car ta muse est accoutumée A se détourner en chemin. Tu verras ce peuple volage, De qui la mode et le langage Règnent dans vingt climats divers; Ainsi que ta brillante Grèce Par ses arts, par sa politesse, Servit d'exemple à l'univers. Mais il est encor des barbares Jusque dans le sein de Paris; Des bourgeois pesants et bizarres, Insensibles aux bons écrits; Des fripons aux regards austères, Persécuteurs atrabilaires Des grands talents et des vertus; Et, si dans ma patrie ingrate Tu rencontres quelque Socrate, Tu trouveras vingt Anitus. Je m'aperçois que je t'imite. Je veux aux campagnes du Scythe Chanter les jeux, chanter les prix Que la nouvelle Thalestris Accorde aux talents, au mérite; Je veux célébrer la grandeur, Les généreuses entreprises, L'esprit, les grâces, le bonheur, Et j'ai parlé de nos sottises. ODE XVIII. SUR LA GUERRE DES RUSSES CONTRE LES TURCS, EN 1768. L'homme n'était pas né pour égorger ses frères; Il n'a point des lions les armes sanguinaires: La nature en son coeur avait mis la pitié. De tous les animaux seul il répand des larmes, Seul il connaît les charmes D'une tendre amitié. Il naquit pour aimer: quel infernal usage De l'enfant du Plaisir fit un monstre sauvage? Combien les dons du ciel ont été pervertis! Quel changement, ô dieux! la Nature étonnée, Pleurante et consternée, Ne connaît plus son fils. Heureux cultivateurs de la Pensylvanie, Que par son doux repos votre innocente vie Est un juste reproche aux barbares chrétiens! Quand, marchant avec ordre au bruit de leur tonnerre, Ils ravagent la terre, Vous la comblez de biens. Vous leur avez donné d'inutiles exemples. Jamais un Dieu de paix ne reçut dans vos temples Ces horribles tributs d'étendards tout sanglants: Vous croiriez l'offenser, et c'est dans nos murailles Que le dieu des batailles Est le dieu des brigands. Combattons, périssons, mais pour notre patrie. Malheur aux vils mortels qui servent la furie Et la cupidité des rois déprédateurs! Conservons nos foyers; citoyens sous les armes, Ne portons les alarmes Que chez nos oppresseurs. Où sont ces conquérants que le Bosphore enfante? D'un monarque abruti la milice insolente Fait avancer la Mort aux rives du Tyras; C'est là qu'il faut marcher, Roxelans invincibles; Lancez vos traits terribles, Qu'ils ne connaissent pas. Frappez, exterminez les cruels janissaires, D'un tyran sans courage esclaves téméraires; Du malheur des mortels instruments malheureux, Ils voudraient qu'à la fin, par le sort de la guerre, Le reste de la terre Fût esclave comme eux. La Minerve du Nord vous enflamme et vous guide; Combattez, triomphez sous sa puissante égide. Gallitzin vous commande, et Byzance en frémit: Le Danube est ému, la Tauride est tremblante; Le sérail s'épouvante, L'univers applaudit. ODE XIX. ODE PINDARIQUE. A PROPOS DE LA GUERRE PRÉSENTE EN GRÈCE. . Au fond d'un sérail inutile Que fait parmi ses icoglans Le vieux successeur imbécile Des Bajazets et des Orcans? Que devient cette Grèce altière, Autrefois savante et guerrière, Et si languissante aujourd'hui; Rampante aux genoux d'un Tartare, Plus amollie, et plus barbare, Et plus méprisable que lui? Tels n'étaient point ces Héraclides, Suivants de Minerve et de Mars, Des Persans vainqueurs intrépides, Et favoris de tous les arts; Eux qui, dans la paix, dans la guerre, Furent l'exemple de la terre Et les émules de leurs dieux, Lorsque Jupiter et Neptune Leur asservirent la fortune, Et combattirent avec eux. Mais quand sous les deux Théodoses Tous ces héros dégénérés Ne virent plus d'apothéoses Que de vils pédants tonsurés, Un délire théologique Arma leur esprit frénétique D'anathèmes et d'arguments; Et la postérité d'Achille, Sous la règle de saint Basile, Fut l'esclave des Ottomans. Voici le vrai temps des croisades. Français, Bretons, Italiens, C'est trop supporter les bravades Des cruels vainqueurs des chrétiens. Un ridicule fanatisme Fit succomber votre héroïsme Sous ces tyrans victorieux. Écoutez Pallas qui vous crie « Vengez-moi! vengez ma patrie! Vous irez après aux saints lieux. « Je veux ressusciter Athènes. Qu'Homère chante vos combats, Que la voix de cent Démosthènes Ranime vos coeurs et vos bras. Sortez, renaissez, Arts aimables, De ces ruines déplorables Qui vous cachaient sous leurs débris; Reprenez votre éclat antique, Tandis que l'opéra-comique Fait les triomphes de Paris. « Que des badauds la populace S'étouffe à des processions, Que des imposteurs à besace Président aux convulsions, Je rirai de cette manie; Mais je veux que dans Olympie Phidias, Pigalle, ou Vulcain, Fassent admirer à la terre Les noirs sourcils du dieu mon père, Et mettent la foudre en sa main. « C'est par moi que l'on peut connaître Le monde antique et le nouveau; Je suis la fille du grand Être, Et je naquis de son cerveau. C'est moi qui conduis Catherine Quand cette étonnante héroïne, Foulant à ses pieds le turban, Réunit Thémis et Bellone, Et rit avec moi, sur son trône, De la Bible, et de l'Alcoran. « Je dictai l'Encyclopédie, Cet ouvrage qui n'est pas court, A d'Alembert, que j'étudie, A mon Diderot, à Jaucourt; J'ordonne encore au vieux Voltaire De percer de sa main légère Les serpents du sacré vallon; Et, puisqu'il m'aime et qu'il me venge, Il peut écraser dans la fange Le lourd Nonotte et l'abbé Guion. » ODE XX. L'ANNIVERSAIRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY, pour l'année 1772. Tu reviens après deux cents ans, Jour affreux, jour fatal au monde; Que l'abîme éternel du temps Te couvre de sa nuit profonde! Tombe à jamais enseveli Dans le grand fleuve de l'oubli, Séjour de notre antique histoire! Mortels, à souffrir condamnés, Ce n'est que des jours fortunés Qu'il faut conserver la mémoire. C'est après le triumvirat Que Rome devint florissante. Un poltron, tyran de l'État, L'embellit de sa main sanglante. C'est après les proscriptions Que les enfants des Scipions Se croyaient heureux sous Octave. Tranquille et soumis à sa loi, On vit danser le peuple-roi En portant des chaînes d'esclave. Virgile, Horace, Pollion, Couronnés de myrte et de lierre, Sur la cendre de Cicéron Chantaient les baisers de Glycère; Ils chantaient dans les mêmes lieux Où tombèrent cent demi-dieux Sous des assassins mercenaires; Et les familles des proscrits Rassemblaient les Jeux et les Ris Entre les tombeaux de leurs pères. Bellone a dévasté nos champs Par tous les fléaux de la guerre: Cérès par ses dons renaissants A bientôt consolé la terre. L'enfer engtoutit dans ses flancs Les déplorables habitants De Lisbonne aux flammes livrée; Abandonna-t-on son séjour?... On y revint, on fit l'amour, Et la perte fut réparée. Tout mortel a versé des pleurs; Chaque siècle a connu les crimes; Ce monde est un amas d'horreurs, De coupables, et de victimes. Des maux passés le souvenir Et les terreurs de l'avenir Seraient un poids insupportable: Dieu prit pitié du genre humain; Il le créa frivole et vain, Pour le rendre moins misérable. ODE XXI. SUR LE PASSÉ ET LE PRÉSENT. Juin 1775. Si la main des rois et des prêtres Ébranla le monde en tout temps, Et si nos coupables ancêtres Ont eu de coupables enfants, O triste muse de l'histoire, Ne grave plus à la mémoire Ce qui doit périr à jamais! Tu n'as vu qu'horreur et délire. Les annales de chaque empire Sont les archives des forfaits. La Fable est encor plus funeste; Ses mensonges sont plus cruels. Tantale, Atrée, Égisthe, Oreste, N'épouvantez plus les mortels. Que je hais le divin Achille, Sa colère en malheurs fertile, Et tous ces ridicules dieux Que vers le ruisseau du Scamandre Du haut du ciel on fait descendre Pour inspirer un furieux! Josué, je hais davantage Tes sacrifices inhumains. Quoi! trente rois dans un village Pendus par tes dévotes mains! Quoi! ni le sexe, ni l'enfance, De ton exécrable démence N'ont pu désarmer la fureur! Quoi! pour contempler ta conquête, A ta voix le soleil s'arrête! Il devait reculer d'horreur. Mais de ta horde vagabonde Détournons mes yeux éperdus. O Rome! ô maîtresse du monde! Verrai-je en toi quelques vertus? Ce n'est pas sous l'infâme Octave; Ce n'est pas lorsque Rome esclave Succombait avec l'univers, Ou quand le Sixième Alexandre Donnait dans l'Italie en cendre Des indulgences et des fers. L'innocence n'a plus d'asile: Le sang coule à mes yeux surpris, Depuis les vêpres de Sicile Jusqu'aux matines de Paris. Est-il un peuple sur la terre Qui dans la paix ou dans la guerre Ait jamais vu des jours heureux? Nous pleurons ainsi que nos pères, Et nous transmettons nos misères A nos déplorables neveux. C'est ainsi que mon humeur sombre Exhalait ses tristes accents; La nuit, me couvrant de son ombre, Avait appesanti mes sens: Tout à coup un trait de lumière Ouvrit ma débile paupière, Qui cherchait en vain le repos; Et, des demeures éternelles, Un génie étendant ses ailes Daigna me parler en ces mots: « Contemple la brillante aurore Qui t'annonce enfin les beaux jours: Un nouveau monde est près d'éclore; Até disparaît pour toujours. Vois l'auguste Philosophie, Chez toi si longtemps poursuivie, Dicter ses triomphantes lois. La Vérité vient avec elle Ouvrir la carrière immortelle Où devaient marcher tous les rois. Les cris affreux du fanatique N'épouvantent plus la raison; L'insidieuse Politique N'a plus ni masque ni poison. La douce, l'équitable Astrée S'assied, de grâces entourée, Entre le trône et les autels; Et sa fille, la Bienfaisance, Vient de sa corne d'abondance Enrichir les faibles mortels. » Je lui dis: « Ange tutélaire, Quels dieux répandent ces bienfaits? 3/4 C'est un seul homme. » Et le vulgaire Méconnaît les biens qu'il a faits! Le peuple, en son erreur grossière, Ferme les yeux à la lumière, Il n'en peut supporter l'éclat. Ne recherchons point ses suffrages: Quand il souffre, il s'en prend aux sages; Est-il heureux, il est ingrat. On prétend que l'humaine race, Sortant des mains du Créateur, Osa, dans son absurde audace, S'élever contre son auteur. Sa clameur fut si téméraire Qu'à la fin Dieu, dans sa colère, Se repentit de ses bienfaits. O vous que l'on voit de Dieu même Imiter la bonté suprême, Ne vous en repentez jamais! Source: http://www.poesies.net