Voiture, Vincent (1597-1648). Lettres Monsieur de Voiture LETTRE 1 A M. DE BALZAC p3 Monsieur, s' il est vray que j' ay tousjours tenu dans vostre memoire le rang que vous me dites, vous n' avez pas eu, ce me semble, assez de soin de mon contentement, d' avoir tant tardé à me donner une si bonne nouvelle, et souffert si long-temps que je fusse le plus heureux homme du monde sans le sçavoir. Mais peut-estre que vous avez jugé, que cette fortune p4 estoit tellement au delà de ce que je devois esperer, qu' il vous falloit avec loisir chercher des termes pour me la rendre croyable, et qu' il estoit besoin que toute la rhetorique fust employée, pour me persuader que vous ne m' aviez pas oublié. Et certes, en cela, au moins, estes-vous bien juste, que ne voulant me donner pour toute l' affection que vous me devez, que des paroles, vous les avez choisies si riches et si belles, que sans mentir, je suis en doute si les effets valent beaucoup mieux. Je croy certainement que toute autre amitié que la mienne, en seroit bien payée. Il me desplaist seulement, que tant d' artifice et d' éloquence ne me puissent desguiser la verité, et qu' en cela je ressemble à vos bergeres, qui sont trop grossieres, pour estre trompées par un habile homme. Mais pardonnez-moy, si je me défie de cette science, qui peut trouver des loüanges pour la fiévre quarte et pour Neron, et que je connois estre plus puissante en vous, qu' elle ne fut jamais en personne. Toutes ces gentillesses que j' admire dans vostre lettre, me sont des preuves de vostre bon esprit, plûtost que de vostre bonne volonté. Et de tant de belles choses que vous avez dites à mon avantage, tout ce que j' en puis croire pour me flater, c' est que la fortune m' ait donné quelque part en vos songes. Encore je ne sçay si les resveries d' une ame si relevée que la vostre, ne sont pas trop serieuses, et trop raisonnables pour descendre jusqu' à moy, et je m' estimeray trop favorablement traitté de vous, si vous avez seulement p5 songé que vous m' aymiez. Car de m' imaginer que vous m' ayez gardé quelque place parmy ces grandes pensées, qui sont occupées à cette heure à faire les partages de la gloire, et à donner recompense à toutes les vertus du monde ; j' ay trop bonne opinion de vostre esprit, pour m' en persuader cette bassesse ; et je ne voudrois pas que vos ennemis eussent cela à vous reprocher. Je sçay bien que la seule affection que vous puissiez avoir justement, est celle que vous-vous devez. Et ce precepte de se connoistre soy-mesme, qui est pour tous les autres une leçon d' humilité, doit avoir pour vostre regard un effet tout contraire, et vous oblige de mespriser tout ce qui est hors de vous. Aussi je vous jure, que sans pretendre aucune part en vostre amitié, je me fusse contenté que vous eussiez voulu conserver avec quelque soin, celle que je vous avois voüée, et que vous l' eussiez mise, sinon entre les choses que vous estimiez, au moins entre celles que vous ne voulez pas perdre. Mais pour m' avoir icy laissé aupres de cette belle rivale, dont vous me parlez, sans mentir, vous n' avez pas esté assez jaloux, et vous luy donnez tant d' avantage, que j' ay quelque raison de croire que vous-vous estes entendu avec elle à me nuire. Et en cela, ce me semble, je me dois plaindre avec plus de raison que vous, de ce qu' elle s' est enrichie de vos pertes, et que vous luy avez laissé gagner ce que je pensois avoir sauvé de sa tyrannie, en le mettant entre vos mains. Pour peu de defense que vous eussiez voulu apporter, la meilleure partie p6 de moy-mesme nous resteroit encore ; et par vostre negligence, vous l' avez renduë en son pouvoir, et vous luy avez permis d' avancer tellement ses conquestes sur moy, que quand je vous aurois donné tout ce qui me reste, vous n' auriez pas la moitié de ce que vous avez perdu. Je vous asseure, neantmoins, que d' un autre costé, vous avez regagné en mon estime la mesme place que l' on vous a ostée en mon affection, et qu' au mesme temps que j' ay commencé à vous aymer moins, j' ay esté contraint de vous honorer davantage. Je n' ay rien veu de vous depuis vostre depart, qui ne m' ait semblé au dessus de ce que vous avez jamais fait : et par ces derniers ouvrages, vous avez gagné l' honneur d' avoir surmonté celuy qui a passé tous les autres. Cependant, je trouve estrange, qu' avec tant de raison que vous avez d' estre content, vous ne le puissiez estre, et que tous les grands-hommes estant satisfaits de vous, il n' y ait que vous seul qui ne le soyez pas. Aujourd' huy toute la France vous escoute, il n' y a plus personne qui sçache lire, à qui vous soyez indifferent. Tous ceux qui sont jaloux de l' honneur de ce royaume, ne s' informent pas plus de ce que fait Monsieur Le Mareschal De Crequy, que de ce que vous faites ; et nous avons plus de deux generaux d' armée, qui ne font pas tant de bruit avec trente mille hommes, que vous en faites dans vostre solitude. Ne vous estonnez donc point, qu' aveque tant de gloire vous ayez beaucoup d' envie ; et souffrez doucement que ces mesmes juges, p7 devant qui Scipion a esté criminel, et qui ont condamné Aristide et Socrate, ne vous donnent pas tout d' une voix ce que vous meritez. C' est de tout temps que le peuple a cette coustume de haïr en autruy les mesmes qualitez qu' il y admire, tout ce qui est hors de sa regle l' offense : et il souffriroit plus volontiers un vice commun, qu' une vertu extraordinaire. De sorte que si nous avions en usage cette loy, qui permetoit de bannir les plus puissans en authorité ou en reputation, je croy que l' envie publique se deschargeroit sur vostre teste, et que Monsieur Le Cardinal De Richelieu ne courroit pas tant de fortune que vous. Mais gardez vous bien d' appeller vostre malheur, ce qui n' est que le malheur du siecle ; et ne vous plaignez plus de l' injustice des hommes, puis que tous ceux qui ont quelque valeur, sont de vostre costé, et que vous avez trouvé entre eux un amy que peut-estre vous pourrez perdre encore une fois. Au moins, je vous asseure que je feray tout ce qui me sera possible pour vous remettre en estat de le pouvoir faire, puis qu' aujourd' huy il y a tant de vanité à estre des vostres. J' en ay fait jusqu' icy une profession si publique, que si d' avanture je ne me puis empescher que je ne vous ayme moins que de coustume, je vous jure que vous serez le seul à qui je l' oseray dire, et que je tesmoigneray tousjours à tout le monde, que je suis autant que jamais, monsieur, vostre, etc. LETTRE 2 MARQ. RAMBOÜILLET 1627 p8 Monseigneur, je n' eusse pas creu qu' il pûst arriver que je vous donnasse jamais quelque sujet de plainte, ni que l' on deust faire un jour des pasquins contre moy dans Madrid. Et sans mentir, j' eusse eu bien de la peine à me consoler de l' un et de l' autre, si au mesme temps que j' ay receu ces nouvelles fascheuses, je n' eusse appris celles de vostre santé, et de la grande reputation que vous aquerez tous les jours parmy des hommes, qui devant que de vous avoir veu, ne sçavoient rien admirer qu' eux-mesmes. Mais puis que je conte toutes vos prosperitez entre les miennes, je croy qu' il ne m' est pas permis d' estre triste, en un temps où tout le monde parle si avantageusement de vous : et je ne me puis empescher que je ne me resjouïsse toutes les fois que j' entens dire icy, que vous avez appris aux espagnols à estre humbles, et qu' ils ne vous honorent pas moins que si vous estiez de la maison des gusmans, ou de celle des mendosses. Par là, monseigneur, vous p9 pouvez juger que je n' ay pas l' ame si dure que vous dites ; et qu' au moins, j' ay cela de commun avec tous les honnestes gens, que je prens beaucoup de part à tous les bons succés qui vous arrivent. Il est vray que j' estois resolu de tenir ce sentiment secret, sans vous en rien communiquer. Car dans les grandes affaires que vous traittez maintenant, je croyois que c' eust esté estre perturbateur du repos public, que de vous divertir par une mauvaise lettre, de la moindre de vos pensées ; et quelque permission que j' en aurois euë de vous, je n' aurois pas encore esté assez hardy pour m' en servir, si je n' avois une autre aventure extraordinaire à vous conter. Vous sçaurez donc, monseigneur, que le dimanche vingt-uniéme du mois passé environ sur les douze heures de la nuict, le roy et la reine sa mere estant assemblez avec toute la cour, on vid en l' un des bouts de la grande sale du Louvre, où rien n' avoit paru auparavant, éclater tout à coup une grande clarté, et paroistre en mesme temps entre une infinité de lumieres, une troupe de dames toutes couvertes d' or et de pierreries, et qui sembloient ne faire que de descendre du ciel. Mais particulierement l' une d' elles estoit aussi aisée à remarquer entre les autres, que si elle eust esté toute seule ; et je croy certainement que les yeux des hommes n' ont jamais rien veu de si beau. C' estoit celle-là mesme, monseigneur, qui en une autre rencontre, avoit esté tant admirée sous le nom et les habits de Pyrame, et qui une autre fois s' apparut dans les roches de Ramboüillet avec l' arc et le p10 visage de Diane. Mais ne pensez pas vous imaginer plus de la moitié de sa beauté, si vous ne vous figurez que celle que vous luy avez veuë ; et sçachez que cette nuit-là les fées avoient répandu sur elle ces beautez et ces graces secrettes qui mettent de la difference entre les femmes et les deesses. Mais lors qu' elle eut pris le masque, en mesme temps que les autres le prirent, pour commencer le ballet qu' elles vouloient representer ; et qu' ainsi elle eut perdu l' avantage que son visage luy donnoit sur elles : sa taille et sa bonne grace la rendirent aussi recommandable qu' auparavant ; et en quelque lieu qu' elle tournast ses pas, elle tiroit avec elle les yeux et les coeurs de toute l' assemblée. De sorte qu' abjurant l' erreur où j' estois, de croire qu' elle ne dansast pas parfaitement bien, j' avoüe à cette heure qu' il n' y a qu' elle seule qui sçache bien danser. Et ce mesme jugement a esté donné si generalement de tout le monde ; que ceux qui ne voudroient pas encore entendre tous les jours ses loüanges, seroient contrains de se bannir de la cour. C' est pour vous dire, monseigneur, que pendant que vous recevez de grands honneurs où vous estes, vous perdez icy de grands contentemens, et que la fortune, quelque grand employ qu' elle vous donne ailleurs, vous fera tousjours beaucoup de tort toutes les fois qu' elle vous tirera de vostre maison. Car, enfin, apres avoir passé les Pyrenées, quand vous passeriez encore cette mer qui separe l' Europe et l' Afrique ; et qu' allant plus avant, vous voulussiez voir cette autre partie du monde, p11 qu' il sembloit que la nature eust exprés esloignée pour mettre en seureté les tresors et les richesses ; vous n' y pourriez rien trouver de si rare que ce que vous avez laissé icy ; et en tout le reste de la terre il n' y a rien d' égal à ce que vous avez à Paris. Cela me fait croire que vous n' en serez absent que le moins qu' il vous sera possible ; et qu' aussi-tost que les affaires du roy vous le permettront, vous reviendrez icy posseder des biens, dont il n' y a que vous seul qui soyez digne. Mais, monseigneur, je ne sçay si l' on ne s' est pas trop fié à une nation qui a desja usurpé tant de choses sur nous, que de vous avoir mis en son pouvoir : et je crains que les espagnols ne vous veüillent non plus rendre que la Valteline. Et certes, cette crainte me donneroit de la peine, si je ne sçavois bien que ceux du conseil d' Espagne ne sont pas maistres de leurs resolutions, depuis que vous estes en ce païs là : et que vous y avez desja trop fait de serviteurs, pour y recevoir quelque violence. Nous devons donc esperer, qu' aussi-tost que le soleil qui brûle les hommes, et qui tarit les rivieres, commencera à s' eschauffer, vous reviendrez icy retrouver le printemps que vous avez desja passé delà, et y revoir des violettes, apres avoir veu tomber de roses. Pour moy, je souhaitte cette saison avec impatience : non pas tant à cause qu' elle nous doit rendre des fleurs et les beaux jours, que pource qu' elle vous doit ramener : et je vous jure que je ne la trouverois pas belle, si elle revenoit sans vous. Je pense que vous croirez aisément ce que je p12 vous dis ; car je sçay bien que vous m' estimez assez bon, pour desirer avec passion un bon heur qui regarde tant de personnes. Et de plus vous sçavez que je suis particulierement, monseigneur, vostre, etc. à Paris ce 8 Mars 1627. LETTRE 3 A DUC DE BELLEGARDE p13 Monseigneur, en une saison où l' histoire est si broüillée, j' ay creu que je vous pouvois envoyer des fables, et qu' en un lieu où vous ne songez qu' à vous délasser l' esprit, vous pourriez accorder à l' entretien d' Amadis quelques-unes de ces heures que vous donnez aux gentils-hommes de vostre province. J' espere que dans la solitude où vous estes, il vous divertira quelquefois agreablement, en vous racontant ses avantures, qui seront sans doute les plus belles du monde, tant que vous ne voudrez pas qu' on sçache les vostres. Mais quoy que nous lisions de luy, si faut-il advoüer que vos fortunes sont aussi merveilleuses que les siennes, et que de tant d' enchantemens qu' il a mis à fin, il n' y en a pas un que vous n' eussiez pû achever, si ce n' est, peut-estre, celuy de l' arc des loyaux amans. En effet, monseigneur, vous avez fait voir à la France un Roger plus aimable et plus accomply que celuy de Grece, et que celuy de l' Arioste, et sans armes enchantées, p14 sans le secours d' Alquife, ni d' Urgande : et sans autres charmes que ceux de vostre personne, vous avez eu dans la guerre et dans l' amour, les plus heureux succés qui s' y peuvent souhaiter. Aussi, à considerer cette courtoisie si exacte, et qui ne s' est jamais démentie, cette grace si charmante dont vous gagnez les volontez de tous ceux qui vous voyent, et cette grandeur et fermeté d' ame, qui ne vous a jamais permis d' aller contre le devoir, ni mesme contre la bien-seance : il est bien difficile de ne se pas imaginer, que vous estes de la race des amadis. Et je croy, sans mentir, que l' histoire de vostre vie sera quelque jour adjoustée à tant de livres que nous avons d' eux. Vous avez esté l' ornement et le prix de trois cours differentes, vous avez sceu avoir des roys pour rivaux, sans les avoir pour ennemis, et posseder en mesme temps leur faveur, et celle de leurs maistresses, et en un siecle, où la discretion, la civilité, et la vraye galanterie, estoient bannies de cette cour, vous les avez retirées en vous, comme dans un azyle, où elles ont esté admirées de tout le monde, sans pouvoir estre imitées de personne. Et certes, une des principales raisons qui m' a persuadé de vous envoyer ce livre, a esté de vous faire voir, quel avantage vous avez sur eux-mesmes qui ont esté formez à plaisir, pour estre l' exemple des autres : et combien il s' en faut que l' invention des italiens et des espagnols ait pû aller aussi haut que vostre vertu. Cependant, je vous supplie tres-humblement de croire, qu' entre tant d' affections qu' elle p15 vous a acquises, elle n' a fait naistre en personne tant d' admiration, ni de veritable passion qu' en moy, et que je suis plus que je ne puis dire, et avec toute sorte de respect, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 4 A MME DE SAINTOT p16 Madame, voicy, sans doute, la plus belle avanture que Roland ait jamais euë, et lors qu' il défendoit seul la couronne de Charlemagne, et qu' il arrachoit les sceptres des mains des rois, il ne faisoit rien de si glorieux pour luy, qu' à cette heure qu' il a l' honneur de baiser les vostres. Le tiltre de furieux, sous lequel il a couru jusques icy toute la terre, ne doit pas empescher que vous ne luy accordiez cette grace, ni vous faire craindre sa rencontre ; car je suis asseuré qu' il deviendra sage aupres de vous, et qu' il oubliera Angelique, si tost qu' il vous aura veuë. Au moins, je sçay par experience, que vous avez desja fait de plus grands miracles que celuy-là, et que d' un seul mot vous avez sçeu guerir autrefois une plus dangereuse folie que la sienne. Et certes, elle seroit au delà de tout ce qu' Arioste nous en a jamais dit, s' il ne reconnoissoit l' avantage que vous avez sur cette dame, et n' avoüoit que si elle estoit mise aupres de vous, elle auroit p17 recours, avec plus de besoin que jamais, à la force de son anneau. Cette beauté qui de tous les chevaliers du monde n' en trouva pas un armé à l' espreuve, qui ne frappa jamais les yeux de personne dont elle ne blessa le coeur, et qui brusla de son amour autant de parties du monde, que le soleil en esclaire, ne fut qu' un portrait mal-tiré des merveilles que nous devions admirer en vous. Toutes les couleurs, et le fard de la poësie ne l' ont sceu peindre si belle que nous vous voyons, et l' imagination mesme des poëtes n' a pû monter jusques là. Aussi, à dire le vray, les chambres de crystal, et les palais de diamant, sont bien plus aisez à imaginer, et tous les enchantemens des amadis, qui vous semblent si incroyables, ne le sont pas tant, à beaucoup prés, que les vostres. Dés la premiere veuë, arrester les ames les plus resoluës, et les moins nées à la servitude ; faire naistre en elles une sorte d' amour qui connoisse la raison, et qui ne sçache ce que c' est que du desir, ni de l' esperance ; combler de plaisir et de gloire les esprits, à qui vous ostez le repos et la liberté ; et rendre parfaitement contens de vous, ceux à qui vous ne faites point du tout de bien ; ce sont des effets plus estranges et plus esloignez de la vray-semblance, que les hippogryphes, et les chariots volans, ni que tout ce que nos romans nous content de plus merveilleux. Je ferois un livre plus gros que celuy que je vous envoye, si je voulois continuër ce discours : mais ce chevalier qui n' a pas accoustumé de quitter le premier rang à personne, se p18 fasche de me laisser si long-temps aupres de vous, et s' avance pour vous faire oüir l' histoire de ses amours. C' est une faveur que vous m' avez beaucoup de fois refusée ; et pourtant je souffriray sans jalousie, qu' il soit en cela plus heureux que moy, puis qu' il me promet, en recompense, de vous presenter ce mot de ma part, et de vous le faire lire avant toute autre chose. Il ne falloit pas un coeur moins hardy que le sien pour cette entreprise, et je ne sçay encore comme elle luy reüssira. Neantmoins, il est, ce me semble, bien juste, puisque je luy donne moyen de vous entretenir de ses passions, qu' il vous raconte quelque chose des miennes, et que parmy tant de fables, il vous die quelques veritez. Je sçay bien que vous ne les voulez pas tousjours entendre ; mais puisque vous n' en pouvez estre touchée, et que cela est trop peu de chose pour vous obliger à quelque ressentiment, il n' y a pas de danger que vous sçachiez que je vous estime seule plus que tout le reste du monde, et que je tirerois moins de vanité de le commander, que de vous obeïr, et d' estre, madame, vostre, etc. LETTRE 5 A MARQUISE DE RAMB. p19 Madame, de tant de differentes imaginations que mon esprit a produites, la plus raisonnable que j' ay euë, est celle de vous presenter ce livre ; à vous, madame, qui excellez sur toute autre, en cette partie de l' ame, qui fait les peintres, les architectes, et les statuaires, et qui la defendez par vostre exemple, du blasme que l' on luy donne, de ne se trouver jamais en éminence avec un parfait jugement. Car outre cette grande lumiere d' esprit, qui vous fait voir d' abord la verité des choses, vous avez une imagination, qui mieux que toutes celles du monde, en sçait discerner la beauté. Et comme il n' y a personne aujourd' huy, qui ait tant d' interest que les choses parfaites soient estimées ; il n' y en a point aussi qui les sçache loüer si bien que vous. C' est vous flatter bien modestement, madame, que de dire que vous les sçavez connoistre, puis p20 que je pourrois assurer, que quand il vous plaist, vous les sçavez faire en perfection. En effet, il est arrivé beaucoup de fois, qu' en vous joüant vous avez fait des desseins que Michel-Ange ne desavoüeroit pas. Et de plus, on vous peut vanter d' avoir mis au monde un ouvrage qui passe tout ce que la Grece et l' Italie ont jamais veu de mieux fait, et qui pourroit faire honte à la Minerve de Phidias. Il n' est pas difficile d' entendre que c' est de mademoiselle vostre fille que je veux parler, en laquelle seule on peut dire, madame, que vous avez fait plusieurs miracles. Mais il faudroit une main plus hardie que la mienne, pour entreprendre de representer ce qui est en vous et en elle, et je ne le pourrois pas en un gros livre, moy qui sçay mettre dans une feüille de papier des armées toutes entieres, et y faire voir en leur grandeur la mer et les montagnes. Je me contenteray donc de dire avec beaucoup de respect et de verité, que je suis, madame, vostre, etc. LETTRE 6 A MARQUISE DE RAMB. p21 Madame, depuis que je n' ay eu l' honneur de vous voir, j' ay eu des maux qui ne se peuvent dire ; mais je n' ay pas laissé, avec tout cela, de me souvenir de ce que vous m' aviez commandé en passant par Espernay, je fus voir de vostre part Monsieur Le Mareschal Strozzi ; et son tombeau me sembla si magnifique, que voyant en quel estat j' estois, et me trouvant là tout porté, j' eus envie de me faire enterrer avec luy. Mais on en fit quelque difficulté, pource que l' on trouva que j' avois encore trop de chaleur. Je me resolus donc de faire porter mon corps jusqu' à Nancy ; où enfin, madame, il est arrivé si maigre et si défait, que je vous asseure que l' on en met en terre beaucoup qui ne le sont pas tant. Depuis huit jours que j' y suis, je n' ay pû encore me remettre, et plus je m' y repose plus je m' en trouve las. Aussi, il y a si grande difference des quinze jours que j' ay eu l' honneur d' estre avecque vous, aux quinze derniers que j' ay passez, que je m' estonne comme je la puis souffrir ; et il me semble que Monsieur Margone qui est icy maistre d' école, et moy, sommes les deux plus pitoyables exemples que p22 l' on puisse voir du changement de la fortune. J' ay des estouffemens et des foiblesses, qui me prennent de jour à autre, sans que l' on puisse trouver icy de Theriaque, et je suis plus malade que je ne fus jamais, en un lieu où il n' y a point de remedes pour moy. De sorte, madame, que je crains fort que Nancy ne me soit aussi funeste qu' il le fut au Duc De Bourgogne ; et qu' apres avoir eschappé de grands perils, et resisté à de grands ennemis, aussi bien que luy ; je ne sois destiné à finir icy mes jours. J' y resisteray pourtant, autant qu' il me sera possible ; car il est vray que j' apprehende de ne plus vivre, quand je songe que je n' aurois plus l' honneur de vous voir. Et apres avoir failly à recevoir la mort par la main d' une des plus aymable demoiselles du monde, et manqué tant de belles occasions de mourir en vostre presence, il me fascheroit fort de m' estre venu faire enterrer à cent lieuës de vous, et de penser que quelque jour, en ressuscitant, j' aurois le déplaisir de me trouver encore une fois en Lorraine. Je suis, madame, vostre, etc. De Nancy ce 23 septembre. LETTRE 7 A MLLE DE RAMBOÜILLET p23 Mademoiselle, voicy le lyon du Nort, et ce conquerant dont le nom a fait tant de bruit dans le monde ; qui vient mettre à vos pieds les trophées de l' Allemagne ; et qui apres avoir défait Tilly, et abbatu la fortune d' Espagne, et les forces de l' empire, se vient ranger sous le vostre. Parmy les cris de joye, et les chants de victoire que j' entens depuis tant de jours, je n' ay rien oüy de si agreable, que le rapport qu' on m' a fait que vous me voulez du bien, et dés lors que je l' ay sceu, j' ay changé tous mes projets, et arresté en vous seule cette ambition qui embrassoit toute la terre. Cela n' est pas tant avoir retranché mes desseins, comme les avoir eslevez ; car encore la terre a ses bornes, et le desir d' en estre le maistre, est quelquefois tombé en d' autres ames que la mienne. Mais cét esprit qu' on admire en vous, et qui ne se peut mesurer ni comprendre, ce coeur qui est si fort au dessus des sceptres et des couronnes, et ces graces qui vous font regner p24 sur toutes les volontez sont des biens infinis que personne que moy n' a jamais osé pretendre : et ceux qui desiroient plusieurs mondes, ont fait en cela des souhaits plus moderez que moy. Que si les miens peuvent reüssir, et si la fortune qui me fait vaincre par tout, m' accompagne encore aupres de vous ; je n' envieray pas à Alexandre toutes ses conquestes, et je croiray que ceux qui ont commandé à tous les hommes, n' ont pas eu un empire de si belle estenduë que moy. Je vous en dirois davantage, mademoiselle, mais je vay à ce moment donner la bataille à l' armée imperiale, et prendre six heures apres Nuremberg. Je suis, mademoiselle, vostre tres-passionné serviteur, Gustave Adolphe. LETTRE 8 A MLLE DE RAMBOÜILLET p25 Mademoiselle, tous les moyens que vous m' aviez appris pour ne me pas ennuyer, me sont inutiles en ce païs, et plus vos conseils me semblent raisonnables, moins je trouve de sujet de me consoler de ne plus oüir une personne qui raisonne si parfaitement. Tous ceux que je vois icy, m' asseurent que le sejour en est fort agreable, et il n' y a pas un de la suite de monsieur, qui n' aye une altesse à entretenir, ou une princesse pour le moins. Mais quelque galante que soit la cour de Lorraine, je m' y trouve aussi seul que je faisois il y a huict mois dans les voyages de la Beausse, et je me souviens d' avoir veu quelquefois meilleure compagnie dans les ruisseaux de Paris, que je n' en ay encore rencontré dans la chambre de la duchesse. Je ne sçay si c' est un effet de la rate dont je suis tourmenté depuis quelque temps ; mais il me semble qu' il n' y a plus dans le monde de personnes conversables, que celles que j' ay veuës au dernier voyage que j' ay eu l' honneur de faire avec vous, et je m' entretiendrois beaucoup plus agreablement avec Monsieur que je ne ferois avec Madame La Duchesse De . La melancolie p26 que j' ay dans le coeur et dans les yeux, me fait paroistre tous les visages comme si je le voyois au travers de la fumée de l' eau de vie, et je n' apperçois rien icy qui ne me semble effroyable. Ces heures, que monsieur le marquis appelle les heures de la digestion, me durent depuis le matin jusqu' au soir, et je suis de si mauvaise compagnie, que Monsieur De Chaudebonne s' en fasche ; et je voy bien, tout de bon, qu' il le trouve mauvais. Mais j' ay fait ma paix avec luy, en luy promettant qu' il m' entendra parler un de ces jours deux heures de suite ; et que je luy conteray une histoire plus agreable que celle d' Heliodore, et faite par une personne plus belle que Cariclée. Vous jugez bien, mademoiselle, que c' est celle de Zelide, et d' Alcidalis que je luy ay promise ; car il n' y en a point d' autre au monde, de qui cela se puisse dire. Quelque stupide que je sois devenu, ne craignez point qu' en la contant, je luy fasse rien perdre de sa beauté ; car dans tous mes maux, je me suis encore conservé ma memoire toute entiere, et je croy qu' elle me servira fidelement, quand ce sera pour vous, puis que vous y avez autant de part que personne, et que je suis, plus que je ne vous le puis dire, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 9 A MLLE DE BOURBON p27 Mademoiselle, je fus berné vendredy apres disné, pource que je ne vous avois pas fait rire dans le temps que l' on m' avoit donné pour cela, et Madame De Ramboüillet en donna l' arrest, à la requeste de mademoiselle sa fille, et de Madlle Paulet. Elles en avoient remis l' execution au retour de madame la princesse, et de vous, mais elles s' aviserent depuis de ne pas differer plus long-temps, et qu' il ne falloit pas remettre des supplices à une saison qui devoit estre toute destinée à la joye. J' eus beau crier et me deffendre, la couverture fut apportée, et quatre des plus forts hommes du monde furent choisis pour cela. Ce que je vous puis dire, mademoiselle, c' est que jamais personne ne fut si haut que moy, et que je ne croyois pas que la fortune me deust jamais tant eslever. à tous coups ils me perdoient de veuë, et m' envoyoient plus haut que les aigles ne peuvent monter ; je vis les montagnes abaissées au dessous de moy, je vis les vents et les nuées cheminer dessous mes pieds, je descouvris des païs que je n' avois jamais veus, et des mers que je n' avois p28 point imaginées. Il n' y a rien de plus divertissant que de voir tant de choses à la fois, et de descouvrir d' une seule veuë la moitié de la terre. Mais je vous asseure, mademoiselle, que l' on ne voit tout cela qu' avec inquietude, lors que l' on est en l' air, et que l' on est asseuré d' aller retomber. Une des choses qui m' effrayoit autant, estoit que lors que j' estois bien haut, et que je regardois en bas, la couverture me paroissoit si petite qu' il me sembloit impossible que je retombasse dedans, et je vous avouë que cela me donnoit qu' elque émotion. Mais parmy tant d' objets differens, qui en mesme temps frapperent mes yeux, il ny en eut un, qui pour quelques momens m' osta de crainte, et me toucha d' un veritable plaisir. C' est, mademoiselle, qu' ayant voulu regarder vers le Piedmont, pour voir ce que l' on y faisoit, je vous vis dans Lyon que vous passiez la Saone. Au moins, je vis sur l' eau une grande lumiere et beaucoup de rayons à l' entour du plus beau visage du monde. Je ne pûs pas bien discerner qui estoit avec vous, pource qu' à cette heure-là j' avois la teste en bas, et je croy que vous ne me vistes point, car vous regardiez d' un autre costé. Je vous fis signe tant que je pûs ; mais comme vous commençastes à lever les yeux, je retombois, et une des pointes de la montagne de Tarare vous empescha de me voir. Dés que je fus en bas je leur voulus dire de vos nouvelles, et les asseuray que je vous avois veuë, mais ils se prirent à rire, comme si j' eusse dit une chose impossible, et recommencerent à me faire sauter mieux p29 que devant. Il arriva un accident estrange, et qui semblera incroyable à ceux qui ne l' ont point veu ; une fois qu' ils m' avoient eslevé fort haut, en descendant je me trouvay dans un nuage, lequel estant fort espais, et moy extrémement leger, je fus un grand espace embarrassé dedans, sans retomber ; de sorte qu' ils demeurerent long-temps en bas, tendant la couverture et regardant en haut sans se pouvoir imaginer ce que j' estois devenu. De bonne fortune il ne faisoit point du tout de vent ; car s' il y en eust eu, la nuée en cheminant m' eust porté du costé ou d' autre, et ainsi, je fusse tombé à terre ; ce qui ne pouvoit arriver sans que je me blessasse bien fort. Mais il survint un plus dangereux accident ; le dernier coup qu' ils me jetterent en l' air, je me trouvay dans une troupe de gruës, lesquelles d' abord furent estonnées de me voir si haut ; mais quand elles m' eurent approché ; elles me prirent pour un pigmée, avec lesquels vous sçavez bien, mademoiselle, qu' elles ont guere de tout temps, et creurent que je les estois venu espier jusques dans la moyenne region de l' air. Aussi tost elles vinrent fondre sur moy à grands coups de bec, et d' une telle violence que je creus estre percé de cent coups de poignard, et une d' elles qui m' avoit pris par la jambe, me poursuivit si opiniastrément qu' elle ne me laissa point que je ne fusse dans la couverture. Cela fit apprehender à ceux qui me tourmentoient de me remettre encore à la mercy de mes ennemis, car elles s' estoient amassées en grand nombre, et se tenoient p30 suspenduës en l' air, attendant que l' on m' y renvoyast. On me reporta donc en mon logis, dans la mesme couverture, si abbatu qu' il n' est pas possible de l' estre plus. Aussi, à dire le vray, cét exercice est un peu violent pour un homme aussi foible que je suis. Vous pouvez juger, mademoiselle, combien cette action est tyrannique, et par combien de raisons vous estes obligée de la desapprouver ; et sans mentir, à vous qui estes née avec tant de qualitez pour commander, il vous importe extrémement de vous accoustumer de bonne heure de haïr l' injustice, et de prendre ceux qu' on opprime, en vostre protection. Je vous supplie donc, mademoiselle, de declarer premierement cette entreprise un attentat que vous des-avouëz, et pour reparation de mon honneur et de mes forces, d' ordonner qu' un grand pavillon de gaze me sera dressé dans la chambre bleuë de l' hostel de Ramboüillet, où je seray servy et traitté magnifiquement huict jours durant par deux demoiselles qui m' ont esté cause de ce malheur ; qu' à un des coins de la chambre on fera à toute heure des confitures ; qu' une d' elles soufflera le fourneau, et l' autre ne fera autre chose que mettre du syrop sur des assiettes pour le faire refroidir et me l' apporter de temps en temps. Ainsi, mademoiselle, vous ferez une action de justice, et digne d' une aussi grande, et aussi belle princesse que vous estes, et je seray obligé d' estre avec plus de respect et de verité que personne du monde, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 10 A CARDINAL LA VALETTE p31 Monseigneur, je voy bien que les anciens cardinaux prennent une grande authorité sur les derniers receus, puisque vous ayant escrit beaucoup de fois sans avoir receu une de vos lettres, vous vous plaignez de ma paresse. Cependant je voy tant d' honnestes gens qui m' asseurent que vous me faites trop d' honneur de vous souvenir de moy, et que je suis obligé de vous escrire pour vous en remercier tres-humblement ; que je veux bien suivre leur conseil, et passer par dessus ce qui peut estre en cela de mon interest. Vous sçaurez donc, monseigneur, que six jours apres l' éclipse, et quinze jours apres ma mort, madame la princesse, Mademoiselle De Bourbon, Madame Du Vigean, Madame Aubry, Mademoiselle De Ramboüillet, Mademoiselle Paulet, et Monsieur De Chaudebonne, et moy, partismes de Paris, sur les six heures du soir pour aller à la barre, où Madame Du Vigean devoit donner la colation à madame la princesse. Nous ne trouvasmes en chemin aucune chose digne d' estre remarquée, si ce n' est qu' à Ormesson nous vismes p32 un grand chien qui vint à la portiere du carrosse me faire feste. (vous serez, s' il vous plaist, averty, monseigneur, que toutes les fois que je diray nous trouvasmes, nous vismes, nous allasmes, c' est en qualité de cardinal que je parle.) delà, nous arrivasmes à la Barre, et entrasmes dans une salle où l' on ne marchoit que sur des roses, et de la fleur d' orange. Madame la princesse, apres avoir admiré cette magnificence, voulut aller voir les promenoirs, en attendant l' heure du souper ; le soleil se couchoit dans une nuée d' or, et d' azur, et ne donnoit de ses rayons qu' autant qu' il en faut pour faire une lumiere douce, et agreable ; l' air estoit sans vent et sans chaleur, et il sembloit que la terre et le ciel, à l' envy de Madame Du Vigean, vouloient festoyer la plus belle princesse du monde. Apres avoir passé un grand parterre, et de grands jardins tous pleins d' orangers, elle arriva en un bois où il y avoit plus de cent ans que le jour n' estoit entré qu' à cette heure-là qu' il y entra avec elle. Au bout d' une allée grande à perte de veuë, nous trouvasmes une fontaine qui jettoit toute seule plus d' eau que toutes celles de Tivoli ; à l' entour estoient rangez vingt-quatre violons, qui avoient de la peine à surmonter le bruit qu' elle faisoit en tombant. Quand nous-nous en fusmes approchez, nous descouvrismes dans une niche qui estoit dans une palissade, une diane à l' âge d' onze ou douze ans, et plus belle que les forests de Grece et de Thessalie ne l' avoient jamais veuë : elle portoit son arc et ses fléches dans ses yeux, et avoit p33 tous les rayons de son frere à l' entour d' elle. Dans une autre niche aupres, estoit une de ses nymphes assez belle et assez gentille pour estre de sa suite ; ceux qui ne croyent pas les fables, creurent que c' estoit Mademoiselle De Bourbon, et la pucelle Priande, et à la verité elles leur ressembloient extrémement. Tout le monde estoit sans proférer une parole, en admiration de tant d' objets qui estonnoient en mesme temps les yeux et les oreilles, quand tout à coup la deesse sauta de sa niche, et avec une grace qui ne se peut representer, commença un bal qui dura quelque temps à l' entour de la fontaine. Cela est estrange, monseigneur, qu' au milieu de tant de plaisirs, qui devoient remplir entierement, et attacher l' esprit de ceux qui en joüissoient, on ne laissa pas de se souvenir de vous, et que tout le monde dit que quelque chose manquoit à tant de contentemens, puisque vous et Madame De Ramboüillet n' y estiez pas. Alors je pris une harpe, et chantay (...). Et continuay le reste si mélodieusement, et si tristement, qu' il n' y eut personne en la compagnie à qui les larmes n' en vinssent aux yeux, et qui ne pleurast abondamment : et cela eust duré trop long-temps : si les violons n' eussent vistement sonné une sarabande si gaye, que tout le monde se leva aussi joyeux que si de rien n' eust esté ; et ainsi sautant, dansant, p34 voltigeant, piroüettant, capriolant, nous arrivasmes au logis, où nous trouvasmes une table qui sembloit avoir esté servie par les fées. Cecy, monseigneur, est un endroit de l' aventure qui ne se peut descrire, et certes, il n' y a point de couleurs ni de figures en la rhethorique, qui puissent representer six potages, qui d' abord se presenterent à nos yeux. Cela y fut particulierement remarquable, que n' y ayant que des deesses à la table, et deux demy-dieux, à sçavoir Monsieur De Chaude-Bonne et moy, tout le monde y mangea, ne plus ne moins que si c' eussent esté veritablement des personnes mortelles. Aussi, à dire le vray, jamais rien ne fut mieux servy, et entre autres choses, il y eut douze sortes de viandes, et de déguisemens, dont personne n' a encore jamais ouy parler, et dont on ne sçait pas encore le nom. Cette particularité, monseigneur, a esté rapportée par mal-heur à Madame La Mareschalle De Saint , et quoy qu' on luy aye donné vingt dragmes d' opium plus que d' ordinaire, elle n' a jamais pû dormir depuis. Au commencement du souper, on ne beut point à vostre santé, pource que l' on fut fort diverty, et à la fin on n' en fit rien non-plus, pource qu' à mon avis, on ne s' en avisa pas. Souffrez, s' il vous plaist, monseigneur, que je ne vous flatte point, et qu' en fidelle historien, je raconte nuëment les choses comme elles sont ; car je ne voudrois pas que la posterité prist une chose pour l' autre, et que d' icy à deux mille ans, on creust que p35 l' on eust beu à vous, cela n' ayant point esté. Il est vray que je suis obligé de rendre le tesmoignage à la verité, que ce ne fut pas manque de souvenir, car durant le souper on parla fort de vous, et les dames vous y souhaitterent, et quelques-unes de fort bon-coeur, ou je ne m' y connois pas. Au sortir de table, le bruit des violons fit monter tout le monde en haut, où l' on trouva une chambre si bien esclairée, qu' il sembloit que le jour qui n' estoit plus dessus la terre, s' y fust retiré tout entier. Là, le bal recommença, en meilleur ordre et plus beau qu' il n' avoit esté autour de la fontaine ; et la plus magnifique chose qui y fust ; c' est, monseigneur, que j' y dansay. Mademoiselle De Bourbon, jugea qu' à la verité je dansois mal, mais que je tirois bien des armes, pource qu' à la fin de toutes les cadences, il sembloit que je me misse en garde. Le bal continuoit avec beaucoup de plaisir, quand tout à coup un grand bruit que l' on entendit dehors ; obligea toutes les dames à mettre la teste à la fenestre, et l' on vit sortir d' un grand bois qui estoit à trois cens pas de la maison, un tel nombre de feux d' artifices, qu' il sembloit que toutes les branches et les troncs des arbres se convertissent en fusées, que toutes les estoilles du ciel tombassent, et que la sphere du feu voulût prendre la place de la moyenne region de l' air. Ce sont, monseigneur, trois hyperboles, lesquelles appréciées, et reduites à la juste valeur des choses, valent trois douzaines de fusées. Apres s' estre remis de l' étonnement où p36 cette surprise avoit mis un chacun, on se resolut de partir, et on reprit le chemin de Paris à la luëur de vingt flambeaux. Nous traversâmes tout l' Ormessonnois, les grandes plaines d' Espinay, et passasmes sans aucune resistance par le milieu de Saint Denis. M' estant trouvé dans le carrosse aupres de Madame , je luy dis de vostre part, monseigneur, un miserere tout entier, auquel elle respondit avec beaucoup de gentillesse et de civilité. Nous chantasmes en chemin une infinité de sçavans, de petis-dois, de bon-soirs, de pon-bretons . Nous estions environ une lieuë par delà Saint Denis, et il estoit deux heures apres minuit ; le travail du chemin, le veiller, l' exercice du bal, et de la promenade, m' avoient extrémement appesanty, quand il arriva un accident, que je creus devoir estre cause de ma totale destruction. Il y a une petite bourgade entre Paris et Sainct Denis, que l' on nomme La Vilette, au sortir delà, nous rencontrasmes trois carrosses, dans lesquels s' en retournoient les violons que nous avions fait joüer tout le jour. Voicy, monseigneur, qui est horrible ! Le diable alla mettre en l' esprit de Mademoiselle , de leur faire commander de nous suivre, et d' aller donner des serenades toute la nuit. Cette proposition me fit dresser les cheveux en la teste ; cependant tout le monde l' approuva. On fit arrester les carrosses, on leur alla dire le commandement ; mais de bonne fortune les bonnes gens avoient laissé leurs violons à la Barre ; et Dieu les benie. Par là, monseigneur, vous pouvez juger que Mademoiselle , p37 est une aussi dangereuse demoiselle pour la nuit, qu' il y en ait au monde, et que j' avois grande raison chez Madame , de dire qu' il falloit faire sortir les violons, et qu' il ne falloit rien pour se rembarquer tant qu' on les voyoit presens. Nous continuasmes nostre chemin assez heureusement, si ce n' est qu' en entrant dans le faux-bourg, nous trouvasmes six grands plastriers tous nuds qui passerent devant le carrosse où nous estions. Enfin, nous arrivasmes à Paris, et ce que je m' en vay vous dire, est plus épouvantable que tout le reste. Nous vismes qu' une grande obscurité couvroit toute la ville, et au lieu que nous l' avions laissée, il n' y avoit que sept heures, pleine de bruit, d' hommes, de chevaux, et de carrosses, nous trouvasmes un grand silence, et une effroyable solitude par tout ; et les ruës tellement despeuplées, que nous n' y rencontrasmes pas un homme, et vismes seulement quelques animaux, qui à la luëur des flambeaux, se cachoient. Mais, monseigneur, je vous diray le reste de cette aventure une autrefois ; (...). LETTRE 11 A MLLE PAULET p38 Mademoiselle, il n' y eut jamais de si beaux enchantemens que les vostres, et tous les magiciens qui se sont servis d' images de cire, n' en ont point fait de si estranges effets que vous. Celle que vous avez envoyée, a rempli d' estonnement tous ceux qui l' ont veuë ; et, ce qui est beaucoup plus admirable, et que je pense que toute la magie ne peut faire, elle a donné de l' amour à Madame La Marquise De Ramboüillet, et à moy de la joye, le mesme jour que vous estes partie. Je ne comprens pas comme cela vous est pû arriver. Mais la lettre et le present qui vinrent de vostre part, me firent oublier tous mes maux, et je receus la petite Europe avec autant de contentement, que si l' on m' eust donné celle qui fait une des trois parties du monde, et que l' on divise en plusieurs royaumes. Aussi vaut-elle davantage, puis qu' elle vous ressemble, et madame la marquise, sous ce pretexte, me l' osta par force, et jura Stix qu' elle ne sortiroit point de son cabinet. Ainsi Europe a esté ravie pour la seconde fois, et beaucoup plus glorieusement, ce me semble, que lors qu' elle fut enlevée par Jupiter. Il est vray, que pour p39 m' appaiser, l' on m' a donné deux chiens, qui ont le museau si long, qu' à mon advis ils valent bien une demoiselle, et je ne sçay s' il y en a une dans Paris, pour qui je les voulusse donner. Aussi bien en l' humeur où je me trouve, je ne dois plus converser avec les creatures raisonnables, et dans le desespoir où je suis, je voudrois estre en un desert, entre les griffes du plus cruel des lyons, moy qui disois que l' on ne devoit aymer que les chiens. Vous qui les avez rendus galans, faites, s' il vous plaist, aussi qu' ils soient reconnoissans, et qu' ils se souviennent quelques-fois de moy, puis que je les honore plus que personne du monde ; et que je suis, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 12 A MME DU VIGEAN p40 Madame, voila cette elegie que vous m' aviez beaucoup trop demandée, et qui jusqu' icy avoit esté oüie de quelques-uns ; mais qui n' avoit encore esté leuë de personne. Je voudrois bien qu' il m' en arrivât autant qu' à vous, qui apres avoir caché long-temps la plus belle chose du monde, avez ébloüi, en la monstrant, tous ceux qui l' ont veuë. Mais c' est estre trop amoureux de mes vers, que de leur souhaitter cét avantage, et je ne voudrois pas qu' ils fussent meilleurs, puis-qu' ils n' ont pas esté faits pour vous. Si vous les trouvez fort mauvais, vous m' en devez sçavoir d' autant plus de gré, de ce que le connoissant comme vous, je n' ay pas laissé de vous les envoyer. Et sans mentir, pour m' obliger à cela, il ne falloit pas avoir moins de puissance sur moy, que celle que vous y avez acquise depuis quelques jours : et sans vostre commandement, madame, ils n' eussent jamais esté p41 ailleurs que dans ma memoire. Mais il est temps qu' ils en sortent pour laisser place à quelque objet plus agreable, et ce que Mademoiselle me fit voir l' autre jour, l' occupe tellement à cette heure, que je ne sçay s' il y aura plus de lieu pour pas une autre chose. Je voy bien, madame, que je vous fais un poulet, en ne pensant faire qu' une lettre d' excuse et de compliment, mais je voudrois bien que les autres fautes que vous trouverez icy fussent aussi excusables que celle-là. Cependant, je vous jure qu' il y a bien long-temps que je ne m' estois tant engagé, et qu' il y a beaucoup de personnes à qui je n' en voudrois pas dire autant, quand bien elles me tiendroient l' espée sur la gorge. Mais puis qu' il n' y peut avoir de scandale, vous devez, ce me semble, madame, recevoir favorablement ce commencement d' affection, pour voir comme je ferois si je devenois amoureux, et ce qui en arriveroit, si on me laissoit faire. LETTRE 13 A MLLE DE RAMBOÜILLET p42 Mademoiselle, n' ayant pas moins d' admiration de vostre courage, et de vostre bon naturel, que de ressentiment de vostre douleur, je suis si fort touché de l' un et de l' autre, que si j' estois capable de vous donner les loüanges qui vous sont deuës, et la consolation dont vous avez besoin, j' avoüe que je serois bien empesché par où commencer : car quelles obligations peuvent estre esgalement plus pressantes, que de rendre à une si éminente vertu les honneurs qu' elle merite, et à une si violente affliction le soulagement qu' elle desire ; mais j' ay tort de des-unir ces deux choses, puisque vostre charité les a si parfaitement unies, que l' assistance incomparable que vous avez renduë à feu monsieur vostre frere, vous doit estre maintenant une consolation nompareille, et que Dieu vous donne en cela par justice, ce que les autres luy demandent p43 par grace ; sa bonté infinie ne pouvant laisser sans reconnoissance, une action si extraordinaire de bonté, que celle qui vous a fait mespriser vostre vie pour porter les devoirs de la meilleure soeur du monde, au delà de vos obligations, et par une constance admirable, demeurer ferme au milieu d' un peril qui fait trembler les plus courageux. Cette mesme raison ne me peut permettre de douter qu' il ne vous en preserve, et qu' il ne verse sur vous pour récompense de vostre vertu, les benedictions que vous souhaite, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 14 A MARQUISE DE SABLE p44 Madame, pour vous consoler de la mauvaise nouvelle que vous avez déja apprise, je ne sçay point de meilleur moyen que de vous faire peur pour vous-mesme. Sçachez donc que moy qui vous escris, ay esté trois jours durant en une maison, où deux personnes mouroient de la peste. Jamais vous ne fistes mieux que de sortir de Paris, puis que c' estoit le temps où les honnestes gens devoient estre affligez. Madame De Ramboüillet a perdu son petit-fils, qui est mort de la peste en trois jours, et elle n' a pas voulu sortir de sa maison tant qu' il a esté en vie. Vous pouvez juger, madame, que rien ne m' a pû empescher d' estre tousjours parmy eux, puis que vous n' estiez point icy. Mais j' ay peur que je ne vous espouvante trop, et que le remede dont je veux guerir vostre ennuy ne soit plus violent que le mal. Sçachez donc que moy qui vous escris ne vous escris point, et que j' ay envoyé cette lettre à vingt lieuës d' icy, pour estre copiée par un homme que je n' ay jamais veu. Je prens beaucoup de part, madame, au déplaisir p45 que vous avez, et je voy bien que ce malheur ne pouvoit arriver en une plus malheureuse saison ; la moderation que je connois en vostre esprit, et la negligence que vous avez pour toutes les choses du monde, me font esperer que vous aurez meilleur marché de cette affliction qu' une autre, et que la perte de cinquante mille livres de rente qui sortent de vostre maison, par où une autre plus interressée que vous seroit principalement touchée, ne vous affligera que mediocrement. Mais, madame, je ne me puis resoudre de respondre par une lettre de consolation au plus obligeant poulet du monde ; car la derniere partie de vostre lettre ne se peut appeller qu' ainsi. Je vous supplie, tres-humblement, madame, soyez bien aise de m' avoir escrit aussi favorablement que vous avez fait, car dans tous les ennuis que j' ay, j' ay reçeu cette joye aussi sensiblement que si je n' avois point du tout de desplaisir, et je ne me puis estimer mal-heureux tant que j' auray l' honneur d' estre aymé de vous. Je suis si heureux et si hardy que je n' en doute point du tout, et mon bonheur est fort grand en cela, que le bien du monde que j' estime le plus, est celuy que je croy posseder le plus asseurément. Vous doutez si peu de moy, madame, que je sçay bien que vous recevrez de meilleur coeur les asseurances que je vous tesmoigne avoir de vostre affection, que celles que je vous pourrois donner de la mienne, et vous qui souhaittez mon bien en toutes choses, ne sçauriez rien desirer davantage pour moy, sinon que je croye que vous m' aymez. p46 Ceux qui ont veu quel changement vostre absence a fait en moy, et quelle part de mon esprit vous avez emportée aveque vous, vous pourront tesmoigner quelque jour que je me rends en quelque sorte digne de cét honneur. Mais, madame, je ne puis m' empescher de vous dire, que monsieur le maistre qui vit avec quelle tendresse je vous dis adieu, se sera bien confirmé en l' opinion qu' il avoit ; et qu' il croit bien voir un jour nos chiffres gravez ensemble sur les arbres de Bourgon ; au moins suis-je bien aise de ce qu' il a veu, que vostre affection est bien reconnuë, et qu' elle est reciproque. Pour moy, madame, je vous dis encore ce dont je vous asseuray en partant que je n' estimeray ni n' aymeray jamais rien tant au monde que vous, et je seray tousjours avec toute sorte de respect, madame, vostre, etc. à Mademoiselle De Chalais. Mademoiselle, je n' aurois pas voulu vous mettre en hazard non plus que madame, en vous faisant lire cette lettre ; mais je croy que les personnes qui ont pris de la teinture d' or, ne peuvent prendre de mauvais air. Pour moy, je prens tous les matins trente grains d' antimoine, p47 et six yeux de ce poisson que vous sçavez. Avec cela je puis aller par tout sans rien craindre. Conservez-moy, s' il vous plaist, tousjours l' honneur que vous me faites de m' aymer ; car si cela vient à me manquer, je prendray mon antimoine sans estre preparé. Je suis, mademoiselle, de tout mon coeur, vostre, etc. LETTRE 15 A MARQUISE DE SABLE p48 Madame, j' ay receu avec vostre lettre la plus grande joye que j' aye euë depuis que vous n' estes plus icy. Si vous vous souvenez avec combien d' amitié et d' esprit sont escrites toutes celles que vous me faites l' honneur de m' envoyer, vous n' en douterez pas ; et vous n' auriez pas l' opinion que vous avez de ma negligence, si la fortune n' avoit fait perdre la derniere que je vous ay escrite. C' est une perte qui vous doit toucher, puis qu' il y en avoit une aussi de Mademoiselle De Ramboüillet. Elle vous supplie de sçavoir de Madame De Saint Amand, à qui elle s' adressoit, ce qu' elle est devenuë, car elle en est en peine pour beaucoup de choses qu' elle vous mandoit. Pour moy, madame, je vous asseure que je prens tant de plaisir à vous escrire, que je n' en trouve gueres davantage à ne rien faire. Et mes lettres se font avec une si veritable affection, que si vous le jugez bien, vous les estimerez davantage que celles que vous me redemandez. Celles-là ne partoient que de mon esprit, celles-cy partent de mon coeur ; celles-là m' estoient à charge, et celles-cy me soulagent extrémement. N' est-il pas vray, madame, p49 que je vous aurois fait grand dépit, si j' avois mis encore cinq ou six fois celles cy et celles-là, et que vous-vous seriez estonnée de la nouveauté de ce stile. Je l' ay pensé faire pour voir ce que vous diriez, mais je n' ay plus envie de rire depuis que vous n' estes plus icy, j' en serois parti il y a long-temps, si le changement de quelques affaires ne m' y avoit retenu. Ma paresse est née sous la plus heureuse constellation qu' il est possible, elle trouve tousjours quelque pretexte à toutes les choses qu' elle ne veut pas faire, et j' ay remis de huit en huit jours mon partement sans qu' il y ait de ma faute d' estre demeuré jusqu' à cette heure. Je croy, madame, que vous ne trouverez pas cela estrange, vous qui y seriez encore, si le chariot des pestiferez ne vous en eust chassée. Mais je suis resolu de m' arracher de Paris dans dix ou douze jours, et je croy que je n' y auray pas beaucoup de peine. Au moins la plus forte racine qui m' y tenoit fut ostée le jour que vous en partistes ; et si quelque chose m' y pouvoit à cette heure retenir ; ce seroit madame et Mademoiselle De Ramboüillet, qui me disent tous les jours que je m' en dois aller. Je vous puis asseurer, madame, sans pecher contre la franchise que je vous doy, que vous estes aymée de ces deux personnes autant que vous le sçauriez desirer, et je les entens tous les jours parler de vous avec tant de tendresse, qu' une des choses que j' ayme à cette heure autant en elles, est l' affection qu' elles vous portent. Ne doutez donc non plus d' elles que de moy, et ne mettez p50 point leur amitié entre les biens que vous pouvez perdre. Je suis extrémement aise de ce que vous avez asseuré les autres qui ne sont pas de cette nature, et que vous ayez mis l' ordre que vous desiriez dans vos affaires. Je vous remercie tres-humblement de ce que parmi les vostres, vous ne laissiez pas d' avoir soin des miennes. Dans la negligence que j' ay pour cela, il est necessaire pour moy que je sçache ce qu' il faut faire de si bonne part que je n' y ose desobeïr, et que je reçoive les avis d' une personne qui commande en conseillant. Ce qui me mettoit si en peine, et qui m' avoit retenu, est en meilleur estat que je n' avois esperé, et je croy que nous y donnerons ordre moyennant quelque argent que nous contribuons pour cela. Mais je croiray en estre sorti heureusement, s' il ne m' en couste que cela : et puis, madame, je me soucie moins que jamais d' avoir du bien, à cette heure que je suis asseuré que vous en aurez. Au pis aller, avec les secrets que j' ay dans la chymie, et dans la medecine, vous me pourrez bien retirer chez vous ; et vous me ferez habiller en gentil-homme quand vous voudrez que je vous mene. Vous avez bien jugé que j' aurois besoin de vostre faveur aupres de Mademoiselle D' Atichi, et je vous supplie tres-humblement, madame, de luy escrire pour moy. Je ne l' ay veuë qu' une fois depuis vostre partement. Cela, et ce que Monsieur Nerli luy aura pû dire, luy feront bien croire, comme j' espere, que vous luy recommanderez une personne qui ne vous est pas indifferente, p51 et qui vous est assez fidele pour meriter ce soin-là de vous. Si elle le croit ainsi, je pense, madame, qu' elle en jugera mieux que de beaucoup d' autres choses ; car il est vray (et pardonnez-moy, madame, si je ne vous le dis pas avec assez de respect) que je n' ayme rien au monde tant que vous, et que je suis de tout mon coeur, madame, vostre, etc. LETTRE 16 A MARQUISE DE SABLE p52 Madame, j' ay admiré vostre jugement en voyant le commencement de vostre lettre, car il est vray que vous avez veu plustost que moy un sentiment qui estoit caché dans mon coeur. Il me sembloit que j' avois une extréme haste de partir, mais quelque plaisir que j' aye d' avoir de vos nouvelles, j' avouë que quand j' ay veu Robineau, j' ay eu quelque frayeur de penser que je n' avois plus de pretexte de demeurer icy, et je croy que j' eusse esté bien aise d' attendre encore sept ou huit jours cette joye. Cependant, madame, quelque déplaisir que je pûsse avoir, j' en serois aisément consolé par le soin que vous avez de moy, et je suis extrémement content, de voir que vous avez plus escrit de lettres pour moy en une nuit, que vous n' en avez fait en quatre ans pour Madame Desloges, et pour Madame D' Aubigni. C' est sans doute la plus grande preuve d' affection que je pûsse tirer de vous, principalement en le considerant avec la circonstance que vous m' escrivez, et je ne dois point douter que vous n' employassiez toutes choses à l' avancement de ma fortune, puis que vous y employez p53 vostre peine. Je reconnois cela, madame, avec ce coeur que vous sçavez que j' ay, et outre le contentement que je reçois en cela pour mon regard, j' en ay encore un extréme de voir que vous estes aussi genereuse et aussi bonne amie que je l' ay tousjours desiré. Aussi je vous jure que je suis si satisfait en cela de ma fortune, que je croy que je la negligeray aux autres choses, et que je mespriseray l' amitié des reines toutes les fois que je songeray que j' ay la vostre. Soyez donc, s' il vous plaist, madame, extrémement satisfaite de ce que vous avez fait pour moy, sans vous soucier de ce qui en reüssira, ni du fruit que me produiront vos lettres ; et si vous les avez escrites pour me faire avoir du bien, ou des honneurs, soyez asseurée qu' elles ont desja fait l' effet que vous avez desiré. Je ne manqueray pas de les donner avec l' ordre que vous me commandez. Vous avez bien fait au reste d' en excuser le stile, car sans mentir ce jargon de Marfise, de Merlin ; et d' Alexis, me semble insupportable. Cependant je ne laisse pas de remarquer parmi tout cela beaucoup d' esprit, et une merveilleuse adresse, et sur tout une extréme envie de faire quelque chose pour moy. Je trouve extrémement plaisant ce que vous dittes à Mademoiselle De Ramboüillet, que si on n' y prend garde j' iray en Flandre comme j' irois à Vaugirard ; et à mon avis, ce mot-là tout seul vaut une bonne lettre. Il est vray, madame ; que sans le soin qu' on a eu de m' en avertir, je fusse allé avec le messager de Bruxelles. p54 Et pour dire le vray, je fais ce voyage avec tant de regret que je ne puis m' imaginer que je doive craindre d' estre arresté ; et sans Madame , je souhaitterois de passer le reste de l' hyver dans une chambre de la Bastille, pourveu qu' on me la donnast bien chaude. Le est tout à fait ruiné, Monsieur De estoit depuis quatre mois dans une estroite amitié avec luy, et avec Monsieur De Bellegarde ; vous pouvez juger, madame, qu' il n' en sera pas mieux, ni moy aussi. Mademoiselle D' Atichi m' a promis des merveilles, et avec autant d' affection que vous auriez pû faire ; je vous asseure que je n' ay pas merité cela d' elle, et que je ne sçay si je le pourray meriter jamais. Soyez en seureté de Madame De Villeroy, et de toute autre chose ; j' ay reçeu tous vos avis, et je les garderay tous. Madame et Mademoiselle De Ramboüillet vous ayment extrémement. Je vous dis adieu, madame, les larmes aux yeux, et je vous asseure que je vous ayme autant que vous le meritez, et plus que vous ne sçauriez vous l' imaginer. LETTRE 17 A MARQUISE DE SABLE p55 Madame, sans mentir c' est une extréme ingratitude à vous de n' avoir pas pris la peine de me faire response ; et c' est estre paresseuse à un point qui ne se peut souffrir, que de l' estre plus que moy. Quelque beau pretexte que j' eusse d' estre six mois sans vous escrire ; je n' ay pû laisser partir Robineau, sans vous asseurer qu' apres tout cela je suis plus à vous que jamais. Il est vray, madame, que vous ne me sçauriez perdre, quelque negligence que vous ayez pour moy. Je voudrois bien quelquefois, comme Mademoiselle De Chalais, me pouvoir sauver de vostre service, et il y a bien icy quelques personnes qui se resoudroient à m' enlever, mais je n' y puis consentir ; et il me semble que ce seroit me perdre, que de me sauver de la sorte. Madame De Ramboüillet m' a commandé de vous dire, que sur le besoin qu' elle a creu que vous aviez d' une personne habile et adroite pour estre en la place de celle que vous aviez perduë, elle vous a envoyé Mademoiselle , qui de bonne fortune n' avoit pas encor trouvé de condition, elle croit que vous la recevrez comme une personne qu' elle p56 vous a choisie, et l' a fait partir il y a deux jours. Je ne vous aurois pas escrit cette raillerie, si on ne me l' avoit commandé : car en verité, madame, j' ay le coeur trop outré du peu de soin que vous avez de moy ; deschargez-le de cét ennuy, s' il vous plaist, car je vous jure qu' il est tout à vous. Je suis, madame, vostre, etc. LETTRE 18 A MARQUISE DE SABLE p57 Madame, si vous ne vous souciez point de mon plaisir ny de mon repos, au moins ayez soin de ma fortune. Je suis sur le point de partir sans aucune remise, que jusqu' à ce que j' aye eu de vos nouvelles ; je crains que les lettres que vous m' aviez données ne soient trop vieilles, si vous avez encore conservé quelque intelligence en ce païs-là, je croy qu' il seroit à desirer pour moy, que vous m' en donnassiez d' autres ; où vous prendriez occasion de parler en ma faveur, si vous le trouvez à propos. Mais si vous ne le jugez pas ainsi, au moins sera-t' il bien que vous parliez pour vous, et que par vos lettres vous renouvelliez les asseurances de vostre fidelité et de vostre service. Et cela, madame, sera tousjours quelque sorte de recommandation pour moy. Je vous supplie tres-humblement de me les envoyer avec toute la diligence possible, car je n' attens que cela pour partir. Je vous dis adieu, madame, avec tant d' affection et de tendresse, qu' il seroit encore plus dangereux que Nerli vit celuy-cy que l' autre ; et je vous jure que j' ay plus de regret de m' esloigner de vous, p58 que de quitter celles que je laisse icy. Aussi, madame, me serez-vous tousjours plus considerable que tout le reste du monde ; et si vous sçaviez de quelle sorte cela est, vous en seriez satisfaite, vous qui ne sçauriez estre contente à moins d' avoir les coeurs tous entiers. Je vous dis cecy avec la mesme fidelité que les dernieres paroles que je dirois en mourant : il n' y aura jamais personne que j' ayme, que j' honore, ny que j' estime tant que vous ; et je seray tousjours, madame, en quelque temps, et en quelque lieu que ce soit, vostre, etc. LETTRE 19 A MLLE PAULET p59 Mademoiselle, je vous remercie tres-humblement de ce que vous ne vous plaignez point de moy, et je vous asseure aussi que vous en avez moins de raison que qui que ce soit au monde. Je m' estonne de ce que vous dites, que les personnes qui me font l' honneur de m' aimer, me blasment de ma paresse, et qu' elles-mesmes en ont tant, qu' elles me font reprocher cela par une autre. En l' estat, où je suis, il seroit bien plus raisonnable de m' envoyer des consolations que des plaintes, et ce ne sont gueres ceux qui sont affligez, qui sont bannis, et qui perdent leurs biens, qui divertissent les autres. En disant cecy, ne croyez pas, s' il vous plaist, que je me plaigne de cette rare personne, que son merite et son peu de santé mettent au dessus de toutes sortes de devoirs. Mais celles qui escrivent de gayeté de coeur, et seulement pour dire des gentillesses, ne sont pas, ce me semble, excusables de ne m' avoir pas fait cét honneur. Je vous asseure qu' il n' y eut jamais une tristesse pareille à la mienne ; et si j' osois écrire des lettres pitoyables, je dirois des choses qui vous feroient fendre le coeur. p60 Mais, pour vous dire le vray, je seray bien-aise qu' il demeure entier, et je craindrois que s' il estoit une fois en deux, il ne fust partagé en mon absence. Vous voyez comme je me sçay bien servir des jolies choses que j' entens dire : mais vous, mademoiselle, de qui je tiens celle-cy, et dont je n' oublie pas un bon mot, deux ans apres que je l' ay oüy dire ; ayez soin de m' en mander quelques-uns, puisque j' en sçay si bien profiter, et envoyez-moy quelques paroles, dont je me doive souvenir aussi long-temps que de celles-là : toutes celles que j' ay veuës jusques icy de vostre part, sont si indifferentes, qu' elles n' ont rien diminué de mon ennuy ; et je vous supplie tres-humblement de m' en envoyer qui ayent plus de vertu, vous qui sçavez donner aux vostres toute celle qu' il vous plaist. Sinon, je croiray que cette reconciliation si precipitée, qui fut faite si peu de temps devant mon depart, fut fausse ; et qu' il n' y a eu rien de sincere en vous, que vostre froideur et vostre indifference. Vous pouvez juger, s' il est possible que je vive avec cette imagination, et si vous n' estes pas la plus meschante personne du monde, si vous me mettez en ce hazard. Je vous conjure d' avoir plus de soin de moy, car vous y estes extrémement obligée ; puis-qu' il est vray que je suis plus que jamais, mademoiselle, apres avoir escrit cette lettre, il m' a semblé qu' il p61 y avoit cinq ou six dragmes d' amour, mais il y a si long-temps que je n' en ay parlé, que je n' ay pû m' en retenir ; et puis je suis si petit, que vous sçavez bien qu' il n' y a pas de danger de moy. Au reste, cét homme dont vous parlez est mort il y a long-temps, il ne reste qu' à l' enterrer, mais on le laisse-là par negligence, vostre, etc. LETTRE 20 A MLLE PAULET p62 Mademoiselle, ce fut un grand bon-heur pour moy, de recevoir vostre lettre devant que de partir de Bruxelles ; et de recevoir tant de consolation à la veille d' avoir tant de peine. Depuis je n' ay eu aucun déplaisir, quoy que j' aye eu beaucoup de mal : car je ne veux pas qu' il soit dit, qu' un homme dont vous avez soin, puisse estre mal-heureux, et j' aurois honte que la fortune eust sur moy plus de pouvoir que vous. J' ay cheminé douze jours sans m' arrester, depuis le matin jusqu' au soir, j' ay passé par des païs où le bled est une plante rare, et où l' on conserve les pommes avec autant de soin, que les orangers en France. Je me suis trouvé en des lieux, où les plus vieilles personnes ne se souviennent pas d' avoir jamais veu de lict ; et pour me rafraischir, je me trouve à cette heure dans une armée, où les plus robustes sont fatiguez. Cependant, je vis encore, et je ne vois icy personne qui se porte mieux que moy. Je ne sçay pas à quoy attribuer une force si extraordinaire, qu' à l' effet de vostre lettre : et il me semble que je suis comme ces hommes qui font des choses surnaturelles, apres avoir p63 avalé un billet. En arrivant, je me suis fait enroller, par la faveur de Monsieur De Chaude-Bonne, dans une compagnie de cravates : et je vous puis dire sans vanité, mademoiselle, qu' il n' y a personne qui y fasse mieux que moy. Je n' ay point pourtant encore enlevé de femme, ny de fille, pource que je me suis trouvé un peu las du voyage, et que je n' estois pas en trop bonne consistance ; et tout ce que j' ay pû faire, a esté de mettre le feu à trois ou quatre maisons : mais je me fortifie tous les jours, et je suis plus determiné qu' il n' est possible de croire. Tout de bon, je suis tout autre que vous ne m' avez veu, et telle personne s' est sauvée autresfois de mes mains, qui ne m' eschaperoit pas à cette heure. Je croy pourtant, quelque meschant, que je me fasse, que vous ne croyez pas que je le sois tant, et que vous ne pensez pas que l' on me doive beaucoup craindre ; et mesmement vous, mademoiselle, puis-que vous sçavez bien que vous avez toute sorte de pouvoir sur moy, et que je suis de tout mon coeur, mademoiselle, en partant de Bruxelles ; j' envoyay quelques tableaux à celuy qui vous doit donner cette lettre : je le priay de vous les porter, et je vous supplie p64 tres-humblement, mademoiselle, de les donner à la personne, à qui vous jugez que je les envoye, et de luy dire, que c' est une partie de mon pillage, et que je luy donne cela en rabbattant, sur ce que je luy dois de la mourre. Le 27 Juin, du port d' Igoin sur la Loire, que nous allons passer. Vostre, etc. LETTRE 21 A MLLE PAULET p65 Mademoiselle, vous auriez plus souvent de mes nouvelles, si je pouvois : mais pour l' ordinaire, nous arrivons en des lieux où l' on trouve plus aisément toute autre chose, que de l' encre et du papier ; et puis il faut escrire avec tant de retenuë, qu' estourdy comme je suis, je ne prens jamais la plume que je ne tremble de peur d' en trop dire, et que je ne fasse d' estranges efforts pour m' en empescher. Mesmes à cette heure, je meurs d' envie d' escrire des choses qu' il est plus à propos de taire, et que peut-estre vous-mesme ne trouveriez-vous pas trop bonnes. Car il me souvient que par vostre derniere vous m' avez défendu de parler d' amour, et il faut que je vous obeïsse quelque peine que j' y aye. Et je ne puis pourtant, mademoiselle, que je ne vous die que quelque passion que j' aye pour la guerre, il y en a quelque autre qui est bien plus forte en moy, et que je connois que nos premieres inclinations sont tousjours les maistresses. Nous ne trouvons rien qui nous resiste, nous nous approchons tous les jours du païs des melons, des figues, et des muscats, et nous allons combattre en des lieux, p66 où nous ne cueillerons point de palmes, qui ne soient meslées de fleurs d' oranges et de grenades ; mais je vous asseure que je quitterois volontiers ma part de toutes nos victoires, pour avoir l' honneur d' estre à cette heure à vos pieds, et que j' estimeray tousjours moins le tiltre de conquerant, que celuy de vostre, etc. Ce 10 juillet. LETTRE 22 A MLLE DE RAMBOÜILLET p67 Mademoiselle, je n' ay garde de trouver rien à redire à vostre prudence, puis qu' elle est jointe avec tant de bonté ; et qu' elle ne s' employe pas moins à pourvoir aux biens des autres, qu' aux vostres mesmes. J' avoüe que je me fusse estonné d' estre le premier mal-heureux que vous eussiez abandonné, et que vous eussiez fait sur moy l' aprentissage de cette vertu impitoyable qui n' a encore pû compatir avec vostre generosité. Aussi, puisque les actions qui se font avec peril, sont plus estimées que les autres, il ne faut pas tousjours chercher toute sorte de seureté à bien-faire, et vous estes, ce me semble, mademoiselle, particulierement obligée d' avoir soin des miserables, puis qu' avec des paroles seulement vous pouvez changer leur condition. Celles que vous m' avez fait l' honneur de m' envoyer, ont fait en moy tout l' effet que vous pouvez imaginer, et je n' ay esté depuis tourmenté de rien que du regret de ne vous pouvoir tesmoigner le ressentiment que j' en ay. Il est vray, mademoiselle, que lors que vous ne voulez pas estre meschante, vous estes la plus accomplie p68 personne du monde ; et la bonté qui est si aymable en tous les sujets où elle se trouve, est beaucoup plus estimable en vous, en qui elle est mieux accompagnée qu' elle ne fut jamais en personne. Je n' eusse pas tant differé à vous remercier tres-humblement de celle qu' il vous a plû avoir pour moy, si j' en eusse trouvé l' occasion : et je mets cette lettre entre les mains de la fortune, sans voir comme elle pourra passer au travers de tant de difficultez et de feux qui nous entourent. Je croy pourtant qu' elle sera assez heureuse pour ne se point perdre, puisque c' est à vous qu' elle s' adresse, et que vous ne manquerez pas de la recevoir par ce bon-heur que vous dites, que vous avez en toutes les petites choses. J' en aurois icy beaucoup à vous dire qui ne sont pas petites, et que je voudrois bien que vous sçeussiez. Mais je croy que vous voulez que je sois prudent aussi bien que vous, et que je n' escrive rien qui soit sujet à estre expliqué. Cependant, quoy que nous soyons de party contraire, je croy que je puis dire sans crime, qu' il n' y a personne dans le nostre que je suivisse si volontiers que vous, et que je seray toute ma vie avec toute sorte de respect et de veritable estime, vostre, etc. LETTRE 23 A MLLE PAULET p69 Mademoiselle, j' avois beaucoup plus d' interest que vous, que les richesses que vous m' aviez envoyées, ne tombassent pas en d' autres mains que les miennes. De tous les biens qui me sont restez, il n' y en a point que j' aymasse moins perdre que ceux que vous me faites, et je me passeray de tous les autres, tant que je jouïray de ceux-là. Si les pierres que vous m' avez données, ne peuvent rompre les miennes, elles m' en feront au moins porter la douleur avec patience ; et il me semble que je ne me dois jamais plaindre de ma colique, puis qu' elle m' a procuré ce bon heur. Je ne puis pourtant m' empescher de vous dire, que cette generosité vous a pensé couster bien cher, et qu' il ne s' en est gueres fallu, que ces pierres n' ayent esté des pierres de scandale pour vous. Celuy avec qui je demeure, sçait que vous me faites l' honneur de m' escrire, depuis que je luy fis voir le billet où vous luy faisiez vos baise-mains. J' estois avec luy lors que vos lettres me furent renduës, il reconnut ou devina vostre escriture en voyant le dessus, et je ne niay pas que ce n' en fust. J' eus la curiosité de voir premierement un papier p70 qui me sembloit plus pesant que les autres, et l' ayant ouvert, j' en tiray en sa presence un bracelet le plus brillant et le plus galant qui fut jamais. Je ne vous puis dire combien je fus surpris, de trouver une chose que j' attendois si peu de vous, et de voir que j' eusse esté si peu discret en la premiere faveur que vous m' aviez faite. Je devins plus rouge que le ruban que vous m' aviez envoyé, et celuy devant qui j' estois, prit un visage aussi severe, que si c' eust esté Mademoiselle qui me l' eust donné. Mais ayant leu vostre lettre, je trouvay que ce qui paroissoit une faveur, estoit un remede, et que le bracelet n' estoit pas envoyé à un galant, mais à un malade. Quoy que vous disiez, mademoiselle, il me semble que je suis extrémement bon : car moy qui donnerois tout ce que j' ay au monde, et que vous eussiez fait pour moy une galanterie comme celle-là ; j' eus du contentement en ce rencontre, que ce n' en fust pas une, et fus bien-aise de me trouver moins heureux, et que vous parussiez moins coupable. Ainsi pour ce coup, l' Ejade a eu pour vous un effet que vous n' attendiez pas d' elle, et sa vertu a défendu la vostre qui estoit accusée, et preste, ce me semble, d' estre jugée bien rigoureusement. Apres cela, je ne la puis tenir que bien precieuse, et venant de si bonne main, j' ay une grande foy en elle. J' avois besoin de ce remede, en un païs où il n' y en a point d' autre, et où l' on doit plustost attendre secours des pierres, que des hommes. Que s' il vous souvient d' une particularité que l' on nous a dite autresfois p71 de ce lieu, vous plaindrez bien davantage ceux qui ont la colique. Quand vous ne sçaurez pas ce que je veux dire, je n' en seray pas fasché : car pour un homme qui a pû imaginer un moment que vous l' aviez favorisé, ce discours n' est pas trop galant. Je vous diray seulement, mademoiselle, que vous estes extrémement obligée d' avoir soin de moy. Car outre que vous avez eu le mesme mal, je vous apprens que pour cette fois le mien vient de la mesme cause, et que les medecins de Madrid me donnent les mesmes conseils, que nous ont donné autre-fois Monsieur De La Grange, et Monsieur De Lorme. Dans vos plus sombres humeurs, vous n' avez jamais esté plus solitaire, plus farouche, ny plus inhumaine, que je le suis icy. Vous ne sçauriez vous imaginer combien la vie que j' y fais, est differente de la mienne passée, et vous-vous estonnerez quelque jour, quand je vous diray que j' ay passé huit mois sans parler à une femme, sans gronder, sans disputer, sans joüer, et ce qui est plus estrange, sans me chausser une seule fois. Cela est espouvantable seulement à raconter. J' ay souffert un hyver plus perçant que celuy de France, en un lieu où l' on ne voit point de robes de chambre, ny de cheminées, et où l' on ne fait jamais de feu, sinon pour le gain d' une bataille, ou à la naissance d' un prince. Dans cette misere, j' ay souhaitté souvent le feu de l' hostel de Ramboüillet, et regreté le temps que je refusois d' estre le cyclope d' une plus aymable personne, que celle qui gouverne leur maistre. Il faut estre p72 bien sçavant pour entendre cecy. Mais si vous devinez celle dont je veux parler, je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, de me permettre de l' asseurer icy, que je l' honore avec plus de passion que jamais, et que je me consolerois de mon absence, si je croyois qu' elle eust fait en elle le mesme effet qu' en moy : car, sans mentir, elle a redoublé l' affection que j' ay euë de tout temps de la servir ; et m' ayant fait oublier tous les dépits qu' elle m' a faits, je ne me souviens plus que des excellentes qualitez qui la rendent aymable et admirable. Quelque mine que je fasse, il m' estoit tousjours resté sur le coeur quelque chose contre elle, et ce n' a esté qu' en ma derniere maladie que je luy ay pû pardonner le tour qu' elle me fit une fois en vostre presence, lors qu' elle me pensa tüer avec une aiguierée d' eau. Mais à cette heure, j' ay changé tous les desirs de vengeance, en souhaits de la voir, de l' honorer, et de la servir ; et s' il y a quelque personne au monde que j' ayme plus qu' elle, c' en est seulement une, qu' elle ayme aussi plus qu' elle-mesme. Pour celle-là, je luy garderay tousjours dans mon esprit, et dans mon estime, un rang tout particulier, elle n' aura jamais dans mon affection, de compagnie, ny de pareille, non plus qu' elle n' en a point dans le monde. Et si je ne vous aymois que d' amitié, j' avouë que je ne vous aymerois pas tant qu' elle. Ne froncez pas le sourcil pour cela, et ne trouvez pas estrange, que je n' évite pas dans mes lettres les choses qui vous peuvent choquer, puisque vous n' avez pas cette consideration p73 pour moy dans les vostres. Car quel besoin estoit-il de me dire de ces deux personnes, qu' elles ont fait des connoissances nouvelles, qui leur pourroient faire oublier leurs anciens amis ? Et à quel propos mettre cela à la fin de la plus obligeante lettre du monde ? Si mon mal se pouvoit guerir, comme la fievre-quarte, par une grande apprehension, cette malice pouvoit estre bonne à quelque chose ; et encore vous serois-je peu obligé, quand vous m' auriez guery de la colique, en me donnant de la jalousie. Voyez-donc, s' il vous plaist, à me mettre en repos là-dessus : car, sans mentir, cela a troublé le mien, et j' en ay moins bien dormy depuis. J' avois desja quelque disposition à cette crainte ; non pas que je doute aucunement de la bonté de ces dames ; mais je songe souvent, quelle dangereuse chose c' est qu' un grand esloignement. En un mot, mademoiselle, il n' y a que vous dont je me doive asseurer. Car pour resister à une si longue absence, ce n' est pas assez d' estre constante, il faut encore estre opiniastre. Mais puisque vous m' avez fait la faveur de me mettre au nombre de vos amis, je sçay bien que mon mal-heur ne vous en fera pas desdire ; et que vous ne voudriez pas que la fortune vint à bout d' une chose, qu' autrefois tant de bons religieux, et tant de gens de bien n' ont pû faire. Que s' il y a quelque autre personne qui me fasse l' honneur de m' aymer, je jouys de ce bon-heur avec crainte, et comme d' un bien que je puis perdre, et dont le temps m' oste, peut-estre, tous p74 les jours quelque chose. Vous me dites, que la maistresse de la vostre ne m' a pas oublié. Je ne sçay si je pourray deschiffrer cela. Vostre maistresse, n' est-ce pas une demoiselle qui a les yeux fort esveillez, et le nez un peu retroussé, fine, fiere, desdaigneuse, glorieuse, et civile, bonne, et meschante, qui gronde souvent, et qui neantmoins plaist tousjours, qui est fort honneste fille, et qui a une mere qui l' estrangle, et que j' aimay une fois depuis Baignolet jusqu' à Charonne ? Si c' est celle-là, sa maistresse, sans mentir, merite de l' estre de tout le monde, et j' ay soustenu huit mois durant dans cette cour, qu' il n' y a rien sous le ciel de si beau, ny de si bon qu' elle. Tous mes desplaisirs ensemble, ne m' ont pas esté si sensibles que le sien, et j' ay respandu beaucoup de larmes, où elle a eu la plus grande part. Aussi faut-il avoüer que cela est estrange, et bien digne de pitié ; que sa naissance ait esté si heureuse, et que sa vie le soit si peu, et qu' une personne ait eu ensemble toutes les graces, et toutes les disgraces du monde. Je reçois l' honneur qu' elle me fait, avec tout le respect et toute la joïe que je dois, et je prie Dieu qu' il la console, comme elle console les autres. Cette bonté devroit faire beaucoup de honte à cette dame, sur qui l' on trouva une fois trois poux. Mais il me semble que vostre maistresse vous est trop fidele de ne me rien dire, et que sans me donner sujet de jalousie, elle me pouvoit faire quelque compliment. Vous avez grand soin de m' asseurer de l' amitié de vostre serviteur, si ce n' est le mesme que je pense ; p75 je ne trouverois guere bon que vous-vous en souvinsiez tant : mais celuy-là merite toutes choses, et il n' y a rien que je luy puisse envier. Pour Madame De Clermont, quand vous ne m' en diriez aucune chose, je ne laisserois pas d' estre asseuré qu' elle me fait l' honneur de m' aymer ; connoissant sa charité, comme je fais, je ne puis douter de son affection, et c' est assez d' estre du nombre des affligez, pour estre de celuy de ses amis. Dans la joye que je reçois de l' honneur que me font tant de rares personnes, j' ay une extréme tristesse de voir que vous ne me dites rien d' un homme, dont vous sçavez que le souvenir m' apporteroit une grande consolation. Je sçay bien, mademoiselle, que ce n' est pas vostre faute, et que c' est à dire, que vous n' avez autre chose à m' en faire sçavoir. Il n' y a rien dans mon mal-heur qui me touche davantage que cela, ny que j' aye tant de peine à souffrir. J' ay peur qu' il ne trouve pas bon que je parle de luy : mais cette consideration, ny pas une autre, ne me sçauroit obliger à estre ingrat, ny empescher que je ne publie par tout où je me trouveray, qu' il n' y a point d' homme au monde qui merite plus que ses amis l' ayment, et que ses ennemis l' estiment. Si Monsieur Le Comte De Guiche est à la cour, permettez-moy, s' il vous plaist, que je le supplie tres-humblement de songer quelquesfois à moy, et de donner un exemple de sa constance, en aymant une personne si esloignée et si inutile. J' eus l' autre jour du plaisir, en trouvant Mademoiselle De Montausier dans la gazette : mais il p76 me semble qu' il seroit plus raisonnable que le damoiseau y fust, et selon que je le connois, je ne croirois pas que la renommée de mademoiselle sa soeur deust aller plus loin que la sienne. Je voudrois bien qu' il sçeust que je suis tousjours son tres-humble serviteur, et que je luy souhaitte tout le bon heur, et toutes les belles avantures qu' il merite. J' excepte pourtant une demoiselle, pour qui je l' ay craint autresfois, et j' asseure icy celle-là mesme, qu' elle sera la plus ingrate du monde, si jamais elle m' oublie, pour qui que ce soit. Car, sans mentir, la passion que j' ay pour elle, est au delà de tout ce qu' elle en sçauroit penser. Que si apres cela, elle la paye d' une trahison, j' employeray quelque jour le fer et le poison pour m' en venger. Vous ne sçauriez deviner, mademoiselle, celle de qui je veux parler, et c' est un secret trop important pour le confier à personne. Je vous supplie seulement de faire voir cét endroit à Mademoiselle Du Pin. Mais je m' accoustume à faire de longues lettres, et j' ay peur de vous lasser : cependant, il me reste encore mille choses, et je me fais une extréme violence, de me contenter de vous dire que je suis, mademoiselle, vostre, etc. De Madrid. LETTRE 24 A MLLE PAULET p77 Mademoiselle, vous devez croire plus que personne, que le changement de pays n' en a point apporté en mon esprit : car je vous asseure qu' il n' y en aura jamais en moy pour ce qui vous regarde. Si vous pensez que j' aye des affections à tout prix, croyez aussi que ces prix-là sont justes, et proportionnez à la valeur des personnes. Tant que je suivray cette regle, vous devez estre asseurée, que je n' auray point de passion plus violente que celle de vous servir. Si cela est selon la raison, il n' est pas moins selon mon inclination ; et vous devez croire, que je ne m' empescheray jamais de vous aymer, vous qui dites tant, que je ne me sçaurois contraindre, et que je ne suis point prudent en tout ce qui est de mon plaisir. Je n' en ay point, je vous jure, de plus grand qu' à vous honorer, et à m' imaginer souvent toutes les bontez, et les beautez que je connois en vous. Quoy que les presens que vous me faites, soient empoisonnez, je les reçois de fort bon coeur, et je recevray tousjours de mesme tout ce qui me viendra de vostre part. J' ay esté bien-aise, mademoiselle, de trouver ma justification dans les mesmes pieces, p78 par lesquelles on me pensoit convaincre. Ces deux arcs de couleur noire, dont il est parlé dans les stances du garçon, montrent qu' elles n' estoient pas pour la demoiselle. Elle merite ce nom-là, aussi bien que Mademoiselle De Neuf-Vic, et je vous asseure que les tablettes sont venuës en ses mains de la mesme sorte. L' affaire de Mademoiselle Mandat est encore plus innocente, et si vous en avez ouvert des lettres, c' est une grande meschanceté que de m' en faire tant la guerre. J' ay leu, neantmoins, avec honte, les stances que vous m' avez envoyées, et je me trouve bien plus coulpable d' avoir fait de mauvais vers, que de mauvaises galanteries. Cela m' a fait voir que depuis que Monsieur De Chaudebonne m' a réengendré avec madame, ou Mademoiselle De Ramboüillet, j' ay pris d' eux un autre esprit, et que j' estois un sot garçon en ce temps, ou Mademoiselle Duplessis dit, que j' estois si joly. Mais, mademoiselle, quand on me voudra faire de ces affrons, je vous supplie de ne vous en point charger. On mande à vostre mary , qu' il ait bien du soin de moy, et qu' il m' enveloppe dans de la soye et dans du cotton ; et on fait en mesme temps tout ce qu' on peut pour me faire mourir. Je trouve l' avis de Mademoiselle De Bourbon excellent, de me conserver dans du succre : mais il en faudroit beaucoup pour adoucir tant d' amertumes, et j' aurois apres cela le goust des petits citrons confits. Avec mille graces tres-humbles, je ne puis reconnoistre l' extréme honneur qu' elle me fait de se souvenir de moy. Je p79 souhaitte de tout mon coeur que cette Aurore (car ce nom que vous luy donnez luy vient bien) soit suivie d' un aussi beau jour qu' elle le merite, et que tous ceux de sa vie soient exempts de nuages, et aussi clairs et sereins que son visage et son esprit. Je baise tres-humblement les mains, et avec toute la passion que je dois à Madame De Clermont, et à mesdemoiselles ses filles. Je remercie tres-humblement Monsieur Godeau, des vers qu' il m' a envoyez, je les ay trouvez comme le reste de ses ouvrages, lesquels je relis tous les jours, et je n' estudie quasi plus que dans les choses qu' il a faites. LETTRE 25 A MLLE PAULET p80 Mademoiselle, je reçeus, il y a un mois, une lettre que vous me faisiez l' honneur de m' escrire, du 20 janvier ; le dernier ordinaire m' en a apporté une autre du 26 du mois passé, et j' ay eu avec toutes les deux, beaucoup de papiers qu' il vous a pleu m' envoyer. Vous pouvez juger qu' il n' est pas raisonnable, quoy que vous disiez que je reforme les loüanges que je vous donne, ny que je commence à dire moins de bien de vous, lors que j' en reçois le plus. Je ne pûs pas respondre à la premiere, pource que j' estois malade au temps que le courrier partit ; et comme les joyes des miserables ne durent guere, le lendemain que je l' eus reçeuë ma colique me reprit, à laquelle je ne songeois plus, et je payay avec dix-sept jours de douleur, un jour de contentement. Madame De Clermon me fait un honneur que je ne sçaurois meriter, et je ressens comme je dois, l' extréme obligation que je luy ay. Mais je ne croiray pas qu' elle n' ayme tant qu' elle dit, ni que j' aye beaucoup de part en ses prieres, si je continuë à avoir si peu de santé, et si peu de fortune. C' en est une, au reste, pour moy, plus grande que je ne sçaurois jamais esperer, p81 que la dame que vous sçavez que je mets tousjours au dessus de toutes les autres, veüille avoir soin de ce qui me regarde. Il n' y a point d' oracle que je tienne plus certain que sa prevoyance, et je reçois ses conseils et ses commandemens, comme s' ils me venoient du ciel. Quoy que je ne trouve point dans mon esprit d' assez haute place pour elle, je la puis asseurer, que je l' y ay tenuë tousjours presente dans tout ce qui m' est arrivé. Elle m' a souvent consolé dans mes plus sensibles desplaisirs, et la partie de mon ame où elle estoit, a esté exempte des troubles et des desordres où mes miseres m' ont mis. Je la revere comme la plus noble, la plus belle, et la plus parfaite chose que j' aye jamais veuë. Mais tout le respect et toute la veneration que j' ay pour elle, ne peuvent empescher qu' avec cela je ne l' ayme tendrement, comme la meilleure personne qui soit au monde. J' advouë que mademoiselle sa fille n' est guere moins bonne, s' il est vray, comme vous dites, mademoiselle, qu' elle se souvienne de moy. Je voudrois bien payer en quelque sorte cét honneur, mais il me semble que ce n' est pas assez d' un coeur pour madame sa mere, et pour elle, et que quand l' une y a pris sa part il en reste trop peu pour l' autre. La faveur que me font trois si excellentes personnes, me soulage de toutes mes peines, et m' en donne quand et quand une nouvelle de ne pouvoir jamais m' en rendre digne, ni tesmoigner comme je voudrois, le ressentiment que j' en ay. Puisque cela merite des graces infinies, je vous supplie p82 tres-humblement, mademoiselle, d' employer les vostres, et cette eloquence qui vous est si naturelle, pour les remercier ; et assistez-moy en ce besoin, vous qui m' estes tousjours si secourable. Quand je songe que vous et elles me faites l' honneur de vous ressouvenir de moy, je m' estonne qu' estant si heureux en cela, je sois si mal-heureux d' ailleurs, et qu' il puisse arriver tant de mal à un homme qui a tant d' anges tutelaires. Je n' ay encore pû resoudre lequel est le plus grand, du bon-heur d' en estre aymé, ou du mal-heur d' en estre absent, et je trouve qu' il n' y a personne que l' on puisse tant envier que moy, ny que l' on doive tant plaindre. J' ay encore plus de raison de dire cecy, si je ne me trompe point en lisant vostre lettre ; et s' il est vray que la dame, dont vous défendez tant la generosité, sans que l' on l' accuse, m' ait fait l' honneur de m' escrire, je reçois doucement toutes les reprimendes que vous me faites sur ce sujet. Je vous supplie pourtant de croire que mon dessein n' a pas esté de me plaindre particulierement d' elle ; mais n' ayant receu des recommandations que de deux ou trois personnes, je me plaignois en general de toutes les autres de qui je n' avois pas ouy un mot depuis que je suis icy. Il est vray qu' elle auroit, ce me semble, plus de tort que pas une, elle qui a la plus grande memoire du monde, d' en manquer seulement pour ses amis, et sa pensée ayant passé beaucoup de fois les Pyrenées pour Alcidalis ; et pour imaginer en Espagne des personnes qui n' y furent jamais, j' aurois sujet de m' estonner qu' elle ne p83 songeast pas à celles, qui y sont, et qui sont à elle. Que si elle m' a fait l' honneur que vous dites, elle a beaucoup passé mon esperance, et fait bien davantage pour moy que je n' eusse osé demander. Mais cela ayant esté, c' est une perte à laquelle je ne me puis resoudre. Je sçay, mademoiselle, que sans que je vous en die rien, vous imaginerez bien avec quel regret je la souffre. Mais vous qui prenez la peine de m' envoyer les lettres de Balzac, et la copie de toutes les belles choses, vous ne devriez pas, ce me semble, oublier celle là. J' ay veu avec beaucoup de plaisir ce qu' on luy a envoyé sur la mort du roy de Suede, et je suis bien aise de voir que les beaux esprits luy rendent tousjours l' hommage et la reconnoissance qu' ils luy doivent. Le sonnet m' a semblé fort beau, et la lettre fort galante. J' y ay remarqué que celuy qui l' a fait, devoit bien connoistre l' humeur de la personne à qui il escrivoit, puis qu' ayant perdu un amant, il ne luy en dit pas un mot de consolation. De bonne fortune pour nous, elle est plus tendre pour ses amis, et puis-qu' elle se souvient de celuy qui est le moindre des siens, et qui mesme ne sçauroit jamais meriter ce nom, tous les autres sont en seureté. Pour moy, quoy que j' aye oüy dire quelquesfois à cét homme que vous dites qui est si severe, et pour qui je n' ose rien mettre icy, j' ay creu qu' il estoit impossible qu' une personne, qui fait naistre de l' amitié en tous ceux qui la voyent, n' en eust point en elle, et qu' ayant reçeu tant d' excellentes qualitez de madame sa mere, elle n' eust p84 point une des plus belles, d' estre la meilleure amie du monde. Vous voyez, mademoiselle, comme je me sçay corriger des fautes dont vous me reprenez. J' ay creu les avoir reparées par ce que je viens de dire, et avoir satisfait aux reproches que vous me faisiez de vous loüer à son prejudice. J' ay mieux aymé me desdire de ce que j' avois pensé d' elle, que de ce que j' avois dit de vous, et il m' a esté plus aisé d' augmenter ses loüanges, que de retrancher les vostres. J' ay reçeu vostre Judith de fort bon coeur ; je dis de fort bon coeur, pource qu' elle le merite, et aussi pour l' amour de vous. Car je pense que vous aymez particulierement cette histoire, et que vous estes bien-aise de voir une action de sang, et de meurtre, approuvée dans l' escriture. Je n' ay pû m' empescher en la lisant, de m' imaginer que je vous voyois tenant une espée dans une main, et la teste de Monsieur De Saint B dans l' autre. Vous me dites que celuy qui l' a faite, est le mesme qui a traduit les epistres de S Paul. Vous ne songez pas, mademoiselle, qu' une personne qui a eu tant de maladies, et de desplaisirs, doit avoir perdu la memoire de beaucoup de choses, principalement occupant tout ce qui luy reste en des sujets où elle est si bien employée. Vous m' avez mis en une pareille peine dans une autre lettre, en me disant que vostre serviteur me fait ses recommandations ; quel moyen de deviner cela ? D' abord je me suis imaginé que c' estoit un cardinal ; et puis un docteur en theologie ; apres j' ay pensé que ce pourroit estre un p85 marchand de la ruë Aubry Boucher, ou un commandeur de malthe, un conseiller de la cour, un poëte, ou un prevost de la ville, et il n' y a pas une condition de gens, où je n' aye trouvé quelque sujet de douter ; que si d' aventure c' est un jeune gentil-homme fort blond, et fort blanc, et qui a extrémement de l' esprit, rien ne me pouvoit arriver qui me donnast plus de contentement, que le tesmoignage qu' il me rend de se souvenir de moy, et je tascheray toute ma vie à meriter son affection par mes tres-humbles services. Dans quelque pauvreté que je sois, je voudrois qu' il m' eust cousté mille escus, et pouvoir joüer une partie à la paume aveque luy cela : n' eust pas esté impossible, si on m' eust laissé la liberté de suivre mon advis ; car j' avois resolu asseurément de retourner par Paris, et vous m' eussiez pû voir un de ces jours de la religion de Monsieur D' Aumont ; mais je me sousmets, et j' obeïs, quoy qu' avec assez de peine. Je ne puis dire asseurément quand je partiray d' icy, si dans un mois, dans deux, ou dans trois. J' y ay dit à un homme l' obligation qu' il vous avoit de vostre souvenir. Il vous remercie tres-humblement, et m' a donné charge de vous dire, qu' il est vostre tres-humble serviteur. Nous tenons nostre mesnage ensemble, et vivons dans la plus grande amitié qu' il est possible. J' en demande pardon à la dame que vous sçavez, et je luy laisse à juger, elle qui s' entend à l' advenir, ce que cela me promet, et si je ne pourray pas estre quelque jour en bonne subsistance, aussi bien p86 que luy. Voicy, mademoiselle une grande lettre, à laquelle vous n' avez que la moindre part, et où je n' ay rien dit de ce qui me touche le plus. Voila ce que c' est de ne point respondre aux galanteries que je vous escris de m' envoyer des lettres, où vous ne me parlez que de vos amies, et ne me dites quasi rien de vous. Quelque dessein pourtant que j' eusse de m' en venger, je ne puis m' empescher de declarer icy, que je redis pour vous seule, toutes les paroles d' estime et d' affection que j' ay dites pour chacune d' elles, et que je suis tout d' une autre sorte, mademoiselle, vostre, etc. De Madrid. LETTRE 26 A M. DE CHAUDEBONNE p87 Monsieur, je vous escrivis il y a dix ou douze jours, et vous remerciois de deux lettres qu' enfin j' ay receuës de vous ; si vous sçaviez le contentement qu' elles m' ont apporté, vous auriez regret de ne m' en avoir pas escrit davantage, et de ne m' avoir pas donné cette consolation en un temps où j' en avois tant de besoin. Madrid, qui est le plus agreable lieu du monde pour les sains et les desbauchez, est le plus ennuyeux pour les gens de bien, et pour les malades ; et lors que le caresme empesche les comedies, je ne sçache pas qu' il y ait un seul plaisir dont on puisse jouyr en conscience. L' ennuy et la solitude où je m' y suis trouvé, ont fait au moins en moy un bon effet, car ils m' ont reconcilié avec les livres que j' avois quittez depuis quelque temps, et ne trouvant point icy d' autres plaisirs, j' ay esté contraint de gouster celuy de la lecture. Preparez-vous donc, monsieur, à me voir quasi aussi philosophe que vous, et imaginez-vous combien doit avoir profité un homme qui durant sept mois n' a fait autre chose que d' estudier ou d' estre malade. p88 Que s' il est vray qu' une des principales fins de la philosophie, est le mespris de la vie, il n' y a point de si bon maistre que la colique, et Socrate ni Platon ne persuadent pas si puissamment. Elle m' a donné depuis peu une leçon de dix sept jours, dont il me souviendra long-temps, et m' a fait considerer beaucoup de fois combien nous sommes foibles, puis-qu' il ne faut que trois grains de sable pour nous abbattre. Que si elle me fait estre de quelque secte ; ce ne sera pas de celle qui maintient, que la douleur n' est point mal, et que le sage est tousjours heureux. Mais quoy qui m' arrive, monsieur, je ne sçaurois estre ni l' un ni l' autre, sans estre aupres de vous, et rien ne me peut tant ayder pour tous les deux, que vostre exemple, et vostre presence. Je ne sçaurois pourtant dire quand je sortiray d' icy, et attendant de l' argent et des hommes qui viennent par la mer, j' ay peur d' y demeurer plus que je ne voudrois, car c e sont deux choses qui ne viennent pas tousjours à point-nommé. Je vous supplie donc tres-humblement, de ne m' y pas oublier si long temps que vous avez fait, et de me tesmoigner en me faisant l' honneur de m' escrire, que vous reconnoissez la vraye affection avec laquelle je suis, monsieur, vostre, etc. ETTRE 27 A MLLE PAULET p89 Mademoiselle, puisque la faveur que vous m' avez faite de m' écrire, ne pouvoit recevoir de prix, et qu' il n' estoit pas en moy de la meriter, vous ne la deviez pas discontinuër, quoy que j' aye tesmoigné de manquer à la reconnoistre. L' estat où j' estois il y a deux mois, me contraignit de laisser partir l' ordinaire sans vous escrire, et si cela a esté cause, comme il y a apparence, que celuy-cy ne m' ait point apporté de vos lettres, je vous asseure que c' est le plus grand mal que ma colique m' ait jamais fait. Puis-qu' elles me sont si necessaires, ne refusez pas, s' il vous plaist, mademoiselle, de me donner secours, et vous qui estes si charitable pour ceux qui sont en affliction, tesmoignez de l' estre pour une personne qui en a de tant de sortes. Vous y estes davantage obligée, puisque la plus grande des miennes, et à laquelle je sçay moins resister, est de me voir esloigné de vous. Que si avec ce regret, j' en ay quelque autre sensible, c' est pour des personnes que vous n' aymez pas moins que vous-mesme. Je vous supplie tres-humblement de leur dire souvent, que la passion que j' ay pour elles, ne se peut dire, et p90 conservez-moy tousjours quelque place dans leur esprit, vous qui y en avez une si grande, afin qu' aumoins nous puissions estre là ensemble, si nous ne le pouvons ailleurs. Pour vous, mademoiselle, je vous supplie encore une fois, de ne me point abandonner ; l' honneur de recevoir de vos lettres, est un bien que je n' eusse pû esperer, mais dont je ne me sçaurois plus passer, à cette heure que j' y suis accoustumé. Ne me l' ostez donc pas, apres me l' avoir donné si genereusement, et n' allez pas en cela contre deux vertus qui vous sont si naturelles, la liberalité, et la constance ; n' estant pas en mon pouvoir de payer cette obligation, au moins je feray des souhaits pour cela, et ne demanderay jamais rien de si bon coeur à la fortune, que de vous pouvoir tesmoigner que je suis beaucoup plus que je ne le dis, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 28 A MLLE PAULET p91 Mademoiselle, rien ne peut estre dans vos lettres plus agreable qu' elles-mesmes : j' ay trouvé dés le commencement de la vostre, ce que vous ne me vouliez faire esperer qu' à la fin, et vous m' avez donné le contentement que vous me promettiez d' ailleurs. Il est à croire que vous n' avez pas leu ce qui y estoit adjousté d' une autre main, et que vous qui ne m' envoyez que de l' or, et des pierreries, ou des paroles qui valent mieux que cela, n' auriez pas voulu m' envoyer des injures. J' advouë pourtant, que je merite en quelque sorte celle que l' on m' a escrite, et que je ne suis guere galant, puisque je n' ay pas la hardiesse de l' estre avec vous. C' est une honte extréme, que je vous aye escrit tant de longues lettres, sans qu' il y ait tien eu de ce stile, dont une de vos amies dit, qu' il luy semble que c' est toute poësie ; et qu' estant esloigné de vous de tant de lieuës, je n' ose encore vous rien dire de ce que je pense. Mais je ne veux plus me deshonnorer pour l' amour de vous, et si vous ne me faites faire des satisfactions de ce reproche ; je suis resolu de vous escrire des lettres toutes pures d' amour, pleines de p92 feux, de fleches et de coeurs navrez, et je feray tant de galanteries, que l' on se repentira de m' avoir offencé. Dés cette heure mesme, j' ay toutes les peines du monde de m' en empescher, et je ne trouve point d' autre moyen pour me retenir, que de songer à cette excellente personne, dont j' ay appris à prévoir en chaque chose tous les inconveniens qu' il y a à craindre, et dont le seul ressouvenir m' oblige à estre respectueux et prudent. Vous, mademoiselle, qui sçavez tout ce qui se passe en mon esprit, je vous supplie tres-humblement de luy dire de quelle sorte elle y est, et avec quel ressentiment, et quelle veritable affection je paye l' honneur qu' elle me fait. Vous pouvez, ce me semble, estant aussi bonne que vous estes, obliger de la mesme sorte Madame De Clermont, à continuer de m' aymer, et de prier Dieu pour moy. Je feray de mon costé tout ce qui me sera possible pour me rendre digne des graces qu' elle me peut obtenir, et il est difficile qu' un homme que vous preschez, et pour qui elle prie, ne se convertisse point. Mais qu' elle sçache, s' il vous plaist, que je demande encore plus son affection que ses prieres ; et quoy que je croye qu' elle me peut rendre sainct, constant, et heureux, je ne desire pas tant tout cela, que d' estre aymé d' elle. J' ay leu avec des sentimens de joye qui ne se peuvent exprimer ce que vous me dites de la divine personne devant qui je fis une fois mon epitaphe. Je la puis asseurer, que lors que j' avois deux esventails dans la gorge, et que j' estois entre les mains de mes plus grandes p93 ennemies, je n' estois pas plus à plaindre que je le suis, et qu' il est plus à souhaiter de mourir en sa presence, que de vivre loin d' elle. Apres l' extréme honneur qu' elle me fait, il ne me resteroit plus rien à desirer pour ma gloire, si ce n' est que j' eusse esté si heureux, que la demoiselle que l' on voulut enlever une fois à Lima, se fust souvenuë de moy. Mais le ciel veut que madame sa mere soit tousjours au monde sans pareille, et que si d' aventure il y a quelque chose d' aussi beau qu' elle, il n' y ait au moins rien d' aussi bon. Il me semble que celle pour qui je fis une fois rire les driades, Madame De C (je croy qu' il n' y auroit pas danger de mettre son nom tout du long) ne devroit pas estre si animée contre les rebelles, qu' elle ne me fist l' honneur de se souvenir quelquesfois de moy. S' il est vray ce que l' on dit, que nous l' ayons voulu enlever, ç' aura esté de la mesme sorte que les grecs ravirent l' image de Pallas du pouvoir de leurs ennemis, et sur la creance que l' on a eu, que le bon-heur et la victoire se trouveroient tousjours du party où elle seroit. Mais enfin, je n' ay rien sçeu de ce dessein ; elle sçait que si j' en ay eu pour elle, ç' a esté par la bonne voye, et elle se peut souvenir que ma recherche a esté tousjours pleine de respect et d' honneur. Tout de bon, quelque passion que j' aye pour nos affaires, je ne puis m' empescher d' en avoir pour elle. Toutes les fois que je la considere, j' arreste mes souhaits, et j' ay de la peine à estre assez affectionné à mon party. J' ay esté plus genereux à la loüer, qu' elle p94 ne l' est à se souvenir de moy. Il n' y a pas huict jours que je l' ay sceu icy representer si semblable à elle-mesme, que je la fis aymer, ou au moins estimer extrémement, à un homme qui ne doit pas vouloir du bien à tous ses parens. Je suis tres-humble serviteur de vostre serviteur, et je l' asseure qu' il n' a pas plus de passion pour vous, que j' en ay pour luy. Vous me dites, mademoiselle, qu' il n' y en a un des vostres qui ne se soucie plus de personne que de moy, et que cela merite bien que je m' en tienne extrémement obligé : mais cela meritoit bien aussi que vous me fissiez entendre plus clairement quel il est. Pleust à Dieu que ce fust celuy que je voudrois ; je serois consolé de toutes choses. Vous devinerez bien pour qui je fais ce souhait. Je ne sçay s' il y a du hazard à luy parler de moy : mais je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, que cela ne vous arreste pas. Quelque mine qu' il fasse, il ne le faut pas tant craindre, il est meilleur que l' on ne pense : au moins je connois cela de luy, qu' il luy est impossible de n' aymer pas ceux qui l' ayment. J' ay eu envie beaucoup de fois, de luy envoyer demy-douzaine d' espagnoles, des plus belles, et des plus brillantes. Ne vous scandalisez pas, mademoiselle, ce sont des lames ; et si en passant par Grenade, je puis trouver quelque jolie sarazine, je ne manqueray pas de la luy faire tenir. Je croy que je prendray ce chemin en partant d' icy, et pour suivre les conseils, ou plustost les commandemens que j' ay reçeus, je me destourneray de deux cens lieuës, et en p95 feray cinq cens de mer. Le peril et l' incommodité qu' il y a, ne me fasche pas tant, que le regret de ne pas passer par la France. Quoy que je me sois engagé il y a long-temps à le promettre, j' auray une peine extréme à le tenir, et jamais resolution ne m' a tant cousté à prendre. Si on m' eust laissé en ma liberté, j' eusse pris le grand chemin, avec la mesme franchise et la mesme seureté que tousjours, et je fusse allé d' icy droit au Bourg La Reine. Au moins j' eusse eu le plaisir de passer encore une nuict à Paris, et j' avois resolu de vous donner en passant de la ravegarde , et de la raoussette ; mais je vous dis fort fort, ma foy . Je pense qu' en me dissuadant ce dessein, et en ayant peur pour moy, on a eu peur de moy aussi, et que l' on s' est imaginé que l' on le sçauroit au bureau d' adresse, et que je me fourrerois estourdiment parmy tout le monde. Mais j' avois resolu d' en user plus discretement. Je me fusse contenté de donner des serenades à trois ou quatre personnes, faire cinq ou six hurlades, et puis passer ; mais il faut obeïr, et croire que ce que l' on nous commande est le meilleur. On me doit sçavoir gré pourtant de cette sousmission, laquelle, ce me semble est tout à la fois obeïssance et sacrifice. Au moins, on ne me doit plus reprocher que je sois obstiné, puisque je ne l' ay pas esté en cette occasion. Cela, et prendre tant de plaisir à escrire, que je ne puisse plus achever mes lettres, sont deux notables changemens en moy. Pardonnez-moy l' un pour l' amour de l' autre, p96 et souvenez-vous quelquefois, je vous supplie, que je suis de tout mon coeur, mademoiselle, vostre, etc. De Madrid. Je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, de me permettre de respondre deux ou trois mots, le plus doucement que je pourray, à la personne qui m' a attaqué dans vostre lettre. J' ay cherché long-temps dans mon esprit, qui pouvoit estre ce petit homme, de qui on me dit de si grandes choses, et que l' on met si fort au dessus et au dessous de moy. Ce ne peut pas estre Monsieur Du Vigean, car je ne suis que de deux doigts plus grand que luy, et il n' est que dix fois plus galant que moy. Apres y avoir bien pensé, il m' a semblé que cela sent extrémement sa fable, et qu' il n' est pas possible qu' il y ait au monde un homme si petit, ni si galant. Je vous supplie tres humblement, mademoiselle, de m' en faire sçavoir la verité. LETTRE 29 A MLLE DE RAMBOÜILLET p97 Mademoiselle, si vostre autre lettre estoit de la sorte de celle que j' ay reçeuë, ce n' a pas esté pour moy un si grand mal-heur de la perdre ; et il eust esté à souhaitter qu' encore à cette seconde fois, j' eusse sçeu seulement, sans en voir autre chose, que vous m' aviez fait l' honneur de m' escrire. Ayant leu ce que vous me mandez, que vous aviez eu de la peine à hazarder vos complimens, j' en attendois quelques-uns, et en suite de cela je n' en ay point trouvé d' autres, sinon que vous me faites souvenir que je suis petit, et que vous m' asseurez que je ne suis gueres galant. Si vous n' aviez, mademoiselle, que ceux-là à me faire, il n' estoit point besoin de les mettre sous la protection de la plus vaillante fille de France ; encore qu' ils eussent esté trouvez, on ne vous eust pas accusée par là de favoriser les rebelles, et de la façon que vostre lettre estoit escrite, vous ne deviez rien craindre, sinon qu' elle me fust renduë. Apres avoir eu tant d' envie d' en avoir une des vostres, qu' il est vray que j' employois tous mes desirs en cela, lors qu' il me restoit tant d' autres choses à souhaiter ; p98 vous prenez la peine d' escrire cinq ou six lignes où vous-vous plaignez de ce que la fortune ose s' attaquer aux choses qui sortent de vos mains. Et pour ce qui est de moy ; il y a icy un homme plus petit que vous d' une coudée, et je vous jure mille fois plus galant . Voila une belle lettre de consolation, apres avoir esté tant attenduë, et des paroles bien choisies pour me faire oublier tant de sortes d' afflictions ! Je pense, mademoiselle, vous l' avoir dit quelquesfois, vous estes beaucoup plus propre à escrire un cartel qu' une lettre. Il ne vous reste plus, apres cela, que d' adjouster, que vous soustiendrez en la cour de Trebizonde, ce que vous venez d' escrire, et signer Alastraxerée. Est-il possible qu' ayant tant de merveilleuses qualitez, et tant de pouvoir sur moy, vous ne vous serviez de l' un ni de l' autre, que pour me faire du mal, et que vous soyez de ces fées qui ne se plaisent qu' à nuire, et à gaster le bien que font les autres : apres que Mademoiselle Paulet m' a escrit une belle et obligeante lettre ; que madame la marquise m' asseure par elle de l' honneur de son amitié ; que Madame De Clermont me promet des prieres ; et que mesme la plus rare et la plus parfaite personne du monde m' honore de son souvenir ; vous venez la derniere troubler la joye de tout cela, et défaire ce qu' elles ont fait en ma faveur. Cela est estrange, que les Pyrenées, qui servent de bornes à deux grands royaumes, ne me puissent défendre de vous. Sans que mes malheurs vous puissent adoucir, vous venez me persecuter au bout p99 du monde, et me tourmenter mesme plus que ma mauvaise fortune. En un temps où mes meilleurs amis n' oseroient avoir commerce aveque moy, et auquel c' est se mettre en peril que de m' escrire ; vous passez par dessus toutes sortes de considerations, pour me dire que vous ne me trouvez gueres galant, et qu' il y a un nain qui vous plaist mille fois plus que moy. Il me semble, mademoiselle, que j' aurois sujet de gronder de cela, et de faire toutes ces plaintes : mais pour ne pas confirmer ce que vous dites de moy, et ne pas montrer que je suis peu galant, de ne pas bien recevoir tout ce qui vient d' une si bonne part ; je vous diray, mademoiselle, que je croyois que mes maux ne pouvoient recevoir de soulagement, et ils ont esté appaisez dés que j' ay leu ce que vous m' avez fait l' honneur de m' escrire. Ce n' est pas que j' eusse mal-jugé de leur grandeur ; mais c' est que rien ne vous est impossible, et que vous pouvez donner remede aux choses qui n' en ont point. Je m' estonne pourtant, qu' en ne disant que du mal de moy, vous ayez pû me faire tant de bien : et que, sans m' arrester à ce que vous me mandez, j' aye esté content en voyant seulement vostre caractere. Ceux de la magie ne font pas des effets plus merveilleux : et cela fait voir, que vous sçavez, aussi bien qu' elle, donner aux paroles une vertu secrette, et une autre force que celle qu' elles ont d' elles-mesmes. Qu' en me reprochant quelques defauts, vous m' ayez osté tous p100 mes desplaisirs, et que j' aye eu du contentement à lire que vous en estimiez un autre plus que moy, c' est une merveille que je ne puis comprendre ! Mais il y a long-temps, mademoiselle, que je ne cherche plus de cause naturelle en la pluspart de ce qui est de vous. Je sçay qu' une personne qui est pleine de miracles en peut bien-faire quelques-uns : mais quelques grands que soient les vostres, le plus estrange que vous ayez jamais fait, est d' avoir donné de la joye à une personne qui est en l' estat où je suis, et d' avoir rendu heureux un homme qui est tout-ensemble, pauvre, banny, et malade. En cela, vous faites voir que la fortune, qui a le monde sous ses pieds, est dessous les vostres, et que vous pouvez donner grace à ceux qu' elle condamne à estre malheureux. Aussi, pourveu que je vous aye favorable, il ne m' importe que les estoilles me soient contraires ; et quoy qu' elles soient toutes conjurées à ma ruine, si vous me voulez défendre, je croiray que la meilleure partie du ciel est pour moy. N' abandonnez pas, s' il vous plaist, mademoiselle, une personne qui a tant de confiance en vous. Il suffit, pour me rendre heureux, que vous vouliez que je le sois ; et si dans vostre coeur seulement vous me desirez du bien, je sentiray dés icy des effets de vos pensées et de vos souhaits. Vous estes obligée d' en faire quelques-uns pour moy, car je vous jure que tous les miens sont pour vous, et que les plus passionnez que je fais, c' est que vous ayez tout ce que vostre beauté et vostre vertu meritent. Il est vray que mon interest se rencontre p101 aussi là dedans : car si cela estoit, il n' y auroit plus de party different, ni de division dans le monde, tous les hommes n' auroient qu' une volonté, et toute la terre vous obeïroit. C' est pour vous apprendre, mademoiselle, à regarder une autrefois comme vous parlez, et que je ne suis pas si peu galant que vous dites. Que si vous voulez que je vous croye, faites faire à vostre petit homme une lettre mille fois plus galante que celle-cy. Mais quand il auroit cét advantage sur moy, il m' en resteroit un autre que je n' estime pas moins ; c' est qu' asseurément je suis mille fois plus que luy, et plus que tout autre, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 30 A MLLE PAULET p102 Mademoiselle, s' il ne m' est pas bien-seant d' avoir quelque contentement en ne vous voyant pas, ce m' est au moins quelque excuse, de ce que je n' en ay pas un que vous ne me donniez. C' est vous qui faites icy toutes mes joyes, et quoy que j' aye esté voir depuis peu l' Escurial, et l' Aranjuez, et que je me sois trouvé à des festes de taureaux et de cannas, je n' aurois rien veu d' agreable en Espagne, si je n' y avois receu de vos lettres. Vos soins m' ostent la plus grande partie des miens, et j' oublie que je sois mal-heureux, quand je songe que vous ne m' avez pas oublié. Cette obligation est si grande, que je doute qu' un autre que moy y pust satisfaire. Mais s' il vous plaist d' y songer, vous trouverez qu' il y a long-temps que j' ay payé tout cela par advance ; et dés le moment que j' ay eu l' honneur de vous connoistre, il ne s' est point passé de jour que je n' aye merité tout le bien que vous me sçauriez jamais faire. Je sçay bien, mademoiselle, que vous n' attribuërez pas cecy à vanité, mais à une estime extréme de la passion avec laquelle je vous honore, et à une créance que j' ay, qu' une affection parfaite vaut mieux que toutes choses. p103 Celle que j' ay à vous servir est à un si haut poinct, qu' il n' y a plus que la vostre qui la puisse recompenser ; et quand vous m' auriez donné cent fois la vie, et avec elle tous les biens du monde, vous me devrez toûjours beaucoup de reste, tant que vous ne m' aymerez pas. Et certes, en cela au moins, estes-vous bien juste, que ne me pouvant donner ce qui m' est deû, vous taschez à me contenter d' ailleurs, et à couvrir une injustice avec beaucoup de civilité. Mais toutes les belles paroles ne valent pas un peu de volonté ; et s' il y en avoit quelques-unes qui pûssent estre de ce prix-là, ce seroient sans doute les vostres, et vous n' auriez pas besoin d' employer celles des autres pour cela. Je suis surpris toutes les fois qu' en recevant de vous un gros paquet, je trouve qu' il n' y a qu' une petite lettre, et que ce qui est de vostre main, ne fait que la moindre partie de ce qui vient de vostre part. Comme il me souvient que je n' ay quasi jamais eu l' honneur de vous voir chez vous, qu' il n' y ait eu cinq ou six personnes dans vostre chambre, vous avez trouvé moyen d' en mettre autant dans vos lettres, et de ne me plus escrire qu' en public. Ne croyez pas pourtant m' obliger par là à vous parler avec moins de hardiesse ; je prendray pour confidens ceux qu' il semble que vous me vouliez donner pour juges, et j' aymerois mieux leur declarer mon secret, que de vous le cacher. Mais pour parler serieusement (car je sçay bien, mademoiselle, que vous ne voudriez pas que j' eusse dit ainsi tout ce que vous venez de lire) au lieu de me plaindre de cela, p104 j' ay à vous en rendre mille graces tres humbles, et à vous remercier de l' extréme honneur que vous me faites recevoir de tant d' honnestes personnes, et que je ne pourrois jamais meriter sans vous. Je vous advoüe que je ne puis souhaitter de plus grand contentement, que de voir de vos lettres : mais je suis bien-aise qu' en cela vous passiez mes souhaits, et que vous me fassiez plus de bien que je n' en sçaurois desirer. Si je ne me trompe, j' ay reconnu dans vostre derniere, quelques lignes de la meilleure main du monde, et je les ay reçeuës avec la mesme veneration que l' on recueilloit les fueilles où la sybille escrivoit ses oracles. J' estime plus ces quatre vers, que toutes les oeuvres de Malherbe, et moy qui en ay veu autresfois d' amour, et qui estoient à ma loüange, je vous asseure que je n' ay jamais leu de poësie qui m' ait esté si agreable. Je ne sçay de quelle sorte est l' affection que j' ay pour cette personne, mais je n' entens ni ne voy rien de sa part, qui ne me touche jusqu' au fonds de l' âme, et je ne puis comprendre comment il arrive, que l' estime et le respect fassent en moy les mesmes effets qu' une passion bien violente. Quoy que vous ne me disiez rien de Madame De Clermont, je suis asseuré qu' elle ne peut m' avoir oublié, et je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, de me faire la faveur de luy dire, que pour me rendre digne de son affection, je tasche tous les jours à devenir meilleur. Les sermons que vous me faites, et les livres que vous m' envoyez, ne me servent pas peu à cela. Je vous remercie du p105 pseaume ; mais pourquoy m' envoyer en l' estat où je suis, des choses si tristes ? Et quelle meilleure paraphrase peut-on voir du miserere , que moy mesme ? J' ay eu enfin les epistres de Saint Paul. Les deux livres, que vous m' avez envoyé l' un au mois de decembre, et l' autre depuis six semaines, me sont arrivez en un mesme jour ; et à ce que je puis juger cette personne que vous m' avez fait si petit, est un des plus grands hommes de France. La preface, entre autres choses, m' a semblé parfaitement belle, et j' ay eu un extréme plaisir à la lire. J' en dirois davantage, mais je ne puis rien admirer pour cette heure, que Mademoiselle De Ramboüillet. Je vous l' avoüeray franchement, mademoiselle, soit que ce soit stupidité ou presomption ; j' avois veu sans jalousie, toutes les belles choses que jusques icy vous aviez eu soin de me faire voir : mais quand j' eus achevé de lire la response de l' infante fortune à Messire Lac, je fus en peine qui la pouvoit avoir faite, et eus, sans mentir, un extréme dépit de ce que c' estoit un autre que moy. Je cherchay long-temps parmy les personnes plus galantes, qui en seroit l' autheur, sans jamais pouvoir m' en imaginer pas une : mais quand j' eus trouvé dans vostre lettre, qui c' estoit (car je la garde tousjours pour la derniere) je vous confesse que j' eus une des grandes joyes que j' aye euë il y a long-temps. J' eus un extréme soulagement, et fus consolé de sçavoir, que cette gloire estoit deuë à une personne que j' honorois déja tant, et à qui j' ay donné une si grande partie de mon p106 esprit, que je puis douter si c' est du sien ou du mien, qu' elle s' est servie à faire une si jolie lettre. Tout de bon, il semble qu' elle ait celuy de tout le monde, à voir comme elle est née à toute chose, et outre que personne n' en a tant qu' elle, il n' y en a point qui ait tant de differens lustres, ni qui soit si beau à toutes sortes de jours, comme le sien. Peut-estre qu' elle le trouvera mauvais, mais je ne puis m' empescher de vous dire, que j' ay pensé demeurer dans cette mesme incredulité où je fus une fois pour un autre miracle de son esprit ; et je ne pouvois croire qu' il fust possible, qu' elle eust rencontré à escrire si bien de cette sorte, n' ayant jamais leu de cette maniere de livres. Mais c' est par foy qu' il la faut connoistre, et non pas par raison ; et comme elle compose des histoires, où toutes les passions sont representées, sans que jamais elle en ait esprouvé pas une : qu' elle fait la description de l' Italie et de l' Espagne, sans en avoir veu la carte de sa vie : et qu' elle connoist toute la terre, n' ayant jamais esté que jusqu' à Chartres, de la mesme sorte, sans avoir veu de vieux romans, elle parle le langage de Lancelot Du Lac, mieux que n' eust sçeu faire la Reyne Geniévre ; et je croy qu' elle parleroit arabe, si elle l' avoit entrepris. Il faut advoüer que c' est une personne bien difficile à comprendre, et que si Madame De Ramboüillet est la plus parfaite chose du monde, mademoiselle sa fille est la plus admirable. Entendez tousjours, s' il vous plaist, mademoiselle, les loüanges que je donne, avec la restriction que je dois mettre, vous p107 connoissant, comme je fais. C' a esté, au reste un grand bon-heur pour moy, de n' avoir veu ce tesmoignage de son esprit, qu' en un temps où j' en ay un autre de sa civilité. Car ce m' eust esté une extréme peine de ne pas aymer une personne qu' il m' est force de tant estimer. Les cinq ou six lignes qu' elle m' a fait l' honneur de m' escrire, ont esté reçeuës de moy avec tout le respect, l' affection et la joye qu' elle peut penser, et ont effacé le ressentiment que j' avois de l' autre lettre. C' est un des advantages que les meschantes personnes ont sur celles qui ne le sont pas, que toutes les bontez qu' elles font sont beaucoup mieux reçeuës, et qu' il semble que la rareté donne encore quelque prix à l' action. Quoy que je sçache qu' elle ne m' ait fait cette faveur, que pour me faire mieux sentir un dépit dans quelque temps, je ne puis pas m' empescher de m' y laisser attraper, et je l' ayme, pour cette heure, autant que si c' estoit la meilleure personne du monde. Pour ce qui est des reproches qu' elle reserve à me faire quelque jour, cette menace ne me fait pas moins desirer d' avoir l' honneur de la voir, et je me sçauray défendre de sorte qu' elle connoistra que j' ay merité dans les choses mesmes où elle croit que j' aye failly. Parmy une infinité de choses qui m' ont donné beaucoup de contentement dans vostre lettre, j' y ay veu avec une joye tres-particuliere, ce que vous me mandez ; que lors que vous m' escrivistes, un honneste homme se faschoit de se retirer à une heure apres minuict sans m' avoir veu. Il y a long-temps que p108 je desirois ardemment un tesmoignage de l' honneur de son souvenir. Je ne craindray point de vous dire, qu' il n' y a point d' homme au monde que je respecte tant que luy : mais je n' oserois vous avoüer combien je l' ayme, de peur que l' interest de vostre mary , ne vous le fasse trouver mauvais, et que vous ne me reprochiez de regler mal mes affections. Vous qui tenez pour regle certaine, que toutes les personnes de cette sorte ne peuvent aymer, vous devez pourtant faire quelque exception pour luy : et comme je vous ay oüy dire beaucoup de fois, qu' il avoit plus de generosité que les autres, vous pouvez croire qu' il a aussi plus d' amitié. Mais quand cela ne seroit point, et qu' il m' auroit entierement oublié, il est vray qu' il ne seroit pas en ma puissance de retrancher rien de la passion que j' ay pour luy. Je ne puis non plus resister à cette inclination, qu' à celle que j' ay pour vous ; et vous ne devriez pas trouver estrange, que j' aymasse un ingrat, vous qui sçavez qu' il y a si long-temps que j' ayme une ingrate. Sans mentir, au temps mesme où je croyois qu' il ne se souvenoit point du tout de moy, je n' ay passé pas une belle nuict dans le Prade, que je ne l' y aye souhaitté. Les gros-d' eau seroient aussi beaux à faire dans Madrid que dans Paris, et si je le tenois icy, je le menerois chanter devant des portes qui s' ouvrent plus aisement que la vostre, et où nous serions mieux reçeus que nous ne l' estions chez-vous. Il y a en ce lieu certains animaux que ceux du païs nomment morenistes , qui ont la forme du corps fort agreable, p109 et la peau extrémement douce ; souples, esveillées et plaisantes, fort aisées à apprivoiser, et naturellement amies des hommes. La fraischeur de la nuict, dont elles ayment à jouïr, fait qu' en ce temps on en trouve communément dans les ruës, et selon qu' il est curieux de cette sorte de choses, je sçay qu' il seroit bien-aise d' en voir. Je vous supplie tres humblement, mademoiselle, vous qui me procurez toutes sortes de biens, d' employer tout le credit que vous avez auprés de luy, pour faire qu' il me fasse l' honneur de se souvenir de moy ; et si vous pouvez faire qu' il m' ayme, je vous donne respit de six mois pour ce que vous me devez. Je ne sçay si vostre serviteur m' a fait l' honneur de m' escrire quelque chose, je suis tousjours le sien tres-humble, avec autant de passion que jamais, et il n' y a pas trois jours que je m' enfermay dans une chambre, et qu' en souvenance de luy, je chantay une demie-heure, Pere Chambaut. Il y a au bas de vostre lettre trois escritures differentes, que je n' ay pû reconnoistre, et que je croy que je n' ay jamais connuës. J' avois resolu d' y faire respondre par trois espagnols de mes amis : mais je n' en ay pas eu le loisir, estant à la veille de mon partement. J' espere sortir d' icy dans trois ou quatre jours, pour commencer la promenade, dont je vous avois escrit, et aller voir le Portugal et l' Andalousie. Quelques-uns m' en vouloient dissuader, pour les chaleurs qu' il y aura en ce temps : mais afin de me desniaiser, je suis resolu de voir un peu le monde, et pour me remettre d' un hyver que j' ay esté p110 icy sans me chauffer, je m' en vay chercher les jours caniculaires en Afrique, et passer l' esté en un païs, où les hyrondelles passent l' hyver. Les perils que j' ay à courre en ce voyage, ne m' estonnent point, et peut-estre que j' en trouverois de plus grands aupres de vous. Il me fasche seulement que si j' y meurs, Mademoiselle De Ramboüillet aura du plaisir à dire, qu' il y avoit desja trois ans qu' elle m' avoit predit que je mourrois dans quatre. Mais, mademoiselle, une personne qui est dans vos prieres, doit esperer un meilleur succez que cela. Je ne sçay pas si j' ay encore beaucoup de temps à vivre, mais il me semble qu' il me reste beaucoup d' années à vous aymer, et mon affection estant si grande, et si parfaite, je m' imagine qu' il n' est pas possible que je cesse si-tost d' estre, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 31 A MLLE PAULET p111 Mademoiselle, il ne manque à vos fortunes que d' avoir esté criminelle d' estat, et voicy que je vous en fais naistre une belle occasion. La fortune qui n' a pas accoustumé d' en perdre pas une de vous mettre en jeu, ne manquera pas peut-estre à se servir de celle-cy. Je voy bien que je vous mets en quelque peril en vous escrivant, sans que cette consideration m' en puisse empescher. Par-là vous pouvez juger qu' il n' y a rien que je ne hazardasse pour vous faire souvenir de moy, puisque je vous hazarde vous-mesme, vous que je tiens chere et precieuse entre toutes les choses du monde. Je vous dis cecy, mademoiselle, en un temps où je ne voudrois pas mentir, mesme dans un compliment. Car, afin que vous le sçachiez, j' ay sçeu extrémement profiter de la maladie que l' on vous aura dit que j' ay euë. Elle m' a fait prendre de si bonnes resolutions, que si je ne les avois pas, je les voudrois acheter de toute ma santé. Je voy bien que vous-vous rirez de cecy, vous qui connoissez ma foiblesse, et que vous ne croirez pas que je garde de simples resolutions, moy qui ay rompu tant de voeux. Il est vray pourtant p112 que j' ay veu jusqu' icy toutes les espagnoles, comme si c' estoit encore les flamandes de Bruxelles, et que j' espere d' estre homme de bien, au lieu du monde, où il y a de plus grandes tentations, et où le diable se met sous de plus agreables formes. Dans cette grande reformation, il ne me reste qu' un scrupule, c' est qu' il me semble que je pense trop souvent en vous, et que je desire avec trop d' impatience d' avoir eu l' honneur de vous revoir. En moderant toutes mes affections, je n' ay pû encore reduire celle que je vous porte, au poinct où il nous est permis d' aymer nostre prochain, c' est à dire, autant que nous-mesmes ; et je crains que vous n' ayez plus de part en mon ame, qu' il ne faudroit en donner à une creature. Voyez, s' il vous plaist, mademoiselle, quel remede il y a à cela, ou plustost, quelle excuse il y a pour le défendre : car de remede, je croy qu' il n' y en a point, et qu' il est impossible que je ne sois pas tousjours avec toute sorte de passion, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 32 A MLLE PAULET p113 Mademoiselle, à un si grand malheur que le mien, il ne falloit pas une moindre consolation que celle que vous m' avez donnée, et j' ay receu vostre lettre comme une grace que le ciel m' envoyoit apres ma condamnation. Je ne sçaurois pas appeller d' un autre nom que celuy-là, la nouvelle qui m' a contraint de revenir icy ; et je vous asseure qu' il y a beaucoup d' arrests de mort qui sont moins rigoureux. Mais au milieu de tous mes maux, il me sieroit mal de me plaindre, puis que j' ay l' honneur d' estre dans vostre souvenir ; et l' on se peut, ce me semble, passer des faveurs de la fortune, quand on est si heureux que d' avoir des vostres. Ce sera donc par cette raison que je me consoleray de demeurer icy, et non par celle que vous me dites ; qu' il vaut mieux estre exilé en païs estranger, que d' estre captif en sa patrie. Vous ne voyez que la moitié de mon malheur, si vous ne considerez que je suis l' un et l' autre tout ensemble ; et si vous y songez bien, vous trouverez que deux choses qui semblent incompatibles se rencontrent en moy, d' estre banny p114 et prisonnier en mesme temps. Vous aurez de la peine, mademoiselle, à entendre cét enigme, si vous ne vous souvenez que j' ay accoustumé de parler un peu d' amour en toutes mes lettres. Que si, comme vous dites, je dois avoir icy quelque liberté que je n' aurois pas en France, je vous supplie tres-humblement que ce soit celle-là ; et trouvez bon que je vous asseure, qu' il y a beaucoup de passion dans l' affection que j' ay de vous servir. Je serois trop ingrat, si pour une personne qui fait des choses si extraordinaires pour moy, je n' avois qu' une amitié ordinaire, et tout au moins je dois estre amoureux de vostre generosité. L' on m' a mandé l' obligation que j' avois à un gentil-homme, et à une dame, à qui j' en ay desja beaucoup d' autres, et le soin qu' ils ont d' envoyer quelques-fois sçavoir de mes nouvelles. Pour tous les autres, ils sont demeurez dans un si profond silence, qu' il y a six mois que je ne les ay pas seulement oüy nommer. Je ne sçay si c' est oubly, ou prudence, et pour dire le vray, je ne voy gueres de chose en cela. Encore me semble-t-il estre plus excusable, de ne rien dire à une personne dont on ne se souvient point, que de s' en souvenir, et ne luy en donner aucun tesmoignage. Je vous laisse à juger, mademoiselle, quel lustre cela donne à ce que vous avez fait pour moy, et combien je vous suis obligé de m' avoir escrit une grande lettre, en un temps où les autres ne m' oseroient pas faire une recommandation. Aussi je vous jure, p115 que si je ne puis reconnoistre cette bonté comme je voudrois, je la louë, au moins, et l' estime comme elle merite, et que je suis autant qu' il m' est possible, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 33 A M. DE PUY-LAUR. 1633 p116 Monsieur, j' ay receu la lettre que vous m' avez fait l' honneur de m' écrire avec plus de joye, que je n' en esperois jamais avoir icy, et moy, à qui il reste tant d' autres choses à desirer, qui suis esloigné de tant de chemin du lieu où je me souhaitte, qui me vois icy languissant, et qui n' en puis sortir sans de grandes difficultez ; j' ay esté en repos de tout, quand j' ay veu que vous aviez soin de moy. Que si, comme vous dites, j' ay quelque part dans vostre amitié, je trouve que ce bon-heur me doit tenir lieu de tous les autres, et que ceux à qui vous avez donné des biens et des honneurs, n' ont pas esté si bien partagez que moy. C' est, je vous asseure, monsieur ; la seule consolation que j' aye receuë en ce païs, auquel le peu de santé que j' ay tousjours euë, ne m' a pas permis d' estre capable d' aucun divertissement, et où je n' ay point veu de femmes, que sur le prade ou sur le theatre. Ainsi, sans me faire de violence, je pourray demeurer d' accord avec vous de ce que vous dites au prejudice des dames de Madrid, en faveur de celles de Bruxelles ; et p117 devant que leur presence ou la vostre semble m' y obliger, je souscris dés cette heure, à tout ce que vous sçauriez penser à leur avantage ; l' innocence, la jeunesse et la beauté, pour lesquelles vous dites que vous les estimez, sont des qualitez que l' on n' a jamais icy veuës ensemble, et qui ne sont pas mesmes si communes où vous estes, qu' elles ne me laissent lieu de deviner le sujet pour qui vous prenez ce party avec tant de passion. Que si d' aventure c' est la mesme personne que j' imagine, j' irois, monsieur, contre mon inclination et mon jugement, si je n' estois pas de vostre avis, et je vous avoüe que quand Xarife, Daraxe, et Galiane reviendroient encore au monde, l' Espagne n' auroit rien qu' elle luy pûst opposer. Les artifices dont elles usent deçà, et les illusions avec lesquelles elles se font paroistre ce qu' elles ne sont pas, ne sçauroient representer rien de si beau ; et le blanc mesme d' icy, n' est pas si blanc qu' elle. Les plus parfaites beautez qui y soient, ne se peuvent non plus comparer à la sienne, que la bronze, et l' ebene, à l' or et à l' yvoire, et entre les beaux visages d' icy, et le sien, il y a la mesme difference, qu' entre une belle nuit et un beau jour. De sorte, monsieur, que moy, qui ay dit beaucoup de fois qu' il n' y avoit que les dames espagnolles qui meritassent d' estre aymées ; je confesse qu' une seule de la cour où vous estes, suffit pour les vaincre toutes, et que l' unique avantage qu' elles ayent sur celles de delà, c' est qu' elles sçavent estre plus amoureuses : encore je doute que cecy soit bien universellement p118 vray, et si la mesme fortune que vous avez par tout ailleurs, vous accompagne en Flandre, vous aurez appris à quelques-unes à ne leur ceder pas mesme en cela. Mais ce discours se doit reserver à la confidence que vous me promettez, quand je seray aupres de vous, l' esperance de laquelle redouble l' impatience que j' avois de mon retour. Je vous supplie donc tres-humblement, monsieur, de vous souvenir de cette promesse, et prenez garde, s' il vous plaist, que la multitude de vos aventures ne vous en fasse oublier pas une circonstance. Pour moy, au lieu que tous ceux qui vous approchent, songent à leur fortune, et vous demandent des charges ou des pensions ; je ne desireray jamais aucune chose de vous avec tant d' affection que l' honneur de vostre entretien, et je ne crois pas que vous me puissiez rien donner qui vaille davantage. Je sçay que c' est un bien dont vous estes moins liberal que de tous les autres, et qu' il y a bien peu de personnes à qui vous en fassiez part volontiers ; mais la passion que j' ay pour toutes les vostres, me doit faire estre de ce nombre, et l' extréme fidelité avec laquelle je seray en toutes occasions, monsieur, de Madrid. Ce 13 Mars 1633. Vostre, etc. LETTRE 34 A M. DE PUY-LAUR. 1638 p119 Monsieur, en cinq ou six lignes vous avez compris tout ce que je pouvois ouïr de plus agreable au monde, et en me promettant en la presence de mon maistre vostre conversation et vostre amitié, vous avez touché tous mes souhaits. Me proposant cette esperance, il n' y a point de difficultez que je ne trouve supportables, la mer me semblera aisée à passer pour aller jouir de tant de biens, et tous les plus honnestes gens de la terre s' embarquerent autres-fois pour un moindre prix que celuy-là. Mais il faut rompre premierement les enchantemens de Madrid, et surmonter le destin de cette cour, qui veut que chacun y soit arresté dix ou douze mois apres le dernier jour qu' il pensoit y estre. Cela, monsieur, est si vray, qu' ayant fait cét hyver un effort pour en échaper devant ce terme, la force du charme me ramena de quarante lieuës loin, et je m' y trouve aujourd' huy aussi pris que jamais. J' attens pourtant quelques effets de ce que vous dites que vous avez escrit en ma faveur, et si cette aventure doit estre achevée par un des plus honnestes hommes du monde, j' espere que je vous devray ma delivrance. Je sçay, p120 monsieur, que ce ne sera pas la plus belle que vous ayez mise à fin ; mais ce sera, je vous asseure, une des plus difficiles et des plus justes. Car sans mentir, vous avez quelque interest, d' avoir soin d' une personne qui vous honore si veritablement que je fais, et tenant le lieu où vous estes, il n' y a rien que vous ne trouviez plus aisément, que des affections aussi pures que la mienne. Ceux qui occupent des places comme la vostre, sont d' ordinaire traittez comme des dieux ; plusieurs les craignent, tous leur sacrifient ; mais il y en a peu qui les aiment, et ils trouvent plus aisément des adorateurs, que des amis. Pour moy, monsieur, je vous ay tousjours consideré vous mesme, separé de tout ce qui n' en est pas ; je voy des choses en vous, plus grandes et plus éclatantes que vostre fortune, et des qualitez avec lesquelles vous ne sçauriez jamais estre un homme ordinaire. Vous jugerez que je dis cecy avec beaucoup de connoissance, si vous-vous souvenez de l' entretien que j' eus l' honneur d' avoir avec vous dans cette prairie de Chirac, où m' ayant ouvert vostre coeur, j' y vis tant de resolution, de force, et de generosité, que vous achevastes de gaigner le mien. Je connus alors que vous aviez de si saines opinions de tout ce qui a accoustumé de tromper les hommes, que les choses qu' ils consideroient le plus en vous estoient celles que vous estimiez le moins, et que personne ne juge d' un tiers avec moins de passion, que vous jugiez de vous mesme. Je vous avouë, monsieur ; qu' en ce temps-là, vous voyant tous les jours marcher p121 sur des precipices, avec une contenance gaye et asseurée, et ne jugeant pas que la constance pûst aller jusques-là ; je trouvois quelque sujet de croire que vous ne les apperceviez pas tous. Mais vous m' appristes qu' il n' y avoit rien en vostre personne, ni à l' entour, que vous ne connussiez avec une clarté merveilleuse ; et que voyant à deux pas de vous la prison et la mort, et tant d' autres accidens qui vous menaçoient ; et d' autre costé les honneurs, la gloire, et les plus hautes recompenses, vous regardiez tout cela sans agitation, et voyez des raisons de ne pas trop envier les uns, et de ne point craindre les autres. Je fus estonné qu' un homme nourry toute sa vie entre les bras de la fortune, sceût tous les secrets de la philosophie, et que vous eussiez appris la sagesse en un lieu, où tous les autres la perdent. Dés ce moment, monsieur, je vous mis au nombre de trois ou quatre personnes que j' ayme, et que j' honore sur tout le reste du monde, et adjoustay beaucoup de respect et d' estime à la passion que j' avois tousjours euë pour vous. J' en formay une autre affection beaucoup plus grande. C' est celle-là que j' ay encore, et que je conserveray toute ma vie, en un si haut point, qu' il est vray que vous devez la reconnoistre, et tesmoigner que ce vous est quelque contentement, que je sois, autant que je le suis, monsieur, de Madrid. Ce 8 Juin 1638. Vostre, etc. LETTRE 35 A M. DU FARGIS 1633 p122 Monsieur, à ce que je vois, vous estes aussi liberal de loüanges comme de toute autre chose, et ne me pouvant secourir autrement dans la necessité où je suis, vous m' envoyez au moins les plus belles paroles du monde. Je ne les sçaurois mieux employer, qu' en vous les rendant à vous-mesme, et si je ne me sers de celle-là, j' avouë que je n' en trouve point pour reconnoistre l' honneur que vous me faites. Aussi, monsieur, je crois que vous me les avez escrites, prévoyant le besoin que j' en aurois, et en me donnant tant de sujet de vous loüer, vous avez eu soin de me donner aussi dequoy le pouvoir faire. Cette faveur m' oblige à recevoir patiemment les reproches que vous me faites, et comme je reçois de vous des honneurs qui ne me sont pas deus, il est raisonnable que j' en souffre des plaintes que je n' ay pas meritées. Sans cela, je vous demanderois raison de ce que vous m' accusez de l' extréme envie de sortir de ce lieu, et pourquoy vous appellez hayne, ce que vous pourriez attribuër à affection ? Je connois aussi bien que personne les delices d' Espagne ; mais je pense, monsieur, que vous croyez qu' il p123 n' y en a point de si grandes pour moy, que d' estre aupres de mes amis, et si Paris mesme a pû me desplaire par l' absence de mon maistre, vous ne devez pas trouver estrange, que je me sois ennuyé à Madrid, et que je n' aye point eu de plaisir en un lieu où je n' ay pû avoir de santé. Mais quand cette passion seroit aussi injuste que vous dites, vous ne devriez pas me reprocher une injustice que je fais pour l' amour de vous, ni trouver mauvais que j' aye une trop grande passion de vous voir. Si je rencontre au lieu où vous estes, les mesmes incommoditez que je fais icy, elles ne me sembleront pas les mesmes quand je les porteray en vostre compagnie ; et je m' estonne que vous me dites cela dans vostre lettre, où vous me mandez qu' il y a delà des personnes avec qui ce que l' on esprouve de plus amer dans la vie, vous sembleroit doux. Je vous asseure, monsieur, que je suis capable aussi de cette sorte de consolation, et quoy que vous vouliez dire, je ne puis craindre, où vous serez, le chagrin ni la necessité ; quand je songe que dans les montagnes d' Auvergne, nous avons tousjours trouvé avecque vous la gayeté et la bonne chere. Il y a des tresors en vostre personne, dont je sçauray jouïr en dépit de la mauvaise fortune, et avec lesquels je ne sçaurois jamais estre pauvre, ni triste. Voilà ce qui me donne tant d' impatience de me voir hors de ce lieu, et si tous mes amis ne me le défendoient, je prendrois au sortir d' icy le plus court chemin pour vous aller trouver, et j' eusse moy-mesme destaché en passant les tableaux que vous dites p124 que l' on a mis de vous sur la frontiere. Je crois, monsieur, que vous n' avez pas l' imagination si tendre, qu' il vous faille consoler de cela ; et vous, à qui la mort mesme, de tant prés que vous l' ayez veuë, n' a jamais pû faire peur, il est à croire que vous n' aurez pas esté touché de sa peinture. Ce ne sera pas sur celle-là, que la posterité jugera de vous. La fortune qui n' est pas tousjours injuste, en fera voir quelques autres plus à vostre avantage, et pour ces tableaux, elle vous donnera quelque jour des statuës. Tous les changemens qu' elle a faits en vostre vie, me semblent comme ces pieces de talc que l' on applique sur les portraits, qui laissent voir tousjours le mesme visage, et ne changent que ce qui est alentour de la personne. Elle se jouë ainsi avec les grands-hommes, elle se plaist de les voir sous diverses formes, et en moins de rien elle met sous un dais ceux qu' elle a fait voir sur un eschaffaut. Je souhaite, monsieur, que je trouve ce changement à mon arrivée, et pour ce qui est de moy, je desire seulement d' avoir bien-tost l' honneur de vous voir, et que toutes mes fortunes soient tellement jointes aux vostres, que je ne sois jamais heureux ni mal-heureux qu' avec vous. Je suis, monsieur, de Madrid. Ce 8 Juin 1633. Vostre, etc. LETTRE 36 A MARQUISE DE RAMB. p125 Madame, quand mes liberalitez seroient, comme vous dites, plus grandes que celles d' Alexandre, elles seroient trop bien recompensées par les remercimens qu' il vous a plû m' en escrire. Luy-mesme, quelque démesurée que fust son ambition, il l' auroit bornée à une si rare faveur. Il eust plus estimé cet honneur que le diadesme des perses, et il n' eust pas envié à Achille les loüanges d' Homere, s' il eust pû avoir les vostres. Aussi, madame, dans la gloire où je me trouve, si je porte envie à la sienne, ce n' est pas tant à celle qu' il s' est acquise, qu' à celle que vous luy avez donnée, et il n' a point receu d' honneurs que je ne tienne au dessous des miens, si ce n' est celuy que vous luy faites en le nommant vostre galant. Sa vanité ni ses flatteurs, ne luy ont jamais rien fait accroire de si avantageux, et la qualité de fils de Juppiter Ammon n' estoit pas si glorieuse que celle-là. Que si rien ne me console dans la jalousie que j' en ay, c' est, madame, que vous connoissant comme je fais, je sçay que si vous luy faites cette faveur, ce n' est pas tant pource qu' il est le plus grand p126 de tous les hommes, que pource qu' il y a deux mille ans qu' il n' est plus. Quoy que ce soit, on peut voir en cela la grandeur de la fortune, laquelle ne le pouvant encore abandonner tant d' années apres sa mort, adjouste à ses conquestes une personne qui les releve plus que la femme, et les filles de Darius, et luy a fait gagner un esprit beaucoup plus grand que le monde qu' il a dompté. Je devrois craindre, par vostre exemple, d' escrire d' un stile trop eslevé ; mais en peut-on prendre un trop haut, en parlant de vous, et d' Alexandre ? Je vous supplie tres-humblement de croire, madame, que j' ay pour vous la mesme passion que vous avez pour luy, et que l' admiration de vos vertus me fera tousjours estre, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 37 A M. CHAUDE-BONNE 1633 p127 Monsieur, en me loüant de mon eloquence, vous devriez avoir soin de ma modestie, et craindre de me faire perdre une bonne qualité que j' ay, en m' en voulant donner une que je n' ay pas. J' ay receu pourtant vos loüanges avec beaucoup de joye, non pas que je croye de moy ce que vous m' en dites : mais pource que ce m' est une grande marque de vostre amitié, et qu' il faut que vous m' aimiez beaucoup, puis qu' en ma faveur, vous-vous estes trompé en une chose, de laquelle d' ailleurs vous estes si bon juge. Ainsi, monsieur, je trouve qu' il est plus à mon avantage, de croire que je ne suis pas digne de l' honneur que vous me faites. Et ce qui me donne bonne opinion de vostre amitié, me rend plus glorieux que ce qui me la donneroit de moy-mesme. Aussi bien quand je serois aussi eloquent que vous dites, je n' en voudrois pas tirer de plus grand fruit, que de gagner en vostre ame, la place que je connois par là que j' y ay desja, et de vous persuader de m' aymer autant que vous faites. Que si apres cela, je desirois encore quelque chose, ce seroit p128 de remercier avec les plus belles paroles du monde les dames que vous dites qui me font l' honneur de se souvenir de moy. Mais particulierement, j' employerois pour l' une d' elles, toutes les fleurs et toutes les graces de la rhetorique, et luy escrirois dés cette heure une lettre d' amour, si galante, qu' elle seroit disposée, de m' escouter à mon retour. Puis qu' elles sont trois, il me semble que pas une ne se doit offenser de cela. Elles seroient bien rigoureuses, si elles vouloient m' oster la liberté des souhaits, et m' empescher de faire des chasteaux en Espagne, puis-que c' est le seul contentement que j' y aye. Je commence d' avoir plus d' esperance de mon retour, que je n' en avois eu jusqu' icy. Le plaisir que j' auray d' en sortir, me recompensera de l' ennuy que j' ay eu d' y demeurer, et je jouïs desja par avance, de la joye que je recevray en vous voyant. Ainsi, monsieur, toutes choses sont meslées ; le bien et le mal se rencontrent par tout : et quand l' un n' est pas au commencement, il ne manque pas de se trouver à la fin. Je suis encore incertain du chemin que je prendray ; je croy pourtant que j' iray m' embarquer à Lisbonne. Si on eust laissé cela à mon choix, je fusse passé par la France, quelque danger qu' il y pûst avoir. Ce n' est pas que j' ayme fort à m' affermir l' ame, ni à prendre, comme vous, un chemin perilleux, quand j' en puis tenir un autre : mais le plus court me semble aisément le plus seur. Et puis, pour vous dire le vray, je ne sçaurois m' imaginer que je sois destiné à estre pendu. Neantmoins, on me commande d' aller par ailleurs : p129 et les personnes à qui vous avez donné toute sorte de pouvoir sur moy, et qui en devroient avoir sur tout le monde, me l' ordonnent si expressement, qu' il ne m' est pas permis seulement de le mettre en deliberation. Cependant, en me deffendant de me hazarder, elles me font mettre à la mercy de la mer et des pyrates. Je vous puis dire pourtant, que je n' ay peur, ni de l' un ni de l' autre, et je crains davantage les bonaces qui me peuvent retarder le bon-heur de vous voir ; je me passeray de tous les autres pourveu que je puisse avoir bien-tost celuy-là, et le moyen de vous tesmoigner quelque jour, en vous servant que vous avez rendu un autre homme aussi genereux que vous, et que je suis autant que je dois, monsieur, pour ne point mettre icy cette longue suitte de noms que vous dites estre ennuyeux, je ne fais des baise-mains à personne. Mais je ne puis m' empescher de vous supplier tres-humblement, monsieur, de donner ordre, que si Madame La Comtesse De Moret, et monsieur son mary, et monsieur son frere, m' ont oublié, au moins ils me reconnoissent à mon retour. Je ne puis comprendre par quel malheur je n' ay rien oüy dire de leur part, leur ayant escrit deux lettres. Je suis pourtant asseuré qu' ils ne peuvent manquer de bonté pour moy, eux qui en ont pour tout le monde. Vostre, etc. De Madrid. Ce 8 Juin, 1633. LETTRE 38 A MLLE PAULET p130 Mademoiselle, j' aurois à cette heure dequoy vous escrire un beau poulet, et je pourrois dire sans mentir, que je passe les jours sans lumiere, et les nuits sans fermer les yeux. Au moins, j' ay tousjours vescu de cette sorte depuis que je suis party de Madrid. En dix nuits, j' ay fait dix journées, et je suis arrivé à Grenade sans avoir veu le soleil, si ce n' est aux heures qu' il se couche et qu' il se leve. Il est icy si dangereux, que les yeux que Bordier a quelques-fois comparez à luy, ne le sont pas davantage. Aussi bien qu' eux, il brûle tout ce qu' il void, et n' est gueres moins à craindre que le feu du ciel. Je m' en suis sauvé dans les tenebres, et mettant tousjours toute la terre entre luy et moy. Je me repose à cette heure à l' ombre d' une montagne de neige, dont cette ville est couverte. Il y a trois jours que je vis dans la serra morena , le lieu où Cardenio et Dom-Quichote se rencontrerent ; et le mesme jour je souppay dans la venta , où s' acheverent les aventures de Dorotée. Ce matin j' ay veu El Alhambra, la place de Vivarambla et le Zaccatin ; et la ruë où je suis logé se nomme (...). p131 J' ay beaucoup de plaisir à voir les choses que j' avois imaginées, mais j' en ay bien davantage à imaginer celles que j' ay autresfois veuës. Quelques excellens que soient les objets qui se presentent à mes yeux, mes pensées m' en font tousjours voir de plus beaux, et je ne donnerois pas les images que je garde dans ma memoire, pour tout ce que je voy de plus réel et de plus précieux. Hier, en considerant les allées et les fontaines de Generalife, et souhaitant d' y voir Galiane, Zaïde, et Daxare, en l' estat qu' elles y avoient esté autrefois ; j' y desiray encore davantage une autre personne ; aussi, à la verité, est-elle mille fois plus galante et plus aimable, Xarife mise aupres d' elle, perdroit son nom et sa beauté. Avec ces enseignes, je pense que je donneray assez à entendre qui elle est. Mais cela est cruel, mademoiselle, qu' il m' en faille parler avec tant d' artifice et de précaution, et que j' aye peine à me résoudre de dire que c' est vous. Vous devez pourtant me permettre d' estre galant à cette heure, que je me trouve à la source de la galanterie, et au lieu d' où elle s' est espanduë par le monde. Au sortir d' icy, je me rendray, Dieu aidant, dans quatre jours à Gibraltar, delà j' ay resolu de passer à Ceuta, et d' aller voir le lieu de vostre naissance, et vos parens qui regnent dans les deserts de ce païs-là . Comme je leur diray de vos nouvelles, je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, d' en dire des miennes aux personnes que vous sçavez, que j' honnore et que j' ayme le plus, et de me faire la faveur d' asseurer particulierement p133 trois d' entre-elles, que quelque loin que me jette ma fortune, la meilleure partie de moy-mesme sera tousjours au lieu où elles seront. Pour ce qui est de vous, vous ne sçauriez douter de la passion que j' ay à vous honorer, et vous sçavez bien que je ne suis que trop, vostre, etc. LETTRE 39 A M. DE CHAUDE-BONNE Monsieur, je vous escris à la veuë de la terre de Barbarie, et il n' y a entre-elle et moy qu' un canal qui n' a au plus que trois lieuës de largeur, quoy que ce soit l' ocean, et la mer Mediterannée tout ensemble. Vous serez estonné de voir si loin un homme qui prend si peu de plaisir à courre, et qui avoit tant de haste de se raprocher de vous. Mais l' avis que l' on m' a donné, que cette saison n' estoit guere propre à la navigation pour les grands calmes qu' il y a, et que difficilement, je trouverois embarcacion devant le mois de septembre, m' a fait naistre l' envie et le loisir de faire cette promenade, et j' ay mieux aymé souffrir le travail du chemin, que loisiveté de Madrid. De sorte qu' apres avoir veu à Grenade tout ce qui y reste de la magnificence des roys mores, l' Alhambra, le Zacatin, et cette celebre place de Vivarambla, où j' avois imaginé autrefois tant de tournois et de combats ; je suis venu jusqu' à la pointe de Gilbratar, d' où, aussi-tost que l' on m' aura equipé une fregate, j' espere passer le destroit, et voir Ceuta, et au retour de là, prendre le chemin de p134 Calis, San-Lucar, et Seville, et me rendre à Lisbonne. Jusques icy, monsieur, je ne me suis point repenty de cette entreprise, laquelle en cette saison a semblé temeraire à tout le monde. L' Andalousie m' a reconcilié avec tout le reste de l' Espagne, et l' ayant passée en tant d' autres endroits, je serois bien fasché de ne l' avoir point veuë en celuy seul par où elle peut paroistre belle. Vous ne trouverez pas estrange que je louë un païs, où il ne fait jamais froid, et où naissent les cannes de succre. Mais je vous asseure qu' il y a icy tel melon, que l' on pourroit venir manger de quatre cens lieuës ; et cette terre, pour laquelle tout un peuple erra si long-temps dans les deserts, ne pouvoit estre, à mon avis, gueres plus delicieuse que celle-cy. J' y suis servy par des esclaves qui pourroient estre mes maistresses, et sans peril, j' y puis par tout cueillir des palmes. Cét arbre, pour qui toute l' ancienne Grece a combattu, et qui ne se trouve en France, que dans nos poëtes, n' est pas icy plus rare que les oliviers, et il n' y a pas un habitant de cette coste, qui n' en ait plus que tous les Cesars. On y voit tout d' une veuë les montagnes chargées de neiges, et les campagnes couvertes de fruits. On y a de la glace en aoust, et des raisins en janvier : l' hyver et l' esté y sont tousjours meslez ensemble, et quand la vieillesse de l' année blanchit la terre par tout ailleurs, elle est icy tousjours verte de lauriers, d' orangers et de myrthes. Je vous avouë, monsieur, que je tasche à vous la faire sembler la plus belle qu' il me sera possible, et vous ayant exageré p135 autrefois le mal que j' ay rencontré en Espagne, si je ne m' en veux pas desdire, je croy au moins estre obligé de vous descrire avantageusement ce que j' y trouve de bon. Cependant, il y a dequoy s' estonner qu' un homme aussi libertin que moy, se haste de quitter tout cela pour aller trouver un maistre. Mais, à la verité, le nostre est tel, qu' il n' y a point de delices que l' on doive preferer à l' honneur et au contentement de le servir. Et la liberté, qui est estimée la plus aymable chose du monde, ne l' est pas tant que son altesse. Vous sçavez que je n' ay gueres d' inclination à la flaterie, et une des plus remarquables singularitez qui soient en monseigneur, est de ne la pouvoir souffrir. Mais il faut avoüer qu' outre les hautes vertus que la grandeur de sa naissance luy donne sont affabilité et sa bonté, la beauté et la vivacité de son esprit, le plaisir avec lequel il escoute les bonnes choses, et la grace dont il les dit luy-mesme ; sont des qualitez, qui à peine se trouvent nulle part au point qu' elles paroissent en luy, et si ce n' est que pour voir quelque chose de rare que je cours le monde, je n' ay que faire de passer plus loin, et je feray mieux de me ranger aupres de sa personne. Je considere icy tout ce que je voy avec plus de curiosité que je n' en ay de moy-mesme, pour satisfaire quelque jour à celle de son altesse ; et je sçay que quand j' auray eu l' honneur de l' en entretenir une fois, il le sçaura toute sa vie mieux que moy. La prodigieuse memoire de ce prince, est une des considerations qui m' a autant consolé durant cét esloignement, p136 car je suis asseuré que j' y suis encore, puis que j' ay eu l' honneur d' y estre autrefois ; et je ne seray pas si mal-heureux que d' estre la seule chose qui en soit jamais sortie. Son altesse, qui n' a jamais oublié un tribun, ni un edile, ni mesme un soldat legionnaire, qui ait esté une fois nommé dans l' histoire, n' oubliera pas, que je croy, un de ses serviteurs ; et tout le globe de la terre estant en son imagination mieux que dans nulle carte du monde, quelque loin que j' aille ; je ne dois pas craindre pour cela de sortir de l' honneur de son souvenir. Je vous supplie pourtant tres humblement, monsieur, vous qui avec tant de bonté me procurez toutes sortes d' honneurs et d' avantages, de me faire la faveur de trouver occasion de tesmoigner à monseigneur, l' extréme desir que j' ay d' avoir l' honneur de me voir à ses pieds, et les voeux que je fais tous les jours pour une santé si importante à tout le monde que la sienne. Si apres cela je desire encore quelque chose de vous, c' est seulement que vous preniez garde, s' il vous plaist, que le temps ne m' oste rien de la part que si liberalement vous m' avez donnée en vostre affection. Mais voyez où me porte l' excez de la mienne, qu' elle me fait douter du plus constant et du plus genereux de tous les hommes ; vous qui sçavez, monsieur, qu' en tous ceux qui ayment beaucoup, il y a tousjours quelques mouvemens qui ne sont pas de la raison ; pardonnez moy, s' il vous plaist, cette crainte, et considerez que je suis excusable, estant avec tant de passion, p137 monsieur, je voudrois bien que Madame La Comtesse De Barlemont, et Madame La Princesse De Barbançon, sçeussent que je me souviens extrémement d' elles, à un des bouts de l' Europe, et que je vay passer la mer, pour voir si l' Afrique que l' on dit produire tousjours quelque chose de rare, a rien qui le soit tant qu' elles. Vostre, etc. LETTRE 40 A MLLE PAULET 1633 p138 Mademoiselle, enfin je suis sorty de l' Europe, et j' ay passé ce destroit qui luy sert de bornes ; mais la mer qui est entre vous et moy, ne peut rien esteindre de la passion que j' ay pour vous, et quoy que tous les esclaves de la chrestienté se trouvent libres en abordant cette coste, je ne suis pas moins à vous pour cela. Ne vous estonnez pas de m' oüir dire des galanteries si ouvertement, l' air de ce païs m' a desja donné je ne sçay quoy de felon, qui fait que je vous crains moins, et quand je traitteray desormais avec vous, faites estat que c' est de turc à more. Il ne vous doit pas pourtant desplaire que l' on vous parle d' amour de si loin, et quand ce ne seroit que par curiosité, vous devez estre bien aise de voir des poulets de barbarie ; il manquoit à vos aventures d' avoir un amant au delà de l' ocean, et comme vous en avez dans toutes les conditions, il faut que vous en ayez dans toutes les parties du monde. Je gravay hier vos chiffres sur une montagne qui n' est guere plus basse que les estoilles, et de laquelle on descouvre sept royaumes ; et j' envoye demain des cartels au mores de Marroc et de Fez, où je m' offre p139 à soustenir, que l' Afrique n' a jamais rien produit de plus rare, ni de plus cruel que vous. Apres cela, mademoiselle, je n' auray plus rien à faire icy, que d' aller voir vos parens , à qui je veux parler de ce mariage, qui a fait autresfois tant de bruit, et tascher d' avoir leur consentement, afin que personne ne s' y oppose plus. à ce que j' entens, ce sont gens peu accostables, j' auray de la peine à les trouver ; on m' a dit qu' ils doivent estre au fonds de la Lybie, et que les lions de cette coste sont moins nobles, et moins grands. On en vend icy de jeunes qui sont extrémement gentis ; j' ay resolu de vous en envoyer une demy-douzaine, au lieu de gands d' Espagne, car je sçay que vous les estimerez davantage, et ils sont à meilleur marché. Tout de bon, on en donne icy pour trois escus qui sont les plus jolis du monde ; en se joüant, ils emportent un bras ou une main à une personne, et apres vous, je n' ay jamais rien veu de plus agreable. Disposez, s' il vous plaist, Madame Anne à s' accommoder avec eux, et à leur donner la place de Dorinthe. Je vous les envoieray par le premier vaisseau qui partira, et pleust à dieu que je pûsse aller avec eux me mettre à vos pieds ! Ce sera là, mademoiselle, qu' ils auront sujet d' estre les plus fiers animaux de la terre, et de s' estimer les roys de tous les autres. Mais une des plus grandes marques que je pusse donner que l' air d' Afrique m' a inspiré quelque felonnie, c' est que j' ay escrit desja trois pages, et que j' ay pensé achever cette lettre sans parler de M D R. Je vous asseure pourtant, qu' en p140 quelque part que je sois, elle est tousjours dans mon coeur, et dans mon souvenir, et mesme à ce moment (...), et suis son tres-humble et tres-obeïssant serviteur, (...). Tant que je seray hors de la chrestienté, je n' oserois rien dire à Me De C pour Mademoiselle De R. Je crois qu' elle ne me voudra pas plus de mal pour cela ; j' espere luy payer quelque jour le plaisir que j' ay eu d' ouïr les aventures d' Alcidalis, en luy racontant les miennes. Je luy feray entendre des choses estranges et incroyables, et pour ses fables, je luy rendray des histoires. Vostre serviteur a tousjours dans mon esprit la place que son merite, et l' affection qu' il me fait l' honneur d' avoir pour moy, luy doivent donner. Il y a un de vos amis, mademoiselle, que j' ayme avec tant de passion, que j' en oublie mon devoir, et qu' il ne me souvient pas de dire combien je le respecte, et je l' honore. L' extréme envie que j' ay d' estre dans son souvenir, m' a pensé obliger à faire une folie, car sans considerer toutes les raisons qui me devoient arrester, il ne s' en est guere fallu, que je ne luy aye escrit, et j' avois resolu de commencer ainsi. Monseigneur, je ne sçaurois m' empescher de vous escrire, quand ce ne seroit que pour datter ma lettre de Ceuta. Apres avoir veu les palais des rois de Grenade, et la demeure des abencerrages, j' ay voulu voir le païs de Rodomont, et d' Agramant, et connoistre la terre d' où sortirent tous ces grands hommes, (...). p141 Je crois, mademoiselle, que ce commencement luy eust donné envie de voir le reste que j' eusse continué de cette sorte. Si vos inclinations ne sont changées, je sçay, monseigneur, que vous ne desaprouverez pas cette curiosité, et que dans la felicité où vous estes, il y aura quelques heures, où vous envierez la condition d' un banny, et d' un miserable. Au cas que j' obtienne un passeport que j' espere de Tetuan, et que les alarbes qui couvrent cette campagne ne rompent pas mon dessein ; j' auray le plaisir de voir dans quelques jours, une ville toute pleine de turbans, un peuple qui ne jure que par Ala, et des africaines qui n' ont rien de barbare que le nom, et lesquelles, malgré le soleil qui les brusle, sont plus belles et plus brillantes que luy. C' est un païs, monseigneur, où il n' y a point de sottes, de froides, ni de cruelles ; elles sont toutes amoureuses, pleines de feu et d' esprit, et (ce que quelqu' un y estimera davantage) elles ne vont jamais à confesse. Par le contentement que j' auray de voir toutes ces choses, vous pouvez juger, monseigneur, que ce n' est pas toûjours la fortune qui rend les hommes heureux, et qu' il n' y en a point de si mauvaise, qui n' aye quelques bons endroits, pourveu que l' on les sçache trouver. Tandis que vostre bon-heur vous occupe, et qu' il vous donne au moins les soins de vous en servir, et de le bien employer, je joüis du loisir, et de la liberté, où mon mal-heur me laisse. Il me semble qu' en m' ostant p142 la France, on m' a donné le reste de la terre, et je ne me dois non plus plaindre du destin qui m' en a chassé, que les lethargiques de ceux qui les pincent, et qui les frapent pour les resveiller. Au lieu que je passois ma vie entre dix ou douze personnes, en cinq ou six ruës, et deux ou trois maisons ; changeant maintenant de lieu à toute heure, je vois des montagnes, des deserts, et des precipices, des fleurs et des fruits, que je n' avois jamais oüy nommer, des peuples differens, et des rivieres, et des mers qui m' estoient inconnuës. Je change tous les jours de villes, toutes les semaines de royaumes : je passe en un moment d' Europe en Afrique, et j' irois plus aisément à la source du Nil, que je n' eusse esté autresfois à celle de Rongis. Si en cét estat de vie, monseigneur, je ne gouste pas les delices dont vous joüissez, dans l' entretien des seules aymables personnes du monde, au moins n' ay-je pas aussi ces heures de chagrin, et d' accablement qui empoisonnent jusques à l' ame, et qui peuvent tuër en une heure le plus fort homme du monde. Dans l' innocence où je vis, je prie Dieu tous les jours qu' il vous en garde, et qu' il conserve long-temps vostre personne, la plus pure generosité de nostre siecle, et tant d' autres belles qualitez qu' il vous a données. Si apres cela, je fais quelques souhaits particuliers pour moy, c' est qu' à la fin de tant d' erreurs je puisse avoir l' honneur de vous en entretenir, et vous tesmoigner, monseigneur, que je ressens, comme je dois, les solides obligations que j' ay d' estre. p143 Mais, mademoiselle, pour un homme qui vouloit vous escrire un poulet, il me semble que je mets icy beaucoup de choses qui n' y peuvent entrer. Voila ce que c' est que de n' y estre pas accoustumé, et de m' avoir tenu si long-temps en contrainte ; si vous m' eussiez permis dés le commencement de vous en envoyer, j' en sçaurois faire à cette heure de fert jolis, et je ne finirois pas niaisement comme je fais, en disant que je suis, mademoiselle, vostre tres-humble et tres-obeïssant serviteur, voiture l' africain. Ce 7 Aoust 1633. LETTRE 41 A MLLE PAULET p144 Mademoiselle, ce lyon ayant esté contraint, pour quelques raisons d' estat, de sortir de Libye avec toute sa famille, et quelques uns de ses amis ; j' ay creu qu' il n' y avoit point de lieu au monde où il se pust retirer si dignement qu' aupres de vous, et que son mal-heur luy sera heureux en quelque sorte, s' il luy donne occasion de connoistre une si rare personne. Il vient en droite ligne d' un lyon illustre, qui commandoit il y a trois cens ans sur la montagne de Caucause, et de l' un des petits-fils duquel on tient ici qu' estoit descendu vostre bisayeul, celuy qui le premier des lyons d' Afrique passa en Europe. L' honneur qu' il a de vous appartenir, me fait esperer que vous le recevrez avec plus de douceur et de pitié que vous n' avez coustume d' en avoir ; et je croy que vous ne trouverez pas indigne de vous, d' estre le refuge des lyons affligez. Cela augmentera vostre reputation dans toute la Barbarie, où vous estes desja estimée plus que tout ce qui est delà la mer, et où il ne se passe jour que je n' entende loüer quelqu' une de vos actions. Si vous leur voulez apprendre p145 l' invention de se cacher sous une forme humaine, vous leur ferez une faveur signalée ; car par ce moyen ils pourroient faire beaucoup plus de mal, et plus impunément. Mais si c' est un secret que vous vouliez reserver pour vous seule, vous leur ferez tousjours assez de bien, de leur donner place aupres de vous, et de les assister de vos conseils. Je vous asseure, mademoiselle, qu' ils sont estimez les plus cruels et les plus sauvages de tout le païs, et j' espere que vous en aurez toute sorte de contentement. Il y a avec eux quelques lyonceaux, qui pour leur jeunesse, n' ont encore pû estrangler que des enfans et des moutons : mais je croy qu' avec le temps, ils seront gens de bien, et qu' ils pourront atteindre à la vertu de leurs peres. Au moins sçay-je bien qu' ils ne verront rien aupres de vous, qui leur puisse radoucir ou rabaisser le coeur, et qu' ils y seront aussi bien nourris, que s' ils estoient dans leur plus sombre forest d' Afrique. Sur cette esperance, et l' asseurance que j' ay que vous ne sçauriez manquer à tout ce qui est de la generosité, je vous remercie desja du bon accueil que vous leur ferez, et vous asseure que je suis, mademoiselle, vostre tres-humble et tres-obeïssant serviteur, Leonard, gouverneur des lyons du roy de Marroc. LETTRE 42 A MLLE PAULET p146 Mademoiselle, depuis que je suis party de Madrid, j' ay fait, devant que de venir icy, deux cens cinquante lieuës d' Espagne, qui n' en valent gueres moins que cinq cens de France : ce n' est pas mal aller pour un homme qui avoit les jambes si roides, et à qui on reprochoit qu' il ne pouvoit marcher. J' ay jugé tout ce chemin bien employé, lors qu' en arrivant en ce lieu, j' y ay trouvé les lettres qu' il vous a plû me faire tenir, du troisiesme de juillet. Et quoy que j' aye rencontré à Seville toute la despoüille de la flotte des Indes, et que l' on m' y ait fait voir six millions d' or dans une seule chambre, je puis dire que je n' ay point veu de si grands tresors, que celuy que vous m' avez envoyé. Vous pouvez imaginer le contentement que j' ay eu de recevoir tant de tesmoignages d' affection de tout ce qu' il y a d' aymables personnes au monde. Et certes, cette joye auroit esté plus grande, que ne l' eust pû supporter un homme qui est si peu accoustumé d' en avoir, si elle n' eust esté temperée par la nouvelle que vous me donnez de vostre indisposition. La colique n' avoit pû jusqu' icy venir à bout de ma patience, p147 mais elle a trouvé moyen de la vaincre en me prenant par là, et la douleur me touche en la plus sensible partie de moy-mesme, quand elle vous attaque. J' ay une extréme tristesse de voir que mon ame soit divisée en deux corps si foibles que le vostre et le mien, et qu' il faille que je sois tousjours malade de mes maux ou des vostres. Enfin, mademoiselle, je voy bien qu' il me faudra chercher des remedes plus solides que celuy de l' ejade ; nous serons contraints de nous sousmettre à l' advis des medecins, et nous devons plustost nous resoudre à perdre une vertu, que deux vertueux. La charité qui est la premiere de toutes, nous oblige à avoir pitié de nous-mesmes, et puis que la douleur et la maladie, sont des effets du peché, et une des maledictions qu' il a causées, nous devons faire tout ce qui nous sera possible pour les fuïr, et pour avoir soin de nostre santé. Vous avez encore plus d' interest que moy de suivre ce conseil ; car la mienne est à cette heure en meilleur estat qu' elle n' avoit accoustumé, et le travail et l' agitation du chemin, m' ont mis au moins hors d' apprehension pour quelque temps. Si vous voulez user de ce regime, je vous attendray en Angleterre, et je vous meneray par tout, par la coustume du royaume de Logres. J' estois sorty de Madrid, contre l' opinion de tout le monde, avec ce peu de prudence que vous sçavez que les philosophes de la secte de vostre mary ont en tout ce qui est de leur plaisir ; et en une saison où les espagnols osent à peine sortir de leur logis, j' avois entrepris de traverser la p148 plus grande partie de l' Espagne, et de venir passer le mois d' aoust, au lieu le plus chaud de l' Europe. Cependant je suis venu à bout, dieu-mercy, de mon dessein, et à cette heure que je suis en Portugal, je me moque de ceux qui disoient que j' allois mourir en Andalousie. Sans mentir, mademoiselle, ce ne vous est pas peu de gloire d' avoir pû allumer le coeur d' un homme aussi froid que je suis. Le soleil qui fend icy la terre, et qui brusle les rochers, n' a pû à grand' peine que m' échauffer ; et je n' ay point eu d' incommodité en ce voyage, qu' une nuit que je ne m' estois pas assez couvert. Trois hommes qui estoient partis avec moy, ont esté contraints de demeurer en chemin. La chaleur, la lassitude, ni la peine qu' il y a de voyager en ce païs, n' ont pû m' arrester, et quoy que j' aye trouvé beaucoup de lits plus mal garnis que ceux de Villeroy, et beaucoup de chambres plus mauvaises que celles de Panfou, et que je n' aye point dormy (chose de consideration) depuis trois mois ; je suis icy arrivé plus fort et plus sain que jamais. Ne pensez donc pas que je sois encore cette foible creature que vous avez veuë autresfois. Je suis tout autre que vous ne sçauriez vous imaginer. Je suis creu de six grands doigts dans ce voyage ; j' ay le teint extrémement bruslé, le visage plus long que je ne l' avois, les dents de devant fort serrées, les yeux noirs, la barbe noire, et selon que je me figure qu' est fait le baron de Ville-Neuve, je luy ressemble plus à cette heure qu' à Monsieur De Serisay. Cette mine entre douce et niaise est passée en une autre p149 toute contraire, et il ne m' est plus rien resté qui ne soit changé ; sinon que j' ay encore les sourcils joints, qui est la marque d' un fort méchant homme : j' espere que dans trois ou quatre jours j' esprouveray si je sçauray aussi bien resister au travail de la mer, qu' aux autres, et dés qu' un vaisseau anglois qui a desja les deux tiers de sa charge, l' aura toute entiere, nous partirons, dieu aidant, au premier vent. Il faut avoüer, mademoiselle, que ma fortune a quelque chose de bien bizarre ; moy qui autrefois n' ay pû me resoudre d' aller jusqu' au Pont Aux Dames, en la meilleure compagnie du monde, j' ay esté à cette heure plus loin qu' Hercule, et il y a plus d' un mois que j' ay passé ses colonnes : et au lieu que je ne pouvois souffrir un petit vent dans le cabinet de Madame De Ramboüillet, je m' en vay à cette heure en deffier trente-deux au milieu de l' ocean et de l' hyver. Ce n' est pas là pourtant le plus grand peril, trente vaisseaux de Barbarie qui couvrent cette coste, donnent davantage de peur à tous ceux qui partent d' icy, et se font plus craindre que la tempeste. Je voudrois bien sçavoir s' il y a quelque astrologue qui eust pû dire en me voyant il y a deux ans, dans la ruë Saint Denis avec ma rotonde, que je courrois bien-tost fortune de ramer dans les galeres d' Alger, ou d' estre mangé par les poissons de la mer Atlantique. Mais au cas que je sois destiné à estre pris par les pirates, je souhaite, au moins, que je tombe entre les mains d' un celebre corsaire, que j' ay oüy nommer autrefois à Mademoiselle De Ramboüillet, p150 et dont le nom seul me fait avoir de l' inclination pour luy. Si Mademoiselle De Ramboüillet le peut deviner en quatre, et le dire apres sans rire, je luy donneray un petit peigne, dont on me fit hier present, qui avoit esté fait pour la reyne de la Chine. Je n' ay pourtant pas trop de peur de payer ma rançon, et d' estre reduit à racheter ma liberté ; car le capitaine du navire m' a asseuré que je pouvois dormir en repos pour ce qui est de cela, et m' a juré qu' en tout cas, il mettroit le feu aux poudres. Voyez le bon expedient, et s' il ne me vaudroit pas mieux embarquer avec un anabatiste. Mais ce qui est remarquable, et qui s' est plaisamment rencontré ; c' est (et par ma foy je ne ments pas) que je m' en vay dans un vaisseau qui ne porte que moy, et huit cent caisses de succre, de sorte que si je viens à bon port, j' arriveray confit, et si d' aventure je fais naufrage avec cela, ce me sera au moins quelque consolation, de ce que je mourray en eau douce. Jugez si je pouvois rencontrer une embarcacion qui me fust plus convenable. Apres cela, il me semble que ce voyage ne me peut estre qu' heureux. J' espere que les zephirs qui sont du nombre des esprits doux, me seront favorables, et que devant que cette lettre soit en France, je pourray estre en Angleterre. Je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, de me faire la faveur de témoigner à la premiere des deux personnes dont je vous parlois à cette heure, qu' encore que je change de tant de lieux, elle garde tousjours celuy qu' elle a accoustumé d' avoir en ma memoire. Tous p151 les objets qui se presentent à moy, me font souvenir d' elle, et toutes les fois que je voy un magnifique bastiment, un païs agreable, et une belle ville, ou quelque rare ouvrage de l' art ou de la nature : je la souhaite, et je desirerois sçavoir le jugement qu' elle en feroit. Celuy qu' elle a fait depuis peu en ma faveur, me rend plus satis-fait de moy-mesme, que je ne le fus de ma vie : et le prix qu' elle m' a donné venant d' une si bonne part, me semble estre hors de prix. Il ne me pouvoit rien arriver tant à mon avantage, que de recevoir cét honneur d' une personne, qui en peut estre si bon juge, et de qui on peut dire avec verité, qu' il n' y a jamais eu une dame qui ait si bien entendu la galanterie, ni si mal entendu les galants. Je trouve seulement à desirer qu' en me faisant cette grace, on me l' eust signifiée en d' autres termes, qu' en disant qu' elle donnoit, (...). C' estoit, ce me semble, assez de dire, chico ; mais du stile de la demoiselle qui l' a escrit, je m' estonne encore qu' elle n' a mis chiquitico toutesfois cela peut avoir esté fait à bon dessein, et dans une si grande gloire que celle que je recevois, il estoit à propos de me faire souvenir de ma petitesse. Je fais ce qu' il m' est possible pour défendre sa bonté ; car j' avouë, qu' à ce coup, je serois trop méconnoissant, si je me plaignois d' elle, apres l' honneur qu' elle m' a fait de m' escrire. Lors mesme qu' elle me reproche que je suis petit, elle m' esleve par dessus tous les autres ; et avec une fueille de papier, elle me rend le plus grand homme de France. Celle que j' ay receuë p152 d' elle, est si excellente, et si pleine de gentillesse, qu' apres cela, je ne sçay si j' aurois assez de temps ni de hardiesse pour luy escrire. Je ne me trouve jamais si glorieux que quand je reçois de ses lettres, ni si humble que lors que j' y veux respondre, et que je considere combien mon esprit est bas au dessous du sien. Je voudrois bien, mademoiselle, dire icy quelque chose de cette personne qui sera tousjours loüée, et ne le sera jamais assez ; et je souhaitterois qu' il y eust des paroles aussi belles et aussi bonnes qu' elle, pour en parler comme je desirerois : mais il n' y a point de langage au monde pour cela, et c' est tout ce que peut faire le dernier effort de la pensée, que de concevoir quelque chose digne d' elle. Je remercie Madame De Clermont, de ce que les extrémes chaleurs d' Andalousie ne m' ont point fait malade, et de ce que j' ay eu le temps favorable les deux fois que j' ay passé le destroit. Je la supplie de me continuër ses faveurs, et de croire que je ne sçaurois jamais oublier de si solides obligations. J' acheveray de connoistre d' icy en Angleterre, à quel point est l' affection qu' elle me fait l' honneur d' avoir pour moy. On dit qu' il y a en Norvegue, des personnes qui vendent le vent, mais je croy qu' elle le peut donner, et si je ne l' ay tousjours en pouppe, je me plaindray d' elle. Avec sa permission, je baise tres-humblement les mains à Mademoiselle Atalante, et quoy que sa legereté soit une des premieres choses que j' ay loüées en elle, je la supplie de n' en point avoir pour moy. Je luy rends mille graces, et à p153 mademoiselle sa soeur, de l' honneur qu' elles me font de se souvenir de moy. Mais, mademoiselle, voicy la cinquiesme page que je vous escris, sans vous escrire, et quand vous lirez tant de choses que je mets pour les autres, sans parler de vous, il me semble que l' on vous pourroit demander, et vous, pourquoy ne mangez vous point de gasteau ; vous sçavez que c' est vostre faute plus que la mienne. Si vous en voulez manger, il ne faut que le dire, tout sera pour vous, je vous jure, et vous aurez les parts de tous les autres ; je ne puis pourtant m' empescher de vous dire icy l' extréme joye que l' on m' a donnée en me mandant que j' estois tout entier dans le coeur de cet homme que vous sçavez qui est si fort selon le mien. Je sçay bien que ce n' est pas un lieu de repos ; je croy qu' il n' y a point d' endroit dans l' Afrique, si chaud, ni de golphe en la mer qui soit plus agité. Mais cela ne m' empesche pas que je ne me réjouïsse infiniment d' y estre, et que je ne me tienne tres-heureux d' avoir une si grande place dans le meilleur coeur de France. Si du reste, il n' y a que des pieds et des mains, je croy, au moins que ce sont de belles mains et de beaux-pieds ; et il y en aura quelques-uns que je baiserois de bon coeur. Mais puis qu' il luy a pleu me faire un si grand honneur, je le supplie tres-humblement, que pour achever cette bonté, il vous permette d' y entrer plus avant que les autres, et qu' au moins il vous y laisse mettre la moitié du corps : car sans mentir, mademoiselle, je ne puis estre bien entier en un lieu où vous n' estes pas. S' il a encore la bonne p154 inclination qu' il avoit à bien-faire, je sçay qu' il m' accordera bien volontiers cette faveur, et qu' il sera bien-aise de nous mettre là à part tous deux ensemble. J' ay extrémement besoin d' une occasion comme celle-là ; et de vous pouvoir entretenir en particulier pour vous dire, sans que tant de personnes l' entendent, ce que je sens pour vous, de quelle sorte je vous ayme, et je vous honore, combien vostre absence m' est insupportable, et vostre memoire m' est douce, et avec quelle passion je suis, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 43 A M. CHAUDE-BONNE 1633 p155 Monsieur, je croyois que je ne pourrois jamais sortir de ce païs, et il sembloit que mon mal-heur eust bouché les ports de San Lucar et de Lisbonne. J' estois sorty de Madrid, sur l' avis qu' on m' avoit donné, qu' un vaisseau anglois devoit partir de Seville dans six semaines ; et pour ne pas attendre, et arriver justement en ce temps-là, j' avois pris le tour de Gilbratar, et par Grenade. Cependant, il y en a six autres que celles-là sont passées, et je ne croy pas qu' il parte encore d' un moins. L' impatience d' estre si long-temps en un lieu m' avoit fait venir delà, croyant y devoir retourner seulement pour voir celuy-cy. Et quoy que l' on m' eust escrit qu' il n' y avoit point d' embarcacion , je m' estois resolu de faire six vingts-lieuës, et de passer deux fois la Sierra Morena, pour me divertir. Mais le bon-heur a voulu, que tandis que j' estois en chemin, il est arrivé un navire anglois, dans lequel, dieu aidant, je m' embarqueray. Il y a trois semaines que je l' attens, dans deux jours il sera achevé de charger, et partira au premier vent. La fortune dispose bien bizarrement p156 de moy ; et apres m' avoir fait voyager en Espagne au mois d' aoust, elle me fera naviger en novembre. Le vaisseau est de vingt-cinq pieces, fort bon et bien armé, je pense que nous aurons besoin de tout car il y a beaucoup de turcs à la coste ; et en ce temps-cy je croy que je ne seray pas si mal-heureux, que je ne voye quelque tempeste que j' aye quelque jour à vous décrire. Cette embarcation est sans doute une des meilleures que je pouvois esperer ; le voyage est beaucoup plus aisé d' icy que de Seville, et je ne voudrois pour rien y estre demeuré, et ne m' estre pas resolu de venir voir le Portugal. Je vous asseure, monsieur, que Dom Manüel, et la Sennora Osaria ont icy de beau bien, et que s' ils y pouvoient r' entrer, ils y seroient mieux accommodez qu' à Bruxelles. Lisbonne est, à mon gré, une des plus belles villes du monde, et qui merite autant d' estre veuë. Ce sont trois montagnes couvertes de maisons et de jardins, qui se mirent toutes dans une riviere large de trois lieuës, et la ville qui se voit sous le Tage, ne paroist pas moins belle, que celle qui est sur le bord. Je ne laisse pas pourtant d' y estre avec quelque ennuy, car je n' ay receu pas une lettre depuis que j' y suis ; et je ne sçay rien d' aucune chose. On ne connoist quasi point icy d' autre France, que l' Antarctique. La pluspart de ceux que j' y vois, sont des hommes de l' autre monde, et on y sçait plus souvent des nouvelles de Cap Vert, et du Bresil, que de Paris ou de Flandres. De sorte qu' encore que ce me doive estre quelque contentement d' estre au païs de la marmalade, p157 et que j' aye icy une maistresse qui est encore plus douce qu' elle, tout cela ne me touche point, et je fais des voeux pour en sortir, comme si j' estois en Norvegue. C' est une estrange chose, monsieur, que des avantures d' Espagne : j' y ay esté tousjours aussi chaste qu' une demoiselle que je croy que vous voyez tous les soirs, et avec toute ma severité, je ne laisseray pas de vous pouvoir monstrer quelque jour des poulets en Castillan, en Portugais, et en Andaluz : et si une more qui demeure devant mes fenestres sçavoit écrire, je vous en pourrois faire voir encore en guinois : mais j' espere que le vent emportera bien-tost toutes ces affections, et me mettra en lieu où j' en ay de plus solides, et de mieux fondées. Vous qui faites tout seul une grande partie de toutes les miennes, vous pouvez-vous imaginer avec quelle impatience je desire ce bon-heur. Je vous puis au moins asseurer, que je ne laisseray jamais de maistresse avec tant de plaisir, que quand je vous iray revoir ; et moy qui m' estois deffendu toute ma vie des tristesses, des langueurs, et des inquietudes de l' amour, je trouve à cette heure tout cela dans l' amitié. Je pense, monsieur, que vous me croirez, et que vous-vous persuaderez aysément qu' un homme auquel vous avez fait tant de biens, et à qui vous en avez enseigné encore davantage, ne peut manquer d' en avoir le ressentiment qu' il doit. La fermeté et la reconnoissance sont deux vertus que vous m' avez apprises, que je ne sçaurois mieux employer qu' en vous ; et quand, avec toute p158 sorte de generosité, je vous aurois payé au double tout ce que je vous dois, apres cela je ne serois pas encore quitte, et je vous devrois cette generosité là-mesme, puisque ce seroit aupres de vous que je l' aurois acquise. Aussi n' est-ce pas mon intention de m' acquitter envers une personne à qui je prens tant de plaisir d' estre redevable ; et outre que mon inclination et ma raison me donnent à vous, je suis bien-aise d' avoir encore des obligations infinies d' estre tousjours, monsieur, vostre, etc. à Lisbonne le 22 Octobre, 1633. LETTRE 44 A M. 1633 p159 Monsieur, pour vous monstrer que je trouve vostre excuse fort bonne, c' est que je m' en veux servir ; elle me sera beaucoup plus necessaire qu' à vous, et vous ne devez pas trouver estrange que je l' allegue en mon besoin moy qui ay tousjours moins d' esprit, et qui ay à cette heure moins de temps. Vous le croirez aysément quand vous sçaurez que l' on m' a dit aujourd' huy, que nous partirons dans cinq jours ; de sorte qu' il me faut acheter un lit, des matelats, des couvertures, un petit troupeau de moutons, vingt bestes à corne, cinquante poules, et quelques chats de voliere , (car le capitaine ne veut pas nourrir les passagers. Outre cela, il faut que j' escrive à Seville, à Madrid, en Flandres, en France, à mes amis, et à des marchands, à des ministres, à mes amies et à des maistresses : et ce qui est le plus embarrassant, il me faut tous les jours respondre à un poulet portugais, que, par ma foy, je ne puis lire ni entendre. Jugez si jamais personne a eu tant d' affaires, et si je puis esperer de vous envoyer une lettre qui puisse payer la vostre, moy, qui dans tout mon loisir ne le pourrois pas. Elle m' a apporté toute la consolation p160 que vous pouvez imaginer qu' en doit recevoir un homme de bon goust, et de bonne amitié, et a fait, ce me semble, en moy un effet merveilleux, m' ayant empesché d' estre triste de n' avoir point eu de nouvelles de mon pere, et de mes amis de France. Je m' estonne qu' il ne me soit point venu de lettres par l' ordinaire. Quoy que je vous die de partir dans cinq jours, ne laissez pas, je vous supplie, de m' escrire toûjours, car comme vous sçavez les jours de ces païs-cy ne sont pas de vingt-quatre heures, et ceux d' Espagne ne durent guere moins que ceux de Norvegue. Je voudrois bien que l' envie de venir icy eust pris au paladin (car je ne le sçaurois appeller plus magnifiquement, et il faut advoüer que personne ne peut estre si ingenieux que vous à luy trouver de beaux tiltres) et certainement il ne sçauroit trouver de meilleure occasion. Outre que les vaisseaux de San-Lucar sont plus loin de quatre-vingts lieuës ; je crois qu' ils partiront pour le moins quinze jours plus tard, et puis il faut qu' il triomphe de plusieurs nations, et qu' apres avoir bruslé tant de castillanes, il fasse fondre quelques portugaises. Certes, si j' estois assez sage pour n' aymer personne, de ceux que je ne vois point, je n' aurois guere eu de meilleur temps en ma vie, que celuy que j' ay passé depuis trois mois, esloigné de toutes sortes d' embarras et d' affaires, et n' entendant de nouvelles que celles que de temps en temps il vous plaisoit de m' apprendre. Le vray secret pour avoir de la santé, et de la gayeté, est que le corps soit agité, et que l' esprit se repose, p161 les voyages donnent cela. Pour l' ordinaire ; il nous arrive tout au rebours, lors que nous pensons nous reposer, nous-nous travaillons le plus : le trot de la plus méchante mule, ne lasse pas tant que d' attendre Carnero sur les bancs de la secretairerie, et la moindre mauvaise affaire, tourmente davantage que le plus mauvais temps, où le plus mauvais chemin. Croyez donc que j' approuve extrémement le dessein que vous faites de vous desabuser de la fortune, et de la quitter comme une dangereuse maistresse ; ses caresses et ses mespris sont esgalement à craindre, d' une façon ou d' autre, elle tuë tous ses amans ; et ceux qui estiment ses faveurs pour des veritables biens, sont beaucoup plus trompez que ceux qui prennent un chat pour un pigeon . Si je n' eusse finy par cette boufonnerie, il me semble que j' estois trop serieux pour un homme qui l' a si peu accoustumé, et qui a tant de haste. Quand vous voudrez faire cette retraite, je vous accompagneray, et nous irons en quelque lieu, où nous appellerons chaque beste comme il nous plaira ; aussi bien qu' Adam nous donnerons de nouveaux noms aux choses, et quand nous irons au contraire de tous les autres hommes, et que nous nommerons mal ce qu' ils nomment bien, peut-estre que nous rencontrerons. Mais jusqu' à ce que cela arrive, et tant que je demeureray dans le monde, je vous supplie de me conserver avec toute sorte de soin, l' amitié de ces messieurs. Il n' y a pas une recommandation de celles de Monsieur Le Comte De Maure, que je n' estime p162 un million ; contez les maravedis de la flotte, et considerez quelle richesse vous m' avez envoyée. Si Monsieur Le Comte Stufe, avoit avec vous la fortune qu' il a avec moy, il y a long-temps qu' il vous auroit ruiné, car je ne me puis deffendre de luy, et il m' a gaigné jusqu' à l' ame. Il est vray que vous avez interest en cette perte, et que cela est gagner vostre bien, estant obligé d' estre tout à vous, et plus que personne, monsieur, vostre, etc. à Lisbonne le 15 Octobre, 1633. LETTRE 45 A M. 1633 p163 Monsieur, je ne sçay pas bien certainement qui vous estes, mais je suis asseuré que la lettre que j' ay receuë ne peut estre que d' un extrémement honneste homme ; et je dois attendre quelque jour de grands secours de vous, s' il est vray ce que vous dites que vous me sçaurez mieux servir que vous ne sçavez escrire. Que si vous estes celuy que j' imagine, ce bien ne me pouvoit venir d' aucune part, dont il me fust plus cher, et j' ay une extréme joye de voir tant de bonté en une personne, en qui j' avois desja remarqué toutes les autres excellentes qualitez. Comme en cela vous m' avez fait plus d' honneur que je n' en pouvois attendre, je vous asseure, monsieur, que je le reconnois mieux que vous ne sçauriez penser, et que je ne suis pas moins genereux à ressentir cette faveur, que vous l' avez esté à me la faire. Je pense que vous avez assez bonne opinion de moy pour le croire, et vous, qui en vous laissant seulement connoistre, gagnez le coeur de tous ceux qui vous voyent, vous ne sçauriez douter que vous ne soyez extrémement aymé de ceux qui vous y obligez si particulierement. Mais je vous puis jurer, p164 monsieur, qu' entre tant d' affection que vous avez acquises, il n' y en a pas une qui soit accompagnée de tant de respect et d' estime, que la mienne, et que je suis, comme je dois, plus que personne, monsieur, vostre, etc. à Lisbonne, le 22 Octobre, 1633. LETTRE 46 MARQ. MONTAUSIER 1633 p165 Monsieur, j' ay leu vostre lettre avec tout le contentement et la satisfaction que l' on doit recevoir cét honneur d' un des plus paresseux, et des plus honnestes hommes du monde. Il me semble qu' il n' y a plus rien que je ne doive attendre de vostre amitié, puis-que pour l' amour de moy vous avez pû prendre un peu de peine, et vous ne me sçauriez faire voir de meilleure preuve des paroles que vous me donnez, que de les avoir escrites. Il me desplaist seulement de penser qu' avec toute cette tendresse que vous me tesmoignez, il y a quelque occasion pour laquelle vous voudriez que je fusse pendu. à dire le vray, monsieur, il me semble que c' est quelque deffaut, dans l' affection que vous me portez, et je crois que sans estre trop pointilleux je le pourrois trouver mauvais. Toutefois j' en cours tant de risque d' ailleurs, et je desire aussi avec tant de passion que vous ayez tout ce que vous meritez, que s' il ne tenoit qu' à cela, que vous eussiez un royaume, p166 sans mentir je crois que j' y consentirois aussi bien que vous. Je pardonnerois plus aysément cét outrage à la fortune, que celuy qu' elle vous fait de ne vous pas accorder ce qui vous est deu, et de vous refuser un tiltre qu' elle a donné à Monsieur Du Bellay. Mais puis-que la chose ne dépend point delà, et que je pourrois avoir cent couronnes de martyr, sans que cela vous en donnast une de souverain, il en faut chercher par un autre chemin, et sans qu' il en couste la vie à pas un de vos amis, ne devoir cét honneur qu' à vous-mesme. Je vous asseure qu' en courant tant de differens royaumes, je songe tousjours à vous, et je tasche à former quelque dessein que vous puissiez un jour executer. Il y a quelque temps que j' en vis sept tout d' une veuë dont il y en avoit quatre en Afrique, que je vous souhaitay, et lesquels c' est dommage que vous laissiez entre les mains des mores. Que si le séjour de Barbarie ne vous plaist pas, l' on a eu icy avis que l' isle de Madere est sur le point de se revolter, et qu' elle se veut donner au premier qui la voudra défendre de la domination d' Espagne. Imaginez-vous, je vous supplie, le plaisir d' avoir un royaume de succre, et si nous ne pourrions pas vivre là avec toute sorte de douceur. Quelques grands que puissent estre les charmes et les engagemens de Paris, selon que je vous connois, je sçay qu' ils ne vous arresteront pas en une occasion comme celle-là, et si quelque chose vous peut retenir, ce sera seulement l' incommodité du chemin, et la peine de vous lever matin. Mais, p167 monsieur, les conquerans ne peuvent pas tousjours dormir jusques à onze heures ; les couronnes ne s' acquierent pas sans travail, mesmes celles qui ne sont que de lauriers ou de myrtes, s' achetent bien cherement, et la gloire veut que ses amans souffrent pour elle. Je vous avouë que je me suis estonné que la renommée ne m' aye point appris de vos nouvelles devant que vous me fissiez l' honneur de m' en mander, et il me semble que je suis plus loin que je n' avois jamais creu pouvoir aller, quand je songe que je suis en un païs où l' on ne vous connoist point. Ne souffrez pas qu' une reputation si juste que la vostre soit si limitée, ni qu' elle demeure aux pieds des Pirenées, par dessus lesquels tant d' autres ont passé, venez vous-mesme luy ouvrir passage, et si la gazette ne dit rien de vous, faites que l' histoire en parle. Pour ce qui est de ce que l' on vous a voulu faire trouver mauvais, que je vous eusse donné la qualité de damoisel : je vous asseure, monsieur, qu' il n' y eust guere de raison de vous en offenser. Je vous feray voir qu' Amadis De Gaule sous le tiltre de damoisel de la mer, mit à fin ses plus belles aventures, et qu' Amadis De Grece, lors qu' il estoit appellé, le damoisel de l' ardente espée occit un grand lion, et delivra le Roy Magadan ; mais ce sont des artifices de la damoiselle que vous connoissez, laquelle ayant juré ma ruine, est faschée de voir que je suis en la protection d' un des plus braves hommes du monde. Il luy sera pourtant difficile de m' oster la vostre, car je vous jure, monsieur (et cecy je le p168 dis plus serieusement que tout le reste) que je tascheray tousjours par toutes sortes de devoirs et de tres-humbles services, à meriter l' honneur de vostre affection. Il me semble que ce seroit manquer d' esprit, de generosité, et de vertu, que de ne pas aymer parfaitement une personne, en qui toutes ces choses se trouvent en un si haut point, et moy qui estime avec passion ces qualitez, quelque part où je les trouve, je n' ay garde que je ne les cherisse tres-particulierement en vous, où elles sont jointes à tant d' autres graces, et accompagnées de tant de civilité. Croyez donc, je vous supplie, que comme je vous sçay mieux connoistre que personne, je vous sçauray aussi tousjours mieux honorer, et que tant que je vaudray quelque chose que je ne puis manquer d' estre, monsieur, vostre, etc. à Lisbonne le 22 Octobre, 1633. LETTRE 47 A MARQ. DE PISANY 1633 p169 Monsieur, si j' estime en quelque chose les deux lettres que vous avez loüées, c' est pour m' avoir procuré l' honneur d' en recevoir une des vostres ; en la voyant j' ay confirmé le jugement que j' avois fait de vous il y a long-temps que vous nous pourriez quelque jour donner de la jalousie, à mademoiselle vostre soeur et à moy, et nous oster la gloire de bien écrire, à laquelle, sans vous, nous pourrions pretendre. Mais puis-qu' il vous reste tant d' autres chemins d' en acquerir, permettez, s' il vous plaist, que nous ayons celle-là, et ne vous mettez pas en l' esprit une chose si difficile que de vouloir imiter en tout monsieur vostre pere ; lequel non content de l' estime d' estre un des plus braves hommes de France, a voulu encore avoir celle d' écrire, et de parler mieux que personne. Si vous voulez, monsieur, vous pouvez, sans doute, esperer d' y arriver aussi bien que luy ; mais outre que cela vous coustera de la peine, vous perdrez une belle occasion de nous obliger, et de nous donner une extréme preuve de vostre affection, en laissant pour nostre p170 consideration une loüange à laquelle vous pourriez prendre une si grande part. Il y en a d' autres plus solides et plus dignes de vous ausquelles vous devez aspirer. Si toutesfois il vous semble qu' il n' y en ait point de si petite qu' un honneste homme doive mépriser, et que c' est la seule chose dont il ne doit point estre liberal ; j' avouë que je n' ay rien à dire contre un si juste sentiment. Selon l' affection que je sçay que mademoiselle vostre soeur a pour vous, je suis asseuré qu' elle vous pardonnera aysément le tort que vous luy pourrez faire en cela. De moy je souffriray volontiers d' estre vaincu, puis-que ce sera de vous ; pour la gloire que vous m' osterez, je prendray part à la vostre, où je me contenteray de celle d' estre, monsieur, vostre, etc. à Lisbonne le 22 Octobre, 1633. LETTRE 48 MLLE RAMBOÜILLET 1633 p171 Mademoiselle, c' est dommage que vous ne prenez plaisir plus souvent à faire du bien, puisque lors que vous l' entreprenez, personne ne le sçait accompagner de tant de graces que vous. J' ay receu comme je devois les intentions que vous avez euës de me faire des complimens, et vous ne m' avez pas seulement consolé de ma mauvaise fortune, mais vous m' avez fait douter si je la devois appeller ainsi, et en me disant que la bonté que vous avez pour moy, ne durera pas plus long-temps que mon mal-heur, vous m' avez mis au point de desirer qu' il ne finisse jamais. Voyez, mademoiselle, si vous n' estes pas une grande enchanteresse, deux choses qui sont si opposées, que vostre presence, et vostre absence, et dont l' un est sans doute un des plus grands biens, et l' autre un des plus grands maux du monde, en proferant seulement trois paroles, vous les avez tellement changées, que je ne connois plus laquelle est la bonne ou la mauvaise, et qu' en verité je ne sçay pas bien celle qui est le plus à p172 souhaiter pour moy. Toutefois, puisque j' ay à estre tourmenté d' une façon ou de l' autre, j' aimerois mieux encore l' estre aupres de vous, et quelque méchante que vous puissiez estre, il me semble que vous ne me sçauriez faire de plus grand mal, qu' est celuy de ne vous point voir. Je vous avouë, mademoiselle, que je vous crains au delà de ce que vous sçauriez imaginer, et plus que toutes les choses du monde. Mais (si le respect que je vous dois me permet de parler ainsi) je vous ayme encore plus que je ne vous crains. Quoy que vous me fassiez peur quelquefois, je prens plaisir à vous voir sous toutes les formes où vous-vous mettez, et quand vous viendriez à vous changer une fois la semaine en dragon, aussi bien qu' une de celles dont je soupçonne que vous estes ; en cet estat j' aymerois encore vos griffes et vos escailles. Selon les prodiges que je vois en vostre personne, je crois que ce changement pourra quelque jour arriver en vous, et ce que vous me dites que trois fois le mois vous n' estes plus conversable, me semble estre desja quelque disposition à cela : aussi bien que Monsieur De C j' ay en l' esprit que vous finirez quelque jour par quelque chose d' extraordinaire, et j' espere qu' enfin le temps nous apprendra ce que nous devons croire de vous. Cependant, quoy que vous soyez, il faut avoüer que vous estes une aymable creature ; et tant que vous paroistrez sous la forme de demoiselle, il n' y en aura point au monde de si accomplie ni de si estimable que vous, ni d' homme qui soit tant que moy. p173 Mademoiselle, je vous supplie tres-humblement de faire que vostre nain se contente de recevoir icy un compliment, au lieu d' une responce au défy qu' il m' a envoyé. Je ne veux rien avoir à demesler avec ceux qui vous appartiennent ; et pour l' amour de sa maistresse et de luy-mesme, je l' estime extrémement, et desire son amitié. Vostre, etc. à Lisbonne, ce 22 Octobre, 1633. LETTRE 49 A M. GOURDON 1633 p174 Monsieur, j' ay eu plus de loisir que je n' en voulois, de vous envoyer ce que vous m' avez demandé en partant. Et tant s' en faut que les vents ayent emporté ma promesse, qu' ils m' ont donné lieu de la tenir. Il y a desja huit jours qu' ils m' arrestent icy, où je serois demeuré avec beaucoup d' ennuy, si je n' avois apporté de Londres des pensées pour plus de temps que cela. Je vous asseure que vous y avez eu part, et que les meilleures que j' aye euës, ont esté employées en vous, ou aux choses que j' ay veuës par vostre moyen. Vous-vous douterez bien que par cecy, je n' entens pas parler de la tour, ni des lions que vous m' avez fait montrer. En une seule personne vous m' avez fait voir plus de tresors, qu' il n' y en a là, et quand et quand plus de lions et de leopars. Il ne vous sera pas mal aisé apres cela, de juger que c' est de Madame La Comtesse De Carlile que je parle. Car il n' y en a point d' autre de qui on puisse dire tout ce bien, et tout ce mal. Quelque danger qu' il y ait à se souvenir d' elle, je n' ay pû jusques icy p175 m' en empescher, et sans mentir, je ne donnerois pas le tableau qui m' est resté d' elle dans l' esprit, pour tout ce que j' ay veu de plus beau dans le monde. Il faut avouër que c' est une personne toute pleine d' enchantemens : et il n' y en auroit pas une sous le ciel si digne d' affection, si elle connoissoit ce que c' est, et si elle avoit l' ame sensitive, comme elle a la raisonnable. Mais avec l' humeur dont nous la connoissons, l' on ne peut rien dire d' elle, sinon que c' est la plus aymable de toutes les choses qui ne sont pas bonnes, et le plus agreable poison que la nature ait jamais fait. La crainte que j' ay de son esprit, m' a pensé destourner de vous envoyer ces vers, car je sçay qu' elle connoist en toutes choses ce qu' il y a de bon et de mauvais ; et toute la bonté qui devroit estre dans sa volonté, est dans son jugement. Mais il ne m' importe gueres qu' elle les condamne. Je ne voudrois pas qu' ils fussent meilleurs, puisque je les ay faits devant que d' avoir eu l' honneur de la connoistre ; et je serois bien marry d' avoir jusqu' à cette heure loüé ou blasmé personne parfaitement ; car je reserve l' un et l' autre pour elle. Pour ce qui est de vous, monsieur, je ne vous fais point d' excuses, s' ils ne sont pas bons ; au contraire je prétens que vous m' en estes plus obligé, et que vous ne me devez pas sçavoir peu de gré, d' avoir pû me resoudre à vous en envoyer de mauvais. De quelque sorte qu' ils soient, je vous puis asseurer que ce sont les seuls que j' aye jamais escrits deux fois. Si vous sçaviez à quel point je suis paresseux, vous jugeriez que l' obeïssance p176 que je vous ay renduë en cela n' est pas une petite preuve du pouvoir que vous avez sur moy, et de la passion avec laquelle je veux estre, monsieur, vostre, etc. à Douvres, le 4 Decembre, 1633. LETTRE 50 MLLE RAMBOÜILLET 1634 p177 Mademoiselle, quelque menaçante que soit vostre lettre, je n' ay pas laissé d' en considerer la beauté, et d' admirer que vous puissiez joindre ensemble avec tant d' artifice, le beau et l' effroyable. Comme on voit l' or et l' azur sur la peau des serpents, vous émaillez avec les plus vives couleurs de l' eloquence, des paroles venimeuses ; et je ne puis m' empescher en les lisant, que les mesmes choses qui m' épouvantent ne me plaisent. Vous commencez bien-tost à tenir ce que vous m' avez dit, que vous ne me seriez bonne qu' aussi long-temps que la fortune me seroit mauvaise. à cette heure qu' il semble qu' elle me veüille donner un peu de repos, vous me le venez troubler ; et me montrez que pour estre échappé de la mer et des pirates, je ne suis pas encore en seureté, et que vous estes plus à craindre que tout cela. Je ne croyois pas pourtant, mademoiselle, que pour avoir refusé une querelle avec vostre nain, j' en deusse avoir avecque vous ; ni que je fusse obligé de respondre à un deffy, pour avoir fait response à des complimens. Si toutesfois il vous semble p178 que j' aye manqué en cela, vous devriez appeller respect et crainte, ce que vous appellez mespris ; et à croire que cette mesme creature, qui a osté l' espée à Monsieur De M pouvoit bien m' avoir fait tomber la plume des mains : quand mesme il auroit quelque raison de se plaindre, vous n' en aviez pas pour cela de prendre sa protection contre moy, et si vous me voulez du mal pour l' amour de luy, je pourray dire que vous m' avez querellé pour le plus petit sujet du monde. Mais si vous avez resolu de me persecuter, toutes mes excuses ne vous en empescheront point, et je m' estonne seulement que vous en ayez voulu chercher quelque pretexte. Il ne me servira de rien d' estre venu de si loin au travers de tant de perils Alger sera tousjours pour moy par tout où vous serez ; et quoy que je sois à Bruxelles, je ne fus jamais plus prés de la captivité, ni du naufrage. Ne croyez pas pourtant, mademoiselle, que les flames de ces animaux, dont vous me menacez, soit ce qui me face peur. Il y a long-temps que je me sçay garantir de cette sorte de maux, et quoy que vous puissiez dire, je crains bien plus de mourir par vos mains, que par vos yeux. Entre tous les endroits de vostre lettre, qui me semble admirable en toutes choses, j' ay particulierement remarqué l' exclamation que vous faites en parlant du plaisir que ce vous eust esté, que les pirates m' eussent pris. C' est sans mentir une grande bonté à vous, de souhaiter que j' eusse esté deux ou trois ans aux galeres du turc, afin qu' il y eust plus de diversité dans mes p179 voyages. La belle curiosité de desirer d' avoir pû apprendre de moy de quelle sorte j' eusse pensé les chameaux de Barbarie, et avec quelle constance j' eusse souffert les coups de latte ! De la sorte que vous en parlez, je croy aussi que vous auriez esté bien-aise que j' eusse esté empalé une demy-heure, pour sçavoir comme cela se fait, et comment l' on s' en trouve. Mais ce qui est considerable, c' est que ces souhaits, vous les faites apres avoir, ce dites-vous, repris la forme de demoiselle, et vous estre de beaucoup adoucie, et renduë plus humaine. Je ne trouve guere plus juste que tout cela la querelle que vous me voulez faire pour Alcidalis. Jugez-vous, mademoiselle, que me trouvant embarqué dans les mesmes mers, et dans les mesmes perils que luy, je pûsse oublier les maux que je sentois, pour conter ceux qu' il avoit passez ; et estant accablé de mes infortunes, m' amuser à escrire les siennes ? Je n' ay pas laissé pourtant, au milieu de tous mes desplaisirs, j' ay escrit plus de cent fueilles de son histoire, et j' ay eu soin de sa vie, en un temps où je vous jure que je n' en avois point de la mienne. Ne jugez pas pourtant par là, mademoiselle, de celuy que j' ay de plaire à des amies. Quand je vous aurois rendu tous les services imaginables, ces apparences ne vous feroient voir que la moindre part de la passion que j' ay pour ce qui est du vostre. Si vous la voulez connoistre, considerez-en la cause, plustost que les effets. Mais vostre imagination, quelque merveilleuse qu' elle soit est trop petite pour cela, et s' il y a p180 quelque chose dans le monde de plus grand que vostre esprit, et qu' il ne puisse comprendre, c' est le respect, l' affection, et l' estime qu' il a fait naistre dans le mien. N' estant guere moins sensible à reconnoistre les obligations que j' ay aux autres excellentes personnes ; vous croirez bien que la lettre qui m' est venuë avec la vostre, m' aura apporté une joye infinie, aussi-bien qu' un honneur extréme. Vous sçavez mieux que personne, l' inclination que j' ay tousjours euë a reverer le merite de celuy qui l' a escrite, et il vous peut souvenir que du temps des guerres civiles qui ont esté entre vous deux, j' ay quelquesfois quitté vostre party pour prendre le sien. Mais cette derniere bonté a encore trouvé de nouveau quelque chose à gagner dans mon coeur, et depuis que je l' ay receuë, (pardonnez-moy s' il vous plaist) il y a eu quelques momens où je l' ay aymé plus que personne du monde. Mais afin que vous ne croyez pas, mademoiselle, que c' est vous qui me procurez toutes les faveurs qui me viennent de luy, je vous donne avis qu' en une autre occasion il m' a fait depuis peu du bien, sans que vous vous en soyez meslée. Quoy que ce ne soit pas de ceux que je prens plus de plaisir à recevoir, et que cela m' ait donné un nouveau sujet de ressentir ma mauvaise fortune, je tiens à grand honneur de luy avoir des obligations que j' aurois honte d' avoir à tout autre, et je suis bien-aise de recevoir toutes sortes de preuves de sa generosité. Il vous jurera, quand vous luy en parlerez, qu' il ne sçait ce que vous luy p181 voulez dire, et il me semble que je le voy ; mais vous connoissez son humeur et son esprit qui n' oublia jamais un bien-fait à faire, et ne s' en peut souvenir quand il est fait. Puisque l' honneur que vous me faites de m' aymer est la premiere consideration qui m' a donné quelque part en ses bonnes graces, je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, de m' ayder à luy rendre celles que je luy dois, et à le payer au moins de la sorte que je puis à cette heure. Je baise mille fois les pieds de l' incomparable personne qui a voulu escrire de sa main le dessus de la lettre que vous m' avez envoyée, et avec quatre ou cinq paroles, mettre hors de prix, un present qui estoit desja tres-precieux. Vous avez bien raison de l' appeller la plus belle et la meilleure du monde, puis que de si loin, elle sçait relever ceux qui sont abbatus. Je souhaitte que celle qui la sçait si bien conduire, ait quelque jour tout le bon-heur qui est deu à tant de bontez, de beautez et de vertus ensemble, quoy que je voye que ce souhait va bien loin. On dit que l' astre que j' appellois autrefois l' estoille du jour, est plus grand et plus admirable que jamais, et qu' il esclaire et brusle toute la France. Quoy que ses rayons n' arrivent pas jusqu' aux tenebres où nous sommes, sa reputation y est venuë, et à ce que j' entens, le soleil n' est pas si beau que luy. Je suis bien-aise que l' intelligence qui l' anime, n' ait rien perdu de sa force ni de sa lumiere, et qu' il n' y ait que l' esprit de Mademoiselle De Bourbon, qui puisse faire douter si sa beauté est la plus parfaite chose du p182 monde. La sorte dont j' ay veu dans une de vos lettres, qu' elle me plaint, m' a semblé admirablement jolie : à la verité tant de traverses que j' ay euës ; luy doivent faire pitié, à elle qui connoist si bien ma foiblesse, et qui sçait que depuis le maillot, je n' ay pas eu jusqu' à cette heure un jour de repos. Le mien a esté troublé par le discours qui s' adresse au bas de vostre lettre au Roy Chiquito . Dans l' enfer d' Anastarax, j' ay trouvé le mien ; et j' y ay erré trois jours et trois nuits, sans y voir goutte. J' en ay un extréme regret : car sur toutes les choses du monde, je desirerois avoir le peigne, del rey de georgia, et il y a plus de deux ans que j' en ay envie. Ne croyez pas non plus, s' il vous plaist, avoir gagné celuy que j' avois proposé ; on n' a pas comme cela les peignes de la reyne de la Chine ; il faut premierement, s' il vous plaist, que vous m' escriviez le nom du pirate, et que vous disiez sincerement si vous l' avez nommé sans rire, car en cela consiste la plus grande difficulté. Mais puis-que vous-vous meslez de deviner, imaginez-vous, s' il vous plaist, mademoiselle, tout ce que j' adjousterois icy, si j' osois faire cette lettre plus longue, devinez combien de fois je vous ayme plus que je ne faisois il y a deux ans, et pensez avec quelle passion je suis, mademoiselle, vostre, etc. à Bruxelles, le 6 Janvier, 1634. LETTRE 51 A CARDINAL LA VALLETTE p183 Monseigneur, je m' imagine que vous avez crû lors que vous avez escrit la lettre dont vous avez voulu m' honorer, que le cas qu' il m' a plû de tout temps faire de vous, vous avoit acquis quelque approbation dans le monde. Qu' en toutes sortes de rencontres, je vous avois donné une infinité de preuves de l' honneur de mon amitié ; et qu' en suitte de cela, je vous avois presté deux mille escus dans une occasion bien pressante, et en un temps, où d' ailleurs tout vostre credit vous manquoit. Au moins ; de la façon que vous me remerciez, et que vous parlez de vous et de moy, j' ay raison de m' imaginer qu' en resvant vous avez pris l' un pour l' autre, et que, sans y penser, vous vous estes mis en ma place. Autrement, monseigneur, vous n' auriez point escrit de la sorte que vous faites, si ce n' est, peut-estre, que n' estimant pas qu' il y ait de plus grand bien au monde que d' en faire aux autres, vous croyez que ceux-là vous obligent, qui vous donnent occasion de les obliger, et pensez avoir receu les plaisirs que vous avez faits. Certes, si cela est ainsi, j' avouë qu' il p184 n' y a point d' homme à qui vous ayez tant d' obligation qu' à moy, et que je merite tous les remercimens que vous me faites, puisque je vous ay donné plus de moyens que personne d' exercer vostre generosité, et de faire des actions de bonté, qui valent mieux, sans doute, que tout le bien que vous m' avez fait, et que tout celuy qui vous reste. Dans le grand nombre de ceux que j' ay receus de vous, et entre tant de graces qu' il vous a plû me départir ; je vous asseure, monseigneur, qu' il n' y en a point que j' estime tant que la lettre que vous m' avez fait l' honneur de m' escrire. Que si parmi tant de choses que j' y ay remarquées aveque joye, il y a quelque endroit sur lequel je me sois arresté avec plus de plaisir : trouvez bon, s' il vous plaist, que je vous die que ç' a esté celuy où il me semble que vous parlez de ces deux personnes, qui font aujourd' huy la plus precieuse partie du monde, et ausquelles si l' on ne compare l' une à l' autre, il n' y a rien sous le ciel que l' on puisse comparer. En verité, lors qu' il m' arrive de penser que je suis dans leur souvenir, pour ce moment toutes mes peines se suspendent ; toutes les fois que je me represente le visage de l' une ou de l' autre, il m' est avis que celuy de ma fortune se change, et cette imagination chasse de mon esprit les tenebres qui le couvrent, et le remplit de lumiere. Mais ce qui est un plus grand bon-heur, c' est qu' estant si loin de meriter jamais l' honneur de leurs bonnes graces, je ne laisse pas de penser que j' y ay quelque part ; et je suis si heureux que de croire ce que vous m' en dites. p185 Je connois bien quelqu' un, monseigneur, qui ne seroit pas si aisé à persuader, s' il estoit en ma place, et qui, apres deux ans d' esloignement, ne vivroit pas avec tant de tranquillité, ny dans une si grande confiance. Dans la satisfaction que cette croyance me doit donner, jugez, s' il vous plaist, si je suis fort à plaindre, et s' il n' y en a pas beaucoup de ceux que le monde appelle heureux, qui ne le sont pas tant que moy. Sans cela, certes, je ne me pourrois pas défendre de l' ennuy qui se presente icy de tous costez, ny resister au chagrin de Monsieur De C, qu' il me faut tous les jours combattre, et qui est, sans mentir, beaucoup au dessus de tout ce qu' on s' en imagine. Outre qu' il s' est mis en fantaisie de se laisser croistre une barbe qui luy vient desja jusques à la ceinture ; il a pris un ton de voix beaucoup plus severe que jamais, et qui a à peu prés le son du cor d' Astolfe : à moins que de traitter de l' immortalité de l' ame, ou du souverain bien, et d' agiter quelqu' une des plus importantes questions de la morale, on ne luy sçauroit plus faire ouvrir la bouche. Si Democrite revenoit, quelque philosophe qu' il fust, il ne le pourroit pas souffrir, pource qu' il aymoit à rire ; il a entrepris de reformer la doctrine de Zenon comme trop douce, et il veut faire des stoïques recolets. De sorte, monseigneur, que vous ne desirez rien d' avantageux pour les peuples, à qui vous le souhaitez pour gouverneur. LETTRE 52 A M. GODEAU 1634 p186 Monsieur, vous me deviez donner loisir de apprendre nostre langue, devant que de m' obliger à vous escrire, et il n' est guere à propos, qu' apres avoir esté si long-temps estranger, et ne faisant que sortir encore de la Barbarie, je fasse voir de mes lettres à un des plus éloquens hommes de France. Cette consideration m' avoit fait taire jusqu' à cette heure : mais si je me suis gardé de faire response à vos deffis, je ne me puis pas empescher de respondre à vos civilitez ; et malgré toutes mes fuites, vous avez trouvé un autre moyen de me vaincre. En l' estat où je suis, il vous sera plus avantageux de m' avoir surmonté de cette sorte que si vous m' aviez gagné par force. Ce vous eust esté peu de gloire de mener à outrance un homme desja outré, et à qui la fortune a donné tant de coups, que les moindres le peuvent abbatre, dans les tenebres où elle nous a jettez, il n' y a point d' art de se deffendre, ni d' escrime dont on se puisse servir ; il en arriveroit peut-estre autrement, et tout au contraire de ce que p187 vous dites, si vous m' aviez mis devant les yeux le soleil dont vous me parlez ; et quelque humble que vous me voyez à cette heure, je pourrois estre assez hardy pour vous combattre, si sa lumiere estoit partagée entre nous deux. C' est plus de l' avoir de vostre costé, que si le reste du ciel estoit pour vous. Toutes les beautez qui brillent dans tout ce que vous faites, ne viennent que de la sienne, et ce sont ses rayons qui vous font produire tant de fleurs. Sans mentir rien ne m' a jamais semblé si agreable que celles qui naissent de vostre esprit. J' en ay veu quelques-unes sur les derniers bords de l' ocean, et en des lieux où la nature ne sçauroit produire un brin d' herbe. J' en ay receu des bouquets qui m' ont fait trouver dans les deserts toutes les delices de l' Italie et de la Grece ; quoy qu' elles fussent venuës de quatre cens lieuës, le temps ni le chemin ne leur avoit rien fait perdre de leur éclat ; aussi sont-elles de celles que l' on nomme immortelles, et si differentes de tout se qui ce forme de la terre, que c' est avec beaucoup de justice que vous les avez offertes au ciel, et il n' y a que les autels qui en doivent estre parez. Croyez, monsieur, que je vous dis mon sentiment comme il est ; lors que ma curiosité m' avoit fait passer, comme vous dites, les bornes de l' ancien monde, pour rencontrer quelque chose de rare ; je n' ay rien veu qui le fust tant que vos ouvrages. L' Afrique ne m' a rien fait voir de plus nouveau, ni de plus extraordinaire ! En les lisant à l' ombre de ses palmes, je vous les ay toutes souhaitées, et en mesme temps que je me p188 considerois avoir esté plus avant qu' Hercule, je me suis veu bien-loin derriere vous. Tout cela qui pouvoit faire naistre de l' envie dans un autre esprit, combla le mien d' estime et d' affection, vous y pristes la place que vous me demandez à cette heure, et achevastes deslors ce que vous croyez encore avoir à commencer. Avec ces connoissances que j' ay de vous, il est difficile que je m' en forme une image comme celle que vous m' en voulez donner, ni que je me figure que vous soyez cette petite creature que vous dites. Je ne puis comprendre que le ciel ait pû mettre tant de choses dans un si petit espace. Quand j' en laisse faire mon imagination, elle vous donne pour le moins sept ou huit coudées, et vous represente de la taille de ces hommes qui furent engendrez par les anges. Je seray pourtant bien-aise, qu' il soit comme vous voulez que je le croye ; entre les biens que je pense tirer de vous j' espere que vous mettrez nostre taille en honneur, ce sera elle desormais qui sera estimée la riche, et vous nous releverez par dessus ceux qui se croyent plus hauts que nous. Comme c' est dans les plus petits vases que l' on enferme les essences les plus exquises ; il semble que la nature se plaise à mettre dans les plus petits corps, les ames les plus précieuses, et que selon qu' elles sont plus ou moins celestes, elle y mesle plus ou moins de terre. Elle enchasse les esprits les plus brillans de la mesme sorte que les orfevres mettent en oeuvre les plus belles pierres, lesquels n' y employent que le moins d' or qu' il se peut, et que ce qu' il p189 en faut pour les lier. Vous destromperez les hommes de cette erreur grossiere, d' estimer davantage ceux qui pesent le plus ; et ma petitesse qui m' a esté reprochée tant de fois par Mademoiselle De Ramboüillet, me tiendra lieu de recommandation aupres d' elle. Je trouve, au reste, bien juste l' affection que vous dites qu' elle a pour vous, et qu' ont avec elle cinq ou six des plus aymables personnes du monde. Mais je m' estonne que vous vouliez me persuader par là de vous donner la mienne, et que vous la pensiez gagner avec les mesmes raisons qui vous la pourroient faire perdre ; il faut que vous ayez une extréme confiance en ma bonté de croire que je puisse aymer un homme qui jouït de tout mon bien, et qui a obtenu ma confiscation. Je suis pourtant si juste que cela ne m' en empeschera point, et je croy aussi que vous l' estes tant de vostre costé, que je ne desespere pas de me pouvoir accorder de cela avecque vous ; ils peuvent bien vous avoir donné ma place, sans que pour cela vous m' en mettiez dehors, et celle que j' avois dans leur esprit n' estoit pas grande, si nous n' y pouvons pas bien tenir tous deux. Pour ce qui est de moy, je feray tout ce qui me sera possible, pour ne vous y estre pas incommode, et je m' y rangeray de sorte, que j' y demeureray sans vous choquer. Puis qu' un si puissant interest n' est pas capable de me separer des vostres, vous devez croire qu' il n' y aura jamais rien qui le puisse faire, et que je suis à toutes sortes d' espreuves, monsieur, vostre, etc. à Bruxelles, ce 3 Février, 1634. LETTRE 53 A MLLE DE RAMBOÜILLET p190 Mademoiselle, car estant d' une si grande consideration dans nostre langue, j' approuve extrémement le ressentiment que vous avez du tort qu' on luy veut faire ; et je ne puis bien esperer de l' academie dont vous me parlez, voyant qu' elle se veut establir par une si grande violence. En un temps où la fortune jouë des tragedies par tous les endroits de l' Europe, je ne voy rien si digne de pitié que quand je voy que l' on est prest de chasser et faire le procez à un mot qui a si utilement servy cette monarchie, et qui dans toutes les broüilleries du royaume, s' est tousjours monstré bon françois. Pour moy, je ne puis comprendre quelles raisons ils pourront alleguer contre une diction qui marche tousjours à la teste de la raison, et qui n' a point d' autre charge que de l' introduire. Je ne sçay pour quel interest ils taschent d' oster à car ce qui luy appartient, pour le donner à pour-ce que , ni pourquoy ils veulent dire avec trois mots ce qu' ils peuvent dire avec trois lettres ? Ce qui est le plus à craindre, mademoiselle, c' est qu' apres cette injustice, on en entreprendra p191 d' autres ; on ne fera point de difficulté d' attaquer mais , et je ne sçay si si , demeurera en seureté. De sorte qu' apres nous avoir osté toutes les paroles qui lient les autres, les beaux esprits nous voudront reduire au langage des anges ; ou si cela ne se peut, ils nous obligeront au moins à ne parler que par signes. Certes, j' avouë qu' il est vray ce que vous dites qu' on ne peut mieux connoistre par aucun autre exemple, l' incertitude des choses humaines. Qui m' eust dit il y a quelques années que j' eusse deu vivre plus long-temps que car , j' eusse creu qu' il m' eust promis une vie plus longue que celle des patriarches. Cependant il se trouve qu' apres avoir vescu onze cens ans plein de force et de credit, apres avoir esté employé dans les plus importans traittez, et assisté tousjours honorablement dans le conseil de nos roys ; il tombe tout d' un coup en disgrace, et est menacé d' une fin violente. Je n' attens plus que l' heure d' entendre en l' air des voix lamentables qui diront le grand car est mort, et le trespas du grand cam ni du grand pan , ne sembleroit pas si important ni si estrange. Je sçay que si l' on consulte là-dessus un des plus beaux esprits de nostre siecle, et que j' ayme extrémement, il dira qu' il faut condamner cette nouveauté, qu' il faut user du car de nos peres, aussi bien que de leur terre et de leur soleil ; et que l' on ne doit point chasser un mot qui a esté dans la bouche de Charlemagne, et de Saint Louïs. Mais c' est vous principalement ; mademoiselle, qui estes obligée d' en prendre la protection, puis-que p192 la plus grande force et la plus parfaite beauté de nostre langue, est en la vostre, vous y devez avoir une souveraine puissance, et faire vivre ou mourir les paroles comme il vous plaist. Aussi crois-je que vous avez desja sauvé celle-cy du hazard qu' elle couroit, et qu' en l' enfermant dans vostre lettre, vous l' avez mise comme dans un asyle, et dans un lieu de gloire, où le temps ni l' envie ne la sçauroient toucher. Parmy tout cela, je confesse que j' ay esté estonné de voir combien vos bontez sont bizarres, et que je trouve estrange, que vous, mademoiselle, qui laisseriez perir cent hommes sans en avoir pitié, ne puissiez voir mourir une syllabe. Si vous eussiez eu autant de soin de moy, que vous en avez de car , j' eusse esté bien-heureux malgré ma mauvaise fortune ; la pauvreté, l' exil, et la douleur, ne m' auroient qu' à peine touché. Et si vous ne m' eussiez pû oster ces maux, vous m' en eussiez au moins osté le sentiment. Lors que j' esperois recevoir quelque consolation dans vostre lettre, j' ay trouvé qu' elle estoit plus pour car que pour moy, et que son banissement vous mettoit plus en peine que le nostre. J' avouë, mademoiselle, qu' il est juste de le deffendre, mais vous deviez avoir soin de moy aussi bien que de luy, afin que l' on ne vous reproche pas que vous abandonnez vos amis pour un mot. Vous ne respondez rien à tout ce que je vous avois escrit ; vous ne parlez point des choses qui me regardent. En trois ou quatre pages, à peine vous souvient-il une fois de moy, et la raison en est car . Considerez-moy p193 davantage une autre fois, s' il vous plaist ; et quand vous entreprendrez la deffense des affligez, souvenez vous que je suis du nombre. Je me serviray tousjours de luy-mesme pour vous obliger à m' accorder cette grace, et je vous asseure que vous me la devez, car je suis, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 54 A MLLE DE RAMBOÜILLET p194 Mademoiselle, quand je vous aurois presenté autant de perles que les poëtes en ont fait pleurer à l' aurore, et qu' au lieu que je ne vous ay donné qu' un peu de terre, je vous l' aurois donnée toute entiere, vous n' auriez pû me faire un plus magnifique remerciment. La vigne du grand Mogor seroit payée de la moindre de vos paroles, et toutes les pierreries dont elle est chargée n' ont pas tant d' éclat, ni de si belles lumieres, que les choses que vous écrivez. Voila, mademoiselle, un commencement fort brillant : et ceux qui, à quelque prix que ce soit, veulent écrire de beaux mots, seroient bien-aises de commencer par là ce qu' ils appellent une belle lettre. Mais le courrier ne m' en donne pas le loisir, et de plus, apres avoir bien leu celle de madame vostre mere, et les vostres, je suis resolu de ne m' en plus mesler. Sans mentir, il ne se peut rien voir de plus galant, ni de plus beau que celle que j' ay receuë d' elle ; et cela est merveilleux qu' une personne qui n' écrit qu' en quatre ans une fois, le fasse de sorte, quand elle l' entreprend, qu' il semble qu' elle y ait tousjours estudié, et que durant tout ce temps, elle p195 n' ait pensé à autre chose. Je devrois estre tantost accoustumé aux miracles de vostre maison ; mais j' avouë que je ne puis pas m' empescher de m' en estonner. J' admire de vous particulierement, mademoiselle, que sçachant si bien danser, vous sçachiez si bien escrire ; et que vous emportiez le prix en mesme temps de trois choses, qui ne marchent gueres ensemble, estant comme vous estes, la meilleure danseuse, la meilleure dormeuse, et la plus eloquente fille du monde. Au reste, vous m' avez fait un extréme plaisir, de mettre Monsieur Maighne de la partie des mattassins ; cette pensée m' a plû autant qu' aucune des vostres, et je vous donne ma parole, que nous ne les danserons point qu' il n' en soit. Aussi bien à dire le vray, Monsieur De Chaudebonne est fort chagrin à cette heure pour bien battre les sonnettes, et je croy que j' aurois peine moy-mesme à bien danser en vostre absence, estant comme je suis, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 55 A MLLE DE RAMBOÜILLET p196 Mademoiselle, à cette heure que vos lettres sont plus admirables qu' elles ne furent jamais, j' avouë que j' aurois beaucoup de peine à m' en passer. Ayant perdu l' esperance depuis que j' ay veu vos dernieres, d' en écrire jamais de bonnes, je serois au moins bien-aise d' en recevoir : et il est juste que vous me rendiez par là l' honneur que vous me faites perdre d' ailleurs. La haute opinion que j' ay il y a si long-temps de vostre esprit, m' avoit preparé à en voir, sans estre surpris, toutes sortes de merveilles ; et il me sembloit qu' il ne pouvoit plus rien faire qui me pûst estonner, si ce n' est qu' il vint à produire des choses ordinaires ou mediocres. Mais certes je confesse qu' il est arrivé à un point de perfection que je n' avois pas conceuë, et que je n' ay rien pû imaginer de tout ce que vous nous faites voir. Je vous asseure, mademoiselle, que je vous parle sans flaterie, et mon dépit n' est pas encore si bien passé, que je sois en humeur de vous flater. Vous vous estes haussée autant au dessus de vous-mesme, que vous aviez accoustumé d' estre au dessus de toutes les autres, et la moindre lettre que vous écrivez à cette heure, vaut mieux p197 que Zelide et Alcidalis, oüy mesme quand on mettroit avec eux leurs deux royaumes. Dans le fort de ma colere, je n' ay point fait de plaintes contre vous qui ne fussent accompagnées de loüanges ; et une des causes qui m' obligent à cette heure à me reconcilier, c' est la crainte que si je vous tesmoigne de la haine, on ne croye qu' elle vienne d' envie, plustost que d' un juste ressentiment. Cepandant vous sçavez en vostre coeur, si j' en ay du sujet, et sans en parler davantage, c' est là que je demande que vous m' en fassiez raison : aussi bien apres avoir esté müet si long-temps, je ne veux pas rompre mon silence par des cris. Je vous supplieray seulement de penser quel je dois avoir esté, ayant perdu en mesme temps l' esperance de retourner en France, et la consolation de vostre souvenir et de vos lettres. Un seul de ces malheurs pouvoit m' accabler : mais cela est estrange, je m' en suis sauvé, pource qu' ils sont venus ensemble, et chacun d' eux m' a aydé à supporter l' autre. Quand apres ce témoignage de vostre mauvaise volonté, je me suis imaginé de combien de maux la fortune me tiroit, en m' empeschant de tomber en vos mains ; il m' a semblé qu' au prix de cela, un exil perpetuel estoit bien supportable, et qu' au moins je ne mourrois pas ici d' une mort si cruelle. Cependant, mademoiseille, cette consolation n' est pas si bonne que je n' en aye besoin encor de quelque autre, car je vous jure que Monsieur De mesme n' est pas si triste que je le suis, et ces sombres et noires melancolies, où vous m' avez veu quelquefois, n' estoient p198 que l' ombre de celles où je suis maintenant. Dissipés-les, je vous supplie, et trouvez, si vous pouvez, des paroles pour conjurer ces nüages. Mais qui doute que vous ne le puissiez, et qui ne sçait que pour vostre esprit il n' y a point d' impossible ; c' est à luy à qui je me recommande, et puis que les choses les moins imaginables et les plus extraordinaires luy sont aysées, qu' il fasse que je sois capable d' avoir quelque sorte de joye ici ; et que je vive jusqu' à ce que je vous puisse dire combien je suis au delà de ce que vous le croyez. Mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 56 A MLLE DE RAMBOÜILLET p199 Mademoiselle, je ne m' estonne pas que vous ayez ry tout vostre saoul, en m' écrivant l' estrange bruit qui court de moy, que je n' ay ni bonté ni amitié : car sans mentir il ne s' est jamais rien dit de si ridicule, et vous avez eu raison de recevoir cela de la mesme sorte, que si l' on vous disoit que Monsieur De Chaudebonne vole sur les grands chemins, ou qu' il a espousé la fille du gentilhomme de Monsieur Des . Pour moy j' admire qu' une si fausse opinion et une calomnie si mal fondée, ait peu s' estendre si loin, et infecter trois provinces, et qui que ce soit qui luy ait donné cours, il faut que vous m' avoüiez que ce doit estre la plus meschante, et la plus dangereuse personne du monde. J' en feray une exacte perquisition, et si j' en puis descouvrir quelque chose, je vous jure que je m' en sçauray venger, quand bien elle seroit aussi aymable et aussi redoutable que vous. Certes, madame vostre mere fait une action digne de son ordinaire bonté, de ne vouloir pas souffrir que l' on profere une si grande meschanceté sur ses terres, mais qu' elle empesche seulement qu' on ne la die dans sa chambre, et dans son cabinet : car je connois p200 des personnes assez hardies et determinées pour cela. La pauvre Mademoiselle De Chalais, que vous exposez comme un mouton à ma colere, n' a point de part à ce crime ; ce n' est que par simplicité qu' elle a failli, et je me plaindrois davantage de sa maistresse, si je pouvois me prendre à d' autres qu' aux autheurs de cette imposture. Je trouve estrange, sans mentir, qu' elle qui sçait ce que c' est que des charmes de la paresse, et la douceur qu' il y a à ne rien faire, m' appelle ingrat, de ce que je la laisse en repos, et que je ne luy écris point des lettres qu' elle voudroit de bon coeur n' avoir pas receuës toutes les fois qu' il y faudroit respondre. Quoy que je ne me mette pas en peine d' en rien témoigner, elle a tousjours la place qu' elle doit avoir dans mon esprit, sans qu' elle luy couste rien à garder ; elle est comme elle se demande au fond de mon coeur, au lieu le plus retiré, en repos et sans bruit. En verité je l' honore et l' aime aussi parfaitement qu' elle le merite, et toutes les fois que je lis quelque chose de joli, que je mange quelque chose de bon, ou que je fais une digestion loüable, je me souviens d' elle, et je luy en souhaite autant. Mais à propos, mademoiselle, vous nous en mandastes une nouvelle il y a quelque temps, à laquelle je ne respondis point, pource que je grondois alors, et qui apres ce que vous m' avez escrit du bruit qui court de moy, m' a semblé aussi estrange que chose que j' aye jamais oüy dire. Quoy que je connoisse aussi bien que personne du monde, toutes les graces de Madame La Marquise De , je ne me puis p201 assez estonner, qu' en un temps où elle ne se soucie d' homme vivant que de son medecin et de son cuisinier, vestuë de cette ratine que nous luy avons veuë, et coïffée de trois serviettes ; elle ait pû gagner un coeur aussi difficile à prendre, que je m' imagine que doit estre celuy du Marquis De La , et envoyer un amant soupirer pour elle dans les deserts de la Thebaïde. Le damoisel dont vous me parlez, auroit bien fait d' y aller apres luy, ou, s' il ne veut pas faire un si grand voyage, au moins il se devoit rendre Hermite au Mont Valerien. Tout de bon ; au lieu de faire les demandes que vous me proposez de sa part, il feroit fort bien de se taire, et de ne parler de sept ans. Toutesfois, mademoiselle, j' y respondray, puis-que vous le voulez. La premiere, pourquoy estant vestu de bleu, il paroist tousjours vestu de vert, est une des plus arduës questions que j' aye jamais oüi faire en quelque science que ce soit, et pour moy, je ne voy pas d' où cela peut venir, si ce n' est que le damoisel qui avoit accoustumé il y a quelques années, de ne se lever qu' à une heure, et n' estre habillé qu' à trois, soit devenu à present un peu plus paresseux, et ne se laisse plus voir qu' aux flambeaux. Quoy qu' il en soit, je suis d' avis, qu' à tout hazard il s' abille de vert, pour voir s' il ne paroistra pas habillé de bleu. Pour la seconde, de sçavoir lequel il doit choisir, de prendre la mote, ou de me delivrer d' entre les mains des sarrazins ; je trouve, sans considerer mon interest, que cette derniere entreprise, outre qu' elle est plus juste, est beaucoup p202 plus difficile, et par consequent plus glorieuse. Il y a vingt-cinq mille hommes de pied, et six mille chevaux qui ont charge de me garder avec autant de soin que Gueldres et Anvers ; cela pourtant ne le doit point estonner. Hector Le Brun deffit une fois luy seul trente-cinq mille hommes en Northomberland, et je pense qu' il n' estoit pas si vaillant que luy. Qu' il ne craigne pas au reste, que les lauriers luy manquent icy ; les plus beaux qui se voyent dans l' Europe, se cueillent en ce païs. De mon costé, je luy promets de fournir le soin de les agencer, et l' art d' en faire des couronnes ; mais outre les sarrazins, il aura encore quelques sarazines à combattre ; car il y en a qui ne souffriront pas aysément que l' on m' enleve d' icy : et ce bruit que vous dites qui court de moy dans trois provinces, n' est pas encor arrivé en pas une des dix-sept. L' on ne me tient pas si méchant icy, qu' on fait au lieu où vous estes, et l' on croit que quand mesme je ne sçaurois pas assez aymer, je ne laisserois pas d' estre assez aymable. Mais, mademoiselle, j' avouë que cela ne me console point ; et je suis bien mal-heureux, si dans ce nombre de personnes que je revere particulierement en France, il n' y en a quelqu' une qui ait assez bonne opinion de moy, pour croire que j' ay le coeur fait comme il le faut avoir ; que je sçay constamment honorer ce qui le merite, et aymer infiniment ce qui est infiniment aymable. Je ne sçay pas pour vostre particulier, ce que vous en pensez ; mais je vous asseure qu' il n' y a personne qui ait moins de sujet d' en p203 douter, et que je suis aussi parfaitement que je le dois, et que vous le sçauriez vouloir, mademoiselle, vostre, etc. Madame vostre mere sera tousjours la meilleure et la plus galante personne du monde ; elle ne me pouvoit rien promettre qui me fist si aise que la danse baladoire que vous dites qu' elle veut instituer à mon retour. Mais c' est feste baladoire qu' il faut dire, vous corrompez le texte ; cela m' a fait resouvenir du temps passé, et considerer combien il estoit different de celuy-cy. Alors estant couché sur la paille, je croyois estre sur trois matelats, et à cette heure j' aurois douze matelats qu' il me sembleroit estre couché sur des espines. Voila, mademoiselle, l' estat où se trouve le plus aise galant de Bruxelles. Mais celuy qui m' a nommé ainsi en vous escrivant, ne connoist pas tous mes maux, et ne conçoit pas quel regret j' ay tousjours dans le coeur d' estre esloigné de tout ce que j' ayme. Vous sçavez de quelle sorte cecy se doit entendre, et quel rang tiennent en cela ces deux adorables personnes, au rang desquelles personne ne doit estre. Tous ceux qui viennent icy de France, parlent d' elles avec admiration, et content des miracles de leur bonté et de leur beauté. Je vous supplie tres-humblement, p204 mademoiselle, d' employer vostre credit pour me conserver quelque place dans l' honneur de leur souvenir. Cét homme à qui vous sçavez que j' ay tant d' obligations, en adjouste tousjours de nouvelles aux anciennes, et me fit l' autre jour l' honneur de se souvenir de moy dans une lettre à Monsieur Le Comte De Brion. Je reconnois cela, comme j' y suis obligé ; et quand j' aurois aussi peu de bonté et d' amitié que l' on dit, je ne manqueray jamais d' avoir tout le ressentiment que je dois avoir des biens et des honneurs qu' il luy a pleu me faire ; mais j' ay peur qu' il ne devienne trop serieux, empeschez cela je vous supplie. LETTRE 57 A MLLE DE RAMBOÜILLET p205 Mademoiselle, quoy que vous m' asseuriez que l' Isle De France n' a point esté des trois provinces rebelles, je soupçonne quelques insulaires, et il y en a quelqu' une que je voudrois bien tenir pour en faire la justice qu' elle merite. Quand elles n' auroient point fait d' autre faute, que d' avoir incliné aisément, comme vous dites, à croire du mal de moy, je les trouverois encore assez coupables, et je serois bien fasché d' avoir autant failly contre pas une d' elles. J' ay eu peine à entendre ce que vous dites de la Corneille, et du fils du roy d' Angleterre ; mais si je l' entens bien, c' est une des plus grandes malices du monde ; vous n' avez jamais rien fait contre moy qui m' aye fait tant de dépit, et je ne l' oublieray jamais que je ne m' en sois vengé. Mais à quel point est montée la persecution, et que ne dois-je pas attendre, puis-que madame vostre mere mesme, semble s' estre declarée contre moy ? J' ay esté extrémement estonné, quand j' ay reconnu son escriture, et que j' ay veu qu' elle se mocquoit de moy, et de ma loyale amie. Je ne crois pas pourtant qu' elle ait fait cela de sa volonté, et il faut que vous luy ayez fait escrire le poignard sur la gorge. p206 Tout cela, mademoiselle, m' avoit mis en une extréme colere, mais la douceur que vous m' avez envoyée, m' a rappaisé. J' ay trouvé dans la lettre de Monsieur De Chaudebonne, le succre que vous pensiez avoir mis dans la mienne, et je l' ay gousté avec tout le plaisir que je devois. Je vous avouë que nous n' en avons pas de si bon chez nous ; envoyez-m' en souvent, je vous en supplie, j' en feray un fort bon suc, et contre la maxime de medecine, que toutes les choses douces, se tournent en bile, cela appaisera la mienne qui est fort émuë. Aussi, à dire le vray, c' est une extréme meschanceté de se mocquer d' une pauvre enfant qui n' a appris le françois que pour l' amour de moy, et qui a eu au moins l' esprit de me choisir entre tous ceux qui sont icy. Cependant, je vous puis respondre qu' elle escrira bien-tost d' une autre sorte, et que dans trois mois elle sera en estat de se revancher. Du temps que Madame De disoit gausser, et pitoyable, et qu' elle croyoit qu' il ne falloit pas dire triste , elle n' escrivoit guere mieux que cela ; et neantmoins, aujourd' huy on parle de son esprit par-tout, et on fait voir jusques icy des copies de ses lettres. Mais pour satisfaire à la question à laquelle vous me conjurez de répondre en verité et en sincerité de conscience ; je vous dis, mademoiselle, qu' en verité et en sincerité, je ne crois pas qu' il y ait eu une personne qui ait crû que ç' ait esté pour ma gloire que j' ay envoyé le poulet que vous avez veu ; et j' aymerois encore mieux avoir fait une lettre de cette sorte, qu' un jugement comme celuy-là. p207 Mais je ne devrois plus donner si hardiment mon avis de rien, sans sçavoir de qui je parle ; apres avoir esté attrappé comme je l' ay esté, en ce que j' ay dit de ceux qui ont memoire de ce qu' ils ont fait au berceau. Je confesse que je croyois que l' on s' en voulust moquer, et que mesme on le deust faire : mais puis-que c' est vous et M Le C De La V qui l' avez dit, je m' en desdis volontiers, et je n' ay garde d' offenser des personnes qui se souviennent de si loin. LETTRE 58 MLLE RAMBOÜILLET 1634 p208 Mademoiselle, si vous n' estiez la plus aymable personne du monde, vous seriez la plus haïssable, et vous avez une fierté qui seroit insupportable en toute autre qu' en vous. Vous demandez la paix de la façon que les autres la donnent, et pour terminer une querelle, vous employez des paroles avec lesquelles on pourroit commencer une guerre. je ne sçay pas comme je me suis tant abaissée ; ne grondez-plus, escrivez-moy toutes les semaines ; voila, certes, une parfaite humilité et une belle maniere d' exercer les vertus chrestiennes. Vous m' ordonnez au reste de ne me plus despiter, que de vingt-cinq ans, en vingt-cinq ans, comme si vos gaces ne se donnoient que lors que celles du ciel sont ouvertes, et qu' il fallust un jubilé pour absoudre ceux qui se faschent contre vous. Voicy, mademoiselle, où j' en estois, quand j' ay receu vostre seconde lettre, qui m' a fort adoucy, en m' apprenant que vous ne desireriez pas que je fusse pendu sans que vous y fussiez. Veritablement c' est une grande marque de p209 bonne volonté, et une preuve qu' il vous reste encore quelque tendresse pour moy, de ce que vous ne voudriez pas que cét accident m' arrivast sans que vous eussiez le plaisir de le voir. Apres avoir tant imploré le secours de vostre esprit, afin qu' il trouvast des paroles qui me rendissent moins mal-heureux, il n' en pouvoit pas trouver de meilleures. En effet, rien ne me peut tant consoler de demeurer à Bruxelles, que de sçavoir que l' on me veut faire pendre à Paris, et ce lieu que je tenois pour une prison auparavant, je le considere à cette heure comme un asyle contre vos persecutions. J' ay grande peine à croire ce que vous me dittes de Madame De , ni qu' elle ait pris vostre party contre moy. Si cela est, la fortune a esté plus juste que vous et qu' elle, d' avoir empesché ses lettres de tomber entre mes mains. C' est, sans mentir, grand dommage, si vous avez gasté une si bonne personne, et j' auray plus de regret que vous ayez corrompu son innocence, que de voir que vous avez condamné la mienne. Quoy qu' il en soit, je vous asseure que vous ne sçauriez, ni l' une ni l' autre, avoir pris des resolutions contre moy, qui ne soient injustes, et dont je ne vous fasse quelque jour desdire toutes deux. Cecy, mademoiselle, n' est pas dit par orgueil, mais par cette fierté que les gens de bien ont accoustumé d' avoir, et que produit la bonne conscience. Que si j' avois la moindre doute d' avoir failly et de meriter vos menaces, je n' aurois pas ces bons p210 intervalles, dont vous voyez que je jouïs quelquefois ; et au lieu que je gueris les autres du mal de rate, j' en mourrois moy-mesme. Si j' ay osté ce mal à madame vostre mere, je souffriray plus volontiers tous ceux qui me restent. En verité, l' asseurance que j' ay d' estre dans l' honneur de son souvenir, et le regret que je sens de ne la point voir, font la plus grande moitié de mes biens et de mes maux ; et je ne m' estonne pas qu' elle souhaite de me voir plus que personne, car je crois qu' il n' y aura point d' homme au monde si plaisant que moy, si jamais je me vois aupres d' elle. Ce philosophe de nos amis, duquel vous vous estes ressouvenuë si à propos, qu' il fait quelquefois les petits yeux, a roüillé les yeux en la teste, quand je luy ay leu cét endroit de vostre lettre. Aussi, à dire le vray, l' ame de Zenon auroit esté esbranlée en une pareille rencontre, et celle de Monsieur Mignon contristée et affligée. La philosophie qui a des remedes contre tous les autres mal-heurs, n' a point de raison pour adoucir la moindre perte que l' on peut faire dans l' esprit de M De Ramboüillet. Quelque ennemie des passions que soit cette science, elle ne sçauroit desaprouver que l' on n' en ait pour une si rare personne, ni trouver estrange que l' on fasse pour son sujet, tout ce qu' elle ordonne de faire pour la vertu. Je ne sçay, mademoiselle, si elle pourroit enseigner plus aisément, à ne vous aymer pas ; mais quelle apparence y a t' il qu' elle me puisse jamais apprendre cela, puis-que p211 c' est Monsieur De Chaudebonne qui me la monstre ? Aussi je vous jure que je ne l' espere pas, et que je suis bien resolu, quelque mal qui m' en puisse arriver, d' estre tousjours, mademoiselle, vostre, etc. De Bruxelles ce dernier juin 1634. LETTRE 59 A MLLE DE RAMBOÜILLET p212 Mademoiselle, je suis extrémement marri que vous ne me puissiez donner de meilleurs signes de paix, et que vostre esprit ne vous manque que pour me faire du bien. Le connoissant comme je fais, capable de toutes choses, je dois penser que le deffaut est plustost en vostre volonté, et tant qu' elle ne me sera pas plus favorable, j' auray sujet de croire que vous n' estes pas aussi bonne que vous dites. Je crains que le tesmoignage que monsieur vostre frere rend de vostre justice, ne soit plustost une preuve de vostre tyrannie ; laquelle s' estant accreuë ne laisse pas la liberté de s' en plaindre. Peut-estre que s' il estoit aussi loin de vous que moy, il en parleroit comme je fais, et que j' en parlerois comme luy, si j' estois en sa place. Cependant, mademoiselle, que ce soit tréve ou paix que vous me donniez, je ne refuse pas d' en joüir. J' ay desja executé une des conditions ausquelles vous me l' accordez, M D m' ayant fait offrir un autre moyen de luy escrire, je n' ay pû ne m' en point servir ; quoy que j' eusse bien desiré que ma lettre eust passé par vos mains ; car j' esperois qu' elle en sortiroit meilleure ; p213 et j' avois resolu de vous supplier tres-humblement de la corriger. Il n' y a que quatre jours qu' elle est envoyée, et Monsieur Frotté qui est icy, s' en est chargé apres l' avoir sollicité plus d' une fois. Pour Alcidalis, je ne le quitteray point jusqu' à ce que je l' aye mis en Affrique, j' espere que ce sera bien-tost, et nous voyons desja terre. Mais, mademoiselle, je ne sçaurois le rendre heureux, que premierement je ne le devienne moy-mesme. Je ne puis luy faire voir Zelide, devant que je voye Monsieur Mandat : et il faut un autre esprit que celuy que j' ay à cette heure pour escrire sa joye et sa bonne fortune. Sans mentir, apres son histoire, celle que vous me racontez de Marthe, m' a donné autant de plaisir qu' aucune que j' aye jamais oüye : mais ce n' en est que le commencement, sa fortune n' en demeurera pas là ; et je ne voudrois pas jurer que nous ne la vissions aussi quelque jour reyne de Mauritanie. Toutesfois avec cela je ne desespere pas qu' elle ne puisse estre penduë, mais ce ne sera pas si tost. Je suis extrémement aise de ce qu' elle vous a procuré aupres de Madame De Savoye, et de ce qu' il vous vient des honneurs de tous les costez du monde. J' eusse bien pû aussi vous faire avoir une moustache du roy de Marroc, et une poignée de la barbe et deux dents machelieres du roy de Fez. Mais depuis la mort de celuy de Suede, j' avois crû que vous ne vouliez plus mettre vostre amitié en cette sorte de gens, et puis je suis plus retenu à cette heure, car il me souvient que vous m' avez reproché beaucoup de p214 fois que je vous engage tousjours avec des amans, dont vous ne voulez pas. Si je suis consideré pour vous, mademoiselle, je ne le suis pas moins pour ce qui est de moy ; quelque belle occasion que la fortune me presente ; je me garderay bien de me laisser attraper, et je vivray plus long-temps que je ne pensois, si la prophetie de la sage enchanteresse est veritable. Je la supplie tres-humblement de croire qu' elle ne peut prendre ce titre avec personne ; si justement qu' avecque moy : sans mentir tout ce qu' elle fait m' enchante, et j' ay passé un jour entier à lire les quatre lignes qu' elle m' a escrites. Je suivray son conseil, et je me garderay de Gradafilée, comme de Scille et de Caribde. Permettez-moy, s' il vous plaist, de remercier tres-humblement Monseigneur Le Cardinal De La Valette, de l' honneur qu' il m' a fait de se souvenir de moy dans une lettre qu' il a escrite à Monsieur Le Comte De Brion, et de tesmoigner ici la peine où je suis du mal de Mademoiselle Paulet. Sa fievre que vous dites ne devoir durer que vingt-quatre heures, sera de plusieurs jours pour moy, et je n' en sortiray point que je n' en aye eu d' autres nouvelles. M D' A ne me pardonneroit point cette liberté que vous me pardonnerez, si elle voyoit que je ne me corrige point pour ses avis, et que je ne m' empesche pas de parler encore d' autres personnes que de vous dans vos lettres. Elle perdroit esperance de faire jamais rien de bon de moy, et jugeroit avec plus de raison que jamais que je ne suis pas assez galant : mais quoy qu' elle vous p215 mette au dessus de toutes les choses du monde, si elle sçavoit de quelle sorte vous estes dans mon esprit, je vous asseure, mademoiselle, qu' elle trouveroit que je suis assez, vostre, etc. Le 3 de mars. LETTRE 60 A MARQ. SOURDEAC 1634 p216 Monsieur, quoy que ma mauvaise fortune me doive avoir endurcy à toutes sortes de déplaisirs ; je ne me puis accoustumer à celuy de ne recevoir plus de vos nouvelles : et il me semble que la perte de vos lettres, est un mal-heur qu' un honneste homme ne doit pas souffrir constamment, j' attens avec impatience, il y a beaucoup de jours, que vous me fassiez l' honneur de faire response à la derniere que je vous ay escrite, et que je mis entre les mains de madame vostre femme. Mais enfin ma patience s' est achevée, et je ne puis differer plus long-temps à vous supplier tres-humblement de me tirer de peine, et de m' apprendre par une des vostres, quel accident m' a jusques icy retardé ce bon-heur. Vous voyez, monsieur, quelle asseurance j' ay en vos paroles, et quelle extréme confiance je prens en vostre bonté, puis-que j' ose vous demander si hardiment une faveur que je ne sçaurois jamais meriter, si vous ne me l' aviez promise, et que je vous presse de me payer exactement comme une dette bien acquise, ce qui n' est qu' une grace, et une pure liberalité. p217 Puis-que vous avez tousjours tesmoigné d' avoir tant d' inclination à cette vertu, je crois que vous serez bien-aise de voir qu' en despit de la fortune, vous la pouvez encore exercer, et qu' il est en vostre pouvoir de faire du bien à une personne qui vous en demande. Au moins, je vous asseure qu' il sera bien employé, et bien reconnu, et que vous ne sçauriez en rien mieux tesmoigner vostre bonté, qu' en me faisant l' honneur de m' asseurer que vous m' aymez, et que vous voulez bien que je me die par tout, monsieur, vostre, etc. à Bruxelles, le 25 Aoust, 1634. LETTRE 61 MLLE RAMBOÜILLET 1634 p218 Mademoiselle, j' ay leu à toutes les heures du jour la lettre que vous m' avez escrite à minuit, et quoy que je n' aye pas accoustumé de trouver fort agreables les biens que l' on me fait à ces heures-là, j' ay receu celuy cy avec plus de contentement que je ne le puis dire. Apres l' avoir bien considerée, je n' ay pas trouvé qu' elle fust d' une personne endormie, et j' ay confirmé le jugement que j' avois fait de vous autres-fois, que ce temps-là est celuy où vostre esprit est le plus esveillé, et le plus clair, et qu' il reprend de nouvelles forces. En cherchant la cause de cela, je ne veux pas, mademoiselle, soupçonner de vous, rien de mauvais, ni remarquer que cela est assez estrange que l' heure des lutins soit la vostre ; j' ayme mieux croire que c' est qu' il ne peut y avoir de nuit dans vostre esprit, et qu' estant comme il est, une source de clarté, les tenebres qui appesantissent les autres, ne luy peuvent nuire ; lors qu' elles couvrent toute autre chose, on le voit briller avec plus d' éclat, et l' ombre de la terre ne peut monter jusqu' aux astres, ni jusqu' à luy. Quand p219 j' en parlerois avec des termes beaucoup plus magnifiques, je vous supplie, tres-humblement, de croire que je ne dirois pas encore de luy autant de bien que j' en ay receu. Le choix qu' il vous a fait faire de trois ou quatre paroles, avec lesquelles vostre derniere lettre m' a semblé plus obligeante que les autres, a produit en moy des contentemens inesperez, et m' a donné une joye que je fais scrupule d' avoir, et dont je ne devrois estre capable qu' en vostre presence. Mais voyez, s' il vous plaist, mademoiselle, jusques où s' estend vostre pouvoir ; au moment que vous eustes escrit que vous souhaitiez la fin de nos mal-heurs, les elbenes partirent pour y chercher du remede, le ciel commença à se desbroüiller, et nous fit voir de plus belles apparences que jamais. Puis-que cela est ainsi, et que c' est en vous quasi la mesme chose de desirer du bien, et d' en faire, continuëz, je vous supplie tres-humblement à avoir de bons desirs pour nous. Je m' imagine que cela suffira à faire naistre quelque heureux effet ; vostre bonne fortune vaincra la malignité de la nostre, et vous pourrez contribuër plus que personne à cet accommodement auquel tant de gens travaillent. Mais s' il vous plaist, mademoiselle, que ce soit bien-tost ; car en verité je meurs d' envie de voir les merveilles qui sont à Paris. Je ne crois pas que ce soit la demoiselle dont vous parlez à Monsieur De Chaudebonne qui monstre les plus rares, quand le singe à qui on a appris à jouër de la guiterre sçauroit encor chanter avec cela. Je sçay où il y a des choses plus p220 extraordinaires, et où je pourray voir de plus beaux miracles ; j' espere aussi que de mon costé je vous en feray voir un merveilleux dans le changement de mon humeur, qui sera, je vous promets, sinon aussi belle, au moins aussi esgale que la vostre. Ne craignez donc point, mademoiselle, qu' un chagrin que vous dissipez de si loin puisse arriver jusques à vous, et n' ayez point de regret de perdre mes lettres en me retrouvant moy-mesme ; je vous feray avouër que je vaux mieux qu' elles, et vous verrez que je n' ay pas escrit mes meilleures pensées. Enfin, je vous asseure que hors une grande quantité de cheveux blancs qui me sont venus, il n' est point arrivé en moy de changement qui ne soit en mieux ; encore j' espere que ceux-là tomberont avec les soins qui les ont fait naistre, et je deviendray, sans doute, tout autre que je ne suis quand je vous pourray dire moy-mesme avec quelle passion je vous honore, et combien je suis, mademoiselle, vostre, etc. à Bruxelles, le 15 Octobre, 1634. LETTRE 62 A MLLE DE RAMBOÜILLET p221 Mademoiselle, je ne sçay pas qui sont les abencerrages que vous me preferez, mais je m' imagine qu' ils ne sont point nez dans Grenade, non plus que moy. Peut-estre que le seul avantage qu' ils ont sur moy, est d' estre aupres de vous ; et que tout mon crime est d' en estre esloigné. Certes vous avez sujet de croire que je suis coupable d' une grande faute, puis-que le ciel me donne un si grand chastiment, et je ne m' estonne pas que vous me condamniez là dessus ; ni que vous n' entendiez pas les raisons d' un homme qui se deffend de si loin. Toutes les demoiselles, tant les mores que les chrestiennes, ont accoustumé d' en user ainsi. Je voudrois seulement, qu' en m' ostant vostre amitié, vous ne voulussiez pas encore me deshonnorer, et que vous ne vous missiez pas en peine de m' accuser pour vous deffendre. Vous pourriez avec plus de douceur, suivre l' exemple de Madame , et de Mademoiselle , dont la premiere sans alleguer aucune cause, rompit d' abord tout commerce avec moy, jugeant qu' aussi bien avec le temps, il en faudroit tousjours venir-là. Et l' autre m' a laissé depuis peu honnestement, p222 et sans bruit ; et se taisant de pure lassitude, ne parle plus de moy, ni en bien ni en mal. Que si, pourtant, mademoiselle, vous avez encore ce reste de justice dans l' esprit de croire qu' il faille quelque prétexte pour abandonner ses amis, je m' estonne que vous n' en avez trouvé un meilleur que celuy que vous prenez, vous qui inventez si heureusement, et qui avez tousjours donné tant de vray-semblance à vos fables. Il me semble, au reste, mademoiselle, que vous ne jugez pas assez favorablement des lettres que vous avez veuës de moy, si vous croyez que Monsieur Mandat ait eu les plus belles. Je fais un autre jugement des vostres, et sans rien sçavoir des autres que vous avez escrites, je jurerois que vous n' en fistes jamais de meilleures. Il faut une bonté comme la mienne pour en parler de la sorte, et il n' y a que moy qui peut louër les satyres que l' on fait contre luy. Sans mentir, un homme qui souffre si doucement le mal, merite que l' on luy fasse du bien, et vous devez avoir regret de traitter avec tant de rigueur, une personne qui le souffre avec tant de patience, et qui est si constamment, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 63 A MLLE DE RAMBOÜILLET p223 Mademoiselle, j' aurois effacé cette lettre apres avoir receu la vostre, si j' adjoustois assez de foy à ce que vous me mandez : mais je suis si accoustumé à ne recevoir de vous que du mal, que je n' en puis plus attendre autre chose, et la paix mesme m' est suspecte, quand vous me la presentez. Je voudrois bien qu' il y eust quelque signe de reconciliation entre vous et moy, comme il y en a entre le ciel et les hommes ; et que vous eussiez un moyen de m' asseurer autant de vos promesses que vous me faites craindre vos menaces. Je tiens pourtant à bon augure, de ce que Mademoiselle qui m' avoit abandonné ces jours passez, a recommencé à m' escrire ; il me semble qu' elle est vostre iris, et que c' est comme un arc en ciel qui paroist apres l' orage. Elle ne s' est point montrée lors que le ciel estoit courroucé contre moy, et qu' il tonnoit et esclairoit. à la verité, dans un temps si orageux, il n' y avoit rien qui me pûst secourir, et je m' estois abandonné moy-mesme. Apres cela, mademoiselle, vous pouvez juger avec quelle joye j' ay ouvert les yeux aux rayons que vous me faites voir parmy tant de tenebres, p224 mais j' avouë que je ne me puis encore r' asseurer. Je sçay que souvent vous-vous accommodez pour avoir le plaisir de rompre encore une fois. Je crains que le jour que vous me montrez, ne soit un faux jour, et que cette lumiere ne soit que celle d' un esclair, et que la luëur du coup qui me frappera peut-estre bien-tost. S' il en est autrement, et si c' est une vraye paix que vous me voulez donner, je la reçois, je vous asseure, avec le coeur que vous pourriez desirer, et avec toutes les conditions que vous y sçauriez mettre. Mais, mademoiselle, je voudrois bien apres cela, que vous voulussiez reconnoistre mon innocence, et avouër que vous ne m' avez point soupçonné des crimes dont vous avez fait semblant de m' accuser. Jusqu' à ce que cela soit, et que vous m' ayez bien remis, je ne puis pas respondre à ce que l' on me demande du chocolate, ni parler des comedies, lors que je n' ay que des tragedies en l' esprit. Je n' ay pû pourtant m' empescher de rire, quand j' ay leu ce que vous dites, que M De R fiert et frapper ainsi que Monseigneur Amadis . Quelque haut que soit montée vostre eloquence, je n' en ay pas tant d' estonnement, car je l' avois tousjours préveuë. Je m' estonne bien plus de ce que vous estes devenuë extrémement plaisante, et cela me surprend davantage. Quoy que vous me disiez de Madame De S je ne puis rien appréhender de sa fidelité. Ce sont de grandes recommandations pour son amant d' estre beau, jeune, et gascon ; mais avec tout cela, vous verrez qu' elle sera assez p225 niaise pour ne me point quitter pour luy. Il y a dix ans que je sçay moy-mesme, comme elle traitte les beaux et les jeunes, et pour Gascon, c' est une qualité que vous ne mettriez point entre celles qui se peuvent faire aymer d' elle, s' il vous souvenoit que je vous ay conté autrefois qu' elle m' avoit dit de quelqu' un, qu' il estoit gascon, ou picard. Je ne m' estonne point qu' il y ait épris en son anagramme, mais j' y trouve aussi prisé , et cela est plus fascheux. Au pis aller, mademoiselle, je puis icy avoir quand je voudray une maistresse, belle comme l' infante Briane, amoureuse comme Mademoiselle Arlande, et forte et membruë, comme Madame Gradafilée. Tout de bon, une des plus puissantes filles qui soit dans toutes les dix-sept provinces, a envie de faire amitié avecque moy. Mais Monsieur De Chaudebonne ne me conseille pas de m' y hazarder. Cependant, je fais cette lettre trop longue, où je pensois ne vous dire qu' un mot, et Mademoiselle D' A ne la trouveroit gueres galante puisque j' y parle de tant d' autres personnes que de vous. Mais mademoiselle, que vous seriez bonne, si vous me vouliez faire une jolie lettre pour elle ! Si vous me refusez cette grace, au moins accordez moy l' autre que je vous demande, de me faire entendre de quelle sorte je suis avecque vous, et si vous avez prolongé les quatre ans que vous m' aviez donnez à vivre. Vous en ordonnerez comme il vous plaira ; mais sans mentir, vous devez estre plus humaine pour moy, car je suis infiniment, vostre, etc. p226 Ce pauvre diable se portera bien, et est tantost guery. Je remercie tres-humblement la sage enchanteresse qui m' a fait entendre l' aventure d' Anastarax ; je ne croy pas qu' il y ait jamais rien eu de si horrible, que doit estre son enfer, et je m' imagine d' y voir Cerbere, les trois Furies, et toutes leurs couleuvres en une seule personne : mais quel personnage jouë la pauvre parmy tous ces damnez ? LETTRE 64 A MLLE DE RAMBOÜILLET p227 Mademoiselle, ayant de si grandes obligations à Madame De d' elle ; mais dans une lettre où je n' ay rien dit de madame vostre mere, il me semble qu' il m' est permis d' y oublier tout le monde. Je croy que c' est elle qui a mis les quatre lignes espagnoles du Roy Chiquito . Je ne connois pas asseurément son escriture : mais je reconnois l' air dont elle a accoustumé d' écrire qui est si galant, et qui luy est si particulier, que l' on n' y peut estre trompé, et que personne ne le sçauroit imiter. Pour ce qui est de vous, mademoiselle, je vous dis icy tout bas, et d' un stile moins relevé que le commencement de cette lettre, et ainsi plus croyable ; que toutes celles que je voy à cette heure de vous m' estonnent. Elles sont beaucoup meilleures que celles pour lesquelles je vous admirois tant autresfois, et que je croyois les plus belles du monde ; et quoy que je ne sois guere envieux, j' aurois beaucoup de dépit qu' il y eust un homme en France qui sceust escrire aussi bien que vous. Il n' a pas plû à Mademoiselle Paulet, me faire l' honneur de m' écrire. Je voy bien que ces grandes p228 lettres que je luy escrivois d' Espagne, l' ont lassée. Je me corrigeray facilement de cela, et il me sera bien plus aysé de m' empescher de luy escrire trop, que de l' aymer trop. Le seul homme dont je n' ay jamais parlé, m' a semblé le seul dont je ne devois jamais parler, et qu' il estoit plus necessaire de luy donner des preuves de ma discrétion, que de mon affection. Parlant si souvent de tous ceux qui sont à l' entour de luy, j' ay crû qu' il jugeroit bien que ce n' estoit pas oubly, que le laisser seul sans luy rien dire ; et qu' il ne sçauroit croire de moy que je pusse oublier une personne que je dois respecter et servir sur toutes celles du monde, pour tant de differentes raisons. Mais je ne sçay pas pourquoy il dit que nous aurons beaucoup de disputes sur l' espagnol, si ce n' est qu' ayant tousjours eu l' avantage sur moy en toutes celles que nous avons euës ensemble par le passé, et sçachant quel plaisir c' est que de disputer et de vaincre ; il me veüille preparer ce contentement pour mon retour, en m' attaquant sur un sujet où je ne puis avoir que toute sorte d' avantage. Je croy, mademoiselle, que vous me pardonnerez tout ce que j' ay adjousté dans cette lettre, puis-que c' est pour des personnes que vous n' aymez pas moins que vous-mesme. Permettez-moy, s' il vous plaist de dire encore à monsieur vostre frere ; que je l' ayme autant, que quand je luy dis adieu, et que je suis son tres-humble et tres-obeïssant serviteur. Encore une fois, mademoiselle, je vous baise tres-humblement les mains de l' honneur que vous m' avez fait de m' écrire. p229 Je n' ay pas tant eu de joye de me trouver icy, que d' y trouver vôtre lettre ; mais s' il vous plaist avoir encore une fois cette bonté pour moy, j' aymerois mieux qu' elles fussent un peu moins eloquentes, et qu' elles fussent plus amiables. Tout de bon, vous me faites peur, et quand je voy vostre esprit si haut, il me semble qu' il n' est pas possible que j' y puisse jamais atteindre, ny que j' y aye place. Parmy tant de belles paroles qu' il y en ait quelques-unes de bonnes. R' asseurez-moy de ma crainte ; car sans mentir, j' en ay besoin, et je merite en quelque sorte que vous ayez un peu de soin de moy. LETTRE 65 A DUC DE BELLE-GARDE p230 Monseigneur, c' est Monsieur De Chaudebonne qui me fait prendre la hardiesse de vous escrire, et dans l' ennuy dont il me voit icy accablé, il m' a voulu donner cette consolation. Il est vray, monseigneur, qu' entre les plus grands sujets d' affliction que j' ay receus en ce païs, je mets le desplaisir de ne vous y avoir point trouvé. Je m' estois preparé à cet exil, sur l' esperance de le passer aupres de vous, et je croyois que je trouverois tousjours la France en quelque part où vous seriez. Mais c' eust esté un trop grand soulagement pour un homme qui estoit destiné à estre mal-heureux, et la fortune n' a pas accoustumé de faire tant de grace à ceux qu' elle persecute. Cependant, monseigneur, je prens à bon augure, de ce qu' elle nous r' aproche de lieu où vous estes, et je croiray qu' elle se veut reconcilier avec nous, si elle nous rend le bon-heur de vostre presence. Car pour dire le vray, monseigneur, je ne puis penser qu' elle vous ait entierement abandonné, et c' est assez qu' elle soit femme, pour croire qu' elle ne vous peut haïr, et qu' elle reviendra bien-tost à vous. Au moins, p231 à son defaut, aurez-vous tousjours cette extréme sagesse, et cette grandeur de courage qui vous ont accompagné par tout ; et dont vous avez depuis quelque temps donné de si bonnes preuves, que je doute si ces années de mal-heurs ne vous ont pas esté plus avantageuses que les autres. Je continuërois icy, monseigneur, bien volontiers ce discours, mais je crains de n' user pas assez discrettement de la liberté que l' on m' a donnée. LETTRE 66 CARD. LA VALLETTE 1635 p232 Monseigneur, dites la verité, combien y a-t-il que vous n' avez songé si les quatre derniers livres de l' Eneïde, sont de Virgile ou non, et si le Phormion est de Terence ? Je ne vous interrogerois pas si librement ; mais vous sçavez que dans les triomphes, les soldats ont accoustumé de railler avec leurs empereurs, et que la joye de la victoire donne des libertez, que sans cela l' on n' oseroit jamais prendre. Avouëz-nous donc franchement, combien il y a que vous n' avez pensé à la petite Erminie, aux vers de Catule, et à ceux de Monsieur Godeau. Si est-ce, monseigneur, que quand vous auriez oublié tout le reste, vous devez vous souvenir tousjours de son benedicite , car personne n' eut jamais plus de raison de le dire que vous, et ne fust tant obligé de rendre graces au dieu des armées. à dire le vray, la conduite, et la fortune avec laquelle vous avez sauvé la nostre, est un des plus grands miracles qui se soient jamais veus dans la guerre ; et toutes les circonstances en sont si estranges, que je les mettrois au chapitre des menteries claires , si nous n' en avions tant de tesmoins, p233 et si je ne sçavois qu' il n' y a point de merveille que l' on ne doive croire de vous. La joye que cela a donnée icy à tout ce que vous aymez, n' est pas une chose qui se puisse representer. Mais vous pouvez-vous imaginer, monseigneur, que les personnes qui estoient autrefois ravies de vous ouïr chanter, ou de vous faire voir des vers, doivent estre infiniment contentes, à cette heure qu' elles entendent dire, que vous faites lever des sieges, que vous prenez des villes, que vous battés des armées, et que la principale esperance du bon succés de nos affaires, est fondée en vostre personne. Je vous asseure que cela est escouté en ce lieu avec tous les sentimens que vous sçauriez desirer, et que sans que vous y pensiez, vos armes font icy des conquestes qui sont plus à desirer que toutes celles que vous pourriez faire delà le Rhin. Quelque ambitieux que vous puissiez estre, cela vous doit donner envie de revenir, car en verité, monseigneur, ce n' est pas une bataille qui est aujourd' huy la plus belle chose du monde à gagner, et vous m' avouërez vous-mesme qu' il y a telle rose de soulier, qui vaut mieux que neuf cornettes imperiales. Je suis, monseigneur, vostre, etc. à Paris, le 12 Octobre, 1635. LETTRE 67 A CARDINAL LA VALLETTE p234 Monseigneur, j' ay fait voir à Monsieur De Sainct H à Monsieur De S R et à Monsieur De S Q l' endroit de vostre lettre, où vous parlez des domestiques de monsieur : je vous respons qu' ils ne l' ont trouvé nullement bien, et je sçais que Monsieur Des Ouches, à qui je n' en ay pas encore voulu parler, ne le trouveroit guere meilleur. De sorte que si je me voulois preparer contre les menaces que vous me faites, vous pouvez juger que je ne manquerois pas d' amis, et que si je vous escris à cette heure, ce n' est pas tant par crainte que par une veritable affection, et une inclination naturelle que j' ay à vous obeïr. Outre ceux que je viens de nommer, il y a encore icy d' autres personnes plus braves, et avec qui il seroit plus dangereux d' avoir querelle, qui n' approuvent pas que je me travaille pour vous donner du plaisir, et qui ne trouvent pas raisonnable que vous en puissiez recevoir quelqu' un en ne les voyant pas. à la verité, monseigneur, puisque vostre absence traverse toutes leurs joyes, il seroit p235 assez juste que vous n' en souhaittassiez point d' autre que celle de les revoir, et qu' en attendant celle-là, vous ne fussiez point capable d' aucun divertissement. Je suis tesmoin que tous ceux que l' on reçoit icy en cette saison, ne les empeschent pas de se souvenir de vous, et de souhaitter continuellement vostre retour. Le froid et les neiges des montagnes d' Alsace les transissent, et les font trembler tous les jours dans les plus grandes assemblées : et la crainte des embusches des cravates, leur donne l' alarme à toute heure au milieu de Paris. Mais ce qui est le plus estrange, et qui peut-estre ne vous semblera pas croyable, j' ay vû M De B et M De R estre tristes pour l' amour de vous dans le bal, et soûpirer en entendant des violons. Je ne sçay pas, monseigneur, ce que vous jugerez de là, ni quel avantage vous en tirerez : mais pour moy je suis asseuré que quoy qu' elles puissent faire pour vous à l' avenir, elles ne vous pourroient jamais donner une plus grande preuve de leur affection. L' autre jour que je monstrois la derniere lettre que vous m' avez fait l' honneur de m' escrire, comme j' estois à l' endroit où vous me mandiez que vous estiez prest de partir, au lieu de dire en Alsace, je leus en Thrace. bras de fer , qui n' a pas accoustumé, comme vous sçavez, de s' émouvoir de rien, devint pasle comme mon collet, et dit d' une voix estonnée ; en Thrace, monsieur ! Et une autre personne qui estoit proche, et qui sçait un peu mieux la carte, ne laissa pas d' estre un peu esmeuë. p236 Je voudrois bien, monseigneur, vous entretenir de vostre espouse , mais je n' en sçaurois parler, car on n' en peut dire que des choses incroyables, et il n' y a plus rien en elle que l' on puisse descrire. Ce que vous y avez veu d' aymable, d' admirable, et de charmant, a toûjours augmenté d' heure en heure, et on descouvre tous les jours en elle de nouveaux thresors de beauté, de generosité, et d' esprit. Au reste, je vous puis jurer, qu' elle a eu en vostre absence toute la conduite que vous sçauriez souhaiter. Je sçay qu' il court un certain bruit, qui sans doute vous aura donné quelque soupçon d' elle, car vous autres afriquains je vous connois ; et il est vray qu' il y a un galant de bonne maison, et qui peut avoir un jour beaucoup de bien, qui la voit assez volontiers : mais je vous asseure que parmy cela, elle a tous les sentimens que doit avoir une femme tres-sage et tres-prudente, et que vous luy auriez inspirez vous-mesme. Sans mentir, monseigneur, si vous ne vous estes bien endurcy le coeur parmy les suedois, le souvenir de toutes ces personnes vous doit donner une extréme envie de revenir ; et quelques charmes qu' aye la gloire, vous ne devez pas trouver qu' elle en aye tant quelle. Hastez donc vostre retour les plus qu' il vous sera possible, et faites, qu' au moins pour quelque temps, vostre ambition se tourne de leur costé : aussi bien quand la fortune vous meneroit victorieux jusques dedans Prague, je ne m' imagine pas qu' elle vous puisse estre veritablement favorable, en vous p237 esloignant d' icy. Il n' y a point de conquestes delà le Rhin, ni delà le Danube, qui vous deust pleinement satisfaire, et toute l' Allemagne ne vaut pas un faux-bourg de deça. Je suis, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 68 A CARDINAL LA VALLETTE p238 Monseigneur, il vous semble qu' il n' y a qu' à escrire, et vous en parlez bien à vostre ayse, vous qui n' avez rien à faire qu' à commander à douze mille hommes, et à resister à trente mille autres : mais si vous aviez à voir et à considerer trois ou quatre personnes qui sont icy, vous trouveriez que l' on a bien d' autres choses à penser. Si vous estiez en ma place, je suis asseuré qu' il ne vous resteroit pas plus de loisir qu' à moy ; je meurs d' envie que vous y soyez, pour voir comment vous-vous en pourriez déméler avecque cette conduitte ; dont on vous louë tant ; et cette merveilleuse prudence qui vous a desia tiré de tant d' autres perils. Car je vous avertis, monseigneur, qu' au retour de la guerre qui vous occupe maintenant, vous aurez à en faire icy une plus dangereuse, vous y trouverez des ennemis beaucoup plus braves et plus fiers que les allemands ; et vous, qui par vostre adresse venez de sauver tant de millions d' ames, vous aurez bien de la peine à eschapper vous mesme. Il n' y a point de retraite à faire devant eux, et c' est assez de les voir pour estre défait. Il y a, entre les autres, un certain bras de fer , qui est p239 la plus redoutable creature que le soleil voye aujourd' huy. Il n' y a point d' armet qui puisse resister à ses coups, il brise tout ce qu' il touche, et toutes les cruautez des croates ne sont point comparables aux siennes. Je sçay, monseigneur, que vous connoissez ceux dont je vous parle, et que desja en quelques occasions vous-vous estes rencontré avec eux ; mais ne vous imaginez pas de les trouver comme vous les avez laissez. Leurs forces sont augmentées depuis quelque temps, et leur puissance est venuë à un point qu' il n' y a plus rien qui leur resiste : il ne se passe jour qu' ils ne fassent des prises jusques dans les portes de Paris ; ils prennent, ils tuënt, ils saccagent tout ce qu' ils rencontrent, et tandis que vous vous amusez à défendre la frontiere, ils mettent en feu le coeur du royaume. Que ce que je vous dis pourtant ne vous fasse pas apprehender de revenir ; et n' ayant pas eu de peur en tant de rencontres, où tout autre que vous en auroit eu, ne commencez pas à craindre en celles-cy ; car encore qu' ils ne prennent personne à mercy, je crois qu' il y aura quartier pour vous, et que si vous tombez entre leurs mains, ils vous traitteront avec toute la douceur que l' on doit avoir pour un prisonnier de vostre merite. Selon que je puis juger, ils esperent de vous monstrer en cet estat ; et il me semble qu' ils ne pourroient pas avoir tant de joye de vos victoires comme je voy qu' ils en ont, s' ils ne croyent qu' elles doivent honorer les leurs : mais ils seront ravis de voir à leurs pieds le dompteur de galas, et de p240 faire connoistre que celuy qui a esté le bouclier de toute la France n' aura pû se mettre à couvert de leurs coups. Aussi connois-je en eux une incroyable impatience pour vostre retour, et je suis asseuré qu' il n' y a point d' homme en France qu' ils desirent tant de tenir que vous. Je vous donne cet advis, monseigneur, afin que là dessus vous preniez vos mesures pour vous défendre, ou qu' au moins, vous ne cherissiez pas si fort le titre de victorieux, que vous ne vous resolviez de le perdre icy. Pour moy, quoy qu' il vous puisse arriver, je vous avouëray que je souhaite fort que vous y soyez ; car je n' auray point de joye jusqu' à ce que j' aye l' honneur de vous voir, et de vous dire au coin de vostre feu, les soins, les inquietudes et les alarmes que vous avez données à toutes les personnes qui vous ayment. Je suis, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 69 A CARDINAL LA VALLETTE p241 Monseigneur, encore faut-il que vous ayez quelque mortification dans vos triomphes, et qu' ayant à toute heure le plaisir d' entretenir des gens de guerre tout vostre saoul, vous preniez pour un moment, en patience l' entretien d' un homme de lettres. Nous ne sçaurions souffrir à Paris, que vous soyez si aise à Mets, et ne pouvant pas empescher vos joyes, nous voulons au moins les interrompre. Je n' aurois pourtant pas esté si hardy que de l' entreprendre, s' il ne m' avoit esté commandé par une dame, à qui rien ne se peut refuser, et à laquelle ceux mesmes à qui se sousmettent les armées et leurs generaux, ne feroient pas de difficulté d' obeïr. Il est vray, monseigneur, que toutes les fois que je m' imagine de vous voir avec huit ou dix mestres de camp à l' entour de vous, j' ay pitié de Terence, de Virgile et de moy ; je plains extremement ceux qui desirent icy que vous-vous souveniez souvent d' eux. Et je suis asseuré qu' il n' y a point de si petit bastion en vostre place qui ne vous soit plus considerable, et que vous n' aymiez beaucoup plus que moy. Toutefois, je n' osois pas en murmurer ; je considerois qu' il y avoit quelques p242 personnes qui avoient plus de droit de s' en plaindre, et je ne voulois pas avoir de different avec un homme que l' on dit qui peut disposer de toutes les trouppes du mareschal de la force. Mais à cette heure que l' on m' a donné la hardiesse de parler, et qu' il y a icy des personnes qui m' avouëront de tout ce que j' écriray ; je ne craindray point de vous dire, que c' est une chose extrémement pitoyable, que vostre affection qui estoit il y a peu de temps partagée entre les plus aymables personnes du monde, soit maintenant comme donnée au pillage aux gens-darmes. Je ne suis pas bien maistre de moy, et tout mon esprit se renverse ; quand je songe que la place qu' avoit en vostre coeur la plus adorable creature, qui fût jamais, est peut-estre à cette heure tenuë par le Colonnel Ebron ; que Madame De C, et Mademoiselle De Ramboüillet, ont quitté la leur à un ayde de camp, ou à un sergent major ; et que vous aurez donné la mienne à quelque miserable Anspesade. Cette pensée, monseigneur, nous met tous icy dans une tristesse qui ne se peut exprimer ; il n' y a qu' une personne qui est plus constante que les autres, et qui asseure que l' on ne doit pas croire de vous une si grande injustice. Celle dont je vous parle, est une Demoiselle , blonde, blanche et grasse, plus gaye et plus belle que les plus beaux jours de cette saison, et telle qu' à peine en trouveriez-vous trois en tout le païs messin, si bien faites qu' elle. Elle a des yeux dans lesquels il semble que toute la lumiere du monde soit renfermée, un teint qui obscurcit p243 toutes choses, une bouche que toutes celles du monde ne sçauroient assez louër ; pleine de traits et de charmes, et qui ne s' ouvre et ne se ferme jamais qu' avecque esprit, et avec jugement. Selon que je la viens de dépeindre, vous jugerez bien que c' est une beauté fort differente de celle de la Reyne Epicharis ; mais si elle n' est pas si egyptienne qu' elle, elle ne laisse pas d' estre pour le moins aussi voleuse. Dés sa premiere enfance, elle vola la blancheur à la neige et à l' yvoire ; et aux perles l' éclat et la netteté ; elle prit la beauté et la lumiere des astres, et encore il ne se passe guere de jours qu' elle ne dérobe quelque rayon au soleil, et qu' elle ne s' en pare à la veuë de tout le monde. Dernierement, en une assemblée qui se fit au louvre, elle osta la grace et le lustre à toutes les dames, et aux diamans qui les couvroient, elle n' épargna pas mesme les pierreries de la couronne sur la teste de la reyne, et elle en sçeut enlever ce qui y estoit de plus brillant et de plus beau. Cependant, quoy que tout le monde connoisse sa violence, personne ne s' y oppose, elle fait avec impunité ce qui luy plaist, et bien qu' il se trouve à Paris des gens qui prennent les ducs et pairs dés le lendemain de leurs nopces, il n' y a pas d' hommes assez hardis pour entreprendre de l' arrester. Mais quoy qu' elle soit cruelle pour tout le monde, elle me semble assez douce pour ce qui vous regarde : elle m' a commandé de vous dire qu' elle n' a point les défiances que les autres ont de vous, et qu' en reconnoissance de cela, elle vous prie de luy renvoyer six arcs triomphaux p244 du reste de vostre entrée ; quatre douzaines d' exclamations publiques, et les oeuvres poëtiques du landgrave de Hesse. Je vous conseille de faire exactement tout ce qu' elle desire, et d' éviter, sur toutes choses, de vous mettre mal avec elle ; car si elle entreprend de vous faire du mal, vostre compagnie de gendarmes, et celle de vos chevaux-legers, ne vous enpescheront pas d' estre pris. Mets n' est pas une assez bonne place pour vous défendre contre son pouvoir. Mais, monseigneur, je ne considere pas que je vous entretiens trop long-temps parmy tant d' affaires que vous avez, et si je fais ma lettre plus longue, je crains que vous remettiez à la lire quand la paix sera faite. Je serois pourtant bien fasché que vous n' en vissiez pas la fin, puis-que ce qui m' importe le plus, est que vous n' y leussiez pas les protestations tres-serieuses que je vous faits, que de tant de personnes qui ont reçeu de vos bien-faits, il n' y en a point qui soit avec plus de zele, et de respect que moy, vostre, etc. LETTRE 70 A MLLE DE RAMBOÜILLET p245 Mademoiselle, puis-que la discretion est une des principales parties d' un galant, je croy qu' en vous en envoyant douze je vous paye bien liberalement ce que je vous dois. Ne craignez pas d' en prendre un si grand nombre, vous qui jusques icy n' en avez voulu recevoir pas un ; car je vous asseure que vous pouvez vous fier en ceux-cy, et qu' ils se sçauront taire des faveurs que vous leur ferez. Quelque gloire qu' il y ait à recevoir des vostres, ce n' est pas peu de chose d' en avoir tant trouvé de cette humeur, en un temps, où ils sont tous si pleins de vanité : aussi a-t-il fallu les aller querir bien-loin ; et les faire venir de delà la mer. Vous sçavez bien, mademoiselle, que ce ne sont pas les premiers de ce païs-là, qui ont esté bien receus en France. Mais voicy, sans doute, les plus heureux de tous ceux qui en sont venus, et si vous les recevez, ils ne p246 doivent pas envier ceux qui ont servy les princesses et les reynes. Car, sans mentir mademoiselle, il n' y a rien sur la terre au dessus de vous, et quiconque auroit part en vostre esprit, se pourroit vanter d' estre en la plus haute place du monde. Je parle beaucoup pour un homme qui paye une discretion. Mais considerez, s' il vous plaist, que ce n' est pas trop qu' un poulet pour douze galans ; et que ceux pour qui j' escris, au moins ceux de leur païs, ont une si estrange façon de se faire entendre, qu' il semble qu' ils parlent d' amour quand ils ne font que des complimens. Ne trouvez pas estrange qu' estant leur secretaire j' aye en quelque sorte imité leur stile, et soyez asseurée que si je n' eusse eu à parler que pour moy, je me fusse contenté de dire que je suis, mademoiselle, avec toute sorte de respect, vostre, etc. LETTRE 71 A MLLE DE RAMBOÜILLET p247 Mademoiselle, je ne croyois pas qu' il pust jamais arriver que je fusse plus affligé pour avoir receu une de vos lettres, ni que vous me pussiez donner de si mauvaises nouvelles que vous ne m' en sçeussiez consoler en mesme temps. Il me sembloit que mon mal-heur estoit en un point qu' il ne pouvoit plus croistre, et que puis que vous aviez pû quelquesfois me faire endurer patiemment l' absence de madame vostre mere, et la vostre, il n' y avoit point de mal que vous ne pussiez m' apprendre à souffrir. Mais pardonnez-moy si je vous dis, que j' ay trouvé le contraire de tout cela dans l' affliction que j' ay euë de la mort de Madame Aubry, laquelle, sans mentir, a esté assez grande pour achever de m' accabler, et a pensé consommer les restes de ma patience. Vous pouvez juger, mademoiselle, quelle extréme douleur ce me doit estre d' avoir perdu une amie si bonne, si estimable, et si parfaite que celle-là, et qui m' ayant tousjours donné tant de tesmoignages de bonne volonté, m' en a encore voulu rendre dans les dernieres heures de sa vie. Mais quand je ne considererois point mes interests, je ne me pourrois empescher p248 de regretter infiniment une personne de qui vous estiez infiniment aymée, et laquelle, entre beaucoup de dons particuliers, avoit celuy de vous sçavoir connoistre autant que cela est possible, et de vous estimer sur toutes les choses du monde. J' avouë pourtant, que si je puis recevoir quelque soulagement dans ce desplaisir, c' est de considerer la constance qu' elle a tesmoignée, et avec quelle force elle a souffert une chose dont le seul nom l' avoit tousjours fait trembler. Ce m' est une extréme consolation d' apprendre qu' elle a eu à sa mort les seules bonnes qualitez qui luy avoient manqué durant sa vie, et qu' elle a sçeu trouver si à propos de la resolution et du courage. Certes, quand j' y songe bien, je fais conscience de la regretter, et il me semble que c' est l' aymer d' une affection trop interessée, que d' estre triste de ce qu' elle nous a quittez pour estre mieux, et qu' elle est allée trouver en l' autre monde le repos qu' elle n' a jamais eu en celuy-cy. Je reçois de tout mon coeur les exhortations que vous me faites là-dessus, d' estudier souvent une leçon si utile, et si necessaire, et de me préparer à en faire autant quelque jour. Je sçay profiter de vos remonstrances, et ce ne sera pas la premiere fois qu' elles m' auront fait devenir homme de bien. Le mal-heur qui nous a tant pressez jusques à cette heure ne nous prépare pas peu à cela : il n' y a rien qui exhorte tant à sçavoir bien mourir, que de n' avoir point de plaisir à vivre. Mais si les esperances que la fortune nous monstre, doivent reüssir ; si apres tant p249 de mal-heureuses années, nous devons avoir quelques beaux jours : souffrez, je vous supplie, mademoiselle, que j' aye de plus gayes pensées que celles de la mort ; et s' il est vray que nous devions bien-tost vous revoir, permettez-moy de ne haïr pas encore la vie. Lors que vous dites que vous jugez que je suis destiné à de grandes choses, vous me donnez de si bons augures de la mienne, et des aventures qui me doivent arriver, que je seray bien-aise qu' elle ne s' acheve pas encore si tost. Pour moy, je vous puis asseurer que si le destin me promet quelque chose de bon, je ne luy manqueray pas de mon costé. Je feray tout ce qui me sera possible pour cooperer avec luy, et pour tascher à me rendre digne de vos propheties. Cependant, je vous supplie tres humblement de croire que de toutes les faveurs que je puis demander à la fortune, celles que je desire plus passionnément, c' est qu' elle fasse pour vous ce qu' elle doit, et que pour moy, elle me donne le moyen de vous faire connoistre la passion avec laquelle je suis, mademoiselle, vostre, etc. Mademoiselle, permettez-moy, s' il vous plaist, de remercier icy madame vostre mere de l' honneur qu' elle me fait de se souvenir de moy, en me faisant dire qu' elle admire, en se taisant elle me veut apprendre comme il faut que je la revere. LETTRE 72 A MLLE DE RAMBOÜILLET p250 Madame, il me semble que je vous dois pour le moins une lettre pour un brevet, et quelques belles paroles que j' y puisse mettre, elles ne seront pas si riches que celles du parchemin que vous me venez de faire obtenir, puis qu' il y en a pour dix mille escus. Monsieur De Puy-Laurens me l' a fait expedier avec tout le soin et l' affection qui se pouvoit desirer. Je me doutois bien que luy qui a fait en sa vie tant de choses pour les dames, ne manqueroit pas de servir en ce rencontre-là, la plus parfaite de toutes ; et que la plus belle bouche du monde n' auroit pas esté ouverte inutilement en ma faveur. Ce bon-heur m' estant arrivé, je m' imagine qu' il n' y en a point qui me puisse manquer, et il me semble que le moindre bien qui me puisse échoir est d' estre riche, puis-que vous desirez que je sois heureux. Cependant, quoy que je n' aye pas accoustumé d' estre fort sensible aux choses qui regardent mon establissement, j' avoüe que j' ay receu celle-cy avec une extréme joye, et je me serois trouvé moy-mesme trop interessé en cette occasion, si je ne connoissois p251 que ce que je considere davantage en ce bien-fait, est, de ce que c' est vous qui me l' avez procuré. Aussi, à dire le vray, ceux qui mettent les richesses entre les choses indifferentes, ne mettroient pas vostre bien-veillance en ce rang-là, et pour moy, je pense que je ne dois pas tenir entre les biens de la fortune, un bien que la vertu m' a fait avoir. Je crois, madame, que sans mal parler, je vous puis appeller ainsi, et si je ne suis pas mal informé de tous vos succés, vous pouvez prendre ce nom-là à meilleur titre que celuy que vous portez. Au moins est-il vray, qu' elle ne s' est jamais montrée au monde si aymable qu' elle le paroist en vous, et ceux qui l' ont connuë autrefois, et qui disoient qu' elle donneroit de l' amour à tous les hommes, si elle se laissoit voir nuë, l' auroient trouvé plus charmante estant revestuë de vostre personne. Et certes, quand je considere les merveilles qui s' y rencontrent, et tant de sortes de graces dont le ciel vous a remplie, il me semble que celle dont je vous remercie à cette heure, est la moindre que vous m' ayez faite. Je trouve que la place que vous me laissez prendre quelquefois dans vostre cabinet, vaut mieux que celle que vous me venez de faire accorder, et que vous ne me sçauriez jamais faire de bien, qui vaille celuy de vous voir et de vous entretenir. Toutefois, madame, il pourroit estre que le dernier que vous m' avez procuré est plus estimable qu' il ne paroist, et comme on ne sçait pas encore à qui vous m' avez donné, et que cela est dans l' advenir ; possible que la grace que p252 vous m' avez faite se trouvera plus grande que vous ne l' avez imaginée ; car peut-estre que vous m' avez donné à une maistresse qui meritera de l' estre de tout le monde, qui aura l' ame grande, belle et liberale, le coeur noble et genereux, la personne accomplie, toute pleine d' agrémens et de charmes ; et qui aura pour tous les hommes ces attraits secrets, que chacun d' eux trouve en celle qu' il ayme. Peut-estre qu' elle aura un esprit au dessus de tout ce qui se peut imaginer, plein de feu et de lumiere, beau et pur comme celuy des anges ; qu' elle sera instruite de plusieurs belles connoissances, qu' elle aura l' intelligence de trois ou quatre langues ; qu' elle entendra la situation de toute la terre, comme celle du petit Luxembourg ; qu' elle sçaura les mouvemens des cieux, le nom et la place de tous les astres, et qu' apres tout cela, elle n' en connoistra pas un parmy eux si beau, si clair, ni si brillant qu' elle. Permettez-moy, s' il vous plaist, madame, de souhaiter qu' il en arrive de la sorte, et trouvez bon que je fasse des voeux pour cela, puisque j' en sçay faire de plus utiles que vous pour le bien de la France : aussi j' espere que les miens seront accomplis, et que quelques autres ne le seront pas. N' entreprenez pas, je vous supplie, de me faire jamais desirer autrement ; car je suis, madame, vostre, etc. à Blois ce 5 Janvier. LETTRE 73 A MLLE DE RAMBOÜILLET p253 Madame, puis-que c' est à bon dessein que je vous recherche, je croy qu' il n' y a point de galanterie que je ne puisse faire, et qu' apres avoir fait des vers pour vous, je puis bien vous envoyer des bouquets. C' est un present que les dieux veulent bien recevoir des hommes, et puis que les fleurs sont le plus pur et le plus bel ouvrage de la terre, je pense qu' il n' y a personne à qui elles doivent estre offertes à meilleur titre qu' à vous ; au moins sçay-je bien que vous les devez aymer de cela, qu' il n' y en a pas une qui n' accompagne sa beauté de quelque vertu, et qu' elles ne veulent pas estre touchées, non pas mesme des princes ny des roys. Mais quoy qu' elles soient filles du soleil et de l' aurore, et qu' elles disputent de l' éclat avec les perles et les diamans, je suis asseuré qu' elles perdront leur lustre aussi tost qu' elles vous auront approchée, et que vous ferez voir que les beautez de la terre ne sont point comparables aux celestes. Je croy, madame, que vous souffrirez sans scrupule que j' appelle ainsi la vostre, et que vous qui r' apportez toutes choses au ciel, ne voudrez pas luy oster l' honneur d' avoir fait tout seul une si rare personne. p254 Et certes, ce seroit donner trop d' avantage aux choses d' icy bas, que de vous mettre de leur nombre, et puis que l' on nous commande de les mespriser, il y a grande apparance de croire que vous n' en estes pas, vous madame, qui estes l' objet de l' estime et de l' affection de tous ceux qui vous voyent ; et qui n' avez jamais jetté les yeux sur pas une ame raisonnable que vous n' ayez gagnée. Je voy bien quelle consequence vous pouvez tirer de là, si vous tenez la mienne capable de raison ; mais, madame, je vous supplie tres-humblement de croire, que le plus grand effect que vous ayez causé en elle, est celuy de l' admiration, et que je suis, quoy que le faune veüille dire, avec toute sorte de respect, vostre, etc. LETTRE 74 A M. 1636 p255 Monsieur, je vous avouë que j' ayme à me venger, et qu' apres avoir souffert durant deux mois, que vous vous soyez moqué de la bonne esperance que j' avois de nos affaires, vous en avoir oüy condamner la conduitte par les evenemens, et vous avoir veu triompher des victoires de nos ennemis, je suis bien-aise de vous mander que nous avons repris Corbie. Cette nouvelle vous estonnera, sans doute, aussi bien que toute l' Europe, et vous trouverez étrange, que ces gens que vous tenez si sages, et qui ont particulierement cét avantage sur nous, de bien garder ce qu' ils ont gaigné, ayent laissé reprendre une place, sur laquelle on pouvoit juger que tomberoit tout l' effort de cette guerre, et qui estant conservée ou estant reprise, devoit donner pour cette année, le prix et l' honneur des armes, à l' un ou à l' autre party. Cependant, nous en sommes les maistres, ceux que l' on avoit jettez dedans, ont esté bien-aises que le roy leur ait permis d' en sortir, et ont p256 quitté avecque joye ces bastions qu' ils avoient eslevez, et sous lesquels il sembloit qu' ils se voulussent enterrer. Considerez donc, je vous prie, quelle a esté la fin de cette expedition qui a tant fait de bruit. Il y avoit trois ans que nos ennemis meditoient ce dessein, et qu' ils nous menaçoient de cét orage. L' Espagne et l' Allemagne avoient fait pour cela leurs derniers efforts ; l' empereur y avoit envoyé ses meilleurs chefs, et sa meilleure cavalerie ; l' armée de Flandres avoit donné toutes ses meilleures troupes. Il se forme de cela une armée de vingt-cinq mille chevaux, de quinze mille hommes de pied, et de quarante canons. Cette nüée, grosse de foudres et d' esclairs, vient fondre sur la Picardie, qu' elle trouve à descouvert, toutes nos armes estant occupées ailleurs. Ils prennent d' abord la Capelle et le Castelet ; ils attaquent et prennent Corbie en neuf jours. Les voila maistres de la riviere, ils la passent, ils ravagent tout ce qui est entre la Somme et l' Oise, et tant que personne ne leur resiste, ils tiennent courageusement la campagne, ils tuënt nos païsans, et bruslent nos villages. Mais sur le premier bruit qui leur vient que monsieur s' avance avecque une armée, et que le roy le suit de prés ; ils se retirent, ils se retranchent derriere Corbie, et quand ils apprennent que l' on ne s' arreste point, et que l' on marche à eux teste baissée, nos conquerans abandonnent leurs retranchemens. Ces peuples si braves et si belliqueux, et que vous dites qui sont nez pour commander à tous les autres, fuyent p257 devant une armée qu' ils disoient estre composée de nos cochers et de nos laquais ; et ces gens si determinez qui devoient percer la France jusques aux Pyrenées, qui menaçoient de piller Paris, et d' y venir reprendre jusques dans Nostre-Dame, les drappeaux de la bataille d' Avein, nous permettent de faire la circonvalation d' une place qui leur est si importante, nous donnent le loisir d' y faire des forts, et en suitte de cela nous la laissent attaquer et prendre par force à leur veuë. Voila où se sont terminées les bravades de Picolomini, qui nous envoyoit dire par ses trompettes, tantost qu' il souhaittoit que nous eussions de la poudre, tantost qu' il nous vint de la cavalerie : et quand nous avons eu l' un et l' autre, il s' est bien gardé de nous attendre. De sorte, monsieur, que hors la Capelle et le Castelet, qui sont de nulle consideration, tout le fruit qu' a produit cette grande et victorieuse armée, a esté de prendre Corbie pour la rendre, et pour la remettre entre les mains du roy avec une contrescarpe, trois bastions, et trois demy-lunes qu' elle n' avoit point. S' ils avoient pris encore dix autres de nos places avec un pareil succés, nostre frontiere en seroit en meilleur estat, et ils l' auroient mieux fortifiée que ceux qui jusques icy en ont eu la commission. Vous semble-t' il que la reprise d' Amiens, ait esté en rien plus importante ou plus glorieuse que celle-cy ? Alors la puissance du royaume n' estoit point divertie ailleurs, toutes nos forces furent jointes ensemble pour cét effet, et toute la France se trouva p258 devant une place. Icy, au contraire, il nous a fallu reprendre celle-cy dans le fort d' une infinité d' autres affaires qui nous pressoient de tous costez, en un temps où il sembloit que cét estat fust épuisé de toutes choses, et en une saison, en laquelle outre les hommes, nous avions encore le ciel à combatre. Et au lieu que devant Amiens les espagnols n' eurent une armée que cinq mois apres le siege pour nous le faire lever, ils en avoient une de quarante mille hommes à Corbie devant que celuy-cy fust commencé. Je m' assure que si cét evenement ne vous fait pas devenir bon françois, au moins il vous mettra en colere contre les espagnols, et que vous aurez dépit de vous estre affectionné à des gens qui ont si peu de vigueur, et qui se sçavent si mal servir de leur avantage. Cependant, ceux qui en haine de celuy qui gouverne, haïssent leur propre païs, et qui pour perdre un homme seul, voudroient que la France se perdist ; se moquoient de tous les preparatifs que nous faisions pour remedier à cette surprise. Quand les troupes que nous avions icy levées prirent la route de Picardie, ils disoient que c' estoit des victimes, que l' on alloit immoler à nos ennemis : que cette armée se fondroit aux premieres pluyes, et que ces soldats qui n' estoient point aguerris, fuïroient au premier aspect des troupes espagnoles. Puis, quand ces troupes dont on nous menaçoit se furent retirées, et que l' on prit dessein de bloquer Corbie, on condamna encore cette resolution. On disoit qu' il estoit infaillible que les p259 espagnols l' auroient pourveuë de toutes les choses necessaires, ayant eu deux mois de loisir pour cela, et que nous consommerions devant cette place, beaucoup de millions d' or, et beaucoup de milliers d' hommes pour l' avoir peut-estre dans trois ans. Mais quand on se resolut de l' attaquer par force, bien avant dans le mois de novembre, alors il n' y eut personne qui ne criast. Les mieux intentionnez avoüoient qu' il y avoit de l' aveuglement ; et les autres disoient, qu' on avoit peur que nos soldats ne mourussent pas assez-tost de misere et de faim, et que l' on les vouloit faire noyer dans leurs propres tranchées. Pour moy, quoy que je sceusse les incommoditez qui suivent necessairement les sieges qui se font en cette saison, j' arrestay mon jugement. Je pensay que ceux qui avoient presidé à ce conseil, avoient veu les mesmes choses que je voyois, et qu' ils en voyoient encore d' autres que je ne voyois pas : qu' ils ne se seroient pas engagez legerement au siege d' une place, sur laquelle toute la chrestienté avoit les yeux, et dés que je fus asseuré qu' elle estoit attaquée, je ne doutay quasi plus qu' elle ne deust estre prise. Car, pour en parler sainement, nous avons veu quelquefois monsieur le cardinal se tromper dans les choses qu' il a fait faire par les autres ; mais nous ne l' avons jamais veu encore manquer dans les entreprises qu' il a voulu executer luy-mesme et qu' il a soustenuës de sa presence. Je creus donc qu' il surmonteroit toutes sortes de difficultez, et que celuy qui avoit pris La Rochelle, malgré l' ocean, prendroit p260 encore bien Corbie ; en dépit des pluyes et de l' hyver. Mais puis qu' il vient à propos de parler de luy, et qu' il y a trois mois que je ne l' ay osé faire ; permettez-le moy à cette heure, et trouvez bon que dans l' abbatement où vous met cette nouvelle, je prenne mon temps de dire ce que je pense. Je ne suis pas de ceux qui ayant dessein, comme vous dites, de convertir des eloges en brevets, font des miracles de toutes les actions de monsieur le cardinal ; portent ses loüanges au delà de ce que peuvent et doivent aller celles des hommes, et à force de vouloir trop faire croire de bien de luy, n' en disent que des choses incroyables. Mais aussi n' ay je pas cette basse malignité, de haïr un homme à cause qu' il est au dessus des autres ; et je ne me laisse pas, non plus, emporter aux affections ni aux haines publiques, que je sçay estre quasi tousjours fort injustes. Je le considere avec un jugement que la passion ne fait pancher ny d' un costé ny d' autre, et je le voy des mesmes yeux dont la posterité le verra. Mais lors que dans deux cens ans, ceux qui viendront apres nous, liront en nostre histoire, que le Cardinal De Richelieu a démoly La Rochelle, abbatu l' Heresie, et que par un seul traitté, comme par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses villes pour une fois ; lors qu' ils apprendront que du temps de son ministere, les anglois ont esté battus et chassez, Pignerol conquis, Cazal secouru, toute la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l' Alsace mise sous nostre p261 pouvoir, les espagnols deffaits à Veillane et à Avein ; et qu' ils verront que tant qu' il a presidé à nos affaires, la France n' a pas un voisin sur lequel elle n' ait gagné des places, ou des batailles ; s' ils ont quelque goutte de sang françois dans les veines, et quelque amour pour la gloire de leur païs, pourront-ils lire ces choses sans s' affectionner à luy, et à vostre advis l' aimeront-ils, ou l' estimeront-ils moins, à cause que de son temps les rentes sur l' hostel de ville se seront payées un peu plus tard, ou que l' on aura mis quelques nouveaux officiers dans la chambre des comptes ? Toutes les grandes choses coustent beaucoup, les grands efforts abbattent, et les puissans remedes affoiblissent ; mais si l' on doit regarder les estats comme immortels, et y considerer les commoditez à venir comme presentes : contons combien cét homme que l' on dit qui a ruiné la France, luy a espargné de millions, par la seule prise de La Rochelle, laquelle, d' icy à deux mille ans, dans toutes les minorïtez des roys, dans tous les mécontentemens des grands, et toutes les occasions de revoltes, n' eust pas manqué de se rebeller, et nous eust obligez à une éternelle despense. Ce royaume n' avoit que deux sortes d' ennemis qu' il deust craindre, les huguenots et les espagnols. Monsieur le cardinal entrant dans les affaires, se mit en l' esprit de ruiner tous les deux. Pouvoit-il former de plus glorieux ni de plus utiles desseins. Il est venu à bout de l' un, et il n' a pas achevé l' autre ; mais s' il eust manqué au premier, ceux qui crient à p262 cette heure, que ç' a esté une resolution temeraire, hors de temps, et au dessus de nos forces, que de vouloir attaquer et abbatre celles d' Espagne, et que l' experience l' a bien montré, n' auroient-ils pas condamné de mesme le dessein de perdre les huguenots, n' auroient-ils pas dit, qu' il ne falloit pas recommencer une entreprise où trois de nos roys avoient manqué, et à laquelle le feu roy n' avoit osé penser ? Et n' eussent-ils pas conclu, aussi faussement qu' ils font encore en cette autre affaire, que la chose n' estoit pas faisable, à cause qu' elle n' auroit pas esté faite ? Mais jugeons, je vous supplie, s' il a tenu à luy ou à la fortune, qu' il ne soit venu à bout de ce dessein. Considerons quel chemin il a pris pour cela, et quels ressors il a fait joüer. Voyons s' il s' en est fallu beaucoup qu' il n' ait renversé ce grand arbre de la maison d' Austriche, et s' il n' a pas esbranlé jusques aux racines, ce tronc qui de deux branches couvre le septentrion et le couchant, et qui donne de l' ombrage au reste de la terre. Il fut chercher jusques sous le pole ce heros qui sembloit estre destiné à y mettre le fer à l' abbatre. Il fut l' esprit meslé à ce foudre, qui a remply l' Allemagne de feu et d' éclairs, et dont le bruit a esté entendu par tout le monde. Mais quand cét orage fut dissipé, et que la fortune en eut destourné le coup, s' arresta-t' il pour cela ? Et ne mit-il pas encore une fois l' empire en plus grand hazard qu' il n' avoit esté par les pertes de la bataille de Leipsic, et de celle de Lutzen ? Son adresse et ses pratiques nous firent avoir tout d' un coup une p263 armée de quarante mille hommes, dans le coeur de l' Allemagne, avec un chef qui avoit toutes les qualitez qu' il faut pour faire un changement dans un estat. Que si le roy de suëde s' est jetté dans le peril, plus avant que ne devoit un homme de ses desseins et de sa condition, et si le duc de Fridlandt, pour trop differer son entreprise, l' a laissé descouvrir ; pouvoit-il charmer la balle qui a tué celuy-là au milieu de sa victoire, ou rendre celuy-cy impenetrable aux coups de pertuisane ? Que si en suitte de tout cela, pour achever de perdre toutes choses, les chefs qui commandoient l' armée de nos alliez devant Norlinghen, donnerent la bataille à contre-temps ; estoit-il au pouvoir de monsieur le cardinal, estant à deux cens lieuës de là, de changer ce conseil, et d' arrester la precipitation de ceux, qui pour un empire (car c' estoit le prix de cette victoire) ne voulurent pas attendre trois jours. Vous voyez donc que pour sauver la maison d' Austriche, et pour destourner ses desseins, que l' on dit à cette heure avoir esté si temeraires, il a fallu que la fortune ait fait depuis trois miracles, c' est à dire trois grands évenemens, qui, vray-semblablement, ne devoient pas arriver ; la mort du roy de Suëde, celle du duc de Fridlandt, et la perte de la bataille de Norlinghen. Vous me direz qu' il ne se peut pas plaindre de la fortune pour l' avoir traversé en cela, puisqu' elle l' a servy si fidellement dans toutes les autres choses ; que c' est elle qui luy a fait prendre des places sans qu' il en eust jamais assiegé auparavant, qui luy a p264 fait commander heureusement des armées, sans aucune experience ; qui l' a mené tousjours comme par la main, et sauvé d' entre les precipices où il estoit jetté, et en fin, qui l' a fait souvent paroistre hardy, sage, et prevoyant. Voyons-le donc dans la mauvaise fortune, et examinons s' il y a eu moins de hardiesse, de sagesse et de prevoyance. Nos affaires n' alloient pas trop bien en Italie, et comme c' est le destin de la France de gagner des batailles, et de perdre des armées, la nostre estoit fort déperie depuis la derniere victoire qu' elle avoit emportée sur les espagnols. Nous n' avions gueres plus de bon-heur devant Dole, où la longueur du siege nous en faisoit attendre une mauvaise issuë ; quand on sçeut que les ennemis estoient entrez en Picardie, qu' ils avoient pris d' abord la Capelle, le Castelet et Corbie, et que ces trois places, qui les devoient arrester plusieurs mois, les avoient à peine arrestez huit jours. Tout est en feu jusques sur les bords de la riviere d' Oise ; nous pouvons voir de nos faux-bourgs la fumée des villages qu' ils nous bruslent ; tout le monde prend l' allarme, et la capitale ville du royaume est en effroy. Sur cela, on a advis de Bourgogne, que le siege de Dole estoit levé ; et de Xaintonge, qu' il y a quinze mille païsans revoltez, qui tiennent la campagne, et que l' on craint que le Poictou et la Guyenne ne suivent cét exemple. Les mauvaises nouvelles viennent en foule, le ciel est couvert de tous costez, l' orage nous bat de toutes parts ; et il ne nous luit pas de quelque endroit que ce p265 soit un rayon de bonne fortune. Dans ces tenebres, monsieur le cardinal a-t-il veu moins clair, a-t-il perdu la tramontane durant cette tempeste, n' a t-il pas tousjours tenu le gouvernail d' une main, et la boussole de l' autre, s' est-il jetté dedans l' esquif pour se sauver ; et si le grand vaisseau qu' il conduisoit, avoit à se perdre, n' a t-il pas tesmoigné qu' il y vouloit mourir devant tous les autres ? Est-ce la fortune qui l' a tiré de ce labirinthe, ou si ç' a esté sa prudence, sa constance, et sa magnanimité ? Nos ennemis sont à quinze lieuës de Paris, et les siens sont dedans. Il y a tous les jours avis que l' on y fait des pratiques pour le perdre. La France et l' Espagne, par maniere de dire, sont conjurées contre luy seul. Quelle contenance a tenu, parmy tout cela, cét homme que l' on disoit qui s' estonneroit au moindre mauvais succés, et qui avoit fait fortifier Le Havre, pour s' y jetter à la premiere mauvaise fortune ? Il n' a pas fait une démarche en arriere pour cela, il a songé aux perils de l' estat, et non pas aux siens ; et tout le changement que l' on a veu en luy, durant ce temps-là, est, qu' au lieu qu' il n' avoit accoustumé de sortir qu' accompagné de deux cens gardes, il se promena tous les jours suivy seulement de cinq ou six gentils-hommes. Il faut advoüer qu' une adversité soustenuë de si bonne grace, et avec tant de force, vaut mieux que beaucoup de prosperitez et de victoires ; il ne me sembla pas si grand, ni si victorieux, le jour qu' il entra dans La Rochelle, qu' il me le parut p266 alors, et les voyages qu' il fit de sa maison à l' arcenal, me semblent plus glorieux pour luy, que ceux qu' il a fait delà les monts, et desquels il est revenu, avecque Pignerol et Suze. Ouvrez donc les yeux, je vous supplie, à tant de lumiere, ne haïssez pas plus long-temps un homme qui est si heureux à se venger de ses ennemis, et cessez de vouloir du mal à celuy qui le sçait tourner à sa gloire, et qui le porte si courageusement. Quittez vostre party devant qu' il vous quitte ; aussi bien une grande partie de ceux qui haïssoient monsieur le cardinal, se sont convertis par le dernier miracle qu' il vient de faire. Et si la guerre peut finir, comme il y a apparence de l' esperer, il trouvera moyen de gagner bien-tost tous les autres. Estant si sage qu' il est, il a connu, apres tant d' experiences, ce qui est de meilleur ; et il tournera ses desseins à rendre cét estat le plus florissant de tous, apres l' avoir rendu le plus redoutable. Il s' avisera d' une sorte d' ambition qui est plus belle que toutes les autres, et qui ne tombe dans l' esprit de personne ; de se faire le meilleur et le plus aymé d' un royaume, et non pas le plus grand et le plus craint. Il connoist que les plus nobles, et les plus anciennes conquestes, sont celles des coeurs et des affections, que les lauriers sont des plantes infertiles, qui ne donnent au plus que de l' ombre, et qui ne valent pas les moissons, et les fruits dont la paix est couronnée. Il voit qu' il n' y a pas tant de sujet de loüange à estendre de cent lieuës les bornes d' un royaume, p267 qu' à diminuer un sol de la taille ; et qu' il y a moins de grandeur, et de veritable gloire à défaire cent mil hommes, qu' à en mettre vingt millions à leur aise et en seureté. Aussi ce grand esprit qui n' a esté occupé jusqu' à present, qu' à songer aux moyens de fournir aux frais de la guerre, à lever de l' argent et des hommes, à prendre des villes, et à gaigner des batailles, ne s' occupera desormais qu' à restablir le repos, la richesse et l' abondance. Cette mesme teste qui nous a enfanté Pallas armée, nous la rendra avecque son olive, paisible, douce et sçavante, et suivie de tous les arts qui marchent d' ordinaire avec elle. Il ne se fera plus de nouveaux edits, que pour regler le luxe ; et pour restablir le commerce. Ces grands vaisseaux qui avoient esté faits pour porter nos armes au delà du destroit, ne serviront qu' à conduire nos marchandises, et à tenir la mer libre, et nous n' aurons plus la guerre qu' avecque les corsaires. Alors les ennemis de monsieur le cardinal ne sçauront plus que dire contre luy, comme ils n' ont sçeu que faire jusqu' à cette heure. Alors les bourgeois de Paris seront ses gardes, et il connoistra combien il est plus doux d' entendre ses loüanges dans la bouche du peuple, que dans celle des poëtes. Prevenez ce temps-là, je vous conjure, et n' attendez pas à estre de ses amis, jusques à ce que vous y soyez contraint. Que si vous voulez demeurer dans vostre opinion, je n' entreprens pas de vous l' arracher par force ; mais aussi ne soyez pas si injuste, p268 que de trouver mauvais que j' aye défendu la mienne ; et je vous promets que je liray volontiers tout ce que vous m' escrirez quand les espagnols auront repris Corbie. Je suis, monsieur, vostre, etc. De Paris, ce 24 Decembre, 1636. LETTRE 75 A MME p269 Madame, puis que le jour d' hyer m' a plus duré que les trois derniers mois que j' ay esté sans vous voir, et qu' il n' y a icy personne qui prenne mes lettres, trouvez bon que je vous escrive, et que je vous die que je ne fus jamais si amoureux. Trois ou quatre choses de celles que vous dites l' autre jour, me sont tellement demeurées dans l' esprit que je n' ay pû depuis apprendre pas une de celles que l' on m' a dites. De plus ce que vous m' accordastes du bout des levres, et que vous fistes pour m' obliger, est tout prest de me perdre, et je trouve par experience que vous m' emprisonnastes, lors que vous pensiez me secourir. Cela fait un bien plus beau feu que ces bois aromatiques que vous aviez preparé pour moy, et il faut croire que la flamme en est bien agreable, puis qu' elle me plaist, lors mesme qu' elle me devore. Aussi je ne vous demande pas de secours en l' estat où je suis, je ne voudrois pas des remedes qui la pourroient esteindre ; et je me passeray bien de ceux qui la pourroient soulager. Ce dont je vous supplie seulement, c' est que je brusle en vostre presence, et puis-que j' ay à estre consommé, que cela p270 m' arrive chez-vous, afin qu' au moins les cendres vous en demeurent ; celles d' un amant si respectueux, si raisonnable, et si peu interessé, meritent bien d' estre gardées, et vous ne devez pas refuser cette faveur à un homme qui prend tant de plaisir à mourir pour vous. Madame, quand j' ay pris la plume, je pensois vous demander seulement, si vous iriez demain à la comedie des petites Saintot : mais je n' ay pû m' empescher de vous escrire cecy, qui ressemble, à mon avis bien-fort à un poulet, quoy que vous n' ayez pas accoustumé d' en recevoir de pas un de vos quarante trois amans. Je vous supplie de lire celuy-cy de bon coeur. Si vous pouvez vous empescher demain de sortir, vous m' obligerez infiniment. Mais au cas que vous ne vous puissiez defendre d' aller à la comedie, au moins plaignez-moy, et en voyant tous les morts qui y seront souvenez-vous de celles que je souffray au mesme temps pour vous. LETTRE 76 A MME DE SAINTOT p271 Madame, en ne pensant faire qu' une petite galanterie, vous avez escrit la plus galante lettre du monde. Tout grand jurisconsulte que je sois, je me trouve bien empesché à y respondre, et je vous avouë que vous en sçavez plus que moy. Je m' estois desja bien aperçeu que vous aviez tousjours ce mesme esprit que j' ay toute ma vie admiré, et que de toutes choses vous n' aviez rien oublié que moy. Mais il est vray, que je ne me fusse pas imaginé que vous eussiez appris à escrire, depuis que je ne vous vois plus, et que je dûsse jamais rien voir de vous qui fût plus beau, et qui me touchât davantage que ce que j' en ay veu autrefois. Apres cela ne doutez pas que je ne fasse tout ce qui me sera possible pour faire differer le procez dont vous me parlez, et quoy que vous m' en ayez autrefois fait un bien brusquement, je vous asseure que je ne tascheray pas à m' en venger en cette occasion. Mais n' estes-vous pas une méchante femme d' estre venuë troubler mon repos ? J' estois dans le plus doux sommeil du monde, et je ne sçay pas s' il m' arrivera de ma vie de si bien dormir. p272 Je suis au desespoir de ce que vous ne viendrez pas aujourd' huy à l' academie ; car vous pouvez juger pour qui j' y estois allé. J' employeray tout mon credit pour faire que l' on aille en corps vous supplier d' y venir. Mais si vous vouliez que j' y monstrasse vostre lettre, cela suffiroit pour vous y faire desirer de tout le monde. Adieu, je vous jure que je suis à vous, etc. LETTRE 77 A MME DE SAINTOT p273 Faites-moy voir le plutost que vous pourrez ce que j' ayme, car, sans mentir, j' en meurs d' impatience ; et puis que vous m' avez obligé d' aimer, faites aussi que je sois aymé. J' ay pensé toute la nuict aux deux personnes que vous sçavez : j' escris ce poulet à l' une d' elles ; donnez-le, je vous supplie, à celle des deux que vous croirez que j' ayme le mieux. En reconnoissance des bons offices que vous me rendrez, je vous asseure que vous disposerez tousjours de mes affections, et que je n' aymeray jamais personne autant que vous, que lors que je croiray que vous le voudrez tout de bon. LETTRE 78 A MAISTRESSE INCONNUË p274 Il n' y eut jamais une inclination si extraordinaire ni si estrange, que celle que j' ay pour vous. Je ne sçay du tout qui vous estes, et de ma vie, que je sçache, je ne vous ay seulement oüy nommer : cependant je vous asseure que je vous ayme, et qu' il y a desja un jour que vous me faites souffrir. Sans avoir jamais veu vostre visage, je le trouve beau ; et vostre esprit me semble agreable, quoy que je n' en aye jamais rien oüy dire. Toutes vos actions me ravissent, et je m' imagine en vous je ne sçay quoy, qui me fait aymer passionnément, je ne sçay qui. Quelquesfois je me figure que vous estes blonde, et d' autresfois que vous estes brune ; tantost grande, tantost petite, avec un nez aquilin, et avec un nez retroussé. Sous toutes ces formes, où je vous mets, vous me paroissez tousjours la plus aymable chose du monde : et sans sçavoir quelle sorte de beauté vous avez, je jurerois que c' est la plus aymable de toutes. Si vous me connoissez aussi peu, que vous m' aymiez autant, j' en rends graces à l' amour et aux estoilles. Mais afin que vous ne soyez pas trompée, et qu' en cas que vous m' imaginiez p275 un grand homme blond, vous ne soyez pas surprise en me voyant ; je vous veux dire à peu prés comme je suis. Ma taille est deux ou trois doigts au dessous de la mediocre, j' ay la teste assez belle, avec beaucoup de cheveux gris, les yeux doux, mais un peu esgarez, et le visage assez niais. En recompense, une de vos amies vous dira que je suis le meilleur garçon du monde, et que pour aymer en cinq ou six lieux à la fois, il n' y a personne qui le fasse si fidellement que moy. Si vous pouvez vous accommoder de tout cela, je vous l' offriray à la premiere veuë ; en attendant je penseray en vous, sans sçavoir en qui je pense ; et quand on me demandera pour qui je souspire, n' ayez peur que je le declare, et soyez asseurée que je ne diray jamais rien de vous. LETTRE 79 A MME DE SAINTOT p276 Je suis au desespoir de ne pouvoir me promener avec vous : mais madame la princesse, et Madame De La Trimoüille, me commanderent hier d' aller à Ruël avec elles. Puisque vous vous promenez tous les jours, faites-moy demain, ou apres demain, l' honneur que vous m' offrez à cette heure ; en recompense je vous laisseray disposer de moy comme il vous plaira. Vous n' en sçauriez pas user plus librement que vous faites, de me donner de la sorte à qui il vous plaist. Il faut que vous gardiez quelque chose d' excellent pour vous, puisque vous faites de ces presens à vos amies : mais si elles sont belles, comme vous dites, laissez-moy seul à l' une d' elles, et ne me mettez point en deux. Si je m' y pouvois mettre, je le ferois à cette heure pour aller à Ruël, et pour aller avecque vous, et je vous asseure que vous auriez la meilleure part. L' avis que vous m' avez donné, fera que je m' ennuyeray avec Madame , Madame , et Mademoiselle De . Faites, s' il vous plaist, des complimens bien passionnez pour moy, aux dames à qui vous m' avez donné. Je voudrois que Madame en fust une : car sans mentir, je la trouvay l' autre jour bien à p277 mon gré. Mais voyez, je vous prie, le pouvoir que vous avez sur moy. Quoy que je ne les connoisse point, je sens desja quelque inclination pour elles, et bien que je n' aye jamais aymé deux personnes à la fois, je voy bien que je feray tout ce que vous voudrez. LETTRE 80 A M. ARNAUD p278 Monsieur, quand je ne sçaurois pas que vous estes un grand magicien, et que vous avez la science de commander aux esprits, le pouvoir que vous avez sur le mien, et les charmes que je trouve dans ce que vous m' avez escrit, m' auroient fait juger qu' il y a en vous quelque chose de surnaturel. Avec vos caracteres j' ay veu dans un petit morceau de papier des temples et des deesses, et vous m' avez fait voir dans vostre lettre comme dans un miroir enchanté, toutes les personnes que j' ayme. Sur tout j' ay remarqué avec beaucoup de plaisir, le tableau où vous representez parmy des ombres les plus belles lumieres de nôtre siecle, et me monstrez le soin qu' a eu de moy une personne qui n' a point aujourd' huy de pareille, et à qui vous n' en cognoissez pas vous mesme, quoy que vous sçachiez le passé et l' avenir. Mais vous, monsieur ; qui pouvez découvrir les choses plus cachées, et qui n' avez qu' à dire ; parlez demons ; jettez un sort, je vous supplie, pour sçavoir ce que c' est que cette creature, et faites moy la faveur de me dire ce que vous en aurez appris. C' est p279 sans mentir, une curiosité digne d' estre sçeuë, et je vous promets que je ne reveleray pas le secret ; car en cela, comme en toute autre chose, je suivray tousjours vos commandemens, et vous témoigneray que je suis, vostre, etc. LETTRE 81 A MARQUISE DE RAMB. p280 Madame, sans alleguer l' histoire sainte ni prophane, tout ce que vous escrivez est tousjours excellent. Je recueille les moindres billets qui échappent de vos mains, comme les feüilles de la sybille, et j' y estudie cette haute eloquence que tout le monde cherche, et qui seroit necessaire pour parler dignement de vous. Que s' il est vray, comme vous dites, que cela me soit arrivé, et s' il est possible que je vous aye bien loüée, je me puis vanter d' avoir fait la plus difficile chose du monde, et celle, quand et quand, que je desire le plus. Car je vous asseure, madame, que je n' ay point d' envie plus passionnée, que de faire voir au monde les deux plus grands exemples qui furent jamais, d' une vertu accomplie, et d' une affection parfaite, en donnant à connoistre combien vous estes estimable, et combien je suis, madame, vostre, etc. LETTRE 82 A CARDINAL LA VALETTE p281 Monseigneur, je voyois beaucoup de raisons de ne pas esperer sitost de vos lettres, et je jugeois bien qu' une personne qui faisoit tant de choses, n' en pouvoit pas beaucoup escrire. Je me contentois d' entendre icy toutes les semaines crier vostre nom et vos victoires, et de pouvoir apprendre de vos nouvelles en les achettant. Mais il est vray qu' il estoit temps que vous me fissiez l' honneur que j' ay receu de vous, et l' insolence de quelques gens commençoit à m' estre insupportable, qui disoient tout haut, que le temps de leurs propheties estoit arrivé ; et que je me verrois bien tost avec eux comme une personne privée. Il y en a mesme qui ont pris cette occasion de tenter ma fidelité. Vous ne sçauriez croire, monseigneur, quels avantages l' on m' a offerts, pour me faire promettre de quitter vostre party cét hyver, et de préter mes griffes contre vous deux fois la semaine. Cependant, quoy que ces offres m' ayent esté presentées par la plus charmante bouche du monde, j' y ay resisté avec toute la constance que je suis obligé d' avoir pour un homme à qui p282 je dois toutes choses ; et que je trouve d' ailleurs si à mon gré, que quand il m' auroit tousjours haï, je ne me pourrois jamais empescher de le respecter, et de le servir. De sorte qu' encore que j' aye à Paris ces attachemens que ne manquent jamais d' y avoir ceux qui ne songent pas à commander des armées, et qui ne sont pas capables de ces hautes passions qui tiennent à cette heure un peu plus de la moitié de vostre ame : je suis prest d' en partir toutes les fois que vous me l' ordonnerez, et je quitteray pour vous aller trouver une personne jeune, gaye, et brune. Je n' attens pour cela, que d' en avoir une honneste occasion, et si les ennemis, comme je le croy, ne vous osent attendre que derriere leurs murailles, et vous obligent à un siege, je ne manqueray pas de me rendre aupres de vous : aussi bien, pour dire le vray, j' ayme mieux estre assiegeant qu' assiegé, et les espagnols sont si prés de Paris, que quand je n' en sortirois pas pour l' amour de vous, je le pourrois faire pour l' amour de moy. On rompt tous les ponts d' alentour, on est prest à toute heure de tendre icy les chaisnes, et lors que nous portons la terreur jusques sur les bords du Rhin, nous ne sommes pas bien asseurez sur ceux de la Seine. Dans le desplaisir que me donne ce desordre, je vous avouë, monseigneur, que je reçois quelque consolation, de voir qu' en un temps, où nos affaires vont mal de tous costez, elles prosperent du vostre ; et que tandis que nostre armée de Picardie se retire dans les villes, que celle que nous avons en Bourgogne p283 languit dans les tranchées, et que nous ne faisons gueres mieux en Italie ; vous arrestiez Galas dans ses retranchemens, vous preniez des places à sa veuë, et que vous soyez le seul conquerant, et le seul victorieux. En effet sans faire passer les choses pour autres qu' elles ne sont, les seuls progrés que nous avons faits cette année nous sont venus par vostre moyen ; (...). Je vous supplie donc tres-humblement, monseigneur, de me commander d' aller prendre part à vos prosperitez, et d' aller voir nostre bonne fortune au seul lieu où elle est maintenant. Aussi bien, sans faire le vaillant, les exploits de Monsieur De Simpleserre ne me laissent point dormir, et j' ay attaché au pommeau de mon espée, trois lettres de la petite flamande, que je veux mettre dans le corps d' un allemand, (...). Je n' ay pas craint de mettre encore celuy-cy, puis qu' il est de Ciceron, et je mettray dans mes lettres le plus de latin qu' il me sera possible, puis que vous me dites que vous n' en lisez plus que là ; car, en verité, ce seroit dommage, que vous oubliassiez le vostre. Au pis aller, si vous l' oubliez, je m' offre de vous le raprendre cét hyver, je vous monstreray les plus beaux passages de Virgile, d' Horace et de Terence : je vous expliqueray les plus p284 difficiles, et je vous feray connoistre les graces secrettes, et les beautez les plus cachées de ces autheurs-là. En un mot, je vous rendray tout ce que vous m' avez presté, etc. Monseigneur, depuis cette lettre escrite, il est venu un courrier, qui a donné l' avis que vous estiez dans Colmar ; je vous asseure que cette nouvelle a plus réjoüy la cour, que tous les bals qui s' y donnent, et que tous les balets qui s' y preparent ; particulierement sept ou huit personnes en ont eu une joye et une satisfaction infinie. à la verité, on se peut consoler de l' absence de ses amis quand ils font les choses que vous faites, et il n' y a personne de ceux qui vous ayment le mieux qui pût desirer que vous eussiez esté icy plutost. Sans mentir, monseigneur, cela est bien glorieux de secourir les alliez du roy, en dépit de l' hyver, et des ennemis, et que vous, qui ne participez point aux réjouïssances publiques, vous soyez le seul qui les justifiez, et qui nous donnez sujet d' en faire. LETTRE 83 CARD. LA VALETTE 1634 p285 Monseigneur, je ne sçay pas pourquoy vous vous plaignez de moy, si ce n' est qu' à cette heure que vous avez les armes à la main, vous voulez quereller tout le monde, et que prévoyant que les espagnols ne dureront guere devant vous, vous cherchez desja des matieres de nouveaux differens. Il est difficile d' estre equitable et conquerant en mesme temps, et je vois bien que la vaillance et la justice sont deux vertus qui ne marchent guere ensemble. Il n' y a pas beaucoup de jours que je vous escrivis une lettre si longue, que je crûs que vous n' auriez pas le loisir de la lire, et je ne me sens pas coupable d' avoir laissé passer une occasion de faire mon devoir. Quand je ne considererois pas, monseigneur, les infinies obligations que je vous ay, et que je ne me soucierois point de donner quelque satisfaction de moy, au plus honneste homme que j' aye connu de ma vie, tousjours ne laisserois-je pas de vous escrire ; et je me garderois bien de donner aucun sujet de mécontentement à un homme, qui est aujourd' huy le plus redoutable de France. Mais sous ombre que vous avez à cette heure une infinité d' affaires, que vous faites p286 le mestier de travailleur, de soldat, et de general tout ensemble ; que vous soigniez à fortifier un camp, et à prendre une ville ; à mettre l' ordre et la justice dans une armée, et à rendre disciplinable une nation qui ne l' avoit encore jamais esté ; il vous semble que tous les autres ont du l' oisir, et qu' il n' y a que vous qui travaille. Cependant je vous asseure que quand je n' aurois icy autre affaire, qu' à escouter ceux qui disent de vos nouvelles, et à en dire à ceux qui en demandent, je ne serois guere moins occupé que vous, et il ne me resteroit que fort peu de temps à vous escrire. Telle personne qui se contentoit les autres années de parler deux ou trois heures de vous, en parle maintenant six heures sans se lasser. Ceux qui ayment le gouvernement, et ceux qui le haïssent, s' informent esgalement de ce que vous faites ; et il n' y a plus personne à qui vous soyez indifferent, que ceux à qui la France l' est aussi. Comme j' écrivois cecy, monseigneur, j' ay appris que la composition de Landrecis estoit faite, et que dimanche prochain vous seriés dedans. Je louë Dieu, et me resjouïs avec vous, de ce que vous avés appris aux estrangers, qu' il n' est pas impossible que nous prenions de leurs places, et de ce que vous avés rompu le charme qui nous en avoit empeschés depuis tant d' années. Louvain, Valence, et Dole, avoient persuadé à nos ennemis, que nous ne gagnerions jamais rien sur eux, et que le plus que nous pouvions faire, estoit de reprendre ce que l' on nous avoit osté. Il sembloit que les plus meschantes p287 villes devenoient imprenables dés que nous les attaquions, nos armées qui faisoient assez bien dans toutes les autres rencontres, se ruinoient, et perdoient courage, dés que l' on les employoit à un siege, et quelque grande et victorieuse que fust vostre fortune, il n' y avoit point de si petit fossé, ni de si foible rempart qui ne l' arrestast. En fin, monseigneur, vous avez changé ce mauvais destin, vous avez monstré à ceux qui vous renvoyoient à Dole, qu' ils vous prenoient pour un autre. Vous avez fait oüir vostre canon, pour ainsi dire, jusques dans Bruxelles, et ce bruit a fait reculer le Cardinal Infant jusques à Gand, au lieu de le faire avancer au secours d' une place, que vous luy alliez prendre. Mais ce que je trouve en cét exploit de plus considerable, c' est l' ordre, la diligence, et la certitude, avec laquelle il s' est fait. Le jour que vous ouvristes vos tranchées, on peut dire que Mandrecis estoit à nous, et quand Picolomini et tous ces gens qui nous effrayerent tant l' an passé, y fussent venus avec toutes les forces de l' empire, ils n' eussent pas pû vous l' oster des mains. Nous n' avions pas accoustumé de nous prendre de la sorte à attaquer des places, et l' on peut dire que le premier siege que vous avez fait, a esté le premier siege regulier que l' on aye veu en France. M m' a fort pressé d' aller avec luy, et je m' en suis excusé sur des affaires tres-importantes, que je luy ay fait entendre que j' ay icy. Ces affaires tres-importantes, c' est un siege que j' ay commencé d' une place p288 assez jolie, et fort bien située. J' en ay fait la circonvallation à la mode de Hollande, et à la vostre ; et Picolomini ne me sçauroit empescher de la prendre. Les choses estant si avancées, il me desplairoit extrémement de lever le siege, car entre nous autres conquerans, cela est fascheux. Ce 3 Juillet 1634. LETTRE 84 A MARQ. DE PISANY 1637 p289 Monsieur, je me resjouïs de ce que vous estes devenu le plus fort homme du monde, et que le travail, les veilles, les maladies, le plomb, ni le fer des espagnols ne vous peuvent faire de mal ; je ne croyois pas qu' un homme nourri de tisane et d' eau d' orge, pût avoir la peau si dure, ni qu' il y eut des caracteres qui pussent faire cét effect. Par quelque voye que cela arrive, je sçay bien qu' elle ne peut estre naturelle, et je ne m' en sçaurois formaliser, car j' ayme encore mieux que vous soyez sorcier, que de vous voir en l' estat du pauvre Attichy, ou de Grinville, quelque bien embaumé que vous puissiez estre. à vous en parler franchement, pour quelque cause que l' on meure, il me semble qu' il y a tousjours quelque chose de bas à estre mort, et cela n' est point de nostre corps . Empeschez-vous en donc, monsieur, le plus que vous pourrez, et hastez-vous, je vous supplie, de revenir, car je ne me sçaurois plus passer de vous voir : et c' est en cela principalement que je connois que vous usez de charmes, que moy qui me passe assez aisément des absens, je vous desire p290 continuellement, et je vous trouve à dire en toutes rencontres. Au moins, les occasions où je vous souhaitte sont aussi agreables, et moins perilleuses que celles où vous-vous trouvez tous les jours. Mettez-vous donc, si vous me croyez, un bon cheval entre les jambes, et soyez aussi aise de revenir à Paris, que vous le fustes d' en sortir. Aussi-tost que je sçauray que vous y serez, je vous promets que je quitteray Blois, Tours et Richelieu, monsieur, Madame De Combalet, et mademoiselle vostre soeur, pour vous aller voir, et pour vous dire de tout mon coeur, que je suis, monsieur, vostre, etc. De Richelieu le 7 Octobre, 1637. LETTRE 85 A MLLE DE RAMBOÜILLET p291 Mademoiselle, nous sommes venus en ce lieu sans trouver aucune aventure qui soit digne de vous estre mandée, et l' autheur qui écrira nostre histoire, n' aura rien à dire jusqu' icy sinon que nous arrivasmes le cinquiesme jour à Saumur. Il est vray qu' hyer au passer d' une riviere, nous aperceusmes venir droit à nous quatre grands taureaux qui parurent enchantez à ceux avec qui je cheminois ; mais pour moy je croy asseurément qu' ils ne l' estoient pas, parce qu' ils nous laisserent passer sans détourbier, et qu' ils ne jettoient point de feu par les nazeaux. Le jour precedent nous voulumes oster la bourse, et le cheval à un passant par la coustume du royaume de Logres, toutesfois nous n' en fismes rien ; car à ce que nous jugeasmes, il creut que c' estoit luy faire outrage, et le trouva aussi mauvais que si c' eust esté le voler. Enfin vous ne sçauriez p292 croire combien la chevalerie est ravilie maintenant, nous avons passé plus de dix ponts qui n' estoient gardez de personne, et par tout où nous avons hebergé nos hostes n' ont point fait difficulté de prendre de l' argent de nous. Messire Lac et moy en avons beaucoup de regret. Nous ne faisons que dire par les chemins, ha ! Ha ! Amours, et nous faisons tout ce qui nous est possible pour r' amener le siecle d' Uterpandragon ; mais le reste du monde y est fort peu disposé, et je ne vous puis dire combien les aventures sont rares. Les deux meilleures que j' ay euës, c' est que j' ay trouvé depuis deux jours la lettre de l' infante determinée, et que j' en ay ouvert une autre qui me semble la plus belle que j' aye en ma vie jamais leuë : c' est à mon jugement le plus parfait ouvrage que la fortune aye jamais produit, et puis que vous disposez d' elle en toutes choses, nous aurons sujet de nous plaindre de vous, si nous ne sommes pas quelque jour heureux ; car sans mentir, je croy que cela est en vos mains, et que vous n' avez seulement qu' à le vouloir. Nous avons resolu d' estre vos chevaliers en toute cette guerre, et d' y faire tant d' armes, que nous pourrons donner de la jalousie à Dom Falanges D' Astre. En attendant cela nous ne laisserons pas de vous envoyer les geans que nous surmonterons par les chemins. Et c' est par ceux-là que je veux vous faire entendre combien je suis, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 86 MLLE RAMBOÜILLET 1638 p293 Mademoiselle, j' ay tant fait par mes journées, que je suis arrivé en un païs où l' on ne parle point de guerre, d' espagnols, ni d' allemans ; d' edits, de subsides ni d' emprunts sur le peuple, et où l' on ne s' entretient que d' amour, de balets, et de comedies. Cela vous fera imaginer qu' il faut que je sois allé bien loin ; vous croirez que je suis au delà de Popocampesche, ou que la fortune m' a conduit en l' isle invisible d' Alcidiane. Cependant, le lieu où cela se trouve n' est pas tout à fait si éloigné de vous ; c' est une ville assise sur les bords de Loire, à l' endroit où le Cher se décharge dans cette riviere : les habitans y parlent françois tourangeau, et sont à peu prés de la stature, et du teint des hommes de France. Mais pour vous parler serieusement, je vous asseure, mademoiselle, que depuis la ruine des mores de Grenade, il ne s' est point fait de galanteries, ni de magnificences pareilles à celles qui se voyent icy ; et Tours, que l' on appelloit le jardin de la France, se doit à cette heure nommer le paradis de la terre. Il ne se passe point de jours, qu' il n' y ait bals, musiques, et festins ; toutes sortes de delices y abondent, p294 les citrons doux y viennent de tous costez, et les poires de bon chrestien n' en sont point parties. Les chemins, depuis Paris jusques icy, sont tous couverts de violons, de musiciens, et de baladins, de toiles d' argent, de broderies et de machines, qui viennent en foule se rendre en cette ville. Hier sur les sept heures du soir, il y arriva aux flambeaux six chariots chargez d' amours, de ris, d' atraits, de charmes et d' agréemens, qui s' estoient joints de tous les costez de la terre, pour se trouver en cette assemblée. On dit mesmes qu' il en est venu du fonds de la Norvege, imaginez-vous, par le temps qu' il a fait : de sorte qu' il y a icy beaucoup de gens qui croyent qu' il n' en est resté pas un seul en tout le monde, et qu' ils sont tous en ce lieu. Je crois pourtant, mademoiselle, que ceux que vous avez accoustumé d' avoir, vous sont demeurez, car dans un si grand nombre qu' il y en a icy, je n' en ay reconnu pas un des vostres, et je n' en ay point veu de cette maniere. Cette arrivée a fait de merveilleux effets par toute la ville : l' air s' en est rendu plus serain et plus doux, tous les hommes sont devenus amoureux, toutes les femmes sont devenuës belles, et madame la presidente, que vous vistes à Richelieu, est à cette heure une des plus jolies femmes de France. Mais, mademoiselle, ce qui est de bien estrange, et que vous aurez peut-estre peine à croire, c' est qu' au milieu de tant de delices je m' ennuye tout du long du jour, et que depuis le matin jusques au soir, je ne sçay que dire ni que faire de tant d' amours. Il ne m' en est p295 écheu pas un, et de tant de belles, il n' y en a une seule que je pretende ; de sorte que tandis que les galans sont icy, ravis de leur fortune, et font des voeux pour y demeurer eternellement, je souhaitte dans mon coeur d' estre aupres de vostre feu, avec Mademoiselle D' Inton, et de vous voir, au moins au travers des vitres, avec madame vostre mere. Je ne sçay pas si ce sont les deux grains qu' elle me donna en partant, qui font cét effet, ou si c' est quelque autre chose : mais je n' ay de ma vie souhaitté avec tant de passion, d' avoir l' honneur de vous voir toutes deux ; et il me semble qu' il n' y a point de bien au monde, qui puisse estre agreable sans celuy-là. Je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, de me le souhaitter, et de croire qu' entre tous ceux qui le desirent il n' y a personne qui soit tant que moy. Vostre, etc. à Tours le 8 Janvier 1638. LETTRE 87 A MLLE DE RAMBOÜILLET p296 Mademoiselle, vous ne sçauriez voir à cette heure de moy que des lettres ennuyeuses, et neantmoins je ne me puis empescher de vous escrire. Mais pardonnez-moy, si je tasche à me desennuyer, et considerez que je n' en puis avoir d' autre moyen que celuy-là ; car en l' humeur où je suis, que je me peusse divertir avec Mademoiselle Des Coudreaux, et avec Mademoiselle Chesneau, je ne croy pas que vous-vous l' imaginiez, ni que vous croyez qu' il y ait rien ici qui me puisse empescher un moment d' estre le plus triste homme du monde. Parmy beaucoup de sortes de déplaisirs que j' ay, la peine où je suis de vostre santé me tourmente extrémement, ce dernier mal-heur m' a rendu tellement timide, qu' au lieu que je ne craignois rien, j' apprehende à cette heure toutes choses, il me semble que je ne dois jamais revoir tout ce que je perds de veuë. D' autant plus qu' une personne m' est chere, il me semble qu' il y a plus d' apparence que je la dois perdre. Cela estant, mademoiselle, jugez s' il vous plaist, combien je dois craindre pour vous, et si je ne dois pas penser que si la fortune me veut faire quelque chose p297 de pis, que ce qu' elle vient de faire, ce n' est peut-estre qu' à vous qu' elle se doit attaquer. J' ay une extreme impatience de me voir bien-tost hors de ces craintes, et hors d' icy, et de trouver auprés de vous quelque sorte de joye aprés tant d' ennuis, ou du moins quelque repos aprés tant d' inquietudes. Je suis, vostre, etc. LETTRE 88 A MARQUISE DE SABLE p298 Madame, je voudrois bien n' avoir pas veu si tost les lettres que vous avez envoyées à Mademoiselle De Ramboüillet et à . Car j' esperois en vous escrivant le premier et en m' embarquant de ma franche volonté dans ce commerce, vous donner une preuve de mon affection aussi asseurée que celle que j' ay receuë de vous. Mais ce que vous avez escrit de moy est si obligeant que j' avouë que je ne puis pretendre aucun merite à y respondre, et que le plus paresseux homme du monde, estant en ma place en feroit autant que moy. Sans mentir, madame, il faut que ceux qui taschent à vous décrier du costé de la tendresse avoüent que si vous n' estes la plus aymante personne du monde, vous estes au moins la plus obligeante. La vraye amitié ne sçauroit avoir plus de douceur qu' il y en a dans vos paroles ; et toutes les apparences d' affection sont si belles en vous qu' il n' y a point d' honneste homme, qui ne s' en pût contenter. Je suis neantmoins en quelque façon obligé de croire qu' il y a quelque charme en cela pour moy, et quoy que je sçache que vous p299 avez pour contrefaire les amitiez, le secret que Monsieur De a pour les rubis, et que quand il vous plaist, vous sçavez donner à un peu de paste, l' éclat d' une pierre precieuse, je suis tout persuadé, que celle que vous m' avez donnée est tres-fine, et qu' il n' y a rien de plus vray ny de plus ferme. Pour ce qui est de moy, je puis dire avec verité, que je vous ay tousjours honorée et aymée sur toutes les personnes du monde, mais jamais à comparaison de ce que je fais à cette heure ; et je n' oserois mettre icy tous les sentimens que j' ay pour vous, de peur que si cette lettre venoit à estre perduë, on ne la prist pour une lettre d' amour. Je ne croy pas que cette passion aye rien de plus sensible ny de plus tendre que ce que je sens tous les jours pour vous. Je ne sçaurois pas contrefaire les agitations des amans, ny tirer la langue à l' Iscaron. Mais il est vray que depuis que je vous ay quitté j' ay des melancolies qui me tirent hors de moy-mesme, et qui estonnent tout le monde, et il y a quelques heures au jour où le pere Tranquile, et le petit jesuite, ne feroient point de difficulté de m' exorciser, car si j' ay eu quelque sorte de plaisir, ç' a esté de parler de vous à mille personnes. On sçavoit que j' avois esté chez vous à Loudun, de sorte que tout le monde a eu la curiosité de me voir, et on m' a interrogé comme un homme qui venoit du ciel et de l' enfer. J' ay dit, madame, que vous estiez aussi belle que vous l' estiez il y a quarante ans. Mais quand j' ay voulu dire que vous aviez plus d' esprit, on a creu que je contois p300 des choses incroyables, et en cét endroit-là, j' ay perdu toute creance. Aussi est-il vray qu' il se fait des miracles en vous, qui ne se firent jamais en personne, et il n' y a jamais eu que vous au monde qui soit sortie plus belle de la petite verole ; et qui soit devenuë plus habile à la campagne. Mademoiselle De Ramboüillet a esté ravie de vostre lettre, je l' ay trouvée une des meilleures que vous ayez jamais faites, et j' ay esté bien aise de voir si bien escrire des choses qui me sont si advantageuses. Quelque asseurance que j' eusse de vostre affection, j' ay eu grand plaisir à voir celles que vous en donnez aux autres, et j' avouë que cette vanité de femme que vous dites que j' ay en a esté touchée. Adieu, madame, apres cinq pages de papier, je vous quitte à regret, comme estant, madame, mandez-moy s' il vous plaist, si vous-vous estes apperceuë, que ce comme estant dont j' ay fini ma lettre, est une de ces fins dont nous avions parlé. Vostre, etc. LETTRE 89 CARD. LA VALETTE 1638 p301 Monseigneur, estes-vous encores faché de ce que vous n' avez pas deviné que ceux de Verceil manquoient de poudre, ou de ce que n' en ayant pas, ils n' ont pû se défendre, ou de ce qu' avec huit ou neuf mille hommes, vous n' en avez pas forcé vingt mille dans de fort bons retranchements ; sans mentir, vous ne vous servez gueres utilement de vostre raison, si ce déplaisir vous a duré jusques à cette heure ; aurez-vous donc esperé de faire l' impossible, que vous n' estes pas satisfait d' avoir fait tout ce qui s' est pû ; pardonnez-moy, monseigneur, si je vous le dis ; mais en verité il n' est pas bien-seant à un homme sage d' avoir tant de regret pour une chose où il n' a point failly, et c' est, ce me semble, en quelque sorte ne faire pas assez de cas de son devoir, que de n' estre pas content quand on le fait. Vous estes accouru avec une poignée de gens au secours d' une place, qui estoit assiegée par une grande armée ; vous avez trouvé la circonvallation achevée, et tous les retranchements en tel estat que chacun jugeoit que vous ne pourriez pas seulement envoyer p302 un homme dans la ville, pour y dire de vos nouvelles, et contre l' avis et l' esperance de tout le monde, vous y en avez fait entrer dix-huict cens. Se peut-il rien faire de plus resolu, de mieux entrepris, et de si bien executé que cela ? C' est vous qui avez travaillé jusques-là ; la fortune a fait le reste, et si elle l' a mal fait, pourquoy vous en tourmentez-vous tant ? Ne vous accoustumez pas, je vous supplie, à estre en communauté avec elle, et aussi bien dans les bons succés, que dans ceux qui ne le seront pas, distinguez tousjours ce qui est d' elle, et ce qui sera de vous. Il arrivera delà que vous ne vous esleverez, et que vous ne vous r' abaisserez jamais trop. Si vous voulez vous répondre des évenemens, et si vous ne pouvez estre satisfait que lors que tout ce qui se pourroit souhaitter vous arrive, vous faites, sans mentir, la guerre à de fâcheuses conditions, et vous voulez que la fortune fasse autant pour vous qu' elle faisoit pour Alexandre, et un peu plus qu' elle n' a fait pour Cesar. Encore estes-vous ingrat envers la vostre, si vous vous pleignez d' elle pour cette derniere occasion, et il y a de l' injustice à reputer comme un grand mal-heur d' avoir manqué à avoir une grande prosperité. Cependant, vous parlez comme si vous aviez perdu par vostre faute dix batailles, et cent villes, et il semble que vous soyez au desespoir, pour avoir veu perdre une place, que dés le commencement tout le monde a jugé que l' on ne pourroit sauver. Croyez-moy, l' on ne repare jamais rien en perissant, et pour ce qui vous regarde, p303 vous n' avez rien à reparer. La prise de Verceil a fait tort aux affaires du roy, mais point du tout à vostre reputation. Si le secours que vous y aviez jetté n' a pas esté heureux, il ne merite pas moins de loüange pour cela, et dans toutes vos années de prosperité, vous n' avez rien fait de si beau, de si hardy, ni de si extraordinaire. Prenez donc, s' il vous plaist, des resolutions plus moderées que celles que vous témoignez d' avoir, et n' estant pas en estat de faire peur à vos ennemis, n' en faites point à vos amis. Vous qui m' avez appris tout ce que je sçay, vous sçavez bien que la prudence est une vertu generale, qui se mesle avec toutes les autres, et que là où elle n' est pas, la valeur perd son nom et sa nature. J' iray demain, ou apres demain, faire vos complimens à la personne dont vous me parlez ; la derniere fois que je la vis, elle me parla extrémement de vous, et me jura que pour vostre consideration elle ne s' estoit pas réjouïe de la prise de Verceil : pource qu' encore que tout le monde sçeût qu' il n' y avoit pas de vostre faute, elle cognoissoit bien que cela vous affligeroit, et qu' elle vous aymoit trop pour avoir quelque joye d' une chose qui vous donnoit du déplaisir. En verité, elle vous ayme extrémement, ce me semble, et quelque autre qu' elle vous ayme encore plus qu' extrémement. à Paris, le 7 Aoust, 1638. LETTRE 90 A M. COSTART 1639 p304 Monseigneur, j' auray pour ce coup cette imperatoriam brevitatem , dont vous me parlez, car il faut que je parte presentement pour aller à Sainct Germain, et cela sera cause que je ne vous diray qu' un mot. Je ne seray pas pour cela (...), selon vostre Theophraste : dans les festins que nous faisons ensemble, ou plustost que vous me faites, je ne dois parler que pour dire graces, tantum laudare paratus . De vous dire au vray quels peuples ont introduit la polygamie, je vous jure ma foy que je n' en sçais rien, et je ne m' en mets pas en peine. En tout cas je vous en croiray bien plustost qu' Herodote, qui dit qu' aux Indes, il y a des fourmis, moindres, certes, que chiens, mais plus grandes que renards : car voila le texte, au moins du mien. Mais je ne sçay si l' Herodote que j' ay est semblable au vostre. à propos, vous m' avez esté mettre en scrupule de Theocrite, et j' en estois si en repos que rien plus. Mais pour revenir à l' autre dont nous parlions, dites-moy ce qu' il veut dire, quand il dit que Venus envoya la p305 maladie des femmes aux scythes, qui avoient violé son temple d' Ascalon. Vostre vers d' Athenée, que le vin est le grand cheval des poëtes, est fort plaisant : mais dites la verité, n' avez-vous pas tasché d' en faire un vers alexandrin ? Ce (...) avec (...) me plaist, et revient heureusement à cette phrase françoise, monter sur ses grands chevaux, comme vous l' avez ingenieusement remarqué. Mais ce grand cheval jette souvent son homme par terre, et on peut dire de luy, qu' il mord et qu' il ruë. Pour l' edentulum de Plaute, je ne crois pas, non plus que vous, qu' il veüille dire qu' il ne mordist point, car ce seroit un defaut, mais que c' est une façon de parler boufonne, pour dire qu' il estoit bien vieux, qui estoit une perfection. Que voulez-vous que je face à Ulpian qui appelle les chrestiens imposteurs idem trebatio et papiniano videbatur . Nous perdrions nostre cause dans le digeste ; mais le code nous est plus favorable. Le mot de Pline me semble beau, rerum natura nusquam, etc. . Quand je vis l' elephant, je dis qu' il sembloit que ce fust une figure qui n' estoit qu' ébauchée par la nature, et qu' il y avoit plus de façon en une mouche. à propos, je crois que je m' en vais faire un assez grand voyage, le roy m' a donné celuy de Florence, pour aller porter la nouvelle au grand duc, de l' accouchement de la reyne. Cela me doit estre en quelque p306 sorte avantageux et mesme agreable : mais je suis fasché que cela m' ostera quelque temps le moyen de voir de vos lettres, et de vous voir vous mesme, car je crois que vous serez à Paris devant que je sois de retour. Je ne sçay si je seray encore icy quand vous me ferez réponse à cette lettre ; mais ne laissez pas pourtant de m' écrire, car il peut arriver mille choses qui retarderont, ou qui empescheront mon partement. En tout cas je vous dis adieu, et je vous prie de croire que je vous ayme de tout mon coeur ; et que je n' ay jamais eu de bon-heur au monde que j' estime tant, ni qui me donne tant de joye que vostre amitié. Au reste, ostez je vous supplie, ces monsieur que vous semez çà et là dans vos lettres, ad populum phaleras, ou bien je vous en mettray à chaque ligne, et vous diray, (...). C' est à dire, j' en seray moins, vostre, etc. à Paris, le 25 D' Aoust 1639. LETTRE 91 A M. COSTART p307 Tout de bon, monsieur, je n' ay eu de ma vie l' esprit si agité qu' à cette heure ; cependant, vous m' écrivez des folies, et vous estes aussi gay et aussi enjoüé que si nous estions encore tous deux dans le cours, et que nous n' eussions ni l' un ni l' autre aucune cause d' ennuy. Au lieu de me parler du sujet de mon déplaisir, et de me dire ce que vous jugez (car il y a lieu d' exercer ses conjectures là dessus, aussi bien que sur le plus obscur passage de Tacite) vous m' alleguez Lampridius, et Athenée, quàm ineptè, et en un temps où je dispute en moy-mesme, sçavoir si Madame De m' ayme, ou si elle ne m' ayme pas, et que cela est devenu une chose problematique, vous me venez entretenir de pharaon. Lors que nous revenions ensemble d' Arcueil, si je vous eusse esté discourir des roys d' Egypte, songez le grand plaisir que je vous eusse fait, et la belle attention que vous m' eussiez donnée. Neantmoins, je vous avouë que je n' ay point esté fasché de lire tout ce que vous m' escrivez. Ce que vous me mandez que... m' a fait rire. p308 Vostre patruissimè m' a semblé fort plaisant, aussi Plaute a souvent de meschantes bouffonneries ; mais, sans mentir, il dit aussi quelquefois de bons mots : et voilà comme j' accorde Horace et Ciceron, dont l' un dit qu' il est meschant bouffon, et l' autre qu' il est passim refertus urbanis dictis . L' autre jour j' y lisois d' un vieillard, qui ayant surpris quelqu' un aupres du lieu où il avoit caché son thresor, le foüilla, luy fit monstrer la main droite, et puis la main gauche, et n' y trouvant rien, dit cedo tertiam . Cela represente plaisamment un vieillard soupçonneux, qui s' imagine qu' un homme a une troisiesme main pour le voler. Je ne vous puis dire l' extréme plaisir que vous me faites de m' écrire de la sorte que vous m' écrivez. J' estudie mieux dans vos lettres que dans tous les livres du monde, et j' y trouve de plus belles choses. Pour ces messieurs de quintus metellus celer , je ne les connois point : vous me mandez qu' ils furent pris pour indiens, pour moy je croy qu' ils furent pris pour dupes. Au reste, vous parlez des vents comme feroit Christofle Colomb ; vous avez bien la mine d' avoir pris tout cela mot à mot dans un livre ; car je jurerois que vous n' avez jamais sceu qu' à cette heure ce que c' est qu' un rhomb de vent, et pour ce qui est du destroit de Vegas, je ne voudrois pas asseurer que vous le connussiez fort. à ce que je voy (...) signifie bacciare et amare , p309 c' est que baiser et aymer, convertuntur . Mais je m' asseure que desmentoit ce passage d' Aristenete. Vostre pasteur, ses moutons ; et Hercule, m' ont bien plû, et l' asne mesme est joly comme vous le faites parler. Dites-moy si c' est dans les fables d' Esope que vous l' avez trouvé. L' application de l' apologue, me semble dangereuse, et allez-vous en un peu prescher cela à Ruël. Mais revenons à nos moutons. Il est vray qu' Hercule en mangeoit volontiers, et grande quantité ; les argonautes en allant à Colchos, le laisserent dans une isle : on en rend plusieurs raisons, toutes assez belles, les uns disent que c' est qu' il rompoit toutes les rames en ramant, les autres qu' il pesoit trop, quelques-uns, que les argonautes eurent peur qu' il remportast seul toute la gloire, et d' autres que ce fut pource qu' il mangeoit trop. Il me souvient d' avoir leu dans un poëte grec (c' est à dire grec et latin) qu' il remüoit les oreilles en mangeant, et pour ce que cela m' a semblé plaisant, j' en ay retenu les vers que voicy, (...). Je suis fasché que je ne pris garde à vous, quand vous mangiez ce biscuit de canelle à Gentilly, car sans doute les oreilles vous alloient. Je trouve au reste vostre version du grec en vers p310 françois fort heureuse : mais dite-le vray combien de fois avez-vous invoqué Apollon pour cela ? Le mot d' Achilles Tatius, que la queuë du paon est une prairie de plumes, est joly : mais peut estre un peu trop hardy, et il me semble que Tertullien a mieux rencontré, qui dit, apres avoir dit beaucoup de choses de la robbe du paon, (...). Je consens que l' on chastre Ulpian, puisque vous le voulez, et mesme Papinian ; aussi bien n' engendrent-ils que des procez. Mais si vous m' en croyez, on pardonnera à Trebatius, à cause du mot que vous m' avez appris de luy, (...). Adieu, monsieur, je suis en verité. Vostre, etc. LETTRE 92 A M. COSTART p311 Monsieur, lors que j' avois des moutons à acheter, et à escrire des poulets en castillan et en portugais, je n' avois gueres plus d' affaires que j' en ay à cette heure. Il faut que je prenne congé du roy, et de monsieur ; que je sollicite Monsieur De Bulion pour une ordonnance, et que je me face payer à l' espargne : que je die adieu à tous mes amis, et que tout cela soit fait dans trois jours. Cependant je laisse tout cela, pour prendre le loisir de vous escrire, car il me semble qu' il n' y a rien qui me soit si important, et que ce voyage ne me pourroit estre heureux, si je le commençois si mal que de partir sans vous dire adieu. Je ne sçay pas si cette embarquacion me sera heureuse : mais jamais je ne sortis de France si volontiers, et je prens plaisir à aller défier sur la mer Mediteranée ces 32 vents que vous sçavez que je defiay autrefois sur l' ocean. à propos, vous en mettez trente-cinq, vous qui faites tant le grand marinier, avec vostre rhomb , et vostre detroit de Vegas. heu quianam tanti turbarunt aethera venti . Ceux qui ont fait le tour du monde n' en connoissent que trente-deux ; les trois de surplus sont de vostre p312 reste ; je ne croyois pas qu' il y en eust tant. Mais celuy qui me semble le plus insuportable en vous, est le vent grec, et la suffisance que vous prenez pour sçavoir mieux que moy où il faut mettre un grave, ou un circonflexe. Il a bien esté dit, tu n' adjousteras ni osteras un iota ; mais il n' est pas parlé des accens. Et cependant, pource que j' en ay oublié un, vous soufflez comme si vous aviez gagné une grande victoire : ô ventum horribilem ! lors que vous accommodastes si mal la pauvre Philomele, qu' apres Terée personne ne l' a jamais traitée si mal que vous, je n' en fis pas tant de bruit ; et cela vous estoit moins pardonnable qu' à moy. Mais mon dieu que vous m' avez dit à propos vostre Duriter... et tout le reste de ce passage ! Sans mentir, il faut que je vous aime bien pour lire sans envie tout ce que vous m' écrivez, et pour prendre tant de plaisir à connoistre que vous avez plus d' esprit que moy. Pour vous dire le vray, ce que je regrette le plus en partant d' icy, c' est que je n' auray plus de vos nouvelles. Il me semble que les figues, les raisins, et les melons d' Italie, et le present que me fera le grand duc, ne me pourroient dédommager de la perte que je fais de vos lettres. Mais je croy que vous aimez mieux que je vous louë de vostre poësie, que de vostre prose. Car Aristote dit, que sur tout ouvrier le poëte est amoureux de son ouvrage. En verité, vos oeuvres poëtiques sont admirables ; et je veux mourir si vous ne faites des vers comme Ciceron. LETTRE 93 MLLE RAMBOÜILLET 1638 p313 Mademoiselle, je ne puis pas dire absolument que je sois arrivé à Turin, car il n' y est arrivé que la moitié de moy-mesme. Vous croyez que je veux dire que l' autre est demeurée aupres de vous ; ce n' est pas cela, c' est que de cent et quatre livres que je pesois en partant de Paris, je n' en pese plus que cinquante-deux. Il ne se peut rien voir de si maigre et de si décharné que je suis, et selon que je suis changé, je crois que Monsieur Le Marquis De Pisany et moy ne nous reconnoistrons plus quand nous nous verrons. La fiévre me fit arrester un jour à Roane ; je croyois tout de bon estre attrapé, et que je serois long temps malade. Ce qui me faisoit le plus de dépit, c' est que je m' imaginois que vous ne croiriez pas que ce fut de regret de vous avoir quittée, et que vous penseriez plustost que ce seroit pour avoir couru la poste. En effet, cela n' estoit pas hors de la vray-semblance, et ce qui sembloit confirmer cette opinion, c' est qu' il est vray que les trois derniers chevaux que j' avois montez, m' avoient mis en un pitoyable estat cét endroit que vous sçavez p314 que Brunel monstroit à Marphise ; et ce qui estoit plus à craindre, j' avois une si grande chaleur, que quand j' eusse esté fait gouverneur de Monsieur Le Daufin, je n' eusse pas esté plus propre que je le fus les quatre premiers jours. J' en parlay à un fort honneste homme de Roane, que l' on m' a dit qui est apoticaire, lequel me donna quelque chose qui me soulagea fort. Je vous suplie de le dire à madame la duchesse. Depuis, je n' ay eu aucun mal que celuy de ne vous point voir ; mais à celuy-là, il n' y a point de remede, et le sel mercurial n' y fait rien. Je suis dés hier apres disner icy ; je n' ay encore pû voir madame, pource qu' hier l' on croyoit que Monsieur De Savoye allast mourir, aujourd' huy je la verray ; demain je partiray pour aller à l' armée, et j' espere qu' apres demain à midy je verray Monsieur Le Cardinal De La Valette, et monsieur vostre frere. Permettez-moy s' il vous plaist ; mademoiselle, d' estre bien ayse en cette occasion, et ne trouvez pas mauvais que je sois sensible à cette joye en vostre absence. Quand je dis en vostre absence, j' y comprens aussi celle de madame la princesse, de Mademoiselle De Bourbon, de Madame La Duchesse D' Aiguillon, de Madame La Marquise De Sablé, de Madame Du Vigean, et de madame vostre mere que je devois nommer la premiere, quoy qu' il y ait des princesses et des duchesses parmy cela. Vous ne sçauriez croire combien je suis en peine de la maladie de Madame De Liancourt ; si elle se porte mieux, et si sa... est guerie, je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, p315 de me faire l' honneur de me le faire sçavoir à Rome ; car cela sera cause que j' y feray un voyage, et que j' y verray toutes choses avec plus de repos et de plaisir. Mais que ce m' en seroit un grand, si je vous pouvois dire icy combien je suis, mademoiselle, vostre, etc. à Turin le dernier septembre 1638. LETTRE 94 A MLLE DE RAMBOÜILLET p316 Mademoiselle, je voudrois que vous m' eussiez pû voir aujourd' huy dans un miroir, en l' estat où j' estois ; vous m' eussiez veu dans les plus effroyables montagnes du monde, au milieu de douze ou quinze hommes les plus horribles que lon puisse voir, dont le plus innocent en a tué quinze ou vingt autres : qui sont tous noirs comme des diables, des cheveux qui leur viennent jusques à la moitié du corps, chacun deux ou trois balafres sur le visage, une grande harquebuse sur l' espaule, et deux pistolets et deux poignards à la ceinture. Ce sont les bandis qui vivent dans les montagnes des confins de Piedmont et de Genes ; vous eussiez eu peur sans doute, mademoiselle, de me voir entre ces messieurs-là, et vous eussiez creu qu' ils m' alloient couper la gorge. De peur d' en estre volé, je m' en estois fait accompagner, j' avois escrit dés le soir à leur capitaine, de me venir accompagner, et de se trouver en mon chemin ; ce qu' il a fait ; et j' en ay esté quitte pour trois pistoles. Mais sur tout, je voudrois que vous eussiez veu la mine de mon neveu, et de mon valet, qui croyoient que je les avois menez p317 à la boucherie. Au sortir de leurs mains, je suis passé par deux lieux où il y avoit garnison espagnole, et là, sans doute, j' ay couru plus de danger : on m' a interrogé, j' ay dit que j' estois savoyard, et pour passer pour cela, j' ay parlé le plus qu' il m' a esté possible comme M De . Sur mon mauvais accent, ils m' ont laissé passer. Regardez si je feray jamais de beaux discours qui me vallent tant, et s' il n' eust pas esté bien-mal à propos qu' en cette occasion, sous ombre que je suis de l' academie, je me fusse allé piquer de parler bon françois. Au sortir de là, je suis arrivé à Savone, où j' ay trouvé la mer un peu plus esmeuë qu' il ne falloit pour le petit vaisseau que j' avois pris ; et neantmoins, je suis, dieu mercy, arrivé icy à bon port. Voyez s' il vous plaist, mademoiselle, combien de perils j' ay courus en un jour. Enfin je suis eschapé des bandis, des espagnols, et de la mer ; tout cela ne m' a point fait de mal, et vous m' en faites, et c' est pour vous que je cours le plus grand danger que je courray en ce voyage. Vous croyez que je me mocque, mais je veux mourir si je puis plus resister au déplaisir de ne point voir madame vostre mere et vous. Je vous avouë franchement qu' au commencement j' estois en doute, et que je ne sçavois si c' estoit vous, ou les chevaux de poste qui me tourmentiez ; mais il y a six jours que je ne cours plus, et je ne suis pas moins fatigué. Cela me fait voir que mon mal est d' estre esloigné de vous, et que ma plus grande lassitude est que je suis las de ne vous point voir ; et cela est si vray, que si je n' avois p318 point d' autres affaires que celles de Florence, je croy que je m' en retournerois d' icy ; et que je n' aurois pas le courage de passer outre, si je n' avois à solliciter vostre procés à Rome. Sçachez-moy gré, s' il vous plaist, de cela ; car je vous asseure qu' il en est encore plus que je n' en dis, et que je suis autant que je dois, vostre, etc. LETTRE 95 MARQ. RAMBOÜILLET 1638 p319 Madame, j' ay veu pour l' amour de vous le Valentin, avec plus d' attention que je n' ay jamais fait aucune chose, et puis que vous desirez que je vous en fasse la description, je le feray le plus exactement qu' il me sera possible. Mais vous considererez, s' il vous plaist, que quand je me seray acquité de cette commission, et de l' autre que vous m' avez donnée à Rome, j' auray fait pour vous les deux choses du monde qui me sont les plus difficiles, de parler de bastiment et de parler d' affaires. Le Valentin, madame, puis que Valentin y a, est une maison qui est à un quart de lieuë de Turin, située dans une prairie et sur le bord du Po. En arrivant, on trouve d' abord ; je veux mourir si je sçay ce qu' on trouve d' abord : je croy que c' est un perron ; non non, c' est un portique ; je me trompe c' est un perron. Par ma foy, je ne sçay si c' est un portique ou un perron. Il n' y a pas une heure que je sçavois tout cela admirablement, et ma memoire m' a manqué. à mon p320 retour, je m' en informeray mieux ; et je ne manqueray pas de vous en faire le rapport plus ponctuellement. Je suis, vostre, etc. De Genes, le 7 Octobre, 1638. LETTRE 96 A M. COSTART 1638 p321 Monsieur, j' estois hier logé dans un des plus beaux palais du monde, j' avois pour mon appartement une grande sale, deux antichambres, et une chambre tapissée de tapisseries relevées d' or, et j' estois servy par vingt ou trente officiers ; et aujourd' huy je suis dans une des plus méchantes hostelleries où j' aye jamais esté de ma vie, et je n' ay plus qu' un valet pour me servir. Pour me consoler d' un si grand changement de fortune, et faire que je sois aujourd' huy aussi heureux que j' estois hier, j' ay demandé de l' encre et du papier, et je me suis mis à vous escrire. Que je meure si parmy les honneurs que j' ay receus dans le personnage que je viens de joüer, et les divertissemens que l' on m' a fait avoir, j' ay eu tant de plaisir que j' en ay à cette heure ! Outre la joye que j' ay de vous entretenir, je suis bien-aise encore de vous faire voir que ce n' estoit pas le grand profit que je faisois de changer mes lettres avec les vostres, qui me faisoit entretenir ce commerce : puisqu' à cette heure que je ne puis avoir de réponse, je ne laisse pas de prendre plaisir à vous escrire, et à vous asseurer de la passion que j' ay de vous servir. p322 Elle est, je vous jure, aussi grande que vous le meritez, et que le merite l' affection que vous avez pour moy. J' espere partir de Rome dans trois semaines, et si je trouve un vaisseau, je m' embarqueray pour Marseille. Vous qui connoissez si bien les vents, si vous avez quelque authorité sur eux, je vous supplie de les enfermer tous en ce temps-là (...). Mais celuy-là, il n' y a pas de danger qu' il soit un peu fort ; j' ayme mieux avoir la mer un peu grosse, et aller plus viste, car j' ay haste de retourner à Paris, et de vous y revoir. Je suis, vostre, etc. De Rome le 15 Novembre 1638. LETTRE 97 MLLE RAMBOÜILLET 1638 p323 Mademoiselle, j' en demande pardon à madame vostre mere ; mais jamais je ne me suis tant ennuyé qu' à Rome. Il ne se passe point de jour que je n' y voye quelque chose de merveilleux, des chefs-d' oeuvres des plus grands ouvriers qui ayent esté, des jardins où tout le printemps se trouve à cette heure, des bastimens qui n' en ont point de pareils au monde, et des ruines encore plus belles que ces bastimens. Mais tout ce que je vous dis là n' empesche pas que je n' y sois triste, et qu' au mesme temps que je voy toutes ces choses je ne souhaitte d' en sortir. Les plus excellans ouvrages de peinture, de sculpture et de (...), d' Anelle, de Praxitelle, et de Papardelle, ne sont point à mon goust. Je m' estonnerois de cela, si je n' en connoissois la cause, et si je ne sçavois qu' une personne qui est accoustumée à vous voir ne sçauroit plus jamais estre bien aise en ne vous voyant pas. Pour vous dire le vray, mademoiselle, il m' en arrive de vous comme de la santé. Je ne connois jamais si bien vostre prix que lors que je vous ay perduë, et quoy qu' en presence je ne p324 garde pas tousjours un fort bon regime pour me bien tenir avecques vous, dés que je ne vous ay plus, je vous souhaitte avec mille voeux. Je reconnois que vous estes la plus précieuse chose du monde, et je trouve par experience que toutes les delices de la terre sont ameres et desagreables sans vous. J' eus plus de plaisir il y a quelque temps à voir avecque vous deux ou trois allées de Ruël, que je n' en ay eu à voir toutes les vignes de Rome, et que je n' en aurois à voir le Capitole, quand il seroit en l' estat où il a esté autresfois, et que mesme Jupiter Capitolin s' y trouveroit en personne. Mais afin que vous sçachiez que ce n' est pas raillerie, et que je suis tout de bon, aussi mal que je le dis ; il y a huict jours que me promenant le matin avec le Chevalier De Jars, je fusse tombé de mon haut s' il ne m' eust receu entre ses bras, et le lendemain au soir je m' évanouïs encore une fois dans la chambre de Madame La Mareschalle D' Estrée. Les medecins disent que ce sont des vapeurs melancoliques, et que ces accidens ne sont pas à mépriser. Pour moy voyant que cela m' avoit repris deux jours de suitte, et que j' estois menacé de quelque chose de pis, je n' ay esté ni fou ni estourdi ; j' ay pris de l' antimoine que Monsieur Nerli m' a donné. En effet cela m' a fait du bien, j' en porteray quatre prises avecque moy, que je veux faire prendre à Madame La Duchesse D' Aiguillon, car il n' y a point de ripopés qui fassent de si bons effets, et il se faut servir de cela en attendant que celuy qui me l' a donné aye trouvé la recepte de l' or potable, p325 qu' il sçaura faire ce qu' il dit au plus tard dans un an. J' espere partir d' ici d' aujourd' huy en huict jours. Vous-vous estonnerez, mademoiselle, que je demeure si long-temps en un lieu où je dis qu' il m' ennuye si fort, j' y ay esté arresté jusqu' à cette heure par des causes que je vous diray, et desquelles je n' ay pû me deffaire. Mais je vous asseure encore une fois que de ma vie je n' ay eu tant d' ennuy, ni tant d' envie de vous voir. Je vous supplie tres-humblement de me faire l' honneur de me croire, et d' estre asseurée que je suis beaucoup plus que je ne le puis dire ici, mademoiselle, vostre, etc. De Rome le 25 Novembre, 1638. LETTRE 98 EVESQUE LISIEUX 1639 p326 Monseigneur, j' eusse bien voulu vous porter la lettre qui est avec celle-cy, et vous aller remercier moy-mesme de la faveur que vous m' avez faite, de me recommander à celuy qui vous l' envoye. Aussi bien n' estant pas devenu plus homme de bien à Rome, je voudrois voir si je ne profiterois pas davantage à Lisieux, et si vous ne m' apprendriez pas comme il faut que je gagne les pardons que j' ay receus du pape. Je croy que ce voyage-là me seroit plus utile que celuy que je viens de faire ; car il est vray, monseigneur, que je ne vous voy jamais que je n' en sois meilleur pour quelques jours, et toutes les fois que je vous approche, je sens que mon bon ange reprend nouvelles forces, et qu' il me conduit avec plus d' asseurance. Il y a long-temps que j' ay dans l' esprit, que si Dieu veut jamais ma conversion, il ne se servira point d' autres moyens que de vos discours, et de vos exemples pour me faire cette grace : et que s' il m' envoye une voix du ciel pour me r' appeller, il me la fera entendre par vostre bouche. Desja il me semble que la volonté que j' ay de vous servir, p327 me sanctifie en quelque sorte, et que je ne sçaurois estre tout à fait profane, ayant tant de respect et d' affection pour une personne si sainte. Au moins estes-vous cause que j' ay quelque passion raisonnable, parmy tant d' autres qui ne le sont pas, et que dans le déreglement où je suis, il y a une partie de mon coeur qui est saine. Quoy que j' aye accoustumé de l' employer bien mal, et que j' en sois fort mauvais ménager : je pense avoir mis à couvert pour tousjours ce que vous y avez, et je ne sçaurois plus perdre ni engager la place que je vous y ay donnée. Elle est assez grande, monseigneur, pour sauver quelque jour tout le reste, et je ne desespere pas, qu' il ne soit bien-tost tout à vous. De temps en temps vous y acquerez quelque chose, et il ne s' en faut plus gueres que vous n' y ayez autant de pouvoir que tout le reste du monde. Achevez je vous supplie, de le gagner tout entier, et resjouïssez-vous de cette acquisition, comme d' une conqueste que vous avez faite dans un païs infidele, et duquel vous estes destiné à chasser les idoles. J' ay quelque esperance que cela arrivera, et sçachant les témoignages que vous avez rendus en ma faveur ; et connoissant d' ailleurs que vous ne sçauriez vous tromper, je prens pour une prophetie tout le bien que vous avez dit de moy, et je croy que je seray tel à l' advenir, que vous avez asseuré au Cardinal Barberin que j' estois dés à cette heure. Je ne puis assez bien vous exprimer le bon accueil qu' il m' a fait à vostre recommendation, et l' affection qu' il témoigne p328 avoir pour tout ce qui vous regarde. L' Italie, monseigneur, ne vous connoist gueres moins que la France, et sans mentir, je n' ay rien veu à Rome qui m' ait tant edifié que l' estime et la passion que l' on y a pour vous. Mais sur tous les autres, le Cardinal Barberin m' a semblé estre parfaitement vostre amy ; et avoir pour vostre vertu, cette affection, et ce respect que vous jettez dans l' ame de tous ceux qui vous pratiquent. Il m' a commandé de vous faire entendre quelques particularitez de sa part, que je reserve à vous dire, lors que j' auray l' honneur de vous voir, et de vous pouvoir asseurer moy-mesme que je suis plus que personne, monseigneur, vostre, etc. à Paris, ce 13 Janvier, 1639. LETTRE 99 A M. DE LYONNE 1639 p329 Monsieur, quoy que vous m' ayez donné les plus mauvaises heures que j' aye euës en tout mon voyage, et que personne ne m' ait si mal traitté à Rome que vous, je vous asseure que je n' y ay point veu d' homme que je desirasse tant de revoir, ni que je servisse si volontiers. Il arrive peu souvent qu' en ruinant une personne on acquiert son amitié : mais vous avez eu cette fortune-là avecque moy, et vostre genie est en toutes choses si puissant dessus le mien, que je n' ay pû me défendre de vous d' une façon ni de l' autre, et qu' en me gagnant mon argent, vous avez encore gagné mon coeur, et vous estes rendu maistre de ma volonté. Que si j' ay esté si heureux que de trouver quelque place dans la vostre, ce gain-là me dépique de toutes mes pertes, et je pense avoir plus profité que vous dans le commerce que nous avons eu ensemble. Quoy que j' aye achetté bien cher vostre connoissance, je ne crois pas l' avoir payée à beaucoup prés ce qu' elle vaut ; et j' en donnerois bien volontiers encore autant, pour p330 trouver dans Paris un autre homme comme vous. Cela estant ainsi, monsieur, vous devez estre asseuré que je feray tousjours tout ce qui pourra me conserver un honneur que j' estime tant, et que je ne perdray pas legerement un amy qui m' a tant cousté. J' ay fait tout ce que vous avez desiré dans l' affaire dont vous m' avez écrit, et je vous obeïray de la mesme sorte dans toutes les choses que vous me commanderez ! Car je suis de tout mon coeur, et avec toute l' affection que je dois, vostre, etc. à Paris le 7 Fevrier, 1639. LETTRE 100 A CARDINAL LA VALETTE p331 Monseigneur, si vous vous souvenez de la passion que vous m' avez veuë autrefois pour Renaut et pour Roger, vous ne douterez pas de celle que j' ay à cette heure pour ce qui vous regarde, puis-que vous faites en pourpoint, tout ce que ceux là faisoient avec des armes enchantées. Quand vous auriez esté feé, vous ne vous seriez pas jetté dans le peril plus hardiment que vous avez fait, et vous avez porté la valeur, jusques aux dernieres bornes où elle peut aller, et au plus haut point, où la puissent mettre ceux qui n' ont point d' autre vertu que celle-là. Je vous avouë, monseigneur, que si la guerre avoit esté achevée par ce dernier exploit, dont vous avez esté la principale cause, et qu' il ne vous restast plus rien à faire, qu' à venir triompher, je recevrois une extréme joye de tout ce que j' entens dire icy de vous, et je me mettrois à escrire vostre histoire avec beaucoup de repos et de plaisir. Mais quand je songe qu' il y aura d' autres occasions où vous pourrez courre la mesme fortune, et que je ne suis pas asseuré de ce qui arrivera à la fin du livre, je ne sçaurois jouïr qu' avec inquietude p332 de la gloire que tout le monde vous donne, et la crainte de l' avenir ne me laisse pas bien sentir le contentement des choses presentes. Je laisse donc à ceux qui n' ont pas tant d' affection que j' en ay, et à qui vous n' estes pas si necessaire qu' à moy, la charge de vous donner des loüanges. Pour moy tout ce que je puis faire à cette heure, c' est de vous supplier tres-humblement, monseigneur, de mesnager mieux la plus illustre personne de nostre siecle, et ne donner pas tant à la vaillance, que vous en violiez la justice. Celle-cy veut que vous ne hazardiez pas si librement le bien de tant de monde, et que vous conserviez avec plus de soin, une vie où tous les honnestes gens ont interest, et qui importe plus à la France que tout le païs que vous defendez. Je suis, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 101 A MONSEIGNEUR p333 Monseigneur, quand vous seriez sorty de Paris pour une occasion qui vous eust esté agreable, et qui eust importé à vos plaisirs, ou à vostre gloire, je crois que je n' eusse pas laissé d' en estre marry, et de m' opposer en cela à vos interests ; mais vostre éloignement ayant eu une cause si mal-heureuse, et si étrange que celle qu' il a, je puis dire qu' il ne pouvoit rien arriver qui m' affligeast davantage, et que la fortune ne pouvoit rien faire qui me parust plus injuste, ni plus difficile à souffrir. Puisque cela a icy troublé les plaisirs de tout le monde, et que ce desastre a esté sensible à tant de gens qui vous sont moins obligez que moy, je pense, monseigneur, que vous me faites bien l' honneur de ne douter pas que je n' en aye tout le ressentiment que je dois, et qu' il n' estoit pas besoin que je vous l' écrivisse pour vous le faire croire. Neantmoins, j' ay creu qu' il estoit de mon devoir de vous en rendre ce témoignage ; et il m' a semblé que je recevrois quelque soulagement de vous asseurer, qu' il n' y a personne au monde qui prenne plus de part à vos plaisirs, ni qui soit plus veritablement que moy, vostre, etc. LETTRE 102 A MONSIEUR p334 Monsieur, il eût mieux valu danser une courante moins, et m' envoyer une lettre, et vous eussiez mieux fait d' employer une de vos boutades à m' écrire. On nous a dit icy qu' en un mesme bal vous l' avez recommencée trente fois ; c' est beaucoup dansé pour un grand mareschal de camp, et pour un homme qui veut témoigner d' avoir quelque sentiment pour ce qu' il a laissé à Paris. Si vous continuez de la sorte, j' abandonne icy le soin de vos affaires, et je trouve que les dames de Lorraine seront plus obligées de vous envoyer des fruits, que celles de la cour. Je ne sçay pas, monsieur, comme vous l' entendez, ni quel advantage vous voyez à cela ; mais pour moy, il me semble que ce n' est pas danser en cadence que de danser à Mets, et je jurerois qu' il n' y a pas là vingt personnes plus belles et plus aymables que trois ou quatre qui parlent icy quelquefois de vous, et qui ne trouvent pas bon, que vous-vous puissiez si fort réjouïr en leur absence ; que si vous estes devenu si grand danseur, et que vous ne vous en puissiez tenir, elles vous prient, au moins, de ne plus tant danser la boutade, et de choisir quelque p335 danse plus grave, comme les branles, ou la pavane. J' ay creu, monsieur, que j' estois obligé à vous donner cét advis, vous en ferez ce qu' il vous plaira, et pour moy, je seray tousjours, vostre, etc. LETTRE 103 A MLLE DE RAMBOÜILLET p336 Mademoiselle, la nouvelle de la levée du siege à Thurin a esté pour moy la plus agreable que j' aye receuë de ma vie. J' ay eu pourtant quelque déplaisir, de ce que cela m' ostoit une occasion de donner à Monsieur Le Cardinal De La Valette une preuve de la veritable affection que j' ay pour luy : car j' avois resolu d' entrer dans la ville, et de luy porter du rafraichissement en luy disant de vos nouvelles. Monsieur Le Conte De Guiche, à qui je m' en estois vanté, m' avoit dit, que d' ordinaire l' on pendoit ceux que l' on surprenoit dans ce dessein, mais cela ne m' estonnoit pas, et ayant eu de Madame De La Trimoüille des raisons pour me consoler, au cas que je fusse roüé en Italie ; je ne me souciois pas trop d' y estre pendu. Mais cela eust esté plaisant que Monsieur Le Cardinal De La Valete se promenant sur la muraille m' eut reconneu sur l' échelle. Tout de bon, je vous asseure que quand on ne vous voit pas, on se feroit pendre pour un double, et on se sent sur l' estomac une si p337 grande pesanteur, qu' il vaudroit peut-estre mieux estre estranglé tout d' un coup. Vous ne sçavez ce que c' est que de mal, mademoiselle, vous qui n' avez jamais esté sans vous, et qui n' avez pas esprouvé la douleur qu' il y a de se separer de la plus aymable personne du monde. Mais si vous voulez, je vous diray comme cela se fait ; le premier jour on est tout endormy, le second tout assoupi, le troisiesme tout estourdy, et puis quand on commence à se reconnoistre, et que le sentiment est revenu, on soûpire à dire d' où venez-vous ; et souspir deça, et souspir delà, et vous en aurez, c' est la plus pitoyable chose du monde. Ne craignez point que cecy soit veu, les courriers vont à cette heure en seureté. Mais au cas que ce paquet fut surpris, je declare au Prince Thomas, et au Marquis De Leganez, et à tous ceux qui ces presentes lettres verront, qu' il ne faut pas prendre garde à moy, que c' est par raillerie ce que j' en dis, et que j' ay accoustumé d' écrire comme cela d' une façon extravagante. Ils en croyront ce qui leur plaira. Il est pourtant vray, mademoiselle, que je suis au delà de tout ce qui se peut dire, vostre, etc. à Grenoble. LETTRE 104 MME LA PRINCESSE 1639 p338 Madame, à moins que d' estre cloüé à Paris, rien n' eust pû m' empescher d' aller aujourd' huy à Poissy, car quelque chose que j' aye dit d' une autre princesse, il n' y en a point au monde que je voye si volontiers que vous. Mais comme vous sçavez, madame, qu' un clou chasse l' autre, il a fallu que la passion que j' ay pour vous, ait cedé à une nouvelle, qui m' est survenuë ; et qui, si elle n' est plus forte, est pour le moins à cette heure plus pressante. Je ne sçay pas si vous entendrez cecy qui semble n' estre dit qu' en enigme ; mais je vous asseure que j' ay une raison fondamentale de ne bouger d' icy, sur laquelle je n' ose appuyer, et qu' il n' est pas à propos de vous expliquer davantage. J' ay deliberé long-temps en moy-mesme si je devois aller et il y a eu un grand combat entre mon coeur, et une autre partie que je ne nomme pas : mais enfin, madame, je vous avouë que celle qui raisonnablement doit estre dessous, a eu le dessus, et que j' ay mis devant toutes choses, ce qui naturellement doit estre derriere. Je p339 vous jure pourtant qu' en l' assiette où je suis, je ne pouvois pas faire autrement, et que vous qui estes la plus considerée personne du monde, et qui faites tout avec ordre, n' en eussiez pas fait moins que moy, si vous eussiez esté en ma place. Je prie Dieu, madame, que vous ne vous y voyez jamais, car en l' estat où je me trouve, il n' y en a point de bonne pour moy, et je suis par tout comme sur des espines. Je ne puis aller à pied, je suis fort mal à cheval, le carrosse m' est trop rude, et les chaises mesmes de Monsieur De Souscarriere me sont incommodes ; je suis, à Paris, le 5 D' Aoust 1639. LETTRE 105 A M. CHAPELAIN 1639 p340 Monsieur, je feray ce que vous desirez ; si c' est pour l' amour de vous, ou pour l' amour de Monsieur De Balzac, je ne sçaurois vous le dire, et je ne démeslerois pas cela, quand j' y songerois jusqu' à demain. Vous avez tous deux une si égale authorité sur moy, que si en mesme temps l' un me commandoit de manger, et l' autre de boire, je mourrois de faim et de soif, au moins selon les philosophes, car je ne trouverois jamais de raison de me déterminer plustost à l' un qu' à l' autre. Mais de bonne fortune, vous vous entendez si bien ensemble, que vous ne me ferez jamais de commandemens contraires, et vous estes tellement d' accord, que toutes les fois que je feray ce que l' on me commandera, j' obeïray à tous les deux. Je suis fasché de vostre clou, et je vous en plains : mais à ce que je puis juger, ce n' est rien au prix de celuy que j' ay ; le mien, (...). Et si vous en aviez un pareil sur le nez, vous l' auriez p341 sur tout le visage : il me fait encore grand mal. Cela me dispense de vous aller voir ; car, afin que vous le sçachiez, il y a (...). Je suis, monsieur, vostre, etc. Le 10 D' Aoust 1639. LETTRE 106 A MADAME p342 Madame, la lettre que vous desirez de voir, ne vaut pas une ligne de celle avec laquelle vous l' avez demandée. Mais vous, qui fistes tant hier de la devote, ne faites-vous point de scrupule d' écrire de ces choses-là la semaine saincte, et n' en voyez-vous pas la consequence et l' effet qu' elles peuvent faire ? J' avois mis ma conscience en repos, et pour cela j' avois resolu de ne vous revoir jamais : mais vostre lettre m' a remis en desordre, et avec vos perles et vos quatre mille francs, je me suis laissé regagner aussi bien que l' autre. Je ne croyois pas que vous deussiez jamais vous servir de ces moyens-là pour regagner un amant, ni que cette sorte de chose pût avoir du pouvoir sur moy ; et sans mentir, c' est la premiere fois que je me suis laissé esbloüir aux richesses, et que l' argent m' a tenté. Aussi, à dire le vray, les perles ne furent jamais si bien mises en oeuvre qu' elles le sont dans vostre lettre, et vos quatre mille francs, de la sorte que vous les employez, en valent plus de trois cens mille. Vous estes une personne incomprehensible, et je ne puis m' estonner assez que sans avoir leu Herodote, et sans vous servir de p343 saturnales, vous puissiez escrire de si jolies lettres. Pour moy, madame, je commence à m' imaginer que vous nous avez trompez ; je crois que vous sçavez la source du Nil, et celle d' où vous tirez toutes les choses que vous dites est beaucoup plus cachée et plus inconnuë. Enfin, quoy que die vostre portier, ce n' est pas Madame La Marquise De Sablé qui est la plus charmante personne du monde, il y a plus de charmes dans un coin de vos yeux, qu' il n' y en a en tout le reste de la terre, et toutes les paroles de la magie ne font pas tant d' effet que celles que vous escrivez. LETTRE 107 A MADAME p344 Madame, quelqu' une des fées, à qui vous dites que vous abandonnez vos lettres apres les avoir escrites, a touché à celle que vous m' avez envoyée. Encore faut-il que ce soit une des plus sçavantes de leur troupe, et qui ait autant demeuré à la cour, que dans les bois. Je ne croy pas qu' il y en ait beaucoup entre-elles qui en sçeussent faire autant, et je pense que la mesme qui vous inspire quand vous parlez, vous a pour cette fois aydé à écrire. Outre les gentillesses que j' y ay remarquées, et les beautez visibles qui y sont, il y a encore quelque chose qui fait que le coeur est touché autant que l' esprit, et une vertu secrette qui produit des effets extraordinaires. Aussi tost que j' ay eu achevé de la lire, je me suis trouvé guéry de tous mes maux ; et comme s' il n' y eust plus eu d' absence au monde, point de desirs, ni de craintes, mon ame a esté dans une parfaite tranquilité. Cela, madame, me semble n' avoir pû se faire que par féerie, et vous aymer comme je fais, et estre content sans vous voir, n' est pas une chose qui puisse arriver naturellement. Quoy qu' il en soit, je vous suis obligé de m' avoir mis en l' estat où je me p345 trouve ; et puis que la raison ne me pouvoit consoler, vous avés bien fait d' y employer les charmes. Je crains seulement qu' ils ne durent pas assez, je me défie d' une joye que je sens, et dont je ne voy pas la cause ; et j' ay peur qu' il n' arrive de moy, comme de ces corps que l' on évoque du tombeau, et qui n' estant animez que par magie, n' agissent que pour peu de temps, et tombent tout à coup, dés que l' enchantement est finy. Ne souffrez pas que cela soit de la sorte ; et puisque vos paroles me r' animent, et que vos lettres sont des caracteres avec lesquels je ne sçaurois mourir, ayez soin de les renouveller tousjours, et faits-moy au moins subsister par artifice, jusqu' à ce que je vous retrouve, et que vostre presence me redonne une veritable vie. Il faut croire que la description que vous me faites de vos aventures est bien agreable, puis qu' elle m' a fait prendre plaisir à tant d' incommoditez que vous avez euës. Je vous supplie continuez à me rendre compte de toutes vos fortunes ; et comme vous me dites celles que vous avez euës dans le bois, mandez-moy celles que vous aurez lors que vous coucherez à la ville. Au reste, vous avez bien pris l' occasion de faire paroistre que vous sçavez la . LETTRE 108 A MARQUISE DE SABLE p346 Madame, quelques galantes que soient les lettres de Monsieur De La Mesnardiere, nous n' avons pû nous contenter Mademoiselle De Chalais et moy, de ne recevoir que cela à ce voyage, mesmement ne nous ayant appris autre chose, sinon que vous estiez fort enrumée. Mais cela est estrange que moy qui vous ay tant fait la guerre d' estre trop craintive en ce qui est de vostre santé, ay pris à cette heure cette mesme humeur pour ce qui vous regarde, et qu' un rume que vous avez me tourmente plus qu' une fiévre continuë que j' aurois. Il est vray que j' y ay maintenant assez d' interest pour m' en mettre en peine, puisque de là dépend vostre voyage, et de vostre voyage toute ma joye. Car je vous asseure, madame, que je suis resolu à n' en avoir aucune si vous ne venez pas, et que je dois estre le plus heureux ou le plus mal-heureux homme du monde cét hyver, selon la resolution que vous prendrez. Je vous puis dire aussi que vous aurez vostre part du contentement que vous nous donnerez, et que vous serez ici indubitablement plus divertie p347 et plus gaye, et par consequent plus saine. Mais en attendant que vous veniez, que vous seriez bonne si vous vouliez envoyer devant Mademoiselle et Mademoiselle afin qu' au moins durant ce temps-là, j' aye quelqu' un à qui parler de vous, et avec qui je puisse tromper mon impatience. Cela est bien hardy, madame, d' effacer quatre lignes tout de suitte en écrivant à une marquise. Mais vous sçavez mieux que personne combien il importe que cela soit permis, et de quelle utilité est dans la societé humaine la liberté des effaceures. Je n' escris point à car je suis dépité, de ce qu' elle ne m' a point écrit ce dernier voyage. J' envoye une bourriche , de galans, que je vous supplie tres-humblement de faire mettre entre les mains de sa confidente, elle en usera comme elle verra plus à propos et les gardera pour elle, si elle juge qu' elle ne les puisse presenter à sans donner du soupçon à sa mere. Je la prie pourtant de choisir les plus beaux, et de vous les presenter de sa part, je dirois de la mienne si j' osois, et si je ne sçavois bien que vous ne prenez gueres de plaisir quand on vous donne. Je leur envoye aussi des images, pource qu' il m' est souvenu que je leur en avois promis. Je ne vous mande rien de vostre amie, la pauvre fille comme je croy est en un déplorable estat. Son mary p348 ne part jamais un moment d' aupres d' elle, il l' estouffe à toute heure, et sa mere ne l' estouffe pas moins ; en fin jamais personne ne fut si peu mariée, et ne le fut tant. Madame venez vistement voir cela. Je suis, vostre, etc. LETTRE 109 A MADAME p349 Madame, quoy que je n' espere pas me pouvoir jamais acquiter des obligations où me mettent vos civilitez, je serois bien marry de vous estre moins obligé, et bien que je me trouve indigne de tous les honneurs que vous me faites, ils ne laissent pas de me donner une extreme joye. Quand je ne sçaurois rien de vous que vostre condition et vostre naissance, tousjours tiendrois-je à grand honneur d' avoir receu de vos lettres, et de me voir honnoré de vos commandemens. Mais la fortune ayant fait, je ne sçay par quelles rencontres, qu' estant fort éloigné de vous, j' ay l' honneur de vous connoistre aussi particulierement que ceux qui en sont le plus prés, je vous avouë, madame, que j' ay un contentement qui ne se peut exprimer, et que je sens mesme quelque vanité d' avoir receu tant de graces d' une personne que je tiens il y a desja quelque temps, la plus accomplie de son siecle, et en laquelle je sçais que se trouvent toutes les qualitez qui peuvent donner de l' affection, et de l' estime. Si j' estois si peu du monde, que je n' eusse p350 jamais rien ouy dire de cela, encore jugerois-je par vos lettres, qu' il n' y a rien en France qui égale vostre civilité et vostre esprit, et de si belles et si obligeantes paroles que celles que vous me faites l' honneur de m' écrire, me feroient imaginer de vous quelque chose d' extraordinaire. Elles sont telles en verité, madame, que de quelque part qu' elles me vinssent, j' en serois extrémement touché : mais il est vray que la personne dont elles partent me les rend encore beaucoup plus considerables, et que la main qui les a écrites leur donne une force et une vertu, qu' elles ne pourroient avoir d' ailleurs. Si apres cela je sers de tout mon coeur, et avecque tous mes soins A ce ne sera pas une grande merveille, vous m' y avez obligé de sorte, qu' il ne m' est pas possible de faire autrement, et vous ne m' avez pas laissé de moyen d' y acquerir aucun merite. Je voudrois, madame, qu' au lieu de me recommander une personne que j' ayme, et que j' estime déja beaucoup, vous m' eussiez commandé en trois mots, quelque chose de bien difficile ; et à laquelle j' eusse eu quelque repugnance, afin que vous eussiez pû connoistre en quelque sorte, ce que vous pouvez sur moy, et que ce ne sont point vos extrémes bontez, ny cette façon d' escrire dont vous gagnez d' abord le coeur de ceux qui lisent vos lettres, qui m' obligent à vous obeïr : mais le respect que j' ay pour tant de merveilleuses qualitez qui sont en vous, et l' inclination avec laquelle je suis, vostre, etc. LETTRE 110 A MLLE DE RAMBOÜILLET p351 Mademoiselle, personne n' est encore mort de vostre absence, horsmis moy, et je ne crains point de vous le dire ainsi cruëment, pource que je crois que vous ne vous en soucierez gueres. Neantmoins, si vous en voulez parler franchement, à cette heure que cela ne tire plus à consequence, j' estois un assez joly garçon, et hors que je disputois quelquefois volontiers, et que j' estois aussi opiniastre que vous, je n' avois pas de grands defauts. Vous sçaurez donc, mademoiselle, que depuis mercredy dernier, qui fut le jour de vostre partement, je ne mange plus, je ne parle plus, et je ne vois plus ; et enfin il n' y manque rien, sinon que je ne suis pas enterré. Je ne l' ay pas voulu estre si tost, pource premierement que j' ay eu tousjours aversion à cela ; et puis, je suis bien-aise que le bruit de ma mort ne coure pas si tost, et je fais la meilleure mine que je puis afin que l' on ne s' en doute pas : car si on s' avise que cela m' est arrivé justement sur le point que vous estes partie, l' on ne s' empeschera jamais de nous mettre ensemble dans les couplets de l' année est bonne , p352 qui courent maintenant par tout. En verité, si j' estois encore dans le monde, une des choses qui m' y feroit autant de dépit, seroit le peu de discretion qu' ont certaines gens à faire courre toutes sortes de choses. Les vivans ne font rien, à mon avis, de plus impertinent que cela, et n' est pas jusques à nous autres morts à qui cela ne déplaise. Je vous supplie, au reste, mademoiselle, de ne point rire en lisant cecy ; car sans mentir, c' est fort mal-fait de se mocquer des trépassez, et si vous estiez en ma place, vous ne seriez pas bien-aise qu' on en usast de la sorte. Je vous conjure donc de me plaindre, et puis que vous ne pouvez plus faire autre chose pour moy, d' avoir soin de mon ame : car je vous asseure qu' elle souffre extrémement. Lors qu' elle se separa de moy, elle s' en alla sur le grand chemin de Chartres, et de là droit à la Mothe, et mesme à l' heure que vous lisez cecy, je vous donne avis qu' elle est aupres de vous, et elle ira cette nuit en vostre chambre, faire cinq ou six grands cris, si cela ne vous tourne point à importunité. Je crois que vous y aurez du plaisir, car elle fait un bruit de diable, et se tourmente, et fait une tempeste si estrange, qu' il vous semblera que le logis sera prest à se renverser. J' avois dessein de vous envoyer le corps par le messager, aussi-bien que celuy de la Mareschale De Fervaque, mais il est en un si pitoyable estat, qu' il eust esté en pieces devant que d' estre aupres de vous ; et puis j' ay eu peur que par le chaud, il ne se gastast. Vous me ferez un extrême honneur, s' il vous plaist de dire aux deux p353 belles princesses aupres de qui vous estes, que je les supplie tres-humblement de se souvenir, que tant que j' ay vescu j' ay eu une affection sans pareille pour leur service tres-humble, et que cette passion me dure encore apres ma mort ; car en l' estat où je suis, je vous jure que je les respecte et les honore autant que j' ay jamais fait. Je n' oserois dire qu' il n' y a point de mort qui soit tant leur serviteur que moy ; mais j' asseureray bien, qu' il n' y a point de vivant qui soit plus à elles que j' y suis, ni qui soit plus que moy, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 111 A M. CHAPELAIN 1640 p354 Monsieur, quand ce ne seroit que pour vostre honneur, et sans dessein de m' en faire, vous me devriez souvent escrire ; car vostre esprit qui est tousjours admirable, ne reüssit, ce me semble, jamais si bien que dans les lettres que je reçois de vous ; si vous en vouliez faire une pour chacun de vos juges, comme celle que l' on me vient de donner, il ne vous faudroit point d' autre recommandation, et ils connoistroient au moins que dans ce procez il s' agit de rendre justice au plus honneste homme du monde. Je feray ce que vous m' ordonnez, avec toute la passion que je vous dois, et ne craignez point que je l' oublie ; ma volonté ne se fie pas en ma memoire des choses de cette importance-là, et elle me representera à toute heure que j' ay cela à faire, jusques à ce qu' il soit fait. Quelque affaire que je puisse avoir, je mets la vostre au premier rang dans mon agenda, (...). Je suis, p356 je vous supplie tres-humblement de rendre graces pour moy à Monsieur De La Mote, mais avec une eloquence digne de vous et de luy, monsieur, vostre, etc. Le 3 Aoust, 1640. LETTRE 112 MARQ. MONTAUSIER 1639 Monsieur, puisque vous estes destiné à ranger ceux de nostre famille en leur devoir, il est raisonnable que vous m' y mettiez comme les autres, et que vous me rendiez plus honneste homme que je n' estois, aussi bien que mes neveux. Sans mentir, c' est ne l' avoir guere esté que d' avoir differé jusqu' à cette heure à vous remercier des biens que vous leur avez faits et à moy. Mais en fin, monsieur, sans me mettre en prison, et sans me faire jeusner, vous m' avez contraint, aussi bien que l' autre, à faire ce que je dois, et vous vous estes tellement opiniastré à m' obliger, quoy que je m' en monstrasse indigne, que quelque negligent que je sois, il est impossible que je me defende de vous témoigner le ressentiment que j' en ay, et de vous rendre les tres-humbles graces qui vous en sont deuës. Je pense que vous me pardonnerez ma faute, puisque je la reconnois avec tant de franchise. Et en verité, monsieur, dans la reputation que vous avez d' estre cruel, il vous importe de faire une action signalée de clemence p357 comme celle-là, et de pardonner à un homme aussi coulpable que je le suis. Je vous le demande au nom de Mademoiselle De Ramboüillet, et s' il est permis d' adjouster quelque chose apres cela, je vous en conjure par l' extreme passion avec laquelle je suis, monsieur, vostre, etc. à Paris le 19 Juin, 1639. LETTRE 113 A MARQUIS DE PISANY p358 Monsieur, vous m' aviez asseuré que je n' aurois pas esté en ce lieu trois semaines, que j' y passerois bien le temps, et il y en a plus de six que j' y suis, sans que je voye l' effet de vostre prediction. Je vous supplie tres-humblement de me tenir vostre parole, en me donnant le contentement que vous m' avez promis, et de m' en envoyer de là où vous estes, puisque je n' en puis trouver icy. Je vous ay si bien servy à mon abord, que vous estes obligé de ne me pas refuser ce secours : car il faut que vous sçachiez que je vous y ay ressuscité dans l' opinion de tout le monde, et que vous n' aviez point icy de parens, ni d' amis, qui ne vous creussent mort dés l' automne passé. S' il vous semble, monsieur, que ce service soit important, et qu' il merite d' estre reconnû, il ne tiendra qu' à vous que vous n' en faciez autant pour moy, et que vous ne me rendiez la vie, dont je puis dire que je ne jouïs pas icy. Il ne faut pour faire ce miracle, qu' une de vos lettres, et une asseurance que j' ay tousjours l' honneur d' estre aymé de vous. Si l' affection que vous me témoignastes p359 à mon départ n' est pas tout à fait perduë, vous ne me refuserez pas cette grace, mesmement ayant à vostre besoin un si bon secretaire, que celuy dont vous avez accoustumé de vous servir. J' ay sçeu que vous m' avez fait l' honneur de boire à ma santé ; mais en l' estat où elle est, il faut de plus forts remedes que celuy-là pour la remettre, et il n' y a gueres que de vous que j' en puisse attendre : mais selon que vous aymez tout ce qui vous appartient, et qu' il me souvient de vous avoir veu proteger autrefois vos subjets, je croy que vous ne m' abandonnerez point, moy qui suis le vostre autant que si j' estois né dans vostre bourg des Essars, et qui fais profession d' estre tres-particulierement, monsieur, vostre, etc. LETTRE 114 MLLE RAMBOÜILLET 1640 p360 Mademoiselle, il faut avoüer que je suis de bonne amitié : j' ay regret de ne vous point voir, comme si j' y perdois quelque grande chose, et je m' imagine que je ne passe pas si bien le temps icy que lors que j' avois l' honneur d' estre aupres de vous. Amiens en vostre absence me semble moins aimable que Paris ; et pouvant tous les jours voir des dames qui parlent picard admirablement, je ne m' en tiens pas plus heureux pour cela. La conversation de Monsieur Le Duc de C, de Monsieur De T, et de Monsieur De N que je rencontre icy par tout, n' a rien de charmant pour moy. Il m' arrive mesme quelquefois de m' ennuyer d' estre trois heures de suitte dans la chambre du roy, et je ne prens pas plaisir de m' entretenir avec Monsieur Libero, Monsieur Compiegne, et vingt autres honnestes hommes, que je ne connois point, qui m' asseurent que j' ay un bel esprit, et qu' ils ont veu de mes oeuvres. J' ay veu aujourd' huy sa majesté joüer au hoc toute l' apresdinée, et je n' en suis pas plus gay ; et allant reglement trois fois la semaine à la chasse du p361 renard, je n' y ay pas une extréme joye, quoy qu' il y ait tousjours cent chiens, et cent cors qui font un bruit épouventable, et qui vous entre terriblement dans les oreilles. En fin, mademoiselle, les plaisirs du plus grand prince du monde ne me divertissent pas, et quand je ne vous vois point les delices de la cour n' ont rien qui me touche. Vous estes sans mentir, ingrate, si vous ne me rendez la pareille : mais, défiant comme je suis, j' ay peur que vous ne preniez quelquefois plaisir avec madame la princesse, et Mademoiselle De Bourbon ; et peut-estre que depuis que vous estes à Grosbois, vous n' avez pas souhaitté cinq ou six fois d' estre à Amiens. Si cela est, au moins, pour me recompenser d' ailleurs ; faites s' il vous-plaist, que leurs altesses me fassent l' honneur de se souvenir quelquefois de moy, et que je ne sois pas moins consideré d' elles, pour estre en un lieu où je vois deux fois tous les jours le roy et monsieur le cardinal. Je vous asseure pourtant, mademoiselle, que je n' en sçais pas plus de nouvelles pour cela, et c' est la cause que je ne vous en mande point. Monsieur Fabert arriva icy hier au matin, et en partit à une heure apres midy, avec ordre à nos generaux de ce qu' ils ont à faire. Il m' a dit que Monsieur Arnaut a fait rage des pieds de derriere en un combat qu' il y a eu prés de Lille, et Monsieur Le Mareschal De Brezé l' a escrit au roy, à ce que m' a dit Monsieur De Chavigny. Le bruit court icy que nos armées reviennent, et que nous ne reviendrons p362 pas si tost ; soyez-en faschée je vous supplie, et faites-moy l' honneur de croire que je suis de tout mon coeur autant que je dois, mademoiselle, vostre, etc. à Amiens le 10 Septembre 1640. LETTRE 115 A CARDINAL MAZARIN p363 Monseigneur, j' ay appris par une lettre de M De V la grace qu' il a plû à vostre eminence de me faire, et avec quelle bonté, et quels témoignages de bien-veillance elle m' a fait accorder... puis que je connois par là, monseigneur, que dans les plus importantes affaires, V E ne laisse pas de se souvenir de ses moindres serviteurs, et qu' en faisant de plus grandes choses, elle ne neglige pas les plus petites ; je croy qu' elle n' aura pas des-agreable la hardiesse que je prens, de luy rendre les tres-humbles graces que je luy dois, et qu' elle daignera prendre la peine de lire la protestation que je luy fais icy. Qu' outre le respect et la veneration que nous devons tous à une personne, qui a acquis et acquiert tous les jours tant de gloire à cét estat, j' auray toûjours une passion tres-particuliere de tesmoigner par toutes les actions de ma vie, que je suis, vostre, etc. LETTRE 116 DUCH. DE SAVOYE 1640 p364 Madame, apres tant de lettres de consolation qu' il y a eu sujet d' écrire à vostre altesse royale, je n' ay garde de perdre l' occasion de luy en escrire une de resjouïssance. Elle est si peu accoustumée d' en recevoir de cette sorte-là, que je pense qu' elle sera bien-aise d' en voir : et quand il n' y auroit point d' autre raison, la nouveauté toute seule les luy doit rendre agreables. Il y a long-temps, madame, que j' attendois ce que je voy qui va commencer à cette heure, et que j' avois jugé que le mal-heur de la plus parfaite et de la plus aymable princesse qui fut jamais, estoit un trop grand desordre dans le monde, pour croire qu' il pûst durer. Quelque malignité et quelque envie que la fortune semblast avoir contre elle, et quelque fatalité qui parust contre le bien de ses affaires ; je m' imaginois tousjours que tant de bonté, de generosité, de constance, et de divines qualitez qu' il y a en V A R ne pourroient estre long-temps mal-heureuses, et qu' en fin, le ciel ne manqueroit pas de faire quelque miracle pour une personne en qui il en avoit tant mis. Il p365 y a beaucoup de raison d' esperer, madame, que celuy de la prise de Turin sera suivy de beaucoup d' autres, et que ce grand succez qui vient d' arriver dans vos estats, est une crise qui y va changer toutes choses, et les remettre en l' estat où naturellement elles doivent estre. Mais ce qui vous doit donner plus de joye dans ce bon-heur, c' est qu' il est vray que la part que vous y avez, redouble icy la joye de tout le monde, et que V A R est si aymée que tout ce qu' il y a d' honnestes gens à la cour, se resjouïssent autant pour l' interest qu' elle a dans cette prosperité, que pour le bien qui en revient à la France, et pour la gloire que les armes du roy y ont acquise. Je croy, madame, que V A R est persuadée que dans cette resjouïssance publique, j' en ay eu une bien particuliere, et que personne n' en a esté touché plus sensiblement que moy ; au mois si elle me fait l' honneur de se souvenir de l' extréme passion que j' ay pour tout ce qui la regarde, et de l' inclination et de l' obligation avec laquelle je suis, de V A R le tres-humble, etc. à Paris ce 4 Octobre 1640. LETTRE 117 A MLLE SERVANT p366 Mademoiselle, vous que j' ay tousjours trouvée si éloquente, aydez-moy, je vous supplie, à rendre les remercimens que je dois à la plus belle et à la plus genereuse princesse du monde. Je suis, sans mentir, comblé de ses bontez, et j' avouë qu' il n' y a rien sous le ciel de si charmant, ni de si aymable, que la maistresse que vous servez : j' ay pensé dire que nous servons, et en verité, il n' y a rien que je ne donnasse volontiers pour pouvoir parler ainsi. Dés la premiere fois que je l' ouïs, je jugeay d' abord, que de tous les esprits du monde, il n' y en avoit pas un si grand que le sien : mais le soin qu' il luy a pleu avoir de moy, m' estonne sur toutes choses ; et je ne puis assez admirer, qu' en mesme temps qu' elle a de si grandes pensées, elle en aye aussi de si petites, et qu' un esprit qui est d' ordinaire si haut, puisse descendre si bas. Au reste les pastilles que l' on m' a données ce matin, ont fait en moy un effet merveilleux ; et si ce n' est qu' elles ayent touché la main de son A R je ne vois pas d' où peut venir ce miracle. p367 Pour avoir baisé seulement le papier où elles estoient, je me trouve beaucoup mieux ; ce me sera toute ma vie un contrepoison contre toutes sortes de maux, et hors un, je n' en sçache point dont un si agreable remede ne me puisse guerir. De peur que vous cherchiez trop curieusement celuy que j' entens, il vaut mieux que je m' explique, et que je vous die que c' est le regret de ne la voir pas assez, et d' estre destiné à vivre loin de la seule personne qui merite d' estre servie. Si vous le voulez bien considerer, ce mal là est plus grand que tous les autres, et il est bien difficile d' estre honneste homme, et de n' en pas mourir. LETTRE 118 COMTE DE GUICHE 1640 p368 Monsieur, quoy que l' on devroit estre accoustumé à vous voir faire des actions glorieuses, et qu' il y ait plus de quinze ans que vous faites parler de vous d' une mesme sorte, je ne me puis empescher que je ne sois touché, toutes les fois que j' entens que vous avez rendu quelque nouveau témoignage de vostre valeur, et vostre reputation m' estant aussi chere qu' elle me l' est, j' ay une extréme joye, de voir que de temps en temps elle se renouvelle, et qu' elle s' augmente tous les jours. Ceux qui desirent le plus ardemment d' avoir de l' honneur, se satisferoient de celuy que vous avez gagné dans ces dernieres années, et seroient contens de l' estime, en laquelle vous estes dans l' esprit de tout le monde. Mais à ce que je voy, monsieur, il n' y a point pour vous de bornes en cela, comme si vous estiez jaloux de la gloire que vous avez acquise, et de ce que vous avez fait par le passé, il semble que tous les ans vous-vous efforciez de vous surpasser vous mesme, et de faire quelque chose de plus, que tout ce que vous aviez fait jusques-là. Pour moy, quelque passion que p369 j' aye pour vos actions passées, je seray bien aise qu' elles soient effacées par celles que vous avez à faire, et que vos exploits de Flandre obscurcissent tout ce que vous avez fait en France, en Allemagne, et en Italie. Mais j' aprehende que l' ardeur de la gloire ne vous emporte plus loin qu' il ne faudroit, et ce que vous avez fait dans le dernier combat, où Monsieur Le Mareschal De La Melleray a battu les ennemis, me donne beaucoup de sujet de me resjouïr, et en mesme temps beaucoup de sujet de craindre. Les preuves que vous y avez données de vostre conduite, et de vostre courage, sont icy admirées de tout le monde : et sans mentir, monsieur, mesme dans les romans on ne voit rien de plus beau, ni de plus digne d' estre loüé. Mais permettez-moy de vous dire, qu' à cette heure que l' invention des armes enchantées est perduë, et que la coustume n' est plus, que les heros soient invulnerables, il n' est pas permis de faire ces actions-là beaucoup de fois en sa vie, et la fortune, qui vous en a tiré pour ce coup, est un mauvais garend pour l' advenir. Songez donc, s' il vous plaist, que la vaillance a ses bornes, aussi bien que les autres vertus, et que comme toutes les autres, elle doit estre accompagnée de la prudence. Celle-cy, à parler sainement, ne peut souffrir que d' un mareschal de camp, et du mestre de camp du regiment des gardes, vous en fassiez un volontaire, et un enfant perdu, que vous exposiez si fort à toutes sortes de rencontres une personne si utile que la vostre, et que vous fassiez si grand marché p370 d' une chose de si grand prix. Je ne sçay, monsieur, si vous trouvez bon que je vous parle de la sorte ; mais, au moins, vous ne pourrez pas dire que je me mesle d' une chose où je n' ay point d' interest, et vous trouverez que personne n' y en a plus que moy, s' il vous plaist de vous souvenir de la passion, avec laquelle j' ay tousjours esté, monsieur, vostre, etc. à Paris, le 6 Octobre, 1640. LETTRE 119 A MARQUIS DE PISANY p371 Monsieur, quand je serois si ingrat que de vous pouvoir oublier, vous faites tant de bruit à cette heure qu' il seroit difficile que je ne me souvinsse pas de vous, et que je n' employasse pas tous mes soins à me conserver les bonnes graces d' une personne de qui j' entens dire par tout tant de bien. J' ay eu une extréme j' oye d' apprendre combien vous-vous estes acquis d' honneur à la derniere occasion qui s' est passée devant Arras, et quoy que je connoisse, il y a long-temps, les qualitez de vostre coeur et de vostre esprit, et que j' aye tousjours eu l' opinion de vous que tous les autres en ont à cette heure, je vous avouëray ma foiblesse ; il me semble que l' estime generale en laquelle vous estes, me donne un peu plus d' ardeur à vous honorer, et je me sens touché de quelque vanité d' avoir de la passion pour un homme qui a l' approbation et les loüanges de tout le monde. Sans mentir, monsieur, le contentement que j' en ay, seroit parfait, s' il n' estoit troublé de la crainte que j' ay de vous perdre. Mais je sçay combien la vaillance est une vertu dangereuse : p372 j' apprens par tout que vous n' estes pas meilleur mesnager de vostre personne, que vous l' estes de toute autre chose. Cela, monsieur, me tient dans des alarmes continuelles, et le destin que j' ay de perdre les meilleurs et les plus estimables de mes amis, fait que j' apprehende encore pour vous davantage. Cependant, parmy cela, j' ay quelque secrette confiance en vostre bonne fortune ; le coeur me dit qu' elle a encore beaucoup de chemin et beaucoup de choses à faire, et que l' amitié que vous me faites l' honneur d' avoir pour moy, me sera plus heureuse que n' ont esté quelques autres. Je le souhaite pour vous, et pour moy, de toute mon ame, et que je sois assez heureux pour vous pouvoir tesmoigner quelque jour combien je suis, et avec quelle passion, vostre, etc. LETTRE 120 M. DE SERISANTES 1640 p373 Monsieur, vostre petite ode m' a semblé un grand ouvrage, et me fait juger que quoy que vous disiez de vos débauches, vous estes quelquesfois sobre à Stocolm. Les fruits de la Grece et de l' Italie, ne sont pas plus beaux que ceux que vous produisez sous le nord ; et j' admire que les muses vous ayent pû suivre jusques là. Vous pouvez vous vanter que vous les avez menées plus loin que ne fit Ovide, et que jamais personne ne leur a fait voir plus de pays que vous. Que si c' est le vin qui vous donne ces entousiasmes, je vous conseille de vous hazarder tousjours à boire de la sorte, (...). Je ne vous sçaurois dire, monsieur, combien j' ay eu p374 de plaisir de voir l' huile de jasmin, les gans de frangipane, et les rubans d' Angleterre dans des vers latins. Sans mentir, depuis le commencement jusqu' à la fin, tout y est merveilleusement agreable, (...). Mais à moy qui n' entens gueres bien le latin, expliquez moy, je vous supplie, ce que veut dire ce mentis et acerbus dolor . Je vous jure que cela me met en peine. Je ne veux pas prendre plus de part dans vos secrets, qu' il ne vous plaist de m' y en donner ; mais trouvez bon que j' en prenne dans vos interests, puisque je suis de tout mon coeur, vostre, etc. à Paris le 15 Decembre 1640. LETTRE 121 A M. DE MAISON-BLANC. p375 Monsieur, sans mentir, vous auriez tort de vous faire turc, car je vous asseure que vous avez beaucoup d' amis dans la chrestienté, et vostre reputation y est si grande, que si j' estois en vostre place, j' aymerois mieux en venir jouyr, que de commander à quarante-mille janissaires, espouser la fille du grand seigneur, et estre estranglé à quelque temps de là. Je ne sçay pas comme sont faites vos beautez d' Asie, mais je vous asseure que cinq ou six des plus belles personnes de l' Europe sont devenuës amoureuses de vous ; et pourveu que vous ne vous soyez rien fait couper, au lieu que vous trouvez là des filles qui vous prient de les acheter, vous vous vendrez icy aussi cherement qu' il vous plaira. Tout de bon, vos lettres n' ont jamais fait tant de bruit à Londres, qu' elles en font à Paris, tout le monde en parle, chacun les desire, et si le grand seigneur sçavoit combien vous estes considerable parmy les chrestiens, il vous mettoit pour toute vostre vie dans une des tours de la mer Noire. Madame la princesse me demandoit l' autre jour, s' il estoit donc vray p376 que vous eussiez tant d' esprit que l' on disoit : il n' y avoit que quatre jours, que Mademoiselle De Bourbon m' avoit fait la mesme question, et il n' y a personne qui ne s' estonne du bruit qui se fait à cette heure de vous dans le monde. Car pour vous dire le vray, vostre physionomie ne fait pas juger tout ce qu' il y a de bon en vous, et c' est une merveille que sur vostre mine, on vous ait pris une fois pour un ingenieur. On ne jugeroit jamais à vostre nez ce que vous valez, et pour vous estimer autant que vous le meritez, il faut vous avoir pratiqué autant qui j' ay fait, ou ne vous avoir jamais veu, et ne vous connoistre que par vos lettres. En verité, elles sont extremement agreables, et je ne le suis jamais tant à tous ceux qui m' ayment, que quand je leur en porte quelqu' une : particulierement Monsieur et Madame De Ramboüillet, mademoiselle leur fille, et Monsieur Le Marquis De Pisany en sont ravis, et ont pris de là une estime et une affection tres-particuliere pour vous. Songez donc à entretenir ce que vous avez icy acquis, en m' écrivant le plus souvent et le plus agreablement que vous pourrez : il ne faut point faire d' effort pour cela, le lieu où vous estes vous fournira d' icy à dix ans dequoy dire tousjours des choses nouvelles. Je voudrois bien qu' il me fust aussi aisé de vous bien entretenir, et qu' en vous descrivant nos habillemens, nos façons de faire, de vivre, de manger, les accoustremens et les beautez de nos femmes, je pusse faire des lettres que vous prissiez plaisir de lire. Mais hors les ceremonies p377 de nostre religion, je crois que vous n' avez encore rien oublié de ce qui se fait icy ; de sorte, monsieur, qu' il ne me reste rien à vous dire, sinon que je vous honore parfaitement, et que je vous ayme de tout mon coeur ; et vous sçavez cela aussi bien que moy. Car de vous raconter de quelle sorte nous avons secouru Cazale, et comment nous avons pris Arras et Turin quel plaisir cela vous donneroit-il, vous qui estes accoustumé à vos armées de trois cens mille hommes, et qui avez encore assez fraische dans l' esprit vostre prise de Babylone ; je vous diray seulement une chose qui vous doit estonner, monsieur le prince d' Orange est battu à cette heure tous les ans cinq ou six fois, et monsieur le comte d' Harcourt fait des choses que le roy de Suede luy envieroit s' il estoit au monde. Adieu, monsieur, quoy qu' il en arrive, aymez-moy tousjours, et faites-moy l' honneur de croire que je suis autant que je dois, et avec toute sorte de passion, vostre, etc. LETTRE 122 A M. DE CHAVIGNY 1641 p378 Monsieur, voyez jusqu' où va le bruit de ma faveur, et du credit que j' ay aupres de vous. Monsieur Esprit qui va à la cour avec une lettre de recommandation pour vous de M , a creu avoir besoin que je le vous recommandasse ; et moy qui suis vain, j' ay mieux aymé me resoudre de l' entreprendre, que de luy dire que je ne l' osois faire. C' est en verité, monsieur, un des plus aymables hommes du monde, qui a l' ame et l' esprit faits comme vous les aymez, fort bon, fort sage, fort sçavant, grand theologien et grand philosophe. Il n' est pas pourtant de ceux qui mesprisent les richesses ; et pour ce qu' il est asseuré qu' il en sçaura bien user, il ne sera pas fasché d' obtenir une abbaye, pour laquelle Madame D' Aiguillon escrit pour luy à monsieur le cardinal. Cela dépendra de son eminence : mais il dépendra de vous de luy faire un bon accueil ; et c' est tout ce qu' il en desire. Apres les choses que je vous viens de dire de luy, je pense qu' il est bien inutile d' adjouster la tres-humble supplication que je vous fais icy en sa faveur, et je n' en use ainsi qu' à cause qu' il le desire, et que j' ay accoustumé de faire tout ce qu' il p379 veut. Mais, monsieur, vous ayant parlé de ses interests, je croy que les regles de l' amitié ne me deffendent pas de songer aux miens, et de vous supplier tres-humblement de me faire l' honneur de m' aymer tousjours, et de croire que je suis, vostre, etc. à Paris, le 5 Juin 1641. LETTRE 123 COMTE DE GUICHE 1641 p380 Monsieur, apres avoir fait un grand siege et deux petits, et avoir esté quinze jours en Flandres sans équipage, n' est-il pas vray que c' est un grand rafraichissement que d' aller assieger Bapaume, et de recommencer tout de nouveau au mois de septembre, comme si l' on n' avoit rien fait. Il me semble que les chevaliers du temps passé, en avoient beaucoup meilleur marché que ceux d' à cette heure, car ils en estoient quittes pour rompre quatre ou cinq lances par semaine, et pour faire de fois à d' autres un combat. Le reste du temps ils cheminoient en liberté, par de belles forests, et de belles prairies, le plus souvent avec une demoiselle ou deux : et depuis le Roy Perion de Gaule, jusqu' au dernier de la race des amadis, je ne me souviens pas d' en avoir veu pas un, empesché à faire une circonvallation, ou à ordonner une tranchée. Sans mentir, monsieur, la fortune est une grande trompeuse ! Bien souvent en donnant aux hommes des charges et des honneurs, elle leur fait de mauvais presens ; et pour l' ordinaire, elle nous vend bien cherement les choses qu' il semble qu' elle p381 nous donne. Car, en fin, sans considerer le hazard du fer et du blomb (ce qui ne vaut pas la peine d' en parler) et supposant que vous combattiez tousjours sous des armes enchantées, vous ne sçauriez empescher que la guerre ne vous retranche une grande partie de vos plus beaux jours : elle vous oste six mois de cette année, et à vous, qu' elle a laissé vivre, elle vous a osté depuis quinze ans, prés de la moitié de vostre vie. Et cependant, monsieur, il faut avoüer, que ceux qui la font avec tant de gloire que vous, y doivent trouver de grands charmes, et sans mentir, ce consentement de tout un peuple avec tous les honnestes gens, à mettre un homme au dessus de tous les autres, est une chose si douce, qu' il n' y a point d' ame bien-faite qui ne s' en laisse toucher, ni de travail que cela ne rende supportable. Pour moy, monsieur (car aussi bien que vous, je pretens avoir ma part des incommoditez de la guerre) je vous avoüe que vostre reputation m' a consolé de vostre absence, et quelque plaisir qu' il y ait de vous oüir parler, je ne le prefere pas à celuy d' ouïr parler de vous. Je souhaitte pourtant que vous veniez bien-tost jouïr icy de la gloire que vous avez acquise, et qu' apres tant de courses que vous avez faites, vous ayez le plaisir d' aller tout cét hyver, quelque temps qu' il fasse, deux ou trois fois la semaine de Paris à Ruël, et de Ruël à Paris. Alors, je vous diray à loisir, les alarmes où j' ay esté pour l' amour de vous, et l' affection avec laquelle je suis, vostre, etc. à Paris le 15 Octobre, 1641. LETTRE 124 A COMTE DE GUICHE p382 Monseigneur, je me desdis de tout ce que je vous avois dit contre la guerre, et puis-qu' elle est cause de l' honneur que vous venez de recevoir, je ne luy sçaurois plus vouloir de mal. Il y a long-temps que je jugeois que tant de valeur et de services en un homme de vostre condition, et une personne si agreable à tout le monde, ne pouvoient n' estre pas bien tost recompensez. Mais comme il y a tousjours une grande difference entre les choses qui ont à estre, et celles qui sont en effet, je n' ay pas laissé de recevoir une extréme joye d' apprendre que l' on avoit fait pour vous, ce que l' on ne pouvoit pas manquer de faire, et cette nouvelle m' a autant touché, et m' a esté aussi agreable que si je ne l' eusse pas attenduë. Il est certain, monseigneur, que la principale recompense de vos actions, est la reputation p383 qu' elles vous ont acquise : mais ce ne vous doit pas estre pourtant un mediocre contentement de vous voir monté, à l' âge où vous estes, au dernier degré où la fortune de la guerre peut conduire les hommes. Et si vous songez au travers de combien de perils vous y estes arrivé, quels hazards il vous a fallu passer, et combien vous avez veu tomber de braves gens, qui couroient dans le mesme chemin que vous ; vous sçaurez quelque gré à la fortune de vous avoir laissé vivre jusques-là, et de ne s' estre pas opposée à vostre vertu. Parmy tant de sujets que j' ay de me réjouyr de vostre bon-heur, j' ay une satisfaction particuliere que vous ne sçauriez avoir, et qui, en verité, passe dans mon esprit toutes les autres : de connoistre par les jugemens libres et non suspects de tout le monde, que vostre gloire est sans envie, et de voir qu' il n' y a personne qui ne soit aussi aise de vostre prosperité, que s' il y avoit quelque part. Cette joye publique de vostre bonne fortune, m' est un augure qu' elle sera suivie de toutes les autres qu' elle peut produire, et j' espere que vous adjousterez bien-tost à l' honneur que le roy vous a fait, des honneurs qu' il n' y a que vous qui vous puissiez faire, et qui à parler sainement sont plus solides et plus veritables. Je pense que vous croirez bien que je le souhaite de bon coeur, puisque vous sçavez combien par mille raisons je suis obligé d' estre avec toute sorte de respect et de passion, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 125 A M. COSTART p384 Monsieur, toute vostre lettre m' a extrémement plû : mais je n' ay peu lire, sans jalousie, les contentemens que vous avez eus sur les bords de la riviere de Charente ; et moy, qui en toute autre occasion me resjoüis de vos avantages plus que des miens propres, et qui ne vous envie pas vostre reputation, vostre science, ni vostre esprit ; je vous porte envie d' avoir esté huit jours avec Monsieur De Balzac. Je sçay que vous aurez bien sçeu profiter de ce bon-heur là, car sur tous les hommes que je connois, vous estes celuy qui sçavez le mieux jouïr d' une bonne fortune, (...). Vous prendrez ce sapienter comme il vous plaira, en sa propre signification, ou en la metaphorique ; car si on fait de beaux discours à Balzac, on fait aussi de bons disnez, et je ne doute pas que vous n' ayez sçeu gouster admirablement l' un et l' autre. Monsieur De Balzac n' est pas moins elegant dans ses festins que dans ses livres. Il est magister dicendi et coenandi . Il a un certain art de faire bonne chere, qui n' est gueres moins à estimer que sa rhetorique ; et entre-autres p385 choses, il a inventé une sorte de potage, que j' estime plus que le panegirique de Pline, et que la plus longue harangue d' Isocrate. Tout cela a esté merveilleusement bien employé en vous, car ce n' est pas assez de dire que vous estes sapiens , vous estes sapientipotens , comme dit Ennius. Je ne dis pas que vous ne le soyez aussi de l' autre, (...). C' est Ciceron au moins, qui dit cela, afin que vous ne croyez pas que ce palatus soit de moy. Sans mentir, vostre goute vous est venuë là comme à souhait, et je ne sçay si vostre santé vous rendra jamais un si grand service ; ce tout-là tout seul merite que vous vous reconciliez avec elle, ou qu' au moins, vous ne l' appelliez plus une fluxion, et que vous ne feigniez pas de la nommer par son nom. Mais avoüez-le, n' avez-vous pas fait comme ce Coelius, (...). Car pour vous dire le vray, une goutte qui vous prend si à propos, et qui vous arreste huit jours à manger des figues et des melons, m' est un peu suspecte. Au reste je ne trouve nullement bon, que vous ayez fait une si grande amitié avec le maistre du logis, et qu' il vous ayme tant qu' il le témoigne par toutes les lettres qu' il escrit icy. C' est tout ce que j' ay pû faire que de ceder à Monsieur Chapelain, et de souffrir d' estre nommé le second. Mais je ne souffriray jamais d' estre le troisiesme. p386 Voyez-vous, monsieur, ce quanquam, o ! Est dit dans mon esprit avec plus d' indignation et d' amertume, qu' il n' est dans Virgile. Prenez-y donc garde, et vous et luy, et l' autre, et vous conduisez bien delicatement. Car, en fin, je ne sçay si je pourray souffrir tout cela, et si je ne perdray pas patience. Tout de bon il n' y a rien dont je fusse si jaloux, que de l' amitié de Monsieur De Balzac ; sans mentir il est un des deux hommes du monde, avec qui j' aymerois le mieux passer le reste de ma vie ; vous jugez bien qui est l' autre. Sans parler de son esprit, qui est au dessus de tout ce qu' on en peut dire ; il n' y a pas sous le ciel un meilleur amy, un meilleur homme, plus sociable, plus agreable, ni plus genereux ; vir (car je le diray mieux, ce semble en latin) facillimis, (...) . L' amitié que nous conservons ensemble, sans nous en rien escrire, et l' asseurance que nous avons l' un de l' autre, est une chose rare et singuliere ; mais sur tout, de tres bon exemple dans le monde, et sur laquelle beaucoup d' honnestes gens, qui se tuent d' escrire de mauvaises lettres, devroient apprendre à se tenir en repos, et à y laisser les autres. Ce que vous dites de bastir autour de Balzac, comme autour de Chilly, m' a semblé fort bon, et seroit, en verité, bien à propos : mais nous autres beaux esprits, nous ne sommes pas grands edificateurs, et nous nous fondons sur ces vers d' Horace, p387 (...). Au moins Monsieur De Gombaut, Monsieur De L' Estoille et moy, avons resolu de ne point bastir que quand le temps reviendra, que les pierres se mettent d' elles-mesmes les unes sur les autres, au son de la lyre. Je ne sçay si c' est qu' Apollon se soit desgousté de ce mestier-là, depuis qu' il fut mal payé des murailles de Troye ; mais il me semble que ses favoris ne s' y adonnent point, et que leur genie les porte à d' autres choses qu' à faire de grands bastimens. Je vous remercie donc de vostre costau ; et je serois bien fou de faire bastir en un lieu où j' ay desja une si belle maison toute faite. Je me suis imaginé que ce passage, (...) estoit du jeune Pline, et j' ay trouvé plaisant que vous ne me l' osiez plus nommer. Mais, à vostre advis, n' eust-il pas mieux dit, (...) car, premierement, il y a plus d' opposition entre loqui et facere , qu' entre loqui et pingere ; ce qui donne quelque grace ; et puis, c' est quelque chose de plus grand de dire, (...). Ne m' avoüerez-vous pas que cela est d' un petit esprit, de refuser un mot qui se presente, et qui est le meilleur, pour en aller chercher avec soin un moins bon et plus esloigné ? Il est de ces eloquens dont Quintilien p388 dit, (...). Et en un autre endroit, (...). Il a pensé bien rafiner avec son pingere , et n' a rien fait qui vaille, en vous escrivant cecy, je me suis avisé que je serois bien attrappé, si ce passage estoit du vieux Pline. Mais si cela est, à son dam, je ne m' en desdiray point, pourquoy parle-t-il comme son neveu ? non sapit patruum en cét endroit-là, luy qui à l' esgard de l' autre a accoustumé d' estre patruus patruissimus , comme dit Plaute, ou Terence. Lequel est-ce des deux ? Je croy que c' est le premier. Dites moy, je vous supplie, qui est le rosier qui a porté les roses que vous m' avez envoyées. Sans m' entir, ni Poestum, ni l' Egypte, ni la Grece, ni l' Italie, n' en ont jamais produit de si belles. Ce pourroit bien estre vous, tu cinnamomum, tu rosa (vous avez la mine de croire que cela est du cantique des cantiques, et c' est de Plaute). J' ay de la peine à m' imaginer que ces vers soient d' un moderne ; mais s' ils en sont, je serois bien fasché que ce fust un autre que vous, ou Monsieur De Balzac qui les eust faits. Qui que ce soit il en doit estre bien glorieux, et ces roses en verité, valent beaucoup de lauriers. Mais dites-moy, je vous prie, de qui elles sont, dic, mi anime, mea rosa, mea voluptas . Avec vos roses, vous m' avez envoyé des espines en me proposant les deux passages que vous me donnez à expliquer. Premierement, pour celuy de Saluste, il faut considerer que la chasse estoit un exercice p389 loüable parmy les scythes, les numides, les grecs mesmes, et particulierement les lacedemoniens ; mais je ne me souviens pas d' avoir guere vû de marques, que parmy les romains ce fut l' exercice des honnestes gens. Pour l' agriculture, il faut distinguer les temps. Dans la vieille Rome, les hommes consulaires, et ceux qui avoient esté dictateurs, du maniement de la republique retournoient à la charruë ; et c' estoit le mestier des papiriens, des manliens et des deciens. Mais ils le quitterent lors qu' ils eurent gousté les delices de l' Asie et de la Grece ; et vous pouvez bien juger que des gens qui se faisoient pincer le poil des bras et des cuisses, qui se frisoient, et qui se parfumoient, estoient bien esloignez de piquer des boeufs. Il me semble que c' est dans la vie des gracches que j' ay leu qu' une des causes qui poussa l' un d' eux à mettre en avant la loy Agraria ; fut, qu' ayant voyagé par l' Italie, il n' avoit trouvé par les champs que des esclaves qui labouroient les terres, au lieu qu' autrefois c' estoient des citoyens romains. Or puis que cela estoit ainsi dés ce temps-là, nous pouvons juger que du temps de Saluste, il estoit encore plus ordinaire que les serfs fussent employez au labourage : de sorte que la chasse et l' agriculture, qui sont (...). Pour l' autre, je pense que quand Ausone dit, (...) ; il ne veut pas dire, p390 que Seneque ait jamais incité Neron à estre cruel, mais qu' au lieu de le loüer d' avoir appris à son disciple assez de philosophie pour le rendre clement, on le reprendra de luy avoir appris assez de subtilité et de rhetorique pour défendre sa cruauté ; de sorte qu' armare en cét endroit, ne s' entend pas des armes offensives, mais deffensives. Et de fait, je pense que Tacite dit, que quand cét honneste homme-là eut tué sa mere (c' estoit une terrible cycogne) Seneque l' aida à escrire au senat sur ce sujet, et à trouver des pretextes pour pallier l' horrible action qu' il avoit faite. Ce passage m' a fait lire la harangue d' Ausone toute entiere : sans cela je ne me fusse jamais advisé d' y mettre le nez ; et tant que je sçache tous les bons autheurs par coeur, je ne lirois pas une ligne de ces autres-là. Mon dieu ! Quel jargon ils ont, de quelle sorte ils escrivent, et qu' un homme, qui est accoustumé à Ciceron, est estonné quand il se trouve parmy ces gens-là ! De toutes les lettres que j' ay receuës de vous, il n' y en a point qui m' ait semblé si belle, ni si agreable, que la derniere ; mais l' endroit qui m' y a plû davantage, c' est celuy où vous me parlez de monsieur l' abbé de Lavardin. Les honnestetez qu' il veut bien que vous me disiez de sa part, me font croire ou qu' il est extrémement civil, ou qu' il a assez bonne opinion de moy ; et lequel que ce soit des deux, je m' en resjouïs extrémement, ou pour son interest, ou pour le mien. Je vous supplie, monsieur, de me faire la grace de luy dire de ma part, que je reçois l' honneur qu' il me fait, p391 avec tout le respect et toute la reconnoissance qui est deuë à une personne de sa condition, et de son merite ; mais que je ne me contente pas de recevoir des civilitez de luy, que je pretens à bien davantage, et que j' ay fait un grand dessein de gaigner quelque jour l' honneur de son amitié. Je ne fus pas plus estonné quand j' entendis les religieuses de Loudun parler latin, que je l' ay esté de vous voir dire tant d' italien. En verité, vous l' alleguez comme si vous l' entendiez ! Mais j' espere que je seray vengé à vous l' entendre prononcer ; car, pour l' ordinaire l' italien appris en Poitou, n' a pas l' accent extrémement romain, et quelque chose que vous y puissiez faire (...). Vostre quod mirere , dans le passage de Tacite, parlant du jeu des allemans ; est bien remarqué, et bien entendu. Mais il faut sçavoir ce que S Ambroise dit là dessus (je ne sçay par quel hazard je sçay ce que dit S Ambroise) (...). Au reste j' approuve vostre ballismos , et mesme la medaille de Vigenere. Mais croiriez-vous que cordonniers , vienne de ce qu' ils donnent des cors ? Je le fis l' autre jour croire à un bien honneste homme. J' oublierois bien plustost mille maistresses, que je n' oublierois Monsieur De Chives, et Monsieur Girard, par nobile fratrum ; et je vous oublierois quasi aussi-tost, vous-mesme. Si vous avez quelque commerce p392 avec eux, je vous supplie de me faire la faveur de les asseurer que je suis tousjours leur tres-humble serviteur, avec autant de passion que jamais, et que je les supplie de ne vous pas aymer mieux que moy, et de ne me pas faire l' infidelité que m' a faite Monsieur De Balzac, en me quittant pour de nouveaux venus. Adieu, monsieur, et soyez tousjours asseuré, s' il vous plaist, que je n' aymeray, et n' estimeray jamais rien plus que vous. Je suis de tout mon coeur. Vostre, etc. LETTRE 126 A M. COSTART p393 Monsieur, je voulois rompre, pour quelque temps, le commerce que j' ay avecque vous, et en une saison où l' on doit faire penitence, je faisois scrupule de me trouver à ces grands festins que vous me faites : mais apres avoir beaucoup souffert, j' ay connu que je ne m' en pouvois passer. J' ay demandé dispense de recevoir de vos lettres, et l' on me l' a donnée. Pour vous, vous pouvez sans scrupule recevoir ce que je vous envoye ; à peine ay-je dequoy vous faire une legere collation. Au lieu de ces mullos trilibres que vous me presentez, je n' ay que des tiberinos catillones qui ne font que lécher les bords du Tybre, et se nourrissent du limon du païs latin. LETTRE 127 A M. COSTART 1642 p395 Monsieur, voilà ce que c' est de faire de si grands festins à vos amis, cela est cause que l' on ne vous les peut rendre ; encore pour me mettre plus en peine, vous m' amenez Monsieur De Balzac, le plus friand et le plus delicat homme du monde, quâ munditiâ, quâ elegantiâ hominem ? Je m' estois accoustumé à vous, et peut estre aussi l' estiez-vous à ma table ; mais elle ne peut pas recevoir un survenant comme cela, (...). Sans mentir, en vous voyant tous deux, vous m' avez fait souvenir de Jupiter et de Mercure, quand ils furent embarasser le pauvre Philemon (et cela soit dit pourtant sans vous offenser ni l' un ni l' autre, car toutes comparaisons sont odieuses) et en effet, ce bon-homme n' avoit pas plus raison d' estre empesché que moy. C' est, en verité, une cruauté de Neron, (...). p398 Pour ce qui est de ce que vous-vous plaignez de ceux qui ne font pas les graces assez grandes, je pense qu' ils n' ont pas tant de tort, et la raison est que les veritables graces, et qui touchent le plus, consistent principalement en de petites choses, en certaines actions, certains mouvemens du corps et du visage, dans lesquels sans estre quasi apperceuës, elles font leur effet, (...). Ce furtim veut dire, ce me semble, cela, et ce que les espagnols appellent el no se que , elles sont si petites, que mesme on ne sçait ce que c' est. Et ne vous mettez-pas, non plus en peine de leurs maris : de quoy vous avisez-vous de vouloir rompre des mariages, qu' il y a si long-temps qui sont faits ? Les dieux, comme vous disiez sur un autre sujet, en font bien d' autres. p399 Le monde est plein de ces mariages-là. N' ont-ils pas marié la peine au plaisir, le travail à la gloire, le ciel à la terre, et Mademoiselle à monsieur son mary. Je ne sçay si je vous avois dit qu' il y a long-temps que nous ne nous escrivions plus, et que l' on m' avoit dit qu' elle se plaignoit fort de moy. Elle est en cette ville, et je l' ay esté voir ; nostre entreveuë a esté à peu prés comme celle de Didon et d' Enée, quand ils se rencontrerent aux enfers. J' ay fait tout ce que j' ay pû pour l' appaiser, je luy ay dit (...). Le sommeil, au reste, n' est pas un si mauvais mary que vous dites, et cette grace, je ne sçay comme elle s' appelle, ne pouvoit pas estre mieux, pour estre en repos et à son aise. Il est doux comme un mouton, c' est le plus paisible de tous les dieux, (...). Et hors qu' il n' y avoit point de portes à son logis, c' estoit un fort bon party. Voyez un peu dans Lucien la description de sa ville, et comme il estoit accommodé. Quand il ne sçauroit autre chose, que de racommoder p400 le tint, remettre les yeux battus, et embellir les dames, pensez-vous que ce ne soit pas assez pour estre bien avec elles : c' est un grand distillateur de pavots, et de mandragores, et il sçait faire des fards, qui valent mieux, sans comparaison, que tout le blanc et tout le rouge d' Espagne, (...). Apprenez un peu l' espagnol, quand ce ne seroit que pour ne nous rompre tant la teste avec vostre italien. Il n' est pas non plus si pesant que vous pensez. (...). Contez-vous cela pour rien, et ne croyez-vous pas qu' une honneste femme s' en pourroit contenter ? Quant à ce que vous dites, que les graces ne doivent jamais dormir, allez un peu voir nos dames le lendemain d' un bal, quand elles ont veillé, et dites-moy p401 apres vostre avis là dessus. Pour vostre (...) ; je crois que vous n' avez entendu, ni le latin, ni l' italien, car l' un veut dire propre pour dormir dessus, et morbido , ne signifie autre chose que poly, doux, lene, doüillet proprement. Vostre empereur de Lampridius, me semble homme de fort bon goust, et si Heliogabale avoit fait une vingtaine d' ordonnances comme cela, je le mettrois à costé de Tite, et de Trajan. Je m' estonne que vous aiez oublié cét autre de Tibere, (...). C' estoient des empereurs celà ? J' ay regret, sans mentir, que ce dialogue se soit perdu, et n' eussiez-vous pas esté bien-aise aussi de voir discourir une huistre avec un champignon ? Cét Asellius devoit estre un galant homme, et je luy eusse donné de bon coeur un chappeau de castor. Vous avez merveilleusement bien taillé, et admirablement mis en oeuvre ces pierres que je vous avois envoyées toutes brutes ; elles sont devenuës des pierres precieuses entre vos mains, et vous en avez fait un des meilleurs plats de vostre festin, (...). Sans avoir l' estomach de Saturne, ny les dents de la lune, j' en ay tres-bien mangé, et avec grand plaisir. C' est cette viande-là, (...) : mais vous faites des sausses, avec lesquelles on mangeroit des cailloux. Je ne croyois pas que de si graves autheurs eussent rapporté p402 cette histoire. Je ne fais pas de doute, apres cela, que les pierres n' ayent ouy autrefois le son de la lyre, et de fait encore aujourd' huy nous croyons que les murailles ont des oreilles. Je vous avouë que je fais plus de cas d' Ausone que je n' en faisois, vous me l' avez fait voir en son lustre, en me le monstrant dans sa poësie. C' estoit, sans mentir, un fort honneste homme, et je crois que sa harangue eust esté fort bonne s' il l' eust traduite en vers. Ceux que vous m' avez fait voir de luy, me semblent merveilleusement beaux. Je connois des hommes comme cela qui vont fort mal à pied, et qui font des merveilles à cheval ; mais je voudrois bien que ces gens-là ne fissent que ce qu' ils sçavent faire, et que Ciceron n' eust jamais escrit de vers, ny Ausone de prose. Si vous me demandez (pour parler à cette heure de cét autre festin, dont vous m' aviez fait part) (...). C' est à dire, comme je me trouve de la bonne chere de Monsieur De Balzac ? Je vous répondray, (...). L' Apollon de Luculle, ny l' Apollon mesme de Delphes, ne pourroient rien faire de si magnifique ; il n' y a point de si petit mets qui ne vaille mieux que le dodecathée d' Auguste, (...). p403 Cét homme, sans mentir, est admirable en tout ce qu' il fait. Je vois de temps en temps des vers de luy, qui sont, sans doute, beaucoup au dessus de ce que je croyois que nostre siecle pût produire, et qui donneroient de la jalousie, je ne dis pas à Lucain, ni à Claudian, mais à Lucrece et à Virgile. Mais demandez-luy, je vous prie, sur quoy il se fonde de croire que j' aye tiré de ses entrailles, l' explication du passage d' Ausonne, et pourquoy il me tient de ceux, (...). Il pense donc que je ne sçay rien que par reminiscence des choses que mon ame a apprises autrefois dans sa conversation. Son plat de vent, aussi bien que vostre plat de pierres, m' a pleu extrémement, et ç' auroit esté une excellente viande en l' isle de Ruac. (je ne sçay, monsieur, si vous le sçavez.) c' estoit une isle où les habitans ne vivoient que de vent, et on n' y donnoit aux malades que des vents-coulis. Sans mentir vous estes de merveilleux ouvriers, vous assaisonnez les choses de sorte qu' il n' y a rien que l' on ne mangeast quand vous l' avez appresté, et que vous ne fissiez avaler avec plaisir. Vous sçavez donner (...). C' est un vers de Louys De Gongora que vous ne connoissez-pas. J' ay esté bien aise d' apprendre l' alliance que les atheniens avoient avec Borée, et de sçavoir p404 qu' il y ait eu un norvegien qui ait esté citoyen d' Athenes : celuy-là, ce me semble, se pouvoit dire citoyen du monde avec autant de droit, que cét autre des leurs qui s' en vantoit. Les atheniens au reste, avoient là pris un bourgeois bien turbulent. Je ne croyois pas, je vous l' avouë, que la mer fust une larme semblable à celle de cét autre qui mangeoit des pierres encore mieux que moy. Il la jetta, sans doute, lors qu' il fut chassé et garrotté par son fils. Ne vous semble-t-il pas (au moins si cela est vray) que l' on peut dire de Saturne, aussi bien que du cheval du pauvre Pallas, (...). à la verité, on luy fit de mauvais tours, mais bien a pris pour le genre humain, que comme il estoit fort melancolique, il n' estoit pas grand pleureur, car s' il eust jetté seulement trois larmes, où en serions-nous ? (...), on peut dire en cette occasion qu' il pleura amerement : mais dites-moy, je vous prie, si vous le sçavez, pleura-t-il la mer et les poissons ? (...) : si ce n' est qu' il voulust dire que la goutte tourne quelquefois en dedans le pied gauche qui doit estre en dehors, et qu' ainsi estant tourné du mesme costé que le pied droit, il dit (...) : p405 mais aussi ne pourroit-elle pas tourner le droit du costé du gauche, et ce seroit utrosque sinistros . Sans mentir, cela est bien difficile : si vous y voyez quelque chose de mieux, (...). J' ay appris vostre maladie avec beaucoup d' alarme, quoy que je ne l' aye sceuë qu' apres qu' elle estoit passée ; et j' ay esté estonné d' apprendre le peril où j' ay esté sans en rien sçavoir. Je vous prie, mon cher monsieur, de croire qu' il n' y a rien au monde qui me soit plus cher que vous, ny que j' ayme et que j' estime davantage. Je n' ay, que je meure, point de joye si sensible, que lors que je pense (et je le pense souvent) que la fortune nous donnera moyen quelque jour de passer le reste de nostre vie l' un avec l' autre, (...). Je vous jure qu' il n' y a rien que je souhaitte tant, et que je suis et seray tousjours à vous avec autant de passion que lors que je vous voyois tous les matins. Je vous fais cette protestation à la veille d' un voyage de six mois où je m' en vay, car je parts avec le roy pour aller en Catalogne. Ne m' escrivez-donc pas, s' il vous plaist, que lors que vous sçaurez qu' il sera retourné. J' aurois plus d' impatience de retourner, si je croyois vous retrouver icy cét esté. Je vous exhorte à faire tout ce que vous pourrez pour cela. (...), n' est pas un precepte qui vous regarde, laissez-là, p406 (...). Vous-vous devez au public, et il faut que les hommes comme vous soient connus de tout le monde, (...), comme vous sçavez, est obscura . Hastez-donc vostre retour, je vous en conjure encore une fois, et dés que vostre terme sera expiré, revenez icy me revoir, (...). Je vous envoye un livre de Mademoiselle De Gournay, qu' elle m' a donné pour vous le faire tenir. Adieu, monsieur, aymez-moy tousjours, je vous supplie, souvenez-vous souvent de moy, et soyez asseuré que je seray toute ma vie de tout mon coeur, vostre infoelix theseus , m' a semblé merveilleusement heureux, et Hercule, sans mentir, ne le tira pas des enfers plus heureusement ni plus glorieusement que vous. Vostre, etc. à Paris le 24 Janvier, 1642. LETTRE 128 MLLE RAMBOÜILLET 1642 p407 Mademoiselle, sans mon fourgon j' eusse eu, sans mentir, un extréme regret de n' avoir plus l' honneur de vous voir, et je croy que j' eusse pensé en vous de meilleur coeur que je ne fis de ma vie ; car pour vous dire le vray, je m' y sentois extrémement disposé, et je n' ay jamais eu plus de déplaisir de me separer de vous. Mais vous ne sçauriez croire, mademoiselle, combien les fourgons sont une chose divertissante, et quel excellent remede c' est contre une grande passion ; tantost il s' y estropie un cheval, tantost il se rompt une rouë, tantost ils demeurent toute une nuit embourbez au milieu d' un chemin ; et c' est, je vous jure, tout ce que l' on peut faire avec eux, que de songer deux ou trois fois le jour en la meilleure de ses amies. à cette heure que nous irons plus doucement, et que nous allons nous embarquer sur le Rhosne, je feray mieux mon devoir de penser en vous, et je suis trompé si je n' arrive à Avignon le plus passionné homme du monde. Pour vous, mademoiselle, qui ne faites de voyage que de chez vous au faux-bourg Sainct Germain, et qui n' allez p408 pas par de si mauvais chemins que nous ; vous n' estes pas, sans mentir excusable, si vous ne me faites l' honneur de vous souvenir quelquefois de moy : au moins sçay-je bien que vous y estes plus obligée que jamais, et si je ne songe pas souvent en vous, c' est de si bon coeur quand cela m' arrive, et avec de tels sentimens, que je suis asseuré que vous en seriez satisfaite. Et puis, que sçait-on si je n' y songe pas souvent, et si je ne le dis pas de la sorte, pour n' oser dire ce qui en est ? Dans ce doute, je vous supplie, mademoiselle, d' en croire ce que vous en dira Monsieur Arnaud, car je luy ay laissé charge de vous expliquer mes intentions, et luy qui fait profession de faire des orispianes , qu' il vous die, s' il luy plaist, combien je suis, et de quelle sorte, la resolution qu' avoit prise monsieur le cardinal d' aller sur le Rhosne, a esté changée, sur ce qu' il vit avant-hier, comme il se promenoit sur le port, un batteau chargé de soldats, qui courut tres-grand hazard de se perdre, et il y en eut mesme quelques-uns qui se jetterent dedans l' eau et se noyerent ; et son eminence ne se veut pas noyer, pource que cela nuiroit aux desseins qu' il a sur le Roussillon. Mademoiselle, vostre, etc. à Lyon le 23 Fevrier 1642. LETTRE 129 MLLE RAMBOÜILLET 1642 p409 Mademoiselle, je voudrois que vous m' eussiez veu l' autre jour, de quelle sorte je fus depuis Vienne jusques à Valence. Le jour ne commençoit qu' à poindre, et le soleil à rayonner sur le sommet des montagnes, quand nous nous mismes sur le Rhosne. Il faisoit une de ces belles journées qu' Apollon prend quelquefois pour luy servir de pannache, et que l' on ne voit jamais à Paris, que dans le plus beau temps de l' esté. Ceux avec qui j' estois, consideroient tantost les montagnes de Daufiné, qui paroissoient à la main gauche, à dix ou douze lieuës de nous, toutes chargées de neiges ; tantost les collines du Rhosne, que l' on voyoit couvertes de vignes, et des vallons à perte de veuë, tous pleins d' arbres fleuris. Pour moy, dans cette resjouïssance de tout le monde, je montay seul sur la cabane qui couvroit nostre bateau, et tandis que les autres admiroient ce qui estoit à l' entour de nous ; je me mis à penser à ce que j' avois quitté. J' avois le coude du bras droit appuyé sur la couverture de la barque, la teste un peu panchée, et soustenuë sur la main du mesme bras, et l' autre negligemment estendu, dans la main duquel p410 je tenois un livre qui m' avoit servy de pretexte à ma retraite. Je regardois fixement la riviere que je ne voyois pas. Il me tomboit de moment en moment de grosses larmes des yeux, je faisois des soûpirs, avec chacun desquels il sembloit que sortist une partie de mon ame, et de temps en temps, je disois des paroles confuses et mal formées, que les assistans ne peurent pas bien ouyr, et que je vous diray quand vous voudrez. Cecy, que je vous raconte, eust paru davantage, et eust receu plus d' ornemens, si je vous l' eusse escrit en vers, car je vous jure que les nymphes des eaux furent touchées de ma douleur, que le dieu du fleuve en fut esmû ; mais tout cela ne se peut pas dire en prose. Tant y a que je demeuray sept heures de cette sorte sans remuër ni pied ni patte. Je voudrois, mademoiselle, que vous m' eussiez veu ainsi, devant Dieu, cela vous eust donné devotion, et le maistre de nostre batteau dit qu' il avoit mené en sa vie plus de dix mille hommes depuis Lyon jusques à Beaucaire, mais qu' il n' en avoit jamais veu un qui parust avoir l' esprit si esgaré. Apres cette belle description que je viens de faire, il me vient de tomber dans l' esprit, que vous vous imaginerez que tout cela est faux, et que ce que j' en ay dit, n' estoit que pour trouver moyen de remplir une lettre. Quand cela seroit, mademoiselle, je serois en verité excusable, car pour vous parler franchement, on est souvent bien empesché à trouver que dire : et je ne puis pas comprendre, que sans quelques inventions comme cela, des personnes p411 qui n' ont ni amour ni affaires ensemble, se puissent escrire souvent ; neantmoins, pour vous dire naïvement ce qui en est, tout ce que je vous ay dit de ma réverie, de mes souspirs, et de ma tristesse, est vray. Pour ce qui est du ressentiment qu' en eurent les nymphes et le dieu du Rhosne, je n' en suis pas asseuré. Je passay toute une matinée sans quitter mes pensées un moment. Dans cét espace de temps je songeay, je vous l' avouë, trois ou quatre fois en Mademoiselle ; le reste je l' employay à penser en madame vostre mere, et en vous. Je vous avois bien promis que si nous allions sur l' eau, je m' acquiterois de ce que je vous dois, je l' ay si bien fait, que si cela m' arrive encore une fois de la sorte, je seray fou, au premier soleil de Languedoc qui me donnera sur la teste. Il est desja si chaud en Avignon, qu' à peine le pouvons-nous souffrir. Le printemps est icy arrivé quand et quand nous, nous y trouvons par tout des puces, et des violettes : je vous les souhaite toutes de bon coeur ; car je seray bien aise, mademoiselle, que vous ne dormiez pas trop en mon absence, et je vous desire tout ce que je vois de beau, et suis. C' estoit, je vous asseure, une belle chose à regarder, que de voir hier au soir les ruës d' Avignon pleines de chandelles, de lanternes, de flambeaux par toutes les fenestres, pour voir monsieur le cardinal qui y arriva à sept heures du soir : il y faisoit clair comme en plein jour, et si le pape arrivoit icy, on ne le p412 pourroit pas mieux recevoir. On luy donnoit par tout mille benedictions, et à cause que c' est terre papale, ils en sont liberaux en ce pays-cy. Les juifs d' Avignon se portent bien : monsieur le vice-legat gros et gras, Monsieur Le Comte D' Alais un peu plus que luy. Mademoiselle, vostre, etc. à Avignon le lundy gras 1642. LETTRE 130 PRESID. MAISONS 1642 p413 Monsieur, c' est une trop grande bonté à vous, de prendre la peine de m' escrire, et de me traitter aussi civilement que si je ne vous avois pas les infinies obligations que je vous ay. Je vous supplie tres-humblement, et tres-serieusement, de ne vous en plus donner la peine. La pluspart du temps, vous n' avez rien à me mander ; pour moy, outre que mon devoir m' oblige à vous escrire, les nouvelles qu' il y a icy de temps en temps, me fournissent de quoy le pouvoir faire. Je vous avouë, pourtant, monsieur, que j' ay eu un extreme plaisir à lire la derniere lettre qu' il vous a plû de m' escrire, et toutes les fois que vous aurez à me dire d' aussi agreables nouvelles, je ne refuse pas que vous me fassiez l' honneur de me les faire sçavoir. Je suis ravy de la grande amitié que je vois que vous avez fait depuis mon depart avec Mademoiselle De Ramboüillet ; je ne le connois pas plus par vos lettres que par les siennes ; elle ne m' escrit jamais sans me parler de vous, et avec toute l' affection et toute l' estime qui vous est deuë. Ce m' est, sans mentir, monsieur, une extréme p414 consolation de ce que vous et Madame De Ramboüillet, me plaignez de la folie que j' ay faite, et ce me sera une raison pour n' en plus faire à l' avenir, outre que j' en ay fait de nouveau une protestation solennelle entre les mains de Monsieur De Chavigny. J' ay aussi beaucoup de joye, que vous ayez eu le credit de tenir quinze jours M et, ce qui est davantage, de faire deffenses aux autres d' y aller ; il me déplaist seulement de ce que vous n' en disposez que quand elle se veut reformer, et qu' elle est en estat de penitence. Je vous exhorte, neantmoins, à ne vous point rendre, car le temps, la fortune, et l' adresse d' un honneste homme, peuvent changer beaucoup de choses. Apres avoir parlé de ces choses-là, il me semble, monsieur, que vous n' aurez pas grand plaisir, que je vous entretienne des nouvelles de deça : aussi pour ne vous pas ennuyer, je vous les diray le plus succinctement que je pourray vostre, etc. à Narbonne, le 10 May 1642. LETTRE 131 PRESID. MAISONS 1642 p415 Monsieur, c' est un excés de vostre bonté de me remercier de quelque chose, moy qui ne sçaurois jamais assez faire pour vous, et qui vous en devrois encore de reste quand j' aurois cent fois hazardé ma vie pour vostre tres-humble service. De cette bonté, monsieur, et de l' offre qu' il vous plaist me faire, je vous rends mille graces tres-humbles, et j' ay une extréme joye de voir que dans les plus grandes, et les plus petites choses, vous ne cessez de me donner des tesmoignages de l' amitié que vous me faites l' honneur d' avoir pour moy. Quoy que j' aye joüé fort étourdiment, je ne me suis pas pourtant si fort emporté, que je ne me sois reservé assez d' argent pour me tirer d' icy, et suis seulement bien fasché de vous avoir mis en main une si mauvaise assignation, et de vous avoir donné un creancier qui n' est guere meilleur que moy. Au reste, monsieur, je ne vous puis dire l' extréme joye que j' ay de voir la grande amitié que vous avez faite avec tout l' hostel de Ramboüillet ; Mademoiselle De Ramboüillet ne m' écrit jamais sans me dire quelque chose de vous, par où elle marque l' extréme cas qu' elle en fait, p416 et afin que vous connoissiez mieux les sentiments qu' a pour vous Monsieur Le Marquis De Pisany, je vous envoye un morceau de la derniere lettre qu' il m' a escrite. Pour Monsieur De Chavigny, vous estes sans m' entir obligé de l' aimer de tout vostre coeur ; à toutes les occasions qui s' en presentent, il parle de vous avec toute l' estime, et toute l' affection imaginable : il se vante de vostre amitié à tous ses amis, et la promet à ceux qui luy sont les plus chers, et qu' il veut obliger le plus. Il me dit l' autre jour que vous luy aviez escrit une lettre la plus jolie, et la plus obligeante du monde, mais pource qu' il estoit en compagnie, il n' eut pas le temps de me la monstrer : il partit il y a trois jours pour aller à l' armée, et assister à la ceremonie de l' ordre que le roy donna hier au Prince De Mourgues, et revient demain ; pour ce qui est du retour du roy, on n' en sçait rien. J' auray en cela, monsieur, tout le soin que je dois avoir des choses que vous me commandez. On commence à r' alentir l' esperance que l' on avoit d' avoir Perpignan si tost, on dit à cette heure vers le quinziéme du mois qui vient. Monsieur De Turene m' a dit qu' il gageroit bien deux cents pistolles que l' on l' aura dans tout le moins de juin. Toutes les fois que Monsieur De Chavigny va à l' armée, il loge chez Monsieur Des Noyers, c' est à cette heure la plus grande amitié du monde, mais vraye et sincere tout de bon. Je suis, monsieur, vostre, etc. à Narbonne le 22 May 1642. LETTRE 132 A M. CHAPELAIN 1642 p417 Monsieur, quelque hardy que je sois, je n' oserois retourner à Paris sans vous faire response, et j' ay honte, sans mentir, d' avoir tant tardé à vous rendre ce devoir : mais je vous l' avouëray franchement, prévoyant que j' aurois encore à vous écrire, pour vous faire sçavoir le jugement que l' on auroit fait des vers que vous avez envoyez, j' ay differé tant que j' ay pû, en dessein de ménager une lettre. Si vous estes juste, vous ne devez pas trouver estrange que l' on aye peur en escrivant à un docteur comme vous estes ; et certes, quand il me vient en la pensée que c' est au plus judicieux homme de nostre siecle, à l' ouvrier de la couronne imperiale, au metamorphoseur de la lionne, au pere de la pucelle, que j' escris, les cheveux me dressent en la teste si fort, qu' il semble d' un herisson ; mais d' ailleurs quand je pense que cette lettre s' adresse au plus indulgent de tous les hommes, à l' excuseur de toutes les fautes, au louëur de tous les ouvrages, à une colombe, à un agneau, à un mouton, mes cheveux s' applatissent tout à coup plat comme d' une poule moüillée, et je ne vous crains non plus que rien. Je vous diray donc nuëment, p418 et franchement, monsieur, comme à un mouton que vous estes, que les vers de Monsieur De Balzac n' ont pas encore esté veus de monsieur le cardinal. (...) vous écrierez-vous. Est-celà l' estat que l' on fait des enfans de Jupiter ? Et comme on traitte le premier homme du monde ; (...). Vous avez raison de dire tout cela ; mais vous ne sçauriez croire combien on a eu d' autres choses à penser durant tout ce voyage, et si Apollon, que bien connoissez, fust venu luy-mesme à Narbonne, je dis avec tous ses rayons, il n' y eust esté receu qu' en qualité de chirurgien. J' en ay parlé cent fois à Monsieur De Chavigny, qui m' a tousjours répondu que pour l' amour de Monsieur De Balzac, il falloit reserver cela au temps où l' esprit de son E fust plus tranquille, et plus en estat de bien gouster cette sorte de choses. Il m' a donné charge, au reste, de vous prier de sa part de faire des grands remercimens à nostre amy, pour les epigrammes qu' il a faites pour luy, desquelles il est merveilleusement satisfait ; à dire le vray elles sont les plus belles du monde. Pour ce qui est des vers pour monsieur le cardinal, ils sont entierement de Virgile, avec un peu plus d' enthousiasme qu' il n' a accoustumé d' en avoir ; et pour moy, quand j' aurois les deux bras rompus, je prendrois plaisir à les entendre ; s' il y a de la honte que celuy pour qui ils ont esté faits, ne les ait pas encore veus, la plus grande partie en retombe sur Monsieur De La Victoire, qui en estoit p419 principalement chargé. Pour moy, j' ay eu en cela tout le soin et toute l' affection que je devois avoir, et sans mettre en consideration le poids de vostre recommandation, et la passion que j' ay à servir Monsieur De Balzac, j' aurois, je vous jure, sollicité aussi ardemment pour un homme du fond de la Suede, qui auroit fait ce que vous avez envoyé icy. Toute la faute que j' ay faite est de ne vous avoir pas écrit plustost ; mais vous m' en avez bien pardonné d' autres, et m' en pardonnerez encore, puisque je suis, monsieur, vostre, etc. à Avignon le 11 Juin 1642. LETTRE 133 A MLLE DE RAMBOÜILLET p420 Mademoiselle, il faut avouër que je vous aimerois estrangement, si je ne vous voyois jamais ; pour avoir esté seulement deux mois sans estre aupres de vous, mon affection en est augmentée de moitié, et s' accroist tellement de jour en jour, que si je ne vous revoy bien-tost, je sens bien qu' elle passera toutes sortes de bornes. à dire vray, outre la satisfaction que j' ay d' avoir esté quelque temps sans disputer avecque vous, et d' avoir passé un caresme sans que nous ayons eu querelle sur les laits d' amende ; je vous avouë, mademoiselle, que vos lettres contribuent encor beaucoup à faire que je juge de vous plus favorablement, et que je vous trouve plus aymable. Les deux que vous m' avez fait l' honneur de m' escrire, m' ont estonné de nouveau, comme si je n' avois jamais connu vostre esprit, et quoy que l' on ait (à parler franchement) quelque dépit de lire des choses que l' on pourroit écrire, j' en ay receu, je vous asseure, un extréme plaisir ; elles m' ont consolé de tous mes déplaisirs ; elles m' ont presque guery de tous mes maux, et m' ont donné une joye que je p421 ne pouvois avoir icy, que par enchantement ou par miracle. Il y a tant de l' un et de l' autre en tout ce que vous écrivez, que je ne m' estonne pas, mademoiselle, qu' elles ayent fait cét effet en moy ; je m' estonne seulement de ce qu' elles m' ont donné une extresme impatience d' avoir l' honneur de vous revoir, puis qu' il est certain qu' il n' y a point d' homme qui eût le goust des bonnes choses, et qui vous connust aussi méchante que je vous connois, qui ne desirast volontiers estre toûjours à deux cens lieuës de vous pour recevoir de vos lettres. Vous devriez encore plus souhaitter que je me contentasse de cét honneur, et que je ne me r' approchasse pas de vous ; car sans doute en estant esloigné, je vous sers beaucoup mieux, et vous dois estre sans comparaison plus agreable. Et certes, quand je songe à tous les services que je vous ay rendus depuis que je suis hors de Paris ; à tout ce que je dis de vostre part à M De Roussillon ; aux asseurances que je donnay de vostre affection à Monsieur Le Comte D' Alaix, aux protestations que je fis à madame sa femme, qu' elle estoit une des personnes du monde que vous honoriez, et que vous aymiez le plus ; aux merveilles que je dis pour vous à Madame De Saint Simon, et aux paroles avec lesquelles j' asseuray messieurs les deputez de Marseille, de la bonne volonté que vous aviez toûjours euë pour eux et pour leur ville ; il me semble que je ne vay par le monde que pour vous y acquerir des serviteurs, pour y entretenir vos amitiez, et pour estendre vostre reputation. Encore hier, Monsieur Le p422 President F que je trouvay dans la chambre du roy, me vint parler de vostre bel esprit : je luy dis qu' il estoit un des hommes du monde qui estoit autant à vostre gré, et qu' il y avoit long-temps que je connoissois que vous aviez une inclination particuliere pour luy. Il est beau, et le creut : et je vous asseure, mademoiselle, et Monsieur De Chavaroche aussi, que si vous plaidez jamais à la cour de parlement de Grenoble, le premier president sera pour vous. J' ay eu un extréme plaisir à voir tout ce que vous me mandez des maistresses de Monsieur Le Marquis De Saint M. Sans mentir j' en ay une extréme joye, et pour estre entierement honneste homme, il luy manquoit d' avoir fait une fois cette sorte de vie-là. à dire le vray, pour mettre quelque chose dans son esprit qui peut tenir la place de la personne qui y estoit, il falloit qu' il y en mist sept à la fois ; et encor, il aura de la peine à trouver en sept autres, toutes les choses qu' il aymoit en une seule. Cependant, je trouve estrange, pour vous parler franchement, et ne comprens pas comme il se peut faire qu' un homme aime ainsi sept personnes à la fois ; car pour moy, je n' en ay jamais aymé que six, lors que j' en ay aymé le plus, et il faut estre bien infame pour en aymer sept. Mais, mademoiselle, selon que je voy qu' il est devenu coquet, et que je suis devenu chagrin, je croy pour moy que nos deux ames se changerent quand il m' embrassa la derniere fois, lors que je luy dis adieu. Car depuis ce temps-là, j' ay eu une perpetuelle inquietude, j' ay tousjours souhaité p423 d' estre hors des lieux où j' estois, mesme il me semble que j' ay mieux aymé Mademoiselle Du Vigean que de coustume. Je ne sçay si cela vient, ou de l' honneur qu' elle m' a fait de se souvenir de moy, ou bien de ce qu' il faut qu' une affection si bien fondée s' augmente et s' accroisse à toute heure ; mais je voudrois qu' au lieu qu' il a aymé jusqu' icy la plus douce personne du monde, il se fut adressé à cette autre que vous sçavez, qui veut, quand une fois on s' est déclaré estre dans son service, que l' on y demeure, et que l' on y meure ; pour voir ce qui en fût arrivé. Et il seroit expedient, sans mentir ; pour le bien de tout le monde, que l' on vit une fois un infidele puny. Je l' appelle infidelle, quoy qu' il n' ait fait que ce qu' on desiroit de luy ; mais il ne devoit pas le pouvoir faire, et pour son honneur et pour l' affection que je luy porte, je voudrois qu' il en fust mort. Mais nous verrons quelque jour ces galans-là terriblement châtiez en l' autre monde. Pour moy, qui ay esté pecheur comme les autres, je me suis admirablement converty, et je puis dire que j' ay mis mon ame en repos de ce costé là. Mais mademoiselle, qu' est-ce que vous me contez du mariage de Mademoiselle De V et du Comte De G ; et où est-ce que la fortune a esté chercher ces deux personnes pour les joindre ensemble ? Je me réjouïs de celuy de Mademoiselle De C et du Comte De F il y a une de nos amies qui sera bien flaniere à ces nopces-là, et je suis bien fasché de n' y estre pas. Toutes les nouvelles sont p424 que ceux de Colioure capitulent ; vous verrez par la lettre que je vous envoye, que je n' ay pas oublié de faire rendre, à Madame De Lesdiguieres celle que vous luy écriviez. Il y a, mademoiselle, quatre heures que j' escris ; n' est il pas temps, à vostre advis, que je vous die, que je suis, vostre, etc. LETTRE 134 A M. ESPRIT 1642 p425 Monsieur, on peut dire de vostre lettre, aussi bien que du chariot du soleil (eussiez-vous pensé que le chariot du soleil et vostre lettre eussent rien de commun ensemble ? ) (...). Je n' eusse pas creu, pour vous dire le vray, qu' il peust arriver que Madame La Comtesse De T me donnast tant de plaisir, que M La V D me deust estre si agreable, ni que l' on peut rien faire de si bon de Madame De C ; cependant, de la façon dont vous les avez mises, j' ay pris un extréme plaisir de les voir toutes, et vous avez si bien embausmé ces corps, que les plus sains, et les plus jeunes ne m' auroient pû plaire davantage. Cela fait voir, monsieur, qu' un grand ouvrier fait des merveilles en toutes sortes de matieres ; et celle-cy, qui apres la matiere premiere, estoit la plus nuë, et la plus pauvre de toutes, a receu de vous une forme si excellente, que vous en avez fait un parfait composé. Il n' appartient qu' à vous de faire mercure de tous bois ; celuy-cy, dont tout autre que vous n' auroit pû faire que des cendres, a esté si bien p426 arrangé, et employé avec tant d' industrie, que le cedre, le calambou, et le palo d' Aquila, ne sont rien au prix. Vous avez, entre vous autres hyrondelles, une proprieté merveilleuse de faire avec un peu de terre et de paille (...) des ouvrages qui sont aussi admirables que les plus beaux effets de la plus parfaite architecture. Il n' y a, sans mentir, si beau gratte-cu, qui ne devienne rose entre vos mains, (...), et une hyrondelle comme vous peut faire le printemps. Aussi, je vous honore, je vous jure, comme si vous estiez un aigle, ou tout au moins une austruche, et suis, vostre, etc. à Nismes le 17 Juin 1642. LETTRE 135 A M. COSTART p427 Monsieur, voyez si je ne procede pas de bonne foy avecque vous, puisqu' un si beau pretexte que celuy d' un si grand voyage, qui se fait avec tant de diligence (car en six jours, nous avons esté de Paris à Grenoble en carrosse) ne m' empesche pas de vous faire response. Je receus vostre derniere lettre un quart-d' heure devant que de partir ; je prens part à vos prosperitez, comme si c' estoient les miennes, et tandis que je suis mal-heureux dans toutes les choses que je desire, je me tiens heureux de vostre heur. En effet, je ne puis pas dire que la fortune me soit tout à fait ennemie, puis-qu' elle vous est favorable, et je luy pardonne tout le mal qu' elle me fait, en reconnoissance du bien que vous en recevez. Vous serez estonné de ce que vous allez entendre ; et, sans mentir, j' ay honte de vous le dire. M m' est plus cruelle que jamais, plus fiere qu' elle ne l' estoit dans ses lettres, et ce qui est pitoyable et honteux tout ensemble, cette resistance me picque, et je suis plus amoureux d' elle que vous ne me l' avez jamais veu. p428 C' est une des raisons qui m' a fait entreprendre ce voyage, ut defatiger ; mais j' ay peur qu' il m' arrivera comme à celuy-là. Vous qui estes plus sage, et qui la connoissez mieux, donnez-moy quelque conseil là-dessus, et dites-moy si vous jugez qu' elle demeurera opiniastre dans la resolution qu' elle semble avoir prise. Mais parlez-m' en franchement, et en une rencontre comme celle-là, ne vous servez point de vostre complaisance ordinaire, ce me sera, peut-estre, un remede de croire qu' il n' y en a point ; vous estes plus obligé que personne, de me tirer de ce mal, car outre que vous me devez plus aymer que personne ne m' ayme, c' est vous qui, en quelque sorte, m' avez causé tous les déplaisirs que j' ay à cette heure, et qui me la fistes voir la premiere fois, (...). Ce n' est pas tout de bon que je le dis, mais c' est qu' il m' a semblé qu' il estoit assez à propos. Je ne vois pas plus clair que vous dans le mot sur lequel vous me consultez, quoy que j' y aye songé en chemin. à la verité, ce n' a pas esté beaucoup, car je ne sçaurois penser bien fort qu' en elle. Adieu, ostez-luy vistement mon coeur, afin que vous l' ayez tout entier, ou faites, au moins, qu' elle le possede avec justice. Je suis, monsieur, vostre, etc. LETTRE 136 A M. COSTART p429 domine, sans mentir avec tout vostre latin, vous estes un grand niais, et vous faites bien voir que les plus grands clercs ne sont pas les plus fins. Je fus admirablement bien avec M dés le premier demy-quart d' heure que je la vis ; à peine nous eusmes nous fait chacun deux ou trois reproches, que nous nous embrassasmes de meilleur coeur que jamais. L' amour esternua plus de deux cens fois ce jour là, tantost à droit, et tantost à gauche, et en a esté enrumé plus de trois semaines ; elle m' en donna mille, deinde centum, deinde mille altera, deinde seconda centum ; voyez donc où vous en estes d' avoir allegué si mal à propos ces deux epigrammes ; car pour vous dire le vray, je trouve qu' elle a le nez fort bien fait, et je suis de l' avis de sa province ; sic meos amores ? il ne se faut pas laisser attraper comme cela à ce que les amans disent dans leur colere, et quoy que Phedria die en entrant sur le theatre meretricum contumelias , à une scene de là, il donneroit sur les aureilles à quiconque luy diroit que Thaïs ne fut pas une fort honneste femme. Ne vous souvenoit-il plus de vostre publius mimus amantium p430 irae , et de l' autre, qui mettant les choses en leur ordre, dit, (...). Selon que nous vous connoissons niais, et la croyance que je sçay que vous avez de cét esprit fier et resolu, nous jugeasmes que vous y seriez attrapé, et que vous escririez une lettre qui nous donneroit du plaisir, mais afin que vous luy en sçachiez gré, et que vous ayez regret de luy avoir voulu arracher le coeur ; je vous asseure que j' eus de la peine à la faire resoudre à vous faire cette trahison. C' est cela qui a esté cause que vous n' avez pas eu plus souvent de ses lettres, et elle s' en est empeschée pour ne vous pas mentir plus d' une fois. Mais il faut avoüer que si vous manquez de jugement, en recompense vous avez bien de l' esprit, vostre lettre m' a pleu admirablement. Il y a des appliquations les plus heureuses du monde, et pour mieux dire les plus ingenieuses, particulierement (...), de quel endroit l' entendez-vous ? Pour vostre explication de hem alterum , je ne l' approuve pas, car Gnaton estant vray-semblablement plus vieux que Trason, ou du moins de mesme âge, quelle apparence qu' il voulust dire qu' il semblast que Thrason eut fait l' autre ; (...). Je verray Monsieur De , puisque vous me le commandez, car cela me le rend bien plus considerable que d' estre evesque. Le mot de Monsieur Poquet me semble admirable ; je vous ay tousjours p431 bien dit qu' il avoit plus d' esprit que vous. Sans mentir, je crois que c' est luy qui vous fait vos lettres ; je voudrois bien qu' il voulust faire mes responses. Mais, dites-moy d' où est cet hemistiche, je ne l' ay jamais leu, et il ne me semble pas qu' il puisse jamais avoir esté dit, que pour le bled des bastions de la Rochelle. Je suis, monsieur, vostre, etc. à Paris le 4 D' Aoust. LETTRE 137 A MARQUIS DE ROQUEL. p432 Monsieur, je ne sçay ce que me vaudra l' honneur de vostre amitié, mais elle me couste desja bien cher ; il ne se passe point de campagne que je ne voye, pour l' amour de vous beaucoup de mauvais jours, et que les hazards que vous courez ne me mettent en une extréme peine ; cependant, j' ay beaucoup de joye de voir que par une fortune assez bizarre, vous trouvez tousjours moyen d' acquerir de la gloire dans des armées qui sont battuës, et que dans des occasions qui sont mal-heureuses presque pour tous les autres, vous ne laissez pas de vous signaler. En effet, monsieur, vous ne sçauriez pas, ce me semble, vous plaindre avec justice de la fortune ; car si elle ne se met dans vostre party, au moins elle vous met tousjours dans celuy duquel elle est, et à la fin de tous les combats, il se trouve que vous estes du costé des victorieux. Pour moy, je suis moins jaloux de vostre liberté que de vostre gloire, je vous avouë que je ne me puis affliger de vostre prison, et apres ce qui est arrivé, je vous ayme bien p433 mieux parmy les espagnols, que si vous estiez parmy les nostres. Je souhaite, monsieur, que vous receviez d' eux tout le bon traittement que vous meritez, et je ne doute pas que cela n' arrive, car outre ce qu' on doit à vostre condition, il y a des qualitez en vostre personne qui gagnent en trois jours le coeur de ceux qui vous approchent, et je ne fais pas de difficulté que les ennemis qui vous ont pris ne soient vos amis à cette heure. J' irois volontiers, s' il m' estoit permis, vous tenir compagnie avec eux, car il n' y a rien, sans mentir, monsieur, que je ne fisse de bon coeur, pour vous faire voir combien je suis reconnoissant de l' honneur que vous me faites par tout, en publiant que vous m' aymez, et Paris, ni la cour, ne me sçauroient donner plus de plaisir, que j' en aurois d' estre aupres de vous, et de vous tesmoigner que je suis avec une extréme passion vostre, etc. LETTRE 138 A MARQUIS DE S. MAIG. p434 Monsieur, j' ay esté trois jours entiers en doute si vous estiez mort ; vous pouvez vous imaginer avec quel déplaisir. Dans cette alarme où j' estois, j' ay receu, comme une bonne nouvelle, celle qui m' a appris que vous estiez prisonnier ; et je n' ay pû m' affliger de la perte de vostre liberté, apres avoir esté si en peine de vostre vie. Aussi bien, monsieur, si vostre destinée eust esté entre mes mains, je vous avouë que je ne vous en eusse pas donné une autre que celle que vous avez euë ; et comme j' apprehendois estrangement d' apprendre que vous fussiez demeuré entre les morts, je n' eusse pas esté bien aise non plus que vous fussiez entierement eschappé. La fortune a trouvé le milieu que je desirois, et je crois que je me rencontre en cela dans vos sentimens ; et estant aussi brave, et aussi chagrin que vous estes, je m' imagine que vous n' eussiez pas joüy avec beaucoup de joye d' une liberté que vous eussiez conservée en vous retirant. Si vous voulez, monsieur, lors que je seray à Paris, m' envoyer demander par un tambour, comme un de vos domestiques, p435 je ne dénieray pas d' estre à vous, et je vous iray trouver de tout mon coeur, je meurs d' envie aussi bien d' apprendre toutes vos aventures, et je pense que vous auriez le loisir à cette heure de me les conter. Je souhaite avec une extréme passion que vous en ayez tousjours de bonnes, et si ayant à regretter six ou sept maistresses, vous avez quelque temps de reste, pour songer à moy, je vous supplie tres-humblement de me faire l' honneur de vous souvenir quelquefois que je suis, vostre, etc. LETTRE 139 A M. DE CHAVIGNY p436 Monsieur, je vous jure que c' est par pure force d' amitié que je vous escris, et pour ne pouvoir m' empescher de vous dire, que je languis icy d' y estre si long-temps sans vous. Apres avoir tant souhaitté de sortir d' Italie, je m' ennuye à Paris, plus que je ne faisois à Thurin, et ayant un bel appartement dans l' hostel de Crequy, il m' arrive souvent de souhaitter la chambre de la Grave et celle de la Novalaise, et quelquefois mesme mon lict de la Souchiere. Ce jour que le vent et la pluye me firent le nez d' une si plaisante sorte, j' eus plus de plaisir que je n' en ay icy dans les plus belles journées ; et pour vous faire tout comprendre en un mot, je consentirois d' entretenir quatre heures tous les soirs M , pour avoir l' honneur de vous voir une demy-heure tous les jours. Tout de bon, monsieur, il me semble que je suis tombé dans une crevasse, d' où il faudroit quarante-deux brasses de cordes pour me tirer ; il n' y a que vous qui m' en puissiez oster, et jusqu' à ce que vous soyez de retour, j' y demeureray tousjours craint et heurlant horriblement. Il ne se passe, sans mentir, point de jour que je n' adjouste quelque p437 chose à l' affection que j' ay pour vous ; et soit que j' aye eu plus de loisir de me reconnoistre, et de considerer les obligations que je vous ay, ou qu' estant meslé avec les autres hommes, je connoisse mieux l' extréme difference qu' il y a de vous à eux, je vous ayme beaucoup davantage que je ne faisois dans le voyage, lors que je vous aymois desja plus que moy-mesme. Pardonnez-moy, monsieur, si je vous dis cecy avec des termes si libres, et ne trouvez pas estrange, que parlant avec beaucoup de passion, je parle un peu inconsidérément : avec toute cette liberté, je vous asseure que j' ay pour vous dans l' ame tout le respect que je suis obligé d' avoir, et que vous honorant aussi veritablement que vous le meritez, je suis plus que je ne le puis dire, et autant que je le dois, vostre, etc. LETTRE 140 A PRESID. DE MAISONS p438 Monsieur, Madame De Marsilly s' est imaginée que j' avois quelque credit aupres de vous, et moy qui suis vain, je ne luy ay pas voulu dire le contraire. C' est une personne qui est aymée et estimée de toute la cour, et qui dispose de tout le parlement. Si elle a bon succés d' une affaire, dont elle vous a choisi pour juge, et qu' elle croye que j' y aye contribué quelque chose, vous ne sçauriez croire l' honneur que cela me fera dans le monde, et combien j' en seray plus agreable à tous les honnestes gens. Je ne vous propose que mes interests pour vous gagner ; car je sçay bien, monsieur, que vous ne pouvez estre touché des vostres, sans cela je vous promettrois son amitié. C' est un bien par lequel les plus severes juges se pourroient laisser corrompre, et dont un aussi honneste homme que vous doit estre tenté : vous le pouvez acquerir justement, car elle ne demande de vous que la justice. Vous m' en ferez une que vous me devez, si vous me faites l' honneur de m' aymer tousjours autant que vous avez fait autrefois, si vous croyez que je suis, vostre, etc. LETTRE 141 A DUC D'ANGUIEN p439 Monseigneur, à cette heure que je suis loin de vostre altesse, et qu' elle ne me peut pas faire de charge, je suis resolu de luy dire tout ce que je pense d' elle il y a long-temps, que je n' avois osé luy declarer pour ne pas tomber dans les inconveniens où j' avois veu ceux qui avoient pris avecque vous de pareilles libertez. Mais, monseigneur, vous en faites trop pour le pouvoir souffrir en silence, et vous seriez injuste si vous pensiez faire les actions que vous faites sans qu' il en fût autre chose, ni que l' on prit la liberté de vous en parler. Si vous sçaviez de quelle sorte tout le monde est déchaisné dans Paris à discourir de vous, je suis asseuré que vous en auriez honte, et que vous seriez estonné de voir, avec combien peu de respect et peu de crainte de vous déplaire, tout le monde s' entretient de ce que vous avez fait. à dire la verité, monseigneur, je ne sçay à quoy vous avez pensé, et ç' a esté, sans mentir, trop de hardiesse, et une extréme violence p440 à vous, d' avoir à vostre âge, choqué deux ou trois vieux capitaines que vous deviez respecter, quand ce n' eût esté que pour leur ancienneté ; fait tuer le pauvre Comte De Fontaine qui estoit un des meilleurs hommes de Flandres, et à qui le Prince D' Orange n' avoit jamais osé toucher ; pris seize pieces de canon, qui appartenoient à un prince qui est oncle du roy, et frere de la reyne, avec qui vous n' aviez jamais eu de differend ; et mis en desordre les meilleures trouppes des espagnols, qui vous avoient laissé passer avec tant de bonté. Je ne sçay pas ce qu' en dit le pere Musnier, mais tout cela est contre les bonnes moeurs, et il y a, ce me semble, grande matiere de confession. J' avois bien ouy dire que vous estiez opiniastre comme un diable, et qu' il ne faisoit pas bon vous rien disputer ; mais j' avouë que je n' eusse pas creû que vous-vous fussiez emporté à ce point là, et si vous continués, vous-vous rendrez insuportable à toute l' Europe, et l' empereur ni le roy d' Espagne ne pourront durer avecques vous. Cependant, monseigneur, laissant la conscience à part, et politiquement parlant, je me resjouïs avec V A de ce que j' entends dire qu' elle a gagné la plus belle victoire, et de la plus grande importance que nous ayons veuë de nostre siecle, et de ce que sans estre important , elle sçait faire des actions qui le soient si fort. La France que vous venez de mettre à couvert de tous les orages qu' elle craignoit, s' estonne qu' à l' entrée de vostre vie vous ayez fait une action dont Cesar eût voulu couronner toutes p441 les siennes, et qui redonne aux roys vos ancestres autant de lustre que vous en avez receu d' eux. Vous verifiez bien, monseigneur, ce qui a esté dit autrefois, que la vertu vient aux Cesars devant le temps ; car vous qui estes un vray Cesar en esprit et en science, Cesar en diligence, en vigilance, en courage Cesar, (...), vous avez trompé le jugement, et passé l' esperance des hommes, vous avez fait voir que l' experience n' est necessaire qu' aux ames ordinaires, que la vertu des heros vient par d' autres chemins, qu' elle ne monte pas par degrez, et que les ouvrages du ciel sont en leur perfection dés leurs commencemens. Apres cela, vous pouvez vous imaginer comme vous serez bien receu et caressé des seigneurs de la cour : et quelle joye les dames ont euë d' apprendre que celuy qu' elles ont veu triompher dans les bals, fasse la mesme chose dans les armées, et que la plus belle teste de France soit aussi la meilleure et la plus ferme. Il n' y a pas jusqu' à Monsieur De Beaumont qui ne parle en vostre faveur ; tous ceux qui estoient revoltez contre vous, et qui se plaignoient que vous-vous mocquiez tousjours, avouënt que pour cette fois-cy, vous ne vous estes pas mocqué, et voyant le grand nombre d' ennemis que vous avez défaits, il n' y a plus personne qui n' apprehende d' estre des vostres. Trouvez bon, ô Cesar ! Que je vous parle avec cette liberté, recevez les loüanges qui vous sont deuës, et souffrez que l' on rende à Cesar ce qui appartient à Cesar. LETTRE 142 MARQ. MONTAUSIER p442 Monsieur, vous ne seriez pas fasché d' estre pris, si vous sçaviez combien vous estes plaint. Il y a, sans mentir, moins de plaisir d' estre à Paris, que d' y estre regretté comme vous estes, et les plaintes que font pour vous tant d' honnestes gens, valent mieux que la plus belle liberté du monde. Si vous ne pouvez à cette heure demeurer d' accord de cela (car en l' estat où vous estes, vous avez bien la mine de ne pouvoir entendre raison) je vous le feray comprendre icy quelque jour, et avouër que vous ne devez pas mettre entre vos mal-heurs, un accident qui vous a fait recevoir des témoignages de l' affection de tout ce qu' il y a d' aymables personnes en France. Dans ce sentiment general de tout le monde, il n' est pas ce me semble à propos, monsieur, que je vous die à cette heure les miens ; car quelle apparence y a-t-il que vous me deussiez considerer parmy des princesses, des princes, des ministres, des dames, et parmy des demoiselles qui valent mieux que les dames, les ministres, les princes et les p443 princesses ? Quand vous aurez songé assez long temps à toutes ces personnes, je vous suppliray tres-humblement de croire, qu' il n' y a qui que ce soit au monde, qui prenne plus de part à toutes vos bonnes et mauvaises fortunes que moy, ni qui soit avec plus de passion, vostre, etc. LETTRE 143 MARQ. MONTAUSIER p444 Monsieur, quoy que je sois tres-asseuré de vostre amitié, et que la franchise avec laquelle vous avez accoustumé de proceder en toutes choses, ne laisse pas lieu de douter de vostre affection à ceux à qui vous l' avez promise : je ne laisse pas, neantmoins, d' avoir une extréme joye toutes les fois que vous me dites que vous m' aymez, et je ne sçaurois recevoir trop d' asseurances d' une chose qui m' est si avantageuse et si agreable. Le plaisir que j' ay eu à lire vostre lettre, est un des plus grands que j' aye reçeus depuis que je suis hors de Paris, et hors les remercimens que vous m' y faites, je n' y ay rien veu qui ne m' ait touché sensiblement le coeur. Sans mentir, monsieur, je reçois de jour en jour de nouvelles satisfactions de m' estre enfin laissé vaincre à vos bien-faits, et d' avoir quitté la dureté de coeur qui m' a trop long-temps separé de vous. Quoy que je face quelque scrupule de tourner ma pensée vers ce temps-là, je vous avouë pourtant que je prens quelque plaisir de m' en souvenir, pour avoir plus de joye, en le comparant à celuy-cy : et (si ce n' est pas trop dire) il y a mesme des fois que je ne voudrois pas qu' il p445 fut arrivé autrement. Car outre que l' on jouït avec plus de contentement d' un bien que l' on croyoit avoir perdu, et que les amitiez, qui apres avoir esté interrompuës viennent à se renouër, ont quelque ardeur que les constantes et les vieilles amitiez n' ont pas : cette mauvaise intelligence m' a donné occasion de recevoir un signalé tesmoignage de vostre bonté, en me faisant voir avec quelle douceur et quelle affection vous m' avez reçeu dés que je me suis r' approché de vous. Au moins, monsieur, je sçay certainement que j' en tireray ce bon effect, qu' ayant veu une fois quelle faute j' avois faite de mal ménager l' honneur de vos bonnes graces, et connu par experience, combien difficilement je m' en puis passer, je ne seray plus capable, à l' advenir, de faillir de la sorte, et que rien ne me sçauroit jamais empescher d' estre tousjours, monsieur, vostre, etc. LETTRE 144 A DUC D'ANGUIEN p446 He bon jour, mon compere le brochet, bon jour mon compere le brochet. Je m' estois tousjours bien douté que les eaux du Rhin ne vous arresteroient pas, et connoissant vostre force, et combien vous aymez à nager en grande eau, j' avois bien creu que celles-là ne vous feroient point de peur, et que vous les passeriez aussi glorieusement que vous avez achevé tant d' autres aventures ; je me réjouïs pourtant de ce que cela s' est fait plus heureusement encore que nous ne l' avions esperé, et que sans que vous ni les vostres y ayent perdu une seule écaille ; le seul bruit de vostre nom ait dissipé tout ce qui se devoit opposer à vous. p447 Quoy que vous ayez esté excellent, jusques icy, à toutes les sausses où l' on vous a mis, il faut avouër que la sausse d' Allemagne vous donne un grand goust, et que les lauriers qui y entrent, vous relevent merveilleusement. Les gens de l' empereur qui vous pensoient frire, et vous manger avec un grain de sel, en sont venus à bout comme j' ay le dos, et il y a du plaisir de voir que ceux qui se vantoient de défendre les bords du Rhin, ne sont pas à cette heure asseurez de ceux du Danube. Teste d' un poisson comme vous y allez ! Il n' y a point d' eau si trouble, si creuse, ni si rapide, où vous ne vous jettiez à corps perdu. En verité, mon compere, vous faites bien mentir le proverbe qui dit, jeune chair et vieux poisson ; car n' estant qu' un jeune brochet comme vous estes, vous avez une fermeté que les plus vieux esturgeons n' ont pas, et vous achevez des choses qu' ils n' oseroient avoir commencées. Aussi vous ne sçauriez vous imaginer jusques où s' estend vostre reputation, il n' y a point d' estangs, de fontaines, de ruisseaux, de rivieres, ni de mers, où vos victoires ne soient celebrées ; point d' eau dormante où l' on ne songe à vous, point d' eau bruyante où il ne soit bruit de vous, vostre nom penetre jusques au centre des mers, et vole sur la surface des eaux ; et l' ocean qui borne le monde, ne borne pas vostre gloire. L' autre jour que mon compere le turbot, et mon compere le grenaut, avec quelques autres poissons d' eau douce, souppions ensemble chez mon compere l' eperlan, on nous presenta, au second p448 un vieux saumon qui avoit fait deux fois le tour du monde, qui venoit fraischement des Indes Occidentales, et avoit esté pris comme espion en France, en suivant un batteau de sel. Il nous dit, qu' il n' y avoit point d' abysmes si profonds sous les eaux, où vous ne fussiez connû et redouté, et que les baleines de la mer Atlantique, suoient à grosse goutte, et estoient toutes en eau dés qu' elles vous entendoient seulement nommer. Il nous en eust dit davantage, mais il estoit au cour-boüillon, et cela estoit cause qu' il ne parloit qu' avec beaucoup de difficulté. Pareilles choses à peu prés, nous furent dites par une troupe de harans frais qui venoient de vers les parties de Norvege. Ceux-là nous asseurerent que la mer de ces païs-là s' estoit glacée cette année deux mois plustost que de coustume, par la peur que l' on y avoit euë, sur les nouvelles que quelques macreuses y avoient apportées que vous dressiez vos pas vers le nord, et nous dirent, que les gros poissons, lesquels, comme vous sçavez, mangent les petits, avoient peur que vous fissiez d' eux comme ils font des autres ; que la pluspart d' entre eux s' estoient retirez jusques sous l' ourse, jugeans que vous n' iriez pas là ; que les forts et les foibles, sont en allarme, et en trouble, et particulierement certaines anguilles de mer qui crient desja comme si vous les escorchiez, et font un bruit qui fait retentir tout le rivage. à dire le vray, mon compere, vous estes un terrible brochet, et n' en déplaise aux hippopotames, aux loups marins, ni aux p449 daufins mesmes, les plus grands et les plus considerables hostes de l' ocean, ne sont que de pauvres cancres au prix de vous, et si vous continuëz comme vous avez commencé, vous avallerez la mer et les poissons. Cependant vostre gloire se trouvant à un point qu' il est asseuré qu' elle ne peut aller plus loin, ni plus haut ; il est, ce me semble, bien à propos, qu' apres tant de fatigues, vous veniez vous rafraichir dans l' eau de la Seine ; et vous recréer joyeusement avec beaucoup de jolies tanches, de belles perches, et d' honnestes truittes, qui vous attendent icy avec impatience. Quelque grande pourtant que soit la passion qu' elles ont de vous voir, elle n' esgale pas la mienne, ni le desir que j' ay de vous pouvoir témoigner combien je suis, vostre tres-humble et tres-obeïssante servante, et commere, la carpe. LETTRE 145 A MARQUIS DE PISANY p450 Monsieur, à ce que j' ay appris, on auroit grand tort, si on vous reprochoit que vous avez gardé le mulet au camp de Thionville ; au diable le mulet que vous y avez gardé. On m' a dit aussi, que considerant que plusieurs armées se sont autrefois perduës par leur bagage, vous-vous estes défait de tout le vostre : et qu' ayant leu souvent dans les histoires romaines, (voila ce que c' est que de tant lire) que les plus grands exploits que leur cavalerie ait faits autrefois, elle les a faits ayant mis pied à terre, et s' estant démontée volontairement dans le fort des combats les plus douteux ; vous-vous estes resolu d' éloigner tous vos chevaux, et que vous avez si bien fait, qu' il ne vous en est demeuré pas un seul. il va de son pied l' eminent personnage. peut-estre que vous en recevrez quelque incommodité : mais aussi, cela est, sans mentir, bien honnorable, p451 qu' aussi bien que Bias (Bias, vous le connoissez tant ! ) vous puissiez dire que vous avez avec vous tout ce qui est à vous. Non pas, à dire le vray, une quantité de hardes inutiles, ni un grand accompagnement de chevaux, ny une extréme abondance d' or et d' argent monnoyé : mais probité, generosité, magnanimité, fermeté dans les perils, opiniastreté dans les disputes, mépris des langues estrangeres, ignorance des faux dez, et une tranquillité inouïe dans la perte des biens faux et perissables. Qualitez, monsieur, qui vous sont propres et essencielles, et lesquelles ni le temps ni la fortune ne sçauroient separer de vous. Or, comme ainsi soit qu' Euripide, qui estoit, comme vous sçavez, ou comme vous ne sçavez pas, un des plus graves autheurs de la Grece ; écrive en l' une de ses tragedies, que l' argent fut un des maux qui sortit de la boiste de Pandore, et peut-estre le plus pernicieux : j' admire, comme une qualité divine, en vous l' incompatibilité que vous avez avec luy ; et il me semble que c' est une excellente marque d' une ame grande et extraordinaire, de ne pouvoir durer avec le corrupteur de la raison, l' empoisonneur des ames, et l' autheur de tant de desordres, d' injustices, et de violences. Mais je voudrois, monsieur, que vostre vertu ne fust pas tout à fait à un si haut point ; que vous-vous puissiez accommoder en quelque sorte avec cet ennemy du genre humain, et que vous fissiez quelque paix avecque luy, comme nous en faisons avecque le grand turc, pour des considerations politiques, p452 et pour la raison du commerce. Considerant donc qu' il est tres difficile de se passer de luy, et m' imaginant que comme je joüay pour vous à Narbonne, vous avez peut-estre joüé pour moy à Thionville, et que c' est en mon nom que vous avez massé les mulets ? Je vous envoye cent pistolles sur estant-moins de la perte que vous pouvez avoir faite pour moy, et afin qu' il n' en arrive pas de celles-cy comme des autres, je vous supplie de n' en pas soüiller vos mains, et de les mettre entre celles de françois, pour la consolation duquel je les envoye principalement. LETTRE 146 A MGR D'AVAUX 1643 p453 Monseigneur, vous seriez ravy d' estre party d' icy, si vous sçaviez combien vous y estes regretté. Il y a, sans mentir, moins de plaisir d' estre à Paris, que d' y estre desiré comme vous estes, et quand vous l' aymeriez autant que vous avez fait autrefois, les plaintes que tant d' honnestes gens y font pour vous, devroient faire que vous fussiez bien-aise de n' y estre pas. Quand je jette les yeux sur vostre vie, monseigneur, il me semble que cét homme du temps passé, que son bon-heur fit surnommer preneur de villes , ne meritoit pas ce tiltre avec plus de raison que vous le meritez : car s' il est vray qu' il n' y a pas de meilleur moyen de s' en faire maistre, que de prendre le coeur des citoyens, il n' y eut jamais au monde un poliorcetes comme vous ; et l' on peut mettre Hambourg, Coppenhagen, Stocolm, Paris, Venise, et Rome au nombre de vos conquestes. Vous ne sçauriez croire le déplaisir qu' a icy causé vostre esloignement. Pour moy, monseigneur, je vous jure que j' en suis au desespoir, et que p454 rien ne m' en peut consoler. à dire le vray, en quelle autre personne sçaurois je rencontrer tant d' esprit, tant de sçavoir, et tant de vertu ? Où pourrois-je trouver au monde des entretiens si doux, des conversations si utiles, et des potages si bien conditionnez ? Depuis que vous estes hors d' icy, je n' ay point trouvé de viande qui ne fust trop salée, ni d' homme qui ne le fust trop peu. De ce sel d' attique, dont j' ay mangé plus d' un minot avecque vous, et qui comme dit Quintilien, (...). Sans mentir, monseigneur, ce fut un grand mal-heur pour moy, lors que je vous rencontray icy plus habile, plus sçavant et plus honneste homme que jamais ; et en puissance et en volonté de me faire du bien et de l' honneur. J' achette maintenant bien cher les quatre mille livres de rente que vous m' avez donnez : et si vous estes-long-temps dehors, vostre absence me fera plus de mal, que vostre presence ne m' a fait de bien. Mais j' abuse un peu trop de vostre bonté, de vous entretenir si long-temps. Il faut pourtant que je vous die, devant que de finir, que la reyne receut admirablement bien vostre cabinet, et le trouva comme il est ; et me commanda de vous en remercier de sa part. p455 Les quatre ou cinq jours d' apres, pas une princesse ny duchesse ne fut chez elle, à qui elle ne le fist voir. Particulierement, elle le montra à madame la princesse, à qui elle dit mille biens de vous. Il est bien juste, monseigneur, que je vous die, à vous qui avez commencé ma fortune, et qui m' avez mis en bon-heur, qu' il a plû à la reyne me donner la pension de mille escus qu' elle m' avoit promise dés que vous estiez icy ; et qu' elle l' a fait mettre sur l' abbaïe de Conches, dont elle a admis la resignation, que l' abbé en a faite en faveur d' un des enfans de Monsieur De Maisons. Je suis, monseigneur, vostre, etc. De Paris le 13 Decembre 1643. LETTRE 147 A M. COSTART p456 Monsieur, ce n' est pas que je trouve mauvais que vous soyez aussi paresseux que moy ; mais pource que vous ne l' avez pas accoustumé, et qu' il y a long-temps que je n' ay receu de vos lettres, j' ay peur que vous n' ayez pas eu la derniere que je vous ay escrite, dans laquelle je vous répondois à tous vos mots de Poitou, et vous disois mon avis sur les passages de Saluste et d' Ausone. Si vous voulez doresnavant autant de temps pour faire vos responses que j' ay accoustumé d' en prendre, je n' ay rien à dire contre cela ; neantmoins, il me semble qu' il n' est pas juste qu' il y ait une mesme regle pour vous et pour moy, et nous ne sommes, (...). L' autre jour je dis à Monsieur De Chavigny le passage de Terence, hem alterum, et que vous me l' aviez proposé, et l' explication que vous y donniez, et que pour moy je n' y en trouvois pas. Le lendemain il me dit qu' il croyoit qu' il y falloit mettre un interrogant, ex homine hunc natum dicas ? croiriez vous que celuy-là soit né d' un homme, ne prendriez vous pas ce brutal-là pour une beste ? Pour moy, cela ne me déplaist p457 pas, et je doute seulement si un homme qui parle tout seul peut user d' interrogant, comme s' il parloit à une troisiesme personne. Mandez moy, s' il vous plaist, vostre advis là dessus, car je luy ay dit que je vous escrirois le sien, et nous attendons vostre réponse. Consultez aussi Monsieur De Balzac sur cela ; je monstreray à Monsieur De Chavigny vostre réponse, et la sienne, si vous me l' envoyez. Je luy dis l' autre jour les vers que Monsieur De Balzac a faits pour Monsieur Guyet, il les trouva admirablement beaux, et me parla de luy avec une estime tres-haute, et une affection extréme, me loüant son esprit, son humeur, ses ouvrages, ses potages (car il dit aussi qu' il en a mangé) comme j' ay accoustumé de les loüer moy-mesme, et d' aussi bon coeur. C' est en verité, un homme de tres rare esprit, et qui ayme passionnément tous ceux qui en ont, et peut-estre qu' il témoignera à nostre amy qu' il se souvient de luy, lors qu' il s' y attend le moins. Adieu, monsieur, je suis, vostre, etc. à Paris ce 22 Novembre. LETTRE 148 A M. DE CHAVEROCHE p458 Monsieur, sçachant combien vous aymez les procez, et combien vous m' aymez aussi, je crois que je vous feray une priere qui ne vous sera pas desagreable, en vous suppliant de tout mon coeur de vouloir prendre la peine de nous instruire de l' affaire de ma soeur, de l' aider de vostre conseil, et de l' assister de vostre credit ; je vous l' addresse comme à un des hommes du monde en qui je me confie le plus, et qui la peut le mieux conseiller en cette occasion. Je crois que Mademoiselle De Ramboüillet ne vous refusera pas de solliciter pour vous et pour elle (car je fais desja vostre affaire de la sienne) et si vous la prenez à coeur comme je l' espere, je ne doute pas qu' elle n' en ait toute l' issuë qu' elle peut desirer. En récompense, je vous promets que de ma vie je ne vous appelleray pourceau , et que je vous donneray la premiere chapelle qui sera à ma nomination. Car de vous dire que cette obligation augmentera la passion que j' ay de vous servir, ce seroit vous p459 tromper, puis qu' il est vray qu' il y a desja long-temps que je suis autant qu' il se peut, encore une fois, monsieur, je vous supplie tres-humblement de faire rage. Monsieur, vostre, etc. LETTRE 149 A MARQUISE DE VARDES p460 Madame, en verité l' on est bien empesché, comme vous pouvez voir icy, et l' on ne sçait pas où commencer à se remettre à son devoir, quand on a failly si long-temps, et mesmement contre une personne à qui on a de si estroites obligations que je vous en ay, et à laquelle on doit tant de respect, de soin et d' affection. Il y a beaucoup de mois que je travaille pour trouver une excuse à ma faute, et que je tasche à vous faire une belle lettre, dans laquelle je vous prouve par vingt ou trente raisons que je n' ay point failly. Mais je vous avouë, que je n' en ay encore pû trouver pas une : je crois mesme que toute l' eloquence et tous les esprits de nostre academie n' en pourroient venir à bout, et c' est tout ce que pourroit faire le vostre, et celuy de monsieur le marquis ensemble. Aussi, madame, c' est à vous deux que je m' addresse, pour vous supplier de me mander franchement ce que peut dire un homme qui est en ma place. Ma foy, je croy que vous y seriez empeschez, aussi bien que moy. Mais si vous n' avez pas assez d' invention pour couvrir ma p461 faute, ayez au moins assez de bonté pour me la pardonner. Vous ne sçauriez l' un et l' autre mieux verifier par aucune autre chose ce que je dis icy de vous tous les jours, qu' il n' y a point sous le ciel deux autres personnes, si bonnes, si sociables, si genereuses. Je vous supplie, pourtant, de croire, qu' il y a fort long-temps que le repentir de mon crime me presse, et que je ne cherche que les moyens d' en sortir. De sorte qu' à le bien prendre, je ne suis veritablement coupable que du premier mois ; car tout le reste du temps, c' est la honte qui m' a retenu, et la confusion où doit estre tout homme d' honneur, d' avoir si vilainement failly. Que si tout cecy ne vous adoucit point, je sçay, madame, un autre moyen de vous satisfaire, c' est que dans trois jours je m' iray mettre entre vos mains, pieds et poings liez, afin que vous me le fassiez comparoir aussi cherement que je l' ay deservy, et que vous donniez en moy un exemple qui fasse à l' avenir trembler tous les ingrats ; car enfin, madame, je ne veux pas vivre plus long temps dans vostre mauvaise grace, et il n' y a point de peril, où je ne me jette pour vous monstrer que je suis, vostre, etc. LETTRE 150 A MARQUISE DE RAMB. p462 Madame, j' avois raison de m' opiniastrer à mon chemin de Valenton ; cét autre si droit par lequel on m' asseuroit que je ne me pourrois perdre quand je le voudrois, je m' y perdis hier trois fois en ne le voulant pas. Comme je fus aux murailles de Brevane, au lieu de prendre à droit je pris à gauche, et je m' en allay droit comme un jonc à un village qui estoit à deux grandes lieuës hors de mon chemin. Je ne sçaurois pas dire comme cela se fit ; mais j' avois estrangement dans l' imagination Mademoiselle D' Angennes, et Mademoiselle De Sainct Megrin, et je les voyois comme deux ardens qui marchoient tousjours devant moy ; et qui m' éclairoient en me perdant. Je vous supplie pourtant, madame, de ne leur en point faire de reprimandes : car j' aurois peur qu' elles ne me fissent pis une autrefois, et mon dessein est de n' avoir rien à déméler avec cette sorte de personnes-là, et de souffrir toutes choses, plûtost que d' estre mal avec elles. Tant y-a que je suis icy arrivé aussi seurement que si j' eusse eu vostre laquais avec moy. Je n' ay point trouvé de p463 loups en chemin ny aucun des hazards que vous craignez pour moy : et je n' ay couru de fortune que par les personnes que j' ay laissées aupres de vous. Je vous asseure, madame, que ce jour-cy ne se passera pas, sans que je souhaite beaucoup de fois de voir le cheval griffon et vous, d' estre et de la promenade que vous ferez, je suis, vostre, etc. LETTRE 151 A MLLE DE RAMBOÜILLET p464 Mademoiselle, sans mentir on n' est jamais en repos quand on ayme quelque chose autant que je vous ayme ; j' avois tousjours fort aprehendé vostre voyage, mais je croyois qu' il ne m' en arriveroit point d' autre mal que le plus grand ennuy du monde, et comme j' estois desja assez affligé de n' avoir pas l' honneur de vous voir, la nouvelle qui nous est icy venuë de Merlou, m' a mis en une bien plus grande peine. Quand cét accident ne feroit point d' autre mal que d' avoir separé une si belle compagnie, c' en seroit desja un assez grand, et duquel j' aurois assez de peine à me consoler. Il me semble qu' il y a long temps que la petite verolle n' a rien fait de si insolent que cela, et que comme elle n' a osé faire de mal au visage de madame, elle ne devoit pas non plus toucher à ses plaisirs ny à ses divertissemens. Je me consolois des ennuis que j' avois icy, par les joyes que je sçavois que vous aviez de delà, et je n' osois estre tout à fait triste, en un temps où l' on me disoit que vous dansiez tous les jours. à cette heure, p465 il ne me reste pas une pensée qui me puisse plaire, et je vous asseure que Mesdemoiselles Du Vigean ne se sont jamais tant ennuyées dans leur grenier, ni ailleurs, que je m' ennuye dans Paris. Mais voyez, je vous supplie, mademoiselle, jusques où me porte mon desespoir, je me resolus de m' en aller à cheval en trois jours à Blois, et cela c' est presque comme si je m' allois jetter la teste la premiere dans la riviere. Je ne sçay si j' en reviendray ; en tout cas, faites-moy tousjours l' honneur de m' aymer, mort ou vif, et souvenez-vous que je fus, ou que je suis, vostre, etc. LETTRE 152 A MLLE DE RAMBOÜILLET p466 Mademoiselle, vous estes admirable de vous plaindre de la solitude, apres avoir emmené avecque vous tout ce qu' il y avoit de plus beau et de meilleur dans Paris ; et de vouloir que nous vous consolions quand vous nous avez osté toute sorte de consolation. Si j' estois aupres de la belle princesse avec qui vous estes, je vous envoyerois les lettres que vous me demandez, et de ses moindres paroles, ou de ses plus petites actions je dissiperois les plus grandes melancolies. Si vous-vous divertissez avec elle aussi mal que vous dites, il faut que l' accident qui est arrivé à Merlou, l' ait renduë toute une autre personne qu' elle n' estoit, et qu' elle soit bien plus changée de la petite verole de madame sa belle-soeur, qu' elle ne l' a esté de la sienne. Cependant, mademoiselle, je vous donne advis que toutes les maisons de Paris sont à cette heure des maisons des champs, aussi bien que la vostre ; et en verité, il y en a beaucoup où il n' y a pas si bonne compagnie. Toutesfois, si une personne qui s' ennuye avec Mademoiselle De Bourbon, se peut divertir de sçavoir des nouvelles de M De La G je vous en diray tant que vous voudrez, car il n' y a plus p467 quasi qu' elle que je connoisse icy, et je vous rempliray deux grandes feüilles de papier des bonnes choses que je luy ay ouy dire. C' est, sans mentir, une jolie dame, et en verité une des plus charmantes et des plus agreables qui soit à cette heure icy. Jugez, mademoiselle, si je puis estre fort divertissant, en un temps où je suis si mal diverty, et si vous ne devez pas trouver bon que je m' en aille à Blois, le plus viste que je pourray, et que je ne vous die autre chose, sinon que je suis, vostre, etc. LETTRE 153 A M. DE B. M. DE B. p468 Madame, et mesdemoiselles, sans mentir, vous estes bien cruelles d' estre venuës troubler mon repos si à contre-temps, et il faut que vous soyez bien destinées à me tourmenter, puisque les graces mesmes que vous me voulez faire, me nuisent, et qu' il ne me vient jamais de bien de vous, qu' afin que j' en aye apres plus de mal. Il n' y a pas fort long-temps que j' eusse donné toutes choses pour recevoir une lettre comme celle que l' on me vient d' apporter, et elle est venuë en une saison, qu' il n' y a rien que je ne donnasse pour ne l' avoir point receuë. J' ay regret, madame, d' estre contraint de respondre ainsi à l' honneur qu' il vous a pleu de me faire : mais les demoiselles qui sont avecque vous, sont si presomptueuses, que je sçay que si je mets icy des douceurs, elles les prendront toutes pour elles ; et la compagnie à laquelle vous vous estes jointe, m' oblige à vous parler plus rudement que je ne voudrois. Trouvez donc bon, s' il vous plaist, et elles aussi, que je vous die, que les mécontentemens que vous me laissastes en partant, avoient fait un si bon effet dans mon esprit, que, sans mentir, vous n' y estiez plus ; au moins p469 vous n' y faisiez plus les desordres que vous aviez accoustumé d' y faire. Je souffrois vostre éloignement, avec beaucoup de patience, et j' attendois vostre retour dans une parfaitte tranquillité ; je commençois à croire qu' il y avoit dans le monde quelques autres choses que vous, qui fussent aymables : il me sembloit que quand vous seriez revenuës, je serois bien trois ou quatre mois sans vous voir et sans en mourir, et pour vous dire le vray, je vous haïssois un peu plus que je ne vous aymois. Comme je me resjouïssois d' un si grand amendement, vostre lettre est venuë renverser en un moment tout ce que ma raison avoit fait en beaucoup de temps, et avec beaucoup de peine. Vous avez, comme par un effet de magie, changé mon esprit avec un certain nombre de paroles, et le caractere tout seul des choses que vous avez escrites, m' a rendu tout autre que je n' estois. Je m' estonnerois davantage de cette merveille, si je ne sçavois que des personnes où il y en a tant, en peuvent bien faire quelques unes : et si je n' avois connu par d' autres experiences que dans tout ce qui vient de vostre part, il y a certains poisons, et je ne sçay quels enchantemens secrets dont on ne peut se garder. Cependant, il est vray qu' il ne me pouvoit rien arriver de plus dangereux que cette demy-faveur que vous m' avez faite ; qui a assez de force pour m' oster de colere, et qui n' en a pas assez pour me rendre content. De sorte qu' en l' estat où je suis, je ne vois pas quel party je dois prendre, et ne puis avoir ni la satisfaction de p470 vous haïr comme je devrois, ni le plaisir de vous aymer comme je voudrois. Dans cét embarras où se trouve mon esprit, je ne vous puis pas bien déméler ses sentimens, ni juger dequel costé il se tournera ; ce que je vous puis dire, c' est qu' il me semble que j' ay assez d' envie de vous revoir, et que je crains que je ne sois assez foible pour retomber entre vos mains. Si cela arrive, traittez-moy mieux que vous n' avez fait ; car, enfin, tant de dépits font un mauvais effet à la longue ; et sans mentir, ce seroit dommage que je ne fusse pas avec la mesme passion, et le mesme respect que par le passé, madame, et mes demoiselles, vostre, etc. LETTRE 154 A MME L'ABESSE p471 Madame, j' estois desja si fort à vous que je pensois que vous deviez croire qu' il n' estoit pas besoin que vous me gagnassiez par des presens, ni que vous fissiez dessein de me prendre comme un rat, avec un chat. Neantmoins, j' avouë que vostre liberalité n' a pas laissé de produire en moy quelque nouvelle affection, et s' il y avoit encore quelque chose dans mon esprit qui ne fut pas à vous, le chat que vous m' avez envoyé a achevé de le prendre, et vous l' a gagné entierement. C' est, sans mentir, le plus beau et le plus agreable qui fut jamais : les plus beaux chats d' Espagne ne sont que des chats brûlez au prix de luy ; et Rominagrobis mesme (vous sçavez bien, madame, que Rominagrobis est prince des chats) ne sçauroit avoir meilleure mine, et ne sentiroit pas mieux son bien. J' y trouve seulement à dire, qu' il est de tres-difficile garde, et que pour un chat nourry en religion, il est fort mal disposé à garder la closture. Il ne voit point de p472 fenestre ouverte, qu' il ne s' y veüille jetter ; il auroit desja vingt fois sauté les murailles si on l' avoit laissé faire, et il n' y a point de chat seculier qui soit plus libertin ni plus volontaire que luy. J' espere pourtant que je l' arresteray par le bon traittement que je luy fais ; je ne le nourris que de fromages et de biscuits. Peut-estre, madame, qu' il n' estoit pas si bien traitté chez-vous, car je pense que les dames de ne laissent pas aller les chats aux fromages, et que l' austerité du convent ne permet pas que l' on leur fasse si bonne chere. Il commence desja à s' apprivoiser ; il me pensa hier emporter une main en se joüant. C' est, sans mentir, la plus jolie beste du monde ; il n' y a personne en mon logis qui ne porte de ses marques. Mais quelque aymable qu' il soit de sa personne, ce sera tousjours en vostre consideration que j' en feray cas, et je l' aymeray tant, pour l' amour de vous, que j' espere que je feray changer le proverbe, et que l' on dira d' oresnavant, qui m' ayme, ayme mon chat. Si apres ce present, vous me donnez encore le corbeau que vous m' avez promis, et si vous voulez m' envoyer un de ces jours Poncette dans un panier, vous vous pourrez vanter de m' avoir donné toutes les bestes que j' ayme, et de m' avoir obligé de tout point, d' estre toute ma vie, vostre, etc. LETTRE 155 A M. DE MAUVOY p473 Monsieur, voicy le premier hommage que je vous rends de la terre que je tiens de vous, et je voudrois bien, en vous le rendant, vous pouvoir témoigner combien je me sens redevable aux soins et à l' affection avec laquelle il vous a pleu de m' obliger. Sans mentir, vous verifiez bien ce que l' on a accoustumé de dire, que tant vaut l' homme tant vaut sa terre. Vous avez si bien fait valloir celle que vous m' avez donnée, et vous me l' avez envoyée avec tant de fleurs, et des paroles si obligeantes, que vous l' avez renduë précieuse : et que vous avez trouvé moyen de me faire un grand present, en me donnant peu de chose. Cependant, monsieur, moy qui n' avois pû de ma vie avoir un pouce de terre, je ne vous suis pas peu obligé de ce que par vostre moyen j' ay commencé à en avoir quelqu' une, et que vous avez rompu le premier, le mauvais destin qui sembloit vouloir que je n' en eusse jamais. Ce que je vous puis dire, c' est que celle que p474 vous avez mise entre mes mains, ne sera pas ingrate ; elle a desja produit en moy toute la reconnoissance qui est deuë à une civilité si accomplie que la vostre, et cette obligation a adjousté quelque chose à la passion avec laquelle j' estois desja, vostre, etc. LETTRE 156 A MARQUISE DE RAMB. p475 Madame, c' est une chose merveilleuse, qu' ayant tant de qualitez qui vous devroient faire mépriser tout le monde, vous soyez la plus civile personne qui y soit, et que vous ayez autant de bonté pour moy, que si vous voyez dans mon coeur toutes les pensées que j' ay de vous honorer, et de vous servir. Je vous asseure, madame, que vostre nom y est escrit d' une sorte qu' il ne s' y effacera jamais, et quelque esloignée que vous soyez du monde, rien n' est à present en ma memoire que vous. Je serois au desespoir, madame, de ne vous pouvoir representer avec quelle joye et quel respect j' ay receu l' honneur qu' il vous a pleu de me faire, si je ne croyois qu' un esprit aussi extraordinaire que le vostre, peut deviner ce que je pense. Figurez-vous donc, s' il vous plaist, madame, tout le ressentiment que peut avoir le plus reconnoissant homme du monde, et qui a le plus d' inclination à vous honorer. Ce sera à peu prés ce que je sens, et une partie de la passion, avecque laquelle je suis. Vostre, etc. LETTRE 157 A COMTE D'ALAIS p476 Monseigneur, si vostre affliction est une affliction publique, et si elle touche generalement tout ce qu' il y a d' honnestes gens en France, je pense que vous ne doutez pas que je ne la ressente extrémement ; moy que vos bontez ont obligé plus que personne, à prendre part à tout ce qui vous regarde. Je sçay, monseigneur, combien constamment vous la souffrirez : mais cela ne diminuë en rien mon déplaisir, et ce qui m' en devroit consoler, m' afflige davantage. Plus je considere avec quelle force, quelle constance, et quelle grandeur d' ame, vous porterez ce coup de la fortune, plus j' ay de regret que nous ayons perdu un prince, en qui vray-semblablement toutes ces qualitez-là devoient revivre, et en la personne duquel j' esperois que nous reverrions un jour les vertus que je crains que nous ne trouverons plus desormais qu' en vous. Je souhaite, monseigneur, que nous les y puissions voir long-temps ; que la fortune, qui a si cruellement couppé cette branche, espargne au moins le tronc, p477 et qu' elle respecte une teste aussi chere et aussi precieuse que la vostre. C' est, je vous asseure, autant pour la France que je fais ce souhait-là, que pour moy, qui suis avec toute sorte de respect et de passion, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 158 A MARESCHAL DE GRAMM. p478 Monseigneur, il est arrivé une chose estrange sur le sujet de vostre affliction ; qu' estant l' homme du monde qui avez d' aussi veritables amis, je n' en ay veu pas un qui vous ait plaint, et que tout ce qu' il y a d' honnestes gens en France, ayant pris tant de part dans la gloire que vous venez d' aquerir, il n' y ait personne qui en ait pris dans vostre mauvaise fortune. Je ne sçay pas quelle raison ils donneront pour cela, ni quelle excuse ils pourront alleguer de ne vous pas plaindre. Pour moy, monseigneur, qui vous connois jusques dans l' ame, et qui sçay combien exactement vous-vous acquittez de tous les devoirs de toutes sortes d' amitiez ; je suis asseuré que vous avez receu un extréme déplaisir, et sçachant combien vous estes bon frere, bon parent, et bon amy, je ne doute point que vous ne soyez aussi bon fils ; et qu' ayant perdu un pere qui a esté regretté, mesme de tous ceux qui ne le connoissoient pas, vous n' ayez esté touché d' une tres-sensible affliction. p479 Cela est d' autant plus à louër en vous, que les hommes d' aujourd' huy sont tres-esloignez d' avoir de pareils ressentimens. Cette tendresse d' ame n' est pas moins estimable, que la fermeté que vous venez de monstrer dans les plus extrémes perils, et qu' en un siecle où les exemples de bon naturel sont si rares, vous soyez affligé d' une perte qui vous rend un des plus riches hommes de France. Cela, sans mentir, est admirable, et au dessus de tous vos exploits. Mais comme il peut y avoir de l' excez dans les meilleures choses, vostre douleur qui a esté juste jusqu' à cette heure, ne le seroit plus, si elle duroit davantage. Il y auroit de la messéance qu' un homme que la France tient pour un de ses heros, s' affligeast comme les autres hommes, et vous tesmoigneriez de ne pas faire assez de cas de la vertu et de la gloire, si vous pouviez avoir une longue tristesse, en un temps où vous faites de si glorieuses actions, et où vous recevez des applaudissemens de tout le monde. Je vous ay oüy louër tout haut avecque beaucoup d' affection par la reine ; j' ay veu faire la mesme chose à un homme qui a quelque credit aupres d' elle ; vostre reputation augmente tous les jours, et vostre bien ne diminuë pas. Car on dit qu' en argent et poulaille, vous aurez d' oresnavant quelque chose d' assez considerable. Si parmy tout cela, vous ne pouviez vous consoler, je connois un de mes amis qui auroit plus de raison que jamais de s' escrier, quelle... à dire le vray, monseigneur, il y auroit du trop, et j' y trouverois quelque chose à redire, p481 moy, qui d' ailleurs, ne sçaurois rien desaprouver de ce que vous faites, et qui suis passionnément, et aveuglement, vostre, etc. LETTRE 159 MLLE RAMBOÜILLET 1644 Mademoiselle, je ne sçavois gueres ce que je faisois, quand apres avoir eu la force de gronder si long-temps, je m' accommoday avec vous la veille de vostre départ : et cela me fait bien voir ce que vous m' avez dit beaucoup de fois que je n' ay gueres de jugement. Vous ne sçauriez croire combien cette paix-là me couste de trouble et de desordre, et quel bien me seroit, que d' estre encore mal avecque vous. Jamais absence ne m' a paru si longue que celle-cy qui ne fait que commencer. Je sens à cette heure toutes les choses que je vous escrivois autrefois, et il me semble que Paris et la France, et tout le monde, sont allez à Roüen avec vous. Considerez, je vous supplie, mademoiselle, vous qui vous estes mocquée de moy toutes les fois que je vous ay dit que rien ne m' estoit si contraire que de veiller, combien d' inquietudes, de déplaisirs, et de peines j' aurois evitées, si le vendredy septiesme d' avril, je me fusse couché à minuit, et combien je devrois souhaitter d' avoir esté bien endormy les deux dernieres heures que j' ay passées avecque vous. C' est, p482 sans mentir, une bizarre destinée, que celle qui veut, que ni loin ni prés de vous, je ne sois jamais en repos, (...). Ayant pourtant essayé beaucoup de fois de l' un et de l' autre je trouve que la douleur de ne vous point voir, est la plus sensible de toutes, et que vous ne me faites jamais tant de mal, que lors que vous n' y estes pas. Ce 16 May 1644. LETTRE 160 MLLE RAMBOÜILLET 1644 p483 Mademoiselle, quand bien ce que vous dites seroit vray, que vous auriez acquis quelque bonté dans ce voyage ; ce seroit tousjours une méchanceté à vous, de me le faire sçavoir, et d' augmenter par là le déplaisir que j' ay d' estre loin de vous : car si je vous regrette méchante, quel ennuy aurois je de ne vous point voir si je vous croyois devenuë bonne ? Puisque c' est la seule qualité que j' aye jamais trouvée à desirer en vous. Aussi me garderay-je bien de me le laisser persuader, et la chose n' est pas si vray-semblable, que l' on la doive croire d' abord sur vostre parole. Le coup de griffe que vous me donnez en passant, me fait bien voir que vous n' avez pas perdu toute vostre fierté à Roüen, et qu' il vous reste encore quelqu' une de vos humeurs, puisque vous prenez plaisir à me tourmenter. à propos de cela, mademoiselle, j' ay bien du regret, sans mentir, que je n' ay esté à vostre entreveuë de vous et de la mer, pour voir quelle mine vous fistes, ce que vous jugeastes l' un de l' autre, et ce qui arriva le jour que les deux plus fieres choses du monde se trouverent p484 ensemble. Si la conformité doit faire naistre l' affection, vous devez estre en grande amitié toutes deux : car quand je considere ses calmes, ses bonaces, ses tempestes, et ses courroux ; ses bancs, ses escueils, et ses rochers ; les dommages et les utilitez qu' elle apporte au monde ; combien elle est admirable et incomprehensible ; belle à ceux qui la voyent, et terrible à ceux qui se mettent à sa mercy ; opiniastre, indomptable, amere, fiere et dépite : il me semble que vous-vous ressemblez comme deux gouttes d' eau, et que tout le bien et le mal que l' on peut dire d' elle, on le peut aussi dire de vous. Il y a cette difference, mademoiselle, que toute vaste et grande qu' elle est, elle a ses bornes, et vous n' en avez point, et tous ceux qui connoissent vostre esprit, avoüent, qu' il n' y a en vous ni fond ni rive. Et je vous supplie, de quel abysme avez-vous tiré ce deluge de lettres que vous avez envoyées icy ; toutes belles, toutes admirables ! Et telles que chacune d' elles meriteroit pour la faire, autant de temps qu' il y en a que vous estes absente. Quel autre esprit ne taritoit pas, et pourroit suffire à gagner tant de gens, à solliciter tant de juges, et escrire à tant de personnes ? La mer, en verité, vous a fait un bon tour, et c' est une marque de vostre bonne intelligence, de vous avoir envoyé si à point-nommé Madame De Guise à Rouën : et pour rendre ce roman plus celebre, la fortune a bien fait d' y faire intervenir une personne aussi considerable que vous. Ne semble-t-il p485 pas que toutes les aventures d' un païs attendent à y arriver au temps que vous y estes ? Il y a bien en cela quelque chose d' extraordinaire. Et je ne doute pas à cette heure, que quand vous mourrez, on ne mette vostre mort dans la gazette. Pour la gargoüille, mademoiselle, je vous avouë que je ne sçay ce que c' est. J' ay leu les relations de Fernand Mendez Pinto, et celles des espagnols, et des portugais, des Indes Occidentales et Orientales ; mais il ne me souvient pas d' y avoir jamais veu ce mot-là : je vous supplie tres-humblement de m' en informer. C' est dommage, sans mentir, que vous ne courez le monde, vous nous instruiriez tout autrement que ne font les autres voyageurs. Je voudrois bien avoir à vous mander des choses aussi agreables que celles que vous nous escriviez : mais depuis que vous estes hors d' icy, Paris ne nous fournit plus tant de nouvelles que Rouën. Cela fait bien voir que tant vaut l' homme tant vaut sa terre. Madame vostre mere se porte bien, Monsieur A fait rage des pieds de derriere, à cette heure qu' il a ses coudées franches avec Monsieur De Saint Maigrin, du jour du départ de monsieur le duc. Il est devenu si beau, si brillant que c' est une merveille. Je vis hier monsieur vostre frere. Monsieur De Chastenay est icy depuis deux jours. Voila, ce me semble p486 tout ce que j' ay à vous dire. Je vous baise tres-humblement les mains, et suis avec plus de passion que vous ne sçauriez croire, mademoiselle, vostre, etc. à Paris le 30 May 1644. LETTRE 161 A M. DE CHANTELOU p487 Monsieur, je ne me puis resoudre d' envoyer ce laquais à Paris, sans vous remercier tres-humblement de l' honneur qu' il vous a pleu de me faire, quoy que je n' aye ni assez de temps, ni assez d' esprit pour respondre à une si agreable lettre que la vostre. Elle est si belle qu' elle m' auroit donné beaucoup de jalousie si elle avoit esté escrite par un autre. Mais vous aymant autant que moy-mesme, ou pour dire quelque chose de plus, autant que j' ayme Mademoiselle et autant que Mademoiselle vous ayme. Je suis bien aise de voir que vous escriviez comme vous parlez, comme vous chantez, comme vous dansez, comme vous voltigez, et comme vous faites toutes choses. Je trouve seulement à redire que vous ne m' ayez rien mandé de Mademoiselle De Chantelou, ni de Mademoiselle De Mommor. Pour un homme aussi judicieux que vous, c' est sans mentir p489 une faute assez grossiere : trouvez bon, monsieur, que je vous en parle ainsi franchement, et souffrez, s' il vous plaist, cette liberté d' une personne qui vous admire en tout le reste de ce que vous faites, et qui est passionnément, vostre, etc. LETTRE 162 A MGR D'AVAUX 1645 Monseigneur, quoy que je ne reçoive point de vos lettres, c' est assez que je reçoive de vos bien-faits, pour estre obligé à vous escrire : et il me semble que le moins que je puisse faire est de vous rendre des paroles pour de l' argent. S' il estoit à mon choix, je connois si bien le prix des choses, que j' aymerois mieux vous donner de l' argent pour avoir de vos paroles ; mais puis-que vous voulez qu' il soit autrement, je croy qu' il est mieux, pour vous et pour moy, qu' il soit ainsi, (...). Quand je vous auray rendu les tres-humbles graces que je vous dois, je crois, monseigneur, qu' il me restera peu de choses à vous dire : (...), et dans les soins et les chagrins où vous estes, je ne croy pas qu' il y ait lieu à cette sorte de lettres que j' avois accoustumé de vous escrire. Or de vous parler de vostre division, il me semble qu' il n' est pas non plus à propos. p490 Quand je sçauray que vous aurez plus de gayeté, que vous m' aurez mandé que l' orage est passé, que le temps est plus serein, et qu' il ne pleut pla, ple, pli, plo, plus, alors je retourneray à cette façon d' escrire que Ciceron appelle (...). Cependant, je vous diray une chose qui ne doit pas estre de mediocre consolation pour vous. C' est que dans les differens que vous avez eus avec hors quelques personnes qui ont attachement à luy, le reste du monde est de vostre party, et que cette estoile de bien-veillance qui vous a tousjours fait aymer par tout, vous donne encore en cette rencontre toute la cour et toute la ville. J' espere que par la presence de Monsieur De Longueville, toutes choses changeront en mieux à Munster. Au moins, la scene va changer, et il y va monter de nouveaux personnages, et assez beaux, (...). N' estoit que vous m' avez asseuré que je n' entens rien en astrologie, et que je ne connois point les astres, je vous ferois des predictions : car je voy une estoile cheveluë, qui promet beaucoup de choses, et qui doit causer de grands évenemens. Au moins, monseigneur, vous ne vous plaindrez plus de la Vestphalie, comme d' un païs barbare, et où les graces et les muses ne peuvent aller. N' est-ce pas à cette heure qu' il faut dire, (...) p491 que ce furtim est beau, si vous le considerez bien ! Mais comment vous accommodez-vous du pere De Chavaroche, n' est-ce pas un vray bon homme et bon religieux, de bonnes moeurs, de bon esprit, et de bon sens ? Il escrit icy des merveilles de vous avec des passions estranges, et le curé de Saint Nicolas ne vous ayme pas plus qu' il fait. Cependant, je louë Dieu, que parmy tant de sujets de déplaisir, vostre santé ne vous ayt pas abandonné, ni mesme (à ce que j' entens dire) tout à fait vostre bonne humeur. Je souhaite de tout mon coeur que l' une et l' autre augmente tous les jours, et que je puisse vous témoigner combien je suis, monseigneur, vostre, etc. à Paris le 1 Avril 1645. LETTRE 163 MAR. SCHOMBERG 1645 p492 Monseigneur, est-ce que vous aviez peur que ce que vous m' écririez sentist l' huyle, que vous m' aviez envoyé la vostre sans me faire l' honneur de m' écrire. Vostre lettre pourtant, qui m' est venuë depuis, a fait, je vous asseure, la meilleure partie de vostre present. Sans elle, (...), et vous m' eussiez pû envoyer tous les oliviers de Languedoc, que vous n' eussiez pas fait vostre paix avecque moy. S' il vous semble, monseigneur, que je sois trop interessé, au moins, vous ne trouverez pas que ce soit pour de petits interests, et si vous jugez bien de quel prix sont les choses que vous escrivez, il ne vous semblera pas estrange que je desire passionnément vos lettres, et que je ne m' en puisse passer. La derniere que j' ay receuë, m' a donné du repos, de la joye et de la santé. Tout cela m' avoit manqué depuis que vous estiez party d' icy : j' espere que vostre retour achevera de me remettre, et me rendra mon esprit et mes forces qui ne sçauroient revenir qu' avecque vous. En attendant que ce bon-heur m' arrive, je me desennuye en p493 parlant en tous lieux, en tout temps, et en toutes occasions de vous. En quels termes, monseigneur, je vous le laisse imaginer ; mais c' est tousjours devant des personnes qui sont ravies de m' entendre ; et qui vous pourront témoigner, si vous en doutiez, que dans ce grand nombre de gens qui prennent plaisir à dire du bien de vous, il n' y en a point qui le fasse de meilleur coeur que moy, ni qui soit plus passionnément, monseigneur, vostre, etc. à Paris le 7 D' Avril 1645. LETTRE 164 MAR. SCHOMBERG 1645 p494 Monseigneur, si vous eussiez esté icy, vous auriez retranché une partie de ces vers, et vous m' auriez fait corriger l' autre : aussi je ne vous les envoye, que pour vous faire voir combien je suis destitué de tout bon conseil, et mesme de tout bon esprit, quand je n' ay pas l' honneur d' estre aupres de vous. Jugez sur cela, je vous supplie, monseigneur, combien je souhaite vostre retour, moy qui ne prens pas trop de plaisir à estre sot, ni à le paroistre, et si je n' ay pas grand interest de desirer que vous ne demeuriez pas plus long-temps en Languedoc. Celles dont vous avez emporté le coeur, ne perdent pas tant que moy à vostre absence, et ne vous attendent pas avec plus d' impatience que je fais. Je connois pourtant une personne, qui en tous lieux, et en toutes rencontres, me fait voir des preuves merveilleuses d' une extréme amour pour vous. Mais, monseigneur, vous m' avez si bien déniaisé, et m' avez rendu si deffiant, que nonobstant p495 toutes ces belles apparences, je crois que je suis la personne du monde qui vous ayme le mieux, et (pour corriger cette liberté de parler) qui suis avec plus de respect et de zele, monseigneur, vostre, etc. à Paris le 27 Avril, 1645. LETTRE 165 A M. COSTART p496 (...). Je ne veux pas dire le reste pour l' amour de vous. Sans mentir, monsieur, j' aurois bien besoin de vostre secours à cette heure, et que vous fussiez icy pour me dire de temps en temps, hei noster, mais vous n' estes pas assez courageux pour me donner un conseil hardy, et il faut que je le prenne de moy-mesme. Pour vous en parler franchement, cette dame est trop colere, (...). Peut-estre ne sera-t-elle pas si cruelle à Paris qu' à elle est là plus considerable qu' icy, selon que je vous ay ouy dire. Au reste, jamais vous ne fistes mieux que de m' escrire au temps que vous avez fait, car si vous eussiez tardé seulement encore deux jours, j' allois estre tout aussi en colere contre vous que j' ay esté contre elle, et je me preparois à vous escrire des lettres de ce stile que vous sçavez. Encore, pour vous dire le vray, ne suis-je pas trop satisfait de celles que vous m' avez escrites ; p497 il ne s' en peut pas voir de plus courtes, ni de plus froides. Hors que vous m' avez asseuré que vous vous portiez bien, qu' y avez-vous mis que me pûst estre agreable ; (...) ? Ce qui m' en plaist, c' est que je juge que vous passez fort bien vostre temps, puis-qu' il vous en reste si peu pour moy : mais n' estes-vous pas le plus heureux homme du monde, que lors que vous l' esperiez le moins, la fortune vous ait esté donner trois semaines ou un mois (...). Adieu, monsieur, je vous asseure que je suis de tout mon coeur, et autant que vous le sçauriez desirer, vostre, etc. à Paris le 3 Avril. LETTRE 166 A MGR D'AVAUX p498 Monseigneur, vous ne sçauriez croire combien c' est une chose embarrassante, que d' avoir à écrire de temps en temps à une personne qui ne vous fait point de réponse : j' aymerois autant parler à un sourd, ou à une muraille ; encore, ce dit-on, les murailles ont des oreilles, et quand on ne me respond rien, il me semble qu' on ne m' a point entendu. Il y a plus de six semaines que je tasche à vous faire une lettre, sans en pouvoir venir à bout, et que je songe à vous escrire, (...). p499 Toutesfois, monseigneur, comme on dit que qui répond paye, je croy aussi que qui paye répond ; et que c' est à moy, de quelque façon que ce soit, à trouver moyen de vous entretenir, puisque je suis payé pour cela. Vous feriez pourtant une grande liberalité, vous qui aymez à en faire, si, au bien que vous m' avez desja fait, vous vouliez adjouster celuy de m' écrire quelquefois. Car je vous avouë qu' il n' y a que vous qui me puissiez donner de l' esprit, et il me semble que j' en manque plus que jamais depuis que je n' ay plus l' honneur de vous voir et de vous entendre. Que si vous pretendez que la dignité de plenipotentiaire vous dispense de répondre, Papinian avoit à sa charge toutes les affaires de l' empire romain, et je vous montreray en cent lieux dans de gros livres, (...). Les oracles mesmes, quand vous en seriez un, répondoient, et il n' est pas jusqu' aux choses inanimées, qui ne se mettent quelquefois en devoir de répondre, (...). Trois paroles que vous me direz, me donneront matiere de vous escrire plusieurs pages. Il ne vous faut point de temps pour cela, ou s' il en faut p500 quelqu' un, il ne faut que ce temps, et cét esprit, que vous employez les soirs à vous joüer avec vos gens. Pardonnez, monseigneur, à mon importunité ; car, pour vous dire le vray, j' ay un desir incroyable de sçavoir de vos nouvelles, et si vos lettres se pouvoient acheter à prix d' argent, il y auroit long-temps qu' il ne me resteroit plus rien de vos quatre mille francs, et que je vous aurois rendu tout ce que vous m' avez donné. Nous avons eu cette année une grande difficulté à estre payez, neantmoins, je l' ay esté. Selon que Monsieur De Bailleul me parle de temps en temps, il me semble qu' il attend quelque remerciment de vous. Je vous supplie tres-humblement, quand vous luy escrirez (aussi bien, peut-estre, vous ne sçavez quelquefois que luy dire) de luy en toucher quelque chose, et de luy témoigner qu' il vous a fait plaisir. Monsieur De sera bien-tost aupres de vous ; sa femme, qui est fort jolie et fort aymable, est extraordinairement aymée de la reyne. Faites, je vous supplie, qu' il die du bien de vous à son retour. Je suis en quartier de maistre d' hostel chez le roy, et pas trop mal chez la reyne. Mais je vous entretiens trop long-temps, et c' est un hazard, si vous avez le loisir d' en tant écouter. Je vous baise tres-humblement les mains, et suis, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 167 A M. D'EMERY p501 Monsieur, quand vous ne voudriez pas que je parlasse de vos autres lettres, vous me permettrez au moins de louër celle que vous avez écrite à Monsieur D' Arses sur mon sujet, et de vous dire, qu' il n' y a guere que vous en France qui en puissiez écrire une pareille. Particulierement l' endroit où vous dites, que pour accourcir mon affaire, vous voulez avancer vostre argent, me semble une des plus belles choses que j' aye jamais leuë, et quelque modeste que vous soyez, vous m' avouërez que c' est une noble façon de parler que d' offrir vingt-huit mille francs pour un de ses amis, et qu' il y a bien peu de gens qui se sçachent servir de ce stile-là, et qui se puissent exprimer de la sorte. Du moins, monsieur, je vous asseure qu' entre tant que nous sommes de beaux esprits dans l' academie, nous ne nous serions jamais avisez d' écrire ainsi, et que parmy tant de belles pensées que nous trouvons, il ne nous en vient point de pareilles à celle-là. C' en est à parler serieusement, une tres-belle et tres-haute. LETTRE 168 A DUC D'ANGUIEN p502 Monseigneur, si je n' ay pas esté si prompt à me resjouïr avecque vous d' un succez qui vous a cousté Monsieur Le Marquis De Pisany, je pense que vous ne le trouverez pas estrange, et que vostre altesse me pardonnera, si en cette occasion j' ay esté plustost sensible au déplaisir qu' à la joye. Je ne crois pas, monseigneur, moy qui mettrois volontiers ma vie pour vostre service, que ceux qui l' ont perduë en vous servant, l' ayent mal employée : mais je voudrois de bon coeur estre en leur place, pour ne me voir pas si mal-heureux, que d' estre obligé de pleurer dans une de vos victoires. Cependant, monseigneur, ayant receu une des plus rudes afflictions dont je pouvois estre touché, ce ne m' est pas une petite consolation que vous soyez sorty si heureusement et si glorieusement de tant de perils ; et que le ciel ait conservé une personne, en laquelle je puis mettre tout le respect et tout le zele, que je pourrois avoir voüé à toutes celles que je sçaurois jamais p503 perdre. Je prie Dieu, monseigneur, qu' il garde vostre vie plus soigneusement que vous ne ferez, et qu' il me donne le moyen de tesmoigner à V A combien, et avec quelle passion je suis, vostre, etc. LETTRE 169 A MARESCHAL DE GRAMM. p504 Monseigneur, dans l' affliction de la mort de Monsieur Le Marquis De Pisany, qui est la plus grande que j' aye euë de ma vie ; je ne laissay pas de sentir celle de vostre prison, et depuis, en un temps où je ne me croyois pas capable de joye, j' en ay receu de la nouvelle de vostre liberté. Encore, dans les desplaisirs où je suis, est-ce quelque consolation pour moy, de voir que toutes mes passions ne soient pas infortunées, et que la fortune ne m' oste pas generalement toutes les personnes qui me sont les plus cheres. Je ne connoistrois pas, monseigneur, une des meilleures qualitez qui soient en vous et combien, sur tous les hommes du monde, vous estes capable de la vraye et parfaite amitié, si je croyois que ce mal heur-là ne vous eust pas touché autant que moy. Et quoy que vous deviez estre endurcy, il y a long-temps, à cette sorte d' accidens, et accoustumé à perdre les amis que vous estimez le plus ; je suis asseuré que la perte de celuy-cy, vous a esté extraordinairement sensible, et que vous jugez bien que vous n' en avez jamais fait, que vous deussiez regretter p505 davantage. Pour moy, qui connoissois les plus secrets sentimens de son coeur, et qui sçais qu' il n' a jamais au monde rien tant aimé ny tant estimé que vous, je manquerois à ce que je dois à sa memoire ; et à l' intention que j' ay de suivre tousjours toutes les inclinations, et les volontez qu' il a euës ; si, en sa consideration, je ne m' efferçois de me donner à vous encore plus que jamais, et d' adjouster quelque chose à l' affection dont je vous ay honoré toute ma vie. Je ne croy pas, monseigneur, que ce soit une chose possible, mais il est de mon devoir de faire tout ce que je pourray pour cela, et de vous protester, que si la passion que j' ay pour vous, ne peut augmenter, au moins, elle ne diminuëra jamais, et que je seray tousjours également, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 170 A M. DE CHANTELOU p506 Monsieur, c' est en effet beaucoup d' affaires à la fois qu' une maistresse et un procés ; mais s' il vous eut pleu prendre le soin du procés, et me laisser la maistresse à servir, quoy que tous vos commandemens me soient infiniment agreables, je vous avouë que j' eusse reçeu celuy là plus volontiers. J' ay fait parler à vostre rapporteur, et il a promis qu' il ne rapporteroit point vostre affaire de ce parlement. Je pretens, monsieur, vous avoir donné en cela la plus grande marque que je vous sçaurois jamais rendre de mon obeïssance ; car desirant passionnément d' avoir l' honneur de vous revoir, et estant extrémement jaloux de la dame qui vous retient, vous ne pouviez rien desirer de moy où j' eusse tant de repugnance que d' ordonner que je vous procurasse moy-mesme les moyens d' estre plus long-temps esloigné d' ici, et de demeurer encore deux mois aupres d' elle. Vous ayant obeï en cela vous ne sçauriez jamais douter que je ne sois en toutes rencontres, monsieur, vostre, etc. Le 6 de juillet. LETTRE 171 A M. DE CHANTELOU p507 Monsieur, si j' ay tant differé à vous faire response, j' en ay une meilleure excuse que je ne voudrois ; la fiévre et la goutte m' ont tenu long-temps chacune à leur tour, et je n' en suis pas encore tout à fait dehors. Par là, monsieur, vous pouvez juger que vous choisissez les emplois qu' il me faut, bien mieux que je ne ferois moy-mesme ; car n' estant plus bon à rien, encore suis-je plus propre à solliciter un procez, qu' à solliciter une maistresse. Je souhaite que vous gagniez bien-tost l' un, et que vous ne perdiez jamais l' autre. Et suis de tout mon coeur, monsieur, vostre, etc. à Paris le 21 Aoust. LETTRE 172 M. CHANTELOU 1645 p508 Monsieur, moy qui vous donnerois ma vie, vous pouvez juger si je vous presterois volontiers mon nom. Et si je ne serois pas bien-aise de faire croire à Monsieur que j' ay une terre. Mais Monsieur m' a dit que vous luy aviez mandé vostre resolution trop tard, et que la maison que vous desiriez achepter est venduë. Je suis bien fasché, monsieur, que vos affaires vous arrestent-là, plus que vous ne pensiez, car en verité nous ne sçaurions nous passer plus long-temps de vous. Une de nos plus belles voisines en est malade, et moy je ne m' en porte pas trop bien. Vous devez ce me semble pour l' amour d' elle haster vostre retour, et pour l' amour de moy aussi qui suis, monsieur, vostre, etc. à Paris le 15 Octobre 1645. LETTRE 173 MAR. SCHOMBERG 1645 p509 Monseigneur, vous m' avez fait l' honneur de m' écrire de si obligeantes, et de si belles paroles, que je n' ay pû jusques à cette heure me resoudre à y respondre, de peur de me faire voir indigne de vos loüanges, ou de vous en donner qui ne fussent pas dignes de vous. Tout ce que je vous puis dire de vostre derniere lettre, c' est que si j' avois tant soit peu moins de passion pour vous, vous seriez l' homme du monde qui me feriez le plus de despit : mais je prens tant de part à tout ce qui vous regarde, que la vanité que vous m' ostez de mes lettres, je la reprens des vostres, et je me glorifie des choses que vous escrivez comme si c' estoit moy qui les avois faites. Au reste, monseigneur, quand vous doutez, si je me souviendray de cricore , ou si j' approuveray vos rouës , vous-vous deffiez trop de ma memoire, et de mon jugement. Sans mentir, le proverbe que toutes comparaisons sont odieuses, est bien faux en vous, il n' y a rien de si ingénieux ni de si agreable, que toutes celles que vous imaginez, et vous qui p510 en rencontrez sur toutes sortes de sujets, vous ne sçauriez rien trouver que vous puissiez comparer aux vostres. Mais comme les belles choses vous coustent peu, vous ne les sçauriez estimer ce qu' elles valent. Nous qui les faisons venir de loin, et qui ne les trouvons qu' avec beaucoup de travail, nous les sçaurions priser bien davantage, et nous-nous tiendrions riches des biens, dont vous ne faites pas de conte, et que vous estes prest de desavouër. En verité, ç' a esté une bonne fortune pour nous autres, qui faisons des beaux esprits, que le vostre ayt esté employé jusqu' à cette heure à commander des armées, et à conduire des provinces ; et que vostre naissance vous destine à une plus haute gloire, qu' à celle de bien escrire : vous nous auriez bien embarrassez, nous qui ne sçavons faire autre chose, et qui ne pouvons avoir de plus hautes visées. J' ay écouté avec estonnement, avec peur, et avec joye, ce que vous avez fait dans Montpellier ; il me sembloit que je voyois Rodomont au milieu de Paris : car il vous souvient bien, monseigneur, qu' il resista seul à tant de peuple, (...). Pour vous dire la verité, hors qu' il n' avoit pas les pieds si bien-faits que vous, je vous trouve assez de son air ; et quand vous avez l' espée à la main ; je crois que vous p511 luy ressemblez encore davantage. Mais, monseigneur, peut-estre qu' à l' heure que vous lisez cecy, vous avez encore quelque autre chose aussi importante à faire, et je vous arreste icy par une trop longue lettre. Je vous supplie tres-humblement de me faire l' honneur de me mander, si, enfin, l' affaire du Pont Saint Esprit, est achevée, ce qu' il faut que mon neveu fasse, quand il partira, où il ira, à qui il s' adressera. Doralice me cherche par tout, et m' envoye querir tous les jours pour me parler de vous. Je la nomme Doralice sans mauvais augure, et sans imaginer aucun Mandricard. Je suis, monseigneur, vostre, etc. à Paris le 5 D' Aoust, 1645. LETTRE 174 A DUC D'ANGUIEN p512 Monseigneur, lors que je croyois avoir la plus grand affliction du monde, et toute celle dont un esprit est capable, l' apprehension que j' ay euë pour vostre altesse, m' a fait voir que je pouvois estre plus malheureux que je ne le suis, et que quoy que j' eusse extrémement perdu, il me restoit encore infiniment à perdre. Je ne vous puis dire, monseigneur, quel trouble ce fut en mon ame, de penser le hazard où vous estiez, ny quel desordre et quelles tenebres je m' imaginois qui estoient prestes d' arriver dans le monde. J' avois bien tousjours quelque esperance que le ciel, qui donne beaucoup de signes de vouloir la prosperité de cét estat, ne vous osteroit pas si tost à la France ; et qu' il conserveroit une personne par qui il semble avoir destiné de faire encore beaucoup de miracles. Mais, monseigneur, cette malignité du destin, qui en veut aux hommes qui s' élevent au dessus de leur nature, et la necessité des choses humaines, de tomber quand elles sont en leur plus haut point, me donnerent beaucoup de sujet de crainte. Les courtes et precepitées p513 prosperitez de Gaston De Foix ; la mort du Duc De Veimar au milieu de ses triomphes ; et celle du roy de Suede, qui fut tué comme entre les bras de la gloire et de la fortune ; me revenoient à toute heure dans l' esprit, et ne presentoient à mon imagination que de funestes presages. Enfin, Dieu s' est contenté de menacer les hommes, et il ne semble leur avoir donné cette alarme, que pour leur faire mieux considerer quel present il leur a fait en vous, et combien vous estes important à la terre. La plus belle de vos victoires, ne vous a pas donné tant de joye, que vous en auriez de sçavoir l' estonnement où ont esté icy tous les esprits, à la nouvelle du peril où vous estiez, et avec combien de larmes, et de quels yeux vous avez esté pleuré. Je seray bien aise, monseigneur, que vous le sçachiez, afin que si vous ne pouvez rien apprehender pour vous, vous appreniez au moins à craindre pour la consideration des personnes qui vous ayment, et que vous deveniez meilleur ménager d' une vie qui est la vie de tant d' autres. Parmy tant de voeux qui ont esté faits pour elle, je vous supplie tres-humblement de croire qu' il n' y en a point eu de plus ardens que les miens, et que de tant d' hommes qui reverent vostre altesse, il n' y en a point qui soit plus que moy, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 175 A DUC DE TRIMOÜILLE p514 Monseigneur, vous ne vous contentez pas de me faire tousjours de nouveaux bien faits, c' est tousjours avec de nouvelles graces, et vous les accompagnez de circonstances si obligeantes, qu' il faut avouër qu' il n' y a que vous au monde qui le sçache faire de la sorte. Je vous rends, monseigneur, mille tres-humbles remercimens de toutes les bontez qu' il vous plaist avoir pour moy : je voudrois bien avecque la demission de mon neveu que je vous envoye, vous pouvoir envoyer un acte public de ma reconnoissance, par lequel je pusse tesmoigner à tout le monde et la grace que vous m' avez faite, et le ressentiment avec lequel je l' ay receuë. Mais cela ne se pouvant pas, je vous supplie tres-humblement, monseigneur, de vous contenter de l' asseurance que je vous donne icy que je seray toute ma vie à vous avecque toute la fidelité que je dois, et que rien ne sera jamais si avant dans mon coeur ny dans mon esprit, que la memoire de vos bien-faits. Quoy que je sçache, au reste, que le jugement que vous faites des vers que je vous ay envoyez est trop favorable p515 pour moy : je vous avouë que je ne me puis empescher d' en avoir beaucoup de vanité. Ce que vous me faites l' honneur de m' en mander, et ce qu' il vous a pleu escrire de moy à madame vostre femme, me touche plus sensiblement que je ne le vous sçaurois expliquer. à dire la verité, il n' y a rien de plus obligeant : je suis si peu interessé, que je prefere l' honneur de vostre approbation à tout le bien que vous m' avez fait, et à tout celuy que vous me sçauriez jamais faire. Cependant, vous me permettrez de vous dire, monseigneur, que les loüanges que vous me donnez sont telles, et escrites en tels termes, que j' aymerois mieux sçavoir loüer ainsi, que d' estre loüé de la sorte ; et que je serois plus glorieux de les avoir données que de les avoir receuës. Je tascheray à m' en rendre digne le plus qu' il me sera possible, et si je ne le puis d' autre sorte, je m' efforceray, au moins, de meriter l' honneur de vostre bien-veillance, par la fidelité parfaite, et le respect extréme avec lequel je seray toute ma vie, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 176 A MGR D'AVAUX p516 Monseigneur, y a-t-il rien de plus beau ny de plus grand que le commencement de vostre lettre ? En verité, il n' y a pas tant d' honneur à ne point faillir, qu' il y en a à s' accuser de la sorte ; et cette franchise d' avoüer en vous des deffauts que vous pourriez excuser, ne peut partir que d' un admirablement bon fonds, et d' une ame riche, liberale, et justement confiante. Je ne sçay si c' est qu' un si honneste exorde m' ait entierement gagné, mais je suis demeuré persuadé de tout ce que vous dites en suite, et j' ay releu vostre lettre trois fois avec grand plaisir. J' y ay remarqué une beauté, une netteté, et un agrément qui m' a fait ressouvenir de ce que dit Quintilien, (...). Mais, avec vostre permission, vous ne vous estes pas servy du mesme esprit pour m' accuser ; la derniere partie de vostre lettre est bien plus foible que l' autre, et au contraire de ce que dit Ciceron (...). Premierement, si c' est sans cause, et p517 sans mécontentement, que vous avez esté tant de mois sans me rien répondre, et que vous m' avez refusé un billet de trois lignes ; sans mentir, monseigneur, vous n' avez pas usé en cela de vostre bonté ordinaire, principalement en un temps où les choses que vous aviez faites pour moy vous obligeoient, ce me semble, à me traitter plus civilement ; de peur qu' il semblast que vous vous reposassiez trop sur le bien que vous m' aviez fait. Car, enfin, quoy que j' estime vos bien-faits, j' aime encore mieux vos caresses, et si l' on ne pouvoit estre de vos commis et de vos amis en mesme temps, je pense que vous me faites bien l' honneur de croire que je ne delibererois guere sur ce choix. Que si c' est à cause de quelque mauvaise satisfaction que vous aviez de moy, que vous estes demeuré dans un si long silence, j' ay encore plus de sujet de m' estonner que vous ayez gardé cela si long-temps sur vostre coeur contre moy, qui depuis mon enfance je vous ay tousjours aymé honoré, estimé si constamment, si parfaitement, si hautement, que nonobstant beaucoup de grandes et importantes amitiez que j' ay faites depuis, il n' y a eu pas un de mes amis qui n' ait jugé, et qui n' ait veu que de tous les hommes du monde, vous estiez celuy pour qui j' avois plus d' inclination, et aupres duquel j' aymerois mieux passer le reste de ma vie. Cependant, apres tout cela, et apres une amitié de vingt cinq ans, s' il court un bruit qui vous déplaise, vous jugez que p518 c' est moy qui en suis l' autheur, parce qu' il s' est trouvé conforme à l' interpretation que j' avois faite de vostre enigme. Et cela vous paroist plus vray-semblable, que non pas que tant de gens qui sont de delà, ou qui sont icy, et qui inventent tous les jours tant d' autres contes, ayent donné credit à celuy-là. Vostre lettre me sembloit extrémement jolie, ce zele que j' ay en toutes choses pour vous, fit que je la leus à deux de mes amis, et que je leur dis le sens que je donnois à la ligne que vous aviez laissée en blanc. Ny eux ny moy ne creusmes pas que cette explication vous fust desavantageuse, et ne le croyons pas encore. Mais il ne faut point vous le disputer davantage ; vous avez vostre honneur à garder, et je louë cette modestie, pourveu que vous ne me teniez pas capable d' une extravagance. Si vous ne faites cas de moy, monseigneur, qu' à cause que l' on dit que j' ay quelque sorte d' esprit, et que je sçay faire quelquefois une belle lettre, vous ne m' estimez que par la qualité que j' estime le moins. Ceux qui me connoissent icy me loüent d' avoir beaucoup d' amitié, de foy, de discretion, et de probité. Toutes lesquelles choses, si vous n' avez connuës en moy vous y en devez au moins avoir veu les semences dés ma premiere jeunesse. Enfin, j' ay beaucoup de raisons de me plaindre de ce que vous m' avez creu assez inconsideré pour avoir donné lieu à une médisance (puisque vous la nommez ainsi) et p519 de ce qu' ayant creu que je l' avois fait, vous ne me l' avez pas plustost pardonné. Car, sans mentir, vous ne m' aymez pas la moitié de ce que vous devez, si vous n' estes capable de m' en pardonner bien d' autres. Je vous supplie de me défendre mieux une autre fois devant vous mesme, et de me regarder comme une personne qui a pour vous une passion sans exemple, et qui est parfaitement, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 177 A MGR D'AVAUX p520 Monseigneur, quand j' aurois eu quelque colere contre vous, les premieres lignes de vostre lettre m' auroient appaisé, et m' auroient remis à la raison. Je suis si amoureux de tout ce que vous faites, et les choses que vous m' écrivez ont de si grands charmes pour moy, que quand je me plaindrois de vostre humeur, ou de vostre amitié, dés que je verrois quelque chose de vous, vostre esprit me regagneroit, et je serois contraint de revenir à vous, comme on l' est quelquefois d' aymer une maistresse cruelle. Il est vray, monseigneur, que lors que je vous fis toutes ces reproches, et que j' écrivis (...) (comme dit Ciceron en quelque lieu) j' estois extrémement irrité contre vous ; et sans mentir, quelque obligation que je vous aye, j' avois quelque droit de le faire, au moins (...). Et n' avois-je pas raison de trouver estrange, que vous, le meilleur, et le mieux faisant de tous les hommes, (...), me refusassiez cinq ou six lignes ? Et qu' estant liberal de toutes autres choses, vous fussiez seulement avare p521 de vos paroles ? Cependant, apres y avoir bien pensé, j' avouë que vous estes excusable d' en estre bon ménager, si vous sçavez, aussi bien que moy, ce qu' elles valent. Car, à qui s' y connoist bien, et qui sçait le vray prix des choses, y a-t-il rien de si beau, de si riche, et de si precieux ? Et vostre derniere lettre seule ne vaut-elle pas tout ce que vostre surintendance me sçauroit jamais donner ? L' elegance attique dont vous me parlez, fut-elle jamais plus pure à Athenes, ni l' urbanité plus agreable et mieux entenduë à Rome ? Que vous m' avez fait de plaisir, de m' alleguer cét endroit de l' Arioste, dont je ne m' estois pas souvenu il y avoit plus de vingt-ans. Et ce trait, (...), ne vaut-il pas tout seul un livre de belles lettres ? Avec quelle vigueur, au reste, quelle force, et quel esprit, soustenez-vous vostre paradoxe, et tous ceux de Ciceron ensemble, valent-ils le vostre ? Je ne laisse pas de demeurer dans ma premiere opinion, et de croire qu' un homme qui sçait escrire de si belles choses, a grand tort de ne point escrire à un autre qui les sçait si bien connoistre. Panurge dit en une pareille rencontre à Epistemon, qui avec de belles raisons, luy vouloit prouver une chose peu croyable, (...). J' avouë pourtant p522 que vos raisons m' ont esbranlé en quelque sorte ; mais, plus ce que vous escrivez est fort, et persuadant, et ingenieux, plus je trouve que je suis excusable, de vous avoir pressé de me faire l' honneur de m' escrire. Je sçay, monseigneur, que ce desir-là, quoy qu' accompagné peut-estre de trop d' ardeur, ne vous sçauroit déplaire ; et il est difficile que vous ayez mauvaise opinion d' un homme, que vous ne sçauriez contenter en luy donnant quatre mil livres de rente, et qui est tout prest de rompre avec vous, si vous ne luy envoyez de vos lettres. Il n' y a rien pour vous dire le vray, dont je me passasse plus volontiers, rien que je n' aymasse mieux qui me fust retranché, (...). J' en avois veu ces jours passez d' autres de vous : une à Monsieur , une à madame la princesse, et une à monsieur. Avec quelle force, quelle gentillesse, et quelle beauté ! Je suis au desespoir, de n' estre point à la source de toutes ces belles choses, de ne pouvoir estre aupres de vous, et de ne pouvoir ramasser ce que vous dites tous les jours. Vous en croirez ce qu' il vous plaira ; mais quelque bien qui me puisse arriver de vostre bonne fortune, je vous jure que je vous aymerois mieux cent fois marguillier à Sainct Nicolas, que surintendant et plenipotentiaire. Combien de fois m' arrive-t-il dans ces ruëlles dont vous me parlez, de dire en moy-mesme ; (...). p523 Car enfin quoy que vous disiez de la barbarie de ce pays-là, il n' y a point de pays barbare quand vous y estes. (...). Les plus beaux, les plus agreables, les plus delicieux fruits de la Grece et de l' Italie, vous les faites naistre (...). Mais pour parler de chose plus agreable, vostre lettre a mis de la division entre deux dames, sur l' explication de cét endroit, où vous me parlez des inspirations qui me viennent dans la ruëlle de madame la marquise. Madame De Ramboüillet, pretend que c' est pour elle, et Madame De Sablé luy dispute ; que vous avez d' obligation à cette derniere de ce qu' elle vous ayme, et de ce qu' elle vous hayt ; car l' un n' est pas moins obligeant que l' autre. C' est une chose merveilleuse de l' impression que vous faites dans l' esprit de toutes les personnes à qui vous voulez plaire, (...). Celle-cy est entierement irritée et revoltée contre vous, du peu de soin que vous avez eu d' elle, et ne se peut empescher de s' en plaindre en toute rencontre, p524 ni de vous loüer en mesme temps ; mais de quelle sorte louër ? (...). Je ne suis pas pourtant d' avis que vous luy escriviez pour vous racommoder ; car aussi bien vous retomberiez, sans doute, dans le silence qui vous est si cher ; mais mandez-moy, s' il vous plaist, quelque chose pour elle. Je vous demande aussi un mot de compliment pour Monsieur Tubeuf ; si vous voulez vous passer de l' un et de l' autre, je le veux bien. Je suis content de vostre derniere lettre, et ne vous demanderay rien de six mois, conservez moy seulement l' honneur de vostre souvenir, et me croyez tousjours, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 178 A DUC D'ANGUIEN p525 Monseigneur, vostre altesse n' a rien fait en toute cette campagne de si hardy que ce que je fais à cette heure ; car sçachant à quel point vous estes delicat, et combien il y a peu de lettres qui vous plaisent, j' entreprens de vous en faire une sans avoir rien de bon, ni de plaisant à vous dire. Que je meure si je n' aymerois mieux estre obligé à tuër six hommes de ma main, ou à me tenir aupres de vous à repousser une sortie des ennemis : cette action, pourtant, monseigneur, où il paroist tant de hardiesse, ce n' est que la peur qui me la fait faire. J' ay tasché tant que j' ay pû à m' en exempter, et plûtost que de vous écrire une lettre ordinaire, j' avois resolu de ne vous escrire point du tout, ce qui eust esté sans doute le plus court, et le meilleur : mais Madame De Montausier, que j' ay consultée là dessus, m' a intimidé, et m' a dit que je ne m' y joüasse point, que vous n' estiés pas un homme à qui il faloit manquer, et que quelque mine que vous en fissiez, vous m' en voudriez mal dans vostre coeur. Or, monseigneur, d' estre mal dans ce coeur, dont toute la terre parle, je vous avouë que je p526 n' ay osé m' y hazarder. Cette crainte a surmonté l' autre qui me retenoit, et j' ayme mieux vous laisser voir que j' ay moins d' esprit que vous n' avez pensé, que de vous donner lieu de douter que je manque de zele, et de respect pour vous. Et certes, il seroit bien estrange, que moy qui ay tousjours aymé Achille et Alexandre, que je n' ay jamais veus ni connus, et pour les choses seulement que j' en ay leuës, manquasse de passion pour vostre altesse, de qui nous voyons tous les jours tant de merveilles, et dont j' ay receu tant d' honneur et tant de graces. Je vous asseure, monseigneur, que les sentimens que j' ay pour elle, sont au point où ils doivent estre, et que je ne puis exprimer ni le plaisir ni la peine. LETTRE 179 A REYNE DE POLOGNE p527 Madame, ce que je considere le plus du present que m' a envoyé Madame La Marquise De Sablé, et de l' adresse avec laquelle vostre majesté me l' a fait prendre, et m' a fait desobeïr à la reyne, sans me rendre coupable : c' est le pretexte qu' il me donne de prendre la hardiesse de vous escrire, et le moyen que j' ay par là de vous faire souvenir de moy, sous ombre de rendre à vostre majesté les tres-humbles remercimens que je luy dois. Je vous diray donc, madame, que le plus avare homme du monde ne fut jamais si ayse que l' on luy fist du bien, que je l' ay esté de celuy que je viens de recevoir de V M et que je me suis trouvé en cette occasion beaucoup plus interessé que je n' eusse creu de le pouvoir estre. à dire le vray, l' honneur de recevoir des marques de la bien-veillance d' une des plus grandes reynes du monde, et (ce que j' estime davantage) de la plus accomplie personne que j' aye jamais veuë, est un interest dont les ames les mieux faites peuvent estre gagnées, et tous les roys de la terre n' ont rien à donner qui soit de ce prix-là. Je souhaitte, madame, que toutes les liberalitez que vous ferez, soient tousjours p528 aussi bien employées, je veux dire aussi-bien reconnuës, et qu' entre tant de millions d' hommes qui obeïssent à V M il s' en trouve quelques-uns qui prennent autant de plaisir que moy à publier ses loüanges, et à la bien faire connoistre à tous les autres. Cela estant, V M aura bien-tost sur tous ses subjets le mesme empire qu' elle a eu jusqu' à cette heure sur toutes les ames raisonnables qui l' ont aprochée. C' est cét empire, madame, qui est né avec vous, que vous aviez devant que vous eussiez de sceptre, ni de couronne ; et qui, si vous me permettez de le dire, est beaucoup plus estimable, et plus absolu, que celuy que la fortune vous a donné. Je prie Dieu que V M jouïsse long-temps de l' un et de l' autre, avec toutes les prosperitez qu' elle merite, et que je sois assez heureux, une fois en ma vie, pour vous voir dans vostre gloire, et pour vous pouvoir dire moy-mesme, avec combien de respect, de passion et de zele, je suis, madame, de vostre majesté, le tres-humble, etc. LETTRE 180 A DUC DE TRIMOÜILLE p529 Monseigneur, j' ay trouvé moyen de multiplier vos bien-faits, et de faire que vous me pourrez donner encore une chanoinie. Madame La Duchesse D' Aiguillon, touchée peut-estre par vostre exemple, a voulu m' obliger comme vous, et mon neveu que vous avez fait chanoine de Laval, a esté fait par elle grand vicaire de Nostre-Dame : moyennant quoy, il s' est resolu de resigner son benefice de Laval à un autre de mes neveux, s' il apprend que vous l' ayez agreable. J' espere, monseigneur, qu' avec la mesme bonté que vous m' avez fait la premiere grace, vous m' accorderez cette seconde, et il vous a pleu m' obliger si genereusement que j' espere que vous me témoignerez en ce rencontre, la continuation de vostre bonne volonté. Ce dernier neveu, en faveur duquel je vous faits cette supplication tres-humble, est bachelier de Sorbonne, assez sçavant et fort studieux. De sorte que, selon que je connois vostre goust, et que je sçay que vous faites cas des gens de lettres, je croy que dans la solitude de la campagne, celuy-cy pourra servir quelquefois à p530 vostre entretien, quand vous voudrez relascher vostre esprit. Pour moy, monseigneur, il n' y a rien que je desire tant que d' avoir de nouvelles obligations à une personne que j' honore et que je respecte autant que vous. Et je souhaitterois de bon coeur, que tous les biens que la fortune me voudra faire, ne me vinssent jamais que par vos mains. Si je suis reconnoissant ou non, de ceux que j' ay desja receus de vous, je ne le diray pas, toute la cour vous le pourra dire, n' y ayant plus personne qui ne sçache la bonté et la liberalité avec laquelle il vous a plû de m' obliger, et la profession publique que je fais en toutes sortes d' occasions d' estre, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 181 A DUC DE TRIMOÜILLE p531 Monseigneur, je n' ay pas peur que vous-vous lassiez jamais de me bien-faire, mais j' ay peur que vous-vous lassiez de mes remercimens. J' en ay tant eu à vous faire depuis quelque temps, qu' à moins que d' user de redites, je ne vois pas qu' il me reste plus rien à dire sur un sujet où vos bontez m' ont desja obligé de m' épuiser. Je me contenteray donc de vous supplier tres-humblement de vous souvenir des graces que vous m' avez faites, de la facilité avec laquelle je les ay obtenuës, des lettres obligeantes, dont il vous a pleu les accompagner, et de la civilité avecque laquelle, en me faisant du bien, vous n' avez pas voulu perdre l' occasion de me faire encore tout l' honneur que je pouvois recevoir. Vous ressouvenant, monseigneur, de toutes ces choses, imaginez vous, s' il vous plaist, ma reconnoissance là dessus, et jugez, si joignant tant d' obligations à la passion extreme que j' ay tousjours euë de vous honorer, je puis jamais manquer d' estre, avec toute sorte de fidelité et de respect, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 182 A DUC D'ANGUIEN p532 Monseigneur, je croy que vous prendriez la lune avec les dents, si vous l' aviez entrepris. Je n' ay garde de m' estonner que vous ayez pris Dunkerke ; rien ne vous est impossible. Je suis seulement en peine de ce que je diray à vostre altesse là dessus, et par quels termes extraordinaires, je luy pourray faire entendre ce que je conçois d' elle. Sans doute, monseigneur, dans l' estat glorieux où vous estes, c' est une chose tres-avantageuse, que d' avoir l' honneur d' estre aymé de vous ; mais à nous autres beaux esprits, qui sommes obligez de vous escrire sur les bons succés qui vous arrivent, c' en est une aussi bien embarassante, que d' avoir à trouver des paroles qui répondent à vos actions, et de temps en temps de nouvelles loüanges à vous donner. S' il vous plaisoit vous laisser battre quelquefois, ou lever seulement le siege de devant quelque place, nous pourrions nous sauver par la diversité, et nous trouverions quelque chose de beau à vous dire, sur l' inconstance de la fortune, et sur l' honneur qu' il y a à souffrir courageusement ses disgraces. Mais dés vos p533 premiers exploits, vous ayant mis avec raison du pair avec Alexandre, et voyant que de jour en jour, vous vous eslevez davantage ; en verité, monseigneur, nous ne sçaurions où vous mettre, ni nous aussi, et nous ne trouvons plus rien à dire, qui ne soit au dessous de vous. L' éloquence, qui des plus petites choses en sçait faire de grandes, ne peut, avec tous ses encherissemens, égaler la hauteur de celles que vous faites. Et ce que dans les autres sujets, elle appelle hyperboles, n' est qu' une façon de parler bien froide, pour exprimer ce que l' on pense de vous. Et certes, cela est incomprehensible que V A trouve moyen tous les estez d' accroistre de quelque chose, cette gloire à laquelle tous les hyvers precedens, il sembloit qu' il n' y eust rien à adjouster : et qu' ayant débuté de si grands commencemens, et en suite de plus grands progrés, les dernieres choses que vous faites, se trouvent tousjours les plus glorieuses. Pour moy, monseigneur, je me réjouïs de vos prosperitez, comme je dois ; mais je prévoy que ce qui augmente vostre reputation presente, nuira à celle que vous devez attendre des autres siecles, et que dans un si petit espace de temps, tant de grandes et importantes actions, les unes sur les autres, rendront à l' avenir vostre vie incroyable, et feront que vostre histoire passera pour un romant à la posterité. Mettez donc, s' il vous plaist, monseigneur, quelques bornes à vos victoires, quand ce ne seroit que pour vous accommoder à la capacité de l' esprit des hommes, et pour ne p534 pas passer plus avant que leur creance ne peut aller. Tenez-vous, au moins, pour quelque temps en repos et en seureté, et permettez que la France, qui dans ses triomphes est tousjours en alarme pour vostre vie, puisse jouïr quelques mois tranquillement de la gloire que vous luy avez acquise. Cependant, je vous supplie tres-humblement de croire que parmy tant de millions d' hommes qui vous admirent, et qui vous benissent, il n' y en a point qui le fasse avec tant de joye, de zele, et de veneration, que moy, qui suis de V A. Monseigneur, le tres, etc. LETTRE 183 A MGR D'AVAUX p535 Monseigneur, si j' estois si honneste homme que l' on pust dire de vous et de moy et cantare pares ; au moins on ne dira pas et respondere parati . Je receus hier vostre lettre, et j' y fais response aujourd' huy ; les vostres ne vont pas si viste que cela, et comme si vous estiez au bout des Indes Orientales, il se passe des années devant que j' en reçoive, pour moy, je vous admire (...). Et je ne puis comprendre qu' une personne qui a tant d' avantage à parler, ayt tant de plaisir à se taire. Les trois premieres lignes de vostre lettre, et ce que vous dites de ce mois extrémement passé, valent mieux que tout ce que nostre academie sçauroit faire. Mais de quel sel avez-vous assaisonné vostre fin du repas ? Que je meure si jamais rien m' a tant plû ? Le pauvre Monsieur Le Lievre, qui n' avoit esté dans mon esprit il y a plus de vingt-ans, y a repassé, luy, tous ses convives, et toute sa maison avec une joye incroyable, et y a ramené toutes les especes de ce temps-là. C' est, en verité, un grand bon-heur pour les beaux esprits, de ce que vous avez eu de meilleures affaires que nous, et p536 que (...). Quel regret j' ay, monseigneur, quand je lis les choses, que vous escrivez, de n' estre pas aupres de vous, et quel mauvais tour je connois que la fortune m' a fait de m' avoir destiné à passer ma vie loin d' une personne si précieuse, et qui a une sorte d' esprit si agreable ! Nonobstant tout l' éclat et la pompe et les esperances de deça, celuy-là seul me semble heureux. (...). Madame La Marquise De Montausier m' a fait luy lire plus d' une fois ce que vous m' avez escrit pour elle, et de tant de lettres qui luy sont venuës de tous costez, elle a dit qu' on ne luy a rien escrit de si galant. Elle m' a commandé de vous dire qu' elle est extrémement ayse que vous approuviez son mariage, qu' elle ne l' eust pas tenu bien fait si vous n' y eussiez adjousté vostre consentement, et qu' elle vous l' eust demandé si vous eussiez esté icy : mais que dans vostre absence, elle avoit jugé sur beaucoup de témoignages d' affection qu' elle sçavoit que Monsieur Le Marquis De Montausier avoir receus de vous, que vous ne seriez pas contraire à une chose qu' il desiroit. Elle, et monsieur son mary, m' ont chargé de vous faire mille remercimens de leur part, et de vous asseurer de leur tres-humble service. Au reste, monseigneur, je suis bien aise que vous avez un commis qui fasse parler de luy dans le p538 monde, et que l' on me connoisse un peu plus dans les païs estrangers que Monsieur Filandre et Monsieur Coiffier. Je vous aurois envoyé ces folies que l' on vous à leuës, (...), monseigneur, vostre, etc. LETTRE 184 A MGR D'AVAUX Monseigneur, si je voulois recevoir tous les ans vos quatre mille livres, sans faire jamais une pense d' a, ni oeuvre quelconque de mes mains pour vostre service, vous seriez l' homme du monde le plus propre à me laisser faire ; et peut-estre mesme que vous y prendriez plaisir, pource que cela vous dispenseroit de quelques billets que vostre bonté vous oblige de m' écrire de temps en temps. De mon costé, je le trouverois aussi fort commode, s' il estoit un peu moins deshonneste, et ce seroit pour moy un extréme soulagement. Vous ne sçauriez croire, monseigneur, quelle fatigue c' est que d' escrire à une personne qui ne respond point. Il y a trois mois que je songe à vous faire une lettre, sans en pouvoir venir à bout, et quand apres beaucoup de peine, j' ay tant fait que de continuër deux periodes, tout à l' heure je me trouble, et je dis en moy-mesme, ha ! Par la vertu bieu, me voyla demeuré, comme cét advocat dont vous m' avez autrefois fait le conte. Si faut-il pourtant, à quelque prix que ce soit, que je vous escrive ; car j' ay honte, sans mentir de meriter si mal vostre argent, et fais mesme quelque p539 scrupule de m' enrichir d' un bien si mal acquis. Cependant, je vous supplie tres-humblement de croire, qu' avec tout le silence que je garde si hardiment, et si confidamment, je conserve tousjours pour vous, dans mon coeur, toute sorte de respect, de passion et d' estime, et que de jour en jour je me confirme dans le jugement que j' ay fait de vous dés ma premiere jeunesse, qu' il y a peu de personnes au monde qui vous vaillent, ni en qui la nature ayt joint une si grande ame à un si grand esprit. Avec cette opinion-là, imaginez-vous, s' il vous plaist, avec quelle impatience je souhaite vostre retour, et si je ne suis pas aussi interressé que personne en cette paix que toute l' Europe desire. Dans les plus belles assemblées, les plus grands festins, et les plus agreables promenades, il m' arrive tous les jours de desirer vostre entretien, vos souppers sur la serviette, et ces tours d' allée que j' avois l' honneur de faire avec vous dans vostre jardin. Mais à propos, par quel enchantement, monseigneur, ou par quelle machine avez-vous fait faire cette grande maison, qui a paru en un matin dans la ruë sainte Avoye ? Car une chose si prompte, semble plustost avoir esté faite (...). L' ouvrage des murailles de Thebes n' alloit pas si viste, et si j' ay ouï dire que les pierres de Citheron alloient courant et sautant s' y rendre d' elles-mesmes, et se ranger chacune en sa place ; c' estoit une grande p540 commodité. En verité, il en faut tousjours revenir à ce que disoit vostre postillon ; vous estes un homme estrange, en trois jours vous faites abbatre une maison, (...) : mais, mon dieu ! Avec quelle beauté et quelle magnificence ! Tous les bastisseurs (et il n' y a point au monde de nation plus jalouse ni plus envieuse) avouënt qu' il ne se peut rien voir de mieux ; mais ce qui m' en plaist, c' est que vous faites faire cela à deux cens lieuës de vous, et par vos commis. Au lieu que tous les autres qui bastissent voudroient assoir eux-mesmes chaque pierre qui entre dans leur bastiment, et l' on les voit à toute heure pesle-mesle avec leurs maçons, arpentant, mesurant, criant, ordonnant, sales et mal propres, (...). Il n' appartient qu' à vous de faire ces choses-là par procureur, et vous faites bien paroistre, sans mentir, que le dessein de pacifier la chrestienté est le seul aujourd' huy qui merite toute vostre attention, puis-que la construction d' un palais ne peut pas seulement vous amuser, et que les choses qui remplissent toute l' ame des autres hommes ne trouvent pas de place dans la vostre. Cependant, je me resjouïs avecque vous, au nom des penates de Jean Jacques De Mesmes, et de tant de grands hommes vos ayeuls ; au nom de ces penates qui ont esté les dieux tutelaires de Passerat, et de tous les sçavans de ce siecle-là, et de celuy-cy, de ce que vous avez renouvellé et embelly leur ancienne demeure, et que (...). p541 Je souhaite de tout mon coeur que vous ayez le plaisir d' en jouïr bien tost, et de venir voir vous mesme (...). Mais, monseigneur, voicy la neufviesme page que j' écris, et j' ay tant tiré le diable par la queuë, qu' enfin j' ay fait une lettre d' une assez bonne longueur. Vous ne sçauriez vous imaginer quel soulagement c' est pour moy ; mais si ferez, vous vous l' imaginerez bien ; me voila au moins en repos pour trois ou quatre mois. Je vous baise tres-humblement les mains ; je m' en vais à la foire ; et suis, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 185 A M. COSTART p542 Monsieur, vous serez bien estonné que je vous sollicite de m' ayder dans une affaire que j' ay delà les monts, et que j' implore vostre secours contre les romains. Ce n' est pas la premiere fois, comme vous sçavez, qu' ils ont troublé le repos de ceux qui ne leur demandoient rien ; mais il me semble qu' ils n' ont jamais esté si injustes avec personne, qu' ils le sont avecque moy ; et ils n' ont pas donné plus de peine à Annibal, qu' ils m' en vont donner, si vous ne me secourez ; (...) : je m' en vay vous le dire. Il y a parmy eux une academie de certaines gens qui s' appellent les humoristes , qui est, à peu prés, comme qui diroit bizarres, et en effet, ils le sont tant, qu' il leur a pris fantaisie de me recevoir dans leur corps, et de m' en faire donner avis par une lettre que m' a escrite un de leur compagnie. Il faut que je leur en fasse une autre en latin, pour les remercier, et voila ce qui me met en peine. J' en suis sorty pourtant dés le moment que vous m' estes venu dans l' esprit, car il me semble que voilà vostre vray fait, et un homme qui est en Poitou, et qui escrit des lettres latines de gayeté de coeur, ne me sçauroit pas refuser cela. p543 Ils ont pour devise, un soleil qui tire des vapeurs de la mer qui retombent en pluye, avec ce mot de Lucrece fluit agmine dulci . Voyez je vous supplie, si vous trouverez quelque chose à leur dire, sur cela, et sur l' honneur qu' ils m' ont fait, et sur le peu que je le merite ; enfin, faites du mieux que vous pourrez. En tout cas, Monsieur Pauquet ne nous sçauroit manquer, qui en sçait plus que vous, et que moy, je m' en remets entierement à vous deux ; car je ne suis point du tout capable de cela, et vous le ferez s' il vous plaist, (...). Elle s' en est allée depuis huit jours, la pauvre Lycimnia. Je l' ayme sans mentir plus que moy-mesme, et je ne l' ayme pas plus que vous. Je suis, monsieur, vostre, etc. à Paris le 14 d' aoust. LETTRE 186 A M. COSTART p544 Monsieur, j' ay envie d' aller demeurer avec vous en Poitou, car je trouve que vous et Monsieur Pauquet, avez beaucoup plus d' esprit depuis que vous y estes. Pour moy je viens au contraire, d' un païs où le mien s' est enroüillé pour avoir esté quinze jours sans voir de bons livres, ni de vos lettres, et n' avoir veu que des dames qui ne sçavent pas un mot de Ciceron, de Virgile, ny de Terence. Sans mentir, tout ce que vous m' écrivez me ravit, et hors vostre absence, il n' y a point de prix, auquel je ne voulusse acheter vos lettres. Toutes les fois qu' il m' arrive de rencontrer par hazard quelque chose à vous mander, qui ne me déplaist pas, je ne me resjouïs pas tant de ce que je vous escris, que de ce que je sçay que vous m' y respondrez, et je dis en moy-mesme, (...). Tout de bon, si je ne prenois autant de part à vostre gloire qu' à la mienne, je serois extrémement jaloux de vous ; mais je ne vois pas qu' il m' importe que ce soit vous ou moy qui soyez sçavant, et qui ayez de l' esprit, p545 j' en seray tout autant estimé à Rome : et je mets si peu de difference entre ce qui est à vous et ce qui est à moy, que je me suis réjouy de vostre latin, comme si je l' avois fait. Il me semble que par là je suis digne de l' academie des humoristes, et qu' un homme qui a un amy comme vous, merite d' estre receu par tout. (...), j' ay cette esperance en vous ; je crois que par vostre moyen je seray éloquent toutes les fois que j' en auray besoin, et si je mets peine à ne pas oublier le latin, ce n' est plus pour m' en servir, mais seulement pour entendre ce que vous m' escrivez, et ce que vous faites. J' attens avec impatience la dépoüille de la recolte que vous avez faite en Poitou, et que vous m' envoyez le plus beau, et le meilleur de ce que vous avez appris. La societé que nous avons ensemble, est extraordinaire, (...) ; et moy, sans rien contribuër de mon costé, j' ay part au profit. Les jurisconsultes appellent cela societatem leoninam , et elle ne pourroit pas subsister par les loix. Je ne sçay quel passage vous voulez dire, sur lequel je n' ay rien répondu ; mandez-le moy, s' il vous plaist, je pensois avoir répondu à tout. Je demeure en quelque façon d' accord de vostre explication de hem alterum ; mais ce sens-là ne me semble guere digne de Terence : j' eusse bien voulu, pour l' amour de luy, y en trouver un autre. Mais à propos de ces dames que je vous disois, qui ne sçavent pas un mot de Ciceron, que vous semble de ce que dit Saluste De p546 Sempronia, (...) ; encore d' une femme, qui peut faire des fautes en sa langue, si elle n' y a esté enseignée, je ne m' en estonne pas tant, mais qu' il remarque cela en un homme, et en un grand homme, je le trouve assez estrange : et imaginez-vous, je vous supplie, quelle loüange ce seroit au Duc De Veimar, qui diroit dans son eloge qu' il estoit fort sçavant dans l' allemand. Adieu, monsieur, je suis, vostre, etc. En relisant ma lettre, je viens de m' appercevoir d' un équivoque qui est au commencement. Je viens d' un païs, où le mien, car ce mien-là se pourroit rapporter à païs, et je veux dire mon esprit ; quoy que je sçache que vous ne prendrez pas l' un pour l' autre, neantmoins ce ne laisse pas d' estre une faute ; (...). à Paris le 20 septembre. LETTRE 187 A MGR D'AVAUX p547 Monseigneur, vous avez beau vous plaindre de mes plaintes, et dire, (...). La beauté de vos lettres excuse assez l' importunité avec laquelle je les demande. Cette derniere, entre toutes les autres, est admirable, j' avouë que je vous en dois de reste : c' est bien en vous que le proverbe est vray, que qui respond paye, et je m' estonne seulement qu' une personne en qui il paroist tant de richesse, et qui se peut acquitter si aisément, ait tant de peine à s' y resoudre. Nous autres favoris d' Apollon, sommes estonnez qu' un homme qui a passé sa vie à faire des traitez, fasse de si belles lettres ; et voudrions bien que vous autres gens d' affaires ne vous mélassiez pas de nostre mestier. Et certes, vous devriez, ce me semble, vous contenter de l' honneur d' avoir achevé tant de grandes negotiations, et de celuy qui vous va venir encore de desarmer tous les peuples de l' Europe, sans nous envier cette gloire telle quelle qui vient de l' agencement p548 des paroles, et de l' invention de quelques pensées agreables. Il n' est pas honneste à un personnage aussi grave et aussi important que vous l' estes, d' estre plus eloquent que nous, ni que tandis que l' on vous employe à accorder les suedois et les imperiaux, et à balancer les interests de toute la terre, vous songiez à accommoder des consonnes qui se choquent, et à mesurer des periodes. Que ne vous contentez-vous, de par dieu, de faire de belles et bonnes dépesches, comme celles du Cardinal D' Ossat ; ou si vous avez quelque ambition plus grande, comme celles du Cardinal Du Perron, sans vous aviser de ces autres-cy qui nous font enrager. Pardonnez-moy, si je dis cecy avec quelque dépit : sans mentir, vostre lettre m' en a fait, et il n' y a amitié qui tienne, vous sçavez (...). Mais moy, qui me contentois d' aller de quelques pas aprés vous, il me fasche de voir que vous me laissiez apres vous, il me fasche de voir que vous me laissiez si loin derriere. Je la montray à un de mes amis, fort entendu et fort sçavant, qui a connu tres-familierement M et qui fait grande estime de son merite. Mon dieu (ce dit-il) apres l' avoir leuë, que cét homme-là est de brasses au dessus de si j' avois veu cette lettre-là en d' autres mains que les vostres, je jurerois que c' est vous qui l' avez escrite. C' est pour vous mortifier, monseigneur, que je rapporte ces derniers mots, (...). p549 Pour vous dire sincerement ce que j' en pense, vous n' en avez jamais escrit une si belle, ni qui fist mieux connoistre vostre force : et vous l' avez bien senty, quand sur la fin vous me pressez d' avouër que je vous en dois de reste. Que je meure si je n' ay honte d' y faire response, car pour tant de belles et agreables choses, que vous puis-je rendre (...). Au moins, monseigneur, ces témoignages que je vous donne de l' approbation d' autruy, et de la confusion où vous m' avez mis, vont à vous de plus droit fil, que les autres du precedent voyage. Vous vous moquez tres-agreablement des loüanges que je vous ay données sur le bastiment de Monsieur Pepin ; ce que vous me dites que c' est dommage que je n' ay veu aussi les carrosses qu' il vous a envoyez, et que je vous trouverois bien honneste homme, est dit, ce me semble, aussi plaisamment qu' une chose se peut dire, et ce mot-là est tout à fait d' un galant-homme, (...). à ce que je vois, vous n' auriez pas volontiers souffert cét autre plus flatteur que moy et plus hyperbolique, (...). Mais vous avez beau dire, ce n' est pas une chose si peu p550 considerable, que d' avoir une belle maison. (...). Et vous voyez comme il crie luy-mesme pro domo suâ . J' avouë avecque vous, que cét edifice à quoy vous travaillez à cette heure, ce grand temple de la paix, dans lequel toutes les nations de la chrestienté doivent entrer, est bien plus digne de vos soins, et qu' un si grand dessein doit occuper tout vostre esprit. Je me resjouïs, monseigneur, des nouvelles qui en viennent, et de ce qu' il ne sera pas de celuy-là comme de cét autre. (...). Les ouvrages vont bien plus viste entre vos mains, aussi estes vous bien un autre ouvrier. J' ay une grande impatience de voir icy de retour Madame De Longueville, apres la conclusion d' une bonne paix. Ce que vous me dites de cette princesse est, en son genre, aussi beau qu' elle, et je le garde pour luy montrer quelque jour. Sans mentir, je juge bien plus avantageusement de vous sur vos escris, que sur ceux de Gronovius, et de Jacobus Balde, que je trouve, au reste, fort beaux, et representans bien le caractere de la meilleure antiquité ; mais je n' y apperçois pas la gentillesse ni l' esprit de nostre ancien autheur, et si vous avez découvert quelque chose de plus, ce n' est qu' en vous que vous l' avez trouvé. Voyez, monseigneur, si je ne suis pas heureux d' avoir rencontré en vous, les delices que vostre ayeul aymoit en Passerat, p551 et la protection que Passerat trouvoit en vostre ayeul. Madame De Sablé et Madame De Montausier sont ravies de quelques morceaux que je leur ay monstrez de vostre lettre, et vouloient que je leur donnasse copie de l' endroit où vous parlez de Madame De Longueville. Dittes le vray, monseigneur, croyez-vous que l' on puisse trouver, je ne dis pas dans une seule personne, mais dans tout ce qu' il y a de beau et d' aymable répandu par le monde ; croyez-vous, dis-je, que l' on puisse trouver tant d' esprit, de graces et de charmes qu' il y en a en cette princesse ? (...). Cependant soyez sur vos gardes, elle escrit icy des merveilles de vous, et de l' amitié qui est entre vous deux ; le commerce est dangereux avec elle (...). Je vous asseure, au reste, qu' elle est aussi bonne qu' elle est belle, et qu' il n' y a point d' ame au monde plus haute, ni mieux faite, que la sienne. J' avois resolu de vous faire une visite cét autonne, et avois mesme demandé desja un voyage à la cour (car à moins que d' un pelerinage comme celuy-là, comment pourrois-je jamais vous témoigner ma reconnoissance) mais j' ay esté retenu par une fascheuse affaire qui m' est survenuë, p552 et qui me tient en grand soin, et en alarme, non pas proprement une affaire, mais (...). Ne vous en mocquez pas, monseigneur, autant vous en pend devant les yeux, mais je croy que voicy la dixiesme page que je vous escris, (...). Je n' y pensois pas, je vous en demande pardon, et suis, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 188 A MGR D'AVAUX 1647 p553 (...). Je m' en garderay bien, monseigneur, la partie est trop mal-faite, je n' y trouverois pas mon conte. Comme je voulois faire un effort pour cela, (...). Je suivray son avis, et ne me feray pas tirer l' oreille ; c' est un dieu de bon conseil. Et de fait, quand j' ay bien consideré les dernieres choses que vous m' avez fait l' honneur de m' écrire, je vous ay veu plus grand et plus fort qu' à l' ordinaire, et je n' ay pas regret que vous m' ayez surmonté, puis que ç' a esté en vous surmontant vous mesme. Ma lettre, et les deux que j' ay receuës de vous, me font souvenir de ces trois lignes que protogenes et apelles firent à l' envy l' un de l' autre. La premiere que vous m' avez envoyée, estoit admirable et digne d' un grand ouvrier, celle que j' ay faite dessus n' estoit pas, non plus, de mauvaise main : mais cette derniere que vous venez de tirer, (...) ; elle est au delà de toutes choses, et pour moy, je n' oserois p554 plus jamais faire un trait apres cela. Que si je prens la plume à cette heure, ce n' est que pour vous donner par escrit la confession que je vous fais, que je ne suis que vostre commis en matiere d' éloquence, non plus qu' en matiere de finance, et pour vous faire voir encore une fois l' avantage que vous avez sur moy. Je suis touché, je vous l' avouë, des loüanges qu' il vous plaist de me donner. (...). Mais elles sont telles, et si belles, et si ingenieuses, que, sans mentir, je serois bien plus glorieux de les avoir données, que de les avoir receuës, et les mesmes paroles avec lesquelles vous me mettez au dessus de tous les autres, me font voir que je suis infiniment au dessous de vous. Je voudrois bien avoir icy un escrieur aussi confident et aussi judicieux que Monsieur De S Romain, car chaque ligne de vostre lettre merite (...). Particulierement, monseigneur, le tableau que vous faites de nostre princesse est si beau et si riche, qu' en verité j' ay eu plus de plaisir à le voir, que je n' en aurois eu de la voir elle-mesme, et vous avez sceu adjouster des graces aux graces infinies qui sont en elle, (...). C' est ce que dit Pline des vers grecs qui furent faits pour la venus d' Apellés, dont l' ouvrage, sans doute estoit moins beau que vostre peinture, comme sa deesse estoit moins belle que la vostre. Vous l' avez representée avec tous ses attraits et tous ses charmes, (...). Mais, p555 pardonnez-moy si je vous le dis, il est difficile que cette personne-là ne soit pas la maistresse d' une ame où elle est si bien representée, et si vous n' estes point amoureux d' elle, au moins le devez-vous estre du portrait que vous en avez fait, (...). Vous me montrez par les plus belles raisons du monde que cela n' est pas, et vous faites merveilles qui vous voudroit croire. (...). Voilà qui est le plus beau du monde : mais, voulez-vous que je vous parle franchement, j' ay peur que vous me trompiez, ou que vous-vous trompiez vous-mesme. (...). Ce soleil de Suede, à qui vous la comparez, ne laisse pas, à ce que je vous ay ouï dire, d' estre bien chaud, (...). p556 Cela, monseigneur, est fort bien dit, et cette periode est peut-estre une des plus belles qui se puissent jamais faire, et bien digne que l' on s' y escrie, Munster est un lieu de seureté, mais Madame De Longueville y est, (...). Les feux et les neiges que jette cette princesse, si vous y prenez garde, font l' application d' Etna à elle assez bonne. Vous avez donc beau faire l' asseuré et dire, (...). La pluspart de ces chanteurs-là meurent de peur. Vous voulez passer pour un arbrisseau, vous qui estes un cedre du Liban : mais fussiez-vous une plus petite plante, vous n' échapperiez pas pour cela. Les yeux dont vous avez à vous garder bruslent tout, depuis le cedre jusqu' à l' ysope. Cependant, pour parler de chose plus serieuse, je suis asseuré que vous travaillez diligemment à la conduite de ce grand dessein que vous avez entre les mains, et qui regarde le repos de tant de millions d' hommes. J' espere que vous mettrez la derniere pierre à cét edifice, comme vous y avez mis la premiere : vous, monseigneur, (...). Au reste, je suis entierement de vostre advis, touchant ce que vous dites de Monsieur D' Ossat. Il n' y a rien de si judicieux, ni de si parfait que ses dépesches p557 mais je voulu dire, que si vous ne vous contentiez pas d' en faire comme les siennes, et que vous eussiez l' ambition d' en escrire de fleuries et d' eloquentes, vous-vous contentassiez d' imiter le Cardinal Du Perron qui en a fait de ce genre-là, et qui, à mon avis, n' y a pas extrémement reüssi. Je ne suis pas si bien d' accord avec vous du jugement que vous faites de nos deux poëtes. Vous avez bien deviné que j' aurois peu leu le jesuite. Je n' en ay guere veu que les lieux où il parle de vous. L' ode 26 du 8 m' a semblé fort belle, la 5 et 3 du 9 m' ont plû aussi : mais dans ce vers, (...), ce niobe là, et cette façon de parler, ne vous semble-t-elle pas plus dure que la niobe mesme petrifiée ? Approuvez-vous ce (...), n' est-il pas trop hardy ? Je le trouve aussi un peu plus obscur qu' il ne faut pour nous autres gens de finances, qui ne sçavons guere de latin, et je n' ay jamais pû entendre (...). Je croy que c' est en la 3 du 9. Je l' ay demandé à Monsieur De Bailleul, et à Monsieur D' Emery, par ma foy, ils ne l' entendent pas eux-mesmes. Apres tout, monseigneur, de ce que je dois juger de cét autheur, et de tous les autres, je m' en rapporte à vous qui ne pouvez errer, et au jugement de qui je regle toutes mes opinions. J' ay aussi la mesme soumission à vous croire touchant la faute que vous dites que je fais de n' escrire point à Madame De Longueville. Le respect m' en a empesché jusqu' icy ; mais vous me faites bien p558 plus de peur de cette princesse, en me la representant si serieuse et si politique. Nous avons icy du plaisir à nous l' imaginer entretenant Monsieur Lampadius, (on m' a dit que d' ordinaire il est vestu de satin violet) Monsieur Vulteius et Monsieur Salvius, et sur tout ce gros hollandois (...). Je ne sçay pas de quoy elle peut entretenir ces messieurs-là, ni si elle leur parle à propos : mais je l' ay veuë icy souvent en beaucoup de compagnies, qu' elle ne sçavoit pas dire trois mots, et qu' elle ne desserroit pas les dents en une apresdinée. Celuy qui luy conseille d' apprendre l' allemand, pour se divertir, a bien fait rire Madame De Sablé, et Madame De Montausier : si ce fut Monsieur Vulteius qui luy fist cette proposition-là, ne vous semble-t-il pas que ce vers d' Horace venoit bien en cette occasion, (...). Quant à ce que vous-vous plaignez que vous n' avez que deux fois l' an de mes lettres, et que je n' ay pas la force de vous escrire deux fois de suite, je vous en remercie tres-humblement ; ces plaintes-là ne me semblent pas moins obligeantes que vos loüanges, (...). Mais vous sçavez mon défaut, et vous m' avez pris sur ce pied-là. p559 (...). Et puis, vous connoissez mieux que personne quel embarras c' est que ces lettres qui n' ont aucun sujet réel, et où il faut discourir sur la pointe d' une aiguille. Il reste à répondre à la fin de vostre lettre, qui estant fort belle, et mesme flatteuse au commencement et au milieu, a une fort vilaine queuë, (...). J' ay ry pourtant du rabaissement de Guillon, et il reste vray que vous-vous en estes souvenu bien à propos. Sans mentir, monseigneur, vous estes tousjours admirable, (...). Il n' y a rien de plus serieux, ni de plus grave, ni de plus austere, que les reprimendes que vous me faites, (...). Vous me representez la messeance qu' il y a d' estre vieux et amoureux. Vous me mettez dix lustres sur la teste, et par dessus le marché une olympiade courante (car vous confondez les nombres latins et grecs pour faire paroistre la somme plus grande, et vous ne faites pas mesme de conscience d' adjouster quelque chose à la rapidité du temps) vous m' alleguez mes lunettes, et il est vray que je m' en sers depuis six mois, et que j' en ay en vous escrivant cecy ; vous me reprochez ma barbe et mes cheveux gris, et là dessus, p560 (...). Quand donc, me dittes-vous, sera-t-il temps de faire retraite, (...). Voulez-vous loger l' amour avec les rumes, la goute et la gravelle, et mettre ensemble toutes les maladies de la veillesse et de la jeunesse ? Quel desordre, quelle honte ! (...), lors que je vous entens faire des reprimendes si severes ; quand vous auriez passé vostre vie sur le haut d' une colomne, ou dans les deserts de la Thebaïde, renonçant au monde et à ses pompes, vous ne parleriez pas d' une autre sorte : mais vous que j' ay veu si galant, comment, à moins que d' avoir fait devant des miracles, avez-vous le courage de déclamer si hautement et si severement ? J' avoüe qu' une partie de ce que vous dites contre moy est veritable, (...). Peu s' en est fallu que je n' aye adjousté novimus et qui te . Mais quand bien vous seriez aussi reformé que le Pere De Gondy, que vostre ame ne seroit plus capable d' aucune sorte de passion, et que l' effet de vos yeux s' arresteroit comme vous dites à vostre imagination, sans passer jusqu' à vostre jugement ; vous ne feriez p561 que ce que vous estes obligé de faire, et cela ne tireroit pas de consequence pour moy. Vous autres grands hommes que la fortune a mis sur le theatre, qui jouëz un roolle exemplaire, (...). Vous particulierement, monseigneur, que la France, l' Espagne, l' Italie, et l' Allemagne regardent ; il est juste que vous viviez ainsi, (...). Cependant, pour un mot qui m' est échappé, de dire que j' avois icy quelque engagement, vous-vous escriez, (...). Et certes, si vous estiez en ma place, aussi peu en veuë que je suis, et qu' il y eust aupres de vous une personne bien faite qui vous fist bonne chere ; avec toute vostre austerité, ma foy, monseigneur, vous ne la querelleriez point. Aussi ne m' effrayay-je pas de tout ce que vous sçauriez dire, (...), p562 que vous m' avez appris, comment l' entendez-vous ? Qu' il faut que je jouë de la guittarre à soixante-ans ? C' est bien à propos : Lambin l' explique, qu' il faut estre amoureux aussi long-temps que l' on peut ; et il est homme de bon sens. Mais voicy une lettre bien longue, (...). Il faut pourtant, devant que de la finir, que je vous fasse mille complimens de la part de Madame De Sablé, et de Madame De Montausieur : je ne leur ay fait voir que les endroits de vostre lettre où vous parlez de Madame De Longueville. Pour le reste, qui que ce soit ne le verra ; quand il n' y auroit que l' endroit des dix lustres, n' ayez peur que je la monstre ; je n' ay icy que quarente-sept ans, je vous supplie que je n' en aye pas davantage à Munster, et mesme si vous voulez, (...). J' oubliois à vous dire que ces dames m' ont commandé de vous mander, que si vous parlez comme vous escrivez, elles ne plaignent pas Madame De Longueville, et que l' on peut estre en quelque lieu que ce soit agreablement avecque vous. Je voudrois que vous entendissiez combien elles vous estiment, elles jurent qu' il n' y a que vous au monde qui ait assez d' esprit, et je leur dis qu' il y a vingt-cinq ans que je le croy. Mais c' est trop vous arrester, (...). à Paris le 9 Janvier, 1647. LETTRE 189 A DUCH. DE LONGUEV. p563 Madame, n' ayant osé, par respect, escrire jusqu' icy à vostre altesse, j' ay un extréme regret d' y estre contraint par une si funeste occasion que celle qui m' y oblige à cette heure. Je ne doute pas, madame, qu' ayant perdu monseigneur vostre pere dans le temps que vous receviez le plus de preuves de son affection, cette perte ne vous soit infiniment sensible, et que n' estant pas accoustumée à recevoir de pareils coups de la fortune, celuy-cy ne vous ait extrémement touchée. Mais j' espere que cette justesse d' esprit qui ne vous a jamais permis de rien faire, ni de rien dire que dans la vraye mesure qu' il le falloit, vous servira en ce rencontre, et que vous reglerez vostre douleur et vos larmes, comme vous avez sçeu regler toutes les actions de vostre vie. à dire le vray, madame, il est bien juste qu' une personne aussi celeste que vous, s' accommode aux volontez du ciel, et qu' ayant tant receu de luy, vous souffriez qu' il vous oste quelque chose. Encore semble-t-il qu' il ait voulu prendre le temps de vostre absence pour cela, et qu' il ait permis que ce mal-heur p564 soit arrivé pendant que vous estiez éloignée, pour ne faire pas voir à vos yeux le deüil qu' il vouloit mettre dans vostre maison. Je prie dieu qu' il y remette bien-tost la joye par vostre retour, et qu' il nous rende la paix, et V A sans qui personne ne sçauroit plus vivre, qui sont les deux choses du monde les plus desirées, particulierement de moy, qui suis, madame, vostre, etc. LETTRE 190 A MGR LE PRINCE p565 Monseigneur, ce n' est que pour m' acquiter de mon devoir, et non pas pour vous consoler, que j' entreprens de vous escrire : je connois trop bien l' estenduë et les lumieres de vostre esprit, pour m' imaginer que l' on vous puisse dire aucune raison pour cela, que vous ne voyez pas mieux que tout autre. Et puis, monseigneur, je crois qu' un esprit qui est occupé à donner le repos à toute l' Europe, ne se laissera pas mettre en desordre pour la mort d' une personne, quelque importante qu' elle puisse estre ; et que la fermeté de vostre ame, éprouvée en toutes sortes d' occasions, ne vous manquera pas en celle-cy. Mais la bien-veillance que vous m' avez tousjours fait l' honneur d' avoir pour moy, m' obligeant de m' interesser dans tout ce qui vous regarde, j' ay creû, monseigneur, qu' il estoit de mon devoir de vous témoigner la part que je prens dans vostre déplaisir, et de vous renouveler la protestation que je vous ay faite beaucoup de fois, d' estre avec toute sorte de respect, monseigneur, vostre, etc. LETTRE 191 A M. COSTARD p566 (...). p568 Je vous supplie de corriger ce theme, et de me dire franchement, si de la sixiesme où vous m' avez veu ces jours passez, je puis monter à une plus haute classe. Je suis, LETTRE 192 A M. COSTARD me voila desja au bout de mon latin : aussi, monsieur, à dire le vray, je ne sçay pas mesme assez de françois pour vous bien expliquer, et vous faire entendre comme je voudrois les veritables ressentimens que j' ay du soin que vous prenez de moy, et de l' affection que vous me témoignez. Je n' ay rien veu dans vostre lettre, qui ne m' ait touché le coeur, et tout m' y plaist extremement, hors les loüanges que vous m' y donnez : car, pour en parler franchement, vous faites un peu trop valoir (...). Quand mesme mon nardus vous auroit plû (c' est une p569 belle question s' il faut dire mon nardus , ou ma nardus ) quand, dis-je, il vous auroit plû, le reste de la lettre, s' il m' en souvient bien, ne valoit gueres, et elle avoit esté escrite à la haste. (...). Pour le passage de Terence que vous me reprochez d' avoir passé, sans en rien dire, je pense que je l' ay fait parce que je n' y voyois point de difficulté. Caton veut faire entendre à Thrason ; qu' ayant ouï dire plusieurs fois cette bonne repartie, sans que l' on en dist l' autheur, il avoit crû alors, que c' estoit un de ces bons mots qu' on choisit sur plusieurs qui se sont dits dans la suite des temps, et dont on se souvient pour estre excellens : et ne veut pas dire que luy entendant raconter que c' estoit luy qui l' avoit dit, il ne le crût pas, mais qu' auparavant cela, il l' avoit crû un dit ancien, (...). Je ne vois pas ce qui vous a là embarrassé. Pour moy, j' ay peur que vous ne l' entendiez pas, puis-que vous y faites tant de finesses, et que vous ne soyez de ceux, (...). Mais sans mentir, c' est une grande hardiesse, et mesme une ingratitude, de parler ainsi à un homme qui m' escrit tant de belles choses ; en verité ; j' apprens plus dans vos lettres, que je n' ay appris dans tous les livres que j' ay jamais leus, (...). p570 Mais il n' en faut pas demeurer-là, car sparge rosas , vient encore bien, et ne pensez-pas vous en excuser sur la poussiere et la sterilité de la philosophie, et de la theologie. Ces sciences-là deviendront fleuries entre vos mains, (...). Vous faites florés par-tout : mais ne croyez pas me contenter en m' envoyant de celles de Seneque, il me semble que c' est comme si on m' en envoyoit des halles, je les veux cueilliës plus à l' écart, per devia rura, et un peu plus naturelles, (...). Pour vous dire le vray, je n' ay pas grand goust pour cét autheur-là. Vostre latin m' a plû davantage que le sien, et j' ay pris plus de plaisir aux choses que vous m' avez dites de vous-mesme, qu' à celles que vous m' avez alleguées de luy. Mais dans le contentement d' avoir de vos lettres, il arrive bien souvent que le plaisir que j' ay à les lire, augmente le regret que j' ay de ne vous point voir, et me fait mieux sentir quelle perte c' est pour moy ; que d' estre loin d' un homme qui escrit de ces choses-là, et qui m' en diroit de pareilles tous les matins s' il estoit icy, (...). p571 Pour ce qui est de Pline, je m' estonne de ce qu' il fait tant de cas du bon mot de son senateur, et m' estonne aussi de ce que vous loüez tant celuy de Montagne, (...). Pour l' amour de vous, je ne veux pas dire le reste ; Monsieur Pauquet dit de meilleurs mots que ces messieurs-là. Celuy que vous m' avez mandé de luy, m' a fait rire de bon coeur. J' ay veu toutes les lettres que vous avez escrites icy, et à Angoulesme ; elles m' ont semblé admirables. Je ne puis m' empescher de vous dire, que la demy page où vous me parlez de Monsieur De P m' a semblé tout comme si Petrone l' avoit escrite. Adieu, monsieur. Je vous avois desja escrit cette lettre ; mais ayant veu par celle que vous avez escrite à Madame La Marquise De Sablé, que vous ne l' aviez pas receuë, je m' en suis ressouvenu du mieux qu' il m' a esté possible ; si vous la recevez deux fois, au moins, je suis asseuré que vous ne la lirez qu' une. Je suis, vostre, etc. LETTRE 193 A M. COSTARD p572 Monsieur, (...). Que vous me faites voir de païs, et que vous me montrez de terres qui m' estoient inconnuës, et lesquelles je n' eusse jamais découvertes ! (...). Vostre grand facteur m' éveilla pour me donner vostre lettre : et je ne vous puis dire l' estonnement que j' eus de trouver tant de thresors à mon réveil, et de voir tant de choses qui m' estoient nouvelles : (...). à dire le vray, cela est beau, apres avoir joüé une partie de la nuit, et dormy l' autre, de se réveiller sçavant : (...). p573 Vous remarquerez, s' il vous plaist, en passant, ce fatigatum somno, et vous m' en direz vostre avis. Continuez donc, s' il vous plaist, à avoir soin de moy, et ne soyez plus ménager que la derniere fois. (...). Mais parmy ces vins grecs, meslez y aussi quelque chose du vostre. J' aymeray bien autant vos pensées, que celles d' Eschile, et de Sophocle, et ne croyez pas en estre quitte pour me faire transcrire par Monsieur Pauquet trois ou quatre fuëillets de vos recüeils. Il me semble que vous avez fait comme ce caupo de Ravenne : vous me l' avez envoyé merum , et je le demandois mixtum . Au reste, vous avez admirablement bien trouvé ces devia rura que je demandois, et vous m' avez servy à mon goust. Le vin d' Espagne est trop fort pour moy, (...). J' ay honte, apres cela, de vous rendre villum pro vino . Mais que voulez vous ? (...). Mais parmy la bonne chere que vous me faites, les p574 difficultez que vous me proposez me surprennent, et il me semble que c' est, (...). Apres m' avoir bien traitté, vous me donnez la question : (...). Ne sçavez-vous pas bien que c' est à vous à m' instruire, et à m' éclaircir de mes doutes, au lieu de m' en proposer ? Que vous estes le maistre, et que (...). Mais je m' en tireray fort bien en n' y respondant rien : et je vous montreray que je suis de ceux de qui on disoit, (...). Je vous diray seulement que dans mon Terence, pour rem si videas censeas , j' ay trouvé rerum . Au lieu donc de satisfaire à vos questions, je vous en feray d' autres ; et vous demande en demandant, comment vous entendez ce mot de Quinte Curse, qui dit, qu' Alexandre, en la seconde bataille, comme je crois, qu' il donna contre Darius, attaqua le frere de Darius dans la meslée, lequel, ce dit-il, (...). Les uns disent, qu' armis veut là dire humeris ; les autres, qu' il signifie armes, et qu' il veut dire que par la richesse de ses armes, et la taille et force de son corps, il se faisoit remarquer sur tous les autres. Ceux qui soustiennent la premiere opinion, disent, que l' autheur a eu visée à cét hemistiche de Virgile, (...), ne revient pas à l' autre sens ; que s' il eust p575 voulu dire qu' il estoit remarquable par ses armes, il n' eust pas mis simplement armis , mais fulgore armorum . Les autres respondent, que quoy que eminere veuïlle dire proprement surpasser de hauteur, il signifie aussi fort souvent, estre remarquable, que si armis signifioit les espaules, il faudroit que ce mot eminebat se prist là en deux differentes significations : car en la premiere, il ne revient pas bien à robore corporis ; et on ne peut pas dire, qu' il estoit par dessus les autres de toutes les espaules, et de la force de son corps : mais qu' au reste armis est un mot qui ne se dit proprement que de brutis , et ne se donne aux hommes que par les poëtes ; et qu' il n' est pas raisonnable que Q Curse pouvant mettre humeris , eust esté faire une équivoque si fascheuse que celle là en mettant armis . Songez-y, s' il vous plaist, et en dittes vostre opinion, car cela a esté fort contesté icy, et on en attend vostre avis. J' ay trouvé parfaitement beau tout ce que vous me mandez de Bacon. Mais ne vous semble-t-il pas qu' Horace, qui disoit. (...), seroit bien estonné d' entendre un barbare discourir comme cela ? Vostre aureae diei palpebrae , m' a extrémement pleu, et il me semble qu' entre un grand nombre de parrains qu' a eu l' aurore, il n' y en a point qui l' ait nommée si agreablement qu' Euripide. Au reste la loy du borgne Locrien, à mon avis estoit extrémement juste ; et il avoit grand interest de la proposer : et pour moy, p576 quand je n' eusse esté que bigle, je m' y fusse hazardé. Ne croyez-vous pas que bigle vient de binus oculus , comme un oeil double, qui regarde en deux endroits ? Pour Lucius Neratius, s' il eût donné ses soufflets avec un peu plus de choix il me semble que son argent n' eust pas esté mal employé, et que ce seroit une des plus agreables despenses que l' on pourroit faire. Ce fut, sans doute, une grande et remarquable saignée, que celle qui guerit de la fievre Fabius Maximus. Croyez-vous qu' aprés cela, les allobroges luy souhaitassent encore une fois ses fievres quartes. Je vous veux envoyer pour la fievre qu' ils appellent semitertiana , ou si j' ose parler grec devant vous emitritaeus . (Monsieur Pauquet, je vous prie ne dittes pas à vostre maistre, que j' ay escrit emitriteus sans h ) je vous veux dis-je apprendre pour cette fievre-là, une recette cent fois plus aisée. (...). C' est à dire, abracadabra, et dessous abracadabr, et à la troisiesme ligne abracab, etc. Vous fussiez-vous jamais avisé de cela ? Et ne faut-il pas bien sçavoir la medecine, et la vertu des choses pour avoir découvert la proprieté de ce mot-là ? Sans mentir, les vers d' Alexandre Severe, m' ont fait rire extrémement de bon coeur. Vous qui sçavez le grec, n' avez vous pas bien du regret que l' original en soit perdu ? Peut-estre que l' Iter de Jules Cesar, et la p577 Sicile d' Auguste, estoient de cette sorte-là. La fortune n' est-elle pas bizarre d' avoir fait perir les oeuvres de Cinna et de Varius, et d' avoir conservé jusqu' à nous cette epigramme, dont son autheur, apres l' avoir faite, pouvoit dire aussi bien qu' Horace, (...). L' équivoque d' Aurelian me plaist. Mais encore ne laissay-je pas d' avoir pitié des pauvres chiens. J' eusse mieux aymé qu' il eust juré de n' y laisser pas un chat. Pour ce qui est de vos estoilles de la terre, vous n' estes pas le premier qui avez traduit cela en françois, et qui vous estes avisé que l' on pouvoit nommer les estoiles les fleurs du ciel. Car le romant de la rose dit, (...). C' est peut-estre là du grec pour vous ; le petit ignorant. à propos de cela, monsieur, Lycimnius est icy. Mais il n' y a pas amené sa femme. Elle me mande qu' elle en est bien faschée, qu' il est en tres mauvaise humeur, et qu' il ne l' a pas voulu. Je ne sçay qu' en croire ; car afin que vous le sçachiez, ma al 1 Mademoiselle Lycimnia est plus coquette, et plus trompeuse que nous. Si vous avez trouvé en Poitou quelque belle et p578 fidele maistresse, (...). Sçachez, s' il vous plaist, que libertina veut là dire, ce que nous disons en françois libertine , et ne vous y trompez pas. Que le petit conte latin du bas de vostre lettre m' a pleu, et m' a semblé admirablement escrit, si vostre histoire, ou la mienne, estoient escrites comme cela, on ne liroit plus Petrone. Adieu, monsieur, je vous jure ma foy, que je meurs d' envie de vous revoir, et que nous nous promenions au cours ensemble. Je suis de tout mon coeur, vostre, etc. LETTRE 194 A M. COSTARD p579 Monsieur, vous eussiez mieux fait de laisser passer Hebrus, et vous verrez ce que c' est que d' arrester les rivieres, et de s' opposer à leur cours. Celle-cy est douce et tranquille, et coule paisiblement, sans faire tort à personne ; cependant, vous déclamez contre elle, comme si elle avoit emporté (...). Vous jugerez bien à peu prés, monsieur, si dans mon allegorie vous estes designé par le bestial, ou par les montagnes. Mais pour revenir à ce que nous disions, Hebrus est un fleuve delicieux, mais peu hanté, et peu connu du vulgaire, ignotus pecori, et aux habitans de Poitou : et vous ne sçaviez pas, sans doute, (...). p580 Regardez le grand tort que je vous faisois, vous eussiez peut-estre ouy tout cela ; et s' il est vray ce que dit Pausanias, que les rossignols qui estoient vers le tombeau d' Orphée, chantoient plus melodieusement que les autres ; imaginez-vous s' il fait bon où je vous avois placé, et quelle musique il doit y avoir. La plainte que vous faites de mes neiges, ne me semble guere plus raisonnable, et vous n' estes pas, à ce que je vois, de ces delicieux, dont Pline dit, j' entens le vieux (...). p581 Vous ne devriez, pas ce me semble, estre de plus mauvaise humeur que Domitian ; et vostre Catulle vous devoit apprendre que je ne vous avois pas si mal logé, quand il dit, (...). Ne sçavez-vous pas, dedit nivem sicut lanam, et que c' est elle qui conserve les plus tendres fleurs contre la rigueur de l' hyver ? Sans mentir (car il ne vous faut pas trop effaroucher, ni vous faire tousjours la guerre) vous m' en avez envoyé les plus belles du monde, et de toutes les sortes, (...). Je n' ay pas assez de nez pour tout cela, un nez de rinocerot, celuy de Papilus, et celuy de Monsieur n' y suffiroient pas. Un homme qui envoye tout cela, ne devroit pas soupçonner que l' on peut mettre pede barbaro pour luy, ni que cela vinst bien à son pied. Un barbare auroit-il toute la dépouïlle de la Grece et de l' Italie ? Mais quand je vous aurois appellé ainsi, je veux bien que vous sçachiez (car je ne me sçaurois tenir de vous apprendre tousjours quelque chose) que cela n' est pas si offensant que vous croiriez bien, et sans vous alleguer p582 que barbarico postes auro , est interpreté par Servius, pour multo auro : je vous diray, que barbarica lege jus meum persequar , dans Plaute, est expliqué par les interpretes, romana lege, et dans le mesme autheur, quid urbes barbaras juras, c' est à dire italas . Selon que vous alleguez le furius d' Horace, entre ces discours de neige dont vous parlez, je crois que vous ne l' entendez pas ; car Horace ne veut pas dire par là qu' il dit des choses froides, mais il se veut moquer de ce vers qu' il avoit fait, (...). Je suis trompé si Quintilien n' allegue aussi ce mesme vers en un endroit, où il blasme les mauvaises metaphores ; et Horace, pour dire quand il fait froid, dit ingenieusement et satyriquement (...) ; car je croy qu' un mot qui se rapporte à deux autres, doit avoir une mesme signification pour tous les deux, et pour moy, je prendrois là fatigatum somno pour fatigatum somni inopia , comme sommeil se prend en françois pour le somne en effet, et pour l' envie de dormir. Je n' en puis plus de lassitude et de sommeil. Prenez garde au reste, que tous les passages que vous alleguez de fatigatus , où vous luy donnez une autre signification que son ordinaire, ont un plus beau sens, en p583 le laissant en sa signification propre, et j' ayme mieux, fatiguoit les dieux d' un autre empire, que importunoit ; et ainsi des autres. J' ay trouvé, aussi-bien qu' Aristote, que la beatitude n' estoit pas dans le jeu, et de fait je ne joüe plus, il y a sept mois que je n' ay joüé, qui estoit une nouvelle assez importante, que j' avois oublié à vous dire, (...). Je suis de vostre avis en ce que vous reprenez de Quintilien ; sa raison est bonne pour les cheutes des enfans, mais non pas pour leurs jeux, et les courses. La rigueur dont les thessaliens punissoient les ciconicides, me semble assez raisonnable ; mais je ne sçay si c' estoit à cause que les cicognes mangent les serpens, ou pource qu' elles nourrissent leurs peres en vieillesse, ou pour avoir esté les inventrices des clisteres, qui est une loüable et utile invention. Veritablement, hors qu' elles sont mocqueuses, comme vous sçavez, (...) ce sont des oiseaux de fort bonnes moeurs, et qui ont d' excellentes qualitez. Je ne m' estonne pas, non plus, de ce que dit Pline de l' estime en laquelle les romains avoient le boeuf, et encore aujourd' huy parmy beaucoup de peuples, le boeuf salé est en veneration ; mais sçavez vous ce que dit Suetone de cét honneste homme de Domitian, (...). p584 Voyez le bon prince, qu' il avoit l' ame douce, et vous y fiez. Je crois que vous ne connoissiez pas trop bien Sylla, de dire qu' il n' estoit pas coquet, et je gagerois que vous ne l' avez jamais veu, (...), regardez si là dessus on peut juger qu' il n' estoit ni coquet ni galant. Je vous supplie de dire à Monsieur L' Abbé De Lavardin, que je le remercie tres humblement du jugement qu' il a donné en ma faveur, sur le passage de Quinte Curse, et que je ne me resjouïs pas plus de ce qu' il a jugé pour moy, que de ce qu' il a bien jugé ; car je prens desormais assez d' interest en luy, pour estre fort aise de ce qu' il est bon juge de ces choses-là. Je me resjouïs de ce que vous taschez à rencontrer aux etymologies, vous avez quasi trouvé celle de besicles, et cela n' est pas mal pour un commencement : mais il vient de bini circuli, ou bis circuli . Celle de Monsieur Crassot, dont vous-vous moquez, ne me déplaist pas, et je ne me recule pas trop, non plus, de celle de Vigenere, mais je vous rendray des mules pour ses pantoufles, et vous demeurerez bien d' accord que ce mot-là vient de mulei , qui estoient calcei regum albanorum, rubri coloris . Voila, monsieur, ce que je devois vous avoir escrit il y a long-temps, mais j' ay eu tant d' affaires et telles p5831 que je sçay bien que vous me pardonnerez quand je vous les diray, (...). Au reste, soyez un peu plus hazardeux, et que Pegase et Bellerophon ne vous fassent point de peur ; je vous asseure que ce ne sont que fables que tout cela. (...). Au premier voyage, je vous envoyeray la decision sur les mots de vostre noblesse ; je n' ay pas de temps à cette heure. Je suis, j' oubliois à vous expliquer le passage de Q Curce, au moins comme je l' entens, et veritablement il est tres-difficile. Il n' y avoit pas (ce dit-il) de terre sous la muraille pour appliquer des eschelles, et Alexandre n' avoit pas de vaisseaux ; et puis, quand il en eut eu, lors que l' on eust voulu planter des eschelles dessus les vaisseaux, estant branslans et flottans, cela n' eust pas pû se faire assez diligemment, et ceux de la muraille eussent eu le temps de repousser à coups de trait ceux qui eussent voulu monter, et ceux qui estoient dedans les navires. Monsieur, vostre, etc. LETTRE 195 A MGR D'AVAUX 1647 p5841 C' est un extréme plaisir à ceux qui vous ayment, d' avoir veu revenir la maison de Madame De Longueville si pleine et si chargée de vos loüanges, qu' il semble qu' ils n' ayent veu que vous en Allemagne, et qu' ils ne soient revenus à Paris que pour parler de vous. Je trouve à tous propos des gens que je ne connois pas, qui me viennent faire des complimens et des offres de service en vostre consideration : des femmes et des filles qui me viennent sauter au cou pour l' amour de vous. Mais, sur toutes, leur maistresse vous louë comme il vous faut louër, et d' une sorte qu' il n' y a possible qu' elle au monde qui le puisse faire. Il y a long-temps, monseigneur, que vous m' avez ouï dire que chacune a son goust, mais il n' y en a point qui en ayt un si exquis que celle-là, et je suis ravy qu' il soit entierement conforme au mien en ce qui vous regarde. Tout le monde sçait que vous estes un grand ambassadeur, un grand ministre, un grand homme, et pueri dicunt : mais ce que l' on appelle un honneste-homme, et un galant-homme, si je m' y connois un peu, personne ne le fut jamais à plus haut point que vous l' estes ; et p585 cette verite-là n' est si bien connuë de personne, que de Madame De Longueville et de moy. Elle fait grande estime de vostre probité, de vostre prudence, de vostre magnificence, et magnanimité ; elle dit cette reputation admirable, et cette creance que vous avez dans toute l' Allemagne : mais sur toutes choses, elle parle avec plaisir de la delicatesse et de la beauté de vostre esprit, du goust que vous avez à juger des belles choses, de la facilité à les produire, et de toutes les agreables qualitez qui sont rares aux plenipotentiaires, et qu' elle dit n' avoir jamais veuës en personne comme en vous. Enfin, elle vous connoist comme si elle vous avoit veu jusques dans le coeur, je ne sçay si elle y a esté. Elle ne m' a dit pas un mot des lettres que je vous ay escrites, quoy qu' elle me fasse l' honneur de me parler avec beaucoup de confiance, et que je l' aye mise souvent sur ce sujet-là. Tout ce que vous lisez icy, monseigneur, est un peu trop doux, et auroit besoin d' un correctif, mais ces lustres et ces olympiades que vous m' avez autrefois si bien mises devant les yeux, ne vous reviendront-elles pas dans l' esprit en cette occasion ? Avouëz qu' il y a des rencontres, où les plus grandes ames, et les plus parfaites sagesses s' échappent. De Paris ce 16 May 1647. LETTRE 196 A MGR D'AVAUX p586 à ce que je voy, (...) (car pourquoy ne vous puis-je pas donner ce tiltre que Pline dans sa preface donne à Trajan ? ) vous autres plenipotentiaires vous-vous divertissez admirablement à Munster, il vous y prend envie de rire en six mois une fois. Vous faites bien de prendre le temps tandis que vous l' avez, et de jouïr de la douceur de la vie que la fortune vous donne. Vous estes-là comme rats en paille, dans les papiers jusques aux oreilles, tousjours lisant, escrivant, corrigeant, proposant, conferant, haranguant, consultant dix ou douze heures chaque jour, dans de bonnes chaises à bras, bien à vostre aise ; pendant que nous autres pauvres diables sommes icy, marchant, courant, tracassant, joüant, causant, veillant, et tourmentant nostre miserable vie. Mais, avec tout vostre bon temps, dites le vray, monseigneur, ne fait-il pas plus sombre à Munster depuis que Madame De Longueville n' y est plus ? Au moins fait-il plus clair et plus beau à Paris depuis qu' elle y est, (...). p587 Le monde et la fortune vont ainsi, (...). Vous nous l' avez renvoyée plus belle, plus aymable et plus habile que nous ne vous l' avions donnée, et toute grosse qu' elle est, elle met icy en feu plus de la moitié du monde. (...). Je voudrois que vous pussiez ouïr tout ce qu' elle dit de vous, et avec quelle estime et quelle amitié elle en parle ; quoy que vous ne soyez point sujet aux passions (n' est-ce pas Monsieur Cornifice Vlfelt qui soustient cette opinion-là ? ) en verité, vous seriez en quelque hazard ; elle vous remercie de l' avis du mariage, elle n' en sçavoit encore rien d' asseuré, et m' a commandé de vous faire de sa part mille complimens du meilleur coeur du monde. Vostre italien, au reste, et son élegance, m' ont surprise : tout de bon, monseigneur, vous m' effrayez, (...). Il y a quelque chose de monstreux en cela ; cette bouche de douze fontaines que l' on donnoit à Pindare, ne vous la peut-on pas donner à plus juste titre ? Mais dans quel abysme avez-vous esté chercher (...), estoit ensevely p588 dans ma memoire, sous le débris de mille autres choses que le temps y a démolies : vous l' y avez fait revenir (...), et je ne vous puis dire avec mon valet me vit éclater de rire en lisant une lettre qu' il avoit entenduë que l' on me donnoit de la part de Monsieur D' Avaux ; ce Monsieur D' Avaux si grave, si serieux, si important dans l' esprit de tout le monde. (...) : mais pour vous, cela vous est aysé, et vous en sçavez bien d' autres. LETTRE 197 A MGR D'AVAUX p589 Il faut avouër, monseigneur, que vous avez en moy une estrange espece de commis ; il n' entend pas un mot de finances, il ne va jamais à la direction, et à peine mesme s' avise-t-il en six mois une fois d' écrire à son maistre : mais, en recompense, il jouë beau jeu, il fait des vers, il escrit de belles lettres, et fait quelquefois des combats aux flambeaux à minuit. Je me haste de m' accuser moy-mesme, pour arrester vos reprimendes ; car il me semble que je vous voy, avec vostre visage de plenipotentiaire, me reprocher encore mes olympiades, et dire (...). Mais je croy qu' il n' y a pas de honte à moy de n' estre pas plus sage dans mes vieux jours, que d' autres ne le sont dans leur jeunesse, (...). Je vous avouë, pourtant, que je n' ay pas laissé d' en estre un peu honteux, et cela m' a arresté long-temps de vous escrire ; outre que dans le chagrin où je m' imagine que vous estes de voir que vostre ouvrage ne s' avance point, j' ay creu que des lettres aussi peu serieuses que p590 les miennes, ne seroient pas de saison. Moy qui connois, monseigneur, combien vous aymés vostre païs, je ne doute pas que vous ne soyez affligé de voir les difficultez qui naissent de jour en jour, et qui s' opposent au succés de la negociation qui est entre vos mains. Ce que je vous puis dire là dessus, c' est que vous n' en devez estre touché que pour l' interest public, et que le vostre particulier est entierement à couvert. On est si bien persuadé de vos bonnes intentions, que toutes les fois que l' on se plaint icy du retardement de la paix, et de ceux que l' on s' imagine (à tort peut-estre) qui n' y sont pas tout ce qu' ils pourroient, cela donne occasion de parler de vous, et en fait dire tout ce que vous seriez bien ayse d' entendre. C' est une chose merveilleuse que cette estoile qui vous a donné de tout temps l' amour des peuples ; il n' y a icy pas un bourgeois qui ne vous nomme, qui ne vous connoisse, qui ne vous louë. La France a mis en vous seul ce peu d' esperance qui luy reste : voyant bien que la paix ne se peut plus faire que par miracle, on croit que c' est vous qui fera ce miracle-là, et dans la consternation publique, vous estes le reconfort de tout le monde. Au reste, tout est icy tellement changé, les coeurs y sont si abbatus, les plaisirs si resserrez, que je ne voy plus guere de choix entre le sejour de Munster et celuy de Paris ; on n' y voit plus que des gens qui se plaignent, les uns que l' on leur oste leurs gages, les autres que l' on retranche leurs pensions, et il s' y trouve mesme des commis de surintendans, qui p591 disent, qu' ils ne sont guére mieux traittez que les autres. (...). C' est ce me semble, un fragment d' une piece de nostre jeunesse. Afin que vous jugiez, monseigneur, si j' ay profité depuis ce temps-là, je vous envoye des vers que je fis il y a trois ans, sur la maladie que monseigneur le prince eut en Allemagne. Quelques considerations m' empescherent alors de les monstrer, je ne les ay fait voir que depuis quelques jours. Ils ont esté assez bien receus icy ; mais je ne croiray rien de ce que l' on m' en dit jusqu' à ce que je sçache le jugement que vous en ferez. Faites moy l' honneur, s' il vous plaist, de me mander si c' est rien qui vaille, afin que si je n' y reüssis pas, je cesse d' estre poëte, et que je me mette tout à fait à estre financier. Je ne puis finir cette lettre, sans vous dire que Madame De Longueville en receut dernierement une des vostres dont elle fit un cas merveilleux, et qui a esté extrémement loüée de tous ceux qui l' ont veuë. à dire le vray, elle le meritoit, et il ne se peut rien voir de plus beau, (...). Vous sçavez si je me connois en ces sortes de beautez. Il n' y a que vous en France qui puisse escrire de la sorte. LETTRE 198 A MGR D'AVAUX p592 Vous ne me pouviez pas mieux témoigner la bonne assiette où est vostre ame, qu' en m' escrivant une lettre comme celle que je viens de recevoir ; elle semble puisée medio de fonte lepôrum , tant elle est agreable, et il est aysé de voir que cela part d' un esprit serin et d' une source tranquille. En verité, monseigneur, rien ne vous pouvoit faire tant d' honneur dans mon esprit que de voir qu' en l' estat où sont vos affaires, vous sçachiez rire de la sorte. Cela s' appelle, (...). Vous souvient-il du temps que vous luy bastissiez un temple en si beaux vers ? Vous estes bien revenu de cette idolatrie, et vous-vous sçavez bien mocquer d' elle à cette heure. Je croy pourtant que pour ce-coup elle ne vous fera que des menaces. Ceux qui connoissent la cour disent, que l' on ne voudra pas s' exposer à l' envie que l' on encourroit en traittant mal un homme, qui, au jugement de tout le monde, a bien merité de la France. Monseigneur De Longueville m' a fait l' honneur de me monstrer la lettre que vous luy avez escrite, je l' ay trouvé belle, belle parfaitement. Sans mentir, monseigneur, de tous les beaux esprits, de tous ceux p593 qui artem tractant musicam , il n' y en a point qui l' entende si bien que vous, je suis ravy que mes vers ne vous ayent pas dépleu ; (...). Je reçois, au reste, vostre deferbuisse , mon Terence n' est pas si correct que le vostre, ni moy si correct que vous. Mais pourquoy voulez-vous que je vous escrive desormais une fois le mois ? Ne vous suffit-il pas d' estre servy par quartier ? Employez-moy donc à quelque chose pour vos affaires, et me donnez matiere de vous entretenir. Autrement, mes lettres n' auront que la peau et les os, elles seront seiches et courtes. Je vous obeïray neantmoins, et quand je ne le ferois pas pour tant d' obligations que je vous ay, je le ferois pour vostre parenthese de Monsieur Voiture d' Amiens ; (...). Si je m' y connois bien, vous estes le meilleur et le plus sage homme du monde, et chacun en demeure d' accord : mais vous estes le plus plaisant homme du monde aussi, et l' on ne s' en douteroit pas. LETTRE 1 p597 Florice, quittons le noir, je vous en prie ; ou s' il faut que nous soyons en deüil, que ce ne soit que pour nostre absence. J' ay receu vos excuses avant que vous les eussiez faites, et vous devez penser, que je ne croyois pas que vous eussiez failly, puisque j' avois eu le courage de vous accuser. J' ay cherché mieux que vous tout ce qui faisoit à vostre descharge, et pour dire le vray, ma cause estoit trop meslée avec la vostre, et j' avois trop d' interest en vostre innocence, pour ne la pas bien défendre. Car si vous eussiez esté trouvée coulpable, j' en eusse eu la peine le premier, p598 et personne n' en eust esté puny si cruellement que moy. Mais de plus, j' ay une trop haute opinion de ma fortune, et de vostre courage, pour douter que l' un ou l' autre puisse tomber si bas. Il est indigne de vous et de moy, de craindre qu' une affection si bien jointe, se démente en quelque sorte : et c' est un crime entre nous deux, d' imaginer seulement qu' il soit possible. Si l' un de ses deux, dont je vous ay fait des reproches, avoit attendu le jour en vostre chambre, je croirois que vous eussiez voulu prendre une nuict toute entiere pour le quereller ; et quand je l' aurois veu entre vos bras, je penserois que je vous aurois prise pour une autre, ou que vous l' auriez pris pour moy. Enfin, je me défierois plustost de la fidelité de mes yeux, que de la vostre, et je me persuaderois plus aisément d' avoir esté trompé d' eux, que de vous. Non, l' entretien de ces deux hommes ne me fera jamais resver : et quand ils auroient esté un siecle entier avec vous, je ne croirois pas que vous eussiez esté un quart d' heure avec eux. Mais encore, dites-moy, apres que le premier s' en fut allé, demeurastes-vous seule avec l' autre, et vostre femme de chambre ne monta-t-elle pas aussi-tost ? Sont-ils sortis à ce voyage d' aupres de vous, aussi satisfaits que les autresfois : et leur avez-vous encore laissé toutes ces belles esperances, avec lesquelles seules je les tiens plus riches, que s' ils possedoient tous les autres biens du monde ? Je m' informe curieusement de ces particularitez, car je sçay bien qu' elles ne me peuvent estre que bien agreables ; et p599 sans doute cette entreveuë me donneroit plus de sujet de contentement que de plainte, si j' en avois une parfaite connoissance. Mais cependant ils vous virent, tandis que j' estois à trente lieuës de vous, et au mesme temps que je me trouvois seul en ma chambre à plaindre cette absence, ils estoient dans la vostre, et vous entendoient parler : peut-estre mesme qu' ils vous ont veu rire, et que vous donnastes sujet à l' un deux d' avoir cette nuit-là quelque agreable songe. Ha ! Florice, que c' est une traistresse passion que la jalousie, et qu' elle se glisse aisément en nous, au desceu de nostre raison ! Je sçay bien que vos erreurs passées vous obligent à de fascheuses consequences, et que vous estes contrainte de faire beaucoup d' actions contre vostre coeur et le mien, si vous ne voulés faire courre fortune à une chose que vous tenez bien chere. Mais si vous sçaviez quel coup cela me donne, et combien ces pensées me touchent, peut-estre qu' une autre fois vous mettriez toute autre chose au hazard, plustost que ma vie : et apres cela, vous me reprochez que je n' ay pas esté assez diligent à vous envoyer mon portrait. En verité, voudriez-vous que je fusse arrivé pour faire un tiers avec ces deux ? Et que j' eusse esté present, pour estre tesmoin des contentemens qu' ils reçoivent auprés de vous ? Sans mentir, je ne croy pas mesme que ma peinture l' eust pû souffrir, et c' eust esté me faire mourir en effigie. Encore je pense que j' en eusse senty quelque chose d' icy, et sans doute j' en fusse tombé en langueur, comme ceux que l' on tuë de p600 cent lieuës loin, en ne piquant que leur image. Mais quand cette consideration-là n' y seroit point, vous ne devriez pas souhaitter de voir mon portrait, en l' estat où les premiers jours de cette absence m' avoient mis. Il n' y avoit pas d' assez mauvaises couleurs dans toute la peinture, pour representer celle que la tristesse m' avoit donnée : et je ne voy pas qu' il y eust apparence de peindre au vif un homme qui estoit plus que demy mort. Vous en eussiez trouvé un autre que celuy que vous aviez veu si content auprés de vous. Et si l' on m' eust bien peint, vous ne m' eussiez pas reconnu ; car à moy-mesme, je n' estois pas reconnoissable, et à peine pouvois-je passer pour une mauvaise copie de celuy que j' estois il y a quelque temps. Mais j' espere que bien-tost vous me verrez plus riant et plus gay, car je commence à me r' asserener le visage ; et si le peintre n' y oublie rien, vous y verrez une esperance de vous aller trouver bien-tost apres mon portrait. Disposez-vous aussi de me recevoir plus gayement, et que les recommandations de la demoiselle au bon esprit, ne vous en empeschent pas, si vous joüissez encore du vostre. Je ne luy envoyay pas mes baise-mains, mais je luy renvoyay ceux qu' elle m' avoit faits par trois differentes personnes ; et je ne l' eusse pas entrepris si je n' eusse craint de vous offencer en retenant quelque chose d' elle. Encore en eussiez-vous esté advertie, si je n' eusse eu peur de vous ennuyer un quart-d' heure, par un fascheux ressouvenir comme celuy-là. Et la mesme consideration qui vous a empesché de me dire p601 cette autre nouvelle que j' ay sceuë d' ailleurs, m' a fait taire de celle-cy. Mais puisque nous sçavons tout l' un de l' autre, et que le mauvais demon qui nous separe, veut encore nous rendre presentes toutes celles de nos actions qui nous peuvent offenser ; je vous prie trompons sa malice, et le prevenons en cela, les choses auront tout un autre visage, quand nous le sçaurons par nous-mesme ; et pour moy, je vous jure, qu' il ne m' eschappera jamais rien, qui en apparence vous puisse fascher, dont aussi tost je ne me confesse à vous. Promettez-moy le mesme, je vous prie, et me dites comment vous avez pû sçavoir que j' eusse fait des recommandations à personne, et par quel chemin vous avez trouvé celuy qui m' avoit appris les nouvelles dont je me suis plaint à vous : car sans mentir j' en suis en peine, et pour moy, je croy que vous avez quelque génie aupres de moy, qui vous donne advis de ce qui s' y passe. Mais puis qu' il vous dit tout, demandez-luy si je vous aime, et qu' il vous die combien de fois je souspire tous les jours pour vous. LETTRE 2 A MADAME p602 C' est sans doute une menace, qui estonneroit un plus resolu que moy. Mais tant que vous me menacerez de la sorte, j' advouë que je ne sçaurois vous craindre, et je seray assez hardy pour me trouver apres disner où vous me commandez, quelque malheur qui m' en puisse arriver. Je sçay bien que vostre logis n' est pas un lieu de seureté pour moy, et que sous l' ombre de l' amitié que vous me faites l' honneur de me promettre, il n' y a personne aujourd' huy, de qui je doive craindre tant de mal, que de vous. Mais au moins, souvenez-vous, s' il vous plaist, de ne me laisser pas souffrir trop long-temps : si vous-voulez devenir bonne, comme vous dites, commencez à l' estre en cette occasion. Et sans mentir, l' obeïssance aveugle que je vous rends, vous y oblige en quelque sorte ; et la franchise, avec laquelle vous voyez que je me remets entre vos mains. Quoy que je connoisse bien à quoy vous me destinez, je veux neantmoins, rendre contente, tant qu' il me sera possible, la personne que vous desirez qui le soit à mes despens ; et je vous promets que je tiendray son affection secrette, sans en tirer aucune vanité : mais je ne sçay si je me pourray taire de vostre confidence. LETTRE 3 A MADAME p603 C' est le vray moyen de redoubler mes peines, que de me faire entendre, que vous en avez ; et moy, qui jusqu' icy ay supporté les miennes avec tant de patience, je doute si je pourray souffrir les vostres. Mais de quelque sorte que ce soit, je ne puis trop endurer, puisque c' est pour l' amour de vous ; et les deux mots, que dans vostre billet vous avez adjoustez hors du rang des autres, me doivent tout rendre supportable ; et me feroient courir gayement au martyre. Je croy que vous-mesme n' en doutez pas, et que vous estes assez asseurée de ma resolution ; puis qu' apres m' avoir adverty du mal que vous me voulez faire, vous attendez que de moy-mesme j' aille le recevoir : et qu' apres disner je me rende volontairement en un lieu, où mes peines doivent estre redoublées. Cette menace pourroit donner de la crainte à un autre, et feroit songer un plus sage que moy à se mettre en sauveté. Mais quelque peril que j' y voye, il n' y a pas de moyen de ne vous point obeïr, ni qu' ayant l' honneur de vous connoistre si bien que je fais, je me puisse empescher d' estre vostre, etc. LETTRE 4 A MADAME p604 J' ay oublié tout ce que je devois dire à la avec qui vous me vouliez accorder ; et si je vous asseure, que ce n' est pas pour avoir dormy depuis. Je suis fasché de n' avoir pas eu plus de soin d' une personne qui m' avoit esté recommandée de si bonne part : et que ne luy pouvant donner aucune place en ma volonté, elle n' en ait pas eu davantage en ma memoire. C' est la partie de mon ame, dont je luy pouvois le plus justement faire part : car c' est celle qui est la plus contraire au jugement, et qui a le soin des choses passées. Mais si je luy dis quelque chose d' obligeant apres disner, elle ne se pourra pas plaindre, que je ne luy parle que par coeur : et je sens le mien si esloigné de tout ce que j' ay à luy dire, que si vous ne me secourez tantost, vous verrez que je ne sçauray pas, non plus que vous, ni les mots, ni les temps. Mais pleust à dieu que vous ne sceussiez pas celuy de vostre partement, et que vous ne m' en peussiez encore aujourd' huy rien apprendre. Car sans mentir, je n' ay pas l' esprit assez fort pour en souffrir seulement l' imagination ; et cette pensée estouffe en moy toutes les autres. Quand je songe que demain vous ne serez plus icy, je trouve estrange qu' aujourd' huy je sois au monde : et p605 je suis prest d' avoüer avec vous, qu' il y a de la fiction en cette amour que je fais paroistre, quand je pense que je respire encore, et que ce déplaisir n' acheve pas de me tuër. D' autres ont perdu la parole, et se sont confinez aux solitudes de la Thebaïde, pour de moindres mal-heurs que le mien. Mais si j' avouë, que je ne pourrois pas m' aller plaindre de mon mal si loin de vous : je suis, ce me semble, excusable de n' aller pas chercher un hermitage aux deserts d' Egypte, puisque j' espere trouver place en celuy que vous allez bastir. Il n' y a que cette esperance qui me puisse arrester au monde, et ma vie ne tient plus qu' à cette pensée. Je ne sçay pas si tout ce que je dis icy, est dans les bornes de l' amitié passionnée ; mais vous ne pouvez dire que je parle à vous trop clairement, veu que vous pouvez tousjours donner deux sens à toutes mes paroles : ny vous plaindre, si je ne vous escry pas dans les termes que vous desirez ; puisque je n' ay pas veu encore celuy qui me le doit apprendre. Tandis qu' il m' est permis de faillir, et que je puis dire quelque chose de mes sentimens, je vous jure avec la mesme affection que je fis hier, que la seule folie que je feray au monde, ce sera d' aymer tousjours la plus aymable qui fut jamais, et que je veux bien avoir vostre haine, dés le jour que vous aurez mon amitié. LETTRE 5 A MADAME p606 Je sens bien que la fin de mes jours approche, et que je suis à la veille du plus grand mal-heur qui m' arrivera jamais. Cependant je trouve mon esprit en un estat plus tranquille, que je n' eusse osé l' esperer ; et au milieu de mille pensées qui m' affligent, j' en trouve encore quelqu' une qui me console. Dans l' estonnement où je suis, je ne puis voir la cause d' un evenement si extraordinaire : mais je connois bien que vous produisez en mon ame, je ne sçay par quels moyens, des effets dont je ne voy pas la cause, et que vous faites que mon coeur se resjouïsse, sans que mon esprit sçache pourquoy. Tant y a, que je suis aussi resolu de mourir, que s' il me restoit quelque chose à esperer apres cela ; et quelque cruelle que soit la mort que me va donner vostre absence, je suis preparé à la souffrir, comme si c' estoit un passage à une meilleure vie. Il me desplaist seulement, que cette personne à qui vous me prestez quelquefois, ne me permette pas d' achever mes jours en repos : et que je sois contraint de partager entre vous et elle, les dernieres heures qui me restent. Cela me persuade, ce que je n' avois pû encore bien croire que nous voyons tous, à l' heure de la mort, nostre bon et mauvais ange, et p607 que nous avons en ce moment, de bonnes et de fascheuses visions. Mais je vous supplie tres-humblement, si vous ne me haïssez pas encore, de ne me pas delaisser en cette extremité, et de prendre soin d' une ame, qui ne peut estre sauvée que par vous, et qui seroit tourmentée à jamais, si vous l' aviez abandonnée. LETTRE 6 A MADAME p608 Il estoit temps que je songeasse à ma conscience, et ce fut heureusement pour moy, que je fis hier une partie de ma confession : car je n' avois point encore esté si malade qu' aujourd' huy, et mon mal augmente de sorte, que si j' eusse differé davantage, je croy que je fusse mort en mauvais estat. Au moins, dans l' accés où se trouve mon esprit, et dans les inquiétudes qui l' affligent, je voy bien que les resveries le vont prendre, et je n' espere pas que je puisse jouïr encore une heure de mon bon sens, ce qui me le persuade le plus c' est que parmy les desplaisirs et les ennuis qui me devroient accabler, je ne puis estre extrémement triste ; et que je me trouve moins affligé que de coustume, quoy que je sois au pire estat, où je me vis jamais. Je perdis l' autre jour ainsi un de mes amis, à qui l' excés de son mal en osta le sentiment. Les songes le faisoient rire dans les angoisses de la mort, et ses imaginations luy donnoient du repos, pendant que sa fiévre le tuoit. Je vous suplie de ne me point envier une fin pareille à celle-là ; et puis qu' il ne me reste pas encore huict jours à vivre, souffrez que je les acheve en cette sorte. Cela estant, j' advouë que vous estes plus pitoyable que je ne croyois, et moy plus heureux que je p609 n' avois esperé. Car une si folle entreprise que la mienne, ne devoit pas avoir un succés si bon, et apres avoir fait une si grande faute, je n' esperois pas d' en mourir si tost, ny si doucement. Je vous demande pardon ; je pensois ne vous escrire, que ce qui touchoit vostre amie, et je viens de m' appercevoir que je ne vous en ay pas dit un mot. Je vous supplie tres-humblement d' ordonner d' elle et de moy, ce qu' il vous plaist, et que je sçache quand vous-voulez que j' en aille ouïr l' arrest. Je vous supplierois que ce fust dés ce soir, mais j' ay crainte de vous estre importun, et je ne sçay pas où je vous trouverois apres disner. LETTRE 7 A MADAME p610 Si c' est aujourd' huy que je dois donner du contentement à la personne que vous me recommandastes hier, je vous supplie de m' envoyer ce que vous voulez que je luy donne : ou de ne trouver pas mauvais, que je ne fasse point de largesse aux autres, d' un bien, dont les plus pauvres sont plus riches que moy. Je n' avois pas eu encore de si mauvaises heures, que les douze dernieres que j' ay passées ; et depuis que je n' ay eu l' honneur de vous voir, j' ay eu si peu de repos, que je vous asseure qu' il y a eu des feüillans qui ont esté mieux couchez que moy. Cét homme à qui vous laissastes hier le poignard dans le coeur, a eu une meilleure nuict ; la crainte, le regret, le desplaisir, et tout ce qu' il y a de poisons froids dans l' amour, n' ont cessé de me deschirer l' esprit : et le sommeil, qui pour quelque temps m' en a voulu divertir, a esté proprement pour moy l' image de la mort, puis qu' il m' a tousjours fait voir celle de vostre absence. En cét estat où je suis je ne croy pas que vostre amie puisse estre fort contente de mon entretien : si ce n' est que son amour se soit tournée en haine, et qu' il ne luy reste plus de passion, que celle de la vengeance. Si cela est, elle trouvera en moy une satisfaction toute entiere, et sera p611 bien-aise de voir, qu' elle n' est pas encore la plus miserable du monde je vous prie, pourtant, en quelque humeur que vous la voyez, de ne me laisser pas si seul avec elle, que quelqu' un ne nous puisse separer ; et de considerer, qu' il n' y a point de seureté pour moy, soit qu' elle m' ayme ou qu' elle me haïsse. Je vous supplie tres-humblement, de ne me point refuser cette faveur, afin qu' au moins, si je l' ay (...) que ce ne soit pas une autre que vous, qui me donne la mort, et qu' il n' y ait que mes soûpirs, et l' ennuy de vostre absence, qui m' estouffent. Je ne sçay pas si vous commencerez par celle-cy, à luy monstrer les lettres que je vous escris : mais je ne m' en plaindray pas pourveu que vous me permettiez apres cela de partir à l' heure mesme, et de me sauver en Espagne. Car c' est un remede que je pense qui est propre à toutes sortes de maux : et si vous avez permis à quelqu' un de s' y retirer pour fuïr la fiévre, vous me devriez excuser, s' y j' y allois pour éviter la mort. Mais dans la misere où je suis, je m' estonne que je puisse avoir cette pensée ; et cette imagination, ce me semble, est trop gaye pour tomber en un esprit si affligé que le mien. Toutesfois, puisque vous sauvez tous les ans la vie à un homme, et que vous m' asseuriez hier, que vous faisiez toutes les bontez qui ne vous coustent rien ; pourquoy ne puis-je pas esperer, que je seray peut-estre celuy à qui vous ferez cette grace, et que vous ne me laisserez pas mourir, puisque vous le pouvez empescher si aisément. LETTRE 8 A MADAME p612 Je croyois qu' il n' y eust que vous qui me pûssiez donner de mauvaises nuicts, mais je trouvay hier une dame, qui m' a fait passer celle-cy sans dormir, et qui me perça le coeur si sensiblement, que je n' ay point eu de repos depuis que je l' ay veuë. Sans dessein, comme je croy, de m' assassiner, elle me dit, que vous deviez partir demain, et quelle avoit appris cette nouvelle de vostre bouche. S' il est ainsi, j' ay, ce me semble, quelque raison de me plaindre de vous (m' ayant retranché la moitié de ma vie) que sans l' avoir merité, vous abregiez mes jours devant le temps. Vous treuverez, peut-estre, estrange, qu' un homme si malheureux que moy, se plaigne qu' on ne le laisse pas assez vivre : et que je me tourmente, de ce que l' on me veut delivrer trop tost de tous mes maux. Mais je voy bien, qu' encore les plus miserables aiment la vie ; et puisque je ne dois perdre la mienne qu' en me separant de vous, je croy que ce n' est que la sorte de mourir qui m' estonne, et que je suis excusable d' avoir peur d' une si cruelle mort. Cette pensée ne m' a pas laissé fermer l' oeil depuis hier : et si ce jour me dure autant que la nuict que je viens de passer, je ne devrois apprehender vostre abscence, que comme un malheur, p613 qui ne me peut venir que d' icy à cent ans. Mais un si fascheux accident, se doit prévoir d' aussi loin que cela : et s' il n' avoit à m' arriver qu' à la fin du monde, je commencerois dés cette heure à le craindre. Neantmoins, je vous supplie de ne laisser pas de me dire ce qui en est : et puisque c' est toute la grace que vous me pouvez faire, advertissez-moy de l' heure et du jour de ma mort, afin qu' au moins je me puisse reconnoistre auparavant, et que j' aye loisir de m' y préparer. LETTRE 9 A MADAME p614 Je pensois que la lettre que je vous envoye avec celle-cy, arriveroit aussi-tost que vous, et qu' elle attendroit long-temps chez M devant qu' il vous souvint d' elle. Mais j' ay esté contraint de la garder jusques à cette heure : et je n' ay pû trouver le logis de celuy à qui je la devois donner, que deux heures apres qu' il fut party. Je croy que vous aurez sçeu les nouveaux sujets d' affliction qui me sont arrivez depuis, et qu' il n' est pas besoin que ce soit moy qui vous donne toutes les mauvaises nouvelles. Je vous diray seulement, que je ne suis gueres plus heureux en mes amitiez, qu' en mes passions, et que la fortune me frappe par tous les endroits, où elle me peut blesser. Neantmoins, pour me toucher vivement de ce malheur, il ne falloit pas qu' elle me l' envoyast apres vostre partement : et si elle vouloit que ce dernier coup me fust sensible, elle me le devoit donner devant que de m' avoir assommé. Et en cela, vous pouvez voir combien peu de chose c' est que l' amitié, quand elle n' est pas passionnée. Car cét accident, qui en un autre temps m' auroit percé le coeur, et que je voudrois encore avoir racheté de tout ce qui me reste de bien au monde, n' a pû me rendre plus triste que je l' estois : et de p615 tant de larmes que j' ay respanduës depuis, je ne sçay si mon amy en a eu pour luy une toute entiere. Aussi, à dire le vray, puis qu' il devoit demeurer icy, et qu' il n' avoit pas d' esperance d' aller où vous estes, je ne puis m' imaginer que l' on luy ait fait grand tort de luy avoir osté la liberté, et de luy défendre la conversation du reste du monde, quand il ne pouvoit plus avoir la vostre. Il me semble bien plus injuste, que l' on me retienne icy prisonnier comme les autres, et que je sois arresté sans que personne m' accuse. Toutesfois, j' advouë que les plus criminels ne le sont pas tant que moy : et quand ceux-cy auroient conspiré contre l' estat, et l' authorité du roy, j' ay fait encore une entreprise plus hardie que celle-là, pour laquelle je voy bien qu' il faut que je meure. LETTRE 10 A MADAME p616 Vous pouvez estre asseurée, que la tristesse, ni l' amour, ne feront jamais mourir personne, puisque l' un ou l' autre ne m' ont pas encore tué ; et qu' ayant esté deux jours sans l' honneur de vous voir, il me reste quelque apparence de vie. Si quelque chose m' avoit fait resoudre à vostre esloignement, c' estoit la créance que j' avois que j' en serois quitte pour en mourir, et qu' une si forte douleur que celle-là, ne me laisseroit pas languir long-temps. Cependant je trouve, contre mon esperance, que je dure beaucoup plus que je ne l' avois imaginé : et quelques coups mortels que j' aye, je croy que mon ame ne se peut destacher de mon coeur pource qu' elle y void vostre image. C' est le seul pretexte que je trouve pour la garentir de lascheté : et je ne voy que cette raison qui la doive retenir si long-temps en un lieu, où elle souffre tant de peines. Depuis l' heure que vous me vistes tirer à quatre chevaux, et deschirer en pieces en me separant de vous, je vous jure, que je n' ay pas eu encore le moyen d' essuyer mes yeux : et bien qu' ils ne connoissent plus les couleurs, ni la lumiere, ils ne me serviront pourtant jamais si fidelement qu' ils font, puis qu' ils m' aydent à pleurer vostre absence. Dans les tourmens et la langueur p617 où je suis, il me semble que je sois resté tout seul sur la terre, ou que l' on m' ait transporté en ce coin du monde, où l' on ne void gueres plus souvent le soleil, que nous ne voyons icy les cometes, et où la plus courte nuict dure trois mois. Encore le mal-heur ne feroit pas tout ce qu' il peut de pis contre moy, si celle où je suis maintenant ne duroit pas davantage : et je doute, si apres ce temps-là, je pourrois esperer de revoir le jour. Mais jugez, je vous supplie, à quel poinct je suis reduit, que n' estant encore qu' à l' entrée d' une si longue et si fascheuse nuict, je commence desja à compter les heures, et je sens passer chaque moment avec impatience. Que si dans les tenebres qui me couvrent, il y avoit au moins quelques intervalles de repos, et que je pûsse quelquefois faire de beaux songes. Mais tant extravagantes que soient mes resveries, elles ne le sont jamais assez pour me rien proposer d' agreable ; et mes pensées ne sont raisonnables qu' en cela, qu' elles ne me promettent jamais de bien. En cét estat, je pense que je vous puis jurer, que le plus mal-heureux homme du monde est aujourd' hui celuy qui vous honore le plus : et sans mentir, il seroit impossible que je pûsse tant vivre, si je n' esperois bien-tost d' en mourir. Mais je voy bien qu' il ne me reste pas encore quinze jours à plaindre vostre absence, et que ma vie et mes maux ne peuvent durer que jusques-là. Cette esperance me fait souffrir plus patiemment l' un et l' autre, et je croy que vous n' estes pas faschée que je l' aye, puisque vous voulez bien que j' espere p618 tout ce que je dois esperer. Au moins je ne puis expliquer plus advantageusement pour moy, les dernieres paroles que vous m' avez dites : et de quelque costé que je tourne la veuë, je ne voy pas que je puisse jamais attendre mieux. Neantmoins, vous qui voyez bien plus clair, et beaucoup plus loin que je ne fais ; je vous supplie, dittes-moy si ma folie devoit avoir une fin plus heureuse que celle-là, et ce qu' il fut arrivé de moy, si j' eusse vescu davantage ? LETTRE 11 A MADAME p619 J' ay bien de la honte à vous le dire ; mais ce mal-heureux, qui devroit estre mort il y a si long-temps, est encore au monde. Et apres avoir esté quinze jours sans ouïr de vos nouvelles, je suis en estat de vous mander des miennes. Il est vray qu' elles sont si mauvaises, et les desplaisirs qui me pressent si insuportables, que si je ne m' en tire par quelque sorte que ce soit, vous jugerez bien que ce n' est pas manque de sentiment et de resolution ; et que dans les tourmens où je suis, il faudroit beaucoup moins de courage pour endurer la mort, que pour souffrir la vie. Et certes, celle que je meine est si mal-heureuse, que desja mille fois je me serois resolu de la perdre, si j' osois me donner quelque contentement lors que je ne vous voy pas ; et si vous ne m' aviez appris que ce n' est pas estre tout à fait mal-heureux, que d' avoir le plaisir d' une mort volontaire. Il faut donc que ce soient mes douleurs toutes seules, qui achevent de me la donner ; et je veux aller à ma fin pas à pas, sans la haster d' un demy jour. Aussi bien, quoy que le regret de ne vous plus voir me couste desja plus de cent mille larmes, je n' ay pas encore assez pleuré vostre absence ; et ayant tant de mal-heurs à plaindre, je ne dois pas estre si tost prest de jetter le dernier soûpir. LETTRE 12 A MADAME p620 Depuis que vous nous avez laissez, il n' a point coulé de moment, qui n' aye adjousté quelques nouveaux desplaisirs aux miens : et je n' ay point passé d' heure, que je n' estimasse celle de ma mort. Mais je voy bien que mon ame, sous la tristesse qui l' accable, n' a pas seulement la force de sortir ; et que si elle se tient encore dans mon corps, c' est comme ces paresses des Indes, dont l' on vous parloit il y a, ce me sembles, plus de cent ans, qui ne se peuvent resoudre de quiter l' arbre où il n' y a plus dequoy les nourrir, et qui ayment mieux mourir en langueur, que d' avoir la peine de changer de demeure. Je vous asseure que je n' encheris rien dessus la verité ; et ce grand esprit, qui vous fait imaginer si facilement toutes choses, ne vous sçauroit faire comprendre la moitié de mes ennuis. Je passe les jours entiers sans ouvrir les yeux, et la plus grande part de la nuit sans les fermer. Et ce qui vous doit estonner davantage, ces mauvaises heures d' impatience et de desespoir, et ces nuits que la crainte de vous avoir déplû me faisoient veiller avec tant de mortelles inquietudes ; je les regrette à cette heure, comme des joyes perduës, et des douceurs de ma vie passée. Voila le chastiment que meritoit la p621 plus grande folie qui fut jamais, et les peines qu' il faut que je souffre pour vous avoir sceu trop bien connoistre. Mais au milieu de toutes ces afflictions, quoy que je voye bien qu' il n' y a autre issuë, que celle de ma vie, et que toutes les faveurs du ciel, et de la fortune, sont trop foibles pour m' en tirer ; je croy encore, sans que je me puisse imaginer comment, qu' il ne vous seroit pas impossible de me faire mourir bien-heureux, et que tout ce que le reste du monde ne pourroit pas, vous le pourriez toute seule. LETTRE 13 A MADAME p622 J' esperois tirer cét advantage de la solitude, où vous m' aviez laissé, que je n' y serois diverty de personne ; et qu' estant en un lieu, où je n' ay point du tout de connoissance, j' aurois loisir de vous mander quelqu' une de mes pensées. Mais voila qu' à peine me donne-t-on le temps de vous rien dire, pour m' emmener à Fontainebleau, et la fortune me presente une occasion importante d' y aller, exprés comme je croy, pour m' oster le contentement de vous escrire. Au moins quelque beau-semblant qu' elle me puisse faire, j' ay trop de sujet de me défier d' elle apres en avoir reçeu de si mauvais offices : et je ne pense pas qu' elle voulust plus se remettre bien avec un homme, à qui elle a fait tant de mal. Toutesfois, m' ayant conservé jusques icy au milieu de tant de maux, je pourrois esperer, si je n' avois perdu tout courage, qu' elle me reserve à quelque chose de grand ; et que peut estre elle veut faire voir en moy quelques-uns de ses miracles, puisque desja elle y en a fait un si estrange, en me sauvant la vie. Mais la derniere faveur qu' elle m' a faite, est beaucoup plus grande que celle-là, et je luy suis plus redevable, de m' avoir fait retrouver par le plus p623 grand bon-heur du monde, la premiere lettre qu' il vous a pleu m' écrire, apres avoir esté deux jours esgarée. Je ne sçay, si je vous le devois avoir mandé : mais dés l' heure qu' elle fut entre mes mains, je reconnus que je puis encore recevoir quelque joye, lors que je ne vous vois point, et tant que j' ay esté à la lire, je doute si j' ay esté affligé de vostre absence. Ne croyez pas que cela soit peu de temps ; car c' est presque tout celuy qui a passé, depuis que je l' ay receuë : et c' est la seule occasion où mes yeux m' ayent servy avec plaisir, depuis que je ne vous vois plus. Je vous jure que je vous dis cecy avec verité, quoy que j' aye veu plus d' une fois vos deux bonnes amies, et que je n' ay rien trouvé d' agreable dans le ton de la voix de l' une, ny dans l' action de l' autre. Toutes les fois que j' ay esté chez celle avec qui je vous laissay, les vers du tasse que je la priay de lire, ont fait la moitié de son discours, et ses gestes l' autre. Et quoy que ce soient deux choses excellentes en leurs especes, cela pourtant n' a pû empescher, que je n' aye esté aussi triste que la premiere fois que vous m' y avez veu ; et je n' ay rien trouvé en elle, qui ne me doive consoler de l' advis que vous me donnez, que je n' en sçaurois jamais estre aymé. Toutesfois, son amitié me pourroit estre plus utile que vous ne pensez, et je la devrois rechercher avec plus de peine que je ne fais pas, puis-qu' elle est assez resoluë pour tuër ceux qu' elle aime, quand ils sont aussi mal-heureux que moy. Mais je voy bien qu' elle ne m' accorderoit pas cette faveur, sans connoissance de cause, p624 et que devant que de me faire mourir, elle me voudroit mettre à la question. Au moins, elle commença à me la donner le dernier jour que je l' ay veuë, et me fit beaucoup de demandes touchant la cause de mon transissement, qui dure encore. Mais un homme qui sçait supporter vostre absence, sçaura bien endurer la gesne, et il n' est pas à croire que les tourmens me sç al 1 que les tourmens me facent rien dire, puisque je suis tant accoustumé à souffrir, et qu' ayant desja confessé une fois, je n' ay pas veu que pour cela on ait en rien diminué les miens. C' est à vous, à qui je fais ce reproche, et de qui, ce me semble, je me dois plaindre, que vous ayant advoüé mon crime, vous ne soyez pas assez juste pour me faire mourir, ni assez bonne pour me laisser vivre. Je vous demande l' un ou l' autre de toute mon affection ; et si je ne puis esperer de vous faveur, au moins faites moy justice. Mais quoy que vous ordonniez, je vous supplie que je l' entende de vostre bouche ; et il m' importe peu, que ce soit la vie ou la mort, pourveu que j' aye l' un des deux en vostre presence. Il n' y a point d' entreprise hazardeuse, dont je ne vienne à bout, ny de chasteaux enchantez, où je n' entre sous vostre conduite. Que si les enchantemens qui empeschent qu' on ne vous voye, doivent estre achevez par le plus fidele, ou le plus amoureux homme du monde, je vous asseure que je les dois mettre à fin, et que cette advanture ne peut estre deuë à un autre qu' à moy. Mais, voila que M De B avec qui je m' en vay, m' envoye dire, qu' il est prest de partir ; et je n' oserois p625 le faire attendre, car je l' honore beaucoup. Il a une maison au M où il doit aller dans quinze jours : il me faut plus de loisir que je n' en ay, pour respondre à des lettres qui ont besoin de commentaire. Vous me donnerez donc, s' il vous plaist, du temps pour cela. Car jusques icy, à peine en ay-je eu assez pour les bien entendre. LETTRE 14 A DIANE p626 Si le déplaisir de ne point voir ce que vous aymez, vous est aussi sensible qu' à moi, et si vous souffrez durant cette absence quelque chose approchant de ce que j' endure, quelles considerations y a-t-il, belle Diane, qui vous puissent obliger d' estre deux jours sans me voir, et pourquoy ne nous jettons nous pas plustost à toute autre extremité qu' à celle où ce mal-heur nous reduit ? Pour empescher que quatre ou cinq personnes ne parlent, et quelles ne remarquent nos contentemens ; est-il raisonnable que nous n' en ayons plus, et pour éviter un peu de bruit, faut-il que nous endurions tant de mal ? Non, non, ma chere Diane, le plus grand mal qui nous puisse arriver, c' est d' estre separez l' un de l' autre, et je n' en sçache point que nous devions tant craindre que celuy-là. Aussi bien pour tant de peine que nous-nous donnons, ne croyez pas que nostre affection en soit plus secrette. La tristesse qui est sur mon visage toutes les fois que je ne vous vois point, la découvre à tout le monde, et parle plus haut que personne ne sçauroit faire. Quittons donc desormais une discretion qui nous couste si cher, et donnez-moy dés apresdiner quelque moyen de vous voir, au moins si vous voulez que je vive. LETTRE 15 A DIANE p627 Apres vous avoir laissé passer le temps hier jusques à minuit, il n' y a pas de danger, ce me semble, belle Diane, que je vous face souvenir aujourd' huy, que vous avez un serviteur qui ne vous a point veuë il y a presque deux jours ; et à qui on ne cessa hier de reprocher ses resveries, cependant peut-estre que l' on vous loüoit où vous estiez, de vostre belle humeur. J' ay creu qu' il estoit à propos de vous faire songer à luy ce matin, car possible vous n' y pensastes point hier ; et je n' espere pas qu' en si bonne compagnie, quelqu' une de vos pensées vous eust osé parler de moy. Au moins j' en eus tant hier de toutes les sortes, que j' ay raison de croire qu' il ne vous en pouvoit rester ; et je m' imagine que vous trouvant assez bien accompagnée, et jugeant que je serois trop seul, vous m' envoyastes toutes les vostres pour m' entretenir. Aussi elles vindrent en foule par tout où je fus, et furent mesme si hardies, qu' elles entrerent avec moy en une maison où elles ne doivent pas estre trop bien reçeües. C' est chez une dame, pour qui vous m' avez reproché quelquesfois que je n' avois point de pitié, avec laquelle trouvant un de vos cousins, qui ne vous en fait point non plus, je ne pûs m' empescher que je ne trouvasse p628 occasion de parler de vous ; cela fut cause que j' y demeuray deux heures plus que d' ordinaire, durant lesquelles vostre nom fut repeté plus de vingt fois. Je vis le feu, et la jalousie en l' esprit de l' un et de l' autre, et nous fusmes vengez tous deux ; moy de celuy qui avoit esté si hardy que d' aymer Diane ; et vous de celle qui avoit osé entreprendre d' aymer ce qui luy appartient. Je ne sçay si en cela j' ay esté trop peu discret, ou trop malicieux ; mais je vous asseure, que c' est le seul plaisir que j' eus hier ; et le premier que je reçeus jamais en ce lieu-là. Je vous prie de me le pardonner, à la charge que je vous pardonneray aussi, si d' aventure vous receustes hier quelque contentement sans moy. LETTRE 16 A CLIMENE p629 Puis-que je ne vous puis parler, non plus que si j' estois absent, permettez-moi de vous escrire, et de me servir du seul moyen qui me reste pour me faire entendre. Je croyois, belle Climene, que le plus grand mal que j' avois à craindre, estoit celuy d' estre separé de vous : mais l' absence a-t-elle rien de plus cruel, ni de peine plus insuportable, que celle de me trouver aupres de vous, comme j' y suis à cette heure ? Estre prés de toutes les graces, de toutes les joyes, et de toutes les beautez du monde, sans oser y tourner la veuë ; avoir son coeur d' un costé, et regarder tousjours de l' autre ; parler de toute autre chose que de ce que l' on pense ; et tandis que l' on est dans les feux, et dans les gehennes, estre obligé de conter des histoires et des fables : ce sont des tourmens qui passent toute imagination, et que nul homme ne pourroit souffrir, s' il ne les souffroit pour l' amour de vous. Je suis bien vengé maintenant des maux que je disois que mes yeux m' avoient faits ; ils ne sont pas plus libres que moy, ils souffrent à leur tour toutes les peines qu' ils m' ont causées, et sont punis à cette heure qu' ils n' osent plus se tourner vers vous, et qu' ils ont perdu cette joye, pour laquelle ils vous ont vendu ma liberté. p630 Voila, Climene, l' estat où je suis pour vous, et les déplaisirs que je souffre, pour avoir connu mieux que personne, combien vous estes aymable. Je ne voy pas qu' ils puissent diminuer. J' en prevoy d' autres qui me menacent, et je sçay que je seray plus mal-heureux dans trois jours, lors que je ne pourray, ni vous voir, ni vous entendre, ni vous escrire. Cependant, au milieu de ces maux, je benis à tous momens le jour que je vous rencontray la premiere fois, et j' ayme mieux toutes ces peines, que la tranquillité où j' estois devant que de vous avoir veuë. Je vous demande seulement, que vous me plaigniez un peu, et que vous me souhaitiez quelquesfois en vous mesme une meilleure fortune, puisque pour l' amour de vous, j' en sçay si bien supporter une mauvaise. LETTRE 17 A MLLE DE p631 Mademoiselle, je ne dors qu' avec beaucoup de peine, j' ay perdu le goust de toutes choses, l' usage mesme de l' air ne m' est pas libre, et je ne respire pas tant que je soûpire ; voila l' estat où je suis depuis que je ne vous ay veuë. Il est vray que je ne suis pas asseuré d' où cela me vient, et que je ne sçay si c' est un effet de mon rhume ou de mon amour ; toutesfois, il y a apparence que c' est vous qui faites mon plus grand mal, puis-que le plus grand soulagement que j' y trouve est de vous escrire. Sans mentir, je ne vous vis jamais si aymable que vous l' estiez l' autre jour. Nonobstant ce que vous sçavez, qui eût pû faire peur à un autre, je vous trouvay la plus jolie chose du monde, et quoy que vous me chassassiez de temps en temps, et que vous eussiez changé vostre humeur en celle de Mademoiselle De Saint Martin, vostre entretien me sembla tres-agreable. Cela me fait voir qu' outre les choses qui paroissent en vous, il y a encore quelque enchantement secret qui fait que l' on vous ayme, et que vous ne sçauriez jamais, quoy qu' il vous arrive, n' estre pas belle et n' estre pas p632 douce. Au milieu de tous vos mépris, je ne vous sçaurois trouver cruelle : lors que vous me déchirez le coeur, et que vous le mettez en mille pieces, il n' y en a pas une qui ne soit à vous ; et un de vos soûris confit toutes les plus ameres douleurs que vous me faites souffrir. Aimant toutes les choses douces, je ne puis trouver mauvaises celles que vous faites, et la mort mesme me semblera bonne de la façon que vous l' apprestez. Puis que je trouve tant de goust en vos défaveurs, jugez combien vos faveurs me toucheroient, et ayez le plaisir, au moins une fois, de voir l' effect qu' elles feroient en moy. Vous sçavez qu' il ne m' en faut pas tant pour me contenter, et que sans qu' il vous en couste beaucoup vous me pouvez accorder tout ce que je desire. LETTRE 18 A M. D. p633 Voicy la quatriesme lettre que je vous escris sans avoir de vos nouvelles ; si c' est la faute de la fortune, c' est le plus grand malheur du monde ; si c' est vostre faute, c' est la plus grand cruauté que vous fistes jamais. Cependant, je ne me puis empescher de vous faire souvenir de moy, et sans voir que cela puisse estre bon à rien, je vous escris des lettres, sans y attendre de réponse, et des plaintes ausquelles je n' espere pas de satisfaction. La derniere fois que je vous escrivis, je croyois m' estre mis en repos ; mais, à ce que je vois, il n' en faut plus attendre, depuis qu' une fois en sa vie on vous a veuë. Cette image, que je croiois à demy effacée dans mon esprit, y est revenuë avec toutes ses couleurs, et avec plus de lumiere que jamais ; elle remplit tellement mon ame, qu' il n' y a plus de place pour toutes les autres choses, et celles qui sont icy, sont plus loin de moy, que vous qui en estes à plus de cent lieuës. C' est dommage, sans mentir, que la plus belle personne du monde soit aussi la plus ingrate, et la plus cruelle, et qu' avec tant de raisons de ne vous aymer pas, il se trouve tant de sujets, et mesme tant de necessité de vous aymer. Voyant que vous ne me teniez pas ce que vous m' aviez promis, j' avois fait tout ce p634 que j' avois pû pour me remettre en liberté, et pour me tirer de vos mains. Apres tout, m' y voila retombé mieux que jamais, et tous mes efforts ne m' ont de rien servy, qu' à m' apprendre de ne plus tenter une autrefois une chose impossible, et de ne pas adjouster à tant d' autres peines, celle de chercher des remedes où il n' y en a point. Vous pouvez donc me faire tel traittement qu' il vous plaira, sans que je m' en puisse ressentir ; je n' ay plus de coeur, ni de force, ni de resolution contre vous. Mais il est, ce me semble, de vostre generosité, de ne pas faire de mal à un homme qui s' abandonne entierement à vostre mercy, et de ne pas rendre mal-heureuse, la plus soûmise, la plus des-intéressée, et la plus parfaite passion qui fut jamais. LETTRE 19 p635 Il fait un des plus beaux jours que l' on ait veus de l' esté ; je suis à Liancourt, qui est un des agreables lieux du monde ; je suis avec trois des plus aymables personnes de France, et je m' enferme tout seul pour vous écrire. Par là, vous jugerez bien que je ne suis pas en si mauvaise humeur que la derniere fois, et que cette lettre sera plus douce que l' autre. Une heure apres vous l' avoir envoyée je m' en repantis, et le mesme soir je reçeus la vostre qui acheva entierement de m' appaiser ; non pas que je changeasse d' opinion, et que je ne jugeasse que mon ressentiment estoit juste : mais je ne sçaurois plus avoir contre vous de colere qui dure, et je vois bien que vous ne me sçauriez faire de si grand déplaisir que vous ne me fassiez oublier avec trois paroles. Car enfin, mon affection est à cette heure au point où vous disiez une fois à Saint Clou qu' elle devoit estre ; et quand je vous aurois convaincuë d' une infidelité, non pas d' une negligence, je ne pourrois pas m' empescher de vous aymer. Puis que j' avois à estre si absolument sous le pouvoir de quelqu' un ; au moins c' est un grand bon-heur pour moy de ce que je suis tombé entre les mains d' une personne si bonne, si juste et si raisonnable, et qui dispose de moy avecque plus de soin, de bonté et de raison que je n' eusse pû faire moy-mesme. Je pourrois pourtant p636 vous reprocher à cette heure que vous n' avez pas esté assez soigneuse de mon repos : car dites le vray, à quoy avez-vous songé de me mander que la fortune vous a fait d' estranges tours, sans me dire ce que c' est, et me laisser le reste à deviner. C' est la plus belle invention du monde pour me faire imaginer, et ressentir tous les mal-heurs qui peuvent vous estre arrivez ; au lieu que j' en serois quitte pour quelques-uns, si vous m' aviez mandé ce qui en est. Ostez-moy vistement de cette peine : qui est, je vous jure, une des plus grandes que j' aye euë de ma vie. Je vous écris avecque beaucoup de haste et d' interruption ; car voila que l' on m' appelle et que l' on heurte à la porte de ma chambre. Mais je ne me puis pas resoudre à vous écrire une courte lettre, et vous la trouveriez peut-estre plus méchante que l' autre si elle n' estoit pas assez longue. J' ay baisé la vostre mille fois, et je ne l' ay guere moins leuë, elle est la plus jolie et la plus obligeante du monde. Mais, au nom de dieu, écrivez-moy sans soin, afin que vous m' écriviez avecque plaisir, et parlez-moy dans vos lettres avecque la mesme naïfveté que vous me parliez dans vostre chambre. Je ne connois que trop vostre esprit, ne vous en mettez pas en peine, et faites-moy connoistre vostre affection comme je souhaite. J' ay une extréme joye de ce que vous estes avecque la personne que vous me mandez : car sçachant combien vous l' aymez, et combien elle est aymable, je sçay que ce vous est un extréme soulagement que de l' avoir. Vous me mandez qu' elle p637 me connoist à cette heure aussi bien que vous. Quoy ! Luy avez vous dit toutes mes mauvaises humeurs, luy avez-vous conté combien je suis méchant, et quelles peines je vous ay données ? Sans mentir, vous estes une méchante femme, si cela est, et je sçay bien ce que je luy diray de vous, pour me vanger, quand je la verray. Il n' estoit pas necessaire de me dépeindre si bien, et il valloit mieux me faire un peu moins ressemblant, et me faire plus aymable ; car elle qui aime tant vostre repos, qui n' a point de jalousie pour vous, et qui aime tant ce que vous aimez ; j' ay peur qu' elle me veüille mal de ce que je vous ay tant tourmentée, et qu' elle croye que je ne suis guere honneste homme, quand elle sçaura que j' ay esté si jaloux. Mais je vous prie, de quelque sorte que ce soit, donnez-luy bonne opinion de moy, car sur toutes choses, je desire estre bien avec elle, et à cette heure que je croy estre aymé de vous, il n' y a rien au monde que je desire tant que son amitié. J' ay perdu depuis quatre jours Monsieur C, et sans mentir avec beaucoup de regret : car je l' aime et l' estime extrémement. Je luy ay dit que je vous escrirois par la voye de . Vous m' avez fait beaucoup de plaisir de me mander que vous prenez plaisir à lire les livres que je vous ay donnez ; mais mandez-moy lequel vous plaist le plus, et dans celuy-là, ce que vous aimez davantage. J' avois resolu de vous prier de m' en mander quelque chose ; mais ne me dites pas seulement cela, rendez-moy compte de tout ce que vous faites ; car je seray extrémement aise de p638 sçavoir les moins importantes de vos pensées et de vos actions. Je m' en retourne à Paris, j' y trouveray une de vos lettres, cela me donne une extréme impatience d' y aller. Je croy que j' y seray dans deux jours. Mais pource que le messager part demain à midy, j' envoye cette lettre devant par un laquais. Adieu, aimez-moy, je vous en conjure ; pour moy, je ne puis pas dire combien je vous ayme, le temps vous le fera voir. LETTRE 20 A MADAME p639 Madame, enfin, je suis icy arrivé en vie, et j' ay honte de vous le dire ; car il me semble qu' un honneste homme ne devroit pas vivre apres avoir esté dix jours sans vous voir. Je m' estonnerois davantage de l' avoir pû faire, si je ne sçavois qu' il y a desja quelque temps qu' il ne m' arrive que des choses extraordinaires, et ausquelles je ne me suis point attendu, et que depuis que je vous ay veuë, il ne se fait plus rien en moy que par miracle. En verité, c' en est un effet estrange, que j' aye pû resister jusques icy à tant de déplaisirs, et qu' un homme percé de tant de coups, puisse durer si long-temps ! Il n' y a point d' accablement, de tristesse ny de langueur pareille à celle où je me trouve ; l' amour et la crainte, le regret et l' impatience m' agitent diversement à toutes heures : et ce coeur que je vous avois donné entier, est maintenant déchiré en mille pieces. Mais vous estes dans chacune d' elles, et je ne voudrois pas avoir donné la plus petite à tout ce que je vois icy. Cependant, au milieu de tant et de si mortels ennuis, je vous asseure que je ne suis pas à plaindre, car ce n' est p640 que dans la basse region de mon esprit, que les orages se forment, et tandis que les nuages vont et viennent, la plus haute partie de mon ame demeure claire et sereine, et vous y estes tousjours belle, gaye et éclatante, telle que vous estiez dans les plus beaux jours où je vous ay veuë, et avec ces rayons de lumiere et de beautez que l' on voit quelquefois à l' entour de vous. Je vous avouë qu' à toutes les fois que mon imagination se tourne de ce costé-là, je perds le sentiment de toutes mes peines. De sorte qu' il arrive souvent que lors que mon coeur souffre des tourmens extremes, mon ame gouste des felicitez infinies, et au mesme temps que je pleure, et que je m' afflige, que je me considere éloigné de vostre presence, et peut-estre de vostre pensée ; je ne voudrois pas changer ma fortune avec ceux qui voyent, qui sont aimez, et qui jouïssent. Je ne sçay si vous pouvez concevoir ces contrarietez, vous, madame, qui avez l' ame si tranquille : c' est tout ce que je puis faire que de les comprendre, moy qui les ressens ; et je m' estonne souvent de me trouver si heureux et si mal-heureux tout ensemble. Mais je vous supplie que ce que je vous conte de mon bon-heur, ne vous empesche pas d' avoir soin de soulager mes maux, car ils sont tels qu' ils ne laissent pas de me miner, lors mesme que je ne les sens pas, et la seule agitation de deux sentimens si differens, est capable de m' abatre. Si donc vous avez quelques raisons pour me consoler, qui ne soient point tirées de Seneque, je p641 vous conjure de me les escrire ; et de m' envoyer en cette occasion, quelques-unes de ces paroles miraculeuses que vous sçavez dire, qui rendent en un instant la force et la gayeté aux esprits les plus malades, et qui m' ont desja deux autres fois sauvé la vie. Sans mentir, vous estes obligée de conserver la mienne, puis-qu' elle est à vous, et que je vous l' ay donnée de si bon coeur. Pour moy, je confesse qu' elle m' est plus chere depuis qu' elle vous appartient, et que je serois fasché de sortir du monde, si tost apres y avoir connu ce qui y est de plus parfait, et de plus beau. LETTRE 21 p642 Ma M je vous demande pardon, et vous confesse qu' il me semble que je ne vous ay pas aymée ces jours passez, et que ce n' est que d' avant hier que je vous ayme. Au moins, mon affection s' est tellement accreuë depuis ce jour-là, et s' est eslevée, et a monté si haut, que quand je regarde delà, celle que j' avois auparavant, je la vois si basse qu' elle ne paroist presque point, et cette amour que je croyois il y a huit jours la plus grande du monde, me passe à peine à cette heure pour quelque chose. Comme je suis bien aise de me voir en cét estat, il me déplaist qu' il ne soit pas arrivé plustost, et je veux mal à mon coeur de vous avoir caché si long-temps une si grande place. Estant aussi aymable que vous estes, il me semble que je vous ay fait tort de ne vous avoir pas aimée autant que je fais, dés le premier moment que je vous ay veuë, et je ne devois pas permettre aux obligations que je vous ay, de contribuer quelque chose à cela. Mais, sans doute, c' est que je ne vous ay pû connoistre du premier coup, et à dire le vray tant de differentes beautez que vous avez, tant de graces et de charmes, tant d' esprit, de jugement, de courage, de force et de generosité, ne se peuvent pas voir d' une veuë, il faut du temps pour cela, et il y a p643 tant de choses en vous, qu' il est besoin de plusieurs jours seulement pour vous bien voir. Je ne sçay si je me trompe, mais il me semble qu' à cette heure j' en suis venu à bout, et mon esprit en est si remply, qu' il n' y a plus de place pour aucune autre chose : mon ame est toute employée à vous considerer et à vous comprendre, et cela, je le fais avec tant de plaisir et tant d' attention, qu' estant sur le bord du plus affreux precipice du monde, je ne m' en apperçois quasi pas, et me voyant à la veille de vous perdre, je ne fais que me réjouïr de vous avoir trouvée. Je vous jure, ma chere M que je ne vous escris que ce que je pense, et que la moindre partie de ce que je pense, est-ce que je vous escris. Il ne se trouve plus de paroles pour exprimer l' affection que j' ay pour vous, elle est au delà de ce qui se peut dire, et de ce qui se peut penser. Il n' y a que vous seule au monde qui la puissiez imaginer, et vostre, etc. LETTRE 22 p644 Je ne sçay pas bien, ce voyage, comment je vous dois escrire, car je suis extremement mal satisfait de vous, et de ce que vous ne m' avez pas encore fait sçavoir de vos nouvelles, en ayant eu tous les jours occasion. Ce qui m' empesche, c' est ce que je ne vous veux rien dire qui vous pûst affliger, ou qui pûst troubler vostre repos ; car sans mentir, il m' est plus cher que le mien propre. Mais aussi je ne veux pas vous déguiser mon ressentiment, et il n' est pas en ma puissance d' user d' artifice avec vous, ny de vous escrire comme je ferois si j' estois content. Pour vous dire le vray, je ne puis comprendre comment une personne qui a tant fait de choses pour conserver mon repos, n' a pû faire en six semaines une lettre pour m' obliger ; et que vous qui trouvez l' absence une chose si dangereuse, et qui tesmoignez de craindre si fort qu' elle fist quelque mauvais effet en moy : vous-vous y soyez tellement abandonnée, et que vous ayez negligé durant un si long-temps de vous servir du seul remede qu' il y a contr' elle. Il y a tantost deux mois que vous estes partie, vous aviez une addresse seure pour m' escrire, il y avoit des messagers par tous les lieux où vous avez passé, et je n' ay pas eu encore une lettre de vous. à vostre avis, que puis-je penser de cela, voulez vous que p645 je croye qu' à Orleans, à Blois, à Tours, à Angers, et depuis, durant tout le temps que vous avez esté à et à , vous n' avez pas eu le temps de me faire une lettre ? Est-ce que vous n' avez pas fort desiré de voir des miennes, et qu' ainsi vous avez jugé que je n' aurois pas beaucoup de haste de voir des vostres ? Il est vray que vous n' y estiez pas obligée, et que je vous avois tesmoigné en partant, que je ne m' attendois pas d' avoir de vos lettres qu' apres que vous auriez eu le loisir de recevoir des miennes. Mais en deviez-vous moins faire pour cela ; et deviez-vous pas prendre plaisir à me procurer un bien à quoy je ne m' attendois pas ? Je vous avois laissé la liberté de ne me point obliger, vous en avez usé, et vous ne m' avez point escrit à cause que vous avez pû vous en dispenser. Quoy donc ! Si vous eussiez veu que je ne me fusse point attendu à recevoir de vos lettres que dans quatre mois, vous eussiez esté tout ce temps sans m' escrire ; car qui s' en peut passer cinq semaines, s' en peut bien passer vingt. Pour vous en parler franchement, je ne sçay ce que je dois croire de cela ; si je pouvois soupçonner de legereté le meilleur esprit et le meilleur coeur du monde, je croirois que vous auriez changé. Mais toutes autres choses me paroissent plus vray-semblables que cela. Quoy qu' il en soit, je vous asseure, ma M et je vous appelle encore ainsi de bon coeur, que mon affection n' en est point diminuée. Cela n' a diminué que la secrette joye qui me restoit dans tous mes déplaisirs, et la satisfaction que j' avois de penser que depuis que je p646 vous connois, vous aviez tousjours eu pour moy tout le soin, la bonté, et la tendresse que je pouvois souhaiter, et que vous n' aviez jamais laissé passer une occasion de me donner tous les témoignages que l' on doit attendre d' une vraye et parfaite amitié. Quoy qu' il ne soit pas ainsi à cette heure, je ne vous en ayme pas moins, et vous m' estes aussi chere que vous l' estiez lors que vous-vous faisiez seigner tous les jours pour l' amour de moy, et que vous ne craigniez pas de diminuër vostre vie, pour prolonger le temps que vous aviez à me voir. Je souffre tous mes ennuis constamment ; et ce qui me fasche le plus, c' est que vous m' avez donné sujet d' imaginer une fois en ma vie, que je ne serois pas le plus ingrat homme du monde, quand je ne vous aymerois que mediocrement. LETTRE 23 p647 M C M dans quelles tenebres m' avez-vous laissé, et dans quel abysme suis-je tombé depuis que je ne vous voy plus ? J' ayme trop vostre repos pour oser vous dire toute la peine que vous me causez ; et mes ennuis sont en un point, que je souhaite quelquefois que vous ne m' aymiez pas comme je vous ayme, de peur que vous souffriez comme je souffre. Vous ne trouverez pas estrange que mon esprit soit dans un si grand desordre, si vous considerez le sujet que j' en ay, et vous ne vous estonnerez pas que j' aye de la peine à me relever apres estre tombé de si haut. Mais, je vous prie, ma M representez-vous tout ce qui m' est arrivé en fort peu de jours ; la fortune m' a fait trouver la plus aymable personne du monde, je l' ay veuë, je l' ay aymée, elle m' a tesmoigné beaucoup de bonne volonté, je l' ay perduë, et tout cela a passé si viste, et s' est fait avec tant de precipitation, que je doute souvent si j' ay esté aussi heureux que je me l' imagine, et si je n' ay pas songé tout ce que je crois qui m' est arrivé. Aussi, à en parler sainement, tant d' amitié en une personne dont je n' estois pas presque connu, tant de force et de resolution en une femme, tant d' aymables qualitez en un p648 sujet, et tant de tresors découverts à la fois : et d' ailleurs, un si grand nombre d' accidens les uns sur les autres, une telle foule d' aventures bonnes et mauvaises, sont des choses qui paroissent plustost avoir esté songées, qu' avoir esté veritablement : et il n' y a point de fable bien faite, qui n' ayt un peu plus de vray-semblance. Enfin, ma M un si beau songe a finy ; je ne sçay ce que sont devenus tant de biens, mon repos a esté troublé, et je me trouve à mon réveil dans la plus noire et la plus effroyable nuit qui fut jamais. Cependant, je tasche à la passer le plus patiemment qu' il m' est possible, et en attendant que le jour vienne, je m' entretiens des plus agreables imaginations que je puis. Je considere que ce m' est assez de joye pour tout le reste de ma vie, que d' avoir seulement esté un moment aymé de vous, et que le souvenir de ce bon-heur me doit faire souffrir gayement toutes sortes de tourmens. Il n' estoit pas raisonnable que la plus precieuse chose du monde ne me coûtast rien. La fortune a esté juste de me faire acheter le coeur que vous m' avez donné, et je luy sçay bon gré de ce qu' au moins elle ne m' a fait payer vostre affection, qu' apres que vous me l' aviez gratuitement accordée en un temps où vous ne me deviez rien, et que je ne la pouvois tenir que de vostre pure inclination. Je serois bien ingrat si je plaignois à cette heure quelques larmes à une personne qui a tant versé de sang pour moy. Il est temps que je souffre à mon tour, et que je vous donne des preuves de mon affection, apres en avoir tant receu p649 de la vostre. Mais vous m' estes si bonne, qu' il estoit impossible que j' endurasse jamais aucun mal en vostre presence ; et il a esté necessaire que vous fussiez esloignée, afin que j' eusse lieu de meriter et de souffrir. Enfin, voila, ma M les pensées avec lesquelles je tasche d' adoucir les plus amers ennuis du monde, et de supporter l' absence de la plus accomplie et de la plus charmante personne qui ayt jamais esté. Mais quoy que je puisse faire, je vous avouë que souvent mon courage et ma raison m' abandonnent, et je voy bien que si vous ne me secourez, je ne pourray pas resister long-temps. Hastez vous donc de me faire sçavoir de vos nouvelles : asseurez-moy que vous vous LETTRE 24 A M. D. B. p650 madame, la nuict est passée pour tous les autres hommes, mais elle ne l' est pas encore pour moy ; puis que je ne vois goute dans la chose du monde que je desire le plus de connoistre. Il y a long temps que mon esprit est couvert de nuages si épais, que le jour n' y sçauroit entrer, et dans l' obscurité qui y est, je n' y sçaurois rien voir que des images confuses et mal formées, qui me plaisent quelquefois, et qui le plus souvent m' épouvantent. Dissipez ces tenebres, vous en qui toutes les clartez du ciel semblent estre renfermées, et ne souffrez pas plus long-temps que je sois en doute, si je suis le plus heureux ou le plus mal heureux homme de la terre. Tout ce qu' il y a de plus cruels déplaisirs et de plus parfaites joyes, sont tellement meslées ensemble, que l' un n' y va jamais sans l' autre, et il arrive souvent qu' en un mesme moment je sens des peines incroyables et des gloires infinies. Separez cela, je vous en conjure, ne permettez pas qu' il y ait tant de desordre en un lieu où vous commandez ; apres tant d' enygmes, dites-moy une parole intelligible, et apprenez-moy mon bon ou mauvais sort. Pour toute mon ame, que p651 je vous ay donnée, je vous demande seulement que vous laissiez voir dans la vostre, et que le plus clair esprit du monde, ne soit pas tousjours le plus obscur pour moy. Pensez quelle peine ce m' est de ne vous parler que devant une personne qui seroit ennemie mortelle de mon affection si elle venoit à la connoistre, et quel tourment de mettre tousjours en comedie une chose si serieuse, et de se servir perpetuellement de mensonges, pour dire de si pures veritez. Donnez-moy de la force pour tout cela ; ayez la bonté de me rendre tousjours heureux en disant un mot seulement ; ne permettez pas que la plus juste passion du monde soit la plus mal heureuse ; ny que je meure d' ennuy pour aymer parfaitement la plus aymable personne qui fut jamais. LETTRE 25 A M. D. B. p652 Il faut bien croire que vous m' enchantastes hier, quand vous me fistes dire que j' estois content de vous ; car à moins que d' un effet de magie, il seroit impossible que par trois paroles qui signifioient si peu, vous m' eussiez fait oublier le plus cruel outrage que vous me pouviez faire. Cependant, il est vray que vous trompastes ma douleur ; et vous me renversastes si bien le jugement, que dans le plus sensible déplaisir que j' aye jamais receu, je sentis la plus grande joye que j' ay jamais euë. Mais le charme finit bien-tost ; et pour mon mal-heur, la connoissance me revint aussi-tost que je vous eus laissée : et apres avoir eu de la peine à retenir devant vous les larmes de joye, j' en ay répandu toute cette nuict les plus ameres du monde. Quoy que je fasse pour me tromper, je connois que vous m' avez fait une trahison qui ne peut estre oubliée qu' il ne peut plus y avoir de commerce entre vous et moy ; que la confiance ne peut jamais revenir ; et ce qui est de plus cruel, voyant par toutes sortes de raisons que je ne vous dois point aymer, je ne vois aucune apparence de le pouvoir faire. Tous les déplaisirs que vous arrestastes hier, sont revenus en foule dans mon esprit, et ont mis tellement toutes choses en desordre, que hors que je connois mon mal, et qu' il me souvient p653 encore que vous estes la plus aymable chose du monde, il n' y a plus de raison, ni de connoissance, ni aucun rayon de bonne lumiere. Voila l' estat où je suis ; et en verité, il ne semble pas qu' il puisse y avoir du remede. Mais voyez quelle foy j' ay en vous ! Si je puis aujourdh' uy ouïr de vostre bouche une parole obligeante, si vous me faites voir une action, ou un regard favorable, ou si vous dites seulement en vous mesme que vous-voulez que je sois guery, je suis asseuré que tous mes maux cesseront, et que j' oublieray tous les déplaisirs que vous m' avez faits. LETTRE 26 A M. D. B. p654 Je vous en demande tres-humblement pardon, mais je vous avouë qu' il y a douze heures que je suis content de vous : je sçay bien qu' à vostre égard, c' est le plus grand crime que je pouvois commettre, et qu' il n' y a rien qui vous offense tant de moy, que lors que vous croyez que j' ay quelque joye secrette. Jugez par là de ma reconnoissance, sçachant que vous m' en ferez repentir, je ne puis m' empescher de vous en rendre grace, et de vous dire qu' apres cela, il n' y a point d' ennuis que je ne souffre volontiers pour vous. Destruisez donc tantost si vous voulez toutes mes imaginations, et mes confiances ; apprenez-moy que j' ay mal entendu tout ce que j' ay expliqué en ma faveur ; faites-moy voir que mon affection vous est indifferente, ou mesme ennuyeuse. Ce m' est assez de bon-heur pour toute ma vie, que d' avoir pû croire un demy-jour que vous ne me haïssiez pas, et ce contentement m' a donné de la force pour souffrir toutes sortes de déplaisirs. LETTRE 27 A M. D. B. p655 N' estes-vous pas la plus fiere personne qui nasquit jamais ? Vous ne vous contentez pas de ne me point faire de bien, vous ne voulez pas mesme que j' en imagine, et comme il y alloit de vostre honneur que je fusse tousjours triste, vous vous offensez dés que vous trouvez un peu de joye dans quelque coin de mon esprit. Que vous couste-t-il, je vous supplie, que je me persuade en moy-mesme d' estre heureux ; et que je me forge des contentemens, ausquels vous ne contribuez rien ? Puisque j' ay eu tant d' aveuglement, que de mettre mon affection en la plus ingrate personne du monde. N' estes-vous pas bien injuste, apres cela, de trouver mauvais que je manque de jugement en quelque autre chose, et qu' un homme qui a sçeu si mal se conduire, ne sçache pas fort bien juger ? Trouvez bon, qu' au moins en cela, je jouïsse du déréglement de ma raison, et que je profite en quelque sorte du desordre que vous avez mis en mon esprit. Si j' estois en mon bon sens, je ne jugerois pas que vous m' aymez ; mais aussi si j' y estois, je ne vous aymerois pas ; et en l' estat où je suis, je ne puis plus rien penser qui vous offense. LETTRE 28 A M. D. B. p656 Puisque vous avez tant de peur que je sois trop heureux, et que vous vous mettez en peine de tout ce que j' imagine, comme si vous estiez responsable de mes pensées, encore faut-il que je vous les ouvre, et que je vous explique une fois ce que c' est que ces confiances dont vous me faites tant la guerre. Que je meure, je vous en diray la verité, et sçachant combien vostre esprit est penetrant, et comme vous estes toute dans mon ame, je n' oserois pretendre de vous y cacher quelque chose. Je vous jure que je n' ay jamais esperé, ni desiré, ni imaginé mesme par souhait d' estre aimé de vous, comme je vous ayme : vous trouvant si fort au dessus de tout ce qui est icy bas, je n' ay point creu que vous fussiez capable de cette sorte de passion qui lie deux ames de mesme nature, (...) mais de la sorte que les esprits de là haut s' affectionnent quelquefois aux hommes, et prennent soin de leur conduite, j' ay creu que vous me pouviez vouloir du bien ; et qu' il estoit impossible que l' ame la plus genereuse du monde, ne fût pas touchée de la plus pure affection qui fût jamais. Cela estant ainsi, je vous avouë qu' il est arrivé souvent qu' une de vos actions, un sousris, un regard, une rougeur dans une favorable rencontre, p657 m' ont fait quelquefois imaginer que vous ne me haïssiez pas ; mais imaginer si facilement que cela ne se peut pas appeller croyance, mais quelque chose moindre que l' opinion, un soupçon, un doute, qui nageant legerement dessus mon esprit, y laissoit une trace de lumiere, et remplissoit le reste de mon ame de contentement et de joye. Voila d' où viennent ces gayetez et ces satisfactions qui vous offensent si fort ; si apres vous les avoir expliquées, vous les trouvez encore injustes, je suis prest de les laisser, car quand je le pourrois, je ferois, sans mentir, conscience d' estre heureux, si vous ne le vouliez pas, et vous ayant donné mon ame toute entiere, je vous en laisse la conduite : c' est à vous à en disposer, et voir ce que vous aymez mieux qu' elle soit, heureuse ou mal-heureuse. LETTRE 29 A M. D. B. p658 Si tout ce qu' il y a de beau, de charmant, et d' agreable dans le monde, estoit mis ensemble, seroit-il rien de si aymable que vous l' estiez hier au soir ? Et tout ce que les poëtes disent des ris, des graces, des amours, ne se voyoit-il pas visiblement à l' entour de vostre personne ? Apres avoir eu tant de bon-heur, que d' avoir veu tout cela de mes yeux, je fais une resolution de ne plus me plaindre jamais de rien, (...). Je sçay bien qu' il m' en coustera le reste de mon ame ; mais que je meure si j' y ay regret ! Et si j' avois toutes celles du monde, je les donnerois de bon coeur pour un plaisir comme celuy que j' eus de vous voir. LETTRE 30 A M. D. B. p659 Je voy bien que je ne sortiray jamais de vos mains, et que tous les desseins que je fais de m' en tirer, sont inutiles, comme vous me faites tous les jours quelque nouveau dépit qui me donne envie de me revolter, je découvre en vous de jour en jour quelque nouvelle grace qui me retient : et à mesure que mes déplaisirs s' accroissent, vos charmes s' augmentent, et mes chaisnes se redoublent. Apres avoir fait d' extrémes efforts pour resister à tout ce que je connois de beau dans vostre personne et dans vostre esprit, il arrive que quand je vous voy, j' y trouve quelque beauté que je n' y avois point connuë, et contre laquelle je ne m' estois pas preparé ; et il y a en vous une si grande diversité de choses aymables, qu' il s' en rencontre tousjours quelqu' une contre laquelle je ne me puis defendre. LETTRE 31 A M. DE V. p660 Apres quatorze vers, vous me permettrez bien de mettre quatorze lignes de prose ; et de vous dire en un langage qui a accoustumé d' estre plus veritable que celuy-là, que je meurs pour vous. Cette beauté dont je viens de parler, est beaucoup mieux écrite dans mon ame qu' elle n' est icy, et l' image que j' en ay conçeuë est telle, qu' en vous mettant au dessus de l' aurore et du soleil, je ne dis rien qui ne me semble trop bas, et que je ne croye au dessous de vous. Jugez, je vous supplie, en quel repos doit estre un esprit où vous estes si bien representée, qui considerant à toute heure la plus belle chose du monde, parmy tant de raisons de desirer, n' en voit aucune d' esperer de quelque costé qu' il regarde. En cét estat, neantmoins le mien ne laisse pas d' estre content : il est tellement occupé à voir tant de merveilleuses qualitez qui sont en vous, et à penser combien vous estes aymable, qu' il ne me reste pas de temps pour songer que je ne suis pas aymé, ni pour sentir que je me meurs. L' idée que je me suis formée de vous, et que je contemple sans cesse, m' attache de sorte, que je ne m' apperçois pas de ce qui me manque, ni de ce que je souffre ; et tandis que mon coeur brûle et qu' il se consume, qu' il craint, qu' il desire, p661 et qu' il s' agite ; mes pensées sont tranquilles, et me donnent des joyes qui passent celles des hommes. Cependant, je juge par raison, que ma vie ne peut long-temps durer ainsi, et puis qu' elle vous appartient et que vous en estes la maistresse, je crois qu' il est de mon devoir de vous avertir du peril où elle est. C' est à vous à en ordonner comme il vous plaira ; car pour ce qui est de moy, je n' ay rien à vous demander là dessus, et ma volonté est tellement soûmise à la vostre, que je ne luy permets pas de souhaiter le bien que vous ne voulez pas que j' aye, ni de fuir le mal à quoy vous me destinerez. Ce que je vous puis dire seulement, c' est que toute mon ame estant également à vous, il n' est pas raisonnable que tous mes biens ne soient que dans mon imagination ; et qu' il est juste, peut-estre, que vous donniez des contentemens plus veritables et plus solides, à la plus solide et la plus veritable passion qui fut jamais. LETTRE 32 A MLLE p662 Mademoiselle, la plus grande joye que j' aye euë de ma vie est celle de vous avoir veuë, et le plus grand déplaisir celuy de ne vous voir plus. Que je meure, si mes yeux ont pû rien trouver d' agreable depuis que je vous ay quittée ! J' ay laissé à Blois tous les plaisirs que j' avois accoustumé de trouver icy, et j' ay à Paris plus d' ennuy que je n' en ay jamais eu en lieu du monde. Je serois pourtant bien marry d' estre moins affligé, et j' ayme ma tristesse quand je songe qu' elle vous plairoit si vous la voyez. Il est juste, sans mentir, qu' une si bonne fortune que celle de vous avoir trouvée, me couste quelque chose, et quand j' en devrois perdre le repos de toute ma vie, je ne croirois pas l' avoir achetée à trop haut prix. Le moindre souvenir, ou le souvenir d' une de vos moindres actions, ou de quelqu' une de vos paroles, me donne plus de satisfaction, que toutes les sortes de mal-heurs du monde ne me peuvent donner de peine, et au mesme temps que je souffre, que je ne vous vois point, et que je suis en doute si vous m' aymez ; je ne voudrois pas avoir changé de place avec ceux qui sont les plus heureux, et qui p663 voyent et qui jouïssent. Une si grande resolution dans un si grand sujet de m' affliger, fait que je commence à croire tout de bon que vous ne mentiez pas lors que vous me disiez que vous m' aviez donné vostre coeur ; car si je n' avois que le mien, je ne pourrois resister à tant de déplaisirs, et je sens bien qu' une force si extraordinaire ne vient pas de moy, et qu' il faut que ce soit de vous qu' elle me vienne. à dire le vray, c' est une estrange aventure que celle qui m' est arrivée, d' avoir trouvé en une seule personne tout ce qu' il y a d' aymable au monde, l' avoir aymée aussi-tost que je l' ay veuë, et l' avoir perduë aussi-tost que je l' ay aymée : que mon bon-heur se soit fait, et se soit évanouy en un instant, et qu' en si peu de temps, j' aye eu tant de sujet de me resjouyr et de me plaindre. Quoy qu' il en soit, je ne puis que tenir bien-heureuse l' heure en laquelle je vous ay veuë, et je ne donnerois pas l' image seule qui me reste de vous dans l' esprit, pour tout ce qu' il y a de plus solides biens sur la terre. Je me confirmeray davantage dans cette opinion, par la response que vous me ferez, et si elle m' est aussi favorable que les paroles que vous m' avez dites, je tiendray pour bien employées toutes les peines que je souffriray pour vous. Ne craignez donc point, je vous supplie, le peril que vous me disiez qu' il y avoit à escrire, et mettez-vous en quelque hazard, pour me tirer de celuy où je seray, si vous n' avez pas soin de moy. Considerez donc, je vous supplie, p664 en m' écrivant qu' il n' y a rien qui oblige tant une ame bien faite, qu' une confiance entiere ; et qu' il est raisonnable que vous donniez quelque consolation à un homme qui n' en veut plus, et qui n' en peut plus avoir que de vous. LETTRE 33 p665 Apres avoir eu une des plus facheuses nuits du monde, je ne me puis resoudre à passer une journée de mesme, et je voy bien que celle-cy ne me sera pas meilleure, si vous, qui faites mes bons et mauvais jours, n' en ordonnez autrement. Je creus hier, en vous disant adieu, que j' estois content, et il me sembla que trois ou quatre paroles que je vous avois arrachées, m' avoient entierement appaisé : mais je ne fus pas à dix pas de chez-vous, que tous mes maux recommencerent ; ce dépit, ces craintes, ces soupçons, et ces défiances qui me venoient de quitter, m' assallirent à la fois, rentrerent dans mon esprit, et n' en sont point sortis depuis. Soit que j' aye veillé, ou que j' aye dormy, ils ont fait toutes mes pensées et tous mes songes : ils m' ont representé tout ce qui me peut le plus fascher, et que je dois le plus craindre, et ont remply mon imagination de chimeres, et de visions estranges. J' esperois que le jour feroit disparoistre tout cela ; mais il est desja bien avancé, et je voy tousjours les mesmes choses. Vous qui estes maistresse absoluë de mon ame, ne souffrez pas qu' il y ait tant de desordre en un lieu où vous commandez ; chassez ces funestes images d' un esprit où il ne doit avoir que la vostre, et ne permettez pas qu' aupres de la plus belle chose du monde, il y en p666 ait de si effroyables. J' ay tant de foy en vous, que si vous dites seulement trois paroles, apres avoir leu cette lettre, je croy que j' en recevray du soulagement tout à l' heure : je sentiray d' icy ce que vous direz tout bas dans vostre chambre, et j' aurai du repos dés le moment que vous m' en souhaiterez. Si ce ne fut que l' estonnement qui vous rendit hier muette, je vous supplie ne la soyez pas aujourd' huy, et si vous ne pouvez dire des choses bien obligeantes, que lors que vous le voulez de vous-mesme, faites-le donc à cette heure que je ne suis pas aupres de vous pour vous en presser, que je ne vous en prie que de loin, et avec soumission, et que je vous asseure que si vous voulez mesme que je sois mal-heureux, j' ayme mieux le vouloir avec vous, que d' avoir une volonté contraire à la vostre. LETTRE 34 p667 Lors que je ne pensois point du tout à vous, et que j' estois en repos, quel besoin estoit-il de m' écrire que vous desiriez que j' y fusse ? Je jouïssois de la plus grande tranquillité du monde, et je l' ay perduë dés que j' ay sçeu que vous me la souhaitiez. C' est une chose estrange que la fatalité que vous avez à troubler le repos de ma vie, je ne me sçaurois accommoder de vostre indifference, ny de vostre haine : et je ne sçaurois dire lequel est plus à craindre pour moy, que vous me vouliez du mal, ou que vous me vouliez du bien. Quand vous m' aimez je ne puis avoir de repos ; quand je sçay que vous ne m' aymez pas, je ne sçaurois avoir de joye ; et de quelque sorte que je vous considere, vous jettez tousjours du desordre dans mon esprit. Le seul moyen que j' aye pour me garentir de vous, est de ne point penser en vous, et d' effacer entierement de ma memoire, tout ce qui m' y reste d' une personne si aymable et si dangereuse. J' estois à peu prés en cét estat, quand j' ay receu vostre lettre, et vous estes venuë troubler tout cela en me souhaitant la paix et la liberté. Puis que le mal est fait, il le faut souffrir, et attendre avec patience ce qui en reüssira : mais s' il peut arriver encore une autrefois en ma vie que je ne me p669 souvienne plus de vous, au nom de dieu, madame, dispensez-vous du compliment de vous en résjouïr avec moy, et si vous estes bien-aise de mon bon-heur, que ce soit secrettement, et sans que j' en puisse rien connoistre. LETTRE 35 Je ne manqueray pas d' aller faire collation avec vous, quoy que je sçache que j' y seray empoisonné ; et j' ay desja trouvé un poison dans vostre lettre qui me dispose à recevoir tous les vostres, et mesme à les desirer. Il n' est pas besoin que vous m' appreniez à quel point la devotion peut changer les esprits, je le sçay assez par moy-mesme, puis que c' est elle qui avoit fait en moy le changement de pouvoir vivre sans vous voir. Vous venez d' y en faire un autre avec trois lignes que vous m' avez escrites. Vous deviez, ce me semble, avoir plus de consideration à ne pas hazarder vostre prochain : et, à ce que je puis voir, si vous estes devote, au moins, vous n' estes pas scrupuleuse. Pour vous en parler serieusement, c' est une horrible méchanceté à vous, d' avoir réveillé en moy tous les sentimens que j' avois endormis avec tant de peine ; et je m' en plaindray aux carmes déchaussez si ce n' est que vous me traittiez si bien, que je n' aye pas sujet de m' en plaindre. LETTRE 36 A MADAME p670 Madame, je n' esperois pas qu' il me resteroit encore un bon jour en toute ma vie ; et peut-estre en fut-il ainsi arrivé, si l' on ne me l' eust donné ce matin de vostre part. S' il vous restoit encore quelque chose à acquerir sur moy, vous avez achevé de tout gagner par cette derniere faveur ; et je vous advertis, que si desormais vous m' en faites quelques autres, je n' auray plus rien dequoy les reconnoistre. Je vous le dis de tout mon coeur ; et s' il n' y a pas icy de danger de parler haut, puis-que je ne suis écouté de personne, jamais rien ne me toucha si sensiblement, et je ne sçaurois vous rendre assez de graces pour celle que vous me venez de faire. Je la puis bien appeller ainsi, puis qu' elle me fait respirer nonobstant l' arrest que vous prenonçastes l' autre jour ; et que parmy de si mortels déplaisirs elle m' a redonné la vie. Il est vray que celle que je traine est si mal heureuse, que je ne voy pas que ce soit un present que je deusse beaucoup estimer, s' il ne me venoit de vous. Et ayant encore à passer quinze jours sans vous voir, je ne sçay si ce n' est pas une cruauté que de me faire vivre. Je le veux bien pourtant, puis-que vous me le commandez, et que vous m' aymez encore. LETTRE 37 A MLLE p671 Mademoiselle, à moins que de vous envoyer des fleurs de lys, il n' y a point de fleurs au monde qui meritent de vous estre presentées, et je vous envoye celles-cy seulement pour estre jettées sous vos pieds. Encore je vous asseure que je leur envie bien cette place ; et je tiens qu' elles seront là plus glorieusement que si elles estoient sur la teste des reynes. Vous-vous estonnerez qu' un homme qui vous connoist si bien ayt osé prendre la liberté de vous escrire, et par là vous devez juger si ma passion est violente, puis qu' à mon âge, et avec mon visage, elle m' a donné la hardiesse de vous la declarer, et qu' un si grand hazard comme est celuy de vous déplaire ne m' en a pû retenir. Je sçay bien, mademoiselle, qu' il n' y a point de fautes qui soient moins pardonnées que celles qui se font contre vous, et que je suis destiné à ne mourir par d' autres mains que par les nostres. Mais je me laisse emporter à mon destin, et quelque mal qui m' en arrive, il est impossible que je m' empesche de me laisser attraper. à l' heure que vous lisez cecy, vous rougissez de dépit, p672 et vous grincez les dents. Vous ne sçauriez pourtant me faire repentir de rien, car je suis maintenant à l' épreuve de tous les plus grands accidens, et au peril de ma vie, j' ay resolu d' estre tousjours, mademoiselle, vostre, etc. LETTRE 38 p673 Madame, je n' oserois vous dire l' estat où je suis, et apres vous avoir tant vanté ce coeur que je vous ay donné, j' ay honte de vous faire voir sa foiblesse. J' avois creu que l' asseurance que j' ay de vostre affection, me deffendroit contre toute sorte de déplaisirs, et qu' il estoit impossible que je fusse aimé de vous et mal-heureux tout ensemble. Cependant, je me trouve en un aussi grand desordre que si j' avois perdu toutes choses en vous perdant de veuë, et je me tourmente comme s' il n' y avoit point d' autre bien ny d' autre mal au monde que de vous voir ou de ne vous voir pas. Cela me fait juger que nos deux ames ne sont encore guere bien meslées, et je connois bien que vous ne m' avez donné qu' une fort petite part de la vostre, puis que je manque de courage à souffrir une affliction. Il est vray, à le bien considerer, que celle que j' ay n' est pas de cette sorte de mal-heurs que la constance aprend à supporter doucement, la raison la plus severe, ne sçauroit desapprouver un aussi juste déplaisir que le mien ; et si elle ne me permet pas de regretter la plus agreable, la plus charmante, et la plus belle personne du monde ; elle ne sçauroit au moins trouver mauvais p674 que je regrette la plus habille, la plus genereuse et la plus sage. Quand je ne devrois pas estre affligé de ne vous plus voir, je le devrois tousjours estre de ne vous plus ouïr, et ressentir extremement d' avoir perdu une conversation qui m' éclairoit l' ame de mesme qu' elle me l' embrasoit, et de laquelle je ne sortois jamais que plus honneste homme, aussi bien que plus amoureux. Que si parmy tant de causes d' ennuis, je puis recevoir quelque consolation, il faut qu' elle m' arrive sans que je l' espere, et il sera bien plus seant que vous me la donniez, que si je la trouvois de moy-mesme. Vous donc, madame, qui voyez plus clair que moy en toutes choses, et particulierement dans mon coeur et dans ma fortune, apprenez-moy s' il n' est pas raisonnable que je m' afflige infiniment de ne vous pas voir ; ou si vous ne me pouvez montrer que cela ne doit pas estre, dites-moy du moins que vous ne le voulez pas, et que vous m' ordonnez de me conserver jusques à ce que je vous revoye. LETTRE 39 p675 Madame, j' avois commencé à me mutiner de ce que vous ne m' aviez point fait de réponse, mais un bruit qui court icy que vous y devez arriver bien-tost, m' a remis en meilleure humeur, et a fait que ce despit n' a pas duré plus long-temps que les autres que j' ay tasché autrefois d' avoir contre vous. à la verité, moy qui fais profession de me resouvenir de toutes les excellentes qualitez que vous avez, aussi bien que si je les voyois encore, j' aurois bien oublié vostre douceur et vostre civilité, si je croyois que vous en peûssiez avoir manqué pour moy en cette occasion, et que vous eussiez refusé cette consolation à un homme que vous deviez penser en avoir tant de besoin. Sans mentir, je ne crois pas qu' il y ait jamais eu de déplaisirs pareils aux miens, et quoy que je creusse asseurément, devant que de vous laisser, que je mourrois de vostre absence, je ne croyois pas qu' elle me deust faire la moitié tant de mal qu' elle m' en a fait. Bibille, Gambille, et Fanfan, n' ont de leur vie tant pleuré de ne vous point voir, et Biquet n' en a pas esté si affligé que moy, quoy que vous ne m' ayez pas traitté de roses. Tout de bon, madame, je me trouve dans Paris de la mesme sorte que vous-vous estes p676 autrefois trouvée à la Basme, hormis que je n' ay pas le plaisir d' y acheter des moutons, et selon que je connois vostre humeur, je jurerois que vostre solitude de dix ans, ne vous a pas semblé si longue que me l' a esté celle où je suis depuis trois semaines. Je vois bien quelquefois des dames assez aymables, mais croyez-vous que ces personnes-là me pourroient faire parler ? Toutes les femmes me le sont à cette heure comme vous l' estoit cét homme que vous sçavez, et quand elles auroient les ris et les graces prés d' elles, elle ne pourroient pas arrester mon esprit un moment. Je fais à cette heure la petite soûris dans les campagnies, et apres avoir legerement tout consideré, je me retire en moy-mesme, et je me mets à part pour un autretemps. Faites, s' il vous plaist, madame, que celuy que j' espere arrive bien-tost, et qu' apres tant de peine, je me retrouve aupres de vous, comme vous me l' avez predit autrefois. LETTRE 40 p677 Le canon d' Arras n' a pas fait tant d' effets que les paroles que vous m' avez escrites ; puis qu' en un moment elles ont chassé les ennemis qui me tenoient et qui estoient prests de m' oster la vie. Hier au sortir de chez vous, je fus attrappé par une trouppe de soupçons, de craintes, d' ennuis et de jalousies, et vostre lettre a défait tout cela. Ils me poursuivirent jusques dans mon logis, et ne m' ont pas laissé cette nuict un moment de repos : sans mentir, vous punissez ceux qui vous faschent, bien mieux que ne feroit Madame La Marquise et en me mettant dans la teste tout ce que vous m' y mettez, vous vous vengez bien plus que si vous me la fendiez en deux. Imaginez-vous que tout ce qu' il y a de joye et de desplaisirs au monde, est à cette heure ensemble dans la mienne, toutes sortes de satisfactions et de mescontentemens, et la plus grande amour qui fut jamais avec la plus extreme deffiance. Desbroüillez, s' il vous plaist, tout cela, madame, et puis que je n' ay plus que trois jours à vivre, faites au moins que je les passe en repos. LETTRE 41 p678 Voyez, je vous supplie, quelle est la force de vos enchantemens, puis qu' en l' estat où je suis, ils font que je ne sens pas mon mal, et qu' estant sur le point de recevoir le plus grand desplaisir qui me puisse arriver, je ne laisse pas d' estre le plus heureux homme du monde. Tout ce qu' il y a sous le ciel de beauté, de grace, d' esprit, et de gentillesse, me doit laisser dans trois jours, et mesme tout ce qu' il y a de bonté, de douceur, et de generosité. Je sçais que tout mon bien, et toute ma joye, mon coeur et mon ame, s' en doivent aller en mesme temps, et parmy cela, je ne laisse pas d' avoir de bonnes heures, et si je n' ay bien dormy cette nuict, je puis dire au moins que je l' ay bien passée. à dire le vray, il suffit d' avoir eu un moment en sa vie, comme j' eus hier toute une apresdinée. Le seul resouvenir de la felicité où je me suis veu, me doit consoler en toutes choses, et quand je ne l' aurois que songée, ce seroit assez pour me rendre tousjours heureux. Voila la seule pensée à laquelle ma vie tient à cette heure, et qui la deffend de tant de sortes de desplaisirs qui la menacent, puis que tout ce qui me reste de bon-heur, n' est fondé que sur la creance que vous m' aymez un peu. Faites, je vous conjure, qu' elle me dure quelque temps, et n' enviez pas ce contentement à une personne qui doit avoir bien-tost tant de maux. LETTRE 42 p679 Vous verrez par la lettre que je vous avois escrite dés ce matin, que je m' accomode à tout ce que vous voulez : et je vous donne dés cette heure, la plus grande marque que je vous puis jamais rendre de mon obeïssance ; en vous renvoyant ce que vous m' aviez envoyé. Je les trouve toutes deux si belles, que je ne me puis resoudre au choix, et je m' en remets à vous. La plus petite pourtant me plaist bien autant que l' autre, et en ce qu' elle est plus éveillée et plus affettée, elle vous ressemble davantage. Que je meure, si je ne les ayme desja l' une et l' autre plus que ma vie, mais pas encore tant que vous. Voyez si vous estes meschante pour avoir quelque jour une excuse d' aymer deux personnes, vous trouvez moyen de m' en faire aymer trois. Il n' est pas besoin pourtant de ces inventions, et dans l' innocence où je suis depuis aujourd' huy, vous ferez de moy tout ce qu' il vous plaira. Mais vous ne me ferez pas croire pourtant apres la lettre que je viens de recevoir de vous, que vous ne soyez pas la plus jolie, la plus aymable, et la plus galante personne du monde. LETTRE 43 p680 J' ay eu depuis hier beaucoup de fois les yeux comme vous me les veites ; mais aussi-tost que je songe aux vostres, les miens se remettent, et ne sçauroient estre troublez. Je ne me puis imaginer qu' il y ait rien de caché dans une personne, qui est si pleine de lumiere, ny croire que le ciel ait fait une si belle chose seulement pour tromper les hommes. Cette peinture que je remportay hier de chez vous, me guerit de tous mes maux, et dés que je porte la veuë dessus, mes mauvaises humeurs s' en vont, toutes mes deffiances s' évanouïssent, et mon esprit est remply de contentement et de gloire ; c' est en cét estat que je vous escris, et que je vous asseure qu' il n' y a point d' homme au monde si content, si heureux, ny si amoureux que je suis. LETTRE 44 p681 Monsieur De Castelnaut se porte bien, Monsieur De Mercure a esté legerement blessé, et le Marquis De Faure l' est extremement. je vous louë de la bonté que vous avez d' avoir soin des morts et des blessez, et je vous en remercie pour la part que j' y puis avoir. Je le fus de nouveau la derniere fois que je vous ay veuë, mais en un point que je voy bien que je n' en pourray jamais guerir, et qu' à moins de ne bouger plus de vostre ruëlle, et d' estre tousjours à deux pas de vous, je ne croy pas que je puisse vivre. Sans mentir, madame, c' est une grande imprudence à vous, de vous faire connoistre aussi aymable que vous estes à ceux à qui vous ne voulez pas de mal ; lors que je ne voyois que la moitié de vos charmes et de vostre esprit, vous en aviez desja plus que je n' en pouvois supporter. Imaginez-vous en quel estat je dois estre à cette heure : je n' ay pas eu je vous jure un moment de repos depuis que je vous ay laissée. Mais avec cela j' ay tant de satisfaction et tant de joye, que quand j' en devrois mourir dans une heure, je ne voudrois pas me plaindre de vous, aussi bien puis que vous devez vous en aller bien-tost, et que ma vie est menacée d' estre si mal-heureuse, je ne dois pas craindre de la perdre, et je seray bien aise que vous me l' ostiez devant que de partir d' icy. LETTRE 45 p682 il vous sied fort bien de rire, vous estes en belle humeur ; mais quoy que vous puissiez dire, Voiture a bien du bon-heur. qu' il ne sçait pas tous vos esbas, guillemette, la la la ! qu' il en auroit de mal. sans mentir, vous faites des merveilles et en vers et en prose, personne ne vous esgale ; pour moy, j' en suis dans un estonnement le plus grand du monde, et quand je songe quelle innocente vous estiez cét hyver, que vous n' osiez dire les choses les plus communes, et que vous pensiez que Sophiste fust une injure : je ne puis comprendre comment vous pouvez faire, tout ce que vous faites à cette heure, et qu' une personne qui n' a jamais leu qu' une commedie puisse estre devenuë si sçavante. C' est un miracle que je n' entends point, et quand j' ay ouy les religieuses de Loudun parler latin et grec, je n' ay pas esté si estonné que je le suis de vous voir escrire. Je vous supplie au moins, madame, de ne vous pas servir à me tromper de cét esprit qui vous est venu : car p683 je voy bien que si vous l' entreprenez, je ne l' empescheray pas. Je vous remets donc sur vostre foy, et vous demande seulement que vous me soyez fidelle, jusqu' à ce que vous en trouviez un autre qui vous ayme, qui vous estime, qui vous admire autant que je fais. LETTRE 46 p684 Apres avoir bien songé à tout ce qui se passa hier, je vous promets davantage que vous ne desiriez de moy : car je vous asseure que je ne vous demanderay jamais rien, et mesme que je ne vous verray jamais. J' en viens de faire des sermens et des resolutions si étranges, que si j' y manque jamais apres cela, je ne vous pourray plus donner qu' un coeur tres-lâche, et une ame la plus parjure du monde. à la verité il faudra qu' il y ait une extréme foiblesse en l' un et en l' autre, s' ils retombent entre vos mains, apres tant de mauvais traittemens qu' ils y ont receus, je meriteray bien tous les maux que vous me sçauriez faire, si le souvenir de ceux que vous m' avez faits, ne me delivre pas de vous. Un rayon de lumiere qui m' est comme venu des cieux, m' a esclairé dans mon aveuglement, m' a fait voir la tromperie de vos charmes, et connoistre que ce que je tenois hier, la plus desirable personne de la terre, est celle qui est la plus à craindre, et la plus à fuïr. Trouvez donc bon que je cherche du repos ailleurs, voyant que je n' en puis avoir aupres de vous, et puis qu' il n' y a point de peine que vous ne m' ayez fait souffrir, et qu' il ne vous reste plus de nouveaux tourmens a exercer sur moy, n' ayez pas de regret que je vous eschappe, aussi bien n' est-il plus en vostre pouvoir de l' empécher, et a l' heure que vous lisez cecy, je suis party de Paris, avec resolution de n' y r' entrer jamais que vous n' en soyez sortie. LETTRE 47 p685 Il faut bien que vous soyez destinée à troubler ma vie, puis que le bien et le mal que vous me faites, m' oste esgalement le repos. La lettre que vous m' écrivistes hier, l' affection que vous me fistes paroistre, et le soin que vous eustes de parler à moy, m' ont empesché de dormir cette nuict. Je l' ay passée toute entiere à me resouvenir combien vous eustes de grace, d' esprit, et de gentillesse, en tout ce que vous disiez, et à considerer que ce qu' il y a de plus agreable, de plus beau, et de plus charmant dans le monde, n' esgale pas les moindre choses que vous dites ou que vous faites. Je ne sçay pas ce qui arrivera de moi, mais je crains sans mentir que je ne puisse esviter de tomber dans cét accident, dont je disois hier que vous seriez ravie. Quand je pense que vous m' aymez, je ne dors pas ; quand je croy que vous en aymez un autre, je me desespere ; quand je suis esloigné de vous, je ne sçay ce que je fais ; et quand je vous voy, toutes vos actions, toutes vos façons, et toutes vos paroles m' empoisonnent. Voiez, s' il vous plaist, quelle vie doit estre la mienne et ce que j' en dois attendre : il n' y en eut jamais en verité une si traversée, et toute l' esperance que j' ay, c' est que vostre absence la va finir bien-tost, et me va delivrer de tous mes maux. LETTRE 48 p686 Vous avez bien raison de vous moquer de moy, et je vous avouë que je suis bien honteux qu' apres avoir tant fait le brave, il faille que je montre tant de foiblesse. à ce que je voy, madame, quelque part que j' aille, je ne suis jamais loin de vous. Je vous porte tousjours dans le coeur, et vous me tenez aussi-bien quand je suis dans mon logis, que quand je suis dans vostre carrosse. Mais à le bien considerer, vous n' en devez pas avoir de gloire, ni moy de honte, et puis que tout cela se fait par charmes, et par sorceleries, il n' y a rien dont vous deviez vous vanter, ni que vous me puissiez reprocher avec raison. Il faut bien que cela se fasse ainsi, car s' il n' y avoit quelque chose de surnaturel, il ne pourroit pas arriver, que connoissant si bien vos artifices, je m' en defendisse si mal, et que la plus meschante personne qui fut jamais, me parut tousjours la plus aymable du monde. Contentez-vous, je vous supplie, madame, des maux que vous m' avez faits, rompez le sort que vous avez jetté sur moy ; ou si vous ne voulez pas que je guerisse, faites au moins, puis que rien ne vous est impossible, que je croye que vous m' aymez, et je souffriray gayement tous les maux que vous me voudrez faire. LETTRE 49 p687 Je ne me puis resoudre à laisser partir vostre laquais sans un poulet, et il me semble que c' est de la sorte qu' il faut payer une gantiere comme vous. J' aurois dequoy vous en faire un le plus amoureux du monde, si je voulois vous escrire la moindre partie de ce que j' ay pour vous dans le coeur. Mais sçachant combien vous estes avantageuse, je n' oserois vous faire sçavoir de quelle sorte vous y estes, ni monstrer tant de facilité, que pour une paire de gants on me fasse dire comme cela ce que je pense. Je vous asseureray seulement que j' ay receu les vostres, comme je recevrois un royaume. Il n' y en eut jamais de si beaux, je les ay baisé plus de cent fois, et je vous asseurerois que ç' a esté de meilleur coeur, que je ne baiserois les plus belles mains du monde, n' estoit que ce sont les vostres qui le sont. Source: http://www.poesies.net