Théâtre En Liberté. Par Victor Hugo (1802-1885) TABLE DES MATIERES PROLOGUE LA GRAND MÈRE. COMÉDIE. PERSONNAGES Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII L'ÉPÉE. DRAME. PERSONNAGES Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V MANGERONT-ILS? COMÉDIE. PERSONNAGES ACTE I LA SORCIÈRE. Scène I ZINEB. Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI ACTE II LE TALISMAN. Scène I Scène II Scène III Scène IV SUR LA LISIÈRE D'UN BOIS. COMÉDIE. PERSONNAGES Scène I LES GUEUX. COMÉDIE. ÊTRE AIMÉ. LA FORÊT MOUILLÉE. COMÉDIE. PERSONNAGES Scène I Scène II Scène III Scène IV VARIANTES ET FRAGMENTS. MANGERONT-ILS? I Ancien dénouement. II Aïrolo, le Roi, lord Slada, lady Janet. III Dans la forêt. ÊTRE AIMÉ. I Vers datés 14 mars 1874. II Maglia. PROLOGUE JUPITER Vous, Tragédie, et toi, Comédie, approchez. J'ai là le bien, le mal, les exploits, les péchés. Demandez. Je prétends vous doter l'une et l'autre. Parlez. Que voulez-vous toutes deux? LA TRAGÉDIE Moi, l'apôtre. LA COMÉDIE Moi, l'abbé. LA TRAGÉDIE Le cothurne étoilé. LA COMÉDIE Le sabot. LA TRAGÉDIE Le laurier. LA COMÉDIE Le jambon. LA TRAGÉDIE Le sénat. LA COMÉDIE Le turbot. LA TRAGÉDIE L'aveugle et le muet. LA COMÉDIE Le myope et le bègue. LA TRAGÉDIE Catherine. LA COMÉDIE Catau. JUPITER Puis? LA COMÉDIE Géronte. LA TRAGÉDIE Don Diègue. JUPITER Est-ce tout? LA TRAGÉDIE Non. LA COMÉDIE Nenni. LA TRAGÉDIE Je veux celui qui ment. LA COMÉDIE Celui qui croit. LA TRAGÉDIE Le juge. LA COMÉDIE Et moi, le jugement. LA TRAGÉDIE L'infini, l'absolu, l'immensité. LA COMÉDIE Les bornes. LA TRAGÉDIE Ton aigle, ô Jupiter! ta foudre, Ammon! LA COMÉDIE Tes cornes. LA TRAGÉDIE Aller du Styx au ciel! LA COMÉDIE De Paris à Saint-Cloud. LA TRAGÉDIE L'âpre forêt. LA COMÉDIE Le bal. LA TRAGÉDIE Le grand lion. LA COMÉDIE Le loup. LA TRAGÉDIE L'amour sur le sommet de l'Ida. LA COMÉDIE Dans un fiacre. LA TRAGÉDIE Ève. LA COMÉDIE Adam. LA TRAGÉDIE Le berger Pâris. LA COMÉDIE Et moi, le diacre. LA TRAGÉDIE Le conquérant rebelle à Dieu. LA COMÉDIE L'âne rétif. LA TRAGÉDIE L'imparfait de la vie. LA COMÉDIE Et moi, du subjonctif. LA TRAGÉDIE Le héros. LA COMÉDIE Le coquin de neveu. LA TRAGÉDIE Les quadriges. LA COMÉDIE Les omnibus. LA TRAGÉDIE Moïse et Bouddha. LA COMÉDIE Leurs prodiges. LA TRAGÉDIE Les mots sublimes dits par les grands. LA COMÉDIE Les anas. LA TRAGÉDIE Les monstres marins noirs et terribles. LA COMÉDIE Jonas. LA TRAGEDIE La cloche. LA COMÉDIE Le grelot. LA TRAGÉDIE Le pontife. LA COMÉDIE Le pitre. LA TRAGÉDIE Les premiers temps des rois. LA COMÉDIE Moi, le dernier chapitre. LA TRAGÉDIE Poppée, Agnès Sorel, Montespan. LA COMÉDIE Le bazar. LA TRAGÉDIE Babylone. LA COMÉDIE Pantin. LA TRAGÉDIE Napoléon. LA COMÉDIE César H.-H. 26 juillet 1869. LA GRAND MÈRE. COMÉDIE. PERSONNAGES LA MARGRAVE. CECILE, sept ans. LE DUC CHARLES. CHARLES, six ans. EMMA GEMMA. ADÈLE, un an. HERR GROOT, autorité. UN SERGENT. BOURGEOIS ET PAYSANS. Un bois, l'été, en Allemagne. Une forêt. Une maison dans une clairière. Un petit étang. Un saule. De grands arbres. Au fond, sur une colline à travers les branches, les vieux toits et les hautes fenêtres d'un château. La maison, presque enfouie dans le lierre, n'a qu'un étage, les fenêtres sont ouvertes, on voit dedans. Intérieur humble et propre. Rideaux blancs. Un oiseau dans une cage. Devant la maison, un petit jardin, un banc d'herbe, une table avec tiroirs. Sur la table, quelques livres. une carafe pleine d'eau et un verre. Une haie basse entoure le jardin. Au lever du rideau, il n'y a personne dans la maison. Scène I UN GROUPE, PAYSANS, BOURGEOIS, QUELQU'UN DU GROUPE, UN BOURGEOIS L'homme qui loge ici, le connaissez-vous? UN PAYSAN Non. DEUXIÈME PAYSAN Il ne parle à personne. UN AUTRE PAYSAN On ne sait pas son nom. LE BOURGEOIS La maison est d'aspect pauvre. UN DEUXIÈME BOURGEOIS. Je le suppose Sans le sou. LE PREMIER Quel métier fait-il? LE DEUXIÈME PAYSAN La seule chose Qu'on sache, c'est qu'il est tout seul, et qu'il vit là. LE BOURGEOIS Seul? LE PAYSAN Avec une femme et trois petits qu'il a. LE BOURGEOIS Diable! LE DEUXIÈME BOURGEOIS Il me fait l'effet d'un fou. LE PREMIER L'affaire est sûre! Venir dans ce désert louer cette masure! LE DEUXIÈME Je soupçonne qu'il doit peu payer son loyer. LE PREMIER C'est quelque mauvais gueux sans gîte et sans foyer. UN PAYSAN Des fois, la nuit, de loin, je le vois qui regarde Les étoiles qui sont dans le ciel. DEUXIÈME PAYSAN Prenons garde. Ça, c'est très dangereux. TROISIÈME PAYSAN Ça peut porter malheur. QUATRIÈME PAYSAN Si nous le dénoncions? LE PREMIER BOURGEOIS Ce doit être un voleur. Scène II LA MARGRAVE. HERR GROOT HERR GROOT Évanouissez-vous, gens de peu! Quelqu'un passe. Les bourgeois et les paysans sortent et se dispersent. A la Margrave. C'est ici. LA MARGRAVE, la canne à la main, examinant la maison. La cahute est misérable et basse. HERR GROOT J'attends vos ordres. LA MARGRAVE Moi, bonhomme, vos conseils. HERR GROOT L'histoire d'Angleterre offre deux cas pareils. Jacques, duc de Grafton, fut l'amant d'une fille Bourgeoise, et de fort basse et petite famille, Qui semblait l'adorer, c'est toujours comme ça; Il en eut des enfants, madame; il la chassa; Ce fut très bien. LA MARGRAVE Ce duc me plaît. HERR GROOT Page suivante: Georges, duc de Bedfort, s'éprit d'une servante; Il en eut des enfants, si bien qu'on jasa d'eux; Il l'épousa; ce fut très bien. LA MARGRAVE Très. bien tous deux? HERR GROOT Oui. LA MARGRAVE Mais, ayant suivi la conduite contraire, L'un blâme et dément l'autre; on ne peut se soustraire A ceci que l'un d'eux fut aveugle, caduc, Inepte, absurde! HERR GROOT Il est difficile qu'un duc Se trompe. LA MARGRAVE Il faut que l'un ou que l'autre radote. Jacques chasse Goton, George épouse Phlipote; Si Jacque a bien fait, George a mal fait, et Bedfort Ne peut avoir raison sans que Grafton ait tort. HERR GROOT Madame la duchesse a raison. LA MARGRAVE Sur quoi, maître? HERR GROOT Étant duchesse, aux ducs vous devez vous connaître. Votre Grâce ne peut mal raisonner. LA MARGRAVE Alors Si je raisonne bien, lequel de ces deux lords A bien agi? Parlez. HERR GROOT Celui que votre Grâce Approuve. LA MARGRAVE Les anglais ne sont pas de ma race. Ils sont anglais, et nous allemands; laissons-les. HERR GROOT Votre oncle l'électeur de Hanovre est anglais. LA MARGRAVE Je suis margrave en Prusse et duchesse en Hanovre; Mais je n'ai rien d'anglais. Passons. - Donc il est pauvre! HERR GROOT Très pauvre. LA MARGRAVE En vérité, c'est monstrueux. HERR GROOT Je crois Qu'étant savant, il fait des herbiers dans les bois. Il doit avoir un peu d'argent caché, qu'il mange. LA MARGRAVE Voyons, comprenez-moi, c'est une histoire étrange. Mon fils Charle est proscrit. Le chef de ma maison, L'empereur, a banni mon fils, avec raison. Je le cherche. Voilà dix '° ans qu'il se dérobe. Cet enfant, qui jadis ne quittait pas ma robe, Et que j'avais toujours près de moi, maintenant De fils s'est fait rebelle, et de prince manant. J'enrageais. Je le hais de braver ma puissance. L'autre jour tout à coup j'eus vent de sa présence Dans un pays à moi que je ne connais point; Ce duché-ci. J'accours. HERR GROOT Le fuyard est rejoint. Votre duché, madame, étant un lieu d'asile, Naturellement s'offre à tous ceux qu'on exile. Du reste, il n'est ici que depuis peu. Vraiment, On demeure interdit qu'un margrave allemand Soit venu s'établir dans cet endroit sylvestre. LA MARGRAVE Vous êtes sénéchal, bailli, shériff, bourgmestre. J'arrive. Informez-moi. HERR GROOT, lui montrant le château au haut de la colline. Voici votre palais. LA MARGRAVE A peine ai-je eu le temps d'en ouvrir les volets. - Et vous dites qu'il est marié, c'est horrible! HERR GROOT, saluant. Marié. LA MARGRAVE Devant qui? devant quoi? HERR GROOT, resaluant. Sur la Bible. LA MARGRAVE Et qu'il a trois enfants! HERR GROOT, saluant encore. Pas plus. LA MARGRAVE Rien que cela. C'est la Bible qui fait de ces sottises-là! HERR GROOT Quand il a réussi quelque herbier magnifique... Il hésite. LA MARGRAVE Eh bien? HERR GROOT Il va le vendre à la ville. LA MARGRAVE Il trafique! Un fils de Charlemagne et de Josomirgot! HERR GROOT La volonté du ciel soit faite! LA MARGRAVE Vieux cagot! Oh! j'écume. Un garçon qui pourrait être, en somme, Bel esprit à Potsdam, à Versailles bel homme! Je n'aurais jamais cru que mon fils émigrât. Elle regarde la maison. Taudis abject! trop bon encor pour cet ingrat! Au fait, puisqu'on le chasse, il faut bien qu'il s'exile. Mais pourquoi se fait-il chasser, cet imbécile? Monsieur est philosophe. Il fronde les abus. Il éclate de rire au nez des rois fourbus. Il veut penser, lui prince! il veut jouer un rôle. On le jette à la porte. On fait bien. Va-t'en, drôle! Mais est-ce une raison pour se mésallier! Je comprends qu'il se fasse, ainsi qu'un écolier, Bannir pour un fatras d'opinions diverses, Bonnes aux gens de rien, et chez les rois perverses; Progrès, raison, devoirs, droits, est-ce que je sais! Mais que, flanqué dehors, il n'en ait point assez! Mais que des algonquins il se fasse copiste, Qu'il vive en de tels trous qu'on perd dix ans sa piste, Qu'il vienne se cacher au désert comme un loup, Qu'il ose, ensorcelé par une rien du tout, L'épouser, comme si l'on épousait! qu'il aille Faire des tas d'enfants dans les bois! qu'il travaille Pour vivre! qu'il fréquente un endroit où l'on vend! Qu'il se connaisse en herbe, en foin! qu'il soit savant! C'est lâche! c'est affreux! je voudrais être morte. Alcade, comprends-tu? que le diable t'emporte! HERR GROOT Je... LA MARGRAVE Je suis hors des gonds. Je suis en vif-argent. A force de marcher dans sa chambre en songeant, Avec votre vieux sang qui vous bout dans les veines, On finit par s'emplir l'esprit de choses vaines, Et par savoir par coeur les fleurs de son tapis. Qu'est-ce que je disais? Examinant la maison. -Des murs tout décrépits. -Quant à la femme, elle est ce qu'elle est. Je devine Que la vilaine est jeune, adorable, divine, Qu'elle a charmé mon fils sans penser au profit, Qu'elle a mille vertus, et cela me suffit, Je n'en veux pas. Beauté, soit. Vénus dans sa conque Viendrait, ayant pour père un échevin quelconque, Que je dirais: Allez être belle plus loin. Vous n'êtes point ma bru. Regardant la maison. Lui, vivre dans ce coin! -Qu'on n'imagine pas que, si je le rencontre, Je faiblirai. Nenni. Le coeur, c'est une montre. Vous ne le montez pas, il s'arrête. Ah! dauphin, Nous allons voir! je suis exaspérée enfin! C'est laid, ce bois. Des pins, quelques méchants cytises. Aimer, cela fait faire aux hommes des bêtises, Je le sais. On roucoule, eh oui, mais un beau jour On dit: je suis stupide, et l'on rentre à la cour, Et l'on se débarbouille, et que Dieu vous bénisse, Et, guéri de Javotte, on épouse Arthénice. Regardant par les fenêtres ouvertes l'intérieur de la maison. Et pas même un sofa! Quelle chute! -Un buffet, Quatre chaises de paille! Oh! comme c'est bien fait! Qui les a mariés? quelque béat sinistre? Un morave? HERR GROOT Un pasteur selon Augsbourg. LA MARGRAVE Un cuistre! Un fanatique! un rustre! On déteste les grands. On leur fait ce bon tour de mêler tous les rangs! HERR GROOT Altesse... LA MARGRAVE Oh! cela fait du bien d'être en colère. Qu'une bourgeoise ait eu l'audace de lui plaire! Trois enfants! c'est à mettre un homme au cabanon Ce n'est pas que je sois une momie. Eh non, J'ai l'esprit de mon siècle, et n'en fais pas mystère, J'écris de temps en temps à d'Alembert ; Voltaire M'adresse des quatrains; ça ne m'empêche pas De faire aller mon peuple à la baguette. HERR GROOT Au pas! Taisez-vous! -C'est ainsi qu'on rend heureux les hommes. -Je dépense pour vous, donc soyez économes.- Voilà comme un bon roi parle en père aux manants. LA MARGRAVE Ce sont ces trois enfants qui sont impertinents. On peut se tirer d'un. Mais de trois! quelle faute! Un guêpier de marmots! Regardant la maison. La baraque est peu haute. Elle aperçoit les livres et se met à les feuilleter. Des livres. -Montesquieu, Jean-Jacques, Diderot.- S'y plaire, c'est fort bien, mais y croire, c'est trop. -Je croirais au bon Dieu, s'il fallait que je crusse A quelque chose. Il veut singer le roi de Prusse. Au fait, ce Frédéric fut jadis à mon gré; C'est un roi d'athéisme et de gloire tigré; Il a des gens d'esprit à sa cour; c'est un sage. Au surplus, je ferai casser ce mariage. -Nous le remarierons avec d'autres appas Ayant couronne au front, comme il sied. Ce n'est pas Que je le blâme fort de ce libertinage D'opinions qu'on a d'ordinaire à son âge. Il a de qui tenir. L'empereur ni le roi Ne me font peur, je suis chez eux comme chez moi, Mon humeur à Scheenbrunn prend ses aises, ricane, Gronde, et je fais sonner le plancher sous ma canne. -Je hais les préjugés, ça sent le renfermé. Mais un duc est un duc. - Oh! j'aurais tant aimé Avoir des petits-fils, j'entends des petits princes! On leur donne des noms d'états et de provinces. Bavière, embrasse-moi. Saxe, viens te coiffer. Tyrol, laissez le chat, vous vous ferez griffer. C'est charmant. Je suis bien à plaindre. Vieillir seule! Être grand'mère est doux, je ne suis qu'une aïeule. Regardant le château. Tout à l'heure j'étais seule en ce grand palais; Plus ils sont beaux, étant vides, plus ils sont laids. Mon pas était lugubre en ces salles profondes. Je disais: Il faudrait ici des têtes blondes. Rêvant. La femme c'est l'énigme, et l'enfant c'est le mot. Pour avoir pris à temps dans ses bras un marmot, La feue impératrice a gardé la Hongrie. -C'est puissant, les enfants!- Oh! je suis bien aigrie!- Gertrude de Lusace était ce qu'il fallait. Elle eût, certe, épousé mon fils, beau comme il est, Et cette noce aurait enchanté l'Allemagne, Car de cette façon le sang de Charlemagne Se serait rajeuni dans le sang d'Attila. Quand je songe qu'avec cette Gertrude-là Mon fils m'eût pu donner des enfants! - C'est infâme, Au lieu d'une princesse, il épouse une femme! J'ai tant aimé ce fils. Oh! je le hais. Frappons. Cadi, que puis-je ici? quels sont mes droits? réponds. HERR GROOT Votre altesse est ici souveraine, et chez elle. Ce peuple est bon. Il est votre peuple avec zèle. LA MARGRAVE Amen. HERR GROOT Bourgs et châteaux, jusqu'au dernier canton, Ce pays est à vous. LA MARGRAVE Comment l'appelle-t-on? HERR GROOT Golgau. LA MARGRAVE Soit. HERR GROOT Votre altesse est margrave régnante, Tante de l'empereur, reine. LA MARGRAVE De plus plaignante. Quels droits est-ce que j'ai? HERR GROOT Ceux qu'il vous plaît d'avoir. Faire vos volontés c'est tout votre devoir. LA MARGRAVE Bonnes lois. - Vous tiendrez ma présence secrète. HERR GROOT Qu'est-ce que votre altesse en ce moment décrète? LA MARGRAVE Que vous êtes un sot d'abord. HERR GROOT Et puis? LA MARGRAVE Et puis, Que je vais être heureuse à la fin, si je puis. Elle réfléchit un moment. - Si je veux en prison fourrer mon fils? HERR GROOT Madame, Vous fourrez son altesse en prison. LA MARGRAVE Et la femme? HERR GROOT Au couvent. LA MARGRAVE Au couvent. C'est bien. HERR GROOT Sous les verrous. LA MARGRAVE Quel est le juge? HERR GROOT Moi. LA MARGRAVE Quel est le code? HERR GROOT Vous. LA MARGRAVE Et si l'on résistait? HERR GROOT Vous avez une armée. LA MARGRAVE Ah! HERR GROOT De dix hommes. LA MARGRAVE Bon. HERR GROOT Des pas sous la ramée. C'est... LA MARGRAVE Qui? HERR GROOT Monseigneur. LA MARGRAVE Lui! Je ne veux point le voir! Je veux frapper, les yeux fermés. C'est mon devoir. HERR GROOT Il est avec sa femme et ses enfants. LA MARGRAVE Il l'ose! A Herr Groot. Surtout, tais-toi! HERR GROOT, à part. Donner des ordres bouche close, C'est malaisé. LA MARGRAVE Que tout soit prêt. Pas de retards. Frappant du pied. Je ferai déclarer ces enfants-là bâtards. Regardant la maison. Oh! l'affreux petit nid qu'a fait là ce rebelle! HERR GROOT La cabane est difforme. LA MARGRAVE Elle est beaucoup trop belle, Et je le voudrais voir encor plus mal logé Avec ses sauvageons, dans la rage que j'ai. Ils sortent. Paraissent le duc Charles et Emma Gemma. Scène III CHARLES, EMMA GEMMA. Au fond, dans le jardin, les trois enfants, jouant. EMMA GEMMA J'appelle ça l'été. C'est superbe. Les branches Sont joyeuses, - je t'aime, - et que de choses blanches! Les lys, les papillons, les colombes! Le ciel N'endosse pas son bleu de Prusse officiel, Il s'humanise, il a de très jolis nuages. On devine dans l'ombre un tas de mariages, De l'abeille et du thym, de l'herbe et du rayon. Dessine donc ce lierre, as-tu là ton crayon? Charles, tu ne sais pas, je suis toute contente. CHARLES Emma! EMMA GEMMA Toi, nos enfants, j'ai tout, rien ne me tente. Je ne crains rien. Qui donc pourrait trahir ici? Nous sommes innocents, et la nature aussi. La forêt est pour nous; je serais curieuse De savoir si j'ai fait quelque chose à l'yeuse; Les fleurs n'ont nul motif de nous vouloir du mal. Ce bailli m'a bien l'air un peu d'un animal, J'en suis quitte pour fuir s'il vient dans la clairière, Et je lui fais la moue en riant par derrière. Le bonheur fait l'effet, ne l'éprouves-tu pas? Qu'on est chaque matin remariés tout bas; On sent quelqu'un, très loin et tout près, qui dans l'ombre Met sur vous en silence une grande main sombre; On chante, on rit; on sent que l'âme est à genoux; Et l'on a sur le front je ne sais quoi de doux, L'air, le printemps, le ciel, l'amour profond des choses, Des bénédictions faites avec les roses. CHARLES, lui prenant les mains. Oh! EMMA GEMMA Comment nommes-tu ce gentil jasmin-là? CHARLES Un troëne. EMMA GEMMA Ils ont mis leur habit de gala, Tous ces buissons. Partout des fleurs. Vois le beau saule! La petite fait bien ses dents, elle est très drôle, Elle égratigne avec son petit doigt vermeil. Il me semble que Dieu m'a donné le soleil! Charles, j'ai le soleil. CHARLES Et moi, j'ai ton sourire. Oh! je t'aime. Les mots ne peuvent pas le dire. Voilà neuf ans, et c'est toujours le premier jour. EMMA GEMMA, avec une grande révérence. Et monseigneur le prince est payé de retour! CHARLES Prince! est-ce qu'on est prince? on est homme, on est libre. Le peuple veut que, roi, je lui fasse équilibre? Voyons sa signature au bas de ce contrat. Personne n'est à moi, que moi. EMMA GEMMA Que toi! l'ingrat! Et moi? tu ne veux pas, dis, que je t'appartienne? CHARLES Ange! oh oui, prends mon âme et je prendrai la tienne. EMMA GEMMA Tu n'es pas prince. Soit. Ni Habsbourg, ni Bourbon. Et moi, je ne suis pas un ange. C'est très bon D'être une femme. On a des enfants. Trop de gloire Ça gêne. Un ange vit sans manger et sans boire. Moi, je dîne, j'ai faim, tu sais comme je bois, Et j'aime bien manger des fraises dans les bois. Un ange est impalpable, il fuit, rien ne le touche. Un baiser, c'est bien doux. Si l'on n'a pas de bouche, Comment faire? Et la nuit, si l'on ne dort jamais, On s'en va donc planer seule sur des sommets. C'est trop beau. Non. J'ai peur de l'azur, je me sauve. J'aime mieux nos repas sur l'herbe, notre alcôve, Nos fleurs, notre sommeil ensemble, nos rideaux, Et des mioches au sein que des ailes au dos. Oh! qu'il vienne jamais une heure où je préfère Le paradis à Charle et le ciel à la terre, Il faut rayer cela de vos papiers, bon Dieu. CHARLES Reste femme, et sois ange. EMMA GEMMA Ah! ça me trouble un peu. CHARLES, pensif. La naissance implacable est attachée à l'homme. Oui, si je n'étais point par malheur ce qu'on nomme Un prince, je dirais: un éden m'est échu. EMMA GEMMA Tant pis, il fait si chaud que j'ôte mon fichu. On est chez soi. Cette ombre est très peu fréquentée. C'est égal, je serais bien trop décolletée, Si nous n'étions pas seuls. CHARLES Ève, vous me tentez. Il veut l'embrasser. Elle s'enfuit en riant derrière le saule. Ce saule est dans Virgile. Oh! viens à mes côtés. Il s'assied sur le banc de gazon. EMMA GEMMA A la condition que vous serez très sage. CHARLES Je t'obéirai. Viens. L'aube est sur ton visage. EMMA GEMMA, se rapprochant. Quel rendez-vous d'oiseaux que ce vert carrefour! CHARLES Viens! EMMA GEMMA Charle, autour de nous toute l'ombre est amour. Elle se rapproche. CHARLES Viens! Elle s'assied près de lui sur le banc. -Moment de plénitude et de silence. CHARLES Dieu veut que, parfois, l'ombre ait une âme gaie; Et cette âme, c'est toi. Ma tête fatiguée Se pose sur ton sein, point d'appui du proscrit. L'ombre, te voyant rire, a confiance, et rit. Les roses pour s'ouvrir attendent que tu passes. Nous sommes acceptés là-haut par les espaces, Et, tu dis vrai, les champs, les halliers noirs, les monts Sont de notre parti, puisque nous nous aimons. Ici rien n'est méchant, rien, pas même l'ortie. Que c'est charmant, l'étang, l'aurore, la sortie Des nids au point du jour, chacun risquant son vol, L'herbe en fleur, Dieu partout, la nuit, le rossignol; Toute cette harmonie est une sombre joute, Exquise en son mystère, et ta beauté s'ajoute A la forêt, au lac, à l'étoile des cieux. Le chêne, en te voyant, frémit, ce pauvre vieux; La source offre son eau, la ronce offre ses mûres, Et les ruisseaux, les prés, les parfums, les murmures, Semblent n'avoir pour but que d'être autour de toi. Emma, tu vas et viens, tu me parles, sans quoi Je mourrais. Avec nous l'ombre est de connivence; Peut-être quelque bras pour nous saisir s'avance, Mais cet âpre désert nous cache, et, doucement, Nous adopte, gagné par ton enchantement. On te sent dans ces bois une espèce de fée. Tu dois, à ton insu d'un nimbe d'or coiffée, Etre une sainte ailleurs, dont c'est la fête ici. Tu m'aimais à seize ans! Oui, tout te dit: merci! L'épanouissement universel t'encense. Etre une grâce, Emma, c'est être une puissance. O solitude! on aime, et vivre semble aisé. C'est l'été, c'est midi, tout pardonne apaisé. L'eau court sous les cressons, l'oiseau dans l'azur plonge, Et les arbres profonds ont l'air de faire un songe. Dieu tient l'homme, et l'emplit d'amour, en se servant Des bois, du mois de mai, du nuage et du vent. La vie auprès de toi, que sais-je? c'est le charme. Nos enfants sur le seuil, dans les fleurs une larme, Tout jusqu'à ces gazons qui languissent le soir, Prétextes à te mettre aux mains un arrosoir, Et quelque pâtre au loin dont on entend la flûte! Vois-tu, je n'admets pas, mon ange, une minute, Que je puisse être au monde et ne point t'adorer. EMMA GEMMA, l'oeil humide. Oh! rire prouve moins le bonheur que pleurer. Ces larmes, c'est la joie CHARLES O ma femme! Ils s'embrassent. Les enfants interrompent leur jeu. CÉCILE, tirant Charles par l'habit. Et nous, père! Charles et Emma se retournent. EMMA GEMMA, souriant. Ils sont jaloux. Charles et Emma Gemma embrassent les enfants. CHARLES, les yeux au ciel. Grand Dieu, sois bon dans ta lumière, Sois clément! Je les mets sous ta garde. EMMA GEMMA Pourquoi Ce cri d'inquiétude? as-tu des craintes? CHARLES Moi? Non. EMMA GEMMA Nous sommes ici bien cachés. CHARLES, la reprenant dans ses bras. Je te serre Contre mon coeur, devant cette forêt sincère. Non, rien ne peut tromper ici, tout est bonté. Les bois, les fleurs, les champs disent la vérité: La nature est l'azur qui n'a pas de mensonge. Dans ce rayon qu'on voit, c'est Dieu qui se prolonge. Ayons foi. EMMA GEMMA Menons-nous les enfants dans le bois? CHARLES Je vous suis. EMMA GEMMA, aux enfants. Tenez-vous par la main tous les trois. A Charles. Je vais mettre un chapeau. A l'aînée. Veille aux enfants, Cécile. Elle entre dans la maison. -Les enfants entrent dans le bois. Scène IV CHARLES, seul. L'empereur aurait-il découvert mon asile? J'ai vu des gens armés rôder dans le taillis. On ne me prendrait pas vivant! - Tous ces baillis Sont autant d'espions. LA VOIX D'EMMA GEMMA, dans la maison. Charle! CHARLES, haut. Oui! A lui-même. Je suis mon maître. La vie est un cachot dont j'ouvre la fenêtre, Et je m'évade. - Chose étrange qu'au milieu De l'amour, des baisers, des parfums, du ciel bleu, Une sinistre idée obscurément vous ronge, Et que la mort, serpent, rampe au fond de ce songe! Il tire de sa poche un pistolet et le pose sur le banc de gazon. Non! cela ne se peut, je me serai trompé. J'ai l'esprit d'alguazils et de sbires frappé. -Pourtant, précaution. II prend dans le tiroir de la table une poire à poudre. -J'ai l'âme à la torture. S'ils étaient sur ma trace! Oh! la sombre aventure! Femme! enfants! Les enfants rient dehors. LA VOIX D'EMMA GEMMA Entends-tu tout ça rire aux éclats? CHARLES, haut. Oui! - Ma mère que j'aime est contre nous, hélas! LA VOIX D'EMMA GEMMA Les enfants sont déjà bien loin dans le bocage. CHARLES J'y vais. Son regard rencontre la cage. Ce pauvre oiseau n'a pas d'eau dans sa cage. Il verse de l'eau à l'oiseau, puis il charge le pistolet. Deux balles. Un peu plus de poudre. Liberté, Te voilà. II remet le pistolet dans sa poche. EMMA GEMMA, paraissant. Je t'attends. Ils sont de ce côté. Que fais-tu donc? CHARLES, versant de l'eau à l'oiseau. Tu vois, j'arrange la volière. Ils sortent. Pendant la scène qui précède, on a vu au fond de la forêt des fusils briller dans les arbres. Paraît Herr Groot, en manteau, une baguette noire à la main. Il épie la sortie de Charles et d'Emma Gemma, puis fait signe derrière lui. Une dizaine de soldats paraissent. Entre la Margrave. Scène V LA MARGRAVE, HERR, GROOT, SOLDATS HERR GROOT, aux soldats. OEil au guet, sabre au poing, mousquet en bandoulière; Cernez bien tout le bois, et faites de façon Qu'aucun de vous ne soit vu de cette maison. Venir quand je crierai: venez! c'est la consigne. LE SERGENT Bien. LA MARGRAVE, à Herr Groot. Quand j'agiterai mon mouchoir, sur ce signe, Vous leur crierez: venez. Herr Groot s'incline. -Les soldats, sur un geste de Herr Groot, se dispersent dans le bois. Quelques-uns prennent position derrière les arbres, où on les aperçoit. LA MARGRAVE Non, je n'ai plus d'enfant! A Herr Groot. Qu'on ait soin de ne pas tirer, s'il se défend. Se frottant les mains. C'est dit. Menons à fin toutes ces aventures. Regardant dans la maison. Ils sont dehors? HERR GROOT Ils vont rentrer. LA MARGRAVE Les deux voitures?... HERR GROOT Sont là. LA MARGRAVE De bons chevaux? HERR GROOT Qui vont comme le vent. Donc le prince? LA MARGRAVE En prison HERR GROOT Et la dame?... LA MARGRAVE Au couvent. Je ne sens pas du tout que ma colère baisse. - L'abbesse consent-elle, Herr Groot? HERR GROOT C'est vous l'abbesse. LA MARGRAVE Ah! HERR GROOT La prieure est là qui pour vous fait très bien La chose, et le bon Dieu ne s'aperçoit de rien. Le chapitre, étant noble, a de droit votre altesse Pour abbesse. LA MARGRAVE Il faudra mettre avec politesse Cette dame en cellule. HERR GROOT Au pain, à l'eau? LA MARGRAVE Pantin, Pas de zèle. Enfermer suffit. Elle le congédie du geste. Il se retire sous les arbres sans disparaître. Entrent les trois enfants. Cécile a dans son tablier des fleurs mêlées à du foin. Charles la regarde avec admiration. Adèle suit. Scène VI LA MARGRAVE, LES ENFANTS. Au fond, LES SOLDATS CÉCILE, détaillant ce qu'elle apporte et prenant les herbes brin à brin. Ça, c'est du thym, Ça c'est pour les lapins, et ça c'est pour les poules. LA MARGRAVE Oh! les barreaux de fer, les cloîtres, les cagoules, J'abhorre tout cela, mais j'ai tant de courroux Que j'irais leur tirer moi-même les verrous! CÉCILE, jetant les fleurs et vidant son tablier à terre. Écoute, amusons-nous. Empressement du petit Charles. Nous jouons à la dame Qui reçoit un monsieur. LA MARGRAVE, cachée derrière la hale. J'ai la rage dans l'âme. Elle regarde les enfants, et peu à peu les écoute. -Pendant qu'ils parlent sans la voir, elle se rapproche d'eux pas à pas. CÉCILE Vois-tu bien, tu seras la dame. CHARLES Je ne puis Être la dame, moi. CÉCILE Pourquoi? CHARLES Puisque je suis Un garçon. CÉCILE C'est égal. -Je te dirai Madame. CHARLES Mais, pour être une dame, il faut être une femme. Je suis un homme, moi. CÉCILE Mais, qu'on te dit, cela Ne fait rien. Tu seras la dame. Tiens-toi là. Je descends de cheval auprès de ta fenêtre; Moi, je suis le monsieur. CHARLES Toi, tu ne peux pas être Le monsieur. CÉCILE, avec dignité. Je voudrais savoir votre raison. CHARLES Quand on est une fille on n'est pas un garçon. CÉCILE Est-il brute! CHARLES Un monsieur qui s'appelle Cécile! CÉCILE Je mettrai ton chapeau, ce n'est pas difficile. J'entre dans la cour. Toi, tu dis: Il est fort bien, Ce jeune homme! On aboie... CHARLES Et qui fera le chien? CÉCILE Adèle. CHARLES Adèle! Oh! non! CÉCILE Pourquoi donc, monsieur Charle? CHARLES Elle ne parle pas. CÉCILE Bête! est-ce qu'un chien parle? Elle aboiera. Elle se tourne vers Adèle et se penche. Houab! ADÈLE Houab! CÉCILE, se redressant, à Charles. C'est aisé! CHARLES Non. CÉCILE Pourquoi? CHARLES Parce qu'il me déplaît d'être la dame, à moi! CÉCILE Je te dirais: Ce chien, madame, est-il à vendre? CHARLES Non. CÉCILE Le vilain enfant qui ne veut rien comprendre! CHARLES Je ne vends pas ma soeur. CÉCILE Mais c'est le chien! CHARLES Non. CÉCILE Si. La Margrave lève les yeux et aperçoit Emma Gemma et Charles qui viennent d'entrer. Scène VII LA MARGRAVE, LES ENFANTS, CHARLES, EMMA GEMMA Au fond dans les arbres, les soldats, Herr Groot qui observe aux aguets. LA MARGRAVE, a Charles et à Emma. Mais, mes pauvres enfants, vous êtes mal ici. Vous n'avez même pas de meubles, votre chambre Est en plein nord, il doit y geler en décembre. Quelle idée avez-vous de vous cacher ainsi? Venez chez moi, chez toi, Charle. Elle montre le château. En ce château-ci. Vous serez mieux. Venez. Nous serons tous ensemble. L'aînée est ton portrait, et celui-ci ressemble, Mon Charle, à son grand-père, à croire qu'on le voit. C'est toi le maître. Ici l'empereur est sans droit. Je te déclare duc, je me mets en tutelle. Oh! la toute petite, houab! houab! quel âge a-t-elle? Ayez pitié de moi, je ne vous ai rien fait. Comme c'est long, dix ans! Cet exil m'étouffait. Je ne suis pas méchante. Ah! vous voyez, je pleure. Dieu! je vais donc avoir deux Charles à cette heure. Vous ne l'avez pas vue, elle faisait le chien. Venez, il ne faut pas qu'elle manque de rien. Je rêvais d'en avoir une toute pareille. Pourquoi me laissez-vous seule, moi qui suis vieille! Ton fils a déjà, Charle, un esprit étonnant. Je n'ai pas bien longtemps à vivre maintenant. Venez. Hein, voulez-vous? Ma vie est bien amère Depuis dix ans. EMMA GEMMA Madame!... LA MARGRAVE, ouvrant ses bras. Appelle-moi ta mère! H. H. 1865. 18 juin-24 juin. L'ÉPÉE. DRAME EN CINQ SCÈNES. PERSONNAGES SLAGISTRI, HOMMES DE LA MONTAGNE. ALBOS. Vêtus de peaux de loup. PRÊTRE-PIERRE, âge de patriarche. HOMMES DE LA PLAINE. LE CHANTERRE. Vêtus de peaux de mouton. FEMMES, JEUNES FILLES. -VIEILLARDS, ENFANTS. Entrée d'un village dalmate. Petite place. Une gorge de montagne. Une seule maison à gauche, cabane basse, à toit d'ardoises larges, marque l'entrée du village. Du même côte, plus près, une falaise avec un sentier en zigzag escarpé. Ce sentier a, par endroits. des marches comme un escalier; ces marches sont de vieilles pierres usées et branlantes. A droite, un précipice. L'autre côté du précipice est une haute muraille de roche à pic. dans laquelle on voit une ouverture laissant distinguer une grotte profonde. Un pont fait d'un tronc d'arbre jeté en travers sur le precipice, mène à cette ouverture. Sur le devant, un banc de pierre. Vaste paysage au loin. Un lac. Sapins et chênes. Chaine de glaciers et de sommets, couverts de neige. Au fond, la mer Adriatique. Beau soleil d'automne. Scène I ARC DE TRIOMPHE ET CAVERNE. HOMMES DE LA MONTAGNE, HOMMES DE LA PLAINE, VIEILLARDS, ENFANTS, FEMMES, JEUNES FILLES. Jeunes filles dansant et chantant. Pendant qu'elles dansent, le paysan ménétrier, dit le Chanterre, assis sur une pierre, joue de la muse de blé. Les filles ont toutes de gros bouquets. Quelques- unes ont déposé à terre leurs paniers pleins de raisins. KIELBO Ho ha ha ho! pensive, On vogue, ho, ha, ha, ho! A la dérive Au fil de l'eau. TOUTES A la dérive, Au fil de l'eau. KIELBO Veux-tu que je te suive? Dit-elle à Paolo, A la dérive, Au fil de l'eau. TOUTES A la dérive, Au fil de l'eau. KIELBO La barque va, furtive, Gagner Zante ou Milo, A la dérive, Au fil de l'eau. TOUTES A la dérive, Au fil de l'eau. KIELBO Fugitif, fugitive, On s'aime, doux tableau! A la dérive, Au fil de l'eau. TOUTES A la dérive, Au fil de l'eau. KIELBO J'entends chanter la grive Et frémir le bouleau. A la dérive, Au fil de l'eau. TOUTES A la dérive, Au fil de l'eau. TOUT LE PEUPLE Vive Albos! UN MONTAGNARD Le chasseur qui garde nos villages, Et qu'on entend la nuit marcher sous les feuillages! UN HOMME DE LA PLAINE, survenant. Il est absent? LE MONTAGNARD Oui, mais il va dans un instant Revenir. LE PEUPLE Vive Albos! LE MONTAGNARD, au paysan. Tout ce peuple l'attend. UN AUTRE MONTAGNARD Il nous revient avec le père de son père, Prêtre-Pierre, l'ancien du pays. LE PAYSAN Prêtre-Pierre! Pourquoi l'appelle-t-on prêtre? UN AUTRE PAYSAN Sans qu'il le soit? UN VIEILLARD Étant l'ancien du peuple, il est prêtre de droit. C'est l'usage en nos monts. Nul front qui ne se baisse Devant ce sacerdoce auguste, la vieillesse. Prêtre-Pierre est l'aïeul, l'ancien, l'homme sacré, Obéi comme un pape, humble comme un curé. Il sait les simples, lit les livres, voit les âmes; On dirait que Jésus, que toujours nous priâmes, A fait nos coeurs exprès pour qu'il y pénétrât. Il est le médecin, il est le magistrat. Albos, son petit-fils, vient et nous le ramène Après qu'ils ont été passer une semaine, Albos en chasse, et Pierre en prière, là-haut. LE CHANTERRE En même temps qu'Albos, nous allons voir bientôt Quelqu'un de grand. LE MONTAGNARD Qui donc? LE CHANTERRE Le duc, sur qui Dieu veille! Tout à l'heure, en collant à terre.mon oreille, J'ai très distinctement entendu des clairons, Des chevaux, de la foule, un bruit sourd d'escadrons, Et j'ai dit: Gloire à Dieu! gloire à saint Charlemagne! C'est le bon duc qui vient voir sa bonne montagne LE PAYSAN C'est la première fois qu'on aura le bonheur De voir un duc! AUTRE PAYSAN Son duc à soi! son vrai seigneur! LE CHANTERRE, ôtant son bonnet. Car ces monts n'avaient pas encore eu sa visite. LE VIEILLARD Le visage d'un roi réchauffe et ressuscite. Qu'il soit le bienvenu! LE CHANTERRE Moi, j'ai vu très souvent, A la ville, passer son cortège. En avant, Des trompettes, un tas de tambours, des vacarmes, Puis des prêtres, et puis des files de gendarmes. C'est beau. La foule admire, et l'on ne bouge point Il suffit d'un soldat, casque au front, lance au poing, Pour tenir en respect tout un peuple. LE MONTAGNARD Sans armes. Comme nous. LE CHANTERRE On secoue, ainsi qu'un jour d'alarmes, La grosse cloche en branle, et l'on pavoise. On met A la tour un drapeau comme au reître un plumet. Dès que le duc s'installe au château, sa bannière Est plantée au plus haut du donjon, de manière Que tout passant la voie, attendu que la voir, Et puis la saluer, c'est le premier devoir. Il salue. Quiconque passerait, fût-ce avec ignorance, Sans faire à l'étendard ducal la révérence, S'en repentirait. Il salue de nouveau. LE VIEILLARD Dieu sur les grands met son doigt. Nul n'a droit d'ignorer le respect qu'on leur doit. LE CHANTERRE C'est un très grand bonheur qu'en revenant de Vienne Et de Rome, le duc notre roi se souvienne Que nous sommes son peuple et daigne enfin nous voir. LE VIEILLARD La puissance, c'est Dieu; le roi, c'est le pouvoir. Gloire aux rois! LE CHANTERRE, prêtant l'oreille. Écoutez. Des cris, une volée De cloches. Monseigneur entre dans la vallée. On entend un bruit de cloches au loin et une rumeur. LE PEUPLE Vive le duc Othon! UN JEUNE PAYSAN Allons vite chercher Dans les palmiers, depuis le lac jusqu'au rocher, De quoi lui faire un arc de triomphe. LE CHANTERRE Ici même. UN VIEILLARD Mais il n'y viendra pas. Les rois ont pour système De se laisser voir peu. LE CHANTERRE C'est égal, si ce soir Il passait par ici, tenons prêt l'encensoir. LE JEUNE PAYSAN Et dressons-lui son arc de triomphe! AUTRE PAYSAN Des branches! Des rubans! AUTRE PAYSAN Et mettons nos habits des dimanches. UN GROUPE D'HOMMES DE LA PLAINE sort en agitant les chapeaux et en criant. Vive le duc! LE MONTAGNARD A nous, notre homme, c'est Albos. LE CHANTERRE Mais... LE MONTAGNARD Prêtre-Pierre et lui, ce sont nos deux flambeaux. Pierre est notre sagesse, Albos est notre force. LE CHANTERRE La majesté du duc... LE MONTAGNARD Majesté, c'est l'écorce, Vertu, c'est le fond. LE CHANTERRE Soit. Au bruit de son canon, Ce mont tremblerait. LE MONTAGNARD Oui, la montagne. Albos, non. LE CHANTERRE Le duc, c'est le grand prince. LE MONTAGNARD Albos, c'est le grand pâtre. LE CHANTERRE Mais... LE MONTAGNARD Notre Albos le soir vient rire au coin de l'âtre. LE CHANTERRE Le duc est très fameux dans les guerres. LE MONTAGNARD Albos, Lui, n'a jamais offert d'hommes morts aux corbeaux; Mais des lynx et des ours. Je préfère Albos. LE CHANTERRE Frère, Othon, c'est une altesse. LE VIEILLARD, s'inclinant. On ne peut se soustraire A cela. LE CHANTERRE Duc! Roi, presque. On le sert à genoux. LE MONTAGNARD Albos est montagnard et pauvre comme nous. LE CHANTERRE Le duc... LE MONTAGNARD Urosch-Beli fut empereur des serbes. Sa statue est là-bas parmi les hautes herbes. C'est un bloc de pierre âpre et qui semble en fureur. Albos me plaît à moi plus que cet empereur. LE CHANTERRE Monseigneur notre prince est tellement illustre Qu'il peut faire, s'il veut, un noble avec un rustre. C'est agréable. Moi, seigneur! quels bons repas! On a des habits d'or. Vous ne connaissez pas La douce pesanteur d'une manche brodée. LE MONTAGNARD Nous vêtir d'une peau de loup, c'est notre idée. AUTRE MONTAGNARD Duc, prince, empereur, roi, c'est bien. Mais, dans ces monts, Le premier, c'est Albos. LE CHANTERRE Mais... UNE JEUNE FILLE Puisque nous l'aimons. LE VIEILLARD Et monseigneur aussi, sans quoi ce serait grave. LE MONTAGNARD Nous sommes tous hardis, mais Albos, c'est le brave. C'est le fort. Il roula l'autre jour un rocher Que deux buffles tiraient sans le faire broncher. L'ombre le craint. Son chant, qui -se mêle aux tempêtes, Fait reculer au fond des bois toutes les bêtes. II saute par-dessus l'abîme, et les chamois Sont stupéfaits. Je l'ai vu saisir à la fois Deux guépards, qu'il tua, sans qu'ils aient pu le mordre. Comme il est défendu dans nos monts, par un ordre Qu'un huissier tous les ans crie au son du tambour, De se servir du fer autrement qu'au labour, Il n'a que son bâton et sa fronde; il attaque Le vautour dans son trou, l'hyène en son cloaque; Il se laisse embrasser par l'ours, et l'un des deux S'en repent, mais pas lui; le lycaon hideux, Le chatpard, dont il ouvre et disloque en silence La gueule entre ses mains, craignent plus qu'une lance, Qu'un glaive et qu'un épieu, l'écart de ses deux poings. Ses bras durs et puissants valent mieux que des coins Pour rompre un chêne, et l'arbre étreint par lui s'écroule; S'il voit une cabane où la pluie entre et coule, Il apporte une échelle et refait un toit neuf; Si des pauvres n'ont pas de cheval ni de boeuf, Albos vient, et s'attelle à leur charrue; un prêtre N'est pas plus secourable; il mériterait d'être Géant comme Samson et dieu comme Jésus. Il est grand et terrible. L'AUTRE MONTAGNARD Hier je l'aperçus. Il m'a crié d'en haut: Demain, avec mon père, Je redescendrai. TOUS Vive Albos! Un groupe d'enfants s'est approché du ravin et regarde curieusement l'ouverture de la caverne. Deux ou trois se sont hasardés à mettre le pied sur l'arbre mort qui sert de pont, et qui aboutit par une extrémité à l'entrée de la grotte. UNE MÈRE, courant à eux, C'est le repaire Du brigand! N'allez pas de ce côté-là, vous! Les enfants reculent. LE CHANTERRE C'est une cave, enfants, dont nous avons peur tous. C'était l'ancien abri du vieux peuple bulgare. Où jadis on fuyait, maintenant on s'égare. Un dédale en ce lieu farouche a fait son noeud. On entre si l'on veut et l'on sort si l'on peut. C'est un abîme avec toutes sortes de routes, Un précipice obscur de porches et de voûtes, Qui s'enfonce, se tord, se croise, se confond, Et communique avec l'épouvante sans fond. La montagne est dessus. Ce trou profond la perce De part en part, et l'ombre horrible s'y disperse, Et dans ce souterrain que tous nous redoutons, Les spectres de la nuit sont eux-même à tâtons. Nul ne va là. Pourtant l'antre affreux, dont personne N'approche, attire ceux devant qui tout frissonne. L'homme excommunié cherche le lieu maudit. Jadis plus d'un brigand dans ce puits se perdit, Et l'on dit qu'à cette heure un bandit cénobite S'y cache, et qu'en ce gouffre un homme fauve habite. LA MÈRE, avec un geste affirmatif. Il sort de temps en temps. LE MONTAGNARD Parfois on peut le voir Debout au haut des monts dans la clarté du soir. L'AUTRE MONTAGNARD Qu'est cet homme? LE CHANTERRE On ne sait; mais ce doit être, certe, Une âme en peine. Il sort quand la lande est déserte, Il parle seul, il va rôder dans les brouillards. LE VIEILLARD, s'approchant. Cet homme, nous savons qui c'est, nous les vieillards. AUTRE VIEILLARD C'est un ancien banni qui s'est enfui sous terre. LE PREMIER VIEILLARD C'est le père d'Albos. LE MONTAGNARD Le fils de Prêtre-Pierre! LA MÈRE Est-ce vrai? Signe affirmatif du vieillard. LE MONTAGNARD Quoi! le cygne a produit le hibou, Et l'orfraie a produit l'aigle! Nouveau signe de tête affirmatif du vieillard. L'AUTRE MONTAGNARD Mais quand? mais où? Mais comment? LA MÈRE, au vieillard. Parle! LE VIEILLARD, rêveur. Oui, c'est le fils de Prêtre-Pierre. LE CHANTERRE Mais depuis quelque temps il ne se montre guère. LE MONTAGNARD Il est peut-être mort, gisant sur le pavé, Montrant la cave. Dans ce gouffre. LA MÈRE On y meurt de faim. C'est arrivé. LE VIEILLARD Non, je le crois vivant. Mais il vieillit, et l'âge Pour les plus indomptés est un dur vasselage. I1 n'a plus sa vigueur d'autrefois. Ah! l'exil Brise l'homme. LE MONTAGNARD Mais, dis, comment s'appelle-t-il? LE VIEILLARD Slagistri. UN JEUNE HOMME Qu'est-ce donc qu'il a fait? LE CHANTERRE Moi, j'espère Qu'il se repent. LE VIEILLARD C'est vrai qu'il sort de son repaire Quelquefois, et de loin il regarde son fils. UN AUTRE VIEILLARD Notre Albos est aussi le sien. LA MÈRE Un jour je fis Sa rencontre. Il suivait Albos. LE MONTAGNARD, au vieillard Parle. On t'écoute. Albos le connaît-il pour son père? LE VIEILLARD Sans doute. Mais il l'évite. LA MÈRE Hélas! quel farouche abandon! LE VIEILLARD L'aïeul pensif attend qu'il demande pardon. LE MONTAGNARD Mais dis-nous cette histoire. LE VIEILLARD Ah! nos coeurs s'en émurent, Et les chênes la nuit entre eux se la murmurent. LE MONTAGNARD Qu'a fait ce Slagistri? LE VIEILLARD Voici. Nous le blâmons. Quand monseigneur le duc vint régner sur ces monts Au nom de l'ancien droit de l'empereur des serbes, Tout fléchit, tout plia, même les plus superbes. Seul Slagistri leva la tête et protesta. Ces bois furent jadis consacrés à Vesta; Il cria que Vesta c'était la République. On avait sur un mât devant la basilique Mis le drapeau ducal, il abattit le mât. Le prince avait donné l'ordre qu'on désarmât; Il garda son épée et dit: Qu'on me la prenne! Il criait sur les monts pendant la nuit sereine, Seul, sinistre, et ses cris étaient si furieux, Si grands, qu'ils faisaient fuir les aigles dans les cieux! Il réclamait, malgré le soldat et le prêtre, Toujours les droits du peuple, oubliant ceux du maître. Cela nous fatiguait, nous avions désarmé. Tenez, il fut haï comme Albos est aimé. Ah! voilà ce que c'est que d'être ainsi tenace A la lutte, aux courroux amers, à la menace! On aboutit à quelque existence sans nom! Cet homme entravait tout. Sans cesse il disait non. Ce n'est pas qu'il prêchât le meurtre. Non, l'émeute, Lancer le peuple ainsi qu'à la chasse une meute C'était son but. Un jour il dit: -Pas de poignard. C'est une arme de sbire et non de montagnard. Mais le glaive! et luttons. Pour le prince le prêtre; Pour nous Dieu. Par derrière, et sous une arme traître, Je ne voudrais pas, moi, que l'ennemi tombât. Le poignard assassine et le glaive combat. Je veux le glaive. -Ainsi criant, il dut déplaire. Pour trop aimer le peuple on est impopulaire. Avoir toujours quelqu'un qui dit: Ouvrez les yeux! Levez-vous! quand on veut dormir, c'est ennuyeux. Tout le monde voulait la paix dans la province. L'évêque le chassa de l'église, le prince Du pays, et son père, hélas, de sa maison. LE MONTAGNARD Ce rebelle avait tort. TOUS Certes! UNE VOIX, dans la caverne. J'avais raison. LE MONTAGNARD, levant la tête. Hein? LA MÈRE On a parlé? LE CHANTERRE Non. C'est le vent dans les arbres. LE VIEILLARD Les hommes n'ont pas droit à l'âpreté des marbres. L'exil donne le temps de germer au remord. Slagistri fut banni. C'est bien. On l'a cru mort; Mais voici qu'il revient après vingt ans d'absence. De son petit Albos il veut voir la croissance. Mais, sans demander grâce et funèbre toujours, Il prend ce lieu maudit pour gîte; il a recours A l'hospitalité de l'enfer dans cette ombre. Il fait un signe de croix. LA MÈRE Qu'il y reste! LE CHANTERRE A jamais! LE MONTAGNARD Oublions l'homme sombre, Amis, et tournons-nous vers l'homme radieux. Albos vient. AUTRE MONTAGNARD Le fier pâtre égal aux anciens dieux, Le dompteur devant qui toute la forêt tremble, Le voilà! Scène II TOUS D'ACCORD Albos et Prêtre-Pierre paraissent au haut de la descente. Prêtre- Pierre est vêtu d'une robe blanche avec dalmatique. Barbe et cheveux blancs. Albos, haute taille, yeux bleus. Il a un rosaire à sa ceinture, sa fronde en bandoulière, son bâton à la main, des fleurs à son chapeau, et un loup mort sur l'épaule. Il aide Prêtre-Pierre à descendre. LES MÊMES, ALBOS, PRÊTRE-PIERRE ALBOS, soutenant Prêtre-Pierre. Père! Ah Dieu! vous avez, ce me semble, Failli faire un faux pas. Ah! vous m'avez fait peur. Il se baisse. Donnez-moi votre pied. Il pose le pied de Prêtre-Pierre à un endroit qu'il choisit. C'est quelquefois trompeur, Ces marches de granit, et, pour peu qu'on s'appuie, C'est vermoulu, ça tombe. II releve la tète et regarde le temps qu'il fait. Ah! je craignais la pluie Pour vous, père. Mais non, le nuage est dissous. Il se courbe, et prend un morceau de rocher avec lequel il consolide une marche. Attendez que je mette un pavé là-dessous. Il examine un côté de l'escalier. Ici la pierre croule. Il examine l'autre côté. Ici l'herbe est glissante. Il fait descendre Prêtre-Pierre en lui tenant le pied. Votre pied bien à plat. -Bien. -L'horrible descente! Il se redresse et dérange les broussailles. Arrêtez. -Que j'écarte un rameau très pointu! Il lui reprend le pied. Prenez garde au tournant. -Ce sentier est tortu, Dur, à pic. - Venez là. -Par ici cela penche. II lui donne le bras. Appuyez-vous sur moi. Tous deux descendent. Bien. Prêtre-Pierre cherche en même temps un point d'appui sur un arbre. Pas sur cette branche. C'est de ce mauvais bois de sapin qui se fend. Ils arrivent au bas de la descente et Albos fait prendre pied à Prêtre-Pierre sur le pavé de la place. Vous pouvez marcher seul! Enfin! PRÊTRE-PIERRE Mon doux enfant! Pendant la descente tous ont contemplé Albos avec admiration et tendresse. Quand il est en bas, les acclamations éclatent. TOUS Hurrah! ALBOS, au peuple. J'arrive avant que le soir ne nous gagne. En passant, j'ai tué ce loup dans la montagne. Il jette le loup à terre. Bonjour vous! LA MÈRE, regardant le loup. L'ennemi qui nous faisait tant peur. TOUS Hurrah! ALBOS Je viens de voir, à travers la vapeur, Le prince entrer au burg. Suivons les vieux préceptes. Aimons nos rois! LE MONTAGNARD Il est le roi, si tu l'acceptes. Compte sur nous, ainsi que sur de bons garçons. Commande. Fais un signe, et nous t'obéissons. Autour de ton grand coeur, Albos, notre âme abonde. Tous nous te suivrions. UN AUTRE MONTAGNARD Moi, jusqu'au bout du monde. UN AUTRE MONTAGNARD Moi, jusqu'en enfer. UNE JEUNE FILLE Moi, jusqu'au ciel. LE PEUPLE Tous, oui, tous! LE PREMIER MONTAGNARD N'es-tu pas le plus fort? LA JEUNE FILLE N'es-tu pas le plus doux? Les jeunes filles ôtent toutes leurs bouquets et les jettent aux pieds d'Albos. KIELBO Pour toi toutes ces fleurs prises dans le bocage. Albos aperçoit dans la foule un jeune garçon qui porte sur son dos une grande cage pleine d'oiseaux. ALBOS Qu'es-tu? LE GARÇON Je suis marchand d'oiseaux. ALBOS Combien ta cage? LE GARÇON Un florin. Albos fouille dans sa poche, et lui présente une pièce d'argent. ALBOS Prends et donne. Le marchand d'oiseaux pose la cage sur une pierre devant Albos et empoche le florin. Albos ouvre la cage. ALBOS Oiseaux, envolez-vous! Les oiseaux prennent leur volée. Sortez de l'ombre. Allez dans la lumière tous! Oiseaux du ciel, soyez libres! LA MÊME VOIX dans la caverne. A quand les hommes? LA MÈRE On parle encor! LE CHANTERRE Non. C'est le torrent dont nous sommes Tout près, et qui parfois semble parler. Les jeunes filles font cercle autour de Prêtre-Pierre et d'Albos. KIELBO Albos, Nous nous parons pour plaire à tes regards si beaux, O frère, et nous chantons pour que tu nous écoutes. Toutes, nous t'aimons. Toi, laquelle aimes-tu? ALBOS Toutes. KIELBO Choisis. ALBOS L'aube, c'est vous, belles; nous la voyons Sans pouvoir faire un choix entre tant de rayons. PRÊTRE-PIERRE, souriant. Il faut aimer. Voyons, qui choisis-tu? ALBOS Vous, père. Soyez mon seul amour, ô vous que je révère! Toujours, en toute chose, ô père austère et doux, Je commence par vous. KIELBO, aux autres jeunes filles. Il finira par nous. ALBOS Laissez-moi devant vous verser mon coeur, ô père! C'est par vous que je crois, c'est pour vous que j'espère. Vous êtes pour moi vie, amour et vérité. Vous m'avez élevé, vous m'avez abrité,. Mon père étant absent, et ma mère étant morte. C'est pourquoi maintenant que ma jeunesse est forte, Devant vous, qui pensiez quand je n'étais pas né, J'ai pour gloire d'être humble et d'être prosterné. Sous la charge des ans votre marche est moins sûre; Votre prunelle voit moins la terre à mesure Qu'elle voit mieux le ciel et le grand Dieu clément Dont l'approche déjà vous blanchit vaguement. L'arbre vous sait évêque, et l'ombre en vous devine Une émànation de majesté divine, Et par tous ces grands monts vous êtes admiré, Car telle est la beauté de votre âge sacré! Oh! j'atteste le blé que coupe ma faucille, Les vagues, quand ma barque entre leurs chocs vacille, Les nids, les fleurs, les champs, les boeufs liés aux bâts, L'épervier que d'un coup de ma fronde j'abats, Ces pics que des blancheurs éternelles recouvrent, Les profonds yeux du ciel qui sur nous la nuit s'ouvrent, Que nul n'offensera mon aïeul 26, moi vivant! Votre front semble un feu qui nous mène en avant. La sagesse au dedans, dehors est la lumière. Hélas! vos pieds n'ont plus leur fermeté première, L'âge me fortifie et vous appesantit; Vous me teniez la main lorsque j'étais petit, O monseigneur, souffrez qu'ainsi mon coeur vous nomme, Celui qui chancelait jadis, gardé par l'homme Qui maintenant chancelle, à son tour le défend; Parfois je me sens père et je vous vois enfant. C'est mon âge à présent qui veille sur votre âge; La bise, qui sur vous souffle trop fort, m'outrage; Mon ambition, c'est vous servir. Je n'ai pas D'autre rêve que d'être un bâton pour vos pas. Oh! le coeur filial que rien ne peut corrompre, Je l'ai. Quand vous parlez, s'il osait interrompre, O père, je dirais au tonnerre: Plus bas! PRÊTRE-PIERRE, montrant les jeunes filles. Une d'elles, mon fils, chaste épouse, en ses bras Un jour te recevra, quand je serai sous l'herbe. Qu'elle te rende heureux, ô mon enfant superbe, Et je lui sourirai dans le tombeau profond. KIELBO Nous partons. C'est midi. Les vendanges se font. Noble Albos, donne-nous quelque chose à chacune En souvenir de toi; l'heure, cette importune, Nous rappelle au travail, et nous nous en allons. ALBOS, souriant. Soit. Toutes les jeunes filles se groupent devant Albos. Quelques-unes ont repos leurs paniers de raisins et les ont posés sur leurs têtes. Au premier rang est Kielbo, près d'elle Tivaro, vétue en fille vouée à la Panagia. Puis Elettra, gaie, et en arrière de toutes, Mariamm. ALBOS fait signe à Kielbo d'approcher. Viens, toi. Il détache les fleurs de son chapeau. Je te donne, ô fleur de nos vallons, Ce bouquet de jasmin, de verveine et de menthe. TIVARO Et moi? Albos dénoue le chapelet de sa ceinture et le tend à Tivaro. ALBOS Prends ce rosaire. ELETTRA Et moi? ALBOS Fille charmante, A ta bouche, qu'embaume un souffle aérien, A ta beauté je donne un baiser. Il l'embrasse. MARIAMM Et moi, rien? ALBOS Ah! c'est toi, brave enfant, bonne comme une aïeule, Qui, lorsqu'on va danser, restes au logis seule, Sourde à l'appel joyeux des valseurs triomphants, Pour garder les agneaux et soigner les enfants, Viens, je te donne à toi qui veilles et qui chantes, Montrant le loup tué. Ce loup fauve dont j'ai brisé les dents méchantes. LA VOIX dans la caverne. A qui donneras-tu le maître détrôné? Mouvement dans la foule. LA MÈRE On parle! ALBOS J'ai d'abord cru qu'il avait tonné. Mais non. C'est une voix humaine. Tous regardent de tous côtés. LE MONTAGNARD Elle résonne Dans les lointains échos, mais on ne voit personne. Sortent les jeunes filles. Deux des hommes les suivent emportant le loup. PRÊTRE-PIERRE, levant la tête. N'écoutez pas les bruits inutiles. Des voix Qu'on croit humaines sont l'illusion des bois. O pasteurs, on n'a pas à trembler sous vos chaumes Si des mots inconnus sont dits par des fantômes. Dieu règne. Ce n'est pas l'affaire des vivants D'écouter le sanglot désespéré des vents Et des flots, car l'air triste et les sombres eaux creuses Roulent dans leurs plis noirs les âmes malheureuses, Et tout un groupe informe et vague de proscrits Souvent dans l'ouragan passe en poussant des cris. Les morts ont des tourments ainsi qu'ils ont des palmes. Laissons l'obscurité tranquille, et soyons calmes. J'arrive des grands monts couverts d'âpres forêts Où l'on voit de plus loin l'aube et Dieu de plus près. Je descends, et je suis une face éblouie. Je me suis enivré l'esprit, les yeux, l'ouïe, De ce vaste horizon visionnaire; et, seul, Étant le mage, étant l'apôtre, étant l'aïeul, J'ai songé, peuple, ému par Dieu presque visible; Et, de ces profondeurs s'ouvrant comme une Bible, De ces sommets sacrés, de ce ciel pur et chaud, Je rapporte l'immense apaisement d'en haut. Nos pères adoraient Vesta, mais, fils des cimes, Habitaient comme nous les montagnes sublimes, Et ces païens pensifs étaient chrétiens, pour peu Qu'ils sentissent le souffle auguste du haut lieu, Quand la clémente nuit, sainte autant qu'elle est sombre, Courbait leurs fronts devant les étoiles sans nombre. Peuple, acceptons le monde azuré de Rhéa, D'Astrée et de Jésus comme Dieu le créa. Dieu n'a point fait le choc, le refus, la querelle. Il tira du chaos la paix surnaturelle; Il a fait les soleils se levant lentement Sans haine et sans colère au fond du firmament, Les constellations formidables et douces, Mai plein de fleurs, l'agneau mordant les vertes pousses, La glèbe offrant le grain au moulin qui le moud; Car la sérénité suprême régit tout, Et l'enfer souffre moins, et l'ombre est apaisée Quand les petits oiseaux sont ivres de rosée. Devant nos aïeux fiers et forts, nous nous courbons; Mais, ils n'étaient que grands, et vous, vous êtes bons. Peuple des champs, le jour le dur labeur vous ploie; Mais après le travail le soir donne la joie A ceux à qui la nuit va donner le sommeil; L'indigence s'oublie au coin du feu vermeil; Le sarment qui pétille aide le pauvre à rire. Sachez lire, sachez compter, sachez écrire. Dieu donne à votre soif le vin, à votre faim L'épi; le soleil vient après l'ondée, afin De mûrir le raisin pourpré; la pluie alterne Avec l'azur, afin de remplir la citerne; Si vous travaillez bien, fils, vous êtes comblés D'oliviers, de cédrats, de vignes et de blés. Levant les mains au ciel. Dieu! prodigue à nos champs les fruits, les aromates, Les moissons, et bénis Othon, duc des dalmates! L'homme a besoin de chefs et l'âme d'éclaireurs. Othon est l'héritier des anciens empereurs; Sois loué d'établir l'ordre ainsi sur la terre; Car il est vraiment juste et digne et salutaire Que nous te rendions grâce à toute heure, en tout lieu, Père saint, tout-puissant Seigneur, éternel Dieu! Il étend les bras sur le peuple. Père, entends-nous; bénis ces hommes et ces femmes. Je suis accablé d'ans et je suis chargé d'âmes, Car étant le vieillard, je suis le portefaix. Dieu qui mets sur nos monts ces neiges, et qui fais Glisser la mer le long de nos îles étroites, Ce sont d'humbles esprits et des volontés droites, Ils sont vêtus de laine épaisse, et la brebis, Seigneur, est dans Ieur coeur autant qu'en leurs habits; Ils sont fils des titans du vieux Péloponèse, Qui peignaient leur armure au feu de la fournaise En versant des couleurs sur le bronze rougi; Mais le fils chante après que le père a rugi; Né d'un peuple guerrier, ce peuple est doux; les hommes Sont bons, les enfants gais, les femmes économes; Ils travaillent; ils vont à la pêche très loin; En remettant du chaume à leurs toits, ils ont soin D'y ménager des trous pour les nids d'hirondelles. Hommes, prenez les champs tranquilles pour modèles, Imitez la candeur du cygne, et la gaîté Des nids, et la douceur auguste de l'été; Croissez comme les pins, les frênes, les érables, Et soyez innocents, et soyez vénérables. Que tout est beau, voyez! ce bois vert, ce lac bleu, Le soleil, et le soir tous les astres! car Dieu Montre le jour sa face et la nuit sa tiare. Vivez, aimez. Un homme vêtu de deuil, barbe et cheveux hérissés, paraît au delà du pont de tronc d'arbre, à l'ou'erture de la caverne. C'est Slagistri. SLAGISTRI Et moi, j'affirme et je déclare Que ce lac n'est pas bleu, que ce bois n'est pas vert, Que la fleur sent mauvais, que tout d'ombre est couvert, Que les vierges n'ont pas de beauté sous leurs voiles, Que l'aurore est lugubre, et qu'il n'est pas d'étoiles Dans les cieux, tant qu'on a sur la tête un tyran! CRI DE TOUS Slagistri! Scène III SEUL CONTRE TOUS. LEs MÊMES, SLAGISTRI SLAGISTRI L'homme a le droit de toucher au cadran Et de mettre le doigt, quand la justice pleure, Sur l'aiguille de Dieu trop lente à marquer l'heure. Me voici. PRÊTRE-PIERRE C'est toi! SLAGISTRI Moi. PRÊTRE-PIERRE Pourquoi viens-tu SLAGISTRI Je viens Faire voir à ce peuple un homme. PRÊTRE-PIERRE Ils sont chrétiens, Et fidèles. Mais toi, d'où sors-tu? Des ténèbres. Et la colère immense est dans tes yeux funèbres. La colère est aveugle et te cache le droit, Le dogme, la raison, tout. SLAGISTRI La colère voit. PRÊTRE-PIERRE Ton coeur, c'est le volcan. SLAGISTRI L'éruption éclaire. PRÊTRE-PIERRE Je t'avais de chez moi banni, je te tolère Près d'ici, mais pourquoi troubles-tu mon troupeau? SLAGISTRI Montrer ses haillons, c'est le devoir du drapeau. PRÊTRE-PIERRE Tu sembles l'ours captif qui tire sur sa chaîne. SLAGISTRI C'est l'air que m'ont donné vingt ans de juste haine. PRÊTRE-PIERRE Tu nous troubles. La haine est un monstre. SLAGISTRI Le roi Aussi. Guerre de monstre à monstre alors. Mais moi Je dis que l'équité n'est pas monstre. Je sème La justice, et je veux le bien, et ma haine aime. PRÊTRE-PIERRE, montrant le souterrain. Que fais-tu là? SLAGISTRI Je rêve. Innocent et puni. Content d'être maudit puisqu'Othon est béni. PRÊTRE-PIERRE Mais que veux-tu? SLAGISTRI Je veux modérer l'allégresse. PRÊTRE-PIERRE Tu sors de ta nuit comme un spectre qui se dresse. Pourquoi? SLAGISTRI Pour abhorrer votre maître tout haut. PRÊTRE-PIERRE, montrant le souterrain. Rentres-y! SLAGISTRI Calmez-vous, j'y vais rentrer bientôt, N'ayant plus de patrie ici que ma tanière, Et ma vieille âme étant du devoir prisonnière. PRÊTRE-PIERRE Ce qui se passe ici chez nous, c'est notre goût. Et qu'est-ce que cela peut te faire, après tout, A toi qui vis à part, seul? SLAGISTRI Et l'éclaboussure! PRÊTRE-PIERRE Le prince a son duché, le pâtre a sa masure, Chacun chez soi. SLAGISTRI Chacun chez soi; le droit, dehors! S'approchant d'Albos. Voyons, toi! brave et simple, et fort parmi les forts, Puis-je t'appeler fils? Voyons, en es-tu digne? PRÊTRE-PIERRE Sois-en fier. Il est grand. SLAGISTRI Petit, s'il se résigne A voir vos fronts courbés. PRÊTRE-PIERRE En lui nous triomphons. Son coup de pierre fait du haut des cieux profonds Tomber l'aigle. SLAGISTRI Mieux vaut jeter bas un despote. A Albos. Mon fils... ALBOS, se tournant vers Prêtre-Pierre. Mon père! SLAGISTRI, à part. Hélas! ô mon vieux coeur, sanglote. Mais tout bas. N'être point aimé, c'est là l'exil. Haut, à Albos, montrant l'aïeul. Sois pour lui filial, mais pour moi sois viril. Entends-moi, tu n'as pas l'oreille encor fermée. Quoi! le piétinement sauvage d'une armée Ne te fait pas dresser l'oreille, enfant des bois! Tu ne sens pas frémir ce vieux mont aux abois! Quoi! tu ne vois partout que ciel bleu, qu'aube pure! Quoi! l'éternel soleil dans l'immense nature, Tu ne vois que cela! Mais l'honneur est détruit! Quoi donc! tu ne sens pas en toi monter la nuit! Devant l'oppression, le bourreau, la géhenne, Toi si tendre et si bon, tu ne sens pas de haine! Quoi! pour toi tout est l'hymne, et, dans ce grand concert, Tu n'entends pas le cri sinistre! A quoi te sert, Jeune homme, d'être aimé, beau, charmant, populaire, Si tu n'as jamais d'ombre et jamais de colère! Je te sais grand, pensif, profond comme la mer, Mais toujours doux, toujours calme, jamais amer! Que sert d'être océan, si l'on n'a pas d'écume! Le haut sapin est fait pour sortir de la brume; Rien n'est superbe comme un héros paysan. Tu fais ce que tu veux de ce peuple, fais-en Un peuple! Albos baisse les veux. PRÊTRE-PIERRE, sévère. Paix! c'est fête aujourd'hui. SLAGISTRI Sombre fête! PRÊTRE-PIERRE Ta parole est d'un fou. SLAGISTRI Qui serait un prophète. PRÊTRE-PIERRE Mais ce peuple est heureux! La joie est sur son front. SLAGISTRI On ne commence point par là. PRÊTRE-PIERRE Mais par où donc Doit-on commencer? Dis. Réponds. SLAGISTRI Par être libre. La joie avec le joug est mal en équilibre. L'esclave a des bonheurs tremblants, vite déçus, Et honteux, car le fouet du maître est au-dessus. PRÊTRE-PIERRE Bien. Garde tes bonheurs et laisse-nous les nôtres. SLAGISTRI Je n'en ai pas. PRÊTRE-PIERRE Alors tais-toi. SLAGISTRI Non. II se tourne vers le peuple. Ah! vous autres, Vous êtes contents! Ah! vous êtes heureux, vous! Gais à la chaîne! Alors ils ont raison, les loups, D'être maigres, sans feu ni lieu, nus sous la bise, Mourant de soif sitôt que la rivière est prise, Las, affamés, errants l'hiver, errants l'été, Et d'avoir la misère, ayant la liberté! Ah! le chien est content du bâton, et le lèche! Donc tout est là! Gratter la terre avec sa bêche, Récolter, assister à l'office divin, Aller vendre au marché de la viande et du vin Pour les seigneurs, des fleurs et des fruits pour les dames, Puis revenir, danser, et boire, et faire aux femmes Des enfants qui seront des esclaves! des fils Qui de la servitude aimeront les profits, Et qui n'auront, devant les rois que Rome acclame, Pas de révolte, pas de blasphème -et pas d'âme! Donc tout est bien, pourvu qu'octobre soit vermeil, Pourvu que le panier de raisins, au soleil, Jette une ombre joyeuse au front des jeunes filles, Pourvu que l'herbe abonde au tranchant des faucilles, Et que le soir, dans l'âtre empourpré, le sarment Se mette à rire, et fasse mi feu lâche et charmant! Ah! le duc Othon vient avec son porte-hache; Le mont vierge se met sous la brume et s'y cache Indigné; le duc règne, insolent, arrogant; Quiconque est citoyen, on l'appelle brigand; Nos pâtres, fiers naguère, ont un rire servile; Nous sommes devenus presque un pays de ville; Nous sommes un duché. Vous êtes contents, vous! Dieu fit à l'homme un pli, c'est le pli des genoux, Mais le fit pour lui seul. Par le sceptre et l'épée La génuflexion de l'homme est usurpée. - Pourtant l'épée est sainte, en s'en servant bien. -Ah! L'autel jaloux que veut l'immense Jéhovah, Ce petit duc le prend et l'appelle son trône! Vous lui payez l'impôt, il vous donne l'aumône! Nous sommes un duché, plat! Montrant les vallées et les hauteurs. Dans nos paradis, On perce des chemins pour les soldats! -Jadis Notre âme altière avait la roche pour compagne; Nous étions république et nous étions montagne. C'était le temps honnête et fort. Reviendra-t-il? Ainsi qu'un malheur grand, il est un bonheur vil, Apprends-le, peuple! Et tout n'est point dans la ripaille. Là, Séjan dans l'or, là, Spartacus sur la paille, J'aime mieux Spartacus. Ah! les rois sont vos dieux! Le vrai Dieu voit sans joie et tient pour odieux Cet apaisement bas sous lequel gronde et vibre Le sourd rugissement du dernier homme libre. Je trouve le temps long. Que d'infâmes oublis! Mais vos tyrans, comment se sont-ils établis? N'ont-ils pas fait scier Rigas entre deux planches? N'ont-ils pas, dans Alep, marché des femmes blanches, Fait vendre aux turcs les soeurs et les mères de ceux Qui semblaient à vouloir des chaînes paresseux? Et tout cela vous est sorti de la mémoire! Ah! faite avec du deuil, peuple, la joie est noire. Dans le froid souterrain sur qui pèse un démon, Oh! qu'il est dur de voir s'infiltrer le limon Goutte à goutte et suinter d'heure en heure la honte! Votre cri de bonheur jusqu'aux nuages monte! Ah! vous êtes contents. Soit. C'est bien. Attachés Et garrottés, riez et chantez! Et sachez Que le lion attend dans sa caverne, et bâille. PRÊTRE-PIERRE Mais que demandes-tu? SLAGISTRI La dernière bataille. Et je viens vous parler de la bonté du fer. PRÊTRE-PIERRE Certes, le fer est bon pour labourer, c'est clair. Mais, le sillon ouvert, sa tâche est accomplie. SLAGISTRI Je ne suis pas d'avis, moi, quand le joug nous plie, Quand un maître nous fait de son sceptre un bâillon, Que tout l'emploi du fer soit d'ouvrir le sillon. PRÊTRE-PIERRE Travailler et prier, c'est tout. Je ne réclame Que le soc pour le bras et la bible pour l'âme. SLAGISTRI Soldat contre soldat, arme contre arme, fer Contre fer, le ciel même ainsi combat l'enfer, Et c'est ce qu'il nous faut, car le burg aux tours rondes N'a pas peur des bâtons et ne craint pas les frondes. PRÊTRE-PIERRE Mais quand donc diras-tu: Frères, vivez en paix! Soyez doux! Bornez-vous au saint travail. SLAGISTRI Après. On n'entre dans la paix qu'en sortant du despote. PRÊTRE-PIERRE C'est d'en haut que nous vient l'impulsion. Tout flotte. Tout, la vague et son bruit, l'esquif et son orgueil, Passe. SLAGISTRI Oui, ce peuple est l'onde, et moi je suis l'écueil. PRÊTRE-PIERRE Écoute. J'ai les yeux pleins de pleurs, quand je pense, Devant ta vieillesse âpre, à ta charmante enfance. Hélas! un père est fait pour aimer, et le coeur, Quand il faut qu'il se ferme, est tristement vainqueur. SLAGISTRI Je le sais. ALBOS, se tournant vers Prêtre-Pierre. Père! SLAGISTRI Hélas! PRÊTRE-PIERRE, toujours tourné vers Slagistri. Le père, après Dieu, crée. Je t'ai congédié de la maison sacrée Où mon père naquit, où ma mère mourut. Depuis ce jour, en moi d'heure en heure décrut La sainte joie, appui de l'aïeul qui décline. Mon fils de moins faisait ma vieillesse orpheline. ALBOS, à Prêtre-Pierre, joignant les mains. Mon père! PRÊTRE-PIERRE, continuant. Et maintenant, c'est moi le suppliant. O Slagistri, ton père, en un jour effrayant, T'a mis hors de son toit, mais non hors de son âme. De tous les maux du père un fils est le dictame; Je souffre, et ton retour serait ma guérison. Ecoute. Si tu veux rentrer dans ma maison, Je serai bien content, il suffit de me dire: J'avais tort, père! et moi j'irai dire au duc: Sire, Il avait tort. Le duc alors, l'évêque aussi, Te feront grâce, et moi je te dirai: Merci! SLAGISTRI Me feront grâce! PRÊTRE-PIERRE Un toit croulant devient prospère, Quand toute la famille est complète, et le père, Quand il pardonne, croit recevoir son pardon. Est-il beau qu'un laurier se transforme en chardon, Qu'une âme tourne en haine, et qu'un homme ait l'approche D'un glacier, d'un buisson épineux, d'une roche? Rentre sous ce bon toit qui tous nous protégea. Tu n'es plus jeune, et moi je suis si vieux! Déjà Quand tu naquis j'avais des cheveux gris, et l'âge Me donnait rang parmi les anciens du village. Rentre dans ta maison. Reviens. Regarde Albos! C'est notre enfant. Il doit couvrir nos deux tombeaux De son ombre, et tous deux il nous a pour racines. Nos âmes dans son coeur doivent être voisines. Reviens. Sois son amour comme il est notre orgueil. Quoi! tu ne veux donc pas, après un si long deuil, L'épanouissement de tout ce coeur superbe! Contemple ton fils, père, et, laboureur, ta gerbe. Entends-moi, rends-toi, laisse amollir ton granit. Ah! jadis, quand j'avais ma couvée et mon nid, Hélas! quand tu jouais, enfant, près de ta mère, Je ne t'aurais pas dit une parole amère Et tendre, que j'aurais, avant d'avoir fini, Senti courir vers moi ton pas doux et béni, Et tes bras se hausser pour que mon front se penche, Et tes petites mains tirer ma barbe blanche! C'est donc bien malaisé de dire: J'avais tort! SLAGISTRI Oui, certes, quand on est la justice. PRÊTRE-PIERRE D'abord, Non. Et puisque tu veux raisonner, je t'explique. Sois attentif. ALBOS, à Prêtre-Pierre. J'écoute, ô père! PRÊTRE-PIERRE, à Slagistri. En république, On est hors de la loi de l'évangile, et Christ A dit: Payez la drachme à César. C'est écrit. SLAGISTRI Que m'importe! A quoi bon le prince? PRÊTRE-PIERRE Il nous protège. SLAGISTRI Mais nos droits? PRÊTRE-PIERRE Sont les siens. SLAGISTRI Mais sa troupe? PRÊTRE-PIERRE Un cortège! SLAGISTRI Mais l'impôt? PRÊTRE-PIERRE Il faut bien payer qui nous défend. Juda, qui fut roi, fit Israël triomphant; Turacar, qui fut roi, sauva le peuple arnaute. Un guide est nécessaire aux caravanes; ôte Le pilote aux vaisseaux, l'eau va les submerger; Est-ce que le troupeau ne suit pas le berger? L'état vivre sans chef! l'homme vit-il sans tête? Une boussole, est donc de trop dans la tempête? La famille a le père et le peuple a le roi. On sent quelqu'un de bon vivre au-dessus de soi. Ce qui fait grands les rois, c'est que Dieu les complète. Leur diadème est nimbe, et leur sceptre est houlette: S'ils retournent le glaive, à genoux! c'est la croix. Je vois Dieu. J'obéis, de même que je crois. Moïse monte et Dieu descend. De leur rencontre Sort l'éclair et jaillit la loi. Que dire contre? Lis la bible. Comprends le dogme; le salut Est dans ce livre saint, si profond qu'il fallut Un Dieu pour le dicter, des spectres pour l'écrire. Car le prophète était fantôme, et son délire Était la vision du ciel démesuré. Les mages semblaient fous dans Ur et dans Mambré, Mais du Seigneur pour eux telle était la largesse Que, la raison éteinte, ils gardaient la sagesse. De là le Livre, écrit par ces grands inspirés. Le roi, quand des vieux temps on gravit les degrés, Tient au juge, et le juge adhère au patriarche. Et, depuis six mille ans qu'Adam s'est mis en marche, Le genre humain soumis suit les rois. C'est ainsi. Et qu'as-tu maintenant à répondre? SLAGISTRI Ceci, Que j'étouffe. Oh! parfois, je m'en vais dans les plaines Et j'ouvre ma poitrine aux sauvages haleines, Farouche, à pleins poumons, comme l'aigle et l'eider, Je voudrais aspirer les ouragans... -Pas d'air! Tout est prison. Dans l'eau des lacs, dans les vallées, Sur les pics, dans les fleurs qui me semblent foulées, Dans l'herbe et le buisson, dans les jours, dans les nuits, La pesanteur du maître est partout, je m'enfuis, Je cherche cette cave obscure, et quand j'y rentre, J'ai sur moi le mont sombre, et je sens dans cet antre La montagne moins lourde encor que le tyran! Je dis que, loin des flots, pays du cormoran, Loin des neiges, refuge altier du gypaète, J'ai là, peuple, un cachot rempli d'horreur muette, Et que, libre dedans, je suis captif dehors! Peuple, la patience est pleine jusqu'aux bords. Je dis que j'ai mon père, oui, mais j'ai ma patrie. Mon père est satisfait, mais ma mère est flétrie; Ma mère, la voilà, c'est la montagne. Enfant, Elle m'aima. Je l'aime à mon tour. Triomphant, Ou vaincu, je la veux fière autant qu'elle est haute. Celui qui prend aux monts la liberté, leur ôte La grandeur, et je dis que je souffre! je dis Que c'est en vain qu'au fond des bois les vents hardis Font bruire et parler la feuille et la ramure, Je dis que je me sens muet quand tout murmure, Je dis que je voudrais prendre en mes bras les os De nos aïeux, et fuir, peuple! et que les oiseaux, Quand ils s'envolent, gais et hautains, m'humilient; Je dis que les joncs vils me raillent lorsqu'ils plient; Je dis qu'en plein été, quand l'air semble agrandi, J'ai froid, et que je suis aveugle en plein midi. Est-ce que par hasard vous entendez encore Le rossignol la nuit et le coq à l'aurore? Moi pas. Je dis que j'ai la diminution D'être un homme portant envie à l'alcyon, Je dis qu'en ce sépulcre où l'âme est endormie, J'ai ma part de suaire et -ma part d'infamie, Et que je sens ce ver, l'opprobre, qui me mord, Et que tout est vivant, et que moi je suis mort! Oh! porter ce fardeau honteux, un roi! Dépendre D'une humeur, qu'il n'a pu sur quelque autre répandre, De ses plans contre ou pour telle ou telle tribu, D'un plaisir mal fini, d'un vin tristement bu! Montrant la foule. Ah! je suis bête fauve, eux sont bêtes de somme! O transformation hideuse! où donc est l'homme? Où donc est le peuple? Ombre, où donc est le soleil? Je fais le rêve affreux dont ils ont le sommeil! Quand donc entendra-t-on le bruit du jet de lave, La respiration fauve d'un peuple brave Aimant mieux dépenser son `sang que son honneur, La rumeur de la ruche en éveil, le seigneur Criant grâce! l'émeute, et, parmi les mêlées, Tous les tocsins hurlant dans toutes -les vallées! O peuple, en subissant le maître, tu l'absous. La conscience humaine est gisante dessous. Tu ne distingues plus ton droit. Mais quelle espèce D'éclair te faut-il donc dans cette nuit épaisse? Moi de moins, tout périt. Car je suis le dernier. Oh! je dis qu'en cette ombre on finit par nier Que la vie ait un but, que le monde ait une âme, Je dis qu'un beau ciel bleu semble un complice infâme, Que tout cet univers n'est plus qu'un sombre jeu, Et qu'un homme de trop, c'est l'éclipse de Dieu! Prêtre-Pierre veut l'interrompre. Il le regarde fixement. Quand la langue de feu tombe, et parle à la terre, L'homme ne peut l'éteindre; elle ne peut se taire. Il se retourne vers le peuple. Savez-vous seulement quels aïeux vous avez? Vos pères souriaient devant les rois bravés. Aux hallebardes d'or, aux riches pertuisanes, Ces pâtres opposaient les piques paysannes; Pour garder leur paix sainte ils étaient belliqueux; Leur lance était leur femme et couchait avec eux; Ah! ni czar, ni sultan, ni duc sérénissime. Ils veillaient, ils faisaient des feux de cime en cime, Si bien qu'à chaque mont, porteur d'une clarté, Ils mettaient cette étoile au front, la liberté. Hélas! ce qu'ils étaient flétrit ce que vous êtes. Les déroutes du turc féroce étaient leurs fêtes. Ah çà! vous avez donc dans l'esprit que je puis Oublier nos aïeux qu'un monde eut pour appuis! Ils guerroyaient au vent, au soleil, sous les pluies. Ils faisaient frissonner leurs mères éblouies; Ils pêchaient et chassaient seuls chez eux, expulsant Venise avec sa croix, Stamboul et son croissant, Et ce golfe a toujours vu devant leurs colères Fuir le lourd battement des rames des galères. Cela n'empêchait pas de labourer; l'été, On moissonnait gaiment, et leur simplicité Mêlait l'humble travail aux résistances fières. Ce peuple, à l'empereur qui, pour mettre aux bannières, Leur envoyait un aigle, envoyait un crapaud. Si quelque prince eût dit: J'attends de vous l'impôt, Ils eussent répondu: Payable à coups de pique. Ah! c'était un beau bruit dans la montagne épique, C'était un fier frisson dans les rocs et les bois, Quand ces chasseurs des loups donnaient la chasse aux rois! Aujourd'hui l'on me dit: Quoi, bandit, tu persistes! Oh! que dans vos tombeaux vous devez être tristes, Géants! Il s'approche d'Albos. Si tu voulais! ALBOS Non. PRÊTRE-PIERRE, a Albos. Fils, n'écoute rien. SLAGISTRI, a Albos. Tu me résistes, toi! ALBOS, montrant Prêtre-Pierre. Vous lui résistez bien! SLAGISTRI O nos aïeux; venez m'aider contre mon père! PRÊTRE-PIERRE Silence! SLAGISTRI Non. -Ce peuple inerte m'exaspère. A Albos. Toi bon, toi vertueux, quoi! rien en toi n'éclôt! La bonté, cela doit s'allumer. Fils, il faut Que toutes les vertus dégagent une flamme, Et cette flamme, en bas c'est la vie, en haut l'âme. C'est la liberté. L'homme est un esprit. Ayant Des ailes, dans la cage il devient effrayant. C'est pourquoi l'on m'entend pousser des cris farouches. Regardant le peuple. Pas de feu dans ces yeux! pas de souffle en ces bouches! Oh! quelle abjection! A Prêtre-Pierre. Vous en répondez! PRÊTRE-PIERRE Quoi! Des menaces! SLAGISTRI Non pas. Des craintes. PRÊTRE-PIERRE Quelqu'un, toi, Est de trop. SLAGISTRI, sombre. Il n'eût pas alors fallu me faire. PRÊTRE-PIERRE, étendant le bras. Je suis ton père. Sors. Slagistri baisse la tête et se dirige à pas lents vers l'entrée du souterrain. ALBOS Va-t'en! SLAGISTRI, se redressant et regardant fixement Albos. Je suis ton père. Albos recule. - Slagistri rentre dans le souterrain.Moment de stupeur dans la foule. Tous regardent Slagistri disparaître dans la caverne. PRÊTRE-PIERRE Le temps finira-t-il par le calmer? hélas! Mais j'ai presque oublié dans tous ces noirs éclats Que je suis attendu partout dans les chaumières Pour du pain, pour un peu d'argent, pour des prières. Et les malades! Vite! Ah! mon pas est caduc! Cris et bruits joyeux. Reviennent les hommes de la plaine qui sont partis à la première scéne. Ils apportent des branches d'arbres, de toutes sortes, palmiers, lierres, houx, roses, et un grand écusson de bois doré. Les jeunes filles les accompagnent avec des charges de feuilles et de fleurs. UN JEUNE PAYSAN, à Prêtre-Pierre. Père, nous voulons faire à monseigneur le duc Une porte en laurier, s'il vient par aventure. Il faut qu'elle soit haute assez pour sa voiture. PRÊTRE-PIERRE Bien, mes enfants. A Albos. Mon fils, aide-les. Je reviens. Il sort par la ruelle derrière la cabane marquant l'entrée du village. Scène IV CE QUI ENTRE PAR L'ARC DE TRIOMPHE ALBOS, HOMMES DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE. JEUNES FILLES ALBOS, pensif. L'aïeul dit vrai. La paix est le premier des biens. Sans l'ordre pas de paix, sans le prince pas d'ordre. C'est la sagesse. Cependant tous, pendant qu'Albos songe, se sont mis à bâtir l'arc de feuillages à l'entrée du village à gauche faisant face à la caverne. La construction prend forme rapidement. Les uns grimpent sur le rocher. Les autres leur passent les branchages qu'ils attachent et mêlent. UN PAYSAN, à l'autre. Attends, il faut courber et tordre Ces deux branches pour faire un cintre, de façon Qu'on puisse entre elles deux suspendre l'écusson. Ils continuent de construire l'arc de triomphe. Les filles les aident en chantant. Le chanterre accompagne le chant et le travail en jouant de la muse de blé. KIELBO Fugitif, fugitive, On s'aime, doux tableau! A la dérive, Au fil de l'eau. TOUS, garçons et filles. A la dérive, Au fil de l'eau. L'arc de triomphe s'élève et grandit au milieu des chansons. UN PAYSAN, à l'autre. Tout cela semblera bien plus vert si tu poses Par endroits, dans le houx et le lierre, des roses. Il fredonne le refrain. ...Au fil de l'eau. KIELBO, reprenant le chant. De Malte elle est native, Et lui de Céfalo. A la dérive, Au fil de l'eau. TOUS, en choeur. A la dérive, Au fil de l'eau. KIELBO Vite, qu'on les proscrive! Dit le duc Dandolo. A la dérive, Au fil de l'eau. TOUS A la dérive, Au fil de l'eau. KIELBO La lune a l'air craintive, Au fond de son halo. A la dérive... S'interrompant et admirant l'édifice de fleurs. Cette couronne d'or faite avec des safrans, C'est beau. A un paysan qui tient une branche verte à la main. Donne ton myrte. LE PAYSAN Oui, pour un baiser. KIELBO Prends. Ils échangent un baiser. Elle attache le myrte au cintre de l'arche, et se remet à chanter. A la dérive, Au fil de l'eau. TOUS A la dérive, Au fil de l'eau. KIELBO Le couple heureux s'esquive, Paola, Paolo. A la dérive, Au fil de l'eau. TOUS A la dérive, Au fil de l'eau. KIELBO Moi, je chante, captive Au cloître Archangelo. A la dérive, Au fil de l'eau. TOUS A la dérive, Au fil de l'eau. KIELBO L'amour dont on me prive S'envole... Ho ha ha ho! A la dérive, Au fil de l'eau. TOUS A la dérive, Au fil de l'eau. Tout en chantant, filles et garçons se passent les branches de main en main. Ils accrochent au-dessus du cintre l'écusson. LE CHANTERRE, contemplant l'arche de feuillage à demi construite. Porte digne d'un roi! UN PAYSAN Certe! KIELBO, à Albos. Albos, te plaît-elle? ALBOS, avec un regard distrait. Oui. KIELBO Si c'était pour toi, nous la ferions plus belle. UN PAYSAN, montrant l'écusson à Albos. Nous l'avons détaché d'une vieille maison. C'est doré. C'est en bois. ALBOS, pensif. Oui, l'aïeul a raison. Brusque effarement dans la foule. Tous reculent et s'écartent. Une espèce de spectre, sortant du village, paraît sous l'arche de fleurs. C'est Prêtre-Pierre. Livide, cheveux hérissés, barbe arrachée. Il n'a plus sa dalmatique. Sa robe déchirée laisse voir sa poitrine, son dos et ses bras nus. Il avance en chancelant comme un homme ivre, et vient s'affaisser sur le banc de pierre. Derrière lui entrent quelques paysans, l'air épouvanté. Scène V CE QUI SORT DE LA CAVERNE LEs MÊMES, PRÈTRE-PIERRE PRÊTRE-PIERRE, bégayant. C'est monseigneur. ALBOS, courant à lui. Mon père! en quel état! mon père! Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? Il le regarde. Prêtre-Pierre ne semble ni voir, ni entendre. Il fixe à terre Des yeux égarés. Père! Ah! que s'est-il passé? Parlez-moi, père! Est-il tombé dans un fossé? Père! - Il ne me voit pas! - Sa robe est déchirée. A-t-il été heurté par des boeufs à l'entrée De quelque chemin creux? Levez la tête un peu. Vous n'entendez donc pas que je vous parle? Ah! Dieu! PRÊTRE-PIERRE C'est monseigneur. ALBOS Qu'a-t-il? qu'est-ce donc? Examinant Prêtre-Pierre de plus près. De la boue! Du sang! PRÊTRE-PIERRE C'est monseigneur. ALBOS Est-ce contre une roue De quelque chariot qu'il s'est blessé? Les ponts Des ravins sont étroits. Il s'adresse à un des paysans qui viennent d'entrer avec Prêtre- Pierre. Tu le suivais. Réponds. Tu dois avoir vu. Dis, qu'est-il arrivé? LE PAYSAN Maître, J'ai tout vu. Mais parler, c'est dangereux peut-être. ALBOS Le danger, ce serait de te taire. Je veux Prendre et traîner ce mont hagard par les cheveux, Si quelqu'un me résiste ici! Parle! LE PAYSAN O grand frère, Entre deux peurs qu'on a, la tienne est la première. Eh bien, voici. Le duc notre seigneur... Voilà. Il s'arrête. ALBOS Mais parle donc! LE PAYSAN L'aïeul marchait comme cela. Il ne regardait pas. Il traversait la place. L'église est d'un côté, le donjon est en face. Lui, par oubli, n'a pas salué le drapeau. Le duc venait derrière. Il a vu le chapeau De Prêtre-Pierre, et dit: Châtiez-moi cet homme! Alors des lansquenets qu'il amène de Rome Et de Vienne ont fait mettre à genoux ton aïeul. Un homme qui marchait vêtu d'un grand linceul, Après le duc, on dit que c'est le bourreau, frère, Cet homme a déchiré la robe à Prêtre-Pierre, Puis a pris une verge... et le sang a coulé. ALBOS O profondeurs des cieux, vous n'avez pas croulé! LE PAYSAN Les prêtres qui suivaient le duc, portant des cierges, Riaient. Tous, ils riaient. ALBOS On t'a battu de verges, Vieillard! ô le plus saint des hommes! Ces démons! Frapper le mage à qui Dieu parle sur les monts! Ah! je n'étais pas là! Je suis un misérable. Un vil sceptre a touché l'apôtre vénérable! On a dans les ruisseaux traîné ces vieux genoux, Et tout ce qu'ils ont fait de prières pour nous! Celui qui réchauffa jadis ma petite âme, Le voilà sanglant, nu, meurtri du fouet infâme! II ne peut plus parler, la stupeur l'étouffant! O mon bon vieux grand-père adoré! mon enfant! Il sanglote et embrasse les genoux de Prètre-Pierre, immobile et comme pétrifié. Ces prêtres qui riaient! race au coeur de vipère! Baisant les mains de Prétre-Pierre. O mains saintes! LE PAYSAN Le peuple a hué. ALBOS Qui? LE PAYSAN Ton père. ALBOS, sanglotant. Ah! l'homme est un aveugle imbécile et dormant! Pour lui montrer l'abîme il faut l'écroulement, Et pour qu'il voie enfin l'honneur et la justice, Il faut que le soufflet de l'ombre l'avertisse! Il se dresse. Abominable duc! prince abject! affreux roi! Oh! qui fera sur lui tomber la foudre? SLAGISTRI, paraissant au seuil de la caverne. Toi. Dans l'ombre il tient, non par la poignée, mais par le milieu, une longue lame qui est dans un fourreau de fer. ALBOS Moi! mais je ne puis rien. Oh! l'ours dans sa tanière Est heureux; le lion, secouant sa crinière, Est heureux; le grand tigre altier, les loups rôdants Sont heureux! Tous ils ont des griffes et des dents! Mais l'homme est misérable et nu. Sa main crispée Est sans force. Il n'a pas d'ongles. SLAGISTRI, tirant la lame du fourreau et l'élevant au-dessus de sa tête. II a l'épée! Il jette le fourreau. Pendant que la toile tombe, Albos saisit éperdument l'épée, et Slagistri s'agenouille devant l'aïeul. 24 février 1869 MANGERONT-ILS? COMÉDIE. PERSONNAGES LADY JANET. ZINEB. LORD SLADA. LE CONNÉTABLE DE L'ÎLE. LE ROI DE MAN. MESS TITYRUS, flûtiste lauréat. LE CAPITAINE ARCHER. PREMIER VALET. DEUXIÈME VALET. AÏROLO. COURTISANS. ARCHERS. MUSICIENS. VALETS. UN MOINE. La scène est dans l'île de Man. ACTE I LA SORCIÈRE. La ruine d'un cloître dans une forêt.Une masure colossale aussi composée de troncs d'arbres que de pans de mur. Pierres et racines mêlées. Ecroulement et broussaille. Ensemble de bâtisse et de végétation, crevassé çà et là de portes rongées et de fenêtres égueulées, peu distinctes de la vaste et informe claire-voie des branches. A droite, une chapelle ouverte, surmontée d'une croix, et entourée de tombes. Parmi les tombes. droite sur un socle, une statue de saint. En avant de la chapelle, un porche obstrué de branchages faisant une sorte de cellule. Ce porche étant une arche, on peut y entrer de deux côtés, soit par devant, soit par derrière. La végétation le couvre au point d'en cacher à peu près l'intérieur. A gauche, un massif de hauts arbustes, en avant duquel le cintre surbaissé d'une tombe détruite offre un deuxième enfoncement de moindre hauteur, également couvert de ronces. Autour de la ruine, un mur bas, croulant, aisé à enjamber, plutôt parapet que muraille. Au-delà de cette enceinte, au premier plan, la forêt. Au fond, la mer. A la décroissance des cimes des arbres, et à l'élévation de l'horizon de mer, on sent qu'on est sur une hauteur. Près de la chapelle, une brèche étroite dans le mur, ne pouvant donner passage qu'à une personne à la fois, s'ouvre sur un escalier de pierres brutes qui semble s'enfoncer dans un précipice et descendre vers la mer. Scène I ZINEB. Une vieille femme marche péniblement en dehors du parapet. On voit le haut de son corps. Elle est vêtue d'un sac et d'un voile en guenilles. Elle a dans ses cheveux gris bizarrement rattachés des pièces de monnaie qui brillent, et, dans les tresses en désordre, une plume nouée qui semble couleur de feu. ZINEB J'ai cent ans. Le moment est venu de mourir. Pensive et accoudée au parapet. Cent ans. Elle détache de sa coiffure la plume et la considère. Ce talisman ne peut me secourir Désormais. Elle replace la plume dans ses cheveux. J'ai fini ma tâche. Allons au gîte. Elle se met en marche lentement. Elle s'arrête et lève la tête. J'entends dans ce branchage une aile qui palpite. C'est le tressaillement d'angoisse d'un oiseau. Car l'homme et l'animal sont le même roseau; L'éternel vent de mort nous courbe tous ensemble. Elle regarde dans les arbres. C'est un ramier blessé. On voit un pigeon voleter au-dessus d'elle. Viens, oiseau. Le pigeon descend de rameau en rameau et tombe à terre en dedans du mur d'enceinte. Zineb franchit le parapet. L'oiseau se laisse prendre. Elle le réchauffe dans ses mains. Comme il tremble! Elle l'examine. Oui, c'est un des pigeons messagers du couvent Par qui les prêtres vont sans cesse s'écrivant, Afin de tout savoir et de tout se transmettre. Le pigeon a un papier noué à la patte. Un papier. Justement. Il apporte une lettre. Il revient de la ville. Et, quand il a passé, Quelque chasseur l'aura d'un grain de plomb blessé. La lettre vient à moi, donc il faut que je lise. Elle dénoue avec précaution de la patte du pigeon le papier qu'elle déploie, et elle lit: «De l'évêque à l'abbé. -S'il touche à ton église, «On touchera son trône.» Rêvant. Un avis, un envoi De prêtre à prêtre avec une menace au roi. Guérissons l'oiseau. Elle cueille une feuille dans une fente du parapet. Feuille, ô dictame de Crète, J'invoque ta vertu redoutable et secrète, Poison pour tous, pour lui sois la vie. Elle frotte avec la feuille l'aile de "oiseau qui semble inanimé. Est-ce pas, Nature, que tu hais les semeurs de trépas Qui dans l'air frappent l'aigle et sur l'eau la sarcelle, Et font partout saigner la vie universelle! Elle continue de frotter la blessure; l'oiseau reprend force et mouvement. L'aile n'est que meurtrie. Il renaît. A présent Va porter ton haineux message, être innocent. Elle lui rattache le papier à la patte. Ton bec est rose, oiseau cher au devin, au mage, Au scalde, et l'arc-en-ciel est dans ton doux plumage. Te voilà guéri. Va. Elle lâche le pigeon qui s'envole. - Elle écoute. J'entends marcher. Elle se hâte en chancelant et sort. Entrent le roi de Man et Mess Tityrus, chacun une sarbacane à la main. Mess Tityrus a une gibecière au côté. Scène II LE ROI DE MAN, MESS TITYRUS; par instants, AÏROLO. Le roi et Mess Tityrus viennent de la forêt du côté opposé à celui par où est sortie Zineb. Ils s'arrêtent en dehors du mur de clôture. Ils sont suivis à distance par le connétable de l'île et par une troupe d'archers qui s'arrêtent au fond du théâtre. LE ROI, à mess Tityrus. Tu l'as Effrayé, non touché. MESS TITYRUS Je suis myope, hélas! LE ROI Cela fait un chasseur dont le gibier ricane. MESS TITYRUS Si vous l'eussiez visé de votre sarbacane, Sire, il tombait. Les rois ont les talents innés. La piste du pigeon nous a d'ailleurs menés Tout droit, bien que mon tir ait manqué de justesse, A ce cloître que veut surveiller votre altesse. Il montre au roi la ruine et désigne du doigt successivement les divers points du paysage. Voici l'endroit. De loin, sire, on le reconnaît. On voit là, sur un tertre, au milieu du genêt, Parmi les fleurs qu'avril dans les prés vient répandre, Un gibet. LE ROI C'est à moi. MESS TITYRUS L'homme qu'on mène pendre Passe là, sous ce mur, afin qu'un crucifix Tendu par quelque abbé qui l'appelle mon fils Lui puisse être au besoin offert du haut du cloître. Montrant l'horizon. Ici la mer qu'au loin on voit croître et décroître. Montrant la brèche du mur par où s'enfoncent les premières marches de l'escalier dans les rochers. Un escalier. Il se penche. En bas une barque, pouvant, Si c'est le bon plaisir de monseigneur le vent, En deux heures porter les gens en Angleterre. La barque est au couvent. Murs noirs, lieu solitaire; La fougère pour lit, un logis fort succinct; Montrant la statue. Et ce morceau de pierre est ce qu'on nomme un saint. L'été rayonne et rit dans la forêt voisine. Vous vouliez épouser, sire, votre cousine, Lady Janet; lady Janet, secrètement, Avait votre cousin, lord Slada, pour amant. Tous deux ont pris la fuite, et depuis cet esclandre L'aurore a vu trois fois du fond des bois descendre La biche menant boire au lac ses jeunes faons; Autrement dit, voilà trois jours que ces enfants, Entendant derrière eux gronder votre tonnerre, Sont venus se blottir chez ce saint qu'on vénère. Je comprends leur terreur; vous êtes en courroux, Vous êtes amoureux et roi, vous êtes roux. Diable! LE ROI, crispant les poings. Oh! MESS TITYRUS, montrant le connétable et les archers. Vous faites peur, avec ce connétable Et ce tas d'alguazils de mine épouvantable. Ainsi Phébus, devant Jupiter, se sauva. LE ROI, au connétable. Fais le guet dans le bois avec tes hommes. Va. Sortent le connétable et les archers. MESS TITYRUS, montrant le cloitre. Sire, là sont cachés les tourtereaux rebelles. Cette église est un lieu d'asile. Lois fort belles! Un voleur qui de meurtre et de sang se repaît, Qui s'évade, et qui veut franchir ce parapet, Est mort, s'il saute mal, et sauvé, s'il enjambe; Et l'on est innocent pourvu qu'on soit ingambe. Paraît au delà du mur d'enceinte Aïrolo. Face maigre et hardie. Beaucoup de cheveux. L'oeil brillant. Pieds nus. Des haillons. Un hérissement jovial. Ce mur garde et défend le fuyard éperdu. Mess Tityrus montre alternativement au roi les deux côtés de la muraille d'enceinte. Là, je suis imprenable; ici, je suis pendu. Mess Tityrus fanchit le parapet et entre dans l'enceinte. Le roi y entre après lui. AÏROLO, désignant Mess Tityrus, à part. Tu parles bien. J'y vais faire aussi mon entrée. Désignant derrière lui la partie du taillis où se sont enfoncés les archers et la suite du roi. Ma personnalité pourrait être empêtrée Dans ce bois. Trop d'archers. L'asile est un répit. Je m'y fourre. Il enjambe le parapet. C'est fait. Ôtant son bonnet devant la statue. Salut, saint décrépit! Il traverse le cimetière et sort par les arches du cloître sans être aperçu du roi ni de Mess Tityrus. LE ROI Les rois n'existent pas tant qu'on a des asiles! A quoi bon être lord de la mer et des îles?, Quoi! moi, le maître, à qui tous disent: j'obéis! Moi, qui descends des dieux et des loups du pays, Moi, qui de mes créneaux couvre toute la côte, Moi, roi de Man, ayant justice basse et haute, Moi, que la guerre emplit de son souffle fougueux, Parce qu'il a passé par la tête d'un gueux De marmotter jadis du latin sur ces pierres, Parce qu'un moine infect, en baissant les paupières, Un goupillon au poing, a craché son credo Sur ce mur aspergé de quelques gouttes d'eau, Parce que le passant, sorte de brute, épèle L'absurde mot Refuge au front de la chapelle, Quoique je sois le roi, quoique je sois jaloux, Quoique j'aie un donjon, des carcans et des clous, Montrant la forêt derrière lui. Quoique mes gens soient là tenant leurs armes prêtes, Me voilà condamné, moi, l'homme que les bêtes Et les dragons des bois craindraient d'avoir contre eux, A laisser devant moi s'aimer deux amoureux! Quoi! mon pas fait trembler jusqu'aux morts sous leurs marbres, Quoi! j'ai tant accroché de squelettes aux arbres Que la lune hideuse a peur au fond des bois, Et mes gibets sont tous vaincus par cette croix! Il montre la croix sur la chapelle. Je suis un tout-puissant frémissant d'impuissance! Ma cousine Janet, avec son innocence, Et mon cousin Slada, grand garçon pâle et doux, Allons, becquetez-vous! c'est bien, adorez-vous! Deux insolents! dont l'un est la femme que j'aime! Et parce qu'ils ont eu l'odieux stratagème De se sauver ici, d'échapper à ma dent, Je reste là, stupide! - Est-ce assez impudent, A qui brave le roi Dieu vient prêter main-forte! Maître partout ailleurs, devant ce seuil j'avorte. J'assiste à cet éden comme un Satan transi. Je regarde cet homme et cette femme ici Comme une sphère voit passer une autre sphère! Quoique près, ils sont loin. Et, furieux, que faire? Vingt archers sous la main qui ne servent à rien! Triste, à l'attache, au pied de ce mur, comme un chien, Je me ronge les poings, et je perds la gageure, Il arrache une poignée de fleurs. Et j'écume, et ces fleurs me semblent une injure, Tandis qu'ainsi qu'Artus et la belle Euriant Ces amants, à travers les grands chênes, riant De moi, vile araignée engluée en sa toile, Contemplent le lever de quelque blanche étoile! MESS TITYRUS Mylord... " LE ROI Conseille-moi, car je suis enragé. MESS TITYRUS, s'inclinant. Mylord... LE ROI Parle. MESS TITYRUS Je suis joueur de flûte, et j'ai Pour fonction de mettre en musique le règne De votre altesse. Il sied que le peuple vous craigne; Votre sceptre est un fouet, très habile, vraiment. Apprivoiser, c'est là tout le gouvernement; Régner, c'est l'art de faire, énigmes délicates, Marcher les chiens debout et l'homme à quatre pattes ; Vous y réussissez, vous atteignez le but; On est fort plat. L'impôt, la dîme, le tribut, Croissent correctement, et, si quelques-uns grondent, Nul n'ose résister. Vos potences abondent, Vos glaives sont coupants, vos estocs sont pointus; Moi, j'adoucis les coeurs en chantant vos vertus. Ne me demandez pas autre chose. LE ROI Imbecile! Conseille-moi! MESS TITYRUS Mylord... Mais, pardieu! c'est facile. Je vais faire jeter cette masure à bas. Des pioches! MESS TITYRUS Roi, plaisirs, tournois, galas, combats, Vous pouvez vous donner toutes vos fantaisies, Le peuple paie. Ayez d'augustes frénésies, Régnez, mettez en croix sur la plus haute tour Qui vous voudrez; prenez, pour la guerre ou l'amour, Les femmes aux maris et les maris aux femmes, Ayez une galère à cent paires de rames Et faites-y ramer vos sujets tour à tour, On se courbera. Mais si vous touchez un jour A l'église, à ses droits ", à ce cloître inutile, Ah bien, c'est pour le coup que, dans toute cette île, On entendra sonner le tocsin jusqu'au ciel. LE ROI Tu dis vrai. MESS TITYRUS Roi, le peuple est miel, le prêtre est fiel. Soyez fort, mais prudent. Ne cherchez jamais noise, Aigle, à l'aspic, et, prince, à l'église sournoise; Sinon, vous sentirez la piqûre. Le roi et Mess Tityrus observent le cloître. Derrière eux, entre deux piliers, passe la tête d'Aïrolo. Le roi et Mess Tityrus ne le voient pas. AÏROLO, à part, jetant les yeux autour de lui. Un hallier Bourru, dont, sauf erreur, voici le mobilier: Une sorcière, moi, deux amants mal à l'aise, Et la mer variable au bas de la falaise. Plus un roi pas content. MESS TITYRUS, regardant le bois. Lieu de roucoulements. AÏROLO, regardant le roi. Comment faire à ce roi lâcher ces deux amants? Il disparaît. On voit voleter dans les arbres un oiseau. C'est le pigeon guéri et làché par Zineb qui passe à tire d'aile. MESS TITYRUS, l'apercevant. Le pigeon! LE ROI Le même? MESS TITYRUS Oui. LE ROI C'est vrai, le même. -Tire. MESS TITYRUS Après mon roi. Le roi ajuste le pigeon de sa sarbacane et souffle. La balle part. Le pigeon continue de voler. LE ROI Manqué! Mess Tityrus vise le pigeon et lâche son coup de sarbacane. Le pigeon tombe. Touché. -Par toi. MESS TITYRUS Non, sire, Par vous. C'est votre coup. LE ROI J'admire qu'un ramier Ne tombe qu'au deuxième, étant mort du premier. MESS TITYRUS Effet de la grandeur des rois. LE ROI Soit. Mess Tityrus ramasse le pigeon tué, et aperçoit le papier qu'il a à la patte. MESS TITYRUS Chose à lire! L'oiseau vient de la ville en droite ligne, sire. Il portait un message. LE ROI Entre nos mains tombé, Heureusement. Lisons. MESS TITYRUS, dépliant le papier et lisant. « De l'évêque à l'abbé. » LE ROI, lui arrachant le papier et lisant. « S'il touche à ton église, on touchera son trône. » Froissant le papier avec colère. Ah! môn évêque ainsi me recommande au prône! MESS TITYRUS Et dire que le roi doit vivre à côté d'eux! LE ROI Coupons l'intrigue net. Personne, hors nous deux, Ne connaît cette lettre arrêtée au passage. Supprimons-la. Il déchire la lettre en mille morceaux qu'il jette au vent par-dessus le parapet. Jetons à la mer le message, Et mets dans ton carnier le messager. Mess Tityrus ouvre sa gibecière et y met le pigeon mort. MESS TITYRUS Mylord, Vous l'avais-je bien dit? altesse, avais-je tort? Voulez-vous voir votre île en feu, fâchez les prêtres. LE ROI Mess Tityrus, veux-tu mon avis sur ces traîtres Qu'on nomme le clergé, sur ces tondus maudits, Sur leur Alleluia, sur leur De Profundis? Le voici: leur autel, tréteau; leur Dieu, sornette. J'existe, moi. MESS TITY'RUS Mylord, jugeant notre planète, J'estime qu'un seigneur équestre et carnassier, Flanqué de cent gaillards en chemise d'acier, Est plus que Jésus-Christ suivi des douze apôtres. LE ROI Douze pleutres. Je hais toutes ces patenôtres. Ne t'imagine pas que je sois un niais! Si tu m'as cru pieux, tu me calomniais. Soyez crédules; moi, je hausse les épaules. Je suis sans préjugés. Pour vous autres, vils drôles, La déesse Frigga, femme de l'ours Fenris, Est mon aïeule. Oui-da! c'est prouvé. Moi, j'en ris. De vos religions je m'évade, et j'échappe Au missel, au plain-chant, aux chasubles, au pape; Je hais leur ciel, leur bible, et leur prétention De nous débarbouiller par la confession. Frappant la terre du pied en la regardant avec dédain. Moi, croire qu'on vous juge en cette catacombe! Et que la mort écrit sur le seuil de la tombe: Essuyez en entrant vos pieds au paillasson! Contes! fables! Je suis sérieux, mon garçon. Je vis, c'est tout. Je n'ai nulle foi, pas la moindre, A l'éternel bon Dieu que le mourant voit poindre, Au Christ dont on nasille à mains jointes le nom, A l'autre vie, à l'âme, aux fariboles, non. Moi, vois-tu, je ne crois qu'aux sorciers. MESS TITYRUS C'est d'un sage. LE ROI Par exemple, un corbeau le soir, mauvais présage. Une vieille qui voit votre avenir, cela, J'y crois. MESS TITYRUS Et vous avez raison. L'énigme est là. Certes, sous le plafond des frênes et des ormes, Quand un cercle hurlant de spectres et de formes Tourne dans la clairière à minuit, sous leurs chants, Sous leurs appels affreux, sous leurs pas trébuchants, Une acceptation lugubre sort de l'ombre. Et l'enfant au loin meurt, et la barque au loin sombre. Ils sont Ies noirs tyrans du gouffre et du désert; On sent que le mystère intimidé les sert; Au cimetière, champ que la mort sème et fauche, Une exsudation de fantômes s'ébauche; Qui serait là verrait rôder parmi les croix Un pêle-mêle obscur de faces et de voix; Et l'astre est dans la brume et l'âme est dans le trouble. LE ROI Vois-tu bien, l'homme est simple et le sorcier est double; Seul il connaît le fond du verre que je bois. Il sait quel est le spectre intime de son bois. Il lui parle. MESS TITYRUS A propos, sire, on dit qu'il existe Dans le vaste inconnu de cette forêt triste Une femme tragique et puissante; on prétend Qu'elle fait accourir la tempête en chantant. Ses regards monstrueux inquiètent l'abîme; On voit parfois, la nuit, luire sur quelque cime Ses deux yeux lumineux et fixes, noirs témoins. On la nomme Zineb. Elle a cent ans au moins. Le serpent sous ses pieds glisse et n'ose la mordre. LE ROI Je sais, et je la fais chercher. J'ai donné l'ordre Qu'on me l'amène, et j'ai prescrit à mes baillis De la tirer un jour du fond de ce taillis, Tout en y ramassant quelques fagots pour elle. C'est une créature âpre et surnaturelle; Je l'ai vue une fois. Je voudrais qu'on la prît. J'aime ces êtres-là. Leur effrayant esprit S'ouvre sur l'avenir ainsi qu'une fenêtre. Vrai, je ne serais point fâché de la connaître, Mon cher, et j'aimerais la consulter un peu Avant de la mêler aux braises d'un bon feu. MESS TITYRUS Bien dit. De plus en plus, monseigneur, c'est d'un sage. LE ROI, regardant du côté de la chapelle. Les voilà! MESS TITYRUS Qui? LE ROI Janet! Slada! - Surcroît de rage! Ils se sont mariés, mon cher, en arrivant! MESS TITYRUS C'est la loi qu'aux amants impose le couvent. L'asile est à ce prix. Autrement sous ces dalles Les vieux cercueils seraient troublés par des scandales, Et les têtes de morts n'aiment point les baisers. Des époux sont, du moins on l'espère, apaisés. LE ROI Janet me brave. MESS TITYRUS Au fait, la question est neuve. Elle est épouse, enfin! LE ROI Soit. Je la ferai veuve. MESS TITYRUS Cette solution arrange tout. Aïrolo survient derrière les piliers, s'arrête et écoute sans être vu. LE ROI, se frottant les mains avec rage. Je veux Qu'on parle un jour de moi chez nos derniers neveux Comme de Foulque Nère ou du roi Polynice! Quand j'aurai Slada, car il faut qu'on en finisse, Par violence ou ruse, et de force ou de gré, Quand je l'aurai repris, car je le reprendrai, Je le fais condamner à mort par ma justice, Mais avant de mourir, je veux qu'on s'aplatisse, Je lui dirai: Slada, je te fais grâce. Alors, - C'est doux de revenir vivant de chez les morts, On n'a pas tous les jours pareille réussite, - Toutes les lâchetés d'un fat qui ressuscite, Il les fera, baisant mes genoux, rassuré, Joyeux et vil; et moi, tout à coup, je crierai: Imbécile! c'était pour rire. Qu'on le pende! AÏROLO, à part. Bon roi! MESS TITYRUS, avec déférence. Qu'il ait le cou coupé, s'il le demande. LE ROI, après réflexion. Parce que nous avons le même grand-père. Oui. MESS TITYRUS C'est un droit dont toujours la noblesse a joui. LE ROI Lâcher, reprendre, ouvrir, puis refermer la pince, C'est ma manière. Ainsi je me sens maître et prince. Pour jouer de la sorte avec l'espoir, l'effroi, La mort, la vie, il faut, vois-tu bien, être roi. AÏROLO, à part. Il suffit d'être tigre. Il continue sa marche et disparaît dans les recoins de la masure. LE ROI, se tournant vers le cloître. Ah! je finirai, certe, Vil cloître, par broyer ton enceinte déserte, Infâme auberge ouverte au vassal fugitif! MESS TITYRUS Mylord, c'est une auberge, avec un correctif. Si quelque moine apporte aux gens, dans ce refuge, Un aliment quelconque, on le prend, on le juge; Un verre d'eau tendu par-dessus le fossé Est puni. Cette auberge est un doux in-pace. Aux arbres pas de fruits; dans l'enclos pas de sources. A'irolo reparaît au fond, épiant. Wulfe, un de vos aïeux, fut un prince à ressources. Il avait de l'esprit. Or, cet homme d'état, A prix d'argent, obtint des abbés qu'on plantât Partout dans cette enceinte un tas d'herbes sinistres. Les poisons que le diable inscrit sur ses registres Sont ici tous, s'offrant à la soif, à la faim. C'est très ingénieux, c'est élégant, c'est fin. Tenez, ces grappes d'or, c'est le napel. Mon hôte, Goûtez-y, vous mourrez ce soir. Est-ce ma faute? Nulle brutalité. Cette église est un nid; Mais n'ayez appétit de rien. Passant les broussailles en revue. Cet aconit Vous tuerait. N'allez pas porter à votre bouche Ce pépin, c'est l'archis qui brûle ce qu'il touche... AIROLO, a part. Botanique à noter. Ces gracieux détails Me captivent. - MESS TITYRUS, continuant. Au frais, croissent, sous ces portails. Les girolles ; ce sont des plantes fort aiguës; Socrate aurait céans un bon choix de ciguës; La scammonée, un lys que hait l'effroi public, Prospère en ce jardin parmi le basilic ; Voici la mandragore avec la couleuvrée; Voici le stacte 3, où boit la vipère enivrée; De sorte qu'on se voit protégé par les noeuds D'un saint asile, orné d'arbustes vénéneux. Airolo disparaît. On est fort bien ici; l'air est pur, l'ombre est noire. Condition: ne point manger, et ne point boire. A cela près, logis charmant. Pour déjeuner, La rosée, et, le soir, la lune pour dîner. Menu maigre. Ah! que l'homme a des passions folles! Sire, ils doivent crever de faim. LE ROI Tu me consoles. MESS TITYRUS Crever! LE ROI En est-tu sûr? Tu flattes le tableau. MESS TITYRUS Non, crever! Je maintiens le mot. Veut-on de l'eau? Du pain? Il faut se rendre. On est pris par famine. Lord Slada et lady Janet, appuyés sur le bras l'un de l'autre, traversent lentement l'enclos des tombes. Ils passent sans voir le roi ni Mess Tityrus. Mess Tityrus et le roi les considèrent. LE ROI Je leur trouve pourtant encor fort bonne mine! Sortent lady Janet et lord Slada. MESS TITYRUS, hochant la tête. Combien de temps peut vivre un couple d'amoureux Sans boire ni manger, coeur plein et ventre creux? LE ROI Très longtemps. MESS TITYRUS Un soupir devient une dépense. LE ROI L'amour soutient. MESS TITYRUS Trois jours! je les plains. LE ROI Mais j'y pense! Allant à la brèche du parapet. Mon cousin lord Slada, tu le sais, est marin. Tous deux peuvent ce soir, si le temps est serein, Descendre ces degrés, prendre en bas cette barque, Et s'enfuir. MESS TITYRUS Je vous fais observer, ô monarque, Que c'est là justement l'appât et l'hameçon. Ce cloître est à deux fins ; asile, mais prison. Cette barque amarrée à ce rocher vous tente, Vous descendez un pas, deux pas, sur cette pente, C'est fait, vous n'êtes plus dans l'asile. On vous prend. LE ROI Le risque de leur fuite est par ici fort grand; Veillons. MESS TITYRUS Pour deux soldats la place est trop étroite, On n'en peut mettre qu'un. L'escarpement à droite, Le précipice à gauche. Il faut se tenir coi. Quel homme voulez-vous placer là, sire? LE ROI Moi. Je m'y poste en personne, et je ne m'en rapporte Qu'à moi, mon cher, du soin de garder cette porte. MESS TITYRUS Parfait. LE ROI Je barre au moins l'escalier, ne pouvant Supprimer le bateau, puisqu'il est au couvent. Le roi va à la brèche et examine attentivement l'escalier. MESS TITYRUS, sur le devant du théâtre, à part. Est-ce que je le hais, ce roi? non. Donc je l'aime? Point. Lui veux-je du bien? Mais non. Du mal? pas même. Quand je le vois pencher d'un côté bête et noir, Je l'y pousse. Pour nuire au maître? non. Pour voir. Je suis le chien sournois de ce lion inepte. Je n'ai pas de désir séditieux; j'accepte Ce que le hasard fait contre lui; j'aide un peu. J'aime à le voir gros, gras, bien portant; c'est mon voeu Qu'il soit riche; j'emplis derrière lui mon coffre; Seulement, chaque fois qu'une occasion s'offre, Je travaille à le rendre un peu plus idiot. Pourquoi? Pour me distraire. Ah! quel chef-d'oeuvre, un sot! Je le contemple avec le regard d'un artiste. Et, pour être très gai, je tâche qu'il soit triste. Je lui fais des tours. J'aime à berner mon prochain. Et puis, je prouve ainsi mon indépendance. LE ROI, revenant. Hein? Que dis-tu? MESS TITYRUS Rien, seigneur. LE ROI Ah! mon cher, je distille Le fiel. MESS TITYRUS, à part. Moi, pas. Je suis un neutre à fond hostile. Regardant à droite. Sire, ils viennent. LE ROI Sortons, et suis-moi. J'aime autant N'être pas vu. Ils sortent et descendent par l'escalier de rochers. Entrent par l'un des cintres ruinés du cloître, du côté de la chapelle, lord Slada et lady Janet. Scène III LORD SLADA, LADY JANET LORD SLADA Viens! vois! Ce bois semble content. Il chante, et comme nous l'aube heureuse l'embrase. LADY JANET Qu'éprouves-tu? LORD SLADA L'ivresse. Et toi, Janet? LADY JANET L'extase. LORD SLADA Depuis trois jours je puis t'aimer en liberté! Tu ne manques de rien, Janet? LADY JANET, lui sautant au cou. Puisque je t'ai! LORD SLADA Un baiser. LADY JANET Deux! Ils s'embrassent. LORD SLADA Sachez, madame, que vous êtes Une beauté suprême, et que de moi vous faites Plus qu'un dieu, votre esclave. Oh! viens, tout mon bonheur! LADY JANET Quelle petite main vous avez, monseigneur! Elle l'embrasse et se tourne vers la statue. Nous sommes mariés. LORD SLADA Ma Janet adorable! LADY JANET C'est que monsieur le saint n'a pas l'air agréable. Aïrolo vient de reparaître derrière les arbres; il écoute et regarde sans étre remarqué. Janet embrasse de nouveau lord Slada. Encore! - A la statue. Oui, mariés. AÏROLO, à part. Mariage d'oiseaux. Probablement. Il disparaît. LORD SLADA, jetant un coup d'oeil sur la mer. L'été calme ces grandes eaux. Dieu nous aide. Une barque est en bas. Sois tranquille. Nous trouverons moyen d'échapper de cette île. Il suffit de tromper les guetteurs un moment. Quel beau lieu! Cette mer, c'est un enchantement. C'est que, vois-tu, je sens une joie inouïe. Ma vie est dans l'azur, flottante, épanouie, Lumineuse, et mon coeur s'ouvre, et je te reçois, Et je t'aspire, esprit, femme, qui que tu sois! Car il est impossible enfin que tu contestes Cet éblouissement de tes regards célestes Qui te fait souveraine et terrible, et qui rend Insensé le pauvre homme à tes côtés errant. Oh! vivre ensemble est doux! Ton front au jour ressemble. LADY JANET, posant sa tête sur l'épaule de lord Slada. Quelque chose est plus doux encor; mourir ensemble. Le tombeau vous reprend dans sa pâle vapeur. Mourir séparément, c'est effrayant. J'ai peur Que le premier qui meurt et qui part ne rencontre Là, dehors, dans la tombe où le vrai jour se montre, Quelque ange qui l'entraîne en son vol, pour toujours, Dans l'infidélité des célestes amours, Et lui fasse oublier, dans la haute demeure, L'autre âme, l'ange à terre et sans ailes qui pleure! On n'est pas sûr qu'un mort soit fidèle. Jurez Que vous ne mourrez pas et que vous m'aimerez! LORD SLADA Je le jure. LADY JANET Dieu mémé, ou toi, je te préfère! Je n'imagine pas, n'importe en quelle sphère, De respiration, si tu n'es de moitié. LORD SLADA L'homme est fait de malheur, la femme de pitié. C'est pour cela, Janet, que vous m'aimez. Mon rêve Commence dans le ciel et dans vos bras s'achève, Je monte quand je viens de l'empyrée à vous, Et je ne suis jamais si haut qu'à vos genoux. LADY JANET, l'entourant de ses bras. Se tenir embrassés dans l'azur, quel beau songe! LORD SLADA Janet! LADY JANET Mylord! LORD SLADA L'extase en clarté se prolonge Au-dessus de nos fronts, là-haut, n'entends-tu pas Sur nos têtes des voix, des haleines, des pas, Et n'aperçois-tu pas une lueur sacrée? Cette forêt ébauche au loin la vague entrée Du divin paradis plein d'âmes, et de feux Qui sont des coeurs mêlés aux profonds gouffres bleus! Viens, aspirons l'oubli sous ces branches dormantes. Ces nids sont des hymens, ces fleurs sont des amantes. Notre àme communique avec tous les frissons Des choses à travers lesquelles nous passons. Les prodiges charmants du rêve nous caressent. Viens! aimons-nous. Le rire et les pleurs apparaissent En perles dans ta bouche, en perles dans tes yeux. Tu t'es transfigurée en un rayon joyeux. Je crois te voir fouler de vagues asphodèles. Où donc prends-tu cela que nous n'avons point d'ailes? Je sens les miennes, moi. Je suis prêt. Si tu veux Dénouer dans l'aurore immense tes cheveux, Si tu veux t'envoler, je suis prêt à te suivre, Je te verrai planer, je me sentirai vivre, Pendant que tu feras derrière toi pleuvoir Des étoiles dans l'ombre auguste du ciel noir! Si tu savais, je t'aime! O Janet, mes paroles, Je les prends aux parfums, je les prends aux corolles, J'en suis ivre; ces flots, ces rochers, ces forêts, Aident mon bégaiement, et sont-là tout exprès Pour traduire à tes yeux ce que ma voix murmure. Et sais-tu ce qui sort de toute la nature, Ce qui sort de la terre et du ciel? c'est mon coeur. Ce que je dis tout bas, ce bois le chante en choeur. Dans l'univers, qu'un songe inexprimable dore, Il n'est rien de réel, hors ceci: je t'adore! Un mot remplit l'abîme. Un mot suffit. Il faut Pour que le soleil monte à l'horizon, ce mot. Et ce mot, c'est Amour! L'éternité le sème. Dieu, quand il fit le monde, a dit au chaos: J'aime! Il lui prend la main et la pose sur ses cheveux. Mets sur mon front ta main. Je suis ton protégé. Déesse, inonde-moi de ta lumière. LADY JANET, à part. J'ai Une faim! LORD SLADA, à part. Oh! la soif! Entre Aïrolo; son vêtement est un haillon. Scène IV LORD SLADA, LADY JANET, AÏROLO AÏROLO Voulez-vous me permettre Une observation? Saluant lady Janet. Belle dame, Saluant lord Slada. Mon maître, Se redressant. Vous avez tous les deux besoin de déjeuner. LORD SLADA Qu'est cet homme? AÏROLO Quelqu'un qui vous voit rayonner. Oui, c'est le paradis de s'aimer de la sorte, Mais toutefois un peu de nourriture importe; Vous êtes, j'en conviens, deux anges, mais aussi Deux estomacs; daignez me concéder ceci. Paradis, mais terrestre. Adam voudrait, en somme, - Pardon! - sa côtelette ; Eve voudrait sa pomme. Aimer est bon, manger est doux. Donc, tolérez, Pendant que vous rêvez et que vous soupirez, Que moi, l'habitué de la forêt voisine, L'homme froid, je m'occupe ici de la cuisine. A propos, Montrant les verdures à terre et sur les murailles. Sur cette herbe, ou courent les faucheux, J'ai des renseignements complètement fâcheux. Tout poison. Ne goûtez à rien ici. D'emblée, Je vous dénonce, moi, cette flore endiablée. Leur désignant les plantes çà et là. Lycoperdon. Bolet, qui vous glace le sang. Ce légume, qui semble un navet innocent, C'est le tussilago, qu'on nomme aussi pied-d'âne; C'est fort bon pour la toux, mais on en meurt. -Me damne Jupiter, si bientôt, en dépit du danger, Regardant la statue. A ta barbe, vieux saint, nous n'avons à manger! Montrant la forêt à lord Slada et à lady Janet. On m'aime ici. Je puis, du moins je le complote, D'un lapin dévoué faire une gibelotte. Je vais dire à ce bois: Mon camarade, il faut Te mettre dans l'esprit que l'homme est un gerfaut. L'homme est vorace. Il est amoureux, mais il dîne. Donc permets qu'un pigeon devienne crapaudine. Donne-nous quelque oiseau de bonne volonté; Pas trop maigre. Et ce bois intelligent, flatté D'être utile, indulgent, car lui-même il fut jeune, Fera ce qu'il pourra pour que l'amour déjeune. - Ah! qu'un verre de vin serait le bienvenu! A jeun, moi j'ai l'esprit rêveur et saugrenu; Je bois un coup, l'erreur s'en va, le faux se brise. Avez-vous remarqué cela? le vin dégrise. Laissez faire. Je vais chasser aux environs. N'eussions-nous que des noix, mordieu! nous mangerons. LADY JANET Cet homme m'a fait peur, mais il rit d'un bon rire. LORD SLADA Qu'es-tu? AÏROLO Celui qui rôde. Un passant. Pour tout dire, Je suis pour les humains ce que, pardonnons-leur, En langage vulgaire ils nomment un voleur. A lady Janet. A lord Slada. Ô la plus belle! ô sire aimable entre les sires! Ayant un peu le temps de causer, vu les sbires Qui nous guettent, je vais, pour charmer vos ennuis, Vous dire de mon mieux qui je suis, si je puis Il se place entre eux deux et prend sous un de ses bras le bras de lord Slada et sous l'autre le bras de lady Janet. Mes bons amis, il est deux hommes sur la terre: Le roi, moi. Moi la tête, et lui le cimeterre. Je pense, il frappe. Il règne, on le sert à genoux; Moi, j'erre dans les bois. Tout tremble autour de nous; Autour de moi c'est l'arbre, autour de lui c'est l'homme. Le meilleur vin de Chypre emplit son vidercome ; Moi, je bois au ruisseau dans le creux de ma main. Le roi fait toujours bien, moi toujours mal. Amen. Lui couronné, moi pris, nous marchons en cortège; Chers, il vous persécute et moi je vous protège; Le prince est la médaille, et je suis le revers; Et nous sommes tous deux mangés des mêmes vers. Peut-être en ma caverne on fait un meilleur somme Que dans la sienne. Il est fort vulnérable, en somme; Il peut aussi finir par être échec et mat. Le roi, c'est mon contraire. Ou bien mon grand format. Je suis un conquérant de liards dans les poches, Mais j'ai l'honnêteté des bonnes vieilles roches; Je suis le va-nu-pieds, mais non pas l'aigrefin; Je livre la bataille immense de la faim Contre le superflu des autres. Qu'on me dise Que j'ai tort si la faim devient la gourmandise, D'accord, mais je suis maigre. Amis, j'habite aux champs, Et je tiens compagnie aux arbres point méchants; Mon antre a la gaîté décente d'une cave. Là je jeûne pendant que le moineau se gave, La nature ayant tout prévu, l'homme excepté. L'hiver, de droit je gèle, ayant sué l'été. Près de moi la perdrix glousse, le mouton bêle; Car je suis un flâneur bien plutôt qu'un rebelle. Parfois dans les genêts, comme moi sauvageons, Je rencontre un passant, je lui dis: Partageons. Ta bourse? -Je n'ai rien. -Alors prends mon pain. A lady Janet avec un sourire. Belle, Absolvez-moi. Je vis dans la loi naturelle; Attentif après tout au chant des bois, bien plus Qu'aux voyageurs passant avec des sacs joufflus. Avril vient tous les ans me faire mon ménage. Faut-il vous compléter mon portrait? Braconnage, C'est mon instinct. Pensif, je dédaigne de loin Le juge, plus le prêtre; et je n'ai pas besoin De vos religions, je lis Dieu sans lunettes. J'aime les rossignols et les bergeronnettes. J'ignore si j'arrive et ne sais si je pars. Parfois dans le zéphir je me sens presque épars. Amants, soyez un feu; je suis une fumée. Ma silhouette glisse et fond dans la ramée. Dans les chaleurs, quand juin met à sec le torrent, Au plus épais du bois je me glisse, espérant Surprendre le sommeil divin des nymphes lasses. De vagues nudités au fond des clairs espaces Que je verrais de loin, ou que je croirais voir, Me suffiraient, l'amour ne valant pas l'espoir. Je suis le néant, gai. Supposez une chose Qui n'est pas, et qui rit; c'est moi. Je me repose, Et laisse le bon Dieu piocher. Dévotement, J'écoute l'air, la pluie, et ce fier grondement Des brutes dans les champs, de l'autan dans la nue, Que la mer accompagne en basse continue; Le soir j'accroche un rêve à l'astre qui me luit, Clou de la panoplie immense de la nuit. Je songe, c'est beaucoup. Les fleurs, voilà mon faste. Si quelque détail cloche en ce monde si vaste, Je n'en triomphe point, tout en l'apercevant ; Je subis les accès de colère du vent Et la mauvaise humeur des saisons inégales Avec la dignité modeste des cigales. Des éléments bourrus nous sommes prisonniers. Bien. Soit. Les quatre vents sont quatre chiffonniers Portant le chaud, le froid, le beau temps, la tempête; Chacun vient nous vider sa hotte sur la tête. Savez-vous que le vent doit beaucoup s'amuser? Quel coureur! - Jamais pris, - chanter, - ne point s'user! Ce serait là, je crois, ma vocation. Vivre Là-haut, assourdissant d'une rumeur de cuivre Le bon vieux genre humain, ce bipède dormant, Être un bandit céleste errant au firmament, Un esprit ouragan changeant cent fois de formes, Faisant en plein azur des sottises énormes! Ça m'irait. Mais qu'importe! est-il rien de certain? Je n'ai jamais le soir mon avis du matin. L'hésitation molle entre ses bras me porte. Se contredire est doux. Je suis pour qu'une porte Ne soit jamais ouverte ou fermée. A peu près Est ma devise. Un lys me plaît, comme un cyprès. Je ris avec le flot, et parfois dans la brume Je pleure avec l'écueil que bat la vaste écume. Pour l'homme, vivre, c'est désirer. J'ai donné Ma démission, moi, le jour où je suis né. Toute la question terrestre, c'est la femme. Qui l'aura? Vous ou moi? Personne, et tous. Madame Se rit de nous. Voyez, c'est un enchantement, Une grâce, et chacun vise ce coeur charmant; Le bonheur, but réel, mais conquête impossible, Est un concours d'archers dont la femme est la cible. J'y renonce. Hélas! l'homme a pour bien le péché. Comme une sensitive, avant qu'il l'ait touché, Il voit se dérober le bonheur contractile. Dire au destin son fait, c'est beau, mais inutile; Je m'en prive. On s'escrime à deviner pourquoi Le mal règne pendant que le bien se tient coi, Et de ce pugilat avec la destinée Notre logique sort fort contusionnée. Moi, j'aime mieux grimper dans les arbres. J'aurais Droit au titre de clown familier des forêts; Dans tous leurs casse-cous j'exécute une danse. Parfois aux moineaux francs je parle en confidence. Je leur conte comment j'aurais fait si j'avais Fait le monde, et que l'homme eût été moins mauvais. Je reçois leurs bravos, j'accepte leurs huées, Et je discute avec ces bavards des nuées. Je leur dis mon système; ils jasent en tout lieu; Et quelque chose en va peut-être jusqu'à Dieu, Et c'est une façon de le mettre en demeure. S'il m'écoute, il fera la vie un peu meilleure. A présent croyez-vous mon métier lucratif? Point. Je ne suis de rien ici-bas le captif. Voilà tout. Jetant les yeux sur la végétation. Passereaux, j'ai le même bocage Que vous, et j'ai la même épouvante, la cage. A lord Slada. Mon patrimoine est mince. Errer dans les sentiers, C'est là mon seul talent; je plains mes héritiers. Voyons, que laisserai-je après moi? Regardant autour de lui. Cette dune, Ces sapins, les roseaux, l'étang, le clair de lune, La falaise où le flot mouille les goëmons, La source dans les puits, la neige sur les monts, Voilà tout ce que j'ai. Moi mort, si l'on défalque De tout cela de quoi payer le catafalque, Il reste peu de chose. - Ah! je vaux bien les rois, Car j'ai la liberté de rire au fond des bois. Mon chez-moi c'est l'espace, et Rien est ma patrie. Voyez-vous, la naissance est une loterie; Le hasard fourre au sac sa main, vous voilà né. A ce tirage obscur la forêt m'a gagné. Joli lot. C'est ainsi que, parmi la bruyère Où Puck sert d'hippogriffe à la fée écuyère, Enfant et gnome, étant presque un faune, j'échus Comme concitoyen aux vieux arbres fourchus. Dans l'herbe, dans les fleurs de soleil pénétrées, Dans le ciel bleu, dans l'air doré, j'ai mes entrées. Sous mes yeux tout s'épouse, et sans gêne on s'unit, On s'accouple, le nid encourage le nid, Et la fauve forêt manque d'hypocrisie. Je suis l'âme sereine à qui Pan s'associe. Je suis tout seul, je suis tout nu, quel sort charmant! Pourtant rien n'est complet. Vivre sans vêtement, Sans maison, sans voisin, à l'état de nature, Comme un lièvre orphelin cherchant sa nourriture, En plein désert, ayant pour outils ses dix doigts, Avec les animaux féroces, dans les bois, Cela même a parfois ses côtés incommodes. Mais, les oiseaux étant heureux, je suis leurs modes. La divine rosée éparse est le cadeau Que fait la fraîche aurore à ces gais buveurs d'eau. J'en bois comme eux. Comme eux je m'en grise, et je chante. Mais j'aime aussi du vin l'extase trébuchante. De temps en temps, je vais à la ville, en congé. Quant à mes qualités, je suis très goinfre, et j'ai Un comique grossier qui plaît aux basses classes. Je le sais pour avoir hanté les populaces. En somme, je médite, en regardant tantôt Dans les ronces, par terre, et dans le ciel, là-haut; J'erre comme un chevreuil, comme un pinson je perche. L'homme ayant égaré le bonheur, je le cherche. Un jour, dans une rue, aux badauds, aux valets, Un vieux pitre enseignait, entre deux gobelets, La science, et j'en ai pu saisir au passage Toute la quantité qu'il faut pour être sage. Je m'en sers dans les bois. J'en trouve ici l'emploi. Maintenant, que je sois traqué, mis hors la loi, Par vos codes coiffés d'un sombre bonnet d'âne, Que j'escroque ma part de la céleste manne, Possesseur de zéro, que j'en sois le voleur, Ça fait rire. Je suis le pire et le meilleur. Je suis l'homme d'en bas. Amis, c'est agréable. Dieu, s'il n'était pas Dieu, voudrait être le Diable. Je vois l'envers de tout. Que c'est risible, hélas! Pourtant d'être épié par le guet je suis las. Ce matin, le sentant dans l'ombre où je m'enfonce, J'ai balayé ma roche, épousseté ma ronce, Mis de l'ordre en mon trou que j'ai barricadé; Après quoi, serviteur! je me suis évadé, Et je prends comme vous cet asile pour gîte. Mais sans plaisir. LORD SLADA Pourquoi? AÏROLO Voir un mur, ça m'agite. LORD SLADA, montrant l'espace autour d'eux. C'est un beau lieu pourtant. L'horizon enflammé, Les bois, la mer, le ciel... AÏROLO Ça sent le renfermé. On est captif ici. Cette enceinte me fâche. Protégé, mais coffré. Soit, le gibet me lâche, Mais la prison me tient, moi l'homme hasardeux. Entre deux objets laids, haïssables tous deux, C'est pour le plus voisin que j'ai le plus de haine. Après tout, j'aime autant la corde que la chaîne, Et la mort que la geôle. Un noeud qui pend d'un clou, Et qu'on serre une fois pour toutes à mon cou, Me délivre d'un tas de choses que j'évite. Cela dit, je m'en vais aux provisions. II enjambe le parapet. Vite! LADY JANET Mais, monsieur, vous risquez d'être pris. AÏROLO Et pendu. LADY JANET Pendu! AÏROLO Tout à fait. - Mais cela vous est bien dû. Vous êtes si charmants! Vous me plaisez. LORD SLADA Non! reste. AÏROLO Je vous rapporterai, couple frais et céleste, Tout à l'heure de quoi continuer d'aimer. Il saute par-dessus le parapet. LADY JANET Il part! LORD SLADA Il n'entend pas se laisser affamer. C'est un bon diable. Il veut déjeuner. LADY JANET S'il s'en tire, Tout sera bien. LORD SLADA Je puis maintenant te le dire, Je me mourais de soif. LADY JANET Et moi de faim. LORD SLADA Des pas! Viens. Ils entrent dans l'espèce de porche-cellule à droite, lord Slada soulève les branches, lady Janet se baisse et passe, les branches retombent, ils disparaissent. Entre Mess Tityrus, la sarbacane à la main, en guise de baguette de commandement. II vient de l'escalier donnant sur la mer où il a accompagné le roi. Il fait de sa sarbacane un signe dans les massifs de verdure, comme s'il appelait quelqu'un. Scène V MESS TITYRUS MESS TITYRUS Entre cette issue et la barque d'en bas, Le roi fait sentinelle en conscience. Un dogue, L'oeil au guet, accroupi sur le seuil d'une églogue, Tel est pour le moment ce prince, fils des preux. Grincer des dents devant deux enfants amoureux, Est-ce assez bête! Il recommence l'appel de sa sarbacane. Paraît en dehors du parapet le connétable de l'île. Or çà, monsieur le connétable, C'est ici que du roi vous dresserez la table. Sa Grâce y veut manger. Le connétable salue et sort. C'est un endroit charmant. Avec deux affamés pour assaisonnement. Sentir autrui souffrir, cela complète un rêve. Il aura bien meilleur appétit si l'on crève De faim auprès de lui. Considérant le cloître. Quel endroit langoureux! Je ne suis pas pour lui, je ne suis pas pour eux; Je regarde. Le sort, fil obscur, se dévide. Eux ils s'adoreront, pâles, l'estomac vide; Et lui se vengera des baisers en mangeant. La volonté des rois soit faite! En y songeant, Je ris de ce réseau bizarre de caprices, Crible à travers lequel ne passent que les vices. Sans me risquer à rien vouloir ni souhaiter, Je ne haïrais pas de voir se réfléter, Pour le plaisir des gens qui sont là, pour le nôtre, Le supplice de l'un sur la face de l'autre, Eux épris, lui gavé, s'enviant tour à tour, Eux Tantales de faim, lui Tantale d'amour! Ce ne serait point mal comme spectacle. II écoute. Il semble Qu'un bruit perce à travers cette forêt qui tremble, C'est peut-être le roi qui m'appelle. Il sort par ou il est entré. On voit la tête d'Aïrolo surgir au-dessus du parapet, puis son buste. Il escalade le mur péniblement. II porte un fardeau. C'est une femme évanouie, c'est Zineb. Scène VI AÏROLO, ZINEB AÏROLO, il achève d'escalader l'enceinte. Hun!... ouf!... ah!... Il arrive sur le parapet et y dépose la vieille immobile et inerte comme si elle était morte. Ce bois est singulier, ma parole, on y va Chercher une noisette, on rapporte une femme. J'ai cueilli cette vieille. Elle est bien mûre, et l'âme Ne tient guère à ce corps frêle, usé, transparent, Et que je viens encor de fêler en courant. Il franchit le parapet, et pose doucement Zineb à terre. C'est la pauvre Zineb. II la considère essoufflé. J'ai, sans que rien m'arrête, Couru, pour la tirer des pattes de la bête Qu'on appelle Justice. II la regarde avec une sorte de tendresse et d'admiration, puis il regarde la forêt. Elle est l'âme d'ici. Je la connais. Parfois, laissant là tout souci, Nous voleurs, nous causons, nous nous donnons relâche, Nous avons avec l'homme un rire aimable et lâche, Nous nous chauffons les pieds au feu du chevrier, Nous nous humanisons enfin, pour varier. Elle, jamais. Elle a pour loi d'être à distance. Elle tâche de voir dans l'invisible, et pense, Et dédaigne. Jamais ce coeur ne s'asservit Ni ne plia, depuis un siècle qu'elle vit. Souvent son grand front blême argenté par la lune M'est apparu. Son antre est là-bas. A la brune, Et dès l'aube, elle va dans les rochers rôdant. Nous ne nous parlons pas, sans nous fuir cependant, Elle a je ne sais quoi, sous son voile de serge, D'une mère farouche et d'une sombre vierge. Quoique de même espèce, elle m'intimidait. Elle est démon du bois dont je suis farfadet. Il lui prend le bras et lui tâte le pouls. Allons, revenez donc à vous, ma bonne femme. Il laisse retomber la main de Zineb. Je l'ai vue hier encor cueillir la jusquiame ; Étant sorcière, elle a cette herbe en amitié. - Sur ma foi, tout à l'heure elle m'a fait pitié. Comme on vous la traquait dans les routes tortues! Ils-étaient tous armés de cent choses pointues, L'archer, le paysan, le sergent, le truand; C'était comme un essaim de guêpes se ruant; Les mouches essayaient de prendre l'araignée. Je l'ai dans le taillis brusquement empoignée, Et, je ne sais comment j'ai fait, j'ai réussi A la traîner, sans être aperçu, jusqu'ici. Il la regarde et prend entre son pouce et son index une mèche de ses longs cheveux gris. A cet âge, la femme est d'attraits dépourvue. - Je vois Zineb avec plaisir. - Au point de vue De la luxure, elle est hideuse; mais elle a De la science autant que feu Campanella. Il se penche à son oreille et l'appelle. Hé! Zineb! Se redressant. Elle s'est en route évanouie. L'appelant de nouveau. Zineb! - A-t-elle encor la parole et l'ouïe? Considérant Zineb immobile. Si ce qu'on dit est vrai, souvent tu chevauchas Sur des balais, parmi les diables et les chats, Et tu fus à minuit une stryge dansante; Cela n'empêche pas que pour toi je ne sente Considération distinguée, et respect. Je connais un sabbat plus que le tien abject, C'est le monde. Le bras de la sorcière bouge. Sa paupière se soulève. Un soupir! bon, elle se réveille. Il se penche. Hé bien, nous ouvrons donc les yeux, ma pauvre vieille. La sorcière se dresse lentement sur son séant, écarte ses cheveux gris de son front et de ses yeux, et le regarde. ZINEB Je te dois tout, mon fils. AÏROLO Oui, vous avez raison. Sans moi, vous étiez prise, et marchiez en prison. Vous me devez ce bien, le vrai trésor, en somme. Le seul, la liberté. ZINEB Plus que cela, jeune homme. AÏROLO Plus que la liberté, dites-vous. Alors quoi? La vie! au fait, c'est vrai. ZINEB Plus que cela. AÏROLO Ma foi, Je commence à ne plus comprendre votre style. ZINEB Écoute, je te dois la mort sombre et tranquille. Je te dois, dans ce bois, sous ces rameaux cléments, Parmi ces rocs sacrés, mystérieux aimants, Sous les ronces, au pied des chênes, sur la mousse, Dans la sérénité de l'obscurité douce, La mort comme les loups et comme les lions. Je te dois, loin des peurs et des rébellions, L'évanouissement dans la bonne nature. Tu m'aplanis le seuil de l'extrême aventure. Sans toi j'étais perdue, ami, prise par eux, Et, mourante, jetée aux vivants monstrueux! J'ai cent ans. Hier j'ai dit: Mon agonie est proche. Ce matin, je m'étais mise sous une roche. Nous autres! les esprits et les bêtes des bois, Nous vôulons finir loin des rumeurs et des voix; Pour qui meurt, toute chose, excepté l'ombre, est fausse. La salamandre creuse elle-même sa fosse (8l), La taupe va sous terre, et l'aigle encor plus loin, Dans le nuage, et l'ours veut tomber sans témoin, Et les tigres, rentrant leurs griffes sous leurs ventres, Majestueusement meurent au fond des antres; Et quand on est leur femme, et leur soeur, on s'enfuit Ainsi qu'eux, on se cache, et l'on rend à la nuit Son lime, comme après la bataille, l'épée. Donc je me dérobais. Voir, par une échappée, Le sinistre univers, de moins en moins vermeil, Sentir qu'il devient rêve et qu'on devient sommeil, Voir se superposer d'inconcevables voûtes, Dans un tremblement triste et vague être aux écoutes, Avoir, sans savoir où, ni comment, ni pourquoi, La dilatation d'une fumée en soi, C'est là mourir. L'horreur d'expirer vous étonne. On craint d'être trop près de l'endroit où Dieu tonne. En même temps on sent de la naissance. On croit, Pendant qu'on s'amoindrit, comprendre qu'on s'accroît. On distingue, en un lieu sans contour, un mélange De soir et de matin, de suaire et de lange, Les roses, ô terreur, qui vous boivent le sang, Et le ciel qui vous prend votre âme, et l'on se sent Finir d'une façon et commencer de l'autre. L'esprit plane en la mort, la matière s'y vautre. Cette fuite des chairs qui vous quittent et vont Vers la terre vous laisse au coeur un froid profond. Aujourd'hui, défaillante, et comprenant la chose, Voulant sans trouble entrer dans la métempsychose, Je m'étais enfouie en mon antre inconnu. J'attendais le sommeil... le supplice est venu! Des hommes, chiens hurlants, soudain m'ont découverte, Et, comme au sanglier, dans la clairière verte, Ils m'ont donné la chasse, et, hideux, inhumains, M'ont poursuivie avec des pierres plein les mains, Comme l'orage accable une barque échouée. Oh! le prolongement des haines, la huée! C'est horrible. En ce bois, de toutes parts battu, J'ai fui, terrifiée... - Oh! te figures-tu, Être saisie, avec d'affreux éclats de rire! Ma chair vue à travers mes haillons qu'on déchire, Et le bûcher, le prêtre, et le glas du beffroi, Et tout ce pêle-mêle infâme autour de moi, La foule m'insultant, les petits, les femelles, Raillant ma nudité, ma maigreur, mes mamelles, Ce sein qui fut jadis choisi par les démons Pour allaiter des dieux terribles dans les monts! Folle, à travers les rocs, les taillis, les ruelles, Ensanglantant mes pieds aux broussailles cruelles, J'ai fui... Tu m'as sauvée, et maintenant, ici, Je vais mourir paisible et farouche, merci! Tout commence et périt, puis ailleurs recommence. Les flocons des vivants tombent en neige immense; La vie est une roue éternelle, et résout La naissance de tout par le meurtre de tout; L'oubli plein de tombeaux est sous le ciel plein d'astres. Dieu, c'est le sphinx. Les bois, les monts, sont les pilastres, Les porches et les tours du grand temple inconnu. De fantôme masqué devenir spectre nu, C'est là tout le destin, mon fils, de tous les hommes. Buvez vos vins, parez vos fronts, comptez vos sommes, Et mourez. Le puissant, roi dans la tombe encor, Veut mourir avec bruit et pourrir dans de l'or. Mais nous, nous les proscrits, animaux ou prophètes, Dont les âmes de rêve et de stupeur sont faites, Nous mourons autrement. Les êtres tels que moi Ont pour dernier refuge et pour dernier effroi La disparition gigantesque dans l'ombre. J'entre dans l'infini, mon fils, je sors du nombre. Bientôt je saurai tout, et ne verrai plus rien Que lui. J'entends bruire un monde aérien. Mon fils, à l'agonie il faut la solitude; L'âme tremblante prend sa dernière attitude; La rentrée au mystère est un suprême aveu; L'âme, qui se met nue en présence de Dieu Et qui se sent par lui vue au fond de l'abîme, A besoin d'être seule en sa honte sublime; Devant Dieu, sa beauté paraît, sa laideur fond; Il faut au dernier souffle un espace profond, Le silence, nul pas, nul cri, nulle prunelle, Une noirceur sans bruit, la nuée éternelle, Un vide lumineux, ténébreux, ébloui, L'homme absent, et le monde immense évanoui. Cette auguste pudeur de la mort, tu l'abrites. Sois béni. Elle lui pose les mains sur le front. AÏROLO, souriant. C'est beaucoup pour mes faibles mérites. ZINEB, regardant autour d'elle les broussailles. Ce lieu plein de venins me plaît. Port souhaité! Toute cette herbe, ami, c'est de l'éternité. C'est de l'évasion. Les poisons sont nos frères. Ils viennent au secours de nos pâles misères. Mange une de ces fleurs tragiques de l'été, Tu meurs. Te voilà libre. AÏROLO, à part. Une tasse de thé, Sucrée et chaude, avec un nuage de crème, Me plairait mieux. ZINEB, étendant les bras et respirant avec peine. Je sens venir l'instant suprême. Elle aperçoit l'espèce de caveau bas du tombeau ruiné et vide à gauche. Elle s'y traîne. Aïrolo la soutient. Elle se couche dans le tas d'orties et de ciguës qui emplit l'enfoncement et qui le recouvre à demi. Sa voix faiblit de plus en plus. Tu me mettras la robe odorante des houx Et des joncs, sous ce mur que hantent les hiboux. Elle ôte la plume qu'elle a dans ses cheveux. Elle jette un coup d'oeil sur le déguenillement d'Aïrolo. Des loques! Aussi lui l'indigence l'affame. AÏROLO Loques. Le mot est dur pour mon linge, madame. J'en conviens, mon costume a des trous, je le sens, Qui laissent voir ma chair, mais aux endroits décents. Zineb lui présente la plume qu'elle a retirée de sa coiffure. ZINEB Noue à présent ceci sur ton chapeau. AÏROLO Madame... ZINEB Cette plume magique est prise au héron-flamme, Et fait vivre celui qui la porte, cent ans. AÏROLO Vous me faites cadeau de votre siècle. ZINEB, se soulevant. Attends. Je veux te l'attacher moi-même. Elle attache la plume au chapeau d'Aïrolo. Ô mon fils, sache Que ni le gibet, ni le bûcher, ni la hache, Jusqu'au jour où cent ans auront passé sur toi, Ne peuvent entamer ce talisman. Sa loi C'est de te protéger toujours, quoi qu'il advienne. Même pris, tu verras la gueule de l'hyène Et la main du bourreau s'ouvrir pour te lâcher. Tu te riras du roi, tu braveras l'archer. Elle achève de fixer la plume et lui met le chapeau sur la tête. Je fais un front sacré de ta tête proscrite. Car cette plume est fée, ami, selon le rite Suivi par Mahomet pour sa jument Borak. AÏROLO, à part. Elle surfait sans doute un peu son bric-à-brac. ZINEB Tout ce que je te dis, tu dois le croire. AÏROLO En masse. Oui. A part. Rien n'afflige plus les gens qu'une grimace Quand ils nous font cadeau, par grande affection, D'un bibelot cueilli dans leur collection. ZINEB Ne crains plus les sergents... AÏROLO Je hais cette séquelle. A part. Mais, c'est égal, s'il est une chose à laquelle Je ne croirai jamais, c'est à ce plumeau-là. ZINEB, montrant la plume. Nul malheur ne peut plus t'arriver. - Garde-la. Les puissants sont forcés de prendre ta défense. Tu dois vivre cent ans. AÏROLO, à part. Bon. Elle est en enfance. A Zineb. Pour l'homme la police et pour l'oiseau la glu, C'est le danger. ZINEB Jamais avant le temps voulu. Ce talisman te met à l'abri. Elle retombe sur la dalle. Je défaille. Sous ma tête une pierre, à mes pieds la broussaille. AÏROLO, à part, lui arrangeant sous elle le tas de ronces et de gravats. Bordons-la. ZINEB Couvre-moi d'un suaire de fleurs. Il jette des fleurs sur elle. Zineb continue, l'oeil fixé dans la lumière, au-dessus de sa tête. Je vais donc m'envoler! je vais donc être ailleurs! Oh! je vais savourer, de moi-même maîtresse, La fauve volupté de mourir, et l'ivresse, Fils, d'aller allumer mon âme à ce flambeau Qu'un bras tend à travers le mur noir du tombeau! Grâce à toi, dans mon bois j'expire souveraine. J'étais une vaincue, et je suis une reine. Merci! AÏROLO, à part. C'est vrai, mourir à même la forêt, C'est agréable. On a son lit d'herbes tout prêt. Elle donne appétit de la mort, cette vieille. ZINEB, regardant l'aurore autour d'elle. En moi l'obscur trépas; dehors l'aube vermeille. Oh! ce contraste est beau (100). Pourvu que, loin de tous, J'agonise en repos. Il est grand, il m'est doux De mourir en plein jour; la nuit vient pour moi seule. Ces vieux arbres en fleur embaument leur aïeule; J'amalgame à mes os la terre qui les fit; L'ensevelissement des feuilles me suffit; Je ne veux pas d'autre ombre et n'ai pas d'autre temple. Je meurs, les yeux ouverts, dans ce que je contemple. C'est bien, tout luit pendant que je me refroidis. Et quand j'expirerai tout à l'heure, tandis Que je me mêlerai doucement aux ténèbres, Et que mes yeux, remplis d'embranchements funèbres, Dans les obscurités prêtes à m'engloutir Chercheront le chemin par où je dois partir, Le zénith sera bleu, les roses seront belles, Et les petits oiseaux fouilleront sous leurs ailes. Il est bon que ce soit ainsi. Je vais finir Avec l'étonnement d'aimer et (101) de bénir. A Aïrolo. Sois béni. -J'ai vécu chouette, et meurs colombe. Je suis heureuse, ami, du côté de la tombe. Je voyais moins de ciel du temps que je vivais. Je me sens morte, et tout s'éclaircit, et je vais Voir grandir par degrés la formidable étoile. Elle se lève debout, chancelante, appuyée au rocher. Salut, ô mort! Salut, profondeur! Salut, voile! Ce que tu caches plaît à mon sinistre amour. Salut! la mort est aigle, et la vie est vautour. Salut, réalité, fantôme! Viens, je t'aime Pour ton deuil, pour ta cendre, et pour ton anathème, Ô spectre, et pour l'éclipse énorme que tu fais. Mort, je ne te crains pas. Loin de toi j'étouffais. Salut! Sans peur, vers moi, dans le blême empyrée, Je regarde approcher ta main démesurée. Salut dans les parfums, salut dans les chansons, Salut dans les cités, les fleuves, les moissons, Dans tout ce que tu mords, dans tout ce que tu ronges, Et dans tous ces vivants dont tu feras des songes! Tu vas me chuchoter l'ineffable secret. J'étais sûre qu'un jour quelqu'un me le dirait. Je m'étais accoudée au bord de la science. J'attendais, imitant la morne patience Des arbres, des buissons et des rochers muets. Cent bourreaux accouraient dès que je remuais; Devant l'homme, par qui la création souffre, Ma vie est une fuite, enfin j'arrive au gouffre! J'arrive chez toi, Mort (102)! J'écoute, apercevant Une dispersion de larves dans le vent, Je me dresse, je vois l'ombre où rien ne s'anime, Et la brume, et les plans inclinés de l'abîme, Et le seuil pâle (103) où tremble un souffle avant-coureur, Spectre! et j'entre joyeuse en cette immense horreur. Tout vaut mieux que la vie. Adieu, terre. Elle se recouche. A Aïrolo. Des branches, De l'herbe, des houx verts, des marguerites blanches. Cache-moi. Airolo la recouvre de verdure et de branches fleuries. C'est bien. Va. AÏROLO Vous quitter! non! pardon... ZINEB Laisse-moi commencer l'éternel abandon, Et, muette, épier l'arrivée invisible. Va! Elle pose sa tête sur la pierre qu'elle a pour oreiller, et ferme les yeux. AÏROLO, la considérant. C'est qu'elle se meurt pour de bon! -Le possible, Je l'ai fait. Il achève de la couvrir d'herbes et de feuilles. Retournons en chasse maintenant. Se tournant du côté de Zineb. Je crois bien la trouver défunte en revenant. Hélas! le moindre souffle éteint ces vieilles lampes. Mes deux chers amoureux doivent avoir des crampes! Rêveur. Quand l'estomac trahit, l'amour est en danger. Le coeur veut roucouler, le gésier veut manger. Le coeur a ses bonheurs (104), l'estomac ses misères, Et c'est une bataille entre ces deux viscères. Lequel l'emportera? L'estomac. Donc, tâchons De leur venir en aide. Ah! sous vos capuchons, Moines, soyez maudits, vil troupeau, tas fossile, De mettre au traquenard le masque de l'asile (105)! Regardant autour de lui. Mais où diable sont-ils? Il se met à fureter dans la ruine. Arrivé au porche-cellule, qui est à droite, il écarte les branchages qui masquent l'ogive, et l'on voit comme dans une alcôve lord Slada et lady Janet couchés et endormis, l'un près de l'autre, sur un lit de fougère. Au delà des deux endormis, on aperçoit l'autre issue du porche. Dans ce caveau! Dormant! Regardant tour à tour Zineb à demi couverte de feuilles et les yeux fermés, et le couple assoupi. Ah! l'admirable (106) effet de cet endroit calmant! Ici l'on meurt. - Ici l'on dort. - La même chose. Presque (107). Considérant Zineb. Pauvre chardon desséché! Considérant lady Janet. Pauvre rose! S'approchant des deux amants. Tout les menace. Ils n'ont que moi qui les défends. Qui dort dîne. Ils font bien de dormir. Chers enfants, A la réalité que l'oubli nous enlève! Mangez de la chimère à la table du rêve. II entre en contemplation devant lady Janet. Qu'elle est belle! Se détournant. Un moment, Aïrolo, mon cher! Déconcerter les sens et chagriner la chair, C'est la vertu. La regardant avec un redoublement d'extase. J'en suis incandescent. -Que n'ai-je Le droit d'offrir un kiss à ce biceps de neige! Cupidons frissonnants que je refoule en moi, Baisers dont je voudrais souvent trouver l'emploi, Ce serait le moment de prendre la volée Et de tourbillonner sur elle, ô troupe ailée! Abeilles de mon coeur, comme vous bourdonnez! Devant ces doux appas d'aurore illuminés (108) Vous cherchez à sortir de votre ruche obscure. Je sens confusément votre errante piqûre. Indigné. A la niche, appétits brutaux! tout beau (109)! paix-là! En pareil cas, Bayard rougit, Joseph fila, Scipion s'esquiva, ce grand consul de Rome. En refusant (110) la femme on prouve qu'on est homme. Rêveur. -Hun? - De plus en plus rêveur. Est-ce bien cela qu'on prouve? M'est avis Qu'on prouve qu'on est neutre, et rien de plus. Je vis, Donc toute la nature, y compris vous, mesdames, Est à moi. -Non. -Oui. -Bah! -Pstt! -Éteignez-vous, flammes! Il se redresse avec un geste pudique et négatif et se retourne vers le parapet. Risquons-nous de nouveau dans ce bois. J'ai promis De faire déjeuner ces anges endormis. Quand je n'apporterais qu'un fruit, une châtaigne, Un oignon! Les oignons n'ont rien que je dédaigne. L'oignon d'Egypte était le bon Dieu dans son temps (111) Examinant la forêt. Ce bois de plus en plus est plein d'archers guettants. La police aux forêts donne de la vermine. Au dehors la potence, au dedans la famine. Tel est le choix. Il enjambe à demi le mur et se gratte l'oreille. Je puis être pendu ce soir... Il ôte son chapeau et regarde la plume de héron. Ô plume, je t'invite à faire ton devoir. Sauve-moi. Mais elle a cent ans. Ces choses s'usent. Au bout d'un certain (112) temps les talismans refusent Le service... Oui, l'on croit qu'ils gardent votre peau, On n'a qu'un vieux plumet (113) grotesque à son chapeau. - N'importe! aventurons cette tête si chère (114). Se tournant vers la cellule où sont couchés côte à côte (115) lord Slada et lady Janet. Je pars pour revenir, nous ferons grasse chère. Comptez sur moi (116) Aux deux amants. Bonjour! A la vieille. Bonne nuit! Saluant la statue du saint. Je réponds Du dîner! Il ramène les branches sur l'ogive du porche démantelé, de façon à cacher complètement l'intérieur où sont les deux endormis. Refermons les volets. Il enjambe le parapet. Décampons. Il saute dehors et disparaît (117). ACTE II LE TALISMAN. Même décor. Entrent le connétable et des valets portant une table, des paniers de vin et de provisions, des vaisselles, etc., tout un en-cas royal. Scène I LE CONNÉTABLE, VALETS. ZINEB, dans son caveau. UN VALET, à un autre. Mais il faut exhausser la table, camarade. L'AUTRE VALET, montrant des gens qui portent un large plateau carré ayant trois marches des quatre côtés. Voici les trois degrés. LE CONNÉTABLE J'approuve cette estrade, Il sied qu'un roi qui mange ait d'en bas pour témoins Le reste des mortels qui mangent beaucoup moins. Le connétable montre aux valets le massif à gauche en arrière du caveau surbaissé où Zineb est gisante. Dressez la table prête en ce bosquet, de sorte Qu'il suffira d'un mot du roi pour qu'on l'apporte. Les valets entrent dans le massif et y disparaissent avec l'en-cas dont ils sont chargés; deux seulement restent dehors. Que nul n'approche. Sort le connétable. UN DES VALETS, allant au parapet de clôture et faisant signe à l'autre de venir. Hé! DEUXIÈME VALET Qu'est-ce? PREMIER VALET, regardant dans la forêt. Il se passe en ce bois Quelque chose... Zineb, gisant sous la voùte basse, ouvre les yeux. DEUXIÈME VALET Quoi donc? PREMIER VALET Quelqu'un est aux abois. Zineb se soulève sur le coude et écoute. DEUXIÈME VALET, allant au parapet et regardant. Oui, je vois du tumulte. PREMIER VALET Est-ce un ours qu'on assomme? DEUXIÈME VALET Est-ce un chevreuil qu'on cherche à prendre? PREMIER VALET C'est un homme. Zineb avance la tête. Il court dans le hallier, il court dans le genêt. Il est maigre. DEUXIÈME VALET Il est blond. PREMIER VALET Qu'a-t-il sur son bonnet? DEUXIÈME VALET On dirait une plume. PREMIER VALET On dirait une flamme. Qu'est-ce que cela? ZINEB, se dressant sur son séant. Hein? DEUXIÈME VALET Un pauvre cerf qui brame N'est pas plus vivement traqué de toutes parts. PREMIER VALET Tout le guet de l'asile est à sa suite épars, Ils sont vingt contre un. DEUXIÈME VALET, battant des mains. Bon! Il court. PREMIER VALET Il n'est pas bête. Comme il échappe! DEUXIÈME VALET On l'a! Battant des mains et riant. Sauvé! S'interrompant. Non. DEUXIÈME VALET On l'arrête! Il est pris! Zineb se dégage des broussailles et se met en chancelant sur ses genoux. Mon garçon, en vain tu te débats. DEUXIÈME VALET Pris! PREMIER VALET Ils vont l'aller pendre au gibet de là-bas. DEUXIÈME VALET Ils lui mettent la corde au cou. Applaudissant. Bon! PREMIER VALET Pauvre hère! DEUXIÈME VALET Un moine! on le confesse. PREMIER VALET Un moine a l'art de faire Blanc comme neige un gueux noir comme le charbon. DEUXIÈME VALET Ils attachent ses mains derrière son dos. Applaudissant. Bon! PREMIER VALET Ils le traînent vers nous. DEUXIÈME VALET On lui lit sa sentence. PREMIER VALET C'est ici le chemin qui mène à la potence. Il faut qu'il passe là. Nous l'allons voir de près. Zineb se dresse debout, échevelée, appuyée d'un bras à la voûte basse sous laquelle elle était couchée, et regardant par-dessus au fond du théâtre, sans être vue des valets qui regardent du même côté. PREMIER VALET, poussant le coude au second et regardant avec inquiétude du côté de la brèche du parapet. Bas Prenons garde! On voit déboucher par la brèche le roi. Les deux valets se hâtent de s'esquiver dans le fourré à gauche. Entrent le roi et Mess Tityrus. Zineb, l'oeil hagard et fixé dans la profondeur du bois, ne les voit pas. Le roi s'arrête, et la considère avec curiosité, puis avec étonnement, et frappe dans ses mains. Scène II ZINEB, LE ROI, MESS TITYRUS LE ROI, à Mess Tityrus. Zineb! la vieille des forêts! C'est elle! c'est Zineb. MESS TITYRUS Zineb! LE ROI Certe! MESS TITYRUS Alors, sire, Le tête-à-tête heureux que votre coeur désire, Vous l'avez. Parlez-lui. LE ROI Je vais l'interroger. Le sort est la maison sinistre du danger. Zineb peut m'entr'ouvrir la porte condamnée. Je veux qu'elle me dise un peu ma destinée. Mon avenir, voilà ce que je veux savoir. MESS TITYRUS Vous êtes un pouvoir qui rencontre un pouvoir, Ce sera curieux. LE ROI Elle a fui dans l'asile, Elle aussi. Le hasard me sert. Il fait un pas vers Zineb. Hé! vieille psylle! A Mess Tityrus. Leur parler durement est le meilleur moyen. Le démon ne répond qu'intimidé. A Zineb qui ne semble pas le voir. Fort bien! Es-tu sourde? sorcière en ruine! masure! Tu te tais! Je te vais faire prendre mesure D'un brodequin qui fait bavarder les muets. Zineb se recouche sous la voûte, sans lui répondre et sans le regarder. Les filles vont aux prés et cueillent des bleuets; Tu vas dans les tombeaux, toi, la voleuse d'âmes, Et, parmi les rois noirs, parmi les sombres dames, Tu rôdes dans l'horreur nocturne des sabbats. Moi qui commande en haut à toi rampant en bas, Je parle, et je t'adjure, ô monstre, et je t'ordonne De répondre! Sinon, infernale madone, Crains ma colère! on peut te saisir même ici! Car l'église t'abhorre, affreux coeur endurci, Stryge que le hibou cherche en son vol oblique! Et souviens-toi qu'il est une place publique Où les êtres à qui le démon s'accoupla Sont traînés, tout souillés de leur crime, et que là, A leur chair, à leur âme, à leur nudité noire, On donne un chaudron d'huile ardente pour baignoire. Tremble! Répondras-tu? dis! ZINEB, détournant la tête. Tu perds tes clameurs. Tu ne peux rien pour moi ni contre moi. Je meurs. LE ROI Vieille, veux-tu de l'or? Je suis riche. ZINEB Une morte Est plus riche que toi. LE ROI Je suis puissant. ZINEB Qu'importe! LE ROI Je suis le roi. ZINEB, en sursaut. Le roi! Elle se dresse sur son séant et le considère attentivement. C'est le roi! Au roi. Tu venais Chasser dans mes halliers, et je te reconnais. Le regardant en face. Roi, je ne te crains pas. LE ROI, bas à Mess Tityrus. Et moi, je la redoute. ZINEB Est-ce donc que tu veux me consulter? LE ROI Sans doute. ZINEB, à part. Ah! c'est le roi. LE ROI Veux-tu répondre? ZINEB Oui, par pitié. LE ROI Pitié, soit. Connais-tu le destin? ZINEB A moitié. Se recueillant. De tout je sais la fin et j'ignore la cause. Roi, que veux-tu de moi? dis. LE ROI Le vrai. ZINEB Peu de chose. Le Vrai sur cette terre, obscure désormais, S'est nommé tour à tour Ammon, Moïse, Hermès, Puis il est mort. LE ROI Qu'es-tu pour le savoir? ZINEB Sa veuve. Qu'attends-tu de moi? parle. LE ROI Avant tout, une épreuve. A Mess Tityrus. Je ne me livre pas légèrement, d'abord. MESS TITYRUS C'est sage. Le roi fouille dans le carnier de Mess Tityrus, en retire le pigeon, et le présente à Zineb. LE ROI Que vois-tu, vieille, en cet oiseau mort? ZINEB, considérant l'oiseau, entre ses dents, presque à voix basse, sans regarder le roi. « S'il touche à ton église, on touchera son trône. » LE ROI, reculant. Jamais pythie à Delphe, ou stryge à Babylone, Ne fut plus formidable! A Mess Tityrus. Elle sait tout! Je voi L'esprit de cette femme entr'ouvert devant moi Comme un gouffre. En ses yeux l'Inconnu semble luire... - MESS TITYRUS Chose qu'on ne peut trop admirer, pour produire De tels effets, si nets, si clairs, si concluants, Il suffit de hanter un peu les chats-huants. LE ROI, à Zineb. Ô monstre! connais-tu mon avenir? ZINEB Oui. LE ROI Psylle, Dis-le-moi! ZINEB Je veux bien. Le roi se penche vers elle avec anxiété et épouvante. Elle lui prend la main, et y regarde. LE ROI Parle! ZINEB, levant la tête. Lord de cette île, Écoute. LE ROI, bas à Mess Tityrus. J'ai peur. ZINEB Roi!... LE ROI, à Mess Tityrus. Soutiens-là dans tes bras. Mess Tityrus entoure Zineb de ses bras avec une sorte d'horreur. Le roi se penche sur Zineb qui examine de nouveau sa main. Parle! ZINEB, laissant retomber la main du roi et le regardant fixement. Le premier homme, ô roi, que tu verras Passer avec les mains derrière le dos, sire... Sa voix, d'abord ferme, s'affaiblit. LE ROI Achève! ZINEB Tu vivras autant que lui. - J'expire. - Quand cet homme mourra, tu mourras. Mess Tityrus la laisse retomber. - D'une voix éteinte. Oh! partir! C'est doux. Elle meurt. LE ROI, pensif, à part. Qui meurt n'a pas d'intérêt à mentir. MESS TITYRUS, tâtant le coeur de Zineb. Sire, elle est morte. LE ROI Bien. Montrant le cadavre. Dehors! et qu'on l'enterre! Elle a parlé de force... MESS TITYRUS Elle voulait se taire... LE ROI Donc, c'est un oracle. MESS TITYRUS Oui. LE ROI Voici ce qu'elle a dit, Car il ne faudrait pas que cela se perdît. Elle en savait plus long que le pape de Rome. Aide-moi. Pesons bien les mots. - Le premier homme Que je verrai... MESS TITYRUS Que vous verrez... LE ROI . . . Ayant les mains Derrière le dos... MESS TITYRUS Oui. LE ROI . . . Passer par les chemins, Je vivrai juste autant que cet homme-là. Diable! Et, lui mort, je mourrai. C'est irrémédiable. Voilà mon sort fixé. Je n'y puis rien changer. C'est dit. Le genre humain ne m'est plus étranger Je sens qu'un fil me lie à la sombre nature. Se penchant sur Zineb morte. C'était la prophétesse, et c'est la pourriture. Ce que c'est que la mort! Diable, ne mourons point. Mais quel est donc cet homme à qui le sort me joint? J'ai peur. Après tout, vivre est notre vraie envie. Vivre d'abord. S'il est question de la vie, Tout est simplifié. A Mess Tityrus. Vois-tu, je m'aperçoi Que ce qu'on aime, au fond, toujours, c'est d'abord soi. On se croit amoureux, mon cher, on n'est que bête. Voilà de la clarté subite! Oui-da, ma tête, Primo; tout, femme, amour, recule au second plan. Pourtant, ces étourneaux dont je suis le milan, Et sur qui j'ai les yeux fixés, il faut qu'ils meurent. Il reste un moment absorbé, regardant Zineb. Les sinistres frissons du sépulcre m'effleurent! Viennent-ils - oh! j'ai froid comme si j'étais nu- De cette femme morte, ou de l'homme inconnu? Montrant Zineb. Emportez donc cela! Mess Tityrus fait un signe au dehors. Entrent les deux valets. Ils prennent le cadavre, l'un par les pieds, l'autre par la tête, et l'emportent. Rêveur. Le premier homme... Mess Tityrus, qui a accompagné jusqu'à la sortie les valets portant la morte, revient le long du parapet, et tout à coup s'arrête. MESS TITYRUS, regardant par-dessus le mur d'enceinte, du côté de la forêt. Oh! diantre! LE ROI Quoi? MESS TITYRUS Là, dans le ravin, mylord... Le roi court au parapet, et regarde dans la même direction que Mess Tityrus. LE ROI Un cortège entre... MESS TITYRUS Menant un prisonnier... LE ROI Ça vient de ce côté. MESS TITYRUS Sire, de la façon dont il est garrotté... LE ROI C'est l'homme! Il a les mains derrière le dos! Juste! MESS TITYRUS Mêler cet être infâme à votre vie auguste, De vous et de lui faire un même coup de dé, C'est de la part de Dieu, sire, un sot procédé. LE ROI Pas d'astre à qui le sort ne jette de la cendre! MESS TITYRUS Vous n'avez pas longtemps à vivre; on va le pendre. LE ROI, aux archers, par-dessus le parapet. Halte! A Mess Tityrus. Il a l'air robuste et solide. MESS TITYRUS, à part. Et rusé. Haut. Les soldats font la haie, et tout est disposé Pour qu'on puisse arriver au gibet sans encombre. Débouche un cortège de potence. Longue file d'archers, l'épée nue et le mousquet haut. Au milieu des archers, un homme, la corde au cou, les mains liées derrière le dos. C'est Aïrolo. Un moine est près de lui, qui porte un crucifix. On les voit tous à mi-corps par-dessus le parapet. Le cortège défile dans le chemin creux qui longe extérieurement l'enceinte de l'asile. Ces archers sont les mêmes qui escortaient le roi à son entrée. Aïrolo a la plume de héron à son chapeau. LE ROI, penché sur le mur d'enceinte et haussant la voix. Halte! Le cortège s'arrête. Aïrolo se tourne vers le roi. Scène III LE ROI, MESS TITYRUS, AÏROLO, LE CONNETABLE, LE CAPITAINE ARCHER, ARCHERS, UN MOINE. LE ROI, à Aïrolo. Quel est le lieu de ta naissance? AÏROLO L'ombre. LE ROI Je suis le roi. Quel est ton père? AÏROLO Le malheur. LE ROI Ton nom? AÏROLO Aïrolo. LE ROI Ton gagne-pain? AÏROLO Voleur. LE CONNÉTABLE, au roi. Sire, nous l'allons pendre, et sans miséricorde. A Aïrolo. Marche, brigand! LE ROI Ôtez de son cou cette corde. Détachez-le. Les archers ôtent la corde du cou d'Aïrolo et lui délient les bras. LE CONNÉTABLE Mais quoi, sire!... LE ROI, à Aïrolo. Tombe à mes pieds, Sacripant! je te fais grâce. AÏROLO Vous m'ennuyez! LE ROI Comment! AÏROLO On vous connaît. Vous êtes une altesse Faite de cruauté, mais avec petitesse. Il vous plaît de jouer avec un patient, Par petite bouchée, en vous rassasiant Lentement, de sa peur, puis de son espérance, Et votre volupté s'extrait de la souffrance; On cesse, on recommence, et vos bourreaux contents Font durer le supplice et le plaisir longtemps. Cette corde qui semble inerte sur le sable Est un serpent, et saute au cou du misérable. J'aime mieux en finir tout de suite. En avant! Dès que j'aurais pris goût à me revoir vivant, Vous me ressaisiriez. C'était une ironie, Brute! Et je referais les frais d'une agonie, Et vous ririez ayant en réserve toujours Le coup de griffe après la patte de velours. Je vois sous vos douceurs votre haine qui grince. Il ne me convient pas de vous divertir, prince, Et d'être la souris quand vous êtes le chat. Vite un ordre viendrait pour qu'on me raccrochât. Allez au diable! LE ROI Il est fort difficile à vivre. AÏROLO On me pend, laissez-moi tranquille. LE ROI Est-il donc ivre? Avec un geste de colère. Qu'on le pende! Il est trop insolent. S'arrêtant. A part. Suis-je fou? Le même noeud coulant me serrerait le cou. Il s'avance lentement sur le devant de la scène, pensif. Mess Tityrus, ironique, l'observe en arrière. Le roi se tourne vers lui. Il avance vers le roi. Les archers se sont rangés au fond du théâtre. Mais me voilà tombé dans un fort joli gouffre! Cet homme est sur mes reins la chemise de soufre. Je ne puis l'arracher sans m'arracher la peau. Que dis-je? Il est la chair, et je suis l'oripeau. Cette fange est ma glu. Ce maraud, quoi qu'on fasse, Est le fond de mon sort, et j'en suis la surface; Nous sommes, moi le prince et lui ce philistin, On ne sait quel centaure infâme du destin. Je suis roi, j'ai l'épée, et le sceptre, et la robe; Ce gueux traîne à son pied son boulet, et mon globe. Comment nous dépêtrer l'un de l'autre? Il est roi, Je suis esclave. Horreur! je cesse d'être moi, Je deviens lui. S'il a la jaunisse, le jaune, C'est moi. Dans son gibet, je reconnais mon trône. Je descends au cercueil s'il monte à l'échafaud. Et le perdre de vue est impossible; il faut Le garder, être là s'il fait quelque imprudence, Le ramasser s'il tombe 24, et l'éponger s'il danse, Et l'étayer s'il boit, et, de rage étouffant, Veiller sur ce bandit comme sur mon enfant! Ah! que la destinée est donc une drôlesse! Nul moyen de le faire obéir; s'il se laisse Mourir de faim, c'est moi qui pâtis, joug honteux! En se cassant la patte, il me ferait boiteux. Du même axe inconnu nous sommes les deux pôles. Ce rustre est ma moitié. Je sens sur mes épaules Ma tête chanceler s'il lui tombe un cheveu. Je deviens l'oncle; il est le coquin de neveu. S'il est égratigné, la peau me cuit. S'il tousse, J'entends en moi le coq du sépulcre qui glousse. Je maigris si le drôle a de mauvaises moeurs; S'il se blesse je saigne, et s'il crève je meurs. Je suis son compagnon de chaîne. Désespéré et rêvant. Epouvantable! Avec exécration. Ah! je voudrais pouvoir le lier sur la table Du supplice et le faire écorcher vif! J'aurais Du plaisir à le voir pendu dans ces forêts Ou broyé sous les pieds des chevaux dans l'étable! A Aïrolo. - Tiens, je te veux du bien. Vis! AÏROLO, à part. Le roi véritable Veut que je vive! Est-il possible? Il doit avoir Ses motifs. Mais lesquels? Il subit un pouvoir Qui le rend fou. Lequel? Haut, au roi. Allez au diable. LE ROI Reste Avec moi, tu me plais, et, quoique bien agreste, Tu m'es fort agréable, ô rustre! AÏROLO Ah çà! pourquoi? LE ROI Mon cher... AÏROLO Me faites-vous grâce de bonne foi? Vous êtes chat. J'en doute. LE ROI Ecoute. AÏROLO, à part. La chouette Lâche le moineau! c'est étrange. LE ROI Je souhaite Que tu vives au moins jusqu'au siècle prochain. AÏROLO, à part. Serais-je un personnage extraordinaire? hein? Que veut dire ceci? LE ROI Sois heureux, je l'ordonne. Vis longtemps. Vis cent ans! AÏROLO, à part. Cent ans! Haut. Roi... LE ROI Je te donne Toutes les femmes. AÏROLO Bah! c'est donc à vous? LE ROI L'amour Rend l'homme heureux. AÏROLO Mylord... LE ROI Je t'attache à ma cour. AÏROLO Dans votre cour? Je hais les colliers. LE ROI Je te nomme Chambellan. Je te fais seigneur et gentilhomme. AÏROLO Gentilhomme des bois et chambellan des loups, C'est là ma seigneurie, et je suis un jaloux Epris de la bruyère et de la belle étoile, De la vague emportant en liberté la voile, Et de la neige où sont les larges pas des ours, Et, sire, je n'aurai jamais d'autres amours. LE ROI, à part. Quelle affreuse crapule! Entre Janet, si belle, Et lui, je choisirais pourtant lui, plutôt qu'elle. Si cet homme de qui je dépends, s'envolait, C'est cela qui serait sans remède. -Est-il laid! A Aïrolo. Vis, et reste avec moi. A part. Je suis dans sa tenaille. AÏROLO A la condition que... LE ROI J'accepte, canaille. A part. Une femme n'est rien. D'abord vivre. L'effroi, C'est la tombe. Il me faut cet homme près de moi. A Aïrolo. Soyons amis. AÏROLO Pourquoi? LE ROI Soyons inséparables. AÏROLO La puissance et l'ennui sont deux maux incurables. LE ROI Viens. AÏROLO Roi... LE ROI Tu seras riche. AÏROLO Être libre est meilleur. LE ROI Je te fais prince. Viens. AÏROLO Non. Faites-vous voleur. LE ROI Crûment? Non. Je suis roi. Ça suffit. Vis, te dis-je. I1 le faut! AÏROLO, à part. Il le faut? Hé! je flaire un prodige. LE ROI Au moins cent ans. AÏROLO, à part. Cent ans! Se frappant le front. Quelle idée! Ah çà mais, Les dieux se cachent-ils parfois dans les plumets? Montrant la plume de héron à son bonnet. Cette plume en effet est-elle vertueuse Regardant à terre à ses pieds la corde qu'il avait au cou. A ce point de te rompre, ô corde tortueuse! Et, quand le roi se change en tigre à l'air plaintif, Est-ce le talisman qui travaille? LE ROI, lui prenant les mains. Captif, Tes fers tombent, sois libre. AÏROLO, le repoussant. Au diable! LE CONNÉTABLE, au capitaine archer. Son altesse Est trop bonne. Pendez ce drôle avec vitesse. Il blasphème son prince, il insulte le roi! LE ROI, montrant le connétable. Pendez cet homme-ci. LE CONNÉTABLE Moi! LE ROI Toi. LE CONNÉTABLE Sire, pourquoi? LE ROI Parce que. Les soldats empoignent le connétable. Le moine lui présente le crucifix. LE CONNÉTABLE Mais... LE ROI Tais-toi. Je hais qu'on se lamente. On emmène le connétable, accompagne du moine. MESS TITYRUS, bas au capitaine archer. J'arrangerai cela. Son altesse est clémente. Gardez-le sous clef. LE ROI, à Aïrolo. Toi, vis longtemps. AÏROLO, à part. Que d'azur! Ce brave talisman fait des siennes, bien sûr. La clémence vraiment tourne à la platitude. Tâtons l'obscur terrain où je marche. L'étude En vaut la peine. Allons doucement, pas à pas, Et sondons. Mais pourquoi ce plumet n'a-t-il pas Sauvé Zineb? C'est donc un talisman pour homme? Non. Elle avait cent ans, et le diable économe N'accorde pas un jour de plus, probablement. LE ROI, à part, regardant Airolo. L'oeil d'un gredin! Buvons l'horreur d'être clément Jusqu'à la lie. AÏROLO, à part. Il est bête, et d'un fort calibre. LE ROI, souriant à Aïrolo. Te voilà vivant. AÏROLO Soit. LE ROI Et libre. AÏROLO Suis-je libre? J'y consens. LE ROI Te voilà gentilhomme. AÏROLO, tâtant la plume à son bonnet. Huppé! LE ROI, à part. Je suis l'ânier poussif de cet âne échappé! On dirait que c'est lui qui fait grâce. J'écume. AÏROLO, à part. Zineb m'a fait cadeau d'une fameuse plume! LE ROI, à part. Et dire qu'il faut plaire à ce vil caïman! Haut. Causons. Avec un redoublement de sourire. Dis-moi merci. AÏROLO Peuh! A part. Merci, talisman! Au roi. Moi, voyez-vous, je suis ingrat de ma nature. Tout enfant, quand j'allais, picorant ma pâture, J'étais, si les sergents me surprenaient, fouetté, Battu, dans l'intérêt de la société; Eh bien, je n'étais pas reconnaissant. LE ROI, à part. Quelle oie! AÏROLO Vois-tu, mon roi, je vais te dire... LE ROI, à part. Il me tutoie! Le roi exaspéré vient sur le devant du théâtre, crispant les poings. Mess Tityrus, pendant qu'il a le dos tourné, s'approche d'Aïrolo. MESS TITYRUS, bas à Aïrolo. Continue. AÏROLO Hein? MESS TITYRUS, bas. Tu n'as rien à craindre. Va. AÏROLO Quoi? MESS TITYRUS, bas. Il croit qu'il doit mourir en même temps que toi. Baissant la voix de plus en plus. C'est un renseignement. AÏROLO Merci, cher escogriffe. A part. te talisman me rend fort clair ce logogriphe. Montrant le roi. C'est moi le chat. C'est lui la souris maintenant. J'ai sur ce roi farouche un pouvoir étonnant. Abusons-en. LE ROI, revenant à Aïrolo, caressant. Ami, je veux, sans plus attendre, Te combler de biens. AÏROLO Bah! LE ROI, furieux. Bah! - Je te ferai pendre! AÏROLO Je vous fais remarquer que votre majesté Va d'un sujet à l'autre avec facilité. MESS TITYRUS, bas à Aïrolo. Tu ne peux pas mourir. Il faut qu'il t'en empêche. Pendu, qu'il te détache, et, noyé, qu'il te pêche. A part. Ça m'amuse. LE ROI, à Airolo. Je veux ton bonheur. AÏROLO Ta ta ta! LE ROI, consterné. Ta ta ta! MESS TITYRUS, à part, se frottant les mains. Que le roi, qui si longtemps goûta Du despotisme, goûte aujourd'hui du despote. LE ROI, à part. Il me bâtonne avec mon sceptre! AÏROLO, à part. Ainsi tout flotte. Je règne. LE ROI, à part. A ce filou quel démon m'attela? Haut à Aïrolo. Tu me braves! AÏROLO, avec modestie. Je fais de mon mieux pour cela. LE ROI Tu manques à ton roi! AÏROLO Jusque-là je m'élève. LE ROI Ah çà! prétendrais-tu m'opprimer? AÏROLO, aimable. C'est mon rêve. LE ROI, exaspéré, à part. Il est sauvage, inculte, absolument rugueux! Je voudrais raccourcir ta vie, atroce gueux, Et je me vois forcé d'y mettre une rallonge! Haut, en souriant, à Aïrolo. Je t'ai fait grâce, et j'ai sur toi passé l'éponge. Sois libre! A part. Il me tient, comme un oiseau, dans son poing! Ah! Haut, avec un redoublement affectueux. Vis longtemps! AÏROLO Pourquoi? Je ne te cache point Que je suis peu charmé d'exister. Est-ce étrange, Moi, ce serf; ce banni, ce proscrit, qui ne mange Que quelquefois, qui vis pâle et déguenillé, Hagard comme une ville après qu'on a pillé, Moi qui songe à la joie ainsi qu'à la chimère, Moi damné quand j'étais au ventre de ma mère, Moi qu'on pourchasse, moi qu'on maudit, moi qu'on bat, Qui marche à l'abattoir tout en portant le bât, Courbé sous tous les maux, triste rosse asservie, Nu, saignant, je ne tiens pas du tout à la vie! Je serais riche, beau, puissant, aimé, fêté, Que je n'en serais pas vraiment plus dégoûté. J'ai l'indigestion sans avoir eu l'orgie. Hors de l'humanité, par vous autres régie, Rôdant sur la lisière auprès de l'animal, Espèce de vil pauvre en fuite dans le mal, Moi qui noircis les bois que juin de fleurs émaille, Sans nom, sans toit, sans feu ni lieu, ni sou ni maille, Je me donne les airs d'avoir le spleen des lords! Je compte un beau matin me tuer. LE ROI, à part. Mais alors... Que dit-il? Se tuer! Grand Dieu! Haut. Songe à ta mère. AÏROLO J'en parlais tout à l'heure, et c'est ma joie amère De lui dire: attends-moi! Bien jeune, elle partit. Ce qu'elle fit pour moi lorsque j'étais petit, Je le rends à son ombre, et mon esprit retombe Sans cesse à côté d'elle, et je berce sa tombe. Dors, ma mère! attends-moi, je me tuerai bientôt. LE ROI, à part. Mais cela ne fait pas mon affaire. Haut. Rustaud, Maraud, croquant! A part. Mais non, pas d'injures. Le lâche! Il faut que je le charme et non que je le fâche. Haut. Écoute. Le plaisir vient après la douleur. Je suis un potentat. AÏROLO Moi, je suis un voleur. LE ROI On peut s'entendre. Allons! du calme. AÏROLO Altesse, en somme, Voir les mêmes humains toujours, cela m'assomme. Il s'appuie familièrement sur l'épaule du roi. Puisqu'ainsi nous voilà sous les chênes profonds Tête à tête, moi gueux, vous roi, philosophons. La vie est un bal triste où plus rien ne m'intrigue. Dieu, l'avare qui fait semblant d'être prodigue, Fait toujours resservir le même mois d'avril. Je connais son décor. Vivre est bien puéril. Nous avons les saisons, vous avez, l'étiquette. Partout la règle. Adam est bête. ve est coquette. Celui qui sait le mieux tirer parti des bois A le bon lot. A bas les villes et les lois! Si je n'étais voleur, je voudrais être singe. Montrant les tombes. Voyez ce cimetière et ces morts. Que de linge Mis au sale! A quoi bon avoir vécu? Que sert D'aller, d'aimer, d'agir? Ce monde est un désert Où le faux toujours s'offre, où le vrai toujours manque. Vous me direz qu'on peut se faire saltimbanque, Sans doute, et le plein air est le premier des biens; Mais il est fatigant de plaire aux citoyens. Reste donc la forêt. Tenez, quoique je boude, J'ai, moi, du genre humain fort peu senti le coude; Depuis trente ans, je dors sous l'orme et le tilleul, Et je vis hors la loi dans la nature, et, seul, J'erre à travers la grande hamadryade verte. Eh bien, je sens un joug. Mais la porte est ouverte. La mort calomniée, oui, c'est la liberté! LE ROI, à part. Il est affreusement lugubre. AÏROLO Ma gaîté Vient de ce que partout, Montrant le bois. si l'ennui vient me prendre, Je vois la branche d'arbre où je pourrai me pendre. Roi, même en la forêt, je me sens en prison. Parfois je cherche à voir plus loin que l'horizon. Je gravis une cime. Il monte à un grand arbre qui donne sur le précipice. LE ROI, à part. Il grimpe à cet érable! Ne va pas te casser, vaurien irréparable! A Airolo. Tu sais grimper, au moins? AÏROLO Je tombe quelquefois. LE ROI Ciel! - Viens! AÏROLO, regardant l'Océan. Le gouffre a beau faire sa grosse voix, Il m'attire. Mourir est noir, vivre c'est pire. LE ROI, à Mess Tityrus. Si j'étais empereur, je donnerais l'empire Pour voir cet animal hors de danger. A Aïrolo. Sais-tu Que tout finit avec la vie, homme têtu! Plus rien après; néant! Est-ce que tu te fies A l'hypothèse Dieu? AÎROLO, se berçant dans l'arbre au-dessus du précipice, pendant que le roi pousse des interjections de terreur. Roi, les philosophies Ont fort malmené Dieu, disant oui, disant non; On s'est fort acharné sur ce vieux compagnon, On a frappé d'estoc, on a frappé de taille. Dieu fut laissé pour mort sur le champ de bataille. Mais je le crois guéri. C'est pourquoi j'ai l'honneur De vous le présenter comme vivant, seigneur. LE ROI, qui le suit des yeux avec angoisse dans son bercement. Eh bien, oui, mais descends. C'est très cassant, l'érable! AÏROLO, se balançant dans l'arbre, dont les branches crient. Je le sais. Ici-bas est-il rien de durable? LE ROI Descends, monstre! AÏROLO Monstre! Eh! vous ne me permettez Aucune illusion sur mes difformités. LE ROI L'arbre va s'effondrer, ô ciel! pour peu qu'il bouge! Il s'est blessé! Du sang! qu'est-ce qu'il a de rouge? AÏROLO, souriant. Une fleur. Il montre une fleur qu'il vient de cueillir dans l'arbre. LE ROI, menaçant et suppliant. Descends donc! Si tu crains Dieu, morbleu! Tu dois craindre le roi. Le roi, c'est plus que Dieu! AÏROLO Dieu tonne, vous toussez. Voilà la différence. LE ROI, à part. Rustre! Airolo saute à terre. Il descend. Mon coeur renaît à l'espérance Airolo avise une des plantes qui tapissent la roche et en cueille une brindille où il y a quelques feuilles. LE ROI, à Mess Tityrus. Que fait-il? AÏROLO, lui montrant les feuilles arrachées. Savez-vous qu'il suffit de mâcher Cette plante qui pousse aux trous de ce rocher? C'est la mort. - La mort germe au milieu des cytises. Tendant la plante au roi et désignant Mess Tityrus. Essayez sur monsieur. MESS TITYRUS Eh là, pas de bêtises! A part. Diable! Je suis sorti de la neutralité, Ce fut une imprudence. Ouais, rentrons-y. AÏROLO, considérant la plante avec complaisance. L'été Produit cela. Le roi veut la lui prendre. LE ROI Voyons. Est-ce une véronique? Je suis très curieux de cette botanique. AÏROLO, touchant de ses lèvres la plante. Un coup de dent, c'est fait. LE ROI, tâchant de la saisir. Hé! donne. Aïrolo ne lui laisse pas prendre le brin d'herbe et le respire avec une sorte d'ivresse. Il est hideux! Il tire sur le fil qui nous suspend tous deux! Il joue avec la mort! La sienne, c'est la mienne! AÏROLO Notre âme est, monseigneur, une bohémienne, Une coureuse. Elle a le goût du changement. L'autre monde est-il beau, laid, gai, méchant, aimant? Je ne le connais pas; aussi je le préfère. J'ai de ce globe assez, et veux une autre sphère. Ici j'ai froid l'hiver, et l'été j'ai trop chaud. Je voudrais permuter avec un de là-haut. Je désire goûter le foin d'une autre étable, Aller voir si c'est grand et si c'est véritable, Et j'ai la vague soif du ciel mystérieux. Il continue d'aspirer amoureusement la plante. LE ROI, à part. Que vais-je devenir avec ce furieux? AÏROLO, souriant. L'autre vie est pour moi comme une aube confuse... LE ROI, à part. Si je le faisais mettre aux fers? - Bon! s'il refuse De manger? - Il me tient, et je ne le tiens pas. Haut. Chassons ces visions de tombe et de trépas. Il lui arrache la plante des mains. Voyons, raisonne! AÏROLO Ennuis pesants, plaisirs fugaces! LE ROI Vivre, ami, c'est jouir de tout. AÏROLO Roi, tu m'agaces Je me tuerai. Coupons le chapitre final. Dieu, pour utiliser le confessionnal, Inventa le péché. Donc ma faute est sa faute. Ne pouvant m'expliquer ce monde, je m'en ôte. En quatre mots, je hais la vie. Homme! ad astra! LE ROI, à part. C'est un horrible fou qui m'assassinera. AÏROLO Voilà, sire. LE ROI, à part. Épions quelque moment lucide. Alrolo monte sur le parapet et mesure de l'oeil le précipice. AÏROLO Quel beau plongeon d'ici dans la mer! LE ROI Régicide! AÏROLO Hein? Le roi se jette sur Aïrolo, l'empoigne au collet et l'arrache du parapet. LE ROI, tendrement. Mourir est affreux. Vis; cher Aïrolo. Songe à la profondeur effroyable de l'eau, Au refroidissement de la tombe lugubre, A l'horreur d'être spectre! Ami, l'air est salubre, Le soleil luit, le nid éclôt dans le buisson, Tout est riant. Pourquoi mourir? Sois bon garçon. A part. Ah! quelle mine atroce! et je suis dans sa serre! Haut, avec charme et caresse. Je veux transfigurer en splendeur ta misère. Mes jours ne me sont pas plus sacrés que les tiens. AÏROLO Bah! LE ROI Si tu mourais, oui, je mourrais! AÏROLO Tiens! tiens! tiens! A part, en riant. Le sortilège au roi donne cette berlue. LE ROI Vis! je le veux. Vivons! c'est chose résolue. Tu dois avoir beaucoup de talents. Moi le roi, Non, non, je ne veux pas qu'un homme tel que toi, Qu'un homme nécessaire à ses semblables, meure. Quand j'ai vu ton visage honnête tout à l'heure, Je ne sais quel éclair devant mes yeux passa, Que te dire? ton roi t'aime! AÏROLO C'est comme ça? Eh bien alors, j'ai faim! Il s'assoit sur une pierre. Qu'on me dresse une table Copieuse, insensée, aimable, délectable. Je veux manger. Manger énormément. LE ROI Bravo! Mangeons. A la bonne heure! AÏROLO Ayez du boeuf, du veau, Du mouton, du chapon, tout l'idéal! LE ROI J'abonde! AÏROLO, aux soldats, aux valets et aux courtisans au fond du théâtre. Servez! Le roi leur fait signe d'obéir. AÏROLO Que le gibier, peuplade vagabonde, S'abatte tout rôti dans des assiettes d'or! Donnez tous vos oiseaux, de la grive au condor, De quoi faire au seigneur Polyphème une tourte, Bois où j'ai vu courir 49 Diane en jupe courte! Que les monstres exquis nageant au gouffre amer Viennent, et pour la sauce abandonnent la mer! Qu'un vin pur fasse fête aux poulardes friandes! Et que de cet amas de fricots et de viandes, Du chaudron qui les bout, du fourneau qui les cuit, Il sorte une fumée assez épaisse, ô nuit, Pour aller dans le ciel rougir les yeux des astres! Au roi. Vous n'épargnerez point les doublons et les piastres Pour m'offrir dès ce soir un festin réussi. LE ROI Voilà ce que j'appelle un bon vivant! Merci! Accepte en attendant cet en-cas. Les valets poussent du fond du massif sur le théâtre une grande estrade roulante exhaussée de trois degrés et portant une table. L'estrade occupe et masque une partie du fond du théâtre, et touche d'un côté au porche à double issue qui est à droite. Nappe de guipure à la taille, tapis de velours à l'estrade. La table est magnifiquement servie. Vaisselle plate, aiguières d'or et d'argent, cristaux, pâtés, jambons, faisans, paons avec leurs queues, flacons et bouteilles. En même temps, entre une troupe de musiciens de la chambre du roi, qui se rangent avec leurs instruments derrière la table. AÏROLO, regardant la table. Pauvre. LE ROI Écoute, Je t'aime. Sois goulu. Vivons! Mange. AÏROLO, à part. Et toi, broute. Il est domestiqué supérieurement. Les valets apportent sur l'estrade un fauteuil pour le roi, et un tabouret qu'ils placent devant la table. LE ROI Vivons cent ans! AÏROLO, à part Cent ans! Scénario charmant. Mon roi devient mon groom. Je lui plais. Il frissonne De tendresse devant mon exquise personne. J'ai pour lui des rayons mêlés à mes cheveux. Je puis évidemment faire ce que je veux. Je suis Bacchus. Je mène un léopard en laisse, N'hésitons pas. Il monte sur l'estrade et s'assied sur le fauteuil royal. LE ROI, à part. Il prend le fauteuil, et me laisse Le tabouret! -C'est trop! faisons-le pendre! Il ramasse la corde à terre. Airolo l'observe. Le roi rêve. Oui! Il laisse retomber la corde. Non! Sourire d'Aïrolo. Qui me décollera de ce vil compagnon? A Aïrolo, riant avec rage et faisant le geste d'en prendre son parti. Prends place à mes côtés à ma table! Autant rire. Je t'invite. AÏROLO, se levant et saluant le roi. Pardon. J'ai mes invités, sire. LE ROI Ses invités! AÏROLO, frappant du pied trois coups sur l'estrade. Au peuple. Bourgeois, je frappe les trois coups. Ouvrez l'énormité de vos oreilles tous. Manants, et vous, soldats, chers assassins, silence! Je parle au nom du roi. Je lui fais violence En répandant le jour, du haut de ce buffet, Sur le tas d'actions excellentes qu'il fait. Aujourd'hui la vertu qu'il montre est belle, immense, Neuve, et n'a pas encor servi; c'est la clémence. Ce bon roi nous gardait cette surprise. Il veut L'amnistie. Ainsi luit le soleil quand il pleut. Il m'a sauvé. Je suis en tête de sa liste. Et cependant, étant fort spiritualiste, Ça dérangeait mes plans de remordre au pain noir De l'homme, et je voulais souper chez Dieu ce soir. Mais bah! Vivons. Ayons les pieds chauds, l'esprit libre, Le coeur tendre; il fait beau, l'eau frissonne, l'air vibre, Le bois chante, le ciel dans les feuillages verts Brille. Et sur ce, laquais, ajoutez deux couverts. Les laquais apportent deux chaises près du fauteuil. LE ROI Que signifie? AÏROLO Attends. J'ai ma boîte à surprises Aussi moi. Aïrolo descend les marches de l'estrade en arrière de la table. Le roi étonné le suit des yeux. Aïrolo disparaît du côté du porche couvert de lierre et dont on ne voit pas l'intérieur. Pantomime stupéfaite du roi. Aïrolo reparaît entre lord Slada et lady Janet. Lord Slada et lady Janet, encore à demi endormis, pâles, défaillants, les yeux noyés de rêve et de sommeil, appuient chacun de son côté la tête sur une épaule d'Aïrolo. Ils suivent ses mouvements machinalement et presque sans rien voir. Il les fait monter avec lui tout chancelants sur l'estrade. LE ROI Ciel! Scène IV LES MÊMES, LORD SLADA, LADY JANET AÏROLO, montrant au roi lady Janet, et souriant. Vénus, dans les flots et les brises, Ne s'offrit pas plus belle aux tritons éblouis. A part. Je suis un ramasseur de gens évanouis. Tout à l'heure la vieille. A présent ce beau couple. A l'orchestre. La musique! Fanfare. LE ROI, crispant les poings. Traître! ah! AÏROLO, s'extasiant sur lady Janet. Teint de lys, taille souple. Au roi. J'en suis fort amoureux aussi. A lord Slada et à lady Janet. Chers endormis, Réveillez-vous. Stupeur des deux amants. Ils ouvrent les yeux et semblent regarder sans comprendre. Voici le déjeuner promis. Je n'ai pu dans le bois trouver que ça. Il montre la table. LORD SLADA Quel songe! LADY JANET C'est lui! c'est notre ami! AÏROLO Hors moi, tout est mensonge. Déjeunons. - Commencez par vous donner un kiss Correctement. Les deux amants s'embrassent éperdument. C'est fait. - Mangeons. Il les fait asseoir. Les deux amants se mettent à manger avec avidité. Aïrolo leur découpe les viandes et leur verse à boire. Gestes exaspérés du roi. Clarets, wiskys. Anges, je vous invite au gueuleton du sacre. Au roi. Si tu dis un seul mot, mon roi, je me massacre. Il prend un couteau et s'en appuie la pointe sur la poitrine. LE ROI Ne bouge pas! AÏROLO, versant à boire et découpant tout en mangeant lui-même. A lady Janet. Mangez. A lord Slada. Buvez. LE ROI, étouffant de colère, à part. Le châtier M'enivrerait. Haut, à Aïrolo. Bandit! filou! banqueroutier! AÏROLO, au roi, lui offrant ce qu'il vient de découper. Une aile? LE ROI C'est trop fort! ce fat, cette impudique, Dévorent devant moi ma soupe! - Alors j'abdique! Autant dire cela. AÏROLO, frappant dans ses mains. C'est une idée. Eh bien! Abdiquons. Sapristi! faisons ça, citoyen. Au peuple. Peuple! ce roi parfait n'est point chiche et modique Dans ses bontés. Il veut vous combler. Il abdique! Acclamations du peuple. LE ROI Mais non! j'ai dit cela pour rire! LE PEUPLE Hurrah! Réclamations du roi. Âïrolo descend de l'estrade, et va au roi. AÏROLO Trop tard. LE PEUPLE Hurrah! AÏROLO L'on prend toujours au mot un roi qui part. LE PEUPLE Vive le roi Slada! Enthousiasme autour de lord Slada et de Janet, qui saluent. Fanfares. Les soldats baissent leurs hallebardes. Tityrus prête serment. AÏROLO, au roi. C'est fini. LE PEUPLE, au roi. Bravo, sire! LE ROI, à Aïrolo. Mais ils m'aiment! AÏROLO Tombé. -N'allez pas vous dédire, Ils vous assommeraient. LE ROI Tu crois? AÏROLO J'en ai l'espoir. A part. Un roi, comme ça casse aisément! LE ROI Il fout voir! Mais mon autorité? AÏROLO Zeste! LE ROI Mais ma vengeance? AÏROLO Pstt! Acclamations frénétiques du peuple et des soldats autour de lord Slada et de lady Janet. Le roi s'affaisse éperdu. Aïrolo lui montre la forêt. Si vous vous sauvez, vous aurez de la chance.Les hurrahs redoublent. Aïrolo se tourne vers lord Slada et lady Janet. Vous, vous allez régner à votre tour. Enfin, Soit. Mais souvenez-vous que vous avez eu faim. Fini le 27 avril 1867. SUR LA LISIÈRE D'UN BOIS. COMÉDIE. PERSONNAGES LÉO. -LÉA. -UN SATYRE. Scène I LÉO, LÉA, UN SATYRE. LÉO Ô charme tout-puissant de la pudeur farouche! Ma bouche ne doit pas même effeurer ta bouche; Ta robe est le rideau du temple, et je ne veux D'aucun souffle approchant trop près de tes cheveux; Tiens ton voile baissé, Léa. Je te respecte. Ne crains rien de moi. UN SATYRE, dans le bois. Phrase absolument suspecte. LÉO Cache ta beauté, viens, et si je' m'échappais Jusqu'à regarder, fais le voile plus épais. Tout ce que ton fichu couvre, je le devine; Mais, va, je n'oserais toucher ta chair divine, Comme on n'ose toucher l'aile d'un papillon. Tu laisses dans mon ombre un lumineux sillon; Tu sembles une rose ouverte dans des flammes; Envolons-nous; mêlons les ailes de nos âmes; Soyons un couple honnête et céleste, et si pur Qu'on ne nous puisse plus distinguer de l'azur. Restons dans l'idéal. Je t'adore. LÉA Je t'aime. LÉO Non. Pas même un baiser! Rêvons. UN SATYRE C'est un système. Mais cela ne va pas très loin. LÉO Soyons heureux, Restons chastes; c'est là l'amour profond. LE SATYRE Et creux. LÉo Aimer, c'est oublier la terre; c'est refaire L'éden rose au-dessus de cette sombre sphère. Oh! l'amour est un ange. LE SATYRE Et c'est un chenapan. LÉA Commençons par prier. Levant les yeux au ciel. Dieu! toi qu'on nomme... LE SATYRE Pan. LÉA On frappe. LÉO C'est l'écho. LÉA, levant les yeux au ciel. Dieu des hauteurs sacrées, Toi qui rayonnes, toi qui bénis... LE SATYRE Toi qui crées. LÉA Sois avec nous. LE SATYRE Il est toujours dans quelque coin, Soyez tranquilles. LÉO Dieu! Je te prends à témoin. Je la respecte. LE SATYRE Encore! Ah! la pauvre Petite! LÉO, les yeux au ciel. Amour et Puretés! LE SATYRE Bérénice avec Tite. LÉO Dieu fit ton âme ainsi que l'abeille son miel; Avec toutes les fleurs. Oh! la mer et le ciel S'unissent pour former Cythérée Aphrodite; Tout l'univers, pensif et doux, la prémédite; Et pour faire un chef-d'oeuvre aussi complet que toi, Il faut à Dieu, dans l'ombre où tremble notre foi, L'Eternité. LE SATYRE Le temps de fumer un cigare. LÉO Restons purs. Fleurs, oiseaux, soyez nos guides. LE SATYRE Gare! LÉA Je t'aime. LÉO Les oiseaux ont des chants infinis, Des langueurs, des soupirs, de longs essors... LE SATYRE Des nids. LÉO Sois comme l'hirondelle. LE SATYRE Une bohémienne. LÉO Tu serais dans la chambre à côté de la mienne, La nuit, seule en ton lit, eh bien, il suffirait Pour m'empêcher d'entrer dans ton réduit discret Que j'eusse ma Léa, présente à la pensée Ta candeur d'un regard trop amoureux froissée, Ta grâce, ta beauté fraîche comme le jour... LE SATYRE Et que la porte fût fermée à double tour. LÉO La femme contient Dieu. Tout nous vient de toi, femme! Nous t'empruntons l'amour, nous t'empruntons la flamme, Nous te prenons le vrai, le juste... LE SATYRE Et le menton. LÉO Ton nom est Rhée, Aglaure, Hébé, Pallas... LE SATYRE Goton. LÉO Comme en avril la rose éclôt dans les ravines, Toutes les vérités célestes et divines Fleurissent dans nos coeurs, sitôt que nous aimons. Le haut des coeurs est blanc comme le haut des monts; L'amour est ici-bas la grande cime humaine. Chaque pas fait vers Dieu vers la femme nous mène. Rien de mauvais peut-il nous venir d'elle? Non. La femme, sous la forme auguste de Junon, Dans cette vérité qu'on appelle la fable, Verse au zénith un flot de lueur ineffable; Le ciel est étoilé par ses seins immortels. Oh! dans le voisinage innocent des autels, Le feu charnel s'épure, et l'on devient deux anges. Sous les cloîtres croulants, pleins de clartés étranges, L'ombre aime à voir un couple errer, tendre et charmant. Les amours ont toujours hanté pieusement Les colonnes du temple. LE SATYRE Et les piliers des halles. LÉA Amour! LÉO Sublimité des choses idéales! LÉA Oh! que de profondeurs splendides nous voyons! LÉO La vie autour de nous se disperse en rayons. LÉA Quand une aube s'achève, une aube recommence. LÉO Tout au-dessus de l'homme est bleu. Le ciel immense N'est que flamme et lumière. LE SATYRE Excepté quand il pleut. LÉO Vivons! du pur amour serrons le chaste noeud. Oh! quel travail charmant! Garder ton innocence! L'adorer! N'être plus qu'un, esprit, qui t'encense! Sonder tes yeux profonds! Epier tes désirs! T'inventer une suite aimable U de plaisirs! Baiser tes pieds, subir tous tes caprices, être Ton esclave fidèle t5 et doux, ton chien, ton prêtre! Vouloir ce que tu veux! Se creuser le cerveau Pour t'offrir à chaque heure un délire nouveau! T'ouvrir des paradis inconnus! Faire éclore Sur ton front le sourire et dans ton coeur l'aurore! Ne jamais oublier un instant le devoir De chercher ce qui peut te charmer, t'émouvoir, Te plaire! et tous les jours recommencer! LE SATYRE Va, pioche. LÉO Viens! LÉA Où? LÉO Dans ce bois. LÉA Mais... LE SATYRE Fin de l'idylle: un mioche. H. H., 16 juin 1873. LES GUEUX COMÉDIE MOUFFETARD. -LE MARQUIS GÉDÉON. Une rue solitaire. Plus de murs que de maisons. Au coin d'une borne est assis un philosophe; il est en haillons, pieds nus, avec une sébile de mendiant devant lui. II s'appelle Mouffetard. C'est lui probablement qui plus tard a donné son nom à une rue. MOUFFETARD Je croirais être au siècle enchanté de la fable Si l'on m'offrait dix sous d'une façon affable; Avec dix sous j'aurais de quoi boire, manger, Et cueillir sur Goton la fleur de l'oranger. Une somme d'où sort le bonheur, voilà, certe, Un beau rêve; mais quoi! cette rue est déserte; Et d'ailleurs l'idéal vous échappe toujours. Plus qu'une ruche à miel dans la gueule d'un ours, Plus que l'ambre au cloaque ou l'ébène à Carrare, Un passant prodiguant dix sous dans l'ombre est rare. Entre le marquis de Gédéon. GÉDÉON, apercevant Mouffetard. Cet homme est misérable et pensif à mon gré. Si je l'interrogeais? Il s'approche de Mouffetard. Écoute. Je paierai. Je suis marquis; je veux savoir le fond des choses. Sur tout, sur les effets ainsi que sur les causes, Je veux la vérité. Je te vois là, rêvant, Et tu dois être, étant si pauvre, très savant. Parle. Que penses-tu de Dieu? MOUFFETARD Dieu? Je le cherche. A l'esprit qui perd pied le dogme tend la perche. Mais le dogme parfois casse; on est arien Puis socinien, puis janséniste, puis rien. Tu veux philosopher, marquis? C'est une idée. On prend à Vaugirard son vol pour la Chaldée, Et l'on arrive au but, zéro, tout aussi bien Que Thalès, Pythagore, et dom Félibien. O mon marquis, la mer, la terre, les espaces Pleins d'affreux bruits, de chocs profonds, d'oiseaux rapaces, Le ciel, cela paraît très grand dans la vapeur. Hélas ! zéro, c'est là le fond, j'en ai bien peur. Ecoute, quand je vois les tigres, les crotales, Les docteurs de Sorbonne et les cours prévôtales; Quand Dieu, qui pourrait tout faire du bout du doigt, M'escamote en avril le printemps qu'il me doit, Mauvais payeur faisant faillite aux échéances; Quand, le bien-être étant une de nos créances, Ce Dieu, qui n'est pas Dieu s'il n'est la probité, Nous donne trop d'hiver et pas assez d'été; Quand il fait l'acarus qu'on distingue à la loupe; Quand il jette à l'écueil difforme une chaloupe Et laisse se noyer de pauvres gens, pouvant Empêcher tout le mal que font les coups de vent; Quand, sans pitié pour l'être affreux qu'il met au monde, Procréant au hasard le laid, l'abject, l'immonde, Il manque Antinoüs et réussit Veuillot, J'aime mieux, ne voyant à personne un bon lot, Douter qu'il soit, plutôt que de conclure en somme Que cet honnête Dieu n'est pas un honnête homme. Ainsi pensaient Ibas d'Edesse et Paul de Tyr. Maintenant que ce Dieu me condamne à rôtir Au gouffre où Dante a vu Benoît et Malateste, Pour des fautes qui sont sa faute, je proteste. L'enfer, c'est l'homme, hélas! mouché par Dieu morveux. Quant à l'âme, parlons de l'âme, si tu veux. Ah! tu prétends savoir la grande loi future, Quelle prison la mort cache en son ouverture, Ce qui t'arrivera défunt, et dans quels crocs, Marquis, te saisiront les êtres sépulcraux; Eh bien, apprends ceci, moi qui suis de l'étoffe De Zoroastre, moi l'unique philosophe, Moi qui dus être prêtre et fus galérien, Moi qui sais tout, et plus que tout, je n'en sais rien. L'homme, ce monstre, a l'âme avec lui dans sa niche; Si l'âme existe, elle est à peu près ce caniche Qu'on donne au lion fauve en son noir cabanon. Maintenant, l'âme est-elle? Oui certe! Ah! pardieu non! Elle est! Elle n'est pas! Et là-dessus les sages Se prennent aux cheveux, quand ils en ont. Leurs âges Ne les empêchent pas de se montrer le poing. L'âme, est-ce une ombre? Non. Est-ce une flamme? Point. Qu'est l'âme? Psitt! Voilà ce que pensait sur l'âme La belle Allyrhoé qui prouva qu'une femme Peut être, au pays grec comme au pays latin, Un sage, d'autant plus qu'elle est une catin. Cette Allyrhoé-là buvait de l'or potable, Se baignait dans du lait divin, trait dans l'étable D'Apis et d'Io même, et donnait au larbin, Sacré, qui l'essuyait, trente drachmes par bain; Aussi je ne puis dire en quel trouble me laisse Le décret qu'a lancé sur nous cette drôlesse. Point d'âme, c'est fort dur. Et peu de Dieu. Si peu Que le diable s'en sert pour allumer son feu. Tout est doute, ô marquis, tout. De là le marasme De Kant et de Voltaire, et la maigreur d'Erasme. Moi, je plains Dieu. Peut-être on le calomnia. Je voudrais l'opérer; il a pour ténia La religion; Rome exploite son mystère. Pauvre Dieu dont le pape est le ver solitaire. Sous un nain parasite un colosse a langui; Le chêne est quelquefois dévoré par le gui; O marquis, si Dieu meurt, c'est tué par le prêtre. Ah! j'ai beau regarder, je ne vois rien paraître; Pourtant, j'ai plus que Lipse, Argolus et Manou, Marquis, levé la tête et fléchi le genou. Le réel qui luit, c'est la Mort qui le reflète; L'homme ne voit de jour qu'à travers ce squelette. Donc, rien. Confucius a beaucoup fureté; Que trouve-t-il au fond de sa tasse de thé? Zéro. Zéro, plus Rien. C'est là tout ce qui perce Derrière la sagesse auguste de la Perse, A travers Delphe et l'Inde, et par les trous sournois Qu'ont faits à la cloison du destin les chinois. Et tu n'en sauras pas plus long, si tu t'écartes Jusqu'à Bacon, jusqu'à Pascal, jusqu'à Descartes. Mais tu dis: Quelque chose existe. J'en conviens. Quoi? Le sexe. Ève, aux temps antédiluviens, Daphnis suivant Chloé, Jean pourchassant Jeannette, L'emportement énorme et noir de la planète Tournant terrible autour d'un effrayant soleil, La marquise agitant son éventail vermeil, Les vers que pour Javotte un lycéen rédige, L'arbre en fleur, tout cela c'est le même prodige, L'amour. Quand Bossuet restaure Montespan, Ce prêtre du dieu Christ obéit au dieu Pan. Quand monsieur le curé dénonce dans sa chaire L'idylle d'un bouvier avec une vachère, Quand, farouche, il foudroie au prône la façon Dont une belle fille accoste un beau garçon, Et la bouche cherchant la bouche et non la joue, Il ne se doute pas, pauvre homme, qu'il secoue Un mystère, l'amour, entre ses poings brutaux. Les saints de pierre, droits sur leurs vieux piédestaux, Cachent des nids qu'avril peuple, et ces bons apôtres, Quand l'oiseau vient, se font signe les uns aux autres. Hors ma chatte et mon chat, Manon et Desgrieux, Lise et Jacquot, rien n'est sur terre sérieux; Tout le reste, vois-tu, marquis plein de promesses, Manque à ce qu'on attend, et les brelans, les messes, Les savants, les banquiers, l'amour vaut mieux que ça, Et, Jésus l'ayant dit, j'en crois Sancho Pança. Ce qui fait les bouquins sacrés fort authentiques, C'est que nous t'y trouvons, Cantique des Cantiques, C'est qu'on voit Cupidon gambader dans le coin Le plus sombre d'Esdras, de Stéphane et d'Alcuin. Faire les roses, c'est l'emploi des stercoraires. Marquis, j'ai découvert cette loi des contraires: Pour début se haïr, et pour fin s'adorer. Quoique ne possédant que deux yeux pour pleurer, Je suis gai. Le motif, c'est que je vois qu'on s'aime. Le dieu Kiss règne. Ah! certe, encor plus qu'on ne sème, On extermine, on broie, on massacre; ô marquis, Sur les trônes les rois, les gueux dans les maquis, César régnant, Mandrin poussant son estocade, Le genre humain subit cette double embuscade; Le monde a pour cocher ce Dieu que nous cherchons Sous les chapeaux de fleurs et sous les capuchons; Hélas! la providence étant une haridelle, Tout va mal; l'ouragan souffle notre chandelle; La mer tue, et l'étang est pestilentiel; La constellation est blanche, mais le ciel Est noir, et l'on a peur pour elle en cet abîme; La nuit a toujours l'air de venir faire un crime; Et souvent on se dit, voyant tout se ternir: Est-ce que par hasard l'univers va finir? La lumière en ce puits semble bien malheureuse! Que la roue est fragile et que l'ornière est creuse! Oui, mais sais-tu pourquoi, malgré tous les cahots De ce vieux coche-là, je crains peu le chaos, Et pourquoi le sourire à mes terreurs se mêle? C'est que le gouffre est mâle et l'étoile est femelle. On s'épousera. Dieu ne serait qu'un faquin S'il n'eût fait Colombine exprès pour Arlequin. Voir sous un canezou de gaze ou de barège Un sein blanc se gonfler, c'est rassurant. J'abrège. Marquis, toujours, ainsi qu'Isaac Laquedem, L'amour sans s'arrêter marche, omnibus idem (3O), Inépuisable, avec nos cinq sens dans sa poche. Suivons-le; car la mort, cette voleuse, approche. Ah! n'ayons pas d'esprit, nous n'avons pas le temps; Bornons-nous, et soyons des idiots contents. L'âge tanne et brunit le cuir des philosophes, C'est bien. Fais des calculs, des songes ou des strophes, Sois citoyen dans Rome ou roi dans Lilliput, Aie une mitre ou bien un casque à l'occiput, Coiffe-toi d'un tromblon ou prends pour hygiène De porter un bonnet de mode phrygienne, Fais ce que tu voudras, sois dieu par le biceps, Et sois Hercule, ou coupe un isthme, et sois Lesseps, Mais ne demande point à ceux qui réfléchissent Pourquoi la peau noircit et les cheveux blanchissent, Et sache seulement ceci qu'il faut aimer. Dépêche-toi. Marquis, vite, il faut t'enflammer, Soupirer, être bête, à tes périls et risques. Nos jours l'un après l'autre errent comme des disques Lancés par un joueur sombre, et roulent au fond Du gouffre où nos destins inconnus se refont. Mais le marquis est fou qui se donne l'étude D'attraper l'oiseau bleu qu'on nomme certitude. Ah! quand il s'agit, l'homme étant aux vents jeté, De prononcer ce mot suprême: vérité, Toutes ces choses-là, vois-tu, mon gentilhomme, - Le boeuf dieu de Memphis et l'agneau dieu de Rome, La substance, champ vague où Spinoza piochait, La monade ", l'atome avec ou sans crochet, Le gaz, le tourbillon, l'aimant, je m'en défie. Voici le dernier mot de la philosophie: Toutes les femmes font tous les hommes cocus. GÉDÉON Combien vaut ton système? MOUFFETARD Un liard. Le marquis lui remet une bourse. Mouffetard l'ouvre et compte. Cent écus! Levant les yeux au ciel. Sages grecs et romains! plus d'or que vous n'en eûtes En trois mille ans, je l'ai conquis en trois minutes! Il recompte encore. Vingt-cinq pistoles font cent écus, sur ma foi! Au marquis. Marquis, je cherchais Dieu, je l'ai trouvé. C'est toi 39. H. H. - 10 septembre 1872. ÊTRE AIMÉ. LE ROI Sais-tu ce qui me manque et ce qui, nuit et jour, Se refuse à ma soif ardente? c'est l'amour! Ah! c'est vrai, je suis roi, cela doit me suffire; Roi, vous êtes heureux! C'est bien facile à dire. Un roi n'a qu'à vouloir, un roi peut tout. Eh bien, Retiens ceci, je peux tout, mais je ne peux rien. Hélas! j'ai tout un peuple et je n'ai pas une âme. Ce royaume, le coeur quelconque d'une femme, Je ne l'ai pas. Je vois des gens s'aimer, je vois Des êtres s'appeler dans l'ombre à demi-voix, Je vois les coeurs, les seins, les passions fougueuses, L'amour! je vois des gueux adorés par des gueuses; Eh bien, cet amour-là, même celui qui joint Les coeurs les plus abjects, ô deuil! je ne l'ai point! Je puis tout, mettre avec un mot l'Europe en flamme, Tout, hors réaliser ce rêve qu'une femme M'aime à cause de moi, parce que je suis moi, Quelqu'un, un homme, et non parce que je suis roi! Un roi n'est jamais sûr d'être aimé pour lui-même; On l'aime pour le bruit qu'il fait, pour l'or qu'il sème, Pour le sceptre qu'il tient, pour le trône qu'il a, Et non parce qu'il est le garçon que voilà! Une belle aux yeux purs me dit: Je vous adore! Parce qu'un diable d'homme, espèce de centaure, Est à ma porte, fier et la lance en arrêt; Ôtez la sentinelle et l'amour disparaît. L'amour, c'est l'humble aumône et la vaste largesse C'est toute la folie et toute la sagesse. Dieu refusa ce don aux rois en les créant. Ah! le nain est parfois nécessaire au géant; Le colosse a besoin, qu'il soit lion ou mage, Que l'atome soit près de lui dans cette cage, Le destin. En amour personne n'est petit. La barque aide un trois-ponts tonnant qui s'engloutit; La douce Inez soutient l'effrayant roi don Pèdre ; Un brin d'herbe devient le point d'appui d'un cèdre. Ah! l'enfant Cupidon, ce petit drôle-là, Toujours au sort des grands et des dieux se mêla, Et le titan, l'archange immense, le génie, Se meurt, si ce marmot ne lui tient compagnie. Je veux qu'on m'aime! Hélas! l'apparence se vend, Des âmes au marché, cela se voit souvent, Mais la réalité d'un coeur, ce diadème, Ce sommet, cet olympe, être aimé, non, pas même Avec le don d'un astre on ne l'achète pas! Un instinct inquiet qui vous nomme tout bas, Un soupir ignoré qui songe et vous adore, Un front qui d'un reflet d'aube pour vous se dore, C'est la gloire, et rien n'est comparable à l'effroi De vivre sans un coeur pensif derrière soi. Un roi qu'on hait envie un va-nu-pieds qu'on aime; Se sentir dédaigné quand on se voit suprême Est affreux; plus on est grand, glorieux, puissant, Superbe, couronné de lauriers, plus on sent Dans l'ombre autour de soi la glace inexorable, Et le plus triomphant est le plus misérable. Soyez Marie, ayez Darnley, n'importe qui, Rizzio; soyez Christine, ayez Monaldeschi; Soyez Pierre le Grand, épousez des servantes; Ayez tout de l'amour, même les épouvantes, Mais ayez l'amour. Dieu sans l'amour serait seul, Et le ciel étoilé ne serait qu'un linceul. Les ténèbres mettraient sur Dieu leurs plis sans nombre. L'oubli, c'est du silence et la haine est de l'ombre. Je veux, pour mon bonheur comme pour mon souci, Retrouver dans un autre un moi-même adouci. Homme, être le premier, femme, être la première Pour quelqu'un, c'est tout. L'homme a besoin de lumière, D'aurore, de clarté, de rayons et n'avoir Personne, pas une âme au monde en son pouvoir, N'avoir, dans cette foule où nul dieu n'est sans prêtres, Pas un être parmi tant de millions d'êtres, Que rien par votre aimant ne soit pris et séduit, Que pas un coeur ne songe à vous, c'est de la nuit! Hélas! est-il donc vrai qu'on puisse sur la terre Etre beaucoup de coeurs que le deuil solitaire Dévore, et qui n'ont rien que l'ennui, ce vautour! Pourquoi ne pas vouloir de nous, ô sombre amour? Tout peut être accablant, mais Rien, c'est incurable. Rien! Ah! le couple est saint, le nid est vénérable, Le fond de la nature est un immense Hymen; J'en veux ma part! Je veux une main dans ma main. Sans l'amour ce n'était pas la peine de naître, Et cela ne vous sert à rien d'être le maître, L'empereur, le césar, l'homme unique et pensif. Être aimé, c'est avoir l'oeil clair et décisif, Le front gai, l'esprit prompt, le coeur fort, l'âme haute. Autrement, si les coeurs, sans que ce soit ma faute, Me sont fermés, tout est ingrat, rien n'est vermeil; Si l'on ne m'aime pas, qu'importe le soleil Avec sa grande flamme inutile! Qu'importe Le frais avril ouvrant aux papillons sa porte, Le doux mai dont j'ai droit de nier la chaleur, Et qu'est-ce que cela me fait que l'arbre en fleur Frissonne, et que le chant des oiseaux se confonde Avec l'hymne du vent dans la forêt profonde! 15 mars 1874. LA FORÊT MOUILLÉE. COMÉDIE PERSONNAGES DENARIUS. BALMINETTE. OSCAR. MADAME ANTIOCHE. LA FORÊT. Une forêt après la pluie. Foule de fleurs et de plantes. Au premier plan, lilas, acacias et faux ébéniers en fleur. Un ruisseau. Un étang. Un âne attaché à un arbre. Flaques d'eau dans l'herbe. Un rayon de soleil dans les feuilles. On voit écrit sur un poteau: Il y a ici des pièges à loup. Scène I Il tombe encore quelques gouttes de pluie. ENTRE DENARIUS, rêvant. DENARIUS Je n'ai jamais aimé de femme. C'est ma force. Bois, je ne grave point de nom sur votre écorce Il fait quelques pas dans la forêt. Je sens que je deviens loup. Ce progrès me plaît. C'est bien. Quand il contient un loup, l'homme est complet -Il pleut encore un peu. Regardant autour de lui. Le ciel qu'un souffle essuie A vidé dans les champs tout l'écrin de la pluie. L'orage, avec l'essaim des nuages pourprés, S'enfuit et laisse pleins d'émeraudes les prés; La luzerne, fouillis où méditent les lièvres, Montre plus de joyaux que le quai des Orfèvres; La mûre sur la ronce est un rubis vermeil; Les brins de folle avoine, agités au soleil, Deviennent, sous le vent qui passe par bouffées, Grappes de diamants pour l'oreille des fées. C'est beau. - Mais que la vie est triste! -O vert séjour, Bois, c'est dit, je m'envole, et je casse l'amour, Fil que la femme attache à la patte de l'âme. Je mets mon avenir en liberté. Je blâme Le bon Dieu d'avoir fait l'homme de deux morceaux Dont l'un est une femme. Écoutant. Ah! j'entends les oiseaux, La pluie a cessé. - Dieu! que la vie est morose! Où trouver l'idéal? O vide du coeur! UN PAPILLON, à une violette. Rose! LA VIOLETTE Flatteur! LE PAPILLON Un baiser. LA VIOLETTE Prends. LE PAPILLON, au lys. Je t'aime, ô lys! LE LYS Coureur! LE PAPILLON Un baiser. LE LYS Prends. DENARIUS L'amour est une vieille erreur; Le coeur est un viscère. Aimer! sotte aventure. L'homme est fait pour rêver au fond de la nature; Contempler l'infini dans les cieux transparents, Voilà tout le destin de l'homme. LE PAPILLON, à un liseron. Un baiser. LE LISERON Prends. Scène II La pluie a tout à fait cessé. Soleil partout. Toutes sortes d'êtres. UNE VOIX, dans l'air. C'est le printemps qui vient, ce frère de l'aurore; C'est la saison qui rit, soeur de l'heure qui dore; C'est l'instant où verdit le sillon nourricier, Où, sonore et gonflé des fontes du glacier, L'Arveyron bleu s'accouple au flot jaune de l'Arve, Où mai sort de l'hiver et le sphinx de sa larve; Bonheur! Soleil! Les maux et les froids sont finis; L'azur est dans le ciel, l'amour est dans les nids; L'amour trouble les yeux de vierge des gazelles; Oiseaux, mêlez vos chants; âmes, mêlez vos ailes; Gloire à Dieu! UN MOINEAU FRANC, sortant de dessous les feuilles et secouant ses ailes. Dehors, tous! Au signal donné par le moineau, un mouvement extraordinaire agite la forêt. Il semble que tout s'éveille et se mette à vivre. Les choses deviennent des êtres. Les fleurs prennent des airs de femmes. On dirait que les esprits des plantes sortent la tête de dessous les feuilles et se mettent à jaser. Tout parle, tout murmure, tout chuchote. Des querelles çà et là. Toutes les tiges se penchent pêle-mêle les unes vers les autres. Le vent va et vient. Les oiseaux, les papillons, les mouches vont et viennent. Les vers de terre se dressent hors de leurs trous comme en proie à un rut mystérieux. Les parfums et les rayons se baisent. Le soleil fait dans les massifs d'arbres tous les verts possibles. Pendant toute la scène, les mousses, les plantes, les oiseaux, les mouches se mêlent en groupes qui se décomposent et se recomposent sans cesse. Dans des coins, des fleurs font leur toilette, les joyeuses s'ajustant des colliers de gouttes de rosée, les mélancoliques faisant briller au soleil leur larme de pluie. L'eau de l'étang imite les frémissements d'une gaze d'argent. Les nids font de petits cris. Pour le voyant, c'est un immense tumulte; pour l'homme, c'est une paix immense. UN BOUTON D'OR, à une pâquerette. Vois, ma soeur du gazon, Le soleil éclater de rire à l'horizon. LE MOINEAU Beaux jours! Chacun s'en va vers sa terre promise, Et part pour son éden. L'anglais fuit la Tamise, Le turc cherche la Mecque, et le grec lorgne Spa. UN HOCHEQUEUE Congé! UNE ABEILLE La clef des champs! UN MOUCHERON, apercevant une rose et se tournant vers le soleil. Baiserai-je, papa? LE MOINEAU L'artificier Phoebus là-bas tire sa gerbe. UN MYOSOTIS Un peu d'arc-en-ciel tremble au bout de tout brin d'herbe. UNE BRANCHE D'ARBRE Ce bougon de nuage est parti. C'est charmant. Jouons. UNE CHOUETTE, du creux d'un saule. Arbres, fleurs, nids, profitez du moment, Vivez, chantez! jasez comme un club de portières! Mais gare l'oiseleur! Gare les bouquetières! Gare le bûcheron! LES FLEURS Tout ça, c'est des ragots! LES OISEAUX Nous ne te croyons pas. LA CHOUETTE Prenez garde. LES BRANCHES D'ARBRE Fagots! LE MOINEAU, chantant Comme j'allais entrer pour lorgner dans l'église Cidalise, Je me suis arrêté pour prendre le menton A Goton. LE HOCHEQUEUE Que chantes-tu là? LE MOINEAU J'ai cueilli cette morale Du temps où, ne rêvant qu'églogue et pastorale, Dans les bois de Meudon, j'avais pris pour palais La barbe d'un vieil antre, ami de Rabelais. Aux oiseaux. Hé! venez voir, pinsons, verdiers, les geais, les merles! La toile d'araignée est un sac plein de perles. UN NÉNUPHAR, se penchant. Charmant! L'ARAIGNÉE J'aimerais mieux des mouches. LES OISEAUX Nous aussi. UNE ORTIE L'oiseau vaut le chat. LES GOUTTES DE PLUIE, tombant de feuille en feuille. Ut-Ré-Mi-Fa-Sol-La-Si- Ut. LE MOINEAU Ça, jouons. LE HOCHEQUEUE Faisons un horrible vacarme. DENARIUS, en contemplation. Frais silence! UNE GOUTTE D'EAU, en tombant. J'étais diamant, je suis larme. Femmes, ne tombez pas. LE MOINEAU La femme, ô goutte d'eau, Ne tombe pas; va voir à Mabille, au Prado, Partout où l'amour mène à grands guides son coche, Au Wauxhall. L'homme tombe, et la femme... LA SURFACE DE L'ÉTANG Ricoche. LA LAVANDE La taille de la guêpe est charmante. L'ORTIE Corset. LA GUÊPE Cette lavande en fleur sent bon. LA RONCE Water-closet. LES PAPILLONS Jouons! LES OISEAUX Courons! LE MOINEAU Pillons! L'ordre, c'est le délire. Entre un paon. LE PAON Quel tumulte de chants et de cris! Bruit de lyre Mêlé de grincements! Sous ces acacias On croirait qu'Apollon écorche Marsyas. LE MOINEAU A sac les fleurs! Drinn! Drinn! LE PAON Toi qui fais ce tapage, Qu'es-tu? LE MOINEAU Je suis gamin; autrefois j'étais page. Je m'ébats, cher seigneur. Si je n'étais voyou, Je voudrais être rose et dire: I love you. Je suis l'oiseau gaîté, rapin de l'astre joie. A nous deux nous faisons le printemps. L'aigle et l'oie Sont mes deux ennemis, l'un en haut, l'autre en bas. Vous êtes entre eux deux. Bonsoir. Il se jette au milieu du tumulte. Hé! Les oiseaux l'accueillent avec de grands cris de joie. Les fleurs et les feuilles s'effarent. Il se tourne vers le paon qui se pavane. Je m'ébats. Entre un essaim de frelons. LES FRELONS, chantant. A bas Socrate, Épicure, Shakspeare, Gluck, Raphaël! A bas l'astre! à bas le ciel! Vivent la bave et le fiel, L'ombre obscure, La piqûre Sans le miel! LE MOINEAU A bas les noirs frelons avec leurs voix d'eunuques! Les oiseaux poursuivent et chassent les frelons avec de grands cris. LES VIEUX ARBRES, aux oiseaux. Vous faites trop de bruit! Paix donc! LE MOINEAU, aux arbres. Salut, perruques! LE HOCHEQUEUE Académiciens, fichez-nous donc la paix. Je sais, vous êtes sourds et vous êtes épais, Soit. Contentez-vous-en. Foin de vos vieux branchages Où l'antique Zéphyr redit ses rabâchages! UN PIQUEBOIS A bas, vieux grognons! LE MOINEAU, regardant autour de lui. Mais, palsambleu! c'est la cour Que ce bois! C'est Versaille et l'OEil-de-boeuf... A une touffe de bruyère. Bonjour, La Bruyère. A une branche d'arbre. Bonjour, Rameau. A une corneille sur le rocher. Bonjour, Corneille. Au nénuphar. Bonjour, Boileau. A un papillon blanc qui tourne autour d'une rose épanouie. L'enfant, laisse là cette vieille, Elle est d'hier matin. Le papillon s'en va. LA ROSE Que cet âge est grossier! LES FLEURS, à un limaçon qui passe. Fi! le vilain! LE LIMAÇON Tout beau! je suis un financier. Je laisse de l'argent derrière moi, les belles. PLANTES ET FLEURS, en foule, se penchant vers le papillon blanc. Viens! viens! beau papillon! LE PAPILLON Vos noms, mesdemoiselles? LE SOUCI Mariage. L'ORTIE Vertu. LA ROMAINE Porcia. LE LIERRE Bon Accord. LA SALSEPAREILLE Mon nom est force, amour, santé. L'ORTIE Signé Ricord. UN ROSIER EN FLEUR, au papillon. Viens chez moi. Mes boutons sont des cachettes d'âmes. Le papillon se précipite dans le rosier et y disparaît. LE MOINEAU Le tonnerre devrait faire des mélodrames. A-t-il fait tout à l'heure assez de bruit pour rien! Au hochequeue. Regarde. Le bois chante un hymne aérien. Parmi les Cupidons, marmaille vive et leste, Bambins ailés, Vénus, bonne d'enfants céleste, Sourit dans l'ombre à Mars, le divin tourlourou. UN NUAGE Le bonheur, c'est le ciel! UN RAMIER C'est le nid! LA CHOUETTE C'est un trou. LA RONCE, chantant. Les moutons, promis aux fourchettes, Passent là-bas; j'entends leurs voix. Sonnez, clochettes, Au fond des bois. Le beau Narcisse est en manchettes; Silène a mis toutes ses croix. Sonnez, clochettes, Au fond des bois. Les Jeannots avec les Fanchettes Vont folâtrer en tapinois. Sonnez, clochettes, Au fond des bois. Les faunes, hors de leurs cachettes, Avancent leur profil sournois. Sonnez, clochettes, Au fond des bois. DENARIUS Ô nature farouche, âpre, chaste, superbe, Je vis en toi! J'écoute avec amour ton verbe! UNE GIROFLÉE Tiens, tiens! Je n'avais pas encor vu ce grimaud. Quels ongles noirs! DENARIUS Tout est énigme et tout est mot. Oh! je sens la forêt pleine de la chimère! La création, c'est une sombre grammaire. L'invisible, au réel mêlé, change un rayon En regard, et la fleur et l'arbre en vision. Les hommes sont en proie aux choses. Le mystère Leur parle, même après le rire de Voltaire. S'ils n'ont plus Zoroastre, ils ont Cagliostro. UNE GRUE, au vent qui lui ébouriffe les plumes. Du respect! je suis femme! Elle donne des coups de bec et des coups de patte de tous les côtés avec colère. LE HOCHEQUEUE Unguibus. LE MOINEAU Et rostro. LES ARBRES Paix! DENARIUS, contemplant. Le mot de l'énigme est sépulcre. UN CONCOMBRE Vinaigre. LE PAPILLON, sortant du rosier. Oh! les fleurs! UNE SAUTERELLE J'aime mieux les herbes. LES FLEURS Grande maigre, Va te faire engager à l'Opéra. Elles se penchent furieuses pour chasser la sauterelle. LE MOINEAU Satan! Quel hourvari! LES FLEURS Va-t'en, puce des blés! LA ROSE Va-t'en! UN PIED-D'ALOUETTE Prends garde à toi! La fleur peut s'envoler. UNE GUEULE-DE-LOUP Et mordre. LES ARBRES Paix-là! L'âne broute le pied-d'alouette, la sauterelle et la gueule-de- loup. LE MOINEAU Hé! que fais-tu, toi? L'ÂNE Je rétablis l'ordre. LE MOINEAU C'est un peu bref, monsieur de Montmorency. Scène III DENARIUS, rêvant. Champs Que l'orgue de l'azur emplit de ses plains-chants, Cieux où le jardinier éternel se promène Versant les fleurs, la vie et la joie à la plaine Des cribles du nuage, opulent arrosoir, Vénus, astre, esprit, flamme, oeil du cyclope Soir, O nature, c'est vous, c'est moi! Je vous adore. Votre aile couve l'âme et je me sens éclore. - Tout se donne pour rien ici, tout est gratis, Et les petits sont grands, et les grands sont petits, Et la création s'offre à la créature. Ces grands arbres, seigneurs de toute la nature, A qui Dieu pour valets donne les mois changeants, Ne prêtent point sur gage et sont d'honnêtes gens. Champs! on peut être pauvre et bien avec l'aurore. Bois, vous nous prodiguez votre souffle sonore, Tu nous donnes, soleil, ton rayon éclatant, Et vous ne dites pas au pauvre homme: C'est tant! On boit quand on a soif, on n'entend pas la source Vous murmurer: Combien as-tu? Voyons ta bourse. Salut, honnête bois. Vous n'êtes pas, ô loups, Des hommes; les halliers ne sont point des filous. Vent, sève, azur, salut! Vous n'êtes pas, nuées, Des coureuses de nuit et des prostituées. Tout chante un opéra mystérieux ici. De partout, du rocher, des fleurs, du tronc noirci, De ce qui se contemple et de ce qui se cueille, Des prés, des gouttes d'eau tombant de feuille en feuille, Des branches saluant quelqu'un dans l'infini, De la mouche, du vent, du nid calme et béni, Une oreille invisible entend sortir des gammes. L'herbe sent tressaillir les monstres cryptogames, L'informe champignon chante un chant inconnu. Tout est doux dans cette ombre, et tout est ingénu. La femme y manque, bien qu'on y trouve la ronce. L'antre pensif, pareil au sourcil qui se fronce, Est un sage; l'oiseau nous salue en buvant; Les arbres pleins de pluie ont l'air d'aider le vent Et semblent essuyer le ciel avec leur cime. Oh! je veux m'engloutir dans ce paisible abîme! Révant. Les arbres, dans leurs troncs et sous leur orteil noir, Ont des trous pleins de mousse et d'herbe, et l'on croit voir De petits dieux blottis dans tous ces petits antres. Des cupidons frisés montrent partout leurs ventres. S'enfonçant dans sa rêverie. Pourquoi pas? Je serais un homme primitif. Ma grotte sombre aurait l'azur pour pendentif. J'aurais une cahute en branchages couverte, Et je savourerais, seul dans ma stalle verte, Force partitions que m'exécuterait Le vent musicien dans l'orchestre forêt. Tapi dans l'ombre où l'hymne universel commence, Je battrais la mesure à la nature immense. A l'heure où, réveillant le pâtre et le faucheur, L'aube sacrée emplit l'horizon de blancheur Et des trous du taillis fait de claires fenêtres, Marcher, vivre! Etre là quand chuchotent les êtres, Les oiseaux, ces enfants, le chêne, cet aïeul! écouter, dans le jonc, l'épine et le glaïeul, Les déesses jaser au fond des grottes noires, Et rire et se jeter de l'eau dans leurs baignoires! Etre de ceux à qui les nymphes se font voir! Ciel! rêver, quand l'étang offre aux nuits son miroir, Quand le vent vient peigner les cheveux verts du saule, Et voir sortir de l'eau quelque ineffable épaule! Contempler dans la source, à l'ombre des buissons, De vagues nudités flottant sous les cressons! Vivre dans les frissons et dans les dithyrambes! Voir la naïade aux yeux d'astre laver ses jambes! - Je suis fou. Mon esprit patauge en plein Chompré - Non, restons dans le vrai, dans l'herbe, dans le pré. C'est assez d'être un loup, ne soyons pas un faune. Appeler un lys Flore et voir Pan dans un aulne, Croire entendre quèlqu'un quand on parle à l'écho, Empoisonner de dieux les champs, c'est rococo. Le vrai suffit. Soyons un simple philosophe. Quand Cybèle disait à l'homme enfant: Dodophe, Lorsque l'humanité tétait son pouce, bon, La fable avait son prix. Mais l'homme est un barbon, Diable! à présent, l'esprit humain porte perruque. Et notre raison branle une tête caduque. Croire aux nymphes est bête. Il faut être réel. Rêvant. - Vivre comme l'ours, grave et seul,,avec le ciel, A la bonne heure! Au diable Anna, Toinon, Lisette, Madame la marquise et mam'zell' la grisette, La femme en bloc! les yeux noyés, les yeux fripons! Ouragan, ouragan, emporte les jupons! Délivre-nous! - Je hais la femme en théorie. Sa fidélité fait rire, ma rêverie. Son coeur compte dix, vingt, trente, cent; jamais un. Elle achète au coiffeur pour deux sous de parfum. Elle est blanche? un accès de colère: elle est bleue. Dans ses cheveux se tord le serpent fausse queue. L'été vient; triste fleur, le soleil l'enlaidit, Les taches de rousseur la rouillent. Elle dit: Je sue. Elle est trop grasse ou trop maigre. Cet ange Crotte ses bas. C'est faux, c'est perfide. Ça mange. La portière le soir lui glisse des billets. Ô seules belles, fleurs, seules vierges! oeillets, Pervenches, lys, muguets, jonquilles, pâquerettes, Dont le seul papillon touche les collerettes, Yeux purs qui vous ouvrez dans l'ombre au bleu matin, Douces fleurs, je ne veux aimer que vous. CHOEUR DES FLEURS Crétin! UNE PIERRE Fossile! L'ÂNE Âne! UNE GRENOUILLE Crapaud! LES FLEURS Porte ailleurs tes semelles! DENARIUS Soyez mes femmes, fleurs. LES FLEURS Ciel! être les femelles D'un tel mâle! DENARIUS Je veux baigner mon front en feu Dans vos seins! me rouler dans vos lits! LA VIOLETTE Sacrebleu! DENARIUS Fleurs! LA PERVENCHE Qui nous a flanqué cette brute splendide? LA MANDRAGORE C'est Bobèche effaré qui croit être Candide. DENARIUS Je vous aime! Soyez mon sérail, liserons! LES LISERONS Viens-y! L'ORTIE Viens t'y frotter! LES AUBÉPINES Nous te caresserons Le visage, le front, le nez!... LA GIROFLÉE J'aurai cinq feuilles. DENARIUS Forêt, caverne d'ombre et de paix qui m'accueilles, Merci! - Le désert seul résiste à l'examen. Paris est fou; la femme est le revers humain; La femme de la vie est le mauvais visage; Penseur, sois veuf; voilà ta vie, ô sage! L'ÉCHO Osage! DENARIUS, à la forêt. J'ai découvert ceci, bois, dans ta profondeur: La fleur est la beauté, la femme est la laideur. MURMURE DES ARBRES Amour! amour! amour! DENARIUS, apercevant une rose. Ô rose diaphane, Si chaste qu'on dirait que le regard te fane, Dieu prit, pour composer ton souffle gracieux, Toute la pureté qui flotte dans les cieux. Puisque tu brilles, fleur, l'étoile est superflue. Je t'aime! LA ROSE Il faut aimer une fille joufflue, Mon cher. DENARIUS, avançant la main vers la rose. Sois à moi. Viens! LA ROSE Ne me tutoyez pas. Elle lui pique les doigts. LES AUTRES FLEURS Elle a bien répondu, la duchesse! DENARIUS, égouttant le sang de son doigt. Aïe! Il s'éloigne et retombe dans son extase. Appas Du désert! .......................................................... ........................................................ Dites, fleurs, champs, sentiers non foulés, Que faut-il faire, oiseaux, pour être heureux? Parlez, Arbres qui caressez le penseur quand il entre. LE LIERRE Prends patience. UNE HIRONDELLE Prends la poste. UNE CITROUILLE Prends du ventre. DENARIUS Où trouver la figure idéale du coeur? L'homme va, poursuivi par un rire moqueur. L'ombre, derrière nous, rit. VOIX DANS L'AIR Lumière et pensée! O ciel époux, reçois la terre fiancée. Êtres, l'amour est flamme et l'amour est rayon; Il tend d'en haut la lèvre à la création, Et la nature pose, en entr'ouvrant son aile, L'universel baiser sur la bouche éternelle! LES ARBRES Amour! amour! amour! DENARIUS De moment en moment La paix me gagne; ô joie! anéantissement! Fuir la vie! être seul dans les bois, c'est le rêve, C'est tout! le paradis, c'est la solitude. UNE POMME, lui tombant sur la tête. Ève. Entrent Balminette et madame Antioche. Au fond, dans le taillis, Oscar qu'on ne soit pas. Scène IV DENARIUS, BALMINETTE, MADAME ANTIOCHE, OSCAR, au fond, LA FORÊT. BALMINETTE Oscar est jaloux comme... MADAME ANTIOCHE Ah! j'en ai plein le né, D'Oscar. - Beau temps! Le ciel est rebadigeonné. C'est comme à l'Opéra dans les apothéoses. BALMINETTE J'ai joliment dîné. J'ai mangé de huit choses. OSCAR, au fond, criant. Par ici! BALMINETTE C'est joli. Regarde donc, l'étang Est comme une croisée. Apercevant Denarius. Ah! quel orang-outang! DENARIUS J'ai peur d'avoir trouvé cette femme jolie. MADAME ANTIOCHE Mes souliers trop étroits font ma mélancolie; J'ai trop marché, j'ai mal à mon cor, Balmina. UN CAILLOU DU SENTIER Le pied qu'on veut avoir gâte le pied qu'on a Denarius contemple Balminette. DENARIUS Cette femme a dans l'oeil la céleste étincelle. C'est Diane, ou Psyché! LE MOINEAU Ça, c'est mademoiselle Balminette, lingère en chambre, rue aux Ours, Numéro trois. BALMINETTE Oscar, attends-nous! Elle fredonne. Nos amours Ont duré... OSCAR, au fond. Par ici! viens! BALMINETTE, fredonnant. Toute une semaine... DENARIUS Si ce n'est pas Psyché, c'est au moins Célimène. LE MOINEAU Balminette, animal! L'ORTIE Et l'autre domino C'est madame Antioche, actrice à Bobino. DENARIUS Oui, c'est Agnès. Ses yeux sont tout bleus d'ignorance. BALMINETTE, à madame Antioche. Des vieux que nous servons connais la différence. Le tien donne un chapeau, le mien donne un coupé. Je vais avoir salon, cocher et canapé. J'entre chez moi demain. DENARIUS Ce sont deux tourterelles, Deux fleurs, deux lys! La blonde est divine. L'ORTIE, aux fleurs. Ces belles, Nos soeurs, ont pris racine et puisent leur gaîté, Leurs châles, leurs rubans et leurs robes d'été, L'une dans un banquier, et l'autre dans un juge. LA RONCE Tout coffre-fort recèle un ange qui le gruge. LE MOINEAU La nature dédie aux roses le fumier. BALMINETTE Donc, foin de la mansarde et je vole au premier. MADAME ANTIOCHE Tu lâches Oscar? BALMINETTE Mais! MADAME ANTIOCHE Oscar en mourra. BALMINETTE Brute! - Sais-tu que c'est gentil, ce bois-ci! - L'herbe jute, Par exemple! - On pourrait cueillir sous ce rocher Une salade. MADAME ANTIOCHE J'ai de la peine à marcher. Apercevant l'âne. Si l'ânier était là, je me paierais bien l'âne. L'ÂNE A l'heure. -Comme toi, Javotte! MADAME ANTIOCHE, appelant. Oscar! BALMINETTE Il flâne. Laisse-le. MADAME ANTIOCHE Balmina, vraiment, c'est un Mahieu Que ton banquier. BALMINETTE Divan, six fauteuils, damas bleu. Un salon Louis quinze, un boudoir renaissance. Moi, je suis bonne et j'ai de la reconnaissance. L'ORTIE Au mont-de-piété. BALMINETTE Ce vieux m'aime. MADAME ANTIOCHE Un Mahieu! BALMINETTE Le plafond de ma chambre est peint en camaïeu, Genre ancien. MADAME ANTIOCHE Mais Oscar... BALMINETTE Oscar est jaloux comme... Et puis il est menteur, fourbe, ingrat, économe. C'est un serin. MADAME ANTIOCHE, secouant toujours sa robe. Vraiment la pluie a tout trempé. BALMINETTE Oscar, c'est l'omnibus; Mahieu, c'est un coupé. Je préfère Mahieu. DENARIUS, les observant toujours sans être vu et de derrière un arbre. Je sens s'ouvrir mon âme Devant ce chapeau rose aux yeux bleus. LE MOINEAU Jusquiame, Quel est le vrai poison qui rend fou? LA JUSQUIAME Le regard. LE MOINEAU L'amour pince déjà ce bélitre hagard. Achevons-le. Donnons ce cuistre à Balminette. LE CAILLOU du sentier. Elle a le pied petit et la jambe bien faite. LE MYOSOTIS, à un ruisseau. C'est dit. Incendions ce grand dadais transi. LE RUISSEAU, à Balminette qui est au bord et qui cherche à le traverser. Allons! relève donc ta jupe. OSCAR, au fond. Par ici! BALMINETTE, traversant le ruisseau. Je disais donc qu'Oscar est jaloux comme un tigre. LE RUISSEAU Mais retrousse-toi donc, Margot! BALMINETTE Bigre de bigre! Je me mouille les pieds! Nous sommes embourbés. Mes brodequins tout neufs de dix francs sont flambés! MADAME ANTIOCHE, apercevant Denarius. Prends garde, Balminette, on voit ta jarretière! BALMINETTE Qu'est-ce que ça me fait? Elles s'en vont. DENARIUS C'est Vénus tout entière!... LE MOINEAU Non pas. Jusqu'au genou. DENARIUS Je ne sais ce que j'ai. Je suis fou. Cette femme en passant m'a changé. Oui, c'est l'idéal, c'est la figure rêvée! Oh! cette robe blanche un instant soulevée! L'éclair du paradis! Tout mon corps a frémi! C'est dit, je m'y ferai mener par quelque ami. Par qui? Je ne sais pas son nom. Je n'ai personne. Mon pouls est dans ma tempe une cloche qui sonne. La femme est tout! Je suis pris, brûlé, dévoré. Oh! je la reverrai, je la suivrai, j'irai, Je mettrai sous ses pieds mes rêves, mes idées, Tout! Fallût-il franchir des murs de vingt coudées, Payer Vidocq, braver monsieur Oscar, l'enfer, La mort, et dans mes poings tordre des gonds de fer, Oui, j'irai! L'ORTIE Tu n'auras qu'à soulever le pène. DENARIUS J'aime! LE MOINEAU Enfin! c'est heureux! Nous eûmes de la peine! LE CAILLOU, au ruisseau. Sans nous, si nous n'avions fait retrousser Goton, Ce Jocrisse risquait de devenir Platon. 14 mai 1854. VARIANTES ET FRAGMENTS. MANGERONT-ILS? I Ancien dénouement. (le relire.) (quaedam extrahenda). AÏROLO, à part. .......................................................... Mon roi devient mon groom. Je lui plais. Il frissonne De tendresse devant mon exquise personne. Il m'aime. Homme de goût! Soyons prudent pourtant. Ce serait le moyen de le rendre à l'instant Intraitable et féroce autant qu'il paraît souple, Si je lui demandais la grâce de ce couple. Désignant le caveau. Les réconcilier est impossible. Rêvant. Aussi Je ne vois qu'une chose à faire. LE ROI, allant à son fauteuil. Arrivons-y. A table! Le roi s'assied. AÏROLO, à part. On est ici comme en une tenaille. Jetant les yeux sur les assistants, archers, courtisans, etc. Comment éparpiller toute cette canaille? Il faut un coup hardi. LE ROI, lui montrant le tabouret. Prends place à mes côtés. Je t'invite! AÏROLO, à part. Pardon. Moi, j'ai mes invités. Haut et solennellement. Citoyens, vous soldats, chers assassins, silence! Je parle au nom du roi. Je lui fais violence En répandant le jour, du haut de ce buffet, Sur le tas d'actions admirables qu'il fait. Aujourd'hui la vertu qu'il montre est toute neuve, La bonté. Notre roi, certes, j'en suis la preuve, Gardait à ses sujets cette surprise. Il veut L'amnistie. Ainsi fait le soleil, quand il pleut. II me pardonne. Il veut que sa clémence éclate... LE ROI Je pardonne aux coquins seulement. AÏROLO Ça me flatte. LE ROI A toi seul. A personne après. AÏROLO De la bonté Pour un. Quoi de plus beau! Peuple, sa majesté M'a donc sauvé; mais moi je suis ingrat... LE ROI Bah! AÏROLO Triste, Las, maussade, et de plus fort spiritualiste; Ça dérange mes plans de remordre au pain noir De la vie, et je veux souper chez Dieu ce soir. Merci, roi, je m'en vais là-haut. De deux coups de poing à droite et à gauche, il écarte, l'entourage, bondit par-dessus le parapet d'enceinte, et disparaît dans la forêt. Ébahissement. Scène IV LEs MÊMES, moins Airolo. LE ROI, se levant de son fauteuil. Qu'est-ce? Il me quitte! Au moment de se mettre à table! -Est-ce un fou? -Vite! Aux archers et aux courtisans. Qu'on le reprenne. Tous se dispersent et se mettent à poursuivre Aïrolo. MESS TITYRUS, regardant au fond. Il fuit. Il gagne les fourrés. LE ROI, aux archers restés près de lui. Il faut le ressaisir à tout prix. - Tous! courez! LE CAPITAINE ARCHER Si l'on tirait dessus, sire? Un coup d'arquebuse Peut seul courir après un pareil fuyard. LE ROI Buse! Tu veux tuer ton roi! MESS TITYRUS, regardant dans le bois. Ravins, étangs, roseaux, Il franchit tout, il fait concurrence aux oiseaux, L'écureuil près de lui serait une tortue. LE ROI, à tous ceux qui l'environnent. Courez! organisez sur l'heure une battue! MESS TITYRUS, à part. Qu'il se perde, et s'en aille au diable! Maintenant J'aime autant cela. Bigre! il devenait gênant. Au roi. Il saute d'arbre en arbre. LE ROI Ah! ciel! MESS TITYRUS Il est agile, Souple, hardi, robuste, adroit, leste... LE ROI Et fragile! Il va au fond du théâtre, et donne des ordres avec des gestes effarés à des gens qu'on ne voit plus. Il n'est resté sur la scène que lui et Mess Tityrus. Cernez! - Ramenez-moi cette crapule! Hélas! Soyez très doux pour lui! Pourvu qu'il n'aille pas Prendre une pleurésie à courir de la sorte! Ah! je suis dans sa peau sans espoir que j'en sorte! Ménagez-le! - Gredin! MESS TITYRUS Quel galop! Quel compas! LE ROI, criant. Qu'on l'empoigne! Surtout qu'on ne le touche pas! MESS TITYRUS, à part. Empoigner sans toucher, beau problème à résoudre. LE ROI Ah! je suis ahuri de tous ces coups de foudre! Criant dans la forêt. Quiconque lui ferait du mal serait pendu. Allez-y doucement! Horrible individu! Il doit suer! Ayez des couvertures prêtes. Vous me répondez tous du brigand sur vos têtes! C'est le plus précieux des hommes après moi. MESS TITYRUS Il vole, il rampe. Il tient tout le bois en émoi. Je serai fort surpris si nos gens le dépistent. LE ROI, à Mess Tityrus. N'est-il pas effrayant que de tels gueux existent? Il faut absolument qu'il soit repris, gardé, Et que je le possède, étant son possédé! C'est dans ma destinée un tigre, une comète, Un dragon! Aux archers dans la forêt. Reprenez ce coquin! Qu'on le mette Dans du coton! Soyez très peu brutaux! VOIX DES ARCHERS, dehors. Poussons! LE ROI Il doit être en sueur. Je me sens des frissons. Ah! j'abdique. L'état de roi n'est plus tenable. Ne m'avariez pas cet être abominable! Quelle calamité publique s'il se perd! MESS TITYRUS Sire, en évasion le maroufle est expert. LE ROI D'abord je te défends de l'appeler maroufle! C'est mon alter ego. Quand il court, je m'essouffle. Je suis éclaboussé par le mal qu'on en dit Tout comme par le mal qu'on lui fait. Quel bandit! J'ai là, certe, un jumeau désagréable! Ah! fourbe! Criant dans la forêt. Pas une égratignure à sa peau, vile tourbe! MESS TITYRUS Il échappe. Nos gens se concertent entre eux. LE ROI, regardant. Il a tous les talents des bêtes, c'est affreux. Il est poisson, il plonge. Il est ramier, il perche. Criant. Prenez-le! LE CAPITAINE ARCHER, survenant. Sire, il a disparu. MESS TITYRUS Qu'on le cherche! LE ROI Qu'on le trouve! - Ah! quel drôle! un monstre, en vérité! Que vais-je devenir ainsi décomplété? LE CAPITAINE ARCHER Il nous glisse des mains ainsi qu'une couleuvre. LE ROI, à Mess Tityrus. Eh bien, mettons-nous-y nous-mêmes. Tous à l'oeuvre! LE CAPITAINE ARCHER Il est insaisissable. Il a pour se cacher Cent réduits. Il connaît tous les trous de rocher. LE ROI Dire que ce félon faisait le bon apôtre! A Mess Tityrus. Traquons-le. Prends le bois d'un côté, moi de l'autre. Va par ici, je vais par là. Ils sortent. L'un par la droite, l'autre par la gauche. Le capitaine archer suit le roi. Depuis quelques instants, au bruit qui se fait et aux cris que l'on pousse, lady Janet s'est réveillée. Elle a écarté les branches du caveau, au fond duquel est couché près d'elle lord Slada encore endormi. Elle est à demi sur son séant, et écoute. Elle a encore dans le regard l'étonnement du sommeil. Au moment où sortent le roi et Mess Tityrus, elle pousse doucement lord Slada. Scène V LADY JANET, LORD SLADA. LADY JANET, à lord Slada. N'entends-tu point?... Lord Slada ouvre les yeux et s'étire. LORD SLADA Je rêvais. Je m'éveille. Et mon rêve rejoint Ta beauté, comme, au fond du ciel qui se dévoile, Un doux nuage errant vient rejoindre une étoile. J'apercevais en songe un firmament de feu. Je reviens près de toi, je n'étais qu'avec Dieu. Chaque fois que je vois ton front, c'est une aurore Qu'il me semble, ô Janet, n'avoir pas vue encore, Et les plus noirs cachots dans les plus noirs donjons Seraient illuminés par tes yeux... En se retournant pour contempler lady Janet il aperçoit au milieu de l'enceinte la table servie, et se dresse comme en sursaut. -Ah! mangeons! Janet se retourne. Moment d'éblouissement. LADY JANET Une table! Elle recule. J'ai peur. LORD SLADA, s'avançant. J'ai soif. II prend une bouteille et emplit de vin un verre. LADY JANET Du vin peut-être Empoisonné. LORD SLADA J'en bois. Il boit. Ah! je me sens renaître! LADY JANET, lui tendant un verre. Verse. Lord Slada lui emplit son verre. Elle boit. LORD SLADA Eh bien? LADY JANET Je me sens revivre. LORD SLADA, lui montrant le fauteuil. Mets-toi là. Elle s'assied. Il s'assied près d'elle sur le tabouret, prend un couteau, et découpe une poularde; il pose une assiette devant lady Janet. Une aile? LADY JANET Oui. Elle mange. Il mange. Mais qui donc a servi ce gala? LORD SLADA Cela m'est bien égal. - Évidemment les fées. LADY JANET, buvant. Tu crois cela? LORD SLADA Je crois aux volailles truffées. Il mange et boit. Oui, c'est la fée Urgèle! - ou bien je ne sais qui. Il déguste un flacon. Je ne la savais pas connaisseuse en whisky. Mais quel festin! Il entame un pâté. Il lui verse à boire. Il lui change son assiette. Tous deux mangent et boivent. Faisans, pâtés, vins! LADY JANET C'est étrange, Nous avions faim. Elle dévore. LORD SLADA, la fourchette dans une main, le verre dans l'autre. Manger c'est oublier d'être ange. Mais cet oubli du ciel a bien son bon côté. Le paradis à droite, à ma gauche un pâté; Je pencherais à gauche. Il boit, s'essuie la bouche à la nappe, et prend la taille de lady Janet, qui s'effarouche doucement. Un kiss! Il la presse. Donne, ma biche... LADY JANET Sa biche! LORD SLADA . . . Ton joli museau! LADY JANET Museau! Lord Slada l'embrasse. Elle se débat. LORD SLADA, prenant un couteau et éventrant une cloyère. Bourriche, Ouvre tes flancs! Il pose une nouvelle assiette pleine devant lady Janet. Mangeons! Il entame tous les plats autour de lui. Les roses, ça sent bon, Mais, tiens, respire un peu le parfum d'un jambon. Qu'en dis-tu? Foin des fleurs! vive la nourriture! Il mange, boit, et mange. LADY JANET Comme il parle! Tendrement. Qu'as-tu? LORD SLADA, gai. Moi, rien. Je suis nature. Je dîne. II se penche vers elle pour l'embrasser. Votre bec, madame. Il l'embrasse. Bec charmant! Il la prend sur ses genoux. Elle se laisse faire, scandalisée. Oh! comme ce matin, je suis ivre! LADY JANET Autrement. Elle se tourne vers le bois et écoute. Qu'est-ce donc que ces cris qu'on entend? VOIX DANS LA FORÊT Sus au traître! Poussez! cherchez! allez tout au fond! il doit être Fort loin. Apparaît dans les branches, au-dessus de la table où sont assis lord Slada et lady Janet, le visage d'Aïrolo. AÏROLO, dans les arbres. Fort loin. Lord Slada et lady Janet lèvent la tête. LADY JANET C'est lui! notre ami! AÏROLO, sautant à terre. Chers amis, C'est parbleu moi! Il montre la table chargée de mets. Voilà le déjeuner promis. Je n'ai pu dans le bois trouver que ça. Il pousse près de la table une pierre et s'y assied. Il prend une assiette, un couteau, une fourchette et un verre. Mais vite, J'ai moi-même assez bon appétit. Il s'attable, se met à manger, boit, tord, avale. S'interrompant au milieu d'une bouchée. Je m'invite. Regardant lord Slada et lady Janet. C'est ça, tout s'est passé comme j'avais prévu. Réveil, puis nourriture. Il mange. Et tout est bien, pourvu Que ce satané roi... Il écoute et se remet à manger. Tout en mangeant, il remarque lady Janet sur les genoux de lord Slada. Des mamours. C'est dans l'ordre. En ménage, mieux vaut s'embrasser que se mordre. Il boit. LORD SLADA, l'interrogeant. Comment donc as-tu fait? LADY JANET Expliquez-nous enfin Tout ce rêve. AÏROLO Plus tard. Un soir. L'hiver prochain. Il mange et boit. Puis s'arrête. Mais chut! Il écoute. Quoiqu'il soit doux de vider des bouteilles, Ici ventre affamé doit avoir des oreilles. L'ennemi dépisté se rapproche. Il se lève vivement de table, lady Janet et lord Slada se lèvent, il leur montre la brèche du fond. -Partez. II les pousse au pied de l'issue. Une barque est en bas dans ces rocs écartés. Manger d'abord, et fuir après. C'est mon programme. Vous êtes libres. Vite. A la voile! à la rame! Pas d'adieux. Tout en parlant, il les fait sortir et descendre, et leur montre du doigt le bateau. Sortent lady Janet et lord Slada. Grand bruit. Cliquetis d'armes dans la forêt. On entend le tumulte des archers revenant. Entre le roi, suivi de Mess Tityrus, et de tous. Nirolo dirigeant d'en haut le départ de lord Slada et de lady Janet, s'est engagé dans l'escalier. On ne le voit plus. Scène VI LE ROI, MESS TITYRUS, LE CAPITAINE ARCHER, LES ARCHERS, AÏROLO. LE ROI, criant. Janet fuit! Slada m'échappe! II montre la falaise. En bas! Ils s'en vont! Aux soldats. Faites feu. Il désigne la brèche de sortie. Les soldats couchent en joue la brèche. Aïrolo y paraît et barre le passage. AÏROLO, surgissant. Sur moi. LE ROI, aux soldats. Ne bougez pas! A part. Capitulons. A Aïrolo. Ami! A part. Comment s'en rendre maître? Aïrolo se tourne vers l'escalier et regarde au bas de la falaise. AÏROLO Ils sont dans le bateau. Il se penche du côté de la mer, et crie: Je vous rejoins! Il saute du haut du parapet dans la barque où sont lord Slada et lady Janet. On le voit disparaître. LE ROI Le traître! II s'embarque! II m'expose au naufrage! LE CAPITAINE ARCHER Il est temps De tirer! Les soldats couchent en joue le bas de la falaise. LE ROI Non! Les soldats relèvent leurs mousquets. Le roi regarde au dehors. Il part! Il revient atterré sur le devant du théâtre. Pourvu qu'il ait beau temps! 1867. Achevé le 27 avril à 8 h. 1/2 du matin. - Il y a deux ans, à deux jours près, le 27 avril 21 1865, j'achevais les Travailleurs de la mer. Cette comédie a été commencée le 18 janvier 1867, et presque menée à fin en un mois. Divers incidents ont interrompu le travail final. Je ne l'ai terminée qu'aujourd'hui 27 avril. II Aïrolo, le Roi, lord Slada, lady Janet. ................................................................. AÏROLO, souriant, à lord Slada et à lady Janet. .. .. Le roi vous aime. Bas au roi. Ici ne point broncher. LE ROI Mais... AÏROLO, bas. Soyons caressant. Les deux amants, voyant le roi, ont reculé vers le fond de la scène. A lady Janet. Vous pouvez approcher. Sans peur. Sa majesté n'est pas du tout méchante. LORD SLADA Sire... AÏROLO Vive le roi! Votre bonheur l'enchante. LE ROI, bas à Aïrolo. Escroc! AÏROLO, continuant. Il s'en délecte. Il l'aspire à longs traits. Au roi. Je vois votre pensée intime, et je l'extrais. Les avoir chagrinés, c'était votre tristesse, Et vous en eussiez même eu des remords, altesse, Si ce n'était contraire à votre dignité. Vous y songiez l'hiver, vous y songiez l'été... LE ROI, bas, et lui donnant un coup de poing. Mais ils ne sont absents que depuis trois jours, brute! AÏROLO, poursuivant. Ce matin, l'oeil en pleurs, après un peu de lutte, En pensant qu'ils avaient des crampes d'estomac, Vous avez dit, sautant hors de votre hamac, A l'heure où le soleil épanouit son disque: Sauvons-les! LE ROI Ne pouvoir l'étrangler! AÏROLO Bon roi! A part. Bisque! Aux courtisans. Je suis son favori, messieurs, pour le moment. Au roi. Souffrez que je m'en vante, altesse, effrontément. Aux courtisans. Je protège, du haut de mon crédit extrême, Les bannis, les proscrits; et le bon Dieu lui-même, Quoique à peu près chassé par nous du ciel tonnant. Et mal en cour, aurait sa grâce incontinent S'il présentait au roi, pour rentrer dans sa charge, Une supplique avec mon apostille en marge. A lord Slada et à lady Janet, montrant le roi. C'est pour rire qu'il a troublé votre roman. LADY JANET, fléchissant le genou. Est-il vrai? Soyez bon, sire. LE ROI, grinçant. Dispensez-m'en. Les deux amants reculent de nouveau. Le roi, à part. Si! faisons bon visage à toute la séquelle. AÏROLO, à part. Par exemple, s'il est une chose à laquelle Je n'eusse jamais cru, c'est à ce plumeau-là! LE ROI, entre ses dents. Toujours, pour mieux bondir, le guépard recula. LADY JANET Qu'a-t-il dit? AÏROLO Ce n'est pas cela qu'il voulait dire. Le roi vous veut heureux. LE ROI Hein? AÏROLO Voyez son sourire. Le roi éclate de rire. LE ROI Oui, certe! et je vous vais emmener à ma cour. A part. Au fait, ils vont sortir d'ici. J'aurai mon tour. AÏROLO, regardant les arbres. Chantez, petits oiseaux, société chorale! Au roi, montrant lord Slada et lady Janet. Nous sommes mariés. C'est correct. La morale A son péage en poche et n'a point à grogner. LE ROI, à part. Je les fais, en sortant de l'asile, empoigner. Ça m'arrange. Il se frotte les mains. AÏROLO, à part. Il prend bien la chose. LORD SLADA, saluant. Mylord! LADY JANET, saluant. Sire! LE ROI, affable. Vous êtes mariés, cela doit me suffire. AÏROLO Sur ce, l'air étant pur, le prince étant clément, Les amants ayant faim, dînons gaillardement! Au roi, gracieusement. Assieds-toi, sire. Il fait rasseoir lord Slada et lady Janet sur les chaises, s'assied entre eux sur le fauteuil, et montre au roi un escabeau au bout de la table. LE ROI, à part. Il prend le fauteuil, et me laisse Le tabouret! Aïrolo emplit les assiettes et les verres de lord Slada et de lady Janet. AÏROLO, aux deux amants. Buvez et mangez. Lord Slada et lady Janet se jettent avidement sur ce qui leur est servi et, absorbés par l'appétit, semblent ne plus rien voir ni entendre. LE ROI Cette espèce Sert quelqu'un avant moi! AÏROLO, continuant à verser du vin dans les verres de Janet et de Slada. Je fais passer d'abord Ceux qui n'ont point mangé depuis trois jours, mylord. Ces époux. L'estomac, qui nous presse et nous tire, Est un fort grand seigneur qu'on sert le premier, sire. Quiconque règne vient après quiconque a faim. Le jour où je serai précepteur du dauphin, Une éducation qu'il faut qu'on me confie, Je lui mets dans le bec cette philosophie. Et, dût-il en crever, il l'avalera. LE ROI, à part. Gueux! J'aurai dans un instant ma revanche. AÏROLO, versant à boire au roi. Après eux, C'est vous, roi. -Que la joie aimable vous effleure! LE ROI Je suis gai. A part. Patience! On va voir tout à l'heure! Il s'assied sur le tabouret. Rions. AÏROLO, trinquant avec lui. Sire! LE ROI, tout en buvant, à part. Ils sont pris au piège plus que moi. LORD SLADA, buvant. Je renais! LADY JANET, mangeant. Je me sens revivre. LE ROI, bas à Aïrolo qui domine son tabouret du haut de son fauteuil. Homme sans foi! Félon! banqueroutier! fourbe! âme criminelle! Vil repris de justice! infâme traître! AÏROLO, découpant une perdrix et lui en offrant un morceau. Une aile? LADY JANET, bas à lord Slada. Je t'ado... LORD SLADA, bas à lady Janet. Je t'adore! AÏROLO Adorez-vous tout haut. Montrant le roi. Il s'y plaît. - Un baiser ne serait pas de trop. LE ROI, souriant. Cousin, nous finirons ensemble la journée. Pour vous mon palefroi. A lady Janet. Pour vous ma haquenée. A tous les deux. J'entends vous ramener en triomphe à Duffin. AÏROLO Capitale de l'île. A part. Oui-da! serait-il fin? Il observe le roi. LORD SLADA, bas, à lady Janet. Hein? Le suivre?... LADY JANET, bas, à lord Slada. Quitter l'asile! ami, je tremble. AÏROLO, se levant, un flacon de vin de Chypre à la main. Il n'est pas de bonheur plus doux que d'être ensemble. Si ce n'est le bonheur d'être seul. Il emplit les verres de lady Janet et de lord Slada. Chers époux! Il emplit le verre du roi. Bois! Il trinque avec le roi. Mon contentement de vous voir heureux tous Est plus grand que le roi Salomon dans sa gloire. C'est humain de manger, mais c'est divin de boire; Et l'immense rosée éparse est un cadeau Que fait la fraîche aurore aux oiseaux buveurs d'eau. Le vin vaut mieux. Le tort du vin, c'est qu'on le paie. Hélas! conclusion: avoir de la monnaie. Emplissant les verres. A goûter de ce vin j'ose vous convier. La vie est un fardeau, le coude est le levier. Levez le coude ayant en main une bouteille, Et le mal disparaît, et votre âme est vermeille. Découpant les viandes et servant. Tout enfant, je pensais: Les roses, ça sent bon. Mais, quand j'eus respiré le parfum d'un jambon, Je me suis dit: Voilà le progrès. Versant au roi. Je t'arrose! Mangeant une bouchée. Quand le jambon sera gratis comme la rose, L'homme aura retrouvé le paradis perdu. Chers amants, quel malheur si j'eusse été pendu! Ah! la justice humaine est une pas grand'chose! Mais ce prince est clément, sur lui je me repose. Sur une borne ainsi parfois aime à s'asseoir Le vieux fagotier las qui des forêts, le soir, Revient avec un tas de feuilles sur sa tête. Levant les yeux sur le rayonnement du plein midi. L'olympe, autrement dit le ciel, est de la fête. Il boit et élève son verre. Il prend brusquement les deux amants par les épaules et les fait lever. Et maintenant, debout! partez. Effarement. Le roi se dresse. Aïrolo renverse la table qui croule sur le roi et tombe, et fait une sorte de barricade de débris entre la moitié du théâtre où est le roi avec les soldats et la moitié du théâtre où est Aïrolo avec lord Slada. Tumulte. Aïrolo pousse vivement lord Slada et lady Janet vers la brèche du parapet qui est derrière lui et qui donne sur l'escalier de la mer. Tout en les poussant, Aïrolo fait face au roi et surveille les soldats. LORD SLADA Quoi! LE ROI Ciel! AÏROLO Amants, Je vous flanque dehors. Pas de remercîments. Une barque est en bas. Faites force de voiles! Cette sortie est libre. Allez! LE ROI Tu te dévoiles! AÏROLO Bah! tu crois? LORD SLADA Mais... AÏROLO Prenez la clef des champs tous deux! Je barre le passage. LE ROI Archers! LORD SLADA, à Aïrolo, résistant. Au milieu d'eux! Vous seul! AÏROLO, le poussant dehors. Vous m'agacez. Pas de chevalerie. Je suis invulnérable, et fée. LE ROI Aux armes! AÏROLO Crie! LES SOLDATS Aux armes! AÏROLO, à lord Slada et à lady Janet. Partez vite! Ils sont un peu grognons, Mais je m'en charge. -Allez! Regardant le ciel. Très beau temps! Il les pousse violemment et les force à sortir. Lord Slada et lady Janet disparaissent dans la brèche, et s'enfoncent dans l'escalier. LE ROI Compagnons! Aux mousquets! Feu! AÏROLO, debout devant l'issue et croisant les bras. Sur moi. Les soldats mettent en joue Aïrolo. LE ROI, avec épouvante. Sur lui! - Que nul ne bouge! Aïrolo, insouciant, cueille une rose dans la brèche. Est-il blessé, grand Dieu! Qu'est-ce qu'il a de rouge? AÏROLO, montrant la rose. Rien. Une fleur. LE ROI Coquin terrible! AÏROLO, regardant par la brèche au-dessous de lui, du côté du large. Ils sont partis! Ô vaste mer, sois bonne à ces pauvres petits! LE ROI, à part. Quelle affreuse crapule! Entre Janet, si belle, Et lui, je choisirais pourtant lui, plutôt qu'elle. Si cet homme de qui je dépends, s'envolait, C'est cela qui serait sans remède. - Est-il laid! A Aïrolo. Vis, et reste avec moi. A part. Je suis dans sa tenaille. AÏROLO A la condition que... LE ROI J'accepte, canaille. A part. Une femme n'est rien. D'abord vivre. L'effroi, C'est la tombe. Il me faut cet homme près de moi. A Aïrolo. Soyons amis. AÏROLO Pourquoi? LE ROI Soyons inséparables. AÏROLO La puissance et l'ennui sont deux maux incurables. LE ROI Viens. AÏROLO Roi... LE ROI Tu seras riche. AÏROLO Être libre est meilleur. LE ROI Je te fais prince. Viens. AÏROLO Non. Faites-vous voleur. III Dans la forêt. (Après le mot: FIN.) LE ROI Gueux, tu m'as perdu! AÏROLO Soit. J'ai fait quelque ravage. LE ROI Je te hais. Au moins reste avec moi, vil sauvage! Sans toi je ne puis vivre, infâme! AÏROLO Je m'en vais. Viens si tu veux. LE ROI Que faire à présent? Moi, j'avais Des habitudes. AÏROLO Ça, je le comprends. C'est large Le pouvoir. Mais les bois aussi ont de la marge. ÊTRE AIMÉ Note. J'ai fait ces vers, Etre aimé, autrement, mais avec le même fond, il y a près de quarante ans. Je les ai lus à M. Édouard Thierry, alors mon ami. Il me les a demandés pour les copier et ne me les a pas rendus, j'ai oublié de les lui réclamer. Depuis, il y a eu une foule d'incidents, l'exil, les séparations, les éloignements de toute nature. Ces vers se retrouveront-ils? M. Thierry les a-t-il gardés ou perdus? Dans tous les cas, je les refais aujourd'hui, en mars 1874. Si les anciens se retrouvent, on pourra comparer. V.H. 14 mars 1874. I Vers datés 14 mars 1874. Écoute-moi. Voici la chose nécessaire: Être aimé. Hors de là rien n'existe, entends-tu? Être aimé, c'est l'honneur, le devoir, la vertu, C'est Dieu, c'est le démon, c'est tout. J'aime, et l'on m'aime. Cela dit, tout est dit. Pour que je sois moi-même, Fier, content, respirant l'air libre à pleins poumons, Il faut que j'aie une ombre et qu'elle dise: Aimons! II faut que de mon âme une autre âme se double, II faut que, si je suis absent, quelqu'un se trouble, Et, me cherchant des yeux, murmure: Où donc est-il? Si personne ne dit cela, je sens l'exil, L'anathème et l'hiver sur moi, je suis terrible, Je suis maudit. Le grain que rejette le crible, C'est l'homme sans foyer, sans but, épars au vent. Ah! celui qui n'est pas aimé, n'est pas vivant. Quoi, nul ne vous choisit! Quoi, rien ne vous préfère! A quoi bon l'univers? l'âme qu'on a, qu'en faire? Que faire d'un regard dont personne ne veut? La vie attend l'amour, le fil cherche le noeud. Flotter au hasard? Non! Le frisson vous pénètre; L'avenir s'ouvre ainsi qu'une pâle fenêtre; Où mettra-t-on sa vie et son rêve? On se croit Orphelin; l'azur semble ironique, on a froid; Quoi! ne plaire à personne au monde! rien n'apaise Cette honte sinistre; on languit, l'heure pèse, Demain, qu'on sent venir triste, attriste aujourd'hui, Que faire? où fuir? On est seul dans l'immense ennui. Une maîtresse, c'est quelqu'un dont on est maître; Ayons cela. Soyons aimé, non par un être Grand et puissant, déesse ou dieu. Ceci n'est pas La question. Aimons! Cela suffit. Mes pas Cessent d'être perdus si quelqu'un les regarde. Ah! vil monde, passants vagues, foule hagarde, Sombre 'table de jeu, caverne sans rayons! Qu'est-ce que je viens faire à ce tripot, voyons? J'y bâille. Si de moi personne ne s'occupe, Le sort est un escroc, et je suis une dupe. J'aspire à me brûler la cervelle. Ah! quel deuil! Quoi, rien! pas un soupir pour vous, pas un coup d'oeil! Que le fuseau des jours lentement se dévide! Hélas! comme le coeur est lourd quand il est vide! Comment porter ce poids énorme, le néant? L'existence est un trou de ténèbres, béant; Vous vous sentez tomber dans ce gouffre. Ah! quand Dante Livre à l'affreuse bise implacable et grondante Françoise échevelée, un baiser éternel La console, et l'enfer alors devient le ciel. Mais quoi! je vais, je viens, j'entre, je sors, je passe, Je meurs, sans faire rien remuer dans l'espace! N'avoir pas un atome à soi dans l'infini! Qu'est-ce donc que j'ai fait? De quoi suis-je puni? Je ris, nul ne sourit; je souffre, nul ne pleure. Cette chauve-souris de son aile m'effleure, L'indifférence, blême habitante du soir. Etre aimé! sous ce ciel bleu - moins souvent que noir- Je ne sais que cela qui vaille un peu la peine De mêler son visage à la laideur humaine, Et de vivre. Ah! pour ceux dont le coeur bat, pour ceux Qui sentent un regard quelconque aller vers eux, Pour ceux-là seulement, Dieu vit, et le jour brille! Qu'on soit aimé d'un gueux, d'un voleur, d'une fille, D'un forçat jaune et vert sur l'épaule imprimé, Qu'on soit aimé d'un chien, pourvu qu'on soit aimé! 14 mars 1874. II Maglia. (Anciens vers.) MAGLIA Mon cher, j'ai médité toutes les balivernes, J'ai songé dans des trous, rêvé dans des cavernes Pour tâcher de savoir au fond qui nous étions; J'ai fouillé du museau toutes les questions; J'ai pris la route droite et j'ai suivi l'oblique; J'ai ruminé Socrate, Albert, Cardan, Jamblique, Cratès, Anaxagore et Saint Thomas d'Aquin, Et je suis arrivé de bouquin en bouquin A reconnaître enfin que tout est un problème, Et qu'il n'est qu'une chose: être aimé pour soi-même, Qui vaille quelque peu, dans ce monde ignorant, La peine d'exister et de vivre qu'on prend. Un peu d'amour, voilà le vrai fond de la vie. Tout est là. Tout le reste est ombre et fausse envie. Un regard bienveillant qui vous suit doucement Dans votre solitude et votre accablement Vous tient lieu de pays, de maison, de famille. Qu'on soit aimé d'un gueux, d'un voleur, d'une fille, D'un forçat jaune et vert sur l'épaule imprimé, Qu'on soit aimé d'un chien, pourvu qu'on soit aimé Source: http://www.poesies.net