William Shakespeare Et Voyage Aux Alpes. (Fragment) (1831) Par Victor Hugo (1802-1885) TABLE DES MATIERES William Shakespeare. I II III IV V VI VII VIII Voyage Aux Alpes. Note. William Shakespeare. (1864) Préface De La Nouvelle Traduction De Shakspeare De Francois Hugo. I Une traduction est presque toujours regardée tout d’abord par le peuple à qui on la donne comme une violence qu’on lui fait. Le goût bourgeois résiste à l’esprit universel. Traduire un poëte étranger, c’est accroître la poésie nationale; cet accroissement déplaît à ceux auxquels il profite. C’est du moins le commencement; le premier mouvement est la révolte. Une langue dans laquelle on transvase de la sorte un autre idiome fait ce qu’elle peut pour refuser. Elle en sera fortifiée plus tard, en attendant elle s’indigne. Cette saveur nouvelle lui répugne. Ces locutions insolites, ces tours inattendus, cette irruption sauvage de figures inconnues, tout cela, c’est de l’invasion. Que va devenir sa littérature à elle? Quelle idée a-t-on de venir lui mêler dans le sang cette substance des autres peuples? C’est de la poésie en excès. Il y a là abus d’images, profusion de métaphores, violation des frontières, introduction forcée du goût cosmopolite dans le goût local. Est-ce grec? c’est grossier. Est-ce anglais? c’est barbare. Apreté ici, âcreté là. Et, si intelligente que soit la nation qu’on veut enrichir, elle s’indigne. Elle hait cette nourriture. Elle boit de force, avec colère, Jupiter enfant recrachait le lait de la chèvre divine. Ceci a été vrai en France pour Homère, et encore plus vrai pour Shakespeare. Au dix-septième siècle, à propos de madame Dacier, on posa la question: Faut-il traduire Homère? L’abbé Terrasson, tout net, répondit non. La Mothe fit mieux; il refit l’Iliade. Ce La Mothe était un homme d’esprit qui était idiot. De nos jours, nous avons eu en ce genre M. Beyle, dit Stendhal, qui écrivait: Je préfère à Homère les mémoires du maréchal Gouvion Saint-Cyr. -Faut-il traduire Homère? -fut la question littéraire du dix-septième siècle. La question littéraire du dix-huitième fut celle-ci: -Faut-il traduire Shakespeare? II «Il faut que je vous dise combien je suis fâché contre un nommé Letourneur, qu’on dit secrétaire de la librairie, et qui ne me paraît pas le secrétaire du bon goût. Auriez-vous lu les deux volumes de ce misérable? il sacrifie tous les Français sans exception à son idole (Shakespeare), comme on sacrifiait autrefois des cochons à Cérès; il ne daigne pas même nommer Corneille et Racine. Ces deux grands hommes sont seulement enveloppés dans la proscription générale, sans que leurs noms soient prononcés. Il y a déjà deux tomes imprimés de ce Shakespear, qu’on prendrait pour des pièces de la foire, faites il y a deux cents ans. Il y aura encore cinq volumes. Avez-vous une haine assez vigoureuse contre cet impudent imbécile? Souffrirez-vous l’affront qu’il fait à la France? Il n’y a point en France assez de camouflets, assez de bonnets d’âne, assez de piloris pour un pareil faquin. Le sang pétille dans mes vieilles veines en vous parlant de lui. Ce qu’il y a d’affreux, c’est que le monstre a un parti en France, et pour comble de calamité et d’horreur, c’est moi qui autrefois parlai le premier de ce Shakespear; c’est moi qui le premier montrai aux Français quelques perles que j’avais trouvées dans son énorme fumier. Je ne m’attendais pas que je servirais un jour à fouler aux pieds les couronnes de Racine et de Corneille pour en orner le front d’un histrion barbare.» À qui est adressée cette lettre? à La Harpe. Par qui? par Voltaire. On le voit, il faut de la bravoure pour être Letourneur. Ah! vous traduisez Shakespeare? Eh bien, vous êtes un faquin; mieux que cela, vous êtes un impudent imbécile; mieux encore, vous êtes un misérable. Vous faites un affront à la France. Vous méritez toutes les formes de l’opprobre public, depuis le bonnet d’âne, comme les cancres, jusqu’au pilori, comme les voleurs. Vous êtes peut-être un «monstre.» Je dis peut-être, car dans la lettre de Voltaire monstre est amphibologique; la syntaxe l’adjuge à Letourneur, mais la haine le donne à Shakespeare. Ce digne Letourneur, couronné à Montauban et à Besançon, lauréat académique de province, uniquement occupé d’émousser Shakespeare, de lui ôter les reliefs et les angles et de le faire passer, c’est-à-dire de le rendre passable, ce bonhomme, travailleur consciencieux, ayant pour tout horizon les quatre murs de son cabinet, doux comme une fille, incapable de fiel et de représailles, poli, timide, honnête, parlant bas, vécut toute sa vie sous cette épithète, misérable, que lui avait jetée l’éclatante voix de Voltaire, et mourut à cinquante-deux ans, étonné. III Letourneur, chose curieuse à dire, n’était pas moins bafoué par les Anglais que par les Français. Nous ne savons plus quel lord, faisant autorité, disait de Letourneur: pour traduire un fou, il faut être un sot. Dans le livre intitulé William Shakespeare, publié récemment, on peut lire, réunis et groupés, tous ces étranges textes anglais qui ont insulté Shakespeare pendant deux siècles. Au verdict des gens de lettres, ajoutez le verdict des princes. Georges Ier, sous le règne duquel, vers 1726, Shakespeare parut poindre un peu, n’en voulut jamais écouter un vers. Ce Georges était «un homme grave et sage» (Millot), qui aima une jolie femme jusqu’à la faire grand-écuyer. Georges II pensa comme Georges Ier. Il s’écriait: -Je ne pourrais pas lire Shakespeare. Et il ajoutait, c’est Hume qui le raconte: -C’est un garçon si ampoulé! -(He was such a bombast fellow!) L’abbé Millot, historien qui prêchait l’Avent à Versailles et le Carême à Lunéville, et que Querlon préfère à Hénault, raconte l’influence de Pope sur Georges II au sujet de Shakespeare. Pope s’indignait de l’orgueil de Shakespeare, et comparait Shakespeare à un mulet qui ne porte rien et qui écoute le bruit de ses grelots. Le dédain littéraire justifiait le dédain royal. Georges III continua la tradition. Georges III, qui commença de bonne heure, à ce qu’il paraît, l’état d’esprit, par lequel il devait finir, jugeait Shakespeare et disait à miss Burney: -Quoi! n’est-ce pas là un triste galimatias? quoi! quoi! -(What! is there not sad stuff? what! what!) On dira: ce ne sont là que des opinions de roi. Qu’on ne s’y trompe point, la mode en Angleterre suit le roi. L’opinion de la majesté royale en matière de goût est grave de l’autre côté du détroit. Le roi d’Angleterre est le leader suprême des salons de Londres. Témoin le poëte lauréat, presque toujours accepté par le public. Le roi ne gouverne pas, mais il règne. Le livre qu’il lit et la cravate qu’il met, font loi. Il plaît à un roi de rejeter le génie, l’Angleterre méconnaît Shakespeare; il plaît à un roi d’admirer la niaiserie, l’Angleterre adore Brummel. Disons-le, la France de 1814 tombait plus bas encore quand elle permettait aux Bourbons de jeter Voltaire à la voirie. IV Le danger de traduire Shakespeare a disparu aujourd’hui. On n’est plus un ennemi public pour cela. Mais si le danger n’existe plus, la difficulté reste. Letourneur n’a pas traduit Shakespeare; il l’a, candidement, sans le vouloir, obéissant à son insu au goût hostile de son époque, parodié. Traduire Shakespeare, le traduire réellement, le traduire avec confiance, le traduire en s’abandonnant à lui, le traduire avec la simplicité honnête et fière de l’enthousiasme, ne rien éluder, ne rien omettre, ne rien amortir, ne rien cacher, ne pas lui mettre de voile là où il est nu, ne pas lui mettre de masque là où il est sincère, ne pas lui prendre sa peau pour mentir dessous, le traduire sans recourir à la périphrase, cette restriction mentale, le traduire sans complaisance puriste pour la France ou puritaine pour l’Angleterre, dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, le traduire comme on témoigne, ne point le trahir, l’introduire à Paris de plain-pied, ne pas prendre de précautions insolentes pour ce génie, proposer à la moyenne des intelligences, qui a la prétention de s’appeler le goût, l’acceptation de ce géant, le voilà! en voulez-vous? ne pas crier gare, ne pas être honteux du grand homme, l’avouer, l’afficher, le proclamer, le promulguer, être sa chair et ses os, prendre son empreinte, mouler sa forme, penser sa pensée, parler sa parole, répercuter Shakespeare de l’anglais en français, quelle entreprise! V Shakespeare est un des poëtes qui se défendent le plus contre le traducteur. La vieille violence faite à Protée symbolise l’effort des traducteurs. Saisir le génie, rude besogne. Shakespeare résiste, il faut l’étreindre; Shakespeare échappe, il faut le poursuivre. Il échappe par l’idée, il échappe par l’expression. Rappelez-vous le unsex, cette lugubre déclaration de neutralité d’un monstre entre le bien et le mal, cet écriteau posé sur une conscience eunuque. Quelle intrépidité il faut pour reproduire nettement en français certaines beautés insolentes de ce poëte, par exemple le Buttock of the night, où l’on entrevoit les parties honteuses de l’ombre. D’autre expressions semblent sans équivalents possibles; ainsi green girl, fille verte, n’a aucun sens en français. On pourrait dire de certains mots qu’ils sont imprenables. Shakespeare a un sunt lacrymæ rerum. Dans le we have kissed away kingdoms and provinces, aussi bien que dans le profond soupir de Virgile, l’indicible est dit. Cette gigantesque dépense d’avenir faite dans un lit, ces provinces s’en allant en baisers, ces royaumes possibles s’évanouissant sur les bouches jointes d’Antoine et de Cléopâtre, ces empires dissous en caresses et ajoutant inexprimablement leur grandeur à la volupté, néant comme eux, toutes ces sublimités sont dans ce mot kissed away kingdoms. Shakespeare échappe au traducteur par le style, il échappe aussi par la langue. L’anglais se dérobe le plus qu’il peut au français. Les deux idiomes sont composés en sens inverse. Leur pôle n’est pas le même; l’anglais est saxon, le français est latin. L’anglais actuel est presque de l’allemand du quinzième siècle, à l’orthographe près. L’antipathie immémoriale des deux idiomes a été telle, qu’en 1095 les normands déposèrent Wolstan, évêque de Worcester, pour le seul crime d’être une vieille brute d’anglais ne sachant pas parler français. En revanche on a parlé danois à Bayeux. Duponceau estime qu’il y a dans l’anglais trois racines saxonnes sur quatre. Presque tous les verbes, toutes les particules, les mots qui font la charpente de la langue, sont du Nord. La langue anglaise a en elle une si dangereuse force isolante que l’Angleterre, instinctivement, et pour faciliter ses communications avec l’Europe, a pris ses termes de guerre aux Français, ses termes de navigation aux Hollandais, et ses termes de musique aux Italiens. Charles Duret écrivait en 1613, à propos de la langue anglaise: «Peu d’étrangers veulent se pener de l’apprendre.» À l’heure qu’il est, elle est encore saxonne à ce point que l’usage n’a frappé de désuétude qu’à peine un septième des mots de l’Orosius du roi Alfred. De là une perpétuelle lutte sourde entre l’anglais et le français quand on les met en contact. Rien n’est plus laborieux que de faire coïncider ces deux idiomes. Ils semblent destinés à exprimer des choses opposées. L’un est septentrional, l’autre est méridional. L’un confine aux lieux cimmériens, aux bruyères, aux steppes, aux neiges, aux solitudes froides, aux espaces nocturnes, pleins de silhouettes indéterminées, aux régions blêmes; l’autre confine aux régions claires. Il y a plus de lune dans celui-ci, et plus de soleil dans celui-là. Sud contre Nord, jour contre nuit, rayon contre spleen. Un nuage flotte toujours dans la phrase anglaise. Ce nuage est une beauté. Il est partout dans Shakespeare. Il faut que la clarté française pénètre ce nuage sans le dissoudre. Quelquefois la traduction doit se dilater. Un certain vague ajoute du trouble à la mélancolie et caractérise le Nord. Hamlet, en particulier, a pour air respirable ce vague. Le lui ôter, le tuerait. Une profonde brume diffuse l’enveloppe. Fixer Hamlet, c’est le supprimer. Il importe que la traduction n’ait pas plus de densité que l’original. Shakespeare ne veut pas être traduit comme Tacite. Shakespeare résiste par le style; Shakespeare résiste par la langue. Est-ce là tout? non. Il résiste par le sens métaphysique; il résiste par le sens historique; il résiste par le sens légendaire. Il a beaucoup d’ignorance, ceci est convenu; mais, ce qui est moins connu, il a beaucoup de science. Parfois tel détail qui surprend, où l’on croit voir sa grossièreté, atteste précisément sa particularité et sa finesse; très-souvent ce que les critiques négateurs dénoncent dans Shakespeare comme l’invention ridicule d’un esprit sans culture et sans lettres, prouve, tout au contraire, sa bonne information. Il est sagace et singulier dans l’histoire. Il est on ne peut mieux renseigné dans la tradition et dans le conte. Quant à sa philosophie, elle est étrange; elle tient de Montaigne par le doute, et d’Ézéchiel par la vision. VI Il y a des problèmes dans la Bible; il y en a dans Homère; on connaît ceux de Dante; il existe en Italie des chaires publiques d’interprétation de la Divine comédie. Les obscurités propres à Shakespeare, aux divers points de vue que nous venons d’indiquer, ne sont pas moins abstruses. Comme la question biblique, comme la question homérique, comme la question dantesque, la question shakespearienne existe. L’étude de cette question est préalable à la traduction. Il faut d’abord se mettre au fait de Shakespeare. Pour pénétrer la question shakespearienne et, dans la mesure du possible, la résoudre, toute une bibliothèque est nécessaire. Historiens à consulter, depuis Hérodote jusqu’à Hume, poëtes, depuis Chaucer jusqu’à Coleridge, critiques, éditeurs, commentateurs, nouvelles, romans, chroniques, drames, comédies, ouvrages en toutes langues, documents de toutes sortes, pièces justificatives de ce génie. On l’a fort accusé; il importe d’examiner son dossier. Au British- Museum, un compartiment est exclusivement réservé aux ouvrages qui ont un rapport quelconque avec Shakespeare. Ces ouvrages veulent être les uns vérifiés, les autres approfondis. Labeur âpre et sérieux, et plein de complications. Sans compter les registres du Stationers’ Hall, sans compter les registres du chef de troupe Henslowe, sans compter les registres de Stratford, sans compter les archives de Bridgewater House, sans compter le journal de Symon Forman. Il n’est pas inutile de confronter les dires de tous ceux qui ont essayé d’analyser Shakespeare, à commencer par Addison dans le Spectateur, et à finir par Jaucourt dans l’Encyclopédie. Shakespeare a été, en France, en Allemagne, en Angleterre, très-souvent jugé, très-souvent condamné, très-souvent exécuté; il faut savoir par qui et comment. Où il s’inspire, ne le cherchez pas, c’est en lui-même; mais où il puise, tâchez de le découvrir. Le vrai traducteur doit faire effort pour lire tout ce que Shakespeare a lu. Il y a là pour le songeur des sources, et pour le piocheur des trouvailles. Les lectures de Shakespeare étaient variées et profondes. Cet inspiré était un étudiant. Faites donc ses études si vous voulez le connaître. Avoir lu Belleforest ne suffit pas, il faut lire Plutarque; avoir lu Montaigne ne suffit pas, il faut lire Saxo Grammaticus; avoir lu Érasme ne suffit pas, il faut lire Agrippa; avoir lu Froissard ne suffit pas, il faut lire Plaute; avoir lu Boccace ne suffit pas, il faut lire saint Augustin. Il faut lire tous les cancioneros et tous les fabliaux, Huon de Bordeaux, la belle Jehanne, le comte de Poitiers, le miracle de Notre-Dame, la légende du Renard, le roman de la Violette, la romance du Vieux-Manteau. Il faut lire Robert Wace, il faut lire Thomas le Rimeur. Il faut lire Boëce, Laneham, Spenser, Marlowe, Geoffroy de Monmouth, Gilbert de Montreuil, Holinshed, Amyot, Giraldi Cinthio, Pierre Boisteau, Arthur Brooke, Bandello, Luigi da Porto. Il faut lire Benoist de Saint-Maur, sir Nicholas Lestrange, Paynter, Comines, Monstrelet, Grove, Stubbes, Strype, Thomas Morus et Ovide. Il faut lire Graham d’Aberfoyle et Straparole. J’en passe. On aurait tort de laisser de côté Webster, Cavendish, Gower, Tarleton, Georges Whetstone, Reginald Scot, Nichols et sir Thomas North. Alexandre Silvayn veut être feuilleté. Les Papiers de Sidney sont utiles. Un livre contrôle l’autre. Les textes s’entr’éclairent. Rien à négliger dans ce travail. Figurez-vous une lecture dont le diamètre va du Gesta romanorum à la Démonologie de Jacques VI. Arriver à comprendre Shakespeare, telle est la tâche. Toute cette érudition a ce but: parvenir à un poëte. C’est le chemin de pierres de ce paradis. Forgez-vous une clef de science pour ouvrir cette poésie. VII Et de la sorte, vous saurez de qui est contemporain le Thésée du Songe d’une nuit d’été; vous saurez comment les prodiges de la mort de César se répercutent dans Macbeth; vous saurez quelle quantité d’Oreste il y a dans Hamlet. Vous connaîtrez le vrai Timon d’Athènes, le vrai Shylock, le vrai Falstaff. Shakespeare était un puissant assimilateur. Il s’amalgamait le passé. Il cherchait, puis trouvait; il trouvait, puis inventait; il inventait, puis créait. Une insufflation sortait pour lui du lourd tas des chroniques. De ces in-folios il dégageait des fantômes. Fantômes éternels. Les uns terribles, les autres adorables. Richard III, Glocester, Jean sans Terre, Marguerite, lady Macbeth, Regane et Goneril, Claudius, Lear, Roméo et Juliette, Jessica, Perdita, Miranda, Pauline, Constance, Ophélia, Cordélia, tous ces monstres, toutes ces fées. Les deux pôles du coeur humain et les deux extrémités de l’art représentés par des figures à jamais vivantes d’une vie mystérieuse, impalpables comme le nuage, immortelles comme le souffle. La difformité intérieure, Iago; la difformité extérieure, Caliban; et près d’Iago le charme, Desdemona, et en regard de Caliban la grâce, Titania. Quand on a lu les innombrables livres lus par Shakespeare, quand on a bu aux mêmes sources, quand on s’est imprégné de tout ce dont il était pénétré, quand on s’est fait en soi un fac-simile du passé tel qu’il le voyait, quand on a appris tout ce qu’il savait, moyen d’en venir à rêver tout ce qu’il rêvait, quand on a digéré tous ces faits, toute cette histoire, toutes ces fables, toute cette philosophie, quand on a gravi cet escalier de volumes, on a pour récompense cette nuée d’ombres divines au-dessus de sa tête. VIII Un jeune homme s’est dévoué à ce vaste travail. À côté de cette première tâche, reproduire Shakespeare, il y en avait une deuxième, le commenter. L’une, on vient de le voir, exige un poëte, l’autre un bénédictin. Ce traducteur a accepté l’une et l’autre. Parallèlement à la traduction de chaque drame, il a placé, sous le titre d’introduction, une étude spéciale, où toutes les questions relatives au drame traduit sont discutées et débattues, et où, pièces en mains, le pour et contre est plaidé. Ces trente-six introductions aux trente-six drames de Shakespeare, divisés en quinze livres portant chacun un titre spécial, sont dans leur ensemble une oeuvre considérable. OEuvre de critique, oeuvre de philologie, oeuvre de philosophie, oeuvre d’histoire, qui côtoie et corrobore la traduction; quant à la traduction en elle-même, elle est fidèle, sincère, opiniâtre dans la résolution d’obéir au texte; elle est modeste et fière; elle ne tâche pas d’être supérieure à Shakespeare. Le commentaire couche Shakespeare sur la table d’autopsie, la traduction le remet debout; et après l’avoir vu disséqué, nous le retrouvons en vie. Pour ceux qui, dans Shakespeare, veulent tout Shakespeare, cette traduction manquait. On l’a maintenant. Désormais il n’y a plus de bibliothèque bien faite sans Shakespeare. Une bibliothèque est aussi incomplète sans Shakespeare que sans Molière. L’ouvrage a paru volume par volume et a eu d’un bout à l’autre ce grand collaborateur, le succès. Le peu que vaut notre approbation, nous le donnons sans réserve à cet ouvrage, traduction au point de vue philologique, création au point de vue critique et historique. C’est une oeuvre de solitude. Ces oeuvres-là sont consciencieuses et saines. La vie sévère conseille le travail austère. Le traducteur actuel sera, nous le croyons et toute la haute critique de France, d’Angleterre et d’Allemagne l’a proclamé déjà, le traducteur définitif. Première raison, il est exact; deuxième raison, il est complet. Les difficultés que nous venons d’indiquer, et une foule d’autres, il les a franchement abordées, et, selon nous, résolues. Faisant cette tentative, il s’y est dépensé tout entier. Il a senti, en accomplissant cette tâche, la religion de construire un monument. Il y a consacré douze des plus belles années de la vie. Nous trouvons bon qu’un jeune homme ait eu cette gravité. La besogne était malaisée, presque effrayante; recherches, confrontations de textes, peines, labeurs sans relâche. Il a eu pendant douze années la fièvre de cette grande audace et de cette grande responsabilité. Cela est bien à lui d’avoir voulu cette oeuvre et de l’avoir terminée. Il a de cette façon marqué sa reconnaissance envers deux nations, envers celle dont il est l’hôte et envers celle dont il est le fils. Cette traduction de Shakespeare, c’est, en quelque sorte, le portrait de l’Angleterre envoyé à la France. À une époque où l’on sent approcher l’heure auguste de l’embrassement des peuples, c’est presque un acte, et c’est plus qu’un fait littéraire. Il y a quelque chose de pieux et de touchant dans ce don qu’un Français offre à la patrie, d’où nous sommes absents, lui et moi, par notre volonté et avec douleur. VH Hauteville-house. Avril 1865. Voyage Aux Alpes. (Fragment.) (1831) · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Nous quittons Servez où l’on prend quelque rafraîchissement, et qui marque le milieu du trajet de Sallenches à Chamonix. Voici que le chemin fait comme vient de faire mon esprit; nous passons d’une montagne écroulée à un château ruiné. Depuis un quart d’heure nous côtoyons de très-près l’Arve, qui coule presque de niveau avec la route. Tout à coup le muletier nous montre à droite, sur une espèce de haut promontoire que la montagne voisine pousse au milieu de la rivière, quelques pans de murailles démantelées, avec un débris de tours, et d’étroites ogives façonnées par la main des hommes, et de larges crevasses faites par le temps. C’est le manoir de Saint-Michel, vieille forteresse des comtes de Genève, célèbre dans la contrée, comme le Nant-Noir, par les démons qui l’habitent et les trésors magiques qu’il recèle. Le redoutable palais, l’ancienne citadelle d’Aymon et de Gérold est là, solitaire et lugubre comme le corbeau qui croasse joyeusement sur sa ruine. Les remparts noirâtres, inégalement rompus par les ans, s’élèvent à peine au-dessus des touffes de houx, de genêts, de ronces qui obstruent le fossé et l’avenue; des rideaux de lierre usurpent la place des lourds ponts-levis et des herses de fer. Au-dessus monte à perte de vue une forêt de mélèzes et de sapins; au- dessous bouillonne l’Arve tout embarrassée d’éclats de granit, tombés du rocher qui porte le château de Saint-Michel. L’un de ces rocs arrondis par la lutte des eaux arrête plus long-temps et domine de plus haut que tous les autres le cours du torrent. De temps en temps l’Arve l’investit de vagues furieuses, les presse, les roule, les gonfle, les amoncèle, surmonte enfin le rocher qui reste quelque temps inondé de tous ces flots dorés comme d’une chevelure blonde, puis tout retombe, et pendant que l’Arve grondant recommence un nouvel assaut, le front du roc reparaît chauve et nu. Un pont se présente. Nous reprenons la rive gauche de l’Arve; et tandis que nos chars-à-bancs nous suivent péniblement, nous commençons à gravir à pied les montées. C’est un chemin étroit et rapide, laborieusement tracé le long d’un escarpement effrayant, auquel rien ne peut se comparer, si ce n’est la pente de la montagne qui borde l’Arve de l’autre coté. Ce passage, tantôt creusé dans le roc vif, tantôt suspendu en saillie sur un abîme, communique de la vallée de Servoz à la vallée de Chamonix. On y glisse à chaque instant sur de larges dalles de granit qui font étinceler le fer des mulets. À droite, on voit pendre sur sa tête la racine des grands mélèzes déchaussés par les pluies; à gauche, on peut pousser du pied leur tête effilée comme l’aiguille d’un clocher. Une vieille femme, idiote et infirme, assise dans une sorte de niche roulante, est à l’entrée de cette route hasardeuse, et sollicite la pitié des passans. Il me sembla voir une de ces fées mendiantes des contes bleus, qui attendaient un aventurier au bord du chemin, et décidaient sa perte sur un refus ou son bonheur sur une aumône. À peine a-t-on quitté la mendiante, qu’on rencontre une croix dressée au bord du gouffre. Il faut passer vite devant cette croix; elle signale un malheur et un danger. Un peu plus loin on s’arrête. Il y a là un écho extraordinaire. Autrefois, avant que le docteur Pocock eût de nouveau découvert les merveilles de cette vallée de Chamonix, concédée dans le onzième siècle par Aymon, comte de Genève, à Dieu et à saint Michel Archange (1), avant que l’homme eût laissé aucun sentier sur la croupe de cette montagne, si quelquefois le chasseur de chamois, entraîné par l’ardeur de sa poursuite jusque dans cette gorge formidable, arrivait au point même où nous sommes, il embouchait avec un tremblement d’horreur la corne à bouquin suspendue à sa ceinture, et faisait entendre trois fois l’appel magique: hi! ha! ho! trois fois, une voix lui rapportait distinctement des profondeurs de l’horizon la triple adjuration: hi! ha! ho! alors il s’enfuyait plein d’épouvante, et allait conter dans les vallées qu’un chamois fée l’avait attiré par delà le château de Saint-Michel, et qu’il avait entendu la voix de l’Esprit des montagnes maudites. Aujourd’hui, dans ce même lieu, des voyageurs élégans, des femmes parées descendent de leurs chars-à bancs sur une route assez bien nivelée. De petits garçons déguenillés accourent avec un long porte-voix. Ils en tirent des sons aigus qui ressemblent encore à l’ancienne adjuration du chasseur. Une voix des montagnes les répète encore distinctement sur un ton plus faible et plus lointain. Et puis, si vous demandez à ces enfans: Qu’est cela? Ils vous répondent: c’est l’écho; et tendent la main. -Où est la poésie? Nous laissons derrière nous les jeunes mendians, le portevoix, le foyer de l’écho, et nous nous enfonçons dans la gorge de plus en plus étroite et sauvage. Depuis quelques instans un brouillard gris et terne nous cache le ciel. Nous montons, il descend. Nous le voyons remplir successivement tous les intervalles des crêtes opposées. Ses bords qui se dilatent et s’effilent en quelque sorte, ressemblent à la frange d’un réseau. De blanchâtres lambeaux des vapeurs de l’Arve s’élèvent lentement et le rejoignent. Il touche à la haute lisière des sapins, la baigne, gagne d’arbre en arbre, et tout à coup il se ferme sur nous, et nous voile les montagnes du fond comme une toile qui s’abaisse sur une décoration de théâtre. Nous étions à l’endroit le plus horrible et le plus beau du chemin, au point le plus élevé de ces montées. On distinguait encore à travers la brume l’escarpement opposé, tout hérissé de sapins presque couchés sur le sol, tant la pente est perpendiculaire! Les rangs de la forêt sont quelquefois éclaircis par de grands arbres morts, qui pourriront où ils sont tombés, et qui n’ont pu être touchés que par la foudre du ciel ou par l’avalanche, cette foudre des montagnes. Devant nous, au fond du noir précipice, on voyait blanchir l’Arve à une profondeur si prodigieuse que son mugissement terrible ne nous arrivait plus que comme un murmure. En ce moment le nuage se déchira au-dessus de nous, et cette crevasse nous découvrit, au lieu de ciel, un chalet, un pré vert, et quelques chèvres imperceptibles qui paissaient plus haut que les nuées. Je n’ai jamais éprouvé rien d’aussi singulier. À nos pieds, on eût dit un fleuve de l’enfer; sur nos têtes, une île du paradis. Il est inutile de peindre cette impression à ceux qui ne l’ont pas sentie; elle tenait à la fois du rêve et du vertige. · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · La vallée de Chamonix se présente dans sa longueur à l’oeil du voyageur qui arrive de Sallenches. L’Arve tortueuse la traverse de part en part. Les trois paroisses qui s’en partagent le territoire, les Ouches, Chamonix, Argentière, montrent de loin à loin dans l’étroite plaine leurs clochers d’ardoises luisantes. À gauche, au-dessus d’un amphithéâtre bariolé de jardins, de chalets et de champs cultivés, le Bréven élève presque à pic sa forêt de sapins et ses pitons autour desquels le vent roule et déroule les nuées comme le fil sur un fuseau. À droite, c’est le Mont-Blanc, dont le sommet fait vivement briller l’arête de ses contours sur le bleu foncé du ciel, au-dessus du haut glacier de Taconay et de l’Aiguille du Midi, qui se dresse avec ses mille pointes ainsi qu’une hydre à plusieurs têtes. Plus bas, à l’extrémité d’un immense manteau bleuâtre que le Mont-Blanc laisse traîner jusque dans la verdure de Chamonix, se dessine le profil découpé du glacier des Bossons (Buissons), dont la merveilleuse structure semble d’abord offrir au regard je ne sais quoi d’incroyable et d’impossible. C’est quelque chose de plus riche, sans contredit, et peut-être même de plus singulier que cet étrange monument celtique de Carnac, dont les trois mille pierres, bizarrement rangées dans la plaine, ne sont plus simplement des pierres, et ne sont pas des édifices. Qu’on se figure d’énormes prismes de glace, blancs, verts, violets, azurés, selon le rayon de soleil qui les frappe, étroitement liés les uns aux autres, affectant une foule d’attitudes variées, ceux-là inclinés, ceux-ci debout, et détachant leurs cônes éblouissans sur un fond de sombres mélèzes. On dirait une ville d’obélisques, de cippes, de colonnes et de pyramides, une cité de temples et de sépulcres, un palais bâti par des fées pour des âmes et des esprits; et je ne m’étonne pas que les primitifs habitans de ces contrées aient souvent cru voir des êtres surnaturels voltiger entre les flèches de ce glacier à l’heure où le jour vient rendre son éclat à l’albâtre de leurs frontons et ses couleurs à la nacre de leurs pilastres. Au-delà du glacier des Bossons, vis-à-vis le prieuré de Chamonix, s’arrondit la croupe boisée du Montanvert; et plus haut, sur le même plan, apparaissent les deux pics des Pèlerins et des Charmoz, qui ont l’aspect de ces magnifiques cathédrales du moyen âge, toutes chargées de tours et de tourelles, de lanternes, d’aiguilles, de flèches, de clochers et de clochetons, et entre lesquels le glacier des Pèlerins répand ses ondulations, pareilles à des boucles de cheveux blancs sur la tête grise du mont. Le fond du tableau complète dignement ce magnifique ensemble. L’oeil, qui ne peut se lasser de se promener sur tous les étages du vaste édifice de ces montagnes, rencontre partout des sujets d’admiration. C’est d’abord une forêt de gigantesques mélèzes qui tapisse le bout opposé de la vallée. Au-dessus de cette forêt, l’extrémité de la Mer de Glace, dépassant le Montanvert comme un bras qui se recourbe, penche et précipite ses blocs marmorés, ses lames énormes, ses tours de cristal, ses dolmens d’acier, ses collines de diamant, dresse à pic ses murailles d’argent, et ouvre dans la plaine cette bouche effrayante, d’où l’Arveyron naît comme un fleuve, pour mourir un mille plus loin comme un torrent. Derrière la Mer de Glace, dominant tout ce qui l’environne, s’élève le Dru, pyramide de granit, d’un seul bloc, de quinze cents toises de hauteur. L’horizon, dans lequel on distingue à peine le col de Balme et les rochers de la Tête-Noire, est couronné par une dentelure de sommets couverts de neige, sur la blancheur desquels ressort, isolé et grisâtre, cet obélisque prodigieux du Dru. Quand le ciel est pur, à sa forme effilée, à sa couleur sombre, on le prendrait pour le clocher solitaire de quelque église écroulée; et l’on dirait que les avalanches qui se détachent de temps en temps de ses parois sont des colombes qui viennent s’abattre sur ses frises désertes. Un jour de pluie, lorsqu’on l’aperçoit confusément à travers le brouillard, on pense voir le cyclope de Virgile assis dans la montagne, et les blanches vagues de la Mer de Glace sont les troupeaux qu’il compte pendant qu’ils passent à ses pieds. Ajoutez à l’ensemble de ce paysage de merveilles l’éternelle présence du Mont- Blanc, l’une des trois plus hautes montagnes du globe, et ce caractère de grandeur que toute grande chose imprime à ce qui l’environne; méditez sur ce sommet, qui est bien véritablement, pour me servir de la fabuleuse expression des poètes, une des extrémités de la terre; songez à cette frappante accumulation dans un cercle si restreint de tant d’objets uniques à voir, et vous croirez, en pénétrant dans la vallée de Chamonix, entrer, si je puis me permettre une expression triviale qui rend un peu mon idée, dans le cabinet de curiosités de la nature, dans une sorte de laboratoire divin où la Providence tient en réserve un échantillon de tous les phénomènes de la création, ou plutôt dans un mystérieux sanctuaire où reposent les élémens du monde visible. Le jour où nous y arrivâmes, c’était le 15 août, fête de l’Assomption. Nous descendions rapidement le revers de la montagne, les yeux fixés comme magiquement sur le magnifique tableau de cette vallée, enfin ouverte à nos regards. Tout à coup un détour du chemin nous fit voir un autre spectacle. À nos pieds, dans la verte plaine, sur la pente de la colline qui élève l’église des Ouches au-dessus de son village, se développaient en serpentant deux files de villageois les mains jointes, de jeunes filles voilées, et d’enfans, précédés de quelques prêtres et d’une croix. C’était une procession qui revenait du Prieuré aux Ouches en répétant les litanies de sainte Marie, mère de Dieu. Le vent nous apportait de temps à autre un écho entrecoupé de leurs chants. Je ne saurais dire quelle impression profonde vint sceller en quelque sorte les impressions qui m’accablaient, et les rendre ineffaçables. J’aurai ce souvenir présent toute ma vie. En ce moment là, tous les bruits des Alpes se déployaient dans la vallée; l’Arve bouillonnait sur sa couche de rochers, les torrens grondaient, les cascades pluviales frémissaient en se brisant au fond des précipices, l’ouragan tourmentait les nuages dans lin angle du Bréven, l’avalanche tonnait du haut des solitudes du Mont-Blanc; mais, pour mon âme, aucune de ces formidables voix des montagnes ne parlait aussi haut que la voix de ces pauvres pâtres implorant le nom d’une vierge. Quelle puissance que celle qui fait sortir le même jour, à la même heure, le pape et l’éclatante légion des cardinaux des portes dorées de Saint-Pierre de Rome, le cortége royal du riche portail de Notre-Dame de Paris, et de leur indigent presbytère, oublié dans sa vallée, l’humble procession des montagnards de Chamonix! Quelle intelligence que celle qui peut au même instant donner la même pensée à tout un monde! Les vallées des Alpes ont cela de remarquable, qu’elles sont en quelque sorte complètes. Chacune d’elles présente, souvent dans l’espace le plus borné, une espèce d’univers à part. Elles ont toutes leur aspect, leur forme, leur lumière, leurs bruits particuliers. On pourrait presque toujours résumer d’un mot l’effet général de leur physionomie. La vallée de Sallenches est un théâtre; la vallée de Servoz est un tombeau; la vallée de Chamonix est un temple. Victor Hugo. Note. (1) Un savant, originaire de ces montagnes mêmes, a bien voulu communiquer à l’auteur la pièce suivante, qui nous semble assez curieuse, et qui était à peu près inconnue. Fondation du prieuré de Chamonix par Aymon, comte de Genève. «In nomine sanctæ et individuæ Trinitatis. Ego, Aymo, comes Gebennensis, et filius meus Geroldus, damus et concedimus Domino Deo Salvatori nostro, et sancto Michaeli Archangelo, de Clusà omnem campum munitum cum appenditiis suis, ex aquà quæ vocatur Dionsa, et rupe quæ vocatur Alba, usque ad Balmas, sicut ex integro ad comitatum meum pertinere videtur; id est, terras, sylvas, alpes, venationes, omnia placita et banna, et monachi Deo et Archangelo servientes hoc totum habeant et teneant sine contradictione alicujus hominis, et nihil nobis nisi eleëmosinas et orationes pro animabus nostris et parentum nostrorum retinemus, ut sanctus Michaël Archangelus perducat nos et illos in paradisum exultationis. Si quis autem, quod absit, hoc donum confringere voluerit, in anathemate et maledictione sit, sicut Datan et Abiron, quoùsque resipiscat et satisfaciat. Ex istis ergo donis sunt legitimi testes, uterini fratres comitis Willelmus Fulciniacus, et Amedeus, et Thurumbertus de Nangiaco, et Albertus miles, et Agueldrandus presbiter, et Silico. Ego Andreas, comitis capellanus, hanc cartam præcepto ipsius comitis scripsi, et tradidi ferià septimà lunà 27e, papa Urbano regnante.» Au bas de cet acte pend le sceau du comte en cire blanche, et, quoiqu’il soit sans date, on conjecture, par le règne du pape (Urbain II, qui siégea depuis l’an 1088 jusqu’en 1099), qu’il fut passé environ l’an 1090, époque à laquelle ce même comte, conjointement avec Gérard son fils, fit une donation assez considérable au monastère de S.-Oyen de Joux. Le prieuré de Chamonix, fondé par Aymon, comte de Genève, du temps du pape Urbain II, avant 1099, dépendait de l’abbaye de Saint-Michel de La Cluse. Guillaume de La Ravoyre, qui en fut le dernier prieur, en procura l’union à la collégiale de Sallenches. Guifrey, qui en était prieur en 1229, fut présent, le 12 des calendes de mai, à la cession qu’Aymon, seigneur de Faucigny, fit de Chamonix à Guillaume, comte de Genève. Guillaume de Villette fut prieur en 1319. Aux nones de juillet, Hugues, dauphin, seigneur de Faucigny, lui confirma la juridiction du prieuré de Chamonix et de ses dépendances. Source: http://www.poesies.net