Proses Philosophiques Des Années 1860-1865 (Publication Posthume) Par Victor Hugo (1802-1885) TABLE DES MATIERES Philosophie, première partie Philosophie, deuxième partie Les Fleurs Du Génie Le Goût Utilité du Beau Les Génies appartenant au peuple La Civilisation La Question sociale Le Tyran Les Traducteurs Promontorium somnii Les Choses de l’infini La Mer et le Vent Les Déluges Préface de mes oeuvres et post-scriptum de ma vie Philosophie, première partie Le livre qu’on va lire est un livre religieux. Religieux ? à quel point de vue ? A un certain point de vue idéal, mais absolu ; indéfini, mais inébranlable. Qu’on nous permette d’expliquer ceci, le plus rapidement qu’il nous sera possible. La situation d’esprit de l’auteur d’un livre importe au livre lui-même et s’y réverbère. D’ailleurs, il n’est point mal qu’une étude de ce genre, qui a l’humanité pour objet, soit précédée d’une espèce de méditation préalable en commun avec le lecteur. L’auteur de ce livre, il le dit ici du droit de la liberté de conscience, est étranger à toutes les religions actuellement régnantes ; et, en même temps, tout en combattant leurs abus, tout en redoutant leur côté humain qui est comme l’envers de leur côté divin, il les admet toutes et les respecte toutes. S’il arrivait que leur côté divin finît par résorber et détruire leur côté humain, il ferait plus que les respecter, il les vénérerait. Ces restrictions faites, l’auteur, et il le déclare hautement au seuil de ce livre douloureux, est de ceux qui croient et qui prient. De là, dans ce livre, une grande mansuétude pour tout ce qui se rattache aux croyances. Les quelques silhouettes religieuses qui le traversent sont graves. Un évêque y apparaît et y jette une ombre vénérable ; un couvent y est entrevu. Le demi-jour qui en sort est doux. Ceci, bien entendu, et il convient d’y insister, sans adhésion aux superstitions. Reprenons. L’auteur vient de confesser que, quant à lui, en dehors des religions écrites, il croit et il prie. Pourquoi croit-il ? pourquoi prie-t-il ? Il va essayer de le dire, en s’interdisant tout autre développement que le nécessaire, et en élaguant, dans cette exposition d’une âme, tout ce qui ne va pas directement au but. Si le mot âme, prononcé ici avant toute explication et tout raisonnement, semble peu rigoureux, et au moins prématuré, aux amis des déductions correctes, mettez que nous n’avons rien dit. Écoutez-nous seulement si ceci vous intéresse. Sinon, passez ces quelques pages. Ces pages sont ce qu’elles sont. Il est facile au lecteur de ne point les lire ; il était impossible à l’auteur de ne pas les écrire. L’énormité de la nature est accablante. Regardez. Voici la terre : L’homme est dessus, le mystère est dedans. Globe enrayant ! Un axe à la fois rotatoire et magnétique, c’est-à-dire produisant le mouvement et créant la vie ; au centre, peut-être une fournaise ; aux deux extrémités de l’axe, deux glaciers de mille lieues de tour que déplace lentement la précession des équinoxes et qui, en fondant, font basculer le globe tous les quinze mille ans selon les uns, tous les deux cent mille ans selon les autres, et mettent brusquement la mer à la place de la terre ; submersions périodiques visibles en quelque sorte dans la forme aiguë actuelle de tous les continents du côté du pôle austral, plus lourd en ce moment que le pôle boréal. La première fonction de la terre pour l’homme, c’est d’être l’horloge immense ; sa rotation crée ce que nous appelons le jour ou le nychthemeron ; la Terre mesure le temps dans l’éternité. Prise en elle- même, quelle impénétrable genèse ! Autrefois, dans les profondeurs immémoriales des cycles cosmiques, elle a bouillonné. Les collines marquent ses palpitations, les monts marquent ses convulsions. Puis, les premières effervescences passées, cette fumée’ est devenue respirable, ce globe est devenu habitable, et une gigantesque ébauche de création a commencé à s’y mouvoir dans la brume. Les plus récentes fouilles de l’Attique ont mis au jour, pour l’oeil du géologue, on ne sait quels pachydermes informes, des tapirs au grouin démesuré, des pangolins ongles, dentus et cornus, des girafes colossales, des singes titaniques, des poules grosses comme des autruches, des chauves-souris grandes comme des condors, des sangliers grands comme des hippopotames, des tortues dont l’écaillé ferait le toit d’une maison. Il y avait alors, et les houillères de Newcastle-on-Tyn en font foi, des fourrés de monocotylédones hauts de cinq cents pieds, des fougères sous lesquelles la flèche de Strasbourg et les pyramides d’Egypte disparaîtraient comme la borne d’un champ disparaît sous les fougères d’aujourd’hui. Là, dans ces végétations excessives, sous la vase, parmi des scolopendres plus longs que des boas, rôdait, avec de petits yeux, des pattes en pelle, des omoplates étroites propres au fouissage et des défenses trouant la lèvre inférieure et perpendiculaires au sol comme celles des morses, une bête dont la tête seule avait trois pieds de large et quatre pieds de long. C’était le mulot de ces halliers. Ces forêts, hautes comme des montagnes, avaient une taupe grande comme un éléphant. La science nomme cette taupe « l’animal terrible », le dinothère. Ses taupinières, en cheminant sous le sol, y soulevaient à la surface des chaînes de collines. Les troglodytes ont habité plus tard ces galeries antérieures aux déluges. La stature de cette taupe dépassait tous les animaux mystérieux dont on mesure aujourd’hui les fossiles. Le dinothère de Pikermi est plus grand que le mastodonte de l’Ohio. Les deux tibias comparés donnent une différence de quinze centimètres. Telle était la zoologie terrestre aux temps des bouillonnements primitifs. Maintenant ce globe se refroidit ; mais avec quel frémissement encore ! Percez cette couche de granit, jadis fange, où se sont vautrés les hécatonpodes et les hécatonchires, où, à côté des monstres que nous venons d’indiquer, le mammouth, le mégathère, l’épiomis, le paléonthère, l’elephans primigenius dont les défenses avaient sept pieds de long, le rhinocéros tichorynus, ont laissé l’empreinte de leur marche ; percez de la pensée cette surface verte, rousse, blanche, hivernale, torride, où rampe à présent la fourmilière humaine, entrez dans la terre, entrez sous la terre, et, dans les artères de cette masse, imaginez, si vous pouvez, ces chocs de principes moteurs, ces ramifications de forces, ces rencontres d’effluves, cette fermentation inouïe de phénomènes. Formations diluviennes et plutoniques, exfoliées çà et là pas les nappes d’eaux sous-jacentes, couches de roches roulées les unes sur les autres comme les pages d’un palimpseste indéchiffrable, infiltrations souterraines, pénétrations sous- marines, réactions multiples, milieux élastiques ou solides traversés par des courants ou, pour mieux dire, par des torrents magnétiques, avec des grossissements d’effets impossibles à concevoir, hautes températures enfouies dans les blocs, pressions effroyables, expansions ténébreuses, explosions, alluvions, stratifications, minéralisations, cristallisations, végétations, putréfactions, transformations ; officine d’oxydes et d’acides ; production de fluides, production de sèves, production de germes ; nourriture aux nuées, nourriture aux racines ; fleurs, fruits, philtres, simples ; distribution des parfums, des saveurs, des poisons, des vertus ; pharmacie mystérieuse ; enfantement simultané des formes et des réalités les plus diverses depuis le diamant jusqu’au colibri, depuis le lys bleu des sources d’Iran jusqu’aux rochers de soufre pur de l’Islande où viennent se percher le courlis et le ptermigan. De toutes ces forces convergentes à un but unique résulte une vie communiquée à tous les êtres avec une puissance qui crée, particulièrement dans l’ordre végétal, des longévités extraordinaires. Le tilleul de Morat a quatre cents ans, le-chêne d’Ellerslie a six cents ans, le cèdre de la casbah d’Alger a vu Nariaden Barberousse, le Conqueror oak de Windsor a vu Guillaume le Conquérant, les deux chênes de la Miltière, près Romorantin, ont vu Charlemagne, le châtaignier de l’Etna a vu Trajan, les cyprès de Soma ont vu César ; les oliviers de Gethsémani sont âgés de dix-neuf cents ans ; ils ont, vu Jésus- Christ la veille de son supplice ; l’arbre Bo, d’Anaradjapoura, a vu Gotama Bouddha la veille de son apothéose, cet arbre a deux mille cent cinquante ans ; les trois arbres du fleuve des Amazones, constatés en 1816 par Spix et Martius, ont cinq mille ans. La végétation, cette résultante de la force terrestre, communique à certains de ses produits une durée qui résiste même au tarissement de la sève, c’est-à-dire à la mort. Les portes de l’ancien Saint-Pierre de Rome étaient en bois de cyprès ; lorsqu’on les a brûlées, elles existaient depuis onze siècles. Quant aux races à peu près humaines que cette force vitale a produites et qui ont habité ce globe concurremment avec l’homme, les vestiges ont beau être étranges, ils sont incontestables, depuis Palenquè, la ville des nains, dans le Nouveau-Monde, jusqu’à Réphaïm, la ville des géants, dans le Vieux Continent. Palenquè, minée par les eaux stagnantes, appropriée par l’écroulement aux bêtes de la solitude, abandonnée aux caïmans, aux jaguars, aux lynx et aux paons rouges-des jongles, devient marais et s’efface dans les roseaux ; mais les bas-reliefs encore visibles dans cette ruine révèlent la forme de cette humanité évanouie ; des hommes de trente pouces de hauteur avec des occiputs surplombants et des fronts d’oiseaux. L’autre mystérieuse ville, Réphaïm, subit la marée des sables comme Palenquè l’envahissement des eaux. Elle est sous le ciel torride, dans le désert, derrière l’infranchissable montagne des druses, au centre de ce pays des Rochers que les hébreux nommaient Argob et les grecs Trachonitide. C’est la plus grande des soixante villes du monstre Og, roi de Bâsan. Le voyageur anglais Cyril Graham, en 1857, et le voyageur prussien Wetzstein, en 1858, l’ont vue avec toute sa vieille figure biblique, et telle qu’elle était apparue, il y a quatre mille ans, à Abraham. Seulement, du temps d’Abraham, elle jetait une rumeur ; maintenant elle est muette. Elle a toutes ses maisons, avec leurs trois salles au rez-de-chaussée, leurs deux chambres au premier étage et leur massif escalier de pierre, toutes ses tours, toutes ses murailles, tous ses carrefours, pavés ou dallés, toutes ses rues, et pas un habitant. Derrière elle s’étend à plis lugubres le linceul infini des sables. C’est la ville spectre debout au seuil du pays sépulcre. L’arabe la montre de loin au voyageur, et ne s’en approche jamais qu’à distance de fantôme. Pourquoi cette terreur ? C’est qu’à proprement parler Réphaïm n’a jamais, été habitée par l’homme. La main monstrueuse des géants a pu seule ouvrir et fermer les portes des maisons, portes de pierre d’une seule dalle de six pieds de haut et d’un pied d’épaisseur, tournant sur deux pivots taillés dans le bloc même et emboités dans deux trous percés l’un en haut dans l’architrave, l’autre en bas dans le seuil. Ainsi la présence des nains et des géants est démontrée pas deux villes qui sont là et qu’on ne peut nier, Palenquè en Amérique, Réphaïm en Asie. Ces deux humanités ébauchées ont disparu. Tout ce globe est un phénomène de permanence et de transformation ; un rut inépuisable s’y combine avec une destruction impitoyable. La Terre reçoit et résorbe tous les vingt ans un milliard de cadavres humains, et, par seconde, au calcul de Leuwenhoëck, vingt milliards de cadavres des diverses espèces animales visibles à l’oeil nu ; et de toute cette mort, de toute cette cendre, de toute cette pourriture, elle fait son épanouissement perpétuel. Qu’est-ce que cette sphère ? est-ce un laboratoire ? est-ce un organisme ? est- ce les deux à la fois ? Presque tous les phénomènes, même les phénomènes salutaires, y ont des apparences combattantes et irritées. A de certains moments, l’air, enveloppe de ce globe, veut un surcroît de calorique ; on dirait que l’atmosphère a soif de flamme et de gaz ; elle semble exercer sur la bouche des volcans une sorte de succion terrible qui vide ou qui du moins dégage de son excès d’incandescence et de fumée le profond incendie central. Une éruption est un calmant. Dans ce mécanisme vertigineux, la tempête et le volcan sont des instruments d’équilibre. Quant à la vastitude de ce globe, avez-vous quelquefois examiné les aspérités d’une peau d’orange ? Eh bien, les chaînes de montagnes les plus élevées, le mont Blanc, le Pic du Midi, les monstrueuses cimes du Thibet qui ont deux lieues de haut, ne font pas même de ces aspérités-là sur la terre. Et pourtant, que ce soit le Kouen-lun comme le pensent Humboldt et Klaproth, ou le Karakoroum, comme le disent les frères Schlagintweit, quels faîtes effrayants que ces sommets, au haut desquels se fait la séparation des eaux de toute l’Asie ! Et cherchez des règles, des analogues, des équivalents à l’inconcevable dynamique terrestre ! Rendez-vous compte, entre autres miracles, de la force de la végétation. Un brin d’herbe soulève un bloc d’argile ; au mois d’août 1860, un champignon, pour se faire passage, a bossue et brisé le pavé d’asphalte sur la place de la Bastille, à Paris. Toute la terre est un creuset. L’appareil Giffard donne une vague idée de la façon dont l’eau et la vapeur se comportent dans les veines gigantesques du globe. Dans ce récipient redoutable que nous nommons la Terre, les énergies latentes des éléments semblent attendre l’homme pour le combattre. Forez un puits, vous entendez un sifflement. C’est l’hydre des forces occultes, c’est le serpent des gaz qui se tord et qui menace dans les profondeurs. De là ces résistances qui simulent presque une agression et un refus d’obéir. A Vergougnou (Haute-Loire), le fond d’un puits s’est brusquement soulevé à vingt-deux mètres de hauteur. Calculez, d’après ce chiffre pris à la surface, les pressions croissantes à mesure que vous descendez vers le centre. Calculez quelle force de propulsion il a fallu à l’acide carbonique, par exemple, pour fendre et faire éclater les massives nappes porphyriques et basaltiques du bassin houiller de Brassac, et pour jeter dehors les eaux bicarbonatées de la Limagne d’Auvergne et du bassin de Vichy ! Il y a les feux souterrains, il y a les eaux souterraines, il y a les vents souterrains. A Cesi, en Italie, les souffles sortent de terre avec une telle continuité et une telle exactitude que les habitants comptent dessus, leur ouvrent des bouches dans les maisons, les ajustent à des manivelles, les distribuent dans des canaux, les emmagasinent et les mettent sous clef ; le ventilateur aide là servante ; là l’homme est parvenu à domestiquer le vent. On ouvre un robinet, le vent se met à travailler. Le souffle dure depuis huit heures du matin jusqu’à quatre heures du soir et se repose la nuit. Et quelles énigmes ! Devinez ces affinités inexplicables : comment l’oxygène transforme-t-il la mannite et le sucre en eau ? Cherchez le rapport entre la belladone et la pupille de votre oeil, entre le perchlorure de fer et les battements de votre coeur ! Pourquoi les roches cristallines produisent-elles les eaux sulfureuses, et les ophites les eaux alcalines ? Qu’est-ce que l’albumine qui a toute l’apparence d’une base vitale, et qui est propre au végétal comme à l’animal ? Qu’est-ce que cet étrange latex qui semble être à la sève ce que le sérum est au sang ? Quelle est sa fonction ? Par quelles transformations arrive-t-il à composer, par exemple, le liquide visqueux qui fait l’opium, le suc de l’arbre à vache, la matière résineuse de la térébenthine, la liqueur laiteuse qui tient le caoutchouc en suspension, et le venin de l’écorce de l’euphorbe des Canaries ? Qu’est-ce que la génération spontanée ? De quelle nature est la force qui la produit ? Autant de questions, autant d’abîmes. Tout cela, c’est la gestation terrestre. Je le répète, figurez-vous la terre, si vous pouvez ; figurez-vous ce foyer d’où sort ce rayonnement, la vie. Représentez-vous, suspendue dans l’espace, isolée dans le vide, appuyée à rien, cette terre, cette masse, cette boule, ce sphéroïde démesuré, sorte de générateur colossal, immense appareil statique, dynamique, chimique, cornu, qui dégage éternellement, sous d’innombrables formes, la vitalité centrique, alambic qui distille des forêts, des fleuves, des chutes du Nil, des cataractes du Rhin, des glaciers, des roses, des rubis, des déserts de sable, des déserts de neige, des steppes, des savanes, des prairies, des lacs, des torrents, des montagnes ; bouteille de Leyde de neuf mine lieues de tour ; pile de Volta planète ; prodigieuse chaudière tubulaire ayant pour soupapes les jeysers, les soufrières, Stromboli, Lipari, et pour cheminées l’Etna, le Vésuve, Ténériffe, le Momotombo, le Cotopaxi, le Chimborazo ! Représentez-vous ce globe monstre, aux évents de feu, roulant éperdument devant lui avec cette lutte d’éléments dans les entrailles ! Qu’est-ce que cela ? Est-ce le chaos ? Non. C’est l’ordre. Regardez encore. Ceci est la mer : Le mouvement gigantesque et continu, une sorte d’en-avant furieux et effréné des masses, des souffles, des bruits, un tas de montagnes en fuite, ayant l’écume pour neige, une inépuisable colère des nuées contre les vagues et des vagues contre les rochers, une poussée horrible de l’ombre contre l’ombre, un cloaque de baves, un râle sans fin ; Autans, Föhns, Borées, Aquilons, bourrasques, grains, rafales, tourmentes, raz de marées, coups d’équinoxes, barres, mascarets, ressacs, flux et reflux ; l’agitation à jamais, le bouleversement indéfini ; un dragon est noué autour du globe, et souffle et hurle ; le tumulte s’est fait monstre ; voilà la mer. L’Hymne homérique l’appelle le Fracas ; erispharagos. Ici la météorologie perd pied et s’évanouit ; impossible d’extraire une loi de ce tourbillon de forces en fusion. Le vent, ce sanglot des étendues, cette haleine des espaces, cette respiration de l’abîme, est-ce une force maniable à l’homme ? Les voiles qui entrent au port disent oui ; les navires qui se brisent à l’écueil répondent non. La seule marine anglaise subit une moyenne de dix-huit cent vingt-quatre naufrages par an. Comment asseoir un calcul quelconque sur cette instabilité implacable ? Mesurez- le donc, ce vent ! il déconcerte tous vos anémomètres à indications continues. Vous constaterez, par exemple, qu’en février 1839, la force du vent s’est élevée, mesure anglaise, à vingt-sept livres par pied carré, et qu’en février 1860, lors de la perte du Royal-Charter sur les côtes d’Irlande, elle a atteint trente livres. Vous constaterez qu’à trente livres de pression le vent renverse des murailles et arrache des toits, et qu’il fait cinquante-cinq lieues à l’heure. Cela établi, cette note écrite en marge de la science, vous vous arrêterez. Vos notions de la tempête ne peuvent aller plus loin. On peut à la rigueur se faire du vent une idée générale et en concevoir une gigantesque image dans la chambre obscure de l’esprit ; la sphère est plus lourde que l’atmosphère, et par conséquent se meut plus vite ; c’est là la première origine du vent ; le vent a deux causes : déplacement et dilatation ; le mouvement de la terre crée le déplacement, la chaleur du soleil crée la dilatation ; la rotation terrestre produit un immense vent alizé d’orient en occident ; l’irradiation solaire détermine quatre courants des pôles à l’équateur, deux en bas, deux en haut, lesquels forment, dans l’hémisphère austral et dans l’hémisphère boréal, des énormes anneaux de vent roulant en sens inverse et jour et nuit, comme la chaîne sans fin, des tropiques aux pôles. A ces vastes mouvements simples, on entrevoit deux causes de perturbation : les courants magnétiques, et le flux et le reflux lunaire plus puissant encore sur l’océan fluide que sur l’océan liquide, car l’air a sa marée comme l’eau. De même qu’on se figure le muscle extenseur et le muscle adducteur, on peut se figurer ce prodigieux soufflet de Cyclopes : la brise de terre, vent d’aspiration, la brise de mer, vent de répulsion. Mais que dire du reste, et comment l’expliquer ? Pourquoi n’y a-t-il d’ouragan à l’Île-de-France que de janvier à mars, et aux Antilles que de juillet à octobre ? Pourquoi l’ouragan de l’hémisphère austral est-il toujours composé des Quatre Vents, auxquels son centre tournant en trombe assigne des points cardinaux qui ne sont plus les points cardinaux du globe, de telle sorte qu’il a le vent du Nord à son est, le vent d’Est à son sud, le vent du Sud à son ouest, et le vent d’Ouest à son nord ? Pourquoi le vent du nord souffle-t-il sept mois dans la baie d’Hudson, cinq mois en Norwège et quatre mois dans la Nouvelle-Angleterre ? Pourquoi le vent d’ouest souffle-t-il toujours dans le détroit de Magellan, et le vent du sud toujours dans le détroit de Le Maire, et le vent du sud-ouest toujours sur le pic de Ténériffe ? Pourquoi y a-t-il au Brésil, de septembre en mars et de mars en septembre, deux vents immanquables, l’un du nord-est, l’autre du sud-est ? Pourquoi les vents de l’océan indien se rangent-ils vers l’équateur de mai jusqu’en novembre ? Pourquoi, dans l’Atlantique, à quatre-vingts lieues de la côte d’Afrique, y a-t-il une brise permanente du nord-est ? Pourquoi le vent souffle-t-il de l’ouest dans le golfe du Bengale depuis avril jusqu’en octobre et du sud dans la mer Rouge depuis août jusqu’en mai ? Pourquoi les vents du Midi sont-ils seuls de service sur la portion de la mer équatoriale comprise entre l’Amérique et l’Afrique ? Pourquoi, si Buenos-Ayres aperçoit la rive opposée de la Plata, la bourrasque est-elle certaine, au point qu’on cargue immédiatement les voiles dans les navires des deux rades ? Pourquoi la perpétuité de la brise du nord du cap Blanc à Sierra- Leone et de la brise d’ouest de Sierra-Leone au cap des Palmes ? Pourquoi le vent d’ouest est-il moins violent sur les côtes de France la nuit que le jour ? Pourquoi est-ce habituellement la nuit que le vent d’ouest se change en vent du nord ? Pourquoi la mousson de Madagascar correspond-elle à la belle saison ? Pourquoi les deux moussons de Sumatra ne sont-elles entrecoupées d’aucun vent contraire ? Pourquoi l’ouragan se termine-t-il toujours à l’île de la Trinité par un coup de tonnerre ? Pourquoi le grain blanc ? Pourquoi le grain descendant ? Pourquoi la vapeur qui fait le grain est-elle dans les mers du Cap pire qu’ailleurs ? Quel est ce mistral que les latins appelaient Circius ? D’où sort ce vent Pontias, une des Sept Merveilles historiques et naturelles du Dauphiné ? D’où vient ce vent de Pas qui stupéfiait Depping ? Quelles bouches obscures soufflent toutes ces haleines redoutées, la bise, la baroussière, la tramontane, le cavalier, le marin, le garbin, le vaccarion ? De quelle nature sont les tourmentes, ces effrayants engrenages de l’eau et du vent ? Pourquoi le semoun ? Pourquoi le samour ? Pourquoi le kamsin ? Pourquoi ce vent que le désert envoie à l’océan et qui est visible parce qu’il est rouge ? Pourquoi la rafale périodique du cap Guardafù ? Pourquoi le Vent Serpent de PAbyssinie qui se replie sur lui-même et se tord de la mer au ciel ? Pourquoi le typhon du Coromandel ? Pourquoi le sirocco de la Méditerranée ? Sont-ce des mêmes poumons invisibles que sortent le Tornado d’Afrique et le Pampero d’Amérique ? Des équilibres quelconques sont-ils mêlés à ces forces ? Quel rapport y a-t-il entre le naufrage et les petites nuées noires de la Guinée ? A quelle formule soumettre les souffles singuliers des îles Tristan d’Acunha et de la terre de Nahal ? Pourquoi, dans de certains parages, faut-il redouter de voir le cirrus, le plus haut des nuages, que les matelots appellent queue de chat, et qui ressemble à la balayure de quelque immense oiseau plumé ? Qu’est-ce que les circum-cumuli qui entourent l’horizon d’une cohue de casques gigantesques que le couchant fait de cuivre rouge ? Qu’est-ce que les circum-strati, coupés en lames comme avec une scie, larges îles de l’air dont on voit le dessous ? A quelle géométrie obéissent tous ces tumultueux entassements d’or, de nacre et d’ombre, parfois exhaussés sur des gradins de pourpre, mêlés de manteaux d’azur et de pans étoiles, que nous appelons les nuages ? D’où viennent-ils ? où vont-ils ? que font-ils ? Quelle quantité de nécessité y a-t-il dans ces caprices apparents ? Quelle est la loi qui élève, échafaude, emporte, roule et précipite dans les profondeurs tous ces trônes du vent ? Qu’est-ce que cet étrange spectre solaire qui apparaît de temps en temps au cap de Bonne-Espérance, au-dessus de la montagne de la Table, circulaire, peint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, enfoncé pourtant et comme caché dans les brouillards, abrité sous un sourcil de nuées, espèce d’oeil terrible qui regarde la mer jusqu’à ce qu’elle devienne monstrueuse, et qui, par on ne sait quel hideux prodige, extrait de l’océan la tempête ? Multipliez ce genre de questions, elles s’enfoncent et se perdent, et vous en savez autant après la dernière qu’après la première. L’air et la mer, action et réaction ; le vent gronde sur terre, sur mer il règne ; là il a la liberté du despote ; l’eau est la multitude du vent. Le quidquid délirant ne s’applique pas moins aux aquilons qu’aux rois. Scoresby, l’homme-baromètre, qui prédisait dix-sept orages sur dix-huit, hoche la tête en présence de l’océan, et se borne à vous dire : « Tout goéland qui semble s’évader, tout pétrel qui fuit est suivi de la bourrasque ». Koemtz ajoute : « Thermomètre qui monte, baromètre qui baisse, la tourmente approche ». Rien de plus. Voilà tout ce qu’on sait de ce prodigieux tremblement perpétuel. Dans de certaines mers, dans la Baltique, par exemple, les lames ont une telle puissance qu’en entrant dans la Neva, elles arquent les ponts et les font sauter. Un glaçon flottant coupe un pilotis comme un rasoir coupe un poil de barbe. La vaporisation incessante de l’eau alourdit la surface par un excès de sel, la précipite, et remplace continuellement la couche supérieure plus pesante par la couche inférieure plus légère ; de là l’immense circulation horizontale de l’océan. Dans cette masse toujours remuée, il y a des turbines naturelles, comme le Maelstrom, ce redoutable nombril des flots ; il y a des fleuves ; les courants ne sont pas autre chose que des torrents dans la mer et des rivières à vau-l’eau ; un de ces courants, le Gulf-Stream, est un fleuve d’eau tiède ; il a trois cents lieues de large ; il part des côtes du Mexique et s’en vient, après un parcours de deux mille lieues, changer la température de l’Europe. Ce Gulf-Stream, en particulier, est un surprenant phénomène de circulation dans l’agitation ; la nature emploie à sa mise en mouvement trois forces : les vents alizés, qui refoulent les eaux tropicales dans ce grand cirque des vagues qu’on nomme le golfe du Mexique ; la pesanteur de l’eau polaire, qui étant plus froide est plus lourde et vient, mue par son poids, remplacer l’eau équatoriale, et enfin une sorte d’écluse de chasse composée de cinq fleuves, le Chagres, l’Amazone, le Magdalena, l’Orénoque et le Mississipi. Jamais de trêve aux flots. Deux fois par jour, Atlantique, Pacifique, océan Austral, océan Boréal, montent et descendent ; une prodigieuse oscillation agite, d’un bord à l’autre, cette cuvette. En Chine, il y a, par révolution diurne, trois marées, que Macgowan attribue à la fréquence des tremblements de terre. Car c’est la mer qui emplit les chaudières que les volcans chauffent. Quant à l’immensité de ces étendues liquides, l’esprit s’effraie d’y songer. Toute banquise qui a trois cents pieds de haut s’enfonce nécessairement dans la mer de deux mille cinq cents pieds, et cela flotte. Quelques-uns de ces blocs errants ont une lieue de tour. Ils sont dans l’océan comme une plume de sarcelle dans le lac de Lucerne. Tout le sel de la mer, ce sel que Paracelse appelait le centre de l’eau, amoncelé en montagne, formerait un cube de quinze cents mètres de haut et dont la base, au calcul du lieutenant Maury, suffirait à couvrir toute l’Amérique septentrionale. Si du sel on passe à l’eau, en se bornant seulement à la quantité d’eau que la mer reçoit des fleuves, disons quelques-uns des chiffres auxquels l’esprit se heurte : la Tamise, à Teddington, verse dans la Manche vingt-sept mille mètres cubes d’eau par minute ; le Nil, à son embouchure, vomit un volume d’eau deux cent cinquante fois plus considérable que le versement de la Tamise. Le Nil n’a pas d’affluents ; le Gange, dans son parcours de six cents lieues, a onze fleuves tributaires, dont le plus grand dépasse le Rhin et dont le moindre vaut la Tamise ; la masse d’eau qu’il dégorge dans la mer des Indes est incalculable. Évaluez, si vous ne reculez pas, les quantités d’eau que jettent le Rhône qui draine deux mille cinq cents lieues carrées, le Rhin qui, dans un cours de deux cents lieues, draine cinq mille lieues carrées, le Danube qui draine vingt mille lieues carrées, le Saint- Laurent qui draine cent mille lieues carrées, le Mississipi qui, sur une longueur de douze cents lieues, draine trois cent mille lieues carrées. La Méditerranée seule reçoit de ces fleuves un milliard huit cent mille tonnes d’eau par jour. Quant à l’océan, le chiffre est impossible à préciser ; et comme le gigantesque bassin liquide ne hausse pas d’un millimètre, chaque jour, à un pouce d’eau près, et avec une exactitude mathématique, ces milliards de tonnes d’eau s’envolent en nuées. Des chaînes de montagnes sont comme perdues sous la mer. De longues arêtes sombres et des sommets à pic y apparaissent à des profondeurs inaccessibles. Sous l’enfouissement tumultueux des vagues il y a des Athos, des Caucases, des Libans, des Pyrénées et des Cordillières. A quelque distance des côtes de la Nouvelle-Hollande, on entrevoit un monstrueux mont sous-marin de trois cents lieues de long, tout à fait pareil aux chaînes de la Souabe et de la Franconie, qui sont des coraux. Dans l’Atlantique quelque chose de semblable aux Andes serpente sous l’eau vers l’occident ; quelque chose de semblable aux Alpes se dirige vers l’orient. Çà et là, de colossales falaises dessinent sous les lames leurs escarpements ténébreux ; des gorges tortueuses, des ravins tout froncés de plis et de crevasses, des détroits réservés au glissement obscur d’une foule d’espèces animales inconnues, s’ébauchent sous la glauque diaphanéité de l’eau infinie ; on a reconnu et tâté, pour ainsi dire, des plateaux sous-marins grands comme l’Europe ; on distingue confusément d’effroyables amphithéâtres de gradins descendants ; le plus bas qu’on ait mesuré, vers le cinquantième degré de latitude, plonge à trente mille pieds sous l’eau. Tel est ce gouffre, énorme convulsion. Il est le puits des ouragans. Il est le lieu du déchaînement ; un orage, toujours rugissant, l’obsède et secoue aux quatre vents sa crinière d’éclairs, et ne s’arrête sur un point que pour recommencer sur l’autre. Après la mousson, le typhon ; après le typhon, le cyclone ; la trombe passe tordant, une pointe sur l’autre, son double cône à la fois élargi sur les flots et évasé dans les nuées ; on dirait l’X formidable de l’Inconnu, subitement pris de folie et tournoyant dans l’immensité. Maintenant, au fond de cette agitation sans trêve et de ce bouleversement forcené, qu’y a-t-il ? l’immobilité. L’immobilité sourde, aveugle, impénétrable, terrible. Ce tumulte a pour dessous, quoi ? le silence. Une sorte de paix épouvantable sert de base à la tempête. Ceci est le secret de l’abîme. Oui, ce farouche orage perpétuel est superposé à une tombe ; tombe démesurée, muette, ténébreuse ; et qu’y a-t-il dans cette tombe ? la vie. Écoutez. Voici ce que c’est que le fond de la mer : Au-dessous de cette surface d’ondes que déchirent sans l’entamer toutes les proues de l’homme, proues tellement innombrables que le seul commerce de l’Europe et de l’Amérique entrecroise sur une seule ligne de navigation dix-sept mille navires ; au- dessous de la houle où voguent au hasard les goémons, les varechs, les conferves, les grandes herbes couvertes de puces d’eau, les fucus nageants, praderias del mar, comme disait Colomb, et les arborescences aux longues nervures nues, et ces paquets d’algues qu’on rencontre parmi les vagues dans les solitudes et qui ressemblent à des rouleaux de cordes dénouées ; au-dessous de la couche où se forment les crustacés et les coquillages, actinies, astéries radiées, doris, porcelaines, agatines, volutes, cyclostomes, crabes à cuirasse de bronze, poings-clos sanglants, homards, langoustes, poursuivis par le devil- fish, le monstre aux huit cents ventouses ; au-dessous de la couche où tremblent et resplendissent les phosphores, néréides, cyclidies, mammaria, vers polygastriques, insectes lumineux, pierreries des flots ; au-dessous de la région déjà moins distincte où rôdent les nautiles, les jantines, les cyanées bleues, les globigérinées, les rhizopodes, les méduses ; au-dessous de toutes ces zones tourmentées et fauves, la mer s’apaise solennellement et, peu à peu, se tait. Cependant les poissons vont et viennent encore ; une nappe d’environ deux mille mètres d’épaisseur appartient aux colosses étranges de l’eau, fourmillement confus de ces transparences, aux squales, aux requins, aux poulpes, aux krakens, à Léviathan, à Céto, des formes épouvantables glissent çà et là, et les hydres se meuvent crépusculairement dans cet invisible. Plongez plus bas. Cette zone dépassée, l’eau devient lugubre. Plus rien. L’esprit - car l’esprit seul pénètre dans ces précipices - ne perçoit plus un seul frémissement d’être animé. Partout, en haut, en bas, en avant, en arrière, une lame de verre, liquide et immobile. Vous êtes dans l’unité de l’eau. Ceci est l’eau toute seule, chose horrible. Descendez encore pourtant ; et tout à coup, sans que vous en soyez déjà à apercevoir le fond, toute la mer qui est au-dessus de vous vous apparaît comme une masse distincte, et vous croyez voir le dessous d’une incommensurable nuée. C’est une nuée en effet que forme au-dessus du fond inconnu toute cette première épaisseur d’océan, et de cette nuée il tombe, dans la seconde épaisseur, une pluie. Quelle pluie ? Une pluie vivante. Une pluie d’animalcules. Ici apparaît le mystère. L’immensité microscopique se démasque. Le tremblement de la création vous saisit. On pourrait dire que c’est à l’infiniment petit que commence l’énormité de la mer. La mer a son produit, c’est le foraminifère ; l’océan secrète l’infusoire. La molécule et la cellule, ces deux limites de la vision microscopique, tellement abstruses que la cellule animale n’est pas distincte de la cellule végétale, ce Calpe et cet Abyla de l’infiniment petit, engendrent, en se combinant avec toutes lés forces obscures en suspension dans l’océan, un être imperceptible. Que fait cet être ? il bâtit sous l’eau des continents. La fonction de cet atome, c’est de remplacer à un moment donné les Europes, les Asies, les Afriques et les Amériques que vous avez à cette heure sous les pieds. Il est l’extrême ouvrier de l’oeuvre inouïe. Là où semble finir la vie sous-marine, il naît, il charge le bas du nuage monstrueux des vagues, et, sans cesse et à toute minute, et jour et nuit, il en tombe innombrablement, immense pluie éternelle. Analogies vertigineuses ! il neige sur le haut des montagnes, il pleut sur le fond de l’océan. Seulement ce qui neige au haut des montagnes, c’est de la mort ; ce qui pleut au fond de la mer, c’est de la vie. A présent, comment sait-on cela ? Qui a vu ces choses ? quel plongeur est allé regarder là ? La sonde. Rendons-nous compte de ce que c’est qu’un tel sondage. La profondeur réelle de la mer est ignorée. Entre les Açores et le Maroc, la profondeur dépasse six mille mètres ; entre les Bermudes, groupe de rochers de corail, et les Antilles, la profondeur dépasse dix mille mètres. Autour des îles du Cap Vert le sondage nage et se perd. Pas de fond. Au sud du banc de Terre-Neuve, entre le quarantième et le quarante- cinquième degré de latitude, le gouffre est inouï ; supposez qu’on puisse jeter là l’Himalaya comme une pierre, il disparaîtrait. Quant aux difficultés d’une telle exploration, jugez-en par un seul fait : il faut une tonne pesant de ligne à baleine pour descendre à deux mille quatre cents brasses. A une certaine distance de la surface, la masse de l’eau entre en équilibre avec la sonde, quelque lourde qu’elle soit, et la sonde flotte. A la vérité, comme semble le démontrer la curieuse expérience du lieutenant Dayman, la sonde, en supposant un fil et un temps indéfini, arriverait toujours à toucher le fond ; mais le sondage serait mauvais, le plus de perpendicularité possible étant la première condition d’un bon sondage. Telles sont les difficultés, presque les impossibilités, de ces explorations profondes. Cependant, grâce au boulet remontant du lieutenant Maury, la sonde a triomphé çà et là, sur des points relativement assez nombreux, et l’appareil de Brooke a fini par échantillonner le fond de l’océan. Cet appareil, promené partout et en tous sens, a plongé au nord et au sud, dans le Pacifique et dans l’Atlantique, et a toujours et imperturbablement ramené à la surface le même objet : un grain de poussière tout blanc. Il a fallu, pour que cette molécule prît forme, les plus puissants microscopes connus. Soumis à des grossissements énergiques, l’atome s’est dévoilé, l’infinitésimal a avoué, et l’on a vu apparaître sous la lentille une coquille, frêle, fine, transparente, d’une blancheur de neige et d’une pureté de cristal. Cette coquille est la caverne de l’infusoire ; cette coquille est l’atelier du foraminifère. Chose presque incompréhensible, cette coquille, plus mince que le plus frêle verre mousseline, est toujours entière. Cette coquille est miraculeusement vierge. Jamais une cassure, jamais une fêlure, jamais une érosion ; ses arêtes sont tranchantes, ses pointes sont aiguës. Toute la mer pèse pacifiquement sur cette fragilité. Ce gouffre d’eau qui, à sa surface, broie les steamers de fer battu, dans ses profondeurs ne crèverait pas une aile de mouche. Quel est le mot de cette énigme ? Mouvement perpétuel à la surface ; immobilité absolue au fond. La moindre ride du moindre courant briserait la coquille du foraminifère. Or cette coquille est intacte. Donc pas de courant. La loi du fond de la mer est connue aujourd’hui. C’est la coquille du foraminifère qui l’a dite. Un hasard a confirmé cette révélation. Un jour, à bord du Cyclops, le lieutenant Dayman, en retirant sa ligne de sondage, en ramena d’un seul coup deux cents brasses qui avaient reposé et s’étaient mises en tas sur le fond de l’océan. Ces deux cents brasses formaient un rouleau de cordes dont tous les cercles étaient égaux et réguliers. Que démontraient tous ces cercles parfaits, superposés les uns aux autres au fond de la mer ? Pas de courants. Le foraminifère est-il seul dans ce désert, sous ce lourd suaire de l’océan ? Non. A côté de lui, au-dessous de lui, plus bas que lui, ô descente sans fin de l’échelle des êtres ! ô verticale vertigineuse du précipice Création ! il y a un être, un autre être plus incompréhensible encore, près duquel le foraminifère est un géant. C’est le polycistinée. On observe le foraminifère, on ne peut que constater le polycistinée. Et probablement, et à coup sûr, pourrait-on dire, comme le foraminifère est géant pour le polycistinée, il y a plus bas un autre être pour lequel le polycistinée est colosse, et ainsi de suite, ô terreur ! jusqu’à épuisement de l’infini. Telle est la loi, et l’on y frissonne, et l’on s’y perd ; les mites des mites, les poux des poux, la gale de l’acarus, la vermine de la vermine, l’abîme de l’abîme. Ajoutons ceci : les objets et les êtres ne nous échappent pas moins par leur grandeur que par leur petitesse. Il n’y a pas que le microscopique qui se dérobe à notre prunelle. Arrivée à de certaines proportions, l’énormité est invisible. L’acarus de l’éléphant ignore l’éléphant ; pour lui, cet animal est un monde. Qui nous dit, à nous, que le monde n’est pas un animal ? Nul ne peut se pencher sur ces questions sans étourdissement. Pour ce qui est du polycistinée, contentez-vous de ceci : tel coquillage, construit et habité par les polycistinées et grand comme une pièce de cinq francs, contient plus d’animaux vivants qu’il n’y a d’hommes sur toute la surface de la terre. Myriades. Milliards de milliards. Achevons de dire ce qu’est le fond de l’océan. A partir de trois mille pieds de profondeur, il n’y a plus de gros animal. Tout est aux infiniment petits. A ces distances de la surface, sous de si accablantes épaisseurs liquides, les squales ne pourraient vivre. La seule pression de l’eau les désorganiserait. En haut la baleine, en bas le polycistinée. Quand il tombe mort en pleine mer, dans le trajet de la surface au fond, ce cétacé se dissout. La baleine arrive au fond de la mer, infusoire. Prodigieuse mise en poussière ! Quant aux débris des naufrages, quant aux richesses disparues, quant aux hommes engloutis, quant aux armadas, quant aux Lapeyrouses, quant à tous les navires sombres depuis le commencement des temps, la sonde a cherché, qu’a-t-elle rapporté ? Rien. Où tout cela est-il ? Qu’est-ce que la mer fait des épaves ? Où met-elle ce qu’elle prend ? Le plus effrayant des sphinx est sous l’eau ; sa colère est en haut, dans les vagues ; son silence est au fond. Rien des naufrages. Rien des poissons non plus. Jamais une arête. Jamais un squelette. Toujours et partout les infusoires. Selon quelques observateurs, et ceci compliquerait le problème de ces disparitions énigmatiques, l’eau de la mer serait conservatrice. A cela deux raisons : l’eau marine est salée, et la salure est un embaumement ; l’eau marine est incompressible, incompressible au point que les plus énergiques appareils la réduisent à peine d’un soixantième ; or l’incompressibilité, qui maintient les molécules en place, est aussi un élément de conservation. Cette hypothèse, à laquelle se rallie un des plus sagaces sondeurs, le lieutenant Maury, serait corroborée par ces coquillages d’eau douce que Ehrenberg a trouvés au fond de la Méditerranée, et dont la chair était fraîche, et par ce vaisseau de guerre, le Royal-George, retiré de l’eau intact avec ses bois et ses cordages en quelque sorte neufs, après cinquante ans d’immersion dans la rade de Spithrad. Si la conjecture est fondée, si la mer conserve en effet ce qu’elle dévore, chaque fois que, du bord d’un navire en marche, on jette un homme mort à la mer avec un boulet aux pieds, l’homme tombe, s’enfonce, descend, se précipite, et tout à coup touche le fond et s’arrête, et, lesté par le boulet, à la même place à jamais, immobile comme les morts et debout comme les vivants, il reste, il persiste, il attend, momie éternelle et terrible, il est là avec le visage qu’il avait sur la terre, et les lueurs noyées sous les épaisseurs de l’eau éclairent vaguement cette forme sinistre. Dans ce cas-là, la disparition des épaves, phénomène à peu près constaté, aurait toujours lieu après des siècles, non par désagrégation et pourriture, mais par l’enlisement dans les infusoires. Tout s’enfoncerait lentement et s’effacerait sous le niveau montant des féculences de la mer. Pas à pas, par une sorte de marée insensible et irrésistible, l’oaze, au fond de l’océan, engloutirait les ruines des navires comme le sable engloutit les carcasses des temples dans le désert. Quoi qu’il en soit, les conjectures sont ouvertes. Il y a une énigme sous la mer, la disparition des épaves. Parviendra-t-on jamais à saisir cet inconnu qui se cache sous l’eau ? Le monde sous-marin sera-t-il découvert ? Le sondage aura- t-il son Christophe Colomb ? Cette gigantesque nappe de vase visqueuse qu’on appelle oaze est toute formée de squelettes d’infusoires inconnus à l’oeil humain. Seulement, dans l’Atlantique, il y à des nappes de cette vase d’un million de milles anglais carrés. Les animalcules abondent sur les côtes au point d’encombrer les passes et de fermer les ports. Une seule variété de polycistinées couvre le fond de la mer du golfe du Mexique à Oran. Les courants sont chargés de les porter où il faut qu’ils aillent. Cette fonction se fait avec l’exactitude impassible de l’absolu. Au cap Horn, il y a une bifurcation mystérieuse. Deux de ces fleuves de la mer, venus parallèlement du pôle austral, se séparent là ; ils charrient chacun une famille différente de foraminifères. Ils longent, le premier la côte orientale, le second la côte occidentale de l’Amérique du Sud. L’un approvisionne l’Atlantique, l’autre le Pacifique. Ainsi se fait la grande construction inconnue. Voilà ce qui est sous le navire pendant que, les mâts penchés, les voiles haletantes, la barre oscillante, il erre et il flotte, porteur de la pensée humaine, couvert de nuit, battu des souffles, épiant les voies d’eau dans sa cale, attentif aux mouvements démesurés des groupes stellaires, perdu dans l’anarchie des vagues. La mer travaille sous lui. D’incommensurables polypiers (identiques aux terrains jurassiques) s’agrègent dans l’obscurité. Les cellules des madrépores groupées, superposées, enchevêtrées, étagées, amoncelées, s’escaladent les unes les autres, partent d’en bas, arrivent en haut. Des millions et des millions de flots passent, des millions et des millions d’années s’écoulent. La Babel de la mer monte silencieusement du fond du gouffre ; tout à coup la vague se ride, une cime monstrueuse l’affleure ; c’est un univers qui éclôt. C’est la pléiade d’archipels du Pacifique qui émerge ; c’est la Polynésie qui apparaît ; c’est l’Australie qui fait son entrée, et qui dit aux continents : Me voilà. Le foraminifère sécrète de la chaux ; le polycistinée fait du silice. Le fluide vital cosmique bâtit avec cette chaux des Pyrénées, et avec ce silice des Andes. La dynamique de l’océan est terrifiante à force de simplicité. Elle se compose de ce va-et-vient perpétuel et inverse, sorte de double courant vertical à travers les flots : les sels qui descendent, les gouttes d’eau déminéralisées par les infusoires qui remontent. Quant à la stagnation de cette masse, stagnation plus lugubre encore que son bouleversement, une fois les profondeurs atteintes, elle dépasse tout ce qu’on peut rêver. Froid hivernal. Nulle vibration. Calme absolu. Pas d’orages. L’eau pétrifiée, pour ainsi dire. Çà et là, les banquises, flottant très loin en haut, jettent des ombres énormes à ce fond formidable. C’est là que, parmi les spicules d’épongés et quelques rares diatomacées, à la fois plantes et bêtes, rampe le ver de ce sépulcre, le foraminifère, ayant au- dessous de lui un autre ver, le polycistinée ; C’est là que, lugubrement éclairé par la quantité de lumière qui peut passer à travers une vitre épaisse de douze mille mètres, dans le silence, dans l’immuabilité, dans la solitude, l’atome travaille au monde. Il ne faut pas que ce travailleur soit dérangé. Cet ouvrier a besoin d’isolement, de paix et de recueillement dans son atelier ; et c’est pourquoi quelqu’un (qui donc ?) a placé entre l’ouragan et l’infusoire l’assoupissement de l’océan, et a mis à la tempête une sourdine de trois lieues d’eau dormante. A de certaines heures pourtant, cette immobilité de cadavre s’émeut. Il n’y a là qu’une seule tempête qui soit possible. L’aurore boréale ne rougit jamais le zénith sans faire tressaillir ce nadir que nous nommons le fond de la mer. Le câble électrique, couvert et caché par les alluvions microscopiques, dort sur l’oaze. Tout à coup l’aiguille magnétique devient comme folle et s’agite d’elle- même, l’électrographe frémit, l’homme s’étonne. Qu’est-ce que ceci ? .Quels sont ces signaux inconnus ? C’est un orage électrique qui éclate au pôle et qui passe au fond de l’océan. C’est un message. De qui ? Du mystère. A qui ? A l’abîme. Cette terre porte cette mer. La sphère qu’elles font à elles deux tourne dans l’espace autour d’un point donné. Voulez-vous savoir avec quelle vitesse ? La vitesse d’une balle de carabine est de quatorze mille quatre cents lieues par jour, la terre, qui a trois mille lieues de diamètre, fait par jour six cent quarante mille lieues. Maintenant quittons la terre, quittons la mer ; laissons là ce grain de sable et cette goutte d’eau. Regardons le reste. Le point donné autour duquel la terre tourne, c’est le soleil. Qu’est-ce que le soleil ? On le voit sans pouvoir le regarder ; c’est là tout ce qu’on sait de lui. Cette irradiation prodigieuse a été la contemplation et la stupéfaction de tous les grands astronomes, depuis Hipparque jusqu’à Arago. Son diamètre apparent a été mesuré par Ptolémée, Tycho, Kepler, Riccioli, Cassini, La Hire. Lucrèce dit : Il est le centre. Centrum rerum. Sénèque dit : Il est près de la terre. Sol proximus. Centre ? Oui et non. Proche ? Oui et non. A un homme qui ferait cent lieues par jour et ne se reposerait jamais, il faudrait mille ans pour aller dans le soleil ; à un boulet de canon qui parcourt six cents lieues à l’heure, il faudrait six ans et dix mois ; la. lumière fait ce trajet en cinq minutes. Cette lumière est aussi la chaleur. La lumière offre à notre étude une double intensité : l’intensité optique, l’intensité chimique. Quelle est la chaleur du soleil ? On l’ignore, mais voici un chiffre : la comète de 1680 qui, à son périhélie, arriva à deux cent dix mille lieues du soleil, fut, au calcul de Newton, chauffée en ce moment-là à une température deux mille fois plus haute que la chaleur du fer rouge. Cette comète, replongée depuis cent quatre-vingts ans dans les ténèbres, mettra cinquante mille années à se refroidir. Le soleil est treize cent soixante mille fois plus gros que la terre. Rendons ceci sensible par des images : mettez une pièce de vingt sous d’un côté, et de l’autre un million trois cent soixante mille francs, voilà le rapport de la terre au soleil. Mettez d’un côté un pois, et de l’autre un de ces boulets de marbre de Mahomet II qui avaient trois pieds de diamètre, voilà le rapport de la terre au soleil. Si certaines taches du soleil sont des bouches de volcan - Huyghens en doute, mais Scheiner l’affirme, - si ces taches, qu’on nomme facules, sont des Vésuves béants, neuf Terres comme la notre traversées du même axe comme neuf perles de la même épingle pourraient entrer de front dans un de ces cratères. Un habitant du soleil qui serait à la masse du soleil dans la proportion de l’homme à la masse de la terre aurait six cents lieues de haut, c’est-à-dire que, couché, sa tête serait à Paris et ses pieds à Constantinople. Ce géant qui suffirait à faire basculer notre globe, que serait-il sur le soleil ? Le nain que nous sommes sur la terre. La souveraineté du soleil a été patente pour les premier hommes. C’est bien de l’aube en effet qu’on pouvait dire : patuit dea. Le soleil était l’éclipsé du reste ; on le croyait seul, on le sacrait roi. Sol despotes cceli. Ainsi parle l’obélisque grec transcrit par Ammien Marcellin. Domino soli, dit l’inscription latine citée par Gruter. Beel-Samen (Seigneur du ciel), dit l’inscription arabe. L’homme, ne comprenant pas le soleil, l’a adoré. Les sept plus grands temples de la terre étaient au soleil. Sol deus magnus, dit encore l’obélisque grec construit peut-être par quelque chercheur d’aventure et de sagesse revenu de Chaldée. Le soleil, étude difficile, était une philosophie facile : faire de la lumière une religion, quoi de plus simple ; et le sabéisme est sorti tout naturellement de l’homme enivré et charmé de la visibilité de Dieu. Mais de la constitution du soleil, de sa substance, de sa structure, de sa dynamique, de sa chimie, de sa loi interne, de sa loi externe, que sait-on ? Rien. L’astronomie est à tâtons dans le soleil. Cette splendeur est ténèbres. Que ce soit l’observatoire de Storlus, en Russie, ou la station du cap Bon, en Afrique, qui l’étudié, la cécité est la même. Les questions se pressent, sans solution. Certaines parties du soleil semblent faire fonction de lune et envoyer de la lumière réfléchie. Pourquoi la lumière de la couronne est-elle polarisée et pourquoi la lumière des protubérances ne Pest-elle pas ? Pourquoi cette fleur, l’Hibiscus Africanus, ferme-t-elle sa corolle au moment d’une éclipse ? En lui-même, de quelle nature est ce foyer ? Globe obscur avec une photosphère, selon Arago ; globe incandescent avec une atmosphère d’incendie, selon Laplace. Les religions ne sont pas moins que la science perdues dans le soleil. Enfer pour celles qui le croient feu ; Paradis pour celles qui le croient lumière. Chose étrange, on peut dire que nous ne voyons pas le soleil. Il nous accable de clarté ; il nous bande les yeux avec des rayons. Le soleil est là, baissez la tête. Nous subissons ce prodigieux bienfait ; l’aigle seul le regarde. Pour que nous voyions un peu le soleil, il faut qu’il se cache. Il s’éclipse, on l’observe. Alors l’extraordinaire apparaît ; on aperçoit des flamboiements de toutes les formes les plus imprévues, cyclindriques, pyramidaux, paraboliques ; on entrevoit des tourbillons de lueurs, des incendies de diamants, des grêles de braises, des averses de soufres, des cascades d’aurores, des niagaras de rubis dans des fournaises d’escarboucles ; le soleil est de l’infini en combustion ; toutes les larves de la flamme surnaturelle s’ébauchent confusément, des choses terribles resplendissent, les macules, les facules, les Protubérances Roses, la Proéminance Crochue, les Aigrettes qui ont la hauteur d’un diamètre de lune, les Faisceaux coniques Noirs, les Nuages Ignés, les Coruscations de Liouville, les Endentures de Paris, le Trou d’Ulloa,... la science perd pied et sombre dans les visions ! Qu’est-ce que le soleil ? C’est l’éblouissement. A présent, qu’est-ce que la nuit ? C’est l’éblouissement. Un soir d’été, Herschell songeait dans son gigantesque télescope à réflecteur qui était assez grand pour qu’un homme pût marcher dedans. L’astronome, l’oeil sur le champ noir du télescope, guettait l’obscurité étoilée. Tout à coup, le bord du ténébreux champ microscopique blanchit ; c’est l’aube ; une rougeur remplace la blancheur, c’est l’aurore ; l’extrémité de la puissante lunette s’illumine, tous les phénomènes riants du matin s’y succèdent avec on ne sait quoi de fauve et de farouche, comme si cette aurore-là n’était pas faite pour être vue par des yeux humains ; une gerbe de rayons commence à poindre dans le champ du télescope, et s’élargit, et monte, et grandit, et une flamme s’y mêle, et voilà une éruption de lumière et, brusquement, un globe splendide, majestueux, incandescent, fulgurant, énorme, apparaît, Herschell, à ce coup de clarté, ferme les yeux. - Quoi ! déjà le soleil ! dit-il. Mais quelle heure est- il donc ? Il regarde à sa montre. Il est minuit. Ce soleil, ce monstrueux astre qui venait d’entrer dans son télescope et de s’y lever, c’était Sirius. Sirius est la plus proche des étoiles fixes. La lumière qui fait en cinq minutes le trajet qu’un coureur à cent lieues par jour ferait en mille ans, la lumière met trois ans et quatre mois à nous venir de Sirius. Sirius est notre soleil voisin. Ce soleil est environ trois fois gros comme le nôtre. Toutes les étoiles fixes sont des soleils. Il en est dont la lumière, à raison de soixante-dix mille lieues par seconde, ne nous parvient qu’au bout de mille ans. Tel rayon d’étoile, parti le jour de la mort de Charlemagne, vient à peine de nous arriver. Cette étoile que vous voyez là-bas, si étincelante, est peut-être éteinte et a peut-être disparu depuis neuf cents ans. Il en est dont la lumière ne nous parvient qu’après dix mille, vingt mille, trente mille années. Il y a, dans les profondeurs, des étoiles dont la lumière, partie avant le commencement de notre monde, ne nous arrivera jamais. La Voie Lactée est une épaisseur d’astres ; des mares d’étoiles stagnantes çà et là, c’est la Voie Lactée. Si l’on pouvait observer ces astres qui nous apparaissent comme écrasés ensemble et noyés dans leur nombre même, on trouverait entre l’un d’eux et l’autre les mêmes distances inouïes qu’entre notre soleil et Sirius. Et chacun de ces astres, nous le répétons, est un soleil, et notre soleil n’est qu’une très petite étoile, et chacun de ces soleils a autour de lui son système planétaire où l’atome d’une terre comme la nôtre ne vaut pas même qu’on en parle. Eh bien, cette Voie Lactée, enfoncée, engloutie et perdue à de si monstrueuses distances, c’est nous-mêmes. La Voie Lactée est la circonférence d’Une sorte de lentille sidérale, d’une agrégation circulaire de mondes, d’un disque stellaire tout composé d’astres et dont est notre soleil ; et c’est ce disque, auquel adhèrent (par quelle loi ? par quelle force ? par quelle volonté ?) toutes les constellations, amalgamées en lui, pour ainsi dire, c’est ce disque prodigieux qui constitue spécialement notre univers à nous. Toutes les étoiles fixes que nous voyons et que nous découvrons sont de notre cosmos et tiennent à nous, et font partie de notre polypier. Ces espèces de maculatures blanchâtres qu’on aperçoit la nuit çà et là dans l’espace, que l’auteur de ce livre a appelées quelque part « nuages d’étoiles » et que l’astronomie nomme nébuleuses, ce sont d’autres disques stellaires comme le nôtre, d’autres systèmes de soleils, d’autres voies lactées, d’autres univers. Ces univers, situés à des profondeurs incalculées et qu’aucun chiffre ne pourrait désigner, font à peine un blêmissement dans notre ciel. Ils sont là. Nous ne savons rien de plus. Ce sont les spectres du réel. Et derrière ceux-là il y en a d’autres, et derrière les autres il y en a d’autres. Et sans fin, sans fin, sans fin. Il y a plus d’étoiles dans le ciel que d’infusoires dans la mer. Dans le ciel le polycistinée s’appelle soleil. Ce que c’est qu’un soleil, nous venons de le dire. Ou plutôt nous avons tâché de le balbutier. Et, la vie étant la loi évidente, il est impossible que tout cela ne soit pas habité. Et la nuit est toute pleine de ces fanaux de l’infini. Et quelles sont les formes de la vie, de la vie dans les mondes, de la vie dans l’espace ? Quelles phalènes vont se brûler à ces phares ? Vous figurez-vous les prodigieux monstres que cela doit être ? La première chose que l’homme a sous les pieds, c’est l’impénétrable, la terre ; la première chose qu’il a sous les yeux, c’est l’incommensurable, le ciel. Une fois l’éblouissement de cette quantité de soleils passé, le coeur se serre, l’esprit tressaille, une idée vertigineuse et funèbre lui apparaît. Cette idée, qui, sans qu’on devine pourquoi, a échappé aux astronomes, l’auteur de ce livre l’a déjà exprimée ailleurs(2), et la voici : L’état normal du ciel, c’est la nuit. Supposez un espace dans lequel il y a des chandelles, et supposez ces chandelles placées à au moins deux cents lieues l’une de l’autre ; c’est là notre univers. La pensée peut concevoir d’autres cieux qui existent probablement et dont la lumière inonde toutes les zones, mais le ciel que nous voyons est ainsi fait, et nous ne pouvons parler que de celui-là. Deux cents lieues entre deux chandelles représentent à peine la distance céleste qui sépare notre soleil de Sirius ; et, hormis quelques systèmes de soleils concentriques, tels qu’Aldebaran et Arcturus, toutes les étoiles ont entre elles et leurs voisines de ces espaces- là. Dans ces espaces, qu’y a-t-il ? La nuit. La nuit opaque, stagnante, informe, éternelle. Imaginez, si vous le pouvez, ces inexprimables ténèbres. Ceux qui, comme nous, humanité terrestre, sont placés près d’une chandelle, - trente-cinq millions de lieues sont de la proximité quand il s’agit d’un soleil, -ceux-là ont un peu de jour. Tout le reste est dans la nuit. Et la nuit, c’est l’hiver. Quel hiver ? Dans les dimensions de l’infini, les froids correspondent aux chaleurs. La chauffe de la comète de 1680 égalait deux mille fois la température du fer rouge ; à moitié chemin, entre notre soleil et Sirius, le froid surpasse un million de fois la température du mercure congelé, c’est-à-dire descend à quarante millions de degrés au-dessous de zéro. Avez-vous quelquefois regardé Vénus ? Eh bien, doublez la grosseur de Vénus, vous aurez le soleil vu de Saturne. Telle est la décroissance de la lumière ; le halo de clarté qui entoure le soleil atteint à peine Saturne. Saturne, même avec ses huit lunes, même avec son colossal double anneau pour réflecteur, n’a pour plein midi qu’un crépuscule. Et Saturne n’est pas la plus profonde planète de notre système ; il a derrière lui Uranus, qui a derrière lui Oceanus, qui a derrière lui l’ombre. Au delà d’Oceanus, qui est à douze cents millions de lieues du soleil, commencent les évolutions des mondes noirs. Les espaces intrastellaires sont-ils déserts ? Sont-ils habités ? La conjecture est ouverte. S’ils sont habités, ceci dépasse l’épouvante. Que peut-il y avoir là ? Solitude, engourdissement, stupeur ; en haut, un énorme linceul étoile. Notre hiver polaire, où l’on casse l’eau-de-vie à coups de hache, et où l’haleine sort des bouches en flocons de neige, est une température torride à côté de cette glace, un Sénégal près de cette Sibérie. Ce froid-ci n’est plus mesurable ; c’est le froid abstrait. A un tel abaissement de température, aucune atmosphère n’est possible ; par conséquent pas de bruit, toute espèce de son s’éteignant dans le vide. Jamais un cri, jamais un souffle, jamais une aube ; l’existence de ce que nous appelons un soleil ne peut même être soupçonnée. Supposez que l’éternité est une fosse, c’en est le dedans. Une étendue fuligineuse avec quelques étincelles immobiles, voilà le plafond de cette fosse. Ce plafond immuablement noir, nous les terrestres, nous le voyons bleu pendant quelques heures, et c’est ce que nous appelons le Ciel. Quel à vau-l’eau formidable qu’une telle obscurité ! Les univers qui y sont noyés y gravitent comme à l’aventure sans savoir autour de quoi. Ceux qui sont les plus proches de ce qu’on pourrait appeler la frontière solaire aperçoivent encore au fond des espaces un peu de pâleur ; ils reconnaissent confusément Saturne qui a un crépuscule, Uranus qui a une blancheur, Oceanus qui a un blêmissement, et ils les envient, et ils disent : Quels paradis ! Et ces univers désespérés sont paradis eux-mêmes pour d’autres qui sont derrière eux. L’épaississement ténébreux va croissant. Des univers, Léviathans de la noirceur incommensurable, apparaissent et disparaissent comme des simulacres ; de la fumée pétrifiée en forme de sphères tourne et rôde, des planètes aveugles tracent des orbites à tâtons. A quoi bon ces roues dans l’ombre ? La cécité centrale est inouïe. On n’y distingue plus même le glissement vague des globes ébauchant leur rondeur, et les lividités spectrales des univers enfouis dans l’inconnu. De temps en temps, dans ce sépulcre, une comète passe, torche terrible. Les êtres qui sont là profitent de cette lueur pour se regarder et voient des aspects effrayants. A cette profondeur où il est impossible que la méditation cosmique ne descende pas, en présence de cet incontestable fait : - l’état normal du ciel, c’est la nuit ; - quelque résistance que fasse la philosophie, l’hypothèse du monde puni se dresse devant le penseur. Il songe à toutes les inexplicables formes du mal visibles dans la vie, et il voit se lever devant lui, comme arrière-plan, cette réalité terrifiante, le monde ténébreux. Ceci est la souffrance ; et, chose lugubre, la souffrance ayant la dimension de l’univers. Or, la souffrance pour la souffrance n’est pas. Rien n’existe sans cause ; la souffrance est donc invinciblement ou un châtiment ou une épreuve, et, dans tous les cas, un rachat. Mais quoi ! cet immense monde que nous voyons et dont nous sommes, serait donc l’enfer ? Ce monde-ci, oui. Mais nous ne voyons qu’un coin de l’infini ; nous ne connaissons point tous les compartiments de l’Être ; il y a d’autres mondes. Mais alors les religions ont donc raison contre les philosophies, ce monde qui est sous nos yeux, ayant le caractère de l’éternité, l’enfer est donc éternel ? Distinguons. Éternel en soi, momentané en nous. Il est ; on le traverse ; on n’y souffre qu’un temps ; on y entre et l’on en sort. Éternité, mais passage. Quant à lui, il est immanent et persiste, c’est en ce sens seulement qu’il est éternel. La permanence de mon cachot ne prouve pas la permanence de ma peine. Les théogonies ont confondu la durée de la prison avec la durée de l’emprisonnement. Enfer éternel, oui ; damnation éternelle, non. Ici s’ouvrirait toute la série la plus ardue des questions religieuses et philosophiques ; mais ce n’est pas le lieu d’y pénétrer. Sortons de ces austères hypothèses. Chaque astre, dans sa révolution, trace un cercle de l’abîme, et chaque cercle de l’abîme est une courbe d’intersection de l’infini sur laquelle, par la rencontre de toutes les conditions spéciales, propres à ce point donné, se développe un des modes de la vie universelle, nécessaire ici, impossible ailleurs ; normal ici, monstrueux ailleurs. Un homme apparaissant à un habitant de Saturne le ferait probablement évanouir d’épouvante, et réciproquement. Les modes d’existence, même les plus voisins "de nous, nous ne pouvons les concevoir. Qu’est-ce que la vie sélénocentrique, c’est-à-dire la vie sans atmosphère ? Qu’est-ce que la vie héliocentrique, c’est-à-dire la vie dans une fournaise ? Ces questions confondent notre entendement. L’être de la lune et l’être du soleil sont des énigmes pour nous. A cet ensemble qui vient d’être ébauché, ajoutez des astres étranges, des lumières désordonnées, des comètes, des apparitions. Des masques de l’abîme surgissent du fond de l’ombre, et se mêlent brusquement aux mondes, et leur font des surprises. Diri arsêre cometae ’, s’écrie Virgile. La comète de Calixte II occupait les deux tiers du ciel. Qu’est-ce que cette comète de Louis XIV (1652), au dire d’Hévélius, aussi grosse que la lune, et que cette comète de Néron, au dire de Sénèque, aussi grosse que le soleil ? Qu’est-ce que cette étrange comète de 1680 ? Elle marque la révocation de l’édit de Nantes, et, en remontant de cinq cent soixante-quinze ans en cinq cent soixante-quinze ans, on la retrouve vers l’an mille de l’Apocalypse, puis en 531, sous le consulat de Lampadius et d’Orestes ; elle semble guider Totila ; puis en 44 avant Jésus-Christ, elle éclaire les ides vengeresses de mars et elle tient la torche à ceux qui tuent César, et, en continuant ainsi, on arrive à l’époque même du grand sinistre dé la terre. Elle assiste au déluge. Depuis l’origine des siècles, la terre regarde les comètes avec anxiété. La trace de leur passage est parmi les plus anciens souvenirs des hommes. Il n’y a pas seulement la comète de Charles-Quint, la comète de Louis XI, la comète de Louis le Débonnaire, la comète de Justinien, la comète de Gordien III, la comète de César, il y a la comète de Mathusalem. Abraham a vu une comète ; les livres rabbiniques en font foi. La Chine parle encore avec inquiétude de la comète observée par l’astronome Ma-Tuan-Lin, quatre cent soixante-quatre ans avant Jésus-Christ. Les comètes jadis ont épouvanté l’astrologie, elles déconcertent maintenant l’astronomie. Purbah et Regio Montanus ont essayé les premiers calculs ; mais une sorte d’effroi religieux y est mêlé. Jacques Bernoulli, tout en calculant les éléments de la comète de 1680, disait : « Le corps de la comète n’est pas un signe visible de la colère céleste, mais la queue pourrait bien en être un. » Quelques-unes des lois cométaires ont été devinées par Doerfel et confirmées par Newton. A l’exception du cercle, qui semble n’appartenir qu’aux planètes, toutes les sections coniques, ellipse, hyperbole et parabole sont décrites par les orbites des comètes. Jamais d’orbite serpentant, quoiqu’on ait longtemps cru le contraire. Cela dit, on ne sait plus rien. Les calculs sont terrifiants. La différence d’un dix-millième d’excentricité suffit pour retarder d’un siècle l’apparition d’une comète. D’où viennent ces astres ? Où retournent-ils ? Ils accourent, effarent le ciel, et prennent la fuite. Le trou qu’ils font dans l’azur se bouche, et tout est dit. Quelle occlusion ! L’ardente curiosité de l’esprit se précipite. On n’entre pas, dit la Nuit. La pensée voudrait en vain poursuivre ces visions échevelées, ces sidérales faces de fantômes, ces effrayantes flammes évadées. L’épaississement obscur redouble derrière les phénomènes aussitôt disparus qu’apparus. O fermeture des portes sombres à peine entrouvertes ! La stupeur de la science devant les comètes atteint à la poésie. Quelle est la fonction de ces astres erratiques ? Sont-ils chargés de relier les univers entre eux ? Et est-ce comme des anneaux allongés rattachant les uns aux autres les anneaux circulaires, que leurs courbes prodigieuses entrent dans les nôtres ? Dans ce cas, l’orbite d’une comète (il faut bien se résigner à ces images énormes) agirait sur les systèmes solaires comme la courroie de l’arbre de transmission d’une machine à vapeur. L’immanent, le sans fond et le sans borne, tous les points de l’infini dilatés eux-mêmes en autant d’infinis, l’enfoncement possible de la pensée dans tous les sens au delà de tout, le lieu et la chose s’enchaînant et se renouvelant à jamais dans le visible et dans l’invisible, l’éther sans fin, l’espace du prodige. Et dans cette immensité, figurez-vous ce réseau : des orbites de soleils reliées par des ellipses de comètes ; les comètes jetées comme des amarres d’une nébuleuse à l’autre. Ajoutez les vitesses et les flamboiements, des astres faisant des courses de tonnerres. Abîmes, abîmes, abîmes. C’est là le monde. 12 Et maintenant, que voulez-vous que je fasse ? Cette énormité est là. Ce précipice de prodiges est là. Et ignorant, j’y tombe, et savant, je m’y écroule. Oui, savant, j’entrevois l’incompréhensible ; ignorant, je le sens, ce qui est plus formidable encore. Il ne faut pas s’imaginer que l’infini puisse peser sur le cerveau de l’homme sans s’y imprimer. Entre le croyant et l’athée, il n’y a pas d’autre différence que celle de l’impression en relief à l’impression en creux. L’athée croit plus qu’il ne pense. Nier est, au fond, une forme irritée de l’affirmation. La brèche prouve le mur. Dans tous les cas, nier n’est pas détruire. Les brèches que l’athéisme fait à l’infini ressemblent aux blessures qu’une bombe ferait à la mer. Tout se referme et continue. L’immanent persiste. Et c’est de l’immanent, toujours présent, toujours tangible, toujours inexplicable, toujours inconcevable, toujours incontestable, que sort l’agenouillement humain. Un frémissement vertigineux est mêlé à l’univers. De telles choses que celles que nous venons de dire ne peuvent pas exister sans dégager une sorte d’horreur sacrée, visible à l’esprit humain, et qui est comme l’ombre de la réalité redoutable. L’homme devant l’immanent sent sa petitesse, et sa brièveté, et sa nuit, et le tremblement misérable de son rayon visuel. Qu’y a-t-il donc là derrière ? Rien, dites-vous. Rien ? Quoi ! moi ver de terre, j’ai une intelligence, et cette immensité n’en a pas ! Oh ! pardonne-leur, Gouffre ! Mais, qui que vous soyez, regardez donc au-dessus de vous, regardez au-dessous de vous, regardez cette chose, ce fait, cet escarpement, ce vertige, cette obsession, cette urgence, l’infini ! Plus de mesure possible ; le même fourmillement et la même genèse partout, dans la sphère céleste et dans la bulle d’eau ; les trois milles espèces d’éphémères, pour un seul rosier, constatées par Bonnet de Genève, l’anneau de Saturne qui a soixante-sept mille cinq cents lieues de diamètre, les dix sept mille facettes de l’oeil de la mouche, les trois astres versicolores d’Aldebaran qui tournent concentriquement à raison de cent millions de lieues par minute, les fourmis qui viennent sur les jasmins traire les pucerons, le calcul des parallaxes, cette échelle sidérale, inutilement appliqué aux astres fixes, le diamètre de notre orbite, soixante-dix millions de lieues, insuffisant à créer un écart qui puisse troubler la parallèle des étoiles et servir de base à leur triangulation, le bolide et la comète, le volvoce et le vibrion, Vénus, le soir, au-dessus des solitudes de la mer, cet inconcevable bruit pareil au frôlement de la soie qui, au pôle, accompagne les aurores boréales, les nébuleuses, ces nuées de l’abîme, les moisissures, ces forêts de l’atome, les ouragans de Jupiter, les volcans de Mars, les hydres nageant dans les globules du sang, l’infiniment grand de Campanella, l’infiniment petit de Swammerdam, l’éternelle vie à jamais visible en haut et en bas... - ôtez-moi de là-dessous, si vous ne voulez pas que je prie ! 13 L’être est un miracle innombrable. Multiplication vertigineuse ; unité impassible. Quel tourbillon que la génération ! Quel inextricable croisement de forces et de sèves ! Mesure qui pourra ce prodigieux diamètre de la vie qui a, à l’une de ses extrémités, le baiser d’Adam et d’Eve, et, à l’autre, la gemmiparité ! Pas un physiologiste, pas un psychologiste n’a osé étudier, sous son double aspect d’enchaînement et d’intervalle, le phénomène tout entier, depuis le mystérieux et sacré embrassement d’où sortira Shakespeare ou Michel- Ange jusqu’à la génération alternante de l’helminthe. Les problèmes de la germination se ramifient les uns dans les autres jusqu’à produire l’ombre absolue. Tout est mêlé à la vitalité, même la pourriture ; tout a ses vivants, même le sépulcre ; l’ossuaire fourmille ; la cendre pullule. L’entozoaire dans les muscles, l’annélide dans les intestins, le cisticerque sur la souris, la trichine sur le porc, le ccenure sur le mouton, le toenia sur l’homme, le gui sur le chêne, quelle question que le parasitisme ! Est-ce de la mort ? est-ce de la vie ? Des commencements de fonctions se mêlent à des achèvements de destinées ; tout crépuscule est double, aurore et soir. Cette formidable chrysalide qu’on appelle l’univers tressaille éternellement de sentir à la fois agoniser la chenille et s’éveiller le papillon. Rien ne s’achève à pic ; tout ce qui finit une chose en ébauche une autre ; toute mort naît. Rien ne s’amalgame, tout s’équilibre ; rien ne stagne, tout gravite ; l’interstice est la loi de l’être ; plus ou moins de densité, voilà toute la différence de la pierre au nuage ; le granit est un brouillard ; la hache qui coupe une tête est une vapeur ; entre deux atomes, comme entre deux univers, il y, a l’espace ; et l’intervalle est aussi infranchissable de la molécule à la molécule dans l’infini d’en bas que du soleil au soleil dans l’infini d’en haut. Expliquer n’est pas plus possible que nier. Vous entendez le vent. Qui est-ce qui le souffle ? Vous voyez l’aurore. Qui l’a allumée ? Vous respirez un liseron. Qui l’a parfumé ? Vous avez un enfant. Qui vous l’a donné ? Isolez-vous donc, si vous le pouvez. Est-ce que l’idée n’est pas de toutes parts pénétrée par l’infini ? Est-ce que l’auréole du cerveau n’est pas mêlée à la chevelure de l’étoile ? Et tout se dissipe ! Et rien ne se perd ! Où tout cela tombe-t-il ? Où va ce qui s’en va ? Un météore passe ; il a disparu. Où est-il ? Oh ! le ciel est un évanouissement d’astres ; le cimetière est une constellation de tombeaux. Cela médite, cela songe, cela est. Comment sonder tous ces sombres mondes éternels ? Que voulez-vous que je réponde à l’affirmation mystérieuse qui sort de ces éblouissements ? que voulez-vous que je devienne, moi l’homme, cela étant sur moi ? La nuit est immense. Est-ce nous qui avons fait le monde ? Non. Pourquoi est-il ainsi ? Nous l’ignorons. Il y a des lumières dans cette nuit. Qu’est-ce que ces lumières font là ? Elles disent l’indicible. Elles illuminent l’invisible. Elles éclairent, car elles ressemblent à des flambeaux, elles regardent, car elles ressemblent à des prunelles. Elles sont terribles et charmantes. C’est de la lueur éparse dans l’inconnu. Nous appelons cela les astres. L’ensemble de ces choses est inouï de chimère et écrasant de réalité. Un fou ne le rêverait pas, un génie ne l’imaginerait pas. Tout cela est une unité. C’est l’unité. Et je sens que j’en suis. Comment puis-je me tirer de là ? que puis-je répondre à ces énormes levers de constellations ? Toute lumière a une bouche, et parle ; et ce qu’elle dit, je le vois. Et le ciel est plein de lumières. Les forces s’accouplent et se fécondent ; tout est à la fois levier et point d’appui, les désagrégations sont des germinations, les dissonances sont des harmonies, les contraires se baisent, ce qui a l’air d’un rêve est de la géométrie, les prodiges convergent, la loi sesquialtère qui régit les planètes et leurs satellites se retrouve parmi les molécules infinitésimales, le soleil se confronte avec l’infusoire et l’un fait la preuve de l’autre ; c’était hier, ce sera demain. Tout cela est absolu. Est-ce que je sais, moi ? Et vous voulez que sous la pression de tous ces gouffres concentriques au fond desquels je suis, bah ! je me recroqueville et me pelotonne dans mon moi ! dans quel moi ? dans mon moi matériel ! dans le moi de ma chair, dans le moi qui mange, dans le moi de mon appareil digestif, dans le moi de mes appétits suivis de fétidités, dans le moi de ma fange ! Vous voulez que je dise à tout cela qui est : Je n’en suis pas ! Vous voulez que je refuse mon adhésion à l’indivisible ! Vous voulez que je refuse ma chute à la gravitation ! Vous voulez que je ne regarde pas, que je n’interroge pas, que je ne songe pas, que je né conjecture pas ! Vous voulez que de la prodigieuse inquiétude cosmique je ne tire que ma propre pétrification ! Vous voulez que, sous le souffle des souffles, je ne remue point ! Vous voulez que mon petit tas de cendre intérieur ne tourbillonne pas quand de toutes parts, de la terre et de la mer, du zénith et du nadir, du télescope et du microscope, de la constellation et de l’acarus, l’infini fait irruption en moi ! Vous voulez que je me contente de ces deux certitudes : je suis né et je mourrai ! certitudes qui sont elles-mêmes deux gouffres. Non, cela ne se peut. Il n’y a pas que l’épiploon graisseux au monde. Le pancréas n’est pas l’unique affaire. La manière dont mon chyle et ma bile et ma lymphe se comportent, cela ne peut pas être le point d’arrivée de ma philosophie. Il y a moi, mais il y a autre chose. La manifestation universelle et sidérale est là. De là l’effarement. De là les mains tendues vers l’énigme. De là l’oeil hagard des ascètes. Le genre humain ne peut s’empêcher d’adresser des questions à l’obscurité et d’en attendre des réponses. Quelle est la destinée ? Dans quelles proportions l’homme fait-il partie du monde ? Tout phénomène n’est-il pas fatalement consécutif ? Qu’est-ce que la vie ? Qu’y a-t-il avant ? qu’y a-t-il après ? Qu’est-ce que le monde ? De quelle nature est le prodigieux être en qui se réalise au fond de l’absolu l’identité inouïe de la Nécessité et de la Volonté. Toutes ces questions se résolvent en prosternement. Les plus forts esprits chancellent sous la pression des hypothèses, et c’est ainsi que les têtes se courbent devant l’Immanent. La vague présence du possible crée les religions. 14 Simples, tâchez de penser. Penseurs, tâchez de prier. Qui donc échappe à l’immensité ? La science exacte ? elle frissonne devant l’infini. A chaque instant, l’algèbre éperdue est forcée de renverser son 8 et de crier : Silence ! le voilà. La géométrie est à perte de vue. Les mathématiques ne sont pas une moindre immensité que la mer. Les logarithmes sont aussi insondables que les vagues. L’extraction des racines des nombres a toujours du vide au-dessous d’elle. Le nombre et le logos ont une affinité qui faisait rêver Pythagore. N’a-t-il pas existé, cet étrange et peut-être grand penseur Hoëné Wronski, lequel croyait, à force de sondages dans le Nombre, avoir trouvé le point de jonction du polynôme algébrique et de la destinée humaine, et avait fini par oser écrire en X et en Y la formule des passions et des événements ? Quel est l’algébriste qui pourra jeter l’ancre dans le calcul infinitésimal ? Les sections coniques s’enfoncent dans l’azur tout aussi profondément que la voie lactée. L’asymptote et l’hyperbole sont des apparitions de l’incompréhensible sous une forme géométrique. Avez-vous réfléchi à la profondeur où est situé le point géométrique ? Près du point géométrique, un atome de cendre est un monde, le grain de poussière est plus près du soleil que le point géométrique n’est près du grain de poussière. Mais, dira-t-on, l’infini dans l’abstraction ne prouve rien, il ne serait autre chose que le miroir de l’infini dans les faits ; c’est une répercussion, rien de plus. Eh bien non, ce n’est pas une répercussion, c’est une intersection, c’est plus encore, c’est une identité. La matière arrive à la molécule comme l’idée arrive au point ; et le point abstrait et la molécule matérielle, étant l’un, et l’autre indivisibles, sont nécessairement identiques au fond de l’infini, c’est- à-dire abstraits tous les deux, et réels tous les deux. L’abîme matériel arrive à se confondre avec l’abîme spirituel ; et, là où la biduité semblait évidente, l’unité surgit, d’autant plus souveraine qu’elle est plus inattendue. Cette rencontre absolue, nécessaire, incontestable, de l’idée et de la matière à l’extrémité de la réalité est peut-être la plus grande profondeur que l’esprit puisse contempler. Par cette ouverture-là on voit distinctement Dieu. 15 La vision des Choses, plus morale encore que matérielle, est révélatrice de l’Être. Aucun philosophe, même le plus sceptique, n’est sûr de la force de résistance de sa philosophie, tant qu’il ne l’a pas emportée dans la solitude et soumise à la pression de l’univers. Pas un grand sage, on peut l’affirmer, n’est sorti athée de la contemplation, immense persuasion étoilée. Car, nous le répétons, n’est pas athée qui croit l’être. Nous connaissons de hautes et profondes intelligences qui, de bonne foi, nient Dieu, sans se douter qu’en elles Dieu nous apparaît. Dans tous les cas, les grands athées sont rares ; il est peu de grands esprits imperméables à l’infini. Devant l’harmonie universelle, les plus farouches penseurs ont fléchi. En laissant de côté les Patriarches, les Druides, les mages, les Pères, tous les ascètes, et pour ne citer (pêle-mêle et dans l’ordre où notre mémoire nous les donne) que des esprits d’une nature hautaine, Aristoxène, Épicure, Aristote, Démocrite, Eschyle, Heraclite, Leucippe, Dicéarque, Thaïes le milésien, Anaxagore, Hippocrate, Xénophane, Hérodote, Critius, Empédocle, Velléius l’épicurien, Sextus Empiricus, Cicéron, Sénèque, ont prié ; Averroè’s, Némésius, Avicenne, Boëce, Calderin, Pomponace, Cardan, Galien, Taurell, Cremonin, Viviani, Hobbes, ont prié. Tout en protestant contre les religions, Anaximène, Hippon, Çritolaiis, Asclépiade le médecin, Marc-Antonin, Proclus de Lycie, Épithorme, Phérécyde le syrien, Parménide, ont proposé ou ébauché des formules de prière en commun. « Initiez-vous, dit Andocide, contemplez les rites sacrés ! » - Pindare appelle les esprits au naturalisme et par le naturalisme à la religion : - « Heureux, dit-il, celui qui descend dans la terre profonde ! il sait la fin de la vie ; il en sait l’origine sacrée. » Tout en me promenant je faisais ma prière. C’est Rousseau qui à la prose des Confessions a mêlé ce vers involontaire. Toutes les ardentes curiosités de la métaphysique, les doutes des travailleurs spirituels, les tentatives des pionniers du mystère, les aspirations des philosophes, leurs indiscrétions devant le silence de la naure, leur confrontation de l’Inconnu avec la création, confrontation qui va quelquefois jusqu’à l’insulte, leurs recherches, leurs audaces, aboutissent à ceci : le doigt posé sur la bouche et l’oeil fixe épiant la nuit. 16 La religion n’est autre chose que l’ombre portée de l’univers sur l’intelligence humaine. La forme de cette ombre varie selon les angles divers de la civilisation de l’homme, elle varie selon le plus ou moins de rectitude des esprits qui la reçoivent, mais, quelle que soit son apparence, cette ombre est toujours identique à elle-même. Elle vient du Tout. C’est cette identité qui fait le fond commun des religions. A cette ombre, - car la loi morale ne dément jamais la loi physique, qui n’est que son symbole, - à cette ombre se mêlent des crépuscules et des pénombres. Ce sont les idolâtries et les superstitions. La grandeur visible ou latente du fait presse l’esprit humain et en fait sortir des chimères plus ou moins empreintes de vérité. Ces chimères sont les théogonies. Si l’on veut se rendre compte des déviations que subissent les réalités naturelles en traversant l’imagination ignorante de l’homme, si l’on veut apprécier les aberrations que cette réfraction peut produire, un ou deux exemples suffisent : La première merveille qui a stupéfié les hommes, c’est la terre. Ils l’ont appelée la Grande Déesse, la Déesse-au-large-sein (E???ste? ???), Titéria, Ops, Tellus, Géo, Vesta, Cybèle, Cérès, Déméter ; et, au fond de la nuée qui emplissait les temples, à Thèbes, où ses prêtres avaient des masques de bêtes, à Delphes où, selon Pausanias, la Terre a rendu des oracles avant Apollon, en Achaïe, près du fleuve Crathis, à Sparte, dans le vertigineux sanctuaire nommé Gasepton, l’antiquité éleusienne et isiaque la représentait droite et debout dans une robe de pierre qui avait les cannelures d’une colonne, symbolisation du grand point d’appui terrestre, avec une tête de cheval qui signifiait la force patente, une chevelure de serpents qui signifiait les puissances cachées, ayant dans sa main droite un dauphin qui signifiait l’eau et dans sa main gauche une colombe qui signifiait l’air. Et sous cette forme fausse et vraie on l’adorait. Quand à ce soleil dont il a été parlé plus haut, tous les cultes, nous l’avons dit, se sont adressés à lui. Le paganisme a vu dans le soleil un dieu et le christianisme un archange. Apollon, c’est Michel. Le radical Hel se trouve dans Michel comme dans Hélios. Typhon, c’est Satan. On pourrait dire que Saint-Michel foudroie Typhon et qu’Apollon terrasse Satan. Le carquois de l’olympien est plein d’éclairs comme le fourreau de l’ange est plein de flamboiements. Les religions ont pris cet astre et en ont fait un héros de l’azur. L’illuminisme allemand, représenté par Swinden, place l’enfer dans le soleil, c’est là que Michel garde Lucifer. L’ange, cicérone de l’enfer, qui montre les damnés à Albéric, moine du Mont-Cassin, l’appelle Hélios. Du dieu payen et de l’ange chrétien, l’orient le premier avait fait un génie. Bhaël, Baal, Bel, Belus, Bélénus, c’est toujours Hel, c’est toujours Hélios. Le soleil est devenu une sorte de figure humaine sublimée. On l’a mis sur un char et on lui a donné quatre chevaux qu’Homère appelle Pyroéis, Eoiis, iEthon, Phlégon, c’est-à-dire, à peu près, Rougeur d’en haut, Clarté, Chaleur, Rougeur d’en bas, et que Fulgence nomme Erythreus, Actéon, Lampas, Philogeus, et qui signifie quelque chose comme le Rouge, le Lumineux, le Flamboyant, l’Ami de la terre, ou la Rentrée à l’Écurie. Ainsi procède le rapetissement gigantesque des mythologies. Ainsi la nature enseigne et en même temps égare l’homme. Ces contagions du naturalisme, insistons-y, n’ont point épargné les sages. L’univers contemplé devient facilement l’univers visionné. Plusieurs génies ont vacillé sous le poids de cette idée fixe : la nature. Platon voit la danse des sphères ; Pythagore entend leur musique. Quant à Aristote, il doute. Pythagore, créateur de la musique, comme le qualifie, dans la boiserie de la cathédrale d’Ulm, le grand menuisier gothique Georges Syrlin, Pietagoras musice inventor, Pythagore assigne entre le soleil et la lune et entre le soleil et Saturne des intervalles musicaux d’une quarte, et précise le son de la lune qui est, dit-il, le plus aigu, et le son de Saturne, qui est, dit-il, le plus grave. D’autres osent être plus formels encore. Pour eux, le ciel est une lyre, le système solaire, c’est la gamme, le soleil donne l’ut, Mars donne le ré, Jupiter le mi, Saturne le fa, la lune le sol, Vénus le la, Mercure le si ; comme on le voit, la gamme, partie du soleil, s’enfonce par Mars et Jupiter jusqu’à Saturne et revient par la lune, Mercure et Vénus, au soleil. Ils entendent cela ; ils affirment cela. Quels sont ces foux ? Ils sont deux. Le premier s’appelle Nicomaque, le deuxième se nomme Cicéron. Ce qui égare les sages égare aussi les peuples, et plus encore. Une foule de phénomènes, même terrestres, même de ceux que nous pouvons, en quelque sorte, toucher avec la main, restent inexpliqués. De là des fétichismes et des idolâtries. Les grands esprits ne se rendent qu’au grand Tout, et beaucoup d’entre eux résisteraient s’ils n’étaient pas accablés par l’ensemble des prodiges. Ces héros de la libre pensée sont, on peut le dire, vaincus par le nombre. Ils cèdent à la convergence des sublimités. Toute la nature converge à Dieu ; il leur faut cela pour s’incliner. La faible imagination de certains peuples primitifs n’est pas si exigeante. Le premier phénomène local venu sert de prétexte à un dogme. Veut-on des exemples ? Il y a, en Afrique, deux vents : le samyel de l’Arabie Pétrée ; l’harmatan de la côte de Guinée. On entend un sifflement, les voyageurs se jettent à terre, la face dans la poussière ; les chevaux cachent leur tête entre leurs jambes, une sorte de feu passe dans l’air en pétillant, qui respire meurt ; cela dure un quart d’heure ; si l’on touche ensuite à ceux qui sont morts, on les trouve pourris, leur chair se détache et tombe ; ce n’est pas du vent qui a soufflé, c’est de la gangrène. Cette chose redoutable s’appelle le samyel. Quant à l’harmatan, il arrive dans un brouillard, on ne distingue plus rien, c’est la nuit ; les feuilles tombent, les plantes agonisent, l’homme a soif, le nez enfle, les lèvres se gercent, les yeux pleurent, l’épiderme s’exfolie, et, quoique Pair soit chaud, on a froid ; mais ici commence l’inexplicable, les malades se dressent sur leur séant et respirent, les fièvres, les petites véroles, les dysenteries s’arrêtent court ; l’inoculation devient inutile, la peste s’éteint, les épidémies s’évanouissent, toute la contrée est assainie. Ce vent qui a passé, c’est de la guérison. Naturellement, l’harmatan et le samyel ont des prêtres ; une religion est née de cet Ormus et de cet Arimane des vents. A la rigueur, on peut scientifiquement rendre raison de la pierre chantante du druidisme et du phonolithe d’Egypte. Celle des deux statues de Memnon qui soupirait à l’aurore, ce colosse Tama, haut de quarante pieds, qui regardait l’orient les mains sur ses genoux, peut s’expliquer, non par l’automate du jésuite Kircher, mais par cette colonne chinoise de cent verges de haut, appelée Mixe, c’est-à-dire la pierre au bruit de cloche, qu’on voit sur une montagne près de Tancham, et qui, touchée du bout du doigt, sonne comme vingt tambours. Ce serait tout simplement une sorte de pierre très riche en molécules métalliques, et cristallisée de telle sorte que la moindre dilatation ou la moindre percussion la fait vibrer. On peut rapprocher du même fait, et, par conséquent, dépouiller de tout mystère, les divers phonolithes de la Haute-Loire et du Puy-en-Velay, et cette fameuse église bâtie à la Vierge avec des pierres sonores noires et blanches alternées, et la porte de pierre du caveau des francs-juges de Baden qui, en s’ouvrant, donne l’ut grave. D’autres phénomènes se présentent, plus malaisés à éclaircir, et toujours suivis d’appendices mythologiques ajoutés par l’homme. Qu’était-ce que cet écho, entendu par Roger Bacon dans les collines du confluent de la Marne, qui changeait Ys en v, et qui, lorsqu’on lui criait Satan, répondait Va-t’en ? Qu’est-ce que cette Montagne du Diable, près du Cap, d’où s’élèvent, à de certaines heures, une grande voix et une grande lumière ? Vous êtes en Finlande : ce porche au fond duquel on voit un puits, comme un gosier au fond d’une gueule, c’est la grotte smellique. Jetez-y un chien, un mouton, une bête vivante, vous entendez quelque chose de stupéfiant et de hideux qui ressemble aux mille cris d’une hydre mangeant sa proie. Qui donc est là sur le seuil de la caverne évanoui de terreur ? C’est Olaüs Magnus. De là une religion. Nous sommes aux Orcades : voici, avec son solfège éolien, avec ses millions de colonnes pareilles à des tuyaux où une goutte d’eau détermine une symphonie, la grotte de Staffa, orgue colossal de l’Océan. Les bardes gaëls, charmés et tremblants, écoutent. La grotte, comme si elle avait une pensée, chante jour et nuit. De là une religion. Un hollandais, appelé Haafner, voyageait, en 1783, seul et à pied, dans l’île de Ceylan. C’était un curieux intelligent. On lui avait raconté les mystérieuses solitudes de cette île et les bruits extraordinaires qu’on y entend. Ces bruits lui étaient attestés par des pêcheurs du fleuve Mabehagonga, ce cours d’eau plein de roches rebelle à la navigation. Un allemand mecklembourgeois, nommé Wolf, qui habitait depuis vingt ans la plaine de Jafnapatam, affirmait avoir été réveillé une nuit par la chose effrayante qu’on appelait « la Voix ». Sa femme, réveillée en même temps que lui, en avait été malade. Un de leurs voisins, européen comme eux, déclarait avoir entendu le bruit. Haafner voulut vérifier le fait, s’il était possible, et, dans tous les cas, voir de près ces déserts étranges dont les indigènes ne parlent qu’à voix basse. La saison des pluies s’achevait, il pénétra dans les forêts et aborda les montagnes. Il voyageait seul, nous venons de le dire. Plusieurs semaines se passèrent, Haafner allant toujours devant lui ; rien de singulier ne s’était produit ; ces halliers étaient des halliers comme les autres, et ces roches étaient les premières pierres venues. Un jour, après le soleil couché, Haafner était sur un sommet de la chaîne de Bancol, la lune venait de se lever, la nuit approchait ; un trou s’offrit dans le rocher ; ces alcôves sont précieuses à de telles heures et dans de tels lieux, Haafner s’y coucha. Il allait s’endormir, quand tout à coup il entendit près de lui le jappement d’un chien. Jappement lugubre et puissant, d’un chien à coup sûr, mais d’un chien qui eût été gros comme un lion. Haafner regarda. Pas de chien, et pas de lion. Cependant le jappement continuait et allait grandissant ; c’était toujours un jappement, mais cela devenait un tonnerre ; pour qu’un chien pût hurler de la sorte, il fallait qu’il eût deux cents toises de haut. Un silence se fit, puis le hurlement recommença ; cette fois il était accompagné et comme croisé par des rumeurs inexprimables, quelquefois pareilles aux quintes d’un catarrhe, qui semblaient venir de tous les points de l’horizon, de près, de loin, de l’arbre, du nuage, quelquefois du haut des montagnes, quelquefois des profondeurs de la terre ; il s’y mêlait une conversation de voix humaines très distinctes, parfois se répondant, parfois parlant toutes ensemble, entrecoupées de ricanements. Haafner, éperdu et hardi, se jeta hors de son gîte et promena ses yeux autour de lui. Il n’y avait rien. La lune éclairait des cimes désertes. Ce tumulte inouï se compliquait d’un prodigieux paysage immobile. Qui donc faisait ce bruit ? Les montagnes. Haafner était entouré de montagnes qui aboyaient, de montagnes qui toussaient et de montagnes qui. dialoguaient, et, à de certains moments, cette monstrueuse solitude éclatait de rire. Un autre voyageur, Burckhardt, explorait en 1816 le littoral de la mer Rouge. Il désirait savoir à quoi s’en tenir sur ce que raconte Katsner des bruits incompréhensibles qui se manifestent dans les chaînes voisines du golfe d’Haïfan. Il cherchait ce sépulcral Mont des Cloches, le Ghebel-nakus, ainsi nommé du mot arabe Elnakus, campanule ; mont qui recouvre, disent les traditions locales, un monastère damné dont, à de certaines heures, on entend vaguement les cloches bruire sous la masse de la montagne. Tout en marchant dans ces solitudes, Burckhardt arriva sur un sommet très élevé appelé Onschomar. Là, tout à coup, en plein jour, à un moment où aucune surprise n’est possible, il entendit un énorme rugissement intermittent, clameur qu’aucune bête terrestre n’eût pu jeter, espèce de fracas orageux composé d’un bruit de cuivre et d’un bruit de foudre. Burckhardt sonda l’horizon du regard. Il était absolument seul. A une centaine de toises se dressait un pic inaccessible ; le rugissement sortait de là. Du reste, pas de commotion souterraine, ni basalte, ni lave ; aucune trace volcanique. Le bruit était donc inexplicable. Sur une hauteur voisine, il y a un monastère ; Burckhardt y alla et questionna les moines ; ils lui racontèrent qu’ils avaient entendu cela, eux aussi, cinq ans auparavant, à l’heure de midi. L’économe, qui avait vieilli dans le couvent, se souvenait d’avoir eu la surprise et la terreur de ce bruit inconnu, à des époques irrégulières, quatre ou cinq fois dans l’espace de quarante ans. Maintenant qu’est-ce que ce mont Onschomar ? C’est le plus haut sommet du Sinaï ; et voyez quelle étrange clarté sur la Bible ! les rauques éclats de voix que cette cime jette dans la solitude en plein dix-neuvième siècle et que Burckhardt a constatés, ce sont les clairons terribles que Moïse a entendus. Une religion est sortie de Ceylan : le Bouddhisme. Une religion est sortie du Sinaï : le Mosaïsme. Les académies attribuent ces prodiges à des effets d’acoustique ; le peuple a plus tôt fait de croire en Dieu. Il y croit mal ; mais il y croit. 17 Nous avons tout à l’heure parlé du fond commun de la croyance humaine. C’est de ce fond commun que vient la locution usuelle : « les vérités de telle ou telle région ». Ici, comme dans beaucoup d’autres cas, le pluriel est moindre que le singulier, et les vérités n’impliquent pas la vérité. Ce mystérieux fond commun des religions n’éclate pas seulement dans leur côté métaphysique par l’homogénéité des dogmes ; il apparaît aussi dans leur côté plastique par l’identité des légendes. Nous avons indiqué Apollon et Michel. Samson est le jumeau d’Hercule. Ammonia est à la fois Junon et Isis. Hermanubis, en habit de sénateur, avec une tête d’épervier et un caducée, est en même temps Anubis et Mercure. Adawâsa prenant l’épi des mains de Brahma, n’est-ce pas Triptolème recevant le grain de blé qu’il sèmera dans le champ Rharion ? La citerne de Lorette ressemble au puits de Parthénios, et Marie en fuite rappelle Cérès errante. Cérès, comme Marie, est une mater dolorosa. Si l’on descend de ces hautes traditions épiques, les menues fables populaires offrent les mêmes concordances. C’est à l’imitation de Zéphyr et d’Éole que saint Clair donne le beau temps et saint Baumade la pluie. Saint Hospice dessèche la main levée sur lui, exactement comme le cheik Amrou paralyse l’émir Nassar-Eddin prêt à le frapper. A Issandon, un boeuf ne suffisait pas à traîner dans la montagne le chariot qui transportait le cercueil de saint Viance ; un ours vint se faire atteler à côté du boeuf ; à Bénarès, un tigre vint aider le singe Baniam à creuser la fosse du brahme Wharhâti. Les trois têtes de Cerbère qui aboient dans l’Averne aboient aussi dans l’île de Guernesey où l’on voit trois flammes sortir de la gueule du chien C’hy Coh, et dans l’île de Man, où l’on entend les trois jappements distincts du chien Mawth-Dog. Le spectre Perroblanco des Asturies est le même que le Kigwyn du pays de Galles et le Banco d’Ecosse. Kigwyn, en gallois, et Ban Cho, en dialecte calédonien, signifient Chien Blanc. Les femmes druses portent le tantour cornu en l’honneur de Bacchus, comme les cauchoises la coiffe pointue en l’honneur de saint Vallier, avec la même idée de talisman contre la stérilité. Le sang qu’un coup de pierre fait jaillir du crâne de l’évêque Guy de Léron, mort depuis cent ans, n’est-ce pas l’épée de Cambyse faisant saigner le squelette du mage Raglath ? Simplicius retirant avec un signe du doigt la grosse pierre Lios du précipice de Capdenac, c’est Bawâsa ordonnant au rocher Nyan-hu de venir fermer sa grotte. Saint Colomban, ce sévère travailleur de la terre et de l’esprit, cet ascète impitoyable pour toute débilité, qui exigeait que les moines malades se levassent pour aller dans l’aire battre le blé, saint Colomban, Columba peccator, comme il se nommait lui-même, mangeait de l’herbe et de Pécorce d’arbre, ainsi qu’avait fait le druide Taliesin. Il se reprochait les baies de myrtil comme une sensualité. Au dire de son disciple Chamnoaldus, plus tard évêque, les écureuils descendaient vers saint Colomban du haut des sapins (férusculam, quant vulgo homines squirium vocant) ; les oiseaux venaient se cacher dans les plis de sa robe ; un jour, douze loups surviennent, le flairent, effleurent de leur gueule sa coule de bure, et passent (conspicit duodecim lupos advenire... intactum relinquunt). Il renvoyait les ours des cavernes (abiitfera mitis, necprorsus estausa redire). Ici, après avoir été Taliesin, saint Colomban devient Orphée. Dictus ob hoc lenire tigres. Inutile de multiplier ces exemples. Ces légendes, quelques-unes poétiques, d’autres puériles, n’ont d’autre valeur philosophique que leur ressemblance. C’est par là seulement qu’elles méritent d’être visées et homologuées en passant. Elles témoignent d’un certain état persistant de l’esprit humain. Elles ont une signification comme symptômes externes de ce quid divinum qui préoccupe l’homme. L’horreur sacrée emplit cette forêt des croyances et y donne partout la même attitude à l’humanité. Recueillement et anxiété. Il y a des Crescentius et des Siméons dans l’Inde ; le fakir est fait du même bronze que le stylite ; le réfectoire de la Trappe peut convenir aux monophages d’Égine ; le gymnosophe dans la fosse aux insectes reproduit Job ; la prophétesse juive est la même femme que la sibylle payenne ; la carmélite n’est autre chose que la vestale. Déclarerez-vous vides de sens ces identités saisissantes de la supplication humaine ? Déraisonnables, oui ; irrationnelles, non. 18 La recherche de la solitude est propre à toutes les religions. Pourquoi ? C’est que la nature est là. C’est que là, même pour la superstition, il y a une philosophie ; c’est que le grand ciel dit ce que le Talmud et le Koran ignorent ; c’est que le désert en sait plus long que le dogme. Les solitudes sont le vrai point de départ des croyances. Les précurseurs crient au désert. Pas d’arbre sans racine, pas de religion sans Thébaïde. Partout où apparaît l’étendue sauvage, la nature seule, le grand lieu abandonné, vastus eremus, l’anachorète surgit. Isochore se creuse un trou dans la clairière de lauriers roses près de Famagouste, et c’est là qu’il trouve cette herbe si longtemps crue panacée, l’ammi de Candie, que Gallien appelle une des quatre petites semences chaudes. Daniel d’Illyrie vivait prosterné sur une plage de sable toute couverte de ces horribles vipères Ammodytes qu’on nomme Cerchnias, à cause de leurs tachetures de grains de millet, et Serpents cornus, à cause de leur espadon frontal. Les vallons d’épreuve et de rêverie s’ouvrent de tous les côtés à l’inquiétude humaine. C’est Ombos près du Nil, Vosagus près du Rhin ; c’est Ligugée près Poitiers, où saint Martin fonda le plus ancien monastère de France ; c’est le Montserrat, le Mont Ferrât, le Mont Cassin, Viterbe, Camaldoli, Centorbi, Vallerfusa, Vallombrosa, Monte-Tabalo, Pisilie près de Zante, Brittini dans la marche d’Ancône, Saint-Gall, la Grande-Chartreuse, les Météores où l’on n’a pour parvenir aux cellules qu’une poulie et une corde où pend un panier. Saint Antoine institue le moine, saint Pacôme établit le cénobite, saint Paul de Thèbes crée l’ermite. Basile, Basilius, magister monachorum, invente la règle. Ainsi naissent les claustraux, les ascètes, les clercs, les moniaux, les sanctimoniaux. Ainsi se forment et s’agrègent les munsters d’occident et les laures d’orient. On y vient de toutes parts, les nobles en tête : nobilium liberi undique concurrunt ; on y apporte ses biens : omnia sua contradunt ; on y coupe ses cheveux, signe de seigneurie : coma capitis deposita ; on y accepte le triple communisme du logis, de l’argent et de la signature : claustrum, arca communis, et sigillum. Ce qu’on appellerait aujourd’hui « la raison sociale ». On y proclame la fraternité universelle : unius enim corporis sumus commenbra. Sive Galli, sive Britanni, sive Iberi, sive quoeque gentes ". Là, on veille, on s’appelle les Acémètes, « ceux qui ne dorment pas » ; un moine syrien du Ve siècle, Alexandre, réfugié dans une friche près de l’Euphrate, menait à ce grand combat de la méditation et de la prière trois cents solitaires, divisés en six choeurs, qui se relevaient pour que le chant ne s’interrompît ni jour ni nuit. Là on prie, là on travaille ; et le labeur est rude. Un autre moine, Jonas, a vu les austérités qu’il raconte : « Debout tous ! Qu’on vienne casser la glèbe, qu’on arrive au lit fatigué, qu’on se lève avant d’avoir épuisé son sommeil, et qu’on marche encore endormi. » Omnes surgant, glebas scindant, lassus ad stratum veniat, necdum expleto somno surgere compellatur, ambu lansque dormitet. Près du Jourdain, on institue le Laus perennis, germe de l’Adoration Perpétuelle, et qui sera plus tard la règle de Saint Denis et de Remiremont. Psalmi divini absque diminutione. On est là dans l’ombre, on emploie les heures sombres au chant ; le fil du psaume sans fin sort de la quenouille des ténèbres ; on garde toute la nuit -des immobilités terribles ou lugubres. Psallentia ibi erat, incessabiles totius noctis habens stabilitates. Près d’Augst, l’ancien Augustodunum, on voyait encore il y a cent ans trois tronçons de pierre faisant une sorte de triangle dans la forêt. C’est tout ce qui restait de trois piliers où il y avait eu, au VIe siècle, trois stylites. L’un criait au point du jour : Sto gemens, l’autre au coucher du soleil criait : Sto tremens, le troisième criait à minuit : Sto fremens. ’Les corbeaux, les montains, les pinsons des Ardennes et les éperviers leur apportaient à manger. On ne savait rien de ces hommes ; on leur donnait pour nom leur cri. Sto Fremens mourut le dernier. Il manque à cette légende celui qui dit : Sto sperans. De quelque façon qu’on juge tous ces faits, il est impossible de n’y pas constater la pression de l’infini. Le phénomène est livré à la critique, mais il est. Les générations passent, le phénomène persiste. Les individus meurent, d’autres les remplacent dans la même attitude. Les contemplateurs des steppes de Tartarie qui ont parlé à Pholiorbe n’ont point bougé de leur sauvage observatoire ; les voyants que Pythagore a rencontrés dans les jungles "de l’Inde y sont encore. Le solitaire pensif est éternel. Chercherez-vous à ce phénomène des explications historiques ? Attribuerez-vous par exemple le cénobitisme chrétien à la persécution de Dèce et de Valérien ? Mais comment l’expliquerez-vous pour le brahmanisme, pour le bouddhisme, pour le magisme, pour le druidisme, pour le sabéisme, pour le mahométisme ? Comment l’expliquerez-vous pour la philosophie elle-même, qui a ses solitaires et ses ascètes ? Que prouve-t-il donc, ce phénomène ? La ténacité des superstitions. Oui. Et en même temps la permanence du grand avertissement religieux adressé par la nature à l’homme. L’un de ces faits est la surface ; l’autre est le fond. 19 Résumons ce qui vient d’être indiqué. Il n’est pas sur la terre un être pensant en qui le spectacle de l’univers ne fasse une lente construction de Dieu. De quelques esprits considérables qui résistent ou qui protestent, on peut dire que, très probablement, c’est que pour eux la contemplation n’a pas été assez prolongée ou assez assidue, et la dose de solitude assez grande. Quant à l’ensemble du genre humain, depuis le philosophe jusqu’au sauvage, depuis le plus profond jusqu’au plus simple, depuis Manou absorbé dans l’extase jusqu’au charretier bulgare qui pique ses deux boeufs sur le pont de Galata, depuis le cerveau où est le génie jusqu’au crâne où il n’y a que l’instinct, quant au genre humain, disons-nous, pourvu qu’il regarde, il songe, et pourvu qu’il réfléchisse, il s’incline. Pour l’humanité, le naturalisme se résout en religion. La nature, créée par Dieu, crée Dieu dans l’homme. Sous la pression des étoiles, un mage croît dans le pâtre de Chaldée. L’univers fait plus que démontrer ; il montre. Il montre d’abord le palpable, puis le visible, puis l’inaccessible, puis l’incompréhensible. Cette fleur est ; cueillez-la, respirez-la, ; méditez-la ; je vous défie de la nier et de la comprendre. La vision du réel se dilate forcément jusqu’à l’idéal. Tâtez le pouls aux choses, vous sentez sous l’effet la palpitation de la Cause. Cette Cause est en vous et au delà de vous, et il vous est impossible d’imaginer une idée quelconque et de faire quelque rêve que ce soit hors de sa présence. Que vous y consentiez ou non, la face inconnue regarde tout. Pas un phénomène qui n’en soit le miroir. Ce miroir est en vous, et souvent vous le considérez avec tremblement ; vous l’appelez conscience. L’homme méchant ou coupable l’ôterait de là s’il pouvait. Ceux des philosophes qui n’adhèrent à aucune des communions religieuses partiellement dominantes sont, en dépit d’eux-mêmes, de la grande communion cosmique. Cette situation mentale s’impose avec la rigueur d’une loi à toute tête consciente. Une espèce d’Être invincible se dégage de l’examen du savant comme de la contemplation du penseur. Dieu est involontaire à l’homme. Dira-t-on : ceci n’est que de la sensation. On se tromperait. La sensation confirmée par le raisonnement, c’est tout simplement la double forme du réel, et cela a quelque affinité avec l’évidence. Du reste, le nihilisme seul, récemment rajeuni par une forte école allemande, est inexpugnable, soit dans son doute, soit dans sa négation. IL N’Y A RIEN ; voilà pour l’athéisme la seule forteresse imprenable. Exagérer l’abstraction jusqu’à considérer le monde visible comme de peu de poids dans la balance philosophique, cela ne suffit pas. Il faut supprimer le monde tout à fait. Du moment où l’on admet que quelque chose existe, on peut être irrésistiblement entraîné jusqu’à Dieu. Pour se bien défendre, il faut aller résolument à l’extrémité de la contestation logique, prendre pied sur le seul fond solide du matérialisme, le nihilisme, et dire tout net : le monde n’est pas. Rejet du monde visible comme élément de la question, c’est là la première condition du scepticisme, s’il veut être irréfutable. Quant à nous, nous avouons que nous avons peu de dédain pour l’univers. Si l’abstraction veut efficacement ruiner la certitude, il faut qu’elle change de nom et qu’elle s’appelle la négation. A quoi bon mettre des masques sur ces deux mots, les seuls indomptables : Non, et Rien ! Et il ne faut pas seulement dire : le monde n’est pas. Il faut dire : JE NE SUIS PAS. Je ne suis pas sûr d’être serait trop peu solide et donnerait prise aux raisonnements qui s’appuient dans une mesure quelconque sur la réalité. Déclarer que tout est apparence, à commencer par soi-même, frapper de néant l’objectif et d’impuissance le subjectif, c’est à cette condition-là seulement que le doute est un « bon oreiller ». Cette forme du scepticisme n’est pas, du reste, contagieuse. Elle a contre elle l’irrésistible protestation du sentiment intime. L’hypothèse poussée jusque-là est maladive. Continuons. Qui que vous soyez, vous avez en vous une prunelle fixée sur l’Inconnu, et que l’infini engloutit sous son rayonnement. L’infini dans tous les sens monte au- dessus de votre tête, et s’élargit et se croise et s’épanouit et flamboie et monte et recommence et monte encore, prodigieuse gerbe des faits du gouffre. Mais, dira-t-on encore, tout cela est surchargé de suppositions. Le visionnaire trouble le philosophe. L’univers ainsi regardé semble vu de Pathmos. La logique s’accommode peu de ces grossissements où la conjecture est mêlée. Le raisonnement, comme le calcul, n’aime pas voir de la fumée circuler dans la géométrie. Chassez tout ce rêve épars dans votre cosmos. Soit. Contentons-nous du scalpel et du squelette. L’univers est là devant nos yeux. Soufflons sur cette apocalypse. Que reste-t-il ? Une machine. Eh bien, une machine prouve un machiniste. A la mécanique céleste, il faut un mécanicien. Pas de locomotive sans chauffeur. Vous en tiendrez-vous au coup de pied newtonien ? Direz-vous que cela a été arrangé une fois pour toutes ? Par qui ? Par un ensemble de forces. Quoi, sans intelligence ? Ainsi, d’une convergence de forces inintelligentes, l’intelligence serait sortie ! Mais le moins ne crée pas le plus. Un ensemble, quel qu’il soit, ne produit jamais que la somme de son possible. Une houillère ne produit pas un gland ; un chêne ne produit pas un oeuf ; un condor ne produit pas un homme. Le jour où je verrai un oiseau éclore d’un bouton d’aubépine, ce jour-là seulement, je croirai que le bourgeon monstrueux de la matière s’est ouvert, et que l’intelligence ailée et rayonnante en est sortie. Amalgamez les forces, diminuez les frottements, décomposez les résistances, multipliez les leviers, emboîtez les pivots, échelonnez les points d’appui, corroborez les cabestans, coordonnez les engrenages, ajustez les pistons, équilibrez les balanciers, combinez les rouages, compliquez les poulies, faites la machine de Marly que vous voudrez ; vous n’en ferez pas sortir l’Iliade. L’univers posé comme prémisse, c’est un impérieux raisonnement qui commence. Si vous ne voulez pas aller jusqu’au bout, ne vous laissez pas saisir par la logique du logos. Elle n’entend pas raison et dès qu’elle vous tient, elle ne vous lâche pas. Heureusement ; car le contraire serait terrible. On ne saurait rien imaginer de plus déconcertant pour l’intelligence et de plus désespérant pour la conscience que ceci : cette immense démonstration commencée par les azurs, les espaces, les océans, les étoiles, et déduite de phénomène en phénomène par toute la réalité palpable, visible ou concevable, s’arrête en chemin et laisse là le penseur ; et le monde ne conclut pas. Si ! le monde conclut. Sa conclusion, c’est : Quelqu’un. 20 Il faut bien le reconnaître, et c’est là qu’on est irréfragablement conduit, en dehors même de toute observation intérieure, la nature accable l’homme d’on ne sait quelle clarté qui rayonne d’autant plus qu’on la regarde plus fixement, et qui, chose étrange, sans cesser d’être un mystère, finit par être une évidence. En présence de ce fait permanent, prodigieux pour les forts, monstrueux pour les faibles, que faire ? Comment se mettre bien avec cette irradiation ? Comment échapper à la terreur sacrée ? Le genre humain se précipite dans les religions, portes ouvertes. Mais des religions peuvent naître et naissent les superstitions et les fanatismes, ces difformités de la foi. Danger. Les sages, les philosophes, les libres penseurs l’ont compris. Comment obvier à ce péril ? En extirpant la « Religiosité » ; en ôtant de l’Éternité l’Intelligence ; en ôtant du tombeau l’avenir ; en bornant l’homme à la vie ; en faisant le moi de chair pour vivre et de cendre pour s’anéantir ; en niant Dieu, en niant l’âme ; en supprimant le « surnaturalisme ». Déclarer l’homme animal. Fonder sur l’homme animal la société matérielle ; c’est-à-dire limiter la conscience humaine au succès et l’aspiration humaine au bien-être. Que vaut cet effort ? Examinons-le. Expliquons-nous sur l’homme pure machine. Notes 1) Ce texte, sous-titré par Hugo Commencement d’un livre, fut écrit en parallèle et en relation avec les Misérables, comme une préface philosophique au nouveau roman mais aussi à l’ensemble de ses oeuvres. La numérotation en chiffres arabes est de Hugo ; les paragraphes 2 et 3, sans doute utilisés ailleurs, n’ont jamais été retrouvés. 2) Le Rhin, Tome I" , Lettre IV. Philosophie, deuxième partie On abat un rocher, on abat un chêne, on abat un chien ; le meurtre commence à l’homme ; l’homme peut seul être assassiné. L’idée de destruction ne prend un sens moral suprême qu’appliquée à l’humanité. On passe avec calme devant un abattoir et avec horreur devant la Roquette. Quand je dis On, je désigne Tous, la foule. On, c’est Omnes. J’enregistre ici les sentiments généraux, parce que, seuls, ils constituent un état mental de l’humanité ; ce qui fait leur valeur philosophique. Le consensus omnium a toujours été légitimement admis, sinon comme preuve, du moins comme base à raisonnement. Eh bien ! remarquez cette échelle de faits : on brise une pierre plus tranquillement qu’on ne coupe un arbre ; on coupe un arbre plus tranquillement qu’on ne tue un animal ; on tue un animal plus tranquillement qu’on ne tue un homme ; on tue un homme avec moins de tremblement qu’on ne tue un génie ; témoin le long frémissement, grandissant de siècle en siècle, qui suit la mise à mort de Socrate et le supplice du Christ. Ce frisson croissant de l’homme en présence de cette ascension de la mort, allant de la pierre à l’esprit, est une révélation. C’est la révélation d’une loi, d’une loi profonde, d’une loi universelle, d’une loi fondement des lois. Quelle loi ? la voici : La quantité de droit se mesure à la quantité de vie. C’est là la cause mystérieuse, comprise ou non, de cet avertissement secret, tantôt faible, tantôt énergique, que nous recevons, que nous éprouvons, que nous subissons tous devant les différents degrés de la destruction. Une sorte de signification est faite dans l’ombre à notre conscience. A mesure qu’on sent la vie monter dans l’être, on sent l’inviolabilité croître, on sent le droit grandir. Plus il y a de vie, plus il y a de droit. Telle est la loi. Or, si l’homme meurt tout entier, d’où lui vient plus de droit qu’à la bête ? Ici arrêtons-nous. La grandeur terrible de la question se dévoile. Oui, l’homme a évidemment plus de droit que la bête. L’anxiété devant une tête coupée suffirait à le prouver. D’où lui vient ce plus de droit ? Appliquons la loi qui vient de nous être révélée. De plus de vie. Où est ce plus de vie ? Non sur, la terre évidemment. Ici-bas un homme meurt comme une mouche. Ici-bas la corneille vit plus longtemps que l’homme. Ce plus de vie est ailleurs. Où ? Inclinez-vous, et regardez l’âme immortelle qui ouvre ses ailes dans l’aurore. Approfondissons ceci. Vous êtes-vous jamais rendu compte de ce qu’est le droit de l’homme sur cette terre ? Son droit sur les choses est illimité ; son droit sur les bêtes est effrayant. Détruire les choses à son gré pour les transformer à sa guise, tel est son premier droit. Pour ce qui est des animaux, il peut sans crime, pourvu qu’il ne les fasse pas souffrir inutilement, les prendre, les enchaîner, les atteler, les accoupler, les asservir, les vendre, les émasculer, les tuer, les manger. Quelqu’un peut-il cela sur lui ? Personne. Il y a pourtant des êtres qui le font. D’accord ; mais de force, non de droit. Ceux-là, on les appelle tyrans, on les appelle bourreaux, on les appelle cannibales. Ils cessent d’être hommes ; ils retombent dans la brute ; on les déclare bêtes féroces. On se délivre d’eux comme on peut. Ils sont monstres. Ils sont hors du droit humain. Pourquoi ? Parce qu’ils ont fait à l’homme ce que l’homme fait à l’animal. Mais l’homme, lui, ce despote des choses, est-il un tyran ? Non. Est-il un bourreau ? Non. A la seule condition d’avoir pour but le progrès, l’omnipotence est sa faculté. Il a droit de vie et de mort sur tous les êtres inférieurs. Il est le dictateur redoutable de la matière. Et la matière en convient, et la chose y consent, et la bête le veut. Voyez cette chienne : au bout de trois mois, rendez-lui ses petits ; elle ne les connaît plus, et les mord ; au bout de trois ans, rendez- lui son maître ; elle le reconnaît, et le lèche. C’est que l’animal n’est pas la fin de l’animal ; ce qui est le but de l’animal pour l’animal lui-même, c’est l’homme. La maternité de la bête est moindre que sa domesticité ; la nature pour elle, c’est l’oubli des petits et le souvenir de l’homme. Confirmation profonde de tout ce que le raisonnement révèle. L’organisme fatal entrevoit confusément l’âme libre et l’adore ; la légitimité de la dictature humaine éclate dans l’adhésion de la matière. L’homme est le maître et n’a pas de maître. Il est propriétaire du globe et souverain de la chose. Son action légitime ne finit que là où l’action légitime d’un autre homme commence. C’est cela qui est la liberté. La liberté, c’est le droit dans son plus grand diamètre, c’est le droit immense. Or, une immensité de droit suppose une immensité de vie. Qu’est-ce qu’une immensité de vie ? C’est la vie sans mesure et sans borne, c’est l’immortalité. Le mystère est plein de commotions pour ceux qui méditent, et les réalités démesurées de l’infini ont sur la pensée des retours saisissants et des contre- coups terribles. Chose inouïe ! Vous tuez un boeuf ; vous prouvez votre âme. Mais retournons la question. Concédons au matérialisme ce qu’il désire. Admettons que l’homme n’est qu’un animal ; un animal plus intelligent que le singe, moins fort que le lion. Il naît comme le cheval, il mange comme le loup, il meurt comme le porc. Avant lui, rien ; après lui, rien. Eh bien, cette bête, attelez-la ! Héliogabale passe sur son char traîné par des femmes nues ; il a raison ; il déchire avec sa lanière aux griffes d’or le sein de Lylé, la belle esclave persane ; c’est un coup de fouet à une jument. Nous sommes en Amérique : des nègres se sont enfuis ; leur maître leur donne la chasse avec des chiens et lâche une meute sur eux ; c’est bien fait. La chasse aux nègres, la chasse aux sangliers, c’est la chasse aux bêtes. Cet homme est un sauvage : Qu’est-ce qu’il fait là ? Il mange. Quoi ? De la chair humaine. Pourquoi ? Parce qu’il a faim. Il est dans son droit, puisqu’il a des dents. Est-ce que vous ne vous sentez pas frissonner ? Avez-vous jamais réfléchi à cette simple question : Pourquoi la chair de l’homme n’est-elle pas de la viande ? - Ceci est sans fond. Une objection s’élève : l’homme a plus de vie que les autres membres de la création terrestre, que les choses et que les animaux ; soit. Mais par plus de vie, faut-il entendre une vie plus longue, c’est-à-dire dépassant la mort, ou simplement une vie plus large, c’est-à-dire rayonnant sur le globe, et l’inondant sans le déborder ? Je réponds : ne confondons point vie avec intelligence. Ce sont deux modes du même prodige, mais deux modes distincts. Plus de vie, c’est plus de durée. La création illimitée a besoin sur chaque globe d’un être qui déborde ce globe. Ici la solidarité des mondes apparaît. L’espace est un océan ; les univers sont des îles. Mais il faut des communications entre ces îles. Ces communications se font par les âmes. La mort fait des envois d’esprits d’un monde à l’autre. Le tombeau est une porte de sortie ; c’est une porte d’entrée aussi. Mais (- et ceci est, depuis tant de siècles que le débat philosophique est ouvert, le dire d’une catégorie de penseurs, à commencer par Tertullien, qui, personnifiant le genre humain dans Adam, écrivait : Anima ex matrice Adami in propaginem deducta, -) une étrange interprétation de la mort se fait jour, et la voici : « Homme, tu meurs. Oui, tu meurs tout entier. Ton moi s’éteint, ton atome se dissipe, ta conscience s’anéantit ; oui, extinction, dispersion, anéantissement ; mais cette conscience anéantie, cet atome dissipé, ce moi éteint, vont, dans la transformation ténébreuse de la tombe, sans garder mémoire d’eux-mêmes, il est vrai, se réunir à un être collectif qui résume toute la vie ici-bas, qui ne meurt pas, lui, car il se renouvelle sans cesse, et que nous nommons l’Humanité. Une bouteille pleine d’eau flotte dans l’océan ; elle se brise, l’eau s’écoule et se confond avec la mer. Point de trace. Voilà l’homme. L’homme n’est pas, l’Humanité seule existe. C’est l’Humanité qui est Divinité. » Qu’appelez-vous Humanité ? Qu’est-ce que vous entendez par ce mot ? Quelle est la vie propre de cette hypothèse ? Commencez par renoncer au mot Etre. Un ensemble, successivement composé de générations sans âme, ne peut avoir d’âme ; il n’a pas de moi ; il n’est pas conscient ; c’est une abstraction. Une abstraction n’est pas un être. L’Humanité, composée d’âmes et pleine de Dieu, c’est une lumière. L’Humanité vide, c’est un spectre. Otez-moi de là ce fantôme. Une chose qui déifierait l’homme en tant que chair, qui le créerait Dieu en lui ôtant l’âme, qui le ferait son propre but à lui-même et l’isolerait de la création, qui donnerait pour idéal au progrès, non pas même le bonheur qui déjà est un but inférieur, mais la forme la plus matérielle du bonheur, le bien-être, qui ferait mourir l’homme tout entier, lui retirerait le moi conscient pendant la vie et persistant après la mort, et en même temps le déclarerait Être Suprême, cette chose-là qui s’appellerait Religion de l’Humanité, on ne saurait se la figurer ; rien au monde ne serait plus vain et plus lugubre. Ce serait le néant offrant sa plénitude à l’infini. Soyons les serviteurs de l’Humanité ; n’en soyons pas les prêtres. Lumière, oui ; Encens, non. On n’arrive pas même à moitié chetnin si l’on s’arrête à l’homme. C’est un mauvais sacerdoce que celui qui ne vas pas à Dieu. La grande chose de la démocratie, c’est la solidarité. La solidarité est au delà de la fraternité ; la fraternité n’est qu’une idée humaine, la solidarité est une idée universelle ; universelle, c’est-à-dire divine ; et c’est là, c’est à ce point culminant que le glorieux instinct démocratique est allé. Il a dépassé la fraternité pour arriver à l’adhérence. Adhérence avec quoi ? avec Pan ; avec Tout. Car le propre de la solidarité, c’est de ne point admettre d’exclusion. Si la solidarité est vraie, elle est nécessairement générale. Toute vérité est une lueur de l’absolu. Rien n’est solitaire, tout est solidaire. L’homme est solidaire avec la planète, la planète est solidaire avec le soleil, le soleil est solidaire avec l’étoile, l’étoile est solidaire avec la nébuleuse, la nébuleuse, groupe stellaire, est solidaire avec l’infini. Ôtez un "terme de cette formule, le polynôme se désorganise, l’équation chancelle, la création n’a plus de sens dans le cosmos et la démocratie n’a plus de sens sur la terre. Donc, solidarité de tout avec tout, et de chacun avec chaque chose. La solidarité des hommes est le corollaire invincible de la solidarité des univers. Le lien démocratique est de même nature que le rayon solaire. Et, comme le vrai ne vit sur un point qu’à la condition de vivre sur tous, pour que l’homme soit solidaire avec l’homme, il faut qu’il soit solidaire avec l’infini. Solidaire, oui, mais de quelle façon ? Est-ce par la chair ? Non. D’abord, aucune parcelle de la chair ne contient l’entité humaine ; ensuite, la chair est bornée ; la chair meurt. Par quoi donc ? Par autre chose qui ne meurt pas. Il faut, redisons-le pour nous faire bien comprendre, que l’homme se rattache à ce qui n’est pas la terre, sans quoi il y aurait une lacune dans ce qui n’admet pas de lacune, dans le Tout. Or, pour que l’homme puisse se rattacher à ce qui n’est pas la terre, il faut qu’il y ait dans l’homme quelque chose qui ne soit pas de la terre. Ce quelque chose, qu’est-ce donc ? C’est l’atome moral. C’est l’être conscient et un, qui échappe à la pourriture parce qu’il est indivisible comme atome, et à la gravitation parce qu’il est impondérable comme essence ; c’est le moi, point géométrique du cerveau ; c’est l’âme. Le cerveau s’écroule ; ceci s’en va. Où ? Dans le prodigieux réceptacle du moi impérissable, dans la solidarité pensante de la création, dans le rendez-vous des consciences, distinctes, quoique en communion ; dans le lieu d’équilibre des libertés et des responsabilités ; dans la vaste égalité de la lumière universelle où les âmes sont les oiseaux des astres, dans l’infini. C’est après la mort que l’homme, transfiguré, compare les mondes. (Et ce que nous disons ici de l’homme, il faut le dire de tous les êtres de même nature que l’homme, probablement semés dans tous les globes de même nature que la terre.) C’est après la mort que l’homme, créature agrandie, de terrestre qu’il était, devient cosmique. Si les créations semées dans l’espace étaient isolées, l’univers serait monstrueux. Ce ne serait autre chose que le plus grand des tourbillons de poussière. Or l’univers est un avant d’être divers. Qui dit Unité, dit Union ; qui dit Union, dit Communion ; qui dit Communion, dit Communication. La communication entre les créations est maintenue gar ce moi qui, à travers le crible du cimetière, va d’une sphère à l’autre. Oter l’âme de l’homme, qui sait si ce ne serait pas supprimer la solidarité des mondes ? Supprimer la solidarité dans l’absolu, ce serait lui enlever toute raison d’être dans le relatif. Par conséquent, au point de vue de la spéculation pure, plus de démocratie. La religion de l’Humanité ne serait autre chose que l’individualisme de la terre. Résultat affrayant. Ici surgit une objection ancienne, mais qu’il faut rappeler : - Quoi ? cette âme, postérieure, et par conséquent antérieure, à l’homme, irait ainsi d’une existence à l’autre sans en garder mémoire ? Un tel voyageur n’aurait pas le souvenir de ses voyages ? Un tel moi oublierait ? Qui vous dit qu’il oublie ? Et d’abord entendons-nous sur le moi. Prenons un exemple dans la réalité palpable. Le monde visible est la manifestation symbolique du monde immatériel. Il nous éclaire par analogie. Regardez la plante : elle a deux modes de vivre ; la fleur a un moi périssable, la racine a un moi persistant. Peut-être sommes-nous ainsi, et avons-nous aussi quelque part un moi latent, source et foyer de nos existences successives, racine de nos épanouissements alternatifs, âme centrale qu’après chacune de nos morts nous retrouvons dans les profondeurs de l’infini. C’est là, s’il y a quelque fondement à cette hypothèse, c’est là que gît et que nous attend la conscience collective de toutes nos vies distinctes, et l’unité réelle de notre moi. La vie antérieure et la vie postérieure sont entrevues par Cicéron. A parte ante a parte post, dit-il. Qu’au seuil du sépulcre, l’obscurité de l’infini commence, d’accord ; que ce soit là l’Inconnu, sans doute ; mais qu’il y ait dans cet Inconnu la continuation de l’homme, qu’il y ait dans la mort l’immortalité, voilà ce que le raisonnement indique, voilà ce que l’intuition affirme. Ici l’on m’interrompt. Qu’est-ce que l’intuition ? Est-ce que l’intuition prouve quelque chose ? Vous qui m’interrompez, vous êtes-vous parfois replié en vous-même, plongeant vos yeux dans votre propre mystère, songeant et sondant ? Qu’avez-vous vu ? Une immensité. Une immensité, noire pour quelques-uns, sereine pour quelques autres, trouble pour la plupart. L’obscurité, dit Pyrrhon, la splendeur, dit Platon. En dehors de ces deux songeurs augustes, situés aux deux points extrêmes de la spéculation philosophique, presque tous les penseurs qui se recueillent et qui méditent aperçoivent en eux-mêmes (c’est-à-dire dans l’univers, car l’homme est un microcosme) une sorte de vide d’abord terrible, toutes les hypothèses des philosophies et des religions superposées comme des voûtes d’ombre, la causalité, la substance, l’essence, le dôme informe de l’abstraction, des porches mystérieux ouverts sur l’infini, au fond, une lueur. Peu à peu des linéaments se dessinent dans cette brume, des promontoires apparaissent dans cet océan, des fixités se dressent dans ces profondeurs ; une sorte d’affirmation se dégage lentement de ce gouffre et de ce vertige. Ce phénomène de vision intérieure est l’intuition. Je plains le philosophe qui dédaigne l’intuition. L’intuition est à la raison ce que la conscience est à la vertu : le guide voilé, l’éclaireur souterrain, l’avertisseur inconnu, mais renseigné, la vigie sur la cime sombre. Là où le raisonnement s’arrête, l’intuition continue. L’escarpement des conjectures ne l’intimide pas. Elle a de la certitude en elle comme l’oiseau. Dites donc à une hirondelle : prends garde, tu vas tomber ! L’intuition ouvre ses ailes et s’envole et plane majestueusement au-dessus de ce précipice, le possible. Elle est à l’aise dans l’insondable ; elle y va et vient ; elle s’y dilate ; elle y vit. Son appareil respiratoire est propre à l’infini. Par moments, elle s’abat sur quelque grand sommet, s’arrête et contemple. Elle voit le dedans. Le raisonnement vulgaire rampe sur les surfaces ; l’intuition explore et scrute le dessous. Le matérialisme est l’oiseau de nuit de l’idéal ; il ne perçoit pas ce grand jour ; l’idéal est un plein midi dont il est l’aveugle. Le matérialisme, comme une chouette réveillée hors de son heure et fourvoyée dans l’aurore, va se heurtant à toutes ces réalités radieuses, l’âme, l’immortalité, l’éternité, ténébreux dans l’éblouissement. Où le matérialisme crie : Sépulcre, l’intuition crie : Lumière ! L’intuition, comme la conscience, redisons-le, est faite de clarté directe ; elle vient de plus loin que l’homme ; elle va au delà de l’homme ; elle est dans l’homme et dans le mystère ; ce qu’elle a d’indéfini finit toujours par arriver ; le prolongement de l’intuition, c’est Dieu. Et c’est parce qu’elle est surhumaine qu’il faut la croire ; c’est parce qu’elle est mystérieuse qu’il faut l’écouter ; c’est parce qu’elle semble obscure qu’elle est lumineuse. L’assujettissement aux Bibles, la servitude aux livres, l’idolâtrie des textes, l’obédience passive aux Védas et aux Korans, tout cela est terrestre, tout cela est artificiel, tout cela est construit pour le besoin de tel ou tel mode de civilisation, tout cela porte des ratures et des surcharges faites de main d’homme ; tout cela n’a, dans l’absolu, nulle raison d’être. Mais l’obéissance aux lueurs intimes, la confiance aux irradiations infinies, la foi à la conscience, la foi à l’intuition, c’est la chose sacrée, c’est la respiration de l’air même du sanctuaire inexprimable, c’est la communication avec Dieu : sans intermédiaire, c’est la religion. Ce que la conscience dit, elle le sait ; ce que l’intuition déclare, elle le voit ; la conscience sait en dehors de nous ; l’intuition voit en dehors de nous ; or savoir et voir, c’est la base d’enseigner et de prouver ; donc la conscience enseigne, donc l’intuition prouve. Quiconque consultera l’intuition sera bien informé. - Je le sens par intuition ; je le perçois par intuition ; - cela est supérieur aux syllogismes. Si par hasard il arrivait que, dans un cas donné, l’intuition contredît la dialectique, c’est du côté de l’intuition que je pencherais. L’intuition est une échappée de la grande certitude mystérieuse. Ce qu’elle m’enseigne, je le crois. Cela m’est montré par celui qui voit. L’intuition parle dans nos ténèbres avec l’accent même de l’axiome. Pourtant l’intuition peut se tromper ? Sans doute. Ah ! vous ne vous trompez pas, vous ? Qui êtes-vous. Êtes-vous Cuvier ? Vous vous êtes trompé sur l’homme fossile. Êtes-vous Humboldt ? Vous vous êtes trompé sur les gymnotes. Êtes-vous Laplace ? Vous vous êtes trompé sur les bolides. Etes-vous Lagrange ? Vous vous êtes trompé sur la vapeur. Ah ! c’est une litanie qui n’est pas finie et qu’on peut recommencer. Je l’ai dit déjà et j’y insiste. Vous vous appelez la science. Soit. En ce cas, vous vous appelez aussi l’erreur. Ah ! l’intuition peut errer ! la belle nouvelle ! Tout ce qui passe par l’oeil humain ou par l’esprit humain est sujet à déviation, c’est-à-dire égarement. L’âme a ses illusions d’optique comme le corps. L’intuition infaillible ? Non. Mais elle a cela de grand que jamais elle ne perd de vue la réalité idéale. A quelque moment que vous l’interrogiez au fond de vous-même, vous la trouverez attentive à la clarté lointaine et centrale. Elle est la prunelle faite pour ce rayonnement. L’absolu est sa vision. Aussi, malheur au penseur qui n’en tient pas compte, et qui n’emploie pas à sa philosophie et à sa sagesse ce regard fixe de l’aigle intérieur sur le soleil moral ! Revenons à ce seuil du sépulcre où nous avions aperçu l’âme et où nous nous étions arrêtés. C’est là l’Inconnu, disions-nous. Oui, mais le souffle qui a vacillé sous notre crâne y persiste. La palpitation humaine est mêlée à ces ténèbres. Le fil humain entre dans la tombe et ne s’y casse pas ; on l’y sent flotter avec une mystérieuse ondulation d’infini. Le moi libre sur la terre sent au delà de la terre le moi responsable, et s’en inquiète. L’homme moral survit à l’homme matériel, et s’en va dans l’ultérieur sans sa chair et avec ses actions. Ou il faut nier tout ce qui a été déduit plus haut, c’est-à-dire déclarer l’égalité de l’homme et de la bête, l’identité de l’homme et de la chose, et ce qui s’ensuit, c’est-à-dire le néant de la liberté et l’innocence du tyran, ou il faut proclamer cela, dis-je, ou il faut admettre l’âme. Et admettre l’âme, j’y insiste, c’est admettre le lien de l’homme avec l’Inconnu, la confrontation de la liberté avec la responsabilité après la mort, le face à face sépulcral du moi avec la Cause. Oui, c’est là l’Inconnu ; mais cet Inconnu est le gouffre de la logique immense, et nous n’y devons pas jeter légèrement nos actions. Et savez-vous quel est le crime de la peine de mort ? C’est qu’elle est une violence à cet Inconnu-là. Violer les ténèbres, quelle épouvante ! La peine de mort, c’est la voie de fait sur une âme ; c’est le rejet brusque d’une responsabilité à Dieu qui ne la réclame pas encore ; c’est le renvoi avant le rappel ; c’est la mutilation, dans une destinée humaine, du temps, arbre qui ne peut être émondé que par celui qui l’a planté ; c’est une sommation de fonctionner à heure fixe faite par la justice humaine à la justice divine, par Zéro à Tout ; c’est la myopie donnant un ordre au soleil ; c’est le lit du tombeau fait autrement qu’il ne doit l’être ; c’est le travail providentiel et sauveur du repentir et du remords arrêté dans une tête par la chute d’un couperet ; c’est Dieu interrompu dans l’homme. Le sang ne suffit pas à l’horreur ; la preuve, c’est que, par une fatalité dont vous n’êtes pas responsable, vous en buvez et vous en mangez tous les jours, et vous appelez cela : bien dîner. La planche de l’échafaud est épouvantable, non parce qu’on y voit couler du sang, mais parce qu’on y voit ruisseler de l’âme. S’il y a une vérité au monde, c’est celle-ci : Liberté implique responsabilité. L’esclave est irresponsable, le soldat est irresponsable ; l’obéissance passive est une monstruosité absoute. La responsabilité commence au choix. Choisir, c’est agir ; choisir, c’est répondre. La bête ne choisit pas, ce n’est qu’un instinct ; l’homme choisit, c’est un esprit. Suivons le raisonnement : Liberté implique responsabilité. Quelle responsabilité ? Responsabilité légale ? Mais, pour la plupart des actions humaines, la responsabilité légale est illusoire. Le Code est une toile d’araignée aux grosses mouches qu’on appelle crimes et délits ; l’innombrable essaim des méchancetés, plus noires souvent que les crimes, passe entre ses mailles. Ce n’est pas même un filet à prendre les vices. On peut être un très mauvais homme, hanter les sept péchés capitaux^ faire le mal toute sa vie, et ne rencontrer sur sa route aucune loi. Etre pris au collet par un texte légal, c’est un incident qui n’arrive pas toujours aux pires. Ajoutez que la loi peut se tromper et se trompe, qu’il lui est arrivé, et qu’il lui arrive encore, de qualifier délit ce qui est droit. Exemple : les deux libertés organiques de l’homme, la liberté de penser et la liberté d’aimer, ont l’une et l’autre un chapitre dans le code ; le droit naturel est souvent un délinquant aux yeux du droit écrit. Comme la responsabilité doit avant tout être correcte, ne comptons donc pas sur le code, faillible d’une part, de l’autre insuffisant. Il y a mieux : on peut faire le mal, non seulement sans avoir le code pour obstacle, mais en ayant la loi pour outil. Un législateur peut être un bandit, témoin Dracon. Un juge peut être un assassin, témoin Caïphe. Et autour de Caïphe et autour de Dracon, les scélérats de la légalité pullulent, depuis Martin V qui brûle Jean Huss jusqu’à Parker qui pend John Brown. Ici c’est le code qui est complice, et c’est la loi qui devient responsable. Rayez ce mot : responsabilité légale. Quelle est donc la responsabilité ? Car il en faut une ; sinon pas de liberté. La responsabilité matérielle ? Qu’entendez-vous par là ? Voulez-vous dire que l’indigestion suit l’excès ? Faites-vous du juste et de l’injuste, du faux et du vrai, du bien et du mal, une question d’hygiène ? La conscience n’est-elle qu’un estomac ? Eh bien, là encore, même en rapetissant l’humanité à ce point, vous vous tromperiez. L’orgie peut être pour le père et l’indigestion pour le fils. Il y a des cas où l’indigestion s’appelle révolution. Songez à l’alcôve de Louis XV et à l’échafaud de Louis XVI. Que toute mauvaise action soit punie sur la terre, que la perversité soit nécessairement et visiblement suivie ici-bas de l’adversité, je vous arrête net, cela n’est pas. Trimalcion engraisse ; Cauchon prospère ; Borgia meurt pape et infâme ; la veuve de Scarron et de Louis XIV meurt reine et abominable. Renoncez donc à la responsabilité matérielle. Que reste-t-il ? La responsabilité morale. La responsabilité morale ? Ôtez l’âme, et je vous défie de me dire ce que c’est. Le repentir, et pas de sanction ; le remords, et pas d’avenir ; mots vides de sens. Prenons le plus grand des crimes, le meurtre. Retirez l’âme, ce n’est plus un crime. Si un homme n’est qu’un organisme dévolu à cet engloutissement définitif qu’on appelle Rien, j’ai détruit cet organisme, soit, mais que parlez- vous d’assassinat ? Désorganiser de la matière, ce n’est jamais que désorganiser de la matière ; peu importe la configuration de cette matière, peu importe le mode de cette désorganisation ; égorger un homme ou manger une laitue, c’est la même chose ; quel repentir voulez-vous que j’aie ? Désagréger des molécules, c’est un fait simple. Je casse une pierre, je tue un homme. Rien en deçà, rien au delà. C’est une action dont je vois les deux bouts. Un déplacement d’atomes, une refonte de substances dans le creuset de la vie universelle, un changement de forme du néant. Je sais ce que j’ai fait, et je n’ai rien fait de plus que cela. Il n’y a là aucune ombre ; tout est clair et fini. Qu’aide à regretter ? Quel reproche voulez-vous que je m’adresse ? Le remords ne naît que de la quantité d’inconnu qu’on fait dans une action, limitée en apparence, profonde en réalité. Or le meurtre n’est profond que s’il a affaire à une âme. Oui, le coup frappé sur un homme sonne creux. Dans l’homme il y a l’abîme. L’immortalité donc, voilà le résidu du raisonnement ; quelque chose qui survit pour répondre, voilà le fond du syllogisme. Mettez tous les faits dans votre cornue, et traitez-les avec le réactif que vous voudrez, le précipité, c’est le moi persistant. Ouvrez la logique, ce que vous trouvez dedans, c’est l’âme. Et ce qui s’ensuit est admirable : Liberté exigeant responsabilité, plus vous élargissez la liberté actuelle, plus vous agrandissez la responsabilité ultérieure. Plus vous donnez de choses à faire à la vie, plus vous laissez de choses à faire à la tombe. L’esclave est irresponsable ; à la rigueur il pourrait mourir tout entier ; la mort n’aurait rien à lui dire. Le citoyen, lui, est de toute nécessité immortel ; il faut qu’il réponde. Il a été libre, il a un compte à rendre. Ceci est l’origine divine de la liberté. Pour que l’homme soit responsable ailleurs, il faut qu’il ait été libre ici-bas. Le sépulcre n’est pas béant pour rien. L’attente du tombeau implique la liberté de l’homme. La liberté humaine n’est pas seulement un fait terrestre, c’est un fait d’ordre universel. Celui qui attente à la liberté de l’homme attente à l’autorité de Dieu. Dieu tient l’autre extrémité de cette créature à laquelle il a donné le libre arbitre pour qu’elle en use devant la terre et pour qu’elle en réponde devant lui. Être souverain de soi-même, c’est n’appartenir qu’à Dieu, qui est l’idéal vivant. Cette possession de Dieu par l’homme s’appelle liberté ; et, conclusion magnifique, la splendeur de la déclaration des droits de l’Homme, c’est qu’elle est la promulgation des droits de l’Âme. O sommet ! ô arrivée de la philosophie sur les hauteurs ! ô sublime identité de la liberté et de la foi ! La question des âmes latentes, que nous n’abordons pas ici, loin d’ébranler en quoi que ce soit ce que nous venons de dire, s’y rattache de toutes parts par son mystère même, et en est, en quelque sorte, l’arrière-plan énorme. Cette énigme des âmes latentes, posée par une certaine philosophie depuis des milliers d’années, cette vision étrange qui a effaré Pythagore, Théophraste, Columelle, Pline, La Quintinie, Thomas d’Aquin, Malpighi, Gomésius Pereira, Dupont de Nemours, l’observateur des bêtes, Redi, le scrutateur des plantes, et jusqu’au bizarre père Bougeant et jusqu’à Leibnitz, cette présence possible d’on ne sait quelle conscience murée dans la matière et momentanément captive, pour des raisons ignorées, dans des formes inférieures, cette question redoutable crée, en dehors des habitudes de la foule, pour les intelligences délicates qui la soupçonnent ou pour les puissants esprits qui la sondent, toute une religion de devoirs singuliers et qui semblent extra-humains, mais qui tous résultent de la formule : « La quantité de droit a pour mesure la quantité de vie », et, par conséquent, confirme la loi indiquée plus haut. Ménager la nature, épargner la chose, cela devient le geste même de la sagesse ; François d’Assise dans sa grotte a la même illumination mystérieuse que Poûmavasy dans son creux d’arbre. Qui n’a été quelquefois frappé de ce qu’on pourrait appeler le brahmanisme de la Providence ? C’est la loi du droit égal à la vie qui laisse entrevoir quelques- unes de ses applications obscures, et non proportionnées à l’homme. Et, au delà de l’humanité, si l’on suit dans les profondeurs du possible l’hypothèse qui n’est autre chose qu’une forme ailée de la logique, on conçoit, on aperçoit presque d’innombrables systèmes d’êtres ayant chacun un horizon de devoirs différent du nôtre, mais éclairé par la même formule : le droit adéquat à la vie. Ce sont d’autres êtres qui voient d’autres profondeurs, mais à la même lumière. Chaque univers exécute à sa façon la législation de l’absolu ; les applications sont locales, la loi est générale. C’est pourquoi nous l’avons qualifiée loi des lois. Du reste, après avoir sommairement indiqué comment cette loi n’est point troublée par la question des âmes latentes, on comprendra que nous sortions de cette pénombre, que nous abrégions cette parenthèse énigmatique pour beaucoup de lecteurs, et que nous retournions à l’humanité toute simple. La question des âmes patentes suffit déjà à elle seule à déborder l’homme ; et ce livre n’est pas" un traité de philosophie cosmique. Tenons-nous-en donc à l’âme humaine et au droit humain. Quiconque a médité sait que la méditation a ses effarements, et que ces effarements viennent parfois d’une cause physique, d’un phénomène externe, d’une situation donnée de la création visible. Mais rien n’est sans signification. A de certaines heures, le tâtonnement de la pensée devient lugubre. La nuit est une de ces heures-là ; surtout la nuit d’hiver. Il semble qu’il y ait dans le soleil couché quelque chose de la disparition de Dieu. Obtenebratus est sol, crie Isaïe. Où donc est la lumière ? Le songeur nocturne éprouve une sensation d’abandon et d’oubli, croit sentir le vide et regarde l’espace avec un tressaillement d’orphelin. Pas d’étoiles ; tout ce qui pouvait ressembler à de la clarté s’est effacé au zénith derrière les nuages, voiles d’Isis. Partout la noirceur. Voilà la nature aveuglée, chose sinistre ! Malheur aux intelligences faibles ! Ces crépuscules, ces brumes, ces troubles de forme et de contour sont pleins d’un frisson vague et malsain. Les branches de la forêt chuchotent lugubrement. C’est l’heure où les bêtes de la trahison s’éveillent ; la paupière du mal s’entr’ouvre ; les yeux du guet-apens flamboient. A l’obscurcissement de la matière répond on ne sait quelle anxiété morale. Opacité vertigineuse qui inquiète le philosophe et qui égare l’ignorant. Hélas ! pourquoi donc la lumière discontinue-t-elle ? Pourquoi y a-t-il une heure qui a l’air donnée au mal ? Pourquoi la fatalité apparaît-elle en quelque sorte visible sous cette forme de l’éclipsé ? Quand on considère, contemplation morne, la figure funeste des ténèbres, il est impossible de ne pas se dire, avec un certain frémissement, qu’il y a de la caverne dans la nuit, et, qui sait ? du crime peut-être dans l’obscurité ? Il ne semble pas que cette profondeur-là donne dé bons conseils. Caïn n’était pas autre chose qu’un regardeur de ténèbres. Il fait nuit, dit Socrate, cela est mauvais. Nox malesuada, dit Tacite. Le hibou encourage le bandit. Le renard montre au voleur la manière de se servir de l’obscurité. Les nuées ébauchent des antres ; les vastes courbes du ciel deviennent des cercles d’enfer. L’oeil s’y perd, et la conscience aussi. Il était nuit quand Néron songea : Nox erat, Nero cogitavit. Tous les effluves des ténèbres semblent des exhortations au mal. Comment empêcher, comment arrêter, comment déconcerter ces effrayants envois de l’ombre dans les âmes ? On ne combat l’ombre que par la lumière, on ne combat la nuit que par le soleil, on ne combat le mal que par Dieu. Orate, orate, criait Jean à Pathmos. Si l’on élague les innéités intuitives, quelle certitude y a-t-il ? La certitude est-elle dans notre morale ? N’approfondissons pas ce point ; les temps ne sont pas venus ; bornons-nous à ce simple mot : pour notre morale la forme suprême de la beauté est une indécence à cacher. La nudité d’un lys est pudique, la nudité d’une femme ne l’est pas. Nos préjugés le veulent ainsi. Pourtant, il est certain que la contemplation de la femme peut se faire du pied de l’autel et être un acte religieux. Platon le pense, Lycurgue aussi, Salomon aussi, Mahomet aussi. N’importe, la création manque de pruderie. Chose triste, notre vertu redoute la beauté ; chez nous, le beau effarouche le bien. Au fond notre morale est assez mécontente de Dieu. La certitude est-elle dans la science ? La science, qui se croit exacte, est peccable. Il faut la vénérer, mais la contrôler. Elle marche, mais elle trébuche. Sondez la science dans ses origines, remontez, si vous voulez, jusqu’à Hippocrate de Chio, fameux par la quadrature des lunules, remontez jusqu’à Apollonius le Myndien, qui a peut-être créé la physique, partout à côté du progrès vous trouvez le faux pas ; à côté du flambeau, le nuage. La science rit du peuple qui parfois en sait plus long qu’elle. Souvent la divination populaire devance l’observation scientifique, et, ayant de l’intuition en soi, va plus loin. Les pierres du ciel, la lune rousse, les pluies sanglantes, les grêles de crapauds, ces chimères, acceptées de la foule, bafouées des académiciens, sont maintenant des faits. Le tonnerre-boule- de-feu des bonnes femmes est la foudre globulaire de Clairaut. L’influence que le peuple attribue aux comètes sur la terre a été, au point de vue physique, constatée par Newton. La science commence presque toujours par voir trouble. Pas un docteur qui n’ait erré ; pas un voyant qui n’ait louché. Bigot de Morogues s’est trompé sur les aérolithes ; il y a soixante ans, il raillait Bayle (fait de juillet 1681, frégate L’Albemarle) ; aujourd’hui Arago raille Bigot de Morogues ; Herschell s’est trompé sur le calorique lunaire ; Melloni, Knox et Zantedescht ont prouvé que le peuple avait raison contre le savant. Arnaud de Villeneuve s’est trompé sur la circulation du sang, Stenon, Whiston et Burnet se sont trompés sur la sphéricité terrestre, Woodward s’est trompé sur le déluge, Bêcher s’est trompé sur ce qu’il appelle les trois terres, la vitrescible, la sulfureuse et la mercurielle, Van Helmont s’est trompé sur l’alkaest, Descartes s’est trompé sur la glande pinéale, Galien s’est trompé sur les quatre humeurs, Monard s’est trompé sur le cinabre que de son temps on appelait sang-dragon ; La Peyronie s’est trompé sur le corps calleux ; Duverney s’est trompé sur l’aorte, Bailly s’est trompé sur le magnétisme, Oken s’est trompé sur les bivalves, Dupuis s’est trompé sur la chronologie zodiacale, Copernic s’est trompé sur là gravitation, Newton s’est trompé sur la réfraction de la lumière, Bernoulli s’est trompé sur les planètes, Kepler s’est trompé sur les comètes, Tycho Brahé s’est trompé sur le soleil. Gruithuisen dit la lune habitée ; Maedler la déclare déserte ; l’un des deux se trompe ; lequel ? L’erreur s’est glissée jusque dans le mètre ; le mètre est faux ; il est à refaire ; le diamètre de la terre et le méridien ont été mal mesurés. Qui a fait cette bévue ? Maupertuis. D’Aquin a nié Harvey et Monge a nié Fulton. Comment a débuté la télégraphie électrique ? Par l’éclat de rire de l’Académie des Sciences. Folie, disait l’institut. Réalité, a répondu la nature. Donc prenons garde. Qu’on ne se méprenne pas sur notre intention. Nous n’attaquons pas la science. Nous constatons seulement que, l’optique terrestre étant donnée, la faillibilité est partout. Cette triste ubiquité de l’erreur est la loi de l’homme. La science toute la première connaît son ignorance. Interpellez la chimie sur l’affinité, la physique sur la gravitation. Que vous répondront la physique et la chimie ? Rien. Elles entrevoient une loi. Elles tâchent de superposer à cette loi leurs formules. C’est tout. La science connaît aussi ce qu’il y a en elle d’impuissance. A côté de la nature, elle se sent tout à la fois grande et petite, grande par la volonté, petite par la force. La nature, à un certain point de vue, fait les mêmes choses qu’elle, avant elle et mieux qu’elle. Il y a dans tout ce que produit la nature un ingrédient qui suffit pour tout changer et que la science n’a pas : le fluide vital. La science fait le photographe, la nature fait l’oeil ; la science fait le mélographe, la nature fait l’oreille. La science a son volcan, qui est l’usine ; la nature a son usine, qui est le volcan. Dans l’une, la vapeur soulève un piston, dans l’autre elle secoue une montagne. La science a l’étincelle, la nature a l’éclair ; le premier nuage venu contient plus de foudre que toutes les bouteilles de Leyde de tous les laboratoires de l’univers. C’est par fleuves que l’électricité ruisselle dans les veines du globe. Que sont nos chétives décharges électriques près de l’immense turbine des gaz et des fluides ? Quant à nos courants lumineux, nous avons la flamme de nos deux cônes de charbon ; la nature a l’aurore boréale. Le globe tout entier est un électro- aimant. La nature, avec ces deux leviers mystérieux, la combustion du sang et le fluide électrique, remue à toute heure et pour toutes les fonctions tous les muscles de tous les êtres vivants ; nous, au moyen de la pile, nous faisons sauter une grenouille morte ; là s’arrête notre copie de la vie. Certes, les mécaniques construites par l’industrie humaine sont merveilleuses ; mais il y a une machine d’une certaine nature qui produit une foule d’effets statiques, dynamiques, chimiques, et qui ne brûle que deux cents grammes de charbon par jour ; cette machine s’appelle l’Homme. Je voudrais voir l’homme l’inventer. Depuis soixante-quinze ans, la science est tenue en échec par le ballon. Le’ problème du ballon est ceci : l’aéroscaphe résulte de deux forces, la force d’ascension et la force de direction ; or ces deux forces sont contraires et semblent s’exclure l’une l’autre. Pour que le navire aérien s’élève, il faut qu’il soit plus léger que l’air ; pour qu’il se dirige, il faut qu’il soit plus lourd que l’air. S’il est plus lourd que l’air, il reste à terre ; s’il est plus léger que l’air, il est à la discrétion du vent. Visez une cible avec une plume, la plume n’y va pas ; visez une cible avec une pierre, la pierre touche le but. Que faire donc ? Deux choses traversent l’air et le fendent, le projectile et l’oiseau ; tous deux sont plus lourds que l’air. L’un est poussé, l’autre est vivant ; le projectile est fatal, il arrive ; l’oiseau seul se dirige. Il est libre ! Quand l’impulsion cesse, le projectile tombe ; quand la vie cesse, l’oiseau tombe. Il existe un troisième objet qui se meut, selon un mode mixte composé en quelque sorte du projectile et de l’oiseau, sans impulsion première, mais en vertu d’une force emmagasinée qu’il porte avec lui et qu’il dépose chemin faisant, contraint de s’arrêter quand la poche aux forces est vidée ; c’est la fusée. Là, comme l’a déjà dit ailleurs l’auteur de ce livre, là peut- être est la solution du problème de la navigation aérienne. La solution serait aussi dans l’imitation de l’oiseau. L’homme a déjà fait le cheval artificiel, la machine à vapeur ; saura-t-il faire l’oiseau artificiel, l’aéroscaphe ? Mais ici l’obstacle se complique : d’abord, vous donnez du charbon à dévorer au cheval artificiel ; mais que donnerez-vous à l’oiseau artificiel ? Emporterez-vous un approvisionnement ? c’est bien lourd. Où trouverez-vous un renouvellement de forces puisé dans le milieu ambiant lui-même, analogue à la nutrition ? Ensuite, pour créer le cheval artificiel, il suffisait de savoir faire le ressort ; pour créer l’oiseau artificiel, il faudrait savoir faire le muscle. Il y a entre le ressort et le muscle l’abîme qui sépare l’engrenage mécanique du fluide vital. Le jour où l’homme aurait la recette du fluide vital, il pourrait créer plus que l’aéroscaphe, il pourrait construire scientifiquement l’homme. Et alors une question s’ouvre : Dieu permettra-t-il jamais que l’homme crée l’homme autrement que par l’amour ? Que gagnerait la vie terrestre à ce remplacement de l’amour par la science dans les profondeurs mêmes de la genèse humaine ? La science, possédant le fluide vital, pourrait donner la vie, mais non le souffle. Il y aurait donc sous le soleil d’effrayants êtres faits à notre image par nous qui vivraient de par la science, sans âme. Seraient-ce des hommes ? Ici l’on recule. En attendant, ce n’est pas à la science de se poser à elle-même des limites. Et puisque nous venons d’indiquer en passant l’énigme du fluide vital, disons aux savants que c’est un tort de trembler devant cette énigme et de la refuser chaque fois qu’elle se présente à l’examen. La science s’est effarouchée devant le chloroforme ; devant les phénomènes biologiques, devant l’étrange question des tables, devant Mesmer, devant Delouze, devant Puységur, devant l’extase magnétique, devant la catalepsie artificielle, devant la vision à travers l’obstacle, devant l’homoepathie, devant l’hypnotisme, la science, sous prétexte de « merveillosité » s’est soustraite au devoir scientifique, qui est de tout approfondir, de tout examiner, de tout éclairer, de tout critiquer, de tout vérifier, de tout classer ; elle a balbutié des railleries ou aventuré des négations au lieu de faire des expériences ; elle a laissé, au grand profit des charlatans, la foule en proie à des visions mêlées de réalités ; elle a chancelé, lâché pied, et, là où il fallait avancer, rétrogradé. Elle a fermé les portes, elle, la science, qui n’a d’autre fonction que de les ouvrir, et qui n’est rien, si elle n’est pas une clef. Quel est l’ennemi de l’inventeur ? Le savant. L’inventeur sait, et le savant n’invente pas. De là la haine. Le métier dé l’un se hérisse devant l’intuition de l’autre. De là, à de certains moments, la quasi-paralysie du progrès. Quant aux académies, certes elles sont utiles ; l’institut, tout embryonnaire qu’il est encore, est peut-être la création sociale et politique la plus appropriée à l’avenir. Dès à présent les académies sont des récipients de renseignements et de bons chefs-lieux d’informations ; plus tard, quand la vraie science sera fondée, il sortira de ces rencontres d’hommes spéciaux et de ces conciles de travailleurs un rayonnements Pourtant il ne faut point s’exagérer la puissance des amalgames, et les instituts sont des amalgames. Jamais les académies, ni dans la science, ni dans l’art, ne feront la besogne du génie. Ici encore la question du fluide vital reparaît. Une académie est à un cerveau ce qu’un mécanisme est à un organisme. L’unité lui manque, le point lumineux, le regard, l’âme. Cela pousse, cela traîne, cela ne plane point. La locomotive n’est pas l’aigle. Tout ceci peut être dit, et d’autres choses encore, sans blessure pour la science. A qui devra-t-on la vérité, si ce n’est à la science ? On lui doit plus que le respect, on lui doit le concours. Lui signaler ses erreurs, lui rectifier sa voie, c’est concourir à son but. Nous voulons la science plus grande, plus forte, plus solide, mieux trempée, plus maniable aux mains puissantes de l’invention. La science, nous l’avons dit, est une clef ; c’est la clef de l’avenir ; nous voulons cette clef proportionnée à la serrure. Nous ne pousserons pas plus avant cette digression qui est, du reste, une digression moins qu’on ne croit. Il y a, je le sais, et j’en ai touché quelque chose plus haut, des démocrates, très convaincus, très vaillants, très probes, très généreux, et j’ajoute très savants, qui mettent leur démocratie à cette condition : rejeter ce qu’ils nomment « le surnaturalisme ». C’est ce que Paul Duport, je crois, appelait labourer profond. Mais d’abord il n’y a pas de surnaturalisme. Ce que vous nommez ainsi, nous le nommons, nous, le naturalisme. Qui donc a la science ? qui donc connaît les limites de l’Être ? qui donc a fait la trigonométrie de l’ombre ? qui donc a relevé la frontière de l’Inconnu ? qui donc a catalogué la création ? qui donc en sait plus long que ces deux plongeurs terribles, le télescope en haut, le microscope en bas, lesquels ne savent rien ? qui donc fixe le point où la nature cesse d’être, de telle sorte qu’on puisse s’écrier : ceci est sur elle. Surnaturalisme ? qui dont peut dire : la réalité commence ici et finit là ? qui donc a l’alphabet du possible ? qui donc en peut écrire l’alpha ? qui donc en peut lire l’oméga ? Où est votre certitude ? Vous me répondez : où est la vôtre ? Soit. Doute des deux côtés. J’y consens ; je vous l’accorde pour un moment, quoique, pour ma part, je croie. Mais entre ces deux doutes, l’un qui encourage, l’autre qui désespère, pourquoi préférez-vous le doute désolant ? Entre l’ombre où est la chute et l’ombre où est l’ascension, pourquoi préférez-vous l’ombre où est le gouffre ? A égalité de doute, pourquoi choisir le doute noir ? Vous dites Non comme je dis Oui. Mes trois lettres se trompent peut-être comme les trois vôtres. Mais dans les vôtres, il y a le vide, la stupeur, le non-sens de la souffrance et de l’épreuve, le rire du criminel, le sarcasme de César tout- puissant, l’impunité de Tibère, l’irresponsabilité de Borgia, le désespoir des bons, l’effroi des justes, la banqueroute de Dieu, le néant ; dans les miennes, il y a les étoiles. Mais supposons-la expliquée, la formule : ni âme ni Dieu. C’est fait. Plus de surnaturalisme. On a « labouré profond ». Qu’a gagné la démocratie ? Matière partout ; plus de peuple, l’individu. Plus de siècle, la minute. Art, poésie, philosophie ; on a soufflé ces chandelles. Elles gâtaient la nuit. De la science, que reste-t-il ? Seulement la partie industrielle, l’applicable ; tout ce qui est science pure, abstraite, spéculative, serait poésie et chimère. On a éteint cela. Cela confine au surnaturalisme. Le beau, le vrai, le grand ; quels sont ces mots ? Il y a quelque chose d’éclipsé qu’on appelait ainsi. Les ténèbres sont là ; cherchez. Devoir, dévouement, sacrifice ; autant de non-sens. De quoi s’agit-il ? de jouir. Et de jouir vite. Car après nous, rien. C’était la philosophie du roi Louis XV ; c’est la bonne. L’ancien appareil varié des facultés humaines est tombé en désuétude ; la société n’a qu’une pierre de touche : l’utile. A quoi cela sert-il ? l’homme ne connaît plus d’autre question. L’excellence de la chimie, c’est d’aboutir à la cuisine. Écouter l’instinct, satisfaire l’appétit ; sagesse. L’idéal héroïque s’est déplacé ; c’était Léonidas, c’est Pantagruel. Tout est un ventre. Et j’ajoute ceci : - Tout étant matière, plus de loi morale. Le tyran est comme le tigre, un innocent. Voilà ce qu’a gagné la démocratie. Oh ! cramponnons-nous au vrai. Le peuple ne vit pas de négation, mais d’affirmation. La démocratie veut croire. Croire, c’est pouvoir. La liberté veut la responsabilité ; l’égalité veut l’azur, la fraternité humaine a pour source la paternité divine. Il y a une sorte de proverbe populaire qui fait de Peuple et de Dieu les deux termes d’une équation. Il n’y a pas de roi parce qu’il y a un Dieu ; toute monarchie est une usurpation de providence. Pourquoi ? Parce que tout ce qui n’est pas l’auteur est sans droit à l’autorité. De là l’inanité du Chef de Peuple et la majesté du Père de Famille. Ces dernières lignes réclament peut-être quelque approfondissement. La démocratie humaine est visiblement la volonté de l’auteur suprême. Il ne crée de royauté que là où le libre arbitre n’existe point, dans les espèces inférieures ; et alors quand il veut déléguer l’autorité, voici comment il s’y prend : Regardez cette nation. Elle en vaut la peine. Elle a une ville, la ruche, et un travail, le miel. Cette nation s’appelle les abeilles. Cette nation est une monarchie. Elle a une reine. La Reine est une abeille aussi, mais pas la même abeille que les autres. Elle éclôt dans une alvéole d’une forme différente. Elle est de plus grande taille ; elle a l’abdomen plus large, la tête moins grosse, le corselet plus svelte, les ailes plus courtes ; elle n’a pas les brosses du travail aux pattes et le sac à miel sous le ventre. Son aiguillon est courbe au lieu d’être droit. Les sujettes vivent à peine un an ; la reine vit quatre ans au moins, quelquefois sept ans. Les autres sont grises, elle seule est dorée. Elle ne travaille pas. Quelle est sa fonction ? Elle pond son peuple. En outre, elle chante. Et quand elle chante, toute la ruche se tait. Elle seule est harmonieuse ; elle seule est féconde. Les autres sont muettes et stériles. Elle fait jusqu’à soixante mille oeufs par an. Elle pond dans une cellule à part l’oeuf qui doit régner, et d’où sortira l’abeille souveraine, son héritière. Elle fait des populations, non seulement pour la ruche, mais pour les migrations. C’est elle qui crée les essaims. Elle est mère de la ruche centrale et mère des colonies. Ici, comme on le voit, l’autorité implique l’auteur ; et ce n’est pas un mot, mais un fait. La reine des abeilles, c’est la mère des abeilles. Plus de vie donne plus de droit ; certes, l’axiome est applicable ici. Ces royautés-là sont de droit divin. Aussi quand la reine, à qui une seule fécondation suffit pour la ponte gigantesque qui remplira toute sa vie, sort de sa mystérieuse noce en plein ciel pour ordonner le massacre des mâles devenus des bouches inutiles, je sens en elle cette chose sacrée et démesurée, l’autorité, et je ne lui conteste point son coup d’état. Maintenant montrez-moi un homme de douze pieds de haut, suant de la lumière, ayant pour parole une musique étrange possible à lui seul, vivant cinq cents ans, et produisant son peuple, et m’ayant moi-même tiré de sa substance, et seul générateur dans un monde eunuque, cet homme surhumain, cet Auteur, je suis prêt à le saluer roi. Mais mon semblable, mais le sujet comme moi de la digestion pendant la vie et de la pourriture après la mort, mais le malade comme moi, le petit comme moi, l’ignorant comme moi, l’éphémère comme moi, celui-là mon souverain ? jamais. Fraternité, soit ; Autorité point. Mon égal n’est pas mon maître ; mon frère n’est pas mon père. Toute la démocratie n’étant qu’une affirmation, le scepticisme y semble peu à sa place. Mis en pratique, il mine et fait crouler le dévouement, qui est la base même du progrès. Pourtant, comme nous l’avons indiqué plus haut, la réaction naturelle et nécessaire contre les superstitions, les abrutissements et les intolérances a entraîné, parmi les plus purs révolutionnaires, un certain nombre de généreux esprits jusqu’à la négation philosophique absolue. Ils en conviennent ; quelques-uns même s’en vantent ; la démocratie excluant l’hypocrisie. Heureusement le principe démocratique a encore plus de force vivifiante que le principe matérialiste n’a de puissance desséchante ; quand on a bu aux sources vives de 89, l’empoisonnement du coeur n’est plus possible, et, presque toujours, à l’heure des occasions suprêmes, quand, dans un de ces démocrates sceptiques, l’homme qui doute se trouve aux prises avec l’homme qui agit, c’est la lumière héroïque de l’idéal qui prévaut et qui détermine l’action ; de là des conduites sublimes qui démentent l’aridité des théories, et de glorieux manques de logique. Au commencement de 1852, j’étais à Bruxelles. Un jour, quelqu’un poussa ma porte et entra. C’était un homme jeune, au sourire franc, à l’oeil sincère et vif, vêtu avec une certaine recherche élégante, montrant beaucoup de linge très blanc, ayant un gilet de velours à boutons ciselés, des gants paille, une fleur à la boutonnière, et un jonc à la main. A la question que je lui adressai, il me répondit : je suis prêtre. - Ou plutôt, reprit-il, je l’ai été. Je ne Je suis plus. J’ai quitté le faux pour le vrai. Aujourd’hui, monsieur, je suis ce que vous êtes, un proscrit. Je priai ce proscrit de s’asseoir. - Je me nomme Anatole Leray, me dit-il. Nous causâmes. Il me raconta sa vie. On l’avait élevé de telle sorte qu’un matin, à vingt-cinq ans, il s’était trouvé prêtre. Cela l’avait réveillé. Le songe d’une longue éducation mystérieuse s’était comme dissipé pour Anatole Leray le jour où il avait vu, brusquement, en pleine jeunesse, un mur, un mur infranchissable, un mur d’ombre et de granit, la prêtrise, se dresser entre la nature et lui. Sa première messe lui avait fait l’effet de sa dernière heure. En descendant de l’autel, il s’était apparu à lui-même comme un spectre. Il était resté béant, l’oeil fixé sur la terreur de la vie impossible. Il avait vingt- cinq ans ; il sentait toute la création dans ses veines ; il était, de par la volonté de la réalité, plein de la sève universelle ; et il était forcé de se déclarer que, pour lui désormais, cette fermentation des instincts n’était plus qu !un bouillonnement de fautes. Bref, il n’avait pas la vocation ; et il s’effrayait de le reconnaître si tard. Cette résistance du prêtre au sacerdoce s’accrut silencieusement en lui pendant plusieurs années ; il combattit, il se roidit, il se meurtrit le coeur à ce qu’on lui avait imposé comme devoir ; il fut sévère, fidèle et honnête envers l’autel ; enfin, après bien des souffrances, il sortit de la lutte vaincu. C’est-à-dire vainqueur. L’homme triompha du prêtre. Anatole Leray céda à la jeunesse, à la vie, à la sainte et irrésistible nature. Ce sont là les expressions même dont il se servait en expliquant le fait. Et, loyalement, aimant mieux être appelé apostat par Rome qu’hypocrite par sa conscience, il se retira de l’église. A qui sort de ce lieu sévère, une seule porte est ouverte, la démocratie. Sa pente naturelle l’y conduisait d’ailleurs. Avant d’être homme d’église, il était enfant du peuple. Anatole Leray était d’une pauvre famille paysanne de Bretagne. Il était donc rentré dans le peuple tout naturellement comme une goutte d’eau dans l’océan. Il s’y trouvait bien. Il racontait tout cela simplement, avec une sorte de naïveté éloquente et forte. Sa retombée dans le peuple l’avait mûri. Il y avait en lui un penseur politique. Il avait écrit dans plusieurs journaux. C’était un révolutionnaire tout frémissant de conviction. De l’exposé de sa vie, il passa au récit de ses idées. Je l’écoutais. A un certain moment, il lui vint quelque chose qui ressemblait à une explosion. Ce qu’on va lire est une reproduction de ses idées, sans doute en d’autres termes, mais, à cela près, rigoureusement exacte ; peut-être non littérale, mais, à coup sûr, fidèle. - Tenez, monsieur, s’écria-t-il, que tout ceci serve au moins de leçon. Désormais la démocratie doit aviser. Il faut refaire l’homme, et recommencer le peuple dans les enfants. C’est dans l’éducation qu’il faut montrer la logique de la révolution. - Je suis de cet avis, lui dis-je. Il s’anima. - Pour moi, monsieur, l’éducation entière est dans ceci : extirper de l’esprit humain toute espèce de surnaturel. Je reconnus le mot. - Qu’entendez-vous par là ? lui demandai-je. - J’entends par là que l’homme est perdu par ces fantasmagories religieuses. Les superstitions sont l’étouffement de l’avenir. Tant que les nations respireront sur la terre un fanatisme ambiant, ne comptez pas sur la raison humaine. Monsieur, ce vieil esprit humain sombre sous voiles et se noie dans les chimères sacrées et fait eau de toutes parts. Cramponnons-nous aux réalités immédiates. Deux et deux font quatre ; pas de salut hors de là. Établissons la philosophie sur le fait. Que rien ne soit admis qui ne soit humainement vérifiable. N’acceptons que le visible et le tangible. Je veux que toute ma croyance tienne dans mes dix doigts. Guerre au merveilleux ! Que le peuple ne croie à rien qu’à lui-même. Mettons dans le berceau ce qu’on y voit, le germe ; mettons dans le tombeau ce qui y est, le néant. Chassons tous ces songes d’êtres en deçà de la terre, et de vie au delà de la vie. Supprimons le ciel. Il n’y a pas de ciel. Nous sommes dans le ciel. Notre terre y roule. Le ciel, c’est ça. Raisonnons net et ferme. Mort aux rêves ! Qui ne veut pas du fruit coupe l’arbre. Otons tout prétexte aux religions. - Quelles sont donc vos opinions religieuses, lui dis-je. Il me répondit : - J’ai été élevé au séminaire. - Eh bien ? - Je suis athée. - Si c’est une conséquence que vous prétendez tirer, observai-je, je ne saurais l’admettre. Pour avoir gardé des chèvres, on n’est pas Giotto ; un collège de jésuites n’a pas pour produit nécessaire Voltaire. - Du reste, je vous écoute. Continuez. - Mais, reprit-il, j’ai tout dit. Se dégager des hypothèses. Sortir de la prison des chimères et en faire évader le genre humain, ce vieux captif que toutes les religions tiennent sous clef. Voilà. - Je ne veux pas plus que vous, lui dis-je, des hypothèses qui deviennent superstitions et des chimères où l’on voudrait murer la raison humaine. Il semblerait donc que nous avons, vous et moi, la même pensée. Pourtant je ne crois pas que nous soyons d’accord. Précisez. - Eh bien, répondit-il, suppression complète de ce que les^spiritualistes appellent l’idéal. L’idéal est du surnaturalisme. Ôtons le surnaturalisme du monde, c’est-à-dire chassons Dieu ; ôtons le surnaturalisme de l’homme, c’est-à- dire chassons l’âme. Pas d’éternel et pas d’immortel. Donnons ces vérités pour fondement à l’éducation. Tout est là. J’ai fini. - Vous avez à peine commencé, repris-je. A votre sens donc, qu’est-ce que le monde ? - Pure matière. - Et l’homme ? - Pure matière. - Distinguez-vous, lui dis-je, entre la matière et la matière ? - Je serais insensé. La matière est égale à la matière. C’est là la grande base de l’égalité. - Mais, répliquai-je, les organismes ? - Les organismes ne sont que des modes. Ces modes de la substance, fatals et aveugles en eux-mêmes, engendrent ces mirages qui font une sorte d’escalier de nuages, et que vous nommez d’abord intelligence, puis conscience, puis âme, échelons de l’échelle qui monte à Dieu. Cette échelle est appliquée à l’échafaudage de toutes les religions. Il s’agit de la jeter bas. Il faut en briser tous les échelons, l’échelon Dieu, l’échelon âme, l’échelon conscience, l’échelon intelligence. Et même l’échelon organisme. A bas l’organisme s’il devient le merveilleux, c’est-à-dire si l’on prétend conclure des diversités de l’organisme une supériorité quelconque d’une forme de la matière sur l’autre ! A bas l’aristocratie des organismes ! Des modes qui s’évanouissent ne sont autre chose que les figures de Rien. Tout redevient l’atome ; l’atome indivisible et inconscient. Un atome qui serait supérieur aux autres, serait Dieu. Qui dit matière dit égalité. La matière est adéquate à elle-même. Je le regardai fixement. - Ainsi le moucheron qui vole, le chardon qui pousse, le caillou qui roule, sont les égaux de l’homme ? Il eut un moment d’hésitation, puis répondit avec une loyauté qui semblait en lui plus forte que sa volonté même : - Vous êtes dur ; mais le syllogisme est vrai. - Monsieur, lui dis-je, les logiciens rectilignes sont rares. Vous raisonnez droit devant vous, et avec une inflexible bonne foi. Je ne dois pas en abuser. Je renonce donc à ces duretés du syllogisme extrême. Restons dans l’homme ; suivons-y vos prémisses : point d’âme, point de Dieu, point de surnaturalisme, point d’idéal ; la matière égale à elle-même. Et je vous déclare que je vais me borner à l’un des innombrables côtés de la question. - Je vous écoute, reprit-il à son tour. Et je lui demandai : - Quel est, à votre sens, le but de l’homme sur la terre ? - Le bonheur. - Pour moi, lui dis-je, c’est le devoir. Mais ce n’est pas de ma pensée qu’il s’agit, c’est de la vôtre. - Dans la balance de l’égalité de la matière, de combien le bonheur d’un homme dépasse-t-il, en poids et en valeur, le bonheur d’un autre homme ? - De zéro. - Avant d’aller plus loin, me concédez-vous ceci qu’en logique,’ à toute action il faut une raison déterminante ? - Cela est incontestable. - Je reprends. Donc, si une occasion se présente où le bonheur d’un homme pourra être immolé au bonheur d’un autre homme, quelle sera, dans les plateaux où se pèseront les deux bonheurs, la quantité de pesanteur excédante qui pourra déterminer le sacrifice de l’un à l’autre ? - Zéro. - Donc, repartis-je, en logique, et en restant dans le fait matériel, qui est, selon vous, la seule sagesse, un homme n’a jamais aucune raison pour se sacrifier à un autre homme ? Toute oscillation paraissait avoir cessé dans son esprit. Il me répondit avec calme : - Aucune. - Et par conséquent, répliquai-je, aucune pour sacrifier son bonheur au bonheur du genre humain ? Ici Anatole Leray eut un tressaillement. - Ah ! s’écria-t-il, s’il s’agit du genre humain, c’est différent. - Pourquoi ? lui dis-je. Le total d’une addition de zéros, c’est zéro. Il garda un moment le silence, puis me jeta avec quelque effort cette adhésion : - Au fait, la vérité est la vérité. Vous êtes toujours dur ; mais votre syllogisme est juste. Je poursuivis : - Je ne juge pas votre principe ; je déduis seulement ce qu’il contient. Et c’est par vous que je fais faire, pas à pas, cette déduction. Vous êtes bon logicien, cela me suffit. Donc l’homme est matière ; il sort du néant, il rentre dans le néant ; il a un jour et pas de lendemain. Ce jour-là seulement est à lui ; toute sa raison, tout son bon sens, toute sa philosophie, ce doit être d’en user et de le faire durer le plus possible. L’unique morale, c’est l’hygiène. Le but de la vie, c’est le bonheur. Le but de la vie, c’est de jouir. Le but de la vie, c’est de vivre. Il y a à ceci des corollaires sans nombre ; je ne veux pas les tirer en ce moment. Je me borne à vous demander si c’est bien là votre pensée. - C’est bien là ma pensée. - Et à ce compte, et à votre sens, un homme jeune et bien portant qui donne sa vie pour un ou plusieurs autres hommes, ses égaux, ses semblables, ses identiques, atomes et matière comme lui, qu’est-ce que cet homme ? - Une dupe. Nous nous quittâmes froidement. Anatole Leray partit de Bruxelles, passa en Angleterre, puis s’embarqua pour l’Australie. La traversée dura cinq mois. Le jour ou le paquebot arriva en vue de la terre, une tempête s’éleva. Le navire fit côte. Anatole Leray réussit à se sauver, et gagna un rocher hors des lames. Presque tout l’équipage put atterrir. Cependant, dans ce tumulte lugubre d’un naufrage où le pêle-mêle des épouvantes répond au chaos des vagues et où chacun ne pense qu’à soi, une embarcation où étaient trois femmes chavira. La mer était furieuse ; les trois femmes y disparurent. Aucun plongeur, même parmi les plus hardis matelots, n’osait se risquer. Ils en avaient tous assez de regarder le redoutable ruissellement de l’océan couler de leurs habits et s’égoutter à terre autour d’eux. Anatole Leray, médiocre nageur, se jeta dans cette écume. Il réussit, et ramena une femme sur le bord. Il se jeta une seconde fois, et en ramena une autre. Il était épuisé de fatigue et tout sanglant de s’être déchiré aux rochers. On lui cria : Assez ! assez - Comment ! dit-il, il y en a encore une. - Et il se précipita une troisième fois dans la mer. Il ne reparut pas. Hélas ! cette question donne le vertige. Oui, les fanatismes sont infâmes, oui, les superstitions sont difformes, oui, il y a une lèpre sur la face auguste de la vérité, oui, Innocent III, Charles IX, Borgia, Pie V, oui, l’imposture et l’abrutissement, les bûchers, le quemadero de Séville, l’inquisition de Goa, les juifs traqués, les albigeois égorgés, les maures exterminés, les protestants torturés, les estrapades, les dragonnades, Bossuet applaudissant Louvois, Torquemada à Saragosse, et Cromwell aussi à Drogneda, et Calvin aussi à Genève, les ténèbres, les ténèbres, les ténèbres ! oui, cela fait frémir. La superstition est une maladie lugubre. La guérirez-vous par la suppression pure et simple du fait religieux ? Essayez. Soit. C’est bien. Vous avez fermé ces mosquées, rasé ces pagodes, jeté bas ces wigwams. Vous avez lacéré les Talmuds, anéanti les Gémaras, pulvérisé les Védas, brûlé les Korans. La seule réalité palpable règne ; le mystère est chassé ; il n’y a plus rien dans la société dont on ne voie le commencement et la fin. Etes-vous délivrés ? Est-ce fini ? non. Regardez cette mère. Elle vient de perdre son enfant. Qu’est-ce qu’elle fait donc, la malheureuse ? elle tombe à genoux. Devant vous ? devant moi ? non. Devant qui donc ? Devant l’Inconnu. Elle prie. Le mystère vous a ressaisis. Ou pour mieux dire il ne vous à jamais lâchés. Le fait religieux ce n’est pas l’église ; c’est la rose qui s’ouvre, c’est l’aube qui éclôt, c’est l’oiseau qui fait son nid. Le fait religieux, c’est la sainte nature éternelle. Placardez-moi donc votre philosophie sociale de façon qu’elle cache le soleil ! Vos problèmes économiques sont une des glorieuses préoccupations du dix-neuvième siècle, moi qui parle j’ai consacré à les approfondir, sinon à les résoudre, toutes mes forces d’atome, je sais peu de questions plus graves et plus hautes ; supposons-les résolues ; voilà le bien- être matériel universel créé, progrès magnifique. Est-ce tout ? Vous donnez du pain au corps ; mais l’âme se lève et vous dit : j’ai faim aussi, moi ! Qu’est- ce que vous lui donnez ? Être bien vêtu, bien nourri et bien logé, vivre à bon marché et bien, payer le saumon un sou la livre grâce à l’empoisonnement des fleuves, mordre dans du pain blanc, avoir un bon feu pour se chauffer et un bon ht pour se reposer, devoir tout cela dignement à son travail, faire rayonner son aisance autour de soi, croître dans la liberté et la santé, voir sourire sa femme gracieusement parée, voir grandir ses enfants bien portants, ne jamais manquer de rien, prospérer dans ce qu’on fait et par ce qu’on fait, bien boire, bien manger, bien dormir, c’est beaucoup, certes ; mais si c’est tout, ce n’est rien. Allons plus loin. Réalisez sur cette terre tous les Édens, tous les Élysées, toutes les Atlantides, tous les triomphes de la matière, toutes les glorifications de la jouissance, tous les walhallas de la chair, tous les jardins de délices catholiques, indous et payens ; faites coucher le paradis de Mahomet dans le paradis d’Anne d’Autriche : une houri nue dans des draps de batiste. Qu’est-ce qu’il te faut à toi ? Quatre repas par jour ? les voilà. Et toi ? Autant de vin de Champagne que tu en peux boire ? tends ton verre, et bois. Des palais de marbre, des salles dorées, des parcs pleins de paons et de cygnes, des symphonies, des fêtes, des joies, qui en veut ? Quelles servantes souhaitez-vous ? Toutes les forces de la nature ? Ici ! Venez, forces. Obéissez à l’homme. La vapeur traîne ses navires, le vent pousse ses aéroscaphes, l’éclair porte ses lettres. C’est bien ; et la science est là qui lui fait une hygiène puissante, qui restaure son estomac, qui raffermit sa colonne vertébrale, et ramène sa longévité à l’état normal ; si bien, que, comme le veut la nature, la jeunesse dure soixante-dix ans, et un homme est un siècle. A merveille. Buvons et mangeons. Volupté, plaisir, extase, ivresse, félicité, santé. Concorde en outre. Paix sur la terre, et fraternité universelle. Seulement une restriction : mon moi mourra. La tombe est une porte. Le cercle de l’éternité est un zéro. Je ne retrouverai pas ces enfants qui sont mes entrailles ; je ne reverrai pas cette femme qui est ma lumière. Allez-vous-en ! Votre éden m’épouvante. Je frémis. J’ai vendu mon âme à ma chair. Non. Je ne veux pas de ce marché. Il n’y a que l’âme qui puisse satisfaire le coeur. Ah ! vous m’offrez de la viande et du néant. Ah ! vous n’avez rien pour cette flamme qui est en moi, qui me chauffe et qui m’éclaire et qui me brûle, et qui pense et qui espère et qui aime. Eh bien ! laissez-moi tranquille. Vous me faites horreur avec votre ventre satisfait. J’aimerais mieux du pain noir et un ciel bleu. Ah ! prenons garde. Il y a des tombes, il y a des fosses où l’herbe pousse sur ceux que nous aimons, il y a des vieillards qui meurent et l’on ne sait pas où ils vont, il y a des enfants qui naissent et l’on ne sait pas d’où ils viennent, il y a des ondes sur la mer, il y a des souffles dans les arbres ; prenons garde ! Prenons garde, cette fleur devient fruit, ce papillon vole avec des millions de plumes sur les ailes, ce charbon et ce diamant sont la même chose, cette planète tourne, cette femme pleure, il y a de l’inconnu, vous dis-je ! Et savez- vous quel est l’autre nom de l’inconnu ? le voici : le nécessaire. Combattons le fanatisme, démasquons l’imposture, insultons l’hypocrisie, tenons hardiment tête aux férocités des dogmes, terrassons tout ce qui louche et tout ce qui ment, écrasons l’idolâtrie ; mais respectons la prière. La prière est une résultante de l’immensité. Je n’ai que faire de votre science, vous dit la mère en larmes, je ne mordrai pas dans votre pain, je me moque de votre bien-être, je veux mon enfant ! Et elle ira à celui qui lui rendra son âme. Et tant qu’il y aura des mères ce sera ainsi. Et tant qu’il y aura des prunelles ouvertes au jour, tant qu’il y aura des poitrines, tant qu’il y aura des bouches rêvant le baiser éternel, tant que les marmots demi-nus joueront devant les portes, tant que les amants iront le soir sous les sombres feuilles pleines de murmures, tant qu’on s’aimera, tant qu’on vivra, ce sera ainsi. O impuissance humaine, et quel douloureux problème qu’on ne puisse pas supprimer ce mal sans blesser le bien ! Non, non, combattez jusqu’à votre dernier souffle, et je suis avec vous, les religions, mais respectez la religion. Aussi bien, je vous le dis, vous y perdriez votre peine. Fermez la paroisse, soit. Empêchez donc la fauvette qui chante, la mouche qui chuchote, le lion qui rugit, l’âne qui brait, le chêne qui verdit, le sel qui se minéralisé, l’eau qui coule, le vent qui passe, de dire dans les profondeurs on ne sait quelle messe formidable. Vous avez mis en pièces ce hideux bouquin où tant de choses monstrueuses étaient mêlées à quelques lueurs. Il y a là-haut au- dessus de nos têtes un grand livre bleu plein de flamboiements ; ce livre, dont le zodiaque est une phrase, déchirez-le donc. Tout en résistant au rapprochement des choses disproportionnées, nous jetons ici en passant une remarque qui a sa portée. Le procès qu’on fait à Dieu ressemble au procès qu’on fait au peuple. Il y a la même ironie et le même parti pris. L’homme de réaction procède comme l’homme de scepticisme. L’un traite la révolution comme l’autre traite la création. Refus de voir le tout ; rapetissement de l’horizon ; négation de l’infini dans un cas, de la démocratie dans l’autre. Attaque de l’ensemble par le détail. Que signifie ceci ? Expliquez-moi ce contresens. Voilà qui me révolte. 93. Marat. Le 2 septembre. Pourquoi le sang ? Pourquoi ce mal ? etc. Puis, après l’indignation, la moquerie. Ceci est laid, ceci est grotesque, ceci est malpropre, etc. La prise semble facile, le résultat est nul. De victoire point. Ni le peuple ni Dieu ne sont atteints. L’un reste dans son droit, l’autre dans son ciel. Certains philosophes, quelques-uns par excès d’amour, s’obstinent au doute, et raisonnent ainsi : - Expliquez-nous le mal, et nous croirons. Dites-nous le pourquoi du tigre, le pourquoi de l’araignée, le pourquoi de la ciguë, le pourquoi de Commode, fils de Marc-Aurèle, le pourquoi du 18 brumaire, le pourquoi de Lacenaire, le pourquoi de la guerre, le pourquoi de la nuit, le pourquoi de la vie s’alimentant de la mort ; dites-nous le pourquoi de la souffrance et de la faute ; et nous croirons. Un Dieu qui crée ou qui permet le mal est incompréhensible. Le mal est, donc Dieu n’est pas. J’admets que Dieu créant ou permettant le mal est incompréhensible. Maintenant, entendons-nous sur la portée de l’incompréhensible comme élément de négation. S’il suffit qu’une chose soit incompréhensible pour ne pouvoir pas être, les négateurs ont raison. Mais si l’incompréhensible peut exister, ils ont tort. Examinons. L’infini est scientifiquement démontré. Demandez à l’algèbre. Or, qu’est-ce que l’infini ? C’est l’incompréhensible. Donc, l’incompréhensible peut exister, puisqu’il existe. Levez les yeux vers le ciel étoile, vous le voyez. Prenez une mouche, vous la touchez. Si l’incompréhensible existe, que prouve cet argument : - Dieu est incompréhensible, donc il n’est pas - ? Rien. Le mal, n’étant qu’incompréhensible, ne prouve donc rien contre Dieu. Ne point comprendre n’est pas plus une raison pour nier que pour croire. La connaissance de Dieu n’est donnée à personne ; la notion de Dieu est donnée à tous. Chacun a la goutte d’eau ; personne n’a l’océan. Si je pouvais expliquer le mal, je pourrais expliquer Dieu ; si je pouvais expliquer Dieu, je serais Dieu. Mettez un aveugle au soleil ; il ne le verra pas, mais il le sentira. Tiens, dira-t-il, j’ai chaud. C’est ainsi que nous sentons, sans le voir, l’être absolu. Il y a une chaleur de Dieu. L’argument du mal ne saurait donc être sainement invoqué ; il fait partie de l’incompréhensible : Quand vous m’aurez expliqué l’infini, je vous expliquerai l’incompréhensible. Prouver Dieu, oui. L’expliquer, non. Qu’entendez-vous par ce mot : Dieu miséricordieux ? Contentez-vous de ceci : l’absolu est juste. Le monde n’a qu’une loi : l’équilibre. Que fait la lumière sur le marais ? elle extrait et enlève tout ce qui est eau pure, mêle ces limpides atomes au ciel et en fait des perles de rosée pour les fleurs. Vous représentez-vous le résidu de l’étang, la fange, la pourriture et les détritus, criant : lumière ! fais-nous grâce ! lumière clémente, prends-nous avec toi et emporte-nous dans les roses ! Eh bien, il n’y a pas deux procédés, l’un pour la lumière, l’autre pour la justice. Équité et clarté sont identiques. Ce que le soleil fait sur le marais, au moment de la mort, la justice le fait sur les hommes. Elle extrait et attire à elle tout ce qu’elle peut s’assimiler, tout ce qui est en équilibre avec elle- même, tous les moi restés justes, tout ce dont elle peut faire des gouttes de rosée céleste pour les fleurs paradisiaques. Elle pompe le pur de l’âme et laisse le reste. Le mal lui résiste par son propre poids et demeure en bas. Quant au remords, quant au repentir, étant d’essence éthérée, ils ont en eux- mêmes une puissance d’ascension. La rentrée d’une âme pénitente dans la lumière, ce n’est pas clémence, c’est justice. L’eau purifiée est l’égale céleste de l’eau pure. C’est donc vers votre propre coeur qu’il faut vous tourner ; regrettez le mal que vous avez fait ; tout est là. Dieu ne se mêle de vos actions que pour être juste. Quand vous vous repentez, c’est vous-même qui vous faites grâce. Moribonds repoussant l’église, refus des dernières prières, ordre du testateur de porter directement son cercueil au cimetière ; ces symptômes se multiplient en ce moment. Ils ont une portée politique. Et, à un autre point de vue encore, et plus élevé, ils sont sérieux. Il y a, à cette heure, chez quelques-unes des nations les plus civilisées, une certaine tendance aux protestations de la mort. Cet emploi du sépulcre aux choses de la vie veut être examiné. Des hommes, des hommes respectés, quelquefois-des hommes illustres, se dressent au moment d’expirer, regardent austèrement les temples du haut de leur lit d’agonie, étendent la main comme le prophète contre Babylone, et interdisent l’approche de leur âme au sacerdoce stupéfait. - Pas de pagode, pas de mosquée, pas de synagogue ; pas de prêtre, pas de livre ; je veux m’en aller seul et mettez-moi dans la fosse des pauvres. - Ainsi a parlé un sombre et tendre penseur. D’autres, non moins vénérés, ont répété le même geste de réprobation et de rejet. Plus d’un meurt de la sorte. Et il est grave, en vérité, que le signe qui repousse le prêtre vienne d’une tête éclairée de la lueur étrange du tombeau. Nous ne le contestons pas, dans les temps et dans les pays où le pharisaïsme règne, en présence de Simon et d’Anne, ces sévérités peuvent être nécessaires. En voyant Mathan venir à elle pour lui parler de Dieu, la mort abaisse chastement son voile de ténèbres. Là où commence la responsabilité vraie, la fausse prière n’a que faire, et l’agonie en fait justice. L’agonie est une voisine du mystère, et ce qu’elle entrevoit de l’éternité lui rend insupportables les faux dogmes et les faux prêtres. De là ces éloignements terribles. Certes, plusieurs des religions actuelles n’ont que trop mérité ces protestations suprêmes. Et, quant à moi, ennemi des vendeurs du temple, non moins incliné devant Jésus le fouet à la main que devant Jésus les bras en croix, loin d’infirmer ou de blâmer ces manifestations qui sont presque des pénalités, je m’y associe. Il y a telle heure dans l’histoire où il est bon que la conscience humaine éclate et montre son visage le plus sévère ; et les morts doivent l’exemple aux vivants. Qu’au moment d’entrer dans la tombe, le mort se retourne et écarte le prêtre, cela est grand. Vade rétro, Caïphas 16. Mais écarter le prêtre, ce n’est pas écarter Dieu ; repousser le pharisaïsme, ce n’est pas repousser la prière. Loin de là. Ces indignations de la tombe contre les sacerdoces dégénérés sont un appel plus profond à Dieu. Le penseur ne proteste jamais contre une religion en elle-même, mais contre l’excès d’alliage humain qui la falsifie. Là où il y a trop de l’homme, il n’y a plus assez de Dieu ; ces deux lignes résument tout ce que la philosophie peut dire contre les idolâtries et les superstitions. Quant à la religion, étant l’irradiation même du fait immanent, elle demeure. Ce n’est pas elle que le mourant repousse, c’est son fantôme. Qui va contempler le visage ne veut pas regarder le masque. Qu’un romain veuille mourir sans le flamine, qu’un turc veuille mourir sans le derviche, qu’un chinois veuille mourir sans le bonze, qu’un nègre veuille mourir sans l’obi, cela ne blesse point l’éternité. Le prodigieux astre de l’infini ne vacille pas au zénith parce que, à l’instant de se coucher tout de son long à jamais, le cadavre retrouve un souffle suprême pour éteindre la chandelle de suif dont on enfumait son cercueil. Pourtant, il ne faut point s’y méprendre, et nous y insistons, le tombeau sans le temple, c’est redoutable. Cela peut n’être pas compris. Il importe que le gros des esprits irréfléchis ne se fourvoie point, ne mette pas un contresens sous l’utile et rigide leçon donnée par quelques mourants vénérables, et ne traduise pas refus du temple par négation de l’âme, et refus du prêtre par négation de Dieu. Quelquefois la foule s’aveugle de ce qui devrait l’éclairer. Le plus grand de tous les malheurs, ce serait tout le monde athée. Le jour où l’humanité serait matière, le peuple serait troupeau. Donc, en attendant qu’il se fasse providentiellement, comme cela arrive à toutes les époques climatériques de la civilisation, quelque transformation divine de la formule religieuse aujourd’hui étroite et usée, il sied que la sagesse des esprits attentifs avise. Jamais les nécessités civiques n’ont été compliquées d’un danger plus sérieux. Il importe que de grands exemples, qui doivent être des enseignements, ne dévient pas, et restent ce qu’ils sont, des actes de foi. Foi plus haute, qu’il faut expliquer. C’est pourquoi, quand il arrive qu’un mourant se sépare des religions régnantes et s’en réfère directement à Dieu, il convient de suppléer aux oraisons officielles par la grande prière humaine et populaire, par la communion des âmes en présence de l’infini. Il y a des cas où le peuple peut officier pontificalement. Là où le prêtre manque, que le philosophe vienne. La tombe est le heu de la philosophie. Le philosophe n’est autre chose que le prêtre en liberté. Il ne faut pas se figurer que la philosophie procède par retranchement, qu’elle ne voie que la chose immédiate et humaine, qu’elle n’ait qu’un oeil, l’oeil terrestre, et qu’elle se crève l’oeil divin. La vraie science et la vraie philosophie tiennent compte du phénomène tout entier. Il serait étrange que la prunelle de l’esprit se bornât à la terre quand la prunelle de la chair va plus loin. Quoi, je vois l’infini, et je ne l’admettrais pas ! La science, loin d’être un abat-jour, est un élargissement d’horizon. A quelle partie de mon être voudriez-vous que j’ajustasse une philosophie qui serait plus étroite que les religions ? Quoi, le philosophe, ce serait un dos tourné aux étoiles ! Quoi, le prêtre ouvrirait et le philosophe fermerait ! Quoi, le prêtre aurait une clef et le philosophe n’en aurait pas ! non, un penseur n’est pas moins pénétré de foi qu’un évêque. La science est sacrée. Il y a autant d’azur dans le philosophe que dans le prêtre. La sagesse n’aboutit pas à la suppression de l’espérance. La science retirerait à l’homme l’infini ! La philosophie serait la castration du ciel ! Non ! non ! non ! croire résulte de savoir plus encore que d’ignorer. Que l’enterrement donc demeure religieux. Devant la sépulture, le côté par lequel la vie est songe apparaît. Pas d’entêtement dans la sécheresse ; pas d’opiniâtreté puérile. Le mort penche. Prenez garde. A quoi bon rester dans les pensées de la terre quand la terre s’évanouit ? Pourquoi se cramponner à ce qui nous quitte ? Ne mettez pas le néant vivant trop près de l’escarpement du sépulcre. Nos affaires humaines ont peu de figure en un tel heu. Au moment de la fin, une ouverture inexprimable se fait. Qui que vous soyez qui êtes témoins, recueillez-vous. Soyez vraiment pensifs. Je vous dis que cela est sérieux. Ce mort doit être médité. Qu’on sente que c’est d’un esprit qu’il s’agit, et d’un esprit qui entre là d’où l’on ne sort point. C’est l’instant des questions sombres. Est-ce un esprit lumineux qui va monter et rayonner ? est-ce un esprit reptile qui va tomber ? Assistez-vous à une ascension ? Êtes-vous les spectateurs sans le savoir d’une chute désespérée ? Certes, cette ombre est formidable. Que l’attitude des consciences et le penchement des fronts soit conforme à la transfiguration mystérieuse qui s’accomplit. Une fosse ouverte, c’est l’inconnu béant. Faites silence, et qu’on puisse entendre une âme voler. Et que ceux qui parleront parlent avec tremblement. L’immanent est là. Que leur voix fasse effort pour accompagner, et, s’il se peut, rassurer dans cette obscurité l’âme partie, et qu’ils l’exhortent, et qu’ils la recommandent. A qui ? à Lui. Qu’ils disent : va, âme ! Qu’ils s’écrient : aie pitié, Toi ! Et, à travers les frémissements du lieu solitaire, sous ces arbres de l’hiver éternel, parmi ces pierres blanches des autres morts qui écoutent peut-être, que le frissonnant appel de l’homme à Dieu entre dans le sépulcre, et qu’on prête l’oreille, et que, par moments, dans ces ténèbres, on croie entendre les profondes réponses de l’Inconnu. Voilà ce que doivent être les funérailles. Louez le mort s’il a été honnête et bon, honorez sa vertu civique, sa probité domestique, son dévouement patriotique, constatez, pour l’exemple des survivants, la quantité de lumière humaine que les actions de sa vie ont dégagée ; rien de mieux, et c’est nécessaire et c’est juste. Que ce ne soit pas tout pourtant. N’oubliez pas qu’un cercueil s’approche en ce moment d’une fosse, n’oubliez pas que nous sommes à l’heure où ce qui est humain se mesure à ce qui est divin. Voici la minute où l’homme s’en retourne. Ceci est la grande rencontre de l’infini. L’insondable est ouvert, précipice. Ici tout ce qui est matière s’enfonce et disparaît dans des profondeurs ignorées. Les pelletées de terre du fossoyeur tombent dans l’éternité. Le jour où l’on descend une bière dans ce trou sinistre, tous les souvenirs de la terre conviennent, rappelez-les, pourvu que dans votre parole, à vous philosophe, on sente Dieu présent. Si vous ne mêlez pas Dieu à votre séparation solennelle d’avec les morts, la petitesse du fait terrestre sera hideuse, tout ce que vous direz sera inutile, c’est-à-dire terrible, et j’aurai une secrète épouvante d’entendre dans un instant si grave un bruit si vain. Éloge des oeuvres du trépassé, théories sociales, améliorations matérielles, bien-être, chemins de fer, télégraphe électrique, libre-échange, économie politique, tout cela est bien ; mais, en vérité, le seuil de l’abîme demande autre chose. Sondez le problème humain dans tous les sens, vous retombez toujours sur ceci : quelque chose hors de l’homme. Et à ce quelque chose l’homme tient. Ce n’est qu’un fil, un fil invisible, un fil impalpable, mais ce fil, il ne peut le rompre. Que l’homme le veuille ou non, il est dans ce qui est. Il est dans l’inconnu. La prière est un essai de dialogue avec cette ombre. Quiconque a prié sent que cette ombre entend ; quiconque a pensé sait qu’elle répond. Maintenant, pour finir, un mot au lecteur. C’est d’une âme absorbée par cette nature de méditations et d’études et, pour ainsi dire, enfouie dans la contemplation des choses célestes, qu’est sorti le livre qu’on a sous les yeux. Ce livre, est-ce le ciel ? Non ; c’est la terre. Est-ce l’âme ? Non ; c’est la vie. Est-ce la prière ? Non ; c’est la misère. Est-ce le sépulcre ? Non, c’est la société. D’où vient donc qu’un tel songeur a fait un tel livre ? Dans la main qui ne touche que des rayons, que signifie le scalpel ? Une ouverture d’ailes vers l’infini ne jette-t-elle pas une ombre au moins inutile sur un amphithéâtre de dissection ? N’est-il pas étrange de commencer par la vision pour finir par l’autopsie ? Non, ce n’est pas inutile. Non, ce n’est pas étrange. La terre n’est bien vue que du haut du ciel. La vie n’est bien regardée que du seuil de la tombe. Il faut qu’une étude de la misère, pour remplir son devoir, aboutisse implicitement à deux choses : une sommation aux hommes, une supplication allant plus haut. Pour bien éclairer la plaie que vous voudriez guérir, ouvrez sur elle toute grande l’idée divine. Le souffle religieux, pénétrant la pitié sociale, en augmente le frisson. Le réel n’est efficacement peint qu’à la clarté de l’idéal. Un tas de fumier n’est qu’un tas de fumier ; mettez Job dessus, Dieu y descend ; et voilà que toute cette pourriture dégage de la splendeur. Peindre le malheur, tout le malheur, c’est-à-dire le malheur double, le malheur humain qui vient de la destinée, le malheur social qui vient de l’homme ; c’est là incontestablement une tentative utile, mais pour qu’elle atteigne pleinement son but, le progrès, cette tentative implique une double foi : foi à l’avenir de l’homme sur la terre, c’est-à-dire à son amélioration comme homme ; foi à l’avenir de l’homme hors de la terre, c’est-à-dire à son amélioration comme esprit. En d’autres termes, il faut, la misère étant matérialiste, que le livre de la misère soit spiritualiste. Les ouvrages où l’on entend le gémissement du genre humain doivent être des actes de foi. C’est ainsi que, désintéressé, solitaire, isolé, descendu peut-être d’une de ces situations sociales que les hommes prennent pour des sommets, proscrit, selon le langage bizarre de la terre, n’ayant plus d’autre patrie que le ciel, heureux d’y avoir laissé envoler mon espérance, contemplant la transparence sacrée du naturalisme, ébloui d’hypothèses, englouti dans le possible, confiant et par moments hagard, perdu dans l’abîme avec épouvante et joie, mais me souvenant de l’homme, homme moi-même, j’ai écrit ce livre. J’ai tenu à expliquer cela. De sorte que si, en pénétrant dans ce drame au fond duquel est une sorte de sombre miroir de la misère, vous lecteur, heurté de certaines duretés qui viennent de la tendresse, étonné de ce qu’il y a parfois de farouche et d’inexorable dans la compassion, vous demandez à l’auteur quel est son droit pour réviser la damnation sociale, pour réhabiliter le damné et pour relever la damnée, pour secourir le coupable à terre et menacer le coupable debout, pour opérer les maladies de l’ordre public, pour essayer l’orthopédie des difformités qu’on nomme superstitions, pour entreprendre le pansement des vices et des crimes ; quel est son droit pour glorifier la sainteté du repentir et la splendeur de la résipiscence, pour soutirer des lois humaines l’irrévocable, l’indissoluble et l’irréparable, pour clarifier la populace et en extraire le peuple, pour constater l’innocent dans le voyou, pour chercher le rayon jusque dans le cloaque, pour retrouver le Verbe jusque dans l’argot, pour sourire à tous ceux qui pleurent, pour mettre sur tous les endroits où la vérité saigne une charpie faite avec les préjugés déchirés ; si vous lui demandez quel est son droit pour s’apitoyer et pour consoler, pour donner des avertissements à ceux qui réussissent et qui jouissent, pour réprimander le succès, pour sonder la fissure sociale, pour sacrer la femme, même tombée, pour recommander les enfants aux hommes, pour sympathiser avec les malheureux et fraterniser avec les misérables, il vous répondra : Je crois en Dieu. Les Fleurs III Outre les méfaits, les vols, les partages après guet-apens, et l’exploitation crépusculaire des barrières de Paris, Babet, Claquesous et Gueulemer possédaient encore une autre industrie. Ils avaient des amantes idéales. Cela veut être expliqué. Ce livre est fait pour tout dire. Roman, soit ; mais histoire aussi. Au point de vue de l’histoire humaine, il serait incomplet s’il ne montrait point tout de front, et si de certains aspects de la vie profonde et funèbre y manquaient. La traite des nègres nous émeut à bon droit, nous examinons cette plaie, et nous faisons bien. Mais sachons mettre à nu aussi un autre ulcère, plus douloureux encore peut-être : la traite des blanches. Voici un des faits singuliers qui se rattachent à ce poignant désordre de notre civilisation, et qui le caractérisent : toute prison a un prisonnier qu’on appelle le dessinateur. Il éclôt des métiers sous les verrous. Ces métiers, propres à l’intérieur des prisons, sont le marchand de coco, le marchand de foulards, l’écrivain, l’avocat, le carcaniau ou usurier, le cabanier, et l’aboyeur. Le dessinateur prend rang, parmi ces professions locales et spéciales, entre l’écrivain et l’avocat. Pour être dessinateur, est-il besoin de savoir le dessin ? Nullement. Un bout de banc pour s’asseoir, un coin de mur pour s’adosser, un crayon de mine de plomb, un carton lié avec de la tresse, une petite hampe avec une aiguille pour pointe, un peu d’encre de Chine ou de sépia, un peu de bleu de Prusse et un peu de vermillon dans trois vieilles cuillers de hêtre fêlées, voilà le nécessaire ; savoir dessiner est le superflu. Les voleurs aiment les enluminures comme les enfants et le tatouage comme les sauvages. Le dessinateur, au moyen de ses trois cuillers, satisfait au premier de ces besoins, et, au moyen de son aiguille, au second. On le paye avec une « gobette » de vin. Or il arrive ceci : Tels ou tels prisonniers manquent de tout, ou simplement veulent vivre plus à l’aise. Ils font groupe, viennent trouver le dessinateur, lui offrent leur quart ou leur gamelle, lui apportent une feuille de papier, et lui commandent un bouquet. Il doit y avoir dans le bouquet autant de fleurs qu’il y a de prisonniers dans le groupe. S’ils sont trois, il y a trois fleurs. Chaque fleur est accostée d’un numéro, ou, si on l’aime mieux, ornée d’un chiffre, qui est le chiffre d’écrou du prisonnier. Le bouquet fait, grâce à ces insaisissables correspondances de prison à prison qu’aucune police ne peut empêcher, ils l’envoient à Saint-Lazare. Saint-Lazare est la prison des femmes, et, là où il y a des femmes, il y a de la pitié. Le bouquet circule de main en main parmi les malheureuses que la police détient administrativement à Saint-Lazare ; et, au bout de quelques jours, l’infaillible poste aux lettres secrètes fait savoir à ceux qui l’ont envoyé que Palmyre a choisi la tubéreuse, que Fanny a préféré l’azalée, et que Séraphine a adopté le géranium. Jamais ce lugubre mouchoir n’est jeté à ce sérail sans être ramassé. A dater de ce jour, ces trois bandits ont trois servantes qui sont Palmyre, Fanny et Séraphine. Les détentions administratives sont relativement courtes. Ces femmes sortent de prison avant ces hommes. Et que font-elles ? elles les nourrissent. En style noble : providences ; en style énergique : vaches à lait. La pitié s’est faite amour. Le coeur féminin a de ces greffes sombres. Ces femmes disent : Je suis mariée. Elles sont mariées en effet. Par qui ? par la fleur. Avec qui ? avec l’abîme. Elles sont les fiancées de l’inconnu. Fiancées enivrées et enthousiastes. Pâles Sunamites du songe et du brouillard. Quand le connu est si odieux, comment ne pas aimer l’inconnu ? Dans ces régions nocturnes, et avec les vents de dispersion qui y soufflent, les rencontres sont presque impossibles. On se rêve. Jamais probablement cette femme ne verra cet homme. Est-il jeune ? est-il vieux ? est-il beau ? est-il laid ? Elle n’en sait rien. Elle l’ignore. Elle l’adore. Et c’est parce qu’elle ne le connaît pas qu’elle l’aime. L’idolâtrie naît du mystère. Cette femme flottante veut un lien. Cette éperdue a besoin d’un devoir. Le gouffre, parmi son écume, lui en jette un ; elle l’accepte. Elle s’y dévoue. Ce mystérieux bandit changé en héliotrope ou en iris devient pour elle une religion. Elle l’épouse devant la nuit. Elle a pour lui mille petits soins de femme ; pauvre pour elle-même, elle est riche pour lui ; elle comble ce fumier de délicatesses. Elle lui est fidèle de toute la fidélité qu’elle peut encore avoir. La corruption dégage l’incorruptible. Jamais cette femme ne manque à cet amour. Amour immatériel, pur, éthéré, subtil comme l’haleine du printemps, solide comme l’airain. Une fleur a fait tout cela. Quel puits que le coeur humain, et quel vertige que d’y regarder ! Voici le cloaque. A quoi songe-t-il ? au parfum. Une prostituée aime un voleur à travers un lys. Quel plongeur de la pensée humaine arrivera au fond de ceci ? qui approfondira cet immense besoin de fleurs qui naît de la boue ? Ces malheureuses ont au fond d’elles-mêmes d’étranges équilibres qui les consolent et qui les rassurent. Une rose fait contrepoids à une honte. De là ces amours, tout saturés de chimère. Ce voleur est idolâtré par cette fille. Elle n’a pas vu son visage, elle ne sait pas son nom ; elle le rêve dans la senteur d’un jasmin ou d’un oeillet. Les jardins, le soleil de mai, les oiseaux dans les nids, les blancheurs exquises, les floraisons radieuses, les caisses de daphnés et d’orangers, les pétales de velours où se pose le bourdon doré, les odeurs sacrées du renouveau, les baumes, les encens, les sources, les gazons, se mêlent désormais à ce bandit. Le divin sourire de la nature le pénètre et l’illumine. Cette aspiration désespérée au paradis perdu, ce rêve difforme du beau, n’est pas moins tenace chez l’homme. Il se tourne, lui, vers la femme ; et cette préoccupation, devenue insensée, persiste, même quand l’affreuse ombre des deux poteaux rouges se projette sur la lucarne de sa cellule. La veille de son exécution, Delaporte, le chef de la bande de Trappes, vêtu de la camisole de force, demandait, à travers le soupirail de la chambre des condamnés à mort, au forçat Cogniard qu’il voyait passer : Y avait-il, ce matin, de jolies femmes au parloir ? Le condamné Avril (quel nom !), du fond de cette même chambre, léguait toute sa fortune - cinq francs - à une détenue qu’il avait entrevue de loin dans la cour des femmes pour qu ’elle s’achète un fichu à la mode. Entre la gueuse et le gueux les songes bâtissent on ne sait quel pont des Soupirs. La fange du trottoir roucoule avec la grille du cachot. Il y a bergerade et bucolique entre la manille du cabanon et le bas blanc éclaboussé du carrefour. L’Aspasie du coin de rue aspire et respire avec le coeur l’Alcibiade du coin du bois. Vous riez ? Vous avez tort. Cela est terrible. IV Le meurtrier, fleur pour la courtisane. La prostituée, Clytie de l’assassin soleil. L’oeil de la damnée cherchant languissamment dans les myrtes le Satan. Qu’est-ce que ce phénomène ? C’est le besoin d’idéal. Chose terrible, vous dis- je. Besoin sublime et effrayant. Est-ce une maladie ? est-ce un dictame ? Les deux à la fois. Ce besoin auguste est, en même temps et pour les mêmes êtres, un châtiment et une récompense ; volupté pleine d’expiation ; châtiment des fautes, récompense des douleurs. Nul ne s’y dérobe. Faim des anges ressentie par les démons. Sainte-Thérèse l’éprouve, Messaline aussi. Ce besoin de l’immatériel est le plus vivace de tous. Il faut du pain ; mais avant le pain, il faut l’idéal. On est voleur, on est fille publique ; raison de plus. Plus on boit l’ombre, plus on a soif d’aurore. Schinderhannes se fait bleuet ; Poulailler se fait violette. De là ces noces sinistrement idéales. Et alors, qu’arrive-t-il ? Ce que nous venons de dire. Cloaque, mais abîme. Ici le coeur humain s’entr’ouvre à des profondeurs inouïes. Astarté devient platonique. Le prodige de la transfiguration des monstres par l’amour s’accomplit. L’enfer se dore. Le vautour se fait oiseau bleu. L’horreur aboutit à la pastorale. Vous vous croyez chez Vouglans et chez Parent-Duchâtelet ; vous êtes chez Longus. Un pas de plus, vous tombez dans Berquin. Chose étrange de rencontrer Daphnis et Chloé dans la forêt de Bondy ! Le nocturne canal Saint- Martin, où le chourineur pousse le passant d’un coup de coude en lui arrachant sa montre, traverse le Tendre et vient se jeter dans le Lignon. Poulmann réclame un noeud de ruban ; on est tenté d’offrir une houlette à Papavoine. On voit des ailes de gaze lumineuse poindre à des talons horribles à travers la paille du sabot. Toutes les fatalités combinées ont pour résultante une fleur. Le miracle des roses se fait pour Goton. Un vague hôtel de Rambouillet se superpose à la farouche silhouette de la Salpêtrière. La muraille lépreuse du mal, prise d’on ne sait quel épanouissement subit, donne un pendant à la guirlande de Julie. Les sonnets de Pétrarque, cet essaim qui rôde dans l’ombre des âmes, se hasardent à travers le crépuscule du côté de ces abjections et de ces souffrances, attirés par on ne sait quelles affinités obscures, de même qu’on voit quelquefois un vol d’abeilles bourdonner sur un tas de fumier d’où s’échappe, perceptible à elles seules et mêlé aux miasmes, quelque parfum de fleur enfouie. L’antre se fait grotte. Les gémonies sont élyséennes. Le fil chimérique des hyménées célestes flotte sous la plus noire voûte de l’Erèbe humain, et lie des coeurs désespérés à des coeurs monstrueux. Manon envoie à Cartouche, à travers l’infini, l’ineffable sourire d’Évirallina à Fingal. D’un pôle à l’autre de la misère, d’un géhenne à l’autre, du bagne au lupanar, des bouches de ténèbres échangent éperdument le baiser d’azur. C’est la nuit. La fosse monstrueuse de Clamart s’entrouvre ; un miasme, un phosphore, une clarté, en sort. Cela brille et frissonne ; le haut et le bas flottent séparément ; cela prend forme, la tête rejoint le corps, c’est un fantôme ; le fantôme, regardé dans l’ombre par de funestes yeux égarés, monte, grandit, bleuit, plane, et s’en va au zénith ouvrir la porte du palais de soleil où les papillons errent de fleur en fleur et où les anges volent d’étoile en étoile. Dans tous ces étranges phénomènes concordants, éclate l’inamissibilité du principe qui est tout l’homme. Le mystérieux mariage que nous venons de raconter, mariage de la servitude avec la captivité, exagère l’idéal par cela même qu’il est accablé de toutes les pesanteurs les plus hideuses de la destinée. Mixture effrayante. Rencontre de ces deux mots redoutables où toute la vie humaine est nouée : jouir et souffrir. Hélas ! et comment ne pas laisser échapper ce cri ? pour ces infortunées, jouir, rire, chanter, plaire, aimer, cela existe, cela persiste ; mais il y a du râle dans chanter, il y a du grincement dans rire, il y a de la putréfaction dans jouir, il y a de la cendre dans plaire, il y a de la nuit dans aimer. Toutes les joies sont attachées à leur destinée avec des clous de cercueil. Qu’est-ce que cela fait ? elles ont soif de toutes ces lugubres clartés chimériques, pleines de rêve. Qu’est-ce que le tabac, si précieux et si cher au prisonnier ? c’est du rêve. - Mettez-moi au cachot, disait un forçat, mais donnez-moi du tabac. En d’autres termes : plongez-moi dans une fosse, mais donnez-moi un palais. Pressez la fille et le bandit, mêlez le Tartare à l’Averne, remuez la fatale cuve des fanges, entassez toutes les difformités de la matière ; qu’en sort-il ? l’immatériel. L’idéal est le feu grégeois du ruisseau de la rue. Il y brûle. Son resplendissement sous l’eau impure éblouit et attendrit le penseur. Nina Lassave attise et avive avec les billets doux de Fieschi cette sombre lampe de Vesta que toute femme a dans le coeur, aussi inextinguible chez la courtisane que chez la carmélite. C’est ce qui explique ce mot : vierge, décerné par la Bible aussi bien à la Vierge folle qu’à la Vierge sage. Cela était hier, cela est aujourd’hui. Ici encore la surface a changé, le fond reste. On a un peu verni de nos jours les franches âpretés du moyen-âge. Ribaude se prononce lorette ; Toinon répond au nom d’Olympia ou d’Impéria ; Thomasse-la- Maraude s’appelle madame de Saint-Alphonse. La chenille était vraie, le papillon est faux ; voilà tout le changement. Torchon est devenu chiffon. Régnier disait : les truies ; nous disons : les biches. Autres modes ; mêmes moeurs. La Vierge folle est lugubrement immuable. Qui voit ce genre d’angoisses voit l’extrémité du malheur humain. Ce sont là les zones noires. La nuée funeste y crève, l’amoncellement du mal s’y dissout en malheur, la morne tourmente des fatalités y souffle des bouffées de désespoir, un ruissellement continu d’épreuves et de douleurs y accable dans l’ombre des têtes échevelées ; rafales, grêles, tumultes farouches, un engouffrement de détresses roule, revient et tourbillonne ; il pleut, il pleut sans cesse, il pleut de l’horreur, il pleut du vice, il pleut du crime, il pleut de la nuit ; il faut explorer cette obscurité pourtant, et nous y entrons, et la pensée essaye dans ce sombre orage un pénible vol d’oiseau mouillé. Il y a toujours une vague épouvante spectrale dans ces régions basses où l’enfer pénètre ; elles sont si peu dans l’ordre humain, et si disproportionnées, qu’elles créent des fantômes. Aussi une légende est-elle attachée à ce bouquet sinistre offert par Bicêtre à la Salpêtrière ou par la Force à Saint-Lazare. On la raconte le soir dans les chambrées quand la ronde des surveillants est passée. C’était peu après l’assassinat du changeur Joseph. Un bouquet fut envoyé de la Force à une prison de femmes, Saint-Lazare ou les Madelonnettes. Il y avait dans ce bouquet un lilas blanc qu’une des prisonnières choisit. Un ou deux mois s’écoulèrent ; cette femme sortit de prison. Elle était profondément éprise, à travers le lilas blanc, du maître inconnu qu’elle s’était donné. Elle commença envers lui son étrange fonction de soeur, de mère, d’épouse mystique, ignorant son nom, sachant seulement son chiffre d’écrou. Toutes ces misérables économies, religieusement déposées au greffe, allaient à cet homme. Afin de mieux se fiancer à lui, elle avait profité du printemps qui était venu pour cueillir dans les champs un vrai lilas blanc. Cette branche de lilas, attachée par un ruban bleu-ciel au chevet de son lit, y faisait pendant au rameau de buis bénit qui ne manque jamais à ces pauvres alcôves désolées. Le lilas sécha ainsi. Cette femme avait, comme tout Paris, entendu parler de l’affaire du Palais-Royal et des deux italiens, Malagutti et Ratta, arrêtés pour le meurtre du changeur. Elle songeait peu à cette tragédie qui ne la regardait point, et vivait dans son lilas blanc. Ce lilas résumait tout pour elle, et elle ne pensait qu’à faire vis-à-vis de lui « son devoir ». Un jour, par un beau soleil, elle était dans sa chambre et cousait on ne sait quelle nippe pour sa triste toilette du soir. De temps en temps, elle tournait les yeux, et regardait le lilas. Dans un de ces instants-là, comme sa prunelle était fixée sur la petite grappe blanche fanée, elle entendit sonner quatre heures. Alors elle vit une chose étrange. Une sorte de perle rouge sortit de l’extrémité inférieure de la branche de lilas desséchée, grossit lentement, se détacha, et tomba sur le drap blanc du lit. C’était une goutte de sang. Ce jour-là, à cette heure-là même, on venait d’exécuter Ratta et Malagutti. Il était évident que le lilas blanc était l’un des deux. Mais lequel ? La malheureuse eut une commotion cérébrale où sa raison se perdit ; elle dut être enfermée à la Salpêtrière. Elle y est morte. Elle répétait sans cesse : Je suis madame Ratta-Malagutti. Tels sont ces sombres coeurs. La prostitution est une Isis dont nul n’a levé le dernier voile. Il y a un sphinx dans cette morne odalisque de l’affreux sultan Toutle-Monde. Tous entr’ouvrent sa robe ; personne son énigme. C’est la Toute-Nue masquée. Spectre terrible. Hélas ! dans tout ce que nous venons de raconter, l’homme est abominable, la femme est touchante. Que d’infortunées précipitées ! Le gouffre est ami du songe. Tombées, nous l’avons dit, leur coeur lamentable n’a plus d’autre ressource que de rêver. Ce qui les a perdues, c’est un autre songe, l’effrayant songe de la richesse ; cauchemar de gloire, d’azur et d’extase qui pèse sur la poitrine du pauvre ; fanfare entendue de la géhenne ; arc de triomphe des heureux resplendissant sur l’immense nuit ; prodigieuse ouverture pleine d’aurore ! Les voitures roulent, l’or ruisselle, les dentelles frissonnent. Pourquoi n’aurais-je pas cela aussi, moi ? Pensée formidable. Cette lueur du soupirail sinistre les a éblouies, cette bouffée de la vapeur sombre les a enivrées, et elles ont été perdues, et elles ont été riches. La richesse est une fatale clarté lointaine ; la femme y vole frénétiquement. Ce miroir prend cette alouette. Donc, elles ont été riches. Elles ont eu, elles aussi, leur jour d’enchantement, leur minute de fête, leur éclair. Elles ont eu cette fièvre où meurt la pudeur. Elles ont vidé la coupe sonore pleine de néant. Elles ont bu la folie de l’oubli. Quel bercement ! quelle tentation ! ne rien faire et tout avoir, hélas ! et aussi ne rien avoir ! pas même soi ! Être une chair esclave ! être de la beauté en vente ! de femme, tomber chose ! Elles ont rêvé, et elles ont eu, - ce qui est la même chose, car toute possession est rêve, - les hôtels, les carrosses, les valets en livrée, les soupers éclatants de rires, la Maison d’Or, la soie, le velours, les diamants, les perles, la vie effarée de volupté, toutes les joies. Oh ! combien vaut mieux l’innocence des pauvres petites pieds nus au bord de la mer qui entendent le soir sonner le grelot fêlé des chèvres dans les falaises ! Sous ces joies qu’elles ont savourées, rapides perfidies, il y avait un lendemain funeste. Le mot amour signifiait haine. L’invisible double le visible, et il est lugubre. Ceux-là mêmes qui partageaient leurs ivresses, ceux-là mêmes à qui elles donnaient tout, recevaient tout, et n’acceptaient rien. Elles jetaient racine dans de la cendre. Elles étaient désertées en même temps qu’embrassées. L’abandon ricanait derrière le masque du baiser. Maintenant, que voulez-vous qu’elles fassent ? Il faut bien qu’elles continuent d’aimer. Oh ! si elles pouvaient, les malheureuses, si elles pouvaient s’ôter le coeur, s’ôter le rêve, s’endurcir d’un endurcissement incurable, se glacer à jamais, s’arracher les entrailles, et, puisqu’elles sont l’ordure, devenir le monstre ! si elles pouvaient ne plus songer ! si elles pouvaient ignorer la fleur, effacer l’astre, boucher le haut du puits, fermer le ciel ! elles ne souffriraient plus du moins. Mais non. Elles ont droit au mariage, elles ont droit au coeur, elles ont droit à la torture, elles ont droit à l’idéal. Aucun refroidissement n’étouffe l’incendie intérieur. Si glacées qu’elles soient, elles brûlent. Nous l’avons dit, ceci est à la fois leur misère et leur couronne. Cette sublimité se combine avec leur abjection pour l’accabler et pour la relever. Qu’elles le veuillent ou non, l’inextinguible ne s’éteint pas. La chimère est indomptable. Rien n’est plus invincible que le rêve, et le rêve, c’est presque tout l’homme. La nature n’admet pas d’être insolvable. Il faut contempler, il faut aspirer, il faut aimer. Au besoin le marbre donnera l’exemple. La statue devient plutôt femme que la femme ne devient statue. Le cloaque est sanctuaire malgré lui. Cette conscience est malsaine ; il y a de l’air vicié dedans, le phénomène irrésistible ne s’en accomplit pas moins ; toutes les saintes générosités s’épanouissent livides dans cette cave. Le désespoir sécrète de la pitié, les cynismes sont refoulés par l’extase, les magnificences de la bonté éclatent sous l’infamie ; cette créature orpheline se sent épouse, soeur, mère ; et cette fraternité qui n’a pas de famille, et cette maternité qui n’a pas d’enfant, et cette adoration qui n’a pas d’autel, elle la jette aux ténèbres. Quelqu’un l’épouse. Qui ? celui qui est dans l’ombre. L’autre souffrant. Elle voit à son doigt un anneau fait de l’or mystérieux des songes. Et elle sanglote. Des torrents de larmes se font jour. Sombres délices. Et en même temps, répétons-le, tortures inouïes. Elle n’est pas à celui à qui elle s’est donnée. Tout le monde la reprend. La brutale main publique tient la misérable et ne la lâche plus. Elle voudrait fuir, fuir où ? fuir qui ? Vous, nous, elle-même, lui qu’elle aime surtout, le funèbre homme idéal ; elle ne peut. Ainsi, et ce sont là les accablements extrêmes, cette malheureuse expie, et son expiation lui vient de sa grandeur. Quoi qu’elle fasse, il faut qu’elle aime. Elle est condamnée à la lumière. Il faut qu’elle plaigne, qu’elle secoure, qu’elle se dévoue, qu’elle soit bonne. La femme qui n’a plus la pudeur voudrait ne plus avoir l’amour ; impossible. Les reflux du coeur sont fatals comme ceux de la mer ; les lumières du coeur sont fixes comme celles de la nuit. H y a en nous de l’imperdable. Abnégation, sacrifice, tendresse, enthousiasme, tout ces rayons se retournent contre la femme au dedans d’elle-même, et l’attaquent, et la brûlent. Toutes ses vertus lui restent pour se venger d’elle. Là où elle eût été épouse, elle est esclave. Elle a cette misère de bercer un brigand dans le nuage bleu de ses illusions, et d’affubler Mandrin d’une guenille étoilée. Elle est la soeur de charité du crime. Elle aime, hélas ! elle subit sa divinité inamissible ; elle est magnanime en frémissant de l’être. Elle est heureuse d’un bonheur horrible. Elle rentre à reculons dans l’Éden indigné. Cet imperdable que nous avons en nous, c’est à quoi l’on ne réfléchit pas assez. Prostitution, vice, crime, qu’importe ! La nuit a beau s’épaissir, l’étincelle persiste. Quelque descente que vous fassiez, il y a de la lumière. Lumière dans le mendiant, lumière dans le vagabond, lumière dans le voleur, lumière dans la fille des rues. Plus vous vous enfoncez bas, plus la lueur miraculeuse s’obstine. Tout coeur a sa perle, qui, pour le coeur égout et pour le coeur océan, est la même : l’amour. Aucune fange ne dissout la parcelle de Dieu. Donc là, à cette extrémité de l’ombre, de l’accablement, du refroidissement et de l’abandon, dans cette obscurité, dans cette putréfaction, dans ces geôles, dans ces sentines, dans ce naufrage, sous la dernière couche du tas des misères, sous l’engloutissement du mépris public qui est glace et nuit ; derrière le tourbillonnement de ces enrayants flocons de neige, les juges, les gendarmes, les guichetiers et les bourreaux pour le bandit, les passants pour la prostituée, se croisant innombrables dans cette brume d’un gris sale qui pour les misérables remplace le soleil ; sous ces fatalités sans pitié, sous ce vertigineux enchevêtrement de voûtes, les unes de granit, les autres de haine, au plus bas de l’horreur, au centre de l’asphyxie, au fond du chaos de toutes les noirceurs possibles, sous l’épouvantable épaisseur d’un déluge fait de crachats, là où tout est éteint, là où tout est mort, quelque chose remue et brille. Qu’est-ce ? une flamme. Et quelle flamme ? L’âme. O adorable prodige ! Stupeur sacrée ! la preuve se fait par les abîmes. V Ces grands spectacles de la difformité sont pleins d’enseignement. Est-ce de la laideur ? non. C’est de l’horreur. Où commence la laideur ? au nain. Il n’y a de laid que le petit. La misère sociale est une géante. Elle appartient à Dante et non à Callot. Elle a l’épouvantable beauté de la grandeur. Un trou est laid ; un gouffre est grandiose. Qu’est-ce qu’une montagne ? une gibbosité. On rit de Polichinelle sous sa bosse ; rit-on d’Encelade sous l’Etna ? La silhouette épique du titan bossu s’enfonce majestueusement dans l’azur ; sa difformité sublime se découpe sur les étoiles. Approfondir la misère, toute la misère, et la plaindre, et la consoler, et la soulager, et la guérir, cela est utile. A qui ? aux misérables ? Oui, et aux heureux. Ôter la misère, ce serait ôter la haine. Anéantir la haine, ce serait sauver le monde. Prenez garde à la comparaison ; elle est implacable. Les misères morales ne sont pas moins indignées que les misères matérielles. C’est leur ignorance qui les a faites les misères qu’elles sont. Est-ce que leur ignorance est leur faute ? Elles en veulent à tout ce qui n’est pas elles. Le monstre hait. Le fond du monstre, c’est la colère. L’envie est lave et bouillonne. Cette souffrance-là menace. Ce qui ronge le dedans brûlera le dehors. Pourquoi suis-je ainsi, et les autres autrement ? Qu’ont-ils fait, et qu’ai-je fait ? A bas la beauté et le bonheur ! Une misère est une difformité ; une difformité est un volcan. Toute bosse fait éruption. Prenez garde aux Vésuves latents. Il y a là un danger profond. Un voleur, une fille publique, ce sont des infirmes. L’un boite de la probité, l’autre boite de la pudeur. Un vice est une dartre. Ouvrez des hospices moraux, c’est-à-dire des écoles. Traitez ces maladies. Cautériser par la lumière, quelle admirable cure ! L’étude de la misère est donc nécessaire ; mais de même que, pour étudier le cadavre, il faut le désinfecter, pour étudier la misère, il faut la sublimer. Une putréfaction s’idéalise si l’on voit l’âme à travers. La pénétration sacrée de la lumière sanctifie le bloc de ténèbres. En présence de cette monstruosité, la prostitution, oubliez Vénus, souvenez-vous d’Eve, substituez à l’ironie pour la courtisane le respect pour la femme, purifiez-vous par la disparition du sarcasme, et vous sentirez les pleurs poindre à la place du rire. Vous ferez sur vous-même des replis qui vous grandiront. Montrez la plaie, par compassion pour la plaie elle-même, mais montrez le ciel en même temps. Un regard sur l’homme, un regard sur Dieu. Ces deux sondages se complètent l’un par l’autre. Horreur, soit ; caricature, jamais. Sinon, pas de grandeur. L’épopée est à ce prix. Ne cachez rien, dites tout ; cette franchise, c’est de la lumière. Rien n’est petit, dit grandement. Homère est dans Thersite autant que dans Priam. Ce qui serait inharmonieux sur la terre perd la dissonance en se dilatant jusqu’au zénith. La laideur se dissout dans la grandeur. L’infini pénètre de toutes parts et fait formidable une grimace mêlée aux constellations. Le rictus de la poissarde y devient le masque de Némésis. L’Anankè social est d’une dimension telle que ce qu’il y a de hideux dans le détail s’estompe dans la large brume de l’ensemble. L’incommensurable ne se montre nulle part avec des escarpements plus terribles. L’inabordable y complique l’inaccessible. Si l’on veut connaître la profondeur du malheur humain, c’est dans la misère de la femme qu’il faut jeter la sonde. Mulier dolorosa. Insistons-y. Dans une oeuvre comme celle-ci, l’analyse ne suffit pas toujours ; il faut aller jusqu’à la dissection. Il faut qu’on voie l’os à nu, le muscle à vif, la chair en sang, le réseau des veines, les artères, toutes les sombres attaches de l’organisme, comment le vice s’articule avec la paresse, les viscères ouverts, les nerfs, les fibres, le tressaillement et la palpitation, les entrailles, le dedans du coeur. L’intestin est ouvert ; regardez. L’analyse et la dissection sont deux enseignements différents, et qui se doublent en se confrontant. Le creuset donne un résultat ; le scalpel en donne un autre. Dans les choses sociales, là où tout est maladie et demande remède, la peinture, pour être efficace, doit parfois être un écorché. Alors tout s’explique. On voit à l’oeil nu, chacune dans son compartiment, la fatalité et la passion. L’organisme est un fait, l’attraction en est un autre. En quoi l’appétit diffère du besoin, en quoi la convoitise diffère de la faim ; ces nuances, entre lesquelles il y a des mondes, se révèlent. L’estomac et le ventre, c’est deux. L’estomac ne peut mal faire. Une fois la peau ôtée, plus de mystère. L’intérieur instructif apparaît. Les pourquoi disent leur secret ; les points d’interrogation ôtent leur masque ; on trouve les clefs perdues des vieilles serrures ténébreuses qui ne s’ouvraient pas. Regarder le mal, c’est le vaincre. On vient, on voit, on triomphe. Veni, vidi, vici. Sans doute il reste toujours un problème, un X, un inconnu. Une certaine quantité d’ombre sacrée persiste. Mais tout ce qui peut être su, on l’apprend, tout ce qui peut être guéri, on l’étudié. On touche la limite ; on va jusqu’où Dieu laisse aller l’homme. Mettons donc le cadavre sur la table. Le Vésale Social a un droit égal à son devoir. Faisons l’histoire du dedans. Ouvrons toutes ces questions redoutables : le voleur, l’assassin, la prostituée. D’ailleurs, pourquoi reculerions-nous ? Clio n’est pas Araminthe. La philosophie n’est pas une bégueule ; il lui suffit d’être pure comme les astres. Les pruderies qui voilent les plaies, et qui prennent un ulcère pour une nudité, sont ineptes. Qu’est-ce qu’une orthopédie baissant les yeux devant une épine dorsale ? qui veut guérir doit oser voir. Il y a dans le devoir accompli une chasteté suprême. Et puis, ce que fait l’histoire politique est-il interdit à l’histoire sociale ? l’une est-elle moins de bronze que l’autre ? la colossale horreur est-elle ouverte à ceux-ci, fermée à ceux-là, et Juvénal y a-t-il moins ses entrées que Tacite ? n’y a-t-il pas haute leçon et profit moral à montrer en quoi Soumard confine à Caligula, et à décomposer les enchaînements du gouffre ? La comtesse de Soissons est amie avec la Voisin. La même bête fauve hurle en haut et en bas ; la veuve Médicis est féroce, mais impure. Charles IX rêve ? à quoi ? au massacre, ou à l’orgie ? on voit les jupes courtes et les genoux blancs des filles d’honneur à travers la grille du balcon de la Saint Barthélémy ; le premier des palais et le dernier des bouges, le Louvre et le lupanar, ont le même radical : loup. Que nous veut donc la pédanterie académique et officielle ? les historiographes eux-mêmes, Guichardin en tête, hésitent-ils à parler de Jeanne de Naples et de Lucrèce Borgia ? si Poppée est de l’histoire, la belle écaillère en est ; la transition est toute faite de Faustine à Margot ; Cléopâtre est la première arche du pont ; Jeanneton est la seconde. Quel droit Agrippine a-t-elle que n’ait point Chignon-la-Rousse ? puisque vous racontez Sémiramis, pourquoi ne raconterions-nous pas Catin ? Quoi, de la même femme, on pourra dire la fin, mais non le commencement ? la comtesse Du Barry ; soit. Mais Jeanne Vaubernier, chut. Paillasse pour paillasse ; j’aime autant celle de Mimi Rosette que celle de Messaline. Pourquoi le lit de sangle se cacherait-il quand la pourpre n’a pas honte ? en pareil cas, du grabat au trône, il n’y a que la distance de la Scarron à la Maintenon, et la savate vaut la pantoufle. Devant l’histoire, le gynécée impérial de Théodora est tutoyé par la maison Bancal, et la lune d’or de six palmes de diamètre qui avait pour prunelles deux diamants gros comme des oeufs d’aigle et qui éclairait mollement l’alcôve d’Eudoxie, en sait aussi long, en fait d’opprobre, que la chandelle vertdegrisée de la rue du Pélican. L’ignominie, c’est l’égalité. La dorure ne tient pas sur les crimes. Procope lui-même, après avoir défié Justinien, est forcé de faire un dernier chapitre, pilorie l’apothéose, et ajoute à toute cette gloire un post-scriptum de honte. Justinien, demi-dieu ; erratum, lisez : monstre. Toutes les turpitudes se font équilibre, et l’une n’a pas le droit de mépriser l’autre. Aucune souillure n’est reçue à faire la fièvre. De tigre à chacal il n’y a que la griffe. Mettons donc toute l’histoire sur le même plan. Quand on a raconté le partage de la Pologne, on est de plain-pied avec la bande de Gueulemer, de Babet et de Claquesous. La Maritorne de la Pomme du Pin, qui n’a tué personne après tout, peut bien entrer en scène après les baisers de la reine Caroline à Nelson, à moins que ce ne soit un embellissement pour Caroline d’être montrée du doigt, dans les pâles clairs de lune de l’océan, par le spectre de Caracciolo. Quoi, j’ai nommé Octavie, Tullie, Brunehaut, Agnès la sanglante, Marie d’Ecosse, Louise de Valois, Bonne de Berry, et je ne nommerai pas Fouillenbruche ! est-ce par dignité ? est-ce par respect pour cette goutte d’encre qui est dans le bec de ma plume ? puisqu’elle a eu la noirceur d’écrire ce nom : Marguerite de Bourgogne, elle peut bien écrire celui-ci : Ninon. Quoi, Christine de Suède, toute nue sur son matelas de velours noir, n’offense pas la pudeur, et la belle Bourbonnaise fait scandale ! Le beau style est-il plus à l’aise avec le lit de la duchesse de Longueville qu’avec le lit de Zozo- Gisquette ? est-on à temps pour faire la petite bouche quand on a prononcé ce mot obscène : Catherine II ? la prostitution monte-t-elle en grade parce qu’elle devient czarine ? la grande race est-elle une circonstance atténuante en matière de turpitude ? l’infamie est-elle plus présentable quand elle est de haute noblesse ? soit. Glorifiez à votre aise les têtes couronnées de la prostitution ; mais laissez-nous pleurer sur Marion et sur Manon. Laissez-nous notre pitié fraternelle et profonde. La fille du peuple a eu faim. L’agonie de l’âme a commencé par l’agonie de la chair. A côté de Parent- Duchâtelet qui enregistre, Jérémie peut sangloter. Il y a du sépulcre dans cette alcôve ; qui écarte ce drap de lit dérange un suaire ; une prostituée est une morte. Tout homme est habituellement fort indulgent pour soi-même, s’accorde tout, se concède tout, se pardonne tout, fait passer le bras de toutes les mauvaises actions possibles par la largeur de ses manches, admire les gentillesses de ses vices, appelle ses fautes de toutes sortes de jolis noms paternels, les caresse, les engraisse, les élève, ne s’accuse de rien, ne se blâme de rien, est noir et se croit blanc, s’émerveille gracieusement de lui-même ; mais a dans la conscience un rechange vertueux dont il se sert pour autrui. Ce que fait l’individu, la communauté le fait. D’une classe à l’autre on se condamne, en gardant pour soi seul l’absolution. Le haut méprise le bas ; le bas déteste le haut. La cave dit : le grenier est sale ; le grenier dit : la cave est noire. Nous sommes tous le grenier ; or, nous sommes tous la cave et, en regardant un autre, c’est soi-même qu’on regarde. Au fond, on le sent ; on se l’avoue dans l’intimité du monologue ; et l’on hait le philosophe sincère qui fait les confrontations. Les laideurs n’aiment point les miroirs. Présentons le miroir pourtant. Montrons Claudine Ronge-Oreille à Frédégonde. Là, madame, votre majesté se voit-elle ? VI Matière à réflexions, et pour revenir au point de vue général, la femme, dans les conditions où l’ordre social l’accepte, est mineure, dans les conditions où l’ordre social la rejette, elle est infâme. Vénérée ou conspuée. On pourrait presque dire que la femme est hors la loi. Or, la femme, c’est notre mère. Digne de pitié dans les deux cas ; digne aussi de respect. Quoi, même rejetée, même infâme ! Oui, puisque cette infamie est plutôt notre fait que le sien ; oui, puisque cette infamie est une résultante de sa faiblesse. Il y a dans le vieux monde tel qu’il est un déchaînement de forces qui toutes tendent à courber la femme. Un vent de colère et d’aveuglement souffle sur elle. Cette tête baissée de la femme nous accuse. Son infamie est notre opprobre. La femme a cette marque, qui ne prouve rien que notre violence et sa misère. C’est le pli du roseau sous l’ouragan. Tous tant que nous sommes, ces redoutables problèmes nous touchent ; par égoïsme, ayons pitié ; notre devoir, à nous civilisation, est de les aborder nettement, de les soumettre au travail incessant du progrès, et de faire perpétuellement effort sur tous les points réfractaires à la solution. Ne vous le dissimulez point, la femme tachée gagne la société tout entière. Élargissement de la goutte d’huile. Cette immense fille publique qui va du haut en bas de la civilisation, qui, au- dessus de nos têtes s’appelle Isabeau de Bavière et au-dessous de nos talons Fanchon la Cogne, cette géante du vice, avec son lugubre sobriquet : Joie, est- ce que ce n’est pas épouvantable ? L’accablement de la fille du peuple sous l’Anankè social est particulièrement poignant. La fille du peuple qui se livre est une vaincue. Sous toutes ces mains de fer qui la saisissent, elle est si peu libre qu’elle est presque irresponsable. Elle a droit de se redresser, et de demander compte, et de recracher l’ignominie à la face de la fatalité ; elle a droit de mettre le mépris public en accusation devant Dieu. Elle garde dans sa dégradation on ne sait quelle sinistre innocence. Il y a du sacrifice humain dans la prostitution ; de là certains aspects terribles. La fermentation de tous les vieux vices sociaux dégage à travers la civilisation une vapeur malsaine. L’ancien monde, fini ou finissant, apparaît comme une morne solitude morale. Le philosophe y rôde, osant à peine approcher de toutes les formes nocturnes qu’il entrevoit. L’heure est sombre. Ceci est la chaudière. La chaudière du Brocken, la chaudière de la bruyère de Harmuirh ; la grande cuve fatale du vieux monde. La flamme lèche l’airain ; le bouillonnement est monstrueux. Jetez-y le nouveau-né, jetez- y la chevelure blonde, jetez-y les cheveux gris, jetez-y la mère, jetez-y l’enfant, jetez-y la virginité des filles pauvres, jetez-y la honte, ce crapaud, jetez-y les cris et les larmes, jetez-y la faim, jetez-y la nuit. Toute la vieille société humaine frémit dans cette profondeur ; la fournaise est gaie au- dessous. Éclairs et tonnerre. Les hideux masques de l’ombre s’empourprent à la réverbération du brasier, le vague échevellement des furies apparaît dans la fumée ; Ignorance, Misère et Crime se donnent la main autour du mystère. On danse confusément dans cette lueur. Qui ? les êtres de l’abîme. Et, dans le crépuscule, sous le vol des chauves-souris, sous le cri des chouettes, devant l’immensité des ténèbres s’écroulant du zénith, les trois spectres, secouant leurs haillons, étendant sur l’horizon la noirceur de leurs bras terribles, hagards, farouches, joyeux, disent à l’assassin qui passe : tu es roi ! Ces réalités du mal social souterrain ont cela de hideux et d’étrange qu’il est impossible de les regarder longtemps sans croire que c’est un songe. Plus on les étudie, plus elles étonnent. Plus on les touche du doigt, plus on est tenté de dire : cela n’est pas. Elles prennent peu à peu sous l’oeil de l’observateur la figure de l’impossible. Leur incohérence avec la nature humaine leur ôte la vraisemblance, elles sont, hélas ! mais à ce degré l’horrible semble absurde, et l’on croit voir des espèces de faits fantômes. L’observation se complique d’effarement. Tout ce dessous de la civilisation s’ébauche au regard du penseur comme une vision. Cela semble fait pour être contemplé, en même temps par Sainte-Foix ivre du fond de la charrette des boueurs, et par Jean du haut de Pathmos. Des formes d’obscurité passent ; il y a un météore, le n° 113 ; on entend l’éclat de rire de Lacenaire dans le cabanon de Bicêtre ; les trousseaux de clefs tintent dans cette ombre comme les clochettes dans la montagne ; des linéaments de caverne se mêlent aux étoiles ; tout flotte, roule, tremble, se dissipe et se reforme ; est-ce de la roche ? est-ce de la fumée ? respirez, vous êtes asphyxié ; si cela tombait sur vous, cela vous écraserait. Des portes s’ouvrent et se ferment avec des refoulements de ténèbres ; on entend grincer des grilles ; des voitures cellulaires partent au grand trot ; on entrevoit des gendarmes ; des guichetiers vont et viennent ; des greniers tranquilles avec leurs manches de serge, écrivent ; on aperçoit des intérieurs de bureaux, des hommes froids, des juges, des dossiers, des registres ouverts sur des pupitres, des rangées d’in-folio portant des dates et les lettres de l’alphabet, des pieds de tables, de fauteuils et de chaises, parmi lesquels toutes les malédictions et tous les blasphèmes font serpenter leurs flamboiements. On voit des profondeurs ; on entend l’écume d’un torrent vers lequel Mingrat se dirige .portant un sac ; quelque chose passe par un trou du sac, c’est un pied de femme. Le buisson où est caché Papavoine frissonne ; un vent de bouleversement mêle les spectres ; Henriette Cormier joue à la boule avec une tête d’enfant. Un chaos de couteaux qui brillent est lugubrement dominé par deux poteaux rouges ; l’exagération de l’ombre s’ajoute à l’épouvante ; la bestialité des vices se manifeste ; le méchant rugit, l’hypocrite miaule ; tes visages humains se dilatent en faces leopardes ; les ivrognes passent en chantant ; on descend de la Courtille, on tombe dans le Cocyte ; on est joyeux ; on valse, on mange, on boit ; Castaing trinque avec les frères Ballet ; les femmes sont décolletées, on a des masques, on soulève le loup pour le baiser ; allons souper, crie une voix, dansons, crie l’autre ; il y a un orchestre ; le rire est immense ; à une extrémité l’archet de Musard, à l’autre le glaive de l’archange ; et l’apocalypse confine au carnaval. N’est-ce pas redoutable ? avoir cela au-dessous de soi, qu’en dites-vous ? Sont-ce seulement des crimes, des débauches, des vices, des attentats, des sacrilèges, des guets-apens, des vols, des meurtres, des perversités ? non. Ce sont des souffrances. Cette plaie qui rit, c’est horrible. Ces hommes sont des malheureux, ces femmes sont des désespérées, leur joie est la surface hideuse de la désolation, ces monstres sont des malades. Et tant qu’il y aura de ces malades-là dans la civilisation, la civilisation sera triste. La société sera comme Byron cachant son pied-bot. Elle aura sur le visage la mélancolie incurable de la misère latente. De certaines lividités dénonceront extérieurement le mal. Les clairvoyants ne s’y tromperont pas ; un philosophe est un médecin. Soyez donc heureux ! en haut le sourire, en bas l’ulcère. Cacher une difformité, ce n’est pas la supprimer. Pour ne pas avouer votre peste, en êtes-vous moins pestiféré ? Il est temps de prendre un parti. Voulons-nous guérir cela, oui ou non ? Aucune étude, répétons-le, n’égale en grandeur la contemplation des prodigieux précipices ouverts par le mal dans le genre humain. Qui rêve de les fermer doit oser les sonder. Vol, ignorance, prostitution, misère, autant de lieux de chute, autant d’hiatus vertigineux, autant d’horribles bouches sépulcrales où tombent, neige noire, des millions de vivants. Ces escarpements de l’abîme attirent le penseur. Ils attirent quiconque veut voir les sombres énormités sacrées, quiconque veut voir les cavernes visionnaires pleines des nuées de l’infini, quiconque veut voir les dragons du rêve, quiconque voudrait voir Babylone, quiconque voudrait voir Léviathan, quiconque a les curiosités formidables. Ils attirent quiconque a de la pitié. Etes-vous miséricordieux ? venez, et regardez. Ensuite nous pleurerons ; ensuite nous aviserons. Il suffit, pour avoir envie de se pencher sur ces profondeurs, de se sentir ému et attendri par ces immensités d’amertume, et d’avoir une larme à donner à l’océan. VII Croyez-vous en Dieu ? non. Pourquoi ? à cause de la souffrance. Eh bien, à cause de la souffrance, j’y crois. O misérables, comprenez la divinité de la misère. Misérable signifie vénérable. Dans l’orient, les insensés sont sacrés ; ils ont le ciel en eux ; l’idiot sourd-muet est un noyé de l’inspiration. Le souffle d’en haut l’a englouti. Le foudroyé est sanctifié. Souffrir, c’est mériter. Tertullien appelle les prisonniers et les esclaves, les préférés, proelati. Là où il y a un misérable, la survenue auguste d’un dieu est toujours possible. Les transfigurations sont voisines des ensevelissements. Dans toute infortune il y a le calvaire. Une reine de légendes, prise de miséricorde pour un lépreux, le mit dans son lit ; le mari entra l’épée haute, furieux de l’adultère, arracha le drap, et, dans ce lit, là où le mari croyait trouver un homme, là où la femme avait mis un lépreux, tous deux virent le corps sanglant et radieux de Jésus- Christ. Commençons donc par l’immense pitié. Le philosophe se tient debout devant les forts et les heureux, regarde fixement le succès, fait face au triomphe, nie l’évidence de la couronne de lauriers, dédaigne le côté velours des trônes, gratte de l’ongle les dorures, plisse la lèvre pendant les acclamations, pèse Alexandre et Napoléon, quot libras in duce summo ? discute le pharaon, le padischah et le czar, a les genoux ankylosés devant la toute-puissance, déclare la guerre à la haine, tire l’idée contre le glaive, souffle superbement la révolte en présence des préjugés, des superstitions et des fanatismes, et dit à toutes les misères : mes soeurs. Vouloir la fin d’un certain ordre de calamités, est-ce donc une démence ? nullement. Voir les misères avec un regard tout ensemble de soulagement et de destruction ; en panser le cancer dans l’individu, en extirper le virus dans la société, telle est l’utopie acceptable. Nous défions qui que ce soit de dire non ; nous en défions même ces grands fous sérieux qui s’appellent complaisamment les sages. Danaé étant donnée, peut-on faire un meilleur emploi de la pluie d’or ? oui, il n’y a qu’à supprimer Jupiter. La source est viciée ; l’irrigation dévie ; ce qui devrait féconder ravage. Surveillez ce qui descend des hauteurs, ayez pitié des bas-fonds. Mettez le juste dans vos lois, le bon dans vos moeurs, le vrai dans vos croyances, le beau dans vos arts. Que les grands exemples viennent d’en haut. Que le juge soit un penseur : que le penseur soit un juge. Avant de condamner qui que ce soit, examinez-vous. Ayez en vous une sellette pour vous. Les meilleurs font tous les jours au mal des péages mystérieux. Un cercle de l’enfer répond à chacune des sept actions quotidiennes du sage. Se peser à faux poids est une douce habitude ; mais à force de fausser ainsi la balance intérieure, on perd la sérénité intime, cette suprême assurance du juste. Le premier des bons ménages est celui qu’on fait avec sa conscience. Tâchez d’être heureux en dedans. Et avant tout, ne soyez pas sévères pour les fautes d’en face. En attendant que vous soyez irréprochables, soyez indulgents. Poutre, amnistie la paille. Considérez-vous, scrutez-vous, questionnez-vous. Commencez l’interrogatoire par mettre sur le tabouret vos propres perfections. D’un certain mépris de vous-même naîtra la pitié pour autrui. La femme se dira : si je n’avais pas dix mille livres de rente ? l’homme se dira : si j’étais sans pain ? Et ceux qui châtient ne frapperont plus ; et ceux qui méprisent ne cracheront plus. Qui sait ? dans la faute d’un autre, on reconnaîtra peut-être sa propre maladie. Alors il y aura sur les sommets un frémissement salutaire. L’examen, que nous faisons de nous-mêmes doit s’armer d’une loupe. Ne craignons pas les forts grossissements. Un peu de modestie vraie en naîtra ; il n’y aura pas grand mal. Ajoutons donc à notre prunelle intérieure une bonne lentille bien grossissante. Autrement, nous ne saurions réellement point ce qu’il y a dans notre âme. On est stupéfait des monstres que le microscope trouve dans l’eau la plus claire et dans la conscience la plus limpide. , Je vous entends d’ici murmurer : il a déjà fait ces recommandations-là tout à l’heure. Ah ! vous vous plaignez des répétitions. Le clou qu’on enfonce aussi. Je continue. Les égoïsmes sont de plusieurs genres et ont, selon le cas, des ramages différents. Il y a un égoïsme qui regarde les martyrs et qui dit : ce sont des insensés. Gare ! ils se dévouent. A quoi bon ? qui est-ce qui le leur demande ? à qui en veulent-ils ? Pourquoi ce goût d’être bannis, fouettés, conspués, suppliciés ? de quel droit meurent-ils ? cela nous dérange. Ils font cela par devoir, disent- ils. Belle folie ! où mettent-ils leur bon sens ? des gens qui pourraient vivre tranquilles ! encore s’ils ne nuisaient qu’à eux-mêmes ! mais il suffit d’avoir été salué par eux pour être suspect. J’ai connu celui-ci, et en se faisant persécuter, en se faisant emprisonner, en se faisant bannir, en se faisant mettre à la mort, il me compromet. Par Jupiter ! laissons-les passer. Prenons garde aux éclaboussures de leur sang. Abritons-nous de façon à ne pas être atteints par leur malheur. Le tonneau de Régulus roule. Otons-nous de devant. Un autre égoïsme regarde les pauvres et dit : Écartons-nous. Ces êtres ont la peste. On devrait mettre un drapeau noir sur une famille qui a faim. Cela mord. Tous les vices leur font une lèpre à la face. Gare ! ce sont des gueux. Et là où l’on devrait adhérer, on déserte. Là où l’on devrait secourir, on accable. La prospérité est capiteuse. C’est un bon vin dont l’ivresse est mauvaise. Quand donc ceux qui vivent dans leur moi comprendront-ils que l’égoïsme ne donne pas un bon étourdissement ? Soyez heureux, ne soyez point béat. Il faut, quand on est en haut, savoir ne pas être heureux avec négligence. Cette funeste négligence inconsciente des heureux cause, sans le vouloir et par inertie, d’affreux malheurs au-dessous d’eux. L’excès de jouissance dans une région engendre dans l’autre région un vide qui se remplit avec de la souffrance. Le trop en haut produit le moins en bas. Les heureux doivent craindre d’exiger du sort trop de bonheur. La prostitution, le vol, les miasmes, les haillons, les ulcères, sont les réponses à de certaines demandes exagérées de félicité. Redoutable phénomène et digne d’attention, que cette production des enfers par les paradis ! le milliard dépensé à Versailles a fait manger de l’herbe dans les champs et ronger des os dans les cimetières, aux petits enfants. Les dérivations sont étranges et infinies dans l’ordre moral. La solution de continuité est une expression purement abstraite et n’existe nulle part. Ce qui est distant pour notre prunelle grossière adhère dans l’invisible. Vous ne vous doutez guère qu’il y a connexité entre ce qui se passe dans votre for intérieur et ce qui se passe dans le grenier de votre maison. L’examen de vous-même que vous faites ou que vous ne faites point est étroitement lié au pain que le pauvre aura ou n’aura pas. L’étincelle morale réveillée dans votre âme allumera du feu au- dessus de votre tête dans une mansarde. Quand il n’y aura plus de conscience ici, il y aura moins de malheur là. 89 ne sera compris et exécuté que lorsque la dernière guenille aura disparu. Tant qu’il y a eu des sujets, les misérables étaient, pour ainsi dire, de droit ; mais là où il n’y a que des citoyens, il ne peut plus y avoir de misérables. La révolution française, en biffant la fausse aristocratie et en promulguant l’égalité, ne diminue pas l’homme, mais l’augmente. Le peuple, grandi dans l’individu et dignifié dans le citoyen, voilà le but de 1789. Les philosophes démocrates n’ont pas pour objet, en affirmant l’égalité, de prouver la roture de l’homme ; mais sa divinité. La déclaration des droits de l’homme est une sublime lettre de noblesse. L’élévation des multitudes à la dignité de nations, l’élévation des nations à la dignité d’humanité ; tel est le programme immédiat de la civilisation. Or, pour réaliser ce programme, la première condition c’est l’abolition de tous les esclavages. La misère en est un. Supprimer la Misère, quel but splendide pour l’unanimité ! VIII Qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée. Nous n’avons nulle préméditation de l’impossible, et, dans notre utopie humaine, nous nous arrêtons là où l’humanité manque sous nos pieds. Anéantir la misère, oui ; anéantir la souffrance, non. La douleur, nous le croyons profondément, est la loi terrestre, jusqu’à nouvel ordre divin. Souffrir est le fond de l’homme, fond inconnu. Tant que le regard d’une femme pourra être un bouleversement, tant qu’Alceste frémira devant Célimène, tant que cette réponse glaciale sera faite à l’angoisse poignante de la passion : Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors ? tant qu’Othello sera possible, tant que la toute-puissance sera impuissante à faire aimer un empereur par une gardeuse de moutons, tant qu’il suffira d’un sourire accordé ou refusé pour allumer le taureau de Phalaris dans une âme humaine, tant que les cheveux blancs d’Arnolphe supplieront lisiblement et lamentablement l’inexorable enfance d’Agnès, tant qu’on sera ou qu’on pourra être laid, bête, difforme, infirme, envieux, jaloux, inégal en intelligence, ou en jeunesse, ou en beauté, dédaigné, rebuté, moindre, l’homme sera terrible. Tant que le croup volera le nourrisson à la nourrice, tant que les fièvres de lait arracheront la jeune mère au jeune père éperdu, tant que le frais mariage éblouissant pourra être pris en guet-apens par une catastrophe, tant que le sépulcre aura de brusques ouvertures sous l’éden, l’humanité se tordra les mains. Tant qu’on aimera, hélas ! tant qu’il y aura dans l’homme désir, appétit, convoitise, ambition, aspiration, il y aura gémissement et douleur. Ceci est la cuisson de la flamme céleste. Qu’y pouvons-nous ? le quid divinum est là. Labeur est une moitié de l’homme ; résignation est l’autre. Passion étant la destinée, patience est la vertu. Le problème ne nous demande pas la permission d’être et de continuer. Il faut pourtant prendre un peu l’immense mystère tel qu’il est. La quantité de fatalité qui dépend de l’homme s’appelle Misère et peut être abolie ; la quantité de fatalité qui dépend de l’inconnu s’appelle Douleur et doit être contemplée et sondée avec tremblement. Améliorons tout ce qui peut être amélioré, acceptons le reste. Le travail du progrès consiste à retrancher dans la souffrance l’inutile ; ce qui vient de plus haut que nous est évidemment utile. A quoi ? cherchez dans l’abîme. Corriger notre côté, cela suffit. Le côté du mystère est au mystère. L’oeuvre de l’homme est mal faite ; refaisons-la. Essuyons les pleurs que nous faisons couler, lions l’artère que nous avons coupée, arrêtons l’effusion de vie qui s’en va par les blessures que nous faisons à la justice et à la vérité, remettons l’équilibre partout où l’inégalité est de notre fait, au-dessus du phénomène social, sans la moindre atteinte à la propriété, cette deuxième forme de la liberté, sans diminution du droit de posséder, caractéristique de l’homme sur la terre, frontière mystérieuse des animaux, créons, par le travail de la philosophie sur les moeurs, une haute probité du riche établissant la balance entre le fait de la conscience et le fait de la société, et reconnaissant qu’il redoit quelque chose au pauvre ; respectons la pauvreté, abolissons l’indigence ; les deux indigences, celle qui ne mange pas et celle qui ne pense pas, celle qu’on appelle misère et celle qu’on appelle ignorance. Faisons un genre humain honnête homme. Ce pas accompli, le dix-neuvième siècle pourra se reposer. La misère est une sorte de maladie de peau de la civilisation. La véritable économie politique, saturée de philosophie et de réalité, agit comme un dépuratif. Guérissons le dedans ; nous assainirons le dehors. La lèpre a disparu, la misère doit disparaître. Détruisons la misère. Quant à la Douleur, adorons-la, elle est notre mère. Guerre au mal humain, respect au mal divin. La douleur nous a faits et elle nous défera. Elle tient le fil qui pend sous les berceaux dans l’inconnu, et nul ne sait dans quelle mesure elle est mêlée au refroidissement des pieds des squelettes sous le plafond du sépulcre. Quand nous faisons effort sur l’extérieur de la fatalité, on sent comme une sorte d’ironie dans les ténèbres. Ce qui flotte au delà de l’homme rit de nos dix doigts ouverts prenant des poignées d’ombre. Entreprendre la suppression de la douleur, autant souffler sur la gravitation. L’astrologie l’essayait et s’est harassée dans le néant. L’homme peut ôter de l’homme ce qu’il a mis sur l’homme ; rien de plus. Cette surcharge de détresse, pourquoi en accablez-vous Adam ? Enlevez l’indigence de dessus le dos du genre humain, puisque c’est vous qui l’y avez placée. Bornez-vous là. La misère ôtée, la haine s’évanouira, la guerre mourra, la fraternité naîtra, l’harmonie, aube auguste, enflammera l’horizon. Mais la paix, la fraternité, l’harmonie, est-ce le bonheur ? dans le sens humain, oui ; dans le sens divin, non. Dans l’absolu, bonheur et perfection sont synonymes. Ni lui ni elle ne sont terrestres. Quand vous serez parfaits, vous serez heureux ; ceci est l’asymptote de votre hyperbole. Marchez. En avant. Vous trouverez cette réalisation au fond de l’infini, au point d’intersection du miasme de vos viscères avec le rayon des étoiles. L’absolu est-il un rêve ? non. Le bonheur existe-t-il ? sans doute, est-ce que l’or n’existe pas ? l’homme ne peut pas plus faire du bonheur qu’il ne peut faire de l’or. Voilà tout. Il trouve le bonheur, il ne le fabrique pas. Toutes vos lois et toutes vos moeurs combinées, toute la science compliquée de tout le progrès, ne peuvent rien pour ni contre le baiser qui m’a ouvert le paradis. Aucune institution sociale, aucun code, aucune bible, aucune construction politique ou religieuse ne fera qu’une femme, avec une lueur céleste dans les yeux, me dise : je t’aime ! C’est là l’or ; c’est là le bonheur. Le bonheur, pierre philosophale. Sur ce côté de la fatalité, l’homme ne peut rien. Rêver des réformes dans la région des prodiges, proposer des amendements au mystère, c’est rabâcher l’inutile ; c’est perdre le temps ; c’est laisser tomber les minutes goutte à goutte pour faire des ronds dans l’éternité. Quant à nous, réformateurs ardents du contingent et du relatif, nous n’avons devant l’absolu que de la rêverie et de l’agenouillement. Le mal n’est le mal pour nous qu’autant que nous pouvons le mesurer à la mesure morale qui est en nous. Nous nous sentons qualité et autorité pour flétrir Néron ou Contrafatto ; mais il nous est impossible d’affirmer qu’une tempête soit un crime et qu’un tremblement de terre soit une trahison. Un coup de couteau nous indigne ; nous ne nous sentons pas juge d’un coup de tonnerre. Nous ne traduisons point à notre barre l’éruption du Chimborazo. Nous reprochons Delacollonge à la civilisation ; nous ne reprochons pas le crocodile à Dieu. Nous ne corrigeons pas la création ; nous ne mettons pas de chevilles à la mécanique céleste. Notre philosophie n’offre pas un frein de son invention à ces locomotives qu’on nomme les astres. Quand l’ouragan épelle la nuit et la mer, répétant sans cesse les mêmes phrases, nous ignorons ce qu’il dit et à qui il parle, et nous le laissons bégayer. Nous ne faisons point de ratures à l’insondable. Nous n’aidons point l’Inconnu énorme. Nous ne sommes point de ceux qui jugent l’absolu, discutant et réprimandant l’élément, trouvant ceci mauvais, cela bon, et font de temps en temps un signe de satisfaction à l’infini. Nous ne disons point à Dieu : bon élève. Entendons-nous. Qu’il faille absolument prendre en bloc la création entière comme fatale, est-ce là ce que nous prétendons ? En aucune manière. Se croiser les bras purement et simplement devant le Tout mystérieux n’est pas le fait de l’homme. L’homme est esprit et par conséquent a pour fonction un vaste travail d’attaque sur le mal. Le mal, étant de l’ombre, est derrière la matière. Tourner la matière, c’est le devoir de l’intelligence. Tourner la matière, lui faire subir le sévère examen de l’âme, l’accabler de questions, ne jamais la laisser tranquille, voilà le saint labeur du progrès. L’esprit humain combat la pesanteur et la nuit, masse difforme, double et une ; il sonde, fouille, creuse, perce d’outre en outre, divise, éclaire, assiège le bloc, lui livre bataille, l’entame, le bat en brèche, y applique la science, cette échelle, le prend d’assaut, le pulvérise, le met en fuite dans la molécule, et, armé du télescope, se précipite dans l’infini à la poursuite de l’atome. La contemplation du point géométrique, la rencontre de l’âme et de la monade, leur confrontation, leur identité prodigieuse, voilà sa victoire. La découverte de l’unité. Double et gigantesque travail, physique au début, métaphysique à la fin, qui cherche Dieu, et qui trouve le bien chemin faisant. La science procède par chapitres. La matière étant sa première rencontre, est sa première fouille. La couche superficielle percée, l’homme aperçoit l’affleurement des questions divines. Doit-il pour cela cesser son travail ? non pas. L’abdication de l’homme commence-t-elle à la vision de Dieu ? Point. Ce qui commence à ce moment suprême, ce n’est point l’abdication, lâcheté, c’est l’émulation ; une émulation auguste ; la grande joute de la créature avec le créateur. Une peste, par exemple, qu’est-ce ? un phénomène double. Une part à Dieu, une part à l’homme. C’est ici pour l’homme le cas de retirer sa collaboration. Une peste est un avertissement. Habitant, que ton premier soin soit de désinfecter le logis. Il y a une immense hygiène terrestre que le penseur entrevoit, et que l’homme doit au globe. La météorologie, qui contient une révolution gigantesque, en est à son 89. Elle commence, mais ces commencements-là ont des suites irrésistibles. Le gouvernement de l’atmosphère dans une certaine mesure n’est pas impossible à l’homme. L’homme a évidemment action sur les climats. La dureté ou la douceur de l’automne, la précocité ou le retard de l’hiver dépendent d’une muraille de glace qui se forme ou ne se forme point au nord des continents ; un jour on réglera scientifiquement ces formations ; quand l’homme tiendra les pôles, il tiendra les saisons. Tout progresse. La science poussant ses formules d’un plateau à l’autre, passe du solide au liquide et du liquide au fluide. L’homme commence à comprendre qu’il peut manier les fleuves, régler les torrents, discipliner les cascades, greffer un canal à une rivière, tourner le robinet d’un lac, faire ruisseler l’eau sur la terre à son gré ; un jour, il fera de même ruisseler les nuées. Il sera maître de l’orage comme il est maître de l’écluse ; il commandera les pluies. Le ménage du globe est à peine ébauché. Les lois de cette santé énorme laissent distinguer quelques-uns de leurs linéaments ; mais cela ne suffit pas pour le travail d’ensemble, et notre planète a besoin d’une méthode que l’homme n’a pas encore créée. Défrichement et culture ne doivent point être des jeux de hasard. Sur tel point du globe une forêt est une maladie ; sur tel autre point, elle est un assainissement. Autre question : la circulation de l’homme sur la terre, correspondante à la circulation du sang dans l’homme. Stagnation, c’est paralysie ; paralysie, c’est mort. Couper un isthme, c’est couper une ligature. La civilisation meurt de l’isthme de Suez et de l’isthme de Panama. La Turquie est une tumeur que la civilisation n’aurait pas sans l’isthme de Suez. Circuler, c’est vivre ; circuler, c’est grandir ; circuler, c’est prospérer. Autre question : la propreté. Propreté et civilisation sont le même phénomène. Les vermines sont les stimulants de Dieu sur l’homme pour le forcer à laver son corps et à coloniser son globe. Un peuple barbare, c’est une chevelure mal peignée ; un désert est un galetas. Le tigre est identique à la punaise. Toute culture est possible. On peut cultiver une mouche : témoin l’abeille. L’orient a réussi à domestiquer le lion. Il y a une défalcation à faire dans les forces de la nature ; tout n’y est pas antagonisme et refus. Celles-ci résistent, celles-là offrent leur concours. La tendance manifeste du pondérable et du palpable est d’obéir. L’impondérable est saisi lui-même par la science, et, à l’heure qu’il est, un pan de sa robe fluide frissonne dans la main de l’homme. De certaines rébellions immémoriales, la mer, la flamme, la souffrance charnelle, font peu à peu leur soumission. La boussole, l’amiante, le chloroforme, aident l’homme. Le vent, ce capricieux apparent, ne nous sera réfractaire que jusqu’au jour où une pile de Volta, haute comme l’Himalaya, mêlera la volonté de l’homme aux courants magnétiques de la planète. Des volcans humains sont possibles. Le Creusot est un commencement de cratère. Ce mot : travailler à la terre, a un petit et un grand sens. Le laboureur travaille au champ, le penseur travaille au globe. Triptolème a une charrue ; Pythagore en a une autre. La gerbe de blé précède et symbolise ce splendide épanouissement, la gerbe de lumière. Le jour en effet gagne et croît. La matière accepte, de plus en plus nettement, sa condition de servante. L’aveugle énorme qu’on appelle la force est fait pour obéir, dans une certaine mesure, à l’immense voyant qu’on appelle l’esprit. On peut le constater déjà, çà et là, la nature capitule. Le chaos abdique. Les fléaux se rangent à l’ordre, et entrent au service de l’homme, comme ces guérilleros qui, las de la montagne, offrent de se rendre, demandent un grade dans l’armée, et deviennent de bandits colonels. Le vaste mal cosmique s’amoindrit. Il y a sur plusieurs points des reculs de ténèbres. La barbarie des choses cède à la civilisation. Le travail a été commencé, il y a quarante siècles, par l’algèbre et par l’hymne ; la nuit a été attaquée en même temps, d’un côté par la formule d’Hermès, de l’autre par la strophe d’Orphée ; et cette tradition est une des clartés de la mémoire du genre humain. Depuis lors, l’oeuvre n’a pas été un seul jour interrompue. Elle est parvenue aujourd’hui à ce point d’aurore qu’une humanité nouvelle est déjà presque visible sur le seuil du prochain siècle. L’ancien monde à tâtons disparaît. Cette sublime besogne est une des plus hautes fonctions de l’homme. C’est plus qu’une fonction, c’est une mission. Un des premiers, et il y a trente ans de cela, nous l’avons dit. Nous sommes donc loin de le nier. La matière est la bête, l’homme est le dompteur. Mais autre chose est l’effort scientifique ; autre chose est la loi morale. Que l’effort scientifique des hommes aille le plus loin possible ; c’est bien ; quant à leur loi morale, elle leur est propre, et ne saurait les dépasser. Elle est trop courte pour s’appliquer utilement à l’incommensurable. Est-ce à dire que, pour nous qui parlons ici, l’Inconnu soit sans loi morale ? aucun blasphème ne serait plus contraire à notre pensée. Le suprême équilibre implique la suprême équité. L’immensité est exacte ; donc elle est juste. Le premier fait exige le second. L’Être n’est pas une montagne à un seul versant. Le mystère est juste ; cela est évident. Seulement, ce que nous en apercevons n’étant pas de notre dimension, nous n’en pouvons rien conclure dans le sens de nôtre loi propre. L’homme ne s’en irrite pas moins. Déconcerté et désespéré par l’inattendu qui sort de cette obscurité, l’homme lui adresse des reproches. Un coup du sort lui fait l’effet d’un coup de poignard. Nous-même, dans l’illusion d’optique des calamités, plus d’une fois, à défaut de la logique, nous avons eu la colère, nous avons dit à l’ouragan : tu es un pirate, et une apoplexie foudroyante nous a semblé un assassinat. Tel naufrage nous est apparu comme un complot, la mer s’était entendue avec le vent, il y avait complicité du rocher avec la vague, et de la vague avec la nuit, la lune s’était lâchement cachée derrière le nuage, la barque avait été prise en traître, nous nous sommes indigné de cette préméditation, et nous avons dénoncé la catastrophe à l’infini. Le simoun est-il un méchant ? C’est possible. Que l’élément ait conscience, que le fléau fasse du zèle, que l’incendie et l’inondation soient les valets du mal, que la hache soit féroce, que la vipère glisse dans la même noirceur que Marie Tudor ou Catherine de Médicis, que le Cydnus ait assassiné Alexandre, que l’écroulement de Lisbonne soit un coup d’état, que la morsure du loup à l’agneau soit de la même espèce que les questions de Caïphe à Jésus, que le faux pas soit calculé par la pierre du chemin, que le précipice soit intentionnel, que le vautour soit un bandit, que la ciguë soit une empoisonneuse, que le champignon sache ce qu’il fait, que l’avalanche soit une scélérate, notre esprit l’a rêvé ou entrevu ; ces visions sont de la vérité peut-être ; rien ne donne à l’intelligence humaine le droit de Pafîirmer. Nous n’avons pas la notion de la responsabilité de l’abîme. Nous ne savons comment nous y prendre pour dire au gouffre : tu es injuste. Nous n’avons rien à voir aux mauvaises actions de l’immensité : elles sont ce qu’elles sont ; nous ne nous y connaissons pas. La première condition pour juger une chose, ou un être, ou un fait, c’est d’en voir les deux extrémités. Or, dans l’insondable, nous n’apercevons que de vagues anneaux de séries ; d’extrémité, jamais. Là, pour nous, rien ne commence, et rien ne finit. Qu’avons-nous à dire à ce qui est là-bas, là-haut, dehors, au delà, plus loin que l’homme ? c’est l’absolu. La critique du soleil est vaine. Notre infimité est telle que nous croyons sentir les imperfections de la perfection. Est-ce la faute de la perfection ? Oui, répondent certains esprits audacieux, qui continuent l’escalade de Spinosa. Le contemplateur religieux se contente de secouer la tête. L’immanent est hors de notre portée ; et nous n’avons ni poids, ni mesure, ni mètre, ni échelle, ni étiage, ni dosage, ni éprouvette, ni tarif, ni réactif, ni pierre de touche, qui puisse nous faire connaître le bien et le mal de l’infini, et ce qui est normal dans l’énorme. Ces mots, colère, vengeance, rancune, lâcheté, trahison, haine, sont-ils applicables à toute cette ombre ? dans le prodige, la dilatation de notre loi morale arrive à l’évanouissement. Ce qui est pour nous bronze et granit devient là nuée, et se dissout, et flotte ; le requin est-il un despote, le fourmi-lion est-il un hypocrite, la pie est-elle une voleuse, le devil-fish est-il un démon, le monstre est-il un monstre ? nous l’ignorons. La loi morale proportionnée à l’absolu nous échappe par sa perfection même. L’infiniment grand est invisible à l’infiniment petit. Nous ne saurions blâmer Dieu comme nous blâmons César. Dieu a ses raisons. Vous qui me lisez en ce moment, voulez-vous vous rendre compte de la quantité de lois que nous ignorons, dites-vous ceci : toutes les formes des nuages sont rigoureuses. Pas un atome ne se déplace au hasard. Tout flotte algébriquement. IX Résumons-nous. Ne touchons pas à ce que Dieu s’est réservé. Souffrons, puisque c’est la loi. Souffrir avec joie, c’était la vertu des stoïciens, vertu chrétienne devinée par les payens. Le jour où le genre humain ne saurait plus souffrir, ses plus hautes vertus s’évanouiraient. Le droit serait déserté, le devoir serait renié. La conscience ne trouverait à qui parler. Il n’y aurait plus personne pour accepter la ruine, la persécution, l’exil, la ciguë, la croix, l’échafaud, le martyre. Aucune joue ne se tendrait aux soufflets des valets dans la salle basse du grand prêtre. Il n’y aurait plus ni Socrate, ni Caton. Le sommet de l’homme se couvrirait d’ombre. Distinguons seulement : il y a souffrance et souffrance. La fatalité se bifurque ; Misère et Douleur sont deux. La douleur est providentielle ; la misère est sociale. Subissons l’une ; rejetons l’autre. Le joug de Dieu, soit. Le joug de l’homme, non. Plus de malheureux du tout, c’est une chimère. Le moins de malheureux possible, c’est la sagesse. Et, dans les malheureux, supprimer l’espèce qu’on appelle « les misérables », voilà la plus grande des questions humaines. Guérir le goitre, tout est là. Mais on se récrie : dire est facile. Faire ne l’est pas. Quel est votre mode de guérison ? Comment supprimer la misère ? Nous l’avons dit, en supprimant l’ignorance. Plus de ténébreux, plus de misérables. Il n’y a pas de cécité sociale ; il n’y a que de la nuit. Comment supprimer l’ignorance ? par le moyen le plus simple, le plus élémentaire, le plus pratique, devant lequel on recule, comme devant toutes les évidences, mais auquel on arrivera. Par l’enseignement gratuit et obligatoire. Topique dont les prodigieux effets se feraient sentir en moins d’un quart de siècle. Retirer au parasitisme le budget que les nations lui allouent, et doter de ce budget l’enseignement, changer tous ces millions bêtes en millions utiles, ce serait la plus radicale mesure sanitaire que la civilisation pût prendre. Un point d’appui, et le levier soulèvera le monde. Le point d’appui est trouvé. C’est l’enseignement gratuit et obligatoire. Ite et docete20. Hélas ! les familles souffrent dans les nations, et les nations souffrent dans l’humanité. Quel désolant groupe d’idées ! en Europe seulement, quelle préoccupation pour la civilisation ! les fanatismes religieux de l’Espagne, de l’Italie et de l’Angleterre, l’accablement moral de l’Irlande, le tâtonnement douloureux de la Pologne vers la résurrection, la torpeur de l’Allemagne, les accès de sauvagerie de la France dans son moment le plus auguste, quand elle enfante les révolutions, l’idiotisme de ce qu’on appelle la Turquie, la servitude de la Russie, la barbarie de la Grèce. La barbarie de la Grèce, quel mot ! autant dire l’obscurité du soleil. Un jour je tenais le livre de postes de l’Europe ; Prez- en-Pail y était ; Athènes n’y était pas. D’où vient toute cette ombre ? de ce que la terre ne sait pas lire. Une telle situation ne peut durer. C’est l’absurde. Que la France, cette initiatrice, donne l’exemple. Nous l’avons déjà dit et crié ailleurs, mais nous les répéterons sans nous lasser : « des ateliers pour les hommes, des écoles pour les enfants. » Oui, l’enseignement gratuit et obligatoire, voilà le remède. Enseignement logique, scientifique, radical ; enseignement de choses saines et fortes. En dehors de cet enseignement-là, tout est danger. Pas de superstitions, pas de faux jour. Les superstitions enseignées ne nourrissent pas, elles empoisonnent. L’obscurité est amie de cette clarté-là. L’enseignement qui se trompe ou qui "trompe est plus redoutable que l’ignorance même. Une chaire qui parle au rebours du juste et du vrai fait de la nuit. Côte à côte avec un mauvais enseignement, le mal se porte bien. La mauvaise leçon et la mauvaise action font un attelage. L’une aide l’autre. Tel catéchisme, tel code. Où l’âne est professeur, le loup est berger. Là où l’erreur est maîtresse d’école, là où le mensonge commence son crime par l’enfant, là où l’imposture tient la férule, là où l’iniquité est enseignée comme justice et la chimère comme vérité, l’asphyxie des âmes se fait, l’obscurité s’épaissit et devient opacité, le brouillard gagne et se répand, le crépuscule offre sa complicité. La forêt propose au malfaiteur l’embuscade, la rue est noire, et l’infâme charretée des forfaits et des vices n’en roule que mieux. La fausse lumière, quoi de pire ! le crime dit à cette chandelle : graisse ma roue avec ton suif. Vingt années de bon enseignement gratuit et obligatoire, et tout sera dit, et l’aurore se sera levée. Plus de ces monstruosités que nous traînons ici, tout effarées et hideuses, devant ceux qui nous lisent. Les courbures de la conscience, ces courbures terribles, se redresseront. L’obscurité se dissipant, la noirceur s’effacera. Une inondation de vérité, voilà le salut. Il y a eu jadis, la géologie le démontre, un déluge funeste, le déluge de la matière, il nous faut maintenant le bon déluge, le déluge de l’esprit. L’instruction primaire et secondaire à flots, la science à flots, la logique à flots, l’amour à flots, et tous les malades que la nuit fait, tous les bègues de l’intelligence, tous les eunuques de la pensée, tous les infirmes de la raison, et les esprits haillons, et les âmes ordures, et le sabre, et la hache, et le poignard, et les pénalités monstres, et les codes féroces, et les enseignements imbéciles, et Dracon avec Loriquet, et les erreurs et les idolâtries, et les exploitations, et les superstitions, et les immondices, et les mensonges, et les opprobres, disparaîtront dans cet immense lavage de l’humanité par la lumière. Gueulemer, Babet et Claquesous, eux aussi, étaient résédas et lauriers-roses pour des Palmyres et des Malvinas quelconques qui les subventionnaient sans les avoir jamais vus. Ils avaient retiré ce bénéfice de leurs divers passages dans les prisons de Paris. Il arrive souvent, dans ces lamentables moeurs, que, sorti de détention, le détenu n’en dit rien, et s’en cache, et continue de recevoir ce subside de la pitié au voleur prisonnier, dont vit gaîment le voleur libre. Voler l’amour, voler l’idéal, voler sous le couvert d’une fleur, c’est le dernier crime possible au voleur. Toute honte bue, on commet ce crime-là. Le bandit flâne ; il jouit de la vie ; il a maintenant une esclave qui travaille pour lui ; il exploite, à distance, une misérable. C’est ce qu’avaient fait Gueulemer, Babet et Claquesous. Montparnasse, n’ayant pas encore été en prison, n’était fleur pour personne. Notons ici un détail douloureux. Les trois infortunées femmes que Claquesous, Gueulemer et Babet avaient ajoutées à leurs ressources, et attachées à leurs destinées par cette magie blanche du bouquet, le lecteur les connaît. Il les a vues rire au commencement de ce livre ; c’étaient Dahlia, Zéphine et Favourite, flétries de douze lugubres années de plus, passées de la déchéance à la dégradation, et tombées, elles aussi, de cercle en cercle, au septième. Note 1) Ce texte devait également faire partie des Misérables (comme septième livre de la troisième partie). Hugo le retira finalement, ne conservant que les chapitres I et II du livre, et projetant d'incorporer ce texte à son travail sur "L’Âme" (Philosophie, deuxième partie). Du Génie Vous êtes à la campagne, il pleut, il faut tuer le temps, vous prenez un livre, le premier livre venu, vous vous mettez à lire ce livre comme vous liriez le journal officiel de la préfecture ou la feuille d’affiches du chef-lieu, pensant à autre chose, distrait, un peu bâillant. Tout à coup vous vous sentez saisi, votre pensée semble ne plus être à vous, votre distraction s’est dissipée, une sorte d’absorption, presque une sujétion, lui succède, vous n’êtes plus maître de vous lever et de vous en aller. Quelqu’un vous tient. Qui donc ? ce livre. Un livre est quelqu’un. Ne vous y fiez pas. Un livre est un engrenage. Prenez garde à ces lignes noires sur du papier blanc ; ce sont des forces ; elles se combinent, se composent, se décomposent, entrent l’une dans l’autre, pivotent l’une sur l’autre, se dévident, se nouent, s’accouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle ligne serre et presse, telle ligne entraîne, telle ligne subjugue. Les idées sont un rouage. Vous vous sentez tiré par le livre. Il ne vous lâchera qu’après avoir donné une façon à votre esprit. Quelquefois les lecteurs sortent du livre tout à fait transformés. Homère et la Bible font de ces miracles. Les plus fiers esprits, et les plus fins et les plus délicats, et les plus simples, et les plus grands, subissent ce charme. Shakespeare était grisé par Belleforest. La Fontaine allait partout criant : Avez-vous lu Baruch ? Corneille, plus grand que Lucain, est fasciné par Lucain. Dante est ébloui de Virgile, moindre que lui. Entre tous, les grands livres sont irrésistibles. On peut ne pas se laisser faire par eux, on peut lire le Koran sans devenir musulman, on peut lire les Védas sans devenir fakir, on peut lire Zadig sans devenir voltairien, mais on ne peut point ne pas les admirer. Là est leur force. Je te salue et je te combats, parce que tu es roi, disait un grec à Xercès. On admire près de soi. L’admiration des médiocres caractérise les envieux. L’admiration des grands poètes est le signe des grands critiques. Pour découvrir au delà de tous les horizons les hauteurs absolues, il faut être soi-même sur une hauteur. Ce que nous disons là est tellement vrai qu’il est impossible d’admirer un chef- d’oeuvre sans éprouver en même temps une certaine estime de soi. On se sait gré de comprendre cela. Il y a dans l’admiration on ne sait quoi de fortifiant qui dignifie et grandit l’intelligence. L’enthousiasme est un cordial. Comprendre c’est approcher. Ouvrir un beau livre, s’y plaire, s’y plonger, s’y perdre, y croire, quelle fête ! On a toutes les surprises de l’inattendu dans le vrai. Des révélations d’idéal se succèdent coup sur coup. Mais qu’est-ce donc que le beau ? Ne définissez pas, ne discutez pas, ne raisonnez pas, ne coupez pas un fil en quatre, ne cherchez pas midi à quatorze heures, ne soyez pas votre propre ennemi à force d’hésitation, de raideur et de scrupule. Quoi de plus bête qu’un pédant ? Allez devant vous, oubliez votre professeur de rhétorique, dites-vous que Dieu est inépuisable, dites-vous que l’art est illimité, dites-vous que la poésie ne tient dans aucun art poétique, pas plus que la mer dans aucun vase, cruche ou amphore ; soyez tout bonnement un honnête homme ayant la grandeur d’admirer, laissez-vous prendre par le poëte, ne chicanez pas la coupe sur l’ivresse, buvez, acceptez, sentez, comprenez, voyez, vivez, croissez ! L’éclair de l’immense, quelque chose qui resplendit, et qui est brusquement surhumain, voilà le génie. De certains coups d’aile suprêmes. Vous tenez le livre, vous T’avez sous les yeux, tout à coup il semble que la page se déchire du haut en bas comme le voile du temple. Par ce trou, l’infini apparaît. Une strophe suffit, un vers suffit, un mot suffit. Le sommet est atteint. Tout est dit. Lisez Ugolin, Françoise dans le tourbillon, Achille insultant Agamemnon, Prométhée enchaîné, les Sept chefs devant Thèbes, Hamlet dans le cimetière, Job sur son fumier. Fermez le livre maintenant. Songez. Vous avez vu les étoiles. Il y a de certains hommes mystérieux qui ne peuvent faire autrement que d’être grands. Les bons badauds qui composent la grosse foule et le petit public, et qu’il faut se garder de confondre avec le peuple, leur en veulent presque à cause de cela. Les nains blâment le colosse. Sa grandeur, c’est sa faute. Qu’est-ce qu’il a donc, celui-là, à être grand ? S’appeler Michel Cervantes, François Rabelais ou Pierre Corneille, ne pas être le premier grimaud venu, exister à part, jeter toute cette ombre et tenir toute cette place ; que tel mandarin, que tel sorbonniste, que tel doctrinaire fameux, grand personnage pourtant, ne vous vienne pas à la hanche, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela ne se fait pas. C’est insupportable. Pourquoi ces hommes sont-ils grands en effet ? ils ne le savent point eux-mêmes. Celui-là le sait qui les a envoyés. Leur stature fait partie de leur fonction. Ils ont dans la prunelle quelque vision redoutable qu’ils emportent sous leur sourcil. Ils ont vu l’océan comme Homère, le Caucase comme Eschyle, la douleur comme Job, Babylone comme Jérémie, Rome comme Juvénal, l’enfer comme Dante, le paradis comme Milton, l’homme comme Shakespeare, Pan comme Lucrèce, Jéhovah comme Isaïe. Ils ont, ivres de rêve et d’intuition, dans leur marche presque inconsciente sur les eaux de l’abîme, traversé le rayon étrange de l’idéal, et ils en sont à jamais pénétrés. Cette lueur se dégage de leurs visages, sombres pourtant, comme tout ce qui est plein d’inconnu. Ils ont sur la face une pâle sueur de lumière. L’âme leur sort par les pores. Quelle âme ? Dieu. Remplis qu’ils sont de ce jour divin, par moments missionnaires de civilisation, prophètes de progrès, ils entr’ouvrent leur coeur, et ils répandent une vaste clarté humaine ; cette clarté est de la parole, car le Verbe, c’est le jour. - Ô Dieu, criait Jérôme dans le désert, je vous écoute autant des yeux que des oreilles l - Un enseignement, un conseil, un point d’appui moral, une espérance, voilà leur don ; puis leur flanc béant et saignant se referme, cette plaie qui s’est faite bouche et qui a parlé rapproche ses lèvres et rentre dans le silence, et_ce qui s’ouvre maintenant, c’est leur aile. Plus de pitié, plus de larmes. Éblouissement. Ils laissent l’humanité derrière eux. Voir les autres horizons, approfondir cette aventure qu’on appelle l’espace, faire une excursion dans l’inconnu, aller à la découverte du côté de l’idéal, il leur faut cela. Ils partent. Que leur fait l’azur ? que leur importe les ténèbres ? Ils s’en vont, ils tournent aux choses terrestres leur dos formidable, ils développent brusquement leur envergure démesurée, ils deviennent on ne sait quels monstres, spectres peut-être, peut-être archanges,-«t-ils s’enfoncent dans l’infini terrible, avec un immense bruit d’aigles envolés. Puis tout à coup ils reparaissent. Les voici. Ils consolent et sourient. Ce sont des hommes. Ces apparitions et ces disparitions, ces départs et ces retours, ces occultations brusques et ces subites présences éblouissantes, le lecteur, absorbé, illuminé et aveuglé par le livre, les sent plus qu’il ne les voit. Il est au pouvoir d’un poè’te, possession troublante, fréquentation presque magique et démoniaque, il a vaguement conscience du va-et-vient énorme de ce génie ; il le sent tantôt loin, tantôt près de lui ; et ces alternatives, qui font successivement pour lui lecteur l’obscurité et la lumière, se marquent dans son esprit par ces mots : - Je ne comprends plus. - Je comprends. Quand Dante, quittant l’enfer, entre et monte dans le paradis, le refroidissement qu’éprouvent les lecteurs n’est pas autre chose que l’augmentation de distance entre Dante et eux. C’est la comète qui s’éloigne. La chaleur diminue. Dante est plus haut, plus avant, plus au fond, plus loin de l’homme, plus près de l’absolu. Schlegel un jour, considérant tous ces génies, a posé cette question qui chez lui n’est qu’un élan d’enthousiasme et qui, chez Fourier ou Saint-Simon, serait le cri d’un système : - Sont-ce vraiment des hommes, ces hommes-ci ? Oui, ce sont des hommes ; c’est leur misère et c’est leur gloire. Ils ont faim et soif ; ils sont sujets du sang, du climat, du tempérament, de la fièvre, de la femme, de la souffrance, du plaisir ; ils ont, comme tous les hommes, des penchants, des pentes, des entraînements, des chutes, des assouvissements, des passions, des pièges ; ils ont, comme tous les hommes, la chair avec ses maladies, et avec ses attraits, qui sont aussi des maladies. Ils ont leur bête. La matière pèse sur eux, et eux aussi ils gravitent. Pendant que leur esprit tourne autour de l’absolu, leur corps tourne autour du besoin, de l’appétit, de la faute. La chair a ses volontés, ses instincts, ses convoitises, ses prétentions au bien-être ; c’est une sorte de personne inférieure qui tire de son côté, fait ses affaires dans son coin, a son moi à part dans la maison, pourvoit à ses caprices ou à ses nécessités, parfois comme une voleuse, et à la grande confusion de l’esprit auquel elle dérobe ce qui est à lui. L’âme de Corneille fait Cinna ; la bête de Corneille dédie Cinna au financier Montoron. Chez de certains, sans rien leur ôter de leur grandeur, l’humanité s’affirme par l’infirmité. Le rayon archangélesque est dans le cerveau ; la nuit brutale est dans la prunelle. Homère est aveugle ; Milton est aveugle. Camoëns borgne semble une insulte. Beethoven sourd est une ironie. Esope bossu a Pair d’un Voltaire dont Dieu a fait l’esprit en laissant Fréron faire le corps. L’infirmité ou la difformité infligée à ces bien-aimés augustes de la pensée fait l’effet d’un contrepoids sinistre, d’une compensation peu avouable là-haut, d’une concession faite aux jalousies dont il semble que le créateur doit avoir honte. C’est peut- être avec on ne sait quel triomphe envieux que, du fond de ces ténèbres, la matière regarde Tyrtée et Byron planer comme génies et boiter comme hommes. Ces infirmités vénérables n’inspirent aucun effroi à ceux que l’enthousiasme fait pensifs. Loin de là. Elles semblent un signe d’élection. Être foudroyé, c’est être prouvé titan. C’est déjà quelque chose de partager avec ceux d’en haut le privilège d’un coup de tonnerre. A ce point de vue, les catastrophes ne sont plus catastrophes, les souffrances ne sont plus souffrances, les misères ne sont plus misères, les diminutions sont augmentations. Être infirme ainsi que les forts, cela tenterait volontiers. Je me rappelle qu’en 1828, tout jeune, au temps où *** me faisait l’effet d’un ami, j’avais des taches obscures dans les yeux. Ces taches allaient s’élargissant et noircissant. Elles semblaient envahir lentement la rétine. Un soir, chez Charles Nodier, je contai mes taches noires, que j’appelais mes papillons, à ***, qui, étudiant en médecine et fils d’un pharmacien, était censé s’y connaître et s’y connaissait en effet. Il regarda mes yeux, et me dit doucement : - C’est une amaurose commençante. Le nerf optique se paralyse. Dans quelques années la cécité sera complète. Une pensée illumina subitement mon esprit. - Eh bien, lui répondis-je en souriant, ce sera toujours ça. Et voilà que je me mis à espérer que je serais peut-être un jour aveugle comme Homère et comme Milton. La jeunesse ne doute de rien. Le Goût Définir le goût, impossible. Qui l’essaie échoue. Le goût est-il tenu d’être d’accord avec la morale ? Non. Ou vous excluez Boccace, Arioste, la reine de Navarre, Brantôme, cent autres. Avec la politesse ? non. Rien n’est moins poli que la comédie grecque. Avec la raison ? non. Pindare est peu « raisonnable ». Avec le progrès ? non. Les Nuées outragent Socrate. Avec la vérité ? non. Quel menteur que Virgile aux pieds d’Octave ! Avec la réalité ? non. Tout le vaste rêve mythologique est accepté par le goût avec enchantement. Avec la pudeur ? non. Lisez le Cantique des Cantiques. Avec la conscience ? non. Lisez Machiavel. Le goût se concilie avec la férocité, voyez les versets exterminateurs de la Genèse, avec la bestialité, voyez Léda et le cygne, avec la sodomie, voyez Corydon, avec toutes les infamies possibles, voyez Aristophane. L’art a une effronterie lumineuse. Fécond sujet d’étonnement, que ces affinités des grossièretés avec les élégances ! Affinités constatées par la Grèce qui offre Lysistrata à côté de l’Anthologie, par la renaissance qui encadre Tasse avec Rabelais, par le siècle d’Auguste et par le siècle de Louis XIV qui ont, l’un Horace et l’autre La Fontaine, esprits exquis et obscènes, combinant dans leur poésie ces deux pôles, la délicatesse et le cynisme. Qu’est-ce donc que le goût ? qu’est-ce donc que cette chose étrange qui, on vient de le voir, peut exister et existe en dehors de la morale, de la raison, de la politesse, du progrès, de la vérité, de la réalité, de la pudeur, de la conscience, se concilie avec la férocité, consent à la bestialité, accepte Sodome, et qui, avec toutes ces facultés d’être le mal, fait partie du beau ? Est-il donc possible d’être à la fois le beau et le mal ? L’art a-t-il ce don terrible ? Hâtons-nous de le dire, non. Être le beau et le mal, être tout ensemble obscurité et clarté, c’est le chaos. L’art est prodige, soit ; il n’est pas monstre. Il contient le contraste, non la contradiction. Pas un atome dans l’art n’est à l’état de chaos. Tout obéit à la loi une. Le goût, c’est l’ordre. Comment donc expliquer alors ce qui vient d’être dit ? comment concilier avec la formule : le goût, c’est l’ordre, cette acceptation par le goût de toutes les formes du désordre ? comment se rendre compte de ceci que tout ce que nous nommons cynisme, débauche, brutalité, bestialité, dévergondage, puisse entrer dans l’art sans trouble pour l’art et en lui laissant tout entière sa condition suprême, le Beau, tellement que dans Virgile, dans Horace, dans la Bible, dans les bas-reliefs romains et grecs, dans les camées antiques, dans le musée secret de Naples, plusieurs des oeuvres les plus impures aux yeux de la morale et de la pudeur sont les plus pures aux yeux du goût ? Expliquons ce phénomène. Affirmons cette vérité superbe, entrevue seulement sur les sommets de l’art : il n’y a point de mal dans le beau. Être le beau et faire le mal, c’est impossible. Le mal, dès qu’il est entré dans le beau, fait le bien. L’art est un dissolvant transfigurateur extrayant de toute chose l’idéal. Le fumier l’aide à créer sa rose. L’impureté s’innocente dans son marbre blanc. Sous l’art complet il y a le silence du mal. La nudité d’une femme devenue la nudité d’une statue fait taire la chair et chanter l’âme. Sitôt que le regard devient contemplateur, l’assainissement commence. Qui admire monte. De là la souveraine puissance civilisatrice de tous les chefs-d’oeuvre sans .exception. Ce qui fait partie du beau fait partie du bon. Mais dans ce beau, que vous appelez maintenant le bon, il est entré du mal. Il y a dans tel de ces chefs-d’oeuvre qui tous civilisent, dites-vous, cette impudence, ce cynisme, cette turpitude que vous-même avez signalés. Oui, de même qu’il y a du fumier dans la rose. Cherchez ce fumier et ce mal dans la merveille épanouie. Donc, faire partie du Beau, ceci est toute punition. Tout ce que nous venons d’écrire ci-dessus, est-ce donc la négation du goût ? C’en est l’affirmation. De toutes les règles écrites, mises en tas et rejetées, sort la notion du goût de même que du monceau des lois passées au crible et abolies, sort la notion du droit. Au-dessus de toutes les poétiques d’école comme de toutes les constitutions d’état il y a l’antérieur et le supérieur. Le goût est essentiel au génie comme le droit au peuple. Si l’on réfléchit que droit implique devoir, on saisira le rapport entre ces deux idées, droit et goût. Droit et goût font partie de la souveraineté. Loin de la limiter, ils la constatent. Les règles et les lois sont des procédés inférieurs ; savoir distinguer la quantité de droit que contiennent les lois et la quantité de goût que contiennent les règles, cela n’est point donné à tous les esprits. Souvent la loi impose le faux droit et la règle impose le faux goût. Le devoir du penseur est de protester contre ces promulgations. Un jour, le progrès aidant, le peuple se passera de lois ; quant au génie, il s’est toujours passé de règles. De ce rejet des lois et des règles, que résulte-t-il ? des Iliades. Prenez des siècles, si vous voulez, pour faire à votre hypothèse un milieu suffisant de progrès accompli, et supposez ceci dans l’ordre politique : une seule injonction sociale est maintenant, l’enseignement gratuit et obligatoire, c’est-à-dire le droit de l’enfance à la lumière ; du reste plus de lois, plus de décrets ni d’arrêts, plus de textes faisant dogmes ; de cet évanouissement des codes écrits, que se dégage-t-il ? l’anarchie. Non, le droit absolu. L’ensemble des lois naturelles qui se promulguent toutes seules et qui, portant en elles leur sanction, n’ont aucun besoin de force publique et sont à elles- mêmes leurs propres gendarmes, l’estomac ayant pour pénalité l’indigestion, le mouvement ayant pour limite la fatigue, la gravitation ayant pour arme la chute, l’usage ayant partout pour frontière l’abus. Pavage, éclairage et sécurité de la voirie, le gouvernement devenu simple police, tout le reste livré à l’initiative libre de l’homme souverain de lui- même, l’humanité patrie unique, le droit loi unique, le devoir et le droit faisant leur jonction qui est la fraternité ; voilà quel serait l’ordre social. On le voit, unité de but, unité de moyen ; le penseur, dans la région politique, ne supprime les lois que pour dégager le droit, et dans la région de l’art, n’abolit les règles que pour dégager le goût. La poésie est une vérité suprême, jour de ce monde qu’on nomme l’Art, lumière intellectuelle de même qualité que la lumière morale et faisant la même fonction. Le goût est à la poésie ce que la conscience est à la vérité. Les idées sont les actions de l’esprit ; le goût assiste à l’éclosion de l’idée comme la conscience à l’éclosion de l’action ; ainsi que la conscience il dit : c’est bien ou c’est mal ; et le génie est, comme l’âme, une oreille ouverte. De cette conscience écoutée résulte dans la vie le juste et dans l’art le beau. Mais vouloir que le poëte remplace sa conscience par l’Art Poétique, c’est vouloir que le philosophe remplace la sienne par le catéchisme. Laissons l’école à l’école. Le goût, de même que la conscience, est impulsion et frein. C’est un perpétuel conseil que le génie, se donne à lui-même. Le mieux possible, telle est la formule intérieure, toujours obéie par les forts. Le goût retient quelquefois l’esprit, mais par le redressement, non par le retranchement. Quel rêve de croire à la fécondité par mutilation ! Qu’attendez-vous d’une littérature hongre ? Défions-nous de ces sagesses que créent les suppressions de virilité. Être Origène, c’est à la fois très malaisé et très aisé. L’église elle-même ne veut pas de cette vertu trop facilitée. Allez voir au Louvre la chaise de porphyre rouge avec son hiatus circulaire destiné à constater l’homme dans le pape, et rappelez-vous le cri d’intronisation des anciens âges du christianisme : Testes habet. Les littératures mutilées, dites classiques, ne commencent pas toujours mal ; elles ont parfois un bon exorde qui semble même suffisant ; dans les premiers temps, au début, cela semble aller bien, cela fait quelque chose comme le dix- septième siècle, les formes conservent une certaine beauté, les « législateurs du Parnasse » s’applaudissent, mais quelle prompte dégénérescence ! La source est fermée, la vie tarit. De diminution en diminution, la tragédie de Racine devient la tragédie de Voltaire, la tragédie de Voltaire devient la tragédie de Luce de Lancival. La castration est une mort debout ; l’eunuque est un spectre qui a gardé quelque chair inutile. Ces chantres de chapelle sixtine installés dans l’art sont le fait de l’académie et de l’école ; le goût n’en est nullement responsable. Loin d’être la suppression, le goût est l’appétit. Le goût existe. Il y a de la faim dans le goût. Goûter, c’est manger. Le goût veut qu’on pense de même que la conscience veut qu’on agisse. Tous les poètes le constatent, l’inspiration est une volupté. Pour l’esprit, être en travail, c’est être en extase. Quelle est cette volupté ? qu’est-ce que cette extase ? C’est la satisfaction secrète de la conscience intellectuelle. C’est l’éblouissement intérieur du goût devant le génie en pleine fonction souveraine. C’est la trouvaille surprenante du beau. Le goût ne produit pas plus le chef-d’oeuvre que la conscience ne crée l’héroïsme ; le goût n’est pas l’esprit, et la conscience n’est pas la vertu. Mais dans le sanctuaire du for intérieur, à l’heure auguste où le prodige s’opère, à l’instant sacré où l’homme devient héros, où le poëte devient prophète, la conscience est fière, le goût est heureux. Ils applaudissent. Ils ne s’y attendaient pas peut-être, ils n’exigeaient pas tant. Shakespeare, comme Léonidas, c’est l’imprévu. Mais le goût et la conscience tressaillent de joie à la minute violente et sereine où se font les grandes choses. Le chef-d’oeuvre, comme l’héroïsme, sont les splendides coups d’état du génie et de la vertu dans le sens du beau et du vrai. Le goût, on le voit, est, comme la conscience, à la fois personnel et général. Il révèle à chaque individualité, sans la troubler, le mode d’harmonie qui lui est propre avec les grandes lois mystérieuses superposées à tout. L’inspiration est un ouragan qui a la faculté de se diriger ; cette faculté de se diriger, c’est le goût. Seulement ce mors des pégases, cette bride des hippogriffes, ne sont point accrochés au clou des classes de rhétorique à côté de la patoche du professeur. Il y a autant de goûts qu’il y a de génies, avec un type supérieur qui est l’idéal. L’idéal, c’est le goût de Dieu. Dieu étant soleil, le génie est planète. Le goût est une gravitation. Toute gravitation planétaire se compose de deux lois, l’évolution sur l’axe et l’évolution dans l’orbite. L’axe est le moi de. la planète ; le parcours de l’orbite est sa fonction. Ceci engendre dans l’art, et nous venons de l’indiquer, deux lois applicables aux génies ; l’une qui est spéciale à chaque génie, loi de son diamètre, loi de son axe, loi de son moi ; l’autre qui est générale et humaine, loi de l’orbite, loi de la fonction. Cette dernière loi, la voici : éclairer, échauffer, féconder ; - c’est-à-dire, pour tout résumer d’un mot, civiliser. - Cette dernière loi est absolue. Tout génie est tenu d’y satisfaire. Tourner sur son axe, c’est vivre ; tourner autour du centre, c’est vivifier. Nous employons le mot Centre ; chacun le traduira selon la vision qu’il a de l’absolu ; l’artiste dira le Beau ; le savant dira le Vrai ; l’homme politique dira le Progrès ; le philosophe dira l’Idéal ; ceux qui cherchent la condensation de toutes les idées dans un mot suprême, diront : Dieu. Dieu unifie toutes les formes du bien comme le jour tous les modes de la lumière. Deus, dies. Vivifier, c’est là ce qu’on pourrait nommer la loi externe du génie. Quant à l’autre loi, loi interne du génie, loi du moi, elle est abstruse, capricieuse, obscure ; elle n’est plus la résultante d’une fonction, mais d’une essence ; elle ne constitue plus un devoir, mais une idiosyncrasie ; et le triomphe de la haute critique c’est de savoir pour chaque génie démêler, déterminer et reconnaître cette loi profonde. La dissection d’une âme, c’est là une anatomie malaisée. Pas de poétique toute faite ici ; aucun travail du passé, aucune trouvaille précédente, aucune synthèse préalable, ne fait loi en présence de cette souveraineté qu’on appelle l’originalité ; en dehors des conditions de la loi externe que nous avons signalée, rien n’est acquis ; il n’y a pas de chose jugée ; aucune déduction intérieure ne peut guider sûrement l’appréciateur. Le trousseau des règles pendu à la ceinture de Quintilien fait un cliquetis inutile ; pas une de ces clefs banales n’ouvre le secret de ces grandes intelligences. Il faut, pour ainsi dire, recommencer à chaque génie la critique, et tout est à refaire selon que vous passez d’un colosse à l’autre. Lirez-vous, je le demande, avec le même oeil Ézéchiel et Aristophane ? Irez- vous, le même système au point, du camp des grecs à l’abbaye de Thélème et d’Agamemnon à Pantagruel ? Quelle conclusion tirerez-vous de Job à Horace ? Jugerez-vous au même point de vue l’Apocalypse et le Romancero ? Là même où l’analogie apparaît, la dissemblance éclate, et ce moule est chaque fois brisé par le génie ; prenez un bon creux de Thersite, et essayez d’y faire entrer Falstaff. Superposez aux odes de Pindare les psaumes de David. Extrayez de l’Odyssée une poétique et appliquez-la au Paradis perdu. Quelle triangulation irez-vous faire dans ces espaces ? Vous sentez l’impossible et vous en convenez. Vous dites : en effet, chaque espèce a sa nature ; on ne peut imposer l’une à l’autre ; on ne peut exiger de celle-ci ce que produit celle-là ; le monde normal n’admet pas ces confusions. De ce que la force est la force, on n’a pas droit de conclure qu’elle aura à la fois tous les modes de puissance. On ne peut demander à l’aigle de rugir et au lion de planer. Eh bien, si ! cela se peut, et je vous arrête, vous aurez le griffon, vous aurez Pégase ; vous aurez le vol du poëte mêlé à l’éclair et le grondement du penseur mêlé au tonnerre ; vous aurez l’esprit tempête et rayon ; vous aurez le génie. Et c’est précisément parce que vous pouvez demander cela que vous ne pourrez pas demander autre chose. C’est parce que vous pouvez exiger dans la poésie l’universalité, l’ubiquité, l’infinitude, l’omnipotence, l’omniscience, l’omniforme, que vous ne pouvez imposer de règles. Vous ne pouvez indiquer de routes, marquer de jalons, tracer de limites, précisément parce que vous avez droit d’attendre l’inattendu. Pas plus que la foudre, le génie ne se voit venir de loin. Quand vous êtes ébloui, vous êtes frappé. Oui, la poésie, c’est l’infini. Vous avez le droit, vous lecteur, de tout demander et de tout vouloir, excepté une borne. Vous pouvez demander à la fleur de chanter, à l’étoile d’embaumer, à la strophe d’écumer. Vous pouvez exiger de l’océan un sourire et d’une bouche de volcan un baiser. Vous pouvez prendre les cheveux d’une femme et les mettre dans le ciel, et imposer, même à la science stupéfaite forcée d’enregistrer dans sa nomenclature ce rêve et de s’en servir, la chevelure de Bérénice. Vous pouvez répandre le colibri sur le condor, créer le Roch et égarer cette immense émeraude ailée dans la nuée des légendes de l’Orient. Vous pouvez composer un esprit de toutes les forces et de toutes les grâces et faire sortir du même cerveau les euménides et les océanides, Polyphème et Nausicaa, Francesca et Ugolin, Titania et Caliban. En poésie, le prodige est de droit. Il y a un impossible qui est le possible de l’art. Mais ce qui ne se peut, c’est que le génie ne soit pas lui ; c’est qu’il soit un autre. C’est qu’étant Dante, il copie Homère ; c’est qu’étant Shakespeare, il copie Dante. Les rhétoriques, qui ont le tort de prolonger l’enseignement au delà de la classe, exigent cette obédience ; elles ont établi une norme, quelque chose comme le bureau du péage à l’entrée des routes. Péage imposé par les pédants aux esprits. Elles ignorent la loi intime du génie et entrevoient à peine sa loi externe. De là les grosses niaiseries du goût banal. - Diable ! ou juste ciel ! s’écrie le préposé, voilà un génie qui fait basculer le goût. Il y a surcharge. Ce génie est en contravention. À l’amende ! - Et Zoïle condamne Homère, et Moevius condamne Virgile, et Cecchi condamne Alighieri, et Scudéry condamne Corneille, et Visé condamne Molière, et Voltaire condamne Shakespeare, et Fréron condamne Voltaire ; Voltaire, chose bizarre, d’un esprit si large et d’un goût si étroit, à la fois férulant et férule, comme eût dit l’énergique langue de Montaigne. Tout en maintenant les observations faites ailleurs, et qui portent sur un autre côté de la question, nous n’avons, certes, nulle intention de nier ni de chagriner le goût relatif qui joue un rôle utile dans les rhétoriques et les prosodies ; mais, sans vouloir ôter son pain à M. Quicherat, on peut songer à Eschyle et à Isaïe. Qu’il nous soit donc permis de le dire, il y a un goût supérieur et absolu qui ne se rédige pas en formules, et qui est tout à la fois la loi latente et la loi patente de Part. Ce goût-là, le vrai, Punique, est peu connu de ceux qui font profession de l’enseigner. Ce goût-là, c’est le grand arcane. C’est ce goût supérieur qui, à l’inexprimable stupeur de Vitruve, augmente ou diminue, selon on ne sait quelle progression mystérieuse, dans la colonnade du Parthénon, le diamètre des colonnes et l’espacement des entre- colonnements ; grosse faute partout ailleurs, beauté là. C’est ce goût supérieur qui, peu soucieux d’être « sobre », consacre, à chaque instant, dans l’Iliade, six, huit, dix vers à la description minutieuse d’une blessure. C’est lui qui, effronté, fait mettre Messaline toute nue par Juvénal. C’est lui qui, sentant que la nef va s’écrouler, faisant de nécessité vertu et tirant une beauté d’une infirmité, ajoute aux cathédrales ces sublimes arcs-boutants, si stupidement critiqués, lesquels semblent les arches obliques d’un pont de la terre au ciel. C’est lui qui conseille à Rubens d’ajouter, contrairement à toute vraisemblance, convenons-en, au débarquement de Marie de Médicis à Marseille, ces tritons soufflant dans des buccins et ces naïades ruisselantes qui mouillent le tableau. C’est lui qui, dans la Pêche miraculeuse du Vatican, où Jésus n’est qu’au second plan, met sur le premier plan des oies, montrant leur croupion, signées Raphaël. C’est lui qui, au milieu du Printemps de Jordaens, où se dresse debout une Eve qui est aussi une Hébé, assoit le satyre à terre, dirige étrangement ce regard sauvage, et révèle par l’éclair de l’oeil d’un faune le mystère ineffable qui est dans la chair. C’est lui qui, dans le plafond magnifique de Jules Romain, la Descente des chevaux du Soleil, fait voir Apollon par-dessous, montrant l’humanité de la divinité. C’est lui qui, ayant à mettre Noé en bas-relief, sculpte audacieusement le détail biblique^n-plein portail de Bourges. C’est lui qui contourne de certains torses de Michel-Ange selon une ligne impossible, arrivant à la sublimité par le tourment. C’est lui qui fait faire à Priape aux Esquilies ce que raconte Horace, et qui, dans le désert, fait manger à Ézéchiel ce que raconte l’Écriture. Le calembour quand il est d’Eschyle, la grimace quand elle est de Goya, la bosse quand Ésope la porte, le pou quand Murillo l’écrase, la puce quand elle pique Voltaire, la mâchoire d’âne quand Samson l’empoigne, l’hystérie quand le Cantique des Cantiques l’empourpre et l’étalé, Goton au lavoir quand il plaît à Rembrandt de la nommer Suzanne au bain, l’oeil crevé quand c’est celui d’oedipe, l’oeil arraché quand c’est celui de Glocester, la femme qui aboie quand c’est Hécube, le ronflement quand il vient des Euménides, le soufflet quand le Cid le venge, le crachat quand Jésus le reçoit, les grossièretés quand Homère les dit, les sauvageries quand Shakespeare les fait, l’argot quand Villon le parle, la guenille quand Irus la traîne, les coups de bâton quand Scapin les donne, la charogne quand le vautour et Salvator Rosa la rongent, le ventre quand Agrippine le découvre, le lupanar quand Régnier nous y mène, l’entremetteuse quand Plaute l’emploie, la seringue quand elle poursuit Pourceaugnac, les latrines quand Tacite y noie Vitellius et quand Rabelais en barbouille la théocratie, font partie de ce goût suprême. La carogne de Molière, la catin de Beaumarchais et la putain de Shakespeare en sont. De certaines familiarités, des tutoiements altiers, des insolences, si vous voulez, qui ne peuvent venir que de la grandeur, ne se rencontrent que dans les oeuvres souveraines, et en sont le signe. Une fiente d’aigle révèle un sommet. Les rhétoriques ignorent assez habituellement la valeur des mots qu’elles prononcent. Sel attique. Goût classique. Cherchez le sel attique dans Aristophane ; cherchez le goût classique dans Homère. Homère ne se fait pas attendre ; dès le premier chant de l’Iliade les gros mots pleuvent. oeil de chien ! Coeur de cerf ! C’est Achille qui parle à Agamemnon. Quant à Aristophane, ouvrez seulement Lysistrata. Est-ce donc que le goût manque à Aristophane ? Est-ce donc que le goût manque à Homère ? Le goût y est partout au contraire, mais le grand goût, le goût incorruptible, manifestation du beau. Il est dans ce qui choque, 5 est dans ce qui irrite, invulnérable même dans la mêlée des mots orduriers et obscènes, comme un dieu qu’il est. Lisez Plaute. Lisez Horace. Être le beau, là est toute la question. Selon que la beauté, cette lumière, est absente ou présente, les mêmes mots font Vadé ignoble et Aristophane splendide. Cependant, constatons-le, ou si l’on veut, avouons-le, devant ce grand goût, aisément admis du lecteur, le spectateur et l’auditeur se hérissent volontiers. Être « académique », être « parlementaire », cela plaît aux hommes réunis et enfermés. Démosthène et Aristophane étaient souvent hués ; on leur faisait la « guerre aux mots ». De leur vivant, Shakespeare, Molière et Beaumarchais étaient siffles pour leurs reliefs et leurs saillies. Mauvais goût ! disait-on. Ceci est une loi de tous les auditoires, sénats ou théâtres. Une chose semble refusée aux hommes assemblés, c’est l’imagination, immense don solitaire. Certains critiques - sont-ce des critiques ? - prennent des sens qui leur manquent pour des perfections que n’a pas autrui. Quand Beyle, dit Stendhal, le même qui préférait les mémoires du maréchal Gouvion-Saint-Cyr à Homère et qui tous les matins lisait une page du Code pour s’enseigner les secrets du style, quand Beyle raille Chateaubriand pour cette belle expression, d’un vague si précis : « la cime indéterminée des forêts », l’honnête Beyle n’a pas conscience que le sentiment de la nature lui fait défaut, et ressemble à un sourd qui, voyant chanter la Malibran, s’écrierait : Qu’est-ce que cette grimace ? Ce goût supérieur, que nous venons, non de définir, mais de caractériser, c’est la règle du génie, inaccessible à tout ce qui n’est pas lui, hauteur qui embrasse tout et reste vierge, Yungfrau. Il y a le goût d’en bas et le goût d’en haut. Le goût selon l’abbé de Bernis, et le goût selon Pindare. L’admirable, c’est que, de professeur de rhétorique en professeur de rhétorique, on est venu à qualifier le goût selon Bernis bon goût, et le goût selon Pindare mauvais goût. Ce grand goût, le goût d’en haut, n’est autre chose que l’acception de chaque phénomène matériel ou moral pris en soi avec ce droit d’ajouter qui fait partie de la souveraineté intellectuelle ; c’est on ne sait quel mélange de démesuré et de proportionné qui reste exact même dans les plus prodigieux grossissements ; c’est la volonté sévère du vrai qui conserve à l’infusoire toute sa petitesse et au condor toute son envergure ; c’est l’absolu qui exige de chaque chose qu’elle ait sa réalité avant de l’introduire dans l’idéal, toute fécondation étant à ce prix. Tout ce que nous venons d’énumérer (et bien d’autres détails que nous pourrions rappeler) vous déplaît dans les grandes oeuvres de l’esprit humain. Eh bien, ce qui vous choque, essayez de le retrancher, et vous verrez. Le trou se fera. Où vous croirez avoir ôté le défaut, apparaîtra la lacune, c’est-à-dire le défaut vrai. Vous aurez changé l’Achille d’Homère pour Achille de Racine. Où était la vie, il y aura l’absence. Au lieu du chef-d’oeuvre, vous aurez l’eunuque. Mystère donc que ce goût réfractaire aux règles et aux méthodes, et respectez- le. Il n’a point de définition possible. Il a tous les droits, ayant toutes les puissances. C’est lui qui, après avoir fait les dieux, sentant qu’il faut une satisfaction de plus à l’infini, fait les monstres. C’est ce souverain goût, omnipotent comme le génie même dont il est le sens, qui partage l’orient en deux, donnant à la moitié caucasienne pour point de départ l’Idéal et à la moitié thibétaine pour point de départ le Chimérique. De là deux poésies immenses. Ici Apollon, là le Dragon. Le groupe du Pythien, ce symbole de la création même, jette dans l’esprit humain deux ombres, chacune à l’image de l’une de ses deux figures, et, de cette ombre double qui se bifurque, naissent dans l’art deux mondes. Ces deux .mondes appartiennent au goût suprême, et marquent ses deux pôles. À l’une des extrémités de ce goût, il y a la Grèce, à l’autre la Chine. Ayons présente à l’esprit cette vaste variété une de l’art, rendons-nous compte des tempéraments mêlés aux génies, des climats mêlés aux tempéraments, et des siècles mêlés aux climats, et en présence des grandes oeuvres, réfléchissons, et ne voyons pas étourdiment un défaut là où il y a souvent une marque inattendue de puissance. Je conviens que de certaines beautés font ombre et étonnent ; mais est-ce que le nuage n’est pas beau quelquefois ? Quand il étudie un génie, le penseur, à l’arrivée d’un détail flottant, étrange et épars, ne s’effare pas plus que d’un passage de fumée sur le ciel. Quand donc comprendra-t-on que les poètes sont des entités, que leurs facultés, combinées selon un logarithme spécial pour chaque esprit, sont des concordances, qu’au fond de tous ces êtres on sent le même être, l’Inconnu, qu’il y a dans ces hommes de l’élément, que ce qu’ils font ils ont à le faire, bien rugi, lion ! qu’ils sont nécessaires et climatériques, qu’il vente, pleut et tonne dans leur oeuvre comme dans la nature, et qu’à certains moments la terre tremble dans leur génie, que les nier, c’est imbécile. Certaines oeuvres sont ce qu’on pourrait appeler les excès du beau. Elles font plus qu’éclairer ; elles foudroient. Etant données les paresses et les lâchetés de l’esprit humain, cette foudre est bonne. Allons au fait, parquer la pensée de l’homme dans ce qu’on appelle « un grand siècle » est puéril. La poésie suivant la cour a fait son temps. L’humanité ne peut se contenter à jamais d’une tragédie qui plafonne au-dessus de la tête- soleil de Louis XIV. Il est inouï de penser que tout notre enseignement universitaire en est encore là et qu’à la fin du dix-neuvième siècle les pédants et les cuistres tiennent bon sur toute la ligne. L’enseignement littéraire est tout monarchique. Malgré 89, malgré 1830, le peuple n’existe pas encore en rhétorique. Pourtant, ô ignorance des professeurs officiels ! la littérature antique proteste contre la littérature classique et, pour pratiquer le grand art libre, les anciens sont d’accord avec les nouveaux. Un jour Béranger, ce français coupé de gaulois, ne sachant ni le latin . ni le grec, le plus littéraire des illettrés, vit un Homère sur la table de Jouffroy. C’était au plus fort du mouvement de 1830, mouvement compliqué de résistance. Béranger, rencontrant Homère, fut curieux de faire cette connaissance. Un chansonnier, qui voit passer un colosse, n’est pas fâché de lui taper sur l’épaule. - Lisez-moi donc un peu de ça, dit Béranger à Jouffroy. Jouffroy contait qu’alors il ouvrit l’Iliade au hasard, et se mit à lire à voix haute, traduisant littéralement du grec en français. Béranger écoutait. Tout à coup, il interrompit Jouffroy et s’écria : - Mais il n’y a pas ça ! - Si fait, répondit Jouffroy. Je traduis à la lettre. - Jouffroy était précisément tombé sur ces insultes d’Achille à Agamemnon que nous citions tout à l’heure. Quand le passage fut fini, Béranger, avec son sourire à deux tranchants dont la moquerie restait indécise, dit : Homère est romantique. Béranger croyait faire une niche ; une niche à tout le monde, et particulièrement à Homère. Il disait une vérité. Romantique, traduisez primitif. Ce que Béranger disait d’Homère, on peut le dire d’Ézéchiel, on peut le dire de Plaute, on peut le dire de Tertullien, on peut le dire du Romancero, on peut le dire des Niebelungen. On a vu qu’un professeur de l’école normale le disait de Juvénal. Ajoutons ceci : un génie primitif, ce n’est pas nécessairement un esprit de ce que nous appelons à tort les temps primitifs. C’est un esprit qui, en quelque siècle que ce soit et à quelque civilisation qu’il appartienne, jaillit directement de la nature et de l’humanité. Quiconque boit à la grande source est primitif ; quiconque vous y fait boire est primitif. Quiconque a l’âme et la donne est primitif. Beaumarchais est primitif autant qu’Aristophane ; Diderot est primitif autant qu’Hésiode. Figaro et le Neveu de Rameau sortent tout de suite et sans transition du vaste fond humain. Il n’y a là aucun reflet ; ce sont des créations immédiates ; c’est de la vie prise dans la vie. Cet aspect de la nature qu’on nomme société inspire tout aussi bien les créations primitives que cet autre aspect de la nature appelé barbarie. Don Quichotte est aussi primitif qu’Ajax. L’un défie les dieux, l’autre les moulins ; tous deux sont hommes. Nature, humanité, voilà les eaux vives. L’époque n’y fait rien. On peut être un esprit primitif à une époque secondaire comme le seizième siècle, témoin Rabelais, et à une époque tertiaire comme le dix-septième, témoin Molière. Primitif a la même portée qu’original, avec une nuance de plus. Le poëte primitif, en communication intime avec l’homme et la nature, ne relève de personne. À quoi bon copier des livres, à quoi bon copier des poètes, à quoi bon copier des choses faites, quand on est riche de l’énorme richesse du possible, quand tout l’imaginable vous est livré, quand on a devant soi et à soi tout le sombre chaos des types, et qu’on se sent dans la poitrine la voix qui peut crier Fiat Lux ". Le poëte primitif a des devanciers, mais pas de guides. Ne vous laissez pas prendre aux illusions d’optique, Virgile n’est point le guide de Dante ; c’est Dante qui entraîne Virgile ; et où le mène-t-il ? chez Satan. C’est à peine si Virgile tout seul est capable d’aller chez Pluton. Le poëte original est distinct du poëte primitif, en ce qu’il peut avoir, lui, des guides et des modèles. Le poëte original imite quelquefois ; le goëte primitif jamais. La Fontaine est original, Cervantes est primitif. À l’originalité, de certaines qualités de style suffisent ; c’est l’idée-mère qui fait l’écrivain primitif. Hamilton est original, Apulée est primitif. Tous les esprits primitifs sont originaux ; les esprits originaux ne sont pas tous primitifs. Selon l’occasion, le même poëte peut être tantôt original, tantôt primitif. Molière, primitif dans le Misanthrope, n’est qu’original dans Amphitryon. L’originalité a d’ailleurs, elle aussi, tous les droits ; même le droit à une certaine politesse, même le droit à une certaine fausseté. Marivaux existe. Il ne s’agit que de s’entendre, et nous n’excluons, certes, aucun possible. La draperie est un goût, le chiffon en est un autre. Ce dernier goût, le chiffon, peut-il faire partie de l’art ? Non, dans les vaudevilles de Scribe. Oui, dans les figurines de Clodion. Où la langue manque, Boileau a raison, tout manque. Or, la langue de l’art, que Scribe ignore, Clodion la sait. Le bonnet de Mimi Rosette peut avoir du style. Quand Coustou chiffonne une faille sur la tête d’un sphinx qui est une marquise, ce taffetas de marbre fait partie de la chimère et vaut la tunique aux mille plis de la Cythérée Anadyomène. En-vérité, il n’y a point de règles. Rien étant donné, pétrissez-y l’art, et voici une ode d’Horace ou d’Anacreon. Une mode de la rue Vivienne, touchée par Coysevox ou Pradier, devient éternelle. Une manière d’écrire qu’on a tout seul, un certain pli magistralement imprimé à tout le style, un air de fête de la muse, une façon à soi de toucher et de manier une idée, il n’en faut pas plus pour faire des artistes souverains ; témoin Horace. Cependant, insistons-y, le poëte qui voit dans l’art plus que l’art, le poëte qui dans la poésie voit l’homme, le poëte qui civilise à bon escient, le poëte, maître parce qu’il est serviteur, c’est celui-là que nous saluons. Qu’un Goethe est petit à côté d’un Dante ! En toute chose, nous préférons celui qui peut s’écrier : j’ai voulu ! Ceci soit dit sans méconnaître, certes, la toute-puissance virtuelle et intrinsèque de la beauté, même indifférente. Si d’aussi chétifs détails valaient la peine d’être notés, ce serait peut-être ici le lieu de rappeler, chemin faisant, les aberrations et les puérilités malsaines d’une école de critique contemporaine, morte aujourd’hui, et dont il ne reste plus un seul représentant, le propre du faux étant de ne se point recruter. Ce fut la mode dans cette école, qui a fleuri un moment, d’attaquer ce que, dans un argot bizarre, elle nommait « la forme ». La forme, forma, la beauté. Quel étrange mot d’ordre ! Plus tard, ce fut l’attaque à la grandeur. « Faire grand » devint un défaut. Quand le beau est un tort, c’est le signe des époques bourgeoises ; quand le grand est un crime, c’est le signe des règnes petits. La logomachie était curieuse. Cette école avait rendu ce décret : la forme est incompatible avec le fond. Le style exclut la pensée. L’image tue l’idée. Le beau est stérile. L’organe de la conception et de la fécondation lui manque. Vénus ne peut faire d’enfants. Or, c’est le contraire qui est vrai. La beauté, étant l’harmonie, est par cela même la fécondité. La forme et le fond sont aussi indivisibles que la chair et le sang. Le sang, c’est de la chair coulante ; la forme, c’est le fond fluide entrant dans tous les mots et les empourprant. Pas de fond, pas de forme. La forme est la résultante. S’il n’y a point de fond, de quoi la forme est-elle la forme ? Nous objectera-t-on que nous avons dit tout à l’heure : Rien étant donné, etc.. ; mais Rien n’avait là qu’un sens relatif, nescio quid méditons nugarum ", et une bagatelle d’Horace, c’est quelquefois le fond même de la vie humaine. Le beau est l’épanouissement du vrai (la splendeur, a dit Platon). Fouillez les étymologies, arrivez à la racine des vocables, image et idée sont le même mot. Il y a entre ce que vous nommez forme et ce que vous nommez fond identité absolue, l’une étant l’extérieur de l’autre, la forme étant le fond, rendu visible. Si cette école du passé avait raison, si l’image excluait l’idée, Homère, Eschyle, Dante, Shakespeare, qui ne parlent que par images, seraient vides. La Bible qui, comme Bossuet le constate, est toute figures, serait creuse. Ces chefs-d’oeuvre de l’esprit humain seraient « de la forme ». De pensée point. Voilà où mène un faux point de départ. Cette école de critique, un instant en crédit, a disparu et est maintenant oubliée. C’est comme cas singulier que nous la mentionnons ici dans notre clinique ; car, comme l’art lui-même, la critique a ses maladies, et la philosophie de l’art est tenue de les enregistrer. Cela est mort, peu importe ; de certains spécimens veulent être conservés. Ce qui n’est pas né viable a droit au bocal des foetus. Nous y mettons cette critique. De loi en loi, de déduction en déduction, nous arrivons à ceci : carte blanche, coudées franches, câbles coupés, portes toutes grandes ouvertes, allez. Qu’est- ce que l’océan ? C’est une permission. Permission redoutable, sans nul doute. Permission de se noyer, mais permission de découvrir un monde. Aucun rumb de vent, aucune puissance, aucune souveraineté, aucune latitude, aucune aventure, aucune réussite, ne sont refusés au génie. La mer donne permission à la nage, à la rame, à la voile, à la vapeur, à l’aube, à l’hélice. L’atmosphère donne permission aux ailes et aux aéroscaphes, aux condors et aux hippogriffes. Le génie, c’est l’omnifaculté. En poésie, il procède par une continuité prodigieuse d’Iliades, sans qu’on puisse imaginer où s’arrêtera cette série d’Homères dont Rabelais et Shakespeare font partie. En architecture, tantôt il lui plaît de sublimer la cabane, et il fait le temple ; tantôt il lui plaît d’humaniser la montagne, et, s’il la veut simple, il fait la pyramide, et, s’il la veut touffue, il fait la cathédrale ; aussi riche avec la ligne droite qu’avec les mille angles brisés de la forêt, également maître de la symétrie à laquelle il ajoute l’immensité, et du chaos auquel il impose l’équilibre. Quant au mystère, il en dispose. À un certain moment sacré de l’année, prolongez vers le zénith la ligne de Chéops, et vous arriverez, stupéfait, à l’étoile du Dragon ; regardez les flèches de Chartres, d’Angers, de Strasbourg, les portails d’Amiens et de Reims, la nef de Cologne, et vous sentirez l’abîme. Sa science est prodigieuse. Les initiés seuls, et les forts, savent quelle algèbre il y a sous la musique ; il sait tout, et ce qu’il ne sait pas, il le devine, et ce qu’il ne devine pas, il l’invente, et ce qu’il n’invente pas, il le crée ; et il invente vrai, et il crée viable. Il possède à fond la mathématique de l’art ; il est à l’aise dans des confusions d’astres et de ciels ; le nombre n’a rien à lui enseigner ; il en extrait, avec la même facilité, le binôme pour le calcul et le rhythme pour l’imagination ; il a, dans sa boîte d’outils, employant le fer où les autres n’ont que le plomb, et l’acier où les autres n’ont que le fer, et le diamant où les autres n’ont que l’acier, et l’étoile où les autres n’ont que le diamant, il a la grande correction, la grande régularité, la grande syntaxe, la grande méthode, et nul comme lui n’a la manière de s’en servir. Et il complique toute cette sagesse d’on ne sait quelle folie divine, et c’est là le génie. C’est une chose profonde que la critique, et défendue aux médiocres. Le grand critique est un grand philosophe ; les enthousiasmes de l’art étudié ne sont donnés qu’aux intelligences supérieures ; savoir admirer est une haute puissance. Quiconque a Je fécond souci des questions littéraires, si inépuisables, puisqu’elles touchent au logos même, quiconque creuse la métaphysique de l’art, quiconque vit en familiarité avec les phénomènes de l’esprit, est invinciblement amené à se faire cette question surprenante qui entr’ouvre le plus profond arcane de la poésie : Pourquoi les « parfaits » ne sont-ils pas les grands ? Pourquoi Virgile est-il inférieur à Homère ? Pourquoi Anacréon est-il inférieur à Pindare ? Pourquoi Ménandre est-il inférieur à Aristophane ? Pourquoi Sophocle est-il inférieur à Eschyle ? Pourquoi Lysippe est-il inférieur à Phidias ? Pourquoi David est-il inférieur à Isaïe ? Pourquoi Thucydide est-il inférieur à Hérodote ? Pourquoi Cicéron est-il inférieur à Démosthène ? Pourquoi Tite-Live est-il inférieur à Tacite ? Pourquoi Horace est-il inférieur à Juvénal ? Pourquoi Térence est-il inférieur à Plaute ? Pourquoi Pétrarque est-il inférieur à Dante ? Pourquoi Vignole est-il inférieur à Piranèse ? Pourquoi Van Dyck est- il inférieur à Rembrandt ? Pourquoi Boileau est-il inférieur à Régnier ? Pourquoi Racine est-il inférieur à Corneille ? Pourquoi Raphaël est-il inférieur à Michel-Ange ? Ceci, nous le répétons, est une question profonde. Pourquoi tout le côté du dix-neuvième siècle qu’admirent les rhétoriques n’est- il que néant devant Molière ? Pourquoi toute l’école puriste anglaise, Pope, Dryden, Addison, etc., acharnée sur Shakespeare, ne fait-elle que l’effet d’une mêlée de vermines dans la crinière du lion ? (Qu’on le remarque, nous disons école puriste et non école correcte ; il y a entre puriste et correct la même différence qu’entre prude et chaste.) Pourquoi ? C’est qu’il n’y a point de parfaits. La perfection est affirmée, mais non prouvée. La perfection n’est pas humaine. Il y a des grands. L’homme peut être grand. Si les grands ont l’excès, les parfaits ont le défaut. Deest aliquid. Or le défaut supprime la perfection, et l’excès ne supprime pas la grandeur. Loin de là, il la constate. Le ciel est trop. Racine, Boileau, Pope, Raphaël, Pétrarque, Térence, Tite-Live, Cicéron, Thucydide, Anacréon, Horace, Virgile, représentent ce qu’on est convenu d’appeler le goût. Quant à ceux-ci : Shakespeare, Molière, Corneille, Michel-Ange, Dante, Tacite, Plaute, Aristophane, Démosthène, Pindare, Isaïe, Eschyle, Homère, si pour résumer tous ces noms, on cherche un mot, on n’en trouve qu’un : Génie". Du reste, disons-le en passant, être employés à la formation d’un goût scholastique purement local, se prétendant catholique, c’est-à-dire universel, avec autant de raison que le dogme romain, être choisis, épluchés, expurgés et dépouillés pour la composition d’une règle d’école, d’un procédé classique promulgué une fois pour toutes, d’un code mathématique de la poésie, d’un cahier d’expression, d’une formule d’inspiration ayant la mine bourrue d’une pénalité, c’est là, certes, une injure que ne méritaient pas d’illustres esprits tels qu’Anacréon, Virgile, Horace, Térence, Cicéron et Pétrarque, très originaux en définitive. L’antagonisme supposé du goût et du génie est une des niaiseries de l’école. Pas d’invention plus grotesque que cette prise aux cheveux de la muse par la muse. Uranie et Galliope en viennent aux coiffes. Non, rien de tel dans l’art. Tout y harmonie, même la dissonance. Le goût, comme le génie, est essentiellement divin. Le génie, c’est la conquête ; le goût, c’est le choix. La griffe toute-puissante commence par tout prendre, puis l’oeil flamboyant fait le triage. Ce triage dans la proie, c’est le goût. Chaque génie le fait à sa guise. Les épiques mêmes diffèrent entre eux d’humeur. Le triage d’Homère n’est pas le triage de Rabelais. Quelquefois, ce que l’un rejette, l’autre le garde. Ils savent tous les deux ce qu’ils font, mais ils ne peuvent jurer de rien ni l’un ni l’autre, l’idéal, qui est l’infini, est au- dessus d’eux, et il pourra fort bien arriver un jour, si l’éclair héroïque et la foudre cynique se mêlent, qu’un mot de Rabelais devienne un mot d’Homère, et alors ce sera Cambronne qui le prononcera. L’art a, comme la flamme, une puissance de sublimation. Jetez dans l’art, comme dans la flamme, les poisons, les ordures, les rouilles, les oxydes, l’arsenic, le vert-de-gris, faites passer ces incandescences à travers le prisme ou à travers la poésie, vous aurez des spectres splendides, et le laid deviendra le grand, et le mal deviendra le beau. Chose surprenante et ravissante à affirmer, le mal entrera dans le beau et s’y transfigurera. Car le beau n’est autre chose que la sainte lumière du bon. Dans le goût, comme dans le génie, il y a de l’infini. Le goût, ce pourquoi mystérieux, cette raison de chaque mot employé, cette préférence obscure et souveraine qui, au fond du cerveau, rend des lois propres à chaque esprit, cette seconde conscience donnée aux seuls poètes, et aussi lumineuse que l’autre, cette intuition impérieuse de la limite invisible, fait partie, comme l’inspiration même, de la redoutable puissance inconnue. Tous les souffles viennent de la bouche unique. Le génie et le goût ont une unité qui est l’absolu, et une rencontre qui est la beauté. Utilité du Beau Un homme a, par don de nature ou par développement d’éducation, le sentiment du Beau. Supposez-le en présence d’un chef-d’oeuvre, même d’un de ces chefs- d’oeuvre qui semblent inutiles, c’est-à-dire qui sont créés sans souci direct de l’humain, du juste et de l’honnête, dégagés de toute préoccupation de conscience et faits sans autre but que le Beau ; c’est une statue, c’est un tableau, c’est une symphonie, c’est un édifice, c’est un poëme. En apparence, cela ne sert à rien, à quoi bon une Vénus ? à quoi bon une flèche d’église ? à quoi bon une ode sur le printemps ou l’aurore, etc., avec ses rimes ? Mettez cet homme devant cette oeuvre. Que se passe-t-il en lui ? le Beau est là. L’homme regarde, l’homme écoute ; peu à peu, il fait plus que regarder, il voit ; il fait plus qu’écouter, il entend. Le mystère de l’art commence à opérer ; toute oeuvre d’art est une bouche de chaleur vitale ; l’homme se sent dilaté. La lueur de l’absolu, si prodigieusement lointaine, rayonne à travers cette chose, lueur sacrée et presque formidable à force d’être pure. L’homme s’absorbe de plus en plus dans cette oeuvre ; il la trouve belle ; il la sent s’introduire en lui. Le Beau est vrai de droit. L’homme, soumis à l’action du chef-d’oeuvre, palpite, et son coeur ressemble à l’oiseau qui, sous la fascination, augmente son battement d’ailes. Qui dit belle oeuvre dit oeuvre profonde ; il a le vertige de cette merveille entr’ouverte.. Les doubles-fonds du Beau sont innombrables. Sans que cet homme, soumis à l’épreuve de l’admiration, s’en rende bien clairement compte peut-être, cette religion qui sort de toute perfection, la quantité de révélation qui est dans le Beau, l’éternel affirmé par l’immortel, la constatation ravissante du triomphe de l’homme dans l’art, le magnifique spectacle, en face de la création divine, d’une création humaine, émulation inouïe avec la nature, l’audace qu’a cette chose d’être un chef-d’oeuvre à côté du soleil, l’ineffable fusion de tous les éléments de l’art, la ligne, le son, la couleur, l’idée, en une sorte de rhythme sacré, d’accord avec le mystère musical du ciel, tous ces phénomènes le pressent obscurément et accomplissent, à son insu même, on ne sait quelle perturbation en lui. Perturbation féconde. Une inexprimable pénétration du Beau lui entre par tous les pores. Il creuse et sonde de plus en plus l’oeuvre étudiée ; il se déclare que c’est une victoire pour une intelligence de comprendre cela, et que tous peut-être n’en sont pas capables ni dignes ; il y a de l’exception dans l’admiration, une espèce de fierté améliorante le gagne ; il se sent élu, il lui semble que ce poëme l’a choisi. Il est possédé du chef-d’oeuvre. Par degrés, lentement, à mesure qu’il contemple ou à mesure qu’il lit, d’échelon en échelon, montant toujours, il assiste, stupéfait, à sa croissance intérieure ; il voit, il comprend, il accepte, il songe, il pense, il s’attendrit, il veut ; les sept marches de l’initiation ; les sept noces de la lyre auguste qui est nous-mêmes. Il ferme les yeux pour mieux voir, il médite ce qu’il a contemplé, il s’absorbe dans l’intuition, et tout à coup, net, clair, incontestable, triomphant, sans trouble, sans brume, sans nuage, au fond de son cerveau, chambre noire, l’éblouissant spectre solaire de l’idéal apparaît ; et voilà cet homme qui a un autre coeur. Quelque chose en lui se redresse et quelque chose se penche ; la contemplation est devenue éblouissement, la méditation est devenue pitié. Il semble que cet esprit ait renouvelé sa provision d’infini. Il se sent meilleur. Il déborde de miséricorde et de mansuétude. S’il était juge, il absoudrait : s’il était soldat, U dirait à l’ennemi • mon frère ; s’il était prêtre, il éteindrait l’enfer. Le chef-d’oeuvre, inconscient, a donné à cet homme toutes sortes de conseils sérieux et doux. Une mystérieuse impulsion dans le sens du bien lui est venue de ce bloc de pierre, de cette mélodie qui ressemble à une vocalise de fauvette, de cette strophe où il n’y a que des fleurs et de la rosée. La bonté a jailli de la beauté. Il y a de ces étranges effets de source qui tiennent à la communication des profondeurs entre elles. Lady Montagu, après avoir vu au Trippenhaus d’Amsterdam l’Amalthee de Jordaëns, s’écriait : Je voudrais avoir là un pauvre pour lui vider ma bourse dans les mains ! Être grand et inutile, cela ne se peut. L’art, dans les questions de progrès et de civilisation, voudrait garder la neutralité qu’il ne pourrait. L’humanité ne peut être en travail sans être aidée par sa force principale, la pensée. L’art contient l’idée de liberté, arts libéraux ; les lettres contiennent l’idée d’humanité, humaniores litteroe. L’amélioration humaine et terrestre est une résultante de l’art, inconscient parfois, plus souvent conscient. Les moeurs s’adoucissent, les coeurs se rapprochent, les bras embrassent, les énergies s’entresecourent, la compassion germe, la sympathie éclate, la fraternité se révèle, parce qu’on lit, parce qu’on pense, parce qu’on admire. Le beau entre dans nos yeux rayon et sort larme. Aimer est au sommet de tout. L’art émeut. De là sa puissance civilisatrice. Les émus sont les bons ; les émus sont les grands. Tout martyr a été ému ; c’est par l’émotion qu’il est devenu impassible. Les grandes fermetés viennent des pleurs. Le héros songe à la patrie ; et ses yeux se mouillent. Caton commence par l’attendrissement. Insistons sur cette vérité ignorée et surprenante : l’art, à la seule condition d’être fidèle à sa loi, le beau, civilise les hommes par sa puissance propre, même sans intention, même contre son intention. Certes, si jamais un esprit, au milieu des misères terrestres, en face des catastrophes et des attentats, en présence de toutes ces choses que nous nommons droit, honneur, vérité, dévouement, devoir, a représenté la volonté absolue d’indifférence, c’est Horace. Cette vaste rage de Juvénal contre le mal, cette écume du lion juste, cherchez-la dans Horace ; vous trouverez le sourire. Horace, c’est le neutre ; il veut l’être du moins. Un esprit qui se veut eunuque, quel froid terrible ! S’il a une foi, elle est contraire au progrès. C’est l’indifférence implacable. La satiété, voilà le fond de sa sérénité. Horace fait sa digestion. Il a le contentement accablé du repu. L’intestin-colon lui monte au cerveau. Ce qui fut convoitise devient sécrétion en bas et idée en haut, c’est là tout le travail de sa machine. Il a bien soupe chez Mécène, ne lui en demandez pas plus ; ou il vient de faire une partie de paume avec Virgile, chassieux comme lui. On s’est fort diverti. Quant aux temps présents ou passés, quant au fas et au nefas, quant au bien et au mal, quant au faux et au vrai, il n’en a cure. Sa philosophie se borne à l’acceptation bienveillante du fait, quel qu’il soit ; l’iniquité qui donne de bons dîners, est son amie ; il est le commensal né du crime réussi. Prendre l’horreur publique au sérieux, fi donc ! Cela nuancerait d’une teinte foncée son style qui veut rester transparent ; son hexamètre, si libre devant la prosodie, est esclave devant César ; cette danse s’achève à plat ventre. Ses épîtres ont cette surface de sagesse qu’a eue La Fontaine plus tard : « Le sage dit selon le temps : Vive le roi ! vive la ligue ! » Ses satires n’exercent sur les lois et les moeurs aucune surveillance ; l’affreux spectacle permanent des Esquilies obtient de lui en passant un vers insouciant ; ses odes mentionnent les dieux, font écho presque machinalement à l’ode sacerdotale grecque, et mettent en équilibre Jupiter et César ; et quant à l’amour, le puer auquel elles s’adressent volontiers est frère du Bathylle d’Anacréon et du Corydon de Virgile. Ajoutez, à chaque instant, l’obscénité toute crue. Voilà le poëte. Qu’est-ce que l’homme ? un poltron qui a jeté son boucher dans la bataille, un sophiste des appétits, n’ayant qu’un but, la jouissance, un douteur ne croyant qu’à la possession de l’heure, un enfant du peuple en domesticité chez le Tyran, un badin du lendemain de la république morte, un romain qui a derrière lui Rome tuée par Octave et qui ne retourne même pas la tête pour regarder le cadavre sacré de sa mère. C’est là Horace. Eh bien, lisez-le. Ce sceptique vous consolidera, ce lâche vous enflammera, ce corrompu vous assainira ; et de la lecture de cet homme qui n’est pas bon, vous sortirez meilleur. Pourquoi ? c’est qu’Horace, c’est beau. Et qu’à travers le mal, qui est à la surface, le beau, qui est au fond, agit. Forma, la beauté. Le beau, c’est la forme. Preuve étrange et inattendue que la forme, c’est le fond. Confondre forme avec surface est absurde. La forme est essentielle et absolue ; elle vient des entrailles mêmes de l’idée. Elle est le Beau ; et tout ce qui est beau manifeste le vrai. Insistons sur ces évidences très difficiles à admettre. L’émotion de lire Horace est exquise. C’est une jouissance toute littéraire, et singulièrement profonde. On s’absorbe dans ce rare langage ; chaque détail a une saveur à part. Une forte quantité de bon sens est malheureusement conciliable avec l’abaissement moral ; tout ce bon sens-là est dans Horace. Entre les quatre murs du fait accompli, comme il raisonne juste ! Mais c’est ici qu’on apprend à distinguer justesse de justice. Du reste^il n’est pas bon, nous venons de le dire ; mais il n’est pas méchant. Être méchant, c’est un effort ; Horace ne fait pas d’effort. Son style se place entre le lecteur et lui, d’abord comme un voile, puis comme une clarté, puis comme une forme d’autre chose qui n’est plus Horace, qui est le Beau. Une certaine disparition d’Horace se fait. Le côté méprisable se développe sous le côté aimable. La turpitude atténuée devient bagatelle : Nescio quid méditons nugarum. Cette philosophie lâche dans ce style souple est douce à voir flotter comme la ceinture défaite de Vénus ; nul moyen de faire la grosse voix contre cet enchantement. Ce vers Phryné montre sa gorge, et il n’y a plus là de juges ; il y a des hommes vaincus. Cette victoire du style sur le lecteur est- elle malsaine ? Loin de là. L’extase littéraire est essentiellement honnête. Il est impossible de la mal prendre et de s’en mal trouver. Une certaine chasteté se dégage de toute poésie vraie. Peu à peu le bon sens d’Horace perd la mauvaise odeur de son origine, ce style pur le filtre, et l’on ne sent plus que l’ascendant de cette raison. Horace est limpide et net. Le lecteur est tout à la joie de voir si clair dans un esprit, à travers une épaisseur de deux mille ans. Horace est un composé de raison qui peut être divine et de sensualité qui peut être bestiale ; ce composé, espèce d’être mixte fort humain, discute dans l’épître, rit dans la satire, chante dans l’ode, se condense dans ce vers, y produit on ne sait quelle lumière, et s’y transfigure en sagesse. C’est de la sagesse d’oiseau. Boire, manger, dormir, gazouiller à l’aube, faire le nid et l’amour. Cette sagesse, qui, avant d’être celle d’Horace, était celle de Salomon, devient bonne dans cette poésie, tant cette poésie est saine. Dans cette poésie il y a du parfum, il y a du baiser, il y a du rayon. Toutes les révoltes contre la pédanterie sont là : prosodie disloquée, césure dédaignée, mots coupés en deux ; mais dans cette licence que de science ! Tel hémistiche est une joie, et l’on se récrie. Le contact de ce vers fin et fort est toute éducation pour la pensée ; c’est une volupté de manier ces hexamètres avec les doigts de lumière de l’esprit ; on devient délicat à toucher ce divin style ; et le plus barbare en sort civilisé. Louis XVIII, philosophe relatif, disait : C’est Horace qui m’a rendu libéral. On médite ces ressources infinies de légèreté et de force. Le vers, familier, se tourne, se dresse, saute, va, vient, se fouille du bec, et n’a qu’un souci : être beau. Quoi de plus charmant qu’un moineau-franc tout à l’arrangement de ses plumes ! Horace arrive à cette toute- puissance qu’a la gentillesse des enfants ; il s’impose indolemment et insolemment ; il a la pleine liberté de la grâce ; le despotisme de l’élégance est en lui. C’est le railleur, qui, à volonté, est le lyrique ; et quand il lui plaît d’être lyrique, il devient, cette aventure-là lui arrive, presque grand. Telle de ses odes est un triomphe. Les odes d’Horace font vaguement songer à des vases d’albâtre. Telle strophe semble portée par deux bras blancs au-dessus d’une tête lumineuse. C’est ainsi que de certains versets de la Bible semblent revenir de la fontaine. Tel est Horace. D’autres ont des dons plus augustes, le flamboiement terrible, la foudre aux serres, la vertu fière et planante, l’offensive aux méchants, les colères du sublime, tous les glaives qu’on peut tirer de ce fourreau, l’indignation, les grands espaces, les grands essors, une réverbération de Cocyte ou d’Apocalypse ; Horace, règne par le charme serein. Il a ce qu’on pourrait nommer la blancheur du style. Chose merveilleuse, et ce sont là les étonnements croissants de l’art contemplé, oui, l’on peut affirmer que les idées dans Horace, ce qu’on nomme le fond, ce n’est que la surface, et que le vrai fond c’est la forme, cette forme éternelle qui, dans le mystère insondable du Beau, se rattache à l’absolu. Voulez-vous un autre exemple ? Prenez Virgile. Qu’y a-t-il de plus misérable comme idée que ceci : Octave-Auguste admis parmi les astres et les étoiles se rangeant pour lui faire place. Jamais la flatterie fut-elle plus abjecte ? C’est l’idée, c’est le fond, n’est-ce pas ? Et c’est plat, et honteux. Voici la forme : Tuque adeo, quem mox quse sint habitura deorum Concilia, incertum est ; urbesne invisere, Ceesar, Terrarumque velis curam et te maximus orbis Auctorem frugum tempestatumque potentem Accipiat, cingens materna tempora myrto ; An deus immensi venias maris ; ac tua nautoe Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule, Teque sibi generum Tethys emat omnibus undis ; Anne novum tardis sidus te mensibus addas, Qua locus Erigonen inter Chelasque sequentes Panditur : ipse tibi jam brachia contrahit ardens Scorpius, et coeli j’usta plus parte relinquit : Quidquid eris, (nam te nec sperent Tartara regem, Nec tibi regnandi veniat tam dira cupido, Quamvis Elysios miretur Groecia campos, Nec repetita sequi curet Proserpina matrem), Da facilem cursum, atque audacibus annue coeptis, Ignarosque vias mecum miseratus agrestes, Ingredere, et votis jam nunc assuesce vocari. Je lis ces vers, je subis cette forme, et quel est son premier effet ? j’oublie Auguste, j’oublie même Virgile ; le lâche tyran et le chanteur lâche s’effacent, comme Horace tout à l’heure, le poëte s’éclipse dans sa poésie ; j’entre en vision ; le prodigieux ciel s’ouvre au-dessus de moi, j’y plonge, j’y plane, je m’y précipite, je vois la région incorruptible et inaccessible, l’immanence splendide, les mystérieux astres, cette voie lactée, ce zodiaque amenant chaque mois au zénith un archipel de soleils, ce scorpion qui contracte ses bras énormes, la profondeur, l’azur ; et, par l’idée, par ce que vous nommez le fond, j’étais dans le petit, et par le style, par ce que vous nommez la forme, me voilà dans l’immense. Que dites-vous de vos distinctions, forme et fond ? Il y a deux hommes dans cet homme, un courtisan et un poëte ; le poëte esclave du courtisan, hélas ! comme l’âme de la bête dans la machine humaine. Le courtisan a eu une idée vile, il l’a confiée au poëte, l’aigle avec un ver de terre dans le bec n’en vole pas moins au soleil, et de l’idée basse le poëte a fait une page sublime. Ô sainteté involontaire de l’art ! splendeur propre à l’esprit de l’homme ! Beauté du beau ! Tous les développements qu’on donne à une vérité convergent, et c’est pourquoi nous sommes ramenés ici à une observation déjà faite à propos d’Horace : il y a dans cette page superbe une surface et un fond ; la surface, c’est ce que vous appelez l’idée première, c’est la louange courtisane à Auguste ; le fond, c’est la forme. Par la vertu du grand style, la surface, la flatterie au maître, immonde écorce du sublime, se brise et s’ouvre, et par la déchirure, le fond étoile de l’art, l’éternel beau, apparaît. Idéal et Beauté sont identiques ; idéal correspond à idée et beauté à forme ; donc idée et fond sont congénères. Nous voici arrivés, la logique le voulant, à une vérité presque dangereuse : l’art civilise par sa puissance propre. L’oeuvre, participant de l’influence générale du beau, a une action indépendante au besoin de la volonté de l’ouvrier, et, même à travers le vice de l’artiste, la vertu de l’art rayonne. La Fontaine, immoral, civilise ; Horace, impur, civilise ; Aristophane, inique et cynique, civilise. C’est là, au premier abord, répétons-le, une vérité d’aspect mauvais. En réalité, si l’on veut s’élever, pour regarder l’art, à cette hauteur qui résume tout et où les distinctions comme les collines s’effacent, en réalité, il n’y a ni fond ni forme. Il y a, et c’est là tout, le puissant jaillissement de la pensée apportant l’expression avec elle, le jet du bloc complet, bronze par la fournaise, statue par le moule, l’éruption immédiate et souveraine de l’idée armée du style. L’expression sort comme l’idée, d’autorité ; non moins essentielle que l’idée, elle fait avec elle sa rencontre mystérieuse dans les profondeurs, l’idée s’incarne, l’expression s’idéalise, et elles arrivent toutes deux si pénétrées l’une de l’autre que leur accouplement est devenu adhérence. L’idée, c’est le style ; le style, c’est l’idée. Essayez d’arracher le mot, c’est la pensée que vous emportez. L’expression sur la pensée est ce qu’il faut qu’elle soit, vêtement de lumière à ce corps d’esprit. Le génie, dans cette gésine sacrée qui est l’inspiration, pense le mot en même temps que l’idée. De là ces profonds sens inhérents au mot ; de là ce qu’on appelle le mot de génie. C’est une erreur de croire qu’une idée peut être rendue de plusieurs façons différentes. Tout en maintenant, bien entendu, au poëte souverain, le droit magnifique de développement, cette haute faculté, qui tient à l’habitation des sommets, de mettre en lumière autour de la pensée centrale toutes les idées circonvoisines, tout en maintenant cette faculté et ce droit, qui sont l’essence même de la poésie, nous affirmons ceci : une idée n’a qu’une expression. C’est cette expression-là que le génie trouve. Comment la trouve-t-il ? d’en haut. Par le souffle. Parfois sans savoir comment, mais toujours avec certitude. Instinct d’aigle. Pour lui, créateur, l’idée avec l’expression, le fond avec la forme, c’est l’unité. L’idée sans le mot, serait une abstraction ; le mot sans l’idée, serait un bruit ; leur jonction est leur vie. Le poëte ne peut les concevoir distincts. L’Alphée idée et l’Aréthuse expression, l’Arve jaune et le Rhône bleu coulant côte à côte des lieues entières sans se confondre, non, certes, rien de pareil. Il n’y a point, dans le miracle de l’idée faite style, deux phénomènes, quelque chose comme un embrassement de jumeaux, si étroit qu’il soit. Non. C’est la fusion où la fonte n’a pas laissé de veine, c’est le mélange à sa plus haute puissance, c’est l’amalgame à ne plus reconnaître l’un de l’autre, c’est l’intimité élevée à l’identité. Ceux qui tentent de défaire brin à brin cette torsion, divine, les vivisecteurs de la critique, n’ont même pas la satisfaction que donne la table de dissection à l’anatomiste, voir des entrailles ici, de la cervelle là, des éclaboussures de sang, une tête dans un panier ; d’un côté le fond, de l’autre la forme. Point. Ils arrivent tout de suite, s’ils sont de bonne foi et s’ils ont le grand sens critique, à l’indivisible, à l’indissoluble, au congénial, à l’absolu. Ils disent : fond et forme sont le même fait de vie. Le beau est un. Le beau est âme. Il y a de l’irradiation dans le beau, et par conséquent du mystère, car toute irradiation vient de plus loin que l’homme. Lors même que l’irradiation vient de l’intérieur de l’homme, elle vient de plus loin que lui. Il y a dans l’homme un autre que l’homme, et cet autre est situé dans les profondeurs. En deçà, au delà, plus haut, plus bas, ailleurs. Le dedans de l’homme est dehors. Qui oserait dire que notre conscience, c’est nous ? Or la notion du beau est, comme la notion du bon, un fait de conscience. Le beau s’impose souverainement. Disons plus, divinement. Avant de penser le beau, on le sent. C’est là le propre de tout ce qui appartient à l’absolu. L’absolu s’appelle aussi l’infini. L’infini dépasse l’intelligence terrestre qui est pourtant contrainte de l’accepter, au moins en tant que fait et réalité. Pourquoi ? parce qu’elle le sent. Ce sentiment-là est en toute chose la grande lumière. Il révèle le juste, et il révèle le beau. Faire son devoir, c’est accepter l’infini. La pression de l’infini sur l’homme fait jaillir de l’homme le grand. Le raisonnement suit le sentiment, et l’infini que le sentiment a proclamé, le raisonnement le démontre. Le raisonnement prouve l’infini comme le flot prouve recueil, en s’y brisant. La raison en vient à ceci que, tout en n’imaginant point comment l’infini peut être, elle ne saurait admettre que l’infini ne soit pas. C’est là, dans la mesure humaine, ce que nous appelons comprendre. L’invincible nécessité se promulgue dans sa toute-puissance sidérale. Elle est patente. Qui que vous soyez, regardez-la par cette ouverture, le ciel. Voyez-la encore par cette autre ouverture, la conscience. La philosophie lève la tête, puis l’incline, et tout est dit. L’infini est. Étant, il règne. N’y pas croire, c’est ne plus penser. La notion de l’infini devient l’élément même de l’entendement, et notion implique relativement compréhension. A la condition d’être aidée par l’intuition, l’intelligence arrive à cette surprenante victoire : comprendre l’incompréhensible. Cette compréhension, saturée de sentiment, s’applique au mystère de l’art comme aux autres phénomènes. L’infini irradie le beau comme le vrai. De l’infini source il coule du surhumain. De là la quantité d’inexplicable qui est dans le sublime. D’où cela vient-il ? Quel est ce jaillissement ? Qu’est-ce que c’est que cet éclair ? Autant lueur de Dieu que clarté de l’homme ! Où ce génie a-t-il trouvé cela ? Questions faites à l’inconnu. L’oeil du prophète brille comme l’oeil du tigre ; mais dans le tigre il y a l’enfer, dans le poëte il y a le ciel. Ici prunelle féline, là prunelle stellaire. C’est la différence du monstre au prodige, et de Busiris à Homère. Une fois cette vaste fenêtre de l’absolu ouverte sur l’intelligence humaine, l’aurore abonde, les révélations resplendissent de toute part. Tout reste mystère et devient clarté. De sorte que la destinée peut être employée à la civilisation, et Dieu mis au service de l’homme. L’énigme dit son mot, qui est le Verbe. La route dit son mot, qui est le Progrès. Un fil de feu, mystérieux guide, serpente dans tous les labyrinthes. Philosophie, histoire, langue, Humanité, passé, avenir, ces dédales s’éclairent. L’utopie apparaît praticable. Les merveilleux linéaments de l’harmonie universelle s’ébauchent dans un-demi- jour de sanctuaire. Toutes les ressemblances de l’unité éclatent dans les innombrables formes de la nature et de la destinée. Poésie devient identique à vertu. La synonymie du vrai et du grand se manifeste. Le beau, comme le bien, fait partie de l’immense vision de l’idéal. L’idéal rayonne au-dessus de l’homme à ces hauteurs inouïes où le regard des contemplateurs entrevoit béants, incandescents, presque terribles, tous les porches de la lumière. Note 1) Virgile, Géorgiques, I, 24-42 Les Génies appartenant au peuple La gloire n’est pas plus le but vrai du poëte que le bonheur n’est le but vrai de l’homme. L’un et l’autre n’ont qu’un but, la fonction accomplie, c’est-à-dire le devoir. Pour le poëte comme pour le philosophe, fonction accomplie signifie mission remplie. Sur cette terre la fonction est donnée à tous, la mission à quelques-uns. Les esprits secondaires se satisfont de la fonction. Philosophes, ils se laissent « aller doucement à la bonne loi naturelle ». Poètes, ils chantent comme l’oiseau. Les esprits de premier ordre ont de plus grandes affaires. S’ils se bornaient à ce gazouillement, ils sentiraient que Dieu est mécontent. La destinée, celle d’autrui surtout, ne doit pas être prise avec nonchalance. Quiconque sait faire usage de la pensée finit par s’apercevoir qu’il n’y a point de choses indifférentes, et toute médiation dans un esprit sain et droit se termine par un éveil confus de responsabilité. Vivre, c’est être engagé. La fonction dirigée par la conscience, c’est l’accomplissent du devoir, pour l’homme. Pour l’homme de génie, il faut quelque chose de plus, car il est homme, plus génie. Pour lui, la fonction doit être héroïque. Elle doit se faire mission. Elle doit être dirigée par la vertu. Anacréon fait la fonction du poëte ; Isaïe en remplit la mission. Vertu, nous venons de dire ce mot. Ce que nous entendons ici par vertu, ce n’est pas cette simple probité des actes qui fait la bonne vie, qui est la règle de conduite de tout homme bien né, et pour les âmes honnêtes une sorte de respiration naturelle. C’est une chose autre, moins exacte et plus grande. La vertu propre au génie, c’est la haute exigence. C’est un tracé du devoir empiétant sur le sublime. C’est une ardeur profonde du coeur partagée par l’esprit, c’est l’éternelle insomnie de la volonté couvant le bien, c’est, devant le mal divisant et régnant, une aspiration presque irritée à l’harmonie universelle ; la colère peut être tendre, tel rudoiement caresse ; c’est l’effort qui imprime l’élan, c’est l’embrasement du beau et du juste, c’est une fournaise intérieure de pensées vraies, c’est cette préméditation démesurée qui fait du philosophe un apôtre et du poëte un prophète. C’est la conscience en flamme. Préméditation, tout est là. Une préméditation sublime, voilà, dans notre ombre humaine, ce qui fait une lueur sur le front du poëte. Une immense bonne intention, en fait de devoir vouloir le trop, au besoin un peu de folie dans le sacrifice ; c’est là une loi pour le génie. On n’est l’archange qu’à ce prix. Stultitiam crucis. Dans le génie il doit y avoir du secours. Le germe humain est si lamentable en effet ! La destinée, c’est-à-dire la souffrance ; la terre telle que ses habitants la font, la notion de Dieu tournée à mal, tous les mensonges ajustés à la vérité pour faire des religions, la stupidité à l’état d’institution, la nuit base du dogme, l’ignorance posée en principe ; ignorer engendrant haïr, la guerre, l’épée, la hache, la jonction des glaives au-dessus d’une tête sombre, qui est l’humanité ; les intelligences viciées, le for intérieur mauvais, l’esclave ayant pour idéal d’être despote, la misère devenue la méchanceté ; l’autel pierre dure, le prêtre bénisseur du soldat, le bûcher mis au service de Teutatès, de Moloch et de Jésus, la fourche infernale du quemadero emmanchée dans du bois de la vraie croix ; une tiare de fer sur la tête de Jules II, dans le lit d’Alexandre VI une femme qui est sa fille, Torquemada complétant ces papes ; l’accord des iniquités, les idolâtries soeurs des tyrannies ; le grand- mogol plus le grand-lama ; les superstitions donnant la griffe aux préjugés ; la surdité implacable des codes ; l’inepte échafaud, les bons au bagne, les féroces au trône ; au dedans le volcan, au dehors la tempête ; la faim, la prostitution, le meurtre ; les convoitises, les appétits, les passions, la mystérieuse lutte interne de l’instinct et de la conscience ; le ciel, où est l’inconnu, et sous ce ciel impassible, le grand désespoir stupéfait, l’homme ; quel spectacle ! et si vous ajoutez à cela le regard sinistre de la bête, révélation d’un abîme inférieur, quelle vision ! Le génie se penche là-dessus. S’il se relevait indifférent, quelle épouvante pour la conscience humaine ! Quoi ! dans cette intelligence plus grande que les autres, il n’y a rien ! Quoi ! cette âme géante est une âme neutre ! Quoi ! cela lui est égal ! Quoi ! ce colosse de vie intérieure n’a point de chaleur externe ! Il sait plus, et il sent moins ! Quoi ! on pleure, on saigne et on râle, et il ne prend parti ni pour ni contre ! Quoi, de toutes ces douleurs, de tous ces crimes, de tous ces sacrilèges, de toutes ces lamentations, dé toutes ces iniquités, de toutes ces ignominies, de toutes ces détresses, de toutes ces énigmes, de tous ces sanglots, cet esprit extrait un sourire ! il compose d’horreur sa sérénité. Alors à quoi bon cet homme ? Il n’est qu’importun par sa stature. Que sert d’être plus grand si l’on n’est pas meilleur ? Regarder de haut sans plaindre accable ceux qu’on regarde. Quoi ! tous souffrent ou font souffrir, et il passe son chemin ! Voir tant de mauvais et tant de méchants, cela doit rendre bon, sinon l’on est le pire. C’est le rapetissement du fort que de ne point servir le faible. Quoi ! nulle intercession, nulle intervention, pas une assistance, pas un conseil ! Le vrai ne le presse donc pas ! Il n’a donc pas de balance ! Il ne se fait donc pas de confrontation dans cette pensée ! le juge instructeur est donc absent de cet homme ! Le mal est là pourtant, qui attend son procès, l’intègre procès de la lumière à la nuit ! Qu’est-ce que c’est que le calme de cet homme ? Quoi ! c’est la sagesse d’ignorer la justice ! quoi, pour conserver l’équilibre, oublier l’équité ! Ah ! quel vide ! Et y a-t-il rien de plus effrayant que de se dire que toute l’intelligence, toute la compréhension, toute la faculté, toute la raison, toute la philosophie, toute la puissance dans une âme humaine, y font le néant ! Non, il n’en est pas ainsi. Et cette déception, l’intelligence n’aimant pas et ne voulant pas, cette déception, qui serait la plus funèbre de toutes, est épargnée au genre humain. Les hautes intelligences apparaissent comme des blancheurs sur l’horizon. La neige, qu’on voit sur ces cimes, ce n’est pas l’indifférence, c’est la conscience. Les forts aiment ; les puissants veulent ; les grands sont bons. Qu’est-ce que le génie, si ce n’est pas une plus grande ouverture de coeur ? Les hautes facultés, à leur point de départ comme à leur point culminant, s’attendrissent. Une larme tombe éternellement, goutte à goutte, sur le mystérieux sommet de l’âme humaine. Le marbre fait génie n’existe pas ; ou, s’il existe, il est monstre. Non, le grand plaignant, le genre humain, ne crie pas en vain : justice ! du côté des penseurs. Penser est une générosité. Les penseurs regardent autour d’eux ; on souffre ; un surcroît de force leur vient de cet excès de misère ; ils voient, dans ce crépuscule que nous nommons la civilisation, tous ces noirs groupes désespérés ; les penseurs songent ; et les gémissements, les angoisses, les fatalités entrevues en même temps que les douleurs touchées, les tyrannies, les passions, les esclavages, les deuils, les peines, font poindre dans leur esprit ce sublime commencement du génie, la pitié. Le penseur, poëte ou philosophe, poëte et philosophe, se sent une sorte de paternité immense. La misère universelle est là, gisante ; il lui parle, il la conseille, il l’enseigne, il la console, il la relève ; il lui montre son chemin, il lui rallume son âme. - Vois devant toi, pauvre humanité. Marche ! - Il souffre avec ceux qui souffrent, pleure avec ceux qui pleurent, lutte avec ceux qui luttent, espère pour ceux qui désespèrent. Il est tout et à tous. Il s’ajoute aux infirmes ; il fait voir les aveugles, il fait planer les boiteux. Il ne donne pas seulement le pain, il donne l’azur. Il travaille au progrès, il s’y dévoue, il s’y épuise. On sent en lui tout le coeur humain, énorme. Rien ne le décourage. Il n’accepte aucun démenti. Il voit le juge, et veut la justice ; il.voit le prêtre, et veut la vérité ; il voit l’esclave et veut la liberté. Il affirme la rentrée au paradis. Il recommence sans cesse dans sa vie et dans ses oeuvres l’équation du droit et du devoir. Le jour où cet homme suprême meurt, son agonie bégaie : amour ! Amour, est-ce là tout ? Non. Colère aussi. Car l’être infini seul aime impassiblement. L’amour dans l’homme se double de colère. Cette colère est son autre versant. On ne peut aimer le bien sans abhorrer le mal. Indignatio, dit Juvénal. Haine vigoureuse, dit Molière. Nous avons parlé quelque part d’un « amour qui hait » ; ceci est de la haine qui aime. Il faut autant d’entrailles pour créer Alceste que pour créer le marquis de Posa. Exécrer Cauchon, c’est adorer Jeanne d’Arc. Nous donnons ici des noms pour être plus intelligible, mais nous rappelons cependant que la pitié doit s’étendre aux méchants ; son embrassement n’est large qu’à cette condition. On doit haïr le mal dans les idées, et aimer le bien dans les personnes. Inépuisable compassion, tel est le fond du génie. Malheur à ceux qui n’ont pas cette grande flamme intérieure ! Ils sont de la lumière froide. Ils ne seront jamais que les seconds. C’est cette indifférence, c’est cette sérénité implacable, c’est cette bonhomie impitoyable, c’est cette absence de coeur humain qui fait La Fontaine si inférieur à Molière et Goethe si inférieur à Schiller. Insistons-y, car ceci est la loi, ce qui fait en art les chefs-d’oeuvre absolus, c’est dans l’homme de génie la volonté du beau compliqué de la volonté du vrai ; ces deux volontés s’aidant et se surveillant. Cette double intuition de l’idéal, à la fois céleste et terrestre, sert le progrès par le rayonnement, civilise l’homme en manifestant Dieu, amende le relatif par sa confrontation avec l’absolu, élève la lumière à la splendeur et crée les suprêmes merveilles. Ces hommes-là, qui font ces choses, ces pères des chefs-d’oeuvre, ces producteurs de civilisation, ces hauts et purs esprits, quel moi ont-ils ? ils ont un moi incorruptible, parce qu’il est impersonnel. Leur moi, désintéressé d’eux-mêmes, indicateur perpétuel de sacrifice et de dévouement, les déborde et se répand autour d’eux. Le moi des grandes âmes tend toujours à se faire collectif. Les hommes de génie sont Légion. Ils souffrent la souffrance extérieure, nous l’avons dit ; ils saignent tout le sang qui coule ; ils pleurent les pleurs de tous les yeux ; ils sont autrui. Autrui, c’est là leur moi. Vivre en soi seul est une maladie. L’âme est astre, et doit rayonner. L’égoïsme est la rouille du moi. Le moi, nettoyé d’égoïsme, voilà le bon intérieur de l’homme. Ce moi-là donne deux conseils : Être, et devenir utile. La pitié est juste, la pitié est utile. Quand le mot amour est dans la nuit, il se prononce pitié. Fraternité implique pitié, puisqu’il y a un grand frère et un petit. Avoir pitié, cela suffit pour la plénitude d’une âme. Avoir pitié, c’est probablement la plus grande fonction de Dieu. La quantité de nécessité que Dieu subit, ne s’équilibre en lui que par une quantité égale de pitié. Les génies ont pitié. C’est pour cela qu’ils sont les génies. Ils sont les grands frères. Les génies, au-dessus de l’humanité, ouvrent les ailes et joignent les mains. Le mieux, c’est là leur rêve. Le mieux, déclaré ennemi du bien par les peureux et par les lâches, deux espèces de sages fort en crédit. Cet arrêt a beau être un proverbe ; une sentence, comme on dit, en fondant dans ce mot les deux idées fort distinctes de chose jugée et de chose juste. Âpres à la logique, les génies n’en tiennent compte. Un échelon gravi, ils lèvent le pied vers l’autre. Ils ne laissent sur quoi que ce soit leur ombre que le temps de passer. En science chercheurs, en art songeurs. Ils sont dans la forêt vierge ; ils vont. De leur vivant, ils s’enfoncent et se perdent sous les confus branchages de l’avenir. Ils sont lointains à leurs contemporains. Poésie, philosophie, civilisation, le futur dans l’actuel, l’humanité réelle, l’humanité vraie à conclure de l’humanité réelle, tels sont leurs entraînements. Vivre à même les rêves, c’est là leur joie et leur tourment. Derrière toutes les questions obscures on entend le coup de pioche de ces pionniers. Ce bruit sourd de pas vers l’inconnu, vient d’eux. Plus ils avancent, plus le but semble fuir. Le propre de l’idéal, c’est de reculer. De halte, point, pour ces travailleurs du beau et du juste. Le mieux d’hier n’est plus que le bien d’aujourd’hui ; il leur faut le mieux de demain. L’utopie est devenue lieu commun ; il s’agit d’escalader la chimère. Laissez-les faire. Avant peu, la chimère sera praticable ; Tout-le-monde marchera dessus et logera dedans. Après quoi, ils passeront à l’impossible. Qu’est-ce que l’impossible ? C’est le foetus du possible. La nature fait la gestation, les génies font l’accouchement. Tout arrivera, laissez-les faire. Ils commencent, finissent, et recommencent. Ils dévident à mesure derrière eux la civilisation. Jamais d’interruption ni de lassitude. Oh ! les puissants ouvriers ! Oh ! les sombres eclaireurs ! Car ils souffrent. N’importe, ils vont. Où s’arrêteront-ils ? Dans la tombe. Croyez-vous ? La création, cette merveille à demi obscure, les contente sans les satisfaire. Là encore, ils rêvent mieux. Parfois, ils murmurent. C’est ainsi que le lion, tout seul dans le désert, gronde. Dieu et lui savent pourquoi. Étreints, comme toutes les créatures, par le fait immanent, ils sont soumis, mais non optimistes. Ils font des remontrances. La destinée, compliquée de fatalité, les trouble. L’homme, c’est l’âme à fleur de peau ; la bête et la chose, c’est l’âme située profondément et sous des épaisseurs ; quelle est cette ombre ? Ils méditent sur cela, sévères. L’homme, c’est le mieux de la bête ; la bête, c’est le mieux de la chose ; mais pourquoi ces stages sinistres de l’âme dans la matière ? À quoi bon ces prisons ? Dans quel but ces captivités successives ? Qu’est-ce que tout ce temps dépensé, perdu peut-être ? Qu’attend- on là-haut ? Ils^sont tristes. À de certaines heures redoutables, ces êtres immenses ont une façon à eux de regarder le ciel, irrités, quoique tremblants. L’univers leur semble ébauché. La nature leur apparaît comme à moitié faite. Pourquoi s’être arrêté en chemin ? De solution de continuité, certes, il n’y en a point ; mais, selon eux, il y a des haltes, des repos inutiles, des noeuds, on ne sait quel effrayant embarras de charrettes dans l’infini. En marche, mondes ! La majesté des évolutions leur semble indifférence ; les signes qui passent au zénith amenant les changements climatériques font avec peu de zèle leur besogne sidérale ; est-ce que les cycles qui déterminent les phases meilleures ne pourraient pas tourner moins lentement ? Le globe n’est point assez vite habitable. Qu’il faille tant de siècles pour éteindre un volcan ou pour réduire une mer, ces hommes, ces génies, en froncent le sourcil. La Genèse appelle cela des jours, elle est bien bonne. Un mot n’est pas une excuse. Ils blâment la saison, la tempête, l’avalanche, l’hiver lugubre, cette mort intermittente de la nature ; ils appellent à grands cris toute la perfectibilité à la fois, tous les accomplissements, tous les avènements, toutes les floraisons, l’amour dans l’homme, l’éden sur la terre. Rien n’est trop haut pour leur effort. Leur impatience de progrès va jusqu’à Dieu. Ils le hâteraient presque, et dans leur ardeur de pousser à la route, ils mettraient la main au zodiaque. Pour arriver à une telle approximation de l’idéal, il faut des forces conductrices. Ces forces conductrices sont les esprits. De là, la nécessité des génies. Un génie est un fonctionnaire de civilisation. Une multitude est assoupie, il faut qu’elle se réveille ; une autre dévie, il faut qu’elle se ravise ; une autre s’alourdit, il faut qu’elle se remette à penser ; une autre emploie mal sa peine, il faut qu’elle étudie ; une autre se fanatise, il faut qu’elle s’éclaire ; une autre se désordonné, il faut qu’elle se régularise ; une autre subit le tyran, il faut qu’elle s’allège. Là, on fait du faux luxe, producteur d’indigence ; là, il y a travail aveugle, la science manquant ; là, paresse, là, sauvagerie, là, épaississement cérébral, causé par quelque superstition régnante ; là, vice et absorption du côté esprit par le côté jouissance ; il est nécessaire de pourvoir à tous ces besoins, à toutes ces lacunes, à tous ces risques, à toutes ces calamités ; il importe d’avertir et d’épurer la richesse matérielle devenant pauvreté d’âme. La dilatation spirituelle est urgente, l’opulence se consolidant jusqu’à s’endurcir. Ici les ulcères du paupérisme, là les maladies de la prospérité. Trop d’accablement ici, trop de succès là. Sous l’assouvissement du petit nombre, l’envie de tous. Péril d’autant plus redoutable qu’il est silencieux. Il est indispensable d’y obvier. Sinon, catastrophe. Les lois sont féroces ; les moeurs sont bêtes. Qui fera à la loi une déclaration de guerre ? Un esprit. Qui se fera juge des juges, rectificateur des poids de justice, dénonciateur de la fausse balance publique, instructeur du procès des codes ? un esprit. Cet esprit s’appellera Beccaria, s’appellera Montesquieu, s’appellera Voltaire. Qui prendra les moeurs à partie, qui les ramènera à l’école, qui leur retirera la lisière des préjugés, qui leur arrachera la béquille du passé, qui leur ôtera la difformité, qui les redressera, qui leur criera : marchez droit ! Moeurs, vous êtes des mères, et vos enfants sont les peuples ! Qui fera cette sublime orthopédie ? Un esprit. Comptez les travailleurs, les avertisseurs, les guérisseurs, depuis Platon jusqu’à Diderot. Lutte robuste et sainte ! au nom du progrès contre les moeurs, au nom du droit contre les lois. Spiritus flat. Tel esprit est palpitation, tel autre est ouragan ; c’est toujours de l’haleine. Seulement dans le premier cas l’haleine échauffe et caresse ; dans le second, elle bouleverse, casse, brise, entraîne, arrache, déracine, renouvelle par extermination. Ces violences salubres se nomment en météorologie orages et en politique révolutions. Il y a des inondations fécondantes ; le Nil en est une. Luther en est une autre. Les orages font de l’équilibre. Pour le savant vrai, pour l’observateur qui approfondit l’observation, il est certain qu’il y a pour la nature des heures de souffrance latente, par suite d’on ne sait quel alanguissement du climat ou de la saison, la mystérieuse distribution de vie universelle s’est faite inégalement, l’harmonie s’est peu à peu rompue presque léthargiquement, il y a trop ici et pas assez là, les énergies accablées agonisent en silence, la stagnation s’étale là-dessus, commencement tranquille de chaos. Une tempête est un rappel à l’ordre. La pensée orage rend de ces services. Isaïe, Juvénal, Dante, sont de grands vents. Il y a des enchaînements en concordance entre ces mystérieuses forces conductrices. Un esprit prend l’humanité là où un autre l’a laissée et la mène plus loin. Les esprits sont l’un pour l’autre un accomplissement. Ils s’entr’achèvent. Le progrès, étant loi, arrive toujours. Seulement, sans les génies, il suit la progression arithmétique ; avec les génies, il suit la progression géométrique. Le génie a ce don de toujours multiplier toute la somme humaine par elle-même. Les génies, nous l’avons fait remarquer, résument le genre humain à un instant donné, et l’ayant tout entier en eux, ils l’emploient, comme force, à son propre progrès. Prenez chacun des esprits que nous avons indiqués au livre II, et examinez-le en lui-même. Qu’est-ce que cet esprit ? un total de l’humanité. Ôtez de la question le progrès, ôtez la civilisation, ôtez les évolutions et les révolutions, c’est-à-dire les deux modes de transfiguration humaine, l’un normal, l’autre convulsif, l’un qui est la paix du bien, l’autre qui est la guerre du mieux, ôtez l’amélioration des hommes, ôtez le perfectionnement social, ôtez la formation de l’âme du peuple, ôtez de la question cela, à quoi bon les génies ? À quoi bon ces poumons surhumains, ces voix de vérité et de justice, ces hautes clameurs de la pensée par-dessus les opprimés et les oppresseurs, ces bouches sonnant les grandes choses ? Pour quel résultat et pour quel emploi ces missionnaires, ces laboureurs d’hommes, ces apôtres, ces vastes maîtres d’école, ces éducateurs, ces instituteurs, ces initiateurs, ces chercheurs du bien, ces trouveurs du feu sacré, ces bons titans, ces prométhées ? Le génie est avant tout une bonne volonté. Quoi ! à cette bonne volonté immense, pas de but ! Nous l’avons dit, et il faut le dire, le but, c’est le peuple. Le but, c’est l’homme. Le peuple n’est pas autre chose que l’homme combiné avec lui-même, et donnant pour résultante la plus grande somme possible d’intelligence, de vertu, de raison, de science, de foi et d’amour. But de la civilisation : que l’homme soit peuple, et que le peuple soit homme. L’homme fait peuple, c’est la liberté ; le peuple fait homme, c’est la fraternité. Liberté et fraternité amalgamées, c’est l’harmonie. L’harmonie ; plus que la paix. Les hommes en paix, c’est l’état passif ; les hommes en harmonie, c’est l’état actif. Le perpétuel épanouissement du chaos en ordre, l’éclosion et la rectification de la société humaine en vie, en beauté, en clarté, en logique, en joie, en équité et en équilibre, c’est là la tâche des esprits. La populace, voilà leur bloc ; la civilisation, voilà leur statue. Tous les sauvages, tous les barbares et tous les ignorants, voilà leur amour. Du tas de pierres extraire l’édifice, du tas d’hommes extraire l’homme, magnifique problème. Dieu le pose aux génies. La solution implique la collaboration divine. La formule scientifique, concrète, sociale et religieuse de l’homme, c’est le Peuple. Sans cette genèse à mener à bonne fin, on ne comprendrait pas pourquoi Dieu dépense sur la terre tant de grands esprits. Le motif d’ornement ne suffit pas. Les ouvriers dénoncent l’oeuvre. Le passage des génies parmi les hommes indique manifestement des difficultés à résoudre. Hélas ! c’est une rude tâche de seconder l’homme. L’histoire, du plus loin qu’il lui en souvienne, n’a jamais vu l’humanité autrement que misérable. L’âge embryonnaire du monde a été horrible. Dès les premiers temps, le roi funeste, le juge louche, le prêtre difforme, le bourreau, le soldat, le meurtre légal, le meurtre sacerdotal, le meurtre militaire, les tables de pierre de la loi, le code, le glaive, le dogme, ont pesé sur l’homme. C’est alors qu’a commencé ce gémissement immense, Jérémie. Mille ans après Jérémie, Lucrèce a murmuré dans le crépuscule : o genus infelix humanum ! Dix-sept cent ans après Lucrèce, Albert Durer a écrit au-dessus du mystère humain : Melancholia ! Et trois cent cinquante ans après Albert Durer, au dix-neuvième siècle, dans cette Angleterre, si admirable productrice de puissance et de richesse, les mineurs des houillères de la Tyne mangent du charbon comme les paysans de France, sous Louis XV, mangeaient de l’herbe, et dans les galetas de Londres les ouvrières chantent cette chanson qu’on pourrait nommer livide, la chanson de l’aiguille : - Ah ! aiguille ! tu es une mauvaise nourrice ! - créatures accablées, qui sont sans feu, sans vêtements, sans pain, et qui ne peuvent, par quatorze heures de labeur quotidien, atteindre au nécessaire, malgré la rallonge de la prostitution ajoutée au travail. Les esprits ont les initiatives. En avant ! tel est le cri, - le reproche - qui vient des profondeurs. Les fanatismes résistent, les préjugés résistent, la fausse science résiste, la fausse autorité résiste, la prospérité à base de fange résiste, le bonheur de quelques-uns résiste, le parasitisme résiste, la bêtise résiste, les opacités résistent, les immobilités résistent, les ténacités résistent, le mal résiste, le doute résiste, l’ironie résiste, la pourriture résiste, l’or et l’argent résistent, l’oisiveté résiste, le contentement de ce qui est résiste, les ornières résistent, les idolâtries résistent, les marcheurs à reculons résistent, le passé résiste, l’avenir, lui-même, dans une certaine mesure, résiste. Éclore est une fracture, naître est un effort. Toute cette résistance agrégée fait bloc. Cela doit céder, et aller, et avancer, et rouler, et courir, et obéir à l’impérieux appel du but. Les génies, la sueur au front, donnent le branle. Pour une telle mise en mouvement, il faut cette poussée énorme. Masse effrayante ! l’humanité. Tous les Atlas s’y mettent. Ils portent, soutiennent, étagent, dirigent, amortissent les chocs, déterminent les impulsions. Les uns déplacent les points d’appui, les autres pèsent sur les leviers. Ce prodigieux bloc, l’homme, remue et marche. Mais quelle sombre lenteur ! Eschyle s’y adosse, Tacite soulève, Montaigne s’attelle, Cervantes aide, Molière pousse, Voltaire tire. L’épaule de Juvénal est contre, l’épaule de Dante est dessous. Rabelais rit, et encourage. Dieu ne fait pas de géants en pure perte. Vous voyez bien qu’il les utilise. Autrement, je le répète, qui aurait droit de dire : À quoi bon ? La civilisation est pour les peuples une sorte d’algèbre vitale dont il faut successivement dégager les inconnues. Le globe est le support, la population est le fourmillement, la civilisation est l’ordre. Ordre profond, contesté et troublé par tous ses pseudonymes, théocratie, aristocratie, droit divin, qui ne sont autre chose que les formes mêmes du désordre. En civilisation, la conception se nomme utopie, et Faccouchement, découverte. Le progrès est une grossesse perpétuelle. À un enfantement succède une naissance, à une naissance une nouveauté, à une nouveauté une aube, à une aube un épanouissement. Et dans tous ces phénomènes, épanouissement, aube, nouveauté, naissance, enfantement, qui est-ce qui vient au monde ? la Vérité ! La civilisation, vaste surface de travail, profond laboratoire de toutes les forces sociales combinées, est comme une seconde création où les esprits, visibles dans les poètes et les philosophes, vont et viennent, travaillant. La pensée est véhicule. Faire une révolution, ce n’est pas tout, il faut la propager, l’étendre, la répandre, la débiter, la détailler, la multiplier, la rendre volatile et respirable, s’époumoner dessus. Il est nécessaire qu’elle passe la frontière. Le moment est venu de la rouler sur toutes les têtes. Il s’agit de la transférer d’une zone à l’autre. Le transport d’un orage est quelquefois utile. Les éléments remplissent de ces devoirs-là ; les grands hommes aussi. Et voilà pourquoi ils sont les grands hommes. Il faut la mer à remuer, les forêts à secouer, les marées à balancer, les ondes, les sables, les nuages à pousser, les oiseaux à disperser, les avalanches à précipiter, les Alpes, les Cordillères des Andes à couvrir tantôt de neige, tantôt de verdure, les fleurs à ouvrir, les parfums à mêler, les pollens à distribuer, les semences à éparpiller, les amours à désaltérer, les essences à amalgamer, les fluides et les liquides à équilibrer, les déserts à vivifier, les volcans à allumer et à éteindre, les saisons à détacher et à répandre l’une après l’autre sous le ciel, les tempêtes à apporter et à remporter, l’air à assainir, la terre à féconder, pour expliquer l’immensité des souffles. La Civilisation Le genre humain a, depuis six mille ans, plusieurs fois manqué la civilisation. Il tâte le mur, et monte un escalier dans l’obscurité. Il suit une loi ascendante. Aveugle en bas, voyant en haut. De moins en moins monstre, tel est l’homme. Premier degré : le désert. Deuxième degré : le sauvagisme. Troisième degré : la barbarie. Quatrième degré : l’idolâtrie. Cinquième degré : la monarchie. Sixième degré : le parasitisme. Ces divers à peu près de la sociabilité veulent être successivement éliminés. L’homme supprime le désert par la famille ; il supprime le sauvagisme par la propriété. De la tente il passe à la cabane. La première cabane bâtie installe la famille, mais l’animal aussi a son repaire où il met ses petits ; le premier champ dont l’homme hérite établit la différence ; la bête ne lègue pas sa tanière. Continuons. L’homme se délivre du désert par la famille, du sauvagisme par la possession du sol, de la barbarie par la cité, de l’idolâtrie par la science, de la monarchie par les révolutions, du parasitisme par la propreté. La dernière opération de la civilisation triomphante est un nettoyage.. Sa politique finit par l’hygiène. A l’heure où nous sommes, chaque continent représente un degré et monte sur l’autre ; l’Australie est déserte, l’Amérique est sauvage, l’Afrique est barbare, l’Asie est idolâtre, l’Europe est monarchique. L’Angleterre, petit continent à part et seul pays pleinement libre, est rongée de parasitisme. Mettre de niveau toutes ces inégalités de civilisation, et les élever au plus haut point de l’étiage humain, marqué par ce mot : JUSTICE, il n’y a pas de labeur plus formidable et de mission plus douce. Aidons qui fait ce labeur, envions qui a cette mission qui nivelle des inégalités, abolit des iniquités. Justice, c’est équilibre. Entre chacune de ces ébauches, désert, sauvagisme, barbarie, idolâtrie ou théocratie, monarchie, il y a des intermédiaires qui sont comme les arches de pont d’une zone à l’autre. Pas de transition brusque dans la civilisation, qui est une croissance. La nuance mène à la couleur, le monocotylédone au dicotylédone, le zoophyte à l’animal, le crépuscule au jour. Rien n’est à pic. Tout est d’abord larve. Le chaos n’est autre chose que la première chenille. Il en est sorti le monde, ce prodigieux papillon de l’abîme qui a la poussière stellaire sur les ailes. Et qui, comme le papillon, est âme. La civilisation aussi commence par être chenille et finit par être lumière. Elle a ses transitions comme la nature, dont elle fait partie. Les changements d’âge se font sans solution de continuité. Une ébauche tient à celle qui la précède par un détail qui leur est commun à toutes deux. Le désert et le sauvagisme ont en commun la bestialité, presque partagée dans la solitude entre l’homme et la brute ; la barbarie se rattache au sauvagisme par l’anthropophagie dont elle fait l’esclavage ; l’idolâtrie se rattache à la barbarie par le bourreau que la barbarie invente et que la théocratie sacre ; la monarchie se rattache à l’idolâtrie par le droit divin. Chaque forme de civilisation, on le voit, a son cordon ombilical. Couper ce cordon, c’est l’affaire du progrès. Le progrès, cet accoucheur de la gestation universelle, fait cette opération avec talent. On peut se fier à lui. Un mot, en passant, sur le droit divin. Il en vaut la peine. D’ailleurs, il a encore un peu la main sur nous. Et puis, en eux-mêmes, tous ces véhicules de civilisation veulent être étudiés. La monarchie, nous venons de le dire, tient à l’idolâtrie par le droit divin. Le droit divin, c’est la déification de l’homme. Peu de chose. Lisez l’Eikon Basilikè, écrit par le docteur Gauden et signé par Charles Ier. Dieu sur la terre, telle est la définition du roi. De là le mot si juste : L’état, c’est mou Qui est Dieu peut bien être le Peuple. Qui est Dieu peut bien être tout. Voyez Henri III. Sully, à la tête de la noblesse de France, présente une supplique au roi ; Sully harangue, il est à genoux, toute la noblesse est à genoux, Henri III, le dos à demi tourné, n’écoute pas, ne regarde pas, et joue avec six petits chiens qu’il porte pendus à son cou dans un sac. Le droit divin explique et autorise cet excès de majesté. Nous devons tout au roi, le roi ne nous doit rien ; telle est la maxime loyale. Elle est proclamée en toutes lettres par l’archevêque d’Auch qui acceptait la dédicace d’Estelle et Némorin au nom des Etats du Languedoc. Le droit divin arrive vis-à-vis du roi à toutes les formes du culte et de l’adoration. Jean de Pathmos n’est pas plus prosterné devant le flamboiement de Sabaoth que Bernardin de Gigault, marquis de Bellefonds, doyen des maréchaux de France, devant l’oeil de Boeuf. Le père Anselme, augustin déchaussé, généalogiste des maisons souveraines d’Europe, croit à deux divinités : celle du christ et celle du roi. Le Louvre est un peu temple, Versailles l’est tout à fait. Trianon est chapelle, Marly est sanctuaire ; il y a du prêtre dans le courtisan. Le petit lever équivaut à l’angelus. La royauté a un évangéliste, Dangeau. L’étiquette est un dogme. Le cérémonial est un mystère. Il y a un rite pour mettre au roi la chemise. Le roi crache, salutation ; le roi éternue, génuflexion. - Jamicoton ! s’écrie sa majesté. Toute la cour se signe. Un juron du roi est article de foi ; nous ne disons pas un serment. N’approchez de la chambre à coucher qu’avec tremblement. Le gouvernement part de là. Le lit de Louis XIV n’est pas moins auguste que le tombeau de Jésus. Une religion y est couchée. Tous les soirs cette religion disparaît derrière son rideau, et ôte son auréole, c’est-à-dire sa perruque. Cette religion a ses fidèles, ses fanatiques, ses superstitieux. Elle fait des miracles, elle guérit les écrouelles. Elle a des aumôniers à deux fins. Tel évêque, Bossuet par exemple, communie sous les deux espèces, la Vierge Marie et Madame de Montespan ; il a deux tabernacles, le Saint des Saints et l’alcôve du roi. La personne royale dégage de la terreur ; elle est idole. Cette chair a cessé d’être humaine. Si on lui enseigne la chimie, les gaz ont l’honneur de se combiner devant elle. Si elle ne sait pas l’orthographe, il convient de faire des fautes de français. - Le roi est très ignorant, dit Madame de Montchevreuil, c’est pourquoi il faut devant lui tourner les savants en ridicule. Si elle va voir une éclipse, elle prend ses aises et son temps, sachant bien que, au cas où elle manquerait l’heure, les astronomes « feront recommencer l’éclipsé ». Si cette chair est reine d’Espagne, y toucher, fût-ce pour lui sauver la vie, est un crime puni de mort. Si cette chair porte une chemise sale, cette chemise sale fait loi, et devient la couleur Isabelle. Si cette chair est petite et en bas âge, et s’appelle le prince de Galles, le prince des Asturies ou le Dauphin de France, quand elle fait une faute, un autre enfant a le fouet. On ne garde pas le roi ; on garde son corps, on garde sa porte, on garde sa manche. On est dans sa bouche. La métaphore mystique ne saurait aller plus loin. On est dans sa garde-robe ; emploi envié, étant si intime. Les borborygmes royaux sont affaire d’état. La chaise percée de sa majesté est un autel. Le maréchal de Villeroy y aspire l’encens. Chamillard s’y pâme. Ce compartiment de la royauté a un grand prêtre spécial, Fagon, très majestueux. Fagon, riche en renseignements sur la situation, reçoit tous les matins les princes et les seigneurs, depuis le duc de la Trémoille, premier pair de France à la cour, jusqu’au duc d’Uzès, premier pair de France au parlement. Les serviettes sont fleurdelysées ; il est tenu registre des faits, et Fagon note les digestions pendant que Despréaux note les victoires. Tels sont les deux visages du Janus royal, également sacrés. Il y a une heure pour cette fonction vénérée. Louis le Grand, assis sur ce socle, donne audience aux femmes ; la duchesse de Bourgogne choisit de préférence cette minute-là ; c’est l’instant où le soleil est de bonne humeur. Alberoni pousse dans ce cabinet des cris d’admiration qui le font cardinal ; pourtant ce n’est qu’à l’occasion du duc de Vendôme ; si c’eût été pour le roi, Alberoni était pape. Voyez avec quel respect Saint-Simon parle des deux chaises percées de leurs majestés catholiques « toujours à côté l’une de l’autre », majestés et chaises percées ensemble. Et partout où il y a trône, même vénération pour cet appendice. L’intestin du droit divin était redoutable, grand et illustre. L’estomac était digne de l’intestin. Rabelais savait ce qu’il faisait en charbonnant sur le mur du droit divin Gargantua. Le roi mangeait habituellement seul. En 1744, prenons cette année au hasard, voici ce qu’on servait tous les jours à cette table pour un : neuf chapons et un chaponneau, vingt-neuf pigeons et dix-huit pigeonneaux, un faisan, deux dindons, quatre bécasses, six butodeaux, six sarcelles, six poulardes, trente-cinq perdrix et quarante et un poulets, plus douze ris de veau, un demi-cent d’oeufs, une oille (plia), un jambon de dix livres, une livre de moelle, vingt-quatre livres de boeuf, vingt-huit livres de mouton, cinquante- deux livres de lard, et soixante-seize livres de veau, sans compter un boisseau de truffes, deux livres et demie de crettes, et quatorze tourtes dont six à la braise, sans compter le poisson, sans compter les vins, sans compter le dessert, sans compter les hors-d’oeuvre, saucisses, boudins blancs, casseroles, potages sans eau, salpicon, miroton « et autres choses, dit le registre manuscrit de Versailles, que l’on sert ordinairement sur la table du roi ». Le matin le roi commençait son déjeuner par boire un bouillon ; pour ce simple bouillon on employait un chapon vieux, quatre livres de veau, quatre livres de boeuf et quatre livres de mouton. Quand le roi mangeait avec la reine, il y avait à la table, dit le même registre, « deux assiettes ». Cela faisait, pour cent quatre-vingt-onze livres de viande, cinquante-deux pièces de gibier, et quatre-vingt-seize volailles, deux bouches. C’était le temps du pacte de Famine. Autour de cette table, la France avait faim, vingt-cinq millions d’êtres humains agonisaient, on pendait les affamés pillards de blé, les paysans mâchaient de l’herbe, l’homme ne mangeait plus, il broutait. On avait vu sous la régence, rien que dans une seule paroisse, Saint-Sulpice, quinze cents personnes mourir de faim. Telle était l’institution. Le roi de France, insistons-y, était purement et simplement Dieu. Dieu à la lettre. Une pénalité proportionnée veillait sur lui, et le gardait. Une fois, ce Dieu s’appelait Henri IV, un homme lui cassa une dent. On ne put faire moins que d’écarteler l’homme. Il faut observer les convenances. Une autre fois, ce dieu s’appelait Louis XV, un homme l’égratigna avec un canif, il fallut bien encore écarteler l’homme. Le dieu Henri IV avait eu peu de dommage ; il écrivait après sa dent cassée : « Il y a, Dieu merci, si peu de mal que pour cela nous ne nous mettrons pas au lit de meilleure heure. » Le dieu Louis XV avait eu moins de mal encore ; pourtant il se mit au lit et appela un confesseur. Ces dieux-là ont besoin de confesseurs. Quant aux écartelés, le premier était un enfant, il avait dix-huit ans ; le second était un fou. L’enfant, Jean Châtel, fut vite disloqué. Cette mise en pièces d’un adolescent par quatre percherons bien ferrés et bien fouettés, comme dit Claude Esquivel, ne dura guère que vingt-cinq minutes. L’autre, le fou, Damiens, vigoureux homme de quarante-deux ans, donna plus de peine. Il y eut là, c’est un courtisan qui parle, le duc de Croy, quatorze heures terribles. Le supplice de Damiens en effet, 28 mars 1757, commencé à trois heures trois quarts du matin par la torture, dont il fut moulu, selon le même duc de Croy, continue toute la journée par l’amende honorable, le poing brûlé au soufre, le tenaillement au fer rouge, le plomb fondu, la poix enflammée et l’huile bouillante, et finit à dix heures du soir par l’arrachement des quatre membres. L’homme est fort, cet arrachement est dur, deux conseillers de grand-chambre, Pasquier et Severt, président au supplice. Les quatre chevaux tirent depuis trois quarts d’heure ; l’homme s’allonge sans se casser. À cinq heures, il avait sept pieds de long, dit un témoin, le greffier criminel Le Breton. Les chevaux sont fatigués. Le bourreau propose le dépècement de l’homme. En Hollande, on s’en était contenté pour Balthazar Gérard. En France, c’est autre chose. Severt répond : le zèle pour sa majesté ne le permet pas. Il faut l’arrachement. On ajoute deux chevaux. Les six chevaux tirent, par secousses, trois quarts d’heure encore. Cela fait une heure et demie de tirage. Le patient hurle, les juges causent. Ils suivent d’une fenêtre les phases de la chose. - Ah ! dit Pasquier, la cuisse gauche vient de partir. - Le peuple bat des mains, répond Severt. Atrocité ! Pourquoi ? dites : Logique. Le droit divin est une prémisse dont l’écartèlement est la conséquence. Avoir cassé une dent à Dieu, avoir percé le cordon bleu et le gilet de flanelle de Dieu, ça vaut ça. Cette forme de civilisation qu’on nomme le droit divin se complique d’une place de Grève très variée et très assaisonnée. Pas de société vraiment monarchique sans cela. Quant au fort menu de la table de Versailles pendant que le peuple crève la faim, que voulez-vous que j’y fasse ? il faut bien que Dieu mange. Ainsi le roi de France Dieu ; et, à plus forte raison le roi d’Espagne, qui, non seulement, était Dieu, mais encore Catholique. Le roi de France n’était que Très-Chrétien. Et tout autour, l’empereur d’Allemagne, le roi d’Angleterre, le roi de Prusse, le roi de Hongrie, le roi de Bohême, le roi de Pologne, le roi de Naples, le duc de Savoie, le landgrave de Hesse, l’électeur de Hanovre, l’électeur de Saxe, l’électeur de Bavière, l’électeur palatin, le duc de Florence, le duc de Modène, le duc de Parme, le margrave de Bade, tout cela était Dieu. Il y a des infiniment petits dans ces grandeurs. Même sur les almanachs les mieux faits, la liste diminuante des princes gouvernant par légitimité de naissance, s’achève par un et coetera. Le roi de Man, le roi d’Yvetot, le prince de Lippe, le prince de Monaco, et coetera. Et coetera était Dieu. On peut voir encore aujourd’hui, dans le pays de Bade, sur la grande place de Radstadt un monument portant une figure de bonhomme en cuirasse et perruque avec cette inscription : Divo Bernado. Le divin Bernard a existé. Les princes, dans cette Europe d’alors, n’étaient pas autre chose que Dieu en morceaux. Ces morceaux-là régnaient. Dieu était César à Vienne, roi à Berlin, duc. à Hanovre, knez à Moscou, marquis à Carlshriie. Les titres variaient, mais sous tout prince il y avait Dieu. Les évêques le voyaient distinctement. In te Deum salutamus. Jean-Baptiste Rousseau disait : images de Dieu sur la terre, est-ce par des coups de tonnerre que leur grandeur doit éclater ? Des coups de tonnerre, non. Des coups de canon, oui. Allez le demander aux vieux canons des Invalides. Ils sont tatoués de ce latin : ultima ratio regum. Dieu, toujours du parti du plus fort, était pour les gros bataillons et pour les gros personnages impériaux et royaux. Être né prince, cela dispensait du reste. La grâce de Dieu couvrait tout, autorisait tout, embaumait tout. Il y a cent ans, un landgrave, Louis IX de Hesse, espèce de Jocrisse féroce bardé sur le ventre de deux grands cordons croisés, l’un bleu, l’autre rouge, a ravagé, incendié, pillé et violé la ville de Pirmazens. Nous y avons vu, en septembre 1863, au Lamm, son portrait entouré de fleurs. Ces fleurs étaient toutes fraîches. Un roi dans le passé était, par la grâce de Dieu, Jacques Ier en Angleterre, Christiern II en Danemark, Louis XV en France, avait toutes sortes de vices et commettait toutes sortes de crimes, divinement. Une impeccabilité plongée jusqu’au cou dans le mal, une infaillibilité plongée jusqu’au cou dans l’ignorance, une inviolabilité plongée jusqu’au cou dans la violence, telle était cette création du (vieux) droit divin, ivrogne parfois comme Auguste de Pologne, infirme fréquemment comme Charles II d’Espagne, imbécile souvent comme Frédéric Ier de Prusse, et à laquelle on disait : Votre Majesté. Cela se bornait-il à l’Europe ? non pas. Et comment eût marché la civilisation ? il y avait du droit divin partout sur la terre, varié comme les religions. Cela faisait des droits divins de différentes espèces, mais ayant tous la même origine, Jupiter, Brahma, Allah, Adonaï, c’est-à-dire Dieu sous ses divers pseudonymes. Ces droits divins étaient tous de bonne qualité, bien conformés, vivaces et tenaces. Il découle du droit divin de Mahomet, de Bouddha,.du dieu Fô et du dieu Vitziliputli tout aussi bien que de Jésus-Christ. À Siam, la trompe de l’éléphant blanc est du droit divin visible. Le sultan avait et a encore, je crois, son droit divin, en vertu duquel il faisait étrangler ses frères ; aujourd’hui, il y a amélioration, grâce au progrès, et si l’on en croit les journaux du levant, il ne ferait plus étrangler que ses petits-fils. Le shah avait son droit divin en vertu duquel D faisait de temps en temps empaler ou écorcher vifs ses douze ou quinze cents parents qualifiés mirzas ; le grand mogol avait son droit divin en vertu duquel il faisait enfoncer des roseaux sous les ongles de ses sujets ; le grand khan son droit divin qui consistait à tout piller autour de lui ; le grand lama son droit divin qui rendait ses excréments mangeables ; l’iman de Mascate, prêtre, son droit divin qui le rendait capable de sept cents femmes ; l’empereur du Maroc, son droit divin, encore existant à cette heure, qui se manifeste par sept sonneries de trompettes chaque fois qu’il digère ; le daïri du Japon, son droit divin qui l’oblige à ne pas bouger de peur de casser la terre ; le cacique des Botocudos son droit divin qui lui confère le privilège de se pendre un poêlon de terre cuite à la lèvre inférieure ; le roi des Toucouleurs son droit divin qui l’autorise à s’oindre, non de saint chrême, mais de lard rance ; le roi de Darfour son droit divin qui vous force, sous peine de mort et de manque aux convenances, à vous barbouiller le visage de boue chaque fois qu’il passe. ; le roi de Dahomey son droit divin qui se constate par regorgement de quatre mille esclaves à son couronnement afin de faire, ce jour- là, un petit lac de sang humain pour la promenade en barque de sa majesté. Allez en Chine, entre un poussah et un magot, vous y trouverez le droit divin. Cette potiche complète la Chine. L’empereur de la Chine a une « grâce de Dieu » par laquelle il règne et faite exprès pour lui, qui lui donne le droit de vivre dix mille ans. Sa majesté a la bonté de n’en point user. Ne riez pas, le césarisme se fâcherait. Le César de Rome qui a fait souche s’intitulait : Son Éternité. Le droit divin a un synonyme : Glaive. Il est un peu dans le soldat, beaucoup dans le bourreau. Associé à la gloire, il est la guerre, associé à la justice, il est la mort. L’échafaud est, lui aussi, un mystère. Il a du ciel en lui, comme le trône. L’échafaud ne pouvant être humain, est forcé d’être divin. Il l’est. Le juif l’extrait de la Bible, le turc du Koran, l’indou du Véda, le parsi du Zend-Avesta. Le bourreau a un cousin, le sacrificateur. L’allumeur d’autodafé touche d’un coude Saint-Pie V et de l’autre coude Sanson. Les rois de Perse, comprenant le pontificat du coupe-tête, font du bourreau le premier fonctionnaire de leur royaume. Joseph de Maistre, non moins intelligent, sacre et couronne le bourreau. Il écrit un livre dont le pape est la surface et le bourreau le fond. La veste de l’exécuteur a pour doublure la pourpre du droit divin. Cette logique révèle un homme farouche, mais sincère. De Maistre est féroce avec foi. Faire un livre exprès, pour mettre le bourreau dedans, l’idée est lugubre. Ce sombre livre est au sommet de la théocratie. Il y a à Glaris, en Suisse, une colline en haut de laquelle, de tous les points de l’horizon, on aperçoit une maison étroite, petite, sans fenêtres, avec une porte basse toujours fermée. C’est là qu’est déposée, dans les ténèbres, la hache. Cette maison sinistre où est le droit divin, c’est le livre de Joseph de Maistre. Quant au droit divin en lui-même, il est ébréché, usé, émoussé, rongé de rouille dans la nuit. Il est délabré. Est-il anéanti ? non. Le roi selon le passé n’existe plus en Europe, grâce à 1789. Pourtant si le fait s’est atténué, la tradition résiste, et la doctrine persiste. Le roi « par la grâce de Dieu » est dogme ; il est plus que prince, il est principe. De là une imperturbabilité farouche. De là des réveils ; de là des réapparitions lugubres. A l’heure où nous écrivons, le droit divin fait des siennes en Pologne. L’autocrate est chef de famille. C’est comme père que le czar torture ce peuple. Le czar est Dieu, et Mouravieff est son prophète. Nous distinguons entre l’ennemi du quart d’heure et l’ennemi des siècles. Le droit divin est l’ennemi des siècles. Il y a de la permanence dans sa prétention. Il s’allonge derrière nous en tradition et devant nous en hérédité. Deux queues à l’hydre. Il pèse depuis quatre mille ans sur le genre humain. Il est vieux comme l’idole. Baal était soleil comme . Louis XIV. Ne nous lassons point de le répéter, le passé n’est pas assez passé. Il importe de le reconduire à sa tombe. Il en sort par moments, et il se dresse tout debout, ayant à la main on ne sait quelle hideuse revendication de l’avenir. Ce cadavre crie : Aujourd’hui et demain sont à moi. Il monte en chaire et enseigne nos enfants. C’est lui qui, au sortir du collège, leur fait passer leur examen. Théocratie, oligarchie, monarchie à Sainte-Ampoule, défions-nous de ces choses mortes ! elles reviennent. Elles vivent de la vie terrible des spectres. Rendons justice à Napoléon ; il fut subversif. Personne n’a rudoyé le droit divin comme lui. Sous ce rapport il n’a point nui à 89. C’est lui qui a disloqué le vieux continent monarchique. Il a fait en Europe du progrès avec effraction. Il a gardé son chapeau sur la tête devant les couronnes. Cette impolitesse a commencé à Campo-Formio. « Voilà donc la paix faite, lui écrivait Talleyrand, une paix à la Bonaparte. » - Quant à sa couronne, lorsqu’il en a eu une, la façon dont il l’a portée était révolutionnaire. Il a été César anarchiquemënt. Il a eu une manière à lui d’être empereur, manière désagréable aux empires. Napoléon a été la maladie du vieux monarchisme. L’empire d’Allemagne est mort de l’empereur des français. L’antique principe d’autorité héréditaire et légitime a râlé sous ces gigantesques bottes à l’écuyère. Être écrasé, c’est peu ; il a été aplati ; le règne de cet écolier de Brienne a été la brimade des rois. Ce casseur de prestiges malmenait les altesses, malmenait les majestés, malmenait le czar, malmenait le kayser, malmenait le pape, malmenait le trône, malmenait l’autel, malmenait le seigneur, malmenait les oints. Il fut digne de s’appeler Buonaparte. Il supprimait les droits divins par décret au Moniteur. La maison de Bragance a cessé de régner. Il a fait pis et mieux. Il a poussé la familiarité avec les trônes jusqu’à y mettre, tantôt un sergent aux gardes, tantôt un postillon d’écurie, et, une fois couronnés, le sergent et le postillon faisaient, chose terrible, fort bonne figure de rois. Il ne s’en tint pas là. Un beau jour, ce petit lieutenant d’artillerie épousa carrément la fille du droit divin. Il se crut de maison à cela, et la chose se fit. La grâce de Dieu se maria avec l’aventure. Le droit divin s’encanailla avec la victoire. Il y eut mixtion des augustes sangs avec la roture d’Austerlitz. Ce fut lamentable. Une fois la déroute des mésalliances commencée, elle ne s’arrêta plus ; elle tomba à Jérôme, elle tomba à Bernadotte, elle tomba à Berthier. Ferdinand VII implora-la main d’une Ramolino. Il y eut croisement forcé des vieux trônes avec les nouveaux. Quant à Napoléon, il ne se contenta pas du mariage ; il le lui fallut avec prologue, il l’assaisonna d’un peu d’assaut ; ce mousquetaire de la révolution chiffonna une archiduchesse ; Notre-Dame n’eut que les restes. Disons-le, il y eut plus de royauté décapitée à Compiègne un certain jour d’avril 1810 qu’il n’y en avait eu sur la place de la Concorde le 21 janvier 1793. Le marmot thébain secouait la peau du monstre, et criait : citoyen, il n’y a rien dedans. Napoléon a secoué la peau du droit divin. Il a joué au dogme monarchique ce tour de mettre en pleine lumière Orioff au Nord et Godoy au Sud. Il a été, nous venons de le dire, malhonnête avec le spectre. Ajoutons un détail. Un jour à Bayonne, Charles IV d’Espagne lui disait : mes vingt-quatre sceptres. - Vos vingt-quatre sceptres ! s’écrie l’empereur, j’aime mieux la canne de Polichinelle. Ce fait a été raconté au général H... par qui ? par le roi Joseph, héritier momentané des vingt-quatre sceptres. Napoléon a qualifié la couronne bourrelet d’enfant. Il a dit à Pie VII lui faisantcadeau d’un globe impérial bénit : que voulez-vous que je fasse de cette boule ? Il a appelé le trône sapin. Ce mot s’applique aussi au fiacre à l’heure. Bonaparte a été sans respect. Il a tué le droit divin par le tutoiement. Les dégâts qu’il a faits dans le principe d’autorité sont irréparables. Il y a tout mis sens dessus dessous. Il a désarticulé la mécanique, luxé la jointure de la papauté avec la monarchie, désemboîté le mouvement, forcé le ressort, tordu la clef, défoncé le secret. Pas un rouage qui aille maintenant. On sent partout le provisoire. C’est refait, c’est rebouté, c’est recollé, c’est rafistolé, mais ça ne tient pas. Il a frappé de désuétude les axiomes royalistes, fondement des sociétés. Il a jeté « Dieu, le roi et les belles » aux antiquailles. L’ancien roi proprement dit est aujourd’hui du bric-à-brac. On en voit çà et là quelques spécimens, à Rome, par exemple, qui est le grand magasin des curiosités ; en Prusse aussi, dit-on. C’est de la royauté peut-être, mais ce n’est pas de la réalité. C’est en plaqué, en strass, en chrysocale, en similor, en ruolz, en mensonge, en fumée. C’est diaphane ; cela manque d’épaisseur, de solidité, de qualité, de noirceur. On voit l’aurore à travers. Napoléon a désorganisé les chancelleries, déconcerté Cobentzell, Kaunitz, Hardenberg, toutes ces fortes caboches, culbuté l’habileté les quatre fers en l’air, éclopé la routine, brutalisé les sacrés collèges et les sacrées consultes, pratiqué des jours au mur du conclave, montré toute grande ouverte la cave du saint-office, violé le domicile des vieux abus auliques, catholiques et apostoliques. Un tas de principautés difformes sont restés sur le carreau. Voyez, par exemple, dans quel état il a laissé cet affreux petit landgraviat de Hesse qui, au siècle dernier, vendait des hommes à l’Angleterre pour la guerre d’Amérique, et dont le raccommodage a été presque impossible, même au congrès de 1815. Par sa sécularisation des couvents et par son balayage des Abruzzes, il a mis hors de service deux formes séculaires de la civilisation légitime, le monachisme et le banditisme ; c’est en vain que, dans ces derniers temps, Pie IX a restauré l’une et François II l’autre ; il est clair que c’est détraqué et que cela durera peu. Napoléon a avarié à Rome la théocratie, - reçu un pape en mauvais état, - en Russie l’autocratie, en Allemagne la féodalité, en Autriche la diplomatie, en Prusse la schlague, en Angleterre l’aristocratie, en Espagne l’inquisition. Toutes ces institutions, grâce à lui, rendent maintenant un son fêlé. Ce sont là des services. L’histoire lui en tiendra compte. Il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il a beaucoup cassé. On m’a souvent reproché, depuis une douzaine d’années, mon bonapartisme. Voilà de quoi il se compose. Pour nous, Bonaparte, nous l’avons déjà dit ailleurs, c’est Robespierre II. À Austerlitz, la révolution monte à cheval. Ce tour d’Europe nous plaît. Assurément, la violence le gâte trop souvent. Certaines mesures sont farouches, et nous les détestons. Voyons la fin pourtant. Robespierre, c’est le tyran ; Bonaparte, c’est le despote ; mais tous deux ont puissamment tenu la dictature révolutionnaire, l’un au dedans, l’autre au dehors. Tous deux ont usé du glaive, nous avons horreur du glaive ; nous haïssons la hache de l’un, nous haïssons le sabre de l’autre, mais nous leur rendons justice, et nous portons à leur décharge le résultat obtenu, le vieux monde sabordé et coulé à fond. Danton est plus grand que Robespierre ; Hoche est meilleur que Bonaparte ; Danton est le génie, Hoche est la vertu. Danton eût enrayé la terreur ; Hoche eût empêché le dix-huit brumaire ; et les choses eussent été mieux ainsi ; mais Hoche et Danton sont morts prématurément, et il résulte de leur fatale sortie de scène avant l’heure que le double fait révolutionnaire, intérieur et extérieur, se rattache plus immédiatement et plus complètement aux deux qui ont survécu, Robespierre et Bonaparte, et dérive pour l’histoire de ces deux hommes, l’un moindre, l’autre pire. Ce sont là les iniquités mystérieuses de la destinée. En ce qui concerne la civilisation, entre la conception religieuse, telle qu’elle est à cette heure, et la conception philosophique, la différence radicale, nous croyons l’avoir dit ailleurs, c’est le déplacement de l’éden. Il était en arrière, il est en avant. La poésie est plus que jamais prophétie ; mais elle n’est plus la prophétie qui menace, elle est la prophétie qui promet. Il y a un divin lever d’astre à l’horizon ; elle est le doigt indicateur de ce point lumineux. L’éden faux, c’est l’état de nature ; l’éden vrai, c’est l’état de société. L’état de nature se contente de la satisfaction animale ; à l’état de société il faut la satisfaction intellectuelle et la satisfaction morale. C’est l’ordre plus haut des joies du devoir. L’état de nature mène la vie de proie, il chasse et pêche, le travail de la bête lui suffit. L’état de société cultive. Au labourage de la terre la bête finit, l’homme commence. Que produit le labourage du champ ? la propriété. Propriété et société sont deux termes identiques. La société parfaite, ce serait tout homme propriétaire. C’est là qu’il faut tendre. Nous sommes dans le siècle des accomplissements. La science, ce grand fait révolutionnaire, dégage successivement toutes les inconnues que la philosophie avait devinées et que la poésie avait idéalisées. D’une solution on passe à la suivante. Les ténèbres regrettant l’homme et pleines pour lui de ce désir de rapprochement qu’a le jaguar pour le mouton, s’efforcent de le retenir. En vain. L’homme échappe. 89 est une évasion. Ce jour-là, et l’on peut dire la date, le 14 juillet, car la Bastille est un symbole, ce jour-là l’homme est sorti du passé. Ce qui en reste au-dessus de sa tête n’est plus que voûte de fumée. Les vagues épaisseurs du mal tremblent, flottent, s’atténuent et se dissipent là- haut sur nos fronts et laissent voir par leurs brèches des lueurs du vrai jour. Ces trouées faites à la nuit sont pour les hommes du vieux monde les blessures de la société, de l’ordre, de la famille, de la religion. Ô imbéciles qui prennent une déchirure du nuage pour une plaie du ciel ! En ce cas, nous avons pour espoir un élargissement de plaies, car l’achèvement de ces trouées et de ces brèches est une des grandes tâches du siècle. Pas de relâche, esprits, jusqu’à ce que le hideux voile du mal soit déchiré du haut en bas. Alors, démasquée, la face du vrai resplendira. Alors, désobstruée, la vie éclatera. Cependant l’homme progresse. Une partie de la marche étant latente et profonde, même quand on croit qu’il s’arrête, même quand on croit qu’il recule, il progresse. Rétrograder à la surface n’empêche pas d’avancer souterrainement. Le mouvement superficiel n’est quelquefois qu’un contre-courant. Deux phénomènes marchent de front : la désagrégation et la recomposition. Une réforme n’attend pas l’autre ; toutes s’ébauchent à la fois. Ce qui était rêve hier est réalité habitable aujourd’hui et sera masure demain. Rien n’est étrange à examiner comme une utopie dépassée. L’impossible se déforme en banal. Ce qui, devant nous, était escarpement, mur à pic, escalade effroyable, folie, derrière nous est aplatissement, lieu commun, vieille mode, routine, et se confond avec la vaste plaine obscure traversée et oubliée. Le cacolet remplaçant la chevauchée en croupe, le coche remplaçant le cacolet, la malle-poste remplaçant le coche, la locomotive remplaçant la malle-poste, ont été des utopies. Aujourd’hui l’aéroscaphe remplaçant la locomotive est une utopie. C’est son tour de faire rire ou de faire peur. En attendant qu’il change la face du monde. Au siècle dernier, rêver la paix universelle faisait chasser un homme de l’Académie ; au siècle présent rêver la démocratie universelle fait chasser un homme de sa patrie ; l’homme étant dans le premier cas traité comme un fou, et dans le second comme un coupable. Ces persécutions infligées au progrès sont un des modes d’affirmation dont le genre humain dispose. L’auteur de cet écrit a dit quelque part : « tout ce qu’on fait pour la vérité et tout ce qu’on fait contre elle la sert également. » La civilisation modifiant son but, et commençant par l’homme au lieu de commencer par la nation ; la société conséquence de l’individu, et non plus l’individu dérivé de la société ; telle est la nation nouvelle. L’individu devenu la grande affaire, le citoyen au premier plan et la cité au second, la construction de l’homme d’abord, ayant pour résultante la construction de la société, ceci est le grand horizon inattendu. Tel citoyen, telle cité ; tel individu, telle société. De là la nécessité de faire l’homme bon. De là autour de l’enfance, germe d’un univers nouveau, tout un groupe d’institutions qui manquent aujourd’hui. Enseignement gratuit et obligatoire, assistance, égalité par l’éducation, liberté par la pensée, écoles, collèges, gymnases, ateliers, laboratoires, hygiène, développement de l’esprit, développement du corps, ouverture de l’intelligence, science de la santé, versement de lumière sur le petit être. La civilisation humaine, depuis six mille ans inattentive à ce qui l’attend et vivant chétivement au jour le jour, se réveille enfin, s’aperçoit que Demain existe, comprend que Demain est son maître, et se sent prise de cette préoccupation immense : l’enfant. L’enfant, c’est-à-dire l’avenir. De ceci, l’individu d’abord, la société ensuite, que résulte-t-il ? l’être de raison disparaît, l’abstraction s’évanouit, la fiction se dissout, l’état, encore à cette heure si monstrueusement disproportionné, se réduit à un centre communal. Le gouvernement n’est plus qu’une police, l’armée qu’une gendarmerie, l’administration qu’une voirie. Votre tigre est devenu votre chien. Plus de frontières ; ceci est déjà presque obtenu ; le va-et-vient des locomotives troue et disloque les limites de peuple à peuple, le rail mêle l’homme à l’homme ; la vie en commun de l’humanité commence ; les poètes, les écrivains et les philosophes ont prêché la croisade sublime de la paix ; la guerre est déconsidérée ; il y a trente ans, elle n’était qu’affreuse ; aujourd’hui elle est bête. Un panache est un anachronisme ; la passementerie fait sourire. « Un guerrier » aujourd’hui est grotesque comme jadis « un pékin ». Le ridicule a retourné sa lorgnette. La bataille pour la bataille, cela n’est déjà plus admis ; le drapeau ne suffit plus ; il faut une idée. Autrement une victoire, sans raison, n’ayant que sa rime gloire, est une vieille mode. Les grands vainqueurs sont devenus enseignes d’auberge. La réalité n’est plus là. Cela a été, cela n’est plus. Encore un peu, et un soldat fera l’effet d’un revenant. Une horreur dont on rit est morte. De Profundis sur la guerre. Vive la paix ! Vive la vie ! Il ne s’agit plus que de s’entendre. Or la langue universelle est trouvée. Par toute la terre, la civilisation parle français. A quoi, chez tous les peuples, reconnaît-on une intelligence ? à ce signe : parler français. La frontière supprimée supprime la guerre ; la guerre supprimée supprime l’armée ; l’armée supprimée supprime la monarchie. L’exception ne se maintient que de vive force ; le privilège a besoin de coercition ; le parasitisme a besoin de violence ; privilège, parasitisme et exception disparaissant, le sabre pacifié se fait soc de charrue, et tous les ans au lieu de jeunes soldats, vous avez de jeunes laboureurs. Ce qui vaut mieux. La grande guerre, c’est le commerce. Les batailles, ce sont les expositions. À l’échange des coups succède l’échange des produits. Un prodigieux levier de civilisation est trouvé, c’est l’émulation internationale. Tous les quatre ou cinq ans, le progrès fait une confrontation de peuples, et les retardataires se retirent la rougeur au front, et reviennent, la fois d’après, superbes. Qu’est-ce que j’entendais donc dire, qu’il n’y aura plus d’annexions, ni de conquêtes ? loin de là. Tout va être conquête et annexion. On entre dans cette ère splendide. On a commencé à peine. Désormais une conquête par jour, une annexion par jour. On conquiert les peuples esclaves à la liberté : on annexe les nations fanatiques à la lumière. Comment ? par la lumière et par la liberté. La lumière et la liberté sont des forces ; et ce qui fait leur triomphe, des forces aimées. L’aveugle désire être conquis par l’aurore ; il n’a qu’un voeu, c’est que le jour entre chez lui et y règne. La civilisation est solaire. Droit et force se confondent en elle. Rayonnement, c’est empiétement ; mais c’est l’empiétement du vrai sur le faux. Tous les jours il y a une sauvagerie vaincue, une barbarie tuée, une superstition anéantie. On bombarde de livres toutes les vieilles enceintes de ténèbres ; on fait éclater partout Voltaire, Diderot, Pascal, Molière, Shakespeare, Montaigne, Juvénal, Tacite, Lucrèce, Isaïe, Eschyle ; on écrase partout le mal, et on le bat en brèche, et on l’extermine, et on le foudroie sous l’éblouissante mitraille des idées. Plus de parasitisme ; donc plus d’exploitation. Pas plus l’exploitation d’en bas que l’exploitation d’en haut ; car nous ne voulons pas plus le pauvre, vermine, mangeant le riche, que le riche, polype, mangeant le pauvre. L’extirpation est double. Supprimer Léviathan et supprimer le pou. Plus de succion mauvaise diminuant la vie. Liberté, Égalité, Fraternité. La souveraineté du peuple remplacée par la souveraineté de l’homme ; c’est-à- dire l’homme souverain de lui-même ; la science commençant par élever l’enfant pour en venir à gouverner le citoyen ; plus de superstition payée ; toute fonction élective ; l’autorité réduite à l’auteur ; la guerre n’ayant plus de raison d’être, la pénalité n’ayant plus de raison d’être, la politique n’ayant plus de raison d’être ; la géométrie sociale pratiquée ; l’institut assemblée unique ; le luxe légitimé par la misère anéantie ; chacun en pleine possession de son droit, droit de l’homme sur lui-même, la liberté ; droit de l’homme sur la chose, la propriété ; chacun en plein exercice de son devoir, devoir du fort envers le faible, la fraternité ; le plain-pied de l’éducation fondant l’égalité ; l’équité entre les hommes résultant de l’équilibre entre les droits ; en un mot, le gouvernement de tous pour tous par tous ; tout cela est dans le suffrage universel, oeuf qui finira par être bien couvé. Combinez l’instruction gratuite et obligatoire avec le suffrage universel, l’avenir sortira. Quand il s’agit du bien, les éclosions hâtées sont bonnes. La science qui trouve le vrai, l’art qui réalise le beau, sont les deux plus puissants modes d’incubation de la civilisation. Dans l’antiquité, le poëte n’était pas distinct du législateur. Solon et Moïse sont des poètes. De nos jours l’impulsion littéraire est la grande déterminante du mouvement social. Qu’est-ce que la liberté de la presse ? une force littéraire. La force littéraire a toujours été, et est de nos jours plus que jamais, une force révolutionnaire. Au dix-neuvième siècle, la société étant entièrement refaite par 1789, la force littéraire est entièrement renouvelée. Elle n’est pas distincte de la révolution même. La révolution est la loi, la littérature est l’idée. Elles aussi, elles disent : jungamus dextras. À proprement parler, il n’y a qu’une force, la Révolution. Cette force a été nos pères ; elle est nous. Qui dit force, dit énergie. La révolution est une volonté. Ceux qui ne voient en elle qu’un élément se trompent ; elle est une intelligence ; elle est un être. Elle est debout, immense, ailée, armée. Elle a des ordres, qu’elle exécute. Elle n’entend pas qu’on s’arrête, elle pousse le siècle devant elle ; car, nous venons de le dire, les haltes ne sont qu’apparentes ; le fatal travail providentiel ne s’interrompt pas ; nulle solution de continuité ; l’enjambée amène l’enjambée ; une fois réalisé, l’effet devient cause, et entre en parturition d’un résultat nouveau qui à son tour engendre, et ceux-là même qui croient rester immobiles se déplacent et avancent. Pas moyen de se soustraire au progrès, qui est le jour levant ; la conviction du soleil gagne secrètement les hiboux, et les ennuie. Ceux-là même qui trouvent l’avenir possible n’ont qu’à se retourner, et le passé leur semblera plus impossible encore. C’est fini, il faut progresser, il faut apprendre, il faut s’améliorer, il faut penser, il faut aimer, il faut vivre, tirez-vous de là comme vous pourrez, aucun recul n’est possible, les portes du retour sont fermées, et chassés de nouveau du paradis imbécile et chimérique de l’inconscience, la vieille Eve, l’antique Erreur qui, d’usurpation en usurpation était devenue tyrannie, le vieil Adam, l’antique Ignorance qui, de dégradation en dégradation était devenue Esclavage, talonnés par la Révolution française, s’en vont vers le travail, vers la fécondité, vers le salubre emploi des forces terrestres, vers l’activité, vers la responsabilité, vers la liberté, inexorablement envoyés en avant, marchant, marchant toujours, avec ce grand flamboiement d’épée derrière eux. La Question sociale La question sociale a été trop réduite au point de vue économique ; il est temps de la remonter au point de vue moral. Le côté économique, certes, est sérieux, et celui qui écrit ces lignes est un de ceux qui ont le plus énergiquement réclamé, de front avec l’amélioration morale, l’amélioration matérielle. Mais, du jour où un certain danger d’abaissement se révèle, les questions doivent reprendre leurs rangs, et la question matérielle, si importante qu’elle soit, n’est que la seconde. Avant tout, la question morale et intellectuelle ; avant tout le droit, le devoir, la conscience ; avant tout les principes ; avant tout les notions du vrai, du bon, du juste, du grand, du beau. Commencez par là. Une vaste éducation publique tournée vers l’idéal. Comme tout est logique, et se lie, et se suit, et qu’un chaînon du bien tire l’autre, si la condition intellectuelle s’améliore, forcément le sort matériel s’améliorera. Soyez tranquilles, si votre âme grandit, votre pain blanchira. Le progrès difforme est possible. C’est la prépondérance de la matière. Défiez- vous du ventre. Il y a deux types : Apollon et Silène. Choisissez. La Grèce, c’est le peuple Apollon ; le bas-empire, c’est la civilisation Silène. Nous autres vieux socialistes datant de 1828, nous devons être les premiers à donner l’alarme. Il ne faut point oublier que le despotisme a la prétention d’être socialiste. Frédéric II ignorait le mot, mais pratiquait la chose ; il écrivait à Voltaire : « Je fais bâtir un quartier neuf à Berlin ; vous ne sauriez croire comme la bâtisse aide à régner. » On apaise les capitales par de grands travaux. Maxime d’état : Quand le bâtiment va, tout va. On donne de l’ouvrage, on élève le prix des journées, on bâtit, débâtit, rebâtit, on perce des rues, on recommence les villes de fond en comble, on construit des palais et des citadelles, on émerveille le bourgeois. De là un véritable applaudissement public ; de ces constructions et reconstructions, où il y a quelques ruines, il se dégage une certaine popularité. La restauration des Stuarts a été consolidée par l’incendie de 1666. Charles II regardait en se frottant les mains flamber Saint-Paul avec sa flèche et quatre-vingt-huit églises, l’hôtel de ville et treize mille maisons, et quatre cents rues, et quinze quartiers sur vingt-six. Il disait en riant au doyen de Saint-Asaph : Je referai Londres. Un césar brûla Rome pour la rebâtir, et en fut si populaire qu’après sa mort il y eut des pseudo-Nérons. Si la fourniture du travail, coûte que coûte, était toute la question, si l’élévation de la main d’oeuvre dissipait tout le problème, si une augmentation de salaire suffisait, les habiles auraient beau jeu. Une première opération réussie leur mettant dans la main l’atout, c’est-à-dire le pouvoir, ils n’auraient plus qu’à continuer, et ceci serait la gloire : tricher le progrès. Insistons-y, car c’est pour avoir oublié ces choses que Rome n’est plus Rome, s’il n’y a point de devoir, s’il n’y a point de dignité humaine, si l’appétit et la jouissance sont le but, la tyrannie est satisfaisante. Caton est une dupe ; Thraséas est un niais. Brutus est bien près d’être un traite. En tuant César, il tue la solution. Il assassine panem et circenses. Panem et circenses, c’est le mot du césarisme. Le droit divin a le’ sien, fort ressemblant : Festa, Farina. Il y ajoute en sous-entendu : Forca. Mettons nos axiomes le plus loin possible de ceux-là. Mêlons-y l’idée morale pour les assainir. La principale fonction de l’homme n’est pas de manger ; mais de penser. Sans doute qui ne mange pas meurt, mais qui ne pense pas rampe ; et c’est pire. L’absolutisme autrichien se déclare paternel et se charge de tout. Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, et il n’y a pas d’autre père que le père. Père, dans la vieille langue monarchique, signifie maître. Pourvoir à tous vos besoins autorise ceci : tenir sous clef toutes vos facultés. Vous voilà à jamais mineurs. Vous êtes une vieille nation d’enfants. L’état se substitue à l’individu. Il lui ôte la peine d’exister. Il faut prendre garde, nous disons ceci pour l’Autriche, aux gouvernements qui se font votre providence ; ils ne tardent pas à vouloir devenir votre conscience. L’Autriche est paternelle ; le pacha d’Egypte pratique un vaste communisme ; le seigneur russe, propriétaire d’hommes, ne laisse manquer de rien ses paysans ; le planteur américain a les mêmes bontés pour ses nègres. Tous ces gouvernements ne demandent à ceux qu’ils rendent heureux qu’une petite concession, la servitude. Vous serez logés, nourris, chauffés, lavés, abreuvés, etc. ; seulement on verra la marque du collier. Oh ! où y a-t-il des loups et des bois ! Je demande à avoir faim en liberté. Le Tyran Il existe des sceptiques agréables que le mot tyran fait sourire. - Est-on certain qu’il y ait jamais eu des tyrans ? s’écrient-ils. Le tyran, c’est le mastodonte, cela barbotait, avant le déluge, dans la première boue qui a été la terre. Busiris est fossile comme Béhémoth. Affaire de musée. Pendez-moi ces gros os avec une étiquette sous une voûte. Le tyran veut être annoté par Cuvier. Il ne peut être raconté que dans un in-quarto orné de planches. On est de l’académie des inscriptions pour savoir ce que c’est. Parlons sérieusement. Le mot tyran a-t-il un sens ? Tacite est-il bien sûr d’avoir vu Néron ? L’histoire, et la philosophie, pire que l’histoire, et la poésie, pire que la philosophie, regardent à la loupe les trônes. Juvénal a exagéré Messaline ; Guichardin a grossi Borgia. Dans tous les cas, s’il y a eu des tyrans, il n’y en a plus. Tyrannie, ces trois syllabes font du bruit, mais ne s’appliquent à aucune réalité. Despotes, despotisme, que signifient ces déclamations ? Où sont les maîtres ? Où sont les esclaves ? Nous sommes heureux et satisfaits. Tout un côté des philosophes et des poètes radote. Silence au banc des songe-creux ! Les trois quarts des tragédies rabâchent. Contez Barbe- bleue à d’autres. Qui veut trop prouver ne prouve rien. Vos Shakespeare, avec leurs Richards III invraisemblables, dépassent le but. Rayez ces noms, matière à amplifications. Sortons du passé. Henri VIII est fini ; Macbeth est mort. Macbeth est vivant, Henri VIII prospère, l’ombre de l’épaule de Richard III se projette dans la politique. Tout ce passé est du présent. Dans quel paradis croyez-vous donc être ? Dire que l’histoire enfle les proportions, et excuser l’hydre sous prétexte qu’on la regarde au microscope et qu’au fond le dragon- n’est qu’un acarus, cela ne suffit pas ; il faudrait nous retirer de devant nous ce qui est sous nos regards ; nos yeux ne sont que .des yeux et voient des énormités. Blanchir Tibère calomnié, disculper l’ours ou Nicolas, chercher les circonstances atténuantes du tigre, constater avec indulgence son crâne plat, discuter la quantité de chair restée à l’os rongé et de liberté laissée à un peuple, appeler épée le coutelas, substituer césarisme à despotisme, cela est faisable, cela peut sembler curieux et nouveau, ce pickle peut plaire aux palais blasés ; mais après ? Le fait tyrannie surnage, le mot tyran flamboie. Macbeth et Henri VIII et Richard III sont vivants, vous dis-je ! Ou bien faites-nous sourds et aveugles ! Que se passe-t-il autour de nous ? Est- ce que vous n’entendez pas les cris ? Des faits ! On n’a qu’à en prendre au hasard. Chaque empire a son tas d’horreurs comme chaque borne a son tas d’ordures. Ah ! vous dites : faites-moi le plaisir de me montrer des tyrans ! Eh bien, regardez ! En 1860, pendant qu’on jugeait en France l’infanticide Legros, Abdul Medjid, le plus doux de sa race d’ailleurs, faisait étrangler l’enfant de sa fille, son petit-fils. Le jeune shah de Perse actuel, à son avènement, en entrant dans une ville qui avait été lente, à le reconnaître, a reçu en présent sur un plat d’or trente livres pesant d’yeux arrachés. Voilà pour l’Asie ; en Afrique, l’avènement du roi de Dahomey, l’an 1861, a eu aussi sa fête ; on a égorgé trois mille nègres pour faire, selon l’usage, un petit lac de sang humain où le nouveau roi pût se promener en nacelle. En Amérique, l’esclavage, chancre, dévore la face d’une république ; on est marchand d’hommes, on est propriétaire de femmes ; voici une annonce de quatrième page d’un journal que je copie : A vendre, deux porcs gras, quatre places dans le banc N" 83 côté Est de l’église de paroisse, un nègre charpentier et maçon, une négresse de quatorze ans, un petit cheval avec une charrette à ressorts et harnais. S’adresser chez P. Cudder, rue du Marché On achète une jeune fille comme une jument ; on met à l’encan séparément la mère et l’enfant ; on adjuge le nourrisson à un maître et la mamelle à un autre ; ces républicains sont des citoyens à cachots et à sérails, dont chacun trouve moyen d’être dans cent toises carrées czar et sultan ; ils mettent sur leur coalition de tyrannies cet écriteau : Liberté. Mais quoi, le Dahomey, la Perse, l’Amérique, ah ! que n’allez-vous en Chine ! Vous les prenez loin, vos exemples ! Soit. Rapprochons-nous. En Espagne, la couronne catholique envoie aux galères pour dix ans quiconque lit la Bible ; l’Autriche applique la carcere duro à ce cri : Vive Venise ! À Naples, avant que Garibaldi vînt, il y avait la chaise ardente ; à Rome, il y a la mordacchia. Est-ce que nous n’avons pas en Europe, et parmi nos contemporains, quelqu’un qui s’appelle Haynau et quelqu’un qui s’appelle Gorstchakoff ? Écoutez ceci : Un cortège passe dans une rue, une foule suit un corbillard, dans ce corbillard il y a le cadavre d’une femme ; amis et parents sont vêtus de deuil, le silence est profond, la douleur est profonde, on pleure sur une famille ; la femme est morte, le mari est exilé. Les larmes, quelle audace ! Être en noir, quelle rébellion ! C’est outrager le maître que de sangloter dans une affaire où il y a de l’exil. Cette bière devait s’en aller seule. Que vient faire là cette foule ? On ne doit pas savoir que la femme est morte, puisque le mari est proscrit. L’ordre est troublé, il importe de le rétablir. Le convoi suit sa marche, fronts baissés, têtes découvertes, pas un cri, pas un mot : des prières derrière un linceul. Tout à coup d’une rue latérale débouche au galop un régiment de cavalerie le sabre au fourreau, et le fouet à la main. Cette cohue se rue sur ce deuil, hurle, blasphème, insulte, piétine, et les coups de fouet pleuvent sur ceux qui pleurent. La foule joint les mains, tombe à genoux, fuit, se disperse, et dans le tumulte on entend quelque chose qui rend un son creux ; c’est le cercueil sous la fustigation des soldats : la morte a sa part du knout. Où cela s’est-il passé ? en Pologne. Dans quelle ville ? A Varsovie. Qu’était-ce que ce régiment ? des cosaques. Le nom de la morte ? La comtesse Zamoïska. L’année ? 1862. Le mois ? Novembre. C’était hier. L’Autriche fouette les femmes ? La Russie fouette les tombes. Que dites-vous du spécimen ? La tyrannie est-elle un rêve ? Le tyran existe-t-il, oui ou non ? Pensez-vous que la Pologne, ce soit assez près ? Nous pourrions, si vous le souhaitiez, nous rapprocher encore. Voilà où en est l’humanité. Ici l’un se parjure, là l’autre pille, là l’autre torture, là l’autre exile et proscrit, là l’autre canonne, bombarde, fusille et mitraille, là l’autre assassine, là l’autre massacre. Décidément, reprendre un peu respiration serait nécessaire. Est-ce que vous ne trouvez pas que le moment est venu d’en finir avec les monstres ? Chose frappante, les tyrans ne craignent pas les génies de leur vivant. Cela tient à ce qu’ils ne les voient pas. Les tyrans sont des petitesses, les génies sont des énormités. Or le phénomène de l’énormité vis-à-vis de la petitesse, c’est d’être imperceptible. Éveiller la conscience d’un tyran, le faire reculer, cela est moins aisé que de le mettre à jamais au carcan dans l’histoire comme a fait Tacite pour Tibère ou dans l’épopée comme a fait Dante pour Boniface VIII. Qui peut le plus ne peut pas toujours le moins. On eût bien étonné Boniface VIII et Tibère si on leur eût dit en leur montrant Dante et Tacite : prenez garde ! Tout à l’heure j’ai fait de vains efforts pour effrayer une araignée microscopique tombée je ne sais d’où sur mon papier et courant sous le bec même de ma plume. Cet atome ne me percevait pas. Mes dimensions échappaient aux siennes. Je pouvais l’écraser, non l’avertir. Et à ce propos, ne passons pas outre sans noter un curieux reproche récemment adressé à Tacite et à Juvénal par un nouveau venu de la critique historique. L’avertissement préalable aux tyrans avant de les flétrir, cet avertissement difficile pour la raison que nous venons de dire, et pour d’autres encore, le .nouveau venu en question l’exige. Ce chevalier de Messaline et de Tibère accuse Juvénal d’avoir pris en traître toute cette Rome des Césars. On n’a pas le droit de s’en aller en laissant aux siècles de telles condamnations à exécuter. Tacite encourt le même blâme. Ce poëte, Juvénal, et cet historien, Tacite, sont dans leur tort. Ces justiciers sortent brusquement du nuage derrière les maîtres du monde, cela n’est pas bien. Ces cochers du char des foudres auraient dû crier gare. L’âme parfois pèse au philosophe. La pensée semble une lourde obligation. Voir l’homme, faire plus que le voir, le regarder, faire plus que le regarder, l’observer, faire plus que l’observer, le scruter, faire plus que le scruter, le disséquer, faire plus que le disséquer, l’analyser, certes, c’est là une rude affaire, et l’on se prend à envier les êtres inconscients, mêlés aux puretés éternelles de la création. On trouverait doux d’être une bête brute dans les bois. Virgile loue Auguste, c’est peu, mais Lucain loue Néron. Voltaire est banni, non pour ses hardiesses bonnes et justes, mais pour une bassesse mal faite. La flatterie mal venue fait jeter à la porte le flatteur. Même plat exil d’Ovide. Cromwell, formidable, signe l’arrêt de mort de Charles Ier, puis de la même plume, bouffon, barbouille d’encre la moustache d’Ireton. Les libres hollandais trouvent moyen de gâter la mort de Guillaume le Taciturne par le supplice de Balthazar Gérard. Jurieu est jaloux de Bayle, et le dénonce, et ce proscrit tâche de proscrire. Robespierre tue Danton. Carrier met sur la république la tache que Jeffryes met sur la royauté et qu’Innocent III met sur l’église. Ceux pour qui l’on travaille haïssent leurs travailleurs ; les écoliers de Cracovie frappent Socin et les écoliers de Paris égorgent Ramus. Jean-Jacques est chassé de Suisse à coups de pierres. L’aréopage est hideux, le concile est atroce. Aeneas Sylvius qui s’indignait de la condamnation de Socrate et s’écriait : cicuta hor'renda, vote pour le bûcher de Jean Huss. Un César est bon par hasard, c’est Pertinax, on se dépêche de le tuer, et Didius Julianus fait danser le mime Pylade dans la chambre où le vieil empereur vient d’être égorgé. Dieu ne trouve dans Sodome qu’un honnête homme, cet honnête homme a des filles, à peine sorti de la ville condamnée, il s’arrête dans la première caverne venue. Il but, Il devint tendre, Et puis il fut Son gendre. Au seizième siècle, un connétable de France renouvelle quatre fois de suite avec ses quatre filles l’aventure de Loth. Jean II d’Angleterre, trouvant le duc de Glocester inutile, lui procure une apoplexie au moyen d’un matelas appliqué sur la bouche. Charles II d’Espagne, roi tellement chaste qu’il est impuissant, brûle avec une tasse de chocolat bouillant la gorge d’une jeune fille trop décolletée. Le chapeau de cardinal d’Alberoni sort de la chaise percée du duc de Vendôme. Molière fait un lit auguste où Bossuet couche Madame de Montespan. Un roi de France de quinze ans à qui les vieillards de la grand’chambre de Paris remettent à genoux une supplique, montre du doigt la supplique à un Maurepas quelconque, et dit : Déchirez. À tout moment, le rouge monte au visage et les qualificatifs manquent devant ces vieux parlementaires de la Tournelle, si féroces au-dessous d’eux, si serviles au-dessus. Plats ventres de tigres. Chaque statue creuse du quemadero de Séville brûle soixante personnes à la fois, et il y a quatre statues, Saint-Luc, Saint-Marc, Saint-Jean, Saint-Matthieu, ce brûlement étant une fonction d’évangeliste. La mère d’un roi de France, Louise de Savoie, fait voler au trésorier Semblançay les quittances de l’argent que Semblançay lui a payé, puis nie l’argent reçu, et Semblançay est pendu. Un des juges de Semblançay, Gentil, était le voleur des quittances. Voici, au dix- septième siècle, comment s’équipe le roi des Espagnes et des Indes, majesté catholique, quand il lui prend fantaisie d’aller la nuit chez sa femme : il se lève, chausse ses pantoufles, agrafe par-dessus sa chemise son manteau court d’Alcantara, avec plaque, prend son boucher, dit broquel, à son bras gauche, saisit de la main gauche une lanterne, passe à son bras droit une chaîne d’or à laquelle pend un pot de chambre, empoigne de la main droite son épée nue, et se met en marche. Monsieur, frère de Louis XIV, se contente des attouchements d’un chapelet. Quand Louis XIV marche en cérémonie, c’est toujours en dansant, avec quatre violons en tête marquant la cadence, et toute la cour derrière répétant la danse du roi. La Montchevreuil dit en parlant du même Louis XIV : comme le roi est ignorant, on est forcé de tourner les savants en ridicule. Christine de Suède, étant laide, mais blanche, reçoit les ambassadeurs toute nue sur un lit de velours noir. La même Christine fait poignarder sous ses yeux Monaldeschi à Fontainebleau, ses bonnes raisons sont publiquement déduites, elle peut tuer un homme où et quand bon lui semble, étant reine partout, et ce droit des rois à l’assassinat, c’est Leibnitz qui l’établit. Un Frédéric de Prusse, grand plus tard, commence par être jeune et a une maîtresse ; le père-roi, indigné, prend la jeune fille et la passe au bourreau, le bourreau la promène dans les rues de Berlin ; à chaque carrefour, le bourreau s’arrête, met la tête de la jeune fille entre ses jambes, lui relève la jupe, et la fouette du plat de la main ; puis il la traîne ailleurs et recommence. Cela dure tout un jour. Catherine de Médicis fait servir à table Charles IX par ses filles d’honneur en jaquettes laissant voir le genou, puis de son fils énervé par l’orgie elle fait le meurtrier du peuple. Charles II, roi d’Angleterre, reçoit une pension du roi de France, et Louis XV, roi de France, reçoit un subside du roi d’Angleterre. Au bal de l’Opéra, le prince de Conti, bossu, s’amuse à écraser à coups de chiquenaudes le nez d’une petite fille de quatorze ans, sous les yeux de la mère, personne n’osant rien dire, vu que c’est un prince. On a jeté au vent la cendre de Savonarole, et il y a devant le maître-autel de l’Escurial une balustrade de marbre autour de la dalle où est mort Philippe II. Le meilleur des empereurs de Russie, Alexandre Ier, fait semblant de ne pas voir qu’on a tué son père. Et ces extraits que chacun peut faire de sa propre mémoire n’ont aucune raison de finir, et continueraient autant qu’on voudrait. Et en regard de ce passé mettez le présent. Quelle angoisse de voir toutes ces angoisses ! Le contemplateur est le patient du supplice de tous. L’esclavage fait battre deux républiques. En Suède, bannissement et confiscation pour qui se fait catholique ; en Espagne, les galères pour qui lit la Bible. Des femmes sur des trônes laissent, c’est-à- dire font, accrocher des femmes à des gibets. La marque de respect aux princes, c’est de marcher à reculons. Il existe des endroits sur la terre où la justice est rendue au nom d’un crime qui a réussi à devenir roi. Tel est le Mexique sous Santa-Anna. Tels sont encore d’autres pays. Il y a un tel possible dans la cruauté de l’homme qu’on trouve toujours là de l’inattendu. Une femme esclave russe, portant une théière pleine, est heurtée au passage par l’enfant de sa maîtresse, la comtesse..., la théière tombe, l’enfant est échaudé par le thé bouillant ; la comtesse fait venir le plus jeune des fils de l’esclave et verse la même quantité d’eau bouillante sur ce petit enfant. Dans les récents massacres du Liban, la cuisse d’une femme a servi de billot pour couper la tête de son enfant. Comme il faut de l’humanité, on a guéri à l’hôpital l’entaille de la hache. Les plus grands peuples sont rongés par ce chancre, la misère. Partout la détresse fille du parasitisme. Rien n’égale la nudité italienne si ce n’est le haillon anglais. Sous son noir ciel d’hiver, l’indigence mouillée de l’Irlande fait horreur. En Angleterre, la navrante chanson de l’aiguille. En France, les greniers de Rouen et les caves de Lille, Roubaix, Lyon, Leeds, Manchester, Birmingham, Newcastle-on-Tyne où le houilleur mange du charbon pour tromper la faim, toutes ces turbines de richesses sont des foyers de misère. Pas d’air, pas de jour, pas de pain ; la demeure humaine, chenil. Et cela en pleine civilisation. Dans de certaines villes manufacturières, la promiscuité du pauvre est telle que l’inceste devient inconscient, et que des filles enceintes traduites pour délits devant les tribunaux ne savent pas si c’est de leurs frères ou de leur père qu’elles sont grosses. Échafauds, guerres, catastrophes. Et au front des nations l’ignorance, l’oeil crevé. Et à cela qui est l’ensemble des faits, ajoutez le détail des moeurs : le chacun pour soi, les félicités peu soucieuses des souffrances ; la plus sainte des choses humaines, le mariage, trop souvent affaire d’argent, c’est-à-dire simple prostitution qui prend ses sûretés ; des Te Deum en sens contraire et qui doivent déconcerter Dieu : un juge qui meurt en disant : j’ai rendu de la justice sous quatre gouvernements ; jouir devenu le but ; aimer, vouloir, croire, relégués au second plan ; la substitution de la matière à la pensée, le progrès bafoué, la mise en question des principes, héroïsmes et vertus passés au fil de l’ironie ; les infâmes, profonds, les sublimes, niais ; la dignité morale presque éteinte ; l’homme de jour en jour moins mâle et la femme plus femelle ; la crainte de voir le droit, la vérité, la justice et la liberté reparaître, seule ride au front d’airain de l’égoïsme ; l’imperturbabilité de la corruption ; la conscience qui se fait fille publique, des Messalines hommes, les dégradés souriant, les déshonorés hautains, les vendus s’affichant eux-mêmes et disant leurs prix pour faire envie, un orgueil nouveau trouvé à point pour ces situations-là, l’orgueil de la honte, ceux sur lesquels est le mépris se croyant le droit de dédain, on ne sait .quelle lugubre décroissance de lumière qui ressemble à l’agonie de l’âme humaine, en bas des larmes profondes, dans la civilisation l’odeur sinistre que répand la putréfaction du coeur, l’accablement de vivre et de penser. Ô joie des oiseaux de mer que je vois là-bas dans la nuée ! Les Traducteurs La tombe finit toujours par avoir raison. Tout récemment, une occasion s’est offerte de prononcer sur Shakespeare le verdict suprême et de liquider le passé, la date illustre de la naissance du poëte de Stratford, le 23 avril, est revenue pour la trois centième fois. Au bout de trois cents ans, le genre humain a quelque chose à dire à un esprit longtemps insulté ; il a semblé que Shakespeare se présentait au seuil de la France, Paris s’est levé, les poètes, les artistes, les historiens ont tendu la main à ce fantôme, autour duquel les poètes apercevaient Hamlet, les artistes Prospero, et les historiens Jules César ; le sauvage ivre, l’arlequin barbare, le Gilles Shakespeare est apparu, et l’on n’a vu que de la lumière ; la moquerie de deux siècles s’est achevée en éblouissement, et la France a dit : Sois le bienvenu, génie ! La gloire a pris acte. On a senti dans l’ombre quelque chose comme l’adhésion de nos morts augustes ; on a cru voir Molière sourire, on a cru voir Corneille saluer ; des vieilles haines, des vieilles injustices, rien, pas une protestation, pas un murmure, enthousiasme unanime ; et, à cette heure, les appréciateurs définitifs du fond des choses, ceux qui doublent leur aversion des despotes d’amour pour les intelligences, ceux qui, voulant que justice soit faite, veulent aussi que justice soit rendue, les contemplateurs, les solitaires pensifs occupés de l’idéal, les songeurs, admirent, émus, l’apaisement qui s’est fait autour de cette majestueuse entrée. Shakespeare, c’est le sauvage ivre. Oui, sauvage ! c’est l’habitant de la forêt vierge ; oui, ivre, c’est le buveur d’idéal. C’est le géant sous les branchages immenses ; c’est celui qui tient la grande coupe d’or et qui a dans les yeux la flamme de toute cette lumière qu’il boit. Shakespeare, comme Eschyle, comme Job, comme Isaïe, est un de ces omnipotents de la pensée et de la poésie, qui, adéquats, pour ainsi dire, au Tout mystérieux, ont la profondeur même de la création, et qui, comme la création, traduisent et trahissent extérieurement cette profondeur par une profusion prodigieuse de formes et d’images, jetant au dehors les ténèbres en fleurs, en feuillages et en sources vives. Shakespeare, comme Eschyle, a la prodigalité de l’insondable. L’insondable, c’est l’inépuisable. Plus la pensée est profonde, plus l’expression est vivante. La couleur sort de la noirceur. La vie de l’abîme est inouïe ; le feu central fait le volcan, le volcan produit la lave, la lave engendre l’oxyde, l’oxyde cherche, rencontre et féconde la racine, la racine crée la fleur ; de sorte que la rose vient de la flamme. De même l’image vient de l’idée. Le travail de l’abîme se fait dans le cerveau du génie. L’idée, abstraction dans le poëte, est éblouissement et réalité dans le poëme. Quelle ombre que le dedans de la terre ! quel fourmillement que la surface ! Sans cette ombre, vous n’auriez pas ce fourmillement. Cette végétation d’images et de formes a des racines dans tous les mystères. Ces fleurs prouvent la profondeur. Shakespeare, comme tous les poètes de cet ordre, a la personnalité absolue. Il a une façon à lui d’imaginer, une façon à lui de créer, une façon à lui de produire. Imagination, création, production, trois phénomènes concentriques amalgamés dans le génie. Le génie est la sphère de ces rayonnements. L’imagination invente, la création organise, la production réalise. La production, e^est l’entrée de la matière dans l’idée, lui donnant corps, la rendant palpable et visible, la dotant de la forme, du son et de la couleur, lui fabriquant une bouche pour parler, des pieds pour marcher et des ailes pour s’envoler, en un mot, faisant l’idée extérieure au poëte en même temps qu’elle lui reste intérieure et adhérente par l’idiosyncrasie, ce cordon ombilical qui rattache les créations au créateur. Chez tous les grands poètes, le phénomène de l’inspiration est le même, mais la diversité des appareils cérébraux le varie à l’infini. L’idée jaillit du cerveau : conception ; l’idée se fait type : gestation ; le type se fait homme : enfantement ; l’homme se fait passion et action : oeuvre. L’idée dans le type, le type dans l’homme, l’homme dans l’action, tel est, chez Shakespeare, comme chez Eschyle, comme chez Plaute, comme chez Cervantes, le phénomène, lequel se résume en cette concrétion : la vie dans le drame. Tout est voulu dans le chef-d’oeuvre. Shakespeare veut son sujet, celui-là et pas un autre, Shakespeare veut son développement, Shakespeare veut ses personnages, Shakespeare veut ses passions, Shakespeare veut sa philosophie, Shakespeare veut son action, Shakespeare veut son style, Shakespeare veut son humanité. Il la crée ressemblante à l’humanité - et à lui. De face, c’est l’Homme ; de profil, c’est Shakespeare. Changez le nom, mettez Aristophane, mettez Molière, mettez Beaumarchais, la formule reste vraie. Ces hommes ont l’originalité, c’est-à-dire l’immense don du point de départ personnel. De là leur toute-puissance. Virgile part d’Homère ; observez la dégradation croissante des reflets : Racine part de Virgile ; Voltaire part de Racine, Chénier (Marie-Joseph) part de Voltaire, Luce de Lancival part de Chénier, Zéro part de Luce de Lancival. De lune en lune on arrive à l’effacement. La progression décroissante est le plus dangereux des engrenages. Qui s’y engage est perdu. Nul laminoir ne produit un tel aplatissement. Exemple : regardez Hector à son point de départ dans Homère, et voyez-le dans Luce de Lancival, à son point d’arrivée. Le progression décroissante a été nommée en France école classique. De là une littérature aux pâles couleurs. Vers 1804, la poésie toussait. Au commencement de ce siècle, sous l’empire qui a fini à Waterloo, cette littérature a dit son dernier mot. À cette époque elle est arrivée à sa perfection. Nos pères ont vu son apogée, c’est-à-dire son agonie. Les esprits originaux, les poëtes directs et immédiats, n’ont jamais de ces chloroses. La pâleur maladive de l’imitation leur est inconnue. Ils n’ont pas dans les veines la poésie d’autrui. Leur sang est à eux. Pour eux, produire est un mode de vivre. Ils créent parce qu’ils sont. Ils respirent, et voilà un chef- d’oeuvre. L’identité de leur style avec eux-mêmes est entière. Pour le vrai critique, qui est un chimiste, leur total se condense dans le moindre détail. Ce mot, c’est Eschyle ; ce mot, c’est Juvénal ; ce mot, c’est Dante. Unsex, toute lady Macbeth est dans ce mot, propre à Shakespeare. Pas une idée dans le poëte, comme pas une feuille dans l’arbre, qui n’ait en lui sa racine. On ne voit pas l’origine ; cela est sous terre, mais cela est. L’idée sort du cerveau exprimée, c’est-à- dire amalgamée avec le verbe, analysable, mais concrète, mélangée du siècle et du poëte, simple en apparence, Composite en réalité. Sortie ainsi de la source profonde, chaque idée du poëte, une avec le mot, résume dans son microcosme l’élément entier du poëte. Une goutte, c’est toute l’eau. De sorte que chaque détail de style, chaque terme, chaque vocable, chaque expression, chaque locution, chaque acception, chaque extension, chaque construction, chaque tournure, souvent la ponctuation même, est métaphysique. Le mot, nous l’avons dit ailleurs, est la chair de l’idée, mais cette chair vit. Si, comme la vieille école de critique qui séparait le fond de la forme, vous séparez le mot de l’idée, c’est de la mort que vous faites. Comme dans la mort, l’idée, c’est-à- dire l’âme, disparaît. Votre guerre au mot est l’attaque à l’idée. Le style indivisible caractérise l’écrivain suprême. L’écrivain comme Tacite, le poëte comme Shakespeare, met son organisation, son intuition, sa passion, son acquis, sa souffrance, son illusion, sa destinée, son entité, son innéisme, dans chaque ligne de son livre, dans chaque soupir de son poëme, dans chaque cri de son drame. Le parti pris impérieux de la conscience et on ne sait quoi d’absolu qui ressemble au devoir, se manifestent dans le style. Écrire c’est faire ; l’écrivain commet une action. L’idée exprimée est une responsabilité acceptée. C’est pourquoi l’écrivain est intime avec le style. Il ne livre rien au hasard. Responsabilité entraîne solidarité. Le détail s’ajuste à l’ensemble et est lui-même un ensemble. Tout est compréhensif. Tel mot est une larme, tel mot est une fleur, tel mot est un éclair, tel mot est une ordure. Et la larme brûle, et la fleur songe, et l’éclair rit, et l’ordure illumine. Fumier et sublimité s’accouplent ; tout un poëme le prouve : Job. Les chefs-d’oeuvre sont des formations mystérieuses, l’infini s’y sécrète çà et là ; telle expression qui vous étonne est, au milieu de toutes ces émotions humaines, de toutes ces palpitations réelles, de tout ce pathétique vivant, un brusque épanouissement de l’inconnu. Le style a quelque chose de préexistant. Il reste toujours de son espèce. Il jaillit de tout l’écrivain, de la racine de ses cheveux aussi bien que des profondeurs de son intelligence. Tout le génie, son côté terrestre comme son côté cosmique, son humanité comme sa divinité, le poëte comme le prophète, sont dans le style. Le style est âme et sang ; il provient de ce lieu profond de l’homme où l’organisme aime ; le style est entrailles. Il est incontestablement fatal, et en même temps rien n’est plus libre. C’est là son prodige. Aucune entrave, aucune gêne, aucune frontière. Il est impossible de ne pas sourire quand on entend parler, par exemple, des difficultés de la rime ; pourquoi pas aussi des empêchements de la syntaxe ? Ces prétendues difficultés sont les formes nécessaires du langage, soit en vers, soit en prose, s’engendrant d’elles-mêmes, et sans combinaison préalable. Elles ont leurs analogues dans les faits extérieurs ; l’écho est la rime de la nature. Nous connaissons un poëte qui de sa vie n’a ouvert Richelet, qui, enfant, a composé des vers, d’abord informes, puis de moins en moins inexacts, puis enfin corrects, qui a trouvé, pas à pas, tout seul, l’une après l’autre, toutes les lois, la césure, la rime féminine alternée, etc., et duquel la prosodie est sortie toute faite, instinctivement. Le style a une chaîne, l’idiosyncrasie, ce cordon ombilical dont nous parlions tout à l’heure, qui le rattache à l’écrivain. A cette attache près, qui est sa source de vie, il est libre. Il traverse en pleine liberté tous les alambics de la grammaire ; il est essentiel ; son principe, qui est l’écrivain même, lui est incorporé, et il n’en perd pas un atome dans tous les appareils de filtrage d’où il sort phrase pour la prose ou vers pour la poésie. Dans l’intérieur même du rhythme général, qu’il accepte, il a son rhythme à lui, qu’il impose. De là, au point de vue absolu, cette surprenante élasticité du style, pouvant tout enserrer, depuis le subtil chaste jusqu’à l’obscène sublime, depuis Pétrarque jusqu’à Rabelais. Quelquefois Pétrarque et Rabelais sont dans le même homme, la gamme du style va de Roméo à Falstaff, l’univers tient dans l’intervalle, les hommes, les anges, les fées ; la fosse apparaît ayant à l’une de ses extrémités son travailleur’ et à l’autre son habitant, le fossoyeur et le spectre ; la nuit, cynique, montre autre chose que sa face, buttock of the night ; la sorcière se dresse, euménide canaille, caricature dessinée sur la vague muraille du rêve avec un charbon de l’enfer, et, penché sur ce monde voulu par lui, contemplant sa préméditation, le vaste poëte regarde, écoute, ajoute, sanglote, ricane, aime, songe. Maintenant traduisez cela. Luttez contre ce style pour l’exprimer, contre cette pensée pour l’extraire, contre cette philosophie pour la comprendre, contre cette poésie pour l’embrasser, contre cette volonté pour lui obéir. Obéir, c’est là qu’éclate la puissance du traducteur. Brumoy, Bitaubé, Artaud, Poinsinet de Sivry, Florian, sont désobéissants. Ils en savent plus long que les maîtres. Ils sont plus malins que le génie, ces imbéciles. Le traducteur vrai, le traducteur prépondérant et définitif, étant intelligence, se subordonne à l’original, et se subordonne avec autorité. La supériorité se manifeste dans cette obéissance souveraine. Le traducteur excellent obéit au poëte comme le miroir obéit à la lumière, en vous renvoyant l’éblouissement. Etre ce vivant miroir ; mérite rare que Molière a cherché en présence de Plaute et Chateaubriand en présence de Milton. Plus de fidélité produit plus de rayonnement. Est-il à propos, à cette heure où nous sommes du dix-neuvième siècle, de donner en France un tel miroir à Shakespeare ? Condenser dans une traduction toute l’irradiation de ce grand foyer, faire converger ce flamboiement sur notre littérature à côté des splendeurs de nos poètes originaux, introduire dans la lumière française cette clarté, rayon fraternel de plus, est-ce là une chose aujourd’hui faisable ? Les préjugés ambiants le permettent-Us ? Notre rhétorique est-elle assez affaiblie pour y consentir ? La vieille ophtalmie classique est- elle guérie ? L’oeil français s’ouvre-t-il tout grand ? Ducis et Le Tourneur sont-ils dépassés ? Il vient pour les traductions comme pour les religions un moment où le vrai absolu est possible. Le goût entre en convalescence de même que la philosophie prend des forces. Ce moment est-il venu pour Shakespeare ? Le traducteur actuel l’a pensé. Nous croyons qu’il a eu raison. Sous toutes réserves et dans une certaine mesure, nous sommes pour toutes les traductions de même que nous sommes pour toutes les religions. Religions et traductions, choses plus semblables qu’on ne croit au premier abord, sont toujours proportionnées à l’état des esprits. Toutes sont mauvaises et toutes sont bonnes, jusqu’au moment où le vrai définitif peut être admis, d’un côté en art, de l’autre en philosophie. Les traducteurs, ces autres révélateurs, vous donnent tout l’à-peu-près dont vous êtes capables. Ils ne travaillent pas sur l’infini comme le fondateur de religion, mais leur oeuvre est analogue. Ce qu’ils contemplent, ce qu’ils étudient, ce qu’ils traduisent, n’est pas en dehors de l’humanité, mais simplement en dehors d’un peuple, ce n’est pas l’Esprit, c’est un esprit, ce n’est pas le Verbe, c’est un idiome, ce n’est pas le ciel, c’est le livre, ce n’est pas l’univers avec son âme, Dieu, c’est le chef-d’oeuvre avec son âme, le poëte. Labeur sévère. Ils font ce qu’ils peuvent. S’ils ne vous disent pas tout, c’est moins leur faute que la vôtre. Ce n’est pas le public qui fait le poëte, mais c’est le public qui fait le traducteur. Les traducteurs ont un aïeul illustre, Moïse. Nous acceptons ce fait contesté, comme nous acceptons toute l’histoire, contestable, elle aussi, à peu près partout. Moïse est révélateur sous les deux espèces ; sur l’Horeb il est traducteur de Dieu, dans la Bible, il est traducteur de Job. Hé bien, ce traducteur puissant n’est pas libre. Quoique Moïse et parce que Moïse. Il ne peut donner au peuple juif toute la téméraire mise en scène du ciel, de Dieu et de Satan, telle que Job l’avait imaginée. Le traducteur Moïse adoucit, abrège et retranche, l’arabe se permettant ce que l’hébreu n’ose risquer. Job est expurgé par Moïse. Le traducteur, en effet, subit son milieu. Le traducteur a pour collaborateur le moment donné. Aux intelligences encore peu ouvertes, il faut des demi-traductions comme il leur faut des demi-religions. Aux intelligences adultes et arrivées à la complète croissance, il faut tout le texte, de même qu’en religion il leur faut tout le logos. La jupe d’Isis ne se lève pas aux enfants. Quand vous serez grands, quand vous serez des hommes pour de vrai, quand vous serez des peuples sachant qui vous êtes, on vous dira tout. Grâce à un mauvais régime d’enseignement, il peut arriver que telle nation herculéenne, effrontément sublime en guerre, en révolution, en progrès, soit une mijaurée en littérature. Tant que cela dure, un de ses côtés reste petit. C’est par la pleine intelligence littéraire que la civilisation se couronne. Quand le goût est grand, c’est que le peuple est fait. Le goût est un estomac. Il a des maladies qu’il prend pour des délicatesses. Il lui arrive d’aimer les sucreries, la Guirlande de Julie, le Petit-Carême, Bérénice ; quelquefois même les fadeurs, GentilBernard, Moncrif, Florian. Il fut un temps où il vomissait Shakespeare. Boileau au dix-septième siècle et au dix- huitième Voltaire, si hardi du côté de Jésus, si timide du côté de Racine, avaient donné ce dégoût à la littérature. Dans cette inappétence, qualifiée « bon goût », une traduction pure, complète et généreuse, sans alliage et sans appauvrissement, d’aucun poëte, n’était possible en France ; pas même d’Horace, pas même de Virgile. Il y a eu une chose dite « beau langage » et « style noble » dans laquelle on mettait tout à tremper. Ce délayage était nécessaire. La poésie ne passait qu’étendue d’eau. Eau, lisez Périphrase. Il est certain, que, même à l’heure où nous sommes, pour beaucoup d’esprits, il faut encore doser Homère. Dans Homère, Minerve prend Achille aux cheveux. Bitaubé traduit : la déesse saisit la blonde chevelure du héros. Et cela de bonne foi. Bitaubé ignore que plaqué sur Homère, le joli est laid. Pope aussi enjolive Homère. À la comparaison de l’orateur (chant III de l’Iliade) si admirablement et si largement traduite par André Chénier : Dans sa bouche abondaient les paroles divines Comme en hiver la neige au sommet des collines. Pope ajoute ce vers agréable : Melting they fall, and sink into the heart. Les traducteurs délicats sont mal à l’aise avec cette vieille poésie grecque. Eschyle leur donne le mal de mer. Il a en effet assez de flot pour cela. Dans le Prométhee ou l’Orestie, la traduction, à chaque instant, a des nausées. Les haut-le-cceur redoublent si on est en présence d’Aristophane. L’Harpaliote de l’Iliade, traversé du javelot de Mérion, se tord à terre « comme un serpent » ; Mme Dacier refuse de traduire et déclare net que ceci dépasse les bornes de notre langue. Anacréon lui-même répugne. Croirait-on qu’il donne au lion « une grande ouverture de gueule » ? ??sµ’ ?d??t??. Mme Dacier traduit cette gueule par « le courage ». Et son sourire est en note au bas de la page. « Je crois, dit-elle, qu’on me pardonnera de n’avoir pas suivi le grec. » Cette note d’ailleurs est une ritournelle. Elle revient sans cesse dans les traductions de l’ancien régime. À chaque instant on lit en marge : « il y a dans le texte ceci : etc.. ». En d’autres termes : je saisis cette occasion pour vous faire savoir que je suis un traducteur qui ne traduit pas. Bitaubé enchérit sur Mme Dacier. Mme Dacier se risque à écrire {Iliade, chant XIX) : « Agamemnon parle de sa place sans se lever. » Sans se lever est bas ; Bitaubé rectifie : « sans porter ses pas au milieu de l’assemblée ». Où Homère dit : « Pallas parle », Bitaubé traduit : « elle l’accompagne de sa voix terrible ». La flèche de Teucer qui atteint Clitus « le prend par derrière ». Derrière est choquant ; Bitaubé dit : le frappe à la tête. Plutarque observe que le cuir d’un boeuf tué est plus solide que le cuir d’un boeuf mort, et qu’Homère, à cause de cela, a attaché le casque de Paris avec une courroie « faite du cuir d’un boeuf tué ». Ces exactitudes sont des beautés. Bitaubé ne le pense pas, et traduit : « forte courroie ». Au chant XXI de L’Iliade, Junon, tendrement, tirant d’une infirmité une caresse, ce que Plutarque admire avec raison, Junon appelle Vulcain « mon boiteux ». Bitaubé traduit : « ô mon fils ! » Neptune dit à Apollon : « Laomédon jura qu’il nous couperait les oreilles ». Bitaubé traduit : « que son épée nous laisserait une marque ineffaçable d’ignominie ». La pierre jetée par Ajax à Hector tombe, et, dans Homère, tourne à terre « comme une toupie ». Que va devenir Bitaubé ? Il écrit : « tourne avec rapidité ». Homère montre la double source du Scamandre, chaude et froide, où, avant le siège, les femmes de Troie venaient laver leur linge ; fi donc ! Bitaubé prend la parole : « ... où, durant les jours fortunés de la paix, les dames troyennes, et leurs filles ornées d’appas, purifiaient leurs superbes vêtements ». Homère dit : « Apollon non tondu ». Macrobe en effet demande avec quels ciseaux on pourrait couper les rayons du soleil. Ces ciseaux, Bitaubé les a. Il efface non tondu. Il rase Phébus. Un traducteur est un barbier. Un traducteur est un censeur. Dans ce mode de traduction, « un poisson sacré » (Iliade, chant XVI) devient « un énorme habitant du liquide empire ». Une broche devient « un dard » ; les cuisses deviennent « les parties consacrées aux dieux ». Toujours Bitaubé. Parfois un affadissement du goût produit des effets singuliers. Voyez l’Iphigénie de Racine, laquelle est une traduction. Le sujet d’Iphigénie est simplement féroce. C’est un père qui tue sa fille pour avoir du vent. Un cacique de l’Hellade fait la guerre à un cacique de la Troade ; il réunit sa flottille de pirogues dans un petit port, Aulis ; le vent manque pour la traversée. L’idole Éole ne souffle pas. Il s’agit de faire souffler l’idole. Le cacique consulte l’obi, Calchas. L’obi répond au cacique : l’idole veut manger ta fille. Tel est le sujet. Tout ceci est vrai à la lettre ; la moitié de l’armée grecque était tatouée. Si vous restez dans ce vieux sauvage d’Homère (déjà un peu mâtiné par Euripide), rien de mieux ; sujet et personnages sont d’accord. L’épopée est buveuse de sang ; les égorgements, crûment exécutés, lui conviennent. Une sorte d’harmonie terrible sort du poëme. On croit entendre l’hymne sacré du vieux meurtre idiot. Tout l’orient donne la réplique à cette Grèce sanglante. Du fond de l’ombre Abraham, sacrificateur de son fils, fait écho à Agamemnon, sacrificateur de sa fille. L’idole propose un marché ; il ne s’agit que d’ouvrir le ventre à une fille, de donner aux dieux le coeur, le foie et les poumons, et de lui regarder dans les entrailles. Cela fait, la brise soufflera. Iphigénie, stupéfaite et douce, accepte ; la femme est peu comptée en l’an 1200 avant Jésus-Christ. Dans les jeux du chant XXIII de l’Iliade, le premier prix est un trépied ; le second prix est une femme. Iphigénie, en plein égarement de résignation, accoutumée à ce maniement brutal de la femme par les moeurs sauvages, attend, le cou baissé, l’heure où elle sera saisie « comme une chèvre », dit Eschyle, par deux poings dont un tiendra un couteau. Rien de plus âpre, rien de plus logiquement atroce, rien de plus grand dans l’horrible. Du reste nulle difformité. Sujet farouche, personnages fauves. La chose se passe entre lions. Maintenant, avec ce sujet barbare, faites une tragédie pelle. En d’autres termes, manquez de goût. Faites parler à ces hurons grecs le beau style de cour. Remplacez la poésie primitive par la poésie élégante. Qu’au lieu de s’insulter et de s’appeler, comme dans Homère, sac à vin, oeil de chien, coeur de cerf, ils se disent : Seigneur, qu’Achille soit marquis, qu’à cette pauvre chèvre Iphigénie on dise : Madame, et, adorable princesse, la dissonance devient monstrueuse, le contraste entre l’action et les personnages révolte, l’intérêt s’évanouit, avec la foi au sujet, on se figure quelque chose comme sa majesté Louis XIV faisant égorger par l’archevêque de Paris Mademoiselle de Blois pour que son Altesse monsieur le Comte de Toulouse, duc et pair d’Anville, reçu amiral de France au parlement de Paris, ait bon vent, et ce qui était formidable en Grèce devient absurde à Versailles. Pourquoi ? tout simplement parce que le traducteur a changé la clef du style. Le goût est une proportion. A qui la faute ? à Racine ? non certes. Racine, en dehors de l’observation directe et de la poésie immédiate, mérite le rang qu’il a dans le dix-septième siècle, et, s’il s’agit d’orner de tragédies un règne, il est, sans nul doute, l’égal de ces décorateurs magnifiques, Le Nôtre, Mansard et Lebrun, avec quelque chose de moins dans l’invention et de plus dans le sentiment, le style étant le même. La faute est à l’époque, de certains siècles raffinés répugnent aux grandes choses et aux grandes oeuvres. Comprenant peu le sublime, ils ne comprennent pas le naïf, Louis XIV qui disait de Téniers : remportez ces magots, trouvait Homère grossier, et interpellait ainsi Fénelon : Monsieur de Cambray, ne pourriez-vous accommoder Homère poliment pour monsieur le duc de Bourgogne ? Fénelon eût pu répondre comme Euclide à Ptolémée demandant qu’on lui rendît la géométrie facile : Il n’y a point d’entrée particulière pour les rois. Nous venons de dire : la moitié de l’armée grecque était tatouée, et nous savons que cette assertion peut être contestée. Elle a de fortes autorités pour elle. Il ne faut pas oublier qu’Homère est postérieur de trois cents ans aux faits qu’il raconte. Il omet le tatouage, quoiqu’il lui arrive très souvent de faire « de la couleur locale ». Ainsi par exemple, la cavalerie, arme qui existait du temps d’Homère, n’existant pas du temps d’Achille, Homère n’a point mis de cavalerie dans l’Iliade ; les soldats se battent à pied, les héros en char. L’Iliade est légende, et Homère est légendaire. Pourtant nous sommes de ceux qui croient à Homère, et à un seul Homère. Dans quel temps vivait-il ? Nous ne pensons pas qu’il fût, quoi qu’on en ait dit, contemporain du corroyeur Tychius dont il parle à propos du bouclier d’Ajax. Hérodote, qui suivait de près Homère, devait en savoir sur lui plus long que nous. Hérodote dit qu’Homère jeune connut le vieux Mentor qui, jeune, avait connu Ulysse vieux. Avec la longévité d’un siècle, souvent constatée en ces temps-là, cela fait les trois cents ans après Troie que nous avons indiqués. Quant au tatouage des combattants de l’Iliade, il est certain, dans l’armée grecque pour les Caucons, peuple nomade, errant du Péloponèse en Cappadoce, et dans l’armée troyenne pour les Hippomolgues, scythes buveurs de lait de jument. Les thraces sont tatoués. De même les mysiens. La sauvagerie, insistons-y, est partout dans ces augustes poèmes. Les ancres des navires étaient de grosses pierres, comme il y a cent ans aux îles Sandwich. On pansait une blessure avec une fronde nouée sur la plaie ; Agénor panse ainsi la blessure d’Hélénus ; et c’est ce que font encore à cette heure les Botocados. Figurez-vous la construction que voici : pour murailles des troncs de sapin liés de cordes d’écorce, pour toit un clayonnage de joncs, tout autour une étroite bande de terrain enclose d’une palissade à pointes ; qu’est ceci ? c’est la cabane d’un chef Toucouleurs. Oui, et c’est aussi la tente d’Achille. L’enclos palissade avait une porte fermée d’une poutre, poutre qui ne pouvait être soulevée que par trois hommes, ou par Achille. Les héros, dans les jeux, luttaient brutalement ; Ulysse donne un croc-en-jambe à Ajax. Quant à Achille, pendant douze jours, il traîne tous les matins par les pieds Hector mort autour du tombeau de Patrocle. C’est, dit Callimaque, une coutume thessalienne. Achille égorge sur ce tombeau de Patrocle les douze plus beaux de ses captifs troyens, choisissant les jeunes et les gras, exactement comme un sachem caraïbe. Plus tard Pyrrhus égorgera Polyxene sur le tombeau d’Achille. Achille vend ses prisonniers, notamment plusieurs fils de Priam qu’il envoie au marché de Lemnos. Achille est très près de mordre dans Hector ; Pope remarque qu’il se contente d’en avoir bien envie. Hécube voudrait bien manger aussi un peu d’Achille. Voyez le chant XXIV. Quant à Priam, Achille s’attendrit, mais c’est Un attendrissement fauve, et assez inquiétant ; "tout à coup il crie aux captives de cacher à Priam le corps d’Hector, car si le vieillard pleurait trop, il serait, lui Achille, forcé de le tuer. Il y a loin, on le voit, de cet Achille-là à l’Achille de Versailles. Les défenseurs du grand siècle nous feront peut-être ici observer que le grand siècle aussi, à ses heures, a été atroce. J’accorde atroce ; mais qu’on se contente de cette concession. Je m’explique. Atroce, oui ; féroce, non. Le sauvage est féroce, le civilisé est atroce. On ne dit pas : une bête atroce. Il y a de l’esprit et de la politesse dans l’atrocité. Un exemple fera sentir la nuance du féroce qui est brut, à l’atroce qui est travaillé. L’atrocité, c’est la férocité ciselée. C’est du perfectionnement. Dans Homère comme dans la Bible, on « écrase les enfants contre la pierre » (1) dans le siècle des arts, sous Louis XIV, on « les met à la broche ». Voilà le progrès. Nous venons de dire que l’atrocité est polie. Elle l’est jusqu’à l’élégance. Écoutez Mme de Sévigné : « (aux Rochers, dimanche 5 janvier 1676)... pour nos soldats, on gagnerait beaucoup si c’étaient des cordeliers ; ils s’amusent à voler ; ils mirent, l’autre jour, un petit enfant à la broche ; mais d’autres désordres, point de nouvelles. » Les enfants mis à la broche, désordres ! quelle exquise politesse ! Voltaire, parlant de Pierre Ier de Russie, dit : « ... Les roues furent couvertes des membres rompus des amis de son fils, il fit couper la tête à son propre beau-frère le comte Laprechin, oncle du prince Alexis. Le confesseur du prince eut aussi la tête coupée. Si la Moscovie a été civilisée, il faut avouer que cette politesse lui a coûté cher. » Les partisans du grand siècle insistent. Nous exagérons l’incompatibilité entre Homère et Racine. Les dissemblances entre les moeurs homériques et les moeurs de l’oeil-de-Boeuf ne sont pas si évidentes qu’on le dit. Il y a plus d’une analogie. Ainsi le rapport qui existe entre Menesthée et Anchialus, Sarpédon et Thrasymèle, Polydamas et Clitus, Ajax et Lycophron de Cythère, Diomède et Sthénélus, Achille et Patrocle, existe, de même, entre Monsieur et le chevalier de Lorraine. Où est donc cette grande différence de moeurs ? Au fond c’est la même chose. Pardon. Patrocle n’empoisonne pas Briséis. Du reste les demi-traducteurs sont des initiateurs utiles. Us habituent l’oeil peu à peu. Chaque nuance du crépuscule est formatrice du jour. Pas à pas, telle est la loi des traductions. Les poètes de race ne peuvent être insérés tout d’une pièce dans l’esprit d’une nation qui ne les a point portés. Les introduire d’abord de profil, est sage. C’est de transition en transition que le public arrive à les accepter. Qui voudrait faire tout de suite l’enjambée du goût de Boileau au génie d’Eschyle échouerait. Il ferait un coup de brutalité comme le soleil entrant brusquement dans une chambre sans rideaux. (- Ah ! chevalier, écrivait la marquise de Joux à son frère le chevalier de Brève, l’affreux soleil levant ! Comme il m’a malhonnêtement réveillée ! le maladroit !) Le public, lui aussi, est une prunelle, tantôt myope, tantôt presbyte, très aisément irritable. Il faut pour l’accoutumer à la lumière des écrivains supérieurs, toujours nets et directs, une série d’interpositions successives, de plus en plus transparentes. C’est peu à peu et par degrés que le modelé des traductions finit par s’ajuster sur les originaux. Celui-ci est trop du sud, celui-là est trop du nord ; notre zone tempérée, notre goût littéraire de demi-saison n’admettent pas d’emblée ces esprits entiers, ces puissants étalons de la poésie universelle. L’acclimatation des génies veut des ménagements. Exemple. Êzéchiel bâtit au centre de sa ville Jéhovah-Schammash, un temple ; il en exclut les tombeaux de rois. Il crie : « Loin d’ici les carcasses des rois ! » Carcasse est dur. Le premier traducteur, qui est du grand siècle et du beau monde, traduit : dépouilles. Le deuxième traducteur, genevois, risque : ossements. Un troisième traducteur ose : squelettes. Maintenant le quatrième traducteur peut venir, articuler toute la pensée d’Ézéchiel, retirer à ces rois morts l’humanité, les dégrader en les déterrant, et dire : Loin d’ici ces carcasses ! Squelette, c’est l’homme ; carcasse, c’est la bête. Cet Êzéchiel, prophète à ongles, dévore dans sa caverne les rois, et puisqu’il les a sous la dent, il sait ce que c’est. On peut dire de la traduction en elle-même ce que Cicéron dit de l’histoire : quoquo modo scripta, placet. Nous n’excluons de notre tolérance aucun traducteur, pas même ceux qui, innocemment, sont presque des parodistes. Ils ont, eux aussi, leur raison d’être. La grimace prépare au visage. Ces valves plates finiront par se façonner en bouche parlante. Une chose ridicule qui se superpose à une chose sublime la défigure, soit ; mais l’annonce. C’est un commencement de révélation. Vous êtes avertis que derrière cette opacité mal transparente, il y a quelqu’un. Massieu initie à Pindare, Lefranc de Pompignan à Eschyle, Toureil à Démosthènes, Larcher à Hérodote, Longepierre à Théocrite, Bergier à Hésiode, Levesque à Thucydide, Desfontaines à Virgile, la Bletterie à Tacite, Guérin à Tite-Live, Tarteron à Juvénal, Bauzée à Salluste, du Ryer à Cicéron, des Coutures à Lucrèce, Amelot de la Houssaye à Machiavel, Artaud à Dante, Macpherson à Ossian, Dupré de S’-Maur à Milton, Filleau de S’-Martin à Cervantes, Gueudeville à Plaute, Lemonnier à Térence, Poinsinet de Sivry à Aristophane, Grou à Platon, Brumoy à Sophocle, Le Tourneur à Shakespeare, à peu près comme le singe initie à l’homme. L’indulgence est due et même la bienveillance, et même l’encouragement, à toutes ces tentatives ; le redressement du goût se fait par superpositions d’ébauches, de moins en moins informes ; les préparations sont les échelons du résultat ; ces avortements finissent par accoucher ; il vient un jour où le traducteur définitif paraît. Quant à ces avortements préalables, ils n’ont en eux-mêmes rien qui doive étonner. La tâche est rude de traduire. La lutte est presque toujours disproportionnée entre le traducteur et l’écrivain traduit. C’est un corps à corps entre deux statures inégales. L’un, ordinairement, n’est qu’un talent, tandis que, souvent, l’autre est un génie. C’est le cas de Delille vis-à-vis de Virgile. Delille pourtant est, à tout prendre, un poëte de la famille de Virgile. Du côté bâtard. La fausse muse Rhétorique a rencontré Virgile au coin d’un bois, lui a fait violence, et a eu de lui tous ces petits-là, Stace, Claudien, Pope, Dryden, Gray, Gessner, S’-Lambert, Roucher, Lemierre, Esménard, Delille. Racine aussi est de cette famille, mais d’un meilleur côté. Habituellement, c’est le fond même des langues qui résiste, dans de certains cas, c’est la surface. Quelquefois le Dictionnaire se mêle de faire le difficile. Le Dictionnaire, par exemple, dit : vafrities n’est pas latin. Or vafrities est dans Valère-Maxime. Dans tous les vocabulaires latins, le mot Induperator est marqué de ce signe : basse latinité. Ouvrez Lucrèce, écrivain grand parmi les plus grands, vous y trouverez ce mot Induperator dans de magnifiques vers (2) Ce bas latin des pédants est du beau latin des poètes. Quant au fond de la langue, sa résistance est autrement sérieuse. Le ser et Yestar de l’espagnol ne peuvent se nuancer en français. Ser signifie l’être essentiel, estar, l’être contingent ; pour les deux acceptions, nous n’avons qu’un seul verbe : être. Le mucho, interjection, est plus intraduisible encore. (El rey se ha marchado ? - Mucho. Le Roi est parti ? - Beaucoup.) Le français baron ne traduit plus le varon espagnol, qui a conservé le double sens de seigneur et de héros. Varon est plus près de vir que de baron. Dans le vers de Perse : Cum benè dicinto, etc., ozyma signifie injures, à moins qu’il ne signifie fricassée de tripes. Et puis tirez-vous de la richesse des acceptions. Les acceptions sont un dédale. Traduisez, si vous pouvez, le Virginibus bacchata Lacoenis. Traduisez le Uxorius amnis. En latin, le père abdique son fils ; Suétone dit : Augustus Agrippant abdicavit ; le laurier qui refuse de brûler abdique le feu ; Pline dit : laurus manifesto abdicat ignes crepitu ; une rivière qui se sépare d’une autre rivière l’abdique : Amnem Eurotam brevi spatio portatum abdicat. D’autres expressions sont en quelque sorte ramassées sur elles-mêmes ; si vous les dépliez, vous les énervez. Virgile dit : A vulnere recens. Florus dit : Nuper a silva elephanti. Ôtez la force, vous ôtez la grâce. Quelquefois pour rendre un mot, il faudrait toute une phrase. Se coucher dans le temple de Jupiter et y passer la nuit, afin d’y avoir un songe renfermant un oracle, ce groupe d’idées si complexe, Plaute l’exprime d’un mot : Incubare lovi. Luttez avec cette condensation. Traduisez dans sa concision le aridus atque jejunus de Paul Jove sur Calchondyle. Cette prose à jeun, quoi de plus charmant ! Calchondyle était un écrivain sobre. Il poussait la tempérance jusqu’à l’étisie. A force de mettre son style à la diète, il arrivait à la maigreur de l’idée. Tout cela et dans jejunus. Traduisez le reparabilis absonat écho dans les quatre étranges vers de Néron cités par Perse. Traduisez les ellipses ; tantôt l’ellipse simple, comme dans le beau vers de Racine : je t’aimais inconstant, qu’eussé-je fait fidèle ? tantôt l’ellipse compliquée de la métaphore, comme le : on le bombarda mestre de camp, de St- Simon. La relation du traducteur à l’auteur est habituellement, npus l’avons dit, l’infériorité. Ceci est vrai dans la plupart des cas. Il y a toutefois des exceptions. Quelquefois le traducteur est de taille. Ainsi Moïse vis-à-vis de Job. Ainsi Newton vis-à-vis de l’Apocalypse. Molière est de force avec Plaute. Chateaubriand peut se mesurer avec Milton. Jean-Jacques Rousseau, tout en manquant Tacite, ne lui fait pas déshonneur. Corneille est inférieur à David, mais La Fontaine est supérieur à Ésope. Du reste Corneille, traducteur des Psaumes, même ridicule,, demeure le grand Corneille. Quant à La Fontaine, il copie si bien Ésope, qu’il le supprime. C’est la loi de ce cas spécial : volez, mais après le vol, soyez le seul vivant. Tuer celui qu’on vole, en équité sociale, aggrave, en équité littéraire, efface le crime. Amyot ne vole ni ne tue Plutarque ; il le transforme et de subtil le fait naïf, Toute proportion gardée entre l’homme du premier ordre et l’homme du second, La Mennais, âpre et ferme intelligence, quoique sa traduction ne soit pas la meilleure, peut, sans dissonance, approcher Dante. Horace, qui a toujours eu du bonheur, vient de rencontrer Jules Janin, charmant esprit de même qu’Horace, et de plus qu’Horace, généreux coeur. Les traducteurs ont une fonction de civilisation. Ils sont des ponts entre les peuples. Ils transvasent l’esprit humain de l’un chez l’autre. Ils servent au passage des idées. C’est par eux que le génie d’une nation fait visite au génie d’une autre nation. Confrontations fécondantes. Les croisements ne sont pas moins nécessaires pour la pensée que pour le sang. Autre fonction des traducteurs : ils superposent les idiomes les uns aux autres, et quelquefois, par l’effort qu’ils font pour amener et allonger le sens des mots à des acceptions étrangères, ils augmentent l’élasticité de la langue. À la condition de ne point aller jusqu’à la déchirure, cette traction sur l’idiome le développe et l’agrandit. L’esprit humain est plus grand que tous les idiomes. Les langues n’en expriment pas toutes la même quantité. Chacune puise dans cette mer selon sa capacité. Il est dans toutes plus ou moins pur, plus ou moins trouble. Les patois puisent avec leur cruche. Les grands écrivains sont ceux qui rapportent le plus de cet infini. De là l’incompréhensible quelquefois, l’intraduisible souvent. Le Sunt lacrymoe rerum est une goutte de l’immensité. Toute la profondeur est dans ce mot. Virgile, au moment où il le dit, égale et peut-être dépasse Dante. Ce mot, entre tous, est irréductible à la traduction. Cela tient à sa sublimité concrète, composée de tout le fatalisme antique résumé et de toute la mélancolie moderne entrevue. Chose qui semble extraordinaire à ceux qui ne méditent point habituellement sur ces vastes problèmes de linguistique, ce mot littérairement traduit en français, n’offre aucun sens. Aucune femme ne comprendra il est des pleurs de choses, et toute femme porte en elle le Sunt lacrymoe rerum. La question philologique n’est pas autre chose que la question métaphysique. Les traducteurs y jettent beaucoup de lumière. Pas d’étude philosophique plus utile et plus surprenante que ces superpositions de langues. Les langues ne s’ajustent pas. Elles n’ont point la même configuration ; elles n’ont point dans l’esprit humain les mêmes frontières. Il les déborde de toutes parts, elles y sont immergées, avec des promontoires différents plongeant plus ou moins avant dans des directions diverses. Où un idiome s’arrête, l’autre continue. Ce que l’un dit, l’autre le manque. Au delà de tous les idiomes, on aperçoit l’inexprimé, et au delà de l’inexprimé, l’inexprimable. Le traducteur est un peseur perpétuel d’acceptions et d’équivalents. Pas de balance plus délicate que celle où l’on met en équilibre les synonymes. L’étroit lien de l’idée et du mot se manifeste dans ces comparaisons des langages humains. La fameuse distinction de la forme et du fond, qui a servi de base il y a trente ans â toute une critique écroulée aujourd’hui, apparaît ici dans sa puérilité. Forme et fond adhèrent au point que dans beaucoup de cas, le fond se dissout si la forme change. On vient d’en voir l’exemple dans le Sunt lacrymoe rerum. Dira-t-on que c’est la pensée qui manque ? Jamais pensée ne fut plus haute. Dans d’autres cas, le fond ne se dissout pas, mais se dénature. L’idée, traduite par les mots rigoureusement correspondants, devient autre. Traduisez en français littéral le Plenus rimarum sum hac atque ilïac perfiuo, l’idée se métamorphose au passage ; en latin, c’est, à votre choix, l’indiscrétion comique ou l’inspiration lyrique ; en français, c’est le suintement purulent d’un lépreux couvert d’ulcères. Toute langue est propriétaire d’un certain nombre de sens. Elle a ceux-ci et n’a point ceux-là. Ce profond sous-entendu est caché sous cette locution banale : telle langue est riche, telle langue est pauvre. Les grands écrivains sont les enrichisseurs des langues. Les écrivains créent des mots, la foule sécrète des locutions ; le peuple et le poëte travaillent en commun. Homère et la Halle font assaut de métaphores. Shakespeare rivalise d’audace triviale et sublime avec John Bull. Mais quoi qu’ils fassent, ils ne peuvent tout prendre à l’esprit humain et tout donner à la langue. Le tout n’appartient qu’au Verbe. Ici éclaté l’identité de l’esprit humain et de l’esprit divin. La pensée, c’est l’illimité. Exprimer l’illimité, cela ne se peut. Devant cette énormité immanente, les langues bégaient. Une arrache ceci, l’autre cela. Ces lambeaux recousus, ces morceaux amalgamés composent la connaissance humaine et la pensée publique. Après les langues mortes viennent les langues vivantes, continuant le même travail, tâchant de faire tenir de plus en plus l’esprit humain dans la parole humaine. Les idiomes sont un effort. Ceci explique la difficulté considérable des traductions. Idiotismes dans les langues, idiosyncrasies dans les écrivains. De toutes parts l’écrivain fait obstacle au traducteur. Une bonne traduction suppose tout ensemble l’entente la plus cordiale et la lutte la plus acharnée. A qui avez-vous affaire ? à Horace ? c’est la grâce même du tour qui résiste : o matre pulchrâ filia pulchrior. À Lucrèce ? c’est l’ampleur farouche du style : nihïlo fertus minus ad vada leti. À Catulle ? c’est une certaine vigueur mêlée au charme : funestet sese suosque. Perdre est plus bref ; porter malheur est plusjuste. À Lucain ? c’est le raccourci énergique : si cives, hue usque licet. A Tibulle ? c’est la délicatesse dans la réalité : in uno corpore servato, restituisse duos. À Sénèque ? c’est l’expression parfois volatilisée jusqu’à la grandeur : aperto oethere innocuus errât. Ni ciel ouvert, ni air libre ne rendent aperto oethere. À Perse ? c’est la transparence dans l’obscurité : nescio quod certè est, quod me, tibi tempérât astrum. À Juvénal ? C’est la majesté étrange du vers plein d’une haute pensée mécontente : Fumosos Equitum cum Dictatore Magistros ". Ajoutez ceci que chaque écrivain a son énigme ; énigme de son temps, énigme de Jui-même. Cette énigme, le traducteur est tenu de la pénétrer ; l’intimité avec l’écrivain original est à ce prix ; et souvent cette énigme se dérobe. Alors, et cela n’est point rare, le traducteur n’entre pas dans l’écrivain ; il ne peut l’ouvrir, la clef lui manque, et il est réduit à dire comme l’esclave de YAndrienne de Térence : Davus sum, non oedipus. Aux difficultés intérieures ajoutez les difficultés extérieures ; aux obstacles qui sont dans la langue, aux obstacles qui sont dans l’écrivain, ajoutez les complications qui sont autour du traducteur, ajoutez les préjugés du moment, les antipathies nationales, les maladies inoculées par les rhétoriques, les scrupules, les effarouchements, les pudeurs bêtes, les résistances du petit goût local au grand goût éternel. Comment, traduisant Plaute, par exemple, vous tirerez-vous du Potavi, atque accubui scortum ? Comment, traduisant Horace, vous tirerez-vous du Tum, quantum displosa potest vesica, pepedi " ? En France particulièrement, prenez garde à vous. Nous autres français, nous sommes une nation de demoiselles. Il faut s’observer dans notre pensionnat. Cambronne en a été expulsé dernièrement. Et j’ajoute qu’il ne l’avait pas volé. Il avait trouvé moyen de dire la plus grande chose dans le plus gros mot. Ce malembouché gênait l’histoire. On l’a mis dehors. C’est bien fait. Après quoi on lui a donné, pour habiller proprement son mot, un traducteur, M. de Rougemont. M. de Rougement, auteur du : La garde meurt et ne se rend pas, continua le service public et fit plus tard d’autres mots pour les princes, entr’autres celui du Trocadéro : je serais mort en bonne compagnie. Ce Bitaubé de Cambronne avait un gros ventre et beaucoup d’esprit. C’est à lui qu’un passant émerveillé disait : Ah ! monsieur de Rougemont, comme vous êtes gros ! Mais vous l’avez bien mérité. Les grands écrivains font l’enrichissement des langues, les bons traducteurs en retardent l’appauvrissement. Le dépérissement des idiomes est un remarquable phénomène métaphysique qui veut être étudié. Un idiome ne se défait qu’en en faisant un autre, quelquefois plusieurs autres. Une gestation se mêle à son agonie. Pour de certains insectes, la mort est une ponte. Il en est de même pour les langues. La mort des langues commence par un épaississement de l’idiome qui lui ôte sa transparence. Les mots prennent de l’opacité, la prononciation s’alourdit dans la même mesure, et les rapports entre les syllabes deviennent autres. Cet épaississement tient à la quantité de temps écoulé qui frappe la langue de sénilité, et non, comme on le dit si frivolement, à l’introduction des idées nouvelles. Les idées nouvelles, étant jeunes, sont saines, communiquent leur verdeur à l’idiome, et loin de le ruiner, le conservent. Quelquefois elles le sauvent. Cependant si la disparition de l’idiome doit avoir lieu, l’épaississement augmente ; l’obscurité envahit certaines zones du langage, la logique de là langue s’altère, les analogies s’effacent, les étymologies cessent de transparaître sous les mots, une orthographe vicieuse attaque les racines irrévocables, de mauvais usages malmènent ce qui reste du bon vieux fonds de l’idiome. L’agonie arrive : les voyelles meurent les premières : les consonnes persistent. Les consonnes sont le squelette du mot. Plus tard elles aideront à retrouver l’étymologie. Un mot se conclut des consonnes comme un animal des ossements. La carcasse suffit pour refaire le vocable comme pour reconstruire la bête. Peu à peu la désuétude croissante de l’idiome condamné crée un demi-idiome, peu organisé, embryonnaire, qui s’interpose entre l’ancien qui va mourir et le nouveau qui doit naître. Ce demi-idiome, lichen, parasite, ténia, maladie, s’attache à l’ancien, y plonge ses racines, le tapisse pour ainsi dire en dessous, devient sa dartre et sa lèpre, s’en nourrit et le fatigue. Il est petit, informe, difforme ; il y a du monstre dans ce nain. La succion de l’avorton exténue le géant. Ainsi le roman épuise la latin. Ce soutirage de force tue à la longue l’idiome le plus robuste. L’idiome parasite, n’étant que provisoire, meurt également. Il ne peut vivre sans support. Le gui ne survit pas au chêne. C’est ainsi qu’à l’heure où le latin expire, le roman se décompose, et alors la place est faite à de nouvelles langues complètes et viables, filles de la grande aïeule morte, et l’on voit poindre sur le même sol l’italien, et au sud l’espagnol, et au nord le français. La pensée humaine, pourvue de nouveaux organes, peut maintenant reprendre la parole. Elle le fait, sans diminution. L’italien de Dante vaut le latin de Tacite. Ces transitions d’un idiome à l’autre, du passé à l’avenir, de la décrépitude à l’aurore, de la mort à la vie, sont laborieuses. Les traductions y aident, les apprêtent de longue main, les adoucissent, les facilitent. Dans toute traduction il y a de l’amalgame. Les transformations de langues ont besoin d’une mixture préalable. Cet amalgame du fond commun des idiomes est une préparation. L’esprit humain, un dans son essence, est divers par corruption. Les frontières et les antipathies géographiques le tronçonnent et le localisent. L’homme ayant perdu l’union, l’esprit humain a perdu l’unité. On pourrait dire qu’il y a plusieurs esprits humains. L’esprit humain chinois n’est pas l’esprit humain grec. Les traductions brisent ces cloisons, détruisent ces compartiments et font communiquer entre eux ces divers esprits humains. Nécessaires à cette mise en communication des idées, elles sont de plus utiles d’abord à la conservation, puis à la transformation des langues. J’ai parlé de l’énigme qui est dans tout écrivain. Cette énigme sollicite le traducteur, et s’il ne la devine pas, le tue. Elle est toujours ardue, et veut que le traducteur soit historien autant que philologue, philosophe autant que grammairien, esprit autant qu’intelligence. Et qu’est-ce donc quand l’écrivain est un poëte ? qu’est-ce donc quand le poëte est un prophète ? Voyez la Bible. Que de questions philosophiques, chronologiques, historiques, et même religieuses, peuvent faire naître l’élément élohiste et l’élément jéhoviste, si inextricablement mêlés dans le Pentateuque ! Dieu n’est d’abord que le Tout-Puissant, puis il devient l’Eternel, et cette transformation d’Elohim en Jéhovah se fait dans le buisson ardent (Voir Exode, ch. iii et vi) : « Je suis apparu’à Abraham comme Elohim, et je t’apparais comme Jéhovah ». C’est sur ce gond que tourne la Bible. Les traducteurs s’en sont peu aperçus. De là beaucoup de confusion, force querelles, plusieurs hérésies, et quelques bûchers. Homère n’est pas moins que la Bible matière à controverses. Homère ne peut avoir que des traducteurs inquiets. Quel est le vrai texte ? Où est le vrai sens ? pas d’écrivain plus clair pourtant. Mais, écoutez Horace, grammatici certant. Homère a d’abord été oral. On le chantait, on ne l’écrivait pas. C’est après plus de cent ans qu’un rapsode eut l’idée d’en écrire quelque chose. Déjà cependant, s’il faut en croire la légende, la première des bibliothèques avait été fondée, en Egypte, par Osymandias qui l’avait nommée Pharmacie de l’Esprit. Linus, avant Homère, avait écrit ses poèmes en caractères pélasgiques, et au dire de Diodore de Sicile, Homère avait eu un maître, Pronapidès, qui connaissait l’alphabet de Linus. Pronapidès est appelé par d’autres Phémius. Cet alphabet était évidemment syllabique, peut-être même hiéroglyphique. Les premiers exemplaires d’Homère, absolument comme les poëmes erses et celtes, et les courtes épopées d’Ossian, furent écrits par fragments, chaque rapsode écrivant le sien, et furent écrits dans cette écriture syllabique, peu maniable, moins précise que l’alphabet par lettre, et prêtant aux doubles-sens et aux contresens. Pisistrate ajusta les fragments. De là tant d’indécision sur le texte réel. De là un choix possible dans Homère. Pausanias a ses variantes. Cynéthus a ses retouches. Le scoliaste de Pindare rature certains passages qu’Eustathe rectifie. Klotz, le critique de 1758, hésite entre Eustathe et le scoliaste. Il indique en revanche les coups de lime d’Aristarque. Un passage du chant IV de l’Iliade offre quatre sens, ce qui enchante Mme Dacier. Où le scoliaste voit une comète, Clarke ne voit qu’une étoile filante. Le scoliaste réduit aux proportions d’un simple pillage de moissons la mise aux prises des grues et des pygmées. Le talon vulnérable d’Achille n’est pas dans l’Iliade telle que nous l’avons aujourd’hui. Y était-il avant les coupures et les raccords de Pisistrate ? Hubert Goltzius dit oui ; le ragusain Raimondo Cuniccio, traducteur de l’Iliade en latin, dit non. Bianchini décrète que l’lliade est une querelle de Thalassocratie, c’est-à-dire de liberté des mers et qu’il s’agit, non d’Hélène, mais de la navigation du Pont-Euxin et de la mer Egée. Pour Bianchini, Mars est l’Arménie, Minerve est l’Egypte, et Junon « aux bras blancs » est la Syrie Blanche. Pour Camoëns, Mars est Jésus-Christ et Vénus est l’église. Voilà Homère soumis aux réactifs de l’orthodoxie comme le Cantique des Cantiques. Pour Apollodore la grande affaire, c’est qu’Homère soit ionien, attendu que l’lliade n’est guère utile qu’à constater la haine des ioniens contre les cariens. A cause de ce vers du chant XV de l’lliade, « nous sommes trois fils de Saturne », Platon, dans le Gorgias, attribue à Homère une sorte d’invention d’une Trinité, que Lactance ne rejette pas absolument. Etc., etc., etc. Problèmes de linguistique, de religion, de philosophie, de géographie, de mythologie, de théogonie, de législation, d’histoire, de légende. Que répondre à tous ces points d’interrogation ? Le manuscrit du dixième siècle, annoté par soixante scoliastes, et trouvé à Venise par Villoison, ne résout rien. L’Homericus Achilles de Drelincourt éclaire peu. Les glossateurs se prêtent leur lanterne ; Ernesti, commentateur d’Homère, la passe à Heyne, commentateur de Virgile. Le commentaire d’Hésychius s’embourbe dans le F??sa? de Calchas ; il penche tantôt vers Tu die, tantôt vers Tecum expende, et n’en sort plus. Certains critiques se tirent des difficultés par des ratures ; ainsi disparaissent dans beaucoup d’éditions les neuf vers charmants et lugubres d’Andromaque sur Astyanax. L’anglais voyageur Wood confronte Aristote, Pausanias et Strabon. Le grammairien Appien, perplexe entre les divers textes et les divers sens, prend sagement le parti d’évoquer l’ombre d’Homère pour savoir à quoi s’en tenir. Maintenant un dernier mot. Une traduction est une annexion. Il est bon de s’augmenter d’un poëte ; il ne l’est pas moins de s’ajouter un philosophe. Ceci est un conseil de bon voisinage. Les nations, même les plus libres, arrivent parfois à de certaines situations intellectuelles et morales où un ravitaillement de philosophie leur est nécessaire. La théocratie est sournoise et se glisse. Luther l’a dénoncée dans le christianisme, et saisie, et traînée au grand jour, et chassée. En ce moment, grâce à Luther, qui a donné le branle, la théocratie est en train de vider Rome. Mais la théocratie sait se retourner. Luther la fait sortir de Rome, eh bien, elle entre dans Luther. Ce qu’elle perd en Italie, elle le regagne en Angleterre. Elle était papauté, elle se fera épiscopat ; détruirez-vous l’évêché ? elle se fera presbytère. Abolirez- vous la prêtrise ? elle se fera fanatisme pur et simple. Le chapeau du quaker met sur le crâne humain presque autant d’ombre que la tiare. Ombre moins mauvaise, sans doute, mais dangereuse pourtant. L’Angleterre, sa vaste et majestueuse existence politique mise à part, vit d’une vie à la fois matérielle et mystique. La matière est souveraine en Angleterre ; et disons-le, souveraine utile et magnifique ; elle se nomme banque, bourse, industrie, commerce, production, circulation, échange, richesse, prospérité ; la matière en Angleterre encombre le progrès, et l’aiguillonne ; elle est masse et tumulte ; elle alourdit l’homme et l’emporte, elle l’emplit de plomb et le couvre d’ailes ; ces ailes sont puissance, ce plomb est or. Faire des affaires, telle est la volonté fixe du cerveau anglais. Time is money. De là une fièvre. L’Angleterre (nous l’en louons) croise en tous sens sa marine marchande sur toutes les trajectoires de l’océan. Londres est un tourbillon, la circulation y est presque terrible ; la foule sur le London Bridge est à l’état de chaîne sans fin, et toute cette foule court et se rue ; pas de badaud ; le badaud est un songeur, nul ne flâne. Multitude affairée et hâte matérielle partout. La Tamise disparaît sous le fourmillement des bateaux à vapeur, les chevaux d’omnibus de Londres durent en moyenne vingt-et-un jours. Or, cela est bizarre à dire, mais rigoureusement vrai, la vie matérielle est une préparation à la vie fanatique. La Bible est bien assise sur le ballot. En somme, on est né et on mourra, de l’obscur est sur nous, il y a là au-dessus de nos têtes l’infini, bleu le jour, étoile la nuit ; pression mystérieuse ; il faut une solution à cette obsession. Tirer à peu près l’homme d’inquiétude, c’est là le succès de toutes les religions. L’esprit, débarrassé du souci de là-haut, est plus alerte ensuite aux calculs et aux négoces. On se dépêche bien vite de croire une chose quelconque une fois pour toutes, et l’on se repose là-dedans. Tel est le phénomène anglais. La théocratie n’en demande pas davantage. Elle a un talent, couper à merveille l’homme en deux. L’égoïsme en entente cordiale avec Dieu ; elle excelle dans ces bons ménages-là. Elle laisse aux affaires l’homme extérieur, et s’empare de l’homme intérieur. C’est au dedans qu’elle blanchit le sépulcre. La religion est une exsudation profonde de l’infini, qui pénètre l’homme ; mais les religions sont badigeonnage. Une couche de foi sur les vices suffit. Cela se voit chez les catholiques, et aussi chez les protestants. Ici on insiste un peu plus sur le nouveau testament, là sur l’ancien. Le jésuitisme est de tous les cultes. La théocratie, en Angleterre particulièrement, pourvu qu’elle règne, est bonne personne ; elle se contente d’un certain abrutissement. Elle tapisse intérieurement l’homme de chimères et de préjugés ; elle lui accroche sous le crâne, pour intercepter toute vérité au passage, la large toile d’araignée des idées fausses. Maintenant, tu es libre. Traite, contracte, vends, achète, pioche, laboure, navigue, dépense, épargne, dispose, jouis, gouverne le reste. Elle a l’art de vous enfermer dans un cercle qu’elle a l’art de vous cacher. Tu croiras beaucoup et penseras peu. Elle laisse à l’homme le va-et-vient dehors et lui met l’empêchement dans l’esprit ; l’homme matière peut faire ce que bon lui semble, l’homme conscience est entravé ; la liberté de conscience existe pourtant, mais cette liberté est manégée sans s’en douter, et tourne sur elle- même à son insu, toujours en deçà d’un obstacle invisible ; de certaines moeurs religieuses s’installent, fort distinctes des moeurs politiques ; une vaste superposition d’articles de foi et de croyances intolérantes se fait sur cette nation, vraie formation de bigotisme ; l’alluvion des préjugés grossit insensiblement et sans cesse ; le fanatisme, avec l’épaississement croissant propre au fanatisme, obstrue peu à peu les intelligences, le texte commande, la lettre indiscutable ordonne et défend, la raison, dénoncée et suspecte, bat en retraite pas à pas devant l’obéissance compacte de tous, un universel regard de travers déconcerte, et parfois intimide, le penseur, il y a, au besoin, d’étranges tribunaux spéciaux, la cour des Arches, voyez l’évêque Collenso, et c’est ainsi que sur un peuple libre la tyrannie d’un livre s’établit. Tyrannie redoutable. Il y a de l’ankylose dans le puritanisme. Une nation qui a trop de dogmes dans le sang finit par avoir ces dogmes dans les articulations, nodosités gênantes pour les agiles enjambées du progrès. Un conformiste est un podagre. On peut être atteint de la Bible comme de la goutte. Ô grand peuple, il s’agit d’aller en avant, non de rêvasser en arrière. La théocratie arrive à ce résultat, chef-d’oeuvre pour elle : figer la pensée. La liberté civique elle- même en souffre. Tu n’ouvriras pas ta boutique le dimanche. Tu n’iras pas au musée le dimanche. Tu n’iras pas au spectacle le dimanche. Écrivain, toi qui enseignes et qui éclaires, tu n’enseigneras pas et tu n’éclaireras pas le dimanche. Pas de journal ce jour-là. La censure de la presse, faite de droit divin, sévit en Angleterre un jour sur sept. À Guernesey une pauvre femme est surprise un dimanche versant un verre de bière à un passant ; amende et prison. Un autre dimanche, un bateau à vapeur arrive portant des voyageurs de plaisir, un prédicateur millénaire leur jette publiquement l’anathème du haut du quai du port, malédiction à ces trouble-nuit, ils trouvent toutes les auberges fermées et se rembarquent sans avoir bu ni mangé. Et naturellement, car la logique existe même pour l’absurde, réprobation de la poésie et des poètes, oiseaux qui ont l’art de toujours sortir des cages. Haine turque de l’art. Iconoclastie. En Angleterre toute la Bible tourne en discipline. La Bible a son banc au parlement, et Moïse contrôle Cobden. Il y a autant de chapelles, par toise carrée de terrain, en Angleterre qu’en Espagne. L’Angleterre subit cet obscurcissement. Entre elle et la liberté son puritanisme s’interpose comme son brouillard entre elle et le soleil. Or, prenez garde, chez vous les libertés poussent en plein champ, les superstitions aussi. Cette ivraie menace ce froment. La ronce est vivace, elle fait sève de tout ; elle est encombrante et méchante, elle étouffe en même temps qu’elle égratigne. Les préjugés anglais sont décidément de trop belle venue ; il faut à l’Angleterre un sarcleur. Un sarcleur alerte, puissant, infatigable, sur pied jour et nuit, dé bonne humeur, éclatant de rire sur les mauvaises herbes, méchant lui aussi quand il le faut, et ayant des griffes contre les épines. Ironie contre ortie. La France, mise à la diète, au point de vue de l’art, par deux siècles plus littéraires que poétiques, avait une soif, la poésie, Shakespeare est un de ceux qui étanchent largement cette soif ; l’Angleterre, elle, a un besoin, la philosophie ; et maintenant que la France a une traduction de Shakespeare c’est le tour de sa voisine, et il importe que l’Angleterre ait une traduction de Voltaire. Notes 1) David menaçant Babylone. Priam pleurant sur Troie. (Iliade, Ch. XXII.) 2) Summa etiam quum vis violerai per mare venti Non divum pacem votis adit, ac prece quoesit Induperatorem classis super oequora verrit, Ventorum paviduspaces animasque secundas ? Cum validis pariter legionibus atque elephantis : Nequidquam. Promontorium somnii Je me rappelle qu’un soir d’été, il y a longtemps de cela, en 1834, j'allai à l’Observatoire. Je parle de Paris, où j’étais alors. J’entrai. La nuit était claire, l’air pur, le ciel serein, la lune à son croissant ; on distinguait à l’oeil nu la rondeur obscure modelée, la lueur cendrée. Arago était chez lui, il me fit monter sur la plate-forme. D y avait là une lunette qui grossissait quatre cents fois ; si vous voulez vous faire une idée de ce que c’est qu’un grossissement de quatre cents fois, représentez-vous le bougeoir que vous tenez à la main haut comme les tours de Notre-Dame. Arago disposa la lunette, et me dit : regardez. Je regardai. J’eus un mouvement de désappointement. Une espèce de trou dans l’obscur, voilà ce que j’avais devant les yeux ; j’étais comme un homme à qui l’on dirait : regardez, et qui verrait l’intérieur d’une bouteille à l’encre. Ma prunelle n’eut d’autre perception que quelque chose comme une brusque arrivée de ténèbres. Toute ma sensation fut celle que donne à l’oeil dans une nuit profonde la plénitude du noir. - Je ne vois rien, dis-je. Arago répondit : - Vous voyez la lune. J’insistai : - Je ne vois rien. Arago reprit : - Regardez. Un instant après, Arago poursuivit : - Vous venez de faire un voyage. - Quel voyage ? - Tout à l’heure, comme tous les habitants de la terre, vous étiez à quatre- vingt-dix milles lieues de la lune. - Eh bien ? - Vous en êtes maintenant à deux cent vingt-cinq lieues. - De la lune ? - Oui. C’était là en effet le résultat du grossissement de quatre cents fois. J’avais, grâce à la lunette, fait sans m’en douter cette enjambée, quatre-vingt- dix-neuf mille sept cent soixante-quinze lieues en une seconde. Du reste, cet effrayant et subit rapprochement de la planète ne me faisait aucun effet. Le champ du télescope était trop étroit pour embrasser la planète entière, la sphère ne s’y dessinait pas, et ce que j’en voyais, si j’en voyais quelque chose, n’était qu’un segment obscur. Arago, comme il me l’expliqua ensuite, avait dirigé le télescope vers un point de la lune qui n’était pas encore éclairé. Je repris : - Je ne vois rien. - Regardez, dit Arago. Je suivis l’exemple de Dante vis-à-vis de Virgile. J’obéis. Peu à peu ma rétine fit ce qu’elle avait à faire, les obscurs mouvements de machine nécessaires s’opérèrent dans ma prunelle, ma pupille se dilata, mon oeil s’habitua, comme on dit, et cette noirceur que je regardais commença à blêmir. Je distinguai, quoi ? impossible de le dire. C’était trouble, fugace, impalpable à l’oeil, pour ainsi parler. Si rien avait une forme, ce serait cela. Puis la visibilité augmenta, on ne sait quelles arborescences se ramifièrent, il se fit des compartiments dans cette lividité, le pâle à côté du noir, de vagues fils insaisissables marquèrent dans ce que j’avais sous les yeux des régions et des zones comme si l’on voyait des frontières dans un rêve. Pourtant, tout demeurait indistinct, et il n’y avait d’autre différence que du blême au sombre. Confusion dans le détail, diffusion dans l’ensemble ; c’était toute la quantité de contour et de relief qui peut s’ébaucher dans de la nuit. L’effet de profondeur et de perte du réel était terrible. Et cependant le réel était là. Je touchais les plis de mon vêtement, j’étais, moi. Eh bien, cela aussi était. Ce songe était une terre. Probablement, on - qui ? - marchait dessus ; on allait et venait dans cette chimère ; ce centre conjectural d’une création différente de la nôtre était un récipient de vie ; on y naissait, on y mourait peut-être ; cette vision était un lieu pour lequel nous étions le rêve. Ces hypothèses compliquant une sensation, ces ébauches de la pensée essayée hors du connu, faisaient un chaos dans mon cerveau. Cette impression, c’est l’inexplicable. Qui ne l’a pas éprouvée ne saurait s’en rendre compte. Qui que nous soyons, nous sommes des ignorants. Ignorants de ceci, sinon de cela. Nous passons notre vie à avoir besoin de révélations. Il nous faut à chaque instant la secousse du réel. Le saisissement que la lune est un monde n’est pas l’impression habituelle que nous donne cette chose ronde inégalement éclairée paraissant et disparaissant à notre horizon. L’esprit, même l’esprit du songeur, a des habitudes ; quant au bourgeois il a des centons dans la mémoire, la reine des nuits, la pâle courrière, la lune des romances. Le clair de la lune n’évoque pour le peuple qu’Arlequin et Pierrot. Les poètes qualifient la lune au point de vue terrestre ; fille de Théa, dit Hésiode ; oeil de la nuit, dit Pindare ; toi qui gouvernes le silence, dit Horace ; quoe silentia régis. Les mythologies et les religions, interprètes diminuants de la création, luttent à qui rapetissera cet astre. Pour l’Afrique, c’est un démon, Lunus ; pour les phéniciens, c’est Astarté, pour les arabes, c’est Alizat, pour les perses, c’est Militra, pour les égyptiens, c’est un boeuf. La Gaule, comme pour la Chersonèse, voit dans la lune un prétexte à égorger les naufragés, par la main des magesses à l’adyta46 de la Troade, par la main des druidesses au cromlech de l’île de Sein. Les celtes, frappés de sa ressemblance humaine, l’appellent leun, ce qui signifie image, et l’adorent sur la colline Aralunoe où est aujourd’hui Arlon. Circé, Trophonius, Zoroastre, les magiciennes de Thessalie, les pytonisses de Crotone, les pâtres de Chaldée, murmurent des paroles attirantes qui font descendre la lune sur la terre. Pour Anaximandre, la lune est un feu dans un globe concave, c’est-à-dire une veilleuse au plafond de la nuit. Chez les étrusques, Oreste ayant caché dans un fagot la lune (lisez la statue de Diane prise par lui à Thoas), on appelle la lune Phaselis. Les grecs la couvrent de noms, Diane, Phoebe, Proserpine ; la Détache-Ceinture, Tisiphone ; la frappeuse de loin, Hécate ; elle invente les filets et s’appelle Dictynne ; quoique vierge, elle est sage-femme, et s’appelle, à cause de ce talent, Lucine à Egine et Bubastès à Éléphanta ; étant triple, elle règne sur les carrefours et s’appelle Trivia. Elle a soixante nymphes, un carquois, un arc, des biches familières, une meute, et un char d’argent. Elle est chasseresse et guerrière. Elle est jalouse de Niobé et lui tue ses enfants. Elle est prude ; c’est à cause d’elle que Calisto est ourse, Actéon cerf, Dédalion épervier, mais cette hypocrite a une alcôve où elle donne des rendez-vous à Endymion, berger et roi ; cette alcôve c’est la grotte Latmoe, sur le mont Latmos en Carie. Elle ne veut pas qu’on découche, elle exige le domicile, elle veut que les morts même aient leur chez soi, restez dans vos lits, et elle punit les mânes surpris par elle en état de vagabondage ; elle condamne à cent années de larmes nocturnes l’esprit des corps sans sépulture. C’est là, dit Hésiode, ce que Jupiter a enseigné aux hommes. Telle est la lune payenne ; la lune juive est à peu près de même réalité. Le pseudo-Dieu qui rédige la Bible n’en sait pas plus long ; il dit par la bouche d’Ézéchiel : la lune est une lampe d’argent, et Jéhovah ignore le ciel aussi bien que Jupiter. Les prêtres prennent le croissant pour le mettre, les uns sur la tête de Diane, les autres sous les pieds de Marie. Voilà la lune des religions. De tout cela à être un univers, il y a du chemin. Si les religions ôtent sa vraie poésie à la lune, les sciences n’ont nul souci de la lui rendre ; la véritable science, par dédain de l’hypothèse, la fausse science, par recherche des panacées et des pierres philosophâtes. La lune, pour l’astrologue, c’est le signe sous lequel il y a dans le nouveau-né mâle trop de sang de femme, et dans le nouveau-né femelle trop de sang d’homme ; d’où l’hermaphrodite et l’androgyne et les faux sexes ; et la lune crée sur la terre Sodome. Pour l’alchimiste, c’est l’argent, luna, lumen minus ", le soleil étant l’or. Pour les savants positifs et pratiques, c’est une force, faisant coïncider avec ses syzygies les hautes et basses marées ; Newton la calcule, la latitude de la lune est la mesure des angles des noeuds et ne passe jamais cinq degrés ; Hock tâte sa chaleur, et lui trouve si peu de calorique et de clarté qu’il faudrait cent quatre mille trois cent soixante-huit pleines lunes pour équivaloir au soleil à midi. La lune n’a guère moins à se plaindre de l’astronome qui la fait chiffre que de l’astrologue qui la fait chimère. Ajoutez à cela la soeur d’Apollon, la chaste déesse, etc. Les poètes ont créé une lune métaphorique et les savants une lune algébrique. La lune réelle est entre les deux. C’est cette lune-là que j’avais sous les yeux. Je le répète, l’impression est étrange. On a vaguement dans l’esprit toutes les choses que je viens de dire, et d’autres de même sorte ; c’est ce qu’on appelle la science de la lune, on roule cela confusément en soi, et puis par aventure on rencontre un télescope, et cette lune, on la voit, et cette figure de l’inattendu surgit devant vous, et vous vous trouvez face à face dans l’ombre avec cette mappemonde de l’Ignoré. L’effet est terrifiant. Autre chose que nous tout près de nous. L’inaccessible presque touché. L’invisible vu. Il semble qu’on n’ait que la main à étendre. Plus on regarde, plus on se convainc que cela est, moins on y croit. Loin de se calmer, l’étonnement augmente. Est-il vrai que cela soit ? Ces pâleurs, ce sont peut- être des mers ; ces noirceurs, ce sont peut-être des continents. Cela semble impossible, et cela est. Ce point noir, c’est peut-être la ville que Riccioli affirmait voir et qu’il appelait Tycho ? Ces taches, sont-ce des empires ? De quelle humanité ce globe est-il le support ? Quels sont les mastodontes, les hydres, les dragons, les béhémoths, les léviathans de ce milieu ? Qu’est-ce qui y grince ou y rugit ? Quelles bêtes y a-t-il là ? On rêve le monstre possible dans ce prodige. On distribue par la pensée dans cette géographie, presque horrible par la nouveauté, des flores et des faunes inouïes. Quel est le fourmillement de la vie universelle sur cette surface ? On a le vertige de cette suspension d’un univers dans le vide. Nous aussi, nous sommes comme cela en l’air. Oui, cette chose est. Il semble qu’elle vous regarde. Elle vous tient. La perception du phénomène devient de plus en plus nette ; cette présence vous serre le coeur ; c’est l’effet des grands fantômes. Le silence accroît l’horreur. Horreur sacrée. Il est étrange d’entrevoir une telle chose et de n’entendre aucun bruit. Et puis, cette chose se meut. Le mouvement déplace ces linéaments. L’obscurité se complique d’effacement. L’énorme simulacre se défait et se recompose. Impossible de distinguer rien de précis. Impossible de détacher ses yeux de ce monde spectre. Quel deuil ! quelle brume de gouffre ! quelle ombre ! cela n’est peut-être pas. Tout à coup, j’eus un soubresaut, un éclair flamboya, ce fut merveilleux et formidable, je fermai les yeux d’éblouissement. Je venais de voir le soleil se lever dans la lune. L’éclair fit une rencontre, quelque chose comme une cime peut-être, et s’y heurta, une sorte de serpent de feu se dessina dans cette noirceur, se roula en cercle et resta immobile ; c’était un cratère qui apparaissait. À quelque distance, un autre éclair, une autre couleuvre de lumière, un autre cercle ; deuxième cratère. Le premier est le volcan Messala, me dit Arago ; le deuxième est le Promontorium Somnii. Puis successivement resplendirent, comme les couronnes de flamme que porte l’ombre, comme les margelles de braise du puits de l’abîme, le mont Proclus, le mont Cléomèdes, le mont Petcevius, ces vésuves et ces etnas de là-haut ; puis une pourpre tumultueuse courut au plus noir de ce prodigieux horizon, une dentelure de charbons ardents se hérissa, et se fixa, ne remuant plus, terrible. C’est une chaîne d’Alpes lunaires, me dit Arago. Cependant les cercles grandissaient, s’élargissaient, se mêlaient par les bords, s’exagéraient jusqu’à se confondre tous ensemble ; des vallées se creusaient, des précipices s’ouvraient, des hiatus écartaient leurs lèvres que débordait une écume d’ombre, des spirales profondes s’enfonçaient, descentes effrayantes pour le regard, d’immenses cônes d’obscurité se projetaient, les ombres remuaient, des bandes de rayons se posaient comme des architraves d’un piton à l’autre, des noeuds de cratères faisaient des froncements autour des pics, toutes sortes de profils de fournaise surgissaient pêle-mêle, les uns fumée, les autres clarté ; des caps, des promontoires, des gorges, des cols, des plateaux, de vastes plans inclinés, des escarpements, des coupures, s’enchevêtraient mêlant leurs courbes et leurs angles ; on voyait la figure des montagnes. Cela existait magnifiquement. Là aussi la grande parole venait d’être dite ; fiât lux. La lumière avait fait de toute cette ombre soudain vivante quelque chose comme un masque qui devient visage. Partout l’or, l’écarlate, des avalanches de rubis, un ruissellement de flamme. On eût dit que l’aurore avait brusquement mis le feu à ce monde de ténèbres. Arago m’expliqua, ce qui du reste se comprenait de soi-même, que, tandis que je regardais, le mouvement propre de la lune avait tourné peu à peu vers le soleil la lisière de la partie obscure, de sorte qu’à un moment donné le jour y avait fait son entrée. Cette vision est un de mes profonds souvenirs. Pas de plus mystérieux spectacle que cette irruption de l’aube dans un univers couvert d’obscurité. C’est le droit à la vie s’affirmant dans des proportions sublimes. C’est le réveil démesuré. Il semble qu’on assiste au paiement d’une dette de l’infini. C’est la prise de possession de la lumière. Quelque chose de pareil arrive parfois à des génies. La renommée a des retards. Une création colossale sortie d’un esprit est par on ne sait quel hasard triste restée inaperçue. Cette oeuvre est sous le linceul de l’ignorance universelle. Cette oeuvre fait partie de ce qui n’existe pas ; elle est nivelée par l’ombre avec le néant. Un glacial déni de lumière pèse sur elle. La vaste iniquité des ténèbres la submerge. Son phénomène, perdu sous des profondeurs de brume, semble condamné à cet avortement funèbre, l’épanouissement pour la nuit. Les années ont passé. Le chef-d’oeuvre est là, plongé dans l’obscurité comme cette grande lune sombre, attendant. Il attend la gloire, comme elle le soleil. Quand vient la justice ? Quel est le mystère de ces lentes évolutions ? Dans quelle orbite et selon quelle loi se meut la postérité ? L’ombre est épaisse, la chose immense est dans cette nuit, cela peut durer des siècles. Lugubre attente. Soudain, brusquement, un jet de lumière éclate, il frappe une cime, et voilà Hamlet visible, puis la clarté augmente, le jour se fait, et successivement, comme dans la lune le mont Messala, le Promontoire des Songes, le volcan Proclus, tous ces sommets, tous ces cratères, Othello, Roméo et Juliette, Lear, Macbeth, apparaissent dans Shakespeare, et les hommes stupéfaits s’aperçoivent qu’ils ont au-dessus de leur tête un monde inconnu. II Ce promontoire du Songe, dont nous venons de parler, il est dans Shakespeare. Il est dans tous les grands poètes. Dans le monde mystérieux de l’art, comme dans cette lune où notre regard abordait tout à l’heure, il y a la cime du rêve. À cette cime du rêve est appuyée l’échelle de Jacob. Jacob couché au pied de l’échelle, c’est le poëte, ce dormeur qui a les yeux de l’âme ouverts. En haut, ce firmament, c’est l’idéal. Les formes blanches ou ténébreuses, ailées ou comme enlevées par une étoile qu’elles ont au front, qui gravissent l’échelle, ce sont les propres créations du poëte qu’il voit dans la pénombre de son cerveau faisant leur ascension vers la lumière. Cette cime du Rêve est un des sommets qui dominent l’horizon de l’art. Toute une poésie singulière et spéciale en découle. D’un côté le fantastique ; de l’autre le fantasque, qui n’est autre chose que le fantastique riant ; c’est de cette cime que s’envolent les océanides d’Eschyle, les chérubins de Jérémie, les ménades d’Horace, les larves de Dante, les andryades de Cervantes, les démons de Milton et les matassins de Molière. Ce promontoire du Songe quelquefois submerge de son ombre tout un génie, Apulée jadis, Hoffmann de nos jours. Il emplit une oeuvre entière, et alors cela est redoutable, c’est l’Apocalypse. Les vertiges habitent cette hauteur. Elle a un précipice, la folie. Un des versants est farouche, l’autre est radieux. Sur l’un est Jean de Pathmos, sur l’autre Rabelais. Car il y a la tragédie rêve et il y a la comédie songe. Melpomène, aux sourcils rapprochés, a beau pleurer et rugir sur les rois ; Thalie, grâce autant que muse, a beau bafouer le peuple ; elles ont beau, l’une et l’autre, sembler humaines et être humaines ; la clarté du surhumain apparaît dans les yeux stellaires de ces deux masques. De là dans la poésie une sorte de monde à part. C’est le monde qui n’est pas et qui est. Niez donc la réalité de Caliban. Contestez donc l’existence du Petit Poucet. Tâchez donc, à moins que vous ne soyez Boileau en personne, le vrai Boileau, Nicolas, fils de Gilles, tâchez donc de ne pas vous intéresser à l’Homme sans Ombre. Dites à Titania : Tu n’es pas ! Si vous lui donnez ce soufflet, elle vous le rendra. Car c’est vous, bourgeois, qui n’êtes pas. Tout songeur a en lui ce monde imaginaire. Cette cime du rêve est sous le crâne de tout poëte comme la montagne sous le ciel. C’est un vague royaume plein du mouvement inexprimable de la chimère. Là on vit de la vie étrange de la nuée. Il y a dans tout de l’errant et du flottant. La forme dénouée ondule mêlée à l’idée. L’âme est presque chair, le corps est presque esprit. On pousse la réalité jusqu’à dire, le cas échéant, le mot de Cambronne, et l’on s’y appelle crûment Bottom. Un fantôme crie à l’autre : « Tais-toi, fils de putain ! » On échange les répliques d’Antonio et du Bosseman dans la Tempête. On est impalpable au point de fondre comme Ariel dans le parfum d’une fleur. C’est l’impossible qui se dresse et qui dit : présent. L’être commencé homme s’achève abstraction. Tout à l’heure il avait du sang dans les veines ; maintenant il a de la lumière, maintenant il a de la nuit, maintenant il se dissipe. Saisissez- le, essayez, il a rejoint le nuage. Du réel rongé et disparaissant sort un fantôme comme du tison une fumée. Tel est ce monde, autant lunaire que terrestre, éclairé d’un crépuscule. Quant à la quantité de comédie qui peut se mêler au rêve, qui ne l’a éprouvé ? on rit endormi. L’assoupissement du corps est-il un réveil des facultés inconnues, et nous met- il en relation avec les êtres doués de ces facultés, lesquels ne sont point perceptibles à notre organisme quand la bête le complique, c’est-à-dire quand nous sommes debout, allant et venant en pleine vie terrestre ? Lès phénomènes du sommeil mettent-ils la partie invisible de l’homme en communication avec la partie invisible de la nature ? Dans cet état les êtres, dits intermédiaires, dialoguent-ils avec nous ? jouent-ils avec nous ? jouent-ils de nous ? Ce n’est pas ici le lieu d’aborder ces questions, plus scientifiques que ne le croit l’ignorance d’une certaine science. Nous nous bornons à dire que ceux qui observent sur eux-mêmes la surprenante vie du sommeil font beaucoup de remarques. Le problème de la chair au repos a de tout temps sollicité et tourmenté les métaphysiciens sérieux. L’assoupissement a des parties transparentes ; une vague étude est possible dans ce nuage, et la fouille du sommeil tente les chercheurs. C’est une sorte de pêche aux perles dans l’océan inconnu. Ce qu’on peut extraire du sommeil étudié préoccupait particulièrement un grave et sagace esprit contemporain, Jouffroy. Béranger, son ami, riait et lui disait : « Vous voulez saisir l’insaisissable ». En effet, on ne peut rien fixer, et par conséquent rien affirmer, dans ces mirages obscurs. Mais de certaines apparences persistantes finissent par se coordonner, et frappent, à travers la brume de l’assoupissement, l’attention des observateurs du sommeil. Tout demeure hypothèse, mais pourtant, sans perdre absolument leur caractère conjectural, quelques faits se condensent. Un de ces faits a on ne sait quoi de formidable ; le voici : il existe une hilarité des ténèbres. Un rire nocturne flotte. Il y a des spectres gais. « Le Malin est dans la nuit », disait la crédulité naïve du moyen-âge, donnant à ce mot « malin » son double sens. L’art s’empare de cette gaîté sépulcrale. Toute la comédie italienne est un cauchemar qui éclate de rire. Cassandre, Trivelin, Tartaglia, Pantalon, Scaramouche, sont des bêtes .vaguement incorporées à des hommes ; la guitare de Sganarelle est faite du même bois que la bière du Commandeur ; l’enfer se déguise en farce ; Polichinelle, c’est le vice deux fois difforme, peccatum bi- gibbosum, comme parle le bas latin de Glaber Radulphus ; le spectre blanc coud des manches à son suaire, et devient Pierrot ; le démon écaillé, à face noire, devient Arlequin ; l’âme, c’est Colombine. L’homme danse volontiers la danse macabre, et, ce qui est bizarre, il la danse sans le savoir. C’est à l’heure où il est le plus gai qu’il est le plus funèbre. Un bal en carnaval, c’est une fête aux fantômes. Le domino est peu distinct du linceul. Quoi de plus lugubre que le masque, face morte promenée dans les joies ! L’homme rit sous cette mort. La ronde du sabbat semble s’être abattue à l’opéra, et l’archet de Musard pourrait être fait d’un tibia. Nul choix possible entre le masque et la larve. Stryga vel masca. C’est peut-être Rigolboche, c’est peut-être Canidie. Des brucolaques et des lycanthropes se perdraient dans cette foule. Ces voiles blancs et noirs traverseraient un cimetière sans le troubler. Un débardeur tutoie peut-être un vampire. Qui sait si cette cohue obscène n’a pas, en venant ici, laissé derrière elle des fosses vides ? Il n’est pas bien sûr que ce sergent de ville qui passe ne mène pas un squelette au poste. Sont-ce des ivrognes ? Sont-ce des ombres ? Le mardi-gras descend de la Courtille, à moins qu’il ne revienne de Josaphat. Ce somnambulisme est humain. Une certaine disposition d’esprit, momentanément ou partiellement déraisonnable, n’est point un fait rare, ni chez les individus, ni chez les nations. Il est certain, par exemple, que tout autocrate est dans une situation cérébrale particulière. Le pouvoir absolu enivre comme le génie, mais il a cela de redoutable qu’il enivre sans contrepoids. L’homme de génie et le tyran sont l’un et l’autre pleins d’un démon ; ils sont tous deux souverains ; mais, dans l’homme de génie, la raison étant égale à la puissance, l’esprit reste en équilibre. Dans le tyran, l’omnipotence étant habituellement accompagnée de la toute-bêtise, et d’ailleurs purement matérielle, la cervelle misérable bascule à chaque instant. Alors vous avez de ces spectacles-ci : Louis XV enseignant le catéchisme aux petites filles du Parc-aux-Cerfs. Souvent l’état de rêve gagne les hommes graves, les savants, les théologiens, les remueurs d’in-folio. Je ne sais plus quel bonhomme docte, savantissime, fort farouche sur toute chose, dont parle Claude Binet, racontait ses rendez-vous d’amour avec une princesse du sang royal morte depuis cent cinquante ans. David Pareus, oracle de la sapience à Heidelberg, rêve qu’un chat lui égratigne le visage, et le mentionne dans son journal du 26 décembre 1617, avec cette note : Somnium sine dubio ominosum. Et il part de là pour dire : À quoi bon fortifier Heidelberg ? Jurieu croyait avoir de la cavalerie se battant dans son ventre. Pomponace était devenu chimérique au point de ne presque plus savoir comment on s’y prend pour dormir, boire, manger et cracher ; il disait lui-même de lui-même : insomnis et insanus49. Scioppius n’était évidemment pas sain d’esprit quand, par crainte des jésuites, il prenait un faux nez à chaque livre qu’il écrivait, s’appelant successivement Vargas, Sotelo, Hay, Krigsoeder, Denius, A Fano Sancti Benedicti, Junipère d’Ancône, Grosippe et Grobinius. Les institutions graves ne sont pas plus exemptes d’insanités que les hommes graves. L’église damne les sauterelles. On conserve dans les pouillés de la cathédrale de Laon un mandement de l’évêque de 1120 contre les charançons. En 1516, l’official de Troyes rend cet arrêt : « Parties ouïes, faisant droit sur la requeste des habitants de Villenoxe, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours, et, à défaut de ce faire, les déclarons maudites et excommuniées. » Le parlement de Paris, faisant pendre une truie sorcière, rêve et extravague. La Sorbonne, faisant défense et inhibition de guérir les maladies au quinquina, « écorce scélérate », est complètement folle. Les multitudes, ainsi que nous venons de l’indiquer, ne sont point exemptes de ces contagions. Les peuples, même libres, ont leurs tics comme les despotes ont leurs lubies. Le peuple anglais, en masse, copiant le noeud de cravate de Brummel, n’est-il pas en état de rêve tout autant que Charles-Quint montant des pendules ou Domitien décapitant des mouches ? Est-il un rêve plus absurde que celui d’Origène ? Celui-là, certes, ne semble pas contagieux. Il l’est. La religion des eunuques volontaires existe. Allez en Russie, vous l’y trouverez. Les origénistes s’appellent skopzi ; ils sont trente mille ; et en attendant le jour où le feu czar Pierre III, leur messie, viendra mettre en branle la grosse cloche du Kremlin à Moscou, ils se mutilent stoïquement, somnambules au point de n’être plus des hommes. Une science tout entière peut tomber en somnambulisme. La médecine est particulièrement sujette à cet accident. Le moyen-âge a été pour elle une longue éclipse, et l’on pourrait presque dire que jusqu’au dix-huitième siècle la médecine a rêvé. Le bol d’Arménie, la thériaque, l’électuaire de Sennert contre les maladies du coeur, forgé de trente-deux substances, parmi lesquelles l’or, le corail, l’ambre, le saphir, l’émeraude et la perle, la fameuse poudre panacée faite avec des nombrils de singes du golfe persique, tous ces remèdes semblent des cauchemars. De réalité, point. On damne, de par la Bible, Harvey, le circulator du sang, comme Galilée, le circulator des planètes. L’hygiène était formidable. En une seule année, Bouvart, médecin de Louis XIII, faisait traverser le roi par deux cent quinze médecines et deux cent douze clystères. Les facultés guerroyaient ; le diagnostic combattait la drogue ; saint-Côme attaquait saint-Luc ; les médecins se déclaraient homériques et les apothicaires bibliques ; les premiers se disaient descendants de Machaon et de Poladire, et les seconds entendaient remonter jusqu’au prophète qui inventa pour Ézéchias le cataplasme de figues sèches ; Fleurant prenait pour ancêtre Isaïe. Le tournoi médical pour et contre l’antimoine rendait fous furieux Renaudot, Guénaut, et Guy-Patin, et Courtaud, champion de Montpellier, et Guillemeau, champion de Paris. Cependant mourait qui voulait. Les malades avaient la fièvre et les médecins le délire. Quelquefois une époque est maniaque. La renaissance a donné à l’Europe pendant trois siècles la folie payenne. Théagène et Chariclée et les pastorales de Longus arborent une sorte de civilisation mythologique, galante et bergère. La Fontaine écrit : Depuis que la cour d’Amathonte S’est enfuie à Bois-le-Vicomte. Apollon gardeur de moutons était le type auquel le cardinal de Richelieu s’efforçait de ressembler. En France, il y avait une sorte d’Olympe gaulois. Les dieux rencontraient les druides dans les oseraies fleuries du Lignon. On poussait la bergerie jusqu’à la bergerade. On n’était plus en France, mais en Arcadie. On écrivait le Berger extravagant. Ronsard, épris d’une femme de la cour, changeait Estrée en Astrée. Les tritons et les néréides, Rubens l’atteste, débarquaient Marie de Médicis à Marseille et Mercure assistait à son sacre dans l’église de Saint-Denis. Wolfgang Guillaume, duc de Neubourg, avait bâti un mont Ida dans son jardin, s’y accroupissait sur un aigle empaillé et faisait tirer le canon pour se croire Jupiter. Louis XIV se déguisait de bonne foi en soleil. Le maréchal de Saxe à Chambord avait un régiment de uhlans exquis et fantasque ; habits couleur limace, culottes vertes, bottes hongroises, turbans à crinières, piques à banderoles, avec une compagnie colonelle de nègres vêtus de blanc sur des chevaux blancs, et en queue une batterie de longs canons de cuivre dans des boîtes de sapin sur de petits chariots, et en tête une musique chinoise ; le comte de Saxe passait la revue de ce régiment joujou, en grand costume de maréchal-général, et suivi d’une pleine gondole de déesses à peu près nues, junons, minerves, hébés, venus, flores, etc., qui étaient des filles entretenues par lui dans son château des Pipes, près Créteil, et dans sa petite maison de la rue du Battoir. Elisabeth d’Angleterre, avant eux, avait eu son Parnasse et son Olympe. Cette pédante était digne d’être payenne. Elle habillait ses femmes en dryades et ses valets de pied en satyres ; à Hampton-Court, elle faisait danser autour d’elle les Jeux et les Ris, qui étaient ses pages. Elle ne se faisait point sacrer par Mercure, n’étant pas catholique comme Marie de Médicis, mais elle ne haïssait pas d’être conduite à sa chambre à coucher par ce dieu orné du caducée et des talonnières d’ailes. À Norwich, un beau jour, les aldermen lui servirent sur un plat d’argent un Cupidon qui offrit une flèche d’or aux cinquante ans de Sa Majesté. Leicester lui donna une fête à Kenilworth. Il y avait un étang ; occasion de mythologie. Laneham et sir Nicholas Lestrange étaient là, et le racontent. Arion sur le dos d’un dauphin et Triton ayant la figure d’une sirène, sortirent des roseaux et chantèrent à Elisabeth des vers de Leicester. Tout à coup, Arion, troublé par la reine ou enroué par l’étang, s’arrêta court, déchira son habit mythologique et cria : « Je ne suis pas Arion, je suis l’honnête Henry Goldingham. » Elisabeth, déesse, rit. Elle redevenait réelle, et femme et reine pour de bon, quand il s’agissait de couper la tête à Marie Stuart, plus belle qu’elle. Un écrivain tellement mystérieux qu’il est presque sinistre, positif cependant et pratique jusqu’à l’horreur, poussant l’obéissance à la réalité jusqu’à l’acceptation du crime, une sorte de pontife effrayant du fait accompli, Machiavel, qui le croirait ? est, ou semble être, lui aussi, en proie au rêve. Les lignes qu’on va lire sont de lui : « Je ne saurais en donner la raison, mais c’est un fait attesté par toute l’histoire ancienne et moderne que jamais il n’est arrivé de grand malheur dans une ville ou dans une province qui n’ait été prédit par quelques devins ou annoncé par des révélations, des prodiges ou autres signes célestes. Il seroit fort à désirer que la cause en fût discutée par des hommes instruits dans les choses naturelles et surnaturelles, avantage que je n’ai point. Il peut se faire que notre atmosphère étant, comme l’ont cru certains philosophes, habitée par une foule d’esprits qui prévoient les choses futures par les lois mêmes de leur nature, ces intelligences, qui ont pitié des hommes, les avertissent par ces sortes de signes, afin qu’ils puissent se tenir sur leurs gardes. Quoi qu’il en soit, le fait est certain, et toujours après ces annonces on voit arriver des choses nouvelles et extraordinaires. » (MACHIAVEL, Discours sur Tite-Live, I, 56) ". Ainsi le machiavélisme se complique de la foi aux présages. Machiavel, devin, eût rencontré sans rire Machiavel, augure. Cette tendance dé l’homme à verser dans l’impossible et l’imaginaire est la source du credo quia absurdum ". Elle crée dans la religion l’idolâtrie et dans la poésie la chimère. L’idolâtrie est mauvaise. La chimère peut être belle. Tout un art complet, la musique, admirable en Italie et plus admirable encore en Allemagne, appartient au rêve. La musique est belle en Italie. ; en Allemagne, elle est sublime. Cela tient à ce que l’Italie rêve la volupté et l’Allemagne l’amour. De là le sourire de Cimarosa et le sanglot immense de Gluck. L’Allemagne a cette gloire d’avoir jusqu’ici à elle seule la suprématie absolue d’un art, toutes les autres nations étant forcées au partage des autres arts. Le grand poè’te n’est pas grec, car s’il y a Eschyle, il y a Isaïe ; il n’est pas hébreu, car s’il y a Isaïe, il y a Juvénal ; il n’est pas latin, car s’il y a Juvénal, il y a Dante ; il n’est pas italien, car s’il y a Dante, il y a Shakespeare ; il n’est pas anglais, car s’il y a Shakespeare, il y a Cervantes ; il n’est pas espagnol, car s’il y a Cervantes, il y a Molière ; il n’est pas français, car s’il y a Molière, il y a tous ceux que nous venons d’énumérer. Le grand musicien est allemand. Le grand allemand moderne, ce n’est pas Goethe, ce n’est pas même Schiller, c’est Beethoven. Nous venons de nommer Molière. Si quelque chose pouvait démontrer la puissance du rêve dans l’art, ce serait de le voir envahir Molière. Le prophète, le jour où les montagnes se mirent à sauter comme des béliers, résista à l’effarement du prodige jusqu’à l’instant où il vit le mont Ararat lui-même entrer en danse. Eh bien, Molière aussi, de même que tous les autres poëtes, entre en rêve. Molière est Poquelin, comme Voltaire est Arouet ; Molière est le produit du pilier des Halles, il est élève de Gassendi, il est l’essayeur d’une traduction de Lucrèce, il est sceptique, il est le critique perpétuel de son propre enthousiasme ; il est Alceste, mais il est Philinte ; Molière est le grand raisonneur qui, heureusement, n’a pas, comme Voltaire, poussé le raisonnement jusqu’au point où le raisonnement fait évanouir la comédie ; Molière est homme de génie valet de chambre tapissier ; n’importe, ce désillusionné, ce philosophe qui fait le Ut d’un roi, est, à ses heures, chimérique. « La lune, comme dit Othello, vient de passer trop près de la terre. » C’est fait, Molière est atteint comme un simple Shakespeare. Brusquement, tout à coup, Molière est ivre. Il est ivre de la grande ivresse sombre qui pousse la tragédie à l’abattoir et la comédie au tréteau. Abattoir sublime ; tréteau splendide. Molière, subitement éperdu, chancelle du trop plein de la coupe divine, et, comme Horace, il dit : Ohée ! Dicit Horatius, Ohé ! Ce sage devient fou ; et voilà le fantasque qui arrive, et le grotesque, et le bouffon, et la parodie, et la caricature, et l’excentrique, et l’excessif ; Boileau, glacé d’horreur, « ne reconnaît plus » Molière ; les intermèdes font irruption, la farce fait éclater la comédie ; la bouche du mascaron Thalie s’ouvre jusqu’aux oreilles et vomit les satyres dansants, les sauvages dansants, les cyclopes dansants, les furies dansantes, les procureurs dansants, les importuns dansants, les espagnols chantants, les turcs bâtonnants, les lutins faisant des sauts périlleux, le muphti et les dervis, les matamores parlant patois, et l’ours, et Moron sur l’arbre, et Scapin avec son sac, et Jupiter dans son nuage, et Mercure dans Sosie, et Sbrigani, et Pourceaugnac, et Diafoirus, et Desfonandrès ; le bourgeois gentilhomme et le malade imaginaire donnent la réplique aux révérences ironiques, Argan se coiffe d’un pot de chambre idéal, le latin sorbonesque fait rage ; le mamamouchi baragouine, les tiares de chandelles s’allument, les seringues tourbillonnent, l’apothéose des apothicaires flamboie ; et toute cette folie, ô Molière, ajoute à ta sagesse. Si cela arrive à Molière, cela arrivera à tous. Le poëte est le fils de la muse ; il en est aussi l’enfant. Mais cette enfance ressemble à celle du nazaréen au temple. Elle enseigne. Les docteurs l’écoutent ; elle a le doigt levé. Une signification sérieuse et forte se dégage de ces lupercales de l’art. C’est le vice accentué, c’est le ridicule barbouillé de lui-même, c’est la lie au front de l’ivrogne. Le laid devient grotesque. La grimace souligne la figure. C’est la physionomie poussée au noir. Qui n’était que poltron est lâche, qui n’était que pédant est idiot, qui n’était que bête est sot, qui n’était que vil est abject. Toute une philosophie sort de la bouffonnerie. C’est le défaut marqué par l’excès. Il semble que la farce délie Molière. Ses cris les plus hardis, c’est là qu’il les jette ; ses conseils les plus profonds, c’est là peut-être qu’il les donne. Cela n’empêche pas le duc de Saint-Aignan de s’indigner du Bourgeois gentilhomme et de profiter du silence du roi pour crier : « Molière baisse, Molière n ’y est plus. Balachon, Balaba, que veut dire cela ? Molière est en délire l » Soit dit en passant, le duc de Saint-Aignan, si difficile en fait de bon sens, était le même, qui, en 1664, aux fêtes de Versailles, maréchal de camp, armé à la grecque, coiffé d’un casque à plumes incarnates avec dragon, vêtu d’une cuirasse de toile d’argent à petites écailles d’or, bas de soie pareils, représentait Guidon le sauvage. Oui, loin d’être un défaut, comme le croient les critiques de surface, cette quantité de rêve inhérente au poëte est un don suprême. Il faut qu’il y ait dans le poëte un philosophe, et autre chose. Qui n’a pas cette quantité céleste de songe n’est qu’un philosophe. Ce quid divinum, Voltaire l’a eu dans ses contes. Là seulement il est poëte. Remarque frappante, dans ses contes Voltaire rêve, il pense d’autant plus. Il sort du réel et entre dans le vrai. Cette gorgée de chimère bue par sa raison la transfigure, et cette raison devient divination. Voltaire dans ses contes entrevoit presque, et entrevoit avec amour, la conclusion, disons plus, la catastrophe finale du dix-huitième siècle, catastrophe qui, historien, l’épouvanterait. Il invente, il imagine, il se laisse aller aux conjectures, il perd pied ; il s’envole. Le voilà en plein azur de suppositions et d’hypothèses. La pensée étoilée était jusque-là restée fermée. C’est l’ouverture de la déesse. Patuit dea. Dans toutes les autres oeuvres de ce grand Arouet, l’inquiétude du maître lui tire la manche, la nécessité de plaire aux puissances crée un contre- courant à la bonne volonté ; Trajan est-il content ? Cette courbette revient sans cesse. Le courtisan encombre le penseur. Le valet déconseille le titan. À Versailles, il est gentilhomme ordinaire ; à Potsdam, il a sa clef derrière le dos. De là force platitudes en présence du fait. La sphère imaginaire rend ses coudées franches à cet esprit. Candide est sincère ; Micromégas prend ses aises. Quand d’une enjambée on est dans Sinus, on est libre. Voltaire dans l’histoire est à peu près un philosophe ; dans le conte, c’est presque un apôtre. Poètes, voici la loi mystérieuse : Aller au delà. Laissez les sots la traduire par extrqvagare. Allez au delà, extravaguez, soit, comme Homère, comme Ézéchiel, comme Pindare, comme Salomon, comme Archiloque, comme Horace, comme saint Paul, comme saint Jean, comme saint Jérôme, comme Tertullien, comme Pétrarque, comme Alighieri, comme Ossian, comme Cervantes, comme Rabelais, comme Shakespeare, comme Milton, comme Mathurin Régnier, comme Agrippa d’Aubigné, comme Molière, comme Voltaire. Extravaguez avec ces doctes, extravaguez avec ces justes, extravaguez avec ces sages. Quos vult AUGERE Juppiter dementat". Ce que les pédants nomment caprice, les imbéciles déraison, les ignorants hallucination, ce qui s’appelait jadis fureur sacrée, ce qui s’appelle aujourd’hui, selon que c’est l’un ou l’autre versant du rêve, mélancolie ou fantaisie, cet état singulier de l’esprit qui, persistant chez tous les poëtes, a maintenu, comme des réalités, des abstractions symboliques, la lyre, la muse, le trépied, sans cesse invoquées ou évoquées, cette ouverture étrange aux souffles inconnus, est nécessaire à la vie profonde de l’art. L’art respire volontiers l’air irrespirable. Supprimer cela, c’est fermer la communication avec l’infini. La pensée du poëte doit être de plain-pied avec l’horizon extra- humain. Silène, au dire d’Épicure, était un sage tellement pensif qu’il semblait éperdu. Il s’abrutissait d’infini. Il méditait si avant dans les choses qu’il allait hors de la vie et qu’on l’eût dit pris de vin. Ce vin était la rêverie terrible. Le poëte complet se compose de ces trois visions : Humanité, Nature, Surnaturalisme. Pour l’Humanité et la Nature, la Vision est observation ; pour le Surnaturalisme, la Vision est intuition. Une précaution est nécessaire : s’emplir de science humaine. Soyez homme avant tout et surtout. Ne craignez pas de vous surcharger d’humanité. Lestez votre raison de réalité, et jetez-vous à la mer ensuite. La mer, c’est l’inspiration. A proprement parler, toute la haute puissance intellectuelle vient de ce souffle, l’inconnu. Souffle qui est une volonté. Fiat ubi vult. Ce sont là les grandes effluves. Les, divers ordres de faits qui se rattachent à l’inspiration débordent de toutes parts la région du rêve et les créations de la poésie imaginaire. Ce majestueux phénomène psychique, l’inspiration, gouverne l’art tout entier, la tragédie comme la comédie, la chanson comme l’ode, le psaume comme la satire, l’épopée comme le drame. Mais, pour le moment, nous ne regardons qu’un détail de ce vaste ensemble. Donc songez, poètes ; songez, artistes ; songez, philosophes ; penseurs, soyez rêveurs. Rêverie, c’est fécondation. L’inhérence du rêve à l’homme explique tout un côté de l’histoire et crée tout un côté de l’art. Platon rêve l’Atlantide, Dante le Paradis, Milton l’Éden, Thomas Morus la Cité Utopia, Campanella la Cité du Soleil, Hall le Mundus Alter, Cervantes Barataria, Fénelon Salente. Seulement n’oubliez pas ceci : il faut que le songeur soit plus fort que le songe. Autrement danger. Tout rêve est une lutte. Le possible n’aborde pas le réel sans on ne sait quelle mystérieuse colère. Un cerveau peut être rongé par une chimère. Qui n’a vu dans les hautes herbes du printemps un drame horrible ? Le hanneton de mai, pauvre larve informe, a volé, voleté, bourdonné ; il a fait des rencontres, il s’est heurté aux murs, aux arbres, aux hommes, il a brouté à toutes les branches où il a trouvé de la verdure, il a cogné à toutes les vitres où il a vu de la lumière, il n’a pas été la vie, il a été le tâtonnement essayant de vivre. Un beau soir, il tombe, il a huit jours, il est centenaire. Il se traînait dans l’air, il se traîne à terre ; il rampe épuisé dans les touffes et dans les mousses, les cailloux l’arrêtent, un grain de sable l’empêtre, le moindre épillet de graminée lui fait obstacle. Tout à coup, au détour d’un brin d’herbe, un monstre fond sur lui. C’est une bête qui était là embusquée, un nécrophore, la jardinière, un scarabée splendide et agile, vert, pourpre, flamme et or, une pierrerie armée qui court et qui a des griffes. C’est un insecte de guerre casqué, cuirassé, éperonné, caparaçonné : le chevalier brigand de l’herbe. Rien n’est formidable comme de le voir sortir de l’ombre, brusque, inattendu, extraordinaire. Il se précipite sur ce passant. Ce vieillard n’a plus de force, ses ailes sont mortes, il ne peut échapper. Alors c’est terrible. Le scarabée féroce lui ouvre le ventre, y plonge sa tête, puis son corselet de cuivre, fouille et creuse, disparaît plus qu’à mi-corps dans ce misérable être, et le dévore sur place, vivant. La proie s’agite, se débat, s’efforce avec désespoir, s’accroche aux herbes, tire, tâche de fuir, et traîne le monstre qui la mange. Ainsi est l’homme pris par une démence. Il y a des songeurs qui sont ce pauvre insecte qui n’a point su voler et qui ne peut marcher ; le rêve, éblouissant et épouvantable, se jette sur eux et les vide et les dévore et les détruit. La rêverie est un creusement. Abandonner la surface, soit pour monter, soit pour descendre, est toujours une aventure. La descente surtout est un acte grave. Pindare plane, Lucrèce plonge. Lucrèce est le plus risqué. L’asphyxie est plus redoutable que la chute. De là plus d’inquiétude parmi les lyriques qui creusent le moi que parmi les lyriques qui sondent le ciel. Le moi, c’est là la spirale vertigineuse. Y pénétrer trop avant effare le songeur. Du reste toutes les régions du rêve veulent être abordées avec précaution. Ces empiétements sur l’ombre ne sont pas sans danger. La rêverie a ses morts, les fous. On rencontre çà et là dans ces obscurités des cadavres d’intelligences, Tasse, Pascal, Swedenborg. Ces fouilleurs de l’âme humaine sont des mineurs très exposés. Des sinistres arrivent dans ces profondeurs. Il y a des coups de feu grisou. Ce promontoire du Songe, dont nous montrons l’ombre projetée sur l’esprit humain, l’Olympe antique l’avait presque fait visible. Dans l’Olympe, la cime du rêve apparaît. La chimère propre à la pensée de l’homme n’a jamais été plastique à ce point. Le songe mythologique est presque palpable par la détermination de la forme. L’empreinte laissée par l’Olympe au cerveau humain est telle, qu’aujourd’hui encore, après deux mille ans d’empiétement chrétien sur les imaginations, nous avons, grâce à l’utile éducation classique grecque et latine, peu d’effort à faire pour apercevoir distinctement au fond du ciel l’éternelle montagne ayant à son sommet la fête de la toute-puissance. Là sourient en plein azur les douze passions de l’homme, déesses. Un excès de fréquentation de la mythologie en a fait la surface banale ; toutefois, pour peu que l’on creuse, le grand sens énigmatique se révèle. La foule s’amuse tant de la fable qu’il n’y a plus de place dans son attention pour le mythe ; mais ce mythe multiple n’en est pas moins une puissante création de la sagacité humaine, et quiconque a médité sur l’unité intime des religions prendra toujours fort au sérieux ce symbolisme payen auquel ont travaillé, selon le compte d’Hermodore dans ses Disciplines, tous les mages d’Asie pendant cinq mille ans, et plus tard tous les penseurs grecs depuis Eumolpe, père de Musée, jusqu’à Posidonius, maître de Cicéron. Les fictions sont des couvertures de faits. L’allégorie extravague, attentivement écoutée par la logique. La mythologie, insensée et délirante en apparence, est un récipient de réalité. Histoire, géographie, géométrie, mathématique, nautique, astronomie, physique, morale, tout est dans ce réservoir, et toute cette science est visible à travers l’eau trouble des fables. Rien n’est admirable, je dirais presque, rien n’est pathétique, comme de voir de cette Source où fume et bruit le bouillonnement des rêves, sortir ces deux grands courants de raison humaine, la philosophie ionienne, la philosophie italique ; Thaïes aboutissant à Théophraste, Pythagore. aboutissant à Épicure. Le christianisme est plus humain dans un sens, et moins dans l’autre, que le paganisme. Le mérite du christianisme, c’est d’être humain du . bon côté. Le paganisme ne choisit pas ; il s’approprie étroitement à l’humanité, à l’humanité toute, et telle qu’elle est. C’est là la qualité et le défaut du symbolisme payen. Grattez le dieux, vous trouvez l’homme. Quoi qu’il en soit, pour qui étudie curieusement la mythologie polythéiste dans les poètes et les philosophes, il y a la sensation d’une découverte ; cette chose réputée banale reprend vie et fraîcheur ; l’approfondissement la renouvelle. Le sens religieux est partout saisissant, le détail légendaire est souvent imprévu. Nous avons perdu la familiarité de ces dieux-là. Mais on peut se rendre compte par la pensée de ce qu’était la superposition de la théogonie payenne à la civilisation antique. Une lumière étrange tombait de l’Olympe sur l’homme, sur la bête, sur l’arbre, sur la chose, sur la vie, sur la destinée. Cette apothéose était au-dessus de toutes les têtes. Elle était ravissante et inquiétante, jetant parfois un rayon tragique. Soyez payen et tâchez de vivre tranquille ; impossible ; l’ubiquité divine vous harcèle. Elle accable le philosophe par l’immanence ; elle obsède le payen par l’apparition et la disparition. Elle se masque, se démasque, se remasque ; c’est une perpétuelle poursuite à faire, et rien n’est troublant comme ce va-et-vient imperturbable du surnaturel dans la nature. Pour le payen, Dieu est fourmillement. Toute sa religion est protée. Le payen vit haletant. Qu’est ceci ? c’est une prairie ; non, c’est une napée. Qu’est ceci ? c’est une colline ; non, c’est une oréade. Qu’est ceci ? c’est une pierre ; non, c’est le dieu Lapis qui peut vous changer en tortue ou en crapaud. Qu’est ceci ? c’est un arbre ; non, c’est Priape. Qu’est ceci ? c’est de l’eau ; non, c’est une femme. Prenez garde à l’eau. Elle est perfide comme Vénus. L’océan a la néréide et l’étang a la limniade. Si vous, naviguez, Poséidon vous guette ; méfiez-vous du Brise- Vaisseaux. Égéon est sous l’écume. Redoutez de rencontrer les sept îles Vulcaines ; vous ne sortiriez pas de leurs détroits. Vous n’auriez d’autre ressource que de vous couper la main droite pour Mulciber et la main gauche pour Tardipes, qui sont le même dieu, Vulcain. Ce boiteux vous veut manchot. Évitez aussi les îles Echinades ; c’est là que Neptune Ypéus cache les filles qu’il enlève, et il n’aime point les curieux. Vous devinerez la bonne route et, chemin faisant, le sens des présages qu’on rencontre si, par aventure, vous avez dans votre équipage un matelot telmessien, car à Telmesse tout le monde naît devin. Un port s’ouvre, n’y entrez point, la tempête vaut mieux ; il est gardé par le dieu Palémon qui tient une clef dans sa main droite. Attention : je crois que ce paquet d’algues à vau-l’eau est un Glaucus ; les Glaucus sont trois, et fort méchants. Faites un sacrifice à Elpis, la déesse Espérance, et aux Muses couronnées des ailes hideuses arrachées aux sirènes ; craignez les érynnides, soeurs aînées des euménides ; et le soir ne vous endormez pas dans votre hamac fait d’une voile sans avoir adoré les sept étoiles, couronne de Clotho, la parque qui file, moins mauvaise que Lachesis qui tourne et qu’Atropos qui coupe. Tremblez d’apercevoir à travers la brume marine le feu de Lyncée sur la tour de Lyrcos et le feu d’Hypermnestre sur la tour de Larissa. Ces phares sont des spectres. Ne touchez pas à cette outre ; elle contient peut-être un géant. Une outre crevée donne passage à un ouragan. Surtout ne confondez pas Téthys avec Thétis, vous seriez perdu. Ne vous brouillez pas avec l’aurore, mère des Vents. Tâchez d’être en bons termes avec Busiris, dieu des pirates et roi d’Espagne. Il est utile aussi quelquefois d’invoquer Eudemonia, la déesse de Lucullus. Si Démogorgon, le vieillard du centre de la terre, est pris d’un accès de toux, cela fera sauter les flots et vous pourrez bien naufrager. Brûlez de la rognure d’ongles en l’honneur des deux soeurs farouches Pephredo et Enyo qui vinrent au monde avec des cheveux blancs. L’une est la lame, l’autre est la houle. Je ne parle pas des syrtes, des acrocéraunes, des écueils, des dogues aboyant sous l’onde. Autant de vagues, autant de gueules. Chantez un hymne à Bonus Eventus, le mari de l’Eau, et à Rubigus, le mari de Flore. Bonus Eventus obtiendra peut- être de l’Eau qu’elle vous lâche et Rubigus obtiendra de Flore qu’elle vous reçoive. Flore c’est la terre. Si la terre est de bonne humeur, si la Nuit ne lui a pas trop durement écrasé sa torche sur la tête, si vous lui faites une libation avec une pleine jarre de ces bons vins du mont Tmolus, si vous êtes assez riche pour avoir dans votre navire une statue de Jupiter et une statue d’Esculape, toutes deux en or et en ivoire, et celle d’Esculape plus petite de moitié que celle de Jupiter, si vous êtes dévot à la Gorgone et prêt à baiser son bras de chair pour éviter sa main d’airain, si toute votre vie vous avez timidement salué, en passant, les autels dédiés aux dieux d’en haut et les fosses dédiées aux dieux d’en bas, si enfin vous n’avez jamais insulté les junons des femmes, vous avez chance de débarquer. Vous êtes à terre. Bon. Une question : avez-vous, en abordant le rivage, pensé aux six couples des dieux Consentes ? Non ? je vous plains. Le mouchard Ascalaphe vous aura probablement dénoncé. Cérès sera furieuse. Elle ameutera les Atlantes contre vous. Attendez- vous à des malheurs. Vous allez entendre bourdonner à vos oreilles Mellona, la déesse abeille. C’est fait. Elle vous a piqué. Furoncle. Ménédème en est mort. Bubona, la déesse bouvière, vous donnera quelque coup de corne. Le dieu Domiducas refusera de vous ramener chez vous ; le dieu Jugatinus vous fera cocu. Tirez-vous d’affaire comme vous pourrez, saluez à haute voix Ops, Idea, Berecynthia, Dindymène, Vesta Prisca et Vesta Tellus, offrez de la marjolaine et un voile de pourpre jaune à Hymenéus, battez du tambour en l’honneur des dix Dactyles ; vous pouvez être un peu rassuré maintenant. Prenez terre. Ne vous asseyez pas sur cette herbe ; elle vous ferait poisson. Vous avez une captive avec vous, alors abstenez-vous de ce temple, c’est le temple de Leucothoë ; il est fermé aux femmes esclaves ; abstenez-vous aussi de celui-ci et passez vite, c’est un temple Opertum, les hommes n’y entrent point. Détournez-vous de ce taillis, il est sacré, il y a là des Ménades, vous pourriez être mordu par leur lynx. Ayez peur de ces feuilles où il y a de la clarté, c’est le corymbe de Dionée. Tiens, votre cheval rue et vous renverse à terre, je le crois bien, et c’est tout simple, vous avez oublié que Neptune s’appelle Hippius, et vous n’avez jeté aucune touffe de poil dans la mer. Que cette leçon vous profite. Pressez la mamelle de la première nourrice que vous rencontrerez et faites-en tomber une goutte de lait en l’honneur de chaque ville où il est né un dieu. Car les dieux sont d’un pays. Priape est de Lampsaque, Saron est de Corinthe, Protée est de Tentyris en Egypte ; vous savez, pour peu que vous ayez lu Pindare, que Silène est de Malée, et, pour peu que vous ayez lu Hérodote, vous n’ignorez pas que Neptune est libyen. A propos, avant de partir pour ce voyage, avez-vous confié votre patrimoine au Jupiter Horius de PHellade et au Jupiter Terminalis du Latium ? c’est que vous pourriez bien ne plus retrouver votre champ. Mercure a si bien volé au roi Othréus la montagne Phrygos qu’on n’a jamais pu remettre la main dessus. Il y avait quatre Anticyres ; il n’y en a plus que trois ; Mercure en a dérobé une. Et la conséquence de cela, c’est qu’on ne peut plus guérir qu’une folie sur quatre. C’est Mercure qui a escamoté le grand chemin qui menait à Testudopolis, si bien qu’on ne retrouve plus cette ville. Marchez avec prudence. Que rencontrez-vous là ? un paysan qui fume sa terre et un paysan qui moud son blé. Point. Ce sont deux génies. L’un est Pilumnus, dieu du sillon, et l’autre est Picumnus, dieu de la meule. Tenez-vous sur vos gardes, la déesse Anna Perenna est debout derrière ces pâtres qui purifient leurs troupeaux avec de la fumée de soufre. Vénérez ce tas de fumier, c’est peut-être Saturne. Saturne se nomme Sterculius. Votre chien jappe ; vous voici devant votre maison. La porte est fermée. Avez-vous la clef ? Espérons que la gâche et le pêne n’ont pas été brouillés par la hargneuse cousine d’Apollon, Clathra, la déesse serrurière dès étrusques. La clef joue, la porte tourne : entrez. N’embrassez personne, courez d’abord au pénate. En a-t-on eu bien soin ? Il faut qu’il soit dans un coin, mais pas dans un trou. Il aime l’ombre, mais abhorre la poussière. Lui a-t-on bien pendu au cou le bulla du petit enfant ? C’est votre tuteur domestique. Soyez-lui pieux plus qu’à votre père. Il y a pour chaque homme le dieu lare dans la maison et le dieu mâne dans le sépulcre. Malheur à qui néglige ces deux amis ! ils deviennent ennemis. Craignez les Superi, redoutez les înferi. Ayez présent à l’esprit Pluton, le Riche Triste qui pousse et qui lave. Dis, Adès, Orcus, Februus" ; quatre noms inquiétants. Le lieu inférieur est entr’ouvert sous tous les pas de l’homme. Là est l’horreur. Caron signifie Colère. Il y a, dans cette obscurité, l’Achéron, c’est-à-dire l’angoisse, le Cocyte, c’est-à-dire la larme, le Styx, c’est-à-dire le silence, le Léthé, c’est-à-dire l’oubli. Les olympiens sont sévères. Aristandre de Telmesse a visité l’enfer et y a vu l’âme d’Hésiode liée à un poteau de bronze et grinçant des dents, et l’âme d’Homère pendue à un arbre. Homère et Hésiode sont là pour avoir dit trop de choses des dieux. Le cinquième des sept Xénophons, l’auteur du Livre des Prodiges, a fait aussi la visite de l’enfer ; il a constaté les supplices infligés aux hommes qui n’ont pas rempli le devoir viril vis-à-vis des femmes, et ce récit a rendu ce philosophe respectable chez les Crotoniates. Maintenant embrassez votre femme. Informez-vous si, en votre absence, elle a bien suivi les recommandations du pénate, qui sont : - « Ne nettoyez pas votre chaise avec de l’huile. - N’ayez point d’image gravée= sur votre anneau. - Ne vous asseyez pas sur le boisseau - Enfouissez les traces de la marmite dans les cendres. - Ayez toujours vos couvertures pliées. - Gardez-vous de lâcher de l’eau le visage tourné vers le soleil. » À cette heure, saluez votre voisin ; il faut le ménager, il a peut-être un lare plus puissant que le vôtre. Les démons attachés à chaque homme sont de force inégale ; le génie d’Antoine craignait celui d’Auguste. En parlant à ce voisin, efforcez-vous de pénétrer sa pensée, et invoquez tout bas Momus, le dieu qui tâche de faire une fenêtre au coeur de l’homme. Faites votre promenade ensuite. Ah ! les hamadryades sont à considérer. Préoccupez-vous de Lucas, dieu des branchages ; c’est une personne obscure et bizarre. Les bois sont aux buveurs et aux voleurs ; n’y allez pas sans vous recommander à la nymphe Nicéa, amie de Bacchus, et à là nymphe Yptimé, maîtresse de Mercure. Qu’Yptimé et Nicéa ne vous fassent pas oublier Calisto, celle de Jupiter ; et, quant à Echo, ne lui parlez point de Pan, vous rendriez jalouse Pythis. Ces précautions prises, vous pouvez vous promener dans un bois. Surtout, le soir, en rentrant chez vous, évitez le marais d’à côté, et n’écoutez pas les bavardages des roseaux sur le roi Midas. Cet âne est dieu. Cet à peu-près donne quelque idée de la vie fort essoufflée du payen. Le polythéisme, c’est le rêve éveillé poursuivant l’homme. Croyait-on donc à tout cela ? Sans nul doute. Onomacrite fut chassé d’Athènes pour avoir été surpris comme il employait les incantations de Musée à tâcher de faire engloutir par la mer les îles voisines de Lemnos. Il se réfugia en Perse, et se vengea de son expulsion en déchaînant Xercès sur la Grèce. De là l’attaque de l’Asie à l’Europe. Ainsi c’est de la foi aux chimères qu’est venue cette vaste catastrophe où la civilisation grecque a failli sombrer, et voyez l’enchaînement, sans ce traître fou, Onomacrite, vous n’auriez pas ce héros, Léonidas. Ah ! ces chimères, vous n’y croyez pas ! Savez-vous qui s’étonne de votre étonnement ? c’est Horace. Somnia, terrores magicos, miracula, sagas, Nocturnos lémures, portentaque Thessala rides ? Et Virgile ajoute : Non temnere divos. Les grands olympiens, suppliés à propos, venaient volontiers en aide aux petits peuples ; ces forts secouraient ces faibles ; c’est grâce à Belus-Apollon que les éthiopiens battirent Cambyse, et c’est grâce à Mégalé, qui n’est autre que Junon, que les massagètes battirent Cyrus. Toutefois, les dieux haïssent d’être importunés. « Il est dangereux, dit Hérodote, de souhaiter beaucoup de choses. » On est pour ou contre ces dieux, mais on les affirme. Personne n’en doute. Eschyle est ennemi de Jupiter par dévotion à Saturne. Ce même Eschyle ne parle pas sans anxiété des trois Phorcydes, lesquelles n’ont qu’un seul oeil et qu’une seule dent, dont elles se servent l’une après l’autre. Le magicien Aceratos épouvante Alexandre en lui offrant de remplacer Bucéphale par Pégase, cheval qui désarçonne les bellérophons, et qui d’une ruade va aux astres, seule écurie digne de lui. Tout voyageur prudent qui traverse la Libye se botte très haut de peur des serpents, et se met son manteau sur la tête à cause des gouttes de sang qui tombent de la tête coupée de Méduse, laquelle va et vient dans ce ciel. De terra anguis, de coelo sanguis. Euryloque, ce philosophe si colère qu’il poursuivait son cuisinier dans la rue, une broche fumante et chargée de viandes à la main, cet Euryloque, tout disciple de Pyrrhon qu’il était, priait le dieu Orphée Thesprote de venir tirer les verrous de sa prison. Pyrrhon lui-même, au dire de Stobée et de Sextus Empiricus, croyait fort à tous ces dieux-là ; û était grand-prêtre, mais cela ne prouve rien. Apollodore le Calculateur raconte que Pythagore immola une hécatombe le jour où il découvrit le carré de l’hypoténuse. Démocrite, voyant son agonie coïncider avec des jours fériés, se faisait approcher un pain chaud des narines, afin de ne pas expirer pendant les fêtes de Cérès. Socrate n’osait pas mourir sans sacrifier un coq à Esculape. Toute cette chimère est pleine de contre-coups. Il faut prendre garde, en heurtant un de ces lieux, d’en fâcher plusieurs. Il y a des parentés dans ce cauchemar ; ces monstres vivent en famille dans ces ténèbres. Les gorgones sont tantes de Polyphème et soeurs du serpent des Hespérides. Et que de sens mystérieux à ces allégories ! Ce mot, nymphe, vient-il du grec lymphe, eau, ou du phénicien néphas, âme ? Le mystère est contagieux. On s’y englue, on s’y enlise. Qui l’étudié s’y amalgame. Les philosophes en viennent à participer de la vie mythologique. Hercule ordonne en songe aux rois de Sparte de croire Phérécyde. Pythagore, s’étant un jour déshabillé par hasard devant ses trois cents disciples qui gouvernaient avec lui les Italiotes, tous voient qu’il a une cuisse d’or. Une autre fois, comme il traverse le fleuve Nessus, le fleuve l’appelle à haute voix par son nom : Pythagore ! Cratès l’Ouvreur de portes met un doigt sur sa bouche chaque fois qu’il aperçoit un trou dans la terre, fût-ce le trou d’un ver, et à qui l’interroge, il dit : Ils sont là I Pausanias, en sortant de l’antre de Trophonius, a l’air d’un homme ivre. On n’ose pas, seul dans un lieu désert, parler à voix haute de peur que quelqu’un ne vous réponde. Toute chose est effrayante à cause de la présence possible d’un dieu. L’horreur panique est telle qu’on prend la fuite dans les bois. On le voit, derrière la mythologie, lieu commun des rhétoriques de Demoustier et de Chompré, il y en a une autre, à peu près inédite. Elle est çà et là, dans Apulée, dans Strabon, dans Aulu-Gelle, dans Philostrate, dans Longus, dans Hésychius, dans le Lexicon Grcecum Iliadis et Odysseoe, d’Apollonius d’Alexandrie, dans la Théogonie et le Bouclier d’Hercule d’Hésiode, dans Etienne de Byzance, tout mutilé qu’il est, même dans Suidas, lu d’une certaine façon, enfin dans Lactance, qui en réfutant le paganisme le raconte, l’explique et l’approfondit. Nous venons de soulever un peu ce rideau des fables. Toute cette fantasmagorie du polythéisme, étudiée aux origines mêmes, reprend sa figure réelle. Ces dieux si connus et si usés semblent autres. Ainsi, c’est dans Lactance seulement que la Circé vulgaire des opéras et des cantates devient cette étrange magicienne des marins, Marica, femme de Faune. Ainsi, tout le monde connaît les Téleboes, ces peuples qui occupèrent ce guerroyeur malavisé d’Amphitryon pendant que Jupiter faisait chez lui Hercule, et qui plus tard colonisèrent Caprée destinée à Tibère ; mais pour avoir quelque idée du demi- dieu Taphius, qui donna son nom à leur île Taphos, et de sa mère Hippothoë, concubine de Neptune, il faut lire le scholiaste d’Apollonius. Ainsi, la hache proverbiale de Ténédos consacrée dans le temple de Delphes et insigne bizarre d’Apollon, ne s’explique que dans Suidas par les écrevisses du ruisseau Asserina dont l’écaillé était en fer de hache. Ainsi encore, si l’on poursuit les déesses jusque dans les Alexipharmaques de Nicandre, une Vénus assez inattendue se révèle. Vénus, là, se dispute avec le lys ; cette querelle entre deux blancheurs finit mal, et c’est Vénus qui, jalouse, met au beau milieu du lys ce qu’on y voit encore, et ce que Nicolas Richelet appelle « la vergogne d’un âne ». Virgam asini. Une vague esquisse de Titania ; et de Bottom semble apparaître ici. L’Homme a besoin du rêve. À la chimère antique a succédé la chimère gothique. Coup de sifflet du machiniste invisible. Le gigantesque décor de l’impossible change. Les bandes de ciel et de nuages ne sont plus les mêmes. On tombe d’un chimérique dans l’autre. Les têtes ailées qui étaient Cupidons sont chérubins. Il y a toujours à l’horizon, sur la terre et en même temps hors de la terre, un mont ; c’était l’Olympe, c’est le Golgotha. L’allongement d’une immense ombre de montagne sur un fond mystérieux, rien n’est plus sinistre. Comme ce sommet est une idée, ce n’est pas seulement une hauteur, c’est une domination. Les sépulcres qui sont au pied du mont et qui ont laissé sortir leurs fantômes, sont restés ouverts. Des clartés à forme humaine errent. Les apparences crépusculaires abondent. Les superstitions prennent corps. La diablerie commence. On voit, sur les premiers plans, des abbayes, des châteaux, des villes aiguës, des collines contrefaites, des rochers avec anachorètes, des rivières en serpents, des prairies, d’énormes roses. La mandragore semble un oeil éveillé. Des paons font la roue regardés par des femmes nues qui sont peut-être des âmes. Le cerf qui a le crucifix entre les cornes boit dans un lac, à l’écart. L’ange du jugement est debout sur une cime avec une trompette. Des vieilles filent devant les portes. L’oiseau bleu perche dans les arbres. Le paysage est difforme et charmant. On entend les fleurs chanter. Entrent en scène les psylles, les nages, les alungles, les démonocéphales, les dives, les solipèdes, les aspioles, les monocles, les vampires, les hirudes, les diacogynes, les stryges, les masques, les salamandres, les ungulèques, les serpentes, les garous, les voultes, les troglodytes, tout le peuple hagard des noctambules, les uns sautant sur un seul pied, les autres voyant d’un seul oeil, les autres, hommes à sabot de cheval, les autres, couleuvres autant que femmes ; et les phalles, invoqués des vierges stériles, et les tarasques toutes couvertes de conferves, et les drées, dents grinçantes dans une phosphorescence. La Wili, délicate, fluide et féroce, arrête le chevalier qui passe, et lui promet « une chemise blanchie avec du clair de lune ». Salomon qui a adoré Chamos, idole des Amorrhéens, est salué par Satebos, dieu cornu des Patagons. Les éwaïpoma rôdent ; ce sont des hommes qui ont la tête dans la poitrine et les yeux sous les clavicules. Au fond, dans le ciel livide, on aperçoit les comètes. Qu’on nous permette ce mot : chimérisme. Il pourrait servir de nom commun à toutes les théogonies. Les diverses théogonies sont, sans exception, idolâtrie par un coin et philosophie par l’autre. Toute leur philosophie, qui contient leur vérité, peut se résumer par le mot Religion ; et toute leur idolâtrie, qui contient leur politique, peut se résumer par le mot Chimérisme. Cela dit, continuons. Dans le chimérisme gothique, l’homme se bestialise. La bête, dont il se rapproche, fait un pas de son côté ; elle prend quelque chose d’humain qui inquiète. Ce loup est le sire Isengrin, ce hibou est le docteur Sapiens. La tarentule est une rencontre lugubre. Elle abonde sur le mont Reventon. Elle est là dans son repaire caché par les folles avoines. Elle a une tourelle sur sa forteresse comme un baron, une tenture de soie à son mur comme une courtisane et une lueur dans la prunelle comme un tigre. Elle a une porte qu’elle ferme avec un verrou. Le soir, elle ouvre sa porte et attend, tapie au premier coude de sa caverne tubulaire. Malheur à qui passe ! Ceux qu’elle a piqués se cherchent, se trouvent, se prennent par la main et se mettent à danser la ronde qui ne s’arrête pas ; les pieds s’y usent ; les pieds usés, on danse sur les tibias ; les tibias s’usent, on danse sur les genoux ; les genoux s’usent, on danse sur les fémurs ; les fémurs s’usent, on danse sur le torse devenu moignon ; le torse s’use, et les danseurs finissent par n’être plus que des têtes sautelant et se tenant par les mains, avec des tronçons de côtes autour du cou imitant des pattes, et l’on dirait d’énormes tarentules ; de sorte que l’araignée les a faits araignées. Cette ronde de têtes use la terre, y creuse un cercle horrible et disparaît. Dans les Pyrénées, ces cercles s’appellent ouïes (plia, marmite). Il y a l’ouïe de Héas. Gavarnie est une ouïe. Dieu ne gagne pas grand-chose à la fantasmagorie gothique. L’homme ne sera adulte que le jour où son cerveau pourra contenir dans sa plénitude et dans sa simplicité la notion divine. Le Dieu morcelé de l’antiquité est encore le seul que puisse comprendre le moyen-âge. Le Christ a fait à peine diversion au fétichisme. Un paganisme chrétien pullule sur l’Évangile. La défroque olympique est utilisée. Saint Michel prend à Apollon sa pique. Python est baptisé Satan. La troisième vertu théologale, la Charité, hérite des six mamelles de Cybèle. Je soupçonne l’honnête dieu Bonus Eventus de se perpétuer sournoisement sous le nom de saint Bonaventure. La providence, jadis éparpillée en lares et en pénates, s’émiette de nouveau, et la voilà encore une fois toute petite. Elle est fée du logis, follet de l’alcôve, grillon du foyer. Elle descend du tonnerre au cri- cri. Elle se fait chat de la maison, et elle guette et prend sous les pieds des hommes cette espèce de souris, les diables. Le paganisme est amoindri, mais persiste. L’agape devient church-ale ; la bacchanale devient chienlit. Le dieu est tombé démon, le faune est passé lutin, le cyclope est raccourci gnome. Le propre de la superstition, c’est qu’elle reprend de bouture. L’idolâtrie engendre l’idolâtrie ; un fétiche se greffe sur l’autre. Le fond commun de l’erreur humaine ne se laisse point épuiser par une première chimère. Le Jupiter Capitolin sert deux fois, une première fois comme Jupiter, une deuxième fois comme saint Pierre. Allez le voir, il est encore à cette heure dans la grande basilique de Michel-Ange ; les bonnes femmes catholiques lui ont usé son orteil d’airain avec des baisers. On lui a seulement changé sa foudre en trousseau de clefs. J’étais tout enfant quand ma mère, visitant Rome, me le montra. Un grenadier de l’armée d’alors, en faction, gardait la statue ; armée goguenarde et voltairienne celle-là, et qui ne gagnait point de petites batailles. Je demandai en voyant l’homme de bronze assis et barbu : « Qu’est-ce que c’est que ça ? - C’est un saint, répondit ma mère. - Non, dit le soldat, c’est Jupin- Jupiter Tremblement, le bon Dieu du diable. » La disparition de réalité n’est pas moindre au moyen-âge que dans l’antiquité. Le christianisme, à force de saints, est un polythéisme. Nulle copie pourtant du passé ; nulle servilité ; à peine une vague ressemblance çà et là. Dans ces logarithmes de l’imagination, un terme de plus suffit pour tout changer. C’est un nouveau monde inouï. De ces mondes inouïs, il y en a autant qu’il y a de sortes de crédulité humaine. Aucun ne dépasse la légende gothique. En haut le mirage, en bas le vertige. Tous les zigzags de la bizarrerie compliquent pêle- mêle l’horizon, la terre où il faudrait la mer, la mer où il faudrait la terre. C’est la géographie du cauchemar. L’histoire ne s’y superpose qu’en se déformant. Londres s’appelle Troynevant. Tamerlan devient Tamburlaine. Saint Magloire est le même que Saint Malo qui est le même que Saint Maclou qui est le même que Mac-Clean qui est le même que Meg-Lin qui est le même que Linus. L’Angleterre est fille d’Iule petit-fils d’Ascagne. Il y a un lord Ucalégon né dans ce palais de Troie qui, brûlant tout près, a fait hâter le pas à Énée. Passent, glissent, frottent et chevauchent des êtres indistincts faits de la substance du songe, un peu nuage, un peu coeur, Robin-Goodfellow, la dame blanche, la dame noire et la dame rouge, Samo, roi des vendes, Will o’the Wisp le Hobby-Horse, Adonis et Amadis, le moine-bourru, le lord de Misrule, Palmerin d’Olive, et toutes ces vierges-lys, et toutes ces femmes-tulipes, Yolande, Yseult, Yanthe, Griselidis, Viviane, et la belle Glynire pensant au duc Cavreuse, et la belle Esclarmonde pensant à Huon de Guyenne, et la belle Maguelonne pensant à Pierre de Provence, et la belle Raymonde pensant au beau Raymond, et la belle Marianne pensant à je ne sais plus qui. Au fond, il y a Gaudisse, amiral de Babylone. En face de Gaudisse est Galafre, amiral d’Anfalerne ; Ivoirin, autre amiral, va et vient. Tous sarrasins. Sur la lisière de la forêt voisine, l’écureuil, menuisier de la reine Mab, cause avec le ciron, carrossier des fées. Dans le ravin chemine, traîné par trente jougs de boeufs, l’arbre de mai, tout chargé de fleurs, monstrueux panache du printemps. La fanfare du cor de Huon de Bordeaux s’entend jusque dans le royaume des génies, non moins puissante que la trompe de Triton qui mettait en fuite les géants. Sainte-Marthe a le pied sur la dragonne. Le loup Urian fait des siennes à Aix- la-Chapelle. La fée Vaucluse, vêtue d’eau claire, donne des distractions à saint Trophime bâtissant l’église d’Arles. Quatre guerrières combattent l’idole Borvo- Tomona qui a donné son nom à la maison de Bourbon. Sous un porche de houx, on entrevoit la Tête templière qui, tour à tour, comme ces sources alternativement froides et chaudes, rend des oracles et crache des blasphèmes. Le fadet crie : Ho ! ho ! Tronc-le-Nain rôde autour de la Table-ronde, où s’accoude Isaïe-le- Triste, fils de Tristan et d’Yseult. Le Vice dit : Je me nomme Ambidexter. Deux nuits magiques, la Midsummer et la Christmas, flamboient aux deux extrémités de l’année. Qui veut livrer bataille aux esprits n’a qu’à aller ramasser, passé minuit, à la midsummer, la graine de fougère qui rend invisible. Cette graine sort de terre à l’heure même où est né saint Jean. Toute paysanne qui va à la fontaine broyant du lupin de la Noël entre ses dents, revient avec un manteau de pierreries. Les jeunes filles errent dans les champs arrachant tous les plantains qu’elles rencontrent afin de trouver dans la racine le morceau de charbon qui, mis le soir sous l’oreiller, leur fera voir en rêve le futur mari. Des épées fameuses, Durandal, Joyeuse, Courtain, Excalibar, mêlent à tout cela leur cliquetis. Le duc de Guyenne fait son entrée à Babylone. Charlemagne désire les quatre grosses dents machelières de l’amiral Gaudisse. Le roi d’Hyrcanie donne un souper à quelques soudans de ses amis. Agraparde, prince et géant de Nubie, tâche d’effaroucher les anges qui apportent la maison de la Sainte-Vierge à Lorette. Pendant ce temps-là, Astolphe va dans la lune. La lune elle-même, telle qu’elle est, et si étrange, et si invraisemblable, et si inquiétante qu’elle a troublé bien des sages depuis Platon jusqu’à Fourier, elle ne leur suffît pas, à ces visionnaires de la vision gothique. La lune n’est pas seulement Diane, elle est Titania. Le clair de lune est féerie. Allez à jeun sous le porche d’une église, au clair de lune de la midsummer, vous verrez les esprits de ceux qui doivent mourir dans l’année traverser le cimetière. Les disputes nocturnes des démons lunaires troublent les rêves des hommes endormis. Tenez-vous à avoir de longues oreilles ? frottez-vous le crâne au lever de la lune avec de la semence d’ânon, cum semine aselli, et vous obtiendrez le succès voulu, vous aurez une tête d’âne. La lune, pour Chaucer, c’est « Cinthya aux pieds noirs et aux cornes blanches ». Tout le monde sait qu’on voit dans la lune un homme suivi d’un chien et portant un fagot. Qui ne voit pas cet homme sera changé en loup-garou. Pourquoi ? C’est que cet homme est Caïn. Dante ne dit pas : la lune décline ; il dit : (Enfer, chant XX) : Déjà Caïn avec son fardeau d’épines touche la mer sous Séville. Ce sont là les songes. Promontorium somnii. Songes debout. Car, insistons-y, dormir n’est pas une formalité nécessaire. Les bestions qu ’on voit pendant le sommeil, pour employer l’expression d’un vieux livre, l’homme les voit volontiers hors du sommeil. Le satyre est naturel au bois payen et le farfadet au marais chrétien. Berbiguier de Terreneuve du Thym passait son temps à prendre des démons entre deux brosses qu’il appliquait l’une contre l’autre brusquement. Pas un échalier fermant un champ qui, à minuit, ne soit enfourché par un esprit. Le sabbat danse en rond sous les étoiles dans les vergers, et le matin les vachères se montrent des cheveux de corrigans accrochés aux branches basses de pommiers. Le vent du crépuscule ploie et courbe dans les nénuphars les femmes déhanchées et ondoyantes des étangs. Il y a des prés fées broutés des chèvres le jour et des capricornes la nuit. Les landes et les bruyères ne sont pas bien sûres de n’avoir pas vu souvent, au bruit lointain d’une cloche de matines, se lever et marcher, pour aller boire aux sources voisines, ces dolmens, ces menhirs, ces cromlechs, blocs monstrueux où s’adosse dès l’aube le pâtre pensif qui regarde en l’air, comme si ses idées cherchaient des vêtements dans les casaques décousues des nuages. Hélas, le moyen-âge est lugubre. Ce pauvre paysan féodal, ne lui marchandez pas son rêve. C’est à peu près tout ce qu’il possède. Son champ n’est pas à lui, son toit n’est pas à lui, sa vache n’est pas à lui, sa famille n’est pas à lui, son souffle n’est pas à lui, son âme n’est pas à lui. Le seigneur a la carcasse, le prêtre a l’âme. Le serf végète entre eux deux, une moitié dans un enfer, une moitié dans l’autre. Il a sous ses pieds nus la fatalité qui pour lui s’appelle la glèbe. Il est forcé de marcher dessus, et elle s’attache à ses talons, tantôt boue, tantôt cendre. Il est terre à demi. Il rampe, traîne, pousse, porte, geint, obéit, pleure. Il est vêtu d’une loque ; il a une corde autour des reins qui, à la moindre infraction, lui monte au cou ; son maître ne le rencontre qu’à coups de bâton ; ses enfants sont des petits, sa femme, hideuse d’infortune, est à peine une femelle ; il vit dans le dénûment, dans le silence, dans la stagnation, dans la fièvre, dans la fétidité, dans l’abjection, dans le fumier ; il est, dans son bouge, compagnon d’intelligence des poules, et d’ordure, du porc ; il est mouillé de pluie l’hiver et de sueur l’été ; il fait du pain blanc et mange du pain noir ; il doit aux seigneurs tout ce que les seigneurs peuvent vouloir, le respect, la corvée, la dîme, sa femme. Si sa femme est vieille et trop horrible, on prend sa fille. Tout arbre est gibet possible. Il a plus de joug sur la tête que le boeuf ; s’il cueille, il est maraudeur ; s’il chasse, il est braconnier ; s’il respire, il est hardi ; s’il regarde, il est insolent ; s’il parle, estrapadez-moi ce coquin ! Il a chaud, il a froid, il a faim, il a peur. Son travail est le matin travail et le soir accablement. Il rentre enfin à la nuit tombée, las, triste, humble, et il se couche. Quel est son Ut ? un peu de paille. Quel est son oreiller ? une bûche. Une bonne bûche ronde, dit Harrison. A good round log. Le voilà qui dort, ce ver de terre. C’est bien le moins qu’il ait la visite de l’infini. Quels dômes ! Quels portiques ! Quelles colonnes ! Que d’étoiles ! Ce palais de l’impossible, les hommes voudront toujours l’habiter. Il est splendide, haut, profond, prodigieux, magnifique, colossal, fragile. Il s’écroule le plus souvent avant qu’on y aborde, quelquefois à l’instant où l’on y arrive et sur celui qui entre, quelquefois après qu’on s’y est installé, et qu’on y a vécu, bu, mangé, ri, fait l’amour, et qu’on y a passé plusieurs nuits. Ces évanouissements successifs de tous les songes ne déconcertent aucune espérance. Nous vivons de questions faites au monde imaginaire. Notre destinée entière est une réponse attendue. Tous les matins chacun fait son paquet de rêveries et part pour la Californie des songes. Allez donc lui dire : Vous rêvez ! C’est vous qui seriez le fou. Tous ont foi, personne ne doute. Qui que nous soyons, nous sommes les aventuriers de notre idée. Nul passant sur cette terre qui n’ait sa fantaisie, son caprice, sa passion, sa témérité, son enjeu, son risque pour gloire, vertu ou bénéfice, son ascension ou sa descente, sa loterie intérieure. Celui-là fait sa fouille obscure. Celui-ci bâtit sa bâtisse secrète. Tous suivent une piste. Jamais d’hésitation. Confiance absolue. Rien n’est comparable à l’aplomb de l’illusion. Toutes ces vaines ombres humaines, eux, vous et moi, nous tous, tout cela chemine, chaque fantôme portant son ambition en équilibre sur son front. César reconstruisant la royauté à Rome, Napoléon échafaudant le système continental, Alexandre de Russie combinant la Sainte-Alliance, ce sont des Perrettes qui ont sur la tête leur pot au lait, le trône du monde. L’histoire en ramasse les morceaux cassés, ici au pied de la statue de Pompée, là à Sainte- Hélène, là à Taganrog. Ces calculs terrestres avortent à cause de la complication inconnue. Parfois l’idée préméditée n’éclôt pas, mais autre chose naît, ’ meilleur ou pire. Ce Jules César, qui rêve les rois, produit les empereurs plus énormes que les rois. On couvre un épervier, la coque du songe se brise, un vautour sort. Parfois, sur deux espérances contraires, une est viable. Annibal rêve Rome anéantie, Caton rêve Carthage détruite ; duel sombre de deux idées dans le mystère ; le rêve romain combat le rêve punique, et le tue. L’homme est aux petites-maisons dans les chimères. Chacun fait sa campagne de Russie. Il y a toujours un Rostopchine inattendu. Moscou brûlera, mon pauvre garçon. N’importe. On va en avant. Bonaparte ne devine pas plus Rostopchine que César n’a deviné Casca, et l’un passe le Niémen comme l’autre a passé le Rubicon. Ayez pitié d’eux, et de vous aussi. Vous êtes eux. Le bras de l’homme croît et grandit dans le rêve. Une chose qu’on n’a jamais mesurée, c’est la longueur de l’espérance. Laquelle des deux mains est la plus étrange à voir s’étendre, et laquelle des deux chimères est la plus inouïe : l’empereur du haut de son trône aux Tuileries saisissant Moscou, ou Mallet du fond d’une prison saisissant l’empereur ? L’impraticable appelle l’inaccessible, c’est là qu’on veut aller ; la Yungfrau, c’est l’épouse qu’il nous faut ; le fer rouge, c’est là qu’on veut mordre, pour peu qu’on soit Thrasybule, Jean Huss ou Christophe Colomb. La populace des songeurs et des ambitieux se contente du fruit défendu. Mais la morsure au fer rouge, quelle acre volupté pour les grands coeurs ! Vitam impendere vero. Il y a d’ailleurs des récompenses. On cherchait le Cathay, on trouve l’Amérique. Quant aux catastrophes, elles plaisent. On envie l’aérolithe. D’où tombes-tu, morceau de l’inconnu ? Qui t’a formé ? Qui t’a brûlé ? Quelle rencontre as-tu faite ? Quel est ton secret ? Où allais-tu ? Tomber déjà-haut, quel admirable sort ! Tu n’étais qu’une pierre, tu es un prodige. Être précipité du zénith, c’est la gloire. Les chutes du ciel mettent en appétit les audaces, Phaèton est un encouragement, et si Icare n’existait pas, Pilate des Rosiers l’inventerait. Regardez les grands voyageurs. De quel côté se dirigent-ils le plus volontiers ? Vers l’Afrique. L’Afrique, quel rêve énorme ! Les sources du Nil, le lac Nagaïn, les montagnes de la Lune, le grand désert, Darfour, Dahomey, les tigres, les lions, les serpents, les mammons, les monstres, le squelette de Carthage au premier plan, le fantôme de Tombouctou au fond. Africa portentosa. Ce songe les attire l’un après l’autre. Tous y meurent, et tous y vont. Aller là d’où personne n’est revenu, quelle tentation et quel enthousiasme ! Ces curiosités d’abîmes sont un des éléments du progrès. Les fiers esprits les ont toujours eues. La prudence déconseille les penseurs, mais ils se défient de la quantité de lâcheté qui est dans la prudence. Les grecs ont beau créer une Minerve aptère et faire dominer Athènes par la sagesse sans ailes, cela n’empêche pas Socrate, inattentif au bras fatal qui lui tend dans l’ombre la ciguë, de rêver le Dieu Inconnu. Rêves, rêves, rêves. Les uns grands, les autres chétifs. L’habitation du songe est une faculté de l’homme. L’empyrée, l’élysée, l’éden, le portique ouvert là- haut sur les profonds astres du rêve, les statues de lumière debout sur les entablements d’azur, le surnaturel, le surhumain, c’est là la contemplation préférée. L’homme est chez lui dans les nuées. Il trouve tout simple d’aller et venir dans le bleu et d’avoir des constellations sous ses pieds. Il décroche tranquillement et manie l’une après l’autre toutes les pourpres de l’idéal, et se choisit des habits dans ce vestiaire. Être bas situé n’ôte rien à la hardiesse du songe. Peau d’âne veut une robe de soleil. Du reste, les idéals sont divers. L’idéal peut être imbécile. Il y a des êtres pour rêver un paradis de soupe au lard. Votre idéal n’est autre chose que votre proportion. Non, personne n’est hors du rêve. De là son immensité. Qui que nous soyons, nous avons ce plafond sur notre tête. Ce plafond est fait de tout, de chaume, de plâtras, de marbre, de fumée, de ruine, de forêt, d’étoiles. C’est à travers ce plafond, le songe, que nous voyons cette réalité, l’infini. Selon son plus ou moins de hauteur, il nous fait penser le bien ou le mal. Mais qu’on ne s’y trompe pas, point de fatalité ici ; sa pression sur nous dépend de nous, car c’est nous qui le faisons. À âme basse, ciel bas. Comme on fait son rêve, on fait sa vie. Notre conscience est l’architecte de notre songe. Le grand songe s’appelle devoir. Il est aussi la grande vérité. Les hommes, presque tous, un peu pareils au bourgeois Jourdain, de Molière, font du rêve sans le savoir. L’agent de change ne se doute guère qu’il est un escompteur de songes. Son carnet plein de chiffres est un enregistrement de fantasmagories ; prime-fin-report est grimoire tout comme l’Etteilla ; le grand Albert pourrait être coulissier, et les femmes qui jouent à la bourse sont les mêmes qui tirent les cartes. Allez le soir chez elles ; leur bordereau reçu, elles font une réussite. Dépendre de la nouvelle du jour, attacher sa fortune au fil du télégraphe électrique, se faire le pantin de la hausse et de la baisse, c’est être en plein somnambulisme ; pour savoir si l’on sera opulent ou indigent demain, lire le Moniteur ou consulter la dame de pique, c’est la même chose. Pas de vivant qui n’ait son compartiment dans le casier de l’imaginaire. Pas de cervelle qui ne puisse être étiquetée d’un songe ; celle-ci ambition, celle-ci richesse, celle-ci gloire, celle-ci jouissance, celle-ci vanité, toutes bonheur. Le bon dîner indéfini est un rêve que le porte-monnaie refuse au pauvre et l’estomac au riche. Vénus à jamais, fait mauvais ménage avec la colonne vertébrale. Les méchantes ailes de Cupidon sont des faiseuses de culs-de-jatte ; voyez Henri Heine. Toutes les mains tendues, aucun lot saisi. L’espérance étant conforme à l’intelligence, la forme du bonheur rêvé, varie. Pour l’usurier, c’est une bonne balance fausse ; pour le chasseur, c’est un piège à loups bien recouvert ; pour le jureur de serments, c’est un auditeur naïf. L’envieux habite en espérance l’Eldorado du mal d’autrui. Et, j’y insiste, de réalisation, peu ou point. Fussiez-vous avoué ou notaire, vous ne vous déroberez point à ceci qui est la loi : les jours de l’homme sont une série de proies lâchées pour l’ombre. Les religions, du haut de leurs chaires, s’accusent, les unes les autres, de faux paradis. Tu radotes, Brahma ! Tu as menti, Mahomet ! Tu escroques les âmes, Luther ! Foule de cerveaux, cohue de chimères. Le philosophe regarde en souriant ces songeurs, tous logés dans une vision, le joueur dans la martingale, l’avare dans des piles d’or sans fin, le soldat dans la croix d’honneur, la vieille fille dans un mari, le thaumaturge dans le miracle, le prêtre dans la tiare, le savant dans un creuset, l’ignorant dans la superstition. Et où es-tu toi-même, philosophe ? dans l’utopie. Il y a l’utopie sublime. Mais de même que l’idéal peut être bête, l’utopie peut être mauvaise. Le rêve à reculons existe. On peut être utopiste en arrière. Vouloir que l’avenir vive trop tôt, c’est l’illusion et l’effort des grandes âmes ; mais donner à l’ancien monde théocratique et féodal, à Jadis déjà avancé et odorant, une sorte de vie morte qui le ramène au milieu de nous, et qui nous marie, nous le présent, à ce cadavre, nous la lumière, à cette nuit, c’est aussi là une tentative, cela est extraordinaire et vaut la peine d’être essayé, et il y a des rêveurs pour faire ce rêve. Quel succès, la chute ! Quel triomphe, la décadence ! Quel bel assassinat, tuer le progrès ! Épaissir le bandeau sur la paupière humaine, masquer le point du jour, faire marcher l’homme du côté des talons, bravo ! J’ai l’honneur de vous présenter le passé, bouchez-vous le nez si vous voulez, mais embrassez-le. L’utopie de Joseph de Maistre, c’est une augmentation d’échafaud. L’utopie d’Attila, c’est le feu aux quatre coins de la civilisation. L’utopie de Malthus, c’est la dépopulation. L’utopie du militarisme, c’est la caserne. L’utopie du communisme, c’est le couvent. L’inquisition est un vieux tison éteint ; un certain catholicisme littéraire contemporain souffle dessus pour faire reparaître l’étincelle ; l’autodafé est son utopie, et ne pouvant hélas ! brûler les écrivains et les penseurs, ce catholicisme les insulte ; la calomnie est un san-benito ; provisoirement. Mais vous rêvez, mes bons amis. Toute tête est grelot ; seulement selon que ce qui est dedans est un appétit ou une idée, une imposture ou un progrès, une terreur ou une vérité, ce qui en sort est son fêlé ou voix divine. Puisqu’il n’est donné à qui que ce soit d’échapper au rêve, acceptons-le. Tâchons seulement d’avoir le bon. Les hommes haïssent, brutalisent, frappent, mentent ; regardez la première civilisation venue, l’antique comme la moderne, regardez quelque siècle que ce soit, le vôtre comme les autres, vous ne voyez qu’imposteurs, batailleurs, conquérants, brigands, tueurs, bourreaux, méchants, hypocrites ; tout cela somnambule. Laissez-leur leurs acharnements et leurs assouvissements dans leur nuée sanglante. Laissez aux choses violentes et aux choses aveugles leur inutile furie d’ouragan. Les passions de l’homme en tempête, quelle pitié, et pour quel but ! Des simulacres poursuivant des chimères ! Laissez-leur leur rêve, à ces fantômes. Vous, partagez votre pain avec les petits enfants, regardez si personne ne va pieds nus autour de vous, souriez aux mères nourrices sur le seuil des chaumières, promenez-vous sans malveillance dans la nature, n’écrasez point sans savoir pourquoi la fleur de l’herbe, faites grâce aux nids d’oiseaux, penchez-vous de loin sur les peuples et de près sur les pauvres. Levez-vous pour le travail, couchez-vous dans la prière, endormez-vous du côté de l’inconnu, ayez pour oreiller l’infini, aimez, croyez, espérez, vivez, soyez comme celui qui a un arrosoir à la main, seulement que votre arrosoir soit de bonnes oeuvres et de bonnes paroles, ne vous découragez jamais, soyez mage et soyez père, et si vous avez des champs, cultivez-les, et si vous avez des fils, élevez-les, et si vous avez des ennemis, bénissez-les, avec cette douce autorité secrète que donne à l’âme la patiente attente des aurores éternelles. Voilà, certes, des affirmations risquées. Aurore éternelles ! Quelle folie d’écrire un tel mot ! Attendre une vie future ! Où sont les preuves ? où puise- t-on cette assurance ? La persistance du moi, quel mirage ! Foi a un synonyme, duperie. L’immortalité est une marotte. Et là-dessus, tout le groupe sceptique s’épanouit. Je sais de bons nihilistes s’intitulant formellement athées, feu le sénateur Vieillard était du nombre, lesquels font un certain cas de l’intelligence du catholique et du clérical ; il est visible que le clérical ne croit pas un mot de ce qu’il dit, c’est un malin, on l’estime. Mais un philosophe religieux, un pur déiste, celui-là, il n’y a pas chance que ce soit un hypocrite ; que gagne-t-il à ce qu’il croit ? rien ; c’est un imbécile évident ! On le bafoue. Moquerie profonde, et de haut. On possède une si magnifique certitude ! On est nanti d’une telle science et d’une telle sagesse ! Ne plus être, c’est un si bel avenir ! Disparaître, s’effacer, se dissoudre, se dissiper, devenir fumée, cendre, ombre, zéro, n’avoir jamais été, quel bonheur ! quel encouragement à être ! C’est une si douce chose d’espérer Rien ! Et l’on fait cercle autour des croyants pour sourire. Les visionnaires de la vie sont raillés par les visionnaires de la négation. Eh bien, soit, moi aussi j’ai mon rêve. Ô docteurs sages, permettez-moi de croire à mon néant comme homme et à mon éternité comme âme. Je sens en moi l’immense atome. Nous l’avons dit, l’homme a besoin du rêve. Le rêve est pour l’homme une évasion hors de la vie réelle. Évasion redoutable, périlleux bris de prison, escalade des escarpements de l’impossible, suspension dans des gouffres à des échelles flottantes, chute souvent probable. Cette chute, nous avons dit son nom, folie. Quand l’homme n’a pas de songe en lui, il s’en procure. Le thé, le café, le cigare, la pipe, le narguilé, le brûle-parfums, l’encensoir, sont des procédés de rêverie. Dans cette somnolence traversée de lueurs que le turc appelle kief, il semble qu’il y ait une trêve de la vie, l’âme et le corps coexistent dans une sorte de détachement harmonieux, le corps presque aussi reposé que dans la tombe, l’âme presque aussi libre que dans la mort. La fantasmagorie, cette berceuse, caresse et effare le songeur. État ravissant et funèbre. Depuis quatre mille ans, prise de cette demi-ivresse, l’Asie chancelle, ce qui fait qu’elle ne marche pas. L’Arabie a le haschich, la Chine a l’opium. Aujourd’hui, dans l’Occident, on livre son âme au tabac, ce sombre endormeur de la civilisation d’Europe. Le narcotique est l’auxiliaire du despotisme. Le tyran s’efface dans le songe. Les chimères estompent les monstres. Chose triste quand l’homme en vient à se contenter de la liberté de la fumée ! Cette consolation*là est une diminution. Il serait temps de s’en garantir. Quoi qu’il en soit, l’homme rêve. La nature jadis n’a-t-elle pas rêvé aussi ? Le monde ne s’est-il pas ébauché par un songe ? N’y a-t-il pas du nuage dans le premier effort de la création ? Dans le mastodonte, dont le mammon, dans le paléonthère, dans le dénothère géant, dans l’ichtyosaurus, dans le ptérodactyle, n’y a-t-il pas toute l’incohérence du rêve ? La matière à l’état de cauchemar, c’est Béhémoth. Le chaos fait bête, c’est Léviathan. Nier ces êtres est difficile. Les ossements de ces songes sont dans nos musées. Quelle extravagance que la fougère de cinq cents pieds de haut ! les houillères la constatent. L’impossible d’aujourd’hui a été le possible d’autrefois. Les anthracites et les fossiles témoignent. Dans quelle proportion le fabuleux a-t-il existé ? Problème incommensurable. L’oiseau Rock, n’est-ce pas Pépiornis ? Le Kraken, dans le grand, et le polype, dans le petit, n’est-ce pas l’hécatonchire ? L’ornithorinque a un bec comme l’oiseau, les écailles comme le poisson, quatre pattes comme le quadrupède ; ajoutez-lui des ailes, vous avez le griffon. Job, tout aussi bien qu’Homère, parle des sirènes. Les bons démons familiers du logis sont dans l’Ancien Testament ; Jacob emporte ses dieux lares que la Bible nomme Téraphim. Protée n’a pas moins existé que Moïse, puisqu’ils ont eu une querelle ensemble. Si vous croyez à Moïse, il faut croire à Protée. Ils se sont battus à coups de miracles près du temple d’Hermonthis en Egypte. Personne encore n’a dit le dernier mot sur la singulière vitrine des monstres japonais de la galerie de La Haye. La science rapide sourit, passe outre, et rend cet oracle : ce sont des membres hybrides rapprochés et cousus ; mais il est certain qu’il y a là un achoppement et une occasion de réflexion pour les observateurs graves, pour ceux qui représentent la science profonde, et que Geoffroy Saint-Hilaire, par exemple était fort troublé de ces, spécimens. On l’a entendu murmurer devant cette vitrine62, ce mot : Énigme. On a raillé Marco-Polo pour ses hommes-tigres et Levaillant pour ses hommes à queue. Les Niam-Niams viennent de donner raison à Levaillant, et les gorilles à Marco-Polo. Oui, sans que cela puisse en rien détruire et amoindrir l’idée de perfection attachée aux évolutions successives des lois naturelles, oui, selon notre optique humaine, le tâtonnement terrible du rêve est mêlé au commencement des choses, la création, avant de prendre son équilibre, a oscillé de l’informe au difforme, elle a été nuée, elle a été monstre, et aujourd’hui encore, l’éléphant, la girafe, le kangourou, le rhinocéros, l’hippopotame, nous montrent, fixée et vivante, la figure de ces songes qui ont traversé l’immense cerveau inconnu. Tu rêves donc aussi, ô Toi ! Pardonne-nous nos songes alors Les Choses de l’infini 1 A deux cents millions de lieues de nous, dans cette ombre, il y a un globe. Ce globe est quinze cents fois plus gros que la Terre. Quelle est la grosseur de la Terre ? Pour traîner la Terre, il faudrait dix milliards d’attelages de dix milliards de chevaux chacun. Ce globe, c’est Jupiter. Nous le voyons, il ne nous voit pas. Notre globe est trop petit. Jupiter est couvert de nuages. Notre crépuscule est son plein midi. Il a une année de douze ans, un jour de cinq heures, une nuit de cinq heures, une seule saison, son axe étant à peine incliné, et quatre satellites. Ces satellites sont toujours tous les quatre sur son horizon ; quand l’un est croissant, l’autre est pleine lune. La prodigieuse vitesse de sa rotation use rapidement la vie ; évolution trop précipitée des organismes sur eux-mêmes, répétition trop fréquente des actes vitaux, frottement fatigant du mécanisme, sommeils courts. On meurt vite dans Jupiter. À partir de Jupiter, et pour toutes les régions au delà, les étoiles sont visibles le jour. Cent soixante millions de lieues plus loin, il y a un autre être énorme. Celui- là est seulement huit cents fois plus grand que la Terre. Ce vivant des ténèbres est un carcan dans un cercle de feu. Le cercle est double. Le premier cercle, le grand, a soixante et onze mille lieues de diamètre ; le deuxième cercle, le petit, n’a que soixante mille lieues. Ce monstre est un monde. Nous l’appelons Saturne. Sa vitesse de rotation est telle qu’elle a aplati ses pôles d’un dixième. Pour les habitants des anneaux de Saturne l’année dure trente années et est alternativement blanche et noire, c’est-à-dire qu’à un jour de trente ans succède une nuit de trente ans. L’être qui, sur l’anneau de Saturne, a vu un jour et une nuit serait sur la Terre un vieillard. Saturne a huit lunes. Ici, l’obscurité va s’épaississant. Le crépuscule de Jupiter est le plein midi de Saturne. Saturne, dans l’espace livide où il roule, encombre de son globe, de ses anneaux, et des huit orbites de ses huit planètes, deux mille six cents milliards de lieues carrées. Quatre cents millions de lieues plus loin, il y a un autre globe. Après le monde de Saturne, le monde d’Uranus. Uranus, comme Saturne, a huit lunes. Ces huit lunes, au rebours de toutes les planètes connues, se meuvent d’orient en occident. L’obscurité grandit. La lumière, vingt-deux fois moindre dans Jupiter que sur la terre, est dix-sept fois moindre dans Uranus que dans Jupiter. Uranus a quatorze mille lieues de diamètre. Notre siècle est son année. Cinq cents millions de lieues plus loin, il y a un autre globe, Oceanus. L’obscurité devient terrible. Oceanus a treize cents fois moins de lumière et de chaleur que la terre. Impossible de figurer cette glace et cette ombre. Doublez la grosseur de l’étoile du soir, vous aurez le soleil vu d’Oceanus. Oceanus est trente fois plus loin du soleil que nous. Or notre distance du soleil est ceci : la section d’un cheveu représente le diamètre de la Terre vue du centre du soleil. Oceanus est grand cent fois comme la Terre. Il a une seule lune. Son année dure cent soixante-quatre ans ; ses saisons durent quarante ans. Oceanus fait autour de l’étoile que nous appelons soleil un cercle de sept milliards de lieues. Est-ce fini ? Fini ! quel est ce mot ? Améliorez votre télescope, et vous verrez. Ces effrayantes planètes obscures, échelonnées, au delà d’Oceanus, les unes derrière les autres, dans les profondeurs impossibles, vous les rêvez ? vous les constaterez. D’ailleurs qu’importent les planètes ? Pourquoi y perdre le temps ? N’y a-t-il pas autre chose ? A côté de la planète, point lumineux mouvant, n’y a-t-il pas un point lumineux immobile ? C’est l’étoile. Allez-y. 2 Quelle est la plus proche ? C’est l’étoile Alpha du Centaure. Allez à celle-là. Si l’ouragan des Indes, qui emporte des forêts et rase des villes, doublait sa vitesse, laquelle est d’une lieue par minute, il lui faudrait à raison de cent vingt lieues à l’heure, trente jours pour aller de la terre à la lune. La lumière vient de la lune en une seconde. Il faut à la lumière, qui fait quatre millions deux cent mille lieues par minute, trois ans et huit mois pour venir de l’étoile Alpha du Centaure. Il lui faut vingt-deux ans pour venir de Sinus, notre autre voisin. Tels sont ces précipices que nous appelons l’espace. Qu’est-ce qu’une étoile ? C’est une tyrannie. La force centripète, quel despotisme ! Autant d’étoiles, autant d’aimants. Ces attractions terribles départagent l’abîme. Une étoile est un rendez-vous. C’est un heu de précipitation. L’infini y jette sans cesse on ne sait quel combustible inconnu. La matière subtile tombe de toutes parts à ce foyer, creuset des forces. Tout centre appelle. Rien ne résiste. Les éléments entrent en discipline. Résultante : la vie. La réduction des chaos s’opère peu à peu. Les forces connaissent leur devoir. Pas une ne désobéit. La gravitation est la conscience de la matière. Une étoile fait loi. La loi d’une étoile finit où commence la loi d’une autre étoile. La création visible et invisible subit ces voisinages. Les principes vitaux en suspens oscillent entre ces centres, puis font leur choix, et se rendent au plus fort ou au plus proche. De vastes courants de vie se déterminent dans tous les sens ; des formations colossales se mettent en équilibre autour de ces astres. Des rotations éperdues soutiennent ces équilibres. Notre terre, qui est peu de chose, fait six cent vingt-quatre mille lieues par jour. Les astres centres tournent sur eux-mêmes. Une fois saisis par ces aimants, les mondes restent à jamais leurs prisonniers. Notre soleil a pris Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Oceanus... Le Soleil pèse à lui seul sept cents fois plus que toutes les planètes connues mises ensemble dans le plateau d’une balance. Mercure a la densité de l’or, Vénus et la Terre ont la densité de l’oxyde de fer, Mars a la densité du rubis, Jupiter du chêne, Saturne du liège, Uranus de la brique, Oceanus du hêtre. Oceanus, Saturne et Jupiter flotteraient sur l’eau. Quelques-uns de ces mondes, comme Vesta, n’ont pas d’atmosphère. Pas d’atmosphère, c’est le silence. Ce sont des univers sourds-muets. Les planètes éclairent splendidement leurs satellites. Le clair de terre est treize fois plus lumineux que le clair de lune. Pour les habitants de la lune, quelle merveille que la terre ! l’année de la lune est d’un mois composé d’un jour et d’une nuit qui durent chacun deux semaines. La lune a probablement la forme ovoïde ; liquide aux premiers temps de sa formation, elle a dû se figer en ellipsoïde allongée, ce qui explique pourquoi l’un de ses hémisphères, le plus pesant, est éternellement tourné vers nous ; la lune pend sur la terre. Ne percevant que son petit diamètre, qui offre une section circulaire, nous la voyons ronde. Une moitié seulement de la lune, cet hémisphère, a la vision de la terre. Vision presque effrayante, à la fois réelle et spectrale. Les habitants de l’arrière hémisphère doivent faire ce voyage d’aller voir la terre de l’autre côté de leur monde. De ce point-là, que voit-on ? Au zénith, un vaste globe immobile, toujours lumineux, gros trois fois comme le soleil. Autour de ce globe tourne l’univers. Cette sphère apparaît comme la clef de voûte du ciel. La création est un tourbillon autour d’elle. Elle est le milieu visible du monde. Elle évolue, mais sur elle-même, majestueusement centrale. C’est l’illusion fixée au sommet de la réalité et déconcertant à jamais la science. Pour les hommes de la lune l’astronomie vraie est fermée. Du haut du ciel étoile, l’aberration préside au calcul. Comment échapper à ce globe qui ne se déplace jamais, et sur lequel tout gravite ? L’ordre du monde roule sur lui. Toute étude cosmique est irrémédiablement viciée à son point de départ. Un Galilée lunaire semble impossible. S’imagine-t-on des fleuves de planètes ? Cela existe. Ces fleuves tournent autour de l’étoile dite Soleil. Le plus remarquable, dans notre système, c’est le grand courant d’astres situé à moitié chemin entre Mars et Jupiter. Le premier de ces astres, Cérès, fut découvert en janvier 1801 ; le dernier, Sapho, en février 1864. Il y en a aujourd’hui quatre-vingt. Le nombre est probablement illimité (1). D’autres fleuves de planètes ne peuvent être perçus par nos instruments. Par instants, il s’en détache une goutte, qui est un monde. Nous nommons ces mondes bolides. Ces planètes sont les animalcules du monde télescopique. De temps en temps, un de ces infusoires, univers habité comme un autre (pourquoi pas ?), vient se heurter à notre atmosphère, et le frottement de sa vitesse contre sa densité l’enflamme. Il éclate, c’est une étoile filante ; il tombe à terre, c’est un aérolithe. Un de ces torrents de petits mondes passe annuellement sur nos têtes vers le 11 août. Nous ramassons ces mondes. Que nous apportent-ils ? Parfois nos propres éléments, nos métaux à nous, le cuivre, le cobalt, le nickel, le manganèse, le fer météorique, le fer titane, une basalte pareille à celle des escarpements colonnaires de Paterno, un feldspath qui, comme celui de l’Etna, est du labrador et non de l’orthose ; parfois des métaux inconnus, la plessite, la ténite, le kamacite. Ces ruissellements circulaires de mondes télescopiques sont de véritables anneaux, entrant peut-être les uns dans les autres et faisant dans les étendues on ne sait quelle surprenante chaîne cosmique. Une autre chaîne se composerait des gigantesques orbites elliptiques des comètes. Veut-on se figurer quelle serait cette chaîne ? La comète de 1680, une des préoccupations de Newton, ne revient qu’au bout de quatre-vingt-huit siècles ; elle plonge dans l’espace à trente-deux milliards de lieues. Cette ellipse longue de trente-deux milliards de lieues ne serait qu’un chaînon de la chaîne cométaire. Ces prodigieux fils relieraient dans l’espace incommensurable les créations. La plupart des comètes semblent être et sont probablement des nuages ignés de matière cosmique. Quelques-unes pourtant ont évidemment des noyaux solides ; ainsi, entre autres, la comète à six chevelures de 1744, observée par Chezeau ; ainsi la comète de 1680 ; Newton calcula que le globe flamboyant, noyau de cette comète, mettrait cinq cents siècles à se refroidir. Pas plus que la science d’hier, la science d’aujourd’hui n’a dit sur les comètes le dernier mot. La science dit le premier mot sur tout, le dernier mot sur rien. L’astronomie, cette micrographie d’en haut, est la plus magnifique des sciences parce qu’elle se complique d’une certaine quantité de divination. L’hypothèse est un de ses devoirs. Nous distinguons, bien entendu, entre hypothèse et hypothèse. Quand Philolaus imagine l’antichthone et le fait adopter par l’école de Pythagore, Philolaus est le visionnaire du faux ; quand Swedenborg dit : « Les habitants de Saturne adorent la Lueur Nocturne ; c’est leur Dieu ; la Lueur Nocturne vient du grand anneau », Swedenborg est le visionnaire du possible ; quand Hévélius conjecture la libration de la lune, Hévélius est le visionnaire du réel. 3 Nous avons parlé d’étoiles immobiles, c’est une erreur. L’immobilité n’est pas. Toute cette profondeur remue. On croit y voir étinceler la fixité. On se trompe. Cette fixité bouge. Cette immuabilité change. Des étoiles s’enflamment ou pâlissent. Sirius, blanc aujourd’hui, était rouge autrefois. Arcturus, Procyon, Kéid, ont des mouvements propres, constatés. Mira avance et recule. Algol avance et recule. Une étoile du Bélier recule, une du Dragon avance, une du Cygne approche et s’éloigne, la neuvième et la dixième du Taureau s’en sont allées. D’autres étoiles ont apparu et disparu. Hipparque en a vu une, Adrien en a vu une, Honorais en a vu une, Albumazar, qui écrivait au neuvième siècle le livre De la Révolution des Années, en a vu une ; Charles IX a eu la sienne en 1572 ; Philippe III a eu la sienne en 1604. Une étoile dans le Renard a eu plusieurs allées et venues et, après une longue hésitation, est partie. Le nord lui-même n’est pas imperturbable. Il change de flambeau. L’astre régulateur est relevé comme un soldat de garde. L’étoile polaire d’Homère n’est pas la nôtre. Il existe des étoiles doubles, des étoiles triples, des étoiles quadruples. Trois soleils, un vert, un jaune et un rouge ; tournant l’un sur l’autre et se poursuivant avec une vitesse de quatrevingts millions de lieues par seconde, voilà Aldebaran. Nous voyons éclater la meule du rémouleur. Comment font-ils pour subsister, ces globes animés de vitesses désagrégeantes ? Quelle est leur adhésion moléculaire ? Comment une telle force centrifuge peut- elle être vaincue ? La lumière est lente à côté de ces emportements inconcevables. Ces gigantesques mouvements d’astres s’accomplissent au fond d’un tel abîme et sont à tel point annulés pour nous par la distance qu’ils sont masqués souvent par l’épaisseur du fil de platine traversant le champ de la lunette, fil mille fois plus fin qu’un fil d’araignée. Il y a une étoile double sur quarante. 4 L’ombre apparaît comme l’unité. Dans cette unité qu’y a-t-il ? L’homme a sondé, d’abord avec la prunelle, puis avec le télescope, puis avec l’esprit. Cette unité, qu’est-ce ? C’est la noirceur, c’est la simplicité épouvantable, c’est l’immanence morte du gouffre, c’est le désert, c’est l’absence. Non. C’est la fourmilière des prodiges. C’est la Présence. Chacune des trois sondes de l’homme a rapporté quelque chose. L’oeil a vu six mille étoiles, le télescope a vu cent millions de soleils, l’esprit a vu Dieu. Qui, Dieu ? Dieu. Au Dieu Inconnu de saint Paul, l’aréopage opposait le Dieu Inconnaissable. Le Dieu inconnaissable est le Dieu incontestable. Les puissances occultes de la création, les effluves de l’illimité ont une rencontre. Elles se heurtent, s’accostent, s’amalgament, s’entrecroisent, forgent l’une sur l’autre, créent. L’étincelle de ce choc est le soleil. Les effluves étant infinies, l’étincelle est éternelle. Pas de raison pour que la rencontre s’interrompe. Partout où vous voyez une étoile, il y a une de ces rencontres-là. L’immanence infinie produisant le renouvellement indéfini ; tel est le phénomène de la vie universelle. Essence et substance ; de cet androgyne sort le monde. Dans la création, telle que nous la voyons, tout est combustion. Vivre, c’est brûler. L’homme brûle. Nous voyons une création, nous en devinons une autre. La création visible peut être inextricablement amalgamée de créations invisibles. Elle doit l’être. L’infinitude patente implique une infinitude latente. Par création invisible, nous n’entendons pas cette portion de la création matérielle, prolongement indéfini du monde télescopique et du monde microscopique, qui se dérobe à notre perception par l’éloignement ou par la petitesse, la petitesse étant un éloignement. Par création invisible nous entendons une création mêlée à nous-mêmes qui nous enveloppe et nous touche mystérieusement, inaccessible à nos sens, saisissable seulement à notre esprit ; monde inexprimable, vie profonde et inconnue, d’où l’on sort par le berceau et où l’on rentre par la tombe. La création invisible n’a pour l’homme que ces deux ouvertures. Nous étudions, et nous constatons, dans la mesure de notre possible, la loi de la création visible ; la loi des créations invisibles nous échappe. Il ne nous est donné que d’affirmer ceci : Toutes les créations, la visible comme l’invisible, sont concentriques à Dieu. 5 On a pu mesurer la distance de quarante étoiles seulement sur cent millions que voit le télescope. Quels que soient ces univers, éblouissants ou ténébreux, glacés ou incendiés, de l’ensemble de leur phénomène une forme_ protozoïque quelconque se dégage. Ébullition et congélation vivent. Ô vie ! ô loi ! La vie astrale résulte d’un mystérieux réseau de magnétismes. Elle se distribue dans toutes les sphères du possible en quantités inconnues. Ici le principe plutonien, là le principe neptunien. Sombres équilibres mêlés de chaos et de déluges. La vie surnage. La vie s’échange. Qui sait s’il n’y a point un pollen des étoiles ? La solidarité ne peut être la loi des âmes sans être la loi des mondes. Pourtant, disons-le, la vie, une au point de départ, est diverse au point d’arrivée. Nous voyons ces mondes. Ils sont ; donc ils vivent. Quelle est leur faune ? Quelle est leur flore ? Ont-ils, comme nous, des végétaux dont la respiration, analogue le jour à la respiration de l’homme, devient inverse la nuit ? Leur milieu ambiant ressemble-t-il au nôtre ? Leur fluide respiratoire est-il de l’air ? Leur liquide potable est-il de l’eau ? Pas de réponse à ces questions. H faut pour mûrir l’orge douze cents degrés de chaleur accumulée, pour le blé deux mille, pour la vigne trois mille. Qu’est-ce que cela prouve ? Rien, sinon le mode de vie propre à la terre. Chaque globe a une gamme complète de climats. Ses climats ne sont bons que pour lui. Les données de la vie universelle ont toutes les combinaisons des logarithmes. La vie de chaque monde, son aspect, sa surface,, toute la création qui lui est propre, résulte d’un coup d’autorité de sa nature spécifique. Où est-il placé dans l’espace ? cette question résout toutes les autres. Le lieu fait l’être. Aux affinités ajoutez les influences. Les nutations de tous les axes de toutes les sphères, obéissant à des magnétismes obscurs, modifient dans l’étendue la vie incommensurable. Dieu seul est seul. Les soleils sont ensemble. Leur lumière, chimiquement diverse, va de tous à tous. Chacun a droit à sa part de fond commun, l’Être. Nul refus n’est possible. Une succion mystérieuse des effluves de l’un par les lacunes de l’autre met tous les mondes en communication. Les irradiations qui s’entre-pénètrent, font une plénitude. L’irradiation est équivalente à l’absorption. L’univers ne manque nulle part. Il y a, au-dessus des créations locales, et pour les relier, un univers collecteur. Les petits univers rentrent par une série d’engrenages, ceux-ci télescopiques, ceux-là microscopiques, dans le mécanisme du grand. Dans notre univers à nous, les orbites planétaires pèsent les unes sur les autres, et leur déplacement incline ou relève les obliquités de toutes les écliptiques. Oscillation prodigieuse. La mort n’est pas. Tout est la vie. La vie est partout. Quelle vie ? La nôtre ? Oui et non. Oui, comme principe. Non, comme forme. Mercure, pour qui le Soleil est sept fois plus grand que pour nous, a une atmosphère aussi chaude que de l’huile bouillante ; Oceanus est plus froid que le vif-argent congelé. Variantes du gouffre. Y a-t-il çà et là des raréfactions de la vie ? Rien ne le démontre. Nous croyons plutôt à des transformations qu’à des diminutions. Des éclipses, oui. Des noirceurs, non. La vraie science croit et affirme. Tout cône de ténèbres vient d’un obstacle momentané. Attendez, l’obstacle se déplacera et le cône d’ombre passera. La certitude reparaîtra. Quiconque nie est la dupe d’une occultation. Donc croyons à la Vie. Du reste tous ces mots, glace, chaleur, lumière, nuit, n’ont pas de sens dans l’absolu. La vie universelle n’est que relation. Un vivant n’est pas juge d’un autre vivant. Tu meurs de ce dont je vis. Chacun est selon son milieu. La taupe a l’oeil plus petit que l’abeille. Oceanus n’a pas froid, Mercure n’a pas chaud. Pour la bête du feu aux écailles de bronze rouge qui, au dire de Jean Trithème, serpente, heureuse, dans les charbons ardents, et qui, tirée de la fournaise, noircit et expire, agonisant hors de la flamme comme le poisson hors de l’eau, pour cette salamandre notre terre est glace, et notre printemps est la mort. Un lit de braises est son paradis ; nos roses lui feraient horreur. Tout est un ; mais rien n’est pareil à rien. Vénus, qui a le même diamètre que la Terre, porte des montagnes de dix lieues de haut. Le même être, placé ailleurs, sera autre. Le temps lui-même n’a pas d’identité. Une minute de Jupiter équivaut à trois de nos minutes. L’homme terrestre, tel qu’il est, pèserait quatre cents livres dans Jupiter et quatre mille livres dans le soleil. Sur Pallas il pourrait, sans se faire de mal, sauter des tours de Notre-Dame (s’il y a une Notre-Dame dans Pallas). Dans le soleil une chute de trois pouces de haut le tuerait. L’homme dans le soleil ne pourrait vivre que couché ; le poids de sa tête écraserait sa colonne vertébrale. Sur d’autres planètes que la terre, l’écliptique moins inclinée fait la vie plus longue et l’existence moins âpre. Nous le supposons, du moins. Selon notre mode de concevoir la vie, l’obliquité du rayon solaire est toute la question. Suivant ce plus ou moins d’obliquité, on subit l’existence ou on la savoure. L’axe d’une sphère incliné ou redressé peut changer un paradis en enfer et un enfer en paradis, mais qui nous dit que notre possibilité de vivre est l’unique ? Qui nous dit que l’être se limite à notre façon de le comprendre ? Nous voyons les choses sous un certain angle ; mettez le point d’observation en deçà de l’homme, cet angle variera évidemment. Autant de mondes, autant de vies. De tout point d’intersection une vie jaillit. Les mondes sont des noeuds de forces. 6 Nous venons de raconter quelques prodiges. Continuons. Chaque étoile est un soleil ; autour de chaque soleil il y a une création. Notre monde solaire, avec toutes ses planètes, est imperceptible dans le monde stellaire. Notre soleil, treize cent soixante mille fois plus gros que la terre, n’est qu’une étoile atome. Représentez-vous des millions de soleils comme le nôtre avec toutes leurs légions de planètes, enfoncés au-dessus de nos têtes à une distance telle que ce n’est plus qu’une vague blancheur, un blêmissement indistinct, on ne sait quel inexprimable écrasement d’étoiles ; nous nommons cela la Voie Lactée. Nous, et tous les astres que nous voyons, et toutes les constellations du zodiaque, et tous les univers du zénith et du nadir, nous faisons partie d’un prodigieux disque d’étoiles tournant probablement sur lui-même, dont la Voie Lactée est le bord. Il y a là un épaississement de soleils qui fait une grande tache livide dans l’infini. Et après la planète, et après l’étoile, et après la Voie Lactée, qu’y a-t-il ? Il y a la nébuleuse. Qu’est-ce que la nébuleuse ? 7 On voit çà et là dans le ciel des pâleurs, des macules presque insaisissables, quelque chose qui est de la lumière sans cesser d’être de l’ombre, d’indicibles apparences où il y a de l’aurore et où il y a du spectre. Ce sont les nébuleuses. Le soleil, c’est nous, les planètes, c’est nous, les constellations, c’est nous, l’étoile polaire qui est à soixante-seize millions de millions de lieues, c’est nous, la Voie Lactée, c’est nous. La nébuleuse, ce n’est plus nous. Telle étoile, dont la lumière ne nous parvient qu’en cent mille années, est notre compatriote céleste. Elle habite le même firmament que nous ; elle est mêlée à notre disque stellaire ; elle est de la maison. La nébuleuse, c’est l’étrangère. Nos comètes ne vont pas là. Elles seraient inquiètes à cette distance et craindraient de ne plus savoir où retrouver nos soleils. Notre lumière y va ; car la lumière sacrée, c’est le lien universel. Peut-être aussi y a-t-il, pour faire le service de ces monstrueux espaces, des relais de comètes ignorées. La nébuleuse est un autre disque stellaire, composé, lui aussi, de ses milliards de soleils, et faisant une Voie Lactée dans un firmament inconnu. Herschell a compté plus de deux mille nébuleuses. Notre Voie Lactée est la cabane ; les nébuleuses sont la ville. Au delà du monde des planètes, il y a le monde des étoiles ; au delà du monde des étoiles, il y a le monde des nébuleuses. Les lunes sont les satellites d’une planète ; les planètes sont les satellites d’une étoile ; les étoiles sont les satellites d’une nébuleuse ; les nébuleuses sont les satellites du Centre Ignoré. Autant la distance d’une étoile à l’autre surpasse la distance des planètes entre elles, autant la distance d’une nébuleuse à l’autre dépasse la distance des étoiles entre elles. Pour exprimer en chiffres la distance des planètes, on prend pour unité la lieue de quatre mille mètres ; pour exprimer la distance des étoiles, on prend pour unité notre rayon solaire de trente-huit millions de lieues ; pour exprimer la distance des nébuleuses, il faut prendre pour unité le rayon stellaire, c’est-à-dire au minimum (le plus court rayon stellaire d’Alpha du Centaure à notre soleil) sept mille milliards de lieues. La distance du soleil à la nébuleuse la plus voisine est à la distance de la terre au soleil dans la proportion de sept mille milliards de lieues à une lieue. Plus d’angles à calculer ; plus de parallaxe à rêver ; ici la géométrie arrive à l’épouvante. On sent l’accablement de la création inconnue. Disons-le, même à cette profondeur, le télescope a pu saisir des formes. Messier, du haut de la logette de l’hôtel de Cluny, a constaté dans la vingt- septième nébuleuse deux cercles lumineux occupant les deux foyers d’une ellipse. La nébuleuse d’Hercule figure une éponge dont chaque trou serait une étoile. La nébuleuse du Chien de chasse, espèce de chevelure de flamme, tourne en spirale autour d’un noyau éblouissant. L’éternité d’un ouragan semble pouvoir seule expliquer cette torsion effrayante. Qui sait où l’observation humaine s’arrêtera ? De Francoeur à nous, le télescope a monté de soixante-quinze millions d’étoiles à cent millions. Parce que dans la Voie Lactée proprement dite, nous n’avons encore compté que dix-huit millions de soleils, ce n’est pas une raison pour nous décourager. Le jour où nos lunettes auraient reçu un suprême perfectionnement qui n’a rien d’impossible, la profondeur incommensurable étant partout peuplée d’astres à des éloignements divers, tous ces points lumineux, devant le regard du télescope, se serreraient sans interstice les uns contre les autres, boucheraient tous les trous, deviendraient surface, et le ciel de la nuit nous apparaîtrait comme un immense plafond d’or. 8 Le ciel offre cet effrayant phénomène : toujours la lumière, jamais la certitude. Les distances démesurées des astres font que le ciel, à parler rigoureusement, est toujours à l’état d’illusion. Le ciel que nous voyons n’est pas présent ; il est passé. L’Aujourd’hui du ciel nous est inconnu ; nous n’avons devant les yeux qu’Hier, et un Hier qui pour certains astres recule à des milliers d’années. La Chèvre que nous admirons tous les soirs était peut-être éteinte sept ans avant la bataille de Marengo ; les étoiles que le télescope de trois mètres aperçoit maintenant n’existaient peut- être plus au temps de Charlemagne, et les étoiles que le télescope de six mètres observe en ce moment étaient peut-être déjà évanouies au moment de la guerre de Troie. À l’heure où nous sommes, il n’y a peut-être plus une seule étoile dans le ciel. Les dernières étoiles étant situées à la distance infinie, et la distance infinie ne s’épuisant pas, leur lumière, même après que l’astre aurait disparu, nous arrivera toujours, et s’il advenait que toutes les étoiles s’éteignissent dans le ciel, nous ne le saurions jamais. Nous verrions pendant l’éternité ces profondes étoiles mortes. Le seul phénomène apparent et qui,, pour être constaté, voudrait être observé pendant des milliers d’années, serait celui-ci : les grandes étoiles visibles à l’oeil nu disparaîtraient peu à peu l’une après l’autre, et la Voie Lactée, devenue informe, envahirait tout le ciel. L’immensité serait une nébuleuse. 9 Est-ce tout ? Jamais. Quel véhicule voulez-vous ? La locomotive fait quinze lieues à l’heure. L’ouragan fait soixante lieues à l’heure. Le boulet de canon fait sept cents lieues à l’heure. La locomotive se traîne. L’ouragan boite. Le boulet de canon est une tortue. Enfourchez le rayon de lumière. C’est là une monture quatre mille fois plus rapide que le boulet de canon, quatre millions deux cent mille fois plus rapide que l’ouragan et dix-sept millions de fois plus rapide que la locomotive. Elle fait, vous le savez, soixante-dix mille lieues par seconde. Partez. Allez sur le rayon de lumière en huit minutes de la terre au soleil, allez en quatre heures du soleil à Oceanus, allez en trois ans et huit mois d’Oceanus au Centaure, allez en vingt-huit ans du Centaure à l’Étoile Polaire, allez en seize mille huit cents ans de l’Étoile Polaire à la Voie Lactée, allez en cinq millions d’années de la Voie Lactée à la nébuleuse du Chien de chasse, vous n’aurez point encore fait un pas. Les apparitions d’univers recommenceront. L’insondable restera devant vous, tout entier. Au delà du visible l’invisible, au delà de l’invisible l’inconnu. Partout, toujours, au zénith, au nadir, en avant, en arrière, au-dessus, au- dessous, en haut, en bas, le formidable infini noir. Note 1) La quatrevingt-unième vient d’être aperçue le 30 septembre 1864, au moment où nous venions d’écrire ces lignes. (Le 2 novembre 1864, on a découvert la quatrevingtdeuxième, Alcmène.) La Mer et le Vent I Nous voyons les marées de l’eau ; nous ne voyons pas les marées de l’air. L’atmosphère a, comme l’océan, son flux et reflux, plus gigantesque encore, et montant, tumeur énorme, vers la lune. L’unité engendrant la complication, c’est la loi des lois. Le mécanisme de l’atmosphère est simple. Une libration s’établit entre l’électricité atmosphérique et le magnétisme tellurique. Les tropiques sont des bouilleurs, les pôles sont des condensateurs ; le resserrement égale la dilatation ; un versement se fait d’en haut par l’équateur, et une restitution se fait d’en bas par les pôles. Ce va et vient, c’est le vent. Toute la nature est un échange. Deux cercles de vent, l’un polaire, l’autre équatorial, évoluent éternellement autour du globe. Sous ce double anneau tournant, la terre roule. Vision colossale. La rencontre à angle droit des deux cercles de vent heurte et casse l’atmosphère, et y fait ces fractures que nous appelons les orages. De ces fractures sortent des tourbillons. Le premier obstacle que les tourbillons rencontrent leur imprime le mouvement giratoire. Une pierre au milieu de l’eau, comme le pic de Ténériffe, ou même comme î’écueil Douvres, suffit. Ils s’en vont en spirale à travers l’espace et traînent la mer dans leurs anneaux. Un cyclone tord un vaisseau à trois ponts comme une laveuse tord un linge. Qu’on se figure un gigantesque serpent d’air, haut d’une lieue et long de trois ou quatre cents lieues, tournoyant avec une vitesse horrible sur l’océan. Le vent maltraite la mer. La voie de fait va jusqu’à troubler ce vaste rhythme qu’on appelle la marée. Les flots bourrelés s’insurgent. De longs nuages, vessies électriques, se gonflent, et, h un renflement difforme, on devine dans leur flanc la foudre prisonnière comme la bête morte dans le ventre du boa. L’écume ruisselle à mille plis sur les reins de l’écueil comme la robe de lin sur les hanches de Vénus Anadyomène. Le baromètre baisse, puis monte ; même jeu sombre dans Forage. On entend le sanglot de la création. La mer est la grande pleureuse. Elle est chargée de la plainte ; l’océan se lamente pour tout ce qui souffre. Sous l’eau les effluves vont et viennent, avec une vitesse de soixante dix mille lieues par seconde, du pôle boréal qui a un volcan, l’Hékla, au pôle austral qui en a deux, Erebus et Terror. Le liquide et le fluide combattent. Les solitudes sans défense subissent les chocs de ce tournoi sauvage. S’il n’y a personne, déluges ; si l’homme est là, naufrages. Telle est l’immense aventure de l’ombre. Les vents coulent et croulent ; ils coulent, c’est la vie ; ils croulent, c’est le fléau. Sous l’anneau de vent de l’équateur, il y a un roulement de foudre continu. La rotation de la terre fait ronger leur rive gauche aux fleuves de l’hémisphère méridional. II Précisons cette géométrie majestueuse. Il y a toujours polarité électrique dans les cercles des spirales de vent ; un demi-cercle est positif et l’autre est négatif. L’électroscope le démontre. La ligne de translation qui suit le centre du cyclone sépare les deux électricités. Au centre la pesanteur diminue. Au centre du cyclone, calme absolu. Il y a équilibre. La tempête est en paix avec elle-même. Le plan de rotation du cyclone oblique à mesure qu’il monte vers les régions froides. Aux tropiques le cyclone est une tangente, aux pôles il est une sécante. Figurez-vous un disque, d’abord à plat, qui se redresse. A neuf cents milles de distance, un cyclone en marche inquiète le baromètre. L’atmosphère a un réseau veineux où ruissellent les vents. Parfois ce réseau s’engorge. Une tempête est une rupture d’anévrisme. Variable dans l’immuable, telle est, insistons-y, cette législation. Des combinaisons sans nombre s’y ajoutent, et finissent par faire de ces quatre ou cinq lois, si simples en apparence, une forêt. Tout fait est un logarithme ; un terme ajouté le ramifie au point de le transformer. Les choses ont un aspect général où se dessinent et se groupent les grandes lignes de la création ; l’insondable est dessous. La physique a une restriction mentale, qui est la chimie. Toutes les lois de la nature ont un sous-sol. De ce que la nature est une, on a conclu qu’elle était simple. Erreur. Partout, dans ce que la vieille science appelait des éléments, la science actuelle a reconnu des formations. L’eau de mer, par exemple, qui était simple pour Pythagore, était composée l’an passé de vingt-cinq substances ; cette année (1864) l’analyse en a ajouté deux, le bore et l’aluminium ; ce qui fait vingt- sept. Les phénomènes s’entrecroisent. N’en voir qu’un, c’est ne rien voir. La richesse des fléaux est inépuisable. Ils ont la même loi d’accroissement que toutes les autres richesses, la circulation. L’un entre dans l’autre. La pénétration dû phénomène dans le phénomène engendre le prodige. Le prodige, c’est le phénomène à l’état de chef-d’oeuvre. Le chef-d’oeuvre est parfois une catastrophe. Mais dans l’engrenage de la création, prodigieuse décomposition immédiatement recomposée, rien n’est sans but. Accouplement est le premier terme, enfantement est le second. L’ordre universel est un hyménée magnifique. Point de fécondation par le désordre. Le chaos est un célibat. Nous assistons sans cesse au mariage de nos_ premiers parents. Adam et Eve sont éternels. Adam, c’est le globe, Eve, c’est la mer. III Quand la mer veut, elle est gaie. Aucune joie n’a l’apparence radieuse de la mer. L’océan est un épanouissement. Rien ne lui fait ombre, que le nuage, et cette ombre, d’un souffle il la chasse. Â ne voir que la surface, l’océan c’est la liberté ; c’est aussi l’égalité. Sur ce niveau tous les rayonnements sont à l’aise. L’hilarité grandiose du ciel clair s’y étale. La mer tranquille, c’est une fête. Pas d’appel de sirène qui soit plus doux et plus charmant. Pas de marin qui ne soit tenté de partir. Rien n’égale cette sérénité, et toute l’immensité n’est qu’une caresse, et le flot soupire, et le récif chante, et l’algue baise le rocher, et les gabiers, les mouettes et les pintails volent, et les molles prairies de mer ondulent de lame en lame, et sous les nids d’alcyons l’eau semble une nourrice, la vague semble une berceuse, pendant que le soleil couvre d’une éclatante épaisseur de lumière ces formidables hypocrisies du gouffre. Les apparences marines sont fugaces à tel point que, pour qui l’observe longtemps, l’aspect de la mer devient purement métaphysique ; cette brutalité dégénère en abstraction. C’est une quantité qui se décompose et se recompose. Cette quantité est dilatable ; l’infini y tient. Le calcul est, comme la mer, un ondoiement sans arrêt possible. La vague est vaine comme le chiffre. Elle a besoin, elle aussi, d’un coefficient inerte. Elle vaut par Pécueil comme le chiffre par le zéro. Les flots ont comme les chiffres une transparence qui laisse apercevoir sous eux des profondeurs. Ils se dérobent, s’effacent, se reconstruisent, n’existent point par eux-mêmes, attendent qu’on se serve d’eux, se multiplient à perte de vue dans l’obscurité, sont toujours là. Rien, comme la vue de l’eau, ne donne la vision des nombres. Sur cette rêverie plane l’ouragan. On est réveillé de l’abstraction par la tempête. Mare portentosum. La grande eau solitaire, cette mobilité diffuse, cette nappe d’orages si calme en dessous, communique par des artères latentes avec ces volcans de fange qui jettent au-dehors l’humus interne, nous révélant que le globe a, comme l’homme, sa peau qui est la terre, et sa muqueuse qui est la boue. Le globe est évidemment un être animé. Est-il vivant ? Ceci est la question. Entre animé et vivant, il existe une nuance, la personnalité. Il y aurait là un moi énorme. Qui oserait l’affirmer ? Qui pourrait le nier ? IV Quoi qu’il en soit, les eaux sont aux vents. Le flot subit le souffle. Il en résulte une variété inépuisable de faits apparents, contradictoires extérieurement, d’accord au fond, qu’ont peine à suivre dans leurs transformations sans nombre Hippocrate, Aristote, Avicenne, Albert-leGrand, Galilée, Porta, Huyghens, Mariotte, Volta, Valisneri, Spallanzani, Beccaria, Wheatstone, Lyell, Coulvier-Gravier, Maury, Peltier, Maxadorf, Schoenbeïn, Humboldt, et même l’ingénieux Mathieu de la Drôme, et même ces sagaces et savants écrivains, Margollé et Zurcher, les deux historiens du vent. Le souffle, ce caprice, cette volonté, fiat ubi vult, semble se rire aujourd’hui des fils métalliques de Snow-Harris, de même que jadis il se riait des deux épées du roi Artaxerce et de la reine Paryzatis. Ces épées étaient l’embryon du paratonnerre. L’atmosphère, épaisse de quinze lieues, dilatable jusqu’à trente, a été pesée par Galilée, équilibrée avec le mercure par Toricelli, l’inventeur du baromètre, mesurée du haut de la tour Saint-Jacques par Pascal, décomposée par Lavoisier. On en est là. Qui sait où s’arrêtera la science ? Qui sait si l’homme ne parviendra pas à forger la clef du vent ? La science fait, pour prendre l’ouragan, un filet dont les mailles se multiplient ; l’observatoire de Londres a les vingt-six cartes de l’amiral Fitz- Roy, l’observatoire de Paris dresse l’Atlas des Tempêtes. La science arrive à pressentir le temps, presque à le prédire, en prolongeant le plus loin possible sur l’océan, par la confrontation des faits et par le calcul, toutes les courbes d’égale pression barométrique. Les inflexions de ces courbes marquent les variations de l’atmosphère. Une partie de l’énigme est devinée. Les autres données du problème sont à l’étude. Les vents, ces despotes, obéissent ; cette troupe éparse et fantasque est commandée ; cette folie a des lois. Lois si grandes que les énoncer seulement est terrible. La période lunaire de dix-neuf ans observée par GrandJean de Fouchy, la période solaire de quarante et un ans qui ramène le maximum des taches, le passage en foule des étoiles filantes dans les nuits climatériques du 10 août et du 12 novembre, toute cette mystérieuse législation régit la sombre rose des vents. L’aurore polaire est un signal qui fait lever l’ouragan. Un météore tombe dans le soleil, un orage éclate sur la terre ; coïncidence inouïe, loi peut-être. Pressions prodigieuses. D’autres engrenages incommensurables sont entrevus. Du 10 octobre 1781 au 25 mars 1782, pendant que la cinquante-cinquième étoile d’Hercule s’éteignait, l’océan fut bouleversé d’orages. Schwabe affirme le fait solaire, Slough affirme le fait stellaire. Pourquoi non ? une fourmi pèse sur le globe ; une étoile peut bien peser sur le monde. Qui sait en quelle quantité nous dépendons des variations de l’étoile gamma d’Antinous, de l’étoile delta de Géphée et de l’étoile alpha du Dragon ? Qui connaît les dimensions de l’influence cosmique ? Qui sait la longueur des effluves ? Ne sentons-nous pas, dans une certaine mesure, à des contre-coups dans notre propre organisme planétaire, toutes ces présences lointaines, mais énormes, Sirius, Mira Ceti, Axgo arrivant par moments presque à l’intensité de Canopus, et les oscillations de l’Hydre d’Hévélius ? Humboldt en était rêveur. Est-on sûr que le passage de seize mille bolides en une nuit ne soit pour rien, par exemple, dans un coup de vent tel que celui qui refoula la mer dans les terres vers Elliott’s Key, au point de faire jeter l’ancre aux navires dans des forêts ? À leur réveil, les matelots du Ledbury-Snow aperçurent leur ancre accrochée sous l’eau dans le haut des arbres. Il n’y a pas d’interruption dans la création ; point d’arche brisée ; point de lapsus ; un fait et ses dépendances embrassent toute la nature ; la chaîne est plus ou moins longue, mais ne se rompt jamais. Montez cette immense corde à noeuds, prenez un fait après l’autre, et vous arriverez du vibrion à la constellation. Le prodige immanent adhère à lui-même. Rien ne se dissipe. Il n’y a point d’effort perdu. L’inutile n’existe pas. L’univers a le nécessaire et n’a que le nécessaire. L’influence astrale se combine avec l’influence tellurique. Les phénomènes inhérents au rétrécissement du cercle de rotation de la terre ne se lient-ils point, par exemple, au vol furieux de certains vents polaires ! et en particulier à ces violents vents de Norwège qui, une fois, ont fait en un jour baisser le baromètre de vingt et un millimètres à Skudernoè’s et de trente et un millimètres à Christiansund ? V L’insondable a sa machine. Laplace dit : la mécanique céleste. Ses . rouages sont pour nous invisibles, tant ils sont démesurés. Ses bras de levier vont de ce que nous nommons la réalité à ce que nous nommons l’abstraction. Il a des prises de force jusque dans le point géométrique. Aucune mesure, aucun rêve, ne peut donner l’idée de cette propagation de vitalité par voisinages grandissants ou décroissants, poussée vertigineuse de l’indéfini dans l’infini. L’infiniment grand arrive à l’infiniment petit et l’infiniment petit à l’infiniment grand. Prenez une pincée de tripoli, un pouce cube ; il y a dans ce pouce cube de poudre impalpable quarante et un milliards de squelettes. Quelle différence faites-vous, entre cette cendre et cette autre poussière qu’on nomme la Voie lactée ? Quelle est la plus prodigieuse des deux ? Ici la bacillariée, là l’étoile. En haut comme en bas, petitesses ; en bas comme en haut, énormités. La relation étant le mètre unique, le monde microscopique a des colosses. À côté de la monade crépusculaire, le kolpode à capuchon, c’est la baleine à côté du goujon. Entre l’univers microscopique et l’univers télescopique, il y a identité. Le gros bout de la lorgnette est toute la question. L’homme lui-même, ce géant d’intelligence et de volonté, est microscopique. Un milliard d’hommes, toute la population du globe, tiendrait dans un cercueil de mille pieds de haut, de mille pieds de large et de six mille pieds de long. La moindre des Alpes, évidée et creusée, suffirait au sarcophage du genre humain. La vie, c’est la communication de proche en proche ; filière, transmission, chaîne. Ce qu’on appelle la mort est un changement d’anneau. Aucune solution de continuité n’étant possible, la perpétuité du moi est la résultante du fait immanent. L’oubli d’avoir été serait une rupture de la chaîne. Nous voulons dire l’oubli définitif, car l’oubli momentané possible, et n’ôtant rien à la persistance du moi, est prouvé par le sommeil. Notre vie terrestre est probablement une sorte de sommeil. L’immortalité de l’âme n’est autre chose que l’adhérence universelle de la création régissant l’individu comme elle régit l’ensemble. Ce qu’est cette adhérence, ce qu’est cette immanence, impossible de se le figurer. C’est tout à la fois l’amalgame qui engendre la solidarité et le moi qui crée les directions. Tout s’explique par le mot Rayonner. Les créatures entrecroisant leurs effluves, c’est la création. Nous sommes en même temps points d’arrivée et points de départ. Tout être est un centre du monde. Il y a un travail d’ensemble composé de tous les travaux d’isolement entraînés, à l’insu même des travailleurs, vers un but commun par la grande âme centrale unique. VI Pas plus que l’immanence de la création, le travail dans cette immanence n’est imaginable. Les possibilités de la puissance sont inconnues. L’homme même ne connaît pas la puissance de l’homme. Le travail humain est déjà une telle force transfigurante qu’on ne peut songer sans éblouissement au travail divin. Une femme pleure, le chimiste Smithson est là, il recueille une goutte de cette eau, et cette larme d’une femme devient une formule chimique, d’où sortira une branche dé la science. Quentin Metzis ou Benvenuto Cellini manient pendant quelques heures un morceau de fer, ils lui laissent leur marque, et voilà ce fer plus précieux que l’or. Byron achète un schelling chez son papetier une bouteille d’encre qu’il revendra cent mille francs à son éditeur. Et nous nous bornons à l’énoncé du résultat matériel ; le résultat moral est bien plus surprenant encore. Un certain travail, s’infiltrant à la masse de métal ou de pierre, à une toile, à une feuille de papier, lui fait subir une telle sublimation que de matière qu’elle était, elle devient idée. Du travail sort une dynamique métaphysique, réfractaire à toute formule, productrice de forces et de valeurs. La mise en oeuvre est une seconde création. La première création n’est que la mise en mouvement. Après la sève, l’intelligence. Figurez-vous un papyrus qui devient l’Iliade. Si les Prométhées d’en bas, surprenant et dérobant au créateur son secret, peuvent de telles choses, s’ils les réalisent, que ne réaliseront pas les providences d’en haut ! que ne pourra point le Créateur lui- même ? Quid domini facient, audent cum talia Jures ! Les données de l’activité universelle défient toute nomenclature. Nul moyen de les définir, nul moyen de les circonscrire. Les contraires s’épousent ; les lointains sont des contacts. Ce qui vous semble divorce est mariage. La haine s’achève en amour. Sous le combat il y a le baiser. Tout est coefficient. Vous croyez être à un pôle, vous êtes à l’autre. Jamais l’union n’est plus étroite que là où l’écart semble le plus irrémédiable. La montagne ignore le mouvement, l’infusoire ignore le sommeil. Eh bien, c’est l’infusoire qui fait la montagne. Toute l’Australie est un corail, construit par un insecte. Partout l’inattendu. Les similitudes ne sont pas moins étranges que les contrastes. Il est extraordinaire que ceci soit pareil à cela. Un phénomène calque l’autre. Dieu se répète. Le Tout-Puissant est le plagiaire du Créateur ; et là où vous sentez le plus l’accablement du sublime, c’est en présence de ce plagiat. Nous avons indiqué ailleurs (1) l’identité de forme entre le soleil et l’araignée. Ces répétitions sont le miracle de l’invention. On contemple effaré, on écoute éperdu. À des profondeurs inouïes, les voix de l’infini se font écho. Des ressemblances de facture, saisissables à des distances zodiacales, quoi de plus stupéfiant ! Quelle démonstration de l’unité ! La comète s’envole comme la libellule. Une nébuleuse est peut-être un univers dans le cocon. Le firmament et la goutte d’eau ont le même modelé ; l’un et l’autre contiennent des mondes. La reptilité de la chenille ressemble à nos misères et à nos vices ; il y a des ailes dedans. L’ouragan et la colère sortent du même moule. Ces rapprochements pourraient être multipliés indéfiniment. On ne doit jamais se lasser d’insister sur l’unité de loi, révélatrice de l’unité d’essence. Dans ces merveilles logarithmiques de la fécondité créatrice repuisant sans cesse le nouveau dans la même urne à la même source, certaines philosophies infirmes ont voulu voir de la stérilité. Peu s’en faut qu’elles n’aient accusé Dieu de sénilité. Tu rabâches, Jupiter. Le penseur sérieux est plus enthousiasmé et plus confondu encore peut-être par ces grands parallélismes que par les chocs fulgurants de l’imprévu. L’harmonie est une ligne majestueuse à perte de vue. Sa rectitude est un éblouissement. À de certains moments, on devine, on sent que la loi va s’affirmer sous une nouvelle forme ; on voit venir Dieu. Saisissement suprême ! on surprend presque son procédé. Un peu plus il semble qu’on créerait soi-même. C’est comme cela qu’il fait. On a le vertige de mettre la main sur l’outil divin. Ici, il travaille par antithèse, là par identité. Rien de plus sublime. Il n’y a qu’un patron. La loi animique a les mêmes gravitations que la loi sidérale ; le matériel répercute le moral ; l’équilibre fait la preuve de l’équité ; l’homme est la planète du vrai. Dieu fait tout de la même manière. L’univers est sa synonymie. L’immuable est analogue à l’éphémère. Dieu varie son édifice, non sa géométrie ; son effet, non sa règle. Le cercle de rotation du volvoce lui sert pour l’évolution du globe ; il ne se donne pas la peine d’inventer une autre figure ; puisque l’insecte en use, c’est assez bon pour toi, univers ; et le calme de ia toute-puissance se recopiant a on ne sait quoi qui terrifie. La création s’exfolie sur l’unité. L’épanouissement est autre, la racine est la même. L’aboutissement à l’effroi sacré est tout simple en présence de ces symétries du mystère. L’infiniment grand a pour contrepoids l’infiniment petit ; l’harmonie a pour contrecoup la convulsion ; l’immobilité n’est autre chose que du tourbillon fixe ; la Voie lactée ressemble à un nuage ; une bande de vapeurs ressemble à une chaîne de montagnes ; un fleuve coule dans l’arbre, une ramification tord, détaille et multiplie le cours d’eau ; la sève est un sang ; la clarté est une onde ; le mouvement est une combustion ; vivre, c’est brûler ; consommer est identique à consumer ; l’activité est uniforme ; toute la matière est maniée de la même façon ; l’élément se fond dans l’atome ; des superpositions dans l’unité, c’est là l’univers ; nulle différence entre une poignée de cendre et une poignée de mondes ; même condition d’être, presque même aspect, avec des nuances de durée ; même refonte perpétuelle ; même enclume en haut et en bas ; le travail, ici haletant, là impassible, éclate de la même manière, dans le momentané comme dans l’inextinguible, et le songeur, muet de conviction et de surprise, regarde s’émietter le feu de la forge en étincelles et le feu de l’abîme en étoiles. Notre dépendance cosmique, constatée aujourd’hui, mais que la science myope cherche à circonscrire, se manifestera de plus en plus. Tel phénomène terrestre, encore obscur à cette heure, est un dérivé zodiacal. Les évolutions sidérales pèsent sur le déplacement de nos saisons. Il faut à l’aiguille aimantée six cent vingt ans pour qu’elle accomplisse son oscillation complète à l’ouest et à l’est du méridien. Ainsi l’oscillation actuelle, commencée en 1660, ne s’achèvera qu’en 2280. La loi des tempêtes est liée à cette oscillation. Dans cette révolution de six cent vingt ans, c’est tantôt le pôle asiatique, tantôt le pôle américain, qui est le plus froid. L’unité et l’adhérence s’affirment sous bien d’autres formes encore. Franklin a prouvé que les coups de vent du Nord-Est avaient leur source au Sud-Ouest. Au sud de l’équateur, les ouragans tournent dans le sens des aiguilles d’une montre, et, au nord de l’équateur, en sens inverse. Les explosions de feu grisou dans la terre coïncident avec les coups d’équinoxe sur la mer. Arcanes redoutables que la navigation doit étudier. VII On peut soupçonner de tout le phénomène. Il en est capable. L’hypothèse dénonce l’infini ; c’est ce qui la fait grande. Derrière le fait apparent elle cherche le fait réel. Elle demande à la création sa pensée, puis son arrière-pensée. Les grands inventeurs scientifiques sont ceux qui tiennent la nature pour suspecte. Suspecte d’accroissement, d’extension, d’exfoliation obscure, de pousses profondes dans toutes les directions, de végétation indéfinie ; suspecte de prolongements dans l’invisible. C’est vers ces prolongements que se dirige le tâtonnement sublime de l’hypothèse. Qui entrevoit ces prolongements dans l’invisible de la création est le mage ; qui entrevoit ces prolongements dans l’invisible de la destinée est le prophète. La nature est suspecte dans tous les sens. Son immensité autorise le soupçon. Ce qu’elle fait n’est pas ce qu’elle semble faire ; ce qu’elle veut n’est pas ce qu’elle semble vouloir. Elle met sur l’invisible le masque du visible, de telle sorte que ce que nous ne voyons pas nous manque, et que ce que nous voyons nous trompe. De là les arguments que fournit à l’athéisme la nature, cette plénitude de Dieu. La nature n’a point de franchise. Elle se montre à l’homme à profil perdu. Elle est apparence ; heureusement elle est aussi transparence. Chose étrange, on s’égare peut-être encore moins en la devinant qu’en la calculant. Aristote voit plus loin que Ptolémée. Le rêveur de Stagyre, en affirmant que le mouvement de succession des vents suit le mouvement apparent du soleil, avait presque mis le doigt sur la trouvaille de Galilée. Un mathématicien n’est un savant qu’à la condition d’être aussi un sage. La nature échappe au calcul. Le nombre est un fourmillement sinistre. La nature est l’innombrable. Une idée fait plus de besogne qu’une addition. Pourquoi ? parce que l’idée montre le tout, et que l’addition ne peut faire le total. L’infini, splendide et un, féconde l’intelligence ; les nombres, ces mille-pieds, la dissèquent et la dévorent. Le savant qui se jette dans la fosse aux chiffres ressemble au bramine qui se jette dans la fosse aux vermines. Le calcul obtient certes d’admirables résultats, à la condition de ne point se brouiller avec l’hypothèse. Le petit calcul dédaigne la conjecture ; le grand calcul en tient compte. Le calcul ne peut que multiplier ; l’hypothèse, parfois, crée. Le calcul a pour limite l’exact, l’hypothèse a pour limite l’absolu ; champ bien autrement profond. Le chiffre se heurte à l’impossible ; il rencontre le 8 renversé, 8, l’infini ; l’hypothèse ne se heurte qu’au mystère. Chercher la quadrature du cercle est absurde ; chercher la pierre philosophale ne l’est pas. La vénérable nature, tenue pour sacrée, mais mise en état de suspicion perpétuelle, telle est la loi du magisme antique et de la science moderne, tel est le point de départ de l’esprit de découverte. Les astronomes et les chimistes sont des arracheurs de masques. Un jour, dans le Portique, on demandait : quelle déesse voudriez-voir nue ? Platon répondit : Vénus. Socrate répondit : Isis. Isis, c’est la Vérité. Isis, c’est la Réalité. Dans l’absolu, le réel est identique à l’idéal. Il est Jéhovah, Satan, Isis, Vénus ; il est Pan. Il est la Nature. La nature est toute en doubles-fonds. Elle est dédaléenne et mêle tous les réseaux de toutes les voies. Pour notre courte vue, ses directions apparentes contrarient ses tendances réelles. Les faits ont un courant intérieur différent du courant de la surface. Un seul être sait le secret de la nature ; c’est celui-là même qui est le secret. Depuis qu’il y a sur la terre des vivants pensifs, la nature est épiée par des regards inquiets, quelquefois même par des regards de travers. Transversa tuentibus. Elle est suspecte, aux yeux de l’ascète, d’orgie ; aux yeux du savant, d’illusion ; aux yeux du philosophe, de mal pour le bien. Pour l’un elle est libertine, pour l’autre menteuse, pour l’autre féroce. Elle n’est rien de tout cela. Seulement, elle a ce qui nous manque, le temps et l’espace. Rien ne la presse et rien ne la borne. Sa ligne n’est pas droite et nous échappe. Elle prend pour arriver à son but le détour de l’infini. Elle serpente dans un possible qui n’est pas le nôtre. N’ayant point notre limite, elle n’a point notre morale. Elle serait le monstre, si elle n’était la merveille. Pour elle, nous l’avons dit autre part, la fin justifie les moyens. L’absolu seul a ce droit. Probablement, qui est sans mesure peut être sans scrupule. De là les cataclysmes, ces coups d’état de l’irresponsable. De là aussi les bêtes fléaux. L’antique Python n’est pas une fable. L’hécatonchire existe dans l’infiniment petit. Pourquoi n’existerait-il pas dans l’infiniment grand ? Bonnet de Genève, ce naturaliste ouvert de toute part à l’étude, croyait au Mille-bras proportionné à l’océan. Il avait recueilli sur ce fait cent trente-neuf observations qu’il tenait pour certaines. Les solitudes de l’eau sont inexplorées. Elles ont des coecums. À chacun des deux pôles seulement, il existe une surface inconnue de huit cent mille lieues carrées. Qu’y a-t-il là ? La vie magnétique est centralisée aux pôles. Ce sont de prodigieux réservoirs d’êtres. Le Kraken, auquel Buffon croyait, est un Python polaire. Ces fourmillements de la vie jettent de temps en temps jusqu’à nous des spécimens redoutables. Cuvier a retrouvé le dragon. L’ornithorinque est un griffon. L’épiornis est l’oiseau Bock des Mille et une Nuits. Une des cabanes-palais des rois de Madagascar a un toit fait de trois plumes d’épiornis. Ces vastes plumes démontrent une envergure d’aigle colossal, et c’est à tort que la science moderne, volontiers amie de la petitesse, et de l’hypothèse diminuante, avait déclaré l’épiornis brévipenne. Un autre oiseau gigantesque, le moa, est également mis en évidence par les fossiles. Une patte dépasse la hauteur de l’homme (fémur : un pied six pouces, anglais ; tibia : trois pieds trois pouces ; métatarse : un pied huit pouces ; orteil : dix pouces). La zoologie est aussi illimitée que la cosmographie. L’hydre est prouvée en quantité suffisante par le requin sur mer et le crocodile sur terre. D’autres épouvantes animales, plus étranges encore, font partie de la création. Nous en rencontrerons peut-être dans le courant de ce livre. VIII Il y a dans la création un Inconnu. Cet Inconnu a ses raisons. Son pourquoi nous déborde. Il se dépense dans l’effroi comme dans la splendeur. Ses réussites dans le terrible font frémir. Le rêve de l’homme est un essai toujours dépassé par la création ; il y a quelque chose de plus nocturne que le songe, c’est le fait ; la réalité distance le cauchemar. Nos fantômes sont des avortements. La nature après nous, ou avant nous, les crée ; plus complets. À Cayenne, au-dessus des hommes endormis, le vampire vole avec des ailes de chauve-souris. L’Ignoré, l’Invisible, le Possible ; sondez ces trois gouffres. Ne chicanons pas l’illimité. Chicaner n’est pas circonscrire ; nier n’est pas borner. En dépit de notre optimisme, il y a des créatures d’effroi. L’épouvante existe, en chair et en os. Elle est sous nous et sur nous. Même quand nous la touchons, même quand elle nous tient, elle garde son invraisemblance, et à force d’horreur, elle semble hors de l’être. L’inattendu nous guette. Il nous apparaît, il nous saisit, il nous dévore, et c’est à peine s’il nous semble réel. La création est pleine de formations vertigineuses qui nous enveloppent et dont nous doutons. C’est trop de magnificence ou c’est trop de difformité. Ici exubérance d’harmonie, là excès de chaos. Dieu exagère. En bas comme en haut, il va trop loin. Les ondulations de la vitalité sont aussi illimitées et aussi indéfinies que les moires de l’eau. Elles s’emmaillent, se nouent, se dénouent, se renouent. Les zones de la réalité universelle se tordent, au dessus et au dessous de notre horizon, en spirale sans fin. La vie est le prodigieux serpent de l’infini. Ni tête, ni queue, ni commencement, ni achèvement, des anneaux sans nombre. Il y a des anneaux d’astres, et il y a des anneaux d’acarus. Tout se tient. Tout adhère. Comme nous l’avons dit ailleurs, deux babels en sens inverse, l’une plongeant, l’autre montant, c’est le monde. Ce qui serait surprenant, ce serait que nous le comprissions. Tout au plus arrivons-nous à le conjecturer. Laquelle de nos méthodes de mesurage pourrions-nous appliquer à ce tourbillonnement, qui est l’univers ? En présence des profondeurs, rêver est notre seule puissance. Notre conception, vite essoufflée, ne peut suivre la création, cette immense haleine. Nos hypothèses, qui sont des effarements, considèrent avec stupeur les arborescences inexprimables du possible, et les dilatations de la réalité dans toutes les directions. Dieu arrive à l’inconcevable aussi bien dans le mollusque de la mer que dans l’étoile du ciel. Son excès même nous conduit quelquefois à le nier. L’insondable logarithme de ses combinaisons nous éblouit ou nous révolte, mais, révoltés où éblouis, nous accable. Sa présence infinie dans le moindre fait nous déconcerte. Elle éclate surtout dans les phénomènes extrêmes, dans les merveilles hideuses ou splendides qu’on pourrait appeler les faits de frontière. Ce sont en effet des commencements de régions. Ceci atteint, ceci constaté, ceci enregistré et subi, nous ne comprenons plus rien. L’imagination renonce à plonger et à planer ; la science refuse de tâtonner. Au delà du monstre, il n’y a plus que le fantôme. Nous ne désirons pas en savoir davantage. C’est bon, assez, nous sommes saturés, nous avons notre chargement. Le cerveau, en fait de science, n’est qu’un contenant limité. Une connaissance trop profonde de la réalité dans un vivant paraîtrait aux autres vivants folie, la science complète aurait un air de démence, et l’infortuné qui parviendrait à se rencontrer face à face avec le Grand Inconnu sur le sommet des choses ne redescendrait du Sinaï que pour entrer à Bedlam. Ne jetons pas la sonde trop avant. Bornons-nous, au point de vue cosmique, à accepter ce qui est, compliqué de ce qui peut être. Le réel est l’asymptote du possible ; le point de rencontre est à l’extrémité de l’infini. Dans la création, qui est notre enveloppe et qui est notre pénétration, rien, excepté l’absurde, excepté ce qui se suicide, ne peut être nié a priori. L’incompréhensible prend trop de place pour qu’il en reste à l’improbable. Puisqu’il y a la comète, il peut bien y avoir le python. Le bout de l’ombre ne peut pas plus être trouvé que le bout de la lumière. L’Inconnu travaille dans les deux sens. Le miasme a sa logique comme le rayon, et logique c’est vie. Le Pourquoi des désastres est au-dessus de notre entendement. À quoi bon cette catastrophe ? Quelle est l’utilité de cet incendie, de cette inondation, de ce tremblement de terre, de ce naufrage, de cette peste, de cette éruption ? Quelle est la fonction des fléaux ? En dehors de l’homme, quelle raison a-t-On de faire ce qu’On fait ? Sous quel angle l’ordonnateur mystérieux voit-il les causes et les effets ? Les éléments, ces intermédiaires entre lui et nous, sont-ils lucides ? Ils nous paraissent souvent forcenés, parfois insensés. Lavoisier disait : l’extravagance de l’air. IJ y a dans les ténèbres des forces dont la manière d’agir nous déconcerte. Il semble que nous ayons, nous vivants, à compter, sinon avec des méchancetés invisibles, du moins avec on ne sait quels aveuglements inconnus chargés d’une partie de la conduite des choses. Ces forces obscures manient à tâtons le genre humain. Disons-le cependant, entre aveugle et obscur, il faut distinguer. L’impénétrabilité n’est point la cécité. Ces forces sont ténébreuses, cela ne prouve pas qu’elles soient inconscientes. Elles sont assez actives pour ne pas être uniquement passives. Nous les appelons forces, elles sont peut-être Puissances. Le Ubi Vult indique dans le souffle une intention. Que dit le vent ? À qui parle-t-il ? Quel est son interlocuteur ? À quelle oreille murmure-t-il ? Près de terre il se tait quelquefois ; dans les hautes latitudes, jamais. Il est la voix. Tous les autres bruits cessent ou s’interrompent, le sien persiste. La divagation du vent remplit l’air. C’est le grand murmure opiniâtre. Est-ce un monologue ? Est-ce une réplique ? Rien de plus monotone et de plus sublime. Ce radotage du gouffre était pris en mauvaise part jadis par beaucoup de philosophes. Les gymnosophes panthéistes, habitués à demander des comptes à la nature, s’en indignaient. Pourquoi ce sifflement, toujours le même ? Pourquoi ce grincement, toujours le même ? à quoi bon s’égosiller dans la nuée pour répéter sans cesse les mêmes choses ? variez vos exclamations. Un philosophe cynique qui s’appuyait sur un bâton vendu après sa mort un talent, cinq mille francs d’aujourd’hui, Pérégrinus Protée, dans les grands vents, se promenait au bord de la mer en haussant les épaules. Il assistait à la rumeur des souffles comme à une plaidoirie d’avocats. Il paraissait reprocher aux aquilons de recommencer toujours leurs éternels grondements, de commenter la tempête dans les mêmes termes, d’ennuyer l’auditoire, et d’assourdir les gens, avant de les noyer, de toutes ces banalités cruelles. Il eût volontiers dit : le naufrage sans phrases. IX Le vent en soi n’est pas une force : il n’est qu’une rapidité ; mais rapidité, c’est vigueur. Force telle après tout, que le brusque arrêt d’une vitesse se solde par la combustion instantanée. L’élan se résout en feu. L’élan produit la percussion. Par la rapidité le zéphir devient projectile. La vitesse écrase. Le bond, qui fait le tigre, fait aussi l’ouragan. En 1836, un vent parti de Londres à dix heures du matin était à dix heures du soir à Stettin. Un autre, le 27 février 1860, a roulé sur Paris en une demi-heure vingt-deux millions pesant de tonnes d’air. Un autre, sur ce même Paris, le 23 mai 1865, versa en trente minutes seize cent mille mètres cubes d’eau. Et, près des vents d’Afrique et d’Asie, les vents d’Europe ne sont rien. Quelques météorologistes affirment que le cyclone fait parfois, comme le boulet de canon, six cents lieues à l’heure. Il y a là, nous le pensons, exagération. Les coups de force de cette vitesse sont merveilleux. Un souffle passe, et arrache une caronade de trente du pont de la frégate Sané ; un autre, à Jersey, en 1854, près Saint-Luc, jette un mur de vingt toises de long tout d’une pièce à plat, comme une feuille de papier sur la terre ; un autre, en 1863, à Guernesey, près Saint-Martin, démembre un grand moulin, lui casse sa croix en pleine volée, et enfonce à cinquante pas de là ces deux grosses poutres avec leurs échelons droites comme deux plumes dans le sol ; un autre, le 7 juin 1859, rase une rue de Granville, un autre abat vingt-quatre clochers d’églises aux environs de Saint-Pol-de-Léon. Un autre, en juin 1865, dans la Corrèze, en quinze minutes, écartèle la commune de Meilhard, fracasse deux cents toitures, et disperse en l’air un hameau, tout entier, Sauviate, dont il ne reste plus une maison. Un autre dessèche une forêt ; un autre va sous la vague casser les madrépores et en charrie des fragments gigantesques dans les vallées de l’île Bourbon ; un autre réduit Kingstown de six cents maisons à quatorze masures. Les flottes n’ont pas plus beau jeu. D’une seule bouffée, le vent prend deux vaisseaux à Orellana, trois à Duquesne, quatre à Anson, quatre à Rodney, tout à Medina-Sidonia. Sur ces prodiges de force du vent, la légende est d’accord avec la science, et naturellement va un peu plus loin. Les gens d’Islande se plaignaient un jour de la dureté de leur climat, l’Hékla n’étant pas une cheminée suffisante pour les chauffer. - Attachez à votre île une remorque, leur cria le vent du pôle, et je traînerai l’Islande où vous voudrez. X Ces forces ont la possession jalouse des espaces. Le vent garde la mer avec une âpreté de propriétaire. Il défend contre l’envahissement humain autant les enfers qu’il cache que les paradis qu’il abrite, autant les volcans du pôle Sud, Erebus et Terror, contre Dumont d’Urville qu’Otaïti contre Cook. Le pionnier d’Europe s’obstine pourtant ; il s’obstine pour toutes sortes de motifs ; Marco- Polo, pour aborder le Grand-Cathay ; Rubruquis, pour convertir le Grand-Khan ; Diaz, pour trouver le Prêtre-Jean ; Pigolano, pour être nommé maestrante de la chevalerie de Séville ; Quirino Buscon, pour découvrir le couvent de Plusimanos dont le diable sonne les cloches sous le nom de Malabestia. D’autres ont le divin et sûr instinct de, la civilisation, et c’est pour le progrès qu’ils affrontent le naufrage. Écartez la gloire à faux poids, et prenez une balance : devant la civilisation, toutes les armées de Cyrus et de Sésostris, et les phalanges d’Alexandre, et les légions de César, pèsent moins que les cent soixante hommes qui suivent Gama et les cent dix-huit hommes qui accompagnent Cook. Navigation, c’est éducation. La mer, c’est la forte école. La cohabitation avec ces phénomènes peu maniables produit une rude race d’hommes qu’il faut aimer, les marins. Il n’y a pas d’autres conquérants qu’eux. Le voyageur Ulysse fait plus de besogne que le batailleur Achille. La mer trempe l’homme ; le soldat n’est que de fer, le marin est d’acier. Regardez-les sur le port, ces matelots, martyrs tranquilles, triomphateurs silencieux, mâles figures ayant dans le regard cette religion qui sort du gouffre. Ajoutons ceci : la navigation est le contraire de la guerre. La navigation civilise le sauvagisme, la guerre sauvagise la civilisation. Ce que font les marins est avouable. Chose bizarre, l’homme admire les tueries plus que les découvertes. Il tient à avoir les deux côtés de la brute, férocité, plus bêtise. De là tant d’égorgements. De là les armées pour la guerre et la guerre pour les armées. Le jour où Van Diémen sera plus populaire que César, le jour où la boussole sera préférée au glaive, le jour où l’amour des marins remplacera l’amour des soldats, ce jour-là, la paix sera faite. L’humanité entrera en possession de ses deux biens, la totalité de la terre et la totalité de la vie. En attendant, la civilisation, chose honteuse, brutalise le matelot. En 1863, pour ne citer que cette année, la marine anglaise a reçu vingt-cinq mille cinq cent treize coups de fouet. Donnés par qui ? par l’officier au matelot. Lequel des deux est dégradé ? C’est par la mer que la terre se conquiert. Vaste labeur, sans cesse remis en question. Toute la mer couvre un sous^entendu périlleux. On en vient à bout pourtant. Peu à peu, pas à pas, lentement, scientifiquement. Depuis vingt ans seulement, par l’étude de la mer, grâce aux beaux travaux du puissant sondeur Maury, on a abrégé de dix jours la traversée de l’équateur, de quinze jours la traversée de la Chine, de cinquante jours la traversée de l’Australie. XI L’homme empiète ; les espaces ont l’air de consentir. L’océan semble entrer en capitulation. La tempête recule, non sans se cabrer. Le déchaînement des vents est un barrage. Le premier poste des Aquilons est aux colonnes d’Hercule ; on viole Calpé et Abyla ; alors sur le revers de l’Afrique, devant le navire humain en marche, se dresse, immobile en travers de l’océan, debout, ayant une sorte de regard sous son double sourcil de nuées, le menaçant Cap Non. Défense de passer. L’homme passe. Les vents font des concessions ; l’obstacle fluide se laisse refouler par Gilianez qui double la pointe Bojador, par Cadamosto qui découvre les Canaries, par Fernandez qui découvre le cap Vert, par Vêliez Cabrai qui découvre les Açores, par Jacques Lemaire qui double le cap Horn où les Andes s’achèvent par des volcans, par Sébastien del Cano qui continue Magellan, par Clarke qui continue Cook, par cent autres. Les vents résistent à Dumont d’Urville, essayant de trouer « les vieilles glaces bleues ». Ils exécutent Lapeyrouse et Franklin. Ils sont plus faciles pour Anson, ce héros compliqué d’un pirate ; ils lui ramènent Le Centurion aux îles Ladrones, et c’est par leur permission qu’il peut rentrer dans Londres au milieu des tambours et des trompettes avec trente-deux chariots chargés de piastres espagnoles. Ils avaient déjà eu de ces complaisances pour l’Angleterre, notamment du temps où Cartismanda, reine de Brigantes, envoyait contre Rouen ses flottilles de pirogues. Par moments, on croit entrevoir leur dédain. Ils obéissent à l’homme pour ou contre la civilisation. Ils apportent avec la même impartialité Attila en Italie et Colomb en Amérique. Le vent semble le grand indifférent sinistre. En somme les ouragans plient, fléchissent, rompent, lâchent pied, cèdent, laissent faire l’homme, par instants cela semble une déroute, ils subissent la conquête, Drake trouvera Californie, Tasman l’Australie, les vents rétrogradent le plus loin qu’ils peuvent dans les solitudes, se réfugient dans l’inaccessible, s’exilent dans l’inconnu, on les oublie presque, où sont-ils ? et subitement, les voici, rien n’est fait, d’un coup d’aile ils reprennent tout. Nous étions chez eux, ils sont chez nous. Ils veulent leur revanche. Ils viennent chercher l’homme, ils sont furieux. Ils lui déclarent la guerre sur vingt points à la fois, en Asie en même temps qu’en Europe. En un mois, presque en un jour, ils broient à Londres des maisons de cinq étages sous des cheminées d’usine, tours de brique renversées d’un souffle, ils noient en quelques minutes dans la Tamise, devant Bugsby Hole, soixante gabares chargées de charbon, ils suppriment à Chandernagor le quartier indien, ils mêlent à Calcutta la marine anglaise, la marine française, la marine américaine, dans la même extermination. Ils font une sortie. Ils quittent leurs profonds déserts. Ils se ruent sur la terre. Pourquoi ? Pour faire du mal ? Oui et non. L’élément est d’un côté fléau, et de l’autre bienfait. Et c’est le bienfait qui est son grand côté. De certaines calamités font douter de la providence. Il semble que l’effrayante nature dise : Ah ! tu ne crois pas en Dieu. Eh bien, tu as raison. Un déluge, une peste, un tremblement de terre, c’est l’athéisme pris au mot. Heureusement le mal n’est qu’un envers ; le bien est la face de la création. Une tempête est un acte de dictature de l’ombre rétablissant l’équilibre. Disons-le en passant, quand un homme, dans la région dès faits sociaux, a la prétention d’en faire autant, cette parodie n’a qu’un défaut, il lui manque l’infini. Un tremblement de terre humain est un crime. L’homme, imitant l’autorité de Dieu, reste petit et devient horrible. Le singe est le commencement du démon. La dictature implique l’infinitude et l’éternité. Les ouragans sont de prodigieuses locomotives traînant les pluies de la haute mer vers la terre. Ils apportent aux plantes l’acide carbonique, le nitre, l’ammoniaque. Ils apportent à la vaste fermentation universelle l’ozone, ce désinfectant dosé par l’infini. Sans eux la terre n’aurait ni fleuves, ni forêts, ni prairies, ni fruits, ni fleurs. Ils font l’air respirable, ils font la terre habitable, ils font l’homme possible. Ils sont chargés du balayage des miasmes. Ils sont chargés de la provision d’eau. Drainage merveilleux de l’atmosphère. Utilité des dévastateurs. Otez l’eau, et figurez-vous ce qui reste. Ces bandits sont des distillateurs. Chaque fois que vous voyez un nuage, vous voyez leur cornue et leur alambic. Le réservoir d’eau est salé, sans quoi il croupirait. De la goutte d’océan, les vents font la goutte de pluie. Eux de moins, l’univers terrestre se composerait de deux déserts, un désert liquide et un désert solide. Tout ce qui est hors de l’eau serait sécheresse. La terre serait pierre. Le globe serait le crâne nu d’une tête de mort énorme roulant dans le ciel. Note 1) Légende des siècles. Les Déluges Qu’est-ce que la mer ? C’est la réserve des déluges. Les déluges sont donc utiles ? Ils sont plus qu’utiles ; ils sont nécessaires. Les continents à sec hors de l’océan s’épuisent. Les sols jadis les plus fertiles sont stériles aujourd’hui. Un peu par la faute de l’homme, beaucoup par la fatalité des choses. La campagne de Rome, le plateau ibérique, le Tell, la Judée, l’Egypte, l’Asie mineure, toutes ces étendues jadis vertes et vivantes, sont maintenant nues et impuissantes. Telle plaine, qui a nourri le monde, est une mamelle tarie. Tel coin de l’Asie, jadis grenier de Rome, est fini. Il n’y a plus rien à faire, l’anémie est irrémédiable. Où fut la forêt, est le sable ; où fut la ville est le désert. Le sauvagisme reparaît où fut la civilisation, comme la ronce où fut la fleur. L’Afrique est une immense jachère. Sans doute la civilisation peut et doit revenir ; sans doute l’homme fait beaucoup ; mais il ne fait pas tout. Il a pour limite la résistance absolue de l’impossible. La surface cultivable est une sorte de peau de la terre ; là où cette peau manque sur de très grands espaces, nulle guérison à espérer ; plus de culture possible. Dans un temps donné, la terre hors de l’eau meurt. Que faire ? Il faut l’y replonger. Comment ? Ici éclate l’impuissance de l’homme, et apparaît le prodige. Le prodige immanent, c’est là ce que nous nommons Dieu. Il est la Nature pour ceux qui n’y trouvent qu’un mécanisme, et il est Dieu pour ceux qui y découvrent une volonté. La volonté du prodige se laisse entrevoir dans de certaines irrégularités étranges et fécondes que le mécanisme pur exclurait. Dieu, - ou le Prodige, si vous préférez ce mot, - n’est pas un géomètre exact. Dans la machine monde, l’abstrait, que l’homme appelle volontiers le parfait, n’existe point ; pas un globe n’est une sphère, pas une orbite n’est un cercle. La révolution lunaire autour de la terre, qui fait le mois, n’est pas un quotient de la révolution terrestre autour du soleil, qui fait l’année. L’année est en porte-à-faux ; elle est incorrecte ; elle est ou trop courte ou trop longue ; il faut la rapiécer. De là les années bissextiles, les jours complémentaires, les mois inégaux. La précession des équinoxes, voilà la grande surprise de l’homme, voilà le grand moyen divin. Qu’est-ce que la précession des équinoxes ? C’est la périodicité des déluges. Qu’est-ce que la périodicité des déluges ? C’est le rajeunissement de la terre. La terre replongée dans l’eau, tel est le phénomène nécessaire. La précession des équinoxes, cette irrégularité qui est l’ordre même, a pour résultat d’exposer inégalement les deux pôles au rayon solaire, plus oblique sur l’un que sur l’autre. La glace s’épaissit sur l’un et fond sur l’autre ; en d’autres termes, un pôle devient plus lourd pendant que l’autre devient plus léger. Dans une quantité de milliers d’années, rigoureusement calculable, la fonte ayant crû d’un côté et la glace de l’autre, l’équilibre se rompt, et les deux pôles basculent. Le bas devient le haut ; le Nord devient le Sud. Dans cette interversion énorme, la mer se déplace. C’est là ce qu’on nomme Déluge. La vieille terre entre sous l’eau, et une terre nouvelle en sort. À cette heure, les insectes du corail, les foraminifères et les polycistinées, dont un milliard couvre une pièce de cinq francs, font, sous l’eau, les continents futurs. A l’heure venue, ces continents émergeront au soleil et feront leur fonction de support de l’humanité à venir. Sera-ce une autre humanité ? Non. L’humanité actuelle ne peut plus périr. Puisqu’elle sait d’avance le déluge, elle le vaincra. L’imprévu seul est indomptable. Une catastrophe calculée est une catastrophe dominée. Dans des milliers d’ans, l’homme se préparera au déluge. Le déluge ne sera pas une embûche comme pour les premiers hommes. Sa brusquerie fit son succès, succès terrible dont l’épouvante dure encore. L’homme futur attendra l’effrayant phénomène, comptera sur lui, le mesurera, et surnagera. La civilisation trouvera le moyen de parer le déluge. Des points inaccessibles seront constatés, de vastes refuges seront établis, d’immenses procédés scientifiques, entrevus dès à présent, centupleront les forces et les ressources de l’homme. Tous les germes de civilisation seront abrités ; tous les testaments de l’esprit humain seront mis en sûreté. L’antiquité n’a pu sauver Orphée, l’avenir sauvera Homère. Préface de mes oeuvres et post-scriptum de ma vie Comme l’antique Jupiter d’Égine à trois yeux, le poëte a un triple regard, l’observation, l’imagination, l’intuition. L’observation s’applique plus spécialement à l’humanité, l’imagination à la nature, l’intuition au surnaturalisme. Par l’observation, le poëte est philosophe, et peut être législateur ; par l’imagination, il est mage, et créateur ; par l’intuition, il est prêtre, et peut être révélateur. Révélateur de faits, il est prophète ; révélateur d’idées, il est apôtre. - Dans le premier cas, Isaïe ; dans le second cas, saint-Paul. Cette triple puissance inhérente au génie, c’est-à-dire à l’intelligence humaine sublimée, l’homme, par la plus naturelle des illusions d’optique, l’a transférée à Dieu. De là la trimourti, qui a précédé le triagme, qui a précédé la triade, qui a précédé la trinité. De là l’immémorial et universel triangle mystique adoré à Delphes, à Saropta, à Teglath-Phalazar, gravé dans la grande syringe, sculpté il y a quatre mille ans au fond de l’Inde dans ces effrayants dedans de montagnes creusés en pagodes, et qu’on retrouve à Palanquè après l’avoir constaté à Bénarès. Mais les fondateurs de religions ont erré, l’analogie n’est pas toujours la logique, le génie peut être trinité sans que Dieu ait à subir cette limitation. Bossuet se trompe, l’homme seul est grand. Dieu n’est pas grand, il est infini. Le grand suppose une mesure possible. Premier, second, troisième, l’illimité ne connaît pas cela. L’absolu n’est pas plus borné par le nombre que par l’étendue. Intelligence, puissance, amour ; intuition, imagination, observation ; ce n’est pas Dieu, c’est l’homme. Dieu est cela, et le reste. Dieu a une quantité infinie de facultés infinies. Vous êtes étranges de compter Dieu sur vos doigts. Philosophiquement et scientifiquement, on peut dire que qui croit à la Trinité ne croit pas en Dieu. Quelle idée pensez-vous que se fasse de Dieu, quelle notion voulez-vous que puisse avoir de Dieu l’homme, le prêtre, qui, comme le jésuite Sollier, par exemple, écrit : « Il n’y a au-dessus d’Ignace de Loyola que les papes comme saint Pierre, les impératrices comme Marie mère de Jésus, et quelques monarques comme Dieu le Père et Dieu le Fils ! ». Chose inouïe, c’est au dedans de soi qu’il faut regarder le dehors. Le profond miroir sombre est au fond de l’homme. Là est le clair-obscur terrible. La chose réfléchie par l’âme est plus vertigineuse que vue directement. C’est plus que l’image, c’est le simulacre, et dans le simulacre il y a du spectre. Ce reflet compliqué de l’Ombre, c’est pour le réel une augmentation. En nous penchant sur ce puits, notre esprit, nous y apercevons à une distance d’abîme, dans un cercle étroit, le monde immense. Le monde ainsi vu est surnaturel en même temps qu’humain, vrai en même temps que divin. Notre conscience semble apostée dans cette obscurité pour donner l’explication. C’est là ce qu’on nomme l’intuition. Humanité, nature, surnaturalisme. À proprement parler, ces trois ordres de faits sont trois aspects divers du même phénomène. L’humanité dont nous sommes, la nature qui nous enveloppe, le surnaturalisme qui nous enferme en attendant qu’il nous délivre, sont trois sphères concentriques ayant la même âme, Dieu. Ces trois sphères, car c’est là le vaste amalgame, se pénètrent et se confondent, et sont l’unité. Un prodige entre dans l’autre. Une de ces sphères n’a pas un rayon qui ne soit la tige ou le prolongement du rayon de l’autre sphère. Nous les distinguons parce que notre compréhension, étant successive, a besoin de division. Tout à la fois ne nous est pas possible. L’incommensurable synthèse cosmique nous surcharge et nous accable. Les plus hauts génies, les intelligences encyclopédiques aussi bien que les esprits épiques, Aristote aussi bien qu’Homère, Bacon aussi bien que Shakespeare, détaillent l’ensemble pour le faire comprendre, et ont recours aux oppositions, aux contrastes et aux antinomies. Ceci est d’ailleurs le procédé même de la nature, qui emploie la nuit à nous faire mieux sentir le jour. Hobbes disait : La dissection fait le chirurgien, l’analyse fait le philosophe ; l’antithèse est le grand organe de la synthèse ; c’est l’antithèse qui fait la lumière. De là notre distinction entre humanité, nature et surnaturalisme ; mais, en réalité, ce sont trois identités, et ce qui est de l’une est de l’autre. Qu’est-ce que l’humanité ? C’est la partie de la nature insérée dans notre organisme. Et qu’est-ce que le surnaturalisme ? C’est la partie de la nature qui échappe à nos organes. Le surnaturalisme, c’est la nature trop loin. Entre l’observation qui regarde l’homme et l’intuition qui regarde le surnaturalisme, il y a la même différence qu’entre scruter et sonder. Mais expliquer la nature, ce n’est point la limiter ; classification et négation, c’est deux. Il ne faut ni trop de Oui ni trop de Non. L’idolâtrie est la force centripète ; le nihilisme est la force centrifuge. L’équilibre entre ces deux forces, c’est la philosophie. Chose bizarre, l’idolâtrie et le nihilisme s’entendent sur un point, la limitation de la nature. Les religions, à l’époque peu avancée du genre humain où nous sommes, sont encore en bas âge. Qu’on ne s’y trompe pas, croire est une science en même temps qu’une soif. On croit d’instinct, puis on croit de logique. Les religions faisant partie de la civilisation, il y a pour les religions, comme pour tout le reste, l’enfance de l’art. Et ce mot est pris en bonne part. À l’heure où nous sommes, les religions ignorent. Ne leur apportez pas de lumière nouvelle ; leur Dieu est bâclé. Elles ont créé Dieu. Elles n’en veulent pas d’autre. Toute religion est l’abbé Vertot. C’est trop tard, mon Dieu est fait. De là, un résultat singulier. Dans les religions, ce qui fait défaut, c’est l’essence même de la foi, c’est le sentiment de l’infini. Ce qui manque aux religions, c’est la religion. L’illimité est toute la religion. La foi, c’est l’indéfini dans l’infini. Or, insistons-y, dans l’humanité telle qu’elle est encore, le caractère des religions, c’est l’absence d’infini. Elles parlent du ciel, mais elles en font un temple, un palais, une cité. Il s’appelle Olympe, il s’appelle Sion. Le ciel a des tours, le ciel a des dômes, le ciel a des jardins, le ciel a des escaliers, le ciel a une porte et un portier. Le trousseau de clefs est confié par Brâhma à Bhâwany, par Allah à Aboubekre, et par Jéhovah à saint Pierre. Démogorgon prend sur les volcans Acrocéraunes une poignée de boue enflammée et la jette en l’air ; cela fait les astres. Le ciel est une montagne ; le ciel est un cristal ; la terre est le centre de l’univers ; Josué arrête le soleil, Circé fait reculer la lune ; la Voie Lactée est une tâche de gouttes de lait ; les étoiles tomberont. Quant à cet être, l’Éternel, l’Incréé, le Parfait, le Puissant, l’Immanent, le Permanent, l’Absolu, il est vieux avec une barbe blanche, il est jeune avec un nimbe ; il est père, il est fils, il est homme, il est animal ; boeuf chez les uns, agneau chez les autres, ailleurs colombe, ailleurs éléphant. Il a une bouche, des yeux, des oreilles ; on a vu sa face. Quant aux facultés, on les lui concède infinies, mais, comme nous venons de le rappeler, on ne lui en donne que trois, reprenant dans le chiffre l’infinitude qu’on accorde dans l’étendue, et sans s’apercevoir que si l’être absolu a un nom, ce n’est pas Trinité, c’est Infinité. Cet être est irritable, il est passionné, il est jaloux, il se venge, il se fatigue, il se repose, il lui faut son dimanche, il habite un lieu, il est ici et non là. Il est le Dieu des armées ; il est le Dieu des anglais, et non des français ; il est le Dieu des français et non des autrichiens. Il a une mère ; il existe des rois qui promettent à Notre-Dame d’Embrun une tiare en vermeil de peur qu’elle ne soit en colère de la robe de brocart d’or qu’ils ont offerte à Notre-Dame de Tours. Il a une forme ; on le sculpte, on le peint, on le dore, on l’enrichit de diamants. On l’avale et on le boit. On l’entoure d’une frontière de dogmes. Chaque culte le met dans un livre ; défense à lui d’être ailleurs. Le Talmud est sa gaine, le Zend-Avesta est son étui, le Koran est son fourreau, la Bible est sa boîte. Il a des fermoirs. Les prêtres le gardent sous enveloppe. Ils ont seuls droit d’y toucher. De temps en temps, ils le prennent dans leurs mains et le font voir. Voilà où en est l’illimité. Toutes les religions, anciennes ou actuelles, s’efforcent de finir Dieu. Pourquoi ? C’est qu’un Dieu fini, c’est un Dieu commode. Le rayonnant en tous sens n’est point facile à manier. Mettez donc le soleil dans un ostensoir. Dieu, incompréhensible au savant, est inintelligible à l’ignorant. L’infini ayant un moi, voilà qui n’est pas peu de chose à imaginer. Il y a dans cette notion métaphysique excès-de pesanteur pour ~ l’intelligence humaine. Faciliter la foi, c’est le travail des religions ; cela s’obtient aux dépens de l’idéal. Administrer Dieu, tel est le problème à résoudre. Le paganisme divise Dieu en déités, le christianisme le divise en sacrements. Les religions, c’est Dieu donné à l’homme par bouchées. Rendre Dieu mangeable, c’est un succès. L’Âme-Monde, faites donc comprendre cette abstraction prodigieuse à la grosse foule ignorante et ignorante utilement pour vous. Un Jupiter de marbre ou un Sabaoth de bronze, cela se voit. Or, on ne croit que ce qu’on voit. (Fausse vérité qui est à la fois le point de départ de l’idolâtrie et le point de départ de l’athéisme.) Fabriquez donc une statue quelconque ; une fois la statue faite idole, une fois le piédestal fait autel, donnez l’exemple, prosternez-vous ; il ne vous reste plus qu’un travail à exécuter et qu’un progrès à accomplir, c’est de persuader à cette honnête masse d’hommes que cette pierre ou ce cuivre, c’est l’Éternel et l’Infini. Petite affaire. Pour persuader la foule, il suffit de l’effarer ; un miracle ou deux font la besogne. Rien donc hors du Veda, rien hors du Toldos-Jeschu, rien hors du Koran, rien hors de la Genèse, rien hors des docteurs, rien hors des prophètes, rien hors des évangélistes ; et si Dieu déborde, on le rognera. C’est au nom de Moïse que Bellarmin foudroyait Galilée, et ce grand vulgarisateur du grand chercheur Copernic, Galilée, le vieillard de la vérité, le mage du ciel, était réduit à répéter à genoux, mot à mot, après l’inquisiteur, cette formule de honte : « Corde sincero et fide non ficta, abjuro, maledico et detestor supradictos errores et hoereses. » Le mensonge mettait à la science le bonnet d’âne. Galilée se courba devant l’orthodoxie ; Campanella non. L’inquisition mit Tomaso Campanella en prison pendant vingt-sept ans et l’appliqua à la question sept fois, et chaque fois la torture dura vingt-quatre heures. Quel était son attentat ? Avoir affirmé que le nombre des étoiles est infini. Ainsi les religions en viennent à ceci que, devant elles, l’infini est un crime. Aux yeux du nihilisme, l’infini n’est pas criminel ; il est ridicule. On a entendu tout récemment en pleine académie savante, cette parole caractéristique : « Arrêtons-nous, car nous tomberions dans les puérilités de l’infini. » Et cette autre : « Ceci n’est pas sérieux, c’est de la religion. » Et cette autre : « Les penseurs rejettent le surnaturalisme. » Donc voilà la science, du moins une certaine science académique et officielle, aussi myope que l’idolâtrie. La science d’état donne la réplique à la religion d’état. Elle recule, elle aussi, devant l’infini. Ces rapetissements n’ont rien qui déplaise au maître. Là où il y a des sénats, cette science en est. Faire l’univers substance et bloc, faire du grand Tout une simple agrégation de molécules sans mélange d’aucun ingrédient moral, et par conséquent aboutir à ceci que la force est le droit, ce qui entraîne cette autre conséquence que la jouissance est le devoir, raccourcir l’homme à la bête, le diminuer de toute la hauteur de l’âme retranchée, en faire une chose comme une autre, cela supprime net bien des déclamations sur la dignité humaine, la liberté humaine, l’inviolabilité humaine, l’esprit humain, etc., et rend tout ce tas de matière plus maniable. L’autorité d’en bas, la fausse, gagne tout ce que perd l’autorité d’en haut, la vraie. Plus d’infini, partant plus d’idéal ; plus d’idéal, partant plus de progrès ; plus de progrès, partant plus de mouvement. Immobilité donc. Statu quo, étang ; c’est là l’ordre. Il y a de la putréfaction dans cet ordre-là. L’homme veut être eau courante. Chose merveilleuse, la liberté, c’est la santé. Un ruissellement, un murmure, une pente, un parcours, un but, une volonté, pas de vie sans cela. Sinon une prompte pourriture. Vous serez fétides, et vous donnerez aux autres votre peste. Le despotisme est miasmatique. Se délivrer, c’est se désinfecter. Aller en avant est un assainissement. Il n’y en a pas moins des gens qui poussent le goût de la tranquillité jusqu’à admirer une civilisation à surface de marais. L’âme dans l’homme est une inquiétude ; l’infini hors de l’homme est un appel. L’infini s’ouvre, l’âme entre. Entrer, c’est marcher ; entrer, c’est voler ; entrer, c’est planer. Qu’est cela ? C’est du désordre. Demandez à la cage ce qu’elle pense de l’aile. La cage répondra : l’aile, c’est la rébellion. Ôter l’âme, c’est couper l’aile. Ôter l’infini, c’est supprimer le champ. La tranquillité est rétablie. S’il n’y a pas dans l’homme autre chose que dans la bête, prononcez donc sans rire ces mots : Droits de l’homme et du citoyen. Ces mots : Droit du boeuf, droit de l’âne, droit de l’huître, rendront le même son. C’est un peu ce que souhaitent les despotes. La science académique, la science d’état, leur rend ce service, et le leur rend de bonne foi, nous le pensons. Elle ne trompe pas, elle se trompe. C’est bassesse de vue, non de coeur. Aussi essayons-nous de l’éclairer. Cette science prend la petitesse pour l’exactitude. Elle est de tempérament timide, elle a l’effroi facile, elle ne va pas volontiers à la découverte. L’infini, quel voyage à entreprendre ! Dès que le 8 se renverse, elle s’arrête court. Passe pour l’algèbre ; mais la science entière n’est pas l’algèbre. Toute question veut être sondée. Pourquoi refuser l’examen ? Un jour, en 1827, à l’époque où l’on parlait beaucoup de « l’homme fossile de la forêt de Fontainebleau », étant chez Cuvier au Jardin des plantes, il y eut entre lui et moi ce dialogue : - Monsieur Cuvier, que pensez-vous de l’homme fossile ? - Qu’il n’existe pas. - Êtes-vous allé le voir ? - Non. - Irez-vous ? - Non. - Pourquoi ? - Parce qu’il n’existe pas. - Mais si, par hasard, il existait ? - Il ne peut exister. Ce qu’on appelait en 1827 « l’homme fossile », n’était en effet qu’un grès bizarrement contourné en forme humaine. Cuvier semblait avoir raison. Il avait tort. L’homme fossile existe. Trente-six ans après ma conversation avec Cuvier, en 1863, dans la carrière de Moulin-Quignon, près Abbeville, à trente mètres au- dessus du niveau de la mer, sur un plateau qui domine la vallée de la Somme, de l’épaisseur d’un banc de sable noir argileux du diluvium inférieur, reposant immédiatement sur la craie blanche, à quatre mètres trente-deux centimètres de la surface du sol, tout près de la craie, on a extrait un os fossile de mâchoire humaine portant encore une dent, obliquement implantée d’avant en arrière, ce qui caractérise le prognatisme des races inférieures et ce qui fait à la Genèse le déplaisir de confirmer l’hypothèse de plusieurs Adams. L’homme fossile est aujourd’hui déposé sur le bureau de l’Académie des sciences. Il est sorti de l’ombre, quoique cela fût défendu par l’autorité compétente. Le déluge a eu la fantaisie d’être désagréable à M. Cuvier, conseiller d’état. Je plains les affirmateurs contre l’inconnu. Il leur arrive de ces aventures. C’est la science académique et officielle qui, pour avoir plus tôt fait, pour rejeter en bloc toute la partie de la nature qui ne tombe pas sous nos sens et qui par conséquent déconcerte l’observation, a inventé le mot surnaturalisme. Ce mot, nous l’adoptons, il est utile pour distinguer, nous nous en sommes déjà servi et nous nous en servirons encore, mais, à proprement parler et dans la rigueur du langage, disons-le une fois pour toutes, ce mot est vide. Il n’y a pas de surnaturalisme. Il n’y a que la nature. La nature existe seule et contient tout. Tout Est. Il y a la partie de la nature que nous percevons, et il y a la partie de la nature que nous ne percevons pas. Pan a un côté visible et un côté invisible. Parce que sur ce côté invisible, vous jetterez dédaigneusement ce mot surnaturalisme, cet invisible existera-t-il moins ? X reste X. L’Inconnu est à l’épreuve de votre vocabulaire. Nier n’est pas détruire. Le surnaturalisme est immanent. Ce que nous apercevons de la nature est infinitésimal. Le prodigieux être multiple se dérobe presque tout de suite au court regard terrestre ; mais pourquoi ne pas le poursuivre un peu ? Toutes ces choses, spiritisme, somnambulisme, catalepsie, biologie, convulsionnaires, médiums, seconde vue, tables tournantes ou parlantes, invisibles frappeurs, enterrés de l’Inde, mangeurs de feu, charmeurs de serpents, etc., si faciles à railler, veulent être examinées au point de vue de la réalité. Il y a là peut- être une certaine quantité de phénomène entrevu. Si vous abandonnez ces faits, prenez garde, les charlatans s’y logeront, et les imbéciles aussi. Pas de milieu : la science, ou l’ignorance. Si la science ne veut pas de ces faits, l’ignorance les prendra. Vous avez refusé d’agrandir l’esprit humain, vous augmentez la bêtise humaine. Où Laplace se récuse, Cagliostro paraît. De quel droit, d’ailleurs, dites-vous à un fait : Va-t’en. De quel droit chassez-vous un phénomène ? De quel droit dites-vous à l’inattendu : je ne t’examinerai pas ? De quel droit raturez-vous une des données du problème ? De quel droit mettez-vous la nature à la porte ? Hue usque recurret(1). La science peut commettre des iniquités. Fermer les yeux, c’est une mauvaise action. Le télescope a une fonction ; le microscope a des devoirs. La cornue doit être impartiale, l’alambic doit être intègre, le creuset chauffe pour tout le monde. Il faut que le chiffre soit honnête homme. Un déni d’expérimentation est un déni de justice. Et savez-vous ce qui arrive ? L’absurde se greffe sur le vrai ; c’est votre faute ; vous avez manqué à vos deux lois, bienveillance et surveillance ; vous créez l’empirisme. Ce qui eût été astronomie sera astrologie ; ce qui eût été chimie sera alchimie. Sur Lavoisier qui se rapetisse, Hermès grandit. Vous riez de Cardan quand il dit : « Une comète près de Saturne annonce la peste, près de Jupiter la mort du pape, près de Mars la guerre, près de la lune l’inondation, près de Vénus la mort du roi. » Eh bien, c’est vous qui avez fait Cardan chimérique. Sans les persécutions de ce Scaliger que David Pareus appelle eriticus superciliosissimus ", sans l’emprisonnement de Bologne, Cardan, qui a incontestablement créé la théorie des équations du troisième degré, Cardan qui a trouvé la loi du cube, Cardan, égal au moins à Tartaglia et dont les dix tomes in-folio sont plus gros encore de vérité que d’illusion, serait peut-être le plus grand des astronomes et des géomètres. Thaumaturgie, pierre philosophale, transmutation, or potable, baquet de Mesmer, toute cette fausse science ne demandait pas mieux peut-être que d’être la vraie. Vous n’avez pas voulu voir le visage de l’Inconnu ; vous verrez son masque. Magie noire et blanche, sorcellerie, chiromancie, cartomancie, nécromancie, tout cela n’est pas autre chose quede la science dévoyée, tombée en chimère par défaut de responsabilité. Ce qu’on rejette injustement hors de la pensée se réfugie dans le rêve. De ce qu’un fait vous semble étrange, vous concluez qu’il n’est pas. C’est hardi. Les mandarins seuls ont de ces vaillances-là. Mais toute la science commence par être étrange. La science est successive. Elle va d’une merveille à l’autre. Elle monte à l’échelle. La science d’aujourd’hui semblerait extravagante à la science d’autrefois. Ptolémée croirait Newton fou. Je me figure le micrographe de Delft, venant conter au philosophe de Stagyre les vingt-sept mille facettes de l’oeil de la mouche ; voyez-vous la mine qu’Aristote ferait à Leuwenhoëck. On a vite fait de dire : c’est puéril. Ce n’est pas sérieux. Ce qui est puéril, c’est de se figurer qu’en se bandant les yeux devant l’Inconnu, on supprime l’Inconnu. Ce qui n’est pas sérieux, c’est la science ricanant de l’infini. Le positivisme en est venu à vouloir tout voir et tout palper, comme l’idolâtrie ; nous avons déjà noté cette coïncidence singulière. On tient pour suspectes l’induction et l’intuition ; l’induction, le grand organe de la logique ; l’intuition, le grand organe de la conscience. N’admettre que le palpable et le visible, cela se qualifie observation. C’est élimination, et rien autre chose. Et, qui sait ? élimination du réel ? Peines perdues d’ailleurs. Vous avez beau épaissir sur la science possible l’ignorance volontaire, la force des choses, ce travail sublime du troisième dessous, pousse la connaissance humaine en avant. Le hasard, ce doigt indicateur de la providence, s’en mêle. Une pomme tombe devant Newton, une marmite bout devant Papin, une feuille de papier en flamme s’envole devant Montgolfier. Par intervalles, une découverte éclate, comme un- coup de mine dans les profondeurs de la science, et tout un pan de préjugés et d’illusions s’écroule, et le roc vif de la vérité est brusquement mis à nu. Surnaturalisme ! Et l’on croit avoir tout dit. Il est curieux de se retourner et de jeter un regard en arrière. L’électricité a longtemps fait partie du surnaturalisme. Il a fallu les expériences multipliées de Clairaut pour la faire admettre et inscrire sur les registres de l’état civil de la science correcte. L’électricité a aujourd’hui pignon sur rue et rente des professeurs. Le galvanisme a fait le même stage ; il a été tout d’abord bafoué et traité d’enfantillage, comme le constatent les cinq mémoires adressés par Galvani à Spallanzani ; il n’est admis que depuis peu. La pile de Volta a été fort raillée. Elle est admise à cette heure. Le magnétisme n’est encore qu’à demi entré ; une moitié est dans la science artificielle, et l’autre dans le surnaturalisme. Le bateau à vapeur était « puéril » en 1816. Le télégraphe électrique a commencé par n’être pas « sérieux ». Disons-le, car nulle faveur dans ces pages sincères, et nous ne sommes au service que de la vérité, un certain esprit scientifique de nos jours n’est pas moins étroit que l’esprit religieux. L’erreur fait peau neuve, mais reste l’erreur ; elle était fétichisme, elle devient idolâtrie ; elle était athéisme, elle devient nihilisme. Que de progrès encore à accomplir ! Quel tirage ! Les deux ornières, l’ornière erreur et l’ornière imposture, sont d’accord pour faire verser la vérité. Haine ou surnaturalisme, c’est le cri du sceptique, et c’est aussi le cri du bigot. La nature, voilà le danger. On se barricade contre elle des deux côtés. Pour l’homme d’ironie, elle est trop mystérieuse ; pour l’homme d’idolâtrie, elle est trop mathématique. Somme toute, qu’on le sache, science et religion sont deux mots identiques ; les savants ne s’en doutent pas, les religieux non plus. Ces deux mots expriment les deux versants du même fait, qui est l’infini. La Religion-Science, c’est l’avenir de l’âme humaine. Une des routes pour y arriver est l’intuition. Nous ne développons pas. Le temps nous manque dans ces pages rapides. Notre but actuel est littéraire, et non scientifique. Passons. Premier degré, deuxième degré, troisième degré. Observation, imagination, intuition. Humanité, nature, surnaturalisme ; ce sont là les trois horizons. L’un complète et corrige l’autre ; leur coordination est l’ensemble cosmique. Qui les voit tous les trois est au sommet. Il est l’esprit cubique. Il est le génie. L’observation donne Sedaine. L’observation, plus l’imagination, donne Molière. L’observation, plus l’imagination, plus l’intuition, donne Shakespeare. Pour monter sur la plate-forme d’Elseneur pour voir le fantôme, il faut l’intuition. Ces trois facultés s’augmentent en se combinant. L’observation de Molière est plus profonde que l’observation de Sedaine, parce que Molière a, de plus que Sedaine, l’imagination. L’observation et l’imagination de Shakespeare creusent plus avant et montent plus haut que l’observation et l’imagination de Molière, parce que Shakespeare a, de plus que Molière, l’intuition. Comparez Shakespeare et Molière par leurs créations analogues, comparez Shylock à Harpagon et Richard III à Tartuffe, Timon d’Athènes même à Alceste, et voyez quelle philosophie plus sagace et plus vivante ! C’est que Shakespeare vit la vie tout entière. Il est au zénith. Rien n’échappe à cet oeil culminant. Il est en haut par la prunelle et en bas par le regard. Il est tragédie en même temps que comédie. Ses larmes foudroient. Son rire saigne. Essayez une autre confrontation plus saisissante encore. Mettez la statue du commandeur en présence du spectre de Hamlet. Molière ne croit pas à sa statue, Shakespeare croit à son spectre. Shakespeare a l’intuition qui manque à Molière. La statue du commandeur, ce chef-d’oeuvre de la terreur espagnole, est une création bien autrement neuve et sinistre que le fantôme d’Elseneur ; elle s’évanouit dans Molière. Derrière l’effrayant soupeur de marbre, on voit le sourire de Poquelin ; le poëte, ironique à son prodige, le vide et le détruit ; c’était un spectre, c’est un mannequin. Une des plus formidables inventions tragiques qui soient au théâtre, avorte, et il y a à cette table du Festin de Pierre si peu d’horreur et si peu d’enfer qu’on prendrait volontiers un tabouret entre Don Juan et la statue. Shakespeare, avec moins, fait beaucoup plus. Pourquoi ? parce qu’il ne ment pas ; parce qu’il est tout le premier saisi par sa création. Il est son propre prisonnier. Il frissonne de son fantôme et il vous en fait frissonner. Elle existe, elle est vraie, elle est incontestable, cette figure noire qui est là debout avec son bâton de commandement. Ce spectre est de chair et d’os ; chair de nuit et os de sépulcre. Toute la nature est convaincue, est terrible autour de lui. La lune, face pâle à demi cachée sous l’horizon, ose à peine le regarder. Mettez au contraire Shakespeare à côté d’Eschyle, l’approche est redoutable, même pour Shakespeare. C’est lion contre lion. Vous confrontez deux égaux. Oreste n’a pas moins de vie funèbre que Hamlet. Et si Shakespeare essaye de terrifier Eschyle avec les sorcières, Eschyle lui montre du doigt les Euménides. Chose admirable, pour que le génie soit complet, il faut qu’il soit de bonne foi. Virgile ne croit pas un mot de YÉnéide ; sa Vénus est copiée sur Livie, son Olympe est de seconde main, il est dépaysé dans son enfer machiné par un autre que lui, il est bien plus sûr de César que de Jupiter ; Auguste, Mécène, Marcellus, voilà les vrais et solides Apollons ; il entend malice aux déifications profitables ; sa muse s’appelle Dix-mille-Sesterces. Aussi Virgile est-il par moments tout près d’avoir beaucoup d’esprit comme Ovide, lequel du reste n’en est pas moins chassé de la cour. Homère, lui, est naïf ; la beauté de ses poëmes, c’est la certitude. Ils en sont pleins ; ils en débordent. Homère croit aux héros, aux monstres, à la pomme, aux carquois de rayons lançant la peste, au partage des dieux à cause de Yroie, à Vénus qui est pour, à Pallas qui est contre ; tout ce fabuleux Empyrée qui est en lui le fascine et le subjugue. Il en radote. Il en rabâche. Cela fait sourire Horace. Bonus Homerus ". Homère est dupe de l’Iliade. De là sa grandeur. Cette bonne foi sublime, l’intuition la donne. Intuition, invention. L’intuition ne domine pas moins le géomètre inventeur que le poëte. L’intuition c’est la puissance. Elle fait l’homme d’airain. C’était par intuition, et non par observation, que Campanella affirmait le nombre infini des étoiles. L’église, qui hait les astres, gênants pour les dogmes, voulut l’en faire démordre. En vain. Nous l’avons rappelé, vingt-sept années de cachot, sept fois vingt-quatre heures de brodequin et de chevalet n’ébranlèrent point Campanella. L’intuition fut plus forte que la torture. Aux trois facultés signalées plus haut, et dont nous avons indiqué d’abord l’accouplement, puis le groupe, correspondent trois familles d’esprit : les moralistes, limités à l’homme ; les philosophes, qui combinent l’homme avec le monde sensible ; les génies, qui voient tout. Pour comprendre ce qui manque à Molière, il faut lire Shakespeare. Pour comprendre ce qui manque à Sedaine, à l’abbé Prévost, à Marivaux, à Le Sage, à La Bruyère, il faut lire Molière. En art comme en toute chose, une certaine nuance - un abîme - sépare l’excellence de la grandeur. À la Trippenhausen d’Amsterdam, vous voyez en entrant un vaste tableau d’un maître dont le nom m’échappe, c’est excellent. Vous applaudissez. Tournez-vous, voici la Ronde de nuit, c’est Rembrandt. Vous poussez un cri. Le grand est là. L’excellent s’évanouit. Vous ne pouvez même plus regarder l’autre peinture. Le grand dans les arts ne s’obtient qu’au prix d’une certaine aventure. L’idéal conquis est un prix d’audace. Qui ne risque rien n’a rien. Le génie est un héros. En avant ! c’était le mot de Jason et de Colomb. Arcana naturae détecta, c’était le cri de ce profond chercheur Leuwenhoëck accusé par ses contemporains de manquer de goût dans ses découvertes. Leuwenhoëck cherchait le germe dans l’ordre visible comme nous cherchons la cause dans l’ordre invisible. Il allongeait le microscope avec l’hypothèse, croyant à l’observation, croyant aussi à l’intuition. De là ses trouvailles, de là aussi ses ennemis. La supposition, c’est-à-dire l’ascension à l’étage invisible, tente les grands esprits calculateurs comme les grands esprits lyriques. Le levier de la conjecture peut seul remuer cet incommensurable monde, le possible. À la condition, il est vrai, d’avoir ce point d’appui, le fait. Kepler disait : l’hypothèse est mon bras droit. Sans l’intuition, ni haute science, ni haute^poésie. Uranie, la muse double, voit en même temps l’exact et l’idéal. Elle a une main sur Archimède et l’autre sur Homère. Les vues partielles n’ont qu’une exactitude de petitesse. Le microscope est grand parce qu’Û cherche le germe. Le télescope est grand parce qu’il cherche le centre. Tout ce qui n’est pas cela est nomenclature, curiosité vaine, art chétif, science naine, poussière. Tendons toujours à la synthèse. Pour bien voir l’homme, il faut regarder la nature ; pour bien voir la nature et l’homme, il faut contempler l’infini. Rien n’est le détail, tout est l’ensemble. À qui n’interroge pas tout, rien ne se révèle. Précisons encore ; et en même temps donnons aux idées esquissées ici leur extension complète. L’idée de Nature résume tout. De plus ou moins de densité de cette idée démesurée résulte la philosophie entière. Serrez cette idée au plus près, faites-la immédiate et palpable, réduisez-la au moindre volume possible en lui conservant d’ailleurs tout ce qui la compose, aménagez-la, en un mot, à l’état concret, vous avez l’homme ; dilatez-la, vous percevez Dieu. L’humanité étant un microcosme, on conçoit l’erreur de ceux qui, comme Fichte, s’en contentent, et qui voient le monde en elle. L’homme est Dieu en petit format. Mais prendre pour Dieu l’homme, c’est la même méprise que prendre pour univers la terre. Vous mettez le grain de cendre si près de votre prunelle qu’il vous éclipse l’infini. Les choses sont les pores par où sort Dieu. L’univers le transpire. Toutes les profondeurs le font paraître à toutes les surfaces. Quiconque médite voit le créateur perler sur la création. La religion est la mystérieuse sueur de l’infini. La nature sécrète la notion de Dieu. Contempler est une révélation ; souffrir en est une autre. Dieu tombe goutte à goutte du ciel, et larme à larme de nos yeux. À quoi bon Tout, s’il n’était pas là comme fin ? Fin, c’est-à-dire but. On croit que fin signifie mort. Erreur. Fin signifie vie. L’existence terrestre n’est autre chose que la lente croissance de l’être humain vers cet épanouissement de l’âme que nous appelons la mort. C’est dans le sépulcre que la fleur de la vie s’ouvre. La destinée est une résultante évidente de la nature. Maintenant comment cela se fait-il ? par quelle combinaison ? par quel va-et-vient, par quelle décomposition de forces, par quel mélange d’effluves, par quelle alchimie énorme ? Comment l’événement fuse-t-il à travers l’élément ? Comment l’harmonie universelle peut-elle avoir des contre-coups, et qu’est-ce que ce contre-coup, le sort ? Une providence est visible ; elle a pour manifestation l’équilibre, que le philosophe appelle d’un plus grand nom : Équité. Une fatalité aussi est visible ; elle a pour manifestation la nécessité. Équité et Nécessité ; ce sont les deux mystérieux visages de l’inconnu. Mais qu’est-ce que cette chose qu’on nomme le hasard ? Le hasard n’est ? point providence, car il semble rompre l’équilibre, il n’est point fatalité, car il n’est pas empreint de nécessité. Qu’est-il donc ? Est-il l’une et l’autre ? est- il le remous de l’une et de l’autre ? Nul ne pourrait le dire. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a qu’une loi. La nature n’est pas une chose et la destinée n’en est pas une autre. Il n’y a pas une loi extérieure et une loi intérieure. Le phénomène universel se réfracte d’un milieu dans l’autre ; de là les apparences diverses ; de là les différents systèmes de faits, tous concordants dans le relatif, tous identiques dans l’absolu. L’unité d’essence entraîne l’unité de substance, l’unité de substance entraîne l’unité de loi. Voici le vrai nom de l’Être : Tout Un. Le labyrinthe de l’immanence universelle a un réseau double, l’abstrait, le concret ; mais ce réseau double est en perpétuelle transfusion ; l’abstraction- se concrète, la réalité s’abstrait, le palpable devient invisible, l’invisible devient palpable, ce qu’on ne peut que penser naît de ce qu’on touche et de ce qu’on voit, ce qui végète se complique de ce qui arrive, l’incident s’enchevêtre au permanent ; il y a de la destinée dans l’arbre, il y a de la sève dans la passion ; il est probable que la lumière pense. Le monde est une pile de Volta et en même temps est un esprit ; le Nil et l’Ens ™ s’abordent et s’accouplent ; de l’immatériel au matériel la fécondation est possible ; ce sont les deux sexes de l’infini ; il n’y a pas de frontières ; tout s’amalgame et s’aime ; flux et reflux du prodige dans le prodige ; mystère, énormité, vie. Ô destinée ! ô création ! La mère pleure, l’enfant crie, la bête fauve gémit ou rugit, ce qui est gémir, l’arbre frissonne, l’herbe frémit, la nuée gronde, le mont tressaille, la forêt murmure, le vent se lamente, la source larmoie, la mer sanglote, l’oiseau chante. On naît, c’est pour souffrir ; on vit, c’est pour souffrir ; on aime, c’est pour souffrir ; on travaille, c’est pour souffrir ; on est beau, c’est pour souffrir ; on est juste, c’est pour souffrir ; on est grand, c’est pour souffrir. La volonté aboutit à un ajournement, l’utopie ; la science aboutit à un doute, l’hypothèse. On gravit ce qu’on ne franchira pas, on commence ce qu’on n’achèvera pas, on croit ce qu’on ne prouvera pas, on bâtit ce qu’on n’habitera pas ; on plante de l’ombrage pour autrui. Le progrès est une série de Chanaans toujours entrevus, jamais conquis, par qui les rêve ; ceux qui les ont niés y entrent. De jouissance point, et pour personne. La tyrannie est lourde aux tyrans ; la bonté est amère aux bons. L’ingratitude, quel fond de calice ! Aucune chose ne s’ajuste à nous ; on n’entre jamais tout à fait dans la place où l’on est ; on ne reconnaît son moule dans aucun des creux de la vie ; on a toujours du trop ou du moins ; toute patrie est un exil, tout exil est une patrie ; Ailleurs semble toujours préférable à Ici ; nos plus grandes plénitudes sont le vide. Une seule sérénité est possible, celle de la conscience. Il y a du nuage sur tout le reste. Obscurité majestueuse ! Et pourquoi s’étonner et se plaindre, et que demandezvous, mourir étant dû à l’homme ! Qu’est-ce qu’il vous faut donc ? Ce qui est certain, - et quelle espérance qu’une telle certitude ! - ce qui est certain, c’est qu’un phénomène grandiose, la liberté, commence dans l’homme sur la terre. Pour parler le langage rigoureux de la philosophie et pour réserver les possibilités obscures, disons que c’est dans l’homme seulement que ce phénomène commence à être visible. L’homme seul sur la terre apparaît libre. Tout ce qui n’est pas l’homme, que ce soit la chose ou la bête, est fatal. Ceci est du moins l’apparence incontestable. Ouvrons une parenthèse : (La pénétration d’une autre loi, située plus avant dans les profondeurs et expliquant l’apparence fatale de la bête et de la chose, n’est donnée qu’à l’intuition. Cette loi, à laquelle du reste personnellement nous croyons, est si peu entrevue que pas un de ses linéaments n’est scientifiquement fixé. Le nom d’hypothèse est un commencement d’acceptation que la science ne consent même pas à lui donner, tant cette loi est encore engagée dans la chimère. Existe-t-elle ? question. Les plus hardis se bornent à dire : il y a quelque chose là.) Nous fermons la parenthèse, nous ne voulons pas que notre raisonnement perde pied un seul instant, et nous déclarons nous en tenir aux faits perceptibles à tous ; nous raisonnons sur le palpable et le visible ; nous restons dans les données de l’expérimentation philosophique universellement admise. Cela posé, qu’est-ce que l’homme sur la terre a de plus que les autres êtres ? La faculté de faire le bien ou le mal. À lui commence cette faculté, et, par conséquent, cette notion : le bien et le mal. Le bien et le mal, quelle ouverture sur l’inconnu ! Révélation de la loi morale. Pouvoir faire le bien ou le mal, qu’est-ce ? C’est la liberté. Et qu’est-ce encore ? C’est la responsabilité. Liberté ici, responsabilité ailleurs, ô découverte splendide ! La liberté, c’est l’âme. Liberté implique résurrection ; car résurrection, c’est responsabilité. Pour accomplir sa loi, c’est-à-dire pour devenir de liberté responsabilité, il faut absolument qu’après la vie ce phénomène, qui est l’homme même, persiste. Donc, et irrésistiblement, voilà la survivance de l’âme au corps . démontrée. Ce sont là les ténèbres sacrées. La loi morale est le fil trouvé dans le labyrinthe. Je sens de la chaleur, j’avance, c’est le bien ; je sens du froid, je recule, c’est le mal. L’affinité de Dieu avec mon âme se manifeste par une ineffable caresse obscure quand je m’approche de lui. Je pense, je le sens près de moi ; je crée, je le sens plus près ; j’aime, je le sens plus près ; je me dévoue, je le sens plus près encore. Ceci n’est ni de l’observation, car je ne vois ni ne touche rien ; ni de l’imagination, car la vertu serait imaginaire alors ; c’est de l’intuition. Toutes les racines de la loi morale sont dans ce qu’on appelle le surnaturalisme. Nier le surnaturalisme, ce n’est pas seulement fermer les yeux à l’infini, c’est couper les vertus de l’homme par le pied. L’héroïsme est une affirmation religieuse. Quiconque se dévoue prouve l’éternité. Aucune chose finie n’a en elle l’explication du sacrifice. Celui qui écrit ces lignes l’a déjà dit quelque part, l’idéal sur la terre, l’infini hors de la terre, c’est là le double but qui est en même temps le but unique, car l’un mène l’homme au progrès et l’autre mène l’âme à Dieu. On peut, à coup sûr, être un esprit ironique et tranquille, ne croire à rien, et quitter cette vie d’une façon fière. Pétrone, homme de plaisir, fait tout ce qu’il peut pour mourir voluptueusement. Il se met dans un bain tiède, relit l’ordre de Néron, récite quelques vers d’amour, puis prend un couteau et se coupe les quatre veines ; cela fait, il regarde son sang couler, écarte la coupure d’une veine avec ses doigts, puis l’autre, les bouche, les rouvre, tantôt c’est le bras droit, tantôt c’est le bras gauche, et il dit en riant à ses amis : Amant alterna camenoe. Certes, c’est là une attitude superbe devant l’ombre ; mais c’est plutôt bien faire sa sortie que bien mourir. Bien mourir, c’est mourir comme Léonidas pour la patrie, comme Socrate pour la raison, comme Jésus pour la fraternité. Socrate meurt par intelligence, et Jésus par amour ; il n’est rien de plus grand et de plus doux. Heureux entre tous ceux dont la mort est belle ! L’âme, momentanément arrêtée ici-bas dans l’homme, mais consciente d’une destinée solidaire avec l’univers, leur doit ce contentement de pouvoir associer l’idée de beauté à l’idée de mort, vague preuve d’avenir qui satisfait l’âme confusément. Que ces méditations-là soient abstruses, qui le nie ? Mais pas de noble esprit qui n’en soit tenté. Ce qu’il y a d’abîme en nous est appelé par ce qu’il y a d’abîme hors de nous. Ces épaisseurs plaisent à l’intelligence ; selon que l’esprit qui songe est plus ou moins grand, le rayon visuel de la pensée s’y enfonce à des profondeurs diverses. L’essai de comprendre, c’est là toute la philosophie. La création est un palimpseste à travers lequel on déchiffre Dieu. Le grand obscur se dérobe, mais veut être poursuivi. L’énigme, cette Galatée formidable, fuit sous les prodigieux branchages de la vie universelle, mais elle vous regarde et désire être vue. Ce sublime désir de l’impénétrable, être pénétré, fait éclore en vous la prière. Peu à peu l’horizon s’élève, et la méditation devient contemplation ; puis il se trouble, et la contemplation devient vision. On ne sait quel tourbillon d’hypothétique et de réel, ce qui peut être compliquant ce qui est, notre invention du possible nous faisant à nous-même illusion, nos propres conceptions mêlées à l’obscurité, nos conjectures, nos rêves et nos aspirations prenant forme, tout cela chimérique sans doute, tout cela vrai peut-être, des apparitions d’âmes dans des éclairs, des passages rapides de linceuls, de doux visages aimés s’ébauchant dans des transparences inexprimables, de fuyants sourires dans la nuit, le prodigieux songe de l’immanence entrevue, quel vertige ! Les apocalypses viennent de là. Vous pouvez retrancher ceci au philosophe, mais vous ne le retrancherez pas au poëte. Depuis Job jusqu’à Voltaire, tout poëte a sa part de vision. Une certaine grandeur sidérale est attachée à cette folie. Dans cette démence auguste, il y a de la révélation. Etre ce visionnaire possible, et cependant rester le sage, c’est à cette faculté surhumaine qu’on reconnaît les suprêmes esprits. Nous ne sommes, certes, pas de ceux qui veulent absolument retrouver le poëte en personne dans les types de ses drames et qui le rendent responsable de tout ce que disent ses personnages, ce qui serait - réduire à un moi lyrique et monocorde le moi multiple et indéfini de l’auteur dramatique ; mais sans faire le poëte solidaire de ses créations, ivrogne à cause de Falstaff, hypocrite à cause de Tartuffe, intrigant à cause dé Figaro, fratricide à cause de Caïn, sans canoniser Corneille à cause de Polyeucte, sans idéaliser Schiller à cause de Posa et sans caricaturer Homère à cause de Thersite, tout en rejetant cette façon commode et puérile de prendre un homme en flagrant délit dans son oeuvre, nous pensons qu’on peut parfois voir, par échappées, dans de certaines figures préférées, des lueurs de l’âme même du poëte. On peut à de certains moments dire : Ceci est une étincelle de Plaute. Ceci est un éclair d’Eschyle. L’auteur s’incarne un peu plus dans tel personnage que dans tous les autres. Il est évident, par exemple, que Hamlet est une prédilection pour Shakespeare de même qu’Alceste est une prédilection pour Molière ; et l’on peut affirmer que c’est Shakespeare qui parle quand Hamlet dit : - « Horatio, il y a sur la terre et dans le ciel plus de choses que votre philosophie n’en a rêvé. » La vaste anxiété de ce qui peut être, telle est la perpétuelle obsession du poëte. Ce qui peut être dans la nature, ce qui peut être dans la destinée ; prodigieuse nuit. Le soir, au crépuscule, du haut d’une falaise, à l’approche refroidissante de la marée qui monte, l’oeil égaré dans tous ces plis de l’obéissance au vent, en bas l’onde, en haut la nuée, le fouet de l’écume dans le visage, pendant que les goélands effarouchés par les ouvertures des vagues battent de l’aile, pendant que les flots accourent pleins du hurlement étouffé des naufrages, regarder l’océan, qu’est-ce auprès de ceci : regarder le possible ! Je pense par instants avec une joie profonde qu’avant douze ou quinze ans d’ici, au plus tard, je saurai ce que c’est que cette ombre, le tombeau, et j’ai une sorte de certitude que mon espoir de clarté ne sera pas trompé. Ô vous que j’aime, ne vous affligez pas de ce cri que je pousse vers l’attente suprême, ne vous attristez pas de cette impatience, car j’ai la foi que c’est dans l’infini qu’est le grand rendez-vous. Je vous y retrouverai sublimes et vous m’y reverrez meilleur. Et nous nous y aimerons comme sur la terre et en même temps comme au ciel, avec le redoublement mystérieux de l’immensité. La vie n’est qu’une occasion de rencontre ; c’est après la vie qu’est la jonction. Les corps n’ont que l’embrassement, les âmes ont l’étreinte. Vous figurez-vous, ô mes bien- aimés, ce divin baiser de l’azur quand il n’y a plus dans le moi que de la lumière ! La manière dont s’aiment les transfigurés fait partie de ce que nous appelons ici le jour. Leur accouplement est rayon. Qui sait si tous nos échauffements célestes pour le devoir et la vertu ne nous viennent pas inefîablement de leur clarté, s’ils ne nous rendent pas ce service de nous faire bons en étant heureux, et s’ils n’ont pas pour loi sublime d’être utiles parce qu’ils sont aimés ? Tâchons d’être un jour parmi eux. Et ici-bas, jusqu’à ce que la grande heure sonne, vous et moi, moi surtout, qui suis si entravé d’imperfections et qui ai tant à faire pour arriver à la bonté, ne nous reposons pas, travaillons, veillons sur nous et sur les autres, dépensons-nous pour la probité, prodiguons-nous pour la justice, ruinons-nous pour la vérité, sans compter ce que nous perdons, car ce que nous perdons, nous le gagnons. Point de relâche. Faisons selon nos forces, et au-delà de nos forces. Où y a-t-il un devoir ? où y a-t-il une lutte ? où y a-t-il un exil ? où y a-t-il une douleur ? Courons-y. Aimer, c’est donner ; aimons. Soyons de profondes bonnes volontés. Songeons à cet immense bien qui nous attend, la mort. Note 1) Horace, Epîtres, I, IX Source: http://www.poesies.net