Epîtres Par François-Marie Voltaire (Arouet) (1694-1778) EPITRE 1. 1706 A monseigneur, fils unique de Louis XIV. Noble sang du plus grand des rois, Son amour et notre espérance, Vous qui, sans régner sur la France, Régnez sur le coeur des françois, Pourrez-vous souffrir que ma veine, Par un effort ambitieux, Ose vous donner une étrenne, Vous qui n'en recevez que de la main des dieux? La nature en vous faisant naître Vous étrenna de ses plus doux attraits, Et fit voir dans vos premiers traits Que le fils de Louis était digne de l'être. Tous les dieux à l'envi vous firent leurs présents: Mars vous donna la force et le courage; Minerve, dès vos jeunes ans, Ajouta la sagesse au feu bouillant de l'âge; L'immortel Apollon vous donna la beauté: Mais un dieu plus puissant, que j'implore En mes peines, Voulut aussi me donner mes étrennes, En vous donnant la libéralité. EPITRE 2. 1713 A madame la comtesse de Fontaines, sur son roman de la comtesse de Savoie. La Fayette et Segrais, couple sublime et tendre, Le modèle, avant vous, de nos galants écrits, Des champs élysiens, sur les ailes des Ris, Vinrent depuis peu dans Paris: D'où ne viendrait-on pas, Sapho, pour vous entendre? À vos genoux tous deux humiliés, Tous deux vaincus, et pourtant pleins de joie, Ils mirent leur zaïde aux pieds De la comtesse de Savoie. Ils avaient bien raison: quel dieu, charmant auteur, Quel dieu vous a donné ce langage enchanteur, La force et la délicatesse, La simplicité, la noblesse, Que Fénelon seul avait joint; Ce naturel aisé dont l'art n'approche point? Sapho, qui ne croirait que l'amour vous inspire? Mais vous vous contentez de vanter son empire; De Mendoce amoureux vous peignez le beau feu, Et la vertueuse faiblesse D'une maîtresse Qui lui fait, en fuyant, un si charmant aveu. Ah! Pouvez-vous donner ces leçons de tendresse, Vous qui les pratiquez si peu? C'est ainsi que Marot, sur sa lyre incrédule, Du dieu qu'il méconnut prôna la sainteté: Vous avez pour l'amour aussi peu de scrupule; Vous ne le servez point, et vous l'avez chanté. Adieu; malgré mes épilogues, Puissiez-vous pourtant, tous les ans, Me lire deux ou trois romans, Et taxer quatre synagogues! EPITRE 3. 1714 A Monsieur l'abbé Servien, prisonnier au château de Vincennes. Aimable abbé, dans Paris autrefois La volupté de toi reçut des lois; Les ris badins, les grâces enjouées, À te servir dès longtemps dévouées, Et dès longtemps fuyant les yeux du roi, Marchaient souvent entre Philippe et toi, Te prodiguaient leurs faveurs libérales, Et de leurs mains marquaient dans leurs annales, En lettres d'or, mots et contes joyeux, De ton esprit enfants capricieux. Ô doux plaisirs, amis de l'innocence, Plaisirs goûtés au sein de l'indolence, Et cependant des dévots inconnus! Ô jours heureux! Qu'êtes-vous devenus? Hélas! J'ai vu les grâces éplorées, Le sein meurtri, pâles, désespérées; J'ai vu les ris, tristes et consternés, Jeter les fleurs dont ils étaient ornés; Les yeux en pleurs, et soupirant leurs peines, Ils suivaient tous le chemin de Vincennes, Et, regardant ce château malheureux, Aux beaux esprits, hélas! Si dangereux, Redemandaient au destin en colère Le tendre abbé qui leur servait de père. N'imite point leur sombre désespoir; Et, puisque enfin tu ne peux plus revoir Le prince aimable à qui tu plais, qui t'aime, Ose aujourd'hui te suffire à toi-même. On ne vit pas au donjon comme ici: Le destin change, il faut changer aussi. Au sel attique, au riant badinage, Il faut mêler la force et le courage; À son état mesurant ses désirs, Selon les temps se faire des plaisirs, Et suivre enfin, conduit par la nature, Tantôt Socrate, et tantôt épicure. Tel dans son art un pilote assuré, Maître des flots dont il est entouré, Sous un ciel pur où brillent les étoiles, Au vent propice abandonne ses voiles, Et, quand la mer a soulevé ses flots, Dans la tempête il trouve le repos: D'une ancre sûre il fend la molle arène, Trompe des vents l'impétueuse haleine; Et, du trident bravant les rudes coups, Tranquille et fier, rit des dieux en courroux. Tu peux, abbé, du sort jadis propice Par ta vertu corriger l'injustice; Tu peux changer ce donjon détesté En un palais par Minerve habité. Le froid ennui, la sombre inquiétude, Monstres affreux, nés dans la solitude, De ta prison vont bientôt s'exiler. Vois dans tes bras de toutes parts voler L'oubli des maux, le sommeil désirable; L'indifférence, au coeur inaltérable, Qui, dédaignant les outrages du sort, Voit d'un même oeil et la vie et la mort; La paix tranquille, et la constance altière, Au front d'airain, à la démarche fière, À qui jamais ni les rois ni les dieux, La foudre en main, n'ont fait baisser les yeux. Divinités des sages adorées, Que chez les grands vous êtes ignorées! Le fol amour, l'orgueil présomptueux, Des vains plaisirs l'essaim tumultueux, Troupe volage à l'erreur consacrée, De leurs palais vous défendent l'entrée. Mais la retraite a pour vous des appas: Dans nos malheurs vous nous tendez les bras; Des passions la troupe confondue À votre aspect disparaît éperdue. Par vous, heureux au milieu des revers, Le philosophe est libre dans les fers. Ainsi Fouquet, dont Thémis fut le guide, Du vrai mérite appui ferme et solide, Tant regretté, tant pleuré des neuf soeurs, Le grand Fouquet, au comble des malheurs, Frappé des coups d'une main rigoureuse, Fut plus content dans sa demeure affreuse, Environné de sa seule vertu, Que quand jadis, de splendeur revêtu, D'adulateurs une cour importune Venait en foule adorer sa fortune. Suis donc, abbé, ce héros malheureux; Mais ne va pas, tristement vertueux, Sous le beau nom de la philosophie, Sacrifier à la mélancolie, Et par chagrin, plus que par fermeté, T'accoutumer à la calamité. Ne passons point les bornes raisonnables. Dans tes beaux jours, quand les dieux favorables Prenaient plaisir à combler tes souhaits, Nous t'avons vu, méritant leurs bienfaits, Voluptueux avec délicatesse, Dans tes plaisirs respecter la sagesse. Par les destins aujourd'hui maltraité, Dans ta sagesse aime la volupté. D'un esprit sain, d'un coeur toujours tranquille, Attends qu'un jour, de ton noir domicile On te rappelle au séjour bienheureux. Que les plaisirs, les grâces, et les jeux, Quand dans Paris ils te verront paraître, Puissent sans peine encor te reconnaître. Sois tel alors que tu fus autrefois; Et cependant que Sully quelquefois Dans ton château vienne, par sa présence, Contre le sort affermir ta constance. Rien n'est plus doux, après la liberté, Qu'un tel ami dans la captivité. Il est connu chez le dieu du permesse: Grand sans fierté, simple et doux sans bassesse, Peu courtisan, partant homme de foi, Et digne enfin d'un oncle tel que toi. EPITRE 4. 1714 A Madame De Montbrun-Villefranche. Montbrun, par l'amour adoptée, Digne du coeur d'un demi-dieu, Et, pour dire encor plus, digne d'être chantée Ou par Ferrand, ou par Chaulieu; Minerve et l'enfant de Cythère Vous ornent à l'envi d'un charme séducteur; Je vois briller en vous l'esprit de votre mère Et la beauté de votre soeur: C'est beaucoup pour une mortelle. Je n'en dirai pas plus: songez bien seulement À vivre, s'il se peut, heureuse autant que belle; Libre des préjugés que la raison dément, Aux plaisirs où le monde en foule vous appelle Abandonnez-vous prudemment. Vous aurez des amants, vous aimerez sans doute: Je vous verrai, soumise à la commune loi, Des beautés de la cour suivre l'aimable route, Donner, reprendre votre foi. Pour moi, je vous louerai; ce sera mon emploi. Je sais que c'est souvent un partage stérile, Et que La Fontaine et Virgile Recueillaient rarement le fruit de leurs chansons. D'un inutile dieu malheureux nourrissons, Nous semons pour autrui. J'ose bien vous le dire, Mon coeur de La Duclos fut quelque temps charmé; L'amour en sa faveur avait monté ma lyre: Je chantais La Duclos; D'Uzès en fut aimé: C'était bien la peine d'écrire! Je vous louerai pourtant; il me sera trop doux De vous chanter, et même sans vous plaire; Mes chansons seront mon salaire: N'est-ce rien de parler de vous? EPITRE 5. 1715 A monsieur l'abbé De..., qui pleurait la mort de sa maîtresse. Toi qui fus des plaisirs le délicat arbitre, Tu languis, cher abbé; je vois, malgré tes soins, Que ton triple menton, l'honneur de ton chapitre, Aura bientôt deux étages de moins. Esclave malheureux du chagrin qui te dompte, Tu fuis un repas qui t'attend! Tu jeûnes comme un pénitent; Pour un chanoine quelle honte! Quels maux si rigoureux peuvent donc t'accabler? Ta maîtresse n'est plus; et, de ses yeux éprise, Ton âme avec la sienne est prête à s'envoler! Que l'amour est constant dans un homme d'église! Et qu'un mondain saurait bien mieux se consoler! Je sais que ta fidèle amie Te laissait prendre en liberté De ces plaisirs qui font qu'en cette vie On désire assez peu ceux de l'éternité: Mais suivre au tombeau ce qu'on aime, Ami, crois-moi, c'est un abus. Quoi! Pour quelques plaisirs perdus Voudrais-tu te perdre toi-même? Ce qu'on perd en ce monde-ci, Le retrouvera-t-on dans une nuit profonde? Des mystères de l'autre monde On n'est que trop tôt éclairci. Attends qu'à tes amis la mort te réunisse, Et vis par amitié pour toi: Mais vivre dans l'ennui, ne chanter qu'à l'office, Ce n'est pas vivre, selon moi. Quelques femmes toujours badines, Quelques amis toujours joyeux, Peu de vêpres, point de matines, Une fille, en attendant mieux: Voilà comme l'on doit sans cesse Faire tête au sort irrité; Et la véritable sagesse Est de savoir fuir la tristesse Dans les bras de la volupté. EPITRE 6. 1715 A une dame, Un peu mondaine et trop dévote. Tu sortais des bras du sommeil, Et déjà l'oeil du jour voyait briller tes charmes, Lorsque le tendre amour parut à ton réveil; Il te baisait les mains, qu'il baignait de ses larmes. "Ingrate, te dit-il, ne te souvient-il plus Des bienfaits que sur toi l'amour a répandus? J'avais une autre espérance Lorsque je te donnai ces traits, cette beauté, Qui, malgré ta sévérité, Sont l'objet de ta complaisance. Je t'inspirai toujours du goût pour les plaisirs, Le soin de plaire au monde, et même des désirs; Que dis-je! Ces vertus qu'en toi la cour admire, Ingrate, tu les tiens de moi. Hélas! Je voulais par toi Ramener dans mon empire La candeur, la bonne foi, L'inébranlable constance, Et surtout cette bienséance Qui met l'honneur en sûreté, Que suivent le mystère et la délicatesse, Qui rend la moins fière beauté Respectable dans sa faiblesse. Voudrais-tu mépriser tant de dons précieux? N'occuperas-tu tes beaux yeux Qu'à lire Massillon, Bourdaloue, et La Rue? Ah! Sur d'autres objets daigne arrêter ta vue: Qu'une austère dévotion De tes sens combattus ne soit plus la maîtresse; Ton coeur est né pour la tendresse, C'est ta seule vocation. La nuit s'avance avec vitesse; Profite de l'éclat du jour: Les plaisirs ont leur temps, la sagesse a son tour. Dans ta jeunesse fais l'amour, Et ton salut dans ta vieillesse. " Ainsi parlait ce dieu. Déjà même en secret Peut-être de ton coeur il s'allait rendre maître; Mais au bord de ton lit il vit soudain paraître Le révérend père Quinquet. L'amour, à l'aspect terrible De son rival théatin, Te croyant incorrigible, Las de te prêcher en vain, Et de verser sur toi des larmes inutiles, Retourna dans Paris, où tout vit sous sa loi, Tenter des beautés plus faciles, Mais bien moins aimables que toi. EPITRE 7. A monsieur le duc d'Aremberg. D'Aremberg, où vas-tu? Penses-tu m'échapper? Quoi! Tandis qu'à Paris on t'attend pour souper, Tu pars, et je te vois, loin de ce doux rivage, Voler en un clin d'oeil aux lieux de ton bailliage! C'est ainsi que les dieux qu'Homère a tant prônés Fendaient les vastes airs de leur course étonnés, Et les fougueux chevaux du fier dieu de la guerre Franchissaient en deux sauts la moitié de la terre. Ces grands dieux toutefois, à ne déguiser rien, N'avaient point dans la Grèce un château comme Enghien; Et leurs divins coursiers, regorgeant d'ambrosie, Ma foi, ne valaient pas tes chevaux d'Italie. Que fais-tu cependant dans ces climats amis Qu'à tes soins vigilants l'empereur a commis? Vas-tu, de tes désirs portant partout l'offrande, Séduire la pudeur d'une jeune flamande, Qui, tout en rougissant, acceptera l'honneur Des amours indiscrets de son cher gouverneur? La paix offre un champ libre à tes exploits lubriques: Va remplir de cocus les campagnes belgiques, Et fais-moi des bâtards où tes vaillantes mains Dans nos derniers combats firent tant d'orphelins. Mais quitte aussi bientôt, si la France te tente, Des tetons du Brabant la chair flasque et tremblante, Et, conduit par Momus et porté par les ris, Accours, vole, et reviens t'enivrer à Paris. Ton salon est tout prêt, tes amis te demandent; Du défunt Rothelin les pénates t'attendent. Viens voir le doux La Faye aussi fin que courtois, Le conteur Lasseré, Matignon le sournois, Courcillon, qui toujours du théâtre dispose, Courcillon, dont ma plume a fait l'apothéose, Courcillon qui se gâte, et qui, si je m'en croi, Pourrait bien quelque jour être indigne de toi. Ah! S'il allait quitter la débauche et la table, S'il était assez fou pour être raisonnable, Il se perdrait, grands dieux! Ah! Cher duc, aujourd'hui Si tu ne viens pour toi, viens par pitié pour lui! Viens le sauver: dis-lui qu'il s'égare et s'oublie, Qu'il ne peut être bon qu'à force de folie, Et, pour tout dire enfin, remets-le dans tes fers. Pour toi, près l'Auxerrois, pendant quarante hivers, Bois, parmi les douceurs d'une agréable vie, Un peu plus d'hypocras, un peu moins d'eau-de-vie. EPITRE 8. 1716 À monsieur le prince Eugène. Grand prince, qui, dans cette cour Où la justice était éteinte, Sûtes inspirer de l'amour, Même en nous donnant de la crainte; Vous que Rousseau si dignement A, dit-on, chanté sur sa lyre, Eugène, je ne sais comment Je m'y prendrai pour vous écrire. Oh! Que nos français sont contents De votre dernière victoire! Et qu'ils chérissent votre gloire, Quand ce n'est pas à leurs dépens! Poursuivez; des musulmans Rompez bientôt la barrière; Faites mordre la poussière Aux circoncis insolents; Et, plein d'une ardeur guerrière, Foulant aux pieds les turbans, Achevez cette carrière Au sérail des ottomans: Des chrétiens et des amants Arborez-y la bannière, Vénus et le dieu des combats Vont vous en ouvrir la porte; Les grâces vous servent d'escorte, Et l'amour vous tend les bras. Voyez-vous déjà paraître Tout ce peuple de beautés, Esclaves des voluptés D'un amant qui parle en maître? Faites vite du mouchoir La faveur impérieuse À la beauté la plus heureuse, Qui saura délasser le soir Votre altesse victorieuse. Du séminaire des amours, À la France votre patrie, Daignez envoyer pour secours Quelques belles de Circassie. Le saint-père, de son côté, Attend beaucoup de votre zèle, Et prétend qu'avec charité Sous le joug de la vérité Vous rangiez ce peuple infidèle. Par vous mis dans le bon chemin, On verra bientôt ces infâmes, Ainsi que vous, boire du vin, Et ne plus renfermer leurs femmes. Adieu, grand prince, heureux guerrier! Paré de myrte et de laurier, Allez asservir le Bosphore: Déjà le grand turc est vaincu; Mais vous n'avez rien fait encore Si vous ne le faites cocu. EPITRE 9. 1716 À Madame De Gondrin, sur le péril qu'elle avait couru en traversant La Loire. Savez-vous, gentille douairière, Ce que dans Sully l'on faisait Lorsqu'éole vous conduisait D'une si terrible manière? Le malin Périgny riait, Et pour vous déjà préparait Une épitaphe familière, Disant qu'on vous repêcherait Incessamment dans la rivière, Et qu'alors il observerait Ce que votre humeur un peu fière Sans ce hasard lui cacherait. Cependant L'Espar, La Vallière, Guiche, Sully, tout soupirait; Roussy parlait peu, mais jurait; Et l'abbé Courtin, qui pleurait En voyant votre heure dernière, Adressait à Dieu sa prière, Et pour vous tout bas murmurait Quelque oraison de son bréviaire, Qu'alors, contre son ordinaire, Dévotement il fredonnait, Dont à peine il se souvenait, Et que même il n'entendait guère. Chacun déjà vous regrettait. Mais quel spectacle j'envisage! Les amours qui, de tous côtés, Ministres de vos volontés, S'opposent à l'affreuse rage Des vents contre vous irrités. Je les vois; ils sont à la nage, Et plongés jusqu'au cou dans l'eau; Ils conduisent votre bateau, Et vous voilà sur le rivage. Gondrin, songez à faire usage Des jours qu'amour a conservés; C'est pour lui qu'il les a sauvés: Il a des droits sur son ouvrage. EPITRE 10 1716 A Madame De... De cet agréable rivage Où ces jours passés on vous vit Faire, hélas! Un trop court voyage, Je vous envoie un manuscrit Qui d'un écrivain bel esprit N'est point assurément l'ouvrage, Mais qui vous plaira davantage Que le livre le mieux écrit: C'est la recette d'un potage. Je sais que le dieu que je sers, Apollon, souvent vous demande Votre avis sur ses nouveaux airs; Vous êtes connaisseuse en vers; Mais vous n'êtes pas moins gourmande. Vous ne pouvez donc trop payer Cette appétissante recette Que je viens de vous envoyer. Ma muse timide et discrète N'ose encor pour vous s'employer. Je ne suis pas votre poëte; Mais je suis votre cuisinier. Mais quoi! Le destin, dont la haine M'accable aujourd'hui de ses coups, Sera-t-il jamais assez doux Pour me rassembler avec vous Entre Comus et Melpomène, Et que cet hiver me ramène Versifiant à vos genoux? Ô des soupers charmante reine, Fassent les dieux que les guerbois Vous donnent perdrix à douzaine, Poules de Caux, chapons du Maine! Et pensez à moi quelquefois, Quand vous mangerez sur la Seine Des potages à la brunois. EPITRE 11. A Samuel Bernard, au nom de Madame De Fontaine-Martel. C'est mercredi que je soupai chez vous, Et que, sortant des plaisirs de la table, Bientôt couchée, un sommeil prompt et doux Me fit présent d'un songe délectable. Je rêvai donc qu'au manoir ténébreux J'étais tombée, et que Pluton lui-même Me menait voir les héros bienheureux, Dans un séjour d'une beauté suprême. Par escadrons ils étaient séparés: L'un après l'autre il me les fit connaître. Je vis d'abord modestement parés Les opulents qui méritaient de l'être. "Voilà, dit-il, les généreux amis; En petit nombre ils viennent me surprendre: Entre leurs mains les biens ne semblaient mis Que pour avoir le soin de les répandre. Ici sont ceux dont les puissants ressorts, Crédit immense, et sagesse profonde, Ont soutenu l'état par des efforts Qui leur livraient tous les trésors du monde. Un peu plus loin, sur ces riants gazons, Sont les héros pleins d'un heureux délire, Qu'amour lui-même en toutes les saisons Fit triompher dans son aimable empire. Ce beau réduit, par préférence est fait Pour les vieillards dont l'humeur gaie et tendre Paraît encore avoir ses dents de lait, Dont l'enjouement ne saurait se comprendre. "D'un seul regard tu peux voir tout d'un coup Le sort des bons, les vertus couronnées; Mais un mortel m'embarrasse beaucoup; Ainsi je veux redoubler ses années. Chaque escadron le revendiquerait. La jalousie au repos est funeste: Venant ici, quel trouble il causerait! Il est là-haut très-heureux; qu'il y reste. " EPITRE 12. 1716 À Madame De G. Quel triomphe accablant, quelle indigne victoire Cherchez-vous tristement à remporter sur vous? Votre esprit éclairé pourra-t-il jamais croire D'un double testament la chimérique histoire, Et les songes sacrés de ces mystiques fous, Qui, dévots fainéants et pieux loups-garous, Quittent de vrais plaisirs pour une fausse gloire? Le plaisir est l'objet, le devoir et le but De tous les êtres raisonnables; L'amour est fait pour vos semblables; Les bégueules font leur salut. Que sur la volupté tout votre espoir se fonde; N'écoutez désormais que vos vrais sentiments: Songez qu'il était des amants Avant qu'il fût des chrétiens dans le monde. Vous m'avez donc quitté pour votre directeur. Ah! Plus que moi cent fois Couët est séducteur. Je vous abusai moins; il est le seul coupable: Chloé, s'il vous faut une erreur, Choisissez une erreur aimable. Non, n'abandonnez point des coeurs où vous régnez. D'un triste préjugé victime déplorable, Vous croyez servir Dieu; mais vous servez le diable, Et c'est lui seul que vous craignez. La superstition, fille de la faiblesse, Mère des vains remords, mère de la tristesse, En vain veut de son souffle infecter vos beaux jours; Allez, s'il est un Dieu, sa tranquille puissance Ne s'abaissera point à troubler nos amours: Vos baisers pourraient-ils déplaire à sa clémence? La loi de la nature est sa première loi; Elle seule autrefois conduisit nos ancêtres; Elle parle plus haut que la voix de vos prêtres, Pour vous, pour vos plaisirs, pour l'amour, et Pour moi. EPITRE 13. 1716 À monsieur le duc d'Orléans, régent. Prince chéri des dieux, toi qui sers aujourd'hui De père à ton monarque, à son peuple d'appui; Toi qui, de tout l'état portant le poids immense, Immoles ton repos à celui de la France; Philippe, ne crois point, dans ces jours ténébreux, Plaire à tous les français que tu veux rendre heureux: Aux princes les plus grands, comme aux plus beaux ouvrages, Dans leur gloire naissante il manque des suffrages. Eh! Qui de sa vertu reçut toujours le prix? Il est chez les français de ces sombres esprits, Censeurs extravagants d'un sage ministère, Incapables de tout, à qui rien ne peut plaire. Dans leurs caprices vains tristement affermis, Toujours du nouveau maître ils sont les ennemis; Et, n'ayant d'autre emploi que celui de médire, L'objet le plus auguste irrite leur satire: Ils voudraient de cet astre éteindre la clarté, Et se venger sur lui de leur obscurité. Ne crains point leur poison: quand tes soins politiques Auront réglé le cours des affaires publiques, Quand tu verras nos coeurs, justement enchantés, Au-devant de tes pas volant de tous côtés, Les cris de ces frondeurs, à leurs chagrins en proie, Ne seront point ouïs parmi nos cris de joie. Mais dédaigne ainsi qu'eux les serviles flatteurs, De la gloire d'un prince infâmes corrupteurs; Que ta mâle vertu méprise et désavoue Le méchant qui te blâme et le fat qui te loue. Toujours indépendant du reste des humains, Un prince tient sa gloire ou sa honte en ses mains; Et, quoiqu'on veuille enfin le servir ou lui nuire, Lui seul peut s'élever, lui seul peut se détruire. En vain contre Henri la France a vu longtemps La calomnie affreuse exciter ses serpents; En vain de ses rivaux les fureurs catholiques Armèrent contre lui des mains apostoliques; Et plus d'un monacal et servile écrivain Vendit, pour l'outrager, sa haine et son venin; La gloire de Henri par eux n'est point flétrie: Leurs noms sont détestés, sa mémoire est chérie. Nous admirons encor sa valeur, sa bonté; Et longtemps dans la France il sera regretté. Cromwell, d'un joug terrible accablant sa patrie, Vit bientôt à ses pieds ramper la flatterie; Ce monstre politique, au Parnasse adoré, Teint du sang de son roi, fut aux dieux comparé: Mais malgré les succès de sa prudente audace, L'univers indigné démentait le parnasse, Et de Waller enfin les écrits les plus beaux D'un illustre tyran n'ont pu faire un héros. Louis fit sur son trône asseoir la flatterie; Louis fut encensé jusqu'à l'idolâtrie. En éloges enfin le parnasse épuisé Répète ses vertus sur un ton presque usé; Et, l'encens à la main, la docte académie L'endormit cinquante ans par sa monotonie. Rien ne nous a séduits: en vain en plus d'un lieu Cent auteurs indiscrets l'ont traité comme un dieu; De quelque nom sacré que l'opéra le nomme, L'équitable français ne voit en lui qu'un homme. Pour élever sa gloire on ne nous verra plus Dégrader les Césars, abaisser les Titus; Et, si d'un crayon vrai quelque main libre et sûre Nous traçait de Louis la fidèle peinture, Nos yeux trop dessillés pourraient dans ce héros Avec bien des vertus trouver quelques défauts. Prince, ne crois donc point que ces hommes vulgaires Qui prodiguent aux grands des écrits mercenaires, Imposant par leurs vers à la postérité, Soient les dispensateurs de l'immortalité. Tu peux, sans qu'un auteur te critique ou t'encense, Jeter les fondements du bonheur de la France; Et nous verrons un jour l'équitable univers Peser tes actions sans consulter nos vers. Je dis plus: un grand prince, un héros, sans l'histoire, Peut même à l'avenir transmettre sa mémoire. Taisez-vous, s'il se peut, illustres écrivains, Inutiles appuis de ces honneurs certains; Tombez, marbres vivants, que d'un ciseau fidèle Anima sur ses traits la main d'un Praxitèle; Que tous ces monuments soient partout renversés. Il est grand, il est juste, on l'aime: c'est assez. Mieux que dans nos écrits, et mieux que sur le cuivre, Ce héros dans nos coeurs à jamais doit revivre. L'heureux vieillard, en paix dans son lit expirant, De ce prince à son fils fait l'éloge en pleurant; Le fils, encor tout plein de son règne adorable, Le vante à ses neveux; et ce nom respectable, Ce nom dont l'univers aime à s'entretenir, Passe de bouche en bouche aux siècles à venir. C'est ainsi qu'on dira chez la race future: Philippe eut un coeur noble; ami de la droiture, Politique et sincère, habile et généreux, Constant quand il fallait rendre un mortel heureux; Irrésolu, changeant, quand le bien de l'empire Au malheur d'un sujet le forçait à souscrire; Affable avec noblesse, et grand avec bonté, Il sépara l'orgueil d'avec la majesté; Et le dieu des combats, et la docte Minerve, De leurs présents divins le comblaient sans réserve; Capable également d'être avec dignité Et dans l'éclat du trône et dans l'obscurité: Voilà ce que de toi mon esprit se présage. Ô toi de qui ma plume a crayonné l'image, Toi de qui j'attendais ma gloire et mon appui, Ne chanterai-je donc que le bonheur d'autrui? En peignant ta vertu, plaindrai-je ma misère? Bienfaisant envers tous, envers moi seul sévère, D'un exil rigoureux tu m'imposes la loi; Mais j'ose de toi-même en appeler à toi. Devant toi je ne veux d'appui que l'innocence; J'implore ta justice, et non point ta clémence. Lis seulement ces vers, et juge de leur prix; Vois ce que l'on m'impute, et vois ce que j'écris. La libre vérité qui règne en mon ouvrage D'une âme sans reproche est le noble partage; Et de tes grands talents le sage estimateur N'est point de ces couplets l'infâme et vil auteur. Philippe, quelquefois sur une toile antique Si ton oeil pénétrant jette un regard critique, Par l'injure du temps le portrait effacé Ne cachera jamais la main qui l'a tracé; D'un choix judicieux dispensant la louange, Tu ne confondras point Vignon et Michel-Ange. Prince, il en est ainsi chez nous autres rimeurs; Et si tu connaissais mon esprit et mes moeurs, D'un peuple de rivaux l'adroite calomnie Me chargerait en vain de leur ignominie; Tu les démentirais, et je ne verrais plus Dans leurs crayons grossiers mes pinceaux confondus; Tu plaindrais par leurs cris ma jeunesse opprimée; À verser les bienfaits ta main accoutumée Peut-être de mes maux voudrait me consoler, Et me protégerait au lieu de m'accabler. EPITRE 14. 1716 À Monsieur l'abbé De Bussy, depuis évêque de Luçon. Ornement de la bergerie Et de l'église, et de l'amour, Aussitôt que Flore à son tour Peindra la campagne fleurie, Revoyez la ville chérie Où Vénus a fixé sa cour. Est-il pour vous d'autre patrie? Et serait-il dans l'autre vie Un plus beau ciel, un plus beau jour, Si l'on pouvait de ce séjour Exiler la tracasserie? Évitons ce monstre odieux, Monstre femelle, dont les yeux Portent un poison gracieux, Et que le ciel en sa furie, De notre bonheur envieux, A fait naître dans ces beaux lieux Au sein de la galanterie. Voyez-vous comme un miel flatteur Distille de sa bouche impure? Voyez-vous comme l'imposture Lui prête un secours séducteur? Le courroux étourdi la guide, L'embarras, le soupçon timide, En chancelant suivent ses pas. Des faux rapports l'erreur avide Court au-devant de la perfide, Et la caresse dans ses bras. Que l'amour, secouant ses ailes, De ces commerces infidèles Puisse s'envoler à jamais! Qu'il cesse de forger des traits Pour tant de beautés criminelles, Et qu'il vienne, au fond du marais, De l'innocence et de la paix Goûter les douceurs éternelles! Je hais bien tout mauvais rimeur De qui le bel esprit baptise Du nom d'ennui la paix du coeur, Et la constance de sottise. Heureux qui voit couler ses jours Dans la mollesse et l'incurie, Sans intrigues, sans faux détours, Près de l'objet de ses amours, Et loin de la coquetterie! Que chaque jour rapidement Pour de pareils amants s'écoule! Ils ont tous les plaisirs en foule, Hors ceux du raccommodement. Quelques amis dans ce commerce De leur coeur que rien ne traverse Partagent la chère moitié; Et, dans une paisible ivresse, Ce couple avec délicatesse Aux charmes purs de l'amitié Joint les transports de la tendresse... Rendez-nous donc votre présence, Galant prieur de Trigolet, Très-aimable et très-frivolet: Venez voir votre humble valet Dans le palais de la constance. Les grâces avec complaisance Vous suivront en petit collet; Et moi leur serviteur follet, J'ébaudirai votre excellence Par des airs de mon flageolet, Dont l'amour marque la cadence En faisant des pas de ballet. EPITRE 15. 1717 À monsieur le prince de Vendôme, grand prieur de France. Je voulais par quelque huitain, Sonnet, ou lettre familière, Réveiller l'enjouement badin De votre altesse chansonnière; Mais ce n'est pas petite affaire À qui n'a plus l'abbé Courtin Pour directeur et pour confrère. Tout simplement donc je vous dis Que dans ces jours, de Dieu bénis, Où tout moine et tout cagot mange Harengs saurets et salsifis, Ma muse, qui toujours se range Dans les bons et sages partis, Fait avec faisans et perdrix Son carême au château saint-Ange. Au reste, ce château divin, Ce n'est pas celui du saint-père, Mais bien celui de Caumartin, Homme sage, esprit juste et fin, Que de tout mon coeur je préfère Au plus grand pontife romain, Malgré son pouvoir souverain Et son indulgence plénière. Caumartin porte en son cerveau De son temps l'histoire vivante; Caumartin est toujours nouveau À mon oreille qu'il enchante; Car dans sa tête sont écrits Et tous les faits et tous les dits Des grands hommes, des beaux esprits; Mille charmantes bagatelles, Des chansons vieilles et nouvelles, Et les annales immortelles Des ridicules de Paris. Château saint-Ange, aimable asile, Heureux qui dans ton sein tranquille D'un carême passe le cours! Château que jadis les amours Bâtirent d'une main habile Pour un prince qui fut toujours À leur voix un peu trop docile, Et dont ils filèrent les jours! Des courtisans fuyant la presse, C'est chez toi que François Premier Entendait quelquefois la messe, Et quelquefois par le grenier Rendait visite à sa maîtresse. De ce pays les citadins Disent tous que dans les jardins On voit encor son ombre fière Deviser sous des marronniers Avec Diane De Poitiers, Ou bien la belle Ferronière. Moi chétif, cette nuit dernière, Je l'ai vu couvert de lauriers; Car les héros les plus insignes Se laissent voir très-volontiers À nous, faiseurs de vers indignes. Il ne traînait point après lui L'or et l'argent de cent provinces, Superbe et tyrannique appui De la vanité des grands princes; Point de ces escadrons nombreux De tambours et de hallebardes, Point de capitaine des gardes, Ni de courtisans ennuyeux; Quelques lauriers sur sa personne, Deux brins de myrte dans ses mains, Étaient ses atours les plus vains; Et de v... quelques grains Composaient toute sa couronne. "Je sais que vous avez l'honneur, Me dit-il, d'être des orgies De certain aimable prieur, Dont les chansons sont si jolies Que Marot les retient par coeur, Et que l'on m'en fait des copies. Je suis bien aise, en vérité, De cette honorable accointance; Car avec lui, sans vanité, J'ai quelque peu de ressemblance: Ainsi que moi, Minerve et Mars L'ont cultivé dès son enfance; Il aime comme moi les arts, Et les beaux vers par préférence; Il sait de la dévote engeance, Comme moi, faire peu de cas; Hors en amour, en tous les cas Il tient, comme moi, sa parole; Mais enfin, ce qu'il ne sait pas, Il a, comme moi, la v...; J'étais encor dans mon été Quand cette noire déité, De l'amour fille dangereuse, Me fit du fleuve de Léthé Passer la rive malheureuse. Plaise aux dieux que votre héros Pousse plus loin ses destinées, Et qu'après quelque trente années Il vienne goûter le repos Parmi nos ombres fortunées! En attendant, si de Caron Il ne veut remplir la voiture, Et s'il veut enfin tout de bon Terminer la grande aventure, Dites-lui de troquer Chambon Contre quelque once de mercure. " EPITRE 16. 1718 A monseigneur le prince De Conti. Conti, digne héritier des vertus de ton père, Toi que l'honneur conduit, que la justice éclaire, Qui sais être à la fois et prince et citoyen, Et peux de ta patrie être un jour le soutien, Reçois de ta vertu la juste récompense, Entends mêler ton nom dans les voeux de la France. Vois nos coeurs, aujourd'hui justement enchantés, Au-devant de tes pas voler de tous côtés; Connais bien tout le prix d'un si rare avantage; Des princes vertueux c'est le plus beau partage; Mais c'est un bien fragile, et qu'il faut conserver: Le moindre égarement peut souvent en priver. Le public est sévère, et sa juste tendresse Est semblable aux bontés d'une fière maîtresse, Dont il faut par des soins solliciter l'amour; Et quand on la néglige, on la perd sans retour. Alexandre, vainqueur des climats de l'aurore, À de nouveaux exploits se préparait encore; Le bout de l'univers arrêta ses efforts, Et l'océan surpris l'admira sur ses bords. Sais-tu bien quel était le but de tant de peines? Il voulait seulement être estimé d'Athènes; Il soumettait la terre afin qu'un orateur Fît aux grecs assemblés admirer sa valeur. Il est un prix plus noble, une gloire plus belle, Que la vertu mérite, et qui marche après elle: Un coeur juste et sincère est plus grand, à nos yeux, Que tous ces conquérants que l'on prit pour des dieux. Eh! Que sont en effet le rang et la naissance, La gloire des lauriers, l'éclat de la puissance, Sans le flatteur plaisir de se voir estimé, De sentir qu'on est juste et que l'on est aimé; De se plaire à soi-même, en forçant nos suffrages; D'être chéri des bons, d'être approuvé des sages? Ce sont là les vrais biens, seuls dignes de ton choix, Indépendants du sort, indépendants des rois. Un grand, bouffi d'orgueil, enivré de délices, Croit que le monde entier doit honorer ses vices. Parmi les vains plaisirs l'un à l'autre enchaînés, Et d'un remords secret sans cesse empoisonnés, Il voit d'adulateurs une foule empressée Lui porter de leurs soins l'offrande intéressée. Quelquefois au mérite amené devant lui, Sa voix, par vanité, daigne offrir un appui; De cette cour nombreuse il fait en vain parade; Il ne voit point chez lui Villars ni La Feuillade, Pour lui de Liancourt l'accès n'est point permis, Sully ni Villeroy ne sont point ses amis. C'est à de tels esprits qu'il importe de plaire, Ce sont eux dont les yeux éclairent le vulgaire; Quiconque a le coeur juste est par eux approuvé, Et peut aux yeux de tous marcher le front levé; Chacun dans leur vertu se propose un modèle; Le vice la respecte et tremble devant elle. La cour, toujours fertile en fourbes ténébreux, Porte aussi dans son sein de ces coeurs généreux. Tout n'est pas infecté de la rouille des vices: Rome avait des Burrhus ainsi que des Narcisses; Du temps des Concinis la France eut des De Thous. Mais pourquoi vais-je ici, de ton honneur jaloux, À tes yeux éclairés retracer la peinture Des vertus qu'à ton coeur inspira la nature? Elles vont chaque jour chez toi se dévoiler: Plein de tes sentiments, c'est à toi d'en parler; Ou plutôt c'est à toi, que tout Paris contemple, À nous en parler moins qu'à nous donner l'exemple. EPITRE 17. 1719 À Monsieur De La Faluère De Genonville, conseiller au parlement, et intime ami de l'auteur. Sur une maladie. Ne me soupçonne point de cette vanité Qu'a notre ami Chaulieu de parler de lui-même, Et laisse-moi jouir de la douceur extrême De t'ouvrir avec liberté Un coeur qui te plaît et qui t'aime. De ma muse, en mes premiers ans, Tu vis les tendres fruits imprudemment éclore; Tu vis la calomnie avec ses noirs serpents Des plus beaux jours de mon printemps Obscurcir la naissante aurore. D'une injuste prison je subis la rigueur: Mais au moins de mon malheur Je sus tirer quelque avantage: J'appris à m'endurcir contre l'adversité, Et je me vis un courage Que je n'attendais pas de la légèreté Et des erreurs de mon jeune âge. Dieux! Que n'ai-je eu depuis la même fermeté! Mais à de moindres alarmes Mon coeur n'a point résisté. Tu sais combien l'amour m'a fait verser de larmes; Fripon, tu le sais trop bien, Toi dont l'amoureuse adresse M'ôta mon unique bien; Toi dont la délicatesse, Par un sentiment fort humain, Aima mieux ravir ma maîtresse Que de la tenir de ma main. Tu me vis sans scrupule en proie à la tristesse: Mais je t'aimai toujours tout ingrat et vaurien; Je te pardonnai tout avec un coeur chrétien, Et ma facilité fit grâce à ta faiblesse. Hélas! Pourquoi parler encor de mes amours? Quelquefois ils ont fait le charme de ma vie: Aujourd'hui la maladie En éteint le flambeau peut-être pour toujours. De mes ans passagers la trame est raccourcie; Mes organes lassés sont morts pour les plaisirs; Mon coeur est étonné de se voir sans désirs. Dans cet état il ne me reste Qu'un assemblage vain de sentiments confus, Un présent douloureux, un avenir funeste, Et l'affreux souvenir d'un bonheur qui n'est plus. Pour comble de malheur, je sens de ma pensée Se déranger les ressorts; Mon esprit m'abandonne, et mon âme éclipsée Perd en moi de son être, et meurt avant mon corps. Est-ce là ce rayon de l'essence suprême Qu'on nous dépeint si lumineux? Est-ce là cet esprit survivant à nous-même? Il naît avec nos sens, croît, s'affaiblit comme eux: Hélas! Périrait-il de même? Je ne sais; mais j'ose espérer Que, de la mort, du temps, et des destins le maître, Dieu conserve pour lui le plus pur de notre être, Et n'anéantit point ce qu'il daigne éclairer. EPITRE 18. 1719 Au roi d'Angleterre, George Ier, en lui envoyant la tragédie d'Oedipe. Toi que la France admire autant que l'Angleterre, Qui de l'Europe en feu balances les destins; Toi qui chéris la paix dans le sein de la guerre, Et qui n'es armé du tonnerre Que pour le bonheur des humains; Grand roi, des rives de la Seine J'ose te présenter ces tragiques essais: Rien ne t'est étranger; les fils de Melpomène Partout deviennent tes sujets. Un véritable roi sait porter sa puissance Plus loin que ses états renfermés par les mers: Tu règnes sur l'anglais par le droit de naissance; Par tes vertus, sur l'univers. Daigne donc de ma muse accepter cet hommage Parmi tant de tributs plus pompeux et plus grands; Ce n'est point au roi, c'est au sage, C'est au héros que je le rends. EPITRE 19. 1719 À madame la maréchale De Villars. Divinité que le ciel fit pour plaire, Vous qu'il orna des charmes les plus doux, Vous que l'amour prend toujours pour sa mère, Quoiqu'il sait bien que Mars est votre époux; Qu'avec regret je me vois loin de vous! Et quand Sully quittera ce rivage, Où je devrais, solitaire et sauvage, Loin de vos yeux vivre jusqu'au cercueil, Qu'avec plaisir, peut-être trop peu sage, J'irai chez vous, sur les bords de l'Arcueil, Vous adresser mes voeux et mon hommage! C'est là que je dirai tout ce que vos beautés Inspirent de tendresse à ma muse éperdue: Les arbres de Villars en seront enchantés, Mais vous n'en serez point émue. N'importe: c'est assez pour moi de votre vue, Et je suis trop heureux si jamais l'univers Peut apprendre un jour dans mes vers Combien pour vos amis vous êtes adorable, Combien vous haïssez les manéges des cours, Vos bontés, vos vertus, ce charme inexprimable Qui, comme dans vos yeux, règne en tous vos discours. L'avenir quelque jour, en lisant cet ouvrage, Puisqu'il est fait pour vous, en chérira les traits: Cet auteur, dira-t-on, qui peignit tant d'attraits, N'eut jamais d'eux pour son partage Que de petits soupers où l'on buvait très-frais; Mais il mérita davantage. EPITRE 20. 1720 A monsieur le duc de Sully. J'irai chez vous, duc adorable, Vous dont le goût, la vérité, L'esprit, la candeur, la bonté, Et la douceur inaltérable, Font respecter la volupté, Et rendent la sagesse aimable. Que dans ce champêtre séjour Je me fais un plaisir extrême De parler, sur la fin du jour, De vers, de musique, et d'amour, Et pas un seul mot du système, De ce système tant vanté, Par qui nos héros de finance Emboursent l'argent de la France, Et le tout par pure bonté! Pareils à la vieille sibylle Dont il est parlé dans Virgile, Qui, possédant pour tout trésor Des recettes d'énergumène, Prend du troyen le rameau d'or, Et lui rend des feuilles de chêne. Peut-être, les larmes aux yeux, Je vous apprendrai pour nouvelle Le trépas de ce vieux goutteux Qu'anima l'esprit de Chapelle: L'éternel abbé De Chaulieu Paraîtra bientôt devant Dieu; Et si d'une muse féconde Les vers aimables et polis Sauvent une âme en l'autre monde, Il ira droit en paradis. L'autre jour, à son agonie, Son curé vint de grand matin Lui donner en cérémonie, Avec son huile et son latin, Un passe-port pour l'autre vie. Il vit tous ses péchés lavés D'un petit mot de pénitence, Et reçut ce que vous savez Avec beaucoup de bienséance. Il fit même un très-beau sermon, Qui satisfit tout l'auditoire. Tout haut il demanda pardon D'avoir eu trop de vaine gloire. C'était là, dit-il, le péché Dont il fut le plus entiché; Car on sait qu'il était poëte, Et que sur ce point tout auteur, Ainsi que tout prédicateur, N'a jamais eu l'âme bien nette. Il sera pourtant regretté Comme s'il eût été modeste. Sa perte au Parnasse est funeste: Presque seul il était resté D'un siècle plein de politesse. On dit qu'aujourd'hui la jeunesse A fait à la délicatesse Succéder la grossièreté, La débauche à la volupté, Et la vaine et lâche paresse À cette sage oisiveté Que l'étude occupait sans cesse, Loin de l'envieux irrité. Pour notre petit Genonville, Si digne du siècle passé, Et des faiseurs de vaudeville, Il me paraît très-empressé D'abandonner pour vous la ville. Le système n'a point gâté Son esprit aimable et facile; Il a toujours le même style, Et toujours la même gaîté. Je sais que, par déloyauté, Le fripon naguère a tâté De la maîtresse tant jolie Dont j'étais si fort entêté. Il rit de cette perfidie, Et j'aurais pu m'en courroucer: Mais je sais qu'il faut se passer Des bagatelles dans la vie. EPITRE 21. 1721 A monsieur le maréchal De Villars. Je me flattais de l'espérance D'aller goûter quelque repos Dans votre maison de plaisance; Mais Vinache a ma confiance, Et j'ai donné la préférence Sur le plus grand de nos héros Au plus grand charlatan de France. Ce discours vous déplaira fort; Et je confesse que j'ai tort De parler du soin de ma vie À celui qui n'eut d'autre envie Que de chercher partout la mort. Mais souffrez que je vous réponde, Sans m'attirer votre courroux, Que j'ai plus de raisons que vous De vouloir rester dans ce monde; Car si quelque coup de canon, Dans vos beaux jours brillants de gloire, Vous eût envoyé chez Pluton, Voyez la consolation Que vous auriez dans la nuit noire, Lorsque vous sauriez la façon Dont vous aurait traité l'histoire! Paris vous eût premièrement Fait un service fort célèbre, En présence du parlement; Et quelque prélat ignorant Aurait prononcé hardiment Une longue oraison funèbre, Qu'il n'eût pas faite assurément. Puis, en vertueux capitaine, On vous aurait proprement mis Dans l'église de Saint-Denis, Entre Du Guesclin et Turenne. Mais si quelque jour, moi chétif, J'allais passer le noir esquif, Je n'aurais qu'une vile bière; Deux prêtres s'en iraient gaîment Porter ma figure légère, Et la loger mesquinement Dans un recoin du cimetière. Mes nièces, au lieu de prière, Et mon janséniste de frère, Riraient à mon enterrement; Et j'aurais l'honneur seulement Que quelque muse médisante M'affublerait, pour monument, D'une épitaphe impertinente. Vous voyez donc très-clairement Qu'il est bon que je me conserve, Pour être encor témoin longtemps De tous les exploits éclatants Que le seigneur Dieu vous réserve. EPITRE 22. 1721 Au cardinal Dubois. Quand du sommet des Pyrénées, S'élançant au milieu des airs, La renommée à l'univers Annonça ces deux hyménées Par qui la discorde est aux fers, Et qui changent les destinées, L'âme de Richelieu descendit à sa voix Du haut de l'empyrée au sein de sa patrie. Ce redoutable génie Qui faisait trembler les rois, Celui qui donnait des lois À l'Europe assujettie, A vu le sage Dubois, Et pour la première fois A connu la jalousie. Poursuis: De Richelieu mérite encor l'envie. Par des chemins écartés, Ta sublime intelligence, A pas toujours concertés, Conduit le sort de la France; La fortune et la prudence Sont sans cesse à tes côtés. Alberon pour un temps nous éblouit la vue; De ses vastes projets l'orgueilleuse étendue Occupait l'univers saisi d'étonnement: Ton génie et le sien disputaient la victoire. Mais tu parus, et sa gloire S'éclipsa dans un moment. Telle, aux bords du firmament, Dans sa course irrégulière, Une comète affreuse éclate de lumière; Ses feux portent la crainte au terrestre séjour: Dans la nuit ils éblouissent, Et soudain s'évanouissent Aux premiers rayons du jour. EPITRE 23. 1722 A monsieur le duc de la Feuillade. Conservez précieusement L'imagination fleurie Et la bonne plaisanterie Dont vous possédez l'agrément, Au défaut du tempérament Dont vous vous vantez hardiment, Et que tout le monde vous nie. La dame qui depuis longtemps Connaît à fond votre personne A dit: " hélas! Je lui pardonne D'en vouloir imposer aux gens; Son esprit est dans son printemps, Mais son corps est dans son automne. " Adieu, monsieur le gouverneur, Non plus de province frontière, Mais d'une beauté singulière Qui, par son esprit, par son coeur, Et par son humeur libertine, De jour en jour fait grand honneur Au gouverneur qui l'endoctrine. Priez le seigneur seulement Qu'il empêche que Cythérée Ne substitue incessamment Quelque jeune et frais lieutenant, Qui ferait sans vous son entrée Dans un si beau gouvernement. EPITRE 24. A Madame De... Il est au monde une aveugle déesse Dont la police a brisé les autels; C'est du hocca la fille enchanteresse, Qui, sous l'appât d'une feinte caresse, Va séduisant tous les coeurs des mortels. De cent couleurs bizarrement ornée, L'argent en main, elle marche la nuit; Au fond d'un sac elle a la destinée De ses suivants, que l'intérêt séduit. Guiche, en riant, par la main la conduit; La froide crainte et l'espérance avide À ses côtés marchent d'un pas timide; Le repentir à chaque instant la suit, Mordant ses doigts et grondant la perfide. Belle Philis, que votre aimable cour À nos regards offre de différence! Les vrais plaisirs brillent dans ce séjour; Et, pour jamais bannissant l'espérance, Toujours vos yeux y font régner l'amour. Du biribi la déesse infidèle Sur mon esprit n'aura plus de pouvoir; J'aime encor mieux vous aimer sans espoir, Que d'espérer jour et nuit avec elle. EPITRE 25. 1723 A Monsieur De Gervasi, médecin. Tu revenais couvert d'une gloire éternelle; Le Gévaudan surpris t'avait vu triompher Des traits contagieux d'une peste cruelle, Et ta main venait d'étouffer De cent poisons cachés la semence mortelle. Dans Maisons cependant je voyais mes beaux jours Vers leurs derniers moments précipiter leur cours. Déjà près de mon lit la mort inexorable Avait levé sur moi sa faux épouvantable; Le vieux nocher des morts à sa voix accourut. C'en était fait; sa main tranchait ma destinée: Mais tu lui dis: " arrête!... " et la mort, étonnée, Reconnut son vainqueur, frémit, et disparut. Hélas! Si, comme moi, l'aimable Genonville Avait de ta présence eu le secours utile, Il vivrait, et sa vie eût rempli nos souhaits; De son cher entretien je goûterais les charmes; Mes jours, que je te dois, renaîtraient sans alarmes, Et mes yeux, qui sans toi se fermaient pour jamais, Ne se rouvriraient point pour répandre des larmes. C'est toi du moins, c'est toi par qui, dans ma douleur, Je peux jouir de la douceur De plaire et d'être cher encore Aux illustres amis dont mon destin m'honore. Je reverrai Maisons, dont les soins bienfaisants Viennent d'adoucir ma souffrance; Maisons, en qui l'esprit tient lieu d'expérience, Et dont j'admire la prudence Dans l'âge des égarements. Je me flatte en secret que je pourrai peut-être Charmer encor Sully, qui m'a trop oublié. Mariamne à ses yeux ira bientôt paraître; Il la verra pour elle implorer sa pitié, Et ranimer en lui ce goût, cette amitié, Que pour moi, dans son coeur, ma muse avait fait naître. Beaux jardins de Villars, ombrages toujours frais, C'est sous vos feuillages épais Que je retrouverai ce héros plein de gloire Que nous a ramené la paix Sur les ailes de la victoire. C'est là que Richelieu, par son air enchanteur, Par ses vivacités, son esprit, et ses grâces, Dès qu'il reparaîtra, saura joindre mon coeur À tant de coeurs soumis qui volent sur ses traces. Et toi, cher Bolingbrok, héros qui d'Apollon As reçu plus d'une couronne, Qui réunis en ta personne L'éloquence de Cicéron, L'intrépidité de Caton, L'esprit de Mécénas, l'agrément de Pétrone, Enfin donc je respire, et respire pour toi; Je pourrai désormais te parler et t'entendre. Mais, ciel! Quel souvenir vient ici me surprendre! Cette aimable beauté qui m'a donné sa foi, Qui m'a juré toujours une amitié si tendre, Daignera-t-elle encor jeter les yeux sur moi? Hélas! En descendant sur le sombre rivage, Dans mon coeur expirant je portais son image; Son amour, ses vertus, ses grâces, ses appas, Les plaisirs que cent fois j'ai goûtés dans ses bras, À ces derniers moments flattaient encor mon âme; Je brûlais, en mourant, d'une immortelle flamme. Grands dieux! Me faudra-t-il regretter le trépas? M'aurait-elle oublié? Serait-elle volage? Que dis-je? Malheureux! Où vais-je m'engager? Quand on porte sur le visage D'un mal si redouté le fatal témoignage, Est-ce à l'amour qu'il faut songer? EPITRE 26. 1725 À la reine, en lui envoyant la tragédie de Mariamne. Fille de ce guerrier qu'une sage province Éleva justement au comble des honneurs, Qui sut vivre en héros, en philosophe, en prince, Au-dessus des revers, au-dessus des grandeurs; Du ciel qui vous chérit la sagesse profonde Vous amène aujourd'hui dans l'empire françois, Pour y servir d'exemple et pour donner des lois. La fortune souvent fait les maîtres du monde; Mais, dans votre maison, la vertu fait les rois. Du trône redouté que vous rendez aimable, Jetez sur cet écrit un coup d'oeil favorable; Daignez m'encourager d'un seul de vos regards; Et songez que Pallas, cette auguste déesse Dont vous avez le port, la bonté, la sagesse, Est la divinité qui préside aux beaux-arts. EPITRE 27. À Monsieur Pallu, conseiller d'état. Quoi! Le dieu de la poésie Vous illumine de ses traits! Malgré la robe, les procès, Et le conseil, et ses arrêts, Vous tâtez de notre ambrosie! Ah! Bien fort je vous remercie De vous livrer à ses attraits, Et d'être de la confrérie. Dans les beaux jours de votre vie, Adoré de maintes beautés, Vous aimiez Lubert et Sylvie; Mais à présent vous les chantez, Et votre gloire est accomplie. La Fare, joufflu comme vous, Comme vous rival de Tibulle, Rima des vers polis et doux, Aima longtemps sans ridicule, Et fut sage au milieu des fous. En vous c'est le même art qui brille; Pallu comme La Fare écrit: Vous recueillîtes son esprit Dessus les lèvres de sa fille. Aimez donc, rimez tour à tour: Vous, La Fare, Apollon, l'amour, Vous êtes de même famille. EPITRE 28. A Mademoiselle Lecouvreur. L'heureux talent dont vous charmez la France Avait en vous brillé dès votre enfance; Il fut dès lors dangereux de vous voir, Et vous plaisiez, même sans le savoir. Sur le théâtre heureusement conduite Parmi les voeux de cent coeurs empressés, Vous récitiez, par la nature instruite: C'était beaucoup; ce n'était point assez; Il vous fallait encore un plus grand maître. Permettez-moi de faire ici connaître Quel est ce dieu de qui l'art enchanteur Vous a donné votre gloire suprême; Le tendre amour me l'a conté lui-même. On me dira que l'amour est menteur. Hélas! Je sais qu'il faut qu'on s'en défie: Qui mieux que moi connaît sa perfidie? Qui souffre plus de sa déloyauté? Je ne croirai cet enfant de ma vie; Mais cette fois il a dit vérité. Ce même amour, Vénus, et Melpomène, Loin de Paris faisaient voyage un jour; Ces dieux charmants vinrent dans ce séjour Où vos appas éclataient sur la scène: Chacun des trois, avec étonnement, Vit cette grâce et simple et naturelle, Qui faisait lors votre unique ornement. "Ah! Dirent-ils, cette jeune mortelle Mérite bien que, sans retardement, Nous répandions tous nos trésors sur elle. " Ce qu'un dieu veut se fait dans le moment. Tout aussitôt la tragique déesse Vous inspira le goût, le sentiment, Le pathétique, et la délicatesse. "Moi, dit Vénus, je lui fais un présent Plus précieux, et c'est le don de plaire: Elle accroîtra l'empire de Cythère; À son aspect tout coeur sera troublé; Tous les esprits viendront lui rendre hommage. -Moi, dit l'amour, je ferai davantage: Je veux qu'elle aime. " à peine eut-il parlé Que dans l'instant vous devîntes parfaite; Sans aucuns soins, sans étude, sans fard, Des passions vous fûtes l'interprète. Ô de l'amour adorable sujette, N'oubliez point le secret de votre art. EPITRE 29. 1729 A Monsieur Pallu. A Plombières, Du fond de cet antre pierreux, Entre deux montagnes cornues, Sous un ciel noir et pluvieux, Où les tonnerres orageux Sont portés sur d'épaisses nues, Près d'un bain chaud toujours crotté, Plein d'une eau qui fume et bouillonne, Où tout malade empaqueté, Et tout hypocondre entêté, Qui sur son mal toujours raisonne, Se baigne, s'enfume, et se donne La question pour la santé; Où l'espoir ne quitte personne: De cet antre où je vois venir D'impotentes sempiternelles Qui toutes pensent rajeunir, Un petit nombre de pucelles, Mais un beaucoup plus grand de celles Qui voudraient le redevenir; Où par le coche on nous amène De vieux citadins de Nancy, Et des moines de Commercy, Avec l'attribut de Lorraine, Que nous rapporterons d'ici: De ces lieux, où l'ennui foisonne, J'ose encore écrire à Paris. Malgré Phébus qui m'abandonne, J'invoque l'amour et les ris; Ils connaissent peu ma personne; Mais c'est à Pallu que j'écris: Alcibiade me l'ordonne, Alcibiade, qu'à la cour Nous vîmes briller tour à tour Par ses grâces, par son courage, Gai, généreux, tendre, volage, Et séducteur comme l'amour, Dont il fut la brillante image. L'amour, ou le temps, l'a défait Du beau vice d'être infidèle: Il prétend d'un amant parfait Être devenu le modèle. J'ignore quel objet charmant A produit ce grand changement, Et fait sa conquête nouvelle; Mais qui que vous soyez, la belle, Je vous en fais mon compliment. On pourrait bien à l'aventure Choisir un autre greluchon, Plus Alcide pour la figure, Et pour le coeur plus Céladon; Mais quelqu'un plus aimable, non; Il n'en est point dans la nature: Car, madame, où trouvera-t-on D'un ami la discrétion, D'un vieux seigneur la politesse, Avec l'imagination Et les grâces de la jeunesse; Un tour de conversation Sans empressement, sans paresse, Et l'esprit monté sur le ton Qui plaît à gens de toute espèce? Et n'est-ce rien d'avoir tâté Trois ans de la formalité Dont on assomme une ambassade, Sans nous avoir rien rapporté De la pesante gravité Dont cent ministres font parade? À ce portrait si peu flatté, Qui ne voit mon Alcibiade? EPITRE 30. 1729 Aux mânes de M De Genonville. Toi que le ciel jaloux ravit dans son printemps; Toi de qui je conserve un souvenir fidèle, Vainqueur de la mort et du temps; Toi dont la perte, après dix ans, M'est encore affreuse et nouvelle; Si tout n'est pas détruit; si, sur les sombres bords, Ce souffle si caché, cette faible étincelle, Cet esprit, le moteur et l'esclave du corps, Ce je ne sais quel sens qu'on nomme âme immortelle, Reste inconnu de nous, est vivant chez les morts; S'il est vrai que tu sois, et si tu peux m'entendre, Ô mon cher Genonville! Avec plaisir reçoi Ces vers et ces soupirs que je donne à ta cendre, Monument d'un amour immortel comme toi. Il te souvient du temps où l'aimable égérie, Dans les beaux jours de notre vie, Écoutait nos chansons, partageait nos ardeurs. Nous nous aimions tous trois. La raison, la folie, L'amour, l'enchantement des plus tendres erreurs, Tout réunissait nos trois coeurs. Que nous étions heureux! Même cette indigence, Triste compagne des beaux jours, Ne put de notre joie empoisonner le cours. Jeunes, gais, satisfaits, sans soins, sans prévoyance, Aux douceurs du présent bornant tous nos désirs, Quel besoin avions-nous d'une vaine abondance? Nous possédions bien mieux, nous avions les plaisirs! Ces plaisirs, ces beaux jours coulés dans la mollesse, Ces ris, enfants de l'allégresse, Sont passés avec toi dans la nuit du trépas. Le ciel, en récompense, accorde à ta maîtresse Des grandeurs et de la richesse, Appuis de l'âge mûr, éclatant embarras, Faible soulagement quand on perd sa jeunesse. La fortune est chez elle, où fut jadis l'amour. Les plaisirs ont leur temps, la sagesse a son tour. L'amour s'est envolé sur l'aile du bel âge; Mais jamais l'amitié ne fuit du coeur du sage. Nous chantons quelquefois et tes vers et les miens; De ton aimable esprit nous célébrons les charmes; Ton nom se mêle encore à tous nos entretiens; Nous lisons tes écrits, nous les baignons de larmes. Loin de nous à jamais ces mortels endurcis, Indignes du beau nom, du nom sacré d'amis, Ou toujours remplis d'eux, ou toujours hors D'eux-même, Au monde, à l'inconstance ardents à se livrer, Malheureux, dont le coeur ne sait pas comme on aime, Et qui n'ont point connu la douceur de pleurer! EPITRE 31. À Monsieur De Formont, en lui envoyant les oeuvres de Descartes et De Malebranche. Rimeur charmant, plein de raison, Philosophe entouré des grâces, Épicure, avec Apollon, S'empresse à marcher sur vos traces. Je renonce au fatras obscur Du grand rêveur de l'oratoire, Qui croit parler de l'esprit pur, Ou qui veut nous le faire accroire, Nous disant qu'on peut, à coup sûr, Entretenir Dieu dans sa gloire. Ma raison n'a pas plus de foi Pour René le visionnaire. Songeur de la nouvelle loi, Il éblouit plus qu'il n'éclaire; Dans une épaisse obscurité Il fait briller des étincelles. Il a gravement débité Un tas brillant d'erreurs nouvelles, Pour mettre à la place de celles De la bavarde antiquité. Dans sa cervelle trop féconde Il prend, d'un air fort important, Des dés pour arranger le monde: Bridoye en aurait fait autant. Adieu; je vais chez ma Sylvie: Un esprit fait comme le mien Goûte bien mieux son entretien Qu'un roman de philosophie. De ses attraits toujours frappé, Je ne la crois pas trop fidèle: Mais puisqu'il faut être trompé, Je ne veux l'être que par elle. EPITRE 32. 1731 A Monsieur De Cideville. Ceci te doit être remis Par un abbé de mes amis, Homme de bien, quoique d'église. Plein d'honneur, de foi, de franchise, En lui les dieux n'ont rien omis Pour en faire un abbé de mise: Même Phébus le favorise. Mais dans son coeur Vénus a mis Un petit grain de gaillardise. Or c'est un point qui scandalise Son curé, plus gaillard que lui, Qui dès longtemps le tyrannise, Et nouvellement aujourd'hui Dans un placard le tympanise. Sur cela mon abbé prend feu, Lui fait un bon procès de Dieu, Le gagne: appel; or c'est dans peu Qu'on doit chez vous juger l'affaire. Or, puissant est notre adversaire: Le terrasser n'est pas un jeu. Tu dois m'entendre, et moi me taire; Car c'est trop longtemps tutoyer Du parlement un conseiller: Ma muse un peu trop familière Pourrait à la fin l'ennuyer, Peut-être même lui déplaire. Qu'il sache pourtant qu'à Cythère L'amitié, l'amour, et leur mère, Parlent toujours sans compliment; Qu'avec Hortense ma tendresse N'en use jamais autrement, Et j'estime autant ma maîtresse Qu'un conseiller au parlement. EPITRE 33. Connue sous le nom des vous et des tu. Philis, qu'est devenu ce temps Où dans un fiacre promenée, Sans laquais, sans ajustements, De tes grâces seules ornée, Contente d'un mauvais soupé Que tu changeais en ambrosie, Tu te livrais, dans ta folie, À l'amant heureux et trompé Qui t'avait consacré sa vie? Le ciel ne te donnait alors, Pour tout rang et pour tous trésors, Que les agréments de ton âge, Un coeur tendre, un esprit volage, Un sein d'albâtre, et de beaux yeux. Avec tant d'attraits précieux, Hélas! Qui n'eût été friponne? Tu le fus, objet gracieux; Et (que l'amour me le pardonne! ) Tu sais que je t'en aimais mieux. Ah, madame! Que votre vie, D'honneurs aujourd'hui si remplie, Diffère de ces doux instants! Ce large suisse à cheveux blancs, Qui ment sans cesse à votre porte, Philis, est l'image du temps: On dirait qu'il chasse l'escorte Des tendres amours et des ris; Sous vos magnifiques lambris Ces enfants tremblent de paraître. Hélas! Je les ai vus jadis Entrer chez toi par la fenêtre, Et se jouer dans ton taudis. Non, madame, tous ces tapis Qu'a tissus la savonnerie, Ceux que les persans ont ourdis, Et toute votre orfévrerie, Et ces plats si chers que Germain A gravés de sa main divine, Et ces cabinets où Martin A surpassé l'art de la Chine; Vos vases japonais et blancs, Toutes ces fragiles merveilles; Ces deux lustres de diamants Qui pendent à vos deux oreilles; Ces riches carcans, ces colliers, Et cette pompe enchanteresse, Ne valent pas un des baisers Que tu donnais dans ta jeunesse. EPITRE 34. A monsieur le comte de Tressan. Tressan, l'un des grands favoris Du dieu qui fait qu'on est aimable, Du fond des jardins de Cypris, Sans peine, et par la main des ris, Vous cueillez ce laurier durable Qu'à peine un auteur misérable, A son dur travail attaché, Sur le haut du Pinde perché, Arrache en se donnant au diable. Vous rendez les amants jaloux; Les auteurs vont être en alarmes; Car vos vers se sentent des charmes Que l'amour a versés sur vous. Tressan, comment pouvez-vous faire Pour mettre si facilement Les neuf pucelles dans Cythère, Et leur donner votre enjouement? Ah! Prêtez-moi votre art charmant, Prêtez-moi votre main légère. Mais ce n'est pas petite affaire De prétendre vous imiter: Je peux tout au plus vous chanter; Mais les dieux vous ont fait pour plaire. Je vous reconnais à ce ton Si doux, si tendre, et si facile: En vain vous cachez votre nom; Enfant d'amour et d'Apollon, On vous devine à votre style. EPITRE 35. 1732 A Mademoiselle De Lubert, Qu'on appelait muse et grâce. Le curé qui vous baptisa Du beau surnom de muse et grâce , Sur vous un peu prophétisa; Il prévit que sur votre trace Croîtrait le laurier du Parnasse Dont La Suze se couronna, Et le myrte qu'elle porta, Quand, d'amour suivant la déesse, Ses tendres feux elle mêla Aux froides ondes du permesse. Mais en un point il se trompa: Car jamais il ne devina Qu'étant si belle, elle sera Ce que les sots appellent sage, Et qu'à vingt ans, et par delà, Muse et grâce conservera La tendre fleur du pucelage, Fleur délicate qui tomba Toujours au printemps du bel âge, Et que le ciel fit pour cela. Quoi! Vous en êtes encor là! Muse et grâce, que c'est dommage! Vous me répondez doucement Que les neuf bégueules savantes, Toujours chantant, toujours rimant, Toujours les yeux au firmament, Avec leurs têtes de pédantes, Avaient peu de tempérament, Et que leurs bouches éloquentes S'ouvraient pour brailler seulement, Et non pour mettre tendrement Deux lèvres fraîches et charmantes Sur les lèvres appétissantes De quelque vigoureux amant. Je veux croire chrétiennement Ces histoires impertinentes. Mais, ma chère Lubert, en cas Que ces filles sempiternelles Conservent pour ces doux ébats Des aversions si fidèles, Si ces déesses sont cruelles, Si jamais amant dans ses bras N'a froissé leurs gauches appas, Si les neuf muses sont pucelles, Les trois grâces ne le sont pas. Quittez donc votre faible excuse; Vos jours languissent consumés Dans l'abstinence qui les use: Un faux préjugé vous abuse. Chantez, et, s'il le faut, rimez; Ayez tout l'esprit d'une muse: Mais, si vous êtes grâce, aimez. EPITRE 36. 1732 A une dame, ou soi-disant telle. Tu commences par me louer, Tu veux finir par me connaître: Tu me loueras bien moins. Mais il faut t'avouer Ce que je suis, ce que je voudrais être. J'aurai vu dans trois ans passer quarante hivers. Apollon présidait au jour qui m'a vu naître. Au sortir du berceau j'ai bégayé des vers. Bientôt ce dieu puissant m'ouvrit son sanctuaire: Mon coeur, vaincu par lui, se rangea sous sa loi. D'autres ont fait des vers par le désir d'en faire; Je fus poëte malgré moi. Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme; Tout art a mon hommage, et tout plaisir m'enflamme; La peinture me charme: on me voit quelquefois Au palais de Philippe, ou dans celui des rois, Sous les efforts de l'art admirer la nature, Du brillant Cagliari saisir l'esprit divin, Et dévorer des yeux la touche noble et sûre De Raphaël et du Poussin. De ces appartements qu'anime la peinture, Sur les pas du plaisir je vole à l'opéra; J'applaudis tout ce qui me touche, La fertilité de Campra, La gaîté de Mouret, les grâces de Destouches; Pélissier par son art, Le Maure par sa voix, Tour à tour ont mes voeux et suspendent mon choix. Quelquefois, embrassant la science hardie Que la curiosité Honora par vanité Du nom de philosophie, Je cours après Newton dans l'abîme des cieux; Je veux voir si des nuits la courrière inégale, Par le pouvoir changeant d'une force centrale, En gravitant vers nous s'approche de nos yeux, Et pèse d'autant plus qu'elle est près de ces lieux, Dans les limites d'un ovale. J'en entends raisonner les plus profonds esprits, Maupertuis et Clairaut, calculante cabale; Je les vois qui des cieux franchissent l'intervalle, Et je vois trop souvent que j'ai très-peu compris. De ces obscurités je passe à la morale; Je lis au coeur de l'homme, et souvent j'en rougis. J'examine avec soin les informes écrits, Les monuments épars, et le style énergique De ce fameux Pascal, ce dévot satirique. Je vois ce rare esprit trop prompt à s'enflammer; Je combats ses rigueurs extrêmes. Il enseigne aux humains à se haïr eux-mêmes; Je voudrais, malgré lui, leur apprendre à s'aimer. Ainsi mes jours égaux, que les muses remplissent, Sans soins, sans passions, sans préjugés fâcheux, Commencent avec joie, et vivement finissent Par des soupers délicieux. L'amour dans mes plaisirs ne mêle plus ses peines; La tardive raison vient de briser mes chaînes; J'ai quitté prudemment ce dieu qui m'a quitté; J'ai passé l'heureux temps fait pour la volupté. Est-il donc vrai, grands dieux! Il ne faut plus Que j'aime. La foule des beaux-arts, dont je veux tour à tour Remplir le vide de moi-même, N'est pas encore assez pour remplacer l'amour. EPITRE 37. 1732 A Madame De Fontaine-Martel. Ô très-singulière Martel, J'ai pour vous estime profonde: C'est dans votre petit hôtel, C'est sur vos soupers que je fonde Mon plaisir, le seul bien réel Qu'un honnête homme ait en ce monde. Il est vrai qu'un peu je vous gronde; Mais, malgré cette liberté, Mon coeur vous trouve, en vérité, Femme à peu de femmes seconde; Car sous vos cornettes de nuit, Sans préjugés et sans faiblesse, Vous logez esprit qui séduit, Et qui tient fort à la sagesse. Or, votre sagesse n'est pas Cette pointilleuse harpie Qui raisonne sur tous les cas, Et qui, triste soeur de l'envie, Ouvrant un gosier édenté, Contre la tendre volupté Toujours prêche, argumente et crie; Mais celle qui si doucement, Sans efforts et sans industrie, Se bornant toute au sentiment, Sait jusques au dernier moment Répandre un charme sur la vie. Voyez-vous pas de tous côtés De très-décrépites beautés, Pleurant de n'être plus aimables, Dans leur besoin de passion Ne pouvant rester raisonnables, S'affoler de dévotion, Et rechercher l'ambition D'être bégueules respectables? Bien loin de cette triste erreur, Vous avez, au lieu de vigiles, Des soupers longs, gais et tranquilles; Des vers aimables et faciles, Au lieu des fatras inutiles De Quesnel et de Letourneur; Voltaire, au lieu d'un directeur; Et, pour mieux chasser toute angoisse, Au curé préférant Campra, Vous avez loge à l'opéra Au lieu de banc à la paroisse; Et ce qui rend mon sort plus doux, C'est que ma maîtresse chez vous, La liberté, se voit logée; Cette liberté mitigée, A l'oeil ouvert, au front serein, À la démarche dégagée, N'étant ni prude, ni catin, Décente, et jamais arrangée, Souriant d'un souris badin À ces paroles chatouilleuses Qui font baisser un oeil malin À mesdames les précieuses. C'est là qu'on trouve la gaîté, Cette soeur de la liberté, Jamais aigre dans la satire, Toujours vive dans les bons mots, Se moquant quelquefois des sots, Et très-souvent, mais à propos, Permettant au sage de rire. Que le ciel bénisse le cours D'un sort aussi doux que le vôtre! Martel, l'automne de vos jours Vaut mieux que le printemps d'une autre. EPITRE 38. 1732 À Mademoiselle Gaussin, qui a représenté le rôle de Zaïre avec beaucoup De succès. Jeune Gaussin, reçois mon tendre hommage, Reçois mes vers au théâtre applaudis; Protége-les: Zaïre est ton ouvrage; Il est à toi, puisque tu l'embellis. Ce sont tes yeux, ces yeux si pleins de charmes, Ta voix touchante, et tes sons enchanteurs, Qui du critique ont fait tomber les armes; Ta seule vue adoucit les censeurs. L'illusion, cette reine des coeurs, Marche à ta suite, inspire les alarmes, Le sentiment, les regrets, les douleurs, Et le plaisir de répandre des larmes. Le dieu des vers, qu'on allait dédaigner, Est, par ta voix, aujourd'hui sûr de plaire; Le dieu d'amour, à qui tu fus plus chère, Est, par tes yeux, bien plus sûr de régner: Entre ces dieux désormais tu vas vivre. Hélas! Longtemps je les servis tous deux: Il en est un que je n'ose plus suivre. Heureux cent fois le mortel amoureux Qui, tous les jours, peut te voir et t'entendre; Que tu reçois avec un souris tendre, Qui voit son sort écrit dans tes beaux yeux; Qui, pénétré de leur feu qu'il adore, À tes genoux oubliant l'univers, Parle d'amour, et t'en reparle encore! Et malheureux qui n'en parle qu'en vers! EPITRE 39. À madame la marquise du Châtelet, sur sa liaison avec Maupertuis. Ainsi donc cent beautés nouvelles Vont fixer vos bouillants esprits; Vous renoncez aux étincelles, Aux feux follets de mes écrits, Pour des lumières immortelles; Et le sublime Maupertuis Vient éclipser mes bagatelles. Je n'en suis fâché, ni surpris; Un esprit vrai doit être épris Pour des vérités éternelles. Mais ces vérités, que sont-elles? Quel est leur usage et leur prix? Du vrai savant que je chéris La raison ferme et lumineuse Vous montrera les cieux décrits, Et d'une main audacieuse Vous dévoilera les replis De la nature ténébreuse: Mais, sans le secret d'être heureuse, Que vous aura-t-il donc appris? EPITRE 40. 1732 À Monsieur Clément de Dreux. Que toujours de ses douces lois Le dieu des vers vous endoctrine; Qu'à vos chants il joigne sa voix, Tandis que de sa main divine Il accordera sous vos doigts La lyre agréable et badine Dont vous vous servez quelquefois! Que l'amour, encor plus facile, Préside à vos galants exploits, Comme Phébus à votre style! Et que Plutus, ce dieu sournois, Mais aux autres dieux très-utile, Rende, par maint écu tournois, Les jours que la Parque vous file Des jours plus heureux mille fois Que ceux d'Horace et de Virgile? EPITRE 41. 1733 À madame la marquise du Châtelet, sur la calomnie. Écoutez-moi, respectable émilie: Vous êtes belle; ainsi donc la moitié Du genre humain sera votre ennemie: Vous possédez un sublime génie; On vous craindra: votre tendre amitié Est confiante, et vous serez trahie. Votre vertu, dans sa démarche unie, Simple et sans fard, n'a point sacrifié À nos dévots; craignez la calomnie. Attendez-vous, s'il vous plaît, dans la vie, Aux traits malins que tout fat à la cour, Par passe-temps, souffre et rend tour à tour. La médisance est la fille immortelle De l'amour-propre et de l'oisiveté. Ce monstre ailé paraît mâle et femelle, Toujours parlant, et toujours écouté. Amusement et fléau de ce monde, Elle y préside, et sa vertu féconde Du plus stupide échauffe les propos; Rebut du sage, elle est l'esprit des sots. En ricanant, cette maigre furie Va de sa langue épandre les venins Sur tous états; mais trois sortes d'humains, Plus que le reste, aliments de l'envie, Sont exposés à sa dent de harpie: Les beaux esprits, les belles, et les grands, Sont de ses traits les objets différents. Quiconque en France avec éclat attire L'oeil du public, est sûr de la satire; Un bon couplet, chez ce peuple falot, De tout mérite est l'infaillible lot. La jeune églé, de pompons couronnée, Devant un prêtre à minuit amenée, Va dire un oui , d'un air tout ingénu, À son mari, qu'elle n'a jamais vu. Le lendemain, en triomphe on la mène Au cours, au bal, chez Bourbon, chez la reine; Le lendemain, sans trop savoir comment, Dans tout Paris on lui donne un amant; Roy la chansonne, et son nom par la ville Court ajusté sur l'air d'un vaudeville. Églé s'en meurt: ses cris sont superflus. Consolez-vous, églé, d'un tel outrage: Vous pleurerez, hélas! Bien davantage, Lorsque de vous on ne parlera plus. Et nommez-moi la beauté, je vous prie, De qui l'honneur fut toujours à couvert? Lisez-moi Bayle, à l'article Schomberg , Vous y verrez que la vierge Marie Des chansonniers, comme une autre, a souffert. Jérusalem a connu la satire. Persans, chinois, baptisés, circoncis, Prennent ses lois: la terre est son empire; Mais, croyez-moi, son trône est à Paris. Là, tous les soirs, la troupe vagabonde D'un peuple oisif, appelé le beau monde, Va promener de réduit en réduit L'inquiétude et l'ennui qui la suit; Là, sont en foule antiques mijaurées, Jeunes oisons, et bégueules titrées, Disant des riens d'un ton de perroquet, Lorgnant des sots, et trichant au piquet; Blondins y sont, beaucoup plus femmes qu'elles, Profondément remplis de bagatelles, D'un air hautain, d'une bruyante voix, Chantant, dansant, minaudant à la fois. Si, par hasard, quelque personne honnête, D'un sens plus droit et d'un goût plus heureux, Des bons écrits ayant meublé sa tête, Leur fait l'affront de penser à leurs yeux, Tout aussitôt leur brillante cohue, D'étonnement et de colère émue, Bruyant essaim de frelons envieux, Pique et poursuit cette abeille charmante, Qui leur apporte, hélas! Trop imprudente, Ce miel si pur et si peu fait pour eux. Quant aux héros, aux princes, aux ministres, Sujets usés de nos discours sinistres, Qu'on m'en nomme un dans Rome et dans Paris, Depuis César jusqu'au jeune Louis, De Richelieu jusqu'à l'ami d'Auguste, Dont un Pasquin n'ait barbouillé le buste. Ce grand Colbert, dont les soins vigilants Nous avaient plus enrichis en dix ans Que les mignons, les catins et les prêtres, N'ont, en mille ans, appauvri nos ancêtres; Cet homme unique, et l'auteur, et l'appui D'une grandeur où nous n'osions prétendre, Vit tout l'état murmurer contre lui; Et le français osa troubler la cendre Du bienfaiteur qu'il révère aujourd'hui. Lorsque Louis, qui, d'un esprit si ferme, Brava la mort comme ses ennemis, De ses grandeurs ayant subi le terme, Vers sa chapelle allait à Saint-Denis, J'ai vu son peuple, aux nouveautés en proie, Ivre de vin, de folie, et de joie, De cent couplets égayant le convoi, Jusqu'au tombeau maudire encor son roi. Vous avez tous connu, comme je pense, Ce bon régent qui gâta tout en France: Il était né pour la société, Pour les beaux-arts, et pour la volupté; Grand, mais facile, ingénieux, affable, Peu scrupuleux, mais de crime incapable. Et cependant, ô mensonge! ô noirceur! Nous avons vu la ville et les provinces, Au plus aimable, au plus clément des princes, Donner les noms... quelle absurde fureur! Chacun les lit ces archives d'horreur, Ces vers impurs, appelés philippiques , De l'imposture effroyables chroniques; Et nul français n'est assez généreux Pour s'élever, pour déposer contre eux. Que le mensonge un instant vous outrage, Tout est en feu soudain pour l'appuyer: La vérité perce enfin le nuage, Tout est de glace à vous justifier. Mais voulez-vous, après ce grand exemple, Baisser les yeux sur de moindres objets? Des souverains descendons aux sujets; Des beaux esprits ouvrons ici le temple, Temple autrefois l'objet de mes souhaits, Que de si loin Desfontaines contemple, Et que Gacon ne visita jamais. Entrons: d'abord on voit la jalousie Du dieu des vers la fille et l'ennemie, Qui, sous les traits de l'émulation, Souffle l'orgueil, et porte sa furie Chez tous ces fous courtisans d'Apollon. Voyez leur troupe inquiète, affamée, Se déchirant pour un peu de fumée, Et l'un sur l'autre épanchant plus de fiel Que l'implacable et mordant janséniste N'en a lancé sur le fin moliniste, Ou que Doucin, cet adroit casuiste, N'en a versé dessus Pasquier-Quesnel. Ce vieux rimeur, couvert d'ignominies, Organe impur de tant de calomnies, Cet ennemi du public outragé, Puni sans cesse, et jamais corrigé, Ce vil Rufus, que jadis votre père A, par pitié, tiré de la misère, Et qui bientôt, serpent envenimé, Piqua le sein qui l'avait ranimé; Lui qui, mêlant la rage à l'impudence, Devant Thémis accusa l'innocence; L'affreux Rufus, loin de cacher en paix Des jours tissus de honte et de forfaits, Vient rallumer, aux marais de Bruxelles, D'un feu mourant les pâles étincelles, Et contre moi croit rejeter l'affront De l'infamie écrite sur son front. Mais que feront tous les traits satiriques Que d'un bras faible il décoche aujourd'hui. Et ces ramas de larcins marotiques, Moitié français et moitié germaniques, Pétris d'erreur, et de haine, et d'ennui? Quel est le but, l'effet, la récompense, De ces recueils d'impure médisance? Le malheureux, délaissé des humains, Meurt des poisons qu'ont préparés ses mains. Ne craignons rien de qui cherche à médire. En vain Boileau, dans ses sévérités, A de Quinault dénigré les beautés; L'heureux Quinault, vainqueur de la satire, Rit de sa haine, et marche à ses côtés. Moi-même, enfin, qu'une cabale inique Voulut noircir de son souffle caustique, Je sais jouir, en dépit des cagots, De quelque gloire, et même du repos. Voici le point sur lequel je me fonde. On entre en guerre en entrant dans le monde. Homme privé, vous avez vos jaloux, Rampant dans l'ombre, inconnus comme vous, Obscurément tourmentant votre vie: Homme public, c'est la publique envie Qui contre vous lève son front altier. Le coq jaloux se bat sur son fumier, L'aigle dans l'air, le taureau dans la plaine: Tel est l'état de la nature humaine. La jalousie et tous ses noirs enfants Sont au théâtre, au conclave, aux couvents. Montez au ciel: trois déesses rivales Troublent le ciel, qui rit de leurs scandales. Que faire donc? à quel saint recourir? Je n'en sais point: il faut savoir souffrir. EPITRE 42. 1734 À Mademoiselle De Guise, sur son mariage avec le duc de Richelieu. Un prêtre, un oui , trois mots latins, À jamais fixent vos destins; Et le célébrant d'un village, Dans la chapelle de Montjeu, Très-chrétiennement vous engage À coucher avec Richelieu, Avec Richelieu, ce volage, Qui va jurer par ce saint noeud D'être toujours fidèle et sage. Nous nous en défions un peu; Et vos grands yeux noirs, pleins de feu, Nous rassurent bien davantage Que les serments qu'il fait à Dieu. Mais vous, madame la duchesse, Quand vous reviendrez à Paris, Songez-vous combien de maris Viendront se plaindre à votre altesse? Ces nombreux cocus qu'il a faits Ont mis en vous leur espérance; Ils diront, voyant vos attraits: "Dieux! Quel plaisir que la vengeance! " Vous sentez bien qu'ils ont raison, Et qu'il faut punir le coupable: L'heureuse loi du talion Est des lois la plus équitable. Quoi! Votre coeur n'est point rendu? Votre sévérité me gronde! Ah! Quelle espèce de vertu Qui fait enrager tout le monde! Faut-il donc que de vos appas Richelieu soit l'unique maître? Est-il dit qu'il ne sera pas Ce qu'il a tant mérité d'être? Soyez donc sage, s'il le faut; Que ce soit là votre chimère: Avec tous les talents de plaire, Il faut bien avoir un défaut. Dans cet emploi noble et pénible De garder ce qu'on nomme honneur, Je vous souhaite un vrai bonheur: Mais voilà la chose impossible. EPITRE 43. 1734 À monsieur du camp de Philisbourg, C'est ici que l'on dort sans lit, Et qu'on prend ses repas par terre; Je vois et j'entends l'atmosphère Qui s'embrase et qui retentit De cent décharges de tonnerre; Et dans ces horreurs de la guerre Le français chante, boit, et rit. Bellone va réduire en cendres Les courtines de Philisbourg, Par cinquante mille Alexandres Payés à quatre sous par jour: Je les vois, prodiguant leur vie, Chercher ces combats meurtriers, Couverts de fange et de lauriers, Et pleins d'honneur et de folie. Je vois briller au milieu d'eux Ce fantôme nommé la gloire, À l'oeil superbe, au front poudreux, Portant au cou cravate noire, Ayant sa trompette en sa main, Sonnant la charge et la victoire, Et chantant quelques airs à boire, Dont ils répètent le refrain. Ô nation brillante et vaine! Illustres fous, peuple charmant, Que la gloire à son char enchaîne, Il est beau d'affronter gaîment Le trépas et le prince Eugène. Mais, hélas! Quel sera le prix De vos héroïques prouesses! Vous serez cocus dans Paris Par vos femmes et vos maîtresses. EPITRE 44. 1734 À monsieur le comte de Tressan. Hélas! Que je me sens confondre Par tes vers et par tes talents! Pourrais-je encore à quarante ans Les mériter, et leur répondre? Le temps, la triste adversité Détend les cordes de ma lyre. Les jeux, les amours, m'ont quitté; C'est à toi qu'ils viennent sourire, C'est toi qu'ils veulent inspirer, Toi qui sais, dans ta double ivresse, Chanter, adorer ta maîtresse, En jouir, et la célébrer. Adieu; quand mon bonheur s'envole, Quand je n'ai plus que des désirs, Ta félicité me console De la perte de mes plaisirs. EPITRE 45. 1734 À Uranie. Je vous adore, ô ma chère Uranie! Pourquoi si tard m'avez-vous enflammé? Qu'ai-je donc fait des beaux jours de ma vie Ils sont perdus; je n'avais point aimé. J'avais cherché dans l'erreur du bel âge Ce dieu d'amour, ce dieu de mes désirs; Je n'en trouvai qu'une trompeuse image, Je n'embrassai que l'ombre des plaisirs. Non, les baisers des plus tendres maîtresses; Non, ces moments comptés par cent caresses, Moments si doux et si voluptueux, Ne valent pas un regard de tes yeux. Je n'ai vécu que du jour où ton âme M'a pénétré de sa divine flamme; Que de ce jour où, livré tout à toi, Le monde entier a disparu pour moi. Ah! Quel bonheur de te voir, de t'entendre! Que ton esprit a de force et d'appas! Dieux! Que ton coeur est adorable et tendre! Et quels plaisirs je goûte dans tes bras! Trop fortuné, j'aime ce que j'admire. Du haut du ciel, du haut de ton empire, Vers ton amant tu descends chaque jour, Pour l'enivrer de bonheur et d'amour. Belle Uranie, autrefois la sagesse En son chemin rencontra le plaisir; Elle lui plut; il en osa jouir; De leurs amours naquit une déesse, Qui de sa mère a le discernement, Et de son père a le tendre enjouement. Cette déesse, ô ciel! Qui peut-elle être? Vous, Uranie, idole de mon coeur, Vous que les dieux pour la gloire ont fait naître, Vous qui vivez pour faire mon bonheur. EPITRE 46. 1734 À Uranie. Qu'un autre vous enseigne, ô ma chère Uranie, À mesurer la terre, à lire dans les cieux, Et soumettre à votre génie Ce que l'amour soumet au pouvoir de vos yeux. Pour moi, sans disputer ni du plein ni du vide, Ce que j'aime est mon univers; Mon système est celui d'Ovide, Et l'amour le sujet et l'âme de mes vers. Écoutez ses leçons; du pays des chimères Souffrez qu'il vous conduise au pays des désirs: Je vous apprendrai ses mystères; Heureux, si vous pouvez m'apprendre ses plaisirs. Des grâces vous avez la figure légère, D'une muse l'esprit, le coeur d'une bergère, Un visage charmant, où sans être empruntés On voit briller les dons de Flore, Que le doigt de l'amour marque de tous côtés, Quand par un doux souris il s'embellit encore. Mais que vous servent tant d'appas? Quoi! De si belles mains pour toucher un compas, Ou pour pointer une lunette! Quoi! Des yeux si charmants pour observer le cours Ou les taches d'une planète? Non, la main de Vénus est faite Pour toucher le luth des amours; Et deux beaux yeux doivent eux-mêmes Être nos astres ici-bas. Laissez donc là tous les systèmes, Sources d'erreurs et de débats; Et, choisissant l'amour pour maître, Jouissez au lieu de connaître. EPITRE 47. 1734 À Madame Du Châtelet. Je voulais, de mon coeur éternisant l'hommage, Emprunter la langue des dieux, Et vous parler votre langage: Je voulais dans mes vers peindre la vive image De ce feu, de cette âme, et de ces dons des cieux, Qu'on sent dans vos discours et qu'on voit Dans vos yeux. Le projet était grand, mais faible est mon génie: Aussitôt j'invoquai les dieux de l'harmonie, Les maîtres qui d'Auguste ont embelli la cour; Tous me devaient aider, et chanter à leur tour. Le coeur les fit parler, leur muse est naturelle; Vous les connaissez tous, ils sont vos favoris; Des auteurs à jamais ils sont l'heureux modèle, Excepté de vos beaux esprits, Et de Bernard De Fontenelle. J'eus l'art de les toucher, car je parlais de vous; À votre nom divin je les vis tous paraître. Virgile le premier, mon idole et mon maître, Virgile s'avança d'un air égal et doux; Les échos répondaient à sa muse champêtre, L'air, la terre et les cieux en étaient embellis; Tandis que ce pasteur, assis au pied d'un hêtre, Embrassait Corydon et caressait Philis, On voyait près de lui, mais non pas sur sa trace, Cet adroit courtisan et délicat Horace, Mêlant au dieu du vin l'une et l'autre Vénus, D'un ton plus libertin caresser avec grâce Et Glycère et Ligurinus. Celui qui fut puni de sa coquetterie, Le maître en l'art d'aimer, qui rien ne nous apprit, Prodiguait à Corinne avec galanterie Beaucoup d'amour et trop d'esprit. Tibulle, caressé dans les bras de Délie, Par des vers enchanteurs exhalait ses plaisirs; Et Catulle vantait, plus tendre en ses désirs, Dans son style emporté, les baisers de Lesbie. Vous parûtes alors, adorable émilie: Je vis soudain sur vous tous les yeux se tourner; Votre aspect enlaidit les belles, Et de leurs amants enchantés Vous fîtes autant d'infidèles. Je pensais qu'à l'instant ils allaient m'inspirer; Mais, jaloux de vous plaire et de vous célébrer, Ils ont bien rabaissé ma téméraire audace. Je vois qu'il n'appartient qu'aux maîtres du parnasse De vous offrir des vers, et de chanter pour vous; C'est un honneur dont je serais jaloux, Si jamais j'étais à leur place. EPITRE 48. 1735 À monsieur le comte Algarotti. Lorsque ce grand courrier de la philosophie, Condamine l'observateur, De l'Afrique au Pérou conduit par Uranie, Par la gloire, et par la manie, S'en va griller sous l'équateur, Maupertuis et Clairaut, dans leur docte fureur, Vont geler au pôle du monde. Je les vois d'un degré mesurer la longueur, Pour ôter au peuple rimeur Ce beau nom de machine ronde, Que nos flasques auteurs, en chevillant leurs vers, Donnaient à l'aventure à ce plat univers. Les astres étonnés, dans leur oblique course, Le grand, le petit chien, et le cheval, et l'Ourse, Se disent l'un à l'autre, en langage des cieux: "Certes, ces gens sont fous, ou ces gens sont des dieux." Et vous, Algarotti, vous, cygne de Padoue, Élève harmonieux du cygne de Mantoue, Vous allez donc aussi, sous le ciel des frimas, Porter, en grelottant, la lyre et le compas, Et, sur des monts glacés traçant des parallèles, Faire entendre aux lapons vos chansons immortelles? Allez donc, et du pôle observé, mesuré, Revenez aux français apporter des nouvelles. Cependant je vous attendrai, Tranquille admirateur de votre astronomie, Sous mon méridien, dans les champs de Cirey, N'observant désormais que l'astre d'émilie. Échauffé par le feu de son puissant génie, Et par sa lumière éclairé, Sur ma lyre je chanterai Son âme universelle autant qu'elle est unique; Et j'atteste les cieux, mesurés par vos mains, Que j'abandonnerais pour ses charmes divins L'équateur et le pôle arctique. EPITRE 49. 1736 À Monsieur De Saint-Lambert. Mon esprit avec embarras Poursuit des vérités arides; J'ai quitté les brillants appas Des muses, mes dieux et mes guides, Pour l'astrolabe et le compas Des Maupertuis et des Euclides. Du vrai le pénible fatras Détend les cordes de ma lyre; Vénus ne veut plus me sourire, Les grâces détournent leurs pas. Ma muse, les yeux pleins de larmes, Saint-Lambert, vole auprès de vous; Elle vous prodigue ses charmes: Je lis vos vers, j'en suis jaloux. Je voudrais en vain vous répondre; Son refus vient de me confondre: Vous avez fixé ses amours, Et vous les fixerez toujours. Pour former un lien durable Vous avez sans doute un secret; Je l'envisage avec regret, Et ce secret, c'est d'être aimable. EPITRE 50. À Mademoiselle De Lubert. Charmante Iris, qui, sans chercher à plaire, Savez si bien le secret de charmer; Vous dont le coeur, généreux et sincère, Pour son repos sut trop bien l'art d'aimer; Vous dont l'esprit, formé par la lecture, Ne parle pas toujours mode et coiffure; Souffrez, Iris, que ma muse aujourd'hui Cherche à tromper un moment votre ennui. Auprès de vous on voit toujours les grâces: Pourquoi bannir les plaisirs et les jeux? L'amour les veut rassembler sur vos traces: Pourquoi chercher à vous éloigner d'eux? Du noir chagrin volontaire victime, Vous seule, Iris, faites votre tourment, Et votre coeur croirait commettre un crime S'il se prêtait à la joie un moment. De vos malheurs je sais toute l'histoire; L'amour, l'hymen, ont trahi vos désirs: Oubliez-les; ce n'est que des plaisirs Dont nous devons conserver la mémoire. Les maux passés ne sont plus de vrais maux; Le présent seul est de notre apanage, Et l'avenir peut consoler le sage, Mais ne saurait altérer son repos. Du cher objet que votre coeur adore Ne craignez rien; comptez sur vos attraits: Il vous aima; son coeur vous aime encore, Et son amour ne finira jamais. Pour son bonheur bien moins que pour le vôtre, De la fortune il brigue les faveurs; Elle vous doit, après tant de rigueurs, Pour son honneur rendre heureux l'un et l'autre. D'un tendre ami, qui jamais ne rendit À la fortune un criminel hommage, Ce sont les voeux. Goûtez, sur son présage, Dès ce moment le sort qu'il vous prédit. EPITRE 51. 1736 À madame la marquise du Châtelet, sur la philosophie de Newton. Tu m'appelles à toi, vaste et puissant génie, Minerve de la France, immortelle émilie; Je m'éveille à ta voix, je marche à ta clarté, Sur les pas des vertus et de la vérité. Je quitte Melpomène et les jeux du théâtre, Ces combats, ces lauriers, dont je fus idolâtre; De ces triomphes vains mon coeur n'est plus touché. Que le jaloux Rufus, à la terre attaché, Traîne au bord du tombeau la fureur insensée D'enfermer dans un vers une fausse pensée; Qu'il arme contre moi ses languissantes mains Des traits qu'il destinait au reste des humains; Que quatre fois par mois un ignorant Zoïle Élève, en frémissant, une voix imbécile: Je n'entends point leurs cris, que la haine a formés; Je ne vois point leurs pas, dans la fange imprimés. Le charme tout-puissant de la philosophie Élève un esprit sage au-dessus de l'envie. Tranquille au haut des cieux que Newton s'est soumis, Il ignore en effet s'il a des ennemis: Je ne les connais plus. Déjà de la carrière L'auguste vérité vient m'ouvrir la barrière; Déjà ces tourbillons, l'un par l'autre pressés, Se mouvant sans espace, et sans règle entassés, Ces fantômes savants à mes yeux disparaissent. Un jour plus pur me luit; les mouvements renaissent. L'espace, qui de Dieu contient l'immensité, Voit rouler dans son sein l'univers limité, Cet univers si vaste à notre faible vue, Et qui n'est qu'un atome, un point dans l'étendue. Dieu parle, et le chaos se dissipe à sa voix: Vers un centre commun tout gravite à la fois. Ce ressort si puissant, l'âme de la nature, Était enseveli dans une nuit obscure; Le compas de Newton, mesurant l'univers, Lève enfin ce grand voile, et les cieux sont ouverts. Il déploie à mes yeux, par une main savante, De l'astre des saisons la robe étincelante: L'émeraude, l'azur, le pourpre, le rubis, Sont l'immortel tissu dont brillent ses habits. Chacun de ses rayons, dans sa substance pure, Porte en soi les couleurs dont se peint la nature; Et, confondus ensemble, ils éclairent nos yeux; Ils animent le monde, ils emplissent les cieux. Confidents du très-haut, substances éternelles, Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous, Parlez: du grand Newton n'étiez-vous point jaloux? La mer entend sa voix. Je vois l'humide empire S'élever, s'avancer vers le ciel qui l'attire: Mais un pouvoir central arrête ses efforts; La mer tombe, s'affaisse, et roule vers ses bords. Comètes, que l'on craint à l'égal du tonnerre, Cessez d'épouvanter les peuples de la terre: Dans une ellipse immense achevez votre cours; Remontez, descendez près de l'astre des jours; Lancez vos feux, volez, et, revenant sans cesse, Des mondes épuisés ranimez la vieillesse. Et toi, soeur du soleil, astre qui, dans les cieux, Des sages éblouis trompais les faibles yeux, Newton de ta carrière a marqué les limites; Marche, éclaire les nuits, tes bornes sont prescrites. Terre, change de forme; et que la pesanteur, En abaissant le pôle, élève l'équateur; Pôle immobile aux yeux, si lent dans votre course, Fuyez le char glacé des sept astres de l'Ourse: Embrassez, dans le cours de vos longs mouvements, Deux cents siècles entiers par delà six mille ans. Que ces objets sont beaux! Que notre âme épurée Vole à ces vérités dont elle est éclairée! Oui, dans le sein de Dieu, loin de ce corps mortel, L'esprit semble écouter la voix de l'éternel. Vous à qui cette voix se fait si bien entendre, Comment avez-vous pu, dans un âge encor tendre, Malgré les vains plaisirs, ces écueils des beaux Jours, Prendre un vol si hardi, suivre un si vaste cours? Marcher, après Newton, dans cette route obscure Du labyrinthe immense où se perd la nature? Puissé-je auprès de vous, dans ce temple écarté, Aux regards des français montrer la vérité! Tandis qu'Algarotti, sûr d'instruire et de plaire, Vers le Tibre étonné conduit cette étrangère, Que de nouvelles fleurs il orne ses attraits, Le compas à la main j'en tracerai les traits; De mes crayons grossiers je peindrai l'immortelle. Cherchant à l'embellir, je la rendrais moins belle: Elle est, ainsi que vous, noble, simple, et sans Fard, Au-dessus de l'éloge, au-dessus de mon art. EPITRE 52. 1736 Au prince royal, depuis roi de Prusse. De l'usage de la science dans les princes. Prince, il est peu de rois que les muses instruisent; Peu savent éclairer les peuples qu'ils conduisent. Le sang des Antonins sur la terre est tari; Car, depuis ce héros de Rome si chéri, Ce philosophe roi, ce divin Marc-Aurèle, Des princes, des guerriers, des savants le modèle, Quel roi, sous un tel joug osant se captiver, Dans les sources du vrai sut jamais s'abreuver? Deux ou trois, tout au plus, prodiges dans l'histoire, Du nom de philosophe ont mérité la gloire; Le reste est à vos yeux le vulgaire des rois, Esclaves des plaisirs, fiers oppresseurs des lois, Fardeaux de la nature, ou fléaux de la terre, Endormis sur le trône, ou lançant le tonnerre. Le monde, aux pieds des rois, les voit sous un faux jour; Qui sait régner sait tout, si l'on en croit la cour. Mais quel est en effet ce grand art politique, Ce talent si vanté dans un roi despotique? Tranquille sur le trône, il parle, on obéit; S'il sourit, tout est gai; s'il est triste, on frémit. Quoi! Régir d'un coup d'oeil une foule servile, Est-ce un poids si pesant, un art si difficile? Non; mais fouler aux pieds la coupe de l'erreur, Dont veut vous enivrer un ennemi flatteur, Des prélats courtisans confondre l'artifice, Aux organes des lois enseigner la justice; Du séjour doctoral chassant l'absurdité, Dans son sein ténébreux placer la vérité, Éclairer le savant, et soutenir le sage, Voilà ce que j'admire, et c'est là votre ouvrage. L'ignorance, en un mot, flétrit toute grandeur. Du dernier roi d'Espagne un grave ambassadeur De deux savants anglais reçut une prière; Ils voulaient, dans l'école apportant la lumière, De l'air qu'un long cristal enferme en sa hauteur, Aller au haut d'un mont marquer la pesanteur. Il pouvait les aider dans ce savant voyage; Il les prit pour des fous: lui seul était peu sage. Que dirai-je d'un pape et de sept cardinaux, D'un zèle apostolique unissant les travaux, Pour apprendre aux humains, dans leurs augustes Codes, Que c'était un péché de croire aux antipodes? Combien de souverains, chrétiens, et musulmans, Ont tremblé d'une éclipse, ont craint des talismans! Tout monarque indolent, dédaigneux de s'instruire, Est le jouet honteux de qui veut le séduire. Un astrologue, un moine, un chimiste effronté, Se font un revenu de sa crédulité. Il prodigue au dernier son or par avarice; Il demande au premier si Saturne propice, D'un aspect fortuné regardant le soleil, L'appelle à table, au lit, à la chasse, au conseil; Il est aux pieds de l'autre; et, d'une âme soumise, Par la crainte du diable il enrichit l'église. Un pareil souverain ressemble à ces faux dieux, Vils marbres adorés, ayant en vain des yeux; Et le prince éclairé, que la raison domine, Est un vivant portrait de l'essence divine. Je sais que dans un roi l'étude, le savoir, N'est pas le seul mérite et l'unique devoir; Mais qu'on me nomme enfin, dans l'histoire sacrée, Le roi dont la mémoire est le plus révérée: C'est ce bon Salomon, que Dieu même éclaira, Qu'on chérit dans Sion, que la terre admira, Qui mérita des rois le volontaire hommage. Son peuple était heureux, il vivait sous un sage: L'abondance, à sa voix, passant le sein des mers, Volait pour l'enrichir des bouts de l'univers; Comme à Londre, à Bordeaux, de cent voiles suivie, Elle apporte, au printemps, les trésors de l'Asie. Ce roi, que tant d'éclat ne pouvait éblouir, Sut joindre à ses talents l'art heureux de jouir. Ce sont là les leçons qu'un roi prudent doit suivre; Le savoir, en effet, n'est rien sans l'art de vivre. Qu'un roi n'aille donc point, épris d'un faux éclat, Pâlissant sur un livre, oublier son état; Que plus il est instruit, plus il aime la gloire. De ce monarque anglais vous connaissez l'histoire: Dans un fatal exil Jacques laissa périr Son gendre infortuné, qu'il eût pu secourir. Ah! Qu'il eût mieux valu, rassemblant ses armées, Délivrer des germains les villes opprimées, Venger de tant d'états les désolations, Et tenir la balance entre les nations, Que d'aller, des docteurs briguant les vains Suffrages, Au doux enfant Jésus dédier ses ouvrages! Un monarque éclairé n'est pas un roi pédant: Il combat en héros, il pense en vrai savant. Tel fut ce Julien méconnu du vulgaire, Philosophe et guerrier, terrible et populaire. Ainsi ce grand César, soldat, prêtre, orateur, Fut du peuple romain l'oracle et le vainqueur. On sait qu'il fit encor bien pis dans sa jeunesse; Mais tout sied au héros, excepté la faiblesse. EPITRE 53. 1738 À Mademoiselle De T, de Rouen, qui avait écrit à l'auteur, conjointement avec M De Cideville. Quoi! Celle qui n'a dû connaître Que les grâces, ses tendres soeurs, De qui les mains cueillent des fleurs, Et de qui les pas les font naître, En philosophe ose paraître Dans les profondeurs des détours Où l'on voit les épines croître; Et la maîtresse des amours A choisi Newton pour son maître! Je vois cette jeune beauté, Du palais de la volupté, Se promener d'un pas agile Au temple de la vérité. La route en était difficile; Mais elle est avec Cideville, Dans ces deux temples si fêté. Jusqu'où n'a-t-elle point été Avec ce conducteur habile? Je vois que la nature a fait, Parmi ses oeuvres infinies, Deux fois un ouvrage parfait: Elle a formé deux émilies. EPITRE 54. 1738 Au prince royal de Prusse. Vous ordonnez que je vous dise Tout ce qu'à Cirey nous faisons: Ne le voyez-vous pas sans qu'on vous en instruise? Vous êtes notre maître, et nous vous imitons: Nous retenons de vous les plus belles leçons De la sagesse d'épicure; Comme vous, nous sacrifions À tous les arts, à la nature; Mais de fort loin nous vous suivons. Ainsi, tandis qu'à l'aventure Le dieu du jour lance un rayon Au fond de quelque chambre obscure, De ses traits la lumière pure Y peint du plus vaste horizon La perspective en miniature. Une telle comparaison Se sent un peu de la lecture Et de Kircher et de Newton. Par ce ton si philosophique Qu'ose prendre ma faible voix, Peut-être je gâte à la fois La poésie et la physique. Mais cette nouveauté me pique; Et du vieux code poétique Je commence à braver les lois. Qu'un autre, dans ses vers lyriques, Depuis deux mille ans répétés, Brode encor des fables antiques; Je veux de neuves vérités. Divinités des bergeries, Naïades des rives fleuries, Satyres, qui dansez toujours, Vieux enfants que l'on nomme amours, Qui faites naître en nos prairies De mauvais vers et de beaux jours, Allez remplir les hémistiches De ces vers pillés et postiches Des rimailleurs suivant les cours. D'une mesure cadencée Je connais le charme enchanteur: L'oreille est le chemin du coeur; L'harmonie et son bruit flatteur Sont l'ornement de la pensée: Mais je préfère, avec raison, Les belles fautes du génie À l'exacte et froide oraison D'un puriste d'académie. Jardins plantés en symétrie, Arbres nains tirés au cordeau, Celui qui vous mit au niveau En vain s'applaudit, se récrie, En voyant ce petit morceau: Jardins, il faut que je vous fuie; Trop d'art me révolte et m'ennuie. J'aime mieux ces vastes forêts: La nature, libre et hardie, Irrégulière dans ses traits, S'accorde avec ma fantaisie. Mais dans ce discours familier En vain je crois étudier Cette nature simple et belle; Je me sens plus irrégulier Et beaucoup moins aimable qu'elle. Accordez-moi votre pardon Pour cette longue rapsodie; Je l'écrivis avec saillie, Mais peu maître de ma raison, Car j'étais auprès d'émilie. EPITRE 55. 1738 Au prince royal de Prusse. au nom de madame la marquise du Châtelet, a qui il avait demandé ce qu'elle faisait à Cirey. Un peu philosophe et bergère, Dans le sein d'un riant séjour, Loin des riens brillants de la cour, Des intrigues du ministère, Des inconstances de l'amour, Des absurdités du vulgaire Toujours sot et toujours trompé, Et de la troupe mercenaire Par qui ce vulgaire est dupé, Je vis heureuse et solitaire; Non pas que mon esprit sévère Haïsse par son caractère Tous les humains également: Il faut les fuir, c'est chose claire; Mais non pas tous, assurément. Vivre seule dans sa tanière Est un assez méchant parti; Et ce n'est qu'avec un ami Que la solitude doit plaire. Pour ami j'ai choisi Voltaire; Peut-être en feriez-vous ainsi. Mes jours s'écoulent sans tristesse; Et, dans mon loisir studieux, Je ne demandais rien aux dieux Que quelque dose de sagesse, Quand le plus aimable d'entre eux, À qui nous érigeons un temple, A, par ses vers doux et nombreux, De la sagesse que je veux Donné les leçons et l'exemple. Frédéric est le nom sacré De ce dieu charmant qui m'éclaire: Que ne puis-je aller à mon gré Dans l'Olympe où l'on le révère! Mais le chemin m'en est bouché. Frédéric est un dieu caché, Et c'est ce qui nous désespère. Pour moi, nymphe de ces coteaux, Et des prés si verts et si beaux, Enrichis de l'eau qui les baise, Soumise au fleuve de La Blaise, Je reste parmi ses roseaux. Mais vous, du séjour du tonnerre Ne pourriez-vous descendre un peu? C'est bien la peine d'être dieu Quand on ne vient pas sur la terre! EPITRE 56. 1738 À Monsieur Helvétius. Apprenti fermier général, Très-savant maître en l'art de plaire, Chez Plutus, ce gros dieu brutal, Vous portâtes mine étrangère; Mais chez les amours et leur mère, Chez Minerve, chez Apollon, Lorsque vous vîntes à paraître, On vous prit d'abord pour le maître Ou pour l'enfant de la maison. Vainement sur votre menton La main de l'aimable jeunesse N'a mis encor que son coton, Toute la raisonneuse espèce Croit voir en vous un vrai barbon; Et cependant votre maîtresse Jamais ne s'y méprit, dit-on: Car au langage de Platon, Au savoir qui dans vous réside, À ce minois de Céladon, Vous joignez la force d'Alcide. EPITRE 57. 1740 Au roi de Prusse Frédéric Le Grand, en réponse à une lettre dont il honora l'auteur, a son avénement à la couronne. Quoi! Vous êtes monarque, et vous m'aimez encore! Quoi! Le premier moment de cette heureuse aurore Qui promet à la terre un jour si lumineux, Marqué par vos bontés, met le comble à mes voeux! Ô coeur toujours sensible! âme toujours égale! Vos mains du trône à moi remplissent l'intervalle. Citoyen couronné, des préjugés vainqueur, Vous m'écrivez en homme, et parlez à mon coeur. Cet écrit vertueux, ces divins caractères, Du bonheur des humains sont les gages sincères. Ah, prince! Ah, digne espoir de nos coeurs captivés! Ah! Régnez à jamais comme vous écrivez. Poursuivez, remplissez des voeux si magnanimes: Tout roi jure aux autels de réprimer les crimes; Et vous, plus digne roi, vous jurez dans mes mains De protéger les arts, et d'aimer les humains. Et toi dont la vertu brilla persécutée, Toi qui prouvas un dieu, mais qu'on nommait athée, Martyr de la raison, que l'envie en fureur Chassa de son pays par les mains de l'erreur, Reviens, il n'est plus rien qu'un philosophe craigne; Socrate est sur le trône, et la vérité règne. Cet or qu'on entassait, ce pur sang des états, Qui leur donne la mort en ne circulant pas, Répandu par ses mains, au gré de sa prudence, Va ranimer la vie, et porter l'abondance. La sanglante injustice expire sous ses pieds: Déjà les rois voisins sont tous ses alliés; Ses sujets sont ses fils, l'honnête homme est son frère; Ses mains portent l'olive, et s'arment pour la guerre. Il ne recherche point ces énormes soldats, Ce superbe appareil, inutile aux combats, Fardeaux embarrassants, colosses de la guerre, Enlevés, à prix d'or, aux deux bouts de la terre; Il veut dans ses guerriers le zèle et la valeur, Et, sans les mesurer, juge d'eux par le coeur. Ainsi pense le juste, ainsi règne le sage. Mais il faut au grand homme un plus heureux partage: Consulter la prudence, et suivre l'équité, Ce n'est encor qu'un pas vers l'immortalité. Qui n'est que juste est dur; qui n'est que sage est triste: Dans d'autres sentiments l'héroïsme consiste. Le conquérant est craint, le sage est estimé; Mais le bienfaisant charme, et lui seul est aimé; Lui seul est vraiment roi; sa gloire est toujours Pure; Son nom parvient sans tache à la race future. À qui se fait chérir faut-il d'autres exploits? Trajan, non loin du Gange, enchaîna trente rois: À peine a-t-il un nom fameux par la victoire: Connu par ses bienfaits, sa bonté fait sa gloire. Jérusalem conquise, et ses murs abattus, N'ont point éternisé le grand nom de Titus; Il fut aimé: voilà sa grandeur véritable. Ô vous qui l'imitez, vous, son rival aimable, Effacez le héros dont vous suivez les pas: Titus perdit un jour, et vous n'en perdrez pas. EPITRE 58. 1740 À un ministre d'état. Sur l'encouragement des arts. Toi qui, mêlant toujours l'agréable à l'utile, Des plaisirs aux travaux passes d'un vol agile, Que j'aime à voir ton goût, par des soins bienfaisants, Encourager les arts à ta voix renaissants! Sans accorder jamais d'injuste préférence, Entre tous ces rivaux tiens toujours la balance. De Melpomène en pleurs anime les accents; De sa riante soeur chéris les agréments; Anime le pinceau, le ciseau, l'harmonie, Et mets un compas d'or dans les mains d'Uranie. Le véritable esprit sait se plier à tout: On ne vit qu'à demi quand on n'a qu'un seul goût. Je plains tout être faible, aveugle en sa manie, Qui dans un seul objet confina son génie, Et qui, de son idole adorateur charmé, Veut immoler le reste au dieu qu'il s'est formé. Entends-tu murmurer ce sauvage algébriste, À la démarche lente, au teint blême, à l'oeil triste, Qui, d'un calcul aride à peine encore instruit, Sait que quatre est à deux comme seize est à huit? Il méprise Racine, il insulte à Corneille; Lulli n'a point de son pour sa pesante oreille; Et Rubens vainement, sous ses pinceaux flatteurs, De la belle nature assortit les couleurs. Des xx redoublés admirant la puissance, Il croit que Varignon fut seul utile en France; Et s'étonne surtout qu'inspiré par l'amour, Sans algèbre autrefois Quinault charmât la cour. Avec non moins d'orgueil et non moins de folie, Un élève d'Euterpe, un enfant de Thalie, Qui, dans ses vers pillés, nous répète aujourd'hui Ce qu'on a dit cent fois, et toujours mieux que lui, De sa frivole muse admirateur unique, Conçoit pour tout le reste un dégoût léthargique, Prend pour des arpenteurs Archimède et Newton, Et voudrait mettre en vers Aristote et Platon. Ce boeuf qui pesamment rumine ses problèmes, Ce papillon folâtre, ennemi des systèmes, Sont regardés tous deux avec un ris moqueur Par un bavard en robe, apprenti chicaneur, Qui, de papiers timbrés barbouilleur mercenaire, Vous vend pour un écu sa plume et sa colère. "Pauvres fous, vains esprits, s'écrie avec hauteur Un ignorant fourré, fier du nom de docteur, Venez à moi; laissez Massillon, Bourdaloue; Je veux vous convertir; mais je veux qu'on me loue. Je divise en trois points le plus simple des cas; J'ai vingt ans, sans l'entendre, expliqué saint Thomas. " Ainsi ces charlatans, de leur art idolâtres, Attroupent un vain peuple au pied de leurs théâtres. L'honnête homme est plus juste, il approuve en autrui Les arts et les talents qu'il ne sent point en lui. Jadis avant que Dieu, consommant son ouvrage, Eût d'un souffle de vie animé son image, Il se plut à créer des animaux divers: L'aigle, au regard perçant, pour régner dans les airs; Le paon, pour étaler l'iris de son plumage; Le coursier, pour servir; le loup, pour le carnage; Le chien, fidèle et prompt; l'âne, docile et lent, Et le taureau farouche, et l'animal bêlant; Le chantre des forêts; la douce tourterelle, Qu'on a cru faussement des amants le modèle: L'homme les nomma tous, et, par un heureux choix, Discernant leurs instincts, assigna leurs emplois. On compte que l'époux de la célèbre Hortense Signala plaisamment sa sainte extravagance: Craignant de faire un choix par sa faible raison, Il tirait aux trois dés les rangs de sa maison. Le sort, d'un postillon, faisait un secrétaire; Son cocher étonné devint homme d'affaire; Un docteur hibernois, son très-digne aumônier, Rendit grâce au destin qui le fit cuisinier. On a vu quelquefois des choix assez bizarres. Il est beaucoup d'emplois, mais les talents sont rares. Si dans Rome avilie un empereur brutal Des faisceaux d'un consul honora son cheval, Il fut cent fois moins fou que ceux dont l'imprudence Dans d'indignes mortels a mis sa confiance. L'ignorant a porté la robe de Cujas; La mitre a décoré des têtes de Midas; Et tel au gouvernail a présidé sans peine, Qui, la rame à la main, dut servir à la chaîne. Le mérite est caché. Qui sait si de nos temps Il n'est point, quoi qu'on dise, encor quelques talents? Peut-être qu'un Virgile, un Cicéron sauvage, Est chantre de paroisse, ou juge de village. Le sort, aveugle roi des aveugles humains, Contredit la nature, et détruit ses desseins; Il affaiblit ses traits, les change ou les efface; Tout s'arrange au hasard, et rien n'est à sa place. EPITRE 59. 1741 Au roi de Prusse. À Bruxelles, Non, il n'est point ingrat; c'est moi qui suis injuste; Il fait des vers, il m'aime; et ce héros auguste, En inspirant l'amour, en répandant l'effroi, Caresse encor sa muse, et badine avec moi. Du bouclier de Mars il s'est fait un pupitre; De sa main triomphante il me trace une épître, Une épître où son coeur a paru tout entier. J'y vois le bel esprit, et l'homme, et le guerrier. C'est le vrai coloris de son âme intrépide. Son style, ainsi que lui, brillant, mâle, et rapide, Sans languir un moment, ressemble à ses exploits. Il dit tout en deux mots, et fait tout en deux mois. Ô ciel! Veillez sur lui, si vous aimez la terre: Écartez loin de lui les foudres de la guerre; Mais écartez surtout les poignards des dévots. Que le fou Loyola défende à ses suppôts D'imiter saintement, dans les champs germaniques, Des Châtels, des Cléments, les forfaits catholiques. Je connais trop l'église et ses saintes fureurs. Je ne crains point les rois, je crains les Directeurs; Je crains le front tondu d'un cuistre à robe noire, Qui, du vieux testament lisant du nez l'histoire, D'Aod et de Judith admirant les desseins, Prêche le parricide, et fait des assassins. Il sait d'un fanatique enhardir la faiblesse. Un sot à deux genoux, qui marmotte à confesse La liste des péchés dont il veut le pardon, Instrument dangereux dans les mains d'un fripon, Croit tout, est prêt à tout; et sa main frénétique Respecte rarement un héros hérétique. EPITRE 60. 1741 Au même. Eh bien! Mauvais plaisants, critiques obstinés, Prétendus beaux esprits, à médire acharnés, Qui, parlant sans penser, fiers avec ignorance, Mettez légèrement les rois dans la balance; Qui d'un ton décisif, aussi hardi que faux, Assurez qu'un savant ne peut être un héros; Ennemis de la gloire et de la poésie, Grands critiques des rois, allez en Silésie; Voyez cent bataillons près de Neiss écrasés: C'est là qu'est mon héros. Venez, si vous l'osez. Le voilà ce savant que la gloire environne, Qui préside aux combats, qui commande à Bellone, Qui du fier Charles Douze égalant le grand coeur, Le surpasse en prudence, en esprit, en douceur. C'est lui-même, c'est lui, dont l'âme universelle Courut de tous les arts la carrière immortelle; Lui qui de la nature a vu les profondeurs, Des charlatans dévots confondit les erreurs; Lui qui dans un repas, sans soins et sans affaire, Passait les ignorants dans l'art heureux de plaire; Qui sait tout, qui fait tout, qui élance à Grands pas Du Parnasse à l'Olympe, et des jeux aux combats. Je sais que Charles Douze, et Gustave, et Turenne, N'ont point bu dans les eaux qu'épanche l'Hippocrène: Mais enfin ces guerriers, illustres ignorants, En étant moins polis, n'en étaient pas plus grands. Mon prince est au-dessus de leur gloire vulgaire: Quand il n'est point Achille, il sait être un Homère; Tour à tour la terreur de l'Autriche et des sots; Fertile en grands projets, aussi bien qu'en bons mots; En riant à la fois de Genève et de Rome, Il parle, agit, combat, écrit, règne, en grand homme. Ô vous qui prodiguez l'esprit et les vertus, Reposez-vous, mon prince, et ne m'effrayez plus; Et, quoique vous sachiez tout penser et tout faire, Songez que les boulets ne vous respectent guère, Et qu'un plomb dans un tube entassé par des sots Peut casser d'un seul coup la tête d'un héros Lorsque, multipliant son poids par sa vitesse, Il fend l'air qui résiste, et pousse autant qu'il presse. Alors privé de vie, et chargé d'un grand nom, Sur un lit de parade étendu tout du long, Vous iriez tristement revoir votre patrie. Ô ciel! Que ferait-on dans votre académie? Un dur anatomiste, élève d'Atropos, Viendrait, scalpel en main, disséquer mon héros. "La voilà, dirait-il, cette cervelle unique, Si belle, si féconde, et si philosophique. " Il montrerait aux yeux les fibres de ce coeur Généreux, bienfaisant, juste, plein de grandeur. Il couperait... mais non, ces horribles images Ne doivent point souiller les lignes de nos pages. Conservez, ô mes dieux! L'aimable Frédéric, Pour son bonheur, pour moi, pour le bien du public. Vivez, prince, et passez dans la paix, dans la guerre, Surtout dans les plaisirs, tous les ic de la terre, Théodoric, Ulric, Genseric, Alaric, Dont aucun ne vous vaut, selon mon pronostic. Mais lorsque vous aurez, de victoire en victoire, Augmenté vos états, ainsi que votre gloire, Daignez vous souvenir que ma tremblante voix, En chantant vos vertus, présagea vos exploits. Songez bien qu'en dépit de la grandeur suprême, Votre main mille fois m'écrivait: je vous aime. Adieu, grand politique, et rapide vainqueur! Trente états subjugués ne valent point un coeur. EPITRE 61. 1742 Au même. De Bruxelles, Les vers et les galants écrits Ne sont pas de cette province, Et dans les lieux où tout est prince Il est très-peu de beaux esprits. Jean Rousseau, banni de Paris, Vit émousser dans ce pays Le tranchant aigu de sa pince; Et sa muse, qui toujours grince, Et qui fuit les jeux et les ris, Devint ici grossière et mince. Comment vouliez-vous que je tinsse Contre ces frimas épaissis? Vouliez-vous que je redevinsse Ce que j'étais quand je suivis Les traces du pasteur du Mince, Et que je chantai les henris? Apollon la tête me rince; Il s'aperçoit que je vieillis. Il voulut qu'en lisant Leibnitz De plus rimailler je m'abstinsse; Il le voulut, et j'obéis: Auriez-vous cru que j'y parvinsse? EPITRE 62. 1743 Réponse aux premiers vers du marquis de Ximenès, du 31 décembre 1742. Vous flattez trop ma vanité: Cet art si séduisant vous était inutile; L'art des vers suffisait; et votre aimable style M'a lui seul assez enchanté. Votre âge quelquefois hasarde ses prémices. En esprit, ainsi qu'en amour, Le temps ouvre les yeux, et l'on condamne un jour De ses goûts passagers les premiers sacrifices. À la moins aimable beauté, Dans son besoin d'aimer on prodigue son âme, On prête des appas à l'objet de sa flamme; Et c'est ainsi que vous m'avez traité. Ah! Ne me quittez point, séducteur que vous êtes! Ma muse a reçu vos serments... Je sens qu'elle est au rang de ces vieilles coquettes Qui pensent fixer leurs amants. EPITRE 63. Au roi de Prusse. Fragment. Lorsque, pour tenir la balance, L'anglais vide son coffre-fort; Lorsque l'espagnol sans puissance Croit partout être le plus fort; Quand le français vif et volage Fait au plus vite un empereur; Quand Belle-Isle n'est pas sans peur Pour l'ouvrier et pour l'ouvrage; Quand le batave un peu tardif, Rempli d'égards et de scrupule, Avance un pas et deux recule Pour se joindre à l'anglais actif; Quand le bonhomme de saint-père Du haut de sa sainte Sion Donne sa bénédiction À plus d'une armée étrangère, Que fait mon héros à Berlin? Il réfléchit sur la folie Des conducteurs du genre humain; Il donne des lois au destin, Et carrière à son grand génie; Il fait des vers gais et plaisants; Il rit en donnant des batailles; On commence à craindre à Versailles De le voir rire à nos dépens. EPITRE 64. 1744 Au même. Ceux qui sont nés sous un monarque Font tous semblant de l'adorer; Sa majesté, qui le remarque, Fait semblant de les honorer; Et de cette fausse monnoie Que le courtisan donne au roi, Et que le prince lui renvoie, Chacun vit, ne songeant qu'à soi. Mais lorsque la philosophie, La séduisante poésie, Le goût, l'esprit, l'amour des arts, Rejoignent sous leurs étendards, À trois cents milles de distance, Votre très-royale éloquence, Et mon goût pour tous vos talents; Quand, sans crainte et sans espérance, Je sens en moi tous vos penchants; Et lorsqu'un peu de confidence Resserre encor ces noeuds charmants; Enfin lorsque Berlin attire Tous mes sens à Cirey séduits, Alors ne pouvez-vous pas dire: On m'aime, tout roi que je suis? Enfin l'océan germanique, Qui toujours des bons hambourgeois Servit si bien la république, Vers Embden sera sous vos lois, Avec garnison batavique. Un tel mélange me confond; Je m'attendais peu, je vous jure, De voir de l'or avec du plomb; Mais votre creuset me rassure: À votre feu, qui tout épure, Bientôt le vil métal se fond, Et l'or vous demeure en nature. Partout que de prospérités! Vous conquérez, vous héritez Des ports de mer et des provinces; Vous mariez à de grands princes De très-adorables beautés; Vous faites noce, et vous chantez Sur votre lyre enchanteresse Tantôt de Mars les cruautés, Et tantôt la douce mollesse. Vos sujets, au sein du loisir, Goûtent les fruits de la victoire; Vous avez et fortune et gloire; Vous avez surtout du plaisir; Et cependant le roi mon maître, Si digne avec vous de paraître Dans la liste des meilleurs rois, S'amuse à faire dans la Flandre Ce que vous faisiez autrefois Quand trente canons à la fois Mettaient des bastions en cendre. C'est lui qui, secouru du ciel, Et surtout d'une armée entière, A brisé la forte barrière Qu'à notre nation guerrière Mettait le bon greffier Fagel. De Flandre il court en Allemagne Défendre les rives du Rhin; Sans quoi le pandoure inhumain Viendrait s'enivrer de ce vin Qu'on a cuvé dans la Champagne. Grand roi, je vous l'avais bien dit Que mon souverain magnanime Dans l'Europe aurait du crédit, Et de grands droits à votre estime. Son beau feu, dont un vieux prélat Avait caché les étincelles, À de ses flammes immortelles Tout d'un coup répandu l'éclat. Ainsi la brillante fusée Est tranquille jusqu'au moment Où, par son amorce embrasée, Elle éclaire le firmament, Et, perçant dans les sombres voiles, Semble se mêler aux étoiles, Qu'elle efface par son brillant. C'est ainsi que vous enflammâtes Tout l'horizon d'un nouveau ciel, Lorsqu'à Berlin vous commençâtes À prendre ce vol immortel Devers la gloire, où vous volâtes. Tout du plus loin que je vous vis, Je m'écriai, je vous prédis À l'Europe tout incertaine. Vous parûtes: vingt potentats Se troublèrent dans leurs états, En voyant ce grand phénomène. Il brille, il donne de beaux jours: J'admire, je bénis son cours; Mais c'est de loin: voilà ma peine. EPITRE 65. 1744 A monsieur le président Hénault. A Cirey, Ô déesse de la santé, Fille de la sobriété, Et mère des plaisirs du sage, Qui sur le matin de notre âge Fais briller ta vive clarté, Et répands la sérénité Sur le soir d'un jour plein d'orage, Ô déesse, exauce mes voeux! Que ton étoile favorable Conduise ce mortel aimable; Il est si digne d'être heureux! Sur Hénault tous les autres dieux Versent la source inépuisable De leurs dons les plus précieux. Toi qui seule tiendrais lieu d'eux, Serais-tu seule inexorable? Ramène à ses amis charmants, Ramène à ses belles demeures Ce bel esprit de tous les temps, Cet homme de toutes les heures. Orne pour lui, pour lui suspends La course rapide du temps; Il en fait un si bel usage! Les devoirs et les agréments En font chez lui l'heureux partage. Les femmes l'ont pris fort souvent Pour un ignorant agréable, Les gens en us pour un savant, Et le dieu joufflu de la table Pour un connaisseur très-gourmand. Qu'il vive autant que son ouvrage, Qu'il vive autant que tous les rois Dont il nous décrit les exploits, Et la faiblesse et le courage, Les moeurs, les passions, les lois, Sans erreurs et sans verbiage. Qu'un bon estomac soit le prix De son coeur, de son caractère, De ses chansons, de ses écrits. Il a tout: il a l'art de plaire, L'art de nous donner du plaisir, L'art si peu connu de jouir; Mais il n'a rien s'il ne digère. Grand dieu! Je ne m'étonne pas Qu'un ennuyeux, un Desfontaine, Entouré dans son galetas De ses livres rongés des rats, Nous endormant, dorme sans peine; Et que le bouc soit gros et gras. Jamais églé, jamais Sylvie, Jamais Lise à souper ne prie Un pédant à citations, Sans goût, sans grâce, et sans génie; Sa personne, en tous lieux honnie, Est réduite à ses noirs gitons. Hélas! Les indigestions Sont pour la bonne compagnie. EPITRE 66. 1744 Au roi de Prusse. À Paris, Du héros de la Germanie Et du plus bel esprit des rois Je n'ai reçu, depuis trois mois, Ni beaux vers, ni prose polie; Ma muse en est en léthargie. Je me réveille aux fiers accents De l'Allemagne ranimée, Aux fanfares de votre armée, À vos tonnerres menaçants, Qui se mêlent aux cris perçants Des cent voix de la renommée. Je vois de Berlin à Paris Cette déesse vagabonde, De Frédéric et de Louis Porter les noms au bout du monde; Ces noms, que la gloire a tracés Dans un cartouche de lumière; Ces noms, qui répondent assez Du bonheur de l'Europe entière, S'ils sont toujours entrelacés. Quels seront les heureux poëtes, Les chantres boursouflés des rois, Qui pourront élever leurs voix, Et parler de ce que vous faites? C'est à vous seul de vous chanter, Vous qu'en vos mains j'ai vu porter La lyre, et la lance d'Achille; Vous qui, rapide en votre style Comme dans vos exploits divers, Faites de la prose et des vers Comme vous prenez une ville. D'Horace heureux imitateur, Sa gaîté, son esprit, sa grâce, Ornent votre style enchanteur; Mais votre muse le surpasse Dans un point cher à notre coeur: L'empereur protégeait Horace, Et vous protégez l'empereur. Fils de Mars et de Calliope, Et digne de ces deux grands noms, Faites le destin de l'Europe, Et daignez faire des chansons; Et quand Thémis avec Bellone Par votre main raffermira Des césars le funeste trône; Quand le hongrois cultivera, À l'abri d'une paix profonde, Du Tokai la vigne féconde; Quand partout son vin se boira, Qu'en le buvant on chantera Les pacificateurs du monde, Mon prince à Berlin reviendra; Mon prince à son peuple qui l'aime Libéralement donnera Un nouvel et bel opéra, Qu'il aura composé lui-même. Chaque auteur vous applaudira; Car, tout envieux que nous sommes Et du mérite et du grand nom, Un poëte est toujours fort bon À la tête de cent mille hommes. Mais, croyez-moi, d'un tel secours Vous n'avez pas besoin pour plaire; Fussiez-vous pauvre comme Homère, Comme lui vous vivrez toujours. Pardon, si ma plume légère, Que souvent la vôtre enhardit, Écrit toujours au bel esprit Beaucoup plus qu'au roi qu'on révère. Le nord, à vos sanglants progrès, Vit des rois le plus formidable: Moi, qui vous approchai de près, Je n'y vis que le plus aimable. EPITRE 67. 1744 Au roi. Présentée à sa majesté, au camp devant Fribourg. Vous dont l'Europe entière aime ou craint la Justice, Brave et doux à la fois, prudent sans artifice, Roi nécessaire au monde, où portez-vous vos pas? De la fièvre échappé, vous courez aux combats! Vous volez à Fribourg! En vain La Peyronie Vous disait: " arrêtez, ménagez votre vie! Il vous faut du régime, et non des soins guerriers: Un héros peut dormir, couronné de lauriers. " Le zèle a beau parler, vous n'avez pu le croire. Rebelle aux médecins, et fidèle à la gloire, Vous bravez l'ennemi, les assauts, les saisons, Le poids de la fatigue, et le feu des canons. Tout l'état en frémit, et craint votre courage. Vos ennemis, grand roi, le craignent davantage. Ah! N'effrayez que Vienne, et rassurez Paris! Rendez, rendez la joie à vos peuples chéris; Rendez-nous ce héros qu'on admire et qu'on aime. Un sage nous a dit que le seul bien suprême, Le seul bien qui du moins ressemble au vrai bonheur, Le seul digne de l'homme, est de toucher un coeur. Si ce sage eut raison, si la philosophie Plaça dans l'amitié le charme de la vie, Quel est donc, justes dieux! Le destin d'un bon roi, Qui dit, sans se flatter: " tous les coeurs sont à Moi? " À cet empire heureux qu'il est beau de prétendre! Vous qui le possédez, venez, daignez entendre Des bornes de l'Alsace aux remparts de Paris Ce cri que l'amour seul forme de tant de cris. Accourez, contemplez ce peuple dans la joie, Bénissant le héros que le ciel lui renvoie. Ne le voyez-vous pas tout ce peuple à genoux, Tous ces avides yeux qui ne cherchent que vous, Tous nos coeurs enflammés volant sur notre bouche? C'est là le vrai triomphe, et le seul qui vous touche. Cent rois au capitole en esclaves traînés, Leurs villes, leurs trésors, et leurs dieux enchaînés, Ces chars étincelants, ces prêtres, cette armée, Ce sénat insultant à la terre opprimée, Ces vaincus envoyés du spectacle au cercueil, Ces triomphes de Rome étaient ceux de l'orgueil: Le vôtre est de l'amour, et la gloire en est pure; Un jour les effaçait, le vôtre à jamais dure; Ils effrayaient le monde, et vous le rassurez. Vous, l'image des dieux sur la terre adorés, Vous que dans l'âge d'or elle eût choisi pour maître, Goûtez les jours heureux que vos soins font renaître! Que la paix florissante embellisse leur cours! Mars fait des jours brillants, la paix fait les Beaux jours. Qu'elle vole à la voix du vainqueur qui l'appelle, Et qui n'a combattu que pour nous et pour elle! EPITRE 68. Au roi de Prusse. Fragment. Ah! Mon prince, c'est grand dommage Que vous n'ayez point votre image, Un fils par la gloire animé, Un fils par vous accoutumé À rogner ce grand héritage Que l'Autriche s'était formé. Il est doux de se reconnaître Dans sa noble postérité; Un grand homme en doit faire naître: Voyez comme le roi mon maître De ce devoir s'est acquitté. Son dauphin, comme vous, appelle Auprès de lui les plus beaux arts De Le Brun, de Lulli, d'Handelle, Tout aussi bien que ceux de Mars. Il apprit la langue espagnole; Il entend celle des césars, Mais des césars du capitole. Vous me demanderez comment, Dans le beau printemps de sa vie, Un dauphin peut en savoir tant; Qui fut son maître? Le génie: Ce fut là votre précepteur. Je sais bien qu'un peu de culture Rend encor le terrain meilleur; Mais l'art fait moins que la nature. EPITRE 69. Au même. J'ai donc vu ce Potsdam, et je ne vous vois pas; On dit qu'ainsi que moi vous prenez médecine. Que de conformités m'attachent sur vos pas! Le dieu de la double colline, L'amour de tous les arts, la haine des dévots; Raisonner quelquefois sur l'essence divine; Peu hanter nosseigneurs les sots; Au corps comme à l'esprit donner peu de repos; Mettre l'ennui toujours en fuite; Manger trop quelquefois, et me purger ensuite; Savourer les plaisirs, et me moquer des maux; Sentir et réprimer ma vive impatience: Voilà quel est mon lot, voilà ma ressemblance Avec mon aimable héros. Ô vous, maîtres du monde! ô vous, rois que j'atteste, Indolents dans la paix, ou de sang abreuvés... Ressemblez-lui dans tout le reste... EPITRE 70. 1745 Au même, qui avait adressé des vers à l'auteur sur ces Rimes redoublées. Lorsque deux rois s'entendent bien, Que chacun d'eux défend son bien, Et du bien d'autrui fait ripaille; Quand un des deux, roi très-chrétien, L'autre, qui l'est vaille que vaille, Prennent des murs, gagnent bataille, Et font sur le bord stygien Voler des pandours la canaille; Quand Berlin rit avec Versaille Aux dépens de l'hanovrien, Que dit monsieur l'autrichien? Tout honteux, il faut qu'il s'en aille Loin du monarque prussien, Qui le bat, le suit, et s'en raille. Cela pourra gâter la taille De ce gros Monsieur Bartenstein, Et rabaisser ce ton hautain Qui toujours contre vous criaille. C'est en vain que l'anglais travaille À combattre votre destin, Vous aurez l'huître, et lui l'écaille; Vous aurez le fruit et le grain, Et lui l'écorce avec la paille. Le saxon voit que c'est en vain Qu'un petit moment il ferraille; Contre un aussi mauvais voisin Que peut-il faire? Rien qui vaille. Vous seriez empereur romain, Et du pape première ouaille, Si vous en aviez le dessein; Mais votre pouvoir souverain Subsistera, pour le certain, Sans cette belle pretintaille. Soyez l'arbitre du germain, Soyez toujours vainqueur humain, Et laissez là la rime en aille. EPITRE 71. 1745 Au duc de Richelieu. Généreux courtisan d'un roi brillant de gloire, Vous, ministre et témoin de ses vaillants exploits, L'emploi d'écrire son histoire Devient le plus beau des emplois. Plus il est glorieux, et plus il est facile; Le sujet seul fait tout, et l'art est inutile. Je n'ai pas besoin d'ornement, Je n'ai rien à flatter, et je n'ai rien à taire: Je dois raconter simplement Les grandes actions, ainsi qu'il les sait faire. Je dirai qu'il porte ses pas Des jeux à la tranchée, et d'un siége aux combats; Que si Louis Le Grand renversa des murailles, Le ciel réservait à son fils L'honneur de gagner des batailles, Et de mettre le comble à la gloire des lis. Je peindrai ce courage et tranquille et terrible, Vainqueur du fier anglais, qui se croit invincible; Le champ de Fontenoy de meurtre ensanglanté, D'autant plus glorieux qu'il fut plus disputé. Dans ce combat affreux, acharné, sanguinaire, Le roi craint pour son fils, le fils craint pour son père; Nos soldats tout sanglants frémissent pour tous deux, Seul mouvement d'effroi dans ces coeurs généreux. Grand roi, Londres gémit, Vienne pleure et t'admire: Ton bras va décider des destins de l'empire. La Sardaigne balance, et Munich se repent; Le batave indécis au remords est en proie; Et la France s'écrie au milieu de sa joie: "Le plus aimé des rois est aussi le plus grand. " EPITRE 72. 1747 À monsieur le comte Algarotti, qui était alors à la cour de Saxe, et que le roi de Pologne avait fait Son conseiller de guerre. À Paris, Enfant du Pinde et de Cythère, Brillant et sage Algarotti, À qui le ciel a départi L'art d'aimer, d'écrire, et de plaire, Et que, pour comble de bienfaits, Un des meilleurs rois de la terre A fait son conseiller de guerre Dès qu'il a voulu vivre en paix; Dans vos palais de porcelaine, Recevez ces frivoles sons, Enfilés sans art et sans peine Au charmant pays des pompons. Ô Saxe! Que nous vous aimons! Ô Saxe! Que nous vous devons D'amour et de reconnaissance! C'est de votre sein que sortit Le héros qui venge la France, Et la nymphe qui l'embellit. Apprenez que cette dauphine, Par ses grâces, par son esprit, Ici chaque jour accomplit Ce que votre muse divine Dans ses lettres m'avait prédit. Vous penserez que je l'ai vue, Quand je vous en dis tant de bien, Et que je l'ai même entendue: Je vous jure qu'il n'en est rien, Et que ma muse peu connue, En vous répétant dans ces vers Cette vérité toute nue, N'est que l'écho de l'univers. Une dauphine est entourée, Et l'étiquette est son tourment. J'ai laissé passer prudemment Des paniers la foule titrée, Qui remplit tout l'appartement De sa bigarrure dorée. Virgile était-il le premier À la toilette de Livie? Il laissait passer Cornélie, Les ducs et pairs, le chancelier, Et les cordons bleus d'Italie, Et s'amusait sur l'escalier Avec Tibulle et Polymnie. Mais à la fin j'aurai mon tour: Les dieux ne me refusent guère; Je fais aux grâces chaque jour Une très-dévote prière. Je leur dis: " filles de l'amour, Daignez, à ma muse discrète Accordant un peu de faveur, Me présenter à votre soeur Quand vous irez à sa toilette. " Que vous dirai-je maintenant Du dauphin, et de cette affaire De l'amour et du sacrement? Les dames d'honneur de Cythère En pourraient parler dignement; Mais un profane doit se taire. Sa cour dit qu'il s'occupe à faire Une famille de héros, Ainsi qu'ont fait très à propos Son aïeul et son digne père. Daignez pour moi remercier Votre ministre magnifique; D'un fade éloge poétique Je pourrais fort bien l'ennuyer; Mais je n'aime pas à louer; Et ces offrandes si chéries Des belles et des potentats, Gens tout nourris de flatteries, Sont un bijou qui n'entre pas Dans son baguier de pierreries. Adieu: faites bien au saxon Goûter les vers de l'Italie Et les vérités de Newton; Et que votre muse polie Parle encor sur un nouveau ton De notre immortelle émilie. EPITRE 73. 1747 À s a s madame la duchesse du Maine, sur la victoire remportée par le roi, à Lawfelt. Auguste fille et mère de héros, Vous ranimez ma voix faible et cassée, Et vous voulez que ma muse lassée Comme Louis ignore le repos. D'un crayon vrai vous m'ordonnez de peindre Son coeur modeste et ses brillants exploits, Et Cumberland, que l'on a vu deux fois Chercher ce roi, l'admirer, et le craindre. Mais des bons vers l'heureux temps est passé; L'art des combats est l'art où l'on excelle. Notre Alexandre en vain cherche un Apelle: Louis s'élève, et le siècle est baissé. De Fontenoy le nom plein d'harmonie Pouvait au moins seconder le génie. Boileau pâlit au seul nom de Voërden. Que dirait-il si, non loin d'Helderen, Il eût fallu suivre entre les deux Nèthes Bathiani, si savant en retraites; Avec D'estrée à Rosmal s'avancer? La gloire parle, et Louis me réveille; Le nom du roi charme toujours l'oreille; Mais que Lawfelt est rude à prononcer! Et quel besoin de nos panégyriques, Discours en vers, épîtres héroïques, Enregistrés, visés par Crébillon, Signés Marville, et jamais Apollon? De votre fils je connais l'indulgence; Il recevra sans courroux mon encens; Car la bonté, la soeur de la vaillance, De vos aïeux passa dans vos enfants. Mais tout lecteur n'est pas si débonnaire; Et si j'avais, peut-être téméraire, Représenté vos fiers carabiniers Donnant l'exemple aux plus braves guerriers Si je peignais ce soutien de nos armes, Ce petit-fils, ce rival de Condé; Du dieu des vers si j'étais secondé, Comme il le fut par le dieu des alarmes, Plus d'un censeur, encore avec dépit, M'accuserait d'en avoir trop peu dit. Très-peu de gré, mille traits de satire, Sont le loyer de quiconque ose écrire: Mais pour le prince il faut savoir souffrir; Il est partout des risques à courir; Et la censure, avec plus d'injustice, Va tous les jours acharner sa malice Sur des héros dont la fidélité L'a mieux servi que je ne l'ai chanté. Allons, parlez, ma noble académie: Sur vos lauriers êtes-vous endormie? Représentez ce conquérant humain Offrant la paix, le tonnerre à la main. Ne louez point, auteurs, rendez justice; Et, comparant aux siècles reculés Le siècle heureux, les jours dont vous parlez, Lisez César, vous connaîtrez Maurice. Si de l'état vous aimez les vengeurs, Si la patrie est vivante en vos coeurs, Voyez ce chef dont l'active prudence Venge à la fois Gênes, Parme, et la France. Chantez Belle-Isle; élevez dans vos vers Un monument au généreux Boufflers; Il est du sang qui fut l'appui du trône: Il eût pu l'être; et la faux du trépas Tranche ses jours, échappés à Bellone, Au sein des murs délivrés par son bras. Mais quelle voix assez forte, assez tendre, Saura gémir sur l'honorable cendre De ces héros que Mars priva du jour, Aux yeux d'un roi, leur père et leur amour? Ô vous surtout, infortuné Bavière, Jeune Froulay, si digne de nos pleurs, Qui chantera votre vertu guerrière? Sur vos tombeaux qui répandra des fleurs? Anges des cieux, puissances immortelles, Qui présidez à nos jours passagers, Sauvez Lautrec au milieu des dangers: Mettez Ségur à l'ombre de vos ailes; Déjà Rocoux vit déchirer son flanc. Ayez pitié de cet âge si tendre; Ne versez pas le reste de ce sang Que pour Louis il brûle de répandre. De cent guerriers couronnez les beaux jours: Ne frappez pas Bonac et d'Aubeterre, Plus accablés sous de cruels secours Que sous les coups des foudres de la guerre. Mais, me dit-on, faut-il à tout propos Donner en vers des listes de héros? Sachez qu'en vain l'amour de la patrie Dicte vos vers au vrai seul consacrés: On flatte peu ceux qu'on a célébrés; On déplaît fort à tous ceux qu'on oublie. Ainsi toujours le danger suit mes pas; Il faut livrer presque autant de combats Qu'en a causé sur l'onde et sur la terre Cette balance utile à l'Angleterre. Cessez, cessez, digne sang De Bourbon, De ranimer mon timide Apollon, Et laissez-moi tout entier à l'histoire; C'est là qu'on peut, sans génie et sans art, Suivre Louis de l'Escaut jusqu'au Jart. Je dirai tout, car tout est à sa gloire. Il fait la mienne, et je me garde bien De ressembler à ce grand satirique, De son héros discret historien, Qui, pour écrire un beau panégyrique, Fut bien payé, mais qui n'écrivit rien. EPITRE 74. À monsieur le duc de Richelieu. Dans vos projets étudiés Joignant la force et l'artifice, Vous devenez donc un Ulysse, D'un Achille que vous étiez. Les intérêts de deux couronnes Sont soutenus par vos exploits, Et des fiers tyrans du génois On vous a vu prendre à la fois Et les postes et les personnes. L'ennemi, par vous déposté, Admire votre habileté. En pareil cas, quelque Voiture Vous dirait qu'on vous vit toujours Auprès de Mars et des amours Dans la plus brillante posture. Ainsi jadis on s'exprimait Dans la naissante académie Que votre grand-oncle formait; Mais la vieille dame, endormie Dans le sein d'un triste repos, Semble renoncer aux bons mots, Et peut-être même au génie. Mais quand vous viendrez à Paris, Après plus d'un beau poste pris, Il faudra bien qu'on vous harangue Au nom du corps des beaux esprits, Et des maîtres de notre langue. Revenez bientôt essuyer Ces fadeurs qu'on nomme éloquence, Et donnez-moi la préférence Quand il faudra vous ennuyer. EPITRE 75. À monsieur le maréchal De Saxe, en lui envoyant les oeuvres de m le marquis de Rochemore, son ancien ami, mort depuis peu. Je goûtais dans ma nuit profonde Les froides douceurs du repos, Et m'occupais peu des héros Qui troublent le repos du monde; Mais dans nos champs élysiens Je vois une troupe en colère De fiers bretons, d'autrichiens, Qui vous maudit et vous révère; Je vois des français éventés, Qui tous se flattent de vous plaire, Et qui sont encore entêtés De leurs plaisirs et de leur gloire, Car ils sont morts à vos côtés Entre les bras de la victoire. Enfin dans ces lieux tout m'apprend Que celui que je vis à table Gai, doux, facile, complaisant, Et des humains le plus aimable, Devient aujourd'hui le plus grand. J'allais vous faire un compliment; Mais, parmi les choses étranges Qu'on dit à la cour de Pluton, On prétend que ce fier saxon S'enfuit au seul bruit des louanges, Comme l'anglais fuit à son nom. Lisez seulement mes folies, Mes vers, qui n'ont loué jamais Que les trop dangereux attraits Du dieu du vin et des sylvies: Ces sujets ont toujours tenté Les héros de l'antiquité Comme ceux du siècle où nous sommes: Pour qui sera la volupté, S'il en faut priver les grands hommes? EPITRE 76. 1748 À Madame Denis, nièce de l'auteur. La vie de Paris et de Versailles. Vivons pour nous, ma chère Rosalie; Que l'amitié, que le sang qui nous lie, Nous tiennent lieu du reste des humains: Ils sont si sots, si dangereux, si vains! Ce tourbillon qu'on appelle le monde Est si frivole, en tant d'erreurs abonde, Qu'il n'est permis d'en aimer le fracas Qu'à l'étourdi qui ne le connaît pas. Après dîner, l'indolente Glycère Sort pour sortir, sans avoir rien à faire: On a conduit son insipidité Au fond d'un char, où, montant de côté, Son corps pressé gémit sous les barrières D'un lourd panier qui flotte aux deux portières. Chez son amie au grand trot elle va, Monte avec joie, et s'en repent déjà, L'embrasse, et bâille; et puis lui dit: " madame, J'apporte ici tout l'ennui de mon âme: Joignez un peu votre inutilité À ce fardeau de mon oisiveté. " Si ce ne sont ses paroles expresses, C'en est le sens. Quelques feintes caresses, Quelques propos sur le jeu, sur le temps, Sur un sermon, sur le prix des rubans, Ont épuisé leurs âmes excédées: Elles chantaient déjà, faute d'idées; Dans le néant leur coeur est absorbé, Quand dans la chambre entre monsieur l'abbé, Fade plaisant, galant escroc, et prêtre, Et du logis pour quelques mois le maître. Vient à la piste un fat en manteau noir, Qui se rengorge et se lorgne au miroir. Nos deux pédants sont tous deux sûrs de plaire; Un officier arrive, et les fait taire, Prend la parole, et conte longuement Ce qu'à Plaisance eût fait son régiment Si par malheur on n'eût pas fait retraite. Il vous le mène au col de la Bouquette; À Nice, au Var, à Digne il le conduit; Nul ne l'écoute, et le cruel poursuit. Arrive Isis, dévote au maintien triste, À l'air sournois: un petit janséniste, Tout plein d'orgueil et de saint Augustin, Entre avec elle, en lui serrant la main. D'autres oiseaux de différent plumage, Divers de goût, d'instinct, et de ramage, En sautillant font entendre à la fois Le gazouillis de leurs confuses voix; Et dans les cris de la folle cohue La médisance est à peine entendue. Ce chamaillis de cent propos croisés Ressemble aux vents l'un à l'autre opposés. Un profond calme, un stupide silence Succède au bruit de leur impertinence; Chacun redoute un honnête entretien: On veut penser, et l'on ne pense rien. Ô roi David! ô ressource assurée! Viens ranimer leur langueur désoeuvrée; Grand roi David, c'est toi dont les sizains Fixent l'esprit et le goût des humains. Sur un tapis dès qu'on te voit paraître, Noble, bourgeois, clerc, prélat, petit-maître, Femme surtout, chacun met son espoir Dans tes cartons peints de rouge et de noir: Leur âme vide est du moins amusée Par l'avarice en plaisir déguisée. De ces exploits le beau monde occupé Quitte à la fin le jeu pour le soupé; Chaque convive en liberté déploie À son voisin son insipide joie. L'homme machine, esprit qui tient du corps, En bien mangeant remonte ses ressorts: Avec le sang l'âme se renouvelle, Et l'estomac gouverne la cervelle. Ciel! Quels propos! Ce pédant du palais Blâme la guerre, et se plaint de la paix. Ce vieux Crésus, en sablant du champagne, Gémit des maux que souffre la campagne; Et, cousu d'or, dans le luxe plongé, Plaint le pays de tailles surchargé. Monsieur l'abbé vous entame une histoire Qu'il ne croit point, et qu'il veut faire croire; On l'interrompt par un propos du jour, Qu'un autre conte interrompt à son tour. De froids bons mots, des équivoques fades, Des quolibets, et des turlupinades, Un rire faux que l'on prend pour gaîté, Font le brillant de la société. C'est donc ainsi, troupe absurde et frivole, Que nous usons de ce temps qui s'envole; C'est donc ainsi que nous perdons des jours Longs pour les sots, pour qui pense si courts. Mais que ferai-je? Où fuir loin de moi-même? Il faut du monde; on le condamne, on l'aime: On ne peut vivre avec lui ni sans lui. Notre ennemi le plus grand, c'est l'ennui. Tel qui chez soi se plaint d'un sort tranquille, Vole à la cour, dégoûté de la ville. Si dans Paris chacun parle au hasard, Dans cette cour on se tait avec art, Et de la joie, ou fausse ou passagère, On n'a pas même une image légère. Heureux qui peut de son maître approcher! Il n'a plus rien désormais à chercher. Mais Jupiter, au fond de l'empyrée, Cache aux humains sa présence adorée: Il n'est permis qu'à quelques demi-dieux D'entrer le soir aux cabinets des cieux. Faut-il aller, confondu dans la presse, Prier les dieux de la seconde espèce, Qui des mortels font le mal ou le bien? Comment aimer des gens qui n'aiment rien, Et qui, portés sur ces rapides sphères Que la fortune agite en sens contraires, L'esprit troublé de ce grand mouvement, N'ont pas le temps d'avoir un sentiment? À leur lever pressez-vous pour attendre, Pour leur parler sans vous en faire entendre, Pour obtenir, après trois ans d'oubli, Dans l'antichambre un refus très-poli. "Non, dites-vous, la cour ni le beau monde Ne sont point faits pour celui qui les fronde. Fuis pour jamais ces puissants dangereux; Fuis les plaisirs, qui sont trompeurs comme eux. Bon citoyen, travaille pour la France, Et du public attends ta récompense. " Qui? Le public! Ce fantôme inconstant, Monstre à cent voix, Cerbère dévorant, Qui flatte et mord, qui dresse par sottise Une statue, et par dégoût la brise? Tyran jaloux de quiconque le sert, Il profana la cendre de Colbert; Et, prodiguant l'insolence et l'injure, Il a flétri la candeur la plus pure: Il juge, il loue, il condamne au hasard Toute vertu, tout mérite, et tout art. C'est lui qu'on vit, de critiques avide, Déshonorer le chef-d'oeuvre d'Armide , Et, pour Judith, Pirame , et Règulus , Abandonner Phèdre , et Britannicus; Lui qui dix ans proscrivit Athalie , Qui, protecteur d'une scène avilie, Frappant des mains, bat à tort, à travers, Au mauvais sens qui hurle en mauvais vers. Mais il revient, il répare sa honte; Le temps l'éclaire: oui, mais la mort plus prompte Ferme mes yeux dans ce siècle pervers, En attendant que les siens soient ouverts. Chez nos neveux on me rendra justice; Mais, moi vivant, il faut que je jouisse. Quand dans la tombe un pauvre homme est inclus, Qu'importe un bruit, un nom qu'on n'entend plus? L'ombre de Pope avec les rois repose; Un peuple entier fait son apothéose, Et son nom vole à l'immortalité: Quand il vivait, il fut persécuté. Ah! Cachons-nous; passons avec les sages Le soir serein d'un jour mêlé d'orages; Et dérobons à l'oeil de l'envieux Le peu de temps que me laissent les dieux. Tendre amitié, don du ciel, beauté pure, Porte un jour doux dans ma retraite obscure! Puissé-je vivre et mourir dans tes bras, Loin du méchant qui ne te connaît pas, Loin du bigot, dont la peur dangereuse Corrompt la vie, et rend la mort affreuse! EPITRE 77. 1748 À monsieur le président Hénault. Lunéville, Vous qui de la chronologie Avez réformé les erreurs; Vous dont la main cueillit les fleurs De la plus belle poésie; Vous qui de la philosophie Avez sondé les profondeurs, Malgré les plaisirs séducteurs Qui partagèrent votre vie; Hénault, dites-moi, je vous prie, Par quel art, par quelle magie, Parmi tant de succès flatteurs, Vous avez désarmé l'envie: Tandis que moi, placé plus bas, Qui devrais être inconnu d'elle, Je vois chaque jour la cruelle Verser ses poisons sur mes pas? Il ne faut point s'en faire accroire; J'eus l'air de me faire afficher Aux murs du temple de mémoire; Aux sots vous sûtes vous cacher. Je parus trop chercher la gloire, Et la gloire vint vous chercher. Qu'un chêne, l'honneur d'un bocage, Domine sur mille arbrisseaux, On respecte ses verts rameaux, Et l'on danse sous son ombrage; Mais que du tapis d'un gazon Quelque brin d'herbe ou de fougère S'élève un peu sur l'horizon, On l'en arrache avec colère. Je plains le sort de tout auteur, Que les autres ne plaignent guères; Si dans ses travaux littéraires Il veut goûter quelque douceur, Que, des beaux esprits serviteur, Il évite ses chers confrères. Montaigne, cet auteur charmant, Tour à tour profond et frivole, Dans son château paisiblement, Loin de tout frondeur malévole, Doutait de tout impunément, Et se moquait très-librement Des bavards fourrés de l'école; Mais quand son élève Charron, Plus retenu, plus méthodique, De sagesse donna leçon, Il fut près de périr, dit-on, Par la haine théologique. Les lieux, le temps, l'occasion, Font votre gloire ou votre chute: Hier on aimait votre nom, Aujourd'hui l'on vous persécute. La Grèce à l'insensé Pyrrhon Fait élever une statue: Socrate prêche la raison, Et Socrate boit la ciguë. Heureux qui dans d'obscurs travaux À soi-même se rend utile! Il faudrait, pour vivre tranquille, Des amis, et point de rivaux. La gloire est toujours inquiète; Le bel esprit est un tourment. On est dupe de son talent: C'est comme une épouse coquette, Il lui faut toujours quelque amant. Sa vanité, qui vous obsède, S'expose à tout imprudemment; Elle est des autres l'agrément, Et le mal de qui la possède. Mais finissons ce triste ton: Est-il si malheureux de plaire? L'envie est un mal nécessaire; C'est un petit coup d'aiguillon Qui vous force encore à mieux faire. Dans la carrière des vertus L'âme noble en est excitée. Virgile avait son Maevius, Hercule avait son Eurysthée. Que m'importent de vains discours Qui s'envolent et qu'on oublie? Je coule ici mes heureux jours Dans la plus tranquille des cours, Sans intrigue, sans jalousie, Auprès d'un roi sans courtisans, Près de Boufflers et d'émilie; Je les vois et je les entends, Il faut bien que je fasse envie. EPITRE 78. 1748 A monsieur le duc de Richelieu, a qui le sénat de Gênes avait érigé une statue. A Lunéville, Je la verrai cette statue Que Gêne élève justement Au héros qui l'a défendue. Votre grand-oncle, moins brillant, Vit sa gloire moins étendue; Il serait jaloux à la vue De cet unique monument. Dans l'âge frivole et charmant Où le plaisir seul est d'usage, Où vous reçûtes en partage L'art de tromper si tendrement, Pour modeler ce beau visage, Qui de Vénus ornait la cour, On eût pris celui de l'amour, Et surtout de l'amour volage; Et quelques traits moins enfantins Auraient été la vive image Du dieu qui préside aux jardins. Ce double et charmant avantage Peut diminuer à la fin; Mais la gloire augmente avec l'âge. Du sculpteur la modeste main Vous fera l'air moins libertin; C'est de quoi mon héros enrage. On ne peut filer tous ses jours Sur le trône heureux des amours; Tous les plaisirs sont de passage: Mais vous saurez régner toujours Par l'esprit et par le courage. Les traits du Richelieu coquet, De cette aimable créature, Se trouveront en miniature Dans mille boîtes à portrait Où Macé mit votre figure. Mais ceux du Richelieu vainqueur, Du héros soutien de nos armes, Ceux du père, du défenseur D'une république en alarmes, Ceux de Richelieu son vengeur, Ont pour moi cent fois plus de charmes. Pardon, je sens tous les travers De la morale où je m'engage; Pardon, vous n'êtes pas si sage Que je le prétends dans ces vers: Je ne veux pas que l'univers Vous croie un grave personnage. Après ce jour de Fontenoy, Où, couvert de sang et de poudre, On vous vit ramener la foudre Et la victoire à votre roi; Lorsque, prodiguant votre vie, Vous eûtes fait pâlir d'effroi Les anglais, l'Autriche, et l'envie, Vous revîntes vite à Paris Mêler les myrtes de Cypris À tant de palmes immortelles. Pour vous seul, à ce que je vois, Le temps et l'amour n'ont point d'ailes, Et vous servez encor les belles, Comme la France et les génois. EPITRE 79. 1749 À Monsieur De Saint-Lambert. Tandis qu'au-dessus de la terre, Des aquilons et du tonnerre, La belle amante de Nwton Dans les routes de la lumière Conduit le char de Phaéton, Sans verser dans cette carrière, Nous attendons paisiblement, Près de l'onde castalienne, Que notre héroïne revienne De son voyage au firmament; Et nous assemblons pour lui plaire, Dans ces vallons et dans ces bois, Les fleurs dont Horace autrefois Faisait des bouquets pour Glycère. Saint-Lambert, ce n'est que pour toi Que ces belles fleurs sont écloses; C'est ta main qui cueille les roses, Et les épines sont pour moi. Ce vieillard chenu qui s'avance, Le temps, dont je subis les lois, Sur ma lyre a glacé mes doigts, Et des organes de ma voix Fait trembler la sourde cadence. Les grâces dans ces beaux vallons, Les dieux de l'amoureux délire, Ceux de la flûte et de la lyre, T'inspirent tes aimables sons, Avec toi dansent aux chansons, Et ne daignent plus me sourire. Dans l'heureux printemps de tes jours Des dieux du Pinde et des amours Saisis la faveur passagère; C'est le temps de l'illusion. Je n'ai plus que de la raison: Encore, hélas! N'en ai-je guère. Mais je vois venir sur le soir, Du plus haut de son aphélie, Notre astronomique émilie Avec un vieux tablier noir, Et la main d'encre encor salie. Elle a laissé là son compas, Et ses calculs, et sa lunette; Elle reprend tous ses appas: Porte-lui vite à sa toilette Ces fleurs qui naissent sous tes pas, Et chante-lui sur ta musette Ces beaux airs que l'amour répète, Et que Newton ne connut pas. EPITRE 80. 1750 À Monsieur Desmahis. Vos jeunes mains cueillent des fleurs Dont je n'ai plus que les épines; Vous dormez dessous les courtines Et des grâces et des neuf soeurs: Je leur fais encor quelques mines, Mais vous possédez leurs faveurs. Tout s'éteint, tout s'use, tout passe: Je m'affaiblis, et vous croissez; Mais je descendrai du Parnasse Content, si vous m'y remplacez. Je jouis peu, mais j'aime encore; Je verrai du moins vos amours: Le crépuscule de mes jours S'embellira de votre aurore. Je dirai: je fus comme vous; C'est beaucoup me vanter peut-être; Mais je ne serai point jaloux: Le plaisir permet-il de l'être? EPITRE 81. 1751 À monsieur le cardinal Quirini. Berlin, Quoi! Vous voulez donc que je chante Ce temple orné par vos bienfaits, Dont aujourd'hui Berlin se vante! Je vous admire, et je me tais. Comment sur les bords de la Sprée, Dans cette infidèle contrée Où de Rome on brave les lois, Pourrai-je élever une voix À des cardinaux consacrée? Éloigné des murs de Sion, Je gémis en bon catholique. Hélas! Mon prince est hérétique, Et n'a point de dévotion. Je vois avec componction Que dans l'infernale séquelle Il sera près de Cicéron, Et d'Aristide et de Platon, Ou vis-à-vis de Marc-Aurèle. On sait que ces esprits fameux Sont punis dans la nuit profonde; Il faut qu'il soit damné comme eux, Puisqu'il vit comme eux dans ce monde. Mais surtout que je suis fâché De le voir toujours entiché De l'énorme et cruel péché Que l'on nomme la tolérance! Pour moi, je frémis quand je pense Que le musulman, le païen, Le quakre, et le luthérien, L'enfant de Genève et de Rome, Chez lui tout est reçu si bien, Pourvu que l'on soit honnête homme. Pour comble de méchanceté, Il a su rendre ridicule Cette sainte inhumanité, Cette haine dont sans scrupule S'arme le dévot entêté, Et dont se raille l'incrédule. Que ferai-je, grand cardinal, Moi chambellan très-inutile D'un prince endurci dans le mal, Et proscrit dans notre évangile? Vous dont le front prédestiné À nos yeux doublement éclate; Vous dont le chapeau d'écarlate Des lauriers du Pinde est orné; Qui, marchant sur les pas d'Horace Et sur ceux de saint Augustin, Suivez le raboteux chemin Du paradis et du Parnasse, Convertissez ce rare esprit: C'est à vous d'instruire et de plaire; Et la grâce de Jésus-Christ Chez vous brille en plus d'un écrit, Avec les trois grâces d'Homère. EPITRE 82. 1751 Au roi de Prusse. Dans ce jour du saint vendredi, Jour où l'on veut nous faire accroire Qu'un dieu pour le monde a pâti, J'ose adresser ma voix à mon vrai roi de gloire. De mon salut vrai créateur, De D'argens et de moi l'unique rédempteur, Du salut éternel je ne suis pas en peine; Mais de ce vrai salut qu'on nomme la santé, Mon esprit est inquiété. Pardonnez, cher sauveur, à mon audace vaine. Ô vous qui faites des heureux, L'êtes-vous? Souffrez-vous? êtes-vous à la gêne? Et les points de côté, la colique inhumaine, Troubleraient-ils encor des jours si précieux? Ô philosophe roi, grand homme, heureux génie Vous dont le charmant entretien, L'indulgente raison, l'aimable poésie, Étonnent mon âme ravie, Puissiez-vous goûter tout le bien Que vous versez sur notre vie! EPITRE 83. 1751 Au même. Est-il vrai que Voltaire aura À sans-souci l'honneur de boire Les eaux d'Hippocrène ou d'égra, Au lieu de l'onde sale et noire Qu'en enfer il avalera? En ce cas il apportera Son paquet et son écritoire, Et près de vous il apprendra Que sagesse vaut mieux que gloire. Sur les arbres il écrira: "Beaux lieux consacrés à la lyre, Aux arts, aux douceurs du repos, J'admirais ici mon héros, Et me gardais de le lui dire. " EPITRE 84. Au roi de Prusse. Blaise Pascal a tort, il en faut convenir; Ce pieux misanthrope, Héraclite sublime, Qui pense qu'ici-bas tout est misère et crime, Dans ses tristes accès ose nous maintenir Qu'un roi que l'on amuse, et même un roi qu'on aime, Dès qu'il n'est plus environné, Dès qu'il est réduit à lui-même, Est de tous les mortels le plus infortuné. Il est le plus heureux s'il s'occupe et s'il pense. Vous le prouvez très-bien; car, loin de votre cour, En hibou fort souvent renfermé tout le jour, Vous percez d'un oeil d'aigle en cet abîme immense Que la philosophie offre à nos faibles yeux; Et votre esprit laborieux, Qui sait tout observer, tout orner, tout connaître, Qui se connaît lui-même, et qui n'en vaut que mieux, Par ce mâle exercice augmente encor son être. Travailler est le lot et l'honneur d'un mortel. Le repos est, dit-on, le partage du ciel. Je n'en crois rien du tout: quel bien imaginaire D'être les bras croisés pendant l'éternité? Est-ce dans le néant qu'est la félicité? Dieu serait malheureux s'il n'avait rien à faire; Il est d'autant plus Dieu qu'il est plus agissant. Toujours, ainsi que vous, il produit quelque ouvrage: On prétend qu'il fait plus, on dit qu'il se repent. Il préside au scrutin qui, dans le Vatican, Met sur un front ridé la coiffe à triple étage. Du prisonnier Mahmoud il vous fait un sultan. Il mûrit à Moka, dans le sable arabique, Ce café nécessaire aux pays des frimas: Il met la fièvre en nos climats, Et le remède en Amérique. Il a rendu l'humain séjour De la variété le mobile théâtre; Il se plut à pétrir d'incarnat et d'albâtre Les charmes arrondis du sein de Pompadour, Tandis qu'il vous étend un noir luisant d'ébène Sur le nez aplati d'une dame africaine, Qui ressemble à la nuit comme l'autre au beau jour. Dieu se joue à son gré de la race mortelle; Il fait vivre cent ans le normand Fontenelle, Et trousse à trente-neuf mon dévot de Pascal. Il a deux gros tonneaux d'où le bien et le mal Descendent en pluie éternelle Sur cent mondes divers et sur chaque animal. Les sots, les gens d'esprit, et les fous, et les sages, Chacun reçoit sa dose, et le tout est égal. On prétend que de Dieu les rois sont les images. Les anglais pensent autrement; Ils disent en plein parlement Qu'un roi n'est pas plus dieu que le pape infaillible. Mais il est pourtant très-plausible Que ces puissants du siècle un peu trop adorés, À la faiblesse humaine ainsi que nous livrés, Ressemblent en un point à notre commun maître: C'est qu'ils font comme lui le mal et le bien-être; Ils ont les deux tonneaux. Bouchez-moi pour jamais Le tonneau des dégoûts, des chagrins, des caprices, Dont on voit tant de cours s'abreuver à longs traits; Répandez de pures délices Sur votre peu d'élus à vos banquets admis; Que leurs fronts soient sereins, que leurs coeurs soient unis; Au feu de votre esprit que notre esprit s'éclaire; Que sans empressement nous cherchions à vous plaire; Qu'en dépit de la majesté, Notre agréable liberté, Compagne du plaisir, mère de la saillie, Assaisonne avec volupté Les ragoûts de votre ambrosie. Les honneurs rendent vain, le plaisir rend heureux. Versez les douceurs de la vie Sur votre Olympe sablonneux, Et que le bon tonneau soit à jamais sans lie. EPITRE 85. 1755 L'auteur arrivant dans sa terre, près du lac de Genève. Ô maison d'Aristippe! ô jardins d'épicure! Vous qui me présentez, dans vos enclos divers, Ce qui souvent manque à mes vers, Le mérite de l'art soumis à la nature, Empire de Pomone et de Flore sa soeur, Recevez votre possesseur! Qu'il soit, ainsi que vous, solitaire et tranquille! Je ne me vante point d'avoir en cet asile Rencontré le parfait bonheur: Il n'est point retiré dans le fond d'un bocage; Il est encor moins chez les rois; Il n'est pas même chez le sage: De cette courte vie il n'est point le partage. Il y faut renoncer; mais on peut quelquefois Embrasser au moins son image. Que tout plaît en ces lieux à mes sens étonnés! D'un tranquille océan l'eau pure et transparente Baigne les bords fleuris de ces champs fortunés; D'innombrables coteaux ces champs sont couronnés. Bacchus les embellit; leur insensible pente Vous conduit par degrés à ces monts sourcilleux Qui pressent les enfers et qui fendent les cieux. Le voilà ce théâtre et de neige et de gloire, Éternel boulevard qui n'a point garanti Des lombards le beau territoire. Voilà ces monts affreux célébrés dans l'histoire, Ces monts qu'ont traversés, par un vol si hardi, Les Charles, les Othon, Catinat, et Conti, Sur les ailes de la victoire. Au bord de cette mer où s'égarent mes yeux, Ripaille, je te vois. ô bizarre Amédée, Est-il vrai que dans ces beaux lieux, Des soins et des grandeurs écartant toute idée, Tu vécus en vrai sage, en vrai voluptueux, Et que, lassé bientôt de ton doux ermitage, Tu voulus être pape, et cessas d'être sage? Lieux sacrés du repos, je n'en ferais pas tant; Et, malgré les deux clefs dont la vertu nous frappe, Si j'étais ainsi pénitent, Je ne voudrais point être pape. Que le chantre flatteur du tyran des romains, L'auteur harmonieux des douces géorgiques , Ne vante plus ces lacs et leurs bords magnifiques, Ces lacs que la nature a creusés de ses mains Dans les campagnes italiques! Mon lac est le premier: c'est sur ces bords heureux Qu'habite des humains la déesse éternelle, L'âme des grands travaux, l'objet des nobles voeux, Que tout mortel embrasse, ou désire, ou rappelle, Qui vit dans tous les coeurs, et dont le nom sacré Dans les cours des tyrans est tout bas adoré, La liberté. J'ai vu cette déesse altière, Avec égalité répandant tous les biens, Descendre de Morat en habit de guerrière, Les mains teintes du sang des fiers autrichiens Et de Charles Le Téméraire. Devant elle on portait ces piques et ces dards, On traînait ces canons, ces échelles fatales Qu'elle-même brisa quand ses mains triomphales De Genève en danger défendaient les remparts. Un peuple entier la suit, sa naïve allégresse Fait à tout l'Apennin répéter ses clameurs; Leurs fronts sont couronnés de ces fleurs que la Grèce Aux champs de Marathon prodiguait aux vainqueurs. C'est là leur diadème; ils en font plus de compte Que d'un cercle à fleurons de marquis et de comte, Et des larges mortiers à grands bords abattus, Et de ces mitres d'or aux deux sommets pointus. On ne voit point ici la grandeur insultante Portant de l'épaule au côté Un ruban que la vanité À tissu de sa main brillante, Ni la fortune insolente Repoussant avec fierté La prière humble et tremblante De la triste pauvreté. On n'y méprise point les travaux nécessaires: Les états sont égaux, et les hommes sont frères. Liberté! Liberté! Ton trône est en ces lieux: La Grèce où tu naquis t'a pour jamais perdue, Avec ses sages et ses dieux. Rome, depuis Brutus, ne t'a jamais revue. Chez vingt peuples polis à peine es-tu connue. Le sarmate à cheval t'embrasse avec fureur; Mais le bourgeois à pied, rampant dans l'esclavage, Te regarde, soupire, et meurt dans la douleur. L'anglais pour te garder signala son courage: Mais on prétend qu'à Londre on te vend quelquefois. Non, je ne le crois point: ce peuple fier et sage Te paya de son sang, et soutiendra tes droits. Aux marais du Batave on dit que tu chancelles, Tu peux te rassurer: la race des Nassaux, Qui dressa sept autels à tes lois immortelles, Maintiendra de ses mains fidèles Et tes honneurs et tes faisceaux. Venise te conserve, et Gênes t'a reprise. Tout à côté du trône à Stockholm on t'a mise; Un si beau voisinage est souvent dangereux. Préside à tout état où la loi t'autorise, Et reste-s-y, si tu le peux. Ne va plus, sous les noms et de ligue et de fronde, Protectrice funeste en nouveautés féconde, Troubler les jours brillants d'un peuple de vainqueurs, Gouverné par les lois, plus encor par les moeurs; Il chérit la grandeur suprême: Qu'a-t-il besoin de tes faveurs Quand son joug est si doux qu'on le prend pour toi-même? Dans le vaste Orient ton sort n'est pas si beau. Aux murs de Constantin, tremblante et consternée, Sous les pieds d'un vizir tu languis enchaînée Entre le sabre et le cordeau. Chez tous les levantins tu perdis ton chapeau. Que celui du grand Tell orne en ces lieux ta tête! Descends dans mes foyers en tes beaux jours de fête. Viens m'y faire un destin nouveau. Embellis ma retraite, où l'amitié t'appelle; Sur de simples gazons viens t'asseoir avec elle. Elle fuit comme toi les vanités des cours, Les cabales du monde et son règne frivole. Ô deux divinités! Vous êtes mon recours. L'une élève mon âme, et l'autre la console: Présidez à mes derniers jours! EPITRE 86. 1756 À l'empereur François Ier, et l'impératrice, reine de Hongrie. Sur l'inauguration de l'université de Vienne. Quand un roi bienfaisant que ses peuples bénissent Les a comblés de ses bienfaits, Les autres nations à sa gloire applaudissent; Les étrangers charmés deviennent ses sujets; Tous les rois à l'envi vont suivre ses exemples: Il est le bienfaiteur du reste des mortels; Et, tandis qu'aux beaux-arts il élève des temples, Dans nos coeurs il a des autels. Dans Vienne à l'indigence on donne des asiles, Aux guerriers des leçons, des honneurs aux Beaux-arts, Et des secours aux arts utiles. Connaissez à ces traits la fille des césars. Du Danube embelli les rives fortunées Font retentir la voix des premiers des germains; Leurs chants sont parvenus aux Alpes étonnées, Et l'écho les redit aux rivages romains. Le Rhône impétueux et la Tamise altière Répètent les mêmes accents. Thérèse et son époux ont dans l'Europe entière Un concert d'applaudissements. Couple auguste et chéri, recevez cet hommage Que cent nations ont dicté; Pardonnez cet éloge, et souffrez ce langage En faveur de la vérité. EPITRE 87. 1756 À monsieur le duc de Richelieu. Sur la conquête de Mahon. Depuis plus de quarante années Vous avez été mon héros; J'ai présagé vos destinées. Ainsi quand Achille à Scyros Paraissait se livrer en proie Aux jeux, aux amours, au repos, Il devait un jour sur les flots Porter la flamme devant Troie: Ainsi quand Phryné dans ses bras Tenait le jeune Alcibiade, Phryné ne le possédait pas, Et son nom fut dans les combats Égal au nom de Miltiade. Jadis les amants, les époux, Tremblaient en vous voyant paraître. Près des belles et près du maître Vous avez fait plus d'un jaloux; Enfin c'est aux héros à l'être. C'est rarement que dans Paris, Parmi les festins et les ris, On démêle un grand caractère; Le préjugé ne conçoit pas Que celui qui sait l'art de plaire Sache aussi sauver les états: Le grand homme échappe au vulgaire; Mais lorsqu'aux champs de Fontenoy Il sert sa patrie et son roi; Quand sa main des peuples de Gênes Défend les jours et rompt les chaînes; Lorsque, aussi prompt que les éclairs, Il chasse les tyrans des mers Des murs de Minorque opprimée, Alors ceux qui l'ont méconnu En parlent comme son armée. Chacun dit: " je l'avais prévu. " Le succès fait la renommée. Homme aimable, illustre guerrier, En tout temps l'honneur de la France, Triomphez de l'anglais altier, De l'envie, et de l'ignorance. Je ne sais si dans port-Mahon Vous trouverez un statuaire; Mais vous n'en avez plus affaire: Vous allez graver votre nom Sur les débris de l'Angleterre; Il sera béni chez l'ibère, Et chéri dans ma nation. Des deux Richelieu sur la terre Les exploits seront admirés; Déjà tous deux sont comparés, Et l'on ne sait qui l'on préfère. Le cardinal affermissait Et partageait le rang suprême D'un maître qui le haïssait: Vous vengez un roi qui vous aime. Le cardinal fut plus puissant, Et même un peu trop redoutable: Vous me paraissez bien plus grand, Puisque vous êtes plus aimable. EPITRE 88. 1759 À Monsieur l'abbé De La Porte. Tu pousses trop loin l'amitié, Abbé, quand tu prends ma défense; Le vil objet de ta vengeance Sous ta verge me fait pitié. Il ne faut point tant de courage Pour se battre contre un poltron, Ni pour écraser un Fréron, Dont le nom seul est un outrage. Un passant donne au polisson Un coup de fouet sur le visage: Ce n'est que de cette façon Qu'on corrige un tel personnage, S'il pouvait être corrigé. Mais on le hue, on le bafoue, On l'a mille fois fustigé: Il se carre encor dans la boue; Dans le mépris il est plongé; Sur chaque théâtre on le joue: Ne suis-je pas assez vengé? EPITRE 89. À une jeune veuve. Jeune et charmant objet à qui pour son partage Le ciel a prodigué les trésors les plus doux, Les grâces, la beauté, l'esprit et le veuvage, Jouissez du rare avantage D'être sans préjugés ainsi que sans époux! Libre de ce double esclavage, Joignez à tous ces dons celui d'en faire usage; Faites de votre lit le trône de l'amour; Qu'il ramène les ris, bannis de votre cour Par la puissance maritale. Ah! Ce n'est pas au lit qu'un mari se signale: Il dort toute la nuit et gronde tout le jour; Ou s'il arrive par merveille Que chez lui la nature éveille le désir, Attend-il qu'à son tour chez sa femme il s'éveille? Non: sans aucun prélude il brusque le plaisir; Il ne connaît point l'art d'animer ce qu'on aime, D'amener par degrés la volupté suprême; Le traître jouit seul..., si pourtant c'est jouir. Loin de vous tous liens, fût-ce avec Plutus même! L'amour se chargera du soin de vous pourvoir. Vous n'avez jusqu'ici connu que le devoir, Le plaisir vous reste à connaître. Quel fortuné mortel y sera votre maître! Ah! Lorsque, d'amour enivré, Dans le sein du plaisir il vous fera renaître, Lui-même trouvera qu'il l'avait ignoré. EPITRE 90. À monsieur le président Hénault, sur son ballet du temple des Chimères, Votre amusement lyrique M'a paru du meilleur ton. Si Linus fit la musique, Les vers sont d'Anacréon. L'Anacréon de la Grèce Vaut-il celui de Paris? Il chanta la double ivresse De Silène et de Cypris; Mais fit-il avec sagesse L'histoire de son pays? Après des travaux austères, Dans vos doux délassements Vous célébrez les chimères. Elles sont de tous les temps; Elles nous sont nécessaires. Nous sommes de vieux enfants; Nos erreurs sont nos lisières, Et les vanités légères Nous bercent en cheveux blancs. EPITRE 91. 1761 À Daphné, célèbre actrice. Belle Daphné, peintre de la nature, Vous l'imitez, et vous l'embellissez. La voix, l'esprit, la grâce, la figure, Le sentiment, n'est point encore assez; Vous nous rendez ces prodiges d'Athène Que le génie étalait sur la scène. Quand dans les arts de l'esprit et du goût On est sublime, on est égal à tout. Que dis-je? On règne, et d'un peuple fidèle On est chéri, surtout si l'on est belle. Ô ma Daphné! Qu'un destin si flatteur Est différent du destin d'un auteur! Je crois vous voir sur ce brillant théâtre Où tout Paris, de votre art idolâtre, Porte en tribut son esprit et son coeur. Vous récitez des vers plats et sans grâce, Vous leur donnez la force et la douceur; D'un froid récit vous réchauffez la glace; Les contre-sens deviennent des raisons. Vous exprimez par vos sublimes sons, Par vos beaux yeux, ce que l'auteur veut dire; Vous lui donnez tout ce qu'il croit avoir; Vous exercez un magique pouvoir Qui fait aimer ce qu'on ne saurait lire. On bat des mains, et l'auteur ébaudi Se remercie, et pense être applaudi. La toile tombe, alors le charme cesse. Le spectateur apportait des présents Assez communs de sifflets et d'encens; Il fait deux lots quand il sort de l'ivresse, L'un pour l'auteur, l'autre pour son appui: L'encens pour vous, et les sifflets pour lui. Vous cependant, au doux bruit des éloges Qui vont pleuvant de l'orchestre et des loges, Marchant en reine, et traînant après vous Vingt courtisans l'un de l'autre jaloux, Vous admettez près de votre toilette Du noble essaim la cohue indiscrète. L'un dans la main vous glisse un billet doux; L'autre à Passy vous propose une fête: Josse avec vous veut souper tête à tête; Candale y soupe, et rit tout haut d'eux tous. On vous entoure, on vous presse, on vous lasse. Le pauvre auteur est tapi dans un coin, Se fait petit, tient à peine une place. Certain marquis, l'apercevant de loin, Dit: " ah! C'est vous; bonjour, Monsieur Pancrace, Bonjour: vraiment, votre pièce a du bon. " Pancrace fait révérence profonde, Bégaye un mot, à quoi nul ne répond, Puis se retire, et se croit du beau monde. Un intendant des plaisirs dits menus, Chez qui les arts sont toujours bienvenus, Grand connaisseur, et pour vous plein de zèle, Vous avertit que la pièce nouvelle Aura l'honneur de paraître à la cour. Vous arrivez, conduite par l'amour: On vous présente à la reine, aux princesses, Aux vieux seigneurs, qui, dans leurs vieux propos, Vont regrettant le chant de La Duclos. Vous recevez compliments et caresses; Chacun accourt, chacun dit: " la voilà! " De tous les yeux vous êtes remarquée; De mille mains on vous verrait claquée Dans le salon, si le roi n'était là. Pancrace suit: un gros huissier lui ferme La porte au nez; il reste comme un terme, La bouche ouverte et le front interdit: Tel que Lefranc, qui, tout brillant de gloire, Ayant en cour présenté son mémoire, Crève à la fois d'orgueil et de dépit. Il gratte, il gratte; il se présente, il dit: "Je suis l'auteur... " hélas! Mon pauvre hère, C'est pour cela que vous n'entrerez pas. Le malheureux, honteux de sa misère, S'esquive en hâte, et, murmurant tout bas De voir en lui les neuf muses bannies, Du temps passé regrettant les beaux jours, Il rime encore, et s'étonne toujours Du peu de cas qu'on fait des grands génies. Pour l'achever, quelque compilateur, Froid gazetier, jaloux d'un froid auteur, Quelque Fréron, dans l'âne littéraire , Vient l'entamer de sa dent mercenaire; À l'aboyeur il reste abandonné, Comme un esclave aux bêtes condamné. Voilà son sort; et puis cherchez à plaire. Mais c'est bien pis, hélas! S'il réussit. L'envie alors, Euménide implacable, Chez les vivants harpie insatiable, Que la mort seule à grand'peine adoucit, L'affreuse envie, active, impatiente, Versant le fiel de sa bouche écumante, Court à Paris, par de longs sifflements, Dans leurs greniers réveiller ses enfants. À cette voix, les voilà qui descendent, Qui dans le monde à grands flots se répandent, En manteau court, en soutane, en rabat, En petit-maître, en petit magistrat. Écoutez-les: " cette oeuvre dramatique Est dangereuse, et l'auteur hérétique. " Maître Abraham va sur lui distillant L'acide impur qu'il vendait sur la Loire; Maître Crevier, dans sa pesante histoire Qu'on ne lit point, condamne son talent. Un petit singe, à face de Thersite, Au sourcil noir, à l'oeil noir, au teint gris, Bel esprit faux qui hait les bons esprits, Fou sérieux que le bon sens irrite, Écho des sots, trompette des pervers, En prose dure insulte les beaux vers, Poursuit le sage, et noircit le mérite. Mais écoutez ces pieux loups-garous, Persécuteurs de l'art des Euripides, Qui vont hurlant en phrases insipides Contre la scène, et même contre vous. Quand vos talents entraînent au théâtre Un peuple entier, de votre art idolâtre, Et font valoir quelque ouvrage nouveau, Un possédé, dans le fond d'un tonneau Qu'on coupe en deux, et qu'un vieux dais surmonte, Crie au scandale, à l'horreur, à la honte, Et vous dépeint au public abusé Comme un démon en fille déguisé. Ainsi toujours, unissant les contraires, Nos chers français, dans leurs têtes légères, Que tous les vents font tourner à leur gré, Vont diffamer ce qu'ils ont admiré. Ô mes amis! Raisonnez, je vous prie; Un mot suffit. Si cet art est impie, Sans répugnance il le faut abjurer; S'il ne l'est pas, il le faut honorer. EPITRE 92. 1761 À Madame Denis, sur l'agriculture. Qu'il est doux d'employer le déclin de son âge Comme le grand Virgile occupa son printemps! Du beau lac de Mantoue il aimait le rivage; Il cultivait la terre, et chantait ses présents. Mais bientôt, ennuyé des plaisirs du village, D'Alexis et d'Aminte il quitta le séjour, Et, malgré Maevius, il parut à la cour. C'est la cour qu'on doit fuir, c'est aux champs Qu'il faut vivre. Dieu du jour, dieu des vers, j'ai ton exemple à suivre. Tu gardas les troupeaux, mais c'étaient ceux d'un roi; Je n'aime les moutons que quand ils sont à moi. L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue Que le parc de Versaille et sa vaste étendue. Le normand Fontenelle, au milieu de Paris, Prêta des agréments au chalumeau champêtre; Mais il vantait des soins qu'il craignait de connaître, Et de ses faux bergers il fit de beaux esprits. Je veux que le coeur parle, ou que l'auteur se taise; Ne célébrons jamais que ce que nous aimons. En fait de sentiment l'art n'a rien qui nous plaise: Ou chantez vos plaisirs, ou quittez vos chansons; Ce sont des faussetés, et non des fictions. "Mais quoi! Loin de Paris se peut-il qu'on respire? Me dit un petit-maître, amoureux du fracas. Les plaisirs dans Paris voltigent sur nos pas: On oublie, on espère, on jouit, on désire; Il nous faut du tumulte, et je sens que mon coeur, S'il n'est pas enivré, va tomber en langueur. -Attends, bel étourdi, que les rides de l'âge Mûrissent ta raison, sillonnent ton visage; Que Gaussin t'ait quitté, qu'un ingrat t'ait trahi, Qu'un Bernard t'ait volé, qu'un jaloux hypocrite T'ait noirci des poisons de sa langue maudite; Qu'un opulent fripon, de ses pareils haï, Ait ravi des honneurs qu'on enlève au mérite: Tu verras qu'il est bon de vivre enfin pour soi, Et de savoir quitter le monde qui nous quitte. -Mais vivre sans plaisir, sans faste, sans emploi! Succomber sous le poids d'un ennui volontaire! -De l'ennui! Penses-tu que, retiré chez toi, Pour les tiens, pour l'état, tu n'as plus rien a faire? La nature t'appelle, apprends à l'observer; La France a des déserts, ose les cultiver; Elle a des malheureux: un travail nécessaire, Ce partage de l'homme, et son consolateur, En chassant l'indigence amène le bonheur: Change en épis dorés, change en gras pâturages Ces ronces, ces roseaux, ces affreux marécages. Tes vassaux languissants, qui pleuraient d'être nés, Qui redoutaient surtout de former leurs semblables, Et de donner le jour à des infortunés, Vont se lier gaîment par des noeuds désirables; D'un canton désolé l'habitant s'enrichit; Turbilli, dans l'Anjou, t'imite et t'applaudit; Bertin, qui dans son roi voit toujours sa patrie, Prête un bras secourable à ta noble industrie; Trudaine sait assez que le cultivateur Des ressorts de l'état est le premier moteur, Et qu'on ne doit pas moins, pour le soutien du trône, À la faux de Cérès qu'au sabre de Bellone. " J'aime assez saint Benoît: il prétendit du moins Que ses enfants tondus, chargés d'utiles soins, Méritassent de vivre en guidant la charrue, En creusant des canaux, en défrichant des bois. Mais je suis peu content du bonhomme François; Il crut qu'un vrai chrétien doit gueuser dans la rue, Et voulut que ses fils, robustes fainéants, Fissent serment à Dieu de vivre à nos dépens. Dieu veut que l'on travaille et que l'on s'évertue; Et le sot mari d'ève, au paradis d'éden, Reçut un ordre exprès d'arranger son jardin. C'est la première loi donnée au premier homme, Avant qu'il eût mangé la moitié de sa pomme. Mais ne détournons point nos mains et nos regards Ni des autres emplois, ni surtout des beaux-arts. Il est des temps pour tout; et lorsqu'en mes vallées, Qu'entoure un long amas de montagnes pelées, De quelques malheureux ma main sèche les pleurs, Sur la scène, à Paris, j'en fais verser peut-être; Dans Versaille étonné j'attendris de grands coeurs; Et, sans croire approcher de Racine, mon maître, Quelquefois je peux plaire, à l'aide de Clairon. Au fond de son bourbier je fais rentrer Fréron. L'archidiacre Trublet prétend que je l'ennuie; La représaille est juste; et je sais à propos Confondre les pervers, et me moquer des sots. En vain sur son crédit un délateur s'appuie; Sous son bonnet carré, que ma main jette à bas, Je découvre, en riant, la tête de Midas. J'honore Diderot, malgré la calomnie; Ma voix parle plus haut que les cris de l'envie: Les échos des rochers qui ceignent mon désert Répètent après moi le nom de D'Alembert. Un philosophe est ferme, et n'a point d'artifice; Sans espoir et sans crainte il sait rendre justice: Jamais adulateur, et toujours citoyen, À son prince attaché sans lui demander rien, Fuyant des factions les brigues ennemies Qui se glissent parfois dans nos académies, Sans aimer Loyola, condamnant saint Médard, Des billets qu'on exige il se rit à l'écart, Et laisse aux parlements à réprimer l'église; Il s'élève à son Dieu, quand il foule à ses pieds Un fatras dégoûtant d'arguments décriés; Et son âme inflexible au vrai seul est soumise. C'est ainsi qu'on peut vivre à l'ombre de ses bois, En guerre avec les sots, en paix avec soi-même, Gouvernant d'une main le soc de Triptolème, Et de l'autre essayant d'accorder sous ses doigts La lyre de Racine et le luth de Chapelle. Ô vous, à l'amitié dans tous les temps fidèle, Vous qui, sans préjugés, sans vices, sans travers, Embellissez mes jours ainsi que mes déserts, Soutenez mes travaux et ma philosophie; Vous cultivez les arts, les arts vous ont suivie. Le sang du grand Corneille, élevé sous vos yeux, Apprend, par vos leçons, à mériter d'en être. Le père de Cinna vient m'instruire en ces lieux: Son ombre entre nous trois aime encore à paraître; Son ombre nous console, et nous dit qu'à Paris Il faut abandonner la place aux Scudéris. EPITRE 93. 1761 À Madame élie De Beaumont, en réponse à une épitre en vers au sujet de Mademoiselle Corneille. S'il est au monde une beauté Qui de Corneille ait hérité, Vous possédez cet apanage. L'enfant dont je me suis chargé N'a point l'art des vers en partage; Vous l'avez: c'est un avantage Qui m'a quelquefois affligé, Et que doit fuir tout homme sage. Ce dangereux et beau talent Est pour vous un simple ornement, Un pompon de plus à votre âge; Mais quand un homme a le malheur D'avoir fait en forme un ouvrage, Et quand il est monsieur l'auteur, C'est un métier dont il enrage. Les vers, la musique, l'amour, Sont les charmes de notre vie; Le sage en a la fantaisie, Et sait les goûter tour à tour: S'y livrer toujours, c'est folie. EPITRE 94. 1761 Au duc de la Vallière, grand fauconnier de France. Illustre protecteur des perdrix de Mont-Rouge, Des faucons, des auteurs, et surtout des catins; Vous dont l'auguste sceptre au cuir blanc, au bout rouge, Est l'effroi des cocus et l'amour des putins, Vous daignez vous servir de votre aimable plume Pour dire à la postérité Que vous avez aimé certain suisse effronté, Très-indiscret auteur de plus d'un gros volume, Mais dont l'esprit encor conserve sa gaîté. Il pense comme Monsieur Hume, Il rit de la sotte âpreté De tout dévot plein d'amertume; Tranquillement il s'accoutume À l'humaine méchanceté; Le flambeau de la vérité Quelquefois dans ses mains s'allume; Il doit être bientôt compté Dans le rang d'un auteur posthume: Mais quand le temps qui tout consume Au néant l'aura rapporté, Son nom, comme je le présume, Ira, par votre grâce, à l'immortalité. EPITRE 95. 1765 À Mademoiselle Clairon. Le sublime en tout genre est le don le plus rare; C'est là le vrai phénix; et, sagement avare, La nature a prévu qu'en nos faibles esprits Le beau, s'il est commun, doit perdre de son prix. La médiocrité couvre la terre entière; Les mortels ont à peine une faible lumière, Quelques vertus sans force, et des talents bornés. S'il est quelques esprits par le ciel destinés À s'ouvrir des chemins inconnus au vulgaire, À franchir des beaux-arts la limite ordinaire, La nature est alors prodigue en ses présents; Elle égale dans eux les vertus aux talents. Le souffle du génie et ses fécondes flammes N'ont jamais descendu que dans de nobles âmes; Il faut qu'on en soit digne, et le coeur épuré Est le seul aliment de ce flambeau sacré. Un esprit corrompu ne fut jamais sublime. Toi que forma Vénus, et que Minerve anime, Toi qui ressuscitas sous mes rustiques toits L'électre de Sophocle aux accents de ta voix (Non l'électre française, à la mode soumise, Pour le galant Itys si galamment éprise); Toi qui peins la nature en osant l'embellir, Souveraine d'un art que tu sus ennoblir, Toi dont un geste, un mot, m'attendrit et m'enflamme, Si j'aime tes talents, je respecte ton âme. L'amitié, la grandeur, la fermeté, la foi, Les vertus que tu peins, je les retrouve en toi; Elles sont dans ton coeur. La vertu que j'encense N'est pas des voluptés la sévère abstinence. L'amour, ce don du ciel, digne de son auteur, Des malheureux humains est le consolateur. Lui-même il fut un dieu dans les siècles antiques; On en fait un démon chez nos vils fanatiques: Très-désintéressé sur ce péché charmant, J'en parle en philosophe, et non pas en amant. Une femme sensible, et que l'amour engage, Quand elle est honnête homme, à mes yeux est un sage. Que ce conteur heureux qui plaisamment chanta Le démon Belphégor et Madame Honesta, L'ésope des français, le maître de la fable, Ait de la Champmêlé vanté la voix aimable, Ses accents amoureux et ses sons affétés, Écho des fades airs que Lambert a notés; Tu n'étais pas alors; on ne pouvait connaître Cet art qui n'est qu'à toi, cet art que tu fais Naître. Corneille, des romains peintre majestueux, T'aurait vue aussi noble, aussi romaine qu'eux. Le ciel, pour échauffer les glaces de mon âge, Le ciel me réservait ce flatteur avantage: Je ne suis point surpris qu'un sort capricieux Ait pu mêler quelque ombre à tes jours glorieux. L'âme qui sait penser n'en est point étonnée; Elle s'en affermit, loin d'être consternée: C'est le creuset du sage; et son or altéré En renaît plus brillant, en sort plus épuré. En tout temps, en tout lieu, le public est injuste; Horace s'en plaignait sous l'empire d'Auguste. La malice, l'orgueil, un indigne désir D'abaisser des talents qui font notre plaisir, De flétrir les beaux-arts qui consolent la vie, Voilà le coeur de l'homme; il est né pour l'envie. À l'église, au barreau, dans les camps, dans Les cours, Il est, il fut ingrat, et le sera toujours. Du siècle que j'ai vu tu sais quelle est la gloire; Ce siècle des talents vivra dans la mémoire. Mais vois à quels dégoûts le sort abandonna L'auteur d'Iphigénie et celui de Cinna , Ce qu'essuya Quinault; ce que souffrit Molière, Fénelon dans l'exil terminant sa carrière; Arnauld, qui dut jouir du destin le plus beau, Arnauld manquant d'asile, et même de tombeau. De l'âge où nous vivons que pouvons-nous attendre? La lumière, il est vrai, commence à se répandre; Avec moins de talents on est plus éclairé; Mais le goût s'est perdu, l'esprit s'est égaré. Ce siècle ridicule est celui des brochures, Des chansons, des extraits, et surtout des injures. La barbarie approche: Apollon indigné Quitte les bords heureux où ses lois ont régné; Et, fuyant à regret son parterre et ses loges, Melpomène avec toi fuit chez les allobroges. EPITRE 96. 1766 À Henri IV, sur ce qu'on avait écrit à l'auteur que plusieurs citoyens de Paris s'étaient mis à genoux devant la statue équestre de ce prince pendant la maladie du dauphin. Intrépide soldat, vrai chevalier, grand homme, Bon roi, fidèle ami, tendre et loyal amant, Toi que l'Europe a plaint d'avoir fléchi sous Rome, Sans qu'on osât blâmer ce triste abaissement, Henri, tous les français adorent ta mémoire: Ton nom devient plus cher et plus grand chaque jour; Et peut-être autrefois quand j'ai chanté ta gloire Je n'ai point dans les coeurs affaibli tant d'amour. Un des beaux rejetons de ta race chérie, Des marches de ton trône au tombeau descendu, Te porte, en expirant, les voeux de ta patrie, Et les gémissements de ton peuple éperdu. Lorsque la mort sur lui levait sa faux tranchante, On vit de citoyens une foule tremblante Entourer ta statue et la baigner de pleurs; C'était là leur autel, et, dans tous nos malheurs, On t'implore aujourd'hui comme un dieu tutélaire. La fille qui naquit aux chaumes de Nanterre, Pieusement célèbre en des temps ténébreux, N'entend point nos regrets, n'exauce point nos voeux, De l'empire français n'est point la protectrice. C'est toi, c'est ta valeur, ta bonté, ta justice, Qui préside à l'état raffermi par tes mains. Ce n'est qu'en t'imitant qu'on a des jours prospères; C'est l'encens qu'on te doit: les grecs et les romains Invoquaient des héros, et non pas des bergères. Oh! Si de mes déserts, où j'achève mes jours, Je m'étais fait entendre au fond du sombre empire! Si, comme au temps d'Orphée, un enfant de la lyre De l'ordre des destins interrompait le cours! Si ma voix...! Mais tout cède à leur arrêt suprême: Ni nos chants, ni nos cris, ni l'art et ses secours, Les offrandes, les voeux, les autels, ni toi-même, Rien ne suspend la mort. Ce monde illimité Est l'esclave éternel de la fatalité. À d'immuables lois Dieu soumit la nature. Sur ces monts entassés, séjour de la froidure, Au creux de ces rochers, dans ces gouffres affreux, Je vois des animaux maigres, pâles, hideux, Demi-nus, affamés, courbés sous l'infortune; Ils sont hommes pourtant: notre mère commune A daigné prodiguer des soins aussi puissants À pétrir de ses mains leur substance mortelle, Et le grossier instinct qui dirige leurs sens, Qu'à former les vainqueurs de Pharsale et d'Arbelle. Au livre des destins tous leurs jours sont comptés; Les tiens l'étaient aussi. Ces dures vérités Épouvantent le lâche et consolent le sage. Tout est égal au monde: un mourant n'a point d'âge. Le dauphin le disait au sein de la grandeur, Au printemps de sa vie, au comble du bonheur; Il l'a dit en mourant, de sa voix affaiblie, À son fils, à son père, à la cour attendrie. Ô toi! Triste témoin de son dernier moment, Qui lis de sa vertu ce faible monument, Ne me demande point ce qui fonda sa gloire, Quels funestes exploits assurent sa mémoire, Quels peuples malheureux on le vit conquérir, Ce qu'il fit sur la terre... il t'apprit à mourir! EPITRE 97. 1766 À monsieur le chevalier De Boufflers. Croyez qu'un vieillard cacochyme, Chargé de soixante et douze ans, Doit mettre, s'il a quelque sens, Son âme et son corps au régime. Dieu fit la douce illusion Pour les heureux fous du bel âge; Pour les vieux fous l'ambition, Et la retraite pour le sage. Vous me direz qu'Anacréon, Que Chaulieu même, et Saint-Aulaire, Tiraient encor quelque chanson De leur cervelle octogénaire. Mais ces exemples sont trompeurs; Et quand les derniers jours d'automne Laissent éclore quelques fleurs, On ne leur voit point les couleurs Et l'éclat que le printemps donne: Les bergères et les pasteurs N'en forment point une couronne. La Parque, de ses vilains doigts, Marquait d'un sept avec un trois La tête froide et peu pensante De Fleury, qui donna les lois À notre France languissante. Il porta le sceptre des rois, Et le garda jusqu'à nonante. Régner est un amusement Pour un vieillard triste et pesant, De toute autre chose incapable; Mais vieux bel esprit, vieux amant, Vieux chanteur, est insupportable. C'est à vous, ô jeune Boufflers, À vous, dont notre Suisse admire Le crayon, la prose, et les vers, Et les petits contes pour rire; C'est à vous de chanter Thémire, Et de briller dans un festin, Animé du triple délire Des vers, de l'amour, et du vin. EPITRE 98. 1766 À Monsieur François De Neufchâteau. Si vous brillez à votre aurore, Quand je m'éteins à mon couchant; Si dans votre fertile champ Tant de fleurs s'empressent d'éclore, Lorsque mon terrain languissant Est dégarni des dons de Flore; Si votre voix jeune et sonore Prélude d'un ton si touchant, Quand je fredonne à peine encore Les restes d'un lugubre chant; Si des graces, qu'en vain j'implore, Vous devenez l'heureux amant; Et si ma vieillesse déplore La perte de cet art charmant Dont le dieu des vers vous honore; Tout cela peut m'humilier: Mais je n'y vois point de remède; Il faut bien que l'on me succède, Et j'aime en vous mon héritier. EPITRE 99. 1766 À Monsieur De Chabanon, qui, dans une pièce de vers, exhortait l'auteur a quitter l'étude de la métaphysique pour la poésie. Aimable amant de Polymnie, Jouissez de cet âge heureux Des voluptés et du génie; Abandonnez-vous à leurs feux: Ceux de mon âme appesantie Ne sont qu'une cendre amortie, Et je renonce à tous vos jeux. La fleur de la saison passée Par d'autres fleurs est remplacée. Une sultane avec dépit, Dans le vieux sérail délaissée, Voit la jeune entrer dans le lit Dont le grand-seigneur l'a chassée. Lorsque élie était décrépit, Il s'enfuit, laissant son esprit À son jeune élève élisée. Ma muse est de moi trop lassée; Elle me quitte, et vous chérit; Elle sera mieux caressée. EPITRE 100. À Madame De Saint-Julien, née comtesse de la Tour-Du-Pin. Fille de ces dauphins de qui l'extravagance S'ennuya de régner pour obéir en France; Femme aimable, honnête homme, esprit libre et hardi, Qui, n'aimant que le vrai, ne suis que la nature; Qui méprisas toujours le vulgaire engourdi Sous l'empire de l'imposture; Qui ne conçus jamais la moindre vanité Ni de l'éclat de la naissance, Ni de celui de la beauté, Ni du faste de l'opulence; Tu quittes le fracas des villes et des cours, Les spectacles, les jeux, tous les riens Du grand monde, Pour consoler mes derniers jours Dans ma solitude profonde. En habit d'amazone, au fond de mes déserts, Je te vois arriver plus belle et plus brillante Que la divinité qui naquit sur les mers. D'un flambeau dans tes mains la flamme étincelante Apporte un jour nouveau dans mon obscurité; Ce n'est point de l'amour le flambeau redoutable, C'est celui de la vérité; C'est elle qui t'instruit, et tu la rends aimable. C'est ainsi qu'auprès de Platon, Auprès du vieux Anacréon, Les belles nymphes de la Grèce Accouraient pour donner leçon Et de plaisir et de sagesse. La légende nous a conté Que l'on vit sainte Thècle, au public exposée, Suivant partout saint Paul, en homme déguisée, Braver tous les brocards de la malignité. Cet exemple de piété En tout pays fut imité Chez la révérende prêtrise: Chacun des pères de l'église Eut une femme à son côté. Il n'est point de François De Sale Sans une dame De Chantal: Un dévot peut penser à mal, Mais ne donne point de scandale. Bravez donc les discours malins, Demeurez dans mon ermitage, Et craignez plus les jeunes saints Que les fleurettes d'un vieux sage. EPITRE 101. 1768 À Madame De Saint-Julien. Des contraires bel assemblage, Vous qui, sous l'air d'un papillon, Cachez les sentiments d'un sage, Revolez de mon ermitage À votre brillant tourbillon; Allez chercher l'illusion, Compagne heureuse du bel âge; Que votre imagination, Toujours forte, toujours légère, Entre Boufflers et Voisenon Répande cent traits de lumière; Que Diane, que les amours, Partagent vos nuits et vos jours. S'il vous reste en ce train de vie, Dans un temps si bien employé, Quelques moments pour l'amitié, Ne m'oubliez pas, je vous prie; J'aurais encor la fantaisie D'être au nombre de vos amants: Je cède ces honneurs charmants Aux doyens de l'académie. Mais quand j'aurai quatre-vingts ans, Je prétends de ces jeunes gens Surpasser la galanterie, S'ils me passent en beaux talents. Ces petits vers froids et coulants Sentent un peu la décadence: On m'assure qu'en plus d'un sens Il en est tout de même en France. Le bon temps reviendra, je pense; Et j'ai la plus ferme espérance Dans un de messieurs vos parents. EPITRE 102. 1768 À mon vaisseau. Ô vaisseau qui porte mon nom, Puisses-tu comme moi résister aux orages! L'empire de Neptune a vu moins de naufrages Que le Permesse d'Apollon. Tu vogueras peut-être à ces climats sauvages Que Jean-Jacque a vantés dans son nouveau jargon. Va débarquer sur ces rivages Patouillet, Nonotte, et Fréron; À moins qu'aux chantiers de Toulon Ils ne servent le roi noblement et sans gages. Mais non, ton sort t'appelle aux dunes d'Albion. Tu verras, dans les champs qu'arrose la Tamise, La liberté superbe auprès du trône assise: Le chapeau qui la couvre est orné de lauriers; Et, malgré ses partis, sa fougue, et sa licence, Elle tient dans ses mains la corne d'abondance Et les étendards des guerriers. Sois certain que Paris ne s'informera guère Si tu vogues vers Smyrne où l'on vit naître Homère, Ou si ton breton nautonier Te conduit près de Naple, en ce séjour fertile Qui fait bien plus de cas du sang de saint Janvier Que de la cendre de Virgile. Ne va point sur le Tibre: il n'est plus de talents, Plus de héros, plus de grand homme; Chez ce peuple de conquérants Il est un pape, et plus de Rome. Va plutôt vers ces monts qu'autrefois sépara Le redoutable fils d'Alcmène, Qui dompta les lions, sous qui l'hydre expira, Et qui des dieux jaloux brava toujours la haine. Tu verras en Espagne un Alcide nouveau, Vainqueur d'une hydre plus fatale, Des superstitions déchirant le bandeau, Plongeant dans la nuit du tombeau De l'inquisition la puissance infernale. Dis-lui qu'il est en France un mortel qui l'égale; Car tu parles, sans doute, ainsi que le vaisseau Qui transporta dans la Colchide Les deux jumeaux divins, Jason, Orphée, Alcide. Baptisé sous mon nom, tu parles hardiment: Que ne diras-tu point des énormes sottises Que mes chers français ont commises Sur l'un et sur l'autre élément! Tu brûles de partir: attends, demeure, arrête; Je prétends m'embarquer, attends-moi, je te joins. Libre de passions, et d'erreurs, et de soins, J'ai su de mon asile écarter la tempête: Mais dans mes prés fleuris, dans mes sombres forêts, Dans l'abondance, et dans la paix, Mon âme est encore inquiète; Des méchants et des sots je suis encor trop près: Les cris des malheureux percent dans ma retraite. Enfin le mauvais goût qui domine aujourd'hui Déshonore trop ma patrie. Hier on m'apporta, pour combler mon ennui, Le tacite de La Blétrie. Je n'y tiens point, je pars, et j'ai trop différé. Ainsi je m'occupais, sans suite et sans méthode, De ces pensers divers où j'étais égaré, Comme tout solitaire à lui-même livré, Ou comme un fou qui fait une ode, Quand Minerve, tirant les rideaux de mon lit, Avec l'aube du jour m'apparut, et me dit: "Tu trouveras partout la même impertinence; Les ennuyeux et les pervers Composent ce vaste univers: Le monde est fait comme la France. " Je me rendis à la raison; Et, sans plus m'affliger des sottises du monde, Je laissai mon vaisseau fendre le sein de l'onde, Et je restai dans ma maison. EPITRE 103. 1769 À Boileau, ou mon testament. Boileau, correct auteur de quelques bons écrits, Zoïle de Quinault, et flatteur de Louis, Mais oracle du goût dans cet art difficile Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile, Dans la cour du palais je naquis ton voisin: De ton siècle brillant mes yeux virent la fin; Siècle de grands talents bien plus que de lumière, Dont Corneille, en bronchant, sut ouvrir la carrière. Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil, Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvre-feuil. Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance; Bon bourgeois qui se crut un homme d'importance. Je veux t'écrire un mot sur tes sots ennemis, À l'hôtel Rambouillet contre toi réunis, Qui voulaient, pour loyer de tes rimes sincères, Couronné de lauriers t'envoyer aux galères. Ces petits beaux esprits craignaient la vérité, Et du sel de tes vers la piquante âcreté. Louis avait du goût, Louis aimait la gloire: Il voulut que ta muse assurât sa mémoire; Et, satirique heureux, par ton prince avoué, Tu pus censurer tout, pourvu qu'il fût loué. Bientôt les courtisans, ces singes de leur maître, Surent tes vers par coeur, et crurent s'y connaître. On admira dans toi jusqu'au style un peu dur Dont tu défiguras le vainqueur de Namur, Et sur l'amour de Dieu ta triste psalmodie, Du haineux janséniste en son temps applaudie; Et l'équivoque même, enfant plus ténébreux, D'un père sans vigueur avorton malheureux. Des muses dans ce temps, au pied du trône assises, On aimait les talents, on passait les sottises. Un maudit écossais, chassé de son pays, Vint changer tout en France, et gâta nos esprits. L'espoir trompeur et vain, l'avarice au teint blême, Sous l'abbé Terrasson calculant son système, Répandaient à grands flots leurs papiers imposteurs, Vidaient nos coffres-forts, et corrompaient nos Moeurs; Plus de goût, plus d'esprit: la sombre arithmétique Succéda dans Paris à ton art poétique. Le duc et le prélat, le guerrier, le docteur, Lisaient pour tous écrits des billets au porteur. On passa du Permesse au rivage du Gange, Et le sacré vallon fut la place du change. Le ciel nous envoya, dans ces temps corrompus, Le sage et doux pasteur des brebis de Fréjus, Économe sensé, renfermé dans lui-même, Et qui n'affecta rien que le pouvoir suprême. La France était blessée: il laissa ce grand corps Reprendre un nouveau sang, raffermir ses ressorts, Se rétablir lui-même en vivant de régime. Mais si Fleury fut sage, il n'eut rien de sublime; Il fut loin d'imiter la grandeur des Colberts: Il négligeait les arts, il aimait peu les vers. Pardon si contre moi son ombre s'en irrite, Mais il fut en secret jaloux de tout mérite. Je l'ai vu refuser, poliment inhumain, Une place à Racine, à Crébillon du pain. Tout empira depuis. Deux partis fanatiques, De la droite raison rivaux évangéliques, Et des dons de l'esprit dévots persécuteurs, S'acharnaient à l'envi sur les pauvres auteurs. Du faubourg saint-Médard les dogues aboyèrent, Et les renards d'Ignace avec eux se glissèrent. J'ai vu ces factions, semblables aux brigands Rassemblés dans un bois pour voler les passants; Et, combattant entre eux pour diviser leur proie, De leur guerre intestine ils m'ont donné la joie. J'ai vu l'un des partis de mon pays chassé, Maudit comme les juifs, et comme eux dispersé; L'autre, plus méprisé, tombant dans la poussière Avec Guyon, Fréron, Nonotte, et Sorinière. Mais parmi ces faquins l'un sur l'autre expirants, Au milieu des billets exigés des mourants, Dans cet amas confus d'opprobre et de misère, Qui distingue mon siècle et fait son caractère, Quels chants pouvaient former les enfants des neuf soeurs? Sous un ciel orageux, dans ces temps destructeurs, Des chantres de nos bois les voix sont étouffées: Au siècle des Midas on ne voit point d'Orphées. Tel qui dans l'art d'écrire eût pu te défier, Va compter dix pour cent chez Rabot le banquier: De dépit et de honte il a brisé sa lyre. Ce temps est, réponds-tu, très-bon pour la satire. Mais quoi! Puis-je en mes vers, aiguisant un bon mot, Affliger sans raison l'amour-propre d'un sot; Des Cotins de mon temps poursuivre la racaille, Et railler un Coger dont tout Paris se raille? Non, ma muse m'appelle à de plus hauts emplois. À chanter la vertu j'ai consacré ma voix. Vainqueur des préjugés que l'imbécile encense, J'ose aux persécuteurs prêcher la tolérance; Je dis au riche avare: " assiste l'indigent; " Au ministre des lois: " protége l'innocent; " Au docteur tonsuré: " sois humble et charitable, Et garde-toi surtout de damner ton semblable. " Malgré soixante hivers, escortés de seize ans, Je fais au monde encore entendre mes accents. Du fond de mes déserts, aux malheureux propice, Pour Sirven opprimé je demande justice: Je l'obtiendrai sans doute; et cette même main, Qui ranima la veuve et vengea l'orphelin, Soutiendra jusqu'au bout la famille éplorée Qu'un vil juge a proscrite, et non déshonorée. Ainsi je fais trembler, dans mes derniers moments, Et les pédants jaloux, et les petits tyrans. J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire. Je fais le bien que j'aime, et voilà ma satire. Je vous ai confondus, vils calomniateurs, Détestables cagots, infâmes délateurs; Je vais mourir content. Le siècle qui doit naître De vos traits empestés me vengera peut-être. Oui, déjà Saint-Lambert, en bravant vos clameurs, Sur ma tombe qui s'ouvre a répandu des fleurs; Aux sons harmonieux de son luth noble et tendre, Mes mânes consolés chez les morts vont descendre. Nous nous verrons, Boileau: tu me présenteras Chapelain, Scudéri, Perrin, Pradon, Coras. Je pourrais t'amener, enchaînés sur mes traces, Nos Zoïles honteux, successeurs des Garasses. Minos entre eux et moi va bientôt prononcer: Des serpents d'Alecton nous les verrons fesser: Mais je veux avec toi baiser dans l'élysée La main qui nous peignit l'épouse de Thésée. J'embrasserai Quinault, en dusses-tu crever; Et si ton goût sévère a pu désapprouver Du brillant Torquato le séduisant ouvrage, Entre Homère et Virgile il aura mon hommage. Tandis que j'ai vécu, l'on m'a vu hautement Aux badauds effarés dire mon sentiment; Je veux le dire encor dans ces royaumes sombres: S'ils ont des préjugés, j'en guérirai les ombres. À table avec Vendôme, et Chapelle, et Chaulieu, M'enivrant du nectar qu'on boit en ce beau lieu, Secondé de Ninon, dont je fus légataire, J'adoucirai les traits de ton humeur austère. Partons: dépêche-toi, curé de mon hameau, Viens de ton eau bénite asperger mon caveau. EPITRE 104. 1769 À l'auteur du livre des trois imposteurs. Insipide écrivain, qui crois à tes lecteurs Crayonner les portraits de tes trois imposteurs, D'où vient que, sans esprit, tu fais le quatrième? Pourquoi, pauvre ennemi de l'essence suprême, Confonds-tu Mahomet avec le créateur, Et les oeuvres de l'homme avec Dieu, son auteur?... Corrige le valet, mais respecte le maître. Dieu ne doit point pâtir des sottises du prêtre: Reconnaissons ce Dieu, quoique très-mal servi. De lézards et de rats mon logis est rempli; Mais l'architecte existe, et quiconque le nie Sous le manteau du sage est atteint de manie. Consulte Zoroastre, et Minos, et Solon, Et le martyr Socrate, et le grand Cicéron: Ils ont adoré tous un maître, un juge, un père. Ce système sublime à l'homme est nécessaire. C'est le sacré lien de la société, Le premier fondement de la sainte équité, Le frein du scélérat, l'espérance du juste. Si les cieux, dépouillés de son empreinte auguste, Pouvaient cesser jamais de le manifester, Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. Que le sage l'annonce, et que les rois le craignent. Rois, si vous m'opprimez, si vos grandeurs dédaignent Les pleurs de l'innocent que vous faites couler, Mon vengeur est au ciel: apprenez à trembler. Tel est au moins le fruit d'une utile croyance. Mais toi, raisonneur faux, dont la triste imprudence Dans le chemin du crime ose les rassurer, De tes beaux arguments quel fruit peux-tu tirer? Tes enfants à ta voix seront-ils plus dociles? Tes amis, au besoin, plus sûrs et plus utiles? Ta femme plus honnête? Et ton nouveau fermier, Pour ne pas croire en Dieu, va-t-il mieux te payer?... Ah! Laissons aux humains la crainte et l'espérance. Tu m'objectes en vain l'hypocrite insolence De ces fiers charlatans aux honneurs élevés, Nourris de nos travaux, de nos pleurs abreuvés; Des césars avilis la grandeur usurpée; Un prêtre au Capitole où triompha Pompée; Des faquins en sandale, excrément des humains, Trempant dans notre sang leurs détestables mains; Cent villes à leur voix couvertes de ruines, Et de Paris sanglant les horribles matines: Je connais mieux que toi ces affreux monuments; Je les ai sous ma plume exposés cinquante ans. Mais, de ce fanatisme ennemi formidable, J'ai fait adorer Dieu quand j'ai vaincu le diable. Je distinguai toujours de la religion Les malheurs qu'apporta la superstition. L'Europe m'en sut gré; vingt têtes couronnées Daignèrent applaudir mes veilles fortunées, Tandis que Patouillet m'injuriait en vain. J'ai fait plus en mon temps que Luther et Calvin. On les vit opposer, par une erreur fatale, Les abus aux abus, le scandale au scandale. Parmi les factions ardents à se jeter, Ils condamnaient le pape, et voulaient l'imiter. L'Europe par eux tous fut longtemps désolée; Ils ont troublé la terre, et je l'ai consolée. J'ai dit aux disputants l'un sur l'autre acharnés: "Cessez, ïmpertinents; cessez, infortunés; Très-sots enfants de Dieu, chérissez-vous en frères, Et ne vous mordez plus pour d'absurdes chimères. " Les gens de bien m'ont cru: les fripons écrasés En ont poussé des cris du sage méprisés; Et dans l'Europe enfin l'heureux tolérantisme De tout esprit bien fait devient le catéchisme. Je vois venir de loin ces temps, ces jours sereins, Où la philosophie, éclairant les humains, Doit les conduire en paix aux pieds du commun maître; Le fanatisme affreux tremblera d'y paraître: On aura moins de dogme avec plus de vertu. Si quelqu'un d'un emploi veut être revêtu, Il n'amènera plus deux témoins à sa suite Jurer quelle est sa foi, mais quelle est sa conduite. À l'attrayante soeur d'un gros bénéficier Un amant huguenot pourra se marier; Des trésors de Lorette, amassés pour Marie, On verra l'indigence habillée et nourrie; Les enfants de Sara, que nous traitons de chiens, Mangeront du jambon fumé par des chrétiens. Le turc, sans s'informer si l'iman lui pardonne, Chez l'abbé Tamponet ira boire en sorbonne. Mes neveux souperont sans rancune et gaîment Avec les héritiers des frères Pompignan; Ils pourront pardonner à ce dur La Blétrie D'avoir coupé trop tôt la trame de ma vie. Entre les beaux esprits on verra l'union: Mais qui pourra jamais souper avec Fréron? EPITRE 105. 1769 À Monsieur De Saint-Lambert. chantre des vrais plaisirs, harmonieux émule du pasteur de Mantoue et du tendre Tibulle, Qui peignez la nature, et qui l'embellissez, Que vos saisons m'ont plu! Que mes sens émoussés À votre aimable voix se sentirent renaître! Que j'aime, en vous lisant, ma retraite champêtre! Je fais, depuis quinze ans, tout ce que vous chantez. Dans ces champs malheureux, si longtemps désertés, Sur les pas du travail j'ai conduit l'abondance; J'ai fait fleurir la paix et régner l'innocence. Ces vignobles, ces bois, ma main les a plantés; Ces granges, ces hameaux désormais habités, Ces landes, ces marais changés en pâturages, Ces colons rassemblés, ce sont là mes ouvrages: Ouvrages fortunés, dont le succès constant De la mode et du goût n'est jamais dépendant; Ouvrages plus chéris que mérope et zaïre , Et que n'atteindront point les traits de la satire! Heureux qui peut chanter les jardins et les bois, Les charmes de l'amour, l'honneur des grands exploits, Et, parcourant des arts la flatteuse carrière, Aux mortels aveuglés rendre un peu de lumière! Mais encor plus heureux qui peut, loin de la cour, Embellir sagement son champêtre séjour, Entendre autour de lui cent voix qui le bénissent! De ses heureux succès quelques fripons gémissent; Un vil cagot mitré, tyran des gens de bien, Va l'accuser en cour de n'être pas chrétien: Le sage ministère écoute avec surprise; Il reconnaît Tartuffe, et rit de sa sottise. Cependant le vieillard achève ses moissons; Le pauvre en est nourri: ses chanvres, ses toisons, Habillent décemment le berger, la bergère. Il unit par l'hymen Moeris avec Glycère; Il donne une chasuble au bon curé du lieu, Qui, buvant avec lui, voit bien qu'il croit en Dieu. Ainsi dans l'allégresse il achève sa vie. Ce n'est qu'au successeur du chantre d'Ausonie De peindre ces tableaux ignorés dans Paris, D'en ranimer les traits par son beau coloris, D'inspirer aux humains le goût de la retraite. Mais de nos chers français la noblesse inquiète, Pouvant régner chez soi, va ramper dans les cours; Les folles vanités consument ses beaux jours: Le vrai séjour de l'homme est un exil pour elle. Plutus est dans Paris, et c'est là qu'il appelle Les voisins de l'Adour, et du Rhône, et du Var: Tous viennent à genoux environner son char; Les uns montent dessus, les autres dans la boue Baisent, en soupirant, les rayons de sa roue. Le fils de mon manoeuvre, en ma ferme élevé, À d'utiles travaux à quinze ans enlevé, Des laquais de Paris s'en va grossir l'armée. Il sert d'un vieux traitant la maîtresse affamée; De sergent des impôts il obtient un emploi: Il vient dans son hameau, tout fier; de par le Roi, Fait des procès-verbaux, tyrannise, emprisonne, Ravit aux citoyens le pain que je leur donne, Et traîne en des cachots le père et les enfants. Vous le savez, grand dieu! J'ai vu des innocents, Sur le faux exposé de ces loups mercenaires, Pour cinq sous de tabac envoyés aux galères. Chers enfants de Cérès, ô chers agriculteurs! Vertueux nourriciers de vos persécuteurs, Jusqu'à quand serez-vous, vers ces tristes frontières, Écrasés sans pitié sous ces mains meurtrières? Ne vous ai-je assemblés que pour vous voir périr En maudissant les champs que vos mains font fleurir! Un temps viendra sans doute où des lois plus humaines De vos bras opprimés relâcheront les chaînes: Dans un monde nouveau vous aurez un soutien; Car pour ce monde-ci je n'en espère rien. Extremum... quod te alloquor, hoc est. Le 31 mars 1769. EPITRE 106. 1769 À Monsieur De Laharpe. Des dames de Paris Boileau fit la satire. De la moitié du monde, hélas! Faut-il médire? Jean-Jacque, assez connu par ses témérités, En nouveau Diogène aboie à nos beautés. Il leur a préféré l'innocente faiblesse, Les faciles appas de sa grosse suissesse, Qui, contre son amant ayant peu combattu, Se défait d'un faux germe, et garde sa vertu. "Mais nos dames, dit-il, sont fausses et galantes, Sans esprit, sans pudeur, et fort impertinentes; Elles ont l'air hautain, mais l'accueil familier, Le ton d'un petit-maître, et l'oeil d'un grenadier. " Ô le méchant esprit! Gardez-vous bien de lire De ce grave insensé l'insipide délire. Auteurs mieux élevés, fêtez dans vos écrits Les dames de Versaille et celles de Paris. Étudiez leur goût: vous trouverez chez elles De l'esprit sans effort, des grâces naturelles, De l'art de converser les naïves douceurs, L'honnête liberté qui réforma nos moeurs, Et tous ces agréments que souvent Polymnie Dédaigna d'accorder aux hommes de génie. Ne connaissez-vous point une femme de bien, Aimable en ses propos, décente en son maintien, Belle sans être vaine, instruite, et pourtant sage? Elle n'est pas pour vous; mais briguez son suffrage. Après un tel portrait cherchez-vous encor plus? Avec tous les attraits vous faut-il des vertus? Faites-vous présenter par certain secrétaire Chez certaine beauté dont le nom doit se taire; C'est Vénus-Uranie, épouse du dieu Mars. C'est elle dont l'esprit anime les beaux-arts; Non celle qu'on voyait, sous le fils de Cynire, De son fripon d'enfant suivant l'injuste empire, Entre Adonis et Mars partager ses faveurs. Il est vrai qu'en sa cour il est très-peu d'auteurs; Dans les palais des dieux elle vit retirée. Vénus est philosophe au sein de l'empyrée: Mais sa philosophie est de faire du bien; Elle exige surtout que je n'en dise rien. Sur mille infortunés que sa bonté console J'ai promis le secret, et je lui tiens parole. Toi qui peignis si bien, dans un style épuré, Une tendre novice, un honnête curé; Toi, dont le goût formé voudrait encor s'instruire, Entre Mars et Vénus tâche de t'introduire. Déjà de leurs bienfaits tu connais le pouvoir: Il est un plus grand bien, c'est celui de les voir. Mais ce bonheur est rare; et le dieu de la guerre Garde son cabinet, dont on n'approche guère. Je sais plus d'un brave homme, à sa porte assidu, Qui lui doit sa fortune, et ne l'a jamais vu. Il faut entrer pourtant; il faut que les Apelles Puissent à leur plaisir contempler leurs modèles, Et, pleins de leurs vertus ainsi que de leurs traits, En transmettre à nos yeux de fidèles portraits. Tes vers seront plus beaux, et ta muse plus fière D'un pas plus assuré va fournir sa carrière. Courtin jadis en vers à Sonning dit: " adieu, Faites mes compliments à l'abbé De Chaulieu. " Moi, je te dis en prose: " enfant de l'harmonie, Présente mon hommage à Vénus-Uranie. " EPITRE 107. 1770 À Monsieur Pigalle. Cher Phidias, votre statue Me fait mille fois trop d'honneur; Mais quand votre main s'évertue À sculpter votre serviteur, Vous agacez l'esprit railleur De certain peuple rimailleur, Qui depuis si longtemps me hue. L'ami Fréron, ce barbouilleur D'écrits qu'on jette dans la rue, Sourdement de sa main crochue Mutilera votre labeur. Attendez que le destructeur Qui nous consume et qui nous tue, Le temps, aidé de mon pasteur, Ait d'un bras exterminateur Enterré ma tête chenue. Que ferez-vous d'un pauvre auteur Dont la taille et le cou de grue, Et la mine très-peu joufflue, Feront rire le connaisseur? Sculptez-nous quelque beauté nue, De qui la chair blanche et dodue Séduise l'oeil du spectateur, Et qui dans son âme insinue Ces doux désirs et cette ardeur Dont Pygmalion le sculpteur, Votre digne prédécesseur, Brûla, si la fable en est crue. Au marbre il sut donner un coeur, Cinq sens, instruments du bonheur, Une âme en ces sens répandue; Et, soudain fille devenue, Cette fille resta pourvue De doux appas que sa pudeur Ne dérobait point à la vue: Même elle fut plus dissolue Que son père et son créateur. Que cet exemple si flatteur Par vos beaux soins se perpétue! EPITRE 108. 1771 Au roi de la Chine, sur son recueil de vers qu'il a fait imprimer. Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine. Ton trône est donc placé sur la double colline! On sait dans l'occident que, malgré mes travers, J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers. David même me plut, quoique, à parler sans feinte, Il prône trop souvent sa triste cité sainte, Et que d'un même ton sa muse à tout propos Fasse danser les monts et reculer les flots. Frédéric a plus d'art, et connaît mieux son monde; Il est plus varié, sa veine est plus féconde; Il a lu son Horace, il l'imite; et vraiment Ta majesté chinoise en devrait faire autant. Je vois avec plaisir que sur notre hémisphère L'art de la poésie à l'homme est nécessaire. Qui n'aime point les vers a l'esprit sec et lourd; Je ne veux point chanter aux oreilles d'un sourd: Les vers sont en effet la musique de l'âme. Ô toi que sur le trône un feu céleste enflamme, Dis-moi si ce grand art dont nous sommes épris Est aussi difficile à Pékin qu'à Paris. Ton peuple est-il soumis à cette loi si dure Qui veut qu'avec six pieds d'une égale mesure, De deux alexandrins côte à côte marchants, L'un serve pour la rime et l'autre pour le sens? Si bien que sans rien perdre, en bravant cet usage, On pourrait retrancher la moitié d'un ouvrage. Je me flatte, grand roi, que tes sujets heureux Ne sont point opprimés sous ce joug onéreux, Plus importun cent fois que les aides, gabelles, Contrôle, édits nouveaux, remontrances nouvelles, Bulle unigenitus , billets aux confessés, Et le refus d'un gîte aux chrétiens trépassés. Parmi nous le sentier qui mène aux deux collines Ainsi que tout le reste est parsemé d'épines. À la Chine sans doute il n'en est pas ainsi. Les biens sont loin de nous, et les maux sont ici: C'est de l'esprit français la devise éternelle. Je veux m'y conformer, et, d'un crayon fidèle, Peindre notre parnasse à tes regards chinois. Écoute: mon partage est d'ennuyer les rois. Tu sais (car l'univers est plein de nos querelles) Quels débats inhumains, quelles guerres cruelles, Occupent tous les mois l'infatigable main Des sales héritiers d'Estienne et de Plantin. Cent rames de journaux, des rats fatale proie, Sont le champ de bataille où le sort se déploie. C'est là qu'on vit briller ce grave magistrat Qui vint de Montauban pour gouverner l'état; Il donna des leçons à notre académie, Et fut très-mal payé de tant de prud'homie. Du jansénisme obscur le fougueux gazetier Aux beaux esprits du temps ne fait aucun quartier; Hayer poursuit de loin les encyclopédistes; Linguet fond en courroux sur les économistes; À brûler les païens Ribalier se morfond; Beaumont pousse à Jean-Jacque, et Jean-Jacque à Beaumont: Palissot contre eux tous puissamment s'évertue: Que de fiel s'évapore, et que d'encre est perdue! Parmi les combattants vient un rimeur gascon, Prédicant petit-maître, ami d'Aliboron, Qui, pour se signaler, refait la henriade; Et tandis qu'en secret chacun se persuade De voler en vainqueur au haut du mont sacré, On vit dans l'amertume, et l'on meurt ignoré. La discorde est partout, et le public s'en raille. On se hait au Parnasse encor plus qu'à Versaille. Grand roi, de qui les vers et l'esprit sont si doux, Crois-moi, reste à Pékin, ne viens jamais chez nous. Aux bords du fleuve Jaune un peuple entier t'admire; Tes vers seront toujours très-bons dans ton empire: Mais gare que Paris ne flétrît tes lauriers! Les français sont malins et sont grands chansonniers. Les trois rois d'Orient, que l'on voit chaque année, Sur les pas d'une étoile à marcher obstinée, Combler l'enfant Jésus des plus rares présents, N'emportent de Paris, pour tous remercîments, Que des couplets fort gais qu'on chante sans scrupule. Collé dans ses refrains les tourne en ridicule. Les voilà bien payés d'apporter un trésor! Tout mon étonnement est de les voir encor. Le roi, me diras-tu, de la zone cimbrique, Accompagné partout de l'estime publique, Vit Paris sans rien craindre, et régna sur les coeurs; On respecta son nom comme on chérit ses moeurs. Oui; mais cet heureux roi, qu'on aime et qu'on révère, Se connaît en bons vers, et se garde d'en faire. Nous ne les aimons plus; notre goût s'est usé: Boileau, craint de son siècle, au nôtre est méprisé. Le tragique étonné de sa métamorphose, Fatigué de rimer, va ne pleurer qu'en prose. De Molière oublié le sel s'est affadi. En vain, pour ranimer le parnasse engourdi, Du peintre des saisons la main féconde et pure Des plus brillantes fleurs a paré la nature; Vainement, de Virgile élégant traducteur, Delille a quelquefois égalé son auteur: D'un siècle dégoûté la démence imbécile Préfère les remparts et Waux-Hall à Virgile. On verrait Cicéron sifflé dans le palais. Le léger vaudeville et les petits couplets Maintiennent notre gloire à l'opéra-comique; Tout le reste est passé, le sublime est gothique. N'expose point ta muse à ce peuple inconstant, Les Frérons te loueraient pour quelque argent Comptant; Mais tu serais peu lu, malgré tout ton génie, Des gens qu'on nomme ici la bonne compagnie. Pour réussir en France il faut prendre son temps. Tu seras bien reçu de quelques grands savants, Qui pensent qu'à Pékin tout monarque est athée, Et que la compagnie autrefois tant vantée, En disant à la Chine un éternel adieu, Vous a permis à tous de renoncer à Dieu. Mais, sans approfondir ce qu'un chinois doit croire, Séguier t'affublerait d'un beau réquisitoire; La cour pourrait te faire un fort mauvais parti, Et blâmer, par arrêt, tes vers et ton changti. La sorbonne, en latin, mais non sans solécismes, Soutiendra que ta muse a besoin d'exorcismes; Qu'il n'est de gens de bien que nous et nos amis; Que l'enfer, grâce à Dieu, t'est pour jamais promis. Dispensateurs fourrés de la vie éternelle, Ils ont rôti Trajan et bouilli Marc-Aurèle. Ils t'en feront autant, et, partout condamné, Tu ne seras venu que pour être damné. Le monde en factions dès longtemps se partage; Tout peuple a sa folie ainsi que son usage: Ici les ottomans, bien sûrs que l'éternel Jadis à Mahomet députa Gabriel, Vont se laver le coude aux bassins des mosquées; Plus loin du grand lama les reliques musquées Passent de son derrière au cou des plus grands rois. Quand la troupe écarlate à Rome a fait un choix, L'élu, fût-il un sot, est dès lors infaillible. Dans l'Inde le veidam, et dans Londres la bible, À l'hôpital des fous ont logé plus d'esprits Que Grisel n'a trouvé de dupes à Paris. Monarque, au nez camus, des fertiles rivages Peuplés, à ce qu'on dit, de fripons et de sages, Règne en paix, fais des vers, et goûte de beaux Jours; Tandis que, sans argent, sans amis, sans secours, Le mogol est errant dans l'Inde ensanglantée, Que d'orages nouveaux la Perse est agitée, Qu'une pipe à la main, sur un large sofa Mollement étendu, le pesant Moustapha Voit le russe entasser des victoires nouvelles Des rives de l'Araxe au bord des Dardanelles, Et qu'un bacha du Caire à sa place est assis Sur le trône où les chats régnaient avec Isis. Nous autres cependant, au bout de l'hémisphère, Nous, des welches grossiers postérité légère, Livrons-nous en riant, dans le sein des loisirs, À nos frivolités que nous nommons plaisirs; Et puisse, en corrigeant trente ans d'extravagances, Monsieur l'abbé Terray rajuster nos finances! EPITRE 109. 1771 Au roi de Danemark, Christian Vii. sur la liberté de la presse accordée dans tous ses états. Monarque vertueux, quoique né despotique, Crois-tu régner sur moi de ton golfe Baltique? Suis-je un de tes sujets pour me traiter comme eux, Pour consoler ma vie, et pour me rendre heureux? Peu de rois, comme toi, transgressent les limites Qu'à leur pouvoir sacré la nature a prescrites: L'empereur de la Chine, à qui j'écris souvent, Ne m'a pas jusqu'ici fait un seul compliment. Je suis plus satisfait de l'auguste amazone Qui du gros Moustapha vient d'ébranler le trône; Et Stanislas Le Sage, et Frédéric Le Grand (Avec qui j'eus jadis un petit différend), Font passer quelquefois dans mes humbles retraites Des bontés dont la Suisse embellit ses gazettes. Avec Ganganelli je ne suis pas si bien: Sur mon voyage en Prusse, il m'a cru peu chrétien. Ce pape s'est trompé, bien qu'il soit infaillible. Mais, sans examiner ce qu'on doit à la bible , S'il vaut mieux dans ce monde être pape que roi, S'il est encor plus doux d'être obscur comme moi, Des déserts du Jura ma tranquille vieillesse Ose se faire entendre à ta sage jeunesse; Et libre avec respect, hardi sans être vain, Je me jette à tes pieds, au nom du genre humain. Il parle par ma voix, il bénit ta clémence; Tu rends ses droits à l'homme, et tu permets qu'on pense. Sermons, romans, physique, ode, histoire, opéra, Chacun peut tout écrire; et siffle qui voudra! Ailleurs on a coupé les ailes à Pégase. Dans Paris quelquefois un commis à la phrase Me dit: " à mon bureau venez vous adresser; Sans l'agrément du roi vous ne pouvez penser. Pour avoir de l'esprit, allez à la police; Les filles y vont bien, sans qu'aucune en rougisse: Leur métier vaut le vôtre, il est cent fois plus doux; Et le public sensé leur doit bien plus qu'à vous. " C'est donc ainsi, grand roi, qu'n traite le parnasse, Et les suivants honnis de Plutarque et d'Horace! Bélisaire à Paris ne peut rien publier S'il n'est pas de l'avis de Monsieur Ribalier. Hélas! Dans un état l'art de l'imprimerie Ne fut en aucun temps fatal à la patrie. Les pointes de Voiture, et l'orgueil des grands mots Que prodigua Balzac assez mal à propos, Les romans de Scarron, n'ont point troublé le monde; Chapelain ne fit point la guerre de la fronde. Chez le sarmate altier la discorde en fureur, Sous un roi sage et doux, semant partout l'horreur; De l'empire ottoman la splendeur éclipsée, Sous l'aigle de Moscou sa force terrassée, Tous ces grands mouvements seraient-ils donc l'effet D'un obscur commentaire ou d'un méchant sonnet? Non, lorsqu'aux factions un peuple entier se livre, Quand nous nous égorgeons, ce n'est pas pour un livre. Hé! Quel mal après tout peut faire un pauvre auteur? Ruiner son libraire, excéder son lecteur, Faire siffler partout sa charlatanerie, Ses creuses visions, sa folle théorie. Un livre est-il mauvais, rien ne peut l'excuser; Est-il bon, tous les rois ne peuvent l'écraser. On le supprime à Rome, et dans Londre on l'admire; Le pape le proscrit, l'Europe le veut lire. Un certain charlatan, qui s'est mis en crédit, Prétend qu'à son exemple on n'ait jamais d'esprit. Tu n'y parviendras pas, apostat d'Hippocrate; Tu guérirais plutôt les vapeurs de ma rate. Va, cesse de vexer les vivants et les morts; Tyran de ma pensée, assassin de mon corps, Tu peux bien empêcher tes malades de vivre, Tu peux les tuer tous, mais non pas un bon livre. Tu les brûles, Jérôme; et de ces condamnés La flamme, en m'éclairant, noircit ton vilain nez. Mais voilà, me dis-tu, des phrases malsonnantes, Sentant son philosophe, au vrai même tendantes. Eh bien, réfute-les; n'est-ce pas ton métier? Ne peux-tu comme moi barbouiller du papier? Le public à profit met toutes nos querelles; De nos cailloux frottés il sort des étincelles: La lumière en peut naître; et nos grands érudits Ne nous ont éclairés qu'en étant contredits. Sifflez-moi librement, je vous le rends, mes frères. Sans le droit d'examen, et sans les adversaires, Tout languit comme à Rome, où depuis huit cents ans Le tranquille esclavage écrasa les talents. Tu ne veux pas, grand roi, dans ta juste indulgence, Que cette liberté dégénère en licence; Et c'est aussi le voeu de tous les gens sensés: À conserver les moeurs ils sont intéressés; D'un écrivain pervers ils font toujours justice. Tous ces libelles vains dictés par l'avarice, Enfants de l'impudence, élevés chez Marteau, Y trouvent en naissant un éternel tombeau. Que dans l'Europe entière on me montre un libelle Qui ne soit pas couvert d'une honte éternelle, Ou qu'un oubli profond ne retienne englouti Dans le fond du bourbier dont il était sorti. On punit quelquefois et la plume et la langue, D'un ligueur turbulent la dévote harangue, D'un Guignard, d'un Bourgoin, les horribles sermons, Au nom de Jésus-Christ prêchés par des démons. Mais quoi! Si quelque main dans le sang s'est trempée, Vous est-il défendu de porter une épée? En coupables propos si l'on peut s'exhaler, Doit-on faire une loi de ne jamais parler? Un cuistre en son taudis compose une satire, En ai-je moins le droit de penser et d'écrire? Qu'on punisse l'abus; mais l'usage est permis. De l'auguste raison les sombres ennemis Se plaignent quelquefois de l'inventeur utile Qui fondit en métal un alphabet mobile, L'arrangea sous la presse, et sut multiplier Tout ce que notre esprit peut transmettre au papier. "Cet art, disait Boyer, a troublé des familles; Il a trop raffiné les garçons et les filles. " Je le veux; mais aussi quels biens n'a-t-il pas faits? Tout peuple, excepté Rome, a senti ses bienfaits. Avant qu'un allemand trouvât l'imprimerie, Dans quel cloaque affreux barbotait ma patrie! Quel opprobre, grand dieu! Quand un peuple indigent Courait à Rome, à pied, porter son peu d'argent, Et revenait, content de la sainte madone, Chantant sa litanie, et demandant l'aumône! Du temple au lit d'hymen un jeune époux conduit Payait au sacristain pour sa première nuit. Un testateur, mourant sans léguer à saint Pierre, Ne pouvait obtenir l'honneur du cimetière. Enfin tout un royaume, interdit et damné, Au premier occupant restait abandonné Quand, du pape et de Dieu s'attirant la colère, Le roi, sans payer Rome, épousait sa commère. Rois! Qui brisa les fers dont vous étiez chargés? Qui put vous affranchir de vos vieux préjugés? Quelle main, favorable à vos grandeurs suprêmes, A du triple bandeau vengé cent diadèmes? Qui, du fond de son puits tirant la vérité, A su donner une âme au public hébété? Les livres ont tout fait; et, quoi qu'on puisse dire, Rois, vous n'avez régné que lorsqu'on a su lire. Soyez reconnaissants, aimez les bons auteurs: Il ne faut pas du moins vexer vos bienfaiteurs. Et comptez-vous pour rien les plaisirs qu'ils vous donnent, Plaisirs purs que jamais les remords n'empoisonnent? Les pleurs de Melpomène et les ris de sa soeur N'ont-ils jamais guéri votre mauvaise humeur? Souvent un roi s'ennuie: il se fait lire à table De Charle ou de Louis l'histoire véritable. Si l'auteur fut gêné par un censeur bigot, Ne décidez-vous pas que l'auteur est un sot? Il faut qu'il soit à l'aise; il faut que l'aigle altière Des airs à son plaisir franchisse la carrière. Je ne plains point un boeuf au joug accoutumé; C'est pour baisser son cou que le ciel l'a formé. Au cheval qui vous porte un mors est nécessaire. Un moine est de ses fers esclave volontaire. Mais au mortel qui pense on doit la liberté. Des neuf savantes soeurs le parnasse habité Serait-il un couvent sous une mère abbesse, Qu'un évêque bénit, et qu'un grisel confesse? On ne leur dit jamais: " gardez-vous bien, ma soeur, De vous mettre à penser sans votre directeur; Et quand vous écrirez sur l'almanach de Liège , Ne parlez des saisons qu'avec un privilége. " Que dirait Uranie à ces plaisants propos? Le parnasse ne veut ni tyrans ni bigots: C'est une république éternelle et suprême, Qui n'admet d'autre loi que la loi de Thélême; Elle est plus libre encor que le vaillant bernois, Le noble de Venise, et l'esprit genevois; Du bout du monde à l'autre elle étend son empire; Parmi ses citoyens chacun voudrait s'inscrire. Chez nos soeurs, ô grand roi! Le droit d'égalité, Ridicule à la cour, est toujours respecté. Mais leur gouvernement, à tant d'autres contraire, Ressemble encore au tien, puisqu'à tous il sait plaire. EPITRE 110. 1771 À Monsieur D'Alembert. Esprit juste et profond, parfait ami, vrai sage, D'Alembert, que dis-tu de mon dernier ouvrage? Le roi danois et toi, mes juges souverains, Vous donnez carte blanche à tous les écrivains. Le privilége est beau; mais que faut-il écrire? Me permettriez-vous quelques grains de satire? Virgile a-t-il bien fait de pincer Maevius? Horace a-t-il raison contre Nomentanus? Oui, si ces deux latins, montés sur le parnasse, S'égayaient aux dépens de Virgile et d'Horace, La défense est de droit; et d'un coup d'aiguillon L'abeille en tous les temps repoussa le frelon. La guerre est au parnasse, au conseil, en sorbonne: Allons, défendons-nous, mais n'attaquons personne. "Vous m'avez endormi " , disait ce bon Trublet; Je réveillai mon homme à grands coups de sifflet. Je fis bien: chacun rit, et j'en ris même encore. La critique a du bon; je l'aime et je l'honore. Le parterre éclairé juge les combattants, Et la saine raison triomphe avec le temps. Lorsque dans son grenier certain Larcher réclame La loi qui prostitue et sa fille et sa femme, Qu'il veut dans notre-dame établir son sérail, On lui dit qu'à Paris plus d'un gentil bercail Est ouvert aux travaux d'un savant antiquaire, Mais que jamais la loi n'ordonna l'adultère. Alors on examine; et le public instruit Se moque de Larcher, qui jure en son réduit. L'abbé François écrit; le Léthé sur ses rives Reçoit avec plaisir ses feuilles fugitives. Tancrède en vers croisés fait-il bâiller Paris? On m'ennuie à mon tour des plus pesants écrits; À Danchet, à Brunet, le pont-neuf me compare; On préfère à mes vers Crébillon le barbare. Cette longue dispute échauffe les esprits. Alors du plus beau feu vingt poëtes épris, De chefs-d'oeuvre sans nombre enrichissant la scène, Sur de sublimes tons font ronfler Melpomène. Qu'importe que mon nom s'efface dans l'oubli? L'esprit, le goût s'épure, et l'art est embelli. Mais ne pardonnons pas à ces folliculaires, De libelles affreux écrivains téméraires, Aux stances de La Grange, aux couplets de Rousseau, Que Mégère en courroux tira de son cerveau. Pour gagner vigt écus, ce fou de La Beaumelle Insulte de Louis la mémoire immortelle. Il croit déshonorer, dans ses obscurs écrits, Princes, ducs, maréchaux, qui n'en ont rien appris. Contre le vil croquant tout honnête homme éclate, Avant que sur sa joue ou sur son omoplate Des rois et des héros les grands noms soient vengés Par l'empreinte des lis qu'il a tant outragés. Ces serpents odieux de la littérature, Abreuvés de poisons et rampant dans l'ordure, Sont toujours écrasés sous les pieds des passants. Vive le cygne heureux qui, par ses doux accents, Célébra les saisons, leurs dons, et leurs usages, Les travaux, les vertus, et les plaisirs des sages! Vainement de Dijon l'impudent écolier Coassa contre lui du fond de son bourbier. Nous laissons le champ libre à ces petits critiques, De l'ivrogne Fréron disciples faméliques, Qui, ne pouvant apprendre un honnête métier, Devers saint-Innocent vont salir du papier, Et sur les dons des dieux porter leurs mains Impies; Animaux malfaisants, semblables aux harpies, De leurs ongles crochus et de leur souffle affreux Gâtant un bon dîner qui n'était pas pour eux. EPITRE 111. 1771 A l'impératrice de Russie, Catherine Ii. Élève d'Apollon, de Thémis, et de Mars, Qui sur ton trône auguste as placé les beaux-arts, Qui penses en grand homme, et qui permets qu'on pense; Toi qu'on voit triompher du tyran de Byzance, Et des sots préjugés, tyrans plus odieux, Prête à ma faible voix des sons mélodieux; À mon feu qui s'éteint rends sa clarté première: C'est du nord aujourd'hui que nous vient la lumière. On m'a trop accusé d'aimer peu Moustapha, Ses vizirs, ses divans, son mufti, ses fetfa. Fetfa! Ce mot arabe est bien dur à l'oreille; On ne le trouve point chez Racine et Corneille: Du dieu de l'harmonie il fait frémir l'archet. On l'exprime en français par lettres de cachet. Oui, je les hais, madame, il faut que je l'avoue. Je ne veux point qu'un turc à son plaisir se joue Des droits de la nature et des jours des humains; Qu'un bacha dans mon sang trempe à son gré ses mains; Que, prenant pour sa loi sa pure fantaisie, Le vizir au bacha puisse arracher la vie, Et qu'un heureux sultan, dans le sein du loisir, Ait le droit de serrer le cou de son vizir. Ce code en mon esprit fait naître des scrupules. Je ne saurais souffrir les affronts ridicules Que d'un faquin châtré les grossières hauteurs Font subir gravement à nos ambassadeurs. Tu venges l'univers en vengeant la Russie. Je suis homme, je pense; et je te remercie. Puissent les dieux surtout, si ces dieux éternels Entrent dans les débats des malheureux mortels, Puissent ces purs esprits émanés du grand être, Ces moteurs des destins, ces confidents du maître, Que jadis dans la Grèce imagina Platon, Conduire tes guerriers aux champs de Marathon, Aux remparts de Platée, aux murs de Salamine! Que, sortant des débris qui couvrent sa ruine, Athènes ressuscite à ta puissante voix. Rends-lui son nom, ses dieux, ses talents, et ses Lois. Les descendants d'Hercule et la race d'Homère, Sans coeur et sans esprit couchés dans la poussière, À leurs divins aïeux craignant de ressembler, Sont des fripons rampants qu'un aga fait trembler. Ainsi, dans la cité d'Horace et de Scévole, On voit des récollets aux murs du capitole; Ainsi, cette Circé, qui savait dans son temps Disposer de la lune et des quatre éléments, Gourmandant la nature au gré de son caprice, Changeait en chiens barbets les compagnons d'Ulysse. Tu changeras les grecs en guerriers généreux; Ton esprit à la fin se répandra sur eux. Ce n'est point le climat qui fait ce que nous sommes. Pierre était créateur, il a formé des hommes. Tu formes des héros... ce sont les souverains Qui font le caractère et les moeurs des humains. Un grand homme du temps a dit dans un beau livre: "Quand Auguste buvait, la Pologne était ivre. " Ce grand homme a raison: les exemples d'un roi Feraient oublier Dieu, la nature, et la loi. Si le prince est un sot, le peuple est sans génie. Qu'un vieux sultan s'endorme avec ignominie Dans les bras de l'orgueil et d'un repos fatal, Ses bachas assoupis le serviront fort mal. Mais Catherine veille au milieu des conquêtes; Tous ses jours sont marqués de combats et de fêtes: Elle donne le bal, elle dicte des lois, De ses braves soldats dirige les exploits, Par les mains des beaux-arts enrichit son empire, Travaille jour et nuit, et daigne encor m'écrire; Tandis que Moustapha, caché dans son palais, Bâille, n'a rien à faire, et ne m'écrit jamais. Si quelque chiaoux lui dit que sa hautesse A perdu cent vaisseaux dans les mers de la Grèce, Que son vizir battu s'enfuit très à propos, Qu'on lui prend la Dacie, et Nimphée, et Colchos, Colchos, où Mithridate expira sous Pompée; De tous ces vains propos mon âme est peu frappée; Jamais de Mithridate il n'entendit parler. Il prend sa pipe, il fume; et, pour se consoler, Il va dans son harem, où languit sa maîtresse, Fatiguer ses appas de sa molle faiblesse. Son vieil eunuque noir, témoin de son transport, Lui dit qu'il est Hercule; il le croit, et s'endort. Ô sagesse des dieux! Je te crois très-profonde: Mais à quels plats tyrans as-tu livré le monde! Achève, Catherine, et rends tes ennemis, Le grand turc, et les sots, éclairés et soumis. EPITRE 112. 1771 Au roi de Suède, Gustave III. Gustave, jeune roi, digne de ton grand nom, Je n'ai donc pu goûter le plaisir et la gloire De voir dans mes déserts, en mon humble maison, Le fils de ce héros que célébra l'histoire! J'aurais cru ressembler à ce vieux Philémon, Qui recevait les dieux dans son pauvre ermitage. Je les aurais connus à leur noble langage, À leurs moeurs, à leurs traits, surtout à leur Bonté; Ils n'auraient point rougi de ma simplicité; Et Gustave surtout, pour le prix de mon zèle, N'aurait jamais changé mon logis en chapelle. Je serais peu content que le pouvoir divin En un dortoir béni transformât mon jardin, De ma salle à manger fît une sacristie: La grand'messe pour moi n'a que peu d'harmonie; En vain mes chers vassaux me croiraient honoré Si le seigneur du lieu devenait leur curé. J'ai le coeur très-profane, et je sais me connaître; Je ne me flatte pas de me voir jamais prêtre; Si Philémon le fut pour un mauvais souper, L'éclat de ce haut rang ne saurait me frapper. Le grand roi des bretons, qu'à saint-Pierre on Condamne, Est le premier prélat de l'église anglicane. Sur les bords du Volga Catherine tient lieu D'un grave patriarche, ou, si l'on veut, de Dieu. De cette ambition je n'ai point l'âme éprise, Et je suis tout au plus serviteur de l'église. J'aurais mis mon bonheur à te faire ma cour, À contempler de près tout l'esprit de ta mère, Qui forma tes beaux ans dans le grand art de plaire; À revoir sans-souci, ce fortuné séjour Où règnent la victoire et la philosophie, Où l'on voit le pouvoir avec la modestie. Jeune héros du nord, entouré de héros, À ces nobles plaisirs je ne puis plus prétendre; Il ne m'est pas permis de te voir, de t'entendre. Je reste en ma chaumière, attendant qu'Atropos Tranche le fil usé de ma vie inutile; Et je crie aux destins, du fond de mon asile: " destins, qui Faites tout, et qui trompez nos Voeux, Ne trompez pas les miens, rendez Gustave heureux. " EPITRE 113. 1771 Benaldaki à Caramouftée, Femme de Giafar Le Barmécide. De Barmécide épouse généreuse, Toujours aimable, et toujours vertueuse, Quand vous sortez des rêves de Bagdat, Quand vous quittez leur faux et triste éclat, Et que, tranquille aux champs de la Syrie, Vous retrouvez votre belle patrie; Quand tous les coeurs en ces climats heureux Sont sur la route et vous suivent tous deux, Votre départ est un triomphe auguste; Chacun bénit Barmécide le juste, Et la retraite est pour vous une cour. Nul intérêt; vous régnez par l'amour: Un tel empire est le seul qui vous flatte. Je vis hier, sur les bords de l'Euphrate, Gens de tout âge et de tous les pays; Je leur disais: " qui vous a réunis? -C'est Barmécide. -et toi, quel dieu propice T'a relevé du fond du précipice? -C'est Barmécide. -et qui t'a décoré De ce cordon dont je te vois paré? Toi, mon ami, de qui tiens-tu ta place, Ta pension? Qui t'a fait cette grâce? -C'est Barmécide. Il répandait le bien De son calife, et prodiguait le sien. " Et les enfants répétaient: " Barmécide! " Ce nom sacré sur nos lèvres réside Comme en nos coeurs. Le calife à ce bruit, Qui redoublait encor pendant la nuit, Nous défendit de crier davantage. Chacun se tut, ainsi qu'il est d'usage; Mais les échos répétaient mille fois: "C'est Barmécide! " et leur bruyante voix Du doux sommeil priva, pour son dommage, Le commandeur des croyants de notre âge. Au point du jour, alors qu'il s'endormit, Tout en rêvant, le calife redit: "C'est Barmécide! " et bientôt sa sagesse A rappelé sa première tendresse. EPITRE 114. 1772 A Horace. Toujours ami des vers, et du diable poussé, Au rigoureux Boileau j'écrivis l'an passé. Je ne sais si ma lettre aurait pu lui déplaire; Mais il me répondit par un plat secrétaire, Dont l'écrit froid et long, déjà mis en oubli, Ne fut jamais connu que de l'abbé Mably. Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace, À toi qui respiras la mollesse et la grâce, Qui, facile en tes vers, et gai dans tes discours, Chantas les doux loisirs, les vins, et les amours, Et qui connus si bien cette sagesse aimable Que n'eut point de Quinault le rival intraitable. Je suis un peu fâché pour Virgile et pour toi Que, tous deux nés romains, vous flattiez tant un roi. Mon Frédéric du moins, né roi très-légitime, Ne doit point ses grandeurs aux bassesses du crime. Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin; Pour voler son tuteur, il lui perça le sein; Il trahit Cicéron, père de la patrie; Amant incestueux de sa fille Julie, De son rival Ovide il proscrivit les vers, Et fit transir sa muse au milieu des déserts. Je sais que prudemment ce politique Octave Payait l'heureux encens d'un plus adroit esclave. Frédéric exigeait des soins moins complaisants: Nous soupions avec lui sans lui donner d'encens; De son goût délicat la finesse agréable Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table: Nul roi ne fut jamais plus fertile en bons mots Contre les préjugés, les fripons, et les sots. Maupertuis gâta tout: l'orgueil philosophique Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique. Le plaisir s'envola; je partis avec lui. Je cherchai la retraite. On disait que l'ennui De ce repos trompeur est l'insipide frère. Oui, la retraite pèse à qui ne sait rien faire; Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur. Tibur était pour toi la cour de l'empereur; Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture, Surpassa les jardins vantés par épicure. Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés, Sur cent vallons fleuris doucement promenés, De la mer de Genève admirent l'étendue; Et les Alpes de loin, s'élevant dans la nue, D'un long amphithéâtre enferment ces coteaux Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux. Là quatre états divers arrêtent ma pensée: Je vois de ma terrasse, à l'équerre tracée, L'indigent savoyard, utile en ses travaux, Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts; Des riches genevois les campagnes brillantes; Des bernois valeureux les cités florissantes; Enfin cette Comté, franche aujourd'hui de nom, Qu'avec l'or de Louis conquit le grand Bourbon: Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre, Je te dis, mais tout bas: heureux un peuple libre! Je le suis en secret dans mon obscurité; Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté. D'un pédant d'Annecy j'ai confondu la rage; J'ai ri de sa sottise: et quand mon ermitage Voyait dans son enceinte arriver à grands flots De cent divers pays les belles, les héros, Des rimeurs, des savants, des têtes couronnées, Je laissais du vilain les fureurs acharnées Hurler d'une voix rauque au bruit de mes plaisirs. Mes sages voluptés n'ont point de repentirs. J'ai fait un peu de bien; c'est mon meilleur ouvrage. Mon séjour est charmant, mais il était sauvage; Depuis le grand édit, inculte, inhabité, Ignoré des humains, dans sa triste beauté; La nature y mourait: je lui portai la vie; J'osai ranimer tout. Ma pénible industrie Rassembla des colons par la misère épars; J'appelai les métiers, qui précèdent les arts; Et, pour mieux cimenter mon utile entreprise, J'unis le protestant avec ma sainte église. Toi qui vois d'un même oeil frère Ignace et Calvin, Dieu tolérant, Dieu bon, tu bénis mon dessein! André Ganganelli, ton sage et doux vicaire, Sait m'approuver en roi, s'il me blâme en saint-père. L'ignorance en frémit, et Nonotte hébété S'indigne en son taudis de ma félicité. Ne me demande pas ce que c'est qu'un Nonotte, Un Ignace, un Calvin, leur cabale bigote, Un prêtre, roi de Rome, un pape, un vice-dieu, Qui, deux clefs à la main, commande au même lieu Où tu vis le sénat aux genoux de Pompée, Et la terre en tremblant par César usurpée. Aux champs élysiens tu dois en être instruit. Vingt siècles descendus dans l'éternelle nuit T'ont dit comme tout change, et par quel sort bizarre Le laurier des Trajans fit place à la tiare: Comment ce fou d'Ignace, étrillé dans Paris, Fut mis au rang des saints, même des beaux esprits; Comment il en déchut, et par quelle aventure Nous vint l'abbé Nonotte après l'abbé de Pure. Ce monde, tu le sais, est un mouvant tableau Tantôt gai, tantôt triste, éternel, et nouveau. L'empire des romains finit par Augustule; Aux horreurs de la fronde a succédé la bulle: Tout passe, tout périt, hors ta gloire et ton nom. C'est là le sort heureux des vrais fils d'Apollon: Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge. Hélas! Je n'aurai point un pareil avantage. Notre langue un peu sèche, et sans inversions, Peut-elle subjuguer les autres nations? Nous avons la clarté, l'agrément, la justesse; Mais égalerons-nous l'Italie et la Grèce? Est-ce assez en effet d'une heureuse clarté, Et ne péchons-nous pa par l'uniformité? Sur vingt tons différents tu sus monter ta lyre: J'entends ta Lalagé, je vois son doux sourire; Je n'ose te parler de ton Ligurinus, Mais j'aime ton Mécène, et ris de Catius. Je vois de tes rivaux l'importune phalange: Sous tes traits redoublés enterrés dans la fange, Que pouvaient contre toi ces serpents ténébreux? Mécène et Pollion te défendaient contre eux. Il n'en est pas ainsi chez nos welches modernes. Un vil tas de grimauds, de rimeurs subalternes, À la cour quelquefois a trouvé des prôneurs; Ils font dans l'antichambre entendre leurs clameurs. Souvent, en balayant dans une sacristie, Ils traitent un grand roi d'hérétique et d'impie. L'un dit que mes écrits, à Cramer bien vendus, Ont fait dans mon épargne entrer cent mille écus; L'autre, que j'ai traité la genèse de fable, Que je n'aime point Dieu, mais que je crains le Diable. Soudain Fréron l'imprime; et l'avocat Marchand Prétend que je suis mort, et fait mon testament. Un autre moins plaisant, mais plus hardi faussaire, Avec deux faux témoins s'en va chez un notaire, Au mépris de la langue, au mépris de la hart, Rédiger mon symbole en patois savoyard. Ainsi lorsqu'un pauvre homme, au fond de sa Chaumière, En dépit de Tissot finissait sa carrière, On vit avec surprise une troupe de rats Pour lui ronger les pieds se glisser dans ses draps. Chassons loin de chez moi tous ces rats du Parnasse; Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace. J'ai déjà passé l'âge où ton grand protecteur, Ayant joué son rôle en excellent acteur, Et sentant que la mort assiégeait sa vieillesse, Voulut qu'on l'applaudît lorsqu'il finit sa pièce. J'ai vécu plus que toi; mes vers dureront moins. Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins À suivre les leçons de ta philosophie, À mépriser la mort en savourant la vie, À lire tes écrits pleins de grâce et de sens, Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens. Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence, À jouir sagement d'une honnête opulence, À vivre avec soi-même, à servir ses amis, À se moquer un peu de ses sots ennemis, À sortir d'une vie ou triste ou fortunée, En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée. Aussi lorsque mon pouls, inégal et pressé, Faisait peur à Tronchin, près de mon lit placé; Quand la vieille Atropos, aux humains si sévère, Approchait ses ciseaux de ma trame légère, Il a vu de quel air je prenais mon congé; Il sait si mon esprit, mon coeur était changé. Huber me faisait rire avec ses pasquinades, Et j'entrais dans la tombe au son de ses aubades. Tu dus finir ainsi. Tes maximes, tes vers, Ton esprit juste et vrai, ton mépris des enfers, Tout m'assure qu'Horace est mort en honnête homme. Le moindre citoyen mourait ainsi dans Rome. Là, jamais on ne vit monsieur l'abbé Grisel Ennuyer un malade au nom de l'éternel; Et, fatiguant en vain ses oreilles lassées, Troubler d'un sot effroi ses dernières pensées. Voulant réformer tout, nous avons tout perdu. Quoi donc! Un vil mortel, un ignorant tondu, Au chevet de mon lit viendra, sans me connaître, Gourmander ma faiblesse, et me parler en maître! Ne suis-je pas en droit de rabaisser son ton, En lui faisant moi-même un plus sage sermon? À qui se porte bien qu'on prêche la morale: Mais il est ridicule en notre heure fatale D'ordonner l'abstinence à qui ne peut manger. Un mort dans son tombeau ne peut se corriger. Profitons bien du temps: ce sont là tes maximes. Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes; La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux, Enfants demi-polis des normands et des goths. Elle flatte l'oreille; et souvent la césure Plaît, je ne sais comment, en rompant la mesure. Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé. Corneille, Despréaux, et Racine, ont rimé. Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomène propose D'abaisser son cothurne, et de parler en prose. EPITRE 115. 1772 Au roi de Suède, Gustave III Jeune et digne héritier du grand nom de Gustave, Sauveur d'un peuple libre, et roi d'un peuple brave, Tu viens d'exécuter tout ce qu'on a prévu: Gustave a triomphé sitôt qu'il a paru. On t'admire aujourd'hui, cher prince, autant qu'on t'aime. Tu viens de ressaisir les droits du diadème. Et quels sont en effet ses véritables droits? De faire des heureux en protégeant les lois; De rendre à son pays cette gloire passée Que la discorde obscure a longtemps éclipsée; De ne plus distinguer ni bonnets ni chapeaux, Dans un trouble éternel infortunés rivaux; De couvrir de lauriers ces têtes égarées Qu'à leurs dissensions la haine avait livrées, Et de les réunir sous un roi généreux: Un état divisé fut toujours malheureux. De sa liberté vaine il vante le prestige; Dans son illusion sa misère l'afflige: Sans force, sans projets pour la gloire entrepris, De l'Europe étonnée il devient le mépris. Qu'un roi ferme et prudent prenne en ses mains les rênes, Le peuple avec plaisir reçoit ses douces chaînes; Tout change, tout renaît, tout s'anime à sa voix: On marche alors sans crainte aux pénibles exploits. On soutient les travaux, on prend un nouvel être, Et les sujets enfin sont dignes de leur maître. EPITRE 116. 1773 À Monsieur Marmontel. Mon très-aimable successeur, De la France historiographe, Votre indigne prédécesseur Attend de vous son épitaphe. Au bout de quatre-vingts hivers, Dans mon obscurité profonde, Enseveli dans mes déserts, Je me tiens déjà mort au monde. Mais sur le point d'être jeté Au fond de la nuit éternelle, Comme tant d'autres l'ont été, Tout ce que je vois me rappelle À ce monde que j'ai quitté. Si vers le soir un triste orage Vient ternir l'éclat d'un beau jour, Je me souviens qu'à votre cour Le temps change encor davantage. Si mes paons de leur beau plumage Me font admirer les couleurs, Je crois voir nos jeunes seigneurs Avec leur brillant étalage; Et mes coqs d'Inde sont l'image De leurs pesants imitateurs. De vos courtisans hypocrites Mes chats me rappellent les tours; Les renards, autres chattemittes, Se glissant dans mes basses-cours, Me font penser à des jésuites. Puis-je voir mes troupeaux bêlants Qu'un loup impunément dévore, Sans songer à des conquérants Qui sont beaucoup plus loups encore? Lorsque les chantres du printemps Réjouissent de leurs accents Mes jardins et mon toit rustique, Lorsque mes sens en sont ravis, On me soutient que leur musique Cède aux bémols des Monsignys, Qu'on chante à l'opéra-comique. Quel bruit chez le peuple helvétique! Brionne arrive; on est surpris, On croit voir Pallas ou Cypris, Ou la reine des immortelles: Mais chacun m'apprend qu'à Paris Il en est cent presque aussi belles. Je lis cet éloge éloquent Que Thomas a fait savamment Des dames de Rome et d'Athène. On me dit: " partez promptement; Venez sur les bords de la Seine, Et vous en direz tout autant, Avec moins d'esprit et de peine. " Ainsi, du monde détrompé, Tout m'en parle, tout m'y ramène; Serais-je un esclave échappé Que tient encore un bout de chaîne? Non, je ne suis point faible assez Pour regretter des jours stériles, Perdus bien plutôt que passés Parmi tant d'erreurs inutiles. Adieu, faites de jolis riens, Vous encor dans l'âge de plaire, Vous que les amours et leur mère Tiennent toujours dans leurs liens. Nos solides historiens Sont des auteurs bien respectables; Mais à vos chers concitoyens Que faut-il, mon ami? Des fables. EPITRE 117. 1776 À Monsieur Guys. Le bon vieillard très-inutile Que vous nommez Anacréon, Mais qui n'eut jamais de bathyle, Et qui ne fit point de chanson, Loin de Marseille et d'Hélicon Achève sa pénible vie Auprès d'un poêle et d'un glaçon, Sur les montagnes d'Helvétie. Il ne connaissait que le nom De cette Grèce si polie. La bigote inquisition S'opposait à sa passion De faire un tour en Italie. Il disait aux treize-cantons: "Hélas! Il faut donc que je meure Sans avoir connu la demeure Des Virgiles et des Platons! " Enfin il se croit au rivage Consacré par ces demi-dieux: Il les reconnaît beaucoup mieux Que s'il avait fait le voyage, Car il les a vus par vos yeux. EPITRE 118. 1776 À un homme. Philosophe indulgent, ministre citoyen, Qui ne cherchas le vrai que pour faire le bien; Qui d'un peuple léger, et trop ingrat peut-être, Préparais le bonheur et celui de son maître, Ce qu'on nomme disgrâce a payé tes bienfaits. Le vrai prix du travail n'est que de vivre en paix. Ainsi que Lamoignon, délivré des orages, À toi-même rendu, tu n'instruis que les sages; Tu n'as plus à répondre aux discours de Paris. Je crois voir à la fois Athène et Sybaris Transportés dans les murs embellis par la Seine: Un peuple aimable et vain, que son plaisir entraîne, Impétueux, léger, et surtout inconstant, Qui vole au moindre bruit, et qui tourne à tout vent, Y juge les guerriers, les ministres, les princes, Rit des calamités dont pleurent les provinces, Clabaude le matin contre un édit du roi, Le soir s'en va siffler quelque moderne, ou moi, Et regrette à souper, dans ses turlupinades, Les divertissements du jour des barricades. Voilà donc ce Paris! Voilà ces connaisseurs Dont on veut captiver les suffrages trompeurs! Hélas! Au bord de l'Inde autrefois Alexandre Disait, sur les débris de cent villes en cendre: "Ah! Qu'il m'en a coûté quand j'étais si jaloux, Railleurs athéniens, d'être loué par vous! " Ton esprit, je le sais, ta profonde sagesse, Ta mâle probité n'a point cette faiblesse. À d'éternels travaux tu t'étais dévoué Pour servir ton pays, non pour être loué. Caton, dans tous les temps gardant son caractère, Mourut pour les romains sans prétendre à leur plaire. La sublime vertu n'a point de vanité. C'est dans l'art dangereux par Phébus inventé, Dans le grand art des vers et dans celui d'Orphée, Que du désir de plaire une muse échauffée Du vent de la louange excite son ardeur. Le plus plat écrivain croit plaire à son lecteur. L'amour-propre a dicté sermons et comédies. L'éloquent Montazet, gourmandant les impies, N'a point été fâché d'être applaudi par eux: Nul mortel, en un mot, ne veut être ennuyeux. Mais où sont les héros dignes de la mémoire, Qui sachent mériter et mépriser la gloire? EPITRE 119. 1776 À Madame Necker. J'étais nonchalamment tapi Dans le creux de cette statue Contre laquelle a tant glapi Des méchants l'énorme cohue; Je voulais d'un écrit galant Cajoler la belle héroïne Qui me fit un si beau présent Du haut de la double colline. Mais on m'apprend que votre époux, Qui sur la croupe du parnasse S'était mis à côté de vous, A changé tout à coup de place; Qu'il va de la cour de Phébus, Petite cour assez brillante, À la grosse cour de Plutus, Plus solide et plus importante. Je l'aimai lorsque dans Paris De Colbert il prit la défense, Et qu'au louvre il obtint le prix Que le goût donne à l'éloquence. À Monsieur Turgot j'applaudis, Quoiqu'il parût d'un autre avis Sur le commerce et la finance. Il faut qu'entre les beaux esprits Il soit un peu de différence; Qu'à son gré chaque mortel pense; Qu'on soit honnêtement en France Libre et sans fard dans ses écrits. On peut tout dire, on peut tout croire: Plus d'un chemin mène à la gloire, Et quelquefois au paradis. EPITRE 120. 1777 À monsieur le marquis de Villette. Mon dieu! Que vos rimes en ine M'ont fait passer de doux moments! Je reconnais les agréments Et la légèreté badine De tous ces contes amusants Qui faisaient les doux passe-temps De ma nièce et de ma voisine. Je suis sorcier, car je devine Ce que seront les jeunes gens; Et je prévis bien dès ce temps Que votre muse libertine Serait philosophe à trente ans: Alcibiade en son printemps Était Socrate à la sourdine. Plus je relis et j'examine Vos vers sensés et très-plaisants, Plus j'y trouve un fond de doctrine Tout propre à messieurs les savants, Non pas à messieurs les pédants De qui la science chagrine Est l'éteignoir des sentiments. Adieu, réunissez longtemps La gaîté, la grâce si fine De vos folâtres enjouements, Avec ces grands traits de bon sens Dont la clarté nous illumine. Je ne crains point qu'une coquine Vous fasse oublier les absents: C'est pourquoi je me détermine À vous ennuyer de mes ents , Entrelacés avec des ine. EPITRE 121. 1777 À monsieur le marquis de Villette, sur son mariage. Traduction d'une épitre de Properce à Tibulle, qui se mariait avec Délie. Fleuve heureux du Léthé, j'allais passer ton onde, Dont j'ai vu si souvent les bords: Lassé de ma souffrance, et du jour, et du monde, Je descendais en paix dans l'empire des morts, Lorsque Tibulle et Délie Avec l'hymen et l'amour Ont embelli mon séjour, Et m'ont fait aimer la vie. Les glaces de mon coeur ont ressenti leurs feux; La Parque a renoué ma trame désunie; Leur bonheur me rend heureux. Enfin vous renoncez, mon aimable Tibulle, À ce fracas de Rome, au luxe, aux vanités, À tous ces faux plaisirs célébrés par Catulle; Et vous osez dans ma cellule Goûter de pures voluptés! Des petits-maîtres emportés, Gens sans pudeur et sans scrupule, Dans leurs indécentes gaîtés Voudront tourner en ridicule La réforme où vous vous jetez. Sans doute ils vous diront que Vénus la friponne, La Vénus des soupers, la Vénus d'un moment, La Vénus qui n'aime personne, Qui séduit tant de monde, et qui n'a point d'amant, Vaut mieux que la Vénus et tendre et raisonnable, Que tout homme de bien doit servir constamment. Ne croyez pas imprudemment Cette doctrine abominable. Aimez toujours Délie: heureux entre ses bras, Osez chanter sur votre lyre Ses vertus comme ses appas. Du véritable amour établissez l'empire; Les beaux esprits romains ne le connaissent pas. EPITRE 122. 1778 À monsieur le prince de Ligne,sur le faux bruit de la mort de l'auteur, annoncée dans la gazette de Bruxelles, au mois de Février 1778. Prince, dont le charmant esprit Avec tant de grâce m'attire, Si j'étais mort, comme on l'a dit, N'auriez-vous pas eu le crédit De m'arracher du sombre empire? Car je sais très-bien qu'il suffit De quelques sons de votre lyre. C'est ainsi qu'Orphée en usait Dans l'antiquité révérée; Et c'est une chose avérée Que plus d'un mort ressuscitait. Croyez que dans votre gazette, Lorsqu'on parlait de mon trépas, Ce n'était pas chose indiscrète; Ces messieurs ne se trompaient pas. En effet, qu'est-ce que la vie? C'est un jour: tel est son destin. Qu'importe qu'elle soit finie Vers le soir ou vers le matin? EPITRE 123. 1778 À monsieur le marquis de Villette. Les adieux du vieillard. À Paris. Adieu, mon cher Tibulle, autrefois si volage, Mais toujours chéri d'Apollon, Au parnasse fêté comme aux bords du Lignon, Et dont l'amour a fait un sage. Des champs élysiens, adieu, pompeux rivage, De palais, de jardins, de prodiges bordé, Qu'ont encore embelli, pour l'honneur de notre âge, Les enfants d'Henri Quatre, et ceux du grand Condé. Combien vous m'enchantiez, muses, grâces nouvelles, Dont les talents et les écrits Seraient de tous nos beaux esprits Ou la censure ou les modèles! Que Paris est changé! Les welches n'y sont plus; Je n'entends plus siffler ces ténébreux reptiles, Les tartuffes affreux, les insolents zoïles. J'ai passé; de la terre ils étaient disparus. Mes yeux, après trente ans, n'ont vu qu'un peuple aimable, Instruit, mais indulgent, doux, vif, et sociable. Il est né pour aimer: l'élite des français Est l'exemple du monde, et vaut tous les anglais. De la société les douceurs désirées Dans vingt états puissants sont encore ignorées: On les goûte à Paris; c'est le premier des arts: Peuple heureux, il naquit, il règne en vos remparts. Je m'arrache en pleurant à son charmant empire; Je retourne à ces monts qui menacent les cieux, À ces antres glacés où la nature expire: Je vous regretterais à la table des dieux. Source: http://www.poesies.net