Articles Encyclopédiques. Par François-Marie Voltaire (Arouet) (1694-1778) Contribution De Voltaire, Jaucourt L’Encyclopédie, 1re éd. 1751 (Tome 5, pp. 482-483). TABLE DES MATIERES Elégance. Eloquence. Esprit. Facile. Faction. Fantaisie. Faste. Fausseté. Faveur. Favori, favorite. Fécond. Félicité. Fermeté. Feu. Fierté. Figuré. Finesse. Fleuri. Foible. Force. Fornication. Franchise. François, ou Français. Froid. Galant. Garant. Gazette. Genre de style. Gens de lettres. Gloire, glorieux, glorieusement, glorifier. Goût. Grâce. Gracieux. Grand, grandeur. Grave, gravité. Habile. Hautain. Hauteur. Hémistiche. Heureux, heureuse, heureusement. Histoire. Idole, idolâtre, idolâtrie. Imagination, imaginer. Notes. ELÉGANCE, s. f. (Belles-Lettr.) ce mot vient, selon quelques-uns, d’electus, choisi; on ne voit pas qu’aucun autre mot latin puisse être son étymologie: en effet, il y a du choix dans tout ce qui est élégant. L’élégance est un résultat de la justesse et de l’agrément. On employe ce mot dans la Sculpture et dans la Peinture. On opposoit elegans signum à signum rigens; une figure proportionnée, dont les contours arrondis étoient exprimés avec mollesse, à une figure trop roide et mal terminée. Mais la sévérité des premiers Romains donna à ce mot, elegantia, un sens odieux. Ils regardoient l’élégance en tout genre, comme une afféterie, comme une politesse recherchée, indigne de la gravité des premiers tems: vitii, non laudis fuit, dit Aulu-Gelle. Ils appelloient un homme élégant, à-peu-près ce que nous appellons aujourd’hui un petit-maître, bellus homuncio, et ce que les Anglois appellent un beau. Mais vers le tems de Cicéron, quand les moeurs eurent reçû le dernier degré de politesse, elegans étoit toûjours une loüange. Cicéron se sert en cent endroits de ce mot pour exprimer un homme, un discours poli; on disoit même alors un repas élégant, ce qui ne se diroit guere parmi nous. Ce terme est consacré en françois, comme chez les anciens Romains, à la Sculpture, à la Peinture, à l’Eloquence, et principalement à la Poésie. Il ne signifie pas en Peinture et en Sculpture précisément la même chose que grace. Ce terme grace se dit particulierement du visage, et on ne dit pas un visage élégant, comme des contours élégans: la raison en est que la grace a toujours quelque chose d’animé, et c’est dans le visage que paroit l’ame; ainsi on ne dit pas une démarche élégante, parce que la démarche est animée. L’élégance d’un discours n’est pas l’éloquence, c’en est une partie; ce n’est pas la seule harmonie, le seul nombre, c’est la clarté, le nombre et le choix des paroles. Il y a des langues en Europe dans lesquelles rien n’est si rare qu’un discours élégant. Des terminaisons rudes, des consonnes fréquentes, des verbes auxiliaires nécessairement redoublés dans une même phrase, offensent l’oreille, même des naturels du pays. Un discours peut être élégant sans être un bon discours, l’élégance n’étant en effet que le mérite des paroles; mais un discours ne peut être absolument bon sans être élégant. L’élégance est encore plus nécessaire à la Poésie que l’éloquence, parce qu’elle est une partie principale de cette harmonie si nécessaire aux vers. Un orateur peut convaincre, émouvoir même sans élégance, sans pureté, sans nombre. Un poëme ne peut faire d’effet s’il n’est élégant: c’est un des principaux mérites de Virgile: Horace est bien moins élégant dans ses satyres, dans ses épîtres; aussi y est-il moins poëte, sermoni propior. Le grand point dans la Poésie et dans l’Art oratoire, est que l’élégance ne fasse jamais tort à la force; et le poëte en cela, comme dans tout le reste, a de plus grandes difficultés à surmonter que l’orateur: car l’harmonie étant la base de son art, il ne doit pas se permettre un concours de syllabes rudes. Il faut même quelquefois sacrifier un peu de la pensée à l’élégance de l’expression: c’est une gêne que l’orateur n’éprouve jamais. Il est à remarquer que si l’élégance a toûjours l’air facile, tout ce qui a cet air facile et naturel, n’est cependant pas élégant. Il n’y a rien de si facile, de si naturel que, la cigale ayant chanté tout l’été, et, maitre corbeau sur un arbre perché. Pourquoi ces morceaux manquent-ils d’élégance? c’est que cette naïveté est dépourvûe de mots choisis et d’harmonie. Amans heureux, voulez-vous voyager? que ce soit aux rives prochaines, et cent autres traits, ont avec d’autres mérites celui de l’élégance. On dit rarement d’une comédie qu’elle est écrite élégamment. La naïveté et la rapidité d’un dialogue familier, excluent ce mérite, propre à toute autre poésie. L’élégance sembleroit faire tort au comique, on ne rit point d’une chose élégamment dite; cependant la plûpart des vers de l’Amphitrion de Moliere, excepté ceux de pure plaisanterie, sont élégans. Le mélange des dieux et des hommes dans cette piece unique en son genre, et les vers irréguliers qui forment un grand nombre de madrigaux, en sont peut-être la cause. Un madrigal doit bien plûtôt être élégant qu’une épigramme, parce que le madrigal tient quelque chose des stances, et que l’épigramme tient du comique; l’un est fait pour exprimer un sentiment délicat, et l’autre un ridicule. Dans le sublime il ne faut pas que l’élégance se remarque, elle l’affoibliroit. Si on avoit loüé l’élégance du Jupiter-Olympien de Phidias, c’eût été en faire une satyre. L’élégance de la Vénus de Praxitele pouvoit être remarquée. Voyez Eloquence, Eloquent, Style, Goût, etc. Cet article est de M. de Voltaire. Elégance, (Peinture.) L’élégance en Peinture consiste principalement dans la beauté du choix, et la délicatesse de l’exécution: c’est donc une maniere d’être qui embellit les objets ou dans le dessein, ou dans la forme, ou dans la couleur, ou dans tous les trois ensemble, sans en détruire le vrai. Heureux présent du ciel, qu’on tient de la naissance, et qui ne dépend ni des maîtres, ni des préceptes! Le goût naturel donne l’élégance aux ouvrages de l’artiste, le goût la fait sentir à l’amateur. Cette partie de la Peinture brille admirablement dans l’antique et dans Raphaël. N’imaginons pas néanmoins, par cette raison, qu’elle soit nécessairement fondée sur la correction du dessein, et qu’elle lui soit toûjours subordonnée; elle peut se trouver éminemment dans des ouvrages qui sont d’ailleurs négligés. Elle se trouve, par exemple, dans la plûpart des tableaux du Correge, où ce célebre maître peche souvent contre la justesse des proportions, tandis que dans ces mêmes tableaux il se montre par ses contours coulans, legers et sinueux, un peintre plein de graces et d’élégance. Voyez Correge, au mot Ecole lombarde. Cependant celui qui joint l’élégance à la correction, attache encore davantage par cette perfection nos avides regards. Un peintre de cet ordre éleve notre esprit, après l’avoir agréablement étonné, remplit notre attente, et touche presqu’au sublime de l’art. Article de M. le Chevalier de Jaucourt. ELOQUENCE, s. f. (Belles-Lettres) L’article suivant nous a été envoyé par M. de Voltaire, qui, en contribuant par son travail à la perfection de l’Encyclopédie, veut bien donner à tous les gens de Lettres citoyens, l’exemple du véritable intérêt qu’ils doivent prendre à cet ouvrage. Dans la lettre qu’il nous a fait l’honneur de nous écrire à ce sujet, il a la modestie de ne donner cet article que comme une simple esquisse; mais ce qui n’est regardé que comme une esquisse par un grand maître, est un tableau précieux pour les autres. Nous exposons donc au public cet excellent morceau, tel que nous l’avons reçû de son illustre auteur: y pourrions-nous toucher sans lui faire tort? L’Eloquence, dit M. de Voltaire, est née avant les regles de la Rhétorique, comme les langues se sont formées avant la Grammaire. La nature rend les hommes éloquens dans les grands intérêts et dans les grandes passions. Quiconque est vivement émû, voit les choses d’un autre oeil que les autres hommes. Tout est pour lui objet de comparaison rapide, et de métaphore: sans qu’il y prenne garde il anime tout, et fait passer dans ceux qui l’écoutent, une partie de son enthousiasme. Un philosophe très-éclairé a remarqué que le peuple même s’exprime par des figures; que rien n’est plus commun, plus naturel que les tours qu’on appelle tropes. Ainsi dans toutes les langues le coeur brûle, le courage s’allume, les yeux étincellent, l’esprit est accablé: il se partage, il s’épuise: le sang se glace, la tête se renverse: on est enflé d’orgueil, enyvré de vengeance. La nature se peint par-tout dans ces images fortes devenues ordinaires. C’est elle dont l’instinct enseigne à prendre d’abord un air, un ton modeste avec ceux dont on a besoin. L’envie naturelle de captiver ses juges et ses maîtres, le recueillement de l’ame profondément frappée, qui se prépare à déployer les sentimens qui la pressent, sont les premiers maîtres de l’art. C’est cette même nature qui inspire quelquefois des débuts vifs et animés; une forte passion, un danger pressant, appellent tout- d’un-coup l’imagination: ainsi un capitaine des premiers califes voyant fuir les Musulmans, s’écria: Où courez-vous? ce n’est pas là que sont les ennemis. On vous a dit que le calife est tué: eh! qu’importe qu’il soit au nombre des vivans ou des morts? Dieu est vivant et vous regarde: marchez. La nature fait donc l’éloquence; et si on a dit que les poëtes naissent et que les orateurs se forment, on l’a dit quand l’éloquence a été forcée d’étudier les lois, le génie des juges, et la méthode du tems. Les préceptes sont toûjours venus après l’art. Tisias fut le premier qui recueillit les lois de l’éloquence dont la nature donne les premieres regles. Platon dit ensuite dans son Gorgias, qu’un orateur doit avoir la subtilité des dialecticiens, la science des philosophes, la diction presque des poëtes, la voix et les gestes des plus grands acteurs. Aristote fit voir ensuite que la véritable philosophie est le guide secret de l’esprit dans tous les arts. Il creusa les sources de l’éloquence dans son livre de la Rhétorique; il fit voir que la dialectique est le fondement de l’art de persuader, et qu’être éloquent c’est savoir prouver. Il distingua les trois genres, le délibératif, le démonstratif, et le judiciaire. Dans le délibératif il s’agit d’exhorter ceux qui déliberent, à prendre un parti sur la guerre et sur la paix, sur l’administration publique, etc. dans le démonstratif, de faire voir ce qui est digne de loüange ou de blâme; dans le judiciaire, de persuader, d’absoudre ou de condamner, etc. On sent assez que ces trois genres rentrent souvent l’un dans l’autre. Il traite ensuite des passions et des moeurs que tout orateur doit connoître. Il examine quelles preuves on doit employer dans ces trois genres d’éloquence. Enfin il traite à fond de l’élocution sans laquelle tout languit; il recommande les métaphores pourvû qu’elles soient justes et nobles; il exige sur-tout la convenance, la bienséance. Tous ses préceptes respirent la justesse éclairée d’un philosophe, et la politesse d’un Athénien; et en donnant les regles de l’éloquence, il est éloquent avec simplicité. Il est à remarquer que la Grece fut la seule contrée de la terre où l’on connût alors les lois de l’éloquence, parce que c’étoit la seule où la véritable éloquence existât. L’art grossier étoit chez tous les hommes; des traits sublimes ont échappé par-tout à la nature dans tous les tems: mais remuer les esprits de toute une nation polie, plaire, convaincre et toucher à la fois, cela ne fut donné qu’aux Grecs. Les Orientaux étoient presque tous esclaves: c’est un caractere de la servitude de tout exagérer; ainsi l’éloquence asiatique fut monstrueuse. L’Occident étoit barbare du tems d’Aristote. L’éloquence véritable commença à se montrer dans Rome du tems des Gracques, et ne fut perfectionnée que du tems de Cicéron. Marc Antoine l’orateur, Hortensius, Curion, César, et plusieurs autres, furent des hommes éloquens. Cette éloquence périt avec la république ainsi que celle d’Athenes. L’éloquence sublime n’appartient, dit-on, qu’à liberté; c’est qu’elle consiste à dire des vérités hardies, à étaler des raisons et des peintures fortes. Souvent un maître n’aime pas la vérité, craint les raisons, et aime mieux un compliment délicat que de grands traits. Cicéron après avoir donné les exemples dans ses harangues, donna les préceptes dans son livre de l’Orateur; il suit presque toute la méthode d’Aristote, et l’explique avec le style de Platon. Il distingue le genre simple, le tempéré et le sublime. Rollin a suivi cette division dans son traité des études; et, ce que Cicéron ne dit pas, il prétend que le tempéré est une belle riviere ombragée de vertes forêts des deux côtés; le simple, une table servie proprement dont tous les mêts sont d’un goût excellent, et dont on bannit tout rafinement; que le sublime foudroie, et que c’est un fleuve impétueux qui renverse tout ce qui lui résiste. Sans se mettre à cette table, et sans suivre ce foudre, ce fleuve et cette riviere, tout homme de bon sens voit que l’éloquence simple est celle qui a des choses simples à exposer, et que la clarté et l’élégance sont tout ce qui lui convient. Il n’est pas besoin d’avoir lû Aristote, Cicéron, et Quintilien, pour sentir qu’un avocat qui débute par un exorde pompeux au sujet d’un mur mitoyen, est ridicule: c’étoit pourtant le vice du barreau jusqu’au milieu du XVII. siecle; on disoit avec emphase des choses triviales; on pourroit compiler des volumes de ces exemples: mais tous se réduisent à ce mot d’un avocat, homme d’esprit, qui voyant que son adversaire parloit de la guerre de Troie et du Scamandre, l’interrompit en disant, la cour observera que ma partie ne s’appelle pas Scamandre, mais Michaut. Le genre sublime ne peut regarder que de puissans intérêts traités dans une grande assemblée. On en voit encore de vives traces dans le parlement d’Angleterre; on a quelques harangues qui y furent prononcées en 1739, quand il s’agissoit de déclarer la guerre à l’Espagne. L’esprit de Démosthene et de Cicéron ont dicté plusieurs traits de ces discours; mais ils ne passeront pas à la postérité comme ceux des Grecs et des Romains, parce qu’ils manquent de cet art et de ce charme de la diction qui mettent le sceau de l’immortalité aux bons ouvrages. Le genre tempéré est celui de ces discours d’appareil, de ces harangues publiques, de ces complimens étudiés, dans lesquels il faut couvrir de fleurs la futilité de la matiere. Ces trois genres rentrent encore souvent l’un dans l’autre, ainsi que les trois objets de l’éloquence qu’Aristote considere, et le grand mérite de l’orateur est de les mêler à propos. La grande éloquence n’a guere pû en France être connue au barreau, parce qu’elle ne conduit pas aux honneurs comme dans Athènes, dans Rome, et comme aujourd’hui dans Londres, et n’a point pour objet de grands intérêts publics: elle s’est réfugiée dans les oraisons funebres où elle tient un peu de la poésie. Bossuet, et après lui Flechier, semblent avoir obéï à ce précepte de Platon, qui veut que l’élocution d’un orateur soit quelquefois celle même d’un poëte. L’éloquence de la chaire avoit été presque barbare jusqu’au P. Bourdaloüe; il fut un des premiers qui firent parler la raison. Les Anglois ne vinrent qu’ensuite comme l’avoüe Burnet évêque de Salisburi. Ils ne connurent point l’oraison funebre; ils éviterent dans les sermons les traits véhémens qui ne leur parurent point convenables à la simplicité de l’Evangile; et ils se désirent de cette méthode des divisions recherchées que l’Archevêque Fenelon condamne dans ses dialogues sur l’éloquence. Quoique nos sermons roulent sur l’objet le plus important de l’homme, cependant il s’y trouve peu de ces morceaux frappans qui, comme les beaux endroits de Cicéron et de Démosthene sont devenus les modeles de toutes les nations occidentales. Le lecteur sera pourtant bien aise de trouver ici ce qui arriva la premiere fois que M. Massillon, depuis évêque de Clermont, précha son fameux sermon du petit nombre des élûs: il y eut un endroit où un transport de saisissement s’empara de tout l’auditoire; presque tout le monde se leva à moitié par un mouvement involontaire; le murmure d’acclamation et de surprise fut si fort, qu’il troubla l’orateur, et ce trouble ne servit qu’à augmenter le patétique de ce morceau: le voici. «Je suppose que ce soit ici notre derniere heure à tous, que les cieux vont s’ouvrir sur nos têtes, que le tems est passé et que l’éternité commence, que Jesus-Christ va paroître pour nous juger selon nos oeuvres, et que nous sommes tous ici pour attendre de lui l’arrêt de la vie ou de la mort éternelle: je vous le demande, frappé de terreur comme vous, ne séparant point mon sort du vôtre, et me mettant dans la même situation où nous devons tous paroître un jour devant Dieu notre juge: si Jesus-Christ dis-je, paroissoit dès-à-présent pour faire la terrible séparation des justes et des pécheurs; croyez-vous que le plus grand nombre fût sauvé? croyez-vous que le nombre des justes fût au moins égal à celui des pécheurs? croyez-vous que s’il faisoit maintenant la discussion des oeuvres du grand nombre qui est dans cette église, il trouvât seulement dix justes parmi nous? en trouveroit-il un seul? etc.» (Il y a eu plusieurs éditions différentes de ce discours, mais le fonds est le même dans toutes.) Cette figure la plus hardie qu’on ait jamais employée, et en même tems la plus à sa place, est un des plus beaux traits d’éloquence qu’on puisse lire chez les nations anciennes et modernes; et le reste du discours n’est pas indigne de cet endroit si saillant. De pareils chefs-d’oeuvres sont très-rares, tout est d’ailleurs devenu lieu commun. Les prédicateurs qui ne peuvent imiter ces grands modeles feroient mieux de les apprendre par coeur et de les débiter à leur auditoire (supposé encore qu’ils eussent ce talent si rare de la déclamation), que de précher dans un style languissant des choses aussi rebattues qu’utiles. On demande si l’éloquence est permise aux historiens; celle qui leur est propre consiste dans l’art de préparer les évenemens, dans leur exposition toûjours nette et élegante, tantôt vive et pressée, tantôt étendue et fleurie, dans la peinture vraie et forte des moeurs générales et des principaux personnages, dans les réflexions incorporées naturellement au récit, et qui n’y paroissent point ajoûtées. L’éloquence de Démosthene ne convient pas à Thucidide; une harangue directe qu’on met dans la bouche d’un héros qui ne la prononça jamais, n’est guere qu’un beau défaut. Si pourtant ces licences pouvoient quelquefois se permettre; voici une occasion où Mezeray dans sa grande histoire semble obtenir grace pour cette hardiesse approuvée chez les anciens; il est égal à eux pour le moins dans cet endroit: c’est au commencement du regne d’Henri IV. lorsque ce prince, avec très-peu de troupes, étoit pressé auprès de Dieppe par une armée de trente mille hommes, et qu’on lui conseilloit de se retirer en Angleterre. Mezeray s’éleve au-dessus de lui-même en faisant parler ainsi le maréchal de Biron qui d’ailleurs étoit un homme de génie, et qui peut fort bien avoir dit une partie de ce que l’historien lui attribue. «Quoi! Sire, on vous conseille de monter sur mer, comme s’il n’y avoit point d’autre moyen de conserver votre royaume que de le quitter? si vous n’étiez pas en France, il faudroit percer au- travers de tous les hasards et de tous les obstacles pour y venir: et maintenant que vous y êtes, on voudroit que vous en sortissiez? et vos amis seroient d’avis que vous fissiez de votre bon gré ce que le plus grand effort de vos ennemis ne sauroit vous contraindre de faire? En l’état où vous êtes, sortir de France seulement pour vingt-quatre heures, c’est s’en bannir pour jamais. Le péril, au reste, n’est pas si grand qu’on vous le dépeint; ceux qui nous pensent envelopper, sont ou ceux-mêmes que nous avons tenus enfermés si lâchement dans Paris, ou gens qui ne valent pas mieux, et qui auront plus d’affaires entre eux-mêmes que contre nous. Enfin, Sire, nous sommes en France, il nous y faut enterrer: il s’agit d’un royaume, il faut l’emporter ou y perdre la vie; et quand même il n’y auroit point d’autre sûreté pour votre sacrée personne que la fuite, je sais bien que vous aimeriez mieux mille fois mourir de pié ferme, que de vous sauver par ce moyen. Votre majesté ne souffriroit jamais qu’on dise qu’un cadet de la maison de Lorraine lui auroit fait perdre terre; encore moins qu’on la vît mandier à la porte d’un prince étranger. Non, non, Sire, il n’y a ni couronne ni honneur pour vous au-delà de la mer: si vous allez au-devant du secours d’Angleterre, il reculera; si vous vous présentez au port de la Rochelle en homme qui se sauve, vous n’y trouverez que des reproches et du mépris. Je ne puis croire que vous deviez plutôt fier votre personne à l’inconstance des flots et à la merci de l’étranger, qu’à tant de braves gentils hommes et tant de vieux soldats qui sont prêts de lui servir de remparts et de boucliers: et je suis trop serviteur de votre majesté pour lui dissimuler que si elle cherchoit sa sûreté ailleurs que dans leur vertu, ils seroient obligés de chercher la leur dans un autre parti que dans le sien». Ce discours fait un effet d’autant plus beau, que Mezeray met ici en effet dans la bouche du maréchal de Biron ce qu’Henri IV. avoit dans le coeur. Il y auroit encore bien des choses à dire sur l’éloquence, mais les livres n’en disent que trop; et dans un siecle éclairé, le génie aidé des exemples en sait plus que n’en disent tous les maîtres. Voyez Elocution. ESPRIT, s. m. terme de Grammaire greque, Le mot esprit, spiritus, signifie dans le sens propre un vent subtil, le vent de la respiration, un soufle. En termes de Grammaire greque, on appelle esprit, un signe particulier destiné à marquer l’aspiration comme dans l’article?, le,?, la. On prononce ho, hé, comme dans hotte, héros, ce petit? qu’on écrit sur la lettre, est appellé esprit rude. L’esprit des Grecs répond parfaitement à notre H; car comme nous avons une h aspirée que l’on fait sentir dans la prononciation, comme dans haine, héros, et que de plus nous avons une h qu’on écrit, mais qu’on appelle muette, parce qu’on ne la prononce point, comme dans l’homme, l’heure, de même en grec il y a esprit rude qu’on prononce toujours, et il y a esprit doux qu’on ne prononce jamais. Nous avons dit que l’esprit rude est marqué comme un petit? qu’on écrit sur la lettre; ajoutons que l’esprit doux est marqué par une petite virgule?; ainsi l’esprit rude est tourné de gauche à droite?, et le doux de droite à gauche?. Que nos h soient aspirées ou qu’elles ne le soient pas, il n’y a aucun signe qui les distingue; on écrit également par h le héros et l’héroïne, mais les Grecs distinguoient l’esprit rude de l’esprit doux: je trouve que les Italiens sont encore plus exacts, car ils ne prennent pas la peine d’écrire l’h qui ne marque aucune aspiration; homme, uomo; les hommes, uomini; philosophe, filosofo; rhétorique, rettorica; on prononce les deux t. L’esprit rude étoit marqué autrefois par h, eta, qui est le signe de la plus forte aspiration des Hébreux, comme l’h en latin et en françois est la marque de l’aspiration. Ainsi ils écrivirent d’abord?e?at??, dit la Méthode de Port royal, et dans la suite ils ont écrit??at?? en marquant l’esprit sur l’e. La même méthode observe, page 23, que les deux esprits sont des restes de h qui a été fendue en deux horisontalement, en sorte qu’une partie c a servi pour marquer l’esprit rude, et l’autre c pour être le signe de l’esprit doux. Le mécanisme des organes de la parole a souvent changé l’esprit rude, et même quelque fois le doux en s ou en v. Ainsi de?p??, dessus, on a fait super; de?p?, dessous, on a fait sub; de o????, vinum; de??, vis; de???, sal; de?pt?, septem; de??, sex; de?µ?s??, semis; de??p?, serpo. (F) Esprit, mens, s. f. (Métaphys.) un être pensant et intelligent. Voyez Pensée, etc. Les philosophes chrétiens reconnoissent généralement trois sortes d’esprits, Dieu, les anges, et l’esprit humain. Car l’être pensant est ou fini ou infini: s’il est infini, c’est Dieu; et s’il est fini, ou bien il n’est joint à aucun corps, ou bien il est joint à un corps: dans le premier cas c’est un ange, dans le second c’est une ame. Voyez Dieu, Ange et Ame. On définit avec raison l’esprit humain, une substance pensante et raisonnable. Comme pensante, elle est distinguée du corps, et comme raisonnable, ou plutôt raisonnante, elle est distinguée de Dieu et des anges, qu’on suppose voir les choses intuitivement, c’est-à-dire sans avoir besoin d’aucune déduction ou raisonnement. Voyez Raisonnement et Jugement. Esprit signifie aussi un être incorporel. Dans ce sens on dit Dieu est un esprit, le démon est un esprit de ténebres. Le pere Malebranche remarque qu’il est extrèmement difficile de concevoir ce qui pourroit faire la communication entre un corps et un esprit; car, dit-il, si l’esprit n’a point de parties matérielles, il ne peut pas mouvoir le corps: mais cet argument est faux par les conséquences qui en résultent; car nous croyons que Dieu peut mouvoir les corps, et cependant nous n’admettons en lui aucunes parties matérielles. Chambers. Voyez Evidence. Esprit, en Théologie. C’est le nom qu’on donne par distinction à la troisieme personne de la sainte Trinité qu’on appelle l’Esprit, le Saint-Esprit. Voyez Trinité, Personne. Les Macédoniens ont nié la divinité du Saint-Esprit, les Ariens ont soûtenu qu’il n’étoit pas égal au pere, et les Sociniens nient son existence. Mais l’Ecriture, la tradition et les décisions de l’Église établissent uniformément les trois dogmes contraires à ces erreurs. Le Saint-Esprit procede du pere et du fils comme d’un seul et même principe, ainsi que l’ont enseigné les peres, et qu’il a été défini au concile général de Lyon sous Grégoire X. contre les Grecs qui nioient que le Saint-Esprit procédât du fils; et c’étoit un des prétextes de leur schisme sous Michel Cérularius; cependant ils reconnurent ce dogme dans la réunion qui se fit au concile de Florence. Les Théologiens expliquent la maniere avec laquelle le Saint- Esprit est produit de toute éternité par la spiration active du pere et du fils. C’est de-là que lui vient le nom d’esprit, spiritus, quasi spiratus. Voyez Spiration. Ils se servent aussi du mot esprit pour signifier la vertu et la puissance divine, et la maniere dont elle se communique aux hommes. C’est en ce sens qu’il est dit, Genese, chap. j. v 2, que l’esprit étoit répandu sur la surface de l’abysme, que les prophetes ont été inspirés par l’esprit de Dieu. C’est aussi dans ce sens qu’on dit que la providence divine est cet esprit universel par lequel Dieu fait agir toute la nature, et que le corps de Jesus-Christ a été formé dans le sein d’une vierge par l’opération du Saint-Esprit. On donne encore le nom d’esprit aux substances créées et immatérielles connues sous celui d’anges et de démons. Les premiers sont appellés esprits célestes, esprits bienheureux, on appelle les autres les esprits de ténebres. (G) Esprit Particulier, spiritus privatus, terme célebre dans les disputes de religion des deux derniers siecles. Il signifie le sentiment particulier et la notion que chacun a sur les dogmes de la foi et sur le sens des écritures, suivant ce qui lui est suggéré par ses propres pensées et par la persuasion dans laquelle il est par rapport à ces matieres. Les premiers réformateurs niant qu’il y eût aucun interprete infaillible des Ecritures ni aucun juge des controverses, soûtinrent que chacun pouvoit interpreter et porter son jugement des vérités revélées, en suivant ses propres lumieres assistées de la grace de Dieu; et c’est ce qu’ils appellent esprit ou jugement particulier. C’étoit lâcher la bride au fanatisme: aussi sans parler des variations innombrables que cette opinion a introduites parmi les prétendus-reformés, elle a donné naissance au Socinianisme et à plusieurs sectes également dangereuses ausquelles les reformés ont fourni des armes dont ils ne peuvent eux-mêmes parer les coups. En effet, de quelle autorité Calvin faisoit-il brûler Servet à Geneve, si l’esprit particulier étoit le seul interprete des Ecritures? quelle certitude avoit-il de les entendre mieux que cet anti-trinitaire? Voyez Tolérance. Les Catholiques au contraire prétendent que les vérités revélées étant unes et les mêmes pour tous les fideles, la regle que Dieu nous a donnée pour en juger doit nous les représenter d’une maniere uniforme, ce qui ne se peut faire que par la voie d’autorité qui réside dans l’Église; au lieu que l’esprit particulier sur le même point de doctrine inspire Luther d’une façon, et Calvin d’une autre. Il divise Œcolampade, Bucer, Osiandre, etc. et la doctrine qu’il découvre aux partisans de la confession d’Augsbourg, est diamétralement opposée à celle qu’il enseigne aux Anabaptistes, aux Mennonites, etc. sur le même passage de l’écriture. C’est un argument ad hominem auquel les protestans n’ont jamais répondu rien de solide. (G) Esprit, (Saint-) Ordre du Saint-Esprit, (Hist. mod.) est un ordre militaire établi en France sous le nom d’ordre et milice du Saint- Esprit, le 31 Décembre 1578, par Henri III. en mémoire de trois grands évenemens arrivés le jour de la Pentecôte et qui le touchoient personnellement; savoir sa naissance, son élection à la couronne de Pologne, et son avenement à celle de France. L’ordre du Saint-Esprit doit n’être composé que de cent chevaliers, qui sont obligés pour y être admis de faire preuve de trois races. Le roi est grand-maître de cet ordre, et prête en cette qualité serment le jour de son sacre, de maintenir toûjours l’ordre du Saint-Esprit; de ne point souffrir, autant qu’il sera en son pouvoir, qu’il tombe, ou diminue, ou qu’il reçoive la moindre altération dans aucun de ses principaux statuts. Tous les chevaliers portoient autrefois une croix d’or au cou, pendant à un ruban de couleur bleu céleste: maintenant elle est attachée sur la hanche au bas d’un large cordon bleu en baudrier. Tous les officiers et commandeurs portent toûjours la croix cousue sur le côté gauche de leurs manteaux, robes, et autres habillemens de dessus. Avant que de recevoir l’ordre du S. Esprit, ils reçoivent celui de S. Michel; ce qui fait que leurs armes sont entourées de deux colliers; l’un de S. Michel, composé d’SS et de coquilles entrelacées; l’autre du S. Esprit, qui est formé de fleurs-de-lis d’or, d’où naissent des flammes et des bouillons de feu, et d’HH couronnées avec des festons et des trophées d’armes. Parmi les chevaliers sont compris neuf prélats, qui sont cardinaux, archevêques, évêques, ou abbés, du nombre desquels est toûjours le grand-aumônier, et ils sont nommés commandeurs de l’ordre du Saint-Esprit. Henri III. avoit aussi projetté d’attribuer à chacun des chevaliers des commanderies; mais son dessein n’ayant pas eu d’exécution, il assigna à chacun d’eux une pension de mille écus d’or, réduite depuis à 3000 liv. qui sont payées sur le produit du droit du marc d’or affecté à l’ordre. (G) Esprit, (Saint-) Ordre du Saint-Esprit du droit Desir, (Hist. mod.) ordre de chevalerie institué à Naples dans le château de l’Œuf en 1352, par Louis d’Anjou dit de Tarente, prince du sang de France, roi de Jérusalem et de Sicile, et époux de Jeanne Ire reine de Naples. Les constitutions de cet ordre étoient en vingt- cinq chapitres, dont voici le préambule dans le style de ce tems- là: «Nous Loys, par la grace de Dieu roi de Jérusalem et de Sicile, allonneur du Saint-Esprit; lequel jour par la grace nous fumes couronnés de nos royaumes, en essaucement de chevalerie et accroissement d’onneur, avons ordonné de faire une compagnie de chevaliers qui seront appellés les chevaliers du Saint-Esprit du droit desir, et les dits chevaliers seront au nombre de trois cents, desquels nous, comme trouveur et fondeur de cette compagnie, serons princeps, et aussi doivent être tous nos successeurs, rois de Jérusalem et de Sicile, etc.» Mais la mort de ce prince sans laisser d’enfans, et les révolutions qui la suivirent, firent périr cet ordre presque dès sa naissance. On ne sait comment les constitutions en tomberent entre les mains de la république de Venise, qui en fit présent à Henri III. lorsqu’il s’en retournoit de Pologne en France. On dit que ce prince en tira l’idée et les statuts de l’ordre, qu’il institua ensuite sous le nom du Saint-Esprit; et que pour ne pas perdre le mérite de l’invention, il remit ces constitutions du roi Louis d’Anjou au sieur de Chiverni, avec ordre de les brûler; ce que celui-ci ayant cru pouvoir négliger sans préjudice de l’obéissance dûe à son souverain, elles se sont conservées dans sa famille, d’où elles avoient passé dans le cabinet du président de Maisons, et M. le Laboureur les a données au public dans ses additions aux mémoires de Castelnau. Mais en comparant ces statuts avec ceux qu’Henri III. fit dresser pour son nouvel ordre du Saint-Esprit, on n’y trouve aucune conformité qui prouve que ceux- ci soient une copie des premiers. (G) Esprit, (Saint-) terme de Blason: Croix du Saint-Esprit, est une croix d’or à huit raies émaillées, chaque rayon pommeté d’or, une fleur-de-lis dans chacun des angles de la croix, et dans le milieu un Saint-Esprit ou colombe d’argent d’un côté, et de l’autre un Saint-Michel. La croix des prélats-commandeurs porte la colombe des deux côtés; parce qu’ils n’ont que l’ordre du Saint-Esprit, et non celui de Saint-Michel. (G) Esprit, (Philos. et Belles-Lettr.) ce mot, en tant qu’il signifie une qualité de l’ame, est un de ces termes vagues, auxquels tous ceux qui les prononcent attachent presque toûjours des sens différens. Il exprime autre chose que jugement, génie, goût, talent, pénétration, étendue, grace, finesse; et il doit tenir de tous ces mérites: on pourroit le définir, raison ingénieuse. C’est un mot générique qui a toûjours besoin d’un autre mot qui le détermine; et quand on dit, voilà un ouvrage plein d’esprit, un homme qui a de l’esprit, on a grande raison de demander duquel. L’esprit sublime de Corneille n’est ni l’esprit exact de Boileau, ni l’esprit naïf de Lafontaine; et l’esprit de la Bruyere, qui est l’art de peindre singulierement, n’est point celui de Malebranche, qui est de l’imagination avec de la profondeur. Quand on dit qu’un homme a un esprit judicieux, on entend moins qu’il a ce qu’on appelle de l’esprit, qu’une raison épurée. Un esprit ferme, mâle, courageux, grand, petit, foible, leger, doux, emporté, etc. signifie le caractere et la trempe de l’ame, et n’a point de rapport à ce qu’on entend dans la société par cette expression, avoir de l’esprit. L’esprit, dans l’acception ordinaire de ce mot, tient beaucoup du bel-esprit, et cependant ne signifie pas précisément la même chose: car jamais ce terme homme d’esprit ne peut être pris en mauvaise part, et bel-esprit est quelquefois prononcé ironiquement. D’où vient cette différence? c’est qu’homme d’esprit ne signifie pas esprit supérieur, talent marqué, et que bel-esprit le signifie. Ce mot homme d’esprit n’annonce point de prétention, et le bel-esprit est une affiche; c’est un art qui demande de la culture, c’est une espece de profession, et qui par-là expose à l’envie et au ridicule. C’est en ce sens que le P. Bouhours auroit eu raison de faire entendre, d’après le cardinal du Perron, que les Allemands ne prétendoient pas à l’esprit; parce qu’alors leurs savans ne s’occupoient guere que d’ouvrages laborieux et de pénibles recherches, qui ne permettoient pas qu’on y répandît des fleurs, qu’on s’efforçât de briller, et que le bel-esprit se mêlât au savant. Ceux qui méprisent le génie d’Aristote au lieu de s’en tenir à condamner sa physique qui ne pouvoit être bonne, étant privée d’expériences, seroient bien étonnés de voir qu’Aristote a enseigné parfaitement dans sa rhétorique la maniere de dire les choses avec esprit. Il dit que cet art consiste à ne se pas servir simplement du mot propre, qui ne dit rien de nouveau; mais qu’il faut employer une métaphore, une figure dont le sens soit clair et l’expression énergique. Il en apporte plusieurs exemples, et entre autres ce que dit Periclès d’une bataille où la plus florissante jeunesse d’Athenes avoit péri, l’année a été dépouillée de son printems. Aristote a bien raison de dire, qu’il faut du nouveau; le premier qui pour exprimer que les plaisirs sont mêlés d’amertumes, les regarda comme des roses accompagnées d’épines, eut de l’esprit. Ceux qui le répéterent n’en eurent point. Ce n’est pas toûjours par une métaphore qu’on s’exprime spirituellement; c’est par un tour nouveau; c’est en laissant deviner sans peine une partie de sa pensée, c’est ce qu’on appelle finesse, délicatesse; et cette maniere est d’autant plus agréable, qu’elle exerce et qu’elle fait valoir l’esprit des autres. Les allusions, les allégories, les comparaisons, sont un champ vaste de pensées ingénieuses; les effets de la nature, la fable, l’histoire présentes à la mémoire, fournissent à une imagination heureuse des traits qu’elle employe à-propos. Il ne sera pas inutile de donner des exemples de ces différens genres. Voici un madrigal de M. de la Sabliere, qui a toûjours été estimé des gens de goût. Eglé tremble que dans ce jour L’hymen plus puissant que l’amour, N’enleve ses thrésors sans qu’elle ose s’en plaindre. Elle a négligé mes avis. Si la belle les eût suivis, Elle n’auroit plus rien à craindre. L’auteur ne pouvoit, ce semble, ni mieux cacher ni mieux faire entendre ce qu’il pensoit, et ce qu’il craignoit d’exprimer. Le madrigal suivant paroît plus brillant et plus agréable: c’est une allusion à la fable. Vous êtes belle et votre soeur est belle, Entre vous deux tout choix seroit bien doux; L’amour étoit blond comme vous, Mais il aimoit une brune comme elle. En voici encore un autre fort ancien; il est de Bertaud évêque de Sées, et paroît au-dessus des deux autres, parce qu’il réunit l’esprit et le sentiment. Quand je revis ce que j’ai tant aimé, Peu s’en fallut que mon feu rallumé N’en fît le charme en mon ame renaître, Et que mon coeur autrefois son captif Ne ressemblât l’esclave fugitif, A qui le sort fit rencontrer son maître. De pareils traits plaisent à tout le monde, et caractérisent l’esprit délicat d’une nation ingénieuse. Le grand point est de savoir jusqu’où cet esprit doit être admis. Il est clair que dans les grands ouvrages on doit l’employer avec sobriété, par cela même qu’il est un ornement. Le grand art est dans l’à-propos. Une pensée fine, ingénieuse, une comparaison juste et fleurie, est un défaut quand la raison seule où la passion doivent parler, ou bien quand on doit traiter de grands intérêts: ce n’est pas alors du faux bel-esprit, mais c’est de l’esprit déplacé; et toute beauté hors de sa place cesse d’être beauté. C’est un défaut dans lequel Virgile n’est jamais tombé, et qu’on peut quelquefois reprocher au Tasse, tout admirable qu’il est d’ailleurs: ce défaut vient de ce que l’auteur trop plein de ses idées veut se montrer lui-même, lorsqu’il ne doit montrer que ses personnages. La meilleure maniere de connoître l’usage qu’on doit faire de l’esprit, est de lire le petit nombre de bons ouvrages de génie qu’on a dans les langues savantes et dans la nôtre. Le faux-esprit est autre chose que de l’esprit déplacé: ce n’est pas seulement une pensée fausse, car elle pourroit être fausse sans être ingénieuse; c’est une pensée fausse et recherchée. Il a été remarqué ailleurs qu’un homme de beaucoup d’esprit qui traduisit, ou plûtôt qui abrégea Homere en vers françois, crut embellir ce poëte dont la simplicité fait le caractere, en lui prétant des ornemens. Il dit au sujet de la réconciliation d’Achille: Tout le camp s’écria dans une joie extrème, Que ne vaincra-t-il point? Il s’est vaincu lui-même. Premierement, de ce qu’on a dompté sa colere, il ne s’ensuit point du tout qu’on ne sera point battu: secondement, toute une armée peut-elle s’accorder par une inspiration soudaine à dire une pointe? Si ce défaut choque les juges d’un goût sévere, combien doivent révolter tous ces traits forcés, toutes ces pensées alambiquées que l’on trouve en foule dans des écrits, d’ailleurs estimables? comment supporter que dans un livre de mathématiques on dise, que «si Saturne venoit à manquer, ce seroit le dernier satellite qui prendroit sa place, parce que les grands seigneurs éloignent toûjours d’eux leurs successeurs»? comment souffrir qu’on dise qu’Hercule savoit la physique, et qu’on ne pouvoit résister à un philosophe de cette force? L’envie de briller et de surprendre par des choses neuves, conduit à ces excès. Cette petite vanité a produit les jeux de mots dans toutes les langues; ce qui est la pire espece du faux bel-esprit. Le faux goût est différent du faux bel-esprit; parce que celui-ci est toûjours une affectation, un effort de faire mal: au lieu que l’autre est souvent une habitude de faire mal sans effort, et de suivre par instinct un mauvais exemple établi. L’intempérance et l’incohérance des imaginations orientales, est un faux goût; mais c’est plûtôt un manque d’esprit, qu’un abus d’esprit. Des étoiles qui tombent, des montagnes qui se fendent, des fleuves qui reculent, le Soleil et la Lune qui se dissolvent, des comparaisons fausses et gigantesques, la nature toûjours outrée, sont le caractere de ces écrivains, parce que dans ces pays où l’on n’a jamais parlé en public, la vraie éloquence n’a pu être cultivée, et qu’il est bien plus aisé d’être empoulé, que d’être juste, fin, et délicat. Le faux esprit est précisément le contraire de ces idées triviales et empoulées; c’est une recherche fatigante de traits trop déliés, une affectation de dire en énigme ce que d’autres ont déjà dit naturellement, de rapprocher des idées qui paroissent incompatibles, de diviser ce qui doit être réuni, de saisir de faux rapports, de mêler contre les bienséances le badinage avec le sérieux, et le petit avec le grand. Ce seroit ici une peine superflue d’entasser des citations, dans lesquelles le mot d’esprit se trouve. On se contentera d’en examiner une de Boileau, qui est rapportée dans le grand dictionnaire de Trévoux: C’est le propre des grands esprits, quand ils commencent à vieillir et à décliner, de se plaire aux contes et aux fables. Cette réflexion n’est pas vraie. Un grand esprit peut tomber dans cette foiblesse, mais ce n’est pas le propre des grands esprits. Rien n’est plus capable d’égarer la jeunesse, que de citer les fautes des bons écrivains comme des exemples. Il ne faut pas oublier de dire ici en combien de sens différens le mot d’esprit s’employe; ce n’est point un défaut de la langue, c’est au contraire un avantage d’avoir ainsi des racines qui se ramifient en plusieurs branches. Esprit d’un corps, d’une société, pour exprimer les usages, la maniere de penser, de se conduire, les préjugés d’un corps. Esprit de parti, qui est à l’esprit d’un corps ce que sont les passions aux sentimens ordinaires. Esprit d’une loi, pour en distinguer l’intention; c’est en ce sens qu’on a dit, la lettre tue et l’esprit vivifie. Esprit d’un ouvrage, pour en faire concevoir le caractere et le but. Esprit de vengeance, pour signifier desir et intention de se vanger. Esprit de discorde, esprit de révolte, etc. On a cité dans un dictionnaire, esprit de politesse; mais c’est d’après un auteur nommé Bellegarde, qui n’a nulle autorité. On doit choisir avec un soin scrupuleux ses auteurs et ses exemples. On ne dit point esprit de politesse, comme on dit esprit de vengeance, de dissention, de faction; parce que la politesse n’est point une passion animée par un motif puissant qui la conduise, lequel on appelle esprit métaphoriquement. Esprit familier se dit dans un autre sens, et signifie ces êtres mitoyens, ces génies, ces demons admis dans l’antiquité, comme l’esprit de Socrate, etc. Esprit signifie quelquefois la plus subtile partie de la matiere: on dit esprits animaux, esprits vitaux, pour signifier ce qu’on n’a jamais vû, et ce qui donne le mouvement et la vie. Ces esprits qu’on croit couler rapidement dans les nerfs, sont probablement un feu subtil. Le docteur Méad est le premier qui semble en avoir donné des preuves dans la préface du traité sur les poisons. Esprit, en Chimie, est encore un terme qui reçoit plusieurs acceptions différentes; mais qui signifie toûjours la partie subtile de la matiere. Voyez plus bas Esprit, en Chimie. Il y a loin de l’esprit, en ce sens, au bon esprit, au bel esprit. Le même mot dans toutes les langues peut donner toûjours des idées différentes, parce que tout est métaphore sans que le vulgaire s’en apperçoive. Voyez Eloquence, Elégance, etc. Cet article est de M. de Voltaire. Esprit, (Chimie.) ce nom a été employé dans sa signification propre, par les Chimistes comme par les Philosophes et par les Medecins, pour exprimer un corps subtil, délié, invisible, impalpable, une vapeur, un souffle, un être presque immatériel. Tous les chimistes antérieurs à Stahl et à la naissance de la Chimie philosophique, ont été grands fauteurs des agens de cette classe, qui ont été mis en jeu dans plusieurs systèmes de physique. Un esprit du monde, un esprit universel, aérien, éthérien, ont été pour eux des principes dont ils se sont fort bien accommodés, et ils ont enrichi eux-mêmes la Physique de plusieurs substances de cette nature: l’archée, le blas, la magnale de Vanhelmont, les ens de Paracelse, etc. sont des phantômes philosophiques de cette classe, si ce ne sont point cependant des expressions énigmatiques, ou simplement figurées. Des êtres très-existans qui mériteroient éminemment la qualité d’esprit, ce sont les exhalaisons qui s’élevent des corps fermentans et pourrissans de certaines cavités soûterraines, du charbon embrasé, et de plusieurs autres matieres. Ces corps sont véritablement incoercibles, invisibles, et impalpables; mais on n’a pas coûtume dans le langage chimique, de les désigner par ce nom. Nous les connoissons sous celui de gas. Voyez Gas. Depuis que notre maniere plus sage de philosopher nous a fait rejetter tous ces esprits imaginaires dont nous avons parlé au commencement de cet article, nous ne donnons plus ce titre qu’à différentes substances beaucoup plus matérielles même que les gas; savoir à certains corps expansibles ou volatils, dont l’état ordinaire sous la température de nos climats est celui de liquidité, et dont les différentes especes qui sont classées par ce petit nombre de qualités communes, sont d’ailleurs essentiellement différentes, ensorte que c’est ici une qualification très-générique, exprimant une qualité très- extérieure très-vaguement déterminée. Les diverses substances qu’on trouve désignées dans les ouvrages des Chimistes, par le nom d’esprit, sont: Premierement, un être fort indéterminé, connu plus généralement sous le nom de mercure, qui est compté dans l’ancienne Chimie parmi les principes ou produits généraux de l’analyse des corps. Voyez Mercure et Principe. Secondement, la plûpart des liqueurs acides retirées des minéraux, des végétaux, des animaux, par la distillation. Voyez Vitriol, Nitre, Sel marin, Analyse végétale, au mot Végétal, Vinaigre, Substances animales, et Fourmi. Troisiemement, les sels alkalis volatils sous forme liquide. Voyez. Sel alkali volatil. Quatriemement, les liqueurs inflammables retirées des vins. Voyez à l’article Vin. Cinquiemement, les eaux essentielles ou esprits recteurs. Voyez Eaux distillées. Sixiemement, les huiles essentielles très subtiles, retirées des baumes par la distillation à feu doux. Voyez Huile et Terebenthine. Septiemement, enfin les esprits ardens chargés par la distillation de la partie aromatique, ou alkali volatil de certains végétaux. Voy. Eaux distillées, Esprit ardent, Citron, Cochléaria, et Esprit volatil aromatique huileux. Nota. Que dans le langage ordinaire, on ne désigne le plus souvent les esprits particuliers que par le nom de la substance qui les a fournis, sans déterminer par une qualification spécifique la nature de chaque esprit. Ainsi on dit esprit de vitriol, et non pas esprit acide de vitriol; esprit de soie, et non pas esprit alkali de soie; esprit-de-vin, (c’est-à-dire de suc de raisin fermenté, selon la signification vulgaire du mot vin), et non pas esprit ardent de vin de raisin; esprit de terebenthine, et non pas esprit huileux de terebenthine; esprit de citron, et non pas esprit-de-vin chargé de l’aromate du citron. Ainsi toute cette nomenclature est presque absolument arbitraire; et d’autant plus que diverses substances, comme le sel ammoniac, la terebenthine, le citron, etc. peuvent fournir plusieurs produits qui mériteroient également le nom d’esprit, quoiqu’il ne soit donné qu’à un seul dans le langage reçu: on se familiarise cependant bien-tôt avec ces dénominations vagues; on les apprend comme des mots d’une langue inconnue. (b) Esprit ardent, (Chimie.) Voyez Esprit-de-Vin, sous le mot Vin. Esprit recteur, (Chimie.) Voyez Eaux distillées. Esprit-de-Vin, (Chimie.) Voyez au mot Vin. Esprit volatil, (Chimie.) Toutes les substances auxquelles les Chimistes ont donné le nom d’esprit, sont volatiles (voyez Esprit); il a plû cependant à quelques-uns de prendre la dénomination qui fait le sujet de cet article, dans un sens particulier; de l’attribuer aux alkalis volatils sous forme fluide; et de les distinguer par ce titre, des alkalis volatils, concrets, qu’ils ont appellés tout aussi arbitrairement, sels volatils. Voy. Sel alkali volatil. (b) Esprit-de-Vinaigre, spiritus aceti. Voyez Vinaigre distillé, au mot Vinaigre. Esprits sauvages, (Chimie.) spiritus sylvestres de Vanhelmont. Voyez Gas, Fermentation, et Vin. Esprit volatil aromatique huileux, (Pharmac. et Mat. med.) On a donné ce nom à une préparation officinale, qui n’est proprement qu’un mêlange d’esprit volatil de sel ammoniac, et d’un esprit aromatique composé. Voici cette préparation, telle qu’elle est décrite dans la nouvelle pharmacopée de Paris. Prenez six dragmes de zestes récens d’oranges, autant de ceux de citron; deux dragmes de vanille, deux dragmes de macis, une demi- dragme de gérofle, une dragme de canelle, quatre onces de sel ammoniac: coupez en petits morceaux les zestes et la vanille: concassez le macis, le gérofle et la canelle: pulvérisez le sel ammoniac, et mettez le tout dans une cornue de verre, versant par- dessus quatre onces d’eau simple de canelle, et quatre onces d’esprit-de-vin rectifié: fermez le vaisseau, et laissez digérer pendant quelques jours, ayant soin de remuer de tems en tems. Ajoûtez, après deux ou trois jours de digestion, quatre onces de sel de tartre; et sur le champ ajoûtez au bec de la cornue un récipient convenable, que vous luterez selon les regles de l’art: faites la distillation au bain de sable. Vous garderez la liqueur qui passera, dans une bouteille bien bouchée. L’esprit volatil aromatique huileux, est un cordial très-vif, un sudorifique très-efficace, un bon emménagogue, un hystérique assez utile. On le fait entrer ordinairement à la dose de trente ou de quarante gouttes, dans des potions de quatre à cinq onces, destinées à être prises par cuillerées. (b) Esprits animaux. Voyez Nerfs, Fluide nerveux, etc. FACILE, adj. (Littér. et Morale.) ne signifie pas seulement une chose aisément faite, mais encore qui paroît l’être. Le pinceau du Correge est facile. Le style de Quinaut est beaucoup plus facile que celui de Despréaux, comme le style d’Ovide l’emporte en facilité sur celui de Perse. Cette facilité en Peinture, en Musique, en Éloquence, en Poésie, consiste dans un naturel heureux, qui n’admet aucun tour de recherche, et qui peut se passer de force et de profondeur. Ainsi les tableaux de Paul Veronese ont un air plus facile et moins fini que ceux de Michel- Ange. Les symphonies de Rameau sont supérieures à celles de Lulli, et semblent moins faciles. Bossuet est plus véritablement éloquent et plus facile que Flechier. Rousseau dans ses épîtres n’a pas à beaucoup près la facilité et la vérité de Despréaux. Le commentateur de Despréaux dit que ce poëte exact et laborieux avoit appris à l’illustre Racine à faire difficilement des vers; et que ceux qui paroissent faciles, sont ceux qui ont été faits avec le plus de difficulté. Il est très-vrai qu’il en coûte souvent pour s’exprimer avec clarté: il est vrai qu’on peut arriver au naturel par des efforts; mais il est vrai aussi qu’un heureux génie produit souvent des beautés faciles sans aucune peine, et que l’enthousiasme va plus loin que l’art. La plûpart des morceaux passionnés de nos bons poëtes, sont sortis achevés de leur plume, et paroissent d’autant plus faciles qu’ils ont en effet été composés sans travail: l’imagination alors conçoit et enfante aisément. Il n’en est pas ainsi dans les ouvrages didactiques: c’est-là qu’on a besoin d’art pour paroître facile. Il y a, par exemple, beaucoup moins de facilité que de profondeur dans l’admirable essai sur l’homme de Pope. On peut faire facilement de très-mauvais ouvrages qui n’auront rien de gêné, qui paroîtront faciles, et c’est le partage de ceux qui ont sans génie la malheureuse habitude de composer. C’est en ce sens qu’un personnage de l’ancienne comédie, qu’on nomme italienne, dit à un autre: Tu fais de méchans vers admirablement bien. Le terme de facile est une injure pour une femme: c’est quelquefois dans la société une loüange pour un homme: c’est souvent un défaut dans un homme d’état. Les moeurs d’Atticus étoient faciles, c’étoit le plus aimable des Romains. La facile Cléopatre se donna à Antoine aussi aisément qu’à César. Le facile Claude se laissa gouverner par Agrippine. Facile n’est-là, par rapport à Claude, qu’un adoucissement, le mot propre est foible. Un homme facile est en général un esprit qui se rend aisément à la raison, aux remontrances; un coeur qui se laisse fléchir aux prieres: et foible est celui qui laisse prendre sur lui trop d’autorité. Article de M. de Voltaire. FACTION, s. f. (Politiq. et Gram.) Le mot faction venant du latin facere, on l’employe pour signifier l’état d’un soldat à son poste en faction, les quadrilles ou les troupes des combattans dans le cirque, les factions vertes, bleues, rouges et blanches. Voyez Faction, (Hist. anc.) La principale acception de ce terme signifie un parti séditieux dans un état. Le terme de parti par lui-même n’a rien d’odieux, celui de faction l’est toûjours. Un grand homme et un médiocre peuvent avoir aisément un parti à la cour, dans l’armée, à la ville, dans la Littérature. On peut avoir un parti par son mérite, par la chaleur et le nombre de ses amis, sans être chef de parti. Le maréchal de Catinat, peu considéré à la cour, s’étoit fait un grand parti dans l’armée, sans y prétendre. Un chef de parti est toûjours un chef de faction: tels ont été le cardinal de Retz, Henri duc de Guise, et tant d’autres. Un parti séditieux, quand il est encore foible, quand il ne partage pas tout l’état, n’est qu’une faction. La faction de César devint bientôt un parti dominant qui engloutit la république. Quand l’empereur Charles VI. disputoit l’Espagne à Philippe V. il avoit un parti dans ce royaume, et enfin il n’y eut plus qu’une faction; cependant on peut dire toûjours le parti de Charles VI. Il n’en est pas ainsi des hommes privés. Descartes eut long-tems un parti en France, on ne peut dire qu’il eût une faction. C’est ainsi qu’il y a des mots synonymes en plusieurs cas, qui cessent de l’être dans d’autres. Article de M. de Voltaire. * Factions, (Hist. anc.) c’est le nom que les Romains donnoient aux différentes troupes ou quadrilles de combattans qui couroient sur des chars dans les jeux du cirque. Voyez Cirque. Il y en avoit quatre principales, distinguées par autant de couleurs, le verd, le bleu, le rouge, et le blanc; d’où on les appelloit la faction bleue, la faction rouge, etc. L’empereur Domitien y en ajoûta deux autres, la pourpre et la dorée; dénomination prise de l’étoffe ou de l’ornement des casaques qu’elles portoient: mais elles ne subsisterent pas plus d’un siecle. Le nombre des factions fut réduit aux quatre anciennes dans les spectacles. La faveur des empereurs et celle du peuple se partageoient entre les factions, chacune avoit ses partisans. Caligula fut pour la faction verte, et Vitellius pour la bleue. Il résulta quelquefois de grands desordres de l’intérêt trop vif que les spectateurs prirent à leurs factions. Sous Justinien, une guerre sanglante n’eût pas plus fait de ravage; il y eut quarante mille hommes de tués pour les factions vertes et bleues. Ce terrible évenement fit supprimer le nom de faction dans les jeux du cirque. Faction, dans l’Art militaire; c’est le tems qu’un soldat demeure en sentinelle: ainsi être en faction, signifie être en sentinelle. Voyez Sentinelle. Un soldat en sentinelle est aussi appellé factionnaire. Il y a des factionnaires pour la garde des drapeaux, des faisceaux d’armes, des prisonniers, etc. (P) FANTAISIE, s. f. (Gramm.) signifioit autrefois l’imagination, et on ne se servoit guere de ce mot que pour exprimer cette faculté de l’ame qui reçoit les objets sensibles. Descartes, Gassendi, et tous les philosophes de leur tems, disent que les especes, les images des choses se peignent en la fantaisie; et c’est de là que vient le mot fantôme. Mais la plûpart des termes abstraits sont reçûs à la longue dans un sens différent de leur origine, comme des instrumens que l’industrie employe à des usages nouveaux. Fantaisie veut dire aujourd’hui un desir singulier, un goût passager: il a eu la fantaisie d’aller à la Chine: la fantaisie du jeu, du bal, lui a passé. Un peintre fait un portrait de fantaisie, qui n’est d’après aucun modele. Avoir des fantaisies, c’est avoir des goûts extraordinaires qui ne sont pas de durée. Voyez l’article suivant. Fantaisie en ce sens est moins que bisarrerie et que caprice. Le caprice peut signifier un dégoût subit et déraisonnable. Il a eu la fantaisie de la musique, et il s’en est dégoûté par caprice. La bisarrerie donne une idée d’inconséquence et de mauvais goût, que la fantaisie n’exprime pas: il a eu la fantaisie de bâtir, mais il a construit sa maison dans un goût bisarre. Il y a encore des nuances entre avoir des fantaisies et être fantasque: le fantasque approche beaucoup plus du bisarre. Ce mot désigne un caractere inégal et brusque. L’idée d’agrément est exclue du mot fantasque, au lieu qu’il y a des fantaisies agréables. On dit quelquefois en conversation familiere, des fantaisies musquées; mais jamais on n’a entendu par ce mot, des bisarreries d’hommes d’un rang supérieur qu’on n’ose condamner, comme le dit le dictionnaire de Trévoux: au contraire, c’est en les condamnant qu’on s’exprime ainsi; et musquée en cette occasion est une explétive qui ajoûte à la force du mot, comme on dit sottise pommée, folie fieffée, pour dire sottise et folie complette. Article de M. de Voltaire. Fantaisie, (Morale.) c’est une passion d’un moment, qui n’a sa source que dans l’imagination: elle promet à ceux qu’elle occupe, non un grand bien, mais une joüissance agréable: elle s’exagere moins le mérite que l’agrément de son objet; elle en desire moins la possession que l’usage: elle est contre l’ennui la ressource d’un instant: elle suspend les passions sans les détruire: elle se mêle aux penchans d’habitude, et ne fait qu’en distraire. Quelquefois elle est l’effet de la passion même; c’est une bulle d’eau qui s’éleve sur la sur face d’un liquide, et qui retourne s’y confondre; c’est une volonté d’enfant, et qui nous ramene pendant sa courte durée, à l’imbécillité du premier âge. Les hommes qui ont plus d’imagination que de bon-sens, sont esclaves de mille fantaisies; elles naissent du desoeuvrement, dans un état où la fortune a donné plus qu’il ne faut à la nature, où les desirs ont été satisfaits aussi-tôt que conçûs: elles tyrannisent les hommes indécis sur le genre d’occupations, de devoirs, d’amusemens qui conviennent à leur état et à leur caractere: elles tyrannisent surtout les ames foibles, qui sentent par imitation, Il y a des fantaisies de mode, qui pendant quelque tems sont les fantaisies de tout un peuple; j’en ai vû de ce genre, d’extravagantes, d’utiles, de frivoles, d’héroïques, etc. Je vois le patriotisme et l’humanité devenir dans beaucoup de têtes des fantaisies assez vives, et qui peut-être se répandroient, sans la crainte du ridicule. La fantaisie suspend la passion par une volonté d’un moment et le caprice interrompt le caractere. Dans la fantaisie on néglige les objets de ses passions et les principes, et dans le caprice on les change. Les hommes sensibles et legers ont des fantaisies, les esprits de travers sont fertiles en caprices. Fantaisie, (Musique.) piece de musique instrumentale qu’on exécute en la composant Il y a cette différence du caprice à la fantaisie, que le caprice est un recueil d’idées singulieres et sans liaison, que rassemble une imagination échauffée, et qu’on peut même composer à loisir, au lieu que la fantaisie peut être une piece très-réguliere, qui ne differe des autres qu’en ce qu’on l’invente en l’exécutant, et qu’elle n’existe plus quand elle est achevée: ainsi le caprice est dans l’espece et l’assortiment des idées, et la fantaisie dans leur promptitude à se présenter. Il suit de-là qu’un caprice peut fort bien s’écrire, mais jamais une fantaisie; car si-tôt qu’elle est écrite ou répetée, ce n’est plus une fantaisie, mais une piece ordinaire. (S) Fantaisie, (Manége.) On doit nommer fantaisie dans le cheval, une action quelconque suggérée par une volonté tellement opiniâtre et rebelle, qu’elle répugne à toute autre dénomination; et appeller du nom de défense, la résistance plus ou moins forte que l’animal oppose à toute puissance émanant d’une volonté étrangere. Voyez Mettre un Cheval. (e) Fantaisie, (Peinture.) Peindre, dessiner de fantaisie, n’est autre chose que faire d’invention, de génie: quelquefois cependant fantaisie signifie une composition qui tient du grotesque. Voyez Pittoresque. FASTE, s. m. (Gram.) vient originairement du latin fasti, jours de fêtes. C’est en ce sens qu’Ovide l’entend dans son poëme intitulé les fastes. Godeau a fait sur ce modele les fastes de l’église, mais avec moins de succès, la religion des romains payens étant plus propre à la poésie que celle des chrétiens; à quoi on peut ajoûter qu’Ovide étoit un meilleur poëte que Godeau. Les fastes consulaires n’étoient que la liste des consuls. Voyez ci-après les articles Fastes (Histoire.) Les fastes des magistrats étoient les jours où il étoit permis de plaider; et ceux auxquels on ne plaidoit pas s’appelloient nefastes, nefasti, parce qu’alors on ne pouvoit parler, fari, en justice. Ce mot nefastus en ce sens ne signifioit pas malheureux; au contraire, nefastus et nefandus furent l’attribut des jours infortunés en un autre sens, qui signifioit, jours dont on ne doit pas parler, jours dignes de l’oubli; ille et nefasto te posuit die. Il y avoit chez les Romains d’autres fastes encore, fasti urbis, fasti rustici; c’étoit un calendrier à l’usage de la ville et de la campagne. On a toûjours cherché dans ces jours de solennité à étaler quelque appareil dans ses vêtemens, dans sa suite, dans ses festins. Cet appareil étalé dans d’autres jours s’est appellé faste. Il n’exprime que la magnificence dans ceux qui par leur état doivent représenter; il exprime la vanité dans les autres. Quoique le mot de faste ne soit pas toûjours injurieux, fastueux l’est toûjours. Il fit son entrée avec beaucoup de faste: c’est un homme fastueux: un religieux qui fait parade de sa vertu, met du faste jusque dans l’humilité même. Voyez l’article suivant. Le faste n’est pas le luxe. On peut vivre avec luxe dans sa maison sans faste, c’est-à-dire sans se parer en public d’une opulence révoltante. On ne peut avoir de faste sans luxe. Le faste est l’étalage des dépenses que le luxe coûte. Art. de M. de Voltaire. Faste, (Morale.) c’est l’affectation de répandre, par des marques extérieures, l’idée de son mérite, de sa puissance, de sa grandeur, etc. Il entroit du faste dans la vertu des Stoïciens. Il y en a presque toûjours dans les actions éclatantes. C’est le faste qui éleve quelquefois jusqu’à l’héroïsme, des hommes, à qui il en coûteroit d’être honnêtes. C’est le faste qui rend la générosité moins rare que l’équité; et de belles actions, plus faciles que l’habitude d’une vertu commune. Il entre du faste dans la dévotion, quand elle inspire plus de zele que de moeurs, et moins l’attachement à ses devoirs comme homme et comme citoyen, que le goût des pratiques extraordinaires. On se sert plus communément du mot faste, pour exprimer cet appareil de magnificence; ce luxe d’apparence, et non de commodité, par lequel les grands prétendent annoncer leur rang au reste des hommes. Ils ont presque tous du faste dans les manieres: c’est un des signes par lesquels ils font reconnoître leur état. Dans les pays où ils ont part au gouvernement, ils ont de la morgue et du dédain: dans les pays où ils ont moins de crédit que de prétentions, ils ont une politesse qui a son faste, et par laquelle ils cherchent à plaire sans commettre leur rang. On demande si dans ce siecle éclairé il est encore utile que les hommes qui commandent aux nations, annoncent la grandeur et la puissance des nations par des dépenses excessives, et par le luxe le plus fastueux? Les peuples de l’Europe sont assez instruits de leurs forces mutuelles, pour distinguer chez leurs voisins un vain luxe d’une véritable opulence. Une nation auroit plus de respect pour des chefs qui l’enrichiroient, que pour des chefs qui voudroient la faire passer pour riche. Des provinces peuplées, des armées disciplinées, des finances en bon ordre, imposeroient plus aux étrangers et aux cito y ens, que la magnificence de la cour. Le seul faste qui convienne à de grands peuples, ce sont les monumens, les grands ouvrages, et ces prodiges de l’art qui font admirer le génie autant qu’ils ajoûtent à l’idée de la puissance. Fastes, s. m. pl. (Hist.) calendrier des Romains, dans lequel étoient marqués jour par jour leurs fêtes, leurs jeux, leurs cérémonies, et tout cela sous la division générale de jours fastes et néfastes, permis et défendus, c’est-à-dire de jours destinés aux affaires, et de jours destinés au repos. Varron dans un endroit dérive le nom de fastes de fari, parler, quia jus fari licebat; et en un autre endroit il le fait venir de fas, terme qui signifie proprement loi divine, et est différent de jus, qui signifie seulement loi humaine. Mais les fastes, quelle qu’en soit l’étymologie, et dans quelque signification qu’on les prenne, n’étoient point connus des Romains sous Romulus. Les jours leur étoient tous indifférens, et leur année composée de dix mois selon quelques-uns, ou de douze selon d’autres, bien loin d’avoir aucune distinction certaine pour les jours, n’en avoit pas même pour les saisons, puisqu’il devoit arriver nécessairement plûtôt ou plûtard que les grandes chaleurs se fissent quelquefois senur au milieu de Mars, et qu’il gelât à glace au milieu de Juin: en un mot Romulus étoit mieux instruit dans le métier de la guerre, que dans la science des astres. Tout changea sous Numa: ce prince établit un ordre constant dans les choses. Après s’être concilié l’autorité, que la grandeur de son mérite et la fiction de son commerce avec les dieux pouvoient lui attirer, il fit plusieurs reglemens, tant pour la religion, que pour la politique; mais avant tout, il ajusta son année de douze mois au cours et aux phases de la Lune; et des jours qui composoient chaque mois, il destina les uns aux affaires, et les autres au repos. Les premiers furent appellés dies fasti, les derniers dies nefasti; comme qui diroit jours permis, et jours défendus. Voilà la premiere origine des fastes. Il paroît que le dessein de Numa fut seulement d’empêcher qu’on ne pût quand on voudroit, convoquer les tribus et les curies, pour établir de nouvelles lois, ou pour faire de nouveaux magistrats: mais par une pratique constamment observée depuis ce prince jusqu’à l’empereur Auguste, c’est-à-dire pendant l’espace d’environ 660 ans, ces jours permis et défendus, fasti et nefasti, furent entendus des Romains, aussi bien pour l’administration de la justice entre les particuliers, que pour le maniment des affaires entre les magistrats. Quoi qu’il en soit, Numa voulut faire sentir à ses peuples que l’observation réguliere de ces jours permis et non-permis, étoient pour eux un point de religion, qu’ils ne pouvoient négliger sans crime: de-là vient que fas et nefas dans les bons auteurs, signifie ce qui est conforme ou contraire à la volonté des dieux. On fit donc un livre où tous les mois de l’année, à commencer par Janvier, furent placés dans leur ordre, ainsi que les jours, avec la qualité que Numa leur avoit assignée. Ce livre fut appellé fasti, du nom des principaux jours qu’il contenoit. Dans le même livre se trouvoit une autre division de jours nommés festi, prefesti, intercisi, auxquels furent ajoûtés dans la suite, dies senatorii, dies comitiàles, dies præliares, dies fausti, dies atri, c’est-à-dire des jours destinés au culte religieux des divinités, au travail manuel dès hommes, des jours partagés entre les uns et les autres, des jours indiqués pour les assemblées du sénat, des jours pour l’élection des magistrats, dès jours propres à livrer bataille, des jours marqués par quelque heureux évenement, ou par quelque calamité publique. Mais toutes ces différentes especes se trouvoient dans la premiere subdivision de dies fasti et nefasti. Cette division des jours étant un point de religion, Numa en déposa le livre entre les mains des pontifes, lesquels joüissant d’une autorité souveraine dans les choses qui n’avoient point été reglées par le monarque, pouvoient ajoûter aux fêtes ce qu’ils jugeoient à-propos: mais quand ils vouloient apporter quelque changement à ce qui avoit été une fois établi et confirmé par un long usage, il falloit que leur projet fût autorisé par un decret du sénat: par exemple, le 15 de devant les ides du mois Sextilis, c’est à dire le 17 de Juin, étoit un jour de fête et de réjoüissance dans Rome; mais la perte déplorable des 300 Fabius auprès du fleuve de Crémera l’an de Rome 276, et la défaite honteuse de l’armée romaine auprès du fleuve Allia par les Gaulois l’an 372, firent convertir ce jour de fête en jour de tristesse. Les pontifes furent déclarés les dépositaires uniques et perpétuels des fastes; et ce privilége de posséder le livre des fastes à l’exclusion de toutes autres personnes, leur donna une autorité singuliere. Ils pouvoient sous prétexte des fastes ou néfastes, avancer ou reculer le jugement des affaires les plus importantes, et traverser les desseins les mieux concertés des magistrats et des particuliers. Enfin, comme il y avoit parmi les Romains des fêtes et des féries fixées à certains jours, il y en avoit aussi dont le jour dépendoit uniquement de la volonté des pontifes. S’il est vrai que le contenu du livre des fastes étoit fort resserré quand il fut déposé entre les mains des prêtres de la religion, il n’est pas moins vrai que de jour en jour les fastes devinrent plus étendus. Ce ne fut plus dans la suite des tems un simple calendrier, ce fut un journal immense de divers évenemens que le hasard ou le cours ordinaire des choses produisoit. S’il s’élevoit une nouvelle guerre, si le peuple romain gagnoit ou perdoit une bataille; si quelque magistrat recevoit un honneur extraordinaire, comme le triomphe ou le privilége de faire la dédicace d’un temple; si l’on instituoit quelque fête; en un mot quelque nouveauté, quelque singularité qu’il pût arriver dans l’état en matiere de politique et de religion, tout s’écrivit dans les fastes, qui par-là devinrent les mémoires les plus fideles, sur lesquels on composa l’histoire de Rome. Voyez, dans les mém. de l’acad. des B. L. le discours savant et élégant de M. l’abbé Sallier, sur les monumens historiq. des Romains. Mais les pontifes qui disposoient des fastes, ne les communiquoient pas à tout le monde; ce qui desespéroit ceux qui n’étoient pas de leurs amis, ou pontifes eux-mêmes, et qui travailloient à l’histoire du peuple romain. Cependant cette autorité des pontifes dura environ 400 ans, pendant lesquels ils triompherent de la patience des particuliers, des magistrats, et sur-tout des préteurs, qui ne pouvoient que sous leur bon plaisir marquer aux parties les jours qu’ils pourroient leur faire droit. Enfin l’an de Rome 450, sous le consulat de Publius Sulpitius Averrion, et de Publius Sempronius Sophus, les pontifes eurent le déplaisir de se voir enlever ce précieux thrésor, qui jusqu’alors les avoit rendus si fiers. Un certain Cneius Flavius trouva le moyen de transcrire de leurs livres la partie des fastes qui concernoit la jurisprudence romaine, et de s’en faire un mérite auprès du peuple, qui le récompensa par l’emploi d’édile curule: alors pour donner un nouveau lustre à son premier bienfait, il fit graver pendant son édilité ces mêmes fastes sur une colonne d’airain, dans la place même où la justice se rendoit. Dès que les fastes de Numa furent rendus publics, on y joignit de nouveaux détails sur les dieux, la religion, et les magistrats; ensuite on y mit les empereurs, le jour de leur naissance, leurs charges, les jours qui leur étoient consacrés, les fêtes, et les sacrifices établis à leur honneur, ou pour leur prospérité: c’est ainsi que la flaterie changea et corrompit les fastes de l’état. On alla même jusqu’à nommer ces derniers, grands fastes, pour les distinguer des fastes purement calendaires, qu’on appella petits fastes. Pour ce qui regarde les fastes rustiques, on sait qu’ils ne marquoient que les fêtes des gens de la campagne, qui étoient en moindre nombre que celles des habitans des villes; les cérémonies des calendes, des nones, et des ides; les signes du zodiaque, les dieux tutélaires de chaque mois, l’accroissement ou le décroissement des jours, etc. ainsi c’étoit proprement des especes d’almanacs rustiques, assez semblables à ceux que nous appellons almanacs du berger, du laboureur, etc. Enfin il arriva qu’on donna le nom de fastes à des registres de moindre importance. 1°. A de simples éphémerides, où l’année étoit distribuée en diverses parties, suivant le cours du soleil et des planetes: ainsi ce que les Grecs appelloient?f?µe??de?, fut appellé par les Latins calendarium et fasti. C’est pour cette raison qu’Ovide nomme fastes, son ouvrage qui contient les causes historiques ou fabuleuses de toutes les fêtes qu’il attribue à chaque mois, le lever et le coucher de chaque constellation, etc. sujet sur lequel il a trouvé le moyen de répandre des fleurs d’une maniere à faire regretter aux savans la perte des six derniers livres qu’il avoit composés pour compléter son année. 2°. Toutes les histoires succinctes, où les faits étoient rangés suivant l’ordre des tems, s’appellerent aussi fastes, fasti; c’est pourquoi Servius et Porphyrion disent que fasti sunt annales dierum, et rerum indices. 3°. On nomma fastes, des registres publics où chaque année l’on marquoit tout ce qui concernoit la police particuliere de Rome; et ces années étoient distinguées par les noms des consuls. C’est pour cela qu’Horace dit à Lycé: «Vous vieillissez, Lycé; la richesse des habits et des pierreries ne sauroit vous ramener ces rapides années qui se sont écoulées depuis le jour de votre naissance, dont la date n’est pas inconnue». Tempora Nostis condita fastis. Od. 13. liv. IV. En effet dès qu’on savoit sous quel consul Lycé étoit née, il étoit facile de savoir son âge; parce que l’on avoit coûtume d’inscrire dans les registres publics ceux qui naissoient et ceux qui mouroient: coûtume fort ancienne, pour le dire en passant, puisque nous voyons Platon ordonner qu’elle soit exécutée dans les chapelles de chaque tribu. Liv. VI. des Rois. Mais au lieu de poursuivre les abus d’un mot, je dois conseiller au lecteur de s’instruire des faits, c’est-à dire d’étudier les meilleurs ouvrages qu’on a donnés sur les fastes des Romains; car de tant de choses curieuses qu’ils contiennent, je n’ai pû jetter ici que quelques parcelles, écrivant dans une langue étrangere à l’érudition. On trouvera de grands détails dans les mémoires de l’académie des Belles-Lettres; le dictionnaire de Rosinus, Ultraj. 1701, in-4°. celui de Pitiscus, in-fol. et dans quelques auteurs hollandois, tels que Junius, Siccama, et sur-tout Pighius, qui méritent d’être nommés préférablement à d’autres. Junius (Adrianus), né à Hoorn en 1511, et mort en 1575 de la douleur du pillage de sa bibliotheque par les Espagnols, a publié un livre sur les fastes sous le titre de fastorum calendarium, Basileæ 1553, in-8°. Siccama (Sibrand Tétard), Frison d’origine, a traité le même sujet en deux livres imprimés à Bolswert en 1599, in-4°. Mais Pighius (Etienne Vinant), né à Campen en 1519, et mort en 1604, est un auteur tout autrement distingué dans ces matieres. Après s’être instruit completement des antiquités romaines, par un long séjour sur les lieux, il se fit la plus haute réputation en publiant ses annales de la ville de Rome, et accrut sa célébrité par ses commentaires sur les fastes. Article de M. le Chevalier de Jaucourt. Fastes Consulaires, (Littérat.) c’est le nom que les modernes ont donné au catalogue ou à l’histoire chronologique de la suite des consuls et autres magistrats de Rome; telle est la table des consuls, que Riccioli a insérée dans sa chronologie réformée, revûe par le P. Pagi; tel est encore, si l’on veut, le calendrier consulaire, fasti consulares, imprimé par Alméloveen avec de courtes notes. Mais, pour dire la verité, c’est aux Italiens que nous sommes le plus redevables en ce genre: aussi ne peut-on se passer d’avoir les beaux ouvrages de Panvini, de Sigonius, et de quelques autres. Onuphre Panvini, né à Vérone en 1529, et mort à Palerme en 1568, à l’âge de trente-neuf ans, nous a laissé d’excellens commentaires sur les fastes consulaires, divisés en quatre livres, et mis au jour à Vérone. Charles Sigonius, né à Modene en 1529, et mort en 1584, s’est tellement distingué par ses écrits sur les fastes consulaires, les triomphes, les magistrats romains, consuls, dictateurs, censeurs, etc. qu’il paroît supérieur à tous les écrivains qui l’ont précédé. Cependant les curieux feront bien de joindre aux livres qu’on vient de citer, celui de Reland, Hollandois, sur les fastes consulaires, parce que ce petit ouvrage méthodique a été donné pour l’éclaircissement des Codes Justinien et Théodosien, et cet ouvrage manquoit dans la république des Lettres. Au reste, la connoissance des fastes consulaires intéresse les savans, parce que dans toute l’histoire d’Occident il y a peu d’époques plus sûres que celles qui sont tirées des consuls, soit que l’on considere l’état de la république romaine avant Auguste, soit que l’on suive les révolutions de ce grand empire jusqu’au tems de l’empereur Justinien. Article de M. le Chevalier de Jaucourt. FAUSSETÉ, s. f. (Morale.) le contraire de la vérité. Ce n’est pas proprement le mensonge, dans lequel il entre toûjours du dessein. On dit qu’il y a eu cent mille hommes écrasés dans le tremblement de terre de Lisbonne, ce n’est pas un mensonge, c’est une fausseté. La fausseté est presque toûjours encore plus qu’erreur. La fausseté tombe plus sur les faits; l’erreur sur les opinions. C’est une erreur de croire que le soleil tourne autour de la terre; c’est une fausseté d’avancer que Louis XIV. dicta le testament de Charles II. La fausseté d’un acte est un crime plus grand que le simple mensonge; elle designe une imposture juridique, un larcin fait avec la plume. Un homme a de la fausseté dans l’esprit, quand il prend presque toûjours à gauche; quand ne considérant pas l’objet entier, il attribue à un côté de l’objet ce qui appartient à l’autre, et que ce vice de jugement est tourné chez lui en habitude. Il a de la fausseté dans le coeur, quand il s’est accoûtumé à flater et à se parer des sentimens qu’il n’a pas; cette fausseté est pire que la dissimulation, et c’est ce que les Latins appelloient simulatio. Il y a beaucoup de fausseté dans les Historiens, des erreurs chez les Philosophes, des mensonges dans presque tous les écrits polémiques, et encore plus dans les satyriques. Voy. Critique. Les esprits faux sont insupportables, et les coeurs faux sont en horreur. Article de M. de Voltaire. FAVEUR, s. f. (Morale.) Faveur, du mot latin favor, suppose plûtôt un bienfait qu’une récompense. On brigue sourdement la faveur; on mérite et on demande hautement des récompense,. Le dieu Faveur, chez les mythologistes romains, étoit fils de la Beauté et de la Fortune. Toute faveur porte l’idée de quelque chose de gratuit; il m’a fait la faveur de m’introduire, de me présenter, de recommander mon ami, de corriger mon ouvrage. La faveur des princes est l’effet de leur goût, et de la complaisance assidue; la faveur du peuple suppose quelquefois du mérite, et plus souvent un hasard heureux. Faveur differe beaucoup de grace. Cet homme est en faveur auprès du roi, et cependant il n’en a point encore obtenu de graces. On dit, il a été reçu en grace. On ne dit point, il a été reçu en faveur, quoiqu’on dise être en faveur: c’est que la faveur suppose un goût habituel; et que faire grace, recevoir en grace, c’est pardonner, c’est moins que donner sa faveur. Obtenir grace, c’est l’effet d’un moment; obtenir la faveur est l’effet du tems. Cependant on dit également, faites-moi la grace, faites-moi la faveur de recommander mon ami. Des lettres de recommandation s’appelloient autrefois des lettres de faveur. Sévere dit dans la tragédie de Polieucte, Je mourrois mille fois plûtôt que d’abuser Des lettres de faveur que j’ai pour l’épouser. On a la faveur, la bienveillance, non la grace du prince et du public. On obtient la faveur de son auditoire par la modestie: mais il ne vous fait pas grace si vous êtes trop long. Les mois des gradués, Avril et Octobre, dans lesquels un collateur peut donner un bénéfice simple au gradué le moins ancien, sont des mois de faveur et de grace. Cette expression faveur signifiant une bienveillance gratuite qu’on cherche à obtenir du prince ou du public, la galanterie l’a étendue à la complaisance des femmes: et quoiqu’on ne dise point, il a eu des faveurs du roi, on dit, il a eu les faveurs d’une dame. Voyez l’article suivant. L’équivalent de cette expression n’est point connu en Asie, où les femmes sont moins reines. On appelloit autrefois faveurs, des rubans, des gants, des boucles, des noeuds d’épée, donnés par une dame. Le comte d’Essex portoit à son chapeau un gant de la reine Elisabeth, qu’il appelloit faveur de la reine. Ensuite l’ironie se servit de ce mot pour signifier les suites fâcheuses d’un commerce hasardé; faveurs de Vénus, faveurs cuisantes, etc. Article de M. de Voltaire. Faveurs, (Morale et Galanterie.) Faveurs de l’amour, c’est tout ce que donne ou accorde l’amour sensible à l’amour heureux; ce sont même ces riens charmans qui valent tant pour l’objet aimé: c’est que tout ce qui vient de sa maîtresse est d’un grand prix; la fleur qu’elle a cueillie, le ruban qu’elle a porté, voilà des thrésors pour celle qui les donne et pour celui qui les reçoit. Les faveurs de l’amour, toutes plus précieuses et plus aimables, se prêtent des secours et des plaisirs égaux; c’est qu’elles ont toutes une valeur bien grande; c’est que toûjours plus touchantes à mesure qu’elles se multiplient, elles conduisent enfin à celle qui les couronne et qui les rassemble. Parlerons-nous de ces mysteres, sur lesquels il n’y a que l’amour qui doit jetter les yeux; instant le plus beau de la vie, où l’on obtient et où l’on goûte tout ce que peut donner de voluptueux et de sensible, la possession entiere de la beauté qu’on aime? Ne disons rien de ces plaisirs, ils aiment l’ombre et le silence. Les faveurs mêmes les plus legeres, doivent être secretes; il ne faut pas plus avoüer le bouquet donné, que le baiser reçu. Lisette attache une rose à la houlette de Daphnis: ce berger peut l’offrir aux yeux de ses rivaux jaloux; mais aussi discret qu’il est heureux, Daphnis content joüit en secret de sa victoire: il n’y a que lui qui sait que Lisette a donné; il n’y a qu’elle d’instruite de sa reconnoissance. Imitons Daphnis. Cet article est de M. de Margency. Faveur, (Jurisp.) est une prérogative accordée à certaines personnes et à certains actes. Par exemple, on accorde beaucoup de faveur aux mineurs, et à l’Eglise qui joüit des mêmes priviléges. La faveur des contrats de mariage est très-grande. On fait des donations en faveur de mariage, c’est-à-dire en considération du mariage. Les principes les plus connus par rapport à ce qui est de faveur, sont que ce qui a été introduit en faveur de quelqu’un, ne peut pas être rétorqué contre lui; que les faveurs doivent être étendues et les choses odieuses restraintes: favores ampliandi, odia restringenda. Voyez cod. lib. I. tit. xjv. l. 6. et ff. liv. XXVIII. tit. ij. l. 19. On appelle jugement de faveur, celui où la considération des personnes auroit eu plus de part que la justice. Il ne doit point y avoir de faveur dans les jugemens; tout s’y doit régler par le bon droit et l’équité, sans aucune acception des personnes au préjudice de la justice: mais il y a quelquefois des questions si problématiques entre deux contendans dont le droit paroît égal, que les juges peuvent sans injustice se déterminer pour celui qui par de certaines considérations mérite plus de faveur que l’autre. (A) Faveur, (mois de) Jurispr. Voyez Mois de Faveur. Faveur, (Commerce.) On appelle, en termes de Commerce, jours de faveur, les dix jours que l’ordonnance accorde aux marchands, banquiers et négocians, après l’échéance de leurs lettres et billets de change, pour les faire protester. Ces dix jours sont appellés de faveur, parce que proprement il ne dépend que des porteurs de lettres de les faire protester dès le lendemain de l’échéance; et que c’est une grace qu’ils font à ceux sur qui elles sont tirées, d’en différer le protêt jusqu’à la fin de ces dix jours. Voyez Jours de grace. Le porteur ne peut néanmoins différer de les faire protester faute de payement au-delà du dixieme jour, sans courir risque que la lettre ne demeure pour son compte particulier. Les dix jours de faveur se comptent du lendemain du jour de l’échéance des lettres, à la reserve de celles qui sont tirées sur la ville de Lyon, payables en payemens, c’est-à-dire qui doivent être protestées dans les trois jours après le payement échû, ainsi qu’il est porté par le neuvieme article du reglement de la place des changes de Lyon, du 2 Juin 1667. Les dimanches et fêtes, même les plus solennelles, sont compris dans les dix jours de faveur. Le bénéfice des dix jours de faveur n’a pas lieu pour les lettres payables à vûe, qui doivent être payées si-tôt qu’elles sont présentées, ou faute de payement, être protestées sur le champ. Voyez Lettres de change. Dictionn. de Commerce, de Trév. et de Chambers. (G) Faveur se dit aussi, dans le Commerce, lorsqu’une marchandise n’ayant pas d’abord eu de débit, ou même ayant été donnée à perte, se remet en vogue ou redevient de mode. Les taffetas flambés ont repris faveur. Dictionn. de Comm. de Trév. et Chambers. (G) Faveur s’entend encore du crédit que les actions des compagnies de Commerce, ou leurs billets, prennent dans le public; ou, au contraire, du discrédit dans lequel ils tombent. Dictionn. de Comm. (G) FAVORI, FAVORITE, adject. m. et f. (Hist. et Morale.) Voyez Faveur. Ces mots ont un sens tantôt plus resserré tantôt plus étendu. Quelquefois favori emporte l’idée de puissance, quelquefois seulement il signifie un homme qui plaît à son maître. Henri III. eut des favoris qui n’étoient que des mignons; il en eut qui gouvernerent l’état, comme le duc de Joyeuse et d’Epernon: on peut comparer un favori à une piece d’or, qui vaut ce que veut le prince. Un ancien a dit: qui doit être le favori d’un roi? c’est le peuple. On appelle les bons poëtes les favoris des Muses, comme les gens heureux les favoris de la fortune, parce qu’on suppose que les uns et les autres ont reçu ces dons sans travail. C’est ainsi qu’on appelle un terrain fertile et bien situé le favori de la nature. La femme qui plaît le plus au sultan s’appelle parmi nous la sultane favorite; on a fait l’histoire des favorites, c’est-à-dire des maîtresses des plus grands princes. Plusieurs princes en Allemagne ont des maisons de campagne qu’on appelle la favorite. Favori d’une dame, ne se trouve plus que dans les romans et les historietes du siecle passé. Voyez Faveur. Article de M. de Voltaire. FÉCOND, adj. (Littérature.) est le synonyme de fertile quand il s’agit de la culture des terres: on peut dire également un terrein fécond et fertile; fertiliser et féconder un champ. La maxime qu’il n’y a point de synonymes, veut dire seulement qu’on ne peut se servir dans toutes les occasions des mêmes mots. Voyez Dictionnaire, Encyclopédie, et Synonyme. Ainsi une femelle de quelqu’espece qu’elle soit n’est point fertile, elle est féconde. On féconde des oeufs, on ne les fertilise pas. La nature n’est pas fertile, elle est féconde. Ces deux expressions sont quelquefois également employées au figuré et au propre. Un esprit est fertile ou fécond en grandes idées. Cependant les nuances sont si délicates qu’on dit un orateur fécond, et non pas un orateur fertile; fécondité, et non fertilité de paroles; cette méthode, ce principe, ce sujet est d’une grande fécondité, et non pas d’une grande fertilité. La raison en est qu’un principe, un sujet, une méthode, produisent des idées qui naissent les unes des autres comme des êtres successivement enfantés, ce qui a rapport à la génération. Bienheureux Scuderi, dont la fertile plume; le mot fertile est-là bien placé, parce que cette plume s’exerçoit, se répandoit sur toutes sortes de sujets. Le mot fécond convient plus au génie qu’à la plume. Il y a des tems féconds en crimes, et non pas fertiles en crimes. L’usage enseigne toutes ces petites différences. Article de M. de Voltaire. FÉLICITÉ, s. f. (Gramm. et Morale.) est l’état permanent, du moins pour quelque tems, d’une ame contente, et cet état est bien rare. Le bonheur vient du dehors, c’est originairement une bonne heure. Un bonheur vient, on a un bonheur; mais on ne peut dire, il m’est venu une félicité, j’ai eu une félicité: et quand on dit, cet homme joüit d’une félicité parfaite, une alors n’est pas prise numériquement, et signifie seulement qu’on croit que sa félicité est parfaite. On peut avoir un bonheur sans être heureux. Un homme a eu le bonheur d’échapper à un piége, et n’en est quelquefois que plus malheureux; on ne peut pas dire de lui qu’il a éprouvé la félicité. Il y a encore de la différence entre un bonheur et le bonheur, différence que le mot félicité n’admet point. Un bonheur est un évenement heureux. Le bonheur pris indéfinitivement, signifie une suite de ces évenemens. Le plaisir est un sentiment agréable et passager, le bonheur considéré comme sentiment, est une suite de plaisirs, la prospérité une suite d’heureux évenemens, la félicité une joüissance intime de sa prospérité. L’auteur des synonymes dit que le bonheur est pour les riches, la félicité pour les sages, la béatitude pour les pauvres d’esprit; mais le bonheur paroît plûtôt le partage des riches qu’il ne l’est en effet, et la félicité est un état dont on parle plus qu’on ne l’éprouve. Ce mot ne se dit guere en prose au pluriel, par la raison que c’est un état de l’ame, comme tranquillité, sagesse, repos; cependant la poésie qui s’éleve au-dessus de la prose, permet qu’on dise dans Polieucte: Ou leurs félicités doivent être infinies. Que vos félicités, s’il se peut, soient parfaites. Les mots, en passant du substantif au verbe, ont rarement la même signification. Féliciter, qu’on employe au lieu de congratuler, ne veut pas dire rendre heureux, il ne dit pas même se réjoüir avec quelqu’un de sa félicité, il veut dire simplement faire compliment sur un succès, sur un évenement agréable. Il a pris la place de congratuler, parce qu’il est d’une prononciation plus douce et plus sonore. Article de M. de Voltaire. Félicité, (Mythol.) c’étoit une déesse chez les Romains, aussi bien que chez les Grecs, qui la nommoient Eudomonie,??da?µ???a. Vossius, de Idololat. lib. VIII. c. xviij. ne la croit point différente de la déesse Salus; mais il est presque le seul de son opinion. Quoi qu’il en soit, on assûre que Lucullus, après avoir eu le bonheur dans ses premieres campagnes de conquérir l’Arménie, de remporter des victoires signalées contre Mithridate, de le chasser de son royaume, et de finir par se rendre maître de Sinope, crut à son retour à Rome devoir par reconnoissance une statue magnifique à la Félicité. Il fit donc avec le sculpteur Archésilas le marché de cette statue pour la somme de 60 mille sesterces; mais ils moururent l’un et l’autre avant que la statue fût achevée: c’est Pline qui rapporte ce fait, lib. XXXV. c. xij. On conçoit sans peine qu’il ne convenoit pas à César d’ériger à la Félicité une simple statue, lui qui en avoit une dans Rome qui marchoit à côté de la Victoire; il falloit qu’un homme de cet ordre fît plus que Lucullus pour la déesse qui l’avoit élevé au comble de ses voeux: aussi Dion, lib. XLIV. raconte que dès que César se vit maître de la république, il forma le projet de bâtir à la Félicité un temple superbe dans la place du palais, appellée curia hostilia; mais sa mort prématurée fit encore échoüer ce dessein, et Lépide le triumvir eut l’honneur de l’exécuter. Alors les prêtres, toûjours avides de nouveaux cultes qui augmentoient leurs richesses et leur crédit, ne manquerent pas de vanter la gloire du temple fondé par Lépide, précédemment leur souverain pontife, et d’exagérer les avantages qu’auroient ceux qui feroient fumer de l’encens sur ses autels. On dit à ce sujet que l’un de ces prêtres, sacrificateur de Cérès, promettant un bonheur éternel à ceux qui se feroient initier dans les mysteres de la déesse Félicité, quelqu’un lui répondit assez plaisamment: « Que ne te laisses-tu donc mourir, pour aller joüir de ce bonheur que tu promets aux autres avec tant d’assûrance»? S. Augustin, dans son ouvrage de la cité de Dieu, liv. II. ch. xxiij. et liv. IV. ch. xviij. parlant de la Félicité, que les Romains n’admirent que fort tard dans leur culte, s’étonne avec raison que Romulus qui vouloit fonder le bonheur de sa ville naissante, et que Tatius, aussi-bien que Numa, entre tant de dieux et de déesses qu’ils avoient établis, eussent oublié la Félicité; et il ajoûte à ce sujet, que si Tullus Hostilius avoit connu la déesse, il ne se seroit pas avisé de s’adresser à la Peur et à la Pâleur pour en faire de nouvelles divinités, puisque quand on a la Félicité pour soi, l’on a tout, et l’on ne doit plus rien appréhender. Mais les Payens auroient pû répondre deux choses à saint Augustin sur sa derniere remarque: 1°. que Tullus n’avoit bâti des temples à la Peur et à la Pâleur, que pour prévenir la terreur panique dans son armée, et porter l’épouvante chez les ennemis; c’est pourquoi Hésiode, dans sa description du bouclier d’Hercule, y représente Mars accompagné de la Peur et de la Crainte. 2°. L’on pouvoit répondre à S. Augustin, que les Romains pensoient qu’il étoit absolument nécessaire d’imprimer dans l’esprit des méchans la crainte d’être séverement punis, et que c’étoit par cette raison qu’ils avoient consacré des temples et des autels à la peur, à la fraude et à la discorde, etc. Au reste, l’histoire ne nous apprend point si la déesse Félicité avoit beaucoup de temples à Rome; mais nous savons qu’elle se trouve souvent représentée sur les médailles antiques, quelquefois avec figure humaine, et le plus souvent par des symboles. En figure humaine, c’est une femme qui tient la corne d’abondance de la main gauche, et le caducée de la droite. Les symboles ordinaires représentent la Félicité sous deux cornes d’abondance qui se croisent, et un épi qui s’éleve entre les deux. Article de M. le Chevalier de Jaucourt. FERMETÉ, s. f. (Gramm. et Littér.) vient de ferme, et signifie autre chose que solidité et dureté. Une toile serrée, un sable battu, ont de la fermeté sans être durs ni solides. Il faut toûjours se souvenir que les modifications de l’ame ne peuvent s’exprimer que par des images physiques: on dit la fermeté de l’ame, de l’esprit; ce qui ne signifie pas plus solidité ou dureté qu’au propre. La fermeté est l’exercice du courage de l’esprit; elle suppose une résolution éclairée: l’opiniâtreté au contraire suppose de l’aveuglement. Ceux qui ont loüé la fermeté du style de Tacite, n’ont pas tant de tort que le prétend le P. Bouhours: c’est un terme hasardé, mais placé, qui exprime l’énergie et la force des pensées et du style. On peut dire que la Bruyere a un style ferme, et que d’autres écrivains n’ont qu’un style dur. Article de M. de Voltaire. Fermeté et Constance, synon. La fermeté est le courage de suivre ses desseins et sa raison; et la constance est une persévérance dans ses goûts. L’homme ferme résiste à la séduction, aux forces étrangeres, à lui-même: l’homme constant n’est point ému par de nouveaux objets, et il suit le même penchant qui l’entraîne toûjours également. On peut être constant en condamnant soi-même sa constance; celui-là seul est ferme, que la crainte des disgraces, de la douleur, et de la mort même, l’espérance de la gloire, de la fortune, ou des plaisirs, ne peuvent écarter du parti qu’il a jugé le plus raisonnable et le plus honnête. Dans les difficultés et les obstacles, l’homme ferme est soûtenu par son courage, et conduit par sa raison; il va toûjours au même but, l’homme constant est conduit par son coeur; il a toûjours les mêmes besoins. On peut être constant avec une ame pusillanime, un esprit borné: mais la fermeté ne peut être que dans un caractere plein de force, d’élevation, et de raison. La legereté et la facilité sont opposées à la constance; la fragilité et la foiblesse sont opposées à la fermeté. Voyez Constant, (Synon.) Fermeté. (Physiol.) stabilité du corps, de ses membres, se dit de l’attitude dans laquelle on se tient ferme, c’est-à-dire dans laquelle l’action continuée des muscles retient le corps ou quel que membre dans une situation, dans un état où il ne cede pas aisément aux puissances qui tendent à le faire changer, soit que cette attitude consiste à être debout, ou assis, ou couché; soit qu’il soit question d’avoir les bras où les jambes étendus ou fléchis d’une maniere fixe, appuyant, soûtenant quelque fardeau, pressant quelque levier; soit qu’il s’agisse de s’empêcher de tomber, d’être renversé par un coup de vent, d’être terrassé par un adversaire dans un combat de lutte, etc. La fermeté, dans ce sens, consiste donc à conserver sans relâche la position dans laquelle on s’est mis; à faire cesser tout mouvement, sans cesser de soûtenir les efforts contraires à cette position. Voyez Muscle, Debout. (d) FEU, s. m. (Physiq.) Le caractere le plus essentiel du feu, celui que tout le monde lui reconnoît, est de donner de la chaleur. Ainsi on peut définir en général le feu, la matiere qui par son action produit immédiatement la chaleur en nous. Mais le feu est- il une matiere particuliere? ou n’est-ce que la matiere des corps mise en mouvement? c’est sur quoi les Philosophes sont partagés. Les scholastiques regardent le feu comme un des quatre élémens ou principes des corps, en quoi ils ne sont pas fort éloignés des principes de la chimie moderne. Voyez plus bas Feu, (Chimie.) Le feu, selon Aristote, rassemble les parties homogenes, et sépare les hétérogenes, ce qui n’est pas vrai, du moins en général; puisque si l’on fait fondre dans un même vase, du suif, de la cire, de la poix, de la résine, le tout s’incorpore ensemble. Selon les Cartésiens, le feu n’est autre chose que le mouvement excité dans les particules des corps par la matiere du premier élément dans laquelle ils nagent. Voyez Cartésianisme et Matiere subtile. Selon Newton, le feu n’est qu’un corps échauffé. Voyez Chaleur. Enfin selon un grand nombre de philosophes modernes, c’est une matiere particuliere. Voyez Chaleur, et la suite de cet article. Comme le feu échappe à nos sens, et qu’il se rencontre dans tous les corps et dans tous les lieux où il est possible de faire des expériences, il est très-difficile de distinguer les vrais caracteres qui lui sont propres. M. Musschenbroek lui en donne deux, savoir la lumiere et la raréfaction. Voyez Lumiere et Raréfaction. Ce physicien prétend que partout où il y a lumiere, même sans chaleur, il y a feu. Il le prouve par la lumiere de la lune, qui rassemblée au foyer d’un verre ardent, éclaire beaucoup sans brûler. Mais il semble qu’on peut contester que cette lumiere, en ce cas, soit du feu. Il n’est pas démontré que la matiere qui produit la lumiere, soit la même que celle qui produit la chaleur. Il est vrai que la lumiere de la lune est refléchie de celle du soleil, et que la lumiere du soleil est accompagnée de chaleur. Mais encore une fois, il faudroit avoir prouvé incontestablement que la lumiere et la chaleur du soleil sont absolument produites par le même principe et par la même matiere. D’ailleurs, supposons même qu’il n’y ait d’autre différence entre la lumiere du soleil et celle de la lune, sinon que celle-ci n’échauffe pas parce qu’elle est produite par un mouvement trop rallenti; on pourroit dire en ce cas, que la lumiere de la lune ne seroit point proprement du feu, puisqu’elle manqueroit du mouvement nécessaire pour être un feu véritable. De la raréfaction des corps par le feu. Tous les corps, si on en excepte un petit nombre dont nous parlerons plus bas, se raréfient ou se dilatent en tout sens par le moyen du feu. Cette raréfaction continue aussi long-tems que le feu reste appliqué à ces corps. Elle est d’autant plus grande que le feu est plus ardent; cependant elle ne va pas à l’infini, et ne passe pas une certaine étendue déterminée. C’est au moyen du pyrometre (Voyez Pyrometre.), qu’on mesure la raréfaction des corps par le feu. La raréfaction d’un corps exposé au feu se fait d’abord lentement, puis s’accélere jusqu’à un certain maximum d’accélération, au-delà duquel la raréfaction se fait encore, et continue toûjours, mais moins vîte, jusqu’à ce que le corps soit arrivé à sa plus grande dilatation. Le même feu qui raréfie divers corps, ne les dilate ni en raison inverse de leur pesanteur, ni en raison inverse de leur force ou résistance à être divisés, ni en raison composée de ces deux-là, mais suivant un autre rapport tout-à-fait inconnu. L’étain (à un même degré de feu) est celui de tous les métaux qui se raréfie le plus vîte; ensuite le plomb, puis l’argent, le cuivre jaune, le rouge, et le fer. Non-seulement le feu raréfie les métaux, mais il les fond; les uns ont besoin pour cela d’un degré de feu beaucoup plus grand que les autres. L’étain, d’abord froid comme la glace, ensuite fondu, fait raréfier au pyrometre un lingot de fer, jusqu’à 109 degrés; le plomb, dans les mêmes circonstances, fait raréfier le même lingot de 217 degrés. Les métaux qui se fondent avant que d’être rougis, n’ont pas encore acquis leur plus grand degré de chaleur dans l’instant de la fusion; car après cet instant, ils continuent à raréfier encore considérablement les métaux plus durs qu’on plonge dans ces métaux fondus. Cela est au moins vrai du plomb, comme M. Musschenbroek s’en est assûré par des expériences, et il est porté à croire qu’il en est de même de l’or, de l’argent, du cuivre et du fer. Voyez l’article Fusion. Lorsque le feu volatilise les parties du corps, on dit que ces parties se réduisent en vapeurs, et on donne à cette action le nom d’évaporation. Voyez Évaporation, Fumée, etc. Après que le feu a dissipé les particules les plus subtiles des corps, il ne reste plus que les plus grossieres, qui par l’action du feu, ont cessé d’être adhérentes les unes aux autres. Voyez Cendres. Dès que les corps cessent d’être échauffés ou entretenus dans la chaleur qu’ils ont acquise, ils se condensent, et se condensent d’autant plus vîte que le fluide dans lequel ils nagent, contient moins de feu. C’est pour cela que les corps chauds qui se refroidissent, se condensent plus vîte, toutes choses d’ailleurs égales, que ceux qui sont moins chauds, parce que le fluide où ces corps nagent, est plus froid par rapport aux premiers. Les corps qui se raréfient le plus vîte par la présence du feu, sont aussi ceux qui se condensent le plus vîte dès que le feu cesse d’agir. Les fluides, ainsi que les solides, se dilatent par le feu, et se condensent par le froid. Le fluide qui se dilate le plus et le plus promptement, est l’air; ensuite l’esprit-de-vin, l’huile de pétrole, celle de térebenthine, celle de navet, le vinaigre distillé, l’eau douce, l’eau salée, l’eau-forte, l’huile de vitriol, l’esprit-de-nitre, le vif-argent. C’est sur la dilatation des fluides par le feu, qu’est fondée la construction des thermometres. V. Thermometre. Il résulte de ces différens faits, que les corps doivent se raréfier de plus en plus aux approches de l’été, et se condenser à celles de l’hyver; que les corps doivent se dilater davantage dans les pays plus chauds (c’est pour cela que le pendule d’un horloge se dilate davantage sous l’équateur que près des poles); qu’enfin les corps doivent se dilater le jour, et se condenser la nuit. Au reste il y a des corps solides que le feu condense au lieu de les dilater, comme les bois, les os, les membranes, les cordes-à- boyau, etc. Un verre épais et vuide que l’on approche subitement du feu, se casse et éclate en pieces, parce que la facilité du verre à être dilaté par le feu, fait que les parties extérieures sont d’abord violemment dilatées à l’approche du feu, tandis que les parties extérieures ne le sont pas encore, ce qui cause la séparation de ces parties. Au contraire quand le verre est mince, il ne se casse pas, parce que la dilatation se fait en même tems à l’intérieur et à l’extérieur. De l’augmentation du poids des corps par le feu. Le feu en s’introduisant dans les corps, augmente leur poids; c’est ce que M. Musschenbroek prouve, art. 954-957 de ses Essais de Physique, par différentes expériences; on sent combien elles sont aisées à faire, puisqu’il ne s’agit que de peser un corps avant qu’il soit pénétré par le feu, et immédiatement après qu’il l’a été. Nous y renvoyons donc, et nous avertirons seulement que quand même on trouveroit dans certains cas un corps moins pesant après qu’il a été exposé au feu, qu’après qu’il a été refroidi, ou avant qu’il y fût expose, il ne faudroit pas se flater d’en rien conclure contre le principe général que nous avançons ici. Car les corps se dilatent par le feu; et par conséquent par les lois de l’hydrostatique, ils doivent perdre dans l’air une plus grande partie de leur poids, que quand ils ne sont pas dilatés. Si donc ce surplus qu’ils perdent de leur poids est plus grand que le poids que le feu leur ajoûte, ils paroîtront moins pesans, quoiqu’en effet ils le soient davantage. Mais si on fait l’expérience dans le vuide, alors l’augmentation du poids par le feu sera sensible. Conséquences sur la matiere du feu, tirées des faits precédens. M. Musschenbroek conclut de-là avec M. Lemery et plusieurs autres (Voyez Chaleur.), que le feu est un corps particulier qui s’insinue dans les autres; que ce corps est pesant, qu’il est impénétrable, puisqu’il est refléchi par le miroir ardent; que ses parties sont très-subtiles, par conséquent fort solides et fort poreuses; qu’elles sont fort lisses et à ressort; qu’enfin elles peuvent être ou mûes avec beaucoup de rapidité (mouvement nécessaire pour produire la chaleur), ou en repos dans les pores des corps, comme dans ceux de la chaux. Nous passons legerement sur ces conclusions conjecturales. Il n’y a, dit Boerhaave, aucune expérience par laquelle on ait prouvé que le feu eût changé d’autres corps en véritable feu, quoique ces corps fussent la nourriture même du feu. Si donc le feu n’est pas en état de produire du feu de quelqu’autre matiere étrangere, il ne se trouvera non plus aucune matiere qui puisse le produire; car il n’y a en effet que le feu qui ait la vertu de produire du feu. Mais tout le feu est-il donc d’une seule et même matiere, ou y en a-t-il de diverses sortes? nous l’ignorons. Si les écoulemens électriques ne sont que du feu, il y a, selon M. Musschenbroek, différentes sortes de feu. Il est difficile, selon quelques philosophes, de penser que le feu ne soit autre chose que du mouvement, puisque le mouvement se perd en se communiquant, et que le feu s’augmente au contraire à mesure qu’il se communique. Cette preuve ne nous paroît pas sans réplique; car 1°. le mouvement peut s’augmenter par la communication, comme il arrive dans le choc des corps élastiques et dans les fluides. 2°. Il ne seroit pas moins difficile d’expliquer, en regardant le feu comme une matiere particuliere, comment une petite portion de cette matiere mise en mouvement, communique son mouvement avec tant de force et de rapidité à un beaucoup plus grand nombre d’autres parties de la même matiere. Quelques physiciens ont pensé que le feu étoit plus approchant de la nature de l’esprit que de celle du corps; ils ont nié que ce fût une matiere. Cette opinion soûtenue avec esprit dans une dissertation moderne, est trop erronée pour mériter d’être refutée. D’autres ont crû que la nature du feu étoit de n’avoir point de pesanteur; les expériences dont nous venons de parler semblent prouver le contraire: et Boyle a, comme l’on sait, écrit un livre de ponderabilitate flammæ. Il est vrai (car pourquoi ne le pas avoüer?) que ces expériences ne sont pas rigoureusement démonstratives. Car l’excès de pesanteur qu’acquierent les corps calcinés, pourroit venir à la rigueur, non du feu qui est entré dans leurs pores, mais de quelque matiere étrangere qu’il a entraînée et qui s’y est jointe; mais comme on n’a point non plus de preuves de la jonction de cette matiere étrangere au feu, il est plus naturel de croire que l’augmentation de poids vient du feu même. Au reste, il n’est pas inutile d’observer que de grands physiciens sont là-dessus peu d’accord entr’eux: Lemery et Homberg tiennent pour le poids, et Boerhaave le nie; il prétend qu’ayant pesé une barre de fer embrasée, il ne l’a pas trouvée plus pesante; mais, comme on l’a déjà insinué, cette barre en augmentant de volume par le feu, pourroit avoir autant perdu de poids par cette augmentation, qu’elle pouvoit en avoir gagné par la quantité de feu introduite dans ses pores; ainsi cette expérience bien entendue seroit contre Boerhaave. Le feu est-il un fluide, comme plusieurs physiciens le prétendent? Il est certain qu’il a une des propriétés des fluides, la mobilité et la ténuité des parties; mais les fluides ont d’autres propriétés qui ne les caractérisent pas moins, et qu’on n’a point encore reconnus dans le feu, comme la propriété de presser également en tous sens, celle de se mettre de niveau, etc. Voyez Fluide. Au reste, après avoir examiné et comparé les différentes opinions des Philosophes sur la matiere du feu, ce qu’il en résulte de plus certain, ou du moins de plus vraissemblable, c’est que le feu est une matiere particuliere et présente dans tous les corps. Les expériences de l’électricité ne laissent presque aucun lieu d’en douter. Voyez Electricité, et plus bas Feu électrique. Divers phénomenes physiques du feu. L’eau chaude se refroidit bien plus vite dans le vuide que dans l’air; c’est le contraire du fer. M. Musschenbrock tente d’expliquer ce fait, en disant que l’eau manquant d’huile, et le fer au contraire en ayant beaucoup, il doit nourrir le feu plus long-tems que l’eau; que de plus, le feu sort plus facilement de l’eau dans le vuide que dans l’air, au lieu qu’il sort plus difficilement du fer: explication que nous donnons pour ce qu’elle est. Le bois luisant vermoulu, perd toute sa lumiere dans le vuide, et ne la reprend plus; au contraire les mouches luisantes la perdent dans le vuide, et la reprennent à l’air. Si on met dans un lieu spacieux plusieurs corps, tant solides que fluides de différente espece, et qu’on les y laisse pendant quelques heures sans donner aucune chaleur à l’endroit où ils sont, on trouvera par l’application du thermometre à ces corps, qu’ils sont tous devenus également chauds. On observe que dans les maisons à plusieurs étages, l’étage supérieur est le plus chaud pendant le jour, et le plus froid pendant la nuit; parce que le feu qui a pénétré l’étage supérieur pendant le jour, descend pendant la nuit aux étages inférieurs. Les observations du thermometre que M. Cossigny a faites dans son voyage aux Indes orientales, nous apprennent que la chaleur n’avoit pas été plus grande en aucun endroit pendant ce voyage, que celle qui fut observée en même tems à Paris. M. Musschenbroek paroît porté à conclure de-là, que la chaleur de l’été est à-peu- près égale dans tous les pays; on expliqueroit même ce phénomene en cas de besoin, par la plus longue ou la plus courte durée des jours qui compense le plus ou le moins d’obliquité des rayons du soleil. Sur quoi voyez Chaleur. Mais malheureusement le fait n’est pas vrai, et il est certain qu’il y a des pays, tel que le Sénégal et plusieurs autres, où il fait beaucoup plus chaud en été que dans nos climats. Voyez les mém. de l’Acad. de 1738. Un même corps échauffé, appliqué sur un corps dur et dense, se refroidit beaucoup plus vîte qu’appliqué sur un corps mou et poreux, quoique le corps dur paroisse devenir moins chaud que le corps mou; il en est de même d’un corps chaud appliqué à des fluides de différente densité. La main appliquée sur de la laine aussi chaude que du métal, trouve le métal plus froid, parce qu’elle le touche en un plus grand nombre de points. Voyez Froid, Dégel, et Glace. Si on frote des corps durs et secs les uns contre les autres, ils s’échauffent et s’enflamment. Le seul frotement met le bois en feu; c’est pour cela que des forêts entieres se consument lorsque les branches des arbres sont agitées par un vent violent. Le frotement produit quelquefois non-seulement de la chaleur, mais de la lumiere. Voyez Électricité et Feu électrique. Lorsque l’on bat un caillou en plein air avec un fusil d’acier, il en sort des étincelles brillantes et éclatantes, qui ne sont autre chose, du moins en grande partie, que des globules de métal fondu, puisque l’aimant les attire. Mais si l’on bat le caillou dans le vuide, les mêmes globules sortent sans faire d’étincelles, parce que l’huile qui est dans l’air ne prend pas flamme dans le vuide. Sur la nature des étincelles tirées de l’acier par la pierre à fusil, on peut voir un mém. de M. de Reaumur, dans le volume de l’Acad. pour l’année 1736. On n’observe pas en général, que le frotement des fluides contre les corps solides, produise dans ces derniers du feu, ou même de la chaleur. On prétend cependant qu’un boulet de canon devient chaud en traversant l’air. Si ce fait est vrai, il me paroît difficile de l’attribuer à d’autres causes qu’au frotement, qu’éprouve le boulet en traversant l’air. En effet, cette chaleur ne pourroit guere venir, ni de la poudre qui s’enflamme et se dissipe trop vîte, ni du frotement du boulet contre les parois de la piece, qui n’est pas assez longue pour cet effet, et que le boulet parcourt d’ailleurs en trop peu de tems, ni des bonds que fait le boulet avant son repos, et qui par leur rapidité et leur peu de durée, ne paroissent guere propres à produire cet effet. Les corps élastiques paroissent les plus propres à contenir ou à rassembler le feu; c’est en partie pour cela que l’acier trempé est meilleur que le fer souple pour faire sortir d’un caillou des étincelles; c’est aussi pour cette raison que les animaux les plus chauds sont ceux dont les vaisseaux ont beaucoup de solidité et d’élasticité. Comme on ne peut guere douter ni que les corps ne contiennent du feu, ni qu’ils ne l’attirent, il y a apparence que les corps qu’on échauffe en les frotant, deviennent chauds, tant par le mouvement que ce frotement excite dans les parties du feu qu’ils contiennent, que par un nouveau feu qu’ils attirent dans leurs pores à l’aide du frotement. Si on enduit de quelque liqueur les corps que l’on frote, ils ne deviendront presque pas chauds, parce que l’on détruit par-là l’aspérité de leur surfaces, et par conséquent la vivacité du frotement. Les corps blancs s’échauffent le plus difficilement, et les corps noirs le plus facilement; parce que les corps blancs refléchissent plus de rayons que les autres, et que les noirs au contraire en absorbent plus que les autres. Voyez Couleur, Blancheur, Noir, etc. Cela est si vrai, que si on enduit de noir, ou qu’on fasse avec une matiere noire un miroir ardent concave, il ne brûlera plus, ou brûlera beaucoup moins qu’un autre. Dans les pays où la terre est blanche, l’air est beaucoup plus chaud, et la terre plus fraîche qu’ailleurs, parce que les rayons sont refléchis en plus grand nombre. Les miroirs ardens de reflexion brûlent mieux en hyver qu’en été, apparemment parce qu’en été les pores étant plus larges, absorbent plus de rayons. Voyez Miroir ardent, Verre, Lentille et Foyer. On a déjà dit que la lumiere de la lune ne produisoit aucune chaleur, étant rassemblée au foyer d’un miroir ardent. Suivant le calcul de M. Bouguer, la lumiere de la lune dans son plein est 3000000 fois moins dense que celle du soleil: or la lumiere du soleil rassemblée au foyer du miroir du jardin du Roi, n’est que 300 fois environ plus dense qu’auparavant: ainsi la lumiere de la lune rassemblée au foyer est encore 1000 fois moins dense que la lumiere directe du soleil. Faut-il s’étonner qu’elle ne produise aucune chaleur? On rassemble le feu dans les corps en les laissant pourrir et fermenter en plein air; on le voit par les cadavres des animaux, qui s’échauffent et se corrompent. Le foin humide que l’on entasse s’échauffe aussi et même s’enflamme, etc. les raisons physiques de ces faits sont inconnues. Enfin on peut exciter le feu par le mélange de différens fluides, par exemple, de l’esprit de nitre avec le sel des plantes. Voyez Effervescence et Fermentation; et sur les raisons bonnes ou mauvaises qu’on a données de ce phénomene, voyez Attraction. On a vû au mot Digesteur l’effet que produit sur les corps durs, tels que les os des animaux, la vapeur de l’eau élevée par le feu; on a vû aussi au mot Éolypile, l’effet du feu sur l’eau renfermée dans cet instrument. Nous ajoûterons à ce qui a été dit dans cet article, que si on met l’éolypile sur des charbons ardens, comme il est représenté dans la fig. 28. de Phys. la compression de la vapeur sur l’eau qui est contenue dans l’éolypile, fait sortir l’eau du tuyau BC, sous la forme d’une fontaine, jusqu’à la hauteur de vingt piés: au contraire, si on retourne l’éolypile (toûjours rempli d’eau et placé sur le feu), en sorte que la partie A soit dessous, et par conséquent dans une situation opposée à celle qui est représentée dans la figure, alors il ne sort plus d’eau en forme de jet, mais la vapeur sort, comme nous l’avons dit, avec bruit, et en formant un vent violent. Enfin nous avons parlé dans l’article Eau, des effets du feu dans les machines hydrauliques pour élever l’eau. Voyez aussi Pompe, Machine hydraulique, et à l’art. suivant, l’explication de la pompe à feu. Je me contenterai d’exposer ici l’effet du feu pour élever de l’eau dans une machine assez simple, dont M. Musschenbroek fait la description dans son Essai de Physiq. paragr. 872. A, fig. 22 Pneumat. est un vase posé sur un fourneau DE, dont les ouvertures f, f, f, sont pour laisser échapper la fumée: ce vase est rempli d’eau jusqu’au robinet B; en sorte que depuis B jusqu’à A il est vuide: le feu étant allumé, la vapeur de l’eau monte par le tuyau GG, et de-là dans le vase H, en supposant que l’on tourne le robinet Y, qui forme ou ferme la communication entre GG et H; cette vapeur chasse l’air de tout l’espace HIMKOO: fermons ensuite le robinet Y, alors la soupape qui est en N, et qui s’ouvre de bas en haut, n’est plus pressée par l’air supérieur que le tuyau OO contenoit auparavant; et l’air extérieur pesant sur la surface de l’eau R, le fait monter par le tuyau RN; elle ouvre la soupape N, et remplit l’espace NKMIH; qu’on ouvre alors une seconde fois le robinet Y, une nouvelle vapeur rentrera dans H, pressera l’eau, et la fera monter par la soupape M (qui s’ouvre aussi de bas en haut), dans le tuyau OO; elle remplira le bacquet F, d’où elle retombera par le tuyau TR. Voy. un plus grand détail dans l’endroit cité de M. Musschenbroek. Au reste, en renvoyant à l’article suivant, et à Machines hydrauliques, pour le détail et l’explication de la pompe à feu, nous ne pouvons trop nous presser d’observer que cette idée appartient primitivement aux François. En 1695, M. Papin proposa dans un petit ouvrage qu’il publia, la construction d’une nouvelle pompe, dont les pistons seroient mis en mouvement par la vapeur de l’eau bouillante, alternativement condensée et raréfiée. Cette idée fut exécutée en 1705 par M. Dalesme, de l’académie des Sciences. Voyez l’histoire de cette année-là, p. 137. enfin les Anglois l’exécuterent en grand. C’est par le moyen de cette machine qu’on dessécha les mines de Condé en Flandres; les Anglois s’en servent aussi dans leurs mines de charbon; mais ils ne s’en servent plus pour élever les eaux de la Tamise, et cela par deux raisons, parce qu’elle consume trop de matiere, et qu’elle enfume toute la ville. De l’aliment du feu. On appelle ainsi les corps qui servent à augmenter ou à entretenir le feu, et qui diminuant par son action s’évaporent insensiblement, comme les huiles que l’on tire ou de la terre, ou des végétaux, ou des animaux, ou de certains fluides. Voyez Huile, Phosphore, et sur-tout ce dernier article, où l’on trouvera les propriétés des corps qu’on appelle de ce nom, et qui contiennent en plus grande abondance que les autres la matiere du feu. L’eau, ni les sels, ni la terre pure, ne peuvent nourrir le feu. Lorsque le feu sépare du reste de la masse les autres parties les plus grossieres de cette nourriture, savoir les parties aqueuses, salines, et terrestres, et même quelques parties oléagineuses, elles s’échappent sous la forme de fumée; et cette fumée attachée aux parois des cheminées, prend le nom de suie. Mais si les parties oléagineuses abondent dans la fumée, et se trouvent imprégnées de beaucoup de feu, alors la fumée se change en flamme. Voyez Flamme et Fumée. Nous renvoyons à ces articles, et sur-tout au premier, pour ne pas rendre celui-ci trop long. Outre cette nourriture, pour ainsi dire terrestre, dont le feu a besoin pour se conserver, il est encore nécessaire que l’air y ait un accès libre, et que les parties grossieres de l’aliment, comme la fumée, soient détournées du feu. En effet, l’expérience prouve que le feu s’éteint très promptement dans la machine du vuide; et d’autant plus vîte qu’on pompera l’air plus vîte, et que le récipient sera plus petit et mieux fermé. On voit aussi qu’un corps reste d’autant plus long-tems allumé, qu’il jette moins de fumée, comme cela se voit dans la meche et les charbons de tourbes. Le feu s’éteint aussi très-promptement dans de longs vaisseaux ouverts et d’un diametre peu considérable, quoique l’on ne pompe pas l’air qu’ils renferment. Le feu ordinaire brûle mieux en hyver qu’en été, parce l’air étant plus condensé par le froid, retient plus long-tems dans les corps ignés les particules qui sont l’aliment du feu: c’est aussi par cette raison que le soleil éteint un charbon de tourbe quand il y darde ses rayons avec force, parce que la chaleur du soleil raréfie l’air environnant. Au reste, il y a des corps qui n’ont pas besoin d’air pour brûler, comme le phosphore d’urine renfermé dans une phiole vuide d’air, l’esprit de nitre versé dans le vuide sur l’huile de carvi, le minium brûlé dans le vuide avec un verre ardent. Voilà l’extrait des principaux faits que M. Musschenbroek a rassemblés sur le feu, dans son Essai de Physiq. et auquel nous avons ajoûté quelques réflexions. Il termine ces faits par l’explication de plusieurs questions sur les effets du feu; mais ces explications nous ayant paru purement conjecturales, et pour la plûpart peu satisfaisantes et assez vagues, nous prenons le parti d’y renvoyer le lecteur, s’il en est curieux. Voyez aussi les articles Froid, Chaleur, etc. Ceux qui voudront s’instruire plus à fond sur cette matiere, pourront lire ce que M. Boerhaave a écrit sur le feu dans sa Chimie, et les dissertations couronnées ou approuvées par l’académie des Sciences de Paris en 1738, sur la nature du feu et sa propagation. Parmi les dissertations couronnées, il y en a une du célebre M. Euler, dans laquelle il explique d’une maniere ingénieuse la propagation du feu; on peut voir l’extrait de cette dissertation dans les leçons de Physique de M. l’abbé Nollet, tome IV. p. 190 et suiv. Aux trois dissertations couronnées l’académie en a joint deux autres qu’elle a jugées dignes de l’impression, parce qu’elles supposent (ce sont les termes des commissaires du prix) la lecture de plusieurs bons livres de Physique, et qu’elles sont remplies de vûes et de faits très-bien exposés. Une de ces dissertations est de feue madame la marquise du Châtelet, et l’autre est du célebre M. de Voltaire; il a mis à sa piece cette belle devise, qui contient et rappelle en deux vers toutes le propriétés du feu. Ignis ubique latet, naturam amplectitur omnem; Cuncta parit, renovat, dividit, unit, alit. (O) Avant que de passer à l’examen du feu envisagé chimiquement, donnons le détail de la pompe à feu. * Feu, (Pompe à) Hydraul. et Arts méchaniques: la premiere a été construite en Angleterre; plusieurs auteurs se sont occupés successivement à la perfectionner et à la simplifier. On en peut regarder Papin comme l’inventeur: car que fait celui qui construit une pompe à feu? il adapte un corps de pompe ordinaire à la machine de Papin. Voyez son ouvrage, l’article Digesteur, et sur- tout l’article précédent. Tout ce que nous allons dire de cette pompe, est tiré d’un mémoire qui nous a été communiqué avec les figures qui y sont relatives, par M. P… homme d’un mérite distingué, qui a bien voulu s’intéresser à la perfection de notre ouvrage. Détail explicatif de la machine du bois de Bossu proche Saint- Guilain, en la province du Hainaut autrichien, pour élever les eaux par l’action du feu. Article 1. Du balancier qui est la principale partie de la machine; des jantes qui l’accompagnent, et de leurs dimensions. Le balancier est composé d’une grosse poutre ab, de 26 piés 8 pouces, sur 20 et 23 pouces de grosseur (Pl. III. et IV.), soûtenue dans le milieu par deux tourillons c, d, de trois pouces de diametre, dont les paliers portent sur un des pignons du bâtiment qui renferme la machine. Les extrémités de cette poutre sont accompagnées de deux jantes cannelées e, f, de 8 piés 2 pouces de longueur, sur 20 et 22 pouces de grosseur, dont la courbe a pour centre le point d’appui g. Les chaînes qui y sont suspendues, sont toûjours dans la même direction: la premiere h porte le piston du cylindre; et la seconde i le grand chevron, qui meut les pompes aspirantes pour enlever l’eau du puits, laquelle se décharge dans la basche K, où elle est toûjours entretenue. Sur une des faces de la même poutre, est attachée une autre jante l de 6 piés de longueur sur 5 pouces par les deux bouts, et dans le milieu 11 pouces sur 3 pouces d’épaisseur, semblable aux précédentes, qui fait agir le régulateur avec le robinet d’injection; elle soûtient une chaîne m, à laquelle aboutit une coulisse m 2, servant à ouvrir et fermer le robinet d’injection, et à mouvoir le diaphragme nommé régulateur, qui regle l’action de la vapeur de l’eau chaude. Art. 2. D’une pompe refoulante, avec son tire-boute et ses dimensions. Le tire-boute n a 9 piés 3 pouces de longueur sur 1 pouce de diametre (Bl. IV.), est attaché avec des écrous et étriers de fer, au grand chevron aboutissant au piston O, d’une pompe refoulante de 4 pouc. 4 lig. de diametre, qui éleve à 36 piés une partie de l’eau de la basche K provenant du puits, montant par un tuyau p de 5 pouces 5 lig. de diametre, se déchargeant dans une cuvette q (Plan. III. fig. 6. qui représente le plan du troisieme étage réduit, ainsi que tous les autres plans de cette machine, à une échelle sous-double de celle des coupes verticales, contenues dans les Planches IV. et V.). Cette cuvette sert à entretenir le robinet d’injection dont on expliquera l’effet. Le piston de cette pompe est de 4 pouces 2 lig. de diametre, il est semblable à celui du plan 7. Article 3. Des pompes aspirantes qui élevent l’eau successivement du puits, avec les dimensions. L’ouverture du puits XY (Pl. l. fig. 1.), qui est le plan du rez-de-chaussée, est de 6 piés en quarré, sur 244 piés de profondeur, et de 60 piés en 60 piés, il y a deux basches K, r, visibles dans la Planc. IV. dont on peut connoître les dimensions par l’échelle de cette Planche. Dans la basche r est un corps de pompe aspirante de 9 pouces de diametre; et dans celui K, trempe le tuyau d’aspiration de la pompe supérieure de 4 pouces 6 lignes de diametre. Tous les pistons de ces pompes ont 8 pouces 3 lignes de diametre, sur 6 piés de levée. Voyez leur construction, Pl. III. fig. 23, 24, 25, 26. Les chevrons qui soûtiennent les pistons ont 3 pouces quarrés, et sont suspendus à un autre i T? de 6 pouces en quarré, composé de plusieurs pieces liées les unes aux autres, comme on les voit par le profil fig. 22. Pl. VI. Ils composent un train suspendu à la jante du balancier qui est au-dessus du centre du puits, et au fond duquel est un puisart où viennent se rassembler les eaux de tous les rameaux de la mine. Dans ce puisart trempe le premier tuyau d’aspiration d’une pompe qui aspire l’eau à 28 piés de hauteur, et remonte par le tuyau au-dessus du piston de 32 piés, pour se décharger dans les basches; d’où elle est reprise par une seconde pompe, qui l’éleve encore à 28 piés plus haut, et 32 piés plus haut que le piston, et successivement par d’autres qui la font monter de basche en basche, parce que tous les pistons de ces pompes jouent tous ensemble. Au reste on voit, Planche IV. la manoeuvre d’un relai; il y en a encore trois semblables avant d’arriver au puisart: on observera que le puits dont nous parlons, n’a lieu que pour puiser les eaux de la mine. Article 4. De la situation du balancier, lorsque la machine ne joue pas. La charge que soûtient la chaîne i T? (Pl. IV.), et le tire-boute n, est beaucoup plus grande que celle que portent les chaînes h, m, lorsque le poids de la colonne d’air n’agit pas sur le piston u; ainsi la situation naturelle du balancier est de s’incliner du côté du puits, au lieu que la Pl. V. le représente dans un sens contraire, c’est-à-dire dans celui où il se trouve lorsque l’injection d’eau froide ayant condensé la vapeur renfermée dans le cylindre, le poids de la colonne d’air fait baisser le piston: alors l’eau du puits est aspirée, et celle de la basche K est refoulée dans la cuvette q. Mais quand la vapeur vient à s’introduire dans le cylindre, sa force étant supérieure au poids de la colonne d’air, soûleve le piston, laisse agir le poids des attirails que porte la chaîne i T?, et le tire-boute no, et le balancier s’incline du côté du puits, qui est la situation où il reste lorsque la machine ne joue pas, parce qu’il s’introduit de l’air dans le cylindre au-dessous du piston, qui se met en équilibre par son ressort avec le poids de celui qui est au-dessus. Art. 5. Le mouvement du balancier est limité par des chevrons à ressort. Pour limiter le mouvement du balancier et amortir sa violence, pour que la machine n’en reçoive point de trop grandes secousses, l’on fait sortir en-dehors du bâtiment les deux extrémités W des deux poutres, pour soûtenir deux chevrons à ressort recevant les boulons X (Pl. III. et IV.), qui traversent le sommet des jantes du balancier; et c’est la même chose du côté du cylindre pour le soulager dans sa chûte. Article 6. Description du cylindre avec ses dimensions. Le cylindre yZ (Pl. IV. et V.) est accompagné des tuyaux qui contribuent au jeu de la machine; il est de fer coulé bien alaisé; il a intérieurement 2 piés 6 pouces 6 lignes, sur 8 piés 6 pouces de hauteur en-dedans oeuvre, et un pouce d’épaisseur. A six pouces au-dessous de son sommet, etc. regne tout autour un bord Ay, sur lequel est attaché une coupe de plomb AB, de 12 pouces de hauteur; et à trois piés six pouces plus bas, il y a un second rebord C, servant à le soûtenir sur les deux poutres D, où il est arrêté par deux traverses de bois E. Art. 7. Le cylindre est percé de deux trous opposés pour deux causes essentielles. A trois pouces au-dessus de la base, le cylindre est percé de deux trous opposés l’un à l’autre, chacun accompagné d’un collet F; ils ont intérieurement 3 pouces 10 lig. de diametre. Le premier sert à introduire le tuyau d’injection G; et le second aboutit à un godet de cuivre H, dans le fond duquel est une soupape chargée de plomb suspendue à un ressort de fer, pour la maintenir toûjours dans la même direction: cette soupape que l’on nomme reniflante, sert à évacuer l’air que la vapeur chasse du cylindre, lorsqu’on commence à faire joüer la machine, et ensuite celui qui y est porté par l’eau d’injection, et qui empêcheroit son effet, s’il n’avoit aucune issue. Article 8. Description du fond du cylindre. Le fond ZI du cylindre est une plaque de fer postiche, attachée avec des vis à écrous; il est traversé par un tuyau L d’un pié de hauteur, ayant intérieurement 6 pouces de diametre, l’un et l’autre coulés ensemble de maniere qu’une moitié se trouve dans le cylindre, pour empêcher que l’eau qui tombe sur le fond n’entre dans l’alembic, et l’autre moitié en-dehors, pour faciliter la jonction du cylindre avec le régulateur et l’alembic. Art. 9. L’eau provenant d’injection, s’évacue par le fond du cylindre. Le fond du cylindre est encore percé vers sa circonférence, d’un trou N de 4 pouces 4 lignes de diametre, avec un collet CI de 6 pouces de hauteur. Il a pour objet de faciliter l’évacuation de l’eau d’injection par un tuyau de cuivre hml, Pl. V. Art. 10. Description du piston qui joue dans le cylindre, avec ses dimensions. Le piston u dans les mêmes Planches, et dont la construction est représentée en grand, fig. 17, 18, et 19, Pl. VI. dont la tige de a 4 piés de hauteur, est un plateau de fer RS de 2 piés 6 pouces 4 lignes de diametre, sur un pouce d’épaisseur. Aux extrémités sont appliquées deux ou trois bandes d’un cuir aaa fort épais, saillant d’une ligne sur le pourtour du piston. L’on maintient ce cuir inébranlable, en le chargeant d’un anneau de plomb de 2 pouces 6 lignes de largeur, divisés en trois parties égales, chacune accompagnée d’une queue C. Le centre de ce piston est percé d’un trou qui reçoit le bout de la tige de, par le moyen d’un tenon arrêté avec une clavette, et cette tige est suspendue à la chaîne du balancier. Art. 11. De quelle maniere l’eau de la cuvette d’injection s’introduit dans le cylindre. Au fond de la cuvette q (Pl. IV. et V.) qui fournit l’eau d’injection, aboutit un tuyau de plomb GP de 2 pouces 2 lignes de diametre, qui s’introduit dans le cylindre en passant au-travers du collet F (art. 7.). Ce tuyau est terminé par un ajutage plat, dont l’oeil a 2 pouces 2 lignes de diametre réduit, d’où sortent environ 8 pintes d’eau froide pour chaque injection, suivant l’expérience que j’en ai fait, et qui se fait par le moyen du jeu de la clé d’un robinet P (Pl. VI.), qui s’ouvre et se ferme alternativement, comme il sera expliqué à l’article 28. Art. 12. De quelle maniere l’eau s’introduit au-dessus du piston. Il y a un robinet R (Pl. V.), dont l’oeil a 14 lignes de diametre réduit. Le tuyau Q a 2 pouces 2 lignes de diametre, par lequel on fait couler sans cesse de l’eau au-dessus du piston, provenant de la cuvette q: cette eau sert à en humecter le cuir, et empêcher l’air extérieur de s’insinuer dans le cylindre, et pour que cette eau ne déborde pas la coupe lorsque le piston vient à remonter; et pour évacuer le superflu, on a joint le tuyau SSS de 4 pouces 4 lignes de diametre, qui va se rendre dans le réservoir provisionnel V (Plan. IV.), placé en dehors du bâtiment. La partie supérieure SN sert au même effet, c’est-à-dire à décharger le superflu de la cuvette q, provenant d’une pompe refoulante (art. 2.). Art. 13. Description de la chaudiere qui compose le fond de l’alembic, avec ses dimensions. L’alembic (Pl. IV. et V.) est composé d’une chaudiere X Y z et, évasée de 3 pouces par le haut, ayant un diametre de 7 piés 8 pouces par le haut, et 7 piés 3 pouces par le bas, sur 3 piés 6 pouces de profondeur, sans y comprendre 3 pouces de bombage dans le milieu; elle est accompagnée d’un plat-bord aa de 11 pouces de saillie, qui s’appuie sur une retraite X et de 2 pouces ménagés dans la maçonnerie qui entoure cette chaudiere, dont la surface extérieure est isolée par une petite galerie XYz et et lmnoIK, fig. 2. Pl. I. de 9 pouces de largeur par le haut, et 12 par le bas, qui regne tout autour, et dans laquelle circule la fumée du fourneau Ybcz, pour entretenir la chaleur et l’eau bouillante. Article 14. Description du chapiteau de l’alembic. Le chapiteau Xdet (Pl. IV. et V. où l’on voit le plan, et différentes parties du régulateur), a 4 piés de hauteur, sur 9 piés 6 pouces de diametre; il a la forme d’un dôme composé de plusieurs plaques de cuivre liées ensemble par des rivetes, et revêtues de maçonnerie sur la hauteur de 2 piés 3 pouces, pour le fortifier contre la force de la vapeur, et le garantir des atteintes de tout ce qui pourroit l’endommager. Son sommet est terminé par une piece de cuivre battu, percée d’un trou de 6 pouces 6 lignes de diametre; le sommet est accompagné d’un collet de 3 pouces 1 ligne de saillie, pour se raccorder avec le tuyau de communication L qui joint le cylindre. Le régulateur est le sommet du chapiteau de l’alembic. Art. 15. Explication des parties qui appartiennent au régulateur ou diaphragme, avec ses dimensions. Les lettres aaa (fig. 12. Pl. III.) représentent un anneau de fer, dont le diametre intérieur est de 11 pouces 8 lignes, sur un pouce 6 lignes de largeur, et 6 lignes d’épaisseur. Les quatre supports cotés des lettres b, b, b, b, qui suspendent l’anneau aaa, ont 4 pouces 6 lignes de hauteur, sur 9 lignes en quarré; à l’anneau est attaché un ressort de fer GcH du profil (fig. 15.) et NO du plan (fig. 12.), de 2 pouces de largeur, sur 3 lignes d’épaisseur, servant à soûtenir le régulateur d, dont le diametre est de 7 pouces, et est accompagné d’un manche dont l’extrémité e est percée quarrément, pour recevoir l’essieu vertical fg (fig. 16.), ayant son centre de mouvement éloigné de 6 pouces 7 lignes du centre du régulateur: le pivot inférieur de cet essieu joue dans un trou f pratiqué dans l’anneau aaa, ou G H, fig. 16. La partie e ou ik (fig. 16.) du régulateur, est liée par une clavette à l’essieu vertical fg, et la partie il de cet essieu qui est arrondie, joue exactement dans un canon ln, adapté à la plaque NO, fig. 13. et 16. La partie supérieure lg de l’essieu vertical, reçoit une clé qui communique le mouvement au régulateur, dont le bouton m (fig. 15.) glisse sur le ressort GcH, qui est fort poli, en descendant de c en m: ce mouvement ouvre l’orifice no, qui a intérieurement 5 pouces 6 lignes de diametre, sur 13 pouces 6 lignes de hauteur. La figure 13, qui est la plaque dont on a parlé, est plombée au sommet de l’alembic, pour que l’air ne s’introduise pas. La figure 14. représente en plan la partie supérieure du tuyau L, désignée par LM (fig. 15 et 16.), par laquelle ce tuyau se raccorde avec celui qui est au centre de la base du cylindre, avec des vis et écroux (art. 8.). Art. 16. Situation de l’alembic et du fourneau dans le bâtiment qui renferme la machine. L’on voit l’emplacement de l’alembic dans les bâtimens où il est renfermé, par les figures qui représentent les plans des différens étages, dont le premier est élevé de 7 piés au-dessus du niveau des terres; et à trois piés six pouces plus bas, est le niveau du cendrier: l’on y verra une coupe horisontale du fond de l’alembic (Pl. II. fig. 3.), accompagnée d’un revêtement de maçonnerie qui en soûtient le chapiteau; de cet étage l’on peut descendre par un escalier ab, dans l’endroit ou est le fourneau, fig. 1 et 2. Le fond dudit fourneau est une grille C, élevée de 4 piés au-dessus du niveau du cendrier d (Voyez les profils, Pl. IV. et V.), servant de foyer, et on introduit le charbon de terre ou de bois par une ouverture e, vis- à-vis de laquelle est une porte f qui répond au rez-de-chaussée. On a pratiqué une ventouse gf dans l’épaisseur du massif de la maçonnerie, afin que l’air extérieur puisse aisément s’introduire dans le cendrier sous la grille, pour animer le feu dont la fumée ne peut échapper par la cheminée IK opposée à l’entrée du fourneau, qu’après avoir circulé autour de la chaudicre dans la galerie l m n o I K, fig. 2. Pl. I. Art. 17. Au-dessus du chapiteau de l’alembic est une ventouse, pour laisser échapper la vapeur quand elle est trop forte. Sur la surface du chapiteau de l’alembic, il y a un bout de tuyau f (Pl. V.) de 4 pouces de hauteur, sur 3 pouces 3 lignes de diametre, soudé verticalement sur le chapiteau. Au sommet de ce tuyau est adapté une soupape chargée de plomb, que l’on nommera ventouse, dont l’objet est de donner issue à la vapeur de l’alembic lorsqu’elle devient par trop forte: cette soupape se leve assez souvent quand le régulateur est fermé, et que le piston descend. Art. 18. Usages des deux tuyaux pour éprouver la hauteur de l’eau dans l’alembic. L’on remarquera l’ellipse a, b, fig. 5, Pl. II. dont le grand axe a 18 pouces et le petit 12. C’est une plaque de cuivre qui se détache quand on veut entrer dedans l’alembic lorsqu’il y a quelques réparations à y faire. A cette plaque sont attachés aux endroits cg, deux tuyaux de 11 lignes de diametre, dont le premier c est plus court que le second g. Celui g descend jusqu’au niveau a, a, du plat-bord de la chaudiere, comme on peut voir Pl. V. Ces tuyaux ont au sommet chacun une clé de robinet servant à éprouver à quelle hauteur est la surface de l’eau dans l’alembic; par exemple, si en les ouvrant, on s’apperçoit qu’ils donnent tous deux de la vapeur, c’est une marque que l’eau est trop basse; et au contraire, s’ils donnent tous deux de l’eau, c’en est une qu’elle est trop haute: mais si l’un donne de l’eau et l’autre de la vapeur, alors la surface de l’eau est à une hauteur convenable, ce qui arrive quand elle se rencontre à 4 et 5 pouces au-dessus du plat-bord, a, a, de la chaudiere: si l’eau sort par les tuyaux d’épreuve, cela vient de ce que la vapeur faisant effort de toutes parts pour s’échapper, presse la surface de l’eau dans laquelle le tuyau trempe et l’oblige à monter comme dans les pompes foulantes. Art. 19. De quelle maniere on évacue la vapeur de l’alembic pour arrêter la machine. Au chapiteau de l’alembic, Pl. IV. est adapté un tuyau de plomb r, f, t, que l’on nomme cheminée, dont l’extrémité t, qui aboutit hors du bâtiment, est fermée d’une soupape chargée de plomb, attachée à une corde qui passe sur une poulie M. Ce tuyau qui a 4 pouces 4 lignes de diametre, sert à évacuer la vapeur en ouvrant la soupape lorsqu’on veut arrêter la machine, et à lui donner une échappée lorsqu’elle acquiert assez de force pour lever la soupape; autrement l’alembic seroit en danger de crever. Art. 20. Usage d’un réservoir provisionnel pour fournir de l’eau à l’alembic. Il y a en-dehors du bâtiment deux murs, a b, fig. 1, 2, 3, Pl. I. et II. de maçonnerie, sur lesquels est placé un réservoir provisionnel V, fig. 3, et Pl. IV, fait de madriers doublés de plomb; il contient 339 piés cubes ou \scriptstyle 42 \frac {3}{8} muids d’eau, que l’on entretient ordinairement à cette quantité. Cette eau provient du superflu de la cuvette q d’injection, qui descend par les tuyaux cotés des lettres NS; ce réservoir est accompagné d’un tuyau RT de 2 pouces 2 lignes de diametre; il sert à introduire de l’eau dans l’alembic par le moyen d’un robinet m, dont l’oeil a 2 pouces 2 lignes de diametre réduit; et on vuide ledit alembic par le moyen d’un autre tuyau de cuivre zWQ de 3 pouces 3 lignes de diametre, accompagné du robinet W, dont l’oeil a 2 pouces de diametre réduit. Ce tuyau passe sous le réservoir provisionnel. Art. 21. De quelle maniere l’eau d’injection sort du cylindre. On a dit (art. 9.) que le collet C N, Pl. IV. facilite l’évacuation de l’eau d’injection qui tomboit dans le cylindre; pour cela le collet est racordé avec un tuyau de cuivre h, l, m, Pl. V. nommé rameau d’évacuation de 4 pouces 4 lignes de diametre, qui va aboutir au fond d’une petite citerne n, dont on voit le plan fig. 2, Pl. I. dans laquelle se décharge environ les \scriptstyle \frac {3}{4} de l’eau tiede d’injection: à ce rameau il y a une soupape P dans la citerne suspendue à un ressort de fer; cette soupape, qui est fermée quand le piston descend, et qui est toûjours baignée d’eau afin que l’air extérieur ne puisse y entrer, est chargée de plomb, de maniere que le poids de l’eau qui remplit le rameau d’évacuation ne puisse lever à chaque injection la soupape, qu’il ne soit aidé par la force de la vapeur. A la citerne il y a une décharge Pq, de superficie, représentée fig. 2, Pl. I. Art. 22. Une partie de l’eau d’injection passe dans l’alembic pour suppléer au déchet que cause la vapeur. L’on remarquera que le godet a, Pl. V. communique par un tuyau horisontal à un autre tuyau de cuivre ik, nommé tuyau nourricier, de 2 pouces 2 lignes de diametre sur 8 piés 6 pouces de hauteur, dont une partie trempe dans l’eau de l’alembic jusqu’à 15 pouces du fond, et l’autre partie saillie de 2 piés 10 pouces en-dehors; l’on saura que \scriptstyle \frac {1}{4} qui nous reste de l’eau d’injection, et qui sort tiede du cylindre, vient remplacer par ce tuyau le déchet que cause la vapeur à l’eau de l’alembic, qui se trouve par là toûjours entretenue à la même hauteur. Art. 23. Description du tuyau nourricier. Ayant dit (art. 18.) que la force de la vapeur faisoit monter l’eau bouillante dans des tuyaux d’épreuves lorsqu’ils y trempoient, l’on voit que la même cause doit aussi la faire monter dans le tuyau nourricier ik, puisqu’il est ouvert par les deux bouts; et à un pouce au-dessus du plat-bord a, a, il y a un trou à l’endroit m, par où monte l’eau bouillante, qui fait voir qu’il faut en remettre dans la chaudiere pour conserver le plat-bord: l’eau monte jusqu’à un certain point où la vapeur la soûtient en équilibre avec le poids de la colonne d’air qui est opposé. Art. 24. De quelle maniere se font les opérations des articles 22 et 23. L’action de la vapeur ne pouvant pousser de bas en haut le piston avec une force capable de surmonter le poids de la colonne d’air dont il est chargé, sans presser de haut en bas avec la même force, la surface de l’eau qui est tombée dans le fond du cylindre; cette eau qui est refoulée dans les deux rameaux, de maniere que celui d’évacuation h, l, m, en reçoit les \scriptstyle \frac {3}{4} (art. 21) et l’autre passe \scriptstyle \frac {1}{4} par le collet Z, a, et le tuyau horisontal dans le tuyau nourricier, on elle contraint l’eau chaude qui s’y trouve de descendre pour en occuper la place, jusqu’à l’instant que renouvellant les opérations, elle l’obligera de passer à son tour au fond de l’alembic. Art. 25. Détail des pieces qui font joüer le régulateur. Ces pieces sont représentées au plan fig. V. Pl. II. et en perspective, fig. 20, Pl. VI. où l’on voit deux poteaux dd, soûtenant un essieu, e, h, sur lequel passent les anneaux d’un étrier 1, 2, 3, 4. Cet étrier est traversé par un boulon 4, autour duquel joue une fourche 5 5, dont la queue A aboutit à la clé B du régulateur (art. 15.). Au même essieu est fixé une patte ce 6 à deux griffes, et dont la partie e sert de manche au marteau ou poids 6. Les 2 griffes embrassent le boulon 4 de l’étrier: sur le même axe sont encore deux branches de fer 7, 8, 9. Dans la situation que l’on voit ces attirails, le régulateur est ouvert; il produit des vapeurs dans le cylindre sous le piston, et le robinet P d’injection est fermé. Art. 26. De quelle maniere le chevron pendant fait agir le régulateur et le robinet d’injection. On a dit (art. 1.) que la chaîne lm attachée à une des jantes du balancier, portoit une coulisse ma, qui n’est autre chose qu’un chevron pendant de 16 piés 6 pouces de longueur, ayant une fente dans le milieu. Cette coulisse dont on voit une portion X Y, fig. 20. joue de même sens que le piston, et sert à communiquer le mouvement au régulateur et au robinet d’injection, elle enfile sur le rez-de-chaussée du premier étage un bout de madrier z de 3 piés 6 pouc. de longueur, sur 14 pouces de large et 4 d’épaisseur, qui la maintient toujours verticale en montant ou en descendant dans le trou C, pratiqué au- dessous de sa direction, comme on peut voir dans la Planche IV. Art. 27. De quelle maniere le mouvement se communique au régulateur. La fente de la coulisse fig. 20, Pl. VI. est traversée d’un boulon revêtu de plusieurs morceaux de cuir, au-dessus duquel vient se rendre par intervalle la branche 8, 9. A l’instant que le piston étant parvenu au bas du cylindre, le régulateur s’ouvre pour laisser passer la vapeur, alors le balancier éleve la coulisse XY, le boulon fait monter l’extrémité 9 de cette branche, par conséquent fait tourner l’essieu qui releve le poids 6, et pendant ce tems-là l’étrier reste immobile, à cause de l’intervalle qui est entre les griffes; mais aussi-tôt que le poids 6 a passé le vertical, il imprime en tombant du côté du cylindre une force à une des griffes qui frappe le boulon 4, le chasse, et l’étrier en arriere, et par conséquent la manivelle B ferme alors le régulateur quand la coulisse monte, elle entraîne avec elle la branche 8, 9, qui fait tourner l’essieu. L’essieu en tournant et la chûte du poids 6, font monter aussi l’autre branche 8, 7. Peu après cette coulisse venant à descendre, une cheville % attachée à une de ses faces, ramene la branche 8, 9, qui fait tourner l’essieu et releve le poids 6, qui tombe ensuite de la gauche à la droite; l’autre griffe pousse en avant l’étrier qui étoit resté immobile pendant la descente de la coulisse, alors la manivelle ouvre le régulateur: les chûtes du marteau 6 sont limitées de part et d’autres par des cordes attachées aux parties fixes du bâtiment dans lequel la machine est renfermée. Art. 28. Dètail des pieces qui appartiennent au robinet d’injection. La clé du robinet d’injection P, fig. 20, Pl. VI. et Pl. IV. est en forme d’une patte d’écrevisse ou de fourche, dans laquelle agit une broche de fer m, qui la frappe par un mouvement de vibration, tantôt d’un sens et tantôt de l’autre, pour ouvrir et fermer le passage de l’eau de la cuvette q dont on a parlé. Cette broche M attachée à l’essieu d’un levier no, sur lequel se meut un marteau K échancré par-dessus, pour s’accrocher par intervalle dans une coche pratiquée à un morceau de bois TV, nommé décliq, qui passe au-travers d’une fente pratiquée au poteau pendant, l’extrémité T est mobile autour d’un boulon, et l’autre V baisse et hausse suivant le mouvement de la coulisse XY. Art. 29. Explication du mouvement qui fait agir le robinet d’injection. On saura qu’à l’une des faces de la coulisse opposée à celle dont on vient de parler (art. 27.), est aussi attachée une cheville qui soûleve le décliq TV, lorsque la coulisse est parvenue à sa plus haute élevation; alors le marteau R cessant d’être sotitenu, tombe avec violence sur le levier ou broche m, et agit contre une des branches de la fourche qui forme la clé; ce qui ouvre le robinet P d’injection. Pendant que l’eau jaillit dans le cylindre court (fig. 4.), le marteau repose sur une piece de bois, après avoir décrit une courbe RP. Après cette opération, la coulisse XY redescend; et la cheville qui a levé le décliq, rencontrant en chemin le levier nS, l’oblige de descendre pour relever le marteau R, et le remettre dans sa premiere situation. Cela ne se peut faire sans que la broche m ne pousse en-avant l’autre patte de la clé du robinet, pour la ramener d’où elle étoit partie. Le robinet d’injection se referme donc jusqu’au moment où la coulisse remontant de nouveau, recommence la premiere manoeuvre pour faire ouvrir ledit robinet d’injection. Art. 30. Conclusion sur le jeu du régulateur, et celui du robinet d’injection. Il suit de ce qu’on vient d’exposer, que la coulisse descendant, elle ferme le robinet d’injection immédiatement après le régulateur, dans l’instant qu’elle est parvenue au plus bas; et qu’au contraire lorsqu’elle est montée au plus haut, le robinet d’injection s’ouvre, et le régulateur se ferme: ainsi ces deux effets, quoique contraires, entretiennent toûjours la machine dans un mouvement régulier, lorsque la chaleur du fourneau est uniforme, et que toutes les autres pieces de la machine agissent comme il faut. Il faut remarquer que l’on rend le jeu du régulateur et celui du robinet d’injection plus ou moins prompts, selon que les chevilles qui accompagnent la coulisse XY sont placées plus ou moins hautes. Dans la situation où est la machine aujourd’hui, elle a six piés de levée (art. 3.); et si on vouloit lui en donner moins, il faudroit placer une autre cheville plus haut que celle qui fait agir le régulateur, et la charger de cuir (art. 27.): alors la machine auroit moins de levée; et le régulateur étant ouvert produiroit plus de vapeur. La raison en est claire, car alors le mouvement seroit moins accéleré; et qu’au contraire si on lui donne plus d’injection, il faudroit placer une autre cheville plus haut que celle qui leve le décliq: alors le mouvement de la machine seroit plus accéleré, et par conséquent produiroit plus d’injection. Art. 31. Explication de la manoeuvre que l’on exécute pour commencer à faire joüer la machine. Pour donner le premier mouvement à la machine, l’on commence par remplir d’eau la chaudiere (art. 20.); ensuite on allume le feu, et on laisse couler l’eau dans la coupe (art. 11.) Immédiatement après, celui qui dirige la machine, vient voir dans quelle situation est le régulateur, afin de l’ouvrir s’il étoit fermé; ayant la facilité, à l’aide d’une manivelle, de donner à l’essieu le même mouvement que lui imprime la coulisse. La vapeur entre dans le cylindre, en chasse l’air, et échauffe l’eau qui est au-dessus du piston, que l’on fait couler dans le godet, pour remplir les tuyaux par lesquels se décharge l’eau d’injection (art. 21.) Pendant cette manoeuvre, la machine reste en repos jusqu’au moment qu’elle donne le signal pour avertir qu’il est tems de la faire joüer; ce qui s’éprouve lorsque la vapeur ayant acquis assez de force pour ouvrir la soupape qui fermoit sa cheminée (art. 19.), en sort avec détonation. Aussi-tôt le directeur de la machine, qui attend ce moment, prend de la main droite la queue du marteau (art. 29.), de la gauche la branche (art. 27.); ferme le régulateur, et un instant après ouvre le robinet d’injection qui fait descendre le piston. Ensuite le régulateur s’ouvre de lui-même, et la machine continue de joüer, sans qu’on y touche, par un effet alternatif de vapeur et d’injection d’eau froide, secondé du poids de l’atmosphere. Art. 32. Le mouvement de la machine doit être réglé de maniere qu’elle produise quatorze impulsions par minute. Quand le mouvement de la machine est bien réglé, elle produit ordinairement quatorze impulsions par minute, ainsi qu’on l’a observé; et dans un cas forcé, on peut en donner jusqu’à 16 et 17. On a aussi observé que le piston mettoit un peu plus de tems à monter qu’à descendre. Art. 33. Conjecture sur la maniere dont se forme la vapeur. Il faut considérer que le feu, qui est une matiere subtile, pénetre le fond de l’alembic, passe au-travers de ses pores, met les parties de l’eau dans une extrème agitation; et comme cette matiere ne cherche qu’à s’étendre pour se mouvoir avec plus de liberté, elle s’éleve au-dessus de l’eau, dont elle entraîne les parcelles les plus déliées en une quantité prodigieuse, qui font effort de toutes parts pour s’échapper, avec une force qui devient supérieure à celle du poids de l’air; et quand le régulateur vient à s’ouvrir, elle entre avec impétuosité dans le cylindre, pousse le piston devant elle, jusqu’à l’instant où l’injection d’eau froide condense cette vapeur et anéantisse sa force: alors elle retombe en eau. Ainsi l’on voit que le jeu de cette machine dépend de l’effet alternatif de l’eau chaude et de l’eau froide, joint à l’action de l’atmosphere; le cylindre reste vuide, et donne lieu au poids de l’atmosphere de ramener le piston: ainsi l’on voit que dans l’espace d’environ deux secondes que dure l’injection des huit pintes d’eau froide (art. 11.), il se condense environ \scriptstyle 4 \frac {3}{4} muid de vapeur; et pendant ce tems-là il s’en forme une assez grande quantité pour relever le piston de nouveau, aussi-tôt que le régulateur lui en laisse la liberté. On a dit (art. 24.) que quand la vapeur entre dans le cylindre, elle refoule l’eau qui se trouve au fond, et en fait passer environ six pintes dans le rameau d’évacuation (art. 21.), et deux dans l’alembic par le tuyau nourricier (art. 22.), suivant l’expérience que j’en ai faite. Art. 34. Expérience de M. Desaguliers sur la force de la vapeur de l’eau bouillante. M. Desaguliers, qui a fait beaucoup d’expériences sur la machine à feu, dit que la force de la vapeur dans le cylindre, ne surpassoit jamais d’un \scriptstyle \frac {1}{10} la résistance de l’air extérieur, et n’y étoit jamais d’un \scriptstyle \frac {1}{10} plus foible; mais entre ces deux termes cette force change continuellement, selon que le piston est plus ou moins élevé, c’est-à-dire selon que l’espace est plus ou moins grand. Il prétend aussi que la vapeur de l’eau bouillante est environ 14000 fois plus rare que l’eau froide; et qu’alors elle est aussi forte par son ressort que l’air commun, quoique 16 fois plus rare. Voyez Eau. Art. 35. Expérience faite sur la quantité de charbon de terre ou de bois nécessaire pour l’entretien du fourneau pendant 24 heures. Le fourneau consume en 24 heures 6 muids de charbon de terre, contenant chacun 13 piés cubes, ou deux cordes de bois chacune de 7 piés 7 pouces de longueur sur autant de hauteur, et 3 piés 3 pouces de largeur. On observe que deux hommes suffisent pour veiller autour de la machine. Il y a un chef qui fait manoeuvrer ladite machine, et un second qui a soin de faire le feu au fourneau. Art. 36. Quand la machine produit 14 impulsions par minute, elle épuise 255 muids d’eau par heure: élevée à 242 piés de hauteur. On a dit (art. 32.) que la machine produisoit 14 impulsions par minute, lorsque le mouvement est bien réglé. L’on voit que dans le même tems elle épuise une colonne d’eau de 112 piés de hauteur sur 8 pouces 3 lig. de diametre, ou 85 pintes par chaque impulsion; et qu’à cause de 14 qu’elle donne dans une minute, elle produit 1190 pintes d’eau: partant dans une heure elle produit 71400 pintes, ou 255 muids d’eau, le muid contenant 8 piés cubes, ou 280 pintes mesure de Paris. Art. 37. Calcul de la puissance qui fait agir cette machine. Pour insinuer de quelle maniere l’on doit faire le calcul de cette machine, il faut considérer que le diametre du piston étant de 30 pouces 6 lig. (art. 6.), sa superficie sera d’environ 5 \scriptstyle \frac{1}{6} pié quarré, qu’il faut multiplier par 2205 lignes, pesanteur d’une colonne d’air d’un pié quarré de base, sur \scriptstyle 31 \frac {1}{2} piés de hauteur. Il viendra \scriptstyle 11392 \frac {1}{2} liv. pour l’action de l’air extérieur sur le piston, et par conséquent pour la force de la puissance motrice. Art. 38. Remarque essentielle pour calculer l’effort de la puissance qui fait agir les pompes. La force de la puissance qui aspire l’eau dans une pompe, doit être au moins égale au poids de la colonne d’eau qui auroit pour base le cercle du piston, et pour hauteur la distance du puisart au piston, lorsqu’il est parvenu dans sa plus haute élevation. A quoi il faut ajoûter le poids de l’eau dont le piston est surmonté lorsqu’il s’éleve au-dessus du terme de l’aspiration pour la dégorger dans les bâches. Si l’on considere les choses avec attention, on verra que quelle que soit la grosseur du tuyau d’aspiration, la puissance qui éleve le piston, soûtiendra toûjours le même poids, dans quelques dispositions que soient ses parties, posées contre un plan vertical, ou sur un plan incliné; que la puissance appliquée au piston d’un diametre égal, plus grand ou plus petit que le fond du tuyau, il sera toûjours chargé du poids d’une colonne d’eau qui auroit pour base le cercle du piston, et pour hauteur celui du niveau de l’eau au-dessus du même piston. Art. 39. Calculer la puissance ou le poids de la colonne d’eau des pompes aspirantes. Les pompes aspirantes élevant ensemble une colonne d’eau de 242 piés de hauteur sur 8 pouces 3 lig. de diametre, l’on trouvera que cette colonne pese \scriptstyle 6290 \frac{1}{4} l. La pompe de la bâche faisant monter l’eau à 36 piés de hauteur (art. 2.), le diametre de son piston n’est que de 4 pouces 2 l. Le poids de la colonne d’eau qu’elle refoule, est de \scriptstyle 237 \frac {11}{16} l. qui étant ajoûtés à \scriptstyle 6290 \frac {1}{4} l. il viendra \scriptstyle 6527 \frac {15}{16} l. à quoi il faut encore ajoûter le poids des attirails qui répond au puits, que j’estime d’environ 3000 l. ainsi la puissance aura à surmonter une résistance d’environ \scriptstyle 9527 \frac {15}{16} l. et comme cette puissance a été trouvée de \scriptstyle 11392 \frac {1}{2} l. (art. 37.), elle sera donc supérieure de \scriptstyle 1864 \frac {9}{16} l. au poids qu’elle doit enlever. Art. 40. La puissance doit être au poids comme 6 à 5, pour prévenir tout inconvénient. On remarquera que cette supériorité de la puissance sur le poids, doit être au moins dans le rapport de 6 à 5; elle est nécessaire, non-seulement pour rompre l’équilibre, mais encore parce que le piston n’est point chassé tout-à-fait par la pesanteur absolue de l’air, puisqu’il fuit et se dérobe en partie à son impression; et que d’ailleurs il ne faut pas compter que quand le piston descend, le cylindre soit entierement privé d’air grossier, puisque l’eau d’injection en entraîne toûjours une certaine quantité, qui se trouvant renfermée dans un plus petit espace à mesure que le piston descend, pourroit acquérir une force de ressort assez sensible pour lui résister. Art. 41. Cette machine peut aussi servir à élever l’eau aussi haut que l’on voudra au-dessus de l’horison. On remarquera que si l’on avoit à élever l’eau d’une source à une hauteur considérable au- dessus de l’horison dans des tuyaux posés verticalement, ou sur un plan incliné, on pourroit se servir de la même machine, en disposant des pompes aspirantes et refoulantes, de la maniere la plus convenable, suivant la situation des lieux. Art. 42. La théorie des machines à feu, à l’égard de leurs effets, est la même que celle des pompes mûes par un courant. Il faut remarquer que lorsqu’un fluide fait mouvoir des pompes à l’aide d’une machine où le bras du levier du poids est égal à celui de la puissance, il arrivera toûjours que la superficie du piston, celle d’une des aubes, la chûte capable de la vitesse respective du fluide, et la hauteur où l’on veut élever l’eau, composeront quatre termes réciproquement proportionnels. L’on verra que cette regle pourroit s’appliquer aux machines à feu, si l’on pouvoit faire abstraction du poids des attirails et de la pompe refoulante qui est dans la bâche supérieure; car l’on peut regarder la superficie du piston qui joue dans le cylindre, comme celle d’une aube, c’est-à-dire le poids de la colonne d’air, ou celui d’une colonne d’eau de \scriptstyle 31 \frac {1}{2} piés de hauteur (article 37.), comme la force absolue du fluide, qu’il faut multiplier par \scriptstyle \frac {5}{6} pour avoir la force relative (article 40.): alors le produit du quarré du diametre du grand piston, par la hauteur réduite de la colonne équivalente au poids de l’atmosphere, seroit égal au produit du quarré du diametre du petit piston qui doit aspirer ou refouler l’eau; et par la hauteur où elle doit être élevée, il arriveroit que si le tourillon n’étoit pas au centre, c’est-à-dire dans le milieu du balancier, il faudroit que ces deux produits fussent dans la raison réciproque du bras du levier du grand et du petit piston, suivant le principe de la méchanique. Nous supposerons que la valeur de toutes les lignes que nous allons désigner par des lettres, seront exprimées en piés ou fractions de piés. Art. 43. Formule générale pour déterminer les dimensions des principales parties des machines à feu. Je nomme P le poids du grand piston, D son diametre ou celui du cylindre, et a son bras de levier, p le poids des attirails qui répondent au petit piston, d son diametre, et b son bras de levier, h hauteur où l’eau doit être élevée, ou profondeur du puits, C poids de la colonne d’eau que la pompe de la bâche supérieure doit refouler, y compris le poids des attirails de son piston, e son bras de levier, f poids de la coulisse, et i son bras de levier. On prendra la superficie du cercle du grand piston; on la multipliera par 2205 (art. 37.), et l’on aura l’action de l’air extérieur sur le piston, ou la force de la puissance motrice qu’il faut multiplier par \scriptstyle \frac {5}{6}, y ajoûter ensuite P, et multiplier le tout par le bras de levier a, puis ajoûter au produit le poids de la coulisse multiplié par son bras de levier, l’on aura une expression de l’action de la puissance autour du cylindre; ensuite on cherchera la superficie du cercle du petit piston qu’on multipliera par la hauteur h du puits, et l’on aura l’expression du volume de la colonne d’eau qu’il faut aspirer ou refouler; et pour en avoir le poids, on multipliera par 70 liv, pesanteur d’un pié cube d’eau; on ajoûtera au produit le poids des attirails, multipliant cette quantité par son bras de levier b, à quoi il faudra encore ajoûter le produit du poids de la colonne d’eau de la bâche supérieure ou de la pompe refoulante par son bras de levier, et l’on aura l’action de la puissance autour du puits; égalant les deux actions, on aura la formule générale pour la machine à feu. A l’égard des frotemens, comme leur résistance dans cette machine est presque insensible, n’ayant guere lieu qu’aux tourillons du balancier, dont le rayon est extrèmement petit par rapport au bras du levier de la puissance; on les regarde comme nuls, pour ne point trop composer la formule. Art. 44. L’on peut rendre la formule plus simple dans le cas où l’on veut en faire usage. Je considere que parmi les grandeurs qui composent la formule ci-dessus, il y en a plusieurs qui sont déterminées par la disposition qu’il faudra donner à la machine; par exemple, l’on connoîtra toûjours le bras du levier et le poids de la colonne d’eau qu’il faudra élever dans la cuvette d’injection, par la disposition des tourillons du balancier, et par conséquent le rapport des deux bras du levier, le poids des attirails des pompes aspirantes ayant déterminé la profondeur du puits, la pesanteur du grand piston et celle de la coulisse; c’est-à-dire qu’il faut supprimer de la formule ci-dessus la pesanteur du grand piston, le produit du poids de la coulisse par son bras de levier: si on soustrait d’abord le poids des attirails pour avantager la puissance agissante, il est aussi naturel de placer les tourillons dans le milieu du balancier, à moins qu’on ne soit contraint d’en user autrement pour rendre le bras de levier de la puissance plus grande que celui du poids, et il ne restera plus dans la formule que les trois grandeurs D, d et h, qui sont sujettes à varier. Art. 45. Connoissant le diametre du piston des pompes, et la hauteur où l’on veut enlever l’eau, c’est-à-dire la profondeur du puits, trouver le diametre du cylindre. On a déterminé le diametre des pompes (art. 43.), afin que la machine puisse fournir une certaine quantité d’eau proportionnée à la relevée du piston, et au nombre des impulsions par minute. Par le même article, on a aussi déterminé la profondeur du puits; il ne s’agit, pour connoître le diametre du cylindre, qu’à supposer D=x et D2=x2, et dégager cette inconnue. Voyez Equation. Art. 46. Connoissant la hauteur où l’on doit élever l’eau, ou la profondeur du puits, et le diametre du cylindre, trouver le diametre du piston des pompes. Pour connoître le diametre du piston des pompes, on suppose que le diametre du cylindre est déterminé de même que la profondeur du puits où l’on veut faire monter l’eau, ou la refoulant sur une éminence. Pour cela, il faut supposer d=x et d2=x2 en la place de d2, et résoudre l’équation. Art. 47. Connoissant le diametre du cylindre et celui des pompes, trouver la hauteur où l’on veut enlever l’eau, ou la profondeur du puits. Pour connoître la profondeur du puits, on suppose que le diametre du cylindre est déterminé de même que celui du piston des pompes, qui doit aspirer ou refouler l’eau; il faut supposer h=x, et en la place de h, il faut mettre sa valeur qui est x dans la formule générale. Dépense de la machine à feu, telle qu’elle est dans nos Planches. La machine à feu du bois de Bossu, est la plus parfaite que nous ayons dans les environs. Ceux qui en ont fait la dépense, m’ont dit qu’elle leur avoit coûté, y compris le bâtiment dans lequel cette machine doit être renfermée, environ trente mille livres, ci 30000 liv. Le puits dans lequel doivent être montés les pompes, les bois pour garnir les parois, et ceux pour soûtenir et entretenir les pompes, y compris la main-d’oeuvre, a coûté environ vingt-cinq mille livres, ci 25000 Total 55000 liv. On observe que la dépense d’une semblable machine à feu, paroit coûter environ cinquante-cinq mille livres, et c’est suivant que le puits est plus ou moins profond, et que la nature du terrein peut permettre de creuser le puits de la profondeur proposée. Le jeu de cette machine est très-extraordinaire, et s’il falloit ajoûter foi au système de Descartes, qui regarde les machines comme des animaux, il faudroit convenir que l’homme auroit imité de fort près le Créateur, dans la construction de la pompe à feu, qui doit être aux yeux de tout cartésien conséquent, une espece d’animal vivant, aspirant, agissant, se mouvant de lui-même par le moyen de l’air, et tant qu’il y a de la chaleur. Feu, (Chimie.) Le chimiste, du moins le chimiste Stahlien, considere le feu sous deux aspects bien différens. Premierement, comme un des matériaux ou principes de la composition des corps; car, selon la doctrine de Stahl bien résumée, le principe que les Chimistes ont designé par les noms de soufre, principe sulphureux, soufre principe, principe huileux, principe inflammable, terre inflammable et colorante, et par quelques autres noms moins connus, que nous rapporterons ailleurs, voyez Phlogistique; ce principe, dis-je, n’est autre chose que le feu même, qu’une substance particuliere, pure et élémentaire, la vraie matiere, l’être propre du feu, le feu de Démocrite et de quelques physiciens modernes. Stahl a designé cette matiere par le mot grec phlogiston, qui signifie combustible, inflammable; expression que nous avons traduite par celle de phlogistique, qui est devenue technique, et qui n’est pour nous, malgré sa signification littérale, qu’une de ces dénominations indéterminées qu’on doit toûjours sagement donner aux substances, sur l’essence desquelles regnent diverses opinions très-opposées: or les dogmes de Becher et de Stahl, sur le principe du feu, qui paroissent démontrables à quelques chimistes, sont au contraire, pour quelques autres et pour un certain ordre de physiciens, incompréhensibles et absolument paradoxes, et par conséquent faux; conséquence que les premiers trouveront, pour l’observer en passant, aussi peu modeste que légitime. Quoi qu’il en soit, ce sera sous ce nom de phlogistique que nous traiterons du principe de la composition des corps, que nous croyons être le feu. Voyez Phlogistique. Les phenomenes de la combustion, de la calcination, de la réduction, de la détonation, en un mot, de tous les moyens chimiques, dans lesquels le feu combiné éprouve quelque changement chimique; tous ces phénomenes, dis-je, appartiennent au feu, considéré sous ce premier point de vûe. Voyez Combustion, Calcination, Détonation, Réduction, Phlogistique. Secondement, les Chimistes considerent le feu comme principe de la chaleur. Le mot feu, pris dans ce sens, est absolument synonyme dans le langage chimique, à celui de chaleur. Ainsi nous disons indifféremment le degré de chaleur de l’eau bouillante, ou le degré de feu de l’eau bouillante. Nous avons dit ailleurs (article Chimie, pag. 414. col. 2.) que le feu, considéré comme principe de la chaleur, étoit un instrument ou agent universel que le chimiste employoit dans l’opération de l’art, ou dont il contemploit les effets dans le laboratoire de la nature. Nous allons nous occuper dans cet article de ses effets chimiques, dirigés par l’art. Toutes les opérations chimiques s’exécutent par deux agens généraux, la chaleur et les menstrues. Mais cette derniere cause elle-même, quelque générale et essentielle que soit son influence dans les changemens chimiques, est entierement subordonnée à la chaleur, puisque le feu produit absolument et indépendamment du concours de tout autre agent, un grand nombre de changemens chimiques, au lieu que l’action des menstrues suppose nécessairement la chaleur (voyez l’article Chimie, pag. 417. col. 2. le mot Menstrue, et la suite de cet article); ensorte que le feu doit être regardé comme le moyen premier et universel de la chimie pratique. Aussi le feu a-t-il mérité de donner son nom à l’art; la Chimie s’appelle dès long-tems pyrotechnie, l’art du feu. Les Chimistes ont exalté les propriétés du feu avec un enthousiasme également digne du sujet et de l’art. Le passage de Vigenere, cité à l’article Chimie, pag. 422. col. 1. est sur-tout remarquable à cet égard. Un célebre chimiste de nos jours, l’illustre M. Pott, fait cet éloge magnifique du feu, dans son traité du feu et de la lumiere. «La dignité et l’excellence de cet être, dit M. Pott, est publiée dans l’Ecriture-sainte, où Dieu même se fait appeller du nom de la lumiere ou du feu, quand il y est dit, que Dieu est une lumiere, qu’il demeure dans la lumiere, que la lumiere est son habit...... que Dieu est un feu dévorant, qu’il fait ses anges de flamme de feu, etc.» Le feu est appellé dans la même dissertation le vicaire ou le lieutenant de Dieu dans la nature, c’est-à-dire, comme on l’a sagement exprimé dans la traduction françoise, le premier instrument que Dieu met en oeuvre dans la nature. Vanhelmont avoit déjà fait honneur au feu, de l’image sublime tracée par David (ps. 18.), en représentant le souverain moteur de la nature, comme ayant posé son tabernacle dans le Soleil. Vanhelmont, formarum ortus, §. 38. D’un autre côté, c’est principalement sur les changemens opérés par le feu dans les sujets chimiques, que les détracteurs de la Chimie, soit philosophes, soit medecins, ont fondé leurs déclamations contre cette science. Ils ont prétendu que le feu bouleversoit, confondoit, dénaturoit la composition intérieure dans les corps; qu’il dissipoit, détruisoit, anéantissoit leurs principes naturels ou hypostatiques; que ceux qu’il manifestoit étoient ses ouvrages, ses créatures, etc. etc. etc. Ces imputations sont exactement évaluées dans plusieurs articles de ce Dictionnaire, et nous les croyons sur-tout solidement réfutées par les notions claires et positives sur l’action du feu, que nous croyons avoir exposée dans les différens articles où il s’agit des effets de ce premier agent, voy. Chimie, pag. 417. 418. et Cendre; voy. aussi Menstrue, Menstruelle, Analyse, Substances animales, Végétal, et les articles de plusieurs opérations dont nous allons donner la liste sous le titre suivant, et particulierement dans celui-ci. Usage chimique du feu ou de la chaleur. Le feu est employé par le chimiste dans les distillations, les sublimations, les évaporations, les dessications, l’espece de grillage que nous appellons en latin difflatio, les liquefactions, les fusions, les précipitations par la fonte, les liquations, les dissolutions, les digestions, les cémentations, et même les fermentations. Il faut remarquer que le principe igné, le phlogistique n’éprouve dans aucune de ces opérations ni combinaison ni précipitation. La façon d’appliquer le feu aux différens sujets de toutes ces opérations, et la théorie de son action dans ces divers cas, sont exposées dans les articles particuliers. Voyez ces articles, et sur-tout l’article Distillation. Effets généraux du feu. Les effets chimiques du feu dans toutes ces opérations, se réduisent à trois; ou le feu relâche, laxat, l’aggrégation de certaines substances jusqu’à les réduire en liqueur et même en vapeur, sans altérer en aucune façon la constitution intérieure du sujet ainsi disposé (voyez l’article Chimie, pag. 415. col. 1. pag. 417. col. 2. et l’art. Distillation); ou il produit des diacreses pures (voyez au mot Distillation ce qui est dit de ces effets sur la seconde classe des sujets de cette opération, et le mot Diacrese à l’errata du V. volume); ou enfin il dispose à la combinaison chimique les substances missibles; il divise, solvit, ces corps qui n’agissent qu’étant ainsi divisés, nisi soluta; et il favorise cette action réciproque, soit que les principes qu’il met en jeu se rencontrent dans un composé naturel, comme dans les fermentations et dans l’analyse par le feu seul des matieres dont j’ai formé la troisieme classe des sujets de la distiliation (voyez l’article Distillation, et l’art. Fermentation), soit qu’ils se trouvent dans des mélanges artificiels, comme dans toutes les opérations de l’analyse menstruelle (voyez Menstrue et Menstruelle, (Analyse.) et le mot Chimie). Remarquez pourtant que ce troisieme effet ne differe pas essentiellement du premier; car l’action directe et réelle de la chaleur se borne dans les deux cas au relâchement de l’aggrégation; il a été utile néanmoins de les distinguer ici, parce qu’il auroit été révoltant, pour la plûpart des lecteurs, de voir identifier l’effet de la chaleur considéré dans la fusion ou l’évaporation, et dans la dissolution ou la fermentation; car que la chaleur n’ait qu’une influence passive dans l’exercice de l’action menstruelle, ce n’est pas une vérité reçue, mais simplement démontrable, et proposée dans plusieurs endroits de ce Dictionnaire. Voyez l’article Chimie, pag. 417. col. 2. le même art. pag. 415. col. 2. et les articles Menstrue et Menstruelle, (Analyse.) Les divers effets généraux que nous venons de rapporter sont dûs à une seule et même cause, savoir à la propriété de raréfier du feu, exercée dans une très-grande latitude, depuis le terme où commence la liquidité de l’eau jusqu’à celui que l’on a crû suffisant pour volatiliser les métaux parfaits, selon les fameuses expériences exécutées au foyer de la lentille du palais-royal, et rapportées dans les Mém. de l’académie royale des Sciences, année 1702. Sources et application du feu. Nous trouvons ce principe de chaleur dans la température même de notre atmosphere: nous nous le procurons en exposant les sujets de nos opérations aux rayons directs du soleil. Nous mettons à profit quelquefois la chaleur excitée dans certaines matieres fermentantes ou pourrissantes, telles que le marc de raisin et le fumier; ou enfin, ce qui est notre ressource la plus ordinaire et la plus commode, nous appliquons aux matieres que nous voulons échauffer, des corps inflammables actuellement brûlans, tels que le charbon, le bois, la tourbe, le charbon de terre, l’esprit-de-vin, les huiles par expression dans le fourneau à lampe, etc. de tous ces alimens du feu, celui que nous employons généralement et avec le plus d’avantage, c’est le charbon. Voyez Charbon, Esprit-de-vin, et Lampe. Cette application du feu varie selon qu’elle est plus ou moins immédiate; car ou on expose la matiere à traiter au contact immédiat du corps dont on employe la chaleur, comme dans la dessication au soleil, la distillation par le premier fourneau de Glauber, la sublimation gébériene, la réverbération de la flamme, etc. voy. ces articles; ou on place les matieres dans des vaisseaux, voyez Vaisseaux; et ces vaisseaux ou on les expose au contact immédiat du principe de la chaleur, c’est-à-dire au feu nud, selon l’expression technique; ou on interpose entre le feu et les vaisseaux, différens corps connus sous le nom d’intermede ou de bain. Voyez Bain en Chimie, et Intermede. Degrés du feu. La latitude entiere de la chaleur employée aux usages chimiques, a été divisée en différentes portions ou degrés déterminés par divers moyens; premierement par espece de matiere échauffée ou brûlante qui fournissoit la chaleur: ainsi le feu chimique a été distingué en insolation, ventre de cheval, bain de marc de raisin, feu de lampe, feu de bois, feu de charbon, etc. secondement par la circonstance de l’application plus ou moins immédiate, et par les différens milieux interposés entre le corps et le feu: le feu a été divisé sous ce point de vûe en feu nud, bain-marie, bain de sable, de cendres, de limaille, etc. Voyez Bain en Chimie. Le feu nud, selon qu’il a été placé sous le corps à traiter, sur ce corps, autour de ce corps, qu’il a été couvert ou libre, etc. s’est appellé feu de roue, feu de suppression, feu de reverbere, feu ouvert, etc. Toutes ces distinctions sont entierement abandonnées, et avec raison sans doute, puisque la plûpart sont inutiles, relativement à la détermination de l’intensité du feu. Ceux qui avoient partagé la latitude du feu chimique par degrés qu’ils appelloient premier, second, troisieme, quatrieme, avoient déterminé chacun de ces degrés d’une maniere si vague, que l’insuffisance ou plûtôt l’inutilité de cette distinction est aussi absolument reconnue. Les chimistes modernes ont rectifié toutes ces divisions, et les ont réduites à la plus grande simplicité, en ne retenant qu’un petit nombre de termes fixes, établis sur la connoissance réfléchie des effets du feu, et très-suffisans dans la pratique. Ces chimistes ont observé premierement que l’analyse ou solution réelle de la combinaison chimique, ne s’opéroit dans tous les sujets que par le secours d’une chaleur supérieure à celle qui faisoit bouillir l’eau commune; secondement que plusieurs unions beaucoup moins intimes, celles dont j’ai fait la premiere classe des sujets de la distillation, voyez cet article, cédoient à l’action d’une chaleur capable de faire bouillir l’eau, et quelques-unes même à une chaleur plus foible; troisiemement que la plûpart des menstrues appellés communément liquides, du nom de leur état ordinaire, agissoient sous un degré de chaleur inférieur à celui de l’eau bouillante; quatriemement que quelques évaporations, dessications, et un très-grand nombre de combinaisons, s’opéroient sous la température ordinaire de l’air qui nous environne, lors même qu’il n’est échauffé que par les rayons réfléchis du soleil, c’est-à-dire sans feu et à l’ombre. Ils ont, en conséquence de ces observations, divisé le feu chimique en quatre degrés; le premier ou le plus foible commence à la liquidité de l’eau, et s’étend jusqu’au degré qui nous fait éprouver un sentiment de chaleur; nous appellons ce degré froid. C’est à ce degré que s’exécutent un très-grand nombre d’opérations telles que les dissolutions à froid, les macérations ou extractions à froid, les calcinations à l’air, les dessications à l’ombre, les évaporations insensibles, la plûpart des fermentations, etc. Voyez ces articles particuliers. Rien n’est si aisé que de se procurer exactement ce degré de feu dans la pratique, puisqu’il ne s’agit que d’éloigner les substances traitées, de toute source de chaleur sensible. Quant au plus ou au moins de chaleur dans la latitude qu’embrasse ce degré, le plus haut terme n’est, dans aucun cas, assez considérable pour nuire à la perfection absolue de l’opération; et le trop foible n’a jamais d’autre inconvénient que de la suspendre: les seules fermentations vineuses méritent d’être exécutées à un degré plus constant. Voyez Fermentation. Le second degré commence à la chaleur sensible pour nos corps, et s’étend jusqu’à la chaleur presque suffisante pour faire bouillir l’eau: c’est à ce degré que s’exécutent les digestions, les infusions, la plûpart des dissolutions aidées par un feu sensible, les dessications des plantes et des substances animales, les évaporations, distillations, et toutes les cuites pharmaceutiques exécutées au bain-marie, les fermentations faites à l’étuve, quelques distillations à feu nud, telle que celle du vinaigre, etc. voyez ces articles. Le bain-marie fournit un moyen aussi sûr que commode d’obtenir ce degré de feu, dont le plus ou le moins d’intensité n’est pas d’une plus grande conséquence que les variations du même genre du degré précédent. Le troisieme degré est celui de l’eau bouillante; celui-ci est fixe et invariable: on exécute à ce degré toutes les decoctions des substances végétales et animales, la distillation des plantes avec l’eau, la cuite des emplâtres dans lesquelles entrent des chaux de plomb qu’on ne veut pas brûler. On peut compter encore parmi les opérations exécutées à ce degré, la distillation du lait, et celle du vin; parce que la chaleur qui fait bouillir le lait et le vin, ne differe pas beaucoup de celle qui fait bouillir l’eau. L’application de l’eau bouillante ou de la vapeur de l’eau bouillante à un vaisseau, ne communique jamais aux matieres contenues dans ce vaisseau une chaleur égale à celle de cette eau ou de cette vapeur; c’est un fait observé, et dont la raison se déduit bien simplement des lois de la communication de la chaleur généralement connues: c’est en consequence de ces observations que nous avons rangé le bain-marie parmi les moyens d’appliquer aux sujets chimiques un degré de chaleur inférieur à celui de l’eau bouillante. Ce n’est pas ici une observation de pure précision; elle est au contraire immédiatement applicable à la pratique, et d’autant plus nécessaire que les auteurs ne s’expliquent pas assez clairement sur la détermination de ce degré. La chaleur du bain- marie bouillant est communément désignée par le nom de chaleur de l’eau bouillante. Cependant si quelqu’un, après avoir vû dans un livre qu’au degré de l’eau bouillante les huiles essentielles s’élevent, que les sucs des viandes en sont extraits par l’eau, etc. si cet homme, dis-je, s’avisoit en conséquence de ces connoissances, de distiller au bain-marie une plante aromatique, pour en séparer l’huile essentielle, ou de mettre son pot au bain-marie, et non pas au feu, il n’obtiendroit point d’huile, et il feroit un très- mauvais bouillon. Nous avons déjà observé que ce troisieme degré étoit fixe et invariable; il devient par-là extrèmement commode dans la pratique, comme nous l’avons déjà dit du bain-marie; et il l’est d’autant plus que c’est heureusement à ce degré de chaleur que se fait la séparation et la combinaison de certaines substances que leurs usages pharmaceutiques ou économiques nous obligent de traiter en grand; et qu’un feu moins constant, et qui pourroit devenir quelquefois trop fort, altereroit la perfection de ces matieres, procureroit, par exemple, des eaux distillées qui sentiroient l’empyreume, des emplâtres brûlées, etc. Le quatrieme degré de feu chimique est plus étendu; il comprend tout le reste de sa latitude depuis la chaleur de l’eau bouillante jusqu’à l’extrème violence du feu, toutes les vraies altérations chimiques opérées sur les substances métalliques, sur les terres, sur les pierres, sur les sels par le moyen du feu seul: les dissolutions par les menstrues salins, liquides, bouillans, ou par les menstrues ordinairement consistans mis en fusion; et enfin la décomposition des substances végétales et animales, par le moyen du feu seul, demandent ce dernier degré. La latitude immense de ce degré doit laisser un sujet d’inquiétude au chimiste apprentif sur des subdivisions qu’il desireroit, et dont, si par hasard il a quelque teinture de Physique expérimentale, il pourra bien imaginer sur le champ des mesures exactes, différens thermometres et pyrometres bien gradués, bien sûrs; mais ces moyens lui paroîtront aussi inutiles qu’impraticables, dès qu’il aura appris par sa propre expérience combien il est facile, sur ce point important de manuel chimique, comme sur tant d’autres de la même classe, d’acquérir par l’exercice le coup-d’oeil ou l’instinct d’ouvrier; combien l’aptitude que ce coup-d’oeil donne est supérieure, même pour la précision, à l’emploi des moyens physiques, et enfin combien la lenteur et la minutie de ces derniers moyens les rendent peu propres à diriger l’emploi journalier du principal instrument d’un art. Je renvoye encore sur ce point à l’expérience; car vraissemblablement on ne persuadera jamais par raisons à un savant, tel que je suppose notre éleve, que les moyens de déterminer rigoureusement les variations d’un agent physique, mis en oeuvre dans un art quelconque, puissent être de trop, et que les descriptions exactes, et pour ainsi dire notées, des opérations de cet art qu’on pourroit se procurer par là, soient un bien absolument illusoire. Voyez l’art. Chimie, pag. 420. col. 2. Ce que nous venons de dire de l’inutilité pratique des mesures physiques de la chaleur, n’empêche point qu’on ne fût très-sage d’y avoir recours, si dans un procédé nouveau et extrèmement délicat, la nécessité d’avoir des degrés de feu déterminés rigoureusement, constans, invariables, l’emportoit sur l’incommodité de ces mesures. Les bains bouillans d’huile, de lessive plus ou moins chargée, de mercure, et même de diverses substances métalliques tenues en fusion par l’application de la plus grande chaleur dont elles seroient susceptibles; ces bains, dis-je, fourniroient un grand nombre de divers degrés fixes et constans, et qu’on pourroit varier avec la plus grande précision: mais les cas où il seroit nécessaire de recourir à ces expédiens sont très-rares, si même ils ne sont pas de pure spéculation, et par conséquent ils ne constituent pas le fond de l’art, rara non sunt artis. Gouvernement du feu. Le gouvernement ou le régime du feu, qui fait le grand art du chimiste praticien, porte sur deux points généraux: savoir le choix du degré ou des diverses variations méthodiques des degrés propres à chaque opération, et au traitement de chaque substance particuliere; et la connoissance des moyens de produire ces divers degrés. Nous avons répandu dans divers articles chimiques de ce Dictionnaire, les connoissances de détail que l’expérience a fournies sur le premier point. On trouvera, par ex. au mot Menstrue, et dans tous les articles où il sera question de l’action de quelque menstrue particulier, par quel degré de chaleur il faut favoriser son action; au mot Digestion, Circulation, Cémentation, etc. quelle chaleur est propre à ces diverses opérations; aux articles Vin, Végétal, Lait, Huile essentielle, Muqueux, Ether, Substance métallique, Verre métallique, Nitre, Sel marin, Vitriol, etc. etc. etc. à quel degré de feu il faut exposer chacune de ces substances, ou celles dont elles sont retirées, pour les altérer diversement. D’ailleurs il n’existe dans l’art que peu de préceptes généraux sur cette matiere: celui qui prescrit, par ex. de commencer toûjours par le degré le plus foible, d’élever le feu insensiblement, de le soûtenir pendant un certain tems à un degré uniforme, et de le laisser ensuite tomber peu-à-peu; celui-là, dis-je, souffre un grand nombre d’exceptions, quoiqu’il soit établi dans la plûpart des livres de Chimie comme la premiere loi de manuel, et qu’il soit en effet nécessaire de l’observer dans les cas les plus ordinaires, et sur-tout dans toute analyse, par la chaleur seule des substances végétales ou animales. Voyez Substances animales, et Végétal, (Chimie), et qu’il faille même y avoir toûjours égard jusqu’à un certain point, ne fût-ce que pour ménager des vaisseaux fragiles: mais un feu trop foible ou élevé trop lentement, est aussi nuisible dans certains cas à la perfection et même au succès de quelques opérations, que le feu trop fort ou poussé trop brusquement, l’est dans le plus grand nombre. Un feu trop foible long-tems soûtenu rendroit impossible la vitrification de certaines substances métalliques (voyez Verre métallique), et dissiperoit des matieres qu’un feu plus fort retient en les fondant. Voyez Fusion, etc. On ne fait point d’éther vitriolique à un feu trop foible. Voyez Ether. Quant aux moyens de produire et de varier les degrés du feu, ils se réduisent à ces quatre chefs généraux: on fait essuyer à un sujet chimique une chaleur plus ou moins grande; 1°. en variant la qualité de l’aliment du feu; car les divers corps brûlans fournissent, tout étant d’ailleurs égal, des degrés de feu bien différens: ainsi un bon charbon dur et pesant donne bien plus de chaleur que le charbon rare et léger qui est connu à Paris sous le nom de braise; la flamme d’un bon bois plus que celle de la paille ou de l’esprit de vin; une flamme vive et claire plus que le brasier le plus ardent: 2°. en en variant la quantité; personne n’ignore qu’on fait un meilleur feu avec beaucoup de bois ou de charbon qu’avec peu: 3°. en excitant le feu par un courant plus ou moins rapide d’air plus ou moins dense ou froid, plus ou moins humide: 4°. enfin en plaçant le vaisseau ou le corps à traiter dans un lieu tellement disposé, que l’artiste puisse à volonté diriger, autant qu’il est possible, sur sa matiere, la chaleur entiere du corps brûlant, sans la laisser dissiper par une communication trop libre avec l’atmosphere; ou au contraire de ménager ou de favoriser cette dissipation. La machine (s’il est permis d’appeller ainsi avec Boerhaave la chose dont il s’agit), à l’aide de laquelle nous graduons le feu avec le plus grand avantage par ces divers moyens, et sur-tout par le dernier, est généralement connue sous le nom de fourneau. Voyez Fourneau. C’est dans les diverses combinaisons de tous ces moyens, que consiste l’art du feu chimique, sur les quel les préceptes écrits sont absolument insuffisans. Les véritables livres de cette science sont les laboratoires des Chimistes, les différentes usines où l’on travaille les mines, les métaux, les sels, les pierres, les terres, etc. par le moyen du feu; les boutiques de tous les ouvriers qui exercent des arts chimiques, comme teinturier, émailleur, distillateur, etc. l’office et la cuisine peuvent fournir sur ce point plusieurs leçons utiles. On trouvera cependant dans les articles de ce Dictionnaire, où il est expressément traité des diverses opérations qui s’exécutent par le moyen du feu, les regles fondamentales propres à chacune. Voyez sur-tout Calcination, Distillation, Sublimation, Fusion, etc. L’artiste, et sur-tout l’artiste peu expérimenté, qui traite par le secours du feu certaines matieres inflammables, singulierement rarescibles ou fulminantes, doit procéder avec beaucoup de circonspection; ou même il ne doit entreprendre aucune opération sans s’être fait instruire auparavant de tous les dangers auxquels il peut s’exposer, et même exposer les assistans, en maniant certaines matieres. Les substances inflammables réduites en vapeur, prennent feu avec une facilité singuliere; ainsi on risque d’allumer ces vapeurs, si l’on approche imprudemment la flamme d’une bougie du petit trou d’un balon, ou des jointures mal lutées d’un appareil de distillation, fournissant actuellement des produits huileux, comme dans la distillation à la violence du feu des substances végétales et animales; dans celle du vin, des eaux spiritueuses. Les plantes mucilagineuses et aqueuses, les corps doux proprement dits, peuvent, comme sujets à être singulierement gonflés par le feu, faire sauter en éclats les vaisseaux dans lesquels on les chausse trop brusquement; les précautions à prendre contre cet inconvénient, sont de traiter ces matieres dans des vaisseaux hauts, et qu’on laisse vuides aux trois quarts, et d’augmenter le feu insensiblement. Le résidu du mélange qui a fourni l’éther vitriolique lorsqu’il commence à s’épaissir, est singulierement sujet à cet accident. Voyez Éther. L’air dégagé en abondance par le feu de certains corps, tels que les bois très-durs, les os des animaux, la pierre de la vessie, le tartre du vin, etc. feroit sauter avec un effort prodigieux des vaisseaux fermés exactement. L’unique moyen de prévenir cet inconvénient, c’est de ménager une issue à ce principe incoercible dans les appareils ordinaires. Enfin, non-seulement les poudres explosives généralement connues, telles que la poudre à canon, la poudre fulminante et l’or fulminant, mais même plusieurs mélanges liquides, tels que celui de l’esprit-de-vin et de l’acide nitreux, le baume de soufre, etc. peuvent produire, lorsque leur action est excitée dans des vaisseaux fermés, la plûpart même en plein air, peuvent produire, dis-je, dans l’air qui les environne, une commotion dont les redoutables effets ne sont connus que par trop d’exemples. Voyez Poudre à canon, Fulmination, Ether nitreux, Soufre: l’eau mise soudainement en expansion par un corps très-chaud qui l’entoure exactement, tel que l’huile bouillante ou le cuivre en fusion, lance avec force ces corps brûlans de toute part; elle fait éclater avec plus de violence que l’air le plus condensé, un vaisseau exactement fermé, dans lequel on l’a fait boüillir. On trouvera un plus grand détail sur ces matieres dans les articles particuliers. Voyez sur-tout à l’article Soufre, l’histoire abregée de l’accident rapporté par Fr. Hoffmann, Obs. Phys. Chimic. Select. lib. 3°. obs. 15. Au reste, on se rend si familieres par l’usage les précautions à prendre contre ces divers accidens, qu’on ne peut les ranger raisonnablement qu’avec les évenemens les plus fortuits, et dont on doit le moins s’allarmer. (b) Feu central et Feux soûterrains. (Physiq.) Quelques physiciens avoient placé au centre de la terre un feu perpétuel, nommé central, à cause de sa situation prétendue; ils le regardoient comme la cause efficiente des végétaux, des minéraux et des animaux. Etienne de Clave employe les premiers chapitres du XI. livre de ses traités philosophiques, à établir l’existence de ce feu. René Bary en parle au long dans sa physique, et s’en sert à expliquer entr’autre chose, la maniere dont l’hyver dépouille les arbres de leur verdure. Comme la chaleur du soleil ne pénetre jamais plus de 10 piés en-avant dans terre, ils attribuoient à ce feu toutes les fermentations et productions qui sont hors de la portée de l’action de cet astre. Le feu central qu’ils appelloient le soleil de la terre, concouroit dans leur système avec le soleil du ciel, à la formation des végétaux. M. Gassendi a chassé ce feu du poste qu’on lui avoit assigné, en faisant voir qu’on l’avoit placé sans raison dans un lieu où l’air et l’aliment lui manquoient; et que tout ce qu’on pouvoit conclure des feux qui se manifestent par diverses éruptions et autres signes, c’est qu’il y a effectivement des feux soûterreins renfermés dans diverses cavernes, où des matieres grasses, sulphureuses et oléagineuses les entretiennent. L’existence de ces feux est incontestable. 1°. Ils se font sentir dans les bains chauds et dans les fontaines qui brûlent. 2°. Ils se manifestent par une foule de volcans, qui sont répandus dans toutes les parties du monde; on trouve près de cinq cents de ces volcans ou montagnes brûlantes, dans les relations des voyageurs. Voyez Volcans. 3°. Ils sont attestés par le témoignage de ceux qui travaillent aux mines métalliques. Les mineurs assûrent que plus on creuse avant en terre, plus on éprouve une chaleur très-incommode, et qui s’augmente toujoûrs à mesure qu’on descend, sur-tout au-dessous de 480 piés de profondeur. Les fourneaux soûterreins servent à fondre et purifier les métaux dans le sein des minieres, comme dans autant de creusets fabriqués par la terre. Ils distillent aussi dans les parties creuses de l’intérieur de la terre, comme dans autant d’alembics, les matieres minérales, afin d’élever vers la surface de la terre, des vapeurs chaudes et des esprits alumineux, sulphureux, salins, vitrioliques, nitreux, etc. pour communiquer des vertus medicinales aux plantes et aux eaux minérales. Quand l’air manque à ces feux renfermés, ils ouvrent le haut des montagnes, et déchirent les entrailles de la terre, qui en souffre une grande agitation. Voyez Volcan et Tremblement. Quelquefois quand le foyer est sous la mer, il en agite les eaux avec une violence qui fait remonter les fleuves, et qui cause des inondations. Voy. Inondations. C’est à cette cause qu’on doit attribuer les tremblemens de terre et une partie des inondations qu’on a essuyés dans plusieurs endroits de l’Europe en 1755; année qui sera tristement fameuse dans l’histoire. Voyez Lisbonne, etc. Il paroît par les historiens, que l’année 1531 ou 1530, selon d’autres manieres de compter, fut aussi funeste à l’Europe et à Lisbonne en particulier; que les tremblemens de terre et les inondations y furent considérables. Des feux soûterreins, il y en a qui s’allument par l’effervescence fortuite de quelques mélanges propres à exciter du feu; mais il est probable que d’autres ont été placés de tous tems dans les entrailles de la terre; pourquoi n’y auroit-il pas des réservoirs de feu comme il y a des réservoirs d’eau? Lisez le mémoire sur la théorie de la terre, inséré à la fin des lettres philosophiques sur la formation des sels et des crystaux, etc. par M. Bourguet. Cet auteur prétend, « que le feu consume actuellement la terre; que l’effet de ce feu va insensiblement en augmentant, et qu’il continuera de même jusqu’à ce qu’il cause l’embrasement dont les anciens philosophes ont parlé, etc.» Cet article est tiré des papiers de M. Formey. Feux follets. (Ambulones.) ce sont de petites flammes foibles, qui volent dans l’air à peu de distance de la terre, et qui paroissent aller çà et là à l’aventure. On en trouve ordinairement dans les lieux gras, marécageux, et dans ceux d’où l’on tire les tourbes. On en voit aussi dans les cimetieres, près des gibets et des fumiers; ils paroissent sur-tout en été et au commencement de l’autonne, et il s’en rencontre davantage dans les pays chauds que dans les pays froids. De-là vient qu’ils sont communs en Ethiopie et en Espagne, mais ils sont rares en Allemagne. Ils paroissent suivre ceux qui les évitent, et fuir ceux qui les poursuivent. Voici pourquoi. Le moindre mouvement fait avancer ces petites flammes, de sorte que lorsqu’on vient à leur rencontre, on les chasse devant soi, à l’aide de l’air que l’on pousse en avant, ce qui donne lieu de croire qu’elles fuient ceux qui vont à leur rencontre. Lorsqu’on les a à-dos, on laisse comme un vuide derriere soi, de sorte que l’air qui se trouve derriere ce vuide, venant à s’y jetter dans l’instant et à le remplir, emporte en même tems ces petites flammes, qui paroissent suivre l’homme qui marche devant elles. Lorsqu’on les saisit, on trouve que ce n’est autre chose qu’une matiere lumineuse, visqueuse et glaireuse, comme le frai de grenoüilles. Cette matiere n’est ni brûlante ni chaude. Il paroît que c’est une matiere comme le phosphore, laquelle doit son origine aux plantes pourries et aux cadavres, etc. comme elle vient à être ensuite élevée dans l’air par la chaleur du soleil, elle s’y épaissit et s’y condense par le froid qui survient le soir. Le soleil fait ici le même effet que le feu artificiel; et la vapeur de l’eau ne produit dans l’air qu’une legere condensation. Tous les poissons pourris luisent la nuit, comme si c’étoit du feu, et on a aussi observé la même chose en été à l’égard de quelques cadavres. Le peuple de la campagne croit que ces petites flammes sont de malins esprits ou des ames damnées, qui vont roder par-tout, et qui étant mortes excommuniées, conservent toute leur malice. Il y a encore une autre espece de feu follet, appellé en latin ignis lambens. Ce n’est autre chose qu’une petite flamme ou lumiere, que l’on voit quelquefois sur la tête des enfans et sur les cheveux des hommes. On en remarque aussi de semblables sur la criniere des chevaux quand on la peigne. Ces petites flammes n’appartiennent point aux météores aériens, quoique les anciens philosophes les ayent mises dans cette classe. C’est une espece de phosphore produit par la nature du corps, et que l’on pourroit imiter. L’exhalaison onctueuse de la tête s’attache aux cheveux, et s’enflamme aussitôt qu’on les frote ou qu’on les peigne. Les anciens regardoient comme un feu sacré les petites flammes qui paroissoient sur la tête des enfans, et en tiroient d’heureux présages. Voy. ce que Ciceron, Tite-Live, Florus, et Valere-Maxime disent de Servius Tullius encore enfant. Joignez-y le récit de Virgile dans l’Enéïde, livre II. v. 680, etc. Les étincelles qui sortent dans l’obscurité du dos des chats en le frotant à contre-poil, sont de même nature que l’ignis lambens. Article de M. Formey, qui l’a tiré de l’Essai de Physique de M. Musschenbroek, tom. II. p. 855 et suiv. Il est évident, par ce qui sera dit plus bas au mot Feu électrique, que la matiere des feux follets n’est autre chose que la matiere même de l’électricité. Feu S. Elme. On appelle ainsi de petites flammes que l’on voit sur mer dans les tems d’orage aux pavillons, aux cordages, aux mâts, et à toutes les parties saillantes et supérieures du vaisseau. Ce feu qu’on a aussi nommé castor et pollux, n’est encore autre chose que le feu électrique. Voyez l’article suivant. On peut voir un plus long détail sur le feu S. Elme dans M. Mussch. Essai de Physique, §. 1684 et suivans. On y trouvera ses conjectures sur la cause de ce phénomene, et ce que les anciens en ont raconté. Plutarque, dit-il, rapporte dans la vie de Lysandre, que ces flammes se tenoient aux deux côtés de som vaisseau, et qu’on les vit aussi luire autour du gouvernail. Frésier remarque dans son voyage à la mer du Sud, qu’après une tempête de 23 heures, il parut la nuit une lumiere aux vergues du vaisseau, d’où elle s’élança comme une fleche jusqu’au milieu du hauban, d’où elle disparut en un clin-d’oeil. La tradition des anciens au sujet de ces petites flammes, est fort fabuleuse. Ils disoient qu’une seule de ces petites flammes étoit un mauvais prognostic, et présageoit de l’orage; au lieu que deux étoient un présage heureux, et un signe que le calme alloit succéder à la tempête. Pline dit en effet, que lorsqu’il vient une petite flamme ou étoile, elle coule le navire à fond, et qu’elle y met le feu lorsqu’elle descend vers la quille du vaisseau. Cardan rapporte, que lorsqu’on en voit une proche du mât du vaisseau, et qu’elle vient à tomber, elle fond les bassins de cuivre, et ne manque pas de faire périr le vaisseau. Mais si ce que dit cet auteur étoit vrai, on ne verroit presque jamais revenir aucun vaisseau des Indes, puisqu’il ne se fait guere de voyage, sans que les mariniers apperçoivent pendant la tempête ces petites flammes, qui tombent çà et là sur le vaisseau. Voyez Musschenbr. loco citato. Voyez aussi Météore, etc. (O) Feu électrique, phénomene de l’électricité. Nous appercevons le feu électrique, lorsque la matiere de l’électricité étant suffisamment rassemblée et dirigée d’une maniere convenable, éclate et brille à nos yeux, s’élance comme un éclair, embrase, fond, et consume les corps capables d’être consumés, et produit dans ces corps plusieurs effets du feu ordinaire. On entend aussi par le feu électrique, ce fluide très-délié et très-actif, qui est répandu dans tous les corps, qui les pénetre, et les fait mouvoir suivant de certaines lois d’attraction et de répulsion, et qui opere en un mot tous les phénomenes de l’électricité. On a donné à ce fluide le nom de feu, à cause des propriétés qui lui sont communes avec le feu élémentaire, entr’autres celle de luire à nos yeux au moment qu’il s’élance avec impétuosité pour entrer ou sortir des différens corps, d’allumer les matieres inflammables, etc. Voyez Feu. Nous devons donc considérer le feu électrique sous deux points de vûe différens: premierement comme phénomene de l’électricité; nous examinerons sa production, sa force, sa propagation, etc. Ensuite nous le considérerons comme cause des effets de l’électricité, et nous rapporterons les sentimens des principaux physiciens, sur sa nature et sur la maniere dont il produit les phénomenes électriques. Otto Guericke et Boyle ont remarqué qu’en frotant vivement de certains corps électriques, ils répandoient une lumiere plus ou moins vive dans l’obscurité, que quelques-uns, comme les diamans, conservoient pendant un tems assez considérable. On trouve dans le recueil des expériences d’Hauksbée, une suite d’observations très- curieuses sur la lumiere que répandent plusieurs corps frotés contre différentes matieres, tant en plein air que dans le vuide de la machine pneumatique: mais alors les Physiciens regardoient cette lumière plûtôt comme un phosphore, que comme le fluide électrique rendu sensible à nos yeux par l’effet du frotement. Ce fut à l’occasion de la douleur que ressentit M. Dufay, en tirant par hasard une étincelle de la jambe d’une personne suspendue sur des cordons de soie, qu’il pensa que la matiere électrique étoit un véritable feu, capable de brûler aussi bien que le feu ordinaire; et que la piquûre douloureuse qu’il avoit ressentie, étoit une vraie brûlure. Enfin plusieurs savans d’Allemagne ayant répété les expériences de M. Dufay, et poursuivi ses recherches, M. Ludolf vint à bout d’enflammer l’esprit-de-vin par une étincelle électrique qu’il tira du pommeau d’une épée, et confirma par cette belle expérience, la vérité de ce qu’avoit avancé M. Dufay, sur la ressemblance du feu et de la matiere électrique. On sait aujourd’hui que tous les corps susceptibles d’électricité, c’est-à-dire presque tous les corps de la nature, font appercevoir le feu électrique d’une maniere plus ou moins sensible, dès qu’on les électrise à un certain degré. Dans les corps naturellement électriques, on ne manque guere de produire ce feu en les frotant un peu vivement, après les avoir bien dépouillés de toute leur humidité: la lumiere qu’ils répandent est plus ou moins vive, suivant la nature de ces corps; celle du diamant, des pierres précieuses, du verre, etc. est plus blanche, plus vive, et a bien plus d’éclat que celle qui sort de l’ambre, du soufre, de la cire d’Espagne, des matieres résineuses, ou de la soie. Les uns et les autres brillent encore davantage, lorsqu’ils sont frotés avec des substances peu électriques, comme du papier doré, la main, un morceau d’étoffe de laine, que lorsqu’on employe une étoffe de soie, la peau d’un animal garnie de poil, ou même du cuir: mais quelles que soient les matieres que l’on employe pour froter les corps électriques, ils ne rendent presque point de lumiere, si les corps avec lesquels on les frote n’ont quelque communication avec la terre, soit immédiatement, soit par une suite de corps non électriques. Par exemple, si une personne étant sur le plancher frote vivement un tube de verre, elle en verra bien-tôt sortir des éclats de lumiere: mais si cette personne fait la même opération étant montée sur un pain de résine, avec quelque vivacité qu’elle frote le tube, la lumiere s’affoiblit, s’éteint, et ne reparoît que lorsque la personne se remet sur le plancher, ou lorsqu’on approche d’elle quelque corps non électrique qui communique avec la terre. Cette lumiere est plus abondante et a encore plus d’éclat, lorsque les frotemens se font dans le vuide, ou sur quelque vaisseau dont on a épuisé l’air intérieur par la machine pneumatique; on peut dire en général, que le feu électrique se manifeste bien plus aisément dans un espace vuide, ou presque vuide, que dans celui qui est rempli d’air: en voici les preuves. Lorsqu’on frote contre un couffin un globe plein d’air, l’un et l’autre renfermés sous le récipient de la machine pneumatique; ce globe, après qu’on a épuisé l’air intermédiaire, répand continuellement et tant que dure le frotement, une lumiere très- vive et très-abondante: cette lumiere s’affoiblit à mesure qu’on laisse rentrer l’air, quoique l’on continue de froter le globe avec la même force. Il en est de même d’un globe vuide d’air que l’on frote dans l’air libre; le plus leger frotement excite dans son intérieur beaucoup de lumiere, dont l’éclat diminue graduellement à mesure que l’on introduit de l’air dans le globe. C’est une observation assez générale, que la lumiere que l’on excite dans un vaisseau épuisé d’air, paroît toûjours plus dans son intérieur, et y prend sa direction de tous les points de la surface: elle ne s’attache pas aux doigts, lorsqu’on les approche à une petite distance, comme dans le cas ordinaire; elle s’anime seulement et devient plus vive à l’approche du doigt, même quelque tems après qu’on a cessé de froter. Cependant tous les traits de lumiere tendent toûjours vers l’intérieur du globe. Le feu électrique se répand avec tant de facilité au-travers d’un espace vuide d’air, qu’on l’excite sur le champ dans un récipient, ou dans tout autre vaisseau bien vuidé, par la simple approche du tube ou de tout autre corps électrisé; et on a observé que cette lumiere étoit encore plus vive, lorsque les vaisseaux vuides d’air tournoient sur leur axe, ou étoient agités d’un mouvement quelconque. Lorsque les deux corps sont en repos, la lumiere s’éteint par degrés; mais si on touche le corps froté avant qu’il ait entierement perdu son électricité, la lumiere se ranime aussi- tôt dans celui qui est vuide d’air. C’est sans doute à cette facilité qu’a le feu électrique de se manifester dans un espace vuide d’air, qu’on doit rapporter la lumiere qu’on apperçoit au-haut du barometre, en électrisant cette partie du tuyau par le balancement du mercure; celle d’une bouteille mince et bien purgée d’air, qui contient quelques onces de mercure bien sec, et que l’on secoue dans l’obscurité; enfin celle d’une semblable bouteille bien seche et purgée d’air, que l’on frappe simplement à l’extérieur avec le plat de la main. Mais de toutes ces expériences faites dans le vuide, il n’y en a pas de plus curieuse que celle que fit M. Hauksbée, avec un globe de verre de 6 pouces de diametre, enduit intérieurement vers son équateur d’une large bande de cire à cacheter fondue: ce globe ayant été bien exactement vuidé d’air, et appliqué à la machine de rotation, fit voir le phantôme lumineux de la main avec laquelle on le frotoit, peint très-distinctement dans la partie concave du globe, malgré le défaut de transparence de la bande de cire d’Espagne. Ce phénomene fut vû par les endroits des poles que l’on avoit conservés transparens. Le feu qui sort des animaux, des métaux, et autres corps électrisés par communication, est beaucoup plus vif, plus impétueux, et mieux rassemblé que celui qui sort immédiatement d’un vase de verre, d’un morceau d’ambre, ou d’un canon de soufre. Par exemple, on tirera d’une barre de fer posée sur des cordons de soie, et électrisée par le moyen d’un tube, une étincelle plus brillante et qui éclatera avec beaucoup plus de bruit que celle que l’on tireroit immédiatement de ce tube; et plus on augmentera le volume et l’étendue de ces corps électrisés par communication, en joignant à cette barre de larges surfaces métalliques isolées comme elle, plus l’étincelle que l’on en tirera en approchant le tube électrisé au même degré, sera vive et pétillera avec force. En général ce feu est d’autant plus brillant, que l’explosion se fait avec plus d’impétuosité; et l’explosion est d’autant plus grande, qu’il s’échappe une plus grande quantité de matiere électrique, accumulée précédemment sur un corps: c’est pourquoi si à des tuyaux de fer-blanc, d’une très-grande longueur et d’un très-grand diametre, on applique l’électricité d’un ou de plusieurs globes de verre bien frotés, on aura les étincelles les plus vives, qui semblables à de véritables éclairs, s’élanceront d’une très-grande distance avec bruit vers le doigt, et qui occasionneront une vive douleur. Lorsqu’un corps métallique, ou autre de même nature, a acquis par communication une atmosphere d’une certaine densité, la matiere électrique que l’on continue de lui appliquer, s’en échappe à la fin et répand de la lumiere; quelquefois elle sort en forme d’étincelles, semblables à celles que l’on excite avec le doigt; sur-tout si le conducteur n’a que des angles obtus, et qu’il ne soit pas fort éloigné de quelque corps non électrique: mais plus communément le feu s’échappe par les angles et par les pointes du conducteur, sous la forme d’une aigrette ou pinceau lumineux dont la pointe est un corps électrisé, et les rayons vont en divergeant à mesure qu’ils s’éloignent. Ces rayons sont d’autant plus divergens, que la vertu électrique est plus forte dans le conducteur: leur sortie est accompagnée d’un souffle et d’un murmure qui expriment l’effet avec lequel ils écartent les parties de l’air. Les matieres qu’on plonge dans ces rayons, retiennent une odeur sulphureuse, et les roses rouges qu’on y expose pendant quelque tems y pâlissent. En présentant le doigt, ou tout autre corps non électrique un peu pointu, à l’aigrette qui sort d’un conducteur électrisé, on en voit paroître une autre, mais dans un sens opposé, à l’extrémité de ces corps qui regarde le conducteur. La distance à laquelle cette nouvelle aigrette paroît, varie non-seulement suivant la densité de l’atmosphere du conducteur, mais encore suivant sa forme et celle du corps que l’on présente; plus le conducteur est vaste et moins il a d’angles, plus cette distance est considérable; plus le corps que l’on approche est mince, tranchant, ou pointu, plus cette distance est encore grande. A mesure que l’on approche le doigt du conducteur, ou quelque métal terminé en pointe, les aigrettes deviennent de part et d’autre plus fortes et plus brillantes; elles se condensent bien-tôt quand la distance est peu considérable, et elles forment enfin ce trait de feu si vif, si subit, et si impétueux, qui caractérise si bien les éclairs: la personne qui présente son doigt ressent à chaque étincelle une vive douleur, et l’endroit où se fait l’explosion est marqué par une piquûre, accompagnée d’une échymose, comme seroit l’effet d’une legere brûlure. C’est avec un pareil trait de lumiere, que l’on enflamme de l’esprit-de-vin un peu tiede, en le présentant, dans une cuillere de métal, à quelque angle émoussé du conducteur électrisé: on a allumé par le même moyen de la poudre à canon, et d’autres matieres combustibles. Mais le feu électrique dont nous avons parlé jusqu’à présent, n’est qu’une bluette en comparaison de celui qu’on peut exciter, en faisant l’expérience de Leyde: on a substitué à la bouteille dont on se servoit pour cette expérience, un large carreau de verre étamé des deux côtés, à la reserve d’une bande large d’environ deux pouces, qu’on a conservé tout-autour sans étain. On place ce carreau sur un guéridon de métal, ensorte que la lame d’étain inférieur ait une communication libre avec la terre; on fait communiquer, par le moyen d’une chaîne, la lame supérieure avec le conducteur qui reçoit l’électricité du globe: tout étant dans cet état, et le globe vigoureusement froté, le carreau s’électrise, comme la bouteille dans l’expérience de Leyde; et si avec un gros fil-de-fer courbé, émoussé par les bouts, et emmanché à l’extrémité d’une canne de verre, on ouvre une communication entre les deux surfaces étamées, il en sort un éclair terrible dont les yeux ne sauroient soûtenir l’éclat, et dont le bruit se fait entendre de fort loin. Cette étincelle perce une main entiere de papier que l’on pose sur la lame d’étain supérieure, et dont on approche le fil-de-fer courbé; elle fond une feuille d’or serrée entre deux plaques de verre, et arrangée de maniere que l’étincelle de l’explosion passe au-travers, en faisant le circuit qui communique d’une lame à l’autre: la fusion est si complete, que le métal se trouve incorporé au verre à tel point, qu’il élude l’action des plus puissans menstrues. Cette étincelle ressemble si fort par ses effets aux éclairs et aux tonnerres, que plusieurs physiciens n’ont pas fait difficulté d’assurer qu’un éclat de tonnerre n’étoit autre chose qu’une très- violente étincelle électrique. Nous examinerons plus particulierement cette analogie aux articles Météores et Tonnerre. Nous ne pouvons cependant pas nous dispenser d’avancer ici, que les nuages orageux qui passent assez près de la terre, électrisent si fort nos barres de fer isolées sur des gâteaux de cire, qu’elles rendent des étincelles beaucoup plus fortes que celles que nous pouvons produire par nos machines: que c’est cette matiere électrique des nuages qui occasionne le feu S. Elme, les trombes de mer, et quantité d’autres phénomenes, dont les causes étoient ignorées avant qu’on eût connoissance de l’électricité des nuages. Voyez Electricité. Feu électrique, Fluide électrique, ou Matiere électrique; on entend sous ces différentes dénominations, ce fluide très-subtil, très-mobile, qui se trouve répandu dans tous les corps, qui pénetre avec la plus grande facilité la plûpart des milieux; enfin qui cause immédiatement tous les phénomenes de l’électricité, comme l’attraction et la répulsion des corps legers, l’explosion de l’étincelle, les émanations lumineuses, etc. Les Physiciens sont partagés sur la nature du fluide électrique: les uns considérant ses propriétés singulieres et différentes de celles de tous les autres fluides connus, le distinguent absolument des autres, et en font une espece particuliere; ainsi que les propriétés de l’aimant, qui paroissent bornées à cette pierre et aux corps aimantés, ont fait donner le nom de magnétique au fluide subtil qui les produit: d’autres trouvent dans le feu électrique beaucoup des propriétés du feu élémentaire, dont la présence échauffe, agite, et raréfie les corps, qui les pénetre tous par sa grande subtilité, dans lesquels il éprouve cependant différens degrés de résistance; qui se fixe et se concentre dans quelques-uns, d’où il ne cesse de lancer pendant quelque tems des émanations lumineuses: d’autres enfin veulent que le feu électrique soit l’éther des anciens; cet agent universel, que les philosophes grecs regardoient comme l’instrument de toutes les opérations de la nature, et dont le mouvement variable à l’infini leur paroissoit agiter tout le reste de la matiere. Ces derniers commencent donc par établir l’existence d’un fluide subtil et répandu partout, qui reçoit le mouvement immédiatement des mains de Dieu, et le communique à tous les corps solides et fluides, suivant des lois que sa Sagesse infinie a établies pour entretenir l’ordre dans l’Univers; et ils rapportent à la diversité de ces lois, la variété des opérations de la nature. Ainsi les effets de gravité, de ressort, de dureté, de chaleur, de magnétisme, et d’électricité, leur paroissent produits par les mouvemens de cet éther, dirigés par le Créateur suivant de certaines lois, qui suffisent pour différencier tous ces effets d’une même cause. Voyez Ether, etc. Il est vrai qu’il n’est pas facile de comprendre au premier abord, comment les mouvemens de l’éther peuvent être assez variés dans un même corps, par exemple dans une barre d’acier, pour produire à la fois et sans le moindre trouble, les effets de gravité, de ressort, de magnétisme, et d’électricité. Car pour nous borner seulement aux effets de chaleur et d’électricité, il est incontestable qu’ils existent souvent ensemble dans les mêmes corps, et qu’ils y sont susceptibles d’accroissement et de diminution indépendamment l’un de l’autre. On sait, par exemple, qu’une barre de fer peut être échauffée jusqu’au blanc dans une de ses parties, ou refroidie par le plus grand froid, agitée, dilatée, ou condensée aux plus grands degrés auxquels nous puissions parvenir, sans que tous ces différens effets apportent de changement sensible à son état d’électricité; et réciproquement un corps rempli de matiere électrique, attire et repousse de très-loin les corps legers, contracte une atmosphere très-sensible, étincelle même de toute part, sans qu’il en paroisse plus échauffé, ni le moindrement augmenté de volume. Or on peut demander comment l’éther appliqué en si grande abondance à des corps très-échauffés ou très-électrisés, ne produit-il pas quelque chaleur, quelque dilatation sensible dans ceux-ci, ou quelques effets d’attraction et de répulsion dans ceux-la? comment le milieu de cette barre, entouré ou pénétré de l’éther igné, n’arrête-t-il pas, n’absorbe-t-il pas, ne dissipe, ne raréfie-t-il pas l’éther électrique que l’on a communiqué à la barre? enfin comment la matiere électrique, loin de se confondre avec l’atmosphere du fer embrasé, la pénetre-t-elle, s’étend-elle, se conserve-t-elle dans une densité uniforme, aussi bien sur la partie la plus échauffée de la barre, que sur celles qui sont demeurées froides? Il faut avoüer que ces différens mouvemens d’un même fluide qui s’exécutent à-la-fois dans un corps, ne se présentent pas bien clairement à l’esprit; cependant ce système est encore le plus simple: car si on faisoit dépendre ces mêmes effets de chaleur et d’électricité, de deux différens fluides qui exerçassent en même tems et sans confusion chacun leurs mouvemens particuliers, il est clair que cette explication ne seroit pas plus heureuse, et deviendroit sujette à des difficultés d’autant plus grandes, qu’on auroit à rendre raison d’un plus grand nombre d’effets, comme dans l’exemple d’une barre d’acier, dans laquelle on considéreroit les effets de pesanteur, de ressort, de dureté, d’électricité, de magnétisme, de chaleur, etc. On peut citer en faveur de ceux qui n’admettent que l’éther pour cause de la plûpart des phénomenes, des exemples de plusieurs effets différens qui sont produits par des mouvemens variés d’un même fluide. Par exemple, le vent et le son sont deux effets très différens, qui dépendent certainement de deux mouvemens bien distincts excités dans l’air; et l’on est très-assûré que ces deux sortes de mouvemens peuvent exister ensemble ou séparément dans ce fluide, sans que la violence de l’un puisse jamais nuire à l’uniformité de l’autre. Le feu différemment modifié dans un même corps, produit les effets de chaleur, de dilatation, de coruscation. La lumiere du soleil réfléchie par un miroir concave, échauffe des particules de sable exposées au foyer, et les dissipe par une répulsion semblable à celle qu’elles éprouveroient, si elles étoient placées sur l’extrémité d’une barre de fer électrisée. Or, pour nous rapprocher de notre objet, le fluide électrique produit, quand nous voulons, des effets d’attraction, des étincelles et du magnétisme. En effet, l’explosion d’une violente étincelle électrique altere quelquefois la boussole ou aimante de petites aiguilles, suivant la direction que l’on donne à cette étincelle: or il y a long-tems que l’on a observé qu’un éclat de tonnerre (qui n’est qu’une grosse étincelle électrique) est capable d’aimanter toute sorte d’outils de fer et d’acier enfermés dans des caisses; de donner aux clous d’un vaisseau assez de vertu magnétique pour faire varier d’assez loin les boussoles; en un mot, de changer en véritables aimans les croix de fer des anciens clochers, qui ont été plusieurs fois exposés aux vives impressions de ce terrible fluide. Voyez Magnétique, où nous détaillerons plus amplement ces effets. Ces exemples, et plusieurs autres qu’il seroit facile de rapporter, prouvent qu’il n’est pas impossible qu’un fluide dont les parties sont agitées par différentes sortes de mouvemens, ne puisse produire des effets qui nous paroissent si peu tenir ensemble, que nous sommes portés à les attribuer à des causes absolument différentes; que si nous découvrions les lois suivant lesquelles le Créateur a réglé ces sortes de mouvemens, nous serions en état d’expliquer beaucoup de phénomenes qui nous paroissent incompréhensibles. C’est à la recherche que d’habiles physiciens ont faite de ces lois, que nous devons les explications les plus satisfaisantes que nous ayons des phénomenes de l’électricité; et l’on peut dire que si ces explications ne sont pas entierement conformes à la nature, ou nous paroissent insuffisantes pour expliquer certains phénomenes, elles n’ont pas moins servi à étendre infiniment nos connoissances sur cette matiere. M. Willon a fait une heureuse application des propriétés de l’éther, découvertes par M. Newton, pour expliquer les phénomenes de l’électricité; par la conformité qu’il trouve entre les propriétés connues de ce fluide et celles du fluide électrique, qu’il a déduites d’une infinité d’expériences. Il ne doute pas que le fluide électrique ne soit le même que celui qui cause la réfraction et la réflexion de la lumiere, la gravitation et toutes les grandes opérations de la nature. Nous allons exposer d’abord les propriétés générales du fluide électrique établies sur des expériences, et nous verrons ensuite quel usage il fait de l’éther pour rendre raison de tous ces phénomenes. Lorsqu’on fait tourner rapidement par le moyen d’une roue, et que l’on frote un globe de verre dans le voisinage duquel est une barre de fer suspendue par des cordons de soie, on excite aussitôt le fluide électrique; et on peut reconnoître sa présence par une étincelle qui sort de cette barre quand on en approche le doigt, par le bruit qu’elle fait entendre, et par la douleur qu’elle fait ressentir au bout du doigt; enfin par les mouvemens d’attraction et de répulsion qu’on apperçoit dans tous les corps legers qui sont proche de la barre ou du globe. Comme aucun de ces effets n’arriveroit si on n’avoit pas froté le globe, il est naturel de conclure que le frotement est nécessaire pour exciter le fluide électrique, et nous faire appercevoir ses effets. Quand la barre est ainsi électrisée, si on y porte le doigt, un morceau de métal, ou tout autre corps non-électrique, on tire par l’explosion de l’étincelle presque tout le fluide dont elle a été chargée; car on ne sauroit réitérer cette expérience sans froter de nouveau le globe: au lieu qu’en touchant à la barre avec du verre, de l’ambre, de la cire d’Espagne, de la résine ou de la soie, il ne se fait aucune explosion, qui cependant arrive ensuite, dès qu’on y porte le doigt. De même une ou plusieurs personnes étant montées sur des gâteaux de résine, et communiquant avec des métaux d’une grande étendue en surface, suspendus par des cordons de soie; si une de ces personnes touche et tient la barre dans sa main, tous ces corps recevront, comme la barre, le fluide électrique qu’élance le globe, et acquerront autour d’eux une atmosphere d’une densité uniforme; elles attireront d’une égale distance des corps legers, et on pourra tirer des étincelles également fortes de tous les points de leur surface. Si les gâteaux de résine sont très-minces, les effets seront moins sensibles; et il n’en arrivera aucun, s’il n’y a pas quelque corps naturellement électrique entre leurs piés et le plancher: d’où il est naturel de conclure que la matiere qui s’étend si uniformément sur tous ces corps, est vraiment fluide; qu’elle passe bien plus difficilement au-travers du verre, de la résine et de la soie, quand ces corps ont une certaine épaisseur, que quand ils sont très-minces; mais que ce fluide passe avec la plus grande facilité dans les métaux, dans les animaux, etc. et que par leur moyen il se répand dans la terre, à moins qu’il ne soit arrêté par quelque corps naturellement électrique. Quand tout l’appareil, ainsi que l’homme qui tourne la roue, sont placés sur des gâteaux de résine, ou bien quand on met une plaque de verre bien épaisse entre le coussin et la table, les effets d’électricité sont presqu’insensibles, quoique l’on continue de tourner le globe et de le froter vivement; au contraire ils ont lieu quand l’homme qui tourne pose seulement le bout du pié par terre: d’où l’on conclut facilement que le fluide électrique n’est pas produit par la machine ni par le globe, mais qu’il est pompé de la terre, et répandu dans la barre par le moyen de ces instrumens. L’expérience a fait connoître qu’il se trouve naturellement dans tous les corps une quantité déterminée de fluide électrique, laquelle nous sommes les maîtres d’augmenter ou de diminuer à volonté. Ce n’est même que lorsque nous avons augmenté ou diminué dans un corps sa quantité naturelle de fluide électrique, que nous le jugeons électrisé; et sans ces changemens, il n’attire ni ne repousse point les corps legers. On a une preuve de cette accumulation dans l’écartement qui arrive entre deux fils d’argent égaux, et suspendus à une barre de fer électrisée. Si le fluide que ces fils reçoivent de la barre, en sortoit à mesure qu’il y est apporté, ils devroient rester immobiles et ne jamais s’écarter; et si ce fluide entre dans ces fils plus facilement qu’il n’en sort, il doit s’y accumuler: or on observe que ces fils s’écartent dès qu’ils ont reçû le fluide électrique; et que cet écartement est plus ou moins considérable, suivant que le fluide est plus ou moins condensé dans la barre, et par conséquent dans les fils: ensorte que cet écartement peut assez bien nous représenter la densité du fluide électrique dans la barre et dans les corps qui lui communiquent. Car il faut remarquer que les effets d’attraction et de répulsion dépendent plus de la densité du fluide électrique, que de la quantité de ce même fluide: en voici la preuve. Soient deux globes de métal A et B, dont A ait trois piés de diametre, et B seulement trois pouces; qu’ils soient posés chacun sur un gâteau de cire d’une épaisseur suffisante, et qu’ils reçoivent en même tems l’électricité d’une barre de fer suspendue par des soies, et que l’on puisse hausser ou baisser par le moyen des poulies; la barre étant posée sur les globes, et ayant été électrisée, ces deux globes et la barre attireront les corps legers à-peu-près d’une égale distance. Enlevez promptement la barre, cette égalité de force attractive paroîtra encore en cet instant dans les deux globes, qui n’ont plus maintenant de communication; mais peu-à-peu elle s’affoiblit dans le globe de trois pouces, tandis qu’elle reste long-tems sensible dans celui de trois piés: or au moment que la barre est enlevée, le fluide électrique se trouve d’une égale densité dans les deux globes, aussi opere-t-il des effets égaux; cependant les quantités de matiere électrique répandues dans ces deux corps, sont bien inégales. Quand on électrise le globe de métal de trois piés de diametre, suspendu à des cordons de soie, on éprouve que plus on introduit de fluide électrique dans ce corps, plus il résiste à en recevoir une nouvelle quantité, plus il s’échappe de ce corps avec impétuosité, lorsqu’on en approche le doigt ou tout autre corps non-électrique; au lieu que cette quantité surabondante sort et se dissipe dans l’air d’une maniere insensible, et dans un espace de tems assez long, lorsque ce corps reste parfaitement isolé. Le même globe étant électrisé et amené en contact avec un autre de même nature, de telle grandeur qu’on voudra, et qui ne soit point électrisé, partagera avec celui-ci le fluide électrique qu’il contient, de maniere qu’il se trouve d’une égale densité dans l’un et dans l’autre; ensorte que si ce nouveau corps est infiniment grand par rapport au premier, les effets d’électricité seront presqu’insensibles dans tous les deux: c’est le cas des corps électrisés qu’on fait communiquer avec la terre. Lorsqu’on électrise un fil-de-fer très-long, supporté par des cordons de soie, le fluide électrique s’élance d’une extrémité à l’autre avec une vîtesse si grande, qu’elle n’a point encore de mesure. En touchant à ce fil-de-fer avec le doigt aussi-tôt qu’il vient d’être électrisé, on retire avec la même vîtesse le fluide électrique accumulé dans toute son étendue; et plus le fil-de-fer est long, plus l’explosion qui accompagne l’étincelle paroît forte. A tous ces caracteres on ne sauroit douter que le fluide de l’électricité ne soit très-élastique; et si sa prodigieuse propagation le long d’un fil-de-fer, est, comme il est vraissemblable, un effet de son ressort, on peut dire que ce fluide est le plus élastique que nous connoissions. C’est une suite nécessaire de l’élasticité de ce fluide, qu’il puisse se raréfier dans les corps, ainsi qu’il y est quelquefois condensé. On parvient en effet à le raréfier, soit qu’il ait été condensé précédemment dans un corps, soit qu’il n’y ait que sa densité ordinaire; mais en quelqu’état qu’il se trouve de raréfaction ou de condensation par rapport à son état ordinaire, ses effets d’attraction et de répulsion sont sensiblement les mêmes. Dans le dernier cas, les corps legers gagnent et partagent avec le corps électrisé, le fluide condensé dans celui-ci; dans le premier, ils perdent et partagent avec ce même corps, la petite portion du fluide qu’ils contiennent naturellement. Si la machine et l’homme qui tourne la roue sont posés sur de bons gâteaux de résine, et qu’on établisse au bout du conducteur une communication avec la terre par le moyen d’une chaîne; après quelques tours de roue, l’homme et la machine attireront des corps legers, et donneront des étincelles, lorsqu’une autre personne posée sur le plancher en approchera le doigt. Dans ce cas le fluide naturellement répandu dans l’homme et dans la machine, est pompé par le globe, transmis à la barre, et dissipé dans la terre par le moyen de la chaîne; car si on approche de l’homme ou de la machine un vaste conducteur de métal bien électrisé par un autre globe, et suspendu par des soies, l’homme qui tourne la roue en tirera une étincelle très-vive, et dissipera presque tout-à-fait la vertu électrique de ce conducteur, sans paroître après cela davantage électrique; effet qui ne devroit pas arriver, si ce fluide étoit condensé dans cet homme, comme il l’est sur le conducteur. L’homme qui tourne restant toûjours sur des gâteaux de résine, et ayant ôté la chaine qui pendoit de l’extrémité de la barre jusqu’à terre; après quelques tours de roue, la machine, l’homme et la barre paroissent électriques, et une personne posée sur le plancher en peut tirer des étincelles; mais bientôt elle cessera d’en tirer de la barre, quelque long-tems qu’on tourne la roue: alors si l’homme qui tourne touche d’une main le grand conducteur métallique, qui dans ce cas ne doit point être électrisé, on pourra encore tirer de la barre quelques legeres étincelles, mais qui s’affoibliront et s’évanoüiront bientôt. Enfin si on attache la chaîne à ce large conducteur, pour qu’il puisse communiquer avec la terre, et que l’homme qui tourne ne cesse d’y avoir la main, on tirera sans fin des étincelles de la barre, la barre fournissant continuellement à ce que le globe pompe de la machine, de l’homme et du conducteur, et qu’il transmet à la barre. Dans ce dernier cas, lorsque la machine, l’homme qui tourne, et la barre, sont parfaitement isolés, et paroissent électriques à une personne posée sur le plancher, quoique l’effet soit le même, la condition du fluide électrique est cependant bien différente; car il est raréfié dans l’homme qui tourne, ainsi que dans la machine, et la personne leur rend ce qu’ils ont perdu, et qui a été transmis à la barre: au lieu que dans celle-ci le fluide électrique est condensé aux dépens de celui de l’homme et de la machine, et cette quantité surabondante passe dans la personne qui en approche le doigt. Il est très-facile de s’assurer de cette vérité, si la personne, au lieu de toucher à ces corps avec son doigt, tient à sa main une canne de verre à laquelle soit fixé un fil-de-fer en demi-cercle, et forme avec ce fil-de-fer une communication entre la barre et la machine; car après une explosion assez forte, le fluide accumulé dans la barre repassera dans la machine et dans l’homme d’où il est sorti; et chacun ayant repris sa quantité naturelle de fluide électrique, tout paroîtra comme s’il fût toûjours demeuré dans un parfait repos, sans donner davantage de signes d’électricité. Il y a dans tous les corps un terme au-delà duquel on ne sauroit accumuler ni raréfier le fluide électrique: après un certain nombre de tours de roue, les corps sont attirés par la machine ou par la barre d’une certaine distance qui n’augmente point, quelque long-tems que l’on continue de tourner. Ce terme dépend non- seulement de la nature des corps dans lesquels on accumule ou on raréfie ce fluide, mais principalement de leur figure; car ayant remis la machine et l’homme qui tourne, sur le plancher, si on attache un poinçon bien aigu à chaque extrémité de la barre, de maniere que ces pointes débordent d’un pouce ou deux, dès qu’on aura froté le globe, le fluide électrique sortira sous la forme d’une aigrette lumineuse par chacun de ces poinçons, et la barre sera très-peu électrique, comme on pourra s’en assûrer en présentant une balle de liége suspendue à un fil. Si on répete l’expérience en ne mettant qu’un seul poinçon, l’autre extrémité de la barre étant bien arrondie, l’aigrette paroîtra seulement au poinçon, et l’électricité de la barre sera plus forte. Enfin si la barre est arrondie par les deux extrémités, il ne paroîtra aucune aigrette: l’électricité sera la plus forte, et continuera d’attirer la balle de liége, même assez long-tems après qu’on aura cessé de froter le globe; mais elle ne deviendra jamais plus forte, quelque tems qu’on employe à froter le globe et à tourner la roue. Il paroît donc par ces expériences, que les pointes résistent moins que les surfaces arrondies à la sortie du fluide électrique; et que dans les différentes circonstances de ces expériences, la barre n’a jamais pû recevoir ni garder qu’une quantité déterminée de ce fluide, après un certain nombre de tours de roue: d’où l’on voit que les quantités de fluide électrique qui peuvent s’accumuler sur les corps électriques, sont extrèmement variables à proportion de la figure et des angles. Cette accumulation du fluide électrique dans la barre, varie encore infiniment, suivant qu’on en approche de plus ou moins près une aiguille bien pointue; ensorte que cette aiguille présentée à une petite distance, enleve presque tout le fluide que la barre reçoit du globe, et le transmettant aussi promptement à la terre, empêche qu’il ne s’accumule. Entre deux corps pointus que l’on approche de la barre à une égale distance, celui qui est le plus aigu enleve davantage de matiere électrique; et si ce corps est émoussé au point d’être terminé par une large surface bien arrondie, on pourra l’approcher de très près, sans que la barre paroisse perdre sensiblement de son électricité. Tout ceci prouve que le fluide électrique éprouve moins de résistance, tant à entrer qu’à sortir, dans des corps terminés en pointe, que dans ceux dont les angles sont émoussés, et qui présentent de larges surfaces; par conséquent que l’accumulation du fluide électrique est, dans ces circonstances, en raison directe de la résistance que ce fiuide éprouve à s’échapper des corps dans lesquels on l’accumule. Dans d’autres circonstances l’accumulation du fluide électrique se fait en raison réciproque de la résistance qu’il trouve à sortir du corps dans lequel on l’introduit, comme on va le voir par les expériences suivantes. Quand on suspend à la barre la bouteille de Leyde par le moyen de son crochet, quelque tems qu’on tourne la roue, il ne s’accumule presque pas de fluide électrique dans l’intérieur de cette bouteille, tant qu’elle reste ainsi isolée; au lieu que si on la tient à la main tandis qu’elle pend à la barre par son crochet, elle se charge intérieurement de beaucoup de fluide électrique: or ce fluide éprouve moins de résistance pour s’échapper de la bouteille lorsqu’une personne la tient dans sa main, que lorsqu’elle est suspendue à la barre, ou posée sur un gâteau de cire; car quand elle est électrisée par la barre lorsqu’elle est absolument isolée, elle prend au premier tour de roue toute la quantité de fluide qu’elle peut retenir, et sa surface extérieure attire les corps legers, mais bien plus foiblement que ne fait la barre; et cette différence d’attraction ne change point, pour quelque tems qu’on tourne la roue: d’où il paroît que la matiere électrique sort plus librement de la bouteille que de la barre, et par conséquent que la résistance est moins grande à l’extérieur de la bouteille qu’à la surface de la barre. Si on présente à la bouteille suspendue à la barre, une aiguille bien pointue à la distance d’un pié, la bouteille deviendra plus électrique que la barre; mais elle le sera encore moins que lorsqu’on la tient dans la main: en approchant l’aiguille de plus près, elle le deviendra davantage; enfin en la touchant avec la pointe de l’aiguille, elle devient peu-à-peu aussi électrique que lorsqu’on la tient dans la main: d’où il paroît qu’il entre plus de matiere électrique dans la bouteille, qu’il n’en sort dans un tems donné; et que les trois différens degrés de condensation du fluide électrique répondent aux trois différens degrés de résistance que ce fluide éprouve à sortir de la bouteille, mais que la moindre résistance produit la plus grande condensation. La même chose arrive dans des corps émoussés, ou terminés par de larges surfaces arrondies, avec cette différence, qu’étant approchés de la bouteille aux mêmes distances que l’aiguille, ils produisent dans cette bouteille différens degrés de condensation, d’autant moindre, que les surfaces sont plus larges et plus sphériques. Cependant lorsque tous ces corps viennent à toucher la bouteille, ils produisent tous un égal degré de condensation, c’est-à-dire le plus grand que la bouteille puisse acquérir: or puisqu’en présentant à une égale distance de la bouteille une aiguille bien pointue, un fer émoussé, ou une large surface bien polie et bien arrondie, on accumule dans cette bouteille le fluide électrique à différens degrés, l’air qui résiste dans tous ces cas par différentes épaisseurs à la sortie du fluide, ne seroit-il pas la cause de toutes ces différences? Lorsqu’une bouteille est suspendue à la barre par son crochet, tandis qu’une personne qui communique avec la terre la tient dans sa main, si l’on examine les mouvemens d’une balle de liége suspendue auprès de la barre, on verra qu’elle n’est attirée qu’au bout de cinq ou six tours de roue, c’est-à-dire quand la bouteille est chargée; au lieu que si rien ne touche à la bouteille, la balle est attirée dès le premier tour de roue: d’où l’on voit que la résistance est moindre dans la barre vers la bouteille, que vers l’air qui environne la barre, jusqu’à ce que la bouteille soit pleinement chargée; au lieu qu’elle est à-peu-près égale, quand une fois la bouteille est chargée. Lorsque la bouteille est trop épaisse ou trop mince, elle ne se charge pas: dans le premier cas, la résistance que le fluide éprouve est trop grande, et trop petite dans le second. Il paroît donc que pour qu’il se fasse la plus grande condensation possible dans la bouteille, il faut que le fluide trouve un certain degré de résistance, et sur-tout qu’elle soit égale et uniforme. Voici donc à quoi se réduisent toutes les vérités qui résultent des expériences précédentes, pour ce qui concerne la résistance qu’éprouve le fluide électrique, soit en entrant, soit en sortant; dans les corps. I. Le verre, l’ambre, la cire, la résine, le soufre, etc. s’opposent plus que tous les autres corps aux écoulemens du fluide électrique, et même plus que l’air, pourvû que ces corps ne soient pas trop minces. II. Une couche d’air d’un pouce d’épaisseur, résiste moins qu’une autre d’un pié d’épaisseur, et celle-ci moins qu’une de trois piés, etc. III. L’air en général résiste plus que les surfaces des corps non- électriques. IV. De larges surfaces arrondies des substances métalliques, résistent plus que les pointes émoussées, et que les angles obtus. V. Ces derniers résistent plus que les angles aigus, les tranchans et les pointes, et que celles-ci résistent le moins de toutes. Les plus célebres physiciens, entr’autres l’illustre M. Newton, s’accordent à regarder l’éther comme un fluide très-subtil et très-élastique, qui pénetre promptement tous les corps, et qui par la force de son ressort remplit presque tout l’espace de l’Univers. Sa force élastique est immense en proportion de sa densité, et dans une bien plus grande proportion que celle de l’air: ce fluide est inégalement distribué dans les différens corps à proportion de leur densité: plus ils sont denses, moins ils ont de pores, et plus l’éther qu’ils contiennent est rare; plus ils sont rares au contraire, plus il est condensé. Ensorte qu’il est le plus dense qu’il puisse être dans l’espace le plus approchant du vuide, et le plus rare dans l’or qui est le corps le plus dense que nous connoissions. M. Newton a découvert qu’il existe autour de tous les corps une atmosphere très-dense, qui s’étend à une très-petite distance de leur surface: elle est formée par l’action réciproque de l’éther, répandu autour de ces corps sur celui qu’ils contiennent dans leurs pores, et sur la lumiere qui entre dans leur composition. La densité de cette atmosphere varie suivant la nature des corps; elle dépend de la densité de ces mêmes corps, et de la quantité de lumiere qui entre dans leur composition: en général les corps qui ont le plus de densité sont ceux qui ont les atmospheres les plus denses. On excepte les corps résineux et sulphureux, et tous ceux qui contiennent beaucoup de lumiere, qui ont des atmospheres très denses, quoiqu’ils soient eux-mêmes la plûpart assez rares. C’est à ce milieu éthéré que M. Newton attribue les effets de réflexion, de réfraction, et de l’inflexion de la lumiere (Voyez les preuves de son existence à l’article Réfraction) et c’est ce même milieu qui paroît aussi opérer les effets de l’électricité. A mesure donc qu’un corps se raréfie, l’éther qu’il contient dans ses pores doit devenir plus dense et plus rare à mesure que le corps se resserre: or le frotement et la chaleur raréfient les corps, tant que leur action continue; et dès que ces actions cessent, les corps se remettent en leur premier état: donc par l’effet de la chaleur et du frotement, l’éther doit s’accumuler dans leur intérieur, y affluer des autres corps qui les environnent; et le contraire doit arriver par le froid ou quand le frotement cesse. Ces propriétés de l’éther sont conformes à celles du fluide électrique; rien n’empêche de croire que ce fluide ne soit l’éther lui-même, chargé quelquefois des particules grossieres des corps par lesquels il passe. Tous les corps ayant autour d’eux des atmospheres de différente densité, il est facile de concevoir comment l’éther introduit dans leur intérieur, y est retenu plus ou moins fortement, suivant la densité de cette atmosphere: on conçoit aussi quelle disposition ces mêmes corps ont à admettre un éther étranger, qui doit traverser leurs atmospheres: ainsi les corps les plus denses, et qui ont le plus de lumiere dans leur composition, ayant des atmospheres de la plus grande densité, tels que les diamans, le verre, l’ambre, la cire, etc. doivent retenir bien plus fortement l’éther admis dans leur intérieur, le laisser échapper avec plus de résistance, enfin l’admettre plus difficilement que les métaux, les animaux et les autres corps non électriques qui n’ont pas tant de densité. Ainsi donc, le verre, l’ambre, la cire, la résine, etc. étant une fois remplis d’éther électrique, agissent bien plus long-tems sur les corps legers, que le fer et les autres métaux, rendus électriques par communication; et par la même raison, ceux- ci, dont les atmospheres résistent peu, reçoivent mieux l’électricité par communication, que le verre, la cire, la résine, l’ambre, etc. Or, voici comment l’éther extérieur pénetre l’atmosphere très-dense d’un corps électrique, par exemple d’un cylindre de verre, pour se condenser dans son intérieur. Quand les parties de sa surface sont raréfiées par le frotement, les particules d’éther qui les environnent sont aussi raréfiées: la résistance de cette atmosphere diminue donc sur la partie frotée; et si l’éther extérieur tend à s’introduire dans le cylindre par cet endroit, il est évident que son passage en sera plus facile. Voyons maintenant ce qui cause ce flux d’éther qui arrive des corps du voisinage, comment il s’échappe du globe pour passer dans les corps qu’on électrise par communication, et pourquoi le frotement seul peut produire tous ces effets. Supposons que la machine et tout ce qui tient au coussin soient d’une densité uniforme, d’une grandeur déterminée, et que l’éther s’y trouve répandu uniformément; enfin que ces corps soient parfaitement isolés sur des gâteaux de résine: lorsqu’on raréfie par le frotement une partie du coussin et du verre, l’éther doit devenir plus dense dans ces parties qui viennent d’être raréfiées: il doit donc se faire un flux d’éther des parties qui ne sont pas raréfiées, vers celles qui l’ont été; et la machine contenant beaucoup plus de matiere que le cylindre de verre, doit fournir plus d’éther que ce cylindre, pour que ce fluide reste également raréfié dans la machine et dans le cylindre après l’opération: par conséquent il y aura un flux du coussin et de la machine ensemble vers le verre. Quoique l’éther soit plus dense dans les parties rarefiées du cylindre et du coussin, qu’il n’étoit dans ces parties avant le frotement; cependant la résistance que lui oppose l’atmosphere qui environne ces parties raréfiées, est diminuée par la raréfaction qu’elle éprouve aussi par le frotement; c’est pourquoi l’éther peut s’échapper par cette voie, et passer dans une barre de fer isolée, qui sera proche du cylindre, et diminue d’autant la quantité du fluide éthéré qui étoit contenu d’abord dans tout l’appareil. Cette diminution au reste est bornée; et quand la machine est sur de la cire, on ne peut faire passer qu’une très-petite quantité d’éther dans la barre, quelque long- tems que l’on continue le frotement. En faisant communiquer à la machine d’autres corps non électriques aussi posés sur des gâteaux de cire, la quantité d’éther contenue dans tout ce rassemblage de la machine et du coussin sera augmentée; il en coulera donc vers le globe une plus grande quantité, qui sera transmise à la barre: c’est aussi ce que l’expérience confirme. De-là on voit pourquoi quand la machine communique avec la terre, vû l’immensité de cette masse, nous ne saurions parvenir à raréfier sensiblement l’éther dans la machine: c’est aussi le cas où il en passe davantage dans la barre, où les effets d’électricité sont les plus sensibles, et dans lequel le frotement continué, aussi long-tems qu’on voudra, produira toûjours les mêmes effets. Le flux d’éther doit continuer aussi long-tems que le frotement; car la surface du verre en l’éloignant à chaque instant du coussin, se refroidit et se resserre, de sorte que l’éther qui a passé du coussin dans les parties raréfiées du verre, y trouvant maintenant de la résistance, sortira par la barre où il en rencontre moins: car l’intérieur du cylindre avec l’air qu’il renferme, résiste plus à la sortie de l’éther, que la barre qui touche à sa surface extérieure: le fluide ne sauroit retourner par le coussin, parce que les parties du verre les plus proches du coussin sont toûjours plus raréfiées que celles qui en sont les plus éloignées; enfin une infinité d’expériences prouvent que ce fluide a plus de facilité à passer dans les corps métalliques posés proche du cylindre, qu’à s’échapper dans l’air extérieur. D’où l’on voit qu’il n’y a que le frotement qui puisse produire ces effets, la chaleur du feu ni celle du soleil ne produisant point cette alternative de raréfaction et de condensation dans les mêmes parties: on voit encore pourquoi le flux d’éther diminue sensiblement, et cesse enfin quand on a fini de froter; pourquoi les effets électriques du verre s’affoiblissent à mesure qu’il se refroidit et qu’il reprend son premier état; pourquoi deux corps électriques épais et frotés l’un contre l’autre, ne produisent que de foibles effets; pourquoi quand la machine est posée sur des corps non électriques, et le coussin couvert d’un cuir doré, le cylindre produit les plus grands effets; pourquoi le verre, l’ambre, la résine, la soie, etc. qui s’opposent à l’entrée ou à la sortie de l’éther plus que ne font les métaux, les animaux et les autres corps non électriques, sont absolument nécessaires pour supporter ceux que nous voulons électriser par communication; enfin pourquoi ces corps doivent être exempts de toute vapeur et de toute humidité. M. l’abbé Nollet pense que la matiere électrique est la même que celle du feu élementaire, qu’elle est très-subtile, capable de se mettre en mouvement avec la plus grande facilité: qu’elle est répandue partout, dans l’air qui nous environne, dans nous-mêmes, et dans tous les corps liquides et solides quelque durs qu’ils soient, qu’elle les pénetre en tous sens, la plûpart avec une grande facilité, les autres plus difficilement: enfin, qu’elle entraîne avec elle des particules des corps au-travers desquels elle passe. Electriser un corps, c’est, selon lui, mettre en mouvement le fluide électrique qui en remplit les pores, ce fluide reçoit le mouvement des parties propres, qui sont agitées par l’effet du frotement; et les parties propres des corps, que nous nommons électriques, sont plus susceptibles que les autres de ce mouvement de vibration qu’inspire le frotement, et par conséquent plus capables d’agiter le fluide électrique. Ce fluide une fois mis en mouvement dans les corps électriques peut agiter de même un pareil fluide lorsqu’il se rencontrera, nommément celui qui se trouve dans les pores des corps métalliques; qui ne s’électrisent que par cette communication. Or, comme cette matiere, toute subtile qu’elle est, ne pénetre pas tous les corps indistinctement avec la même facilité, il en résulte qu’il y en a quelques-uns qui doivent s’électriser plus facilement que les autres. Les corps gras, résineux, sulphureux, et en général ceux qui peuvent acquérir de l’electricité par. le simple frotement, contiennent dans leurs pores moins de matiere électrique, que les métaux, les animaux, etc; mais leurs parties propres sont plus susceptibles du mouvement central pour agiter le fluide electrique, que celles des métaux, des animaux et des autres corps, qui ne sauroient devenir électriques par la voie du frotement: une des conséquences de ce mouvement, est que la matiere électrique s’élance sensiblement du dedans au-dehors des corps jusqu’à une certaine distance; et les faits prouvent que ces émanations se font en forme d’aigrettes, ou de rayons divergens. Mais le corps ne s’épuise point par cette opération, parce que ce fluide est continuellement remplacé par un autre de même nature qui arrive non-seulement de l’air environnant, mais aussi de tous les corps du voisinage: ensorte que ces deux courans de matiere électrique exercent leurs mouvemens en sens contraire et pendant le même tems: cette circulation continue quelquefois pendant plusieurs heures après que le corps a cesse d’être froté. M. l’abbé Nollet définit donc l’électricité, l’état d’un corps qui reçoit continuellement de dehors les rayons d’une matiere subtile, tandis qu’il élance au-dehors des rayons divergens d’une semblable matiere. L’auteur appelle effluente la matiere qui s’élance des corps électrisés, et affluente celle qui vient de l’air et de la plûpart des corps du voisinage. Ce principe des effluences et affluences simultanées, que M. l’abbé Nollet appuie sur quantité d’expériences, est le principal fondement de son système sur l’électricité. Voici comme il l’applique à quelques-uns des principaux phénomenes. Lorsqu’une feuille de métal, ou tout autre corps leger, se trouve plongée dans la sphere d’activité d’un corps actuellement électrique, on doit la considérer comme agitée par deux puissances directement opposées l’une à l’autre; savoir la matiere effluente qui tend à l’éloigner du corps électrique, et la matiere affluente qui l’entraîne vers ce corps: elle reste quelquefois immobile quand ces deux forces opposées sont en équilibre, mais elle cede ordinairement à la matiere affluente, dont l’activité est presque toujours supérieure. Cette supériorité de la matiere affluente dépend principalement de la convergence de ses rayons vers le corps électrisé; au lieu que les rayons effluens qui tendent à l’écarter de ce corps, sont très-divergens. D’ailleurs, plusieurs expériences autorisent à croire que les pores par où s’échappent les rayons effluens, sont en bien plus petit nombre que ceux qui admettent la matiere affluente, ainsi cette derniere matiere par sa force supérieure, doit emporter la feuille d’or vers le corps, électriser et produire le phénomene de l’attraction. Cependant comme ce n’est pas sans obstacle de la part des rayons effluens, que la feuille d’or est emportée vers le corps électrisé, il n’est pas surprenant qu’elle n’aille pas directement au corps électrique, sur-tout si elle a une certaine largeur; c’est aussi ce qui arrive le plus souvent. La répulsion se fait, parce que la feuille d’or parvenue jusqu’au corps électrique s’électrise par communication, et se forme autour d’elle une atmosphere d’aigrettes, qui augmentant considérablement son volume, la rend plus en prise aux rayons de la matiere effluente, dont l’action l’écarte du corps électrisé, autant de tems que l’électricité subsiste dans l’un et dans l’autre. Mais comme la feuille d’or perd en un instant son atmosphere, dès qu’elle a touché à un corps non électrique, elle suit comme auparavant l’effort de la matiere affluente, et se précipite sur le corps électrisé. Le verre rendu électrique par le frotement, continue de represser une feuille d’or suspendue par un fil de soie, tant que celle-ci conserve l’atmosphere qui lui a été communiquée; il n’en est pas de même d’un bâton de cire d’Espagne, d’un morceau d’ambre, d’un canon de soufre, etc. qu’on présente à cette feuille mise en répulsion, après avoir excité leur vertu par un vigoureux frotement: les pores par où s’échappent les rayons effluens étant plus rares dans ces corps résineux que dans le verre, la matiere affluente agit sur la feuille d’or repoussée avec toute sa force, et l’entraine vers ces corps résineux malgré l’effet de leurs rayons effluens. Pour communiquer de l’électricité à un corps, par exemple à une barre de fer, il ne s’agit, comme nous avons dit, que de mettre en mouvement par le moyen de quelque corps déja électrisé, le fluide électrique qu’il contient naturellement dans ses pores: or comme un premier choc ne peut agiter sensiblement qu’une certaine quantité de matiere, il est nécessaire de limiter celle que peuvent mouvoir les rayons qui émanent du corps électrisé, c’est ce que l’on fait en isolant cette barre, sur de la soie, de la résine, de la cire, etc. et en séparant par le moyen de ces corps qui n’admettent pas facilement la matiere électrique, la masse du fluide que contient cette barre d’avec cette masse immense qui est répandue dans le globe de la terre. Ce mouvement imprimé au fluide électrique qui réside naturellement dans chaque corps, et plus abondamment dans ceux qui ne sont pas réputés électriques, doit être très-prompt, et se faire appercevoir en un instant à une très-grande distance, si ce corps qu’on électrise par communication a une longueur suffisante; et comme le fluide électrique trouve moins d’obstacle dans ces sortes de corps que dans l’air, il les parcourt très-promptement sans résistance, et suit dans sa propagation toutes les sinuosités et tous les replis de ces corps électrises. Chaque particule de matiere électrique est comme une petite portion du feu élementaire, enveloppée de quelque matiere grasse, saline ou sulphureuse, qui la contient et qui s’oppose à son expansion: lors donc que la matiere effluente qui s’élance d’un corps électrisé, rencontre l’affluente qui se présente pour entrer; si la vîtesse respective de ces deux courans est assez grande, le choc brise les enveloppes de ces particules, et le feu qu’elles renferment devenu libre, éclate, brille, et anime du même mouvement les parties semblables qui sont contiguës, comme pourroit un grain de poudre à canon enflammé en embraser une infinité d’autres placés de suite. Or comme la matiere effluente s’élance en forme d’aigrettes, ces rayons lumineux conservent la même forme: il résulte de ce choc subit un bruit ou siflement qu’on entend quand les aigrettes sortent, et qui est d’autant plus sensible que le corps est plus fortement électrisé. L’étincelle qu’on apperçoit lorsqu’on approche le doigt ou quelque morceau de métal du corps électrisé, vient de ce que les rayons effluens de celui-ci acquierent par la proximité du doigt une plus grande force. 1°. Parce qu’ils coulent alors avec plus de vîtesse; 2°. parce que la divergence naturelle de ces rayons diminue, et qu’ils se condensent; ce n’est plus alors une matiere effluente, rare et dispersée, qui frappe avec plus d’efforts une autre matiere venant de l’air: c’est un fluide condensé et accéléré qui en rencontre un autre presqu’aussi animé que lui; ainsi le choc doit être plus violent, le bruit plus fort, l’embrasement plus considérable, enfin l’étincelle doit paroître. L’étincelle qui naît du choc de ces deux matieres effluentes et affluentes, peut devenir assez forte pour causer l’inflammation d’une liqueur spiritueuse, surtout si on l’y a disposée en la faisant un peu tiédir, et si cette liqueur est contenue dans le creux de la main, dans un vase de métal, ou dans tout autre corps que la matiere électrique puisse pénétrer avec facilité; car la matiere affluente qui viendra de la cueillere ou de la main, pénétrera facilement la liqueur, donnera lieu à un choc plus violent et à une étincelle plus brûlante, A l’égard de l’expérience de Leyde, M. l’abbé Nollet observe que la bouteille remplie d’eau, est très susceptible d’électricité par communication; que l’électricité que l’eau reçoit, se transmet au verre, qu’elle le pénetre et se répand sur sa surface extérieure; que dans cette expérience, la bouteille ne laisse pas que de continuer long-tems dans son état d’électricité, soit qu’elle soit posée sur une table ou sur d’autres corps non électriques. Maintenant la violence avec laquelle l’étincelle éclate et frappe dans l’expérience de Leyde, dépend de ce que le choc est double et qu’il se fait en même tems en deux endroits différens. Le premier se fait à l’extrémité du doigt que l’on présente au conducteur entre la matiere effluente de ce conducteur, et la matiere affluente qui sort du doigt; il s’en fait un autre à la main gauche qui tient la bouteille, entre le fluide qui sort du verre électrisé par communication, et celui qui arrive de cette même main vers la bouteille. Or comme par l’effet de ce double choc, la matiere affluente rétrograde avec force de chaque côté, elle produit aux deux poignets et dans l’intérieur du corps une commotion subite et très-violente, plus sensible dans les bras et dans la poitrine qui se trouvent placés dans sa direction. M. l’abbé Nollet applique de même son principe des effluences et affluences simultanées, pour expliquer les autres phénomenes de l’électricité; mais nous renvoyons à ses ouvrages, où l’on trouvera toutes les preuves qu’il a réunies pour établir la vérité de ce principe. M. Franklin pense que la matiere électrique est un véritable feu qui traverse et pénetre la matiere commune avec tant de liberté, qu’elle n’éprouve aucune résistance sensible; il prouve cette pénétration intérieure des corps par l’expérience de Leyde, dans laquelle on sent une commotion intérieure, qui ne devroit pas arriver si la matiere électrique ne faisoit que glisser le long des surfaces. Ce feu et le feu commun ne sort peut-être que des modifications du même élément, quoiqu’ils paroissent avoir des propriétés différentes: ces deux matieres fluides, si on veut les distinguer, existent souvent ensemble dans les mêmes corps, en remplissent les pores, s’y meuvent avec une entiere liberté sans aucune confusion dans leurs effets. Au reste le feu électrique est universellement répandu par-tout; on le trouve dans l’air et dans tous les corps qui nous environnent: ainsi nos machines électriques ne le produisent point, mais elles le dirigent, le rassemblent, le condensent et le raréfient à notre volonté dans les différens corps. M. Franklin croit que ce fluide remplit à-peu-près les pores des corps ordinaires, et que quand au moyen de nos machines, on leur en ajoûte une quantité, cette quantité ajoûtée n’entre pas dans leur intérieur, mais forme autour d’eux une atmosphere plus ou moins dense, suivant la quantité que l’on a ajoûtée. Il suppose que les particules de matiere électrique se repoussent mutuellement, au contraire des particules de matiere commune, qui tendent toutes à s’attirer: et c’est à cette qualité répulsive qu’il attribue la divergence des rayons électriques, l’écartement de deux fils électrisés, la divergence des rayons des aigrettes lumineuses, l’évaporation accélerée des liqueurs électrisées, et plusieurs autres effets. Ces mêmes particules se repoussent entr’elles, sont très-bien attirées par la matiere commune avec une force plus ou moins grande, suivant les différentes sortes de matiere: car le verre, la cire, l’ambre et les autres corps appellés électriques, l’attirent et la retiennent plus fortement que les autres, et en contiennent aussi une plus grande quantité. C’est pourquoi admettant la subtilité des particules de la matiere électrique, leur répulsion mutuelle et l’attraction réciproque entr’elles et les parties de la matiere commune, il résulte que quand une quantité de matiere électrique est appliquée à une certaine quantité de matiere commune qui n’en contient pas déjà, le fluide électrique se répand aussi-tôt également et uniformément dans toute l’étendue de cette quantité de matiere: mais dans la matiere commune il y a ordinairement autant de matiere électrique qu’elle en peut contenir; si l’on en ajoûte davantage, le surplus se distribue encore également et uniformément dans toute l’étendue de sa surface, et forme une atmosphere. L’attraction entre le fluide électrique et la matiere commune est réciproque; c’est pourquoi les corps dans lesquels le fluide électrique est condensé, attirent les petits corps legers qui se trouvent dans leur sphere d’activité; c’est en vertu de cette propriété que le fluide électrique passe du corps électrisé dans celui qui ne l’est pas, et lui fait exercer tous les effets des corps électriques; que l’électricité communiquée à une barre de fer isolée, se dissipe en un instant dès qu’on approche de cette barre un corps non électrique, tel que le bout du doigt. M. Franklin explique l’expérience de Leyde d’une maniere différente de celle de tous les autres physiciens: il observe d’abord que le verre est absolument impénétrable au fluide électrique; car il ne conçoit pas comment on pourroit charger la bouteille si le fluide électrique passoit au-travers du verre, et s’il pouvoit s’échapper par la main de celui qui tient la bouteille: en effet la bouteille ne se charge pas si elle a la moindre félure ou le moindre petit trou dans sa surface. Il prétend que dans cette merveilleuse expérience le fluide n’entre du conducteur dans la bouteille, qu’autant qu’il en sort de celui qui existe naturellement sur sa surface extérieure: que cette matiere n’est pas condensée dans l’eau ou dans le corps non électrique qui est dans la bouteille, mais uniquement sur la surface intérieure du verre: que l’explosion violente qui se fait lorsque tenant la bouteille d’une main, on touche de l’autre au fil d’archal, n’est que le remplacement du fluide épuisé et chassé de la surface extérieure par le fluide accumulé sur la surface intérieure de la bouteille; ce qu’il prouve parce qu’un homme posé sur un gâteau de cire et qui fait l’expérience de Leyde, n’est ni plus ni moins électrisé après l’expérience, qu’il l’étoit auparavant. Cependant comme la surface extérieure d’une bouteille chargée qui est privée selon lui, de sa quantité de fluide électrique ordinaire, attire, repousse et communique de l’électricité aux autres corps, aussi bien que le fil-d’archal qui est électrisé par le fluide condensé et introduit dans la bouteille, il est obligé de distinguer deux sortes d’électricité. Il appelle positive, celle de l’intérieur de la bouteille; et négative, celle de sa surface intérieure: or tous les corps électrisés positivement se repoussent entr’eux, comme font aussi tous ceux qui le sont négativement: les uns et les autres attirent les corps legers à-peu-près avec la même force; mais toutes choses égales, les corps électrisés positivement, attirent ceux qui le sont négativement avec une plus grande force que les uns et les autres n’attirent ceux qui ne sont point du tout électrisés. Nous donnerons aux articles Météores et Tonnerre un extrait du sentiment de M. Franklin, sur la formation des orages, dont il rapporte l’origine aux effets du feu électrique. Ces deux articles sur le feu électrique sont de M. le Monnier, de l’Académie royale des Sciences, et Médecin ordinaire de S. M. à S. Germain en-Laye, auteur de l’article Electricité. Voyez ce dernier mot: voy. aussi Coup foudroyant, Conducteur, etc. Feu en Chirurgie, signifie la même chose que cautere actuel. Voyez Cautere. L’application du feu est fort recommandée par les anciens pour la guérison des maladies; Hippocrate ne desesperoit jamais d’un malade, que quand le feu ne pouvoit produire aucun effet; il comptoit encore efficacement sur cette ressource, après avoir tenté inutilement tous les autres moyens que l’art prescrit. Quæ medicamenta non sanant, ea ferrum sanat; quæ ferrum non sanat, ea ignis sanat; quæ verò ignis non sanat, ea insanabilia reputare oportet. Hipp. aphorism. sect. 7. Il ne faut pas croire qu’Hippocrate se soit servi du feu sans autre regle que l’inutilité reconnue des autres moyens, et qu’il ait envisagé son application comme un procédé douteux qu’on met en pratique à tout évenement dans un cas desespéré; l’administration de ce secours étoit méthodique; on raisonnoit sur son action et sur ses effets, les succès avoient confirmé les raisons de son usage, et les différentes circonstances avoient déterminé quelques variétés dans la façon de s’en servir suivant différentes intentions. Lorsqu’il est nécessaire de procurer l’évacuation des matieres épanchées, Hippocrate paroît quelquefois laisser l’alternative de l’usage du fer ou du feu, mais il préfere absolument la cautérisation pour l’ouverture des abcès profonds; la crainte de l’hémorrhagie pourroit autoriser cette pratique; on évitoit aussi par la déperdition de substance que la cautérisation produit, la nécessité de l’usage des tentes, des cannules et autres dilatans, sans lesquels la trop prompte réunion des parties extérieures mettroit obstacle à la sortie du pus avant l’entiere détersion du foyer de l’abcès. Hippocrate conseille la cautérisation pour l’ouverture des abcès au soie; mais au lieu du cautere actuel, c’est-à-dire du fer ardent, il parle de fuseaux de buis trempés dans de l’huile bouillante; son intention dans cette méthode étoit peut-être de vaincre la répugnance de certains malades timides, que l’aspect du feu actuel auroit portés à rejetter lâchement les secours efficaces de l’art. Les douleurs opiniâtrement fixées sur une partie, lorsqu’elles avoient résisté à tous les autres moyens curatifs, exigeoient la cautérisation; Hippocrate la recommande dans les maux de tête rebelles. Il conseille de brûler du lin crud dans l’affection sciatique sur le lieu où la douleur se fait sentir. Cette maniere de cautériser est encore aujourd’hui pratiquée aux Indes; on se sert d’une mousse nommée moya. Quelques auteurs prétendent que par le lin crud d’Hippocrate, il ne faut pas entendre les étoupes ou la filasse de lin, mais plûtôt la toile de lin neuve. Les Egyptiens en ont conservé l’usage, suivant Prosper Alpin, qui dit que dans ce pays on enveloppe un peu de coton dans une piece de toile de lin, roulée en forme de pyramide: et le feu étant mis du côté pointu, on applique la base de cette pyramide sur la partie qu’on veut cautériser. On lit dans les actes de Copenhague, volume V. une lettre de Thomas Barcholin à Horstius, sur le moya, dont il assûre avoir vû les bons effets sur des tophus vénériens à Naples, chez Marc Aurele Séverin. Il en conseille l’usage dans les douleurs des articulations causées par fluxions d’humeurs froides et flatueuses. Horstius écrit de Francfort à Bartholin, que l’usage du moya est ordinaire dans les affections arthritiques et goutteuses, et que cette brûlure n’est pas fort douloureuse, quoiqu’on la fasse sur une partie saine, ce qu’il assûre avoir éprouvé sur lui-même. Sa lettre est du 17 Avril 1678. On voit que le moya dont Horstius vante les bons effets, n’agit pas différemment que le coton des Egyptiens, que le lin crud d’Hippocrate, et de même que feroit un morceau d’amadou. Hippocrate nous enseigne un moyen de cautériser, dont on pourroit se servir utilement dans certains cas. Lorsqu’il vouloit brûler profondement, il mettoit dans la plaie faite par l’application du cautere, une éponge trempée dans de l’huile, et sur laquelle on appliquoit le feu de nouveau. On réitéroit cette opération autant qu’on le jugeoit convenable. Cette méthode de cautériser n’est point à négliger; elle paroît sur-tout convenir pour dessécher la carie et en prévenir les progrès dans les os spongieux, ou elle fait de si grands ravages, par la facilité qu’ils ont d’absorber les matieres purulentes. Il est évident que l’application immédiate du feu ne peut agir que sur l’extérieur (cette action est bornée à la surface découverte de l’os); et qu’on pourroit faire pénétrer profondement dans sa substance des remedes puissamment dessicatifs, par le procédé que je viens d’exposer. Celse recommande la cautérisation dans les érésypeles gangréneux, si la pourriture est considérable: si le mal s’étend et gagne les parties circonvoisines, il faut brûler, dit-il, jusqu’à ce qu’il ne découle plus d’humeur; car les parties saines demeurent seches lorsqu’on les brûle. Cette pratique seroit aussi salutaire de nos jours, que du tems de Celse. La morsure des animaux enragés est un cas où la méthode des anciens devroit être la regle de notre conduite. Ils ne manquoient pas de cautériser ces sortes de plaies. Celse prescrit cette opération; mais Ætius a parlé plus amplement sur ce point. On ne peut, dit-il, donner trop promptement du secours à ceux qui ont été mordus d’un chien enragé, quam celerrimè; car aucun de ceux qui n’ont pas été traités méthodiquement, n’en est échappé. D’abord on commence par aggrandir la plaie avec l’instrument tranchant, et l’on en scarifie assez profondément l’intérieur, pour faire sortir beaucoup de sang de cet endroit. On cautérise ensuite avec des fers rouges. On panse avec des poireaux, des oignons ou de l’ail avec du sel; et lorsque les escarres seront tombées, il faut bien se garder de cicatriser les ulceres avant quarante ou soixante jours; et s’ils viennent à se fermer, il ne faut point hésiter à les ouvrir de nouveau. Voilà la doctrine d’Ætius; les modernes n’ont rien dit de mieux sur ce cas. Les anciens abusoient du feu en beaucoup de circonstances, mais les modernes le négligent trop. Le célebre Ambroise Paré, par l’invention de la ligature des vaisseaux, a banni le cautere actuel de la pratique ordinaire des opérations. Il a proscrit la cautérisation avec l’huile bouillante du traitement des plaies d’armes-à-feu. Mais il recommande le cautere en beaucoup de cas, et il donne la préférence au cautere actuel sur le potentiel. L’opération du feu est plus prompte et plus sûre; et l’on ne touche absolument que la partie qu’on veut cautériser. Les cauteres actuels sont, dit-il, ennemis de toute pourriture, parce qu’ils consument et dessechent l’humidité étrangere imbue en la substance des parties, et corrigent l’intempérature froide et humide, ce que ne peuvent faire les potentiels; lesquels aux corps cacochymes causent quelquefois inflammation, gangrene et mortification; ce que j’ai vû, dit Paré, à mon grand regret: toutefois nous sommes souvent obligés d’en user par l’horreur que les malades ont du fer ardent. Cette horreur est un préjugé, car Glandorp qui a fait un traité dans lequel il rapporte tout ce qui a été dit sur la matiere des cauteres par les anciens et par les modernes, assûre, après avoir éprouvé lui-même la différence du cautere actuel et du potentiel, qu’il aimeroit mieux qu’on lui en appliquât six de la premiere espece, qu’un de la seconde. Le cautere actuel fait plus de peur que de mal, majorem metum quam dolorem incutit. Fabrice d’Aquapendente tient un rang distingué parmi les auteurs de Chirurgie; il avoit étudié les anciens avec le plus grand soin, mais il ne suit pas aveuglément leurs préceptes: il rejette l’usage du feu en beaucoup de cas où les anciens l’employoient. En général, il est le partisan déclaré des moyens les plus doux; il conseille néanmoins de cautériser les articulations abreuvées de sucs pituiteux: il rapporte à cette occasion les préceptes des anciens, mais il se décide d’après sa propre expérience. Il avoit essayé sans succès l’application des remedes capables d’amollir et de discuter la matiere que rendoit un genou fort gonflé et très- dur: le malade guérit par l’application de cinq ou six cauteres actuels, ronds, et assez larges. Il cite un autre cas qui lui fera encore plus d’honneur dans l’esprit des gens de bien. Un homme de considération avoit le genou si gonflé et si dur, qu’il ne pouvoit le faire mouvoir. Fabrice, appellé avec Capivaccius, jugea que cette maladie étoit incurable. Un empyrique qu’on appella, mit un médicament irritant sur la partie, qui y excita une grande inflammation, avec chaleur, rougeur et douleur. Dès ce moment même le genou acquit un peu de mouvement, et les choses ont toûjours été de mieux en mieux jusqu’à la parfaite guérison. L’amour de la vérité et du bien public fait dire à notre auteur que cet empyrique a fait une cure qu’il n’a pas osé entreprendre, et il en prend occasion d’expliquer le fait, en disant que le caustique a échauffé et atténué la matiere froide et épaisse qui formoit la tumeur. Fabrice d’Aquapendente appliquoit quelquefois le feu de façon qu’il n’avoit point d’action immédiate sur la partie. Pour la guérison d’un ozeme ou ulcere de l’intérieur du nez, il mit une cannule dans la narine, et porta le fer ardent dans cette cannule, dans la vûe d’échauffer la partie, et d’en dessécher l’humidité. Le cautere actuel paroît n’être resté dans la Chirurgie, que lorsqu’il s’agit de détruire les caries et de hâter les exfoliations; encore n’est-ce que dans le cas où l’on ne peut être sûr d’enlever exactement le vice local par le tranchant de la gouge ou du ciseau. Il est certain que l’instrument tranchant est en général préférable pour l’ouverture ou pour l’extirpation des tumeurs; mais dans les abcès gangréneux on ne retirera pas le même effet de l’instrument tranchant, que du cautere actuel. Dans les tumeurs dures qui ne sont pas susceptibles d’être simplement ouvertes, si l’indication exige qu’on y attire de l’inflammation pour les faire suppurer plus promptement, les cauteres potentiels peuvent être employés; ils font naître et attirent la putréfaction. Mais si la tumeur est déjà disposée à la pourriture, le cautere potentiel ne convient point, le feu actuel est préférable. L’incision nécessaire pour donner issuë aux matieres, a souvent donné lieu à une plus grande corruption dans certains anthrax. L’excès de l’air rend la pourriture contagieuse, et lui fait faire des progrès. L’application du feu n’a pas cet inconvénient; il augmente la force vitale dans les vaisseaux circonvoisins, et il forme à l’extrémité divisée des vaisseaux, une escarre solide qui tient lieu des tégumens naturels. Que pouvoit-on faire de mieux que de porter le feu sur ces maux de gorge gangréneux qui ces années dernieres ont fait périr tant de monde? C’étoit une espece de charbon placé dans un lieu chaud et humide, disposé par conséquent à une prompte putréfaction par sa situation même, indépendamment de sa nature. Les scarifications n’ont fait aucun bien, et la cautérisation auroit probablement arrêté les progrès du mal, si on l’eût employée à tems. (Y) Feu, (Jurisprud.) Ce terme a dans cette matiere plusieurs significations différentes. Feu signifie fort souvent ménage. Chaque feu, dans certains endroits, paye au seigneur un droit appellé foüage: foragium, à foro. (A) Feu est pris quelquefois pour domicile; c’est en ce sens que l’on dit que les mandians et vagabonds n’ont ni feu ni lieu. Voyez Mandians et Vagabonds. (A) Feu, dans d’autres occasions, est pris pour incendie. Les regles que l’on suit, dans ce cas, pour savoir qui est garant du dommage causé par le feu, seront expliquées au mot Incendie. (A) Feu du ciel, c’est le tonnerre. Personne n’est garant du feu du ciel, c’est-à-dire du dommage causé par le tonnerre, qui est un cas fortuit et une cause majeure. Voyez Incendie. (A) Feu se dit aussi, par abréviation, pour exprimer la peine du feu: on dit condamner au feu, ou à être brûlé vif, etc. On condamne au feu ceux qui ont commis quelque sacrilege, les empoisonneurs, les incendiaires, etc. Voyez Peines. (A) Feu ou défunt, fato functus. Feu signifie aussi quelquefois les chandelles ou bougies dont on se sert pour certaines adjudications. On compte le premier feu, le second feu, le troisieme feu, c’est-à-dire la premiere, seconde, troisieme bougie, etc. On adjuge à l’extinction des feux. Voyez Chandelle éteinte. (A) Feu, (Couvre-) voyez Couvre-feu. Feu croissant et vacant, en Bresse, signifie la vie d’un homme. Il est dû chaque année au seigneur d’Artemare par ses hommes de main- morte ou affranchis, une gerbe de froment pour le feu croissant et vacant, ou une bicherée de froment mesure de Châteauneuf. Collet, sur les statuts de Savoie, livre III. titre j. des droits seigneuriaux, p. 37. est d’avis que ces termes, feu croissant et vacant, signifient la vie d’un homme, parce qu’il est sujet à ce devoir dès sa naissance jusqu’à sa mort; ou dès qu’il fait son habitation à part, et qu’il devient chef de famille, jusqu’à ce qu’il cesse de demeurer dans cet état. Collet pense aussi que ces termes, feu croissant et vacant, veulent dire que ceux qui vont s’établir dans cette terre d’Artemare, et font feu croissant et augmentant le nombre des feux du lieu, deviennent sujets à la redevance dont on a parlé; et que ceux qui quittent ce lieu pour aller demeurer ailleurs, et par-là font feu vacant, n’en sont pas pour cela exempts. Voyez Main-morte et suite. (A) Feu, dans l’Art militaire, exprime les coups qu’on tire avec les armes à feu, comme les canons, les mortiers, les fusils, les mousquetons, etc. Ainsi faire feu sur une troupe, c’est tirer sur elle avec des armes à feu. Le terme de feu s’employe plus ordinairement pour exprimer les coups qu’on tire avec le fusil, qu’avec les autres armes à feu. Le feu de l’infanterie ne consiste que dans les décharges successives du fusil; et celui de la cavalerie, dans celles du mousqueton et du pistolet, dont les cavaliers sont armés. Le feu d’une place est formé des décharges que l’on fait de la place, avec les armes à feu dont on la défend; mais on entend néanmoins ordinairement par ce feu, celui du canon de la place: c’est pourquoi on dit qu’on a fait taire le feu d’une place, lorsqu’on en a démonté les batteries. On distingue plusieurs sortes de feux dans l’infanterie, suivant l’ordre dans lequel on fait tirer les soldats. L’ordonnance du 6 Mai 1755, sur l’exercice de l’infanterie, en établit cinq; savoir le feu par section, par peloton, par deux pelotons, par demi-rang et par bataillon. Il faut observer que, suivant cette ordonnance, la section est formée d’une compagnie, et le peloton de deux; ainsi les deux pelotons font quatre compagnies, c’est-à-dire le tiers du bataillon, lorsqu’il est de douze, non compris celle des grenadiers. On voit par-là que le feu de section consiste à tirer par compagnie; celui de peloton, par deux; celui de deux pelotons, par quatre; et celui de trois pelotons, par six compagnies. A l’égard du feu par bataillon, c’est celui qui est exécuté par toutes les compagnies du bataillon qui tirent ensemble dans le même tems. A ces différens feux il faut encore ajoûter le feu par rangs, qui s’exécute successivement par chacun des rangs du bataillon; et le feu roulant ou de rempart, qui se fait ordinairement dans les salves et les réjoüissances. Pour exécuter ce dernier feu, si les troupes sont sur plusieurs rangs, l’aile droite du premier commence à tirer au signal qui lui en est donné; le feu va jusqu’à l’autre aîle, ensuite il commence par la gauche du second rang, et il vient à la droite; puis de la droite du troisieme il va à la gauche de ce même rang, et ainsi de suite des autres rangs sans interruption. Ces différens feux peuvent être appellés réguliers, parce qu’ils s’exécutent avec regle. Il y en a un autre qu’on nomme feu de billebaude ou sans ordre, que les soldats exécutent en tirant ensemble ou séparément, à leur volonté. Le feu de peloton, que l’ordonnance du 6 Mai 1755 établit en France, est en usage depuis long-tems parmi les Hollandois: il y a quelqu’apparence que l’invention leur en est dûe, et que ce sont eux qui en ont fourni le modele aux autres nations de l’Europe qui l’ont adoptée. Quoi qu’il en soit, observons qu’on a cependant tiré autrefois en France par différentes divisions ou différentes petites parties du bataillon, qu’on appelloit pelotons; mais seulement dans des cas particuliers de retraite, d’attaques de postes, de chaussées, etc. L’ancien feu le plus ordinaire et le plus commun, étoit le feu par rangs; c’est en effet celui qui paroît le plus simple et d’une exécution plus aisée. il a l’inconvénient que les tirs n’en peuvent être que perpendiculaires au front du bataillon. On prétend encore qu’il s’exécute rarement avec ordre, quelques précautions qu’on puisse prendre; mais c’est que rien ne se fait avec ordre à la guerre, qu’autant que les troupes y ont été long- tems exercées: car il est évident qu’on peut parvenir assez promptement à faire tirer sans confusion les troupes par rangs, sur-tout à trois ou quatre de hauteur, puisqu’on l’a fait autrefois sans inconvénient sur un plus grand nombre de rangs. Le bataillon étant rangé sur cinq ou sur six rangs, chacun tiroit successivement; ou bien on en faisoit tirer deux ou trois à-la fois, ou cinq en même tems. Voyez Emboîtement. Mais on a remarqué depuis, que lorsqu’il y a seulement quatre rangs, le feu du dernier devient très-dangereux pour le premier; c’est par cette raison que l’ordre sur trois rangs a été proposé, comme le plus convenable pour le feu. Voyez Évolutions. Un autre inconvénient du feu par rangs, c’est qu’on ne peut que très-difficilement le rendre continuel. En effet, si l’on suppose une troupe rangée sur quatre rangs, et que le dernier rang tire le premier, les autres étant genou en terre, le troisieme peut, en se levant, tirer ensuite, puis le second, et le premier qui, aussi-tôt après sa décharge, doit remettre genou à terre, ainsi que le second et le troisieme, pour laisser tirer le dernier, qui a eu le tems de recharger pendant la durée du feu des trois autres rangs. Mais ces derniers ne peuvent guere recharger leurs fusils le genou à terre; parce que cette manoeuvre, à laquelle M. le maréchal de Puysegur dit qu’on devroit exercer les troupes, ne leur est pas enseignée (1). Voyez Exercice. Il faut par conséquent, pour recharger, qu’ils se tiennent debout, et qu’ils interrompent la continuité de l’action du feu. En tirant par section ou par peloton, on peut se procurer des tirs perpendiculaires ou obliques, suivant le besoin: on a d’ailleurs un feu continuel, parce que le premier peut avoir rechargé lorsque le dernier a tiré D’ailleurs ce feu s’exécutant sur un front beaucoup plus petit que celui du bataillon, paroît devoir être plus aisément réglé: il en parcourt rapidement toutes les parties, comme le feu, par rangs; mais chaque partie est successivement exposée au feu de l’ennemi pendant le tems qu’elle recharge ses armes. Il est vrai que le front du bataillon n’y est jamais exposé tout entier, comme en tirant par rangs; mais il faut convenir qu’en revanche le feu par peloton peut être sujet, à moins qu’on n’y soit extremement exercé, à plus de confusion que celui des rangs. Pour donner une idée plus parfaite du feu par peloton, nous mettrons sous les yeux un bataillon divisé dans ses six pelotons, rangé suivant l’ordonnance du 6 Mai 1755. TABLE I Gauche. Tête du Bataillon. Droite. 8e feu 4e feu 6e feu 2d feu 1er feu 5e feu 3e feu 7e feu A Piquet. 2e C. 8e C. 4e C. 10e C. 6e C. 12e C. 11e C. 5e C. 9e C. 3e C. 7e C. 1ere C. Grenad. B 2e pelot. 4e pelot. 6e pelot. 5e pelot. 3e pelot. 1er pelot. Soit AB le bataillon ainsi divisé: chaque peloton est désigné par un chiffre qui en indique le rang, et par la lettre P, renfermés l’un et l’autre dans des accolades qui joignent les extrémités des deux compagnies dont ils sont formés. Ces pelotons sont divisés dans les deux compagnies qui les composent, et qui les partagent en deux sections. Les chiffres renfermés dans chaque peloton, expriment les différentes compagnies du bataillon qu’il contient. On suppose que le bataillon est à trois de hauteur, et que les rangs sont serrés à la pointe de l’épée. Cela posé, observons d’abord que le feu de section et celui de peloton doivent commencer par le centre. Pour exécuter ce dernier feu, le commandant du bataillon ordonne d’abord au cinquieme peloton de faire feu: alors les soldats du premier rang mettent genou en terre, ceux des deux derniers s’arrangent pour pouvoir tirer en même tems que le premier; et au commandement feu, ils tirent tous ensemble (2). Lorsque ce peloton a fait feu, le sixieme s’arrange pour en faire de même immédiatement après; puis le troisieme et le quatrieme, deux tems (3) après que le cinquieme et le sixieme ont fait feu. Le premier et le deuxieme font également feu deux tems après que le troisieme et le quatrieme ont tiré. A l’égard des grenadiers et du piquet, ils exécutent leur feu deux tems après celui du premier et du second peloton. On voit par-là que le feu par peloton ayant commencé par le centre, se porte ensuite successivement du centre aux ailes; mais de maniere que les pelotons à côté les uns des autres, excepté les deux du centre, ne tirent pas de suite, mais successivement un peloton de la droite et un de la gauche. Il est bien difficile qu’une manoeuvre aussi composée et aussi variée, et qui demande autant d’attention, puisse s’exécuter sans desordre ou confusion un jour d’action: aussi prétend-on avoir remarqué, comme on le verra bientôt, que ce feu, dont l’exécution est si brillante dans les exercices, est peu dangereux un jour de combat (4). Le feu par section s’exécute de la même maniere que celui par peloton, il commence également par le centre. La onzieme compagnie tire la premiere, puis la douzieme, ensuite la troisieme, la quatrieme, etc. Voyez l’ordonnance du 6 Mai 1755. Le feu par rangs est d’une exécution plus simple, eu égard aux commandemens, que les deux précédens. Le premier rang, comme on l’a déjà dit ci-devant, met d’abord genou à terre, ainsi que le second et le troisieme; s’il y a quatre rangs; le quatrieme se tient debout, et tire; le troisieme se leve ensuite, et tire aussi; le second fait immédiatement après la même manoeuvre, et ensuite le premier. Pendant le tems que ces deux derniers rangs tirent, le quatrieme et le troisieme ont le tems de recharger leurs armes, et ils peuvent recommencer à tirer immédiatement après le premier; mais le premier et le second sont obligés de recharger debout, et de suspendre, pendant le tems qu’ils y employent, le feu du bataillon. Dans l’ancienne maniere de tirer par rangs, on évitoit cet inconvénient. Le premier rang tiroit d’abord, et il alloit ensuite, en passant dans les files du bataillon, en gagner la queue: le deuxieme en faisoit de même, après avoir tiré; puis le troisieme et le quatrieme, etc. De cette façon, les rangs qui avoient tiré les premiers, avoient le tems de recharger leurs armes avant de se retrouver en face de l’ennemi. Nos files serrées ne permettent point cette manoeuvre; cependant lorsque l’on fait tirer les troupes dans des circonstances où elles ne peuvent pas s’aborder, on pourroit peut-être encore se servir de cette méthode sans inconvénient, sur-tout en faisant faire à-droite aux rangs qui sont derriere celui qui est en face à l’ennemi; et cela afin d’avoir plus d’espace entre les files pour le passage des soldats qui vont se reformer à la queue du bataillon. On faisoit aussi quelquefois passer à droite et à gauche par les ailes du bataillon, les rangs qui avoient tiré, pour les faire regagner la queue; mais cette pratique étoit défectueuse, en ce que les soldats du second rang ne pouvoient tirer que lorsque le premier avoit quitté le front du bataillon; ce qui interrompoit la continuité du feu de la troupe, et le ralentissoit. Il y avoit encore plusieurs autres manieres de tirer, qu’on peut voir dans le maréchal de Bataille de Lostelneau, dans la pratique de la guerre du chevalier de la Valiere, etc, mais qui seroient toutes de peu d’usage aujourd’hui, parce qu’elles exigent différens mouvemens devant l’ennemi, dont l’exécution seroit très- dangereuse. En effet, ceux qui ont le plus d’expérience dans cette matiere, prétendent que tout mouvement que l’on fait à portée de l’ennemi, qui change l’ordre et l’union des différentes parties du bataillon, l’expose presque toûjours à se rompre lui-même, et à faire volte-face. On a toûjours cherché le moyen de faire faire aux troupes un feu réglé, de maniere que les soldats bien exercés pussent l’exécuter sans confusion. Cette régularité peut produire de grands avantages. Car par elle on ne se défait que de telle partie de son feu que l’on veut, et quand on le veut; au lieu qu’en laissant tirer les soldats à leur volonté, on peut se trouver dégarni de feu dans le tems qu’il est le plus nécessaire. Il y a cependant quelques circonstances particulieres, où le feu sans ordre peut l’emporter sur le régulier, comme lorsque des troupes sont derriere des lignes ou des retranchemens. M. de Turenne l’ordonna dans un cas pareil au siege d’Etampes en 1652. Les troupes qui défendoient cette ville contre l’armée du roi, ayant résolu de reprendre un ouvrage dont elle s’étoit emparée le matin, et d’insulter en même tems les lignes; elles sortirent en force de la place pour cet effet. Les lignes des assiegeans étoient presque entierement dégarnies de soldats, parce que les troupes qui les gardoient avoient été se reposer dans un des fauxbourgs de la ville assez éloigné du camp, à cause de l’action du matin, qui avoit été fort vive, laquelle avoit fait présumer par cette raison, que les assiegés n’entreprendroient rien de considérable pendant la journée. On se trouvoit tout prêt d’être attaqué lorsqu’il «arriva dans le même moment 200 mousquetaires du régiment aux gardes. C’étoit tout ce qu’on avoit pû ramasser au camp. M. de Turenne leur recommanda, sans s’amuser à tirer tous ensemble, de bien ajuster leurs coups; ce qu’ils firent si à propos, que jamais un si petit nombre de soldats n’a fait tant d’exécution.» Mém. du duc d’Yorck, p. 17, II. vol. de l’Hist. de M. de Turenne, par M. de Ramsay. Dans des cas de cette espece les soldats s’animent les uns et les autres à charger promptement et à tirer à coup sûr. L’attention n’est point distraite ou partagée par l’observation des commandemens pour tirer. Chacun le fait de son mieux, et ne le fait guere alors inutilement. Aussi M. Bottée dit-il que les Allemands craignent plus notre feu confus que notre feu ordonné. La raison qu’il en donne, c’est que le défaut d’exercice rend ce dernier défectueux, au lieu que dans l’autre un nombre de bons soldats tirent avec dessein et avec attention. Il tire de-là cette conséquence, que si nos soldats étoient bien disciplinés à cet égard, ils apporteroient en tirant avec ordre, la même attention que lorsqu’ils le font sans ordre. Alors le feu régulier seroit sans difficulté dans toute occasion préférable au feu confus ou irrégulier; ce qui paroît évident. Mais pour cet effet, il faut que le feu régulier soit si simple, que les soldats puissent, pour ainsi dire, l’exécuter d’eux-mêmes, et avec très-peu de formalités; c’est ce qui n’est pas facile à trouver. Ce point si important de l’art militaire exige encore bien des tentatives et des expériences des officiers les plus consommés dans la pratique de la guerre. Quel que soit le feu qu’on adopte, comme il est une des principales défenses de l’infanterie, elle ne sauroit trop y être exercée, non-seulement pour tirer avec vîtesse, mais encore en ajustant, sans quoi l’effet n’en est pas fort important. L’expérience des batailles de la guerre de 1733 et de 1741, dit M. de Rostaing, dans un mémoire manuscrit sur l’essai de la légion, ne nous a pas convaincu, que le feu des Autrichiens et des Hollandois fût excessivement formidable (5); et j’ai oui dire, ajoûte cet habile officier (que nous venons de perdre) à un de nos généraux de la plus grande distinction, dont je supprime le nom par respect, qu’après la bataille de Czaslau gagnée par le roi de Prusse en 1742, la ligne d’infanterie des Prussiens étoit marquée par un tas prodigieux de cartouches, lequel auroit fait présumer la destruction totale de l’infanterie autrichienne, de laquelle cependant il y eut à peine deux mille hommes de tués ou blessés. C’est que les soldats Prussiens n’avoient point encore acquis alors cette justesse dans leur feu, qu’on assûre qu’ils ont aujourd’hui, et qui égale la promptitude avec laquelle ils l’exécutent. On sait qu’ils peuvent tirer aisément six coups par minute, même en suivant les tems de leur exercice. C’est un fait constant, dit M. le maréchal de Puységur, que le plus grand feu fait taire celui qui l’est moins; que si, par exemple, «huit mille hommes font feu contre six mille, qui tirent aussi vîte les uns que les autres, et qu’ils soient à bonne portée, et également à découvert, les huit mille en peu de tems détruiront les six mille. Mais si les huit mille sont plus long- tems à charger leur armes, qu’ils ne soient pas exercés à tirer bien juste, comme on voit des bataillons faire des décharges de toutes leurs armes contre d’autres, sans pourtant voir tomber personne, je jugerai pour lors que les six mille hommes pourroient l’emporter sur les huit mille.» Art de la guerre. Un problème assez intéressant qu’on pourroit proposer sur cette matiere, seroit de déterminer lequel est le plus avantageux de combattre de loin à coups de fusil, ou de près à l’arme blanche, c’est-à-dire la bayonnette au bout du fusil. Sans vouloir entrer dans tout le détail dont cette question est susceptible, nous observerons seulement que les anciens avoient leurs armes de jet, qui répondoient à-peu-près à l’effet de nos fusils; mais qu’ils ne s’en servoient que pour offenser l’ennemi d’aussi loin qu’ils le pouvoient, en avançant pour le combattre de près. Lorsqu’on étoit parvenu à se joindre, ce qu’on faisoit toûjours, on combattoit uniquement avec les armes blanches, c’est- à-dire avec l’épée et les autres armes en usage alors. Voyez Armes. Cette méthode est en effet celle qui paroît la plus naturelle. Car, comme le dit Montecuculi, «la fin des armes offensives est d’attaquer l’ennemi et de le battre incessamment depuis qu’on le découvre jusqu’à ce qu’on l’ait entierement défait: à mesure qu’on s’en approche, la tempête des coups doit redoubler; d’abord de loin avec le canon; ensuite de plus près avec le mousquet, et successivement avec les carabines, les pistolets, les lances, les piques, les épées, et par le choc même des troupes.» C’étoit l’ancienne pratique des troupes de France, et suivant M. de Folard, «celle qui convient le mieux au caractere de la nation, dont tout l’avantage consiste dans sa premiere ardeur. Vouloir la retenir, dit cet auteur, par une prudence mal entendue, c’est une vraie poltronnerie; c’est tromper les soldats et leur couper les bras et les jambes. Ceux qui la font combattre de loin dans les actions de rase campagne, ne la connoissent pas, et s’ils sont battus, ils méritent de l’être. Il faut, continue ce même auteur, laisser aux Hollandois, comme plus flegmatiques, leurs pelotons, et prendre toute maniere de combattre qui nous porte à l’action et à joindre l’ennemi.» Traité de la colonne, par M. le chevalier de Folard. Quoique l’expérience et le sentiment des plus habiles militaires concourent à démontrer le principe de M. de Folard à cet égard, il ne s’ensuit pas de-là qu’on doive négliger le feu. «Tant que la situation des lieux où vous combattez, dit M. le maréchal de Puysegur, peut vous permettre d’en venir aux mains, il faut le faire, et préférer cette façon de combattre à toute autre. Mais comme l’ennemi vous contrarie, ajoute-t-il, avec beaucoup de raison, s’il se croit supérieur par les armes à feu, il cherchera les moyens d’éviter les combats en plaine; et si vous voulez l’attaquer, vous serez souvent contraint de le faire dans des postes, où les armes à feu seront nécessaires avant d’en pouvoir venir aux coups de main. (6) C’est pourquoi il est très important d’exercer le soldat à savoir faire usage de toutes les sortes d’armes dont il doit se servir. Il faut tâcher de se rendre supérieur en tout aux ennemis que l’on peut avoir à combattre, et ne rien négliger pour cela; s’informant chez les nations étrangeres comment ils instruisent leurs troupes, pour prendre d’elles ce qui aura été reconnu meilleur que ce que nous pratiquons.» Rien de plus sensé et de plus judicieux que ces préceptes de l’illustre maréchal que nous venons de nommer. C’est ainsi que les Romains adopterent avec beaucoup de sagesse, tout ce qu’ils trouverent de bon dans la maniere de combattre et de s’armer de leurs ennemis; et cette pratique, qui fait tant d’honneur à leur discernement, ne contribua pas peu à leur faire surmonter des nations plus nombreuses et aussi braves, et à les rendre les maîtres de la terre. Quoiqu’il paroisse décidé par les autorités précédentes, que lorsqu’une troupe d’infanterie françoise combat une autre troupe, et qu’elle peut la joindre, elle doit l’aborder sans hésiter; on croit néanmoins qu’il y a des circonstances particulieres où il ne seroit pas prudent de le faire. Supposons, par exemple, qu’un général commande des troupes peu aguerries et peu exercées, ou qui n’ayent point encore vû l’ennemi. S’il veut les faire approcher pour combattre à l’arme blanche, il est à craindre que la présence de l’ennemi ne les trouble, et qu’elle ne les mette en desordre. Au lieu qu’en les mettant en état d’exécuter leur feu, sans pouvoir être abordées, le danger, quoique plus grand qu’en le joignant la bayonnette au bout du fusil, leur paroîtra plus éloigné, et par cette considération elles en seront moins effrayées, et moins disposées à fuir. D’ailleurs il est alors plus aisé de les contenir, que si l’ennemi paroissoit prêt à tomber sur elles. De cette maniere en général, pour accoûtumer insensiblement de nouvelles troupes à envisager l’ennemi avec moins de crainte lorsqu’elles y seront une fois parvenues, il sera fort aisé de leur faire comprendre qu’en marchant résolument à l’ennemi pour le charger la bayonnette au bout du fusil, le danger durera bien moins de tems qu’en restant exposé à son feu, et en tiraillant les uns contre les autres. Car lorsqu’on marche avec fermeté pour tomber sur une troupe, il arrive rarement qu’elle attende pour se retirer, qu’elle soit chargée la bayonnette au bout du fusil. On prétend au moins qu’il y a peu d’exemple du contraire. Il y a même des officiers qui ont beaucoup de pratique de la guerre, et qui doutent qu’il y en ait aucun; M. le maréchal de Puységur assûroit cependant l’avoir vû une fois. On peut conclure de-là que le choc de pié ferme de deux troupes d’infanterie dans un combat est un évenement si peu commun à la guerre, qu’on peut presque assûrer qu’il n’arrive jamais. C’est aussi ce que dit sur ce sujet l’auteur des Sentimens d’un homme de guerre sur la colonne de M. de Folard: «lorsqu’un bataillon voit qu’un autre s’avance pour l’attaquer, le soldat étonné de l’intrépidité avec laquelle son ennemi lui vient au-devant, le tiraille, ajuste mal son coup, et tire, pour la plûpart, en l’air. Le feu auquel il avoit mis sa principale confiance n’arrête pas son ennemi, et qui pis est, il n’est plus tems de recharger. La bayonnette qui lui reste ne sauroit le rassûrer; le trouble augmente, il fait volte-face, et quitte ainsi la partie. S’il en arrive autrement, c’est chose rare, et peut-être même hors d’exemple.» Lorsqu’un bataillon marche pour en attaquer un autre, doit-il essuyer le feu du bataillon ennemi, et le joindre, ou, pour mieux dire, chercher à le joindre sans tirer? Cette question n’est pas un problème à resoudre dans la milice françoise. L’usage constant des troupes de France est d’essuyer le feu de l’ennemi, et de tomber ensuite dessus sans tirer. Les évenemens heureux qui suivent presque toûjours cette pratique, comme on vient de le voir précédemment, semblent en démontrer la bonté. Cependant les autres peuples de l’Europe ne l’ont point encore adoptée: c’est apparemment que leurs troupes ne vont point à l’abordage avec la même impétuosité et la même ardeur que le François; car si tout étoit égal de part et d’autre, il est certain qu’il y auroit un desavantage considérable à essuyer les décharges de l’ennemi en s’approchant pour le combattre, sans faire usage de son feu. En effet, supposons deux troupes d’infanterie, ou deux bataillons, composés chacun de soldats également braves et disciplinés, et que l’un arrive fierement sur l’autre sans tirer, tandis que celui-ci lui fait successivement essuyer, dès qu’il est à portée, le feu de ses différens rangs, et cela avec fermeté, sans se troubler et en ajustant bien; peut-on douter que le bataillon assaillant qui a souffert plusieurs décharges, ne soit dans un plus grand desordre, et un plus grand état de foiblesse que l’autre? Comme on suppose que les soldats de ce dernier bataillon ne s’étonnent point, qu’ils savent les pertes que leur feu a dû faire souffrir à l’ennemi, et la supériorité qu’il a dû par conséquent leur donner; il paroît évident que dans ces circonstances le bataillon qui a tiré, doit l’emporter sur celui qui a été plus ménagé de son feu: s’il en arrive autrement, c’est que les soldats ne sont point assez exercés, qu’on ne leur fait pas sentir, comme on le devroit, le dommage que des décharges faites avec attention et justesse doivent causer à l’ennemi. Dans cet état il n’est pas étonnant que la frayeur s’empare de leur esprit, et qu’elle les porte à faire volte-face, comme on vient de le dire ci-devant. C’est pourquoi les succès de la méthode d’aborder l’ennemi sans tirer, ne prouvent point que cette méthode soit la meilleure; mais seulement que les troupes contre lesquelles elle a réussi avoient peu de fermeté, qu’elles mettoient uniquement leur confiance dans leur feu, et qu’elles n’étoient point suffisamment exercées. Il suit de-là que si l’on attaquoit des troupes également fermes et aguerries, il seroit très-important de se servir de son feu en allant à l’abordage. C’est le sentiment de M. le marquis de Santa- Crux. Si dès que vous êtes à portée de tirer sur les ennemis, vous ne le faites pas, dit ce savant auteur, «vous vous privez de l’avantage d’en tuer plusieurs et d’en intimider plusieurs autres par le sifflement des balles et par le spectacle de leurs camarades morts ou blessés: vous ne profitez pas de l’effet, continue-t-il, que cette frayeur et ce spectacle auroient fait sur les ennemis, et principalement sur leurs hommes de recrue et leurs nouveaux soldats qui sont plus troublés par le danger, et ayant leurs mains et leurs armes aussi tremblantes que leur pouls est agité, tireront aussi-tôt vers le ciel que vers la terre; au lieu que n’étant point encore effrayés par aucune perte, ils coucheront en joue avec moins de trouble, et vous aborderont ensuite avec l’arme blanche, lorsque par leur feu votre armée sera déjà beaucoup diminuée et intimidée». M. de Santa-Crux confirme ce raisonnement par un exemple qu’il rapporte de l’attaque des lignes de Turin, au dernier siége de cette ville en 1706. Lorsque les Impériaux voulurent forcer ces lignes, ils furent d’abord repoussés par les décharges qu’on leur fit essuyer: «mais lorsque peu après Victor Amedée roi de Sardaigne, le prince Eugene de Savoie, et le prince d’Anhalt, eurent par leurs paroles et par leurs exemples rallié ces mêmes troupes, on donna ordre aux troupes françoises (qui défendoient les lignes) de reserver leur feu, et de ne tirer qu’à brûle-pourpoint. Dans cette seconde attaque, les Allemands n’ayant eu que ce seul feu à essuyer, aborderent avec toutes leurs forces, et sans avoir le tems de refléchir sur le danger, ils franchirent en un instant le retranchement». Cet exemple, quoique d’une espece un peu différente de celle de deux troupes d’infanterie qui se chargent en plaine ou en terrein uni, prouve au moins l’impression que fait sur les troupes le feu qui précede le moment où elles peuvent se joindre ou s’aborder; car à l’égard de celles qui sont derriere des lignes ou des retranchemens, personne n’ignore qu’elles doivent faire le plus grand feu qu’il est possible, lorsque l’ennemi est une fois parvenu à la portée du fusil; c’est même pour l’y exposer plus longtems qu’on fait des avant-fossés, des puits, etc. Voy. Lignes. En supposant les troupes d’infanterie à quatre de hauteur, comme elles l’étoient dans la guerre de 1701, et dans les deux dernieres guerres, M. de Santa-Crux propose de les faire tirer par rang, mais en faisant une espece de feu roulant par demi-rang de compagnie. Le premier demi-rang de la premiere compagnie à droite ou à gauche, doit d’abord commencer à faire feu; les premiers demi-rangs de chaque compagnie en font successivement de même, en suivant tout le front de la ligne; le second rang fait ensuite la même manoeuvre, puis le troisieme et le quatrieme. Cet auteur pense aussi, comme beaucoup d’autres habiles militaires, qu’il faut dans un combat placer les meilleurs tireurs au premier rang, et leur ordonner de tirer sur les officiers; parce que lorsqu’une troupe est une fois privée de ses commandans, il est ordinairement fort aisé de la rompre. Lorsqu’il s’agit de faire feu, les officiers doivent « s’incorporer dans le premier rang, et mettre un genou à terre lorsque ce rang le met; autrement dans peu de minutes, il n’y aura plus d’officiers, soit par leurs propres soldats qui involontairement tireront sur eux, soit par les ennemis qui ajusteront leurs coups contre ceux qu’ils distingueroient ainsi pour officiers». Réflex. militaires de M. de Santa-Crux. C’est pour éviter cet inconvénient, que les rangs pour tirer doivent s’emboîter, pour ainsi dire, les uns dans les autres. Voyez Emboîtement. Le savant militaire que nous venons de citer, propose pour rendre le feu des ennemis moins dangereux, de faire mettre genou à terre à toute la troupe qui est à portée de l’essuyer, et cela lorsqu’on voit qu’ils mettent en joue. Cet expédient peut rendre inutile un grand nombre de leurs coups, parce qu’il n’y a plus guere que la moitié du corps qui y soit exposée, et que d’ailleurs le défaut des soldats est de tirer presque toûjours trop haut. Il est clair que pour se placer ainsi, il faut que les ennemis soient assez éloignés, pour qu’on ait le tems de se relever avant de pouvoir en être joint. Cet auteur rapporte à ce sujet, que le chevalier d’Alsfeld ayant attaqué auprès de Saint-Etienne de Liter «un détachement d’infanterie angloise, qui mit genou à terre au moment qu’elle vit les François en posture de faire leur décharge, elle se releva aussi-tôt sans en avoir reçu aucun mal». Ce même expédient a été pratiqué dans plusieurs autres occasions, avec le même succès. Au lieu de faire mettre genou en terre aux troupes, on pourroit les garantir encore davantage du feu de l’ennemi, en leur faisant mettre ventre à terre: mais il ne seroit pas sûr de l’ordonner à celles dont la bravoure ne seroit pas parfaitement reconnue; parce qu’il pourroit arriver qu’on eût ensuite quelque difficulté à les faire relever. Lorsqu’un bataillon fait usage de son feu sur un bataillon ennemi, et que les deux troupes ne sont au plus qu’à la demi-portée du fusil, les soldats doivent s’appliquer à tirer au ventre de ceux qui leur sont opposés; et si on les fait tirer sur une troupe de cavalerie, au poitral des chevaux. M. de Santa-Crux prétend que les Hollandois, pour tirer, appuient la crosse du fusil au milieu de l’estomac, afin d’être forcés par cette posture à tirer bas; et il observe que cette maniere de tirer, qui ne doit point être imitée parce qu’elle est très- incommode, et qu’elle ne permet guere d’ajuster le coup, fait voir au moins que cette nation a parfaitement compris que le défaut ordinaire des soldats est de tirer trop haut, et qu’elle a cherché le moyen d’y remédier. Si elle ne l’a point fait avec succès, les autres nations peuvent le faire plus heureusement. Cette découverte paroît mériter l’attention des militaires les plus appliqués à leur métier. Jusqu’ici nous n’avons parlé que du feu de l’infanterie: il s’agit de dire à-présent un mot de celui de la cavalerie. Suivant M. de Folard, le feu de la cavalerie est moins que rien, l’avantage du cavalier ne consistant que dans son épée de bonne longueur. Cette décision de l’habile commentateur de Polybe est sans doute trop rigoureuse: car il y a beaucoup d’occasions où le feu de la cavalerie est très utile. Il est vrai que les coups tirés à cheval ne s’ajustent pas avec la même facilité que ceux que l’on tire à pié; mais dans des marches où la cavalerie se trouve quelquefois sans infanterie, elle peut se servir très avantageusement de son feu, soit pour franchir un passage défendu par des paysans, ou pour éloigner des troupes legeres qui veulent l’harceler dans sa marche. Elle peut encore se servir de son feu très avantageusement dans les fourrages et dans beaucoup d’autres occasions. Mais la cavalerie doit-elle se servir de son feu dans une bataille rangée? M. de Santa-Crux prétend que non, sur-tout si, comme la cavalerie espagnole, elle est montée sur des chevaux d’Espagne, qui par leur vivacité et leur ardeur, mettent le desordre dans les escadrons au bruit des coups de fusils de ceux qui les montent. M. le maréchal de Puységur pense sur ce sujet autrement que le savant auteur espagnol: «Mon opinion, dit-il (dans son livre de l’art de la guerre), est que les escadrons qui marchent l’un à l’autre pour charger l’épée à la main, peuvent avant de se servir de l’épée, tirer de fort près, et ce au moindre signal ou parole du commandant de l’escadron, et charger aussi-tôt l’épée à la main ». A l’égard de la maniere de charger, voici, dit cet illustre auteur, ce que j’ai vû et ce que j’ai reconnu être très-facile à pratiquer. «La ligne des escadrons de l’ennemi voyoit notre ligne de cavalerie marcher au pas, pour la charger l’épée à la main, sans se servir d’aucune arme à feu, soit officiers ou cavaliers. Quand notre ligne fut environ à huit toises de distance (cette cavalerie avoit son épée pendue au poignet, officiers et cavaliers avoient leurs mousquetons pendans à la bandouliere), les officiers et cavaliers prirent le mousqueton de la main droite, et de cette seule main coucherent en joue, chacun choisissant celui qu’il vouloit tirer: dès que le coup fut parti, ils laisserent tomber le mousqueton qui étoit attaché à la bandouliere; et empoignant leur épée, ils reçurent notre cavalerie l’épée à la main, et combattirent très-bien. Par ce feu tiré de près, il tomba bien de nos gens; néanmoins malgré cela, comme notre corps de cavalerie étoit tout ce que nous avions de meilleur, celle de l’ennemi, quoiqu’elle fût encore plus nombreuse que la nôtre, fut battue. Mais ce ne fut pas les armes à feu dont ils se servirent, qui en furent cause; car s’ils n’avoient pas tiré et tué des hommes de notre premier rang, ils en auroient été plûtôt renversés. J’ai reconnu même, continue M. de Puységur, que si notre cavalerie qui renversa cette ligne des ennemis, avoit tiré, celle-ci n’auroit pas tiré avec la même assûrance qu’elle a pû faire; et comme nos troupes étoient un corps distingué, il auroit commencé par mettre bien des hommes hors de combat. Ainsi quand on dit que des escadrons pour avoir tiré ont été battus, je répons que quand ils n’auroient pas tiré, ils ne l’eussent pas été moins. De pareilles raisons sont souvent un prétexte pour ne pas avoüer qu’on a mal combattu. Cela peut encore venir de ce que les officiers et les cavaliers ne sont ni instruits ni exercés. Or l’on doit avoir pour principe de ne jamais rien demander à des troupes dans l’action, à quoi elles n’auront pas été exercées d’avance». C’est pourquoi lorsqu’on est sûr des troupes de cavalerie qu’on fait combattre, il n’y a pas à balancer de les faire tirer, et même les autres, dit-il, quand on les aura instruits. Art de la guerre de M. le maréchal de Puységur, tom. I. pag. 253. Quant à l’inconvénient qu’on prétend qui résulte du bruit des armes à feu, par rapport au mouvement qu’il cause parmi les chevaux de l’escadron, M. de Puységur y répond, en faisant observer «qu’il n’est point prouvé que si votre ennemi tire sur vous, et que vous ne tiriez pas, vos chevaux ayent moins de peur que les siens, puisque le feu va droit aux yeux des vôtres, et qu’ils entendent aussi le sifflement de la balle qui leur fait peur». De toutes ces raisons, il s’ensuit que conformément à ce qui a déjà été remarqué sur le feu de l’infanterie, toutes les fois qu’on approche de l’ennemi pour le combattre, il faut toûjours lui faire tout le mal possible avant de le joindre; comme lorsque la cavalerie s’avance pour charger, il n’y a que le premier rang qui puisse tirer; il ne doit faire sa décharge, comme M. de Puységur l’a vû pratiquer, que lorsqu’il est au moment de tomber sur l’ennemi: mais si les troupes de cavalerie ne peuvent se joindre, chaque rang peut alors tirer successivement en défilant à droite et à gauche de l’escadron, après avoir tiré, pour aller se reformer derriere les autres rangs. Les cavaliers et les dragons armés de carabines, et que pour cet effet on appelle carabiniers, ayant des armes dont la portée est plus grande que celle du fusil et du mousqueton, doivent en faire usage sur l’ennemi dès qu’il peut être atteint: c’est-à-dire, suivant M. de Santa-Crux, depuis que les ennemis sont à la distance d’environ douze cents piés ou deux cents toises, jusqu’à ce qu’ils arrivent à la portée des fusils ordinaires qu’il évalue à huit cents piés: pendant que l’ennemi parcourt cet espace, les carabiniers de cavalerie et de dragons ont le tems, dit cet auteur, de pouvoir à l’aise assûrer leurs armes dans le porte- fusil ou porte-mousqueton. La distance de huit cents piés ou de cent trente toises, que M. de Santa-Crux donne à la portée du fusil, paroît être tirée des auteurs qui ont écrit sur la fortification, lesquels presque tous fixent leur ligne de défense de cette quantité, pour la rendre égale à la portée du fusil de but en blanc. Dans la guerre des siéges on ne peut guere faire usage que de cette portée, au moins dans le feu des flancs; parce qu’autrement l’effet en seroit trop incertain: mais seroit-ce la même chose dans la guerre de campagne? C’est un point qui n’a pas encore été examiné, et qui semble néanmoins mériter de l’être. Il est évident que si le fusil porte cent vingt ou cent trente toises de but en blanc, tiré à-peu-près horisontalement, sa portée sera plus grande sous un angle d’élévation, comme de douze ou quinze degrés, et qu’elle augmentera jusqu’à ce que cet angle soit de quarante-cinq degrés. Le canon dont la portée de but en blanc n’est guere que de trois cents toises, porte son boulet, étant tiré à toute volée, depuis 1500 toises jusqu’à deux mille et plus. On convient que l’effet du fusil tiré de cette maniere ne seroit nullement dangereux, parce que la balle, eu égard à son peu de grosseur, perd plûtôt son mouvement que le boulet de canon: mais on pourroit éprouver la force et la portée de la balle sous des angles au-dessous de quarante-cinq degrés, comme de douze, quinze, ou vingt degrés; et alors on verroit si l’on peut faire usage du fusil à une plus grande distance que celle de cent vingt ou cent trente toises. Comme toutes les choses qui peuvent nous procurer des connoissances sur les effets et les propriétés des armes dont nous nous servons à la guerre, ne peuvent être regardées comme indifférentes; on croit que les expériences qu’on vient de proposer, qui ne sont ni difficiles ni dispendieuses, méritent d’être exécutées. En supposant qu’elles fassent voir, comme il y a beaucoup d’apparence, que le fusil tiré à-peu-près sous un angle de quinze degrés, peut endommager l’ennemi à la distance de trois cents toises, et au-delà, on pourra dire qu’il sera fort difficile de faire tirer le soldat de cette maniere: d’autant plus qu’aujourd’hui on a beaucoup de peine à le faire tirer horisontalement; que d’ailleurs si l’on pouvoit y parvenir, il seroit à craindre qu’il ne contractât l’habitude de tirer de même lorsque l’ennemi seroit plus près, ce qui seroit un très-grand inconvénient. Mais on peut répondre à ces difficultés que dans le cas d’un éloignement, comme de trois cents toises, le soldat seroit averti de tirer vers le sommet de la tête de l’ennemi; et lorsqu’il en seroit plus prêt, de tirer au milieu du corps, comme on le fait ordinairement. Mais quand il y auroit des difficultés insurmontables à faire tirer le soldat à la distance de trois cents toises, lorsqu’il s’avance vers l’ennemi pour le combattre, ne seroit-il pas toûjours très-avantageux de pouvoir faire usage de la mousqueterie à cette distance, lorsqu’on est derriere des retranchemens dans un chemin-couvert? etc. C’est aux maîtres de l’art à le décider. Nous n’avons parlé jusque ici que du feu de la mousqueterie; il s’agiroit d’entrer dans quelques détails sur celui de l’artillerie, c’est-à-dire sur celui du canon et des bombes: mais pour ne pas trop alonger cet article, nous observerons seulement à cet égard que ce feu qui inquiete toûjours beaucoup le soldat ne doit point être négligé; qu’une armée ou un détachement ne sauroit exécuter aucune opération importante sans canon; et qu’il seroit peut-être fort utile qu’à l’imitation de plusieurs nations de l’Europe, chaque bataillon eût toûjours avec lui quelques petites pieces d’artillerie dont il pût se servir dans toutes les occasions. Comme le feu du canon agit de très-loin, personne n’a pensé qu’il fallût l’essuyer sans y répondre: le seul moyen d’en diminuer l’activité est d’en faire un plus grand, si l’on peut. Les tirs dans une bataille doivent être toûjours obliques au front de l’armée ennemie, afin d’en parcourir une plus grande partie. Les plus avantageux sont ceux qui sont perpendiculaires aux aîles ou aux flancs de l’armée; mais un ennemi un peu intelligent a grand soin d’éviter que ses flancs soient ainsi exposés au canon de son adversaire. La maniere la plus convenable de tirer le canon, lorsque l’on n’est guere qu’à la distance de cinq ou six cents toises de l’ennemi, est à ricochet. Voyez Ricochet. Le boulet fait alors beaucoup plus d’effet que lorsque le canon est tiré avec plus de violence, ou avec de plus fortes charges que n’en exige le ricochet. M. de Folard prétend que le feu du canon n’est redoutable que contre les corps qui restent fixes, sans mouvement et action; ce qu’il dit avoir observé dans plusieurs affaires, «où les deux partis se passoient réciproquement par les armes, sans que l’un ni l’autre pensât, ou pour mieux dire, osât en venir aux mains dans un terrein libre. Une canonnade réciproque, selon cet auteur, marque une grande fermeté dans les troupes qui l’essuient sans branler, mais trop de circonspection, d’incertitude, ou de timidité dans le général: car le secret de s’en délivrer n’est pas, dit-il, la magie noire. Il n’y a qu’à joindre l’ennemi; on évite par ce moyen la perte d’une infinité de braves gens; et le général se garantit du blâme qui suit ordinairement ces sortes de manoeuvres». Traité de la colonne, p. 48. (Q) Feu est aussi un terme de guerre qui signifie les feux qu’on allume dans un camp pendant la nuit. Chambers. Feu de Courtine, voyez Second Flanc. Feu fichant, voyez Fichant. Feu rasant, c’est dans la Fortification celui qui est fait par des armes à feu dont les coups sont tirés parallelement à l’horison, et un peu au-dessus; ou bien c’est celui qui est tiré parallelement aux parties de la fortification que l’on défend. Ainsi lorsque les lignes de défenses sont rasantes, le feu du flanc est rasant; celui du chemin-couvert et des autres dehors dont le terre-plein est au niveau de la campagne, est aussi un feu rasant. (Q) Feu, (Marine.) Donner le feu aux bâtimens, c’est-à-dire mettre le vaisseau en état d’être braié: cela se fait par les calfateurs, qui après avoir rempli d’étoupes les jointures du bordage, allument de petits fagots faits de branches de sapin, et emmanchés au bout d’un bâton; ils les portent tous flambans sur la partie du bordage qui a besoin d’être carénée; et quand elle est bien chaude par le feu qu’on y a mis, ils appliquent le brai dessus. Voyez Chauffer un Vaisseau. Donner le feu à une planche, c’est la mettre sur le feu et la chauffer pour la courber. Voyez Chauffer un Bordage. (Z) Feu, (Marine.) On donne ce nom au fanal ou lanterne que l’on allume de nuit sur la poupe des vaisseaux, lorsque l’on marche en flotte. Quand il fait un gros tems et nuit obscure, et que l’on craint que les vaisseaux ne s’abordent les uns les autres, ils mettent tous des feux à l’arriere, on se sert des feux ou fanaux pour signaux des différentes manoeuvres dont on veut avertir l’escadre, ou pour indiquer les besoins qu’on peut avoir. La situation et le nombre des feux de chaque vaisseau de guerre se regle sur le rang des commandans: le roi de France, par son ordonnance de 1670, veut que l’amiral porte quatre fanaux; que le vice-amiral, le contre-amiral, et le chef d’escadre, en portent chacun trois en poupe; les autres vaisseaux n’en doivent porter qu’un. On porte des feux de diverses manieres, soit à la grande hune, soit à celle d’artimon, soit aux haubans, selon que le commandant l’a reglé pour indiquer certains signaux dont on est convenu. (Z) Feu, (Marine.) terme de commandement sur un vaisseau pour dire aux canonniers de tirer. Faire feu des deux bords, c’est tirer le canon des deux côtés du vaisseau en même tems. (Z) Feu, Cautere, (Manége et Maréchal.) termes synonymes. Le premier est particulierement usité parmi les Maréchaux dans le sens des cauteres actuels: quelques-uns de nos auteurs l’ont aussi employé dans le sens des cauteres potentiels qu’ils ont appellés féux morts, et quelquefois rétoires, du mot italien retorio, cautere. Voyez Cautere. Le feu actuel ou le cautere actuel n’est à proprement parler que le feu même uni et communiqué à tels corps ou à telles matiere, solides capables de le retenir en plus ou moins grande quantité, et pendant un espace de tems plus ou moins long. Ses effets sur le corps de l’animal varient selon la différence de ses degrés. 1°. L’irritation des solides, la raréfaction des humeurs, sont le résultat d’une legere brûlure. 2°. Cette brûlure est-elle moins foible? La sérosité s’extravase; les liens qui unissoient l’épiderme à la peau sont détruits; et cette cuticule soûlevée, nous appercevons des phlictenes. 3°. Une impression plus violente altere et consume le tissu des solides: par elle les fluides sont absorbés; leurs particules les plus subtiles s’exaltent et s’évaporent; de maniere que dans le lieu qui a subi le contact du feu, on n’entrevoit qu’une masse noirâtre que nous nommons escarre, et qui n’est autre chose qu’un débris informe des solides brûlés et des liquides dessechés ou concrets. C’est cette escarre que nous nous proposons toûjours de solliciter dans l’usage et dans l’emploi que nous faisons du cautere. On doit l’envisager comme une portion qui privée de la vie est devenue totalement étrangere: elle est de plus nuisible en ce qu’elle s’oppose à la circulation; mais bientôt la nature elle-même fait ses efforts pour s’en délivrer. Les liqueurs contenues dans les tuyaux dont les extrémités ont cédé à l’action du fer brûlant, arrivent jusqu’à l’obstacle que leur présente ce corps dur et pour ainsi dire isolé; elles le heurtent conséquemment a chaque pulsation, soit du coeur, soit des arteres; elles s’y accumulent, elles produisent dans les canaux voisins un engorgement tel que leurs fibres distendues et irritées donnent lieu à un gonflement, à une douleur pulsative; et les oscillations redoublées des vaisseaux operent enfin un déchirement. Un suintement des sucs que renfermoient ces mêmes vaisseaux oblitérés annonce cette rupture; et ce suintement est insensiblement suivi d’une dissolution véritable des liqueurs mêlées avec une portion des canaux qui ont souffert; dissolution qui anéantissant toute communication, et détruisant absolument tous points d’union entre le vif et le mort, provoque la chûte entiere du sequestre, et ne nous montre dans la partie cautérisée qu’un ulcere dans lequel la suppuration est plus ou moins abondante, selon le nombre des canaux ouverts. De la nature des sucs qui s’écoulent et qui forment la matiere suppurée, dépendent une heureuse réunion et une prompte cicatrice: des liqueurs qui sont le fruit d’une fermentation tumultueuse, et dont l’acreté, ainsi que l’exaltation de leurs principes, démontrent plûtôt en elles une faculté destructive qu’une faculté régénérante, ne nous prouvent que le retardement de l’accroissement que nous desirons; elles le favorisent, il est vrai, mais indirectement, c’est-à-dire en dissipant les engorgemens qui s’opposent à l’épanchement de cette lymphe douce et balsamique, qui, parfaitement analogue à toutes les parties du corps de l’animal, et répandue sur les chairs, en hâte la reproduction par une assimilation inévitable. Tant que ces matieres qui ont leur source dans les humeurs qui gorgent les cavités et les interstices des vaisseaux, subsistent et fluent: toute régénération est donc impossible. Dès qu’elles font place à ce suc, dont toutes les qualités extérieures nous attestent l’étroite affinité qui regne entre ses molécules et les parties qui constituent le fond même sur lequel il doit être versé, et que ce même suc peut suinter des tuyaux lymphatiques dans la plaie, sans aucune contrainte et sans aucun mélange d’un fluide étranger capable de le vicier et de combattre ses effets, la réunion que nous attendons est prochaine. Elle sera dûe non-seulement à la juxta-position et à l’exsication de la seve nourriciere charriée vers les extrémités des capillaires dégagés, conséquemment aux mêmes mouvemens des solides et des fluides, qui dans la substance engorgée formoient le pus, mais encore à un leger prolongement des canaux. J’observe d’une part que le jour que les liquides se sont frayés n’est pas tel que le diametre des vaisseaux dilacérés soit dans un état naturel: l’issue des liqueurs n’est donc pas absolument libre. Or la résistance qu’elles éprouvent, quelque foible qu’elle puisse être, les oblige de heurter contre les parois de ces mêmes vaisseaux, qui, vû la déperdition de substance, ont cessé d’être gênés, comprimés, et soûtenus par les parties qui les avoisinoient: ainsi leurs fibres cédant aux chocs et aux coups multipliés et réitérés qu’elles essuient, se trouvent nécessairement et facilement distendues dans le vuide: cette augmentation de longueur ne peut être telle néanmoins qu’elle procure l’entiere réunion; aussi je remarque d’un autre côté que les liquides consomment l’ouvrage. La plus grande partie de ceux qui s’évacuent par les orifices des vaisseaux legerement ouverts, fournit la matiere suppurée: mais la portion la plus onctueuse de la lymphe poussée vers l’extrémité des canaux des bords de l’ulcere, en suinte goutte-à-goutte. Chaque molécule qui excede l’aire du calibre tronqué, s’arrête à l’embouchure, s’y congele, s’y épaissit, et s’y range circulairement, de maniere qu’elle offre un passage à celles qui la suivent, et qui se figent et se placent de même, jusqu’à ce que le progrès des couches soit à un tel degré que les capillaires n’admettant que les parties vaporeuses, et contraignant les liqueurs qui se présentent et qu’ils rejettent, d’enfiler les veines qui les rapportent à la masse, la cavité de l’ulcere soit remplie et la cicatrice parfaite. Les moyens de cette reproduction nous indiquent 1°. comment les cicatrices, sur-tout celles qui sont considérables, forment toûjours des brides; ils nous apprennent 2°. pourquoi elles sont plus basses que le niveau de la peau; 3°. par eux nous pouvons expliquer comment, dans cette substance régénérée, on ne voit au lieu d’un ensemble de tuyaux exactement cylindriques et parfaitement distincts, qu’un amas de petites cavités dont les parois, irrégulierement adhérentes les unes aux autres, ne présentent, pour ainsi dire, qu’un corps spongieux, mais assez dense, dont la solidité accroît à mesure qu’il s’éloigne du fond, et que les fluides y sont plus rares, ce qui rend la cicatrice extérieurement plus dure et plus compacte; 4°. enfin ils nous dévoilent sensiblement les effets des cicatrices multipliées. Les suites de la cautérisation des parties dures sont à peu-près les mêmes que celles qui ont fixé notre attention relativement aux parties molles. Le feu appliqué sur les os, desseche en un instant les fibres osseuses, il crispe, il oblitere les vaisseaux qui rampent entr’elles; les sucs nécessaires que ces vaisseaux charrient, sont aussi-tôt exaltés et dissipés, et toute la portion soûmise à l’instrument brûlant, jaunit, noircit; elle cesse d’être vivante, et répond precisément à ce que nous venons de nommer escarre. Ici elle n’est jamais aussi profonde. La chûte en est plus lente et plus tardive, parce que les vaisseaux de la substance osseuse ne sont point en aussi grande quantité, et que les sucs y sont moins abondans. Quoi qu’il en soit, les bornes de l’exsication sont celles de la partie ruinée qui doit être détachée de la partie saine, et non morte. C’est à la surface de celle-ci que les oscillations redoublées qui commencent à ébranler la premiere, se font sentir. Ces oscillations sont suivies de la rupture des canaux à leurs extrémités, la séparation desirée se trouve alors ébauchée; mais ces canaux dilacérés, qui laissent échapper une humeur qui s’extravase, végétant, pullulant eux-mêmes, se propageant et s’unissant insensiblement, fournissent-ils une chair véritable? l’exfoliation sera bien-tôt accomplie, vû l’accroissement de cette même chair qui soûlevera et détachera entierement enfin le corps étranger, et qui acquierra une consistance aussi ferme et aussi solide que celle dont joüissoit le corps auquel elle succede. Ces effets divers que je ne pouvois me dispenser de détailler, parce qu’ils ont été jusqu’ici également inconnus aux écuyers qui ont écrit, aux maréchaux qui pratiquent, et aux demi-savans qui dogmatisent, sont la base sur laquelle nous devons asseoir tous les principes en matiere de cautérisation. Il est des cas où elle est salutaire, il en est où elle est nuisible, il en est où elle est inutile. Ceux dans lesquels l’énergie du feu est évidente, sont, quant aux parties dures, les caries, puisque l’exfoliation qu’il procure n’est autre chose que la chûte de la portion viciée de l’os; et quant aux parties molles, les bubons pestilentiels; les ulceres chancreux qui n’avoisinent point, ainsi que le fic, connu sous le nom de crapaud, des parties délicates, telles, par exemple, que l’expansion aponévrotique sur laquelle il est quelquefois situé; les morsures des animaux venimeux; celles des animaux enragés; les gangrenes humides, qui sans être précédées d’inflammation, font tomber les parties en fonte; les gangrenes avancées; les ulceres avec hyporsarcose; les engorgemens oedémateux accidentels, et même les engorgemens tendans au skirrhe, qui occupent une grande étendue; les tumeurs dures, skirrheuses, circonscrites; les hémorrhagies qui n’ont pas lieu par des vaisseaux d’un diametre absolument considérable, pourvû que les vaisseaux puissent être atteints sans danger; les solutions de continuité de l’ongle, telles que les seymes, les legeres excroissances que nous appellons fic, verrues ou poireaux, etc. en un mot, dans toutes les circonstances où il importe de frayer une issue à une matiere ennemie, dont le séjour dans la partie, ou dont le retour dans les routes circulaires seroit funeste, et qu’il seroit extrèmement dangereux de laisser pénétrer dans la masse des liqueurs; de constituer une humeur morbifique et maligne dans une entiere impuissance, soit par l’évaporation de ses parties les plus subtiles, soit par la fixation ou la coagulation de ses parties les plus grossieres; de dessécher puissamment, et de produire dans les vaisseaux dont l’affaissement ne s’étend pas au-delà de la partie affectée, une irritation absolument nécessaire; d’interrompre toute communication entre des parties saines et une partie mortifiée; d’en hâter la séparation; de dissiper une humidité surabondante, et de procurer à des fibres dont le relâchement donne lieu à des chairs fongueuses et superflues, la fermeté et la solidité dont elles ont besoin; d’absorber la sérosité arrêtée et infiltrée dans les tégumens, lorsque nul topique n’a pû l’atténuer et la résoudre; de l’évacuer et de faire rentrer par une suppuration convenable les vaisseaux dans leur ton et dans leur état naturel, ce qui demande beaucoup de sagacité et de prudence; de mettre en mouvement une humeur stagnante et endurcie, et d’en faciliter le dégorgement; d’accélerer par l’explosion une dissolution et une fonte heureuse de la matiere épaissie qui forme les tumeurs skirrheuses, ce qui se pratique plus communément que dans le cas précédent, pourvû que l’on n’apperçoive aucune disposition inflammatoire; de crisper et de contracter dans l’instant l’orifice d’un vaisseau coupé, et de réduire le sang en une masse épaisse qui bouche ce même orifice; de faire une plaie à l’effet de solliciter la végétation de plusieurs petits vaisseaux qui par leur régénération procureront la réunion de l’ongle dont ils acquierront la consistance; de détruire et de consumer en entier des tubercules legers ou des corps végétaux contre nature, qui s’élevent sur la superficie de la peau; de prévenir les enflures et les engorgemens auxquels les parties déclives peuvent paroître disposées, en soûtenant par des cicatrices fortes et multipliées, la foiblesse et l’inertie des vaisseaux: dans toutes ces circonstances, dis-je, l’application du cautere ardent est d’une efficacité véritable. Elle est incontestablement nuisible, lorsque l’oedeme reconnoît pour cause une cachexie ou une mauvaise disposition intérieure; elle est toûjours pernicieuse dans tous les cas où l’inflammation est marquée sensiblement. Tout habile praticien la rejette, quand il prévoit qu’elle peut offenser des vaisseaux considérables; et il la bannit à jamais relativement aux parties tendineuses, aponévrotiques et nerveuses, attendu les accidens mortels qui peuvent en être les suites. Son insuffisance enfin est réelle, et son inutilité manifeste, dès que l’action du feu n’a pas lieu immédiatement sur la partie malade. Elle ne produit et ne peut donc rien produire d’avantageux, par exemple, dans les luxations, dans les entorses, dans toutes les extensions forcées des tendons, des muscles, des ligamens, et des fibres nerveuses, dans les courbes, dans les éparvins, dans les suros, dans les fusées, dans les osselets, etc. dans de semblables occasions en effet, nous ne portons jamais le cautere sur le siége du mal. J’ajoûterai que dans la plûpart d’entr’elles nous ne pourrions outre-percer le cuir et parvenir à ce siége, sans un péril certain et éminent, et sans rendre l’animal la victime d’une opération non moins préjudiciable et non moins superflue dans une multitude d’autres cas que je ne spécifierai point, la doctrine que j’ai établie et les vérités que je consacre ici, suffisant sans doute à la révélation de toutes les erreurs de la Chirurgie vétérinaire à cet égard. Parmi les matieres propres à l’oeuvre de la cautérisation, les métaux nous ont parû mériter la préférence. Nos instrumens sont ou de fer, ou de cuivre, ou d’argent. Les escarres qui résultent de l’application des cauteres formés de ce dernier métal, sont moins considérables: mais la dépense que ces cauteres occasionneroient, oblige nos maréchaux à employer plus généralement le cuivre et le fer. Nous donnons à ces métaux des formes diverses. Il est des cauteres plats; il en est à noeud ou à bouton; il en est de cutellaires; il en est dont l’extrémité se termine en S, etc. Ceux dont on fait fréquemment usage, sont les cutellaires, les essiformes, et les cauteres à boutons. Le cautere cutellaire est un demi-croissant, dont le contour intérieur tient lieu de côte au tranchant non affilé, formé par le contour extérieur. Cette portion de métal est toûjours emmanchée par sa partie la plus large et près de la côte, d’une tige, ou postiche, ou de même métal, à laquelle on donne plus ou moins de longueur. Ce manche est dans le même plan que la lame, et dans la même direction que le commencement de la courbure au départ du manche. Le cautere essiforme est fait d’une lame de métal contournée et enroulée de telle sorte, qu’en la présentant de champ sur une surface, elle y imprime le caractere S. Cette lame enroulée a environ une demi-ligne d’épaisseur, et l’S qu’elle trace est d’environ huit ou neuf lignes. Elle est ordinairement tirée d’une longue tige qui lui sert de manche, et dans le cas où elle seroit d’un autre métal, on lui en adapteroit une d’environ un pié de longueur. Le cautere à bouton n’est proprement qu’une tige de fer terminée en une pointe courte, à quatre pans à-peu-près égaux: quelquefois ce bouton est de figure conoïde, et tel que celui que les Chirurgiens appellent bouton à olive. Il est encore des cauteres destinés à passer des sétons. Voyez Séton. Les Maréchaux se servent du couteau pour donner le feu en croix, en étoile, en maniere de raies plus ou moins étendues, différemment disposées, et qui représentent tantôt une patte d’oie, tantôt des feuilles de fougere ou de palme, tantôt la barbe d’une plume. Quelquefois ils l’appliquent en forme de roue, ils impriment alors très-légerement des especes de raies dans l’intérieur du cercle qu’ils ont marqué. Il en est qui au lieu de ces raies, y dessinent avec un cautere terminé en pointe, un pot de fleur: les armoiries du maître auquel appartiennent l’animal, une couronne, un oiseau, une rose ou autres fleurs quelconques, etc. soins inutiles, qui ne suffisent que trop souvent pour élever un aspirant au grade de maître, et qui, relativement à l’art, seront toûjours envisagés par ceux qui en connoîtront les vrais principes, comme le chef-d’oeuvre de l’ignorance. Les cauteres à bouton sont employés dans les cas où le maréchal veut donner quelques grains d’orge, ou semences de feu, c’est-à- dire, quand il se propose d’en introduire, par exemple, quelques pointes sur des lignes déjà tracées avec le cautere cutellaire. Ces boutons lui sont encore d’un grand secours, lorsqu’il s’agit d’ouvrir un abcès, de percer une tumeur, mais il est blâmable de ne pas considérer avec assez d’attention les circonstances dans lesquelles l’instrument tranchant seroit préférable. Voyez Tumeur. Quant aux cauteres essiformes, ils sont véritablement efficaces, eu égard aux seymes, en les appliquant transversalement, et de façon que l’S placée à l’origine de la solution de continuité, y réponde par son milieu; ses deux extrémités s’étendent également sur chaque portion de l’ongle disjoint et séparé. Voyez Seyme. Je ne peux me refuser ici à l’obligation de ne pas omettre quelques maximes qui ont rapport au manuel de la cautérisation. La nécessité de s’assûrer parfaitement du cheval sur lequel on doit opérer, ne peut être révoquée en doute. Les uns le renversent et le couchent à terre, les autres l’assujettissent dans le travail; il en est qui se contentent de se mettre, par le moyen des entraves et des longes, à l’abri des atteintes qu’ils pourroient en recevoir. Toutes ces précautions différentes dépendent du plus ou du moins de sensibilité et de docilité de l’animal, du tems que demande l’opération, et des douleurs plus ou moins vives qu’elle peut susciter. C’est aussi par la grandeur, la figure, la nature et le siége du mal, que nous devons nous regler et nous décider sur le choix des cauteres, qui d’ailleurs ne doivent point être chauffés au feu de la forge, mais à un feu de charbon de bois, toûjours moins acre que celui des charbons fossiles. S’il s’agit de cautériser à l’effet de procurer une exfoliation, il faut garantir avec soin les parties qui avoisinent lorsque nous nous disposons à brûler: nous méditons, par exemple, de porter un bouton de feu sur l’os angulaire, voyez Fistule lacrymale; alors par le moyen de l’entonnoir ou de la cannule, instrumens accessoires au cautere, nous remplissons cette intention. Dans d’autres cas où ces instrumens ne sauroient être d’usage, nous garnissons les chairs de compresses ou plumaceaux imbibés de quelque liqueur froide, et nous les préservons ainsi de l’impression de la chaleur et du feu. Il doit être en un degré plus ou moins considérable dans le cautere, et le cautere doit être plus ou moins fortement et long-tems appliqué, selon l’effet que nous en attendons, selon la profondeur de la carie, selon que l’os est spongieux ou compact, selon enfin que l’animal est plus ou moins avancé en âge; on peut dire néanmoins en général, que relativement à la cautérisation des parties dures, l’instrument brûlant doit être plus chaud que relativement à la cautérisation des parties molles. Est-il question, où égard à celles-ci, de remédier à une enflûre accidentelle oedémateuse, ou à un engorgement des jambes de la nature de celui qui tend au skirrhe? le maréchal doit s’armer de cautere cutellaire chauffé, et tracer de haut en-bas sur les faces latérales de la partie engorgée, une ligne verticale directement posée sur l’intervalle qui sépare l’os et le tendon, et des lignes obliques qui partent de la premiere qui a été imprimée, et qui se répondent par leurs extrémités supérieures. Ici le cautere ne doit point outre-percer le cuir, la main qui opere doit être extrèmement legere; il suffit d’abord d’indiquer seulement par une premiere application la direction de ces lignes ou de ces raies; on y introduit ensuite d’autres couteaux de la même forme et de la même épaisseur, disposés exprès dans le feu et rougis de maniere qu’ils n’enflamment point le bois sur lequel on les passe, soit pour juger du degré de chaleur, soit pour en enlever la crasse ou les especes de scories que l’on y observe; et la cautérisation doit être réiterée jusqu’à ce que le fond des raies marquées ait acquis et présente une couleur vive, qui approche de celle que nous nommons couleur de cerise. Une des conditions de cette opération, est d’appuyer sans force, mais également, le cautere dans toute l’étendue qu’il parcourt; les couteaux dont se servent ordinairement les maréchaux, sont moins commodes et moins propres à cet effet que les couteaux à roulette, avec lesquels je pratique. Ceux-ci sont formés d’une plaque circulaire d’environ un pouce et demi de diametre, et de trois quarts de ligne d’épaisseur, percée dans son centre pour recevoir un clou rond qui l’assemble mobilement dans sa tige refendue par le bout, et en chappe. L’impression de cette plaque rougie et qui roule sur la partie que je cautérise, par le seul mouvement et par la seule action de ma main et de mon poignet, est toûjours plus douce, moins vive et plus égale. Les cicatrices sont encore très- apparentes lorsque l’opérateur n’a pas eu attention à la direction des poils, il ne peut donc se dispenser de la suivre, pour ne pas détruire entierement ceux qui bordent l’endroit cautérisé, et qui peuvent le recouvrir après la réunion de la plaie. J’en ménage les oignons ou les bulbes, au moyen d’une incision que je fais à la superficie de la peau, incision qui précede l’application du cautere, et par laquelle je fais avec le bistouri le chemin que doit décrire l’instrument brûlant que j’insinue dans les ouvertures longitudinales que j’ai pratiquées, et dont l’activité est telle alors, que je suis rarement obligé de cautériser à plusieurs reprises. Cette maniere d’opérer semble exiger plus de soins, vû l’emploi du fer tranchant; mais les cicatrices qui en résultent, sont à peine sensibles au tact, et ne sont en aucune façon visibles. Leur difformité est moins souvent occasionnée par le feu, que par la négligence des palefreniers ou du maréchal, qui ont abandonné l’animal à lui-même, sans penser aux moyens de l’empêcher de mordre, de lécher, d’écorcher, de déchirer avec les dents les endroits sur lesquels on a mis le cautere, ou de froter avec le pied voisin ces mêmes endroits brûlés; ils pouvoient facilement y obvier par le secours du chapelet, voyez Farcin, ou par celui des entraves dégagées de leurs entravons, auxquels on substitue alors un bâton d’une longueur proportionnée, qui ne permettant pas l’approche de la jambe saine, met celle qui a été cautérisée à l’abri de tout contact, de toute insulte et de tout frotement pernicieux. M. de Soleysel fixe à vingt-sept jours la durée de l’effet du feu; il en compte neuf pour l’augmentation, neuf pour l’état, et neuf pour le déclin. On pourroit demander à ses sectateurs, ou à ceux de ses copistes qui existent encore, ce qu’ils entendent véritablement par ce terme d’effet, et ce à quoi ils le bornent. Le restreignent-ils, comme ils le devroient, à la simple brûlure, c’est-à-dire à la simple production de l’escarre? l’étendent-ils à tous les accidens qui doivent précéder la suppuration qui occasionne la chûte du sequestre? comprennent-ils dans ces mêmes effets, l’établissement de cette suppuration loüable qui nous annonce une prompte régénération, et la terminaison de la cure? Dans les uns ou dans les autres de ces sens, ils ne peuvent raisonnablement rien déterminer de certain. Le feu est appliqué sur des parties malades, tuméfiées, dont l’état differe toûjours; les dispositions intérieures de chaque cheval sur lequel on opere, varient à l’infini: or comment assigner un terme précis aux changemens qui doivent arriver, et décider positivement du tems du rétablissement entier de l’animal? Ce n’est, au reste, que quelques jours après que l’escarre est tombée, qu’on doit le promener au pas et en main, pourvû que la situation actuelle de la plaie prudemment examinée avant de le solliciter à cet exercice, ne nous fournisse aucune indication contraire. Quant à l’usage des cauteres à bouton, relativement aux tumeurs, nous devons, dans les circonstances où nous le croyons nécessaire, l’appliquer de maniere que nous puissions faire évanoüir toute dureté, tout engorgement, et que rien ne puisse s’opposer à la suppuration régénérante qui part des tuyaux sains, et de laquelle nous attendons de bonnes chairs, et une cicatrice solide et parfaite. Il est essentiel néanmoins de ne pénétrer jusqu’à la base de la tumeur, que lorsque cette même tumeur n’est pas située sur des parties auxquelles on doit redouter de porter atteinte. S’il en étoit autrement, je ne cautériserois point aussi profondément; et dans le cas, par exemple, d’une tumeur skirrheuse placée sur une partie tendineuse, osseuse, etc. je me contenterois d’introduire le bouton de feu moins avant, sauf, lorsque le séquestre seroit absolument détaché, à détruire le reste des duretés, si j’en apperçevois, par des pansemens méthodiques et avec des cathérétiques convenables, c’est-à-dire avec des médicamens du genre de ceux dont je vais parler. Feu mort, rétoire, cautere potentiel, caustiques, termes synonymes. Nous appellons en général des uns et des autres de ces noms, toute substance qui appliquée en maniere de topique sur le corps vivant, et fondue par la lymphe dont elle s’imbibe, ronge, brûle, consume, détruit les solides et les fluides, et les change, ainsi que le feu même, en une matiere noirâtre, qui n’est autre chose qu’une véritable escarre. C’est par les divers degrés d’activité de ces mixtes, que nous en distinguons les especes. Les uns agissent seulement sur la peau, les autres n’agissent que sur les chairs dépouillées des tégumens; il en est enfin qui operent sur la peau et sur les chairs ensemble. Les premiers de ces topiques comprennent les médicamens que nous appellons proprement rétoires, et qui dans la Chirurgie sont particulierement désignés par le terme de vésicatoires. Les seconds renferment les cathéretiques; et ceux de la troisieme espece, les escarrotiques ou les ruptoires. Le pouvoir des unes et des autres de ces substances résulte uniquement, quand elles sont simples, des sels acres qu’elles contiennent; et quand elles sont composées, des particules ignées qui les ont pénétrées, ou de ces particules ignées et de leurs particules salines en même tems. Les suites de l’application des caustiques naturels et non- préparés, doivent donc se rapporter à l’action stimulante de ces remedes, c’est-à-dire à l’irritation qu’ils suscitent dans les solides, et à la violence des mouvemens oscillatoires qu’ils provoquent; mouvemens en conséquence desquels les fibres agacées sollicitent et hâtent elles-mêmes leur propre destruction, en heurtant avec force et à coups redoublés contre les angles et les pointes des sels dont ces mixtes sont pourvûs, et qui ont été dissous par l’humidité de la partie vivante. A l’égard des caustiques composés, c’est-à-dire de ceux qui, par le moyen des préparations galéniques et chimiques, ont subi quelqu’altération, non-seulement ils occasionneront les mêmes dilacérations et les mêmes ruptures ensuite de la dissolution de leurs sels, s’il en est en eux, mais ils consumeront le tissu des corps sur lesquels on leur proposera de s’exercer immédiatement; leurs particules ignées suffisamment développées, et d’ailleurs raréfiées par la chaleur, joüissant de toute l’activité du feu, et se manifestant par les mêmes troubles et par les mêmes effets. Les vésicatoires, de la classe de ceux que l’on distingue par la dénomination de rubéfians ou de phénigmes, n’excitant qu’une legere inflammation dans les tégumens du corps humain, seroient totalement impuissans sur le cuir du cheval; mais l’impression des épispastiques, auxquels on accorderoit un certain intervalle de tems pour agir, seroit très-sensible. Les particules acres et salines de ceux-ci sont doüées d’une telle subtilité, qu’elles enfilent sans peine les pores, quelle que soit leur ténuité: elles s’insinuent dans les vaisseaux sudorifiques, elles y fermentent avec la sérosité qu’ils contiennent; et les tuniques de ces canaux cedant enfin à leurs efforts, et à un engorgement qui augmente sans cesse par la raréfaction et par le nouvel abord des liqueurs, laissent échapper une humeur lymphatique qui soûleve l’épiderme, et forme un plus ou moins grand nombre de vessies qui se montrent à la superficie de la peau. Les alongemens par lesquels cette membrane déliée se trouvoit unie aux vaisseaux qui ont été dilacérés, demeurent flottans, et s’opposent à la sortie de la sérosité dans laquelle ils nagent; mais cette humeur triomphe néanmoins de ces obstacles après un certain tems, puisqu’elle se fait jour, et qu’elle suinte sous la forme d’une eau rousse et plus ou moins limpide. A la vûe de l’inertie des cathérétiques appliqués sur les tégumens, et de leur activité sur les chairs vives, on ne sauroit douter de la difficulté que leurs principes salins ont de se dégager, puisqu’il ne faut pas moins qu’une humidité aussi considérable que celle dont les chairs sont abreuvées, pour les mettre en fonte, pour briser leurs entraves, pour les extraire, et pour les faire joüir de cette liberté sans laquelle ils ne peuvent consumer et détruire toutes les fangosités qui leur sont offertes. Ceux qui composent une partie de la substance des ruptoires, sont sans doute moins enveloppés, plus acres, plus greffiers, plus divisés et plus susceptibles de dissolution, dès qu’ils corrodent la peau même, et que de concert avec les particules ignées qu’ils renferment, ils privent de la vie la partie sur laquelle leur action est imprimée; ce que nous observons aussi dans les cathérétiques, qui, de même que les ruptoires, ne peuvent jamais être envisagés comme des caustiques simples, et qui brûlent plus ou moins vivement toutes celles que la peau ne garantit pas de leurs atteintes. Les ouvrages qui ont eu pour objet la medecine des chevaux, contiennent plusieurs formules des médicamens rétoires: celui qui a été le plus usité, est un onguent décrit par M. de Soleysel. L’insecte qui en fait la base, est le méloé; il est désigné dans le système de la Nature, par ces mots, antennæ filiformes, elytra dimidiata, alæ nullæ. Linnæus, Fauna suecica, n°. 596. l’appelle encore scaraboeus majalis unctuosus. Quelques auteurs le nomment proscaraboeus, cantharus unctuosus; le scarabé des Maréchaux. Il est mou, et d’un noir-foncé; il a les piés, les antennes, le ventre, un peu violets, et les fourreaux coriaces. On le trouve dans les mois d’Avril et de Mai, dans les terreins humides et labourés, ou dans les blés. On en prend un certain nombre que l’on broye dans suffisante quantité d’huile de laurier, et au bout de trois mois on fait fondre le tout: on coule, on jette le marc, et on garde le reste comme un remede très-précieux, et qui doit, selon Soleysel, dissiper des suros, des molettes, des vessigons, etc. mais qui est très-inutile et très-impuissant, selon moi, dans de pareilles circonstances. Il est encore d’autres rétoires faits avec le soufre en poudre, du beurre vieux, de l’huile de laurier, des poudres d’euphorbe et de cantharides. J’ai reconnu que la qualité drastique de ces insectes n’est pas moins nuisible à l’animal qu’à l’homme, et qu’ils ne font pas en lui des impressions moins fâcheuses sur la vessie et sur les conduits urinaires; mais quoique ces vésicatoires m’ayent réussi dans une paralysie subite de la cuisse, il faut convenir que dans la pratique nous pouvons nous dispenser en général d’en faire usage; le séton brûlant opérant avec beaucoup plus de succès dans les cas où ils semblent indiqués, c’est-à-dire dans l’épilepsie, l’apoplexie, la léthargie, la paralysie, les affections soporeuses, les maladies des yeux, en un mot dans toutes celles où il s’agit d’ébranler fortement le genre nerveux, d’exciter des secousses favorables, et de produire des révulsions salutaires. Les cathérétiques que nous employons le plus communément, sont l’alun brûlé, le cuivre brûlé, le verdet, l’iris de Florence, la sabine, l’arsenic blanc, le sublimé corrosif, l’arsenic caustique, le précipité blanc, l’onguent brun, l’onguent égyptiac, le baume d’acier ou le baume d’aiguille, etc. Les ruptoires, que nous ne mettons presque toûjours en oeuvre que comme cathérétiques, sont l’eau ou la dissolution mercurielle, l’esprit de vitriol, l’esprit de sel, l’esprit de nitre, le beurre d’antimoine, l’huile de vitriol, l’eau-forte, la pierre infernale. Je dis que nous ne les appliquons communément que sur les chairs découvertes de la peau: il est rare en effet que dans les cas où il est question d’ouvrir des tumeurs, nous ne préférions pas le cautere actuel, dont les opérations sont toûjours plus promptes, et dont les malades que nous traitons ne font point effrayés, à ces médicamens potentiels, qui peuvent d’ailleurs porter le poison dans le sang par l’introduction de leurs corpuscules, et qui demandent, eu égard à ce danger, beaucoup de circonspection et de sagacité dans le choix, dans les préparations, et dans l’application que l’on en fait. (e) Feu, (Manége.) cheval qui a du feu, cheval qui a de la vivacité, expressions synonymes. Il y a une très-grande différence entre le feu ou la vivacité du cheval, et ce que nous nommons en lui proprement ardeur. Le feu ou la vivacité s’appaisent, l’ardeur ne s’éteint point. Trop de feu, trop de vivacité formeront, si on le veut, ce que l’on doit entendre par le mot ardeur, et conséquemment ce terme présentera toûjours à l’esprit l’idée de quelque chose de plus que celle que nous attachons à ceux de vivacité et de feu. Le cheval qui a de l’ardeur, quelque vigoureux, quelque nerveux qu’il puisse être, doit être peu estimé. Le desir violent et immodéré qu’il a d’aller en-avant, et de devancer les chevaux qui marchent ou qui galopent devant lui; son inquiétude continuelle, son action toûjours turbulente, son trépignement, les différens mouvemens auxquels il se livre en se traversant sans cesse, et en se jettant indistinctement tantôt sur un talon, tantôt sur un autre; sa disposition à forcer la main, sont autant de raisons de le rejetter. Non-seulement il est très- incommode et très-fatigant pour le cavalier qui le monte, mais il se lasse et s’épuise lui-même; la sueur dont il est couvert dans le moment, en est une preuve. Ces chevaux, dont le naturel est à- jamais invincible, sont d’ailleurs bientôt ruinés; s’ils manquent de corps, la nourriture la meilleure et la plus abondante, l’appétit le plus fort, ne peuvent en réparer les flancs: ils demeurent toûjours étroits de boyau, et très-souvent la pousse termine leur vie. Tous ces vices ne se rencontrent point dans le cheval qui n’a que du feu: si son éducation est confiée à des mains habiles, sa vivacité ne le soustraira point à l’obéissance; elle sera le garant de sa sensibilité et de son courage, elle ne se montrera que lorsque l’animal sera recherché, il n’en répondra que plus promptement aux aides, il n’en aura que plus de finesse; et lorsqu’elle le déterminera à hâter, sans en être sollicité, ses mouvemens et sa marche, elle ne sera jamais telle qu’elle lui suggere des desordres, et qu’elle l’empêche de reconnoître le pouvoir de la main qui le guide. En un mot, la vivacité ou le feu du cheval peut être tempéré, son ardeur ne peut être amortie. Pourquoi donc a-t-on jusqu’à présent confondu ces expressions? Il n’est pas étonnant que l’on abuse des termes dans un art où l’on n’a point encore médité sur les choses. (e) Feu, (Manége.) Accoûtumer le cheval au feu. Si la perte de la vie, et si, dans de certaines circonstances, la perte de l’honneur même du cavalier, peuvent être les suites funestes de l’emportement et de la fougue d’un animal qui, frappé de l’impression subite et fâcheuse de quelqu’objet, méconnoît aussitôt l’empire de toutes les puissances extérieures qui le maîtrisent, il est d’une importance extrème de ne négliger aucune des voies qui sont propres à donner de l’assûrance à des chevaux timides et peureux. M. de la Porterie, mestre de camp de dragons, dans ses institutions militaires, ouvrage qui n’a paru minutieux qu’à des personnes peut-être plus bornées que les petits détails qu’elles méprisent et qu’elles dédaignent, propose des moyens d’autant plus sûrs d’accoûtumer l’animal au feu, que l’expérience a démontré l’excellence de sa méthode. Il recommande d’abord d’en user avec beaucoup de sagesse et de patience: le succès dépend en effet de ces deux points. Il ne s’agit pas ici de vaincre et de dominer par la force un tempérament naturellement porté à l’effroi; une terreur réitérée ne pourroit que donner aux fibres un nouveau degré de propension à celle qu’elles ont déjà; il ne faut que les obliger insensiblement à céder et à se prêter au pli et aux déterminations qu’il est essentiel de leur suggérer. La route que tient M. de la Porterie, est entierement conforme à ces vûes. Le bruit qui résulte du jeu des ressorts différens des armes à feu, est le premier auquel il tente d’habituer le cheval. Il fait mouvoir ces ressorts dès le matin à la porte et aux fenêtres de l’écurie, et ensuite dans l’écurie même avant la distribution de l’avoine ou du fourrage, qui est aussi précédée de l’action de flater, de caresser l’animal, et de s’en approcher avec circonspection, de maniere qu’il puisse flairer ou sentir le bassinet. Cette manoeuvre répetée et continuée chaque fois qu’on doit lui présenter la ration de grain qui lui est destinée, appaise et familiarise peu-à-peu ceux qui semblent être les plus farouches, sur-tout si l’on a encore, et tandis qu’ils mangent, le soin de laisser les pistolets devant eux et dans l’auge. Alors on brûle des amorces, en observant les mêmes gradations; et sans oublier qu’il est d’une nécessité indispensable d’accoûtumer le cheval à l’odeur de la poudre, et de le mettre par conséquent à portée de la recevoir. Des amorces on en vient aux coups à poudre; on n’employe que la demi-charge, et les armes ne sont point bourrées. Enfin M. de la Porterie conseille de frapper de grands coups de bâtons sur les portes, pour suppléer au défaut de la quantité de munition dont les régimens auroient besoin à cet effet; et la fréquente répetition du mot feu, pour habituer l’animal à ce commandement, qu’il redoute souvent autant que le feu même. Telles sont les opérations qui se pratiquent dans l’écurie: celles qu’il prescrit ensuite dans le dehors, concourent au même but, et ne tendent qu’à confirmer le cheval, et à le guérir de toute appréhension. On place et l’on assûre dans un lieu convenable, des especes d’auges volantes, à l’effet d’y déposer différentes portions d’avoine. On monte quelques chevaux que l’on mene à ces auges, et devant lesquels marchent des hommes à pié qui font joüer et mouvoir les ressorts des armes dont ils sont munis; et qui arrivés dans l’endroit fixé, les portent aux naseaux de ces animaux. Tandis qu’ils commencent à manger leur avoine, un ou deux de ces hommes à pié tournent autour d’eux, et leur font entendre de nouveau et par intervalle le bruit des ressorts. On les fait reculer encore à dix ou douze pas. Quand ils sont éloignés ainsi de l’auge, les hommes à pié s’en approchent, meuvent les chiens et les platines, pendant qu’on sollicite et qu’on presse les chevaux de se porter en-avant, et de revenir au lieu qu’ils ont abandonné; après quoi on leur permet de manger: et on les interrompt de même plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de leur ration. On les reconduit dans l’écurie et à leur place avec le même appareil; on les y flate, on leur parle, et on leur fait sentir les armes. C’est avec de semblables précautions et de tels procédés plus ou moins long-tems mis en usage, que l’on parvient à leur ôter entierement la crainte et l’effroi que peuvent leur inspirer les amorces et le bruit des pistolets, mousquetons ou fusils que l’on décharge. Dans la leçon qui suit immédiatement celle que nous venons de détailler, il faut seulement observer qu’aucun grain de poudre et qu’aucun éclat de la pierre n’atteignent le nez du cheval, ce qui le révolteroit, et le rendroit infiniment plus difficile à réduire et à apprivoiser; et dans la manoeuvre qui consiste à tirer des coups à poudre, les armes étant bourrées, on doit faire attention, 1° de ne point les adresser directement sous les auges, afin de ne chasser ni terre ni gravier contre ses jambes; 2° de tenir en-haut le bout des pistolets lorsqu’on les tirera, les chevaux ayant reculé, pour que les bourres ne les offensent point et ne soient point dirigées vers eux, et à l’effet de les accoûtumer à les voir enflammées, supposé qu’elles tombent sur le chemin qu’ils ont à faire pour se rapprocher de leur avoine. Dans les exercices, M. de la Porterie ne s’écarte point de cet ordre; mais soit qu’il fasse tirer des pistolets non-amorcés, soit qu’il fasse brûler des amorces, soit qu’il s’agisse d’une véritable décharge de la part de deux troupes vis-à-vis l’une de l’autre, il faut toûjours faire halte pour tirer, et marcher ensuite en-avant, au lieu de faire demi-tour à droite sur le coup; mouvement pernicieux, et auquel les chevaux ne sont que trop disposés au moindre objet qui les épouvante. Du reste nous avons simplement ici rendu ses idées et développé ses principes, nous ne saurions en proposer de meilleurs; et nous osons assûrer qu’il suffira de les appliquer à-propos, de s’armer de la patience qu’exige la réitération de ces leçons, et de saisir et de suivre exactement l’esprit dans lequel il pratique, pour réussir pleinement dans cette partie essentielle de l’éducation des chevaux. (e) Feu, (marque de) Manége, Maréchal. Nous appellons de ce nom le roux éclatant quoiqu’obscur, dont est teint et coloré naturellement le poil de certains chevaux bais-brun, à l’endroit des flancs, du bout du nez et des fesses. Ce cheval, disons nous, a des marques de feu; ces marques sont directement opposées à celle du cheval bai-brun, fessés lavées, qui est nommé ainsi, lorsque ces mêmes parties sont couvertes d’un poil jaune, mais mort, éteint et blanchâtre. (e) Feu, (mal de feu) Maréchal. Je ne sai pourquoi les auteurs qui ont écrit sur l’Hippiatrique nomment ainsi la fievre ardente dans le cheval; il me semble que les choses devroient tirer et prendre leur dénomination de ce qu’elles sont en effet. Voyez Fievre. (e) Feu de joie, (Littérat.) illumination nocturne donnée au peuple pour spectacle public dans des occasions de réjoüissances réelles ou supposées. C’est une question encore indécise de savoir st les anciens, dans les fêtes publiques, allumoient des feux par un autre motif que par esprit de religion. Un membre de l’académie des Belles-Lettres de Paris soûtient la négative: ce n’est pas qu’il nie que les anciens ne fissent comme nous des réjoüissances aux publications de paix, aux nouvelles des victoires remportées sur leurs ennemis, aux jours de naissance, de proclamation, de mariage de leurs princes, et dans leur convalescence après des maladies dangereuses; mais, selon M. Mahudel, le feu dans toutes ces occasions ne servoit qu’à brûler les victimes ou l’encens; et comme la plûpart de ces sacrifices se faisoient la nuit, les illuminations n’étoient employées que pour éclairer la cérémonie, et non pour divertir le peuple. Quant aux buchers qu’on élevoit après la mort des empereurs, quelque magnifiques qu’ils fussent, on conçoit bien que ce spectacle lugubre n’avoit aucun rapport avec des feux de joie. D’un autre côté, quoique la pompe de la marche des triomphes se terminât toûjours par un sacrifice au capitole, où un feu allumé pour la consécration de la victime l’attendoit, ce feu ne peut point passer pour un feu de joie: enfin par rapport aux feux d’artifices qui étoient en usage parmi les anciens, et qu’on pourroit présumer avoir fait partie des réjoüissances publiques, M. Mahudel prétend qu’on n’en voit d’autre emploi que dans les seules machines de guerre, propres à porter l’incendie dans les villes et dans les bâtimens ennemis. Mais toutes ces raisons ne prouvent point que les anciens n’allumassent aussi des feux de joie en signe de réjoüissances publiques. En effet, il est difficile de se persuader que dans toutes les fêtes des Grecs et des Romains, et dans toutes les celébrations de leurs jeux, les feux et les illuminations publiques se rapportassent toûjours uniquement à la religion, sans que le peuple n’y prît part à-peu-près comme parmi nous. Dans les lampadophories des Grecs, où l’on se servoit de lampes pour les sacrifices, on y célébroit pour le peuple différens jeux à la lueur des lampes; et comme ces jeux étoient accompagnés de danses et de divertissemens, on voit que ces sortes d’illuminations étoient en même tems prophanes et sacrées. L’appareil d’une autre fête nommée lamptéries, qui se faisoit à Pallene, et qui étoit dédiée à Bacchus, consistoit en une grande illumination nocturne et dans une profusion de vin qu’on versoit aux passans. Il faut dire la même chose des illuminations qui entroient dans la solennité de plusieurs fêtes des Romains, et entr’autres dans celle des jeux séculaires qui duroient trois nuits, pendant lesquelles il sembloit que les empereurs et les édiles qui en faisoient la dépense, voulussent, par un excès de somptuosité, dédommager le peuple de la rareté de leur célébration. Capitolin observe que l’illumination que donna Philippe, dans les jeux qu’il célébra à ce sujet, fut si magnifique, que ces trois nuits n’eurent point d’obscurité. On n’a pas d’exemple de feu de joie plus remarquable que celui que Paul Emile, après la conquête de la Macédoine, alluma lui-même à Amphipolis, en présence de tous les princes de la Grece qu’il y avoit invités. La décoration lui coûta une année entiere de préparatifs; et quoique l’appareil en eût été composé pour rendre hommage aux dieux qui présidoient à la victoire, cette fête fut accompagnée de tous les spectacles auxquels le peuple est sensible. Enfin depuis les derniers siecles du paganisme, on pourroit citer plusieurs exemples de feux allumes pour d’autres sujets que pour des cérémonies sacrées. Saint Bernard remarque que le feu de la veille de S. Jean-Baptiste continué jusqu’à nos jours, se pratiquoit déjà chez les Sarrasins et chez les Turcs. Il semble résulter de ce détail, qu’on peut dater l’usage des feux de joie de la premiere antiquité, et par conséquent long-tems avant la découverte de la poudre, qui seulement y a joint les agrémens des feux d’artifice, qu’on y employe avec grand succès dans nos feux de joie, malgré le vent, la pluie, les eaux courantes et profondes. Au surplus, quel que soit le mérite de nos illuminations modernes, il ne s’en est point fait dans le monde qui ait procuré de plaisir pareil à celui du simple feu d’Hadrien. Ce prince ordonna qu’on le préparât dans la place de Trajan, et que le peuple romain fût invité de s’y rendre. Là, dit Dion, (liv. LXXIX.) l’empereur, en présence de la ville entiere, annula toutes ses créances sur les provinces, en brûla, dans le feu qu’il avoit commandé, les obligations et les mémoires, afin qu’on ne put craindre d’en être un jour recherché, et ensuite il se retira pour laisser le peuple libre de célébrer ses bienfaits. Ils montoient à une somme immense, que des personnes habiles à réduire la valeur des monnoies de ce tems-là, évaluent à environ 133 millions 500 milles livres argent de France (1756). Aussi la mémoire de cette belle action ne périra jamais, puisqu’elle s’est conservée dans les historiens, les inscriptions, et les médailles. Voyez Mabillon, analect. tom. IV. pag. 484 et 486. Onuphre, in fastis, pag. 220. Spanheim de iumisinat. pag. 811. etc. Mais comme cette libéralité n’avoit point eu d’exemple jusqu’alors dans aucun souverain, il faut ajoûter à la honte des-souverains de la terre, qu’elle n’a point eu depuis d’imitateurs. Article de M. le Chevalier de Jaucourt. Feu sacré, (Littérat.) brasier qu’on conservoit toûjours allumé dans les temples, et dont le soin étoit confié aux prêtres ou aux prêtresses de la religion. Il n’est pas surprenant que des hommes, qui ne consultoient que les effets qui s’operent dans la nature, ayent adoré le Soleil comme le créateur et le maître de l’univers. Le culte du feu suivit de près celui qu’on rendit au Soleil; vive image de cet astre lumineux et le plus pur des élémens, il s’attira des especes d’adorations de tous les peuples du monde, et devint pour eux un grand objet de respect, ou pour mieux dire, un instrument de terreur. L’Ecriture nous enseigne que Dieu s’en est servi de ces deux manieres. Tantôt le Seigneur se compare à un feu ardent pour designer sa sainteté; tantôt il se rend visible sous l’apparence d’un buisson enflammé, ou formidable par des menaces d’un feu dévorant, et par des pluies de soufre; quelquefois avant que de parler aux Juifs, il saisit leur attention par des éclairs; et d’autres fois marchant, pour ainsi dire, avec son peuple, il se fait précéder d’une colonne de feu. Les rois d’Asie, au rapport d’Hérodote, faisoient toûjours porter du feu devant eux: Ammien Marcellin, parlant de cette coûtume, la tire d’une tradition qu’avoient ces rois, que le feu qu’ils conservoient pour cet usage, étoit descendu du ciel: Quinte-Curce ajoûte que ce feu sacré et éternel étoit aussi porté dans la marche de leurs armées à la tête des troupes sur de petits autels d’argent, au milieu des mages qui chantoient les cantiques de leur pays. Ainsi la vénération pour le feu se répandit chez toutes les nations, qui toutes l’envisagerent comme une chose sacrée, parce que le même esprit de la nature regnoit dans leurs rites et leur culte extérieur. On ne voyoit alors aucun sacrifice, aucune cérémonie religieuse où il n’entrât du feu; et celui qui servoit à parer les autels et à consumer les victimes, étoit sur-tout regardé avec le plus grand respect. C’est par cette raison que l’on gardoit du feu perpétuellement allumé dans les temples des Perses, des Chaldéens, des Grecs, des Romains et des Egyptiens. Moyse, établi de Dieu le conducteur des Hébreux, en fit de la part du Seigneur une loi pour ce peuple. «Le feu, dit-il, brûlera sans cesse sur l’autel, et le prêtre aura soin de l’entretenir, en y mettant le matin de chaque jour du bois, sur lequel ayant posé l’holocauste, il fera brûler par-dessus la graisse des hosties pacifiques, et c’est-là le feu qui brûlera toûjours sans qu’on le puisse éteindre». Lévitiq. ch. vj. Il semble toutefois que le lieu du monde où l’on révéra davantage cet élément, étoit la Perse: on y trouvoit par-tout des enclos fermés de murailles et sans toîts, où l’on faisoit assidûment du feu, et où le peuple dévot venoit en foule à certaines heures pour prier. Les grands seigneurs se ruinoient à y jetter des essences précieuses et des fleurs odoriférantes; privilége qu’ils regardoient comme un des plus beaux droits de la noblesse. Ces enclos ou ces temples découverts, ont été connus des Grecs sous le nom de p??a??e?a, et ce sont les plus anciens monumens qui nous restent de l’idolatrie du feu. Strabon qui avoit eu la curiosité de les examiner, raconte qu’il y avoit un autel au milieu de ces sortes de temples, avec beaucoup de cendres, sur lesquelles les mages entretenoient un feu perpétuel. Quand les rois de Perse étoient à l’agonie, on éteignoit le feu dans les villes principales du royaume; et pour le rallumer, il falloit que son successeur fût couronné. Ces peuples s’imaginoient que le feu avoit été apporté du ciel, et mis sur l’autel du premier temple que Zoroastre avoit fait bâtir dans la ville de Xis en Médie. Il étoit défendu d’y jetter rien de gras ni d’impur; on n’osoit pas même le regarder fixement. Enfin pour en imposer davantage, les prêtres entretenoient ce feu secretement, et faisoient accroire au peuple qu’il étoit inaltérable, et se nourrissoit de lui-même. Voyez Th. Hyde, de relig. Persarum. Cette folie du culte du feu passa chez les Grecs; un feu sacré brûloit dans le temple d’Apollon à Athenes, et dans celui de Delphes, où des veuves chargées de ce soin, devoient avoir une attention vigilante pour que le brasier fût toûjours ardent. Un feu semblable brûloit dans le temple de Cérès à Mantinée, ville de Péloponese: Sétenus commit un nombre de filles à la garde du feu sacré, et du simulacre de Pallas dans le temple de Minerve. Plutarque parle d’une lampe qui brûloit continuellement dans le temple de Jupiter Hammon,???????sßest??, et l’on y mettoit de l’huile en cachette une seule fois l’année. Mais dans l’antiquité payenne, nul feu sacré n’est plus célebre que le feu de Vesta, la divinité du Feu, ou le feu même. Son culte consistoit à veiller à la conservation du feu qui lui étoit consacré, et à prendre bien garde qu’il ne s’éteignît; ce qui faisoit le principal devoir des vestales, c’est-à-dire des prêtresses vierges attachées au service de la déesse. V. Vesta et Vestales. L’extinction du feu sacré de Vesta, dont la durée passoit pour le type de la grandeur de l’empire, étoit regardé conséquemment comme un présage des plus funestes; et la négligence des vestales à cet égard, étoit punie du foüet. D’éclatans et de malheureux évenemens que la fortune avoit placés à-peu-près dans les tems où le feu sacré s’étoit éteint, avoient fait naître une superstition qui s’étendit jusque sur les gens les plus sensés. Le feu sacré s’éteignit dans la conjoncture de la guerre de Mithridate; Rome vit encore consumer le feu et l’autel de Vesta, pendant ses troubles intestins. C’est à cette occasion que Plutarque remarque que la lampe sacrée finit à Athenes durant la tyrannie d’Aristion, et qu’on éprouva la même chose à Delphes, peu de tems après l’incendie du temple d’Apollon: l’évenement néanmoins ne justifia pas toûjours la foiblesse d’esprit, et le scrupule des Romains. Dans la seconde guerre punique, parmi tous les prodiges vûs à Rome ou rapportés du dehors, selon Tite-Live, la consternation ne fut jamais plus grande que lorsqu’on apprit que le feu sacré venoit de s’éteindre au temple de Vesta: ni, selon cet historien, les épis devenus sanglans entre les mains des moissonneurs, ni deux soleils apperçûs à-la-fois dans la ville d’Albe, ni la foudre tombée sur plusieurs temples des dieux, ne firent point sur le peuple la même impression qu’un accident arrivé de nuit par une pure négligence humaine. On en fit une punition exemplaire; le pontife n’eut d’égard qu’à la loi casa flagro est vestalis; toutes les affaires cesserent, tant publiques que particulieres; on alla en procession au temple de Vesta, et on expia le crime de la vestale par l’immolation des grandes victimes. L’appréhension du peuple romain portoit cependant à faux dans cette occasion; et cet accident qui avoit mis tout Rome en mouvement, fut précédé du triomphe de Marcus Livius et de Claudius Néron, et suivi des grands avantages par lesquels Scipion finit la guerre d’Espagne contre les Carthaginois. Quoi qu’il en soit, quand le feu sacré venoit à s’éteindre par malheur, on ne songeoit qu’à le rallumer le plûtôt possible: mais comment s’y prenoit-on? car il ne falloit pas user pour cela d’un feu matériel, comme si ce feu nouveau ne pouvoit être qu’un présent du ciel? du moins, selon Plutarque, il n’étoit permis de le tirer que des rayons même du Soleil: à l’aide d’un vase d’airain les rayons venant à se réunir, la matiere seche et aride sur laquelle tomboient ces rayons, s’allumoit aussi-tôt; ce vase d’airain étoit, comme l’on voit, une espece de miroir ardent. Voyez Ardent. On sait que Festus n’est point d’accord avec Plutarque sur ce sujet; car il assûre que pour rallumer le feu sacré, on prenoit une table de bois qu’on perçoit avec un vilbrequin, jusqu’à ce que l’attrition produisît du feu qu’une vestale recevoit dans un crible d’airain, et le portoit en hâte au temple de Vesta, bâti par Numa Pompilius; et alors elle jettoit ce feu dans des réchauds ou vaisseaux de terre, qui étoient placés sur l’autel de la déesse. Lipse adopte ce dernier sentiment de Festus, et soûtient que le passage de Plutarque cité ci-dessus, se doit entendre des Grecs et non des Romains, d’autant mieux que les vases creux dont il parle, et qui n’étoient autre chose que les miroirs paraboliques, ont été inventés par Archimede, lequel est postérieur à Numa de plus de 500 ans. Cependant, outre qu’on ne peut guere appliquer les paroles de Plutarque à la coûtume des Grecs sans leur faire une grande violence, il seroit aisé de concilier Festus et Plutarque, en ayant égard aux divers tems de la république. Je croirois donc que depuis Numa jusqu’à Archimede, les Romains ignorant l’usage des miroirs ardens, ont pû se servir de l’invention de produire du feu qui est décrite par Festus: mais depuis qu’Archimede eut fait des épreuves merveilleuses avec ses miroirs, et sur-tout depuis qu’il en eut écrit un livre exprès, comme Pappus le rapporte, cette invention fut connue de tout le monde, et pour lors les Romains s’en servirent sans doute comme d’un moyen plus noble et plus facile que tout autre pour rallumer le feu sacré. Article de M. le Chevalier de Jaucourt. Feux d’Artifice, composition de matieres combustibles, faite dans les regles de l’art (Voyez Pyrotechnie), pour servir ou dans les grandes occasions de joie, ou dans la guerre, pour être employée comme arme offensive, ou comme moyen brillant de réjoüissance. Le méchanisme d’un feu d’artifice dans les deux genres; la partie physique qui guide sa composition, la géométrique qui la distribue, sont des objets déjà traités dans l’article Artifice; dans les savans écrits de M. Frezier; et, en 1750, dans un traité des feux d’artifice de M. Perrinet d’Orval, où la clarté, mille choses nouvelles, le desir d’en trouver encore beaucoup d’autres, l’indication des moyens pour y parvenir, montrent cette sagacité si utile aux progrès des Arts, cette étude assidue des causes et des effets, cette opiniâtreté dans les expériences, qui caractérisent à-la-fois une théorie profonde et une pratique sûre. Voyez l’article suivant. Je ne crois point devoir toucher à ces objets; je n’ai cherché à les connoître qu’autant qu’ils m’ont paru liés aux grands spectacles que les rois, les villes, les provinces, etc. offrent aux peuples dans les occasions solennelles: ils m’ont paru dans ce cas tenir et devoir être soûmis à des lois générales, qui furent toûjours la regle de tous les Arts. L’artificier doit donc, par exemple, avoir devant les yeux sans cesse, en formant le plan de différens feux qu’il fait entrer dans sa composition, non-seulement de les assortir les uns avec les autres, de faire ressortir leurs effets par des contrastes, d’animer les couleurs par les mouvemens, et de donner à leur rapidité la plus grande ou la moindre vîtesse, etc. mais encore de combiner toutes ces parties avec le plan général du spectacle que la décoration indique. Cette loi primitive fait assez pressentir le point fixe où l’art a toûjours voulu atteindre. Il est dans la nature de la chose même, que tout spectacle représente quelque chose: or on ne représente rien dans ces occasions, lorsqu’on ne peint que des objets sans action; le mouvement de la fusée la plus brillante, si elle n’a point de but fixe, ne montre qu’une traînée de feu qui se perd dans les airs. Ces feux d’artifice qui représentent seulement et comme en répétition, par les différens effets des couleurs, des mouvemens, des brillans du feu, la décoration sur laquelle ils sont posés, fût-elle du plus ingénieux dessein, n’auront jamais que le frivole mérite des découpures. Il faut peindre dans tous les Arts; et dans ce qu’on nomme spectacle, il faut peindre par les actions. Les exemples de ce genre de feux d’artifice sont répandus dans les différens articles de l’Encyclopédie qui y ont quelque rapport. Voyez Fêtes, Fêtes de la Ville de Paris, etc. Les Chinois ont poussé l’art pour la variété des formes, des couleurs, des effets, jusqu’au dernier période. Les Moscovites sont supérieurs au reste de l’Europe, dans les combinaisons des figures, des mouvemens, des contrastes du feu artificiel: pourquoi, dans le sein de la France, ne pourrions-nous pas, en adoptant tout ce que ces nations étrangeres ont déjà trouvé, inventer des moyens, des secours nouveaux, pour étendre les bornes d’un art dont les effets sont déjà fort agréables, et qui pourroient devenir aussi honorables pour les inventeurs, qu’honorables pour la nation? Y a-t-il eu encore rien d’aussi imposant en feu d’artifice, que le seroit le combat des bons anges contre les méchans? Les airs sont le lieu de la scene, indiqué par l’action même? Les détails sont offerts par le sublime Milton. Dessinez à votre imagination, échauffée par cette grande image, l’attaque, le combat, la chûte; peignez-vous le spectacle magnifique de ce moment de triomphe des bons anges; calculez les coups d’un effet sûr, qui naissent en foule de ce grand sujet. Mais il faudroit donc employer à tous ces spectacles des machines? Et pourquoi non? A quoi destinera-t-on ces ingénieuses ressources de l’art, si on les laisse oisives dans les plus belles occasions? Sans doute qu’il faudroit donner à l’artifice du feu, dans ces représentations surprenantes, le secours des belles machines, qui en ranimant l’action, entretiendroient l’illusion qui est le charme le plus nécessaire. Les Arts ne sont-ils pas destinés à s’entre-aider et à s’unir ensemble? On vit à Paris, le 24 Janvier 1730, une fête aussi belle que toutes celles qu’on y avoit données dans les occasions d’éclat. J’en vais donner l’esquisse, parce qu’elle servira de preuve à la proposition que j’ai avancée sur l’action que je souhaite dans les feux d’artifice, et aux principes que je propose plus haut sur leur composition. Voyez Fêtes de la Cour. La naissance de monseigneur le Dauphin fut le sujet de cette fête. MM. de Santa-Crux et de Barenechea, ambassadeurs du roi d’Espagne, en avoient été chargés par S. M. Catholique. L’hôtel de Bouillon situé sur le quai des Théatins vis-à-vis le Louvre, servit d’emplacement à la scene principale; il fut comme le centre de la fête et du spectacle. Le 24 Janvier 1730, à 6 heures du soir, les illuminations préparées avec un art extrème, et dont on trouvera ailleurs la description (Voyez Illumination), commencerent avec la plus grande célérité, et la surface de la riviere offrit tout-à-coup un spectacle enchanteur; c’étoit un vaste jardin de l’un à l’autre rivage du fleuve, qui à cet endroit a environ 90 toises de large, sur un espace de 70 dans sa longueur. La situation étoit des plus magnifiques et des plus avantageuses, étant naturellement bien décorée par le quai du collége des Quatre-Nations d’un côté, par celui des galeries du Louvre de l’autre, et aux deux bouts par le Pont-Neuf et par le Pont-Royal. Deux rochers isolés ou montagnes escarpées, symbole des monts Pyrénées, qui séparent la France de l’Espagne, formoient le principal objet de cette pompeuse décoration au milieu de la riviere. Les deux monts étoient joints par leurs bases sur un plan d’environ 140 piés de long, sur 60 de large, et séparés par leur cime de près de 40 piés, ayant chacun 82 piés d’élevation au- dessus de la surface de l’eau, et des deux grands bateaux sur lesquels tout l’édifice étoit construit. On voyoit une agréable variété sur ces montagnes, où la nature étoit imitée avec beaucoup d’art dans tout ce qu’elle a d’agreste et de sauvage. Dans un endroit c’étoient des crevasses, avec des quartiers de rochers en saillie: dans d’autres, des plantes et des arbustes, des cascades, des nappes et chûtes d’eau imitées par des gases d’argent, des antres, des cavernes, etc. Il y avoit tout au pourtour, à fleur-d’eau, des sirenes, des tritons, des néréides, et autres monstres marins A une certaine distance, au-dessus et au-dessous des rochers, on voyoit à fleur d’eau deux parterres de lumieres qui occupoient chacun un espace de 18 toises sur 15, dont les bordures étoient ornées alternativement d’ifs et d’orangers, avec leurs fruits, de 12 piés de haut, chargés de lumieres. Le dessein des parterres étoit tracé et figuré d’une maniere variée et agréable par des terrines, par du gazon et du sable de diverses couleurs. Du milieu de chacun de ces parterres s’élevoient des especes de rochers jusqu’à la hauteur de 15 piés, sur un plan de 30 piés sur 22. On avoit placé au-dessus une figure colossale, bronzée en ronde bosse, de 16 piés de proportion. A l’un c’étoit le fleuve du Guadalquivir, avec un lion au bas; on lisoit en lettres d’or, sur l’urne de ce fleuve ces deux vers d’Ovide: Non illo melior quisquam, nec amantior aqui Rex fuit, aut illa reverentior ulla dearum. et à l’autre parterre c’étoit la riviere de Seine avec un coq. On voyoit sur l’urne, d’où l’eau du fleuve paroissoit sortir en gaze d’argent, ces vers de Tibulle: Et longè ante alias omnes mitissima mater, Isque pater, quo non alter amabilior. Aux deux côtés des parterres et des deux monts regnoient six plate-bandes sur deux lignes aussi à fleur d’eau, ornées et décorées dans le même goût des parterres. Les trois de chaque côté occupoient un espace de plus de cent piés de long sur 15 de large. Deux terrasses de charpente, à doubles rampes de 20 piés de haut, étoient adossées aux quais des deux côtés, et se terminoient en gradins jusque sur le rivage. Elles regnoient sur toute la longueur du jardin, et occupoient un terrein de 408 piés sur la même ligne, en y comprenant une suite de décorations rustiques, qui sembloient servir d’appui à ces deux grands perrons; le tout étoit garni d’une si grande quantité de terrines, que les yeux en étoient ébloüis, et les ténebres de la nuit entierement dissipées. Le mouvement des lumieres, qui en les confondant leur donnoit encore plus d’éclat, faisoit un tel effet à une certaine distance, qu’on croyoit voir des nappes et des cascades de feu. Entre ces terrasses lumineuses et le brillant jardin, à la hauteur des deux montagnes, on avoit placé deux bateaux de 70 piés de long, sur 24 de large, d’une forme singuliere et agréable, ornés de sculpture et dorés. Du milieu de chacun de ces bateaux, s’élevoit une espece de temple octogone, couvert en maniere de baldaquin, soûtenu par huit palmiers avec des guirlandes, des festons de fleurs, et des lustres de crystal. Les bateaux étoient remplis de musiciens pour les fanfares qu’on entendoit alternativement. Sur la partie la plus élevée du temple, placé du côté de l’hôtel de Bouillon, on lisoit ce vers de Tibulle. Omnibus ille dies semper natalis agatur Pour inscription sur l’autre temple du côté du Louvre, on lisoit cet autre vers du même Poëte: O quantùm felix, terque quaterque dies! Le sommet de ces deux magnifiques gondoles étoit terminé par de gros fanaux et par des étendarts, sur lesquels on avoit représenté des dauphins et des amours. Les quatre coins de ce vaste, lumineux, et magnifique jardin, étoient terminés par quatre brillantes tours, couvertes de lampions à plaque de fer-blanc, qui augmentoient considérablement l’éclat des lumieres, et qui pendant le jour faisoient paroître les tours comme argentées. Elles sembloient s’élever sur quatre terrasses de lumieres, ayant 18 piés de diametre, sur 70 de haut, en y comprenant les étendarts aux armes de France et d’Espagne, qu’on y avoit arborés à un petit mât chargé d’un gros fallot. C’est du haut de ces tours que commença une partie de l’artifice de ce grand spectacle, après que le signal en eut été donné par une décharge de boîtes et de canons, placés sur le quai du côté des Tuileries, et après que les princes et princesses du sang, les ambassadeurs et ministres étrangers, et les seigneurs et dames de la cour, invités à la fête, furent arrivés à l’hôtel de Bouillon. On vit partir en même tems de ces tours les fusées d’honneur, et ensuite quantité d’autres artifices, soleils fixes et tournans, gerbes, etc. après quoi commença le spectacle d’un combat sur la riviere, dans les intervalles et les allées du jardin, de douze monstres marins, tous différens, figurés sur autant de bateaux de plus de 20 piés de long, d’où on vit sortir une grande quantité de serpenteaux, de grenades, balons d’eau, et autres artifices qui plongeoient dans la riviere, et qui en ressortoient avec une extrème vîtesse, prenant différentes formes, comme de serpens, etc. Pour troisieme acte de cet agréable spectacle, on fit partir d’abord du bas des deux montagnes, et ensuite par gradation, des saillies, des crevasses, des cavités, et enfin du sommet des deux monts, une très-grande quantité d’artifice suivi et diversifié, ce qui formoit comme deux montagnes de feu dont l’action n’étoit interrompue que par des volcans clairs et brillans, qui sortoient à plusieurs reprises de tous côtés et du sommet des rochers. Les intervalles des différens tems auxquels les volcans partoient, étoient remplis par des fougades très-vives par le grand nombre et par la singularité des fusées. La fin fut marquée par plusieurs girandes. (B) Feux d’Artifice, (Artificier.) on comprend sous ce nom tout ce qui s’exécute en général dans les fêtes de nuit, par le moyen de la poudre, du salpetre, du soufre, du charbon, du fer, et autres matieres inflammables et lumineuses. Nous traiterons d’abord de ces différentes matieres. De la préparation des matieres, et de l’outillage. Article I. Des matieres dont on compose les feux. Le salpetre, le soufre, le charbon, et le fer, sont presque les seules matieres dont on fasse usage dans l’artifice; leurs différentes combinaisons varient les effets et la couleur des feux: ces couleurs consistent en une dégradation de nuances du rouge au blanc, le brillant, et un petit bleu clair. On a fait beaucoup d’expériences pour trouver d’autres couleurs; mais aucune n’a réussi: les matieres les plus propres à en donner, et qui en produisent naturellement lorsqu’on les fond, comme le zink, la matte de cuivre, et autres minéraux, n’ont aucun effet, dès qu’elles sont mêlées avec le soufre et le salpetre; leur feu trop vif détruit dans ces matieres le phlogistique qui donnoit de la couleur. Il y a bien une composition qui produit une belle flamme verte, lorsque l’on brûle quelque matiere, telle que du papier, du linge, ou de minces coupeaux de bois qui ont trempé dedans; elle se fait avec demi-once de sel ammoniac et demi-once de verd-de-gris, que l’on met dissoudre dans un verre de vinaigre: mais comme elle ne résiste point au feu du salpetre et du soufre, on n’en fait aucun usage dans l’artifice. Art. II. Du salpetre. Le salpetre pour l’artifice, comme pour la poudre, doit être de la troisieme cuite; la premiere cuite le forme, et les deux autres le purifient: on le pile, ou, ce qui est encore plus commode, on le broye sur une table de bois dur avec une molette de bois, et on le passe au tamis de soie; plus il est fin et plus son effet est grand. Le salpetre par lui-même incombustible ne brûle que lorsqu’il est mêlé avec des matieres qui contiennent un soufre principe, ou ce que les Chimistes nomment phlogistique, propre à diviser ses parties et à les mettre en mouvement; tels sont le soufre commun, la limaille de fer, l’antimoine, le charbon de bois, etc. Cette derniere matiere y convient mieux que toute autre; puisqu’il suffit pour enflammer le salpetre, de le toucher avec un charbon ardent; le phlogistique du charbon qui le pénetre, développe, et met en action l’air et la matiere ignée que le salpetre contient, d’où suit l’inflammation; elle est plus ou moins subite, à proportion que les parties de salpetre sont pénétrées par plus de côtés à la fois de ce principe inflammable qui les fond et les réduit en vapeurs, et que les ressorts de l’air qu’elles renferment peuvent se débander et agir en même tems: c’est leur action simultanée qui fait l’explosion; elle est l’effet du mélange intime du charbon avec le salpetre. La trituration rend ce mélange plus parfait; et le grainage de la poudre que l’on en compose en accélere l’inflammation, en multipliant ses surfaces; et c’est de la force de l’air subitement dilaté, unie à celle du fluide réduit en vapeurs, que résulte la force de la poudre. Le charbon de bois est la seule matiere que l’on connoisse qui mêlée au salpetre puisse produire l’explosion: un fer rouge fond le salpetre sans l’enflammer; il contient cependant ce soufre principe qui dans la limaille fait brûler le salpetre mis en fusion; mais il est trop enveloppé pour agir: il faudroit un degré de feu assez fort pour opérer comme dans la limaille, un commencement de calcination nécessaire à son développement. Art. III. Du soufre. Le soufre le plus jaune est le meilleur; il est communément bon tel qu’il se trouve chez les marchands: s’il étoit trop gras, ou s’il contenoit quelques impuretés, il faudroit le faire fondre et le passer par un gros linge. Le soufre ajoûte de la force au mélange du salpetre avec le charbon, jusqu’à un certain point, qui sera indiqué à l’article ci-après; et passé ce point, il affoiblit les compositions dans lesquelles on le fait entrer, et ne sert que pour les faire brûler lentement, et pour donner au feu une couleur claire et lumineuse. Il n’est pas d’une nécessité indispensable de faire entrer le soufre dans la composition de la poudre; on peut en faire sans cette matiere, mais elle a moins de force, quoiqu’également inflammable. Les fusées volantes et les jets composés sans soufre et seulement de salpetre et de charbon, réussissent très-bien. Article IV. Du charbon. Tout charbon de bois est propre à l’artifice; et s’il y a quelque différence pour les effets entre les diverses especes, elle n’est guere sensible que par la couleur que certains bois, comme le chêne, donnent un peu plus rouge; cependant on préfere communément le bois tendre et leger, tel que le saule. On doit seulement observer que comme le bois tendre donne un charbon plus leger, qui fait, à poids égal, un volume de près du double, étant au charbon de bois dur dans la proportion de 16 à 9, il en faut diminuer le poids, non dans cette proportion, mais seulement d’un huitieme. Celui dont on s’est servi pour les compositions d’artifice données dans ce mémoire, étoit fait de bois de hêtre, qui est du nombre des bois durs. Le bois que l’on destine à faire du charbon doit être bien sec et dépouillé de son écorce; on le brûle soit dans la cheminée, soit dehors; et à mesure qu’il se fait de la braise, on l’étouffe dans un vaisseau fermé, comme font les Boulangers. Lorsqu’elle est entierement éteinte, on ôte la cendre qui y est attachée, en la remuant dans un crible jusqu’à ce qu’elle devienne noire. La dose de charbon et de soufre qui doit donner le plus de force au salpetre, n’est pas la même pour l’artifice que pour la poudre. Dans la poudre, la trituration tient lieu d’une partie de cette dose de charbon et de soufre; c’est-à-dire, qu’il en faut moins que dans les compositions d’artifice, pour lesquelles il suffit de mêler les matieres. Pour l’artifice, la plus grande force que le charbon seul et sans soufre puisse donner au salpetre, est six onces de charbon de bois dur, ou cinq onces deux gros de charbon de bois tendre, sur la livre de salpetre, en le supposant d’une grosseur moyenne; car s’il étoit fort gros ou fort fin, il en faudroit une plus grande ou une moindre quantité; il en est de même des autres matieres. Du soufre étant ajoûté à cette dose en augmente la force jusqu’à la quantité de deux onces: mais elle augmentera davantage si en ajoûtant ces deux onces de soufre, on réduit la dose du charbon de bois dur à cinq onces. Ainsi la dose qui fait la composition la plus forte est de cinq onces de charbon et de deux onces de soufre, sur la livre de salpetre, poids de seize onces. Pour la poudre, on trouvera à l’article qui suit la dose de charbon et de soufre qui peut donner le plus de force au salpetre, dans la trituration et le grainage de ces matieres, qui en les divisant en plus petites parties qu’elles ne peuvent l’être dans l’artifice, les multiplient en quelque sorte, et obligent d’en diminuer la quantité. On broye le charbon sur une table, comme il a été dit pour le salpetre, et on le passe par le tamis qui lui est propre. Le soufre se prépare de même. Art. V. De la poudre. La poudre s’employe dans l’artifice; ou grainée, pour faire crever avec bruit le cartouche qui la renferme; ou réduite en poudre qu’on nomme poussier, dont l’effet est de fuser, lorsqu’il est comprimé dans un cartouche. On l’employe encore en pâte; pour faire de l’amorce et de l’étoupille. Pour la réduire en poussier, on la broye sur une table avec une molette de bois, et on la passe par le tamis de soie le plus fin; on met à part ce qui n’a pû passer, pour s’en servir à faire les chasses des pots à feu, c’est ce qu’on nomme relien. Cette poudre à moitié écrasée est plus propre à cet usage que la poudre entiere, dont l’effet est trop prompt pour que la garniture que la chasse doit jetter puisse bien prendre feu. L’auteur de ce mémoire voulant connoître la meilleure proportion des matieres pour composer la poudre, a fait des essais graduels, où partant du premier degré de force que le charbon seul et le charbon joint au soufre peuvent donner au salpetre, jusqu’au terme où la force de la poudre commence a diminuer par la trop grande quantité de ces matieres, ces essais lui ont donné les résultats ci-après. 1°. Le charbon seul et sans soufre étant joint au salpetre, en augmente la force jusqu’à quatre onces de charbon de bois tendre, sur une livre de salpetre; et la poudre faite dans cette proportion donne à l’éprouvette neuf degrés. Elle s’enflamme assez subitement dans le bassinet du fusil, pour faire juger que le soufre ne contribue point ou contribue très-peu à l’inflammation dans la poudre ordinaire. Si cette poudre, comme on le présume, avoit assez de force pour l’usage de l’artillerie, elle auroit l’avantage de donner beaucoup moins de fumée que la poudre ordinaire, et de ne causer aucune altération à la lumiere des canons; le soufre étant ce qui produit ces deux mauvais effets, la fumée et l’évasement des lumieres. 2°. Du soufre ayant été ajoûté par degrés aux doses de salpetre et de charbon ci-dessus, les essais qui ont été faits ont augmenté en force jusqu’à une once; et à cette dose, la poudre a donné quinze degrés. 3°. La dose du charbon ayant été diminuée d’autant pesant qu’on y a ajouté de soufre, c’est-à-dire cette poudre composée de TABLE II Liv. onc. gr. Salpetre, 1 0 0 Charbon, 0 3 0 Soufre, 0 1 0 a donné dix-sept degrés. 4°. Ayant comparé cette poudre à dix-sept degrés avec des poudres faites dans les proportions qui en approchent le plus, elle les a surpassées en force, et de même les poudres faites, suivant les proportions les plus en usage en Europe et en Chine. Celle d’Europe composée de 2 on. 5 gr. 1. tiers charbon et 2 on. 5 gr. 1. tiers soufre sur une livre de salpetre, n’ayant que 11 degrés. Et celle de Chine, composée de trois onces de charbon et de deux onces de soufre, sur la livre de salpetre, que 14 degrés. Ces essais sur la poudre ont été faits avec du charbon de bois de coudre, dont on fait usage en Allemagne. En France, on préfere le charbon de bois de bourdaine, et en Chine le charbon de saule. Ces trois especes different peu entr’elles pour la qualité, et c’est moins à l’espece de charbon qu’à la dose de cette matiere que l’on doit attribuer le plus ou le moins de force des différentes poudres. TABLE III TABLE DES ESSAIS Qui ont indiqué la meilleure proportion pour composer la poudre. Numeros des Essais. MATIERES Dont on a composé les poudres d’essai. Degrés de force à l’éprouvete. Salpetre. Charbon. Soufre. Essais pour connoître si l’on peut faire de la poudre sans soufre, et quelle est la quantité de charbon qui peut donner le plus de force au salpetre. liv. onc. gr. liv. onc. gr. liv. onc. gr. 1 1 0 0 0 1 0 0 0 0 0 Fuse sans explosion. 2 1 0 0 0 2 0 0 0 0 3 Fait explosion. 3 1 0 0 0 3 0 0 0 0 5 4 1 0 0 0 3 4 0 0 0 7 5 1 0 0 0 4 0 0 0 0 9 6 1 0 0 0 4 4 0 0 0 8 7 1 0 0 0 5 0 0 0 0 6 Le numero 5. ayant donné le degré le plus fort, on a ajoûté du soufre à la dose de ce n°. pour connoître si cette matiere peut en augmenter la force, et jusqu’à quelle quantité. 8 1 0 0 0 4 0 0 0 4 11 9 1 0 0 0 4 0 0 1 0 15 10 1 0 0 0 4 0 0 1 4 14 11 1 0 0 0 4 0 0 2 0 12 Le numero 9. ayant donné le degré le plus fort, on a essayé de retrancher du charbon sans diminuer le soufre, jugeant que la poudre en seroit plus forte, et il s’est trouvé qu’elle a augmenté de force jusqu’au numero 13. 12 1 0 0 0 3 4 0 1 0 16 13 1 0 0 0 3 0 0 1 0 17 14 1 0 0 0 2 4 0 1 0 14 15 1 0 0 0 2 0 0 1 0 10 Comparaison du numero 13. avec les proportions qui en approchent le plus, pour s’assûrer que la dose de ce n°. est la plus forte. 16 1 0 0 0 3 0 0 1 4 15 17 1 0 0 0 3 0 0 0 4 13 18 1 0 0 0 2 0 0 2 0 13 19 1 0 0 0 2 4 0 1 4 14 Autre comparaison du numero 13. avec les poudres faites suivant les proportions les plus en usage en Europe et en Chine. Poudre d’Europe. 20 1 0 0 0 2 5 1/3 0 2 5 1/3 11 Poudre de Chine. 21 1 0 0 0 3 0 0 2 0 14 Il a été fait le 12 Février 1756 au moulin à poudre d’Essaune, des épreuves sur les poudres numéros 5, 13, et 20, qui y avoient été fabriquées la veille. Ces épreuves ont été faites avec l’éprouvete d’ordonnance qui est un mortier de sept pouces, lequel avec trois onces de poudre doit jetter à 50 toises un globe de cuivre de 60 livres pour que la poudre soit recevable; et leur produit moyen a été, savoir TABLE IV A trois onces. Toises. Piés. Poudre ordinaire de guerre prise dans le magasin. 76 2 N°. 20. fait dans la même proportion de matieres que la poudre ci- dessus. 74 4 N°. 13 78 4 N°. 5 79 1 A deux onces. N°. 5 35 2 N°. 20 39 1 N°. 13 41 3 Il résulte de ces épreuves, que la poudre n°. 13 (qui est celle que les essais mentionnés en la table ci-dessus ont indiqué pour être la meilleure proportion des matieres) est plus forte que celle n°. 20. dont on fait usage en France. Et que la poudre sans soufre n°. 5. augmente de force à proportion qu’on en augmente la quantité par comparaison à une pareille quantité d’autre poudre, puisqu’à trois onces elle a surpassé les poudres de comparaison auxquelles à deux onces et au-dessous elle étoit inférieure. A juger de ces poudres par les épreuves ci-dessus, il paroît que celle n°. 13. qui a conservé dans les épreuves en petit comme en grand la supériorité sur le n°. 20. sera très propre pour le fusil, et que celle n°. 5. qui gagne dans les épreuves en grand, conviendra mieux pour l’artillerie que la poudre ordinaire, puisqu’avec une plus grande force elle donne moins de fumée, et qu’elle ne causera point, ou très-peu d’altération à la lumiere des canons. Comme il y a aussi un maximum à atteindre pour le tems que la poudre doit être battue relativement à la pesanteur de matieres que contient le mortier, et à la pesanteur du pilon au-dessus et au-dessous duquel la poudre est moins forte, il est très- nécessaire de le connoître, et de porter ses attentions sur beaucoup d’autres objets qui, quelque petits qu’ils paroissent, ne laissent pas de contribuer à la bonté et perfection de la poudre. Art. VI. Du fer. La limaille de fer, et encore mieux celle d’acier, parce qu’elle contient plus de soufre, donne un feu très- brillant dans l’artifice. On en trouve communément de toute faite chez les ouvriers qui travaillent le fer. Il ne faut prendre que la plus nouvelle, celle qui seroit rouillée ne donneroit que peu ou point de brillant. L’artifice dans lequel il en entre ne peut guere se conserver que six jours; le salpetre qui la ronge et la détruit, lui fait perdre chaque jour de son brillant. On est redevable au pere d’Incarville, jésuite de Pekin, d’une préparation de fer dont les Chinois se servent pour former leur feu brillant, et pour représenter des fleurs. Cette préparation, dont jusqu’à présent on avoit fait un secret, consiste à réduire la fonte de fer en assez petites parties, pour que le feu de la composition dans laquelle on fait entrer cette matiere puisse la mettre en fusion. Chaque partie, en se fondant, quoiqu’elle ne soit guere plus grosse qu’une graine de pavot, donne une fleur large de douze à quinze lignes, d’un feu très- brillant, et la forme des fleurs est variée, suivant la qualité de la fonte, et suivant la figure et la grosseur des grains, qui, s’ils sont ronds, plats, oblongs, triangulaires, etc. donnent des fleurs d’autant d’especes différentes. Cette matiere, que le pere d’Incarville nomme sable de fer, se fait avec des vieilles marmites ou tels autres ouvrages de fonte, assez mince pour pouvoir être cassés et réduits en sable sur une enclume; et comme malgré leur peu d’épaisseur, on auroit encore beaucoup de peine à les écraser, on facilite cette opération, en faisant rougir la fonte à un feu de forge, et en la trempant toute rouge dans un bacquet d’eau fraîche; cette trempe la rend plus cassante. Elle se casse mieux aussi lorsque l’enclume et le marteau sont de fonte: on étend des draps autour de l’enclume pour que le sable ne se perde point, et l’on a soin qu’il ne s’y mêle aucune ordure. Quand on a une certaine quantité de sable, on le passe d’abord par un tamis très-fin pour en ôter une poussiere inutile, on le passe ensuite par des tamis de différentes grosseurs pour en faire six ordres differens, depuis le plus fin jusqu’à la grosseur d’une graine de rave. On met à part chaque espece, et on les conserve dans un endroit bien sec, pour les garantir de la rouille. Si la trempe donne de la facilité à réduire la fonte en sable, ce n’est pas sans y causer quelque altération, et l’on remarque une différence sensible entre les fleurs que donne celle ci avec celle de la fonte neuve non trempée, qui sont beaucoup plus grosses et plus brillantes; elle se conserve aussi plus long-tems sans être altérée par la rouille, la difficulté est de la casser; cependant lorsqu’elle est fort mince l’on en vient à bout, et même on pourroit s’en épargner la peine, en la faisant écraser sous un marteau de forge. La petite grenaille de fer, dont on se sert pour tirer avec le fusil, se casse aisément sans être trempée, et donne un très-beau feu; il s’en trouve même d’assez petite pour être employée en grain. Comme cette matiere n’a d’effet qu’autant qu’elle se met en fusion, et qu’il faut un plus grand feu pour fondre le gros sable que pour le fin, on observera d’y proportionner la grosseur des cartouches et même la dose des matieres, qui forment le feu, dont il faut ralentir l’effet, en augmentant la dose du soufre, à proportion que l’on l’employe de plus gros sable, pour que le feu agisse plus long-tems dessus. On trouvera ces proportions dans les recettes des différentes compositions de feu chinois, qu’on trouvera ailleurs. On peut connoître l’effet du sable fin sans aucune préparation d’artifice. Il ne s’agit que d’en jetter une pincée sur la flamme d’une chandelle; il se fond en la traversant et donne des fleurs. On essaye la limaille de la même maniere; comme elle contient moins de soufre que la fonte, elle ne donne que des étincelles semblables à celles que rend l’acier, lorsqu’on le frappe avec un caillou. L’artifice dans lequel il entre du sable de fer, ne se conserve que depuis huit jours pour le petit, jusqu’à quinze jours pour le plus gros, à cause du salpetre qui le ronge et le détruit. Il seroit à souhaiter que l’on trouvât quelque moyen pour le préserver de son action. Art. VII. Du carton. Le carton propre à l’artifice, se nomme carte de moulage. Il est fait de plusieurs feuilles de bon papier gris pour le milieu, et blanc pour l’extérieur, collées ensemble avec de la colle de farine; il doit être assez mince pour que l’on puisse le rouler commodément pour en former le cartouche. Il suffit d’en avoir de trois épaisseurs, savoir de trois feuilles pour les petites fusées, jusque et compris celles de dix-huit lignes de diametre; de cinq feuilles pour celle d’au-dessus, et de huit feuilles pour les pots à aigrettes. On se sert de grandes brosses de poil de porc pour faire ce collage; quand on a deux cents cartons de collés, on les met en presse entre deux planches bien unies, et au défaut de presse on charge les planches avec quelque chose de pesant. Après que les cartons ont été six heures en presse, on les met sécher, en les suspendant à des cordes avec des crochets de fil de laiton. On perce avec un poinçon chaque feuille dans deux de ses coins pour passer les crochets qui doivent la suspendre; et quand les feuilles sont bien seches, on les remet encore en presse pour ôter la courbure qu’elles ont pû prendre en séchant. La colle pour le carton et pour le moulage se fait avec de la fleur de farine de froment: il faut la bien détremper dans de l’eau, et l’ayant mise sur le feu, on la fait bouillir jusqu’à ce qu’elle ait perdu son odeur de farine; on la passe ensuite par un tamis de crin, dans lequel on la manie pour diviser les grumeaux et ôter tout ce qui pourroit faire quelque bosse au carton dans le collage. Le pere d’Incarville, ci-devant cité pour la maniere de faire des fleurs dans l’artifice, nous a aussi appris que les Chinois, pour obvier aux accidens du feu, mettent dans la colle des cartouches, de l’argille et du sel commun, ce qui les empêche de prendre feu: ce procédé dont on a fait l’essai est fort bon; on a seulement trouvé que l’alun convient mieux que le sel marin, en ce qu’il n’attire pas l’humidité comme fait ce sel, et qu’il est également incombustible; le carton doit être fait avec la même colle. Sur une livre de farine, il faut mettre une poignée d’alun en poudre: quand la colle est faite, on la retire du feu et on y mêle à-peu- près autant d’argile détrempée qu’il y a de colle, et aussi claire. Art. VIII. De l’étoupille. On se sert d’étoupille pour amorcer les fusées et pour conduire le feu d’une piece à une autre. La matiere de l’étoupille est du coton filé; on lui donne la grosseur que l’on veut en le mettant en plusieurs doubles. Il faut le faire tremper pendant quelques heures dans du vinaigre, ou pour le mieux dans de l’eau-de-vie; après qu’il en est suffisamment imbibé, on répand dessus du poussier, et on manie le coton dans le plat où il a trempé, pour qu’il se pénetre et se couvre de cette pâte de poudre; lorsqu’il en est suffisamment couvert, on le retire du plat, en le passant legerement dans les doigts pour étendre la pâte, de maniere qu’il en soit par-tout également couvert, et on le met sécher à l’ombre sur des cordes. Quand l’étoupille est seche, on la coupe par morceaux de deux piés et demi de longueur, on en forme des bottes ou paquets, et on les conserve dans un endroit bien sec. La grosseur commune de l’étoupille pour les communications de feu et pour les fusées de moyenne grosseur, est d’une ligne et demie de diametre; pour les serpenteaux, d’une ligne, et pour les plus grosses fusées, de deux lignes. Art. IX. De l’amorce. On prend de la poudre en grain, que l’on humecte d’un peu d’eau, et on la broye sur une table avec une molette de bois, jusqu’à ce qu’elle soit réduite en pâte bien fine. On s’en sert comme d’un mastic, pour coller et retenir l’étoupille dans la gorge des fusées. Art. X. Outils les plus nécessaires. Une table de bois dur et une molette pour broyer les matieres; au défaut de molette, on se sert d’un maillet à charger les fusées. Quelques écremoires pour amasser et mélanger les compositions; ce sont des feuilles de laiton fort mince, de quatre à cinq pouces de longueur sur environ trois pouces de largeur. Quelques pattes de lievre pour servir avec l’écremoire à amasser les compositions. Une table pour faire le moulage. Trois ou quatre brosses de différentes grandeurs, faites de poil de porc, pour coller à la colle de farine. Quelques pinceaux de poil de porc pour coller à la colle forte et pour graisser l’artifice d’eau. Une scie à main pour rogner les gros cartouches. Un grand couteau pour rogner les moyens cartouches et pour couper le carton. De grands et de petits ciseaux, pour rogner les pots et les petits cartouches. Un tambour de parfumeur garni de six tamis, savoir, Trois tamis de gaze de soie. Le premier, d’un tissu fort serré pour passer le poussier, et pour ôter la poussiere inutile du sable de fer. Le deuxieme un peu plus clair, pour passer le soufre, le salpetre, et le sable le plus fin ou du premier ordre. Le troisieme encore plus clair, pour passer la sable du deuxieme ordre. Trois tamis de crin. Le premier d’un tissu serré, pour passer du charbon fin pour le petit artifice, et pour le sable du troisieme ordre. Le deuxieme moins serré, pour passer du gros charbon pour les fusées volantes, et pour le sable du quatrieme ordre. Le troisieme plus clair, pour mélanger les matieres dont on fait les compositions, et pour le sable du sixieme ordre. Le sable du cinquieme ordre se fait en mettant à part ce qui passe le dernier du quatrieme ordre qui est le plus gros, avec ce qui passe le premier du sixieme ordre qui est le plus fin. Des balances assez grandes pour tenir deux livres de composition. Un poids de marc depuis le demi gros jusqu’à deux livres. Quelques boîtes fermantes à coulisse, comme celles des épiciers, pour serrer les matieres tamisées et les compositions. Deux cuilleres de bois ou de fer-blanc pour prendre les matieres dans les boîtes. Trois petits tonnelets pour mettre séparément le salpetre, le soufre et le charbon non broyés. Un barril pour la poudre, de la contenance de dix à douze livres. Des moules de fusées volantes de différentes grosseurs garnis de leur culot, portant sa broche et des pieces ci-après. La baguette à rouler. Les trois baguettes creuses. La baguette à charger le massif. La baguette à rendoubler le carton. Le maillet. La cornée ou cuillere à charger, qui est la mesure de chaque charge de composition. Et le moule à former le pot. Quelques culots à pointe, pour charger des serpenteaux et jets, garnis de leurs baguettes à rouler et à charger. Quelques culots sans pointe pour charger les fusées de table et autres, qui doivent prendre feu par des trous que l’on perce sur la circonférence de leur cylindre. Un outillage pour les lances à feu, qui consiste en une baguette à rouler, quatre baguettes à charger, et une palette pour frapper. Un boisseau pour charger les petits serpenteaux qu’on nomme vetille. Deux moules de différentes grosseurs pour former des étoiles. Trois poinçons à arrêt, de différentes grosseurs, pour percer la communication du massif à la chasse des fusées volantes. Un long poinçon sans arrêt pour piquer les chasses des pots à feu, et un autre plus petit pour percer les marons et saucissons. Des vrilles de différentes grosseurs pour percer les fusées de table et autres. Un compas et un pié de roi pour mesurer le diametre et la longueur des fusées. Un gros piton à vis que l’on place dans un poteau de bois pour étrangler les cartouches. Un rabot pour diminuer la grosseur des baguettes des fusées volantes lorsqu’elles sont trop pesantes. Du fil de fer et des pinces plates, pour attacher les baguettes aux fusées de table. Une petite marmite de fer blanc pour faire chauffer la colle-forte au bain-marie. Une enclume de fonte, et deux gros marteaux de la même nature, pour faire le sable de fer. Un assortiment de cordes et ficelles de différentes grosseurs, pour étrangler et lier les fusées. Un assortiment de carton et de papier de différentes qualités. Une planchette pour tracer les cartouches cubiques des marons. Un chevalet pour tenir les fusées volantes. Un étau de serrurier, un marteau, une rape-à-bois, et quelques limes. Ces outils n’ont point d’usage particulier dans l’artifice; mais ils servent dans beaucoup d’occasions, et il seroit difficile de s’en passer. Les différentes especes de feu d’artifice peuvent se distribuer, 1°. En feux qui s’élevent ou qui sont portés dans l’air; tels que les fusées de plusieurs sortes, les serpenteaux, les pluies de feu, les marons, les saucissons, les étoiles, etc. Voyez ces articles. 2°. En feux qui brûlent sur terre, tels que les lances à feu, les jets de feu, les soleils, les girandoles, etc. Voyez ces articles 3°. En feux préparés pour l’eau, tels que les genouillers, les trompes, les jattes, etc. V. ces articles. Les effets de ces derniers articles qui brûlent sur l’eau et dans l’eau, paroissent si contraires à la nature du feu, qu’il n’est pas étonnant que des charlatans, pour rendre la chose plus merveilleuse et en tirer plus de lucre, ayent fait croire qu’il y entroit des drogues fort cheres, comme le vif-argent, l’ambre jaune, le camphre, les huiles de soufre, de salpetre, le petrole, l’huile de térebenthine, l’antimoine, la sciûre d’ivoire et de bois, et d’autres ingrédiens, qui produisent pour la plûpart un mauvais effet, qui est de donner beaucoup de fumée. Toutes les fusées d’air et de terre brûlent dans l’eau, il ne s’agit que de les mettre en état de surnager. Art. XI. De la maniere de communiquer le feu d’un artifice mobile à un artifice fixe. Le secret de cette communication de feu a été apporté de Bologne en France, en 1743, par les sieurs Ruggieri, actuellement artificiers du Roi et de la ville. On admira dans les spectacles pyriques qu’ils donnerent sur le théatre de la comédie italienne, l’art avec lequel ils faisoient communiquer le feu successivement et à tems, d’un soleil tournant à un soleil fixe, et de suite à plusieurs autres pieces mobiles et fixes, placées sur un même axe de fer. L’auteur de ce mémoire ayant trouvé ce secret, il s’est fait un plaisir de le rendre public dans son traité d’artifice, imprimé à Berne en 1750. Il consiste dans une chose fort simple, c’est d’approcher deux étoupilles l’une de l’autre, assez près, sans cependant qu’elles se touchent, pour que l’une ne puisse brûler sans donner feu à l’autre: voici la maniere dont il faut opérer. On suppose un soleil fixe, placé entre deux soleils tournans sur un axe de fer; le premier est fixé dessus par une cheville qui traverse son moyeu et l’axe; les deux autres sont retenus par des écrous vissés sur l’axe, au moyen desquels on leur donne pour tourner autant et si peu de jeu que l’on veut. L’espace entre le premier soleil tournant et le soleil fixe, est de six pouces quatre lignes. On le remplit par deux cylindres de chacun trois pouces de longueur et de deux pouces de diametre, aussi enfilés sur l’axe; ils sont collés de colle forte, l’un sur le moyeu du soleil fixe, et l’autre sur le moyeu du soleil tournant. Entre ces deux cylindres, doit être enfilé sur l’axe un bouton de quatre lignes d’épaisseur, sur un pouce de diametre: il sert à les tenir dans un écartement de quatre lignes l’un de l’autre; et pour ne pas multiplier les pieces, on prend ordinairement ce bouton sur l’un des cylindres dont il fait partie, ou bien on l’y ajoûte en le collant dessus. Sur la surface plane de chaque cylindre un peu au-dessus du bouton, doit être creusée une rainure circulaire de deux lignes et demie de largeur, et d’autant de profondeur, dans lesquelles on colle une étoupille avec de l’amorce; c’est par ces étoupilles que se doit faire la communication du feu, celle d’un cylindre ne pouvant brûler qu’elle ne donne feu à celle de l’autre vis-à-vis, n’y ayant que quatre lignes de distance entr’elles. Le feu est apporté à l’une par une étoupille, qui partant de l’extrémité du dernier des jets du soleil tournant, vient rendre à l’étoupille de ladite rainure circulaire, y étant conduite dans une rainure creusée sur le rayon qui porte le jet d’où elle part, sur le moyeu et sur le cylindre, d’où s’étant communiqué par son extension à l’étoupille de la rainure circulaire opposée, il est conduit de-là à la gorge de l’un des jets du soleil fixe, par une étoupille couchée dans une rainure faite sur son cylindre et sur son moyeu, jusqu’au pié du jet d’où elle va se rendre à sa gorge. Ces étoupilles doivent être bien couvertes avec du papier collé dessus, excepté celles qui sont placées dans les rainures circulaires; on les garantit des étincelles de feu avec un tuyau de carton ou de laiton bien mince, dans lequel on place les deux cylindres: ce tuyau doit les couvrir presqu’en entier; et pour qu’il ne gêne pas leur mouvement, on lui donne de diametre deux lignes de plus qu’aux cylindres. La longueur que l’on donne aux cylindres, a deux objets: le premier est d’éloigner les étoupilles circulaires des bords du tuyau qui les couvre, par où les étincelles pourroient s’introduire: le second est de tenir les soleils fixes et tournans dans un écartement assez grand pour que le feu ne puisse se communiquer de l’un à l’autre; ce qui arriveroit s’ils étoient plus proches, quoique les communications soient bien couvertes. L’espace entre le soleil fixe et le second soleil tournant, étant garni d’une pareille communication entre deux cylindres, le feu se portera à ce second soleil par une étoupille qui tirera son feu du pié de l’un des jets du soleil fixe, on y percera un trou pour y faire communiquer l’étoupille, et à laquelle il donnera feu en finissant. De ce second soleil tournant, le feu peut de même être conduit à un second fixe, et ainsi successivement à plusieurs pieces. Cette piece d’artifice qu’on nomme machine pyrique, se termine ordinairement par une étoile; elle est formée par six barres de trois à quatre piés de longueur, on les visse sur un moyeu pareil à celui d’un soleil fixe, il y a deux jets attachés au bout de chacune sur une traverse qui croise la barre, leurs gorges se croisent, et l’ouverture de l’angle qu’on leur donne est mesurée pour former une étoile; une étoupille couchée dans une rainure sur chacune des barres, qui communique d’un bout à la gorge des jets, et de l’autre à une étoupille circulaire qui entoure le moyeu au pié des barres, leur communique à tous le feu en même tems. En place des jets qui forment l’étoile, on peut garnir les barres de six soleils tournans; ils doivent être composés, quoique plus petits, comme ceux décrits ci-dessus, savoir, d’une communication de feu entre deux cylindres, séparés par un bouton, et couverts d’un tuyau de laiton; le tout ne doit avoir au plus que quatre pouces de longueur: l’axe sur lequel ils doivent tourner, est une cheville de fer qui traverse la roue et les deux cylindres. Elle est vissée par le bout, et assez longue pour traverser la barre sur laquelle on veut la placer; on l’arrête avec un écrou derriere la barre qui est percée pour y donner passage, il reçoit le feu par l’étoupille couchée sur la barre à laquelle on joint celle du cylindre qui est appliqué dessus. C’est avec de pareils soleils que l’on éclaire les décorations en découpures et les berceaux en treillages; on les fait ordinairement à trois jets qui prennent feu successivement. Art. XII. D’une pâte dont les Chinois se servent pour représenter en feu des figures d’animaux et des devises. Nous devons encore au pere d’Incarville, cette maniere de former des figures. Elle consiste en une pâte faite de soufre en poudre impalpable et de colle de farine, dont on couvre des figures d’ozier, de carton ou de bois; ces figures doivent être premierement enduites d’argille ou terre grasse, pour les empêcher de brûler; après que la couche de pâte de soufre est posée, et pendant qu’elle est encore humide, on la poudre de poussier qui s’y attache; lorsqu’elle est bien seche, on colle des étoupilles sur ses principales parties, pour que le feu se porte par-tout en même tems, et on la couvre en entier de papier collé: les Chinois peignent ces figures de la couleur des animaux qu’elles représentent; leur durée en feu est proportionnée à l’épaisseur de la couche de pâte qui les couvre. Lorsque les figures sont petites, on peut les mouler ou les modeler massives; comme cette pâte ne coule point en brûlant, elles conservent leurs formes jusqu’à ce qu’elles soient entierement consumées. On peut aussi en faire usage pour former des devises et autres desseins. Les Chinois s’en servent encore pour représenter des raisins; ils leur donnent la couleur pourprée en substituant à la colle de farine de la chair de jujubes; ils les font cuire, et en séparent la peau et le noyau. Cet article est tiré du Manuel de l’artificier de M. Perrinet d’Orval, ouvrage excellent, qui nous fournira de plus tous les autres articles que nous avons cités plus haut. Feu Grégeois, (Hist. du moyen âge.) espece de feu d’artifice qui étoit composé de naphte, de poix, de résine, de bitume, et autres corps inflammables. Feu grégeois signifie feu grec, parce qu’anciennement nous nommions les Grecs Grégeois; que ce furent eux qui s’en servirent les premiers, vers l’an 660, au rapport de Nicétas, Théophane, Cédrenus et autres; et qu’enfin ils furent en possession pendant trois siecles, de brûler par le secret de ce feu, les flottes de leurs ennemis. L’inventeur du feu grégeois, suivant les historiens du tems, fut un ingénieur d’Héliopolis en Syrie, nommé Callinicus qui l’employa pour la premiere fois dans le combat naval que Constantin Pogonat livra contre les Sarrasins, proche de Cizique sur l’Hellespont. Son effet fut si terrible, ajoûtent les mêmes écrivains, qu’il brûla toute la flotte composée d’une trentaine de mille hommes. Il est vrai que quelques modernes, et Scaliger entr’autres, donnent une date plus ancienne à cette découverte, et l’attribuent à Marcus Gracchus: maris les passages des auteurs grecs et latins qu’on cite pour favoriser cette opinion, n’en prouvent point la vérité. Ce qu’on sait plus positivement, c’est que les successeurs de Constantin se servirent du feu grégeois en différentes occasions, presqu’avec autant de succès que lui; et ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’ils eurent le bonheur de garder pour eux seuls le secret de cette composition, jusque vers milieu du x. siecle, tems auquel il paroît qu’aucun autre peuple ne le savoit encore. Aussi le feu grégeois fut mis au rang des secrets de l’état par Constantin Porphyrogenete; en conséquence dans son ouvrage dédié à Romain son fils, sur l’administration de l’empire, il l’avertit que lorsque les Barbares lui demanderont du feu grégeois, il doit répondre qu’il ne lui est pas permis de leur en donner, parce qu’un ange qui l’apporta à l’empereur Constantin, défendit de le communiquer aux autres nations, et que ceux qui avoient osé le faire, avoient été dévorés par le feu du ciel, dès qu’ils étoient entrés dans l’église. Cependant malgré les précautions de Constantin Porphyrogenete, la composition du feu grégeois vint à être connue ou découverte par les ennemis. Le P. Daniel, dans son histoire du siege de Damiette en 1249, sous S. Louis, rapporte que les Turcs en firent alors un terrible usage. Ils le lançoient, dit-il, avec un espece de mortier, et quelquefois avec une sorte d’arbalête singuliere, qui étoit tendue fortement par le moyen d’une machine, supérieure en force à celle des bras et des mains. Celui qu’on tiroit avec un espece de mortier, paroissoit quelquefois en l’air de la grosseur d’un tonneau, jettant une longue queue, et faisant un bruit semblable à celui du tonnerre. Mais voici les propres paroles de Joinville, qui étoit présent. «Les Turcs emmenerent un engin, qu’ils appelloient la perriere, un terrible engin à mal-faire, et les misdrent vis-à-vis des chats chateils, que messire Gaultier de Curel et moi, guettions de nuit; par lequel engin ils nous jetterent le feu grégeois à planté, qui étoit la plus terrible chose que onques jamais je veisse.» Au reste M. du Cange a fait une ample note sur cet endroit, dans laquelle il explique la composition et l’usage de ce feu; j’y renvoye le lecteur pour abréger. On croit communément que le feu grégeois brûloit dans l’eau, et même avec plus de violence que dehors, opinion qui est hors de toute vraissemblance. Il est vrai qu’Albert d’Aix (liv. VII. ch. v.), a écrit qu’on ne pouvoit point éteindre ce feu avec de l’eau; mais en accordant même qu’il ne s’est pas trompé, ses paroles ne veulent point dire que le feu grégeois brûlât dans l’eau. Encore moins faut-il penser que ce feu fût inextinguible; puisque selon Matthieu Paris en l’an 1219, on pouvoit l’éteindre avec du vinaigre et du sable. Les François y parvinrent plusieurs fois en l’étouffant avec adresse, et en empêchant la communication de l’air extérieur, par des peaux humides d’animaux nouvellement écorchés, qu’on jettoit dessus. Aussi lit-on dans la même histoire de Joinville, «Et incontinent fut éteint le feu grégeois par cinq hommes que avions propres à ce faire.» Enfin l’invention du feu grégeois s’est perdue an moyen de la poudre à canon qui lui a succédé, et qui fait, par le secours de l’artillerie, bien d’autres ravages que ceux que produisoit le feu grégeois par le soufle dans des tuyaux de cuivre, par des arbalêtes-à-tour, ou autres machines à ressort. Reposons-nous-en sur les hommes policés; ils ne manqueront jamais des arts les plus propres à se détruire, et à joncher la face de la terre de morts et de mourans. Article de M. le Chevalier de Jaucourt. Feu, (Théolog.) terme usité en Théologie pour exprimer la punition éternelle reservée aux méchans. Voyez ce qu’on doit penser de la réalité de ce feu, au mot Enfer. On croit communément qu’à la fin des siecles et avant le jugement dernier, ce monde visible sera détruit et consumé par le feu. Dieu s’est manifesté lui-même plusieurs fois sous l’apparence du feu. C’est ainsi qu’il apparut à Moyse dans le desert, dans un buisson ardent; sur le mont Sinaï, au milieu des feux et des éclairs: le camp des Israëlites étoit conduit pendant la nuit par une colonne de feu; et le S. Esprit descendit sur les apôtres le jour de la Pentecôte, sous la forme de langues de feu. Aussi est- il appellé dans les Ecritures et dans les peres, feu, ignis, pour marquer l’ardeur de l’amour divin. C’est dans le même sens que la charité est appellée un feu sacré, un feu divin, et qu’on la représente sous le symbole d’un coeur enflammé. Les Persans adoroient leur dieu sous l’image et la représentation d’un feu, parce qu’ils croyoient que cet élément est le premier mobile de la nature. Eux, les Hébreux et les Romains conservoient religieusement le feu sacré. Voyez Feu sacré. Vulcain étoit honoré chez les anciens, et particulierement chez les Egygtiens, comme l’inventeur du feu. Boerhaave prétend qu’il est fort probable que le Vulcain des Payens étoit le Tubal-caïn des Hébreux, qui semble avoir connu le premier l’usage du feu pour la fonte des métaux et pour d’autres préparations chimiques. Voyez Chimie. (G) Feu, (Mythol. Littér.) Ce fut Prométhée, suivant la fable, qui déroba le feu du ciel, et qui en fit un présent aux hommes; ce n’est pas à dire cependant, qu’il leur en ait fait connoître le premier l’usage et les effets: cette connoissance est sans doute presque aussi ancienne que le monde, soit que la foudre ait porté le feu sur terre, soit qu’on ait fait du feu par hasard en frappant des cailloux, ou de toute autre maniere qui en peut produire artificiellement; mais Prométhée qui étoit un prince éclairé, découvrit aux habitans de la Scythie, gens barbares et grossiers, la maniere d’appliquer le feu à leurs besoins, et à plusieurs opérations des arts manuels. Voilà ce que designe le feu qu’il emprunta du ciel. Ainsi Vulcain, premier roi d’Egypte, ayant établi des forges dans l’île de Lemnos, et appris aux insulaires l’art de rendre les métaux fusibles ou malléables, par le moyen du feu, il arriva que tous ceux qui profiterent dans la suite de ses inventions, nommerent Vulcain le dieu du feu, et offrirent à ce dieu des sacrifices, en reconnoissance de ses bienfaits. Ce dieu eut plusieurs temples à Rome, et un entr’autres dans lequel le peuple traitoit souvent les affaires les plus graves de la république, parce que les Romains ne croyoient pas pouvoir rien invoquer de plus sacré, pour assûrer les décisions qui s’y prenoient, que le feu vengeur dont ce dieu étoit le symbole; et dans les sacrifices qu’on lui offroit, on consumoit par le feu toute la victime; c’étoient de véritables holocaustes. Mais pourquoi les Romains présentoient-ils aux nouvelles mariées du feu et de l’eau, lorsqu’elles entroient dans la maison de leurs époux? Denis d’Halycarnasse nous apprend (liv. II.) que Romulus institua cette cérémonie, lorsqu’il unit les Sabines à leurs ravisseurs; et ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’elle se perpétua d’âge en âge: les Poëtes nous en fournissent la preuve. Stace feint agréablement dans son épithalame de Stella et de Violentilla, que les Muses descendent du Parnasse, pour venir présenter le feu et l’eau aux nouveaux mariés. Procul ecce canoro Demigrant Helicone Deæ, quatiuntque novena Lampade, solemnem thalamis coeuntibus ignem, Et de pieriis vocalem fontibus undam. Valerius Flaccus a orné de la même image son poëme des Argonautes. Inde ubi sacrificas cum conjuge venit ad aras Æsonides, unâque adeunt, pariterque precari Incipiunt, ignem Pollux undamque jugalem Prætulit. Plutarque épuise en vain son esprit à chercher des raisons allégoriques du fondement de cet usage, qui de son tems étoit encore à la mode. De pareilles coûtumes n’ont guere d’autres sources que la superstition des peuples qui les imaginent, ou qui les empruntent de leurs voisins. Article de M. le Chevalier de Jaucourt. Feu S. Antoine, (Medecine.) On a donné le nom de feu S. Antoine à deux maladies bien différentes, et qui n’ont que quelques signes semblables, en quoi l’on a fait comme le petit peuple du royaume, qui dans la derniere guerre appelloit pandours tous les corps de cavalerie des ennemis. Nos anciens historiens parlent brievement et très-obscurément de l’une de ces deux maladies, et nos journaux des savans ont caractérisé l’autre fort au long et fort nettement. La premiere maladie, connue sous le nom de feu S. Antoine, fit de grands ravages en France dans le xj. et xij. siecle. Elle causoit, dit l’histoire, la perte des membres du corps, auxquels elle s’attachoit; elle les dessechoit, les rendoit livides, noirs et gangrenés, ce mal épidémique et contagieux attaquoit les parties externes et internes, et s’étendoit sur tout le monde: c’étoit une vraie maladie pestilentielle. On mettoit les malades dans des lieux écartés; et pour empêcher qu’on eût avec eux quelque communication, on peignoit du feu sur les murailles des endroits où on les avoit renfermés. On trouvera dans la satyre Ménippée et dans Rabelais (deux livres uniques en leur genre), des preuves de cet usage. Les gens au fait de l’institution des ordres monastiques, savent que ce fut pour ceux qui étoient atteints de cette espece de peste, qu’Urbain II. ce pape si connu dans l’Histoire par les guerres des croisades (voyez l’article Croisade), fonda deux ans auparavant, l’an 1093, l’ordre religieux de S. Antoine de Viennois; et l’on dit qu’on montre encore aujourd’hui des membres desséchés de personnes mortes de la maladie en question, dans l’hôpital de S. Antoine en Dauphiné, qui est l’abbaye chef-d’ordre de la congrégation des religieux dont nous venons d’indiquer l’origine. La seconde maladie qui porte le nom de feu S. Antoine, est d’un tout autre genre. Elle ne paroît que dans quelques pays et dans certaines années: elle n’est point contagieuse, et ne regne guere que parmi le petit peuple: elle provient d’une cause connue, de la nourriture de pain fait d’une espece de seigle, qui a dégénéré par des causes particulieres. Voyez Ergot. Pour ce qui regarde quelques maladies érésipélateuses, auxquelles le vulgaire a donné le nom de feu S. Antoine, voyez ces maladies sous leur véritable dénomination. Article de M. le Chevalier de Jaucourt. Feu persique, (Medecine.) espece particuliere d’érésipele, à laquelle les anciens ont fait quelque attention. Pline l’appelle soster; il paroît qu’elle étoit alors moins rare qu’aujourd’hui; mais comme elle demande le même traitement que l’érésipele maligne, nous renvoyons le lecteur à l’article Erésipele. Le feu persique se manifeste souvent au-dessus du nombril par une grande tache qui s’étend ensuite, et forme autour du corps une espece de ceinture, large de quelques pouces, accompagnée d’une ardeur violente et de pustules acres et corrosives, qui brûlent comme le feu. Cette érésipele est fort dangereuse dans les vieillards cacochymes; elle l’est encore davantage, lorsqu’elle se manifeste dans les fievres pestilentielles sous les mammelles, les aisselles, sur le bas-ventre, le nombril, les aines, la région du coeur, et sur les autres parties glanduleuses du corps. Si la tache ou ceinture qui caractérise le feu persique, au lieu d’être rouge, se trouve de couleur livide et plombée, on remarque que cette lividité dégénere assez promptement en une gangrene mortelle. J’en ai vû le triste exemple une seule fois, et le malade déjà sexagénaire, périt en 24 heures, sans presque aucune souffrance. Platérus a décrit cette maladie sous le nom de macula lata, mais il n’en a pas indiqué les causes; et par malheur les remedes ne sont que trop communément inutiles, si la nature ne fait par sa vigueur le principal de la guérison. Article de M. le Chevalier de Jaucourt. Feu, (terre de) Géogr. Voyez Terre de feu, ou Terra del fuego. Feu, (Littérat.) Après avoir parcouru les différentes acceptions de feu au physique, il faut passer au moral. Le feu, sur-tout en poésie, signifie souvent l’amour, et on l’employe plus élégamment au pluriel qu’au singulier. Corneille dit souvent un beau feu, pour un amour vertueux et noble: un homme a du feu dans la conversation, cela ne veut pas dire qu’il a des idées brillantes et lumineuses, mais des expressions vives, animées par les gestes. Le feu dans les écrits ne suppose pas non plus nécessairement de la lumiere et de la beauté, mais de la vivacité, des figures multipliées, des idées pressées. Le feu n’est un mérite dans le discours et dans les ouvrages que quand il est bien conduit. On a dit que les Poëtes étoient animés d’un feu divin, quand ils étoient sublimes: on n’a point de génie sans feu, mais on peut avoir du feu sans génie. Article de M. de Voltaire. FIERTÉ, s. f. (Morale.) est une de ces expressions, qui n’ayant d’abord été employées que dans un sens odieux, ont été ensuite détournées à un sens favorable. C’est un blâme quand ce mot signifie la vanité hautaine, altiere, orgueilleuse, dédaigneuse. C’est presque une loüange quand il signifie la hauteur d’une ame noble. C’est un juste éloge dans un général qui marche avec fierté à l’ennemi. Les écrivains ont loüé la fierté de la démarche de Louis XIV. Ils auroient dû se contenter d’en remarquer la noblesse. La fierté de l’ame sans hauteur est un mérite compatible avec la modestie. Il n’y a que la fierté dans l’air et dans les manieres qui choque; elle déplaît dans les rois mêmes. La fierté dans l’extérieur, dans la société, est l’expression de l’orgueil: la fierté dans l’ame est de la grandeur. Les nuances sont si délicates, qu’esprit fier est un blâme, ame fiere une loüange; c’est que par esprit fier, on entend un homme qui pense avantageusement de soi-même: et par ame fiere, on entend des sentimens élevés. La fierté annoncée par l’extérieur est tellement un défaut, que les petits qui louent bassement les grands de ce défaut, sont obligés de l’adoucir, ou plûtôt de le relever par une épithete, cette noble fierté. Elle n’est pas simplement la vanité qui consiste à se faire valoir par les petites choses, elle n’est pas la présomption qui se croit capable des grandes, elle n’est pas le dédain qui ajoûte encore le mépris des autres à l’air de la grande opinion de soi-même, mais elle s’allie intimement avec tous ces défauts. On s’est servi de ce mot dans les romans et dans les vers, sur-tout dans les opéra, pour exprimer la sévérité de la pudeur; on y rencontre par-tout vaine fierté, rigoureuse fierté. Les poëtes ont eu peut-être plus de raison qu’ils ne pensoient. La fierté d’une femme n’est pas simplement la pudeur sévere, l’amour du devoir, mais le haut prix que son amour propre met à sa beauté. On a dit quelquefois la fierté du pinceau, pour signifier des touches libres et hardies. Article de M. de Voltaire. Fierté, terme de Blason, qui se dit des baleines dont on voit les dents. FIGURÉ, adj. (Arithmétique et Algebre.) On appelle nombres figurés des suites de nombres formés suivant la loi qu’on va dire. Supposons qu’on ait la suite des nombres naturels 1, 2, 3, 4, 5, etc. et qu’on prenne successivement la somme des nombres de cette suite, depuis le premier jusqu’à chacun des autres, on formera la nouvelle suite 1, 3, 6, 10, 15, etc. qu’on appelle la suite des nombres triangulaires. Si on prend de même la somme des nombres triangulaires, on formera la suite 1, 4, 10, 20, etc. qui est celle des nombres pyramidaux. La suite des nombres pyramidaux formera de même une nouvelle suite de nombres. Ces différentes suites forment les nombres qu’on appelle figurés; les nombres naturels sont ou peuvent être regardés comme les nombres figurés du premier ordre, les triangulaires comme les nombres figurés du second, les pyramidaux comme du troisieme; et les suivans sont appellés du quatrieme, du cinquieme, du sixieme ordre, etc. et ainsi de suite. Voici pourquoi on a donné à ces nombres le nom de figurés. Imaginons un triangle que nous supposerons équilatéral pour plus de commodité, et divisons-le par des ordonnées paralleles et équidistantes. Mettons un point au sommet, deux points aux deux extrémités de la premiere ordonnée, c’est-à-dire de la plus proche du sommet; la seconde ordonnée étant double de la premiere, contiendra trois points aussi distans l’un de l’autre que les deux précédens; la troisieme en contiendra quatre; et ainsi 1, 2, 3, 4, etc. seront la somme des points que contient chaque ordonnée: maintenant il est visible que le premier triangle qui a pour base la premiere ordonnée, contient 1+2 ou 3 de ces points; que le second triangle, quadruple du premier, en contient 1+2+3 ou 6; que le troisieme noncuple du premier en contient 1+2 +3+4 ou 10, etc. et ainsi de suite. Voilà les nombres triangulaires. Prenons à présent une pyramide équilatérale et triangulaire, et divisons-la de même par des plans paralleles et équidistans qui forment des triangles paralleles à sa base, lesquels triangles formeront entr’eux la même progression 1, 4, 9, etc. que les triangles dont on vient de parler, il est visible que le premier de ces triangles contenant 3 points, le second en contiendra 6, le troisieme 10, etc. comme on vient de le dire, c’est-à-dire que le nombre des points de chacun de ces triangles sera un nombre triangulaire. Donc la premiere pyramide, celle qui a le premier triangle pour base, contiendra 1+3 ou 4 points, la seconde 1+3+6 ou 10, la troisieme 1+3+6+10 ou 20. Voilà les nombres pyramidaux. Il n’y a proprement que les nombres triangulaires et les pyramidaux qui soient de vrais nombres figurés, parce qu’ils représentent en effet le nombre des points que contient une figure triangulaire ou pyramidale: passé les nombres pyramidaux il n’y a plus de vrais nombres figurés, parce qu’il n’y a point de figure en Géométrie au-delà des solides, ni de dimension au-delà de trois dans l’étendue. Ainsi c’est par pure analogie et pour simplifier, que l’on a appellé figurés les nombres qui suivent les pyramidaux. Ces nombres figurés ont cette propriété. Si on éleve a+b successivement à toutes les puissances en cette sorte, a+b aa+2ab+bb a^3 + 3a^2 b + 3ab^2 + b^3 a^4 + 4a^3 b + 6 a^2 b^2 + 4ab^3 + b^4 a^5, etc. les coefficiens 1, 2, 3, etc. de la seconde colonne verticale seront les nombres naturels; les coefficiens 1, 3, 6, de la troisieme seront les nombres triangulaires; ceux de la quatrieme, 1, 4, etc. seront les pyramidaux, et ainsi de suite. M. Pascal dans son ouvrage qui a pour titre triangle arithmétique, M. de l’Hopital dans le liv. X. de ses sections coniques, et plusieurs autres, ont traité avec beaucoup de détail des propriétés de ces nombres. Voici la maniere de trouver un nombre figuré d’une suite quelconque. 1°. 1 étant le premier terme de la suite des nombres naturels, on aura n pour le ne terme de cette suite. Voyez. Donc n est le ne nombre figuré du premier ordre. 2°. La somme d’une progression arithmétique est égale à la moitié de la somme des deux extremes, multipliée par le nombre des termes. Or le ne nombre triangulaire est la somme d’une progression arithmétique, dont 1 est le premier terme, n le dernier, et n le nombre des termes. Donc le ne nombre triangulaire est (1+n)/2 x n=(nn+n)/2. 3°. Pour trouver le ne nombre pyramidal, voici comment il faut s’y prendre. Je vois que le ne nombre du premier ordre est de la forme A n, A étant un coefficient constant égal à l’unité; que le ne nombre du second ordre est de la forme An+Bnn, A et B étant égaux chacun à \scriptstyle \frac{1}{2}: j’en conclus que le ne nombre pyramidal sera de la forme \scriptstyle \alpha n + \beta nn + cn^3, a, ß, c, étant des coefficiens inconnus que je détermine de la maniere suivante, en raisonnant ainsi: Si \scriptstyle \alpha n + \beta nn + cn^3 est le ne nombre pyramidal, le \scriptstyle \overline{n+1}^e doit être \scriptstyle \alpha (n+1) + \beta (n+1)^2 + c(n+1)^3. Or la différence du \scriptstyle \overline{n+1}^e nombre pyramidal et du ne doit être égale au \scriptstyle \overline{n+1}^e nombre triangulaire, puisque par la génération des nombres figurés le \scriptstyle \overline{n+1}^e nombre pyramidal n’est autre chose que le \scriptstyle \overline{n+1}^e nombre triangulaire ajoûté au ne nombre pyramidal; de plus le \scriptstyle \overline{n+1}^e nombre triangulaire est \textstyle \frac{\overline{n+1}^e + n + 1}{2}: de-là on tirera une équation qui servira à déterminer a, ß, et c, et on trouvera après tous les calculs que \scriptstyle \alpha n + \beta nn + cn^3 = \scriptstyle \frac{n}{2 \cdot 3} x \overline{nn+3n+2} = \textstyle \frac{\overline{n+2} \cdot \overline{n+1} \cdot n}{2 \cdot 3}. Il est à remarquer que pour avoir a, ß, et c, il faut comparer séparément dans chaque membre de l’équation les termes où n se trouve élevée au même degré; car la valeur de a, de ß, et de c, étant toûjours la même, doit être indépendante de celle de n, qui est variable. 4°. Le nombre triangulaire de l’ordre n étant \textstyle \frac{\overline{n+1} \cdot n}{2}, et le pyramidal correspondant étant \textstyle \frac{\overline{n+2} \cdot \overline{n+1} \cdot n}{2 \cdot 3}, la simple analogie fait voir que le ne nombre figuré du quatrieme ordre sera \textstyle \frac{\overline{n+3} \cdot \overline{n+2} \cdot \overline{n+1} \cdot n}{2 \cdot 3 \cdot 4}, et général il est évident que si \scriptstyle \frac{n+m....n}{2... m+1} est le ne nombre figuré d’un ordre quelconque, le ne nombre figuré du suivant sera \scriptstyle \frac{n+m+1....n}{2... m+2}. En effet, suivant cette expression, le \scriptstyle \overline{n+1}^e nombre figuré de ce dernier ordre seroit \scriptstyle \frac{n+m+2....n+m+1....n+1}{2... m+2}, dont la différence avec le ne est évidemment \textstyle \frac{n+m+1....n+1}{2... m+1 \cdot m+2} \scriptstyle x \overline{n+m-2-n}= \textstyle \frac{n+m+1 .... n+1}{2.......m+1} x \frac{m+2}{m+2} \scriptstyle \frac{n+m+1....n+1}{2....... m+1}, qui est le \scriptstyle \overline{n+1}^e nombre figuré de l’ordre précédent, comme cela doit être. En général si \scriptstyle (A+Bn)(n+q)(n+q-1)(n+q-2).... n, est le ne terme d’une suite quelconque, et qu’on prenne successivement la somme des termes de cette suite, le ne terme de la nouvelle suite ainsi formée sera \scriptstyle (\alpha + \beta n)(n+q+1)(n+q)(n+q- 1).....n; a et ß étant deux indéterminées qu’on déterminera par cette condition, que le \scriptstyle \overline{n+1}^e terme de la nouvelle suite moins le ne de cette même suite soit égal au \scriptstyle \overline{n+1}^e terme de la suite donnée. D’où l’on tire, en supprimant de part et d’autre les facteurs communs \scriptstyle (n+q+1).... (n+1)(\alpha + \beta n + \beta) x \scriptstyle (n+q+2)-(\alpha + \beta n) x n = A + Bn + B, et par conséquent \scriptstyle \beta = \frac{B}{q+3} et \scriptstyle \alpha = \frac{qA + 3A + B}{(q+2) \cdot (q+3)}. Cette formule est beaucoup plus générale que celle qui fait trouver les nombres figurés; car si au lieu de supposer que la premiere suite soit formée des nombres naturels, on suppose qu’elle forme une progression arithmétique quelconque, on peut par le moyen de la formule qu’on vient de voir, trouver la somme de toutes les autres suites qui en seront dérivées à l’infini, et chaque terme de ces suites. En effet le ne terme de la premiere suite étant A+Bn, le ne terme de la seconde suite sera (a+ßn)n; le terme de la troisieme suite sera (?+dn)(n+1)n, et ainsi de suite,? et d se déterminant par a et ß, comme a et ß par A et B, etc. A l’égard de la somme des termes d’une suite quelconque, il est visible qu’elle est égale au ne terme de la suivante. M. Jacques Bernoulli dans son traité de seriebus infinitis earumque summâ infinitâ, a donné une méthode très-ingénieuse de trouver la somme d’une suite, dont les termes ont 1 pour numérateur, et pour dénominateurs des nombres figurés d’un ordre quelconque, à commencer aux triangulaires. Voici en deux mots l’esprit de cette méthode: Si de la fraction \scriptstyle \frac{a}{n \cdot n+1....n+m}, on retranche \scriptstyle \frac{a}{n+1 \cdot n+2 ..... n+m+1}, on aura \scriptstyle \frac{an + am + a - an}{n \cdot n+1....n+m+1} = \scriptstyle \frac{a(m+1)}{n \cdot n+1....n+m+1}. D’où il est aisé de conclure que la somme d’une suite, dont les dénominateurs sont, par exemple, les nombres triangulaires, se trouvera aisément en retranchant de la suite \scriptstyle 1, ~ \frac{1}{2}, ~ \frac{1}{3}, ~ \frac{1}{4}, etc. cette même suite diminuée de son premier terme, et multipliant ensuite par 2, ce qui donnera 2. Voyez dans l’ouvrage cité le détail de cette méthode. Voyez aussi l’art. Suite ou Série. On peut regarder comme des nombres figurés les nombres polygones, quoiqu’on ne leur donne pas ordinairement ce nom. Ces nombres ne sont autre chose que la somme des termes d’une progression arithmétique; si la progression est des nombres naturels, ce sont les nombres triangulaires; si la progression est 1, 3, 5, 7, etc. ce sont les nombres quarrés; si elle est 1, 4, 7, 10, etc. ce sont les nombres pentagones. Voici la raison de cette dénomination: Construisez un polygone quelconque, et mettez un point à chaque angle; ensuite d’un de ces angles tirez des lignes à l’extrémité de chaque côté, ces lignes seront en nombre égal au nombre des côtés du polygone moins deux, ou plûtôt au nombre des côtés, en comptant deux des côtés pour deux de ces lignes; prolongez ces lignes du double, et joignez les extrémités par des lignes droites, vous formerez un nouveau polygone, dont chaque côté étant double de son correspondant parallele, contiendra un point de plus. Donc si m est le nombre des côtés de ce polygone, la circonférence de ce polygone aura m points de plus que la circonférence du précédent; et le polygone entier, c’est à-dire l’aire de ce polygone contiendra m-2 points de plus que le précédent. Voyez Polygone. Une simple figure fera voir aisément tout cela, et montrera que pour les nombres pentagones où m=5, on a m-2=3, et qu’ainsi ces nombres sont la somme de la progression 1, 4, 7, etc. dont la différence est trois. On pourroit former des sommes, des nombres polygones, qu’on appelleroit nombres polygones pyramidaux; ces nombres exprimeroient le nombre des points d’une pyramide pentagone quelconque. On trouveroit ces nombres par les méthodes données dans cet article. Voyez Polygone, Pyramidal, Suite ou Série, etc. (O) FIGURÉES, (Pierres.) Hist. nat. Minéralogie. on donne ce nom dans l’Histoire naturelle aux pierres dans lesquelles on remarque une conformation singuliere, inusitée et tout-à-fait étrangere au regne minéral, quoiqu’on les trouve répandues dans le sein de la terre et à sa surface, et quoique la substance dont elles sont composées soit de la même nature que celle des autres pierres. On peut distinguer deux especes de pierres figurées, 1°. il y en a qui ne doivent leur figure qu’à de purs effets du hasard, c’est ce qu’on appelle communément des jeux de la nature. Des circonstances toutes naturelles, et qui ont pû varier à l’infini, paroissent avoir concouru pour faire prendre à la matiere lapidifique molle dans son origine, des figures singulieres parfaitement étrangeres au regne minéral, que cette matiere a conservées après avoir acquis un plus grand degré de dureté. Ces pierres figurées sont en très grand nombre; la nature en les formant a agi sans conséquence, et sans suivre de regles constantes; elles ne sont donc redevables qu’à de purs accidens de la figure qu’on y remarque, ou pour mieux dire, que croit souvent y remarquer l’oeil préoccupé d’un curieux qui forme un cabinet, ou d’un naturaliste enthousiaste, qui souvent apperçoit dans des pierres des choses qu’on n’y trouveroit pas en les examinant de sang-froid. On peut regarder comme des pierres figurées de cette premiere espece, les marbres de Florence sur lesquels on voit ou l’on croit voir des ruines de villes et de châteaux; les cailloux d’Egypte, qui nous présentent comme des paysages, des grottes, etc. un grand nombre d’agates, les dendrites, les pierres herborisées, quelques pierres qui ressemblent à des fruits, à des os, ou à quelques autres substances végétales ou animales. 2°. Il y a des pierres figurées qui sont réellement redevables de leurs figures à des corps étrangers au regne minéral, qui ont servi comme de moules, dans lesquels la matiere lapidifique encore molle, ayant été reçûe peu-à-peu, s’est durcie après avoir pris la figure du corps dans lequel elle a été moulée, tandis que le moule a été souvent entierement détruit; cependant on en trouve quelquefois encore une partie qui est restée attachée à la pierre à qui il a fait prendre sa figure. Ces pierres sont de différentes natures, suivant la matiere lapidifique qui est venue remplir les moules qui lui étoient présentés. Dans ce cas il ne reste souvent du corps qui a servi de moule, que la figure. On doit regarder comme des pierres figurées de cette seconde espece, un grand nombre de pierres qui ressemblent à des coquilles, des madrépores, du bois, des poissons, des animaux, etc. ou qui portent des empreintes de ces substances. Voyez l’article Pétrification. Il paroît que les deux especes de pierres dont nous venons de parler, méritent seules d’être appellées pierres figurées. Cependant quelques naturalistes n’ont point fait difficulté de donner ce nom à un grand nombre de substances qui n’ont rien de commun avec les pierres, que de se rencontrer dans le sein de la terre; c’est ainsi qu’ils confondent mal-à-propos quelquefois avec les pierres figurées, des coquilles, des madrépores, des ossemens de poissons et de quadrupedes, etc. qui n’ont souffert aucune altération dans l’intérieur de la terre. On sent aisément que ces corps n’appartiennent point au regne minéral, et qu’ils ne s’y trouvent qu’accidentellement. Voy. l’article Fossiles. C’est avec aussi peu de raison que l’on a placé parmi les pierres figurées des pierres qui ne sont redevables qu’à l’art des hommes de la figure qu’on y remarque: telles sont les prétendues pierres de foudre, qui ont ordinairement la forme d’un dard, celles qui sont taillées en coins ou en haches, celles qui sont trouées, etc. Il paroît que ces pierres sont des armes et ustensiles dont anciennement les hommes, et surtout les sauvages, se servoient, soit à la guerre, soit pour d’autres usages, avant que de savoir traiter le fer. On pourroit peut-être encore avec plus de raison, donner le nom de pierres figurées à celles qui affectent constamment une forme réguliere et déterminée, telles que les différentes crystallisations, mais comme leur figure est de leur essence, et appartient au regne minéral, il paroît qu’on ne doit point les placer ici, où il n’est question que des pierres qui se font remarquer par une figure extraordinaire et étrangere au regne minéral. Voyez Crystallisations. (—) Figuré, (sens.) Théolog. se dit en parlant de l’Ecriture sainte. Le sens figuré est celui qui est caché sous l’écorce du sens littéral. Un passage a un sens figuré, quand son sens littéral cache une peinture mystérieuse et quelqu’évenement futur, ou ce qui revient au même, quand son sens littéral présente à l’esprit quelqu’autre chose que ce qu’il offre d’abord de lui même. Ainsi le serpent d’airain, élevé dans le desert par Moyse pour guérir les Israëlites de la morsure des serpens, étoit une figure de Jesus-Christ, élevé en croix pour sauver les hommes de l’esclavage du péché et de la tyrannie du démon. Jesus-Christ étoit donc figuré par le serpent d’airain. V. Figure. (G) Figuré, adj. (Littér.) exprimé en figure. On dit un ballet figuré, qui représente ou qu’on croit représenter une action, une passion, une saison, ou qui simplement forme des figures par l’arrangement des danseurs deux à deux, quatre à quatre: copie figurée, parce qu’elle exprime précisément l’ordre et la disposition de l’original: vérité figurée par une fable, par une parabole: l’Église figurée par la jeune épouse du cantique des cantiques: l’ancienne Rome figurée par Babylone: style figuré par les expressions métaphoriques qui figurent les choses dont on parle, et qui les défigurent quand les métaphores ne sont pas justes. L’imagination ardente, la passion, le desir souvent trompé de plaire par des images surprenantes, produisent le style figuré. Nous ne l’admettons point dans l’histoire, car trop de métaphores nuisent à la clarté; elles nuisent même à la vérité, en disant plus ou moins que la chose même. Les ouvrages didactiques reprouvent ce style. Il est bien moins à sa place dans un sermon, que dans une oraison funebre; parce que le sermon est une instruction dans laquelle on annonce la vérité, l’oraison funebre une déclamation dans laquelle on exagere. La Poésie d’enthousiasme, comme l’épopée, l’ode, est le genre qui reçoit le plus ce style. On le prodigue moins dans la tragédie, où le dialogue doit être aussi naturel qu’élevé: encore moins dans la comédie, dont le style doit être plus simple. C’est le goût qui fixe les bornes qu’on doit donner au style figuré dans chaque genre. Balthasar Gratian dit, que les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit pour être enregistrées à la doüane de l’entendement. Un autre défaut du style figuré est l’entassement des figures incohérentes: un poëte, en parlant de quelques philosophes, les a appellés d’ambitieux pigmées, qui sur leurs piés vainement redressés, et sur des monts d’argumens entassés, etc. Quand on écrit contre les Philosophes, il faudroit mieux écrire. Les Orientaux employent presque toûjours le style figuré, même dans l’histoire: ces peuples connoissant peu la société, ont rarement eu le bon goût que la société donne, et que la critique éclairée épure. L’allégorie dont ils ont été les inventeurs, n’est pas le style figuré. On peut dans une allégorie ne point employer les figures, les métaphores, et dire avec simplicité ce qu’on a inventé avec imagination. Platon a plus d’allégories encore que de figures; il les exprime élégamment, mais sans faste. Presque toutes les maximes des anciens Orienta x et des Grecs, sont dans un style figuré. Toutes ces sentences sont des métaphores, de courtes allégories; et c’est-là que le style figuré fait un très-grand effet en ébranlant l’imagination, et en se gravant dans la mémoire. Pythagore dit, dans la tempéte adorez l’écho, pour signifier, dans les troubles civils retirez-vous a la campagne. N’attisez pas le feu avec l’épée, pour dire, n’irritez pas les esprits échauffés. Il y a dans toutes les langues beaucoup de proverbes communs qui sont dans le style figuré. Article de M. de Voltaire. Figuré, (Jurispr.) se dit de ce qui représente la figure de quelque chose. On dit un plan figuré ou figuratif, voyez Figuratif et Plan: une copie figurée. Voyez Copie. (A) Figuré, se dit en Musique ou des notes, ou de l’harmonie: des notes, comme dans ce mot basse figurée, pour exprimer une basse dont les notes sont subdivisées en plusieurs autres de moindre valeur, pour animer le mouvement ou diversifier le chant; voyez Basse figurée: de l’harmonie, quand on employe par supposition et dans une marche diatonique, d’autres notes que celles qui forment l’accord. Voy. Harmonie figurée et Supposition. (S) Figuré, terme de Blason, se dit non-seulement du soleil sur lequel on exprime l’image du visage humain, mais encore des tourteaux, besans, et autres choses, sur lesquelles paroît la même figure. Gaucin, de gueules à trois besans d’or, figurés d’un visage humain d’or. FINESSE, s. f. (Gramm.) ne signifie ni au propre ni au figuré mince, leger, délié, d’une contexture rare, foible, ténue; elle exprime quelque chose de délicat et de fini. Un drap leger, une toile lâche, une dentelle foible, un galon mince, ne sont pas toûjours fins. Ce mot a du rapport avec finir: de-là viennent les finesses de l’art; ainsi l’on dit la finesse du pinceau de Vanderwerf, de Mieris; on dit un cheval fin, de l’or fin, un diamant fin. Le cheval fin est opposé au cheval grossier; le diamant fin au faux; l’or fin ou affiné, à l’or mêlé d’alliage. La finesse se dit communément des choses déliées, et de la legereté de la main-d’oeuvre. Quoiqu’on dise un cheval fin, on ne dit guere la finesse d’un cheval. On dit la finesse des cheveux, d’une dentelle, d’une étoffe. Quand on veut par ce mot exprimer le défaut ou le mauvais emploi de quelque chose, on ajoûte l’adverbe trop. Ce fil s’est cassé, il étoit trop fin; cette étoffe est trop fine pour la saison. La finesse, dans le sens figuré, s’applique à la conduite, aux discours, aux ouvrages d’esprit. Dans la conduite, finesse exprime toûjours, comme dans les Arts, quelque chose de délié; elle peut quelquefois subsister sans l’habileté; il est rare qu’elle ne soit pas mêlée d’un peu de fourberie; la politique l’admet, et la société la réprouve. Le proverbe des finesses cousues de fil blanc, prouve que ce mot au sens figuré, vient du sens propre de couture fine, d’étoffe fine. La finesse n’est pas tout-à fait la subtilité. On tend un piége avec finesse, on en échappe avec subtilité; on a une conduite fine, on joue un tour subtil; on inspire la défiance, en employant toûjours la finesse. On se trompe presque toujours en entendant finesse à tout. La finesse dans les ouvrages d’esprit, comme dans la conversation, consiste dans l’art de ne pas exprimer directement sa pensée, mais de la laisser aisément appercevoir: c’est une énigme dont les gens d’esprit devinent tout d’un coup le mot. Un chancelier offrant un jour sa protection au parlement, le premier président se tournant vers sa compagnie: Messieurs, dit- il, remercions M. le chancelier, il nous donne plus que nous ne lui demandons; c’est-là une répartie très-fine. La finesse dans la conversation, dans les écrits, differe de la délicatesse; la premiere s’étend également aux choses piquantes et agréables, au blâme et à la loüange même, aux choses même indécentes, couvertes d’un voile à travers lequel on les voit sans rougir. On dit des choses hardies avec finesse. La délicatesse exprime des sentimens doux et agréables, des loüanges fines; ainsi la finesse convient plus à l’épigramme, la délicatesse au madrigal. Il entre de la délicatesse dans les jalousies des amans; il n’y entre point de finesse. Les loüanges que donnoit Despréaux à Louis XIV. ne sont pas toûjours également délicates; ses satyres ne sont pas toûjours assez fines. Quand Iphigénie dans Racine a reçu l’ordre de son pere de ne plus revoir Achille, elle s’écrie: dieux plus doux vous n’aviez demandé que ma vie. Le véritable caractere de ce vers est plûtôt la délicatesse que la finesse. Article de M. de Voltaire. Finesse, (Philosophie-Morale.) c’est la faculté d’appercevoir dans les rapports superficiels des circonstances et des choses, les facettes presque insensibles qui se répondent, les points indivisibles qui se touchent, les fils déliés qui s’entrelacent et s’unissent. La finesse differe de la pénétration, en ce que la pénétration fait voir en grand, et la finesse en petit détail. L’homme pénétrant voit loin; l’homme fin voit clair, mais de près: ces deux facultés peuvent se comparer au télescope et au microscope. Un homme pénétrant voyant Brutus immobile et pensif devant la statue de Caton, et combinant le caractere de Caton, celui de Brutus, l’état de Rome, le rang usurpé par César, le mécontentement des citoyens, etc. auroit pû dire: Brutus médite quelque chose d’extraordinaire. Un homme fin auroit dit: Voilà Brutus qui s’admire dans l’un de ces caracteres, et auroit fait une épigramme sur la vanité de Brutus. Un fin courtisan voyant le desavantage du camp de M. de Turenne, auroit fait semblant de ne pas s’en appercevoir; un grenadier pénétrant néglige de travailler aux retranchemens, et répond au général: je vous connois, nous ne coucherons pas ici. La finesse ne peut suivre la pénétration, mais quelquefois aussi elle lui échappe. Un homme profond est impénétrable à un homme qui n’est que fin; car celui-ci ne combine que les superficies: mais l’homme profond est quelquefois surpris par l’homme fin; sa vûe hardie, vaste et rapide, dédaigne ou néglige d’appercevoir les petits moyens: c’est Hercule qui court, et qu’un insecte pique au talon. La délicatesse est la finesse du sentiment qui ne refléchit point; c’est une perception vive et rapide du résultat des combinaisons. Malo me Galatæa petit, lasciva puella, Et fugit ad salices, et se cupit ante videri. Si la délicatesse est jointe à beaucoup de sensibilité, elle ressemble encore plus à la sagacité qu’à la finesse. La sagacité differe de la finesse, 1°. en ce qu’elle est dans le tact de l’esprit, comme la délicatesse est dans le tact de l’ame; 2°. en ce que la finesse est superficielle, et la sagacité pénétrante: ce n’est point une pénétration progressive, mais soudaine, qui franchit le milieu des idées, et touche au but dès le premier pas. C’est le coup-d’oeil du grand Condé. Bossuet l’appelle illumination; elle ressemble en effet à l’illumination dans les grandes choses. La ruse se distingue de la finesse, en ce qu’elle employe la fausseté. La ruse exige la finesse, pour s’envelopper plus adroitement, et pour rendre plus subtils les piéges de l’artifice et du mensonge. La finesse ne sert quelquefois qu’à découvrir et à rompre ces piéges; car la ruse est toûjours offensive, et la finesse peut ne pas l’être. Un honnête homme peut être fin, mais il ne peut être rusé. Du reste, il est si facile et si dangereux de passer de l’un à l’autre, que peu d’honnêtes gens se piquent d’être fins. Le bon homme et le grand homme ont cela de commun, qu’ils ne peuvent se resoudre à l’être. L’astuce est une finesse pratique dans le mal, mais en petit: c’est la finesse qui nuit ou qui veut nuire. Dans l’astuce la finesse est jointe à la méchanceté, comme à la fausseté dans la ruse. Ce mot qui n’est plus d’usage, a pourtant sa nuance; il mériteroit d’être conservé. La perfidie suppose plus que de la finesse; c’est une fausseté noire et profonde qui employe des moyens plus puissans, qui meut des ressorts plus cachés que l’astuce et la ruse. Celles-ci pour être dirigées n’ont besoin que de la finesse, et la finesse suffit pour leur échapper; mais pour observer et démasquer la perfidie, il faut la pénétration même. La perfidie est un abus de la confiance, fondée sur des garans inévitables, tels que l’humanité, la bonne-foi, l’autorité des lois, la reconnoissance, l’amitié, les droits du sang, etc. plus ces droits sont sacrés, plus la confiance est tranquille, et plus par conséquent la perfidie est à couvert. On se défie moins d’un concitoyen que d’un étranger, d’un ami que d’un concitoyen, etc. ainsi par degré la perfidie est plus atroce, à mesure que la confiance violée étoit mieux établie. Nous observons ces synonymes moins pour prévenir l’abus des termes dans la langue, que pour faire sentir l’abus des idées dans les moeurs: car il n’est pas sans exemple qu’un perfide qui a surpris ou arraché un secret pour le trahir, s’applaudisse d’avoir été fin. Cet article est de M. Marmontel. Finesse, (Manege.) terme qui le plus souvent est employé relativement au cheval, dans le même sens que celui de sensibilité. Ce cheval a beaucoup de finesse; il est extrèmement sensible; il est averti, et promptement déterminé par les aides les plus legeres et les plus douces. Ce mot est encore usité, quand il s’agit de désigner la legereté de la taille d’un animal. Ce n’est point, disons-nous, un cheval épais, lourd, pesant; c’est un cheval qui a de la finesse. Relativement au cavalier, le terme de finesse renferme tout ce qu’expriment les mots délicatesse, précision, subtilité, etc. (e) FLEURI, adj. (Littér.) qui est en fleur, arbre fleuri, rosier fleuri; on ne dit point des fleurs qu’elles fleurissent, on le dit des plantes et des arbres. Teint fleuri, dont la carnation semble un mélange de blanc et de couleur de rose. On a dit quelquefois, c’est un esprit fleuri, pour signifier un homme qui possede une littérature legere, et dont l’imagination est riante. Un discours fleuri est rempli de pensées plus agréables que fortes, d’images plus brillantes que sublimes, de termes plus recherchés qu’énergiques: cette métaphore si ordinaire est justement prise des fleurs qui ont de l’éclat sans solidité. Le style fleuri ne messied pas dans ces harangues publiques, qui ne sont que des complimens. Les beautés legeres sont à leur place, quand on n’a rien de solide à dire: mais le style fleuri doit être banni d’un plaidoyer, d’un sermon, de tout livre instructif. En bannissant le style fleuri, on ne doit pas rejetter les images douces et riantes, qui entreroient naturellement dans le sujet. Quelques fleurs ne sont pas condamnables; mais le style fleuri doit être proscrit dans un sujet solide. Ce style convient aux pieces de pur agrément, aux idyles, aux églogues, aux descriptions des saisons, des jardins; il remplit avec grace une stance de l’ode la plus sublime, pourvû qu’il soit relevé par des stances d’une beauté plus mâle. Il convient peu à la comédie qui étant l’image de la vie commune, doit être généralement dans le style de la conversation ordinaire. Il est encore moins admis dans la tragédie, qui est l’empire des grandes passions et des grands intérêts; et si quelquefois il est reçû dans le genre tragique et dans le comique, ce n’est que dans quelques descriptions où le coeur n’a point de part, et qui amusent l’imagination avant que l’ame soit touchée ou occupée. Le style fleuri nuiroit à l’intérêt dans la tragédie, et affoibliroit le ridicule dans la comédie. Il est très à sa place dans un opéra françois, où d’ordinaire on effleure plus les passions qu’on ne les traite. Le style fleuri ne doit pas être confondu avec le style doux. Ce fut dans ces jardins, où par mille détours Inachus prend plaisir à prolonger son cours; Ce fut sur ce charmant rivage Que sa fille volage Me promit de m’aimer toûjours. Le Zéphyr fut témoin, l’onde fut attentive, Quand la nymphe jura de ne changer jamais: Mais le Zéphyr leger, et l’Onde fugitive, Ont bien-tôt emporté les sermens qu’elle a faits. C’est-là le modele du style fleuri. On pourroit donner pour exemple du style doux, qui n’est pas le doucereux, et qui est moins agréable que le style fleuri, ces vers d’un autre opéra: Plus j’observe ces lieux, et plus je les admire; Ce fleuve coule lentement, Et s’éloigne à regret d’un séjour si charmant. Le premier morceau est fleuri, presque toutes les paroles sont des images riantes. Le second est plus dénué de ces fleurs; il n’est que doux. Article de M. de Voltaire. Fleuri, terme de Blason. Voyez Fleuré. Guillem Montjustin, au comtat d’Avignon, d’argent au rosier de sinople, fleuri et boutonné de gueules à la bordure d’azur, chargée de huit étoiles d’or. FOIBLE, subst. m. (Grammaire.) qu’on prononce faible, et que plusieurs écrivent ainsi, est le contraire de fort, et non de dur et de solide. Il peut se dire de presque tous les êtres. Il reçoit souvent l’article de: le fort et le foible d’une épée; foible de reins; armée foible de cavalerie; ouvrage philosophique foible de raisonnement, etc. Le foible du coeur n’est point le foible de l’esprit; le foible de l’ame n’est point celui du coeur. Une ame foible est sans ressort et sans action; elle se laisse aller à ceux qui la gouvernent. Un coeur foible s’amollit aisément, change facilement d’inclinations, ne résiste point à la séduction, à l’ascendant qu’on veut prendre sur lui, et peut subsister avec un esprit fort; car on peut penser fortement, et agir foiblement. L’esprit foible reçoit les impressions sans les combattre, embrasse les opinions sans examen, s’effraye sans cause, tombe naturellement dans la superstition. Voyez Foible. (Morale). Un ouvrage peut être foible par les pensées ou par le style; par les pensées; quand elles sont trop communes, ou lorsqu’étant justes, elles ne sont pas assez approfondies; par le style, quand il est dépourvû d’images, de tours, de figures qui réveillent l’attention. Les oraisons funebres de Mascaron sont foibles, et son style n’a point de vie en comparaison de Bossuet. Toute harangue est foible, quand elle n’est pas relevée par des tours ingénieux et par des expressions énergiques; mais un plaidoyer est foible, quand avec tout le secours de l’éloquence et toute la véhémence de l’action, il manque de raisons. Nul ouvrage philosophique n’est foible, malgré la foiblesse d’un style lâche, quand le raisonnement est juste et profond. Une tragédie est foible, quoique le style en soit fort, quand l’intérêt n’est pas soûtenu. La comédie la mieux écrite est foible, si elle manque de ce que les Latins appelloient vis comica, la force comique: c’est ce que César reproche à Térence: lenibus atque utinam scriptis adjuncta foret vis. C’est sur-tout en quoi a péché souvent la comédie nommée larmoyante. Les vers foibles ne sont pas ceux qui péchent contre les regles, mais contre le génie; qui dans leur mécanique sont sans variété, sans choix de termes, sans heureuses inversions, et qui dans leur poésie conservent trop la simplicité de la prose. On ne peut mieux sentir cette différence, qu’en comparant les endroits que Racine, et Campistron son imitateur, ont traités. Article de M. de Voltaire. Foible, s. m. (Morale.) il y a la même différence entre les foibles et les foiblesses qu’entre la cause et l’effet; les foibles sont la cause, les foiblesses sont l’effet. On entend par foible un penchant quelconque: le goût du plaisir est le foible des jeunes gens, le desir de plaire celui des femmes, l’intérêt celui des vieillards, l’amour de la louange celui de tout le genre humain. Il est des foibles qui viennent de l’esprit, il en est qui viennent du coeur. Moins un peuple est éclairé, plus il est susceptible des foibles qui viennent de l’esprit. Dans les tems de barbarie l’amour du merveilleux, la crainte des sorciers, la foi aux présages, aux diseurs de bonne aventure, etc. étoient des foibles fort communs. Plus une nation est polie, plus elle est susceptible des foibles qui viennent du coeur, 1°. parce que faire des fautes sans le savoir, ce n’est pas être foible, c’est être ignorant; 2°. parce que, à mesure que l’esprit acquiert plus de lumieres, le coeur acquiert plus de sensibilité. Les femmes sont plus susceptibles des foibles de l’esprit, parce que leur éducation est plus négligée, et qu’on leur laisse plus de préjugés; elles sont aussi plus susceptibles des foibles du coeur, parce que leur ame est plus sensible. La dureté et l’insensibilité sont les excès contraires aux foibles du coeur, comme l’esprit fort est l’excès opposé aux foibles de l’esprit. Il y a encore cette différence entre les foibles et la foiblesse, qu’un foible est un penchant qui peut être indifférent, au lieu que la foiblesse est toûjours repréhensible. Voyez Foiblesse. Foible, dans le Commerce, se prend en différens sens, qui tous font entendre qu’une marchandise, une denrée, ou toute autre chose qui entre dans le négoce, a quelque défaut ou n’a pas la qualité requise. Ainsi l’on dit du vin foible, un cheval foible, de la monnoie foible, un drap foible. Dans la balance romaine on nomme le foible le côté le plus éloigné du centre de la balance qui sert à peser les marchandises les moins pesantes; il y a un des membres de cette balance que l’on appelle la garde-foible. Voyez Balance. On dit qu’un poids est trop foible, lorsqu’il n’est pas juste et qu’il pese moins qu’il ne doit. Lorsqu’on dit qu’une marchandise a été vendue le fort portant le foible, cela signifie qu’elle a été vendue toute sur un même pié, sans que l’on ait fait distinction de celle qui est supérieure d’avec celle qui est inférieure en bonté ou en qualité. Dictionn. de Commerce, de Trévoux, et Chambers. (G) Foible, (Ecriture.) se dit d’un tuyau de plume qui plie sous les doigts; ces sortes de tuyaux ne sont pas bons pour écrire, si ce n’est sur du papier verni, encore faut-il qu’ils soient maniés par une main extrèmement legere. Foible, (Jardinage.) se dit d’un arbre trop foible pour être replanté ou greffé, et qui ne donne pendant une année que des jets très-foibles. (K) FORCE, s. f. (Gramm. et Littér.) ce mot a été transporté du simple au figuré. Force se dit de toutes les parties du corps qui sont en mouvement, en action; la force du coeur, que quelques-uns ont fait de quatre cents livres, et d’autres de trois onces; la force des visceres, des poumons, de la voix; à force de bras. On dit par analogie, faire force de voiles, de rames; rassembler ses forces; connoître, mesurer ses forces; aller, entreprendre au- delà de ses forces; le travail de l’Encyclopédie est au-dessus des forces de ceux qui se sont déchaînés contre ce livre. On a long- tems appellé forces de grands ciseaux (Voyez Forces, Arts méch.); et c’est pourquoi dans les états de la ligue on fit une estampe de l’ambassadeur d’Espagne, cherchant avec ses lunettes ses ciseaux qui étoient à terre, avec ce jeu de mots pour inscription, j’ai perdu mes forces. Le style très-familier admet encore, force gens, forces gibier, force fripons, force mauvais critiques. On dit, à force de travailler il s’est épuisé; le fer s’affoiblit à force de le polir. La métaphore qui a transporté ce mot dans la Morale, en a fait une vertu cardinale. La force en ce sens est le courage de soûtenir l’adversité, et d’entreprendre des choses vertueuses et difficiles, animi fortitudo. La force de l’esprit est la pénétration, et la profondeur, ingenii vis. La nature la donne comme celle du corps; le travail modéré les augmente, et le travail outré les diminue. La force d’un raisonnement consiste dans une exposition claire, des preuves exposées dans leur jour, et une conclusion juste; elle n’a point lieu dans les théorèmes mathématiques, parce qu’une démonstration ne peut recevoir plus ou moins d’évidence, plus ou moins de force; elle peut seulement procéder par un chemin plus long ou plus court, plus simple ou plus compliqué. La force du raisonnement a sur-tout lieu dans les questions problématiques. La force de l’éloquence n’est pas seulement une suite de raisonnemens justes et vigoureux, qui subsisteroient avec la sécheresse; cette force demande de l’embonpoint, des images frappantes, des termes énergiques. Ainsi on a dit que les sermons de Bourdaloue avoient plus de force, ceux de Massillon plus de graces. Des vers peuvent avoir de la force, et manquer de toutes les autres beautés. La force d’un vers dans notre langue vient principalement de l’art de dire quelque chose dans chaque hémystiche: Et monté sur le faîte, il aspire à descendre. L’éternel est son nom, le monde est son ouvrage. Ces deux vers pleins de force et d’élégance, sont le meilleur modele de la Poésie. La force dans la Peinture est l’expression des muscles, que des touches ressenties font paroître en action sous la chair qui les couvre. Il y a trop de force quand ces muscles sont trop prononcés. Les attitudes des combattans ont beaucoup de force dans les batailles de Constantin, dessinées par Raphael et par Jules romain, et dans celles d’Alexandre peintes par le Brun. La force outrée est dure dans la Peinture, empoulée dans la Poésie. Des philosophes ont prétendu que la force est une qualité inhérente à la matiere; que chaque particule invisible, ou plûtôt monade, est doüée d’une force active: mais il est aussi difficile de démontrer cette assertion, qu’il le seroit de prouver que la blancheur est une qualité inhérente à la matiere, comme le dit le dictionnaire de Trévoux à l’article Inhérent. La force de tout animal a reçu son plus haut degré, quand l’animal a pris toute sa croissance; elle décroît, quand les muscles ne reçoivent plus une nourriture égale, et cette nourriture cesse d’être égale quand les esprits animaux n’impriment plus à ces muscles le mouvement accoûtumé. Il est si probable que ces esprits animaux sont du feu, que les vieillards manquent de mouvement, de force, à mesure qu’ils manquent de chaleur. Voyez les articles suivans. Article de M. de Voltaire. Force, (Iconolog.) On représente la force sous la figure d’une femme vêtue d’une peau de lion, appuyée d’une main sur un bout de colonne, et tenant de l’autre main un rameau de chêne. Elle est quelquefois accompagnée d’un lion. Force, terme fort usité en Méchanique, et auquel les Méchaniciens attachent différens sens, dont nous allons detailler les principaux. Force d’inertie, est la propriété qui est commune à tous les corps de rester dans leur état, soit de repos ou de mouvement, à moins que quelque cause étrangere ne les en fasse changer. Les corps ne manifestent cette force, que lorsqu’on veut changer leur état; et on lui donne alors le nom de résistance ou d’action, suivant l’aspect sous lequel on la considere. On l’appelle résistance, lorsqu’on veut parler de l’effort qu’un corps fait contre ce qui tend à changer son état; et on la nomme action, lorsqu’on veut exprimer l’effort que le même corps fait pour changer l’état de l’obstacle qui lui résiste. Voyez Action, Cosmologie, et la suite de cet article. Dans la définition de la force d’inertie, je me suis servi du mot de propriété, plûtôt que de celui de puissance; parce que le second de ces mots semble désigner un être métaphysique et vague, qui réside dans le corps, et dont on n’a point d’idée nette; au lieu que le premier ne désigne qu’un effet constamment observé dans les corps. Preuves de la force d’inertie. On voit d’abord fort clairement qu’un corps ne peut se donner le mouvement à lui-même: il ne peut donc être tiré du repos que par l’action de quelque cause étrangere. De-là il s’ensuit que si un corps reçoit du mouvement par quelque cause que ce puisse être, il ne pourra de lui-même accélérer ni retarder ce mouvement. On appelle en général puissance ou cause motrice, tout ce qui oblige un corps à se mouvoir. Voyez Puissance, etc. Un corps mis une fois en mouvement par une cause quelconque, doit y persister toûjours uniformément et en ligne droite, tant qu’une nouvelle cause différente de celle qui l’a mis en mouvement, n’agira pas sur lui, c’est-à-dire qu’à moins qu’une cause étrangere et différente de la cause motrice n’agisse sur ce corps, il se mouvra perpétuellement en ligne droite, et parcourra en tems égaux des espaces égaux. Car, ou l’action indivisible et instantanée de la cause motrice au commencement du mouvement, suffit pour faire parcourir au corps un certain espace, ou le corps a besoin pour se mouvoir de l’action continuée de la cause motrice. Dans le premier cas, il est visible que l’espace parcouru ne peut être qu’une ligne droite décrite uniformément par le corps mû: car (hyp.) passé le premier instant, l’action de la cause motrice n’existe plus, et le mouvement néanmoins subsiste encore: il sera donc nécessairement uniforme, puisqu’un corps ne peut accélérer ni retarder son mouvement de lui-même. De plus, il n’y a pas de raison pour que le corps s’écarte à droite plûtôt qu’à gauche; donc dans ce premier cas, où l’on suppose qu’il soit capable de se mouvoir de lui-même pendant un certain tems, indépendamment de la cause motrice, il se mouvra de lui même pendant ce tems uniformément et en ligne droite. Or un corps qui peut se mouvoir de lui-même uniformément et en ligne droite pendant un certain tems, doit continuer perpétuellement à se mouvoir de la même maniere, si rien ne l’en empêche: car supposons le corps partant de A, (fig. 32. Méchan.) et capable de parcourir de lui-même uniformément la ligne AB; soient pris sur la ligne AB deux points quelconques C, D, entre A et B; le corps étant en D est précisément dans le même état que lorsqu’il est en C, si ce n’est qu’il se trouve dans un autre lieu. Donc il doit arriver à ce corps la même chose que quand il est en C. Or étant en C, il peut (hyp.) se mouvoir de lui-même uniformément jusqu’en B. Donc étant en D, il pourra se mouvoir de lui-même uniformément jusqu’au point G, tel que DG = CB, et ainsi de suite. Donc si l’action premiere et instantanée de la cause motrice est capable de mouvoir le corps, il sera mû uniformément et en ligne droite, tant qu’une nouvelle cause ne l’en empêchera pas. Dans le second cas, puisqu’on suppose qu’aucune cause étrangere et différente de la cause motrice n’agit sur le corps, rien ne détermine donc la cause motrice à augmenter ni à diminuer; d’où il s’ensuit que son action continuée sera uniforme et constante, et qu’ainsi pendant le tems qu’elle agira, le corps se mouvra en ligne droite et uniformément. Or la même raison qui a fait agir la cause motrice constamment et uniformément pendant un certain tems, subsistant toûjours tant que rien ne s’oppose à son action, il est clair que cette action doit demeurer continuellement la même, et produire constamment le même effet. Donc, etc. Donc en général un corps mis en mouvement par quelque cause que ce soit, y persistera toûjours uniformément et en ligne droite, tant qu’aucune cause nouvelle n’agira pas sur lui. La ligne droite qu’un corps décrit ou tend à décrire, est nommée sa direction. Voyez Direction. Nous nous sommes un peu étendus sur la preuve de cette seconde loi, parce qu’il y a eu et qu’il y a peut-être encore quelques philosophes qui prétendent que le mouvement d’un corps doit de lui-même se ralentir peu-à-peu, comme il semble que l’expérience le prouve. Il faut convenir au reste, que les preuves qu’on donne ordinairement de la force d’inertie, en tant qu’elle est le principe de la conservation du mouvement, n’ont point le degré d’évidence nécessaire pour convaincre l’esprit; elles sont presque toutes fondées, ou sur une force qu’on imagine dans la matiere, par laquelle elle résiste à tout changement d’état, ou sur l’indifférence de la matiere au mouvement comme au repos. Le premier de ces deux principes, outre qu’il suppose dans la matiere un être dont on n’a point d’idée nette, ne peut suffire pour prouver la loi dont il est question: car lorsqu’un corps se meut, même uniformément, le mouvement qu’il a dans un instant quelconque, est distingué et comme isolé du mouvement qu’il a eu ou qu’il aura dans les instans précédens ou suivans. Le corps est donc en quelque maniere à chaque instant dans un nouvel état; il ne fait, pour ainsi dire, continuellement que commencer à se mouvoir, et on pourroit croire qu’il tendroit sans cesse à retomber dans le repos, si la même cause qui l’en a tiré d’abord, ne continuoit en quelque sorte à l’en tirer toûjours. A l’égard de l’indifférence de la matiere au mouvement ou au repos, tout ce que ce principe présente, ce me semble, de bien distinct à l’esprit, c’est qu’il n’est pas essentiel à la matiere de se mouvoir toûjours, ni d’être toûjours en repos; mais il ne s’ensuit pas de cette loi, qu’un corps en mouvement ne puisse tendre continuellement au repos, non que le repos lui soit plus essentiel que le mouvement, mais parce qu’il pourroit sembler qu’il ne faudroit autre chose à un corps pour être en repos, que d’être un corps, et que pour le mouvement il auroit besoin de quelque chose de plus, et qui devroit être pour ainsi dire continuellement reproduit en lui. La démonstration que j’ai donnée de la conservation du mouvement, a cela de particulier, qu’elle a lieu également, soit que la cause motrice doive toûjours être appliquée au corps, ou non. Ce n’est pas que je croye l’action continuée de cette cause, nécessaire pour mouvoir le corps; car si l’action instantanée ne suffisoit pas, quel seroit alors l’effet de cette action? et si l’action instantanée n’avoit point d’effet, comment l’action continuée en auroit-elle? Mais comme on doit employer à la solution d’une question le moins de principes qu’il est possible, j’ai cru devoir me borner à démontrer que la continuation du mouvement a lieu également dans les deux hypothèses: il est vrai que notre démonstration suppose l’existence du mouvement, et à plus forte raison sa possibilité; mais nier que le mouvement existe, c’est se refuser à un fait que personne ne révoque en doute. Voyez Mouvement. Voilà, si je ne me trompe, comment on peut prouver la loi de la continuation du mouvement, d’une maniere qui soit à l’abri de toute chicane. Dans le mouvement il semble, comme nous l’avons déja observé, qu’il y ait en quelque sorte un changement d’état continuel; et cela est vrai dans ce seul sens, que le mouvement du corps, dans un instant quelconque, n’a rien de commun avec son mouvement dans l’instant précédent ou suivant. Mais on auroit tort d’entendre par changement d’état, le changement de place ou de lieu que le mouvement produit: car quand on examine ce prétendu changement d’état avec des yeux philosophiques, on n’y voit autre chose qu’un changement de relation, c’est-à-dire un changement de distance du corps mû aux corps environnans. Nous sommes fort enclins à croire qu’il y a dans un corps en mouvement un effort ou énergie, qui n’est point dans un corps en repos. La raison pour laquelle nous avons tant de peine à nous détacher de cette idée, c’est que nous sommes toûjours portés à transférer aux corps inanimés les choses que nous observons dans notre propre corps. Ainsi nous voyons que quand notre corps se meut, ou frappe quelque obstacle, le choc ou le mouvement est accompagné en nous d’une sensation qui nous donne l’idée d’une force plus ou moins grande; or en transportant aux autres corps ce même mot force, nous appercevrons avec une legere attention, que nous ne pouvons y attacher que trois différens sens: 1°. celui de la sensation que nous éprouvons, et que nous ne pouvons pas supposer dans une matiere inanimée: 2°. celui d’un être métaphysique, différent de la sensation, mais qu’il nous est impossible de concevoir, et par conséquent de définir: 3°. enfin (et c’est le seul sens raisonnable) celui de l’effet même, ou de la propriété qui se manifeste par cet effet, sans examiner ni rechercher la cause. Or en attachant au mot force ce dernier sens, nous ne voyons rien de plus dans le mouvement, que dans le repos, et nous pouvons regarder la continuation du mouvement, comme une loi aussi essentielle que celle de la continuation du repos. Mais, dira-t-on, un corps en repos ne mettra jamais un corps en mouvement; au lieu qu’un corps en mouvement meut un corps en repos. Je réponds que si un corps en mouvement meut un corps en repos, c’est en perdant lui-même une partie de son mouvement; et cette perte vient de la résistance que fait le corps en repos au changement d’état. Un corps en repos n’a donc pas moins une force réelle pour conserver son état, qu’un corps en mouvement, quelque idée qu’on attache au mot force. Voyez Communication de mouvement, etc. Le principe de la force d’inertie peut se prouver aussi par l’expérience. Nous voyons 1°. que les corps en repos y demeurent tant que rien ne les en tire; et si quelquefois il arrive qu’un corps soit mû sans que nous connoissions la cause qui le meut, nous sommes en droit de juger, et par l’analogie, et par l’uniformité des lois de la nature, et par l’incapacité de la matiere à se mouvoir d’elle-même, que cette cause, quoique non apparente, n’en est pas moins réelle. 2°. Quoiqu’il n’y ait point de corps qui conserve éternellement son mouvement, parce qu’il y a toûjours des causes qui le rallentissent peu-à-peu, comme le frotement et la résistance de l’air; cependant nous voyons qu’un corps en mouvement y persiste d’autant plus long-tems, que les causes qui retardent ce mouvement sont moindres: d’où nous pouvons conclure que le mouvement ne finiroit point, si les forces retardatrices étoient nulles. L’expérience journaliere de la pesanteur semble démentir le premier de ces deux principes. La multitude a peine à s’imaginer qu’il soit nécessaire qu’un corps soit poussé vers la terre pour s’en approcher; accoûtumée à voir tomber un corps dès qu’il n’est pas soûtenu, elle croit que cette seule raison suffit pour obliger le corps à se mouvoir. Mais une réflexion bien simple peut desabuser de cette opinion. Qu’on place un corps sur une table horisontale; pourquoi ce corps ne se meut-il pas horisontalement le long de la table, puisque rien ne l’en empêche? pourquoi ce corps ne se meut-il pas de bas en-haut, puisque rien n’arrête son mouvement en ce sens? Donc, puisque le corps se meut de haut en- bas, et que par lui-même il est évidemment indifférent à se mouvoir dans un sens plûtôt que dans un autre, il y a quelque cause qui le détermine à se mouvoir en ce sens. Ce n’est donc pas sans raison que les Philosophes s’étonnent de voir tomber une pierre; et le peuple qui rit de leur étonnement, le partage bien- tôt lui-même pour peu qu’il refléchisse. Il y a plus: la plûpart des corps que nous voyons se mouvoir, ne sont tirés du repos que par l’impulsion visible de quelque autre corps. Nous devons donc être naturellement portés à juger que le mouvement est toûjours l’effet de l’impulsion: ainsi la premiere idée d’un philosophe qui voit tomber un corps, doit être que ce corps est poussé par quelque fluide invisible. S’il arrive cependant qu’après avoir approfondi davantage cette matiere, on trouve que la pesanteur ne puisse s’expliquer par l’impulsion d’un fluide, et que les phénomenes se refusent à cette hypothèse; alors le philosophe doit suspendre son jugement, et peut-être même doit- il commencer à croire qu’il peut y avoir quelque autre cause du mouvement des corps que l’impulsion; ou du moins (ce qui est aussi contraire aux principes communément reçûs) que l’impulsion des corps, et sur-tout de certains fluides inconnus, peut avoir des lois toutes différentes de celles que l’expérience nous a fait découvrir jusqu’ici. Voyez Attraction. Un savant géometre de nos jours (Voyez Euleri opuscula, Berlin, 1746.) prétend que l’attraction, quand on la regarde comme un principe différent de l’impulsion, est contraire au principe de la force d’inertie, et par conséquent ne peut appartenir aux corps; car, dit ce géometre, un corps ne peut se donner le mouvement à lui-même, et par conséquent ne peut tendre de lui-même vers un autre corps, sans y être déterminé par quelque cause. Il suffit de répondre à ce raisonnement, 1°. que la tendance des corps les uns vers les autres, quelle qu’en soit la cause, est une loi de la nature constatée par les phénomenes. Voyez Gravitation. 2°. Que si cette tendance n’est point produite par l’impulsion, ce que nous ne décidons pas, en ce cas la présence d’un autre corps suffit pour altérer le mouvement de celui qui se meut; et que comme l’action de l’ame sur le corps n’empêche pas le principe de la force d’inertie d’être vrai, de même l’action d’un corps sur un autre, exercée à distance, ne nuit point à la vérité de ce principe, parce que dans l’énoncé de ce principe, on fait abstraction de toutes les causes (quelles qu’elles puissent être) qui peuvent altérer le mouvement du corps, soit que nous puissions comprendre ou non la maniere d’agir de ces forces. Le même géometre va plus loin; il entreprend de prouver que la force d’inertie est incompatible avec la faculté de penser, parce que cette derniere faculté entraîne la propriété de changer de soi-même son état: d’où il conclut que la force d’inertie étant une propriété reconnue de la matiere, la faculté de penser n’en sauroit être une. Nous applaudissons au zele de cet auteur pour chercher une nouvelle preuve d’une vérité que nous ne prétendons pas combattre: cependant à considérer la chose uniquement en philosophes, nous ne voyons pas que pas cette nouvelle preuve il ait fait un grand pas en Métaphysique. La force d’inertie n’a lieu, comme l’expérience le prouve, que dans la matiere brute, c’est-à-dire dans la matiere qui n’est point unie à un principe intelligent dont la volonté la meut: ainsi soit que la matiere reçoive par elle-même la faculté de penser (ce que nous sommes bien éloignés de croire), soit qu’un principe intelligent et d’une nature différente lui soit uni, dès-lors elle perdra la force d’inertie, ou, pour parler plus exactement, elle ne paroîtra plus obéir à cette force. Sans doute il n’est pas plus aisé de concevoir comment ce principe intelligent, uni à la matiere et différent d’elle, peut agir sur elle pour la mouvoir, que de comprendre comment la force d’inertie peut se concilier avec la faculté de penser, que les Matérialistes attribuent faussement aux corps: mais nous sommes certains par la religion, que la matiere ne peut penser; et nous sommes certains par l’expérience, que l’ame agit sur le corps. Tenons-nous-en donc à ces deux vérités incontestables, sans entreprendre de les concilier. Force vive, ou Force des Corps en mouvement; c’est un terme qui a été imaginé par M. Leibnitz, pour distinguer la force d’un corps actuellement en mouvement, d’avec la force d’un corps qui n’a que la tendance au mouvement, sans se mouvoir en effet: ce qui a besoin d’être expliqué plus au long. Supposons, dit M. Leibnitz, un corps pesant appuyé sur un plan horisontal. Ce corps fait un effort pour descendre; et cet effort est continuellement arrêté par la résistance du plan; de sorte qu’il se réduit à une simple tendance au mouvement. M. Leibnitz appelle cette force et les autres de la même nature, force mortes. Imaginons au contraire, ajoûte le même philosophe, un corps pesant qui est jetté de bas en haut, et qui en montant ralentit toûjours son mouvement à cause de l’action de la pesanteur, jusqu’à ce qu’enfin sa force soit totalement perdue, ce qui arrive lorsqu’il est parvenu à la plus grande hauteur à laquelle il peut monter; il est visible que la force de ce corps se détruit par degrés et se consume en s’exerçant. M. Leibnitz appelle force vive cette derniere force, pour la distinguer de la premiere, qui naît et meurt au même instant; et en général, il appelle force vive la force d’un corps qui se meut d’un mouvement continuellement retardé et rallenti par des obstacles, jusqu’à ce qu’enfin ce mouvement soit anéanti, après avoir été successivement diminué par des degrés insensibles. M. Leibnitz convient que la force morte est comme le produit de la masse par la vîtesse virtuelle, c’est- à-dire avec laquelle le corps tend à se mouvoir, suivant l’opinion commune. Ainsi pour que deux corps qui se choquent ou qui se tirent directement, se fassent équilibre, il faut que le produit de la masse par la vîtesse virtuelle soit le même de part et d’autre. Or en ce cas, la force de chacun de ces deux corps est une force morte, puisqu’elle est arrêtée tout-à-la-fois et comme en son entier par une force contraire. Donc dans ce cas, le produit de la masse par la vîtesse doit représenter la force. Mais M. Leibnitz soûtient que la force vive doit se mesurer autrement, et qu’elle est comme le produit de la masse par le quarré de la vîtesse; c’est-à-dire qu’un corps qui a une certaine force lorsqu’il se meut avec une vîtesse donnée, aura une force quadruple, s’il se meut avec une vîtesse double; une force neuf fois aussi grande, s’il se meut avec une vîtesse triple, etc. et qu’en général, si la vitesse est successivement 1, 2, 3, 4, etc. la force sera comme 1, 4, 9, 16, etc. c’est-à-dire comme les quarrés des nombre 1, 2, 3, 4: au lieu que si ce corps n’étoit pas réellement en mouvement, mais tendoit à se mouvoir avec les vitesses 1, 2, 3, 4, etc. sa force n’étant alors qu’une force morte, seroit comme 1, 2, 3, 4, etc. Dans le système des adversaires des force vives, la force des corps en mouvement est toûjours proportionnelle à ce qu’on appelle autrement quantité de mouvement, c’est-à-dire au produit de la masse des corps par la vitesse; au lieu que dans le système opposé, elle est le produit de la quantité de mouvement par la vîtesse. Pour réduire cette question à son énoncé le plus simple, il s’agit de savoir si la force d’un corps qui a une certaine vitesse, devient double ou quadruple quand sa vîtesse devient double. Tous les Méchaniciens avoient crû jusqu’à M. Leibnitz qu’elle étoit simplement double: ce grand philosophe soûtint le premier qu’elle étoit quadruple; et il le prouvoit par le raisonnement suivant. La force d’un corps ne se peut mesurer que par ses effets et par les obstacles qu’elle lui fait vaincre. Or si un corps pesant étant jetté de bas en haut avec une certaine vîtesse monte à la hauteur de quinze piés, il doit, de l’aveu de tout le monde, monter à la hauteur de 60 piés, étant jetté de bas en haut avec une vîtesse double, voyez Accélération. Il fait donc dans ce dernier cas quatre fois plus d’effet, et surmonte quatre fois plus d’obstacles: sa force est donc quadruple de la premiere. M. Jean Bernoulli, dans son discours sur les lois de la communication du mouvement, imprimé en 1726, et joint au recueil général de ses oeuvres, a ajoûté à cette preuve de M. Leibnitz une grande quantité d’autres preuves. Il a démontré qu’un corps qui ferme ou bande un ressort avec une certaine vîtesse, peut avec une vîtesse double, fermer quatre ressorts semblables au premier; neuf avec une vîtesse triple, etc. M. Bernoulli fortifie ce nouvel argument en faveur des forces vives, par d’autres observations très curieuses et très-importantes, dont nous aurons lieu de parler plus bas, à l’article Conservation des Forces vives . Cet ouvrage a été l’époque d’une espece de schisme entre les savans sur la mesure des forces. La principale réponse qu’on a faite aux objections des partisans des forces vives, voyez les mém. de l’académie de 1728, consiste à réduire le mouvement retardé en uniforme, et à soûtenir qu’en ce cas la force n’est que comme la vitesse: on avoue qu’un corps qui parcourt quinze piés de bas en haut, parcourra soixante piés avec une vîtesse double: mais on dit qu’il parcourra ces soixante piés dans un tems double du premier. Si son mouvement étoit uniforme, il parcourroit dans ce même tems double cent vingt piés, voyez Accélération. Or dans le cas où il parcourroit quinze piés d’un mouvement retardé, il parcourroit trente piés dans le même tems, et soixante piés dans un tems double avec un mouvement uniforme: les effets sont donc ici comme 120 et 60, c’est-à-dire comme 2 et 1; et par conséquent la force dans le premier cas n’est que double de l’autre, et non pas quadruple. Ainsi, conclut-on, un corps pesant parcourt quatre fois autant d’espace avec une vîtesse double, mais il le parcourt en un tems double; et cela équivaut à un effet double et non pas quadruple. Il faut donc, dit-on, diviser l’espace par le tems pour avoir l’effet auquel la force est proportionnelle, et non pas faire la force proportionnelle à l’espace. Les défenseurs des forces vives répondent à cela, que la nature d’une force plus grande est de durer plus longtems; et qu’ainsi il n’est pas surprenant qu’un corps pesant qui parcourt quatre fois autant d’espace, le parcoure en un tems double: que l’effet réel de la force est de faire parcourir quatre fois autant d’espace: que le plus ou moins de tems n’y fait rien; parce que ce plus ou moins de tems vient du plus ou moins de grandeur de la force; et qu’il n’est point vrai de dire, comme il paroît résulter de la réponse de leurs adversaires, que la force soit d’autant plus petite, toutes choses d’ailleurs égales, que le tems est plus grand; puisqu’au contraire il est infiniment plus naturel de croire qu’elle doit être d’autant plus grande qu’elle est plus long-tems à se consumer. Au reste, il est bon de remarquer que pour supposer la force proportionnelle au quarré de la vîtesse, il n’est pas nécessaire, selon les partisans des forces vives, que cette force se consume réellement et actuellement en s’exerçant; il suffit d’imaginer qu’elle puisse être consumée et anéantie peu-à-peu par degrés infiniment petits. Dans un corps mû uniformément, la force n’en est pas moins proportionnelle au quarré de la vîtesse, selon ces Philosophes, quoique cette force demeure toûjours la même; parce que si cette force s’exerçoit contre des obstacles qui la consumassent par degrés, son effet seroit alors comme le quarré de la vîtesse. Nous renvoyons nos lecteurs à ce qu’on a écrit pour et contre les forces vives dans les mémoires de l’acad. 1728, dans ceux de Petersbourg, tome I. et dans d’autres ouvrages. Mais au lieu de rappeller ici tout ce qui a été dit sur cette question, il ne sera peut-être pas inutile d’exposer succinctement les principes qui peuvent servir à la résoudre. Quand on parle de la force des corps en mouvement, ou l’on n’attache point d’idée nette au mot que l’on prononce, ou l’on ne peut entendre par-là en général que la propriété qu’ont les corps qui se meuvent, de vaincre les obstacles qu’ils rencontrent, ou de leur résister. Ce n’est donc ni par l’espace qu’un corps parcourt uniformément, ni par le tems qu’il employe à le parcourir, ni enfin par la considération simple, unique, et abstraite de sa masse et de sa vîtesse, qu’on doit estimer immédiatement la force; c’est uniquement par les obstacles qu’un corps rencontre, et par la résistance que lui font ces obstacles. Plus l’obstacle qu’un corps peut vaincre, ou auquel il peut résister, est considérable, plus on peut dire que sa force est grande; pourvû que sans vouloir représenter par ce mot un prétendu être qui réside dans le corps, on ne s’en serve que comme d’une maniere abrégée d’exprimer un fait; à-peu-près comme on dit, qu’un corps a deux fois autant de vîtesse qu’un autre, au lieu de dire qu’il parcourt on tems égal deux fois autant d’espace, sans prétendre pour cela que ce mot de vîtesse représente un être inhérent au corps. Ceci bien entendu, il est clair qu’on peut opposer au mouvement d’un corps trois sortes d’obstacles; ou des obstacles invincibles qui anéantissent tout-à-fait son mouvement, quel qu’il puisse être; ou des obstacles qui n’ayent précisément que la résistance nécessaire pour anéantir le mouvement du corps, et qui l’anéantissent dans un instant, c’est le cas de l’équilibre; ou enfin des obstacles qui anéantissent le mouvement peu-à-peu; c’est le cas du mouvement retardé. Comme les obstacles insurmontables anéantissent également toutes sortes de mouvemens, ils ne peuvent servir à faire connoître la force: ce n’est donc que dans l’équilibre, ou dans le mouvement retardé, qu’on doit en chercher la mesure. Or tout le monde convient qu’il y a équilibre entre deux corps quand les produits de leurs masses par leurs vîtesses virtuelles, c’est-à-dire par les vîtesses avec lesquelles ils tendent à se mouvoir, sont égaux de part et d’autre. Donc dans l’équilibre, le produit de la masse par la vîtesse, ou, ce qui est la même chose, la quantité de mouvement peut représenter la force. Tout le monde convient aussi que dans le mouvement retardé, le nombre des obstacles vaincus est comme le quarré de la vîtesse: en sorte qu’un corps qui a fermé un ressort, par exemple, avec une certaine vîtesse, pourra avec une vîtesse double fermer, ou tout- à-la-fois ou successivement, non pas deux, mais quatre ressorts semblables au premier, neuf avec une vîtesse triple, et ainsi du reste. D’où les partisans des forces vives concluent que la force des corps qui se meuvent actuellement, est en général comme le produit de la masse par le quarré de la vîtesse. Au fond, quel inconvénient pourroit-il y avoir à ce que la mesure des forces fût différente dans l’équilibre et dans le mouvement retardé, puisque si on veut ne raisonner que d’après des idées claires, on doit n’entendre par le mot de force, que l’effet produit en surmontant l’obstacle, ou en lui résistant? Il faut avoüer cependant, que l’opinion de ceux qui regardent la force comme le produit de la masse par la vîtesse, peut avoir lieu non seulement dans le cas de l’équilibre, mais aussi dans celui du mouvement retardé, si dans ce dernier cas on mesure la force, non par la quantité absolue des obstacles, mais par la somme des résistances de ces mêmes obstacles. Car cette somme de résistances est proportionnelle à la quantité de mouvement, puisque, de l’aveu général, la quantité de mouvement que le corps perd à chaque instant, est proportionnelle au produit de la résistance par la durée infiniment petite de l’instant; et que la somme de ces produits est évidemment la résistance totale. Toute la difficulté se réduit donc à savoir si on doit mesurer la force par la quantité absolue des obstacles, ou par la somme de leurs résistances. Il me paroîtroit plus naturel de mesurer la force de cette derniere maniere: car un obstacle n’est tel qu’en tant qu’il résiste; et c’est, à proprement parler, la somme des résistances qui est l’obstacle vaincu. D’ailleurs en estimant ainsi la force, on a l’avantage d’avoir pour l’équilibre et pour le mouvement retardé une mesure commune: néanmoins, comme nous n’avons d’idée précise et distincte du mot de force, qu’en restraignant ce terme à exprimer un effet, je crois qu’on doit laisser chacun le maître de se décider comme il voudra là-dessus; et toute la question ne peut plus consister que dans une discussion métaphysique très-futile, ou dans une dispute de mots plus indigne encore d’occuper des Philosophes. Ce que nous venons de dire sur la fameuse question des forces vives, est tiré de la préface de notre traité de Dynamique, imprimé en 1743, dans le tems que cette question étoit encore fort agitée parmi les Savans. Il semble que les Géometres conviennent aujourd’hui assez unanimement de ce que nous soûtenions alors, que c’est une dispute de mots: et comment n’en seroit-ce pas une, puisque les deux partis sont d’ailleurs entierement d’accord sur les principes fondamentaux de l’équilibre et du mouvement? En effet, qu’on propose un problème de Dynamique à résoudre à deux géometres habiles, dont l’un soit adversaire et l’autre partisan des forces vives, leurs solutions, si elles sont bonnes, s’accorderont parfaitement entre elles: la mesure des forces est donc une question aussi inutile à la Méchanique, que les questions sur la nature de l’étendue et du mouvement: sur quoi on peut voir ce que nous avons dit au mot Elémens des Sciences, tome V. pag. 493. col. 1. et 2. Dans le mouvement d’un corps nous ne voyons clairement que deux choses; l’espace parcouru, et le tems qu’il employe à le parcourir. C’est de cette seule idée qu’il faut déduire tous les principes de la Méchanique, et qu’on peut en effet les déduire. Voyez Dynamique. Une considération qu’il ne faut pas négliger, et qui prouve bien qu’il ne s’agit ici que d’une question de nom toute pure; c’est que soit qu’un corps ait une simple tendance au mouvement arrêtée par quelque obstacle, soit qu’il se meuve d’un mouvement uniforme avec la vîtesse que cette tendance suppose, soit enfin que commençant à se mouvoir avec cette vîtesse, son mouvement soit anéanti peu-à-peu par quelque obstacle; dans tous ces cas, l’effet produit par le corps est différent: mais le corps en lui même ne reçoit rien de nouveau; seulement son action est différemment appliquée. Ainsi quand on dit que la force d’un corps est dans certains cas comme la vîtesse, dans d’autres comme le quarré de la vîtesse; on veut dire seulement que l’effet dans certains cas est comme la vîtesse, dans d’autres comme le quarré de cette vîtesse: encore doit on remarquer que le mot effet est ici lui-même un terme assez vague, et qui a besoin d’être défini avec d’autant plus d’exactitude, qu’il a des sens différens dans chacun des trois cas dont nous venons de parler. Dans le premier, il signifie l’effort que le corps fait contre l’obstacle; dans le second, l’espace parcouru dans un tems donné et constant; dans le troisieme, l’espace parcouru jusqu’à l’extinction totale du mouvement, sans avoir d’ailleurs aucun égard au tems que la force a mis à se consumer. On peut remarquer par tout ce que nous venons de dire, qu’un même corps, selon que sa tendance au mouvement est différemment appliquée, produit différens effets; les uns proportionnels à sa vîtesse, les autres au quarré de sa vîtesse. Ainsi ce prétendu axiome, que les effets sont proportionnels à leurs causes, est au moins très-mal énoncé, puisque voilà une même cause qui produit différens effets. Il faudroit mettre cette restriction à la proposition dont il s’agit, que les effets sont proportionnels à leurs causes, agissantes de la même maniere. Mais nous avons déjà fait voir aux mots Accélératrice et Cause, que ce prétendu axiome est un principe très-vague, très-mal exprimé, absolument inutile à la Méchanique, et capable de conduire à bien des paralogismes, quand on n’en fait pas usage avec précaution. Conservation des forces vives. C’est un principe de Méchanique que M. Huyghens semble avoir apperçû le premier, et dont M. Bernoulli, et plusieurs autres géometres après lui, ont fait voir depuis l’étendue et l’usage dans la solution des problèmes de Dynamique. Voici quel est ce principe; il consiste dans les deux lois suivantes. 1°. Si des corps agissent les uns sur les autres, soit en se tirant par des fils ou des verges inflexibles, soit en se poussant, soit en se choquant, pourvû que dans ce dernier cas, ils soient à ressort parfait, la somme des produits des masses par les quarrés des vîtesses fait toûjours une quantité constante. 2°. Si les corps sont animés par des puissances quelconques, la somme des produits des masses par les quarrés des vîtesses à chaque instant, est égale à la somme des produits des masses par les quarrés des vîtesses initiales, plus les quarrés des vîtesses que les corps auroient acquises, si étant animés par les mêmes puissances, ils s’étoient mûs librement chacun sur la ligne qu’il a décrite. Nous avons dit soit en se poussant, soit en se choquant, et nous distinguons la pulsion d’avec le choc, parce que la conservation des forces vives a lieu dans les mouvemens des corps qui se poussent, pourvû que ces mouvemens ne changent que par degrés insensibles, ou plûtôt infiniment petits; au lieu qu’elle a lieu dans les corps élastiques qui se choquent, dans le cas même où le ressort agiroit en un instant indivisible, et les feroit passer sans gradation d’un mouvement à un autre. M. Huyghens paroît être le premier qui ait apperçu cette loi de la conservation des forces vives dans le choc des corps élastiques. Il paroît aussi avoir connu la loi de la conservation des forces vives dans le mouvement des corps qui sont animés par des puissances. Car le principe dont il se sert pour résoudre le problème des centres d’oscillation, n’est autre chose que la seconde loi exprimée autrement. M. Jean Bernoulli dans son discours sur les lois de la communication du mouvement dont nous avons parlé, a développé et étendu cette découverte de M. Huyghens, et il n’a pas oublié de s’en servir pour prouver son opinion sur la mesure des forces, à laquelle il croit ce principe très-favorable, puisque dans l’action mutuelle de deux corps, ce n’est presque jamais la somme des produits des masses par les vîtesses qui fait une somme constante, mais la somme des produits des masses par les quarrés des vîtesses. Descartes croyoit que la même quantité de force devoit toûjours subsister dans l’univers, et en conséquence il prétendoit faussement que le mouvement ne pouvoit pas se perdre, parce qu’il supposoit la force proportionnelle à la quantité de mouvement. Ce philosophe n’auroit peut-être pas été éloigné d’admettre la mesure des forces vives par les quarrés des vîtesses, si cette idée lui fût venue dans l’esprit. Cependant si on fait attention à ce que nous avons dit ci-dessus sur la notion qu’on doit attacher au mot de force, il semble que cette nouvelle preuve en faveur des forces vives, ou ne présente rien de net à l’esprit, ou ne lui présente qu’un fait et une vérité avoués de tout le monde. Dans mon traité de Dynamique imprimé en 1743, j’ai démontré le principe de la conservation des forces vives dans tous les cas possibles; et j’ai fait voir qu’il dépend de cet autre principe, que quand des puissances se font équilibre, les vîtesses virtuelles des points où elles sont appliquées, estimées suivant la direction de ces puissances, sont en raison inverse de ces mêmes puissances. Ce dernier principe est reconnu depuis long-tems par les Géometres pour le principe fondamental de l’équilibre, ou du moins pour une conséquence nécessaire de l’équilibre. M. Daniel Bernoulli dans son excellent ouvrage intitulé Hydrodynamica, a appliqué le premier au mouvement des fluides le principe de la conservation des forces vives, mais sans le démontrer. J’ai publié à Paris en 1744, un traité de l’équilibre et du mouvement des fluides, où je crois avoir démontré le premier la conservation des forces vives dans le mouvement des fluides. C’est aux savans à juger si j’y ai réussi. Je crois aussi avoir prouvé que M. Daniel Bernoulli s’est servi quelquefois du principe de la conservation des forces vives dans certains cas où il n’auroit pas dû en faire usage. Ce sont ceux où la vîtesse du fluide ou d’une partie du fluide change brusquement et sans gradation, c’est-à-dire sans diminuer par des degrés insensibles. Car le principe de la conservation des forces vives n’a jamais lieu lorsque les corps qui agissent les uns sur les autres passent subitement d’un mouvement à un mouvement différent, sans passer par les degrés de mouvement intermédiaires, à-moins que les corps ne soient supposés à ressort parfait. Encore dans ce cas le changement ne s’opere-t-il que par des degrés infiniment petits; ce qui le fait rentrer dans la regle générale. Voyez Hydrodynamique et Fluide. Dans les mém. de l’académie des Sciences de 1742, M. Clairaut a démontré aussi d’une maniere particuliere le principe de la conservation des forces vives; et je dois remarquer à ce sujet, que quoique le mémoire de M. Clairaut soit imprimé dans le vol. de 1742, et que mon traité de Dynamique n’ait paru qu’en 1743, cependant ce mémoire et ce traité ont été présentés tous deux le même jour à l’académie. On peut voir par différens mémoires répandus dans les volumes des académies des Sciences de Paris, de Berlin, de Petersbourg, combien le principe de la conservation des forces vives facilite la solution d’un grand nombre de problemes de Dynamique; nous croyons même qu’il a été un tems où on auroit été fort embarrassé de résoudre plusieurs de ces problemes sans employer ce principe; et il me semble, si une prévention trop favorable pour mon propre travail ne m’en impose point, que j’ai donné le premier dans mon traité de Dynamique une méthode générale et directe pour résoudre toutes les questions imaginables de ce genre, sans y employer le principe de la conservation des forces vives, ni aucun autre principe indirect et secondaire. Cela n’empêche pas que je ne convienne de l’utilité de ces derniers principes pour faciliter, ou plûtôt pour abréger en certains cas les solutions, sur-tout lorsqu’on aura eu soin de démontrer auparavant ces mêmes principes. Du rapport de la force vive avec l’action. Nous avons vû au mot Cosmologie, que les partisans modernes des forces vives avoient imaginé l’action comme le produit de la masse par l’espace et par la vîtesse, ou ce qui revient au même, comme le produit de la masse par le quarré de la vîtesse et par le tems, car dans le mouvement uniforme tel qu’on le suppose ici, l’espace est le produit de la vîtesse par le tems. Voyez Vîtesse. Nous avons dit aussi aux mots Action et Cosmologie, que cette définition de l’action prise en elle-même, est absolument arbitraire; cependant nous craignons que les partisans modernes des forces vives n’ayent prétendu attacher par cette définition quelque réalité à ce qu’ils appellent action. Car selon eux la force instantanée d’un corps en mouvement, est le produit de la masse par le quarré de la vîtesse; et ils paroissent avoir regardé l’action comme la somme des forces instantanées, puisqu’ils font l’action égale au produit de la force vive par le tems. On peut voir sur cela un mémoire, d’ailleurs assez médiocre, du feu professeur Wolf, inséré dans le I. volume de Petersbourg; et l’on se convaincra que ce professeur croyoit en effet avoir fixé dans ce mémoire la véritable notion de l’action; mais il est aisé de voir que cette notion, quand on voudra la regarder autrement que comme une définition de nom, est tout-à-fait chimérique et en elle-même et dans les principes des partisans des forces vives; 1°. en elle-même, parce que dans le mouvement uniforme d’un corps, il n’y a point de résistance à vaincre, ni par conséquent d’action à proprement parler; 2°. dans les principes des partisans des forces vives, parce que selon eux, la force vive est celle qui se consume, ou qu’on suppose pourvoir se consumer en s’exerçant. Il n’y a donc proprement d’action que lorsque cette force se consume réellement en agissant contre des obstacles. Or dans ce cas, selon les défenseurs même des forces vives, le tems doit être compté pour rien, parce qu’il est de la nature d’une force plus grande d’être plus long-tems à s’anéantir. Pourquoi donc veulent-ils faire entrer le tems dans la considération de l’action? L’action ne devroit être dans leurs principes que la force vive même en tant qu’elle agit contre des obstacles; et cette maniere de la considérer ne doit rien changer à sa mesure, puisque selon eux cette force n’est regardée comme proportionnelle au quarré de la vîtesse, qu’autant qu’on suppose cette force anéantie insensiblement par des obstacles contre lesquels elle agit. Reconnoissons donc que cette définition de l’action donnée par les partisans des forces vives est purement arbitraire, et même peu conforme à leurs principes. A l’égard de ceux qui comme M. de Maupertuis, n’ont point pris de parti dans la dispute des forces vives, on ne peut leur contester la définition de l’action, sur- tout lorsqu’ils paroissent la donner comme une définition de nom; M. de Maupertuis dit lui-même à la page 26 du premier volume de ses nouvelles oeuvres imprimés à Lyon; Ce que j’ai appellé action, il auroit peut-être mieux valu l’appeller force; mais ayant trouvé ce mot tout établi par Leibnitz et par Wolf, pour exprimer la même idée, et trouvant qu’il y répond bien, je n’ai pas voulu changer les termes. Ces paroles semblent faire connoître que M. de Maupertuis, quoiqu’il croye que l’action peut-être représentée par le produit du quarré de la vîtesse et du tems, croit en même tems qu’on pourroit attacher à ce mot une autre notion; à quoi nous ajoûterons relativement aux articles Action et Cosmologie, que quand il regarde l’action envisagée sous ce point de vûe, comme la dépense de la nature, ce mot de dépense ne doit point sans doute être pris dans un sens métaphysique et rigoureux, mais dans un sens purement mathématique, c’est-à-dire pour une quantité mathématique, qui dans plusieurs cas est égale à un minimum. Par les mêmes raisons, je crois qu’on peut adopter également toute autre définition de l’action, par exemple celle que M. d’Arcy en a donnée dans les Mém. de l’acad. des Sciences de 1747 et 1752, pourvû (ce qui ne contredit en rien les principes de M. d’Arcy) qu’on regarde aussi cette définition comme une simple définition de nom. On peut dire dans un sens avec M. d’Arcy, que l’action d’un système de deux corps égaux qui se meuvent en sens contraire avec des vîtesses égales, est nulle, parce que l’action qui feroit équilibre à la somme de ces actions seroit nulle; mais on peut aussi dans un autre sens regarder l’action de ce système comme la somme des actions séparées, et par conséquent comme réelle. Ainsi on peut regarder comme très-réelle l’action de deux boulets de canon qui vont en sens contraires. Au reste M. d’Arcy remarque avec raison que la conservation de l’action, prise dans le sens qu’il lui donne, a lieu en général dans le mouvement des corps qui agissent les uns sur les autres, et il s’est servi avantageusement de ce principe pour faciliter la solution de plusieurs problemes de Dynamique (7). Comme l’idée qu’on attache ordinairement au mot action suppose de la résistance à vaincre, et que nous ne pouvons avoir d’idée de l’action que par son effet, j’ai cru pouvoir définir l’action dans l’Encyclopédie, en disant qu’elle est le mouvement qu’un corps produit, ou qu’il tend à produire dans un autre corps. Un auteur qui m’est inconnu prétend dans les mém. de l’acad. de Berlin de 1753, que cette définition est vague. Je ne sai s’il a prétendu m’en faire un reproche; en tout cas, je l’invite à nous donner une définition mathématique de l’action qui représente d’une maniere plus exacte et plus précise, non la notion métaphysique du mot action, qui est une chimere, mais l’idée qu’on attache vulgairement à ce mot. Tout ce que nous venons de dire sur l’action avoit un rapport nécessaire au mot force, et peut être regardé comme un supplément aux mots Action et Cosmologie, auxquels nous renvoyons. Réflexions sur la nature des forces mortes, et sur leurs différentes especes. En adoptant comme une simple définition de nom l’idée que les défenseurs des forces vives nous donnent de la forces morte, on peut distinguer deux sortes de forces mortes; les unes cessent d’exister dès que leur effet est arrêté, comme il arrive dans le cas de deux corps durs égaux qui se choquent directement en sens contraires avec des vîtesses égales. La seconde espece de forces mortes renferme celles qui périssent et renaissent à chaque instant, ensorte que si on supprimoit l’obstacle, elles auroient leur plein et entier effet; telle est celle de deux ressorts bandés, tandis qu’ils agissent l’un contre l’autre; telle est encore celle de la pesanteur. Voyez la fin de l’article Equilibre, (Méchan.) où nous avons remarqué que le mot équilibre ne convient proprement qu’à l’action mutuelle de cette derniere sorte de forces mortes. Cette distinction entre les forces mortes nous donnera lieu d’en faire encore une autre: ou la force morte est telle qu’elle produiroit une vîtesse finie, s’il n’y avoit point d’obstacle; ou elle est telle que l’obstacle ôté, il n’en résulteroit d’abord qu’une vîtesse infiniment petite, ou pour parler plus exactement, que le corps commenceroit son mouvement par zéro de vîtesse, et augmenteroit ensuite cette vîtesse par degrés. Le premier cas est celui de deux corps égaux qui se choquent, ou qui se poussent, ou qui se tirent en sens contraire avec des vîtesses égales et finies; le second est celui d’un corps pesant qui est appuyé sur un plan horisontal. Ce plan ôté, le corps descendra; mais il commencera à descendre avec une vîtesse nulle, et l’action de la pesanteur fera croître ensuite à chaque instant cette vîtesse; c’est du moins ainsi qu’on le suppose. Voyez Accélération et Descente. De-là les Méchaniciens ont conclu que la force de la percussion étoit infiniment plus grande que celle de la pesanteur, puisque la premiere est à la seconde comme une vîtesse finie est à une vîtesse infiniment petite, ou plûtôt à zéro; et par-là ils ont expliqué pourquoi un poids énorme qui charge un clou à moitié enfoncé dans une table ne fait pas avancer ce clou, tandis que souvent une percussion assez legere produit cet effet. Sur quoi voyez l’article Percussion. Forces accélératrices. Les forces mortes prises dans le dernier sens, deviennent des forces accélératrices ou retardatrices, lorsqu’elles sont en pleine liberté de s’exercer; car alors leur action continuée, ou accélere le mouvement, ou le retarde, si elle agit en sens contraire. V. Accélératrice. Mais cette maniere de considérer les forces accélératrices paroît sujette à de grandes difficultés. En effet, pourra-t-on dire, si le mouvement produit par une forces accélératrice quelconque, comme la pesanteur, commence par zéro de vîtesse, pourquoi un corps pesant soûtenu par un fil fait-il éprouver quelque résistance à celui qui le soûtient? Il devroit être absolument dans le même cas qu’un corps placé sur un plan horisontal, et attaché à un fil aussi horisontal à l’extrémité duquel on placeroit une puissance. Cette puissance n’auroit aucun effort à faire pour retenir le corps, parce que ce corps est en repos, ou ce qui revient au même, parce que la vîtesse avec laquelle il tend à se mouvoir est zéro. Or si la premiere vîtesse avec laquelle un corps pesant tend à se mouvoir est aussi égale à zéro comme on le suppose, pourquoi l’effort qu’il faut faire pour le retenir n’est-il pas absolument nul? Ce corps en descendant prendra sans doute une vîtesse finie au bout d’un tems quelconque, mais l’effort qu’on fait pour le soûtenir n’agit pas contre la vîtesse qu’il prendra, il agit contre celle avec laquelle il tend actuellement à se mouvoir, c’est-à-dire contre une vîtesse nulle. En un mot, un corps pesant soûtenu par un fil tend à se mouvoir horisontalement et verticalement avec zéro de vîtesse; d’où vient donc faut-il un effort pour l’empêcher de se mouvoir verticalement, et n’en faut-il point pour l’empêcher de se mouvoir horisontalement? On ne peut répondre à cette objection que de deux manieres, dont ni l’une ni l’autre n’est capable de satisfaire pleinement. On peut dire en premier lieu que l’on a tort de supposer que la vîtesse initiale d’un corps qui descend soit zéro absolu; que cette vîtesse est finie quoique très-petite, et aussi petite qu’on voudra le supposer; qu’il paroît difficile de concevoir comment une vîtesse qui a commencé par zéro absolu deviendroit ensuite réelle; comment une puissance dont le premier effet est zéro de mouvement, pourroit produire un mouvement réel par la succession du tems; que la pesanteur est une force du même genre que la force centrifuge, ainsi qu’on le verra dans la suite de cet article; et que cette derniere force telle qu’elle a lieu dans la nature, n’est point une force infiniment petite, mais une force finie très-petite, les corps qui se meuvent suivant une courbe, ne décrivant point réellement des courbes rigoureuses, mais des courbes polygones, composées d’une quantité finie, mais très grande, de petites lignes droites contigues entr’elles à angles très-obtus. Voilà la premiere réponse. Sur quoi je remarque, 1°. que s’il est difficile et peut-être impossible de comprendre comment une force qui a commencé par produire dans un corps zéro de vîtesse, peut par des corps successifs et réitérés à l’infini, produire dans ce corps une vîtesse finie, on ne comprend pas mieux comment un solide est formé par le mouvement d’une surface sans profondeur, comment une suite de points indivisibles peut former l’étendue, comment une succession d’instans indivisibles forme le tems, comment même des points et des instans indivisibles se succedent, comment un atome en repos dans un point quelconque de l’espace peut être transporté dans un point différent; comment enfin l’ordonnée d’une courbe qui est zéro au sommet, devient réelle par le seul transport de cette ordonnée le long de l’abscisse: toutes ces difficultés et d’autres semblables, tiennent à l’essence toûjours inconnue et toûjours incompréhensible du mouvement, de l’étendue et du tems. Ainsi, comme elles ne nous empêchent point de reconnoître la réalité de l’étendue, du tems et du mouvement, la difficulté proposée contre le passage de la vîtesse nulle à la vîtesse finie, ne doit pas non plus être regardée comme décisive. 2°. Sans doute la force centrifuge, soit dans les courbes rigoureuses, soit dans les courbes considérées comme des polygones infinis, est comparable, quant à ses effets, à la pesanteur: mais pourquoi veut-on qu’aucune portion de courbe décrite par un corps dans la nature, ne soit rigoureuse, et que toutes soient des polygones d’un nombre de côtés fini, mais très grand? Ces côtés en nombre fini, et très- petits, seroient des lignes droites parfaites. Or pourquoi trouve- t-on moins de difficulté à supposer dans la nature des lignes droites parfaites très-petites, que des lignes courbes parfaites aussi très-petites? Je ne vois point la raison de cette préférence, la rectitude absolue étant aussi difficile à concevoir dans une portion d’étendue si petite qu’on voudra, que la courbure absolue. 3°. Et c’est ici la difficulté principale à la 1re réponse, si la nature de la force accélératrice est de produire au 1er instant une vîtesse très-petite, cette force agissant à chaque instant pendant un tems fini, produiroit donc au bout de ce tems une vîtesse infinie; ce qui est contre l’expérience. On dira peut- être que la nature de la pesanteur n’est point d’agir à chaque instant, mais de donner de petits coups finis qui se succedent comme par secousses dans des intervalles de tems finis, quoique très-petits: mais on sent bien que cette supposition est purement arbitraire; et pourquoi la pesanteur agiroit-elle ainsi par secousses et non pas par un effort continu et non-interrompu? On ne pourroit tout-au-plus admettre cette hypothèse que dans le cas où l’on regarderoit la pesanteur comme l’effet de l’impulsion d’un fluide; et l’on sait combien il est douteux que la pesanteur vienne d’une pareille impulsion, puisque jusqu’ici les phénomenes de la pesanteur n’ont pû s’en déduire, ou même y paroissent contraires. Voyez Pesanteur, Gravité et Gravitation. On voit par toutes ces réflexions, que la premiere réponse à la difficulté que nous avons proposée sur la nature des forces accélératrices, est elle-même sujette à des difficultés considérables. On pourroit dire en second lieu pour répondre à cette difficulté, qu’à la vérité un corps pesant, ou tout autre corps mû par une force accélératrice quelconque, doit commencer son mouvement par zéro de vîtesse: mais que ce corps n’en est pas moins en disposition de se mouvoir verticalement si rien ne l’en empêche; au lieu qu’il n’a aucune disposition à se mouvoir horisontalement; qu’il y a par conséquent dans ce corps un nisus, une tendance au mouvement vertical, qu’il n’a point pour le mouvement horisontal; que c’est ce nisus, cette tendance qu’on a à soûtenir dans le premier cas, et qu’on n’a point à soûtenir dans le second; qu’elle ne peut être contre-balancée que par un nisus, une tendance pareille; que l’effort que l’on fait pour soûtenir un poids, est de même nature que la pesanteur; que cet effort produiroit, à la vérité, au premier instant une vîtesse infiniment petite, mais qu’il est très différent d’un effort nul, parce qu’un effort nul ne produiroit aucun mouvement, et que l’effort dont il s’agit en produiroit un fini, au bout d’un tems fini. Cette seconde réponse n’est guere plus satisfaisante que l’autre; car qu’est-ce qu’un nisus au mouvement, qui ne produit pas une vîtesse finie dans le premier instant? Quelle idée se former d’un pareil effort? D’ailleurs pourquoi l’effort qu’il faut faire pour soûtenir un grand poids, est-il beaucoup plus considérable que celui qu’il faut faire pour arrêter une boule de billard qui se meut avec une vîtesse finie? Il semble au contraire que ce dernier devroit être beaucoup plus grand, si en effet la force de la pesanteur étoit nulle par rapport à celle de la percussion. Il résulte de tout ce que nous venons de dire, que la difficulté proposée mérite l’attention des Physiciens et des Géometres. Nous les invitons à chercher des moyens de la résoudre plus heureusement que nous ne venons de faire, supposé qu’il soit possible d’en trouver. Lois des forces accélératrices, et maniere de les comparer. Quoi qu’il en soit de ces réflexions sur la nature des forces accélératrices, il est au-moins certain dans le sens qu’on l’a expliqué au mot Accélératrice, que si on appelle f la force accélératrice d’un corps, dt l’élément du tems, du celui de la vîtesse, on aura fdt = du; si la force est retardatrice, au lieu d’être accélératrice, on aura fdt = -du, parce qu’alors t croissant, u diminue; sur quoi voyez mon traité de Dynamique, articles 19 et 20. Or nommant e l’espace parcouru, on a \scriptstyle u \, = \, \frac{de}{dt} (voyez Vitesse); donc l’équation \scriptstyle \phi dt=\pm du, donne aussi celle-ci \scriptstyle \phi dt^2 \, = \, \pm dde; c’est-à-dire que les petits espaces que fait parcourir à chaque instant une force accélératrice ou retardatrice, sont entr’eux comme les quarrés des tems. Cette équation \scriptstyle \phi dt^2 \, = \, \pm dde, ou, ce qui revient au même, l’équation \scriptstyle \phi dt \, = \, \pm du n’est point un principe de méchanique, comme bien des auteurs le croyent, mais une simple définition; la force accélératrice ne se fait connoître à nous que par son effet: cet effet n’est autre chose que la vitesse qu’elle produit dans un certain tems; et quand on dit, par exemple, que la force accélératrice d’un corps est réciproquement proportionnelle au quarré de la distance, on veut dire seulement que \scriptstyle\frac{du}{dt} est réciproquement proportionnel à ce quarré; ainsi? n’est que l’expression abregée de \scriptstyle\frac{du}{dt}, et le second membre de l’équation qui exprime la valeur de \scriptstyle\frac{du}{dt}. Voyez l’article Accélératrice et mon traité de Dynamique déjà cités. L’équation \scriptstyle\frac{dde}{dt^2}=\phi fait voir que pendant un instant l’effet de toute force accéleratrice quelconque est comme le quarre du tems; car la quantité variable? pouvant être censée constante pendant un instant, \scriptstyle\frac{dde}{dt^2} est donc constant pendant cet instant, et par conséquent dde est comme dt2. Ainsi pendant un instant quelconque les petits espaces qu’une force accélératrice quelconque fait parcourir, sont entr’eux comme les quarrés des tems ou plûtôt des instans correspondans; toute cause accélératrice agit donc dans un instant de la même maniere et suivant les mêmes lois que la pesanteur agit dans un tems fini; car les espaces que la pesanteur fait parcourir sont comme les quarrés des tems. Voyez Accélération et Descente. Donc si on nomme a l’espace que la pesanteur p feroit parcourir pendant un tems quelconque?, on aura \scriptstyle p \,: \, \phi \,:: \, \frac{a}{\theta ^2} \,: \, \frac{dde}{dt^2}, et par conséquent \scriptstyle \phi \, = \, \frac{pdde-\theta^2}{adt^2}; formule générale pour comparer avec la pesanteur p une force accélératrice quelconque?. Mais il y a sur cette formule une remarque importante à faire; elle ne doit avoir lieu que quand on regarde comme courbe rigoureuse la courbe qui auroit les tems t pour abscisses et les espaces e pour ordonnées; ou, ce qui revient au même, qui représenteroit par l’équation entre ses coordonnées l’equation entre e et t. Voyez Equation. Car si on regarde cette courbe comme polygone, alors dde prise à la maniere ordinaire du calcul différentiel aura une valeur double de celle qu’elle a dans la courbe rigoureuse, et par conséquent il faudra supposer \scriptstyle \phi \, = \, \frac{dde-\theta^2}{2adt^2}, afin de conserver à? la même valeur. Voyez sur cela les mots Courbe polygone et Différentiel, page 988. col. 1. C’étoit faute d’avoir fait cette attention, que le célebre M. Newton s’étoit trompé sur la mesure des forces centrales dans la premiere édition de ses Principes; M. Bernoulli l’a prouvé dans les mémoires de l’académie des Sciences de 1711; on faisoit alors en Angleterre une nouvelle édition des principes de M. Newton; et ce grand homme se corrigea sans répondre. Pour mieux faire sentir par un exemple simple combien cette distinction entre les deux équations est nécessaire, je suppose? constante et égale à p; on aura donc \scriptstyle d d t \, = \, \frac{adt^2}{\theta ^2} par la premiere équation; et en intégrant \scriptstyle e \, = \, \frac{at^2}{2\theta ^2}. Donc si \scriptstyle t \, = \, \theta, on auroit \scriptstyle e \, = \, \frac{a}{2}; ce qui est contre l’hypothèse, puisqu’on a supposé que a est l’espace décrit dans le tems?, et que par conséquent si t =?, on aura e = a; au contraire en faisant \scriptstyle d d e \, = \, \frac{2adt^2}{\theta ^2}, on trouvera, comme on le doit, e = a. Cette remarque est très-essentielle pour éviter bien des paralogismes. L’équation? d t = d u, donne? d e = u d u, à cause de \scriptstyle d t \, = \, \frac{de}{u}; donc uu = 2 s? d e; autre équation entre les vitesses et les espaces pour les forces accélératrices. Donc si, par exemple,? est constant, on aura uu = 2? e; c’est l’équation entre les espaces et les vîtesses, dans le mouvement des corps que la pesanteur anime. Forces centrales et centrifuges. Nous avons donné la définition des forces centrales au mot Central (8), et nous y renvoyons, ainsi qu’à la division des forces centrales en centripetes et centrifuges, selon qu’elles tendent à approcher ou à éloigner le corps du point fixe ou mobile auquel on rapporte l’action de la force centrale. Ce même mot de force centrifuge signifie encore plus ordinairement cette force par laquelle un corps mu circulairement tend continuellement à s’éloigner du centre du cercle qu’il décrit. Cette force se manifeste aisément à nos sens dans le mouvement d’une fronde; car nous sentons que la fronde est d’autant plus tendue par la pierre, que cette pierre est tournée avec plus de vîtesse; et cette tension suppose dans la pierre un effort pour s’éloigner de la main, qui est le centre du cercle que la pierre décrit. En effet la pierre mue circulairement tend continuellement à s’échapper par la tangente, en vertu de la force d’inertie, comme on l’a prouvé au mot Centrifuge. Or l’effort pour s’échapper par la tangente, tend à éloigner le corps du centre, comme cela est évident, puisque si le corps s’échappoit par la tangente, il s’éloigneroit toûjours de plus en plus de ce même centre. Donc l’effort de la pierre, pour s’échapper par la tangente, doit tendre la fronde. Veut-on le voir d’une maniere encore plus distincte? Le corps arrivé au point A (fig. 24. Méchaniq.) tend à se mouvoir par la tangente ou portion de tangente infiniment petite AD. Or par le principe de la décomposition des forces (voyez Décomposition et Composition), on peut regarder ce mouvement suivant AD comme composé de deux mouvemens, l’un suivant l’arc AE du cercle, l’autre suivant la ligne ED, qu’on peut supposer dirigée au centre. De ces deux mouvemens, le corps ne conserve que le mouvement suivant AE; donc le mouvement suivant ED est détruit; et comme ce mouvement est dirigé du centre à la circonférence, c’est en vertu de la tendance à ce mouvement que la fronde est bandée. Un corps qui se meut sur toute autre courbe que sur un cercle, fait effort de même à chaque instant pour s’échapper par la tangente; ainsi on a nommé en général cet effort force centrifuge, quelle que soit la courbe que le corps décrit. Pour calculer la force centrifuge d’un corps sur une courbe quelconque, il suffit de la savoir calculer dans un cercle; car une courbe quelconque peut être regardée comme composée d’une infinité d’arcs de cercle, dont les centres sont dans la développée. Voyez Développée et Osculateur. Ainsi connoissant la loi des forces centrifuges dans le cercle, on connoîtra celle des forces centrifuges dans une courbe quelconque. Or il est facile de calculer la force centrifuge dans un cercle; car suivant ce que nous avons dit ci-dessus, si on nomme f la force centrifuge, et dt le tems employé à parcourir AE ou DE (fig. 24. Méchaniq.), on aura \scriptstyle \phi~:~p~::~ \frac{DE}{dt^2}~:~\frac{a}{\theta ^2}, en regardant le cercle comme rigoureux. Or dans cette hypothèse on a \scriptstyle DE = \frac{AE^2}{AB} par la propriété du cercle; donc \scriptstyle \phi = \frac{AE^2 \cdot \theta ^2}{adt^2 \cdot AB}. Dans le cercle polygone on a \scriptstyle DE = \frac{2AE^2}{AB}; parce que regardant AD comme le prolongement d’un petit côté du cercle, on a DE: AE? AE est au rayon \scriptstyle \frac{AB}{2}; et dans cette même hypothèse on a \scriptstyle \phi~:~p~::~ \frac{DE}{dt^2}~:~\frac{a}{\theta ^2}; donc on aura \scriptstyle \phi = \frac{p \cdot 2AE^2 \cdot \theta ^2}{2adt^2 \cdot AB} = \frac{p \theta ^2 \cdot AE^2}{adt \cdot AB}; équation qui est la même que la précédente. On voit donc qu’en s’y prenant bien, la valeur de la force centrifuge se trouve la même dans les deux cas. Si on appelle u la vîtesse du corps, et si on suppose u égale à la vitesse que le corps auroit acquise en tombant de la hauteur h, en vertu de la pesanteur p, on aura uu = 2ph. Voyez Accélération, Pesanteur, et ce que nous avons dit ci-dessus à l’occasion de l’équation fde = udu. De plus on aura par la même raison \scriptstyle \sqrt{2pa} pour la vîtesse que le corps acquerroit en tombant de la hauteur a pendant le tems?; et comme cette vîtesse feroit parcourir uniformément l’espace 2a pendant le même tems? (voyez Accélération et Descente), on aura \scriptstyle AE~:~2a~::~udt~:~\theta \sqrt{2pa} ~::~dt\sqrt{2ph}~:~\theta\sqrt{2pa}; donc \scriptstyle \frac{AE}{dt} = \frac{2a\sqrt{h}}{\theta \sqrt{a}} = \frac{2\sqrt{ah}}{\theta}; donc \scriptstyle \frac{AE^2}{dt^2} = \frac{4ah}{\theta ^2}; donc \scriptstyle \phi = \frac{p \theta ^2}{a \cdot AB} x \frac{2ah}{\theta^2} = \frac{4ph}{AB}; et voilà la démonstration du théorème que nous avons donné d’après M. Huyghens au mot Central; car on aura \scriptstyle \phi~:~p~::~2h~:~\frac{AB}{2}. On peut voir les conséquences de ce théorème au même mot Central. On lit dans certains ouvrages que la force centrifuge est égale au quarré de la vîtesse divisé par le rayon, et dans d’autres qu’elle est égale au quarré de la vîtesse divisé par le diametre: cette différence d’expressions ne doit point surprendre; car le mot égale ne signifie ici que proportionnelle, comme on l’a expliqué dans l’article Equation; cela signifie donc seulement que les forces centrifuges dans deux cercles différens sont comme les quarrés des vîtesses divisés par les rayons, ou ce qui est la même chose, par les diametres. Voyez le mot Equation à la fin. Au reste la raison de cette différence apparente de valeur que les auteurs de Méchanique ont donnée à la force centrifuge, vient de ce qu’ayant pris la ligne DE pour représenter la force centrifuge, le tems dt étant constant, les uns ont considéré DE dans la courbe polygone, les autres dans la courbe rigoureuse. Dans le premier cas \scriptstyle DE = AE^2 divisé par le rayon; et dans le second \scriptstyle DE = AE^2 divisé par le diametre. Or AE est ici comme la vîtesse, puisqu’on suppose dt constant; donc au lieu de \scriptstyle AE^2, on peut mettre la quarré de la vîtesse. Donc, etc. Ces différentes observations contribueront beaucoup à éclaircir ce que les différens auteurs ont écrit sur les forces centrales et centrifuges. Puisque 2ph = uu, et que \scriptstyle \frac{AB}{2} est le rayon du cercle, il s’ensuit que si on fait ce rayon =r, on aura \scriptstyle \phi = \frac{uu}{r}, soit que u et r soient constans, ou non; c’est-à-dire que l’équation \scriptstyle \phi = \frac{uu}{r}, ou \scriptstyle \phi = \frac{2ph}{r}, aura lieu dans toute; les courbes, u étant la vîtesse en un point quelconque, et r le rayon de la developpée. Remarquez que la force centrifuge f est ici supposée dirigée par rapport au centre du cercle osculateur, qui est le point où le rayon osculateur touche la développée. Si on veut que la force, centrifuge ou centrale, soit dirigée vers un autre point quelconque, soit F cette nouvelle force, soit k le cosinus de l’angle que le rayon mené à ce point fait avec le rayon osculateur; alors regardant la force f comme composée de la force F, et d’une autre force dirigée suivant la courbe, on trouvera facilement par le principe de la décomposition des forces, F: f? 1: k, en prenant 1 pour le sinus total; donc \scriptstyle F= \frac{\phi}{k}; donc \scriptstyle F= \frac{2ph}{rk}: c’est la formule générale des forces centrales et centrifuges dans une courbe quelconque. Qu’on nous permette à ce sujet une réflexion philosophique sur les progrès de l’esprit humain. Huyghens a découvert la loi des forces centrales dans le cercle; le même géometre a découvert la théorie des développées. L’on vient de voir qu’en réunissant ces deux théories, on en tiroit par un corollaire très-facile la loi des forces centrales dans une courbe quelconque: cependant Huyghens n’a pas fait ce dernier pas qui paroît aujourd’hui si simple; et cela est d’autant plus étonnant, que les deux pas qu’il avoit faits étoient beaucoup plus difficiles. Newton, en généralisant la théorie de Huyghens, a trouvé le théorème général des forces centrales qui l’a conduit au vrai système du monde; comme il a trouvé le calcul différentiel, en ne faisant que généraliser la méthode de Barrow pour les tangentes; méthode qui étoit, pour ainsi dire, infiniment proche du calcul différentiel. C’est ainsi que les corollaires les plus simples des vérités connues, qui ne consistent qu’à rapprocher ces vérités, échappent souvent à ceux qui sembleroient avoir le plus de facilité et de droit de les déduire; et rien n’est plus propre que l’exemple dont on vient de faire mention, pour confirmer les réflexions que nous avons faites sur ce point au mot Découverte. Dans la formule que nous avons donnée ci-dessus pour les forces centrales, nous faisons abstraction de la masse du corps; et si on veut faire attention à cette masse, il est évident qu’il faudra multiplier l’expression de la force centrale par la masse du corps; ou ce qui peut-être est encore plus simple, au lieu de regarder p comme la pesanteur, on regardera cette quantité comme le poids du corps, qui n’est autre chose que le produit de la pesanteur ou gravité par la masse. Nous faisons cette remarque, afin qu’on ne soit point embarrassé à la lecture de l’article Central, par la considération de la masse que nous avons fait entrer dans le calcul des forces dont il s’agit. Ajoûtons que si on veut une autre expression de la force centrifuge f, que celle que nous avons donnée. on peut se servir de celles-ci qui seront commodes en plusieurs cas. On a trouvé \scriptstyle \phi = \frac{p \cdot AE^2 \cdot \theta ^2}{adt^2 \cdot AB}; or comme le cercle est supposé décrit uniformément, on peut, au lieu de \scriptstyle \frac{AE}{dt}, mettre un arc quelconque fini A divisé par le tems t employé à le parcourir; donc on aura \scriptstyle \phi = \frac{p \cdot A^2 \cdot \theta ^2}{a \cdot AB \cdot t^2} . Si on fait \scriptstyle t=\theta, ce qui est permis, on aura \scriptstyle \phi = \frac{p \cdot A^2}{AB \cdot a^2} . De plus, si on nomme l la longueur d’un pendule qui fait une vibration dans le tems?, et 2p le rapport de la circonference au rayon, on aura \scriptstyle \pi ^2 l = 2a. Voyez Pendule et Vibration. Donc \scriptstyle \phi = \frac{2p \cdot A^2}{AB \pi ^2 l}; et si on supposoit de plus \scriptstyle l = \frac{AB}{2}, ce qui est permis, on auroit \scriptstyle \frac{\phi}{p} = \frac{4A^2}{n^2 AB^2}. C’est par ces formules qu’on trouve le rapport de la force centrifuge à la pesanteur sous l’équateur. Voyez Pesanteur et Gravité. Force motrice, est la cause qui meut un corps. Après tout ce que nous avons dit dans cet article sur la notion du mot force, il est évident que la force motrice ne peut se définir que par son effet, c’est-à-dire par le mouvement qu’elle produit. Force mouvante, est proprement la même chose que force motrice; cependant on ne se sert guere de ce mot que pour désigner des forces qui agissent avec avantage par le moyen de quelque machine. Ainsi on appelle parmi nous forces mouvantes, ce que d’autres appellent puissances méchaniques. Ce sont les machines simples dont on fait mention dans les élémens de Statique, et de la combinaison desquelles on compose toutes les autres machines; savoir le levier, le plan incliné, la vis, le coin, la poulie. On peut même les réduire à deux, le levier et le plan incliné; car la vis se réduit au plan incliné et au levier, la poulie et le coin au levier. Voyez Vis, Coin, Poulie, etc. Ces différentes machines facilitent l’action des puissances pour mouvoir des poids, soit parce qu’elles diminuent en effet l’action que la puissance seroit obligée d’exercer pour mouvoir le poids immédiatement, soit parce que la maniere dont la puissance est appliquée favorise son action. Ainsi dans la poulie, par exemple, la puissance doit être égale au poids; cependant la poulie aide la puissance, parce que la maniere dont la puissance y est appliquée facilite son action, et la met en état d’agir commodément et sans gêne. Voyez Poulie, etc. A ces cinq forces mouvantes ou machines simples, M. Varignon dans son projet de Méchanique, en ajoûte une sixieme qu’il appelle la machine funiculaire, et qui n’est qu’un assemblage de cordes par le moyen desquelles différentes puissances tirent un poids. Voyez Funiculaire. Pour connoître l’effet de ces différentes machines, il faut le calculer dans le cas de l’équilibre; car dès qu’on a la puissance capable de soûtenir un poids, alors en augmentant tant-soit-peu cette puissance, on fera mouvoir le poids. Or pour calculer le cas de l’équilibre, il suffit d’employer le principe de la composition et de la décomposition des forces. Il faut pour cela prolonger d’abord, s’il est nécessaire, les directions de deux forces quelconques, et chercher celle qui en résulte; ensuite chercher la résultante de cette derniere et d’une troisieme force, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on soit arrivé à une derniere force, qui doit ou être = 0, ou au moins passer par un point fixe, pour qu’il y ait équilibre. En effet, si cette derniere force qui résulte de la réunion de toutes les autres, n’étoit pas égale à zéro, ou ne passoit pas par un point fixe dont la résistance anéantît son action, il n’y auroit pas d’équilibre, comme on le suppose, puisque cette force produiroit alors quelque mouvement. Ce principe de la réduction de toutes les forces à une seule, renferme toute la Statique, et on peut en voir l’application aux articles des différentes machines. Force résultante. C’est ainsi que quelques auteurs ont nommé la force unique qui résulte de l’action de plusieurs autres. Cette force résultante se trouve par le principe de la diagonale du parallélogramme. Voyez Composition. Quand deux ou plusieurs forces sont paralleles, on suppose que leurs directions concourent à l’infini, et par ce moyen on trouve toûjours la résultante; car deux paralleles peuvent être censées concourir à l’infini. Voyez Parallele. (O) Force des Eaux, (Hydraul.) Sans entrer ici dans le détail des forces mouvantes, que l’on renvoye à la Méchanique ou à la Géométrie, nous ne parierons que de la force des eaux. La force, la dépense et la vîtesse des eaux sont souvent confondues chez les auteurs; c’est l’effort que fait l’eau pour sortir et s’élancer contre la colonne d’air qui résiste et pese dessus; elle dépend donc de deux choses, de la colonne d’eau, et de la colonne d’air. Voyez Colonne. Les vîtesses sont entre elles comme les racines quarrées des hauteurs, ou en raison soudoublée des hauteurs. Soit la hauteur d’un réservoir supposée de 16 piés, et une autre de 25, les vîtesses de ces deux réservoirs sont entr’elles comme 4 est à 5, parce que 4 est racine de 16, et 5 est racine de 25. On évalue la force d’un homme qui sert de moteur à une pompe à bras, environ à 25 liv. quand il fait marcher cette pompe sans effort; celle d’un cheval qui fait tourner la manivelle, suivant l’expérience qu’on en a faite, est estimée valoir la force de sept hommes: ainsi elle vaut sept fois 25 livres, qui font 175 livres. Voyez l’article suivant. On sait de plus que 10 livres de force soûtiennent en équilibre 10 livres d’eau, et qu’il faut un degré de force de plus pour l’entraîner et la faire monter, Sur ce principe, un homme qui est la force motrice d’une pompe à bras, et qui en fait aller la manivelle; s’il employe 11 livres de force, enlevera 10 liv. d’eau en l’air, en supposant qu’il n’y a point de frotemens, pour lesquels on ajoûte toûjours un tiers en sus dans le calcul. Si, par exemple, la pesanteur du corps que l’on veut élever pese 90 livres, il faut ajoûter à cette somme son tiers, qui est 30, pour l’élever et surmonter la résistance des frotemens; ce qui fait en tout 120 livres de force, pour faire monter une colonne d’eau de 90 livres pesant. On évalue la force ou la vîtesse d’un courant, d’une riviere, d’un ruisseau, d’un aqueduc, en déterminant sur son bord une base à discrétion, et par le moyen d’une boule de cire mise sur l’eau, et d’une pendule à secondes, on sait combien de tems la boule entraînée par le courant, a été à parcourir l’espace de la base supposée de 20 toises. Si la boule a été 30 secondes, moitié d’une minute, dans sa course, ce seroit 20 toises ou 120 piés en 30 secondes, et 4 piés par seconde; vous multiplierez cette vîtesse de 4 piés par la largeur du ruisseau, qu’on suppose ici de 12 piés, ce qui donnera 48 piés quarrés par seconde pour la superficie du canal. Prenez la profondeur de ce canal ou ruisseau, par exemple de 2 piés, qui en multipliant les 48 piés de la superficie, vous donneront 96 piés pour la solidité de l’eau qui s’écoulera dans l’espace d’une seconde: ces 96 piés cubes multipliés par 35 pintes valeur du pié cube, font 3360 pintes, qui s’écouleront par seconde. Il y a une autre méthode que la boule de cire, pour connoître la vîtesse d’une riviere; on la trouvera dans les mémoires de l’académie des Sciences, année 1733, page 363. Voyez aussi le mot Fleuve. (K) Force des Animaux. Le premier auteur qui ait examiné la force de l’homme avec quelque précision, et qui l’ait comparée avec celle des autres animaux, c’est sans doute M. de la Hire, dont l’écrit sur ce sujet est imprimé parmi les mémoires de l’académie des Sciences, année 1699. M. Desaguliers a traduit et critiqué plusieurs endroits de ce mémoire, dans les notes sur la quatrieme leçon de la physique expérimentale, pag. 246 et suiv. de l’original anglois. Je vais donner un résultat des observations de ces deux célebres méchaniciens. M. de la Hire suppose qu’un homme ordinaire, mais fort, pese 140 livres. Cet homme ayant les jarrets un peu pliés, peut se redresser, quoique chargé d’un poids de 152 livres. Les muscles des jambes et des cuisses élevent donc un poids de 290 liv. mais seulement de deux ou trois pouces. M. Desaguliers trouve cette estimation fautive et trop médiocre, puisqu’il est ordinaire de voir des porte-faix monter un escalier, ayant un fardeau de 250 livres. Ils ne peuvent le descendre à la vérité étant chargés d’un aussi grand poids. La livre averdupois des Anglois est entre un onzieme et un douzieme moindre que la nôtre. Dans un homme chargé qui marche, le centre de gravité de son corps et du fardeau réunis, décrit un arc de cercle, qui a pour centre le pié immobile; et la jambe mobile qui pousse en avant ce centre de gravité, décrit aussi un arc de cercle de même étendue. M. de Fontenelle (Hist. de la même année, pag. 97.) a très-bien remarqué, que plus cet arc est grand par rapport au sinus verse de sa moitié, plus la force mouvante a d’avantage à cause de sa vîtesse et du peu d’élévation du poids. C’est ce qui a fait penser à M. de la Hire, qu’un homme chargé de 150 liv. ne pourroit monter un escalier dont les marches seroient de cinq pouces, comme elles sont ordinairement; ce qu’on a déjà vû être contraire à l’observation de M. Desaguliers. Si un homme qui pese 140 livres saisit un point fixe placé sur sa tête, il peut par l’effort des muscles des bras et des épaules, élever tout son corps, et même un poids de 20 livres, dont il seroit chargé. Suspendu alors à une corde, qui passant sur une poulie soûtient par son autre extrémité un poids de 160 livres, il fait équilibre avec ce poids, et le surmonte, si l’on augmente un peu son fardeau de 20 livres. Ce même homme prenant avec les mains un poids de 100 livres, placé entre ses jambes, l’éleve en se redressant. Comme les muscles des lombes soûtiennent la moitié supérieure de son corps, on peut évaluer leur effort à 170 liv. Mais M. Desaguliers assûre que les travailleurs en général élevent avec leurs mains un poids de 150, et quelquefois de 200 liv. Un homme, le corps panché et les genoux pliés, ne pourra lever de terre un poids de 160 liv. que ses bras soûtiennent d’ailleurs; les muscles des jambes et des cuisses devroient alors soûtenir le poids de 160 liv. et celui de tout le corps. Or ils ne le peuvent pas, suivant M. de la Hire, parce que dans cette disposition de tout le corps, la force se distribue par la distribution des esprits dans toutes les parties. Cette raison n’éclaire pas l’esprit; il semble que pour se former une idée plus nette des résistances immenses que la nature auroit à surmonter dans cette situation, il faut rappeller les propositions de Borelli sur une suite d’articulations fléchies. Je me contenterai de citer la proposition 54, I. part. du traité de motu animal. où Borelli prouve que dans un portefaix panché en-avant, qui auroit les jarrets pliés et qui s’appuyeroit sur la pointe d’un pié (ce qui est leur attitude ordinaire en marchant); l’effort combiné de tous les muscles qui concourent à soûtenir son fardeau, feroit cinquante fois plus grand que ce fardeau. Voyez l’article Mouvement des Animaux. M. de la Hire avoit vû à Venise un homme jeune et foible, qui soûtenoit un âne en l’air par un moyen singulier. Ses cheveux étoient liés de côté et d’autre par des cordelettes, auxquelles on attachoit par des crochets les deux extrémités d’une sangle large qui passoit par-dessous le ventre de cet âne. Monté sur une petite table, il se baissoit pendant qu’on attachoit les crochets à la sangle; il se redressoit ensuite et élevoit l’âne en appuyant ses mains sur ses genoux. Il élevoit de même des fardeaux qui paroissoient plus pesans, et il disoit qu’il y trouvoit moins de peine, à cause que l’âne se débattoit en perdant terre. M. de la Hire a considéré dans ce jeune homme la grande force des muscles des épaules et des lombes. M. Desaguliers prétend, avec beaucoup de vraissemblance, que les muscles des lombes sont incapables d’un pareil effort; il aime mieux avoir recours à la force des extenseurs des jambes, qu’il dit être six fois plus considérable. Il assûre que ce jeune homme avoit le corps droit et les genoux pliés; de sorte qu’il mettoit les tresses de ses cheveux dans le même plan que les têtes des os des cuisses, et les chevilles. La ligne de direction du corps et de tout le poids passoit ainsi entre les plus fortes parties des piés, qui supportoient la machine; alors il se relevoit sans changer la ligne de direction. La raison pour laquelle l’âne en se débattant, rendoit le fardeau plus incommode, c’est qu’il faisoit vaciller la ligne de direction. Quand elle étoit portée en-avant ou en- arriere, les muscles des lombes se mettoient en jeu pour la rétablir dans sa premiere situation. M. Desaguliers raconte des tours d’adresse, qu’un allemand montroit à Londres pour des tours de force, et dont il fut spectateur avec MM. Stuart, Pringle, et milord Tullibardin. Cet homme assis sur une planche horisontale (inclinée en-arriere elle l’auroit situé plus avantageusement), et appuyant ses piés coutre un ais vertical immobile, avoit un peu au-dessous des hanches une forte ceinture, terminée par des anneaux de fer; à ces anneaux étoit attachée par un crochet une corde, qui passant entre ses jambes, sortoit par une ouverture pratiquée dans l’appui vertical. Plusieurs hommes, ou deux chevaux même, en tirant cette corde, ne pouvoient l’ébranler. Il se plaçoit encore dans une espece de chassis de bois, préparé pour cet effet, et prétendoit élever, quoiqu’il ne fit réellement que soûtenir, un canon de deux ou trois mille liv. pesant, porté sur le plat d’une balance, dont les cordes étoient attachées à la chaîne qui pendoit de sa ceinture. Les cordes étant bien tendues et ses jambes bien affermies, on poussoit les rouleaux qui supportoient le plat de balance, et le canon restoit suspendu. M. Desaguliers fit une semblable expérience devant le roi Georges I. et plusieurs la répéterent après lui. Tout cela s’explique aisément par la résistance des os du bassin, qui sont arcboutés contre un appui vertical ou horisontal; par la pression de la ceinture qui affermit les grands trochanters dans leurs articulations; par la force des jambes et des cuisses, qui, lorsqu’elles sont parfaitement droites, présentent deux fortes colonnes capables de soûtenir au-moins quatre ou cinq mille livres. On sait qu’une puissance est inefficace, quand son action se dirige par le centre du mouvement; et M. Desaguliers fait une application ingénieuse de la ceinture dont nous avons parlé plus haut, dont un ou plusieurs hommes pourroient se servir pour hausser ou abaisser le grand perroquet d’un navire, en s’appuyant contre les échelons d’une forte échelle couchée sur le tillac. Les autres détails du docteur Desaguliers sur les tours d’adresse, qui passent pour des tours de force extraordinaires, sont assez curieux; mais je les supprime, de crainte d’être trop long. Pour donner une idée de la force des extenseurs des jambes, M. Desaguliers dit qu’on voit à Londres les fiacres s’élancer hors de leurs siéges dans un embarras, et soûlever leur voiture avec leur dos sans le secours de qui que ce soit, quoiqu’ils ayent quatre personnes dans leur carrosse, et le train chargé de trois ou quatre coffres. Nos fiacres font de même à Paris, et appellent cela porter leur derriere. Les porte faix en Turquie portent sept, huit, et jusqu’à neuf cents livres pesant. Ils s’appuient sur un bâton quand on les charge: on prend soin aussi de les décharger. M. Desaguliers croit que c’est à une situation semblable qu’étoit dûe la résistance étonnante de cette fameuse tortue, que formoient les soldats romains avec leurs boucliers. V. Fortice. Il doit paroître surprenant que des charges de 8 ou 9 quintaux n’écrasent pas le dos des porte-faix de Constantinople; sans doute les vertebres se soûtiennent mutuellement, et leurs muscles se roidissent chez eux, pour assujettir l’épine à une courbure constante: mais cette force paroît bien médiocre, et il faut avoir recours à une troisieme espece de résistance qu’on n’a pas encore appliquée ici, je veux dire à la résistance des cartilages intermédiaires des vertebres. Je crois que tous ceux qui ont lû Borelli et Parent sur la force de ces cartilages, seront de mon avis; et je remarquerai seulement que les auteurs n’ont pas fait assez d’attention aux poids immenses que peut soûtenir la résistance des ligamens et des cartilages. En calculant d’après la proposition 61 de Borelli, l’imagination seroit effrayée de la force prodigieuse que la nature employe pour la résistance de ces cartilages dans les porte-faix de Constantinople. Tout le monde connoît la résistance des os du crane aux fardeaux qu’on lui fait supporter. M. Hunauld a expliqué cette résistance très-méchaniquement, dans les Mém. de l’ac. 1730; mais il ne savoit peut-être pas qu’un poids de 9 quintaux ne suffit point pour la vaincre: or c’est ce qu’on observe tous les jours à Marseille. Les porte-faix y soûtiennent à quatre un poids de 36 quintaux; ils ont la tête enveloppée d’une espece de sac qui leur ceint les tempes, et qui se termine en un bourrelet qui tombe sur les épaules; sur ce bourrelet portent de longues perches, où sont suspendues les cordes qui élevent le plan sur lequel est le fardeau. Ainsi non-seulement la résistance de la voûte du crane, mais même celle de l’atlas et des autres cartilages du cou, est supérieure à l’effort d’un poids de 900 liv. agissant par un levier assez long. Desaguliers, qui ne considere que le travail des muscles dans un homme qui supporte un poids sur ses épaules, remarque que les porte-faix de Londres qui travaillent sur les quais, et qui chargent ou déchargent des navires, portent quelquefois des fardeaux qui tueroient un cheval. Il n’en donne point la raison; elle suit de ce que nous venons de dire, et il ne faut considérer que la situation perpendiculaire, ou du-moins peu inclinée à l’horison dans les vertebres de l’homme, et la situation horisontale des vertebres du cheval, qui rend leur luxation beaucoup plus facile. Desaguliers raconte des tours de force prodigieux que faisoit un nommé Topham, sans employer aucun art pour les rendre étonnans. Je l’ai vû, dit-il, lever un rouleau du poids de 800 livres, étant debout dans un chassis au-dessus, saisissant avec ses mains une chaîne qui y étoit attachée. Comme il se courboit un peu en-avant pour cette opération, il faut ajoûter le poids du corps au poids élevé, et considérer ici principalement les muscles des lombes: d’où il suit que ce Topham étoit presque une fois aussi fort, à cet égard, que les hommes qui le sont le plus, ceux-ci n’élevant guere plus de 400 liv. de cette maniere. Je dis à cet egard, car les différentes parties du corps peuvent avoir des proportions de force très-peu semblables, suivant le genre de travail et d’exercice auquel chaque homme est habitué. M. George Graham a eu la premiere idée d’une machine, que Desaguliers a perfectionnée, et qui sert à mesurer dans chaque homme la force des bras, du cou, des jambes, des doigts et des autres parties du corps. Un cheval est égal en force, pour tirer, à cinq travailleurs anglois, suivant les observations de Jonas Moore; à six ou sept françois, suivant nos auteurs; ou à 7 hollandois, selon Desaguliers: mais pour porter une charge sur le dos, deux hommes sont aussi forts, et quelquefois plus qu’un cheval. Un porte-faix de Londres transportera 200 liv. allant assez vîte pour faire trois milles par heure: les porteurs de chaise, en portant 150 livres chacun, marchent fort vîte, et sur le pié de quatre milles par heure; tandis qu’un cheval de messager, qui fait environ deux milles par heure, porte seulement 224 liv. ou 270 liv. quand il est vigoureux, et que les chemins sont bons. Le cheval est plus propre pour pousser en avant; l’homme, pour monter. Un homme chargé de 100 livres montera plus vîte et plus facilement une montagne un peu roide, qu’un cheval chargé de 300 livres ne les tire. Les parties du corps de l’homme sont mieux situées pour grimper, que celles du cheval. On voit à Londres des chevaux de haute taille, lorsqu’ils sont attachés à des charrettes portées sur des roues fort hautes, traînes jusqu’à deux milles en montant la rue de S. Dunstan’s Hill; mais le charretier épaule la voiture dans les pas difficiles. L’application aux différentes machines fait extrèmement varier la comparaison de la force des hommes et des chevaux. M. de la Hire détermine d’une maniere très-juste et très-ingénieuse, l’effort de l’homme pour tirer ou pousser horisontalement: il considere sa force comme appliquée à la manivelle d’un rouleau dont l’axe est horisontal, et sur lequel s’entortille une corde qui soûtient un poids: il fait abstraction de l’avantage méchanique qu’on peut donner à ce cabestan, des frotemens, et de la difficulté qu’a la corde à se ployer. Si le coude de la manivelle est placé verticalement à la hauteur des épaules; si la direction des bras est horisontale, et fait un angle droit avec la position du corps, il est clair qu’on ne peut faire tourner la manivelle: mais si la manivelle est au-dessus ou au-dessous des épaules, la direction du bras et celle du tronc feront ensemble un angle obtus ou aigu; et l’homme aura pour tirer ou pour pousser la manivelle, cette force qui dépend de la seule pesanteur du corps. On doit considérer cette pesanteur comme réunie dans le centre de gravité, qui est à-peu-près à la hauteur du nombril au-dedans du corps. Si le coude de la manivelle est placé horisontalement à la hauteur des genoux, l’homme qui la releve en tirant, peut élever le poids de 150 livres, qui sera attaché à l’extrémité de la corde, en prenant tous les avantages possibles, puisque son effort est le même que pour élever ce poids (voyez ci-dessus): mais pour abaisser la manivelle, il ne peut y appliquer qu’un effort de 140 livres, qui est le poids de tout son corps, à moins qu’il ne soit chargé. Si le corps étant fort incliné vers la manivelle, elle est à la hauteur des épaules, il faudra considérer 1°. le bout des piés comme le point d’appui d’un levier, qui passant par le centre de gravité de tout le corps, se termine à la ligne des bras, prolongée s’il est nécessaire: 2°. que le centre de gravité étant chargé du poids de tout le corps, de 140 livres, avec sa direction naturelle, l’extrémité du levier supposé est soûtenue dans la ligne horisontale des bras. Cela posé: Soit ce levier de 140 parties, et la distance du point d’appui au centre de gravité, de 80; l’effort de tout le corps à l’extrémité du levier, sera le même que si un poids de 80 livres y étoit suspendu avec sa direction naturelle et perpendiculaire à la ligne des bras: donc si l’on mene du point d’appui une perpendiculaire sur la ligne des bras, cette perpendiculaire sera à la coupée depuis l’extrémité du levier, comme le poids de 80 livres avec sa direction naturelle, est à son effort sur la manivelle, suivant la direction horisontale: donc si le levier fait un angle de 70 degrés avec la ligne des bras, la position du corps sera inclinée à l’horison d’un angle de plus de 60 degrés, qui est tout au plus l’inclinaison où un homme peut marcher: le sinus de 70 degrés sera au sinus de son complément comme 3 à 1, à très-peu-près; et par conséquent, l’effort du poids de 80 livres, selon la direction horisontale, sera un peu moins de 27 liv. L’effort ne sera pas plus grand dans la même inclinaison, soit que la corde soit attachée vers les épaules ou au milieu du corps, le rapport des sinus demeurant le même. Si le levier supposé faisoit avec la ligne des bras un angle de 45 degrés, on voit que le poids du corps soûtiendroit 80 livres: mais la ligne du corps étant alors beaucoup plus inclinée à l’horison, que de 45 degrés, un homme pourroit à peine se soûtenir. Un homme panché en arriere tire avec bien plus de force que lorsqu’il est courbé en avant: le levier suppose dans le cas précédent est au contraire dans celui-ci plus incliné à l’horison que la ligne du corps: c’est pour cette raison que les rameurs tirent les rames de devant en arriere. M. de la Hire n’a pas remarqué qu’ils ne se renversent qu’après s’être panchés en avant: le poids de leur corps acquiert plus de force par cette espece de chûte. D’ailleurs l’homme en voguant agit avec plus de muscles à- la-fois pour surmonter la résistance, que dans aucune autre position. Après avoir égalé l’effort continuel d’un homme qui pousse, a 27 livres, M. de la Hire remarque qu’un cheval tire horisontalement autant que sept hommes; et en conséquence il estime la force d’un cheval à 189 livres, ou un peu moins de 200 livres: les chevaux chargés peuvent tirer un peu plus, cet effet dépendant en partie de leur pesanteur. Cependant il faut prendre garde dans les machines, que si on combine l’effet de la pesanteur du cheval avec l’effet de son impulsion, on rallentira sa vîtesse, puisqu’à chaque pas il est obligé de monter effectivement. Desaguliers divise le cercle que décrit la manivelle d’un vindas en quatre parties principales; il donne 160 livres de force à un homme qui la fait tourner lorsqu’elle est à la hauteur de ses genoux; 27 livres, lorsqu’elle est plus élevée; 130 livres lorsqu’il l’oblige à descendre, en y appuyant le poids de son corps; et 30 livres, lorsqu’elle est au point le plus bas. Ces forces font 347 liv. qui divisées par 4, donnent \scriptstyle 86 \frac {3}{4}; c’est le poids qu’un homme pourroit élever continuellement, s’il n’étoit oblige de s’arrêter pour prendre haleine: ce qui fait que le poids l’emporte au premier point foible, sur-tout quand la manivelle se meut lentement, comme cela doit être si l’homme veut employer toute sa force dans toute la circonférence du cercle qu’il décrit. Il faudroit encore qu’il agît toûjours par la tangente de ce cercle; ce qui n’arrive point. Il faut de plus que la vîtesse soit assez grande pour que la force appliquée aux points avantageux ne soit pas éteinte avant que d’arriver aux points foibles; ce qui rendroit ce mouvement irrégulier et difficile à continuer. De-là Desaguliers conclut qu’un homme appliqué à la manivelle d’un vindas, ne peut surmonter plus de 30 livres, travaillant dix heures par jour, et élevant le poids de trois piés et demi par seconde: ce qui est la vîtesse ordinaire des chevaux. Il veut qu’on augmente cette vîtesse d’un sixieme, et même d’un tiers, si l’on se sert du volant, et qu’on diminue le poids à proportion. On suppose toûjours que le coude de la manivelle ne décrive pas un cercle plus grand que la circonférence du rouleau; ce qui donneroit à l’homme un avantage méchanique. Dans cette supposition, si deux hommes travaillent aux extrémités d’un treuil horisontal, ils soûtiendront plus aisément 70 livres, qu’ils n’en auroient porté 30 chacun séparément, pourvû que le coude de l’une des manivelles soit à angles droits avec l’autre. On se contente de placer les manivelles dans une direction opposée: mais on sent que la compensation qui résulte de cette coûtume est bien moins avantageuse que l’arrangement proposé par Desaguliers: ce physicien célebre corrige les inégalités de la révolution du treuil, quand le mouvement est rapide, comme de 4 ou 5 piés par seconde, par l’application d’un volant, ou plûtôt d’une roue pesante qui fasse des angles droits avec l’essieu du vindas. Par-là un homme pourra quelque tems surmonter une résistance de 80 livres, et travailler un jour entrer, quand la résistance est seulement de 40 livres. La plus grande force des chevaux et la moindre force des hommes, est lorsqu’ils tirent horisontalement en ligne droite. M. de la Hire nous apprend, mém. acad. des Sciences, ann. 1702, p. 261. que les chevaux attachés aux bateaux qui remontent la Seine, lorsqu’ils ne sont point retardés par plusieurs empêchemens qui surviennent dans la navigation, soûtiennent chacun 158 livres, en faisant un pié et demi par seconde, et travaillant dix heures par jour. M. Amontons rapporte des observations curieuses dans son mémoire sur son moulin à feu, parmi ceux de l’academie des Sciences, ann. 1699, p. 120-21. expérience sixieme. Les ouvriers qui polissent les glaces se servent pour presser leurs polissoirs, d’une fleche ou arc de bois dont un bout arrondi pose sur le milieu du polissoir; l’autre qui est une pointe de fer, presse contre une planche de chêne arrêtée au-dessus de leur travail. Par des expériences faites avec des polissoirs de différentes grandeurs pressés par des fleches de différentes forces, il a trouvé que la force moyenne nécessaire pour les tirer, est de 25 liv. que par conséquent la volée de leur fleche étant d’un pié et demi, et le tems qu’ils employent à pousser et à retirer leur polissoir étant d’une seconde, leur travail équivaut à l’élévation continuelle d’un fardeau de 25 liv. à 3 piés par seconde; il ne faut guere compter que sur dix heures de leur travail. On lit dans les réflexions de M. Couplet sur le tirage des charretes et des traineaux, mém. acad. p. 63-4. que les charretes ordinaires attelées de trois chevaux, menent habituellement sur le pavé une charge de pierres de taille d’environ 50 piés cubiques, et par conséquent de près de 7 milliers. Il remarque aussi que nos haquets de brasseur à Paris, attelés d’un seul cheval grand et fort, et à Rome, les charretes montées sur leurs roues de six piés de diametre, attelées d’un seul cheval, portent des charges qu’un effort moyen de 200 l. ne pourroit pas surmonter. M. Couplet entend ici l’effort moyen des chevaux, qu’il a supposé plus haut, d’après la détermination de M. de la Hire: mais il est étonnant qu’il n’ait pas pris garde que M. de la Hire ne parle point des charrois, où l’on n’a que les frotemens à surmonter: ensorte qu’un cheval de taille médiocre tirera souvent plus de mille livres, s’il est attaché sans desavantage à une charrete. M. de la Hire, et Desaguliers après lui, considerent l’action des chevaux qui élevent un fardeau hors d’un puits, par exemple, par le moyen d’une poulie ou d’un cylindre qui a le moindre frotement possible. C’est dans ce cas que les chevaux tireront environ 200 livres l’un dans l’autre, en travaillant huit heures par jour, et faisant à- peu-près deux milles et demi par heure, c’est-à-dire environ trois piés et demi par seconde. Le même cheval, s’il tire 240 livres, ne peut travailler que six heures par jour, et ne va pas tout-à-fait aussi vite dans les deux cas: s’il porte quelque poids, il tirera mieux que s’il n’en porte point. On doit estimer de même le travail des chevaux dans les moulins et les machines hydrauliques. Il faut donner au troitoir des chevaux qui font mouvoir les cabestans de ces machines, un assez grand diametre, parce que dans des cercles trop petits, la tangente suivant laquelle le cheval devroit tirer, fait un trop grand angle avec ces cercles; et le cheval pousse le rayon suivant la corde du cercle: il fait avec le rayon des angles si aigus par derriere, que dans un trotoir de 19 piés de diametre, Desaguliers a éprouvé qu’un cheval perd les deux cinquiemes de la force qu’il auroit eue dans un trotoir de 40 piés de diametre; ce qui le détermine à lui donner au moins cette étendue. Les Meûniers s’imaginent qu’il suffit de conserver la proportion des vîtesses de la puissance et du poids qui a lieu dans les plus grands trotoirs; ou que diminuant le diametre de la roue en couteau, de même qu’on diminue la distance du cheval au centre, la difficulté du tirage sera la même, n’ayant point égard à l’entortillement du cheval: mais ces ouvriers ne prennent pas garde à l’effort qu’ils font faire au cheval par cette disposition. Desaguliers croit que la maniere la plus efficace d’employer les hommes à des machines qui produisent leur effet par le jeu des pompes qu’elles renferment, est de faire agir ces hommes en marchant, tout le poids du corps étant successivement appliqué aux pistons des pompes, etc. M. Daniel Bernoulli, p. 181-2. de son hydrodynamique, regarde comme le plus avantageux de tous l’effet que produit dans les machines la pression d’un homme qui marche, vû que c’est le genre de travail auquel nous sommes le plus accoûtumés. Il croit, ibid. p. 198. que cet avantage peut augmenter l’effet du double. Desaguliers, à la fin du II. tome, détermine ainsi le maximum de la perfection des machines hydrauliques. Un homme, dit-il, avec la meilleure machine hydraulique, ne peut pas élever plus d’un muid d’eau par minute à dix piés de hauteur, en travaillant tout le jour; mais il peut en élever presque le double en ne travaillant qu’une ou deux minutes. M. Dan. Bernoulli établit qu’un homme, avec la machine la plus parfaite, pourra élever à chaque seconde un pié cubique d’eau à la hauteur d’un pié. Il n’en est pas des forces des animaux comme des forces des corps inanimés. Une force animale donnée ne peut produire tous les mouvemens où le poids et la vîtesse sont en raison réciproque. Un homme ne peut parcourir qu’un certain espace dans un certain tems, quand même il ne tireroit aucun poids. Celui qui éleve 100 livres à dix piés de hauteur, ne pourroit élever dans le même tems une livre à 1000 piés de hauteur. Si deux hommes également robustes font d’abord le même effort avec la même vîtesse; que l’un des deux ensuite double son effort, et l’autre sa vîtesse; l’effet produit sera toûjours le même: mais la difficulté qu’éprouvera le second pourra être beaucoup plus considérable. Cette remarque de M. Dan. Bernoulli éclaircit ce que nous venons de dire touchant la difference des forces animées et inanimées. S’Gravesande a très-bien vû, physices elementa mamathematica, tom. I. n°. 1856. que si on cherche le maximum de l’effet qu’un animal peut produire, il faut d’abord déterminer un degré de vitesse avec laquelle il puisse agir commodément: il faut ensuite chercher le maximum d’intensité d’une action qui puisse être continuée un tems assez long. M. Bouguer dit fort bien, dans son traité du navire, p. 109. qu’il seroit de la derniere importance dans plusieurs rencontres, de connoître combien la force des hommes diminue, lorsqu’ils sont obligés d’agir avec plus de promptitude: c’est ce que l’Anatomie, quoique extrémement aidée de la Géométrie dans ces derniers tems, ne nous a point encore appris. On peut exprimer, poursuit-il, cette relation par les coordonnées d’une ligne courbe, dont quelques-uns des symptomes se présentent: mais cela n’empêche pas qu’elle ne soit également inconnue. Voyez Mouvement des animaux. M. Martine, prop. 24 et 25 de son livre de similibus animalibus, assûre que les forces contractives des muscles, et les forces absolues des membres mis en mouvement dans des animaux semblables, sont comme les racines cubes des quatriemes puissances de leurs masses. Il me paroît que l’auteur sonde ses preuves sur un grand nombre d’hypothèses douteuses, ou qui n’ont point d’application dans la nature (voyez Application de la Géométrie à la Physique), mais je crois qu’il réussit très-bien à détruire la prétendue demonstration de Cheyne, dont l’opinion adoptée par Freind et par Wainewright, est que les forces des animaux de la même espece ou du même animal, en différens tems, sont en raison triplée des quantités de la masse du sang. (g) Forces vitales, (Thérapeut. Médicinale.) ce sont dans les malades quelques actions qui accompagnoient auparavant la santé, et qu’on peut pour cette raison regarder comme des restes de l’état sain qui précédoit et des effets de la vie présente: c’est pourquoi on leur donne le nom de forces: elles dépendent du mouvement qui reste aux humeurs dans la circulation par les vaisseaux. Or ce mouvement, si petit qu’il puisse être, suppose du-moins encore une circulation par le coeur, les poumons, et le cervelet, dans laquelle conséquemment consiste la moindre force de la vie, qui est susceptible d’acquérir divers degrés d’augmentation. L’état de la vie se connoît donc par ces forces: celles-ci se manifestent par les effets qu’elles produisent dans le malade; ces effets sont l’exercice qui se fait des fonctions encore permanentes. Ces fonctions consistent en ce que les humeurs sont poussées par les vaisseaux et les visceres. Pour que cela se fasse, il faut une certaine quantité d’humeurs bien conditionnées, et une continuité de mouvement de ces humeurs par les vaisseaux mêmes. L’action des vaisseaux dépend uniquement de la contraction des fibres, au moyen de laquelle contraction les fibres tiraillées et distendues en arc par la liqueur qui circule, se racourcissent, se disposent en ligne droite, s’approchent vers l’axe de leur cavité, et poussent les humeurs qu’elles contiennent: telles sont par conséquent, à proprement parler, les forces des vaisseaux. Voyez Fibre. Mais il est évident que ces forces viennent d’une vertu de ressort et de contraction, par laquelle la fibre résiste à sa distraction: elles requierent en même tems dans les membranes vasculeuses des grands vaisseaux, deux sortes d’humeurs alternativement poussées; l’une très-tenue, dans les plus petits vaisseaux nerveux; l’autre plus épaisse, dans les grands vaisseaux. L’art de prédire l’évenement d’une maladie, est principalement fondé sur la connoissance de la comparaison des causes dont dépend ce qui reste encore de forces vitales au malade, avec les causes qui ont produit sa maladie actuelle. On connoît l’efficacité de la cause qui entretient encore la vie, par les fonctions qui restent principalement vitales, ensuite animales et naturelles: ce qui s’énonce ordinairement par deux axiomes. 1°. Plus il y a de fonctions semblables aux mêmes fonctions qui ont coûtume de se faire dans la santé, et plus elles leur sont semblables, plus les forces de la nature sont grandes et efficaces, et plus il y a d’apparence de recouvrer une santé parfaite. 2°. Plus est saine dans le malade cette fonction dont plusieurs autres dépendent comme de leur cause, plus les affaires du malade sont en bon train; et l’on tire des conséquences opposées des propositions contraires, (D. J.) Force, grande force, petite-force, (Jurisprud.) La coûtume de Bar commence ainsi: « Premierement, la coûtume est telle, que tous fiefs tenus du duc de Bar, en son bailliage dudit Bar, sont fiefs de danger, rendables à lui, à grande et petite-force»… M. le Paige, commentateur de cette coûtume, dit sur grande et petite-force: «La coûtume de S. Mihiel, tit. ij. art. 5. nous découvre le sens de ces mots, lorsqu’elle dit que tous châteaux, maisons, forteresses, et autres fiefs, sont rendables au seigneur, à grande et petite-force, pour la sûreté de sa personne, défense de ses pays, et pour la manutention, exécution, et main-forte de sa justice; en telle sorte que le vassal commettroit son fief, s’il étoit refusant ou dilayant de ce faire. La grande force, continue M. le Paige, se fait avec artillerie et canon, même avec gens de guerre: et la petite-force, par les voies ordinaires de la justice, par saisie et commise». * Forces, (Arts méchan.) ciseaux qui n’ont point de clous au milieu, mais qui sont joints par un demi-cercle d’acier qui fait ressort, et qui en approche ou éloigne les branches. * Forces, (Gantier.) ce sont des especes de ciseaux à ressort d’un pié de long, qui servent pour tailler la peau propre à faire des gants. Voyez Gantier. * Forces, (Gazier.) ce sont de petits ciseaux à ressort d’environ un demi-pié de longueur: on s’en sert pour découvrir le brocher des gazes à fleur. Voyez Gaze. Celles des manufactures en soie sont de la même espece. * Forces, (Chandelier.) espece de ciseaux dont se servent les Chandeliers pour couper le bout des meches, et pour les egaliser. Voyez Chandelier. C’est le taillandier qui fait toutes ces sortes de grands ciseaux. * Forces, ou Jambes de force, (Charpent.) sont des pieces de bois qui servent à soûtenir l’entrait dans lequel elles sont à tenons et mortaises, avec goussets. Voyez nos Planches de Charpenterie. Forces, (Faire les-) Manége. L’action de faire les forces consiste de la part du cheval dans celle de mouvoir sans cesse de côté et d’autre la mâchoire postérieure. Par ce mouvement continuel et desagréable, le point d’appui varie toûjours; et les effets de main ne peuvent jamais être justes et certains. Puisque ce n’est que dans les instans où cette même main veut agir, que l’animal se livre à cette action, il me paroît que l’on doit conclure qu’il cherche alors à dérober les barres, ou les autres parties de sa bouche qui se trouvent exposées à l’impression du mors, sans doute à raison de la douleur que lui suscite cette impression, ou d’une incommodité quelconque qu’elle lui apporte. Or cette douleur ou cette incommodité me met en droit de supposer trop de sensibilité dans ces mêmes parties, de l’irrésolution, de la lenteur, de la dureté, et de l’ignorance des mains auxquelles il a d’abord été soûmis. On peut encore chercher l’origine de ce défaut dans la mauvaise ordonnance des premieres embouchures, dans le peu de soin que l’on a eu d’en faire polir et d’en faire joindre exactement les pieces, et plus souvent encore dans le peu d’attention de l’éperonnier à fixer le canon avec une telle précision dans son juste lieu, qu’il ne repose point immédiatement sur la portion tranchante de la barre, et qu’il ne trébuche pas sur la gencive. Des mors trop étroits qui serreront les levres; des gourmettes trop courtes qui comprimeront la barbe, occasionneront aussi ce vice, auquel on ne peut espérer de remédier qu’autant que l’on substituera, dans de semblables circonstances, des embouchures appropriées à la conformation de la bouche du cheval; et qu’autant que dans les autres cas, une main habile en ménagera la délicatesse, et entreprendra de corriger l’animal d’une mauvaise habitude qu’il ne perd que difficilement. Du reste, si quelques parties telles que les levres, les barres, la langue, le palais, ou la barbe, sont blessées ou entamées, il n’est pas douteux que le moindre contact qu’elles souffriront sera toûjours suivi et accompagné d’une douleur plus ou moins vive: on aura recours aux médicamens par le moyen desquels ces parties peuvent être rappellées à leur état naturel. (e) FORNICATION, s. f. (Morale.) Le dictionnaire de Trévoux dit que c’est un terme de Théologie. Il vient du mot latin fornix, petites chambres voûtées dans lesquelles se tenoient les femmes publiques à Rome. On a employé ce terme pour signifier le commerce des personnes libres. Il n’est point d’usage dans la conversation, et n’est guere reçu aujourd’hui que dans le style marotique. La décence l’a banni de la chaire. Les Casuistes en faisoient un grand usage, et le distinguoient en plusieurs especes. On a traduit par le mot de fornication les infidélités du peuple juif pour des dieux étrangers, parce que chez les prophetes ces infidélités sont appellées impuretés, souillures. C’est par la même extension qu’on a dit que les Juifs avoient rendu aux faux dieux un hommage adultere. Article de M. de Voltaire. La fornication, entant qu’union illégitime de deux personnes libres, et non parentes, est proprement un commerce charnel dont le prêtre n’a point donné la permission. L’ancienne loi condamne celui qui a commis la fornication avec une vierge, à l’épouser, ou à lui donner de l’argent, si son pere la refuse en mariage. Exode 22. Elle ne paroît pas avoir imposé de peine pour la fornication avec une fille publique, ou même avec une veuve. Ce n’est pas que cette fornication fût permise; nous voyons par un passage des actes des apôtres, xv. 20. 29. qu’on prescrivoit aux Juifs nouvellement convertis, de conserver entr’autres observations légales, l’abstinence de la fornication et des chairs étouffées. Cette attention à faire marcher de pair deux abstinences si différentes, paroît prouver, ou que la manducation des chairs étouffées (indifférente en elle-même) étoit traitée par la loi des Juifs comme un grand mal, ou que la fornication étoit regardée comme une simple faute contre la loi, plûtôt que comme un crime. La loi nouvelle a été plus sévere et plus juste. Un chrétien regarde comme un plus grand mal de joüir d’un commerce charnel, qui n’est pas revêtu de la dignité de sacrement, que de manger de la chair de cochon ou de la chair étouffée. Mais la simple fornication, quoique péché en matiere grave, est de toutes les unions illégitimes celle que le Christianisme condamne le moins; l’adultere est traité avec raison par l’Evangile comme un crime beaucoup plus grand. Voyez Adultere. En effet, au péché de la fornication il en joint deux autres: le larcin, parce que l’on dérobe le bien d’autrui; la fraude, par lequel on donne à un citoyen des héritiers qui ne doivent pas l’être. Cependant, abstraction faite de la religion, de la probité même, et considérant uniquement l’économie de la société, il n’est pas difficile de sentir que la fornication lui est en un sens plus nuisible que l’adultere; car elle tend, ou à multiplier dans la société la misere et le trouble, en y introduisant des citoyens sans état et sans ressource; ou ce qui est peut-être encore plus funeste, à faciliter la dépopulation par la ruine de la fécondité. Cette observation n’a point pour objet de diminuer la juste horreur qu’on doit avoir de l’adultere, mais seulement de faire sentir les différens aspects sous lesquels on peut envisager la Morale, soit par rapport à la religion, soit par rapport à l’état. Les législateurs ont principalement décerné des peines contre les forfaits qui portent le trouble parmi les hommes; il est d’autres crimes que la religion ne condamne pas moins, mais dont l’Être suprème se réserve la punition. L’incrédulité, par exemple, est pour un chrétien un aussi grand crime, et peut-être un plus grand crime que le vol; cependant il y a des lois contre le vol, et il n’y en a pas contre les incrédules qui n’attaquent point ouvertement la religion dominante; c’est que des opinions (même absurdes) qu’on ne cherche point à répandre, n’apportent aux citoyens aucun dommage: aussi y a-t-il plus d’incrédules que de voleurs. En général on peut observer, à la honte et au malheur du genre humain, que la religion n’est pas toûjours un frein assez puissant contre les crimes que les lois ne punissent pas, ou même dont le gouvernement ne fait pas une recherche sévere, et qu’il aime mieux ignorer que punir. C’est donc avoir du Christianisme une très-fausse idée, et même lui faire injure, que de le regarder, par une politique toute humaine, comme uniquement destiné à être une digue aux forfaits. La nature des préceptes de la religion, les peines dont elle menace, à la vérité aussi certaines que redoutables, mais dont l’effet n’est jamais présent, enfin le juste pardon qu’elle accorde toûjours à un repentir sincere, la rendent encore plus propre à procurer le bien de la société, qu’à y empêcher le mal. C’est à la morale douce et bienfaisante de l’Evangile qu’on doit le premier de ces effets; des lois rigoureuses et bien exécutées produiront le second. On a remarqué avec raison ci-dessus, que la fornication se prend dans l’Ecriture non-seulement pour une union illégitime, mais encore pour signifier l’idolâtrie et l’hérésie, qui sont regardées comme des fornications spirituelles, comme une espece de copulation, s’il est permis de parler de la sorte, avec l’esprit de ténebres. Cette distinction peut servir à expliquer certains passages de l’Ecriture contre la fornication, et à les concilier avec d’autres. (O) FRANCHISE, s. f. (Hist. et Morale.) mot qui donne toûjours une idée de liberté dans quelque sens qu’on le prenne; mot venu des Francs, qui étoient libres: il est si ancien, que lorsque le Cid assiégea et prit Tolede dans l’onzieme siecle, on donna des franchies ou franchises aux François qui étoient venus à cette expédition, et qui s’établirent à Tolede. Toutes les villes murées avoient des franchises, des libertés, des priviléges jusque dans la plus grande anarchie du pouvoir féodal. Dans tous les pays d’états, le souverain juroit à son avenement de garder leurs franchises. Ce nom qui a été donné généralement aux droits des peuples, aux immunités, aux asyles, a été plus particulierement affecté aux quartiers des ambassadeurs à Rome; c’étoit un terrein autour de leurs palais; et ce terrein étoit plus ou moins grand, selon la volonté de l’ambassadeur: tout ce terrein étoit un asyle aux criminels; on ne pouvoit les y poursuivre: cette franchise fut restreinte sous Innocent XI. à l’enceinte des palais. Les églises et les couvens en Italie ont la même franchise, et ne l’ont point dans les autres états. Il y a dans Paris plusieurs lieux de franchises, où les débiteurs ne peuvent être saisis pour leurs dettes par la justice ordinaire, et où les ouvriers peuvent exercer leurs métiers sans être passés maîtres. Les ouvriers ont cette franchise dans le faubourg S. Antoine; mais ce n’est pas un asyle, comme le temple. Cette franchise, qui exprime originairement la liberté d’une nation, d’une ville, d’un corps, a bientôt après signifié la liberté d’un discours d’un conseil qu’on donne, d’un procédé dans une affaire: mais il y a une grande nuance entre parler avec franchise, et parler avec liberté. Dans un discours à son supérieur, la liberté est une hardiesse ou mesurée ou trop forte; la franchise se tient plus dans les justes bornes, et est accompagnée de candeur. Dire son avis avec liberté, c’est ne pas craindre; le dire avec franchise, c’est n’écouter que son coeur. Agir avec liberté, c’est agir avec indépendance; procéder avec franchise, c’est se conduire ouvertement et noblement. Parler avec trop de liberté, c’est marquer de l’audace; parler avec trop de franchise, c’est trop ouvrir son coeur. Article de M. de Voltaire. Franchise de pinceau, ou de burin, (Peint. Gravure.) on entend par ce terme cette liberté et cette hardiesse de main qui font paroître un travail facile, quoique fait avec art. Rien ne caractérise mieux les talens et l’heureux génie d’un artiste qui ne fatigue point, et qui se joue en quelque sorte des difficultés. Voyez Facilité, Liberté. FRANÇOIS, ou FRANÇAIS, s. m. (Hist. Littérat. et Morale.) On prononce aujourd’hui Français, et quelques auteurs l’écrivent de même; ils en donnent pour raison, qu’il faut distinguer Français qui signifie une nation, de François qui est un nom propre, comme S. François, ou François I. Toutes les nations adoucissent à la longue la prononciation des mots qui sont le plus en usage; c’est ce que les Grecs appelloient euphonie. On prononçoit la diphtongue oi rudement, au commencement du seizieme siecle. La cour de François Ier adoucit la langue, comme les esprits: de-là vient qu’on ne dit plus François par un o, mais, Français; qu’on dit, il aimait, il croyait, et non pas, il aimoit, il croyoit, etc. Les François avoient été d’abord nommés Francs; et il est à remarquer que presque toutes les nations de l’Europe accourcissoient les noms que nous alongeons aujourd’hui. Les Gaulois s’appelloient Velchs, nom que le peuple donne encore aux François dans presque toute l’Allemagne; et il est indubitable que les Welchs d’Angleterre, que nous nommons Galois, sont une colonie de Gaulois. Lorsque les Francs s’établirent dans le pays des premiers Velchs, que les Romains appelloient Gallia, la nation se trouva composée des anciens Celtes ou Gaulois subjugués par César, des familles romaines qui s’y étoient établies, des Germains qui y avoient déjà fait des émigrations, et enfin des Francs qui se rendirent maîtres du pays sous leur chef Clovis. Tant que la monarchie qui réunit la Gaule et la Germanie subsista, tous les peuples, depuis la source du Veser jusqu’aux mers des Gaules, porterent le nom de Francs. Mais lorsqu’en 843, au congrès de Verdun, sous Charles le Chauve, la Germanie et la Gaule furent séparées; le nom de Francs resta aux peuples de la France occidentale, qui retint seule le nom de France. On ne connut guere le nom de François, que vers le dixieme siecle. Le fond de la nation est de familles gauloises, et le caractere des anciens Gaulois a toûjours subsisté. En effet, chaque peuple a son caractere, comme chaque homme; et ce caractere général est formé de toutes les ressemblances que la nature et l’habitude ont mises entre les habitans d’un même pays, au milieu des variétés qui les distinguent. Ainsi le caractere, le génie, l’esprit françois, résultent de tout ce que les différentes provinces de ce royaume ont entr’elles de semblable. Les peuples de la Guienne et ceux de la Normandie different beaucoup: cependant on reconnoît en eux le génie françois, qui forme une nation de ces différentes provinces, et qui les distingue au premier coup-d’oeil, des Italiens et des Allemands. Le climat et le sol impriment évidemment aux hommes, comme aux animaux et aux plantes, des marques qui ne changent point; celles qui dépendent du gouvernement, de la religion, de l’éducation, s’alterent: c’est-là le noeud qui explique comment les peuples ont perdu une partie de leur ancien caractere, et ont conservé l’autre. Un peuple qui a conquis autrefois la moitié de la terre, n’est plus reconnoissable aujourd’hui sous un gouvernement sacerdotal: mais le fond de son ancienne grandeur d’ame subsiste encore, quoique caché sous la foiblesse. Le gouvernement barbare des Turcs a énervé de même les Egyptiens et les Grecs, sans avoir pû détruire le fond du caractere, et la trempe de l’esprit de ces peuples. Le fond du François est tel aujourd’hui, que César a peint le Gaulois, prompt à se résoudre, ardent à combattre, impétueux dans l’attaque, se rébutant aisément. César, Agatias, et d’autres, disent que de tous les barbares le Gaulois étoit le plus poli: il est encore dans le tems le plus civilisé, le modele de la politesse de ses voisins. Les habitans des côtes de la France furent toûjours propres à la Marine; les peuples de la Guienne composerent toûjours la meilleure infanterie: ceux qui habitent les campagnes de Blois et de Tours, ne sont pas, dit le Tasse, . . . . . . Gente robusta, e faticosa. La terra molle, e lieta, e dilettosa, Simili a se gli abitator produce. Mais comment concilier le caractere des Parisiens de nos jours, avec celui que l’empereur Julien, le premier des princes et des hommes après Marc-Aurele, donne aux Parisiens de son tems? J’aime ce peuple, dit-il dans son Misopogon, parce qu’il est sérieux et severe comme moi. Ce sérieux qui semble banni aujourd’hui d’une ville immense, devenue le centre des plaisirs, devoit regner dans une ville alors petite, dénuée d’amusemens: l’esprit des Parisiens a changé en cela malgré le climat. L’affluence du peuple, l’opulence, l’oisiveté, qui ne peut s’occuper que des plaisirs et des arts, et non du gouvernement, ont donné un nouveau tour d’esprit à un peuple entier. Comment expliquer encore par quels degrés ce peuple a passé des fureurs qui le caractériserent du tems du roi Jean, de Charles VI. de Charles IX. de Henri III. et de Henri IV. même, à cette douce facilité de moeurs que l’Europe chérit en lui? C’est que les orages du gouvernement et ceux de la religion pousserent la vivacité des esprits aux emportemens de la faction et du fanatisme; et que cette même vivacité, qui subsistera toûjours, n’a aujourd’hui pour objet que les agrémens de la société. Le Parisien est impétueux dans ses plaisirs, comme il le fut autrefois dans ses fureurs. Le fonds du caractere qu’il tient du climat, est toûjours le même. S’il cultive aujourd’hui tous les arts dont il fut privé si long-tems, ce n’est pas qu’il ait un autre esprit, puisqu’il n’a point d’autres organes, mais c’est qu’il a eu plus de secours; et ces secours il ne se les est pas donnés lui même, comme les Grecs et les Florentins, chez qui les Arts sont nés, comme des fruits naturels de leur terroir; le François les a reçûs d’ailleurs: mais il a cultivé heureusement ces plantes étrangeres; et ayant tout adopté chez lui, il a presque tout perfectionné. Le gouvernement des François fut d’abord celui de tous les peuples du nord: tout se régloit dans des assemblées générales de la nation: les rois étoient les chefs de ces assemblées; et ce fut presque la seule administration des François dans les deux premieres races, jusqu’à Charles le Simple. Lorsque la monarchie fut démembrée dans la décadence de la race Carlovingienne; lorsque le royaume d’Arles s’éleva, et que les provinces furent occupées par des vassaux peu dépendans de la couronne, le nom de François fut plus restreint; et sous Hugues- Capet, Robert, Henri, et Philippe, on n’appella François que les peuples en-deçà de la Loire. On vit alors une grande diversité dans les moeurs comme dans les lois des provinces demeurées à la couronne de France. Les seigneurs particuliers qui s’étoient rendus les maîtres de ces provinces, introduisirent de nouvelles coûtumes dans leurs nouveaux états. Un breton, un habitant de Flandres, ont aujourd’hui quelque conformité, malgré la différence de leur caractere qu’ils tiennent du sol et du climat: mais alors ils n’avoient entre eux presque rien de semblable. Ce n’est guere que depuis François I. que l’on vit quelque uniformité dans les moeurs et dans les usages: la cour ne commença que dans ce tems à servir de modele aux provinces réunies; mais en général l’impétuosité dans la guerre, et le peu de discipline, furent toûjours le caractere dominant de la nation. La galanterie et la politesse commencerent à distinguer les François sous François I. les moeurs devinrent atroces depuis la mort de François II. Cependant au milieu de ces horreurs, il y avoit toûjours à la cour une politesse que les Allemands et les Anglois s’efforçoient d’imiter. On étoit déjà jaloux des François dans le reste de l’Europe, en cherchant à leur ressembler. Un personnage d’une comédie de Shakespear dit qu’à toute force on peut être poli sans avoir été à la cour de France. Quoique la nation ait été taxée de legereté par César, et par tous les peuples voisins, cependant ce royaume si long-tems démembré, et si souvent prêt à succomber, s’est réuni et soûtenu principalement par la sagesse des négociations, l’adresse, et la patience. La Bretagne n’a été réunie au royaume, que par un mariage; la Bourgogne, par droit de mouvance, et par l’habileté de Louis XI. le Dauphiné, par une donation qui fut le fruit de la politique; le comté de Toulouse, par un accord soûtenu d’une armée; la Provence, par de l’argent: un traité de paix a donné l’Alsace; un autre traité a donné la Lorraine. Les Anglois ont été chassés de France autrefois, malgré les victoires les plus signalées; parce que les rois de France ont sçû temporiser et profiter de toutes les occasions favorables. Tout cela prouve que si la jeunesse françoise est legere, les hommes d’un âge mûr qui la gouvernent, ont toûjours été très-sages: encore aujourd’hui, la Magistrature en général a des moeurs séveres, comme le rapporte Aurélien. Si les premiers succès en Italie, du tems de Charles VIII. furent dûs à l’impétuosité guerriere de la nation, les disgraces qui les suivirent vinrent de l’aveuglement d’une cour qui n’étoit composée que de jeunes gens. François premier ne fut malheureux que dans sa jeunesse, lorsque tout étoit gouverné par des favoris de son âge, et il rendit son royaume florissant dans un âge plus avancé. Les François se servirent toûjours des mêmes armes que leurs voisins, et eurent à-peu-près la même discipline dans la guerre. Ils ont été les premiers qui ont quitté l’usage de la lance et des piques. La bataille d’Ivri commença à décrier l’usage des lances, qui fut bien-tôt aboli; et sous Louis XIV. les piques ont été hors d’usage. Ils porterent des tuniques et des robes jusqu’au seizieme siecle. Ils quitterent sous Louis le Jeune l’usage de laisser croître la barbe, et le reprirent sous François premier, et on ne commença à se raser entierement que sous Louis XIV. Les habillemens changerent toûjours; et les François au bout de chaque siecle, pouvoient prendre les portraits de leurs ayeux pour des portraits étrangers. La langue françoise ne commença à prendre quelque forme que vers le dixieme siecle; elle naquit des ruines du latin et du celte, mêlées de quelques mots tudesques. Ce langage étoit d’abord le romanum rusticum, le romain rustique; et la langue tudesque fut la langue de la cour jusqu’au tems de Charles-le Chauve. Le tudesque demeura la seule langue de l’Allemagne, après la grande époque du partage en 843. Le romain rustique, la langue romance prévalut dans la France occidentale. Le peuple du pays de Vaud, du Vallais, de la vallée d’Engadina, et quelques autres cantons, conservent encore aujourd’hui des vestiges manifestes de cet idiome. A la fin du dixieme siecle le françois se forma. On écrivit en françois au commencement du onzieme; mais ce françois tenoit encore plus du romain rustique, que du françois d’aujourd’hui. Le roman de Philomena écrit au dixieme siecle en romain rustique, n’est pas dans une langue fort différente des lois normandes. On voit encore les origines celtes, latines, et allemandes. Les mots qui signifient les parties du corps humain, ou des choses d’un usage journalier, et qui n’ont rien de commun avec le latin ou l’allemand, sont de l’ancien gaulois ou celte; comme tête, jambe, sabre, pointe, aller, parler, écouter, regarder, aboyer, crier, coûtume, ensemble, et plusieurs autres de cette espece. La plûpart des termes de guerre étoient francs ou allemands; marche, maréchal, halte, bivouac, reitre, lansquenet. Presque tout le reste est latin; et les mots latins furent tous abrégés selon l’usage et le génie des nations du Nord: ainsi de palatium palais, de lupus loup, d’Auguste Août, de Junius Juin, d’unctus oint, de purpura pourpre, de pretium prix, etc.... A peine restoit-il quelques vestiges de la langue greque qu’on avoit si long-tems parlée à Marseille. On commença au douzieme siecle à introduire dans la langue quelques termes grecs de la philosophie d’Aristote; et vers le seizieme on exprima par des termes grecs toutes les parties du corps humain, leurs maladies, leurs remedes: de-là les mots de cardiaque, céphalique, podagre, apoplectique, asthmatique, iltaque, empième, et tant d’autres. Quoique la langue s’enrichît alors du grec, et que depuis Charles VIII. elle tirât beaucoup de secours de l’italien déjà perfectionné, cependant elle n’avoit pas pris encore une consistance réguliere. François premier abolit l’ancien usage de plaider, de juger, de contracter en latin; usage qui attestoit la barbarie d’une langue dont on n’osoit se servir dans les actes publics, usage pernicieux aux citoyens dont le sort étoit réglé dans une langue qu’ils n’entendoient pas. On fut alors obligé de cultiver le françois; mais la langue n’étoit ni noble, ni réguliere. La syntaxe étoit abandonnée au caprice. Le génie de la conversation étant tourné à la plaisanterie, la langue devint très-féconde en expressions burlesques et naïves, et très-stérile en termes nobles et harmonieux: de-là vient que dans les dictionnaires de rimes on trouve vingt termes convenables à la poésie comique, pour un d’un usage plus relevé; et c’est encore une raison pour laquelle Marot ne réussit jamais dans le style sérieux, et qu’Amiot ne put rendre qu’avec naïveté l’élégance de Plutarque. Le françois acquit de la vigueur sous la plume de Montagne; mais il n’eut point encore d’élévation et d’harmonie. Ronsard gâta la langue en transportant dans la poésie françoise les composés grecs dont se servoient les Philosophes et les Medecins. Malherbe répara un peu le tort de Ronsard. La langue devint plus noble et plus harmonieuse par l’établissement de l’académie françoise, et acquit enfin dans le siecle de Louis XIV. la perfection où elle pouvoit être portée dans tous les genres. Le génie de cette langue est la clarté et l’ordre: car chaque langue a son génie, et ce génie consiste dans la facilité que donne le langage de s’exprimer plus ou moins heureusement, d’employer ou de rejetter les tours familiers aux autres langues. Le françois n’ayant point de déclinaisons, et étant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions greques et latines; il oblige les mots à s’arranger dans l’ordre naturel des idées. On ne peut dire que d’une seule maniere, Plancus a pris soin des affaires de césar; voilà le seul arrangement qu’on puisse donner à ces paroles. Exprimez cette phrase en latin, res Cæsaris Plancus diligenter curavit; on peut arranger ces mots de cent- vingt manieres sans faire tort au sens, et sans gêner la langue. Les verbes auxiliaires qui alongent et qui énervent les phrases dans les langues modernes, rendent encore la langue françoise peu propre pour le style lapidaire. Ses verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque de participes déclinables, et enfin sa marche uniforme, nuisent au grand enthousiasme de la Poésie: elle a moins de ressources en ce genre que l’italien et l’anglois; mais cette gêne et cet esclavage même la rendent plus propre à la tragédie et à la comédie, qu’aucune langue de l’Europe. L’ordre naturel dans lequel on est obligé d’exprimer ses pensées et de construire ses phrases, répand dans cette langue une douceur et une facilité qui plaît à tous les peuples; et le génie de la nation se mêlant au génie de la langue, a produit plus de livres agréablement écrits, qu’on n’en voit chez aucun autre peuple. La liberté et la douceur de la société n’ayant été long-tems connues qu’en France, le langage en a reçu une délicatesse d’expression, et une finesse pleine de naturel qui ne se trouve guere ailleurs. On a quelquefois outré cette finesse; mais les gens de goût ont sû toûjours la réduire dans de justes bornes. Plusieurs personnes ont crû que la langue françoise s’étoit appauvrie depuis le tems d’Amiot et de Montaigne: en effet on trouve dans ces auteurs plusieurs expressions qui ne sont plus recevables; mais ce sont pour la plûpart des termes familiers auxquels on a substitué des équivalens. Elle s’est enrichie de quantité de termes nobles et énergiques, et sans parler ici de l’éloquence des choses, elle a acquis l’éloquence des paroles. C’est dans le siecle de Louis XIV. comme on l’a dit, que cette éloquence a eu son plus grand éclat, et que la langue a été fixée. Quelques changemens que le tems et le caprice lui préparent, les bons auteurs du dix-septieme et du dix-huitieme siecles serviront toûjours de modele. On ne devoit pas attendre que le françois dût se distinguer dans la Philosophie. Un gouvernement long-tems gothique étouffa toute lumiere pendant près de douze cents ans; et des maîtres d’erreurs payés pour abrutir la nature humaine, épaissirent encore les ténebres: cependant aujourd’hui il y a plus de philosophie dans Paris que dans aucune ville de la terre, et peut-être que dans toutes les villes ensemble, excepté Londres. Cet esprit de raison pénetre même dans les provinces. Enfin le génie françois est peut- être égal aujourd’hui à celui des Anglois en philosophie, peut- être supérieur à tous les autres peuples depuis 80 ans, dans la Littérature, et le premier sans doute pour les douceurs de la société, et pour cette politesse si aisée, si naturelle, qu’on appelle improprement urbanité. Article de M. de Voltaire. FROID, adj. qui sert à désigner dans les corps une qualité sensible, une propriété accidentelle appellée froid. Voyez l’article suivant. Froid, s. m. (Physiq.) Le mot froid pris substantivement a deux acceptions différentes; il signifie proprement une modification particuliere de notre ame, un sentiment qui résulte en nous d’un certain changement survenu dans nos organes, tel est le changement que l’on a quand on touche de la neige ou de la glace. On se sert aussi de ce même mot pour désigner une des propriétés accidentelles de la matiere, pour exprimer dans les corps l’état singulier dans lequel ils peuvent exciter en nous la sensation dont on vient de parler. Voyez Sensation et Perception. Voyez aussi Propriété et Qualité. La sensation de froid est connue autant qu’elle peut l’être par l’expérience; elle n’a pour nous d’autre obscurité, que celle qui est inséparable de toute sensation. Pour développer la nature du froid, considéré dans les corps comme une propriété ou qualité sensible, il est nécessaire d’en exposer d’abord les principaux effets; ils sont pour la plûpart entierement opposés à ceux que produit la chaleur. Voyez Chaleur et Feu. Les corps en général tant solides que fluides, se raréfient en s’échauffant, c’est-à-dire que la chaleur augmente leur volume et diminue leur pesanteur spécifique; le froid au contraire les condense, il les rend plus compacts et plus pesans, ce qui doit être entendu, comme on le verra bien-tôt, avec quelques restrictions. Cette condensation est plus grande, quand le degré de froid qui l’opere est plus vif. Les corps les plus durs, tels que les métaux, le marbre, le diamant même, à mesure qu’ils se refroidissent, se réduisent comme les autres corps à un moindre volume. L’eau et les liqueurs aqueuses suivent cette loi, jusqu’au moment qui précede leur congelation; mais en se gelant et lorsqu’elles sont gelées, elles semblent sortir totalement de la regle: elles se dilatent alors très sensiblement et diminuent de poids par rapport à l’espace qu’elles occupent; plus le froid est violent, plus la dilatation qu’elles éprouvent dans cet état est considérable. Il y a beaucoup d’apparence, comme M. d’Alembert l’a remarqué (article Condensation), et comme nous le ferons voir nous-mêmes à l’article Glace, que ce phénomene dépend d’une autre cause que de l’action immédiate du froid sur les parties intégrantes des liquides dont nous parlons. Les huiles se condensent toûjours par le froid, soit avant leur congelation, soit en se gelant, et sur-tout lorsqu’elles sont gelées. Les graisses, la cire, les métaux fondus (à l’exception du fer qui dans les premiers instans qu’il perd la liquidité qu’il avoit acquise par la fusion, se trouve, suivant les observations de M. de Reaumur, dans le même cas que les liqueurs aqueuses); tous ces corps, dis-je, et d’autres semblables rendus fluides par l’action du feu, à mesure qu’ils se refroidissent, se resserrent toûjours de plus en plus, et occupent constamment un moindre volume. Le froid lie les corps; il leur donne de la fermeté et de la consistance; il augmente la solidité des uns, il diminue la fluidité des autres; il rend même entierement solides la plûpart de ces derniers, lorsqu’il a atteint un certain degré, susceptible de plusieurs variétés déterminées par les circonstances, et qui d’ailleurs n’est pas le même, à beaucoup près, pour tous les fluides dont il est ici question. On ne sauroit nier au-moins qu’il n’accompagne toûjours la congelation. Le froid produit beaucoup d’autres effets moins généraux, qui paroissent se rapporter à ceux que nous venons d’indiquer. Les Philosophes ne sont pas d’accord sur la nature du froid. Aristote et les Péripatéticiens le définissent une qualité ou un accident, qui réunit ou rassemble indifféremment les choses homogenes, c’est-à-dire de la même nature et espece, et les choses héterogenes, ou de différente nature; c’est ainsi, disent-ils, que nous voyons pendant la gelée le froid unir tellement ensemble de l’eau, des pierres, du bois, et de la paille, que toutes ces choses semblent ne plus composer qu’un seul corps. Cette définition est opposée à celle que ces mêmes philosophes nous ont donnée de la chaleur, dont le caractere distinctif, selon eux, est de rassembler des choses homogenes, et de désunir les hétérogenes. Il y a dans cette doctrine beaucoup d’illusion et d’erreur: il est faux que le froid rassemble toûjours indifféremment toutes sortes de corps. Quand on expose dans nos climats du vin, du vinaigre, de l’eau-de-vie à une forte gelée, ces liqueurs se décomposent; la partie aqueuse du vin, par exemple, est la seule qui se glace; l’esprit conserve sa fluidité, et le tartre se précipite. On voit ici une vraie séparation de plusieurs substances, une entiere desunion. En second lieu, les mots d’accident, de qualité, et tous les autres semblables, n’éclaircissant rien par eux-mêmes, il faut y joindre des explications particulieres. Epicure, Lucrece, et après eux Gassendi, et d’autres philosophes corpusculaires, regardent le froid comme une propriété de certains atomes ou corpuscules frigorifiques absolument différens par leur nature et leur configuration des atomes ignés, qui selon les mêmes philosophes sont le principe de la chaleur. Le sentiment de froid dépend de l’action de ces corpuscules frigorifiques sur les organes de nos sens. On verra dans la suite de cet article ce qu’il faut penser de cette opinion. Selon la plûpart des physiciens modernes, le froid en général n’est qu’une moindre chaleur. Ce n’est dans les corps qu’une propriété purement relative; un corps qui possede un certain degré de chaleur est froid par rapport à tous les autres corps plus chauds que lui; et il est chaud, si on le compare à des corps dont le degré de chaleur soit inférieur au sien. Les glaces d’Italie sont froides comparées à de l’eau dans son état ordinaire de liquidité; mais par rapport aux glaces du Groënland, elles sont chaudes: l’eau bouillante est froide relativement au fer fondu. Suivant cette idée, nul corps, s’il n’est privé de toute chaleur, ne sauroit être absolument froid. Nous appellons froids, dit M. s’Gravesande, element. physic. lib. III. pag. l. cap. vj. pr. edit. les corps moins chauds que les parties de notre corps, auxquelles ils sont appliqués, et qui par cela même diminuent la chaleur de ces parties, comme nous nommons chauds, ceux qui augmentent cette chaleur. A notre égard, le froid, continue le même auteur, n’est que le sentiment qu’excite en nous la diminution de chaleur que notre corps éprouve. Il y a de la chaleur, ajoûte-t-il, dans un corps que nous nommons froid; mais une chaleur toûjours moindre que celle de notre corps, puisqu’elle diminue celle-ci. Voyez cet auteur à l’endroit que nous venons de citer; Mariotte, troisieme essai de physique; Musschenbroek, essai de physique, tome I. chap. xxvj. vers la fin; Hamberger, element. physic. n°. 493 et seq. etc. Qu’est-ce qu’une moindre chaleur? La réponse à cette question dépend visiblement de l’idée qu’on doit se former de la chaleur en général; on sait que les Physiciens sont partagés sur cet article. Le plus grand nombre persuadés que le feu est un corps particulier distingué de tous les autres, croyent que la seule présence de ce même feu mis en mouvement, constitue la chaleur. C’est le sentiment le plus vraissemblable, et qui paroît le mieux s’accorder avec l’observation. Voyez Feu et Chaleur. Au reste, comme la chaleur dans tous les systèmes imaginés jusqu’ici pour en expliquer la nature, est susceptible d’augmentation et de diminution, il est clair que dans chacun de ces systèmes particuliers, le froid peut toûjours être conçû comme une chaleur affoiblie. Cette maniere de le concevoir est simple et naturelle; elle ne multiplie point les principes sans nécessité; elle rend raison des phénomenes. Pour les expliquer, elle n’a point recours à de vaines suppositions; la diminution de chaleur et la force de cohésion suffisent à tout. J’entends ici par force de cohésion, celle que tous les Physiciens admettent sous ce nom, par laquelle les parties qui composent les corps, tendent les unes vers les autres, s’unissent entr’elles, ou sont disposées à s’unir. Voyez Cohésion. Cette force qui est si obscure dans son principe, et si sensible dans la plûpart des effet, qu’elle produit, est sans cesse en opposition avec la chaleur. Ce sont deux agens, qui par la contrariété de leurs efforts toûjours subsistans, peuvent se surmonter réciproquement. L’un des deux ne sauroit un peu s’affoiblir, que l’autre à l’instant ne rentre, si je puis m’exprimer ainsi, dans une partie de ses droits. On voit par-là, que quand la chaleur qui écartoit les parties des corps les unes des autres vient à diminuer, ces mêmes parties se rapprochent aussi-tôt par leur cohésion mutuelle, d’autant plus que leur chaleur s’est plus affoiblie. Ainsi les corps qui, généralement parlant, se raréfient tous à mesure qu’ils s’échauffent, doivent se condenser quand leur chaleur diminue, pourvû toutefois que nul agent physique différent de la chaleur ne s’oppose d’ailleurs à cette condensation. Voyez Cohésion et Attraction. Ce n’est point précisément par le défaut de chaleur (on ne peut trop le faire remarquer) que les corps se réduisent à un moindre volume. Un tel effet pourroit-il dépendre d’une simple privation, d’un être purement négatif? Non sans doute, c’est la force de cohésion qui condense les corps; une moindre chaleur n’est ici qu’une résistance plus ou moins diminuée, qu’un obstacle plus facile à surmonter. Ne perdons point de vûe ce principe incontestable que la cohésion des parties intégrantes des corps est d’autant plus forte, que la chaleur est plus affoiblie. Il suit évidemment de-là qu’un corps en devenant moins chaud, acquiert plus de fermeté et de consistance. Si la solidité et la fluidité dépendent essentiellement, comme on ne sauroit en disconvenir, du plus ou du moins de cohésion; si par une conséquence nécessaire la chaleur doit être regardée comme une des principales causes de la fluidité, quelle difficulté y aura-t-il à concevoir qu’un corps auparavant fluide, devienne par une plus forte adhésion des parties qui le composent, une masse entierement solide, quand il aura été privé d’une partie de sa chaleur? Nous venons de déduire la formation de la glace de l’idée du froid, conçû comme une moindre chaleur. Musschenbroek, quoiqu’attaché à cette même idée, explique autrement la congelation: le froid et la gelée ont beaucoup moins de rapport, selon lui, qu’on ne l’imagine communément. Il regarde le froid comme la simple privation du feu, et il croit que la gelée est l’effet d’une matiere étrangere, qui s’insinuant entre les parties d’un liquide, fixe leur mobilité respective, les attache fortement ensemble, les lie en quelque maniere, comme feroit de la colle ou de la glu. La présence de cette matiere tantôt plus, tantôt moins abondante dans l’air, et la facilité qu’elle a d’exercer son action en certaines saisons et en certains climats, supposent la réunion de plusieurs circonstances, dont le froid, s’il en faut croire l’illustre auteur que nous citons, n’est pas toûjours la plus essentielle. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner en détail cette explication. Voyez Glace. Qu’on la rejette on qu’on l’adopte, le froid entant qu’il influe plus ou moins sur la formation de la glace, pourra toûjours être conçû comme une moindre chaleur. C’est encore à l’introduction de cette matiere étrangere, que le même Musschenbroek attribue l’augmentation du volume de l’eau glacée. Essai de physique, tome I. chap. xxv. D’autres physiciens en très-grand nombre, pensent que l’air contenu dans l’eau forme différentes bulles, qui se dilatant par leur ressort, sont l’unique cause de cet effet. Il y en a qui ont eu recours au dérangement des parties d’eau, en vertu de leur tendance à former entr’elles certains angles déterminés. Voyez M. de Mairan, dissert. sur la glace, pages 169 et suiv. M. de Reaumur admet un déplacement dans les parties du fer fondu, pour rendre raison de la dilatation qu’éprouve ce métal, dans l’instant qu’il perd sa liquidité acquise par la fusion. Toutes ces explications qui rapportent le phénomene dont il s’agit, à des causes particulieres, différentes de l’action générale du froid, ont chacune leur probabilité, comme nous le verrons à l’article Glace. Ce qu’il est important d’observer ici, c’est qu’elles ne donnent aucune atteinte à l’idée du froid conçû comme une moindre chaleur, et qu’elles laissent subsister entierement le principe que nous avons établi, que les corps dont la chaleur diminue se condensent de plus en plus, quand rien d’ailleurs ne s’oppose à leur condensation. Si nous considérons dans les corps froids l’action qu’ils exercent sur nos organes, nous n’aurons pas de peine à comprendre comment un corps moins chaud que les parties de notre corps auxquelles il est appliqué, peut en diminuant la chaleur de ces mêmes parties, exciter en nous la sensation de froid. Et premierement il est clair que l’application d’un tel corps doit diminuer le degré de chaleur de nos organes, suivant ce principe général, que deux corps inégalement chauds étant contigus, le plus chaud des deux communique de la chaleur à l’autre, et en perd lui-même. D’un autre côté, cette diminution de chaleur introduisant dans nos organes un véritable changement, pourquoi la sensation de froid n’en pourroit-elle pas résulter? Consultons l’expérience; elle nous apprendra que la sensation de froid est relative à l’état actuel de l’organe du toucher, de sorte qu’un corps est jugé froid, quand il est moins chaud que les parties de notre corps auxquelles il est appliqué, quoiqu’à d’autres égards le degré de sa chaleur soit considérable. C’est par cette raison que des caves d’une certaine profondeur, qui réellement sont plus chaudes en été qu’en hyver, nous paroissent si froides dans la premiere de ces deux saisons, et si chaudes dans la derniere. Voyez Caves. Il arrive souvent en été, qu’un orage succede à des chaleurs excessives et suffocantes. A peine cet orage est-il passé, que l’air semble se rafraîchir, et que cette grande chaleur est suivie d’un froid très-incommode. Nos corps sont vivement affectés de ce prompt changement; ils frissonnent, et l’on diroit presque qu’on est au milieu de l’hyver. Cependant le thermometre prouve que cet air, qui paroît si froid, est réellement si chaud, que s’il l’étoit à ce point en hyver, nous ne serions pas en état d’en supporter la chaleur. En effet, si dans le tems de la plus forte gelée, on excitoit dans une chambre un degré de chaleur, qui, au rapport du thermometre, seroit le même absolument que celui qu’a l’atmosphere au mois d’Août, après quelqu’un de ces orages, dont on vient de parler, il n’y auroit aucun homme, qui sortant d’un lieu découvert, où il auroit été exposé pendant quelque tems à un air froid, pût soûtenir la chaleur de cette chambre sans tomber en défaillance. Boerhaave, Chim. tom. I. tract. de igne. Les voyageurs nous disent que les nuits de certains pays situés sur la zone torride, sont quelquefois si froides, qu’elles causent des engelures aux Européens même établis depuis quelque tems dans ces pays. Ces mêmes nuits seroient jugées fort tempérées dans d’autres climats. Voyez observ. physiq. et mathém. faites aux Indes et à la Chine, dans les anciens mémoires de l’académie, tome VII. part. XI. Il seroit facile de multiplier ces sortes d’exemples, mais ceux-ci sont plus que suffisans pour prouver que la sensation de froid peut être facilement conçûe comme une perception confuse de l’impression que fait sur nous une moindre chaleur. Tous les autres effets du froid s’expliquent avec la même facilité par la simple notion d’une chaleur affoiblie. Cette idée se soûtient toûjours parfaitement dans l’application qu’on en fait au détail des phénomenes. Elle est d’ailleurs d’une grande simplicité. Par ces deux raisons elle doit être préférée. Imaginer d’autres systèmes, ce seroit s’écarter de la premiere regle de Newton, suivant laquelle on ne doit admettre pour l’explication des effets naturels, que des causes réellement existantes, propres à rendre raison de ces mêmes effets. C’est en vain qu’on auroit recours à des parties frigorifiques, dont l’existence, pour ne rien dire de plus, n’est nullement prouvée. On ne nie pas que certaines particules subtiles s’introduisant dans les pores d’un corps ne puissent en chasser le feu, au moins en partie, et on conviendra de même qu’elles pourront diminuer le mouvement intestin des parties du corps, si, comme le prétendent quelques philosophes, un certain mouvement déterminé constitue la chaleur. C’est en agissant de la sorte que les sels communiquent en se fondant un nouveau degré de froid à la neige ou à la glace pilée. Mais outre qu’il n’est pas prouvé que les corpuscules salins ou d’autres particules de cette espece se trouvent toûjours par-tout où il y a diminution de chaleur; il est certain d’ailleurs que ces sortes de particules ne sont point frigorifiques dans le sens qu’on attache communément à ce terme. Les Gassendistes et ceux qui pensent comme eux à cet égard, désignent par-là des parties, qui non-seulement chassent le feu des corps, mais qui de plus exercent une action particuliere sur les organes de nos sens, en se repliant autour des filamens de la peau, en les serrant et les tiraillant; ce qui cause ce sentiment vif et piquant que nous appellons froid. Or l’existence de ces sortes de parties n’est constatée, comme je l’ai déjà dit, par aucun phénomene. Voyez ce qu’on dira ci-après du froid artificiel. Le froid n’étant qu’une chaleur affoiblie, le plus grand degré de refroidissement d’un corps est la privation de toute chaleur. Un corps refroidi à ce degré seroit froid absolument et à tous égards; ainsi on a raison de donner à cette extinction totale de chaleur le nom de froid absolu. Il y a apparence qu’un tel froid n’existe point dans la nature. La chaleur tend toûjours à se répandre par-tout uniformément. Ainsi nul corps n’est probablement exempt de toute chaleur. En voilà assez sur la nature du froid. Il est tems de parler des causes qui peuvent opérer le refroidissement des corps, ou ce qui est le même, diminuer leur chaleur. Ces causes sont en grand nombre; les unes purement naturelles, agissent d’elles mêmes en certaines circonstances; les autres, pour produire leur effet, attendent que l’art ou l’industrie humaine les mette en action; de-là la division du froid en naturel et artificiel. Du froid naturel. Le froid naturel, comme nous venons de le dire, doit sa naissance à des causes purement naturelles, à des agens que l’art des hommes n’a point excités, mais qui obéissent simplement aux lois générales de l’univers. Tel est le froid qui se fait sentir en hyver dans nos climats; tel est celui qu’éprouvent les habitans des zones glaciales pendant la plus grande partie de l’année. C’est dans l’air de notre atmosphere que le froid dont il est ici question s’excite le plus promptement; les autres corps placés sur la superficie de notre globe reçoivent les mêmes impressions; ce froid penetre enfin dans l’intérieur de la terre, jusqu’à une profondeur qui excede rarement 90 ou 100 piés. Tout ceci ne suppose qu’une chaleur simplement diminuée. Or une grande partie de la chaleur des corps terrestres venant de l’action que le soleil exerce sur eux, il est évident que tout ce qui affoiblit cette action doit par-là même contribuer au froid. On a vû au mot Chaleur quelles sont les causes générales du chaud en été, et du froid en hyver, c’est pourquoi nous y renvoyons. Les causes particulieres et accidentelles du froid en se mêlant avec la cause générale, empêchent qu’on ne puisse reconnoitre ce qui appartient précisément à celle-ci. Ces causes accidentelles sont de plusieurs sortes. Celles qu’on a raison de regarder comme les principales, sont la situation particuliere des lieux, la nature du terrein, l’élévation ou la suppression de certaines vapeurs ou exhalaisons, les vents. Plusieurs pays sont par leur situation particuliere beaucoup plus froids que leur latitude ne semble le comporter. En général plus le terrein d’un pays est élevé, plus le froid qu’on y éprouve est considérable. C’est une chose constante qu’à toutes les latitudes et sous l’équateur même la chaleur diminue, et le froid augmente, à mesure qu’on s’éloigne de la surface de la terre; de-là vient qu’au Pérou, dans le centre même de la zone torride, les sommets de certaines montagnes sont couverts de neiges et de glaces que l’ardeur du soleil ne fond jamais La rareté de l’air toûjours plus grande dans les couches plus élevées de notre atmosphere, paroît être la principale cause de ce phénomene. Un air plus rare et plus subtil étant plus diaphane, doit recevoir moins de chaleur par l’action immédiate du soleil. En effet, quelle impression pourroient faire les rayons de cet astre sur un corps qui se laisse traverser presque sans obstacle? La chaleur du soleil refléchie par les particules de l’air échauffe beaucoup plus que la chaleur directe. Or les particules d’un air subtil étant fort écartées les unes des autres, les rayons qu’elles réfléchissent sont en trop petite quantité. A cette raison générale, ajoûtons pour expliquer le froid qui se fait sentir sur le sommet des montagnes, que le soleil n’éclaire chacune des faces d’une montagne que pendant peu d’heures; que les rayons sont souvent reçûs fort obliquement sur ces différentes faces; que sur une haute pointe de rochers fort escarpés, laquelle est toûjours d’un très-petit volume, la chaleur n’est point fortifiée comme dans une plaine horisontale par une multitude de rayons, qui refléchis sur la surface de la terre, se croisent et s’entrelacent dans l’air de mille manieres différentes, etc. M. Bouguer, relation abregée du voyage fait au Pérou, à la tête du livre intitulé la figure de la terre déterminée par les observations, etc. Les pays situés vers le milieu des grands continens sont en général plus élevés que ceux qui sont plus voisins de la mer; aussi fait-il plus de froid dans les premiers que dans les derniers, toutes choses d’ailleurs égales. Moscou par cette raison est beaucoup plus froid qu’Edimbourg, quoique les latitudes de ces deux villes different à peine de quelques minutes. La nature du terrein mérite une considération particuliere. Rien n’est plus ordinaire que de voir arriver au milieu même de l’été, de grands froids et de très-fortes gelées dans les pays dont le terrein contient beaucoup de salpetre, comme par exemple, à la Chine et dans la Tartarie chinoise. La plûpart des sels fossiles, et sur-tout le sel ammoniac, lorsqu’il s’en trouve dans les terres, produisent de semblables effets. Voyez ce que dit M. de Tournefort, voyage du levant, lettre 18. du grand froid qu’il éprouva dans le mois de Juin aux environs d’Erzerom, ville capitale de l’Arménie, pays abondant en sel ammoniac naturel. On doit remarquer qu’Erzerom n’est tout au plus qu’au 40°. degré de latitude. En parlant du froid artificiel, nous verrons que les sels ont la propriété de refroidir l’eau dans laquelle ils sont dissous. Il suit de-là que des terres chargées de sels, pourvû qu’elles se trouvent fort humides, peuvent acquérir indépendamment de la cause générale des saisons, un degré de froid considérable. La froideur du terrein se communique en partie à l’air; et si comme le prétendent plusieurs physiciens, l’action du soleil ou quelque autre cause fait élever dans l’atmosphere une assez grande quantité de corpuscules salins, le froid redouble, ces corpuscules refroidissant les molécules d’eau dispersées et soûtenues dans l’air. M. de Mairan, dissert. sur la glace, pag. 42 et suiv. Il y a dans l’intérieur de la terre, au-moins jusqu’à une certaine profondeur, un fond de chaleur qui n’est nullement assujetti à la vicissitude des saisons. La température assez constante de certaines caves, des mines, et de la plûpart des lieux un peu profonds, les sources d’eaux chaudes, les volcans, les tremblemens de terre, et mille autres phénomenes en sont la preuve incontestable. Je n’examinerai point si cette chaleur a sa source dans un feu central, ou si elle dépend principalement de la nature du soufre et de certains minéraux qui se trouvent abondamment dans les entrailles de la terre. Tout ce qu’il importe de considérer ici, c’est que la terre indépendamment de l’action du soleil, doit pousser hors d’elle-même des vapeurs chaudes, quand rien ne s’y oppose d’ailleurs. Or ces vapeurs chaudes une fois admises, il est clair que la quantité qui s’en eleve en différens tems et en différens pays, doit varier à cause des fréquens changemens qui arrivent dans l’intérieur de la terre; et il n’est pas moins évident qu’on ne peut supprimer en tout ou en partie ces mêmes vapeurs, sans que la chaleur qui en résultoit sur la terre et dans l’air n’en soit diminuée, ou ce qui revient au même, le froid augmenté. Plusieurs causes locales, telles que des bancs de rochers, des nappes d’eau soûterreines, et même en certains endroits des amas de glaces, peuvent intercepter les vapeurs dont nous parlerons. M. de Mairan, dissert. sur la glace, pp. 55. et suiv. Voyez Feu central, Terre, Tremblement de Terre , etc. Tout ce qui vient d’être dit, sert à rendre raison de certains froids excessifs très-peu proportionnés à la latitude des lieux où on les éprouve. Les hyvers sont beaucoup plus rigoureux en Sibérie entre les 55 et 60 degrés de latitude, que dans la plûpart des autres pays situés entre les mêmes paralleles. C’est que la Sibérie, si on s’en rapporte aux rivieres qui y prennent leur source, est peut-être le pays du monde le plus élevé; que le terrein y est fort compacte; qu’il abonde en nitre et en autres sels; que presque toûjours on y trouve en plusieurs endroits de la glace à quelques piés sous terre, et que cette glace s’étend vraissemblablement à une très-grande profondeur. Nous verrons ailleurs comment ces amas de glace peuvent se conserver sous terre, la chaleur de l’été n’étant pas assez forte pour les fondre entierement. Voyez Glace. On éprouve à la baie de Hudson sous la latitude de 57 degrés 20 minutes, un froid pour le moins aussi grand que celui qui se fait sentir en Sibérie. En général il regne un froid extrème dans le nord-oüest de l’Amérique. Le célebre M. Halley conjecture que cette partie du nouveau monde étoit située autrefois beaucoup plus près du pole; qu’elle en a été éloignée par un changement considérable arrivé il y a fort long-tems dans notre globe. Il regarde en conséquence le froid qu’on ressent actuellement dans ces contrées, comme un reste de celui qu’elles éprouvoient dans leur ancienne position, et les glaces qu’on y trouve en très- grande quantité, comme les restes de celles dont elles étoient autrefois couvertes, qui ne sont pas encore entierement fondues. L’air froid de la Sibérie ou de la baie de Hudson étant emporté par les vents dans d’autres régions, y doit augmenter considérablement la rigueur de l’hyver. Il fait beaucoup de froid dans la partie méridionale de la Tartarie moscovite ou chinoise, par certains vents qui viennent de la Sibérie. De même les vents qui soufflent du nord-oüest de l’Amérique, causent un froid extrème dans le Canada. C’est probablement la principale raison pour laquelle Quebec et Astracan, placés à-peu-près sous les latitudes de 46 ou 47 degrés, éprouvent des froids très-supérieurs à ceux qu’on ressent en France sous les mêmes paralleles. Les vents ont une influence très-marquée sur les vicissitudes des saisons; ils ne rafraîchissent point l’air par leur mouvement, mais ils apportent souvent avec eux l’air de certaines régions plus froides que la nôtre: ce qui fait le même effet. Dans notre hémisphere boréal le vent de nord est froid, principalement en hyver, parce que les pays d’où il vient sont plus froids par leur position que ceux où sa direction le porte. Il faut dire le contraire du vent de sud, qui dans notre hémisphere souffle des pays chauds vers les pays froids. Il est aisé de comprendre que dans l’hémisphere austral le vent de nord est chaud, et le vent du midi froid. Il suffit de considérer ce qui arrive dans notre hémisphere. Puisque généralement parlant, le vent de nord y est froid, et le vent du midi chaud, les plus grands froids doivent se faire sentir en hyver par le vent de nord, ou par ceux de nord-oüest, de nord- est, etc. qui participent plus ou moins à la froideur du premier. C’est aussi ce que l’on observe le plus communément. On remarque souvent en hyver que quand le vent passe subitement du sud au nord, un froid vif et piquant succede tout-à-coup à une assez douce température. La raison de ce dernier changement est facile à trouver. Quand le vent de sud regne en hyver, l’air est plus échauffé par ce vent qu’il ne le seroit par la seule action des rayons du soleil. Cependant la chaleur dans ces circonstances est encore assez foible; puisque dans les provinces méridionales de la France, le vent étant au sud dans les mois de Décembre, de Janvier, et de Février, le thermometre de M. de Réaumur ne s’éleve guere le matin qu’à 6 ou 7 degrés au-dessus de la congelation, et l’après-midi à 10 ou 11 degrés. La seule privation du vent de sud doit donc causer dans l’atmosphere un refroidissement, qui sans être fort considérable, ira bien-tôt jusqu’à un terme fort approchant du terme de la glace dans des pays qui ne sont pas extrèmement froids. Si nous ajoûtons que le vent de nord augmente le refroidissement, nous verrons clairement pourquoi le froid est déjà assez vif, lorsqu’à peine le vent le nord a commencé de souffler. Si le vent de nord est déterminé à souffler en même tems sur une grande partie de la surface de notre globe, le froid pourra commencer en même tems dans des pays fort éloignés. Le froid est plus général ou plus particulier, selon que le vent de nord qui l’amene regne sur une plus grande ou sur une moindre étendue de pays; il est d’autant plus considérable que les régions d’où vient ce vent de nord, sont plus voisines du pole, ou plus froides d’ailleurs par quelqu’une des causes locales indiquées ci- dessus. Il n’y a nulle difficulté à concevoir qu’un vent de nord, ou tout autre vent regne en même tems dans une grande partie de notre hémisphere, les causes qui produisent les vents étant par elles- mêmes assez puissantes pour imprimer à une partie considérable de l’atmosphere terrestre un certain mouvement déterminé. Voyez Vent. Qu’un vent de nord apporte dans notre zone tempérée l’air glacé des régions voisines du pole, c’est ce qui doit arriver naturellement dans plusieurs circonstances. Si par exemple les vents de sud ont soufflé pendant long-tems avec beaucoup de violence dans une grande partie de notre hémisphere, l’air fortement comprimé se sera resserré vers notre pole; il se rétablira avec force, quand les causes qui produisoient les vents de sud auront cessé; il s’étendra au loin; il sera très-froid, parce que les régions d’où il viendra seront fort septentrionales. C’est dans des circonstances à-peu-près semblables que le froid devenant plus considérable et plus général, on pourra éprouver dans une grande partie de la terre un froid pareil à celui qui se fit sentir en 1709. Au reste je ne prétens nullement décider qu’on se soit effectivement trouvé en 1709 dans les circonstances que je viens d’indiquer. Différentes combinaisons des causes accidentelles du froid avec la cause générale pouvant produire à-peu-près les mêmes effets, il est souvent très-difficile, quand un froid extraordinaire arrive, de déterminer précisément ce qui peut y avoir donné lieu. Le vent de nord nous apporte en assez peu de tems l’air des pays septentrionaux. On trouve par un calcul fort aisé, qu’un vent de nord assez modéré, qui parcourroit 4 lieues par heure, apporteroit l’air du pole à Paris en moins de 11 jours. Ce même air arriveroit à Paris en 7 jours par un vent violent, qui feroit par heure jusqu’à 6 lieues. Un vent de nord-nord-est viendroit de la Norwege ou de la Laponie en moins de tems. Bien des physiciens sont persuadés que le vent de nord souffle presque toûjours de haut en-bas, parce qu’il nous apporte un air plus condensé. Je crois que cette direction de haut en-bas, à laquelle la terre résiste, n’a guere lieu que pour certains vents de nord qui soufflent dans une étendue de pays peu considérable. Un vent qui regne dans une grande partie de notre hémisphere, ne peut guere s’écarter de la direction horisontale que pour souffler de bas en-haut. Je mets à part les obstacles que les montagnes opposent à la direction du vent. Ce qui est bien certain, c’est qu’un vent est froid, par cela seul qu’il prend sa direction de haut en-bas, la raison en est sensible, après ce que nous avons dit, que les couches supérieures de notre atmosphere étoient toûjours plus froides que les inférieures. Les vents qui ont passé sur les sommets des montagnes refroidissent beaucoup les plaines voisines, dans lesquelles ils se font sentir, principalement lorsque ces montagnes sont couvertes de neige. L’effet de ces sortes de vents est assez connu; ils sont souvent bornés à une étendue de pays peu considérable, et ils occasionnent par-là des froids particuliers. Un vent de nord peut quelquefois au milieu même du printems ramener dans un climat d’ailleurs assez tempéré, toutes les rigueurs de l’hyver. On sait que la fin de l’automne et le commencement du printems sont froids, par la cause générale des saisons. Si quelque nouvelle cause survient, il ne sera pas impossible que le froid de l’hyver soit surpassé par celui de l’automne ou du printems. Sans apporter aucun changement à l’ordre des saisons, les vents peuvent causer du dérangement dans les climats. On ne niera point, par exemple, que le climat de Paris ne soit en général plus froid que celui de Montpellier; cependant il a fait plus de froid en certaines années à Montpellier qu’à Paris. Un vent de nord-oüest ou de nord-est soufflant dans l’une de ces deux villes pendant que le sud-oüest regne dans l’autre, rend suffisamment raison de cette irrégularité. Nous avons beaucoup parlé de vents de nord, de nord-oüest, de nord-est, etc. qui régulierement parlant, sont les plus froids de tous: les vents d’est et d’oüest peuvent aussi contribuer dans certains cas à la rigueur de l’hyver. Il suffit pour cela que dans les pays d’où ils viennent, le froid soit actuellement considérable. Le vent de sud même est froid en certaines circonstances, comme on l’éprouve à Paris, quand les montagnes d’Auvergne méridionales à l’égard de cette capitale, sont couvertes de neige. Un vent de nord, comme tout autre vent, selon les obstacles et les différentes résistances qu’il trouve, change de direction et passe à l’est, à l’oüest, ou même au sud, sans perdre son degré de froid. On peut expliquer par-là pourquoi en 1709 il gela très- fortement à Paris pendant quelques jours par un petit vent de sud; ce vent succédant à un vent de nord qui venoit de loin et qui s’étendoit loin, n’étoit qu’un reflux de même air que le nord avoit poussé, et qui ne s’étoit refroidi nulle part. Voyez l’hist, de l’acad. des Scienc. année 1709. pag. 9. On voit par tout ce qui vient d’être dit jusqu’où peut aller l’influence des vents sur la production du froid, et en général sur les saisons. Les vents étant fort variables, fort inconstans dans les zones tempérées, les saisons par une conséquence nécessaire y seront pareillement sujettes à de grandes variations. Voyez Vent et Saison. Quoique certains vents, ceux de nord sur-tout, produisent le froid de la maniere que nous l’avons expliqué, ce n’est pourtant pas lorsqu’ils soufflent avec plus de violence que le plus grand froid se fait sentir. Il ne regne d’ordinaire qu’un petit vent pendant les plus fortes gelées. Les grands vents échauffent un peu l’air par le frottement qu’ils causent. Si le vent, généralement parlant, refroidit plus nos corps qu’un air qui n’est point agité, c’est par une raison connue de tous les Physiciens. On sait que nos corps naturellement plus chauds qu’un air tranquille qui les environne, échauffent une partie de cet air, et par-là se trouvent comme plongés dans une atmosphere d’une chaleur souvent égale ou peu inférieure à celle de nos organes. Or les vents enlevent et dissipent promptement cette atmosphere chaude, pour mettre un air froid à sa place; il n’en faut pas davantage pour qu’un air agité nous paroisse beaucoup plus froid qu’un air tranquille refroidi précisément au même degré. L’instrument qui sert à mesurer les degrés de chaleur, comme ceux du froid, est connu sous le nom de thermometre; il est fondé sur la propriété qu’a la chaleur de raréfier les corps, sur-tout les liqueurs, et sur celle qu’a le froid de les condenser. Voyez Thermometre. Le thermometre nous a appris que le plus grand froid se faisoit sentir chaque jour environ une demi-heure après le soleil levé; c’est au-moins ce qui arrive le plus souvent, et en voici, je crois, la principale raison. La chaleur imprimée à un corps ne se conservant que quelque tems, la terre et l’air se refroidissent depuis trois ou quatre heures après midi jusqu’au soir, et plus encore pendant la nuit: ce refroidissement doit continuer même après le lever du soleil, jusqu’à ce que cet astre, dont l’action est très foible à l’horison, ait acquis par son élévation assez de force pour communiquer à l’air et à la terre, plus de chaleur qu’ils n’en perdent par la cause qui tend toûjours à les refroidir. Or c’est ce qui n’arrive qu’au bout d’une demi-heure ou environ, la hauteur du soleil commençant alors à être un peu considérable. Au reste ici comme ailleurs, les vents peuvent causer d’assez grandes irrégularités. On a vû quelquefois, mais rarement, le froid de l’après-midi surpasser celui de la matinée; ce qui venoit d’un vent qui s’étoit élevé vers le milieu du jour. Depuis qu’on a rectifié la construction des thermometres, on a observé avec beaucoup d’exactitude certains froids excessifs en différens lieux de la Terre. La table suivante fera connoître quelques-uns des principaux résultats de ces diverses observations; elle est tirée d’une autre table un peu plus étendue, donnée par M. de Lisle, à la suite d’un mémoire très curieux du même académicien, sur les grands froids de la Sibérie. Ce mémoire est imprimé dans le recueil de l’académie des Sciences de l’année 1749. Table des plus grands degrés de froid observés jusqu’ici en différens lieux de la terre. Degrés au-dessous de la congelation, suivant la division de M. de Reaumur. A Astracan en 1746 24 \scriptstyle \frac {1}{2} A Petersbourg en 1749 30 A Quebec en 1743 33 A Tornea° en 1737 37 A Tomsk en Sibérie en 1735 53 \scriptstyle \frac {1}{2} A Kirenga en Sibérie en 1738 66 \scriptstyle \frac {2}{3} A Yeniseik en Sibérie en 1735 70 En jettant les yeux sur cette table, on sera bientôt pleinement convaincu qu’un froid égal à celui qui se fit sentir à Paris en 1709, exprime par \scriptstyle 15 \frac {1}{2} degrés au-dessous de la congelation, est un froid très-médiocre à beaucoup d’égards. Il suffit de comparer ce degré de 1709, avec la plûpart de ceux qu’on a marqués dans la table. Le froid qu’on a marqué le quatrieme est celui qu’éprouverent en 1737 MM. les académiciens, qui allerent en Laponie pour mesurer un degré de méridien vers le cercle polaire. Ce froid fit descendre au trente-septieme degré les thermometres de mercure, reglés sur la division de M. de Reaumur; les thermometres d’esprit-de-vin se gelerent. Par un tel froid, lorsqu’on ouvroit une chambre chaude, l’air de dehors convertissoit sur le champ en neige la vapeur qui s’y trouvoit, et en formoit de gros tourbillons; lorsqu’on sortoit, l’air sembloit déchirer la poitrine. Mesure de la terre au cercle polaire, par M. de Maupertuis, et c. Un froid qui produit de tels effets, est inférieur de 30 et de 33 degrés à certains froids qui se font quelquefois sentir en Sibérie. On n’a point d’observations du thermometre faites à la baie de Hudson; mais ce que les voyageurs anglois nous racontent des grands froids qu’on y éprouve, est prodigieux. Dans ces contrées, lorsque le vent souffle des régions polaires, l’air est chargé d’une infinité de petits glaçons que la simple vûe fait appercevoir. Ces glaçons piquant la peau comme autant d’aiguilles, y excitent des ampoules, qui d’abord sont blanches comme du linge, et qui deviennent ensuite dures comme de la corne. Chacun se renferme bien vîte par des tems si affreux; mais quelque précaution qu’on prenne, on ne sauroit s’empêcher de sentir vivement le froid. Dans les plus petites chambres et les mieux échauffées, toutes les liqueurs se gelent, sans en excepter l’eau- de-vie; et ce qui paroîtra peut-être plus étonnant, c’est que tout l’intérieur des chambres et les lits se couvrent d’une croûte de glace épaisse de plusieurs pouces, qu’on est obligé d’enlever tous les jours. On ne croiroit pas, si l’expérience ne prouvoit le contraire, qu’un pareil froid pût laisser rien subsister de ce qui végete et de ce qui vit. Ce qui est certain, c’est que des froids bien moins considérables sont souvent nuisibles aux plantes et aux animaux. La chaleur du soleil étant le principal agent employé par la nature dans l’ouvrage de la végétation, il est clair que quand cette chaleur diminue, les arbres et les plantes croissent avec plus de lenteur: ainsi le froid retarde par lui-même les progrès de la végétation. Il est vrai que certaines plantes exigent moins de chaleur que d’autres; et de-là vient en grande partie la diversité des plantes selon les lieux et les climats: mais d’un autre côté il n’est pas moins constant que le froid poussé jusqu’à un certain degré est toûjours nuisible, et même pernicieux à quantité de végétaux. Voyez Végétation, Plante. Les fortes gelées qui accompagnent les grands froids, produisent aussi sur les arbres et sur les plantes de funestes effets. Voyez Gelée et Glace. Plusieurs auteurs ont parlé des effets du froid sur les corps des animaux. Ils nous disent qu’un air froid resserre, contracte, racourcit les fibres animales; qu’il condense les fluides, qu’il les coagule et les gele quelquefois; qu’il agit particulierement sur le poumon, en le desséchant, en épaississant considérablement le sang qui y coule, et c. de-là les différentes maladies causées par le froid, les catarrhes, les inflammations de poitrine, le scorbut, la gangrene, le sphacele, l’apoplexie, la paralysie, et c. Le froid tue quelquefois subitement les hommes, et plus souvent les autres animaux, qui ne peuvent pas comme l’homme se procurer des défenses contre les injures de l’air. Tout ceci est parfaitement conforme à l’idée qu’on a donnée jusqu’ici de la nature du froid. Voy. Boerhaave, instit. med. n°. 747. Arbuthnot, essai des effets de l’air sur le corps humain, etc. Une différence essentielle entre les animaux vivans et les corps inanimés, tels que les plantes, les minéraux; c’est que ceux-ci prennent au bout d’un certain tems la température du milieu qui les environne, ensorte qu’ils participent aux changemens qui arrivent dans le degré de chaleur ou de froid de ce même milieu; au lieu que les animaux vivans conservent dans les saisons les plus extrèmes, un degré de chaleur constant et indépendant en quelque sorte de l’air dans lequel ils vivent. Cette chaleur animale répond dans l’homme au trente-deuxieme degré au-dessus de la congelation du thermometre de M. de Reaumur. Au reste nous parlons ici de la chaleur intérieure du corps humain, ou de la chaleur des parties qu’on a suffisamment munies contre le froid; car il est certain que la peau du visage, des mains, et en général la surface du corps humain, quand on néglige de prendre les précautions nécessaires, se refroidit plus ou moins, selon que l’air qui agit sur elle est plus ou moins froid. Voyez Chaleur animale. Nous ne parlerons point de quelques autres effets du froid, qui ont trouvé ou qui trouveront leur place ailleurs. Voyez, par exemple, sur l’évaporation des liquides pendant le grand froid, les artic. Evaporation et Glace. Du froid artificiel. On donne le nom de froid artificiel, à celui que les hommes produisent en quelque sorte par différens moyens, dont plusieurs sont très-connus. Le plus simple de tous ces moyens est l’application d’un corps plus froid ou moins chaud que celui qu’on veut refroidir; car il suit de la loi générale de la propagation de la chaleur, que ce dernier corps doit être rendu par-là moins chaud ou plus froid qu’il n’étoit auparavant. C’est ainsi que pour rafraîchir de l’eau, du vin, ou d’autres liqueurs, on les met à la glace ou dans la neige. Un autre moyen de faire naître du froid est le mélange intime de différentes substances, soit solides, soit fluides. Il faut remarquer que ces substances qu’on mêle ont souvent le même degré de température; et quand cela n’est pas, la plus chaude refroidit quelquefois celle qui l’est moins. Voici ce que l’expérience nous apprend au sujet du froid, qui résulte de ces divers mélanges. 1°. Si l’on jette dans une suffisante quantité d’eau un sel alkali volatil quelconque, ou un sel neutre tel que le nitre, le sel polychreste, le vitriol, le sel gemme, le sel marin, l’alun, le sel ammoniac, etc. ce sel en se dissolvant dans l’eau, la refroidira au-delà même du degré ordinaire de la congelation, si la froideur de cette eau en approchoit déjà: à cet égard le sel ammoniac est de tous les sels le plus efficace. Une livre qu’on en jette dans trois ou quatre pintes d’eau, fait descendre la liqueur du thermometre de M. de Reaumur de quatre, cinq, ou six degrés, plus ou moins, selon le degré de froid qu’avoit l’eau avant qu’on y eût mis le sel. De l’eau qu’on a refroidie de cette maniere au- delà du terme de la glace, ne se gele pourtant point. Si quelques gouttes séparées de cette dissolution viennent à se glacer, c’est par le hasard d’une prompte crystallisation, et par le concours de plusieurs circonstances rarement réunies. M. Geoffroy, mém. de l’académ. des Sciences, ann. 1700, pag. 110. et suiv. M. de Mairan, dissert. sur la glace, pag. 374. et suiv. M. Musschenbroek, essai de Physique, tom. I. ch. xxvj. et suiv. Voyez Sel, Dissolution, et Menstrue. 2°. Tous les sels concrets ou qui sont sous forme seche, de quelque espece qu’ils soient d’ailleurs, acides, neutres, ou alkalis, tant fixes que volatils, étant mêlés avec de la neige ou de la glace pilée, ce mélange prend bien-tôt un nouveau degré de froid plus ou moins considérable, selon que les sels ont plus ou moins de vertu, ou qu’on les employe en différentes doses. La maniere si connue de faire geler des liqueurs en été malgré le chaud de la saison, est une suite de cette propriété des sels. Voyez Glace. On voit par toutes les expériences qu’on a faites jusqu’à présent, que les sels mêlés avec la glace la fondent promptement, et que ce n’est qu’en la sondant et en s’y dissolvant eux-mêmes, qu’ils la rendent plus froide. Tout ce qui accélere cette fusion réciproque de la glace et des sels, doit hâter le refroidissement: au contraire, quand par un moyen dont nous parlerons bien-tôt, on empêche cette fusion, nulle nouvelle production du froid. Deux parties de sel marin mêlées avec trois parties de glace pilée, font descendre dans les jours les plus chauds, la liqueur du thermometre de M. de Reaumur à 15 degrés au-dessous de la congelation. Le sel ammoniac un peu moins actif à cet égard, ne donne à la glace que 13 degrés de froid. L’efficacité du salpetre raffiné, ou de la troisieme cuite, est beaucoup moindre; le froid qui en résulte, n’est que de trois degrés \scriptstyle \frac {1}{2}. Le salpetre de la premiere cuite qui contient beaucoup de sel marin, fait descendre le thermometre de 11 degrés. Il suit évidemment de-là qu’on s’est trompé pendant long-tems, quand on a regardé le salpetre comme le sel le plus propre aux congelations artificielles. Le sel marin fait plus d’effet: cependant il ne tient pas ici le premier rang, puisque le froid qu’il produit est inférieur de deux degrés à celui que donne le sel gemme, et de deux degrés \scriptstyle \frac {1}{2} au froid qu’on fait naître avec de la potasse qui est un sel alkali. Tout ceci est constant par les expériences de M. de Reaumur. Voyez le mémoire de cet académicien sur les congelations artificielles, dans le recueil de l’académie des Sciences pour l’année 1734. 3°. Les esprits de sel et de nitre possedent à un plus haut degré que les sels concrets, la vertu de produire le froid. De l’esprit de nitre qu’on aura en soin de refroidir jusqu’au point de la congelation du thermometre, étant versé sur de la glace pilée, dont le poids soit environ double du sien, on verra bientôt le thermometre descendre avec vitesse jusqu’à 19 degrés. On produira un degré de froid plus considérable, si avant que de verser l’esprit de nitre sur la glace pilée, on a fait prendre à ces deux matieres un froid beaucoup plus grand que celui de la congelation, en les environnant séparément l’une et l’autre de glace, mêlée avec d’autre esprit de nitre. On a par cette préparation un esprit de nitre déjà très-froid, qui versé sur de la glace extrèmement refroidie, fera descendre le thermometre à 25 degrés. En refroidissant davantage par cette même voie l’esprit de nitre et la glace, nous aurons de plus grands degrés de froid. De cette maniere M. Fahrenheit a poussé le froid artificiel jusqu’à 40 degrés au-dessous du zéro de sa division, ou ce qui revient au même, au trente-deuxieme degré des thermometres de M. de Reaumur. Voyez le détail curieux de l’expérience de M. Fahrenheit, dans la chimie de Boerhaave, expér. jv. coroll. 4. Il est possible en pratiquant cette même méthode, d’augmenter beaucoup le froid qui résulte du mélange de la glace et d’un sel concret, quoiqu’on ne puisse jamais rendre ce dernier froid égal à celui que l’on obtient en employant des esprits acides. Si, par exemple, avant de mêler la glace et le sel marin on a fait prendre à chacune de ces deux matieres 14 degrés de froid, on pourra faire naître un froid de 17 degrés et \scriptstyle \frac {1}{2}, qu’il sera facile de pousser ensuite jusqu’à 22 degrés, en suivant toûjours le même procédé, pourvû néanmoins qu’après avoir mis ensemble la glace et le sel déjà refroidis, on verse sur ce mélange de l’eau chargée de sel marin, et froide de huit à neuf degrés: sans cela, comme M. de Reaumur l’a éprouvé, le sel et la glace ne se fondant point l’un l’autre, il n’y auroit aucun nouveau froid; c’est qu’un froid de 12 à 14 degrés a congelé l’humidité nécessaire à ces deux substances, pour s’entamer réciproquement. Cette maniere de dessécher le sel et la glace en les refroidissant, est le moyen que nous avons annoncé plus haut de mettre obstacle à leur fusion, et d’empêcher par-là la production d’un nouveau froid. Quoique le sel marin soit fort supérieur au salpetre par rapport à l’effet dont il s’agit, l’esprit de sel est cependant un peu inférieur à l’esprit de nitre. Eût-on deviné cette bisarrerie apparente? Mais ce qui paroîtra plus singulier, c’est le froid causé par une liqueur ardente et inflammable, comme l’esprit-de- vin: ce froid n’est inférieur que d’environ deux degrés à celui que produit l’esprit de nitre, employé précisément de la même façon. En général toutes les liqueurs, soit acides, soit spiritueuses, refroidissent la glace en la sondant; les liqueurs alkalines volatiles, telles que l’esprit de sel ammoniac, ou l’esprit d’urine, font le même effet. Les huiles fondent bien la glace; mais comme elles ne se mêlent point avec l’eau qui lui succede, elles ne donnent aucun nouveau froid. M. de Reaumur, dans le mémoire déjà cité. M. Musschenbroek, tentamina experimentorum naturalium, etc. 4°. Certaines dissolutions chimiques accompagnées d’effervescence, c’est-à-dire où les matieres bouillonnent et se gonflent, et même avec bruit, sont cependant froides, et font descendre le thermometre qui y est plongé. C’est ce qu’on éprouve quand on mêle des alkalis volatils avec différentes liqueurs acides, par exemple le sel volatil d’urine avec le vinaigre distille; le sel ammoniac étant jetté dans l’esprit de nitre ou dans de l’huile de vitriol, fait aussi avec chacune de ces deux liqueurs une effervescence froide très-considérable. Du mélange du sel ammoniac et de l’huile de vitriol, il en sort pendant l’effervescence des vapeurs chaudes. Si par exemple on projette sur trois dragmes d’huile de vitriol deux dragmes de sel ammoniac, il s’en exhalera une fumée qui sera monter un thermometre placé immédiatement au-dessus d’elle d’environ quatre degrés et demi de la division de M. de Reaumur; tandis qu’un autre thermometre placé dans le mélange, baissera de plus de cinq degrés. M. Musschenbroek ayant fait cette même expérience dans le vuide, le résultat en a été différent; les vapeurs se sont élevées comme auparavant, mais elles n’ont fait aucune impression sensible sur le thermometre exposé à leur action; apparemment la chaleur de ces vapeurs s’augmente beaucoup par l’action et la réaction de l’air. A l’égard du thermometre plongé dans le mélange, il baisse également et dans l’air subtil et dans l’air grossier. M. Geoffroi, mém. de l’acad. des Seiences, année 1700, pag. 110. et suiv. M. Musschenbroek, tentamina experiment. natural. et c. Voy. Dissolution, Menstrue, Effervescence. Quand on plonge une bouteille pleine d’eau dans un mélange de sel et de glace pilée, l’eau contenue dans la bouteille ne se refroidit et ne se glace que parce qu’étant plus chaude que le mélange qui lui est en quelque maniere contigu, elle lui communique selon la loi générale une partie de sa chaleur. Il n’en est pas de même des substances, qui mêlées intimement, font naître le froid artificiel; elles ont le plus souvent le même degré de température; quelquefois même un corps se refroidit en s’unissant à un autre corps moins froid que lui; du sel, par exemple, moins froid de plusieurs degrés que de la glace, ne laisse pas de la refroidir. La loi générale de la propagation de la chaleur, paroît être ici violée; mais on doit remarquer que cette loi ne s’observe que dans les corps simplement appliqués, et qui n’agissent l’un sur l’autre que par leurs surfaces. Quand deux substances s’unissent par voie de dissolution, d’autres lois se rendent sensibles par d’autres effets. Cet article est de M. de Ratte, secrétaire perpétuel de la S. R. des Sciences de Montpellier, membre de l’institut de Bologne et de l’acad. de Cortone. Froid, (Chimie.) Les Chimistes prennent ce mot dans deux acceptions différentes. Premierement, pour la présence, l’action positive et réelle d’une chaleur foible, de celle que notre atmosphere emprunte des rayons refléchis du soleil, ou, ce qui est la même chose, pour la chaleur naturelle de l’ombre, dans toutes les saisons de l’année. C’est ainsi qu’ils disent d’une dissolution faite à l’ombre, et sans le secours d’un feu artificiel, qu’elle est faite à froid; d’une certaine application de l’eau, chaude comme l’atmosphere qui l’environne, que c’est une macération ou infusion à froid; d’une lessive saline placée pour crystalliser loin de tout feu artificiel et à l’abri des rayons directs du soleil, qu’elle est mise ou gardée au froid, ou bien dans un lieu froid ou frais. Les variétés des saisons et les diverses températures des lieux plus ou moins bas et profonds, ou ombragés par l’interposition de corps plus ou moins denses, fournissent les différens degrés de ce froid chimique sous lequel on opere ordinairement. La perfection qu’acquierent certains vins en vieillissant dans les bonnes caves, est dûe à une espece de digestion lente ou de fermentation insensible, que le froid, c’est-à-dire la chaleur foible du lieu, entretient dans ces liqueurs. Il est quelques cas rares dans lesquels on augmente ce froid par art, par l’application de la glace, comme dans la préparation de l’éther nitreux. Voyez Ether nitreux. Il est clair que le froid dont nous venons de parler, n’est proprement qu’un degré de feu. Voyez Feu. Secondement, les Chimistes prennent le mot froid dans son acception la plus vulgaire, pour le contraire ou l’absence de la chaleur. Le froid ainsi conçû comme agent ou comme obstacle physique, est employé principalement à suspendre des mouvemens chimiques, ces altérations communément appellées spontanées, que subissent les corps composés sous la température moyenne de notre atmosphere, c’est-à-dire à conserver ces substances. Voyez Conservation, (Pharmac.) Ce froid est encore employé à modérer l’expansion de certains produits volatils des distillations, et à empêcher par là la dissipation de ces produits; ce qui s’appelle rafraîchir. Voy. Rafraichir (Chimie), et Distillation. L’emploi de ce froid chimique est toûjours absolu; et par conséquent les Chimistes cherchent toûjours à s’en procurer le degré le plus fort qu’il est possible. Mais le degré usuel, commun, vulgaire, est celui qu’on obtient dans le raffraîchissement, par l’application des linges mouillés, de l’eau froide en masse, ou tout au plus de la glace; et pour la conservation, celui que fournissent les bonnes caves. Il est clair par ce que nous venons d’exposer, que nous n’opérons et que nous n’observons que sous un degré de froid peu considérable ou peu durable. Cependant l’emploi philosophique d’un froid plus fort et plus constant, nous procureroit diverses connoissances aussi utiles que curieuses: d’abord, il feroit connoître le premier ou le plus insensible degré de corruption, et par conséquent, l’action naissante du feu, l’énergie de son moindre degré chimique; il nous fourniroit l’occasion d’observer l’altération lente et réguliere de certaines matieres, des substances animales, par exemple, que le froid des meilleures caves ne sauroit préserver d’une corruption prompte et tumultueuse. Il y auroit même des cas où l’action d’un feu si leger pouvant être réputée nulle, on auroit la contre-preuve de nos dogmes sur le feu, par la considération des phénomenes à la production desquels cet agent ne contribueroit pas. Une bonne glaciere qu’on pourroit disposer de diverses façons commodes, dans laquelle on pourroit pratiquer des especes d’étuves froides, des tiroirs à la façon de ceux des fours à poulets; une bonne glaciere, dis-je, fourniroit le réservoir le plus sûr et le plus commode de ce froid. Nous ne saurions dans nos climats nous procurer un froid durable plus fort; car les gelées ne s’y soûtiennent pas long-tems sans interruption, et les froids artificiels excités par des dissolutions salines, ne sont que momentanés, ou du moins fort courts. L’application continuelle de la glace à l’air ouvert, n’est pratiquable que pour un tems fort court: or la durée et la continuité du froid sont absolument essentielles; car comme la lenteur du changement chimique est proportionnelle au peu d’intensité de la cause qui le produit, du feu, il faut que cette lenteur soit compensée par la durée de l’action: il faudra souvent plusieurs années pour pouvoir observer des altérations sensibles. Le chimiste qui voudra donc connoître les effets de la suite entiere des degrés du feu chimique sur différentes substances, placera son laboratoire entre un fourneau de verrerie et une glaciere, ou se pourvoira de l’un et de l’autre. Le même degré de froid employé à conserver et à fournir en tout tems des gibiers et des fruits inconnus dans certaines saisons, pourroit procurer une source de luxe qui figureroit très-bien à côté des serres chaudes de nos modernes Apicius. Le premier moyen iroit au même but que le dernier, par une voie vraissemblablement plus commode et plus sûre, mais qui seroit moins dispendieuse, et par conséquent moins magnifique; ce qui est un inconvénient réel. La concentration à la gelée du vin et du vinaigre n’a aucun rapport avec l’usage du froid chimique, qui a fait le sujet de cet article. Voyez Concentration, Vin, et Vinaigre. (b) Froid, (Docimastique.) donner froid; expression usitée dans cette partie de l’Alchimie, où elle signifie ralentir l’action du feu. On donne froid à un régule qu’on affine, quand les vapeurs s’élevent jusqu’à la voûte de la moufle; que la moufle est de couleur de cerise, etc. On dit par opposition donner chaud. Voyez ce mot, et Essai. Article de M. de Villiers. Froid, (Economie animale.) il n’y a point de corps dans la nature qui ne soit plus ou moins pénétré dans l’intensité de ses parties élémentaires, par le fluide universel, la plus subtile de toutes les substances matérielles, c’est-à-dire par l’élément du feu. Il n’est donc aucun corps dans la nature qui ne soit plus ou moins agité dans ses parties intégrantes, par l’action propre à ce fluide, qui consiste à tendre autant à opérer la desunion des parties de matiere auxquelles il est placé, que ces parties-ci tendent par elles-mêmes, c’est-à-dire par leur force de cohésion, à se rapprocher, à s’unir de plus en plus. Or comme cette action varie continuellement, ne subsiste jamais la même deux instans de suite, et qu’elle produit ainsi une sorte d’oscillation continuelle dans les corps, voyez Feu, (Physique); il en résulte un frottement plus ou moins fort entre leurs molécules intégrantes; d’où s’ensuit qu’il existe un mouvement continuel dans les particules ignées, qui est ce en quoi consiste la chaleur plus ou moins sensible, selon que ce mouvement est plus ou moins considérable. Voy. Feu, Chaleur, et sur-tout ce qui a rapport à ces différentes matieres; les élémens de Chimie de Boerhaave, partie II. la Physique de s’Gravesande, de Musschenbroeck, etc. On peut dire conséquemment à ce principe, qu’il n’y a point de corps qui ne soit chaud, dès qu’on regarde la chaleur comme une qualité qui suppose dans le corps où on la conçoit, une action de feu, telle qu’elle puisse être, à quelque degré qu’elle puisse avoir lieu. Il n’y a donc point de corps, c’est-à-dire d’aggrégé des parties élémentaires de la matiere, dont on puisse dire qu’il est absolument froid, en entendant par ce terme la qualité d’un corps dans la substance duquel il n’y a aucune action du feu. On ne peut imaginer que les élémens même, atomi, qui, comme ils sont les seuls solides parfaits, indivisibles, inaltérables, doivent par conséquent n’être pénétrables par aucun agent dans la nature, sur-tout par aucun agent destructeur, telle que le feu: mais comme cette exception unique, qui présente ainsi l’idée d’un froid absolu dans les seules parties élémentaires des corps ne tombe pas sous les sens, le froid qui peut nous affecter, n’est donc qu’une qualité respective par laquelle on a voulu désigner non une absence totale du feu, mais une diminution de son effet, c’est-à- dire de la chaleur relativement à celle qui a lieu naturellement dans notre corps. Ainsi c’est la chaleur animale qui fixe l’idée du chaud et du froid, selon qu’il résulte du premier de ces attributs une sorte de sensation à laquelle il est attaché de représenter à l’ame un plus grand effet du feu, que celui qu’il produit dans notre corps considéré dans l’état de santé; et qu’il suit de l’attribut opposé, qu’il n’est autre chose que la faculté d’affecter d’une autre sorte de sensation, par laquelle l’ame s’apperçoit d’un moindre effet du feu que celui qu’il opere dans notre corps bien disposé. Nous n’appellons donc chaud et froid, que ce qui nous semble plus ou moins agité par l’action du feu que ne l’est notre propre corps, autant que nous pouvons en juger par la comparaison des impressions que fait sur nos parties sensibles cette action du feu dans les substances dont nous sommes composés, avec celles qui nous viennent du dehors par le contact des corps ambians. Nous ne nous appercevons du chaud et du froid, que par les effets de cette agitation ignée, qui sont plus ou moins considérables, qui excedent ou qui n’égalent pas ceux de la chaleur vitale au degré qui est propre à l’état de santé dans chaque individu. Le terme de froid n’est donc employé que pour désigner une sorte de modification des corps, respectivement à la sensation qu’ils excitent en nous, lorsqu’ils nous affectent par une mesure de chaleur moindre que celle de la nôtre. Comme les corps ne sont dits chauds, qu’autant que l’action du feu est en eux plus forte qu’en nous; qu’autant que nous la sentons telle; car elle n’est pas toûjours réellement ce qu’elle paroît, ainsi qu’on le prouvera ci-après: c’est donc toûjours la mesure de notre chaleur animale, qui est la regle de comparaison pour juger de la chaleur ou du froid de tous les corps qui sont hors de nous. Or cette chaleur vitale, dont la mesure ne peut être déterminée que par le moyen du thermometre, ayant été fixée à l’égard de l’homme, par l’observation faite avec cet instrument, de la façon et selon la graduation de Farenheit, à la latitude de quatre- vingt-douze à quatre-vingt-dix huit degrés pour les différens tempéramens et les différens âges dans l’état naturel; et la plus grande chaleur de l’atmosphere étant limitée à un degré bien inférieur, puisqu’aucun animal ne pourroit vivre dans un milieu dont la chaleur seroit constamment portée à 98 degrés: il s’ensuit que l’on pourroit dire avec fondement, d’après ce qui a été établi ci-devant, que l’action du feu dans l’atmosphere ne va jamais jusqu’à la rendre chaude respectivement à nous, puisqu’elle n’excede et n’égale même jamais, d’une maniere durable et supportable, la chaleur qui nous est naturelle. Ainsi on peut regarder le milieu dans lequel nous vivons comme étant toûjours froid, respectivement à ce que nous en sentons: ce rapport est variable, selon que ce froid s’approche ou s’éloigne plus ou moins de la chaleur animale, non-seulement pour les hommes en général, mais encore pour chacun en particulier, selon la différence du tempérament et de l’âge, à-proportion de l’intensité ou de la foiblesse de cette chaleur naturelle, dans la latitude des limites auxquelles on vient de dire qu’elle s’étend en plus ou moins: de même tous les corps dans lesquels l’action du feu peut faire monter le thermometre à un degré quelconque supérieur à ceux de la chaleur humaine, sont constamment regardés comme chauds, à- proportion de l’excès de cette action en eux sur celle qui a lieu dans nos corps: telle est l’idée que l’on peut donner en général des qualités des corps, que nous distinguons en chauds et en froids, relativement à nos sensations à cet égard. Ainsi nous attachons toûjours l’idée d’un sentiment de froideur ou de fraîcheur à l’impression que nous sommes susceptibles de recevoir de l’application, à la surface de notre corps, de l’air renouvellé et de l’eau laissés à leur température naturelle, selon que cette température est plus ou moins éloignée de la nôtre; ce qui fait que l’air agité par le vent, par un éventail, nous paroît froid ou frais; que l’on trouve plus de fraîcheur en été, en se baignant dans l’eau courante; parce que ces fluides, par le changement qui se fait continuellement de leur masse autour de notre corps, y sont toûjours appliqués avec leur propre température, et ne le sont pas assez pour participer à l’excès de chaleur de la nôtre sur la leur: il en est de même de tous les corps, qui n’ont d’autre chaleur que celle du milieu, dans lequel ils sont contenus; ils sont réellement tous froids, c’est-à-dire moins chauds que notre corps dans son état naturel: ainsi ils nous paroissent tous en général être froids au toucher; et ce froid est au même degré dans tous, quoiqu’il nous paroisse plus ou moins sensible, comme dans les métaux, le marbre comparé au bois et à d’autres corps. Cette différence ne vient que du plus ou moins de facilité avec laquelle notre propre chaleur se communique aux corps que nous touchons: ainsi les plus denses s’échauffent plus difficilement; ils doivent donc nous paroître plus froids, parce qu’ils résistent, pour ainsi dire, plus long-tems à devenir chauds: la durée de la disposition à procurer la sensation du froid, nous semble être son intensité, respectivement aux corps moins denses, qui participent plus promptement à la chaleur que nous leur communiquons en les touchant, et dont le froid cesse sitôt qu’il ne nous donne pas, pour ainsi dire, le tems de le sentir, et de nous appercevoir qu’ils ont moins de chaleur que notre corps. Cette différence de l’impression plus ou moins froide, que font sur nous ces différens corps, ne doit effectivement être attribuée qu’à cette cause; puisque par le thermometre, on leur trouve la même température, et que c’est une chose démontrée, qu’il n’est aucun corps dans la nature qui ait plus de chaleur par lui-même qu’un autre, dans le même milieu; une pierre à feu n’a pas plus de chaleur par elle-même, qu’un morceau de glace; et les corps mêmes des animaux chauds, n’ont après leur mort pas plus de chaleur que tous les corps inanimés qui les environnent, à-moins que ce ne soit par l’effet de la putréfaction, ainsi qu’il arrive au foin, qui est susceptible, par les différens mouvemens intestins qui peuvent s’exciter dans sa substance, de devenir plus chaud que le milieu dans lequel il se trouve: de même l’effervescence chimique fait naître de la chaleur dans l’union, le mélange de certains corps, par le rapport qu’il y a entre eux, qui séparément n’auroient que la chaleur de tous les autres corps ambians inanimés. Il suit encore de ce qui a été établi précédemment, que nous pouvons même, sans qu’un corps change de milieu, et avec une température constamment la même, juger différemment relativement au chaud et au froid dont ce corps peut exciter en nous la sensation; ce qu’on ne doit attribuer qu’à la différente disposition de l’organe de nos sensations. Qu’on expose en hyver une main à l’air jusqu’à ce qu’elle soit froide; qu’on chauffe l’autre main au feu, et qu’on ait alors un pot rempli d’eau tiede: aussi-tôt qu’on plongera la main chaude dans cette eau, on dira qu’elle est froide, respectivement au degré de chaleur qu’on sent dans cette main; qu’on plonge, après cela la main froide dans la même eau, et on jugera qu’elle est chaude, parce qu’elle a en effet plus de chaleur que cette main n’en sentoit avant d’être plongée. Voyez à ce sujet les essais de Physique de Musschenbroeck. Nous ne jugeons donc pas, suivant la véritable disposition des corps qui sont hors de nous, à l’égard du chaud ou du froid, mais suivant que ces corps sont actuellement exposés à l’action du feu comparée avec celle qui a lieu dans notre corps, dont les organes sensitifs portent continuellement à l’ame les impressions qu’ils reçoivent, par l’effet de la chaleur vitale jointe à celle du milieu, dans lequel nous nous trouvons; ensorte que l’ame porte ensuite son jugement par comparaison des corps plus ou moins chauds, que celui auquel elle se trouve unie. C’est ainsi que l’on peut rendre raison pourquoi les caves nous paroissent froides en été et chaudes en hyver. Si l’on suspend un thermometre dans une cave assez profonde, pendant toute une année, on trouvera que la cave est plus chaude en été qu’en hyver; mais qu’il n’y a pas une grande différence du plus grand chaud au plus grand froid qu’on y peut observer. Il paroît par-là que quoique les caves nous semblent être plus froides en été, elles ne le sont pourtant pas, et que cette apparence est trompeuse. Voici ce qui donne lieu à ce phénomene. En été, notre corps se trouvant exposé au grand air, notre chaleur étant toûjours de 94 à 98 degrés, la chaleur du grand air est alors dans les climats tempérés de 80 à 90 degrés; au lieu que l’air qui se trouve dans ce tems-là renfermé dans les caves, n’a qu’une chaleur de 45 à 50 degrés; de sorte qu’il a beaucoup moins de chaleur que notre corps et que l’air extérieur: ainsi dès qu’on entre dans une cave, lorsqu’on a fort chaud, on y rencontre un air que l’on sent très-froid, en comparaison de l’air extérieur, qui est presque aussi chaud qu’on l’est soi-même en hyver; au contraire, lorsqu’il gele, le froid de l’air extérieur peut augmenter depuis le trente-deuxieme degré du thermometre de Farenheit, jusqu’à zéro, tandis que la température de la cave reste encore à 43 degrés: ainsi nous trouvant exposés dans ce tems-là à l’air froid extérieur, qui fait sur notre corps une impression proportionnée, et qui le refroidit en effet, nous n’entrons pas plûtôt dans une cave, que nous trouvons chaud l’air qui nous avoit paru froid en été, lorsque la température y étoit à-peu-près la même: ce qui arrive donc par la différente disposition avec laquelle nous y entrons: d’où il résulte, que nous ne pouvons pas savoir ni juger, par la seule impression que l’air fait sur nous dans la cave, relativement au plus ou au moins de feu qu’il contient, s’il y en a effectivement davantage, ou pour mieux dire, s’il est plus en action en été qu’en hyver. Ce n’est qu’à l’aide du thermometre, que nous pouvons être assûrés qu’il y a plus de chaleur dans les caves en été qu’en hyver, puisque c’est précisément le contraire de ce que nous éprouvons, par les différentes sensations qui en résultent. Mais quelle est donc la disposition de nos corps à laquelle il est attaché, de pouvoir porter à l’ame l’idée du froid conséquemment aux impressions qu’ils reçoivent des causes frigorifiques? Cette question tient à la recherche des causes de la chaleur animale, puisque ce ne peut être qu’une diminution des effets de ces causes, qui change les sensations des organes affectés par la chaleur: on a examiné dans l’article Chaleur animale, avec une critique aussi éclairée que sage, et avec toute la précision possible, dans un sujet qui n’en est guere susceptible de sa nature, les différens systèmes les plus remarquables tant des anciens que des modernes, sur ce qui allume dans les corps animés, le feu qui y produit cet effet d’une maniere presqu’invariable dans quelque température qu’ils se trouvent. On y a prouvé presque jusqu’à la démonstration, par les raisonnemens les plus solides, que nous sommes encore bien éloignés de pouvoir regarder les sources de la chaleur animale comme sûrement découvertes, puisqu’aucune des explications tant physiques que méchaniques, les plus spécieuses, n’ont pas encore acquis le degré de perfection nécessaire, pour rendre raison de tous les phénomenes qui dépendent du principe qu’il est question de connoître. On y donne à entendre avec raison, que l’idée de Galien et des Arabes, sur le feu inné, ventillé par l’air respiré, sur-tout entant qu’il est considéré comme un agent physique et réel, ainsi que Sennert et Riviere l’ont conçû, et non pas comme une qualité, selon la plûpart des auteurs antérieurs, n’est pas autant dénuée de fondement, qu’elle l’a paru assez généralement depuis que le joug de l’ancienne école a été secoué. On fait voir cependant aussi dans l’article dont il s’agit, que de toutes les hypothèses proposées sur ce sujet, il n’en est point jusqu’à-présent qui semblent davantage approcher de la vérité, que celles qui sont fondées sur l’effet méchanique, qui est une suite nécessaire des mouvemens qui entretiennent la vie, c’est-à-dire, l’attrition ou le frottement qui se fait des solides entr’eux, ou des fluides contre les solides. On y donne l’extrait du meilleur ouvrage qui ait paru en ce genre, qui est l’essai sur la génération de la chaleur dans les animaux, du docteur Douglas; extrait par lequel on fait connoître que cet auteur en réfutant les différentes opinions des Physiologistes tant anciens que modernes, rejette également toutes les causes physiques, chimiques et méchaniques, pour substituer son sentiment, qui a néanmoins pour fondement une cause de cette derniere espece, le frottement des globules sanguins dans les vaisseaux capillaires, proportionné au resserrement de ces vaisseaux par le froid; frottement auquel il attribue de pouvoir produire et entretenir une chaleur toûjours uniforme dans la latitude ordinaire des variations de notre température, ce qui fait le principal des phénomenes à expliquer, à l’égard duquel tous les systèmes lui ont paru en défaut; mais mal-à-propos, selon l’auteur de l’art. Chaleur animale, qui fait observer fort judicieusement que dans le système des anciens, qui attribue cette chaleur au feu inné excité par l’air respiré, la proportion entre l’augmentation de la chaleur du milieu et la diminution de sa densité, diminution par laquelle il contribue moins à l’entretien du feu vital, à-mesure que celui de l’atmosphere est plus en action, y opere plus de raréfaction; entre la diminution de la chaleur du milieu et l’augmentation de sa densité (par laquelle seule, il peut rendre plus actif le feu du corps animé, à-mesure que le feu ambiant perd de son activité, et qu’il peut par conséquent en être moins communiqué à ce corps), est suffisante pour rendre raison de cette uniformité. L’auteur de l’article mentionné ne se borne pas à revendiquer le peu d’avantage que peuvent avoir les opinions réfutées par le docteur Douglas, et à les défendre autant qu’elles en sont raisonnablement susceptibles; après avoir rendu justice au système anglois, en convenant que c’est le plus satisfaisant qui ait paru sur cette matiere, il ne l’épargne pas ensuite, en lui opposant des difficultés qui paroissent sans réplique; il attaque donc l’idée qui fait la base du sentiment de ce docteur, savoir, que le resserrement causé par le froid dans les vaisseaux capillaires, donne lieu à l’augmentation de frottement entre les globules sanguins et ces vaisseaux, et par conséquent de la cause interne de la chaleur animale, à-mesure que la chaleur externe diminue, et vice versâ. D’où il suit que la quantité de chaleur est à-peu-près toûjours la même dans l’animal, soit que cette chaleur lui vienne du dedans ou du dehors. Mais, dit l’auteur de l’article dont il s’agit, 1°. la même cause interne qui engendre de la chaleur, c’est-à-dire ce resserrement des capillaires qui donne lieu à une plus grande attrition des globules sanguins dans ces vaisseaux, par-là même qu’il échauffe le sang plus qu’il ne seroit échauffé par le feu de l’air ambiant, n’échauffe-t-il pas aussi ces mêmes capillaires? ne fait-il pas en même tems cesser à-proportion le resserrement de ces mêmes capillaires? et par conséquent cette cause interne de chaleur animale ne se détruit-elle pas elle-même, dès qu’elle commence à produire ces effets? 2°. En admettant le resserrement constant dans les capillaires, ne s’ensuit-il pas au-moins que le mouvement du sang doit y être diminué à-proportion; d’où il semble qu’il doive se faire une compensation entre l’augmentation des surfaces exposées au frottement et la diminution de l’impulsion des globules, qui doivent opérer le frottement: compensation qui doit rendre de nul effet ce changement de disposition? 3°. En ne s’arrêtant même pas aux deux difficultés précédentes contre l’auteur anglois, pourroit-on en passer sous silence une troisieme, qui n’est pas moins forte? Elle consiste à faire observer qu’en supposant avec lui que la chaleur ne s’engendre que dans les seuls capillaires, les instrumens générateurs sont bien peu proportionnés à la masse qui doit être échauffée par leur moyen, puisqu’alors le foyer de la chaleur est censé n’exister que dans la peau. L’auteur de ces objections contre le système du docteur Douglas, les laisse subsister comme une preuve que ce système a le sort de tant d’autres; que quelque satisfaisant qu’il paroisse au premier abord, il n’est cependant pas parfait, et que la cause de la chaleur animale qui nous a été jusqu’à-présent cachée comme un de ses mysteres, ne nous a pas encore été révélée. Mais si l’on convient que le système anglois approche plus qu’aucun autre de la perfection, on ne peut disconvenir aussi qu’il ne soit avantageux au progrès des connoissances humaines, de lever autant qu’il est possible les obstacles qui l’empêchent d’y atteindre. C’est dans cette vûe que l’on va placer ici quelques réflexions sur les trois objections qui viennent d’être remises sous les yeux au sujet de ce système; ce qui sera d’autant moins étranger au sujet traité dans cet article, qu’il en résultera un grand nombre de conséquences qui y sont relatives, et serviront à rendre raison de bien des phénomenes qui en dépendent. Premierement, ne peut-on pas dire, que quoique la chaleur qui naît des frottemens des globules sanguins dans les capillaires, puisse être conçûe se communiquer en même tems aux solides mêmes de ces vaisseaux, et les relâcher par la raréfaction qui s’ensuit, ce dernier effet sera toûjours d’autant moindre, qu’il sera plus contre-balancé par celui du froid extérieur, qui cause le resserrement de ces vaisseaux; parce que le relâchement seroit bien plus considérable, tout étant égal, par l’effet de la cause interne de la chaleur, si ce froid extérieur ne s’y opposoit pas? Ainsi, ne peut-on pas conclure de-là, qu’il reste toûjours que le resserrement doit être plus considérable par les effets du froid, qu’il n’est empêché par les effets synchrones de la chaleur dont il occasionne la génération? d’où doit résulter plus de frottement, plus de chaleur par conséquent dans le cas du froid externe, que dans le cas opposé. Ne peut-on pas concevoir ainsi une contrenitence continuelle entre la cause de la chaleur animale et le froid extérieur? D’où on peut inférer que dans l’hyver, la chaleur animale appartient davantage à l’animal même; que dans l’été elle appartient plus aux causes externes; qu’il y a donc en quelque sorte moins de vie dans les animaux en été, qu’en hyver; puisqu’il y a moins d’action vitale; que l’on est plus fort, plus vigoureux en hyver, tout étant égal; parce que le froid, qui condense tous les corps en tenant les vaisseaux dans un état de plus grande constriction, et en donnant lieu par-là à l’augmentation des résistances, occasionne plus d’action, plus d’efforts par conséquent de la part de la puissance motrice pour les vaincre; d’où l’augmentation du mouvement progressif, des humeurs, plus de frottement dans les capillaires, plus de chaleur, sans que ces efforts, ce mouvement, puissent être regardés comme des effets de fievre proprement dite, puisqu’ils augmentent sans diminution de forces; au contraire, attendu que l’augmentation d’action dans les solides procure une plus grande élaboration, une plus grande atténuation d’humeur, d’où résulte une préparation, une secrétion plus abondante de fluide nerveux; plus de disposition par conséquent au mouvement musculaire, à l’exercice: au lieu qu’en été la raréfaction des solides en général, par la chaleur extérieure diminue l’élasticité des fibres des animaux, en diminuant la cohésion de leurs parties élémentaires; d’où tout étant égal, résulte moins de jeu dans leurs vaisseaux; d’où s’ensuit dans les grandes chaleurs une presqu’atonie universelle, une diminution proportionnée de l’action des organes vitaux; d’où le ralentissement du cours des humeurs dans les capillaires, le relâchement de ces vaisseaux, le moins de frottement des globules sanguins, moins de chaleur qui est l’effet de ce frottement, moins de résistance au cours des humeurs dans tous les vaisseaux; conséquemment moins d’efforts de la puissance motrice, pour surmonter cette résistance; d’où moins d’attrition, d’atténuation de la masse des humeurs, d’élaboration, de secrétions du fluide nerveux; d’où enfin la foiblesse, l’abattement que l’on éprouve toûjours par une suite de la chaleur de l’atmosphere: d’où s’ensuit, que les hommes obligés à se livrer à de grands travaux, à de grandes peines de corps, les soûtiennent mieux dans les tems froids, ont plus de forces, plus d’appétit pour les maintenir, que dans les tems chauds. C’est sans doute par cette considération, que Dioclès medecin contemporain d’Aristote, dans sa lettre à Antigonus, roi d’Asie, qui contient plusieurs préceptes, concernant la conservation de la santé, donne pour maxime, en forme d’aphorisme, qu’il faut prendre plus d’alimens, boire moins en général, et boire davantage de vin pur, à-proportion qu’il fait plus froid; et qu’il faut par conséquent manger moins, boire davantage, et boire son vin plus trempé, à-proportion que les chaleurs augmentent. On peut donc conclure de ce qui vient d’être dit, que le plus ou le moins de constriction dans les vaisseaux en général, et dans les vaisseaux capillaires en particulier, influe principalement sur tous ces effets, comme sur le plus ou le moins de génération de la chaleur animale; ainsi l’on peut concevoir que cette chaleur y est produite, sans qu’elle fasse en même tems cesser le resserrement de ces mêmes vaisseaux, qui est la condition efficiente: ainsi l’assertion du docteur Douglas qui établit ce resserrement, et en conséquence le frottement des globules sanguins dans les capillaires, comme cause de la chaleur animale, semble subsister sans atteinte à l’égard de la premiere objection: passons à la seconde. On ne peut que convenir avec tous les Physiologistes, que le mouvement du sang est très-lent dans tous les capillaires; que le degré de cette lenteur doit varier à-proportion des résistances, et par conséquent qu’elle augmente avec le plus de resserrement causé par l’augmentation du froid. Mais n’y a-t-il pas lieu de penser qu’il augmente ce ralentissement du cours des humeurs, seulement jusqu’à ce que les forces vitales par la disposition naturelle de la puissance motrice, ayent surmonté les résistances qui le causent, sans changer l’état de resserrement des solides, c’est-à-dire jusqu’à ce que les humeurs ayent éprouvé l’effet de l’augmentation du ressort dans tous les vaisseaux, la plus grande action qu’ils exercent en conséquence sur elles; que celles ci en soient en général plus affinées, et que les globules sanguins en particulier soient desunis au point de pouvoir passer l’un après l’autre dans les extrémités capillaires, et même d’être forcés à s’alonger, à prendre la forme ovale; ce qui les rend propres à opérer plus de frottement, à-proportion qu’ils touchent les parois des vaisseaux par des surfaces plus étendues; qu’il se fait par conséquent entre eux un frottement plus considérable qu’il ne se faisoit, lorsqu’il passoit plus d’un globule à la fois, et qu’ils touchoient aux parois des vaisseaux par moins de points: ensorte que l’on peut concevoir ainsi, que le mouvement des humeurs dans les capillaires redevient aussi peu lent qu’il étoit avant le resserrement, sans que le resserrement en diminue d’aucune façon, dans la supposition que la cause en subsiste toûjours. Or comme la faculté de procurer la sensation du froid est attachée à l’impression qui résulte de la diminution du mouvement intestin causé par l’action du feu, au-dessous de celui qui constitue notre chaleur naturelle: que la cause de cette diminution dépende du froid de l’atmosphere, ou d’une gêne dans le cours du sang, occasionnée par un resserrement spasmodique des vaisseaux, ou par épaississement des humeurs; il est aisé ensuite de ce qui vient d’être dit, de rendre raison pourquoi est-ce qu’on est si sensible au froid, lorsqu’on passe tout-d’un-coup d’un milieu qui est d’une température plus approchante de notre chaleur, à une température bien plus froide. N’est-ce pas parce que celle-ci produit si promptement le resserrement des capillaires cutanés, qu’elle y forme à-proportion de plus grandes résistances au cours des humeurs qui se ralentit aussi à-proportion? d’où la sensation du froid, ainsi qu’on l’observe à l’égard des changemens subits du chaud au froid dans l’air, qui ont lieu sur-tout en automne, tems auquel on éprouve plus de sensibilité à ce changement de température, qu’on n’en éprouve dans le tems de la gelée la plus forte, quoique dans le premier cas, les effets du froid soient absolument moins considérables, quoiqu’il se fasse alors une moindre constriction dans les capillaires, et qu’il en résulte absolument moins de résistance au cours des humeurs. Cette résistance est respectivement plus effective, parce que le relâchement des solides subsistant encore intérieurement, la puissance motrice ne peut augmenter ses efforts, et opposer plus d’action pour vaincre cette résistance, qu’après que les effets du froid ont condensé de proche en proche tous les solides, en ont augmenté le ressort, ont attenué les humeurs, en ont tiré plus de fluide nerveux; ce qui n’a lieu que lorsque le froid a subsisté quelque tems. Alors un plus grand froid fait moins d’impression, parce que le cours du sang dans les capillaires étant rétabli, sans que leur resserrement ait cessé, il s’y fait plus de frottement, il s’y engendre conséquemment plus de chaleur. C’est par une raison à-peu-près semblable, que l’on est affecté d’une sensation de froideur dans les parties sujettes aux accès de douleur rhumatismale; dans ces différens cas, cette sensation dure jusqu’à ce qu’il survienne, pour ainsi dire une fievre, c’est-à- dire, une augmentation d’emploi des forces vitales, une plus grande action des organes circulatoires, qu’il n’en falloit auparavant pour surmonter une moindre résistance dans les capillaires, où le cours des humeurs s’est ralenti. De ces augmentations doivent s’ensuivre plus de division de ces humeurs, plus de fluidité qui y rétablit la disposition à passer librement par les vaisseaux resserrés ou embarrassés; d’où la cessation de celle qui donnoit lieu à cette sensation. C’est aussi pourquoi ceux qui passent en peu de tems d’un pays froid, d’un pays de montagne, par exemple, dans un pays d’un climat plus doux, dans un pays de plaine, trouvent qu’il fait chaud dans celui-ci, tandis que ceux qui l’habitent s’y plaignent du froid. On ne peut en effet attribuer cette différence de sensation dans le même milieu, qu’à ce que les premiers ayant leurs vaisseaux capillaires dans un état de resserrement plus grand que ne les ont ceux de la plaine, et la puissance motrice étant néanmoins montée dans ceux-là à surmonter ce resserrement, à en tirer plus de chaleur animale, par conséquent ils passent dans un milieu plus chaud ou moins froid, sans que la disposition génératrice de la chaleur interne, qui n’est pas la même dans ceux qui sont habitués à ce milieu, cesse aussi-tôt. Ainsi il y a donc dans ceux-là une cause de chaleur qui n’est pas dans ceux-ci: d’où suit l’explication du phénomene tirée de la lenteur des humeurs qui subsiste dans les capillaires des derniers, tandis qu’elle a été surmontée dans les premiers. Ainsi il suit de tout ce qui vient d’être dit, que la difficulté tirée de la lenteur des humeurs, ne peut plus être mise en-avant; s’il est prouvé, comme on se flate de l’avoir fait, que par la disposition la plus admirable dans le corps animal, bien loin que le resserrement des capillaires retarde le cours des humeurs; aussi constamment qu’il subsiste lui-même, il en occasionne l’accélération, par-là même qu’il lui avoit d’abord opposé de la résistance: ainsi la seconde objection contre le système anglois, paroît n’être pas plus décisive que la premiere; il reste à examiner la troisieme. Cette difficulté tirée du petit nombre de vaisseaux générateurs de la chaleur animale, en comparaison de toutes les autres parties, qui non-seulement ne contribuent pas à sa production, mais encore absorbent, pour ainsi dire, la plus grande partie de celle qui est engendrée dans ces vaisseaux. Cette difficulté paroît assez embarrassante dans le système du docteur anglois, si l’on borne, avec lui, le resserrement des capillaires causé par le froid, aux seuls capillaires cutanés, et si l’on ne considere ce resserrement comme cause occasionnelle de la chaleur animale, qu’entant qu’il a lieu dans ces seuls vaisseaux: mais en admettant, d’après ce qui a été proposé ci-devant, que le froid opere ce resserrement non- seulement à la surface du corps, mais encore dans toutes ses parties internes, à mesure que le froid, par sa durée et par son intensité, parvient à condenser tous les corps sans exception, en gagnant de proche en proche de la circonférence au centre; cette condensation ne peut-elle pas être conçûe également dans le corps humain, si l’on fait attention à ce que le froid extérieur étant en opposition avec la cause interne de la chaleur animale, quant à la propagation de celle-ci, empêche que les solides se raréfient, se relâchent autant qu’il arriveroit si le milieu ambiant n’absorboit pas, pour ainsi dire, les effets de la chaleur interne, à-proportion qu’elle est plus considérable que celle de ce milieu? Cette soustraction des effets de la chaleur ne peut- elle pas être regardée, par rapport aux parties qui les éprouveroient si elle n’avoit pas lieu, comme une vraie condensation proportionnée au moins de relâchement qui résulte de cette soustraction? Ainsi, dans cette supposition, les solides de tous les vaisseaux, et par conséquent ceux des capillaires, devant être condensés par l’effet du froid, d’où s’ensuit la diminution en tout sens du volume du corps animal, dont il n’y a pas lieu de douter et de rendre raison autrement; les capillaires de toutes les parties internes peuvent donc contribuer à la génération de la chaleur animale, par leur resserrement à-proportion de ce qu’ils sont susceptibles de recevoir les impressions du froid extérieur: ils le sont à la vérité d’autant moins qu’ils sont plus éloignés de la surface du corps; mais ils le sont, et on ne peut pas refuser d’accorder que leur nombre est bien pour le moins aussi supérieur à celui des capillaires cutanés, que ceux-ci sont plus exposés au froid extérieur que ceux-là: la chose est trop évidente pour qu’il y ait besoin de calcul. On peut hardiment assûrer que la somme du resserrement des capillaires internes, quoiqu’il soit bien moindre dans chacun en particulier, doit au moins égaler celle du plus grand resserrement des externes; d’où s’ensuit que ceux-là concourent autant que ceux-ci à la génération de la chaleur: par-là même, que ceux-là pris en total sont susceptibles des effets du froid, à-proportion autant que ceux-ci. Cela posé, c’est-à-dire les trois difficultés établies contre le système du docteur Douglas, étant ainsi résolues, il semble, par l’addition qui vient de lui être faite, n’avoir que gagné, en acquérant plus de vraissemblance, et en devenant plus conforme à tous les phénomenes que le froid produit dans l’oeconomie animale; puisqu’il n’en reste pas moins, que la génération de la chaleur interne se fait dans les capillaires par le resserrement des capillaires cutanés; mais qu’il en résulte aussi qu’elle se fait dans tous les autres capillaires; et qu’il s’ensuit ainsi de plus, que les sources de cette chaleur sont plus étendues, plus abondantes, plus proportionnées à la masse à laquelle elle doit se communiquer. On satisfait de cette maniere à toutes les objections rapportées ci-devant. On évite même une autre difficulté qui se présente à cette occasion; elle consiste en ce qu’il n’est guere possible de comprendre comment on peut être affecté de la sensation du froid, si l’organe qui est le plus exposé à en recevoir les impressions, n’est pas moins exposé en même tems aux impressions qui lui viennent des seuls organes générateurs de la chaleur: car les houpes nerveuses sont bien aussi contiguës pour le moins aux vaisseaux capillaires cutanés, qu’elles le sont à la surface de l’atmosphere qui s’applique à celle du corps. Cette difficulté bien réfléchie paroît être assez importante contre le système du docteur Douglas, entant qu’il n’admet que les capillaires cutanés pour foyer de la chaleur animale; au lieu qu’en l’étendant à tous les capillaires, elle tombe aisément. D’ailleurs, il est des cas où les capillaires cutanés sont si resserrés par le froid, pendant un tems considérable, soit que ce froid vienne de cause externe, soit qu’il provienne de cause interne, que l’on ne peut pas concevoir que les humeurs y conservent encore du mouvement; ou il est si peu considérable, que le frottement qui en peut résulter, entre les humeurs et les vaisseaux qui les contiennent, non-seulement n’est pas suffisant pour engendrer une chaleur assez grande pour se communiquer à toutes les parties internes du corps, et y conserver uniforme celle qui subsistoit auparavant; mais encore pour en engendrer une qui excede tant-soit-peu le degré de celle de l’atmosphere: d’où il suit que la chaleur du dedans du corps doit bien-tôt périr dans ces cas, comme celle de sa surface, puisqu’elle n’est plus renouvellée; ce qui est contraire à l’observation, dans ceux qui sont rappellés à la vie d’une mort apparente causée par la violence du froid auquel ils ont été exposes, qui n’a pû être assez contrebalancé par la chaleur interne, et dans ceux qui sont dans un grand froid de fievre, mais sur-tout dans la fievre lypyrie. Il n’en est pas ainsi, dans la supposition que les capillaires internes contribuent à la chaleur animale, ainsi que les externes: dans tous ces cas, ceux-là peuvent conserver suffisamment la chaleur, pour empêcher la cessation du cours des humeurs dans les gros vaisseaux, et en entretenir la fluidité et la circulation, assez pour conserver un germe de vie, en empêchant que les humeurs ne perdent entierement leur fluidité: mais à l’égard de l’espece de fievre qui vient d’être mentionnée, peut-on ne pas convenir que les capillaires internes sont aussi propre, à engendrer la chaleur, que les externes, tout étant égal; puisque dans cette fievre, les malades se sentent dévorés par l’excès de chaleur interne, tandis qu’ils paroissent gelés au-dehors? ce qu’il est aisé d’expliquer, en attribuant aussi la génération de la chaleur aux capillaires internes. Le grand épaississement des humeurs chargées de beaucoup de parties huileuses, suffit pour en concevoir, qu’elles ne peuvent pas être portées dans les capillaires cutanés, sans que le froid de l’atmosphere ne les dispose davantage à suivre la tendance de leur force de cohésion, à se figer, à suspendre leur cours, qu’à produire de la chaleur par le frottement; tandis que les capillaires internes moins exposés à l’effet coagulant de l’air ambiant, contribuent d’autant plus à la génération de la chaleur, que les humeurs en général, et particulierement les globules sanguins, ont plus de densité. D’où on peut inférer ici à cette occasion, pourquoi les personnes d’un tempérament phlegmatique, cacochyme, cholorotique, ne sont pas sujettes à des fievres de cette espece, aux fievres ardentes, comme les personnes d’un tempérament bilieux, sanguin, et c’est aussi pourquoi ceux-là, dans l’état de santé même, ont moins de chaleur naturelle que ceux-ci; non-seulement donc parce que les humeurs sont plus denses, mais encore parce que les solides sont plus élastiques dans ceux-là que dans ceux-ci; ce qui rend aussi les premiers plus susceptibles, tout étant égal, que les seconds, de sensibilité au froid, et de tous les effets qui en suivent. Il n’a été question jusqu’ici, en traitant des causes de la chaleur, pour rechercher celles du froid, que du frottement entre les fluides et les solides: pourquoi ne seroit-il pas fait mention du frottement ou de l’attrition des solides entre eux, et des globules des fluides aussi entre eux? Le docteur Douglas a prétendu, dans son ouvrage cité, que les effets de ces frottemens ne devoient point être comptés parmi les puissances méchaniques qui contribuent à la génération de la chaleur animale: mais son jugement à cet égard étant dénué de preuves solides, peut-il être regardé comme sans réplique, tant qu’il reste des faits, dont il est bien difficile d’écarter l’application qui se présente à en faire au sujet dont il s’agit? Il est certain que les mains frottées l’une contre l’autre, sont susceptibles de s’échauffer: il ne se fait autre chose dans ce cas, qu’une attrition des fibres cutanées; telle qu’elle peut avoir lieu entre deux morceaux de bois frottes l’un contre l’autre, qui s’échauffent par ce seul effet. Peut-on ne pas concevoir que les vaisseaux innombrables dont est composé le corps humain, étant tous contigus, ne peuvent osciller, se dilater, augmenter de diametre, se resserrer, s’alonger, et se raccourcir; éprouver alternativement ces différens changemens sans discontinuité, pendant toute la vie, sans se frotter entre eux, sans se toucher pendant leur dilatation, par un plus grand nombre de points qu’ils ne faisoient pendant leur contraction; ce qui est sur-tout bien sensible à l’égard de l’espece de vaisseaux que l’on sait être susceptibles d’une pulsation marquée, continuellement renouvellée, tant que la vie dure. Ces changemens de continuité plus ou moins étendue, ne peuvent pas se faire sans qu’il se fasse aussi en même tems une espece d’attrition entre les parties élémentaires des fibres qui composent les vaisseaux, et le frottement étant aussi répété et aussi sort que l’impulsion des humeurs dans leurs vaisseaux, il ne peut que s’ensuivre un développement, une plus grande action des particules ignées distribuées entre ces fibres, entre ces parties élémentaires, d’où doit être engendrée une véritable chaleur dans le corps qui en est composé. Voyez les élémens de Chimie de Boernaave, part. II. expér. X. corol. 5. Il y a donc lieu de penser que le mouvement des vaisseaux entre eux, l’oscillation de leurs fibres, le frottement des muscles les uns contre les autres, lorsqu’ils sont mis en action dans les exercices et les travaux du corps, peuvent contribuer à la production de la chaleur animale; et par conséquent, que ces différentes sortes de mouvemens servent par cette raison à combattre, à empêcher les effets du froid, à proportion qu’ils sont plus considérables; et vice versâ. Il n’est pas moins vraissemblable, que le mouvement des fluides, sur-tout le choc des globules sanguins entre eux, leur broyement en tout sens par la contraction des vaisseaux, par la force impulsive, par la pression contre les extrémités résistantes, ont aussi part à ce phénomene. Si on a égard à ce que rapporte le docteur Martine, dans son traité de la chaleur animale, au sujet de l’eau même, qu’il assûre avoir échauffée par le seul mouvement, par la seule agitation: mais sur-tout ce qu’a observé Albinus à l’égard du lait, qui acquiert une chaleur sensible par la seule attrition nécessaire pour le convertir en beurre; ce qui n’est pas ignoré des gens même qui le font; observation fort relative à ce dont il s’agit, à cause de l’analogie que l’on sait être entre le lait et le sang, qui sont composés l’un et l’autre d’un grand nombre de globules huileux flottans dans un véhicule aqueux; et entre la maniere dont sont préparés, battus, l’un et l’autre de ces fluides, pour que le lait soit changé en beurre et le chyle en sang: de ce que le lait est susceptible d’être échauffé par le seul mouvement, on peut même en inférer, à l’égard du sang, que tout étant égal, l’effet doit être plus grand, à proportion de la densité des globules de celui-ci sur les globules de celui-là. Ainsi on peut conclure de cette derniere assertion, que la différence du sang dans les différens sujets, contribue beaucoup à la différence que l’on observe dans la chaleur naturelle; et le plus ou le moins de disposition à recevoir les impressions du chaud et du froid, à l’égard de chaque individu, respectivement au tempérament dont il est doüé, c’est-à-dire selon que la masse de ses humeurs abonde plus ou moins en globules rouges, et que ces globules sont plus ou moins denses, plus ou moins élastiques. C’est sans doute par cette considération, que l’auteur du livre sur le coeur, que l’on trouve parmi les oeuvres d’Hippocrate, dit, en comparant le sang aux autres humeurs, qu’il n’est pas chaud de sa nature, mais susceptible de s’échauffer, apparemment à cause de sa consistence: ce qui paroît en effet devoir réellement concourir, avec la disposition des solides, pour la production plus ou moins facile, plus ou moins constante de la chaleur animale, qui augmente et diminue avec l’augmentation et la diminution d’action dans les vaisseaux, et d’agitation dans les humeurs; ce qui rend raison de l’intempérie froide qui domine dans les personnes d’un tempérament pituiteux, dans les hydropiques, dans les chlorotiques, en un mot dans tous ceux dont le sang est mal travaillé, manque de condensation, ou dont les globules rouges bien conditionnés ne sont pas en suffisante quantité, comme après les grandes hémorrhagies: ce qui sert aussi à l’explication du défaut de chaleur propre dans la plûpart des poissons, et dans tous les animaux, dont les solides relâchés, les humeurs aqueuses, ne sont susceptibles entre eux et les solides, que de frottemens, de chocs très-foibles; d’où résulte si peu de chaleur, qu’elle est emportée par le milieu ambiant, à-mesure qu’elle est produite: d’où s’ensuit que ces animaux ne peuvent acquérir aucun degré de chaleur supérieur à celle de ce milieu, et que leur température éprouve toutes les variations de celle des corps inanimés. Toutes ces différentes puissances méchaniques qui viennent d’être proposées, d’après la plûpart des physiologistes modernes, comme propres à concourir à la génération de la chaleur propre aux animaux, et à la production, par la raison des contraires, de tous les phénomenes du froid, que les animaux sont susceptibles de ressentir, et dont ils éprouvent les effets les plus importans, particulierement pour le maintien de l’uniformité de cette chaleur, paroissent exister dans l’économie animale, d’une maniere si prouvée, qu’il est impossible de se persuader, avec le docteur Douglas, qu’elles doivent être rejettées, en faveur de son système; d’autant plus qu’elles ne sont point incompatibles avec lui, ainsi qu’on vient de tâcher de l’établir; et qu’au contraire elles sont comme des accessoires qui servent à l’étayer et à le soûtenir contre les objections qui pourroient le renverser entierement, si elles n’étoient pas de nature à fournir des moyens de défense tirés de l’adresse même avec laquelle l’attaque a été formée. Il est vrai que ce système perd par-là l’avantage de la simplicité, et qu’il semble par conséquent n’être plus conforme aux vûes de la nature, qui opere en général avec le moins de dépense possible: mais elle ne peut en user ainsi, que pour des effets non compliqués: il lui faut des causes multipliées, là où les besoins sont essentiellement distingués et différens, quoique relativement au même objet: les diverses combinaisons qui en dérivent exigent autant de causes différentes, qui prises séparément, sont aussi simples les unes que les autres, parce qu’elles ont chacune leur destination particuliere, par rapport aux circonstances variées qui les mettent en oeuvre. Il résulte donc de tout ce qui a été dit dans cet article, que par une admirable disposition dans l’économie animale, c’est à la diminution de la chaleur dans l’atmosphere, c’est-à-dire au froid même, qu’il semble démontré que l’on doit attribuer principalement l’entretien des effets du feu, à l’égard des animaux chauds, à un degré à-peu-près uniforme dans l’état de santé, et proportionné en raison inverse, précisément à celui de l’augmentation du froid; pourvû cependant que les efforts des organes vitaux pour conserver la fluidité, le mouvement, le cours des humeurs, soient toûjours supérieurs aux résistances causées par la constriction des solides, par le resserrement des vaisseaux; effets constans du froid, auxquels il est attaché, en donnant occasion à de plus grands frottemens entre toutes les parties du corps animal, tant solides que fluides, mais sur-tout entre les globules sanguins et les parois des vaisseaux capillaires, d’exciter l’action des particules ignées dans l’intérieur de ce corps, à-proportion qu’elle diminue au-dehors. Ce sont donc les mouvemens absolumens nécessaires pour la conservation de la vie saine dans les animaux, qu’il faut regarder comme les antagonistes du froid; puisque tout étant égal et bien disposé, la chaleur augmente constamment à-mesure qu’ils augmentent de force et de vîtesse, et qu’elle diminue de même avec la diminution de ces mouvemens, parce que le frottement qu’ils occasionnent augmente et diminue avec eux. Ainsi dans tous les cas où ils ne sont pas suffisans, soit par l’excès du froid dans le milieu ambiant, soit par le vice particulier des solides, ou par celui des fluides, pour entretenir la chaleur animale dans sa latitude ordinaire; chaleur qui doit par conséquent toujours excéder celle de l’atmosphere même, dans les plus grandes chaleurs de l’été: l’animal dans lequel ce défaut de chaleur naturelle a lieu, éprouve le sentiment et les autres effets du froid dans toutes les parties de son corps, si ce défaut y est général; ou dans quelques-unes seulement, si ce défaut n’est que particulier. Dans l’un et dans l’autre cas, le froid ne peut ainsi se faire sentir pendant un tems considérable, sans devenir une cause de desordre dans l’économie animale. (d) Froid, (Patholog.) il suit de ce qui vient d’être établi à la fin de l’article précédent, que le froid considéré entant qu’il produit ses effets dans le corps des animaux chauds, dans le corps humain, peut être lui-même produit par des causes externes et par des causes internes, par rapport à l’individu qui le souffre. La principale cause externe de ce froid animal est le froid de l’atmosphere. Le premier degré de celui-ci, relativement à ses effets physiques les plus susceptibles, hors de nous, de tomber sous les sens, est marqué par la diminution de l’action du feu à l’égard de l’eau, au point où elle cesse d’être fluide, où elle devient un vrai solide, qui est la glace: mais ce changement, qui est la congelation, ne se fait encore à ce degré de froid, que dans de très-petites masses d’eau. Il est toûjours plus considérable, à-mesure que le froid augmente; et dans les climats tempérés, cette augmentation se fait jusqu’à la moitié du nombre des degrés dont augmente l’action du feu dans l’atmosphere, par- dessus le degré de la congelation, pour former la plus grande chaleur dont ces climats-ci sont susceptibles: ensorte que comme le plus grand hyver de ce siecle y fit descendre le mercure du thermometre de Farenheit environ à 32 degrés au-dessous de zéro, c’est-à-dire du point où commence la congelation, les plus grandes chaleurs l’ont fait monter à environ 98: ce qui fait une augmentation de deux tiers par-dessus le point de la congelation: ainsi le degré moyen entre le plus grand chaud et le plus grand froid dans l’atmosphere, est celui de la température qui a été observée dans les caves de l’Observatoire de Paris; ce degré est fixé à 10 au-dessus du point de la congelation. Selon la division du thermometre de M. de Réaumur, c’est le point moyen des variations de cette température, dont la latitude, selon le thermometre de Farenheit, s’étend du quarante-cinquieme degré, ou environ, au cinquante-cinquieme. Ainsi au degré moyen de cette latitude, l’eau est également éloignée d’être convertie en glace et de devenir tiede. Tant que la chaleur de l’atmosphere n’est pas diminuée jusqu’à ce degré moyen, quoiqu’elle soit toûjours moins considérable que celle qui est ordinaire au corps humain, dans l’état de santé; si la premiere diminue insensiblement jusqu’à ce degré, on ne s’en apperçoit pas beaucoup; on n’est pas fort incommodé de cette diminution dans l’action du feu de l’atmosphere; diminution a laquelle il est cependant attaché de produire les effets du froid, d’en exciter la sensation, comme étant la disposition physique qui est la principale cause externe du froid animal. Cette cause opérant à-proportion de son intensité, la sensation qui en resulte n’est pas bien forte, tant que le froid du milieu n’est pas parvenu au degré de la température dont on vient de parler; d’autant que la chaleur propre à l’animal augmente à-proportion qu’il en reçoit moins de ce milieu: et cette augmentation se fait en raison de celle du resserrement que ce froid cause dans la surface du corps. Mais plus le froid approche du degré de la congelation, plus ce resserrement devient considérable; il va toûjours en augmentant avec le froid, au point qu’il ralentit le cours des humeurs; soit par la trop grande résistance qu’il cause ainsi dans les solides, soit par la condensation des fluides, qui leur fait perdre leur fluidité dans les portions où est opérée cette condensation; effets qui diminuent par conséquent l’activité du frottement et la génération de la chaleur, qui dépend de cette activité; d’où s’ensuit un double obstacle à l’impulsion des fluides dans les parties affectées du froid; duquel obstacle établi suit une sorte d’impression sur les nerfs, qui a la propriété, étant transmise à l’ame, de faire naître la sensation desagreable du froid animal, ainsi qu’il a été dit dans l’article précédent: et cette sensation devient forte de plus-en-plus, à-proportion que le froid externe, et conséquemment le resserrement des vaisseaux capillaires, le ralentissement des humeurs, augmentent et s’étendent davantage de la circonférence vers le centre: ce qui arrive sur-tout si l’on est constamment exposé à l’air libre; si l’atmosphere qu’il forme autour du corps est continuellement renouvelle par le vent: ensorte que l’air ambiant ne restant point assez appliqué au corps animal, pour le faire participer à la chaleur qu’il en tire, ne fait que lui en enlever sans cesse, et ne lui communique que son froid actuel, qui pénetre dans sa substance, opere une véritable constriction dans ses solides, dispose à la coagulation ses fluides; d’où s’ensuit qu’il diminue de volume en tout sens, et que bien des gens ont observé que les habits qui ne les entouroient, ne les enveloppoient qu’avec peine en été, pendant la raréfaction de tous les corps par l’effet de la chaleur, se trouvent alors trop amples; tant la condensation de toutes les parties se rend sensible. Ainsi les effets du froid de l’air sur le corps humain, peuvent être si considérables, qu’il y a des exemples d’hommes qui sont morts subitement par le seul effet du grand froid, sans aucune autre mauvaise disposition que celle qu’il avoit produite: ce qui arrive assez communément dans les pays septentrionaux, non seulement à l’égard des hommes, mais encore à l’égard des bêtes. On ne sauroit douter que ce qui donne lieu à des accidens de cette nature, ne soit le resserrement des vaisseaux, qui lorsqu’il est porté à un degré considérable, intercepte le cours des humeurs: à quoi se joint la coagulation de celles-ci: effets qui ont lieu principalement dans les poumons, où les vaisseaux très-minces, très-exposés, très faciles à se laisser pénétrer par le froid, et le sang très-exposé aux influences de l’air, étant presque à découvert dans ce viscere, sont, par ces différentes raisons, très susceptibles d’engorgemens inflammatoires et autres, si prompts même et si étendus, lorsqu’ils sont produits par un froid extreme, qu’ils peuvent procurer une suffocation subite; comme dans les cas qui viennent d’être mentionnés. Personne n’ignore que le sang sorti d’une veine et reçu dans un vase sous forme fluide, se fige dans l’espace de trois ou quatre minutes dans un air tempéré, et qu’il se change ainsi en une masse solide, qui s’attache ordinairement aux parois du récipient. Ce fluide de animal se coagule encore plus promptement, si l’air auquel il est exposé est bien froid, comme dans un tems de gelée; il n’est cependant pas aisé de déterminer précisément à quel degré de la diminution de la chaleur dans l’air, le sang perd ainsi sa fluidité, puisque cela arrive également dans l’été, et qu’il n’y a de différence en comparaison avec ce qui se passe à cet égard en hyver, qu’en ce que la coagulation est moins prompte dans la premiere que dans la seconde de ces circonstances: on sait seulement que la sérosité du sang ne se congele qu’au vingt- huitieme degré du thermometre de Farenheit, et que par conséquent il faut un plus grand froid pour la convertir en glace. Qu’à l’égard de l’eau qui commence à se geler dès le trente-deuxieme, c’est peut-être parce que la sérosité est un peu salée, qu’elle résiste davantage à perdre sa fluidité: mais il suffit pour le sujet dont il s’agit ici, que l’on soit assuré que le froid hâte la tendance naturelle du sang à la coagulation; c’est pourquoi s’il arrive à ceux qui tombent en syncope de rester assez dans cet état pour que par la grande diminution du mouvement des humeurs elles ayent eu le tems de se refroidir, il se forme alors, par une suite du défaut d’agitation vitale et du froid qui s’ensuit, des concrétions polypeuses autour du coeur dans les gros vaisseaux; concrétions qui sont le plus souvent de nature a ne pouvoir être resoutes. La constriction des vaisseaux et la coagulation du sang, sont donc des effets du froid de l’air sur les corps des animaux; d’où peuvent s’ensuivre de grands desordres dans leur économie, à- proportion de l’intensité de la cause qui a produit ces effets. Cette cause est même de nature à pouvoir les opérer après la mort, puisque dans cet état il ne reste plus dans le corps animal d’autre principe de chaleur, que de celle qui lui est commune avec tous les corps inanimés; chaleur qui à quelque degré qu’elle soit dans l’atmosphere, n’est jamais, comme il a été dit plusieurs fois, qu’un froid respectif: ainsi ce froid causant une constriction générale dans tous les solides, elle est plus forte dans chaque partie à-proportion de sa densité; par conséquent les arteres dont les tuniques sont plus compactes que celles des veines, se resserrant davantage, tout étant égal, expriment la partie la plus fluide du sang dans les vaisseaux plus foibles, c’est-à-dire dans les veines, et ne retiennent que la plus grossiere, celle qui a perdu sa fluidité, ensorte même qu’elles se vuident souvent entierement; d’où résulte que le froid contribue à donner de l’action aux vaisseaux, non-seulement pendant la vie pour la conserver par l’exercice des fonctions, en y entretenant la chaleur à un degré uniforme et toûjours supérieur à celle de l’atmosphere, mais encore après la mort, en donnant lieu à certains mouvemens dans les solides et dans les fluides, tant que ceux-ci sont disposés à conserver de la fluidité, et à céder à l’action de ceux-là: d’où surviennent souvent dans les cadavres différentes sortes d’évacuations de sang, de sérosités, d’urine, etc. par les voies qui n’offrent pas de la résistance à ces efforts automatiques. On peut donc encore inférer de ces effets posthumes, que si le froid peut opérer des mouvemens aussi marqués dans les corps des animaux sans le concours de la vie, il doit influer bien davantage à-proportion sur les opérations des corps animés, en tant qu’il contre-balance les effets qu’y produit la chaleur qui leur est propre, en les bornant, d’autant plus qu’il a plus de part à sa génération, dans une certaine latitude; en empêchant par conséquent le trop grand relâchement des fibres, la dissolution trop considérable des humeurs qui seroient les suites de la chaleur et du mouvement laissés à eux-mêmes dans les animaux; en conservant convenablement la fermeté, l’élasticité dans celles-là, et la densité, la consistance dans celles-ci. Mais lorsque le froid augmente au point de former des résistances au cours des fluides, résistances que la puissance motrice ne peut plus surmonter, et dont conséquemment elle ne peut plus tirer avantage pour la production de la chaleur animale, les effets qui s’ensuivent ne peuvent, comme on l’a déjà fait pressentir, qu’être très-nuisibles à l’exercice des fonctions nécessaires pour la vie saine, et même seulement pour l’entretien de celles sans lesquelles la vie ne peut subsister. Le cours des humeurs est d’abord considérablement ralenti, et s’arrête même totalement dans les parties les plus exposées à l’impression du froid, et dans lesquelles la force impulsive est le plus affoiblie, à cause de l’éloignement du principal instrument qui l’a produit, c’est-à- dire du coeur: ainsi la surface du corps en général, et particulierement les extrémités, les piés, les mains, le nez, les oreilles, les levres, sont les parties les plus susceptibles d’être affectées des effets du froid; la peau se fronce, se resserre sur les parties qu’elle enveloppe immédiatement; elle comprime de tous côtés les bulbes des poils, elle rend ainsi ces bulbes saillans; elle reste soûlevée sous forme de petits boutons dans les portions qui les recouvrent comparées à celles des interstices de ces bulbes; elle est seche et roide, parce que ses pores étant resserrés, ne permettent point à la matiere de l’insensible transpiration de se répandre dans sa substance, pour l’humecter, l’assouplir, et que les vaisseaux cutanés ne recevant presque point de fluides, elle perd la flexibilité qui en dépend. Les ongles deviennent de couleur livide, noirâtre, à cause de l’embarras dans le cours du sang des vaisseaux qu’ils recouvrent: c’est par cette même raison que les levres et différentes parties déliées de la peau, paroissent violettes, attendu que les vaisseaux sanguins y sont plus nombreux, plus superficiels. Tout le reste des tégumens est extrèmement pâle; parce que le resserrement des vaisseaux cutanés empêche le sang d’y parvenir. Le sentiment et le mouvement sont engourdis dans le visage, dans les mains et les piés; parce que la constriction des solides pénétrant jusqu’aux nerfs et aux muscles, gêne le cours des esprits animaux, empêche le jeu des fibres charnues: d’où s’ensuit que même les mouvemens musculaires qui servent à la respiration, se font difficilement; ce qui contribue à l’oppression que donne le froid, joint à ce que la surface des voies de l’air dans les poumons ayant beaucoup d’étendue, n’étant pas moins exposée que la peau, et n’ayant que très-peu d’épaisseur, éprouve à proportion les mêmes effets du froid qu’elle, par conséquent avec plus d’intensité; et que le sang de ce viscere y est, comme il a été dit, très-exposé à la coagulation; ce qui ajoûte beaucoup à l’embarras du cours des humeurs dans ce principal organe auxiliaire de la circulation. Tous ces différens symptomes peuvent exister avec plus ou moins d’intensité; mais ils constituent toûjours un véritable état de maladie: lorsque la lésion des fonctions en quoi ils consistent est durable, ils peuvent même, comme il a déjà été dit, avoir les suites les plus funestes, si par la continuation des effets du froid, les embarras dans le cours des humeurs s’étendent beaucoup de la circonférence vers le centre, et deviennent à proportion aussi considérables au-dedans qu’au-dehors: d’où tirent d’abord leur origine la plûpart des maladies causées par la suppression de la transpiration insensible (voyez Transpiration); d’où se forment souvent de violentes inflammations dans les membres, sur-tout dans leurs extrémités qui ont beaucoup de disposition à le terminer par la gangrene, le sphacele (voyez Engelure, Gangrene, Sphacele); d’où plus souvent encore prennent naissance les fluxions inflammatoires de la membrane pituitaire, de la gorge, des poumons, de la plevre, à cause du contact immédiat ou presque immédiat de l’air froid auquel sont exposées toutes ces parties. Voyez Rhume, Enchifrenement, Esquinancie, Péripneumonie, Pleurésie. L’application de l’air, de l’eau, ou de toute autre chose qui peut exciter un sentiment vif de froid sur certaines parties du corps qui y sont le moins exposées, qui sont toûjours plus chaudes que d’autres, produit toûjours des constrictions, des resserremens non-seulement dans les vaisseaux de la partie ainsi affectée et même de toute l’étendue de la peau, mais encore dans l’intérieur, dans les visceres, où peuvent être produits les mêmes vices, qui sont les suites des impressions immédiates du froid: d’où il arrive souvent entre autres accidens, que les femmes éprouvent la suppression de leurs regles, par l’effet d’avoir passé subitement d’un air chaud à un air bien froid, ou d’avoir souffert le froid aux piés, aux mains avec assez d’intensité ou de durée, ou de s’être trempé ces parties dans de l’eau bien froide. Tous ces accidens surviennent dans ces cas d’autant plus aisément, si les personnes qui les éprouvent avoient auparavant tout leur corps bien chaud. Il en est de même à l’égard de la boisson bien froide, de la boisson à la glace, dans la circonstance où le corps est échauffé par quelque exercice, par quelque travail violent; ce qui donne lieu à des maladies très-aiguës et très-communes parmi les gens de la campagne, les gens de fatigue. Dans tous ces cas, quoique l’effet immédiat du froid ne porte que sur les parties externes, ou sur celles qui communiquent avec l’extérieur qu’il affecte par les propriétés physiques qui ont été si souvent mentionnées; cet effet ne se borne pas à la surface de ces parties; il est attaché à l’impression du froid, de causer une sorte de stimulus dans le genre nerveux, d’en exciter l’irritabilité, et d’occasionner une tension, un érétisme général dans toutes les parties du corps; d’où se forme un resserrement dans, tous les vaisseaux, qui fait un obstacle dans tout le cours des humeurs, à raison de la diminution proportionnée dans le diametre de chacun d’eux, diminution qui restraint par conséquent la capacité des parties contenantes, et donne lieu à une pléthore respective; ensorte que la partie des humeurs qui devient excédente par-là, est forcée par les lois de l’équilibre, dans le systeme vasculeux du corps animal, à se porter dans la partie qui en est la plus foible; ou s’il n’en est aucune qui cede, il s’ensuit nécessairement que la circulation des humeurs trouvant par-tout une égale résistance, se trouve aussi par-tout embarrassée, et disposée à s’arrêter. Tel fut le cas d’Alexandre, mentionné dans Quinte-Curce, lib. II. cap. v. Ce prince ayant voulu pendant le fort de la chaleur du jour, dans un climat brûlant, se laver dans le fleuve Cydnus, de la poussiere mêlée à la sueur dont son corps étoit couvert, après s’être échauffé excessivement par les plus grandes fatigues de la guerre, fut tellement saisi du froid de l’eau, que tout son corps en devint roide, immobile, couvert d’une pâleur mortelle, et parut avoir perdu toute sa chaleur vitale; ensorte qu’il fut tiré du fleuve sans forces, sans usage de ses sens, en un mot comme sans vie. Tous ces effets furent produits si subitement, que le froid n’avoit pas pû pénétrer dans l’intérieur, pour agir immédiatement, comme à l’extérieur, par sa faculté de resserrer les solides, de condenser, de figer les fluides: ce ne pouvoit être que par le moyen des nerfs qu’il se fit un desordre si prompt et si terrible dans toute l’économie animale de ce jeune héros; desordre qui faisoit un état si dangereux, que l’habileté et le zele des medecins de Philippe son pere eurent bien de la peine à l’en tirer, à le rappeller, pour ainsi dire, à la vie, et à lui rendre la santé; parce que la lésion des fonctions avoit été d’autant plus considérable, que le sujet étoit plus robuste, et qu’il ne se trouva point dans son corps de partie foible disposée à souffrir pour le tout; ensorte que le mal intéressa dans ce cas généralement toutes les conditions nécessaires pour l’entretien de la santé. Voyez, sur la théorie relative aux accidens de cette espece, l’article Equilibre, (Economie animale.) La cause à laquelle on vient d’attribuer ces derniers phénomenes comme effets du froid, sans qu’il porte ses impressions immédiatement, en tant que froid externe, sur les parties internes de l’animal, semble être encore plus prouvée par ce qui arrive en conséquence de l’application subite d’une colonne d’air froid, ou de quelqu’autre corps bien froid, sur une partie bien chaude et bien sensible de la surface de notre corps; application qui excite une sorte de tremblement sur toute la peau, un vrai frisson momentané, c’est à-dire qui dure autant que la sensation même du froid. C’est ainsi que l’aspersion de l’eau bien froide sur le visage des personnes disposées à la syncope, rappelle les sens et rétablit les mouvemens vitaux prêts à être suspendus, en produisant une sorte de secousse dans tout le genre nerveux: c’est ainsi que l’on a quelquefois arrêté des hémorrhagies, en touchant quelque partie du corps bien chaude, avec un morceau de métal bien froid, ou un morceau de glace; en occasionnant par la sensation vive qui résulte de cette application, une sorte de crispation des solides en général, qui resserre comme par accident les vaisseaux qui se trouvent ouverts. Ces considérations concernant les effets du froid externe sur le corps humain (effets que l’on peut distinguer en les appellant sympathiques, parce qu’ils influent sur des parties où ils n’ont pû être portés ou produits que par communication, et non immédiatement), menent à dire quelque chose d’autres effets du froid dans les animaux, produits par des causes absolument internes, sans aucun concours du froid externe: tels sont tous les obstacles à l’action du coeur et des arteres, tant qu’ils ne peuvent pas être facilement surmontés par sa puissance motrice; tout ce qui de la part des humeurs s’oppose à leur propre cours, comme le trop de consistance, leur épaississement, leur trop grande quantité qui fait une masse trop difficile à mouvoir, leur volume trop diminué par les grandes évacuations, les hémorrhagies surtout qui diminuent trop considérablement la partie rouge du sang, le nombre de ses globules, tout ce qui empêche la distribution du fluide nerveux et en conséquence le mouvement des organes vitaux, même de ceux qui sont soûmis à la volonté, comme dans les parties paralysées qui sont toûjours froides; enfin tout ce qui peut diminuer ou suspendre l’agitation, le frottement de la partie élastique de nos humeurs entre elles, et contre les vaisseaux qui les contiennent. Voyez Fievre maligne, lipyrie, intermittente, Venin, Poison, Gangrene, etc. Ces différentes causes internes du froid animal sont certaines et fréquentes: il en est cependant encore d’autres d’une différente nature, qui produisent des effets que l’on ne sauroit attribuer à celles qui viennent d’être exposées, puisqu’il s’agit de cas où l’on éprouve une sensation de froid très-marqué et souvent très- vif, sans qu’il y ait aucune diminution d’agitation dans les solides et dans les fluides; au contraire même souvent avec des mouvemens violens dans les principaux organes de la circulation du sang, du cours des humeurs, avec toutes les dispositions nécessaires pour la conservation de leur fluidité; ensorte qu’il arrive quelquefois que les parties supérieures du corps sont brûlantes, tandis que les inférieures sont glacées; qu’un côté du corps est refroidi, pendant que l’on sent beaucoup d’ardeur dans le côté opposé; que l’on sent comme un air froid se répandant sur un membre, comme par un mouvement progressif, tandis que l’on est fatigué de bouffées de chaleur; qu’il se fait des transports d’humeurs, des engorgemens dans d’autres parties, avec les symptomes les plus violens. On ne peut attribuer la cause de semblables phénomenes qu’à l’action des nerfs, qui par l’effet d’un cours irrégulier des esprits animaux, sont tendus et resserrent les vaisseaux dans quelques parties; d’où les humeurs devenues surabondantes par rapport à la diminution de la capacité des vaisseaux, sont comme repoussées dans d’autres parties qui n’opposent point de résistance extraordinaire, où elles sont portées avec beaucoup d’agitation, tandis que leur cours est presque arrêté dans les vaisseaux resserrés; de maniere qu’il s’établit dans ceux-ci une disposition, telle qu’elle peut être produite par le froid externe, pour exciter la sensation qui résulte de son application sur les parties sensibles; et dans ceux-là une disposition telle qu’il la faut pour faire augmenter la génération de la chaleur animale, et le sentiment qu’elle fait naître. Voyez Chaleur animale, et sur ces effets singuliers, ce qui est dit en son lieu de chacune des différentes maladies dans lesquelles on les observe, telles que la Fievre nerveuse, la Passion hypocondriaque, hystérique, les Vapeurs, l’Epilepsie, etc. Dans d’autres cas il survient en peu de tems, et quelquefois subitement, à des personnes qui ont toute leur chaleur naturelle, tant au dehors qu’au-dedans, un froid répandu sur toute la surface du corps avec pâleur, frisson, tremblement dans les membres, sueur froide; tous symptomes que l’on ne peut encore attribuer qu’au resserrement plus ou moins prompt, qui se fait dans les vaisseaux capillaires par le moyen des nerfs, ensuite d’une distribution irréguliere, plus abondante qu’elle ne devroit être, du fluide nerveux dans l’habitude du corps, et dans les organes du mouvement; resserrement qui arrête le cours des humeurs, dans tous les tégumens, et en exprime sous forme sensible la matiere de la transpiration condensée par le défaut de chaleur animale. On observe ces différens phénomenes avec plus ou moins d’intensité dans les grandes passions de l’ame, comme le chagrin, la peur, la surprise, l’effroi, la terreur, etc. Voyez Passions, animi pathemata. Après avoir considéré quelles sont les différentes causes tant externes qu’internes, qui peuvent nous affecter de la sensation du froid, il reste à dire quelque chose des différens moyens que l’on peut employer pour faire cesser la disposition contre nature qui produit cette sensation; parce que l’on peut inférer de l’effet de ces moyens, la confirmation de tout ce qui a été avancé ici concernant la théorie du froid animal. Parmi les causes, tant externes qu’internes, qui peuvent produire la disposition à laquelle en est attachée la sensation, il n’en est point de si générale et de si commune, que l’application du froid de l’air ambiant: or comme c’est par l’agitation de l’air, par le renouvellement continuel de la partie de ce fluide qui nous environne, que le froid est le plus sensible, tout étant égal; le premier moyen que les hommes nés nuds et laissés à-peu-près sans défense à cet égard, ont trouvé de se garantir un peu de cette impression desagréable, a été vraissemblablement de se mettre à couvert du vent derriere des arbres ou tout autre corps, qui pouvoient être interposés entre eux et le courant d’air. On eut ensuite bien-tôt occasion de découvrir quelque creux de rocher, quelque caverne, où l’on pouvoit encore se mettre plus aisément à l’abri de toutes les injures de l’air; mais on ne pouvoit souvent pas y rester autant qu’elles duroient; il falloit passer d’un lieu à un autre pour pourvoir à ses besoins. On s’apperçut que la nature avoit donné aux bêtes différens moyens attachés à leur individu, tels que les poils, les plumes, dont le principal usage paroissoit être de couvrir la surface de leur corps, et de la défendre des impressions fâcheuses que pouvoient leur causer les corps ambians: envier cet avantage et sentir que l’on pouvoit se l’approprier, ne furent presqu’une même réflexion. En effet l’homme ne tarda pas à se procurer par art ce dont la nature ne l’avoit sans doute laisse dépourvû, que parce qu’elle lui avoit donné d’ailleurs bien supérieurement à tous les animaux, l’intelligence nécessaire non seulement pour se défendre de toutes les incommodités de la vie, mais encore pour trouver tous les moyens possibles de se la rendre agréable, et par conséquent celui de se garantir du plus grand inconvénient de sa nudité, en se couvrant contre le froid, et de la faire servir par le moyen d’un tact plus fin et plus étendu, à des délices de différentes especes (que les animaux ne sont pas disposés à goûter), dans bien des circonstances où il pouvoit desirer d’avoir la surface de son corps découverte et exposée au contact d’autres corps propres à lui procurer des sensations agréables comme dans les chaleurs de l’été, où il lui étoit facile de se dépouiller de tout ce qui pouvoit l’empêcher de sentir la fraîcheur de l’air, lorsque l’occasion s’en présentoit; il se détermina donc bien-tôt à sacrifier au besoin qu’il avoit de se défendre du froid les bêtes, auxquelles il crut voir les couvertures les plus convenables qu’il pût convertir à son usage. Il n’eut pas à balancer pour le choix; les animaux dont les fourrures sont les plus fournies, dûrent avoir tout-de-suite la préférence: c’est-là vraissemblablement le premier motif qui a porté les hommes à égorger des animaux; ils pouvoient s’en passer à l’égard de la nourriture, les fruits pouvoient leur suffire; mais il ne se présentoit rien d’aussi propre à les couvrir, et qui demandât moins de préparation, que la peau garnie de poil, dont la nature avoit couvert un grand nombre d’animaux de différentes grandeurs. L’art ajoûta ensuite beaucoup à ce vêtement simple, pour le rendre plus commode; il ne servit d’abord qu’à envelopper le tronc; on ne parvint pas si-tôt à trouver le moyen de couvrir les extrémités séparément. Tout ce qu’on se proposa d’abord en cherchant à le perfectionner, fut d’en rendre l’application plus intime sur les parties que l’on en couvroit, et d’empêcher qu’il ne restât des issues à l’air pour pénétrer jusqu’à la peau. On s’apperçut bientôt que plus la substance du vêtement est compacte, plus elle garantit du froid: la chaleur du corps animal se répandant autour de lui, échauffe ce qui l’environne jusqu’à une certaine distance: ainsi l’air ambiant participe à cette chaleur, d’autant plus qu’il est appliqué plus long-tems à ce corps chaud sans être renouvellé, et il lui rend de cette chaleur empruntée à proportion de ce qu’il en a reçû. Mais comme les corps en général retiennent et communiquent plus de chaleur selon qu’ils sont plus denses, l’air étant de tous les corps celui qui a le moins de densité, ne peut donc retenir et communiquer que très peu de la chaleur qu’il a reçue de notre corps: c’est donc en fixant davantage cette chaleur exhalée hors de nous, et en nous la rendant pour ainsi dire reversible, que les vêtemens nous servent d’autant plus qu’ils sont plus compactes, et plus exactement appliqués à la surface de notre corps; de maniere qu’ils empêchent le contact de l’air, qui est plus propre à enlever de la chaleur animale, qu’à en rendre la dissipation profitable, et qu’ils absorbent eux-mêmes en bonne partie, ce qui s’échappe ainsi continuellement de cette chaleur, pour la réfléchir sur le corps qui l’a produite, pour contribuer par-là à empêcher les effets du froid sur la surface du corps, et s’opposer au trop grand resserrement des vaisseaux capillaires cutanés, à la trop grande condensation des humeurs qui y sont contenues, d’où suivroit la disposition contre nature, à laquelle est attachée la sensation du froid. Ainsi c’est par le moyen des habits que l’on conserve la chaleur des parties qui en sont couvertes, que l’on garantit ces parties des effets du froid externe; c’est aussi l’inconvénient de cette précaution qui les rend plus sensibles, tandis que le visage, les mains, ou toute autre partie qui est exposée au contact immédiat de l’air, peuvent être très-froides en comparaison de celles là, sans qu’il en résulte une sensation aussi desagréable, ab assuetis non fit passio. Le plus souvent les premieres ne deviennent froides que par la communication sympathique dont il a été traité ci-devant, et non pas par l’impression immédiate du froid externe, qui pénetre difficilement lorsqu’on est bien vêtu, lorsque les habits sont d’un tissu serré et qu’ils enveloppent le corps bien exactement. Ils rendent au corps la chaleur dont ils sont imbus, et qu’ils retiennent d’autant plus qu’ils y participent, qu’elle leur est communiquée sans interruption, à-mesure par conséquent qu’elle s’engendre et qu’elle se dissipe. Ainsi le resserrement causé par le froid n’est jamais si considérable dans les parties couvertes; il s’y engendre donc moins de chaleur animale, à proportion que dans celles où il y a plus d’effet, du froid, telles que le visage, que l’on n’habille jamais; celles-là conservent leur chaleur par le moyen des corps chauds qui leur sont continuellement appliqués; celles-ci en engendrent davantage, à-proportion qu’elles en perdent davantage; ou elles se refroidissent lorsque le resserrement des capillaires y est si fort, qu’il empêche le mouvement des humeurs, et par conséquent la génération de la chaleur animale; on peut encore dire à l’égard de l’effet des habits, en tant qu’ils servent à la conserver, qu’ils y contribuent peut-être aussi un peu par leur poids, en ce qu’ils compriment la surface du corps, et qu’en resserrant ainsi les vaisseaux, ils favorisent le frottement des humeurs contre leurs parois, auquel est attaché de reproduire la chaleur; il est certain que des couvertures pesantes contribuent autant à détendre du froid, que des couvertures d’un tissu bien dense; mais celles- là produisent cet effet d’une maniere très-incommode. Ce n’est pas encore le tout d’être bien couvert, bien vêtu pour se garantir du froid externe; il faut de plus, que comme on se propose par le moyen des habits d’empêcher la dissipation immédiate de la chaleur animale, l’on empêche aussi l’enlevement de celle qui est communiquée aux habits ou autres différentes couvertures; au-moins est il besoin de s’opposer par des moyens convenables à ce qu’ils ne perdent pas absolument toute celle qu’ils reçoivent; ce qui arrive lorsque l’air ambiant se renouvelle continuellement par agitation ou par l’effet du vent; on ne peut empêcher cette dissipation de la chaleur refléchie des vêtemens, qu’en se tenant dans un lieu bien fermé; en rendant autant qu’il est possible l’air comme immobile autour de soi par les paravents, les rideaux, les alcoves, etc. ce qui procure alors une atmosphere toûjours chaude, parce qu’on l’échauffe soi-même, et que l’on se fait de cette maniere, pour ainsi dire, un poîle naturel dont le foyer de la chaleur animale est lui-même le fourneau; on se procure encore plus sûrement cette atmosphere chaude par le moyen des poîles proprement dits (hypocausta), des chambres échauffées avec les différentes matieres combustibles dont on forme et entretient le feu domestique; il n’est pas hors de propos d’observer ici que cette chaleur artificielle ne doit jamais être assez considérable pour faire monter le thermometre au dessus de 60 degrés du thermometre de Farenheit, parce qu’étant jointe à celle que nous engendrons en tems froid, qui est beaucoup plus considérable qu’en tems chaud, elle seroit excessive, et relâcheroit trop vîte l’habitude du corps; d’ailleurs, quoique la chaleur de l’été éleve souvent le thermometre bien au dessus du terme qui vient d’être indique pour les poîles, il y a cette différence, qu’on ne reste pas en cette saison dans un lieu fermé, dont l’air ne soit pas renouvellé; c’est le renouvellement de l’air auquel on s’expose tant qu’on peut pendant les chaleurs de l’été, qui contribue le plus à les rendre supportables, attendu que l’air n’y participe jamais à un degré supérieur, et même égal a celui de la chaleur animale dans ce tems-là; par conséquent l’air agité, le changement d’atmosphere propre ou du fluide qui la forme, enlevent continuellement de cette chaleur, qui n’est pas alors bien plus considérable que celle de l’atmosphere en général, parce qu il s’en engendre d’autant moins en nous, comme il a été établi dans l’article précédent, que l’air est plus échauffé et communique davantage de sa chaleur à notre corps. Tous les moyens que nous employons pour nous garantir ou pour nous délivrer des effets du froid externe, tendent donc tous à opérer les mêmes changemens en nous et autour de nous, qui se font par le passage de l’hyver à l’été; nous échauffons l’air qui nous environne, les corps qui nous enveloppent, et par à même la surface de notre corps médiatement ou immédiatement, ainsi nous ne faisons autre chose qu’empêcher ou faire cesser le trop grand resserrement de nos solides, la constriction de nos vaisseaux capillaires, sur-tout de ceux de la peau, qui sont le plus exposés; la condensation excessive de nos humeurs, leur disposition à une coagulation prochaine, qui sont constamment les effets d’un trop grand froid, bien marqués par tous les symptomes qui s’ensuivent, dont la cause leur a été attribuée ci-devant à juste titre; et par les douleurs que l’on ressent en réchauffant des parties bien froides; douleurs qui ne sont produites que parce que le relâchement causé par la chaleur dans les solides, favorise le mouvement progressif, le frottement des humeurs presque coagulées, qui roulent durement, pour ainsi dire, dans les vaisseaux qui les contiennent, et causent conséquemment de l’irritation dans leurs tuniques; ensorte que cette sensation desagréable dure jusqu’à ce que la chaleur extérieure ait ramolli, dissous ces humeurs en les pénétrant, et leur ait rendu leur fluidité naturelle; les frictions sur les parties affectées du froid faites avec des linges chauds, sont plus propres à les dissiper sans douleur de l’espece dont on vient de parler, que de se présenter tout-à-coup à un grand feu. La sensation et les autres effets du froid animal causés par communication (des parties affectées immédiatement par le froid externe à celles qui ne le sont pas, et qui en reçoivent cependant les impressions,) ne sont susceptibles d’être corrigés par les mêmes moyens que lorsqu’ils proviennent entierement de quelque cause externe immédiate que ce puisse être; mais il n’en est pas tout-à-fait de même des causes internes du froid animal, c’est-à- dire de celles qui sont indépendantes du froid externe; le plus souvent elles sont de nature à ne pas céder à l’application extérieure des moyens propres à dissiper les effets du froid externe; ainsi lorsque la masse des humeurs est tellement épaissie, a contracté une si grande force de cohésion dans ses parties intégrantes, qu’elle ne cede point à l’action dissolvante des vaisseaux, ni à celle des particules ignées dont on les pénetre, comme il arrive dans le froid de la fievre, particulierement de certaines fievres malignes, pestilentielles, de celles qui sont causées par l’effet de certains poisons ou venins coagulans, de quelques especes de fievres intermittentes (voyez à l’article Fievre ce qui concerne le froid fébrile): dans ces différens cas, on réussit mieux le plus souvent à faire cesser les effets du froid par tout ce qui est propre à ranimer, à exciter l’action des organes vitaux, le mouvement, le cours des humeurs; à favoriser le rétablissement de leur fluidité, comme les cordiaux, les délayans aromatiques, les stimulans tant internes qu’externes, et ceux-ci particulierement à l’égard du froid des parties affectées de rhumatisme, que par quelqu’autre moyen que ce soit, appliqué à l’extérieur pour procurer de la chaleur. Le vice des solides peut aussi être tel qu’ils manquent des qualités qu’ils doivent avoir pour co-opérer à la génération de la chaleur animale; ils peuvent donc aussi contribuer à disposer à la sensation du froid; c’est ainsi que dans le corps des vieillards les tuniques des vaisseaux deviennent si solides, si peu flexibles, qu’elles ne peuvent pas se prêter aux mouvemens, à l’action nécessaire, pour entretenir le cours des humeurs avec la force et la vîtesse, d’où dépendent l’intensité du frottement des globules sanguins dans les vaisseaux capillaires, et les autres effets qui concernent la chaleur naturelle; ensorte que la vieillesse établit dans les solides une disposition contraire à la génération de la chaleur; tout comme le grand froid: senescere, sicut frigescere est continuò rigescere. C’est pourquoi l’usage modéré du vin, des liqueurs spiritueuses, et de tout ce qui peut fournir aux organes vitaux des aiguillons pour exciter leurs mouvemens, est si salutaire aux gens âgés pour l’entretien ou le rétablissement de leur chaleur naturelle; et quant aux moyens externes qu’il convient d’employer pour le même effet, il est certain que la chaleur douce et humide des jeunes personnes long- tems couchées avec les vieilles gens, est plus efficace, et leur est plus utile que la chaleur seche du feu artificiel: attendu que celle-ci raccornit toûjours plus les fibres, et augmente par-là le vice qui empêche la production de la chaleur naturelle; et que celle-là, en suppléant à ce défaut, assouplit les solides, ou au- moins entretient le peu de flexibilité qui leur reste. Mais le froid animal le plus rebelle à l’action du feu artificiel appliqué tant extérieurement qu’intérieurement sous quelque forme que ce soit, et à quelque degré que l’on le porte, c’est le froid causé par le spasme de cause interne, l’érétisme du genre nerveux: puisque la chaleur, sur-tout lorsqu’elle est excessive, ne fait qu’augmenter le stimulus qui en est la cause; par conséquent la disposition, le resserrement des vaisseaux qui s’opposent au cours des humeurs, d’où dépend la génération de la chaleur animale. Il n’y a que le relâchement procuré par la cessation du stimulus, de la cause qui irrite les nerfs, de l’influx irrégulier des esprits animaux, qui en augmentent la tension contre nature, selon le langage des écoles, qui puisse faire cesser cette disposition, de laquelle provient le froid animal dans les passions de l’ame, dans les maladies dont la cause occasionne un pareil desordre, qui se manifeste principalement par l’effet de tout ce qui affecte immédiatement la partie éminemment irritable et sensible du corps humain. Comme donc ce desordre dans le physique animal proprement dit, dépend le plus souvent beaucoup de la relation qui subsiste entre la faculté pensante et les organes qui y ont un rapport immédiat, et qu’il est sur-tout entretenu par l’influence réciproque entre celle-là et ceux-ci, le repos de l’esprit et du corps, la cessation des peines de l’un et l’autre, les remedes moraux sont souvent les moyens les plus propres à faire cesser le froid animal qui provient de la tension des nerfs, sans aucune cause physique qui l’entretienne. Il est cependant bien des cas où ces moyens n’étant pas suffisans, on peut avoir recours avec succès aux médicamens propres à faire cesser cette tension morbifique, le resserrement des vaisseaux qui en est l’effet: tels sont les médicamens anodyns, narcotiques, anti-spasmodiques: les émolliens chauds employés intérieurement et extérieurement, tels que les lavemens, les bains de même qualité, etc. mais ce ne sont là le plus souvent que des palliatifs: le régime, l’exercice, les médicamens propres à fortifier les solides en général, à diminuer la délicatesse, la sensibilité, l’irritabilité du genre nerveux, sont les moyens les plus propres à détruire la cause du symptome dont il s’agit, c’est-à dire du froid animal, et de tous ceux qui proviennent du vice mentionné que Sydenham appelloit ataxie du fluide nerveux. Voyez le traitement de toutes les maladies spasmodiques et convulsives, et sur-tout des vapeurs. (d) Froid, considéré médicinalement comme cause non naturelle et externe: froid de l’atmosphere, du climat, des saisons, des bains, voyez (ainsi que pour le mot Chaleur, sous le même rapport) Air, Atmosphere, Climat, Saison, Bain, et en général ce qui sera dit à ce sujet sous le mot Hygiene. Froid fébrile, voyez Froid, (Patholog.) Fievre, Fievre intermittente. Froid considéré comme signe dans les maladies aiguës, voyez Fievre en général, Fievre intermittente, Extrémités du corps . (d) Froid, (Belles-Lettres.) on dit qu’un morceau de poésie, d’éloquence, de musique, un tableau même est froid, quand on attend dans ces ouvrages une expression animée qu’on n’y trouve pas. Les autres arts ne sont pas si susceptibles de ce défaut. Ainsi L’Architecture, la Géométrie, la Logique, la Métaphysique, tout ce qui a pour unique mérite la justesse, ne peut être ni échauffé ni refroidi. Le tableau de la famille de Darius peint par Mignard, est très-froid, en comparaison du tableau de Lebrun, parce qu’on ne trouve point dans les personnages de Mignard, cette même affliction que Lebrun a si vivement exprimée sur le visage et dans les attitudes des princesses persanes. Une statue même peut être froide. On doit voir la crainte et l’horreur dans les traits d’une Andromede, l’effort de tous les muscles et une colere mêlée d’audace dans l’attitude et sur le front d’un Hercule qui soûleve Anthée. Dans la Poésie, dans l’éloquence, les grands mouvemens des passions deviennent froids quand ils sont exprimés en termes trop communs, et dénués d’imagination. C’est ce qui fait que l’amour qui est si vif dans Racine, est languissant dans Campistron son imitateur. Les sentimens qui échappent à une ame qui veut les cacher, demandent au contraire les expressions les plus simples. Rien n’est si vif, si animé que ces vers du Cid, va, je ne te hais point.... tu le dois.... je ne puis. Ce sentiment deviendroit froid s’il étoit relevé par des termes étudiés. C’est par cette raison que rien n’est si froid que le style empoulé. Un héros dans une tragédie dit qu’il a essuyé une tempête, qu’il a vû périr son ami dans cet orage. Il touche, il intéresse s’il parle avec douleur de sa perte, s’il est plus occupé de son ami que de tout le reste. Il ne touche point, il devient froid, s’il fait une description de la tempête, s’il parle de source de feu bouillonnant sur les eaux, et de la foudre qui gronde et qui frappe à sillons redoublés la terre et l’onde. Ainsi le style froid vient tantôt de la stérilité, tantôt de l’intempérance des idées; souvent d’une diction trop commune, quelquefois d’une diction trop recherchée. L’auteur qui n’est froid que parce qu’il est vif à contre-tems, peut corriger ce défaut d’une imagination trop abondante. Mais celui qui est froid parce qu’il manque d’ame, n’a pas de quoi se corriger. On peut modérer son feu. On ne sauroit en acquérir. Article de M. de Voltaire. Froid, (Jurispr.) en termes de droit, frigidus, est la qualité que l’on donne à un homme qui est atteint du vice de frigidité. Voyez ci-devant Frigidité. (A) FROIDES, (semences) matiere médicale; voyez Semences. Froide, (allure) Manége. si l’on s’en rapporte à certains auteurs de vocabulaires, et même à quelques-uns de ceux qui ont écrit sur notre art, on se persuadera que l’on doit entendre par allure froide, celle du cheval qui ne releve point en marchant, et qui rase le tapis; mais si l’on recherche le véritable sens de cette expression, on se persuadera qu’elle ne doit être mise en usage que relativement au cheval dont la marche n’a rien de marqué ni d’animé, dont l’action des membres ne présente rien de remarquable et de soûtenu, qui chemine, en un mot, pour cheminer, et qui convenable à des personnes d’un certain âge, ou à des personnes du sexe, parce qu’il a de la sagesse, et que son allure n’est point fatigante, ne doit point être confondu avec des chevaux naturellement foibles ou usés, et toûjours peu sûrs. (e) Froide, (épaule) Manége. Voyez Epaule. GALANT, adj. pris subst. (Gramm.) ce mot vient de gal, qui d’abord signifia gaieté et réjoüissance, ainsi qu’on le voit dans Alain Chartier et dans Froissard: on trouve même dans le roman de la rose, galandé, pour signifier orné, paré. La belle fut bien atornée Et d’un filet d’or galandée. Il est probable que le gala des Italiens et le galan des Espagnols, sont dérivés du mot gal, qui paroît originairement celtique; de-là se forma insensiblement galant, qui signifie un homme empressé à plaire: ce mot reçut une signification plus noble dans les tems de chevalerie, où ce desir de plaire se signaloit par des combats. Se conduire galamment, se tirer d’affaire galamment, veut même encore dire, se conduire en homme de coeur. Un galant homme, chez les Anglois, signifie un homme de courage: en France, il veut dire de plus, un homme à nobles procédés. Un homme galant est tout autre chose qu’un galant homme; celui-ci tient plus de l’honnête homme, celui-là se rapproche plus du petit-maître, de l’homme à bonnes fortunes. Etre galant, en général, c’est chercher à plaire par des soins agréables, par des empressemens flatteurs. Voyez l’article Galanterie. Il a été très galant avec ces dames, veut dire seulement, il a montré quelque chose de plus que de la politesse: mais être le galant d’une dame, a une signification plus forte; cela signifie être son amant; ce mot n’est presque plus d’usage aujourd’hui que dans les vers familiers. Un galant est non-seulement un homme à bonne fortune; mais ce mot porte avec soi quelque idée de hardiesse, et même d’effronterie: c’est en ce sens que la Fontaine a dit: Mais un galant chercheur de pucelage. Ainsi le même mot se prend en plusieurs sens. Il en est de même de galanterie, qui signifie tantôt coquetterie dans l’esprit, paroles flatteuses, tantôt présent de petits bijoux, tantôt intrigue avec une femme ou plusieurs; et même depuis peu il a signifié ironiquement faveurs de Vénus: ainsi dire des galanteries, donner des galanteries, avoir des galanteries, attraper une galanterie, sont des choses toutes différentes. Presque tous les termes qui entrent fréquemment dans la conservation, reçoivent ainsi beaucoup de nuances qu’il est difficile de démêler: les mots techniques ont une signification plus précise et moins arbitraire. Article de M. de Voltaire. GARANT, adj. pris subst. (Hist.) est celui qui se rend responsable de quelque chose envers quelqu’un, et qui est obligé de l’en faire joüir. Le mot garant vient du celte et du tudesque warrant. Nous avons changé en g tous les doubles v, des termes que nous avons conservés de ces anciens langages. Warant signifie encore chez la plûpart des nations du nord, assûrance, garantie; et c’est en ce sens qu’il veut dire en anglois édit du roi, comme signifiant promesse du roi. Lorsque dans le moyen âge les rois faisoient des traités, ils étoient garantis de part et d’autre par plusieurs chevaliers, qui juroient de faire observer le traité, et même qui le signoient, lorsque par hasard ils savoient écrire. Quand l’empereur Frédéric Barberousse céda tant de droits au pape Alevandre III. dans le célebre congrès de Venise en 1177, l’empereur mit son sceau à l’instrument, que le pape et les cardinaux signerent. Douze princes de l’Empire garantirent le traité par un serment sur l’évangile; mais aucun d’eux ne signa. Il n’est point dit que le doge de Venise garantit cette paix qui se fit dans son palais. Lorsque Philippe-Auguste conclut la paix en 1200 avec Jean roi d’Angleterre, les principaux barons de France et ceux de Normandie en jurerent l’observation comme cautions, comme parties garantes. Les François firent serment de combattre le roi de France s’il manquoit à sa parole, et les Normands de combattre leur souverain s’il ne tenoit pas la sienne. Un connétable de Montmorenci ayant traité avec un comte de la Marche en 1227, pendant la minorité de Louis IX. jura l’observation du traité sur l’ame du roi. L’usage de garantir les états d’un tiers, étoit très ancien, sous un nom différent. Les Romains garantirent ainsi les possessions de plusieurs princes d’Asie et d’Afrique, en les prenant sous leur protection, en attendant qu’ils s’emparassent des terres protégées. On doit regarder comme une garantie réciproque, l’alliance ancienne de la France et de la Castille de roi à roi, de royaume à royaume, et d’homme à homme. On ne voit guere de traité où la garantie des états d’un tiers soit expressément stipulée, avant celui que la médiation de Henri IV. fit conclure entre l’Espagne et les Etats-Généraux en 1609. Il obtint que le roi d’Espagne Philippe III. reconnût les Provinces- Unies pour libres et souveraines; il signa, et fit même signer au roi d’Espagne la garantie de cette souveraineté des sept provinces, et la république reconnut qu’elle lui devoit sa liberté. C’est sur-tout dans nos derniers tems que les traités de garantie ont été plus fréquens. Malheureusement ces garanties ont quelquefois produit des ruptures et des guerres; et on a reconnu que la force est le meilleur garant qu’on puisse avoir. Article de M. de Voltaire. Garant, (Jurispr.) Voyez l’article précédent. Garant absolu, au style du pays de Normandie, est celui qui prend le fait et cause du garanti, et qui le fait mettre hors de cause. Garant contributeur, suivant le même style, est celui qui prend la garantie pour partie seulement, et non pour le tout. Garant de droit ou naturel, est celui qui est tenu à la garantie par la loi et l’équité, sans qu’il y ait aucune stipulation de garantie. Voy. l’art. suiv. Garant de fait, est celui qui est garant de la solvabilité du débiteur, ou de la bonté et qualité de la chose vendue; à la différence du garant de droit qui est seulement garant que la somme lui est dûe, et que la chose lui appartient. Garant formel, est celui qui est non-seulement tenu de l’éviction d’une chose envers une autre personne, mais qui est tenu de prendre son fait et cause, comme le vendeur à l’égard de l’acheteur, le propriétaire à l’égard du locataire: au lieu que le garant simple est celui qui est tenu de faire raison de l’éviction, sans néanmoins être obligé de prendre le fait et cause; comme cela a lieu entre co-héritiers, associés et autres, qui sont obligés ensemble solidairement au payement de quelque dette. Garant naturel, voyez Garant de droit. Garant simple, est opposé à garant formel. Voyez Garant formel et Garantie. (A) Garant, s. m. (Marine.) c’est le bout des cordages qui passent par les poulies, ou qui servent à amarrer quelque chose. On hale sur les garants pour faire joüer le reste du cordage. Garant de Palan. Tenir en garant, c’est tenir le bout de la corde qui leve ou traîne quelque fardeau, en la tournant deux ou trois tours autour du morceau de bois ou de quelqu’autre chose, au moyen de quoi on la retient plus aisément, et l’on empêche la pesanteur du fardeau de faire trop de force contre celui qui tient la corde. (Z) Garanti, (Jurispr.) est celui dont le garant a pris le fait et cause. Voyez l’ordonnance de 1667, titre des garants. (A) GAZETTE, s. f. (Hist. mod.) relation des affaires publiques. Ce fut au commencement du xvije siecle que cet usage utile fut inventé à Venise, dans le tems que l’Italie étoit encore le centre des négociations de l’Europe, et que Venise étoit toûjours l’asyle de la liberté. On appella ces feuilles qu’on donnoit une fois par semaine, gazettes, du nom de gazetta, petite monnoie revenante à un de nos demi-sous, qui avoit cours alors à Venise. Cet exemple fut ensuite imité dans toutes les grandes villes de l’Europe. De tels journaux étoient établis à la Chine de tems immémorial; on y imprime tous les jours la gazette de l’empire par ordre de la cour. Si cette gazette est vraie, il est à croire que toutes les vérités n’y sont pas. Aussi ne doivent-elles pas y être. Le medecin Théophraste Renaudot donna en France les premieres gazettes en 1631; et il en eut le privilége, qui a été long-tems un patrimoine de sa famille. Ce privilége est devenu un objet important dans Amsterdam; et la plûpart des gazettes des Provinces-Unies sont encore un revenu pour plusieurs familles de magistrats, qui payent les écrivains. La seule ville de Londres a plus de douze gazettes par semaine. On ne peut les imprimer que sur du papier timbré, ce qui n’est pas une taxe indifférente pour l’état. Les gazettes de la Chine ne regardent que cet empire; celles de l’Europe embrassent l’univers. Quoiqu’elles soient souvent remplies de fausses nouvelles, elles peuvent cependant fournir de bons matériaux pour l’Histoire; parce que d’ordinaire les erreurs d’une gazette sont rectifiées par les suivantes, et qu’on trouve presque toutes les pieces autentiques que les souverains mêmes y font insérer. Les gazettes de France ont toûjours été revûes par le ministere. C’est pourquoi les auteurs ont toûjours employé certaines formules qui ne paroissent pas être dans les bienséances de la société, en ne donnant le titre de monsieur qu’à certaines personnes, et celui de sieur aux autres; les auteurs ont oublié qu’ils ne parloient pas au nom du Roi. Ces journaux publics n’ont d’ailleurs été jamais souillés par la médisance, et ont été toûjours assez correctement écrits. Il n’en est pas de même des gazettes étrangeres. Celles de Londres, excepté celles de la cour, sont souvent remplies de cette indécence que la liberté de la nation autorise. Les gazettes françoises faites en pays étranger ont été rarement écrites avec pureté, et n’ont pas peu servi quelquefois à corrompre la langue. Un des grands défauts qui s’y sont glissés, c’est que les auteurs, en voyant la teneur des arrêts du conseil de France qui s’expriment suivant les anciennes formules, ont cru que ces formules étoient conformes à notre syntaxe, et ils les ont imitées dans leurs narrations; c’est comme si un historien romain eût employé le style de la loi des douze tables. Ce n’est que dans le style des lois qu’il est permis de dire, le Roi auroit reconnu, le Roi auroit établi une lotterie. Mais il faut que le gazetier dise, nous apprenons que le Roi a établi, et non pas auroit établi une lotterie, etc… nous apprenons que les François ont pris Minorque, et non pas auroient pris Minorque. Le style de ces écrits doit être de la plus grande simplicité; les épithetes y sont ridicules. Si le parlement a une audience du Roi, il ne faut pas dire, cet auguste corps a eu une audience, ces peres de la patrie ont revenus à cinq heures précises. On ne doit jamais prodiguer ces titres; il ne faut les donner que dans les occasions où ils sont nécessaires. Son altesse dîna avec Sa Majesté, et Sa Majesté mena ensuite son aitesse à la comédie, après quoi son altesse joua avec Sa Majesté; et les autres altesses et leurs excellences messieurs les ambassadeurs assisterent au repas que Sa Majesté donna à leurs altesses. C’est une affectation servile qu’il faut éviter. Il n’est pas nécessaire de dire que les termes injurieux ne doivent jamais être employés, sous quelque prétexte que ce puisse être. A l’imitation des gazettes politiques, on commença en France à imprimer des gazettes littéraires en 1665; car les premiers journaux ne furent en effet que de simples annonces des livres nouveaux imprimés en Europe; bien-tôt après on y joignit une critique modérée qu’elle étoit. Nous ne voulons point anticiper ici l’art. Journal; nous ne parlerons que de ces gazettes littéraires, dont on surchargea le public, qui avoit déjà de nombreux journaux de tous les pays de l’Europe, où les sciences sont cultivées. Ces gazettes parurent vers l’an 1723 à Paris sous plusieurs noms differens, nouvelliste du Parnasse, observations sur les écrits modernes, etc. La plûpart ont été faites uniquement pour gagner de l’argent; et comme on n’en gagne point à loüer des auteurs, la satyre fit d’ordinaire le fonds de ces écrits. On y mêla souvent des personnalités odieuses; la malignité en procura le débit; mais la raison et le bon goût qui prévalent toûjours à la longue, les firent tomber dans le mépris et dans l’oubli. Une espece de gazette très-utile dans une grande ville, et dont Londres a donné l’exemple, est celle dans laquelle on annonce aux citoyens tout ce qui doit se faire dans la semaine pour leur intérêt ou pour leur amusement; les spectacles, les ouvrages nouveaux en tout genre; tout ce que les particuliers veulent vendre ou acheter; le prix des effets commerçables, celui des denrées; en un mot tout ce qui peut contribuer aux commodités de la vie. Paris a imité en partie cet exemple depuis quelques années. Article de M. de Voltaire. GENRE, s. m. terme de Grammaire. Genre ou classe, dans l’usage ordinaire, sont à-peu-près synonymes, et signifient une collection d’objets réunis sous un point de vûe qui leur est commun et propre: il est assez naturel de croire que c’est dans le même sens que le mot genre a été introduit d’abord dans la Grammaire, et qu’on n’a voulu marquer par ce mot qu’une classe de noms réunis sous un point de vûe commun qui leur est exclusivement propre. La distinction des sexes semble avoir occasionné celle des genres pris dans ce sens, puisqu’on a distingué le genre masculin et le genre féminin, et que ce sont les deux seuls membres de cette distribution dans presque toutes les langues qui en ont fait usage. A s’en tenir donc rigoureusement à cette considération, les noms seuls des animaux devroient avoir un genre; les noms des mâles seroient du genre masculin; ceux des femelles, du genre féminin: les autres noms ou ne seroient d’aucun genre relatif au sexe, ou ce genre n’auroit au sexe qu’un rapport d’exclusion, et alors le nom de genre neutre lui conviendroit assez: c’est en effet sous ce nom que l’on désigne le troisieme genre, dans les langues qui en ont admis trois. Mais il ne faut pas s’imaginer que la distinction des sexes ait été le motif de cette distribution des noms; elle n’en a été tout- au-plus que le modele et la regle jusqu’à un certain point; la preuve en est sensible. Il y a dans toutes les langues une infinité de noms ou masculins ou féminins, dont les objets n’ont et ne peuvent avoir aucun sexe, tels que les noms des êtres inanimés et les noms abstraits qu’il est si facile et si ordinaire de multiplier: mais la religion, les moeurs, et le génie des différens peuples fondateurs des langues, peuvent leur avoir fait appercevoir dans ces objets des relations réelles ou feintes, prochaines ou éloignées, à l’un ou à l’autre des deux sexes; et cela aura suffi pour en rapporter les noms à l’un des deux genres. Ainsi les Latins, par exemple, dont la religion fut décidée avant la langue, et qui admettoient des dieux et des déesses, avec la conformation, les foiblesses et les fureurs des sexes, n’ont peut- être placé dans le genre masculin les noms communs et les noms propres des vents, ventus, Auster, Zephyrus, etc. ceux des fleuves, fluvius, Garumna, Tiberis, etc. les noms aer, ignis, sol, et une infinité d’autres, que parce que leur mythologie faisoit présider des dieux à la manutention de ces êtres. Ce seroit apparemment par une raison contraire qu’ils auroient rapporté au genre féminin les noms abstraits des passions, des vertus, des vices, des maladies, des sciences, etc. parce qu’ils avoient érigé presque tous ces objets en autant de déesses, ou qu’ils les croyoient sous le gouvernement immédiat de quelque divinité femelle. Les Romains qui furent laboureurs dès qu’ils furent en société politique, regarderent la terre et ses parties comme autant de meres qui nourrissoient les hommes. Ce fut sans doute une raison d’analogie pour déclarer féminins les noms des régions, des provinces, des îles, des villes, etc. Des vûes particulieres fixerent les genres d’une infinité d’autres noms. Les noms des arbres sauvages, oleaster, pinaster, etc. furent regardés comme masculins, parce que semblables aux mâles, ils demeurent en quelque sorte stériles, si on ne les allie avec quelque autre espece d’arbres fruitiers. Ceux-ci au contraire portent en eux-mêmes leurs fruits comme des meres; leurs noms dûrent être féminins. Les minéraux et les monstres sont produits et ne produisent rien; les uns n’ont point de sexe, les autres en ont en vain: de-là le genre neutre pour les noms metallum, aurum, æs, etc. et pour le nom monstrum, qui est en quelque sorte la dénomination commune des crimes stuprum, furtum, mendacium, etc. parce qu’on ne doit effectivement les envisager qu’avec l’horreur qui est dûe aux monstres, et que ce sont de vrais monstres dans l’ordre moral. D’autres peuples qui auront envisagé les choses sous d’autres aspects, auront réglé les genres d’une maniere toute différente; ce qui sera masculin dans une langue sera féminin dans une autre: mais décidés par des considérations purement arbitraires, ils ne pourront tous établir pour leurs genres que des regles sujettes à quantité d’exceptions. Quelques noms seront d’un genre par la raison du sexe, d’autres à cause de leur terminaison, un grand nombre par pur caprice; et ce dernier principe de détermination se manifeste assez par la diversité des genres attribués à un même nom dans les divers âges de la même langue, et souvent dans le même âge. Alvus en latin avoit été masculin dans l’origine, et devint ensuite féminin; en françois navire, qui étoit autrefois féminin, est aujourd’hui masculin; duché est encore masculin ou féminin. Ce seroit donc une peine inutile, dans quelque langue que ce fût, que de vouloir chercher ou établir des regles propres à faire connoître les genres des noms: il n’y a que l’usage qui puisse en donner la connoissance; et quand quelques-uns de nos grammairiens ont suggéré comme un moyen de reconnoître les genres, l’application de l’article le ou la au nom dont est question, ils n’ont pas pris garde qu’il falloit déjà connoître le genre de ces noms pour y appliquer avec justesse l’un ou l’autre de ces deux articles. Mais ce qu’il y a d’utile à remarquer sur les genres, c’est leur véritable destination dans l’art de la parole, leur vraie fonction grammaticale, leur service réel: car voilà ce qui doit en constituer la nature et en fixer la définition. Or un simple coup- d’oeil sur les parties du discours assujetties à l’influence des genres, va nous en apprendre l’usage, et en même tems le vrai motif de leur institution. Les noms présentent à l’esprit les idées des objets considérés comme étant ou pouvant être les sujets de diverses modifications, mais sans aucune attention déterminée à ces modifications. Les modifications elles-mêmes peuvent être les sujets d’autres modifications; et envisagées sous ce point de vûe, elles ont aussi leurs noms comme les substances. Les adjectifs présentent à l’esprit la combinaison des modifications avec leurs sujets: mais en déterminant précisément la modification renfermée dans leur valeur, ils n’indiquent le sujet que d’une maniere vague, qui leur laisse la liberté de s’adapter aux noms de tous les objets susceptibles de la même modification: un grand chapeau, une grande difficulté, etc. Pour rendre sensible par une application décidée, le rapport vague des adjectifs aux noms, on leur a donné dans presque toutes les langues les mêmes formes accidentelles qu’aux noms mêmes, afin de déterminer par la concordance des terminaisons, la corrélation des uns et des autres. Ainsi les adjectifs ont des nombres et des cas comme les noms, et sont comm’eux assujettis à des déclinaisons, dans les langues qui admettent cette maniere d’exprimer les rapports des mots. C’est pour rendre la corrélation des noms et des adjectifs plus palpable encore, qu’on a introduit dans ces langues la concordance des genres, dont les adjectifs prennent les différentes livrées selon l’exigence des conjonctures et l’état des noms au service desquels ils sont assujettis. Les verbes servent aussi, à leur façon, pour présenter à l’esprit la combinaison des modifications avec leurs sujets; ils en expriment avec précision telle ou telle modification; ils n’indiquent pareillement le sujet que d’une maniere vague qui leur laisse aussi la liberté de s’adapter aux noms de tous les objets susceptibles de la même modification: Dieu veut, les rois veulent, nous voulons, vous voulez, etc. En introduisant donc dans les langues l’usage des genres, on a pû revêtir les verbes de terminaisons relatives à cette distinction, afin d’ôter à leur signification l’équivoque d’une application douteuse au sujet auquel elle a rapport: c’est une conséquence que les Orientaux ont sentie et appliquée dans leurs langues, et dont les Grecs, les Latins, et nous-mêmes n’avons fait usage qu’à l’égard des participes, apparemment parce qu’ils rentrent dans l’ordre des adjectifs. C’est donc d’après ces usages constatés, et d’après les observations précédentes, que nous croyons que, par rapport aux noms, les genres ne sont que les différentes classes dans lesquelles on les a rangés assez arbitrairement, pour servir à déterminer le choix des terminaisons des mots qui ont avec eux un rapport d’identité; et dans les mots qui ont avec eux ce rapport d’identité, les genres sont les diverses terminaisons qu’ils prennent dans le discours relativement à la classe des noms leurs corrélatifs. Ainsi parce qu’il a plu à l’usage de la langue latine, que le nom vir fût du genre masculin, que le nom mulier fût du genre féminin, et que le nom carmen fût du genre neutre; il faut que l’adjectif prenne avec le premier la terminaison masculine, vir pius; avec le second, la terminaison féminine, mulier pia; et avec le troisieme, la terminaison neutre, carmen pium: pius, pia, pium, c’est le même mot sous trois terminaisons différentes, parce que c’est la même idée rapportée à des objets dont les noms sont de trois genres différens. Il nous semble que cette distinction des noms et des adjectifs est absolument nécessaire pour bien établir la nature et l’usage des genres: mais cette nécessité ne prouve-t-elle pas que les noms et les adjectifs sont deux especes de mots, deux parties d’oraison réellement différentes? M. l’abbé Fromant, dans son supplément aux ch. ij. iij. et jv. de la II. partie de la Grammaire générale, décide nettement contre M. l’abbé Girard, que faire du substantif et de l’adjectif deux parties d’oraison différentes, ce n’est pas là poser de vrais principes. Ce n’est pas ici le lieu de justifier ce système; mais nous ferons observer à M. Fromant, que M. du Marsais lui-même, dont il paroît admettre la doctrine sur les genres, a été contraint, comme nous, de distinguer entre substantif et adjectif, pour poser de vrais principes, au-moins à cet égard. On ne manquera pas de répliquer que les substantifs et les adjectifs étant deux especes différentes de noms, il n’est pas surprenant qu’on distingue les uns des autres; mais que cette distinction ne prouve point que ce soient deux parties d’oraison différentes. «Car, dit M. Fromant, comme tout adjectif uniquement employé pour qualifier, est nécessairement uni à son substantif, pour ne faire avec lui qu’un seul et même sujet du verbe, ou qu’un seul et même régime, soit du verbe soit de la préposition: comme on ne conçoit pas qu’une substance puisse exister dans la nature sans être revêtue d’un mode ou d’une propriété: comme la propriété est ce qui est conçû dans la substance, ce qui ne peut subsister sans elle, ce qui la détermine à être d’une certaine façon, ce qui la fait nommer telle; un grammairien vraiment logicien voit que l’adjectif n’est qu’une même chose avec le substantif; que par conséquent ils ne doivent faire qu’une même partie d’oraison; que le nom est un mot générique qui a sous lui deux sortes de noms, savoir le substantif et l’adjectif». Un logicien attentif doit voir et avoüer toutes les conséquences de ses principes; mettons donc à l’épreuve la fécondité de celui qu’on avance ici. Tout verbe est nécessairement uni à son sujet, pour ne faire avec lui qu’un seul et même tout; il exprime une propriété que l’on conçoit dans le sujet, qui ne peut subsister sans le sujet, qui détermine le sujet à être d’une certaine façon, et qui le fait nommer tel: un grammairien vraiment logicien doit donc voir que le verbe n’est qu’une même chose avec le sujet. On l’a vû en effet, puisque l’un est toûjours en concordance avec l’autre, et sur le même principe qui fonde la concordance de l’adjectif avec le substantif, le principe même d’identité approuvé par M. Fromant: le verbe et le substantif ne doivent donc faire aussi qu’une même partie d’oraison. Conséquence absurde qui dévoile ou la fausseté ou l’abus du principe d’où elle est déduite; mais elle en est déduite par les mêmes voies que celle à laquelle nous l’opposons, pour détruire, ou du-moins pour contre- balancer l’une par l’autre; ce qui suffit actuellement pour la justification du parti que nous avons pris sur les genres. Nous renverrons à l’article Nom, les éclaircissemens nécessaires à la distinction des noms et des adjectifs. Reprenons notre matiere. C’est à la grammaire particuliere de chaque langue, à faire connoître les terminaisons que le bon usage donne aux adjectifs, relativement aux genres des noms leurs corrélatifs; et c’est de l’habitude constante de parler une langue qu’il faut attendre la connoissance sûre des genres auxquels elle rapporte les noms mêmes. Le plan qui nous est prescrit ne nous permet aucun détail sur ces deux objets. Cependant M. du Marsais a donné de bonnes observations sur les genres des adjectifs. Voyez Adjectif. Nous allons seulement faire quelques remarques générales sur les genres des noms et des pronoms. Parmi les différens noms qui expriment des animaux ou des êtres inanimés, il y en a un très-grand nombre qui sont d’un genre déterminé: entre les noms des animaux, il s’en trouve quelques-uns qui sont du genre commun d’autres qui sont du genre épicene: et parmi les noms des êtres inanimés, quelques-uns sont douteux, et quelques autres hétérogenes. Voilà autant de termes qu’il convient d’expliquer ici pour faciliter l’intelligence des grammaires particulieres où ils sont employés. I. Les noms d’un genre déterminé sont ceux qui sont fixés déterminément et immuablement, ou au genre masculin, comme pater et oculus, ou au genre féminin, comme soror et mensa, ou au genre neutre, comme mare et templum. II. A l’égard des noms d’hommes et d’animaux, la justesse et l’analogie exigeroient que le rapport réel au sexe fût toûjours caractérisé ou par des mots différens, comme en latin aries et ovis, et en françois bélier et brebis; ou par les différentes terminaisons d’un même mot, comme en latin lupus et lupa, et en françois loup et louve. Cependant on trouve dans toutes les langues des noms, qui, sous la même terminaison, expriment tantôt le mâle et tantôt la femelle, et sont en conséquence tantôt du genre masculin, et tantôt du genre féminin: ce sont ceux-là que l’on dit être du genre commun, parce que ce sont des expressions communes aux deux sexes et aux deux genres. Tels sont en latin bos, sus, etc. on trouve bos mactatus et bos nata, sus immundus et sus pigra; tel est en françois le nom enfant, puisqu’on dit en parlant d’un garçon, le bel enfant; et en parlant d’une fille, la belle enfant, ma chere enfant. On voit donc que quand on employe ces noms pour désigner le mâle, l’adjectif corrélatif prend la terminaison masculine; et que quand on indique la femelle, l’adjectif prend la terminaison féminine: mais la précision qu’il semble qu’on ait envisagée dans l’institution des genres n’auroit elle pas été plus grande encore, si on avoit donné aux adjectifs une terminaison relative au genre commun pour les occasions où l’on auroit indiqué l’espece sans attention au sexe, comme quand on dit l’homme est mortel? Il ne s’agit ici ni du mâle ni de la femelle exclusivement, les deux sexes y sont compris. III. Il y a des noms qui sont invariablement du même genre, et qui gardent constamment la même terminaison, quoiqu’on les employe pour exprimer les individus des deux sexes. C’est une autre espece d’irrégularité, opposée encore à la précision qui a donné naissance à la distinction des genres; et cette irrégularité vient apparemment de ce que les caracteres du sexe n’étant pas, ou étant peu sensibles dans plusieurs animaux, on a décidé les genre de leurs noms, ou par un pur caprice, ou par quelque raison de convenance. Tels sont en françois les noms aigle (9), renard, qui sont toûjours masculins, et les noms tourterelle, chauve-souris, qui sont toûjours féminins pour les deux sexes. En latin au contraire, et ceci prouve bien l’indépendance et l’empire de l’usage, les noms correspondans aquila et vulpes sont toûjours féminins; turtur et vespertilio sont toûjours masculins. Les Grammairiens disent que ces noms sont du genre épicene, mot grec composé de la préposition?p? suprà, et du mot??????, communis: les noms épicenes ont en effet comme les communs, l’invariabilité de la terminaison, et ils ont de plus celle du genre qui est unique pour les deux sexes. Il ne faut donc pas confondre le genre commun et le genre épicene. Les noms du genre commun conviennent au mâle et à la femelle sans changement dans la terminaison; mais on les rapporte ou au genre masculin, ou au genre féminin, selon la signification qu’on leur donne dans l’occurrence: au genre masculin ils expriment le mâle, au genre féminin la femelle; et si on veut marquer l’espece, on les rapporte au masculin, comme au plus noble des deux genres compris dans l’espece. Au contraire les noms du genre épicene ne changent ni de terminaison ni de genre, quelque sens qu’on donne à leur signification; vulpes au féminin signifie et l’espece, et le mâle, et la femelle. IV. Quant aux noms des êtres inanimés, on appelle douteux ceux qui sous la même terminaison se rapportent tantôt à un genre, et tantôt à un autre: dies et finis sont tantôt masculins et tantôt féminins; sal est quelquefois masculin et quelquefois neutre. Nous avons également des noms douteux dans notre langue, comme bronze, garde, duché, équivoque, etc. Ce n’étoit pas l’intention du premier usage de répandre des doutes sur le genre de ces mots, quand il les a rapportés à différens genres; ceux qui sont effectivement douteux aujourd’hui, et que l’on peut librement rapporter à un genre ou à un autre, ne sont dans ce cas que parce qu’on ignore les causes qui ont occasionné ce doute, ou qu’on a perdu de vûe les idées accessoires qui originairement avoient été attachées au choix du genre. L’usage primitif n’introduit rien d’inutile dans les langues; et de même qu’il y a lieu de présumer qu’il n’a autorisé aucuns mots exactement synonymes, on peut conjecturer qu’aucun n’est d’un genre absolument douteux, ou que l’origine doit en être attribuée à quelque mal-entendu. En latin, par exemple, dies avoit deux sens différens dans les deux genres: au féminin il signifioit un tems indéfini; et au masculin, un tems déterminé, un jour. Asconius s’en explique ainsi: Dies feminino genere, tempus, et ideò diminutivè diecula dicitur breve tempus et mora: dies horarum duodecim generis masculini est, unde hodie dicimus, quasi hoc die. En effet les composés de dies pris dans ce dernier sens, sont tous masculins, meridies, sesquidies, etc. et c’est dans le premier sens que Juvenal a dit, longa dies igitur quid contulit? c’est-à-dire longum tempus; et Virg. (xj. Æneid.) Multa dies, variusque labor mutabilis oevi rettulit in melius. La méthode de Port-Royal remarque que l’on confond quelquefois ces différences; et cela peut être vrai: mais nous devons observer en premier lieu, que cette confusion est un abus si l’usage constant de la langue ne l’autorise: en second lieu, que les Poëtes sacrifient quelquefois la justesse à la commodité d’une licence, ce qui amene insensiblement l’oubli des premieres vûes qu’on s’étoit proposées dans l’origine: en troisieme lieu, que les meilleurs écrivains ont égard autant qu’ils peuvent à ces distinctions délicates si propres à enrichir une langue et à en caractériser le génie: enfin que malgré leur attention, il peut quelquefois leur échapper des fautes, qui avec le tems font autorité, à cause du mérite personnel de ceux à qui elles sont échappées. Finis au masculin exprime les extrémités, les bornes d’une chose étendue; redeuntes inde Ligurum extremo fine (Tite-Liv. lib. XXXIII.) Au féminin il désigne cessation d’être; hæc finis Priami fatorum. (Virg. Æneid. ij.) Sal au neutre est dans le sens propre, et au masculin il ne se prend guere que dans un sens figuré. On trouve dans l’Eunuque de Térence, qui habet salem qui in te est; et Donat fait là-dessus la remarque suivante: sal neutraliter, condimentum; masculinum, pro sapientia. En françois, bronze au masculin signifie un ouvrage de l’art, et au féminin il en exprime la matiere. On dit la garde du roi, en parlant de la totalité de ceux qui sont actuellement postés pour garder sa personne, et un garde du roi, en parlant d’un militaire aggrégé à cette troupe particuliere de sa maison, qui prend son nom de cette honorable commission. Duché et Comté n’ont pas des différences si marquées ni si certaines dans les deux genres; mais il est vraissemblable qu’ils les ont eues, et peut-être au masculin exprimoient-ils le titre, et au féminin, la terre qui en étoit décorée. Qui peut ignorer parmi nous que le mot équivoque est douteux, et qui ne connoît ces vers de Despréaux? Du langage françois bisarre hermaphrodite, De quel genre te faire équivoque maudite, Ou maudit? car sans peine aux rimeurs hazardeux, L’usage encor, je crois, laisse le choix des deux. Ces vers de Boileau rappellent le souvenir d’une note qui se trouve dans les éditions posthumes de ses oeuvres, sur le vers 91. du quatrieme chant de l’art poétique: que votre ame et vos moeurs peintes dans vos ouvrages, etc. et cette note est très-propre à confirmer une observation que nous avons faite plus haut: on remarque donc que dans toutes les éditions l’auteur avoit mis peints dans tous vos ouvrages, attribuant à moeurs le genre masculin; et que quand on lui fit appercevoir cette faute, il en convint sur le champ, et s’étonna fort qu’elle eût échappé pendant si long-tems à la critique de ses amis et de ses ennemis. Cette faute qui avoit subsisté tant d’années sans être apperçue, pouvoit l’être encore plûtard, et lorsqu’il n’auroit plus été tems de la corriger; la juste célébrité de Boileau auroit pû en imposer ensuite à quelque jeune écrivain qui l’auroit copié, pour l’être ensuite lui-même par quelque autre, s’il avoit acquis un certain poids dans la Littérature: et voilà moeurs d’un genre douteux, à l’occasion d’une faute contre laquelle il n’y auroit eu d’abord aucune réclamation, parce qu’on ne l’auroit pas apperçue à tems. V. La derniere classe des noms irréguliers dans le genre, est celle des hétérogenes. R. R.?te???, autre, et?????, genre. Ce sont en effet ceux qui sont d’un genre au singulier, et d’un autre au pluriel. En latin, les uns sont masculins au singulier, et neutres au pluriel, comme sibilus, tartarus, plur. sibila, tartara: les autres au contraire neutres au singulier, sont masculins au pluriel, comme cælum, elysium, plur. cæli, elysii. Ceux-ci féminins au singulier sont neutres au pluriel, carbasus, supellex; plur. carbasa, suppellectilia: ceux-là neutres au singulier, sont féminins au pluriel; delicium, epulum; plur. deliciæ, epulæ. Enfin quelques-uns masculins au singulier, sont masculins et neutres au pluriel, ce qui les rend tout-à-la-fois hétérogenes et douteux; jocus, locus, plur. joci et joca, loci et loca: quelques autres au contraire neutres au singulier, sont au plutiel neutres et masculins; frænum, rastrum; plur. fræna et fræni, rastra et rastri. Balnæum neutre au singulier, est au pluriel neutre et feminin; balnea et balneæ. Cette sorte d’irrégularité vient de ce que ces noms ont eu autrefois au singulier deux terminaisons différentes, relatives sans doute à deux genres, et vraisemblablement avec différentes idées accessoires dont la mémoire s’est insensiblement perdue; ainsi nous connoissons encore la différence des noms féminins, malus pommier, prunus prunier, et des noms neutres malum pomme, prunum prune; mais nous n’avons que des conjectures sur les différences des mots acinus et acinum, baculus et baculum. Il étoit naturel que les pronoms avec une signification vague et propre à remplacer celle de tout autre nom, ne fussent attachés à aucun genre détermine, mais qu’ils se rapportassent à celui du nom qu’ils représentent dans le discours; et c’est ce qui est arrivé: ego en latin, je en françois, sont masculins dans la bouche d’un homme, et féminins dans celle d’une femme: ille ego qui quondam, etc. ast ego quæ divûm incedo regina, etc. je suis certain, je suis certaine. L’usage en a déterminé quelques-uns par des formes exclusivement propres à un genre distinct: ille, a, ud; il, elle. «Ce est souvent substantif, dit M. du Marsais, c’est le hoc des latins; alors, quoi qu’en disent les grammairiens, ce est du genre neutre: car on ne peut pas dire qu’il soit masculin ni qu’il soit féminin». Ce neutre en françois! qu’est ce donc que les genres? Nous croyons avoir suffisamment établi la notion que nous en avons donnée plus haut; et il en résulte très-clairement que la langue françoise n’ayant accordé à ses adjectifs que deux terminaisons relatives à la distinction des genres, elle n’en admet en effet que deux, qui sont le masculin et le féminin; un bon citoyen, une bonne mere. Ce doit donc appartenir à l’un de ces deux genres; et il est effectivement masculin, puisqu’on donne la terminaison masculine aux adjectifs corrélatifs de ce, comme ce que j’avance est certain. Quelles pouvoient donc être les vûes de notre illustre auteur, quand il prétendoit qu’on ne pouvoit pas dire de ce, qu’il fût masculin ni qu’il fût féminin? Si c’est parce que c’est le hoc des Latins, comme il semble l’insinuer; disons donc aussi que temple est neutre, comme templum, que montagne est masculin comme mons. L’influence de la langue latine sur la nôtre, doit être la même dans tous les cas pareils, ou plûtôt elle est absolument nulle dans celui-ci. Nous osons espérer qu’on pardonnera à notre amour pour la vérité cette observation critique, et toutes les autres que nous pourrons avoir occasion de faire par la suite, sur les articles de l’habile grammairien qui nous a précédé: cette liberté est nécessaire à la perfection de cet ouvrage. Au surplus c’est rendre une espece d’hommage aux grands hommes que de critiquer leurs écrits: si la critique est mal fondée, elle ne leur fait aucun tort aux yeux du public qui en juge; elle ne sert même qu’à mettre le vrai dans un plus grand jour: si elle est solide, elle empêche la contagion de l’exemple, qui est d’autant plus dangereux, que les auteurs qui le donnent ont plus de mérite et de poids; mais dans l’un et dans l’autre cas, c’est un aveu de l’estime que l’on a pour eux; il n’y a que les écrivains médiocres qui puissent errer sans conséquence. Nous terminerions ici notre article des genres, si une remarque de M. Duclos, sur le chap. v. de la ij. partie de la Grammaire générale, n’exigeoit encore de nous quelques réflexions. « L’institution ou la distinction des genres, dit cet illustre académicien, est une chose purement arbitraire, qui n’est nullement fondée en raison, qui ne paroît pas avoir le moindre avantage, et qui a beaucoup d’inconvéniens». Il nous semble que cette décision peut recevoir à certains égards quelques modifications. Les genres ne paroissent avoir été institués que pour rendre plus sensible la corrélation des noms et des adjectifs; et quand il seroit vrai que la concordance des nombres et celle des cas, dans les langues qui en admettent, auroient suffi pour caractériser nettement ce rapport, l’esprit ne peut qu’être satisfait de rencontrer dans la peinture des pensées un coup de pinceau qui lui donne plus de fidélité, qui la détermine plus sûrement, en un mot, qui éloigne plus infailliblement l’équivoque. Cet accessoire étoit peut-être plus nécessaire encore dans les langues où la construction n’est assujettie à aucune loi méchanique, et que M. l’abbé Girard nomme transpositives. La corrélation de deux mots souvent très-éloignés, seroit quelquefois difficilement apperçue sans la concordance des genres, qui y produit d’ailleurs, pour la satisfaction de l’oreille, une grande variété dans les sons et dans la quantité des syllabes. Voyez Quantité. Il peut donc y avoir quelqu’exagération à dire que l’institution des genres n’est nullement fondée en raison, et qu’elle ne paroît pas avoir le moindre avantage; elle est fondée sur l’intention de produire les effets mêmes qui en sont la suite. Mais, dit-on, les Grecs et les Latins avoient trois genres; nous n’en avons que deux, et les Anglois n’en ont point: c’est donc une chose purement arbitraire. Il faut en convenir; mais quelle conséquence ultérieure tirera-t-on de celle-ci? Dans les langues qui admettent des cas, il faudra raisonner de la même maniere contre leur institution, elle est aussi arbitraire que celle des genres: les Arabes n’ont que trois cas, les Allemands en ont quatre, les Grecs en ont cinq, les Latins six, et les Arméniens jusqu’à dix, tandis que les langues moderne, du midi de l’Europe n’en ont point. On repliquera peut-être que si nous n’avons point de cas, nous en remplaçons le service par celui des prépositions (voyez Cas et Préposition), et par l’ordonnance respective des mots (voyez Construction et Régime), mais on peut appliquer la même observation au service des genres, que les Anglois remplacent par la position, parce qu’il est indispensable de marquer la relation de l’adjectif au nom. Il ne reste plus qu’à objecter que de toutes les manieres d’indiquer la relation de l’adjectif au nom, la maniere angioise est du moins la meilleure; elle n’a l’embarras d’aucune terminaison: ni genres, ni nombres, ni cas, ne viennent arrêter par des difficultés factices, les progrès des étrangers qui veulent apprendre cette langue, ou même tendre des piéges aux nationaux, pour qui ces variétés arbitraires sont des occasions continuelles de fautes. Il faut avouer qu’il y a bien de la vérité dans cette remarque, et qu’à parler en général, une langue débarrassée de toutes les inflexions qui ne marquent que des rapports, seroit plus facile à apprendre que toute autre qui a adopté cette maniere; mais il faut avouer aussi que les langues n’ont point été instituées pour être apprises par les étrangers, mais pour être parlées dans la nation qui en fait usage; que les fautes des étrangers ne peuvent rien prouver contre une langue, et que les erreurs des naturels sont encore dans le même cas, parce qu’elles ne sont qu’une suite ou d’un défaut d’éducation, ou d’un défaut d’attention: enfin, que reprocher à une langue un procédé qui lui est particulier, c’est reprocher à la nation son génie, sa tournure d’idées, sa maniere de concevoir, les circonstances où elle s’est trouvée involontairement dans les différens tems de sa durée; toutes causes qui ont sur le langage une influence irrésistible. D’ailleurs les vices qui paroissent tenir à l’institution même des genres, ne viennent souvent que d’un emploi mal-entendu de cette institution. «En féminisant nos adjectifs, nous augmentons encore le nombre de nos e muets». C’est une pure maladresse. Ne pouvoit- on pas choisir un tout autre caractere? Ne pouvoit-on pas rappeller les terminaisons des adjectifs masculins à certaines classes, et varier autant les terminaisons féminines? Il est vrai que ces précautions, en corrigeant un vice, en laisseroient toûjours subsister un autre; c’est la difficulté de reconnoître le genre de chaque nom, parce que la distribution qui en a été faite est trop arbitraire pour être retenue par le raisonnement, et que c’est une affaire de pure mémoire. Mais ce n’est encore ici qu’une mal-adresse indépendante de la nature intrinseque de l’institution des genres. Tous les objets de nos pensées peuvent se réduire à différentes classes: il y a les objets réels et les abstraits; les corporels et les spirituels; les animaux, les végétaux, et les minéraux; les naturels et les artificiels, etc. Il n’y avoit qu’à distinguer les noms de la même maniere, et donner à leurs corrélatifs des terminaisons adaptées à ces distinctions vraiment raisonnées; les esprits éclairés auroient aisément saisi ces points de vûe; et le peuple n’en auroit été embarrassé, que parce qu’il est peuple, et que tout est pour lui affaire de mémoire. (E. R. M.) Genre, s. m. (Métaph.) notion universelle qui se forme par l’abstraction des qualités qui sont les mêmes dans certaines especes, tout comme l’idée de l’espece se forme par l’abstraction des choses qui se trouvent semblables dans les individus. Toutes les especes de triangle se ressemblent en ce qu’elles sont composées de trois lignes qui forment trois angles; ces deux qualités, figure de trois lignes et de trois angles, suffisent donc pour former la notion générique du triangle. Les chevaux, les boeufs, les chiens, etc. se ressemblent par les quatre piés: voilà le genre des quadrupedes qui exprime toutes ces especes. Le genre le plus bas est celui qui ne contient sous lui que des especes, au lieu que les genres supérieurs se subdivisent en de nouveaux genres. Le chien, par exemple, se partage en plusieurs especes, épagneuls, lévriers, etc. mais comme ces especes n’ont plus que des individus sous elles, si l’on veut regarder l’idée du chien comme un genre, c’est le plus bas de tous; au lieu que le quadrupede est un genre supérieur, dont les especes en contiennent encore d’autres, comme l’exemple du chien vient d’en fournir la preuve. La méthode de former la notion de ces deux sortes de genre est toûjours la même, et l’on continue à réunir les qualités communes à certains genres jusqu’à ce qu’on soit arrivé au genre suprème, à l’être; ces qualités s’appellent déterminations génériques. Leur nombre s’accroit à mesure que le genre devient moins étendu; il diminue lorsque le genre s’éleve: ainsi la notion d’un genre inférieur est toûjours composée de celle du genre supérieur, et des déterminations qui sont propres à ce genre subalterne. Qui dit un triangle équilatéral désigne un genre inférieur ou une espece, et il exprime la notion du genre supérieur, c. à. d. du triangle; et ensuite la nouvelle détermination qui caractérise le triangle équilateral; c’est la raison d’égalité qui se trouve entre les trois côtés. Les genres et les especes se déterminent par les qualités essentielles. Si l’on y faisoit entrer les modes qui sont changeans, ces notions universelles ne seroient pas fixes, et ne pourroient être appliquées avec succès; mais comme il n’est pas toûjours possible de saisir les qualités essentielles, on a recours en physique et dans les choses de fait aux qualités qui paroissent les plus constantes aux possibilités des modes, à l’ordre et à la figure des parties; en un mot à tout ce qui peut caracteriser les objets qu’on se propose de réduire en certaines classes. La possibilité des genres et des especes se découvre en faisant attention à la production ou génération des choses qui sont comprises sous ces genres ou especes; dans les êtres composés les qualités des parties et la maniere dont elles sont liées servent à déterminer les genres et les especes. Art. de M. Formey. Genre, en Géometrie: les lignes géometriques sont distinguées en genres ou ordres, selon le degré de l’équation qui exprime le rapport qu’il y a entre les ordonnées et les abscisses. Voyez Courbe et Géométrique. Les lignes du second ordre ou sections coniques sont appellées courbes du premier genre, les lignes du troisieme ordre courbes du second genre, et ainsi des autres. Le mot genre s’employe aussi quelquefois en parlant des équations et des quantités différentielles; ainsi quelques-uns appellent équations du second, du troisieme genre, etc. ce qu’on appelle aujourd’hui plus ordinairement équations du second, du troisieme degré, etc. Voyez Degré et Equation. Et on appelle aussi quelquefois différentielles du second, du troisieme genre, etc. ce qu’on appelle plus communément différentielles du second, du troisieme ordre. Voyez Différentiel. (O) Genre, en Hist. nat. Lorsque l’on fait des distributions méthodiques des productions de la nature, on désigne par le mot genre les ressemblances qui se trouvent entre des objets de différentes especes; par exemple, le cheval, l’âne et le zébre qui sont des animaux de trois différentes especes, se rapportent à un même genre, parce qu’ils se ressemblent plus les uns aux autres qu’aux animaux d’aucune autre espece; ce genre est appellé le genre de solipedes, parce que les animaux qu’il comprend n’ont qu’un seul doigt à chaque pié: ceux au contraire qui ont le pié divisé en deux parties, comme le taureau, le bélier, le bouc, etc. sont d’un autre genre, appellé le genre des animaux à pié fourchu, parce qu’ils ont plus de rapport les uns avec les autres qu’avec les animaux solipedes, ou avec les fissipedes qui ont plus de deux doigts à chaque pié, et que l’on rassemble sous un troisieme genre: de la même façon que l’on établit des genres en réunissant des especes, on fait des classes en réunissant des genres. Les animaux solipedes, les animaux à pié fourchu et les fissipedes sont tous compris dans la classe des quadrupedes, parce qu’ils ont plus de ressemblances les uns avec les autres qu’avec les oiseaux ou les poissons qui forment deux autres classes. Voyez Classe, Espece, Méthode. (I) Genre, en Anatomie. Le genre nerveux, est une expression assez fréquente dans nos auteurs, et signifie les nerfs considérés comme un assemblage ou système de parties similaires distribuées par tout le corps. Voyez Nerf. Le tabac contient beaucoup de sel piquant, caustique et propre à irriter le genre nerveux; le vinaigre pris en trop grande quantité incommode le genre nerveux. Chambers. Genre de Style, (Littérat.) Comme le genre d’exécution que doit employer tout artiste dépend de l’objet qu’il traite; comme le genre du Poussin n’est point celui de Teniers, ni l’architecture d’un temple celle d’une maison commune, ni la musique d’un opéra tragédie celle d’un opéra bouffon: aussi chaque genre d’écrire a son style propre en prose et en vers. On sait assez que le style de l’histoire n’est point celui d’une oraison funebre; qu’une dépêche d’ambassadeur ne doit point être écrite comme un sermon; que la comédie ne doit point se servir des tours hardis de l’ode, des expressions pathétiques de la tragédie, ni des métaphores et des comparaisons de l’épopée. Chaque genre a ses nuances différentes; on peut au fond les réduire à deux, le simple et le relevé. Ces deux genres qui en embrassent tant d’autres ont des beautés nécessaires qui leur sont également communes; ces beautés sont la justesse des idées, leur convenance, l’élégance, la propriété des expressions, la pureté du langage; tout écrit, de quelque nature qu’il soit, exige ces qualités. Les différences consistent dans les idées propres à chaque sujet, dans les figures, dans les tropes; ainsi un personnage de comédie n’aura ni idées sublimes ni idées philosophiques, un berger n’aura point les idées d’un conquérant, une épitre didactique ne respirera point la passion; et dans aucun de ces écrits on n’employera ni métaphores hardies, ni exclamations pathétiques, ni expressions véhémentes. Entre le simple et le sublime il y a plusieurs nuances; et c’est l’art de les assortir qui contribue à la perfection de l’éloquence et de la poésie: c’est par cet art que Virgile s’est élevé quelquefois dans l’églogue; ce vers Ut vidi! ut perii! ut me malus abstulit error! seroit aussi beau dans la bouche de Didon que dans celle d’un berger; parce qu’il est naturel, vrai et élégant, et que le sentiment qu’il renferme convient à toutes sortes d’états. Mais ce vers Castaneæque nuces mea quas Amarillis amabat. ne conviendroit pas à un personnage héroïque, parce qu’il a pour objet une chose trop petite pour un héros. Nous n’entendons point par petit ce qui est bas et grossier; car le bas et le grossier n’est point un genre, c’est un défaut. Ces deux exemples font voir évidemment dans quel cas on doit se permettre le mélange des styles, et quand on doit se le défendre. La tragédie peut s’abaisser, elle le doit même; la simplicité releve souvent la grandeur selon le précepte d’Horace. Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri. Ainsi ces deux beaux vers de Titus si naturels et si tendres, Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois, Et crois toûjours la voir pour la premiere fois. ne seroient point du tout déplacés dans le haut comique. Mais ce vers d’Antiochus Dans l’orient desert quel devint mon ennui! ne pourroit convenir à un amant dans une comédie, parce que cette belle expression figurée dans l’orient desert, est d’un genre trop relevé pour la simplicité des brodequins. Le défaut le plus condamnable et le plus ordinaire dans le mélange des styles, est celui de défigurer les sujets les plus sérieux en croyant les égayer par les plaisanteries de la conversation familiere. Nous avons remarqué déjà au mot Esprit, qu’un auteur qui a écrit sur la Physique, et qui prétend qu’il y a eu un Hercule physicien, ajoûte qu’on ne pouvoit résister à un philosophe de cette force. Un autre qui vient d’écrire un petit livre (lequel il suppose être physique et moral) contre l’utilité de l’inoculation, dit que si on met en usage la petite vérole artificielle, la mort sera bien attrapée. Ce défaut vient d’une affectation ridicule; il en est un autre qui n’est que l’effet de la négligence, c’est de mêler au style simple et noble qu’exige l’histoire, ces termes populaires, ces expressions triviales que la bienséance réprouve. On trouve trop souvent dans Mezeray, et même dans Daniel qui ayant écrit long- tems après lui, devroit être plus correct; qu’un général sur ces entrefaites se mit aux trousses de l’ennemi, qu’il suivit sa pointe, qu’il le battit à plate couture. On ne voit point de pareilles bassesses de style dans Tite-Live, dans Tacite, dans Guichardin, dans Clarendon. Remarquons ici qu’un auteur qui s’est fait un genre de style, peut rarement le changer quand il change d’objet. La Fontaine dans ses opéra employe ce même genre qui lui est si naturel dans ses contes et dans ses fables. Benserade mit dans sa traduction des métamorphoses d’Ovide, le genre de plaisanterie qui l’avoit fait réussir à la cour dans des madrigaux. La perfection consisteroit à savoir assortir toûjours son style à la matiere qu’on traite; mais qui peut être le maître de son habitude, et ployer à son gré son génie? Article de M. de Voltaire. Genre, en Rhétorique, nom que les rhéteurs donnent aux classes générales auxquelles on peut rapporter toutes les différentes especes de discours; ils distinguent trois genres, le démonstratif, le délibératif, et le judiciaire. Le genre démonstratif a pour objet la loüange ou le blâme, ou les sujets purement oratoires; il renferme les panégyriques, les discours académiques, etc. Voyez Démonstratif. Le délibératif comprend la persuasion et la dissuasion. Il a lieu dans les causes qui regardent les affaires publiques, comme les philippiques de Démosthene, etc. Voy. Délibératif. Le judiciaire roule sur l’accusation ou la demande et la défense. Voyez Judiciaire. (G) Genre, en Musique. On appelloit genres dans la musique des Grecs, la maniere de partager le tétracorde ou l’étendue de la quarte, c’est-à-dire la maniere d’accorder les quatre cordes qui la composoient. La bonne constitution de cet accord, c’est-à-dire l’établissement d’un genre régulier, dépendoit des trois regles suivantes que je tire d’Aristoxene; la premiere étoit que les deux cordes extrèmes du tétracorde devoient toûjours rester immobiles, afin que leur intervalle fût toûjours celui d’une quarte juste ou du diatessaron. Quant aux deux cordes moyennes, elles varioient à la vérité; mais l’intervalle du lichanos à la mése (voyez ces mots) ne devoit jamais passer deux tons, ni diminuer au-delà d’un ton; de sorte qu’on avoit précisément l’espace d’un ton pour varier l’accord de lichanos, et c’est la seconde regle. La troisieme étoit que l’intervalle de la parhypate ou seconde corde à l’hypate, ne passât jamais celui de la même parhypate au lichanos. Comme en général cet accord pouvoit se diversifier de trois façons, cela constituoit trois principaux genres, qui étoient le diatonique, le chromatique et l’enharmonique; et ces deux derniers genres où les deux premiers intervalles du tétracorde faisoient toûjours ensemble une somme moindre que le troisieme intervalle, s’appelloient à cause de cela genres épais ou denses. Voyez Epais. Dans e diatonique la modulation précédoit par un semi-ton, un ton et un autre ton, mi, fa, sol, la; et comme les tons y dominoient, de-là lui venoit son nom. Le chromatique procédoit par deux semi- tons consécutifs, et une tierce mineure ou un ton et demi, mi, fa, fa diése, la. Cette modulation tenoit le milieu entre celles du diatonique et de l’enharmonique, y faisant pour ainsi dire sentir diverses nuances de sons, de même qu’entre deux couleurs principales on introduit plusieurs nuances intermédiaires; et de- là vient qu’on appelloit ce genre chromatique ou coloré. Dans l’enharmonique la modulation procédoit par quart de ton, en divisant, selon la doctrine d’Aristoxene, le semi-ton majeur en deux parties égales, et un diton ou tierce majeure, comme mi, mi dièse enharmonique, fa et la; ou bien, selon les Pythagoriciens, en divisant le semi-ton majeur en deux intervalles inégaux qui formoient, l’un le sémi-ton mineur, c’est-à-dire notre dièse ordinaire, et l’autre le complément de ce même sémi-ton mineur au sémi-ton majeur; et ensuite le diton comme ci-devant, mi mi dièse ordinaire, fa, la. Dans le premier cas les deux intervalles égaux du mi au fa, étoient tous deux enharmoniques ou d’un quart de ton; dans le second cas il n’y avoit d’enharmonique que le passage du mi dièse au fa, c’est-à-dire, la différence du sémi-ton mineur au sémi-ton majeur, laquelle est le diése pythagonque dont le rapport est de 125 à 128. Voyez Dièse. Cette derniere division enharmonique du tétracorde, dont nul auteur moderne n’a fait mention, semble confirmée par Euclide même, quoique Aristoxenien; car dans son diagramme général des trois genres, il insere bien pour chaque genre un lichanos particulier, mais la parhypate y est la même pour tous les trois; ce qui ne peut se faire que dans le système des Pythagoriciens: comme donc cette modulation, dit M. Burette, se tenoit d’abord très-serrée, ne parcourant que de petits intervalles, des intervalles presqu’insensibles; on la nommoit enharmonique, comme qui diroit bien jointe, bien assemblée, probè coagmentata. Outre ces genres principaux, il y en avoit d’autres qui résultoient tous des divers partages du tétracorde, ou des façons de l’accorder différentes de celles dont on vient de parler. Aristoxene subdivise le genre chromatique en mol, hémiéolien et tonique; et le genre diatonique en syntonique et diatonique mol, dont il donne toutes les différences. Aristide-Quintilien fait mention de plusieurs autres genres particuliers, et il en compte six qu’il donne pour très-anciens; savoir, le lydien, le dorien, le phrygien, l’ionien, le mixolydien et le syntonolydien. Ces six genres qu’il ne faut pas confondre avec les tons ou modes de même nom, différoient en étendue; les uns n’arrivoient pas à l’octave, les autres la remplissoient, les autres excédoient: on en peut voir le détail dans le musicien grec. Nous avons comme les anciens le genre diatonique, le chromatique et l’enharmonique, mais sans aucunes subdivisions; et nous considérons ces genres sous des idées fort différentes de celles qu’ils en avoient. C’étoit pour eux autant de manieres particulieres de conduire le chant sur certaines cordes prescrites; pour nous ce sont autant de manieres de conduire le corps entier de l’harmonie, qui forcent les parties à marcher par les intervalles prescrits par ces genres; de sorte que le genre appartient encore plus à l’harmonie qui l’engendre, qu’à la mélodie qui le fait sentir. Il faut encore remarquer que dans notre musique les genres sont presque toûjours mixtes; c. à. d. que le diatonique entre pour beaucoup dans le chromatique, et que l’un et l’autre sont nécessairement mêlés à l’enharmonique. Tout cela vient encore des regles de l’harmonie, qui ne pourroient souffrir une continuelle succession enharmonique ou chromatique, et aussi de celles de la mélodie qui n’en sauroit tirer de beaux chants; il n’en étoit pas de même des genres des anciens. Comme les tétracordes étoient également complets, quoique divisés différemment dans chacun des trois systèmes, si un genre eût pû emprunter de l’autre d’autres sons que ceux qui se trouvoient nécessairement communs entr’eux, le tétracorde auroit eu plus de quatre cordes, et toutes les regles de leur musique auroient été confondues. Voyez Diatonique, Chromatique, Enharmonique. (S) Il est donc aisé de voir qu’il y avoit dans le système de musique des Grecs des cordes communes à tous les genres, et d’autres qui changeoient d’un genre à l’autre; par exemple, dans le premier tétracorde si, ut, re, mi, les cordes si et mi se trouvoient dans tous les genres, et les cordes ut et re changeoient. Les communes à tous les systèmes s’appelloient cordes stables et immobiles, les autres se nommoient cordes mobiles: de sorte que si l’on traitoit séparément les trois genres sur des instrumens à cordes, il n’y avoit autre chose à faire que de changer le degré de tension de chaque corde mobile; au lieu que quand on exécutoit sur le même instrument un air composé dans deux de ces genres à la fois ou dans tous les trois, il falloit multiplier les cordes selon le besoin qu’on en avoit pour chaque genre. Voyez les mém. de M. Burette dans le recueil de l’académie des Belles-Lettres. Il est possible de trouver la basse fondamentale dans le genre chromatique des Grecs; ainsi mi, fa, fa?, la, a ou peut avoir pour basse ut, fa, ré, la. Mais il n’en est pas de même dans le genre enharmonique; car ce chant, mi, mi dièse enharmonique, fa, n’a point de basse fondamentale naturelle, comme M. Rameau l’a remarqué. Voyez Enharmonique. Aussi ce grand musicien paroît rejetter le système enharmonique des Grecs, comme le croyant contraire à ses principes. Pour nous, nous nous contenterons d’observer, 1°. que ce genre n’étoit vraissemblablement employé qu’à une expression extraordinaire et détournée, et que cette singularité d’expression lui venoit sans doute de ce qu’il n’avoit point de basse fondamentale naturelle; ce qui paroît appuyer le système de M. Rameau, bien loin de l’infirmer. 2°. Qu’il n’est guere permis de douter, d’après les livres anciens qui nous restent, que les Grecs n’eussent en effet ce genre; peut-être n’étoit-il pratiqué que par les instrumens, sur lesquels il est évidemment pratiquable, quoique très difficile: aussi étoit-il abandonné dès le tems de Plutarque. Ce genre pouvoit produire sur les Grecs, eu égard à la sensibilité de leur oreille, plus d’effet qu’il n’en produiroit sur nous, qui tenons de notre climat ces organes moins délicats. M. Rameau, il est vrai, 2 prétendu depuis peu qu’une nation n’est pas plus favorisée qu’une autre du côté de l’oreille; mais l’expérience ne prouve-t-elle pas le contraire? et sans sortir de notre pays, n’y a-t-il pas une différence marquée à cet égard entre les françois des provinces méridionales, et ceux qui sont plus vers le Nord? On a vû au mot Enharmonique, en quoi consiste ou peut consister ce genre dans notre musique moderne. Il y en a proprement ou il peut y en avoir de trois sortes; l’enharmonique simple, qui est produit par le seul renversement de l’accord de septieme diminuée dans les modes mineurs, et dans lequel, sans entendre le quart de ton, on sent son effet. Ce genre est évidemment possible, soit pour les instrumens, soit même pour les voix, puisqu’il existe sans qu’on soit obligé de faire les quarts de ton; c’est à l’oreille à juger si son effet est agréable, ou du-moins assez supportable pour n’être pas tout-à-fait rejetté, quoiqu’il doive d’ailleurs être employé rarement et sobrement. Le second genre est le diatonique enharmonique, dans lequel le quart de ton a lieu réellement, puisque tous les semi-tons y sont majeurs; et le troisieme est le chromatique-enharmonique, dans lequel le quart de ton a également lieu, puisque les semi-tons y sont tous mineurs. Ce dernier genre, possible ou non, n’a jamais été exécuté: M. Rameau assûre que le diatonique-enharmonique peut l’être, et même l’a été par de bons musiciens; mais M. le Vens, maître de musique de la métropole de Bordeaux, doute de ce fait dans un ouvrage publié en 1743. «Il est vrai, dit-il, qu’une des parties de symphonie frappe le la? dans le tems que la haute-contre frappe le sol?, et ensuite fa avec mi?. Si c’est-là en quoi consiste le genre enharmonique, il est très-aisé d’en donner, et toute la musique le deviendra, si l’on veut, puisque tout consistera dans la maniere de la copier. On me dira peut-être que réellement il y a un quart de ton de sol? à la?, et de fa à mi?: j’y consens; mais qu’en résulte-t-il, si les deux partis disent la même chose, à la faveur du tempérament qui a rapproché ces deux notes de si près, qu’elles ne sont plus qu’un seul et même son; et si l’intervalle du quart de ton existoit réellement, il n’y a point d’oreille assez forte pour résister au tiraillement qu’elle souffriroit dans cet instant»? Qu’opposer à ce raisonnement? l’expérience contraire que M. Rameau assure avoir faite, et sur laquelle c’est aux connoisseurs à décider. L’enharmonique du premier genre, où le quart de ton n’a point lieu, et où il se fait pour ainsi dire sentir sans être entendu, a été employé par M. Rameau avec succès dans le premier monologue du quatrieme acte de Dardanus; et nous croyons que le mélange de ce genre avec le diatonique et le chromatique, aideroit beaucoup à l’expression, sur-tout dans les morceaux où il faudroit peindre quelque violente agitation de l’ame. Quel effet, par exemple, le genre enharmonique sobrement ménagé et mêlé de chromatique, n’eût- il pas produit dans le fameux monologue d’Armide, où le poëte est si grand et le musicien si foible; où le coeur d’Armide fait tant de chemin, tandis que Lulli tourne froidement autour de la même modulation, sans s’écarter des routes les plus communes et les plus élémentaires? Aussi ce monologue est-il tout-à-la-fois une très-bonne leçon de composition pour les commençans, et un très- mauvais modele pour les hommes de génie et de goût. M. Rameau, il est vrai, a entrepris de la défendre contre les coups qui lui ont été portés: . . . . . . . Si Pergama dextrâ Defendi possent, etiam hâc defensa fuissent. Mais en changeant, comme il l’a fait, la basse de Lulli en divers endroits, pour répondre aux plus fortes objections de M. Rousseau, en supposant dans cette basse mille choses sous-entendues qui ne devroient pas l’être, et auxquelles Lulli n’a jamais pensé, il n’a fait que montrer combien les objections étoient solides. D’ailleurs, en se bornant à quelques changemens dans la basse de Lulli, croit-on avoir rechaussé ou pallié la froideur du monologue? Nous en appellons au propre témoignage de son célebre défenseur. Eût-il fait ainsi chanter Armide? eût-il fait marcher la basse d’une maniere si pédestre et si triviale? Qu’il compare ce monologue avec la scene du second acte de Dardanus, et il sentira la différence. Les beautés de Lulli sont à lui, ses fautes viennent de l’état d’enfance où la musique étoit de son tems; excusons ces fautes, mais avoüons-les. La scene de Dardanus, que nous venons de citer, vient ici d’autant plus à-propos, qu’elle nous fournit un exemple du genre chromatique employé dans le chant et dans la basse: nous voulons parler de cet endroit, Et s’il étoit un coeur trop foible, trop sensible, Dans de funestes noeuds malgré lui retenu, Pourriez-vous? etc. Le chant y procede en montant par semi-tons, ce qui amene nécessairement le demi-ton mineur dans la mélodie, et par conséquent le chromatique; la basse fondamentale, au premier vers, descend de tierce mineure de la tonique sol sur la dominante tonique mi, et remonte à la tonique la portant l’accord mineur, laquelle devient ensuite dominante tonique elle-même, c’est-à-dire porte l’accord majeur. Voyez Dominante. Cette dominante tonique remonte à sa tonique ré, qui dans le second vers descend de tierce mineure sur la dominante tonique si, pour remonter de-là à la tonique mi. Or une marche de basse fondamentale dans laquelle la tonique qui porte l’accord mineur, reste sur le même degré pour devenir dominante tonique, ou dans laquelle la basse descend de tierce d’une tonique sur une dominante, produit nécessairement le chromatique par l’effet de l’harmonie. Voyez Chromatique, et nos élémens de Musique. Le genre chromatique qui procede par semi-tons en montant, a été employé avec d’autant plus de vérité dans ce morceau, qu’il nous paroît représenter parfaitement les tons de la nature. Un excellent acteur rendroit infailliblement le second et le troisieme vers comme ils sont notés, en élevant sa voix par semi- tons; et nous remarquerons que si on chantoit cet endroit comme on chante le récitatif italien, sans appuyer sur les sons, sans les filer, à-peu-près comme si on parloit ou on lisoit, en observant seulement d’entonner juste, on n’appercevroit point de différer ce entre le chant de ce morceau et une belle déclamation théatrale: voilà le modele d’un bon récitatif. Je ne sai, pour le dire en passant, si la méthode de chanter notre récitatif à l’italienne, seroit impraticable sur notre théatre. Dans les récitatifs bien faits, elle n’a point paru choquante à d’excellens connoisseurs devant lesquels j’en ai fait essai; ils l’ont unanimement préférée à la langueur insipide et insupportable de notre chant de l’opéra, qui devient tous les jours plus traînant, plus froid, et d’un ennui plus mortel. Ce que je crois pouvoir assûrer, c’est que quand le récitatif est bon, cette maniere de le chanter le fait ressembler beaucoup mieux à la déclamation. J’ajoûte, par la même raison, que tout récitatif qui déplaira étant chanté de cette sorte, sera infailliblement mauvais; ce sera une marque que l’artiste n’aura pas suivi les tons de la nature, qu’il doit avoir toûjours présens. Ainsi un musicien veut-il voir si son récitatif est bon? qu’il l’essaye en le chantant à l’italienne; et s’il lui déplaît en cet état, qu’il en fasse un autre. On peut remarquer que les deux vers du monologue d’Armide, que M. Rousseau trouve les moins mal déclamés, Est ce ainsi que je dois me venger aujourd’hui? Ma colere s’éteint quand j’approche de lui, sont en effet ceux qui, étant récités à l’italienne, auroient moins l’air de chant. Nous prions le lecteur de nous pardonner cette legere digression, dont une partie eût peut-être été mieux placée à Récitatif; mais on ne sauroit trop se hâter de dire des vérités utiles, et de proposer des vûes qui peuvent contribuer au progrès de l’art. (O) Genre, (Peinture.) Le mot genre adapté à l’art de la Peinture, sert proprement à distinguer de la classe des peintres d’histoire, ceux qui bornés à certains objets, se font une étude particuliere de les peindre, et une espece de loi de ne représenter que ceux- là: ainsi l’artiste qui ne choisit pour sujet de ses tableaux que des animaux, des fruits, des fleurs ou des paysages, est nommé peintre de genre. Au reste cette modestie forcée ou raisonnée qui engage un artiste à se borner dans ses imitations aux objets qui lui plaisent davantage, ou dans la représentation desquels il trouve plus de facilité, n’est que loüable, et le résultat en est beaucoup plus avantageux à l’art, que la présomption et l’entêtement qui font entreprendre de peindre l’histoire à ceux dont les talens sont trop bornés pour remplir toutes les conditions qu’elle exige. Ce n’est donc point une raison d’avoir moins de considération pour un habile peintre de genre, parce que ses talens sont renfermés dans une sphere qui semble plus bornée; comme ce n’est point pour un peintre un juste sujet de s’enorgueillir, de ce qu’il peint médiocrement dans tous les genres: pour détruire ces deux préjugés, on doit considérer que le peintre dont le genre semble borné, a cependant encore un si grand nombre de recherches et d’études à faire, de soins et de peines à se donner pour réussir, que le champ qu’il cultive est assez vaste pour qu’il y puisse recueillir des fruits satisfaisans de ses travaux. D’ailleurs le peintre de genre par l’habitude de considérer les mêmes objets, les rend toûjours avec une vérité d’imitation dans les formes qui donne un vrai mérite à ses ouvrages. D’un autre côté le peintre d’histoire embrasse tant d’objets, qu’il est très-facile de prouver et par le raisonnement et par l’expérience, qu’il y en a beaucoup dont il ne nous présente que des imitations très-imparfaites: d’ailleurs le peintre d’histoire médiocre est à des yeux éclairés si peu estimable dans ses productions, ces êtres qu’il produit, et dans l’existence desquels il se glorifie, sont des fantômes si contrefaits dans leur forme, si peu naturels dans leur couleur, si gauches ou si faux dans leur expression, que loin de mériter la moindre admiration, ils devroient être supprimés comme les enfans que les Lacédémoniens condamnoient à la mort, parce que les défauts de leur conformation les rendoient inutiles à la république, et qu’ils pouvoient occasionner par leur vûe des enfantemens monstrueux. C’est donc de concert avec la raison, que j’encourage les Artistes qui ont quelque lieu de douter de leurs forces, ou auxquels des tentatives trop pénibles et peu heureuses, démontrent l’inutilité de leurs efforts, de se borner dans leurs travaux, pour remplir au moins avec quelque utilité une carriere, qui par-là deviendra digne de loüange. Car, on ne sauroit trop le répéter aujourd’hui, tout homme qui déplace l’exercice de ses talens en les laissant diriger par sa fantaisie, par la mode, ou par le mauvais goût, est un citoyen non-seulement très-inutile, mais encore très-nuisible à la société. Au contraire celui qui sacrifie les desirs aveugles de la prétention, ou la séduction de l’exemple, au but honnête de s’acquitter bien d’un talent médiocre, est digne de loüange pour l’utilité qu’il procure, et pour le sacrifice qu’il fait de son amour propre. Mais ce n’est pas assez pour moi d’avoir soûtenu par ce que je viens de dire, les droits du goût et de la raison, je veux en comparant les principaux genres des ouvrages de la Peinture, avec les genres différens qui distinguent les inventions de la Poésie, donner aux gens du monde une idée plus noble qu’ils ne l’ont ordinairement des artistes qu’on appelle peintres de genre, et à ces artistes un amour propre fondé sur la ressemblance des opérations de deux arts, dont les principes sont également tirés de la nature, et dont la gloire est également établie sur une juste imitation. J’ai dit au mot Galerie, qu’une suite nombreuse de tableaux, dans lesquels la même histoire est représentée dans différens momens, correspond en peinture aux inventions de la Poésie, qui sont composés de plusieurs chants; tels que ces grands poëmes, l’Iliade, l’Odyssée, l’Enéide, la Jérusalem délivrée, le Paradis perdu, et la Henriade. Comme il seroit très-possible aussi que trois ou cinq tableaux destinés à orner un salon, eussent entre eux une liaison et une gradation d’intérêt, on pourroit suivre dans la façon dont on les traiteroit quelques-uns des principes qui constituent la tragédie ou la comédie; telle est une infinité de sujets propres à la Peinture, qui fourniroient aisément trois ou cinq situations agréables, intéressantes et touchantes. Cette unité d’action feroit naître une curiosité soûtenue, qui tourneroit à l’avantage de l’habile artiste, qui pour la nourrir mieux, réserveroit pour le dernier tableau la catastrophe touchante ou le dénouement agréable de l’action. Les suites composées pour les grandes tapisseries, présentent une partie de cette idée, mais souvent on n’y observe pas assez la progression d’intérêt sur laquelle j’insiste; on est trop sujet à ne choisir que ce qui paroîtra plus riche, et ce qui fournira plus d’objets, sans réfléchir que les scenes où le théatre est le plus rempli, ne sont pas toûjours celles dont le spectateur retire un plaisir plus grand. J’ajoûterai encore que ces especes de poëmes dramatiques pittoresques devroient toûjours être choisis tels que les places où ils sont destinés le demandent; il est tant de faits connus, d’histoires et de fables, de caracteres différens, que chaque appartement pourroit être orné dans le genre qui conviendroit mieux à son usage, et cette espece de convenance et d’unité ne pourroit manquer de produire un spectacle plus agréable que ces assortimens ordinaires, qui n’ayant aucun rapport ni dans les sujets, ni dans la maniere de les traiter, offrent dans le même lieu les austeres beautés de l’histoire confondues avec les merveilles de la fable, et les rêveries d’une imagination peu reglée; mais passons aux autres genres. La pastorale héroïque est un genre commun à la Poësie et à la Peinture, qui n’est pas plus avoüé de la nature dans l’un de ces arts, que dans l’autre. En effet décrire un berger avec des moeurs efféminées, lui prêter des sentimens peu naturels, ou le peindre avec des habits chargés de rubans, dans des attitudes étudiées, c’est commettre sans contredit deux fautes de vraissemblance égales; et ces productions de l’art qui doivent si peu à la nature, ont besoin d’un art extrème pour être tolérées. La pastorale naturelle, ce genre dans lequel Théocrite et le Poussin ont réussi, tient de plus près à la vérité; il prête aussi plus de véritables ressources à la Peinture. La Nature féconde et inépuisable dans sa fécondité, se venge de l’affront que lui ont fait les sectateurs du genre précédent, en prodiguant au peintre et au poëte qui veulent la suivre, une source intarissable de richesses et de beautés. L’idyle semblable au paysage, est un genre qui tient à celui dont nous venons de parler (le Poussin). Un artiste représente un paysage charmant, on y voit un tombeau; près de ce monument un jeune homme et une jeune fille arrêtés lisent l’inscription qui se présente à eux, et cette inscription leur dit: je vivois ainsi que vous dans la délicieuse Arcadie; ne semble-t-il pas à celui qui voit cette peinture, qu’il lit l’idyle du ruisseau de la naïve Deshoulieres? Dans l’une et dans l’autre de ces productions les images agréables de la nature conduisent à des pensées aussi justes et aussi philosophiques que la façon dont elles sont présentées est agréable et vraie. Le nom de portrait est commun à la Poésie comme à la Peinture; ces deux genres peuvent se comparer dans les deux arts jusque dans la maniere dont on les traite; car il en est très-peu de ressemblans. Les descriptions en vers des présens de la nature sont à la Poésie ce qu’ont été à la Peinture les ouvrages dans lesquels Desportes et Baptiste ont si bien représenté les fleurs et les fruits: les peintres d’animaux ont pour associés les fabulistes; enfin il n’est pas jusque à la satyre et à l’épigramme, qui ne puissent être traitées en Peinture comme en Poésie; mais ces deux talens non-seulement inutiles mais nuisibles, sont par conséquent trop peu estimables, pour que je m’y arrête. J’en resterai même à cette énumération, que ceux à qui elle plaira pourront étendre au gré de leur imagination et de leurs connoissances. J’ajoûterai seulement que les genres en Peinture se sont divisés et peuvent se subdiviser à l’infini: le paysage a produit les peintres de fabriques, d’architecture, ceux d’animaux, de marine; il n’y a pas jusque aux vûes de l’intérieur d’une église qui ont occupé tout le talent des Pieter-nefs et des Stenwits. Article de M. Watelet. GENS, s. m. et f. (Gramm. franç.) Voici un mot si bizarre de notre langue, un mot qui signifie tant de choses, un mot enfin d’une construction si difficile, qu’on peut en permettre l’article dans ce Dictionnaire en faveur des étrangers; et même plusieurs françois le liroient utilement. Le mot gens tantôt signifie les personnes, les hommes, tantôt les domestiques, tantôt les soldats, tantôt les officiers de justice d’un prince, et tantôt les personnes qui sont de même suite et d’un même parti. Il est toûjours masculin en toutes ces significations, excepté quand il veut dire personnes; car alors il est féminin si l’adjectif le précede, et masculin si l’adjectif le suit. Par exemple, j’ai vû des gens bien faits, l’adjectif bien faits après gens, est masculin. Au contraire on dit de vieilles gens, de bonnes gens; ainsi l’adjectif devant gens est féminin. Il n’y a peut-être qu’une seule exception qui est pour l’adjectif tout, lequel étant mis devant gens, est toûjours masculin, comme tous les gens de bien, tous les honnêtes gens; on ne dit point toutes les honnêtes gens. Le P. Bouhours demande, si lorsque dans la même phrase, il y a un adjectif devant, et un adjectif ou un participe après, il les faut mettre tous deux au même genre, selon la regle générale; ou si l’on doit mettre le féminin devant, et le masculin après; par exemple, s’il faut dire, il y a de certaines gens qui sont bien sots, ou bien sotes; ce sont les meilleures gens que j’aye jamais vûs ou vûes; les plus savans dans notre langue croyent qu’il faut dire sots et vûs au masculin, par la raison que le mot de gens veut toûjours le masculin après soi. C’est cependant une bizarrerie étrange, qu’un mot soit masculin et féminin dans la même phrase, et ces sortes d’irrégularités rendent une langue bien difficile à savoir correctement. Le mot gens pris dans la signification de nation, se disoit autrefois au singulier, et se disoit même il n’y a pas un siecle. Malherbe dans une de ses odes dit: ô combien lors aura de veuves, la gent qui porte le turban; mais aujourd’hui il n’est d’usage au singulier qu’en prose ou en poésie burlesque: par exemple, Scaron nomme plaisamment les pages de son tems, la gent à gregues retroussées. Il y a pourtant tel endroit dans des vers sérieux, où gent a bonne grace, comme en cet endroit du liv. V. de l’Enéïde de M. de Segrais, de cette gent farouche adoucira les moeurs. Il se pourroit bien qu’on a cessé de dire la gent, à cause de l’équivoque de l’agent. On demande, si l’on doit dire dix gens, au nombre déterminé, puisqu’on dit beaucoup de gens, beaucoup de jeunes gens. Vaugelas, Ménage, et le P. Bouhours, le grand critique de Ménage, s’accordent unanimement à prononcer que gens ne se dit point d’un nombre déterminé, desorte que c’est mal parler, que de dire dix gens. Ils ajoûtent qu’il est vrai qu’on dit fort bien mille gens, mais c’est parce que le mot de mille en cet endroit, est un nombre indéfini; et par cette raison, on pourroit dire de même cent gens, sans la cacophonie. Cette décision de nos maîtres paroît d’autant plus fondée qu’ils ajoûtent, que si en effet il y avoit cent personnes dans une maison, ou bien mille de compte fait, ce seroit mal parler que de dire, il y a cent gens ici, j’ai vû mille gens dans le sallon de Versailles; il faudroit dire, il y a cent personnes ici, j’ai vû mille personnes dans le sallon de Versailles. Cependant quoiqu’il soit formellement décidé, que c’est mal parler que de dire dix gens, on dira fort bien, ce me semble, dix jeunes gens, trois honnêtes gens, en parlant d’un nombre préfix; il paroît que quand on met un adjectif entre le mot gens, ou un mot quelconque devant gens, on peut y faire précéder un nombre déterminé, dix jeunes gens, trois honnêtes gens; c’est pour cela qu’on dit, très-bien en prenant gens pour soldat ou pour domestique: cet officier accourut avec dix de ses gens; le prince n’avoit qu’un de ses gens avec lui. Il reste à remarquer qu’on dit en conséquence de la décision de Vaugelas, Bouhours, et Ménage, c’est un honnête homme: mais on ne dit point en parlant indéfiniment, ce sont d’honnêtes hommes, il faut dire ce sont d’honnêtes gens; cependant on dit, c’est un des plus honnêtes hommes que je connoisse; on peut dire aussi, deux honnêtes hommes vinrent hier chez moi. (D. J.) Gens de Lettres, (Philosophie et Littérat.) ce mot répond précisément à celui de grammairiens: chez les Grecs et les Romains: on entendoit par grammairien, non-seulement un homme versé dans la Grammaire proprement dite, qui est la base de toutes les connoissances, mais un homme qui n’étoit pas étranger dans la Géométrie, dans la Philosophie, dans l’Histoire générale et particuliere; qui sur-tout faisoit son étude de la Poésie et de l’Eloquence: c’est ce que sont nos gens de lettres aujourd’hui. On ne donne point ce nom à un homme qui avec peu de connoissances ne cultive qu’un seul genre. Celui qui n’ayant lû que des romans ne fera que des romans; celui qui sans aucune littérature aura composé au hasard quelques pieces de théatre, qui dépourvû de science aura fait quelques sermons, ne sera pas compté parmi les gens de lettres. Ce titre a de nos jours encore plus d’étendue que le mot grammairien n’en avoit chez les Grecs et chez les Latins. Les Grecs se contentoient de leur langue; les Romains n’apprenoient que le grec: aujourd’hui l’homme de lettres ajoûte souvent à l’étude du grec et du latin celle de l’italien, de l’espagnol, et sur-tout de l’anglois. La carriere de l’Histoire est cent fois plus immense qu’elle ne l’étoit pour les anciens; et l’Histoire naturelle s’est accrûe à proportion de celle des peuples: on n’exige pas qu’un homme de lettres approfondisse toutes ces matieres; la science universelle n’est plus à la portée de l’homme: mais les véritables gens de lettres se mettent en état de porter leurs pas dans ces différens terreins, s’ils ne peuvent les cultiver tous. Autrefois dans le seizieme siecle, et bien avant dans le dix- septieme, les littérateurs s’occupoient beaucoup de la critique grammaticale des auteurs grecs et latins; et c’est à leurs travaux que nous devons les dictionnaires, les éditions correctes, les commentaires des chefs-d’oeuvres de l’antiquité; aujourd’hui cette critique est moins nécessaire, et l’esprit philosophique lui a succédé. C’est cet esprit philosophique qui semble constituer le caractere de gens de lettres; et quand il se joint au bon goût, il forme un littérateur accompli. C’est un des grands avantages de notre siecle, que ce nombre d’hommes instruits qui passent des épines des Mathématiques aux fleurs de la Poésie, et qui jugent également bien d’un livre de Métaphysique et d’une piece de théatre: l’esprit du siecle les a rendus pour la plûpart aussi propres pour le monde que pour le cabinet; et c’est en quoi ils sont fort supérieurs à ceux des siecles précédens. Ils furent écartés de la société jusqu’au tems de Balzac et de Voiture; ils en ont fait depuis une partie devenue nécessaire. Cette raison approfondie et épurée que plusieurs ont répandue dans leurs écrits et dans leurs conversations, a contribué beaucoup à instruire et à polir la nation: leur critique ne s’est plus consumée sur des mots grecs et latins; mais appuyée d’une saine philosophie, elle a détruit tous les préjugés dont la société étoit infectée; prédictions des astrologues, divinations des magiciens, sortiléges de toute espece, faux prodiges, faux merveilleux, usages superstitieux; elle a relegué dans les écoles mille disputes puériles qui étoient autrefois dangereuses et qu’ils ont rendues méprisables: par-là ils ont en effet servi l’état. On est quelquefois étonné que ce qui boulversoit autrefois le monde, ne le trouble plus aujourd’hui; c’est aux véritables gens de lettres qu’on en est redevable. Ils ont d’ordinaire plus d’indépendance dans l’esprit que les autres hommes; et ceux qui sont nés sans fortune trouvent aisément dans les fondations de Louis XIV. de quoi affermir en eux cette indépendance: on ne voit point, comme autrefois, de ces épîtres dédicatoires que l’intérêt et la bassesse offroient à la vanité. Voyez Epitre. Un homme de lettres n’est pas ce qu’on appelle un bel esprit: le bel esprit seul suppose moins de culture, moins d’étude, et n’exige nulle philosophie; il consiste principalement dans l’imagination brillante, dans les agrémens de la conversation, aidés d’une lecture commune. Un bel esprit peut aisément ne point mériter le titre d’homme de lettres; et l’homme de lettres peut ne point prétendre au brillant du bel esprit. Il y a beaucoup de gens de lettres qui ne sont point auteurs, et ce sont probablement les plus heureux; ils sont à l’abri des dégoûts que la profession d’auteur entraîne quelquefois, des querelles que la rivalité fait naître, des animosités de parti, et des faux jugemens; ils sont plus unis entre eux; ils joüissent plus de la société; ils sont juges, et les autres sont jugés. Article de M. de Voltaire. Gens de Corps, ou de Poeste, ou de Poste, (Jurisprud.) quasi potestatis alienæ, sont des serfs ou gens main-mortables. V. Main- mortables. (A) Gens main-mortables, voyez Main-mortables, Main-morte, et Affranchissement. Gens de Main-morte, voyez Amortissement et Main-morte. Gens du Roi, (Jurisprud.) est un terme générique qui dans une signification étendue comprend tous les officiers du roi, soit de judicature, de finance, ou même d’épée. Par exemple, le roi en parlant des officiers de son parlement, les qualifie de nos gens tenant la cour de Parlement. Dans une ordonnance de Philippe de Valois, du mois de Juin 1338, on voit que ce prince donne à des trésoriers des troupes les titre de gentes nostræ. Charles VI. dans des lettres du mois de Juin 1394, en parlant des juges royaux de Provins, les appelle les gens du roi; et dans d’autres lettres du mois de Janvier 1395, il désigne même par les termes de gentes regias, les officiers de la sénéchaussée de Carcassonne. Ces exemples suffisent pour donner une idée des différentes significations de ces termes, gens du roi. Ce titre paroît venir du latin agentes nostri, qui étoit le titre que les empereurs, et après eux nos rois, donnoient aux ducs et aux comtes, dont l’office s’appelloit agere comitatum. Du mot agentes on a fait par abbréviation gentes regis, et en françois gens du roi. Dans l’usage présent et le plus ordinaire, on n’entend communément par les termes de gens du roi, que ceux qui sont chargés des intérêts du roi et du ministere public dans un siége royal, tels que les avocats et procureurs généraux dans les cours souveraines, les avocats et procureurs du roi dans les bailliages et sénéchaussées, et autres siéges royaux. Les substituts des procureurs généraux et des procureurs du roi, sont aussi compris sous le terme de gens du roi, comme les substituant en certaines occasions. La fonction des gens du roi n’est pas seulement de défendre les intérêts du roi, mais aussi de veiller à tout ce qui intéresse l’église, les hôpitaux, les communautés, les mineurs, et en général tout ce qui concerne la police et le public; c’est pourquoi on les désigne quelquefois sous le titre de ministere public, lequel néanmoins n’est pas propre aux gens du roi, leur étant commun avec les avocats et procureurs fiscaux, lesquels dans les justices seigneuriales, défendent les intérêts du seigneur comme les gens du roi défendent ceux du roi dans les jurisdictions royales, et ont au surplus les mêmes fonctions que les gens du roi pour ce qui concerne l’église, les hôpitaux, les communautés, les mineurs, la police, et le public. A la rentrée des tribunaux royaux, les gens du roi font ordinairement une harangue; ce sont eux aussi qui sont chargés de faire le discours des mercuriales. Ils portent la parole aux audiences dans toutes les causes tant civiles que criminelles, dans lesquelles le roi, l’église, ou le public, sont intéressés: dans quelques siéges il est aussi d’usage de leur communiquer les causes des mineurs. Ils donnent des conclusions par écrit dans toutes les affaires civiles de même nature qui sont appointées, et dans toutes les affaires criminelles. Ils font aussi d’office des plaintes et requisitions, lorsque le cas y échet. Les fonctions que les gens du roi exercent étoient remplies chez les Romains par différens officiers. Il y avoit d’abord dans la ville deux magistrats, l’un appellé comes sacrarum largitionum; l’autre appellé comes rei privatæ, qui étoient chacun dans leur district, comme les procureurs généraux de l’empereur. Les lois romaines font aussi mention qu’il y avoit un avocat du fisc dans le tribunal souverain du prefet du prétoire, qui étoit le premier magistrat de l’empire: dans la suite, les affaires s’étant multipliées, on lui donna un collegue. Il y avoit aussi un avocat du fisc auprès du premier magistrat de chaque province. La fonction de ces avocats du fisc étoit d’intervenir dans toutes les causes où il s’agissoit des revenus de l’empereur, de son thrésor, de son domaine, et autres affaires semblables; les juges ne les pouvoient décider sans avoir auparavant oüi l’avocat du fisc: celui-ci étoit tellement obligé de veiller aux intérêts du prince, que si quelque droit se perdoit par sa faute, il en étoit responsable. Il y avoit aussi dans chacune des principales villes de l’empire un officier appellé procurator Cæsaris; ses fonctions consistoient non-seulement à veiller à la conservation du domaine et des revenus du prince; mais il étoit aussi juge des causes qui s’élevoient à ce sujet entre le prince et ses sujets, à l’exception des causes criminelles et des questions d’état de personnes, dont il ne connoissoit point, à-moins que le président ne lui en donnât la commission. Les avocats du fisc ni les procureurs du prince n’étoient pas chargés de la protection des veuves, des orphelins, et des pauvres; on nommoit d’office à ces sortes de personnes dans les occasions un avocat qui prenoit leur défense; et lorsque c’étoient des pauvres, l’avocat étoit payé aux dépens du public. Le même ordre étoit établi dans les Gaules par les Romains, lorsque nos rois en firent la conquête: mais suivant les capitulaires, il paroît qu’il y eut quelque changement. En effet, il n’y est point fait mention qu’il y eût alors des avocats du roi ou du fisc en titre d’office; il paroît que tous les avocats en faisoient les fonctions. Lorsque les églises et personnes ecclésiastiques avoient besoin d’un défenseur, le roi leur donnoit un de ces avocats. Pour ce qui est des procureurs du roi, il y en avoit dès les commencemens de la monarchie; les anciennes chartes et les capitulaires en font mention sous les différens titres de actores, dominici actores fisci, actores publici, actores vel procuratores reipublicæ. Il est souvent parlé dans les registres olim, de gentes regis; gentibus d. regis pro d. rege multa proponentibus: mais il ne paroît pas que l’on entendît par-là un procureur et des avocats du roi qui fussent attachés au parlement; on y voit au contraire que toutes les fois qu’il étoit question de s’opposer ou plaider pour le roi, ce sont toûjours le prevôt de Paris ou les baillifs royaux qui portent la parole pour les affaires qui intéressoient le roi, dans le territoire de chacun de ces officiers: c’est de là que le prevôt de Paris et les baillifs et sénéchaux ont encore une séance marquée en la grand’chambre du parlement, que l’on appelle le banc des baillis et sénéchaux, lequel est couvert de fleurs de-lis. C’est peut-être aussi par un reste de cet ancien usage, que l’officier qui fait les fonctions du ministere public à l’échevinage de Dunkerque, s’appelle encore grand bailli. On ne trouve aucune preuve qu’il y eût des avocats et procureurs du roi en titre au parlement, avant 1302: il paroît pourtant difficile de penser que le roi n’eût pas dès-lors des officiers chargés de défendre ses droits, spécialement pour le parlement, vû que le roi d’Angleterre, comme duc de Guienne, le comte de Flandres, le roi de Sicile, etc. en avoient en titre. Il est dit dans un arrêt de 1283, que le procureur du roi de Sicile parla, procurator regis Siciliæ: mais celui qui parla pour le roi Philippe III. n’est pas désigné autrement que par ces mots: verum parte d. Philippi regis....... adjiciens pars regis, etc. Ce qui fait encore croire que le roi avoit dès-lors des gens chargés de ses intérêts au parlement, est qu’il avoit dès-lors des procureurs et quelquefois aussi des avocats dans les bailliages, comme au châtelet. Un arrêt de 1265 juge que les avocats du roi ne sont justiciables que de sa cour, tant qu’ils seront chargés de ce ministere. L’ordonnance de 1302 parle des procureurs du roi dans les bailliages et sénéchaussées; elle leur ordonne de faire dans chaque cause le serment ordinaire, qu’ils la croyent bonne, et leur défend d’être procureurs dans aucune affaire de particuliers; il y est même dejà parlé de leurs substituts. Jean le Bossu et Jean Pastoureau remplissoient les fonctions d’avocats du roi au parlement, des 1301, avant même que le parlement fût sédentaire à Paris. Ce n’est qu’en 1308 qu’on trouve pour la premiere fois un procureur du roi parlant pour sa majesté au parlement: encore n’est-il pas certain que ce fût un magistrat attaché au parlement; il paroît même qu’en ces occasions c’étoit le procureur du roi de tel ou tel bailliage, qui venoit au parlement défendre les droits du roi conjointement avec le bailli du lieu. On voit dans les olim, les baillis et sénéchaux, et le prevôt de Paris continuer de parler pour le roi, jusqu’en 1319 où finissent ces registres: une ordonnance de cette année les charge même expressément de cette fonction. Une lettre de Philippe le Bel à l’archevêque de Sens fait mention du procureur du roi au parlement, qu’elle qualifie catholicum juris conditorem. Cependant l’ordonnance de 1319 dont on a déjà parlé, semble supposer qu’il n’y avoit point alors de procureur du roi au parlement; peut-être avoit-il été supprimé avec les autres procureurs du roi: car le roi y ordonne qu’il y ait en son parlement une personne qui ait cure de faire délivrer et avancer les propres causes du roi, et qu’il puisse être de son conseil avec ses avocats; ce qui confirme qu’il y avoit dès-lors des avocats du roi; mais il paroît qu’ils n’étoient que pour conseiller: et supposé qu’il y eût un procureur du roi attaché au parlement, ceux des bailliages, les baillis et sénéchaux et le prevôt de Paris parloient comme lui pour le roi, chacun dans les affaires de leur territoire qui l’intéressoient. Depuis ce tems, on trouve des preuves non équivoques qu’il y avoit deux avocats et un procureur du roi au parlement. Philippe le Bel en parlant de ces trois magistrats, les nommoit ordinairement gentes nostras, c’est-à-dire les gens du roi; titre qui est demeuré aux avocats et procureurs généraux des cours souveraines, et qui est aussi commun aux avocats et procureurs du roi des bailliages et autres siéges royaux. Avant la vénalité des charges, ces sortes d’officiers étoient choisis dans l’ordre des avocats; et présentement il faut encore qu’ils ayent prêté le serment d’avocat, avant de pouvoir posséder un office d’avocat ou procureur du roi. Les gens du roi dans les cours souveraines sont les avocats généraux et le procureur général, lequel a rang et séance après le premier avocat général: il n’y a pas de même des gens du roi au conseil, à cause que le roi est présent ou réputé présent. L’inspecteur du domaine donne son avis, et fait des requisitoires lorsqu’il y échet dans les matieres domaniales. Dans les siéges royaux inférieurs, il y a ordinairement un avocat du roi; dans certains siéges il y en a plusieurs; il y a dans tous un procureur du roi, qui a rang et séance après le premier avocat du roi. L’habillement des gens du roi est le bonnet quarré et le rabat, la robe à longues manches, la soutane, et le chaperon herminé de même que les avocats. Les gens du roi des parlemens, cours des aydes et cours des monnoies, c’est-à-dire les avocats et procureurs généraux, portent la robe rouge dans les cérémonies: cette prérogative ne paroît point leur avoir été accordée par aucun titre particulier; elle paroît une suite du droit que les avocats au parlement ont pareillement de porter la robe rouge, ainsi qu’on le dira en son lieu; les avocats et procureurs du roi de quelques présidiaux joüissent aussi du même honneur; ce qui dépend des titres et de la possession. La place des gens du roi est ordinairement à la tête du barreau; les avocats généraux du parlement se placent encore au premier barreau dans les petites audiences; à l’égard de celles qui se tiennent sur les hauts siéges, le procureur général se mettoit de tout tems sur le banc qui est au-dessous des présidens et des conseillers-clercs: les avocats généraux se plaçoient autrefois à ces audiences sur le banc des baillis et sénéchaux; ce n’est que depuis 1589 qu’ils se placent sur le banc au-dessous des présidens et des conseillers-clercs: ce changement sut fait pour la commodité du premier président de Verdun, qui tardè audiebat. Dans les cérémonies, ils marchent à la suite du tribunal, et sont précédés d’un ou deux huissiers. Lorsque les gens du roi portent la parole, ils sont debout et couverts, les deux mains gantées. Tous ceux qui ont séance après celui d’entre eux qui porte la parole, se tiennent aussi debout et couverts pendant tout le tems qu’il parle. Ils ont le privilége de ne pouvoir être interrompus par les parties ni par les avocats contre lesquels ils plaident. Le 21 Février 1721, M. l’avocat général parlant dans l’affaire du duc de la Force qui étoit présent, celui-ci l’interrompit; M. l’avocat général dit qu’il ne pouvoit être interrompu par qui que ce soit que par M. le premier président. Il n’est pas d’usage que les juges interrompent la plaidoirie des gens du roi, quoique l’heure à laquelle l’audience finit ordinairement vienne à sonner; mais il y a des exemples que dans de grandes affaires les gens du roi ont eux-mêmes partagé leur plaidoirie en plusieurs audiences. Dans les affaires où le ministere public est appellant ou demandeur, l’avocat de l’intimé ou du défendeur a la replique sur les gens du roi: mais il est aussi d’usage que ceux-ci ont la replique en dernier. On dit communément que les gens du roi sont solidaires, c’est-à- dire qu’ils agissent et parlent toûjours en nom collectif; ils sont présumés se concerter entre eux pour les conclusions qu’ils doivent prendre. Il y a néanmoins des exemples que dans la même affaire un des gens du roi n’a pas suivi les mêmes principes que son collegue, et s’est fait recevoir opposant à un arrêt rendu sur les conclusions des gens du roi. Le procureur général ou procureur du roi peut lui-même se faire recevoir opposant à un jugement rendu sur ses conclusions. Le ministere des gens du roi est purement gratuit; excepté que dans les affaires civiles appointées, et dans les affaires criminelles où il y a une partie civile, leurs substituts ont des épices pour les conclusions. On n’adjuge jamais de dépens ni de dommages et intérêts aux gens du roi; mais on ne les condamne aussi jamais à aucune amende, dépens, ni dommages et intérêts. Les gens du roi de chaque siége ont un parquet ou chambre, dans lequel les avocats et procureurs vont leur communiquer les causes où ils doivent porter la parole: c’est aussi dans ce même lieu que l’on plaide devant eux les affaires qui doivent être vuidées par leur avis: les substituts y rapportent aussi au procureur général ou au procureur du roi, si c’est dans un siége inférieur, les affaires civiles et criminelles qui leur sont distribuées. V. Communication des gens du Roi, et Parquet des Gens du Roi. (A) Gens de Mer, (Marine.) on donne ce nom à ceux qui s’appliquent à la navigation et au service des vaisseaux. Gens de l’Équipage, (Marine.) voyez Équipage. GLOIRE, GLORIEUX, GLORIEUSEMENT, GLORIFIER, (Gramm.) La gloire est la réputation jointe à l’estime; elle est au comble, quand l’admiration s’y joint. Elle suppose toûjours des choses éclatantes, en actions, en vertus, en talens, et toûjours de grandes difficultés surmontées. César, Alexandre ont eu de la gloire. On ne peut guere dire que Socrate en ait eu; il attire l’estime, la vénération, la pitié, l’indignation contre ses ennemis; mais le terme de gloire seroit impropre à son égard. Sa mémoire est respectable, plûtôt que glorieuse. Attila eut beaucoup d’éclat; mais il n’a point de gloire, parce que l’histoire, qui peut-être se trompe, ne lui donne point de vertus. Charles XII. a encore de la gloire, parce que sa valeur, son desintéressement, sa libéralité, ont été extrèmes, Les succès suffisent pour la réputation, mais non pas pour la gloire. Celle de Henri IV. augmente tous les jours, parce que le tems a fait connoître toutes ses vertus, qui étoient incomparablement plus grandes que ses défauts. La gloire est aussi le partage des inventeurs dans les beaux Arts; les imitateurs n’ont que des applaudissemens. Elle est encore accordée aux grands talens, mais dans les arts sublimes. On dira bien la gloire de Virgile, de Cicéron, mais non de Martial et d’Aulugelle. On a osé dire la gloire de Dieu; il travaille pour la gloire de Dieu, Dieu a créé le monde pour sa gloire: ce n’est pas que l’Être suprème puisse avoir de la gloire; mais les hommes n’ayant point d’expressions qui lui conviennent, employent pour lui celles dont ils sont les plus flatés. La vaine gloire est cette petite ambition qui se contente des apparences, qui s’étale dans le grand faste, et qui ne s’éleve jamais aux grandes choses. On a vû des souverains qui ayant une gloire réelle, ont encore aimé la vaine gloire, en recherchant trop les loüanges, en aimant trop l’appareil de la représentation. La fausse gloire tient souvent à la vaine, mais souvent elle se porte à des excès; et la vaine se renferme plus dans les petitesses. Un prince qui mettra son honneur à se venger, cherchera une gloire fausse plûtôt qu’une gloire vaine. Faire gloire, faire vanité, se faire honneur, se prennent quelquefois dans le même sens, et ont aussi des sens différens. On dit également, il fait gloire, il fait vanité, il se fait honneur de son luxe, de ses excès: alors gloire signifie fausse gloire. Il fait gloire de souffrir pour la bonne cause, et non pas il fait vanité. Il se fait honneur de son bien, et non pas il fait gloire ou vanité de son bien. Rendre gloire signifie reconnoître, attester. Rendez gloire à la vérité, reconnoissez la vérité. Au Dieu que vous servez, princesse, rendez gloire (Athal.), attestez le Dieu que vous servez. La gloire est prise pour le ciel; il est au séjour de la gloire. Où le conduisez-vous?… à la mort… à la gloire. Polieucte. On ne se sert de ce mot pour désigner le ciel que dans notre religion. Il n’est pas permis de dire que Bacchus, Hercule, furent reçus dans la gloire, en parlant de leur apothéose. Glorieux, quand il est l’épithete d’une chose inanimée, est toûjours une loüange; bataille, paix, affaire glorieuse. Rang glorieux signifie rang élevé, et non pas rang qui donne de la gloire, mais dans lequel on peut en acquérir. Homme glorieux, esprit glorieux, est toûjours une injure; il signifie celui qui se donne à lui-même ce qu’il devroit mériter des autres: ainsi on dit un regne glorieux, et non pas un roi glorieux. Cependant ce ne seroit pas une faute de dire au pluriel, les plus glorieux conquérans ne valent pas un prince bienfaisant; mais on ne dira pas, les princes glorieux, pour dire les princes illustres. Le glorieux n’est pas tout-à-fait le fier, ni l’avantageux, ni l’orgueilleux. Le fier tient de l’arrogant et du dédaigneux, et se communique peu. L’avantageux abuse de la moindre déférence qu’on a pour lui. L’orgueilleux étale l’excès de la bonne opinion qu’il a de lui-même. Le glorieux est plus rempli de vanité; il cherche plus à s’établir dans l’opinion des hommes; il veut réparer par les dehors ce qui lui manque en effet. L’orgueilleux se croit quelque chose; le glorieux veut paroître quelque chose. Les nouveaux parvenus sont d’ordinaire plus glorieux que les autres. On a appellé quelquefois les Saints et les Anges, les glorieux, comme habitans du séjour de la gloire. Glorieusement est toûjours pris en bonne part; il regne glorieusement; il se tira glorieusement d’un grand danger, d’une mauvaise affaire. Se glorifier est tantôt pris en bonne part, tantôt en mauvaise, selon l’objet dont il s’agit. Il se glorifie d’avoir exercé son emploi avec dureté. Il se glorifie d’une disgrace qui est le fruit de ses talens et l’effet de l’envie. On dit des martyrs qu’ils glorifioient Dieu, c’est-à-dire que leur constance rendoit respectable aux hommes le Dieu qu’ils annonçoient. Article de M. de Voltaire. Gloire, s. f. (Philosop. Morale.) c’est l’éclat de la bonne renommée. L’estime est un sentiment tranquille et personnel; l’admiration, un mouvement rapide et quelquefois momentané; la célébrité, une renommée étendue; la gloire, une renommée éclatante, le concert unanime et soûtenu d’une admiration universelle. L’estime a pour base l’honnête; l’admiration, le rare et le grand dans le bien moral ou physique; la célébrité, l’extraordinaire, l’étonnant pour la multitude; la gloire, le merveilleux. Nous appellons merveilleux ce qui s’éleve ou semble s’élever au- dessus des forces de la nature: ainsi la gloire humaine, la seule dont nous parlons ici, tient beaucoup de l’opinion; elle est vraie ou fausse comme elle. Il y a deux sortes de fausse gloire; l’une est fondée sur un faux merveilleux; l’autre sur un merveilleux réel, mais funeste. Il semble qu’il y ait aussi deux especes de vraie gloire; l’une fondée sur un merveilleux agréable; l’autre sur un merveilleux utile au monde: mais ces deux objets n’en font qu’un. La gloire fondée sur un faux merveilleux, n’a que le regne de l’illusion, et s’évanoüit avec elle: telle est la gloire de la prospérité. La prospérité n’a point de gloire qui lui appartienne; elle usurpe celle des talens et des vertus, dont on suppose qu’elle est la compagne: elle en est bien-tôt dépouillée, si l’on s’apperçoit que ce n’est qu’un larcin; et pour l’en convaincre, il suffit d’un revers, eripitur persona, manet res. On adoroit la fortune dans son favori; il est disgracié, on le méprise: mais ce retour n’est que pour le peuple; aux yeux de celui qui voit les hommes en eux-mêmes, la prospérité ne prouve rien, l’adversité n’a rien à détruire. Qu’avec un esprit souple et une ame rampante, un homme né pour l’oubli s’éleve au sommet de la fortune; qu’il parvienne au comble de la faveur, c’est un phénomene que le vulgaire n’ose contempler d’un oeil fixe; il admire, il se prosterne; mais le sage n’est point ébloui; il découvre les taches de ce prétendu corps lumineux, et voit que ce qu’on appelle sa lumiere, n’est rien qu’un éclat réfléchi, superficiel et passager. La gloire fondée sur un merveilleux funeste, fait une impression plus durable; et à la honte des hommes, il faut un siecle pour l’effacer: telle est la gloire des talens supérieurs, appliqués au malheur du monde. Le genre de merveilleux le plus funeste, mais le plus frappant, fut toûjours l’éclat des conquêtes. Il va nous servir d’exemple, pour faire voir aux hommes combien il est absurde d’attacher la gloire aux causes de leurs malheurs. Vingt mille hommes dans l’espoir du butin, en ont suivi un seul au carnage. D’abord un seul homme à la tête de vingt mille hommes déterminés et dociles, intrépides et soumis, a étonné la multitude. Ces milliers d’hommes en ont égorgé, mis en fuite, ou subjugué un plus grand nombre. Leur chef a eu le front de dire, j’ai combattu, je suis vainqueur; et l’Univers a répété, il a combattu, il est vainqueur: de-là le merveilleux et la gloire des conquêtes. Savez-vous ce que vous faites, peut-on demander à ceux qui célebrent les conquérans? Vous applaudissez à des gladiateurs qui s’exerçant au milieu de vous, se disputent le prix que vous reservez à qui vous portera les coups les plus sûrs et les plus terribles. Redoublez d’acclamations et d’éloges. Aujourd’hui ce sont les corps sanglans de vos voisins qui tombent épars dans l’arene; demain ce sera votre tour. Telle est la force du merveilleux sur les esprits de la multitude. Les opérations productrices sont la plûpart lentes et tranquilles; elles ne nous étonnent point. Les opérations destructives sont rapides et bruyantes; nous les plaçons au rang des prodiges. Il ne faut qu’un mois pour ravager une province; il faut dix ans pour la rendre fertile. On admire celui qui l’a ravagée; à peine daigne-t- on penser à celui qui la rend fertile. Faut-il s’étonner qu’il se fasse tant de grands maux et si peu de grands biens? Les peuples n’auront-ils jamais le courage ou le bon sens de se réunir contre celui qui les immole à son ambition effrénée, et de lui dire d’un côté comme les soldats de César: Liceat discedere, Cæsar, A rabie scelerum. Quæris terrâque marique His ferrum jugulis. Animas effundere viles, Quolibet hoste, paras. (Lucan.) De l’autre côté, comme le Scythe à Alexandre: «Qu’avons-nous à démêler avec toi? Jamais nous n’avons mis le pié dans ton pays. N’est-il pas permis à ceux qui vivent dans les bois d’ignorer qui tu es et d’où tu viens»? N’y aura-t-il pas du-moins une classe d’hommes assez au-dessus du vulgaire, assez sages, assez courageux, assez éloquens, pour soûlever le monde contre ses oppresseurs, et lui rendre odieuse une gloire barbare? Les gens de Lettres déterminent l’opinion d’un siecle à l’autre; c’est par eux qu’elle est fixée et transmise; en quoi ils peuvent être les arbitres de la gloire, et par conséquent les plus utiles des hommes ou les plus pernicieux. Vixere fortes ante Agamemnona Multi; sed omnes illacrymabiles Urgentur, ignotique longâ Nocte: carent quia vate sacro. (Horat.) Abandonnée au peuple, la vérité s’altere et s’obscurcit par la tradition; elle s’y perd dans un déluge de fables. L’héroïque devient absurde en passant de bouche en bouche: d’abord on l’admire comme un prodige; bien-tôt on le méprise comme un conte suranné, et l’on finit par l’oublier. La saine postérité ne croit des sicles reculés, que ce qu’il a plû aux écrivains célebres. Louis XII. disoit: «Les Grecs ont fait peu de choses, mais ils ont ennobli le peu qu’ils ont fait par la sublimité de leur éloquence. Les François ont fait de grandes choses et en grand nombre; mais ils n’ont pas sû les écrire. Les seuls Romains ont eu le double avantage de faire de grandes choses, et de les célébrer dignement». C’est un roi qui reconnoît que la gloire des nations est dans les mains des gens de Lettres. Mais, il faut l’avoüer, ceux-ci ont trop souvent oublié la dignité de leur état; et leurs éloges prostitués aux crimes heureux, ont fait de grands maux à la terre. Demandez à Virgile quel étoit le droit des Romains sur le reste des hommes, il vous répond hardiment, Parcere subjectis, et debellare superbos. Demandez à Solis ce qu’on doit penser de Cortès et de Montezuma, des Mexiquains et des Espagnols; il vous répond que Cortès étoit un héros, et Montezuma un tyran; que les Mexiquains étoient des barbares, et les Espagnols des gens de bien. En écrivant on adopte un personnage, une patrie; et il semble qu’il n’y ait plus rien au monde, ou que tout soit fait pour eux seuls. La patrie d’un sage est la terre, son héros est le genre humain. Qu’un courtisan soit un flateur, son état l’excuse en quelque sorte et le rend moins dangereux. On doit se défier de son témoignage; il n’est pas libre: mais qui oblige l’homme de Lettres à se trahir lui-même et ses semblables, la nature et la vérité? Ce n’est pas tant la crainte, l’intérêt, la bassesse, que l’ébloüissement, l’illusion, l’enthousiasme, qui ont porté les gens de Lettres à décerner la gloire aux forfaits éclatans. On est frappé d’une force d’esprit ou d’ame surprenante dans les grands crimes, comme dans les grandes vertus; mais là, par les maux qu’elle cause; ici, par les biens qu’elle fait: car cette force est dans le moral, ce que le feu est dans le physique, utile ou funeste comme lui, suivant ses effets pernicieux ou salutaires. Les imaginations vives n’en ont vû l’explosion que comme un développement prodigieux des ressorts de la nature, comme un tableau magnifique à peindre. En admirant la cause on a loüé les effets: ainsi les fléaux de la terre en sont devenus les héros. Les hommes nés pour la gloire, l’ont cherchée où l’opinion l’avoit mise. Alexandre avoit sans cesse devant les yeux la fable d’Achille; Charles XII. l’histoire d’Alexandre: de-là cette émulation funeste qui de deux rois pleins de valeur et de talens, fit deux guerriers impitoyables. Le roman de Quinte-Curce a peut- être fait le malheur de la Suede; le poëme d’Homere, les malheurs de l’Inde; puisse l’histoire de Charles XII. ne perpétuer que ses vertus! Le sage seul est bon poëte, disoient les Stoïciens. Ils avoient raison: sans un esprit droit et une ame pure, l’imagination n’est qu’une Circé, et l’harmonie qu’une sirene. Il en est de l’historien et de l’orateur comme du poëte: éclairés et vertueux, ce sont les organes de la justice, les flambeaux de la vérité: passionnés et corrompus, ce ne sont plus que les courtisans de la prospérité, les vils adulateurs du crime. Les Philosophes ont usé de leurs droits, et parlé de la gloire en maîtres. «Savez-vous, dit Pline à Trajan, où réside la gloire véritable, la gloire immortelle d’un souverain? Les arcs de triomphe, les statues, les temples même et les autels, sont démolis par le tems; l’oubli les efface de la terre: mais la gloire d’un héros, qui supérieur à sa puissance illimitée, sait la dompter et y mettre un frein, cette gloire inaltérable fleurira même en vieillissant. En quoi ressembloit à Hercule ce jeune insensé qui prétendoit suivre ses traces, dit Seneque en parlant d’Alexandre, lui qui cherchoit la gloire sans en connoître ni la nature ni les limites, et qui n’avoit pour vertu qu’une heureuse témérité? Hercule ne vainquit jamais pour lui-même; il traversa le monde pour le venger, et non pour l’envahir. Qu’avoit-il besoin de conquêtes, ce héros, l’ennemi des méchans, le vengeur des bons, le pacificateur de la terre et des mers? Mais Alexandre, enclin dès l’enfance à la rapine, fut le desolateur des nations, le fléau de ses amis et de ses ennemis. Il faisoit consister le souverain bien à se rendre redoutable à tous les hommes; il oublioit que cet avantage lui étoit commun non-seulement avec les plus féroces, mais encore avec les plus lâches et les plus vils des animaux qui se font craindre par leur venin». C’est ainsi que les hommes nés pour instruire et pour juger les autres hommes, devroient leur présenter sans cesse en opposition la valeur protectrice et la valeur destructive, pour leur apprendre à distinguer le culte de l’amour de celui de la crainte, qu’ils confondent le plus souvent. Il suffit, direz-vous, à l’ambitieux d’être craint; la crainte lui tient lieu d’amour: il domine, ses voeux sont remplis. Mais l’ambitieux livré à lui-même, n’est plus qu’un homme foible et timide. Persuadez à ceux qui le servent qu’ils se perdent en le servant; que ses ennemis sont leurs freres, et qu’il est leur bourreau commun. Rendez-le odieux à ceux-mêmes qui le rendent redoutable, que devient alors cet homme prodigieux devant qui tout devoit trembler? Tamerlan, l’effroi de l’Asie, n’en sera plus que la fable; quatre hommes suffisent pour l’enchaîner comme un furieux, pour le châtier comme un enfant. C’est à quoi seroit réduite la force et la gloire des conquérans, si l’on arrachoit au peuple le bandeau de l’illusion et les entraves de la crainte. Quelques-uns se sont crûs fort sages en mettant dans la balance, pour apprécier la gloire d’un vainqueur, ce qu’il devoit au hasard et à ses troupes, avec ce qu’il ne devoit qu’à lui seul. Il s’agit bien là de partager la gloire! C’est la honte qu’il faut répandre, c’est l’horreur qu’il faut inspirer. Celui qui épouvante la terre, est pour elle un dieu infernal ou céleste; on l’adorera si on ne l’abhorre: la superstition ne connoît point de milieu. Ce n’est pas lui qui a vaincu, direz-vous d’un conquérant: non, mais c’est lui qui a fait vaincre. N’est-ce rien que d’inspirer à une multitude d’hommes la résolution de combattre, de vaincre ou de mourir sous ses drapeaux? Cet ascendant sur les esprits suffiroit lui seul à sa gloire. Ne cherchez donc pas à détruire le merveilleux des conquêtes, mais rendez ce merveilleux aussi détestable qu’il est funeste: c’est par-là qu’il faut l’avilir. Que la force et l’élévation d’une ame bienfaisante et généreuse, que l’activité d’un esprit supérieur, appliquée au bonheur du monde, soient les objets de vos hommages; et de la même main qui élevera des autels au desintéressement, à la bonté, à l’humanité, à la clémence, que l’orgueil, l’ambition, la vengeance, la cupidité, la fureur, soient traînés au tribunal redoutable de l’incorruptible postérité: c’est alors que vous serez les Némésis de votre siecle, les Rhadamantes des vivans. Si les vivans vous intimident, qu’avez-vous à craindre des morts? vous ne leur devez que l’éloge du bien; le blâme du mal, vous le devez à la terre: l’opprobre attaché à leur nom réjaillira sur leurs imitateurs. Ceux-ci trembleront de subir à leur tour l’arrêt qui flétrit leurs modeles; ils se verront dans l’avenir; ils frémiront de leur mémoire. Mais à l’égard des vivans mêmes, quel parti doit prendre l’homme de Lettres, à la vûe des succès injustes et des crimes heureux? S’élever contre, s’il en a la liberté et le courage; se taire, s’il ne peut ou s’il n’ose rien de plus. Ce silence universel des gens de Lettres seroit lui-même un jugement terrible, si l’on étoit accoûtumé à les voir se réunir pour rendre un témoignage éclatant aux actions vraiment glorieuses. Que l’on suppose ce concert unanime, tel qu’il devroit être; tous les Poëtes, tous les Historiens, tous les Orateurs se répondant des extrémités du monde, et prêtant à la renommée d’un bon roi, d’un héros bienfaisant, d’un vainqueur pacifique, des voix éloquentes, et sublimes pour répandre son nom et sa gloire dans l’univers; que tout homme qui par ses talens et ses vertus aura bien mérité de sa patrie et de l’humanité, soit porté comme en triomphe dans les écrits de ses contemporains; qu’il paroisse alors un homme injuste, violent, ambitieux, quelque puissant, quelqu’heureux qu’il soit, les organes de la gloire seront muets; la terre entendra ce silence; le tyran l’entendra lui-même, et il en sera confondu. Je suis condamné, dira-t-il, et pour graver ma honte en airain on n’attend plus que ma ruine. Quel respect n’imprimeroient pas le pinceau de la Poésie, le burin de l’Histoire, la foudre de l’Éloquence, dans des mains équitables et pures? Le crayon foible, mais hardi, de l’Arétin, faisoit trembler les empereurs. La fausse gloire des conquérans n’est pas la seule qu’il faudroit convertir en opprobre; mais les principes qui la condamnent s’appliquent naturellement à tout ce qui lui ressemble, et les bornes qui nous sont prescrites ne nous permettent que de donner à réfléchir sur les objets que nous parcourons. La vraie gloire a pour objets l’utile, l’honnête et le juste; et c’est la seule qui soûtienne les regards de la vérité: ce qu’elle a de merveilleux, consiste dans des efforts de talent ou de vertu dirigés au bonheur des hommes. Nous avons observé qu’il sembloit y avoir une sorte de gloire accordée au merveilleux agréable; mais ce n’est qu’une participation à la gloire attachée au merveilleux utile: telle est la gloire des beaux Arts. Les beaux Arts ont leur merveilleux: ce merveilleux a fait leur gloire. Le pouvoir de l’Eloquence, le prestige de la Poésie, le charme de la Musique, l’illusion de la Peinture, etc. ont dû paroître des prodiges, dans les tems sur-tout où l’Eloquence changeoit la face des états, où la Musique et la Poésie civilisoient les hommes, où la Sculpture et la Peinture imprimoient à la terre le respect et l’adoration. Ces effets merveilleux des Arts ont été nus au rang de ce que les hommes avoient produit de plus étonnant et de plus utile; et l’éclatante célébrité qu’ils ont eue, a formé l’une des especes comprises sous le nom générique de gloire, soit que les hommes ayent compté leurs plaisirs au nombre de plus grands biens, et les Arts qui les causoient, au nombre des dons les plus précieux que le Ciel eut faits à la terre; soit qu’ils n’ayent jamais crû pouvoir trop honorer ce qui avoit contribué à les rendre moins barbares; et que les Arts considérés comme compagnons des vertus, ayent été jugés dignes d’en partager le triomphe, après en avoir secondé les travaux. Ce n’est même qu’à ce titre que les talens en général nous semblent avoir droit d’entrer en société de gloire avec les vertus, et la société devient plus intime à mesure qu’ils concourent plus directement à la même fin. Cette fin est le bonheur du monde; ainsi les talens qui contribuent le plus à rendre les hommes heureux, devroient naturellement avoir le plus de part à la gloire. Mais ce prix attaché aux talens doit être encore en raison de leur rareté et de leur utilité combinées. Ce qui n’est que difficile, ne mérite aucune attention; ce qui est aisé, quoique utile, pour exercer un talent commun, n’attend qu’un salaire modique. Il suffit au laboureur de se nourrir de ses moissons. Ce qui est en même tems d’une grande importance et d’une extrème difficulté, demande des encouragemens proportionnés aux talens qu’on y employe. Le mérite du succès est en raison de l’utilité de l’entreprise, et de la rareté des moyens. Suivant cette regle, les talens appliqués aux beaux Arts, quoique peut-être les plus étonnans, ne sont pas les premiers admis au partage de la gloire. Avec moins de génie que Tacite et que Corneille, un ministre, un législateur seront placés au-dessus d’eux. Suivant cette regle encore, les mêmes talens ne sont pas toûjours également recommandables; et leurs protecteurs, pour encourager les plus utiles, doivent consulter la disposition des esprits et la constitution des choses; favoriser, par exemple, la Poésie dans des tems de barbarie et de férocité, l’Éloquence dans des tems d’abattement et de desolation, la Philosophie dans des tems de superstition et de fanatisme. La premiere adoucira les moeurs, et rendra les ames flexibles; la seconde relevera le courage des peupies, et leur inspirera ces résolutions vigoureuses qui triomphent des revers: la derniere dissipera les fantômes de l’erreur et de la crainte, et montrera aux hommes le précipice où ils se laissent conduire les mains liées et les yeux bandés. Mais comme ces effets ne sont pas exclusifs; que les talens qui les operent se communiquent et se confondent; que la Philosophie éclaire la Poésie qui l’embellit; que l’Éloquence anime l’une et l’autre, et s’enrichit de leurs thrésors, le parti le plus avantageux seroit de les nourrir, de les exercer ensemble, pour les faire agir à-propos, tour-à-tour ou de concert, suivant les hommes, les lieux et les tems. Ce sont des moyens bien puissans et bien négligés, de conduire et de gouverner les peuples. La sagesse des anciennes républiques brilla sur-tout dans l’emploi des talens capables de persuader et d’émouvoir. Au contraire rien n’annonce plus la corruption et l’ivresse où les esprits sont plongés, que les honneurs extravagans accordés à des arts frivoles. Rome n’est plus qu’un objet de pitié, lorsqu’elle se divise en factions pour des pantomimes, lorsque l’exil de ces hommes perdus est une calamité, et leur retour un triomphe. La gloire, comme nous l’avons dit, doit être réservée aux coopérateurs du bien public; et non-seulement les talens, mais les vertus elles mêmes n’ont droit d’y aspirer qu’à ce titre. L’action de Virginius immolant sa fille, est aussi forte et plus pure que celle de Brutus condamnant son fils; cependant la derniere est glorieuse, la premiere ne l’est pas. Pourquoi? Virginius ne sauvoit que l’honneur des siens, Brutus sauvoit l’honneur des lois et de la patrie. Il y avoit peut-être bien de l’orgueil dans l’action de Brutus, peut-être n’y avoit-il que de l’orgueil: il n’y avoit dans celle de Virginius que de l’honnêteté et du courage; mais celui-ci faisoit tout pour sa famille, celui- là faisoit tout, ou sembloit faire tout pour Rome; et Rome, qui n’a regardé l’action de Virginius que comme celle d’un honnête homme et d’un bon pere, a consacré l’action de Brutus comme celle d’un héros. Rien n’est plus juste que ce retour. Les grands sacrifices de l’intérêt personnel au bien public, demandent un effort qui éleve l’homme au-dessus de lui-même, et la gloire est le seul prix qui soit digne d’y être attaché. Qu’offrir à celui qui immole sa vie, comme Décius; son honneur, comme Fabius; son ressentiment, comme Camille; ses enfans, comme Brutus et Manlius? La vertu qui se suffit, est une vertu plus qu’humaine: il n’est donc ni prudent ni juste d’exiger que la vertu se suffise. Sa récompense doit être proportionnée au bien qu’elle opere, au sacrifice qui lui en coûte, aux talens personnels qui la secondent; ou si les talens personnels lui manquent, au choix des talens étrangers qu’elle appelle à son secours: car ce choix dans un homme public renferme en lui tous les talens. L’homme public qui feroit tout par lui-même, feroit peu de choses. L’éloge que donne Horace à Auguste, Cum tot sustineas, et tanta negotia solus, signifie seulement que tout se faisoit en son nom, que tout se passoit sous ses yeux. Le don de régner avec gloire n’exige qu’un talent et qu’une vertu; ils tiennent lieu de tout, et rien n’y supplée. Cette vertu, c’est d’aimer les hommes; ce talent, c’est de les placer. Qu’un roi veuille courageusement le bien, qu’il y employe à-propos les talens et les vertus analogues; ce qu’il fait par inspiration n’en est pas moins à lui, et la gloire qui lui en revient ne fait que remonter à sa source. Il ne faut pas croire que les talens et les vertus sublimes se donnent rendez-vous pour se trouver ensemble dans tel siecle et dans tel pays; on doit supposer un aimant qui les attire, un souffle qui les développe, un esprit qui les anime, un centre d’activité qui les enchaîne autour de lui. C’est donc à juste titre qu’on attribue à un roi qui a sû régner, toute la gloire de son regne; ce qu’il a inspiré, il l’a fait, et l’hommage lui en est dû. Voyez un roi qui par les liens de la confiance et de l’amour unit toutes les parties de son état, en fait un corps dont il est l’ame, encourage la population et l’industrie, fait fleurir l’Agriculture et le Commerce; excite, aiguillonne les Arts, rend les talens actifs et les vertus secondes: ce roi, sans coûter une larme à ses sujets, une goutte de sang à la terre, accumule au sein du repos un thrésor immense de gloire, et la moisson en appartient à la main qui l’a semée. Mais la gloire, comme la lumiere, se communique sans s’affoiblir: celle du souverain se répand sur la nation; et chacun des grands hommes dont les travaux y contribuent, brille en particulier du rayon qui émane de lui. On a dit le grand Condé, le grand Colbert, le grand Corneille, comme on a dit Louis-le-Grand. Celui des sujets qui contribue et participe le plus à la gloire d’un regne heureux, c’est un ministre éclairé, laborieux, accessible, également dévoüé à l’état et au prince, qui s’oublie lui-même, et qui ne voit que le bien; mais la gloire même de cet homme étonnant remonte au roi qui se l’attache. En effet, si l’utile et le merveilleux font la gloire, quoi de plus glorieux pour un prince, que la découverte et le choix d’un si digne ami? Dans la balance de la gloire doivent entrer avec le bien qu’on a fait, les difficultés qu’on a surmontées; c’est l’avantage des fondateurs, tels que Lycurgue et le czar Pierre. Mais on doit aussi distraire du mérite du succès, tout ce qu’a fait la violence. Il est beau de prévoir, comme Lycurgue, qu’on humanisera un peuple féroce avec de la musique; il n’y a aucun mérite à imaginer, comme le czar, de se faire obéir à coups de sabre. La seule domination glorieuse est celle que les hommes préferent ou par raison ou par amour: imperatoriam majestatem armis decoratam, legibus oportet esse armatam, dit l’empereur Justinien. De tous ceux qui ont desolé la terre, il n’en est aucun qui, à l’en croire, n’en voulût assûrer le bonheur. Défiez-vous de quiconque prétend rendre les hommes plus heureux qu’ils ne veulent l’être; c’est la chimere des usurpateurs, et le prétexte des tyrans. Celui qui fonde un empire pour lui-même, taille dans un peuple comme dans le marbre, sans en regretter les débris; celui qui fonde un empire pour le peuple qui le compose, commence par rendre ce peuple flexible, et le modifie sans le briser. En général, la personnalité dans la cause publique, est un crime de lese-humanité. L’homme qui se sacrifie à lui seul le repos, le bonheur des hommes, est de tous les animaux le plus cruel et le plus vorace: tout doit s’unir pour l’accabler. Sur ce principe nous nous sommes élevés contre les auteurs de toute guerre injuste. Nous avons invité les dispensateurs de la gloire à couvrir d’opprobre les succès même des conquérans ambitieux; mais nous sommes bien éloignés de disputer à la profession des armes la part qu’elle doit avoir à la gloire de l’état dont elle est le bouclier, et du throne dont elle est la barriere. Que celui qui sert son prince ou sa patrie soit armé pour la bonne ou pour la mauvaise cause, qu’il reçoive l’épée des mains de la justice ou des mains de l’ambition, il n’est ni juge ni garant des projets qu’il exécute; sa gloire personnelle est sans tache, elle doit être proportionnée aux efforts qu’elle lui coûte. L’austérité de la discipline à laquelle il se soûmet, la rigueur des travaux qu’il s’impose, les dangers affreux qu’il va courir; en un mot, les sacrifices multipliés de sa liberté, de son repos et de sa vie, ne peuvent être dignement payés que par la gloire. A cette gloire qui accompagne la valeur généreuse et pure, se joint encore la gloire des talens qui dans un grand capitaine éclairent, secondent et couronnent la valeur. Sous ce point de vûe, il n’est point de gloire comparable à celle des guerriers; car celle même des législateurs exige peut-être plus de talens, mais beaucoup moins de sacrifices: leurs travaux sont à la vérité sans relâche, mais ils ne sont pas dangereux. En supposant donc le fléau de la guerre inévitable pour l’humanité, la profession des armes doit être la plus honorable, comme elle est la plus périlleuse. Il seroit dangereux sur-tout de lui donner une rivale dans des états exposés par leur situation à la jalousie et aux insultes de leurs voisins. C’est peu d’y honorer le mérite qui commande, il faut y honorer encore la valeur qui obéit. Il doit y avoir une masse de gloire pour le corps qui se distingue; car si la gloire n’est pas l’objet de chaque soldat en particulier, elle est l’objet de la multitude réunie. Un légionnaire pense en homme, une légion pense en héros; et ce qu’on appelle l’esprit du corps, ne peut avoir d’autre aliment, d’autre mobile que la gloire. On se plaint que notre histoire est froide et seche en comparaison de celle des Grecs et des Romains. La raison en est bien sensible. L’histoire ancienne est celle des hommes, l’histoire moderne est celle de deux ou trois hommes: un roi, un ministre, un général. Dans le régiment de Champagne, un officier demande, pour un coup de-main, douze hommes de bonne volonté: tout le corps reste immobile, et personne ne répond. Trois fois la même demande, et trois fois le même silence. Hé quoi, dit l’officier, l’on ne m’entend point! L’on vous entend, s’écrie une voix; mais qu’appellez-vous douze hommes de bonne volonté? nous le sommes tous, vous n’avez qu’à choisir. La tranchée de Philisbourg étoit inondée, le soldat y marchoit dans l’eau plus qu’à demi-corps. Un très jeune officier, à qui son jeune âge ne permettoit pas d’y marcher de même, s’y faisoit porter de main en main. Un grenadier le présentoit à son camarade, afin qu’il le prît dans ses bras: mets-le sur mon dos, dit celui- ci; du-moins s’il y a un coup de fusil à recevoir, je le lui épargnerai. Le militaire françois a mille traits de cette beauté, que Plutarque et Tacite auroient eu grand soin de recueillir. Nous les réléguons dans des mémoires particuliers, comme peu dignes de la majesté de l’histoire. Il faut espérer qu’un historien philosophe s’affranchira de ce préjugé. Toutes les conditions qui exigent des ames résolues aux grands sacrifices de l’intérêt personnel au bien public, doivent avoir pour encouragement la perspective, du-moins éloignée, de la gloire personnelle. On fait bien que les Philosophes, pour rendre la vertu inébranlable, l’ont préparée à se passer de tout: non vis esse justus sine gloriâ; at, me herculè, sæpè justus esse debebis cum infamiâ. Mais la vertu même ne se roidit que contre une honte passagere, et dans l’espoir d’une gloire à venir. Fabius se laisse insulter dans le camp d’Annibal et deshonorer dans Rome pendant le cours d’une campagne; auroit-il pû se résoudre à mourir deshonoré, à l’être à jamais dans la mémoire des hommes? N’attendons pas ces efforts de la foiblesse de notre nature; la religion seule en est capable, et ses sacrifices même ne sont rien moins que desintéressés. Les plus humbles des hommes ne renoncent à une gloire périssable, qu’en échange d’une gloire immortelle. Ce fut l’espoir de cette immortalité qui soûtint Socrate et Caton. Un philosophe ancien disoit: comment veux-tu que je sois sensible au blâme, si tu ne veux pas que je sois sensible a l’éloge? A l’exemple de la Théologie, la Morale doit prémunir la vertu contre l’ingratitude et le mépris des hommes, en lui montrant dans le lointain des tems plus heureux et un monde plus juste. «La gloire accompagne la vertu, comme son ombre, dit Seneque; mais comme l’ombre d’un corps tantôt se précede, et tantôt le suit, de même la gloire tantôt devance la vertu et se présente la premiere, tantôt ne vient qu’à sa suite, lorsque l’envie s’est retirée; et alors elle est d’autant plus grande qu’elle se montre plûtard». C’est donc une philosophie aussi dangereuse que vaine, de combattre dans l’homme le pressentiment de la postérité et le desir de se survivre. Celui qui borne sa gloire au court espace de sa vie, est esclave de l’opinion et des égards: rebuté, si son siecle est injuste; découragé, s’il est ingrat: impatient surtout de joüir, il veut recueillir ce qu’il seme; il préfere une gloire précoce et passagere, à une gloire tardive et durable: il n’entreprendra rien de grand. Celui qui se transporte dans l’avenir et qui joüit de sa mémoire, travaillera pour tous les siecles, comme s’il étoit immortel: que ses contemporains lui refusent la gloire qu’il a méritée, leurs neveux l’en dédommagent; car son imagination le rend présent à la postérité. C’est un beau songe, dira-t-on. Hé joüit-on jamais de sa gloire autrement qu’en songe? Ce n’est pas le petit nombre de spectateurs qui vous environnent, qui forment le cri de la renommée. Votre réputation n’est glorieuse qu’autant qu’elle vous multiplie où vous n’êtes pas, où vous ne serez jamais. Pourquoi donc seroit-il plus insensé d’étendre en idée son existence aux siecles à venir, qu’aux climats éloignés? L’espace réel n’est pour vous qu’un point, comme la durée réelle. Si vous vous renfermez dans l’un ou l’autre, votre ame y va languir abattue, comme dans une étroite prison. Le desir d’éterniser sa gloire est un enthousiasme qui nous aggrandit, qui nous éleve au dessus de nous-mêmes et de notre siecle; et quiconque le raisonne n’est pas digne de le sentir. « Mépriser la gloire, dit Tacite, c’est mépriser les vertus qui y menent»: contempta famâ, virtutes contemnuntur. Article de M. Marmontel. Gloire, en Peinture, c’est la représentation d’un ciel ouvert et lumineux, avec des anges, des saints, etc. Mignard a peint au Val- de-Grace une gloire. Gloire; les Artificiers donnent ce nom à un soleil fixe d’une grandeur extraordinaire, de quarante jusqu’à soixante piés de diametre. GOUT, s. m. (Physiolog.) en grec,?e?s??, en latin, gustus; c’est ce sens admirable par lequel on discerne les saveurs, et dont la langue est le principal organe. Du goût en général. Le goût examiné superficiellement paroît être une sensation particuliere à la bouche, et différente de la faim et de la soif; mais allez à la source, et vous verrez que cet organe qui dans la bouche me fait goûter un mets, est le même qui dans cette même bouche, dans l’oesophage et dans l’estomac, me sollicite pour les alimens, et me les fait desirer. Ces trois parties ne sont proprement qu’un organe continu, et ils n’ont qu’un seul et même objet: si la bouche nous donne de l’aversion pour un ragoût, le gosier ne se resserre-t-il pas à l’approche d’un mets qui lui déplaît? L’estomac ne rejette-t-il pas ceux qui lui répugnent? La faim, la soif, et le goût sont donc trois effets du même organe; la faim et la sois sont des mouvemens de l’organe desirant son objet; le goût est le mouvement de l’organe de cet objet: bien entendu que l’ame unie à l’organe, est seule le vrai sujet de la sensation. Cette unité d’organe pour la faim, la soif et le goût, fait que ces trois effets sont presque toûjours au même degré dans les mêmes hommes: plus ce desir du manger est violent, plus la joüissance de ce plaisir est délicieuse: plus le goût est flatté, et plus aussi les organes font aisément les frais de cette joüissance, qui est la digestion, parce que tous ces plus que je suppose dans les bornes de l’état de santé, viennent d’un organe plus sain, plus parfait, plus robuste. Cette regle est générale pour toutes les sensations, pour toutes les passions: les vrais desirs font la mesure du plaisir et de la puissance, parce que la puissance elle-même est la cause et la mesure du plaisir, et celui-ci celle du desir; plus l’estomac est vorace, plus l’on a de plaisir à manger, et plus on le desire. Sans cet accord réciproque fondé sur le méchanisme de l’organe, les sensations détruiroient l’homme pour le bien duquel elles sont faites; un gourmand avec un estomac foible seroit tué par des indigestions; quelqu’un qui auroit un estomac vorace, et qui seroit sans appétit, sans goût, s’il étoit possible, périroit et par les tourmens de sa voracité. et par le défaut d’alimens que son dégoût refuseroit à sa puissance. Cependant combien n’arrive-t-il pas que le desir surcharge la puissance, sur-tout chez les hommes? C’est qu’ils suivent moins les simples mouvemens de leurs organes, de leurs puissances, que ne font les animaux; c’est qu’ils s’en rapportent plus à leur vive imagination augmentée encore par des artifices, et que par-là ils troublent cet ordre établi dans la nature par son auteur: qu’ils cessent donc de faire le procès à des sens, à des passions auxquelles ils ne doivent que de la reconnoissance: qu’ils s’en prennent de leurs défauts à une imagination déréglée, et à une raison qui n’a pas la force d’y mettre un frein. Le goût en général est le mouvement d’un organe qui joüit de son objet, et qui en sent toute la bonté; c’est pourquoi le goût est de toutes les sensations: on a du goût pour la Musique et pour la Peinture, comme pour les ragoûts, quand l’organe de ces sensations savoure, pour ainsi dire, ces objets. Quoique le goût proprement pris soit commun à la bouche, à l’oesophage et à l’estomac, et qu’il y ait entre ces trois organes une sympathie telle, que ce qui déplaît à l’un, répugne ordinairement à tous, et qu’ils se liguent pour le rejetter; cependant il faut avoüer que la bouche possede cette sensation à un degré supérieur; elle a plus de finesse, plus de délicatesse que les deux autres: un amer qui répugne à la bouche jusqu’à exciter le vomissement, ne sera pour l’estomac qu’un aiguillon modéré qui en réveillera les fonctions. Il étoit bien naturel que la bouche qui devoit goûter la premiere les alimens, et qui par-là devenoit le gourmet, l’échanson des deux autres, s’y connût un peu mieux que ces derniers. Ce sens délicat est, comme on vient de voir, le plus essentiel de tous après le toucher; je dirois plus essentiel que le toucher, si le goût lui-même n’étoit une espece de toucher plus fin, plus subtil; aussi l’objet du goût n’est pas le corps solide qui est celui de la sensation du toucher, mais ce sont les sucs, ou les liqueurs dont ces corps sont imbus, ou qui en ont été extraits, et qu’on appelle corps savoureux ou saveurs. V. Saveur. L’organe principal sur lequel les saveurs agissent, est la langue. Bellini est le premier qui nous en a donné une exacte description, à laquelle on ne peut reprocher qu’une diction obscure et entortillée. Ce célebre medecin qui a joint à l’étude du corps humain, la connoissance de la Physique géométrique, fait remarquer qu’il y a trois especes d’éminences sur la langue; on voit d’abord de petites pyramides, ou plûtôt des poils assez gros vers la base, et qui sont en forme de cone dans les boeufs: on trouve ensuite de petits champignons qui ont un col assez étroit, et qu’on ne sauroit mieux comparer qu’aux extrémités des cornes des limaçons; enfin il y a des mamelons applatis percés de trous. Les petits cones qui se trouvent dans les boeufs, ou les petits poils qu’on voit dans l’homme, ne paroissent pas être l’organe du goût; il est plus vraissemblable qu’ils ne servent qu’à rendre la langue pour ainsi dire hérissée, afin que les alimens puissent s’y attacher, et que par un tour de langue on puisse nettoyer le palais: ces cones qui rendent la langue rude, étoient sur-tout nécessaires aux animaux qui paissent, car les herbes peuvent s’y attacher. Les champignons qui avoient été décrits par Stenon, lequel avoit remarqué assez exactement leur forme, et la place qu’ils occupent sur la langue, paroissent être des glandes; car, comme l’a remarqué ce même auteur, il en transsude une liqueur quand on les presse; on ne doit donc pas s’imaginer qu’ils soient l’organe du goût. Il y a plus d’apparence que c’est dans cette espece de cellules percées de trous que se trouve l’organe qui nous avertit de la qualité des alimens, et qui en reçoit des impressions agréables ou desagréables; car c’est dans la cavité de ces cellules que se trouvent les extrémités des nerfs, et la langue n’est sensible que dans les endroits où se trouvent les mamelons criblés. Il y a plusieurs raisons qui nous prouvent que ce sont ces mamelons percés qui sont l’organe du goût; les poils ou les petites pyramides ne sont pas assez sensibles pour nous faire d’abord appercevoir les moindres impressions des objets; en effet l’expérience nous fait voir que, si dans les endroits où il n’y a pas de mamelons percés on met un grain de sel, on ne sent aucune impression: mais si l’on met ce grain de sel sur la pointe de la langue, où il y a beaucoup de mamelons percés, il y excitera d’abord une sensation vive. La structure des mamelons nerveux qui font ici l’organe de la sensation, est un peu différente de celle des mamelons de la peau, et cela proportionnellement à la disparité de leurs objets. Les mamelons de la peau organes du toucher sont petits, leur substance est compacte, fine, recouverte d’une membrane assez polie, et d’un tissu serré; les mamelons de l’organe du goût sont beaucoup plus gros, plus poreux, plus ouverts; ils sont abreuvés de beaucoup de lymphe, et recouverts d’une peau ou enchâssés dans des gaines très-inégales, et aussi très-poreuses. Par cette structure les matieres savoureuses sont arrêtées dans ces aspérités, délayées, fondues par cette lymphe abondante, spiritueuse, absorbées par ces pores qui les conduisent à l’aide de cette lymphe, jusque dans les papilles nerveuses sur lesquelles ils impriment leur aiguillon. Ces mamelons, organes du goût, non-seulement sont en grand nombre sur la langue, mais encore sont répandus çà et là dans la bouche; l’Anatomie découvre ces mamelons dispersés dans le palais, dans l’intérieur des joues, dans le fond de la bouche, et les observations confirment leur usage. M. de Jussieu rapporte dans les mémoires de l’Académie, l’histoire d’une fille née sans langue, qui ne laissoit pas d’avoir du goût: un chirurgien de Saumur a vû un garçon de huit à neuf ans, qui dans une petite vérole avoit perdu totalement la langue par la gangrene, et cependant il distinguoit fort bien toutes sortes de goûts. On peut s’assûrer par soi-même que le palais sert au goût, en y appliquant quelque corps savoureux: car on ne manquera pas d’en distinguer la saveur, à-mesure que les parties du corps savoureux seront assez développées pour y faire quelque impression. Il faut avoüer cependant que la langue est le grand, le principal organe de cette sensation: sa substance est faite de fibres charnues, au moyen desquelles elle prend diverses figures; ces fibres sont environnées, et écartées par un tissu moëlleux qui rend le composé plus souple. Une partie de ces fibres charnues s’alonge hors de la langue, s’attache aux environs, et forme les muscles extérieurs qui portent le corps de cet organe de toutes parts; ce corps fibreux et médullaire est enfermé dans une espece de gaine ou de membrane très-forte. Le nerf de la neuvieme paire, suivant Boerhaave, (Willis dit celui de la cinquieme paire) après s’être ramifié dans les fibres de la langue, se termine à sa surface. Les ramifications de ce nerf dépouillées de leur premiere tunique, forment les mamelons dont nous avons parlé; leur dépouille fortifie l’enveloppe de la langue, et contribue aussi à la sensation. Les divers mouvemens dont la substance de la langue est capable, excitent la secrétion de la lymphe qui abreuve les mamelons, ouvrent les pores qui y conduisent, déterminent les sucs savoureux à s’y introduire. Tel est l’organe du goût. Cette sensation existera plus ou moins dans toutes les parties de la bouche, suivant qu’il s’y trouvera des mamelons goûtans, plus ou moins dispersés. Philoxene, ce fameux gourmand de l’antiquité, contemporain de Denys le tyran, qui ne faisoit servir sur la table que des mets extrèmement chauds, et qui souhaitoit d’avoir le col long comme une grue, pour pouvoir goûter les vins; Philoxene, dis-je, avoit sans doute dans la tunique interne de l’oesophage les mamelons du goût plus fins qu’ailleurs; mais son exemple, ni celui de quelques autres personnes, ne détruit point la vérité établie ci-dessus, qu’il faut placer l’organe véritable et immédiat du goût dans les mamelons de la langue que nous avons décrits; parce qu’ils sont vraiment capables de cette sensation; parce que là où ils n’existent pas, il n’y a point de goût proprement dit, mais seulement un attouchement; parce que le goût est plus fin où ces mamelons sont en plus grande quantité, savoir au bout de la langue; parce que quand ces mamelons sont affectés, enlevés, brûlés, le goût se perd, et qu’il se retablit à-mesure qu’ils se regenerent. On pourra comprendre encore mieux la sensation du goût, si l’on réunit sous un point les diverses choses qui y concourent, et si l’on se donne la peine de considérer; 1°. que le tapis de la bouche est non seulement délicat, mais poreux pour s’imbiber facilement du suc savoureux des alimens; 2°. que ce tapis est criblé d’ouvertures par lesquelles la bouche est sans cesse abreuvée de salive, humeur préparée dans diverses glandes, avec une subtilité et une ténuité capable de dissoudre les alimens, de maniere qu’étant mêlés avec ce dissolvant, ils descendent dans le ventricule où la dissolution s’acheve; 3°. que cette humeur dissolvante ayant la vertu de fondre, s’il faut ainsi dire, les alimens, en détache les sels dans lesquels consiste la saveur, qui n’est point sensible avant cette dissolution, ces sels y étant enveloppés avec les parties terrestres et insipides; 4°. que les mamelons nerveux qui sont les organes du goût ont une délicatesse particuliere, tant par la nature, qu’à cause qu’étant enfermés dans la bouche et dans les lieux à couvert, ils ne sont point exposés aux injures de l’air qui les dessecheroit, et leur feroit perdre cette délicatesse de sensation, qu’une chaleur égale, modérée, l’humidité et la transpiration du dedans de la bouche y entretiennent, les rendant par ce moyen pénétrables aux sucs savoureux des alimens; 5°. enfin que le mouvement de la langue qui est si fréquent, si prompt, si facile, sert à remuer, et retourner de tous sens les alimens pour les faire appliquer aux différentes parties du-dedans de la bouche dans lesquels le sentiment du goût réside. L’objet du goût est toute matiere du regne végétal, animal, minéral, mêlée ou séparée, dont on tire par art le sel et l’huile, et conséquemment toute matiere saline, savonneuse, huileuse, spiritueuse. Voici donc comment se fait le goût. La matiere qui en est l’objet, atténuée, et le plus souvent dissoute dans la salive, échauffée dans la bouche, appliquée à la langue par les mouvemens de la bouche, s’insinue entre les pores des gaînes membraneuses; et de- là pénétrant à la surface des papilles qui y sont cachées, les affecte, et y produit un mouvement nouveau, lequel se propageant au sensorium commune, fait naitre la sensation des diverses saveurs. J’ai dit que la matiere qui est l’objet du goût, doit être atténuée, parce que pour bien goûter les corps sapides, il ne faut pas les tenir tranquilles sur la langue, mais les remuer pour mieux les diviser; il faut que les sels soient fondus pour être goûtés: la langue ne goûte que ce qui est assez fin pour enfiler les pores des mamelons nerveux. J’ai ajoûté que cette matiere, objet du goût, doit être échauffée dans la bouche, parce que quand la langue est extrèmement refroidie, ce qui est rare, et que les corps qu’on lui présente sont très-froids, le goût ne se fait point. L’eau changée en glace n’a pas de goût; le froid ôte le piquant de l’eau-de-vie, et de toutes les liqueurs spiritueuses. Explications de plusieurs phénomenes du goût. Comme le goût ne dépend que de l’action des sels et d’autres matieres acres sur les nerfs, on peut demander pourquoi nous ne pouvons pas connoître le goût de ces mêmes sels dans les autres parties du corps? Mais il est évident que dès que les nerfs seront différemment arrangés dans quelque partie, les impressions qu’ils recevront seront différentes: or dans le corps humain il n’y a nulle partie où les nerfs soient disposes comme dans la langue, il faut donc de toute nécessité que les parties des sels y agissent diversement. Par quelle raison le même objet excite-t-il souvent des goûts si différens selon l’âge, le tempérament, les maladies, le sexe, l’habitude, et les choses qu’on a goûtées auparavant? C’est une question qui se trouve vérifiée dans toute son étendue, et dont la solution dépend de la texture, disposition et obstruction des mamelons nerveux. Le même objet excite des goûts différens selon les âges; le vin du Rhin si agréable aux adultes, irrite les jeunes enfans à cause de la délicatesse de leurs nerfs. Le sucre et les friandises qui plaisent à ceux-ci, sont trop fades pour les autres qui aiment le salé, l’acre, le spiritueux, les ragoûts forts et assaisonnés. Toutes ces variétés viennent de celles des nerfs plus sensibles dans le jeune âge, plus calleux et difficiles à émouvoir dans l’adulte. Le même objet excite encore des goûts différens selon le sexe, les maladies, le tempérament et les choses qu’on a goûtées auparavant. En effet les filles qui ont les pâles couleurs, n’aiment que les choses acres, acides, capables d’atténuer le mucus de l’estomac. Tout paroît amer dans la jaunisse; les leucophlegmatiques ne peuvent supporter le goût du sucre de Saturne, les filles hystériques celui des sucreries; quand la bile ou la putridité domine, on a de l’horreur pour les choses alkalescentes, on appete les acides. Après les sels muriatiques, les vins acides plaisent, et non après le miel, ni le sucre, etc. Quelque reste des goûts précédens restent nichés dans les pores des petites gaînes nerveuses jusqu’à ce qu’ils en sortent, ou pour se mêler avec les nouvelles matieres sapides, ou pour les empêcher d’affecter les nerfs. Enfin les mêmes objets excitent des goûts, des sensations différentes suivant l’habitude, parce qu’on apprend à goûter, parce qu’il n’y a que les choses inusitées dont on est frappé. Ce n’est qu’à la longue qu’on voit dans les ténebres. Cet aveugle à qui Cheselden abattit la cataracte eut un grand plaisir à voir les couleurs rouges. Boyle fait mention d’un homme à qui la subite impression de la lumiere fit sentir un doux prurit, une volupté par-tout le corps presque semblable à celle du plaisir des femmes; mais par un malheur inévitable cette sensibilité ne dura pas. Pourquoi les nerfs nuds et la langue excoriée sont-ils si sensibles à l’impression des corps qui ont le plus de goût, tels que les sels, les aromates, les esprits? Malpighi parle d’un homme qui avoit l’enveloppe externe de la langue si fine, que tout ce qu’il mangeoit lui causoit de la douleur, excepté le lait, le bouillon, et l’eau qu’il avaloit sans peine. Il est nécessaire qu’il y ait quelque mucus et des gaînes entre les nerfs sensitifs, et les corps sapides pour tempérer le goût, sans quoi il ne peut se faire; la même chose arrive si l’enveloppe des nerfs est trop seche, dure et calleuse. Toutes les sensations que nous éprouvons ne different que par le plus ou le moins; ainsi le plaisir n’est que le commencement de la douleur. Un chatouillement doux est voluptueux, parce qu’il ne cause qu’un mouvement leger dans les nerfs; il est douloureux s’il augmente, parce qu’il irrite les fibres nerveuses; enfin il peut les déchirer, causer des convulsions et la mort. On voit par-là que les matieres qui ont un goût fort vif, pourront faire sur la langue non seulement des impressions très-sensibles, mais très-douloureuses. Pourquoi les choses qui ont du goût fortifient-elles promptement? Quand nous sommes dans la langueur, il y a des matieres dont le goût agréable et vif nous redonne d’abord des forces. Cela vient de ce que leurs parties agitent les nerfs, et y font couler le suc nerveux; mais il ne faut pas croire que cette agitation seule qui arrive aux nerfs de la langue, puisse produire un tel effet: les parties subtiles dont nous parlons, s’insinuent d’abord dans les vaisseaux, les agitent par leur action, se portent au cerveau où ils ébranlent le principe des nerfs; tout cela fait couler dans notre machine le suc nerveux qui étoit presque sans mouvement. Mais qu’est-ce qui donne tant de goût et de force à ces corps qui fortifient si promptement? Presque rien, l’esprit recteur des Chimistes. Sendivogius dit que ce liquide subtil et restaurant, à qui les chimistes ont donné le nom d’esprit recteur, fait \scriptstyle \frac {1}{8200} de tout le corps aromatique: d’une livre entiere de canelle on tire à peine 60 gouttes d’huile éthérée; c’est une de ces gouttes d’huile qui passant par des veines très-déliées dans le sang, y arrive avec toute sa vertu dont le corps se trouve tout-à-coup animé. D’où vient que l’eau, les huiles douces, la terre sont insipides? Parce que ce qui est plus foible que ce qui arrose continuellement les organes de nos sens ne peut les frapper. Nous n’appercevons le battement du coeur et des arteres que lorsqu’il est excessif. L’eau pure est moins salée que la salive, le moyen qu’on la goûte! Si elle a du goût, dès-lors elle est mauvaise. La terre et l’huile sont composées de parties trop grossieres pour pouvoir traverser les pores qui menent aux nerfs du goût. D’où procede la liaison particuliere qui regne entre le goût et l’odorat, liaison plus grande qu’entre le goût et les autres sens? Car, quoique la vûe et l’oüie produisent sur les organes du goût des effets semblables à ceux que cause l’odorat, comme d’exciter l’appétit ou de procurer le vomissement quand on voit ou qu’on entend nommer des choses dont le goût plaît, ou déplaît assez pour révolter, il est néanmoins certain que l’odorat agit plus puissamment. On en trouve la raison dans le rapport immédiat et prochain que les odeurs et les saveurs ont ensemble; elles consistent toutes deux dans les esprits développés des matieres odorantes et savoureuses; outre que la membrane qui tapisse le nez organe de l’odorat, est une continuation de la même membrane qui tapisse la bouche, le gosier, l’oesophage et l’estomac organes du goût en général. C’est en vertu des mêmes causes qu’on savoure d’avance avec volupté le café par son odeur aromatique, et qu’on est révolté contre quelque mets, ou contre une medecine dont l’odeur est desagréable. Voyez Odorat. Ajoûtez que l’imagination exerce ici comme ailleurs son souverain empire. L’ame se rappellant les mauvaises qualités d’un aliment puant, les nausées et les tristes effets d’un purgatif, s’en renouvelle l’idée à l’odeur; et cette idée trouble en un moment les organes du goût, de la déglutition et de la digestion. Aussi voit-on que les personnes dont l’imagination est fort vive, sont les plus sujettes à cet ébranlement de la machine, qui fait que l’odeur, la vûe même, ou l’oüie des choses très-agréables ou desagréables au goût, suffisent pour affecter ces personnes délicates, dont le genre nerveux s’émeut facilement. Voilà les principales questions qu’on fait sur le goût; on peut resoudre assez bien toutes les autres par les mêmes principes. Il seroit trop long d’entrer dans de plus grands détails; d’ailleurs le lecteur peut s’instruire à fond dans les ouvrages des Physiciens qui ont approfondi ce sujet; Bellini, Malpighi, Ruysch, Boerhaave, et M. le Cat. (D. J.) Goût, (Gramm. Litterat. et Philos.) On a vû dans l’article précédent en quoi consiste le goût au physique. Ce sens, ce don de discerner nos alimens, a produit dans toutes les langues connues, la métaphore qui exprime par le mot goût, le sentiment des beautés et des défauts dans tous les arts: c’est un discernement prompt comme celui de la langue et du palais, et qui prévient comme lui la réflexion; il est comme lui sensible et voluptueux à l’égard du bon; il rejette comme lui le mauvais avec soulevement; il est souvent, comme lui, incertain et égaré, ignorant même si ce qu’on lui présente doit lui plaire, et ayant quelquefois besoin comme lui d’habitude pour se former. Il ne suffit pas pour le goût, de voir, de connoître la beauté d’un ouvrage; il faut la sentir, en être touché. Il ne suffit pas de sentir, d’être touché d’une maniere confuse, il faut démêler les différentes nuances; rien ne doit échapper à la promptitude du discernement; et c’est encore une ressemblance de ce goût intellectuel, de ce goût des Arts, avec le goût sensuel: car si le gourmet sent et reconnoît promptement le mélange de deux liqueurs, l’homme de goût, le connoisseur, verra d’un coup-d’oeil prompt le mélange de deux styles; il verra un défaut à côté d’un agrément; il sera saisi d’enthousiasme à ce vers des Horaces: Que vouliez- vous qu’il fît contre trois? qu’il mourût. Il sentira un dégoût involontaire au vers suivant: Ou qu’un beau desespoir alors le secourût. Comme le mauvais goût au physique consiste à n’être flatté que par des assaisonnemens trop piquans et trop recherchés, aussi le mauvais goût dans les Arts est de ne se plaire qu’aux ornemens étudiés, et de ne pas sentir la belle nature. Le goût dépravé dans les alimens, est de choisir ceux qui dégoûtent les autres hommes; c’est une espece de maladie. Le goût dépravé dans les Arts est de se plaire à des sujets qui révoltent les esprits bien faits; de préférer le burlesque au noble, le précieux et l’affecté au beau simple et naturel: c’est une maladie de l’esprit. On se forme le goût des Arts beaucoup plus que le goût sensuel; car dans le goût physique, quoiqu’on finisse quelquefois par aimer les choses pour lesquelles on avoit d’abord de la répugnance, cependant la nature n’a pas voulu que les hommes en général apprissent à sentir ce qui leur est nécessaire; mais le goût intellectuel demande plus de tems pour se former. Un jeune homme sensible, mais sans aucune connoissance, ne distingue point d’abord les parties d’un grand choeur de Musique; ses yeux ne distinguent point d’abord dans un tableau, les dégradations, le clair obscur, la perspective, l’accord des couleurs, la correction du dessein: mais peu-à-peu ses oreilles apprennent à entendre, et ses yeux à voir; il sera ému à la premiere représentation qu’il verra d’une belle tragédie; mais il n’y démêlera ni le mérite des unités, ni cet art délicat par lequel aucun personnage n’entre ni ne sort sans raison, ni cet art encore plus grand qui concentre des intérêts divers dans un seul, ni enfin les autres difficultés surmontées. Ce n’est qu’avec de l’habitude et des réflexions qu’il parvient à sentir tout-d’un-coup avec plaisir ce qu’il ne déméloit pas auparavant. Le goût se forme insensiblement dans une nation qui n’en avoit pas, parce qu’on y prend peu-à-peu l’esprit des bons artistes: on s’accoûtume à voir des tableaux avec les yeux de Lebrun, du Poussin, de Le Sueur; on entend la déclamation notée des scenes de Quinaut avec l’oreille de Lulli; et les airs, les symphonies, avec celle de Rameau. On lit les livres avec l’esprit des bons auteurs. Si toute une nation s’est réunie dans les premiers tems de la culture des Beaux-Arts, à aimer des auteurs pleins de défauts, et méprisés avec le tems, c’est que ces auteurs avoient des beautés naturelles que tout le monde sentoit, et qu’on n’étoit pas encore à portée de déméler leurs imperfections: ainsi Lucilius fut chéri des Romains, avant qu’Horace l’eut fait oublier; Regnier fut goûté des François avant que Boileau parût: et si des auteurs anciens qui bronchent à chaque page, ont pourtant conservé leur grande réputation, c’est qu’il ne s’est point trouvé d’écrivain pur et châtié chez ces nations, qui leur ait dessillé les yeux, comme il s’est trouvé un Horace chez les Romains, un Boileau chez les François. On dit qu’il ne faut point disputer des goûts, et on a raison quand il n’est question que du goût sensuel, de la répugnance que l’on a pour une certaine nourriture, de la préférence qu’on donne à une autre; on n’en dispute point, parce qu’on ne peut corriger un défaut d’organes. Il n’en est pas de même dans les Arts; comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore; et on corrige souvent le défaut d’esprit qui donne un goût de travers. Il y a aussi des ames froides, des esprits faux, qu’on ne peut ni échauffer ni redresser; c’est avec eux qu’il ne faut point disputer des goûts, parce qu’ils n’en ont aucun. Le goût est arbitraire dans plusieurs choses, comme dans les étoffes, dans les parures, dans les équipages, dans ce qui n’est pas au rang des Beaux-Arts: alors il mérite plûtôt le nom de fantaisie. C’est la fantaisie, plûtôt que le goût, qui produit tant de modes nouvelles. Le goût peut se gâter chez une nation; ce malheur arrive d’ordinaire après les siecles de perfection. Les artistes craignant d’être imitateurs, cherchent des routes écartées; ils s’éloignent de la belle nature que leurs prédécesseurs ont saisie: il y a du mérite dans leurs efforts; ce mérite couvre leurs défauts, le public amoureux des nouveautés, court après eux; il s’en dégoûte bien-tôt, et il en paroît d’autres qui font de nouveaux efforts pour plaire; ils s’éloignent de la nature encore plus que les premiers: le goût se perd, on est entouré de nouveautés qui sont rapidement effacées les unes par les autres; le public ne sait plus où il en est, et il regrette en vain le siecle du bon goût qui ne peut plus revenir; c’est un dépôt que quelques bons esprits conservent alors loin de la foule. Il est de vastes pays où le goût n’est jamais parvenu; ce sont ceux où la société ne s’est point perfectionnée, où les hommes et les femmes ne se rassemblent point, où certains arts, comme la Sculpture, la Peinture des êtres animés, sont défendus par la religion. Quand il y a peu de société, l’esprit est retréci, sa pointe s’émousse, il n’a pas dequoi se former le goût. Quand plusieurs Beaux-Arts manquent, les autres ont rarement dequoi se soûtenir, parce que tous se tiennent par la main, et dépendent les uns des autres. C’est une des raisons pourquoi les Asiatiques n’ont jamais eu d’ouvrages bien faits presque en aucun genre, et que le goût n’a été le partage que de quelques peuples de l’Europe. Article de M. de Voltaire. Nous joindrons à cet excellent article, le fragment sur le goût, que M. le président de Montesquieu destinoit à l’Encyclopédie, comme nous l’avons dit à la fin de son éloge, tome V. de cet Ouvrage; ce fragment a été trouvé imparfait dans ses papiers: l’auteur n’a pas eu le tems d’y mettre la derniere main; mais les premieres pensées des grands maîtres méritent d’être conservées à la postérité, comme les esquisses des grands peintres. Essai sur le goût dans les choses de la nature et de l’art. Dans notre maniere d’être actuelle, notre ame goûte trois sortes de plaisirs; il y en a qu’elle tire du fond de son existence même, d’autres qui résultent de son union avec le corps, d’autres enfin qui sont fondés sur les plis et les préjugés que de certaines institutions, de certains usages, de certaines habitudes lui ont fait prendre. Ce sont ces différens plaisirs de notre ame qui forment les objets du goût, comme le beau, le bon, l’agréable, le naïf, le délicat, le tendre, le gracieux, le je ne sais quoi, le noble, le grand, le sublime, le majestueux, etc. Par exemple, lorsque nous trouvons du plaisir à voir une chose avec une utilité pour nous, nous disons qu’elle est bonne; lorsque nous trouvons du plaisir à la voir, sans que nous y démêlions une utilité présente, nous l’appellons belle. Les anciens n’avoient pas bien demêlé ceci; ils regardoient comme des qualités positives toutes les qualités relatives de notre ame; ce qui fait que ces dialogues où Platon fait raisonner Socrate, ces dialogues si admires des anciens, sont aujourd’hui insoûtenables, parce qu’ils sont fondés sur une philosophie fausse: car tous ces raisonnemens tirés sur le bon, le beau, le parfait, le sage, le fou, le dur, le mou, le sec, l’humide, traités comme des choses positives, ne signifient plus rien. Les sources du beau, du bon, de l’agréable, etc. sont donc dans nous-mêmes; et en chercher les raisons, c’est chercher les causes des plaisirs de notre ame. Examinons donc notre ame, étudions-la dans ses actions et dans ses passions, cherchons-la dans ses plaisirs; c’est-là où elle se manifeste davantage. La Poésie, la Peinture, la Sculpture, l’Architecture, la Musique, la Danse, les différentes sortes de jeux, enfin les ouvrages de la nature et de l’art, peuvent lui donner du plaisir: voyons pourquoi, comment et quand ils les lui donnent; rendons raison de nos sentimens; cela pourra contribuer à nous former le goût, qui n’est autre chose que l’avantage de découvrir avec finesse et avec promptitude la mesure du plaisir que chaque chose doit donner aux hommes. Des plaisirs de notre ame. L’ame, indépendamment des plaisirs qui lui viennent des sens, en a qu’elle auroit indépendamment d’eux et qui lui sont propres; tels sont ceux que lui donnent la curiosité, les idées de sa grandeur, de ses perfections, l’idée de son existence opposée au sentiment de la nuit, le plaisir d’embrasser tout d’une idée générale, celui de voir un grand nombre de choses, etc. celui de comparer, de joindre et de séparer les idées. Ces plaisirs sont dans la nature de l’ame, indépendamment des sens, parce qu’ils appartiennent à tout être qui pense; et il est fort indifférent d’examiner ici si notre ame a ces plaisirs comme substance unie avec le corps, ou comme séparée du corps, parce qu’elle les a toûjours et qu’ils sont les objets du goût: ainsi nous ne distinguerons point ici les plaisirs qui viennent à l’ame de sa nature, d’avec ceux qui lui viennent de son union avec le corps; nous appellerons tout cela plaisirs naturels, que nous distinguerons des plaisirs acquis que l’ame se fait par de certaines liaisons avec les plaisirs naturels; et de la même maniere et par la même raison, nous distinguerons le goût naturel et le goût acquis. Il est bon de connoître la source des plaisirs dont le goût est la mesure: la connoissance des plaisirs naturels et acquis pourra nous servir à rectifier notre goût naturel et notre goût acquis. Il faut partir de l’état où est notre être, et connoître quels sont ses plaisirs pour parvenir à mesurer ses plaisirs, et même quelquefois à sentir ses plaisirs. Si notre ame n’avoit point été unie au corps, elle auroit connu, mais il y a apparence qu’elle auroit aimé ce qu’elle auroit connu: à-présent nous n’aimons presque que ce que nous ne connoissons pas. Notre maniere d’être est entierement arbitraire; nous pouvions avoir été faits comme nous sommes ou autrement; mais si nous avions été faits autrement, nous aurions senti autrement; un organe de plus ou de moins dans notre machine, auroit fait une autre éloquence, une autre poésie; une contexture différente des mêmes organes auroit fait encore une autre poésie: par exemple, si la constitution de nos organes nous avoit rendu capables d’une plus longue attention, toutes les regles qui proportionnent la disposition du sujet à la mesure de notre attention, ne seroient plus; si nous avions été rendus capables de plus de pénétration, toutes les regles qui sont fondées sur la mesure de notre pénétration, tomberoient de même; enfin toutes les lois établies sur ce que notre machine est d’une certaine façon, seroient différentes si notre machine n’étoit pas de cette façon. Si notre vûe avoit été plus foible et plus confuse, il auroit fallu moins de moulures et plus d’uniformité dans les membres de l’Architecture: si notre vûe avoit été plus distincte, et notre ame capable d’embrasser plus de choses à-la-fois, il auroit fallu dans l’Architecture plus d’ornemens. Si nos oreilles avoient été faites comme celles de certains animaux, il auroit fallu réformer bien de nos instrumens de Musique: je sais bien que les rapports que les choses ont entre elles auroient subsiste; mais le rapport qu’elles ont avec nous ayant changé, les choses qui dans l’état présent font un certain effet sur nous, ne le feroient plus; et comme la perfection des Arts est de nous présenter les choses telles qu’elles nous fassent le plus de plaisir qu’il est possible, il faudroit qu’il y eût du changement dans les Arts, puisqu’il y en auroit dans la maniere la plus propre à nous donner du plaisir. On croit d’abord qu’il suffiroit de connoître les diverses sources de nos plaisirs, pour avoir le goût, et que quand on a lu ce que la Philosophie nous dit là-dessus, on a du goût, et que l’on peut hardiment juger des ouvrages. Mais le goût naturel n’est pas une connoissance de théorie; c’est une application prompte et exquise des regles même que l’on ne connoît pas. Il n’est pas nécessaire de savoir que le plaisir que nous donne une certaine chose que nous trouvons belle, vient de la surprise; il suffit qu’elle nous surprenne et qu’elle nous surprenne autant qu’elle le doit, ni plus ni moins. Ainsi ce que nous pourrions dire ici, et tous les préceptes que nous pourrions donner pour former le goût, ne peuvent regarder que le goût acquis, c’est-à-dire ne peuvent regarder directement que ce goût acquis, quoiqu’il regarde encore indirectement le goût naturel: car le goût acquis affecte, change, augmente et diminue le goût naturel, comme le goût naturel affecte, change, augmente et diminue le goût acquis. La définition la plus générale du goût, sans considérer s’il est bon ou mauvais, juste ou non, est ce qui nous attache à une chose par le sentiment; ce qui n’empêche pas qu’il ne puisse s’appliquer aux choses intellectuelles, dont la connoissance fait tant de plaisir à l’ame, qu’elle étoit la seule félicité que de certains philosophes pussent comprendre. L’ame connoît par ses idées et par ses sentimens; elle reçoit des plaisirs par ces idées et par ces sentimens: car quoique nous opposions l’idée au sentiment, cependant lorsqu’elle voit une chose, elle la sent; et il n’y a point de choses si intellectuelles, qu’elle ne voye ou ne croye voir, et par conséquent qu’elle ne sente. De l’esprit en général. L’esprit est le genre qui a sous lui plusieurs especes, le génie, le bon sens, le discernement, la justesse, le talent, le goût. L’esprit consiste à avoir les organes bien constitués, relativement aux choses où il s’applique. Si la chose est extrèmement particuliere, il se nomme talent; s’il a plus de rapport à un certain plaisir délicat des gens du monde, il se nomme goût; si la chose particuliere est unique chez un peuple, le talent se nomme esprit, comme l’art de la guerre et l’Agriculture chez les Romains, la Chasse chez les sauvages, etc. De la curiosité. Notre ame est faite pour penser, c’est-à-dire pour appercevoir; or un tel être doit avoir de la curiosité: car comme toutes les choses sont dans une chaine où chaque idée en précede une et en suit une autre, on ne peut aimer à voir une chose sans desirer d’en voir une autre; et si nous n’avions pas ce desir pour celle ci, nous n’aurions eu aucun plaisir à celle-là. Ainsi quand on nous montre une partie d’un tableau, nous souhaitons de voir la partie que l’on nous cache à-proportion du plaisir que nous a fait celle que nous avons vûe. C’est donc le plaisir que nous donne un objet qui nous porte vers un autre; c’est pour cela que l’ame cherche toûjours des choses nouvelles, et ne se repose jamais. Ainsi on sera toûjours sûr de plaire à l’ame, lorsqu’on lui fera voir beaucoup de choses ou plus qu’elle n’avoit espéré d’en voir. Par-là on peut expliquer la raison pourquoi nous avons du plaisir lorsque nous voyons un jardin bien régulier, et que nous en avons encore lorsque nous voyons un lieu brut et champêtre: c’est la même cause qui produit ces effets. Comme nous aimons à voir un grand nombre d’objets, nous voudrions étendre notre vue, être en plusieurs lieux, parcourir plus d’espace: enfin notre ame fuit les bornes, et elle voudroit, pour ainsi dire, étendre la sphere de sa présence; ainsi c’est un grand plaisir pour elle de porter sa vûe au loin. Mais comment le faire? dans les villes, notre vûe est bornée par des maisons; dans les campagnes, elle l’est par mille obstacles: à peine pouvons-nous voir trois ou quatre arbres. L’art vient à notre secours, et nous découvre la nature qui se cache elle-même; nous aimons l’art et nous l’aimons mieux que la nature, c’est-à-dire la nature dérobée à nos yeux: mais quand nous trouvons de belles situations, quand notre vûe en liberté peut voir au loin des prés, des ruisseaux, des collines, et ces dispositions qui sont, pour ainsi dire créées exprès, elle est bien autrement enchantée que lorsqu’elle voit les jardins de le Nôtre, parce que la nature ne se copie pas, au lieu que l’art se ressemble toûjours. C’est pour cela que dans la Peinture nous aimons mieux un paysage que le plan du plus beau jardin du monde; c’est que la Peinture ne prend la nature que là où elle est belle, là où la vûe se peut porter au loin et dans toute son étendue, là où elle est variée, là où elle peut être vûe avec plaisir. Ce qui fait ordinairement une grande pensée, c’est lorsque l’on dit une chose qui en fait voir un grand nombre d’autres, et qu’on nous fait découvrir tout-d’un-coup ce que nous ne pouvions espérer qu’après une grande lecture. Florus nous représente en peu de paroles toutes les fautes d’Annibal: «lorsqu’il pouvoit, dit-il, se servir de la victoire, il aima mieux en joüir»; cùm victoriâ posset uti, frui maluit. Il nous donne une idée de toute la guerre de Macédoine, quand il dit: «ce fut vaincre que d’y entrer», introisse victoria fuit. Il nous donne tout le spectacle de la vie de Scipion, quand il dit de sa jeunesse: «c’est le Scipion qui croît pour la destruction de l’Afrique»; hic erit Scipio, qui in exitium Africæ crescit. Vous croyez voir un enfant qui croit et s’éleve comme un géant. Enfin il nous fait voir le grand caractere d’Annibal, la situation de l’univers, et toute la grandeur du peuple romain, lorsqu’il dit: «Annibal fugitif cherchoit au peuple romain un ennemi par tout l’univers»; qui profugus ex Africâ, hostem populo romano toto orbe quærebat. Des plaisirs de l’ordre. Il ne suffit pas de montrer à l’ame beaucoup de choses, il faut les lui montrer avec ordre; car pour lors nous nous ressouvenons de ce que nous avons vu, et nous commençons à imaginer ce que nous verrons; notre ame se félicite de son étendue et de sa pénétration: mais dans un ouvrage où il n’y a point d’ordre, l’ame sent à chaque instant troubler celui qu’elle y veut mettre. La suite que l’auteur s’est faite, et celle que nous nous faisons se confondent; l’ame ne retient rien, ne prévoit rien; elle est humiliée par la confusion de ses idées, par l’inanité qui lui reste; elle est vainement fatiguée et ne peut goûter aucun plaisir; c’est pour cela que quand le dessein n’est pas d’exprimer ou de montrer la confusion, on met toûjours de l’ordre dans la confusion même. Ainsi les Peintres grouppent leurs figures; ainsi ceux qui peignent les batailles mettent-ils sur le devant de leurs tableaux les choses que l’oeil doit distinguer, et la confusion dans le fond et le lointain. Des plaisirs de la variété. Mais s’il faut de l’ordre dans les choses, il faut aussi de la variété: sans cela l’ame languit; car les choses semblables lui paroissent les mêmes; et si une partie d’un tableau qu’on nous découvre, ressembloit à une autre que nous aurions vue, cet objet seroit nouveau sans le paroître, et ne feroit aucun plaisir; et comme les beautés des ouvrages de l’art semblables à celles de la nature, ne consistent que dans les plaisirs qu’elles nous font, il faut les rendre propres le plus que l’on peut à varier ces plaisirs; il faut faire voir à l’ame des choses qu’elle n’a pas vûes; il faut que le sentiment qu’on lui donne soit différent de celui qu’elle vient d’avoir. C’est ainsi que les histoires nous plaisent par la variété des récits, les romans par la variété des prodiges, les pieces de théatre par la variété des passions, et que ceux qui savent instruire modifient le plus qu’ils peuvent le ton uniforme de l’instruction. Une longue uniformité rend tout insupportable; le même ordre des périodes long-tems continué, accable dans une harangue: les mêmes nombres et les mêmes chûtes mettent de l’ennui dans un long poëme. S’il est vrai que l’on ait fait cette fameuse allée de Moscou à Petersbourg, le voyageur doit périr d’ennui renfermé entre les deux rangs de cette allée; et celui qui aura voyagé long-tems dans les Alpes, en descendra dégoûté des situations les plus heureuses et des points de vûe les plus charmans. L’ame aime la variété, mais elle ne l’aime, avons-nous dit, que parce qu’elle est faite pour connoître et pour voir. il faut donc qu’elle puisse voir, et que la variété le lui permette, c’est-à- dire, il faut qu’une chose soit assez simple pour être apperçûe, et assez variée pour être apperçûe avec plaisir. Il y a des choses qui paroissent variées et ne le sont point, d’autres qui paroissent uniformes et sont très-variées. L’architecture gothique paroît très-variée, mais la confusion des ornemens fatigue par leur petitesse; ce qui fait qu’il n’y en a aucun que nous puissions distinguer d’un autre, et leur nombre fait qu’il n’y en a aucun sur lequel l’oeil puisse s’arrêter: de maniere qu’elle déplaît par les endroits même qu’on a choisis pour la rendre agréable. Un bâtiment d’ordre gothique est une espece d’énigme pour l’oeil qui le voit, et l’ame est embarrassée, comme quand on lui présente un poëme obscur. L’architecture greque, au contraire, paroît uniforme; mais comme elle a les divisions qu’il faut et autant qu’il en faut pour que l’ame voye précisément ce qu’elle peut voir sans se fatiguer, mais qu’elle en voye assez pour s’occuper; elle a cette variété qui fait regarder avec plaisir. Il faut que les grandes choses ayent de grandes parties; les grands hommes ont de grands bras, les grands arbres de grandes branches, et les grandes montagnes sont composées d’autres montagnes qui sont au-dessus et au-dessous; c’est la nature des choses qui fait cela. L’architecture greque qui a peu de divisions et de grandes divisions, imite les grandes choses; l’ame sent une certaine majesté qui y regne par-tout. C’est ainsi que la Peinture divise en grouppes de trois ou quatre figures, celles qu’elle représente dans un tableau; elle imite la nature, une nombreuse troupe se divise toûjours en pelotons; et c’est encore ainsi que la Peinture divise en grande masse ses clairs et ses obscurs. Des plaisirs de la symmétrie. J’ai dit que l’ame aime la variété; cependant dans la plûpart des choses elle aime à voir une espece de symmétrie; il semble que cela renferme quelque contradiction: voici comment j’explique cela. Une des principales causes des plaisirs de notre ame lorsqu’elle voit des objets, c’est la facilité qu’elle a à les appercevoir; et la raison qui fait que la symmétrie plaît à l’ame, c’est qu’elle lui épargne de la peine, qu’elle la soulage, et qu’elle coupe pour ainsi dire l’ouvrage par la moitié. De-là suit une regle générale: par-tout où la symmétrie est utile à l’ame et peut aider ses fonctions, elle lui est agréable; mais par tout où elle est inutile elle est fade, parce qu’elle ôte la variété. Or les choses que nous voyons successivement, doivent avoir de la variété; car notre ame n’a aucune difficulté à les voir; celles au contraire que nous appercevons d’un coup-d’oeil, doivent avoir de la symmétrie. Ainsi comme nous appercevons d’un coup-d’oeil la façade d’un bâtiment, un parterre, un temple, on y met de la symmétrie qui plaît à l’ame par la facilité qu’elle lui donne d’embrasser d’abord tout l’objet. Comme il faut que l’objet que l’on doit voir d’un coup-d’oeil soit simple, il faut qu’il soit unique, et que les parties se rapportent toutes à l’objet principal; c’est pour cela encore qu’on aime la symmétrie, elle fait un tout ensemble. Il est dans la nature qu’un tout soit achevé, et l’ame qui voit ce tout, veut qu’il n’y ait point de partie imparfaite. C’est encore pour cela qu’on aime la symmétrie; il faut une espece de pondération ou de balancement, et un bâtiment avec une aile ou une aile plus courte qu’une autre, est aussi peu fini qu’un corps avec un bras, ou avec un bras trop court. Des contrastes. L’ame aime la symmétrie, mais elle aime aussi les contrastes; ceci demande bien des explications. Par exemple: Si la nature demande des peintres et des sculpteurs, qu’ils mettent de la symmétrie dans les parties de leurs figures, elle veut au contraire qu’ils mettent des contrastes dans les attitudes. Un pié rangé comme un autre, un membre qui va comme un autre, sont insupportables; la raison en est que cette symmétrie fait que les attitudes sont presque toûjours les mêmes, comme on le voit dans les figures gothiques qui se ressemblent toutes par là. Ainsi il n’y a plus de variété dans les productions de l’art. De plus la nature ne nous a pas situés ainsi; et comme elle nous a donné du mouvement, elle ne nous a pas ajustés dans nos actions et nos manieres comme des pagodes; et si les hommes gênés et ainsi contraints sont insupportables, que sera-ce des productions de l’art? Il faut donc mettre des contrastes dans les attitudes, sur-tout dans les ouvrages de Sculpture, qui naturellement froide, ne peut mettre de feu que par la force du contraste et de la situation. Mais, comme nous avons dit que la variété que l’on a cherché à mettre dans le gothique lui a donné de l’uniformité, il est souvent arrivé que la variété que l’on a cherché à mettre par le moyen des contrastes, est devenu une symmétrie et une vicieuse uniformité. Ceci ne se sent pas seulement dans de certains ouvrages de Sculpture et de Peinture, mais aussi dans le style de quelques écrivains, qui dans chaque phrase mettent toûjours le commencement en contraste avec la fin par des antitheses continuelles, tels que S. Augustin et autres auteurs de la basse latinité, et quelques- uns de nos modernes, comme Saint-Evremont: le tour de phrase toûjours le même et toûjours uniforme déplaît extrèmement; ce contraste perpétuel devient symmétrie, et cette opposition toûjours recherchée devient uniformité. L’esprit y trouve si peu de variété, que lorsque vous avez vû une partie de la phrase, vous devinez toûjours l’autre: vous voyez des mots opposés, mais opposés de la même maniere; vous voyez un tour dans la phrase, mais c’est toûjours le même. Bien des peintres sont tombés dans le défaut de mettre des contrastes par-tout et sans ménagement, desorte que lorsqu’on voit une figure, on devine d’abord la disposition de celles d’à côté; cette continuelle diversité devient quelque chose de semblable; d’ailleurs la nature qui jette les choses dans le desordre, ne montre pas l’affectation d’un contraste continuel, sans compter qu’elle ne met pas tous les corps en mouvement, et dans un mouvement forcé. Elle est plus variée que cela, elle met les uns en repos, et elle donne aux autres différentes sortes de mouvement. Si la partie de l’ame qui connoît aime la variété, celle qui sent ne la cherche pas moins; car l’ame ne peut pas soûtenir long-tems les mêmes situations, parce qu’elle est liée à un corps qui ne peut les souffrir; pour que notre ame soit excitée, il faut que les esprits coulent dans les nerfs. Or il y a là deux choses, une lassitude dans les nerfs, une cessation de la part des esprits qui ne coulent plus, ou qui se dissipent des lieux où ils ont coulé. Ainsi tout nous fatigue à la longue, et sur-tout les grands plaisirs: on les quitte toûjours avec la même satisfaction qu’on les a pris; car les fibres qui en ont été les organes ont besoin de repos; il faut en employer d’autres plus propres à nous servir, et distribuer pour ainsi dire le travail. Notre ame est lasse de sentir; mais ne pas sentir, c’est tomber dans un anéantissement qui l’accable. On remédie à tout en variant ses modifications; elle sent, et elle ne se lasse pas. Des plaisirs de la surprise. Cette disposition de l’ame qui la porte toûjours vers différens objets, fait qu’elle goûte tous les plaisirs qui viennent de la surprise; sentiment qui plaît à l’ame par le spectacle et par la promptitude de l’action, car elle apperçoit ou sent une chose qu’elle n’attend pas, ou d’une maniere qu’elle n’attendoit pas. Une chose peut nous surprendre comme merveilleuse, mais aussi comme nouvelle, et encore comme inattendue; et dans ces derniers cas, le sentiment principal se lie à un sentiment accessoire fondé sur ce que la chose est nouvelle ou inattendue. C’est par-là que les jeux de hasard nous piquent; ils nous font voir une suite continuelle d’événemens non attendus; c’est par-là que les jeux de société nous plaisent; ils sont encore une suite d’évenemens imprévûs, qui ont pour cause l’adresse jointe au hasard. C’est encore par-là que les pieces de théatre nous plaisent; elles se développent par degrés, cachent les évenemens jusqu’à ce qu’ils arrivent, nous préparent toûjours de nouveaux sujets de surprise, et souvent nous piquent en nous les montrant tels que nous aurions dû les prévoir. Enfin les ouvrages d’esprit ne sont ordinairement lûs que parce qu’ils nous ménagent des surprises agréables, et suppléent à l’insipidité des conversations presque toûjours languissantes, et qui ne font point ce effet. La surprise peut être produite par la chose ou par la maniere de l’appercevoir; car nous voyons une chose plus grande ou plus petite qu’elle n’est en effet, ou différente de ce qu’elle est, ou bien nous voyons la chose même, mais avec une idée accessoire qui nous surprend. Telle est dans une chose l’idée accessoire de la difficulté de l’avoir faite, ou de la personne qui l’a faite, ou du tems où elle a été faite, ou de la maniere dont elle a été faite, ou de quelque autre circonstance qui s’y joint. Suétone nous décrit les crimes de Néron avec un sang froid qui nous surprend, en nous faisant presque croire qu’il ne sent point l’horreur de ce qu’il décrit; il change de ton tout-à-coup et dit: l’univers ayant souffert ce monstre pendant quatorze ans, enfin il l’abandonna: tale monstrum per quatuordecim annos perpessus terrarum orbis tandem destituit. Ceci produit dans l’esprit différentes sortes de surprises; nous sommes surpris du changement de style de l’auteur, de la découverte de sa différente maniere de penser, de sa façon de rendre en aussi peu de mots une des grandes révolutions qui soit arrivée; ainsi l’ame trouve un très grand nombre de sentimens différens qui concourent à l’ébranler et à lui composer un plaisir. Des diverses causes qui peuvent produire un sentiment. Il faut bien remarquer qu’un sentiment n’a pas ordinairement dans notre ame une cause unique; c’est, si j’ose me servir de ce terme, une certaine dose qui en produit la force et la variété. L’esprit consiste à savoir frapper plusieurs organes à-la-fois; et si l’on examine les divers écrivains, on verra peut-être que les meilleurs et ceux qui ont plû davantage, sont ceux qui ont excité dans l’ame plus de sensations en même tems. Voyez, je vous prie, la multiplicité des causes; nous aimons mieux voir un jardin bien arrangé, qu’une confusion d’arbres; 1°. parce que notre vûe qui seroit arrêtée ne l’est pas; 2°. chaque allée est une, et forme une grande chose, au lieu que dans la confusion, chaque arbre est une chose et une petite chose; 3°. nous voyons un arrangement que nous n’avons pas coûtume de voir; 4°. nous savons bon gré de la peine que l’on a pris; 5°. nous admirons le soin que l’on a de combattre sans cesse la nature, qui par des productions qu’on ne lui demande pas, cherche à tout confondre: ce qui est si vrai, qu’un jardin négligé nous est insupportable; quelquefois la difficulté de l’ouvrage nous plaît, quelquefois c’est la facilité; et comme dans un jardin magnifique nous admirons la grandeur et la dépense du maître, nous voyons quelquefois avec plaisir qu’on a eu l’art de nous plaire avec peu de dépense et de travail. Le jeu nous plaît parce qu’il satisfait notre avarice, c’est-à- dire l’espérance d’avoir plus. Il flatte notre vanité par l’idée de la préférence que la fortune nous donne, et de l’attention que les autres ont sur notre bonheur; il satisfait notre curiosité, en nous donnant un spectacle. Enfin il nous donne les différens plaisirs de la surprise. La danse nous plaît par la legereté, par une certaine grace, par la beauté et la variété des attitudes, par sa liaison avec la Musique, la personne qui danse étant comme un instrument qui accompagne; mais sur-tout elle plaît par une disposition de notre cerveau, qui est telle qu’elle ramene en secret l’idée de tous les mouvemens à de certains mouvemens, la plûpart des attitudes à de certaines attitudes. De la sensibilité. Presque toûjours les choses nous plaisent et déplaisent à différens égards: par exemple les virtuosi d’Italie nous doivent faire peu de plaisir; 1°. parce qu’il n’est pas étonnant qu’accommodés comme ils sont, ils chantent bien; ils sont comme un instrument dont l’ouvrier a retranché du bois pour lui faire produire des sons. 2°. Parce que les passions qu’ils jouent sont trop suspectes de fausseté. 3°. Parce qu’ils ne sont ni du sexe que nous aimons, ni de celui que nous estimons; d’un autre côté ils peuvent nous plaire, parce qu’ils conservent très long- tems un air de jeunesse, et de plus parce qu’ils ont une voix flexible et qui leur est particuliere; ainsi chaque chose nous donne un sentiment, qui est composé de beaucoup d’autres, lesquels s’affoiblissent et se choquent quelquefois. Souvent notre ame se compose elle-même des raisons de plaisir, et elle y réussit sur-tout par les liaisons qu’elle met aux choses; ainsi une chose qui nous a plu nous plaît encore, par la seule raison qu’elle nous a plu, parce que nous joignons l’ancienne idée à la nouvelle: ainsi une actrice qui nous a plu sur le théatre, nous plaît encore dans la chambre; sa voix, sa déclamation, le souvenir de l’avoir vûe admirer, que dis-je, l’idée de la princesse jointe à la sienne, tout cela fait une espece de mélange qui forme et produit un plaisir. Nous sommes tous pleins d’idées accessoires. Une femme qui aura une grande réputation et un leger défaut, pourra le mettre en crédit et le faire regarder comme une grace. La plûpart des femmes que nous aimons n’ont pour elles que la prévention sur leur naissance ou leurs biens, les honneurs ou l’estime de certaines gens. De la délicatesse. Les gens délicats sont ceux qui à chaque idée ou à chaque goût, joignent beaucoup d’idées ou beaucoup de goûts accessoires. Les gens grossiers n’ont qu’une sensation, leur ame ne sait composer ni décomposer; ils ne joignent ni n’ôtent rien à ce que la nature donne, au lieu que les gens délicats dans l’amour se composent la plûpart des plaisirs de l’amour. Polixene et Apicius portoient à la table bien des sensations inconnues à nous autres mangeurs vulgaires; et ceux qui jugent avec goût des ouvrages d’esprit, ont et se sont fait une infinité de sensations que les autres hommes n’ont pas. Du je ne sai quoi. Il y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme invisible, une grace naturelle, qu’on n’a pu définir, et qu’on a été forcé d’appeller le je ne sai quoi. Il me semble que c’est un effet principalement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce qu’une personne nous plaît plus qu’elle ne nous a paru d’abord devoir nous plaire; et nous sommes agréablement surpris de ce qu’elle a sû vaincre des défauts que nos yeux nous montrent, et que le coeur ne croit plus: voilà pourquoi les femmes laides ont très souvent des graces, et qu’il est rare que les belles en ayent; car une belle personne fait ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu; elle parvient à nous paroître moins aimable; après nous avoir surpris en bien, elle nous surprend en mal: mais l’impression du bien est ancienne, celle du mal nouvelle; aussi les belles personnes font elles rarement les grandes passions, presque toûjours reservées à celles qui ont des graces, c’est-à-dire des agrémens que nous n’attendions point, et que nous n’avions pas sujet d’attendre. Les grandes parures ont rarement de la grace, et souvent l’habillement des bergeres en a. Nous admirons la majesté des draperies de Paul Veronese; mais nous sommes touchés de la simplicité de Raphael, et de la pureté du Correge. Paul Veronese promet beaucoup, et paye ce qu’il promet. Raphael et le Correge promettent peu et payent beaucoup, et cela nous plaît davantage. Les graces se trouvent plus ordinairement dans l’esprit que dans le visage; car un beau visage paroît d’abord et ne cache presque rien: mais l’esprit ne se montre que peu-à-peu, que quand il veut, et autant qu’il veut; il peut se cacher pour paroître, et donner cette espece de surprise qui fait les graces. Les graces se trouvent moins dans les traits du visage que dans les manieres; car les manieres naissent à chaque instant, et peuvent à tous les momens créer des surprises: en un mot une femme ne peut guere être belle que d’une façon, mais elle est jolie de cent mille. La loi des deux sexes a établi parmi les nations policées et sauvages, que les hommes demanderoient, et que les femmes ne feroient qu’accorder: de-là il arrive que les graces sont plus particulierement attachées aux femmes. Comme elles ont tout à défendre, elles ont tout à cacher; la moindre parole, le moindre geste, tout ce qui sans choquer le premier devoir se montre en elles, tout ce qui se met en liberté, devient une grace, et telle est la sagesse de la nature, que ce qui ne seroit rien sans la loi de la pudeur, devient d’un prix infini depuis cette heureuse loi, qui fait le bonheur de l’Univers. Comme la gêne et l’affectation ne sauroient nous surprendre, les graces ne se trouvent ni dans les manieres gênées, ni dans les manieres affectées, mais dans une certaine liberté ou facilité qui est entre les deux extrémités, et l’ame est agréablement surprise de voir que l’on a évité les deux écueils. Il sembleroit que les manieres naturelles devroient être les plus aisées; ce sont celles qui le sont le moins, car l’éducation qui nous gêne, nous fait toûjours perdre du naturel: or nous sommes charmés de le voir revenir. Rien ne nous plaît tant dans une parure, que lorsqu’elle est dans cette négligence, ou même dans ce desordre qui nous cachent tous les soins que la propreté n’a pas exigés, et que la seule vanité auroit fait prendre; et l’on n’a jamais de graces dans l’esprit que lorsque ce que l’on dit paroît trouvé, et non pas recherché. Lorsque vous dites des choses qui vous ont coûté, vous pouvez bien faire voir que vous avez de l’esprit, et non pas des graces dans l’esprit. Pour le faire voir, il faut que vous ne le voyiez pas vous-même, et que les autres, à qui d’ailleurs quelque chose de naïf et de simple en vous ne promettoit rien de cela, soient doucement surpris de s’en appercevoir. Ainsi les graces ne s’acquierent point; pour en avoir, il faut être naïf. Mais comment peut-on travailler à être naïf? Une des plus belles fictions d’Homere, c’est celle de cette ceinture qui donnoit à Vénus l’art de plaire. Rien n’est plus propre à faire sentir cette magie et ce pouvoir des graces, qui semblent être données à une personne par un pouvoir invisible, et qui sont distinguées de la beauté même. Or cette ceinture ne pouvoit être donnée qu’à Vénus; elle ne pouvoit convenir à la beauté majestueuse de Junon, car la majesté demande une certaine gravité, c’est-à-dire une contrainte opposée à l’ingénuité des graces; elle ne pouvoit bien convenir à la beauté fiere de Pallas, car la fierté est opposée à la douceur des graces, et d’ailleurs peut souvent être soupçonnée d’affectation. Progression de la surprise. Ce qui fait les grandes beautés, c’est lorsqu’une chose est telle que la surprise est d’abord médiocre, qu’elle se soûtient, augmente, et nous mene ensuite à l’admiration. Les ouvrages de Raphael frappent peu au premier coup-d’oeil; il imite si bien la nature, que l’on n’en est d’abord pas plus étonné que si l’on voyoit l’objet même, lequel ne causeroit point de surprise: mais une expression extraordinaire, un coloris plus fort, une attitude bisarre d’un peintre moins bon, nous saisit du premier coup-d’oeil, parce qu’on n’a pas coûtume de la voir ailleurs. On peut comparer Raphael à Virgile; et les peintres de Venise avec leurs attitudes forcées, à Lucain. Virgile plus naturel frappe d’abord moins, pour frapper ensuite plus. Lucain frappe d’abord plus, pour frapper ensuite moins. L’exacte proportion de la fameuse église de Saint Pierre, fait qu’elle ne paroît pas d’abord aussi grande qu’elle l’est; car nous ne savons d’abord où nous prendre pour juger de sa grandeur. Si elle étoit moins large, nous serions frappés de sa longueur; si elle étoit moins longue, nous le serions de sa largeur. Mais à mesure que l’on examine, l’oeil la voit s’aggrandir, l’étonnement augmente. On peut la comparer aux Pyrenées, où l’oeil qui croyoit d’abord les mesurer, découvre des montagnes derriere les montagnes, et se perd toûjours davantage. Il arrive souvent que notre ame sent du plaisir lorsqu’elle a un sentiment qu’elle ne peut pas démêler elle-même, et qu’elle voit une chose absolument différente de ce qu’elle sait être; ce qui lui donne un sentiment de surprise dont elle ne peut pas sortir. En voici un exemple. Le dôme de Saint-Pierre est immense; on sait que Michel-Ange voyant le panthéon, qui étoit le plus grand temple de Rome, dit qu’il en vouloit faire un pareil, mais qu’il vouloit le mettre en l’air. Il fit donc sur ce modele le dôme de Saint- Pierre: mais il fit les piliers si massifs, que ce dôme qui est comme une montagne que l’on a sur la tête, paroît leger à l’oeil qui le considere. L’ame reste donc incertaine entre ce qu’elle voit et ce qu’elle sait, et elle reste surprise de voir une masse en même tems si énorme et si legere. Des beautés qui résultent d’un certain embarras de l’ame. Souvent la surprise vient à l’ame de ce qu’elle ne peut pas concilier ce qu’elle voit avec ce qu’elle a vû. Il y a en Italie un grand lac, qu’on appelle le lac majeur; c’est une petite mer dont les bords ne montrent rien que de sauvage. A quinze milles dans le lac sont deux îles d’un quart de mille de tour, qu’on appelle les Borromées, qui est à mon avis le séjour du monde le plus enchanté. L’ame est étonnée de ce contraste romanesque, de rappeller avec plaisir les merveilles des romans, où après avoir passé par des rochers et des pays arides, on se trouve dans un lieu fait pour les fées. Tous les contrastes nous frappent, parce que les choses en opposition se relevent toutes les deux: ainsi lorsqu’un petit homme est auprès d’un grand, le petit fait paroître l’autre plus grand, et le grand fait paroître l’autre plus petit. Ces sortes de surprises font le plaisir que l’on trouve dans toutes les beautés d’opposition, dans toutes les antithèses et figures pareilles. Quand Florus dit: «Sore et Algide, qui le croiroit! nous ont été formidables, Satrique et Cornicule étoient des provinces: nous rougissons des Boriliens et des Véruliens; mais nous en avons triomphé: enfin Tibur notre fauxbourg, Preneste où sont nos maisons de plaisance, étoient le sujet des voeux que nous allions faire au capitole»; cet auteur, dis-je, nous montre en même tems la grandeur de Rome et la petitesse de ses commencemens, et l’étonnement porte sur ces deux choses. On peut remarquer ici combien est grande la différence des antitheses d’idées, d’avec les antithèses d’expression. L’antithèse d’expression n’est pas cachée, celle d’idées l’est: l’une a toûjours le même habit, l’autre en change comme on veut: l’une est variée, l’autre non. Le même Florus en parlant des Samnites, dit que leurs villes furent tellement détruites, qu’il est difficile de trouver à- présent le sujet de vingt-quatre triomphes, ut non facile appareat materia quatuor et viginti triumphorum. Et par les mêmes paroles qui marquent la destruction de ce peuple, il fait voir la grandeur de son courage et de son opiniâtreté. Lorsque nous voulons nous empêcher de rire, notre rire redouble à cause du contraste qui est entre la situation où nous sommes et celle où nous devrions être: de même, lorsque nous voyons dans un visage un grand défaut, comme par exemple un très-grand nez, nous rions à cause que nous voyons que ce contraste avec les autres traits du visage ne doit pas être. Ainsi les contrastes sont cause des défauts, aussi bien que des beautés. Lorsque nous voyons qu’ils sont sans raison, qu’ils relevent ou éclairent un autre défaut, ils sont les grands instrumens de la laideur, laquelle, lorsqu’elle nous frappe subitement, peut exciter une certaine joie dans notre ame, et nous faire rire. Si notre ame la regarde comme un malheur dans la personne qui la possede, elle peut exciter la pitié. Si elle la regarde avec l’idée de ce qui peut nous nuire, et avec une idée de comparaison avec ce qui a coûtume de nous émouvoir et d’exciter nos desirs, elle la regarde avec un sentiment d’aversion. De même dans nos pensées, lorsqu’elles contiennent une opposition qui est contre le bon sens, lorsque cette opposition est commune et aisée à trouver, elles ne plaisent point et sont un défaut, parce qu’elles ne causent point de surprise; et si au contraire elles sont trop recherchées, elles ne plaisent pas non plus. Il faut que dans un ouvrage on les sente parce qu’elles y sont, et non pas parce qu’on a voulu les montrer; car pour lors la surprise ne tombe que sur la sottise de l’auteur. Une des choses qui nous plaît le plus, c’est le naïf, mais c’est aussi le style le plus difficile à attraper; la raison en est qu’il est précisément entre le noble et le bas; et il est si près du bas, qu’il est très-difficile de le côtoyer toûjours sans y tomber. Les Musiciens ont reconnu que la Musique qui se chante le plus facilement, est la plus difficile à composer; preuve certaine que nos plaisirs et l’art qui nous les donne, sont entre certaines limites. A voir les vers de Corneille si pompeux, et ceux de Racine si naturels, on ne devineroit pas que Corneille travailloit facilement, et Racine avec peine. Le bas est le sublime du peuple, qui aime à voir une chose faite pour lui et qui est à sa portée. Les idées qui se présentent aux gens qui sont bien élevés et qui ont un grand esprit, sont ou naïves, ou nobles, ou sublimes. Lorsqu’une chose nous est montrée avec des circonstances ou des accessoires qui l’aggrandissent, cela nous paroît noble: cela se sent sur-tour dans les comparaisons où l’esprit doit toûjours gagner et jamais perdre; car elles doivent toûjours ajoûter quelque chose, faire voir la chose plus grande, où s’il ne s’agit pas de grandeur, plus fine et plus délicate: mais il faut bien se donner de garde de montrer à l’ame un rapport dans le bas, car elle se le seroit caché si elle l’avoit découvert. Comme il s’agit de montrer des choses fines, l’ame aime mieux voir comparer une maniere à une maniere, une action à une action, qu’une chose à une chose, comme un héros à un lion, une femme à un astre, et un homme leger à un cerf. Michel-Ange est le maître pour donner de la noblesse à tous ses sujets. Dans son fameux Bacchus, il ne fait point comme les peintres de Flandres qui nous montrent une figure tombante, et qui est pour ainsi dire en l’air. Cela seroit indigne de la majesté d’un dieu. Il le peint ferme sur ses jambes; mais il lui donne si bien la gaieté de l’ivresse, et le plaisir à voir couler la liqueur qu’il verse dans sa coupe, qu’il n’y a rien de si admirable. Dans la passion qui est dans la galerie de Florence, il a peint la Vierge debout qui regarde son fils crucifié sans douleur, sans pitié, sans regret, sans larmes. Il la suppose instruite de ce grand mystere, et par-là lui fait soûtenir avec grandeur le spectacle de cette mort. Il n’y a point d’ouvrage de Michel-Ange où il n’ait mis quelque chose de noble. On trouve du grand dans ses ébauches même, comme dans ces vers que Virgile n’a point finis. Jules Romain dans sa chambre des géans à Mantoue, où il a représenté Jupiter qui les foudroye, fait voir tous les dieux effrayés; mais Junon est auprès de Jupiter, elle lui montre d’un air assuré un géant sur lequel il faut qu’il lance la foudre; par- là il lui donne un air de grandeur que n’ont pas les autres dieux; plus ils sont près de Jupiter, plus ils sont rassûrés; et cela est bien naturel, car dans une bataille la frayeur cesse auprès de celui qui a de l’avantage.... Ici finit le fragment. * La gloire de M. de Montesquieu, fondée sur des ouvrages de génie, n’exigeoit pas sans doute qu’on publiât ces fragmens qu’il nous a laissés; mais ils seront un témoignage éternel de l’intérêt que les grands hommes de la nation prirent à cet ouvrage; et l’on dira dans les siecles à venir: Voltaire et Montesquieu eurent part aussi à l’Encyclopédie. Nous terminerons cet article par un morceau qui nous paroît y avoir un rapport essentiel, et qui a été lû à l’Académie françoise le 14 Mars 1757. L’empressement avec lequel on nous l’a demandé, et la difficulté de trouver quelque autre article de l’Encyclopédie au quel ce morceau appartienne aussi directement, excusera peut-être la liberté que nous prenons de paroître ici à la suite de deux hommes tels que M M. de Voltaire et de Montesquieu. Réflexions sur l’usage et sur l’abus de la Philosophie dans les matieres de goût. L’esprit philosophique, si célébré chez une partie de notre nation et si décrié par l’autre, a produit dans les Sciences et dans les Belles Lettres des effets contraires; dans les Sciences, il a mis des bornes séveres à la manie de tout expliquer, que l’amour des systèmes avoit introduite; dans les Belles-Lettres, il a entrepris d’analyser nos plaisirs et de soûmettre à l’examen tout ce qui est l’objet du goût. Si la sage timidité de la physique moderne a trouvé des contradicteurs, est- il surprenant que la hardiesse des nouveaux littérateurs ait eu le même sort? elle a dû principalement révolter ceux de nos écrivains qui pensent qu’en fait de goût comme dans des matieres plus sérieuses, toute opinion nouvelle et paradoxe doit être proscrite par la seule raison qu’elle est nouvelle. Il nous semble au contraire que dans les sujets de spéculation et d’agrément on ne sauroit laisser trop de liberté à l’industrie, dût-elle n’être pas toûjours également heureuse dans ses efforts. C’est en se permettant les écarts que le génie enfante les choses sublimes; permettons de même à la raison de porter au hasard et quelquefois sans succès son flambeau sur tous les objets de nos plaisirs, si nous voulons la mettre à portée de découvrir au génie quelque route inconnue. La séparation des vérités et des sophismes le fera bien-tôt d’elle-même, et nous en serons ou plus riches ou du-moins plus éclairés. Un des avantages de la Philosophie appliquée aux matieres de goût, est de nous guérir ou de nous garantir de la superstition littéraire; elle justifie notre estime pour les anciens en la rendant raisonnable; elle nous empêche d’encenser leurs fautes; elle nous fait voir leurs égaux dans plusieurs de nos bons écrivains modernes, qui pour s’être formés sur eux, se croyoient par une inconséquence modeste fort inférieurs à leurs maîtres. Mais l’analyse métaphysique de ce qui est l’objet du sentiment ne peut-elle pas faire chercher des raisons à ce qui n’en a point, émousser le plaisir en nous accoûtumant à discuter froidement ce que nous devons sentir avec chaleur, donner enfin des entraves au génie, et le rendre esclave et timide? Essayons de répondre à ces questions. Le goût, quoique peu commun, n’est point arbitraire; cette vérité est également reconnue de ceux qui réduisent le goût à sentir, et de ceux qui veulent le contraindre à raisonner. Mais il n’étend pas son ressort sur toutes les beautés dont un ouvrage de l’art est susceptible. Il en est de frappantes et de sublimes qui saisissent également tous les esprits, que la nature produit sans effort dans tous les siecles et chez tous les peuples, et dont par conséquent tous les esprits, tous les siecles, et tous les peuples sont juges. Il en est qui ne touchent que les ames sensibles et qui glissent sur les autres. Les beautés de cette espece ne sont que du second ordre, car ce qui est grand est préférable à ce qui n’est que fin; elles sont néanmoins celles qui demandent le plus de sagacité pour être produites et de délicatesse pour être senties; aussi sont-elles plus fréquentes parmi les nations chez lesquelles les agrémens de la société ont perfectionné l’art de vivre et de joüir. Ce genre de beautés faites pour le petit nombre, est proprement l’objet du goût, qu’on peut définir, le talent de démêler dans les ouvrages de l’art ce qui doit plaire aux ames sensibles et ce qui doit les blesser. Si le goût n’est pas arbitraire, il est donc fondé sur des principes incontestables; et ce qui en est une suite nécessaire, il ne doit point y avoir d’ouvrage de l’art dont on ne puisse juger en y appliquant ces principes. En effet la source de notre plaisir et de notre ennui est uniquement et entierement en nous; nous trouverons donc au-dedans de nous-mêmes, en y portant une vûe attentive, des regles générales et invariables de goût, qui seront comme la pierre de touche à l’épreuve de laquelle toutes les productions du talent pourront être soûmises. Ainsi le même esprit philosophique qui nous oblige, faute de lumieres suffisantes, de suspendre à chaque instant nos pas dans l’étude de la nature et des objets qui sont hors de nous, doit au contraire dans tout ce qui est l’objet du goût, nous porter à la discussion. Mais il n’ignore pas en même tems, que cette discussion doit avoir un terme. En quelque matiere que ce soit, nous devons desespérer de remonter jamais aux premiers principes, qui sont toûjours pour nous derriere un nuage: vouloir trouver la cause métaphysique de nos plaisirs, seroit un projet aussi chimérique que d’entreprendre d’expliquer l’action des objets sur nos sens. Mais comme en a su réduire à un petit nombre de sensations l’origine de nos connoissances, on peut de même réduire les principes de nos plaisirs en matiere de goût, à un petit nombre d’observations incontestables sur notre maniere de sentir. C’est jusque-là que le philosophe remonte, mais c’est-là qu’il s’arrête, et d’où par une pente naturelle il descend ensuite aux conséquences. La justesse de l’esprit, déjà si rare par elle-même, ne suffit pas dans cette analyse; ce n’est pas même encore assez d’une ame délicate et sensible; il faut de plus, s’il est permis de s’exprimer de la sorte, ne manquer d’aucun des sens qui composent le goût, Dans un ouvrage de Poésie, par exemple, on doit parler tantôt à l’imagination, tantôt au sentiment, tantôt à la raison, mais toûjours à l’organe; les vers sont une espece de chant sur lequel l’oreille est si inexorable, que la raison même est quelquefois contrainte de lui faire de legers sacrifices. Ainsi un philosophe dénué d’organe, eût-il d’ailleurs tout le reste, sera un mauvais juge en matiere de Poésie. Il prétendra que le plaisir qu’elle nous procure est un plaisir d’opinion; qu’il faut se contenter, dans quelque ouvrage que ce soit, de parler à l’esprit et à l’ame; il jettera même par des raisonnemens captieux un ridicule apparent sur le soin d’arranger des mots pour le plaisir de l’oreille. C’est ainsi qu’un physicien réduit au seul sentiment du toucher, prétendroit que les objets éloignés ne peuvent agir sur nos organes, et le prouveroit par des sophismes aux quels on ne pourroit répondre qu’en lui rendant l’oüie et la vûe. Notre philosophe croira n’avoir rien ôté à un ouvrage de Poésie, en conservant tous les termes et en les transposant pour détruire la mesure, et il attribuera à un préjugé dont il est esclave lui-même sans le vouloir, l’espece de langueur que l’ouvrage lui paroît avoir contractée par ce nouvel état. Il ne s’appercevra pas qu’en rompant la mesure, et en renversant les mots, il a détruit l’harmonie qui résultoit de leur arrangement et de leur liaison. Que diroit-on d’un musicien qui pour prouver que le plaisir de la mélodie est un plaisir d’opinion, dénatureroit un air fort agréable en transposant au hasard les sons dont il est composé? Ce n’est pas ainsi que le vrai philosophe jugera du plaisir que donne la Poésie. Il n’accordera sur ce point ni tout à la nature ni tout à l’opinion; il reconnoîtra que comme la musique a un effet général sur tous les peuples, quoique la musique des uns ne plaise pas toûjours aux autres, de même tous les peuples sont sensibles à l’harmonie poétique, quoique leur poésie soit fort différente. C’est en examinant avec attention cette différence, qu’il parviendra à déterminer jusqu’à quel point l’habitude influe sur le plaisir que nous font la Poésie et la Musique, ce que l’habitude ajoûte de réel à ce plaisir, et ce que l’opinion peut aussi y joindre d’illusoire. Car il ne confondra point le plaisir d’habitude avec celui qui est purement arbitraire et d’opinion; distinction qu’on n’a peut-être pas assez faite en cette matiere, et que néanmoins l’expérience journaliere rend incontestable. Il est des plaisirs qui dès le premier moment s’emparent de nous; il en est d’autres qui n’ayant d’abord éprouvé de notre part que de l’éloignement ou de l’indifférence, attendent pour se faire sentir, que l’ame ait été suffisamment ébranlée par leur action, et n’en sont alors que plus vifs. Combien de fois n’est-il pas arrivé qu’une musique qui nous avoit d’abord déplu, nous a ravis ensuite, lorsque l’oreille à force de l’entendre, est parvenue à en démêler toute l’expression et la finesse? Les plaisirs que l’habitude fait goûter peuvent donc n’être pas arbitraires, et même avoir eu d’abord le préjugé contre eux. C’est ainsi qu’un littérateur philosophe conservera à l’oreille tous ses droits. Mais en même tems, et c’est-là sur-tout ce qui le distingue, il ne croira pas que le soin de satisfaire l’organe dispense de l’obligation encore plus importante de penser. Comme il sait que c’est la premiere loi du style, d’être à l’unisson du sujet, rien ne lui inspire plus de dégoût que des idées communes exprimées avec recherche, et parées du vain coloris de la versification: une prose médiocre et naturelle lui paroît préférable à la poésie qui au mérite de l’harmonie ne joint point celui des choses: c’est parce qu’il est sensible aux beautés d’image, qu’il n’en veut que de neuves et de frappantes; encore leur préfere-t-il les beautés de sentiment, et sur-tout celles qui ont l’avantage d’exprimer d’une maniere noble et touchante des vérités utiles aux hommes. Il ne suffit pas à un philosophe d’avoir tous les sens qui composent le goût, il est encore nécessaire que l’exercice de ces sens n’ait pas été trop concentré dans un seul objet. Malebranche ne pouvoit lire sans ennui les meilleurs vers, quoiqu’on remarque dans son style les grandes qualités du poëte, l’imagination, le sentiment, et l’harmonie; mais trop exclusivement appliqué à ce qui est l’objet de la raison, ou plûtôt du raisonnement, son imagination se bornoit à enfanter des hypothèses philosophiques, et le degré de sentiment dont il étoit pourvu, à les embrasser avec ardeur comme des vérités. Quelque harmonieuse que soit sa prose, l’harmonie poétique étoit sans charmes pour lui, soit qu’en effet la sensibilité de son oreille fût bornée à l’harmonie de la prose, soit qu’un talent naturel lui fît produire de la prose harmonieuse sans qu’il s’en apperçût, comme son imagination le servoit sans qu’il s’en doutât, ou comme un instrument rend des accords sans le savoir. Ce n’est pas seulement à quelque défaut de sensibilité dans l’ame ou dans l’organe, qu’on doit attribuer les faux jugemens en matiere de goût. Le plaisir que nous fait éprouver un ouvrage de l’art, vient ou peut venir de plusieurs sources différentes; l’analyse philosophique consiste donc à savoir les distinguer et les séparer toutes, afin de rapporter à chacune ce qui lui appartient, et de ne pas attribuer notre plaisir à une cause qui ne l’ait point produit. C’est sans doute sur les ouvrages qui ont réussi en chaque genre, que les regles doivent être faites; mais ce n’est point d’après le résultat général du plaisir que ces ouvrages nous ont donné: c’est d’après une discussion réfléchie qui nous fasse discerner les endroits dont nous avons été vraiment affectés, d’avec ceux qui n’étoient destinés qu’à servir d’ombre ou de repos, d’avec ceux même où l’auteur s’est négligé sans le vouloir. Faute de suivre cette méthode, l’imagination échauffée par quelques beautés du premier ordre dans un ouvrage monstrueux d’ailleurs, fermera bien tôt les yeux sur les endroits foibles, transformera les défauts mêmes en beautés, et nous conduira par degrés à cet enthousiasme froid et stupide qui ne sent rien à force d’admirer tout, espece de paralysie de l’esprit, qui nous rend indignes et incapables de goûter les beautés réelles. Ainsi sur une impression confuse et machinale, ou bien on établira de faux principes de goût, ou, ce qui n’est pas moins dangereux, on érigera en principe ce qui est en soi purement arbitraire; on retrécira les bornes de l’art, et on prescrira des limites à nos plaisirs, parce qu’on n’en voudra que d’une seule espece et dans un seul genre, on tracera autour du talent un cercle étroit dont on ne lui permettra pas de sortir. C’est à la Philosophie à nous délivrer de ces liens; mais elle ne sauroit mettre trop de choix dans les armes dont elle se sert pour les briser. Feu M. de la Motte a avance que les vers n’étoient pas essentiels aux pieces de théatre: pour prouver cette opinion, très-soûtenable en elle-même, il a écrit contre la Poésie, et par là il n’a fait que nuire à sa cause; il ne lui restoit plus qu’à écrire contre la Musique, pour prouver que le chant n’est pas essentiel à la tragédie. Sans combattre le préjuge par des paradoxes, il avoit, ce me semble, un moyen plus court de l’attaquer; c’étoit d’écrire Inès de Castro en prose; l’extrème intérêt du sujet permettoit de risquer l’innovation, et peut-être aurions-nous un genre de plus. Mais l’envie de se distinguer fronde les opinions dans la theorie, et l’amour-propre qui craint d’échouer les ménage dans la pratique. Les Philosophes sont le contraire des législateurs; ceux-ci se dispensent des lois qu’ils imposent, ceux-là se soûmettent dans leurs ouvrages aux lois qu’ils condamnent dans leurs préfaces. Les deux causes d’erreur dont nous avons parlé jusqu’ici, le défaut de sensibilité d’une part, et de l’autre trop peu d’attention à démêler les principes de notre plaisir, seront la source éternelle de la dispute tant de fois renouvellée sur le mérite des anciens: leurs partisans trop enthousiastes font trop de graces à l’ensemble en faveur des détails; leurs adversaires trop raisonneurs ne rendent pas assez de justice aux détails, par les vices qu’ils remarquent dans l’ensemble. Il est une autre espece d’erreur dont le philosophe doit avoir plus d’attention à se garantir, parce qu’il lui est plus aisé d’y tomber; elle consiste à transporter aux objets du goût des principes vrais en eux-mêmes, mais qui n’ont point d’application à ces objets. On connoît le célebre qu’il mourût du vieil Horace, et on a blâmé avec raison le vers suivant: cependant une métaphysique commune ne manqueroit pas de sophismes pour le justifier. Ce second vers, dira-t-on, est nécessaire pour exprimer tout ce que sent le vieil Horace; sans doute il doit préférer la mort de son fils au deshonneur de son nom; mais il doit encore plus souhaiter que la valeur de ce fils le fasse échapper au péril, et qu’animé par un beau desespoir, il se défende seul contre trois. On pourroit d’abord répondre que le second vers exprimant un sentiment plus naturel, devroit au moins précéder le premier, et par conséquent qu’il l’affoiblit. Mais qui ne voit d’ailleurs que ce second vers seroit encore foible et froid, même après avoir été remis à sa véritable place? n’est-il pas évidemment inutile au vieil Horace d’exprimer le sentiment que ce vers renferme? chacun supposera sans peine qu’il aime mieux voir son fils vainqueur que victime du combat: le seul sentiment qu’il doive montrer et qui convienne à l’état violent où il est, est ce courage héroïque qui lui fait préférer la mort de son fils à la honte. La logique froide et lente des esprits tranquilles, n’est pas celle des ames vivement agitées: comme elles dédaignent de s’arrêter sur des sentimens vulgaires, elles sous-entendent plus qu’elles n’expriment, elles s’élancent tout d’un-coup aux sentimens extrèmes; semblables a ce dieu d’Homere, qui fait trois pas et qui arrive au quatrieme. Ainsi dans les matieres de goût, une demi philosophie nous écarte du vrai, et une philosophie mieux entendue nous y ramene. C’est donc faire une double injure aux Belles-Lettres et à la Philosophie, que de croire qu’elles puissent réciproquement se nuire ou s’exclure. Tout ce qui appartient non-seulement à notre maniere de concevoir, mais encore à notre maniere de sentir, est le vrai domaine de la Philosophie: il seroit aussi déraisonnable de la reléguer dans les cieux et de la restraindre au système du monde, que de vouloir borner la Poésie à ne parler que des dieux et de l’amour. Et comment le véritable esprit philosophique seroit-il oppose au bon goût? il en est au contraire le plus ferme appui, puisque cet esprit consiste à remonter en tout aux vrais principes, à reconnoître que chaque art a sa nature propre, chaque situation de l’ame son caractere, chaque chose son coloris, en un mot à ne point confondre les limites de chaque genre. Abuser de l’esprit philosophique, c’est en manquer. Ajoûtons qu’il n’est point à craindre que la discussion et l’analyse émoussent le sentiment ou refroidissent le génie dans ceux qui posséderont d’ailleurs ces précieux dons de la nature. Le philosophe sait que dans le moment de la production, le génie ne veut aucune contrainte; qu’il aime à courir sans frein et sans regle, à produire le monstrueux à côté du sublime, à rouler impétueusement l’or et le limon tout ensemble. La raison donne donc au génie qui crée une liberté entiere; elle lui permet de s’épuiser jusqu’à ce qu’il ait besoin de repos, comme ces coursiers fougueux dont on ne vient à bout qu’en les fatiguant. Alors elle revient séverement sur les productions du génie; elle conserve ce qui est l’effet du véritable enthousiasme, elle proscrit ce qui est l’ouvrage de la fougue, et c’est ainsi qu’elle fait éclorre les chefs-d’oeuvre. Quel écrivain, s’il n’est pas entierement dépourvû de talent et de goût, n’a pas remarqué que dans la chaleur de la composition une partie de son esprit reste en quelque maniere à l’écart pour observer celle qui compose et pour lui laisser un libre cours, et qu’elle marque d’avance ce qui doit être effacé? Le vrai philosophe se conduit à-peu-près de la même maniere pour juger que pour composer; il s’abandonne d’abord au plaisir vif et rapide de l’impression; mais persuadé que les vraies beautés gagnent toûjours à l’examen, il revient bien-tôt sur ses pas, il remonte aux causes de son plaisir, il les démêle, il distingue ce qui lui a fait illusion d’avec ce qui l’a profondément frappé, et se met en état par cette analyse de porter un jugement sain de tout l’ouvrage. On peut, ce me semble, d’après ces réflexions, répondre en deux mots à la question souvent agitée, si le sentiment est préférable à la discussion pour juger un ouvrage de goût. L’impression est le juge naturel du premier moment, la discussion l’est du second. Dans les personnes qui joignent à la finesse et à la promptitude du tact, la netteté et la justesse de l’esprit, le second juge ne fera pour l’ordinaire que confirmer les arrêts rendus par le premier. Mais, dira-t-on, comme ils ne seront pas toûjours d’accord, ne vaudroit-il pas mieux s’en tenir dans tous les cas à la premiere décision que le sentiment prononce? quelle triste occupation de chicaner ainsi avec son propre plaisir! et quelle obligation aurons-nous à la Philosophie, quand son effet sera de le diminuer? Nous répondrons avec regret, que tel est le malheur de la condition humaine: nous n’acquérons guere de connoissances nouvelles que pour nous desabuser de quelque illusion, et nos lumieres sont presque toûjours aux dépens de nos plaisirs. La simplicité de nos ayeux étoit peut-être plus fortement remuée par les pieces monstrueuses de notre ancien théatre, que nous ne le sommes aujourd’hui par la plus belle de nos pieces dramatiques. Les nations moins éclairées que la nôtre ne sont pas moins heureuses, parce qu’avec moins de desirs elles ont aussi moins de besoins, et que des plaisirs grossiers ou moins raffinés leur suffisent: cependant nous ne voudrions pas changer nos lumieres pour l’ignorance de ces nations et pour celle de nos ancêtres. Si ces lumieres peuvent diminuer nos plaisirs, elles flattent en même tems notre vanité; on s’applaudit d’être devenu difficile, on croit avoir acquis par-là un degré de mérite. L’amour-propre est le sentiment auquel nous tenons le plus, et que nous sommes le plus empressés de satisfaire; le plaisir qu’il nous fait prouver n’est pas comme beaucoup d’autres, l’effet l’une impression subite et violente, mais il est plus continu, plus uniforme, et plus durable, et se laisse goûter à plus longs traits. Ce petit nombre de réflexions paroît devoir suffire pour justifier l’esprit philosophique des reproches que l’ignorance ou l’envie ont coûtume de faire. Observons en finissant, que quand ces reproches seroient fondés, ils ne seroient peut-être convenables et ne devroient avoir de poids que dans la bouche des véritables philosophes; ce seroit à eux seuls qu’il appartiendroit de fixer l’usage et les bornes de l’esprit philosophique, comme il n’appartient qu’aux écrivains qui ont mis beaucoup d’esprit dans leurs ouvrages, de parler contre l’abus qu’on peut en faire. Mais le contraire est malheureusement arrive; ceux qui possedent et qui connoissent le moins l’esprit philosophique en sont parmi nous les plus ardens détracteurs, comme la Poésie est décriée par ceux qui n’en ont pas le talent, les hautes sciences par ceux qui en ignorent les premiers principes, et notre siecle par les écrivains qui lui font le moins d honneur. (O) Gout, en Architecture, terme usité par métaphore pour signifier la bonne ou mauvaise maniere d’inventer, de dessiner, et de travailler. On dit que les bâtimens gothiques sont de mauvais goût, quoique hardiment construits; et qu’au contraire ceux d’architecture antique sont de bon goût, quoique plus massifs. Cette partie est aussi nécessaire à un architecte, que le génie; avec cette différence que ce dernier talent demande des dispositions naturelles, et ne s’acquiert point; au lieu que le goût se forme, s’accroît et se perfectionne par l’étude. (P) Goût du Chant, en Musique; c’est ainsi qu’on appelle en France, l’art de chanter ou de joüer les notes avec les agrémens qui leur conviennent. Quoique le chant françois soit fort dénué d’ornemens, il y a cependant à Paris plusieurs maîtres uniquement pour cette partie, et un assez grand nombre de termes qui lui sont propres. Comme rien n’est si difficile à rendre que le sens de ces divers mots, que d’ailleurs rien n’est si passager, rien si sujet à la mode que le goût du chant, je n’ai pas crû devoir embrasser cette partie dans cet ouvrage. (S) Goût, se dit en Peinture, du caractere particulier qui regne dans un tableau par rapport au choix des objets qui sont représentés et à la façon dont ils y sont rendus. On dit qu’un tableau est de bon goût, lorsque les objets qui y sont représentés sont bien choisis et bien imités, conformément à l’idée que les connoisseurs ont de leur perfection. On dit, bon goût, grand goût, goût trivial, mauvais goût. Le bon goût se forme par l’étude de la belle nature: grand goût semble dire plus que bon goût, et diroit plus en effet, si par grand goût on entendoit le choix du mieux dans le bon: mais grand goût, en Peinture, est un goût idéal qui suppose un grand, un extraordinaire, un merveilleux, un sublime même tenant de l’inspiration, bien supérieur aux effets de la belle nature; ce qui n’est réellement qu’une façon de faire les choses relativement à de certaines conditions, que la plûpart des peintres n’ont imaginées que pour créer un beau à la portée de leur talent. Cependant ces mêmes peintres ne disent jamais, voilà un ouvrage de grand goût, en parlant d’un tableau où, de leur aveu, la belle nature est le plus parfaitement imitée: il faut néanmoins avoir de grands talens pour faire ce qu’on appelle des tableaux de grand goût. Goût trivial est une imitation du bon goût et du grand goût, mais qui défigure le premier et ne saisit que le ridicule de l’autre, et qui l’outre. Mauvais goût est l’opposé de bon goût. Il y a goût de nation, et goût particulier: goût de nation, est celui qui regne dans une nation, qui fait qu’on reconnoît qu’un tableau est de telle école; il y a autant de goûts de nation que d’écoles. Voy. École. Goût particulier est celui que chaque pemtre se fait, par lequel on reconnoit que tel tableau est de tel peintre, quoiqu’il y regne toûjours le goût de sa nation. On dit encore goût de dessein, goût de composition, goût de coloris ou de couleur, etc. (R) GRACE, s. f. en termes de Théologie, signifie un don que Dieu confere aux hommes par sa pure libéralité, et sans qu’ils ayent rien fait pour le mériter, soit que ce don regarde la vie présente, soit qu’il ait rapport à la vie future. De-là les Théologiens distinguent d’abord des graces dans l’ordre naturel, et des graces dans l’ordre du salut; les premieres renferment les dons de la création, de l’être, de la conservation, de la vie, de l’intelligence, et tous les avantages de l’ame et du corps; ce qui fait dire à S. Aug. ep. 177. ad Innoc. Quâdam non improbanda ratione dicitur gratiâ Dei quâ creati sumus homines..... qui et essemus, et viveremus, et sentiremus, et intelligeremus. C’est aussi par la grace de Dieu que les anges et les ames des hommes sont immortelles, que l’homme a son libre arbitre, etc. Les graces dans l’ordre du salut, sont celles qui de leur nature ont rapport et conduisent à la vie éternelle; et c’est de celles- ci principalement que traitent les Théologiens, lorsqu’ils agitent les matieres de la grace. Ils définissent la grace dans l’ordre du salut en général, un don surnaturel que Dieu accorde gratuitement à des êtres intelligens, relativement à leur salut; ce qui convient à toute grace surnaturelle, tant à celle qui est conférée en vertu des mérites de Jesus-Christ, qu’à celle qui selon S. Thomas et plusieurs autres scholastiques, fut accordée aux anges dans leur création, et au premier homme dans l’état d’innocence. Mais quand il s’agit de la grace de Jesus-Christ ou du Sauveur, ils la définissent un don surnaturel que Dieu accorde gratuitement à des créatures intelligentes en vûe de la passion et des mérites de Jesus-Christ et relativement à la vie éternelle. On peut remarquer dans cette définition, 1°. que le mot don est un terme très-vague auquel on n’attache pas d’idée nette. 2°. Les Théologiens ne sont pas d’accord sur l’explication de ce mot surnaturel, qui entre dans leur définition. Les uns prétendent que c’est ce qui surpasse les forces actives de la nature. Les autres entendent par surnaturel ce qui est au-dessus des forces actives et passives de la nature. Ceux-ci entendent par surnaturel ce qui surpasse les forces tant physiques qu’intentionnelles des substances existantes et des accidens qui leur sont connaturels. Ceux-là font consister la surnaturalité dans un certain rapport à Dieu comme auteur de la grace et de la gloire. D’autres enfin la font consister dans une excellence au-dessus des forces et de l’exigence des natures créées et créables; dans une union avec Dieu ou réelle et physique, comme l’union hypostatique, ou intentionnelle immédiate, ou intentionnelle médiate. On peut choisir entre ces divers sentimens celui qui paroîtra le plus clair; car ils sont très-théologiques. Cette grace se divise en une infinité d’especes: savoir 1° en grace incréée et grace créée: la premiere est l’amour que Dieu porte aux créatures, et la volonté qu’il a de les rendre éternellement heureuses; cette dénomination est tout-à-fait impropre: la seconde, ce sont les moyens et les bienfaits qu’il leur confere pour parvenir à cette fin. S. Thomas, III. part. quæst. ij. art. 10. Estius, Sylvius, Bellarm. etc. 2°. En grace de Dieu et grace du Christ: l’une est celle qui est conférée sans égard aux mérites de Jesus-Christ, on l’appelle aussi grace de santé; c’est la grace des anges et d’Adam avant leur chûte: l’autre est celle qui est conférée en considération des mérites du Rédempteur, on la nomme aussi grace médicinale; elle a lieu dans l’état présent de l’homme. S. Thomas, Cajétan, etc. 3°. En grace extérieure et grace intérieure: la premiere est celle qui remue l’homme par des moyens extérieurs, tels que la loi, la doctrine, la prédication de l’évangile; les Pélagiens ne reconnoissoient que cette espece de grace: la seconde est celle qui le touche intérieurement par de bonnes pensées, de saints desirs, des résolutions pieuses, etc. 4°. En grace donnée gratuitement et grace qui rend agréable a Dieu, ou, comme s’expriment les Théologiens, gratia gratis data, et gratia gratum faciens: par gratia gratis data, ils entendent un don surnaturel que Dieu confere à quelqu’un pour le salut et la sanctification des autres, quoique en vertu de ce don il n’opere pas toûjours la sienne propre: tels sont le don des langues, le don des miracles, le don de prophétie, etc. Par gratia gratum faciens, ils entendent un don surnaturel destiné primitivement et par sa nature à la sanctification et au salut de celui qui le reçoit, et le rendant agréable aux yeux de Dieu. 5°. Cette derniere se divise en grace habituelle et en grace actuelle. La grace habituelle est celle qui réside dans l’ame comme une qualité inhérente, fixe et permanente, à-moins que le péché mortel ne l’en chasse; elle se subdivise en grace sanctifiante ou justifiante, vertus infuses et dons du S. Esprit. La grace sanctifiante ou justifiante est celle par laquelle l’homme devient formellement juste, reçoit la justice comme une forme: on a emprunté cette expression de la philosophie d’Aristote. La grace actuelle est celle qui est accordée par maniere d’acte ou de motion passagere pour faire quelque bonne oeuvre particuliere, comme de résister à telle ou telle tentation, accomplir tel ou tel précepte. Dans toutes les contestations qui divisent les Théologiens sur la doctrine de la grace, c’est de l’actuelle qu’il est question. 6°. Cette grace actuelle se divise en grace d’entendement et grace de volonté. La grace d’entendement est une illustration intérieure de l’esprit: la grace de volonté est un mouvement indélibéré et immédiat que Dieu opere dans la volonté. La grace actuelle, au- moins depuis le péché d’Adam, affecte ces deux facultés à cause des ténebres dont l’entendement est obscurci, et qui demandent qu’il soit éclairé, et de la foiblesse que le péché du premier homme a mis dans la volonté, et qui exige un secours d’en haut pour le porter au bien. Cette distinction, comme on voit, suppose celle qu’on a établie entre l’entendement et la volonté, et qui paroît, à quelques égards, précaire et nominale. 7°. La grace actuelle, entant qu’elle renferme ces deux qualités, se divise en grace opérante et co-opérante, prévenante et subséquente, existante et aidante; termes que les Théologiens expliquent différemment selon les divers systèmes qu’ils embrassent sur la grace. On peut dire que la grace opérante, prévenante, et existante, est la même chose dans le fond; et la définir une illustration soudaine de l’entendement, et une motion indélibérée de la volonté que Dieu opere en nous sans nous, afin que nous voulions et que nous fassions le bien surnaturel: de même la grace co-opérante, subséquente, et aidante, est la même chose dans le fond; et on la définit un concours surnaturel par lequel Dieu agit avec nous pour produire tous et chacun des actes surnaturels et libres dans l’ordre du salut. 8°. La grace opérante ou existante se divise en grace efficace et en grace suffisante. La grace efficace est celle qui opere certainement et infailliblement le consentement de la volonté et à laquelle cette volonté ne résiste jamais quoiqu’elle ait un pouvoir prochain et réel de lui résister. La grace suffisante est celle qui donne à la volonté des forces proportionnées pour faire le bien, mais dont la volonté n’use pas toûjours. La grace, son opération, sa nécessité, son accord avec la liberté de l’homme, étant des mysteres incompréhensibles à notre foible raison, il n’est pas étonnant qu’il y ait eu sur tous ces points des opinions opposées; les plus considérables sont celles des Pélagiens, des Sémi-Pélagiens, des Arminiens, des Molinistes, des Congruistes, etc. d’une part; et de l’autre des Prédestinatiens, des Wiclesistes, des Luthériens, des Calvinistes rigides ou Gomaristes, de Baius, de Jansenius, des Augustiniens, des Thomistes, etc. Voyez ces articles. La dispute entre les défenseurs de ces différentes opinions roule principalement sur la nécessité et l’efficacité de la grace. Les Pélagiens et les Sémi-Pélagiens sont en opposition avec tous les autres sur cet article, les premiers refusant de reconnoître aucune espece de grace intérieure, et ceux-ci niant la nécessité de la grace pour le commencement de la foi et des oeuvres. Selon les théologiens qui ont écrit depuis la bulle d’Innocent X contre le livre de Jansénius, S. Augustin n’a disputé contre ces hérétiques que pour les obliger de reconnoître cette nécessité qu’ils nioient: en convenant que c’est-là l’objet principal de S. Augustin, il faut avouer que chemin faisant il enseigne aussi l’efficacité de la grace, d’une maniere très-forte; que sans doute les Semi-Pelagiens en niant la nécessité de la grace pour le commencement des oeuvres et de la foi, croyoient encore que celle qu’ils admettoient étoit versatile; et que S. Augustin combat cette opinion. La doctrine catholique enseigne que la grace intérieure prévient la volonté, et que par conséquent elle est nécessaire pour le commencement de la foi et des oeuvres, et que l’homme ne peut rien sans elle dans l’ordre du salut. Les Pélagiens et les Sémi-Pélagiens mis à part, les défenseurs des autres opinions sont principalement divisés sur l’efficacité de la grace. Les vérités catholiques sur cette matiere, sont 1°. qu’il y a des graces efficaces par lesquelles Dieu sait triompher de la résistance du coeur humain, sans préjudice de la liberté: 2°. qu’il y a des graces suffisantes auxquelles l’homme résiste quelquefois. Mais on dispute fortement sur la question d’où naît l’efficacité de la grace; est-ce du consentement de la volonté, ou bien est- elle efficace par elle-même? c’est à ces deux opinions qu’il faut réduire la multitude de celles qui partagent les Théologiens. Les principaux systèmes sur cette matiere sont ceux des Thomistes, des Augustiniens, des Congruistes, des Molinistes, et du P. Thomassin. Les Thomistes prétendent qu’on doit tirer l’efficacité de la grace de la toute-puissance de Dieu et du souverain domaine qu’il a sur les volontés des hommes; ils la définissent une grace qui de sa nature prévient le libre consentement de la volonté, et opere ce consentement, en appliquant physiquement la volonté à l’acte, sans gêner ou détruire pour cela la liberté: selon eux, elle est absolument nécessaire pour agir, dans quelque état que l’on considere l’homme; avant le péché d’Adam, à titre de dépendance; après le péché d’Adam et à titre de dépendance, et à titre de foiblesse que la volonté de l’homme a contractée par ce pêche. Ils l’appellent aussi prémotion physique. Voyez Prémotion. Les Augustiniens soûtiennent que l’efficacité de la grace prend sa source dans la force d’une délectation victorieuse absolue, qui emporte par sa nature le consentement de la volonté: selon eux, la grace efficace est celle qui prévient physiquement la volonté, mais qui n’en opere le consentement que par une prémotion morale. Ils sont partagés sur sa nécessité, les uns voulant que pour tout acte surnaturel et méritoire il faille une grace efficace par elle-même; les autres, comme le cardinal Norris, distinguant les oeuvres difficiles d’avec les oeuvres faciles, et exigeant pour les premieres seulement une grace efficace par elle-même, et pour les autres une grace suffisante. Voy. Suffisante et Augustiniens. Les Congruistes croyent que l’efficacité de la grace vient de la combinaison avantageuse de toutes les circonstances dans lesquelles elle est accordée. Dieu, dans ce système, prévoit en quel tems, en quel lieu, et en quelles circonstances la volonté sera d’humeur de consentir ou de ne pas consentir à la grace, et par pure bonté il la place dans le moment favorable: selon eux, la grace efficace et la grace suffisante ne different point essentiellement l’une de l’autre; mais seulement en ce que la grace efficace est un plus grand bienfait, eu égard aux circonstances, que n’est la grace suffisante: à-peu-près comme le don d’une épée fait à une personne est toûjours un don, soit en tems de paix soit en tems de guerre; cependant relativement à cette derniere circonstance, l’épée étant plus utile en tems de guerre qu’en tems de paix, le don qu’on en fait est plus précieux dans une circonstance que dans l’autre. Voyez Congruisme. Les Molinistes pensent que l’efficacité de la grace vient du consentement de la volonté; que Dieu en donnant à tous indifféremment la même grace, laisse à la décision de la volonté humaine de la rendre efficace par son consentement ou inefficace par son refus; ensorte qu’à proprement parler, ils ne reconnoissent point de grace efficace par elle même, ou ce que les autres theologiens appellent, gratia per se et ab intrinseco efficax. Le P. Thomassin (dogmat. theolog. t. III. tract. jv. c. xviij.) fait consister l’efficacité de la grace dans un assemblage de plusieurs secours surnaturels, tant intérieurs qu’extérieurs, qui pressent tellement la volonté, qu’ils obtiennent infailliblement son consentement; de maniere cependant que chacun de ces secours pris séparément peut être prive de son effet, et même en est souvent privé par la résistance de la volonté; mais collectivement pris, ils l’attaquent avec tant de force qu’ils en demeurent victorieux, en la prédéterminant non physiquement, mais moralement. Les erreurs sur la grace efficace condamnées par l’Eglise, sont celles de Luther, de Calvin, et de Jansenius: Luther soûtenoit que la grace agissoit avec tant d’empire sur la volonté de l’homme, qu’il ne lui restoit pas même le pouvoir de résister. Calvin dans son instit. l. III. c. xxiij. s’attache à prouver que la volonté de Dieu apporte dans toutes choses, et même dans nos volontés, une nécessité inévitable. Selon Luther et Calvin, cette nécessité n’est point physique, totale, immuable, essentielle, mais une nécessité relative, variable, et passagere. Calv. instit. iiv. III. chap. ij. n. 11. et 12. Luther, de serv. arbitr. fol. 434. Les Arminiens et plusieurs branches des Luthériens ont adouci cette dureté de la doctrine de leurs maîtres. Voyez Arminiens, Luthériens. Les Arminiens soûtiennent comme les Catholiques, la nécessité de la grace efficace en ce sens, que cette grace ne manque jamais aux justes que par leur propre faute, qu’ils ont toûjours dans le besoin des graces intérieures vraiment et proprement suffisantes pour attirer la grace efficace, et qu’elles l’attirent infailliblement quand on ne les rejette pas; mais qu’au contraire elles demeurent souvent sans effet, parce qu’au lieu d’y consentir, comme on le pourroit, on y résiste. Jansénius et ses disciples croyent que l’efficacité de la grace vient de l’impression d’une délectation céleste indélibérée qui l’emporte en degrés de force sur les degrés de la concupiscence qui lui est opposée. Voyez Jansénisme. Toutes ces opinions se réduisent, comme nous l’avons dit plus haut, à deux systèmes diamétralement opposés, dont l’un favorise le libre arbitre et l’autre la puissance de Dieu; et dans chacune de ces deux classes en particulier, les opinions ne sont séparées souvent que par des nuances legeres et presque imperceptibles. Les sémi-Pélagiens admettoient, au moins pour les bonnes oeuvres, une grace versatile et que Dieu accordoit après avoir consulté la volonté et prévû son consentement. Il seroit difficile d’assigner une différence à cet égard entre eux et les Molinistes et les Congruistes: il est vrai qu’ils prétendoient, disent les Théologiens, que ce consentement prévû étoit pour Dieu un motif déterminant, une raison de l’accorder; mais les Thomistes et les autres Théologiens catholiques partisans de la grace efficace par sa nature, reprochent tous les jours aux Congruistes et aux Molinistes, que c’est là une conséquence nécessaire de leur opinion. Les Molinistes et les Congruistes entre eux sont à-peu-près dans les mêmes termes. Molina n’a jamais nié la congruite de la grace; et Suarès en disant qu’elle tire son efficacité des circonstances, ne peut pas disconvenir que le consentement ou le dissentiment de la volonté rend en dernier ressort la grace efficace ou inefficace: c’est la remarque de Tourneli, de gratia Christi, tom. II. p. 674. Le sentiment du P. Thomassin peut encore être rappellé au Molinisme ou au Congruisme; car la motion morale qui resulte de la multitude des graces, avec quelque force qu’elle presse la volonté, est toûjours distinguée du consentement, n’opere pas physiquement le consentement: c’est donc toûjours ce même consentement qui rendra la grace efficace. D’autre part, toutes les opinions qui prêtent à la grace une efficacité indépendante du consentement, rentrent les unes dans les autres; les noms n’y font rien: qu’on appelle la grace une délectation, une prémotion, etc. cela ne fera rien à la question capitale, qui est de savoir si le consentement de la volonté sous son empire est libre ou nécessaire. L’Eglise se met peu en peine des opinions abstraites sur la nature de la grace; mais attentive à conserver le dogme de la liberté, sans lequel il n’y a ni religion ni morale, elle condamne les expressions qui y donnent atteinte. Il est difficile de croire qu’aucun théologien, sans en excepter Luther et Calvin, ayent fait de l’homme un être absolument destitué de tout pouvoir d’agir, incapable de mérite et de démérite, le jouet de la puissance de Dieu, et devenant au gré de l’Être suprème un vase d’honneur ou un vase d’ignominie, un élu ou un réprouvé: mais leurs expressions abusives et contraires au langage reçû, étoient condamnables; et c’est cela même que l’Eglise a condamné. On trouvera aux articles particuliers, Molinisme, Congruisme, Thomisme, etc. des détails dont nous nous abstenons ici. D’ailleurs on a tant écrit sur cette matiere sans rien éclaircir, que nous craindrions de travailler tout aussi inutilement: on peut lire sur ces matieres les principaux ouvrages des Théologiens des divers partis; les discussions auxquelles ils se sont livrés, fort souvent minutieuses et futiles, ne méritent pas de trouver leur place dans un ouvrage philosophique, quelque encyclopédique qu’il soit. On a donné à S. Augustin le nom de docteur de la grace, à cause des ouvrages qu’il a composés sur cette matiere: il paroît qu’effectivement on lui est redevable de beaucoup de lumieres sur cet article important: car il assûre lui-même que Dieu lui avoit révélé la doctrine qu’il développe. Dixi hoc apostolico præcipuè testimonio etiam me ipsum fuisse convictum, cùm in hac quæstione solvendâ (comment la foi vient de Dieu) cùm ad episcopum Simplicianum scriberem, revelavit. S. Augustin, lib. de præd. sanct. c. jv. Grace, (Droit politiq.) pardon, rémission, accordée par le souverain à un ou à plusieurs coupables. Le droit de faire grace est le plus bel attribut de la souveraineté. Le prince, loin d’être obligé de punir toûjours les fautes punissables, peut faire grace par de très-bonnes raisons; comme, par exemple, s’il revient plus d’utilité du pardon, que de la peine; si le coupable ou les coupables ont rendu de grands services à l’état; s’ils possedent des qualités éminentes; si certaines circonstances rendent leurs fautes plus excusables; s’ils sont en grand nombre; s’ils ont été séduits par d’autres exemples; si la raison particuliere de la loi n’a point lieu à leur égard: dans tous ces cas et autres semblables, le souverain peut faire grace, et il le doit toûjours pour le bien public, parce que l’utilité publique est la mesure des peines; et lorsqu’il n’y a point de fortes raisons au souverain de faire la grace entiere, il doit pencher à modérer sa justice. A plus forte raison, le prince dans une monarchie ne peut pas juger lui-même; s’il le vouloit, la constitution de l’état seroit détruite: les pouvoirs intermédiaires dépendans seroient anéantis; la crainte s’empareroit de tous les coeurs; on verroit la pâleur et l’effroi sur tous les visages, et personne ne sauroit s’il seroit absous, ou s’il recevroit sa grace: c’est une excellente remarque de l’auteur de l’esprit des lois. Lorsque Louis XIII. ajoûte-t-il pour la confirmer, voulut être juge dans le procès du duc de la Valette, le président de Bellievre déclara, «qu’il voyoit dans cette affaire une chose inoüie, un prince songer à opiner au procès d’un de ses sujets; que les rois ne s’étoient reservés que les graces, et renvoyoient toûjours les condamnations vers leurs officiers: votre majesté, continua-t-il, voudroit-elle voir sur la sellette un homme devant elle, qui par son jugement iroit dans une heure à la mort? que bien au contraire, la vûe seule des rois portoit les graces, et levoit les interdits des églises». Concluons que le throne est appuyé sur la clémence comme sur la justice. Voyez-en les preuves au mot Clémence. La rigueur de la justice est entre les mains des juges; la faveur ou le droit de pardonner appartient au monarque; s’il punissoit lui-même, son aspect seroit terrible; si sa clémence n’avoit pas les mains liées, son autorité s’aviliroit. Il faut, je l’avoue, des exemples de sévérité pour contenir le peuple; mais il en faut également de bonté pour affermir le throne. Si le monarque ne se fait pas aimer, il ne regnera pas long-tems, ou son long regne ne sera que plus détesté. (D. J.) Grace, (Jurisp.) Les dons et brevets, pensions, priviléges accordés par le prince, sont des graces qui doivent toûjours être favorablement interprétées, à-moins qu’elles ne fassent préjudice à un tiers. Grace, en matiere criminelle, se prend en général pour toutes lettres du prince qui déchargent un accusé de quelque crime, ou de la peine à laquelle il auroit été sujet. On se servoit autrefois de ce terme grace dans le style de chancellerie; mais présentement on dit abolition, rémission, et pardon: et quoique ces termes paroissent d’abord synonymes pour signifier grace, ils ont cependant chacun leur signification propre. Abolition est lorsque le prince efface le crime et en remet la peine, de maniere qu’il ne reste aux juges aucun examen à faire des circonstances. Rémission est lorsqu’il remet seulement la peine: ces lettres s’accordent pour homicide involontaire, ou commis par la nécessité d’une légitime défense de la vie. Les lettres de pardon s’accordent dans les cas où il n’échet pas peine de mort, et qui néanmoins ne peuvent pas être excusés. Il n’appartient qu’au roi de donner des graces. Néanmoins anciennement plusieurs seigneurs et grands officiers de la couronne, s’étoient arrogé le droit d’en donner; tels que le connétable, les maréchaux de France, le maître des arbalêtriers, et les capitaines ou gouverneurs des provinces; ce qui leur fut d’abord défendu par Charles V. alors régent du royaume, par une ordonnance du 13 Mars 1359. Cette défense fut réitérée pour toutes sortes de personnes par Louis XII. en 1499. Le chancelier de France les accorde, mais c’est toûjours au nom du roi. Ce privilége fut accordé au chancelier de Corbie par Charles VI. le 13 Mars 1401. Les lettres portent, qu’en tenant les requêtes générales avec tel nombre de personnes du grand-conseil qu’il voudra, il pourra accorder des lettres de grace en toute sorte de cas, et à toutes sortes de personnes. Suivant l’ordonnance de 1670, les lettres d’abolition, celles pour ester à droit après les cinq ans de la contumace, de rappel de ban ou de galeres, de commutation de peine, réhabilitation du condamné en ses biens et bonne renommée, et de révision de procès, ne peuvent être scellées qu’en la grande chancellerie. Les lettres de rémission qui s’accordent pour homicide involontaire, ou commis dans la nécessité d’une légitime defense de la vie, peuvent être scellées dans les petites chancelleries. On peut obtenir grace par un simple brevet, et sans qu’il y ait dans le moment des lettres de chancellerie; savoir, quand les rois font leur entrée pour la premiere fois, après leur avénement à la couronné, ils ont coûtume de donner grace à tous les criminels qui sont détenus dans les prisons de la ville où le roi fait son entrée: mais si les criminels ne levent pas leurs lettres en chancellerie six mois après la date du brevet du grand-aumônier, ils en sont déchûs. Le roi accorde aussi quelquefois de semblables graces à la naissance des fils de France, et aux entrées des reines. Lorsque Charles VI. établit le duc de Berri son frere, pour son lieutenant dans le Languedoc en 1380, il lui donna, entre autres choses, le pouvoir d’accorder des lettres de grace. Louis XI. permit aussi à Charles duc d’Angoulême d’en donner une fois dans chaque ville où il feroit son entrée. Mais aucun prince n’a ce droit de son chef; et quelqu’étendue de pouvoir que nos rois accordent dans les apanages aux enfans de France, le droit de donner des lettres de grace n’y est jamais compris. Louise de Savoie ayant obtenu le privilége de donner des lettres de grace dans le duché d’Anjou, s’en départit, ayant appris que le parlement de Paris avoit délibéré de faire au roi des remontrances à ce sujet. Il est quelquefois arrivé que dans les facultés des légats envoyés en France par la cour de Rome, on a inséré le pouvoir d’abolir le crime d’hérésie dont les accusés pourroient être prévenus. Les parlemens ont toûjours rejetté ces sortes de clauses. Le cardinal de Plaisance légat, ayant en l’année 1547 donné des lettres de grace à un clerc qui avoit tué un soldat; par arrêt du 5 Janvier 1548, il fut dit qu’il avoit été mal, nullement et abusivement procédé à l’entérinement de telles lettres par le juge ecclésiastique, et que nonobstant ces lettres, le procès seroit fait et parfait à l’accusé. Les évêques d’Orléans donnoient autrefois des lettres de grace à tous les criminels qui venoient se rendre dans les prisons d’Orléans lors de leur entrée solennelle à Orléans: il ne s’en trouva d’abord que deux ou trois; mais par succession de tems le nombre s’en accrut beaucoup, tellement qu’en 1707 il y en eut jusqu’à 900, et en 1733 il y en eut plus de 1200. L’édit du mois de Novembre 1753 a beaucoup restraint ce privilége. Il est dit dans le préambule, qu’il n’appartient qu’à la puissance souveraine de faire grace; que les empereurs chrétiens par respect filial pour l’église, donnoient accès aux supplications de ses ministres pour les criminels; que les anciens rois de France déféroient aussi souvent à la priere charitative des évêques, sur-tout en des occasions solennelles où l’église usoit aussi quelquefois d’indulgence envers les pécheurs, en se relâchant de l’austérité des pénitences canoniques; que telle est l’origine de ce qui se pratique à l’avenement des évêques d’Orléans à leur entrée; que cet usage n’étant pas soûtenu de titres d’une autorité inébranlable, sa Majesté a cru devoir lui donner des bornes. Le Roi ordonne en conséquence, qu’à l’avenir les évêques d’Orléans à leur entrée pourront donner aux prisonniers en ladite ville, pour tous crimes commis dans le diocese et non ailleurs, leurs lettres d’intercession et déprécation; sur lesquelles le roi fera expédier des lettres de grace sans frais; qu’en signifiant les lettres déprécatoires, il sera sursis pendant six mois, sauf l’instruction qui sera continuée. L’édit excepte de ces lettres, l’assassinat prémédité, le meurtre ou outrage et excès, ou recousse des prisonniers pour crime, des mains de la justice, commis ou machiné par argent ou sous autre engagement; le rapt commis par violence; les excès ou outrages commis en la personne des magistrats ou officiers, huissiers et sergens royaux exerçans, faisant ou exécutant quelque acte de justice; les circonstances et dépendances desdits crimes, telles qu’elles sont prévûes et marquées par les ordonnances, et tous autres forfaits et cas notoirement réputés non graciables dans le royaume. Pour ce qui est des regles que l’on observe par rapport aux lettres d’abolition, rémission, pour dons et autres lettres de grace; en général il faut observer que tous les juges auxquels les lettres d’abolition sont adressées, doivent les entériner incessamment, si elles sont conformes aux charges et informations: les cours souveraines peuvent cependant faire des remontrances au roi, et les autres juges représenter à M. le chancelier ce qu’ils jugent à-propos sur l’atrocité du crime. On ne doit pas accorder de lettres d’abolition pour les duels, assassinats prémédités, soit pour ceux qui en sont les auteurs ou complices, soit pour ceux qui à prix d’argent ou autrement, se louent et s’engagent pour tuer, outrager, excéder ou retirer des mains de la justice les prisonniers pour crime, ni à ceux qui les auront loués ou induits pour ce faire, quoiqu’il n’y ait eu que la seule machination et attentat sans effet; pour crime de rapt commis par violence, ni à ceux qui ont excédé ou outragé quelque magistrat, officier, huissier, ou sergent royal, faisant ou exécutant quelque acte de justice. L’arrêt ou le jugement de condamnation doit être attaché sous le contre-scel des lettres de rappel de ban ou de galeres, de commutation de peine, ou de réhabilitation, à peine de nullité; et toutes ces lettres doivent être entérinées, quoiqu’elles ne soient pas conformes aux charges et informations: si elles sont obtenues par des gentilshommes, ils doivent y exprimer nommément leur qualité, à peine de nullité. Pour obtenir des lettres de revision, on présente requête au conseil, laquelle est renvoyée aux maîtres des requêtes pour donner leur avis; ensuite duquel intervient arrêt qui ordonne que les lettres seront expédiées. Voyez Revision. Les lettres de grace obtenues par les gentilshommes, doivent être adressées aux cours souveraines qui peuvent néanmoins renvoyer l’instruction sur les lieux, si la partie civile le requiert. L’adresse en peut aussi être faite aux présidiaux, si la compétence y a été jugée. Les lettres obtenues par les roturiers, s’adressent aux baillis et sénéchaux des lieux où il y a siege présidial; et dans les provinces où il n’y a point de présidial, l’adresse se fait aux juges ressortissans nuement aux cours. On ne peut présenter les lettres d’abolition, rémission, pardon, et pour ester à droit, que l’accuse ne soit actuellement en prison, et il doit y demeurer pendant toute l’instruction, et jusqu’au jugement définitif; et la signification des lettres ne peut suspendre les decrets ni l’instruction, jugement et exécution de la contumace, si l’accusé n’est dans les prisons du juge auquel les lettres auront été adressées. On doit présenter les lettres dans les trois mois de leur date; mais comme l’accusé est ordinairement absent, et même souvent qu’il ignore qu’on ait obtenu pour lui des lettres, on en a accordé quelquefois de nouvelles après les trois mois expirés. Les charges et informations avec les lettres, même les procédures faites depuis l’obtention des lettres, doivent être incessamment apportées au greffe des juges auxquels l’adresse des lettres est faite; et l’on ne peut procéder à l’entérinement, que toutes les charges et informations n’ayent été apportées et communiquées avec les lettres aux procureurs du roi, quelque diligence que les impétrans ayent faite pour les faire apporter, sauf à décerner des exécutoires et autres peines contre les greffiers négligens. Les lettres doivent être signifiées à la partie civile, pour donner ses moyens d’opposition; et le procureur du roi et la partie civile peuvent, nonobstant la présentation des lettres de rémission et pardon, informer par addition, et faire recoller et confronter les témoins. Les demandeurs en lettres d’abolition, rémission et pardon, sont tenus de les présenter à l’audience tête nue et à genoux sans épée; et après qu’elles ont été lûes en leur présence, ils doivent affirmer qu’ils ont donné charge d’obtenir ces lettres, qu’elles contiennent vérité, qu’ils veulent s’en servir: après quoi ils sont renvoyés en prison, et ensuite sont interrogés par le rapporteur du procès. De telle nature que soient les lettres de grace, ceux qui les ont impétrées doivent être interrogés sur la sellette, et l’interrogatoire rédigé par écrit par le greffier, et envoyé en cas d’appel avec le procès. Si les lettres sont obtenues pour des cas qui ne soient pas graciables, ou si elles ne sont pas conformes aux charges, l’impétrant en est débouté; parce qu’on suppose que le roi a été surpris, son intention n’étant de faire grace qu’autant que le cas est graciable. Voyez l’ordonnance de 1670, tit. xvj. (A) Graces expectatives, sont des provisions que le pape donne d’avance d’un bénéfice qui n’est pas encore vacant. Il y en a de générales, par lesquelles le pape veut qu’un tel soit pourvû du premier bénéfice qui vacquera; et il y en a de spéciales, par lesquelles le pape mande à l’ordinaire de conférer un certain bénéfice à un tel. Cette maniere de conférer les bénéfices n’étoit point pratiquée par les premiers papes, et elle a toûjours été reprouvée en France, a l’exception de l’expectative des indultaires et de celle des gradués. Voy. Fevret, tr. de l’abus, liv. II. ch. vij. et ci- apr. Gradués, Indultaires, Mandats apostoliques. (A) Grace principale, (Hist. mod.) titre qu’on donnoit autrefois à l’évêque de Liége, qui est prince de l’Empire. La reine Marguerite dans ses mémoires raconte qu’on le traitoit ainsi: mais depuis il a pris celui d’altesse. Il n’y a point aujourd’hui de baron dans la haute Allemagne, et sur-tout en Autriche, qui ne se fasse donner ce titre d’honneur. Les Anglois s’en servent à l’égard des évêques et des personnes de la premiere qualité après les princes. Comme on le donne en Allemagne aux princes qui ne sont pas du premier rang, les ambassadeurs de France l’accorderent d’abord à l’évêque d’Osnabruk, qui étoit ambassadeur du collége électoral à Munster, mais ensuite ils le traiterent d’altesse. Ce titre de grace principale n’est plus maintenant d’usage en notre langue. (G) Grace, (Gramm. Littérat. et Mytholog.) dans les personnes, dans les ouvrages, signifie non-seulement ce qui plait, mais ce qui plait avec attrait. C’est pourquoi les anciens avoient imaginé que la déesse de la beauté ne devoit jamais paroître sans les graces. La beauté ne déplaît jamais, mais elle peut être dépourvûe de ce charme secret qui invite à la regarder, qui attire, qui remplit l’ame d’un sentiment doux. Les graces dans la figure, dans le maintien, dans l’action, dans les discours, dependent de ce mérite qui attire. Une belle personne n’aura point de graces dans le visage, si la bouche est fermée sans sourire, si les yeux sont sans douceur. Le sérieux n’est jamais gracieux; il n’attire point, il approche trop du severe qui rebute. Un homme bien-fait, dont le maintien est mal assûré ou gêné, la démarche précipitée ou pesante, les gestes lourds, n’a point de grace, parce qu’il n’a rien de doux, de liant dans son extérieur. La voix d’un orateur qui manquera d’inflexion et de douceur, sera sans grace. Il en est de même dans tous les arts. La proportion, la beauté, peuvent n’être point gracieuses. On ne peut dire que les pyramides d’Egypte ayent des graces. On ne pouvoit le dire du colosse de Rhodes, comme de la Venus de Cnide. Tout ce qui est uniquement dans le genre fort et vigoureux, a un mérite qui n’est pas celui des graces. Ce seroit mal connoître Michel-Ange et le Caravage, que de leur attribuer les graces de l’Albane. Le sixieme livre de l’Éneide est sublime: le quatrieme a plus de grace. Quelques odes galantes d’Horace respirent les graces, comme quelques-unes de ses épîtres enseignent la raison. Il semble qu’en général le petit, le joli en tout genre, soit plus susceptible de graces que le grand. On loueroit mal une oraison funebre, une tragédie, un sermon, si on leur donnoit l’épithete de gracieux. Ce n’est pas qu’il y ait un seul genre d’ouvrage qui puisse être bon en étant opposé aux graces. Car leur opposé est la rudesse, le sauvage, la sécheresse. L’Hercule Farnese ne devoit point avoir les graces de l’Apollon du Belvedere et de l’Antinoüs; mais il n’est ni sec, ni rude, ni agreste. L’incendie de Troye dans Virgile n’est point décrit avec les graces d’une elégie de Tibulle. Il plaît par des beautés fortes. Un ouvrage peut donc être sans graces, sans que cet ouvrage ait le moindre desagrement. Le terrible, l’horrible, la description, la peinture d’un monstre, exigent qu’on s’éloigne de tout ce qui est gracieux: mais non pas qu’on affecte uniquement l’opposé. Car si un artiste, en quelque genre que ce soit, n’exprime que des choses affreuses, s’il ne les adoucit pas par des contrastes agréables, il rebutera. La grace en peinture, en sculpture, consiste dans la mollesse des contours, dans une expression douce; et la peinture a par-dessus la sculpture, la grace de l’union des parties, celle des figures qui s’animent l’une par l’autre, et qui se prêtent des agrémens par leurs attitudes et par leurs regards. Voyez l’article suivant. Les graces de la diction, soit en éloquence, soit en poésie, dépendent du choix des mots, de l’harmonie des phrases, et encore plus de la délicatesse des idées, et des descriptions riantes. L’abus des graces est l’afféterie, comme l’abus du sublime est l’empoulé; toute perfection est près d’un défaut. Avoir de la grace, s’entend de la chose et de la personne. Cet ajustement, cet ouvrage, cette femme, a de la grace. La bonne grace appartient à la personne seulement. Elle se présente de bonne grace. Il a fait de bonne grace ce qu’on attendoit de lui. Avoir des graces, depend de l’action. Cette femme a des graces dans son maintien, dans ce qu’elle dit, dans ce qu’elle fait. Obtenir sa grace, c’est par métaphore obtenir son pardon: comme faire grace est pardonner. On fait grace d’une chose, en s’emparant du reste. Les commis lui prirent tous ses effets, et lui firent grace de son argent. Faire des graces, répandre des graces, est le plus bel apanage de la souveraineté, c’est faire du bien: c’est plus que justice. Avoir les bonnes graces de quelqu’un, ne se dit que par rapport à un supérieur; avoir les bonnes graces d’une dame, c’est être son amant favorise. Etre en grace, se dit d’un courtisan qui a été en disgrace; on ne doit pas faire dépendre son bonheur de l’un, ni son malheur de l’autre. On appelle bonnes graces, ces demi-rideaux d’un lit qui sont aux côtés du chevet. Les graces, en latin charites, terme qui signifie aimables. Les Graces, divinités de l’antiquité, sont une des plus belles allegories de la mythologie des Grecs. Comme cette mythologie varia toujours tantôt par l’imagination des Poëtes, qui en furent les théologiens, tantôt par les usages des peuples, le nombre, les noms, les attributs des Graces changerent souvent. Mais enfin on s’accorda à les fixer au nombre de trois, et à les nommer Aglaé, Thalie, Euphrosine, c’est-à-dire brillant, fleur, gaieté. Elles étoient toujours auprès de Venus. Nul voile ne devoit couvrir leurs charmes. Elles présidoient aux bienfaits, à la concorde, aux réjoüissances, aux amours, à l’éloquence même; elles étoient l’emblème sensible de tout ce qui peut rendre la vie agréable. On les peignoit dansantes, et se tenant par la main; on n’entroit dans leurs temples que couronné de fleurs. Ceux qui ont insulté à la mythologie fabuleuse, devoient au-moins avoüer le mérite de ces fictions riantes, qui annoncent des vérités dont résulteroit la félicité du genre humain. Art. de M. de Voltaire. Grace, (Beaux arts.) Le mot grace est d’un usage très-fréquent dans les arts. Il semble cependant qu’on a toujours attribue au sens qu’il emporte avec lui quelque chose d’indécis, de mystérieux, et que par une convention générale on s’est contenté de sentir à-peu-près ce qu’il veut dire sans l’expliquer. Seroit- il vrai que la grace qui a tant de pouvoir sur nous, naquît d’un principe inexplicable? et peut-on penser que pour l’imiter dans les ouvrages des arts, il suffise d’un sentiment aveugle, et d’une certaine disposition qu’on ne peut comprendre? non sans doute. Je crois, pour me renfermer dans ce qui regarde l’art de peinture, que la grace des figures imitées comme celle des corps vivans, consiste principalement dans la parfaite structure des membres, dans leur exacte proportion, et dans la justesse de leurs emmanchemens. C’est dans les mouvemens et les attitudes d’un homme ou d’une femme qu’on distingue sur-tout cette grace qui charme les yeux. Or si les membres ont la mesure qu’ils doivent avoir relativement à leur usage, si rien ne nuit à leur développement, si enfin les charnieres et les jointures sont tellement parfaites, que la volonté de se mouvoir ne trouve aucun obstacle, et que les mouvemens doux et lians se fassent successivement dans l’ordre le plus précis: c’est alors que l’idée que nous exprimons par le mot grace sera excitée. Et qu’on n’avance pas comme une objection raisonnable, qu’une figure sans être telle que je viens de la décrire, peut avoir une certaine grace particuliere; qu’on ne dise pas qu’il y a des défauts auxquels certaines graces sont attachées. Il seroit impossible, à ce que je crois, de prouver que cela doit être ainsi; et lorsqu’on essayeroit d’établir l’opinion que j’attaque, on démêleroit sans doute dans l’examen des faits, des circonstances étrangeres, des goûts particuliers, des usages établis, des habitudes qui tiennent aux moeurs, enfin des préjugés sur lesquels on fonde le sentiment que j’attaque. Rien ne me paroît devoir contribuer davantage à la corruption des Arts et des Lettres, que d’établir qu’il y a des moyens de plaire et de réussir, indépendans des grands principes que la raison et la nature ont établis. On a peut-être aussi grand tort de séparer, comme on le fait aujourd’hui, l’idée de la beauté de celle des graces, que de trop distinguer dans les Lettres un bon ouvrage d’avec un ouvrage de goût. Un peintre en peignant une figure de femme, croit lui avoir donné la grace qui lui convient, en la rendant plus longue d’une tête qu’elle ne doit l’être, c’est-à- dire en donnant neuf fois la longueur de la tête à sa figure, au lieu de huit. Seroit-il possible qu’on arrivât par un secret si facile, à cet effet si puissant, à cette grace qu’on rencontre si rarement? non sans doute. Mais il est plus aisé de prendre ce moyen, que d’observer parfaitement la construction intérieure des membres, la juste position et le jeu des muscles, le mouvement des jointures, et le balancement des corps. Il arrive quelquefois cependant que l’artiste dont j’ai parlé, fait une illusion passagere: mais il ne doit ce succès qu’à un examen aussi peu reflechi et aussi aveugle que son travail. C’est ainsi qu’un ouvrage dont le plan n’est pas rempli, ou qui en manque, dans lequel la raison est souvent blessée, où la langue n’est pas respectée, usurpe quelquefois le nom d’ouvrage de goût. Je laisse à juger s’il peut y avoir un goût véritable qui n’exige pas la plus juste combinaison de l’esprit et de la raison: peut-il aussi y avoir de véritable grace qui n’ait pour principe la perfection des corps relative aux usages auxquels ils sont destinés? Article de M. Watelet. GRACIEUX, adj. (Gramm.) est un terme qui manquoit à notre langue, et qu’on doit à Ménage. Bouhours en avoüant que Ménage en est l’auteur, prétend qu’il en a fait aussi l’emploi le plus juste, en disant: pour moi de qui les vers n’ont rien de gracieux. Le mot de Ménage n’en a pas moins réussi. Il veut dire plus qu’agréable; il indique l’envie de plaire: des manieres gracieuses, un air gracieux. Boileau, dans son ode sur Namur, semble l’avoir employé d’une façon impropre, pour signifier moins fier, abaissé, modeste: Et desormais gracieux Allez à Liége, à Bruxelles Porter les humbles nouvelles De Namur pris à vos yeux. La plûpart des peuples du nord disent, notre gracieux souverain; apparemment qu’ils entendent bienfaisant. De gracieux on a fait disgracieux, comme de grace on a formé disgrace; des paroles disgracieuses, une avanture disgracieuse. On dit disgracié, et on ne dit pas gracié. On commence à se servir du mot gracieuser, qui signifie recevoir, parler obligeamment; mais ce mot n’est pas encore employé par les bons écrivains dans le style noble. Article de M. de Voltaire. Gracieux, (Jurisprud.) ce terme s’applique en matiere bénéficiale à une forme particuliere de provisions qu’on appelle en forme gracieuse, in formâ gratiosâ. Voyez ci-devant Forme en matiere bénéficiale. (A) GRAND, adj. GRANDEUR, s. f. (Gramm. et Litterat.) c’est un des mots les plus fréquemment employés dans le sens moral, et avec le moins de circonspection. Grand homme, grand génie, grand esprit, grand capitaine, grand philosophe, grand orateur, grand poëte; on entend par cette expression quiconque dans son art passe de loin les bornes ordinaires. Mais comme il est difficile de poser ces bornes, on donne souvent le nom de grand au médiocre. On se trompe moins dans les significations de ce terme au physique. On sait ce que c’est qu’un grand orage, un grand malheur, une grande maladie, de grands biens, une grande misere. Quelquefois le terme gros est mis au physique pour grand, mais jamais au moral. On dit de gros biens, pour grandes richesses; une grosse pluie, pour grande pluie; mais non pas gros capitaine, pour grand capitaine; gros ministre, pour grand ministre. Grand financier, signifie un homme très-intelligent dans les finances de l’état. Gros financier, ne veut dire qu’un homme enrichi dans la finance. Le grand homme est plus difficile à définir que le grand artiste. Dans un art, dans une profession, celui qui a passé de loin ses rivaux, ou qui a la réputation de les avoir surpassés, est appellé grand dans son art, et semble n’avoir eu besoin que d’un seul mérite. Mais le grand homme doit réunir des mérites différens. Gonsalve, surnommé le grand capitaine, qui disoit que la toile d’honneur doit être grossierement tissue, n’a jamais été appellé grand homme. Il est plus aisé de nommer ceux à qui l’on doit refuser l’épithete de grand homme, que de trouver ceux à qui on doit l’accorder. Il semble que cette dénomination suppose quelques grandes vertus. Tout le monde convient que Cromwel étoit le général le plus intrépide de son tems, le plus profond politique, le plus capable de conduire un parti, un parlement, une armée. Nul écrivain cependant ne lui donne le titre de grand homme, parce qu’avec de grandes qualités il n’eut aucune grande vertu. Il paroît que ce titre n’est le partage que du petit nombre d’hommes dont les vertus, les travaux, et les succès ont éclaté. Les succès sont nécessaires, parce qu’on suppose qu’un homme toûjours malheureux l’a été par sa faute. Grand tout court, exprime seulement une dignité. C’est en Espagne un nom appellatif honorifique, distinctif, que le roi donne aux personnes qu’il veut honorer. Les grands se couvrent devant le roi, ou avant de lui parler, ou après lui avoir parlé, ou seulement en se mettant en leur rang avec les autres. Charles Quint confirma à 16 principaux seigneurs les priviléges de la grandesse; cet empereur, roi d’Espagne, accorda les mêmes honneurs à beaucoup d’autres. Ses successeurs en ont toûjours augmenté le nombre. Les grands d’Espagne ont long-tems prétendu être traités comme les électeurs et les princes d’Italie. Ils ont à la cour de France les mêmes honneurs que les pairs. Le titre de grand a toûjours été donné en France à plusieurs premiers officiers de la couronne, comme grand-sénéchal, grand- maître, grand-chambellan, grand-écuyer, grand-échanson; grand- pannetier, grand-véneur, grand-louvetier, grand-fauconnier. On leur donna ce titre par prééminence, pour les distinguer de ceux qui servoient sous eux. On ne le donna ni au connétable, ni au chancelier, ni aux maréchaux, quoique le connétable fût le premier des grands officiers, le chancelier le second officier de l’état, et le maréchal le second officier de l’armée. La raison en est qu’ils n’avoient point de vice-gérens, de sous-connétables, de sous-maréchaux, de sous-chanceliers, mais des officiers d’une autre dénomination qui exécutoient leurs ordres; au lieu qu’il y avoit des maîtres-d’hôtel sous le grand maître, des chambellans sous le grand-chambellan, des écuyers sous le grand-écuyer, etc. Grand qui signifie grand-seigneur, a une signification plus étendue et plus incertaine; nous donnons ce titre au sultan des Turcs, qui prend celui de padisha, auquel grand-seigneur ne répond point. On dit un grand, en parlant d’un homme d’une naissance distinguée, revêtu de dignités; mais il n’y a que les petits qui le disent. Un homme de quelque naissance ou un peu illustré, ne donne ce nom à personne. Comme on appelle communément grand seigneur celui qui a de la naissance, des dignités, et des richesses, la pauvreté semble ôter ce titre. On dit un pauvre gentil-homme, et non pas un pauvre grand seigneur. Grand est autre que puissant; on peut être l’un et l’autre. Mais le puissant désigne une place importante. Le grand annonce plus d’extérieur et moins de réalité. Le puissant commande: le grand a des honneurs. On a de la grandeur dans l’esprit, dans les sentimens, dans les manieres, dans la conduite. Cette expression n’est point employée pour les hommes d’un rang médiocre, mais pour ceux qui par leur état sont obligés à montrer de l’élévation. Il est bien vrai que l’homme le plus obscur peut avoir plus de grandeur d’ame qu’un monarque. Mais l’usage ne permet pas qu’on dise, ce marchand, ce fermier s’est conduit avec grandeur; à-moins que dans une circonstance singuliere et par opposition on ne dise, par exemple, le fameux négociant qui reçut Charles-Quint dans sa maison, et qui alluma un fagot de canelle avec une obligation de cinquante mille ducats qu’il avoit de ce prince, montra plus de grandeur d’ame que l’empereur. On donnoit autrefois le titre de grandeur aux hommes constitués en dignité. Les curés en écrivant aux évêques, les appelloient encore votre grandeur. Ces titres que la bassesse prodigue et que la vanité reçoit, ne sont plus guere en usage. La hauteur est souvent prise pour de la grandeur. Qui étale la grandeur, montre la vanité. On s’est épuisé à écrire sur la grandeur, selon ce mot de Montagne: nous ne pouvons y atteindre, vengeons-nous par en médire. Voyez Grandeur et l’article suivant. Article de M. de Voltaire. Grand, s. f. (Philos. Mor. Politiq.) les grands: on nomme ainsi en général ceux qui occupent les premieres places de l’état, soit dans le gouvernement, soit auprès du prince. On peut considérer les grands ou par rapport aux moeurs de la société, ou par rapport à la constitution politique. Par rapport aux moeurs, voyez les articles Courtisan, Gloire, Grandeur, Faste, Flaterie, Noblesse, etc. Nous prenons ici les grands en qualité d’hommes publics. Dans la démocratie pure il n’y a de grands que les magistrats, ou plûtôt il n’y a de grand que le peuple. Les magistrats ne sont grands que par le peuple et pour le peuple; c’est son pouvoir, sa dignité, sa majesté, qu’il leur confie: de-là vient que dans les républiques bien constituées, on faisoit un crime autre fois de chercher à acquérir une autorité personnelle. Les généraux d’armée n’étoient grands qu’à la tête des armées; leur autorité étoit celle de la discipline; ils la déposoient en même tems que le soldat quittoit les armes, et la paix les rendoit égaux. Il est de l’essence de la démocratie que les grandeurs soient électives, et que personne n’en soit exclu par état. Dès qu’une seule classe de citoyens est condamnée à servir sans espoir de commander, le gouvernement est aristocratique. Voyez Aristocratie. La moins mauvaise aristocratie est celle où l’autorité des grands se fait le moins sentir. La plus vicieuse est celle où les grands sont despotes, et les peuples esclaves. Si les nobles sont des tyrans, le mal est sans remede: un sénat ne meurt point. Si l’aristocratie est militaire, l’autorité des grands tend à se réunir dans un seul: le gouvernement touche à la monarchie ou au despotisme. Si l’aristocratie n’a que le bouclier des lois, il faut pour subsister qu’elle soit le plus juste et le plus modéré de tous les gouvernemens. Le peuple pour supporter l’autorité exclusive des grands, doit être heureux comme à Venise, ou stupide comme en Pologne. De quelle sagesse, de quelle modestie la noblesse Vénitienne n’a- t-elle pas besoin pour ménager l’obéissance du peuple! de quels moyens n’use-t-elle pas pour le consoler de l’inégalité! Les courtisanes et le carnaval de Venise sont d’institution politique. Par l’un de ces moyens, les richesses des grands refluent sans faste et sans éclat vers le peuple: par l’autre, le peuple se trouve six mois de l’année au pair des grands, et oublie avec eux sous le masque sa dépendance et leur domination. La liberté romaine avoit chéri l’autorité des rois; elle ne put souffrir l’autorité des grands. L’esprit républicain fut indigné d’une distinction humiliante. Le peuple voulut bien s’exclure des premieres places, mais il ne voulut pas en être exclu; et la preuve qu’il méritoit d’y prétendre, c’est qu’il eut la sagesse et la vertu de s’en abstenir. En un mot la république n’est une que dans le cas du droit universel aux premieres dignités. Toute prééminence héréditaire y détruit l’égalité, rompt la chaîne politique, et divise les citoyens. Le danger de la liberté n’est donc pas que le peuple prétende élire entre les citoyens sans exception, ses magistrats et ses juges, mais qu’il les méconnoisse après les avoir élûs. C’est ainsi que les Romains ont passé de la liberté à la licence, de la licence à la servitude. Dans les gouvernemens républicains, les grands revêtus de l’autorité l’exercent dans toute sa force. Dans le gouvernement monarchique, ils l’exercent quelquefois et ne la possedent jamais: c’est par eux qu’elle passe; ce n’est point en eux qu’elle réside; ils en sont comme les canaux, mais le prince en ouvre et ferme la source, la divise en ruisseaux, en mesure le volume, en observe et dirige le cours. Les grands comblés d’honneurs et dénués de force, représentent le monarque auprès du peuple, et le peuple auprès du monarque. Si le principe du gouvernement est corrompu dans les grands, il faudra bien de la vertu et dans le prince et dans le peuple pour maintenir dans un juste équilibre l’autorité protectrice de l’un, et la liberté légitime de l’autre: mais si cet ordre est composé de fideles sujets et de bons patriotes, il sera le point d’appui des forces de l’état, le lien de l’obéissance et de l’autorité. Il est de l’essence du gouvernement monarchique comme du républicain, que l’état ne soit qu’un, que les parties dont il est composé forment un tout solide et compacte. Cette machine vaste toute simple qu’elle est, ne sauroit subsister que par une exacte combinaison de ses pieces; et si les mouvemens sont interrompus ou opposés, le principe même de l’activité devient celui de la destruction. Or la position des grands dans un état monarchique, sert merveilleusement à établir et à conserver cette communication, cette harmonie, cet ensemble, d’où résulte la continuité réguliere du mouvement général. Il n’en est pas ainsi dans un gouvernement mixte, où l’autorité est partagée et balancée entre le prince et la nation. Si le prince dispense les graces, les grands seront les mercenaires du prince, et les corrupteurs de l’état: au nombre des subsides imposés sur le peuple, sera compris tacitement l’achat annuel des suffrages, c’est-à-dire ce qu’il en coûte au prince pour payer aux grands la liberté du peuple. Le prince aura le tarif des voix, et l’on calculera en son conseil combien telle et telle vertu peuvent lui coûter à corrompre. Mais dans un état monarchique bien constitué où la plénitude de l’autorité réside dans un seul sans jalousie et sans partage, où par conséquent toute la puissance du souverain est dans la richesse, le bonheur et la fidélité de ses sujets, le prince n’a aucune raison de surprendre le peuple: le peuple n’a aucune raison de se défier du prince: les grands ne peuvent servir ni trahir l’un sans l’autre; ce seroit en eux une fureur absurde que de porter le prince à la tyrannie, ou le peuple à la révolte. Premiers sujets, premiers citoyens, ils sont esclaves si l’état devient despotique; ils retombent dans la foule, si l’état devient républicain: ils tiennent donc au prince par leur supériorité sur le peuple; ils tiennent au peuple par leur dépendance du prince, et par-tout ce qui leur est commun avec le peuple, liberté, propriété, sûreté, etc. aussi les grands sont attachés à la constitution monarchique par intérêt et par devoir, deux liens indissolubles lorsqu’ils sont entrelacés. Cependant l’ambition des grands semble devoir tendre à l’aristocratie; mais quand le peuple s’y laisseroit conduire, la simple noblesse s’y opposeroit, à-moins qu’elle ne fût admise au partage de l’autorité; condition qui donneroit aux premiers de l’état vingt mille égaux au lieu d’un maître, et à laquelle par conséquent ils ne se résoudront jamais; car l’orgueil de dominer qui fait seul les révolutions, souffre bien moins impatiemment la supériorité d’un seul, que l’égalité d’un grand nombre. Le desordre le plus effroyable de la monarchie, c’est que les grands parviennent à usurper l’autorité qui leur est confiée, et qu’ils tournent contre le prince et contre l’état lui-même, les forces de l’état déchiré par les factions. Telle étoit la situation de la France lorsque le cardinal de Richelieu, ce génie hardi et vaste, ramena les grands sous l’obéissance du prince, et les peuples sous la protection de la loi. On lui reproche d’avoir été trop loin; mais peut-être n’avoit-il pas d’autre moyen d’affermir la monarchie, de rétablir dans sa direction naturelle ce grand arbre courbé par l’orage, que de le plier dans le sens opposé. La France formoit autrefois un gouvernement fédératif très-mal combiné, et sans cesse en guerre avec lui-même. Depuis Louis XI. tous ces co-états avoient été réunis en un; mais les grands vassaux conservoient encore dans leurs domaines l’autorité qu’ils avoient eue sous leurs premiers souverains, et les gouverneurs qui avoient pris la place de ces souverains, s’en attribuoient la puissance. Ces deux partis opposoient à l’autorité du monarque des obstacles qu’il falloit vaincre. Le moyen le plus doux, et par conséquent le plus sage, étoit d’attirer à la cour ceux qui dans l’éloignement et au milieu des peuples accoûtumés à leur obéir, s’étoient rendus si redoutables. Le prince fit briller les distinctions et les graces; les grands accoururent en foule; les gouverneurs furent captivés, leur autorité personnelle s’évanoüit en leur absence, leurs gouvernemens héréditaires devinrent amovibles, et l’on s’assûra de leurs successeurs; les seigneurs oublierent leurs vassaux, ils en furent oubliés; leurs domaines furent divisés, aliénés, dégradés insensiblement, et il ne resta plus du gouvernement féodal que des blasons et des ruines. Ainsi la qualité de grand de la cour n’est plus qu’une foible image de la qualité de grand du royaume. Quelques-uns doivent cette distinction à leur naissance. La plûpart ne la doivent qu’à la volonté du souverain; car la volonté du souverain fait les grands comme elle fait les nobles, et rend la grandeur ou personnelle, ou héréditaire à son gré. Nous disons personnelle ou héréditaire, pour donner au titre de grand toute l’étendue qu’il peut avoir; mais on ne doit l’entendre à la rigueur que de la grandeur héréditaire, telle que les princes du sang la tiennent de leur naissance, et les ducs et pairs de la volonté de nos rois. Les premieres places de l’état s’appellent dignités dans l’église et dans la robe, grades dans l’épée, places dans le ministere, charges dans la maison royale; mais le titre de grand, dans son étroite acception, ne convient qu’aux pairs du royaume. Cette réduction du gouvernement féodal à une grandeur qui n’en est plus que l’ombre, a dû coûter cher à l’état; mais à quelque prix qu’on achette l’unité du pouvoir et de l’obéissance, l’avantage de n’être plus en bute au caprice aveugle et tyrannique de l’autorité fiduciaire, le bonheur de vivre sous la tutele inviolable des lois toûjours prêtes à s’armer contre les usurpations, les vexations et les violences; il est certain que de tels biens ne seront jamais trop payés. Dans la constitution présente des choses il nous semble donc que les grands sont dans la monarchie françoise, ce qu’ils doivent être naturellement dans toutes les monarchies de l’Univers; la nation les respecte sans les craindre; le souverain se les attache sans les enchaîner, et les contient sans les abattre: pour le bien leur crédit est immense; ils n’en ont aucun pour le mal, et leurs prérogatives mêmes sont de nouveaux garans pour l’état du zele et du dévouement dont elles sont les récompenses. Dans le gouvernement despotique tel qu’il est souffert en Asie, les grands sont les esclaves du tyran, et les tyrans des esclaves; ils tremblent et ils font trembler: aussi barbares dans leur domination que lâches dans leur dépendance, ils achetent par leur servitude auprès du maître, leur autorité sur les sujets, également prêts à vendre l’état au prince, et le prince à l’état; chefs du peuple dès qu’il se révolte, et ses oppresseurs tant qu’il est soûmis. Si le prince est vertueux, s’il veut être juste, s’il peut s’instruire, ils sont perdus: aussi veillent-ils nuit et jour à la barriere qu’ils ont élevée entre le throne et la vérité; ils ne cessent de dire au souverain, vous pouvez tout, afin qu’il leur permette de tout oser; ils lui crient, votre peuple est heureux, au moment qu’ils expriment les dernieres gouttes de sa sueur et de son sang; et si quelquefois ils consultent ses forces, il semble que ce soit pour calculer en l’opprimant combien d’instans encore il peut souffrir sans expirer. Malheureusement pour les états où de pareils monstres gouvernent, les lois n’y ont point de tribunaux, la foiblesse n’y a point de refuge: le prince s’y reserve à lui seul le droit de la vindicte publique; et tant que l’oppression lui est inconnue, les oppresseurs sont impunis. Telle est la constitution de ce gouvernement déplorable, que non- seulement le souverain, mais chacun des grands dans la partie qui lui est confiée, tient la place de la loi. Il faut donc pour que la justice y regne, que non-seulement un homme, mais une multitude d’hommes soient infaillibles, exempts d’erreur et de passion, détachés d’eux-mêmes, accessibles à tous, égaux pour tous comme la loi; c’est-à-dire qu’il faut que les grands d’un état despotique soient des dieux. Aussi n’y a-t-il que la théocratie qui ait le droit d’être despotique; et c’est le comble de l’aveuglement dans les hommes que d’y prétendre ou d’y consentir. Article de M. Marmontel. Grand, adject. en Anatomie, se dit de quelques muscles, ainsi appellés par comparaison avec d’autres qui sont petits. Le grand zigomatique. Zigomatique. Le grand oblique. Oblique. Le grand droit. Droit. Le grand complexus. Voyez Complexus. Le grand dorsal. Dorsal. Le grand fessier. Fessier. Le grand pectoral. Pectoral. Le grand dentelé. Dentelé. Grand rond. Rond. GRAVE, adj. en terme de Grammaire: on dit, accent grave, accent aigu, accent circonflexe; et cela se dit également et des différentes élévations du son, et des signes prosodiques qui les caractérisent dans les langues anciennes, et des mêmes caracteres, tels que nous les employons aujourd’hui, quoique destinés à une autre fin (voyez Accent). (E. R. M.) Grave, (Phys.) signifie la même chose que pesant; on dit un corps grave, les graves. Voyez ci-après Gravité. Grave, Gravité, (Gramm. Littérat. et Morale.) Grave, au sens moral, tient toûjours du Physique; il exprime quelque chose de poids. C’est pourquoi on dit, un homme, un auteur, des maximes de poids, pour homme, auteur, maximes graves. Le grave est au sérieux ce que le plaisant est à l’enjoüé: il a un degré de plus; et ce degré est considérable. On peut être sérieux par humeur, et même faute d’idées. On est grave ou par bienséance, ou par l’importance des idées qui donnent de la gravité. Il y a de la différence entre être grave et être un homme grave. C’est un défaut d’être grave hors de propos. Celui qui est grave dans la société est rarement recherché. Un homme grave est celui qui s’est concilié de l’autorité plus par sa sagesse que par son maintien. Pietate gravem ac meritis si fortè virum quem. L’air décent est nécessaire par-tout: mais l’air grave n’est convenable que dans les fonctions d’un ministere important, dans un conseil. Quand la gravité n’est que dans le maintien, comme il arrive très souvent, on dit gravement des inepties. Cette espece de ridicule inspire de l’aversion. On ne pardonne pas à qui veut en imposer par cet air d’autorité et de suffisance. Le duc de la Rochefoucauld a dit que, la gravité est un mystere du corps inventé pour cacher les défauts de l’esprit. Sans examiner si cette expression, mystere du corps, est naturelle et juste, il suffit de remarquer que la réflexion est vraie pour tous ceux qui affectent la gravité, mais non pour ceux qui ont dans l’occasion une gravité convenable à la place qu’ils tiennent, au lieu où ils sont, aux matieres qu’on traite. Un auteur grave est celui dont les opinions sont suivies dans les matieres contentieuses. On ne le dit pas d’un auteur qui a écrit sur des choses hors de doute. Il seroit ridicule d’appeller Euclide, Archimede, des auteurs graves. Il y a de la gravité dans le style. Tite-Live, de Thou, ont écrit avec gravité. On ne peut pas dire la même chose de Tacite, qui a recherché la précision, et qui laisse voir de la malignité; encore moins du cardinal de Retz, qui met quelquefois dans ses récits une gaieté déplacée, et qui s’écarte quelquefois des bienséances. Le style grave évite les saillies, les plaisanteries; s’il s’éleve quelquefois au sublime, si dans l’occasion il est touchant, il rentre bien-tôt dans cette sagesse, dans cette simplicité noble qui fait son caractere; il a de la force, mais peu de hardiesse. Sa plus grande difficulté est de n’être point monotone. Affaire grave, cas grave, se dit plûtôt d’une cause criminelle que d’un procès civil. Maladie grave suppose du danger. Article de M. de Voltaire. Grave, adj. (Musique.) son grave. Voyez Son et Gravité. (S) Grave, ou Gravement, adv. (Musique.) dans la musique italienne, c’est le mouvement le plus lent; dans la françoise, il est seulement le second en lenteur. Le premier s’indique par le mot lentement. (S) Grave, s. f. (Marine.) c’est un terrein plein de cailloutage situé au bord de la mer, sur lequel les pêcheurs étendent la morue ou autres poissons qu’ils veulent faire sécher. Le mot grave n’est d’usage que dans l’île de Terre-neuve, l’Isle-royale, et le golphe Saint-Laurent, où la pêche est considérable. (Z) Grave, Gravia, (Géogr.) forte ville des Pays-Bas dans le Brabant hollandois. Elle est sur la rive gauche de la Meuse qui remplit ses fossés, à 2 lieues de Cuyk, à 3 de Nimegue, 6 de Bois-le-Duc, 26 N. E. de Bruxelles. Long. 23. 16. lat. 51. 46. (D. J.) HABILE, (Gramm.) terme adjectif, qui, comme presque tous les autres, a des acceptions diverses, selon qu’on l’employe: il vient évidemment du latin habilis, et non pas, comme le prétend Pezron, du celte abil: mais il importe plus de savoir la signification des mots que leur source. En général il signifie plus que capable, plus qu’instruit, soit qu’on parle d’un général, ou d’un savant, ou d’un juge. Un homme peut avoir lû tout ce qu’on a écrit sur la guerre, et même l’avoir vûe, sans être habile à la faire: il peut être capable de commander; mais pour acquérir le nom d’habile général, il faut qu’il ait commandé plus d’une fois avec succès. Un juge peut savoir toutes les loix, sans être habile à les appliquer. Le savant peut n’être habile ni à écrire, ni à enseigner. L’habile homme est donc celui qui fait un grand usage de ce qu’il sait. Le capable peut, et l’habile exécute. Ce mot ne convient point aux arts de pur génie; on ne dit pas un habile poëte, un habile orateur; et si on le dit quelquefois d’un orateur, c’est lorsqu’il s’est tiré avec habileté, avec dextérité d’un sujet épineux. Par exemple, Bossuet ayant à traiter dans l’oraison funebre du grand Condé l’article de ses guerres civiles, dit qu’il y a une pénitence aussi glorieuse que l’innocence même. Il manie ce morceau habilement, et dans le reste il parle avec grandeur. On dit habile historien, c’est-à-dire historien qui a puisé dans de bonnes sources, qui a comparé les relations, qui en juge sainement, en un mot qui s’est donné beaucoup de peine. S’il a encore le don de narrer avec l’éloquence convenable, il est plus qu’habile, il est grand historien, comme Tite-Live, de Thou. Le mot d’habile convient aux arts qui tiennent à la-fois de l’esprit et de la main, comme la Peinture, la Sculpture. On dit un habile peintre, un habile sculpteur, parce que ces arts supposent un long apprentissage; au lieu qu’on est poëte presque tout d’un coup, comme Virgile, Ovide, etc. et qu’on est même orateur sans avoir beaucoup étudié, ainsi que plus d’un prédicateur. Pourquoi dit-on pourtant habile prédicateur? c’est qu’alors on fait plus d’attention à l’art qu’à l’éloquence; et ce n’est pas un grand éloge. On ne dit pas du sublime Bossuet, c’est un habile faiseur d’oraisons funebres. Un simple joueur d’instrumens est habile; un compositeur doit être plus qu’habile, il lui faut du génie. Le metteur en oeuvre travaille adroitement ce que l’homme de goût a dessiné habilement. Dans le style comique, habile peut signifier diligent, empressé. Moliere fait dire à M. Loyal: . . . . . . . . . . . .Que chacun soit habile A vuider de céans jusqu’au moindre ustensile. Un habile homme dans les affaires est instruit, prudent, et actif: si l’un de ces trois mérites lui manque, il n’est point habile. L’habile courtisan emporte un peu plus de blâme que de louange; il veut dire trop souvent habile flateur, il peut aussi ne signifier qu’un homme adroit, qui n’est ni bas ni méchant. Le renard qui interrogé par le lion sur l’odeur qui exhale de son palais, lui répond qu’il est enrhûmé, est un courtisan habile. Le renard qui pour se venger de la calomnie du loup, conseille au vieux lion la peau d’un loup fraîchement écorché, pour réchauffer sa majesté, est plus qu’habile courtisan. C’est en conséquence qu’on dit, un habile fripon, un habile scélérat. Habile, en Jurisprudence, signifie reconnu capable par la loi; et alors capable veut dire ayant droit, ou pouvant avoir droit. On est habile à succéder; les filles sont quelquefois habiles à posséder une pairie; elles ne sont point habiles à succéder à la couronne. Les particules a, dans, et en, s’employent avec ce mot. On dit, habile dans un art, habile à manier le ciseau, habile en Mathématiques. On ne s’étendra point ici sur le moral, sur le danger de vouloir être trop habile, ou de faire l’habile homme; sur les risques que court ce qu’on appelle une habile femme, quand elle veut gouverner les affaires de sa maison sans conseil. On craint d’enfler ce Dictionnaire d’inutiles déclamations; ceux qui président à ce grand et important Ouvrage doivent traiter au long les articles des Arts et des Sciences qui instruisent le public; et ceux auxquels ils confient de petits articles de littérature doivent avoir le mérite d’être courts. HAUTAIN, adj. (Gramm.) est le superlatif de haut et d’altier; ce mot ne se dit que de l’espece humaine. On peut dire en vers: Un coursier plein de feu levant sa tête altiere. J’aime mieux ces forêts altieres Que ces jardins plantés par l’art. mais on ne peut pas dire, forêt hautaine, tête hautaine d’un coursier. On a blâmé dans Malherbe, et il paroît que c’est à tort, ces vers à jamais célebres: Et dans ces grands tombeaux où leurs ames hautaines Font encore les vaines, Ils sont mangés des vers. On a prétendu que l’auteur a supposé mal-à-propos les ames dans ces sépulcres: mais on pouvoit se souvenir qu’il y avoit deux sortes d’ames chez les poëtes anciens; l’une étoit l’entendement, et l’autre l’ombre légere, le simulacre du corps. Cette derniere restoit quelquefois dans les tombeaux, ou erroit autour d’eux. La théologie ancienne est toûjours celle des Poëtes, parce que c’est celle de l’imagination. On a crû cette petite observation nécessaire. Hautain est toûjours pris en mauvaise part; c’est l’orgueil qui s’annonce par un extérieur arrogant: c’est le plus sûr moyen de se faire haïr, et le défaut dont on doit le plus soigneusement corriger les enfans. On peut être haut dans l’occasion avec bienséance. Un prince peut et doit rejetter avec une hauteur héroïque des propositions humiliantes, mais non pas avec des airs hautains, un ton hautain, des paroles hautaines. Les hommes pardonnent quelquefois aux femmes d’être hautaines, parce qu’ils leur passent tout; mais les autres femmes ne leur pardonnent pas. L’ame haute est l’ame grande; la hautaine est superbe. On peut avoir le coeur haut, avec beaucoup de modestie; on n’a point l’humeur hautaine sans un peu d’insolence. L’insolent est à l’égard du hautain ce qu’est le hautain à l’impérieux; ce sont des nuances qui se suivent; et ces nuances sont ce qui détruit les synonymes. On a fait cet article le plus court qu’on a pû, par les mêmes raisons qu’on peut voir au mot Habile; le lecteur sent combien il seroit aisé et ennuyeux de déclamer sur ces matieres. HAUTEUR (Morale), s. f. (Géom.) se dit en général de l’élévation d’un corps au-dessus de la surface de la terre, ou au-dessus d’un plan quelconque. C’est dans ce sens qu’on dit qu’un oiseau vole à une grande hauteur, que les nuées sont à une grande hauteur. Hauteur, se dit aussi de la dimension d’un corps estimée dans un sens perpendiculaire à la surface de la terre. C’est dans ce sens, qu’on dit qu’un mur a beaucoup de hauteur. Hauteur, en Astronomie, est la même chose qu’élévation. Ainsi on dit la hauteur du pole, la hauteur de l’équateur. Voyez Élévation. Prendre hauteur, terme dont se servent les Marins, et qui signifie mesurer la hauteur du Soleil sur l’horison; c’est principalement à midi que l’on prend hauteur en mer. Les Marins se servent pour cela de différens instrumens; l’arbalestrille, le quartier anglois, l’octant, etc. Voyez Arbalestrille, Quartier anglois, Octant. Voyez aussi le Traité de Navigation de M. Bouguer. (E) Hauteur d’une figure, en Géométrie, est la distance de son sommet à sa base, ou la longueur d’une perpendiculaire abaissée du sommet sur la base. Voyez Figure, Base et Sommet. Ainsi KL (Planche I. Géom. fig. 19.) étant prise pour la base d’un triangle rectangle KLM, la perpendiculaire KM sera la hauteur de ce triangle. Des triangles qui ont des bases et des hauteurs égales, sont égaux en surface; et les parallélogrammes sont doubles des triangles de même base et de même hauteur. Voyez Triangle, Parallélogramme, etc. Hauteur, en Optique, se dit ordinairement de l’angle compris entre une ligne tirée par le centre de l’oeil parallélement à l’horison, et un rayon visuel qui vient de l’objet à l’oeil. Si par les deux extrémités ST, d’un objet, (Pl. d’Opt. fig. 13.) on tire deux paralleles TV, et SQ, l’angle TVS, intercepté entre un rayon qui passe par le sommet S, et qui en termine l’ombre en V, est appellé par quelques auteurs la hauteur du lumineux. Il y a trois moyens de mesurer les hauteurs; on peut le faire géométriquement, trigonométriquement, et par l’optique. Le premier moyen est un peu indirect, et demande peu d’apprêt; le second se fait avec le secours d’instrumens destinés à cet usage, et le troisieme par les ombres. Les instrumens dont on fait principalement usage pour mesurer les hauteurs, sont le quart de cercle, le graphometre, etc. Voyez-en les descriptions ou les applications à leurs articles respectifs, Quart de cercle, Graphometre, etc. Prendre des hauteurs accessibles. Pour mesurer géométriquement une hauteur accessible, supposons qu’il s’agisse de trouver la hauteur A B, (Pl. Géom. fig. 88.) plantez un piquet DE perpendiculairement à la surface de la terre, assez long pour monter à la hauteur de l’oeil; étendez-vous ensuite par terre, les piés contre le piquet; si les points EB, se trouvent dans la même ligne droite avec l’oeil C; la longueur CA est égale à la hauteur A B; si quelqu’autre point plus bas, comme F, se trouve dans la même ligne que le point E, et l’oeil, approchez le piquet de l’objet: au contraire, si la ligne menée de l’oeil par le point E, rencontre quelque point au-dessus de la hauteur cherchée, il faut éloigner le piquet jusqu’à ce que la ligne CE rase le vrai point que l’on demande. Alors mesurant la distance de l’oeil C au pié de l’objet A, on a la véritable hauteur cherchée, puisque CA = AB Ou bien opérez de la maniere suivante. A la distance de trente ou quarante piés, ou même plus, plantez un piquet DE (fig. 89.) et à la distance de ce piquet au point C, plantez-en un autre plus court, de maniere que l’oeil étant en F, les points EB, puissent être dans la même ligne droite avec F; mesurez la distance entre les deux piquets. GF, et la distance entre le plus court piquet et l’objet HF, de même que la différence des hauteurs des piquets GE; aux lignes G F, G E, H F; cherchez une quatrieme proportionnelle BH, ajoûtez-y la hauteur du plus court piquet FC, la somme est la hauteur cherchée AB. Mesurer une hauteur accessible trigonométriquement. Supposons qu’il s’agisse de trouver la hauteur A B, (Pl. Trigon. fig. 23.) choisissez une station en E, et avec un quart de cercle, un graphometre, ou un autre instrument gradué et disposé d’une maniere convenable, déterminez la quantité de l’angle de hauteur ADC. Voyez Angle. Mesurer la plus petite distance du point de station à l’objet, savoir DC, qui est par conséquent perpendiculaire à AC. Voyez Distance. Maintenant C étant un angle droit, il est aisé de trouver la ligne AC, puisque dans le triangle ACD, nous avons les deux angles CD, et un côté CD opposé à l’un de ces angles; pour trouver le côté opposé à l’autre angle, l’on fera cette proportion: le sinus de l’angle A est au côté donné DC, opposé à cet angle, comme le sinus de l’autre angle D est au côté cherché CA. Voyez Triangle. A ce côté ainsi déterminé, ajoûtez BC, la somme est la hauteur perpendiculaire demandée. L’opération se fait plus commodément par les logarithmes. Voyez Logarithme. Si l’on commet quelqu’erreur, en prenant la quantité de l’angle A, (fig. 24.) la véritable hauteur BD sera à la fausse BC, comme la tangente de l’angle véritable DAB, est à la tangente de l’angle erroné CAB. Ainsi les erreurs de cette nature seront plus considérables dans une grande hauteur que dans une moindre. Il suit aussi que l’erreur est plus grande, quand l’angle est plus petit que lorsqu’il est plus grand. Pour éviter ces inconvéniens, il faut choisir une station à une distance moyenne, de maniere que l’angle de hauteur DEB, soit à-peu-près la moitié d’un angle droit. Pour mesurer une hauteur accessible avec le secours de l’optique, et par l’ombre du corps. Voyez Ombre. Mesurer une hauteur accessible par le quarré géométrique. Supposons que l’on demande de trouver la hauteur A B, (Pl. géom. fig. 90.) choisissant une station à volonté en D, et mesurant sa distance à l’objet DB, faites tourner le quarré çà et là, jusqu’à ce que vous apperceviez par les pinules le haut de la tour A; alors si le fil coupe l’ombre droite, dites: la partie de l’ombre droite coupée est au côté du quarré, comme la distance de la station DB, est à la partie de la hauteur AE. Si le fil coupe l’ombre verse, dites: le côté du quarré est à la partie de l’ombre verse coupée, comme la distance de la station DB, est à la partie de la hauteur AE. Ainsi ayant trouvé AE, dans l’un et l’autre cas, par la regle de trois, si l’on y ajoûte la partie de la hauteur BE, cette somme est la hauteur que l’on demande. Mesurer géométriquement une hauteur inaccessible. Supposons qu’AB, (fig. 89.) soit une hauteur inaccessible, telle qu’on ne puisse pas appliquer une mesure jusqu’à son pié; trouvez la distance CA, ou FH, ainsi qu’on l’a enseigné à l’article Distance, et procédez dans tout le reste, comme l’on a fait par rapport aux distances accessibles. Mesurer trigonométriquement une hauteur inaccessible. Choisissez deux stations G, E, (Pl. trigon. fig. 25.) qui soient dans la même ligne droite que la hauteur A B, cherchée; et à une distance DF, l’une de l’autre, telle que l’angle FAD ne soit point trop petit, ni l’autre station G trop près de l’objet AB, prenez avec un instrument convenable la quantité des angles ADC, AFC, et CFB. Voyez Angle; mesurez aussi l’intervalle FD. Alors dans le triangle AFD, on a l’angle D donné par l’observation, et l’angle AFD, en soustrayant l’angle observé AFC, de la somme de deux angles droits; et par conséquent le troisieme angle DAF, en soustrayant les deux autres de la valeur de deux angles droits: on a aussi le côté FD, d’où l’on détermine le côté AF, par la regle exposée ci-dessus, lorsqu’il étoit question du problème des hauteurs accessibles. De plus, dans le triangle ACF, ayant un angle droit C, un angle F observé, et un côté AF, on trouvera par la même regle le côté AC, et l’autre côté CF. Enfin, dans le triangle FCB, ayant un angle droit C, l’angle observé CFB, et un côté CF; la même regle fera découvrir l’autre côté CB. C’est pourquoi ajoûtant AC, et CB, la somme est la hauteur cherchée AB. Trouver une hauteur inaccessible par le moyen de l’ombre ou du quarré géométrique. Choisissez deux stations en DH, (Pl. géom. fig. 90.) et trouvez la distance DH ou CG, observez quelle partie de l’ombre droite ou verse est coupée par le fil. Si les ombres droites sont coupées dans les deux stations, dites: la différence des ombres droites dans les deux stations est au côté du quarré, comme la distance des stations GC est à la hauteur EA. Si le fil coupe l’ombre verse aux deux stations, dites: la différence des ombres verses marquées aux deux stations est à la plus petite ombre verse, comme la distance des stations CG est à l’intervalle GE; cela étant connu, on trouve aussi la hauteur EB, par le moyen de l’ombre verse en G, comme dans le problème pour les hauteurs accessibles. Enfin, si le fil dans la premiere station G, coupe les ombres droites, et que dans la derniere, il coupe les ombres verses, dites: comme la différence du produit de l’ombre droite par l’ombre verse soustraite du quarré du côté du quarré géométrique, est au produit du côté de ce quarré par l’ombre verse; ainsi la distance des stations GC, est à la hauteur cherchée AE. Etant donnée la plus grande distance à laquelle un objet peut être vû, trouver sa hauteur. Supposons la distance DB, (Pl. géograp. fig. 9.) réduisez-la en degrés; par ce moyen vous aurez la quantité de l’angle C: de la sécante de cet angle ôtez le sinus total BC, le reste sera AB en parties, dont BC, en contient 10000000. dites ensuite: 10000000. est à la valeur d’AB, en mêmes parties, comme le demi-diametre de la terre B C 19695539. est à la valeur de la hauteur A B, en piés de Paris. Supposons, par exemple, que l’on demande la hauteur d’une tour AB, dont le sommet est visible à la distance de cinq milles; alors DCB, sera de 20'. Si l’on soustrait le sinus total 10000000. de la secante 10000168. de cet angle, le reste AB est 168. que l’on trouvera de 331. piés de Paris. La hauteur de l’oeil dans la perspective, est une ligne droite qui tombe de l’oeil perpendiculairement au plan géométral. La hauteur d’une étoile ou d’un autre point, est proprement un arc d’un cercle vertical, intercepté entre ce point et l’horison. Voyez Vertical. Delà vient: Hauteur méridienne; le méridien étant au cercle vertical, une hauteur méridienne, c’est-à-dire la hauteur d’un point dans le méridien, est un arc du méridien intercepté entre ce point et l’horison. Voyez Méridien. Pour observer la hauteur méridienne du Soleil, d’une étoile, ou de tout autre phénomene, par le moyen du quart de cercle. Voyez Méridien. Pour observer une hauteur méridienne avec un gnomon. Voyez Gnomon. Vous pourrez aussi trouver la hauteur du Soleil sans le secours du quart de cercle ou de tout autre instrument semblable, en élevant perpendiculairement au point C, par exemple un stile ou un fil d’archal (Pl. astron. fig. 62.) et en décrivant du centre C l’arc AF, quatrieme partie d’une circonférence, faites CE égale à la hauteur du style, et par E tirez ED, parallele à CA, que vous ferez égale à la longueur de l’ombre; si vous mettez ensuite une regle de C en D, elle coupera le quart de cercle en B; et BA est l’arc de la hauteur du Soleil. Hauteur des eaux, (Hydraul.) voyez Élévation. (K) Hauteur, (Gramm. Morale.) Si hautain est toûjours pris en mal, hauteur est tantôt une bonne, tantôt une mauvaise qualité, selon la place qu’on tient, l’occasion où l’on se trouve, et ceux avec qui l’on traite. Le plus bel exemple d’une hauteur noble et bien placée est celui de Popilius qui trace un cercle autour d’un puissant roi de Syrie, et lui dit: vous ne sortirez pas de ce cercle sans satisfaire à la république, ou sans attirer sa vengeance. Un particulier qui en useroit ainsi seroit un impudent; Popilius qui représentoit Rome, mettoit toute la grandeur de Rome dans son procédé, et pouvoit être un homme modeste. Il y a des hauteurs généreuses; et le lecteur dira que ce sont les plus estimables. Le duc d’Orléans régent du royaume, pressé par M. Sum, envoyé de Pologne, de ne point recevoir le roi Stanislas, lui répondit: dites à votre maître que la France a toûjours été l’asyle des rois. La hauteur avec laquelle Louis XIV. traita quelquefois ses ennemis, est d’un autre genre, et moins sublime. On ne peut s’empêcher de remarquer ici, que le pere Bouhours dit du ministre d’Etat Pompone; il avoit une hauteur, une fermeté d’ame, que rien ne faisoit ployer. Louis XIV. dans un mémoire de sa main, (qu’on trouve dans le siecle de Louis XIV.) dit de ce même ministre, qu’il n’avoit ni fermeté ni dignité. On a souvent employé au pluriel le mot hauteur dans le style relevé; les hauteurs de l’esprit humain; et on dit dans le style simple, il a eu des hauteurs, il s’est fait des ennemis par ses hauteurs. Ceux qui ont approfondi le coeur humain en diront davantage sur ce petit article. Hauteur, terme d’Architecture. On dit qu’un bâtiment est arrivé à hauteur, lorsque les dernieres assises sont posées pour recevoir la charpente. On dit aussi hauteur d’appui, pour signifier trois piés de haut: et hauteur de marche, six pouces, parce que l’usage a déterminé ces hauteurs. Hauteur, se dit dans l’Art militaire, du nombre de rangs sur lesquels une troupe est formée, ou ce qui est la même chose, du nombre d’hommes dont les files sont composées. Voyez File. Ainsi, dire qu’une troupe est formée à deux ou trois de hauteur, etc. c’est dire qu’elle a deux ou trois rangs, ou deux ou trois hommes, etc. dans chaque file. Voyez Évolutions. Hauteur, se dit aussi dans la marche des troupes de la ligne qui termine la tête du côté de l’ennemi. Lorsque l’armée est en marche pour combattre, toutes les colonnes doivent marcher à la même hauteur, c’est-à-dire que la tête de chaque colonne doit être également avancée vers l’ennemi. Voyez Marche. (Q) Hauteurs, en termes de guerre, signifient les éminences qui se trouvent autour d’une place fortifiée, et où les ennemis ont coûtume de prendre poste. Dans ce sens, on dit que l’ennemi s’est emparé des hauteurs, qu’il paroît sur les hauteurs, etc. Chambers. Hauteur, (Géog.) ce mot qui signifie élévation, a plusieurs usages dans la Géographie. On dit qu’un château est sur la hauteur, sur une hauteur, lorsqu’il est élevé sur une colline, et commande une ville ou un bourg, qui est au pié, ou sur le penchant. On dit en termes de navigation: quand nous fûmes à la hauteur d’un tel port, pour dire vis-à-vis. On dit en termes de Géographie astronomique, la hauteur ou l’élévation du pole, pour désigner la latitude; car quoique la hauteur du pole et la latitude soient des espaces du ciel dans des parties différentes, ces espaces sont pourtant tellement égaux, que la détermination de l’un ou de l’autre produit le même effet et la même connoissance, parce que la hauteur du pole est l’arc du méridien compris entre le pole et l’horizon; et la latitude du lieu est l’arc de ce même méridien, compris entre le zénith du lieu et l’équateur. Or à mesure que le pole dont on examine la hauteur s’éleve de l’horison, autant l’équateur s’éloigne du zénith du lieu, puisqu’il y a toûjours 90 degrés de l’un à l’autre. Ainsi l’observatoire de Paris où la hauteur du pole est de 48d. 50'. 10?. a son zénith à pareille distance de l’équateur. On dit prendre hauteur, pour dire mesurer la distance d’un astre à l’horison. La hauteur de l’équateur est l’arc du méridien compris entre l’horison et l’équateur; elle est toûjours égale au complément de la hauteur du pole, c’est-à-dire à ce qui manque à la hauteur du pole, pour être de 90 degrés; la raison en est facile, par le principe que nous avons établi, que du pole à l’équateur, la distance est invariablement de 90 degrés; si le pole s’éleve, l’équateur s’abaisse: si le pole s’abaisse, l’équateur s’éleve à son tour. Plus le pole est élevé, plus sa distance au zénith est diminuée, et de même l’horison s’est abaissé, et sa distance à l’horison est plus petite dans la même proportion. La hauteur de l’équateur se peut connoître de jour, par le moyen de la hauteur du Soleil; on la trouve facilement avec un quart de cercle bien divisé, ou avec quelqu’autre instrument astronomique, ainsi que par le moyen de la déclinaison, que l’on peut connoître par la trigonométrie sphérique, après que l’on a supputé par les tables astronomiques, le véritable lieu dans le zodiaque. Voyez Équateur. (D. J.) Hauteur des caracteres d’Imprimerie, (Fonderie en Caracteres.) on entend par la hauteur dite en papier, la distance du corps sur lequel ils sont fondus, depuis le pié qui sert d’appui à la lettre, jusqu’à l’autre extrémité où est l’oeil. Cette hauteur est fixée sagement par les édits du roi et reglemens de la Librairie, à dix lignes et demie géométriques pour éviter la confusion que des différentes hauteurs causeroient dans l’Imprimerie; cette hauteur n’est pas de même par-tout: on distingue la hauteur d’Hollande qui a près d’une ligne de plus qu’à Paris; celles de Francfort, de Flandres, et même de Lyon, ont plus de dix lignes. Voyez Œil. Hauteur, (mettre à) en terme de Rafineur; c’est l’action de verser la cuite dans les formes à-peu-près à la même hauteur; savoir de deux pouces loin du bord dans les petites, et dans les autres à proportion de leur grandeur. On met à hauteur, afin qu’en achevant d’emplir les formes, le fond de la chaudiere où le grain est tombé, soit également partagé dans toutes. HÉMISTICHE, sub. m. (Littérature.) moitié de vers, demi-vers, repos au milieu du vers. Cet article qui paroît d’abord une minutie, demande pourtant l’attention de quiconque veut s’instruire. Ce repos à la moitié d’un vers, n’est proprement le partage que des vers alexandrins. La nécessité de couper toûjours ces vers en deux parties égales, et la nécessité non moins forte d’éviter la monotonie, d’observer ce repos et de le cacher, sont des chaînes qui rendent l’art d’autant plus précieux, qu’il est plus difficile. Voici des vers techniques qu’on propose (quelque foibles qu’ils soient) pour montrer par quelle méthode on doit rompre cette monotonie, que la loi de l’hémistiche semble entraîner avec elle. Observez l’hémistiche, et redoutez l’ennui Qu’un repos uniforme attache auprès de lui. Que votre phrase heureuse, et clairement rendue Soit tantôt terminée, et tantôt suspendue; C’est le secret de l’Art. Imitez ces accens Dont l’aisé Géliotte avoit charmé nos sens: Toûjours harmonieux, et libre sans licence, Il n’appesantit point ses sons et sa cadence. Sallé, dont Terpsicore avoit conduit les pas, Fit sentir la mesure, et ne la marqua pas. Ceux qui n’ont point d’oreilles n’ont qu’à consulter seulement les points et les virgules de ces vers; ils verront qu’étant toûjours partagés en deux parties égales, chacune de six sillabes, cependant la cadence y est toûjours variée, la phrase y est contenue ou dans un demi-vers, ou dans un vers entier, ou dans deux. On peut même ne completter le sens qu’au bout de six ou de huit; et c’est ce mélange qui produit une harmonie dont on est frappé, et dont peu de lecteurs voyent la cause. Plusieurs dictionnaires disent que l’hémistiche est la même chose que la césure, mais il y a une grande différence: l’hémistiche est toûjours à la moitié du vers; la césure qui rompt le vers est par- tout où elle coupe la phrase. Tien. Le voilà. Marchons. Il est à nous. Vien. Frappe. Presque chaque mot est une césure dans ce vers. Hélas, quel est le prix des vertus? La souffrance. Dans les vers de cinq piés ou de dix sillabes, il n’y a point d’hémistiche, quoi qu’en disent tant de dictionnaires; il n’y a que des césures; on ne peut couper ces vers en deux parties égales de deux piés et demi. Ainsi partagés, | boiteux et malfaits, Ces vers languissans | ne plairoient jamais. On en voulut faire autrefois de cette espece dans le tems qu’on cherchoit l’harmonie qu’on n’a que très-difficilement trouvée. On prétendoit imiter les vers pentametres latins, les seuls qui ont en effet naturellement cet hémistiche; mais on ne songeoit pas que les vers pentametres étoient variés par les spondées et par les dactiles; que leurs hémistiches pouvoient contenir ou cinq, ou six, ou sept syllabes. Mais ce genre de vers françois au contraire ne peuvent jamais avoir que des hémistiches de cinq syllabes égales, et ces deux mesures étant trop rapprochées, il en résultoit nécessairement cette uniformité ennuyeuse qu’on ne peut rompre, comme dans les vers alexandrins. De plus, le vers pentametre latin venant après un hexametre, produisoit une variété qui nous manque. Ces vers de cinq piés à deux hémistiches égaux pourroient se souffrir dans des chansons: ce fut pour la Musique que Sapho inventa chez les Grecs une mesure à-peu-près semblable, qu’Horace les imita quelquefois lorsque le chant étoit joint à la Poésie, selon sa premiere institution. On pourroit parmi nous introduire dans le chant cette mesure qui approche de la saphique. L’amour est un dieu | que la terre adore, Il fait nos tourmens, | il sait les guérir. Dans un doux repos heureux qui l’ignore! Plus heureux cent fois | qui peut le servir. Mais ces vers ne pourroient être tolérés dans des ouvrages de longue haleine, à cause de la cadence uniforme. Les vers de dix syllabes ordinaires sont d’une autre mesure; la césure sans hémistiche est presque toûjours à la fin du second pié, de sorte que le vers est souvent en deux mesures, l’une de quatre, l’autre de six syllabes; mais on lui donne aussi souvent une autre place, tant la variété est nécessaire. Languissant, foible, et courbé sous les maux, J’ai consumé mes jours dans les travaux: Quel fut le prix de tant de soins? L’envie. Son soufle impur empoisonna ma vie. Au premier vers la césure est après le mot foible; au second après jours; au troisieme elle est encore plus loin après soins; au quatrieme elle est après impur. Dans les vers de huit syllabes il n’y a jamais d’hémistiche, et rarement de césure. Loin de nous ce discours vulgaire, Que la nature dégenere, Que tout passe et que tout finit. La nature est inépuisable, Et le travail infatigable Est un dieu qui la rajeunit. Au premier vers s’il y avoit une césure, elle seroit à la troisieme syllabe, loin de nous; au second vers à la quatrieme syllabe, nature. Il n’est qu’un cas où ces vers consacrés à l’ode ont des césures, c’est quand le vers contient deux sens complets comme dans celui-ci. Je vis en paix, je fuis la cour. Il est sensible que je vis en paix, forme une césure; mais cette mesure répétée seroit intolérable. L’harmonie de ces vers de quatre piés consiste dans le choix heureux des mots et des rimes croisées: foible mérite sans les pensées et les images. Les Grecs et les Latins n’avoient point d’hémistiche dans leurs vers hexametres; les Italiens n’en ont dans aucune de leurs poésies. Lé donné, j cavalier, l’armi, gli amori, Lé cortésie, l’audaci impresé jo canto Ché furo al tempo ché passaro j mori D’africa il mar, e in francia nocquer tanto, etc. Ces vers sont composés d’onze syllabes, et le génie de la langue italienne l’exige. S’il y avoit un hémistiche, il faudroit qu’il tombât au deuxieme pié et trois quarts. La Poésie angloise est dans le même cas; les grands vers anglois sont de dix syllabes; ils n’ont point d’hémistiche, mais ils ont des césures marquées. At tropington | not far from cambridge, stood A cross a pleasing stream | a bridge of wood, Near it a mill | in low and plashy ground, Where corn for all the neighbouring parts | was grown’d. Les césures différentes de ces vers sont désignées par les tirets |. Au reste, il est peut-être inutile de dire que ces vers sont le commencement de l’ancien conte du berceau, traité depuis par la Fontaine. Mais ce qui est utile pour les amateurs, c’est de savoir que non seulement les Anglois et les Italiens sont affranchis de la gêne de l’hémistiche, mais encore qu’ils se permettent tous les hiatus qui choquent nos oreilles, et qu’à cette liberté ils ajoûtent celle d’allonger et d’accourcir les mots selon le besoin, d’en changer la terminaison, de leur ôter des lettres; qu’enfin, dans leurs pieces dramatiques, et dans quelques poëmes, ils ont secoué le joug de la rime: de sorte qu’il est plus aisé de faire cent vers italiens et anglois passables, que dix françois, à génie égal. Les vers allemans ont un hémistiche, les espagnols n’en ont point: tel est le génie différent des langues, dépendant en grande partie de celui des nations. Ce génie qui consiste dans la construction des phrases, dans les termes plus ou moins longs, dans la facilité des inversions, dans les verbes auxiliaires, dans le plus ou moins d’articles, dans le mêlange plus ou moins heureux des voyelles et des consonnes: ce génie, dis-je, détermine toutes les différences qui se trouvent dans la poésie de toutes les nations; l’hémistiche tient évidemment à ce génie des langues. C’est bien peu de chose qu’un hémistiche: ce mot sembloit à peine mériter un article; cependant on a été forcé de s’y arrêter un peu; rien n’est à mépriser dans les Arts; les moindres regles sont quelquefois d’un très-grand détail. Cette observation sert à justifier l’immensité de ce Dictionnaire, et doit inspirer de la reconnoissance pour les peines prodigieuses de ceux qui ont entrepris un ouvrage, lequel doit rejetter à la vérité toute déclamation, tout paradoxe, toute opinion hasardée, mais qui exige que tout soit approfondi. Article de M. de Voltaire. HEUREUX, HEUREUSE, HEUREUSEMENT, (Grammaire, Morale.) ce mot vient évidemment d’heur, dont heure est l’origine. De-là ces anciennes expressions, à la bonne heure, à la mal’heure, car nos peres qui n’avoient pour toute philosophie que quelques préjugés des nations plus anciennes, admettoient des heures favorables et funestes. On pourroit, en voyant que le bonheur n’étoit autrefois qu’une heure fortunée, faire plus d’honneur aux anciens qu’ils ne méritent, et conclure de-là qu’ils regardoient le bonheur comme une chose passagere, telle qu’elle est en effet. Ce qu’on appelle bonheur, est une idée abstraite, composée de quelques idées de plaisir; car qui n’a qu’un moment de plaisir n’est point un homme heureux; de même qu’un moment de douleur ne fait point un homme malheureux. Le plaisir est plus rapide que le bonheur, et le bonheur plus passager que la félicité. Quand on dit je suis heureux dans ce moment, on abuse du mot, et cela ne veut dire que j’ai du plaisir: quand on a des plaisirs un peu répétés, on peut dans cette espace de tems se dire heureux; quand ce bonheur dure un peu plus, c’est un état de félicité; on est quelquefois bien loin d’être heureux dans la prospérité, comme un malade dégoûté ne mange rien d’un grand festin préparé pour lui. L’ancien adage, on ne doit appeller personne heureux avant sa mort, semble rouler sur de bien faux principes; on diroit par cette maxime qu’on ne devroit le nom d’heureux, qu’à un homme qui le seroit constamment depuis sa naissance jusqu’à sa derniere heure. Cette série continuelle de momens agréables est impossible par la constitution de nos organes, par celle des élémens de qui nous dépendons, par celle des hommes dont nous dépendons davantage. Prétendre être toûjours heureux, est la pierre philosophale de l’ame; c’est beaucoup pour nous de n’être pas long-tems dans un état triste; mais celui qu’on supposeroit avoir toûjours jouï d’une vie heureuse, et qui périroit miserablement, auroit certainement mérité le nom d’heureux jusqu’à la mort; et on pourroit prononcer hardiment, qu’il a été le plus heureux des hommes. Il se peut très-bien que Socrate ait été le plus heureux des Grecs, quoique des juges ou superstitieux et absurdes, ou iniques, ou tout cela ensemble, l’ayent empoisonné juridiquement à l’âge de soixante et dix ans, sur le soupçon qu’il croyoit un seul Dieu. Cette maxime philosophique tant rebattue, nemo ante obitum felix, paroît donc absolument fausse en tout sens; et si elle signifie qu’un homme heureux peut mourir d’une mort malheureuse, elle ne signifie rien que de trivial. Le proverbe du peuple, heureux comme un roi, est encore plus faux; quiconque a lû, quiconque a vécu, doit savoir combien le vulgaire se trompe. On demande s’il y a une condition plus heureuse qu’une autre, si l’homme en général est plus heureux que la femme; il faudroit avoir été homme et femme comme Tiresias et Iphis, pour décider cette question; encore faudroit-il avoir vécu dans toutes les conditions avec un esprit également propre à chacune; et il faudroit avoir passé par tous les états possibles de l’homme et de la femme pour en juger. On demande encore si de deux hommes l’un est plus heureux que l’autre; il est bien clair que celui qui a la pierre et la goutte, qui perd son bien, son honneur, sa femme et ses enfans, et qui est condamné à être pendu immédiatement après avoir été taillé, est moins heureux dans ce monde, à tout prendre, qu’un jeune sultan vigoureux, ou que le savetier de la Fontaine. Mais on veut savoir quel est le plus heureux de deux hommes également sains, également riches, et d’une condition égale, il est clair que c’est leur humeur qui en décide. Le plus moderé, le moins inquiet, et en même tems le plus sensible, est le plus heureux; mais malheureusement le plus sensible est toûjours le moins moderé: ce n’est pas notre condition, c’est la trempe de notre ame qui nous rend heureux. Cette disposition de notre ame dépend de nos organes, et nos organes ont été arrangés sans que nous y ayons la moindre part: c’est au lecteur à faire là-dessus ses réflexions; il y a bien des articles sur lesquels il peut s’en dire plus qu’on ne lui en doit dire: en fait d’arts, il faut l’instruire, en fait de morale, il faut le laisser penser. Il y a des chiens qu’on caresse, qu’on peigne, qu’on nourrit de biscuits, à qui on donne de jolies chiennes; il y en a d’autres qui sont couverts de gale, qui meurent de faim, qu’on chasse et qu’on bat, et qu’ensuite un jeune chirurgien disseque lentement, après leur avoir enfoncé quatre gros cloux dans les pattes; a-t-il dépendu de ces pauvres chiens d’être heureux ou malheureux? On dit pensée heureuse, trait heureux, repartie heureuse, physionomie heureuse, climat heureux; ces pensées, ces traits heureux, qui nous viennent comme des inspirations soudaines, et qu’on appelle des bonnes fortunes d’hommes d’esprit, nous sont donnés comme la lumiere entre dans nos yeux, sans effort, sans que nous la cherchions; ils ne sont pas plus en notre pouvoir que la physionomie heureuse; c’est-à-dire, douce, noble, si indépendante de nous, et si souvent trompeuse. Le climat heureux, est celui que la nature favorise: ainsi sont les imaginations heureuses, ainsi est l’heureux génie, c’est-à- dire, le grand talent; et qui peut se donner le génie? Qui peut, quand il a reçû quelques rayons de cette flamme, le conserver toûjours brillant? Puisque le mot heureux vient de la bonne heure, et malheureux de la mal’heure, on pourroit dire que ceux qui pensent, qui écrivent avec génie, qui réussissent dans les ouvrages de goût, écrivent à la bonne heure; le grand nombre est de ceux qui écrivent à la mal’heure. On dit en fait d’arts, heureux génie, et jamais malheureux génie; la raison en est palpable, c’est que celui qui ne réussit pas, manque de génie absolument. Le génie est seulement plus ou moins heureux; celui de Virgile fut plus heureux dans l’épisode de Didon, que dans la fable de Lavinie; dans la description de la prise de Troie, que dans la guerre de Turnus; Homere est plus heureux dans l’invention de la ceinture de Vénus, que dans celle des vents enfermés dans une outre. On dit invention heureuse ou malheureuse; mais c’est au moral, c’est en considérant les maux qu’une invention produit: la malheureuse invention de la poudre; l’heureuse invention de la boussole, de l’astrolabe, du compas de proportion, etc. Le cardinal Mazarin demandoit un général houroux, heureux; il entendoit ou devoit entendre un général habile; car lorsqu’on a eu des succès réitérés, habileté et bonheur sont d’ordinaire synonymes. Quand on dit heureux scélérat, on n’entend par ce mot que ses succès, felix Sylla, heureux Sylla; un Alexandre VI, un duc de Borgia, ont heureusement pillé, trahi, empoisonné, ravagé, égorgé; il y a grande apparence qu’ils étoient très-malheureux quand même ils n’auroient pas craint leurs semblables. Il se pourroit qu’un scélérat mal élevé, un grand-turc, par exemple, à qui on auroit dit qu’il lui est permis de manquer de foi aux Chrétiens, de faire serrer d’un cordon de soie le cou de ses visirs quand ils sont riches, de jetter dans le canal de la mer noire ses freres étranglés ou massacrés, et de ravager cent lieues de pays pour sa gloire; il se pourroit, dis-je, à toute force, que cet homme n’eût pas plus de remords que son mufti, et fût très-heureux. C’est sur quoi le lecteur peut encore penser beaucoup; tout ce qu’on peut dire ici, c’est qu’il est à desirer que ce sultan soit le plus malheureux des hommes. Ce qu’on a peut-être écrit de mieux sur le moyen d’être heureux, est le livre de Séneque, de vita beata; mais ce livre n’a rendu heureux ni son auteur, ni ses lecteurs. Voyez d’ailleurs, si vous voulez, les articles Bien, et Bienheureux de ce Dictionnaire. Il y avoit autrefois des planettes heureuses, d’autres malheureuses; heureusement il n’y en a plus. On a voulu priver le public de ce Dictionnaire utile, heureusement on n’y a pas réussi. Des ames de boue, des fanatiques absurdes, préviennent tous les jours les puissans, les ignorans, contre les Philosophes; si malheureusement on les écoutoit, nous retomberions dans la barbarie dont les seuls Philosophes nous ont tirés. Cet article est de M. de Voltaire. HISTOIRE, s. f. c’est le récit des faits donnés pour vrais; au contraire de la fable, qui est le récit des faits donnés pour faux. Il y a l’histoire des opinions, qui n’est guère que le recueil des erreurs humaines; l’histoire des Arts, peut-être la plus utile de toutes, quand elle joint à la connoissance de l’invention et du progrès des Arts, la description de leur méchanisme; l’Histoire naturelle, improprement dite histoire, et qui est une partie essentielle de la Physique. L’histoire des événemens se divise en sacrée et profane. L’histoire sacrée est une suite des opérations divines et miraculeuses, par lesquelles il a plû à Dieu de conduire autrefois la nation juive, et d’exercer aujourd’hui notre foi. Je ne toucherai point à cette matiere respectable. Les premiers fondemens de toute Histoire sont les récits des peres aux enfans, transmis ensuite d’une génération à une autre; ils ne sont que probables dans leur origine, et perdent un degré de probabilité à chaque génération. Avec le tems, la fable se grossit, et la vérité se perd: de-là vient que toutes les origines des peuples sont absurdes. Ainsi les Egyptiens avoient été gouvernés par les dieux pendant beaucoup de siecles; ils l’avoient été ensuite par des demi-dieux; enfin ils avoient eu des rois pendant onze mille trois cens quarante ans: et le soleil, dans cet espace de tems, avoit changé quatre fois d’orient et de couchant. Les Phéniciens prétendoient être établis dans leur pays depuis trente mille ans; et ces trente mille ans étoient remplis d’autant de prodiges que la chronologie égyptienne. On sait quel merveilleux ridicule regne dans l’ancienne histoire des Grecs. Les Romains, tout sérieux qu’ils étoient, n’ont pas moins enveloppé de fables l’histoire de leurs premiers siecles. Ce peuple si récent, en comparaison des nations asiatiques, a été cinq cens années sans historiens. Ainsi il n’est pas surprenant que Romulus ait été le fils de Mars; qu’une louve ait été sa nourrice; qu’il ait marché avec vingt mille hommes de son village de Rome, contre vingt-cinq mille combattans du village des Sabins; qu’ensuite il soit devenu dieu: que Tarquin l’ancien ait coupé une pierre avec un rasoir; et qu’une vestale ait tiré à terre un vaisseau avec sa ceinture, etc. Les premieres annales de toutes nos nations modernes ne sont pas moins fabuleuses: les choses prodigieuses et improbables doivent être rapportées, mais comme des preuves de la crédulité humaine; elles entrent dans l’histoire des opinions. Pour connoître avec certitude quelque chose de l’histoire ancienne, il n’y a qu’un seul moyen, c’est de voir s’il reste quelques monumens incontestables; nous n’en avons que trois par écrit: le premier est le recueil des observations astronomiques faites pendant dix-neuf cens ans de suite à Babylone, envoyées par Alexandre en Grece, et employées dans l’almageste de Ptolomée. Cette suite d’observations, qui remonte à deux mille deux cens trente-quatre ans avant notre ere vulgaire, prouve invinciblement que les Babyloniens existoient en corps de peuple plusieurs siecles auparavant: car les Arts ne sont que l’ouvrage du tems; et la paresse naturelle aux hommes les laisse des milliers d’années sans autres connoissances et sans autres talens que ceux de se nourrir, de se défendre des injures de l’air, et de s’égorger. Qu’on en juge par les Germains et par les Anglois du tems de César, par les Tartares d’aujourd’hui, par la moitié de l’Afrique, et par tous les peuples que nous avons trouvés dans l’Amérique, en exceptant à quelques égards les royaumes du Pérou et du Mexique, et la république de Tlascala. Le second monument est l’éclipse centrale du soleil, calculée à la Chine deux mille cent cinquante-cinq ans, avant notre ere vulgaire, et reconnue véritable par tous nos Astronomes. Il faut dire la même chose des Chinois que des peuples de Babylone; ils composoient déjà sans doute un vaste empire policé. Mais ce qui met les Chinois au-dessus de tous les peuples de la terre, c’est que ni leurs loix, ni leurs moeurs, ni la langue que parlent chez eux les lettrés, n’ont pas changé depuis environ quatre mille ans. Cependant cette nation, la plus ancienne de tous les peuples qui subsistent aujourd’hui, celle qui a possédé le plus vaste et le plus beau pays, celle qui a inventé presque tous les Arts avant que nous en eussions appris quelques-uns, a toûjours été omise, jusqu’à nos jours, dans nos prétendues histoires universelles: et quand un espagnol et un françois faisoient le dénombrement des nations, ni l’un ni l’autre ne manquoit d’appeller son pays la premiere monarchie du monde. Le troisieme monument, fort inférieur aux deux autres, subsiste dans les marbres d’Arondel: la chronique d’Athenes y est gravée deux cens soixante-trois ans avant notre ere; mais elle ne remonte que jusqu’à Cécrops, treize cens dix-neuf ans au-delà du tems où elle fut gravée. Voilà dans l’histoire de toute l’antiquité, les seules connoissances incontestables que nous ayons. Il n’est pas étonnant qu’on n’ait point d’histoire ancienne profane au-delà d’environ trois mille années. Les révolutions de ce globe, la longue et universelle ignorance de cet art qui transmet les faits par l’écriture, en sont cause: il y a encore plusieurs peuples qui n’en ont aucun usage. Cet art ne fut commun que chez un très-petit nombre de nations policées, et encore étoit-il en très-peu de mains. Rien de plus rare chez les François et chez les Germains, que de savoir écrire jusqu’aux treizieme et quatorzieme siecles: presque tous les actes n’étoient attestés que par témoins. Ce ne fut en France que sous Charles VII. en 1454 qu’on rédigea par écrit les coûtumes de France. L’art d’écrire étoit encore plus rare chez les Espagnols, et delà vient que leur histoire est si seche et si incertaine, jusqu’au tems de Ferdinand et d’Isabelle. On voit par-là combien le très-petit nombre d’hommes qui savoient écrire pouvoient en imposer. Il y a des nations qui ont subjugué une partie de la terre sans avoir l’usage des caracteres. Nous savons que Gengis-Kan conquit une partie de l’Asie au commencement du treizieme siecle; mais ce n’est ni par lui, ni par les Tartares que nous le savons. Leur histoire écrite par les Chinois, et traduite par le pere Gaubil, dit que ces Tartares n’avoient point l’art d’écrire. Il ne dut pas être moins inconnu au scythe Ogus-Kan, nommé Madies par les Persans et par les Grecs, qui conquit une partie de l’Europe et de l’Asie, si long-tems avant le regne de Cyrus. Il est presque sûr qu’alors sur cent nations il y en avoit à peine deux qui usassent de caracteres. Il reste des monumens d’une autre espece, qui servent à constater seulement l’antiquité reculée de certains peuples qui précedent toutes les époques connues et tous les livres; ce sont les prodiges d’Architecture, comme les pyramides et les palais d’Egypte, qui ont résisté au tems. Hérodote qui vivoit il y a deux mille deux cens ans, et qui les avoit vûs, n’avoit pû apprendre des prêtres égyptiens dans quel tems on les avoit élevés. Il est difficile de donner à la plus ancienne des pyramides moins de quatre mille ans d’antiquité; mais il faut considérer que ces efforts de l’ostentation des rois n’ont pû être commencés que long-tems après l’établissement des villes. Mais pour bâtir des villes dans un pays inondé tous les ans, il avoit fallu d’abord relever le terrein, fonder les villes sur des pilotis dans ce terrein de vase, et les rendre inaccessibles à l’inondation: il avoit fallu, avant de prendre ce parti nécessaire, et avant d’être en état de tenter ces grands travaux, que les peuples se fussent pratiqués des retraites pendant la crue du Nil, au milieu des rochers qui forment deux chaînes à droite et à gauche de ce fleuve. Il avoit fallu que ces peuples rassemblés eussent les instrumens du labourage, ceux de l’Architecture, une grande connoissance de l’Arpentage, avec des lois et une police: tout cela demande nécessairement un espace de tems prodigieux. Nous voyons par les longs détails qui retardent tous les jours nos entreprises les plus nécessaires et les plus petites, combien il est difficile de faire de grandes choses, et qu’il faut non seulement une opiniâtreté infatigable, mais plusieurs générations animées de cette opiniâtreté. Cependant que ce soit Ménès ou Thot, ou Chéops, ou Ramessès, qui aient élevé une ou deux de ces prodigieuses masses, nous n’en serons pas instruits de l’histoire de l’ancienne Egypte: la langue de ce peuple est perdue. Nous ne savons donc autre chose sinon qu’avant les plus anciens historiens, il y avoit de quoi faire une histoire ancienne. Celle que nous nommons ancienne, et qui est en effet récente, ne remonte guere qu’à trois mille ans: nous n’avons avant ce tems que quelques probabilités: deux seuls livres profanes ont conservé ces probabilités; la chronique chinoise, et l’histoire d’Hérodote. Les anciennes chroniques chinoises ne regardent que cet empire séparé du reste du monde. Hérodote, plus intéressant pour nous, parle de la terre alors connue; il enchanta les Grecs en leur récitant les neuf livres de son histoire, par la nouveauté de cette entreprise et par le charme de sa diction, et sur-tout par les fables. Presque tout ce qu’il raconte sur la foi des étrangers est fabuleux: mais tout ce qu’il a vû est vrai. On apprend de lui, par exemple, quelle extrême opulence et quelle splendeur régnoit dans l’Asie mineure, aujourd’hui pauvre et dépeuplée. Il a vû à Delphes les présens d’or prodigieux que les rois de Lydie avoient envoyés à Delphes, et il parle à des auditeurs qui connoissoient Delphes comme lui. Or quel espace de tems a dû s’écouler avant que des rois de Lydie eussent pû amasser assez de trésors superflus pour faire des présens si considérables à un temple étranger! Mais quand Hérodote rapporte les contes qu’il a entendus, son livre n’est plus qu’un roman qui ressemble aux fables millésiennes. C’est un Candaule qui montre sa femme toute nue à son ami Gigès; c’est cette femme, qui par modestie, ne laisse à Gigès que le choix de tuer son mari, d’épouser la veuve, ou de périr. C’est un oracle de Delphes qui dévine que dans le même tems qu’il parle, Crésus à cent lieues de là, fait cuire une tortue dans un plat d’airain. Rollin qui répete tous les contes de cette espece, admire la science de l’oracle, et la véracité d’Apollon, ainsi que la pudeur de la femme du roi Candaule; et à ce sujet, il propose à la police d’empêcher les jeunes gens de se baigner dans la riviere. Le tems est si cher, et l’histoire si immense, qu’il faut épargner aux lecteurs de telles fables et de telles moralités. L’histoire de Cyrus est toute défigurée par des traditions fabuleuses. Il y a grande apparence que ce Kiro, qu’on nomme Cyrus, à la tête des peuples guerriers d’Elam, conquit en effet Babylone amollie par les délices. Mais on ne sait pas seulement quel roi régnoit alors à Babilone; les uns disent Baltazar, les autres Anabot. Hérodote fait tuer Cyrus dans une expédition contre les Massagettes. Xénophon dans son roman moral et politique, le fait mourir dans son lit. On ne sait autre chose dans ces ténebres de l’histoire, sinon qu’il y avoit depuis très-longtems de vastes empires, et des tyrans dont la puissance étoit fondée sur la misere publique; que la tyrannie étoit parvenue jusqu’à dépouiller les hommes de leur virilité, pour s’en servir à d’infames plaisirs au sortir de l’enfance, et pour les employer dans leur vieillesse à la garde des femmes; que la superstition gouvernoit les hommes; qu’un songe étoit regardé comme un avis du ciel, et qu’il décidoit de la paix et de la guerre, etc. A mesure qu’Hérodote dans son histoire se rapproche de son tems, il est mieux instruit et plus vrai. Il faut avouer que l’histoire ne commence pour nous qu’aux entreprises des Perses contre les Grecs. On ne trouve avant ces grands événemens que quelques récits vagues, enveloppés de contes puériles. Hérodote devient le modele des historiens, quand il décrit ces prodigieux préparatifs de Xerxès pour aller subjuguer la Grece, et ensuite l’Europe. Il le mene, suivi de près de deux millions de soldats, depuis Suze jusqu’à Athènes. Il nous apprend comment étoient armés tant de peuples différens que ce monarque traînoit après lui: aucun n’est oublié, du fond de l’Arabie et de l’Egypte, jusqu’au delà de la Bactriane et de l’extrémité septentrionale de la mer Caspienne, pays alors habité par des peuples puissans, et aujourd’hui par des Tartares vagabonds. Toutes les nations, depuis le Bosphore de Thrace jusqu’au Gange, sont sous ses étendards. On voit avec étonnement que ce prince possédoit autant de terrein qu’en eut l’empire romain; il avoit tout ce qui appartient aujourd’hui au grand mogol en-deçà du Gange; toute la Perse, tout le pays des Usbecs, tout l’empire des Turcs, si vous en exceptez la Romanie; mais en récompense il possédoit l’Arabie. On voit par l’étendue de ses états quel est le tort des déclamateurs en vers et en prose, de traiter de fou Alexandre, vengeur de la Grece, pour avoir subjugué l’empire de l’ennemi des Grecs. Il n’alla en Egypte, à Tyr et dans l’Inde, que parce qu’il le devoit, et que Tyr, l’Egypte et l’Inde appartenoient à la domination qui avoit dévasté la Grece. Hérodote eut le même mérite qu’Homere; il fut le premier historien comme Homere le premier poëte épique; et tous deux saisirent les beautés propres d’un art inconnu avant eux. C’est un spectacle admirable dans Hérodote que cet empereur de l’Asie et de l’Afrique, qui fait passer son armée immense sur un pont de bateau d’Asie en Europe, qui prend la Thrace, la Macédoine, la Thessalie, l’Achaie supérieure, et qui entre dans Athènes abandonnée et deserte. On ne s’attend point que les Athéniens sans ville, sans territoire, refugiés sur leurs vaisseaux avec quelques autres Grecs, mettront en fuite la nombreuse flote du grand roi, qu’ils rentreront chez eux en vainqueurs, qu’ils forceront Xerxès à ramener ignominieusement les débris de son armée, et qu’ensuite ils lui défendront par un traité, de naviger sur leurs mers. Cette supériorité d’un petit peuple généreux et libre, sur toute l’Asie esclave, est peut-être ce qu’il y a de plus glorieux chez les hommes. On apprend aussi par cet événement, que les peuples de l’Occident ont toujours été meilleurs marins que les peuples asiatiques. Quand on lit l’histoire moderne, la victoire de Lépante fait souvenir de celle de Salamine, et on compare dom Juan d’Autriche et Colone, à Thémistocle et à Euribiades. Voilà peut- être le seul fruit qu’on peut tirer de la connoissance de ces tems reculés. Thucydide, successeur d’Hérodote, se borne à nous détailler l’histoire de la guerre du Péloponnèse, pays qui n’est pas plus grand qu’une province de France ou d’Allemagne, mais qui a produit des hommes en tout genre dignes d’une réputation immortelle: et comme si la guerre civile, le plus horrible des fléaux, ajoutoit un nouveau feu et de nouveaux ressorts à l’esprit humain, c’est dans ce tems que tous les arts florissoient en Grece. C’est ainsi qu’ils commencent à se perfectionner ensuite à Rome dans d’autres guerres civiles du tems de César, et qu’ils renaissent encore dans notre xv. et xvj. siecle de l’ere vulgaire, parmi les troubles de l’Italie. Après cette guerre du Péloponnèse, décrite par Thucydide, vient le tems célebre d’Alexandre, prince digne d’être élevé par Aristote, qui fonde beaucoup plus de villes que les autres n’en ont détruit, et qui change le commerce de l’Univers. De son tems, et de celui de ses successeurs, florissoit Carthage; et la république romaine commençoit à fixer sur elle les regards des nations. Tout le reste est enseveli dans la Barbarie: les Celtes, les Germains, tous les peuples du Nord sont inconnus. L’histoire de l’empire romain est ce qui mérite le plus notre attention, parce que les Romains ont été nos maîtres et nos législateurs. Leurs loix sont encore en vigueur dans la plûpart de nos provinces: leur langue se parle encore, et longtems après leur chûte, elle a été la seule langue dans laquelle on rédigeât les actes publics en Italie, en Allemagne, en Espagne, en France, en Angleterre, en Pologne. Au démembrement de l’empire romain en Occident, commence un nouvel ordre de choses, et c’est ce qu’on appelle l’histoire du moyen âge; histoire barbare de peuples barbares, qui devenus chrétiens, n’en deviennent pas meilleurs. Pendant que l’Europe est ainsi boulversée, on voit paroître au vij. siecle les Arabes, jusques-là renfermés dans leurs deserts. Ils étendent leur puissance et leur domination dans la haute Asie, dans l’Afrique, et envahissent l’Espagne; les Turcs leur succedent, et établissent le siége de leur empire à Constantinople, au milieu du xv. siecle. C’est sur la fin de ce siecle qu’un nouveau monde est découvert; et bientôt après la politique de l’Europe et les arts prennent une forme nouvelle. L’art de l’Imprimerie, et la restauration des sciences, font qu’enfin on a des histoires assez fideles, au lieu des chroniques ridicules renfermées dans les cloîtres depuis Grégoire de Tours. Chaque nation dans l’Europe a bientôt ses historiens. L’ancienne indigence se tourne en superflu: il n’est point de ville qui ne veuille avoir son histoire particuliere. On est accablé sous le poids des minuties. Un homme qui veut s’instruire est obligé de s’en tenir au fil des grands événemens, et d’écarter tous les petits faits particuliers qui viennent à la traverse; il saisit dans la multitude des révolutions, l’esprit des tems et les moeurs des peuples. Il faut sur-tout s’attacher à l’histoire de sa patrie, l’étudier, la posséder, réserver pour elle les détails, et jetter une vue plus générale sur les autres nations. Leur histoire n’est intéressante que par les rapports qu’elles ont avec nous, ou par les grandes choses qu’elles ont faites; les premiers âges depuis la chûte de l’empire romain, ne sont, comme on l’a remarqué ailleurs, que des avantures barbares, sous des noms barbares, excepté le tems de Charlemagne. L’Angleterre reste presque isolée jusqu’au regne d’Edouard III. le Nord est sauvage jusqu’au xvj. siecle; l’Allemagne est longtems une anarchie. Les querelles des empereurs et des papes desolent 600 ans l’Italie, et il est difficile d’appercevoir la vérité à- travers les passions des écrivains peu instruits, qui ont donné les chroniques informes de ces tems malheureux. La monarchie d’Espagne n’a qu’un événement sous les rois Visigoths; et cet événement est celui de sa destruction. Tout est confusion jusqu’au regne d’Isabelle et de Ferdinand. La France jusqu’à Louis XI. est en proie à des malheurs obscurs sous un gouvernement sans regle. Daniel a beau prétendre que les premiers tems de la France sont plus intéressans que ceux de Rome: il ne s’apperçoit pas que les commencemens d’un si vaste empire sont d’autant plus intéressans qu’ils sont plus foibles, et qu’on aime à voir la petite source d’un torrent qui a inondé la moitié de la terre. Pour pénétrer dans le labyrinthe ténébreux du moyen âge, il faut le secours des archives, et on n’en a presque point. Quelques anciens couvens ont conservé des chartres, des diplomes, qui contiennent des donations, dont l’autorité est quelquefois contestée; ce n’est pas là un recueil où l’on puisse s’éclairer sur l’histoire politique, et sur le droit public de l’Europe. L’Angleterre est, de tous les pays, celui qui a sans contredit, les archives les plus anciennes et les plus suivies. Ces actes recueillis par Rimer, sous les auspices de la reine Anne, commencent avec le xij. siecle, et sont continués sans interruption jusqu’à nos jours. Ils répandent une grande lumiere sur l’histoire de France. Ils font voir par exemple, que la Guienne appartenoit aux Anglois en souveraineté absolue, quand le roi de France Charles V. la confisqua par un arrêt, et s’en empara par les armes. On y apprend quelles sommes considérables, et quelle espece de tribut paya Louis XI. au roi Edouard IV. qu’il pouvoit combattre; et combien d’argent la reine Elisabeth prêta à Henri le Grand, pour l’aider à monter sur son thrône, etc. De l’utilité de l’Histoire. Cet avantage consiste dans la comparaison qu’un homme d’état, un citoyen peut faire des loix et des moeurs étrangeres avec celles de son pays: c’est ce qui excite les nations modernes à enchérir les unes sur les autres dans les arts, dans le commerce, dans l’Agriculture. Les grandes fautes passées servent beaucoup en tout genre. On ne sauroit trop remettre devant les yeux les crimes et les malheurs causés par des querelles absurdes. Il est certain qu’à force de renouveller la mémoire de ces querelles, on les empêche de renaître. C’est pour avoir lû les détails des batailles de Creci, de Poitiers, d’Azincourt, de Saint-Quentin, de Gravelines, etc. que le célebre maréchal de Saxe se déterminoit à chercher, autant qu’il pouvoit, ce qu’il appelloit des affaires de poste. Les exemples font un grand effet sur l’esprit d’un prince qui lit avec attention. Il verra qu’Henri IV. n’entreprenoit sa grande guerre, qui devoit changer le système de l’Europe, qu’après s’être assez assuré du nerf de la guerre, pour la pouvoir soutenir plusieurs années sans aucun secours de finances. Il verra que la reine Elisabeth, par les seules ressources du commerce et d’une sage économie, résista au puissant Philippe II. et que de cent vaisseaux qu’elle mit en mer contre la flotte invincible, les trois quarts étoient fournis par les villes commerçantes d’Angleterre. La France non entamée sous Louis XIV. après neuf ans de la guerre la plus malheureuse, montrera évidemment l’utilité des places frontieres qu’il construisit. En vain l’auteur des causes de la chûte de l’empire romain blâme-t-il Justinien, d’avoir eu la même politique que Louis XIV. Il ne devoit blâmer que les empereurs qui négligerent ces places frontieres, et qui ouvrirent les portes de l’empire aux Barbares. Enfin la grande utilité de l’histoire moderne, et l’avantage qu’elle a sur l’ancienne, est d’apprendre à tous les potentats, que depuis le xv. siecle on s’est toujours réuni contre une puissance trop prépondérante. Ce système d’équilibre a toujours été inconnu des anciens, et c’est la raison des succès du peuple romain, qui ayant formé une milice supérieure à celle des autres peuples, les subjugua l’un après l’autre, du Tibre jusqu’à l’Euphrate. De la certitude de l’Histoire. Toute certitude qui n’est pas démonstration mathématique, n’est qu’une extrème probabilité. Il n’y a pas d’autre certitude historique. Quand Marc Paul parla le premier, mais le seul, de la grandeur et de la population de la Chine, il ne fut pas crû, et il ne put exiger de croyance. Les Portugais qui entrerent dans ce vaste empire plusieurs siecles après, commencerent à rendre la chose probable. Elle est aujourd’hui certaine, de cette certitude qui naît de la disposition unanime de mille témoins oculaires de différentes nations, sans que personne ait réclamé contre leur témoignage. Si deux ou trois historiens seulement avoient écrit l’avanture du roi Charles XII. qui s’obstinant à rester dans les états du sultan son bienfaiteur, malgré lui, se battit avec ses domestiques contre une armée de janissaires et de Tartares, j’aurois suspendu mon jugement; mais ayant parlé à plusieurs témoins oculaires, et n’ayant jamais entendu révoquer cette action en doute, il a bien fallu la croire, parce qu’après tout, si elle n’est ni sage, ni ordinaire, elle n’est contraire ni aux loix de la nature, ni au caractere du héros. L’histoire de l’homme au masque de fer auroit passé dans mon esprit pour un roman, si je ne la tenois que du gendre du chirurgien, qui eut soin de cet homme dans sa derniere maladie. Mais l’officier qui le gardoit alors, m’ayant aussi attesté le fait, et tous ceux qui devoient en être instruits me l’ayant confirmé, et les enfans des ministres d’état, dépositaires de ce secret, qui vivent encore, en étant instruits comme moi, j’ai donné à cette histoire un grand dégré de probabilité, dégré pourtant au-dessous de celui qui fait croire l’affaire de Bender, parce que l’avanture de Bender a eu plus de témoins que celle de l’homme au masque de fer. Ce qui répugne au cours ordinaire de la nature ne doit point être cru, à moins qu’il ne soit attesté par des hommes animés de l’esprit divin. Voilà pourquoi à l’article Certitude de ce Dictionnaire, c’est un grand paradoxe de dire qu’on devroit croire aussi bien tout Paris qui affirmeroit avoir vû résusciter un mort, qu’on croit tout Paris quand il dit qu’on a gagné la bataille de Fontenoy. Il paroît évident que le témoignage de tout Paris sur une chose improbable, ne sauroit être égal au témoignage de tout Paris sur une chose probable. Ce sont là les premieres notions de la saine Métaphysique. Ce Dictionnaire est consacré à la vérité; un article doit corriger l’autre; et s’il se trouve ici quelque erreur, elle doit être relevée par un homme plus éclairé. Incertitude de l’Histoire. On a distingué les tems en fabuleux et historiques. Mais les tems historiques auroient dû être distingués eux-mêmes en vérités et en fables. Je ne parle pas ici des fables reconnues aujourd’hui pour telles; il n’est pas question, par exemple, des prodiges dont Tite-Live a embelli ou gâté son histoire. Mais dans les faits les plus reçus que de raisons de douter? Qu’on fasse attention que la république romaine a été cinq cens ans sans historiens, et que Tite-Live lui-même déplore la perte des annales des pontifes et des autres monumens qui périrent presque tous dans l’incendie de Rome, pleraque interiere; qu’on songe que dans les trois cens premieres années, l’art d’écrire étoit très-rare, raræ per eadem tempora litteræ. Il sera permis alors de douter de tous les événemens qui ne sont pas dans l’ordre ordinaire des choses humaines. Sera-t-il bien probable que Romulus, le petit-fils du roi des Sabins, aura été forcé d’enlever des Sabines pour avoir des femmes. L’histoire de Lucrece sera-t- elle bien vraissemblable? croira-t-on aisément sur la foi de Tite- Live, que le roi Porsenna s’enfuit plein d’admiration pour les Romains, parce qu’un fanatique avoit voulu l’assassiner? Ne sera- t-on pas porté au contraire, à croire Polybe, antérieur à Tite- Live de deux cens années, qui dit que Porsenna subjugua les Romains. L’avanture de Regulus, enfermé par les Carthaginois dans un tonneau garni de pointes de fer, merite-t-elle qu’on la croie? Polybe contemporain n’en auroit-il pas parlé, si elle avoit été vraie? il n’en dit pas un mot. N’est-ce pas une grande présomption que ce conte ne fut inventé que long-tems après pour rendre les Carthaginois odieux? Ouvrez le dictionnaire de Moréri à l’article Régulus, il vous assure que le supplice de ce Romain est rapporté dans Tite-Live. Cependant la Décade où Tite-Live auroit pû en parler est perdue; on n’a que le supplément de Freinsemius, et il se trouve que ce dictionnaire n’a cité qu’un allemand du xvij. siecle, croyant citer un romain du tems d’Auguste. On feroit des volumes immenses de tous les faits célebres et reçus, dont il faut douter. Mais les bornes de cet article ne permettent pas de s’étendre. Les monumens, les cérémonies annuelles, les médailles mêmes, sont- elles des preuves historiques? On est naturellement porté à croire qu’un monument érigé par une nation pour célébrer un évenement, en atteste la certitude. Cependant, si ces monumens n’ont pas été élevés par des contemporains; s’ils célebrent quelques faits peu vraissemblables, prouvent-ils autre chose, sinon qu’on a voulu consacrer une opinion populaire? La colonne rostrale érigée dans Rome par les contemporains de Duillius, est sans doute une preuve de la victoire navale de Duillius. Mais la statue de l’augure Navius, qui coupoit un caillou avec un rasoir, prouvoit-elle que Navius avoit opéré ce prodige? Les statues de Cérès et de Triptolème, dans Athènes, étoient-elles des témoignages incontestables que Cérès eût enseigné l’Agriculture aux Athéniens? Le fameux Laocoon, qui subsiste aujourd’hui si entier, atteste-t-il bien la vérité de l’histoire du cheval de Troie? Les cérémonies, les fêtes annuelles établies par toute une nation, ne constatent pas mieux l’origine à laquelle on les attribue. La fête d’Arion porté sur un dauphin, se célébroit chez les Romains comme chez les Grecs. Celle de Faune rappelloit son aventure avec Hercule et Omphale, quand ce dieu amoureux d’Omphale prit le lit d’Hercule pour celui de sa maîtresse. La fameuse fête des Lupercales étoit établie en l’honneur de la louve qui allaita Romulus et Remus. Sur quoi étoit fondée la fête d’Orion, célébrée le 5 des ides de Mai? Le voici. Hirée reçut chez lui Jupiter, Neptune et Mercure; et quand ses hôtes prirent congé, ce bon homme, qui n’avoit point de femme, et qui vouloit avoir un enfant, témoigna sa douleur aux trois dieux. On n’ose exprimer ce qu’ils firent sur la peau du boeuf qu’Hirée leur avoit servi à manger; ils couvrirent ensuite cette peau d’un peu de terre, et de-là naquit Orion au bout de neuf mois. Presque toutes les fêtes romaines, syriennes, greques, égyptiennes, étoient fondées sur de pareils contes, ainsi que les temples et les statues des anciens héros. C’étoient des monumens que la crédulité consacroit à l’erreur. Une médaille, même contemporaine, n’est pas quelquefois une preuve. Combien la flatterie n’a-t-elle pas frappé de médailles sur des batailles très indécises, qualifiées de victoires, et sur des entreprises manquées, qui n’ont été achevées que dans la légende. N’a-t-on pas, en dernier lieu, pendant la guerre de 1740 des Anglois contre le roi d’Espagne, frappé une médaille qui attestoit la prise de Carthagene par l’amiral Vernon, tandis que cet amiral levoit le siége? Les médailles ne sont des témoignages irréprochables que lorsque l’événement est attesté par des auteurs contemporains; alors ces preuves se soutenant l’une par l’autre, constatent la vérité. Doit-on dans l’histoire insérer des harangues, et faire des portraits? Si, dans une occasion importante, un général d’armée, un homme d’état a parlé d’une maniere singuliere et forte qui caractérise son génie et celui de son siecle, il faut sans doute rapporter son discours mot pour mot; de telles harangues sont peut-être la partie de l’histoire la plus utile. Mais pourquoi faire dire à un homme ce qu’il n’a pas dit? Il vaudroit presque autant lui attribuer ce qu’il n’a pas fait; c’est une fiction imitée d’Homere. Mais ce qui est fiction dans un poëme, devient à la rigueur mensonge dans un historien. Plusieurs anciens ont eu cette méthode; cela ne prouve autre chose, sinon que plusieurs anciens ont voulu faire parade de leur éloquence aux dépens de la vérité. Les portraits montrent encore bien souvent plus d’envie de briller que d’instruire: des contemporains sont en droit de faire le portrait des hommes d’état avec lesquels ils ont négocié, des généraux sous qui ils ont fait la guerre. Mais qu’il est à craindre que le pinceau ne soit guidé par la passion! Il paroît que les portraits qu’on trouve dans Clarendon sont faits avec plus d’impartialité, de gravité et de sagesse, que ceux qu’on lit avec plaisir dans le cardinal de Retz. Mais vouloir peindre les anciens, s’efforcer de développer leurs ames, regarder les évenemens comme des caracteres avec lesquels on peut lire sûrement dans le fond des coeurs; c’est une entreprise bien délicate; c’est dans plusieurs une puérilité. De la maxime de Ciceron concernant l’histoire; que l’historien n’ose dire une fausseté, ni cacher une vérité. La premiere partie de ce précepte est incontestable; il faut examiner l’autre. Si une vérité peut être de quelque utilité à l’état, votre silence est condamnable. Mais je suppose que vous écriviez l’histoire d’un prince qui vous aura confié un secret, devez-vous le révéler? Devez-vous dire à la postérité ce que vous seriez coupable de dire en secret à un seul homme? le devoir d’un historien l’emportera-t- il sur un devoir plus grand? Je suppose encore que vous ayez été témoin d’une foiblesse qui n’a point influé sur les affaires publiques, devez-vous révéler cette foiblesse? En ce cas, l’histoire seroit une satyre. Il faut avouer que la plûpart des écrivains d’anecdotes sont plus indiscrets qu’utiles. Mais que dire de ces compilateurs insolens, qui se faisant un mérite de médire, impriment et vendent des scandales, comme Lecauste vendoit des poisons. De l’histoire satyrique. Si Plutarque a repris Hérodote de n’avoir pas assez relevé la gloire de quelques villes greques; et l’avoir omis plusieurs faits connus dignes de mémoire, combien sont plus répréhensibles aujourd’hui ceux qui, sans avoir aucun des mérites d’Hérodote, imputent aux princes, aux nations, des actions odieuses; sans la plus légere apparence de preuve. La guerre de 1741 a été écrite en Angleterre. On trouve, dans cette histoire, qu’à la bataille de Fontenoy les François tirerent sur les Anglois avec des balles empoisonnées et des morceaux de verre venimeux, et que le duc de Cumberland envoya au roi de France une boëte pleine de ces prétendus poisons trouvés dans les corps des Anglois blessés. Le même auteur ajoûte que les François ayant perdu quarante mille hommes à cette bataille, le parlement de Paris rendit un arrêt par lequel il étoit défendu d’en parler sous des peines corporelles. Des mémoires frauduleux, imprimés depuis peu, sont remplis de pareilles absurdités insolentes. On y trouve qu’au siége de Lille les alliés jettoient des billets dans la ville conçus en ces termes: François, consolez-vous, la Maintenon ne sera pas votre reine. Presque chaque page est remplie d’impostures et de termes offensans contre la famille royale et contre les familles principales du royaume, sans alléguer la plus légere vraissemblance qui puisse donner la moindre couleur à ces mensonges. Ce n’est point écrire l’histoire, c’est écrire au hazard des calomnies. On a imprimé en Hollande, sous le nom d’histoire, une foule de libelles, dont le style est aussi grossier que les injures, et les faits aussi faux qu’ils sont mal écrits. C’est, dit-on, un mauvais fruit de l’excellent arbre de la liberté. Mais si les malheureux auteurs de ces inepties ont eu la liberté de tromper les lecteurs, il faut user ici de la liberté de les détromper. De la méthode, de la maniere d’écrire l’histoire, et du style. On en a tant dit sur cette matiere, qu’il faut ici en dire très-peu. On sait assez que la méthode et le style de Tite-Live, sa gravité, son éloquence sage, conviennent à la majesté de la république romaine; que Tacite est plus fait pour peindre des tyrans, Polybe pour donner des leçons de la guerre, Denys d’Halycarnasse pour développer les antiquités. Mais en se modélant en général sur ces grands maîtres, on a aujourd’hui un fardeau plus pesant que le leur à soutenir. On exige des historiens modernes plus de détails, des faits plus constatés, des dates précises, des autorités, plus d’attention aux usages, aux lois, aux moeurs, au commerce, à la finance, à l’agriculture, à la population. Il en est de l’histoire comme des Mathématiques et de la Physique. La carriere s’est prodigieusement accrue. Autant il est aisé de faire un recueil de gazettes, autant il est difficile aujourd’hui d’écrire l’histoire. On exige que l’histoire d’un pays étranger ne soit point jettée dans le même moule que celle de votre patrie. Si vous faites l’histoire de France, vous n’êtes pas obligé de décrire le cours de la Seine et de la Loire; mais si vous donnez au public les conquêtes des Portugais en Asie, on exige une topographie des pays découverts. On veut que vous meniez votre lecteur par la main le long de l’Afrique, et des côtes de la Perse et de l’Inde; on attend de vous des instructions sur les moeurs, les lois, les usages de ces nations nouvelles pour l’Europe. Nous avons vingt histoires de l’établissement des Portugais dans les Indes; mais aucune ne nous a fait connoître les divers gouvernemens de ce pays, ses religions, ses antiquités, les Brames, les disciples de Jean, les Guebres, les Banians. Cette réflexion peut s’appliquer à presque toutes les histoires des pays étrangers. Si vous n’avez autre chose à nous dire, sinon qu’un Barbare a succédé à un autre Barbare sur les bords de l’Oxus et de l’Iaxarte, en quoi êtes-vous utile au public? La méthode convenable à l’histoire de votre pays n’est pas propre à écrire les découvertes du nouveau monde. Vous n’écrirez point sur une ville comme sur un grand empire; vous ne ferez point la vie d’un particulier comme vous écrirez l’histoire d’Espagne ou d’Angleterre. Ces regles sont assez connues. Mais l’art de bien écrire l’Histoire sera toujours très-rare. On sait assez qu’il faut un style grave, pur, varié, agréable. Il en est des lois pour écrire l’Histoire comme de celles de tous les arts de l’esprit; beaucoup de préceptes, et peu de grands artistes. Cet article est de M. de Voltaire. IDOLE, IDOLATRE, IDOLATRIE; idole vient du grec e?d??, figure, e?d????, représentation d’une figure,?at?e?e??, servir, révérer, adorer. Ce mot adorer est latin, et a beaucoup d’acceptions différentes; il signifie porter la main à la bouche en parlant avec respect; se courber, se mettre à genoux, saluer, et enfin communément rendre un culte suprême. Il est utile de remarquer ici que le dictionnaire de Trévoux commence cet article par dire que tous les Payens étoient idolatres, et que les Indiens sont encore des peuples idolâtres: premierement, on n’appella personne payen avant Théodose le jeune; ce nom fut donné alors aux habitans des bourgs d’Italie, pagorum incolæ pagani, qui conserverent leur ancienne religion: secondement, l’Indoustan est mahométan, et les Mahométans sont les implacables ennemis des images et de l’idolatrie: troisiémement, on ne doit point appeller idolâtres beaucoup de peuples de l’Inde qui sont de l’ancienne religion des Perses, ni certaines côtes qui n’ont point d’idoles. S’il y a jamais eu un gouvernement idolâtre. Il paroît que jamais il n’y a eu aucun peuple sur la terre qui ait pris le nom d’idolâtre. Ce mot est une injure que les Gentils, les Politéistes sembloient mériter; mais il est bien certain que si on avoit demandé au sénat de Rome, à l’aréopage d’Athènes, à la cour des rois de Perse, êtes-vous idolâtres? ils auroient à peine entendu cette question. Nul n’auroit répondu, nous adorons des images, des idoles. On ne trouve ce mot idolâtre, idolatrie, ni dans Homere, ni dans Hésiode, ni dans Hérodote, ni dans aucun auteur de la religion des Gentils. Il n’y a jamais eu aucun édit, aucune loi qui ordonnât qu’on adorât des idoles, qu’on les servît en dieux, qu’on les crût des dieux. Quand les capitaines romains et carthaginois faisoient un traité, ils attestoient toutes les divinités; c’est en leur présence, disoient-ils, que nous jurons la paix: or les statues de tous ces dieux, dont le dénombrement étoit très long, n’étoit pas dans la tente des généraux; ils regardoient les dieux comme présens aux actions des hommes, comme témoins, comme juges, et ce n’étoit pas assurément le simulacre qui constituoit la divinité. De quel oeil voyoient-ils donc les statues de leurs fausses divinités dans les temples? du même oeil, s’il étoit permis de s’exprimer ainsi, que nous voyons les images des vrais objets de notre vénération. L’erreur n’étoit pas d’adorer un morceau de bois ou de marbre, mais d’adorer une fausse divinité représentée par ce bois et par ce marbre. La différence entre eux et nous n’est pas qu’ils eussent des images, et que nous n’en ayons point; qu’ils aient fait des prieres devant des images, et que nous n’en faisions point: la différence est que leurs images figuroient des êtres fantastiques dans une religion fausse, et que les nôtres figurent des êtres réels dans une religion véritable. Quand le consul Pline adresse ses prieres aux dieux immortels, dans l’exorde du panégyrique de Trajan, ce n’est pas à des images qu’il les adresse; ces images n’étoient pas immortelles. Ni les derniers tems du paganisme, ni les plus reculés, n’offrent pas un seul fait qui puisse faire conclure qu’on adorât réellement une idole. Homere ne parle que des dieux qui habitent le haut olympe: le palladium, quoique tombé du ciel, n’étoit qu’un gage sacré de la protection de Pallas; c’étoit elle qu’on adoroit dans le palladium. Mais les Romains et les Grecs se mettoient à genoux devant des statues, leur donnoient des couronnes, de l’encens, des fleurs, les promenoient en triomphe dans les places publiques: nous avons sanctifié ces coutumes, et nous ne sommes point idolâtres. Les femmes en tems de sécheresse portoient les statues des faux dieux après avoir jeûné. Elles marchoient piés nuds, les cheveux épars, et aussi-tôt il pleuvoit à sceaux, comme dit ironiquement Pétrone, et statim urceatim pluebat. Nous avons consacré cet usage illégitime chez les Gentils, et légitime parmi nous. Dans combien de villes ne porte t-on pas nuds piés les châsses des saints pour obtenir les bontés de l’Etre suprème par leur intercession? Si un turc, un lettré chinois étoit témoin de ces cérémonies, il pourroit par ignorance nous accuser d’abord de mettre notre confiance dans les simulacres que nous promenons ainsi en procession; mais il suffiroit d’un mot pour le détromper. On est surpris du nombre prodigieux de déclamations débitées contre l’idolâtrie des Romains et des Grecs; et ensuite on est plus surpris encore quand on voit qu’en effet ils n’étoient point idolâtres; que leur loi ne leur ordonnoit point du tout de rapporter leur culte à des simulacres. Il y avoit des temples plus privilégiés que les autres; la grande Diane d’Ephese avoit plus de reputation qu’une Diane de village, que dans un autre de ses temples. La statue de Jupiter Olympien attiroit plus d’offrandes que celle de Jupiter Paphlagonien. Mais puisqu’il faut toûjours opposer ici les coutumes d’une religion vraie à celles d’une religion fausse, n’avons nous pas eu depuis plusieurs siecles, plus de dévotion à certaines autels qu’à d’autres? Ne seroit-il pas ridicule de saisir ce prétexte pour nous accuser d’idolâtrie? On n’avoit imaginé qu’une seule Diane, un seul Apollon, et un seul Esculape; non pas autant d’Apollons, de Dianes, et d’Esculapes, qu’ils avoient de temples et de statues; il est donc prouvé autant qu’un point d’histoire peut l’être, que les anciens ne croyoient pas qu’une statue fût une divinité, que le culte ne pouvoit être rapporté à cette statue, à cette idole, et que par conséquent les anciens n’étoient point idolâtres. Une populace grossiere et superstitieuse qui ne raisonnoit point, qui ne savoit ni douter, ni nier, ni croire, qui couroit aux temples par oisiveté, et parce que les petits y sont égaux aux grands; qui portoit son offrande par coutume, qui parloit continuellement de miracles sans en avoir examiné aucun, et qui n’étoit guere au-dessus des victimes qu’elle amenoit; cette populace, dis-je, pouvoit bien à la vûe de la grande Diane, et de Jupiter tonnant, être frappé d’une horreur religieuse, et adorer sans le savoir la statue même. C’est ce qui est arrivé quelquefois dans nos temples à nos paysans grossiers; et on n’a pas manqué de les instruire que c’est aux bienheureux, aux immortels reçus dans le ciel, qu’ils doivent demander leur intercession, et non à des figures de bois et de pierre, et qu’ils ne doivent adorer que Dieu seul. Les Grecs et les Romains augmenterent le nombre de leurs dieux par des apothéoses; les Grecs divinisoient les conquérans, comme Bacchus, Hercule, Persée. Rome dressa des autels à ses empereurs. Nos apothéoses sont d’un genre bien plus sublime; nous n’avons égard ni au rang, ni aux conquêtes. Nous avons élevé des temples à des hommes simplement vertueux qui seroient la plûpart ignorés sur la terre, s’ils n’étoient placés dans le ciel. Les apothéoses des anciens sont faites par la flatterie; les nôtres par le respect pour la vertu. Mais ces anciennes apothéoses sont encore une preuve convaincante que les Grecs et les Romains n’étoient point idolâtres. Il est clair qu’ils n’admettoient pas plus une vertu divine dans la statue d’Auguste et de Claudius, que dans leurs médailles. Cicéron dans ses ouvrages philosophiques ne laisse pas soupçonner seulement qu’on puisse se méprendre aux statues des dieux, et les confondre avec les dieux mêmes. Ses interlocuteurs foudroient la religion établie; mais aucun d’eux n’imagine d’accuser les Romains de prendre du marbre et de l’airain pour des divinités. Lucrece ne reproche cette sottise à personne, lui qui reproche tout aux superstitieux: donc encore une fois, cette opinion n’existoit pas, et l’erreur du politéïsme n’étoit pas erreur d’idolâtrie. Horace fait parler une statue de Priape: il lui fait dire: j’étois autrefois un tronc de figuier; un charpentier ne sachant s’il feroit de moi un dieu ou un banc, se détermina enfin à me faire dieu, etc. Que conclure de cette plaisanterie? Priape étoit de ces petites divinités subalternes, abandonnées aux railleurs; et cette plaisanterie même est la preuve la plus forte que cette figure de Priape qu’on mettoit dans les potagers pour effrayer les oiseaux, n’étoit pas fort révérée. Dacier, en digne commentateur, n’a pas manqué d’observer que Baruc avoit prédit cette avanture, en disant, ils ne seront que ce que voudront les ouvriers; mais il pouvoit observer aussi qu’on en peut dire autant de toutes les statues: on peut d’un bloc de marbre tirer tout aussi-bien une cuvette, qu’une figure d’Alexandre ou de Jupiter, ou de quelque chose de plus respectable. La matiere dont étoient formés les chérubins du saint des saints, auroit pû servir également aux fonctions les plus viles. Un tronc, un autel en sont-ils moins révérés, parce que l’ouvrier en pouvoit faire une table de cuisine? Dacier au lieu de conclure que les Romains adoroient la statue de Priape, et que Baruc l’avoit prédit, devoit donc conclure que les Romains s’en mocquoient. Consultez tous les auteurs qui parlent des statues de leurs dieux, vous n’en trouverez aucun qui parle d’idolâtrie; ils disent expressément le contraire: vous voyez dans Martial. Qui finxit sacros auro vel marmore vultus, Non faoit ille deos. Dans Ovide. Colitur pro Jove forma Jovis. Dans Stace. Nulla autem effigies nulli commissa metallo. Forma Dei montes habitare ac numina gaudet. Dans Lucain. Est-ne Dei nisi terra et pontus, et aer? On feroit un volume de tous les passages qui déposent que des images n’étoient que des images. Il n’y a que le cas où les statues rendoient des oracles, qui ait pu faire penser que ces statues avoient en elles quelque chose de divin; mais certainement l’opinion regnante étoit que les dieux avoient choisi certains autels, certains simulacres, pour y venir résider quelquefois, pour y donner audience aux hommes, pour leur répondre. On ne voit dans Homère, et dans les choeurs des tragédies greques, que des prieres à Apollon, qui rend ses oracles sur les montagnes, en tel temple, en telle ville; il n’y a pas dans toute l’antiquité la moindre trace d’une priere adressée à une statue. Ceux qui professoient la magie, qui la croyoient une science, ou qui feignoient de le croire, prétendoient avoir le secret de faire descendre les dieux dans les statues, non pas les grands dieux, mais les dieux secondaires, les génies. C’est ce que Mercure Trismégite appelloit faire des dieux; et c’est ce que S. Augustin réfute dans sa cité de Dieu; mais cela même montre évidemment qu’on ne croyoit pas que les simulacres eussent rien en eux de divin, puisqu’il falloit qu’un magicien les animât; et il me semble qu’il arrivoit bien rarement qu’un magicien fût assez habile pour donner une ame à une statue pour la faire parler. En un mot, les images des dieux n’étoient point des dieux; Jupiter et non pas son image lançoit le tonnerre. Ce n’étoit pas la statue de Neptune qui soulevoit les mers, ni celle d’Apollon qui donnoit la lumiere; les Grecs et les Romains étoient des gentils, des polithéistes, et n’étoient point des idolâtres. Si les Perses, les Sabéens, les Egyptiens, les Tartares, les Turcs ont été idolâtres, et de quelle antiquité est l’origine des simulacres appellés idoles; histoire abrégée de leur culte. C’est un abus des termes d’appeller idolâtres les peuples qui rendirent un culte au soleil et aux étoiles. Ces nations n’eurent long-tems ni simulacres, ni temples; si elles se tromperent, c’est en rendant aux astres ce qu’elles devoient au créateur des astres: encore les dogmes de Zoroastre, ou Zardust, recueillis dans le Sadder, enseignent-ils un être suprême vengeur et rénumérateur; et cela est bien loin de l’idolâtrie. Le gouvernement de la Chine n’a jamais eu aucune idole; il a toûjours conservé le culte simple du maître du ciel Kingtien, en tolérant les pagodes du peuple. Gensgis-Kan chez les Tartares n’étoit point idolâtre, et n’avoit aucun simulacre; les Musulmans qui remplissent la Grece, l’Asie mineure, la Syrie, la Perse, l’Inde, et l’Afrique, appellent les Chrétiens idolâtres, giaour, parce qu’ils croyent que les Chrétiens rendent un culte aux images. Ils briserent toutes les statues qu’ils trouverent à Constantinople dans sainte Sophie, dans l’église des saints Apôtres, et dans d’autres qu’ils convertirent en mosquées. L’apparence les trompa comme elle trompe toûjours les hommes; elle leur fit croire que des temples dédiés à des saints qui avoient été hommes autrefois, des images de ces saints révérées à genoux, des miracles opérés dans ces temples, étoient des preuves invincibles de l’idolâtrie la plus complette; cependant il n’en est rien. Les Chrétiens n’adorent en effet qu’un seul Dieu, et ne réverent dans les bienheureux que la vertu même de Dieu qui agit dans ses saints. Les Iconoclastes, et les Protestans ont fait le même reproche d’idolâtrie à l’Eglise; et on leur a fait la même réponse. Comme les hommes ont eu très-rarement des idées précises, et ont encore moins exprimé leurs idées par des mots précis, et sans équivoque, nous appellâmes du nom d’idolâtres les Gentils, et sur- tout les Politéïstes. On a écrit des volumes immenses; on a débité des sentimens différens sur l’origine de ce culte rendu à Dieu, ou à plusieurs dieux, sous des figures sensibles: cette multitude de livres et d’opinions ne prouve que l’ignorance. On ne sait pas qui inventa les habits et les chaussures, et on veut savoir qui le premier inventa les idoles! Qu’importe un passage de Sanconiaton qui vivoit avant la guerre de Troie? Que nous apprend-il, quand il dit que le cahos, l’esprit, c’est-à-dire le souffle, amoureux de ses principes, en tira le limon, qu’il rendit l’air lumineux, que le vent Colp, et sa femme Baü engendrerent Eon, et qu’Eon engendra Jenos? que Cronos leur descendant avoit deux yeux par-derriere, comme par-devant, qu’il devint dieu, et qu’il donna l’Egypte à son fils Taut; voilà un des plus respectables monumens de l’antiquité. Orphée, antérieur à Sanconiaton, ne nous en apprendra pas davantage dans sa théogonie, que Damascius nous a conservée; il représente le principe du monde sous la figure d’un dragon à deux têtes, l’une de taureau, l’autre de lion, un visage au milieu qu’il appelle visage-dieu, et des aîles dorées aux épaules. Mais vous pouvez de ces idées bisarres tirer deux grandes vérités; l’une que les images sensibles et hyéroglyphes sont de l’antiquité la plus haute; l’autre que tous les anciens philosophes ont reconnu un premier principe. Quant au polithéïsme, le bon sens vous dira que dès qu’il y a eu des hommes, c’est-à-dire des animaux foibles, capables de raison, sujets à tous les accidens, à la maladie et à la mort, ces hommes ont senti leur foiblesse et leur dépendance; ils ont reconnu aisément qu’il est quelque chose de plus puissant qu’eux. Ils ont senti une force dans la terre qui produit leurs alimens; une dans l’air qui souvent les détruit; une dans le feu qui consume, et dans l’eau qui submerge. Quoi de plus naturel dans des hommes ignorans, que d’imaginer des êtres qui président à ces élémens! Quoi de plus naturel que de révérer la force invisible qui faisoit luire aux yeux le soleil et les étoiles? Et dès qu’on voulut se former une idée de ces puissances supérieures à l’homme, quoi de plus naturel encore que de les figurer d’une maniere sensible? La religion juive qui précéda la nôtre, et qui fut donnée par Dieu même, étoit toute remplie de ces images sous lesquelles Dieu est représenté. Il daigne parler dans un buisson le langage humain; il paroît sur une montagne. Les esprits célestes qu’il envoie, viennent tous avec une forme humaine; enfin, le sanctuaire est rempli de chérubins, qui sont des corps d’hommes avec des aîles et des têtes d’animaux; c’est ce qui a donné lieu à l’erreur grossiere de Plutarque, de Tacite, d’Appion, et de tant d’autres, de reprocher aux Juifs d’adorer une tête d’âne. Dieu, malgré sa défense de peindre et de sculpter aucune figure, a donc daigné se proportionner à la foiblesse humaine, qui demandoit qu’on parlât aux sens par des images. Isaïe dans le chap. VI. voit le Seigneur assis sur un trône, et le bas de sa robe qui remplit le temple. Le Seigneur étend sa main et touche la bouche de Jérémie au chap. I. de ce prophete. Ezéchiel au chap. III. voit un trône de saphir, et Dieu lui paroît comme un homme assis sur ce trône. Ces images n’alterent point la pureté de la religion juive, qui jamais n’employa les tableaux, les statues, les idoles, pour représenter Dieu aux yeux du peuple. Les lettrés Chinois, les Perses, les anciens Egyptiens n’eurent point d’idoles; mais bien-tôt Isis et Osiris furent figurés: bien- tôt Bel à Babylone fut un gros colosse; Brama fut un monstre bisarre dans la presqu’île de l’Inde. Les Grecs sur-tout multiplierent les noms des dieux, les statues et les temples; mais en attribuant toûjours la suprème puissance à leur Zeus, nommé par les Latins Jupiter, maître des dieux et des hommes. Les Romains imiterent les Grecs: ces peuples placerent toûjours tous les dieux dans le ciel sans savoir ce qu’ils entendoient par le ciel et par leur olympe. Il n’y avoit pas d’apparence que ces êtres supérieurs habitassent dans les nuées qui ne sont que de l’eau. On en avoit placé d’abord sept dans les sept planettes, parmi lesquelles on comptoit le soleil; mais depuis, la demeure ordinaire de tous les dieux fut l’étendue du ciel. Les Romains eurent leurs douze grands dieux, six mâles et six femelles, qu’ils nommerent dii majorum gentium; Jupiter, Neptune, Apollon, Vulcain, Mars, Mercure, Junon, Vesta, Minerve, Cérès, Vénus, Diane. Pluton fut alors oublié; Vesta prit sa place. Ensuite venoient les dieux minorum gentium, les dieux indigetes, les héros, comme Bacchus, Hercule, Esculape; les dieux infernaux, Pluton, Proserpine; ceux de la mer, comme Thétis, Amphitrite, les Néréïdes, Glaucus; puis les Driades, les Naïades, les dieux des jardins, ceux des bergers. Il y en avoit pour chaque profession, pour chaque action de la vie, pour les enfans, pour les filles nubiles, pour les mariées, pour les accouchées; on eut le dieu Pet. On divinisa enfin les empereurs: ni ces empereurs, ni le dieu Pet, ni la déesse Pertunda, ni Priape, ni Rumilia la déesse des tetons, ni Stercutius le dieu de la garde-robe, ne furent à la vérité regardés comme les maîtres du ciel et de la terre. Les empereurs eurent quelquefois des temples; les petits dieux Pénates n’en eurent point; mais tous eurent leur figure, leur idole. C’étoient de petits magots dont on ornoit son cabinet; c’étoient les amusemens des vieilles femmes et des enfans, qui n’étoient autorisés par aucun culte public. On laissoit agir à son gré la superstition de chaque particulier: on retrouve encore ces petites idoles dans les ruines des anciennes villes. Si personne ne sait quand les hommes commencerent à se faire des idoles, on sait qu’elles sont de l’antiquité la plus haute; Tharé pere d’Abraham en faisoit à Ur en Chaldée: Rachel déroba et emporta les idoles de son beau-pere Laban; on ne peut remonter plus haut. Mais quelle notion précise avoient les anciennes nations de tous ces simulacres? Quelle vertu, quelle puissance leur attribuoit-on? Croira-t-on que les dieux descendoient du ciel pour venir se cacher dans ces statues? ou qu’ils leur communiquoient une partie de l’esprit divin? ou qu’ils ne leur communiquoient rien du tout? C’est encore sur quoi on a très-inutilement écrit; il est clair que chaque homme en jugeoit selon le degré de sa raison, ou de sa crédulité, ou de son fanatisme. Il est évident que les prêtres attachoient le plus de divinité qu’ils pouvoient à leurs statues, pour s’attirer plus d’offrandes; on sait que les Philosophes détestoient ces superstitions; que les guerriers s’en mocquoient; que les magistrats les toléroient, et que le peuple toûjours absurde ne savoit ce qu’il faisoit: c’est en peu de mots l’histoire de toutes les nations à qui Dieu ne s’est pas fait connoître. On peut se faire la même idée du culte que toute l’Egypte rendit à un boeuf, et que plusieurs villes rendirent à un chien, à un singe, à un chat, à des oignons. Il y a grande apparence que ce furent d’abord des emblèmes: ensuite un certain boeuf Apis, un certain chien nommé Anubis, furent adorés. On mangea toûjours du boeuf et des oignons; mais il est difficile de savoir ce que pensoient les vieilles femmes d’Egypte, des oignons sacrés et des boeufs. Les idoles parloient assez souvent: on faisoit commémoration à Rome le jour de la fête de Cybèle, des belles paroles que la statue avoit prononcées lorsqu’on en fit la translation du palais du roi Attale: Ipsa peti volui, ne sit mora, mitte volentem, Dignus Roma locus quo deus omnis eat. «J’ai voulu qu’on m’enlevât, emmenez-moi vîte; Rome est digne que tout dieu s’y établisse». La statue de la fortune avoit parlé; les Scipions, les Cicérons, les Césars à la vérité n’en croyoient rien; mais la vieille à qui Encolpe donna un écu pour acheter des oies et des dieux, pouvoit fort bien le croire. Les idoles rendoient aussi des oracles, et les prêtres cachés dans le creux des statues parloient au nom de la divinité. Comment, au milieu de tant de dieux, et de tant de théogonies différentes et de cultes particuliers, n’y eût-il jamais de guerre de religion chez les peuples nommés idolâtres? Cette paix fut un bien qui naquit d’un mal de l’erreur même: car chaque nation reconnoissant plusieurs dieux inférieurs, trouvoit bon que ses voisins eussent aussi les leurs. Si vous exceptez Cambise, à qui on reproche d’avoir tué le boeuf Apis, on ne voit dans l’histoire profane aucun conquérant qui ait maltraité les dieux d’un peuple vaincu. Les Gentils n’avoient aucune religion exclusive; et les prêtres ne songerent qu’à multiplier les offrandes et les sacrifices. Les premieres offrandes furent des fruits; bientôt après il fallut des animaux pour la table des prêtres; ils les égorgeoient eux- mêmes; ils devinrent bouchers et cruels: enfin, ils introduisirent l’usage horrible de sacrifier des victimes humaines, et surtout des enfans et des jeunes filles. Jamais les Chinois, ni les Perses, ni les Indiens, ne furent coupables de ces abominations; mais à Héliopolis en Egypte, au rapport de Porphire, on immola des hommes. Dans la Tauride on sacrifioit les étrangers: heureusement les prêtres de la Tauride ne devoient pas avoir beaucoup de pratiques. Les premiers Grecs, les Cipriots, les Phoeniciens, les Tyriens, les Carthaginois, eurent cette superstition abominable. Les Romains eux-mêmes tomberent dans ce crime de religion; et Plutarque rapporte qu’ils immolerent deux Grecs et deux Gaulois, pour expier les galanteries de trois vestales. Procope, contemporain du roi des Francs Théodebert, dit que les Francs immolerent des hommes quand ils entrerent en Italie avec ce prince: les Gaulois, les Germains, faisoient communément de ces affreux sacrifices. On ne peut guere lire l’histoire, sans concevoir de l’horreur pour le genre humain. Il est vrai que chez les Juifs Jephté sacrifia sa fille, et que Saül fut prêt d’immoler son fils. Il est vrai que ceux qui étoient voués au Seigneur par anathème, ne pouvoient être rachetés, ainsi qu’on rachetoit les bêtes, et qu’il falloit qu’ils périssent: mais Dieu qui a créé les hommes, peut leur ôter la vie quand il veut, et comme il le veut: et ce n’est pas aux hommes à se mettre à la place du maître de la vie et de la mort, et à usurper les droits de l’Etre suprème. Pour consoler le genre humain de l’horrible tableau de ces pieux sacriléges, il est important de savoir que chez presque toutes les nations nommées idolâtres, il y avoit la Théologie sacrée, et l’erreur populaire; le culte secret, et les cérémonies publiques; la religion des sages, et celle du vulgaire. On n’enseignoit qu’un seul Dieu aux initiés dans les mysteres; il n’y a qu’à jetter les yeux sur l’hymne attribué à Orphée, qu’on chantoit dans les mysteres de Cérès Eleusine, si célebres en Europe et en Asie. «Contemple la nature divine, illumine ton esprit, gouverne ton coeur, marche dans la voie de la justice; que le Dieu du ciel et de la terre soit toûjours présent à tes yeux. Il est unique, il existe seul par lui-même; tous les êtres tiennent de lui leur existence; il les soûtient tous; il n’a jamais été vu des yeux mortels, et il voit toutes choses». Qu’on lise encore ce passage du philosophe Maxime de Madaure, dans sa lettre à saint Augustin. «Quel homme est assez grossier, assez stupide, pour douter qu’il soit un Dieu suprème, éternel, infini, qui n’a rien engendré de lemblable à lui-même, et qui est le pere commun de toutes choses»? Il y a mille témoignages que les sages abhorroient non seulement l’idolâtrie, mais encore le polithéïsme. Epictete, ce modele de résignation et de patience, cet homme si grand dans une condition si basse, ne parle jamais que d’un seul Dieu: voici une de ses maximes. «Dieu m’a créé, Dieu est au- dedans de moi; je le porte par-tout; pourrois-je le souiller par des pensées obscènes, par des actions injustes, par d’infâmes desirs? Mon devoir est de remercier Dieu de tout, de le louer de tout, et de ne cesser de le benir qu’en cessant de vivre». Toutes les idées d’Epictete roulent sur ce principe. Marc-Aurele, aussi grand peut-être sur le trône de l’empire romain qu’Epictete dans l’esclavage, parle souvent à la vérité des dieux, soit pour se conformer au langage reçu, soit pour exprimer des êtres mitoyens entre l’Etre suprème et les hommes. Mais en combien d’endroits ne fait-il pas voir qu’il ne reconnoît qu’un Dieu éternel, infini? Notre ame, dit-il, est une émanation de la divinité; mes enfans, mon corps, mes esprits viennent de Dieu. Les Stoïciens, les Platoniciens admettoient une nature divine et universelle; les Epicuriens la nioient; les pontifes ne parloient que d’un seul Dieu dans les mysteres; où étoient donc les idolâtres? Au reste, c’est une des grandes erreurs du Dictionnaire de Moréri, de dire que du tems de Théodose le jeune, il ne resta plus d’idolâtres que dans les pays reculés de l’Asie et de l’Afrique. Il y avoit dans l’Italie beaucoup de peuples encore gentils, même au septieme siecle: le nord de l’Allemagne depuis le Vezer n’étoit pas chrétien du tems de Charlemagne; la Pologne et tout le Septentrion resterent long-tems après lui dans ce qu’on appelle idolâtrie: la moitié de l’Afrique, tous les royaumes au de là du Gange, le Japon, la populace de la Chine, cent hordes de Tartares ont conservé leur ancien culte. Il n’y a plus en Europe que quelques lapons, quelques samoïedes, quelques tartares, qui ayent persévéré dans la religion de leurs ancêtres. Article de M. de Voltaire. Voyez Oracles, Religion, Superstition, Sacrifices, Temples. IMAGINATION, IMAGINER, (Logique, Métaphys. Litterat. et Beaux- Arts.) c’est le pouvoir que chaque être sensible éprouve en soi de se représenter dans son esprit les choses sensibles; cette faculté dépend de la mémoire. On voit des hommes, des animaux, des jardins; ces perceptions entrent par les sens, la mémoire les retient, l’imagination les compose; voilà pourquoi les anciens Grecs appellerent les Muses filles de Mémoire. Il est très-essentiel de remarquer que ces facultés de recevoir des idées, de les retenir, de les composer, sont au rang des choses dont nous ne pouvons rendre aucune raison; ces ressorts invisibles de notre être sont dans la main de l’Être suprême qui nous a faits, et non dans la nôtre. Peut-être ce don de Dieu, l’imagination, est-il le seul instrument avec lequel nous composions des idées, et même les plus métaphysiques. Vous prononcez le mot de triangle, mais vous ne prononcez qu’un son si vous ne vous représentez pas l’image d’un triangle quelconque; vous n’avez certainement eu l’idée d’un triangle que parce que vous en avez vû si vous avez des yeux, ou touché si vous êtes aveugle. Vous ne pouvez penser au triangle en général si votre imagination ne se figure, au moins confusément, quelque triangle particulier. Vous calculez; mais il faut que vous vous représentiez des unités redoublées, sans quoi il n’y a que votre main qui opere. Vous prononcez les termes abstraits, grandeur, vérité, justice, fini, infini; mais ce mot grandeur est-il autre chose qu’un mouvement de votre langue qui frappe l’air, si vous n’avez pas l’image de quelque grandeur? Que veulent dire ces mots vérité, mensonge, si vous n’avez pas apperçu par vos sens que telle chose qu’on vous avoit dit existoit en effet, et que telle autre n’existoit pas? et de cette expérience ne composez-vous pas l’idée générale de vérité et de mensonge? et quand on vous demande ce que vous entendez par ces mots, pouvez-vous vous empêcher de vous figurer quelque image sensible, qui vous fait souvenir qu’on vous a dit quelquefois ce qui étoit, et fort souvent ce qui n’étoit pas? Avez-vous la notion de juste et d’injuste autrement que par des actions qui vous ont paru telles? Vous avez commencé dans votre enfance par apprendre à lire sous un maître; vous aviez envie de bien épeller, et vous avez mal épellé. Votre maître vous a battu, cela vous a paru très-injuste; vous avez vû le salaire refusé à un ouvrier, et cent autres choses pareilles. L’idée abstraite du juste et de l’injuste est-elle autre chose que ces faits confusément mêlés dans votre imagination? Le fini est-il dans votre esprit autre chose que l’image de quelque mesure bornée? L’infini est-il autre chose que l’image de cette même mesure que vous prolongez sans fin? Toutes ces opérations ne se font-elles pas dans vous à-peu-près de la même maniere que vous lisez un livre? vous y lisez les choses, et vous ne vous occupez pas des caracteres de l’alphabet, sans lesquels pourtant vous n’auriez aucune notion de ces choses. Faites-y un moment d’attention, et alors vous appercevrez ces caracteres sur lesquels glissoit votre vûe; ainsi tous vos raisonnemens, toutes vos connoissances, sont fondées sur des images tracées dans votre cerveau: vous ne vous en appercevez pas; mais arrêtez-vous un moment pour y songer, et alors vous voyez que ces images sont la base de toutes vos notions; c’est au lecteur à peser cette idée, à l’étendre, à la rectifier. Le célebre Adisson dans ses onze essais sur l’imagination, dont il a enrichi les feuilles du spectateur, dit d’abord que le sens de la vûe est celui qui fournit seul les idées à l’imagination; cependant, il faut avouer que les autres sens y contribuent aussi. Un aveugle né entend dans son imagination l’harmonie que ne frappe plus son oreille; il est à table en songe; les objets qui ont résisté ou cédé à ses mains, font encore le même effet dans sa tête: il est vrai que le sens de la vûe fournit seul les images; et comme c’est un espece de toucher qui s’étend jusqu’aux étoiles, son immense étendue enrichit plus l’imagination que tous les autres sens ensemble. Il y a deux sortes d’imagination, l’une qui consiste à retenir une simple impression des objets; l’autre qui arrange ces images reçues, et les combine en mille manieres. La premiere a été appellée imagination passive, la seconde active; la passive ne va pas beaucoup au-delà de la mémoire, elle est commune aux hommes et aux animaux; de-là vient que le chasseur et son chien poursuivent également des bêtes dans leurs rêves, qu’ils entendent également le bruit des cors; que l’un crie, et que l’autre jappe en dormant. Les hommes et les bêtes font alors plus que se ressouvenir, car les songes ne sont jamais des images fidelles; cette espece d’imagination compose les objets, mais ce n’est point en elle l’entendement qui agit, c’est la mémoire qui se méprend. Cette imagination passive n’a pas certainement besoin du secours de notre volonté, ni dans le sommeil, ni dans la veille; elle se peint malgré nous ce que nos yeux ont vû, elle entend ce que nous avons entendu, et touche ce que nous avons touché; elle y ajoûte, elle en diminue: c’est un sens intérieur qui agit avec empire; aussi rien n’est-il plus commun que d’entendre dire, on n’est pas le maître de son imagination. C’est ici qu’on doit s’étonner et se convaincre de son peu de pouvoir. D’où vient qu’on fait quelquefois en songe des discours suivis et éloquens, des vers meilleurs qu’on n’en feroit sur le même sujet étant éveillé? que l’on résoud même des problèmes de mathématiques? voilà certainement des idées très-combinées, qui ne dépendent de nous en aucune maniere. Or, s’il est incontestable que des idées suivies se forment en nous, malgré nous, pendant notre sommeil, qui nous assurera qu’elles ne sont pas produites de même dans la veille? est-il un homme qui prévoie l’idée qu’il aura dans une minute? ne paroît-il pas qu’elles nous sont données comme les mouvemens de nos membres? et si le pere Mallebranche s’en étoit tenu à dire que toutes les idées sont données de Dieu, auroit-on pû le combattre? Cette faculté passive, indépendante de la réflexion, est la source de nos passions et de nos erreurs. Loin de dépendre de la volonté, elle la détermine, elle nous pousse vers les objets qu’elle peint, ou nous en détourne, selon la maniere dont elle les représente. L’image d’un danger inspire la crainte; celle d’un bien donne des desirs violens: elle seule produit l’enthousiasme de gloire, de parti, de fanatisme; c’est elle qui répandit tant de maladies de l’esprit, en faisant imaginer à des cervelles foibles fortement frappées, que leurs corps étoient changés en d’autres corps; c’est elle qui persuada à tant d’hommes qu’ils étoient obsédés ou ensorcelés, et qu’ils alloient effectivement au sabat, parce qu’on leur disoit qu’ils y alloient. Cette espece d’imagination servile, partage ordinaire du peuple ignorant, a été l’instrument dont l’imagination forte de certains hommes s’est servie pour dominer. C’est encore cette imagination passive des cerveaux aisés à ébranler, qui fait quelquefois passer dans les enfans les marques évidentes d’une impression qu’une mere a reçue; les exemples en sont innombrables, et celui qui écrit cet article en a vû de si frappans, qu’il démentiroit ses yeux s’il en doutoit; cet effet d’imagination n’est guere explicable, mais aucun autre effet ne l’est davantage. On ne conçoit pas mieux comment nous avons des perceptions, comment nous les retenons, comment nous les arrangeons. Il y a l’infini entre nous et les premiers ressorts de notre être. L’imagination active est celle qui joint la réflexion, la combinaison à la mémoire; elle rapproche plusieurs objets distans, elle sépare ceux qui se mêlent, les compose et les change; elle semble créer quand elle ne fait qu’arranger, car il n’est pas donné à l’homme de se faire des idées, il ne peut que les modifier. Cette imagination active est donc au fond une faculté aussi indépendante de nous que l’imagination passive; et une preuve qu’elle ne dépend pas de nous, c’est que si vous proposez à cent personnes également ignorantes d’imaginer telle machine nouvelle, il y en aura quatre-vingt-dix-neuf qui n’imagineront rien malgré leurs efforts. Si la centieme imagine quelque chose, n’est-il pas évident que c’est un don particulier qu’elle a reçu? c’est ce don que l’on appelle génie; c’est-là qu’on a reconnu quelque chose d’inspiré et de divin. Ce don de la nature est imagination d’invention dans les arts, dans l’ordonnance d’un tableau, dans celle d’un poëme. Elle ne peut exister sans la mémoire; mais elle s’en sert comme d’un instrument avec lequel elle fait tous ses ouvrages. Après avoir vû qu’on soulevoit une grosse pierre que la main ne pouvoit remuer, l’imagination active inventa les leviers, et ensuite les forces mouvantes composées, qui ne sont que des leviers déguisés. Il faut se peindre d’abord dans l’esprit les machines et leurs effets pour les exécuter. Ce n’est pas cette sorte d’imagination que le vulgaire appelle, ainsi que la mémoire, l’ennemie du jugement; au contraire, elle ne peut agir qu’avec un jugement profond. Elle combine sans cesse ses tableaux, elle corrige ses erreurs, elle éleve tous ses édifices avec ordre. Il y a une imagination étonnante dans la mathématique pratique, et Archimede avoit au moins autant d’imagination qu’Homere. C’est par elle qu’un poëte crée ses personnages, leur donne des caracteres, des passions; invente sa fable, en présente l’exposition, en redouble le noeud, en prépare le dénouement; travail qui demande encore le jugement le plus profond, et en même tems le plus fin. Il faut un très-grand art dans toutes ces imaginations d’invention, et même dans les romans; ceux qui en manquent sont méprisés des esprits bien faits. Un jugement toûjours sain regne dans les fables d’Esope; elles seront toûjours les délices des nations. Il y a plus d’imagination dans les contes des fées; mais ces imaginations fantastiques, toûjours dépourvues d’ordre et de bon sens, ne peuvent être estimées; on les lit par foiblesse, et on les condamne par raison. La seconde partie de l’imagination active est celle de détail, et c’est elle qu’on appelle communément imagination dans le monde. C’est elle qui fait le charme de la conversation; car elle présente sans cesse à l’esprit ce que les hommes aiment le mieux, des objets nouveaux; elle peint vivement ce que les esprits froids dessinent à peine, elle emploie les circonstances les plus frappantes, elle allegue des exemples, et quand ce talent se montre avec la sobriété qui convient à tous les talens, il se concilie l’empire de la société. L’homme est tellement machine, que le vin donne quelquefois cette imagination, que l’oisiveté anéantit; il y a là de quoi s’humilier, mais de quoi admirer. Comment se peut-il faire qu’un peu d’une certaine liqueur qui empêchera de faire un calcul, donnera des idées brillantes? C’est sur-tout dans la Poésie que cette imagination de détail et d’expression doit régner; elle est ailleurs agréable, mais là elle est nécessaire; presque tout est image dans Homere, dans Virgile, dans Horace, sans même qu’on s’en apperçoive. La tragédie demande moins d’images, moins d’expressions pittoresques, de grandes métaphores, d’allégories, que le poëme épique ou l’ode; mais la plûpart de ces beautés bien ménagées font dans la tragédie un effet admirable. Un homme qui sans être poëte ose donner une tragédie, fait dire à Hyppolite, Depuis que je vous vois j’abandonne la chasse. Mais Hyppolite, que le vrai poëte fait parler, dit; Mon arc, mes javelots, mon char, tout m’importune. Ces imaginations ne doivent jamais être forcées, empoulées, gigantesques. Ptolomée parlant dans un conseil d’une bataille qu’il n’a pas vûe, et qui s’est donnée loin de chez lui, ne doit point peindre Des montagnes de morts privés d’honneurs suprèmes, Que la nature force à se venger eux-mêmes, Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents, De quoi faire la guerre au reste des vivans. Une princesse ne doit point dire à un empereur, La vapeur de mon sang ira grossir la foudre, Que Dieu tient déjà prête à te réduire en poudre. On sent assez que la vraie douleur ne s’amuse point à une métaphore si recherchée et si fausse. Il n’y a que trop d’exemples de ce défaut. On les pardonne aux grands poëtes; ils servent à rendre les autres ridicules. L’imagination active qui fait les poëtes leur donne l’enthousiasme, c’est-à-dire, selon le mot grec, cette émotion interne qui agite en effet l’esprit, et qui transforme l’auteur dans le personnage qu’il fait parler; car c’est-là l’enthousiasme, il consiste dans l’émotion et dans les images: alors l’auteur dit précisément les mêmes choses que diroit la personne qu’il introduit. Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vûe, Un trouble s’éleva dans mon ame éperdue; Mes yeux ne voyoient plus, je ne pouvois parler. L’imagination alors ardente et sage, n’entasse point de figures incohérentes; elle ne dit point, par exemple, pour exprimer un homme épais de corps et d’esprit, Qu’il est flanqué de chair, gabionné de lard, Et que la nature En maçonnant les remparts de son ame, Songea plûtôt au fourreau qu’à la lame. Il y a de l’imagination dans ces vers; mais elle est grossiere, elle est déréglée, elle est fausse; l’image de rempart ne peut s’allier avec celle de fourreau: c’est comme si on disoit qu’un vaisseau est entré dans le port à bride abattue. On permet moins l’imagination dans l’éloquence que dans la poésie; la raison en est sensible. Le discours ordinaire doit moins s’écarter des idées communes; l’orateur parle la langue de tout le monde; le poëte parle une langue extraordinaire et plus relevée: le poëte a pour base de son ouvrage la fiction; ainsi l’imagination est l’essence de son art; elle n’est que l’accessoire dans l’orateur. Certains traits d’imagination ont ajouté, dit-on, de grandes beautés à la Peinture. On cite sur-tout cet artifice avec lequel un peintre mit un voile sur la tête d’Agamemnon dans le sacrifice d’Iphigénie; artifice cependant bien moins beau que si le peintre avoit eu le secret de faire voir sur le visage d’Agamemnon le combat de la douleur d’un pere, de l’autorité d’un monarque, et du respect pour ses dieux; comme Rubens a eu l’art de peindre dans les regards et dans l’attitude de Marie de Médicis, la douleur de l’enfantement, la joie d’avoir un fils, et la complaisance dont elle envisage cet enfant. En général les imaginations des Peintres, quand elles ne sont qu’ingénieuses, font plus d’honneur à l’esprit de l’artiste qu’elles ne contribuent aux beautés de l’art; toutes les compositions allégoriques ne valent pas la belle exécution de la main qui fait le prix des tableaux. Dans tous les arts la belle imagination est toûjours naturelle; la fausse est celle qui assemble des objets incompatibles; la bisarre peint des objets qui n’ont ni analogie, ni allégorie, ni vraissemblance; comme des esprits qui se jettent à la tête dans leurs combats, des montagnes chargées d’arbres, qui tirent du canon dans le ciel, qui font une chaussée dans le cahos. Lucifer qui se transforme en crapaud; un ange coupé en deux par un coup de canon, et dont les deux parties se rejoignent incontinent, etc… L’imagination forte approfondit les objets, la foible les effleure, la douce se repose dans des peintures agréables, l’ardente entasse images sur images, la sage est celle qui emploie avec choix tous ces différens caracteres, mais qui admet très- rarement le bisarre, et rejette toûjours le faux. Si la mémoire nourrie et exercée est la source de toute imagination, cette même mémoire surchargée la fait périr; ainsi celui qui s’est rempli la tête de noms et de dates, n’a pas le magasin qu’il faut pour composer des images. Les hommes occupés de calculs ou d’affaires épineuses, ont d’ordinaire l’imagination stérile. Quand elle est trop ardente, trop tumultueuse, elle peut dégénérer en démence; mais on a remarqué que cette maladie des organes du cerveau est bien plus souvent le partage de ces imaginations passives, bornée à recevoir la profonde empreinte des objets, que de ces imaginations actives et laborieuses qui assemblent et combinent des idées, car cette imagination active a toûjours besoin du jugement; l’autre en est indépendante. Il n’est peut-être pas inutile d’ajoûter à cet article, que par ces mots perception, mémoire, imagination, jugement, on n’entend point des organes distincts, dont l’un a le don de sentir, l’autre se ressouvient, un troisieme imagine, un quatrieme juge. Les hommes sont plus portes qu’on ne pense à croire que ce sont des facultés différentes et séparées; c’est cependant le même être qui fait toutes ces opérations, que nous ne connoissons que par leurs effets, sans pouvoir rien connoître de cet être. Cet article est de M. de Voltaire. Imagination des femmes enceintes sur le foetus, pouvoir de l’. Quoique le foetus ne tienne pas immédiatement à la matrice; qu’il n’y soit attaché que par de petits mammelons extérieurs à ses enveloppes; qu’il n’y ait aucune communication du cerveau de la mere avec le sien: on a prétendu que tout ce qui affectoit la mere, affectoit aussi le foetus; que les impressions de l’une portoient leurs effets sur le cerveau de l’autre; et on a attribué à cette influence les ressemblances, les monstruosités, soit par addition, soit par retranchement, ou par conformation contre nature, que l’on observe souvent dans différentes parties du corps des enfans nouveaux-nés, et sur-tout par les taches qu’on voit sur leur peau, tous effets, qui, s’ils dépendent de l’imagination, doivent bien plus raisonnablement être attribués à celle des personnes qui croyent les appercevoir, qu’à celle de la mere, qui n’a réellement, ni n’est susceptible d’avoir aucun pouvoir de cette espece. On a cependant poussé, sur ce sujet, le merveilleux aussi loin qu’il pouvoit aller. Non-seulement on a voulu que le foetus pût porter les représentations réelles des appétits de sa mere, mais on a encore prétendu, que par une sympathie singuliere, les taches, les excroissances, auxquelles on trouve quelque ressemblance, avec des fruits, par exemple des fraises, des cerises, des mûres, que la mere peut avoir desiré de manger, changent de couleur, que leur couleur devient plus foncée dans la saison où les fruits entrent en maturité, et que le volume de ces représentations paroît croître avec eux: mais avec un peu plus d’attention, et moins de prévention, l’on pourroit voir cette couleur, ou le volume des excroissances de la peau, changer bien plus souvent. Ces changemens doivent arriver toutes les fois que le mouvement du sang est accéléré; et cet effet est tout simple. Dans le tems où la chaleur fait mûrir les fruits, ces élévations cutanées sont toujours ou rouges, ou pâles, ou livides, parce que le sang donne ces différentes teintes à la peau, selon qu’il pénetre dans ses vaisseaux, en plus ou moins grande quantité, et que ces mêmes vaisseaux sont plus ou moins condensés, ou relâchés, qu’ils sont plus ou moins grands et nombreux; selon la différente température de l’air, qui affecte la surface du corps, et que le tissu de la peau qui recouvre là tache ou l’excroissance, se trouve plus ou moins compact ou délicat. Si ces taches ou envies, comme on les appelle, ont pour cause l’appétit de la mere, qui se représente tels ou tels objets, pourquoi, dit M. de Buffon, (Hist. nat. tom. IV. chap. xj) n’ont- elles pas des formes et des couleurs aussi variées que les objets de ces appétits? Que de figures singulieres ne verroit-on pas, si les vains desirs de la mere étoient écrits sur la peau de l’enfant! Comme nos sensations ne ressemblent point aux objets qui les causent, il est impossible que les fantaisies, les craintes, l’aversion, la frayeur, qu’aucune passion en un mot, aucune émotion intérieure puissent produire aucune représentation réelle de ces mêmes objets; encore moins créer en conséquence de ces représentations, ou retrancher-des parties organisées; faculté, qui pouvant s’étendre au tout, seroit malheureusement presqu’aussi souvent employée pour détruire l’individu dans le sein de la mere, pour en faire un sacrifice à l’honneur, c’est-à-dire au préjugé, que pour empêcher toutes conformations défectueuses qu’il pourroit avoir, ou pour lui en procurer de parfaites. D’ailleurs, il ne se feroit presque que des enfans mâles; toutes les femmes, pour la plûpart, sont affectées des idées, des desirs, des objets qui ont rapport à ce sexe. Mais l’expérience prouvant que l’enfant dans la matrice, est à cet égard aussi indépendant de la mere qui le porte, que l’oeuf l’est de la poule qui le couve, on peut croire tout aussi volontiers, ou tout aussi peu, que l’imagination d’une poule qui voit tordre le cou à un coq, produira dans les oeufs qu’elle ne fait qu’échauffer, des poulets qui auront le cou tordu; que l’on peut croire la force de l’imagination de cette femme, qui ayant vu rompre les membres à un criminel, mit au monde un enfant, dont par hazard les membres se trouverent conformés de maniere qu’ils paroissoient rompus. Cet exemple qui en a tant imposé au P. Mallebranche, prouve très- peu en faveur du pouvoir de l’imagination, dans le cas dont il s’agit; 1°. parce que le fait est équivoque; 2°. parce qu’on ne peut comprendre raisonnablement qu’il y ait aucune maniere, dont le principe prétendu ait pu produire un pareil phénomene. Soit qu’on veuille l’attribuer à des influences physiques, soit qu’on ait recours à des moyens méchaniques; il est impossible de s’en rendre raison d’une maniere satisfaisante. Puisque le cours des esprits dans le cerveau de la mere, n’a point de communication immédiate qui puisse en conserver la modification jusqu’au cerveau de l’enfant; et quand même on conviendroit de cette communication, pourroit-on bien expliquer comment elle seroit propre à produire sur les membres du foetus les effets dont il s’agit? L’action des muscles de la mere mis en convulsion par la frayeur, l’horreur, ou toute autre cause, peut-elle aussi jamais produire sur le corps de l’enfant renferme dans la matrice, des effets assez déterminés, pour opérer des solutions de continuité, plus précisément dans certaines parties des os que dans d’autres, et dans des os qui sont de nature alors à plier, à se courber, plûtôt qu’à se rompre? Peut-on concevoir que de pareils efforts méchaniques, qui portent sur le foetus, puissent produire aucune autre sorte d’altération, qui puissent changer la structure de certains organes, préférablement à tous autres? On ne peut donc donner quelque fondement à l’explication du phénomène de l’enfant rompu; explication d’ailleurs, qu’il est toujours téméraire d’entreprendre à l’égard d’un fait extraordinaire, incertain, ou au moins dont on ne connoît pas bien les circonstances, qu’en supposant quelque vice de conformation, qui auroit subsisté indépendamment du spectacle de la roue, avec lequel il a seulement concouru, en donnant lieu de dire très mal- à-propos, post hoc, ergo propter hoc. L’enfant rachitique, dont on voit le squelette au cabinet d’histoire naturelle du jardin du Roi, a les os des bras et des jambes marqués par des calus, dans le milieu de leur longueur, à l’inspection desquels on ne peut guere douter que cet enfant n’ait eu les os des quatre membres rompus, pendant qu’il étoit dans le sein de sa mere, sans qu’il soit fait mention qu’elle ait été spectatrice du supplice de la roue, qu’ils se sont réunis ensuite, et ont formé calus. Les choses les plus extraordinaires, et qui arrivent rarement, dit M. de Buffon, loco citato, arrivent cependant aussi nécessairement que les choses ordinaires, et qui arrivent très-souvent. Dans le nombre infini de combinaisons que peut prendre la matiere, les arrangemens les plus singuliers doivent se trouver, et se trouvent en effet, mais beaucoup plus rarement que les autres; dès-lors on peut parier que sur un million d’enfans, par exemple, qui viennent au monde, il en naîtra un avec deux têtes, ou avec quatre jambes, ou avec des membres qui paroîtront rompus; ou avec telle autre difformité ou monstruosité particuliere, qu’on voudra supposer. Il se peut donc naturellement, et sans qu’on doive l’attribuer à l’imagination de la mere, qu’il soit né un enfant avec les apparences de membres rompus, qu’il en soit né plusieurs ainsi, sans que les meres eussent assisté au spectacle de la roue; tout comme il a pu arriver naturellement qu’une mere, dont l’enfant étoit formé avec cette défectuosité, l’ait mis au monde après avoir vu ce spectacle dans le cours de sa grossesse; ensorte que cette défectuosité n’ait jamais été remarquée comme une chose singuliere, que dans le cas du concours des deux événemens. C’est ainsi qu’il arrive journellement qu’il naît des enfans avec des difformités sur la peau, ou dans d’autres parties, que l’on ne fait observer qu’autant qu’elles ont ou que l’on croit y voir quelque rapport avec quelque vive affection qu’a éprouvée la mere pendant qu’elle portoit l’enfant dans son sein. Mais il arrive plus souvent encore que les femmes qui croyent devoir mettre au monde des enfans marqués, conséquemment aux idées, aux envies, dont leur imagination a été frappée pendant leur grossesse, les mettent au monde sans aucune marque, qui ait rapport aux objets de ces affections, ce qui reste sous silence mille fois pour une; ou le concours se trouve entre le souvenir de quelque fantaisie qui a précédé, et quelque défectuosité qui a, ou pour mieux dire, en qui on trouve quelque rapport avec l’idée dont la mere a été frappée. Ce n’est point une imagination agissante qui a produit les variétés que l’on voit dans les pierres figurées, les agathes, les dendrites; elles ont été formées par l’épanchement d’un suc hétérogène, qui s’est insinué dans les diverses parties de la pierre: selon qu’il a trouvé plus de facilité à couler vers une partie, que vers une autre; vers quelques points de cette partie, plutôt que vers quelques autres, sa trace a formé différentes figures. Or, cette distribution dépendant de l’arrangement des parties de la pierre, arrangement qu’aucune cause libre n’a pu diriger, et qui a pu varier; la route de l’épanchement de ce suc, et l’effet qui en a résulté, sont donc un pur effet du hasard. Voyez Hasard. Si un pareil principe peut occasionner dans ces corps des ressemblances assez parfaites avec des objets connus, qui n’ont cependant aucun rapport avec eux, il n’y a aucun inconvénient à attribuer à cette cause aveugle, les figures extraordinaires que l’on voit sur les corps des enfans. Il est prouvé que l’imagination ne peut rien y tracer; par conséquent que les figures défectueuses ou monstrueuses qui s’y rencontrent, dépendent de l’effort des parties fluides, et des résistances ou des relâchemens particuliers dans les solides. Ces circonstances n’ayant pas plus de disposition à être déterminées par une cause libre, que celles qui produisent des irrégularités, des défectuosités, des monstruosités dans les bêtes, dans les plantes, les arbres; elles ont pu varier à l’infini, et conséquemment faire varier les figures qui en sont la suite. Si elles semblent représenter une groseille plutôt qu’un oeillet, ce n’est donc que l’effet du hasard. Un événement qui dépend du hasard, ne peut être prévu, ni prédit; et la rencontre d’un pareil événement avec la prédiction (ce qui est aussi rare, qu’il est commun d’être trompé à cet égard), quelque parfaite qu’on puisse la supposer, ne pourra jamais être regardée que comme un second effet du hasard. Mais, c’est assez s’arrêter sur les effets, dont la seule crédulité a fait des sujets d’étonnement. On peut prédire, d’après l’illustre auteur de l’histoire naturelle, que malgré les progrès de la Philosophie, et souvent même en dépit du bon sens, les faits dont il s’agit, ainsi que beaucoup d’autres, resteront vrais pour bien des gens, quant aux conséquences que l’on en tire. Les préjugés, sur-tout ceux qui sont fondés sur le merveilleux, triompheront toujours des lumieres de la raison; et l’on seroit bien peu philosophe, si l’on en étoit surpris. Comme il est souvent question dans le monde des marques des enfans, et que dans le monde les raisons générales et philosophiques font moins d’effet qu’une historiete; il ne faut pas compter qu’on puisse jamais persuader aux femmes, que les marques de leurs enfans n’ont aucun rapport avec les idées, les fantaisies dont elles ont été frappées, les envies qu’elles n’ont pû satisfaire. Cependant ne pourroit-on pas leur demander, avant la naissance de l’enfant, quels ont été les objets de ces idées, de ces fantaisies, de ces envies souvent aussi respectées qu’elles sont impérieuses, et que l’on les croit importantes, et quelles devront être par conséquent les marques que leur enfant doit avoir. Quand il est arrivé quelquefois de faire cette question, on a fâché les gens sans les avoir convaincus. Mais cependant, comme le préjugé à cet égard, est très- préjudiciable au repos et à la santé des femmes enceintes, quelques savans ont cru devoir entreprendre de le détruire. On a une dissertation du docteur Blondel, en forme de lettres, à Paris, chez Guérin, 1745. traduite de l’anglois en notre langue, qui renferme des choses intéressantes sur ce sujet. Mais cet auteur nie presque tous les faits qui semblent favorables à l’opinion qu’il combat. Il peut bien être prouvé, qu’ils ne dépendent pas du pouvoir de l’imagination; mais la plûpart sont des faits certains. Ils serviront toujours à fortifier la façon de penser reçue, jusqu’à ce que l’on ait fait connoître, que l’on ait pour ainsi dire démontré qu’ils ne doivent pas être attribués à cette cause. Les mémoires de l’académie des Sciences renferment plusieurs dissertations sur le même sujet, qui sont dignes sans doute de leurs savans auteurs, et du corps illustre qui les a publiés; mais, comme on y suppose toujours certains principes connus des seuls physiciens, elles paroissent peu faites pour ceux qui ignorent ces principes. Les ouvrages philosophiques destinés à l’instruction du vulgaire, et des dames surtout, doivent être traités différemment d’une dissertation, et tels que legat ipsa Lycoris. C’est à quoi paroît avoir eu égard l’auteur des lettres, qui viennent d’être citées, dans lesquelles la matiere paroît être très-bien discutée, et d’une maniere qui la met à la portée de tout le monde; ce qui est d’autant plus louable, qu’il n’est personne effectivement qui ne soit intéressé à acquérir des lumieres sur ce sujet, que l’on trouve aussi très-bien traité dans les commentaires sur les institutions de Boerrhaave, § 694. et dans les notes de Haller, ibid. où se trouvent cités tous les auteurs qui ont écrit et rapporté des observations sur les effets attribués à l’imagination des femmes enceintes. Voyez Envie, Monstre. Imagination, maladies de l’, voyez Passion de l’Ame, Mélancholie, Délire. Notes. (1) Il seroit fort difficile de le faire, à cause de la longueur du fusil, & de la pression des files. (2) Il y auroit peut-être plus d’avantage à faire tirer les différens rangs du peloton immédiatement les uns après les autres, parce que l’effet des coups du premier rang ne se confondroit pas avec celui des coups du second, ni l’effet de celui-ci avec celui du troisieme. Il peut arriver en faisant tirer tous les rangs à la fois, qu’un même soldat ennemi reçoive deux coups également mortels; au lieu que s’il étoit tombé du premier, le soldat qui le suit auroit reçû le second. (3) L’intervalle ou la durée d’un tems dans l’exercice est à peu- près celui d’une seconde, pendant laquelle on peut prononcer, un, deux. Voyez l’Ordonnance du 6 Mai 2755. (4) On ne peut en attribuer la cause qu’au peu d’exercice des troupes. Il paroît à la vérité que l’exécution du feu par peloton peut être susceptible de plusieurs inconvéniens, à cause des différens commandemens qui se font en même tems aux pelotons qui doivent tirer de suite; mais le grand usage doit y former les troupes insensiblement. (5) Ces troupes exécutent leur feu par peloton. (6) L’auteur des Sentimens d’un homme de guerre sur la colonne de M. de Folard, tient à-peu-près le même langage que M. de Puységur. «Il est très-certain, dit cet auteur, premierement que dans un terrein libre il dépend toûjours de celui à qui l’envie en prend, de combattre de loin & de près, tout comme il le trouve à propos; secondement que celui qui ne voudroit que combattre de loin n’en est jamais le maître; son ennemi lui donne l’ordre; s’il refuse d’y obéir il faut céder. S’il obéit sans être préparé, il est maltraité: en un mot, d’une maniere ou d’autre il est puni, soit pour cause de desobéissance, soit pour cause d’imprudence; & il le mérite». (7) Je crois m'être expliqué avec beaucoup d'exactitude sur la question de la moindre action à l'article Cosmologie. L'espece de reproche qu'on semble m'avoir fait du contraire dans les mém. de l'Académie de 1752, disparoîtra entierement si on veut bien lire avec attention cet article et le mot Causes finales. Par exemple, en parlant du levier dans cet article Cosmologie, je me suis exprimé ainsi, l'application et l'usage du principe ne comportent pas une généralité plus grande; et au mot Causes finales, j'ai remarqué que le chemin de la réflexion est souvent (et non pas toûjours) un maximum dans les miroirs concaves. (8) N. B. Dans cet article, N°. 12. au lieu de raison inverse de la triplée, il faut lire raison sous-doublée de la triplée; et N°. 13. à la fin, il faut lire sinus pour cosinus. (9) 1 On dit cependant l’aigle romaine, mais alors il n’est pas question de l’animal; il s’agit d’une enseigne, & peut-être y a- t-il ellipse; l’aigle romaine, au lieu de l’aigle enseigne romaine. Source: http://www.poesies.net