Le Droit Du Seigneur. (1762) Par François-Marie Voltaire (Arouet) (1694-1778) COMÉDIE REPRÉSENTÉE, EN CINQ ACTES, SUR LE THÉÂTRE-FRANÇAIS, LE 18 JANVIER 1762, SOUS LE TITRE DE «L'ÉCUEIL DU SAGE»; REMISE AU THÉÂTRE, EN TROIS ACTES, LE 12 JUIN 1779. TABLE DES MATIERES Avertissement de Beuchot. Personnages. Acteurs. ACTE I SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI Acte II SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI ACTE III SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII SCÈNE VIII SCÈNE IX SCÈNE X SCÈNE XI SCÈNE XII ACTE IV SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII SCÈNE VIII SCÈNE IX SCÈNE X ACTE V SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI Variantes. Variante I Variante II Variante III Variante IV AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. Cette pièce fut faite en quinze jours, et était digne de Jodelle. Voltaire y fit des changements, et changea aussi le nom sous lequel il voulait la donner. Ce fut successivement M. Hurtaud, un académicien de Dijon, M. Legouz, M. Picardet, M. Rigardet, Mélin de Saint-Gelais, M. Picardin. C'est sous le nom de Picardet qu'il avait composé une préface qui ne nous est point parvenue. La censure, ridicule comme elle l'était si souvent, pour ne pas dire toujours, fut scandalisée de l'intitulé le Droit du seigneur, et refusa de l'autoriser. Ce fut sous le titre de l'Écueil du sage que la comédie de Voltaire fut jouée le 18 janvier 1762. Elle était alors en cinq actes. L'auteur la fit imprimer en 1763, dans le tome V de ses Ouvrages dramatiques (faisant la seconde partie du tome X de la Collection complète de ses oeuvres). Une note après l'intitulé est ainsi conçue: « Elle a été jouée à Paris sous le nom de l'Écueil du sage, qui n'était pas son véritable titre. » Une édition séparée du Droit du seigneur, publiée en 1763, avait été désavouée par l'auteur. L'année suivante (1764) parut à Vienne, en Autriche, chez Ghelen: l'Écueil du sage, comédie de M. de Voltaire, réduite en trois actes, pour le service de la cour de Vienne, par M. Delaribadière, in-8°. L'acte premier se composait de la scène vi de l'acte deuxième; venaient ensuite les scènes i, ii, iii, iv, v, vi et vii de l'acte III, puis le dernier vers de la scène vii dans la variante de la page $54, dernier vers, et la scène viii, qu'on trouve dans cette même variante, terminait l'acte Ier. Les actes II et III étaient les actes IV et V des variantes. Voltaire lui-même réduisit aussi sa pièce en trois actes; mais elle ne fut jouée ainsi qu'après sa mort, le 12 juin 1779. Lors de sa première apparition, on avait publié une Lettre de M. de R. à M. de S. R. sur la Zulime de M. de Voltaire, et sur l'Écueil du sage du même auteur; 1762, in. 8 de deux feuilles. Les éditeurs de Kehl avaient donné en variantes les deux derniers actes tels qu'on les trouve dans les premières éditions: par ce moyen, disaient-ils, les lecteurs auront la pièce en trois actes et en cinq. Ici encore je ne pouvais faire mieux que de les suivre. PERSONAGES LE MARQUIS DU CARRAGE. LE CHEVALIER DE GERNANCE. MÉTAPROSE, baillif. MATHURIN, fermier. DIGNANT, ancien domestique. ACANTHE, élevée chez Dignant. BERTHE, seconde femme de Dignant. COLETTE. CHAMPAGNE. DOMESTIQUES. ACTEURS Noms des acteurs qui jouèrent dans cette tragédie, et dans la Sérénade, de Regnard, qui l'accompagnait: Grandval (du Carrage), Paulin, préville (le baillif), Brizard, blainville, molé, durancy, dauberval; Mmes Dangeville (Colette), Gaussin (Acanthe), Drouin, Préville, Durancy mère, Durancy fille, Dubois. 3/4 Recette 3,664 livres. 3/4 Dans sa nouveauté, le Droit du seigneur n'eut que trois ou quatre représentations. Sur son théâtre de Ferney, Voltaire jouait le rôle du baillif, et Mlle Marie Corneille celui de Colette.(G. A.) -Dans la pièce en cinq actes, il y a un personnage de plus: Dormène. (B.) La scène est en Picardie; et l'action, du temps de Henri II. ACTE I SCÈNE I. MATHURIN, LE BAILLIF. MATHURIN Écoutez-moi, monsieur le magister: Vous savez tout, du moins vous avez l'air De tout savoir; car vous lisez sans cesse Dans l'almanach. D'où vient que ma maîtresse S'appelle Acanthe, et n'a point d'autre nom? D'où vient cela? LE BAILLIF Plaisante question! Eh! que t'importe? MATHURIN Oh! cela me tourmente: J'ai mes raisons. LE BAILLIF Elle s'appelle Acanthe: C'est un beau nom; il vient du grec Anthos, Que les Latins ont depuis nommé Flos. Flos se traduit par Fleur; et ta future Est une fleur que la belle nature, Pour la cueillir façonna de sa main: Elle fera l'honneur de ton jardin. Qu'importe un nom? Chaque père, à sa guise, Donne des noms aux enfants qu'on baptise. Acanthe a pris son nom de son parrain, Comme le tien te nomma Mathurin. MATHURIN Acanthe vient du grec? LE BAILLIF Chose certaine. MATHURIN Et Mathurin, d'où vient-il? LE BAILLIF Ah! qu'il vienne De Picardie ou d'Artois, un savant A ces noms-là s'arrête rarement. Tu n'as point de nom, toi; ce n'est qu'aux belles D'en avoir un, car il faut parler d'elles. MATHURIN Je ne sais, mais ce nom grec me déplaît. Maître, je veux qu'on soit ce que l'on est: Ma maîtresse est villageoise, et je gage Que ce nom-là n'est pas de mon village. Acanthe, soit. Son vieux père Dignant Semble accorder sa fille en rechignant; Et cette fille, avant d'être ma femme, Paraît aussi rechigner dans son âme. Oui, cette Acanthe, en un mot, cette fleur, Si je l'en crois, me fait beaucoup d'honneur De supporter que Mathurin la cueille. Elle est hautaine, et dans soi se recueille, Me parle peu, fait de moi peu de cas; Et, quand je parle, elle n'écoute pas: Et n'eût été Berthe, sa belle-mère, Qui haut la main régente son vieux père, Ce mariage, en mon chef résolu, N'aurait été, je crois, jamais conclu. LE BAILLIF Il l'est enfin, et de manière exacte: Chez ses parents je t'en dresserai l'acte; Car si je suis le magister d'ici, Je suis baillif, je suis notaire aussi; Et je suis prêt, dans mes trois caractères, A te servir dans toutes tes affaires. Que veux-tu? dis. MATHURIN Je veux qu'incessamment On me marie. LE BAILLIF Ah! vous êtes pressant. MATHURIN Et très pressé... Voyez-vous? l'âge avance. J'ai dans ma ferme acquis beaucoup d'aisance; J'ai travaillé vingt ans pour vivre heureux; Mais l'être seul!... il vaut mieux l'être deux. Il faut se marier avant qu'on meure. LE BAILLIF C'est très bien dit: et quand donc? MATHURIN Tout à l'heure. LE BAILLIF Oui; mais Colette à votre sacrement, Mons Mathurin, peut mettre empêchement: Elle vous aime avec quelque tendresse, Vous et vos biens; elle eut de vous promesse De l'épouser. MATHURIN Oh bien! je dépromets. Je veux pour moi m'arranger désormais; Car je suis riche et coq de mon village. Colette veut m'avoir par mariage, Et moi je veux du conjugal lien Pour mon plaisir, et non pas pour le sien, Je n'aime plus Colette; c'est Acanthe, Entendez-vous, qui seule ici me tente. Entendez-vous, magister trop rétif? LE BAILLIF Oui, j'entends bien: vous êtes trop hâtif; Et pour signer vous devriez attendre Que monseigneur daignât ici se rendre Il vient demain; ne faites rien sans lui. MATHURIN C'est pour cela que j'épouse aujourd'hui. LE BAILLIF Comment? MATHURIN Eh oui: ma tête est peu savante; Mais on connaît la coutume impudente De nos seigneurs de ce canton picard. C'est bien assez qu'à nos biens on ait part, Sans en avoir encore à nos épouses. Des Mathurins les têtes sont jalouses: J'aimerais mieux demeurer vieux garçon Que d'être époux avec cette façon. Le vilain droit! LE BAILLIF Mais il est fort honnête: Il est permis de parler tête à tête A sa sujette, afin de la tourner A son devoir, et de l'endoctriner. MATHURIN Je n'aime point qu'un jeune homme endoctrine Cette disciple à qui je me destine; Cela me fâche. LE BAILLIF Acanthe a trop d'honneur Pour te fâcher: c'est le droit du seigneur; Et c'est à nous, en personnes discrètes, A nous soumettre aux lois qu'on nous a faites. MATHURIN D'où vient ce droit? LE BAILLIF Ah! depuis bien longtemps C'est établi... ça vient du droit des gens. MATHURIN Mais sur ce pied, dans toutes les familles, Chacun pourrait endoctriner les filles. LE BAILLIF Oh! point du tout... c'est une invention Qu'on inventa pour les gens d'un grand nom. Car, vois-tu bien, autrefois les ancêtres De monseigneur s'étaient rendus les maîtres De nos aïeux, régnaient sur nos hameaux. MATHURIN Ouais! nos aïeux étaient donc de grands sots! LE BAILLIF Pas plus que toi. Les seigneurs du village Devaient avoir un droit de vasselage. MATHURIN Pourquoi cela? Sommes-nous pas pétris D'un seul limon, de lait comme eux nourris? N'avons-nous pas comme eux des bras, des jambes, Et mieux tournés, et plus forts, plus ingambes: Une cervelle avec quoi nous pensons Beaucoup mieux qu'eux, car nous les attrapons? Sommes-nous pas cent contre un? Ça m'étonne De voir toujours qu'une seule personne Commande en maître à tous ses compagnons, Comme un berger fait tondre ses montons. Quand je suis seul, à tout cela je pense Profondément. Je vois notre naissance Et notre mort, à la ville, au hameau, Se ressembler comme deux gouttes d'eau. Pourquoi la vie est-elle différente? Je n'en vois pas la raison: ça tourmente. Les Mathurins et les godelureaux, Et les baillifs, ma foi, sont tous égaux. LE BAILLIF C'est très bien dit, Mathurin: mais, je gage, Si tes valets te tenaient ce langage, Qu'un nerf de boeuf appliqué sur le dos Réfuterait puissamment leurs propos; Tu les ferais rentrer vite à leur place. MATHURIN Oui, vous avez raison: ça m'embarrasse; Oui, ça pourrait me donner du souci. Mais, palsembleu, vous m'avouerez aussi Que quand chez moi mon valet se marie, C'est pour lui seul, non pour ma seigneurie; Qu'à sa moitié je ne prétends en rien; Et que chacun doit jouir de son bien. LE BAILLIF Si les petits à leurs femmes se tiennent, Compère, aux grands les nôtres appartiennent. Que ton esprit est bas, lourd et brutal! Tu n'as pas lu le code féodal. MATHURIN Féodal! qu'est-ce? LE BAILLIF Il tient son origine Du mot fides de la langue latine. C'est comme qui dirait... MATHURIN Sais-tu qu'avec Ton vieux latin et ton ennuyeux grec, Si tu me dis des sottises pareilles, Je pourrais bien frotter tes deux oreilles? (Il menace le baillif, qui parle toujours en reculant; et Mathurin court après lui.) LE BAILLIF Je suis baillif, ne t'en avise pas. Fides veut dire foi. Conviens-tu pas Que tu dois foi, que tu dois plein hommage A monseigneur le marquis du Carrage? Que tu lui dois dîmes, champart, argent? Que tu lui dois... MATHURIN Baillif outrecuidant, Oui, je dois tout; j'en enrage dans l'âme: Mais, palsandié, je ne dois point ma femme, Maudit baillif! LE BAILLIF, en s'en allant. Va, nous savons la loi; Nous aurons bien ta femme ici sans toi. SCÈNE II. MATHURIN Chien de baillif! que ton latin m'irrite! Ah! sans latin marions-nous bien vite; Parlons au père, à la fille surtout; Car ce que je veux, moi, j'en viens à bout. Voilà comme je suis... J'ai dans ma tête Prétendu faire une fortune honnête: La voilà faite; une fille d'ici Me tracassait, me donnait du souci, C'était Colette, et j'ai vu la friponne Pour mes écus mugueter ma personne: J'ai voulu rompre, et je romps; j'ai l'espoir D'avoir Acanthe, et je m'en vais l'avoir, Car je m'en vais lui parler. Sa manière Est dédaigneuse, et son allure est fière: Moi, je le suis; et, dès que je l'aurai, Tout aussitôt je vous la réduirai Car je le veux. Allons... SCÈNE III. MATHURIN; COLETTE, courant après. COLETTE Je t'y prends, traître! MATHURIN, sans la regarder. Allons. COLETTE Tu feins de ne me pas connaître? MATHURIN Si fait... bonjour. COLETTE Mathurin! Mathurin! Tu causeras ici plus d'un chagrin. De tes bonjours je suis fort étonnée, Et tes bonjours valaient mieux l'autre année: C'était tantôt un bouquet de jasmin, Que tu venais me placer de ta main; Puis des rubans pour orner ta bergère; Tantôt des vers, que tu me faisais faire Par le baillif, qui n'y comprenait rien, Ni toi ni moi, mais tout allait fort bien: Tout est passé, lâche! tu me délaisses. MATHURIN Oui, mon enfant. COLETTE Après tant de promesses, Tant de banquets acceptés et rendus, C'en est donc fait? Je ne te plais donc plus? MATHURIN Non, mon enfant. COLETTE Et pourquoi, misérable? MATHURIN Mais je t'aimais: je n'aime plus. Le diable A t'épouser me poussa vivement; En sens contraire il me pousse à présent Il est le maître. COLETTE Eh! va, va, ta Colette N'est plus si sotte, et sa raison s'est faite. Le diable est juste, et tu diras pourquoi Tu prends les airs de te moquer de moi. Pour avoir fait à Paris un voyage, Te voilà donc petit-maître au village? Tu penses donc que le droit t'est acquis D'être en amour fripon comme un marquis? C'est bien à toi d'avoir l'âme inconstante! Toi, Mathurin, me quitter pour Acanthe! MATHURIN Oui, mon enfant. COLETTE Et quelle est la raison? MATHURIN C'est que je suis le maître en ma maison Et pour quelqu'un de notre Picardie Tu m'as paru un peu trop dégourdie: Tu m'aurais fait trop d'amis, entre nous; Je n'en veux point, car je suis né jaloux. Acanthe, enfin, aura la préférence: La chose est faite: adieu; prends patience. COLETTE Adieu! non pas, traître! je te suivrai, Et contre ton contrat je m'inscrirai. Mon père était procureur; ma famille A du crédit, et j'en ai; je suis fille, Et monseigneur donne protection, Quand il le faut, aux filles du canton; Et devant lui nous ferons comparaître Un gros fermier qui fait le petit-maître, Fait l'inconstant, se mêle d'être un fat. Je te ferai rentrer dans ton état: Nous apprendrons à ta mine insolente A te moquer d'une pauvre innocente. MATHURIN Cette innocente est dangereuse: il faut Voir le beau-père, et conclure au plus tôt. SCÈNE IV. MATHURIN, DIGNANT, ACANTHE, COLETTE. MATHURIN Allons, beau-père, allons bâcler la chose. COLETTE Vous ne bâclerez rien, non; je m'oppose A ses contrats, à ses noces, à tout. MATHURIN Quelle innocente! COLETTE Oh! tu n'es pas au bout. (A Acanthe.) Gardez-vous bien, s'il vous plaît, ma voisine, De vous laisser enjôler sur sa mine: Il me trompa quatorze mois entiers. Chassez cet homme. ACANTHE Hélas! très volontiers. MATHURIN Très volontiers!... Tout ce train-là me lasse: Je suis têtu; je veux que tout se passe A mon plaisir, suivant mes volontés, Car je suis riche... Or, beau-père, écoutez Pour honorer en moi mon mariage, Je me décrasse, et j'achète au bailliage L'emploi brillant de receveur royal Dans le grenier à sel: ça n'est pas mal. Mon fils sera conseiller, et ma fille Relèvera quelque noble famille; Mes petits-fils deviendront présidents: De monseigneur un jour les descendants Feront leur cour aux miens; et, quand j'y pense, Je me rengorge, et me carre d'avance. DIGNANT Carre-toi bien; mais songe qu'à présent On ne peut rien sans le consentement De monseigneur: il est encor ton maître. MATHURIN Et pourquoi ça? DIGNANT Mais c'est que ça doit être. A tous seigneurs, tous honneurs. COLETTE, à Mathurin. Oui, vilain. Il t'en cuira, je t'en réponds. MATHURIN Voisin, Notre baillif t'a donné sa folie. Eh! dis-moi donc, s'il prend en fantaisie A monseigneur d'avoir femme au logis, A-t-il besoin de prendre ton avis? DIGNANT C'est différent; je fus son domestique De père en fils dans cette terre antique. Je suis né pauvre, et je deviens cassé. Le peu d'argent que j'avais amassé Fut employé pour élever Acanthe. Notre baillif dit qu'elle est fort savante, Et qu'entre nous, son éducation Est au-dessus de sa condition; C'est ce qui fait que ma seconde épouse, Sa belle-mère, est fâchée et jalouse, Et la maltraite, et me maltraite aussi De tout cela je suis fort en souci. Je voudrais bien te donner cette fille: Mais je ne puis établir ma famille Sans monseigneur; je vis de ses bontés, Je lui dois tout; j'attends ses volontés: Sans son aveu nous ne pouvons rien faire. ACANTHE Ah! croyez-vous qu'il le donne, mon père? COLETTE Eh bien! fripon, tu crois que tu l'auras? Moi, je te dis que tu ne l'auras pas. MATHURIN Tout le monde est contre moi; ça m'irrite. SCÈNE V. LES PRÉCÉDENTS, BERTHE. MATHURIN, à Berthe, qui arrive. Ma belle-mère, arrivez, venez vite. Vous n'êtes plus la maîtresse au logis, Chacun rebèque; et je vous avertis Que si la chose en cet état demeure, Si je ne suis marié tout à l'heure, Je ne le serai point; tout est fini, Tout est rompu. BERTHE Qui m'a désobéi? Qui contredit, s'il vous plaît, quand j'ordonne? Serait-ce vous, mon mari? vous? DIGNANT Personne, Nous n'avons garde; et Mathurin veut bien Prendre ma fille à peu près avec rien: J'en suis content, et je dois me promettre Que monseigneur daignera le permettre. BERTHE Allez, allez, épargnez-vous ce soin; C'est de moi seule ici qu'on a besoin; Et quand la chose une fois sera faite, Il faudra bien, ma foi, qu'il la permette. DIGNANT Mais... BERTHE Mais il faut suivre ce que je dis. Je ne veux plus souffrir dans mon logis, A mes dépens, une fille indolente, Qui ne fait rien, de rien ne se tourmente, Qui s'imagine avoir de la beauté Pour être en droit d'avoir de la fierté. Mademoiselle, avec sa froide mine, Ne daigne pas aider à la cuisine; Elle se mire, ajuste son chignon, Fredonne un air en brodant un jupon, Ne parle point, et le soir, en cachette, Lit des romans que le baillif lui prête. Eh bien! voyez, elle ne répond rien. Je me repens de lui faire du bien. Elle est muette ainsi qu'une pécore. MATHURIN Ah! c'est tout jeune, et ça n'a pas encore L'esprit formé: ça vient avec le temps. DIGNANT Ma bonne, il faut quelques ménagements Pour une fille; elles ont d'ordinaire De l'embarras dans cette grande affaire C'est modestie et pudeur que cela. Comme elle, enfin, vous passâtes par là; Je m'en souviens, vous étiez fort revêche. BERTHE Eh! finissons. Allons, qu'on se dépêche: Quels sots propos! Suivez-moi promptement Chez le baillif. COLETTE, à Acanthe. N'en fais rien, mon enfant, BERTHE Allons, Acanthe. ACANTHE O ciel! que dois-je faire? COLETTE Refuse tout, laisse ta belle-mère, Viens avec moi. BERTHE, à Acanthe. Quoi donc! sans sourciller? Mais parlez donc. ACANTHE A qui puis-je parler? DIGNANT Chez le baillif, ma bonne, allons l'attendre, Sans la gêner, et laissons-lui reprendre Un peu d'haleine. ACANTHE Ah! croyez que mes sens Sont pénétrés de vos soins indulgents; Croyez qu'en tout je distingue mon père. MATHURIN Madame Berthe, on ne distingue guère Ni vous ni moi: la belle a le maintien Un peu bien sec, mais cela n'y fait rien; Et je réponds, dès qu'elle sera nôtre, Qu'en peu de temps je la rendrai tout autre. (Ils sortent.) ACANTHE Ah! que je sens de trouble et de chagrin! Me faudra-t-il épouser Mathurin? SCÈNE VI. ACANTHE, COLETTE. COLETTE. Ah! n'en fais rien, crois-moi, ma chère amie. Du mariage aurais-tu tant d'envie? Tu peux trouver beaucoup mieux... que sait-on? Aimerais-tu ce méchant? ACANTHE Mon Dieu, non. Mais, vois-tu bien, je ne suis plus soufferte Dans le logis de la marâtre Berthe; Je suis chassée; il me faut un abri; Et par besoin je dois prendre un mari. C'est en pleurant que je cause ta peine. D'un grand projet j'ai la cervelle pleine; Mais je ne sais comment m'y prendre, hélas! Que devenir?... Dis-moi, ne sais-tu pas Si monseigneur doit venir dans ses terres? COLETTE Nous l'attendons. ACANTHE Bientôt? COLETTE Je ne sais guères Dans mon taudis les nouvelles de cour: Mais s'il revient, ce doit être un grand jour. Il met, dit-on, la paix dans les familles, Il rend justice, il a grand soin des filles. ACANTHE Ah! s'il pouvait me protéger ici! COLETTE Je prétends bien qu'il me protège aussi. ACANTHE On dit qu'à Metz il a fait des merveilles, Qui dans l'armée ont très peu de pareilles; Que Charles-Quint a loué sa valeur. COLETTE Qu'est-ce que Charles-Quint? ACANTHE Un empereur Qui nous a fait bien du mal. COLETTE Et qu'importe? Ne m'en faites pas, vous, et que je sorte A mon honneur du cas triste où je suis. ACANTHE Comme le tien, mon coeur est plein d'ennuis. Non loin d'ici quelquefois on me mène Dans un château de la jeune Dormène... COLETTE Prés de nos bois?... ah le plaisant château! De Mathurin le logis est plus beau; Et Mathurin est bien plus riche qu'elle. ACANTHE Oui, je le sais; mais cette demoiselle Est autre chose; elle est de qualité; On la respecte avec sa pauvreté. Elle a chez elle une vieille personne Qu'on nomme Laure, et dont l'âme est si bonne! Laure est aussi d'une grande maison. COLETTE Qu'importe encor? ACANTHE Les gens d'un certain nom, J'ai remarqué cela, chère Colette, En savent plus, ont l'âme autrement faite, Ont de l'esprit, des sentiments plus grands, Meilleurs que nous. COLETTE Oui, dès leurs premiers ans, Avec grand soin leur âme est façonnée; La nôtre, hélas languit abandonnée. Comme on apprend à chanter, à danser, Les gens du monde apprennent â penser. ACANTHE Cette Dormène et cette vieille dame Semblent donner quelque chose à mon âme; Je crois en valoir mieux quand je les voi: J'ai de l'orgueil, et je ne sais pourquoi... Et les bontés de Dormène et de Laure Me font haïr mille fois plus encore Madame Berthe et monsieur Mathurin. COLETTE Quitte-les tous. ACANTHE Je n'ose; mais enfin J'ai quelque espoir: que ton conseil m'assiste. Dis-moi d'abord, Colette, en quoi consiste Ce fameux droit du seigneur. COLETTE Oh, ma foi! Va consulter de plus doctes que moi. Je ne suis point mariée; et l'affaire, A ce qu'on dit, est un très grand mystère. Seconde-moi, fais que je vienne à bout D'être épousée, et je te dirai tout. ACANTHE Ah! j'y ferai mon possible. COLETTE Ma mère Est très alerte, et conduit mon affaire; Elle me fait, par un acte plaintif, Pousser mon droit par-devant le baillif: J'aurai, dit-elle, un mari par justice. ACANTHE Que de bon coeur j'en fais le sacrifice! Chère Colette, agissons bien à point, Toi, pour l'avoir; moi, pour ne l'avoir point Tu gagneras assez à ce partage; Mais en perdant je gagne davantage. ACTE II SCÈNE I. LE BAILLIF, PHILIPE, son valet; ensuite COLETTE. LE BAILLIF Ma robe, allons... du respect... vite, Philipe. C'est en baillif qu'il faut que je m'équipe: J'ai des clients qu'il faut expédier. Je suis baillif, je te fais mon huissier. Amène-moi Colette à l'audience. (Il s'assied devant une table, et feuillette un grand livre.) L'affaire est grave, et de grande importance. De matrimonio... chapitre deux. Empêchements... Ces cas-là sont véreux; Il faut savoir de la jurisprudence. (A Colette.) Approchez-vous... faites la révérence, Colette il faut d'abord dire son nom. COLETTE Vous l'avez dit, je suis Colette. LE BAILLIF, écrivant. Bon. Colette... il faut dire ensuite son âge. N'avez-vous pas trente ans, et davantage? COLETTE Fi donc, monsieur! j'ai vingt ans, tout au plus. LE BAILLIF, écrivant. Çà, vingt ans passe: ils sont bien révolus? COLETTE L'âge, monsieur, ne fait rien à la chose; Et, jeune ou non, sachez que je m'oppose A tout contrat qu'un Mathurin sans foi Fera jamais avec d'autres que moi. LE BAILLIF Vos oppositions seront notoires. Çà, vous avez des raisons péremptoires? COLETTE J'ai cent raisons. LE BAILLIF Dites-les... Aurait-il...? COLETTE Oh! oui, monsieur. LE BAILLIF Mais vous coupez le fil A tout moment de notre procédure. COLETTE Pardon, monsieur. LE BAILLIF Vous a-t-il fait injure? COLETTE Oh tant! j'aurais plus d'un mari sans lui; Et me voilà pauvre fille aujourd'hui. LE BAILLIF Il vous a fait sans doute des promesses? COLETTE Mille pour une, et pleines de tendresses. Il promettait, il jurait que dans peu Il me prendrait en légitime noeud. LE BAILLIF, écrivant. En légitime noeud... quelle malice! Çà, produisez ses lettres en justice. COLETTE Je n'en ai point; jamais il n'écrivait, Et je croyais tout ce qu'il me disait. Quand tous les jours on parle tête à tête A son amant, d'une manière honnête, Pourquoi s'écrire? à quoi bon? LE BAILLIF Mais du moins, Au lieu d'écrits, vous avez des témoins? COLETTE Moi? point du tout; mon témoin c'est moi-même: Est-ce qu'on prend des témoins quand on s'aime? Et puis, monsieur, pouvais-je deviner Que Mathurin osât m'abandonner? Il me parlait d'amitié, de constance; Je l'écoutais, et c'était en présence De mes moutons, dans son pré, dans le mien: Ils ont tout vu, mais ils ne disent rien. LE BAILLIF Non plus qu'eux tous je n'ai donc rien à dire. Votre complainte en droit ne peut suffire; On ne produit ni témoins ni billets, On ne vous a rien fait, rien écrit... COLETTE Mais Un Mathurin aura donc l'insolence Impunément d'abuser l'innocence? LE BAILLIF En abuser! mais vraiment c'est un cas Épouvantable, et vous n'en parliez pas! Instrumentons... Laquelle nous remontre Que Mathurin, en plus d'une rencontre, Se prévalant de sa simplicité, A méchamment contre icelle attenté; Laquelle insiste, et répète dommages, Frais, intérêts, pour raison des outrages, Contre les lois, faits par le suborneur, Dit Mathurin, à son présent honneur: COLETTE Rayez cela; je ne veux pas qu'on dise Dans le pays une telle sottise. Mon honneur est très intact; et, pour peu Qu'on l'eût blessé, l'on aurait vu beau jeu. LE BAILLIF Que prétendez-vous donc? COLETTE Être vengée. LE BAILLIF Pour se venger il faut être outragée, Et par écrit coucher en mots exprès Quels attentats encontre vous sont faits, Articuler les lieux, les circonstances, Quis, quid, ubi, les excès, insolences, Énormités sur quoi l'on jugera. COLETTE Écrivez donc tout ce qu'il vous plaira. LE BAILLIF Ce n'est pas tout; il faut savoir la suite Que ces excès pourraient avoir produite. COLETTE Comment, produite? Eh! rien ne produit rien. Traître baillif, qu'entendez-vous? LE BAILLIF Fort bien. Laquelle fille a dans ses procédures Perdu le sens, et nous dit des injures; Et n'apportant nulle preuve du fait, L'empêchement est nul, de nul effet. (Il se lève.) Depuis une heure en vain je vous écoute: Vous n'avez rien prouvé, je vous déboute. COLETTE Me débouter, moi? LE BAILLIF Vous. COLETTE Maudit baillif! Je suis déboutée? LE BAILLIF Oui; quand le plaintif Ne peut donner des raisons qui convainquent, On le déboute, et les adverses vainquent. Sur Mathurin n'ayant point action, Nous procédons à la conclusion. COLETTE Non, non, baillif; vous aurez beau conclure, Instrumenter et signer, je vous jure Qu'il n'aura point son Acanthe. LE BAILLIF Il l'aura; De monseigneur le droit se maintiendra. Je suis baillif, et j'ai les droits du maître C'est devant moi qu'il faudra comparaître. Consolez-vous, sachez que vous aurez Affaire à moi quand vous vous marierez. COLETTE J'aimerais mieux le reste de ma vie Demeurer fille. LE BAILLIF Oh! je vous en défie. SCÈNE II. COLETTE Ah! comment faire? Où reprendre mon bien? J'ai protesté; cela ne sert de rien. On va signer. Que je suis tourmentée! SCÈNE III. COLETTE, ACANTHE. COLETTE A mon secours! me voilà déboutée. ACANTHE Déboutée! COLETTE Oui; l'ingrat vous est promis. On me déboute. ACANTHE Hélas! je suis bien pis. De mes chagrins mon âme est oppressée; Ma chaîne est prête, et je suis fiancée, Ou je vais l'être au moins dans un moment. COLETTE Ne hais-tu pas mon lâche? ACANTHE Honnêtement. Entre nous deux, juges-tu sur ma mine Qu'il soit bien doux d'être ici Mathurine? COLETTE Non pas pour toi; tu portes dans ton air Je ne sais quoi de brillant et de fier: A Mathurin cela ne convient guère, Et ce maraud était mieux mon affaire. ACANTHE J'ai par malheur de trop hauts sentiments. Dis-moi, Colette, as-tu lu des romans? COLETTE Moi? non, jamais. ACANTHE Le baillif Métaprose M'en a prêté... Mon Dieu, la belle chose! COLETTE En quoi si belle? ACANTHE On y voit des amants Si courageux, si tendres, si galants! COLETTE Oh! Mathurin n'est pas comme eux. ACANTHE Colette, Que les romans rendent l'âme inquiète! COLETTE Et d'où vient donc? ACANTHE Ils forment trop l'esprit: En les lisant le mien bientôt s'ouvrit; A réfléchir que de nuits j'ai passées! Que les romans font naître de pensées! Que les héros de ces livres charmants Ressemblent peu, Colette, aux autres gens! Cette lumière était pour moi féconde; Je me voyais dans un tout autre monde; J'étais au ciel!... Ah! qu'il m'était bien dur De retomber dans mon état obscur; Le coeur tout plein de ce grand étalage, De me trouver au fond de mon village, Et de descendre, après ce vol divin, Des Amadis à maître Mathurin! COLETTE Votre propos me ravit; et je jure Que j'ai déjà du goût pour la lecture. ACANTHE T'en souvient-il autant qu'il m'en souvient, Que ce marquis, ce beau seigneur, qui tient Dans le pays le rang, l'état d'un prince, De sa présence honora la province? Il s'est passé juste un an et deux mois Depuis qu'il vint pour cette seule fois. T'en souvient-il? Nous le vîmes à table, Il m'accueillit: ah! qu'il était affable! Tous ses discours étaient des mots choisis, Que l'on n'entend jamais dans ce pays: C'était, Colette, une langue nouvelle, Supérieure et pourtant naturelle; J'aurais voulu l'entendre tout le jour. COLETTE Tu l'entendras, sans doute, a son retour. ACANTHE Ce jour, Colette, occupe ta mémoire, Où monseigneur, tout rayonnant de gloire, Dans nos forêts, suivi d'un peuple entier, Le fer en main courait le sanglier? COLETTE Oui, quelque idée et confuse et légère Peut m'en rester. ACANTHE Je l'ai distincte et claire; Je crois le voir avec cet air si grand, Sur ce cheval superbe et bondissant; Près d'un gros chêne il perce de sa lance Le sanglier qui contre lui s'élance Dans ce moment j'entendis mille voix, Que répétaient les échos de nos bois; Et de bon coeur (il faut que j'en convienne) J'aurais voulu qu'il démêlât la mienne. De son départ je fus encor témoin: On l'entourait, je n'étais pas bien loin. Il me parla... Depuis ce jour, ma chère, Tous les romans ont le don de me plaire Quand je les lis, je n'ai jamais d'ennui; Il me paraît qu'ils me parlent de lui. COLETTE Ah! qu'un roman est beau! ACANTHE C'est la peinture Du coeur humain, je crois, d'après nature. COLETTE D'après nature!... Entre nous deux, ton coeur N'aime-t-il pas en secret monseigneur? ACANTHE Oh! non je n'ose: et je sens la distance Qu'entre nous deux mit son rang, sa naissance. Crois-tu qu'on ait des sentiments si doux Pour ceux qui sont trop au-dessus de nous? A cette erreur trop de raison s'oppose. Non, je ne l'aime point... mais il est cause Que, l'ayant vu, je ne puis à présent En aimer d'autre... et c'est un grand tourment. COLETTE Mais de tous ceux qui le suivaient, ma bonne, Aucun n'a-t-il cajolé ta personne? J'avouerai, moi, que l'on m'en a conté. ACANTHE Un étourdi prit quelque liberté; Il s'appelait le chevalier Gernance: Son fier maintien, ses airs, son insolence, Me révoltaient, loin de m'en imposer. Il fut surpris de se voir mépriser; Et, réprimant sa poursuite hardie, Je lui fis voir combien la modestie Était plus fière, et pouvait d'un coup d'oeil Faire trembler l'impudence et l'orgueil. Ce chevalier serait assez passable, Et d'autres moeurs l'auraient pu rendre aimable: Ah! la douceur est l'appât qui nous prend. Que monseigneur, ô ciel, est différent! COLETTE Ce chevalier n'était donc guère sage? çà, qui des deux te déplaît davantage, De Mathurin ou de cet effronté? ACANTHE Oh! Mathurin... c'est sans difficulté. COLETTE Mais, monseigneur est bon il est le maître: Pourrait-il pas te dépêtrer du traître! Tu me parais si belle ACANTHE Hélas! COLETTE Je croi Que tu pourras mieux réussir que moi. ACANTHE Est-il bien vrai qu'il arrive? COLETTE Sans doute, Car on le dit, ACANTHE Penses-tu qu'il m'écoute? COLETTE J'en suis certaine, et je retiens ma part De ses bontés. ACANTHE Nous le verrons trop tard; Il n'arrivera point; on me fiance, Tout est conclu, je suis sans espérance. Berthe est terrible en sa mauvaise humeur; Mathurin presse, et je meurs de douleur. COLETTE Eh! moque-toi de Berthe. ACANTHE Hélas! Dormène, Si je lui parle, entrera dans ma peine: Je veux prier Dormène de m'aider De son appui, qu'elle daigne accorder Aux malheureux; cette dame est si bonne! Laure, surtout, cette vieille personne, Qui m'a toujours montré tant d'amitié, De moi sans doute aura quelque pitié(var1): Car sais-tu bien que cette dame Laure Très tendrement de ses bontés m'honore? Entre ses bras elle me tient souvent, Elle m'instruit, et pleure en m'instruisant. COLETTE Pourquoi pleurer? ACANTHE Mais de ma destinée: Elle voit bien que je ne suis pas née Pour Mathurin... Crois-moi, Colette, allons Lui demander des conseils, des leçons... Veux-tu me suivre? COLETTE Ah! oui, ma chère Acanthe, Enfuyons-nous; la chose est très prudente. Viens; je connais des chemins détournés Tout près d'ici. SCÈNE IV. ACANTHE, COLETTE, BERTHE, DIGNANT, MATHURIN. BERTHE, arrêtant Acanthe. Quel chemin vous prenez! Êtes-vous folle? et quand on doit se rendre A son devoir, faut-il se faire attendre? Vous me glacez: votre mauvaise humeur Jusqu'à la fin vous sera reprochée. On vous marie, et vous êtes fâchée. Hom, l'idiote! Allons, çà, Mathurin, Soyez le maître, et donnez-lui la main. MATHURIN approche sa main, et veut l'embrasser. Ah! palsandié... BERTHE Voyez la malhonnête! Elle rechigne, et détourne la tête! ACANTHE Pardon, mon père; hélas! vous excusez Mon embarras, vous le favorisez, Et vous sentez quelle douleur amère Je dois souffrir en quittant un tel père. BERTHE Et rien pour moi? MATHURIN Ni rien pour moi non plus? COLETTE Non, rien, méchant; tu n'auras qu'un refus. MATHURIN On me fiance. COLETTE Et va, va, fiançailles Assez souvent ne sont pas épousailles. Laisse-moi faire. DIGNANT Eh! qu'est-ce que j'entends? C'est un courrier: c'est, je pense, un des gens De monseigneur; oui, c'est le vieux Champagne. SCÈNE V. LES PRÉCÉDENTS, CHAMPAGNE. CHAMPAGNE Oui, nous avons terminé la campagne: Nous avons sauvé Metz, mon maître et moi; Et nous aurons la paix. Vive le roi! Quelle indolence! et quel air de froideur! Vive mon maître!... il a bien du courage; Mais il est trop sérieux pour son âge; J'en suis fâché. Je suis bien aise aussi, Mon vieux Dignant, de te trouver ici; Tu me parais en grande compagnie. DIGNANT Oui... vous serez de la cérémonie. Nous marions Acanthe. CHAMPAGNE Bon! tant mieux! Nous danserons, nous serons tous joyeux. Ta fille est belle... Ha! ha! c'est toi. Colette; Ma chère enfant, ta fortune est donc faite? Mathurin est ton mari? COLETTE Mon Dieu, non. CHAMPAGNE Il fait fort mal. COLETTE Le traître, le fripon, Croit dans l'instant prendre Acanthe pour femme. CHAMPAGNE Il fait fort bien; je réponds sur mon âme Que cet hymen à mon maître agréera, Et que la noce à ses frais se fera. ACANTHE Comment! il vient? CHAMPAGNE Peut-être ce soir même. DIGNANT Quoi! ce seigneur, ce bon maître que j'aime, Je puis le voir encore avant ma mort? S'il est ainsi, je bénirai mon sort. ACANTHE Puisqu'il revient, permettez, mon cher père, De vous prier, devant ma belle-mère, De vouloir bien ne rien précipiter Sans son aveu, sans l'oser consulter; C'est un devoir dont il faut qu'on s'acquitte; C'est un respect, sans doute, qu'il mérite. MATHURIN Foin du respect! DIGNANT Votre avis est sensé; Et comme vous en secret j'ai pensé. MATHURIN Et moi, l'ami, je pense le contraire. COLETTE, à Acanthe. Bon, tenez ferme. MATHURIN Est un sot qui diffère. Je ne veux point soumettre mon honneur, Si je le puis, à ce droit du seigneur. BERTHE Eh! pourquoi tant s'effaroucher? La chose Est bonne au fond, quoique le monde en cause, Et notre honneur ne peut s'en tourmenter. J'en fis l'épreuve; et je puis protester Qu'à mon devoir quand je me fus rendue, On s'en alla dès l'instant qu'on m'eut vue. COLETTE Je le crois bien. BERTHE Cependant la raison Doit conseiller de fuir l'occasion. Hâtons la noce, et n'attendons personne. Préparez tout, mon mari, je l'ordonne. MATHURIN(A Colette, en s'en allant.) C'est très bien dit. Eh bien! l'aurai-je enfin? COLETTE Non, tu ne l'auras pas, non, Mathurin. (Ils sortent.) CHAMPAGNE Oh! oh! nos gens viennent en diligence. Eh quoi! déjà le chevalier Gernance? SCÈNE VI. LE CHEVALIER, CHAMPAGNE. CHAMPAGNE. Vous êtes fin, monsieur le chevalier; Très à propos vous venez le premier. Dans tous vos faits votre beau talent brille; Vous vous doutez qu'on marie une fille; Acanthe est belle, au moins. LE CHEVALIER Eh! oui, vraiment, Je la connais; j'apprends en arrivant Que Mathurin se donne l'insolence De s'appliquer ce bijou d'importance; Mon bon destin nous a fait accourir Pour y mettre ordre: il ne faut pas souffrir Qu'un riche rustre ait les tendres prémices D'une beauté qui ferait les délices Des plus huppés et des plus délicats. Pour le marquis, il ne se hâte pas: C'est, je l'avoue, un grave personnage, Pressé de rien, bien compassé, bien sage, Et voyageant comme un ambassadeur. Parbleu, jouons un tour à sa lenteur: Tiens, il me vient une bonne pensée, C'est d'enlever presto la fiancée, De la conduire en quelque vieux château, Quelque masure. CHAMPAGNE Oui, le projet est beau. LE CHEVALIER Un vieux château, vers la forêt prochaine, Tout délabré, que possède Dormène, Avec sa vieille... CHAMPAGNE Oui, c'est Laure, je crois. LE CHEVALIER Oui. CHAMPAGNE Cette vieille était jeune autrefois; Je m'en souviens, votre étourdi de père Eut avec elle une certaine affaire, Où chacun d'eux fit un mauvais marché. Ma foi, c'était un maître débauché Tout comme vous, buvant, aimant les belles, Les enlevant, et puis se moquant d'elles. Il mangea tout, et ne vous laissa rien. LE CHEVALIER J'ai le marquis, et c'est avoir du bien; Sans nul souci je vis de ses largesses. Je n'aime point l'embarras des richesses: Est riche assez qui sait toujours jouir. Le premier bien, crois-moi, c'est le plaisir. CHAMPAGNE Eh que ne prenez-vous cette Dormène? Bien plus qu'Acanthe elle en vaudrait la peine; Elle est très fraîche, elle est de qualité; Cela convient à votre dignité: Laissez pour nous les filles du village. LE CHEVALIER Vraiment Dormène est un très doux partage, C'est très bien dit. Je crois que j'eus un jour, S'il m'en souvient, pour elle un peu d'amour; Mais, entre nous, elle sent trop sa dame; On ne pourrait en faire que sa femme. Elle est bien pauvre, et je le suis aussi; Et pour l'hymen j'ai fort peu de souci. Mon cher Champagne, il me faut une Acanthe; Cette conquête est beaucoup plus plaisante: Oui, cette Acanthe aujourd'hui m'a piqué. Je me sentis, l'an passé, provoqué Par ses refus, par sa petite mine. J'aime à dompter cette pudeur mutine. J'ai deux coquins, qui font trois avec toi, Déterminés, alertes comme moi; Nous tiendrons prêt à cent pas un carrosse, Et nous fondrons tous quatre sur la noce. Cela sera plaisant; j'en ris déjà. CHAMPAGNE Mais croyez-vous que monseigneur rira? LE CHEVALIER Il faudra bien qu'il rie, et que Dormène En rie encor, quoique prude et hautaine, Et je prétends que Laure en rie aussi. Je viens de voir, à cinq cents pas d'ici, Dormène et Laure, en très mince équipage, Qui s'en allaient vers le prochain village, Chez quelque vieille: il faut prendre ce temps. CHAMPAGNE C'est bien pensé; mais vos déportements Sont dangereux, je crois, pour ma personne. LE CHEVALIER Bon! l'on se fâche, on s'apaise, on pardonne. Tous les gens gais ont le don merveilleux De mettre en train tous les gens sérieux. CHAMPAGNE Fort bien. LE CHEVALIER L'esprit le plus atrabilaire Est subjugué quand on cherche à lui plaire. On s'épouvante, on crie, on fuit d'abord, Et puis l'on soupe, et puis l'on est d'accord. CHAMPAGNE On ne peut mieux; mais votre belle Acanthe Est bien revêche. LE CHEVALIER Et c'est ce qui m'enchante. La résistance est un charme de plus; Et j'aime assez une heure de refus. Comment souffrir la stupide innocence D'un sot tendron faisant la révérence, Baissant les yeux, muette à mon aspect, Et recevant mes faveurs par respect? Mon cher Champagne, à mon dernier voyage, D'Acanthe ici j'éprouvai le courage. Va, sous mes lois je la ferai plier. Rentre pour moi dans ton premier métier, Sois mon trompette, et sonne les alarmes; Point de quartier, marchons, alerte, aux armes, Vite. CHAMPAGNE Je crois que nous sommes trahis; C'est du secours qui vient aux ennemis: J'entends grand bruit, c'est monseigneur. LE CHEVALIER N'importe. Sois prêt ce soir à me servir d'escorte. ACTE III SCÈNE I. LE MARQUIS, LE CHEVALIER. LE MARQUIS Cher chevalier, que mon coeur est en paix! Que mes regards sont ici satisfaits! Que ce château qu'ont habité nos pères, Que ces forêts, ces plaines, me sont chères! Que je voudrais oublier pour toujours L'illusion, les manèges des cours! Tous ces grands riens, ces pompeuses chimères, Ces vanités, ces ombres passagères, Au fond du coeur laissent un vide affreux. C'est avec nous que nous sommes heureux. Dans ce grand monde, où chacun veut paraître, On est esclave, et chez moi je suis maître. Que je voudrais que vous eussiez mon goût! LE CHEVALIER Eh! oui, l'on peut se réjouir partout, En garnison, à la cour, à la guerre, Longtemps en ville, et huit jours dans sa terre. LE MARQUISQue vous et moi nous sommes différents! LE CHEVALIER Nous changerons peut-être avec le temps. En attendant, vous savez qu'on apprête Pour ce jour même une très belle fête; C'est une noce. LE MARQUIS Oui, Mathurin vraiment Fait un beau choix, et mon consentement Est tout acquis à ce doux mariage; L'époux est riche, et sa maîtresse est sage: C'est un bonheur bien digne de mes voeux, En arrivant, de faire deux heureux. LE CHEVALIER Acanthe encore en peut faire un troisième. LE MARQUIS Je vous reconnais là, toujours vous-même. Mon cher parent, vous m'avez fait cent fois Trembler pour vous, par vos galants exploits. Tout peut passer dans des villes de guerre; Mais nous devons l'exemple dans ma terre. LE CHEVALIER L'exemple du plaisir, apparemment? LE MARQUIS Au moins, mon cher, que ce soit prudemment; Daignez en croire un parent qui vous aime. Si vous n'avez du respect pour vous-même, Quelque grand nom que vous puissiez porter, Vous ne pourrez vous faire respecter. Je ne suis pas difficile et sévère; Mais, entre nous, songez que votre père, Pour avoir pris le train que vous prenez, Se vit au rang des plus infortunés, Perdit ses biens, languit dans la misère, Fit de douleur expirer votre mère, Et près d ici mourut assassiné. J'étais enfant; son sort infortuné Fut à mon coeur une leçon terrible, Qui se grava dans mon âme sensible; Utilement témoin de ses malheurs, Je m'instruisais en répandant des pleurs. Si, comme moi, cette fin déplorable Vous eût frappé, vous seriez raisonnable. LE CHEVALIER Oui, je veux l'être un jour, c'est mon dessein; J'y pense quelquefois; mais c'est en vain; Mon feu m'emporte. LE MARQUIS Eh bien! je vous présage Que vous serez las du libertinage. LE CHEVALIER Je le voudrais; mais on fait comme on peut: Ma foi, n'est pas raisonnable qui veut. LE MARQUIS Vous vous trompez: de son coeur on est maître J'en fis l'épreuve: est sage qui veut l'être; Et, croyez-moi, cette Acanthe, entre nous, Eut des attraits pour moi comme pour vous; Mais ma raison ne pouvait me permettre Un fol amour qui m'allait compromettre; Je rejetai ce désir passager, Dont la poursuite aurait pu m'affliger, Dont le succès eût perdu cette fille, Eût fait sa honte aux yeux de sa famille, Et l'eût privée à jamais d'un époux. LE CHEVALIER Je ne suis pas si timide que vous; La même pâte, il faut que j'en convienne, N'a point formé votre branche et la mienne. Quoi! vous pensez être dans tous les temps Maître absolu de vos yeux, de vos sens? LE MARQUIS Et pourquoi non? LE CHEVALIER Très fort je vous respecte; Mais la sagesse est tant soit peu suspecte Les plus prudents se laissent captiver, Et le vrai sage est encore à trouver. Craignez surtout le titre ridicule De philosophe. LE MARQUIS O l'étrange scrupule! Ce noble nom, ce nom tant combattu, Que veut-il dire? amour de la vertu. Le fat en raille avec étourderie, Le sot le craint, le fripon le décrie; L'homme de bien dédaigne les propos Des étourdis, des fripons, et des sots; Et ce n'est pas sur les discours du monde Que le bonheur et la vertu se fonde. Écoutez-moi. Je suis las aujourd'hui Du train des cours où l'on vit pour autrui: Et j'ai pensé, pour vivre à la campagne, Pour être heureux, qu'il faut une compagne, J'ai le projet de m'établir ici, Et je voudrais vous marier aussi. LE CHEVALIER Très humble serviteur. LE MARQUIS Ma fantaisie N'est pas de prendre une jeune étourdie. LE CHEVALIER L'étourderie a du bon. LE MARQUIS. Je voudrais Un esprit doux plus que de doux attraits. LE CHEVALIER J'aimerais mieux le dernier. LE MARQUIS. La jeunesse, Les agréments, n'ont rien qui m'intéresse. LE CHEVALIER Tant pis. LE MARQUIS Je veux affermir ma maison Par un hymen qui soit tout de raison. LE CHEVALIER Oui, tout d'ennui. LE MARQUIS J'ai pensé que Dormène Serait très propre à former cette chaîne. LE CHEVALIER Notre Dormène est bien pauvre. LE MARQUIS Tant mieux. C'est un bonheur si pur, si précieux, De relever l'indigente noblesse, De préférer l'honneur à la richesse! C'est l'honneur seul qui chez nous doit former Tout notre sang; lui seul doit animer Ce sang reçu de nos braves ancêtres, Qui dans les camps doit couler pour ses maîtres. LE CHEVALIER Je pense ainsi: les Français libertins Sont gens d'honneur. Mais, dans vos beaux desseins, Vous avez donc, malgré votre réserve, Un peu d'amour? LE MARQUIS Qui, moi? Dieu m'en préserve! Il faut savoir être maître chez soi; Et si j'aimais, je recevrais la loi. Se marier par amour, c'est folie. LE CHEVALIER Ma foi, marquis, votre philosophie Me paraît toute à rebours du bon sens; Pour moi, je crois au pouvoir de nos sens; Je les consulte en tout, et j'imagine Que tous ces gens si graves par la mine, Pleins de morale et de réflexions, Sont destinés aux grandes passions. Les étourdis esquivent l'esclavage, Mais un coup d'oeil peut subjuguer un sage. LE MARQUIS Soit, nous verrons. LE CHEVALIER Voici d'autres époux; Voici la noce; allons, égayons-nous. C'est Mathurin, c'est la gentille Acanthe, C'est le vieux père, et la mère, et la tante, C'est le baillif, Colette, et tout le bourg. SCÈNE II. LE MARQUIS, LE CHEVALIER; LE BAILLIF, à la tête des habitants. LE MARQUIS J'en suis touché. Bonjour, enfants, bonjour. LE BAILLIF Nous venons tous avec conjouissance Nous présenter devant Votre Excellence, Comme les Grecs jadis devant Cyrus... Comme les Grecs... LE MARQUIS Les Grecs sont superflus. Je suis Picard je revois avec joie Tous mes vassaux. LE BAILLIF Les Grecs de qui la proie... LE CHEVALIER Ah! finissez. Notre gros Mathurin, La belle Acanthe est votre proie enfin? MATHURIN Oui-da, monsieur: la fiançaille est faite, Et nous prions que monseigneur permette Qu'on nous finisse. COLETTE Oh! tu ne l'auras pas; Je te le dis, tu me demeureras. Oui, monseigneur, vous me rendrez justice; Vous ne souffrirez pas qu'il me trahisse; Il m'a promis... MATHURIN Bon! j'ai promis en l'air. LE MARQUIS. Il faut, bailli, tirer la chose au clair. A-t-il promis? LE BAILLIF La chose est constatée. Colette est folle, et je l'ai déboutée. COLETTE Ça n'y fait rien, et monseigneur saura Qu'on force Acanthe à ce beau marché-là, Qu'on la maltraite, et qu'on la violente, Pour épouser. LE MARQUIS Est-il vrai, belle Acanthe? ACANTHE Je dois d'un père, avec raison chéri, Suivre les lois; il me donne un mari. MATHURIN Vous voyez bien qu'en effet elle m'aime. LE MARQUIS Sa réponse est d'une prudence extrême: Eh bien! chez moi la noce se fera. LE CHEVALIER Bon, bon, tant mieux. LE MARQUIS, à Acanthe. Votre père verra Que j'aime en lui la probité, le zèle, Et les travaux, d'un serviteur fidèle. Votre sagesse à mes yeux satisfaits Augmente encor le prix de vos attraits. Comptez, amis, qu'en faveur de la fille Je prendrai soin de toute la famille. COLETTE Et de moi donc? LE MARQUIS De vous, Colette, aussi. Cher chevalier, retirons-nous d'ici Ne troublons point leur naïve allégresse. LE BAILLIF Et votre droit, monseigneur; le temps presse. MATHURIN Quel chien de droit! Ah! me voilà perdu. COLETTE Va, tu verras. BERTHE Mathurin, que crains-tu? LE MARQUIS Vous aurez soin, baillif, en homme sage, D'arranger tout suivant l'antique usage: D'un si beau droit je veux m'autoriser Avec décence, et n'en point abuser. LE CHEVALIER Ah! quel Caton! mais mon Caton, je pense, La suit des yeux, et non sans complaisance. Mon cher cousin... LE MARQUIS Eh bien? LE CHEVALIER Gageons tous deux Que vous allez devenir amoureux. LE MARQUIS Moi, mon cousin! LE CHEVALIER Oui, vous. LE MARQUIS L'extravagance! LE CHEVALIER Vous le serez; j'en ris déjà d'avance. Gageons, vous dis-je, une discrétion. LE MARQUIS Soit. LE CHEVALIER Vous perdrez. LE MARQUIS. Soyez bien sûr que non. SCÈNE III. LE BAILLIF, LES Précédents (moins le Marquis et le Chevalier). MATHURIN. Que disent-ils? LE BAILLIF. Ils disent que sur l'heure Chacun s'en aille, et qu'Acanthe demeure. MATHURIN Moi, que je sorte! LE BAILLIF Oui, sans doute. COLETTE Oui, fripon. Oh! nous aimons la loi, nous. MATHURIN, au baillif. Mais doit-on?... BERTHE Eh quoi, benêt, te voilà bien à plaindre! DIGNANT Allez, d'Acanthe on n'aura rien à craindre; Trop de vertu règne au fond de son coeur; Et notre maître est tout rempli d'honneur. (A Acanthe.) Quand près de vous il daignera se rendre, Quand sans témoin il pourra vous entendre, Remettez-lui ce paquet cacheté: (Lui donnant des papiers cachetés.) C'est un devoir de votre piété; N'y manquez pas... O fille toujours chère... Embrassez-moi. ACANTHE Tous vos ordres, mon père, Seront suivis; ils sont pour moi sacrés; Je vous dois tout... D'où vient que vous pleurez? DIGNANT Ah! je le dois... de vous je me sépare, C'est pour jamais; mais si le ciel avare, Qui m'a toujours refusé ses bienfaits, Pouvait sur vous les verser désormais, Si votre sort est digne de vos charmes, Ma chère enfant, je dois sécher mes larmes. BERTHE Marchons, marchons; tous ces beaux compliments Sont pauvretés qui font perdre du temps. Venez, Colette. COLETTE, à Acanthe. Adieu, ma chère amie. Je recommande à votre prud'homie Mon Mathurin; vengez-moi des ingrats. ACANTHE Le coeur me bat... Que deviendrai-je? hélas! SCÈNE IV. LE BAILLIF, MATHURIN, ACANTHE. MATHURIN Je n'aime point cette cérémonie, Maître baillif; c'est une tyrannie. LE BAILLIF C'est la condition sine qua non. MATHURIN Sine qua non! quel diable de jargon! Morbleu, ma femme est à moi. LE BAILLIF Pas encore Il faut premier que monseigneur l'honore D'un entretien selon les nobles us En ce châtel de tous les temps reçus. MATHURIN Ces maudits us, quels sont-ils? LE BAILLIF L'épousée Sur une chaise est sagement placée; Puis monseigneur, dans un fauteuil à bras, Vient vis-à-vis se camper à six pas. MATHURIN Quoi! pas plus loin? LE BAILLIF C'est la règle. MATHURIN Allons, passe. Et puis après? LE BAILLIF Monseigneur avec grâce Fait un présent de bijoux, de rubans, Comme il lui plaît. MATHURIN Passe pour des présents. LE BAILLIF Puis il lui parle; il vous la considère; Il examine à fond son caractère; Puis il l'exhorte à la vertu. MATHURIN Fort bien; Et quand finit, s'il vous plaît, l'entretien? LE BAILLIF Expressément la loi veut qu'on demeure Pour l'exhorter l'espace d'un quart d'heure. MATHURIN Un quart d'heure est beaucoup. Et le mari Peut-il au moins se tenir près d'ici Pour écouter sa femme? LE BAILLIF La loi porte Que s'il osait se tenir à la porte, Se présenter avant le temps marqué, Faire du bruit, se tenir pour choqué, S'émanciper à sottises pareilles, On fait couper sur-le-champ ses oreilles. MATHURIN La belle loi! les beaux droits que voilà! Et ma moitié ne dit mot à cela? ACANTHE Moi, j'obéis, et je n'ai rien à dire. LE BAILLIF Déniche; il faut qu'un mari se retire: Point de raisons. MATHURIN, sortant. Ma femme heureusement N'a point d'esprit; et son air innocent, Sa conversation ne plaira guère. LE BAILLIF Veux-tu partir? MATHURIN Adieu donc, ma très chère; Songe surtout au pauvre Mathurin, Ton fiancé. (Il sort.) ACANTHE J'y songe avec chagrin. Quelle sera cette étrange entrevue? La peur me prend; je suis tout éperdue. LE BAILLIF Asseyez-vous; attendez en ce lieu Un maître aimable et vertueux. Adieu. SCÈNE V. ACANTHE Il est aimable... Ah! je le sais, sans doute. Pourrai-je, hélas! mériter qu'il m'écoute? Entrera-t-il dans mes vrais intérêts, Dans mes chagrins et dans mes torts secrets? Il me croira du moins fort imprudente De refuser le sort qu'on me présente, Un mari riche, un état assuré. Je le prévois, je ne remporterai Que des refus avec bien peu d'estime; Je vais déplaire à ce coeur magnanime; Et si mon âme avait osé former Quelque souhait, c'est qu'il pût m'estimer. Mais pourra-t-il me blâmer de me rendre Chez cette dame et si noble et si tendre, Qui fuit le monde, et qu'en ce triste jour J'implorerai pour le fuir à mon tour?... Où suis-je?... on ouvre!... à peine j'envisage Celui qui vient... je ne vois qu'un nuage. SCÈNE VI. LE MARQUIS, ACANTHE. LE MARQUIS Asseyez-vous. Lorsqu'ici je vous vois, C'est le plus beau, le plus cher de mes droits. J'ai commandé qu'on porte à votre père Les faibles dons qu'il convient de vous faire; Ils paraîtront bien indignes de vous. ACANTHE, s'asseyant. Trop de bontés se répandent sur nous; J'en suis confuse, et ma reconnaissance N'a pas besoin de tant de bienfaisance: Mais avant tout il est de mon devoir De vous prier de daigner recevoir Ces vieux papiers que mon père présente Très humblement. LE MARQUIS, les mettant dans sa poche. Donnez-les, belle Acanthe, Je les lirai; c'est sans doute un détail De mes forêts: ses soins et son travail M'ont toujours plu; j'aurai de sa vieillesse Les plus grands soins comptez sur ma promesse. Mais est-il vrai qu'il vous donne un époux Qui, vous causant d'invincibles dégoûts, De votre hymen rend la chaîne odieuse? J'en suis fâché... Vous deviez être heureuse. ACANTHE Ah je le suis un moment, monseigneur, En vous parlant, en vous ouvrant mon coeur; Mais tant d'audace est-elle ici permise? LE MARQUIS Ne craignez flan, parlez avec franchise; Tous vos secrets seront en sûreté. ACANTHE Qui douterait de votre probité? Pardonnez donc à ma plainte importune. Ce mariage aurait fait ma fortune, Je le sais bien; et j'avouerai surtout Que c'est trop tard expliquer mon dégoût; Que, dans les champs élevée et nourrie, Je ne dois point dédaigner une vie Qui sous vos lois me retient pour jamais, Et qui m'est chère encor par vos bienfaits. Mais, après tout, Mathurin, le village, Ces paysans, leurs moeurs et leur langage, Ne m'ont jamais inspiré tant d'horreur; De mon esprit c'est une injuste erreur; Je la combats, mais elle a l'avantage. En frémissant je fais ce mariage. LE MARQUIS, approchant son fauteuil. Mais vous n'avez pas tort. ACANTHE, à genoux. J'ose à genoux Vous demander, non pas un autre époux, Non d'autres noeuds, tous me seraient horribles; Mais que je puisse avoir des jours paisibles: Le premier bien serait votre bonté, Et le second de tous, la liberté. LE MARQUIS, la relevant avec empressement. Eh! relevez-vous donc... Que tout m'étonne Dans vos desseins, et dans votre personne, (Ils s'approchent.) Dans vos discours, si nobles, si touchants, Qui ne sont point le langage des champs! Je l'avouerai, vous ne paraissez faite Pour Mathurin ni pour cette retraite. D'où tenez-vous, dans ce séjour obscur, Un ton si noble, un langage si pur? Partout on a de l'esprit; c'est l'ouvrage De la nature, et c'est votre partage: Mais l'esprit seul, sans éducation, N'a jamais eu ni ce tour ni ce ton, Qui me surprend... je dis plus, qui m'enchante. ACANTHE Ah! que pour moi votre âme est indulgente! Comme mon sort, mon esprit est borné. Moins on attend, plus on est étonné(v2). LE MARQUIS. Quoi! dans ces lieux la nature bizarre Aura voulu mettre une fleur si rare, Et le destin veut ailleurs l'enterrer! Non, belle Acanthe, il vous faut demeurer. (Il s'approche.) ACANTHE Pour épouser Mathurin? LE MARQUIS. Sa personne Mérite peu la femme qu'on lui donne, Je l'avouerai. ACANTHE Mon père quelquefois Me conduisait tout auprès de vos bois, Chez une dame aimable et retirée, Pauvre, il est vrai, mais noble et révérée, Pleine d'esprit, de sentiments, d'honneur: Elle daigne m'aimer; votre faveur, Votre bonté peut me placer près d'elle. Ma belle-mère est avare et cruelle; Elle me hait; et je hais malgré moi Ce Mathurin qui compte sur ma foi. Voilà mon sort, vous en êtes le maître; Je ne serai point heureuse peut-être; Je souffrirai; mais je souffrirai moins En devant tout à vos généreux soins. Protégez-moi; croyez qu'en ma retraite Je resterai toujours votre sujette. LE MARQUIS Tout me surprend. Dites-moi, s'il vous plaît, Celle qui prend à vous tant d'intérêt, Qui vous chérit, ayant su vous connaître, Serait-ce point Dormène? ACANTHE Oui. LE MARQUIS Mais peut-être... Il est aisé d'ajuster tout cela. Oui... votre idée est très bonne... Oui, voilà Un vrai moyen de rompre avec décence Ce sot hymen, cette indigne alliance. J'ai des projets... en un mot, voulez-vous Près de Dormène un destin noble et doux? ACANTHE J'aimerais mieux la servir, servir Laure, Laure si bonne, et qu'à jamais j'honore, Manquer de tout, goûter dans leur séjour Le seul bonheur de vous faire ma cour, Que d'accepter la richesse importune De tout mari qui ferait ma fortune. LE MARQUIS. Acanthe, allez... Vous pénétrez mon coeur: Oui, vous pourrez, Acanthe, avec honneur Vivre auprès d'elle... et dans mon château même. ACANTHE Auprès de vous! ah ciel! LE MARQUIS s'approche un peu. Elle vous aime; Elle a raison... J'ai, vous dis-je, un projet; Mais je ne sais s'il aura son effet. Et cependant vous voilà fiancée, Et votre chaîne est déjà commencée, La noce prête, et le contrat signé. Le ciel voulut que je fusse éloigné Lorsqu'en ces lieux on parait la victime: J'arrive tard, et je m'en fais un crime. ACANTHE Quoi! vous daignez me plaindre? Ah! qu'à mes yeux Mon mariage en est plus odieux! Qu'il le devient chaque instant davantage! (Ils s'approchent.) LE MARQUIS. Mais, après tout, puisque de l'esclavage (Il s'approche.) Avec décence on pourra vous tirer... ACANTHE, s'approchant un peu. Ah! le voudriez-vous? LE MARQUIS. J'ose espérer... Que vos parents, la raison, la loi même, Et plus encor votre mérite extrême... (Il s'approche encore.) Oui, cet hymen est trop mal assorti. (Elle s'approche.) Mais... le temps presse, il faut prendre un parti: Écoutez-moi... (Ils se trouvent tout près l'un de l'autre.) ACANTHE Juste ciel! si j'écoute! SCÈNE VII. LE MARQUIS, ACANTHE, LE BAILLIF, MATHURIN. MATHURIN, entrant brusquement. Je crains, ma foi, que l'on ne me déboute: Entrons, entrons; le quart d'heure est fini. ACANTHE Eh quoi! sitôt? LE MARQUIS, tirant sa montre. Il est vrai, mon ami. MATHURIN Maître baillif, ces sièges sont bien proches: Est-ce encore un des droits? LE BAILLIF Point de reproches, Mais du respect. MATHURIN Mon Dieu! nous en aurons; Mais aurons-nous ma femme? LE MARQUIS. Nous verrons. (v3) MATHURIN Ce nous verrons est d'un mauvais présage. Qu'en dites-vous, baillif? LE BAILLIF L'ami, sois sage. MATHURIN Que je fis mal, ô ciel! quand je naquis, De naître, hélas! le vassal d'un marquis! (Ils sortent.) SCÈNE VIII. LE MARQUIS Non, je ne perdrai point cette gageure... Amoureux! moi! quel conte! ah! je m'assure Que sur soi-même on garde un plein pouvoir: Pour être sage, on n'a qu'à le vouloir. Il est bien vrai qu'Acanthe est assez belle... Et de la grâce! ah! nul n'en a plus qu'elle... Et de l'esprit!... quoi! dans le fond des bois! Pour avoir vu Dormène quelquefois, Que de progrès! qu'il faut peu de culture Pour seconder les dons de la nature! J'estime Acanthe: oui, je dois l'estimer; Mais, grâce au ciel, je suis très loin d'aimer; A fuir l'amour j'ai mis toute ma gloire. SCÈNE IX. LE MARQUIS, DIGNANT, BERTHE, MATHURIN. BERTHE Ah! voici bien, pardienne, une autre histoire! LE MARQUIS Quoi? BERTHE Pour le coup c'est le droit du seigneur: On nous enlève Acanthe. LE MARQUIS Ah! BERTHE Votre honneur Sera honteux de cette vilenie; Et je n'aurais pas cru cette infamie D'un grand Seigneur, si bon, si libéral. LE MARQUIS. Comment? qu'est-il arrivé? BERTHE Bien du mal... Savez-vous pas qu'à peine chez son père Elle arrivait pour finir notre affaire, Quatre coquins, alertes, bien tournés, Effrontément me l'ont prise à mon nez, Tout en riant, et vite l'ont conduite Je ne sais où? LE MARQUIS Qu'on aille à leur poursuite... Holà! quelqu'un... ne perdez point de temps; Allez, courez, que mes gardes, mes gens, De tous côtés marchent en diligence. Volez, vous dis-je; et, s'il faut ma présence, J'irai moi-même. BERTHE, à son mari. Il parle tout de bon; Et l'on croirait, mon cher, à la façon Dont monseigneur regarde cette injure, Que c'est à lui qu'on a pris la future. LE MARQUIS Et vous son père, et vous qui l'aimiez tant, Vous qui perdez une si chère enfant, Un tel trésor, un coeur noble, un coeur tendre, Avez-vous pu souffrir, sans la défendre, Que de vos bras on osât l'arracher? Un tel malheur semble peu vous toucher. Que devient donc l'amitié paternelle? Vous m'étonnez. DIGNANT Mon coeur gémit sur elle; Mais je me trompe, ou j'ai du pressentir Que par votre ordre on la faisait partir. LE MARQUIS Par mon ordre? DIGNANT Oui. LE MARQUIS Quelle injure nouvelle! Tous ces gens-ci perdent-ils la cervelle? Allez-vous-en, laissez-moi, sortez tous. Ah! s'il se peut, modérons mon courroux... Non, vous, restez. MATHURIN Qui? moi? LE MARQUIS, à Dignant Non, vous, vous dis-je. SCÈNE X. LE MARQUIS, sur le devant; DIGNANT, au fond. LE MARQUIS. Je vois d'où part l'attentat qui m'afflige. Le chevalier m'avait presque promis De se porter à des coups si hardis. Il croit au fond que cette gentillesse Est pardonnable au feu de sa jeunesse: Il ne sait pas combien j'en suis choqué. A quel excès ce fou-là m'a manqué! Jusqu'à quel point son procédé m'offense! Il déshonore, il trahit l'innocence: Voilà le prix de mon affection Pour un parent indigne de mon nom! Il est pétri des vices de son père; Il a ses traits, ses moeurs, son caractère; Il périra malheureux comme lui. Je le renonce, et je veux qu'aujourd'hui Il soit puni de tant d'extravagance. DIGNANT Puis-je en tremblant prendre ici la licence De vous parler? LE MARQUIS Sans doute, tu le peux: Parle-moi d'elle. DIGNANT Au transport douloureux Où votre coeur devant moi s'abandonne, Je ne reconnais plus votre personne. Vous avez lu ce qu'on vous a porté, Ce gros paquet qu'on vous a présenté? LE MARQUIS Eh! mon ami, suis-je en état de lire? DIGNANT Vous me faites frémir. LE MARQUIS Que veux-tu dire? DIGNANT Quoi! ce paquet n'est pas encore ouvert? LE MARQUIS Non. DIGNANT Juste ciel! ce dernier coup me perd. LE MARQUIS Comment?... J'ai cru que c'était un mémoire De mes forêts. DIGNANT Hélas! vous deviez croire Que cet écrit était intéressant. LE MARQUIS Eh! lisons vite... Une table à l'instant; Approchez donc cette table. DIGNANT Ah! mon maître! Qu'aura-t-on fait, et qu'allez-vous connaître? LE MARQUIS, assis, examine le paquet. Mais ce paquet, qui n'est pas à mon nom, Est cacheté des sceaux de ma maison? DIGNANT Oui. LE MARQUIS Lisons donc. DIGNANT Cet étrange mystère En d'autres temps aurait de quoi vous plaire; Mais à présent il devient bien affreux. LE MARQUIS, lisant, Je ne vois rien jusqu'ici que d'heureux... Je vois d'abord que le ciel la fit naître D'un sang illustre... et cela devait être. Oui, plus je lis, plus je bénis les cieux... Quoi! Laure a mis ce dépôt précieux Entre vos mains? Quoi! Laure est donc sa mère? DIGNANT Oui. LE MARQUIS Mais pourquoi lui serviez-vous de père? Indignement pourquoi la marier? DIGNANT J'en avais l'ordre; et j'ai dû vous prier En sa faveur... Sa mère infortunée A l'indigence était abandonnée, Ne subsistant que des nobles secours Que, par mes mains, vous versiez tous les jours. LE MARQUIS Il est trop vrai: je sais bien que mon père Fut envers elle autrefois trop sévère... Quel souvenir!... Que souvent nous voyons D'affreux secrets dans d'illustres maisons!... Je le savais: le père de Gernance De Laure, hélas! séduisit l'innocence; Et mes parents, par un zèle inhumain, Avaient puni cet hymen clandestin. Je lis, je tremble. Ah! douleur trop amère! Mon cher ami, quoi! Gernance est son frère! DIGNANT Tout est connu. LE MARQUIS Quoi! c'est lui que je vois! Ah! ce sera pour la dernière fois... Sachons dompter le courroux qui m'anime. Il semble, ô ciel, qu'il connaisse son crime! Que dans ses yeux je lis d'égarement! Ah! l'on n'est pas coupable impunément. Comme il rougit, comme il pâlit... le traître! A mes regards il tremble de paraître. C'est quelque chose. SCÈNE XI. LE MARQUIS, LE CHEVALIER. LE CHEVALIER, de loin, se cachant le visage. Ah! monsieur. LE MARQUIS Est-ce vous? Vous, malheureux! LE CHEVALIER Je tombe à vos genoux... LE MARQUIS Qu'avez-vous fait? LE CHEVALIER Une faute, une offense, Dont je ressens l'indigne extravagance, Qui pour jamais m'a servi de leçon, Et dont je viens vous demander pardon. LE MARQUIS Vous, des remords! vous! est-il bien possible? LE CHEVALIER Rien n'est plus vrai. LE MARQUIS Votre faute est horrible Plus que vous ne pensez; mais votre coeur Est-il sensible à mes soins, à l'honneur, A l'amitié? Vous sentez-vous capable D'oser me faire un aveu véritable, Sans rien cacher? LE CHEVALIER Comptez sur ma candeur: Je suis un libertin, mais point menteur; Et mon esprit, que le trouble environne, Est trop ému pour abuser personne. LE MARQUIS Je prétends tout savoir. LE CHEVALIER Je vous dirai que, de débauche et d'ardeur enivré, Plus que d'amour, j'avais fait la folie De dérober une fille jolie Au possesseur de ses jeunes appas, Qu'à mon avis il ne mérite pas. Je l'ai conduite à la forêt prochaine, Dans ce château de Laure et de Dormène C'est une faute, il est vrai, j'en convien; Mais j'étais fou, je ne pensais à rien. Cette Dormène, et Laure sa compagne, Étaient encor bien loin dans la campagne En étourdi je n'ai point perdu temps; J'ai commencé par des propos galants. Je m'attendais aux communes alarmes, Aux cris perçants, à la colère, aux larmes; Mais qu'ai-je vu! la fermeté, l'honneur, L'air indigné, mais calme avec grandeur: Tout ce qui fait respecter l'innocence S'armait pour elle, et prenait sa défense. J'ai recouru, dans ces premiers moments, A l'art de plaire, aux égards séduisants, Aux doux propos, à cette déférence Qui fait souvent pardonner la licence; Mais, pour réponse, Acanthe à deux genoux M'a conjuré de la rendre chez vous; Et c'est alors que ses yeux moins sévères Ont répandu des pleurs involontaires. LE MARQUIS Que dites-vous? LE CHEVALIER Elle voulait en vain Me les cacher de sa charmante main: Dans cet état, sa grâce attendrissante Enhardissait mon ardeur imprudente; Et, tout honteux de ma stupidité, J'ai voulu prendre un peu de liberté. Ciel! comme elle a tancé ma hardiesse! Oui, j'ai cru voir une chaste déesse Qui rejetait de son auguste autel L'impur encens qu'offrait un criminel. LE MARQUIS Ah! poursuivez. LE CHEVALIER Comment se peut-il faire Qu'ayant vécu presque dans la misère, Dans la bassesse, et dans l'obscurité, Elle ait cet air et cette dignité, Ces sentiments, cet esprit, ce langage, Je ne dis pas au-dessus du village, De son état, de son nom, de son sang, Mais convenable au plus illustre rang? Non, il n'est point de mère respectable Qui, condamnant l'erreur d'un fils coupable, Le rappelât avec plus de bonté A la vertu dont il s'est écarté; N'employant point l'aigreur et la colère, Fière et décente, et plus sage qu'austère. De vous surtout elle a parlé longtemps. LE MARQUIS De moi?... LE CHEVALIER Montrant à mes égarements Votre vertu, qui devait, disait-elle, Être à jamais ma honte ou mon modèle. Tout interdit, plein d'un secret respect, Que je n'avais senti qu'à son aspect, Je suis honteux; mes fureurs se captivent. Dans ce moment les deux dames arrivent; Et, me voyant maître de leur logis, Avec Acanthe et deux ou trois bandits, D'un juste effroi leur âme s'est remplie La plus âgée en tombe évanouie. Acanthe en pleurs la presse dans ses bras Elle revient des portes du trépas; Alors sur moi fixant sa triste vue, Elle retombe, et s'écrie éperdue: « Ah! je crois voir Gernance... c'est son fils, C'est lui... je meurs... » A ces mots je frémis; Et la douleur, l'effroi de cette dame, Au même instant ont passé dans mon âme. Je tombe aux pieds de Dormène, et je sors, Confus, soumis, pénétré de remords. LE MARQUIS Ce repentir dont votre âme est saisie Charme mon coeur, et nous réconcilie. Tenez, prenez ce paquet important, Lisez bien vite, et pesez mûrement... Pauvre jeune homme! hélas! comme il soupire... (Il lui montre l'endroit où il est dit qu'il est frère d'Acanthe.) Tenez, c'est là, là surtout qu'il faut lire. LE CHEVALIER Ma soeur! Acanthe!... LE MARQUIS Oui, jeune libertin. LE CHEVALIER Oh! par ma foi, je ne suis pas devin... Il faut tout réparer. Mais par l'usage Je ne saurais la prendre en mariage: Je suis son frère, et vous êtes cousin Payez pour moi. LE MARQUIS Comment finir enfin Honnêtement cette étrange aventure? Ah! la voici... j'ai perdu la gageure. SCÈNE XII. LES PRÉCÉDENTS, ACANTHE, COLETTE, DIGNANT. ACANTHE Où suis-je? hélas! et quel nouveau malheur! Je vois mon père avec mon ravisseur! DIGNANT Madame, hélas! vous n'avez plus de père. ACANTHE Madame, à moi! Qu'entends-je? quel mystère? LE MARQUIS Il est bien grand. Tout éprouve en ce jour Les coups du sort, et surtout de l'amour: Je me soumets à leur pouvoir suprême. Eh! quel mortel fait son destin soi-même?... Nous sommes tous, madame, à vos genoux: Au lieu d'un père, acceptez un époux. ACANTHE Ciel! est-ce un rêve? LE MARQUIS On va tout vous apprendre: Mais à nos voeux commencez par vous rendre, Et par régner pour jamais sur mon coeur. ACANTHE Moi! comment croire un tel excès d'honneur? LE MARQUIS Vous, libertin, je vais vous rendre sage; Et dès demain je vous mets en ménage Avec Dormène: elle s'y résoudra. LE CHEVALIER J'épouserai tout ce qu'il vous plaira. COLETTE Et moi donc? LE MARQUIS Toi! ne crois pas, ma mignonne, Qu'en faisant tous les lots je t'abandonne: Ton Mathurin te quittait aujourd'hui; Je te le donne; il t'aura malgré lui. Tu peux compter sur une dot honnête... Allons danser, et que tout soit en fête. J'avais cherché la sagesse, et mon coeur, Sans rien chercher, a trouvé le bonheur. ACTE IV SCÈNE I. LE MARQUIS Non, je ne perdrai point cette gageure, Amoureux! moi! quel conte! Ah! je m'assure Que sur soi-même on garde un plein pouvoir; Pour être sage on n'a qu'à le vouloir. Il est bien vrai qu'Acanthe est assez belle... Et de la grâce! ah! nul n'en a plus qu'elle... Et de l'esprit!... Quoi! dans le fond des bois! Pour avoir vu Dormène quelquefois, Que de progrès! qu'il faut peu de culture Pour seconder les dons de la nature! J'estime Acanthe; oui, je dois l'estimer; Mais, grâce au ciel, je suis très loin d'aimer. (Il s'assied à une table.) Ah! respirons. Voyons, sur toute chose, Quel plan de vie enfin je me propose... De ne dépendre en ces lieux que de moi, De n'en sortir que pour servir mon roi, De m'attacher par un sage hyménée Une compagne agréable et bien née, Pauvre de bien, mais riche de vertu, Dont la noblesse et le sort abattu A mes bienfaits doivent des jours prospères: Dormène seule a tous ces caractères; Le ciel pour moi la réserve aujourd'hui. Allons la voir... d'abord écrivons-lui Un compliment... mais que puis-je lui dire? (En se cognant le front avec la main.) Acanthe est là qui m'empêche d'écrire; Oui, je la vois: comment la fuir! par où? (Il se relève.) Qui se croit sage, ô ciel! est un grand fou. Achevons donc... Je me vaincrai sans doute. (Il finit sa lettre.) Holà! quelqu'un... Je sais bien qu'il en coûte. SCÈNE II. LE MARQUIS, un domestique. LE MARQUIS Tenez, portez cette lettre à l'instant. LE DOMESTIQUE. Où? LE MARQUIS. Chez Acanthe. LE DOMESTIQUE. Acanthe? mais vraiment... LE MARQUIS. Je n'ai point dit Acanthe; c'est Dormène A qui j'écris... On a bien de la peine Avec ses gens... Tout le monde en ces lieux Parle d'Acanthe; et l'oreille et les yeux Sont remplis d'elle, et brouillent ma mémoire. SCÈNE III. LE MARQUIS, DIGNANT, BERTHE, MATHURIN. MATHURIN Ah! voici bien, pardienne, une autre histoire ! LE MARQUIS Quoi? MATHURIN Pour le coup c'est le droit du seigneur: On m'a volé ma femme. BERTHE Oui, votre honneur Sera honteux de cette vilenie; Et je n'aurais pas cru cette infamie D'un grand seigneur si bon, si libéral. LE MARQUIS Comment? qu'est-il arrivé? BERTHE Bien du mal. MATHURIN Vous le savez comme moi. LE MARQUIS Parle, traître, Parle. MATHURIN Fort bien; vous vous fâchez, mon maître; Oh! c'est à moi d'être fâché. LE MARQUIS Comment? Explique-toi. MATHURIN C'est un enlèvement. Savez-vous pas qu'à peine chez son père Elle arrivait pour finir notre affaire, Quatre coquins alertes, bien tournés, Effrontément me l'ont prise à mon nez, Tout en riant, et vite l'ont conduite Je ne sais où? LE MARQUIS Qu'on aille à leur poursuite... Holà! quelqu'un... ne perdez point de temps; Allez, courez; que mes gardes, mes gens, De tous côtés marchent en diligence. Volez, vous dis-je; et s'il faut ma présence, J'irai moi-même. BERTHE, à son mari. Il parle tout de bon; Et l'on croirait, mon cher, à la façon Dont monseigneur regarde cette injure, Que c'est à lui qu'on a pris la future. LE MARQUIS Et vous son père, et vous qui l'aimiez tant, Vous qui perdez une si chère enfant, Un tel trésor, un coeur noble, un coeur tendre, Avez-vous pu souffrir, sans la défendre, Que de vos bras on osât l'arracher? Un tel malheur semble peu vous toucher. Que devient donc l'amitié paternelle? Vous m'étonnez. DIGNANT Tout mon coeur est pour elle, C'est mon devoir; et j'ai dû pressentir Que par votre ordre on la faisait partir. LE MARQUIS Par mon ordre? DIGNANT Oui. LE MARQUIS Quelle injure nouvelle! Tous ces gens-ci perdent-ils la cervelle? Allez-vous-en, laissez-moi, sortez tous. Ah! s'il se peut, modérons mon courroux... Non; vous, restez. MATHURIN Qui? moi? LE MARQUIS, à Dignant Non; vous, vous dis-je. SCÈNE IV. LE MARQUIS, sur le devant; DIGNANT, au fond. LE MARQUIS Je vois d'où part l'attentat qui m'afflige. Le chevalier m'avait presque promis De se porter à des coups si hardis. Il croit au fond que cette gentillesse Est pardonnable au feu de sa jeunesse: Il ne sait pas combien je suis choqué. A quel excès ce fou-là m'a manqué ! Jusqu'à quel point son procédé m'offense! Il déshonore, il trahit l'innocence; Il perd Acanthe; et pour percer mon coeur, Je n'ai passé que pour son ravisseur! Un étourdi, que la débauche anime, Me fait porter la peine de son crime: Voilà le prix de mon affection Pour un parent indigne de mon nom! Il est pétri des vices de son père; Il a ses traits, ses moeurs, son caractère; Il périra malheureux comme lui. Je le renonce, et je veux qu'aujourd'hui Il soit puni de tant d'extravagance. DIGNANT Puis-je en tremblant prendre ici la licence De vous parler? LE MARQUIS Sans doute, tu le peux: Parle-moi d'elle. DIGNANT Au transport douloureux Où votre coeur devant moi s'abandonne, Je ne reconnais plus votre personne. Vous avez lu ce qu'on vous a porté, Ce gros paquet qu'on vous a présenté?... LE MARQUIS Eh! mon ami, suis-je en état de lire? DIGNANT Vous me faites frémir. LE MARQUIS Que veux-tu dire? DIGNANT Quoi! ce paquet n'est pas encore ouvert? LE MARQUIS Non. DIGNANT Juste ciel! ce dernier coup me perd! LE MARQUIS Comment?... J'ai cru que c'était un mémoire De mes forêts. DIGNANT Hélas! vous deviez croire Que cet écrit était intéressant. LE MARQUIS Eh! lisons vite... Une table à l'instant; Approchez donc cette table. DIGNANT Ah! mon maître! Qu'aura-t-on fait, et qu'allez-vous connaître? LE MARQUIS, assis, examine le paquet. Mais ce paquet, qui n'est pas à mon nom, Est cacheté des sceaux de ma maison? DIGNANT Oui. LE MARQUIS. Lisons donc. DIGNANT Cet étrange mystère En d'autres temps aurait de quoi vous plaire; Mais à présent il devient bien affreux. LE MARQUIS, lisant. Je ne vois rien jusqu'ici que d'heureux. Je vois d'abord que le ciel la fit naître D'un sang illustre; et cela devait être. Oui, plus je lis, plus je bénis les cieux. Quoi! Laure a mis ce dépôt précieux Entre vos mains ! quoi! Laure est donc sa mère? Mais pourquoi donc lui serviez-vous de père? Indignement pourquoi la marier? DIGNANT J'en avais l'ordre, et j'ai dû vous prier En sa faveur. UN DOMESTIQUE En ce moment Dormène Arrive ici, tremblante, hors d'haleine, Fondant en pleurs: elle veut vous parler. LE MARQUIS Ah! c'est à moi de l'aller consoler. SCÈNE V. LE MARQUIS, DIGNANT, DORMÈNE. LE MARQUIS, à Dormène, qui entre. Pardonnez-moi, j'allais chez vous, madame, Mettre à vos pieds le courroux qui m'enflamme. Acanthe... à peine encore entré chez moi, J'attendais peu l'honneur que je reçoi... Une aventure assez désagréable... Me trouble un peu... Que Gernance est coupable ! DORMÈNE. De tous mes biens il me reste l'honneur; Et je ne doutais pas qu'un si grand coeur Ne respectât le malheur qui m'opprime, Et d'un parent ne détestât le crime. Je ne viens point vous demander raison De l'attentat commis dans mn maison... LE MARQUIS. Comment? chez vous? DORMÈNE. C'est dans ma maison même Qu'il a conduit le triste objet qu'il aime. LE MARQUIS. Le traître! DORMÈNE. Il est plus criminel cent fois Qu'il ne croit l'être... Hélas! rua faible voix En vous parlant expire dans ma bouche. LE MARQUIS. Votre douleur sensiblement me touche; Daignez parler, et ne redoutez rien. DORMÈNE. Apprenez donc... SCÈNE VI. LE Marquis, Dormène, Dignant; quelques domestiques entrent précipitamment avec Mathurin. MATHURIN Tout va bien, tout va bien, Tout est en paix, la femme est retrouvée; Votre parent nous l'avait enlevée: Il nous la rend; c'est peut-être un peu tard. Chacun son bien; tudieu! quel égrillard! LE MARQUIS, à Dignant Courez soudain recevoir votre fille; Qu'elle demeure au sein de sa famille. Veillez sur elle; ayez soin d'empêcher Qu'aucun mortel ose s'en approcher. MATHURIN Excepté moi? LE MARQUIS Non; l'ordre que je donne Est pour vous-même. MATHURIN Ouais! tout ceci m'étonne. LE MARQUIS Obéissez... MATHURIN Par ma foi, tous ces grands Sont dans le fond de bien vilaines gens. Droit du seigneur, femme que l'on enlève! Défense à moi de lui parler... Je crève. Mais je l'aurai, car je suis fiancé: Consolons-nous, tout le mal est passé. (Il sort.) LE MARQUIS Elle revient; mais l'injure cruelle Du chevalier retombera sur elle; Voilà le monde; et de tels attentats Faits â l'honneur ne se réparent pas. (A Dormène.) Eh bien! parlez, parlez; daignez m'apprendre Ce que je brûle et que je crains d'entendre: Nous sommes seuls. DORMÈNE Il le faut donc, monsieur? Apprenez donc le comble du malheur: C'est peu qu'Acanthe, en secret étant née De cette Laure, illustre infortunée, Soit sous vos yeux prête à se marier Indignement à ce riche fermier; C'est peu qu'au poids de sa triste misère On ajoutât ce fardeau nécessaire; Votre parent qui voulait l'enlever, Votre parent qui vient de nous prouver Combien il tient de son coupable père, Gernance enfin... LE MARQUIS. Gernance? DORMÈNE. Il est son frère. LE MARQUIS Quel coup horrible: ô ciel! qu'avez-vous dit? DORMÈNE. Entre vos mains vous avez cet écrit, Qui montre assez ce que nous devons craindre: Lisez, voyez combien Laure est à plaindre. (Le marquis lit.) C'est ma parente; et mon coeur est lié A tous ses maux que sent mon amitié. Elle mourra de l'affreuse aventure Qui sous ses yeux outrage la nature. LE MARQUIS Ah! qu'ai-je lu! que souvent nous voyons D'affreux secrets dans d'illustres maisons! De tant de coups mon âme est oppressée; Je ne vois rien, je n'ai point de pensée. Ah ! pour jamais il faut quitter ces lieux: Ils m'étaient chers, ils me sont odieux. Quel jour pour nous! quel parti dois-je prendre? Le malheureux ose chez moi se rendre! Le voyez-vous? DORMÈNE Ah! monsieur, je le voi, Et je frémis. LE MARQUIS Il passe, il vient à moi. Daignez rentrer, madame, et que sa vue N'accroisse pas le chagrin qui vous tue; C'est à moi seul de l'entendre; et je crois Que ce sera pour la dernière fois. Sachons dompter le courroux qui m'anime. (En regardant de loin.) Il semble, ô ciel! qu'il connaisse son crime. Que dans ses yeux je lis d'égarement! Ah! l'on n'est pas coupable impunément. Comme il rougit! comme il pâlit!... le traître! A mes regards il tremble de paraître: C'est quelque chose. (Tandis qu'il parle, Dormène se retire en regardant attentivement Gernance.) SCÈNE VII. LE MARQUIS, LE CHEVALIER. LE CHEVALIER, de loin, se cachant le visage. Ah, monsieur? LE MARQUIS Est-ce vous? Vous, malheureux! LE CHEVALIER Je tombe à vos genoux... LE MARQUIS Qu'avez-vous fait? LE CHEVALIER Une faute, une offense, Dont je ressens l'indigne extravagance, Qui pour jamais m'a servi de leçon, Et dont je viens vousdemander pardon. LE MARQUIS Vous, des remords! vous! est-il bien possible? LE CHEVALIER Rien n'est plus vrai. LE MARQUIS. Votre faute est horrible Plus que vous ne pensez; mais votre coeur Est-il sensible à mes soins, à l'honneur, A l'amitié? Vous sentez-vous capable D'oser me faire un aveu véritable, Sans rien cacher? LE CHEVALIER Comptez sur ma candeur: Je suis un libertin, mais point menteur; Et mon esprit, que le trouble environne, Est trop ému pour abuser personne. LE MARQUIS Je prétends tout savoir. LE CHEVALIER Je vous dirai Que, de débauche et d'ardeur enivré Plus que d'amour, j'avais fait la folie De dérober une fille jolie Au possesseur de ses jeunes appas, Qu'à mon avis il ne mérite pas. Je l'ai conduite à la forêt prochaine, Dans ce château de Laure et de Dormène: C'est une faute, il est vrai, j'en convien; Mais j'étais fou; je ne pensais à rien. Cette Dormène, et Laure sa compagne, Étaient encor bien loin dans la campagne; En étourdi je n'ai point perdu temps J'ai commencé par des propos galants. Je m'attendais aux communes alarmes, Aux cris perçants, à la colère, aux larmes; Mais qu'ai-je ouï! la fermeté, l'honneur, L'air indigné, mais calme avec grandeur: Tout ce qui fait respecter l'innocence S'armait pour elle, et prenait sa défense. J'ai recouru, dans ces premiers moments, A l'art de plaire, aux égards séduisants, Aux doux propos, à cette déférence Qui fait souvent pardonner la licence; Mais pour réponse, Acanthe à deux genoux M'a conjuré de la rendre chez vous; Et c'est alors que ses yeux moins sévères Ont répandu des pleurs involontaires. LE MARQUIS Que dites-vous? LE CHEVALIER Elle voulait en vain Me les cacher de sa charmante main: Dans cet état, sa grâce attendrissante Enhardissait mon ardeur imprudente; Et, tout honteux de ma stupidité, J'ai voulu prendre un peu de liberté. Ciel! comme elle a tancé ma hardiesse! Oui, j'ai cru voir une chaste déesse, Qui rejetait de son auguste autel L'impur encens qu'offrait un criminel. LE MARQUIS Ah! poursuivez. LE CHEVALIER Comment se peut-il faire Qu'ayant vécu presque dans la misère, Dans la bassesse, et dans l'obscurité, Elle ait cet air et cette dignité, Ces sentiments, cet esprit, ce langage, Je ne dis pas au-dessus du village, De son état, de son nom, de son sang, Mais convenable au plus illustre rang? Non, il n'est point de mère respectable Qui, condamnant l'erreur d'un fils coupable, Le rappelât avec plus de bonté A la vertu dont il s'est écarté; N'employant point l'aigreur et la colère, Fière et décente, et plus sage qu'austère. De vous surtout elle a parlé longtemps... LE MARQUIS De moi?... LE CHEVALIER Montrant à mes égarements Votre vertu, qui devait, disait-elle, Être à jamais ma honte ou mon modèle. Tout interdit, plein d'un secret respect, Que je n'avais senti qu'à son aspect, Je suis honteux, mes fureurs se captivent. Dans ce moment les deux dames arrivent; Et, me voyant maître de leur logis, Avec Acanthe, et deux ou trois bandits, D'un juste effroi leur âme s'est remplie: La plus âgée en tombe évanouie. Acanthe en pleurs la presse dans ses bras Elle revient des portes du trépas. Alors sur moi fixant sa triste vue, Elle retombe, et s'écrie éperdue: « Ah! je crois voir Gernance... c'est mon fils, C'est lui... je meurs... » A ces mots je frémis; Et la douleur, l'effroi de cette dame, Au même instant ont passé dans mon âme. Je tombe aux pieds de Dormène, et je sors, Confus, soumis, pénétré de remords. LE MARQUIS. Ce repentir dont votre âme est saisie Charme mon coeur, et nous réconcilie. Tenez, prenez ce paquet important, Lisez-le seul, pesez-le mûrement Et si pour moi vous conservez, Gernance, Quelque amitié, quelque condescendance, Promettez-moi, lorsque Acanthe en ces lieux Pourra paraître à vos coupables yeux, D'avoir sur vous un assez grand empire Pour lui cacher ce que vous allez lire. LE CHEVALIER Oui, je vous le promets, oui. LE MARQUIS Vous verrez L'abîme affreux d'où vos pas sont tirés. LE CHEVALIER Comment? LE MARQUIS Allez, vous tremblerez, vous dis-je. SCÈNE VIII. LE MARQUIS Quel jour pour moi? Tout m'étonne et m'afflige. La belle Acanthe est donc de ma maison! Mais sa naissance avait flétri son nom; Son noble sang fut souillé par son père; Rien n'est plus beau que le nom de la mère; Mais ce beau nom a perdu tous ses droits Par un hymen que réprouvent nos lois. La triste Laure, ô pensée accablante ! Fut criminelle en faisant naître Acanthe; Je le sais trop, l'hymen fut condamné; L'amant de Laure est mort assassiné. De maux cruels quel tissu lamentable! Acanthe, hélas! n'en est pas moins aimable, Moins vertueuse; et je sais que son coeur Est respectable au sein du déshonneur; Il ennoblit la honte de ses pères; Et cependant, ô préjugés sévères! O loi du monde! injuste et dure loi! Vous l'emportez... SCÈNE IX. LE MARQUIS, DORMÈNE. LE MARQUIS Madame, instruisez-moi; Parlez, madame; avez-vous vu son frère DORMÈNE. Oui, je l'ai vu; sa douleur est sincère. Il est bien étourdi; mais, entre nous, Son coeur est bon; il est conduit par vous. LE MARQUIS Eh! mais Acanthe! DORMÈNE Elle ne peut connaître Jusqu'à présent le sang qui la fit naître. LE MARQUIS Quoi! sa naissance illégitime!... DORMÈNE Hélas ! Il est trop vrai. LE MARQUIS Non, elle ne l'est pas. DORMÈNE Que dites-vous? LE MARQUIS, relisant un papier qu'il a gardé. Sa mère était sans crime; Sa mère au moins crut l'hymen légitime; On la trompa; son destin fut affreux. Ah! quelquefois le ciel moins rigoureux Daigne approuver ce qu'un monde profane Sans connaissance avec fureur condamne. DORMÈNE Laure n'est point coupable, et ses parents Se sont conduits avec elle en tyrans. LE MARQUIS Mais marier sa fille en un village! A ce beau sang faire un pareil outrage! DORMÈNE Elle est sans biens; l'âge, la pauvreté, Un long malheur abaisse la fierté. LE MARQUIS Elle est sans biens ! votre noble courage La recueillit. DORMÈNE Sa misère partage Le peu que j'ai. LE MARQUIS Vous trouvez le moyen, Ayant si peu, de faire encor du bien. Riches et grands, que le monde contemple, Imitez donc un si touchant exemple. Nous contentons à grands frais nos désirs; Sachons goûter de plus nobles plaisirs. Quoi! pour aider l'amitié, la misère, Dormène a pu s'ôter le nécessaire; Et vous n'osez donner le superflu ! O juste ciel! qu'avez-vous résolu? Que faire enfin? DORMÈNE Vous êtes juste et sage. Votre famille a fait plus d'un outrage Au sang de Laure; et ce sang généreux Fut par vous seuls jusqu'ici malheureux. LE MARQUIS Comment? comment? DORMÈNE Le comte votre père, Homme inflexible en son humeur sévère, Opprima Laure, et fit par son crédit Casser l'hymen; et c'est lui qui ravit A cette Acanthe, à cette infortunée, Les nobles droits du sang dont elle est née. LE MARQUIS Ah! c'en est trop... mon coeur est ulcéré. Oui, c'est un crime... il sera réparé, Je vous le jure. DORMÈNE Et que voulez-vous faire? LE MARQUIS Je veux... DORMÈNE Quoi donc? LE MARQUIS Mais... lui servir de père. DORMÈNE. Elle en est digne. LE MARQUIS Oui... mais je ne dois pas Aller trop loin. DORMÈNE Comment, trop loin? LE MARQUIS Hélas!... Madame, un mot; conseillez-moi de grâce; Que feriez-vous, s'il vous plaît, à ma place? DORMÈNE En tous les temps je me ferais honneur De consulter votre esprit, votre coeur. LE MARQUIS Ah!... DORMÈNE Qu'avez-vous? LE MARQUIS Je n'ai rien... Mais, madame, En quel état est Acanthe? DORMÈNE Son âme Est dans le trouble, et ses yeux dans les pleurs. LE MARQUIS Daignez m'aider à calmer ses douleurs. Allons, j'ai pris mon parti: je vous laisse; Soyez ici souveraine maîtresse, Et pardonnez à mon esprit confus, Un peu chagrin, mais plein de vos vertus. (Il sort.) SCÈNE X. DORMÈNE Dans cet état quel chagrin peut le mettre? Qu'il est troublé! j'en juge par sa lettre; Un style assez confus, des mots rayés, De l'embarras, d'autres mots oubliés. J'ai lu pourtant le mot de mariage. Dans le pays il passe pour très sage. Il veut me voir, me parler, et ne dit Pas un seul mot sur tout ce qu'il m'écrit! Et pour Acanthe il paraît bien sensible! Quoi! voudrait-il?... cela n'est pas possible. Aurait-il eu d'abord quelque dessein Sur son parent?... demandait-il ma main? Le chevalier jadis m'a courtisée; Mais qu'espérer de sa tête insensée? L'amour encor n'est point connu de moi; Je dus toujours en avoir de l'effroi; Et le malheur de Laure est un exemple Qu'en frémissant tous les jours je contemple: Il m'avertit d'éviter tout lien; Mais qu'il est triste, ô ciel! de n'aimer rien? ACTE V SCÈNE I. LE MARQUIS, LE CHEVALIER. LE MARQUIS Faisons la paix, chevalier; je confesse Que tout mortel est pétri de faiblesse, Que le sage est peu de chose; entre nous, J'étais tout prêt de l'être moins que vous. LE CHEVALIER Vous avez donc perdu votre gageure? Vous aimez donc? LE MARQUIS Oh! non, je vous le jure; Mais par l'hymen tout prêt de me lier, Je ne veux plus jamais me marier. LE CHEVALIER Votre inconstance est étrange et soudaine. Passe pour moi, mais que dira Dormène? N'a-t-elle pas certains mots par écrit, Où par hasard le mot d'hymen se lit! LE MARQUIS Il est trop vrai; c'est là ce qui me gêne. Je prétendais m'imposer cette chaîne; Mais à la fin, m'étant bien consulté, Je n'ai de goût que pour la liberté. LE CHEVALIER La liberté d'aimer? LE MARQUIS Eh bien ! si j'aime, Je suis encor le maître de moi-même, Et je pourrai réparer tout le mal. Je n'ai parlé d'hymen qu'en général, Sans m'engager, et sans me compromettre; Car en effet, si j'avais pu promettre, Je ne pourrais balancer un moment: A gens d'honneur promesse vaut serment. Cher chevalier, j'ai conçu dans ma tête Un beau dessein, qui paraît fort honnête, Pour me tirer d'un pas embarrassant; Et tout le monde ici sera content. LE CHEVALIER Vous moquez-vous? contenter tout le monde! Quelle folie! LE MARQUIS En un mot, si l'on fronde Mon changement, j'ose espérer an moins Faire approuver ma conduite et mes soins. Colette vient, par mon ordre on l'appelle; Je vais l'entendre, et commencer par elle. SCÈNE II. LE MARQUIS, LE CHEVALIER, COLETTE. LE MARQUIS. Venez, Colette. COLETTE Oh! j'accours, mon seigneur, Prête en tout temps, et toujours de grand coeur. LE MARQUIS Voulez-vous être heureuse? COLETTE Oui, sur ma vie; N'en doutez pas, c'est ma plus forte envie. Que faut-il faire? LE MARQUIS En voici le moyen. Vous voudriez un époux et du bien? COLETTE Oui, l'un et l'autre. LE MARQUIS Eh bien donc, je vous donne Trois mille francs pour la dot, et j'ordonne Que Mathurin vous épouse aujourd'hui. COLETTE Ou Mathurin, ou tout autre que lui; Qui vous voudrez, j'obéis sans réplique. Trois mille francs! ah! l'homme magnifique! Le beau présent! que monseigneur est bon! Que Mathurin va bien changer de ton! Qu'il va m'aimer! que je vais être fière! De ce pays je serai la première; Je meurs de joie. LE MARQUIS Et j'en ressens aussi D'avoir déjà pleinement réussi; L'une des trois est déjà fort contente; Tout ira bien. COLETTE Et mon amie Acanthe, Que devient-elle? On va la marier, A ce qu'on dit, à ce beau chevalier. Tout le monde est heureux: j'en suis charmée. Ma chère Acanthe ! LE CHEVALIER, en regardant le marquis. Elle doit être aimée, Et le sera. LE MARQUIS, au chevalier. La voici; je ne puis La consoler en l'état où je suis. Venez, je vais vous dire ma pensée. (Ils sortent.) SCÈNE III. ACANTHE, COLETTE. COLETTE Ma chère Acanthe, on t'avait fiancée, Moi déboutée; on me marie. ACANTHE A qui? COLETTE A Mathurin. ACANTHE Le ciel en soit béni! Et depuis quand? COLETTE Eh! depuis tout à l'heure. ACANTHE Est-il bien vrai? COLETTE Du fond de ma demeure J'ai comparu par-devant monseigneur. Ah! la belle âme! ah! qu'il est plein d'honneur ! ACANTHE Il l'est, sans doute! COLETTE Oui, mon aimable Acanthe; Il m'a promis une dot opulente, Fait ma fortune; et tout le monde dit Qu'il fait la tienne, et l'on s'en réjouit. Tu vas, dit-on, devenir chevalière: Cela te sied, car ton allure est fière. On te fera dame de qualité, Et tu me recevras avec bonté. ACANTHE Ma chère enfant, je suis fort satisfaite Que ta fortune ait été sitôt faite. Mon coeur ressent tout ton bonheur... Hélas! Elle est heureuse, et je ne le suis pas! COLETTE Que dis-tu là? Qu'as-tu donc dans ton âme? Peut-on souffrir quand on est grande dame? ACANTHE Va, ces seigneurs qui peuvent tout oser N'enlèvent point, crois-moi, pour épouser. Pour nous, Colette, ils ont des fantaisies, Non de l'amour; leurs démarches hardies, Leurs procédés, montrent avec éclat Tout le mépris qu'ils font de notre état: C'est ce dédain qui me met en colère. COLETTE Bon, des dédains! c'est bien tout le contraire; Rien n'est plus beau que ton enlèvement; On t'aime, Acanthe, on t'aime assurément. Le chevalier va t'épouser, te dis-je, Tout grand seigneur qu'il est... cela t'afflige? ACANTHE Mais monseigneur le marquis, qu'a-t-il dit? COLETTE Lui? rien du tout. ACANTHE Hélas! COLETTE C'est un esprit Tout en dedans, secret, plein de mystère; Mais il paraît fort approuver l'affaire. ACANTHE Du chevalier je déteste l'amour. COLETTE Oui, oui, plains-toi de te voir en un jour De Mathurin pour jamais délivrée, D'un beau seigneur poursuivie, adorée; Un mariage en un moment cassé Par monseigneur, un autre commencé: Si ce roman n'a pas de quoi te plaire, Tu me parais difficile, ma chère... Tiens, le vois-tu, celui qui t'enleva? Il vient à toi; n'est-ce rien que cela? T'ai-je trompée? Es-tu donc tant à plaindre? ACANTHE Allons, fuyons. SCÈNE IV. ACANTHE,COLETTE, LE CHEVALIER. LE CHEVALIER Demeurez sans me craindre: Le marquis veut que je sois à vos pieds. COLETTE, à Acanthe. Qu'avais-je dit? LE CHEVALIER, à Acanthe. Eh quoi! vous me fuyez? ACANTHE Osez-vous bien paraître en ma présence? LE CHEVALIER Oui, vous devez oublier mon offense; Par moi, vous dis-je, il veut vous consoler. ACANTHE J'aimerais mieux qu'il daignât me parler. (A Colette, qui veut s'en aller.) Ah! reste ici: ce ravisseur m'accable... COLETTE Ce ravisseur est pourtant fort aimable. LE CHEVALIER, à Acanthe. Conservez-vous au fond de votre coeur Pour ma présence une invincible horreur? ACANTHE Vous devez être en horreur à vous-même. LE CHEVALIER Oui, je le suis; mais mon remords extrême Répare tout, et doit vous apaiser. Ma folle erreur avait pu m'abuser. Je fus surpris par une indigne flamme; Et mon devoir m'amène ici, madame. ACANTHE Madame! à moi? quel nom vous me donnez ! Je sais l'état où mes parents sont nés. COLETTE Madame!... oh! oh! quel est donc ce langage? ACANTHE Cessez, monsieur; ce titre est un outrage; C'est s'avilir que d'oser recevoir Un faux honneur qu'on ne doit point avoir. Je suis Acanthe, et mon nom doit suffire: Il est sans tache. LE CHEVALIER Ah! que puis-je vous dire? Ce nom m'est cher: allez, vous oublierez Mon attentat quand vous me connaîtrez; Vous trouverez très bon que je vous aime. ACANTHE Qui? moi, monsieur! COLETTE, à Acanthe. C'est son remords extrême. LE CHEVALIER N'en riez peint, Colette; je prétends Qu'elle ait pour moi les plus purs sentiments. ACANTHE Je ne sais pas quel dessein vous anime; Mais commencez par avoir mon estime. LE CHEVALIER C'est le seul but que j'aurai désormais; J'en serai digne, et je vous le promets. ACANTHE Je le désire, et me plais à vous croire. Vous êtes né pour connaître la gloire; Mais ménagez la mienne, et me laissez. LE CHEVALIER Non, c'est en vain que vous vous offensez. Je ne suis point amoureux, je vous jure; Mais je prétends rester. COLETTE Bon, double injure. Cet homme est fou, je l'ai pensé toujours. Dormène vient, ma chère, à ton secours. Démêle-toi de cette grande affaire; Ou donne grâce, ou garde ta colère. Ton rôle est beau, tu fais ici la loi; Tu vois les grands à genoux devant toi. Pour moi, je suis condamnée au village: On ne m'enlève point, et j'en enrage. On vient, adieu ; suis ton brillant destin, Et je retourne à mon gros Mathurin. (Elle sort.) SCÈNE V. ACANTHE, LE CHEVALIER, DORMÈNE, DIGNANT. ACANTHE Hélas! madame, une fille éperdue En rougissant paraît à votre vue. Pourquoi faut-il, pour combler ma douleur, Que l'on me laisse avec mon ravisseur? Et vous aussi, vous m'accablez, mon père! A ce méchant au lieu de me soustraire, Vous m'amenez vous-même dans ces lieux; Je l'y revois; mon maître fuit mes yeux. Mon père, au moins, c'est en vous que j'espère! DIGNANT O cher objet! vous n'avez plus de père! ACANTHE Que dites-vous? DIGNANT Non, je ne le suis pas. DORMÈNE Non, mon enfant, de si charmants appas Sont nés d'un sang dont vous êtes plus digne. Préparez-vous au changement insigne De votre sort, et surtout pardonnez Au chevalier. ACANTHE Moi? madame! DORMÈNE. Apprenez, Ma chère enfant, que Laure est votre mère. ACANTHE Elle ! Est-il vrai? DORMÈNE. Gernance est votre frère. LE CHEVALIER Oui, je le suis; oui, vous êtes ma soeur. ACANTHE Ah! je succombe. Hélas! est-ce un bonheur? LE CHEVALIER Il l'est pour moi. ACANTHE De Laure je suis fille! Et pourquoi donc faut-il que ma famille M'ait tant caché mon état et mon nom? D'où peut venir ce fatal abandon? D'où vient qu'enfin, daignant me reconnaître, Ma mère ici n'a point osé paraître? Ah! s'il est vrai que le sang nous unit, Sur ce mystère éclairez mon esprit. Parlez, monsieur, et dissipez ma crainte. LE CHEVALIER Ces mouvements dont vous êtes atteinte Sont naturels, et tout vous sera dit. DORMÈNE Dans ce moment, Acanthe, il vous suffit D'avoir connu quelle est votre naissance. Vous me devez un peu de confiance. ACANTHE Laure est ma mère, et je ne la vois pas ! LE CHEVALIER Vous la verrez, vous serez dans ses bras. DORMÈNE Oui, cette nuit je vous mène auprès d'elle. ACANTHE J'admire en tout ma fortune nouvelle. Quoi! j'ai l'honneur d'être de la maison De monseigneur ! LE CHEVALIER Vous honorez son nom. ACANTHE Abusez-vous de mon esprit crédule? Et voulez-vous me rendre ridicule? Moi, de son sang! Ah! s'il était ainsi, Il me l'eût dit; je le verrais ici. DIGNANT Il m'a parlé... je ne sais quoi l'accable: Il est saisi d'un trouble inconcevable. ACANTHE Ah ! je le vois. SCÈNE VI. ACANTHE, DORMÈNE, DIGNANT, LE CHEVALIER, LE MARQUIS, au fond. LE MARQUIS, au chevalier. Il ne sera pas dit Que cet enfant ait troublé mon esprit: Bientôt l'absence affermira mon âme. (Apercevant Dormène.) Ah! pardonnez; vous étiez là, madame! LE CHEVALIER Vous paraissez étrangement ému! LE MARQUIS Moi?... point du tout. Vous serez convaincu Qu'avec sang-froid je règle ma conduite. De son destin Acanthe est-elle instruite? ACANTHE Quel qu'il puisse être, il passe mes souhaits: Je dépendrai de vous plus que jamais. LE MARQUIS Permets, ô ciel! qu'ici je puisse faire Plus d'un heureux ! LE CHEVALIER C'est une grande affaire. Je ferai, moi, tout ce que vous voudrez; Je l'ai promis. LE MARQUIS Que vous m'obligerez! (A Dormène.) Belle Dormène, oubliez-vous l'offense, L'égarement du coupable Gernance? DORMÈNE Oui, tout est réparé. LE MARQUIS Tout ne l'est pas. Votre grand nom, vos vertueux appas, Sont maltraités par l'aveugle fortune. Je le sais trop; votre âme non commune N'a pas de quoi suffire à vos bienfaits; Votre destin doit changer désormais. Si j'avais pu d'un heureux mariage Choisir pour moi l'agréable esclavage, C'eût été vous (et je vous l'ai mandé) Pour qui mon coeur se serait décidé. Voudriez-vous, madame, qu'à ma place Le chevalier, pour mieux obtenir grâce, Pour devenir à jamais vertueux, Prît avec vous d'indissolubles noeuds? Le meilleur frein pour ses moeurs, pour son âge, Est une épouse aimable, noble, et sage. Daignerez-vous accepter un château Environné d'un domaine assez beau? Pardonnez-vous cette offre? DORMÈNE Ma surprise Est si puissante, à tel point me maîtrise, Que, ne pouvant encor me déclarer, Je n'ai de voix que pour vous admirer. LE CHEVALIER J'admire aussi; mais je fais plus, madame; Je vous soumets l'empire de mon âme. A tous les deux je devrai mon bonheur; Mais seconderez-vous mon bienfaiteur? DORMÈNE Consultez-vous, méritez mon estime, Et les bienfaits de ce coeur magnanime. LE MARQUIS Et... vous... Acanthe... ACANTHE Eh bien! mon protecteur... LE MARQUIS, à part. Pourquoi tremblé-je en parlant? ACANTHE Quoi! monsieur... LE MARQUIS Acanthe... vous... qui venez de renaître, Vous qu'une mère ici va reconnaître, Vivez près d'elle, et de ses tristes jours Adoucissez et prolongez le cours. Vous commencez une nouvelle vie, Avec un frère, une mère, une amie; Je veux... Souffrez qu'à votre mère, à vous, Je fasse un sort indépendant et doux. Votre fortune, Acanthe, est assurée, L'acte est passé, vous vivrez honorée, Riche... contente... autant que je le peux. J'aurais voulu... mais goûtez toutes deux, Dormène et vous, les douceurs fortunées Que l'amitié donne aux âmes bien nées... Un autre bien que le coeur peut sentir Est dangereux... Adieu... Je vais partir. LE CHEVALIER Eh quoi! ma soeur, vous n'êtes point contente? Quoi! vous pleurez? ACANTHE Je suis reconnaissante, Je suis confuse... Ah! c'en est trop pour moi. Mais j'ai perdu plus que je ne reçoi... Et ce n'est pas la fortune que j'aime... Mon état change, et mon âme est la même; Elle doit être à vous... Ah! permettez Que, le coeur plein de vos rares bontés, J'aille oublier ma première misère, J'aille pleurer dans le sein de ma mère. LE MARQUIS De quel chagrin vos sens sont agités! Qu'avez-vous donc? qu'ai-je fait? ACANTHE Vous partez. DORMÈNE Ah! qu'as-tu dit? ACANTHE La vérité, madame; La vérité plaît à votre belle âme. LE MARQUIS Non, c'en est trop pour mes sens éperdus... Acanthe... ACANTHE Hélas !.... LE MARQUIS Ne partirai-je plus? LE CHEVALIER Mon cher parent, de Laure elle est la fille; Elle retrouve un frère, une famille; Et moi je trouve un mariage heureux. Mais je vois bien que vous en ferez deux: Vous payerez, la gageure est perdue. LE MARQUIS Je vous l'avoue... Oui, mon âme est vaincue. Dormène et Laure, Acanthe, et vous, et moi. (A Acanthe.) Soyons heureux... Oui, recevez ma foi, Aimable Acanthe, allons, que je vous mène Chez votre mère; elle sera la mienne, Elle oubliera pour jamais son malheur. ACANTHE Ah! je tombe à vos pieds... LE CHEVALIER Allons, ma soeur, Je fus bien fou, son coeur fut insensible; Mais on n'est pas toujours incorrigible. FIN VARIANTES. ACTE IV Variante I . . . . . . . . . . aura quelque pitié, Me donnera des conseils. COLETTE A notre âge, Il faut de bons amis, rien n'est plus sage. Tu trembles? ACANTHE Oui. COLETTE Par ces lieux détournés, Viens avec moi. Variante II Moins on attend, plus on est étonné. Un peu de soins, peut-être, et de lecture, Ont pu dans moi corriger la nature. C'est vous surtout, vous qui, dans ce moment, Formez en moi l'esprit, le sentiment, Qui m'élevez, qui dans moi faites naître L'ambition d'imiter un tel maître. Variante III LE MARQUIS Nous verrons. Hé? (Il sonne.) UN DOMESTIQUE Monseigneur? LE MARQUIS. Que l'on remène Acanthe Chez ses parents. MATHURIN Ouais! ceci me tourmente. ACANTHE, s'en allant. Ciel! prends pitié de mes secrets ennuis. LE MARQUIS, sortant d'un autre côté. Sortons, cachons le désordre où je suis. Ah! que j'ai peur de perdre la gageure! Variante IV SCÈNE VIII. MATHURIN, LE BAILLIF. MATHURIN Dis-moi, baillif, ce que cela figure. Notre seigneur est sorti bien sournois. Il me parlait poliment autrefois; J'aimais assez ses honnêtes manières; Et même à coeur il prenait mes affaires: Je me marie... Il s'en va tout pensif. (????) LE BAILLIF C'est qu'il pense beaucoup. (????) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . MATHURIN Maître baillif, (????) Je pense aussi. Ce nous verrons m'assomme: Quand on est prêt, nous verrons! Ah! quel homme! Que je fis mal, ô ciel! quand je naquis Chez mes parents, de naître en ce pays! J'aurais bien dû choisir quelque village Où j'aurais pu contracter mariage Tout uniment, comme cela se doit, A mon plaisir, sans qu'un autre eût le droit De disposer de moi-même, à mon âge, Et de fourrer son nez dans mon ménage. LE BAILLIF C'est pour ton bien. MATHURIN Mon ami baillival, Pour notre bien on nous fait bien du mal. Source: http://www.poesies.net