Marion De Lorme. Drame En Cinq Actes Et En Vers (1831) Par Victor Hugo (1802-1885) TABLE DES MATIERES PRÉFACE 1831. PRÉFACE 1873. PERSONNAGES ACTE PREMIER SCÈNE PREMIÈRE SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV ACTE DEUXIÈME SCÈNE PREMIÈRE SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V ACTE TROISIÈME SCÈNE PREMIÈRE SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII SCÈNE VIII SCÈNE IX SCÈNE X ACTE QUATRIÈME SCÈNE PREMIÈRE SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII SCÈNE VIII ACTE CINQUIÈME SCÈNE PREMIÈRE SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII PRÉFACE 1831. Cette pièce, représentée dix-huit mois après Hernani, fut faite trois mois auparavant. Les deux drames ont été compo- sés en 1829: Marion de Lorme en juin, Hernani en sep- tembre. A cela près de quelques changements de détail qui ne modifient en rien ni la donnée fondamentale de l'ouvrage, ni la nature des caractères, ni la valeur respective des passions, ni la marche des évènements, ni même la distribution des scènes ou l'invention des épisodes, l'auteur donne au public, au mois d'août 1831, sa pièce telle qu'elle fut écrite au mois de juin 1829. Aucun remaniement profond, aucune mutila- tion, aucune soudure faite après coup dans l'intérieur du drame, aucune main-d'oeuvre nouvelle, si ce n'est ce travail d'ajustement qu'exige toujours la représentation. L'auteur s'est borné à cela, c'est-à-dire à faire sur les bords extrêmes de son oeuvre ces quelques rognures sans lesquelles le drame ne pourrait s'encadrer solidement dans le théâtre. Cette pièce est donc restée éloignée deux ans du théâtre. Quant aux motifs de cette suspension, de juillet 1829 à juillet 1830, le public les connaît: elle a été forcée; l'auteur a été empêché. Il y a eu, et l'auteur écrira peut-être un jour cette petite histoire demi-politique, demi-littéraire, il y a eu veto de la censure, prohibition successive des deux ministères Martignac et Polignac, volonté formelle du roi Charles X. (Et si l'auteur vient de prononcer ici ce mot de censure sans y joindre d'épithète, c'est qu'il l'a combattue assez publique- ment et assez longtemps pendant qu'elle régnait, pour être en droit de ne pas l'insulter maintenant qu'elle est au rang des puissances tombées. Si jamais on osait la relever, nous verrions.) Pour la deuxième année, de 1830 à 1831, la suspension de Marion de Lorme a été volontaire. L'auteur s'est abstenu. Et, depuis cette époque, plusieurs personnes qu'il n'a pas l'honneur de connaître lui ayant écrit pour lui demander s'il existait encore quelques nouveaux obstacles à la repré- sentation de cet ouvrage, l'auteur, en les remerciant d'avoir bien voulu s'intéresser à une chose si peu importante, leur doit une explication; la voici: Après l'admirable révolution de 1830, le théâtre ayant conquis sa liberté dans la liberté générale, les pièces que la censure de la restauration avait inhumées toutes vives brisè- rent du crâne, comme dit Job, la pierre de leur tombeau, et s'éparpillèrent en foule et à grand bruit sur les théâtres de Paris, où le public vint les applaudir, encore toutes hale- tantes de joie et de colère. C'était justice. Ce dégorgement des cartons de la censure dura plusieurs semaines, à la grande satisfaction de tous. La Comédie-Française songea à Marion de Lorme. Quelques personnes influentes de ce théâtre vinrent trouver l'auteur; elles le pressèrent de laisser jouer son ouvrage, relevé comme les autres de l'interdit. Dans ce mo- ment de malédiction contre Charles X, le quatrième acte, défendu par Charles X, leur semblait promis à un succès de réaction politique. L'auteur doit le dire ici franchement, com- me il le déclara alors dans l'intimité aux personnes qui fai- saient cette démarche près de lui, et notamment à la grande actrice qui avait jeté tant d'éclat sur le rôle de dopa Sol: ce fut précisément cette raison, la probabilité d'un succès de réaction politique, qui le détermina à garder, pour quelque temps encore, son ouvrage en portefeuille. Il sentit qu'il était, lui, dans un cas particulier. Quoique placé depuis plusieurs années dans les rangs, sinon les plus illustres, du moins les plus laborieux, de l'opposition; quoique dévoué et acquis, depuis qu'il avait âge d'homme, à toutes les idées de progrès, d'amélioration, de liberté; quoique leur ayant donné peut-être quelques gages, et entre autres, précisément une année auparavant, à propos de cette même Marion de Lorme, il se souvint que, jeté à seize ans dans le monde littéraire par des passions politiques, ses premières opinions, c'est-à-dire ses premières illusions, avaient été royalistes et vendéennes; il se souvint qu'il avait écrit une Ode du Sacre à une époque, il est vrai, où Charles X, roi populaire, disait aux acclamations de tous : Plus de censure! plus de hallebardes! Il ne voulut pas qu'un jour on pût lui reprocher ce passé, passé d'erreur sans doute, mais aussi de conviction, de conscience, de désintéressement, comme sera, il l'espère, toute sa vie. Il comprit qu'un succès politique à propos de Charles X tombé, permis à tout autre, lui était défendu à lui; qu'il ne lui convenait pas d'être un des soupiraux par où s'échapperait la colère publique; qu'en présence de cette enivrante révolution de juillet, sa voix pouvait se mêler à celles qui applaudissaient le peuple, non à celles qui maudissaient le roi. Il fit son devoir. II fit ce que tout homme de coeur eût fait à sa place. Il refusa d'autoriser la représentation de sa pièce. D'ailleurs les succès de scan- dale cherché et d'allusions politiques ne lui sourient guère, il l'avoue. Ces succès valent peu et durent peu. C'est Louis XIII qu'il avait voulu peindre dans sa bonne foi d'artiste, et non tel de ses descendants. Et puis c'est précisé- ment quand il n'y a plus de censure qu'il faut que les auteurs se censurent eux-mêmes, honnêtement, consciencieusement, sévèrement. C'est ainsi qu'ils placeront haut la dignité de l'art. Quand on a toute liberté, il sied de garder toute mesure. Aujourd'hui que trois cent soixante-cinq jours, c'est-à-dire, par le temps où nous vivons, trois cent soixante-cinq évène- ments, nous séparent du roi tombé; aujourd'hui que le flot des indignations populaires a cessé de battre les dernières années croulantes de la restauration, comme la mer qui se retire d'une grève déserte; aujourd'hui que Charles X est plus oublié que Louis XIII, l'auteur a donné sa pièce au public; et le public l'a prise comme l'auteur la lui a donnée, naïvement, sans arrière-pensée, comme chose d'art, bonne ou mauvaise, mais voilà tout. L'auteur s'en félicite et en félicite le public. C'est quelque chose, c'est beaucoup, c'est tout pour les hommes d'art, dans ce moment de préoccupations politiques, qu'une affaire littéraire soit prise littérairement. Pour en finir sur cette pièce, l'auteur fera remarquer ici que, sous la branche aînée des Bourbons, elle eût été absolu- ment et éternellement exclue du théâtre. Sans la révolution de juillet, elle n'eût jamais été jouée. Si cet ouvrage avait une plus haute valeur, on pourrait soumettre cette observation aux personnes qui affirment que la révolution de juillet a été nuisible à l'art. Il serait facile de démontrer que cette grande secousse d'affranchissement et d'émancipation n'a pas été nuisible à l'art, mais qu'elle lui a été utile; qu'elle ne lui a pas été utile, mais qu'elle lui a été nécessaire. Et en effet, dans les dernières années de la restauration, l'esprit nouveau du dix- neuvième siècle avait pénétré tout, reformé tout, recommencé tout, histoire, poésie, philosophie, tout, excepté le théâtre. Et à ce phénomène, il y avait une raison bien simple: la censure murait le théâtre. Aucun moyen de traduire naïvement, gran- dement, loyalement sur la scène, avec l'impartialité, mais aussi avec la sévérité de l'artiste, un roi, un prêtre, un seigneur, le moyen-âge, l'histoire, le passé. La censure était là, indulgente pour les ouvrages d'école et de convention, qui fardent tout, et par conséquent déguisent tout; impitoyable pour l'art vrai, consciencieux, sincère. A peine y a-t-il eu quelques exceptions; à peine trois ou quatre oeuvres vraiment historiques et dramatiques ont-elles pu se glisser sur la scène dans les rares moments où la police, occupée ailleurs, en laissait la porte entre-bâillée. Ainsi la censure tenait l'art en échec devant le théâtre. Vidocq bloquait Corneille. Or la censure faisait partie intégrante de la restauration. L'une ne pouvait disparaître sans l'autre. Il fallait donc que la révo- lution sociale se complétât pour que la révolution de l'art pût s'achever. Un jour, juillet 1830 ne sera pas moins une date littéraire qu'une date politique. Maintenant l'art est libre: c'est à lui de rester digne. Ajoutons-le en terminant. Le public, cela devait être et cela est, n'a jamais été meilleur, n'a jamais été plus éclairé et plus grave qu'en ce moment. Les révolutions ont cela de bon qu'elles mûrissent vite, et à la fois, et de tous les côtés, tous les esprits. Dans un temps comme le nôtre, en deux ans, l'instinct des masses devient goût. Les misérables mots à querelle, classique et romantique, sont tombés dans l'abîme de 1830, comme gluckiste et picciniste dans le gouffre de 1789. L'art seul est resté. Pour l'artiste qui étudie le public, et il faut l'étudier sans cesse, c'est un grand encouragement de sentir se déve- lopper chaque jour au fond des masses une intelligence de plus en plus sérieuse et profonde de ce qui convient à ce siècle, en littérature non moins qu'en politique. C'est un beau spectacle de voir ce public, harcelé par tant d'intérêts matériels qui le pressent et le tiraillent sans relâche, accourir en foule aux premières transformations de l'art qui se renou- velle, lors même qu'elles sont aussi incomplètes et aussi défectueuses que celle-ci. On le sent attentif, sympathique, plein de bon vouloir, soit qu'on lui fasse, dans une scène d'histoire, la leçon du passé, soit qu'on lui fasse, dans un drame de passion, la leçon de tous les temps. Certes, selon nous, jamais moment n'a été plus propice au drame. Cc serait l'heure, pour celui à qui Dieu en aurait donné le génie, de créer tout un théâtre, un théâtre vaste et simple, un et varié, national par l'histoire, populaire par la vérité, humain, naturel, universel par la passion. Poètes dramatiques, à l'oeuvre! elle est belle, elle est haute. Vous avez affaire à un grand peuple habitué aux grandes choses. Il en a vu et il en a fait. Des siècles passés au siècle présent, le pas est immense. Le théâtre maintenant peut ébranler les multitudes et les remuer dans leurs dernières profondeurs. Autrefois, le peuple, c'était une épaisse muraille sur laquelle l'art ne peignait qu'une fresque. Il y a des esprits, et dans le nombre de fort élevés, qui disent que la poésie est morte, que l'art est impossible. Pourquoi? tout est toujours possible à tous les moments donnés, et jamais plus de choses ne furent possibles qu'au temps ou nous vivons. Certes, on peut tout attendre de ces générations nou- velles qu'appelle un si magnifique avenir, que vivifie une pensée si haute, que soutient une foi si légitime en elles- mêmes. L'auteur de ce drame, qui est bien fier de leur appartenir, qui est bien glorieux d'avoir nu quelquefois son nom dans leur bouche, quoiqu'il soit le moindre d'entre eux, l'auteur de ce drame espère tout de ses jeunes contemporains, même un grand poêle. Que ce génie, caché encore, s'il existe, ne se laisse pas décourager par ceux qui crient à l'aridité, à la sécheresse, au prosaïsme des temps. Une époque trop avancée? pas de génie primitif possible?... - Laisse-les parler, jeune homme! Si quelqu'un eût dit à la fin du dix- huitième siècle, après le régent, après Voltaire, après Beau- marchais, après Louis XV, après Cagliostro, après Marat, que les Charlemagnes, les Charlemagnes grandioses, poéti- ques et presque fabuleux, étaient encore possibles, tous les sceptiques d'alors, c'est-à-dire la société tout entière, eussent haussé les épaules et ri. Hé bien ! au commencement du dix- neuvième siècle, on a eu l'empire et l'empereur. Pourquoi maintenant ne viendrait-il pas un poête qui serait à Shakes- peare ce que Napoléon est à Charlemagne? Août 1831. PRÉFACE 1873. L'apparition de Marion de Lorme à la scène date de 1831. Quarante-deux ans séparent de cette première représentation la reprise actuelle. L'auteur était jeune, il est vieux; il était présent, il est absent; il avait alors devant lui l'espérance, maintenant il a derrière lui la vie. Son absence à cette reprise peut sembler volontaire, elle ne l'est pas. Les hommes que les cheveux blancs avertissent et devant qui le temps s'abrège ont des oeuvres à terminer, sortes de testament de leur esprit. Ils peuvent être brusquement interrompus par l'arrivée subite de la fin; ils n'ont pas un jour à perdre; de là une nécessité sévère d'absence et de solitude. L'homme a des devoirs envers sa pensée. D'ailleurs tous les départs veulent quelques apprêts, l'entrée dans l'in- connu nous attend tous, et la solitude et l'absence sont une espèce de crépuscule qui prépare l'âme à cette grande ombre et à cette grande lumière. L'auteur sent le besoin d'expliquer son absence à ceux qui veulent bien se souvenir de lui. Rien ne l'attristerait plus que de sembler ingrat. Tout solitaire qu'il est, il s'associe du fond du coeur à la foule qui aime et salue ces beaux talents, hon- neur de la reprise actuelle de Marion de Lorme, MM. Got, Delaunay, Maubant, Bressan', Febvre, groupe éclatant que vient compléter la jeune et brillante renommée de M. Mounet- Sully; il envoie toutes ses sympathies à ce glorieux Théâtre- Français, vieux et pourtant redevenu jeune, grâce à l'habile et intelligente initiative de M. Emile Perrin; et il accomplit un devoir en offrant sa triple reconnaissance à Madame Favart, qui fut avec tant de puissance et de grâce dopa Sol avant d'être Marion, et qui, il y a deux ans, vaillante et charmante dans les ténèbres sublimes de Paris assiégé, faisait redire à toutes les bouches ce mot qui est son nom, Stella. V. H. Hauteville-House, 1er février 1873. PERSONNAGES Marion de Lorme Didier Louis XIII Le marquis de Saverny Le marquis de Nangis L'Angely M. de Laffemas M. de Bellegarde Officiers du régiment d'Anjou Le marquis de Brichanteau Le comte de Gassé Le vicomte de Bouchavannes Le chevalier de Rochebaron Le comte de Villac Le chevalier de Montpesat L'abbé de Gondi Le comte de Charnacé Comédiens de province Le Scaramouche Le Gracieux Le Taillebras Un conseiller près la Grand'chambre Le crieur public Le capitaine Quartenier de la Ville de Blois Un geôlier Un greffier Le bourreau Premier ouvrier Deuxième ouvrier Troisième ouvrier Un valet Dame Rose Comédiens de province, gardes, peuple, gentilshommes, pages. (1638) ACTE PREMIER LE RENDEZ-VOUS BLOIS Une chambre à coucher. - Au fond, une fenêtre ouverte sur un balcon. A droite, une table avec une lampe et un fauteuil. A gauche, une porte sur laquelle retombe une portière de tapisserie. Dans l'ombre, un lit. SCÈNE PREMIÈRE MARION DE LORME, négligé très paré, assise près de la table et brodant une tapisserie; LE MARQUIS DE SAVERNY, tout jeune homme blond sans moustache, vêtu à la dernière mode de 1638 SAVERNY, s'approchant de Marion et cherchant à l'embrasser Réconcilions-nous, ma petite Marie! MARION, le repoussant Réconcilions-nous de moins près, je vous prie. SAVERNY, insistant Un seul baiser! MARION, avec colère Monsieur le marquis! SAVERNY Quel courroux! Votre bouche eut parfois des caprices plus doux. MARION Vous oubliez... SAVERNY Non pas! je me souviens, ma belle. MARION, à part L'importun! le fâcheux! SAVERNY Parlez, mademoiselle. Que devons-nous penser de la brusque façon Dont vous quittez Paris? et pour quelle raison, Tandis que l'on vous cherche à la place Royale, Vous retrouvé-je à Blois cachée?... Ah! déloyale! Qu'est-on venue ici faire depuis deux mois? MARION Je fais ce que je veux, et veux ce que je dois. Je suis libre, monsieur. SAVERNY Libre! et, dites, madame, Sont-ils libres aussi, ceux dont vous avez l'âme? Moi, Gondi, qui passa l'autre jour devant nous La moitié de sa messe, ayant un duel pour vous; Nesmond, le Pressigny, d'Arquien, les deux Caussades, Tous de votre départ si fâchés, si maussades, Que leurs femmes comme eux vous voudraient à Paris, Pour leur faire après tout de moins tristes maris! MARION, Souriant Et Beauvillain? SAVERNY Toujours il vous aime. MARION Et Céreste? SAVERNY Il vous adore. MARION Et Pons? SAVERNY Celui-là vous déteste. MARION C'est le seul amoureux. - Et le vieux président?... - Riant. Son nom déjà?... Riant plus fort. Leloup ! SAVERNY Mais en vous attendant Il a votre portrait, et fait mainte élégie. MARION Oui, voilà bien deux ans qu'il m'aime en effigie. SAVERNY Ah! qu'il aimerait mieux vous brûler! Çà, vraiment, Peut-on fuir tant d'amis? MARION, sérieuse et baissant les yeux Marquis, précisément. Ce sont, à parler franc, les causes de ma fuite. Tous ces brillants péchés qui, jeune, m'ont séduite N'ont laissé dans mon coeur que regrets trop souvent. Je viens dans la retraite, et peut-être au couvent, Expier une vie impure et débauchée. SAVERNY Gageons qu'une amourette est là-dessous cachée! MARION Vous croiriez... SAVERNY Que jamais ensemble on ne dut voir Un voile et tant d'éclairs sous les cils d'un oeil noir! C'est impossible. Allons! vous aimez en province! Clore un si beau roman d'un dénoûment si mince! MARION n'en est rien. SAVERNY Gageons. MARION Rose, quelle heure est-il? DAME ROSE, du dehors Minuit bientôt. MARION, à part Minuit! SAVERNY Le détour est subtil Pour dire: allez-vous-en. MARION Je vis fort retirée... Ne recevant personne et de tous ignorée... Puis, il vous peut si tard arriver des malheurs... Cette rue est déserte et pleine de voleurs. SAVERNY Soit: je serai volé. MARION Parfois on assassine! SAVERNY On m'assassinera. MARION Mais... SAVERNY Vous êtes divine! Mais avant de partir je veux savoir de vous Quel est l'heureux berger qui nous succède à tous. MARION Personne. SAVERNY Je tiendrai secrètes vos paroles. so Nous autres gens de cour, on nous croit têtes folles, Médisants, curieux, indiscrets, brouillons: mais Nous bavardons toujours et ne parlons jamais. Vous vous taisez?... Je reste. MARION Eh bien oui, que m'importe! J'aime, et j'attends quelqu'un! SAVERNY Parlez donc de la sorte! A la bonne heure! Où donc l'attendez-vous? MARION Ici. SAVERNY Et quand? Il s'assied. MARION Dans un instant. Elle va au balcon et écoute. Peut-être le voici. (Revenant:) Non. (A Saverny:) Vous voilà content. SAVERNY Pas trop. MARION Partez, de grâce. SAVERNY Oui, mais nommez-le-moi, ce galant qui me chasse Et pour qui je me vois ainsi congédier. MARION Je ne connais de lui que le nom de Didier. Il ne connaît de moi que le nom de Marie. SAVERNY, éclatant de rire Vrai? MARION Vrai. SAVERNY, riant Mais, pasquedieu, c'est de la bergerie Que ces amitiés-là! c'est du Racan tout pur. - Il va donc pour entrer escalader ce mur? MARION Peut-être. - Maintenant partez vite. - (A part.) Il m'assomme! Non. SAVERNY, reprenant son sérieux Savez-vous seulement s'il est bon gentilhomme? MARION sais rien. SAVERNY Comment! A Marion, qui le pousse doucement vers la porte. Je pars... Je n'en (Il revient.) Encore un mot, J'oubliais: un auteur, qui n'est pas un grimaud, Il tire un livre de sa poche et le remet à Marion. A fait pour vous ce livre. Il cause un bruit énorme. MARION, lisant le titre La Guirlande d'amour, - à Marion de Lorme. SAVERNY On ne parle à Paris que Guirlande d'amour, Et c'est, avec le Cid, le grand succès du jour. MARION, posant le livre C'est fort galant. Bonsoir. SAVERNY A quoi bon être illustre? Venir à Blois filer l'amour avec un rustre! MARION, appelant dame Rose Prenez soin du marquis, Rose, et le dirigez. SAVERNY, saluant Marion! Marion! hélas! vous dérogez! (Il sort.) SCÈNE II MARION, puis DIDIER MARION, seule. Elle referme la porte par laquelle Saverny est sorti Va, va donc!... Je tremblais que Didier... (On entend sonner minuit.) Minuit sonne! (Après avoir compté les coups.) Minuit. - Mais il devrait être arrivé... (Elle va au balcon et regarde dans la rue.) Personne! (Elle revient s'asseoir avec humeur.) Etre en retard! - Déjà! - (Un jeune homme paraît derrière la balustrade du balcon, la franchit lestement, entre, et dépose sur un fauteuil son manteau et une épée de main. Le costume du temps, tout noir. Bottines. Il fait un pas, s'arrête, et regarde quelques instants Marion assise et les yeux baissés.) Marion, levant tout à coup les yeux, avec joie. Ha! (Avec reproche.) Me laisser compter L'heure en vous attendant! DIDIER, gravement J'hésitais à monter. MARION, piquée Ah! monsieur! DIDIER, sans y prendre garde Tout à l'heure, au pied de ces murailles, J'ai senti de pitié s'émouvoir mes entrailles, - Oui, de pitié pour vous. - Moi, funeste et maudit, Avant que d'achever ce pas, je me suis dit: Là-haut, dans sa vertu, dans sa beauté première, Veille, sans tache encore, un ange de lumière, Un être chaste et doux, à qui sur les chemins Les passants à genoux devraient joindre les mains. Et moi, qui suis-je, hélas, qui rampe avec la foule? Pourquoi troubler cette eau si belle qui s'écoule? Pourquoi cueillir ce lys? Pourquoi d'un souffle impur De cette âme sereine aller ternir l'azur? Puisqu'à ma loyauté, candide, elle se fie, Elle que l'innocence à mes yeux sanctifie, Ai-je droit d'accepter ce don de son amour, Et de mêler ma brume et ma nuit à son jour? » MARION, à part Çà, je crois qu'il me fait de la théologie. Serait-ce un huguenot? DIDIER Mais la douce magie De votre voix, venant jusqu'à moi dans la nuit, Ioo M'a tiré de mon doute et près de vous conduit. MARION Quoi! vous m'avez ouï parler? l'étrange chose! DIDIER Avec une autre voix. MARION, vivement Celle de dame Rose. N'est-ce pas qu'on dirait une voix d'homme? Elle a Le parler rude et fort. - Mais puisque vous voilà Ios Je ne vous en veux plus. - Seyez-vous, je vous prie, (Lui montrant une place près d'elle.) DIDIER Non. A vos pieds. (Il s'assied sur un tabouret aux pieds de Marion et la regarde quelques instants dans une contemplation muette.) - Ecoutez-moi, Marie. J'ai pour tout nom Didier. Je n'ai jamais connu Mon père ni ma mère. On me déposa nu, Tout enfant, sur le seuil d'une église. Une femme, Vieille et du peuple, ayant quelque pitié dans l'âme, Me prit, fut ma nourrice et ma mère, en chrétien M'éleva, puis mourut, me laissant tout son bien, Neuf cents livres de rente, à peu près, dont j'existe. Seul, à vingt ans, la vie était amère et triste. Je voyageai. Je vis les hommes, et j'en pris En haine quelques-uns, et le reste en mépris; Car je ne vis qu'orgueil, que misère et que peine Sur ce miroir terni qu'on nomme face humaine. Si bien que me voici, jeune encore et pourtant Vieux, et du monde las comme on l'est en sortant; Ne me heurtant à rien où je ne me déchire; Trouvant le monde mal, mais trouvant l'homme pire. Or, je vivais ainsi, pauvre, sombre, isolé, Quand vous êtes venue, et m'avez consolé. Je ne vous connais pas. Au détour d'une rue, C'est à Paris, qu'un soir vous m'êtes apparue. Puis, je vous ai parfois rencontrée, et toujours J'ai trouvé doux vos yeux et tendres vos discours. J'ai craint de vous aimer. J'ai fui... - Hasard étrange! Je vous retrouve ici, partout, comme mon ange. Enfin, troublé d'amour, flottant, irrésolu, J'ai voulu vous parler, vous avez bien voulu. Maintenant, disposez de mon coeur, de ma vie. A quoi puis-je être bon dont vous ayez envie? Quel est l'homme ou l'objet qui vous est importun? Voulez-vous quelque chose, et vous faut-il quelqu'un Qui meure pour cela? qui meure sans rien dire Et trouve tout son sang trop payé d'un sourire? Vous le faut-il? Parlez, ordonnez, me voici. MARION, souriant Vous êtes singulier, mais je vous aime ainsi. DIDIER Vous m'aimez! Prenez garde. Une telle parole, Hélas, ne se dit pas d'une façon frivole. Vous m'aimez? Savez-vous ce que c'est que l'amour? Qu'un amour qui devient notre sang, notre jour, Qui, longtemps étouffé, s'allume, et dont la flamme S'accroît incessamment en purifiant l'âme, Qui seul au fond du coeur, où nous les entassions, Brûle les vains débris des autres passions! Qu'un amour, à la fois sans espoir et sans borne, iso Et qui, même au bonheur, survit, profond et morne! - Dites, est-ce l'amour dont vous parliez? MARION, émue Vraiment... DIDIER Oh! vous ne savez pas, je vous aime ardemment! Du jour où je vous vis, ma vie encor bien sombre Se dora, vos regards m'éclairèrent dans l'ombre. ms Dès lors, tout a changé. Vous brillez à mes yeux Comme un être inconnu, de l'espèce des cieux. Cette vie, où longtemps gémit mon coeur rebelle, Je la vois sous un jour qui la rend presque belle; Car, jusqu'à vous, hélas! seul, errant, opprimé, J'ai lutté, j'ai souffert... Je n'avais point aimé! MARION Pauvre Didier! DIDIER Marie !... MARION Eh bien oui, je vous aime. Oui, je vous aime, Autant que vous m'aimez vous-même. Plus peut-être! -C'est moi qui suivis tous vos pas, Et je suis toute à vous. DIDIER, tombant à genoux Oh ne me trompez pas! A mon amour si pur que votre amour réponde, Et mon bonheur pourra faire la dot d'un monde, Et mes jours ne seront, prosternés à vos pieds, Qu'amour, délice et joie... - Oh! si vous me trompiez! MARION Pour croire à mon amour que vous faut-il? J'écoute. DIDIER Une preuve. MARION Parlez. Quoi? DIDIER Vous êtes sans doute Libre? MARION, avec embarras Oui... DIDIER Prenez-moi pour frère, pour appui; Epousez-moi! MARION, à part Pourquoi suis-je indigne de lui? DIDIER Eh bien? MARION Mais... DIDIER Je comprends. Orphelin, sans fortune, L'audace est inouïe, étrange, et j'importune. Laissez-moi donc mon deuil, mes maux, mon abandon. Adieu. (Il fait un pas pour sortir, Marion le retient.) MARION Didier! Didier! que dites-vous! (Elle fond en larmes) DIDIER, revenant Pardon! Mais pourquoi balancer? (S'approchant d'elle.) - Comprends-tu bien, Marie? Nous être l'un à l'autre un monde, une patrie, Un ciel!... Vivre ignorés dans un lieu de ton choix, Y cacher un bonheur à faire envie aux rois !... MARION Ah! ce serait le ciel! DIDIER En veux-tu? MARION, à part Malheureuse (Haut.) Je ne puis. Jamais. (Elle s'arrache des bras de Didier et tombe sur son fauteuil.) DIDIER, glacial L'offre était peu généreuse De ma part. Il suffit. Je n'en parlerai plus, Allons ! MARION, à part Ah! maudit soit le jour où je lui plus! (Haut.) Didier! je vous dirai... vous me déchirez l'âme... Je vous expliquerai... DIDIER, froidement Que lisiez-vous, madame, Quand je suis arrivé! (Il prend le livre sur la table et lit.) La Guirlande d'amour, A Marion de Lorme. Amèrement. Oui, la beauté du jour! (Jetant le livre à terre avec violence.) Ah! vile créature, impure entre les femmes! MARION, tremblante Monsieur... DIDIER Que faites-vous de ces livres infâmes? Comment sont-ils ici? MARION, faiblement et baissant les yeux Le hasard... DIDIER Savez-vous, Vous dont l'oeil est si pur, dont le front est si doux, Savez-vous ce que c'est que Marion de Lorme? Une femme, de corps belle, et de coeur difforme, Une Phryné qui vend à tout homme, en tout lieu, Son amour qui fait honte et fait horreur! MARION, la tête dans ses mains Grand Dieu! (Un bruit de pas, un cliquetis d'épées au dehors, et des cris.) VOIX DANS LA RUE Au meurtre! DIDIER, étonné Mais quel bruit dans la place voisine? (Les cris continuent.) VOIX DANS LA RUE A l'aide! au meurtre! DIDIER, regardant au balcon C'est quelqu'un qu'on assassine. Il prend son épée et enjambe la balustrade du balcon. Marion se lève, court à lui, et cherche à le retenir par son manteau. MARION Didier! si vous m'aimez... - ils vous tueront! - Restez DIDIER, sautant dans la rue. Mais c'est lui qu'ils tueront, le pauvre homme! Dehors aux combattants. Arrêtez! - Tenez ferme, monsieur! (Cliquetis d'épées.) Poussez! - Tiens, misérable! (Bruit d'épées, de voix et de pas.) MARION, au balcon, avec terreur O ciel! Six contre deux! VOIX DANS LA RUE Mais cet homme est le diable! (Le cliquetis d'armes décroît peu à peu, puis cesse tout à fait. Bruit de pas qui s'éloignent. On voit reparaître Didier qui escalade le balcon.) DIDIER, encore en dehors du balcon, et tourné vers la rue Vous voici hors d'affaire. Allez votre chemin. SAVERNY, dehors Je ne m'en irai pas sans vous serrer la main, Sans vous remercier, s'il vous plaît. DIDIER, avec humeur Passez vite! De vos remerciments, monsieur, je vous tiens quitte. SAVERNY Je vous remercirai Il escalade le balcon. DIDIER Hé! sans monter ici Ne pouviez-vous d'en bas me dire: Grand merci? SCÈNE III MARION, DIDIER, SAVERNY SAVERNY, sautant dans la chambre, l'épée à la main Pardieu! la tyrannie est étrange, et trop forte De me sauver la vie et me mettre à la porte! - La porte, c'est-à-dire à la fenêtre! - Non, Il ne sera pas dit qu'un homme de mon nom Soit bravement sauvé par un bon gentilhomme Sans lui dire: Marquis... - Le nom dont on vous nomme, Monsieur? DIDIER Didier. SAVERNY Didier de quoi? DIDIER Didier de rien. Çà, l'on vous tue, et moi, je vous secours. C'est bien, Allez-vous-en. SAVERNY Voilà vos façons! - Par ces traîtres Que ne me laissiez-vous tuer sous vos fenêtres! J'eusse aimé mieux cela, car sans vous, sur ma foi, J'étais mort. Six larrons, six voleurs contre moi! Mort! Si larges poignards contre une mince épée!... Apercevant Marion, qui jusque-là a cherché à l'éviter. Mais vous aviez ici l'âme bien occupée, Je comprends. Je dérange un entretien fort doux. Pardon. A part. Voyons pourtant la dame. (Il s'approche de Marion tremblante et la reconnaît.) Bas. Quoi! c'est vous! Montrant Didier. C'est donc lui! MARION, bas Ha! monsieur, vous me perdez! SAVERNY, saluant Madame... MARION, bas C'est la première fois que j'aime. DIDIER, à part Sur mon âme, Cet homme la regarde avec des yeux hardis! (Il renverse la lampe d'un coup de poing.) SAVERNY Quoi donc, vous éteignez cette lampe? DIDIER Je dis Qu'il convient, s'il vous plaît, que nous partions ensemble. SAVERNY Soit. Je vous suis. A Marion, qu'il salue profondément. Adieu, madame. DIDIER, à part A quoi ressemble Ce muguet? (A Saverny:) Venez donc! SAVERNY Vous êtes brusque, mais Je vous dois d'être en vie, et s'il vous faut jamais Dévoûment, zèle, ardeur, amitié fraternelle... - Marquis de Saverny, Paris, hôtel de Nesle. DIDIER Bon! A part. La voir par un fat examiner ainsi! (Ils sortent par le balcon. - On entend la voix de Didier dehors.) Votre route est par là. - La mienne est par ici. SCÈNE IV MARION, DAME ROSE. Marion reste un moment rêveuse, puis appelle. MARION Dame Rose! (Dame Rose parait. - Lui montrant la fenêtre.) Fermez. DAME ROSE La fenêtre fermée, elle se retourne et voit Marion essuyer une larme. A part. On dirait qu'elle pleure. Haut. Il est temps de dormir, madame. MARION Oui, c'est votre heure, A vous autres. Défaisant ses cheveux. Venez m'accommoder. DAME ROSE, la déshabillant Eh bien, Madame, le monsieur de ce soir est-il bien? - Riche? MARION Non. DAME ROSE Galant? MARION Non. Se tournant vers Rose. Rose, il ne m'a pas même Baisé la main. DAME ROSE Alors, qu'en faites-vous? MARION, pensive Je l'aime. ACTE DEUXIÈME LA RENCONTRE BLOIS La porte d'un cabaret. - Une place. - On voit dans le fond la ville de Blois en amphithéâtre et les tours de Saint- Nicolas sur la colline couverte de maisons. SCÈNE PREMIÈRE LE COMTE DE CASSÉ, LE MARQUIS DE BRICHANTEAU, LE VICOMTE DE BOUCHAVANNES, LE CHEVALIER DE ROCHEBARON. Ils sont assis à des tables devant la porte; les uns fument, les autres jouent aux dés et boivent. - Ensuite LE CHEVALIER DE MONTPESAT, LE COMTE DE VILLAC; - puis L'ANGELY, - puis LE CRIEUR PUBLIC ET LA FOULE BRICHANTEAU, se levant, à Gassé qui entre Gassé! - Ils se serrent la main. Tu viens à Blois joindre le régiment? Le saluant. Nous te complimentons de ton enterrement. Examinant sa toilette. Ah! GASSÉ C'est la mode. Orange, avec des faveurs bleues. Croisant les bras et retroussant ses moustaches, Savez-vous bien que Blois est à quarante lieues De Paris? BRICHANTEAU C'est la Chine! GASSÉ Et cela fait crier Les femmes! Pour nous suivre il faut s'expatrier! BOUCHAVANNES, se détournant du jeu Monsieur vient de Paris? ROCHEBARON, quittant sa pipe Dit-on quelques nouvelles? GASSÉ, saluant Point. - Corneille toujours met en l'air les cervelles. Guiche a l'ordre. Ast est duc. Puis des riens à foison. De trente huguenots on a fait pendaison. Toujours nombre de duels. Le trois, c'était d'Angennes Contre Arquien pour avoir porté du point de Gênes; Lavardin avec Pons s'est rencontré le dix Pour avoir pris à Pons la femme de Sourdis; Sourdis avec d'Ailly pour une du théâtre De Mondori. Le neuf, Nogent avec Lachâtre Pour avoir mal écrit trois vers de Colletet; Gorde avec Margaillan, pour l'heure qu'il était; D'Humière avec Gondi, pour le pas à l'église; Et puis tous les Brissac contre tous les Soubise A propos du pari d'un cheval contre un chien. Enfin, Caussade avec Latournelle, pour rien; Pour le plaisir. Caussade a tué Latournelle. BRICHANTEAU Heureux Paris! les duels ont repris de plus belle! GASSÉ C'est la mode. BRICHANTEAU Toujours festins, amours, combats. On ne peut s'amuser et vivre que là-bas. Mais on s'ennuie ici de façon paternelle! A Gassé. Baillant. Tu dis donc que Caussade a tué Latournelle? GASSÉ Oui, d'un bon coup d'estoc. Examinant les manches de Rochebaron. Qu'avez-vous là, mon cher? Songez que ce n'est plus la mode du bel air. Aiguillettes! boutons! d'honneur, rien n'est plus triste. Des noeuds et des rubans! BRICHANTEAU Refais-nous donc la liste De tous ces duels. Qu'en dit le roi? GASSÉ Le cardinal Est furieux, et veut un prompt remède au mal. BOUCHAVANNES Point de courrier du camp? GASSÉ Je crois que par surprise Nous avons pris Figuère, ou bien qu'on nous l'a prise. Réfléchissant. C'est à nous qu'on l'a prise. ROCHEBARON Et que dit de ce coup GASSÉ Le roi? Le cardinal n'est pas content du tout. BRICHANTEAU Que fait la cour? Le roi se porte bien sans doute? GASSÉ Non pas. Le cardinal a la fièvre et la goutte, Et ne va qu'en litière. BRICHANTEAU Etrange original! Quand nous te parlons roi, tu réponds cardinal. GASSÉ Ah! - c'est la mode. BOUCHAVANNES Ainsi rien de nouveau? GASSÉ Que dis-je? Pas de nouvelles? - Mais, un miracle, un prodige, Qui tient depuis deux mois Paris en passion! La fuite, le départ, la disparition... BRICHANTEAU De qui? GASSÉ De Marion de Lorme, de la belle Des belles. BRICHANTEAU, d'un air mystérieux A ton tour écoute une nouvelle. Elle est ici. GASSÉ Vraiment! à Blois! BRICHANTEAU Incognito. GASSÉ, haussant les épaules Marion ! -- Vous raillez, monsieur de Brichanteau ! ROCHEBARON Elle ici! Marion! elle qui fait la mode! Mais c'est que de Paris ce Blois est l'antipode! Regardez: - tout est laid, tout est vieux, tout est mal. Montrant les tours de Saint-Nicolas. Ces clochers même ont l'air gauche et provincial! BRICHANTEAU C'est vrai. Douterez-vous que Saverny l'ait vue? Cachée ici? déjà d'un grand amant pourvue? Lequel même a sauvé Saverny, s'il vous plaît, De voleurs qui la nuit l'avaient pris au collet, Bons larrons, qui voulaient faire en cette rencontre L'aumône avec sa bourse et voir l'heure à sa montre. GASSÉ Mais c'est toute une histoire! ROCHEBARON, à Brichanteau En êtes-vous bien sûr? BRICHANTEAU Comme j'ai six besans d'argent sur champ d'azur! Si bien que Saverny depuis n'a d'autre envie Que de trouver cet homme auquel il doit la vie. BOUCHAVANNES Mais il peut bien l'aller trouver chez elle. BRICHANTEAU Non. Elle a changé depuis de logis et de nom. On a perdu sa trace. Marion et Didier traversent lentement le rond sans être vus des interlocuteurs, et entrent par une petite porte dans une des maisons latérales. GASSÉ Il fallait que je vinsse A Blois, pour retrouver Marion en province! Entrent MM. de Villac et de Montpesat, parlant haut et se disputant. VILLAC Moi je te dis que non! MONTPESAT Moi je te dis que si! VILLAC Le Corneille est mauvais! MONTPESAT Traiter Corneille ainsi! Corneille enfin, l'auteur du Cid et de Mélite! VILLAC Mélite, soit! j'en dois avouer le mérite; Mais Corneille n'a fait que descendre depuis, Comme ils font tous! Pour toi je fais ce que je puis. Parle-moi de Mélite et de La Galerie Du Palais! Mais Le Cid, qu'est cela, je te prie? GASSÉ, ci Montpesat Monsieur est modéré. MONTPESAT Le Cid est bon! VILLAC Méchant ! Ton Cid, mais Scudéry l'écrase en le touchant! Quel style! ce ne sont que choses singulières, Que façons de parler basses et familières. Il nomme à tout propos les choses par leurs noms. Puis Le Cid est obscène et blesse les canons. Le Cid n'a pas le droit d'épouser son amante. Tiens, mon cher, as-tu lu Pyrame et Bradamante? Quand Corneille en fera de pareils, donne-m'en. ROCHEBARON, à Montpesat Lisez aussi Le Grand et Dernier Soliman De monsieur Mairet. C'est la grande tragédie. Mais Le Cid! VILLAC Puis il a l'âme vaine et hardie. Croit-il pas égaler messieurs de Boisrobert, Chapelain, Serisay, Mairet, Gombault, Habert, Bautru, Giry, Faret, Desmarets, Malleville, Duryer, Cherisy, Colletet, Gomberville, Toute l'académie enfin! BRICHANTEAU, riant de pitié et haussant les épaules C'est excellent! VILLAC Puis monsieur veut créer! inventer! Insolent! Créer après Garnier! après le Théophile! Après Hardy! Le fat! Créer, chose facile! Comme si ces esprits fameux avaient laissé Quelque chose après eux qui ne fit pas usé! Chapelain là-dessus le raille d'une grâce! ROCHEBARON Corneille est un croquant! BOUCHAVANNES Mais l'évêque de Grasse, Monsieur Godeau, m'a dit qu'il a beaucoup d'esprit. MONTPESAT Beaucoup VILLAC S'il écrivait autrement qu'il n'écrit, S'il suivait Aristote et la bonne méthode... GASSÉ Messieurs, faites la paix. Corneille est à la mode. Il succède à Garnier, comme font de nos jours Les grands chapeaux de feutre aux mortiers de velours. MONTPESAT Moi, je suis pour Corneille et les chapeaux de feutre. GASSÉ, à Montpesat Tu vas trop loin! - A Villac. Garnier est très beau,-je suis neutre, Mais Corneille a du bon parfois. VILLAC D'accord. ROCHEBARON D'accord. C'est un garçon d'esprit et que j'estime fort. BRICHANTEAU Mais ce Corneille-là, c'est de courte noblesse? ROCHEBARON Ce nom sent le bourgeois d'une façon qui blesse. BOUCHAVANNES Famille de robins, de petits avocats, Qui se sont fait des sous en rognant des ducats. Entre L'Angely, qui va s'asseoir à une table seul et en silence. - En noir, velours et passequilles d'or. VILLAC Messieurs, si le public goûte ses rapsodies, C'en est fait du bel art des tragi-comédies! Le théâtre est perdu, ma parole d'honneur! C'est ce que Richelieu... GASSÉ, regardant L'Angely de travers Dites donc monseigneur, Ou parlez plus bas... BRICHANTEAU Baste! au diable l'éminence! N'est-ce donc pas assez que, soldats et finance, II ait tout, que de tout il puisse disposer, Sans que sur notre langue il vienne encor peser! BOUCHAVANNES Meure le Richelieu qui déchire et qui flatte! L'homme à la main sanglante, à la robe écarlate! ROCHEBARON A quoi donc sert le roi? BRICHANTEAU Les peuples dans la nuit Vont marchant, l'Ceil fixé sur un flambeau qui luit. Il est le flambeau, lui. Le roi, c'est la lanterne Qui le sauve du vent sous sa vitre un peu terne. BOUCHAVANNES Oh! puissions-nous un jour, et ce jour sera beau, Du vent de notre épée éteindre ce flambeau! ROCHEBARON Ah! si chacun pensait comme moi sur son compte!... BRICHANTEAU Nous nous réunirions... A Bouchavannes. Qu'en penses-tu, vicomte? BOUCHAVANNES Et nous lui donnerions un bon coup de Jarnac! L'ANGELY, se levant, d'une voix lugubre Un complot! Jeunes gens, songez à Marillac! Tous tressaillent, se retournent, et se taisent consternés, l'oeil fixé sur L'Angely, qui se rassied en silence. VILLAC, prenant Montpesat à l'écart Chevalier, tout à l'heure, à propos de Corneille, Tu m'as parlé d'un ton qui m'a choqué l'oreille. Je voudrais à mon tour te dire, s'il te plaît, Deux mots. MONTPESAT A l'épée? VILLAC Oui. MONTPESAT Veux-tu le pistolet? VILLAC L'un et l'autre. MONTPESAT, lui prenant le bras Cherchons quelque coin par la ville. L'ANGELY, se levant Un duel! Souvenez-vous du sieur de Boutteville! Nouvelle consternation dans l'assistance. Villac et Montpesat se quittent, l'ceil attaché sur L'Angely. ROCHEBARON Quel est cet homme noir qui me fait peur, ma foi? L'ANGELY Mon nom est L'Angely. Je suis bouffon du roi. BRICHANTEAU, riant Je ne m'étonne plus que le roi soit si triste. BOUCHAVANNES, riant C'est un plaisant bouffon qu'un fou cardinaliste! L'ANGELY, debout Prenez garde, messieurs. Le ministre est puissant; C'est un large faucheur qui verse à flots le sang; Et puis, il couvre tout de sa soutane rouge, Et tout est dit. Un silence. GASSÉ Mordieu ! ROCHEBARON Du diable si je bouge! BRICHANTEAU Çà, près de ce bouffon Pluton est un rieur. Entre un flot de peuple qui sort des rues et des maisons et couvre la place. Au milieu, le crieur public à cheval, avec valets de ville en livrée, dont un sonne de la trompe, tandis qu'un autre bat du tambour. GASSÉ Que vient donc faire ici ce peuple? - Ah le crieur! Que va-t-il nous chanter, en fait de patenôtre? BRICHANTEAU, à un bateleur qui est mêlé à la foule et qui porte un singe sur son dos. Mon bon ami, lequel de vous deux fait voir l'autre? MONTPESAT, à Rochebaron Voyez donc si nos jeux de cartes sont complets. Montrant les quatre valets de ville en livrée. Je gage qu'en l'un d'eux on a pris ces valets. LE CRIEUR PUBLIC, d'une voix nasillarde Bourgeois, silence! BRICHANTEAU, bas, à Gassé Il est d'une mine farouche Et sa voix doit user son nez plus que sa bouche. LE CRIEUR « Ordonnance. - Louis, par la grâce de Dieu..: » BOUCHAVANNES, bas, à Brichanteau Manteau fleurdelysé qui cache Richelieu! L'ANGELY Ecoutez, messieurs! LE CRIEUR, poursuivant « ...Roi de France et de Navarre... » BRICHANTEAU, bas, à Bouchavannes Un beau nom dont jamais ministre n'est avare. LE CRIEUR, poursuivant « ...A tous ceux qui verront ces présentes, salut! Il salue. » Ayant considéré que chaque roi voulut » Exterminer le duel par des peines sévères; » Que malgré les édits, signés des rois nos pères, » Les duels sont aujourd'hui plus nombreux que jamais; » Ordonnons et mandons, voulons que désormais » Les duellistes, félons qui de sujets nous privent, » Qu'il en survive un seul ou que tous deux survivent, » Soient pour être amendés traduits en notre cour, » Et, nobles ou vilains, soient pendus haut et court. » Et, pour rendre en tout point l'édit plus efficace, » Renonçons pour ce crime à notre droit de grâce. » C'est notre bon plaisir. - Signé Louis. - Plus bas » RICHELIEU. » Indignation parmi les gentilshommes. BRICHANTEAU Nous, pendus comme des Barabbas! BOUCHAVANNES Nous pendre! Dites-moi comment l'endroit se nomme Où l'on trouve une corde à pendre un gentilhomme! LE CRIEUR, poursuivant « Nous, prévôt, pour que tous se le tiennent pour dit, » Enjoignons qu'en la place on attache l'édit. » Deux valets de ville attachent un grand écriteau à une potence en fer qui sort d'un mur à droite. GASSÉ A la bonne heure, au moins! c'est l'édit qu'il faut pendre. BOUCHAVANNES, secouant la tête Oui, comte!... - en attendant celui qui l'a fait rendre! Le crieur sort. Le peuple se retire. - Entre Saverny. - Le jour commence à baisser. SCÈNE II LES PRÉCÉDENTS, LE MARQUIS DE SAVERNY BRICHANTEAU, allant à Saverny Mon cousin Saverny! - Hé bien, as-tu trouvé L'homme qui des larrons l'autre nuit t'a sauvé? SAVERNY Non. Par la ville en vain je cherche, je m'informe. Les voleurs, le jeune homme, et Marion de Lorme, Tout s'est évanoui comme un rêve qu'on a. BRICHANTEAU Mais tu dois l'avoir vu quand il te ramena Comme un chrétien tiré des mains de l'infidèle? SAVERNY Il. a d'abord du poing renversé la chandelle. GASSÉ C'est étrange. BRICHANTEAU Pourtant tu le reconnaîtrais En le rencontrant? SAVERNY Non. Je n'ai point vu ses traits. BRICHANTEAU Sais-tu son nom? SAVERNY Didier. ROCHEBARON Ce n'est pas un nom d'homme, C'est un nom de bourgeois. SAVERNY C'est Didier qu'il se nomme. Beaucoup, qui sont de race et qui font les vainqueurs, Ont bien de plus grands noms, mais non de plus grands coeurs. Moi, j'avais six voleurs, lui, Marion de Lorme; Il la quitte, et me sauve. Ah! ma dette est énorme! Et je la lui paîrai, je vous le jure à tous, De tout mon sang! VILLAC Marquis, depuis quand payez-vous Vos dettes? SAVERNY, fièrement J'ai toujours payé celles qu'on paie Avec du sang. Mon sang, c'est ma seule monnaie. La nuit est tout à fait tombée. On voit les fenêtres de la ville s'éclairer l'une après l'autre. - Entre un allumeur, qui allume un réverbère au-dessus de l'écriteau et s'en va. La petite porte par laquelle sont entrés Marion et Didier se rouvre. Didier en sort rêveur, marchant lentement, les bras croisés dans son manteau. SCÈNE III LES PRÉCÉDENTS, DIDIER DIDIER, s'avançant lentement du fond, sans être vu ni entendu des autres Marquis de Saverny !... - Je voudrais bien revoir Ce fat, qui fut près d'elle effronté l'autre soir. J'ai son air sur le coeur. BOUCHAVANNES, à Saverny qui cause avec Brichanteau Saverny! DIDIER, à part C'est mon homme! Il s'avance à pas lents, l'ceil fixé sur les gentilshommes, et vient s'asseoir à une table placée sous le réverbère qui éclaire l'écriteau, à quelques pas de L'Angely, qui demeure aussi immobile et silencieux. BOUCHAVANNES, à Saverny qui se retourne Connaissez-vous l'édit? SAVERNY Quel édit? BOUCHAVANNES Qui nous somme De renoncer au duel? SAVERNY Mais, c'est très sage. BRICHANTEAU Oui, mais Sous peine de la corde. SAVERNY Ah! tu railles! - Jamais. Qu'on pende les vilains, c'est très bien. BRICHANTEAU, lui montrant l'écriteau Lis toi-même. L'édit est sur le mur. SAVERNY, apercevant Didier Hé! cette face blême Peut me le lire. A Didier, haussant la voix. Holà! hé! l'homme au grand manteau! L'ami! - Mon cher ! - A Brichanteau. Je crois qu'il est sourd, Brichanteau. DIDIER, qui ne l'a pas quitté des yeux, levant lentement la tête: Me parlez-vous? SAVERNY Pardieu! - Pour récompense honnête, Lisez-nous l'écriteau placé sur votre tête. DIDIER Moi? SAVERNY Vous. Savez-vous pas épeler l'alphabet? DIDIER, se levant C'est l'édit qui punit tout bretteur du gibet, Qu'il soit noble ou vilain. SAVERNY Vous vous trompez, brave homme. Sachez qu'on ne doit pas pendre un bon gentilhomme; Et qu'il n'est dans ce monde, où tous droits nous sont dus, Que les vilains qui soient faits pour être pendus. Aux gentilshommes. Ce peuple est insolent! A Didier, en ricanant. Vous lisez mal, mon maître! Mais vous avez la vue un peu basse peut-être. Otez votre chapeau, vous lirez mieux. Otez! DIDIER, renversant la table qui est devant lui Ah! prenez garde à vous, monsieur! vous m'insultez. Maintenant que j'ai lu, ma récompense honnête Il me la faut! - Marquis, c'est ton sang, c'est ta tête! SAVERNY, souriant Nos titres à tous deux, certes, sont bien acquis. Je le devine peuple, il me flaire marquis. DIDIER Peuple et marquis pourront se colleter ensemble! Marquis, si nous mêlions notre sang, que t'en semble? SAVERNY, reprenant son sérieux Monsieur, vous allez vite, et tout n'est pas fini. Je me nomme Gaspard, marquis de Saverny. DIDIER Que m'importe? SAVERNY, froidement Voici mes deux témoins. Le comte De Gassé; l'on n'a rien à dire sur son compte; Et monsieur de Villac, qui tient à la maison La Feuillade, dont est le marquis d'Aubusson. Maintenant êtes-vous noble homme? DIDIER Que t'importe? Je ne suis qu'un enfant trouvé sur une porte, Et je n'ai pas de nom. Mais, cela suffit bien, J'ai du sang à répandre en échange du tien! SAVERNY Non pas, monsieur, cela ne peut suffire, en somme; Mais un enfant trouvé de droit est gentilhomme, Attendu qu'il peut l'être; et que c'est plus grand mal, Dégrader un seigneur qu'anoblir un vassal. Je vous rendrai raison. - Votre heure? DIDIER Tout de suite. SAVERNY Soit. -Vous n'usurpez pas la qualité susdite?... DIDIER Une épée! SAVERNY Il n'a pas d'épée! - Ah! pasquedieu! C'est mal. On vous prendrait pour quelqu'un de bas lieu. Offrant sa propre épée à Didier. La voulez-vous? Elle est fidèle et bien trempée. L'Angely se lève, tire son épée et la présente à Didier. L'ANGELY Pour faire une folie, ami, prenez l'épée D'un fou. - Vous êtes brave, et lui ferez honneur. Ricanant. En échange, écoutez, pour me porter bonheur Vous me laisserez prendre un bout de votre corde. DIDIER, prenant l'épée, amèrement Soit. Au marquis. Maintenant Dieu fasse aux bons miséricorde! BRICHANTEAU, sautant de joie Un bon duel! c'est charmant! SAVERNY, à Didier Mais où nous mettre? DIDIER Sous Ce réverbère. GASSÉ Allons! messieurs, êtes-vous fous? On n'y voit pas. Ils vont s'éborgner, par saint-George! DIDIER On y voit assez clair pour se couper la gorge. SAVERNY Bien dit. VILLAC On n'y voit pas! DIDIER On y voit assez clair, Vous dis-je! et chaque épée est dans l'ombre un éclair! Allons, marquis ! Tous deux jettent leurs manteaux, ôtent leurs cha- peaux, dont ils se saluent et qu'ils jettent derrière eux. - Puis ils tirent leurs épées. SAVERNY Monsieur, à vos ordres. DIDIER En garde! Ils croisent le fer et ferraillent pied à pied, en silence et avec fureur. - Tout à coup, la petite porte s'en- tr'ouvre, et Marion en robe blanche parait. SCÈNE IV LES PRÉCÉDENTS, MARION MARION Quel est ce bruit? Apercevant Didier sous le réverbère. Didier! Aux combattants. Arrêtez ! Les combattants continuent. A la garde! SAVERNY Qu'est-ce que cette femme? DIDIER, se détournant Ah ! Dieu ! BOUCHAVANNES, accourant, à Saverny Tout est perdu! Le cri de cette femme au loin s'est entendu. J'ai des archers de nuit vu briller les rapières. Entrent les archers avec des torches. BRICHANTEAU, à Saverny Fais le mort, ou tu l'es! SAVERNY, se laissant tomber Ah! Arrêtez ! messieurs! Bas à Brichanteau, qui se penche sur lui. Les maudites pierres! Didier, qui croit l'avoir tué, s'arrête. LE CAPITAINE QUARTENIER De par le roi! BRICHANTEAU, aux gentilshommes Sauvons le marquis! Il est mort S'il est pris! Les gentilshommes entourent Saverny. LE CAPITAINE QUARTENIER Arrêtez! messieurs! - Pardieu, c'est fort! Venir se battre en duel sous la propre lanterne De l'édit! A Didier. Rendez-vous! Les archers saisissent et désarment Didier, qui est resté seul. - Montrant Saverny couché à terre et entouré des gentilshommes. Et cet autre à l'oeil terne, Qu'est-il? Son nom? BRICHANTEAU Gaspard, marquis de Saverny. Il est mort. LE CAPITAINE QUARTENIER Mort? Alors son procès est fini. Il fait bien. Cette mort vaut encor mieux que l'autre. MARION, effrayée Que dit-il? LE CAPITAINE QUARTENIER, à Didier Maintenant, cette affaire est la vôtre. Venez, monsieur. Les archers emmènent Didier d'un côté. Les gentilshommes emportent Saverny de l'autre. DIDIER, à Marion, immobile de terreur Adieu, Marie, oubliez-moi! Adieu! Ils sortent. SCÈNE V MARION, L'ANGELY MARION, courant pour le retenir Didier! Pourquoi cet adieu-là? pourquoi T'oublier? Les soldats la repoussent; elle revient vers L'Angely avec angoisse. Est-il donc perdu pour cette affaire? Monsieur, qu'a-t-il donc fait, et que veut-on lui faire? L'ANGELY lui prend la main et la mène en silence devant l'écriteau Lisez. MARION. Elle lit et recule avec horreur Dieu! juste Dieu! la mort! Ils me l'ont pris! Ils le tueront! C'est moi qui le perds par mes cris! J'appelais au secours, mais à mes cris funèbres La mort venait, hâtant ses pas dans les ténèbres! -C'est impossible! - Un duel! est-ce un si grand forfait? A L'Angely. N'est-ce pas qu'on ne peut le condamner? L'ANGELY Si fait. MARION Mais il peut s'échapper. L'ANGELY Les murailles sont hautes! MARION Ah! c'est moi qui lui fais un crime avec mes fautes! Dieu le frappe pour moi. - Mon Didier! - A L'Angely. Savez-vous Que c'est lui pour qui rien ne m'eût semblé trop doux? Dieu! les cachots! la mort! Peut-être la torture!... L'ANGELY Peut-être. - Si l'on veut. MARION Mais je puis d'aventure Voir le roi? Le roi porte un coeur vraiment royal, Il fait grâce? L'ANGELY Oui, le roi. Mais non le cardinal. MARION, égarée Mais qu'en ferez-vous donc? L'ANGELY L'affaire est capitale. Il faut qu'il roule au bas de la pente fatale. MARION C'est horrible! A L'Angely. Monsieur, vous me glacez d'effroi! Et qui donc êtes-vous? L'ANGELY Je suis bouffon du roi. MARION O mon Didier! je suis indigne, vile, infâme. Mais ce que Dieu peut faire avec des mains de femme, Je te le montrerai. Je te suis! Elle sort du côté par où est sorti Didier. L'ANGELY, resté seul Dieu sait où! Ramassant son épée laissée à terre par Didier. Çà, qui dirait qu'ici c'est moi qui suis le fou? Il sort. ACTE TROISIÈME LA COMÉDIE CHATEAU DE NANGIS Un parc dans le goût de Henri IV. - Au fond, sur une hauteur, on voit le château de Nangis, neuf et vieux. Le vieux, donjon à ogives et tourelles; le neuf, maison haute, en briques, à coins de pierre de taille, à toit pointu. - La grande porte du vieux donjon est tendue de noir, et de loin on y distingue un écusson, celui des familles de Nangis et de Saverny. SCÈNE PREMIÈRE M. DE LAFFEMAS, petit costume de magistrat du temps; LE MARQUIS DE SAVERNY, déguisé en officier du régiment d'Anjou, perruque, moustaches et royale noires, un emplâtre sur l'oeil LAFFEMAS Çà, vous étiez présent, monsieur, à l'algarade? SAVERNY, retroussant sa moustache Monsieur, j'avais l'honneur d'être son camarade. Il est mort. LAFFEMAS Le marquis de Saverny? SAVERNY Bien mort! D'une botte poussée en tierce, qui d'abord A rompu le pourpoint, puis s'est fait une voie Entre les côtes, par le poumon, jusqu'au foie, Qui fait le sang, ainsi que vous devez savoir, Si bien que la blessure était horrible à voir! LAFFEMAS Est-il mort sur le coup? SAVERNY A peu près. Son martyre A peu duré. J'ai vu succéder au délire Le spasme, puis au spasme un affreux tétanos, Et l'emprostothonos à l'opistothonos. LAFFEMAS Diable! SAVERNY D'après cela, voyez-vous, je calcule Qu'il est faux que le sang passe par la jugule, Et qu'on devrait punir Pecquet et les savants Qui, pour voir leurs poumons, ouvrent des chiens vivants. LAFFEMAS Mort, ce pauvre marquis! SAVERNY Une botte assassine! LAFFEMAS Vous êtes donc, monsieur, docteur en médecine? SAVERNY Non. LAFFEMAS Vous l'avez pourtant étudiée? SAVERNY Un peu, Dans Aristote. LAFFEMAS Aussi vous en parlez, morbleu! SAVERNY Ma foi-, je suis d'un coeur fort épris de malice; Nuire me plaît. Je fais le mal avec délice; J'aime à tuer. Aussi j'eus toujours le dessein De me faire à vingt ans soldat ou médecin. J'ai longtemps hésité. Puis j'ai choisi l'épée. C'est moins sûr, mais plus prompt. - J'eus bien l'âme occupée Un moment d'être acteur, poète et montreur d'ours; Mais j'aime assez dîner et souper tous les jours. Foin des ours et des vers ! LAFFEMAS Pour cette fantaisie, Vous aviez donc, mon cher, appris la poésie? SAVERNY Un peu, dans Aristote. LAFFEMAS Et vous étiez connu Du marquis? SAVERNY Je ne suis qu'un soldat parvenu. Il était lieutenant que j'étais anspessade. LAFFEMAS Vraiment? SAVERNY J'étais d'abord à monsieur de Caussade, Lequel au colonel du marquis me donna. Maigre était le cadeau. L'on donne ce qu'on a. Ils m'ont fait officier; j'ai la moustache noire, Et j'en vaux bien un autre, et voilà mon histoire! LAFFEMAS On vous a donc chargé de venir au château Avertir l'oncle? SAVERNY Avec son cousin Brichanteau Je suis venu, traînant son cercueil en carrosse Pour qu'on l'enterre ici, comme on eût fait sa noce. LAFFEMAS Comment le vieux marquis de Nangis a-t-il pris La mort de son neveu? SAVERNY Sans bruit, sans pleurs, sans cris. LAFFEMAS Il l'aimait fort pourtant? SAVERNY Comme on aime sa vie. Sans enfants, il n'avait qu'un amour, qu'une envie, Qu'un espoir, - ce neveu, qu'il aimait d'un coeur chaud, Quoiqu'il ne l'eût pas vu depuis cinq ans bientôt. Passe au fond le vieux marquis de Nangis. - Cheveux blancs, visage pâle, les bras croisés sur la poitrine. Habit à la mode de Henri IV. Grand deuil. La plaque et le cordon du Saint-Esprit. Il marche lentement. Neuf gardes, vêtus de deuil, la hallebarde sur l'épaule droite et le mousquet sur l'épaule gauche, le suivent sur trois rangs à quelque distance, s'arrêtant quand il s'arrête et marchant quand il marche. LAFFEMAS, le regardant passer Pauvre homme! Il va au fond et suit le marquis des yeux. SAVERNY, à part Mon bon oncle! Entre Brichanteau, qui va à Saverny. SCÈNE II LES MÊMES, BRICHANTEAU BRICHANTEAU Ah! deux mots à l'oreille. Riant. Mais depuis qu'il est mort, il se porte à merveille! SAVERNY, bas, lui montrant le marquis qui passe Regarde, Brichanteau. - Pourquoi m'as-tu forcé De lui porter ce coup que j'étais trépassé? Si nous lui disions tout? Veux-tu pas que j'essaie? BRICHANTEAU Garde-t'en bien! Il faut que sa douleur soit vraie. svs Il faut qu'à tous les yeux il pleure abondamment. Son deuil est un côté de ton déguisement. SAVERNY Mon pauvre oncle! BRICHANTEAU Il se peut bientôt qu'il te revoie. SAVERNY S'il n'est mort de douleur, il mourra de la joie. De tels coups sont trop forts pour un vieillard. BRICHANTEAU Mon cher, II le faut. SAVERNY J'ai grand'peine à voir son rire amer Par moments, son silence et ses pleurs. Il me navre A baiser ce cercueil! BRICHANTEAU Un cercueil sans cadavre. SAVERNY Oui, maïs il m'a bien mort et sanglant dans son coeur. C'est là qu'est le cadavre. LAFFEMAS, revenant Ah! pauvre vieux seigneur! Comme on voit dans ses yeux le chagrin qui le mine! BRICHANTEAU, bas à Saverny Quel est cet homme noir et de mauvaise mine? SAVERNY, avec un geste d'ignorance Quelque ami qui se trouve au château. BRICHANTEAU, bas Le corbeau Est noir de même et vient à l'odeur du tombeau. Plus que jamais, tais-toi. - C'est une face ingrate Et louche, à rendre un fou prudent comme Socrate! Rentre le marquis de Nangis, toujours plongé dans une profonde rêverie. Il vient à pas lents, sans paraître voir personne, s'asseoir sur un banc de gazon. SCÈNE III LES MÊMES, LE MARQUIS DE NANGIS LAFFEMAS, allant au-devant du vieux marquis Ah! monsieur le marquis! nous avons bien perdu. C'était un neveu rare, et qui vous eût rendu La vieillesse bien douce. Avec vous je le pleure. Beau, jeune, on n'était point de nature meilleure! Servant Dieu, réservé près des femmes, toujours Juste en ses actions et sage en ses discours. Un seigneur parfait, brave, et que chacun célèbre! Mourir si tôt! (Le vieux marquis laisse tomber sa tête dans ses mains.) SAVERNY, bas à Brichanteau Le diable ait l'oraison funèbre! Il me loue, et le rend plus triste, sur ma foi! Toi, pour le consoler, dis-lui du mal de moi. BRICHANTEAU, à Laffemas Vous vous trompez, monsieur. J'étais du même grade Que Saverny. C'était un mauvais camarade, Un fort méchant sujet, qui dans ces derniers temps Se gâtait tous les jours. Brave, on l'est à vingt ans; Mais, après tout, sa mort n'est pas digne d'estime. LAFFEMAS Un duel! Mais voyez donc! le grand mal! le grand crime! A Brichanteau, d'un air goguenard, lui montrant son épée. Vous êtes officier? BRICHANTEAU, du même ton, lui montrant sa perruque Vous êtes magistrat? SAVERNY, bas Continue. BRICHANTEAU Il était quinteux, menteur, ingrat. Peu regrettable au fond; il allait aux églises, Mais pour cligner de l'oeil avec les Cidalises. Ce n'était qu'un galant, qu'un fou, qu'un libertin. SAVERNY, bas Bien! bien! BRICHANTEAU Avec ses chefs indocile et mutin. Quant à sa bonne mine. il l'avait fort perdue, Boitait, avait sur l'oeil une loupe étendue, De blond devenait roux, et de courbé bossu. SAVERNY, bas Assez. BRICHANTEAU Puis il jouait, on s'en est aperçu. Il eût joué son âme aux dés, et je parie Qu'il avait au brelan mangé sa seigneurie. Tout son bien chaque nuit s'en allait au grand trot. SAVERNY, le tirant par la manche. - Bas Gao Assez, que diable, assez! tu le consoles trop! LAFFEMAS, à Brichanteau Mal parler d'un ami défunt, c'est sans excuse! BRICHANTEAU, montrant Saverny Demandez à monsieur. SAVERNY Ah! moi, je me récuse. LAFFEMAS, affectueusement au vieux marquis Monseigneur, monseigneur, nous vous consolerons. On a son meurtrier; - eh bien! nous le pendrons! Il est sous bonne garde, et son affaire est sûre. A Brichanteau et à Saverny. Comprend-on le marquis de Saverny? Je jure Qu'il est des duels que nul ne peut répudier; Mais s'aller battre avec je ne sais quel Didier! SAVERNY, à part Didier! Le vieux marquis, qui est resté pendant toute la scène immobile et muet, se lève et sort à pas lents du côté opposé à celui d'où il est venu. Ses gardes le suivent. LAFFEMAS, essuyant une larme et le suivant des yeux En vérité, sa douleur me pénètre. UN VALET, accourant Monseigneur! BRICHANTEAU Laissez donc tranquille votre maître. LE VALET C'est pour l'enterrement du feu marquis Gaspard. Quelle heure fixe-t-on? BRI CHANTEAU Vous le saurez plus tard. LE VALET Puis, des comédiens, qui viennent de la ville, Pour cette nuit céans demandent un asile. BRICHANTEAU Pour des comédiens le jour est mal choisi; Mais l'hospitalité, c'est un devoir aussi. Montrant une grange à gauche. Donnez-leur cette grange. LE VALET, tenant une lettre Une lettre qui presse... Lisant. Monsieur de Laffemas... LAFFEMAS Donnez. C'est mon adresse. BRICHANTEAU, bas à Saverny, qui est resté pensif dans un coin. Hâtons-nous, Saverny ! viens tout expédier Pour ton enterrement. Le tirant par la manche. Çà, rêves-tu? SAVERNY, à part Didier! Ils sortent. SCÈNE IV LAFFEMAS, seul C'est le sceau de l'état. - Oui, le grand sceau de cire Rouge. Allons! quelque affaire! Ouvrons vite. Lisant. « Messire » Lieutenant criminel, on vous fait ici part » Que Didier, l'assassin du feu marquis Gaspard, » S'est échappé...» - Mon Dieu, c'est un malheur énorme! » Une femme, qu'on dit la Marion de Lorme, » L'accompagne. Veuillez au plus tôt revenir. » - Vite, des chevaux! - Moi qui croyais le tenir! Bon! une affaire encor manquée, et mal conduite! Malheur! sur deux, pas un! L'un est mort, l'autre en fuite Ah! je le reprendrai! Il sort. - Entre une troupe de comédiens de campagne, hommes, femmes, enfants, en costumes de caractère. Parmi eux, Marion et Didier, vêtus à l'espagnole; Didier coiffé d'un grand feutre et enveloppé d'un manteau. SCÈNE V LES COMÉDIENS, MARION, DIDIER UN VALET, conduisant les comédiens à la grange Voici votre logis. Vous êtes chez monsieur le marquis de Nangis. Tenez-vous décemment et tâchez de vous taire, Car nous avons un mort que demain l'on enterre. Surtout rie mêlez pas de chansons et de bruit Aux chants que pour son âme on chantera la nuit. LE GRACIEUX, petit et bossu Nous ferons moins de bruit que tous vos chiens de chasse Qui vous vont aboyant aux jambes quand on passe. LE VALET Mais des chiens ne sont pas des baladins, mon cher. LE TAILLEBRAS, au Gracieux Tais-toi! tu nous feras, toi, coucher en plein air. Le valet sort. LE SCARAMOUCHE, à Marion et à Didier,qui jusque-là sont restés immobiles dans un coin. Çà, maintenant, causons. Vous voilà de la troupe. Pourquoi monsieur courait portant madame en croupe, Si l'on est deux époux ou deux tendres amants, Si l'on fuit la police, ou bien les nécromans Qui tenaient méchamment madame prisonnière, Cela ne me regarde en aucune manière. Que jouerez-vous? voilà tout ce que je veux voir. - Ecoute, tu feras les Chimènes, oeil noir! Marion fait une révérence. DIDIER, indigné. - A part Lui voir ainsi parler par un vil saltimbanque! LE SCARAMOUCHE, à Didier Quant à toi, si tu veux d'un beau rôle, il nous manque Un matamore. - On est fendu comme un compas, On fait la grosse voix et l'on marche à grands pas, Puis, quand on a d'Orgon pris la femme ou la nièce, On vient tuer le Maure à la fin de la pièce. C'est un rôle tragique. Il t'irait entre tous. DIDIER Comme il vous plaira. LE SCARAMOUCHE Bon. Mais ne me dis plus vous. Tu me manques. Avec une profonde révérence. Salut, matamore! DIDIER, à part Ces drôles! LE SCARAMOUCHE, aux autres comédiens Sur ce, faisons la soupe, et repassons nos rôles. Tous entrent dans la grange, excepté Marion et Didier. SCÈNE VI MARION, DIDIER, puis LE GRACIEUX, SAVERNY, puis LAFFEMAS DIDIER, après un long silence et avec un rire amer Marie! Eh bien, l'abîme est-il assez profond? Vous ai-je, misérable, assez conduite au fond? Vous m'avez voulu suivre! Hélas! ma destinée Marche, et brise la vôtre à sa roue enchaînée. Eh bien, où sommes-nous? - Je vous l'avais bien dit. MARION, tremblante et joignant les mains Didier! est-ce un reproche? DIDIER Ah! que je sois maudit, Et plus maudit du ciel, et plus proscrit des hommes Qu'on ne le fut jamais et que nous ne le sommes, Hélas! si de ce coeur, dont toi seule es la foi, Jamais il peut sortir un reproche pour toi! Quand tout me frappe ici, me repousse et m'exile, N'es-tu pas mon sauveur, mon espoir, mon asile? Qui trompa le geôlier? Qui vint limer mes fers? Qui descendit du ciel pour me suivre aux enfers? Avec le prisonnier qui donc se fit captive? Avec le fugitif qui se fit fugitive? Quelle autre eût eu ce coeur, plein de ruse et d'amour, Qui délivre, soutient, console tour à tour? Moi, fatal et méchant, m'as-tu pas, faible femme, Sauvé de mon destin, hélas! et de mon âme? N'as-tu pas eu pitié de ce pauvre opprimé? Moi, que tout haïssait, ne m'as-tu pas aimé? MARION, pleurant Didier, c'est mon bonheur, vous aimer et vous suivre! DIDIER Oh! laisse de tes yeux, laisse, que je m'enivre! Dieu voulut, en mêlant une âme à mon limon, Accompagner mes jours d'un ange et d'un démon; Mais, oh! qu'il soit béni, lui dont la grâce étrange Me cache le démon et me laisse voir l'ange! MARION Vous êtes mon Didier, mon maître et mon seigneur. DIDIER Ton mari, n'est-ce pas? MARION, à part Hélas ! DIDIER Que de bonheur, En quittant cette terre implacable et jalouse, Te prendre et t'avouer pour dame et pour épouse! Tu veux bien? dis, réponds. MARION Je serai votre soeur, Et vous serez mon frère. DIDIER Oh non! cette douceur De t'avoir devant Dieu pour mienne, pour sacrée, Ne la refuse pas à mon âme altérée!s Va, tu peux avec moi venir en sûreté, Car l'amant à l'époux garde ta pureté. MARION, à part Hélas! DIDIER Saviez-vous bien quel était mon supplice? Souffrir qu'un baladin vous parle et vous salisse! Ah! ce n'est pas la moindre entre tant de douleurs Que de vous voir mêlée à ces vils bateleurs! Vous, chaste et noble fleur, jetée avec ces femmes, Avec ces hommes pleins d'impuretés infâmes! MARION Didier, soyez prudent. DIDIER Dieu! que j'ai combattu Contre ma colère!... Ah! cet homme, il vous dit: tu! Quand moi, moi, votre époux, à peine encor je l'ose, De crainte d'enlever à ce front quelque chose! MARION Vivez bien avec eux, il y va de vos jours, - Des miens! DIDIER Elle a raison, elle a raison toujours! Ah ! quoique à chaque instant mon mauvais sort renaisse, Tu me donnes ton coeur, ton bonheur, ta jeunesse! D'où vient que tous ces dons sont prodigués pour moi Qui seraient peu payés du royaume d'un roi? Je ne t'offre en retour que misère et folie. Le ciel te donne à moi, l'enfer à moi te lie. Pour mériter tous deux ce partage inégal, Qu'ai-je donc fait de bien et qu'as-tu fait de mal? MARION Ah! Dieu, tout mon bonheur me vient de vous. DIDIER, redevenu sombre Ecoute: Quand tu parles ainsi, tu le penses sans doute. Mais je dois t'avertir, oui, mon astre est mauvais. J'ignore d'où je viens et j'ignore où je vais. Mon ciel est noir. - Marie, écoute une prière. Il en est temps encor, toi, retourne en arrière. Laisse-moi suivre seul ma sombre route; hélas! Après ce dur voyage, et quand je serai las, La couche qui m'attend, froide d'un froid de glace, Est étroite, et pour deux n'a pas assez de place. - Va-t'en! MARION Didier, je veux dans l'ombre et sans témoins Partager avec vous... - oh! celle-là du moins! DIDIER Que veux-tu donc? Sais-tu qu'à me suivre poussée, Tu vas cherchant l'exil, la misère? insensée! Et peut-être, entends-tu? de si longues douleurs Que tes yeux adorés s'éteindront dans les pleurs. Marion laisse tomber sa tête dans ses mains. Ah! je le jure ici, cette peinture est vraie, Et tu me fais pitié! ton avenir m'effraie, Va-t'en! MARION, éclatant en sanglots Ah! tuez-moi, si vous voulez encor Parler ainsi! Sanglotant. Mon Dieu! DIDIER, la prenant dans ses bras Marie, ô mon trésor! Tant de larmes! j'aurais donné mon sang pour une! Fais ce que tu voudras! suis-moi, sois ma fortune, Ma gloire, mon amour, mon bien et ma vertu! Marie! ah! réponds-moi. Je parle, m'entends-tu? Il l'assied doucement sur le banc de gazon. MARION, se dégageant de ses bras Ah! vous m'avez fait mal. DIDIER, à genoux et courbé sur sa main Moi qui mourrais pour elle! MARION, souriant dans ses larmes Vous m'avez fait pleurer, méchant! DIDIER Vous êtes belle! Il s'assied sur le banc à côté d'elle. Un seul baiser, au front, pur comme nos amours! Il la baise au front. - Tous deux, assis, se regardent avec ivresse. Regarde-moi, Marie, - encore, - ainsi, - toujours! LE GRACIEUX, entrant On appelle dora Chimène dans la grange. Marion se lève précipitamment d'auprès de Didier. - En même temps que le Gracieux, entre Saverny, qui s'arrête au fond, et considère attentivement Marion, sans voir Didier, qui est resté assis sur le banc, et qu'une broussaille lui cache. SAVERNY, au fond, sans être vu. - A part Pardieu! c'est Marion! l'aventure est étrange! Riant. Chimène! LE GRACIEUX, à Didier qui veut suivre Marion Restez là, vous, monsieur le jaloux. Je veux vous taquiner. DIDIER Corps-Dieu! MARION, bas à Didier Contenez-vous. Didier se rassied. Elle entre dans la grange. SAVERNY, au fond. - A part Qui donc lui fait courir le pays de la sorte? Serait-ce le galant qui m'a prêté main-forte Et sauvé l'autre soir? Son Didier! c'est cela. Entre Laffemas. LAFFEMAS, en habits de voyage, saluant Saverny Monsieur, je prends congé de vous... SAVERNY, saluant Ah! vous voilà, Monsieur! vous nous quittez... Il rit. LAFFEMAS Qu'avez-vous donc à rire? SAVERNY, riant C'est une folle histoire, et l'on peut vous la dire. Parmi ces bateleurs qui ne font qu'arriver, Là, devinez un peu qui je viens de trouver! LAFFEMAS Parmi ces bateleurs? SAVERNY Oui. Riant plus fort. Marion de Lorme! LAFFEMAS, tressaillant Marion de Lorme! DIDIER, qui depuis leur arrivée a le regard fixé sur eux Hein! Il se lève à demi sur son banc. SAVERNY, riant toujours Il faut que j'en informe Tout Paris. - Allez-vous, monsieur, de ce côté? LAFFEMAS Oui, le fait y sera fidèlement porté. Mais êtes-vous bien sûr d'avoir cru reconnaître?... SAVERNY Vive France! on connaît sa Marion, peut-être! Fouillant dans sa poche. J'ai sur moi son portrait, doux gage de sa foi, Qu'elle fit peindre exprès par le peintre du roi. Il donne à Laffemas un médaillon. Comparez. Montrant la porte de la grange. On la voit par cette porte ouverte... - En espagnole, - avec une basquine verte... LAFFEMAS, portant les yeux tour à tour sur le portrait et sur la grange C'est elle - Marion de Lorme!... A part. Je le tiens! A Saverny. A-t-elle un compagnon parmi tous ces payens? SAVERNY Sans l'avoir vu, j'en jure. - Hé! sans être bégueules, Ces dames n'aiment pas courir le pays seules. LAFFEMAS, à part Faisons vite garder la porte. Il faudra bien Que je démêle après le faux comédien. A coup sûr, il est pris. Il sort. SAVERNY, regardant sortir Laffemas. - A part J'ai fait quelque sottise. Bah! Prenant à part le Gracieux, qui jusque-là était resté dans un coin, gesticulant tout seul et grommelant son rôle entre ses dents. -Quelle est cette dame, -ici, -dans l'ombre, -assise? Il lui montre la porte de la grange. LE GRACIEUX La Chimène? Avec solennité. Seigneur, je ne sais pas son nom. Montrant Didier. Parlez à ce seigneur, son noble compagnon. Il sort du côté du parc. SCÈNE VII DIDIER, SAVERNY SAVERNY, se tournant vers Didier C'est monsieur? Dites-moi...- Mais c'est singulier comme Il me regarde... Allons, mais c'est lui, c'est mon homme.- Haut à Didier. S'il n'était en prison, vous ressemblez, mon cher... DIDIER Et vous, s'il n'était mort, vous avez un faux air D'un homme... - Que son sang sur sa tête retombe! - A qui j'ai dit deux mots qui l'ont mis dans la tombe. SAVERNY Chut! - Vous êtes Didier! DIDIER Vous, le marquis Gaspard! SAVERNY C'est vous qui vous trouviez certain soir quelque part. Donc, je vous dois la vie... Il s'approche les bras ouverts. - Didier recule. DIDIER Excusez ma surprise, Marquis, mais je croyais vous l'avoir bien reprise. SAVERNY Point. Vous m'avez sauvé, non tué. Maintenant, Vous faut-il un second, un frère, un lieutenant? Que voulez-vous de moi? mon bien? mon sang? mon âme? DIDIER Non, rien de tout cela. Mais ce portrait de femme. Saverny lui donne le portrait. Amèrement, en regardant le portrait. Oui! voilà son beau front, son ceil noir, son cou blanc, Surtout son air candide, - il est bien ressemblant. SAVERNY Vous trouvez? DIDIER C'est pour vous, dites, qu'elle fit faire Ce portrait? SAVERNY, avec un signe affirmatif, saluant Didier A présent, c'est vous qu'elle préfère, Vous qu'elle aime et choisit entre tant d'amoureux. Heureux homme! DIDIER, avec un rire éclatant et désespéré Est-ce pas que je suis bien heureux! SAVERNY Je vous fais compliment. C'est une bonne fille, Et qui n'aime jamais que des fils de famille. D'une telle maltresse on a droit d'être fier, C'est honorable; et puis cela donne bon air; C'est de bon goût; et si de vous quelqu'un s'informe On dit tout haut: l'amant de Marion de Lorme! Didier veut lui rendre le portrait; il refuse de le recevoir. Non. Gardez le portrait. Elle est à vous; ainsi Le portrait vous revient de droit. Gardez. DIDIER Merci. Il serre le portrait dans sa poitrine. SAVERNY Mais savez-vous qu'elle est charmante en espagnole! Donc vous me succédez! Un peu, sur ma parole, Comme le roi Louis succède à Pharamond. Moi, ce sont les Brissac,- oui, tous les deux,- qui m'ont Supplanté. Riant. Croiriez-vous?... le cardinal lui-même. Puis le petit d'Efilat, puis les trois Sainte-Mesme, Puis les quatre Argenteau... - Vous êtes dans son coeur En bonne compagnie,... Riant. Un peu nombreuse... DIDIER, à part Horreur. SAVERNY Çà, vous me conterez... Moi, pour ne rien vous taire, Je passe ici pour mort, et demain on m'enterre. sss Vous, vous aurez trompé sbires et sénéchaux, Marion vous aura fait ouvrir les cachots, Vous aurez joint en route une troupe ambulante, N'est-ce pas?... Ce doit être une histoire excellente! DIDIER Toute une histoire! SAVERNY Elle a, pour vous, fait les yeux doux Sans doute à quelque archer? DIDIER, d'une voix de tonnerre Tête et sang! croyez-vous? SAVERNY Quoi! seriez-vous jaloux? Riant. Oh! ridicule énorme! Jaloux de qui? jaloux de Marion de Lorme! La pauvre enfant! N'allez pas lui faire un sermon! DIDIER Soyez tranquille ! A part. O Dieu ! l'ange était un démon ! Entrent Laffemas et le Gracieux. - Didier sort. - Saverny le suit. SCÈNE VIII LAFFEMAS, LE GRACIEUX LE GRACIEUX, à Laffemas Seigneur, je ne sais pas ce que vous voulez dire. A part. Humph! Costume d'alcade et figure de sbire! Un petit oeil, orné d'un immense soucil! Sans doute il joue ici le rôle d'alguazil! LAFFEMAS, tirant une bourse L'ami! LE GRACIEUX, se rapprochant. - Bas à Laffemas Notre Chimène est ce qui vous intrigue, Et vous voulez savoir?... LAFFEMAS, bas en souriant Oui, quel est son Rodrigue? LE GRACIEUX Son galant? LAFFEMAS Oui. LE GRACIEUX Celui qui gémit sous sa loi? LAFFEMAS, avec impatience Est-il là? LE GRACIEUX Sans doute. LAFFEMAS, s'approchant vivement de lui Eh! fais-le moi voir! LE GRACIEUX, avec une profonde révérence C'est moi. J'en suis fou. Laffemas, désappointé, s'éloigne avec dépit, puis se rapproche, faisant sonner sa bourse à l'oreille et aux yeux du Gracieux. LAFFEMAS Connais-tu le son des génovines? LE GRACIEUX Ah Dieu! cette musique a des douceurs divines! LAFFEMAS, à part J'ai mon Didier! Au Gracieux. Vois-tu cette bourse? LE GRACIEUX Combien? LAFFEMAS Vingt génovines d'or. LE GRACIEUX Humph! LAFFEMAS, lui faisant sonner la bourse sous le nez Veux-tu? LE GRACIEUX, lui arrachant la bourse Je veux bien. D'un ton théâtral, à Laffemas qui l'écoute avec anxiété. Monseigneur! si ton dos portait, - bien à son centre, - Une bosse, en grosseur égale à ton gros ventre, Si tu faisais remplir ces deux sacs de ducats, De louis, de doublons, de sequins,... en ce cas... LAFFEMAS, vivement Eh bien! que dirais-tu? LE GRACIEUX, mettant la bourse dans sa poche J'empocherais la somme, Et je dirais: Avec une profonde révérence. Merci, vous êtes un bon homme! LAFFEMAS, à part, furieux Peste du jeune singe! LE GRACIEUX, à part, riant Au diable le vieux chat! LAFFEMAS, à part Ils se sont entendus au cas qu'on le cherchât. C'est un complot tramé. Tous se tairont de même. Oh! les maudits satans d'Egypte et de Bohême! Au Gracieux, qui s'en va. Çà, rends la bourse au moins! LE GRACIEUX, se retournant, d'un ton tragique Pour qui me prenez-vous, Seigneur? Et l'univers, que dirait-il de nous? Vous, proposer, et moi, faire la chose infâme De vous vendre à prix d'or une tête et mon âme! II veut sortir. LAFFEMAS, le retenant Fort bien! mais rends l'argent. LE GRACIEUX, toujours sur le même ton Je garde mon honneur, Et je n'ai pas de compte à vous rendre, seigneur! Il salue et rentre avec majesté dans la grange. SCÈNE IX LAFFEMAS, seul Vil baladin! l'orgueil en des âmes si basses! S'il se pouvait qu'un jour en mes mains tu tombasses, Et si je ne chassais un plus noble gibier... - Comment dans tout cela découvrir le Didier? Prendre toute la bande en masse, et puis la faire Mettre à la question, on ne peut. - Quelle affaire! C'est chercher une aiguille en tout un champ de blé. Il faudrait un creuset d'alchimiste endiablé Qui, rongeant cuivre et plomb, mit à nu la parcelle D'or pur que ce lingot d'alliage recèle. - Retourner sans ma prise auprès de monseigneur Le cardinal! Se frappant le front. Mais oui... quelle idée !... O bonheur! Il est pris! Appelant par la porte de la grange. Hé! messieurs de la troupe comique, Deux mots! Les comédiens sortent en foule de la grange. SCÈNE X LES MÉMES, LES COMÉDIENS, parmi eux MARION et DIDIER, puis SAVERNY, puis LE MARQUIS DE NANGIS LE SCARAMOUCHE, à Laffemas Que nous veut-on? LAFFEMAS Sans phrase académique, Voici: - Le cardinal m'a commis à l'effet De trouver, pour jouer dans les pièces qu'il fait Aux moments de loisir que lui laisse le prince, De bons comédiens, s'il en est en province. Car, malgré ses efforts, son théâtre est caduc Et lui fait peu d'honneur pour un cardinal-duc. Tous les comédiens s'approchent avec empressement. - Entre Saverny, qui observe avec curiosité ce qui se passe. LE GRACIEUX, à part, comptant les génovines de Laffemas Douze! il m'avait dit vingt! il m'a volé! Vieux drôle! LAFFEMAS Dites-moi tour à tour chacun un bout de rôle, Tous! - pour que je choisisse et que je juge enfin. A part. S'il se tire de là, le Didier sera fin. Haut. Etes-vous au complet? Marion s'approche furtivement de Didier, et cherche et l'entraîner. Didier recule et la repousse. LE GRACIEUX, allant à eux Eh! venez donc, vous autres! MARION Juste ciel! Didier la quitte et va se mêler aux comédiens; elle le suit. LE GRACIEUX Etes-vous heureux d'être des nôtres! Avoir des habits neufs, tous les jours un régal, Et dire tous les soirs des vers de cardinal! C'est un sort! Tous les comédiens se rangent devant Laffemas. Marion et Didier parmi eux. Didier sans regarder Marion, l'oeil fixé en terre, les bras croisés sous son manteau; Marion attachant sur Didier des yeux pleins d'anxiété. LE GRACIEUX, en tête de la troupe. - A part Eût-on cru que ce corbeau sinistre Recrutât des farceurs au cardinal-ministre! LAFFEMAS, au Gracieux Toi, d'abord. Quel es-tu? LE GRACIEUX, avec un grand salut et une pirouette qui fait ressortir sa bosse Je suis le Gracieux De la troupe, et voici ce que je sais le mieux: Il chante. Des magistrats, sur des nuques Ce sont d'énormes perruques. De toute cette toison On voit sortir à foison Gênes, gibet, roue, amende, Au moindre signe évident D'une perruque plus grande Qu'on nomme le président. L'avocat, c'est un déluge De mots tombant sur le juge, C'est un mélange matois De latin et de patois... LAFFEMAS, l'interrompant Tu chantes faux, à rendre envieuse une orfraie! Tais-toi! LE GRACIEUX, riant Le chant est faux, mais la chanson est vraie. LAFFEMAS, au Scaramouche A votre tour. LE SCARAMOUCHE, saluant Je suis Scaramouche, seigneur. J'ouvre la scène ainsi dans La Duègne d'honneur: Déclamant. « Rien n'est plus beau, disait une reine d'Espagne, » Qu'un évêque à l'autel, un gendarme en campagne, » Si ce n'est dame au lit et voleur au gibet... » Laffemas l'interrompt du geste, et fait signe au Tail- lebras de parler. Le Taillebras salue profondément et se redresse. LE TAILLEBRAS, avec emphase Moi, je suis Taillebras. J'arrive du Thibet, J'ai puni le grand Khan, pris le Mogol rebelle... LAFFEMAS Autre chose! Bas à Saverny, qui est debout près de lui. Vraiment, que Marion est belle! LE TAILLEBRAS C'est pourtant du meilleur. - S'il vous plaît cependant, Je serai Charlemagne, empereur d'occident. Il déclame avec emphase. « Quel étrange destin! ô ciel! je vous appelle! » Soyez témoin, ô ciel, de ma peine cruelle; » Il me faut dépouiller moi-même de mon bien, » Délivrer à un autre un amour qui est mien, » En douer mon contraire, et l'emplir de liesse, » M'enfiellant l'estomac d'une amère tristesse. » Ainsi pour vous, oiseaux, aux bois vous ne nichez; » Ainsi, mouches, pour vous aux champs vous ne ruchez; » Ainsi pour vous, moutons, vous ne portez la laine; » Ainsi pour vous, taureaux, vous n'écorchez la plaine ! » LAFFEMAS Bon. A Saverny. - Tudieu! les beaux vers! c'est dans la Bradamante De Garnier! quel poëte! A Marion. A votre tour, charmante! Votre nom? MARION, tremblant Moi, je suis la Chimène. LAFFEMAS Vraiment! La Chimène? En ce cas, vous avez un amant Qui tue en duel quelqu'un... MARION, effrayée Moi! LAFFEMAS, ricanant J'ai bonne mémoire, Et qui se sauve... MARION, à part Dieu! LAFFEMAS Contez-nous cette histoire. MARION, à demi tournée vers Didier Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas, » Ta vie et ton honneur sont de faibles appas, » Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche » Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche. » Combats pour m'affranchir d'une condition » Qui me livre à l'objet de mon aversion. » Te dirai-je encor plus? va, songe à ta défense, » Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence; » Et, si tu sens pour moi ton coeur encore épris, » Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix! » Laffemas se lève avec galanterie et lui baise la main. Marion, pâle, regarde Didier, qui demeure immobile, les yeux baissés. LAFFEMAS Certe, il n'est pas de voix qui, mieux que vous ne faites, Nous prenne au fond du coeur par des fibres secrètes; Vous etes adorable! A Saverny. On ne peut le nier, Le Corneille, après tout, ne vaut pas le Garnier. Pourtant, il fait en vers meilleure contenance Depuis qu'il a l'honneur d'être à son éminence. A Marion. Quel talent! quels beaux yeux! vous enterrer ainsi! Vous n'êtes pas, madame, à votre place ici. Asseyez-vous donc là. Il s'assied et fait signe à Marion de venir s'asseoir près de lui. Elle recule. MARION, bas à Didier, avec angoisse Grand Dieu! restons ensemble! LAFFEMAS, souriant Mais venez près de moi vous asseoir. Didier repousse Marion, qui vient tomber effrayée sur le banc près de Laffemas. MARION, à part Ah! je tremble! LAFFEMAS, souriant à Marion d'un air de reproche Enfin!... A Didier. Vous, votre nom? Didier fait un pas vers Laffemas, jette son manteau et enfonce son chapeau sur sa tête. DIDIER, d'un ton grave Je suis Didier. MARION, LAFFEMAS, SAVERNY Didier! Etonnement et stupeur. DIDIER, à Laffemas, qui ricane avec triomphe Vous pouvez à présent tous les congédier! Vous avez votre proie. Elle reprend sa chaîne. Ah! cette joie enfin vous coûte assez de peine! MARION, courant à lui Didier! DIDIER, avec un regard glacé De celui-ci ne me détournez pas, Madame! Elle recule et vient tomber anéantie sur le banc. A Laffemas. Autour de moi j'ai vu tourner tes pas, Démon! j'ai dans tes yeux vu la sinistre flamme De ce rayon d'enfer qui t'illuminait l'âme! Je pouvais fuir ton piège, inutile à moitié. Mais tant d'efforts perdus, cela m'a fait pitié ! Prends-moi, fais-toi payer ta pauvre perfidie! LAFFEMAS, avec une colère concentrée, et s'efforçant de rire Donc, vous ne jouez pas, monsieur, la comédie? DIDIER C'est toi qui l'as jouée! LAFFEMAS Oh! je la jouerais mal. Mais j'en fais une avec monsieur le cardinal; C'est une tragédie, où vous aurez un rôle. Marion pousse un cri d'effroi. Didier se détourne avec dédain. Ne tournez pas ainsi la tête sur l'épaule, Nous irons jusqu'au bout admirer votre jeu. Allez ! recommandez, monsieur, votre âme à Dieu. MARION Ah !... En ce moment, le marquis de Nangis repasse au fond, toujours dans sa première attitude et avec son peloton de hallebardiers. Au cri de Marion, il s'arrête et se tourne vers les assistants, pâle, muet et immobile. LAFFEMAS, au marquis de Nangis Monsieur le marquis, je réclame main-forte. Bonne nouvelle! mais prêtez-moi votre escorte. L'assassin du marquis Gaspard s'était enfui, Mais nous l'avons repris. MARION, se jetant aux genoux de Laffemas Monsieur, pitié pour lui! LAFFEMAS, avec galanterie Vous à mes pieds, madame! Eh! ma place est aux vôtres! MARION, toujours à genoux et joignant les mains Oh! monseigneur le juge! ayez pitié des autres, Si vous voulez qu'un jour un juge plus jaloux, Prêt à punir aussi, prenne pitié de vous! LAFFEMAS, souriant Mais quoi! c'est un sermon vraiment que vous nous faites ! Ah! madame, régnez aux bals, brillez aux fêtes, Mais ne nous prêchez point. - Pour vous je ferais tout, Mais cet homme a tué, c'est un meurtre... DIDIER, à Marion Debout! Marion se relève tremblante. A Laffemas. Tu mens! ce n'est qu'un duel. LAFFEMAS Monsieur... DIDIER Tu mens, te dis-je. LAFFEMAS Paix! A Marion. - Le sang veut du sang. Cette rigueur m'afflige. Il a tué! tué qui? - Le marquis Gaspard De Saverny, - Montrant M. de Nangis. Neveu de ce digne vieillard, - Jeune seigneur parfait! C'est la plus grande perte Pour la France et le roll... S'il n'était pas mort, certe, Je ne dis pas... mon coeur n'est pas de roche... et si... SAVERNY, faisant un pas Celui que l'on croit mort n'est pas mort. - Le voici! Etonnement général. LAFFEMAS, tressaillant Gaspard de Saverny ! mais à moins d'un prodige !... Ils ont là son cercueil! SAVERNY, arrachant ses fausses moustaches, son emplâtre et sa perruque noire Il n'est pas mort, vous dis-je! Me reconnaissez-vous? LE MARQUIS DE NANGIS, comme réveillé d'un rêve, pousse un cri et se jette dans ses bras Mon Gaspard! mon neveu! Mon enfant! Ils se tiennent étroitement embrassés. MARION, tombant à genoux et les yeux au ciel Ah! Didier est sauvé! - Juste Dieu! DIDIER, froidement à Saverny A quoi bon? Je voulais mourir. MARION, toujours prosternée Dieu le protège! DIDIER, continuant sans l'écouter Autrement croyez-vous qu'il m'eût pris à son piège, Et que je n'eusse pas rompu de l'éperon Sa toile d'araignée à prendre un moucheron? La mort est désormais le seul bien que j'envie. Vous me servez bien mal pour me devoir la vie. MARION Que dit-il? Vous vivrez! LAFFEMAS Çà, tout n'est pas fini. Est-il sûr que c'est là Gaspard de Saverny? MARION Oui! LAFFEMAS C'est ce qu'il convient d'éclaircir à cette heure. MARION, lui montrant le marquis de Nangis qui tient toujours Saverny embrassé: Regardez ce vieillard qui sourit et qui pleure. LAFFEMAS Est-ce bien là Gaspard de Saverny? MARION Comment Pouvez-vous en douter à cet embrassement? LE MARQUIS DE NANGIS, se détournant Si c'est lui! mon Gaspard! mon fils! mon sang! mon âme! A Marion. N'a-t-il pas demandé si c'était lui, madame? LAFFEMAS, au marquis de Nangis Ainsi vous affirmez que c'est votre neveu Gaspard de Saverny? LE MARQUIS DE NANGIS, avec force Oui! LAFFEMAS D'après cet aveu, A Saverny. MARION DELORRIE De par le roi, marquis Gaspard, je vous arrête. - Votre épée. Etonnement et consternation dans l'assistance LE MARQUIS DE NANGIS O mon fils! MARION Ciel! DIDIER Encore une tête! Au fait, il en faut deux. Au cardinal romain C'est le moins qu'il revienne, une dans chaque main! LE MARQUIS DE NANGIS De quel droit?... LAFFEMAS Demandez compte à son éminence. Tous survivants au duel tombent sous l'ordonnance. A Saverny. Donnez-moi votre épée. DIDIER, regardant Saverny Insensé! SAVERNY, tirant son épée et la présentant à Laffemas La voici. LE MARQUIS DE NANGIS, l'arrêtant Un instant! Devant moi nul n'est seigneur ici. Seul j'ai dans ce château justice basse et haute; Notre sire le roi n'y serait que mon hôte. A Saverny. Ne remettez qu'à moi votre épée. Saverny lui remet son épée et le serre dans ses bras. LAFFEMAS En honneur, C'est un droit féodal fort déchu, monseigneur. Monsieur le cardinal pourra m'en faire un blâme, Mais moi qui ne veux pas vous affliger... DIDIER Infâme! LAFFEMAS, s'inclinant devant le marquis J'y souscris. En revanche, à présent, pour raison, Prêtez-moi votre garde avec votre prison. LE MARQUIS DE NANGIS, à ses gardes Vos pères ont été vassaux de mes ancêtres, Je vous défends à tous de faire un pas! LAFFEMAS, d'une voix tonnante Mes maîtres! Ecoutez! - Je suis juge au secret tribunal, Lieutenant-criminel du seigneur cardinal. Qu'on les mène tous deux en prison. Il importe Que quatre d'entre vous veillent à chaque porte. Vous en répondez tous. Or vous seriez hardis De ne pas m'obéir; car si, lorsque je dis A l'un de vous qu'il aille, exécute et se taise, Il hésite, alors c'est - que sa tête lui pèse. Les gardes consternés entrainent en silence les deux prisonniers. Le marquis de Nangis se détourne, indigné, et cache ses yeux de sa main. MARION Tout est perdu! A Laffemas. Monsieur, si votre coeur... LAFFEMAS, bas à Marion Ce soir Je vous dirai deux mots, si vous me venez voir. MARION, à part Que me veut-il? Il a des sourires funèbres. C'est une âme profonde et pleine de ténèbres. Se jetant vers Didier. Didier! DIDIER, froidement Adieu, madame! MARION, frissonnant du son de sa voix Eh bien! qu'ai-je donc fait? Elle tombe sur le banc. Ah! malheureuse! DIDIER Oui. Malheureuse, en effet! SAVERNY. Il embrasse le marquis de Nangis, puis se tourne vers Laffemas Monsieur, doublera-t-on le paiment pour deux têtes? UN VALET, entrant, au marquis De monseigneur Gaspard les obsèques sont prêtes. Pour la cérémonie on vient de votre voix Savoir l'heure et le jour. LAFFEMAS Revenez dans un mois. Les gardes emmènent Didier et Saverny. ACTE QUATRIÈME LE ROI CHAMBORD La salle des gardes au château de Chambord. SCÈNE PREMIÈRE LE DUC DE BELLEGARDE, riche costume de cour avec toutes les broderies et toutes les dentelles, le cordon du Saint- Esprit au cou et la plaque au manteau; LE MARQUIS DE NANGIS, grand deuil, et toujours suivi de son peloton de gardes. Ils traversent tous deux le fond de la salle. LE DUC DE BELLEGARDE Condamné? LE MARQUIS DE NANGIS Condamné! LE DUC DE BELLEGARDE Bien. Mais le roi fait grâce. C'est un droit de son trône, un devoir de sa race. Soyez tranquille. Il est, de coeur comme de nom, Fils d'Henri quatre. LE MARQUIS DE NANGIS Et moi j'en fus le compagnon. LE DUC DE BELLEGARDE Vive-Dieu! nous avons pour le père avec joie Usé plus d'un pourpoint de fer, et non de soie! Marquis, allez au fils, montrez vos cheveux gris, Et pour tout plaidoyer dites: Ventre-Saint-Gris! - Que Richelieu lui donne une raison meilleure! Mais cachez-vous d'abord. Il lui ouvre une porte latérale. Il viendra tout à l'heure. Puis, à vous parler franc, vos habits que voici Sont coupés d'une mode à faire rire ici. LE MARQUIS DE NANGIS Rire de mon deuil! LE DUC DE BELLEGARDE Ah! tous ces muguets! Compère, Tenez-vous là. Le roi viendra bientôt, j'espère. Je le disposerai contre le cardinal. Puis, quand je frapperai du pied, à ce signal Vous viendrez. LE MARQUIS DE NANGIS, lui serrant la main Dieu vous paie! LE DUC DE BELLEGARDE, à un mousquetaire qui se promène devant une petite porte dorée Eh! monsieur de Navaille, Que fait le roi? LE MOUSQUETAIRE Mon duc, sa majesté travaille... Baissant la voix. Avec un homme noir. LE DUC DE BELLEGARDE, à part Je crois que justement C'est un arrêt de mort qu'il signe en ce moment. Au vieux marquis, en lui serrant la main. Courage! Il l'introduit dans la galerie voisine. En attendant que je vous avertisse, Regardez ces plafonds qui sont du Primatice. Ils sortent tous deux. - Entre Marion en grand deuil par la grande porte du fond qui donne sur l'escalier. SCÈNE II MARION, LES GARDES LE HALLEBARDIER de garde, à Marion Madame, on n'entre pas. MARION, avançant Monsieur... LE HALLEBARDIER, mettant sa hallebarde en travers de la porte On n'entre point. MARION, avec dédain Ici contre une dame on met la lance au poing! Ailleurs, c'est pour. . . LE MOUSQUETAIRE, riant, au hallebardier Attrape! MARION, d'une voix ferme Il faut, monsieur le garde, Que je parle à l'instant au duc de Bellegarde. LE HALLEBARDIER, baissant sa hallebarde. A part Hum! tous ces verts-galants ! LE MOUSQUETAIRE Madame, entrez. Elle entre et s'avance d'un pas déterminé. LE HALLEBARDIER, à part, et la regardant du coin de l'oeil C'est clair! Le bon vieux duc n'est pas si vieux qu'il en a l'air. Jadis le roi l'eût fait mettre à la tour du Louvre Pour donner rendez-vous chez lui. LE MOUSQUETAIRE, faisant signe au hallebardier de se taire La porte s'ouvre. La petite porte dorée s'ouvre. M. de Laffemas en sort tenant à la main un rouleau de parchemin auquel pend un sceau de cire rouge à des tresses de soie. SCÈNE III MARION, LAFFEMAS. Geste de surprise de tous deux. - Marion se détourne avec horreur LAFFEMAS, s'avançant vers Marion à pas lents. Bas Que faites-vous céans? MARION Et vous? LAFFEMAS déroule le parchemin et l'étale devant ses yeux Signé du roi. MARION, après un coup d'oeil, cachant son visage de ses mains Dieu! LAFFEMAS, se penchant à son oreille Voulez-vous? Marion tressaille et le regarde en face. Il fixe ses yeux sur ceux de Marion. Baissant la voix. Veux-tu? MARION, le repoussant Tentateur! laisse-moi ! LAFFEMAS, se redressant avec un ricanement Donc, vous ne voulez pas? MARION Crois-tu que je te craigne? Le roi peut faire grâce, et c'est le roi qui règne. LAFFEMAS Essayez-en. - Usez du bon vouloir du roi! Il lui tourne le dos, puis revient tout à coup sur ses pas, croise les bras, et se penche à son oreille. Prenez garde qu'un jour je ne veuille plus, moi! Il sort. -- Entre le duc de Bellegarde. SCÈNE IV MARION, LE DUC DE BELLEGARDE MARION, allant au duc Monsieur le duc, ici vous êtes capitaine. LE DUC DE BELLEGARDE Quoi! charmante, c'est vous! Saluant. Que voulez-vous, ma reine? MARION Voir le roi. LE DUC DE BELLEGARDE Quand? MARION Sur l'heure. LE DUC DE BELLEGARDE Eh! l'ordre est bref !-Pourquoi? MARION Pour quelque chose. LE DUC DE BELLEGARDE, éclatant de rire Allons! faites venir le roi. Comme elle y va! MARION C'est un refus? LE DUC DE BELLEGARDE Mais je suis vôtre! En souriant. Nous sommes-nous jamais rien refusé l'un l'autre? MARION C'est fort bien, monseigneur, mais parlerai-je au roi? LE DUC DE BELLEGARDE Parlez d'abord au duc. Je vous donne ma foi Que vous verrez le roi tout à l'heure au passage. Mais causons cependant. Çà, petite! est-on sage? Vous en noir! on dirait une dame d'honneur. Vous aimiez tant à rire autrefois. MARION Monseigneur, Je ne ris plus, LE DUC DE BELLEGARDE Pardieu! mais je crois qu'elle pleure. Vous! MARION, essuyant ses larmes, d'une voix ferme Monseigneur le duc, je veux parler sur l'heure Au roi. LE DUC DE BELLEGARDE Mais dans quel but? MARION Ah! c'est pour... LE DUC DE BELLEGARDE Est-ce aussi Contre le cardinal? MARION Oui, duc. LE DUC DE BELLEGARDE, lui ouvrant la galerie: Entrez ici. Je mets les mécontents dans cette galerie. Ne sortez pas avant le signal, je vous prie. Marion entre. Il referme la porte. J'eusse pour le marquis fait ce coup hasardeux. Il n'en coûte pas plus de travailler pour deux. Peu à peu la salle se remplit de courtisans qui causent entre eux. Le duc de Bellegarde va de l'un à l'autre. - Entre L'Angely. SCÈNE V LES COURTISANS. LE DUC DE BELLEGARDE, au duc de Beaupréau Bonjour, duc. LE DUC DE BEAUPRÉAU Bonjour, duc. LE DUC DE BELLEGARDE Et que dit-on? LE DUC DE BEAUPRÉAU On parle D'un nouveau cardinal. LE DUC DE BELLEGARDE Qui? l'archevêque d'Arle? LE DUC DE BEAUPRÉAU Non, l'évêque d'Autun. Du moins, tout Paris croit Qu'il a le chapeau rouge. L'ABBÉ DE GONDI Il lui revient de droit. C'est lui qui commandait l'artillerie au siège De la Rochelle. LE DUC DE BELLEGARDE Oui-da ! L'ANGELY J'approuve le saint-siège. Un cardinal du moins fait selon les canons. L'ABBÉ DE GONDI, riant Ce fou de L'Angely! L'ANGELY, saluant Monsieur sait tous mes noms. Entre Laffemas. Tous les courtisans l'entourent à l'envi et s'empressent autour de lui. Le duc de Bellegarde les observe avec humeur. LE DUC DE BELLEGARDE, à L'Angely Bouffon, quel est cet homme à fourrure d'hermine? L'ANGELY A qui de toute part on fait si bonne mine? LE DUC DE BELLEGARDE Oui. Je n'ai point encor vu cet homme céans. Est-ce que c'est quelqu'un de monsieur d'Orléans? L'ANGELY On l'accueillerait moins. LE DUC DE BELLEGARDE (l'oeil sur Laffemas qui se pavane) Quels airs de grand d'Espagne! L'ANGELY, bas C'est le sieur Laffemas, intendant de Champagne, Lieutenant-criminel. LE DUC DE BELLEGARDE, bas Lieutenant infernal! Celui qu'on surnommait bourreau du cardinal? L'ANGELY, toujours bas Oui. LE DUC DE BELLEGARDE Cet homme à la cour! L'ANGELY Pourquoi pas, je vous prie? Un chat-tigre de plus dans la ménagerie! - Vous le présenterai-je? LE DUC DE BELLEGARDE, avec hauteur Ah! bouffon! L'ANGELY En honneur, Je le ménagerais si j'étais grand seigneur. Soyez de ses amis. Voyez, chacun le fête. S'il ne vous prend la main, il vous prendra la tête! Il va chercher Laffemas et le présente au duc, qui s'incline d'assez mauvaise grâce. LAFFEMAS, saluant Monsieur le duc... LE DUC DE BELLEGARDE, saluant Monsieur, je suis charmé... A part. Vrai Dieu! Où sommes-nous tombés!.. - Monsieur de Richelieu!... Laffemas s'éloigne. LE VICOMTE DE ROHAN, éclatant de rire au fond de la salle dans un groupe de courtisans Charmant! L'ANGELY Quoi? LE VICOMTE DE ROHAN Marion, là, dans la galerie! L'ANGELY Marion? LE VICOMTE DE ROHAN Je faisais cette plaisanterie: Marion chez Louis le Chaste, c'est charmant! L'ANGELY Oui-da, monsieur, c'est très spirituel, vraiment! LE DUC DE BELLEGARDE, au comte de Charnacé Monsieur le louvetier, avez-vous quelque proie? Bonne chasse? LE COMTE DE CHARNACÉ Nulle. Hier, j'eus une fausse joie. Les loups avaient mangé trois paysans. D'abord J'ai cru que nous aurions force loups à Chambord. Bah! j'ai fouillé le bois, pas un loup, pas de trace! A L'Angely. Fou, que sais-tu de gai? L'ANGELY Rien de ce qui se passe. Ah! si fait. - On va pendre, à Beaugency, je croi, Deux hommes pour un duel. L'ABBÉ DE GONDI Bah! pour si peu! La petite porte dorée s'ouvre. UN HUISSIER Le roi! Entre le roi. Tout en noir, pâle, les yeux baissés, avec le Saint-Esprit au pourpoint et au manteau. Chapeau sur la tête. - Tous les courtisans se découvrent et se rangent en silence sur deux haies. - Les gardes baissent leurs piques ou présentent leurs mousquets. SCÈNE VI LES PRÉCÉDENTS, LE ROI. Le roi entre à pas lents, traverse, sans lever la tête, la foule des courtisans, puis s'arrête sur le devant, et reste quelques instants rêveur et silencieux. Les courtisans se retirent au fond de la salle LE ROI Tout vade mal en pis...Tout!- Aux courtisans, avec un signe de tête. Messieurs, Dieu vous garde! Il se jette dans un grand fauteuil et soupire profondément. Ah!... j'ai bien mal dormi, monsieur de Bellegarde! LE DUC, s'avançant avec trois profondes révérences Mais, sire, on ne dort plus maintenant. LE ROI, vivement N'est-ce pas? Tant l'état marche au gouffre et se hâte à grands pas! LE DUC Ah, sire! il est guidé d'une main forte et large... LE ROI Oui, le cardinal-duc porte une lourde charge! LE DUC Sire !... LE ROI A ses vieilles mains je devrais l'épargner. Mais, duc, - j'ai bien assez de vivre, sans régner! LE DUC Sire,... le cardinal n'est pas vieux... LE ROI Bellegarde! Franchement, - nul ici n'écoute et ne regarde, - Que pensez-vous de lui? LE DUC De qui, sire? LE ROI De lui. LE DUC De l'éminence? LE ROI Hé! oui. LE DUC Mon regard ébloui Peut se fixer à peine... LE ROI Est-ce votre franchise? Regardant autour de lui. Pourtant point d'éminence ici, - rouge ni grise! Pas d'espion! Parlez, que craignez-vous? Le roi Veut votre avis tout franc sur le cardinal. LE DUC Quoi! Tout franc, sire? LE ROI Tout franc. LE DUC, hardiment Eh bien !- C'est un grand homme. LE ROI Au besoin, n'est-ce pas, vous l'iriez dire à Rome? Entendez-vous? -L'état souffre,-entendez-vous bien? Entre lui qui fait tout, et moi qui ne suis rien. LE DUC Ah !... LE ROI Règle-t-il pas tout, paix, guerre, états, finances? Fait-il pas lois, édits, mandements, ordonnances? Il est roi, dis-je! Il a dissous par trahison La ligue catholique; il frappe la maison D'Autriche, qui me veut du bien, - dont est la reine. LE DUC Sire! il vous laisse faire au Louvre une garenne. Vous avez votre part! LE ROI Avec le Danemarck Il intrigue! LE DUC Il vous a laissé fixer le marc De l'argent aux joailliers. LE ROI, dont l'humeur augmente A Rome il fait la guerre! LE DUC Il vous a laissé seul rendre un édit naguère Qui défend qu'un bourgeois, quand même il le voudrait, Mange plus d'un écu par tête au cabaret. LE ROI Et tous les beaux traités qu'il arrange en cachette! LE DUC Et votre rendez-vous de chasse à la Planchette? LE ROI Lui seul fait tout. Vers lui requêtes et placets Se précipitent. Moi, je suis pour les français Une ombre. En est-il un qui pour ce qu'il désire Vienne à moi? LE DUC Quand on a les écrouelles, sire! La colère du roi va croissant. LE ROI Il veut donner mon ordre à monsieur de Lyon, Son frère; mais non pas, j'entre en rébellion! LE DUC Mais... LE ROI On m'a dégoûté des siens. LE DUC Sire, l'envie! LE ROI Sa nièce Combalet mène une belle vie! LE DUC La médisance!... LE ROI Il a deux cents gardes à pié. LE DUC Mais il n'en a que cent à cheval. LE ROI C'est pitié! LE DUC Sire, il sauve la France. LE ROI Oui, duc? - Il perd mon âme! D'un bras il fait la guerre à nos payens, - l'infâme! De l'autre il signe un pacte aux huguenots suédois. Bas à l'oreille de Bellegarde. Puis, si j'osais compter les têtes sur mes doigts, Les têtes qu'il a fait tomber en Grève! Toutes De mes amis! Sa pourpre est faite avec des gouttes De leur sang! et c'est lui qui m'habille de deuil! LE DUC Traite-t-il mieux les siens? Epargna-t-il Saint-Preuil? LE ROI S'il a pour ceux qu'il aime une tendresse amère, Certe, il m'aime ardemment! - Brusquement, après un silence, en croisant les bras Il m'exile ma mère! LE DUC Mais, sire, il croit toujours agir à vos souhaits, Il est fidèle, sûr, dévoué... LE ROI Je le hais! Il me gêne, il m'opprime! et je ne suis ni maître, Ni libre, moi qui suis quelque chose peut-être. A force de marcher à pas si lourds sur moi, Craint-il pas à la fin de réveiller le roi? Car près de moi, chétif, si grande qu'elle brille, Sa fortune à mon souffle incessamment vacille, Et tout s'écroulerait si, disant un seul mot, Ce que je veux tout bas, je le voulais tout haut! Un silence. Cet homme fait le bon mauvais, le mauvais pire. Comme le roi, l'état, déjà malade, empire. Cardinal au dehors, cardinal au dedans, Le roi jamais! Il mord l'Autriche à belles dents, Laisse prendre à qui veut mes vaisseaux dans le golfe De Gascogne, me ligue avec Gustave-Adolphe... Que sais-je?... Il est partout comme l'âme du roi, Emplissant mon royaume, et ma famille, et moi! Ah! je suis bien à plaindre! Allant à la fenêtre. Et toujours de la pluie! LE DUC Votre majesté donc souffre bien? LE ROI Je m'ennuie. Un silence. Moi, le premier de France, en être le dernier! Je changerais mon sort au sort d'un braconnier. Oh! chasser tout le jour! en vos allures franches N'avoir rien qui vous gêne, et dormir sous les branches! Rire des gens du roi! chanter pendant l'éclair, Et vivre libre aux bois, comme l'oiseau dans l'air! Le manant est du moins maître et roi dans son bouge. -Mais toujours sous les yeux avoir cet homme rouge, Toujours là, grave et dur, me disant à loisir: -« Sire! il faut que ceci soit votre bon plaisir! » - Dérision! cet homme au peuple me dérobe. Comme on fait d'un enfant, il me met dans sa robe, Et quand un passant dit: - Qu'est-ce donc que je voi Dessous le cardinal? on répond: C'est le roi! -Puis ce sont tous les jours quelques nouvelles listes. Hier des huguenots, aujourd'hui des duellistes, Dont il lui faut la tête. - Un duel! le grand forfait! Mais des têtes toujours! - Qu'est-ce donc qu'il en fait? Bellegarde frappe du pied. - Entrent le marquis de Nangis et Marion. SCÈNE VII LES MÊMES, MARION, LE MARQUIS DE NANGIS. Le marquis de Nangis s'avance avec sa suite à quelques pas du roi, et met un genou en terre. Marion tombe à genoux à la porte LE MARQUIS DE NANGIS Justice! LE ROI Contre qui? LE MARQUIS DE NANGIS Contre un tyran sinistre, Armand, qu'on nomme ici le cardinal-ministre. MARION Grâce! LE ROI Pour qui? MARION Didier... LE MARQUIS DE NANGIS Pour le marquis Gaspard De Saverny. LE ROI J'ai vu ces deux noms quelque part. LE MARQUIS DE NANGIS Sire, grâce et justice! LE ROI Et quel titre est le vôtre? LE MARQUIS DE NANGIS Je suis oncle de l'un. LE ROI, â Marion Vous? MARION, avec fermeté Je suis soeur de l'autre. LE ROI Or çà, l'oncle et la soeur, que voulez-vous ici? LE MARQUIS DE NANGIS, montrant tour à les deux mains du roi De cette main justice, et de l'autre merci. Moi, Guillaume, marquis de Nangis, capitaine De cent lances, baron du mont et de la plaine, Contre Armand Duplessis, cardinal Richelieu, Requiers mes deux seigneurs, le roi de France, et Dieu. C'est de justice enfin qu'ici je suis en quête. Gaspard de Saverny, pour qui je fais requête, Est mon neveu. MARION, bas au marquis Parlez pour les deux, monseigneur! LE MARQUIS DE NANGIS, continuant Il eut le mois dernier une affaire d'honneur Avec un gentilhomme, avec un capitaine, Un Didier, que je crois de noblesse incertaine. Ce fut un tort. - Tous deux ont fait en braves gens. Mais le ministre avait aposté des sergents... LE ROI Je sais l'affaire. Assez. Qu'avez-vous à me dire? LE MARQUIS DE NANGIS, se relevant Je dis qu'il est bien temps que vous y songiez, sire; Que le cardinal-duc a de sombres projets, Et qu'il boit le meilleur du sang de vos sujets. Votre père Henri, de mémoire royale, N'eût pas ainsi livré sa noblesse loyale; Il ne la frappait point sans y fort regarder; Et bien gardé par elle, il la savait garder. Il savait qu'on peut faire avec des gens d'épées Quelque chose de mieux que des têtes coupées; Qu'ils sont bons à la guerre. Il ne l'ignorait point, Lui dont plus d'une balle a troué le pourpoint. Ce temps était le bon. J'en fus, et je l'honore. Un peu de seigneurie y palpitait encore. Jamais à des seigneurs un prêtre n'eût touché. On n'avait point alors de tête à bon marché. Sire! en des jours mauvais comme ceux où nous sommes, - Croyez un vieux, - gardez un peu de gentilshommes. Vous en aurez besoin peut-être à votre tour. Hélas! vous gémirez peut-être quelque jour Que la place de Grève ait été si fêtée, Et que tant de seigneurs de bravoure indomptée, Vers qui se tourneront vos regrets envieux, Soient morts depuis longtemps qui ne seraient pas vieux! Car nous sommes tout chauds de la guerre civile, Et le tocsin d'hier gronde encor dans la ville. Soyez plus ménager des peines du bourreau. C'est lui qui doit garder son estoc au fourreau, Non pas nous. D'échafauds montrez-vous économe. Craignez d'avoir un jour à pleurer tel brave homme, Tel vaillant de grand coeur, dont, à l'heure qu'il est, Le squelette blanchit aux chaînes d'un gibet! Sire! le sang n'est pas une bonne rosée; Nulle moisson ne vient sur la Grève arrosée, Et le peuple des rois évite le balcon Quand aux dépens du Louvre on peuple Montfaucon. Meurent les courtisans, s'il faut que leur voix aille Vous amuser, pendant que le bourreau travaille! Cette voix des flatteurs qui dit que tout est bon, Qu'après tout on est fils d'Henri quatre, et Bourbon, Si haute qu'elle soit, ne couvre pas sans peine Le bruit sourd qu'en tombant fait une tête humaine. Je vous en donne avis, ne jouez pas ce jeu, Roi, qui serez un jour face à face avec Dieu. Donc, je vous dis, avant que rien ne s'accomplisse, Qu'à tout prendre il vaut mieux un combat qu'un supplice, Que ce n'est pas la joie et l'honneur des états De voir plus de besogne aux bourreaux qu'aux soldats, Que c'est un pasteur dur pour la France où vous êtes Qu'un prêtre qui se paie une dîme de têtes, Et que cet homme illustre entre les inhumains Qui touche à votre sceptre, - a du sang à ses mains! LE ROI Monsieur le cardinal est mon ami. Qui m'aime L'aimera ! LE MARQUIS DE NANGIS Sire !... LE ROI Assez. C'est un autre moi-même. LE MARQUIS DE NANGIS Sire !... LE ROI Plus de harangue à troubler nos esprits! (Montrant ses cheveux qui grisonnent.) Ce sont les harangueurs qui font nos cheveux gris. LE MARQUIS DE NANGIS Pourtant, sire, un vieillard, une femme qui pleure! C'est de vie et de mort qu'il s'agit à cette heure! LE ROI Que demandez-vous donc? LE MARQUIS DE NANGIS La grâce de Gaspard! MARION La grâce de Didier! LE ROI Tout ce qu'un roi départ En grâces, trop souvent est pris à la justice. MARION Ah! sire! à notre deuil que le roi compatisse. Savez-vous ce que c'est? Deux jeunes insensés, Par un duel jusqu'au fond de l'abîme poussés! Mourir, grand Dieu! mourir sur un gibet infâme! Vous aurez pitié d'eux! - Je ne sais pas, Ivoi femme, Comment on parle aux rois. Pleurer peut-être est mal; Mais c'est un monstre enfin que votre cardinal! Pourquoi leur en veut-il? Qu'ont-ils fait? Il n'a même Jamais vu mon Didier. - Hélas! qui l'a vu, l'aime. - A leur âge, tous deux! les tuer, pour un duel! Leurs mères! songez donc! - Ah c'est horrible! - O ciel! Vous ne le voudrez pas!... -Ah ! femmes que nous sommes, Nous ne savons pas bien parler comme les hommes, Nous n'avons que des pleurs, des cris, et des genoux Que le regard d'un roi ploie et brise sous nous! Ils ont eu tort, c'est vrai! Si leur faute vous blesse, Tenez, pardonnez-leur. Vous savez? la jeunesse! Mon Dieu les jeunes gens savent-ils ce qu'ils font? Pour un geste, un coup d'oeil, un mot, - souvent au fond Ce n'est rien, - on se blesse, on s'irrite, on s'emporte. Les choses tous les jours se passent de la sorte; Chacun de ces messieurs le sait. Demandez-leur, Sire.-Est-ce pas, messieurs?-Ah! Dieu! l'affreux malheur! Dire que vous pouvez d'un mot sauver deux têtes! Oh! je vous aimerai, sire, si vous le faites! Grâce! grâce! - Oh! mon Dieu! si je savais parler, Vous verriez, vous diriez: Il faut la consoler, C'est une pauvre enfant, son Didier, c'est son âme... - J'étouffe. Ayez pitié! LE ROI Qu'est-ce que cette dame? MARION Une soeur, majesté, qui tremble à vos genoux! Vous vous devez au peuple. LE ROI Oui, je me dois à tous. Le duel n'a jamais fait de ravages plus amples. MARION Il faut de la pitié, sire! LE ROI Il faut des exemples. LE MARQUIS DE NANGIS Deux enfants de vingt ans, sire! songez-y bien. Ah! leur âge à tous deux fait la moitié du mien! MARION Majesté, vous avez une mère, une femme, Un fils, quelqu'un enfin que vous aimez dans l'âme, Un frère, sire! - Eh bien! pitié pour une soeur! LE ROI Un frère? non, madame. Il réfléchit un instant. Ah! si fait. J'ai Monsieur. Apercevant la suite du marquis. Çà, marquis de Nangis, quelle est cette brigade? Sommes-nous assiégés? allons-nous en croisade? Pour nous mener ainsi vos gardes sous les yeux, Etes-vous duc et pair? LE MARQUIS DE NANGIS Non, sire, je suis mieux Qu'un duc et pair, créé pour des cérémonies. Je suis baron breton de quatre baronnies. LE DUC DE BELLEGARDE, à part L'orgueil est un peu fort et par trop maladroit! LE ROI Bien. Dans votre manoir remportez votre droit, Monsieur. Mais laissez-nous les nôtres sur nos terres. Nous sommes justicier. LE MARQUIS DE NANGIS, frissonnant Sire! au nom de vos pères, Considérez leur âge et leurs torts expiés, Il tombe à genoux. Et l'orgueil d'un vieillard qui se brise à vos pieds. Grâce! Le roi fait un signe brusque de colère et de refus. Le marquis se relève lentement. Du roi Henri, votre père et le nôtre, Je fus le compagnon, et j'étais là quand l'autre... - L'autre monstre,- enfonça le poignard... Jusqu'au soir Je gardai mon roi mort, car c'était mon devoir. Sire! j'ai vu mon père, hélas! et mes six frères Choir tour à tour au choc des factions contraires; La femme qui m'aimait, je l'ai perdue aussi. Maintenant, - le vieillard que vous voyez ici Est comme un patient qu'un bourreau qui s'en joue A pour tout un grand jour attaché sur la roue. Le Seigneur a brisé mes membres tour à tour De sa barre de fer. - Voici la fin du jour, Mettant la main sur sa poitrine. Et j'ai le dernier coup. - Sire, Dieu vous conserve! Il salue profondément et sort. Marion se lève pénible- ment et va tomber mourante dans l'enfoncement de la porte dorée du cabinet du roi. LE ROI, essuyant une larme et le suivant des yeux, A Bellegarde: Pour ne pas défaillir il faut qu'un roi s'observe. Bien faire est malaisé... Ce vieillard m'a touché... (Il rêve un moment et sort brusquement de son silence.) Aujourd'hui pas de grâce! hier j'ai trop péché. Se rapprochant de Bellegarde: Pour vous, duc, avant lui vous veniez de me dire Mainte chose hardie et qui pourra vous nuire Quand au cardinal-duc je redirai ce soir La conversation que nous venons d'avoir. J'en suis fâché pour vous. Désormais prenez garde... Bâillant. Ah! j'ai bien mal dormi, mon pauvre Bellegarde! Congédiant du geste gardes et courtisans. Messieurs, laissez-nous seul. Allez. A L'Angely. Demeure, toi. Tout le monde sort, excepté Marion, que le roi ne voit pas. Le duc de Bellegarde l'aperçoit accroupie au seuil de la porte, et va à elle. LE DUC DE BELLEGARDE, bas à Marion Vous ne pouvez rester à la porte du roi. Qu'y faites-vous, collée ainsi qu'une statue? Ma chère, allez-vous-en. MARION J'attendrai qu'on m'y tue. L'ANGELY, bas au duc Laissez-la, duc. Bas à Marion. Restez. II revient auprès du roi, qui s'est assis dans le grand fauteuil et rêve profondément. SCÈNE VIII LE ROI, L'ANGELY LE ROI, avec un soupir profond: L'Angely ! L'Angely ! Viens, j'ai le coeur malade et d'amertume empli. Point de rire à la bouche, et dans mes yeux arides Point de pleurs. Toi qui seul quelquefois me dérides, Viens. - Toi qui n'as jamais peur de ma majesté, Fais luire dans mon âme un rayon de gaîté. Un silence. L'ANGELY N'est-ce pas que la vie est une chose amère, Sire? LE ROI Hélas! L'ANGELY Et que l'homme est un souffle éphémère? LE ROI Un souffle, et rien de plus. L'ANGELY N'est-ce pas, dites-moi, Qu'on est bien malheureux d'être homme, et d'être roi, Sire? LE ROI On a double charge. L'ANGELY Et, plutôt qu'être au monde, Que mieux vaut le tombeau, si l'ombre en est profonde? LE ROI Je l'ai toujours dit. L'ANGELY Sire, être mort, ou pas né, Voilà le seul bonheur. Mais l'homme est condamné. LE ROI Que tu me fais plaisir de parler de la sorte! Un silence. L'ANGELY Une fois au tombeau, pensez-vous qu'on en sorte? LE ROI, dont la tristesse a été toujours croissant aux paroles du fou: Nous le saurons plus tard. - J'en voudrais être là. Un silence. Fou, je suis malheureux! - Entends-tu bien cela? L'ANGELY Je le vois. - Vos regards, votre face amaigrie, Votre deuil... LE ROI Et comment veux-tu donc que je rie? Se rapprochant du fou. Car avec moi, vois-tu, - tu perds ta peine. - A quoi Te sert de vivre donc? Beau métier! fou de roi! Grelot faussé, - pantin qu'on jette et qu'on ramasse, Dont le rire vieilli n'est plus qu'une grimace! - Que fais-tu sur la terre, à jouer arrêté? Pourquoi vis-tu? L'ANGELY Je vis par curiosité. Mais vous, - à quoi bon vivre? - Ah! je vous plains dans l'âme! Comme vous etes roi, mieux vaudrait être femme! Je ne suis qu'un pantin dont vous tenez le fil; Mais votre habit royal cache un fil plus subtil Que tient un bras plus fort; et moi, j'aime mieux être Pantin aux mains d'un roi, sire, qu'aux mains d'un prêtre! Un silence. LE ROI, rêvant et de plus en plus triste Tu ris, mais tu dis vrai. C'est un homme infernal. - Satan pourrait-il pas s'être fait cardinal? Si c'était lui dont j'ai l'âme ainsi possédée? Qu'en dis-tu? L'ANGELY J'ai souvent, sire, eu la même idée. LE ROI Ne parlons plus ainsi. Ce doit être un péché. Vois comme le malheur sur moi s'est attaché. Je viens ici; j'avais des cormorans d'Espagne, - Pas une goutte d'eau pour pêcher! - La campagne! Point d'étang assez large en ce maudit Chambord Pour qu'un ciron s'y voie en s'y mirant du bord! Je veux chasser? - la mer. Je veux pêcher? - la plaine. Suis-je assez malheureux? L'ANGELY Oui, votre vie est pleine D'affreux chagrins. LE ROI Comment me consolerais-tu? L'ANGELY Tenez, un autre encor. Vous tenez pour vertu, Avec raison, cet art de dresser les alètes A la chasse aux perdrix. Un bon chasseur, vous l'êtes, Fait cas du fauconnier. Le Roi, vivement Le fauconnier est dieu! L'ANGELY Eh bien, il en est deux qui vont mourir sous peu. LE ROI A la fois? L'ANGELY Oui. LE ROI Qui donc? L'ANGELY Deux fameux! LE ROI Qui, de grâce? L'ANGELY Ces jeunes gens pour qui l'on vous demandait grâce... LE ROI Ce Gaspard? ce Didier?... L'ANGELY Je crois qu'oui. Les derniers. LE ROI Quelle calamité! Vraiment, deux fauconniers! Avec cela que l'art se perd! Ah! duel funeste! Moi mort, cet art aussi s'en va, --- comme le reste! - Pourquoi ce duel? L'ANGELY Mais l'un à l'autre soutenait Que l'alète au grand vol ne vaut pas l'alfanet. LE ROI Il avait tort. - Pourtant le cas n'est pas pendable. Un silence. Mais, après tout, mon droit de grâce est imperdable. Au gré du cardinal je suis toujours trop doux. Un silence. A L'Angely: Richelieu veut leur mort. L'ANGELY Sire, que voulez-vous? LE ROI, après réflexion et silence: Ils mourront! L'ANGELY C'est cela. LE ROI Pauvre fauconnerie! L'ANGELY, allant à la fenêtre Voyez donc, sire! LE ROI, se détournant en sursaut Quoi? L'ANGELY Regardez, je vous prie. LE ROI, se levant et allant à la fenêtre Qu'est-ce? L'ANGELY, lui montrant quelque chose au dehors On vient relever la sentinelle. LE ROI Eh bien? C'est tout? L'ANGELY Quel est ce drôle aux galons jaunes? LE ROI Rien. Le caporal. L'ANGELY Il met un autre homme à la place. Que lui dit-il ainsi tout bas? LE ROI Le mot de passe. Bouffon, où veux-tu donc en venir? L'ANGELY A ceci: Que les rois ici-bas font sentinelle aussi. Au lieu de pique, ils ont un sceptre qui les charge. Quand ils ont tout leur temps trôné de long en large, La mort, ce caporal des rois, met en leur lieu Un autre porte-sceptre, et de la part de Dieu Lui donne le mot d'ordre, et ce mot, c'est: Clémence! LE ROI Non. C'est: justice. - Ah! deux fauconniers, perte immense! - Ils mourront! L'ANGELY Comme vous, comme moi. Grand, petit, La mort dévore tout d'un égal appétit. Mais, tout pressés qu'ils sont, les morts dorment à l'aise. lsoo Monsieur le cardinal vous obsède et vous pèse, Attendez, sire! - Un jour, un mois, l'an révolu, Lorsque nous aurons bien, durant le temps voulu, Fait tous trois, moi le fou, vous le roi, lui le maître, Nous nous endormirons, et, si fier qu'on puisse être, Si grand que soit un homme au compte de l'orgueil, Nul n'a plus de six pieds de haut dans le cercueil! Lui, voyez déjà comme en litière on le traîne!... LE ROI Oui, la vie est bien sombre et la tombe est sereine. - Si je ne t'avais pas pour m'égayer un peu... L'ANGELY Sire, précisément, je viens vous dire adieu. LE ROI Que dis-tu? L'ANGELY Je vous quitte. LE ROI Allons, quelle folie! Du service des rois la mort seule délie. L'ANGELY Aussi vais-je mourir! LE ROI Es-tu fou pour de bon? Dis? L'ANGELY Condamné par vous, roi de France et Bourbon. LE ROI Si tu railles, bouffon, dis-nous où nous en sommes. L'ANGELY Sire, j'étais du duel de ces deux gentilshommes. Mon épée en était, du moins, si ce n'est moi. Je vous la rends. Il tire son épée et la présente un genou en terre. LE ROI, prenant l'épée et l'examinant Vraiment! une épée! oui, ma foi! D'où te vient-elle, ami? L'ANGELY Sire, on est gentilhomme. Vous n'avez pas fait grâce aux coupables, en somme J'en suis. LE ROI, grave et sombre Alors, bonsoir. Laisse-moi, pauvre fou, Avant qu'il soit coupé, t'embrasser par le cou. Il embrasse L'Angely. L'ANGELY, à part Il prend terriblement au sérieux la chose! LE ROI, après un silence Jamais à la justice un vrai roi ne s'oppose. Mais, cardinal Armand, vous êtes bien cruel. Deux fameux fauconniers et mon fou, pour un duel! Il se promène vivement agité et la main sur le front. Puis il se tourne vers L'Angely inquiet. Va, va! console-toi, la vie est bien amère, Mieux vaut la tombe, et l'homme est un souffle éphémère. L'ANGELY Diable! Le roi continue de se promener et parait violemment agité. LE ROI Ainsi, pauvre fou, tu crois qu'ils te pendront? L'ANGELY, à part Comme il y va! j'en ai la sueur sur le front! Haut. A moins d'un mot de vous... LE ROI Qui donc me fera rire? Si l'on sort du tombeau, tu viendras me le dire. C'est une occasion. L'ANGELY Le message est charmant! Le roi continue de se promener à grands pas, adressant çà et là la parole à L'Angely. LE ROI L'Angely! quel triomphe au cardinal Armand! Croisant les bras. Crois-tu, Si je voulais, que je serais le maître? L'ANGELY Montaigne eût dit: Que sais-je? et Rabelais: Peut-être. LE ROI, avec un geste de résolution Bouffon! un parchemin! L'Angely lui présente avec empressement un parche- min qui se trouve sur une table près d'une écritoire. Le roi écrit précipitamment quelques mots, puis tend le parchemin à L'Angely. Je vous fais grâce à tous! L'ANGELY A tous trois? LE ROI Oui. L'ANGELY, courant à Marion Madame, arrivez! A genoux! Remerciez le roi! MARION, tombant à genoux Nous avons notre grâce? L'ANGELY Et c'est moi... MARION Quels genoux faut-il donc que j'embrasse? Les vôtres ou les siens? LE ROI, étonné, examinant Marion. - A part Que veut dire ceci? Est-ce un piège? L'ANGELY, donnant le parchemin à Marion Prenez le papier que voici. Marion baise le parchemin, et le met dans son sein. LE ROI, à part Suis-je dupe? A Marion. Un instant, madame! il faut me rendre Cette feuille... MARION Grand Dieu! Au roi, avec hardiesse, en montrant sa gorge. Sire, venez la prendre! Et m'arrachez aussi le coeur! Le roi s'arrête et recule embarrassé. L'ANGELY, bas à Marion Bon! gardez-la. Tenez ferme! Le roi ne met pas ses mains là. LE ROI, à Marion Donnez, dis-je! MARION Prenez. LE ROI, baissant les yeux Quelle est cette sirène? L'ANGELY, bas à Marion Il n'oserait rien prendre au corset de la reine! LE ROI, congédiant Marion du geste, après un moment d'hésitation, et sans lever les yeux sur elle Eh bien, allez! MARION, saluant profondément le roi Courons sauver les prisonniers! Elle sort. L'ANGELY, au roi C'est la soeur de Didier, l'un des deux fauconniers. LE ROI Elle est ce qu'elle veut. Mais c'est étrange comme Elle m'a fait baisser les yeux, - moi qui suis homme! Un silence. Bouffon! tu m'as joué. C'est un autre pardon Qu'il faut que je t'accorde. L'ANGELY Eh! sire! accordez donc! Toute grâce est un poids qu'un roi du coeur s'enlève. LE ROI Tu dis vrai. J'ai toujours souffert les jours de Grève. Nangis avait raison, un mort jamais ne sert, Et Montfaucon peuplé rend le Louvre désert. Se promenant à grands pas. C'est une trahison que de venir en face Au fils du roi Henri rayer son droit de grâce. Que fais-je ainsi, déchu, détrôné, désarmé? Comme dans un sépulcre, en cet homme enfermé? Sa robe est mon linceul, et mes peuples me pleurent. Non! non! je ne veux pas que ces deux enfants meurent. Vivre est un don du ciel trop visible et trop beau. Après une rêverie. Dieu qui sait où l'on va peut ouvrir un tombeau, Un roi, non. Je les rends tous deux à leur famille. Ils vivront. Ce vieillard et cette jeune fille Me béniront. C'est dit. J'ai signé, moi le roi! Le cardinal sera furieux, mais, ma foi, Tant pis, cela fera plaisir à Bellegarde. L'ANGELY On peut bien une fois être roi par mégarde! ACTE CINQUIÈME LE CARDINAL BEAUGENCY Le donjon de Beaugency. - Un préau. Au fond, le donjon; tout à l'entour, un grand mur. - A gauche, une haute porte en ogive. A droite, une petite porte surbaissée dans le mur. Près de la porte, une table de pierre devant un banc de pierre. SCÈNE PREMIÈRE DES OUVRIERS. Ils travaillent à démolir l'angle du mur du fond à gauche. La brèche est déjà assez avancée PREMIER OUVRIER, piochant Hum! c'est dur! DEUXIÈME OUVRIER, piochant Peste soit du gros mur qu'il nous faut Jeter par terre! TROISIÈME OUVRIER, piochant Pierre, as-tu vu l'échafaud? PREMIER OUVRIER Oui. Il va à la grande porte et la mesure. La porte est étroite, et jamais la litière Du seigneur cardinal n'y passerait entière. TROISIÈME OUVRIER C'est donc une maison? PREMIER OUVRIER, avec un geste affirmatif Avec de grands rideaux. Vingt-quatre hommes à pied la portent sur leur dos. DEUXIÈME OUVRIER Moi, j'ai vu la machine, un soir, par un temps sombre, Qui marchait... On eût dit Léviathan dans l'ombre. TROISIÈME OUVRIER Que vient-il ici faire avec tant de sergents? PREMIER OUVRIER Voir l'exécution de ces deux jeunes gens. Il est malade, il a besoin de se distraire. DEUXIÈME OUVRIER Finissons! Ils se remettent au travail. Le mur est presque démoli. TROISIÈME OUVRIER As-tu vu l'échafaud noir, mon frère? Ce que c'est qu'être noble! PREMIER OUVRIER Ils ont tout! DEUXIÈME OUVRIER Il faut voir Si l'on ferait pour nous un bel échafaud noir! PREMIER OUVRIER Qu'ont donc fait ces seigneurs, qu'on les tue? Hein, Maurice, Comprends-tu cela, toi? TROISIÈME OUVRIER Non. C'est de la justice. Ils continuent à démolir le mur. Entre Laffemas. Les ouvriers se taisent. Il arrive par le fond, comme s'il venait d'une cour intérieure de la prison. Il s'arrête devant les ouvriers et paraît examiner la brèche et leur donner quelques ordres. La brèche finie, il leur fait tendre d'un côté à l'autre un grand drap noir qui la cache entièrement, puis il les congédie. Presque en même temps paraît Marion, en blanc, voilée. Elle entre par la grande porte, traverse rapidement le préau, et court frapper au guichet de la petite porte. Laffemas se dirige du même côté à pas lents. Le guichet s'ouvre. Paraît le guichetier. SCÈNE II MARION, LAFFEMAS MARION, montrant un parchemin au guichetier Ordre du roi. LE GUICHETIER Madame, on n'entre pas. MARION Comment! LAFFEMAS, présentant un papier au guichetier Signé du cardinal. LE GUICHETIER Entrez. Laffemas, au moment d'entrer, se retourne, considère un instant Marion, et revient vers elle. Le guichetier referme la porte. LAFFEMAS, à Marion Mais quoi, vraiment, C'est encor vous! Ici! L'endroit est équivoque. MARION Avec triomphe et montrant le parchemin: J'ai la grâce! LAFFEMAS, montrant le sien Et moi, l'ordre qui la révoque. MARION, avec un cri d'effroi L'ordre est d'hier matin! LAFFEMAS Le mien, de cette nuit. MARION, les mains sur ses yeux Oh! plus d'espoir! LAFFEMAS L'espoir n'est qu'un éclair qui luit. La clémence des rois est chose bien fragile. Elle vient à pas lents, et fuit d'un pied agile. MARION Pourtant le roi lui-même à les sauver s'émeut!... LAFFEMAS Est-ce que le roi peut quand le cardinal veut? Oui. MARION O Didier! la dernière espérance est éteinte! LAFFEMAS, bas Pas la dernière. MARION Ciel! LAFFEMAS, se rapprochant d'elle. - Bas Il est - dans cette enceinte -- Un homme, - qu'un seul mot de vous - peut faire ici Plus heureux qu'un roi même, - et plus puissant aussi! MARION Oh! va-t'en! LAFFEMAS Est-ce là le dernier mot? MARION, avec hauteur De grâce! LAFFEMAS Qu'un caprice de femme est chose qui me passe! Vous étiez autrefois tendre facilement. Aujourd'hui, -- qu'il s'agit de sauver votre amant... - MARION Il faut que vous soyez un homme bien infâme, Bien vil, --- décidément! - pour croire qu'une femme, - Oui, Marion de Lorme! - après avoir aimé Un homme, le plus pur que le ciel ait formé, Après s'être épurée à cette chaste flamme, Après s'être refait une âme avec cette âme, Du haut de cet amour si sublime et si doux, Peut retomber si bas qu'elle aille jusqu'à vous! LAFFEMAS Aimez-le donc! MARION Le monstre! il va du crime au vice! Laisse-moi pure! LAFFEMAS Donc je n'ai plus qu'un service A vous rendre à présent? MARION Quoi? LAFFEMAS Si vous voulez voir, Je puis vous faire entrer. -- Ce sera pour ce soir. MARION, tremblant de tout son corps Dieu! ce soir! LAFFEMAS Oui, ce soir. - Pour voir par la portière, Monsieur le cardinal viendra dans sa litière. Marion est plongée dans une profonde et convulsive rêverie. Tout à coup elle passe ses deux mains sur son front et se tourne comme égarée vers Laffemas. MARION Comment feriez-vous donc pour les faire évader? LAFFEMAS, Si... vous vouliez?... - Alors je puis faire garder Cette brèche, par où viendra son éminence, Par deux hommes à moi... Il écoute du côté de la petite porte. Du bruit... - On vient, je pense. MARION, se tordant les mains Et vous le sauveriez? LAFFEMAS Oui. bas Pour tout dire ici Les murs ont trop d'échos... - Ailleurs... MARION, avec désespoir Venez ! Laffemas se dirige vers la grande porte et lui fait signe du doigt de le suivre. - Marion tombe à genoux, tournée vers le guichet de la prison. Puis elle se lève avec un mouvement convulsif, et disparaît par la grande porte, à la suite de Laffemas. Le petit guichet s'ouvre. Entrent, au milieu d'un groupe de gardes, Saverny et Didier. SCÈNE III DIDIER, SAVERNY. Saverny, vêtu à la dernière mode, entre avec pétulance et gaîté; Didier, tout en noir, pâle, à pas lents. Un geôlier accompagné de deux hallebardiers les conduit. Le geôlier place les deux hallebardiers en sentinelle près du rideau noir. - Didier va s'asseoir en silence sur le banc de pierre SAVERNY, au geôlier qui vient de lui ouvrir la porte Merci! Le bon air! LE GEÔLIER, le tirant à l'écart, bas Monseigneur, à vous deux mots, de grâce. SAVERNY Quatre! LE GEÔLIER, baissant de plus en plus la voix. Voulez-vous fuir? SAVERNY, vivement Par où faut-il qu'on passe? LE GEÔLIER C'est mon affaire. SAVERNY Vrai? Le geôlier fait un signe de tête. Monsieur le cardinal, Vous vouliez m'empêcher de retourner au bal! Pardieu! nous danserons encor! La bonne chose Que de vivre! Au geôlier. Ah çà, quand? LE GEÔLIER Ce soir, à la nuit close. SAVERNY, se frottant les mains. D'honneur, je suis charmé de quitter ce logis. - D'où me vient ce secours? LE GEÔLIER Du marquis de Nangis. SAVERNY Mon bon oncle! Au geôlier. A propos, c'est pour tous deux, je pense? LE GEÔLIER Je n'en puis sauver qu'un. SAVERNY Pour double récompense? LE GEÔLIER Je n'en puis sauver qu'un. SAVERNY, hochant la tête Qu'un? Bas au geôlier. Alors, écoutez, Montrant Didier. Voilà celui qu'il faut sauver. LE GEÔLIER Vous plaisantez. SAVERNY Non pas. - Lui. LE GEÔLIER Monseigneur, quelle idée est la vôtre! Votre oncle fait cela pour vous, non pour un autre. SAVERNY Est-ce dit? En ce cas, préparez deux linceuls. Il tourne le dos au geôlier, qui sort étonné. Entre un greffier. Bon! - on ne pourra pas rester un instant seuls! LE GREFFIER, saluant les prisonniers Messieurs, un conseiller du roi près la grand'chambre Va venir. Il salue de nouveau et sort. SAVERNY Bien. En riant: Avoir vingt ans, être en septembre, Et ne pas voir octobre! Est-ce pas ennuyeux? DIDIER, tenant le portrait à la main, immobile sur le devant, et comme absorbé dans une contemplation profonde: Viens, viens. Regarde-moi.- Bien,-tes yeux sur mes yeux.- Ainsi! - Comme elle est belle! et quelle grâce étrange! Dirait-on une femme? Oh! non, c'est un front d'ange! Dieu lui-même, en douant ce regard de candeur, S'il y mit plus de flamme, y mit plus de pudeur. Cette bouche d'enfant, qu'entr'ouvre un doux caprice, Palpite d'innocence!... - Jetant par terre le portrait avec violence. Oh! pourquoi ma nourrice, Au lieu de recueillir le pauvre enfant trouvé, M'a-t-elle pas brisé le front sur le pavé! Qu'est-ce que j'avais fait à ma mère pour naître? Pourquoi dans son malheur, - dans son crime peut-être, En m'exilant du sein qui dût me réchauffer, Fut-elle pas ma mère assez pour m'étouffer! SAVERNY, revenant du fond du préau: Regardez, mon ami, comme cette hirondelle Vole bas! Il pleuvra ce soir. DIDIER, sans l'entendre: Chose infidèle Et folle qu'une femme! être inconstant, amer, Orageux et profond, comme l'eau de mer! Hélas! à cette mer j'avais livré ma voile! Je n'avais dans mon ciel rien qu'une seule étoile. J'allais, j'ai fait naufrage, et j'aborde au tombeau! Pourtant, j'étais né bon, l'avenir m'était beau, J'avais peut-être même une céleste flamme, - Un esprit dans le coeur!... -- O malheureuse femme! Oh! n'as-tu pas frémi de me mentir ainsi, Moi qui laissais aller mon âme à ta merci! SAVERNY C'est encor Marion! -- Vous avez vos idées Là-dessus. DIDIER, sans l'écouter, ramassant le portrait et y fixant les yeux: Quoi! parmi les choses dégradées Il faut te rejeter, femme qui m'as trompé! Démon, d'une aile d'ange aux yeux enveloppé! Il remet le portrait sur son coeur. Reviens là, c'est ta place! - Se rapprochant de Saverny. Un bizarre prodige! Ce portrait est vivant. - Il est vivant, te dis-je! - Tandis que tu dormais, en silence et sans bruit, - Ecoute, il m'a rongé le coeur toute la nuit SAVERNY Pauvre ami! - De la mort disons quelque parole. A part. Cela m'attriste un peu, mais cela le console. DIDIER Que me demandiez-vous? Je n'ai point écouté. Car, depuis qu'on m'a dit ce nom, il m'est resté Un étourdissement dont j'ai l'âme affaiblie. Je ne me souviens pas, je ne sais pas, j'oublie. SAVERNY, lui prenant le bras La mort? DIDIER, avec joie Ah! SAVERNY Parlez-moi de la mort, mon ami. Qu'est-ce enfin? DIDIER Cette nuit avez-vous bien dormi? SAVERNY Très mal. - Mon lit est dur, à meurtrir qui le touche! DIDIER Bien. - Quand vous serez mort, mon ami, votre couche Sera plus dure encor, mais vous dormirez bien. Voilà tout. On a bien l'enfer, mais ce n'est rien Près de la vie! SAVERNY Allons! ma crainte s'est enfuie. Mais, diable! être pendu, voilà ce qui m'ennuie! DIDIER Eh! c'est toujours la mort. N'en demandez pas tant! SAVERNY A votre aise! Mais moi, je ne suis pas content. Je crains peu de mourir, je le dis sans jactance, Quand la mort est la mort, et n'est pas la potence. DIDIER La mort a mille aspects. Le gibet en est un. Sans doute ce doit être un moment importun Quand ce noeud vous éteint comme on souffle une flamme Et vous serre la gorge, et vous fait jaillir l'âme! Mais après tout, qu'importe! et, si tout est bien noir, Pourvu que sur la terre on ne puisse rien voir, - Qu'on soit sous un tombeau qui vous pèse et vous loue, Ou que le vent des nuits vous tourmente, et se joue A rouler des débris de vous, que les corbeaux Ont du gibet de pierre arrachés par lambeaux, - Qu'est-ce que cela fait? SAVERNY Vous êtes philosophe. DIDIER Que le bec du vautour déchire mon étoffe, Ou que le ver la ronge, ainsi qu'il fait d'un roi, C'est l'affaire du corps: mais que m'importe, à moi! Lorsque la lourde tombe a clos notre paupière, L'âme lève du doigt le couvercle de pierre, Et s'envole... Entre un conseiller, suivi et précédé de hallebardiers en noir. SCÈNE IV LES MÊMES, UN CONSEILLER A LA GRAND'CHAMBRE, en grand costume; GEOLIERS, GARDES LE GEÔLIER, annonçant Monsieur le conseiller du roi. LE CONSEILLER, saluant tour à tour Saverny et Didier Messieurs, mon ministère est pénible, et la loi Est sévère... SAVERNY J'entends. Il n'est plus d'espérance. Eh bien, parlez, monsieur. LE CONSEILLER. Il déroule un parchemin et lit. Nous, Louis, roi de France » Et de Navarre, au fond, rejetons le pourvoi » Que lesdits condamnés ont formé près du roi; » Pour la forme, des leurs ayant l'âme touchée, » Nous commuons leur peine à la tête tranchée. » SAVERNY, avec joie A la bonne heure! LE CONSEILLER, saluant de nouveau Ainsi, messieurs, tenez-vous prêts. Ce doit être aujourd'hui. Il salue et se dispose à sortir. DIDIER, qui est resté dans son attitude rêveuse, à Saverny: Je disais donc qu'après, Après la mort, qu'on ait mis le cadavre en claie, Qu'on ait sur chaque membre élargi quelque plaie, Qu'on ait tordu les bras, qu'on ait brisé les os, Qu'on ait souillé le corps de ruisseaux en ruisseaux, De toute cette chair, morte, sanglante, impure, L'âme immortelle sort sans tache et sans blessure! LE CONSEILLER, revenant sur ses pas, à Didier: Messieurs, occupez-vous de passer ce grand pas. Pensez-y bien. DIDIER, avec douceur Monsieur, ne m'interrompez pas. SAVERNY, gaîment à Didier Plus de gibet! DIDIER Je sais. On a changé la fête. Le cardinal ne va qu'avec son coupe-tête. Il faut bien l'employer. La hache rouillerait. SAVERNY Tiens! vous prenez cela froidement! L'intérêt Est grand pourtant. Au conseiller. Merci de la bonne nouvelle. LE CONSEILLER Monsieur, je la voudrais meilleure encor. - Mon zèle... SAVERNY Ah! pardon. A quelle heure? LE CONSEILLER A neuf heures, - ce soir. DIDIER Bien. Que du moins le ciel comme mon coeur soit noir. SAVERNY Où sera l'échafaud? LE CONSEILLER, montrant de la main la cour voisine Ici, - dans la cour même. Monseigneur doit venir. Le conseiller sort avec tout son cortège. Les deux pri- sonniers restent seuls. Le jour commence à baisser. On aperçoit seulement au fond briller la hallebarde des deux sentinelles qui se promènent en silence devant la brèche. SCÈNE V DIDIER, SAVERNY DIDIER, solennellement, après un silence: A ce moment suprême, Il convient de songer au sort qui nous attend. Nous sommes à peu près du même âge, et pourtant Je suis plus vieux que vous. Donc je dois faire en sorte Que ma voix jusqu'au bout vous guide et vous exhorte. D'autant plus que c'est moi qui vous perds; le défi Vint de moi; vous viviez heureux, il m'a suffi De toucher votre vie, hélas! pour la corrompre. Votre sort sous le mien a ployé jusqu'à rompre. Or, nous entrons tous deux ensemble dans la nuit Du tombeau. Tenons-nous par la main... On entend des coups de marteau. SAVERNY Qu'est ce bruit? DIDIER C'est l'échafaud qu'on dresse, ou nos cercueils qu'on cloue. Saverny s'assied sur le banc de pierre. Continuant. Souvent au dernier pas le coeur de l'homme échoue. La vie encor nous tient par de secrets côtés. (L'horloge sonne un coup.) Mais je crois qu'une voix nous appelle... Ecoutez! (Un nouveau coup.) SAVERNY Non, c'est l'heure qui sonne. (Un troisième coup.) DIDIER Oui, l'heure! (Un quatrième coup.) SAVERNY A la chapelle. (Quatre autres coups.) DIDIER C'est toujours une voix, frère, qui nous appelle. SAVERNY Encore une heure. Il appuie ses coudes sur la table de pierre et sa tête sur ses mains. On vient relever les hallebardiers de garde. DIDIER Ami ! gardez-vous de fléchir, De trébucher au seuil qui nous reste à franchir! Du sépulcre sanglant qu'un bourreau nous apprête La porte est basse, et nul n'y passe avec sa tête. Frère! allons d'un pas ferme au-devant de leurs coups. Que ce soit l'échafaud qui tremble, et non pas nous. On veut notre tête? eh ! pour n'être pas en faute, Au bourreau qui l'attend il faut la porter haute. Il s'approche de Saverny immobile. Courage! Il lui prend le bras, et s'aperçoit qu'il dort. Il dort. - Et moi qui lui prêchais si nien Le courage!... Il dormait! Qu'est le mien près du sien? Il s'assied. Dors, toi qui peux dormir! Bientôt me viendra l'heure De dormir à mon tour. - Oh! pourvu que tout meure! Pourvu que rien d'un coeur dans la tombe enfermé Ne vive pour haïr ce qu'il a trop aimé! La nuit est tout à fait tombée. Pendant que Didier se plonge de plus en plus dans ses pensées, entrent par la brèche du fond Marion et le geôlier. Le geôlier la précède avec une lanterne sourde et un paquet. Il dépose le paquet et la lanterne à terre. Puis il s'avance avec précaution vers Marion, qui est restée sur le seuil, pâle, immobile, comme égarée. SCÈNE VI LES MÊMES, MARION, LE GEOLIER LE GEÔLIER, à Marion Surtout, soyez dehors avant l'heure indiquée. Il s'éloigne. Pendant tout le reste de la scène, il conti- nue de se promener de long en large au fond. MARION. Elle s'avance en chancelant et comme absorbée dans une pensée de désespoir. De temps en temps, elle passe la main sur son visage, comme si elle cherchait à effacer quelque chose. ... Sa lèvre est un fer rouge et m'a toute marquée! Tout à coup, dans l'ombre, elle aperçoit Didier, pousse un cri, court, se précipite, et tombe haletante à ses genoux. Didier! Didier! Didier! DIDIER, comme éveillé en sursaut Elle ici! Dieu! D'un ton froid. - C'est vous? MARION Qui veux-tu que ce soit? - Oh! laisse! à tes genoux! Je me sens si bien là! - Tes mains, tes mains chéries, Donne-les-moi, tes mains! Comme ils les ont meurtries! Des chaînes, n'est-ce pas? Des fers?... -Les malheureux! Je suis ici, vois-tu? c'est que... C'est bien affreux! Elle pleure. On l'entend sangloter. DIDIER Qu'avez-vous à pleurer? MARION Non. Est-ce que je pleure? Non, je ris. (Elle rit) Nous allons nous enfuir tout à l'heure. Je ris, je suis contente, il vivra! c'est passé! (Elle retombe sur les genoux de Didier et pleure.) Oh! tout cela me tue, et j'ai le coeur brisé! DIDIER Madame... MARION. Elle se lève sans l'entendre et court chercher le paquet, qu'elle apporte à Didier: Profitons de l'instant où nous sommes. Mets ce déguisement. J'ai gagné ces deux hommes. On peut sans être vu sortir de Beaugency. Nous prendrons une rue au bout de ce mur-ci. Richelieu va venir voir comme on exécute Ses ordres. Gardons-nous de perdre une minute. Le canon tirera pour sa venue. Ainsi Tout alors est perdu si nous sommes ici! DIDIER C'est bien. MARION Vite! -Ah! mon Dieu! c'est bien lui! c'est lui-même! Sauvé! Parle-moi donc. Mon Didier, je vous aime! DIDIER Vous dites une rue au détour de ce mur? MARION Oui, j'en viens, j'ai tout vu. C'est un chemin très sûr. J'ai regardé fermer la dernière fenêtre. Nous y rencontrerons quelques femmes peut-être. D'ailleurs, on vous prendra pour un passant. Voilà. Quand nous serons bien loin, mettez ces habits-là! Nous rirons de vous voir déguisé de la sorte. Vite! DIDIER, repoussant les habits du pied Rien ne presse. MARION Ah! la mort est à la porte! Fuyons! Didier! C'est moi qui viens ici. DIDIER Pourquoi? MARION Pour vous sauver! Grand Dieu! quelle demande, à moi! Pourquoi ce ton glacé? DIDIER, avec un sourire triste Vous savez que nous sommes Bien souvent insensés, nous autres pauvres hommes! MARION Viens! oh! viens! le temps presse, et les chevaux sont prêts. Tout ce que tu voudras, tu le diras après. Mais partons! DIDIER Que fait là cet homme qui regarde? MARION C'est le geôlier. Il est gagné, comme la garde. Doutez-vous de ces gens? Vous avez l'air frappé... DIDIER Non, rien. -- C'est que souvent l'on peut être trompé. MARION Oh! viens! -- Si tu savais, chaque instant qui s'écoule, Je meurs, je crois entendre au loin marcher la foule. Oh! hâtons-nous de fuir, je t'en prie à genoux! DIDIER, montrant Saverny endormi Dites-moi, pour lequel de nous deux venez-vous? MARION, un moment interdite. (A part) Gaspard est généreux, il ne m'a pas nommée. (Haut) Est-ce ainsi que Didier parle à sa bien-aimée? Mon Didier, qu'avez-vous contre moi? DIDIER Je n'ai rien. Voyons, levez la tête, et regardez-moi bien. Marion, tremblante, fixe son regard sur le sien. Oui, c'est bien ressemblant. MARION Mon Didier, je t'adore, Mais viens donc! DIDIER Voulez-vous me regarder encore? Il la regarde fixement. MARION, terrifiée sous le regard de Didier. (A part) Dieu! les baisers de l'autre! Est-ce qu'il les verrait? (Haut.) Ecoutez-moi, Didier, vous avez un secret. Vous etes mal pour moi. Vous avez quelque chose! Il faut me dire tout. Vous savez, on suppose Souvent le mal, et puis, plus tard, on est fâché Quand un malheur survient pour un secret caché! Ah! j'avais autrefois ma part dans vos pensées! Toutes ces choses-là sont-elles donc passées? Ne m'aimez-vous donc plus? -Vous souvient-il de Blois? De la petite chambre où j'étais autrefois? Comme nous nous aimions dans une paix profonde! Que c'était un oubli de toute chose au monde? Seulement, vous, parfois vous étiez inquiet. Souvent j'ai dit: - Mon Dieu! si quelqu'un le voyait! -C'était charmant! - Un jour a tout perdu.- Chère âme, Combien m'avez-vous dit de fois, en mots de flamme, Que j'étais votre amour, que j'avais vos secrets, Que je ferais de vous tout ce que je voudrais! Quelles grâces jamais vous ai-je demandées? Vous savez, bien souvent j'entre dans vos idées, Mais aujourd'hui cédez! Il y va de vos jours! Ah! vivez ou mourez, je vous suivrai toujours; Toute chose avec vous, Didier, me sera douce, La fuite ou l'échafaud!... - Eh bien, il me repousse! Laissez-moi votre main, cela vous est égal, Mon front sur vos genoux ne vous fait pas de mal! J'ai couru pour venir, je suis bien fatiguée. -Ah! qu'est-ce qu'ils diraient, ceux qui m'ont vue si gaie, Si contente autrefois, de me voir pleurer là! -As-tu quelque grief sur moi? dis-moi cela! -Hélas! souffre à tes pieds la pauvre malheureuse! C'est une chose, ami, vraiment bien douloureuse Que je ne puisse pas obtenir un seul mot De vous! - Enfin on dit ce qu'on a. - Non, plutôt Poignardez-moi. - Voyons, mes larmes sont taries, Et je veux te sourire, et je veux que tu ries, Et si tu ne ris pas, je ne t'aimerai plus! -Je fis assez longtemps tout ce que tu voulus, C'est ton tour. Dans les fers ton àme s'est aigrie. Parle-moi, voyons, parle, appelle-moi: Marie... DIDIER Marie, ou Marion? MARION, tombant épouvantée à terre Didier, soyez clément! DIDIER, d'une voix terrible Madame, on n'entre pas ici facilement! Les bastilles d'état sont nuit et jour gardées, Les portes sont de fer, les murs ont vingt coudées. Pour que devant vos pas la prison s'ouvre ainsi, A qui vous êtes-vous prostituée ici? MARION Didier, qui vous a dit?... DIDIER Personne. Je devine. MARION Didier! J'en jure ici par la bonté divine, C'était pour vous sauver, vous arracher d'ici, Pour fléchir les bourreaux, pour vous sauver! DIDIER Merci! Croisant les bras. Ah! qu'on soit jusque-là sans pudeur et sans âme, C'est véritablement une honte, madame! Il parcourt le préau à grands pas avec une explosion de cris de rage. Où donc est le marchant d'opprobre et de mépris Qui se fait acheter ma tête à de tels prix? Où donc est le geôlier? le juge? où donc est l'homme? Que je le broie ici, que je l'écrase comme Ceci! Il va pour briser le portrait entre ses mains, mais il s'arrête, et poursuit, éperdu: Le juge! - Allez! messieurs, faites des lois Et jugez! Que m'importe, à moi, que le faux poids Qui fait toujours pencher votre balance infâme Soit la tête d'un homme ou l'honneur d'une femme! A Marion. -Allez le retrouver! MARION Oh! ne me traitez pas Ainsi! De vos mépris poussée à chaque pas Je tremble; un mot de plus, Didier, je tombe morte! Ah! si jamais amour fut vraie, ardente et forte, Si jamais homme fut adoré parmi tous, Didier! Didier! c'est vous par moi! DIDIER Ha! taisez-vous. -J'aurais pu,-pour ma perte, -aussi, moi, naître femme. J'aurais pu,-comme une autre, -être vile, être infâme, Me donner pour de l'or, faire au premier venu Pour y dormir une heure offre de mon sein nu; - Mais s'il était venu vers moi, bonne et facile, Un honnête homme, épris d'un honneur imbécile; Si j'avais, d'aventure, en passant rencontré Un coeur, d'illusions encor tout pénétré; Plutôt que de ne pas dire à cet homme honnête: «Je suis cela! » plutôt que de lui faire fête, Plutôt que de ne pas moi-même l'avertir Que mon oeil chaste et pur ne faisait que mentir; Plutôt qu'être à ce point perfide, ingrate et fausse, J'eusse aimé mieux creuser de mes ongles ma fosse! MARION Oh! DIDIER Que vous ririez bien si vous pouviez vous voir Comme vous fit mon coeur, cet étrange miroir! Que vous avez bien fait de le briser, madame! Vous étiez là, candide, et pure, et chaste!... O femme! Que t'avait fait cet homme, au coeur profond et doux, Et qui t'a si longtemps aimée à deux genoux? LE GEÔLIER L'heure passe. MARION Ah! le temps marche, et l'instant s'envole! - Didier! je n'ai pas droit de dire une parole, Je ne suis qu'une femme à qui l'on ne doit rien, Vous m'avez réprouvée et maudite, et c'est bien, Et j'ai mérité plus que haine et que risée, Et vous êtes trop bon, et mon âme brisée Vous bénit; mais voici l'heure affreuse. Ah! fuyez! Le bourreau se souvient de vous qui l'oubliez! Mais j'ai disposé tout. Vous pouvez fuir... -Ecoute, Ne me refuse pas, - tu sais ce qu'il m'en coûte! - Frappe-moi, laisse-moi dans l'opprobre où je suis, Repousse-moi du pied, marche sur moi, - mais fuis! DIDIER Fuir! qui fuir? Il n'est rien que j'aie à fuir au monde Hors vous, - et je vous fuis, et la tombe est profonde. LE GEÔLIER L'heure passe. MARION Viens! Fuis! DIDIER Je ne veux pas! MARION Pitié !... DIDIER Pour qui? MARION Te voir saisi, grand Dieu! te voir lié! Te voir... -Non, d'y penser, j'en mourrais d'épouvante. - Oh! dis, viens, viens! Veux-tu que je sois ta servante? Veux-tu me prendre, avec mes crimes expiés, Pour avoir quelque chose à fouler sous tes pieds? Celle que tu daignas nommer aux jours d'épreuve Epouse... DIDIER Epouse! On entend le canon dans l'éloignement. Alors, voici qui vous fait veuve. MARION Didier !... LE GEÔLIER L'heure est passée. Un roulement de tambours. - Entre le conseiller de la grand'chambre, accompagné de pénitents portant des torches, du bourreau, et suivi de soldats et de peuple. MARION Ah !... SCÈNE VII LES MÊMES, LE CONSEILLER, LE BOURREAU, PEUPLE, SOLDATS LE CONSEILLER Messieurs, je suis prêt. MARION, à Didier Quand je te l'avais dit que le bourreau viendrait! DIDIER, au conseiller Nous sommes prêts aussi. LE CONSEILLER Quel est celui qu'on nomme Marquis de Saverny? Didier lui montre du doigt Saverny endormi. Au bourreau: Réveillez-le. LE BOURREAU, le secouant Mais comme Il dort! - Hé! monseigneur! SAVERNY, se frottant les yeux Ah!... comment ont-ils pu M'ôter mon bon sommeil? DIDIER Il n'est qu'interrompu. SAVERNY, à demi éveillé, apercevant Marion et la saluant: Tiens! je rêvais de vous justement, belle dame. LE CONSEILLER Avez-vous bien à Dieu recommandé votre âme? SAVERNY Oui, monsieur. LE CONSEILLER, lui présentant un parchemin Bien. -Veuillez me signer ce papier. SAVERNY, prenant le parchemin, et le parcourant des yeux: C'est le procès-verbal. - Ce sera singulier, Le récit de ma mort signé de mon paraphe! Il signe, et parcourt de nouveau le papier. Au greffier. Monsieur, vous avez fait trois fautes d'orthographe. Il reprend la plume et les corrige. Au bourreau. Toi qui m'as éveillé, tu vas me rendormir. LE CONSEILLER, à Didier Didier? Didier se présente. Il lui passe la plume. Votre nom là. MARION, se cachant les yeux Dieu! cela fait frémir! DIDIER, signant Jamais à rien signer je n'eus autant de joie! Les gardes font la haie et les entourent tous deux. SAVERNY, à quelqu'un dans la foule: Monsieur, rangez-vous donc, pour que cet enfant voie. DIDIER, à Saverny Mon frère! c'est pour moi que vous faites ce pas, Embrassons-nous. Il embrasse Saverny. MARION, courant à lui Et moi! vous ne m'embrassez pas? Didier! embrassez-moi! DIDIER, montrant Saverny C'est mon ami, madame. MARION, joignant les mains Oh! que vous m'accablez durement, faible femme Qui, sans cesse aux genoux ou du juge, ou du roi, Demande grâce à tous pour vous, à vous pour moi! DIDIER. Il se précipite vers Marion, haletant et fondant en larmes: Eh bien non! Non, mon coeur se brise! C'est horrible! Non, je l'ai trop aimée! Il est bien impossible De la quitter ainsi! - Non! c'est trop malaisé De garder un front dur quand le coeur est brisé! Viens! oh! viens dans mes bras! Il la serre convulsivement dans ses bras. Je vais mourir. Je t'aime! Et te le dire ici, c'est le bonheur suprême! MARION Didier ... Il l'embrasse de nouveau avec emportement. DIDIER Viens! pauvre femme! -Ah! dites-moi, vraiment, Est-il un seul de vous qui dans un tel moment Refusât d'embrasser la pauvre infortunée Qui s'est à lui sans cesse et tout à fait donnée? J'avais tort! j'avais tort! - Messieurs, voulez-vous donc Que je meure à ses yeux sans pitié, sans pardon? - Oh! viens, que je te dise! - Entre toutes les femmes, Et ceux qui sont ici m'approuvent dans leurs âmes, Celle que j'aime, celle à qui reste ma foi, Celle que je vénère enfin, c'est encor toi! - Car tu fus bonne, douce, aimante, dévouée! - Ecoute-moi: - Ma vie est déjà dénouée, Je vais mourir, la mort fait tout voir au vrai jour. Va, si tu m'as trompé, c'est par excès d'amour! - Et ta chute d'ailleurs, l'as-tu pas expiée? - Ta mère en ton berceau t'a peut-être oubliée Comme moi. - Pauvre enfant! toute jeune, ils auront Vendu ton innocence!... - Ah! relève ton front! Ecoutez tous: - A l'heure où je suis, cette terre S'efface comme une ombre, et la bouche est sincère! -- Eh bien, en ce moment, - du haut de l'échafaud, - Quand l'innocent y meurt, il n'est rien de plus haut! - Marie, ange du ciel que la terre a flétrie, Mon amour, mon épouse, - écoute-moi, Marie, - Au nom du Dieu vers qui la mort va m'entralnant, Je te pardonne! MARION, étouffée de larmes O ciel! DIDIER A ton tour maintenant, Il s'agenouille devant elle. Pardonne-moi! MARION Didier!... DIDIER, toujours à genoux Pardonne-moi, te dis-je! C'est moi qui fus méchant. Dieu te frappe et t'afflige Par moi. Tu daigneras encor pleurer ma mort. Avoir fait ton malheur, va, c'est un grand remord. Ne me le laisse pas, pardonne-moi, Marie! MARION AH!... DIDIER Dis un mot, tes mains sur mon front, je t'en prie. Ou si ton coeur est plein, si tu ne peux parler, Fais-moi signe... je meurs, il faut me consoler! Marion lui impose les mains sur le front. Il se relève et l'embrasse étroitement, avec un sourire de joie céleste. Adieu! Marchons, messieurs! MARION. Elle se jette égarée entre lui et les soldats. Non, c'est une folie! Si l'on croit t'égorger aisément, on oublie Que je suis là! -Messieurs, messieurs, épargnez-nous! Voyons, comment faut-il qu'on vous parle? à genoux? M'y voilà. Maintenant, si vous avez dans l'âme Quelque chose qui tremble à la voix d'une femme, Si Dieu ne vous a pas maudits et frappés tous, Ne me le tuez pas! - Aux spectateurs. Et vous, messieurs, et vous, Lorsque vous rentrerez ce soir dans vos familles, Vous ne manquerez pas de mères et de filles Qui vous diront: --- Mon Dieu! c'est un bien grand forfait ! Vous pouviez l'empêcher, vous ne l'avez pas fait! -Didier! on doit savoir qu'il faut que je vous suive. Ils ne vous tueront pas s'ils veulent que je vive! DIDIEn Non, laisse-moi mourir. Cela vaut mieux, vois-tu? Ma blessure est profonde, amie! Elle aurait eu Trop de peine a guérir. Il vaut mieux que je meure. Seulement si jamais, - - vas-tu comme je pleure! Un autre vient vers toi, plus heureux ou plus beau, Songe à ton pauvre ami couché dans le tombeau! MARION Non! tu vivras pour moi. Sont-ils donc inflexibles? Tu vivras! DIDIER Ne dis pas des choses impossibles. A ma tombe plutôt accoutume tes yeux. Embrasse-moi. Vois-tu, mort, tu m'aimeras mieux. J'aurai dans ta mémoire une place sacrée. Mais vivre près de toi, vivre, l'âme ulcérée, O ciel! moi qui n'aurais jamais aimé que toi, Tous les jours, peux-tu bien y songer sans effroi? Je te ferais pleurer, j'aurais mille pensées Que je ne dirais pas, sur les choses passées, J'aurais l'air d'épier, de douter, de souffrir, Tu seras malheureuse! Oh! laisse-moi mourir! LE CONSEILLER, à Marion Il faut dans un moment que le cardinal passe. Il sera temps encor de demander leur grâce. MARION Le cardinal! c'est vrai. Le cardinal viendra. Il viendra. Vous verrez, messieurs, qu'il m'entendra. Mon Didier, tu vas voir ce que je vais lui dire. Ah! comment peux-tu croire, enfin c'est un délire, Que ce bon cardinal, un vieillard, un chrétien, Ne te pardonne pas? - Tu me pardonnes bien! Neuf heures sonnent. - Didier fait signe à tous de se taire. Marion écoute avec terreur. - Les neuf coups sonnés, Didier s'appuie sur Saverny. DIDIER, au peuple Vous qui venez ici pour nous voir au passage, Si l'on parle de nous, rendez-nous témoignage Que tous deux sans pâlir nous avons écouté Cette heure qui pour nous sonnait l'éternité! Le canon éclate à la porte du donjon. Le voile noir qui cachait la brèche du mur tombe. Parait la litière gigantesque du cardinal, portée par vingt-quatre gardes à pied, entourée par vingt autres gardes portant des hallebardes et des torches. Elle est écarlate et armoriée aux armes de la maison de Richelieu. Les rideaux de la litière sont fermés. Elle traverse lentement le fond. Rumeur dans la foule. MARION, se traînant sur les genoux jusqu'à la litière, et se tordant les bras: Au nom de votre Christ, au nom de votre race, Grâce! grâce pour eux, monseigneur! Une voix, sortant de la litière Pas de grâce! Marion tombe sur le pavé. La litière passe, et le cortège des deux condamnés se met en marche et sort à sa suite. - La foule se précipite sur leurs pas à grand bruit. MARION, seule. Elle se relève à demi et se traîne sur les mains, en regardant autour d'elle. Qu'a-t-il dit? - Où sont-ils? - Didier! Didier! Plus rien. Personne ici!... Ce peuple!... Etait-ce un rêve? ou bien Est-ce que je suis folle? Rentre le peuple en désordre. La litière reparaît au fond, par le côté où elle a disparu. - Marion se lève et pousse un cri terrible. Il revient! LES GARDES, écartant le peuple Place! place! MARION, debout, échevelée, et montrant la litière au peuple: Regardez tous! Voilà l'homme rouge qui passe! Elle tombe sur le pavé. NOTES. L'auteur croit devoir prévenir ceux de MM. les direc- teurs de province qui jugeraient à propos de monter sa pièce qu'ils pourront y faire (seulement dans les détails de caractère et de passion, bien entendu) les coupures qu'ils voudront. Cette portion du public, à laquelle les rapides croquis de Marivaux et de son école ont fait perdre l'habitude des développements, reviendra sans doute peu à peu, et revient même déjà tous les jours, à un sentiment plus mâle et plus large de l'art. Mais il ne faut rien brus- quer. Observez le spectateur, voyez ce qu'il peut suppor- ter, quid valeat, quid non, et arrêtez-vous là. Faites votre oeuvre comme l'art et votre conscience la veulent, entière, complète, faites-la ainsi pour vous; mais ayez le courage de supprimer à la représentation ce que la représentation ne saurait encore admettre. On ne doit pas oublier que nous sommes dans la transition d'un goût ancien à un goût nouveau. Le même conseil peut être adressé aux acteurs. Ceux de la Porte-Saint-Martin l'ont parfaitement compris. Cette troupe est décidément une des meilleures, une des plus intelligentes, une des plus lettrées de Paris. Il n'est pas de pièce qui ait été exécutée avec plus d'ensemble que Marion de Lorme. Tous les rôles, et entre autres ceux de L'Angely, de Saverny, du marquis de Nangis, de Laffemas, du Gracieux, ont été joués avec un rare talent; chaque personnage a une physionomie vraie et une phy- sionomie poétique qui ont été toutes deux saisies par l'ac- teur. M. Bocage, dans Didier, tour à tour grave, lyrique, sévère et passionné, a réalisé l'idéal de l'auteur. M. Gobert, dans Louis VIII, mélancolique, malade, sombre, ployé en cieux sous le poids de la lourde couronne que lui a forgée Richelieu, a reproduit la réalité de l'histoire. Quant à Madame Dorval, elle a développé, dans le rôle de Marion, toutes les qualités qui l'ont placée au rang des grandes comédiennes de ce temps; elle a eu dans les pre- miers actes de la grâce charmante et de la grâce touchante. Tout le monde a remarqué de quelle façon parfaite elle dit tous ces mots qui n'ont d'autre valeur que celle qu'elle leur donne: Serait-ce un huguenot? Eire en retard! déjà! - Monseigneur, je ne ris plus, etc. - Au cinquième acte, elle est constamment pathétique, déchirante, su- blime, et, ce qui est plus encore, naturelle. Au reste, les femmes la louent mieux que nous ne pourrions faire: elles pleurent. NOTE I ACTE V, SCÈNE II Il faut que vous soyez un homme bien infâme, Bien vil, - décidément ! - pour croire qu'une femme, - Oui, Marion de Lorme ! - après avoir aimé Un homme, le plus pur que le ciel ait formé, Après s'être épurée à cette chaste flamme, Après s'être refait une âme avec cette âme, Du haut de cet amour si sublime et si doux, Peut retomber si bas qu'elle aille jusqu'à vous ! Au lieu de ces huit vers il y avait, dans le manuscrit de l'auteur, quatre vers qui ont été supprimés à la représentation, et que nous croyons devoir reproduire ici. Marion, aux odieuses propositions de Laffemas, se tournait sans lui répondre vers la prison de Didier. Fût-ce pour te sauver, redevenir infâme, Je ne le puis! - Ton souffle a relevé mon âme, Mon Didier! près de toi rien de moi n'est resté, Et ton amour m'a fait une virginité. Il est fâcheux que, dans notre théâtre, l'auteur, même le plus consciencieux, le plus inflexible, soit si souvent obligé de sacrifier aux susceptibilités inqualifiables de la portion la moins respectable du public les passages parfois les plus austères de son oeuvre, et qui, comme celui-ci, en contiennent même l'explication essentielle. Il en sera toujours ainsi, tant que les premières représentations d'un ouvrage sérieux ne seront pas exclusivement dominées par ce public grave, sincère, et pénétré de la pureté sereine de l'art, qui sait écouter des paroles chastes avec de chastes oreilles. NOTE II ACTE V, SCÈNE VI Pour les raisons déjà exprimées dans la note précé- dente, à la représentation, au lieu de: Faire au premier venu Pour y dormir une heure offre de mon sein nu. On dit: Vendre au premier venu Un amour à son gré, naïf, tendre, ingénu. Il n'y a rien qui soit plus grossier, à notre sens, que ces prétendues délicatesses du public blasé, lesquelles craignent moins la chose que le mot, et excluraient du théâtre tout Molière. REPRISE DE MARION DE LORME AU THEATRE-FRANÇAIS Le progrès, souhaité et prévu par l'auteur, s'est accompli, et le drame de Marion de Lorme est représenté en 1873 sans altération ni atténuation, et tel qu'il a été écrit en 1829. L'heure du vrai public est venue. Source: http://www.poesies.net