Cromwell. (1827) Par Victor Hugo (1802-1885) (Note: On trouvera La Préface De Cromwell sous la rubrique: "Préfaces Et Discours" de la page sur Victor Hugo.) DRAME EN CINQ ACTES TABLE DES MATIERES PERSONNAGES. ACTE I Les Conjurés. Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI ACTE II Les Espions. Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Scène XII Scène XIII Scène XIV Scène XV Scène XVI Scène XVII Scène XVIII Scène XIX Scène XX Scène XXI Scène XXII Scène XXIII Scène XXIV ACTE III Les Fous. Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Scène XII Scène XIII Scène XIV Scène XV Scène XVI Scène XVII ACTE IV La Sentinelle. Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX ACTE V Les Ouvriers. Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Scène XII Scène XIII Scène XIV A MON PÈRE Que le livre lui soit dédié Comme l'auteur lui est dévoué. V. H. 1827. PERSONNAGES OLIVIER CROMWELL, PROTEC-DAVENANT. TEUR. LE DOCTEUR JENKINS. ÉLISABETH BOURCHIER. SIR RICHARD WILLIS. MISTRESS FLETWOOD. SIR WILLIAM MURRAY. LADY FALCONBRIDGE. JOHN MILTON. LADY CLEYPOLE. CARR. LADY FRANCIS. MANASSÉ-BEN-ISRAEL. RICHARD CROMWELL. TRICK, FLETWOOD, LIEUTENANT-TRICK, GIRAFF, FOUS DE GÉNÉRAL. GRAMADOCH, LES QUATRE FOUS DE CROMWELL DESBOROUGH, MAJOR-GÉNÉRAL. ELESPURU, LE COMTE DE WARWICK. DAME GUGGLIGOY. THURLOE. LE DUC DE CRÉQUI, AMBASSADEUR DE FRANCE. LORD BROGHILL. WHITELOCKE, LORD COMMIS-MANCINI. SAIRE DU SCEAU. LEUR SUITE. LE COMTE DE CARLISLE. DON LUIS DE CARDENAS, AMBASSADEUR D'ESPAGNE. STOUPE, SECRÉTAIRE D'ÉTAT. LE SERGENT MAYNARD. SA SUITE. M. WILLIAM LENTHALL. FILIPPI, ENVOYÉ DE CHRISTINE DE SUÈDE. LE COLONEL JEPHSON. LE COLONEL GRACE. SA SUITE. WALLER. TROIS ENVOYÉS VAUDOIS. SIR CHARLES WOLSELEY. SIX ENVOYÉS DES PROVINCES-UNIES. PIERPOINT. HANNIBAL SESTHEAD, COUSIN LAMBERT, LIEUTENANT-DU ROI DE DANEMARCK. GÉNÉRAL. SES DEUX PAGES. JOYCE, COLONEL. LE LORD-MAIRE. HARRISON, MAJOR-GÉNÉRAL. L'ORATEUR DU PARLEMENT. LUDLOW, LIEUTENANT-GÉNÉRAL. LE CLERC DU PARLEMENT. OVERTON, COLONEL. UN HUISSIER DE VILLE. PRIDE, COLONEL. LE HAUT-SHÉRIF. WILDMAN, MAJOR. LE DOCTEUR LOCKYER. BAREBONE, CORROYEUR. LE CHAMPION D'ANGLETERRE. GARLAND, MEMBRE DU PAR-SA SUITE. LEMENT. LE CRIEUR PUBLIC. PRINLIMMON, MEMBRE DU PAR-VALETS DE VILLE. LEMENT. SEIGNEURS ET GENTILSHOMMES. VIS-POUR-RESSUSCITER-JERO-DES OUVRIERS. BOAM-D'EMER. GENTILSHOMMES -GARDES-DU- LOUEZ-DIEU-PIMPLETON. CORPS DU PROTECTEUR. MORT-AU-PÉCHÉ-PALMER. ARCHERS, HALLEBARDÎERS, PERTUISANIERS. SYNDERCOMB, SOLDAT. LORD ORMOND. PAGES, SERGENTS D'ARMES. WILMOT, LORD ROCHESTER. BOURGEOIS. LORD DROGHEDA. LE PARLEMENT. LORD ROSEBERRY. LA FOULE. LORD CLIFFORD. SIR PETER DOWNIE. SEDLEY. Londres, 1657. I LES CONJURÉS. ACTE I LA TAVERNE DES TROIS GRUES Des tables, des chaises de bois grossier. -Une porte au fond du théâtre donnant sur une place. -Intérieur d'une vieille maison du moyen âge. SCÈNE PREMIÈRE LORD ORMOND, déguisé en tête ronde, cheveux coupés très courts, chapeau à haute forme et à larges bords, habit de drap noir, haut-de-chausse de serge noire, grandes bottes. LORD BROGHILL, costume de cavalier élégant et négligé, chapeau à plumes, haut-de-chausse et pourpoint de satin à taillades, bottines. LORD BROGHILL Il entre par la porte du fond qui reste entr'ouverte, et qui laisse apercevoir la place et les vieilles maisons éclairées par le petit jour. Il tient un billet ouvert à la main et le lit attentivement. Lord Ormond est assis à une table dans un coin obscur. « Demain, vingt-cinq juin mil six cent cinquante-sept, » Quelqu'un, que lord Broghill autrefois chérissait, » Attend de grand matin ledit lord aux Trois-Grues, » Près de la halle au vin, à l'angle des deux rues. » Il regarde autour de lui. -Voilà bien la taverne; -et c'est le même lieu Que Charle, à Worcester abandonné de Dieu, Seul, disputant sa tête après son diadême, Avait, pour fuir Cromwell, choisi dans Londres même. Il reporte les yeux sur la lettre. -Mais ce billet qu'hier j'ai reçu, d'où vient-il? L'écriture... LORD ORMOND, se levant. Que Dieu conserve lord Broghill! LORD BROGHILL, l'examinant d'un air dédaigneux de la tête aux pieds. Quoi! c'est donc toi, l'ami! qui me fais à cette heure Pour ce bouge enfumé déserter ma demeure! Dis ton nom. D'où viens-tu? pourquoi? de quelle part? Que me veux-tu? -J'ai vu cet homme quelque part. LORD ORMOND Lord Broghill! LORD BROGHILL Réponds donc! Les marauds de ta sorte Sont faits pour amuser nos gens à notre porte; Et c'est là tout l'honneur, pour les traiter fort bien, Que ceux de notre rang doivent à ceux du tien. Je te trouve hardi! LORD ORMOND Mylord, sans vous déplaire, Sont-ce là les discours d'un seigneur populaire? D'un ami de Cromwell? LORD BROGHILL Cromwell, vieux puritain, Si tu le réveillais par hasard si matin, Te ferait, pour changer le cours de tes idées, Pendre à quelque gibet, haut de trente coudées. LORD ORMOND, à part. Plutôt que l'éveiller, j'espère l'endormir! LORD BROGHILL Cromwell, qui sur le trône enfin va s'affermir, Saura bien châtier la canaille insolente... LORD ORMOND Son trône est un billot, et sa pourpre est sanglante. Transfuge serviteur des Stuarts, je le vois, Vous l'avez oublié! LORD BROGHILL Ce regard,... cette voix;. . . Mais qui donc êtes-vous? LORD ORMOND Broghill me le demande! Rappelez-vous, Mylord, les guerres de l'Irlande Tous deux ensemble alors nous y servions le Roi. LORD BROGHILL C'est le comte d'Ormond! mon vieil ami, c'est toi! Il lui prend les mains avec affection. -Toi dans Londre! et grand Dieu! la veille du jour même Où Cromwell triomphant s'élève au rang suprême! Ta tête est mise à prix: si l'on vient à savoir!... Que fais-tu donc ici, malheureux? LORD ORMOND Mon devoir. LORD BROGHILL T'ai-je pu méconnaître? Ah!... mais cet air sinistre, Mylord, -les ans, -surtout cet habit de ministre... Vous êtes si changé! LORD ORMOND Je le suis moins que vous. Broghill! devant Cromwell vous pliez les genoux. Broghill se courbe aux pieds d'un régicide infâme! Moi, j'ai changé d'habits, mais toi, de coeur et d'âme! Te voilà, toi qu'on vit si grand dans nos combats! Tu ne montais si haut que pour tomber si bas! LORD BROGHILL Ah!... -vaincu, je vous plains; proscrit, je vous révère; Mais ce langage... LORD ORMOND Est juste autant qu'il est sévère. Pourtant, écoute-moi, tu peux tout réparer, Sers-moi... LORD BROGHILL Près de Cromwell! oui! je cours l'implorer. Je puis sauver ta vie: elle est proscrite... LORD ORMOND Arrête! Demande-moi plutôt de protéger ta tête. Ton insultant appui, ton Protecteur, ton Roi, Ton Cromwell est plus près de sa perte que moi. LORD BROGHILL Qu'entends-je? LORD ORMOND Écoute donc: dévoré de tristesse, Las des titres mesquins de Protecteur, d'Altesse, Cromwell veut être enfin, au dais royal porté, Salué par les rois du nom de Majesté. Cromwell, dans ce butin que chacun se partage, Prend de Charles-Premier le sanglant héritage. Il l'aura tout entier! son trône et son cercueil. Le régicide roi saura dans son orgueil Que la couronne est lourde, et bien qu'on s'en empare, Qu'elle écrase parfois les têtes qu'elle pare! LORD BROGHILL Que dis-tu? LORD ORMOND Que demain, à l'heure où Westminster S'ouvrira pour ce roi, que va sacrer l'enfer, Sur les marches du trône, un instant usurpées, On le verra sanglant rouler sous nos épées! LORD BROGHILL Insensé! son cortége est l'armée, et toujours Ce mouvant mur de fer enveloppe ses jours. Sais-tu bien seulement le nombre de ses gardes? Comment percerez-vous trois rangs de hallebardes, Ses pesants fantassins, ses hérauts, ses massiers, Ses mousquetaires noirs, ses rouges cuirassiers? LORD ORMOND Ils sont à nous. LORD BROGHILL Quel est l'espoir où tu te fondes, De voir aux cavaliers s'unir les têtes rondes! LORD ORMOND Tu verras de tes yeux, ici, dans un moment, Les gens du roi mêlés à ceux du Parlement. Aux sombres puritains leur fanatisme parle. Ils ne veulent pas plus d'Olivier que de Charle. Si Cromwell se fait roi, Cromwell meurt sous leurs coups. Son rival et leur chef, Lambert se joint à nous, A remplacer Cromwell il ose bien prétendre; Mais nous verrons plus tard! -L'or d'Espagne et de Flandre Nous a fait dans ces murs de nombreux affidés. Bref, la partie est belle et nous jetons les dés! LORD BROGHILL Cromwell est bien adroit! vous jouez votre tête. LORD ORMOND Dieu sait pour qui demain doit être un jour de fête. Notre complot, Broghill, est d'un succès certain. Rochester doit ici m'amener ce matin Sedley, Jenkins, Clifford, Davenant le poète Qui nous porte du Roi la volonté secrète. Au même rendez-vous viendront Cari., Harrison, Sir Richard Willis... LORD BROGHILL Mais ceux-là sont en prison. Ce sont des ennemis que dans la tour de Londre Cromwell tient renfermés... LORD ORMOND Un mot va te confondre. Liés au même sort par des noeuds différents, Pour abattre Olivier, nous comptons dans nos rangs Le gardien de la Tour, Barksthead le régicide Que l'espoir du pardon à nous servir décide. Tu vois avec quel art le complot est formé. Dans un vaste réseau Cromwell est enfermé. Il n'échappera pas! les partis unanimes Sous le trône qu'il dresse ont creusé des abîmes. Voilà pour quel dessein je viens du continent. Je voudrais te sauver, Broghill; et maintenant, Je t'interpelle au nom de Charles-Deux, mon maître, Veux-tu vivre fidèle, ou veux-tu mourir traître? LORD BROGHILL Ah! que dis-tu? LORD ORMOND Reviens sous le drapeau royal. LORD BROGHILL Hélas! je fus aussi sujet digne et loyal, Ormond; pour notre Roi, dans les guerres civiles, J'ai pris des châteaux forts, j'ai déféndu des villes, Et je suis devenu, par un destin cruel, De soldat des Stuarts, courtisan de Cromwell! Laisse à son triste sort un malheureux transfuge, Cher Ormond; à ton tour, écoute, et sois mon juge. -C'était durant la guerre avec le Parlement. J'étais venu dans Londre armer un régiment; Et caché comme toi, ma tête était proscrite. Un jour, -d'un inconnu je reçois la visite; C'était Cromwell: -ma vie était en son pouvoir; Il me sauva! Pour lui, j'oubliai mon devoir; Il s'empara de moi; bientôt, que te dirai-je? Je devins comme lui rebelle et sacrilége, A ses républicains mon bras servit d'appui, Et, levé pour mon Roi, combattit contre lui. -Depuis, Cromwell m'a fait membre de sa pairie, Lieutenant-général de son artillerie, Lord de sa haute cour et du conseil privé. Ainsi, par ses faveurs dans sa cour élevé, S'il tombe, auprès de lui je dois tomber victime; Et je ne puis, rebelle à mon Roi légitime, Quelque amour qui me lie à sa noble maison, Dans la fidélité rentrer sans trahison. LORD ORMOND Triste et commun effet des troubles domestiques! A quoi tiennent, mon Dieu, les vertus politiques? Combien doivent leur faute à leur sort rigoureux! Et combien semblent purs, qui ne furent qu'heureux! Broghill! brise avec nous le joug qui nous opprime; Prouve ton repentir! LORD BROGHILL Quoi! par un nouveau crime? Non. Je puis être, ami, pour ton fatal secret, Sinon complice, au moins un confident discret. Mais c'est là tout. Je dois, neutre dans cette lutte, Subir votre triomphe, adoucir votre chute, Quel que soit le vainqueur, toujours fidèle à tous, Périr avec Cromwell, ou le fléchir pour vous. LORD ORMOND Te taire sans agir! ainsi donc tu vas être Perfide envers Cromwell, sans servir ton vrai maître. Sois donc ami sincère ou sincère ennemi, Et ne reste pas traître et fidèle à demi! Dénonce-moi plutôt! LORD BROGHILL Cette parole, comte, Si vous n'étiez proscrit, vous m'en rendriez compte! LORD ORMOND, lui tendant la main. Pardonne, cher Broghill! je suis un vieux soldat, Vingt ans, fidèle au Roi, j'ai rempli mon mandat. Presque tous mes combats, presque tous mes services Sont écrits sur mon corps en larges cicatrices; J'ai reçu les leçons de plus d'un chef expert, Du marquis de Montrose et du prince Rupert; J'ai commandé sans morgue, obéi sans murmure; J'ai blanchi sous le casque et vieilli sous l'armure; J'ai vu mourir Strafford; j'ai vu périr Derby; J'ai vu Dunbar, Tredagh, Worcester, Naseby, Ces luttes des seuls bras qui pouvaient sur la terre Abattre ou soutenir le trône d'Angleterre; J'ai vu tomber ce trône, ébranlé dans les camps; Fait la guerre aux Ranters, aux Saints, aux Prédicans, Et ma main, aux combats sans relâche occupée, Sait ce qu'il faut de coups pour émousser l'épée! Eh bien! je touche enfin au but de mes travaux, Cromwell va succomber! voici des jours nouveaux! Mais pour ternir ma joie, empoisonner ma gloire, Faut-il qu'un vieil ami meure de ma victoire? Compagnon, souviens-toi que nous avons tous deux Baigné du même sang nos glaives hasardeux, Et des mêmes combats respiré la poussière! Pour la deuxième fois, Broghill, pour la dernière, Je t'interpelle, au nom du bon plaisir royal: Veux-tu vivre fidèle ou mourir déloyal? Réfléchis. Pour répondre Ormond te laisse une heure. Il écrit quelques mots sur un papier et le présente à Broghill. Voici mon nom d'emprunt, ma secrète demeure... LORD BROGHILL, repoussant le papier. Ah! ne me le dis point! Non. J'en sais trop déjà. Long-temps la même tente, ami, nous protégea, Je le sais; mais il faut que mon sort s'accomplisse. Adieu. Je ne serai délateur ni complice. J'oublîrai tout ceci. Mais écoute un conseil: Es-tu sûr du succès dans un complot pareil? Rien n'échappe à Cromwell. Il surveille l'Europe. Son oeil partout l'épie, et sa main l'enveloppe. Et lorsque ton bras cherche où tu le frapperas, Peut-être il tient le fil qui fait mouvoir ton bras. Tremble, Ormond!... LORD ORMOND, blessé. Lord Broghill! laissez-moi, je vous prie. Ormondbaise les mains de votre seigneurie. Lord Broghill sort et la porte du fond se referme sur lui. SCÈNE DEUXIÈME LORD ORMOND, seul. N'y pensons plus!... Il s'assied, et paraît méditer profondément. Pendant qu'il rêve, on entend une voix qui s'approche par degrés, chanter sur un air gai les couplets suivants: Un soldat au dur visage, Une nuit, arrête un page, Un page à l'oeil de lutin. -Beau page! beau page! alerte! Où courez-vous si matin, Lorsque la rue est déserte, En justaucorps de satin? -Bon soldat, sous ma simarre. Je porte épée et guitare; Et je vais au rendez-vous. Je fléchis mainte rebelle, Et je nargue maint jaloux: Ma guitare est pour la belle, Ma rapiere est pour l'époux. La voix s'interrompt. On frappe à la porte du fond, puis la voix reprend: Mais la noire sentinelle, Roulant sa sombre prunelle, Répond du haut de la tour: -Beau page, on ne te croit guère. Qui t'éveille avant le jour? C'est un rendez-vous de guerre Plus qu'un rendez-vous d'amour. On frappe plus fort. LORD ORMOND, se levant pour ouvrir. Qui chante ainsi? c'est quelque fou, Ou Rochester. Il ouvre et regarde dans la rue. Lui-même Allons! sur son genou Le voilà griffonnant! Lord Rochester entre gaiement, un crayon et un papier à la main. SCÈNE TROISIÈME LORD ORMOND, LORD ROCHESTER ", costume de cavalier très-élégant et chargé de bijoux et de rubans, sous un manteau puritain de gros drap gris; chapeau de tête-ronde à grande forme. Sa calotte noire cache mal des cheveux blonds dont une boucle sort derrière ses oreilles, suivant la mode des jeunes cavaliers d'alors. LORD ROCHESTER, avec une légère salutation. Pardonnez, mylord comte, J'écrivais ma chanson... -Il faut que je vous conte... Il se met à écrire sur son genou. Dieu garde Votre Grâce!... -A peine y voit-on clair... Vous attendez nos gens?... -Comment trouvez-vous l'air? II chante. Un soldat au dur visage, Une nuit, arrête un page... Pour notre instruction l'exil a bien son prix! C'est un vieil air français qu'on m'apprit à Paris. LORD ORMOND, hochant la tête. Je crains que le soldat n'arrête le beau page Tout de bon. LORD ROCHESTER, regardant sa 'chanson. Ah! le reste est au bas de la page. Il tend la main à lord Ormond. -Bien, toujours le premier au poste!... Et nos amis?... Auriez-vous mieux aimé, Mylord, que j'eusse mis: Un soldat au dur visage Arrête sur son passage Un page à l'oeil de lutin... Au lieu -de: Un soldat au dur visage, Une nuit, arrête un page, Un page... et cætera? La répétition, un page, a de la grâce, N'est-ce pas? les Français... LORD ORMOND Mylord, faites-moi grâce. Je n'ai pas l'esprit fait à juger ce talent. LORD ROCHESTER Vous, Mylord? je vous tiens pour un juge excellent. Et pour vous le prouver; à votre seigneurie Je vais lire un quatrain nouveau: Il se drape et prend un accent emphatique. « Belle Égérie!... » Il s'interrompt. Devinez, je vous prie, à qui c'est adressé? LORD ORMOND Mylord, l'instant de rire, il me semble, est passé. A part. Charle est fou comme lui, corps Dieu! de me l'adjoindre! LORD ROCHESTER Mais c'est fort sérieux, et ce n'est pas le moindre De mes quatrains. D'ailleurs l'objet est si charmant! C'est pour Francis Cromwell. LORD ORMOND Francis Cromwell! LORD ROCHESTER Vraiment! J'en suis fort amoureux. LORD ORMOND De la plus jeune fille De Cromwell! LORD ROCHESTER De Cromwell! elle est, d'honneur! gentille, Que dis-je? c'est un ange enfin! LORD ORMOND De par le ciel! Lord Rochester épris de... LORD ROCHESTER De Francis Cromwell. A votre étonnement sans peine je devine Que vous n'avez pas vu cette beauté divine. Dix-sept ans, cheveux noirs, grand air, blancheur des lis, Et de si belles mains! et des yeux si jolis! Mylord! une sylphide! une nymphe! une fée! C'est hier que je l'ai vue. Elle était mal coiffée; N'importe! tout est bien, tout lui sied, tout lui va! On dit que l'autre mois dans Londre elle arriva, Et que, loin de Cromwell par sa tante élevée, Elle porte en son coeur la loyauté gravée, Qu'elle aime fort le Roi. LORD ORMOND Pur conte, Rochester! Mais où l'avez-vous vue? LORD ROCHESTER Hier même, à Westminster, A ce banquet royal que la cité de Londre Donnait au vieux Cromwell (Dieu veuille le confondre!) J'étais fort curieux de voir le Protecteur. Mais quand, de son estrade atteignant la hauteur, J'eus aperçu Francis, si belle et si modeste, Immobile et charmé, je n'ai plus vu le reste. Ivre, en vain en tout sens par la foule poussé, Mon oeil au même objet restait toujours fixé; Et je n'aurais pu dire, en sortant de la fête, Si Cromwell en parlant penche ou lève la tête, S'il a le front trop bas ou bien le nez trop long, Ni s'il est triste ou gai, laid ou beau, noir ou blond. Je n'ai dans tout cela rien vu, rien, qu'une femme, Et depuis cette vue, oui, Mylord, sur mon ame, Je suis fou! LORD ORMOND Je vous crois. LORD ROCHESTER Voici mon madrigal. C'est dans le goût nouveau... LORD ORMOND Cela m'est fort égal. LORD ROCHESTER Égal! non pas vraiment. Vous savez bien qu'en somme Shakspeare est un barbare et Vithers un grand homme. Lit-on dans Henri Huit un seul rondeau galant? Le goût anglais fait place au français; le talent... LORD ORMOND, à part. Peste du goût anglais! du goût français! du diable! Du quatrain! sa folie est irremédiable! Haut. Excusez-moi, Mylord. A parler nettement, Vous devriez plutôt, dans un pareil moment, Me donner quelque avis, me dire où nous en sommes, Combien au rendez-vous viendront de gentilshommes, Si l'on peut dans Lambert voir un appui réel, Que chanter des quatrains aux filles de Cromwell! LORD ROCHESTER Mylord est vif!... Je puis sans trahison, j'espère, Etre épris d'une fille. LORD ORMOND Et l'êtes-vous du père? LORD ROCHESTER Vous vous fâchez? vraiment, je ne vois pas pourquoi. Mon histoire, à coup sûr, amuserait le Roi. Dans sa fille à Cromwell je fais encor la guerre. Et d'ailleurs avec lui je ne me gêne guère. Sans nous être jamais rencontrés, que je crois, Nous avons eu tous deux pour maîtresse à la fois Cette lady Dysert, qui, cessant le scandale, Va, dit-on, épouser ce bon lord Lauderdale. LORD ORMOND Je n'aurais jamais cru qu'on pût calomnier Cromwell: mais il est chaste, et pourquoi le nier? D'un vrai réformateur il a les moeurs austères. LORD ROCHESTER, riant. Lui! cette austérité cache bien des mystères! Et le vieil hypocrite a par plus d'un côté Prouvé qu'un puritain touche à l'humanité. Revenons, s'il vous plaît, au quatrain... LORD ORMOND, à part Par Saint-George! Il me poursuit encor, le quatrain sur la gorge! Haut et avec solennité. Ecoutez, lord \Vilmot, comte de Rochester, Vous êtes jeune, et moi, je vieillis, mon très-cher. J'ai les traditions de la chevalerie. C'est pourquoi j'ose dire à votre seigneurie Que tous ces madrigaux, sonnets, quatrains, rondeaux, Chansons, dont à Paris s'amusent les badauds, Sont bons, comme une chose entre nous dédaignée, Pour les bourgeois et gens de petite lignée. Des avocats en font, Mylord! mais vos égaux Rougiraient d'aligner quatrains et madrigaux. Mylord, vous êtes noble, et de noblesse ancienne. Votre écusson supporte, autant qu'il m'en souvienne, La couronne de comte et le manteau de pair, Avec cette légende -Aut nunquam aut semper. - Je sais mal le latin, s'il faut que je le dise; Mais en anglais, voici le sens de la devise: -Soyez l'appui du Roi, de vos droits féodaux, Et ne composez pas de vers et de rondeaux. C'est le lot du bas peuple -Ainsi, lord d'Angleterre, Ne faites plus, soigneux du rang héréditaire, Ce que dédaignerait le moindre baronnet Ou hobereau, portant gambière et bassinet! Plus de vers! LORD ROCHESTER De par Dieu! c'est un arrêt en forme Que cela! je conviens que ma faute est énorme. Mais entr'autres rimeurs, tous gens du plus bas lieu, J'ai pour complice Armand Duplessis Richelieu, Le cardinal-poète; et moi, -pourquoi le taire? La licorne du Roi, le lion d'Angleterre Serviraient de supports à mes deux écussons, Que je ferais encor des vers et des chansons! A part. Le bon vieux gentilhomme est d'une humeur de dogue. Il regarde à la porte et s'écrie: Ha! venez varier un peu le dialogue, Davenant! Entre Davenant. Simple costume noir, grand manteau et grand chapeau. SCÈNE QUATRIÈME LORD ORMOND, LORD ROCHESTER, DAVENANT LORD ROCHESTER, courant à Davenant. Cher poète, on vous attend ici Pour vous lire un quatrain! DAVENANT, saluant les deux lords. C'est un autre souci Qui m'amène. Que Dieu, Mylords, vous accompagne! LORD ORMOND Vous apportez, Monsieur, des ordres d'Allemagne? DAVENANT Oui, je viens de Cologne. LORD ORMOND Avez-vous vu le Roi? DAVENANT Non. Mais Sa Majesté m'a parlé. LORD ORMOND Sur ma foi, Je ne vous comprends pas. DAVENANT Voici tout le mystère. Avant d'autoriser mon départ d'Angleterre, Cromwell me fit venir, il exigea de moi Ma parole d'honneur de ne pas voir le Roi. Je le promis. A peine arrivé dans Cologne, Je me souvins des tours qu'on m'apprit en Gascogne; Et j'écrivis au Roi de souffrir que la nuit Je fusse, sans lumière, en sa chambre introduit. LORD ROCHESTER, riant. Vraiment! DAVENANT, à lord Ormond. Sa Majesté, qui daigna le permettre, M'entretint, m'honora d'un ordre à vous remettre. C'est ainsi que, fidèle à mon double devoir, J'ai su parler au Roi, sans toutefois le voir. LORD ROCHESTER, riant plus fort. Ah! Davenant! la ruse est bien des mieux ourdies. Ce n'est pas la moins drôle entre vos comédies. LORD ORMOND, bas à Rochester. Drôle! je n'entends pas chicaner sur ce point. Au serment d'un poète on ne regarde point; Mais ces subtilités, que d'autres noms je nomme, Ne satisferaient pas l'honneur d'un gentilhomme. A Davenant. Et l'ordre écrit du Roi? DAVENANT Je le porte toujours Au fond de mon chapeau, dans un sac de velours. Là du moins, je suis sûr que nul ne l'ira prendre. Il tire de son chapeau un sac de velours cramoisi, en extrait un parchemin scellé, et le remet à lord Ormond, qui le reçoit à genoux et l'ouvre après l'avoir baisé avec respect. LORD ROCHESTER, bas à Davenant. Pendant qu'il lit cela, je veux vous faire entendre Des vers... LORD ORMOND, lisant moitié haut, moitié bas. « Jacques Butler, notre digne et féal » Comte et marquis d'Ormond... Il faut qu'à White-Hall » Jusqu'auprès de Cromwell Rochester s'introduise... » LORD ROCHESTER A merveille! le Roi veut-il que je séduise Sa fille?... A Davenant. Mon quatrain célèbre ses appas. LORD ORMOND, continuant de lire. « Qu'on mêle un narcotique au vin de ses repas... » ...Endormi, dans son lit il faut qu'on l'investisse... > Nous l'amener vivant... Nous nous ferons justice. » D'ailleurs en Davenant ayez toujours crédit. » C'est notre bon plaisir. Vous le tiendrez pour dit. » CHARLES, Roi. >> Il remet avec le même cérémonial la lettre royale à Davenant, qui la baise, la replace dans le sac de velours, et cache le tout dans son chapeau. -Mais la chose est plus facile à dire Qu'à faire, en vérité. Comment diable introduire Rochester chez Cromwell? il faudrait être adroit!... DAVENANT Je connais chez Cromwell un vieux docteur en droit, Un certain John Milton, secrétaire-interprète, Aveugle, assez bon clerc, mais fort méchant poète LORD ROCHESTER Qui? ce Milton, l'ami des assassins du Roi, Qui fit l'Iconoclaste et je ne sais plus quoi! L'antagoniste obscur du célèbre Saumaise! DAVENANT D'être de ses amis aujourd'hui je suis aise. Il manque au Protecteur un chapelain, je croi... Montrant Rochester. Milton peut à Mylord faire obtenir l'emploi. LORD ORMOND, riant. Rochester chapelain! la mascarade est drôle! LORD ROCHESTER Et pourquoi non, Mylord? je sais jouer un rôle Dans une comédie; et j'ai fait le larron, -Vous savez, Davenant? -Dans le Roi bûcheron, D'un docteur puritain je prends le personnage. Il suffit de prêcher jusqu'à se mettre en nage, Et de toujours parler du Dragon, du Veau d'Or, Des flûtes de Jezer » et des antres d'Endor. Pour entrer chez Cromwell, d'ailleurs, la voie est sûre. DAVENANT Il s'assied à table et écrit un billet. Avec ce mot de moi, Mylord, je vous assure Qu'au vieux diable Milton vous recommandera, Et que pour chapelain le diable vous prendra. LORD ROCHESTER Je verrai Francis! Il avance la main avec empressement pour prendre la lettre de Davenant. DAVENANT Mais souffrez que je la plie. LORD ROCHESTER Francis! LORD ORMOND, à lord Rochester. Pour la petite, au moins, pas de folie! LORD ROCHESTER . Non, non! A part. Si je pouvais lui. glisser mon quatrain! Un quatrain quelquefois met les choses en train. Haut à Davenant. Ça! dans la place admis, que me faudra-t-il faire? DAVENANT, lui remettant une fiole. Voici dans cette fiole un puissant somnifère. On sert toujours le soir au futur souverain De l'hypocras, où trempe un brin de romarin. Mêlez-y cette poudre, et séduisez la garde De la porte du parc. S'adressant à Ormond. Le reste nous regarde. LORD-ORMOND Mais pourquoi donc le Roi veut-il qu'un coup de main Enlève cette nuit Cromwell, qui meurt demain? Sa mort par les siens même est jurée... DAVENANT Au contraire. Aux coups des puritains le Roi veut le soustraire. Il veut se passer d'eux. D'ailleurs, il est souvent Bon d'avoir pour ôtage un ennemi vivant. LORD ROCHESTER Et de l'argent? DAVENANT Un brick mouillé dans la Tamise Porte une somme en or qui nous sera transmise; Et pour tout cas urgent, Manassé, juif maudit, Nous ouvre au denier douze un généreux crédit. LORD ORMOND Fort bien. DAVENANT Gardons toujours l'appui des têtes-rondes. Nous ébranlons un chêne aux racines profondes! Que leur concours nous reste, et que le vieux renard, S'il trompe nos filets, tombe sous leur poignard! LORD ROCHESTER Bien dit, cher Davenant! voilà des mots sonores! C'est bien en vrai poète user des métaphores! Cromwell à la fois chêne et renard! c'est très beau. Un renard poignardé! -Vous êtes le flambeau Du Pinde anglais! Aussi je réclame, mon maître, Votre avis... LORD ORMOND, a part. Le quatrain sur l'eau va reparaître. LORD ROCHESTER Sur des vers qu'hier soir... LORD ORMOND Mylord, est-ce l'endroit?... LORD ROCHESTER, à part. Que tous ces grands seigneurs sont d'un génie étroit! Qu'un lord ait par hasard de l'esprit, il déroge! DAVENANT, à Rochester. Mylord, quand Charles-Deux sera dans Windsor-Loge, Vous nous direz vos vers, et sur ces mêmes bancs Nous convîrons Vithers, Waller et Saint-Albans. Vous plaîrait-il, Mylord, qu'à présent je m'abstinsse? LORD ORMOND Oui, conspirons, en paix! A Davenant. -C'est parler comme un prince, Monsieur! A part. Wilmot devrait mourir de honte, oui, Davenant, le poète! est bien moins fou que lui. LORD ROCHESTER, à Davenant. Vous ne voulez donc pas écouter?... DAVENANT Mais je pense Que mylord Rochester lui-même m'en dispense. Nous avons plusieurs points à discuter touchant Notre complot... LORD ROCHESTER Monsieur croit mon quatrain méchant! Parce qu'on n'a pas fait des tragi-comédies. . . Des mascarades. . . -Soit, Monsieur! Bas à lord Ormond. Des rapsodies! C'est jalousie, àu moins, s'il se récuse! DAVENANT Eh quoi? Mylord se ficherait?... LORD ROCHESTER Au diable! laissez-moi. DAVENANT Ah! je ne pensais pas vous blesser, sur nia vie! LORD ORMOND Veuillez, Mylord! LORD ROCHESTER, se détournant. L'orgueil! DAVENANT Mylord, daignez!... LORD ROCHESTER, le repoussant. L'envie! LORD ORMOND, vivement. Saint-George! à la douceur je ne suis pas enclin. Pour une goutte d'eau déborde un vase plein. -Mylord! -Le pire fat qui dans Paris s'étale, Le dernier dameret de la Place-Royale, Avec tous ses plumets sur son chapeau tombants, Son rabat de dentelle et ses noeuds de rubans, Sa perruque à tuyaux, ses bottes évasées, A l'esprit, moins que vous, plein de billevesées! LORD ROCHESTER, furieux. Mylord, vous n'êtes point mon père!... A vos discours Vos cheveux gris pourraient porter un vain secours. Votre parole est jeune, et nous fait du même âge. Vous me rendrez, pardieu, raison de cet outrage! LORD ORMOND De grand coeur! -Votre épée au vent, beau damoiseau! Ils tirent tous deux leurs épées. D'honneur! je m'en soucie autant que d'un roseau! Ils croisent leurs épées. DAVENANT, se jetant entre eux. Mylords, y pensez-vous? -La paix! la paix sur l'heure! LORD ROCHESTER, ferraillant. L'ami! la paix est bonne, et la guerre est meilleure. DAVENANT, s'efforçant toujours de les séparer. Si le crieur de nuit vous entendait?... On frappe à la porte. Je croi Qu'on frappe... On frappe plus fort. Au nom de Dieu, Mylords! Les combattants continuent. Au nom du Roi! Les deux adversaires s'arrêtent et baissent leurs épées. On frappe. Tout est perdu! -La garde est peut-être appelée. Paix! Les deux lords remettent leurs épées dans le fourreau, leurs grands chapeaux sur leur tête, et s'enveloppent de leurs capes. On frappe encore. -Davenant va ouvrir. SCÈNE CINQUIÈME LES MÊMES, CARR, costume complet de tête-ronde. Il s'arrête gravement sur le seuil de la porte, et salue les trois cavaliers de la main, sans ôter son chapeau. CARR N'est-ce pas ici, mes frères, l'assemblée Des Saints? DAVENANT, lui rendant son salut. Oui. Bas à lord Ormond. -C'est ainsi que se nomment entre eux Ces damnés puritains. Haut à Carr. Soyez le bienheureux, Le bien-venu, mon frère, en ce conventicule. Carr s'approche lentement. LORD ORMOND, bas à lord Rochester. Notre accès belliqueux était fort ridicule, Mylord. Restons-en là. J'avais le premier tort. Soyons amis. LORD ROCHESTER, s'inclinant. Je suis à vos ordres, Mylord. LORD ORMOND Comte, ne pensons plus qu'au Roi dont le service A besoin que ma main à la vôtre s'unisse. LORD ROCHESTER Marquis, c'est un bonheur pour moi, comme un devoir. Ils se serrent la main. Eh! n'est-ce pas assez, juste Dieu, que d'avoir Sur le corps, par l'effet de nos guerres fatales, Exil, proscription, sentences capitales, Sa tète mise à prix, vendue, et coetera, Il désigne du geste son déguisement. Et ce chapeau de feutre, et ce manteau de drap? CARR Il fait lentement quelques pas, joint les mains sur sa poitrine, lève les yeux au ciel, puis les promène tour à tour sur les trois cavaliers. Frères, continuez! -Quand au prêche j'arrive, Je suis du saint banquet le moins digne convive. Que nul pour le vieux Carr ne se lève!... Je vois Que ce bruit, qu'au dehors m'ont apporté vos voix, Etait un doux combat d'armes spirituelles. LORD ROCHESTER, à part. Peste! CARR, poursuivant. Ces luttes-là me sont habituelles; Reprenez ces combats qui nourrissent l'esprit. LORD ROCHESTER, bas à Davenant. Ou le font rendre. DAVENANT, de même. Paix, Mylord! CARR, continuant. Il est écrit: «Allez tous par le monde, et prêchez ma parole. . .» LORD ROCHESTER, bas-à Davenant. Je vais de chapelain étudier mon rôle. CARR, après une pause. J'ai du Long Parlement mérité le courroux. Depuis sept ans la Tour me tient sous les verroux, Pleurant nos libertés, sous Cromwell disparues. Ce matin, mon geôlier m'ouvre et dit: -«-Aux Trois-Grues, » On t'attend. Israël convoque ses tribus; » On va détruire enfin Cromwell et les abus. » Va! » Je vais, et j'arrive à votre porte amie, Comme autrefois Jacob en Mésopotamie. Salut! mon ame attend vos paroles de miel, Comme la terre sèche attend-les eaux du ciel. La malédiction me souffle et m'enveloppe. Donc, purifiez-moi, frères, avec l'hysope; Car si vos yeux vers moi ne tournent leur flambeau, Je serai comme un mort qui descend au tombeau! LORD ROCHESTER, bas -à Davenant. Quel terrible jargon! DAVENANT, bas à lord Rochester. C'est de l'apocalypse. CARR Mon ame veut le jour! LORD ROCHESTER, à part. Fais donc cesser l'éclipse! LORD ORMOND, bas à Davenant. Je démêle, au milieu de ses donc, de ses car, Qu'il nous vient de la Tour et qu'il s'appelle Carr. C'est un des conjurés que Barksthead nous envoie. Ce Carr est un sectaire, un vieil oiseau de proie. Dans la rébellion, assisté de Strachan, - Du camp parlementaire il sépara son camp. Le Parlement le fit mettre à la Tour de Londre. Mais, monsieur Davenant, ce qui va vous confondre, C'est qu'il maudit Cromwell d'avoir par trahison Dissous le Parlement, qui le mit en prison. DAVENANT, bas. Est-il indépendant de l'espèce ordinaire? Ranter socinien? LORD ORMOND, bas. Non, il est millénaire. Il croit que pour mille ans les saints vont être admis A gouverner tout seuls. -Les saints sont les amis! CARR, qui a paru absorbé dans une sombre extase. Frères, j'ai bien souffert! -On m'oubliait dans l'ombre, Comme des morts d'un siècle en leur sépulcre sombre. Le Parlement, qu'hélas! j'ai moi-même offensé, Par Olivier Cromwell avait été chassé; Et captif, je pleurais sur la vieille Angleterre, Semblable au pélican, près du lac solitaire; Et je pleurais sur moi! par le feu du péché, Mon front était flétri, mon bras était séché; Je ressemblais, maudit du Dieu que je proclame, A du bois à demi consumé par la flamme. Hélas! j'ai tant pleuré, membres du saint troupeau, Que mes os sont brûlés et tiennent à ma peau. Mais enfin le Seigneur me plaint et me relève. Sur la pierre du temple il aiguise mon glaive. Il va frapper Cromwell, et chasser de Sion La désolation de la perdition. LORD ROCHESTER, bas à Davenant. Sur mon nom! la harangue est fort originale! CARR Je reprends parmi vous ma robe virginale. LORD ROCHESTER, à part. Tudieu! CARR Guidez mes pas dans le chemin étroit; Et glorifiez-vous, vous dont le coeur est droit! Les mille ans sont venus. Les saints que Dieu seconde De Gog jusqu'à Magog vont gouverner le monde. Vous êtes saints! LORD ROCHESTER, poliment. Monsieur, vous nous faites honneur... CARR, avec enthousiasme. Les pierres de Sion sont chères au Seigneur. LORD ROCHESTER Voilà parler! CARR A moins que mon Dieu ne me touche, Je suis comme un muet qui n'ouvre point la bouche. C'est vous que mon oreille écoutera toujours, Car la manne céleste abonde en vos discours! Montrant lord Ormond. Dites-moi, vous étiez d'opinions diverses? Sur quel texte roulaient vos saintes controverses? LORD ROCHESTER Tout à l'heure, Monsieur? -C'était sur un verset... A part. Pardieu! si mon quatrain par hasard lui plaisait? Il m'écoute déjà d'une ardeur sans pareille! Quel poète d'ailleurs pourrait voir une oreille S'ouvrir si largement sans y jeter des vers? Risquons le madrigal, à tort comme à travers! D'abord faisons-le boire. On sait qu'au bruit des verres Se dérident parfois nos puritains sévères. Haut. Monsieur doit avoir soif? CARR Jamais! ni soif, ni faim! Car je mange la cendre, ami, comme du pain. LORD ROCHESTER, à part. Il peut bien manger seul, si c'est ainsi qu'il dîne. N'importe! Haut. Hôte! garçon! Un garçon de taverne paraît. Un broc de muscadine Du vin, de l'hypocras! Le garçon garnit une table de brocs et y pose deux gobelets d'étain. Carr et Rochester y prennent place. Carr se verse à boire le premier et en offre au cavalier qui continue: Vous demandiez. -Merci! Quel texte tout à l'heure on discutait ici? Monsieur, c'est un quatrain... CARR Un quatrain? LORD ROCHESTER Oui, sans doute. CARR Quatrain! qu'est cela? LORD ROCHESTER C'est... comme un psaume. CARR Ah! j'écoute. LORD ROCHESTER Vous me direz, Monsieur, ce que vous en pensez. -Belle Égérie!... » Ah!... celle à qui sont adressés Ces vers a nom Francis; mais ce nom trop vulgaire Au bout d'un vers galant ne résonnerait guère. Il fallait le changer, j'ai long-temps balancé Entre Griselidis et Parthénolycé. Puis enfin j'ai choisi le doux nom d'Égérie Qui du sage Numa fut la nymphe chérie. Il fut législateur, je suis du Parlement; Cela convenait mieux. Ai-je fait sagement? Jugez-en; mais voici l'amoureuse épigramme Il prend un air galant et langoureux. -« Belle Égérie! hélas! vous embrasez mon ame. » Vos yeux, où Cupidon allume un feu vainqueur, » Sont deux miroirs ardents qui concentrent la flamme » Dont les rayons brûlent mon coeur! » -Qu'en dites-vous? Carr, qui a écouté d'abord avec attention, puis avec un sombre mécontentement, se lève furieux et renverse la table. CARR Démons! damnation! injure! Me pardonnent le ciel et les saints, si je jure! Mais comment de sang-froid entendre à mes côtés Déborder le torrent des impudicités? Fuis! arrière! édomite! arrière! amalécite! Madianite "! LORD ROCHESTER, riant. Ah Dieu! que de rimes en ite! Un autre original, plus amusant qu'Ormond! CARR, indigné. Tu m'as, comme Satan, conduit au haut du mont, Et ta langue m'a dit: -«Tu sors d'un jeûne austère; » As-tu soif? à tes pieds je mets toute la terre. » LORD ROCHESTER Je vous ai seulement offert un coup de vin. CARR Et moi qui l'écoutais comme un esprit divin! Moi, dont l'ame s'ouvrait à sa bouche rusée Comme un lys de Saron aux gouttes de rosée! Au lieu des purs trésors d'un coeur chaste et serein, Il me montre une plaie! LORD ROCHESTER Une plaie! un quatrain? CARR, s'animant de plus en plus. Une plaie effroyable où l'on voit le papisme, L'amour, l'épiscopat, la volupté, le schisme! Un incurable ulcère où Moloch-Cupidon Verse avec Astarté ses souillures! LORD ROCHESTER Pardon! Ce n'est pas Astarté, Monsieur, c'est Égérie. CARR Ta bouche est un venin dont mon ame est flétrie. Retirez-vous de moi, vous tous qui commettez Les fornications et les iniquités! Vous desséchez mes os jusque dans leur moelle! Mais les saints prévaudront! -Votre engeance cruelle Ne les courbera point ainsi que des roseaux; Et quand déborderont enfin les grandes eaux, Elles n'atteindront pas à leurs pieds! LORD ROCHESTER Tu radotes! A quoi vous serviraient alors vos grandes bottes? S'il ne pleut point sur vous, pourquoi ces grands chapeaux? CARR, avec amertume. D'un fils de Zerviah c'est bien là le propos! En ce moment le manteau de Rochester s'entr'ouvre et laisse apercevoir son riche costume chargé de noeuds, de lacs d'amour et de pierreries. Carr y jette un coup d'oeil scandalisé et poursuit: Mais oui! -Oui, c'est un mage! un sphinx à face d'homme, Vêtu, paré, selon la mode de Sodome! Satan ne porte pas autrement son pourpoint. Il se pavane aussi, des manchettes au poing; Couvre son pied fourchu, de peur qu'on ne le voie, De souliers à rosette et. de chausses de soie, Et met sa jarretière au-dessus du genou! Ces bijoux, ces anneaux, consacrés à Wishnou, De l'idole Nabo}e sont autant d'amulettes; Et pour que l'enfer rie à toutes ces toilettes, Derrière son oreille il étale au grand jour L'abomination de la tresse d'Amour! LORD ORMOND CARR, au comble de l'indignation. Non, ce ne sont pas des saints! LORD ROCHESTER, riant. Tu t'en désistes? CARR C'est un club de démons, un sabbat de papistes! Ce sont des cavaliers! sortons! Fous! LORD ROCHESTER Adieu, mon cher. CARR, se dirigeant vers la porte. Mes pieds marchent ici sur des charbons d'enfer! SCÈNE SIXIÈME LES MÊMES; LE COLONEL JOYCE, LE MAJOR-GÉNÉRAL HARRISON, LE CORROYEUR BAREBONE, LE LIEUTENANT-GÉNÉRAL LUDLOW, LE COLONEL OVERTON, LE COLONEL PRIDE, LE SOLDAT SYNDERCOMB, LE MAJOR WILDMAN, LES DÉPUTÉS GARLAND, PLINLIMMON ET AUTRES PURITAINS. Ils entrent comme processionnellement, enveloppés de manteaux. - Chapeaux rabattus, grandes bottes, longues épées qui soulèvent le bord postérieur de leurs manteaux: JOYCE, arrêtant Carr. Hé bien! que fais-tu donc? tu pars quand -on arrive? CARR Joyce, on t'a trompé! n'entre pas dans Ninive! Sors de ce lieu maudit! Barebone, Harrison! Ce sont des cavaliers, non des sains! -Trahison!- JOYCE, bas à Carr. Mais ces cavaliers-là, mon vieux Carr, sont des nôtres. Il faut bien employer -leurs bras à défaut d'autres.- Ce sont nos alliés! CARR Mort au parti royal! Point d'alliance avec les fils de Bélial! JOYCE, à Overton. Il est encor bien simple! A Carr. Allons, reste -ici! reste! CARR, se résignant d'un air sombre. Oui, -pour vous préserver de leur contact funeste. Les trois cavaliers se sont assis à une table à droite du théâtre. Les puritains groupés à gauche paraissent s'entretenir à voix basse, et lancent de temps en temps des regards de haine sur les cavaliers. -On doit supposer, durant toutes les scènes qui suivent, qu'il y a assez d'espace entre les deux groupes de conjurés, pour que ce qui se dit dans l'un ne soit pas nécessairement entendu par l'autre. Carr seul paraît observer constamment les cavaliers; mais il se tient un peu à l'écart des autres têtes-rondes. LORD ORMOND, bas à Davenant. Ce poltron de Lambert tarde à venir!... Il faut Qu'en rêve cette nuit il ait vu l'échafaud. LORD ROCHESTER, bas aux deux autres. Nos bons amis les saints ont la mine bien sombre! Nous ne sommes que trois. et, par Saint-Paul! leur nombre Devient inquiétant!... Il regarde à la porte. Mais voici du renfort, Sedley, -Roseberry, -lord Drogheda, -Clifford... LORD ORMOND, se levant. Et l'illustre Jenkins, que le tyran écoute, Tout en persécutant sa vertu qu'il redoute! SCÈNE SEPTIÈME LES MÊMES. SEDLEY, LORD DROGHEDA, LORD ROSEBERRY, SIR PETERS DOWNIE, LORD CLIFFORD, cavaliers couverts de manteaux et de chapeaux à la puritaine; LE DOCTEUR JENKINS, vieillard vêtu de noir, ET AUTRES ROYALISTES. Les cavaliers entrent pêle-mêle et en tumulte; le docteur Jenkins a seul une démarche grave et sévère. LORD ROSEBERRY, gaiement. Rochester! lord Ormond! Davenant! qu'il fait chaud! CARR, dans un coin du théâtre et à part. Rochester! lord Ormond! LORD ORMOND, bas et avec un coup d'oeil mécontent, à lord Roseberry. Dites nos noms moins haut! LORD ROSEBERRY, bas et regardant de côté les têtes-rondes. Ah! je ne voyais pas ces corbeaux! LORD ORMOND, bas à Roseberry. D'aventure,- Prenez garde, Mylord, d'être un jour leur pâture! Les cavaliers s'approchent de la table-où étaient assis Ormond, Rochester et Davenant. Ils remarquent la table et les pots d'étain que Carr a renversés. LORD CLIFFORD, gaiement. Quoi! les tables déjà par terre, que je crois? - On a donc commencé? -Mais deux verres pour trois? Qui jeûne d'entre vous? -Réparons ce désordre, Il relève la table, et appelle un garçon de taverne qui la couvre de nouveaux brocs de bière et de vin. Les jeunes cavaliers s'empressent de s'y asseoir. J'ai faim et soif. CARR, à part et avec indignation. Ils n'ont de bouches que pour mordre, Ces païens! faim et soif! c'est leur hymne éternel. Ils sont ensevelis dans l'appétit charnel! SCÈNE HUITIÈME LES MÊMES, SIR RICHARD WILLIS, costume des vieux cavaliers, barbe blanche, air souffrant. LORD ORMOND Sir Richard Willis! Tous les cavaliers se lèvent et vont à se rencontre. Il paraît marcher avec peine. Roseberry et Rochester lui offrent le bras et l'aident. SIR RICHARD WILLIS, aux cavaliers qui l'entourent. Libre un instant de sa chaîne, Chers amis, jusqu'à vous le vieux Richard se traîne. Hélas! vous me voyez faible et souffrant toujours Des persécutions qui pèsent sur mes jours. Mes yeux de la lumière ont perdu l'habitude, Tant de me tourmenter Cromwell fait son étude! LORD ORMOND Mon pauvre et vieil ami! SIR RICHARD WILLIS Mais ne me plaignez pas, Si, presque dans la tombe amené pas à pas, Mon bras meurtri de fers, qu'un saint zèle ranime, Concourt à relever le trône légitime; Ou si le ciel permet que, confessant ma foi, Mon reste de vieux sang coule encor pour mon Roi LORD ORMOND Sublime loyauté! LORD ROCHESTER Dévoûment vénérable! SIR RICHARD WILLIS Ah! je suis d'entre vous le moins considérable. Je n'ai d'autre bonheur, -oui, -que d'avoir été Des serviteurs du Roi le plus persécuté! LE DOCTEUR JENKINS Qu'en exemples d'honneur vos vertus sont fécondes! SIR RICHARD WILLIS, après un geste de modestie. Mais qu'attendons-nous donc? -Voici nos têtes-rondes? LORD ORMOND Lambert nous manque encor. -Les lâches sont tardifs. LORD ROCHESTER, buvant, aux lords Roseberry et Clifford. Qu'avec leurs feutres noirs coupés en formes d'ifs Nos saints sont précieux! SIR RICHARD WILLIS, à lord Ormond. Qui sont tous ces sectaires? LORD ORMOND Là-bas, c'est Plinlimmon, Ludlow, parlementaires; Carr, qui nous suit d'un oeil de haine et de frayeur; Le damné Barebone, inspiré corroyeur... SIR RICHARD WILLIS Quel est ce Barebone? DAVENANT, bas à sir Richard. Ah! c'est un homme unique. Barebone, ennemi du pouvoir tyrannique, Corroyeur de nos saints, tapissier de Cromwell, Comme à deux râteliers mange à ce double autel. Il prépare à la fois le massacre et la fête. De Cromwell couronné sa voix proscrit la tête, Et le couronnement se marchande avec lui. Le brave homme, à deux fins se vouant aujourd'hui, Travaille, en louant Dieu, pour les pompes du diable. Marchand officieux et saint impitoyable, Son fanatisme à Noll, qu'il sert de son crédit, Vend le plus cher qu'il peut ce trône qu'il maudit. SIR RICHARD WILLIS Son frère fut-il pas orateur de la Chambre? DAVENANT Oui, du feu Parlement dont lui-même fut membre. SIR RICHARD WILLIS, à lord Ormond. Les autres! LORD ORMOND Harrison, régicide; Overton, Régicide; Garand, régicide... LORD CLIFFORD Dit-on Qui des trois est Satan? LORD ORMOND Paix, Mylord! Là, déclame Le ravisseur du Roi, Joyce? LORD ROSEBERRY Race infâme! LORD ROCHESTER Que j'aurais de plaisir à chamailler un peu Ces têtes-rondes-là qui vont outrageant Dieu! Que je voudrais, pour prix de leurs pieuses veilles, Les arrondir encore, en coupant leurs oreilles! Et quel doux passe-temps je me serais promis D'attaquer ces coquins, -s'ils n'étaient nos amis! SCÈNE NEUVIÈME LES MÊMES, LE LIEUTENANT-GÉNÉRAL LAMBERT, simple costume des autres têtes-rondes, longue épée à large garde de cuivre. A l'arrivée de Lambert, les têtes-rondes s'inclinent avec déférence. LORD ORMOND Enfin, voici Lambert! CARR, à part. Quel bizarre mystère! LAMBERT Salut aux vieux amis de la vieille Angleterre. LORD ORMOND, à ses adhérents. Le moment va sonner de risquer le grand coup. Concluons l'alliance et déterminons tout! Il s'avance vers Lambert qui vient à sa rencontre. Jésus crucifié! LAMBERT Pour le salut des hommes! Nous sommes prêts. LORD ORMOND Sous moi j'ai trois cents gentilshommes, Dont voici les chefs. -Quand frappons-nous le maudit? LAMBERT Quand est-il roi? LORD ORMOND Demain. LAMBERT Frappons demain. LORD ORMOND LAMBERT LORD ORMOND LAMBERT LORD ORMOND C'est dit. C'est dit. L'heure? Midi. Le lieu? LAMBERT Westminster même. LORD ORMOND Alliance? Amitié! A part. -J'aurai le diadême! Quand tu m'auras servi, comme j'aurai voulu, L'échafaud de Capell n'est pas si vermoulu Qu'il ne supporte encore un billot pour ta tête! Ils se serrent un moment la main. LORD ORMOND, à part. Il croit marcher au trône, et son gibet s'apprête! Une pause. LAMBERT, à part. Allons! c'en est donc fait... me voilà compromis! Ils m'ont choisi pour chef! -Pourquoi l'ai-je permis?... Ah! n'importe! avançons. -Ma crainte est ridicule; Et sait-on où l'on va, d'ailleurs, quand on recule? Parlons! - II croise les bras sur sa poitrine et lève les yeux aux ciel. Les puritains prennent leur attitude d'extase et de prières. Les cavaliers sont assis à table; les jeunes boivent joyeusement. Ormond, Willis, Davenant et Jenkins paraissent seuls écouter la harangue de Lambert. Pieux amis! il nous est parvenu, Que, nonobstant ce peuple et son droit méconnu, Un homme, qui se dit protecteur d'Angleterre, Veut s'arroger des rois le titre héréditaire. C'est pourquoi nous venons à vous, vous demandant S'il convient de punir cet orgueil impudent; Et si vous entendez, vengeant par votre épée Notre antique franchise abolie. usurpée, Porter l'arrêt de mort, sans merci ni pardon, Contre Olivier Cromwell, du comté d'Huntingdon? TOUS, excepté Carr et Harrison. Meure Olivier Cromwell! LES TÊTES-RONDES Exterminons le traître! LES CAVALIERS Frappons l'usurpateur! OVERTON Point de roi! LAMBERT Point de maître! HARRISON Permettez que j'expose un scrupule, humblement. Notre oppresseur du Ciel me semble un instrument; Quoique tyran, il est indépendant dans l'ame; Et peut-être est-ce lui que Daniel proclame, Quand dans sa prophétie il dit: «Les saints prendront -Le royaume du monde, et le posséderont. » LUDLOW Oui, le texte est formel. Mais le même prophète Rassure, général, votre ame satisfaite. Car Daniel, ailleurs, dit: «Au peuple des saints » Le royaume sera donné pour mes desseins. » Donc, nul ne doit le prendre avant qu'on ne le donne. JOYCE Puis, le peuple des saints, c'est nous! HARRISON Je m'abandonne A vos sagesses. -Mais, -en m'avouant vaincu, Ludlow, je ne suis point pleinement convaincu Que les textes cités aient le sens que vous dites; Et, sur ces questions, au profane interdites, Je voudrais avec vous quelque jour conférer. Nous nous adjoindrions, pour en délibérer, Plusieurs amis pieux, qui, touchant ces matières, Pussent de leurs clartés seconder nos lumières. LUDLOW De grand coeur. Ce sera, s'il vous plaît, vendredi? Harrison s'incline en signe d'adhésion. LAMBERT, à part et comme absorbé dans ses réflexions. Ce que je leur disais, vraiment, est très-hardi! JOYCE, montrant à Lambert un groupe de têtes-rondes qui est jusqu'alors resté isolé au fond du théâtre. Trois nouveaux conjurés sont là. -Leur bras s'indigne De venir un peu tard travailler à la vigne; Mais ces saints ouvriers se présentent à vous, Sachant qu'il est écrit: « Même salaire à tous. LAMBERT, soupirant. Dites-leur d'approcher. Le groupe s'avance vers Lambert. Quels sont vos noms, mes frères? UN DES NOUVEAUX CONJURÉS Quoi que puissent tramer ceux qui vous sont contraires Louez Dieux Pimpleton. UN SECOND Mort au péché Palmer. UN TROISIÈME Vis pour ressusciter Jeroboam d'Emer. LORD ROCHESTER, bas à lord Roseberry. Que disent-ils? LORD ROSEBERRY, bas à lord Rochester. Ils ont l'habitude risible, D'entortiller leur nom d'un verset de la Bible. LAMBERT, tenant une Bible ouserte. Vous jurez?... LES TROIS CONJURÉS Nous, jurer? Loin de nous tout serment! L'enfer seul les écoute, et le ciel les dément. Des blasphèmes païens que la foi nous délivre! LAMBERT Hé bien! vous promettez, -la main sur le saint-livre, Il hésite. D'immoler Cromwell. LES TROIS CONJURÉS, la main sur la Bible. Oui! LAMBERT, d'une voix plus forte. De nous prêter appui, De vous taire et d'agir, LES TROIS CONJURÉS Nous le promettons, oui! LAMBERT Soyez les bienvenus! Les trois conjurés prennent place parmi les puritains. OVERTON, bas à Lambert. Tout est en bonne route; Courage! tout va bien. LAMBERT, à part. Demain, j'aurai sans doute La couronne de plus, ou la tête de moins! OVERTON, lui montrant les conjurés. Regardez: -que d'amis, Mylord! LAMBERT, à part. Que de témoins! SYNDERCOMB, dans le groupe des conjurés Meure Olivier Cromwell! CARR, aux têtes-rondes. Frères, quand votre glaive Aura frappé Cromwell, réveillé dans son rêve, Ce Baal renversé, qu'on adore à genoux, Que ferez-vous après? LUDLOW, pensif. Au fait, que ferons-nous? LORD ORMOND, à part. Je le sais! LAMBERT, embarrassé. Nous créerons un conseil, qui s'arrête A dix membres au plus... A part. -Et qui n'ait qu'une tête! HARRISON, vivement. Dix membres! Général Lambert! -Mais, c'est trop peu! Soixante-dix, ainsi qu'au sanhédrin hébreu! C'est le nombre sacré! CARR Le pouvoir légitime, C'est le Long Parlement, dispersé par un crime! JOYCE Un conseil d'officiers! HARRISON, s'échauffant. Croyez ce que je dis: Il faut pour gouverner être soixante-dix! BAREBONE Pour l'Angleterre, amis, point de salut possible, Tant qu'on ne voudra pas, réglant tout sur la Bible, Imposer aux marchands, pour leurs gains épurés, Le poids du sanctuaire et les nombres sacrés, Et quittant pour Sion l'Égypte et la Chaldée, Changer le pied en palme et la brasse en coudée. GARLAND C'est parler sensément. JOYCE Barebone est-il fou? Taupe, qui ne voit rien au dehors de son trou! Prendrait-il par hasard son comptoir pour un trône, Son bonnet pour tiare, et pour sceptre son aune? PLINLIMMON, à Joyce en lui montrant Barebone. Ne raillez pas. -L'esprit souvent l'inspire. A Barebone. Ami! Je t'approuve. BAREBONE, se rengorgeant. Il faut, pour ne rien faire à demi, Pendre en chaque comté les premiers de leur ville... JOYCE, avec un rire dédaigneux. Des corroyeurs! BAREBONE, amèrement à Joyce. Merci! la remarque est civile! Mais vous-même, avant d'être officier et railleur, Joyce-le-Cornette, étiez-vous pas tailleur? Joyce fait un geste de colère, Barebone poursuit. Moi que la Cité compte au rang de ses notables... Joyce veut se jeter sur lui en le menaçant du poing. OVERTON, se plaçant entre eux, Allons! allons! LORD ROSEBERRY, aux puritains. Il se lève, roule dévotement les yeux, prend un air de componction et pousse un grand soupir. Messieurs! La loi des Douze-Tables... Les tables de la loi... Les puritains s'interrompent attentifs. CARR -Que veut-il dire enfin? LORD ROSEBERRY, continuant. Ne veulent pas qu'on meure et de soif et de faim. Je vote un bon repas, nos estomacs sont vides. Les têtes-rondes se détournent avec indignation. Les servants de taverne garnissent la table des cavaliers. CARR, en contemplation devant les cavaliers qui mangent. Que de chair et de vin ces satans sont avides! BAREBONE Païens! CARR, aux puritains. Avant d'aller plus loin, écoutez-moi; Est-on sûr que Cromwell songe à se faire roi? OVERTON Trop sûr! et c'est demain qu'un parlement servile De ce titre proscrit pare sa tête vile! TOUS, excepté Cart.. Mort à l'ambitieux! HARRISON Mais je ne conçois pas Ce qui pousse Cromwell à risquer ce grand pas. Il faut qu'il soit bien fou de désirer le trône! Il ne reste plus rien des biens de la couronne. Hampton-Court est vendue au profit du trésor; On a détruit Woodstock, et démeublé Windsor! LAMBERT, bas à Overton. Imbécille pillard! qui dans le rang suprême, Ne voit que les rubis scellés au diadème, Et dans le trône, objet des travaux d'Olivier, Des aunes de velours, à revendre au fripier! Dévoré d'une soif de l'or que rien ne sèvre, Harrison n'apprécie un sceptre qu'en orfèvre, Et si quelque couronne à ses désirs s'offrait, Ne l'usurperait pas, mais il la volerait. BAREBONE, en extase. Ah! pourquoi Dieu fait-il, dans ces jours de misère, Du lion de Jacob un vil bouc émissaire! Olivier, revêtu d'une robe d'honneur, Semblait toujours marcher à droite du Seigneur; Il était dans nos champs comme une gerbe mûre; II portait de Juda l'invulnérable armure; Et quand il paraissait à leur oeil ébloui, Les Philistins" fuyaient, en s'écriant: « C'est lui! » Il était, Israël, l'oreiller de ta couche! Mais ce miel en poison se change dans ta bouche; Il s'est fait Tyrien; et les enfants d'Edom Ont, avec des clameurs, ri de ton abandon! Tous les Amorrhéens ont tressailli de joie, En voyant qu'un démon le poussait dans leur voie; Il veut être, échauffe par l'impure Abisag, Roi comme fut David; -qu'il le soit comme Agag! SYNDERCOMB Qu'il meure! LAMBERT Il a comblé sa mesure de crimes LORD DROGHEDA Drogheda fume encor du sang de ses victimes. Sa cour s'ouvre aux enfants de Gomorrhe et de Tyr. LORD ORMOND II a trempé ses mains au sang du roi martyr! HARRISON Sans respect pour nos droits, acquis par tant de guerres, Il faut aux cavaliers restituer leurs terres! Hier, à l'impur banquet, qu'au nom de la Cité Lui donnait le lord maire, on l'a complimenté! Il a reçu l'épée, et puis il l'a rendue! LAMBERT Ce sont des airs de roi! JOYCE L'Angleterre est perdue! LE DOCTEUR JENKINS Il juge, taxe, absout, condamne, sans appel! SIR RICHARD WILLIS Il fit assassiner Hamilton, lord Capell, Lord Holland; -de ce tigre ils ont été la proie. BAREBONE Il porte effrontément des justaucorps de soie! OVERTON Il nous refuse à tous ce qui nous serait dû. Bradshaw est exilé. LORD ROCHESTER Bradshaw n'est pas pendu! Il tolère, au mépris de la sainte Écriture, Les rites du papisme et de la prélature. DAVENANT Il a de Westminster profané les tombeaux. LUDLOW Il a fait enterrer Ireton aux flambeaux! LES CAVALIERS Sacrilége! LES TÊTES-RONDES Idolâtre! JOYCE Amis! non, point de grace! SYNDERCOMB, tirant son poignard. Qu'il meure! TOUS, agitant leurs poignards. Exterminons le tyran et sa race! En ce moment on frappe violemment à la porte de la taverne. Les conjurés s'arrêtent: silence de terreur et de surprise. On frappe de nouveau. LORD ORMOND, s'approchant de la porte. Qui va là? LAMBERT, à part. Diable! UNE VOIX, au dehors. Ami! LORD ORMOND Que veux-tu? LA VOIX Par le ciel! Ami, vous dis-je! ouvrez! LORD ORMOND Ton nom? LA VOIX Richard Cromwell. TOUS LES CONJURÉS Richard Cromwell! LORD ORMOND Le fils du Protecteur! LAMBERT La trame est découverte! LORD ROSEBERRY Il faut ouvrir! Il ouvre. -Entre Richard Cromwell. SCÈNE DIXIÈME LEs MÊMES, RICHARD CROMWELL, costume de cavalier. A l'entrée de Richard, tous les puritains s'enveloppent de leurs manteaux et rabattent leurs chapeaux. RICHARD CROMWELL Mais sur mon ame! Vit-on jamais repaire ainsi barricadé? Non, jamais château fort ne fut si bien gardé! Roseberry, Clifford, sans vos voix charitables, Qui dominaient le bruit des flacons et des tables, Votre pauvre Richard se serait rebuté. Il salue les conjurés autour de lui. Bonjour, messieurs!... -De qui portiez-vous la santé? Aux voeux que vous formiez souffrez que je m'unisse. LORD CLIFFORD, embarrassé. Cher Richard... nous disions... LORD ROCHESTER, nant. Que le ciel vous bénisse! RICHARD CROMWELL Quoi! vous parliez de moi? mais vous êtes trop bons! BAREBONE, à part. Que l'enfer dans ta gorge éteigne ses charbons! RICHARD CROMWELL Je ne vous gêne pas? LORD ROSEBERRY, balbutiant. Comment! vous?... au contraire!... Trop heureux! -Venez-vous nous voir pour quelque affaire? RICHARD CROMWELL Eh! le même motif que vous m'amène ici. CARR, à part. Serait-il du complot? SIR RICHARD WILLIS, à part Richard Cromwell aussi! RICHARD CROMWELL, élevant la voix. Ah ça! -Messieurs Sedley. Roseberry, Downie, Clifford, je vous accuse ici de félonie! LORD ROSEBERRY, effrayé. Que dit-il? LORD CLIFFORD. troublé. Cher Richard... A part Dieu me damne! il sait tout. SEDLEY, avec angoisse. Je vous jure... RICHARD CROMWELL Veuillez m'entendre jusqu'au bout. Vous vous justifîrez après, s'il est possible. LORD ROSEBERRY, bas aux autres. Nous sommes découverts! DOWNIE Oui, la chose est visible! RICHARD _CROMWELL, aux mêmes. Voilà bientôt dix ans que nous sommes amis. Bals, chasses, jeux, plaisirs permis et non permis, Tout nous était commun jusqu'ici: nos détresses, Nos bonheurs, notre bourse, et jusqu'à nos maîtresses! Vos chiens étaient à moi; vous aviez mes faucons; Et nous passions les nuits sous les mêmes balcons. Quoique mon nom m'enrôle en un parti contraire, Toujours avec vous tous j'ai vécu comme un frère. Et pourtant vous avez, malgré ce bon accord, Un secret pour Richard!... Et quel secret encor! LORD ROSEBERRY Tout est perdu. Que dire? RICHARD CROMWELL Interrogez votre ame! Devais-je enfin m'attendre à cela?... C'est infâme! SEDLEY Croyez, mon cher Richard... RICHARD CROMWELL Oui, cherchez des raisons! Vous ai-je pas toujours servis de cent façons? Qui fut votre recours, dans vos terreurs profondes, Contre les usuriers, pis que les têtes-rondes? Pour qui, réponds, Clifford! ai-je hier remboursé Quatre cents nobles d'or au rabbin Manassé? CLIFFORD, confus. Je ne saurais nier... le maudit juif... RICHARD CROMWELL Downie! Quoiqu'un bill ait frappé ta famille bannie, Qui, lorsqu'on t'arrêta, se fit ta caution? DOWNIE, avec embarras. C'est toi... RICHARD CROMWELL Roseberry! quelle protection Fit garder en prison comme auteur d'un libelle, Pendant certaine nuit, le mari de ta belle? LORD ROCHESTER, bas à Davenant. Il a l'air d'un bon diable. BAREBONE, bas à Carr. Ah! l'Hérode éhonté, Qui prête l'arbitraire à la lubricité! LORD ROCHESTER, à Davenant. J'admire son moyen d'improviser des veuves! LORD ROSEBERRY, à Richard Cromwell. Oui, de votre amitié j'eus de touchantes preuves... Mais... RICHARD CROMWELL, croisant les bras sur sa poitrine. Et cette amitié, chez moi hors de saison! Vous y répondez tous, -par une trahison! LAMBERT, à part. LORD CLIFFORD SEDLEY CARR, étonné. Trahison! Trahison! Dieu! Que veulent-ils dire? RICHARD CROMWELL, vivement. Oui, vous venez sans moi boire ici! LORD ROSEBERRY Je respire! Bas aux autres cavaliers. Le but du rendez-vous échappe à ses regards. Il a vu les flacons et non pas les poignards. A Richard Cromwell. Mon cher Richard, croyez. RICHARD CROMWELL -Haute trahison, dis-je! Vraiment de votre part ce procédé m'afflige. Quoi! vous vous enivrez, et ne m'en dites rien! Qu'ai-je fait? suis-je pas, comme vous, un vaurien? Boire sans moi! c'est mal. D'ailleurs, je sais me taire. Qu'aux puritains sournois vous en fassiez mystère; Que vous vous déguisiez sous ces larges chapeaux, Sous ces manteaux grossiers, je le trouve à propos. Mais vous cacher de moi, qui, dans ce sanctuaire, Rirais tout le premier de la loi somptuaire, Et des sobres Solons dont les bills absolus Fixent l'écot par tête à trois schellings au plus! Est-ce là, je vous prie, agir en camarades? Reculé je jamais devant vos algarades? M'a-t-on moins vu, malgré les règlements nouveaux, Dans les combats de coqs, les courses de chevaux? Enfin, suivant partout votre audace étourdie, N'ai-je pas avec vous -joué la comédie, BAREBONE, indigné, à part. Saducéen"! RICHARD CROMWELL Duels, gais festins, mauvais coups, Me trouvent toujours prêt: -que me reprochez-vous? LORD CLIFFORD Vos bonnes qualités, dont le mérite éclate, Nous sont chères. RICHARD CROMWELL Mais non. Peut-être je me flatte. Souvent de nos défauts notre oeil est écarté; Et nous ne nous voyons que du meilleur côté. Ai-je des torts? SEDLEY Non pas... RICHARD CROMWELL J'aime qu'on m'avertisse! LORD ROSEBERRY Richard!... RICHARD CROMWELL Vous me rendez sans doute la justice De croire que je hais ces puritains maudits, Comme vous? BAREBONE Comme nous! RICHARD CROMWELL C'est ce que je vous dis. Eh! comment supporter ces stupides sectaires, Souillant les livres saints de sanglants commentaires, Qui. toujours dans le meurtre, et toujours louant Dieu, Font des sermons sans fin, et puis, trichent au jeu! CARR, entre ses dents. Les saints jouer! tu ments, enfant d'Hérodiade! RICHARD CROMWELL J'allais faire comme eux une jérémiade. Laissons cela! -Tenez, pour vous prouver, amis, Combien je crains peu d'être avec vous compromis, A quel point tous mes voeux aux vôtres se confondent, Combien j'aime la cause où vos souhaits se fondent, Il remplit un verre et le porte à,es lèsres. Je bois à la santé du Roi Charles! TOUS LES CONJURÉS, surpris. Du Roi! RICHARD CROMWELL, étonné. Nous sommes seuls ici. Pourquoi cet air d'effroi? CARR, à part. J'avais bien deviné qu'Israël était dupe. Au fond, c'est des Stuards qu'en cet antre on s'occupe. Nous verrons! SIR RICHARD WILLIS, à part. C'est le fils de Cromwell, cependant! Mais s'il est du complot, il est bien, imprudent! En ce moment, on entend le bruit de la trompe au dehors. Nouveau silence d'étonnement et d'inquiétude. Le son de la trompe s'interrompt, et une voix forte crie du dehors: Au nom du Parlement, qu'on ouvre la taverne! Mouvement de terreur parmi les conjurés. LORD ROCHESTER, à Davenant. Pour le coup, nous voilà pris dans notre caverne, Comme Cacus! LAMBERT, bas à Joyce. Cromwell nous envoie arrêter! JOYCE, bas. Il sait tout! cette fois on ne peut en douter. OVERTON, bas. Hé bien! il faut s'ouvrir passage à coups d'épée! LAMBERT, bas. Que ferions-nous? La place est sans doute occupée Par ses gardes. On entend le bruit de la trompe. RICHARD CROMWELL, le verre à la main. Au diable! en un pareil moment Venir nous déranger! LA VOIX DU DEHORS Au nom du Parlement, Qu'on ouvre la taverne! BAREBONE Obéissons! Il va ouvrir. LAMBERT, à part. Ma tête Sur mes épaules tourne, à tomber déjà prête! Barebone ousre la porte de la taverne; les autres conjurés enlèvent les volets; et la toile du fond paraît percée de larges fenêtres grillées, à travers lesquelles on aperçoit le marché au vin couvert de peuple. Au milieu du théâtre est le crieur public à cheval, entouré de quatre valets de ville en livrée, armés de piques, et d'une escorte d'archers et de hallebardiers. Le crieur tient une trompe d'une main et un parchemin déployé de l'autre. SCÈNE ONZIÈME LES MÊMES, LE CRIEUR PUBLIC, VALETS DE VILLE, HALLEBARDIERS, ARCHERS, PEUPLE. Les conjurés se rangent à droite et à gauche du théâtre. LE CRIEUR, après avoir sonné de la trompe. Silence! -Que ceci de tous soit écouté! -Hum! -De par Son Altesse... HARRISON, bas à Garland. Et bientôt Majesté! LE CRIEUR Olivier Cromwell, lors Protecteur d'Angleterre, A tout bourgeois, sujet civil et militaire, Savoir, faisons! OVERTON, bas à Ludlow. Le mot sujet est revenu! LE CRIEUR Qu'afin que du Seigneur le voeu soit bien connu, Touchant la motion qu'un honorable membre, L'alderman chevalier Pack, a fait à la Chambre, Savoir: de nommer roi mondit lord Protecteur;... LUDLOW, bas à Overton. Bien! à front découvert marche l'usurpateur! LE CRIEUR Et surtout, pour sauver ce peuple instruit et sage Des maux que la dernière éclipse lui présage; Afin que pour chacun Dieu se fasse clément, Les communes, séant à Londre en parlement, Sur l'avis des docteurs que le peuple vénère, Votent pour aujourd'hui jeûne extraordinaire; Enjoignant aux bourgeois de faire l'examen De leurs crimes, erreurs, péchés. -C'est dit! UN DES VALETS DE VILLE Amen! LE CRIEUR Dieu bénisse à jamais le peuple d'Angleterre! LE CHEF DES ARCHERS Sur ce, vu la teneur du bill parlementaire, Mandons aux vivandiers, buvetiers, taverniers, Sous peine d'une amende au moins de vingt deniers, De clore à l'instant même et taverne et boutiques, Lieux impurs, où du jeûne on romprait les pratiques. LAMBERT, à part. Bon! j'en suis pour la peur quitte encor cette fois! Bas aux conjurés puritains. A demain! -Il est temps de nous quitter, je crois. GARLAND, bas. Où nous reverrons-nous? BAREBONE, bas. Hé! dans la grande salle De Westminster. Demain, avant l'heure fatale, Près de son trône impur par mes soins préparé, Moi, tapissier de Noil, je vous introduirai. Les conjurés, groupés autour de Barebone, lui serrent la main en signe d'adhésion. OVERTON Fort bien. Séparons-nous sans bruit, mais sans mystère. LE CRIEUR ET LES VALETS DE VILLE Dieu bénisse à jamais le peuple d'Angleterre! LES CONJURÉS PURITAINS, bas. Meure Olivier Cromwell! Ils sortent. RICHARD CROMWELL, aux cavaliers qui se disposent à partir. Mais c'est fort ennuyeux D'être ainsi pourchassé dans un festin joyeux! On voit bien que mylord mon père n'est plus jeune. Je ne voudrais pas, moi, d'un trône au prix d'un jeûne! Il sort avec les cavaliers. LES ESPIONS ACTE II LA SALLE DES BANQUETS, A WHITE-HALL Au fond, on voit la croisée par laquelle sortit Charles I°r pour aller à l'échafaud. -A droite, un grand fauteuil gothique près d'une table à tapis de velours où l'on distingue encore le chiffre C. R. (CAROLUS REX). Le même chiffre, doré sur un fond bleu, couvre encore les murs, quoiqu'à demi effacé. - Au moment où la toile se lève, le théâtre est occupé par des groupes nombreux de courtisans en habits de palais qui semblent s'entretenir à voix basse; les ambassadeurs d'Espagne et de France, avec leur suite, sont sur le devant. -L'ambassadeur d'Espagne, à gauche, entouré de pages, d'écuyers, d'alcades de cour, d'alguazils, au milieu desquels un héraut du conseil de Castille porte sur un coussin de velours noir l'ordre de la Toison-d'Or. -L'ambassadeur de France, à droite, environné de ses pages et gentilshommes; près de lui Mancini; derrière lui deux gentilshommes portant sur des coussins de velours bleu, l'un une magnifique épée à poignée d'or ciselé l'autre une lettre à laquelle pend un grand sceau de cire rouge; quatre pages du cardinal Mazarin soutenant un grand rouleau revêtu de taffetas gommé. L'ambassadeur d'Espagne porte le costume de chevalier de la Toison-d'Or; toute sa suite est en noir, satin et velours. -L'ambassadeur de France en costume de chevalier du Saint-Esprit. Sa suite étale un grand bariolage de costumes, d'uniformes et de livrées. -Derrière ces deux groupes principaux, un groupe d'envoyés suédois, un autre d'envoyés piémontais, un autre d'envoyés hollandais, tous remarquables par leurs divers costumes. -Au fond, un dernier groupe de seigneurs anglais, parmi lesquels on remarque, à son habit de brocart d'or et aux deux pages qui le suivent, Hannibal Sesthead, jeune seigneur danois. -Deux sentinelles puritaines, le mousquet et la hallebarde sur l'épaule, se promènent de long en large devant une grande porte gothique au fond de la salle. SCÈNE PREMIÈRE LE DUC DE CREQUI, ambassadeur de France; MANCINI, neveu du cardinal Mazarin, et LEUR SUITE; DON LUIS DE CARDENAS, ambassadeur d'Espagne, et SA SUITE; PHILIPPI, envoyé de Christine, et SA SUITE; TROIS DÉPUTÉS VAUDOIS; SIX ENVOYÉS DE LA RÉPUBLIQUE HOLLANDAISE; HANNIBAL SESTHEAD, cousin du roi de Danemarck, et DEUX PAGES; SEIGNEURS ET GENTILSHOMMES ANGLAIS; DEUX SENTINELLES. DON LUIS DE CARDENAS, à un de ses pages. Page, quelle heure est-il? LE PAGE, regardant à une grosse montre qui pend à sa ceinture. Midi. DON LUIS DE CARDENAS Voilà pourtant, Par Saint-Jacques-Majeur, deux heures que j'attend! Pour grand que soit Cromwell, à sa gloire il importe Qu'on voie un Castillan se morfondre à sa porte, J'en conviens! mais il tarde un peu trop cependant. LE PAGE Très-excellent Seigneur, tandis qu'en attendant Le seigneur don Cromwell, Votre Merci déroge, On dit qu'il tient conseil pour... DON LUIS DE CARDENAS, sévèrement et avec un coup-d'oeil oblique sur Créqui. Qui vous interroge? MANCINI, bas au duc de Créqui. C'est gai, qu'un Espagnol, tremblant dans ce palais, Mendie en s'indignant un regard d'un Anglais! La honte avec l'orgueil lutte sur son visage. DON LUIS DE CARDENAS, à part. Comment le Protecteur prendra-t-il mon message? LE DUC DE CRÉQUI, à Mancini. Mancini, quel est donc ce lieu? MANCINI C'est, Monseigneur, La salle des banquets, qui sert de cour d'honneur. De Charle assassiné le chiffre oublié reste Sur ces murs... -et voici la fenêtre funeste Par où sortit ce roi, pour marcher au trépas. Hors du palais natal il n'eut qu'à faire un pas! Et c'est un régicide, un impie, un sectaire! La grande porte s'ouvre à deux battants, et un huissier crie d'une voix éclatante: Son Altesse Mylord Protecteur d'Angleterre! Tous les assistants se découvrent et s'inclinent avec respect. -Entre Cromwell, le chapeau sur la tête. SCÈNE DEUXIÈME LES MÊMES; CROMWELL, habit militaire fort simple, juste-au-corps de buffle, grand baudrier brodé à ses armes, auquel pend une longue épée; WHITELOCKE, lord commissaire du sceau, longue robe de satin noir bordée d'hermine, grande perruque; LE COMTE DE CARLISLE, capitaine des gardes du Protecteur, vêtu de son uniforme particulier; STOUPE, secrétaire-d'État pour les affaires étrangères. Pendant toute la scène, le comte de Carlisle se tient debout derrière le fauteuil du Protecteur, l'épée hors du fourreau; Whitelocke debout à droite; Stoupe debout à gauche, avec un livre ouvert dans la main. -Au moment où Cromwell entre, les assistants se rangent sur deux haies, et restent profondément inclinés jusqu'à ce que le Protecteur soit arrivé à son siège. CROMWELL, debout devant son fauteuil. Paix et -salut aux coeurs de bonne volonté! Puisque chacun de vous est vers nous député, Au nom du peuple anglais, on vous donne audience. Il s'assied, ôte et remet son chapeau. Duc de Créqui, parlez! Le duc de Créqui, suivi de Mancini et de son ambassade, s'approche avec les mêmes révérences que pour un roi. Tous les assistants se retirent au fond de la salle, hors de la portée de la voix. LE DUC DE CRÉQUI Monseigneur! -l'alliance Qui du Roi Très-Chrétien vous assure l'appui, Par des liens nouveaux se resserre aujourd'hui. Monsieur de Mancini va vous lire la lettre Que son oncle éminent par lui vous fait remettre. Mancini s'approche du Protecteur, fléchit un genou, et lui présente sur le coussin la lettre du cardinal. Cromwell en rompt le cachet et la rend à Mancini. CROMWELL, à Mancini. Elle est du cardinal Mazarini? -Lisez. MANCINI déploie la lettre et lit: A Son Altesse Monseigneur le Protecteur de la République d'Angleterre. « Monseigneur! » La part glorieuse que les troupes de Votre Altesse ont prise à la guerre » actuelle de la France contre l'Espagne, l'utile secours qu'elles prêtent aux » armes du roi mon maître dans la campagne de Flandre, redouble la » reconnaissance de Sa Majesté pour un allié aussi considérable que vous l'êtes, » et qui l'aide si efficacement à réprimer la superbe de la maison d'Autriche. » C'est pourquoi le roi a trouvé bon d'envoyer comme son ambassadeur extra- » ordinaire près votre cour, M. le duc de Créqui, chargé par Sa Majesté de » faire savoir à Votre Altesse que la ville forte de Mardyke, récemment prise » par nos gens, a été remise à la disposition des généraux de la république » d'Angleterre, en attendant que Dunkerque, qui tient encore, puisse leur être » livrée conformément aux traités. M. le duc de Créqui a en outre la commission » de faire agréer à Votre Altesse une épée d'or, que le roi de France vous » envoie en témoignage de son estime et de son amitié. M. de Mancini, mon » neveu, vous fera part du contenu de cette lettre, et déposera aux pieds de » Votre Altesse un petit présent que j'ose joindre en mon nom à celui du roi; » c'est une tapisserie de la nouvelle manufacture royale, dite des Gobelins. -Je désire que cette marque de mon dévouement soit agréable à Votre Altesse. » Si je n'étais malade à Calais, je serais passé moi-même en Angleterre, afin » de rendre mes respects à l'un des plus grands hommes qui aient jamais existé, » à celui que j'eusse le plus ambitionné de servir après mon roi. Privé de cet » honneur, j'envoie la personne qui me touche le plus près par les liens du » sang, pour exprimer à Votre Altesse toute la vénération que j'ai pour sa personne, et combien je suis résolu d'entretenir, entre elle et le roi mon maître, » une éternelle amitié. » J'ai la témérité de me dire avec passion, » de Votre Altesse, le très-obéissant et très-respectueux serviteur. » Giulio MAZARINI, » Cardinal de la Sainte-Eglise romaine » Mancini, après une profonde révérence, remet la lettre à Cromwell qui la passe à Stoupe. -Sur un signe du duc de Créqui, les pages en livrée royale déposent sur la table de Cromwell le coussin qui porte l'épée d'or; et sur l'ordre de Mancini, les pages à livrée de Mazarin déroulent sous les pieds du Protecteur un riche tapis des Gobelins. CROMWELL, au duc et à Mancini. De ces riches présents, qui nous sont adressés, Veuillez remercier, Messieurs, Son Éminence. L'Angleterre toujours sera soeur de la France. Bas à Whitelocke. Ce prêtre, qui me flatte en pliant le genou, Me dit tout haut: Grand homme, et tout bas: Heureux fou! Il se tourne brusquement vers les envoyés vaudois. Et vous, que voulez-vous? Les Vaudois s'avancent avec respect. L'UN DES ENVOYÉS Le coeur plein de tristesse, Nous venons demander secours à Votre Altesse. CROMWELL Et qui donc êtes-vous? L'ENVOYÉ Nous sommes des Vaudois Députés vers vous. CROMWELL, d'un ton de bienveillance. Ah!... L'ENVOYÉ De tyranniques lois Font peser sur nos jours des entraves bien tristes. Notre prince est romain, nous sommes calvinistes; Et la flamme et le fer dans nos villes ont lui Afin de nous contraindre à prier comme lui. Notre pays en deuil à vos pieds nous envoie. CROMWELL, avec indignation. Qui vous ose opprimer? qui? L'ENVOYÉ Le duc de Savoie. CROMWELL, au duc de Créqui. Monsieur l'ambassadeur de France! entendez-vous? Dites au cardinal que, pour l'amour de nous, Il intervienne aux maux dont ce peuple est victime. La France a sous la main ce duc sérénissime; Qu'il cède! -Il est contraire au précepte divin D'opprimer pour la foi; -d'ailleurs, j'aime Calvin. Le duc s'incline MANCINI, bas au duc. Pour mieux tracer ces mots: TOLÉRANCE PUBLIQUE, Il a trempé ses mains dans le sang catholique: CROMWELL, à l'envoyé suédois. Votre nom? - Se tournant vers les Vaudois qui se retirent au fond de la salle. En tout temps comptez sur nous, Vaudois! L'ENVOYÉ DE SUÈDE, s'inclinant. Philippi. Mon pays, Terracine; et je dois Mettre aux pieds d'un héros ce don que lui destine L'auguste Majesté de ma reine Christine. Il dépose devant Cromwell un petit coffret à cercles d'acier poli, et lui remet une lettre que le Protecteur passe à Stoupe. Bas à Cromwell. Sa lettre vous dira par quel ordre et pour qui Fut dans Fontainebleau tué Monaldeschi. CROMWELL De cet ancien amant elle s'est donc vengée? L'ENVOYÉ, toujours à voix basse. Mazarin a permis que ma reine outragée Jusqu'au sein de la France enfin l'exterminât CROMWELL, bas à Whitelocke. De l'hospitalité pour un assassinat! L'ENVOYÉ, poursuivant. Ma Reine, qui du trône elle-même s'exile, Près du grand Protecteur sollicite un asile. CROMWELL, surpris et mécontent. Près de moi?... -Je ne puis répondre sans délais... Pour une Reine ici l'on n'a point de palais. DON LUIS DE CARDENAS, à part, On en aura bientôt pour un Roi. CROMWELL, après un moment de silence, à Philippi. Qu'elle reste En France... -Aux Rois déchus l'air de Londre est funeste. Bas à Whitelocke. Sa reine courtisane! une femme sans moeurs! Qui s'exposerait nue aux publiques rumeurs! En se retournant, il voit l'envoyi toujours près de lui dans l'attitude d'un homme qui attend. Il l'apostrophe avec surprise. Hé bien! PHILIPPI, s'inclinant et lui montrant le coffret. Ma mission est encore incomplète. Plaît-il à Votre Altesse ouvrir cette cassette? CROMWELL Qu'enferme-t-elle? PHILIPPI, toujours incliné. Ouvrez, Seigneur! CROMWELL Vous m'étonnez. Quel mystère?... PHILIPPI, lui présentant une clef d'or. Seigneur, voici la clef. CROMWELL Donnez. Il prend la clef; Philippi pose la cassette sur la table, et Cromwell se prépare à l'ouvrir. Whitelocke l'arrête. WHITELOCKE, bas à Cromwell. Prenez garde, Mylord! on a vu plus d'un traître, Pour abattre un grand homme envoyé par son maître, Lui porter, comme à vous, dans un coffre de fer, Des poisons d'alchimie ou des foudres d'enfer. Le piége en éclatant dévorait sa victime. - On vous en veut. -Cet homme a le regard du crime; Craignez-le. Ce coffret, que vous alliez ouvrir, Contient peut-être un piége à vous faire mourir. CROMWELL, bas à Whitelocke. Vous croyez? -Il se peut. Eh bien. -Ouvrez vous-même, Whitelocke. WHITELOCKE, effrayé et balbutiant. Pour vous mon dévoûment extrême... A part. Ah Dieu! CROMWELL, avec un sourire. Je le connais, et m'en sers. A part. Jugeons-en. II lui remet la clef. WHITELOCKE, à part. Que de courage il faut pour être courtisan! Quelle perplexité! la mort ou la disgrâce. - Ah! c'est une autre mort! - Il s'approche de la cassette, et met la clef en tremblant dans la serrure. Mourons de bonne grâce. II ouvre la cassette avec la précaution d'un homme qui s'attend à une explosion subite, puis y jette un regard timide, et s'écrie Une couronne! L'envoyé de Suède prend un air radieux. CROMWELL, étonné. Quoi! WHITELOCKE, tirant du coffre et posant sur la table une couronne royale, à part. C'est bien un piége encor! CROMWELL, fronçant le sourcil. Que veut dire ceci? PHILIPPI, s'inclinant avec satisfaction. Sire!... CROMWELL, lui montrant la couronne. Est-ce de bon or? PHILIPPI Ah! Sire, en doutez-vous? CROMWELL, à Whitelocke, haut. Bon! -Qu'on le fasse fondre. Je donne ce métal aux hôpitaux de Londre. A Philippi stupéfait. Je ne puis mieux, je pense, employer ces joyaux, Ces parures de femme et ces hochets royaux. Je ne saurais qu'en faire. DON LUIS DE CARDENAS, à part. Est-ce donc qu'il s'obstine A rester Protecteur? MANCINI, bas au duc de Créqui. Il pourrait à Christine Envoyer en échange une tête de roi. LE DUC DE CRÉQUI, bas à Mancini. Oui, ce digne présent unirait mieux, je crois, Le vassal régicide à la reine assassine. CROMWELL, congédiant Philippi d'un geste mécontent. Adieu, seigneur suédois, natif de Terracine! Bas à Whitelocke. Philippi! Mancini! toujours d'étroits liens Ont marié l'intrigue à des Italiens. Ces bâtards des Romains, sans lois, sans caractère, Héritiers dégradés des maîtres de la terre Qui levèrent si haut le sceptre des combats, Gouvernent bien encor le monde, mais d'en bas. La Rome, dont l'Europe aujourd'hui suit la règle, Porte un regard de lynx où planait l'oeil de l'aigle. A la chaîne, imposée à vingt peuples lointains, Succède un fil caché qui meut de vils pantins! O nains fils des géants! renards nés de la louve! Avec vos mots mielleux partout on vous retrouve, Philippi, Mancini, Torti, Mazarini! Satan pour intriguer doit prendre un nom en i! Aux envoyés flamands, après une pause. Flamands, qu'attendez-vous? les trèves sont finies. LE CHEF DES ENVOYÉS HOLLANDAIS Les États-Généraux des Provinces-Unies, Libres ainsi que vous, comme vous protestants, Vous demandent la paix. CROMWELL, rudement. Messieurs, il n'est plus temps. D'ailleurs le parlement de cette république Vous trouve trop mondains dans votre politique, Et ne veut pas sceller des traités fraternels Avec des alliés si vains et si charnels! Il fait un geste et les Flamands se retirent. Alors il paraît apercevoir pour la première fois don Luis de Cardenas, qui jusque-là s'est épuisé en vains efforts pour être remarqué. Hé, bonjour donc, monsieur l'ambassadeur d'Espagne! Nous ne vous voyions pas! DON LUIS DE CARDENAS, cachant son dépit sous une profonde révérence. Que Dieu vous accompagne, Altesse! nous venons pour un haut intérêt, Réclamer la faveur d'un entretien secret. Nous sommes divisés par la guerre de Flandre. Mais le Roi Catholique avec vous peut s'entendre; Et pour montrer l'état qu'il fait de vous encor, Mon maître à Votre Altesse offre la Toison-d'Or. Les pages porteurs de la Toison-d'Or s'approchent. CROMWELL, se levant indigné. Pour qui me prenez-vous? Qui, moi! le chef austère Des vieux républicains de la vieille Angleterre, J'irais, des vanités détestable soutien, Souiller ce coeur contrit d'un symbole païen! On verrait sur le sein du vainqueur de Sodome, Pendre une idole grecque au rosaire de Rome! Loin ces tentations, ces pompes, ce collier! Cromwell à Balthazar ne veut pas s'allier! DON LUIS DE CARDENAS, à part. L'hérétique! - Haut. C'est vous que le Roi Catholique, Le premier, reconnut chef de la République!... CROMWELL, l'interrompant. Croit-il changer, traitant Cromwell en affranchi, Une tour de Sion en sépulcre blanchi? A moi la Toison-d'Or! Je laisse aux idolâtres Leurs prêtres histrions et leurs temples-théâtres. Ils cherchent dans l'enfer leurs dieux et leur trésor; Et l'on a la Toison, comme on eut le Veau-d'Or! - Il s'arrête un moment, promène des regards hautains sur toute l'ambassade espagnole, puis continue avec vivacité: Mais moi! -M'outrage-t-on en vain? A ma colère L'envoyé portugais a-t-il soustrait son frère? Don Luis! votre maître aurait-il l'impudeur De m'insulter en face, et par ambassadeur? Ce serait une injure un peu trop solennelle! Mais partez! DON LUIS DE CARDENAS, furieux. Adieu donc. Guerre, et guerre éternelle! Il sort avec toute sa suite. MANCINI, bas au duc de Créqui. Le Castillan l'a pris par son mauvais côté. LE DUC DE CRÉQUI, à part et regardant la Toison-d'Or que les pages emportent. Cet affront-là, pourtant, je l'ai sollicité! CROMWELL, bas à Stoupe. Il importait de rompre, en cette conférence, Avec l'Espagne, aux yeux des envoyés de France. Mais suivez Cardenas, tâchez de l'apaiser, Et sachez, s'il se peut, ce qu'il vient proposer. Stoupe sort. En ce moment la grande porte se rouvre à deux battants, et un huissier annonce: Mylady Protectrice! CROMWELL, à part. Ah! mon Dieu! c'est ma femme! Il fait un geste pour congédier les assistants. Adieu, monsieur le duc... messieurs... Tous sortent par une porte de côté en renouvelant leurs profondes révérences. Le comte de Carlisle et Whitelocke reconduisent en cérémonie l'ambassadeur de France. -Pendant leur sortie entrent Élisabeth Bourchier, femme de Cromwell; mistress Fletwood, lady Falconbridge, lady Cleypole, lady Francis, ses filles. Elles font une révérence à leur père. SCÈNE TROISIÈME CROMWELL; ÉLISABETH BOURCHIER, MISTRESS FLETWOOD, toutes deux en noir, la dernière surtout affecte la simplicité puritaine; LADY FALCONBRIDGE, vêtue avec beaucoup de richesse et d'élégance; LADY CLEYPOLE, enveloppée comme une personne malade, l'air languissant; LADY FRANCIS, toute jeune fille, en blanc, avec un voile. CROMWELL, à la Protectrice. Bonjour, Madame. Vous avez l'air souffrante. Auriez-vous mal dormi? ÉLISABETH BOURCHIER Oui, je n'ai jusqu'au jour fermé l'oeil qu'à demi. Décidément, Monsieur, je n'aime pas le faste! La chambre de la Reine, où je couche, est trop vaste. Ce lit armorié des Stuarts, des Tudor, Ce dais de drap d'argent, ces quatre piliers d'or, Ces panaches altiers, la haute balustrade Qui m'enferme, captive en ma royale estrade, Ces meubles de velours, ces vases de vermeil, C'est comme un rêve enfin qui m'ôte le sommeil! Et puis, de ce palais il faut faire une étude. De ses mille détours je n'ai pas l'habitude. Oui, vraiment, je me perds dans ce grand White-Hall; Et je suis mal assise en un fauteuil royal! CROMWELL Ainsi vous ne pouvez porter votre fortune! Tous les jours votre plainte... ÉLISABETH BOURCHIER Elle vous importune, Je le sens; mais enfin je préférerais, moi, Notre hôtel de Cock-Pit à ce palais de Roi, A mistress Fletwood. Et mille fois, surtout, n'est-il pas vrai, ma fille! Le manoir d'Huntingdon, la maison de famille! A Cromwell. Heureux temps! Quel plaisir, dès le lever du jour, D'aller voir le verger, le parc, la basse-cour, De laisser les enfants jouer dans la prairie, Et puis de visiter, tous deux, la brasserie!... CROMWELL Mylady! ÉLISABETH BOURCHIER Jours heureux, où Cromwell n'était rien, Où j'étais si tranquille, où je dormais si bien! CROMWELL Quittez ces goûts bourgeois. ÉLISABETH BOURCHIER Eh! pourquoi? j'y suis née. Aux grandeurs dès l'enfance étais-je condamnée? Ma vie aux airs de cour ne s'accoutume pas; Et vos robes à queue embarrassent mes pas! Au banquet du lord-maire, hier, j'étais hypochondre! Beau plaisir, de dîner tête-à-tête avec Londre! Ah! -Vous-même aviez l'air de vous bien ennuyer. Nous soupions si gaîment, jadis, près du _foyer! CROMWELL Mon rang nouveau... ÉLISABETH BOURCHIER Songez à votre pauvre mère, - Hélas! votre grandeur incertaine, éphémère, A troublé ses vieux jours; mille soucis cuisants - L'ont poussée au tombeau plus vite que les ans. Calculant les périls où vous êtes en butte, Son oeil, quand vous montiez, mesurait votre chute. Chaque fois qu'abattant tour à tour vos rivaux, Londres solennisait vos triomphes nouveaux, Si jusqu'à son oreille engourdie et glacée Arrivait le bruit sourd de la -ville empressée, Les canons, les beffrois, le pas des légions, Et le peuple, éclatant en acclamations, - Réveillée en sursaut et relevant sa tête, Cherchant dans ses terreurs un prétexte à la fête, Tremblante, elle criait: « Grand Dieu! mon fils est mort! » CROMWELL Dans le caveau des rois maintenant elle dort. ÉLISABETH BOURCHIER Beau plaisir! dort-on là plus à l'aise, et sait-elle Si vous y rejoindrez sa dépouille mortelle? Dieu veuille que ce soit bien tard! LADY CLEYPOLE, d'une voix languissante. C'est moi d'abord Qui vous précéderai dans ce séjour de mort, Mon père. CROMWELL Eh quoi! toujours ces lugubres pensées! Toujours malade! LADY CLEYPOLE Ah! oui, mes forces affaissées S'en vont; il me fallait l'air des champs, le soleil. Pour moi, ce palais sombre au sépulcre est pareil. Dans ces longs corridors et dans ces vastes salles Règnent les noirs frissons et les nuits glaciales. J'y serai bientôt morte! CROMWELL, la baisant au front. Allons, ma fille, allons! Nous irons quelque jour revoir nos beaux vallons. Encore un peu de temps, ici, m'est nécessaire. MISTRESS FLETWOOD, aigrement. Pour vous y faire un trône, enfin? soyez sincère, Mon père, n'est-ce pas, vous voulez être roi? Mais Fletwood, mon mari, l'empêchera bien!... CROMWELL Mon gendre! MISTRESS FLETWOOD Il ne veut point suivre une ligne oblique. Il ne faut pas de roi dans une république. Avec lui contre vous je m'unis sur ce point. CROMWELL Et ma fille! LADY FALCONBRIDGE, à mistress Fletwood. Vraiment, je ne vous comprends point, Ma soeur! mon père est libre; et son trône est le nôtre. Pourquoi ne serait-il pas roi, tout comme un autre? Pourquoi nous refuser ce plaisir ravissant, D'être altesse royale et princesse du sang? MISTRESS FLETWOOD Ma soeur, des vanités je suis fort peu touchée. A l'oeuvre du salut mon âme est attachée. Quoi! LADY FALCONBRIDGE Moi, j'aime fort la cour, et ne vois point pourquoi, Quand mon époux est lord, mon père n'est pas roi. MISTRESS FLETWOOD L'orgueil d'Ève, ma soeur, perdit le premier homme! LADY FALCONBRIDGE, se détournant avec dédain. On voit qu'elle n'est pas femme d'un gentilhomme! CROMWELL, impatienté. Taisez-vous toutes deux! -De votre jeune soeur Imitez le maintien, le calme et la douceur. A Francis qui rêve l'oeil fixé sur la croisée de Charles I«. -A quoi pensez-vous donc, Francis? LADY FRANCIS Hélas! mon père, De ces lieux vénérés l'aspect me désespère. Votre soeur, près de qui j'ai passé tous mes jours, M'apprit à révérer ceux qu'on bannit toujours. Et, depuis peu de temps conduite en ces murs sombres, Je crois sans cesse y voir errer de tristes ombres. CROMWELL Qui? LADY FRANCIS Nos Stuarts. CROMWELL, à part. Ce nom toujours vient retentir Jusqu'à moi! LADY FRANCIS C'est ici que mourut le martyr! CROMWELL Ma fille! LADY FRANCIS, montrant la croisée du fond. Est-ce pas là, mon père, la fenêtre Par où Charles-Premier, qu'on osait méconnaître, Pour la dernière fois sortit de White-Hall? CROMWELL, à part. Innocente Francis, que tu me fais de mal! Entre Thurloé. Ah! voici Thurloé!... SCÈNE QUATRIÈME LEs MËMES, THURLOÉ, portant un portefeuille aux armes du Protecteur; costume puritain. THURLOE, s'inclinant. C'est un travail qui presse, Mylord. CROMWELL, à sa femme. Excusez-moi, Mylady... Votre Altesse... Je voudrais être seul. ÉLISABETH BOURCHIER A qui parlez-vous donc? CROMWELL A votre Altesse. ÉLISABETH BOURCHIER A moi, Monsieur Cromwell! pardon! Dans toutes mes grandeurs moi-même je m'oublie. Je m'y perds! mon esprit jamais ne concilie Mes titres empruntés avec mon nom réel, Mylady Protectrice et madame Cromwell. Elle sort avec ses filles. Cromwell fait signe aux deux mousquetaires en faction de se retirer de même. SCÈNE CINQUIÈME CROMWELL, THURLOË Pendant que Thurloë étale ses' papiers sur la table, Cromwell paraît profondément absorbé dans une triste rêverie. Enfin il rompt le silence avec effort. CROMWELL Je ne suis pas heureux, Thurloë! THURLOË Mais ces dames Adorent votre Altesse... CROMWELL Ah! cinq femmes! cinq femmes! J'aimerais mieux régir, par décrets absolus, Cinq villes, cinq comtés, cinq royaumes de plus! THURLOË Quoi! vous qui gouvernez l'Europe et l'Angleterre!... CROMWELL Marie une bourgeoise au maître de la terre! Je suis esclave, ami! THURLOË, intimidé. Mylord, vous auriez pu... CROMWELL Non. De tout mon destin l'équilibre est rompu. L'Europe est d'un côté; mais ma femme est de l'autre! THURLOË Si je pouvais changer ma place avec la vôtre, Une femme... CROMWELL, avec sévérité. Monsieur, vous êtes bien hardi De supposer cela! - THURLOË, intimidé. Mylord... ce que j'en dit... CROMWELL C'est fort bien! brisons là! -Qu'avez-vous à m'apprendre? Il s'assied dans le grand fauteuil. THURLOË, prenant un de ses papiers. Écosse. -Le marquis grand-prévôt veut se rendre. Tout le Nord se soumet au Protecteur. CROMWELL Après? THURLOË Flandre. -A capituler les Espagnols sont prêts. Dunkerque au Protecteur sera bientôt remise. CROMWELL Après? THURLOË Londres. -Il vient d'entrer dans la Tamise Douze grands bateaux plats, chargés des millions Que Blake aux Portugais prit sur trois galions. CROMWELL Après? THURLOË Le duc d'Holstein au Protecteur envoie Huit chevaux gris frisons. CROMWELL Après? THURLOË Afin qu'on voie Que s'il reçut Robert, il en est désolé! Le grand-duc de Toscane, à qui Blake a parlé, Vous donne en sequins d'or la charge de vingt mules. CROMWELL Après? THURLOË, passant à un autre parchemin auquel pend un sceau attaché à une tresse de soie verte. Les clercs d'Oxford, qui furent vos émules, Vous nomment chancelier de l'Université. Présentant le parchemin au Protecteur. C'est le diplôme. CROMWELL Après? THURLOË, cherchant dans les papiers. Ah!... Sa Sérénité Le tzar de Moscovie implore par supplique De votre bienveillance une marque publique. CROMWELL Après? THURLOË, tenant un billet, et avec un accent d'inquiétude. Mylord! Mylord! on m'avertit sous main Qu'on doit assassiner votre Altesse demain. CROMWELL Après? THURLOË Tout est tramé par les chefs militaires Unis aux cavaliers... CROMWELL, l'interrompant avec impatience. Après? THURLOË Sur ces mystères Ne voulez-vous donc'pas, Mylord, plus de détails? CROMWELL C'est quelque fable encor! -Terminons ce travail. -Après? THURLOE, continuant. Le maréchal des diètes de Pologne... CROMWELL, l'interrompant de nouveau. N'est-il donc pas venu des lettres de Cologne? THURLOË, cherchant dans les dépêches. Si vraiment! mais rien qu'une. CROMWELL Et de qui? THURLOË De Manninq, Votre agent près de Charle. CROMWELL Hé, donne! Il prend la lettre et rompt précipitamment le cachet. Elle est du cinq. Que tous ces messagers sont lents! vingt jours de date! Il lit la lettre et s'écrie en lisant Ah! Monsieur Davenant! -la ruse est délicate!... -La nuit!... -on éteignit tous les flambeaux!... -Comment Capitulerait-on mieux avec un serment? Il faut être papiste! -Ha! le royal message Caché dans son chapeau!... -Précaution fort sage! Mais je suis curieux. -Thurloë, fais savoir A Monsieur Davenant que je voudrais le voir. Il loge à La Syrène, auprès du pont de Londre. - Thurloë sort pour exécuter cet ordre. Voyons qui de nous deux sa ruse va confondre. Malveillants! mais dans l'ombre où se cachent vos pas, J'ai toujours un flambeau, traîtres, qu'on n'éteint pas! Rentre Thurloë. A Thurloë. Continuons. A-t-on vu l'envoyé d'Espagne? THURLOË Il vous offre Calais si. dans cette campagne, Vous voulez secourir Dunkerque sans délais. CROMWELL, réfléchissant. La France offre Dunkerque et l'Espagne Calais. Mais, ce qui gâte un peu leur commune assurance, Dunkerque est à l'Espagne et Calais à la France. Chacun de ces deux rois me présente à dessein Des villes à choisir dans celles du voisin; Et, pour qu'en ce débat ma faveur le préfère, Me donne en hypothèque une conquête à faire. - Avec le roi de France il faut rester d'accord. A quoi bon le trahir? L'autre offre moins encor. THURLOË, continuant son rapport. Ainsi que les Vaudois, les protestants de Nîme Réclament, opprimés, votre appui magnanime. CROMWELL. Au cardinal-ministre on écrira pour eux. Mais quand donc sera-t-il tolérant? THURLOË, poursuivant. Devereux Vient d'emporter d'assaut Armagh-la-Catholique, En Irlande, et voici la lettre évangélique Du chapelain Peters sur cet événement: - « Aux armes d'Israël Dieu s'est montré clément. » Armagh est prise enfin! par le fer, dans les flammes, » Nous avons extirpé vieillards, enfants et femmes » Deux mille au moins sont morts; le sang coule en tout lieu; » Et je viens de l'église y rendre grâce à Dieu! » CROMWELL, avec enthousiasme. Peters est un grand saint! THURLOË Faut-il de cette race Épargner ce qui reste? CROMWELL Et pourquoi? Point de grâce Aux papistes! Soyons dans ce peuple troublé, Comme une torche ardente au sein d'un champ de blé! THURLOË, s'inclinant. C'est dit. CROMWELL Dans cet Armagh une chaire est vacante. Nous y nommons Peters; sa lettre est éloquente. Thurloë s'incline de nouveau. THURLOÉ, reprenant son rapport. L'Empereur veut savoir pourquoi vous tenez prêts Des armements nouveaux, équipés à grands frais. CROMWELL, vivement, Qu'il nous laisse la guerre et qu'il garde les fêtes! Avec sa chambre aulique et son aigle à deux têtes, Que me veut l'Empereur? -M'effrayer? -Bon Germain! Parce que, les grands jours, il porte dans sa main Un globe de bois peint qu'il appelle le monde! Bah!... -Foudre qui jamais ne frappe, et toujours gronde! Il fait signe à Thurloë de continuer THURLOË Le colonel Titus, pour libelle arrêté... CROMWELL Un drôle! que veut-il? THURLOË Mylord, sa liberté. Voilà neuf mois qu'il gît dans un cachot horrible, Sur la paille oublié. CROMWELL Neuf mois! c'est impossible. THURLOË On l'y mit en octobre, et nous sommes en juin. Comptez. mylord. CROMWELL, comptant sur ses doigts. C'est juste. THURLOË Et mourant de besoin, Le pauvre homme est resté, durant ce long espace, Seul, nu. glacé... CROMWELL Neuf mois! Dieu! comme le temps passe! Une pause. -Et maintenant que fait le secret comité Du Parlement, touchant le projet présenté? THURLOË Contre vous ont parlé Purefoy, Goffe, Pride, Nicholas, et surtout Garland. CROMWELL, avec colère. Le régicide! THURLOË Mais ils auront en vain lutté contre le vent. La majorité vote avec nous; et suivant Lord Pembroke, ancien pair qui de tout temps surnage, La couronne est à vous de droit. CROMWELL, avec mépris. Plat personnage! THURLOË Seul, quoiqu'il penche aussi pour la majorité, Par quelque vain scrupule, à la Bible emprunté, Le colonel John Birch tient la Chambre indécise. CROMWELL On lui doit quelque chose au bureau de l'excise. Pour lever son scrupule un prompt paîment suffit, - Pourvu que le caissier se trompe à son profit. Quant à vous, Thurloë, veuillez, s'il est possible, Avec plus de respect nommer la Sainte-Bible. THURLOË, après s'être humblement incliné. Par votre ambition Fagg se dit excité Contre vous. CROMWELL Je le fais sergent de la Cité. THURLOË Trenchard aussi paraît mécontent et morose. CROMWELL Une dîme à Trenchard sur les biens des Montrose! THURLOË Sir Gilbert Pickering, ce juge qui reçoit De toutes mains, devient récalcitrant. Qu'il soit CROMWELL Baron de l'Échiquier! THURLOË Le reste est mon affaire. Que Mylord seulement daigne se laisser faire. Vous serez aujourd'hui prié très-humblement D'accepter la couronne au nom du Parlement! CROMWELL Ah! je le tiens enfin ce sceptre insaisissable! Mes pieds ont donc atteint le haut du mont de sable! THURLOË Mais dès long-temps, Mylord, vous régnez? CROMWELL Non, non, non! J'ai bien l'autorité, mais je n'ai pas le nom! Tu souris, Thurloë. Tu ne sais pas quel vide Creuse au fond de nos coeurs l'ambition avide! Comme elle fait braver douleur, travail, péril, Tout enfin, pour un but qui semble puéril! Qu'il est dur de porter sa fortune incomplète! Puis, je ne sais quel lustre, où le ciel se reflète, Environne les rois depuis les temps anciens. Ces noms, Roi, Majesté, sont des magiciens! D'ailleurs, sans être roi, du monde être l'arbitre! La chose sans le mot! le pouvoir sans le titre! Pauvretés! va, l'empire et le rang ne font qu'un. Tu ne sais pas, ami, comme il est importun, Quand on sort de la foule et qu'on touche le faîte, De sentir quelque chose au-dessus de sa tête! Ne serait-ce qu'un mot, ce mot alors est tout. Ici Cromwell, qui s'est abandonné jusqu'à poser familièrement son coude sur l'épaule de Thurloë, se détourne comme réveillé en sursaut, et regarde s'ouvrir lentement une porte basse masquée sous une tapisserie. Manassé-Ben- Israel paraît et s'arrête sur le seuil, en jetant autour de lui un coup d'oeil scrutateur suivi d'un profond salut. SCÈNE SIXIÈME CROMWELL, THURLOË, MANASSÈ-BEN-ISRAEL, vieux rabbin juif, robe grise, en haillons, dos voûté, oeil perçant sous de gros sourcils blancs, grand front chauve et ridé, barbe torte. MANASSÉ, incliné. Que Dieu, mon doux Seigneur, vous guide jusqu'au bout! CROMWELL C'est le juif Manassé. - A Thurloé. Terminez vos dépêches, Thurloë s'assied à la grande table. Cromwell s'approche du rabbin. A voix basse. Thurloë. -Que veux-tu? MANASSÉ, bas. J'ai des nouvelles fraîches. Un bâtiment suédois, chargé de carolus Qu'il apporte aux amis des anciens rois exclus, Seigneur, est à présent mouillé dans la Tamise. CROMWELL Le pavillon est neutre!... -Ah! par ton entremise, Si je puis confisquer le tout adroitement, La moitié du butin t'appartiendra. MANASSÉ Vraiment? Le navire est à vous, Seigneur! -Faites en sorte Seulement qu'au besoin l'on me prête main forte. CROMWELL écrit quelques mots sur un papier qu'il lui remet. Voici, mon vieux sorcier, un talisman parfait. Cours, et reviens bientôt m'en apprendre l'effet. MANASSÉ Encore un mot, Seigneur! CROMWELL Eh bien! MANASSÉ Je dois vous dire Qu'avec les cavaliers votre Richard conspire. CROMWELL Comment? MANASSÉ Il m'a payé les dettes de Clifford. C'est tout dire. CROMWELL, riant. Tu vois tout dans ton coffre-fort. Mon fils n'est que léger, ses liaisons sont folles; Mais rien de plus. MANASSÉ Payer sans compter les pistoles! C'est quelque chose! CROMWELL, haussant les épaules. Allons, va! MANASSÉ De grâce, Seigneur, Puisque de vous servir parfois j'ai le bonheur, Pour me récompenser ouvrez nos synagogues, Et révoquez la loi contre les astrologues. CROMWELL, le congédiant du geste. On verra. MANASSÉ, s'inclinant jusqu'à terre. Nous baisons vos pieds! A part. Ces vils chrétiens! CROMWELL Vis en paix! A part. Juif immonde, à pendre entre deux chiens! Manassé sort par la petite porte, qui se referme sur lui. SCÈNE SEPTIÈME CROMWELL, THURLOË THURLOË Mylord! -Et maintenant daignerez-vous m'entendre? Ce navire étranger, l'argent qu'il vient répandre Parmi les malveillants, l'avis du juif maudit, Tout n'est-il pas d'accord avec ce que j'ai dit? Ouvrez les yeux! CROMWELL Sur quoi? THURLOË Sur ces complots infâmes Dont un fidèle avis me dénonce les trames. Du peu que nous savons déjà je frémis. CROMWELL Bah! Chaque fois qu'en mes mains un tel rapport tômba, Si j'avais à le croire occupé ma pensée, Et mon temps à chercher la trame dénoncée, Mes jours, mes nuits, ma vie aurait-elle suffi? THURLOË Le cas présent, Mylord, me semble alarmant. CROMWELL Fi! Thurloë! rougis donc de cette peur panique. Je sais que pour plusieurs mon joug est tyrannique, Que certains généraux ne voudraient pas, mon cher, Voir leur roi de demain dans leur égal d'hier. Mais l'armée est pour moi. -Quant à l'argent dont parle Ce juif, c'est un cadeau que me fait le bon Charle, Et qui vient à propos, surtout dans ce moment, Pour acquitter les frais de mon couronnement. Va! sois tranquille, ami! -Songe aux fausses nouvelles Dont on a tant de fois tourmenté nos cervelles. Ces complots sont un jeu des malveillants jaloux Réduits, par impuissance à s'amuser de nous! On entend un bruit de pas; Cromwell regarde dans une galerie latérale. Voici des courtisans avec leurs airs de fête. Je vais prendre un peu l'air, Thurloë. Tiens-leur tête. Il sort par la petite porte. SCÈNE HUITIÈME THURLOË, WHITELOCKE, WALLER, poète du temps; LE SERGENT MAYNARD, en robe; LE COLONEL JEPHSON, en uniforme; LE COLONEL GRACE, en uniforme; SIR WILLIAM MURRAY, ancien habit de cour; M. WILLIAM LENTHALL, précédemment orateur du Parlement; LORD BROG- HILL, en habit de cour: CARR. Carr arrive le dernier, et s'arrête au fond du théâtre, sur lequel il jette un regard scandalisé, tandis que les autres parlent sans l'apercevoir. WHITELOCKE, à Thurloë. Son Altesse est absente? THURLOË Oui, Mylord. M. WILLIAM LENTHALL, à Thurloé. Je voulais Lui rappeler mes droits... LE SERGENT MAYNARD, à Thurloè. Je venais au palais Pour une chose urgente... LE COLONEL JEPHSON, à Thurloë. Une importante affaire M'amenait... SIR WILLIAM MURRAY, à Thurloë . Ce placet qu'à Mylord je défère Dans sa future cour sollicite un emploi... WALLER, à Thurloë . Ne point importuner son Altesse, est ma loi. Cependant... Ils parlent avec une volubilité extrême et presque tous ensemble. Thurloë paraît faire des efforts inutiles pour se faire entendre et se délivrer de leur importunité. CARR, d'une voix éclatante et les yeux fixés à la voûte. Voilà donc la nouvelle Sodome! Tous se retournent avec surprise, et attachent leurs regards sur Carr, qui demeure immobile, les bras croisés sur sa poitrine. SIR WILLIAM MURRAY Mais quel est cet étrange animal? CARR, avec gravité. C'est un homme. Je conçois qu'il apporte un visage inconnu Dans cet antre, où Baal montre sa face à nu, Où l'on ne voit que loups, histrions, faux prophètes, Ivrognes, éperviers, dragons à mille têtes, Serpents ailés, vautours, jureurs du nom de Dieu, Et basilics, portant pour queue un dard de feu! WALLER, riant. Si ce sont nos portraits, grand merci, Monsieur l'homme! CARR, s'animant. Convives de Satan! la cendre est dans la pomme; Mangez! -Le peuple est mort, vampires d'Israël; Mangez sa chair, la chair des saints élus du ciel, La chair des forts, la chair des officiers de guerre, La chair des chevaux!... WALLER, riant plus fort. Bon! le mets n'est pas vulgaire. Ainsi nous avons tous cet honneur sans rival D'être des basilics qui mangent du cheval! Rire général parmi les courtisans. CARR, furieux. Riez, bouches d'enfer! WALLER, ironiquement. J'aime la politesse. TOUS Mettons-le hors! M. WILLIAM LENTHALL Il s'approche de Carr, et cherche à le faire sortir. Bonhomme, allons, si son Altesse Entrait... Ils veulent l'entraîner; Carr leur résiste. CARR Ce n'est pas moi qui sortirai, c'est vous. C'est un saint. C'est un fou. Vous êtes ivres tous! Ivres d'orgueil, d'erreur, de vin troublé de lie; Et c'est vous qui nommez ma sagesse folie! LORD BROGHILI. Mais son Altesse, ami, va venir... CARR Je l'attend. LORD BROGHILL Pourquoi, de grâce? CARR Il faut que ma bouche à l'instant Parle à cet Ichabod que vous nommez Altesse. LORD BROGHILL Monsieur, confiez-moi ce qui vous intéresse, Je le dirai pour vous, et le crédit que j'ai... -Je suis lord Broghill. CARR, amèrement. Ah! qu'Olivier est changé! Un vieux républicain fait tache en son cortége! Broghill, -un cavalier, -chez Cromwell me protége! THURLOË, (qui jusqu'alors a paru considérer Carr avec attention, à part.) Cet homme m'est connu!... Ce qu'il dit n'est pas clair; Mais, quelque fou qu'il soit, le drôle m'a bien l'air De manquer à Bedlam, moins qu'à la Tour de Londre. Allons chercher Mylord. Il sort. SCÈNE NEUVIÈME LES MÊMES, EXCEPTÉ THURLOE. LORD BROGHILL, (d'un air de protection à Carr.) Oui, l'on pourrait répondre Pour vous, l'ami! mais... CARR, (avec un sourire triste.) Bien! c'est ainsi qu'à Sion Le diable au fils de l'homme offrit sa caution. WHITELOCKE Intraitable! WALLER Incurable! TOUS Hé, qu'à cela ne tienne! Chassons-le! (Ils s'avancent de nouveau vers Carr qui les regarde fixement.) CARR Arrière tous! il faut que j'entretienne Cet homme qui devint, aux yeux de nos soldats, De Judas Machabée Ischariot Judas! LORD BROGHILL Fou! WALLER Pour dire Cromwell la bonne périphrase! CARR Avant qu'au feu du ciel Sodome ne s'embrase, Je suis l'ange envoyé pour avertir Loth... WALLER, riant. Quoi! Les anges du Seigneur sont tondus comme toi! LE COLONEL JEPHSON, riant. Je vois avec plaisir que tu montes en grade. Tu t'es transformé d'homme en ange. SIR WILLIAM MURRAY, à Carr en le poussant. Camarade! Allez-vous ennuyer Mylord de visions? Aux autres. C'est qu'il le distrairait de nos pétitions! Rudement à Carr. Dehors! LE COLONEL JEPHSON Dehors! LE SERGENT MAYNARD Dehors! TOUS Allons, vite! qu'il sorte! CARR, gravement. Cessez, je vous le dis, de parler de la sorte. LE SERGENT MAYNARD Mylord, s'il te voyait, t'enverrait à la Tour. Carr le regarde en haussant les épaules. SIR WILLIAM MURRAY, désignant la toilette puritaine de Carr. D'ailleurs, est-ce un, costume à paraître à la cour? M. WILLIAM LENTHALL Il faudrait que Mylord ne se respectât guère Pour te parler. TOUS Dehors! Ils se jettent sur Carr et veulent l'entraîner. CARR, se débattant, avec une voix lamentable. Dieu des hommes de guerre! O Sabaoth! sur moi jette un coup d'oeil! TOUS, le poussant. Va-t'en. CARR, poursuivant son invocation, et levant les yeux au ciel. Je lutte pour ta cause avec Léviathan! Entre Cromwell accompagné de Thurloë. Tous s'arrêtent, se découvrent et s'inclinent jusqu'à terre. Carr remet sur sa tête son chapeau qui était tombé dans la bagarre, et reprend son attitude austère et extatique. CROMWELL, considérant Carr avec surprise. C'est Carr l'indépendant! Aux autres avec un geste dédaigneux. Sortez! A part. Mystère étrange! Tous, frappés d'étonnement, sortent avec une révérence profonde. Carr demeure impassible. WALLER, bas à M. William Lenthall, et en lui montrant Carr. Il nous l'avait prédit. -Laissons Loth avec l'ange. SCÈNE DIXIÈME CARR, CROMWELL. Cromwell, resté seul avec Carr, le regarde quelque temps en silence d'un air sévère et presque menaçant. Carr, grave et calme, les bras croisés sur la poitrine, fixe ses yeux sur les yeux du Protecteur sans les baisser un seul moment. Enfin Cromwell prend la parole avec hauteur. CROMWELL Carr, le Long Parlement vous fit mettre en prison. Qui donc vous en a fait sortir? CARR, tranquillement. La trahison! CROMWELL, étonné et alarmé. Que dites-vous? A part. A-t-il la cervelle troublée? CARR, rêveur. Oui, j'offensai des saints la suprême assemblée. Nous sommes tous proscrits maintenant sous ta loi, Moi coupable, par eux; eux innocents, par toi! CROMWELL Puisque vous approuvez l'arrêt qui vous afflige, Qui donc brise vos fers? CARR, haussant les épaules. La trahison, te dis-je! Car, vers un nouveau crime, aveugle, on m'entraînait; J'ai vu le piége à temps. CROMWELL Quoi donc? CARR Baal renaît! CROMWELL Expliquez-vous! CARR Il s'assied dans le grand fauteuil. Écoute: un noir complot s'apprête... A Cromwell qui est resté debout et découvert, en lui montrant la sellette de Thurloë. Assieds-toi, Cromwell! mets ton chapeau sur ta tête! Cromwell hésite un instant avec dépit, puis se couvre et s'assied sur l'escabelle. Surtout n'interromps pas! CROMWELL, à part. Tous ces airs-là, mon cher, Dans tout autre moment, tu me les paîrais cher! CARR, avec une douceur grave. Quoiqu'Olivier Cromwell ne compte point ses crimes; Qu'il n'ait pas un remords, certes, par cent victimes; Que sans cesse il enchaîne, en ses jours pleins d'horreurs, L'hypocrisie au schisme, et la ruse aux fureurs... CROMWELL,-se levant indigné. Monsieur! CARR Tu m'interromps! - Cromwell se rassied d'un air de résignation forcée. Carr poursuit. Quoiqu'Olivier habite Dans la terre d'Égypte avec le Moabite, Le Babylonien, le païen, l'arien; Qu'il fasse pour soi tout, et pour Israël rien; Qu'il repousse les saints, se livrant sans limite Au peuple amalécite, ammonite, édomite; Qu'il adore Dagon, Astaroth, Élirai; Et que l'ancien serpent soit son meilleur ami; Quoiqu'enfin du Seigneur méritant la colère, Il ait brisé du pied le vieux droit populaire, Chassé le Parlement que Sion convoqua, Et qu'aux frères du Christ sa bouche ait dit: Raca! Malgré tant de forfaits, pourtant je ne puis croire Qu'il ait le coeur si dur, qu'il ait l'ame si noire, Non! qu'à ce point tu sois abandonné du ciel, De ne pas confesser, en face d'Israël, Que pour ce peuple anglais, sanglant, plein de misères, Sur le fumier de Job étalant ses ulcères, Entre tous les bienfaits qu'il peut devoir au sort, Le plus grand des bonheurs, Cromwell, serait ta mort! CROMWELL, reculant sur son tabouret. Ma mort, dis-tu? CARR, avec mansuétude. Cromwell, tu m'interromps sans cesse! Là, sois de bonne foi! l'encens de la bassesse T'enivre; cesse un peu d'être ton partisan. Parlons sans nous fâcher! oui, ta mort, conviens-en, Serait un grand bonheur! ah! bien grand! CROMWELL, dont la colère augmente. Téméraire! CARR, toujours imperturbable. Pour moi, j'en suis vraiment si convaincu, mon frère, Oui, que dans ce seul but, toujours, sous mon manteau, En attendant ton jour, je garde ce couteau. II tire de son sein un long poignard et le présente au Protecteur. CROMWELL, Il fait un saut d'épouvante en arrière. Un poignard! l'assassin! -Holà, quelqu'un! - A Carr. De grâce, Mon cher Carr!... A part. Par bonheur je porte une cuirasse! CARR, remettant son poignard dans sa poitrine. Ne tremble pas! Cromwell! n'appelle pas! CROMWELL, effrayé. Enfer! CARR Quand on tue un tyran, lui fait-on voir le fer? Sois tranquille: ton heure encor n'est pas sonnée! - Je viens même ravir ta tête condamnée Aux coups d'un fer vengeur, moins pur que celui-ci. CROMWELL, à part. Où veut-il en venir? CARR Viens te rasseoir ici! Ta vie en ce moment est pour moi plus sacrée Que la chair du pourceau pour la biche altérée; Ou les os de Jonas pour le poisson géant Qui le sauva des flots dans son gosier béant. Cromwell revient s'asseoir, et jette sur Carr un regard curieux et défiant. CROMWELL, à part. Il faut patiemment le laisser dire. - CARR Écoute. Un complot te menace, et tu comprends sans doute Que s'il ne menaçait que -toi, je n'irais pas - Perdre à t'en informer mes discours et mes pas! Tu me rends bien plutôt la justice de croire Que de s'y joindre aux saints Carr se serait fait gloire! Mais il s'agit ici de sauver -Israël. Je te sauve en passant; tant pis! - CROMWELL Est-il réel, Ce complot? Savez-vous où la bande s'assemble? CARR J'en sors. CROMWELL Vraiment! qui donc vous ouvrit la Tour? CARR Tremble! -Barksthead! CROMWELL Il me trahit! il a pourtant signé L'arrêt du roi. CARR L'espoir du pardon l'a gagné. CROMWELL C'est donc pour rétablir Stuart? CARR Écoute encore. Lorsqu'à ce rendez-vous j'arrivai dès l'aurore. J'espérais bonnement qu'il s'agissait d'abord De délivrer le peuple en te donnant la mort... CROMWELL Merci! . . . CARR Puis, qu'on rendrait au Parlement unique Son pouvoir, que brisa ton despotisme inique. Mais à peine introduit, je vis un Philistin En pourpoint de velours tailladé de satin. Ils étaient trois. Le chef des conciliabules Vint me chanter des brefs, des quatrains et des bulles... CROMWELL Des quatrains?... CARR C'est le nom de leurs psaumes païens. Bientôt vinrent des saints, de pieux citoyens, Mais leurs yeux fascinés par des charmes étranges Souriaient aux démons qui se mêlaient aux anges, Les démons criaient: « Mort à Cromwell! » et tout bas, Ils disaient: « Profitons de leurs sanglants débats. » Nous ferons succéder Babylone à Gomorrhe. Les toits de bois de cèdre aux toits de sycomore, » La pierre aux briques, Dor à Tyr', le joug au frein, » Et le sceptre de fer à la verge d'airain? » CROMWELL Charles-Deux à Cromwell? n'est-ce pas? CARR C'est leur rêve. Mais Jacob ne veut pas qu'avec son propre glaive, On immole son boeuf sans lui donner sa part; Qu'on abatte Cromwell au profit de Stuart! Car entre deux malheurs il faut craindre le pire. Si méchant que tu sois, j'aime mieux ton empire Qu'un Stuart, un Hérode, un royal débauché, Gui parasite, enfin du vieux chêne arraché! - Confonds donc ces complots que ma voix te révèle! CROMWELL, lui frappant sur l'épaule. Je suis reconnaissant, ami, de la nouvelle. A part. Coup du ciel! Thurloë n'avait pas tort, vraiment! A Carr d'un air caressant. Donc les partis rivaux du roi, du Parlement, Sont ligués contre moi? -Du côté royaliste Quels sont les chefs! CARR Crois-tu qu'on m'en ait fait la liste? Je me soucie, ami, de ces maudits satans Autant que de la paille où j'ai dormi sept ans! Pourtant, s'il m'en souvient, ils nommaient à voix haute Rochester... lord Ormond... CROMWELL, saisissant un papier et une plume avec précipitation. En es-tu sûr, mon hôte? Eux à Londres! Il écrit leurs noms sur le papier qu'il tient. A Carr. Voyons: fais encore un effort. Il se place en face de Carr, et l'interroge du geste et du regard. CARR, lentement et recueillant ses souvenirs. Sedley... - CROMWELL, écrivant. Bon! CARR Drogheda, -Roseberry, -Clifford... - CROMWELL, continuant d'écrire. Libertins! - Il s'approche de Carr avec un redoublement de douceur et de séduction. Et les chefs populaires? CARR, reculant indigné. Arrête! Moi, te livrer nos saints, les yeux de notre tête! Non, quand tu m'offrirais dix mille sicles d'or, Comme le roi Saül à la femme d'Endor ". Non, quand tu donnerais cet ordre à quelque eunuque D'essayer le tranchant d'un sabre sur ma nuque. Non, quand tu m'enverrais, pour mes rebellions, Ainsi que Daniel, dans la fosse aux lions. Non, quand tu ferais luire un brasier de bitume, Horrible, et sept fois plus ardent que de coutume; Quand je verrais, jeté dans ce brûlant séjour, La flamme autour de moi grandir comme une tour, Et dorant les maisons d'un vil peuple inondées, Dépasser le bûcher de trente-neuf coudées! CROMWELL Calme-toi. CARR Non, jamais! quand tu me donnerais Les champs qui sont dans Thèbe et ceux qui sont auprès, Le Tigre et le Liban, Tyr aux portes dorées, Ecbatane, bâtie en pierres bien carrées, Mille boeufs, le limon du Nil égyptien, Quelque trône, et tout l'art de ce magicien Qui faisait en chantant sortir le feu de l'onde, Et d'un coup de sifflet, venir des bouts du monde, A travers les grands cieux et leurs plaines d'azur, La mouche de l'Egypte et l'abeille d'Assur! Non! quand tu me ferais colonel dans l'armée! CROMWELL, à part. On ouvre mal de force une bouche fermée. Ne l'essayons pas! A Carr en lui tendant la main. Carr, nous sommes vieux amis. Comme deux bornes, Dieu dans son champ nous a mis... CARR Cromwell pour une borne a fait du chemin! CROMWELL Frère, A d'imminents dangers tu viens de me soustraire. Je ne l'oublîrai point. Le sauveur de Cromwell... CARR, brusquement. Ah! pas d'injures! -Carr n'a sauvé qu'Israël. CROMWELL, à part. Ha! sectaire arrogant, qu'il faut que je ménage! Caresser qui me blesse! à mon rang, à mon âge! A Carr humblement. Que suis-je? un ver de terre. CARR Oui, d'accord sur cela! Tu n'es pour l'Éternel qu'un ver, comme Attila; Mais pour nous, un serpent! -Veux-tu pas la couronne? CROMWELL, les larmes aux yeux. Que tu me connais mal! La pourpre m'environne, Mais j'ai l'ulcère au coeur. Plains-moi! CARR, avec un rire amer. Dieu de Jacob! Entends-tu ce Nemrod qui prend des airs de Job? CROMWELL, d'un accent lamentable. Je le sens, j'ai des saints mérité les reproches. CARR Va, va, le Seigneur Dieu te punit par tes proches! CROMWELL, surpris. Comment! que veux-tu dire? CARR, avec triomphe. Il est encore un nom Que tu peux ajouter à ta liste... -Mais non, Pourquoi parler? le crime est puni par le vice. Cromwell, dont cette réticence éveille les soupçons, s'approche vivement de Carr. CROMWELL Quel nom? dis-moi ce nom! pour un pareil service Tu peux tout demander, tout exiger... CARR, comme frappé d'une idée subite. Vraiment? Tiendras-tu ta promesse? CROMWELL Elle vaut un serment. CARR Je puis à certain prix te dévoiler ta plaie. CROMWELL, avec une satisfaction dédaigneuse, à part. Qu'ils soient à qui les flatte ou bien à qui les paie, Tous ces républicains sont les mêmes au fond; Et leur vertu de cire à mon soleil se fond. Haut. Qu'exiges-tu, mon frère? Est-ce un titre héraldique? Un grade? un domaine?... CARR Hein? CROMWELL Que veux-tu? parle. CARR Abdique. CROMWELL, à part. Il est incorrigible! - Haut, après un moment de réflexion. Ami, pour abdiquer, Suis-je Roi? CARR Subterfuge! hé quoi, déjà manquer A ta promesse? CROMWELL, interdit. Hé non. CARR Je le vois, tu balances. CROMWELL, soupirant. Hélas! je me suis fait cent fois des violences Pour garder le pouvoir. Le pouvoir est ma croix. CARR, hochant la tête. Tu ne t'amendes point, Cromwell? Il est, je crois, Plus aisé qu'un chameau passe au trou d'une aiguille, Ou le Léviathan au gosier de l'anguille, Qu'un riche et qu'un puissant par la porte des cieux! CROMWELL, à part. Fanatique! CARR, à part. Hypocrite! - A Cromwell. En discours captieux Tu t'épuises en vain... CROMWELL, d'un air contrit. Daigne m'entendre, frère. J'en conviens, ma puissance est injuste, arbitraire; Mais il n'est dans Juda, dans Gad 'S, dans Issachar, Personne qu'elle accable autant que moi, cher Carr. Je hais ces vanités, à fuir aux catacombes, Mots, rendant un son creux comme le mur des tombes, Trône, sceptre, honneurs vains que Charles nous légua, Faux dieux, qui ne sont point l'alpha ni l'oméga! Pourtant je ne dois pas sur ce peuple que j'aime Rejeter brusquement l'autorité suprême, Avant l'heure où viendront régner dans nos hameaux Les vingt-quatre vieillards et les quatre animaux. Va donc trouver Saint-John, Selden, jurisconsultes, Juges en fait de lois, docteurs en fait de cultes. Dis-leur de faire un plan pour le gouvernement, Qui me permette enfin d'en sortir promptement. - Es-tu content? CARR, hochant la tête. Pas trop. Ces docteurs qu'on invoque Ne rendent bien souvent qu'un oracle équivoque. Mais je ne veux pas, moi, te laisser à demi Satisfait... CROMWELL, avec avidité. Dis-moi donc quel est l'autre ennemi, Quel est son nom? CARR Richard Cromwell. CROMWELL, douloureusement. Mon fils! CARR, imperturbable. Lui-même. Es-tu content, Cromwell? CROMWELL, absorbé dans une stupeur profonde. Le vice et le blasphème L'ont jusqu'au parricide amené lentement. - Le juif avait raison! -Céleste châtiment! J'assassinai mon roi, mon fils tuera son père! CARR Que veux-tu? la vipère engendre la vipère. Il est dur, j'en conviens, de voir son fils félon, Et, sans être un David, d'avoir un Absalon ". Quant à la mort de Charle, où tu crois voir ton crime, C'est le seul acte saint, vertueux, légitime, Par qui de tes forfaits le poids soit racheté, Et de ta vie encor c'est le meilleur côté. CROMWELL, sans l'entendre. Richard! que je croyais insouciant, frivole, Léger comme l'oiseau qui chante et qui s'envole, Vouloir ma mort! Avec instance à-Carr-en lui_prenant la main. Mais dis, frère, es-tu bien certain? Mon fils?... CARR Au rendez-vous il était ce matin. CROMWELL Où donc, ce rendez-vous? CARR Taverne des Trois-Grues. CROMWELL Que disait-il? CARR Beaucoup de choses disparues De mon esprit. Il a chanté, puis ri très-fort, Jurant avoir payé les dettes de -Clifford. CROMWELL, à part. Le juif me l'a bien dit! CARR Mais voudras-tu me croire? A la santé d'Hérode enfin je l'ai vu boire! CROMWELL D'Hérode! quel Hérode? CARR Hé oui, de Balthazard! CROMWELL Comment?- CARR De Pharaon! CROMWELL Voudrais-tu par hasard Parler?... CARR De l'Antechrist! qu'on nommait Roi d'Écosse Ou Charles-Deux! CROMWELL, pensif. Mon fils! libertinage atroce! Boire à cette santé, c'était boire à ma mort! Des rires, un festin, des chants, -pas un remord! Parricide folâtre! un jour, sur ton front pâle, Écrira-t-on Caïn ou bien Sardanapale? CARR L'un et l'autre. Entre Thurloè. Il s'approche avec un air de mystère de Cromwell. THURLOE, bas à Cromwell. Mylord, Richard Willis est là. Au moment où il aperçoit Thurloè, Cromwell reprend une apparente sérénité. CROMWELL Richard Willis! - A part. Il va m'éclaircir tout cela. A Thurloë. J'y vais. THURLOE, lui désignant la grande porte, par laquelle sont sortis les courtisans. Ces gentlemen, groupés à votre porte, Peuvent-ils rentrer? CROMWELL Oui, puisqu'il faut que je sorte. A part. Remettons-nous: -il sied d'être toujours serein. Si mon coeur est de chair, que mon front soit d'airain! Rentrent les courtisans, conduits par Thurloè. Ils saluent Cromwell, qui leur fait signe de la main et s'adresse à Carr. CROMWELL, prenant la main de Carr. Merci, mais sans adieu, frère! soyez des nôtres. Cromwell mettra toujours Carr avant tous les autres. Mon pouvoir pour vos voeux ne sera pas borné. Il sort avec Thurloë. Tous s'inclinent, excepté Carr. CARR, restant seul sur le devant du théâtre. C'est ainsi qu'il abdique! usurpateur damné! SCÈNE ONZIÈME CARR, WHITELOCKE, WALLER, LE SERGENT MAYNARD, LE COLONEL JEPHSON, LE COLONEL GRACE, sit WILLIAM MURRAY, M. WILLIAM LENTHALL, LORD BROGHILL. Tous les courtisans regardent sortir Cromwell d'un oeil désappointé, et considèrent Carr avec surprise et envie. SIR WILLIAM MURRAY, aux autres courtisans dans le fond. Voyez comme à cet homme a parlé Son Altesse! Pour lui, que de bonté! CARR, toujours seul sur le devant du théâtre. Que de scélératesse! M. WILLIAM LENTHALL Il daignait lui sourire! CARR Il ose m'outrager! LE COLONEL JEPHSON Quel honneur! CARR Quel affront! et comment me venger? WALLER C'est quelque favori! CARR Je suis donc sa victime! Il n'est pas jusqu'à moi que le tyran n'opprime! SIR WILLIAM MURRAY Tout est pour lui! CARR Cromwell me prendrait mon trésor, Ma vertu! moi servir Nabuchodonosor! Moi, dans sa cour! j'irais, quand Sion me contemple, Comme un lin jadis blanc que les vendeurs du temple Ont souillé de safran, de pourpre ou d'indigo, Changer mon nom de Carr au nom d'Abdenago! SIR WILLIAM MURRAY, examinant Carr. Certain air de noblesse en son maintien me frappe. Nous l'avions mal jugé d'abord. CARR Suis-je un satrape? Pour qui me prend Cromwell! M. WILLIAM LENTHALL, à sir William Murray. C'est un homme en crédit. SIR WILLIAM MURRAY, à M. William Lenthall. Quelqu'un de qualité, Monsieur, sans contredit. Son costume n'est pas rigoureusement... CARR, toujours dans son coin. Traître! M. WILLIAM LENTHALL, à part. L'amitié que pour lui Mylord a fait paraître Doit être utile à ceux dont, par occasion, Il daigne apostiller quelque pétition. S'il voulait me servir?... du maître il a l'oreille. Il s'approche de Carr avec force révérences. Mylord, daigneriez-vous, par grâce sans pareille, Dire à qui vous savez, pour moi, bon citoyen, Mylord, un de ces mots que vous dites si bien? J'ai droit d'être fait lord: je suis maître des rôles, Et... CARR, ouvrant des yeux étonnés. J'ai pendu ma harpe à la branche des saules, Et je ne chante pas les chants de mon pays Aux Babyloniens qui nous ont envahis! En voyant la démarche de Lenthall, tous s'approchent précipitamment et environnent Carr. LE SERGENT MAYNARD, à Carr. A nos pétitions... M. WILLIAM LENTHALL, découragé, à Maynard. Il nous garde rancune! SIR WILLIAM MURRAY, perçant le groupe. Hé! sa Grâce ne veut en apostiller qu'une. Protégez-moi, Mylord! -Puisqu'on va faire un Roi, Je puis à son Altesse être utile, je croi, Je suis noble écossais. De faveurs sans égales J'ai joui, tout enfant, près du prince de Galles! Chaque fois que cédant à quelque esprit mauvais, Son Altesse Royale avait failli, j'avais Le privilège unique et qui n'était pas mince, De recevoir le fouet que méritait le prince. CARR, avec une indignation concentrée. Plat sycophante! ainsi, doublement criminel, Il fut vil chez Stuart, il est vil chez Cromwell! Comme Miphiboseth, il boite des deux jambes. WALLER, à Carr, en lui présentant un papier. Mylord, je suis Waller! j'ai fait des dithyrambes Sur les gaulions pris au marquis espagnol! . . . CARR, entre ses dents. L'or t'inspire et te paie, adorateur de Noll! LE COLONEL JEPHSON, à Carr. Monsieur, dites mon nom, de grâce, à son Altesse. Le colonel Jephson! -Ma mère était comtesse. Je voudrais être admis à la Chambre des Pairs. LE SERGENT MAYNARD, à Carr. Dites au Protecteur ce que pour lui je perds. Georges Cony, frappé d'une taxe illégale, M'a pris pour avocat. Ma table est bien frugale, J'ai pourtant refusé! CARR, à part. Je vois dans leur jargon Le venin de l'aspic et le fiel du dragon.- SIR WILLIAM MURRAY, à Carr. De grâce, une apostille au bas de mon mémoire? CARR, rudement. Va dire à Belzébuth de signer ton grimoire! SIR WILLIAM MURRAY Mylord se fâche! Aux autres. -Aussi vous l'étourdissez tous? WALLER, à Carr. Je demande une place... CARR A l'hôpital des fous? LE COLONEL GRACE, riant. C'est bon pour un poète! A Carr. -Appuyez ma démarche... CARR Non, Noë n'avait pas plus d'animaux dans l'arche! LE COLONEL JEPHSON Monsieur, j'ai le premier offert au Parlement De faire Olivier Roi... SIR WILLIAM MURRAY Quatre mots seulement, Mylord!... CARR, furieux. Mylord! Monsieur! confusion des langues! Le bruit des fers est doux, auprès de ces harangues. Je préfère un geôlier à ces prêtres de Bel, Certe, et la Tour de Londre à la Tour de Babel! Rentrons en prison! -Puisse Israël les confondre! Il se fait jour à travers les courtisans et sort. SCÈNE DOUZIÈME LES MÊMES, EXCEPTÉ CARR; ENSUITE THURLOE. SIR WILLIAM MURRAY Que parle-t-il de tours de Babel et de Londre? LE SERGENT MAYNARD Cet ami de Mylord dit qu'il rentre en prison! WALLER Ce n'est décidément qu'un fou! M. WILLIAM LENTHALL Quelle raison Rend son Altesse affable à cet énergumène? Entre Thurloë. THURLOE, saluant. De Mylord Protecteur l'ordre exprès me ramène. Son Altesse ne peut recevoir aujourd'hui. LE COLONEL JEPHSON, avec humeur. Cromwell reçoit ce drôle et ne reçoit que lui! Ils sortent d'un air mécontent. -Au moment où tous -quittent la salle, on voit s'ouvrir la porte masquée. Elle donne passage à Cromwell qui regarde avec précaution autour de lui. - SCÈNE TREIZIÈME CROMWELL, SIR RICHARD WILLIS CROMWELL, se retournant vers la porte entr'ouverte. Ils sont partis. -Venez, et comme il vous importe De ne pas être vu, sortez par cette porte. Sir Richard Willis paraît. Il est enveloppé d'un manteau et couvert d'un chapeau qui cache ses traits: il n'y a plus rien de souffrant ni de cassé dans sa démarche et dans sa voix. Cromwell et lui font quelques pas pour traverser le théâtre. Cromwell s'arrête brusquement. Joignant les mains. Je n'en puis donc douter! mon fils aîné! Richard... SIR RICHARD WILLIS A porté la santé du roi Charles Stuart; Et tous les conjurés dont il se disait frère, Vos ennemis mortels, l'ont trouvé téméraire! CROMVELL Fils ingrat! quand j'élève au trône ses destins! -Répétez-moi, Willis, les noms des puritains. SIR RICHARD WILLIS Lambert d'abord. CROMWELL, avec un rire dédaigneux. Lambert! c'est là ce qui me fâche; Qu'un si hardi complot se donne un chef si lâche! L'empire est au génie encor moins qu'au hasard. Que de Vitellius, grand Dieu, pour un César! La foule met toujours, de ses mains dégradées, Quelque chose de vil sur les grandes idées. Rome eut pour étendard une botte de foin. A Willis. -Suivons. SIR RICHARD WILLIS -Ludlow... CROMWELL Bonhomme! et qui n'ira pas loin. Brute, et non pas Brutus. SIR RICHARD WILLIS Syndercomb, -Barebone... A mesure que Willis parle, Cromwell le suit sur une liste qu'il tient déployée. CROMWELL Mon propre tapissier, si ma mémoire est bonne. -Niais! SIR RICHARD WILLIS Joyce... CROMWELL Rustre! SIR RICHARD WILLIS -Overton... CROMWELL Bel-esprit! SIR RICHARD WILLIS -Harrison... CROMWELL Voleur! SIR RICHARD WILLIS -Puis Wildman. CROMWELL Fou! qu'on surprit Dictant à son valet des phrases arrondies Contre moi... -Mais ce sont vraiment des comédies! SIR RICHARD WILLIS -Un certain Carr... CROMWELL Je sais. SIR RICHARD WILLIS -Garland, -Plinlimmon. CROMWELL Quoi! Plinlimmon? SIR RICHARD WILLIS Et Barksthead, un des bourreaux du roi! CROMWELL, comme réveillé en sursaut. A qui parlez-vous? SIR RICHARD WILLIS, s'inclinant avec confusion. Ah! Sire, pardon! de grâce! Vieille habitude, acquise en servant l'autre race! Ce mot ne peut atteindre à votre majesté. CROMWELL, à part. Sa flatterie ajoute au coup qu'il m'a porté. Maladroit! Haut. Il suffit. Montrant la liste. Sont-ce toutes les têtes Des puritains? SIR RICHARD \VILLIS Oui, sire. CROMWELL, à part. Ordonnons les enquêtes. A Willis. -Les chefs des cavaliers?... SIR RICHARD WILLIS Vos bontés m'ont permis De vous taire leurs noms. Ce sont d'anciens amis, Que j'aurais peine à perdre; et puis je les surveille; Ils n'échapperont point en tout cas. CROMWELL A merveille! A part. Tout lâche a son scrupule! Haut. -Oui, de vos compagnons Respectez le secret. A part. -D'ailleurs, je sais leurs noms. - Quels hommes différents m'ont cité ces deux listes, Willis les puritains, et Carr les royalistes! SIR RICHARD WILLIS Sire, vous leur ferez grâce aussi de la mort! - Sans cela, sur l'honneur, j'aurais trop de remord. CROMWELL, à part. Sur l'honneur!... SIR RICHARD WILLIS Je leur rends, certe, un service immense; D'avance ainsi pour eux j'éveille la clémence. J'évente leur complot: c'est qu'il me fait pitié; Et si je les trahis, c'est bien -pure amitié! CROMWELL Je porte votre paie, Willis, à deux cents livres. Entre ses dents. C'est là le prix du sang des tiens que tu me livres! -Chat-tigre! qui déchire après avoir flatté, Et sait vendre une tête avec humanité! SIR RICHARD WILLIS, qui n'entend que le dernier mot. Ah! oui, l'humanité!... CROMWELL, ouvrant son portefeuille et lui remettant un papier qu'il en tire. Tenez, voici la traite! SIR RICHARD WILLIS, s'inclinant pour la recevoir. Toujours payable, Sire, à la caisse secrète? CROMWELL, après un signe affirmatif. A propos! -N'avez-vous pas vu ce Davenant, Lauréat sous Stuart? -Il vient du continent... SIR RICHARD WILLIS Davenant? -Non, mon prince. CROMWELL Il apporte une lettre. - De quelqu'un, -pour Ormond. SIR RICHARD WILLIS Je n'ai rien vu remettre Au marquis; et pourtant j'étais bien à l'affût. Parmi les conjurés je ne crois pas qu'il fût. CROMWELL, à part. Inutile instrument! -Mais je verrai moi-même Davenant. Rochester, en costume de ministre puritain, parait au fond du théâtre. SCÈNE QUATORZIÈME CROMWELL, Sit RICHARD WILLIS, LORD ROCHESTER. LORD ROCHESTER, au fond de la salle. M'y voici! -Répétons bien mon thème. Il faut d'un puritain prendre deux fois le ton, Quand on parle à Cromwell de la part de Milton. Davenant m'a servi! -Grâce à Milton qu'il leurre, Je serai chapelain de Noll avant une heure. Si le diable aujourd'hui m'emporte, -par le ciel! Il ne m'emportera qu'aumônier de Cromwell. - Ça, commence, Wilmot, la tragi-comédie! Dans la gueule du loup mets ta tête hardie, Et porte pour ton roi, sans plainte, ce chapeau Et ces chausses de drap qui t'écorchent la peau. Tu vas revoir Francis! Il aperçoit Cromwell et Willis qui, pendant qu'il parle, paraissent absorbés dans un entretien secret. Mais qui sont ces deux hommes? SIR RICHARD WILLIS, à Cromwell. C'est par un brick suédois qu'on fait passer les sommes; Et le chancelier Hyde en sa lettre me dit Qu'un Juif pour l'entreprise offre aussi son crédit. LORD ROCHESTER, au fond du théâtre. Quoi donc? avec lord Hyde -ils disent correspondre! Serait-ce? CROMWELL, à Richard Willis. Retournez vite à la Tour de Londre. De peur des soupçons... LORD ROCHESTER, toujours au fond_de la salle. Mais tout cela me confond! SIR RICHARD WILLIS, à Cromwell. Sa Majesté connaît mon dévoûment profond! LORD ROCHESTER, toujours sans être vu. Majesté! -dévoûment! -Mais ce sont des fidèles, Des cavaliers! - CROMWELL, à Richard Willis en se dirigeant vers la porte. Prenons bien garde -aux sentinelles! Si quelqu'un nous voyait, tout serait compromis. Ils sortent. LORD ROCHESTER,-seul. Il s'avance sur le devant du théâtre. Je le crois! -Le roi Charle a d'imprudents amis! Venir se dire ici nos affaires! Que diable! Conspirer chez Cromwell! l'audace est incroyable. - Si quelque autre que moi les avait vus pourtant! - Regardant dans la galerie. Quoi! l'un des deux revient:! Mais il est important De l'effrayer: qu'il sente à quel point il s'expose. Cachons-nous. Il va se cacher derrière un des piliers de la salle. -Entre Cromwell. SCÈNE QUINZIÈME LORD ROCHESTER, CROMWELL CROMWELL, sans voir Rochester. L'homme, hélas! propose, et Dieu dispose. Je me croyais au port, calme, à l'abri des flots, Et me voilà sondant une mer de complots! Me voilà de nouveau jouant au dé ma tête! Mais courage! affrontons la dernière tempête. Frappons un dernier coup qui les glace d'effroi. Brisons ce qui résiste! il faut au peuple un roi. LORD ROCHESTER, derrière le pilier. Voilà, sur ma parole, un ardent royaliste! CROMWELL Couvrons-les d'un filet; suivons-les à la piste; D'une chaîne invisible environnons leurs pas. Aveuglons-les: veillons; -ils n'échapperont pas! LORD ROCHESTER Il proscrit à la fois Cromwell et sa famille. CROMWELL Qu'ils meurent tous! LORD ROCHESTER Quoi, tous? Ah! grace pour sa fille! CROMWELL, dans une sombre rêverie. Que veux-tu donc, Cromwell? Dis! un trône! A quoi bon? Te nommes-tu Stuart? Plantagenet? Bourbon? Es-tu de ces mortels qui, grace à leurs ancêtres, Tout enfants, pour la terre ont eu des yeux de maîtres? Quel sceptre, heureux soldat, sous ton poids ne se rompt? Quelle couronne est faite à l'ampleur de ton front? Toi, roi, fils du hasard! chez les races futures Ton règne compterait parmi tes aventures! - Ta maison, -dynastie! - LORD ROCHESTER Il est décidément Pour le droit des Stuarts! CROMWELL, poursuivant. Un roi de parlement! Pour degrés sous tes pas le corps de tes victimes! Est-ce ainsi que l'on monte aux trônes légitimes? - Quoi! n'es-tu donc point las pour avoir tant marché, Cromwell? le sceptre a-t-il quelque charme caché? Vois. -L'univers entier sous ton pouvoir repose; Tu le tiens dans ta main, et c'est bien peu de chose. Le char de ta fortune, où tu fondes tes droits, Roule, et d'un sang royal éclabousse les rois! Quoi! puissant dans la paix, triomphant dans la guerre, Tout n'est rien sans le trône! -Ambition vulgaire! LORD ROCHESTER Comme il traite Cromwell! CROMWELL Hé bien, quand tu l'aurais, Ce trône d'Angleterre, et dix autres?... -Après? - Qu'en feras-tu? -Sur quoi tombera ton envie? Ne faut-il pas un but à l'homme dans la vie? Coupable fou! LORD ROCHESTER Cromwell! ah! si tu l'entendais!... CROMWELL Qu'est-ce un trône, d'ailleurs? un tréteau sous un dais. Quelques planches où l'oeil de la foule s'attache, Changeant de nom, selon l'étoffe qui les cache. Du velours, c'est le trône; un drap noir, -l'échafaud! LORD ROCHESTER Un savant! CROMWELL Est-ce là, Cromwell, ce qu'il te faut? L'échafaud! -Oui, d'horreur ce seul mot me pénètre. J'ai la tête brûlante. -Ouvrons cette fenêtre. II s'approche de la croisée de Charles I". L'air libre, le soleil chasseront mon ennui. LORD ROCHESTER Il -ne se gêne pas! on le dirait chez lui. Cromwell cherche à ouvrir la croisée; elle résiste. CROMWELL, redoublant d'efforts. On l'ouvre rarement. -La serrure est rouillée... Reculant tout-à-coup d'un air d'horreur. C'est du sang de Stuart la fenêtre souillée! Oui, c'est de là qu'il prit son essor vers les cieux! - Il revient pensif sur le devant du théâtre. Si j'étais roi, peut-être elle s'ouvrirait mieux! LORD ROCHESTER Pas dégoûté! CROMWELL S'il faut que tout crime s'expie, Tremble, Cromwell! -Ce fut un attentat impie. Jamais plus noble front n'orna le dais royal; Charles Premier fut juste et bon. LORD ROCHESTER Sujet loyal! CROMWELL Pouvais-je empêcher, moi, ces fureurs meurtrières? Mortifications, veilles, jeûnes, prières, Pour sauver la victime ai-je rien épargné? Mais son arrêt de mort au ciel était signé! LORD ROCHESTER Et par Cromwell aussi, qui, faussant la balance, Pendant que tu priais, agissait en silence; Homme candide et pur! CROMWELL, dans un profond accablement. Que de fois ce palais M'a vu pleurer le sort du meilleur des Anglais! LORD ROCHESTER, essuyant une larme. Brave homme! il m'attendrit! CROMWELL M'a causé de remords! Que cette tête auguste LORD ROCHESTER Ah! ne sois pas injuste Pour toi! des regrets, oui: mais pourquoi des remords? CROMWELL, les yeux fixés à terre. Que pensent-ils de nous, les hommes qui sont morts? LORD ROCHESTER Pauvre ami, sa douleur lui trouble la cervelle! CROMWELL Que de maux inconnus un crime nous révèle! Pour te rendre la vie, ô Charles, que de fois J'aurais donné mon sang! LORD ROCHESTER Il lève trop la voix. Il se ferait surprendre, et ce serait dommage! Mais pour les exprimer l'endroit est mal choisi. Faisons-lui peur. Il sort de sa cachette et s'avance brusquement vers Cromwell. -L'ami, que faites-vous ici? CROMWELL, étonné, le toisant de bas en haut. A qui parle ce drôle? LORD ROCHESTER A vous! A part. Que dit-il? drôle? J'ai donc bien l'air d'un saint! -Tant mieux. -Jouons mon rôle. Haut et d'un air capable. Savez-vous bien, bonhomme, où vous êtes? CROMWELL Et toi, Sais-tu, maraud, à qui tu parles? LORD ROCHESTER Sur ma foi!... A part. Mortdieu! ne jurons point! Haut. Je sais à qui je parle! CROMWELL, à part. Serait-ce un assassin aux gages du roi Charle? Il tire de sa poitrine un pistolet qu'il présente à Rochester. Haut. Coquin, n'approche pas! LORD ROCHESTER, à part. Diable! soyons prudents. Tous ces conspirateurs sont armés jusqu'aux dents! N'allons pas pour Cromwell me battre avec un frère. Haut. Monsieur, je ne veux point vous perdre. CROMWELL, surpris, dédaigneusement. Hein? LORD ROCHESTER Au contraire, Je venais vous donner un conseil. -Dans ces lieux. Vous teniez des discours par trop séditieux! CROMWELL Moi? LORD ROCHESTER Vous. -Sortez, Monsieur, ou j'appelle main-forte. CROMWELL, à part. C'est un fou. Haut. Qu'es-tu donc pour parler de la sorte? LORD ROCHESTER Vous êtes, songez-y, chez Mylord Protecteur. CROMWELL Qui donc es-tu? LORD ROCHESTER Je suis son moindre serviteur, Son chapelain. CROMWELL, vivement. Tu mens d'une impudence étrange! Toi, mon chapelain! LORD ROCHESTER, effrayé. Dieu! Dieu! c'est Cromwell! qu'entends-je? C'est Cromwell! A part. -Nous avons un traître parmi nous! CROMWELL Tu devrais devant moi te traîner à genoux! Imposteur éhonté! LORD ROCHESTER Mylord, faites-moi grâce... Altesse!... A part. Lui dit-on Altesse ou Votre Grâce? Haut. Excusez-moi. L'erreur où je me suis commis Vient d'un zèle trop chaud contre vos ennemis. Des mots mal entendus... CROMWELL Mais pourquoi ce mensonge? LORD ROCHESTER Mon dévoûment pour vous réalisait un songe. J'ose en votre maison solliciter l'emploi De chapelain. CROMWELL Es-tu docteur de bon aloi? Quel est ton nom? LORD ROCHESTER, à part. Mortdieu! ma maudite mémoire! Quel est mon nom de saint déjà?... Haut. Je suis sans gloire... CROMWELL Ton nom? -La source peut jaillir du fond du puits. Rochester, embarrassé, semble se rappeler tout-à-coup quelque chose d'important. Il fouille précipitamment dans sa poche, en tire une lettre, et la présente à Cromwell avec un profond salut. LORD ROCHESTER Cette lettre, Mylord, vous dira qui je suis. CROMWELL, prenant la lettre. De qui? LORD ROCHESTER De Monsieur John Milton. CROMWELL, ouvrant la lettre. Un très-digne homme! Aveugle, et c'est dommage. Il lit quelques lignes. Ainsi donc on te nomme Obededom? LORD ROCHESTER, s'inclinant. A part. Tudieu, quel nom! Haut. Mylord l'a dit. A part. Obed... Obededom! -Ah! Davenant maudit! De me donner un nom à faire fuir le diable! Qu'on ne peut prononcer sans grimace effroyable! CROMWELL, repliant la lettre. Vous portez un beau nom! Obededom de Geth Reçut dans sa maison l'arche qui voyageait. Rendez-vous digne, ami, de ce nom mémorable. LORD ROCHESTER, à part. Va pour Obededom! CROMWELL Un saint considérable, Milton, clerc du conseil, se fait votre garant. A-part. Au fait, son dévoûment pour-moi me paraît grand; Son emportement même en était une preuve, Haut. Mais je dois et je veux vous soumettre à l'épreuve,- Vous faire sûr la foi subir un examen, Avant de vous nommer mon chapelain. LORD ROCHESTER, s'inclinant. -AMEN! A part. C'est le moment critique! CROMWELL Écoutez. Par exemple, Dans quel mois Salomon commença-t-il son temple? LORD ROCHESTER Dans le mois de zio, second de l'an sacré. CROMWELL Et quand l'acheva-t-il? LORD ROCHESTER Au mois de bul. CROMWELL Tharé N'eut-il pas trois enfants? Où? LORD ROCHESTER Dans Ur, en Chaldée. CROMWELL Qui viendra rajeunir la terre dégradée? LORD ROCHESTER Les saints, qui régneront les mille ans accomplis. CROMWELL Par qui les saints devoirs sont-ils le mieux remplis? LORD ROCHESTER Tout croyant porte en lui la grâce suffisante. Il suffit pour prêcher qu'en chaire il se présente, Et qu'il sache, abreuvé des sources du Carmel, Au lieu d'A, B, C, dire: Aleph, Beth et Ghimel! CROMWELL Bien dit. Continuez. Voguez à pleine voile! LORD ROCHESTER, avec enthousiasme. Le Seigneur à chacun en esprit se dévoile. On peut sans être prêtre, ou ministre, ou docteur, Avoir reçu d'en haut le rayon créateur!... A part. -Quelque coup de soleil. Haut. -Sans la foi l'homme rampe. Mais veillez, éclairez votre ame avec la lampe. L'âme est un sanctuaire, et tout homme est un clerc. Dans le foyer commun apportez votre éclair; Les prophètes prêchaient sur les places publiques, Et le saint temple avait des fenêtres obliques! A part. Je consens qu'on te pende, Obededom Wilmot, Si dans ce que je dis je comprends un seul mot! CROMWELL, à part. C'est un anabaptiste. -Il est fort en logique. Mais sa doctrine au fond est très-démagogique. LORD ROCHESTER, continuant avec chaleur. Le don des langues vient à qui parle souvent, Et beaucoup... A part. J'en suis bien une preuve! Haut. En rêvant, En priant, en veillant, on devient un lévite. On peut atteindre alors, bien qu'il marche très-vite, Satan, qui dans un jour, nonobstant son pied-bot, Va de Beth-Lebaoth jusqu'à Beth-Machaboth! A part. Corps-dieu! cela va bien. Poussons jusqu'à l'extase! CROMWELL, l'arrêtant. Il suffit. -Vous fondez sur une fausse base Votre édifice. Mais nous en reparlerons. Quels sont les animaux impurs? LORD ROCHESTER Tous les hérons! L'autruche, le larus, l'ibis exclu de l'arche, Le butor, A part. Le Cromwell... Haut. Tout ce qui vole et marche! CROMWELL - Quels sont ceux dont on peut manger? LORD ROCHESTER C'est l'attacus, Mylord, et le bruchus, et l'ophiomachus! CROMWELL Vous oubliez, ami, la sauterelle. LORD ROCHESTER, à part. Ah! diantre! Mais qui s'irait loger ces bêtes dans le ventre? CROMWELL Et vous ne dites pas ce qu'il sied de savoir: « Qui touche à des corps morts reste impur jusqu'au soir! » A part. N'importe! il est très-docte! on peut sur ces matières N'avoir point comme moi des notions entières. Haut. Un dernier mot. -Est-il conforme aux saints discours De porter les cheveux courts ou longs? LORD ROCHESTER, avec assurance. Courts, très-courts! A part. Tête-ronde, jouis! CROMWELL Qui vous porte à conclure?... LORD ROCHESTER, vivement. C'est une vanité que notre chevelure! Par ses beaux cheveux longs Absalon fut pendu! CROMWELL Oui, mais Samson fut mort, quand Samson fut tondu. LORD ROCHESTER, à part et se mordant les lèvres. Diable! CROMWELL Pour éclaircir autant qu'il est possible Un si grave sujet, je vais chercher ma Bible. Il sort. SCÈNE SEIZIÈME LORD ROCHESTER, seul. Allons! je n'ai point mal soutenu cet assaut. Tout puritain qu'il est le drôle n'est pas sot! Je crains même... -Saint-Paul! quel est donc ce perfide, Confident de Cromwell et du chancelier Hyde? - Traître! -Mais j'ai pourtant dupé le vieux démon. Comme il vous interroge. en phrases de sermon! Avec son oeil cafard comme il vous examine! Se regardant de la tête aux pieds. Heureusement pour moi, j'ai bien mauvaise mine! J'ai l'air d'un franc coquin, d'un vrai tueur de rois! Il m'avait pris d'abord pour un larron, je crois? Il rit. -Ce prédicant soldat, ce brigand patriarche, Pour n'être jamais pris en défaut, toujours marche Armé jusques aux dents, en son propre palais, De dilemmes pieux et de bons pistolets. Toujours de deux façons il peut vous faire face. Entre Richard Cromwell. SCÈNE DIX-SEPTIÈME LORD ROCHESTER, RICHARD CROMWELL LORD ROCHESTER, apercevant Richard qui vient à lui. Mais quoi! Richard Cromwell!... il faut que je m'efface! S'il me reconnaît, gare ou la corde ou le feu! Le docte Obededom y perdrait son hébreu! RICHARD CROMWELL, examinant Rochester. Il me semble avoir vu quelque part ce visage. LORD ROCHESTER, à part et contrefaisant la gravité puritaine. L'ours flaire le faux mort. RICHARD CROMWELL C'est sûr! LORD ROCHESTER, à part. Mauvais présage! RICHARD CROMWELL, examinant toujours Rochester. Cet homme n'est rien moins qu'un docteur puritain. Parmi nos cavaliers il buvait ce matin. Je devine qui c'est. Ah! le félon! LORD ROCHESTER, à part. Malpeste! Non! je n'ai jamais eu rencontre plus funeste, Depuis le tête-à-tête où je parlai d'amour Aux cinquante printemps de mylady Seymour! RICHARD CROMWELL, à part. Comment, quand on s'assied pour boire au même verre, Se défier d'un homme? LORD ROCHESTER, à part. Ah! quel regard sévère! RICHARD CROMWELL, à part. De mon père à coup sûr c'est quelque surveillant, Qui va contre moi faire un rapport malveillant. Il dira que j'ai bu dans la même taverne Avec des ennemis du pouvoir qui gouverne. C'est pour mon père un crime à punir de prison. C'est lèze-majesté! c'est haute trahison! Tâchons de le gagner. Prévenons la tempête. Il fouille dans la poche de sa veste. J'ai quelques nobles d'or dans ma bourse... LORD ROCHESTER, remarquant son geste, à part. Il s'apprête A m'attaquer. -A-t-il aussi des pistolets? Il recule avec inquiétude. SIR RICHARD CROMWELL, à part. Pourvu qu'ils soient payés, qu'importe à ces valets! II s'approche de Rochester d'un air riant et dégagé. Bonjour, Monsieur. LORD ROCHESTER, troublé. Mylord; le ciel vous tienne en joie! A part. Quel sourire infernal il attache à sa proie! Haut. Je suis un membre obscur du clergé militant, Je prîrai Dieu pour vous. RICHARD CROMWELL Je vous ai vu pourtant Ailleurs, non prier, mais jurer à pleine gorge. LORD ROCHESTER, vivement. Vous vous trompez, Mylord! moi jurer! RICHARD CROMWELL Par saint George! Par saint Paul! LORD ROCHESTER Moi! RICHARD CROMWELL Jurez que vous ne juriez point! LORD ROCHESTER Moi! RICHARD CROMWELL Tenez, révérend, soyons franc sur ce point. LORD ROCHESTER, à part. Diable! RICHARD CROMWELL Vous n'êtes pas ce que vous semblez être. Sous le masque d'un saint vous cachez l'oeil d'un traître. LORD ROCHESTER, consterné, à part. Je suis perdu. Haut. Mylord!... RICHARD CROMWELL Est-ce vrai? LORD ROCHESTER, à part. Mauvais pas! RICHARD CROMWELL Je sais tout! -Mais tenez, ne me dénoncez pas. LORD ROCHESTER, surpris, à part. Comment! -J'allais lui faire une même prière. Que dit-il? RICHARD CROMWELL Je suis né d'humeur aventurière. J'ai des amis partout; et j'ai bu ce matin Avec des cavaliers, comme vous, puritain! A quoi vous servira d'aller dire à mon père Que son fils avec eux trinquait dans ce repaire, Et pour un peu de vin, que même j'ai mal bu, Me faire comme un bouc chasser de la tribu? LORD ROCHESTER, à part. Je suis sauvé! RICHARD CROMWELL Je sais, l'ami, qu'en toute affaire Mon père aime à savoir ce qu'on peut dire et faire. Mais est-ce de complots que nous nous occupions? - Ah! je devine tout! LORD ROCHESTER, à part. Oui vraiment, il devine! Qu'en ce rôle de saint mon adresse est divine! On me prend, tant j'en ai bien saisi la couleur, L'un, pour un espion; l'autre, pour un voleur! Haut à Richard en s'inclinant. Mylord, c'est trop d'honneur que me fait Votre Grâce!... RICHARD CROMWELL De mon père quinteux sauvez-moi la disgrâce. Promettez-moi, -je suis de nobles d'or pourvu, - De taire au Protecteur ce que vous avez vu Ce matin. LORD ROCHESTER De grand coeur. RICHARD CROMWELL, lui présentant une grande bourse brodée à ses armes. Tenez, voici ma bourse. Je ne suis point ingrat. LORD ROCHESTER, la prenant après un moment d'hésitation. A part. Bah! c'est une ressource! Quand on conspire, il faut être riche, vraiment. L'avarice est d'ailleurs dans mon déguisement. Haut. Mylord est généreux... RICHARD CROMWELL Bon, bon, prends et va boire! LORD ROCHESTER, à part. Ceci, d'honneur! finit mieux --que je n'osais croire. RICHARD CROMWELL L'ami! combien peux-tu gagner dans ton métier, - Sans compter la potence? LORD -ROCHESTER Un docteur de quartier... RICHARD CROMWELL Comme espion! LORD ROCHESTER D'un nom Mylord me gratifie!... RICHARD CROMWELL Il faut dans ton état de la philosophie. Pourquoi rougir? LORD ROCHESTER Mylord!... SCÈNE DIX-HUITIÈME LES MÊMES, CROMWELL CROMWELL, une Bible armoriée à la main. Çà, maître Obededom, Écoutez ce verset sur Dabir, roi d'Édom!... Apercevant son fils. Ha! - A Rochester. Sortez! LORD ROCHESTER, à part. Qu'a-t-il donc? comme il prend son air rogue! Et comme le tyran succède au pédagogue! I] sort. SCÈNE DIX-NEUVIÈME RICHARD CROMWELL, CROMWELL Cromwell s'approche de son fils, croise les bras et le regarde fixement. RICHARD CROMWELL, s'inclinant profondément. Mon père... -Mais d'où vient ce trouble inattendu? Quel est sur votre front ce nuage épandu, Mylord? où doit tomber la foudre qu'il recèle, Et dont l'éclair sinistre en vos yeux étincelle? - Qu'avez-vous? Qu'a-t-on fait? Parlez: que craignez-vous? Qui peut vous attrister dans le bonheur de tous? Demain, des anciens rois rejoignant les fantômes, La république meurt, vous léguant trois royaumes; Demain votre grandeur sur le trône s'accroît; Demain, dans Westminster proclamant votre droit, Jetant à vos rivaux son gant héréditaire, Le champion armé de la vieille Angleterre, Aux salves des canons, au branle du beffroi, Doit défier le monde au nom d'Olivier Roi. Qui vous manque? l'Europe, et l'Angleterre, et Londre, Votre famille, tout semble à vos voeux répondre. Si j'osais me nommer, mon père et mon seigneur, Je n'ai, moi, de souci que pour votre bonheur. Vos jour, votre santé... CROMWELL, qui n'a pas cessé de le regarder fixement. Mon fils, comment se porte Le roi Charles Stuart? RICHARD CROMWELL, attéré. Mylord ! . . . CROMWELL Faites en sorte, Une autre fois, de mieux choisir vos commensaux, Monsieur! RICHARD CROMWELL Mylord, dût-on me couper en morceaux, Je veux être plus vil que le pavé des rues, Si... CROMWELL, l'interrompant. Boit-on de bon vin, taverne des Trois-Grues? RICHARD CROMWELL, à part. Ah! l'espion damné d'avance avait tout dit! Haut. - Je vous jure, Mylord... CROMWELL Vous semblez interdit. Est-ce un mal qu'assembler, étant d'humeur badine, Quelques amis autour d'un broc de muscadine? Vous le buviez, mon fils, sans doute à ma santé? RICHARD CROMWELL, à part. C'est cela! toast maudit qu'à Charles j'ai porté! Haut. Mylord, ce rendez-vous, sur mon nom, sur mon ame, Etait fort innocent... CROMWELL, d'une voix de tonnerre. Vous êtes un infame! Avec des cavaliers mon fils a ce matin Bu sa part de mon sang dans un hideux festin! RICHARD CROMWELL Mon père!... CROMWELL Boire avec des païens que j'abhorre! A la santé de Charle!... -Un jour de jeûne, encore! RICHARD CROMWELL Je vous jure, Mylord, que je n'en savais rien. CROMWELL Garde tes jurements pour ton roi tyrien! Ne viens pas étaler, traître, sous mes yeux mêmes, Ton parricide, encore aggravé de blasphèmes! Va, c'est un vin fatal qui troubla ta raison! A la santé du roi tu buvais du poison! Ma vengeance veillait, muette, sur ton crime. Quoique tu sois mon fils, tu seras ma victime: L'arbre s'embrasera pour dévorer son fruit! Il sort. SCÈNE VINGTIÈME RICHARD CROMWELL, seul. Pour un verre de vin voilà beaucoup de bruit. Mais boire un jour de jeûne! -on devient sacrilége, Traître, blasphémateur, parricide, que sais-je? Il vaut mieux, sur ma foi, bien qu'un banquet soit doux, Jeûner avec des saints que boire avec des fous! C'est une vérité qu'avant cette journée Ma pénétration n'aurait pas soupçonnée. Mon père est hors de lui! Entre lord Rochester. SCÈNE VINGT-UNIÈME RICHARD CROMWELL, LORD ROCHESTER. LORD ROCHESTER, à part. Richard paraît troublé. RICHARD CROMWELL, apercevant Rochester qui passe au fond du théâtre. Ah! c'est mon espion! -L'infâme avait parlé. Comme un renard d'Ecosse, il faut que je le traque! Il s'avance vers Rochester d'un air menaçant. Je te retrouve, traître! LORD ROCHESTER, à part. Allons! nouvelle attaque! Nous avions fait pourtant la paix. Haut. Qu'ai-je donc fait A Mylord? RICHARD CROMWELL Mais je crois qu'il me raille en effet! Penses-tu me cacher encor ta perfidie? J'ai vu mon père, drôle! il sait tout! Voyant que Rochester reste interdit et immobile. Étudie Ce que tu vas répondre. LORD ROCHESTER, à part. Ah! peste! il est réel, Oui, -qu'un des nôtres sert d'espion à Cromwell. Saurait-on qui je suis? RICHARD CROMWELL Je crois qu'il rit sous cape! LORD ROCHESTER Ah! Mylord RICHARD CROMWELL Crois-tu donc que deux fois on m'échappe? Toute ta trahison est enfin mise à nu. Mon père est furieux. LORD ROCHESTER, à part. Oui, je suis reconnu, Décidément. Allons, faisons tête à l'orage! RICHARD CROMWELL Lâche! LORD ROCHESTER, à part. Quittons la ruse et prenons le courage. Haut. Puisqu'enfin vous savez, Monsieur Richard Cromwell, Qui je suis, -vous pouvez m'honorer d'un duel. Nous avons tous les deux des raisons à nous faire. Fixe l'heure, le lieu, l'arme; à vous j'en défère. Je suis pour vous, je pense, un digne champion. RICHARD CROMWELL Richard Cromwell se battre avec un espion! LORD ROCHESTER, à part. Il en est encor là! l'affront me tranquillise. RICHARD CROMWELL Sous ta peau de serpent, sous ta robe d'église, Tu parles de duel! Te crois-tu donc moins vil Qu'un juif? Rends-moi justice, infàme! LORD ROCHESTER, à part. Il est civil! RICHARD CROMWELL Moi qui t'avais payé, me trahir en cachette! Recevoir des deux mains, et vendre qui t'achète! LORD ROCHESTER, à part. Que veut-il dire? RICHARD CROMWELL Au moins rends l'argent! LORD ROCHESTER, à part. Ah! démon! J'ai déjà dépêché la bourse à lord Ormond! RICHARD CROMWELL Hé bien! me rendras-tu mon argent, misérable? LORD ROCHESTER, à part. Comment faire? Haut. La somme est peu considérable... RICHARD CROMWELL Vraiment? C'était trop peu! -Sur tes os, sur ta chair, Va, cette somme-là, tu me la paîras cher! Il tire son épée. Si je n'ai mon argent, grâce à ma bonne lame, J'aurai ce que Satan t'a donné pour une ame! II fond sur Rochester l'épée haute. Allons! ma bourse! LORD ROCHESTER, reculant. II va me tuer, par le ciel! Ah! bourse de malheur! SCÈNE VINGT-DEUXIÈME LES MÊMES, LE COMTE DE CARLISLE, accompagné de quatre hallebardiers. Richard Cromwell s'arrête. Le comte de Carlisle lui fait un profond salut. LE COMTE DE CARLISLE Mylord Richard Cromwell, Au nom du Protecteur rendez-moi votre épée. RICHARD CROMWELL, remettant son épée au comte. A châtier un traître elle était occupée. Vous venez un instant trop tôt. LORD ROCHESTER, d'une voix éclatante et d'un air inspiré. Heureux hasard! Des mains d'Antiochus Dieu sauve Eléazar! LE COMTE DE CARLISLE, à Richard Cromwell. Qu'en son appartement Votre Honneur se transporte. J'ai l'ordre de placer deux archers à la porte. RICHARD CROMWELL, à lord Rochester. C'est toi qui me conduis là par ta trahison! LORD ROCHESTER, à part. Je m'y perds. Quoi, c'est moi qui fais mettre en prison Le fils du Protecteur! et, menacé du glaive, Au courroux de son fils c'est Cromwell qui m'enlève! Pourtant, je nuis au père et n'ai rien fait au fils! RICHARD CROMWELL Viendras-tu m'insulter encor de tes défis, Lâche? A lord Carlisle. Méfiez-vous, cet homme a deux visages. Je ne m'en plaindrais pas si de ses vils messages J'avais pu le payer comme je le voulais. Pour une double face il faut quatre soufflets. Richard Cromwell sort entouré des hallebardiers. LORD ROCHESTER, à part. Ce que c'est que porter masque de tête-ronde! SCÈNE VINGT-TROISIÈME LE COMTE DE CARLISLE, LORD ROCHESTER, THURLOË. THURLOË, à lord Rochester. Mylord, appréciant votre docte faconde, Vous nomme chapelain, Monsieur, dans sa maison. Du matin et du soir vous direz l'oraison; Vous prêcherez un texte aux gardes de sa porte; Vous bénirez les mets qu'à sa table on apporte, Et l'hypocras que boit Son Altesse le soir. LORD ROCHESTER, s'inclinant, à part. Bon! c'est là notre but. THURLOË Voilà votre devoir. LORD ROCHESTER, à part. Rochester pour Cromwell priant! c'est impayable! Un jeune diablotin bénissant un vieux diable! THURLOË, à lord Carlisle en lui remettant un parchemin. Comte, un complot demain éclate à Westminster. LORD ROCHESTER, à part. Ils ne savent pas tout! THURLOË, toujours à Carlisle. Arrêtez Rochester... LORD ROCHESTER, à part. Cherchez! THURLOË, continuant. Ormond... LORD ROCHESTER, à part. Par moi prévenu tout à l'heure, Ormond a dû changer de nom et de demeure. THURLOÉ Quant aux autres, il faut les surveiller de près. D'eux-mêmes ils viendront se jeter dans nos rêts. Ils sortent. SCÈNE VINGT-QUATRIÈME LORD ROCHESTER, seul. Leur plan sera trompé par notre stratagème. Cromwell sera par nous surpris cette nuit même. Tout va bien. Poursuivons, quoiqu'à moitié trahis, Bravons pour nos Stuarts et pour notre pays, Dans ce rôle, à la fois périlleux et risible, Pistolets, coups d'épée, et débats sur la Bible. De la peau du renard chez les loups revêtu, Soyons saint de hasard, chapelain impromptu, Prêt à tout examen comme à toute escarmouche, Tantôt Ezéchiel et tantôt Scaramouche! Il sort. III LES FOUS. ACTE III LA CHAMBRE PEINTE, A WHITE-HALL. A droite un grand fauteuil doré, exhaussé sur quelques marches couvertes de la tapisserie des Gobelins envoyée par Mazarin. Un demi-cercle de tabourets en regard du fauteuil. Auprès, une grande table à tapis de velours et un pliant. SCÈNE PREMIÈRE LES QUATRE FOUS DE CROMWELL. TRICK, PREMIER FOU, vêtu d'un bariolage jaune et noir, bonnet pareil, pointu, à sonnettes d'or, les armes du Protecteur brodées en or sur la poitrine; GIRAFF, SECOND FOU, bariolage jaune et rouge, calotte pareille, bordée de grelots d'argent, les armes du Protecteur en argent sur la poitrine; GRAMADOCH, TROISIÈME FOU ET PORTE-QUEUE DE S.A., bariolage rouge et noir, bonnet carré pareil, à grelots d'or, les armes du Protecteur en or sur la poitrine; ELESPURU «on prononce ELESPOUROU), QUATRIEME FOU, costume absolument noir, chapeau à trois cornes noir, avec une sonnette d'argent à chaque corne, les armes du Protecteur en argent. Tous quatre portent de côté une petite épée à grande poignée et à lame de bois; Trick a en outre une marotte à la main. Ils arrivent en gambadant sur la scène. ELESPURU. II chante. Oyez ceci, bonnes âmes! J'ai voyagé dans l'enfer. Moloch, Sadoch ', Lucifer Allaient me jeter aux flammes Avec leurs fourches de fer! Déjà prenait feu mon linge; Mon pourpoint était roussi; Mais par bonheur, Dieu merci! Satan me prit pour un singe, Et me lâcha: -Me voici. Il fredonne: Satan me prit pour un singe, etc. GIRAFF, gravement. Tu crois qu'il t'a lâché? Pour qui prends-tu Cromwell, Notre roi temporel et chef spirituel? GRAMADOCH, à Giraff. Est-ce, pour être diable, assez d'avoir des cornes? A ce compte, Giraff, l'enfer serait sans bornes. ELESPURU Sur dame Élisabeth Cromwell un tel soupçon! GRAMADOCH Écoutez: les Français ont fait cette chanson Il chante. Par deux portes, on peut m'en croire, Les songes viennent à Paris, Aux amants par celle d'ivoire, Par celle de corne aux maris. Cromwell me fait porter sa queue: eh bien! sa femme Lui fait porter, à lui, ses cornes. TRICK C'est infâme, Messires! vos propos méritent le gibet. Je suis le chevalier de dame Élisabeth. Pour l'honneur de Cromwell et pour le sien je plaide. Je m'en fais le garant sans crainte; elle est si laide! GRAMADOCH C'est juste. Je mentais, je ne puis le céler, Quand on n'a rien à dire, on parle pour parler. Pour moi, je crains l'ennui qui me rendrait malade, Et je vais à l'écho chanter une ballade. D chante. Pourquoi fais-tu tant de vacarme, Carme? Rose t'aurait-elle trahi? Hi! Pourquoi fais-tu tant de tapage, Page? Es-tu l'amant de Rose aussi? Si! Qui te donne cet air morose, Rose? L'époux, dont nul ne se souvient, Vient. Du lit où l'amour t'a tenue Nue, Tu le vois qui revient, hélas! Las. Ton oreille qui le redoute, Doute, Et de sa mule entend le trot, Trop. Il va punir ta vie infame, Femme! Ah! tremble! c'est lui, le voilà, Là! En vain le page et le lévite, Vite, Cherchent à s'enfuir du manoir, Noir. II les saisit sous la muraille, Raille, Et les remet à ses varlets, Laids. Sa voix comme un éclair d'automne, - Tonne « Exposez-les tous aux vautours, » Tours! » Que des tours leur corps dans la tombe, Tombe! - »-Qu'ils ne soient que pour les corbeaux, » Beaux! » Entr'ouvre-toi sous l'adultère, Terre! Démon ennemi des maris, Ris! Quand il s'éloigna bien fidèle, D'elle, Invoquant en son triste adieu, Dieu; Nul amant, nul de ces Clitandres, Tendres, Qui font avec leur air trompeur, Peur, N'osait parler à la rebelle Belle. Elle en avait, quand il revint, Vingt. TRICK, à Gramadoch. Écoute ma légende à ton tour. Il chante. Siècle bizarre! Job et Lazare D'or sont cousus. Lacédémone Y fait l'aumône Au roi Crésus, Epoque étrange! Rare mélange! Le diable et l'ange, Le noir, le blanc; Des damoiselles Qui sont pucelles, Ou font semblant. Beautés faciles, Maris dociles, Sots mannequins, Dont leurs Lucrèces. Fort peu tigresses, Font des Vulcains. Des Démocrites Bien hypocrites; Des rois plaisants; Des Héraclites Hétéroclites; Des fous pensants; Des pertuisanes Pour arguments; Tendres amants Prenant tisanes; Des loups, des ânes, Des vers luisants; Des courtisanes, Des courtisans. Femmes aimées, Bourreaux bénins; Douces nonnains Mal enfermées; Chefs sans armées; Clercs mécréants; Titans pygmées, Et nains géants! Voilà mon âge. Rien ne surnage Dans ce chaos Que les fléaux. De mal en pire Va notre empire. Nos grands Césars Sont des lézards; Nos bons cyclopes Sont tous myopes; Nos fiers Brutus Sont des Plutus; Tous nos Orphées Sont des Morphées; Notre lupin Est un Scapin. Temps ridicules, Risibles jours, Dont les Hercules Filent toujours! Ici l'un grimpe, L'autre s'abat, Et notre Olympe N'est qu'un sabbat! GRAMADOCH Ta chanson Est mauvaise, et la rime y gêne la raison. ELESPURU A moi! Il chante. Vous à qui l'enfer en masse Fait chaque nuit la grimace, Sorciers d'Angus et d'Errol; Vous qui savez le grimoire, Et n'avez dans l'ombre noire Qu'un hibou pour rossignol; Ondins qui, sous vos cascades, Vous passez de parasol; Sylphes dont les cavalcades, Bravant monts et barricades, En deux sauts vont des Orcades A la flèche de Saint-Paul; Chasseurs damnés du Tyrol Dont la meute aventurière Bat sans cesse la clairière; Clercs d'Argant; archers de Roll; Pendus séchés au licol Qui ranimez vos poussières Sous les baisers des sorcières; Caliban, Macduff, Pistol °; Zingaris, troupe effroyable Que suit le meurtre et le vol; Dites: -Quel est le plus diable, Du vieux Nick ou du vieux Noll? Sait-on qui Satan préfère Des serpents dont il est père? - C'est l'aspic à la vipère, Le basilic à l'aspic. Le vieux Nick au basilic, Et le vieux Noll au vieux Nick. Le vieux Nick est son oeil gauche, Le vieux Noll est son oeil droit; Le vieux Nick est bien adroit, Mais le vieux Noll n'est pas gauche; Et Belzébuth dans son vol Va du vieux Nick au vieux Noll. Quand le noir couple chevauche, A leur suite la Mort fauche. L'enfer fournit le relui; Et chacun d'eux sans délai A sa monture s'attache, Nick sur un manche à balai, Noll sur le bois d'une hache. Pour finir ce virelai, Avant qu'il se fasse ermite, Puissé-je, pour son mérite, Voir emporter en public Le vieux Noll par le vieux Nick! Ou voir entrer au plus vite, Pour lui tordre enfin le col, Le vieux Nick chez le vieux Noll! Les bouffons applaudissent avec des éclats de rire, et répètent en choeur: Puissions-nous voir entrer vite, Pour lui bien tordre le col, Le vieux Nick chez le vieux Noll TRICK Çà, pour fournir des textes à nos gloses, Savez-vous qu'il se passe ici d'étranges choses? GIRAFF Oui. Cromwell se fait Roi. Satan veut être Dieu. GRAMADOCH On dit que deux complots ont embrouillé son jeu. ELESPURU L'armée est mécontente et le peuple murmure. TRICK Pour la robe de Roi s'il quitte son armure, Malheur à l'apostat! son coeur décuirassé Ouvre aux poignards vengeurs un chemin plus aisé. GIRAFF Quant à moi, je jouis au milieu du désordre. J'exciterai les chiens et les loups à se mordre. Je voudrais voir Satan, sur un gril élargi, Mettre aux mains de Cromwell un sceptre au feu rougi, Faire des cavaliers ses montures immondes, Et jouer à la boule avec les têtes rondes! TRICK Frères, que dites-vous du nouveau chapelain Qui vient de nous bénir d'un regard si malin? ELESPURU Hum! GIRAFF Peste! GRAMADOCH Diable! TRICK Oui! -Je vois que sur son compte Nous pensons tous de même. GRAMADOCH Amis, que je vous conte! Tous font groupe autour de Gramadoch. Ce cher Obededom! tout en tirant de l'arc, Je l'ai vu qui rôdait près la porte du Parc, Qui parlait aux soldats de garde, sous prétexte De les édifier en leur prêchant un texte. Puis il les a fait boire, et puis leur a donné De l'argent, puis enfin, de tous environné, Il a dit: -« A ce soir! pour entrer dans la place, » -COLOGNE ET WHITE-HALL -sera le mot de passe. » GIRAFF, battant des mains avec joie. C'est quelque agent de Charle! ELESPURU Ou plutôt de Cromwell! Si j'en juge aux propos que son dépit cruel Vomissait contre lui le fils de notre maître, Richard, emprisonné sur des rapports du traître. GIRAFF, riant. C'est vrai! Richard, qu'on va condamner à présent, Voulait tuer son père!... Ah! c'est très-amusant! TRICK Et moi, j'ai quelque chose encor de plus risible Que tout cela. GRAMADOCH Vraiment? GIRAFF Sire Trick, pas possible! TRICK, montrant un rouleau de parchemin noué d'un ruban rose. Voyez ceci. ELESPURU Cela! qu'est-ce? TRICK Ce parchemin Des poches du docteur est tombé dans ma main. GRAMADOCH Bon! c'est quelque sermon, bien noir, bien effroyable, Commençant par enfer et finissant par diable. Donne! -Instruisons-nous vite. Il faut que tout bouffon Du jargon puritain fasse une étude à fond. Dénouant le rouleau que lui a remis Trick. Est-il moins fou que nous, ce chapelain morose? Il attache son foudre avec un ruban rose! Il jette un coup d'oeil sur le parchemin déployé et part d'un grand éclat de rire; Giraff prend le parchemin et rit plus fort; Elespuru, auquel il le passe, se met à rire également; et Trick les regarde tous trois rire, en riant plus qu'eux. ELESPURU, riant. Par un diable joli ce sermon fut dicté! TRICK, riant. Qu'en dites-vous? ELESPURU, lisant. « Quatrain à ma divinité. » Belle Égérie, hélas! vous embrasez mon ame... GIRAFF, lui arrachant le parchemin et lisant. » Vos yeux où Cupidon allume un feu vainqueur... GRAMADOCH, enlevant à son tour le parchemin. » Sont deux miroirs ardents... TRICK, le reprenant à Gramadoch. Qui concentrent la flamme » Dont les rayons brûlent mon coeur! Tous redoublent leurs éclats de rire. ELESPURU Quoi? ces vers sont tombés de poche puritaine! GIRAFP Le luron! GRAMADOCH, comme frappé d'une idée. C'est cela! -Oui, -la chose est certaine! Appelant les autres bouffons. Frères, vous connaissez tous dame Guggligoy, La duègne de lady Francis? TRICK Certe! Hé bien? quoi? GRAMADOCH J'ai vu le chapelain lui parler à l'oreille, Lui remettre une bourse! TRICK Et que disait la vieille! GRAMADOCH Elle disait: « Ce soir, vous serez, beau garçon, » Seul avec elle... » Et moi, j'ai chanté la chanson Il chante. La sorcière dit au pirate: « -Bon capitaine, en vérité, » Non, je ne serai pas ingrate! » Et vous aurez votre beauté! » Mais d'abord, dans votre équipage, » Choisissez-moi quelque beau page, » Qui me tienne, malgré mon âge, » Parfois des propos obligeants. » Je veux en outre, pour ma peine, » Quatre moutons avec leur laine, » Une mâchoire de baleine, » Deux caméléons bien changeants, » Quelque idole ou quelque amulette, » Six aspics, trois peaux de belette, » Et le plus maigre de vos gens » Pour que je m'en fasse un squelette! » Certe, à meilleur marché la Guggligoy se vend. Elle a dans elle-même un squelette vivant, D'ailleurs; mais je conclus, moi, qu'à telles enseignes, Ce suborneur tondu de soldats et de duègnes, Est ici, non pour Charle ou Noll, mais pour Francis. ELESPURU Ma foi plus que jamais j'ai l'esprit indécis. Qu'est-ce que tout cela? GIRAFF Je ne sais; mais c'est drôle! GRAMADOCH Le Cromwell, qui croit tout soumettre à son contrôle, Ferait bien d'emprunter l'oeil de ses quatre fous. Si nous l'avertissions? GIRAFF Quoi donc! l'avertir? nous? Es-tu fou, Gramadoch! Est-ce là notre affaire? Que sommes-nous pour Noll? Restons dans notre sphère. Il nous prend, et pourrait même nous mieux payer, Non pour garder ses jours, mais pour les égayer. Qu'on enlève sa fille et qu'on force sa porte, Qu'on le tonde ou l'étrangle, au fait, que nous importe? GRAMADOCH Il a raison. ELESPURU Sans doute. TRICK Hé, chacun nos métiers. Il règne: nous rions. -Qu'on le coupe-en quartiers, Qu'on le brûle ou l'écorche, il n'a rien à nous dire, Pourvu que nous ayons toujours le mot pour rire. ELESPURU Comme nos ris vengeurs puniront ses dédains! Comme du roi manqué riront les baladins! GRAMADOCH Puis, ce faux chapelain dans le fond nous ressemble. Les fous, les amoureux vont toujours bien ensemble. Son nom d'Obededom semble être fait ad hoc Pour Trick, Elespuru, Giraff et Gramadoch! TRICK Mais s'il conspire, ami! c'est nous qu'il faut défendre. Si le Stuart rentrait, il nous ferait tous pendre. ELESPURU Pendre de pauvres fous pour quelque quolibet! TRICK Ne fût-ce que pour voir leur grimace au gibet! Tu sais, nous aurions beau crier: -Miséricorde! On veut voir des pantins pendre au bout d'une corde. GIRAFF Nous pendus! innocents! -Soyez tranquilles tous. Que Charles-deux revienne: il lui faudra des fous. Nous sommes là. -Peut-il trouver fous dans le monde Ayant fait de leur art étude plus profonde? Tels sont fous par instinct, nous par principes! -Va, Toujours de tout désastre un bouffon se sauva. Pour vieillir sur la terre, où tout est de passage, Il faut se faire fou: c'est encor le plus sage. TRICK Au fait, Cromwell m'ennuie! On dit Charles plus gai. ELESPURU L'oeil d'aigle du tyran est-il donc fatigué? Quoi! c'est nous qui savons ce que lui-même ignore, Et nous tenons le fil qu'il ne voit pas encore! Nous, les fous de Cromwell! GRAMADOCH Mal dit, Elespuru. Nous sommes ses bouffons; mais il est notre fou . Il nous croit ses jouets; pauvre homme! il est le nôtre. Nous dupe-t-il jamais par quelque patenôtre? Nous épouvante-t-il par ses éclats de voix, Ou ces clins d'yeux dévots, qui font trembler des rois? Quand il vient de prier, de prêcher, de proscrire, L'hypocrite peut-il nous regarder sans rire? Sa sourde politique et ses desseins profonds Trompent le monde entier, hormis quatre bouffons. Son règne, si funeste au peuple qu'il secoue, Est, vu de notre place, un sot drame qu'il joue. Regardons. Nous allons voir passer sous nos yeux Vingt acteurs, tour à tour calmes, tristes, joyeux; Nous, dans l'ombre, muets, spectateurs philosophes, Applaudissons les coups, rions aux catastrophes, Laissons Charle et Cromwell combattre aveuglément, Et s'entre-déchirer pour notre amusement! Seuls nous avons la clef de cette énigme étrange. N'en disons rien au maître. ELESPURU Oui, ma foi, qu'il s'arrange! GIRAFF Taisons-nous, et rions! TRICK Partout nous triomphons. Satan fait les tyrans au plaisir des bouffons. Pendant que l'univers tremble sous le despote, Du sceptre de Cromwell faisons notre marotte! SCÈNE DEUXIÈME. LES MÊMES, CROMWELL, JOHN MILTON, habit noir, cheveux blancs assez longs, calotte noire, la chaîne de secrétaire du conseil au cou; soutenu par un jeune page en livrée du Protecteur; WHITELOCKE, PIERPOINT, THURLOE, LORD ROCHESTER, HANNIBAL SESTHEAD. CROMWELL Voici mes quatre fous. -Ma foi, c'est le moment De nous distraire un peu. Entre Thurloë. THURLOË, à Cromwell. Mylord, le Parlement Dans la salle du Trône attend... CROMWELL, avec impatience. Hé! qu'il attende! THURLOË, bas au Protecteur. il porte l'Humble Adresse où le peuple demande Que le Protecteur daigne être Roi. CROMWELL, rayonnant. C'est donc fait! A part. Qu'ils sont plats! A Thurloé. Je pourrai les entendre en effet. Mais après mon conseil; puis il faut que je voie Les chevaux gris frisons que le Holstein m'envoie. Amuse-les, mon cher, nourris leur zèle ardent. Dis-leur de discuter un texte en m'attendant. GRAMADOCH, bas à Trick. Dans le livre des Rois, par exemple. Thurloé sort. LORD ROCHESTER, à part. Qu'entends-je? O Charle! O Roi-Martyr! comme Olivier te venge! Quel fouet honteux succède à ton sceptre éclatant! CROMWELL, montrant ses bouffons à lord Rochester. Puisque nous voilà seuls, je veux rire un instant. Docteur, ce sont mes fous, et je vous les présente. Lord Rochester et les bouffons s'inclinent. Quand nous sommes en joie, ils sont d'humeur plaisante. Nous faisons tous des vers, -il n'est pas même ici Il montre Milton. Jusqu'à mon vieux Milton qui ne s'en mêle aussi. MILTON, avec dépit. Vieux Milton, ditez-vous! Mylord, ne vous déplaise, J'ai bien neuf ans de moins que vous-même. CROMWELL A votre aise! MILTON Oui, vous êtes, Mylord, de quatre-vingt-dix-neuf. Moi, de seize cent huit. CROMWELL Le souvenir est neuf. MILTON, avec vivacité. Vous poùrriez me traiter de façon plus civile! Je suis fils d'un notaire, alderman de sa ville. CROMWELL Là, ne vous fâchez pas. Je sais aussi fort bien Que vous êtes, Milton, grand théologien, Et même, mais le Ciel compte ce qu'il nous donne, Bon poète, -au-dessous de Vithers et de Donne! MILTON, comme se parlant à lui-même. Au-dessous! Que ce mot est dur! -Mais attendons. On verra si le Ciel m'a refusé ses dons! L'avenir est mon juge. -Il comprendra mon Ève, Dans la nuit de l'enfer tombant comme un doux rêve, Adam coupable et bon, et l'Archange indompté, Fier de régner aussi sur une éternité, Grand dans son désespoir, profond dans sa démence, Sortant du lac de feu que bat son aile immense! - Car un génie ardent travaille dans mon sein. Je médite en silence un étrange dessein! J'habite en ma pensée, et Milton s'y console. - Oui, je veux à mon tour créer par ma parole, Du Créateur suprême émule audacieux, Un monde entre l'enfer et la terre et les cieux! LORD ROCHESTER, à part. Que diable dit-il là? HANNIBAL SESTHEAD, aux bouffons. Risible enthousiaste! CROMWELL, Il regarde Milton en haussant les épaules. C'est un fort bon écrit que votre Iconoclaste. Quant à votre grand diable, autre Léviathan, Il rit. C'est mauvais. MILTON, indigné, entre ses dents. C'est Cromwell qui rit de mon Satan! LORD ROCHESTER, s'approchant de Milton. Monsieur Milton! MILTON, sans l'entendre, et tourné vers Cromwell. Il parle ainsi par jalousie! LORD ROCHESTER, à Milton, qui l'écoute d'un air distrait. Vous ne comprenez pas, d'honneur, la poésie. Vous avez de l'esprit, il vous manque du goût. Ecoutez: -les Français sont nos maîtres en tout. Étudiez Racan! Lisez ses Bergeries. Qu'Aminte avec Tircis erre dans vos prairies, Qu'elle y mène un mouton au bout d'un ruban bleu. Mais Ève! mais Adam! l'enfer! un lac de feu! C'est hideux! Satan nud et ses ailes roussies!... - Passe au moins s'il cachait ses formes adoucies Sous quelque habit galant, et s'il portait encor Sur une ample perruque un casque à pointes d'or, Une jaquette aurore, un manteau de Florence, Ainsi qu'il me souvient, dans l'Opéra de France, Dont naguère à Paris la cour nous régala, Avoir vu le soleil en habit de gala! MILTON, étonné. Qu'est-ce que ce jargon de faconde mondaine Dans la bouche d'un saint? LORD ROCHESTER, à part et se mordant les lèvres. Encore une fredaine! Il a mal écouté par bonheur; mais toujours Au grave Obededom Rochester fait des tours. Haut â Milton. Monsieur, je plaisantais!... MILTON Sotte est la raillerie! A part et toujours tourné vers Cromwell. Comme Olivier me traite! -Eh! qu'est-ce, je vous prie, Que gouverner l'Europe, au fait? -Jeux enfantins! Je voudrais bien le voir faire des vers latins Comme moi! Pendant ce colloque, Cromwell s'entretient avec Whitelocke et Pierpoint; Hannibal Sesthead avec les bouffons. CROMWELL, brusquement. Ça, Messieurs. Voyons! il faut qu'on rie. Bouffons! trouvez-moi donc quelques plaisanteries. -Sir Hannibal Sesthead!... HANNIBAL SESTHEAD, d'un air piqué. Seigneur, excusez-moi. Je ne suis point bouffon, je suis cousin d'un roi, D'un roi de race antique, et qui, sans vous déplaire, Régit le Danemarck par un droit séculaire! CROMWELL, se mordant les lèvres, à part. Je comprends! Il m'outrage! Ah! pourquoi mon courroux Ne saurait-il l'atteindre? Rudement aux bouffons. Allons! riez donc, vous! .LES BOUFFONS, riant. Ha! ha! ha! CROMWELL, à part. Mais leur rire est, je crois, sardonique. Haut avec colère aux bouffons. Taisez-vous! Les bouffons se taisent. Cromwell poursuit avec humeur. C'est Milton, ce chantre satanique, Qui nous trouble la tête avec ses visions! Milton se retourne fièrement vers Cromwell, qui reprend. A part. Contenons-nous! Haut. Hé bien, qu'est-ce que nous disions? Trick, fais-nous apporter de la bière, une pipe! TRICK Ah! Mylord veut fumer! Il sort, et rentre un moment après, suivi de deux valets portant une table chargée de pipes et de brocs. CROMWELL J'entends qu'on me dissipe, Je veux être un peu gai! - A part. Quoi! trahi par mon fils! Une pause. -Cromwell paraît livré à de douloureuses pensées. Les assistants se tiennent en silence, les yeux baissés. Rochester et les fous semblent seuls observer le visage sinistre du Protecteur. Tout-à-coup Cromwell, comme s'il s'apercevait du maintien embarrassé de ses familiers, sort de sa rêverie et s'adresse aux bouffons. A-t-on fait quelques vers depuis ceux que je fis En réponse au sonnet du colonel Liburne? TRICK L'Hippocrène' est pour nous avare de son urne. Voici pourtant... Il présente au Protecteur le parchemin roulé. CROMWELL Lis! TRICK, déployant le parchemin. Hum! -« Quatrain. » -Les vers sont plats! « A ma divinité. -Belle Égérie, hélas!... » LORD ROCHESTER, à part. Dieu, mon quatrain! Il se précipite sur Trick, et lui arrache le parchemin. Démons! Damnation! Injure! Me pardonnent le Ciel... Il s'incline vers Cromwell. Et Mylord, si je jure! Mais comment de sang-froid entendre à mes côtés Déborder le torrent des impudicités? A Trick, qui rit de toutes ses forces. Fuis, va-t'en, édomite, impur madianite! A part. Je ne me souviens plus de l'autre rime en ite! Mon quatrain! ces démons dans ma poche l'ont pris! CROMWELL, à lord Rochester. Je conçois que ces vers soulèvent vos mépris... LORD ROCHESTER, à part. Non pas! CROMWELL Mais on n'est point ici dans une église; Et je veux lire, ami, ce qui vous scandalise. Donnez. LORD ROCHESTER Quoi! des chansons d'enfer!... CROMWELL, avec impatience. Donne, ou je vais... LORD ROCHESTER Mais, Mylord... CROMWELL, impérieusement. Obéis. Lord Rochester s'incline, et remet le parchemin à Cromwell, qui y jette les yeux, et dit en le lui rendant: Ces vers sont bien mauvais! LORD ROCHESTER, à part. Mes vers mauvais! tu mens. Voyez ce régicide! - Cromwell juger des vers! CROMWELL Ce quatrain est stupide. LORD ROCHESTER, jetant un coup d'ceil sur le parchemin. Mylord, de tels écrits les auteurs sont damnés; Mais les vers en eux-même ont l'air fort bien tournés. TRICK, bas aux autres fous. Il est l'auteur, c'est sûr! Haut. Moi, qui croisai ces rimes, Je conviens qu'Apollon m'en ferait quatre crimes; Tant ces vers sont méchants! LORD ROCHESTER, regardant de travers les bouffons, à part. Raillez à votre tour, Singes du léopard! perroquets du vautour! CROMWELL Çà, docte Obededom, ce n'est point votre affaire De juger ce quatrain, galamment somnifère. LORD ROCHESTER, mettant le quatrain dans sa poche, à part. Francis le trouvera meilleur assurément! TRICK, saluant ironiquement Rochester. Oui, messire est trop bon pour moi!... LORD ROCHESTER Pour toi, comment? Je voudrais, te fouettant pendant que Dieu te damne, Te promener dans Londre à rebours sur un âne! TRICK Vous puniriez ainsi l'auteur du quatrain?... LORD ROCHESTER, troublé. Non... Je ne dis pas... TRICK Suis-je homme à vous cacher son nom? LORD ROCHESTER, dont l'anxiété redouble. C'est bon!... TRICK Je n'entends point solliciter sa grâce. II mérite le fouet! LORD ROCHESTER, à part. Drôle! TRICK, riant, bas aux autres fous. Je l'embarrasse. Entre le comte de Carlisle. Au diable lord Carlisle! il vient nous déranger. LORD ROCHESTER, respirant. Ah!... Cromwell entraîne précipitamment lord -Carlisle dans un coin du théâtre. Tous s'éloignent, mais sans quitter Cromwell et Carlisle des yeux. CROMWELL, bas à lord Carlisle, qui s'incline. Lord Ormond? LORD CARLISLE Mylord, il vient de déloger. CROMWELL Rochester? LORD CARLISLE On n'a pu le trouver. Il se cache. CROMWELL Richard? LORD CARLISLE A tout nier sans pudeur il s'attache. La question pourrait obtenir quelque aveu... CROMWELL, sévèrement. Votre tête répond de son dernier cheveu! Carlisle, vous savez mon horreur des supplices. La torture à mon fils! c'est bon pour ses complices. -Lambert? LORD CARLISLE Il se retranche à sa maison des champs, Bien gardé, s'occupant de ses fleurs. CROMWELL, avec amertume. Soins touchants! Tout m'échappe. Du moins je tiens bien la couronne! LORD CARLISLE Autour de Westminster que la foule environne, Le peuple et les soldats maudissent hautement Le nom de roi, voté pour vous en Parlement! CROMWELL Pesez vos mots, Mylord! LORD CARLISLE Votre Altesse m'excuse! CROMWELL, à part Tout va mal. Haut avec humeur. Ai-je pas, messieurs, dit qu'on s'amuse? A quoi songez-vous donc? A part. Ils m'écoutent, valets! Bas à Carlisle. Mylord, doublez la garde autour de ce palais. Carlisle sort. Haut. Hé bien! et ce quatrain? A part. J'étouffe de colère! Rentre Thurloë. THURLOË, à Cromwell. La secte des Ranters, que l'esprit saint éclaire, Veut consulter Mylord touchant un point de foi. Ils sont là. CROMWELL Fais entrer! Thurloë sort. A part. Ah! si j'étais né roi, Je chasserais cela! -Mais un chef populaire Doit pour mener la foule, hélas! savoir lui plaire. Thurloë rentre conduisant les Ranters, vêtus de noir, avec des bas bleus, de larges souliers gris et de grands chapeaux gris, sur lesquels on distingue une petite croix blanche, et qu'ils gardent sur leur tête. LE CHEF DE LA DÉPUTATION, avec solennité. Olivier, capitaine et juge dans Sion! Les saints, siégeant à Londre en congrégation, Sachant que-ta science est un vase à répandre, Te demandent par nous s'il faut brûler ou pendre Ceux qui ne parlent pas comme saint Jean parlait, Et disent Siboleth au lieu de Schiboleth. CROMWELL, méditant. La question est grave et veut être mûrie. Prononcer Siboleth, c'est une idolâtrie. Crime digne de mort, dont sourit Belzébuth. Mais tout supplice doit avoir un double but, Que pour le patient l'humanité réclame. En châtiant son corps, il faut sauver son ame. Or, quel est le meilleur de la corde ou du feu Pour réconcilier un pécheur avec Dieu? Le feu le purifie... LORD ROCHESTER, dans un coin du théâtre. Et la corde l'étrangle. CROMWELL, sans l'entendre. Daniel s'épura dans le brûlant triangle. Mais la potence a bien son avantage aussi; La croix fut un gibet! LORD ROCHESTER, à part. J'admire en tout ceci De quelle allure aimable, ainsi qu'en son domaine De supplice en supplice Olivier se promène, Quitte l'un, reprend l'autre, et va sans trébucher Du fagot au licol, du gibet au bûcher! Comme il en fait jaillir mille grâces cachées! CROMWELL, toujours réfléchissant. Que les vérités sont à grand'peine cherchées! La matière est ardue, et je range ce cas Entre les plus subtils et les plus délicats. Après un moment de silence, il s'adresse brusquement à Rochester. Clerc! prononcez pour nous. LORD ROCHESTER, à part. Il fait comme Pilate! CROMWELL, montrant Rochester aux Ranters. C'est un autre Cromwell! LORD ROCHESTER, s'inclinant. Votre Altesse me flatte! LE CHEF DES RANTERS, à Rochester. Dans ces énormités, donc, si quelqu'un tombait, Encourrait-il la corde ou le feu? LORD ROCHESTER, avec autorité. Le gibet. Et meurent avec lui, sous une même haine, Son père amorrhéen, sa mère céthéenne "! LE CHEF DES RANTERS, gravement. Pourquoi le gibet? LORD ROCHESTER, embarrassé. Ah!... le gibet?... C'est cela... - On y monte au moyen d'une échelle... Voilà! Et... Dieu fit voir en rêve à son berger fidèle Qu'on monte au ciel de même au moyen d'une échelle. A part. J'ai peine à ne pas rire au nez de ces lurons. CROMWELL, regardant Rochester avec satisfaction. Il est docte vraiment! LE CHEF DES RANTERS, remerciant Rochester de la main. Fort bien, nous les pendrons. Ils sortent. LORD ROCHESTER, à part. Voilà de pauvres gens bien jugés, sur ma tête! CROMWELL, à Rochester. Je suis content de vous. LORD ROCHESTER, avec une révérence. Mylord est trop honnête! GIRAFF, aux autres bouffons. Frères, aucun de nous n'aurait mieux prononcé. Rentre Thurloë. THURLOË, à Cromwell. Le conseil privé! CROMWELL Bon THURLOË C'est pour l'objet... CROMWELL, vivement. Je sai! Qu'il entre! TRICK, bas aux bouffons. Baladins! cédons la place aux mages. A un geste de Cromwell sortent les bouffons, lord Rochester, Hannibal Sesthead, et deux valets emportent la table chargée de brocs de bière et de pipes. Thurloë introduit le conseil privé, qui s'avance sur deux files, et dont chaque membre se place debout devant un des tabourets en fer à cheval, tandis que Cromwell monte à son grand fauteuil, et que Milton, toujours conduit par son page, s'approche du pliant et de la table. Whitelocke, Stoupe et lord Carlisle prennent leurs places respectives autour du Protecteur, sur les marches de son estrade. SCÈNE TROISIÈME CROMWELL; LE COMTE DE WARWICK; LE LIEUTENANT-GÉNÉRAL FLETWOOD, gendre de Cromwell; LE COMTE DE CARLISLE; LORD BROGHILL; LE MAJOR-GÉNÉRAL DESBOROUGH,-beau-frère de Cromwell; WHITELOCKE; suR CHARLES WOLSELEY; M. WILLIAM LEN- THALL; PIERPOINT; THURLOË; STOUPE; MILTON. Chacun de ces personnages revêtu du costume particulier de sa charge ou de sa commission. Cromwell s'assied, se couvre. Tous s'asseyent, mais restent découverts. CROMWELL, à part. Ah!... de tous ces oiseaux subissons les ramages. Haut. Messieurs les conseillers de mon gouvernement, Prenez séance tous et prions un moment. Il s'agenouille: tous les conseillers en font autant. Après quelques instants de méditation, le Protecteur se relève et s'assied; tous suivent son exemple. Il continue avec un profond soupir: Messieurs, -pour gouverner j'ai bien peu de mérite! Mais le Seigneur, qu'enfin ma résistance irrite, Inspire au Parlement d'agrandir mon devoir, En m'accablant encor d'un surcroît de pouvoir. C'est pourquoi j'ai donné l'ordre qu'on vous assemble Afin de conférer et de parler ensemble. Sied-il d'élire un roi, d'abord? -Dois-je être élu? Donnez sur ces deux points votre avis absolu. Que chacun à son rang expose son système. Je parle franchement, expliquez-vous de même. Le comte de Warwick est le plus éminent D'entre vous. Qu'il commence. -Ecoutez maintenant, Monsieur Milton. LE COMTE DE WARWICK, se levant. Mylord, rien n'égale sur terre Votre foi, votre esprit, votre haut caractère, Et pour accroître encor votre état personnel, Vous tenez des Warwick du côté maternel. Votre noble écusson porte le même heaume. Or, comme il faut toujours un roi dans un royaume, Votre Altesse vaut mieux qu'un maître de hasard. Certe, un Rich peut régner aussi bien qu'un Stuart. Il se rassied. CROMWELL, à part. Il n'est que d'être heureux pour grossir sa famille! Cromwell obscur n'est rien: -que sur le trône il brille, Les Rich sont ses aïeux, ses cousins, ses parents. Oui, -ce sont mes aïeux, -depuis bientôt quatre ans. Haut. A votre tour, Fletwood. LE LIEUTENANT-GÉNÉRAL FLETWOOD, se levant. Mylord, la république! Mon beau-père, avec vous, nettement je m'explique. Pour elle de Stuart on dressa l'échafaud, Nous avons combattu pour elle; -il nous la faut. Laissons Dieu seul porter le seul vrai diadème. Pas d'Olivier-Premier, ni de Charles-Deuxième! Jamais de roi! Il se rassied. CROMWELL Fletwood, vous êtes un enfant! -Vous, Carlisle! LE COMTE DE CARLISLE, se levant. Mylord, votre front triomphant Est fait pour la couronne, Il se rassied. CROMWELL A Broghill! LORD BROGHILL, se levant. Mylord, j'ose Réclamer le secret pour ce que je propose. A part. De ce complot d'Ormond je suis tout étourdi. Que mon rôle est timide en ce drame hardi! Conseiller de Cromwell et confident de Charle! Traître si je me tais et traître si je parle! CROMWELL Pour quel motif?... LORD BROGHILL, s'inclinant. Mylord, une raison d'État... Cromwell lui fait signe d'approcher. Stoupe, Thurloë, Whitelocke et Carlisle s'éloignent du Protecteur. LORD BROGHILL, bas à Cromwell. Ne se pourrait-il point qu'avec Charle on traitât? Si vous lui proposiez la main de votre fille?... CROMWELL, étonné. Au... jeune homme? LORD BROGHILL Oui, lady Francis. CROMWELL Et sa famille? LORD BROGHILL Vous vous faites sacrer sous le nom d'Olivier. Vous êtes rois tous deux. CROMWELL Et le trente janvier? LORD BROGHILL Vous lui donnez un père. CROMWELL On peut donner, mais rendre! LORD BROGHILL Il oublîrait... CROMWELL, avec un rire de dédain. Mon crime! il ne le peut comprendre. Son oeil ne saurait voir le but que j'ai cherché, Et pour me pardonner, il est trop débauché! C'est fou, Broghill! Lord Broghill retourne à sa place. Les grands officiers reprennent les leurs. -Parlez, Desborough! LE MAJOR-GÉNÉRAL DESBOROUGH, se levant. Mon beau-frère, Vous méditez dans l'ombre un dessein téméraire. Nous, de la royauté subir encor l'affront! Point de roi, quel qu'il soit! les soldats salûront Cromwell de cris d'amour, Olivier d'anathèmes! Meurent les courtisans, les docteurs, les systèmes! CROMWELL Desborough, vous luttez contre un mot, contre un nom. Si ce peuple innocent veut un roi, pourquoi non? - Ce nom de roi, proscrit par votre orgueil fantasque, Qu'est-ce pour un soldat? -Un panache à son casque. Il fait signe à Whitelocke de parler. Whitelocke se lève, et Desborough se rassied. WHITELOCKE, à part, regardant Desborough. Ce valet de charrue avant moi se lever! Haut. Mylord, -je serai vrai, quoi qu'il puisse arriver. Point de peuple sans loi, point de loi sans monarque. - Ecoutez: l'argument vaut bien qu'on le remarque... A part. Avant moi! Desborough! homuncio! butor! Haut. Le roi fut de tout temps nommé legislator, Lator, porteur, legis, de loi; d'où je relève Qu'un prince est à la loi ce qu'Adam est pour Ève. Donc, si le Roi des lois est le père et le chef, Point de peuple sans roi, je le dis derechef; Voyez, pour confirmer ma doctrine certaine, Moïse, Aaron, Saint-John, Glym, Cicéron, Fountaine, Et Selden, livre trois, chapitre des Abus: Quid de his censetur Ince codicibus. Mylord, il faut régner! -Dixi. Il se rassied. CROMWELL, félicitant Whitelocke du geste et du regard. Comme il raisonne! Qu'un discours à propos de latin s'assaisonne! - Ecoutons Wolseley. SIR CHARLES WOLSELEY, se levant. Mylord, -sans nul détour J'oserai détromper Votre Altesse à mon tour. Le chef d'un peuple libre est, suivant le prophète, Tanquam in medio positus, non au faîte. Ce chef, sur quelque siége enfin qu'il soit assis, Est major singulis, -minor universis! Donc le titre de roi rompt notre privilége, Rex violat legeim. Il se rassied. CROMWELL Arguments de collége! Avec vos mots latins je suis peu familier. Mauvaises raisons! A Pierpoint. Vous! PIERPOINT, se levant. Mylord, puissant pilier D'Israël, qui par vous domine sur la terre, Voici ce que je dis: -Ce peuple d'Angleterre, Dont le haut Parlement se nomme impérial, A le droit glorieux, saint, immémorial, D'avoir pour chef un roi; sa dignité l'exige. Que Votre Altesse accepte un titre qui l'afflige. Vous le devez au peuple! oui, Mylord, c'est, je croi, Lui manquer, que régner sur lui sans être roi. Il se rassied. CROMWELL Monsieur Lenthall? M. WILLIAM LENTHALL, se levant. Mylord, -le Parlement préside La nation, en qui la royauté réside. Il commande aux petits comme aux plus élevés. Si donc le Parlement vous fait roi, vous devez, Selon le Droit romain, suivant le Décalogue, Obéir et régner! CROMWELL, à part. Courtisan démagogue! M. WILLIAM LENTHALL, à part. Il se laissera faire, et j'espère qu'alors Il ne m'oublîra point pour la chambre des lords! THURLOÉ, bas à Cromwell. Mylord, le Parlement attend toujours... CROMWELL, bas avec impatience. Silence! THURLOË, toujours de même. Mais... CROMWELL, bas à Thurloë. Avant d'accepter il sied que je balance! FLETWOOD, se levant., Ah! Mylord, refusez! -Pour vous, pour votre honneur, J'ose... CROMWELL, les congédiant tous de la main. Allez tous prier, et chercher le Seigneur! Tous sortent lentement et comme en procession. Milton, qui marche le dernier, s'arrête sur le seuil de la porte, les laisse partir, et ramène son guide vers Cromwell, qui, descendu de son fauteuil, s'est placé sur le devant du théâtre. SCÈNE. QUATRIÈME CROMWELL, MILTON. MILTON, à part. Non! je n'y puis tenir. -Il faut ouvrir mon ame. Il marche droit à Cromwell. Regarde-moi, Cromwell! Il croise les bras. Cromwell se retourne, et fixe sur lui un regard surpris et hautain. Déjà ton oeil s'enflamme Sans doute, et tu diras de quel front j'ose ici Te parler sans avoir obtenu ta merci? - Car ma place est étrange en ton conseil de sages! Si quelqu'un me cherchait parmi tous ces visages: « Voyez ces orateurs choisis, -lui dirait-on, -- » C'est Warwick, c'est Pierpoint. Ce muet, c'est Milton. » On a Milton: qu'en faire? Un muet! c'est son rôle. - Ainsi, moi, dont le monde entendra la parole, Au Conseil de Cromwell, seul, je n'ai pas de voix! - Mais, aveugle et muet, c'est trop pour cette fois. On te perd à l'appât d'un fatal diadême, Frère! et je viens plaider pour toi, contre toi-même. Tu veux donc être roi, Cromwell? et dans ton coeur, Tu t'es dit: « C'est pour moi que le peuple est vainqueur. » Le but de ses combats, le but de ses prières, » De ses pieux travaux, de ses veilles guerrières, » De son sang répandu, de tant de pleurs versés, » De tous ses maux, c'est moi! -Je règne, c'est assez. » Il doit se croire heureux, puisqu'après tant de peines, » Il a changé de roi, -renouvelé ses chaînes!... » - Rien qu'à ce seul penser mon front chauve rougit. -Ecoute-moi, Cromwell! c'est de toi qu'il s'agit. - Donc, tous les grands moteurs de nos guerres civiles, Vane, Pym, qui d'un mot faisait marcher des villes, Ton gendre Ireton, oui, ce martyr de nos droits, Que ton orgueil exile au sépulcre des rois, Sydney, Hollis, Martyn, Bradshaw, ce juge austère Qui lut l'arrêt de mort à Charles d'Angleterre, Et ce Hampden, si jeune au tombeau descendu, Travaillaient pour Cromwell, dans leur foule perdu! C'est toi qui des deux camps règles les funérailles Et dépouilles les morts sur le champ de batailles! Ainsi, depuis quinze ans, pour soi seul révolté, Le peuple, à ton profit, joue à la liberté! Dans ses grands intérêts tu n'as vu qu'une affaire Et dans la mort du Roi qu'un héritage à faire! - Ce n'est pas que je veuille ici te rabaisser, Non. -Nul autre que toi n'aurait pu t'éclipser. Puissant par la pensée et puissant par le glaive, Tu fus si grand, qu'en toi je crus trouver mon rêve Mon héros!... Je t'aimais entre tout Israël, Et nul ne te plaçait plus avant dans le ciel! - Et pour un titre, un mot vide autant que sonore, L'apôtre, le héros, le saint se déshonore! Dans ses desseins profonds voilà ce qu'il cherchait La pourpre, haillon vil! le sceptre, vain hochet! Au sommet de l'État jeté par la tempête, Ivre de ton destin, tu veux orner ta tête De cet éclat des rois, pour nous évanoui? Tremble: on est aveuglé quand on est ébloui. Olivier, de Cromwell je te demande compte, Et de ta gloire enfin, qui devient notre honte! - O vieillard, qu'as-tu fait de ta jeune vertu? Tu te dis: « Il est doux, quand on a combattu, » De s'endormir au trône, environné d'hommages; » D'être roi; de peupler cent lieux de ses images. » On a son grand lever; on va dans un beau char » Trôner à Westminster, prier à Temple-Bar; » On traverse en cortége une foule servile; » On se fait haranguer par des greffiers de ville; » On porte des fleurons autour de son cimier... -» Est-ce là tout, Cromwell? Songe à Charles-Premier. Oses-tu, dans son sang ramassant la couronne, Avec son échafaud te rebâtir un trône? Quoi! tu veux être roi, Cromwell? -Y penses-tu? Ne crains-tu pas qu'un jour, d'un crêpe revêtu, Ce même White-Hall, où ta grandeur s'étale, N'ouvre encore une fois sa fenêtre fatale? - Tu ris! mais dans ton astre as-tu donc tant de foi? Songe à Charles Stuart! Souviens-toi! souviens-toi! Quand ce roi dut mourir, quand la hache fut prête, C'est un bourreau voilé qui fit tomber sa tête. Roi, devant tout son peuple il périt sans secours, Sans savoir seulement qui dénouait ses jours. Par le même chemin tu marches à ta perte, Cromwell; d'un voile aussi ta fortune est couverte. Crains qu'elle ne ressemble à ce spectre masqué Qui sur un échafaud paraît au jour marqué! Des rêves de l'orgueil dénoûment formidable! - Cromwell! d'un seul côté le trône est abordable, On y monte; et de l'autre on descend au tombeau. Crains de voir, si tu prends cette pourpre en lambeau, S'assembler quelque jour, dans cette même chambre, Une cour dont alors tu ne serais plus membre! Car il se peut, crois-moi, qu'à la fin alarmé, Contre un sceptre nouveau de ton vieux glaive armé, Ce peuple, que toujours ton exemple décide, Pense à ta royauté moins qu'à ton régicide! - Ne recules-tu pas?... Ah! jette loin de toi Ce sceptre d'histrion et ce masque de roi '! Reste Cromwell. Maintiens le monde en équilibre; Fais sur les nations régner un peuple libre: Ne règne pas sur lui. Sauve sa liberté. Oh! combien a rougi ce peuple en sa fierté, Quand dans ce Parlement il a vu ton génie Mendier à prix d'or un peu de tyrannie! Démens tes vils flatteurs: montre-toi noble et grand. Juge, législateur, apôtre, conquérant, Sois plus que roi. Remonte à ta hauteur première. Il n'a fallu qu'un mot pour créer la lumière: Toi, redeviens Cromwell à la voix de Milton! Il se jette aux pieds de Cromwell. CROMWELL, le relevant avec un geste dédaigneux. Le bonhomme le prend sur un singulier ton! Çà, maître John Milton, secrétaire interprète Près le conseil d'État, vous êtes trop poète. Vous avez, dans l'ardeur d'un lyrique transport, Oublié qu'on me dit Votre Altesse et Mylord '$. Mon humilité souffre à ce titre frivole; Mais le peuple qui règne, et pour qui je m'immole, A mon bien grand regret, veut qu'il en soit ainsi. Je me suis résigné: -résignez-vous aussi! Milton se lève fièrement et sort CROMWELL, seul. Au fond, il a raison. -Oui, mais il m'importune. Charles-Premier?... -Mais non, tu vois mal ma fortune. Les rois comme Olivier n'ont point de tels trépas, Milton; on les poignarde, on ne les juge pas! - J'y songerai pourtant. -Sinistre alternative! SCÈNE CINQUIÈME CROMWELL, LADY FRANCIS CROMWELL, apercevant lady Francis qui entre. Ah! Francis! -On dirait qu'à mes maux attentive, Rayonnante, elle vient charmer mes noirs ennuis, Comme un jeune astre éclos dans les profondes nuits! Viens, ma fille! -Toujours, ange à figure humaine, Près de moi, quand je souffre, un instinct te ramène. Je suis toujours heureux lorsque je te revois. Ton oeil vif et brillant, ta pure et douce voix Ont un charme pour moi qui me rend ma jeunesse. Viens, enfant! que ton père à tes côtés renaisse! Toi seule ici du monde ignore les noirceurs. Embrasse-moi. -Je t'aime avant toutes tes soeurs. LADY FRANCIS, l'embrassant d'un air de joie. De grâce, dites-moi. Serait-il vrai, mon père? Vous relevez le trône? CROMWELL On le dit. LADY FRANCIS Jour prospère! L'Angleterre, Mylord, vous devra son bonheur. CROMWELL Ce fut toujours mon but. LADY FRANCIS Ah, mon père et seigneur, Que votre bonne soeur, Mylord, sera contente! Nous allons donc revoir, après huit ans d'attente, Notre Charles Stuart! CROMWELL, étonné. Quoi? LADY FRANCIS Que vous êtes bon! CROMWELL Ce n'est pas un Stuart. LADY FRANCIS, surprise. Quoi donc? est-ce un Bourbon? Mais ils n'ont pas de droits au trône d'Angleterre. CROMWELL Je le pense de même. LADY FRANCIS Au sceptre héréditaire Qui donc ose toucher? CROMWELL, à part. Que répondre en effet? Mon nom me pèse à dire, et me semble un forfait. Haut. Ma Francis, d'autres temps veulent une autre race. N'auriez-vous pu penser, pour remplir cette place?... LADY FRANCIS A qui donc? CROMWELL, avec douceur. Par exemple, -à ton père? à Cromwell? LADY FRANCIS, vivement. Si je l'avais pensé, me punisse le Ciel! CROMWELL, à part. Hélas! LADY FRANCIS Mon père! moi vous faire cette injure! Vous croire usurpateur, sacrilège, parjure! CROMWELL Ma fille!... Vous jugez trop bien de ma vertu. LADY FRANCIS D'un pouvoir passager vous êtes revêtu; C'est un malheur des temps, dont vous souffrez vous-même. Mais vous du Roi-Martyr prendre le diadême! Vous joindre à ses bourreaux! régner par son trépas! Ah!... CROMWELL Sais-tu qui causa sa mort? LADY FRANCIS Je ne sais pas. Toute jeune, élevée en une solitude, J'ai souffert de nos maux, sans en faire une étude. CROMWELL On ne te lut jamais, dans le procès du Roi, La liste de la cour,... des juges,... de ceux?... LADY FRANCIS Des régicides? CROMWELL Oui, Francis,... des régicides! LADY FRANCIS Personne ne m'a dit quels étaient ces perfides. Je maudissais leur crime et j'ignorais leurs noms. On ne parlait point d'eux aux lieux d'où nous venons. CROMWELL Ma soeur ne vous parlait jamais de moi? LADY FRANCIS Mon père! Qui dit cela? J'appris à vous aimer... CROMWELL J'espère... Oui. -Mais tu hais donc bien ces sujets si hardis Qui condamnèrent Charle?... LADY FRANCIS Ah! qu'ils soient tous maudits! CROMWELL Tous? LADY FRANCIS Oui, tous! CROMWELL, à part. Quoi! frappé dans ma propre famille! Quoi! trahi par mon fils et maudit par ma fille! LADY FRANCIS Que chacun d'eux ressemble à Caïn, le banni! CROMWELL, à part. Implacable innocence! -On me croit impuni! Ma fille la plus chère et la dernière née Semble une conscience à mes pas acharnée. La candeur d'une enfant, son oeil naïf, sa voix, Font trembler ce Cromwell, l'épouvante des rois! Devant sa pureté toute ma force expire. Dois-je persévérer? -Dois-je saisir l'empire? Prosterné sous le trône où je serais assis, Le monde se tairait: -mais que dirait Francis? Que dirait son regard, doux comme sa parole, Et qui m'enchante encore alors qu'il me désole? Chère enfant! que son coeur saurait avec effroi Que je suis régicide, et que j'ose être roi! Dans sa province obscure il faut qu'on la renvoie. Au but de mon destin sacrifions ma joie, Privons mes derniers ans de ses soins que j'aimais. N'attristons pas surtout, ne détrompons jamais Le seul être qui m'aime encor sans ma puissance, Et dans le monde entier croie à mon innocence! Ange heureux! que mon sort ne touche pas au sien! Il le faut: soyons roi sans qu'elle en sache rien. Haut à Francis. Conserve ce coeur pur! je t'aime ainsi, ma fille! Il sort. LADY FRANCIS, le suivant du regard. Qu'a-t-il? C'est dans ses yeux une larme qui brille! Bon père! il m'aime tant! Entrent dame Guggligoy et lord Rochester. SCÈNE SIXIÈME LADY FRANCIS, LORD ROCHESTER, DAME GUGGLIGOY. DAME GUGGLIGOY, à Rochester au fond du théâtre. Elle est seule, venez! LORD ROCHESTER, à part. Que d'attributs le diable aux doublons a donnés! J'ai, grâce à leur pouvoir, su rendre moins austères Une duègne damnée et de saints mousquetaires. La duègne a cédé vite, et je croyais d'abord Moins tendres ces soldats, piliers du Mont-Thabor; Bah! dès qu'un peu d'or touche à ces dragons-apôtres, Ces têtes-rondes-là tournent mieux que les autres! -Ils sont las de Cromwell qui les tient asservis. - J'ai déjà vers Ormond dépêché cet avis, Que la porte du Parc ce soir sera livrée. Maintenant, -à Francis! j'en ai l'ame enivrée. Mais j'ai pour réussir des secrets souverains, Je puis semer à flots doublons d'or et quatrains! Tentons l'occasion! Il s'avance vers lady Francis, qui ne le voit pas et semble concentrée dans une profonde rêverie. DAME GUGGLIGOY, regardant une bourse qu'elle cache dans sa main. Assez ronde est la somme! A part, regardant Rochester. Il est vraiment joli, ce jeune gentilhomme! Se déguiser ainsi, tout braver par amour! A cet âge ils sont fous. Hélas! chacun son tour! Oui, c'est ainsi qu'eût fait sire Amadis de Gaule. -Pourtant, dois-je permettre?... Est-ce bien là mon rôle? Et puis, ce chevalier n'a pas un mot pour moi; De l'argent, voilà tout. Elle arrête Rochester qui semble sur le point d'aborder Francis. Bas. Monsieur, un instant! LORD ROCHESTER, se détournant. Quoi? DAME GUGGLIGOY, l'entraînant à l'autre coin du théâtre. Un instant! LORD ROCHESTER Quoi? DAME GUGGLIGOY, lui souriant. N'a-t-on rien de plus à me dire? LORD ROCHESTER Eh! la bourse était lourde et doit pourtant suffire. DAME GUGGLIGOY, à part. Pourvu qu'il n'aille pas m'humilier encor Avec ses doublons... LORD ROCHESTER, mettant la main sur ses poches vides, à part. Diable! -Allons je n'ai plus d'or, Plus le sou! -Prenons-la par le faible des vieilles, Et de quelques douceurs chatouillons ses oreilles. Haut. Hé! qui pourrait tarir à parler avec vous! Ah! sans le soin pressant qui m'amène... DAME GUGGLIGOY, reculant. Tout doux! Vous me flattez. LORD ROCHESTER Non pas. Mais, hélas! le temps presse. Il fait un pas vers Francis: elle le retient. DAME GUGGLIGOY Je le vois, vous n'avez d'yeux que pour ma maîtresse. LORD ROCHESTER Ah! vous êtes charmante, et s'il fallait choisir... A part. Va-t-elle à ses côtés me faire ici moisir? DAME GUGGLIGOY, à part. Il a bon goût. Je vaux d'être encor regardée Quand je me suis un peu d'avance accommodée. Au fait, je ne suis pas si digne de dédain, Quand j'ai ma jupe rose et mon vertugadin, Mes lacs d'amour, mes bras garnis de belles manches Et mes deux tonnelets ajustés sur les hanches! Haut. Vous trouvez? - LORD ROCHESTER, se tournant vers Francis. Mais souffrez... DAME GUGGLIGOY, le retenant. Monsieur, j'ai du remord. Ma charge est de garder la fille de Mylord. LORD ROCHESTER Vos yeux auraient rendu, Madame, en leur bel âge, Galaor infidèle, Esplandian volage. DAME GUGGLIGOY, le retenant toujours. Je suis coupable. On peut vous surprendre d'ailleurs. LORD ROCHESTER Sir Pandarus de Troice eût porté vos couleurs. DAME GUGGLIGOY, à part. Il parle dans le grand! LORD ROCHESTER, à part. Sommes-nous ridicules Tous les deux! DAME GUGGLIGOY Je vous jure, il me vient des scrupules, Et j'ai mille frissons dont je me sens glacer. Elle prend les mains de Rochester. LORD ROCHESTER Vos mains sont un velours. A part. Ah! faut-il dépenser Pour cette vieille folle, aux griffes desséchées, Tout ce qu'ont les amours de choses recherchées! Que me restera-t-il pour Francis? DAME GUGGLIGOY Laissez-moi. LORD ROCHESTER Mars eût quitté Vénus, s'il eût vu Guggligoy. DAME GUGGLIGOY, à part. C'est suffocant. Vraiment, dirait-on pas qu'il m'aime? Haut. Je ne veux qu'un mari qui me parle de même. LORD ROCHESTER, à part. Elle veut un mari: je plaindrai celui-là! Mais pour être flattée elle va rester là, O la vieille têtue, et qui n'aurait d'émules Qu'en Espagne, pays des duègnes et des mules! DAME GUGGLIGOY Monsieur, vous qui semblez être un homme de goût, Dites-moi franchement... LORD ROCHESTER, à part. Encor! le sang me bout. DAME GUGGLIGOY, lui montrant Francis. Qu'ont donc pour vous charmer ces jeunes éventées? LORD ROCHESTER Mais... DAME GUGGLIGOY En quoi vos ardeurs en sont-elles tentées? Quel attrait voyez-vous à l'air de ces minois? LORD ROCHESTER, à part. Vraiment! avec son teint de mandarin chinois! DAME GUGGLIGOY Elles ont la jeunesse, oui; c'est n'avoir au reste Que la beauté du diable. LORD ROCHESTER, à part. Et toi sa laideur. -Peste! Quel moyen prendre, ô ciel, pour m'en débarrasser? Haut. Laissez-moi deux instants avec Francis causer. Après cet entretien, mon cher Bouton-de-Rose, Ma foi de chevalier vous promet quelque chose, Oui, quelque chose... dont vous ne vous doutez pas. A part. Une entrée à Bedlam. DAME GUGGLIGOY Soit. Je reste à deux pas. LORD ROCHESTER, respirant. Enfin!... DAME GUGGLIGOY Soyez discret. -Surtout, quoi qu'il arrive, Ne me nommez jamais: on me brûlerait vive. LORD ROCHESTER Soyez tranquille. -Allez vous promener un peu... A part, et la regardant sortir. Certe, elle a les os secs à faire un très-bon feu! SCÈNE SEPTIÈME LADY FRANCIS, LORD ROCHESTER LORD ROCHESTER, à part. M'en voilà délivré. -Hasardons l'aventure! L'oeil fixé sur Francis toujours immobile et pensive. Que de grace et d'attraits! divine créature! D'abord tournons la place avant de l'attaquer, Une fille est un fort, j'ai pu le remarquer. Les clins d'yeux qu'on lui fait, la mise recherchée; Les petits soins, les mots galants, sont la tranchée Qui s'avance en zigzag; la déclaration, C'est l'assaut; le quatrain, -capitulation! Je ne puis suivre ici les règles ordinaires. Ainsi brusquons un peu tous les préliminaires. Il s'avance vers Francis. Haut en s'inclinant. Miss... Mylady!... LADY FRANCIS, se retournant d'un air étonné. Monsieur? LORD ROCHESTER, à part. Son regard m'interdit. LADY FRANCIS, avec un sourire. Ah! c'est le chapelain!... LORD ROCHESTER, à part. Accoutrement maudit! J'ai beau prendre les airs les plus coquets du monde, Elle ne voit en moi qu'un pédant tête ronde! LADY FRANCIS Saint homme, donnez-moi la bénédiction. Quel texte m'allez-vous prêcher? LORD ROCHESTER La passion. LADY FRANCIS J'ai le coeur bien touché du zèle qui vous presse. Vous voyez devant vous une humble pécheresse, Mon père. LORD ROCHESTER, à part. Son père! ah! n'ai-je rien de suspect? Haut. Ma fille!... écoutez-moi. LADY FRANCIS J'écoute avec respect. LORD ROCHESTER, à part. Suis-je assez malheureux d'avoir l'air respectable? Haut. Ma fille!... écoutez-moi. -Ce n'est pas charitable D'épandre autour de vous des ravages affreux! LADY FRANCIS, étonnée. Moi? LORD ROCHESTER, poursuivant. L'un de vos regards, seul, fait cent malheureux. LADY FRANCIS Vous vous trompez! LORD ROCHESTER Oh non! LADY FRANCIS Mais quels sont donc mes crimes? LORD ROCHESTER Vous avez sous les yeux une de vos victimes. LADY FRANCIS Vous? que vous ai-je fait? Si j'ai vers vous des torts, Je cours prier mon père!.. LORD ROCHESTER, l'arrêtant. Ah! soyez sans remords. Des maux que vous, causez vous êtes innocente. LADY FRANCIS Je ne vous comprends pas. LORD ROCHESTER Candeur intéressante! LADY FRANCIS Mais si je vous ai fait du mal sans le savoir, Je veux le réparer... LORD ROCHESTER, mettant la main sur son coeur. Ah!... LADY FRANCIS C'est même un devoir. LORD ROCHESTER Qu'entends-je? A mes désirs seriez-vous exorable? Vous me comblez de joie, ô princesse adorable! Il cherche à presser la main de Francis qui recule. LADY FRANCIS Je ne suis point princesse... On n'adore que Dieu... Vous m'effrayez!... Elle veut se retirer. LORD ROCHESTER, la retenant par sa robe. Francis, ne me dis pas adieu! LADY FRANCIS Il me tutoie! S'approchant de Rochester d'un air de compassion. A-t-il la tête un peu malade? LORD ROCHESTER Non, mais le coeur. LADY FRANCIS Pauvre homme! LORD ROCHESTER, à part. Essayons l'escalade. Elle a l'air de me plaindre, et l'amour n'est pas loin. Haut. Ha! rendez-moi la vie! LADY FRANCIS Oui, vous auriez besoin D'un médecin. Vraiment, il a la fièvre chaude! LORD ROCHESTER Voilà quatre ans bientôt qu'autour de vous je rôde. A part. Mentons, cela fait bien! LADY FRANCIS Que voulez-vous! LORD ROCHESTER Mourir! Vos yeux qui m'ont blessé me pourraient seuls guérir. LADY FRANCIS, reculant toujours. Il me fait vraiment peur! LORD ROCHESTER, à part. C'est flatteur! Haut et joignant les mains d'un air suppliant. O ma reine! Mon tout! ma déité! ma nymphe! ma syrène! LADY FRANCIS, effrayée. Qu'est-ce que tous ces noms? je m'appelle Francis. LORD ROCHESTER Ah! princesse! pour vous je brûle et je transis! Sous ce déguisement l'amour vers vous me guide; Je suis un chevalier, et non pas un druide. Que n'ai-je à vous offrir le sceptre des Indous! Serez-vous aussi dure, avec des yeux si doux, Pour un amour si tendre et qui de douze ans date, Que la prêtresse Ophis le fut pour Tiridate? J'eusse franchi l'Asie au bruit de vos appas. Cruelle! vous fuyez, vous ne répondez pas. Je vais aller mourir de l'amour qui m'oppresse. Mais non, dites un mot, ma charmante tigresse, Un mot, et vous serez, pour votre heureux sujet, Du plus constant amour le plus céleste objet! LADY FRANCIS, ouvrant de grands yeux étonnés. Que dit-il donc? LORD ROCHESTER, à part. Fort bien. Elle reste en extase. Je le crois! ma harangue est presque phrase à phrase Prise dans Ibrahim ou l'illustre Bassa, Comme le Turc Lysandre à Zulmis l'adressa. C'est du Scudéri pur! -Continuons. Haut. Ingrate! Retenant Francis, qui paraît encore vouloir se retirer. Ah! restez, ou je vais me noyer dans l'Euphrate!... LADY FRANCIS, riant. Dans l'Euphrate? LORD ROCHESTER Ou plutôt suivez votre dessein. Oui, prenez cette épée, et percez-m'en le sein!... Il porte la main à son côté comme pour y chercher son épée. A part. Point d'épée!... Ah !... comment faire, avec ce costume, Semblant de se tuer, comme c'est la coutume? Le moyen de poursuivre un entretien galant? - Mais à défaut du fer, le quatrain?... excellent! Si je ne la fléchis, je veux que Dieu me damne! Haut. Écoutez votre esclave, ô divine Mandane, Lui présentant un parchemin roulé, noué d'un ruban rose. Ce papier de mon coeur vous fera le tableau. Il eût été détruit par la flamme ou par l'eau, Si mon feu n'eût séché mes pleurs, et si, Madame, Mes larmes à leur tour n'eussent éteint ma flamme! Prenez, lisez, jugez de mon amour ardent! Il se précipite aux genoux de lady Francis. LADY FRANCIS, jetant à terre le parchemin et reculant avec dignité. Je vous comprends, Monsieur. Vous êtes impudent! Vous osez chez mon père ainsi vous introduire! LORD ROCHESTER, à part. La petite n'est pas très-facile à séduire. LADY FRANCIS Levez-vous, ou j'appelle! LORD ROCHESTER, toujours à genoux. Ah! je reste à vos pieds!... LADY FRANCIS Vos insolents propos seraient trop expiés Si... SCÈNE HUITIÈME LES MÊMES, CROMWELL CROMWELL, apercevant Rochester aux genoux de Francis. Par quel hasard, maître, aux genoux de ma fille? LORD ROCHESTER, attéré et sans changer de posture, à part. Dieu! Cromwell! Je suis mort! Pour une peccadille C'est dur d'être pendu! Pris en délit flagrant! Il n'aura pas pour moi de châtiment trop grand! CROMWELL Fort bien, mon chapelain. LADY FRANCIS, à part. Il faut de l'indulgence. C'est un fou! CROMWELL, à Rochester consterné. Vous avez compté sans ma vengeance! LADY FRANCIS, à part. Mon père le tûrait, le pauvre malheureux! CROMWELL Ce drôle! de ma fille il ose être amoureux! Et mon Ève écoutait sa langue de vipère! Quoi! Francis! vous souffrez?... LADY FRANCIS, avec embarras. Pardonnez-moi, mon père, Mylord; ce n'est pas moi dont Monsieur me parlait. CROMWELL De qui vous parlait-il à genoux, s'il vous plaît? LADY FRANCIS Monsieur, qui m'implorait de couronner ses flammes, Me demandait la main de l'une de mes femmes. LORD ROCHESTER, à part, se relevant étonné. Que dit-elle? CROMWELL Et de qui? LADY FRANCIS, souriant. De dame Guggligoy. LORD ROCHESTER, à part. Ah! la traîtresse! CROMWELL, radouci. Alors, c'est autre chose. LORD ROCHESTER, à part. Quoi? La duègne ou la potence! en cette crise extrême, Que ne me laissait-elle au moins choisir moi-même! CROMWELL, à Rochester. Pourquoi ne point parler tout de suite, mon cher? Puisqu'il vous reste encor des penchants pour la chair... LORD ROCHESTER, à part. Chair! une peau collée à des os faits en duègne? CROMWELL On vous satisfera. Je hais que l'on me craigne. Je suis content de vous: je pourrai vous donner Votre belle. LORD ROCHESTER, à part. Ma belle! un vieux spectre à damner! Un corps à rebuter les bêtes carnassières! Une figure à faire avorter des sorcières! CROMWELL, à part. Je lui croyais d'abord meilleur goût. Haut. Oui, je veux Vous marier. LORD ROCHESTER, s'inclinant. Mylord est trop bon!... CROMWELL Tous vos voeux Seront comblés. Entre dame Guggligoy. SCÈNE NEUVIÈME LES MÊMES, DAME GUGGLIGOY DAME GUGGLIGOY effrayée, à part. Le père et nos amants ensemble! Tout est perdu. CROMWELL, apercevant dame Guggligoy. C'est vous, bonne dame! DAME GUGGLIGOY, à part. Je tremble! CROMWELL On vous réclame ici. DAME GUGGLIGOY, interdite. Moi, Mylord?... CROMWELL Vous saviez L'amour du chapelain? DAME GUGGLIGOY, à part. Grand Dieu! CROMWELL Vous l'approuviez? DAME GUGGLIGOY Je savais?... J'approuvais?... moi, Mylord? Je vous jure... A part. Mais il m'a donc trahi!... Ah! le petit parjure! Il est aisé de voir, à son air consterné, Qu'un malheur... CROMWELL Je sais tout. DAME GUGGLIGOY, à part. Je l'avais deviné. Une pause. -Dame Guggligoy paraît pétrifiée. Francis considère en souriant Rochester qui promène des yeux désappointés de la jeune fille à la duègne. LORD ROCHESTER, à part. Ah! la transition est imprévue et rude! DAME GUGGLIGOY, se jetant aux pieds de Cromwell. Grâce pour moi, Mylord! grâce!... CROMWELL, se détournant. Elle fait la prude! Il lui fait signe de se relever. -Çà, maître Obededom est de nos bons amis, Et n'a rien dans le coeur qui ne soit très-permis. DAME GUGGLIGOY Peut-il donc aspirer à la beauté qu'il aime? CROMWELL Qu'aime-t-il de si haut déjà? Vous? DAME GUGGLIGOY Moi! CROMWELL Vous-même. Demandez-lui plutôt. A Rochester. N'est-il pas vrai? Parlez. LORD ROCHESTER, embarrassé. Je conviens... DAME GUGGLIGOY C'est pour moi, vraiment, que vous brûlez? LORD ROCHESTER, à part. Oui, si j'étais l'enfer! Haut. Madame... CROMWELL Allons, mon maître! Laissez dans tout son feu votre amour apparaître. Je le permets. Contez à dame Guggligoy Qu'à ma fille à genoux vous la demandiez?... DAME GUGGLIGOY Moi! A Rochester ébahi. C'est donc pour cela?... Mais c'est chose abominable! Sans mon aveu!... LORD ROCHESTER, jetant un coup d'oeil de reproche sur Francis qui rit. Je suis sans doute impardonnable! A dame Guggligoy. Madame!... DAME GUGGLIGOY Audacieux! redoutez mon courroux! LORD ROCHESTER, à part. Avec ses cheveux gris qui jadis étaient roux! DAME GUGGLIGOY, à part. Mais c'est qu'il est charmant! Haut. Donc, petit téméraire, Vous m'aimez? LORD ROCHESTER Je ne puis vous dire le contraire. A part. O Wilmot, que ta mine amusera le Roi Entre lady Seymour et dame Guggligoy! DAME GUGGLIGOY Vous m'aimez? LORD ROCHESTER, à part. Si Cromwell ne pouvait nous entendre! Mais sous peine de mort il faut que je sois tendre. Haut. Je vous aime! DAME GUGGLIGOY, minaudant. C'est fort! LORD ROCHESTER J'en conviens. DAME GUGGLIGOY Vous cherchez A m'épouser? LORD ROCHESTER, se mordant les lèvres, à part. Voilà!... Haut avec embarras. Je ne dis pas... DAME GUGGLIGOY, indignée de son hésitation. Sachez Que l'honneur... Quel affront! concupiscence infâme! Elle pleure. CROMWELL, à Rochester. Mais apaisez-la donc. Vous la vouliez pour femme!... LORD ROCHESTER, à part. Ah!... Haut à dame Guggligoy. Consentez... A part. Vieux cuir, dans les sabbats roussi! DAME GUGGLIGOY, soupirant et baissant les yeux. Je m'exécute! Elle lui tend une main noire qu'il prend avec dégoût. LORD ROCHESTER, à part. Et moi, je m'exécute aussi! DAME GUGGLIGOY Je suis bonne, et consens que l'insolent m'embrasse. LORD ROCHESTER, à part. Une faveur! -Je veux, la potence et ma grâce! Dame Guggligoy lui présente une joue sur laquelle il se résigne à déposer une grimace et un baiser. DAME GUGGLIGOY Je vous permets encor l'autre joue. LORD ROCHESTER Ah! merci! DAME GUGGLIGOY Vous me boudez? LORD ROCHESTER Hé non! CROMWELL Point de scandale ici, Il faut vous marier. -Çà, terminons l'affaire. Votre bonheur-n'est pas de ceux que l'on diffère. Je vais vous contenter tous les deux sur-le-champ. LORD ROCHESTER Mais... CROMWELL L'amour est pressé, je le sais. C'est touchant! Hé! quelqu'un! Entrent trois mousquetaires. LORD ROCHESTER, à part. Qui -croirait que je suis à la noce? CROMWELL, au chef des mousquetaires. Dis à Cham Biblechan, l'un des voyants d'Écosse, Qu'il marie à l'instant, sur le livre de foi, Messire Obededom et dame Guggligoy! A Rochester et à dame Guggligoy. Suivez-les. A Rochester. Comme vous Cham est anabaptiste! LORD ROCHESTER, s'inclinant avec dépit, à part. Charmante attention! CROMWELL Je vous sais dogmatiste! LADY FRANCIS, souriant et regardant de côté Rochester qui la salue. Comme il est attrapé! LORD ROCHESTER, à part. Quel tour m'a joué là Cette Francis! -Je l'aime encor comme cela. De ruse et de candeur j'adore ce mélange, Sa malice d'enfant, jointe à sa bonté d'ange. M'arracher à son père! à sa duègne m'unir! Trouver, en me sauvant, moyen de me punir! DAME GUGGLIGOY, à Rochester. Venez donc, mon amour. Vous restez immobile! LORD ROCHESTER, soupirant, à part. Dans l'enfer de l'hymen suivons cette sibylle! Il sort avec dame Guggligoy et les mousquetaires. CROMWELL, à lady Francis. Je vous laisse. Je vais écouter un sermon De Lockyer, sur Rome et les prêtres d'Ammon. Il sort. SCÈNE DIXIÈME LADY FRANCIS, seule. Mon pauvre chevalier faisait triste figure. Oui. -La punition est peut-être un peu dure. Se marier ainsi, sans trop savoir pourquoi, Et tourner ses yeux doux sur dame Guggligoy! C'est mal: je me repens. -Mais pouvais-je mieux faire? Certes, mon père encore eût été plus sévère. Apercevant le parchemin roulé qui est resté à terre. Mais voilà son billet!... -Que m'écrivait-il donc? - Je ne le lirai point! - Elle regarde le parchemin d'un oeil d'envie et de curiosité. Mais quoi, pas de pardon? Pas de pitié?... -Voyons: je le lirais?... Qu'importe! Sauf à le replacer ensuite de la sorte!... Je lui dois de le lire: il est assez puni! Elle se précipite sur le parchemin, le dénoue et le déroule. S'arrêtant. Lirai je? Est-ce mal faire? -Eh non! tout est fini D'ailleurs. -Lisons:... - Elle lit. « Mylord » -Mylord! quel homme étrange! Il m'appelait princesse, objet, nymphe, reine, ange; Il m'appelle à présent Mylord! -Fou! Continuant de lire. -« Tout va bien!... » -Il écrit comme il parle, à n'y comprendre rien! Tout va bien! -Quoi? -Suivons: Lisant. « Ce soir, à minuit même, » A la porte du parc présentez-vous... » -Il m'aime; Voulait-il m'enlever?... - Lisant. « Tout le poste est séduit... » - C'est cela. -L'insolent doutait d'être éconduit! - Lisant. « Le mot d'ordre est donné. Succès sûr... » -Trop modeste? Continuant. « ... Vous leur direz COLOGNE: ils répondront le reste... » -Moins clair. - Lisant. « Vous pourrez, grâce à leur concours ami, Ici la voix prend un accent de terreur. » Saisir enfin Cromwell, par mes soins endormi! » LE CHAPELAIN DU DIABLE!... » -Ah! que viens-je de lire? Sur mes yeux effrayés quel bandeau se déchire? C'est à mon père seul qu'en veut ce scélérat! Examinant le papier avec attention. Voici l'adresse: « A Bloum, au Strand, hôtel du Rat. » Le traître m'a remis ce billet par méprise. Avertissons mon père. Infernale entreprise! - On vient. Hâtons-nous. C'est peut-être l'assassin. Elle s'enfuit précipitamment emportant le parchemin. Entre Davenant. SCÈNE ONZIÈME DAVENANT, puis LORD ROCHESTER DAVENANT, seul. Le Protecteur me fait venir: -pour quel dessein? Bah!... rien d'inquiétant! curiosité pure! Entre Rochester. DAVENANT, apercevant Rochester. Mais quel est ce cafard? -Dieu! la bonne figure! Un saint? quelque hurleur puritain? LORD ROCHESTER, à part et sans voir Davenant. Maintenant, C'est donc fait! me voilà marié!... - Il s'avance sur le devant du théâtre et reconnaît Davenant. Davenant! DAVENANT, à part. Il sait mon nom! Haut. Monsieur... -Mais... je crois reconnaître... Mylord Rochester! LORD ROCHESTER Chut! Ils se serrent la main. Vous vous masquez en maître. Fussiez-vous marié, votre femme, vraiment, Ne vous connaîtrait pas sous ce déguisement! LORD ROCHESTER, soupirant, à part. Plût au Ciel! - Haut. Davenant, pas' de plaisanterie. DAVENANT C'est la première fois que votre seigneurie Pour rire des maris se veut faire prier. LORD ROCHESTER, à part. Hé! peut-on à la fois rire et se marier? Je l'y voudrais voir, lui! Haut. Brisons là. -Cher poète, Par quel hasard chez nous? Votre aspect m'inquiète. DAVENANT, riant. Chez nous! Mais c'est parler en toute liberté! Mylord dans cet enfer s'est vite acclimaté. Rassurez-vous d'ailleurs. Cromwell a cet usage De me mander toujours au retour d'un voyage. Comment vous trouvez-vous avec lui? LORD ROCHESTER Moi? très-bien. Protégé par Milton, Cromwell me veut du bien, Et de mille faveurs me comble à sa manière. A part. Je l'aurais dispensé même de la dernière. Haut. Au reste, vous savez? je suis à temps venu. Un traître, dans nos rangs espion inconnu, Lui disait tout; mais, grâce à mon adresse extrême, Ormond se cache au Strand, et moi chez Cromwell même. DAVENANT Lâche espion! Willis eût voulu l'écorcher! C'est lui que nous avons chargé de le chercher. LORD ROCHESTER Par bonheur, nous tenions prête la contre-mine. Montrant sa veste. J'ai votre fiole ici... -Ce soir tout se termine. DAVENANT Cromwell ne sait donc rien de ce complot hardi? LORD ROCHESTER Non. Nous n'étions que trois quand nous l'avons ourdi. DAVENANT La garde est subornée? LORD ROCHESTER Oui. DAVENANT C'était difficile. LORD ROCHESTER L'esprit puritain meurt: l'or rend un saint docile. DAVENANT Noll n'a pas de soupçons sur moi? Vous croyez? LORD ROCHESTER Non. Vous seriez arrêté s'il avait votre nom. SCÈNE DOUZIÈME DAVENANT, LORD ROCHESTER, DAME GUGGLIGOY. DAME GUGGLIGOY, à Rochester. Hé bien, Monsieur? Déjà fuyez-vous votre amante? DAVENANT, reculant. A qui donc en veut-elle? DAME GUGGLIGOY, à Rochester. Hélas! je me lamente, J'appelle, je languis, je pleure, je me meurs, Je pousse à fendre un roc de dolentes clameurs, Et vous ne venez pas! Ah! pauvre délaissée! Quoi, déjà votre ardeur est-elle donc passée? Voyez mes pleurs! voyez! mon coeur en eau se fond. LORD ROCHESTER, détournant les yeux, à part. Ah! l'horrible grimace!... -Est-ce triste ou bouffon? Bas à Davenant en lui montrant la Guggligoy. Qu'en dites-vous? DAVENANT, de même. Quel est ce spectre? LORD ROCHESTER, toujours bas. C'est ma femme. DAVENANT, riant. Votre femme? LORD ROCHESTER Oui, d'honneur! Vite, un épithalame, Mon poète! DAVENANT Mylord veut rire? LORD ROCHESTER Non, pardieu! Rien n'est moins drôle. DAME GUGGLIGOY Traître! et vos serments de feu! DAVENANT, bas à lord Rochester. La maîtresse en son genre est vraiment peu commune. Je vous fais compliment de la bonne fortune. LORD ROCHESTER, bas à Davenant. Bonne fortune! c'est ma femme, et rien de plus! Vous me faites affront! DAME GUGGLIGOY Mes pleurs sont superflus. II ne m'écoute pas! DAVENANT, bas à lord Rochester. Tandis qu'elle radote, Expliquez-moi... LORD ROCHESTER, bas à Davenant. Cromwell me la donne, et la dote; Le tout par bonté. DAME GUGGLIGOY, le tirant par la manche. Quoi! mon cher mari! DAVENANT, bas à lord Rochester qui cherche à repousser dame Guggligoy. Comment?... LORD ROCHESTER, bas à Davenant. Je vous dirai cela. Sachez pour le moment Qu'à bon droit de ce nom la sibylle m'appelle. C'est fait. Un corps-de-garde a servi de chapelle; Un tambour d'un sermon nous a gratifiés; Et c'est un caporal qui nous a mariés. Je tremblais à la fin que la loi martiale Ne fît du lit de camp la couche nuptiale. - Heureusement!... DAVENANT, riant. J'aurais voulu voir pour ma part La duègne et l'aumônier conjoints par un soudard! LORD ROCHESTER, bas. C'est ainsi que chez nous la chose se pratique. DAVENANT Hé mais! pour dénouer une oeuvre dramatique, Ces mariages-là sont commodes, vraiment. Un caporal unit la belle avec l'amant; Tout est dit. DAME GUGGLIGOY, aigrement. De qui donc parlez-vous à voix basse? Il me fuit! -Fallait-il qu'à ce point je tombasse, Moi qui ne suis point mal, et garde en très-bon or Deux cents vieux jacobus, qui sont tout neufs encor! DAVENANT, à Rochester. Peste! mais ce parti vaut bien des héritières! Deux cents vieux jacobus, et trois dents presque entières! DAME GUGGLIGOY, à Rochester. Vous qui me prodiguiez tant de charmants propos... LORD ROCHESTER, à Davenant. Elle a rêvé cela. - A dame Guggligoy. Laissez-nous en repos. Dieu vous damne! Il la repousse. DAME GUGGLIGOY Ils sont tous les mêmes, ces infâmes! Tendres pour leur amante, et durs avec leurs femmes. Des chats avec la noce, et des tigres après! A Rochester. Quoi! barbare! changer nos myrtes en cyprès, Laisser ta jeune épouse! LORD ROCHESTER Ah! vieille aventurière! Si le diable était mort, tu serais sa douairière. DAME GUGGLIGOY Pour un saint, quel langage! LORD ROCHESTER, à part. A propos, j'oubliais!... Haut. O femme! j'ai fait voeu... A part. Prenons notre air niais. Haut. De chasteté. DAME GUGGLIGOY Comment! LORD ROCHESTER, baissant les yeux. Vainement vous me dites: « Dormez avec moi!... » -Point de voluptés maudites! DAME GUGGLIGOY Me chasser sans pitié hors du lit conjugal! LORD ROCHESTER Madame, restez-y: cela m'est fort égal. C'est moi seul que j'en veux chasser. DAME GUGGLIGOY, furieuse. Ah! quel outrage! Serpent! monstre! perfide! aspic! tiens, crains ma rage. LORD ROCHESTER, reculant. Gare à mes yeux: la fée a les ongles crochus! DAME GUGGLIGOY, pleurant. Puisque les droits d'époux enfin te sont échus. LORD ROCHESTER Ah! mon Dieu! DAME GUGGLIGOY Quelle glace à tes flammes succède? Pourquoi me fuir? Quel est le démon qui t'obsède? LORD ROCHESTER Vous me le demandez! DAME GUGGLIGOY Près de moi viens t'asseoir. Je m'attache à toi! LORD ROCHESTER, s'enfuyant. Ciel! que ferai-je ce soir? Il sort. DAME GUGGLIGOY, le poursuivant. Ingrat! Elle sort. DAVENANT, seul. Il hausse les épaules. Wilmot est fou. Quelle est cette algarade? Avec la tragédie unir la mascarade! Il s'avance au fond du théâtre en les suivant des yeux. Entre Cromwell. SCÈNE TREIZIÈME DAVENANT, CROMWELL CROMWELL, le parchemin de Rochester à la main, sans voir Davenant et sans en être vu. Encore un nouveau piége... -où j'ai failli tomber! - Dans mon propre palais ils m'allaient dérober. A force de folie, ils triomphaient peut-être. Sans ma fille, -une enfant! -les rois perdaient leur maître. Insolents, sans combattre à la face du ciel, Venir, dans Londres même, -escamoter Cromwell! Comment prévoir ce coup d'audace et de délire, A moins d'être insensé comme eux? -J'ai beau relire Ce billet, je n'y vois qu'un avis imparfait. - Heureusement pour moi qu'ils sont fous tout-à-fait. Là, courtiser la fille en détrônant le père! Tendre un piège au lion jusque dans son repaire, Et jouer sous sa griffe avec ses lionceaux! S'ils n'étaient pas si fous on les croirait plus sots. « -Le Chapelain du Diable!... » -Ah! tête à double face! Donc cet Obededom n'est un saint qu'en grimace! Quel est-il? c'est un chef des maudits cavaliers. Qui? -Wilmot Rochester ou Buckingham Williers? Galant avec Francis, près de moi bon apôtre. Ce doit être Wilmot ou Williers, l'un ou l'autre. - Mes soldats sont séduits! je ne suis plus aimé. - Nous verrons: -j'ai déjà mon projet tout formé. Seulement, à l'appât pour mieux les faire mordre, J'ai regret de n'avoir que moitié du mot d'ordre. Enfin!... -J'attends Ormond et les épiscopaux! Davenant revient sur le devant de la scène, et aperçoit Cromwell. DAVENANT, à part. C'est Cromwell! Haut en s'inclinant. Mylord!... CROMWELL, avec un air de surprise agréable. Bon! vous venez à propos, Monsieur Davenant! DAVENANT, s'inclinant de nouveau. Prêt à servir Son Altesse. CROMWELL, avec un sourire. Logez-vous pas toujours chez votre même hôtesse? A la Syrène? DAVENANT Oui, Mylord. CROMWELL C'est un bon lieu. Comment vous portez-vous, avec l'aide de Dieu? DAVENANT, s'inclinant. Fort bien. CROMWELL Vous avez fait sans doute un bon voyage? En êtes-vous content! DAVENANT Oui, Mylord! A part. Verbiage! CROMWELL Vous aviez quelque but, pour vous être absenté. D'affaire? -de plaisir? - DAVENANT De santé. CROMWELL De santé! A part. Je doute qu'elle soit par ces courses meilleure. Haut. C'est très-bien fait parfois de quitter sa demeure, Et de prendre un peu l'air. -Qu'avez-vous visité? DAVENANT, avec embarras. Mais... le nord de la France... CROMWELL Ah! c'est bien limité! On dit les bords du Rhin fort beaux. Toute ma vie, J'ai de les parcourir conservé quelque envie. Les avez-vous vus? DAVENANT, dont le trouble augmente. Oui! CROMWELL Je vous approuve fort. Et sans doute aussi Trêve? et Mayence? et Francfort? -Cologne?... DAVENANT, à part. Avec son air affable, il m'épouvante! Haut. Oui, Mylord!... CROMWELL Ah! Cologne! une ville savante! Pays de saint Bruno, de Corneille Agrippa. DAVENANT, inquiet, à part. Passons vite !... Haut. J'ai vu Brême, visité Spa... CROMWELL Ah! restons à Cologne! - A part. Il voudrait être à Brême. Haut. L'université? c'est du siècle?... DAVENANT Quatorzième. CROMWELL Pour un esprit lettré séjour intéressant, N'est-ce pas! vous aurez été voir en passant?... DAVENANT, à part. Dieu! saurait-il?... Haut. Moi, rien! quoi voir?... CROMWELL La cathédrale. On admire surtout la porte latérale. L'avez-vous vue? DAVENANT, à part. Il n'est instruit de rien du tout. Haut. Oui, Mylord; -mais l'ensemble est d'assez mauvais goût. CROMWELL Mauvais goût! mauvais goût! c'est bien facile à dire. C'est un bel édifice, et qui vaut qu'on l'admire! Rien ne déparerait ce temple, quoiqu'ancien, S'il n'était pas souillé du culte égyptien. - Après une pause. Et vous n'avez rien vu de plus dans cette ville? DAVENANT. Non, Mylord. CROMWELL, souriant. Pas rendu de visite civile, Par exemple, à certain Stuart? DAVENANT, attéré, à part. Coup imprévu. Haut. Je vous jure, Mylord, que je ne l'ai point vu. CROMWELL Je sais à leurs serments les papistes fidèles! - Mais dites-moi, -qui dont éteignit les chandelles? - N'est-ce pas lord Mulgrave? - DAVENANT, à part. Il sait tout! CROMWELL Je vous croi, Je sais que vous n'avez, d'honneur, pas vu le Roi. - Vous avez un chapeau de forme singulière. Excusez ma façon peut-être familière; Vous plairait-il, Monsieur, le changer pour le mien? DAVENANT, à part. Je suis trahi! - Haut. Mylord... CROMWELL, lui arrachant son chapeau. Donnez! merci. - Il fouille précipitamment dans le chapeau, et en tire la dépêche royale, qu'il déploie et lit avec avidité. -Il entrecoupe sa lecture d'exclamations de triomphe. Fort bien! Le Chapelain du Diable est Rochester! -La chose Est fort bien arrangée. A merveille! -On suppose Qu'il n'est point malaisé de me fermer les yeux. On me trompe, on m'endort, on me prend: -c'est au mieux. A Davenant. Rien ne doit égaler vos tragi-comédies, Si vos pièces, Monsieur, valent vos perfidies. A Thurloé qui entre. Thurloë, que Monsieur soit conduit à la Tour. Thurloé sort, et revient accompagné de six mousquetaires puritains, au milieu desquels Davenant, consterné, se place sans résistance. Cromwell le congédie avec un rire amer et ironique. Charles vous a coiffé, je vous loge à mon tour. Le Ciel vous tienne en joie! DAVENANT, à part. O dénoûment sinistre! Il sort avec les gardes. THURLOE, à Cromwell. Mylord, le Parlement, auquel un saint ministre A fait, selon votre ordre, une exhortation, Apporte divers bills à votre sanction, Notamment l'Humble Adresse ou Loi qui vous confère La couronne. CROMWELL Qu'il entre. Thurloë sort. Seul. Ah! ténébreuse affaire! - Par leur propre artifice il faut qu'ils soient perdus. Je veux les prendre eux-mêmes aux rets qu'ils m'ont tendus. Il regarde tour à tour le parchemin de Rochester et le, message de Davenant. Maintenant je tiens tout dans ma main; - Faisant le geste de fermer violemment ses deux mains. Il ne reste Qu'à tout écraser! -Dieu pour moi se manifeste. - Ah! c'est le Parlement. Le Parlement, conduit par Thurloë, entre en habit de cérémonie. A la tête des membres marche l'orateur, en robe, suivi des clercs du Parlement, précédé des sergents de la chambre, des massiers portant leurs masses et de l'huissier à la verge noire. -Cromwell monte à son fauteuil protectorat, et le Parlement s'arrête gravement à quelques pas de lui, en dehors de la limite des tabourets. SCÈNE QUATORZIÈME CROMWELL, LE PARLEMENT, LE COMTE DE CARLISLE,WHITELOCKE, STOUPE, THURLOË. Sur un signe de Cromwell, Carlisle et Thurloë s'approchent du Protecteur. CROMWELL, bas au comte de Carlisle. Lord Carlisle! arrêtez A l'instant les soldats pour cette nuit postés A la porte du Parc. Lord Carlisle s'incline et sort. Bas à Thurloë en lui remettant le parchemin de Rochester Porte ceci sur l'heure A Bloum, au Strand. Désignant la suscription de la lettre. Ici tu verras sa demeure. Ou, pour que mes desseins soient encor mieux remplis, Pour messager plutôt prends sir Richard Willis. Va! - THURLOË prend le parchemin en s'inclinant. Mylord, il suffit! Il sort. CROMWELL, à part. Ce nom de Bloum me voile Le vieil Ormond, que va me livrer mon étoile! Il s'assied et se couvre. Ah!... Whitelocke et Stoupe se placent à ses côtés. Haut. Nous vous écoutons, Messieurs, présentement. L'ORATEUR DU PARLEMENT, découvert et debout, ainsi que tous les assistants. Mylord! nous vous portons les bills du Parlement. Votre Altesse verra, dans ce qu'il lui propose, A quel point nous aimons la bonne vieille cause. Daignez sanctionner nos lois. CROMWELL Nous allons voir. L'ORATEUR, se tournant vers le clerc. Çà, clerc du Parlement, faites votre devoir. LE CLERC DU PARLEMENT, d'une voix haute et tenant ouvert le registre des délibérations. Le vingt-cinquième jour de juin, neuvième année De cette liberté, que Dieu nous a donnée. Voici les derniers bills votés en Parlement, -Primo. Considérant qu'on peut imprudemment Pécher, comme Noë, par le fruit de la vigne, Et jurer de saints noms sans volonté maligne, Le Parlement susdit veut, dans l'intention D'adoucir sur ce point la législation, Qu'on se borne à punir, avec miséricorde, Les ivrognes du fouet, les jureurs de la corde. CROMWELL C'est bien peu. -Qui blasphême un Dieu que nous prions Vaut bien les assassins, même les histrions! Pourquoi le moins punir? -Ces lois sont transitoires... Ainsi, nous consentons. L'orateur et les membres du Parlement s'inclinent. LE CLERC, continuant de lire. Secundo. Les victoires Que vient de remporter Robert Blake, amiral, Recevront les honneurs d'un jeûne général. La Chambre, ayant long-temps consulté les Saints-Livres, Lui donne un diamant du prix de cinq cents livres; En outre, elle prescrit que des exploits si beaux Soient immortalisés dans ses procès-verbaux. CROMWELL Nous consentons. Les assistants s'inclinent. -Rentre Thurloë, qui vient reprendre sa place près du Protecteur. THURLOË, bas à Cromwell. C'est fait! LE CLERC, poursuivant. Tertio. Les tumultes Qu'excitent dans Yorck des malveillants occultes, Ayant d'un saint effroi glacé les coeurs anglais, Le Parlement susdit, pour mettre sans délais Les rebelles d'Yorck hors de la loi civile, Lance un quo warranto sur leurs chartes de ville. CROMWELL, bas à Thurloë. Vingt soldats vaudraient mieux que cent quo warranto. J'arrangerai cela. Haut. Nous consentons. Tous s'inclinent encore. LE CLERC, reprenant. Quarto. La Chambre, afin d'emplir les caisses épuisées, Entend que chaque Anglais, dans ses fautes passées, Cherchant à racheter quelque énorme attentat, Jeûne un jour par semaine au profit de l'État. Moyen rare, et conforme aux saintes ordonnances, De faire son salut en aidant les finances. CROMWELL Nous consentons. Tous s'inclinent de nouveau. LE CLERC, continuant et d'une voix plus éclatante. Quinto. L'humble pétition Ou Suppliante adresse Au héros de Sion! - Tous les membres du Parlement font un profond salut à Cromwell, qui leur répond d'un signe de tête. Ayant considéré qu'il est d'usage antique De clore par un roi tout débat domestique, Que Dieu même, à son peuple ayant donné ses lois, Changea la chaire en trône et les Juges en Rois; - Ouï les orateurs présentés pour et contre; - A Mylord Protecteur le Parlement remontre Qu'il faut pour chef au peuple un seul individu, A qui des anciens rois le titre soit rendu, Et supplie Olivier, protecteur d'Angleterre, D'accepter la couronne à titre héréditaire. - L'ORATEUR DU PARLEMENT, à Cromwell. Je demande, Mylord, la parole. CROMWELL Parlez. L'ORATEUR Mylord! -dans tous les temps, récents ou reculés, Des rois ont gouverné les nations du monde. Le livre primitif, où la sagesse abonde, Partout en mots exprès dit: Reges gentium. On voit, en méditant Gabaon, Actium, Que, lorsqu'au sein d'un peuple une lutte s'élève, C'est un noeud gordien que toujours tranche un glaive. Ce glaive devient sceptre, et démontre à la foi Que toute question se résout par un roi. Je sais que de grands clercs adoptent pour système Qu'assisté de ses saints, Christ peut régner lui-même; Mais le régulateur des destins éternels N'est pas un roi visible à des peuples charnels; Il faut des rois de chair aux terrestres royaumes; Rex substantialis, disent les axiomes. Voilà des arguments qu'on ne saurait nier. - L'état de république est de tous le dernier. Il faut que sur un roi le peuple se repose; Car le peuple est pareil, Mylord, quoi qu'on suppose, Au héron qui ne peut dormir que sur un pied. Or le héron qui dort, est-il estropié? Le peuple est ce héron. Venge-t-il ses querelles, Il a pour bec l'armée, et les chambres pour ailes. Mais quand la barque enfin se rattache à l'anneau, Qu'il dorme sur un pied! Stans pede in uno. L'argument est trop clair pour qu'on le développe. Que Votre Altesse donc, étendant sur l'Europe Le glaive de Judas et la verge d'Aaron, Soit le roi d'Angleterre et le pied du héron! Nous invoquons des lois au monde entier communes. Dixi quid dicendum, parlant pour les Communes. L'orateur se tait, s'incline; et Cromwell, absorbé dans ses pensées, garde quelque temps un silence de recueillement; enfin il lève les yeux au ciel, croise les bras sur sa poitrine et soupire profondément. CROMWELL Nous examinerons. Étonnement général. L'ORATEUR DU PARLEMENT, à part. Qu'entends-je! WHITELOCKE, bas à Thurloë. Que dit-il? Il refuse? THURLOÉ II hésite. Il craint quelque péril. CROMWELL, bas à Thurloë. Il le faut! -différons. -Aux cavaliers en butte, Rendons les puritains neutres dans cette lutte, Et ne nous mettons point, dans ce double embarras, Deux épines au pied, deux fardeaux sur les bras. Trompons d'abord les rets dont Ormond m'environne. J'aurai toujours le temps de saisir la couronne. Calmons les puritains en fuyant cet honneur. Haut aux assistants. Allez en paix. -Cherchons la grâce du Seigneur! Tous, excepté Thurloë, sortent avec de profondes révérences et des signes d'étonnement. SCÈNE QUINZIÈME CROMWELL, THURLOË THURLOÉ, à part. Quelque chose est ici changé depuis une heure. CROMWELL, à part. C'est bon! jusqu'à demain que ce refus les leurre. Tous deux restent un moment immobiles et silencieux. Cromwell, appuyé sur les bras de son fauteuil, semble méditer profondément. Enfin, Tburloë s'avance vers lui et s'incline. THURLOÉ Mylord, il est tard. CROMWELL, brusquement. Fais sonner le couvre-feu! THURLOË N'avez-vous pas besoin de reposer un peu? CROMWELL Oui. -De dormir pourtant je n'ai pas grande envie. THURLOË Où Mylord couche-t-il cette nuit? CROMWELL, à part. Quelle vie! Me cacher tous les soirs comme un voleur qui fuit! Régnez donc, pour changer de couche chaque nuit! Partout, autour de nous, en nous, toujours la crainte! Haut à Thurloë. Qu'on mette ici mon lit. THURLOË Quoi, dans la Chambre Peinte? Mais c'est ici, Mylord, qu'on vit se réunir Les juges de Charle... CROMWELL, à part. Ah! toujours ce souvenir! Ce Charle!... - Haut. Vous avez, Monsieur, trop de mémoire! Obéissez. Thurloë baisse la tête, sort, et revient suivi de valets qui dressent un lit et apportent deux flambeaux. Cromwell, qui est resté silencieux, se rapproche de Thurloë immobile, quand les valets sont sortis. D'ailleurs, quand la nuit sera noire, Si ces lieux ont un spectre, il ne m'y verra pas! Serrant la main de Thurloë et lui montrant le lit préparé. Ce lit n'est pas pour moi. THURLOË, surpris. Qui donc?... CROMWELL, à demi-voix. Parle plus bas. Il ne craint point, celui pour qui ce lit s'apprête, Les fantômes de rois et les spectres sans tête. THURLOË Mais quel secret?... CROMWELL Tais-toi! -Faites ce qu'on vous dit, Vous saurez tout plus tard. THURLOË, à part. Je demeure interdit. C'est ainsi qu'il se sert de nous: toujours nous taire! Exécuter ses plans, sans savoir le mystère. Tantôt, être muet, sourd, aveugle; et tantôt Avoir cent yeux, cent voix, et cent bras s'il le faut! Haut à Cromwell. Mylord, pardon, si j'ose... un péril vous menace, Quel est-il! Montrant le lit. Et qui doit prendre ici votre place? CROMWELL Tais-toi! -Mon chapelain tarde bien à venir!... - A part et se promenant à grands pas sur le devant du théâtre. Comme ils sont tous contents! ils pensent me tenir. Ormond rit d'un côté, Rochester rit de l'autre. Bon! -leur génie en vient aux mains avec le nôtre. A leur mesure étroite ils creusent mon tombeau! Il s'arrête devant la table sur laquelle brûlent les deux bougies, et, comme offusqué de leur éclat, s'adresse rudement à Thurloé. Pourquoi tant de lumière? -Il suffit d'un flambeau; Qu'on mette en ma dépense un peu d'économie. Il souffle lui-même une des deux bougies. C'est ainsi qu'on éteint une vie ennemie. Un souffle! et tout est dit. -Hé bien! mon chapelain?... Entre Rochester accompagné d'un page portant sur un plat d'or un gobelet d'or où l'on voit tremper un rameau de romarin. THURLOË Le voici justement! CROMWELL Enfin!... Il se frotte les mains avec joie. SCÈNE SEIZIÈME LES MÊMES, LORD ROCHESTER LORD ROCHESTER, à part. Le vase est plein. II faut que Noll le boive. Il va faire un fier somme! J'ai mis toute la fiole. -Hé: je sers le pauvre homme, Je l'arrache au remords; grâce à mes soins d'ami, Il n'aura de long-temps, d'honneur, si bien dormi! Il prend le plat des mains du page qui se retire, et il le présente à Cromwell en s'inclinant. Haut. Mylord... A part. Il faut encor de la cérémonie. Haut. Buvez cette liqueur que mes mains ont bénie. CROMWELL, ricanant. Ah! vous l'avez bénie? LORD ROCHESTER Oui... A part. Quel regard! CROMWELL Fort bien. Ce breuvage, est-ce pas, me doit faire du bien? LORD ROCHESTER Oui, l'hypocras contient une vertu suprême Pour bien dormir, Mylord. CROMWELL Alors buvez vous-même! Il prend le gobelet sur le plat et le lui présente brusquement. LORD ROCHESTER, épouvanté et reculant. Mylord !... A part. Quel coup de foudre!... CROMWELL, avec un sourire équivoque. Eh bien, vous hésitez? Accoutumez-vous donc, jeune homme, à nos bontés. Vous n'êtes pas au bout encor... -Prenez, mon maître! Surmontez le respect, qui vous trouble peut-être,- Buvez. - Il force Rochester confondu à prendre le gobelet. Saviez-vous pas que nous vous chérissions? Que retombent sur vous vos bénédictions! LORD ROCHESTER, à part. Je suis écrasé! Haut. Mais, Mylord... CROMWELL Buvez, vous dis-je? LORD ROCHESTER, à part. Il s'est depuis tantôt passé quelque prodige. Haut. Je vous jure... CROMWELL Buvez: vous jurerez après. LORD ROCHESTER, à part. Et notre grand complot! et nos savants apprêts! CROMWELL Buvez donc? LORD ROCHESTER, à part. Noll encor nous surpasse en malice. CROMWELL Vous vous faites prier? LORD ROCHESTER, à part. Buvons donc ce calice! Il boit. CROMWELL, avec un rire sardonique. Comment le trouvez-vous? LORD ROCHESTER, remettant le gobelet sur la table. Que Dieu sauve le Roi! A part. Pour moi, je suis sauvé de dame Guggligoy. Noll peut faire de moi ce qu'il voudra. Qu'importe? Ma nouvelle moitié m'attendait à la porte. Je tombe, et mon naufrage en est bien moins cruel, De Charybde en Scylla, de ma femme à Cromwell! L'un vous force à dormir, l'autre à livrer bataille. - J'ai changé de démon, voilà tout. -Mais je bâille... Déjà?... II s'assied sur un des pliants à dossier. THURLOË, à Cromwell. C'est du poison qu'il a bu? LORD ROCHESTER, bâillant. Sur ma foi, Ce qu'il dit est flatteur pour Cromwell et pour moi! CROMWELL, bas à Thurloë. Nous verrons. THURLOË, à part, regardant Rochester. Pauvre homme! LORD ROCHESTER, bâillant. Ah!... j'ai la tête étourdie. - Bâillant encore. Quand tout le jour on a joué la comédie, Jeûné, -prié, -beaucoup prêché, juré fort peu, - Porté masque de saint, pris même un nom hébreu, - Du vieux Noll, -sur la Bible, -essuyé l'apostrophe... - C'est dur... Il bâille. De s'endormir, juste, à la catastrophe! - Il bâille encore. Puissé-je encor ne pas me réveiller pendu! - Avec moi seulement Ormond sera perdu; - C'est là tout mon regret. -Chassons ce triste rêve... - Il bâille. Fiole d'enfer! -ma tête à peine se soulève. Bonsoir, monsieur Cromwell -que Dieu sauve le Roi! Sa tête retombe sur son épaule et il s'endort. CROMWELL, l'oeil fixé sur Rochester endormi. Quel dévoûment! -Qui donc ferait cela pour moi? A Thurloë. Portons-le sur ce lit. Tous deux portent Rochester sur le lit placé dans un coin du théâtre, et l'y déposent sans qu'il se réveille. -En ce moment, on entend frapper à une porte basse donnant sur un des couloirs latéraux de la Chambre Peinte. THURLOÉ, avec inquiétude à Cromwell. On frappe à cette porte. CROMWELL Ouvre: je sais qui c'est. THURLOÉ, ouvrant la porte. Le rabbin! SCÈNE DIX-SEPTIÈME CROMWELL, THURLOË, MANASSÉ-BEN-ISRAEL,LORD ROCHESTER, endormi. CROMWELL, à Manassé qui se prosterne en entrant sur le seuil. Que m'apporte Le juif? Manassé se relève et s'approche de Cromwell d'un air mystérieux. MANASSÉ, bas à Cromwell. De l'argent. Il entr'ouvre sa robe, et montre au Protecteur un gros sac qu'il porte avec peine. CROMWELL, à Thurloë. Sors! - Bas. Sans t'éloigner pourtant. Thurloé s'incline et sort. MANASSÉ, à Cromwell. Le brick suédois est pris! -et j'accours à l'instant Porter à monseigneur sa part. CROMWELL, examinant le sac. Comment! quel conte! Cela ma part! MANASSÉ, se mordant les lèvres. Seigneur,... c'est-à-dire un à-compte. CROMWELL Bien! Il prend le sac et le dépose sur la table près de lui. MANASSÉ, à part. A cet oeil de lynx rien ne peut échapper. Les cavaliers au moins sont aisés à tromper; Je leur prends leur navire et leur ouvre ma banque. Ainsi, grâce à mes soins, leur ressource leur manque; Et puis au denier douze, ainsi qu'il est réglé, Je leur revends l'argent que je leur ai volé. Car voler des chrétiens, c'est chose méritoire. CROMWELL Que sais-tu de nouveau, face de purgatoire? MANASSÉ Rien: -sinon que le bruit s'est dans Londre épandu Qu'un astrologue à Douvre avait été pendu. CROMWELL - C'est bien fait. -Mais toi-même, es-tu pas astrologue? MANASSÉ, après un moment d'hésitation. Point de faux témoignage, a dit le Décalogue. Oui, je comprends ce livre, obscur pour le démon, Qu'épelait Zoroastre, où lisait Salomon. Oui, je sais lire au ciel vos bonheurs, vos désastres! CROMWELL, à part, l'oeil fixé sur le juif. Sort bizarre! épier les hommes et les astres! Astrologue là-haut, ici-bas espion! MANASSÉ, s'approchant avec vivacité d'une fenêtre ouverte au fond de la salle, et à travers laquelle on entrevoit un ciel étoilé. Tenez! précisément, -là, près du Scorpion, - En ce moment, seigneur, je vois... CROMWELL Quoi? MANASSÉ, sans quitter le ciel des yeux. Votre étoile. Se retournant vers Cromwell avec solennité. Votre avenir pour moi peut déchirer son voile. CROMWELL, tressaillant. Vraiment? il se pourrait?... -mais non, tu mens, vieillard!... Crains-tu pas d'essayer la pointe d'un poignard? MANASSÉ, gravement. Si je mens, que la mort, dont les coups nous confondent, Ferme ces yeux à qui les étoiles répondent! CROMWELL, pensif, à part. Se pourrait-il? -Lever le rideau du destin. Lire au loin dans le ciel un avenir lointain. Déchiffrer chaque vie et chaque caractère. Voir la clef de l'énigme et le mot du mystère, Ce mot qu'un doigt suprême, invisible à nos yeux, Trace avec des soleils sur le livre des cieux! Quel pouvoir! c'est de Dieu partager la couronne. - Moi, qui me contentais de je ne sais quel trône! Fier de briller au faîte où quelques rois ont lui, Je méprisais ce juif... -Que suis-je près de lui? Qu'est-ce que ma puissance auprès de son empire? Près du but qu'il atteint qu'est le but où j'aspire? Son royaume est le monde, et n'a pas d'horizon!... - Mais non, il ne se peut. La raison... -La raison! Gouffre où l'on jette tout et qui ne peut rien rendre! Doute aveugle qui nie à défaut de comprendre! L'imbécile l'invoque et rit. C'est plus tôt fait. - Pourtant, -d'où viendrait-il ce pouvoir, en effet? Dieu marque un but unique à chaque créature. Les êtres, dont la chaîne embrasse la nature, Restent tous dans leur sphère, à leur centre, en leur lieu. La bête ignore l'homme, et l'homme ignore Dieu. Les cieux ont leur secret et nous avons le nôtre. L'âme peut-elle voir d'un monde dans un autre? Des morts chez les vivants apporter le flambeau? Reste-t-elle toujours d'un côté du tombeau? Peut-elle après la mort sortir des catacombes, Ou pénétrer d'ici l'intérieur des tombes?... Qui sait? -Faut-il nier tout ce qu'on ne voit pas? Tout lien est-il donc rompu par le trépas? N'a-t-on pas vu d'ailleurs des choses effrayantes? - Mais l'homme, ouvrir du ciel les pages flamboyantes!... Qui sait ce que Dieu met dans l'âme en la créant? - Mais quoi! cet homme impur, ce juif, ce mécréant, Dans son sens symbolique interpréter le monde! Fouiller le saint des saints de son regard immonde! - Pourquoi pas? Que sait-on? Tout est mystérieux. Raison de plus, peut-être!... -A mon oeil curieux S'il pouvait de mon astre expliquer le langage? Me dire où finira la lutte que j'engage? - Allons! nous sommes seuls, sans témoins!... -Essayons. Haut à Manassé. Juif! MANASSÉ, qui n'a cessé d'attacher les yeux au ciel, se retourne et s'incline. Seigneur? CROMWELL S'il est vrai que ces divins rayons Illuminent ton ame à leur clarté mystique, Et prêtent à tes yeux un éclair prophétique?... Il s'arrête et paraît hésiter un moment. MANASSÉ, se prosternant. Que demandez-vous, maître, à votre serviteur? CROMWELL, baissant la voix. L'avenir. MANASSÉ, se relevant et se redressant. Quoi?... comment? jusqu'à cette hauteur Tu lèves tes regards, incirconcis! Ton âme Verrait à nu, malgré les barrières de flamme, Ces astres, sable d'or, poudre de diamants, Qu'en leur gouffre sans fond roulent les firmaments! Tu voudrais pénétrer ce ciel, palais de gloire, Ténébreux sanctuaire, ardent laboratoire Où veille Jéhovah, qui ne dessaisit pas L'immuable pivot et l'éternel compas! Percer les trois milieux, la flamme, l'éther, l'onde, Triple voix des cieux, triple paroi du monde! Et savoir quels soleils sont les lettres de feu Dont brille au fond des nuits la tiare de Dieu! Toi, lire l'avenir! et pourrais-tu, profane, Supporter sans mourir l'aspect du grand Arcane! Toi qu'un terrestre soin préoccupe toujours, Qu'as-tu fait pour cela de tes nuits, de tes jours? Quel mystère entrevu? quelle épreuve subie? Vois mon front blême et nu, -j'ai l'âge de Tobie. J'ai passé dans ce monde étroit, fallacieux, Sans quitter un instant l'autre monde des yeux. Songe! en un siècle entier, pas un jour, pas une heure! - Que de fois j'ai, la nuit, déserté ma demeure Pour aller écouter aux portes des tombeaux, Pour déranger un ver rongeant d'impurs lambeaux! Combien j'étais heureux, roi du sombre royaume, Quand j'avais pu changer un cadavre en fantôme, Et forcer quelque mort détaché du gibet A bégayer un mot du céleste alphabet! Les morts m'ont révélé le problème des mondes; Et j'ai presque entrevu l'être aux splendeurs profondes Qui sur l'orbe du ciel, comme aux plis du linceul, Inscrit son nom fatal et connu de lui seul. - Mais toi! -pour ton regard, mort dans sa nuit première, Les constellations sont un feu sans lumière! As-tu, dans le grand oeuvre ardent à t'absorber, Vu ta barbe blanchir, vu tes cheveux tomber? As-tu, bien qu'égalant les mages vénérables, Traîné des jours proscrits, méprisés, misérables?... CROMWELL, l'interrompant avec impatience. Il suffit. Je te paie ici pour me servir. MANASSÉ Tu confonds! l'homme peut à l'homme s'asservir. Oui, tandis que je vis d'une vie incomplète, Puisqu'enfin cette chair couvre encor mon squelette, Mon oeil sert ici bas tes plans ambitieux; Mais quand t'ai-je promis d'espionner les cieux? CROMWELL, à part. Non! ce n'est point ainsi que parle un hypocrite. Il croit à sa science: il la vante proscrite! Haut à Manassé avec violence. Dis-moi si ma planète est propice à mes voeux; Obéis. MANASSÉ Je ne puis. CROMWELL Je le veux. MANASSÉ Tu le veux? CROMWELL, mettant la main sur son poignard. S'il ne te fait parler, ce fer te fera taire. MANASSÉ, après une hésitation. Ne pâliras-tu point, si, durant le mystère, Je mêle au ciel l'enfer, le Talmud au Coran? CROMWELL Non. MANASSÉ L'esprit cède au glaive, et le mage au tyran. -Parle, mon fils! CROMWELL Révèle à mon âme étonnée Le secret de ma vie et de ma destinée. Ecoute: -Étant enfant, j'eus une vision. - J'avais été chassé, pour basse extraction, De ces nobles gazons que tout Oxford renomme, Et qu'on ne peut fouler sans être gentilhomme. Rentré dans ma cellule, en mon coeur indigné, Je pleurais, maudissant le rang où j'étais né. La nuit vint; je veillais assis près de ma couche. Soudain ma chair se glace au souffle d'une bouche, Et j'entends près de moi, dans un trouble mortel, Une voix qui disait: « Honneur au Roi Cromwell! » Elle avait à la fois, cette voix presqu'éteinte, L'accent de la menace et l'accent de la plainte. Dans les ténèbres, pâle et de terreur saisi, Je me lève, cherchant qui me parlait ainsi. Je regarde: -c'était une tête coupée! - De blafardes lueurs dans l'ombre enveloppée, Livide, elle portait sur son front pâlissant Une auréole... -Oui, de la couleur du sang. II s'y mêlait encore un reste de couronne. Immobile,... -Vieillard, regarde: j'en frissonne! - Elle me contemplait avec un ris cruel. Et murmurait tout bas: « Honneur au Roi Cromwell! » Je fais un pas... Tout fuit! sans laisser de vestige Que mon coeur, à jamais glacé par ce prodige! « Honneur au Roi Cromwell! » -Manassé, tu comprends! Qu'en dis-tu? -Cette nuit, ces feux dans l'ombre errants, Une tête hideuse, un lambeau de fantôme, Dans un rire sanglant promettant un royaume,... Ah! c'est vraiment horrible! est-ce pas, Manassé? - Cette tête!... -Depuis, un jour terne et glacé, Un jour d'hiver, au sein d'une foule inquiète, Je l'ai revue encor; -mais elle était muette. - Ecoute: -elle pendait à la main du bourreau! MANASSÉ, rêveur. Vraiment? -Ézéchiel, le gendre de Jéthro, Eurent des visions, mon fils, moins redoutables. Celle de Balthazar, dans l'ivresse des tables, Ne l'égale pas même, et le Toldos Jeschut N'en dit pas qui ressemble à celle qui t'échut. D'un roi vivant encor voir la tête apparaître; C'est étrange! CROMWELL Il n'est rien de plus affreux! MANASSÉ, réfléchissant. Peut-être?... -Non. Les spectres dont j'ai gardé le souvenir Se vengeaient du passé; le tien, de l'avenir... - Tu ne dormais point? CROMWELL Non. MANASSÉ Vision sans pareille! Car, si tu ne l'avais eue en état de veille, Ce ne serait qu'un songe, et j'en sais de plus beaux. - Il retombe dans ses méditations. Seul spectre qui ne soit pas sorti des tombeaux! Je n'ai rien vu de tel durant ma longue vie. - Il se retourne vers Cromwell. De quelle odeur sa fuite a-t-elle été suivie?... CROMWELL, brusquement. Que m'importe? que veut dire ma vision? Parle. Est-ce vérité? n'est-ce qu'illusion? « Honneur au Roi Cromwell!... » Dois-je être Roi? -Dévoile Mon destin à mes yeux. MANASSÉ, l'oeil fixé sur le ciel. Oui, voilà bien l'étoile! Je la reconnaîtrais du zénith au nadir; Fixe, en la contemplant on croit la voir grandir, Brillante, mais portant à son centre une tache... CROMWELL, impatient. Depuis assez de temps ton oeil là-haut s'attache. Serai-je Roi? MANASSÉ Mon fils, je voudrais vainement Te flatter; on ne peut mentir au firmament! Je ne puis te cacher qu'en sa marche elliptique Ton astre ne fait pas le triangle mystique Avec l'étoile Jod et l'étoile Zaïn. CROMWELL Que me fait ton triangle? Allons, fils de Caïn, De la tête coupée explique-moi l'oracle? Dois-je être un jour Roi? dis! MANASSÉ Non, à moins d'un miracle. CROMWELL, mécontent et brusque. Qu'entends-tu par miracle? MANASSÉ Un miracle... CROMWELL Hé bien, quoi? MANASSÉ Un miracle... CROMWELL Voyons: suis-je un miracle, moi? MANASSÉ, pensif. Peut-être. CROMWELL C'est le trône alors que tu m'annonces. MANASSÉ Non, je ne puis du Ciel te changer les réponses. CROMWELL Non! -Qu'est-ce donc alors que cette vision? Était-ce de la mort une dérision? Mais vous autres plutôt, je crois bien que vous n'êtes Qu'imposteurs, sur la terre exploitant les planètes. MANASSÉ, gravement. Mon fils, donne ta main et ne blasphème pas. Cromwell, comme subjugué par l'autorité de l'astrologue, lui présente sa main. Manassé la saisit, l'examine et chante à demi-voix, sans la quitter des yeux. Loin d'ici les mauvais génies, Et les sorcières rajeunies Par un philtre aux sucs vénéneux, Les dragons, les esprits lunaires, Et les fileuses centenaires Qui soufflent en faisant des noeuds! Loin! tout fantôme en blanche robe, L'aspic, la goule qui dérobe Leur fétide proie aux corbeaux, Les démons qui chassent aux âmes, Les nains monstrueux et les flammes Qui voltigent sur les tombeaux! Mets la robe patriarcale, La ceinture zodiacale, Des anneaux d'or à tous tes doigts, L'aumusse ", la mitre conique, L'éphod de pourpre, et la tunique D'écarlate teinte deux fois! - Haut à Cromwell après un instant de silence. Un danger te menace. CROMWELL Et lequel? MANASSÉ Le trépas. Si tu veux être Roi, mon fils, ta mort est sûre. CROMWELL Sûre! ma mort! MANASSÉ, désignant du doigt le coeur de Cromwell. C'est là que sera la blessure. CROMWELL, mettant la main sur son coeur. Ici? MANASSÉ, avec un signe affirmatif. Là. CROMWELL Quand? MANASSÉ Demain. CROMWELL Mens-tu pas? MANASSÉ Fils d'Ammon! Mentir! Veux-tu qu'ici j'évoque ton démon? Mais il faut avec moi dire, pour le soumettre, Huit versets commençant tous par la même lettre. Cromwell parait hésiter à cette proposition. -En ce moment Rochester se retourne en dormant et pousse un soupir. Mais... quelqu'un nous écoute... - Il s'approche du lit et aperçoit Rochester endormi. Oui! le charme est rompu. Il a tout entendu! CROMWELL Tu le crois! il a pu Nous entendre? MANASSÉ. Sans doute. CROMWELL Eh bien! il faut qu'il meure. Cromwell tire son poignard et s'approche de Rochester, toujours endormi. MANASSÉ Frappe! -Tu ne peux faire une action meilleure. A part. Par une main chrétienne immolons un chrétien. CROMWELL De Cromwell et du Juif il saurait l'entretien! Qu'il meure! Il lève son poignard sur Rochester et s'arrête. Il dort pourtant. MANASSÉ, poussant son bras. Hé bien! CROMWELL, toujours en suspens. Il est si jeune! MANASSÉ C'est le jour du Sabbat! Frappe! CROMWELL, tressaillant. C'est jour de jeûne! Que fais-je? un jour de jeûne et de repos divin, J'allais commettre un meurtre, et j'écoute un devin! Il jette le poignard. A Manassé. Va-t'en, Juif. - Appelant. Thurloë! THURLOË, accourant. Mylord! MANASSÉ, étonné. Seigneur!... CROMWELL, à Manassé. Sors, dis-je. MANASSÉ, à part. A-t-il l'esprit troublé par un soudain vertige? CROMWELL Il s'approche du Juif. A voix basse. Va! -ton arrêt de mort est déjà prononcé, Si tu dis un seul mot de ce qui s'est passé. Le Juif se prosterne et sort. A Thurloë. Sauve-moi de ce Juif! sauve-moi de moi-même, Thurloë! THURLOË, avec inquiétude. Qu'avez-vous, Mylord? CROMWELL, composant son visage. Moi? rien. Je t'aime, Thurloë. THURLOË Vous disiez... vous aviez l'air troublé! CROMWELL Ai-je dit quelque chose? THURLOË Oui, vous avez parlé... CROMWELL, brusquement. De rien! tais-toi: suis-moi. THURLOÈ Dieu! Dieu! que vous êtes pâle! CROMWELL, souriant amèrement. C'est de ce flambeau la lueur sépulcrale. Viens, j'ai besoin de toi. Thurloè suit Cromwell et s'arrête en passant près du lit de Rochester. THURLOE Voyez donc comme il dort! CROMWELL Oui, d'un sommeil profond, -et voisin de la mort. Ils sortent. IV LA SENTINELLE. ACTE IV LA POTERNE DU PARC DE WHITE-HALL. A droite, des massifs d'arbres; au fond, des massifs d'arbres, au-dessus desquels se découpent en noir, sous le ciel sombre, les faîtes gothiques du palais. -A gauche, la poterne du parc, petite porte en ogive très-ornée de sculptures. -Il est nuit close. SCÈNE PREMIÈRE CROMWELL, déguisé en soldat, un lourd mousquet sur l'épaule, une cuirasse de buffle, un chapeau à larges bords et à haute forme conique, grandes bottes. Il se promène de long en large devant la poterne, dans l'attitude d'un soldat de garde. -Quelques moments après que la toile est levée, on entend le cri d'une sentinelle éloignée. -Tout va bien! veillez-vous? Il pose son mousquet à terre et répète: Tout va bien! veillez-vous? Une troisième sentinelle répond dans l'éloignement: Tout va bien! veillez-vous? CROMWELL, après un moment de silence. Oui, je veille, -et pour tous! Cromwell, qu'à cette place un soin prudent transporte, Veut à ses assassins lui-même ouvrir sa porte. On entend un bruit de pas et de voix dans l'éloignement. Déjà?... -Mais non, minuit n'a point encor sonné. C'est un passant. On distingue comme un chant inarticulé. Des chants! le drôle a mal jeûné! La voix s'approche. et on l'entend chanter sur un air monotone les paroles suivantes: Au soleil couchant, Toi qui vas cherchant Fortune, Prends garde de choir; La terre, le soir, Est brune. L'Océan trompeur Couvre de vapeur La dune. Vois; à l'horizon Aucune maison, Aucune! Maint voleur te suit; La chose est, la nuit, Commune. Le dames des bois Nous gardent parfois Rancune. Elles vont errer: Crains d'en rencontrer Quelqu'une. Les lutins de l'air Vont danser au clair De lune La voix s'approche de plus en plus et se tait. CROMWELL Bon, c'est un de mes fous qui chante; -Elespuru, Je crois. SCÈNE DEUXIÈME CROMWELL, TRICK, GIRAFF, ELESPURU, GRAMADOCH. Les bouffons, conduits par Gramadoch, entrent avec précaution et à tâtons. ELESPURU, fredonnant. Les lutins de l'air Vont danser au clair - De lune. GIRAFF, bas à Elespuru. Elespuru, tais-toi donc. -Es-tu fou? GRAMADOCH, aux autres, en leur désignant un banc de gazon derrière une charmille. Cachons-nous là tous. CROMWELL, sans les voir. Oui, c'est mon bouffon qui rentre. Les quatre bouffons se blottissent sur le banc de gazon. GRAMADOCH, bas à ses camarades. Du drame sur ce point l'action se concentre. D'ici nous verrons tout. TRICK, bas. Il faudrait l'oeil d'un clerc. Voir? -dans le four du diable il fait vraiment plus clair! ELESPURU, bas. Les acteurs, quels qu'ils soient, s'ils trouvaient là nos faces, Nous feraient un peu cher payer le prix des places. GRAMADOCH, bas. Nous arrivons à temps. On n'a pas commencé. GIRAFF, bas. Or çà, vous tairez-vous! Tous se taisent et demeurent immobiles. CROMVVELL Le bouffon est passé, Sans savoir que ces lieux, où chantait son délire, Vont voir se décider le destin d'un empire. Qu'il est heureux, ce fou! -Jusque dans White-Hall, Il crée autour de lui tout un monde idéal. Il n'a point de sujets, point de trône; il est libre. Il n'a pas dans le coeur de douloureuse fibre! Il ne porte jamais, sur ce coeur innocent, De cuirasses d'acier: -qui voudrait de son sang? Qu'a-t-il besoin de cour? de cortége? de garde? Il chante, il rit, il passe, et nul ne le regarde. Que lui fait l'avenir? il aura bien toujours, L'hiver, pour se vêtir, un lambeau de velours, Un gîte, un peu de pain mendié par des rires. Sans disputer sa vie aux embûches des sbires, Il dort toutes ses nuits, n'a point de songe affreux, Se réveille, et ne pense à rien... -Qu'il est heureux! Sa parole est du bruit; son existence un rêve. Et quand il atteindra le terme où tout s'achève, Cette faux de la mort, dont nul ne se défend, Ne sera qu'un hochet pour ce vieillard enfant! En attendant, sa voix, s'il faut pleurer ou rire, Donne le son qu'on veut, fait le cri qu'on désire; Discourt à tout hasard, et chante à tout propos. Son agitation couvre un profond repos. Vivant jouet d'autrui, tête creuse et sonore, Parlant, ainsi que l'eau murmure et s'évapore, Il vibre au moindre choc, à s'émouvoir plus prompt Que ces grelots d'argent qui tremblent sur son front. Jamais ce fou ne prit cette peine insensée D'enfermer, comme moi, le monde en sa pensée; Jamais des mots profonds, des soupirs éloquents Ne sortent de son coeur, comme un feu des volcans! Son ame, -a-t-il une ame? -incessamment sommeille. Il ne sait point le jour ce qu'il a fait la veille. Il n'a point de mémoire; hélas! qu'il est heureux! Jamais, troublé la nuit de pensers ténébreux, Il n'a, pressant le pas sous quelque voûte sombre, Craint de tourner la tête et d'entrevoir une ombre! Il ne souhaite pas qu'on puisse l'oublier, Et que l'an n'eût jamais eu de trente janvier! Ah! malheureux Cromwell! ton fou te fait envie. Te voilà tout-puissant: -qu'as-tu fait de ta vie? Une pause. Tu règnes, tu prévaux sur le monde effrayé. Que tout ce grand éclat est chèrement payé! Les partis t'ont laissé; le peuple te renie; Ta famille toujours lutte avec ton génie, Et, de ses volontés te faisant une loi, Te tiraille en tous sens par ton manteau de roi! Ton fils lui-même... -Ah! Dieu! tout me hait, tout m'accable. J'ai des ennemis, pleins d'une haine implacable, Partout sur cette terre, -et même encore ailleurs. -Jusqu'au fond du sépulcre!... -Allons! des jours meilleurs Peut-être reviendront?.. -Des jours meilleurs! que dis-je? Mon sort depuis quinze ans marche comme un prodige. Quel souhait ai-je fait, qui né soit accompli? Les peuples sous mon joug enfin ont pris leur pli. Pour être roi demain, je n'ai qu'un mot à dire. - Qu'avais-je donc rêvé de plus dans mon délire?. Juge, réformateur, conquérant, potentat, N'ai-je pas mon bonheur? -Oui, le beau résultat, De faire ici l'archer qui veille et que l'on paie! - Quelle pompe au dehors! au dedans quelle plaie! Nouvelle pause. Cette nuit est glacée!... il est bientôt minuit; L'heure où de son cercueil chaque sceptre s'enfuit, Montrant au meurtrier sa main de sang rougie, Sa blessure incurable, et toujours élargie, Et quelque tache horrible empreinte à son linceul... -Mais que vais-je rêver? Ce que c'est d'être seul! Suis-je donc un enfant? -Oh! que je voudrais l'être! -Avec ces visions qu'il a fait reparaître, Ce juif damné me laisse un souvenir d'effroi. II m'a bouleversé: je tremble... -il fait si froid! - Si, pour neutraliser ses discours sacriléges, Je disais le verset contre les sortiléges? Le beffroi commence à sonner lentement minuit. Tressaillant. Mais quel bruit?... Le beffroi! c'est l'instant attendu! II écoute. -Jamais je ne l'avais à cette heure entendu. C'est comme un glas de mort! comme une voix qui pleure. Il s'arrête et écoute encore. C'est lui qui d'un martyr sonna la dernière heure! Après les derniers coups de l'horloge: Minuit! -et je suis seul! -Si j'invoquais les saints?... Un bruit de pas derrière les arbres. Ah! je suis rassuré! voici mes assassins. SCÈNE TROISIÈME LES MÊMES, LORD ORMOND, LORD DROGHEDA, LORD ROSEBERRY, LORD CLIFFORD, LE DOCTEUR JENKINS, SEDLEY, SIR PETERS DOW- NIE, SIR WILLIAM MURRAY. Les cavaliers entrent à pas de loup, lord Ormond et lord Roseberry en tête. -Grands chapeaux rabattus, amples manteaux noirs soulevés par de longues épées. -Ils se parlent à voix basse. -Cromwell remet son mousquet sur son épaule et se place sous l'ogive de la poterne. LORD ROSEBERRY, aux autres. C'est ici. LORD ORMOND C'est bien là. Je reconnais la place. Montrant la poterne dont l'ombre leur cache Cromwell. C'est par là que du Roi jadis rentrait la chasse. CROMWELL, le mousquet sur l'épaule, à part. Ce sont bien eux. -Je sais à qui parler enfin! SIR PETERS DOWNIE, à lord Ormond. Wilmot devrait ici nous attendre. CROMWELL, à part, haussant les épaules. Il est fin. LORD DROGHEDA, à Downie. Le peut-il? n'a-t-il pas les devoirs de sa charge? Crois-tu qu'il ait le cou dans un collier bien large? CROMWELL, à part. Assassins! vous aurez tous le même bientôt; Et le gibet d'Aman pour vous n'est pas trop haut. LORD ORMOND, aux cavaliers. Puis il eût du complot gâté la réussite; Et puisqu'on le retient, moi, je m'en félicite. CROMWELL, à part. Moi de même. LORD ORMOND Toujours je tremble avec Wilmot. Mais nous allons finir. CROMWELL, à part. Finir! c'est bien le mot. LORD ORMOND, aux cavaliers. Voyez de Rochester jusqu'où va la folie. Le vieux Noll a, dit-on, une fille jolie; Wilmot s'en est épris, ce qui m'est fort égal. CROMWELL, à part. Insolent! LORD ORMOND, continuant. Il a fait pour elle un madrigal. Un Wilmot de rimeur prendre le personnage! Mais bien plus: oubliant ce qu'on doit à mon âge, A mon rang, m'a-t-il pas voulu lire cela? J'ai reçu cet affront comme il faut! mais voilà Que tantôt, de sa part, quand j'étais dans l'attente, Une lettre m'advient, qu'on me dit importante. Impatient, je l'ouvre, et trouve sous le scel Le quatrain célébrant la petite Cromwell! CROMWELL, à part. Ma Francis! -en parler devant moi de la sorte! LORD ROSEBERRY, riant, à lord Ormond. La persécution, Mylord, me paraît forte! SIR PETERS DOWNIE, riant. Faire lire ses vers, presque de par le Roi! C'est être bien poète! LORD ORMOND Hé bien, écoutez-moi. Après ces vers scellés avec un soin si sage, Je reçois de Wilmot un deuxième message. C'est l'avis, qui nous mène ici dans ce moment. Or, Messieurs, cette fois, ce n'était simplement Qu'un parchemin roulé, noué d'un ruban rose. TOUS LES CAVALIERS Vraiment! LORD ORMOND Voyez combien ce fou-là nous expose. LORD CLIFFORD Mais c'est affreux! s'il croit de pareils tours jolis? LORD ORMOND Le message, il est vrai, fut commis à Willis. Mais il pouvait tomber en des mains infidèles, Enfin!... LORD ROSEBERRY Nous n'aurions eu qu'à fuir à tire-d'ailes. LE DOCTEUR JENKINS Sur quels frêles appuis quelquefois on s'endort! Je frémis en songeant que de choses le sort Sur la tête d'un fou peut mettre en équilibre! Au moindre vent qui change, au moindre bruit qui vibre, L'édifice effrayant s'écroule, et dans la nuit, Un trône, un peuple, un monde ainsi s'évanouit! SEDLEY Mais il me semble aussi que Davenant nous manque? LORD ORMOND Davenant! un poète, un cuistre, un saltimbanque! Il se cache! -Comptez sur de tels malotrus! DOWNIE A propos, notre ami Richard, fils de l'intrus, Est en prison. Messieurs, vous savez? un perfide... LORD BROGHEDA Oui, ce pauvre Richard! CROMWELL, à part. Ce pauvre parricide! LORD ROSEBERRY C'est un si bon vivant! CROMWELL, à part. Oui? SEDLEY, à Roseberry. Son père a, je croi, Su qu'il a ce matin bu la santé du roi? Roseberry lui répond par un signe affirmatif. CROMWELL, à part. Le traître! LORD ORMOND, aux cavaliers. Çà, le temps en paroles s'écoule! - Commençons. CROMWELL, à part. Sous mes yeux leur complot se déroule. A tous ces rats d'Egypte, à ce parti royal, Comme une souricière ouvrons ce White-Hall. Rochester est l'appât, et Cromwell est la trappe Qui brusquement se ferme, afin que rien n'échappe! LORD ORMOND, bas aux cavaliers. Accostons le soldat. Haut en s'approchant de Cromwell. Hum! CROMWELL, lui présentant son mousquet. Qui va là? LORD ORMOND, bas à Cromwell. Mon frère, -Cologne! CROMWELL, à part. Ah! je n'ai pas le mot d'ordre! que faire? LORD ORMOND Cologne! CROMWELL, à part. Que répondre? Lord Ormond, étonné du silence de la sentinelle, recule d'un air de défiance. LORD ROSEBERRY, à lord Ormond. Hé bien, qu'est-ce? LORD ORMOND, lui montrant Cromwell. Il se tait. LORD ROSEBERRY Si Cromwell par hasard du complot se doutait S'il avait du palais renouvelé la garde? LORD ORMOND (Les cavaliers inquiets se groupent autour de lui.) En de pareils projets sitôt qu'on se hasarde, Reculer c'est tout perdre! -Il le faut, avançons. Il marche de nouveau vers Cromwell. CROMWELL Trop de facilité donnerait des soupçons. A Ormond qui s'avance. Qui va là? LORD ORMOND Cologne! CROMWELL, à part. Ah! comment les tromperai-je? Sans ce mot d'ordre enfin comment les prendre au piége? LORD ORMOND, (bas aux cavaliers qui se sont retirés à droite dans le coin du théâtre.) Toujours même silence! LORD CLIFFORD, bas et vivement. Eh bien! tuons un peu La sentinelle! JENKINS, bas à Clifford. Eh quoi! jeter une âme à Dieu, Sans qu'elle ait seulement pu dire une prière! LORD CLIFFORD, bas à Jenkins. Qu'importe! LORD ORMOND, bas à Clifford. Mais frapper un homme par derrière! LORD CLIFFORD, bas à Ormond. Il faut passer, Mylord. Pour lui j'en suis fâché. TOUS, bas à Ormond. Oui, tuons le soldat! JENKINS, bas aux cavaliers. Tout souillé de péché, L'envoyer à son juge! TOUS, bas à Jenkins. II le faut, oui, qu'il meure! CROMWELL, à part. Que disent-ils là? Les cavaliers tirent leurs poignards et s'avancent vers Cromwell. -Sir William Murray les arrête. SIR WILLIAM MURRAY Sauf opinion meilleure, Vous avez tort. Cet homme est à nous, j'en suis sûr. Autrement, nous voyant groupés devant ce mur, Il eût depuis long-temps déjà donné l'alarme. Nul doute qu'un peii d'or, Messieurs, ne le désarme. Il n'est à craindre ici que pour nos carolus, II se tait, -c'est qu'il veut quelques doublons de plus. S'il fait la sourde oreille à votre mot de passe, C'est que des puritains il a l'humeur rapace. Or, il vaut mieux payer un nouveau sauf-conduit Que de le poignarder, -ce qui ferait du bruit. LORD ROSEBERRY Sir William a raison. Le mal-appris, en somme, Ne se gênerait pas pour crier qu'on l'assomme. LORD CLIFFORD, soupirant. Eh bien! laissons-nous donc rançonner! SIR PETERS DOWNIE Par malheur, Nous sommes mal en fonds. SEDLEY Ce Cromwell est voleur! Confisquer notre brick, comme une contrebande! Et sur le trône anglais siége ce chef de bande! LORD ORMOND Le vieux rogneur d'écus, le rabbin Manassé M'a prêté quelque argent; mais il est dépensé... Attendez! j'ai reçu de Wilmot une bourse... Il fouille dans son justaucorps. La voici justement. Il tire de sa poche une bourse qu'il montre aux cavaliers. LORD ROSEBERRY Excellente ressource! LORD CLIFFORD, montrant Cromwell. Payer en bons écus un compte à ce cafard, Qu'on solderait si bien d'un bon coup de poignard! C'est dur! LORD ORMOND, remettant la bourse à sir William Murray. William Murray, chargez-vous de conclure. De ces saints, mieux que nous, vous connaissez l'allure. SIR WILLIAM MURRAY, prenant la bourse. Soyez tranquille. CROMW'ELL, voyant sir William s'avancer lentement vers lui. à part. Allons, ils ont tenu conseil. Pour un rien, pour un mot, embarras sans pareil! Ils veulent entrer, moi, je veux les introduire. On devrait cependant s'entendre. SIR WILLIAM MURRAY, à part. Il faut conduire La chose adroitement. CROMWELL, à sir William Murray qui s'approche de lui. Qui va là? SIR WILLIAM MURRAY Frère, un saint. CROMWELL, à part. L'hypocrite! SIR WILLIAM MURRAY Béni soit le fer qui vous ceint! CROMWELL, à part. C'est plaisir d'être ainsi béni des royalistes! SIR WILLIAM MURRAY, à part. Il faut parler ' leur langue à ces évangélistes. Haut à Cromwell. Frère! Sion avait des archers sur sa tour Qui veillaient, s'appelant et la nuit et le jour. Vous leur êtes pareil. CROMWELL Merci. SIR WILLIAM MURRAY La nuit est fraîche. CROMWELL Oui. SIR WILLIAM MURRAY L'oiseau dort au nid et le boeuf dans la crèche. Tout dort: seul vous veillez. CROMWELL Mon destin s'accomplit. SIR WILLIAM MURRAY Il vaudrait mieux pour vous dormir dans un bon lit. CROMWELL, a part. Pour toi, plutôt. SIR WILLIAM MURRAY Debout sur la dalle glacée, Seul, et l'épaule encor d'un lourd mousquet froissée, Vous veillez, et celui dont vous portez la croix, Votre chef, Cromwell dort profondément. CROMWELL Tu crois? - Il ne se peut: Cromwell ne dort pas quand je veille. SIR WILLIAM MURRAY De quels discours menteurs il flatte votre oreille. CROMWELL Tu penses donc qu'il dort? SIR WILLIAM MURRAY J'en suis sûr. -C'est à vous Qu'il doit ce calme heureux et ce sommeil si doux. Il prend tout le plaisir, et vous laisse la peine. CROMWELL Au fait, c'est mal agir. SIR WILLIAM MURRAY, a part. Notre affaire est certaine! Il est mécontent, bon! - Haut. Pour tant de dévoûment, Ce grand Cromwell sait-il votre nom seulement? CROMWELL Je suppose. SIR WILLIAM MURRAY, haussant les épaules. Allons donc! que vous êtes candide, Simple! CROMWELL, à part. Il est rusé, lui! SIR WILLIAM MURRAY De son trône splendide, Qu'Olivier jusqu'à vous abaisse un regard? -Non, Mon cher, il ne connaît pas même votre nom, Sûr! CROMWELL, à part. Sûr de tout, hormis d'avoir demain sa tête! On dirait qu'il m'a fait. SIR WILLIAM MURRAY Vous m'avez l'air honnête; Mais vous voulez savoir ces choses mieux que moi. CROMWELL J'ai tort. SIR WILLIAM MURRAY On a vieilli dans la cour du feu Roi. CROMWELL, à part. L'imbécile! il s'oublie. A son rôle infidèle, Au puritain déjà le cavalier se mêle! SIR WILLIAM MURRAY Mon cher, toutes les cours sont les mêmes au fond. Vous ignorez cela, je gage? CROMWELL, à part. Il est profond! SIR WILLIAM MURRAY Vous consacrez vos jours à ce Cromwell? CROMWELL Sans doute. SIR WILLIAM MURRAY Hé bien! versez pour lui votre sang goutte à goutte, Il s'en soucîra moins, et je vous en réponds, Que de l'eau, claire ou pas, qui coule sous les ponts! CROMWELL Ah! je crois qu'il prendrait plus à coeur mon affaire. SIR WILLIAM MURRAY, riant. Oh! que vous êtes bon! que lui fait dans sa sphère Que vous soyez vivant ou que vous soyez mort? CROMWELL Qu'en sais-tu? SIR WILLIAM MURRAY Bah! vos jours touchent-ils à son sort? En quoi? CROMWELL, à part. Pour ton malheur, oui, plus que tu ne penses! SIR WILLIAM MURRAY N'en attendez-vous point aussi des récompenses? Ne serait-il pas temps qu'il vous en accordât? Car n'est-ce pas criant? Vous n'êtes que soldat; Et pourtant, j'en suis sûr, vous ne le quittez guères? CROMWELL Jamais. SIR WILLIAM MURRAY Vous avez pris part à toutes ses guerres? CROMWELL SIR WILLIAM MURRAY Combien sont sergents qui ne vous valent pas! CROMWELL, à part. Pour captiver mon coeur, voilà, certe un grand pas. Oui. Haut. Flatteur! SIR WILLIAM MURRAY Non! -Vous traiter de façon si hautaine! Est-il déjà lui-même un si grand capitaine? CROMWELL, à part. Impertinent! SIR WILLIAM MURRAY Voyons: -pour avoir des palais, Des voitures de cour, des gardes, des valets, Qu'est-ce que ce Cromwell dont on fait quelque chose? Un soldat, comme vous? CROMWELL Rien de plus. SIR WILLIAM MURRAY, à part. Notre cause Est gagnée! Haut. Il n'est rien, vraiment, de plus que vous. CROMWELL C'est juste! SIR WILLIAM MURRAY Alors pourquoi le servir à genoux? CROMWELL Je ne le sers pas. SIR WILLIAM MURRAY, à part. Bien! dans mes noeuds il s'enlace. Haut. Pourquoi n'auriez-vous pas comme lui cette place? CROMWELL On n'apercevrait point, au fait, de changement. SIR WILLIAM MURRAY Pas le moindre! un soldat pour un soldat! comment Pouvez-vous donc remplir ce devoir qui m'effraie? Pour un métier si dur quelle est donc votre paie? CROMWELL Je ne suis pas payé. SIR WILLIAM MURRAY Pas payé! -Voyez donc! Laisser de vieux soldats dans un tel abandon! Je vous plains. CROMWELL, à part. Il me plaint! SIR WILLIAM MURRAY Le garder sans salaire! Cromwell est un tyran! CROMWELL, à part. L'y voilà. SIR WILLIAM MURRAY La colère M'étouffe! CROMWELL, à part. Il est touchant! SIR WILLIAM MURRAY, lui prenant la main. Je veux vous soulager, Et même, écoutez-moi, vous venger. CROMWELL Me venger! SIR WILLIAM MURRAY Sur Cromwell. CROMWELL Sur Cromwell! SIR WILLIAM MURRAY, se penchant à son oreille. Ouvrez-nous la poterne. Laissez enfin frapper Judith par Holopherne! CROMWELL C'est-à-dire, Holopherne, est-ce pas? par Judith. Vous citez de travers la Bible. SIR WILLIAM MURRAY C'est bien dit. CROMWELL Mais pour une Judith, votre barbe est bien noire! SIR WILLIAM MURRAY, à part. Pourquoi diable ai-je été rappeler cette histoire? Judith est une femme, au fait. -Qu'importe? Haut. Ami, Laisse-nous arriver à Cromwell endormi, Tu t'en trouveras bien... CROMWELL Le crois-tu? SIR WILLIAM MURRAY Que t'importe Que cinq ou six vivants passent par cette porte? La fortune, mon cher, dans cet heureux moment, Te vient, pour ainsi dire, en dormant. CROMWELL En dormant! SIR WILLIAM MURRAY, lui présentant la bourse. Prends cet à-compte! -Ici tu n'as d'autre besogne Que dire WHITE-HALL quand on dira Cologne. CROMWELL, à part. Le mot est "White-Hall." SIR WILLIAM MURRAY Prends donc cet argent-ci. CROMWELL Nous autres, nous payons. CROMWELL, à part. Et moi, je paie aussi! Haut à Murray en prenant la bourse. Merci, c'est une dette, ami, que je contracte. SIR WILLIAM MURRAY Tu veilleras ici pour nous pendant l'entr'acte. CROMWELL Je veillerai. SIR WILLIAM MURRAY Fort bien. Lui présentant la main. Touche-là. -Par le Ciel! C'est un brave. CROMWELL A propos, quand vous aurez Cromwell, Dis-moi, qu'en ferez-vous? SIR WILLIAM MURRAY Mais d'abord, -je suppose, - Oui, -que nous le tûrons. Voilà tout! CROMWELL Peu de chose. SIR WILLIAM MURRAY Nous nous contenterons d'un prompt et doux trépas. Nul de nous n'est cruel. CROMWELL, à part. Je ne le serai pas Plus que vous. SIR WILLIAM MURRAY C'est conclu? CROMWELL Tu le dis. SIR WILLIAM MURRAY, aux cavaliers qui l'attendent dans un coin du théâtre. Venez vite. On entre au sanctuaire en payant le lévite; J'en étais sûr. LORD ORMOND, à sir William Murray. C'est fait? SIR WILLIAM MURRAY Oui. LORD ORMOND, aux cavaliers. Marchons. Les cavaliers se placent deux à deux, et avancent vers Cromwell, qui présente son mousquet. CROMWELL Qui va là? LORD ORMOND "Cologne." CROMWELL "White-Hall". Passez. LORD ORMOND, à part. Bon. CROMWELL, regardant les cavaliers qui entrent sous la poterne. C'est cela. LORD ORMOND, bas à sir William Murray. Myrray, restez ici pour surveiller cet homme. A Cromwell. Frère, où trouver Cromwell? CROMWELL Dans la salle qu'on nomme "Chambre Peinte." LORD ORMOND, à Cromwell. Nos pas sont par la nuit voilés; Mais veillez bien pourtant. CROMWELL Soyez tranquille!... Allez. LORD ORMOND, avec joie. Enfin!... je touche au but, et mes vieilles années D'un triomphe complet sont du moins couronnées. Je tiens Cromwell! je vais le saisir sous le dais. Voici l'occasion qu'au Ciel je demandais. Cromwell dort dans ma main! le Ciel me l'abandonne. CROMWELL, à part et le suivant des yeux. Ce qu'on demande au Ciel, l'enfer parfois le donne! Ormond se précipite sous la poterne où tous les cavaliers sont déjà entrés, excepté sir William Murray. SCÈNE QUATRIÈME CROMWELL, SIR WILLIAM MURRAY, LES QUATRE FOUS, toujours dans leur cachette. CROMWELL, l'oeil fixé sur la poterne par où les cavaliers sont entrés. Ils y sont! SIR WILLIAM MURRAY, se frottant les mains. Par ma barbe, enfin nous y voilà! Ce grand Cromwell que rien au monde n'égala, Ce fameux général, ce profond politique, A qui l'Europe chante un éternel cantique, Ce maître, ce héros pour qui le monde croit Le sceptre trop léger, le trône trop étroit, Se laisse prendre enfin, comme un oiseau sans ailes, Par huit fous, qui n'ont pas entre tous deux cervelles! Car je suis seul ici dont le cerveau soit bon. Sans moi, rien n'était fait. -Cromwell! un vagabond, Un mince aventurier, à peine gentilhomme, Là, régner sur des Rois comme un César de Rome! Quelle leçon pourtant nous faisons à ces Rois! Celui dont la puissance humiliait leurs droits, Surpris dans son palais! par nous! -Ignominie! - Voilà quinze ans qu'on donne à cela du génie! Se tournant vers Cromwell qui l'écoute avec sang-froid. Concevez-vous, mon cher? -Parce qu'il a gagné Je ne sais quels combats,... CROMWELL, à part. Où tu n'as pas donné! SIR WILLIAM MURRAY, continuant. Parce qu'avec des mots, des sermons, des grimaces, Il sait plaire à la foule et remuer les masses, Le monde se prosterne, au lieu de le huer! - Un rustre, qui ne sait pas même saluer! CROMWELL, à part. Il ne le sait pas, soit; mais il l'apprend aux autres. SIR WILLIAM MURRAY C'est exact. Ses façons -ressemblent presque aux vôtres! CROMWELL Presque? SIR WILLIAM MURRAY Pour un soldat vous avez l'air qu'il faut; Mais vous ne portez pas enfin vos yeux plus haut! Vous avez de la grâce autant qu'un reître suisse, Pour bien pousser la charge et faire l'exercice. CROMWELL C'est trop de bonté. SIR WILLIAM MURRAY Non; chaque homme a son métier. Vous ne voudriez pas, aux yeux d'un peuple entier, Prendre des airs de cour et vous guinder au trône; L'étoffe de Cromwell se mesure à votre aune. Jugez si Noll était ridicule d'oser, Sur l'estrade royale, au grand jour s'exposer. Sa fortune est du sort une étrange débauche. Hier, à son audience, il avait l'air si gauche! CROMWELL Tu t'y présentais donc? SIR WILLIAM MURRAY Ne me tutoyez pas, L'ami! nous ne pouvons marcher du même pas. Je suis, voyez-vous bien, un grand seigneur d'Ecosse. Un homme comme vous court devant mon carrosse; Savez-vous que je porte un loup sur mon cimier? J'avais de plus, mon cher, sous feu Jacques-Premier, L'honneur d'être fouetté pour le prince de Galles. CROMWELL Oui, nos conditions, Monsieur, sont inégales. SIR WILLIAM MURRAY C'est heureux! CROMWELL Revenons à ce que nous disions. Chez ce Cromwell, l'objet de vos dérisions, Vous alliez donc parfois? SIR WILLIAM MURRAY Pour faire quelque chose. On ne peut pas toujours lutter comme Montrose. CROMWELL Oui; Monsieur au tyran demandait un emploi, En attendant qu'il pût le trahir pour le Roi. SIR WILLIAM MURRAY Comme tu dis cela crûment! CROMWELL Le beau langage M'est inconnu. SIR WILLIAM MURRAY, à part. Croquant! CROMWELL Cromwell vous a, je gage, Mal reçu? refusé? SIR WILLIAM MURRAY Lui! non pas. CROMWELL, à part. Comme il ment! SIR WILLIAM MURRAY Au contraire, pour moi l'ours a fait le charmant. Il a senti l'honneur que je daignais lui faire, Et m'a laissé le choix des grâces qu'il confère. CROMWELL, à part. Le choix de la fenêtre ou de la porte, oui. Haut. Mais pourquoi donc alors vous tourner contre lui? SIR WILLIAM MURRAY J'ai réfléchi. Comment servir un rustre insigne, Régnant en caporal qui donne une consigne, - Lourdaud qui veut sourire et vous montre les dents, Et vous rend un salut, les genoux en dedans? CROMWELL Je conçois. SIR WILLIAM MURRAY Puis j'appris que sa chute était prête... CROMWELL Et le droit des Stuarts vous revint dans la tête? SIR WILLIAM MURRAY Oui, le droit des Stuarts et la rusticité De Cromwell, mes amis me poussant d'un côté, Le succès étant sûr contre un si triste hère, J'entrai dans ce complot. CROMWELL A vos raisons j'adhère. SIR WILLIAM MURRAY Vous comprenez, mon cher? Les principes sont là. Guillaume-le-Normand jadis les viola; Mais il répara tout par un hymen précoce D'Henri-Premier, son fils, avec Maude d'Ecosse. Les Stuarts sont issus des Atheling et d'eux; D'où, voyez la lignée, il suit que Charles-Deux, Né de la double race, unit dans sa personne Les droits de la normande et ceux de la saxonne. CROMWELL C'est clair. A part. Je comprends mal ce beau raisonnement. SIR WILLIAM MURRAY C'est vous que j'en fais juge. CROMWELL, à part. Il choisit bien, vraiment. SIR WILLIAM MURRAY De notre jeune Roi le droit est manifeste. CROMWELL Sans doute. SIR WILLIAM MURRAY Et c'est pourtant ce qu'un Cromwell conteste! N'est-il pas inouï que ce dindon-vautour Pour l'aire de l'aiglon quitte sa basse-cour S'il avait des talents, bon! -Mais, je le répète, C'est une Jéricho qui croule sans trompette! CROMWELL, à part. Bien trouvé! SIR WILLIAM MURRAY Son destin en roi semble marcher; C'est un fantôme vain qui tombe à le toucher. CROMWELL, ironiquement. Idole à tête d'or dont les pieds sont de cire! SIR WILLIAM MURRAY Je l'ai toujours pensé, ce n'est qu'un pauvre sire. Les réputations ne me trompent pas, moi. J'avais jugé Cromwell. Cela veut être roi! Dans quel temps vivons-nous? Cela ne sait pas même Déjouer un complot, prévoir un stratagême! Vous avez, vous, l'esprit cent fois plus pénétrant Que le sot qu'à cette heure en son lit on surprend! CROMWELL, à part. S'il savait à quel point il dit vrai, l'imbécile? SIR WILLIAM MURRAY S'imagine-t-il donc que régner est facile? Lui roi! je n'en ferais pas même un courtisan. CROMWELL Vous auriez bien raison! SIR WILLIAM MURRAY Il a, convenons-en, Peut-être du talent pour bien brasser la bière. A-t-il droit de porter bassinet' et gambière, Seulement? Tout au plus. Noblesse de canton! Son nom même vaut-il le nom de son Milton? CROMWELL, à part. Insolent! SIR WILLIAM MURRAY Au lieu d'être un brasseur qu'on renomme, Cela va s'aviser de faire le grand homme, De _trancher du tyran, de singer les héros! Sont-ils pas amusants, ces petits hobereaux? Il apprit à brider le peuple, à dompter l'hydre, A gouverner le monde, -en distillant du cidre! CROMWELL, à part. Drôle! SIR WILLIAM MURRAY Et, parce qu'il fut servi par le hasard, Il se croit un Capet, un Moïse, un César! Ce qui me confond, moi, c'est qu'un Warwick descende A traiter de cousin ce roi de contrebande! CROMWELL, à part. Caméléon rampant hier encor devant moi! SIR WILLIAM MURRAY, comme frappé d'une idée subite. Ah çà, je suis moi-même un peu bien simple! CROMWELL Quoi? SIR WILLIAM MURRAY Tandis que nos faucons prennent là haut leur proie, Ils me laissent ici, pour que, si l'on octroie Des récompenses, -comme il est probable enfin, On n'en ait que pour eux! CROMWELL, à part. Misérable aigrefin! SIR WILLIAM MURRAY Me réserveraient-ils la portion congrue? Ouais! moi, vieil épervier, faire le pied de grue! Non! je veux mériter aussi les dons du Roi. CROMWELL Mais vous ne serez pas oublié, croyez-moi. SIR WILLIAM MURRAY Je veux mettre, comme eux, la main sur le vieux diable. CROMWELL, à part. Vas-y donc! SIR WILLIAM MURRAY, lui serrant la main. Tu nous rends un service impayable. Mais quand s'acquittera le compte général, Je ne t'oublîrai point, tu seras caporal! Il sort. CROMWELL, seul, haussant les épaules. Va, cherche! -Un nain de cour me toiser à sa règle! L'oison qui fait la roue, huer le vol de l'aigle! Entre Manassé, marchant avec précaution, une lanterne sourde à la main. SCÈNE CINQUIÈME -CROMWELL, MANASSÉ. MANASSÉ, sans voir Cromwell. Puritains, cavaliers, le Cromwell, Charles-Deux, Chrétiens que tout cela! CROMWELL, apercevant Manassé sur lequel tombe un rayon de sa lanterne. Dieu! c'est le Juif hideux! Que vient-il faire ici? sort-il de quelque tombe? MANASSÉ, sans voir Cromwell qui l'écoute. Des deux partis rivaux qu'importe qui succombe! Il coulera toujours du sang chrétien à flots; Je l'espère du moins! c'est le bon des complots. Qu'Ormond tue Olivier, qu'Olivier le déjoue, C'est ici qu'à tous deux leur destin se dénoue. Je veux voir cela, moi! Tout menace Cromwell... CROMWELL, à part. Traître! MANASSÉ, continuant et levant les yeux au ciel. Tout, excepté les étoiles du ciel. Il touche à son trépas, ce semble, et sa planète Cependant au zénith brille encor pure et nette; Et j'ai beau combiner les lignes de sa main, Je n'y vois de danger réel, -que pour demain. CROMWELL, à part. Pour demain! Que dit-il! Ces damnés astrologues Sont-ils donc charlatans jusqu'en leurs monologues? MANASSÉ, continuant. Qu'importe! il faut qu'Ormond ou Cromwell soit détruit; Ils vont s'entr'égorger. Regardant le ciel étoilé. -Qu'il fait beau, cette nuit. CROMWELL, à part. Après ce courtisan bavard, ce Juif impie! C'est l'immonde corbeau qui remplace la pie. Il accourt sans pitié, sans dégoût, sans remords, Demander au combat sa pâture de morts. MANASSÉ, braquant sa lunette vers le ciel. En attendant qu'ici nos conjurés arrivent, Étudions un peu les courbes que décrivent Les satellites d'HÉ dans l'orbite de THAU. Frappons au seuil du temple avec le saint marteau. - Il met l'oeil à la lunette, puis s'interrompt. Prêter au denier douze!... En cet instant de trouble, J'aurais pu, sur Ormond, certes, gagner le double. CROMWELL, à part. Espion de Cromwell! banquier des cavaliers! MANASSÉ, l'oeil à la lunette. La ligne se recourbe en corne de bélier... - Mais j'ai ces carolus envoyés de Cologne; Et de bons carolus, même quand on les rogne, Gagnent... -Vraiment, l'éclipse aurait lieu dans ce cas. -Onze sur les dollars, et neuf sur les ducats. -Oui, Cromwell, Ormond, tous à la fois je les trompe... En ce moment on entend le cri périodique de la sentinelle éloignée. Tout va bien! veillez-vous? CROMWELL, avec impatience, à part. Faut-il qu'on m'interrompe En ce moment! leur cri ne fait peur qu'aux hiboux. Répétons-le pourtant. Haut. Tout va bien! veillez-vous? A cet éclat de voix, le Juif se retourne comme en sursaut. MANASSÉ, à part. Jacob! je n'avais point vu là de sentinelle! De quel voile épais l'âge a couvert ma prunelle! La voix d'une autre sentinelle éloignée répète encore: Tout va bien! veillez-vous? MANASSÉ, s'approchant de Cromwell avec respect. Bonsoir, seigneur soldat. CROMWELL, à part. Fallait-il que soudain ce cri l'intimidât! Comme il se dévoilait! Haut. Bonne nuit, Juif. MANASSÉ, avec un nouveau salut. Vous êtes Placé là par seigneur Ormond? CROMWELL Fils des prophètes, Comment as-tu besoin qu'on te réponde: Oui? MANASSÉ De vous voir triompher je suis tout réjoui. Le Cromwell tombe enfin; je vous en félicite. CROMWELL Merci. MANASSÉ, saluant. Des anciens Rois le pouvoir ressuscite. Quel bonheur pour vous! CROMWELL Ah!... MANASSÉ Je vous fais compliment. Vous espérez sans doute un bon avancement! CROMWELL Oui. L'on veut me nommer caporal. MANASSÉ Un beau grade! Vous serez caporal, c'est très-beau, camarade! Un caporal commande à quatre hommes, vraiment! C'est superbe! et porter des galons! CROMWELL C'est charmant. MANASSÉ Je suis ravi qu'avec l'allégresse commune La chute de Cromwell fasse votre fortune, Seigneur soldat! CROMWELL, à part. Perfide! MANASSÉ Enfin, Cromwell maudit, Tu vas contre les Juifs expier ton édit! Fanatique! hypocrite! avare! S'adressant à Cromwell. Quelle honte! Ce Protecteur, ce Roi vérifiait un compte! Ah! ne me parlez point des bourgeois couronnés! Dans un cercle si bas leurs esprits sont bornés; Pas de festins brillants, pas de jeux, pas de fêtes, Jamais d'emprunts! -Aussi quel commerce vous faites! Que si vous saisissez pour eux un brick suédois, Ils scrutent votre poche, ils regardent vos doigts, Et, pour tous les périls qu'entraînait l'entreprise, Vous laissent tout au plus les trois quarts de la prise. CROMWELL Mais c'est vous écorcher! MANASSÉ C'est le mot. Rois mesquins! Ils savent distinguer les besans des sequins. CROMWELL C'est affreux! MANASSÉ Ce Cromwell! là, je vous le demande, M'a-t-il pas une fois osé mettre à l'amende Pour avoir, en prêtant à je ne sais quel taux, Honnêtement doublé mes pauvres capitaux! CROMWELL C'est grand'pitié. MANASSÉ Seigneur, c'est tuer l'industrie! De quoi se mêlait-il, ce tyran, je vous prie? De quel droit fermait-il, pour plaire à ses dévots, Théâtres, jeux, concerts, bals, courses de chevaux, Où, livrés au plaisir qui dans ces lieux fourmille, Se ruinaient gaîment les aînés de famille? Les priver de ce droit, n'est-ce pas illégal? Sournois, haineux, féroce, économe, frugal, C'est un monstre! Par vous l'Angleterre respire. Vos bras généreux la délivre du pire Des tyrans que l'enfer jamais puisse enfanter! - Ce que je vous en dis n'est pas pour vous flatter. CROMWELL J'en suis bien convaincu. MANASSÉ, haussant les épaules et regardant Cromwell en dessous, à part. Ces machines de guerre! L'encens le plus grossier ravit ce coeur vulgaire. CROMWELL, à part. Que de masques cachaient ce visage odieux! Faisons-les tous-tomber tour à tour sous mes yeux. Haut. A propos, dis-moi donc, Juif, ma bonne aventure. MANASSÉ, s'inclinant. Que je vous montre ici votre grandeur future! Mais, seigneur caporal, c'est pour moi trop d'honneur. A part. Un maraud de soldat! Haut. Vous marchez au bonheur! A part. C'est voir une chandelle avec un télescope! Haut. Allons, soit, doux seigneur, tirons votre horoscope! C'est ce que nous nommons, dans un latin poli, Faire une expérience in animâ vili. A part. On peut rire en latin au nez de cet ignare. Haut. Livrez-moi votre main. -Il faut que je vous narre... Cet infame Cromwell!.. Examinant avec sa lanterne la main que Cromwell lui présente. Quelle main! -je suis mort. Il tombe prosterné aux pieds de Cromwell. CROMWELL, souriant. Hé! Juif, que fais-tu donc? Çà, quel diable te mord? MANASSÉ, frappant la terre de son front. Je suis mort. CROMWELL Tu sais donc qui je suis, Juif immonde? MANASSÉ, d'une voix éteinte. Ah! c'est bien cette main, large à porter le monde! Je les reconnais trop, ces lignes où le Ciel N'inscrivit d'autre nom que le nom de Cromwell! Votre astre n'avait point menti. CROMWELL Vieillard, écoute Tu n'es qu'un misérable; et je pourrais sans doute A mon tour, essayant sur toi ce fer poli, II lui présente son poignard. Faire une expérience in animâ vili. Mais je n'écrase pas moi-même un ver de terre; Lève-toi! Manassé se lève. Cromwell lui montre un banc de pierre près de la porte. Sieds-toi là. Le Juif s'assied comme attéré dans le coin obscur du banc. Surtout songe à te taire. Un seul mot, et ton ame ira loin de ton corps Compléter à loisir ton alphabet des morts! Le Juif laisse tomber sa tête sur sa poitrine. Cromwell revient sur le devant du théâtre, et continue en le regardant de travers: Ce Juif, servir Ormond! le sort qui me l'envoie Mêle un oiseau de nuit à ces oiseaux de proie! Il se promène, laissant échapper de temps en temps quelques paroles. Mes seuls crimes sont donc, à les en écouter, De saluer trop mal et de trop bien compter. Mais de Charle-Premier ou de la Charte anglaise, Pas un mot! - Mettant la main sur la poche de son justaucorps. Qu'ai-je là qui me gêne et me pèse? Il tire de sa poche la bourse que lui a remise Murray. Ah! c'est le prix du sang!... Oui. J'avais oublié Que pour m'assassiner ces messieurs m'ont payé. Voyons s'ils ont des droits à ma reconnaissance; Comptons: jugeons un peu de leur munificence. La tête de Cromwell, combien cela vaut-il? S'ils m'avaient mal payé, ce serait incivil. Il prend la lanterne des mains de Manassé et en dirige la lumière sur la bourse. -Il recule avec horreur, après y avoir jeté un regard. Dieu! le nom de mon fils brodé sur cette bourse! De cet or parricide il était donc la source! L'examinant de nouveau avec attention. Je ne me trompe pas, voilà son écusson! Quelle preuve à présent manque à sa trahison? Ah! misérable enfant! ah! misérable père! Quoi! non content d'avoir, en leur impur repaire, Sa part dans leurs complots, sa part dans leurs repas, D'encourager leurs coups, de boire à mon trépas, Mon fils faisait les frais de la funèbre fête! Il leur donnait son or pour acheter ma tête! Et, de tous leurs plaisirs complice sans remord, Enfin, comme un banquet, il leur payait ma mort. Il jette la bourse à terre avec dégoût. Ses prodigalités vont jusqu'au parricide! Entre Richard Cromwell qui paraît chercher son chemin dans la nuit. J'entends venir quelqu'un. SCÈNE SIXIÈME LES MÊMES, RICHARD CROMWELL. Il s'avance lentement vers l'avant-scène. RICHARD CROMWELL La nuit n'est pas lucide. CROMWELL, sans en être vu. Se pourrait-il? mon fils! RICHARD CROMWELL Me voilà délivré! CROMWELL, à part. Par les brigands sans doute auxquels tu m'as livré. A leur sanglante main joins ta main fraternelle! RICHARD CROMWELL, toujours sans voir son père. Ce que c'est qu'avoir bien payé la sentinelle! CROMWELL, à part. Il le dit. RICHARD CROMWELL Je suis libre! CROMWELL, à part. A quel prix, scélérat? RICHARD CROMWELL Cela me coûte cher! mais je hais d'être ingrat. CROMWELL, à part. Ah! tu hais d'être ingrat envers le vil sicaire Qui te laisse à ton aise assassiner ton père! RICHARD CROMWELL Encore une fredaine! CROMWELL, à part. Avec quel ton léger Ce Joas dissolu parle de m'égorger! RICHARD CROMWELL Mon père dort pourtant! CROMWELL, à part. Il dort! RICHARD CROMWELL Il ne se doute De rien! CROMWELL, à part. C'est lui qui veille, et c'est lui qui t'écoute! RICHARD CROMWELL, riant. Je vais bien l'attraper! CROMWELL, à part. Quel rire et quel forfait! L'infâme vient ici demander: -Est-ce fait? - Si je le châtiais moi-même? RICHARD CROMWELL, riant. Allons, courage! Quand ils ne verront plus leur oiseau dans sa cage, Demain comme les saints vont être déconfits! CROMWELL, à part. Si je le poignardais de ma main? - Il tire son poignard, et fait un pas vers Richard Cromwell, qui se promène sur le devant du théâtre et derrière lequel il se trouve. Il lève le poignard, puis s'arrête. C'est mon fils! RICHARD CROMWELL Comme nos cavaliers riront de l'algarade! CROMWELL, à part. Mais de mon propre sang il fait ici parade. II fait un pas. Frappons! RICHARD CROMWELL Ce dénoûment est heureux, sur ma foi! CROMWELL, à part. Oui? RICHARD CROMWELL Mon père ne m'eût point pardonné, je croi! Mais de cette façon à son courroux j'échappe. CROMWELL, à part. Tu n'échapperas point, traître! -il faut que je frappe. Point de pitié! c'est dit. Il s'avance encore vers Richard, puis hésite. Mais quoi! mon premier né! Dans un jour de bonheur Dieu me l'avait donné: C'est mon sang que ce fer va trouver dans ses veines, Enfant! qu'il m'a donné de maux, de soins, de peines, Hélas! et de bonheur! -Chaque fois qu'à ses yeux Je paraissais, -soudain, rayonnant et joyeux, Tendant ses petits bras à mes mains paternelles, Tout son corps tressaillait comme s'il eût des ailes. Il me semblait qu'un astre à mes yeux avait lui, Quand il me souriait! RICHARD CROMWELL Ma foi, tant pis pour lui. Mon père est un tyran! CROMWELL, à part. Ah! ce mot me décide. On cesse d'être fils, quand on est parricide. II s'avance par derrière vers son fils le poignard levé. Meurs, traître! - Un bruit de pas sous la poterne. -Cromwell s'arrête et se retourne. Mais quel bruit dans ces noirs escaliers? C'est Ormond qui revient avec ses cavaliers. De mon fils dans leurs rangs suivons la perfidie; Nous dénoûrons après toute la tragédie! Il remet son poignard dans le fourreau. -Entrent les cavaliers, leurs épées à la main, portant au milieu d'eux lord Rochester endormi et bâillonné avec un mouchoir qui lui cache le visage. SCÈNE SEPTIÈME LES MÊMES, LORD ORMOND, LORD CLIFFORD, LORD DROGHEDA, LORD ROSEBERRY, SIR PETERS DOWNIE, sut WILLIAM MURRAY, SEDLEY, LE DOCTEUR JENKINS, LORD ROCHESTER. A l'arrivée des cavaliers, Cromwell reprend sa place, et Richard se retourne avec étonnement. RICHARD CROMWELL, sans être vu des cavaliers. Ces gens m'ont l'air suspect. Mettons-nous à l'écart. Il se retire à gauche du théâtre, parmi les massifs de verdure. SIR WILLIAM MURRAY, à Cromwell, d'un air triomphant. Ce Protecteur n'a pas même un lit de brocart! Sur sa table mourait une pauvre bougie; On ne s'y voyait pas! Grâce à sa léthargie, Il n'a point remué quand nous l'avons saisi; Nous l'avons bâillonné sans bruit, et le voici. CROMWELL Ah! c'est lui? RICHARD CROMWELL, à part. Qu'est cela? LORD CLIFFORD Nous le tenons. Victoire! RICHARD CROMWELL, à part. Que dit-il? SIR PETERS DOWNIE Le plus fort est fait! -La nuit est noire; Allons; ne perdons point de temps. Marchons! - A Drogheda, Roseberry, Sedley et Clifford qui portent le prisonnier endormi et se sont arrétés. Hé bien? LORD ROSEBERRY, à Downie. C'est fort commode à dire à qui ne porte rien. SEDLEY, à Downie. Comme, pour arriver au but qu'on se propose, On n'a point de relais, il faut qu'on se repose. RICHARD CROMWELL, à part. Je reconnais ces voix. LORD ORMOND, l'oeil fixé sur le fardeau que les cavaliers ont déposé à terre. Voilà donc ce Cromwell! De son crime inouï châtiment solennel! Le voilà dans nos mains, ce colosse de gloire En qui, plus qu'en un Dieu, le monde semblait croire! C'est lui-même. -A nos pieds quelle place tient-il? Il n'est rien d'assez fort, ni rien d'assez subtil, Pour ravir désormais ce coupable à son juge. Tout fuyait devant lui; -le voilà sans refuge. - Ha! malheureux soldat! à quoi donc t'a servi D'avoir tenu quinze ans tout un peuple asservi, D'avoir tant combattu, tant faussé de cuirasses, Substitué ton nom au nom des vieilles races, Et régné par la haine, et l'erreur, et l'effroi, Et fait de White-Hall le Calvaire d'un Roi? Combien tous ces forfaits, scellés du diadème, Sont un fardeau terrible à cette heure suprême! Cromwell! quel compte à rendre, et comment feras-tu? Je t'abhorrais puissant, je te plains abattu. Que ne t'ai-je au combat terrassé? -Quelle chute! Te prendre sans te vaincre! un triomphe sans lutte! Résignons-nous. L'épée a fait place aux poignards. Pour la faire pencher du côté des Stuarts, Quelle tête le sort jette dans la balance! RICHARD CROMWELL, à part. Qu'entrevois-je? Écoutons, et gardons le silence. CROMWELL, à part. J'estime cet Ormond; il parle noblement. Le coeur d'un vrai soldat jamais ne se dément. SIR WILLIAM MURRAY, à lord Ormond en lui désignant le prisonnier. Que d'honneur au maraud fait ici Votre Grace! CROMWELL, à part. Vil courtisan! DOWNIE, à ceux qui portent le prisonnier. Marchons, diable! LORD DROGHEDA Un instant, de grace! C'est qu'il est déjà lourd comme s'il était mort. SEDLEY Il est fort malaisé de conduire à bon port Cette cargaison là. Délibérons: qu'en faire? LORD CLIFFORD Tuons ici notre homme, et terminons l'affaire! LORD DROGHEDA C'est cela! tuons. SEDLEY Oui: c'est plus expéditif. RICHARD CROMWELL, à part. Quel conseil de démons! Qui donc est le captif? CROMWELL, à part. Le harpon a bien pris; laissons filer le câble: MANASSÉ, qui jusqu'alors a tout observé dans un profond silence, soulevant sa tête, à part. Ce spectacle adoucit le malheur qui m'accable. Ils vont s'entretuer: c'est consolant, au moins! LORD CLIFFORD, brandissant son épée sur Rochester, aux cavaliers. Est-ce dit? LE DOCTEUR JENKINS, arrêtant Clifford. Quoi! Messieurs, sans juges, sans témoins, Sans verdict de jury, sans loi, sans procédure? C'est un assassinat! L'expression est dure; Mais enfin êtes-vous, par mandat spécial, Une cour de justice, un conseil martial? Où sont, pour que les lois ne soient point violées, Vos lettres d'assesseurs du sceau royal scellées? Lequel est attorney? lequel est président? Je ne vois point ici deux avocats, plaidant L'un pour cet accusé, l'autre pour la Couronne. Quel appareil légal enfin vous environne? Savez-vous seulement le latin pour juger? Confronter les témoins et les interroger? Sur des textes formels bien asseoir la sentence Qui condamne à la claie ou bien à la potence? A quel jour êtes-vous de votre session? Comment dater l'arrêt de condamnation? Quel est le corps du crime? où sont tous les complices? Sur quels chefs de délit basez-vous les supplices? Ce sont les lois qu'ici je défends; non Cromwell. - Lui, quoique non jugé, je le crois criminel: Il a du Roi son maître oublié l'allégeance; Car prévu par la loi qui frappe en sa vengeance, Quid Icedit in rege majestatem Dei'. Bref, aux lois d'Angleterre il a désobéi. Que, pour faire éclater leur majesté sacrée, La tête du félon du tronc soit séparée, C'est fort bien; mais il faut quelques formes aussi. Messieurs, vous ne pouvez le condamner ainsi. Vous prenez qualités que jamais on n'assemble; Se faire accusateur et témoin tout ensemble, Être juge et bourreau, c'est absurde! et ma voix Contre cet attentat proteste au nom des lois. CROMWELL, à part. Je reconnais Jenkins, le magistrat intègre! LORD CLIFFORD, aux cavaliers en haussant les épaules. Que diable nous vient-il dire avec sa voix aigre? LORD DROGHEDA, d'un air blessé, à Jenkins. Docteur, vous nous prenez pour des robins, je croi? SIR PETERS DOWNIE Pensez-vous présider la cour du banc du Roi? SEDLEY, riant. Depuis quand le hibou dit-il à son compère L'autour: - Il contrefait la voix et le geste de Jenkins. « Prenons séance, et jugeons la vipère! » LORD ROSEBERRY, riant. Il nous parle latin! SIR WILLIAM MURRAY Peste des sots discours! LORD CLIFFORD C'est ma dague qui juge, et juge sans recours! Frappons! CROMWELL, à part. Laissons frapper. TOUS LES CAVALIERS Finissons. Lord Clifford s'avance l'épée haute vers le prisonnier toujours voilé. JENKINS, gravement. Je proteste. RICHARD CROMWELL, à part. Dieu! quelle scène horrible! est-ce un rêve funeste? LORD CLIFFORD, repoussant Jenkins. Protestez à votre aise! LORD ORMOND, arrêtant Clifford. Un moment, lord Clifford! Le docteur a raison: je l'approuve très-fort. L'ordre précis du Roi m'enjoint de lui remettre Notre captif vivant: veuillez vous y soumettre. LORD CLIFFORD, à lord Ormond. Mais il faudra demain soutenir cent combats Pour l'enlever! SIR PETERS DOWNIE Et puis, quand il sera là-bas, Vivant, le Roi veut-il le mettre, je vous prie, Avec une étiquette en sa ménagerie? LORD DROGHEDA Hé! nous lui donnerons l'animal empaillé. LORD CLIFFORD, à lord Ormond. Mylord, hors du fourreau quand le glaive a brillé, Il faut frapper. A nous, nous n'avons que cette heure; Profitons-en. Cromwell est dans nos mains, qu'il meure! TOUS LES CAVALIERS, excepté Ormond et Jenkins. Oui! Ils se précipitent à la fois, leurs épées à la main, sur le prisonnier toujours sans mouvement. JENKINS, avec solennité. Je proteste! RICHARD CROMWELL, à part et hors de lui. Ils vont tuer mon père, ô Ciel! Il se jette au milieu des cavaliers. Arrêtez, assassins! TOUS LES CAVALIERS Grand Dieu! Richard Cromwell! CROMWELL, à part. Que fait-il? RICHARD CROMWELL, aux cavaliers. Arrêtez! -Ah! par pitié, par grace! Si notre amitié laisse en vos coeurs quelque trace, Roseberry, Sedley, Downie, écoutez-moi! SIR WILLIAM MURRAY, avec impatience. Diable! RICHARD CROMWELL Épargnez mon père! SEDLEY Épargna-t-il son Roi? RICHARD CROMWELL Ah! que me dites-vous? ce fut sans doute un crime. Mais en suis-je coupable? en dois-je être victime? -Amis! en le frappant, vous me frappez aussi! CROMWELL, à part. Est-ce là ce Richard, parricide endurci? Je n'y comprends plus rien. LORD ROSEBERRY, à Richard Cromwell. Nous vous aimons en frère, Richard; mais au devoir on ne peut se soustraire. RICHARD CROMWELL Non, vous ne tûrez pas mon père! CROMWELL, à part. Il me défend! Ah! quel bonheur! j'avais mal jugé mon enfant. RICHARD CROMWELL, aux cavaliers. Est-ce pour en venir à ce but détestable Que vous faisiez asseoir Richard à votre table? Que nous partagions tout, jeux, débauches, plaisirs? Que ma bourse toujours s'ouvrait à vos désirs? Comparez maintenant, mes compagnons de fêtes, Ce que j'ai fait pour vous à ce que vous me faites! LORD ROSEBERRY, bas aux cavaliers. A-t-il tort? JENKINS, à Richard. Bien, jeune homme! allons, ce n'est point mal! Mais faites donc valoir le vice radical De l'affaire. -Ils n'ont pas le droit. -Plaidez la cause, Plaidez! plaidez! RICHARD CROMWELL, à Jenkins. Monsieur! JENKINS Avec vous je m'oppose... RICHARD CROMWELL, joignant les mains, aux cavaliers. Mes amis! CROMWELL, à part. Je vois tout d'un plus juste regard. Mon fils! combien j'étais injuste à son égard! Certe, il ne connaissait d'une trame si noire Que la part du complot qui consistait à boire. LORD ORMOND, à Richard. Votre père avec nous, monsieur, tenait gros jeu; Chacun jouait sa tête: il a perdu! RICHARD CROMWELL Grand Dieu! Aux yeux même du fils assassiner le père! Il crie avec force. Au meurtre! Aux cavaliers. Ce n'est plus qu'en moi seul que j'espère. Il crie encore. Au meurtre! à moi, soldats! SIR WILLIAM MURRAY, l'interrompant. Les soldats sont à nous! RICHARD CROMWELL Hé bien donc! seul encor je vous fais face à tous! Il porte la main à son côté pour y chercher son épée. Mais quoi! le fer vengeur manque à ma main trompée! -Pourquoi m'as-tu, mon père, enlevé mon épée? CROMWELL, à part. Pauvre Richard! LORD ORMOND, à Richard. Monsieur, je vous plains. Croyez-moi, Retirez-vous. Laissez faire les gens du Roi. RICHARD CROMWELL Vous laisser faire, ô Ciel! Je ne veux point de grace. Avec lui tuez-moi sur son corps que j'embrasse! Il se précipite sur lord Rochester endormi, et le serre étroitement dans ses bras. CROMWELL, à part. Mon fils! il va trop loin; il serait trop cruel Qu'il se fit poignarder avec un faux Cromwell. LORD ROSEBERRY, essayant de calmer Richard. Richard!... RICHARD CROMWELL, toujours attaché à Rochester. Non, frappez-moi d'un fer impitoyable, Ou je veux le sauver! Les cavaliers cherchent à arracher Richard du corps de Rochester; il lutte avec eux, et s'y cramponne avec plus de violence. -Pendant ce débat, Cromwell semble épier tous les mouvements des cavaliers et se tenir prêt à porter secours à son fils. Manassé relève la tête, et observe attentivement sans proférer une parole. LORD ROCHESTER, se réveillant en sursaut et se débattant à son tour. Vous m'étranglez, au diable! Tous s'arrêtent comme pétrifiés. LORD ORMOND Dieu! quelle est cette voix? Lord Rochester arrache le mouchoir qui lui couvre le visage, et Cromwell dirige en même temps sur sa figure la clarté de la lanterne sourde. RICHARD CROMWELL, reculant. L'espion! TOUS LES CAVALIERS Rochester! LORD ROCHESTER, à Richard Cromwell. Vous êtes le bourreau? -Vous m'étranglez, mon cher. Oui, comme si j'avais eu deux ames à rendre! Ne peut-on donc, l'ami, plus doucement s'y prendre, Avec le patient agir de bon accord, Et pendre un homme enfin, sans le serrer si fort? LORD ORMOND, consterné. Rochester! LORD ROCHESTER, à demi éveillé et touchant le mouchoir qui entoure son cou. A mon cou la corde est bien passée; Mais quoi! je ne vois point de potence dressée. A quelque clou rouillé me pendraient-ils ici, Comme un chat-huant? LORD ORMOND Où donc est Cromwell? CROMWELL, se redressant et d'une voix de tonnerre. Le voici! - Hors des tentes, Jacob, Israël, hors des tentes! A ce mot de Cromwell, les cavaliers étonnés se retournent, et voient le fond du théâtre occupé par une multitude de soldats portant des torches, sortis de tous les points du jardin et de toutes les portes du palais. On distingue au milieu d'eux Thurloë et lord Carlisle. Toutes les fenêtres de White-Hall s'illuminent subitement, et montrent partout des soldats armés de toutes pièces. Cromwell, l'épée à la main, se dessine sur ce fond étincelant. SCÈNE HUITIÈME LES MÊMES, LE COMTE DE CARLISLE, THURLOE, MOUSQUETAIRES, PERTUISANIERS, GENTILSHOMMES GARDES-DU-CORPS DE CROMWELL. SIR WILLIAM MURRAY, épouvanté. Cromwell! que de soldats! que d'armes éclatantes! Je suis mort! LES CAVALIERS Trahison! LORD ORMOND, portant alternativement les yeux sur lord Rochester et le Protecteur. Cromwell! -et Rochester! LORD ROCHESTER, se frottant les yeux. Suis-je déjà pendu? Serais-je dans l'enfer? Ce palais flamboyant, ces spectres, ces armées De démons secouant des torches enflammées; C'est l'enfer! -Car Wilmot comptait peu sur le Ciel. Regardant le Protecteur. Oui, voilà bien Satan; il ressemble à Cromwell! CROMWELL, montrant les cavaliers à Thurloë et au comte de Carlisle. Arrêtez ces messieurs! Une foule de soldats puritains se précipitent sur les cavaliers, les saisissent, et s'emparent de leurs épées avant qu'ils aient eu le temps de résister. LORD ORMOND, brisant son épée sur son genou. Nul n'aura mon épée. RICHARD CROMWELL, à part. Qu'est-ce que tout cela? Ma nouvelle équipée Me vaudra de mon père un nouveau châtiment. J'ai rompu mes arrêts: je suis perdu. LORD ROCHESTER, promenant autour de lui des yeux ébahis, Comment! Mais voici Drogheda, Roseberry, Downie! - Je rôtirai du moins en bonne compagnie. - Tiens!... le juif Manassé qui rançonnait Cliffort! Sans doute on le fera cuire en son coffre-fort. Çà, nous sommes tous morts et damnés, il me semble! Aux cavaliers. Bonsoir, amis! --Narguons Satan qui nous rassemble; Donnons l'enfer au diable et rions à son nez! LORD ORMOND Dans quel piége fatal nous sommes entraînés! LORD ROCHESTER, aux cavaliers. Nos bons projets ont eu mauvaise réussite; Cromwell dans notre vin met de l'eau du Cocyte. Cromwell jusqu'ici est resté silencieux dans son triomphe, les bras croisés sur sa poitrine, et promenant des yeux hautains sur les cavaliers confus et désespérés. CROMWELL, à part et regardant Ormond. Je ne connaissais point Ormond. -A son aspect, J'éprouve malgré moi je ne sais quel respect. ORMOND, l'oeil fixé sur Cromwell. Comme il nous a trompés! que de ruse et d'audace! CROMWELL, à part. Ormond seul ose encor me regarder en face. C'est un noble adversaire; il avait un mandat; Il le voulait remplir. -Parlons à ce soldat. Il s'approche d'Ormond qui le regarde fièrement. Haut. Ton nom? LORD ORMOND Bloum. - A part. En mourant, je ne veux pas qu'il sache Qu'il fut maître d'Ormond. CROMWELL, à part. Par orgueil il se cache. Haut. Qu'es-tu? LORD ORMOND Rien, qu'un sujet contre toi révolté Pour la vieille Angleterre et pour Sa Majesté. CROMWELL Que penses-tu de moi? LORD ORMOND De toi, Cromwell? CROMWELL Achève. LORD ORMOND Des choses qu'on n'écrit qu'à la pointe du glaive. CROMWELL Argument péremptoire! et qui n'a qu'un défaut C'est qu'au poignard parfois réplique l'échafaud. LORD ORMOND Que m'importe? CROMWELL, croisant les bras. Ici donc la soif du sang te guide? LORD ORMOND J'y venais par le fer punir le régicide. CROMWELL Punir! quel est ton droit? LORD ORMOND Le droit du talion. CROMWELL Osais-tu pénétrer dans l'antre du lion? LORD ORMOND Tu veux dire du tigre. CROMWELL Aux lieux mie où réside Le Protecteur?... LORD ORMOND Cromwell, dis donc le régicide. CROMWELL Régicide! -toujours. C'est leur mot, leur raison, Jetée à tout propos, mise en toute saison! L'ai-je donc mérité, ce nom de régicide? Ces peuples repoussaient un illégal subside; Je fus sévère et pur. Charles fut imprudent. Sa chute fut un bien, sa mort un accident. Il avait des vertus: je les vénère. En somme, J'ai dû frapper le Roi, tout en priant pour l'homme. LORD ORMOND Hypocrite! va-t'en. Tu ne me trompes point. CROMWELL Nous différons d'avis, je le vois, sur ce point. LORD ORMOND Auprès de Ravaillac ta place est réservée! CROMWELL Ton ame par la haine est trop loin enlevée, Vieillard! tes cheveux gris devraient mieux t'inspirer. Cromwell un Ravaillac! Peux-tu bien comparer La main qui meut le monde à cette main vulgaire, Et la hache d'un peuple au couteau d'un sicaire? On vient au même point de l'enfer et du ciel: Le sang souillait Caïn et parait Samuël. LORD ORMOND Hé bien! ce Ravaillac, d'exécrable mémoire, N'a-t-il pas ce qu'il faut pour partager ta gloire? Comme toi, d'un Roi juste il causa le trépas; Que lui manque-t-il donc? CROMWELL Il a frappé trop bas. On ne frappe les Rois qu'à la tête. LORD ORMOND O mon maître! O Charle! en tout son jour il vient de m'apparaître! A Cromwell en le repoussant. Je vous le dis encore: éloignez-vous de moi, Vous dont la main toucha la majesté d'un Roi! CROMWELL Va, le sang tantôt souille et tantôt purifie. A part. Mais quoi donc? il m'accuse, et je me justifie! Je le laisse étaler, sans fléchir le genou, Sa vertu d'imbécile et son honneur de fou! - Sa conscience ignore où, dans sa tyrannie, Parfois la destinée emporte le génie. - Laissons cet incurable! - Il tourne le dos à Ormond et s'approche de Jenkins. Eh quoi! docteur Jenkins, Montrant Ormond et Murray. Parmi ces insensés! - Montrant Sedley, Clifford et Rochester. Et parmi ces coquins! - Vous, le sage et le juste! LE DOCTEUR JENKINS, gravement. Oui, vous êtes le maître De parler de la sorte, et pis encor, peut-être. CROMWELL Vous avez préféré, Jenkins, à mes faveurs L'honneur de partager avec quelques rêveurs Une punition qui doit être exemplaire. LE DOCTEUR JENKINS Ah! distinguons, monsieur Cromwell, sans vous déplaire! Vous pouvez vous venger, mais non pas nous punir. Les mots sont importants en tout à définir: Tyrannus non judex, le tyran n'est point juge. Si, grace à quelque traître, à l'aide d'un transfuge, Vous avez dans la lutte été le plus adroit; Si vous avez la force, il nous reste le droit. Violemment aux lois vous pouvez nous soustraire, Qu'importe! nous mourrons, mais de mort arbitraire, Et seulement de fait! -Consultez sur ce point Vos propres avocats, Whiteloke, Pierpoint, Maynard. -Je m'en rapporte à vos conseillers même, Quoique le Whiteloke ait un très-faux système, Et que souvent Pierpoint et le sergent Maynard Contre le poulailler plaident pour le renard. CROMWELL Hé bien donc! vous aurez le gibet en partage. LE DOCTEUR JENKINS Soit. Mais voyez sur vous quel est notre avantage: Nous irons au gibet d'un despote irrité, Mais vous, au pilori de la postérité! Cromwell hausse les épaules. LORD ROCHESTER, toujours à demi éveillé. Où donc ai-je l'esprit? -Si je ne dors pas, certe, Je suis mort. -Ce Cromwell pourtant me déconcerte. Ici... déjà! -Je l'ai laissé là-haut hier. S'adressant aux soldats qui l'environnent. Ne pourrait-on changer de rêve ou bien d'enfer! Délivrez-moi de Noll! vous m'avez l'air bons diables. CROMWELL Après un moment de méditation, il croise ses bras et s'adresse en souriant aux cavaliers. Or çà, vous méditiez des projets incroyables. Prendre Olivier Cromwell à des piéges d'enfants! L'égorger! -Car, Messieurs, vos poignards triomphants Ne m'auraient point traité, devant cette poterne, Comme David traita Saül dans la caverne; Nul de vous n'eût borné l'emploi de son couteau A couper doucement le bord de mon manteau. Je le sais. C'est tout simple, et je vous en approuve. Tout en vous approuvant, à dire vrai, je trouve Que votre plan pouvait être un peu mieux conçu, Et qu'enfin votre trame est d'un frêle tissu. Par malheur, je n'ai point su la chose à temps, frères, Pour vous communiquer sur ce point mes lumières: Ne m'en veuillez donc pas. -Vous avez bien sué Pour inventer cela! -Moi, comme Josué, Que de vingt Rois unis le choc ne troublait guère, J'ai coupé les jarrets à vos chevaux de guerre. Nous avons tous agi comme nous avons dû; Vous avez attaqué, je me suis défendu. Quant à votre projet en lui-même, j'avoue Que j'aime ces élans du coeur qui se dévoue: Le courage me rit et l'audace me plaît. Quoique votre succès n'ait pas été complet, Je ne vous place pas moins haut dans mon idée. Par un sentiment fort votre ame est possédée; Vous marchez hardiment, d'un pas ferme et réglé; Vous n'avez point fléchi, point pâli, point tremblé; Vous m'êtes, -agréez mes compliments sincères, - Des ennemis de choix, de dignes adversaires; Je ne vois rien en vous qui soit à dédaigner, Et vous estime enfin trop -pour vous épargner. Cette estime pour vous en public veut s'épandre, Et je vous la témoigne en vous faisant tous pendre. - Point de remercîments. -Excusez-moi plutôt De confondre avec vous sur le même échafaud Montrant sir William Murray consterné. Ce fanfaron pleureur, ce lâche qui m'écoute, Quoiqu'il ne vaille pas la corde qu'il me coûte. Il doit vous rendre grace; oui, certes! car sans vous Il n'eût point eu l'honneur d'éveiller mon courroux. Montrant Manassé toujours immobile. Souffrez que je vous joigne encor ce Juif fétide. C'est dur! à des chrétiens mêler un déicide! Avec les bons larrons confondre un Barabbas! - J'arrangerai la chose. -On le pendra plus bas. - Çà, que chacun de vous maintenant me pardonne De le payer si mal; ce que j'ai, je le donne. -Ce que je fais pour vous, je le sens, est bien peu! - Allez, préparez-vous à rendre compte à Dieu; Nous sommes tous pécheurs, frères! -Dans quelques heures, Quand le jour renaissant blanchira ces demeures, Vous serez tous pendus! -Allez; -priez pour moi. Les gardes, et lord Carlisle à leur tête, entraînent les prisonniers, qui tous, à l'exception de Murray et du Juif; conservent une attitude fière et méprisante. Cromwell reste quelques instants rêveur, puis se tourne vivement vers Thurloë: Fais sur l'heure apprêter Westminster! Je suis Roi. Il rentre à White-Hall par la poterne, et Thurloë, après un profond salut, sort par le parc. SCÈNE NEUVIÈME LES QUATRE BOUFFONS Au moment où Cromwell et Thurloë sortent, Gramadoch avance la tête hors de la cachette des fous, puis sort avec précaution, examinant autour de lui si le théâtre est bien désert, puis fait signe aux autres fous de le suivre; et les quatre fous, réunis sur la scène, se regardent les uns les autres en poussant des éclats de rire immodérés. GRAMADOCH, à ses camarades. Hé bien! qu'en dites-vous? GIRAFF, riant. De plus en plus risible. ELESPURU Scène de l'autre monde en celui-ci visible. TRICK Quelque chose de fou, de bouffon, d'inconnu. GIRAFF Un spectacle étonnant, gai. -Voir Cromwell à nu! Voir le feu sans fumée et Belzébuth sans masque! GRAMADOCH Entre tous les acteurs de ce drame fantasque, Lequel est le plus fou? Voyons, donnons le prix. TRICK C'est Murray qui, chargeant Cromwell de son mépris, Tourne de Noll à Charle en une pirouette, Et qui pour un drapeau prend une girouette. GIRAFF La palme est à Richard, ce fils de Bélial, Mourant pour Rochester par amour filial. TRICK Si Cromwell eût tué Richard dans sa manie, C'eût été bon. GIRAFF Oui; mais la pièce était finie. TRICK Grand dommage! GRAMADOCH Ainsi donc vous donnez à Richard La marotte d'honneur, la palme de notre art? ELESPURU J'aime mieux de Jenkins la candeur doctorale. TRICK Et l'Ormond à Cromwell faisant de la morale! N'est-il pas amusant? Je préférerais, moi, Enseigner la justice à quelque homme de loi, Peigner un ours du pôle ou traire une panthère, Ou du Vésuve ardent ramoner le. cratère. GIRAFF Et ce Juif qui n'est pas le moindre du roman! Ce rabbin espion, usurier nécroman, Qui, tout en méditant sur la beauté des piastres, Vient avec sa lanterne examiner les astres! ELESPURU Animal amphibie, aux deux camps étranger, Ce Juif venait ici comme on voit voltiger Une chauve-souris dans la nuit d'une tombe. GIRAFF D'autant plus justement la comparaison tombe, Que Noll sur quelque croix, devant quelque portail, Va le faire clouer comme un épouvantail. TRICK Cromwell des cavaliers punit donc la jactance! Il a plus d'une corde, amis, à sa potence. GRAMADOCH Et pourtant, quoiqu'il porte un monde sur son cou, De deux dont nous parlons Cromwell est le plus fou. II veut être encor Roi: la mort est à sa porte. Ces paroles fixent l'attention des fous: ils se rapprochent vivement de Gramadoch. GIRAFF, à Gramadoch. Quoi donc? GRAMADOCH Vous verrez. TRICK, à Gramadoch. Mais dis... GRAMADOCH Plus tard: ELESPURU, à Gramadoch. Que t'importe! GRAMADOCH, secouant la tête. Le mystère est un oeuf, -écoutez, s'il vous plaît, - Qu'il ne faut pas casser si l'on veut un poulet. Attendez! -Ce Cromwell, à qui tout est propice, S'il fait ce dernier pas, se jette au précipice. La mort l'attend. -Soyez à son couronnement, Vous verrez, vous rirez! Cromwell est sûrement Bien plus fou que ces nains qu'il écrase au passage, D'autant plus fou cent fois qu'il se croit le plus sage! TRICK Pour clore le concours, dans ceci, les plus fous, Même en comptant Cromwell, Messieurs, c'est encor nous. Sommes-nous bien sensés de perdre à cette affaire Un temps que nous pourrions employer à rien faire, A dormir, à chanter à l'écho nos ennuis, Ou bien à regarder la lune au fond d'un puits Ils sortent. V LES OUVRIERS. ACTE V LA GRANDE SALLE DE WESTMINSTER A gauche, vers le fond, la grande porte de la salle vue obliquement. -Au fond, des gradins demi-circulaires s'élevant à une assez grande hauteur. De riches tentures de tapisserie réunissent les intervalles des piliers gothiques tout autour de la salle, et n'en laissent apercevoir que les chapiteaux et les corniches. -A droite, une charpente revêtue de planches figurant les degrés de l'estrade d'un trône: plusieurs ouvriers sont occupés à y travailler au moment où la toile se lève; les uns achèvent de clouer les planches des degrés, tandis que les autres les recouvrent d'un riche tapis de velours écarlate à franges d'or, ou s'occupent à hisser au-dessus de l'estrade un dais de même étoffe et de même couleur, sous le ciel duquel sont brodées en or les armes du Protecteur. - Divers ustensiles de charpentier et de tapissier sont épars à terre et des échelles adossées aux piliers annoncent qu'on vient à peine d'en terminer la tenture. -Vis-à-vis le trône, une chaire. -Tout autour de la salle, des tribunes et des travées richement drapées. -II est trois heures du matin: le jour commence à poindre, et projette, à travers les vitraux et la porte entr'ouverte, des rayons horizontaux qui font pâlir la lumière de plusieurs lampes de cuivre à cinq becs, posées ou suspendues, pour le travail nocturne des ouvriers, dans plusieurs endroits de la salle. SCÈNE PREMIÈRE DES OUVRIERS, LE CHEF DES OUVRIERS, UN OUVRIER, SECOND OUVRIER, TROISIÈME OUVRIER, QUATRIÈME OUVRIER, CINQUIÈME OUVRIER, ENOCH, TOM LE CHEF DES OUVRIERS. Il encourage du geste les manoeuvres qui ajustent le dais. L'ouvrage avance. Allons! -Ce dais est assez ample. - A un autre ouvrier qui se tient debout, une Bible à la main. Frère, édifiez-nous! lisez. L'OUVRIER, lisant. « Or, le saint temple » Eut un lambris de cèdre, un plancher de sapin... » LE CHEF, aux ouvriers. Frères, nourrissons-nous de ce céleste pain. L'OUVRIER, continuant. » Salomon l'étaya, d'espaces en espaces, » De poteaux à cinq pans, de pieux à quatre faces, » Couvrit de lames d'or son ouvrage immortel, » Et plaça dans l'oracle, à côté de l'autel, » Deux chérubins debout, les ailes déployées. » UN OUVRIER, jetant un coup d'oeil sur les préparatifs qui l'environnent. Nos mains ont, cette nuit, été bien employées. Salomon, pour laisser des travaux plus complets, Mit sept ans à son temple et quinze à son palais. Nous, pour tous ces apprêts, nous n'avons pris qu'une heure. LE CHEF Bien dit, Enoch. - Aux ouvriers qui disposent le dais. Tenez, cette échelle est meilleure. - A Enoch. Peut-on se trop hâter... Aux ouvriers qui attachent les rideaux du dais. -Bon, à cette hauteur! - A Enoch. Quand on élève un trône à Mylord Protecteur? UN SECOND OUVRIER C'est donc pour aujourd'hui cette cérémonie? LE CHEF Oui. -Par bonheur l'estrade est à peu près finie. A Enoch. Ah! nous n'avons jamais... - Aux ouvriers qui clouent les planches. Or çà, vous, moins de bruit! - A Enoch. Rien fait de si pressé, sinon cette autre nuit... ENOCH Quelle nuit? LE CHEF. Vous n'avez point gardé la mémoire, - Voilà huit ans passés, -d'une nuit froide et noire, De la nuit du vingt-neuf au trente de janvier? Nous travaillions encor pour Mylord Olivier. LE SECOND OUVRIER Ne construisions-nous pas l'échafaud du Roi Charle, Cette nuit-là? LE CHEF Oui, Tom. -Mais est-ce ainsi qu'on parle Du Barabbas royal, du Pharaon anglais? ENOCH, comme recueillant ses souvenirs. J'y suis. -On appuya l'échafaud au palais. Ah! ce n'était point là des charpentes grossières A pendre des rabbins, à brûler des sorcières: Mais un échafaud noir, bien bâti, comme il sied. Avec une fenêtre il était de plain-pied. Pas d'échelle à descendre. Oh! c'était fort commode! LE CHEF Et solide, à porter tous les enfants d'Hérode! Robin n'eût point trouvé de madriers meilleurs. On y pouvait mourir sans rien craindre d'ailleurs. TOM, sur l'estrade. Ce trône est moins solide; en y montant, il tremble. ENOCH L'échafaud fut construit moins vite, ce me semble. L'OUVRIER qui tient la Bible, hochant la tête. Dans cette nuit-là, frère, il ne fut pas fini. ENOCH Quoi donc? L'OUVRIER, montrant le trône. A l'échafaud ce théâtre est uni. C'est un degré de plus d'où Cromwell nous domine. L'oeuvre alors commencée aujourd'hui se termine; Ce trône de Stuart complète l'échafaud! TOM Ah! Nahum-l'Inspiré voit les choses de haut. NAHUM, l'oeil fixé sur le trône. Oui, tréteau pour tréteau, j'aimais encor mieux l'autre. C'était le tour de Charle; aujourd'hui c'est le nôtre. Cromwell sur le drap noir n'immolait que le Roi; Sur cette pourpre il va tuer le peuple! LE CHEF, a Nahum. Quoi! Oser parler ainsi! -Quelqu'un peut vous entendre. NAHUM Que m'importe! Je suis vêtu du sac de cendre. Je voudrais, pour Cromwell, d'ailleurs qu'il m'entendît. S'il veut s'élire Roi, qu'il tombe! il est maudit. Je lui prédis sa mort, moi, pauvre et misérable, Qui vaut mieux que cet homme, en sa gloire exécrable, Car le Seigneur à Tyr prérere le désert, La grappe d'Ephraïm ' au cep d'Abiezer! LE CHEF, regardant Nahum qui demeure en extase. Imprudent! - A Enoch. Il nous reste à placer sur l'estrade Le grand fauteuil royal. -Aidez-moi, camarade! Tous deux montent les degrés, portant un grand fauteuil très-chargé de dorures. couvert de velours écarlate, étalant sur son dossier les armes du Protecteur brodées en or et relevées en bosse. Ils placent le fauteuil au milieu de l'estrade. TOM, regardant le siége royal. Beau fauteuil! -là-dedans il sera comme un Roi. ENOCH, achevant d'arranger le fauteuil. au chef d'atelier. La nuit dont vous parliez, c'est moi-même, je croi, Qui disposai pour Charle un beau billot de chêne, Muni de ses crampons et de sa double chaîne, Tout neuf, et qui n'avait servi qu'à lord Strafford. UN TROISIÈME OUVRIER Qui donc vint nous prier de marteler moins fort? LE CHEF Hé! ce fut Thomlinson, colonel de service, Il nous dit de ne point commencer le supplice, Et que de nos marteaux le bruit désordonné De son dernier sommeil privait le condamné. NAHUM Il dormait! c'est étrange. UN QUATRIÈME OUVRIER A ces heures funèbres, Si quelqu'un nous eût vus, caché dans les ténèbres, Bâtir un échafaud aux lueurs des flambeaux, Comme des fossoyeurs qui creusent des tombeaux, Ou comme ces démons qui, par leurs maléfices, Dressent dans une nuit d'infernaux édifices; - Ce témoin eût sans doute été bien effrayé! ENOCH J'aime fort ces travaux de nuit: -c'est bien payé. Avec mes dix enfants, créatures humaines, Sur cet échafaud-là j'ai vécu deux semaines. UN CINQUIÈME OUVRIER Nous verrons si Cromwell agira comme il faut, Et s'il paîra le trône au prix de l'échafaud. TOM C'est pour le tapissier, pour maître Barebone, Pour lui seul, non pour nous, que cette affaire est bonne. Il fournit ces rideaux, ces siéges, ces brocarts, Et de notre salaire il prendra les trois quarts. NAHUM C'est un vendeur du temple! LE CINQUIÈME OUVRIER Un Mède! LE QUATRIEME OUVRIER Un vrai fils d'Ève, Qui marche aveuglément sur le tranchant du glaive! NAHUM, reprenant. Et qui, pilier de l'arche, arc-boutant de Babel, Pose un pied dans l'enfer et l'autre dans le ciel! TOM Chut! il nous chasserait, s'il venait à connaître Que nous le traitons, lui, comme il traite son maître. Le voici: taisons-nous. Entre Barebone. Tous les ouvriers se remettent silencieusement à l'ouvrage; le seul Nahum reste immobile, les yeux attachés sur la vieille Bible usée qu'il tient ouverte. SCÈNE DEUXIÈME LES MÊMES, BAREBONE. BAREBONE, jetant un coup-d'oeil sur les travaux de ses ouvriers. Mais voilà qui va bien! - Aux ouvriers. Je suis content de vous: il ne reste plus rien A faire, en vérité! A part. Je suis au fond de l'âme Ravi qu'ils aient sitôt fini cette eeuvre infâme. Nos conjurés, qui vont venir, pourront du moins Tenir conseil ici sans gêne et sans témoins, Reconnaître les lieux, et voir par quelle voie On peut d'un coup plus sûr frapper Noll dans sa joie. Quel bonheur, pour entrer chez le tyran proscrit, Que je sois tapissier de ce même Antechrist! - Congédions-les tous, vite. - Haut aux ouvriers. Allez, mes chers frères; A l'esprit tentateur soyez toujours contraires. Aimez votre prochain, et même le méchant. Au chef d'atelier. Monsieur Néhémias! - Le chef d'atelier s'approche de Barebone pendant que les ouvriers ramassent leurs outils et se chargent des lampes et des échelles. Il faudrait sur-le-champ Pour Mylord Protecteur, à qui Dieu soit en aide, Finir cette cuirasse en buffle de Tolède. Bas et se penchant à l'oreille du chef d'atelier. Du cuir qui restera, loin de tous les regards, Vous ferez pour nos saints des gaînes de poignards. Le chef d'atelier incline la tête en signe d'adhésion, et sort accompagné de tous les ouvriers. SCÈNE TROISIÈME BAREBONE, seul. Il se place comme en contemplation devant le trône. Le voilà donc ce trône! -exécrable édifice, Où Cromwell à Nesroch nous offre en sacrifice, Où se transforme en roi ce chef long-temps béni, Où va changer de peau le serpent rajeuni! C'est là qu'il compte enfin appuyer son empire, Ce faux Zorobabel en qui Nemrod respire; Ce prêtre de l'enfer; ce vil empoisonneur, Qui, se prostituant l'église du Seigneur, Veut, dans les noirs projets que son orgueil combine, De l'épouse des saints faire sa concubine. Cet oppresseur de Dieu que son ame a trahi; Cet homme, pire enfin que Stharnabuzaï'! Voilà son trône impur que l'anathème charge! C'est bien cela: -dix pieds de haut sur neuf de large. Et le tout recouvert de velours cramoisi. - Il en faut six ballots pour le draper ainsi. - Donc il ne suffit pas à ce fils du blasphème D'exercer un pouvoir usurpé sur Dieu même, De fouler Israël comme un roseau séché, D'avoir, géant glouton sur l'Europe couché, Plus qu'Adonibezec puissant et redoutable, Soixante rois mangeant ses restes sous sa table; Non, il lui faut un trône. Et quel trône! un amas De franges, de plumets, de satin, de damas, Où, comme il est écrit du sacré lampadaire, L'art du sculpteur s'unit à l'art du lapidaire! Cromwell de ce clinquant veut s'entourer encor. -Quand je dis ce clinquant, c'est bien de très-bon or: -Or vierge de Hongrie; -et ces glands magnifiques Pourraient faire les frais de quatre républiques! - C'est moi qui les fournis; et s'ils étaient moins lourds, Leur mesquine splendeur souillerait ce velours. - Velours d'Espagne! -Allons, qu'il règne, mais qu'il mettre! Que la couronne ici pare sa dernière heure! Essayons sur son front le clou de Sisara - Il regarde les coussins du trône. Velours que j'ai payé cinq piastres la vara! - Je le revendrai dix, suivant la mode antique. Cet Aod est pourtant une bonne pratique! - Oui; mais son avarice!... -Il touche à son trépas! Ces royaux échelons vont rompre sous ses pas, Sous ce dais triomphal, sous ces tentures même Où son blason bourgeois usurpe un diadème. Que cette place est bonne à le bien poignarder! Il se promène de long en large devant le trône, et son visage passe de la fureur à l'admiration pour la richesse des ornements qui le décorent. Mais c'est qu'il est capable encor de marchander! De faire par Maynard mutiler mon mémoire, Rogner les brocarts d'or, déprécier la moire! Puis, si j'ose me plaindre, alors sa bonne foi Prête ses gens de guerre à ses hommes de loi. Servez ces Pharaons! toujours l'ingratitude Est de leurs coeurs glacés la première habitude. - Il devrait cependant être content de moi! Pour bien parodier la majesté d'un Roi, Rien ne manque à ce trône abominable au monde, A ce hideux théâtre, à cet autel immonde. C'est magnifique! -Enfin, je n'ai rien épargné. A décorer Moloch je me suis résigné, Et j'expose aux périls qui suivent l'anathème Mes tapis de Turquie et mon cuir de Bohême. - Jébuséen! qu'il meure! Comme frappe d'une idée soudaine. -Oui, mais qui me paîra Quand il n'y sera plus? -L'auguste Débora Ne laissa point son clou dans le front de l'impie; Samson ne risquait rien, quand sa force assoupie Fit choir pour son réveil tout un temple ennemi; Judith, qui triompha d'Holopherne endormi, Fuyant, parée encor, de la sanglante fête, Sans perdre un seul joyau sut emporter sa tête. Mais moi! qui m'indemnise? et quel profit réel Me dédommagera de la mort de Cromwell? Ne faut-il pas laisser quelque chose à ma veuve? - La question ainsi me semble toute neuve. Songeons-y! -Mais voici nos bons amis les saints. Entrent les puritains conjurés, Lambert à leur tête. Tous, enveloppés dans de larges manteaux, portent de grands chapeaux coniques dont les bords très-larges se rabattent sur leurs visages sombres et sinistres. Ils marchent à pas lents, comme absorbés dans des contemplations profondes; plusieurs semblent murmurer des prières. On voit luire des poignées de dagues sous leurs manteaux entr'ouverts. SCÈNE QUATRIÈME BAREBONE, LAMBERT, JOYCE, OVERTON, PLINLIMMON, HARRI- SON, WILDMAN, LUDLOW, SYNDERCOMB, PIMPLETON, PALMER, GARLAND, PRIDE, JÉROBOAM D'EMER, ET AUTRES CONJURÉS TÊTES- RONDES. LAMBERT, à Barebone. Hé bien? Barebone pour toute réponse lui montre de la main le trône et les décorations royales sur lesquelles les conjurés jettent des regards indignés. Lambert se retourne vers l'assemblée, et poursuit gravement: -Vous le voyez. Fidèle à ses desseins, Frères, Cromwell poursuit son oeuvre réprouvée, Westminster est tout prêt; l'estrade est élevée; Et voici les gradins où ce vil Parlement Aux pieds d'un Olivier va traîner son serment. Profitons, pour agir, du moment qui nous reste. Jugeons cet autre Roi. Son crime est manifeste: Voilà son trône! OVERTON Non. Voilà son échafaud! Il y sera monté pour tomber de plus haut. Sa dernière heure, amis, par lui-même est marquée. Que du tombeau des Rois cette pompe évoquée Soit sa pompe funèbre, et que notre poignard Jette aujourd'hui son ombre à l'ombre de Stuart! Ha! nous y voilà donc! ce despote hypocrite Exhume à son profit la royauté proscrite; Et, pour reprendre à Charle un sceptre ensanglanté, Fouille dans le sépulcre où nos mains l'ont jeté! Cromwell ose ravir la couronne à la tombe! - Qu'en entraînant Cromwell la couronne y retombe! Et si plus tard quelque autre ose encor régner seul, Que la robe de Roi soit toujours un linceul! LAMBERT, à part. Il va trop loin. OVERTON, poursuivant. Qu'il soit anathème! TOUS Anathème! OVERTON, continuant. Tout conspire avec nous, tout, et Cromwell lui-même. Oui, Messieurs, sa fortune aveugle ce Cromwell, Qui semble un Attila fait par Machiavel. S'il ne nous aidait point, notre vaine colère S'userait à miner son pouvoir populaire; C'est lui seul qui se perd, en ne comprenant pas Qu'il change le terrain où s'appuyaient ses pas; Qu'il sort du sol natal pour mourir; et qu'en somme, En devenant un Roi, Cromwell n'est plus qu'un homme. Sous ce titre de mort, il s'offre à tous les coups. La foule, son appui, le quitte et passe à nous; Lui seul, entre elle et lui, signe un fatal divorce. En nous donnant le peuple, il nous donne sa force. On veut être opprimé, foulé, suivant la loi, Par un Lord-Protecteur, mais jamais par un Roi. D'un tyran plébéien le peuple s'accommode. Olivier, Protecteur, fût-il pire qu'Hérode, Lui semble encor le seul dont le front sans bandeau Peut porter de l'État le vacillant fardeau. Mais que ce même front ceigne le diadème, Tout change; et ce n'est plus, pour ce peuple qui l'aime, Qu'une tête de Roi bonne pour le bourreau! TOUS, excepté Lambert. et Barebone qui depuis l'arrivée des conjurés semble absorbé dans de profondes réflexions. C'est bien dit! JOYCE Notre épée a quitté le fourreau; Qu'elle y rentre fumante, et jusqu'à la poignée Pour la seconde fois du sang d'un Roi baignée! PRIDE Cromwell vient donc chercher sa tombe à Westminster! De sa secte infidèle et promise à l'enfer, Il était le grand-prêtre; il veut être l'idole, Que sur son propre autel pour sa fête on l'immole. LUDLOW Wolsey, Goffe, Skippon, s'il couronne son front, Propres chefs de sa garde, avec nous frapperont. A nos couteaux vengeurs rien ne peut le soustraire, Fletwood, son gendre, enfin, Desborough, son beau-frère, Le laisseront tomber; car, fermes dans la foi, Leurs coeurs républicains l'aiment mieux mort que Roi. Honneur donc à Fletwood, à Desborough! -leurs âmes N'ont point de peurs d'enfants et de pitiés de femmes! GARLAND, qui jusque-là est resté silencieux, l'oeil fixé sur les premiers rayons du soleil levant. Jamais si beau soleil à mes yeux n'avait lui. Frères, quelle victime à frapper aujourd'hui! Jamais je n'avais eu tant d'orgueil ni de joie A sentir que je marche où le Seigneur m'envoie; Ni quand Strafford posa sa tête à notre gré Entre le glaive saint et le billot sacré; Ni quand mourut ce Laud, plus exécrable encore, De la chambre étoilée infernal météore, Prélat qui, de son temple où renaissait Béthel, Tournait vers l'Orient le sacrilége autel, Et, de notre sabbat moqueur incendiaire, Prostituait aux jeux le jour de la prière; Ni même quand Stuart, qui, fier de ses vieux droits, Pour des rayons de Dieu prit les fleurons des Rois, Avec sa royauté superbe et séculaire, S'agenouilla devant la hache populaire! - A chacun d'eux j'avais, selon qu'il est écrit, Cru sous sa forme humaine immoler l'Antechrist; Mais je vois aujourd'hui que Sion triomphante Frappe enfin dans Cromwell ce fatal sycophante, Et, des marches d'un trône encor mal affermi, Le replonge au Tophet d'où Satan l'a vomi. Quel jour! -Quel Goliath, l'effroi de l'Angleterre, A jeter de son haut la face contre terre! SYNDERCOMB Quel beau coup de poignard à donner! PRIDE Quel honneur! Pour ceux qui combattront les combats du Seigneur! JOYCE, montrant le trône. Que son sang, sur la pourpre où l'attend notre piége, Va couler à grands flots! A ces paroles de Joyce, Barebone, qui jusqu'alors a tout écouté en silence, tressaille comme agité d'une inquiétude subite. BAREBONE, se frappant le front, à part. Au fait, à quoi pensé-je? C'est qu'ils vont me tacher mon trône avec leur sang! Qu'en faire après? -L'étoffe y perdra vingt pour cent. Haut, après un instant de recueillement. Vos discours pour mon âme ont la douceur de l'ambre. De la communauté je suis le dernier membre, Frères; mais écoutez: -Aux saints textes soumis, Vous voulez poignarder Cromwell. -Est-ce permis? Rappelez-vous Malchus, dont l'oreille coupée De Pierre par Jésus fit maudire l'épée. N'est-il pas interdit, au nom du Tout-Puissant, De frapper par le fer et de verser le sang? Sur ce point dans vos coeurs s'il reste quelques ombres, Ouvrez, chapitre neuf, la GENÈSE; et les NOMBRES, Chapitre trente-cinq. Explosion de surprise et d'indignation parmi les têtes-rondes. JOYCE Comment! qui parle ainsi? LUDLOW Qui vous a, Barebone, à ce point radouci? GARLAND Vous voulez épargner l'Antechrist? BAREBONE, balbutiant. Au contraire... Je ne dis pas cela... SYNDERCOMB Seriez-vous un faux-frère? HARRISON Sommes-nous des brigands qu'on doive condamner? Des assassins? OVERTON Tuer n'est pas assassiner. Devant l'autel, où brille une flamme épurée, Le bouc impur se change en victime sacrée, Et le boucher devient un sacrificateur. Samuël tue Agag et nous le Protecteur. Du peuple et du Très-Haut nous sommes les ministres. JOYCE, à Barebone. Monsieur, je n'attendais de vos regards sinistres Rien de bon, -vous vouliez sauver Cromwell... -Voilà! BAREBONE Barebone, grand Dieu, protéger Attila! SYNDERCOMB, jetant un regard indigné sur Barebone. C'est un Phérézéen, ou, pour le moins, un Guèbre! GARLAND D'où lui vient pour Cromwell cette pitié funèbre? BAREBONE Mais répandre son sang, c'est violer la loi! SYNDERCOMB, lui frappant sur l'épaule. Faut-il pas teindre enfin la pourpre de ce Roi? PRIDE Barebone est fou! WILDMAN Frère, est-ce que tu recules? LUDLOW, hochant la tête. Il est des trahisons qu'on habille en scrupules! BAREBONE, effrayé. Vous penseriez?... SYNDERCOMB, furieux, à Barebone. Silence! GARLAND, à Barebone. As-tu bu par hasard De l'eau de la mer Morte? HARRISON II soutient Balthazar! OVERTON Seriez-vous un Achan venu dans nos vallées Pour troubler le repos des tribus désolées? PRIDE Je ne reconnais pas Barebone! -Un démon Aurait-il pris ses traits pour secourir Ammon? GARLAND C'est cela! -Cette nuit j'ai fait un mauvais rêve. SYNDERCOMB, tirant sa dague. Soumettons sa magie à l'épreuve du glaive. En voyant briller le fer, Barebone, qui n'a pu jusque-là se faire entendre, crie avec un nouvel effort. BAREBONE Mais écoutez-moi! LAMBERT Parle. BAREBONE, effrayé. Amis, je ne veux pas Sauver l'Aod anglais d'un trop juste trépas; Mais on peut le tuer sans faire un sacrilége, L'assommer, l'étrangler, l'empoisonner,... que sais-je? SYNDERCOMB, remettant son poignard dans le fourreau. A la bonne heure! GARLAND, serrant la main de Barebone. Allons, j'avais mal entendu. WILDMAN, à Barebone. A de bons sentiments j'aime à te voir rendu! OVERTON, à Barebone. Quoique le sang versé soit une faute énorme, Nous n'avons pas le temps de le tuer en forme. BAREBONE, cédant de mauvaise grâce. Soit!... comme il vous plaira, poignardez le maudit. A part. C'est terrible pourtant! GARLAND Le sabre de Judith Est frère des couteaux qui vont frapper sa tête. Dans l'arsenal du ciel leur place est déjà prête. HARRISON Mes frères, rendons grâce au Seigneur Dieu! -c'est lui Qui des vils cavaliers nous épargne l'appui. Leur aide eût souillé l'oeuvre et flétri notre gloire. Mais Dieu, qui pour nous seuls réserve la victoire, D'Ormond et d'Olivier confondant les desseins, Jette Ormond à Cromwell, donne Cromwell aux saints! TOUS, agitant leurs poignards. Le Seigneur soit béni! LAMBERT Messieurs,. l'heure s'écoule. Le peuple à Westminster va se porter en foule: - Si l'on nous surprenait? OVERTON, bas à Joyce. Lambert a toujours peur! LAMBERT Ne nous endormons pas dans un espoir trompeur. Qu'arrêtons-nous, Messieurs? Hâtons-nous de conclure. SYNDERCOMB Il faut frapper Cromwell au défaut de l'armure; Voilà tout. LAMBERT Mais où? -quand? -et comment? OVERTON Ecoutez. - Au rang des spectateurs ou des acteurs postés, Soyons tous attentifs à la cérémonie, Et sans cesse à nos mains tenons la dague unie. D'abord nous entendrons parler force rhéteurs; Harangues d'aldermen et de prédicateurs; Puis Cromwell recevra sur son trône éphémère La pourpre de Warwick, le glaive du lord-maire, Les sceaux de Whitelocke, et, pour l'enfreindre encor, De Thomas Widdrington la Bible aux fermoirs d'or; Enfin, c'est de Lambert qu'il prendra la couronne. C'est l'instant décisif. Qu'alors on l'environne, Et dès que sur son front luira l'impur cimier, Frappons! TOUS Amen! LAMBERT Mais qui frappera le premier? SYNDERCOMB Moi! PRIDE Moi! WILDMAN Moi! OVERTON Cet honneur m'est dû. GARLAND Je le réclame! Pour ne pas manquer Noll, j'ai béni cette lame. HARRISON J'entamerai! -Ma dague au vieil empoisonneur Doit un coup pour chacun des cent noms du Seigneur; Et depuis quinze jours, mon bras, je puis le dire, S'exerce à bien frapper sur un Cromwell de cire. LUDLOW La gloire d'un tel coup est grande, et je conçoi Que chacun d'entre nous la veuille ici pour soi. Moi-même, si jamais ma prière constante Sollicita du Ciel quelque grace éclatante, C'est l'honneur d'immoler Cromwell à moi tout seul. Je voulais que mes fils dissent de leur aïeul: « Des Stuarts, de Cromwell, il vainquit le génie; » Et Ludlow a deux fois tué la tyrannie! » Mais ce même Ludlow, dévoué citoyen, Fait passer le bonheur du peuple avant le sien. - Lambert est parmi nous le plus haut par le grade. Porteur de la couronne, il sera sur l'estrade Le mieux placé de tous pour frapper sûrement. LAMBERT, alarmé, à part. Que veut-il dire? LUDLOW, continuant. Il sied qu'en un pareil moment, A l'intérêt public chacun se sacrifie. Imitez-moi. -Ludlow abandonne et confie L'honneur du premier coup au général Lambert! LAMBERT, à part. Hé, qui le lui demande? Tl me tue! il me perd! PRIDE Soit: je cède aux raisons de Ludlow. SYNDERCOMB Je m'immole. A Lambert. Vous frapperez! LAMBERT, balbutiant. Messieurs,... tant d'honneur me console Dans mes afflictions... A part. Quel embarras affreux!... WILDMAN, à Lambert. Vous abattrez Cromwell! que vous êtes heureux! GARLAND Vous allez sur Satan monter comme l'archange! LAMBERT, troublé. Frères! je suis confus... OVERTON, bas à Joyce. Voyez donc comme il change! JOYCE, bas à Overton. Lâche! LAMBERT, continuant. Je suis ravi... A part. Je suis désespéré! Que faire? Ah! ce Ludlow! - Haut. D'un tel choix honoré, Je ne puis dire assez ma joie... OVERTON, bas à Joyce. Il en est pâle! LAMBERT, poursuivant. Mais... GARLAND, à Lambert. Que le Dieu des forts par vos mains se signale! SYNDERCOMB, à Lambert. Votre rôle sera facile autant que beau! II monte sur l'estrade et désigne le fauteuil. Là s'asseoira Cromwell, ou plutôt ce Nabo, Car Cromwell et Nabo n'ont jamais fait qu'un diable. - Il fait un pas et indique la place que Lambert doit occuper sur le trône. Vous vous tiendrez ici. LAMBERT, à part. C'est irremédiable! SYNDERCOMB, continuant sa démonstration. Et vous pourrez sans peine, écartant son manteau, En donnant la couronne enfoncer le couteau. Je vous envie. LAMBERT, à Syndercomb. Ami, je vous cède en bon frère L'honneur de frapper. LUDLOW, vivement à Lambert. Non, vous êtes nécessaire. Vous seul avez un poste à bien porter le coup; En charger Syndercomb, ce serait risquer tout. LAMBERT, insistant. Mais je suis le moins digne... OVERTON Hé quoi! Lambert hésite! LAMBERT, à part. Allons! Haut. Je frapperai. TOUS, agitant leurs poignards. Meure l'Amalécite! Meure Olivier Cromwell! BAREBONE, d'un air suppliant. De grâce, écoutez-moi, Frères; en délivrant Israël d'un faux roi, En poignardant Cromwell, -ne gâtez pas ce trône! Ce velours est fort cher, et vaut dix piastres l'aune. A ces paroles de Barebone, tous les puritains reculent en lui jetant des regards scandalisés. -Barebone poursuit sans y prendre garde: Ayez soin en frappant d'épargner ces rideaux! Faites, si vous pouvez, qu'il tombe sur le dos; De sorte que le sang de ce Moloch visible Sur mes tapis d'Alep coule le moins possible. Nouvelle explosion d'indignation parmi les conjurés. SYNDERCOMB, regardant Barebone de travers. Quel est ce publicain? PRIDE Quoi! Barebone encor! GARLAND Je crois ouïr parler Nabuchodonosor! WILDMAN, à Barebone. As-tu du mauvais riche appris la parabole? LUDLOW Quand nous donnons nos jours, vous comptez votre obole. OVERTON, riant. C'est bien cela. -Monsieur, tapissier de Cromwell, Pour sauver son velours faisant parler le Ciel, Sous la garde de Dieu mettait sa marchandise! GARLAND Mêler de tels objets, s'il faut que je le dise, C'est de la foudre oisive appeler les éclats! WILDMAN C'est un abominable érastianisme! BAREBONE, à part. Hélas! Au fond, c'est bien le mot! - Haut. Souffrez que je m'explique. Est-on rebelle à Dieu, traître à la république, Pour ne pas dédaigner les biens qu'en sa bonté Dieu donne à l'homme, un jour sur la terre jeté, Les consolations à la chair accordées? Montrant le trône. De sa base à son dais ce trône a dix coudées. Ne puis-je regretter ce riche ameublement? Tout ce que je possède est ici. HARRISON, jetant des yeux avides sur les splendides décorations que désigne Barebone. Mais, vraiment, C'est fort beau! -Comment donc! Je n'y prenais pas garde! Ces glands sont d'or, -d'or pur! Tiens, Syndercomb, regarde! A lui seul, ce fauteuil, de brocart revêtu, Vaut mille jacobus. BAREBONE Pour le moins! HARRISON, à Syndercomb. Qu'en dis-tu? SYNDERCOMB, dévorant le fauteuil du regard. Quel butin! BAREBONE, tressaillant. Qu'a-t-il dit? SYNDERCOMB, aux autres conjurés. Le Dieu qui nous seconde, Frères! donne à ses saints tous les biens de ce monde. Ceci nous appartient. Cromwell mort sous nos coups, Nous pourrons partager sa dépouille entre nous. BAREBONE Non pas! -Ciel! mon drap d'or, mes courtines, ma soie! SYNDERCOMB Des aigles du Liban le veau d'or est la proie! BAREBONE Des aigles! dis plutôt des corbeaux! -Tu voudrais?... OVERTON, les séparant. Messieurs, frappons d'abord: nous réglerons après! TOUS Amen! - BAREBONE, à part. Damnation! -Mais ce sont des pirates! Le pillage est leur but! Forbans! ames ingrates! - Que faire? -Ils me rendraient infidèle à Sion! - Se partager entre eux mon bien! -Damnation! Barebone se retire du milieu des conjurés, et semble livré à d'amères réflexions. OVERTON, aux têtes-rondes qui font groupe autour de lui. Frères! -En attendant qu'Israël, sur son trône, Attaque corps à corps le roi de Babylone, Et lève par nos mains contre Olivier-Premier L'étendard où revit la Harpe et le Palmier, Six de nous prendrons poste à la salle des Gardes. TOUS Bien! OVERTON, continuant. Cachant leurs poignards devant les hallebardes, Douze se grouperont aux degrés du perron Où Richard à Norfolk attacha l'éperon; Quatre aux Aides, et quatre à la cour des Tutelles. Les autres, dispersés dans toutes les chapelles Des vieux Plantagenets, des Stuarts, des Tudors, Gardant les escaliers, barrant les corridors, Et, soit qu'Olivier gagne ou perde l'avantage, Pouvant ou lui fermer ou nous ouvrir passage, Devront par leurs discours nourrir l'embrasement Qui dans la foule en deuil couvera sourdement, Et, des saintes tribus attisant la colère, Hâter l'éruption du volcan populaire! TOUS, excepté Barebone, agitant leurs poignards. Qu'il dévore Abiron! Qu'il consume Dathan! GARLAND Il se jette a genoux au milieu du cercle des puritains, et s'écrie en levant sa dague vers le ciel: O Dieu, qui fis l'atome et le léviathan, Seconde en ta bonté notre sainte entreprise. Fais, pour manifester ton pouvoir qu'on méprise, Que du sein de Cromwell ce fer sorte fumant. Guide nos coups, Dieu bon! Dieu sauveur! Dieu clément! Qu'ainsi tes ennemis soient livrés au carnage. Puisque nous te rendrons ce pieux témoignage, Dans nos mains, sur nos fronts, fais resplendir, ô Dieu, Tes glaives flamboyants et tes langues de feu! Il se relève, et les Puritains, quelque temps inclinés, semblent prier avec lui. BAREBONE, à part. L'abomination habite en leur pensée. -Se partager mon bien! - LAMBERT Messieurs, l'heure est passée. Sortons. A part. Comment frapper ce coup? - LUDLOW Ne parlons plus, Frappons! -que le maudit compte avec les élus! Tous les cônjurés, excepté Barebone, sortent avec la même gravité processionnelle qui a marqué leur entrée. Au moment où Lambert est sur le point de franchir le seuil de la salle, Overton le retient par le bras. SCÈNE CINQUIÈME LAMBERT, OVERTON, BAREBONE Pendant toute la scène, Barebone, qui paraît méditer douloureusement, est dérobé aux regards de ses deux compagnons par l'estrade du trône. OVERTON Mylord-Général? LAMBERT Quoi? OVERTON De grace, un mot. LAMBERT J'écoute. Tous deux reviennent sur le devant de la scène et restent un moment en présence, Lambert dans le silence de l'attente, Overton comme ne sachant de quel côté faire explosion. OVERTON Avez-vous la main sûre? LAMBERT En doutez-vous? OVERTON J'en doute. LAMBERT, avec hauteur. Comment! OVERTON Écoutez-moi: -Pour jeter bas Cromwell, On fie à votre bras le glaive d'Israël, C'est vous qu'on a choisi pour déchirer la trame, Et pour trancher le noeud de ce terrible drame. Or, vous n'avez reçu que d'un coeur effrayé Cet honneur, qu'Overton de son sang eût payé. Vous eussiez bien voulu qu'on vous fît votre tâche; Je vous connais à fond! -Ambitieux et lâche. Lambert fait un geste d'indignation. Overton l'arrête. Laissez-moi dire! -Ici je laisse de côté Vos plans, couverts d'un masque assez mal ajusté. Je ne vous dirai point que mon oeil vous pénètre, Que je sens, quoiqu'au fait il semble encore à naître, Dans le complot commun sourdre votre complot: Vous comptez par nos mains, Mylord, vous mettre à flot. Vous pensez, c'est ainsi que votre orgueil calcule, Qu'on remplace un géant par un nain ridicule. Vous voulez de Cromwell simplement hériter, Et son fardeau n'a rien qui vous fasse hésiter. Pourtant, Mylord, la charge est pour vous un peu forte Je vois la main qui prend, et non le bras qui porte. Mais rien de plus naïf que ces arrangements Où vous faites le sort à vos contentements. Vous vous flattez qu'en tout le peuple vous seconde, Comme s'il se voyait, dans l'histoire du monde, Quand sur de libres fronts un joug s'appesantit, Qu'un tyran soit moins lourd pour être plus petit! LAMBERT, furieux. Colonel Overton! cette injure... OVERTON A votre aise, Je vous en répondrai. -Pour l'instant, qu'il vous plaise Entendre par ma voix la rude vérité. Vous n'êtes pas encor roi, pour être flatté! - Or, sans plus m'occuper de vos rêves d'empire, Voici ce que l'esprit m'inspirait de vous dire. - Vous avez à frapper un coup dont vous tremblez; Parmi les spectateurs en ce lieu rassemblés, Je serai près de vous. -Si votre main balance, Si, de Cromwell-Premier châtiant l'insolence, Dès qu'il aura porté la couronne à son front, Vous ne le poignardez, -moi, je serai plus prompt! Regardez ce couteau! - Il montre sa dague à Lambert. Ce fer, à défaut d'autre, Pour aller à son coeur passera par le vôtre. - Lambert recule comme frappé de stupeur et de colère. Maintenant je vous laisse entre deux lâchetés. Choisissez! - Il sort. SCÈNE SIXIÈME LAMBERT, BAREBONE, toujours dans le coin du théâtre. LAMBERT, tremblant de rage et suivant Overton jusqu'à la grande porte. Vous osez! insolent! -Écoutez!... Il sort! -Et sur mon front une rougeur brûlante Accuse cette main, à le punir trop lente! Il sort! -M'a-t-il, le traître, assez humilié? A quels fous furieux mes projets m'ont lié! Hélas! quel est mon sort, depuis que je conspire? Sans cesse rejeté loin du but où j'aspire, Menacé de tout perdre à l'heure où nous vaincrons, Et dans mille périls poussé par mille affronts? - Foulé par le tyran, froissé par les esclaves! - Reculer? dans l'abîme! -Avancer? sur des laves! - Overton, ou Cromwell! -ou victime, ou bourreau! - Quoi! tirer contre moi le glaive du fourreau! - Mais c'est qu'il le ferait! Je l'en connais capable. - -Il faudra bien frapper! - BAREBONE, sans être entendu ni vu de Lambert. Cette engeance coupable Me pillerait! LAMBERT, rêveur. Frapper Cromwell parmi les siens! Devant ses gardes! -Lui, qui m'a comblé de biens! C'est une ingratitude!... -Et puis, si je le manque?... BAREBONE, pensif. Piller un capital à fonder une banque! LAMBERT -Fatale ambition! tu m'as conduit trop haut! Mon pied cherchait le trône et trébuche au billot! - Il se promène vivement agité et dette un coup d'oeil hors de Westminster. On vient: sortons. -La foule est déjà réunie. Allons nous habiller pour la cérémonie. Il sort. BAREBONE Faux-frères! de mes biens vous êtes donc jaloux! - Malheur à vous! Malheur à moi! Malheur à tous! Il sort. SCÈNE SEPTIÈME TRICK, GIRAFF, ELESPURU, ensuite GRAMADOCH Les trois fous arrivent dans la grande salle par la porte principale, et jettent un regard de travers à Barebone qui sort. TRICK Barebone? GIRAFF Il n'a pas l'air gai. ELESPURU Sot fanatique! TRICK Samuel de comptoir! Jérémie en boutique! ELESPURU C'est lui qui pour Cromwell a fourni tout ceci. TRICK Il le vole. GIRAFF Il fait mieux: il l'assassine! TRICK Ainsi, Sa soif de sang et d'or sur Noll est assouvie; Il veut lui prendre ensemble et la bourse et la vie. ELESPURU Que nous importe! GIRAFF Allons: où nous placerons-nous? TRICK, montrant une loge étroite derrière le trône dans une travée. A cette tribune. ELESPURU Oui. Nous y tiendrons bien tous. Les trois bouffons passent sous les tapisseries et reparaissent un moment après dans la tribune. TRICK On est fort bien ici. GIRAFF Nous verrons à merveille. ELESPURU, s'étendant sur un coussin et bâillant. Bonne place à dormir sur l'une et l'autre oreille! J'en aurais besoin! -Trick! nous avons été sots De veiller cette nuit sous d'humides berceaux, Et de suivre en plein air ce drame scène à scène, Au risque d'attraper rhume et goutte sereine! TRICK Cromwell nous dédommage à son couronnement. Gramadoch nous promet un rare dénoûment! GIRAFF Gramadoch! -Nous l'allons voir, dans toute sa gloire De porte-queue, armé de la verge d'ivoire! ELESPURU Gloire! à votre aise, amis! -Je ne voudrais pas, moi, Moi, vil bouffon, porter la queue à Cromwell roi! Quelle honte! devant la ville et la banlieue, Être ainsi vu tirant le diable par la queue! TRICK Il chante. Pour moi, je ne puis le nier, J'aime fort Olivier dernier, Et Gramadoch, fou philosophe, Aux deux bouts de la même étoffe. Rien de plus drôle, en bonne foi, Dans la grave cérémonie, Que voir la folie au génie Tenir par un manteau de roi. GIRAFF Pour peu que Gramadoch garde un air de noblesse, Il aura l'air d'un fou qui mène un sage en lesse. ELESPURU Le fou sera devant! . TRICK Mais pourquoi donc, enfin, Cromwell fait-il porter sa queue? ELESPURU Hé! Trick est fin! C'est afin d'empêcher que la robe royale Ne traîne dans la boue, en balayant la salle. -TRICK Je comprends: le motif me semble naturel. Mais qui l'empêchera de traîner sur Cromwell? GIRAFF Ormond l'eût fait! ELESPURU Oui, mais Cromwell l'envoie au diable, Pieds nus, la corde au cou, faire amende honorable. GIRAFF Pauvre homme! Est-il déjà pendu? TRICK Non. GIRAFF Ah! tant mieux! Quand nous aurons ici clos ce drame ennuyeux, Nous sortirons peut-être à temps pour le voir pendre. Il faut bien rire un peu! - TRICK Messires, à tout prendre, Nous pourrions bien, je crois, trouver à rire ici. La mort à Westminster joûra son rôle aussi! Si j'ai bons yeux, Cromwell marche droit à sa perte, Sa fortune indignée à la fin le déserte. Je viens de parcourir Londres dans tous les sens. Partout, le deuil au front, s'abordent les passants. J'ai vu dans Templebar, au Strand, à Gate-House, Rugir au nom de Roi la malice jalouse. Contre Olivier, dans l'ombre échangeant leurs signaux, Les partis ont déjà renoué leurs anneaux. Tout menace. ELESPURU Et le peuple? TRICK Il regarde: -il ressemble Au léopard, qui voit deux loups lutter ensemble. II attend, et les laisse en paix se déchirer, Content que le vaincu lui reste à dévorer ". Bref: -la mine est creusée, et si je ne me flatte, Sous les pieds d'Olivier c'est ici qu'elle éclate! GIRAFE, joyeux. Quel bruit vont faire ensemble et les fous et les saints! Ils choqueront le glaive et nous battrons des mains! ELESPURU Il chante. Prends garde, Olivier, mon maître! Tout traître enfin trouve un traître! C'est par les démons peut-être Que ce trône fut bâti. La mort en dressa l'estrade: Il peut en lit de parade Être soudain converti. Sur ce fatal édifice Plane un secret maléfice: Ton étoile aura menti. Autour de ce palais sombre Des sorcières ont dans l'ombre Dit leur magique alphabet. Sous ces housses violettes, Sous ce dais plein de paillettes, On trouverait des squelettes, Si cette pourpre tombait; Et sur ces degrés perfides, Ce tapis aux plis splendides Cache à tes pas régicides Une échelle de gibet! TRICK ET GIRAFF, applaudissant. C'est charmant! TRICK A propos, Messires! une idée: Elespuru et Giraff se rapprochent de Trick dans l'attitude de l'attention. Pendant que Gramadoch, plus haut d'une coudée, Soutiendra gravement la robe de Cromwell, Sous l'oeil du Parlement, au moment solennel, A la barbe des clercs, surchargés de leurs masses, Il faut le faire rire, à force de grimaces! ELESPURU, battant des mains. Bien trouvé! GIRAFF, gambadant. Bon! - (On entend une voix chanter au dehors: C'est surtout quand la dame abbesse Baisse Les yeux, que son regard charmant Ment. Son coeur brûle en vain dans l'enceinte Sainte: Elle en a fait à Cupidon Don.) Entre Gramadoch. TRICK Mais quoi! c'est lui-même! c'est lui! Gramadoch qui revient! - GIRAFF, à Gramadoch. Qui t'amène aujourd'hui Parmi nous? TRICK, à Gramadoch. Depuis quand voit-on sur cette terre, En avant de son maître aller le caudataire? GRAMADOCH Pour faire avec éclat sa cour au nouveau roi, Le fils de lord Roberts a brigué mon emploi; Et vu qu'un grand seigneur veut être mon confrère, Je suis pour aujourd'hui porte-queue honoraire. ELESPURU Le fils d'un lord porter la cape d'Olivier! Notre honte est sa gloire! II daigne l'envier! Laissons-lui donc sa tâche. -Ami, que je t'embrasse! - Pour l'honneur des bouffons mon orgueil lui rend grâce! Gramadoch monte dans la tribune, et ses camarades s'empressent autour de lui. GIRAFF A notre gaîté, frère, il manquait ton esprit. TRICK Oui, plut on est de fous, dit l'autre, plus on rit. J'aime qu'un même abri tous quatre nous rassemble. ELESPURU Ce sont plaisirs des dieux quand nous sommes ensemble Tous les fous réunis. GRAMADOCH C'est bien ce qui m'en plaît. Entre Milton. Voici maître Milton: -nous sommes au complet. SCÈNE HUITIÈME LES QUATRE FOUS, MILTON MILTON, accompagné de son guide. Il s'avance lentement et se tourne longtemps vers le trône comme abattu par un sombre désespoir. Il le faut. -C'est est fait! -Buvons tout le calice; Sans en perdre un tourment acceptons le supplice: Voyons faire ce roi! -Le théâtre est dressé. - Il sera donc, avant que ce jour ait passé, Descendu dans la tombe ou tombé sur un trône! TRICK, bas à Gramadoch. Le chantre de Satan tourne assez bien un prône. MILTON, poursuivant. Ah! qu'il meure ou qu'il règne, oui, dans ce jour de deuil, C'est là que de Cromwell va s'ouvrir le cercueil. Hélas! à Cromwell roi, Cromwell héros s'immole, Et pour le diadème il quitte l'auréole. Des plus sublimes fronts ô rare abaissement! - Cromwell veut être prince! -Il donne avidement - Sa gloire pour un rang et son nom pour un titre! GRAMADOCH, bas à Trick. Il ne prêche point mal, pour n'avoir pas de mitre! MILTON, continuant. Qu'il m'est dur de haïr cet archange mortel Dont j'eusse écrit le nom aux pierres d'un autel! Comme il nous a bercés d'une erreur décevante, L'homme en qui j'adorais la vérité vivante! Ah! pour jamais ici je viens te dire adieu, Roi fatal, révolté contre le peuple et Dieu! Prends donc la royauté de César et de Guise: La couronne se dore et le poignard s'aiguise. Il se retire dans un coin du théâtre, au côté opposé à la loge des fous, et demeure immobile. SCÈNE NEUVIÈME LES MÊMES, PEUPLE, puis WILLIS, puis OVERTON, SYNDERCOMB ET LES CONJURÉS PURITAINS. Entre un groupe de gens du peuple, hommes, femmes, vieillards, en habits puritains; tous semblent appartenir à diverses professions. On distingue au milieu d'eux un vieux soldat réformé. -Ils arrivent en tumulte et avec précipitation: les premiers entrés appellent ceux qui les suivent et leur crient: GENS DU PEUPLE Par ici! MILTON, à son page. Qui vient là? LE PAGE Des gens du peuple. MILTON, amèrement. Ah oui! Le peuple! -Toujours simple et toujours ébloui, Il vient, sur une scène à ses dépens ornée, Voir par d'autres que lui jouer sa destinée. UN BOURGEOIS Pas de gardes encor! UN SECOND Nous sommes par bonheur Les premiers. UN TROISIÈME Mettons-nous vite aux places d'honneur! Tous se placent près du trône. -Entre sir Richard Willis enveloppé d'un manteau. TRICK, montrant les bourgeois et Willis à ses camarades. Voyez ces bons bourgeois et cet homme à l'oeil louche; Dans la commune attente un autre objet le touche. Ceux-ci viennent pour voir, lui vient pour observer. C'est Willis l'espion. GIRAFF Pourquoi le réprouver? Faut-il que de vains mots le sage se repaisse? Ce sont des curieux de différente espèce; Voilà tout. Entrent Overton et Syndercomb. -Ils viennent se mêler en silence au groupe des spectateurs déjà rassemblés. PREMIER BOURGEOIS, montrant l'estrade à son voisin. Ce sera bien beau! SECOND BOURGEOIS Superbe, ami! TROISIÈME BOURGEOIS Olivier ne fait pas les choses à demi. UNE FEMME Ce trône est d'or massif! UNE AUTRE FEMME Ces franges sont parfaites! UNE TROISIÈME FEMME Nous aurons donc des jeux, des spectacles, des fêtes, Enfin! UN MARCHAND, dans la foule. Ce Barebone est bien heureux, vraiment. Ce que c'est qu'avoir eu son frère au Parlement! PREMIER BOURGEOIS, au marchand. Oui, dans le Croupion il faisait Maigre-Échine. Il rit. LE MARCHAND, examinant la tenture d'un pilier. C'est qu'il leur vend cela pour étoffe de Chine! Tapissier de la cour! si tant d'heur m'arrivait, Dans ma Bible, à genoux, je mettrais mon brevet. - Il doit gagner ici de l'or à pleines tonnes. DEUXIÈME BOURGEOIS Vive Olivier roi! PREMIÈRE FEMME Plus de prêcheurs monotones! Nous reverrons les bals. DEUXIÈME BOURGEOIS Les courses de chevaux. TROISIÈME FEMME Et les comédiens narguant les grands-prévôts. DEUXIÈME FEMME Et ces Égyptiens qui s'en venaient par bandes Au jardin du Mûrier danser des sarabandes. LE SOLDAT Le vieux soldat, qui jusqu'alors est resté immobile, fait un pas vers les femmes, et s'écrie d'une voix tonnante: Taisez-vous, femmes! Mouvement de surprise dans le groupe. PREMIER BOURGEOIS Quoi! c'est un soldat, je crois? DEUXIÈME BOURGEOIS Qu'a-t-il à remontrer aux femmes des bourgeois? LE SOLDAT, aux bourgeois. Taisez-vous, femmes! LES BOURGEOIS Nous, des femmes? LE SOLDAT Oui, des femmes! Vous, plus qu'elles encor! Montrant les femmes. Ce sont de pauvres ames; Mais que dire de vous, qui ne les surpassez Qu'en airs de folle joie et qu'en ris insensés? OVERTON, frappant sur l'épaule du soldat. Bien! -On vous a sans doute abreuvé d'injustices, Mon brave? -Comme nous, après de vieux services, On vous a réformé? privé de votre emploi?... LE SOLDAT On fait bien plus encore; on veut régner sur moi! OVERTON, à la foule. Il a raison, amis! En effet, est-ce l'heure De rire, quand Dieu tonne et quand Israël pleure? Quand un homme, opprimant ceux qui l'ont protégé, Vient imposer un trône au peuple surchargé? Quand tout aigrit les maux que l'Angleterre endure! PREMIER BOURGEOIS C'est bon. -Mais le soldat a la parole dure. La foule grossit peu à peu. -Entre l'ouvrier Nahum. OVERTON Ah! frères, pardonnez à ce noble martyr L'accent d'un coeur troublé par les pompes de Tyr; Laissez-le seul ici mêler sa plainte amère Aux cris de la patrie, hélas! de notre mère, Que déchire aujourd'hui l'enfantement d'un roi! TROISIÈME BOURGEOIS Un roi, ce mot me blesse, et je ne sais pourquoi. DEUXIÈME BOURGEOIS Tout ce que je pensais, ce monsieur me l'explique. NAHUM Un roi, c'est un tyran. DEUXIÈME BOURGEOIS Vive la république! OVERTON Et quel roi? ce Cromwell! un fourbe! un oppresseur! Qu'était-il donc hier? LE SOLDAT Un soldat. LE MARCHAND Un brasseur. TROISIÈME BOURGEOIS Qui nous délivrera de cette fête horrible? PREMIER BOURGEOIS L'eût-on dit de Cromwell? usurper! c'est terrible. NAHUM Il s'ose nommer roi: c'est une impiété. DEUXIÈME BOURGEOIS Un crime. PREMIER BOURGEOIS On a d'ailleurs proscrit la royauté!... OVERTON Vous avez tous des droits à ce trône. PREMIER BOURGEOIS Sans doute; Pourquoi lui plus que nous? OVERTON L'enfer trace sa route, Ressusciter les Rois et les anciens abus! NAHUM Rendre à Jérusalem son vieux nom de Jebus! OVERTON Nous écraser du poids d'un trône abominable! PREMIÈRE FEMME Dit-on pas qu'il a fait un pacte avec le diable? DEUXIÈME FEMME On conte que la nuit ses yeux semblent ardents. TROISIÈME FEMME On dit que dans la bouche il a trois rangs de dents. Entrent peu à peu tous les conjurés puritains, excepté Lambert. Ils se serrent la main quand ils se rencontrent, et se mêlent silencieusement à la foule. NAHUM C'est le monstre annoncé par saint Jean. DEUXIÈME BOURGEOIS C'est la bête De l'Apocalypse. LE SOLDAT Oui. OVERTON Cromwell sur notre tête Jette les neuf fléaux. NAHUM C'est un Assyrien! OVERTON Oui, nos maux sont au comble enfin. LE MARCHAND Je ne vends rien! LE SOLDAT Sans pain, aller pieds nus et coucher sur la dure! Nous n'aurons bientôt plus, pour peu que cela dure, Tandis que Noll prendra son chiffre à ces piliers, Qu'à faire de nos dents des clous pour nos souliers! OVERTON Nous irons à sa porte attendre ses aumônes! NAHUM Ce qu'il faut à Cromwell, ce ne sont pas des trônes, C'est le gibet d'Aman, la croix de Barabbas! SYNDERCOMB Mort à Cromwell! WILLIS, mêlé à la foule. Oui, mort! MILTON, tressaillant à la voix de Willis, aux conjurés puritains. Messieurs, parlez plus bas. WILLIS Meure l'usurpateur! LE SOLDAT Parler plus bas! qu'importe? J'irais lui crier: -Mort! -sur le seuil de sa porte. NAHUM, au soldat. Les sentences de Dieu se font à haute voix. Soldat, ta bouche est pure. LE SOLDAT, à Nahum. Oui, tel que tu me vois Pauvre, et comme un limon oublié sur l'arène, Laissé nu par le flot de la fortune humaine, Si je puis voir punir cet enfant de Sirah, Je meurs consolé! OVERTON, le tirant à part et lui montrant son poignard. Frère, on vous consolera. Le soldat fait un mouvement de joie et de surprise qu'Overton réprime. Silence! Entre un détachement de soldats du régiment de Cromwell, en uniforme rouge, cuirassés, le mousquet et la pertuisane sur l'épaule. On vient poser la garde; il faut se taire. Les soldats refoulent des deux côtés de la salle le peuple qui la remplit. LE CHEF DU DÉTACHEMENT, a voix haute. Place aux Côtes-de-Fer du lion d'Angleterre! A quelques bourgeois qu'il repousse. Allons, vous! UN DES BOURGEOIS, bas à l'autre. On voit bien à leur air de hauteur Qu'ils sont du régiment de Mylord Protecteur! Les soldats se forment en haie du trône jusqu'à la porte. LE VIEUX SOLDAT, bas à Overton en lui montrant t'officier. Ces officiers d'Achab ont des pourpoints de soie! UNE JEUNE SENTINELLE, le repoussant dans la foule. Rangez-vous donc, l'ami! OVERTON, bas au vieux soldat. Ha! comme il vous rudoie! Les sicaires ont pris les façons du tyran, Et déjà la recrue insulte au vétéran! LE SOLDAT, lui serrant la main. Patience! LE CHEF DU DÉTACHEMENT, à sa troupe. Soldats! l'Esprit saint nous rassemble. Pour notre général prions Dieu tous ensemble! OVERTON, au chef de la troupe. Pour votre général? dites-donc votre roi. LE CHEF DU DÉTACHEMENT Lui, notre roi! -Qui l'ose insulter ainsi? OVERTON Moi. LE CHEF DU DÉTACHEMENT Hé bien! vous mentez. OVERTON Non. LE CHEF DU DÉTACHEMENT Cromwell roi! Dieu l'en garde. OVERTON Il va l'être aujourd'hui. LE CHEF DU DÉTACHEMENT Qui te l'a dit? Entre le Champion d'Angleterre, armé de toutes pièces, à cheval, et flanqué de quatre hallebardiers qui portent devant lui une bannière aux armes du Protecteur. OVERTON Regarde. SCÈNE DIXIÈME LES MÊMES, LE CHAMPION D'ANGLETERRE LE VIEUX SOLDAT, bas à Overton. Voyons quelle parole il va jeter au vent. LE CHAMPION Il se tient à cheval en avant du trône. Hosannah! -Je vous parle au nom du Dieu vivant. - Le très-haut Parlement, ayant par ses prières Long-temps de l'Esprit saint imploré les lumières, Pour mettre fin aux maux du peuple et de la foi, Prend Olivier Cromwell et le proclame roi! - Murmures dans la foule. TRICK, bas à ses camarades en leur montrant le peuple. Voyez donc s'indigner tous ces chanteurs de psaumes. LE CHAMPION, poursuivant. Or, s'il se trouve à Londre ou dans les trois royaumes Un homme, jeune ou vieux, bourgeois ou chevalier, Qui conteste son droit à Mylord Olivier, Nous le défions, nous, Champion d'Angleterre, A la dague, à la hache, au sabre, au cimeterre, Et voulons, l'immolant sans merci ni rançon, Aux crins de ce cheval pendre son écusson. Si cet homme est ici, qu'il parle, qu'il se lève; Qu'il soutienne son dire à la pointe du glaive; Vous tous êtes témoins que, pur de tout péché, Je lui jette ce gant, de ma droite arraché! Le Champion jette son gantelet devant le peuple, tire son épée, et l'élève au-dessus de sa tete. LE PORTE-ÉTENDARD ET LES HALLEBARDIERS DU CHAMPION Hosannah! Silence de stupeur dans le peuple: tous les yeux s'attachent au gantelet. LE CHAMPION Nul ne parle? OVERTON, à part. Ah! faut-il donc se taire? MILTON, d'une voix haute. Pourquoi donc un seul gant, Champion d'Angleterre? Votre maître aurait dû, si tels sont ses projets, Jeter autant de gants qu'il se croit de sujets. Mouvement d'approbation dans la foule. LE CHAMPION Qui parle? cet aveugle! -Éloignez-vous, brave homme. Les soldats repoussent Milton. -Overton s'approche de l'officier qui commande la garde et l'interroge du regard. L'OFFICIER, baissant les yeux d'un air sombre. Tout va mal! OVERTON, bas à Syndercomb. Tout va bien. LE CHAMPION, promenant ses regards sur le peuple. Hé bien! nul ne se nomme? OVERTON, bas à Milton en lui serrant la main. Nous enverrons Cromwell rejoindre ici son gant! MILTON, à part. Hélas! LE CHAMPION J'attends! LE VIEUX SOLDAT, à part, regardant le Champion. Faquin! satellite arrogant! SYNDERCOMB, bas à Overton. Je ne sais qui me tient que je ne le châtie. Il fait un pas vers le gantelet. Overton l'arrête. OVERTON, bas à Syndercomb. Soyons prudents! GRAMADOCH, bas à ses camarades en leur montrant le groupe des conjurés puritains. Ces fous vont brouiller la partie. S'ils relèvent ce gant, adieu le dénoûment. Il faut les empêcher de tout perdre. TRICK Comment? Gramadoch hoche la tête d'un air capable. LE CHAMPION, toujours l'épée haute. Donc, nul ne me répond? GRAMADOCH, sautant de sa loge dans la salle. Si fait, moi! Surprise dans la foule. LE CHAMPION, étonné. Tu ramasses Ce gant? GRAMADOCH, relevant le gantelet. Oui. LE CHAMPION Qu'es-tu donc? GRAMADOCH Un marchand de grimaces, Comme toi. Notre masque à tous deux est trompeur. Ma grimace fait rire et la tienne fait peur: Voilà tout. LE CHAMPION Tu m'as l'air d'un drôle. GRAMADOCH Et toi de même. LE CHAMPION, aux hallebardiers. C'est un fou. GRAMADOCH Justement. -Par goût et par système. Oui, je tiens à la cour en qualité de fou, Tu l'as dit. VOIX DANS LA FOULE L'arlequin expose là son cou. - -C'est un bouffon de Noll. -La démarche est hardie! - -Un vrai fou! - MILTON Qu'est-ce donc que cette parodie? Longs éclats de rire dans la tribune des bouffons. GRAMADOCH Allons! prenons du champ. LE CHAMPION Malheureux baladin! Va-t'en, ou je te fais fouetter. GRAMADOCH Quel fier dédain! Mannequin comme moi, ta grimace est moins gaie; Je le répète, ami. Cromwell tous deux nous paie Pour faire un peu de bruit dans ce concert falot Où ta voix est la cloche et ma voix le grelot. LE CHAMPION Maraud! GRAMADOCH Sans déroger nous pouvons, il me semble, Pour ou contre Olivier nous mesurer ensemble: Je suis son porte-queue, et toi, son porte-voix. LE CHAMPION, avec colère. Quelle arme choisis-tu? GRAMADOCH Moi? Il dégaine sa latte. Ce sabre de bois! Il l'agite d'un air martial. C'est bien l'arme qu'il faut contre un guerrier de paille. En garde! capitan! - A la foule. Ha! bataille! bataille! Au Champion. Voyons si nous ferons un pendant à Dunbar, Et si ta Durandal vaut mon Excalibar! A la foule. Vous, venez voir, - Montrant Milton. Soit dit sans fâcher cet aveugle, - Lutter Falstaff qui chante avec Stentor qui beugle. Venez voir un bouffon rosser un spadassin. OVERTON, bas à Syndercomb. Cette scène m'a l'air préparée à dessein. GRAMADOCH, paradant devant le Champion. Hé bien, mons Champion? qu'as-tu donc? tu balances? Toi qui, sans les compter, voulais rompre des lances! Je ne veux que te mettre en poudre en deux assauts! Et tu pourras après ramasser tes morceaux. LE CHAMPION, montant Gramadoch. Qu'on arrête ce fou. Les gardes entourent et saisissent Gramadoch. GRAMADOCH II se débat en riant dans sa barbe. Je suis dans mon droit, lâche! - Il a peur! -Je lui fais intenter, s'il me fâche, Une bonne action de quaré impedit! Les bouffons de la tribune l'applaudissent avec des éclats de rire. LE CHAMPION, d'une voix solennelle. Nul n'ayant contesté, peuple, ce que j'ai dit, - Qu'un aveugle et qu'un fou, -devant toute la terre, Je proclame Olivier Cromwell, roi d'Angleterre! LES SATELLITES DU CHAMPION Dieu sauve Olivier roi! Profond silence dans la foule et dans la troupe. LE CHAMPION Passons. Il sort lentement avec son cortége. SYNDERCOMB, bas à Overton et lui montrant Gramadoch qui rit. Oui, oui, c'était Pour amuser le peuple. OVERTON, de même, lui montrant le peuple consterné. Il menace: il se tait. SCÈNE ONZIÈME LA FOULE VOIX DANS LA FOULE Le vieux Noll est bien long! -Quand pensez-vous qu'il sorte De White-Hall? -C'est dur d'attendre de la sorte. Un grand bruit de cloches éclate au dehors; des coups de canon lointains s'y mêlent à intervalles égaux. -Silence! entendez-vous les cloches, le canon? -Il sort! -Passera-t-il par Old-Bayley? -Non, Par Picadilly. -Dieu! voyez donc sur la place Ce peuple! -Ils sont bien là: c'est de la populace. -Que de têtes là-bas! que de têtes là-haut! Tout fourmille..-II n'est pas, quoiqu'il fasse bien chaud, Une tuile des toits, pas un pavé des rues, Qui ne soient tout chargés de faces incongrues. -Je sais là des balcons qui se sont loués cher. Pour voir Cromwell! pour voir un visage de chair! Ces Babyloniens sont fous. -Dieu me protége! J'étouffe! -Attention! voici que le cortége Débouche dans la place. -Enfin! -Ah!... Mouvement dans la foule: tous les yeux se portent avidement vers la grande porte. -Dites-moi, Qui marche en tête? -C'est le major Skippon. -Quoi! Skippon? -Un bon soldat de bonne renommée! -Il fut à Worcester le premier de l'armée " Qui passa la Severn sur le pont de bateaux. -Les saints ont ce jour-là bien joué des couteaux! -Moins bien qu'à White-Hall, le trente janvier! -L'homme! Tu dis cela d'un ton qui vaudrait qu'on t'assomme. Tais-toi. -Je ris. -Tais-toi! -Rire n'est point parler! -Si l'on ne m'étouffait, je t'irais étrangler! -Paix! voici le lord-maire. - Entre le lord-maire avec les aldermen, les greffiers de ville et les sergents de la Cité, tous en costumes. -Le lord-maire et le corps de ville s'arrêtent à gauche de la grande porte. Admirez dans la file Pack l'alderman que Noll, pour honorer la ville, Fit chevalier avec un bâton de fagot. - -Il se tient sur son rang comme sur un ergot. - C'est sur sa motion qu'on fait roi ce pilate. Entrent les cours en procession. -Les cours de justice prennent place en haut des gradins au fond de la salle. -Ah! les barons des cours en robe d'écarlate. -Huzza, grand-juge Hale! -Huzza, sergent Wallop! -Voici des colonels qui passent au galop. -Quoi! n'a-t-on pas assez des gardes que l'on paie! Les corporations en robes font la haie. Nol] est un tyran! -Noll est un usurpateur! Un titan qui des cieux veut gravir la hauteur! La force est le seul droit de cet autre Encelade. Cromwell ne monte pas au trône: il l'escalade. -Paix l'échappé d'Oxford! Voyez donc ce pédant! Parle-t-il pas latin? -Hé, j'ai droit cependant De maudire Appius sur sa chaise curule... -Il croit tuer Cromwell avec une férule! UN HUISSIER en noir parait sur le seuil et crie: Place au Parlement! place! Entre le Parlement sur deux files, précédé de l'orateur devant qui marchent les massiers, les huissiers, les clercs et les sergents de la Chambre. -Mouvement d'attention dans la foule. -Pendant que le Parlement prend place au premier rang des gradins du fond, les entretiens continuent dans le peuple. VOIX DANS LA FOULE Ah!... -Comment nomme-t-on L'orateur? -C'est, je crois, sir Thomas Widdrington. -Un bel homme. -Un Judas. - OVERTON, bas à Wildman. Le peuple a ses rancunes. Voyez, nul n'a crié: « Dieu garde les communes! » WILDMAN, bas à Overton en lui montrant le Parlement. Dieu les confonde! ils sont tous vendus à l'intrus; Ils adorent Cromwell et Belatucadrus. TRICK, promenant ses regards de la loge des fous sur l'assemblée. Les cours, -les aldermen, -le corps parlementaire, - Oui, -voilà tous les dieux de la pauvre Angleterre! Les voilà! GIRAFF Plaisants dieux! ELESPURU Frères, qu'en dites-vous? GIRAFF Ils sont dieux à peu près comme nous sommes fous. TRICK Il me tarde de voir éclater la bourasque Dans ce grave Olympe. - GIRAFF Oui, Trick. Mon esprit fantasque Préfère au Panthéon le Pandémonium, Comme toi. ELESPURU, leur montrant Gramadoch qui, toujours gardé dans un coin de la salle par quatre hallebardiers, fait mille contorsions. Gramadoch nous fait des signes. GRAMADOCH, faisant des grimaces à ses camarades. Hum. Les fous éclatent de rire. ELESPURU Ouais! sa plaisanterie était un peu bien forte. TRICK Comment sortira-t-il de là? GIRAFF Que nous importe? ELESPURU Au fait, nous avons ri: c'est tout pour le moment. UN HUISSIER, au balcon d'une grande tribune richement décorée en face du trône. Mylady Protectrice! Tout le corps de ville se lève, se découvre et fait un profond salut à la Protectrice, qui paraît accompagnée de ses quatre filles, parées chacune à leur manière. La Protectrice, mistress Fletwood et lady Cleypole sont en noir, avec parure de jais; lady Falconbridge en grand habit de cour, manteau de brocart d'or, basquine de velours gingembre avec broderie de scorpions de Venise, barbes et couronne de pairesse; Francis en robe de gaze blanche lamée d'argent. La Protectrice répond par une révérence au salut du lord-maire et des aldermen, puis s'assied avec ses filles sur le devant de la tribune; le fond est occupé par leurs femmes. TRICK, aux bouffons. Ah! c'est heureux, vraiment, Que ce visage-là ne prenne pas encore Le nom de Reine. UN SOLDAT, à la tribune des bouffons. Paix, sires de l'ellébore "! TRICK, ricanant. Parlez-moi d'un guerrier pour bien prêcher la paix. Le soldat fait un geste menaçant: Trick s'assied en haussant les épaules. -Au moment où la famille de Cromwell est entrée, un grand mouvement s'est fait dans l'assemblée, et tous les regards sont restés attachés à la grande tribune. VOIX DANS LA FOULE Quoi! c'est la Protectrice! -Elle a l'air bien épais. -La fille d'un certain Bourchier. -C'est un beau rêve Qu'elle fait là! -Monsieur, quelle est cette jeune Ève A sa droite? -Ici? -Non; là. -C'est lady Francis. -Sa fille? -Oui. -Le vieux Noll en a donc cinq ou six? -Non, quatre. Vous voyez. -La plus jeune est charmante. -Qu'il fait chaud! -Qu'on est mal! -La foule encore augmente. -On est ici pressé comme ces fils d'enfer Dont le nombre égalait le sable de la mer. -Les oiseaux sont heureux avec leur paire d'ailes. - On m'écrase! On entend tout-à-coup prés de Westminster un coup de canon dans la place. SYNDERCOMB, bas au groupe de conjurés. Il arrive! Second coup de canon. Grande rumeur dans la place au dehors: vif murmure d'attention dans la salle. OVERTON, bas aux conjurés. A vos postes, fidèles! Les conjurés s'échelonnent dans la foule. -Les coups de canon se suivent à intervalles égaux. On entend le bruit des fanfares et des acclamations. Le corps de ville sort pour aller au-devant du Protecteur. VOIX DANS LA FOULE Ah! le voilà! -C'est lui! -Voyons! -Lui-même! -Ah! -Oh! -L'Achan des nations! -Pharaon Néchao! -Il est seul en carrosse. -Il regarde à sa montre. -Le maire et les shérifs marchent à sa rencontre. -Monsieur, vous qui voyez, comment est-il vêtu? -En velours noir. -Voisin, votre coude est pointu. -Le maire l'aborde. -Ah!... -La voiture s'arrête. -On le harangue. -Il fait un signe de la tête. -On lui donne un placet qu'il passe à lord Broghill. -Le maire parle encor. -Toujours! -Finira-t-il? Il est presque à genoux. -Eunuque d'Holopherne! Il harangue toujours n'importe qui gouverne. -Le Protecteur réplique... Écoutez! -Écoutons! -Dérision! le loup sermonne les moutons. - Noll avait à Dunbar la barbe un peu plus sale. -Il descend... -Où va-t-il? -Prier Dieu dans la salle De la chancellerie. -Il va prier l'enfer! -Comme il marche entouré de ses Côtes-de-fer! -Vaine précaution! sa garde est mécontente De garder un roi... -Chut! -Allons! nouvelle attente! -Comment le trouvez-vous? -Il est sombre. -Il est gai. - -Pesant... -Majestueux... -Vieilli... -Non, fatigué. -Le soleil le gênait. -Je crois qu'il a la goutte. -Traîné par huit chevaux, ce monstre me dégoûte. C'est porter du fumier dans un char triomphal. -Voilà qu'il nous revient. Bon! à Westminster-Hall! -Voici le porte-épée, et puis le porte-queue. -Le révérend ministre avec sa cape bleue. -N'est-ce pas Lockyer? -Oui. -Les clercs du palais, Les sergents de la cour, les pages, les valets. - -Le lord-maire à cheval précède son carrosse, L'épée en l'air, nu-tête... -Usurpateur féroce! Les airs des anciens rois! -Meure Olivier dernier! -Laissez-moi voir un peu, seigneur pertuisanier! -Le voici! - Cromwell, entouré de son cortége, paraît sur le seuil de la grande porte. -Long frémissement dans la foule. Toute l'assemblée se lève, et se tient découverte dans l'attitude du respect. -Le Protecteur est tout en velours noir, sans épée et sans manteau. Son cortége forme un cercle étincelant d'or et d'acier à quelque distance derrière lui. Le plus près du Protecteur, en avant, se tient le lord-maire, l'épée haute; en arrière, lord Carlisle, l'épée haute. -On distingue dans le cortége les généraux Desborough et Fletwood, Thurloë, Stoupe, les secrétaires d'État et les secrétaires particuliers de cabinet, Richard Cromwell, Hannibal Sesthead avec son luxe de brocart d'or, de pages et de chiens danois; une foule de généraux, de colonels, dont les uniformes éclatants et les resplendissantes cuirasses contrastent avec le manteau bleu et l'habit brun du prédicateur Lockyer, mêlé dans leurs rangs. -A droite de la porte, un groupe de grands digni- taires qui doivent figurer dans la cérémonie, portant sur des coussins de velours rouge: lord Warwick, la robe de pourpre; lord Broghill, le sceptre; le général Lambert, la couronne; Whitelocke, les sceaux de l'État; un alderman pour le lord-maire, l'épée; un clerc des communes pour l'orateur du Parlement, la Bible. SCÈNE DOUZIÈME CROMWELL, SA FAMILLE, SON CORTÉGE,LA FOULE. Au moment où Cromwell se montre sur le seuil de Westminster-Hall, au milieu du bruit du canon, qui n'a cessé de tirer durant la scène précédente, des cloches, des fanfares et des roulements de tambours, on distingue les acclamations qui le suivent du dehors. VOIX du dehors. Huzza! Lord-Protecteur d'Angleterre! OVERTON, bas à Garland. Ces hurleurs sont payés. Mais nous les ferons taire. C'est ainsi que déjà, quand Noll, à Grocers-Hall, Fit de Thomas Viner un baronnet féal, Il fut pour son argent applaudi dans Cheapside. Cromwell reste un moment arrêté sur le seuil de la porte et salue à plusieurs reprises le peuple du dehors. VOIX DANS LA FOULE Cromwell! -C'est là Cromwell? -ce roi! -ce régicide! -Il est fort laid! -Qu'il est petit pour un héros! -On l'aurait dit plus grand. -Je le croyais moins gros. -Qu'avec son grand chapeau cet homme m'embarrasse? Otez votre chapeau. -Moi? depuis quand, de grace, Ote-t-on son chapeau, Madame, à l'Antechrist? Cromwell se retourne vers la foule de l'intérieur. -Profond silence. CROMWELL, faisant quelques pas. Au nom du Père, au nom du Fils et de l'Esprit, La paix soit avec vous! Silence dans l'assemblée. Les acclamations continuent dans la place. LES VOIX du dehors. Olivier, Dieu vous aide! -Vive à jamais Cromwell! Cromwell se retourne encore et salue le peuple amassé sur la place. THURLOE, bas à Cromwell. Tout vous rit, tout vous cède. Que d'acclamations! quels élans! quel beau jour! CROMWELL, amèrement, bas à Thurloé. Oui. -Ce peuple innombrable, heureux, ivre d'amour, Qui de mon haut destin semble un puissant complice, N'applaudirait pas moins si j'allais au supplice. Il voit dans mon triomphe un spectacle éclatant, Il y court, en jouit, et rien ne lui plaît tant, Lorsqu'en joyeux transports tu le vois se répandre, Que me voir couronner, sinon de me voir pendre. -Bon peuple! -Vois ici quel silence d'ailleurs! THURLOE, bas. Ce peuple est travaillé par les saints niveleurs. Le Parlement, l'orateur en tête, s'avance sur deux files vers Cromwell. Il salue profondément le Protecteur, qui ôte et remet son chapeau. L'ORATEUR DU PARLEMENT, à Cromwell. Mylord! -Quand Samuël offrait des sacrifices, Il gardait à Saül l'épaule des génisses, Pour montrer à ce roi, sous le sacré rideau, Qu'un peuple pour un homme est un rude fardeau. D'où Maximilien fut souvent pris à dire Qu'il est bien malaisé de se faire à l'empire. On voit peu de mortels, maîtres des factions, Qui sachent gouverner le pas des nations. Il roule lourdement, ce grand char où nous sommes, Que les événements traînent, tout chargé d'hommes, Et pour le bien guider dans les âpres chemins, Il faut un ferme bras et de puissantes mains. Souvent, marchant la nuit sous un ciel peu propice, En évitant l'ornière, on tombe au précipice; Car ce char, dont la terre entend l'essieu crier, Ne se détèle pas et ne peut s'enrayer. Il faut qu'il marche! Il faut qu'il roule! Il faut qu'il aille! Il faut qu'on voie, ardents comme un jour de bataille, Ruer malgré le fouet, courir malgré le frein, Les coursiers que Dieu lie à son timon d'airain; Et qu'enfin, écrasant rois, peuples, capitales, Sa roue aveugle passe en ses routes fatales! Quand on laisse au hasard courir ce char pesant, Dans sa profonde ornière il coule tant de sang Que les chiens, s'ils ont soif, sur sa trace l'étanchent. Le monde alors chancelle et les royaumes penchent. Aussi quels soins il faut pour choisir le cocher De ce lourd chariot qu'on tremble à voir marcher! II faut qu'un double appel l'ait fait monter au faîte. Élu par deux pouvoirs, il faut que sur sa tête Le choix du peuple tombe avec le choix de Dieu; Que le bandeau s'y joigne à la langue de feu. Alors il est compté parmi ces mortels rares Que les peuples de loin suivent comme des phares. Mais par de durs travaux ce rang est acheté. Il faut que son esprit veille de tout côté. II ressemble aux soleils, qu'un Dieu seul a pu faire, Qui roulent, entraînant des mondes dans leur sphère, Dont les rayons du ciel éclairent les sommets, Et qui, brillant toujours, ne reposent jamais! - De tout ce que j'ai dit ce peuple doit conclure Qu'un seul bras de l'État peut bien régler l'allure. On a besoin d'un chef qui s'élève entre tous. Il faut un homme au monde; et cet homme, c'est vous. Le Parlement et toute l'assemblée s'inclinent. Mylord, guidez-nous donc dans toutes nos fortunes, Et daignez agréer la foi de vos communes. Profond silence dans la foule. OVERTON, bas à Milton. Ses communes! CROMWELL, à l'orateur. Monsieur, je suis reconnaissant. Cet empire est prospère, au gré du Tout-Puissant. En Irlande, malgré les discordes civiles, La foi marche, à grands pas envahissant les villes. Sur l'ulcère papiste acharné maintenant, Par le feu, par le fer, Harry, mon lieutenant, Extirpe d'une main, cautérise de l'autre. Armagh brûle. En ses murs Rome n'a plus d'apôtre. En Ecosse les clans sont rentrés au devoir. Au dehors tout va bien. Dunkerque est sans espoir; Et la vieille Angleterre, à la France alliée, Tient sous sa large main l'Espagne humiliée. Notre commerce en Inde a fait d'heureux progrès. Le Castillan jaloux se consume en regrets. Dieu montre en nous aidant que notre cause est bonne. Nous avons fait verser à Madrid, à Lisbonne, Bien du sang, bien de l'or, pour leurs rébellions. Blake en notre échiquier vide leurs galions. J'ai vers la Jamaïque envoyé deux escadres. L'armée en attendant remplit ses anciens cadres. Le Toscan se repent: il sera pardonné. Et lorsque autour de nous tout sera terminé, Nous pourrons à la fin, puisqu'il nous en invite, Des hordes du sultan sauver le Moscovite. - Si nous formons un voeu, Dieu l'exauce aussitôt. Enfin, vous le voyez, nul peuple n'est plus haut ". Vivons donc assurés dans la favéur céleste. Mais pour que le Seigneur sur nous se manifeste, Il faut courber le front et plier les genoux. Prions, et que l'Esprit descende parmi nous. Cromwell s'agenouille; tout son cortége, le Parlement, le corps de ville, les cours de justice et les soldats s'agenouillent aussi. -Moment de silence et de recueillement, pendant lequel on n'entend que les cloches, le canon, les fanfares et le bruit de la foule au dehors. SYNDERCOMB, bas à Overton et à Garland, qui se sont rapprochés du trône. Ils sont tous à genoux, le tyran et sa garde; Les glaives sont baissés. Point d'oeil qui nous regarde. Que ne frappons-nous? GARLAND, le repoussant, indigné. Dieu! SYNDERCOMB Pourquoi si haut crier? GARLAND Le frapper quand il prie! SYNDERCOMB Et que faire? GARLAND Prier, Prier contre lui. -Trève aux fureurs meurtrières! Et laissons Dieu choisir entre les deux prières. Les conjurés puritains s'inclinent et prient. -Une pause. CROMWELL, se relevant. Allons! Toute l'assemblée se relève. -Le comte de Warwick s'avance à pas lents et mesurés vers le Protecteur, met un genou en terre, et lui présente la robe de pourpre brodée d'hermine. LE COMTE DE WARWICK, à Cromwell. Daignez vêtir cette pourpre, Mylord. Cromwell, aidé de lord Warwick, endosse la robe. OVERTON, bas aux Puritains. Amis! amis! il met son suaire de mort. GARLAND, bas. Voyez-le maintenant: c'est le fils écarlate De Tyr prostituée. WILDMAN, bas. Oh! que la foudre éclate! Cromwell, vêtu de la robe de pourpre, dont le jeune lord Roberts. richement paré, soutient la queue, s'avance gravement vers le trône. Le comte de Warwick le précède, l'épée haute. Lord Carlisle le suit, la pointe de l'épée baissée vers la terre. SYNDERCOMB, à part. Quel éclatant cortége il emprunte à l'enfer! Pourpre, hermine, seigneurs dorés, soldats de fer, Un trône empanaché qu'un dais altier surmonte, Des femmes sans pudeur et des hommes sans honte, Faste, pouvoir, triomphe, il ne lui manque rien. Il nage dans l'orgueil et dans la joie. Eh bien! Pour faire évanouir tout cela comme un rêve, Comme l'ombre d'un char, comme un éclair du glaive, Que faut-il au Dieu fort? que faut-il au Seigneur? - Il serre son poignard sur son sein. Un peu de fer aux mains d'un malheureux pécheur. Cromwell, après avoir traversé lentement la salle au milieu d'un profond silence, arrive au pied du trône et se dispose à y monter. -Les conjurés se glissent en silence dans la foule et cernent l'estrade. MILTON, dans la foule d'une voix éclatante. Cromwell, prends garde à toi! CROMWELL, se retournant vers le peuple. Qui parle? SYNDERCOMB, bas à Garland. Dieu confonde L'aveugle dont la voix dit gare à tout le monde! MILTON, à Cromwell. Songe aux ides de mars! OVERTON, bas à Milton. Ne dis pas nos secrets! CROMWELL, à Milton. Milton, expliquez-vous. MILTON, à Cromwell. MANÉ RACHEL PHARÈS. Cromwell hausse les épaules et monte sur le trône. OVERTON, bas à Garland. Il monte! Je respire. GARLAND, bas. Ah! l'alerte était forte! Cromwell s'assied sur le trône. Les comtes de Warwick et de Carlisle se placent debout, l'épée nue, derrière son fauteuil, Thurloë et Stoupe à ses côtés. Le lord-maire, suivi de ses aldermen, s'avance au pied du trône, portant le coussin où est placée l'épée; il monte quelques degrés, met un genou en terre, et présente l'épée à Cromwell. LE LORD-MAIRE, à Cromwell. Lord Olivier, ceci qu'entre vos mains j'apporte, C'est l'épée. A défaut d'enclume, un peuple entier Sur le front des tyrans en a forgé. l'acier. La lame a deux tranchants pour qu'on en puisse faire Le glaive de justice et le glaive de guerre, Qui, tour à tour terrible au combat, au saint lieu, Brille aux mains du soldat, flamboie aux mains de Dieu. L'honorable cité de Londres vous le livre. Cromwell ceint l'épée, la tire du fourreau, l'élève au-dessus de sa tête, puis la rend au lord-maire, qui la remet dans son fourreau et se retire à reculons. WHITELOCKE, s'approchant de Cromwell avec le même cérémonial que le lord-maire. Mylord, voici les sceaux. Cromwell prend les sceaux, puis les rend à Whitelocke, qui se retire. L'orateur du Parlement, suivi des officiers des communes, s'avance à son tour, portant la Bible à fermetures d'or. L'ORATEUR DU PARLEMENT, un genou en terre devant Cromwell. Mylord, voici le livre. Cromwell prend la Bible, et l'orateur se retire avec de profondes révé- rences. Le général Lambert, pâle et inquiet, s'approche portant la couronne sur un riche coussin de velours cramoisi. -Overton fend la presse et se place près de lui. LE GÉNÉRAL LAMBERT, agenouillé sur les degrés de l'estrade de Cromwell. Mylord... OVERTON, bas à Lambert. C'est moi! courage! LAMBERT, à part. Il est à mes côtés. A Cromwell en balbutiant. Recevez la couronne... OVERTON, tirant son poignard, bas. Et la mort! Tous les conjurés, épars dans la foule, mettent à la fois la main sur leurs poignards. CROMWELL, comme s'éveillant en sursaut. Arrêtez. Que veut dire ceci? Pourquoi cette couronne? Que veut-on que j'en fasse? et qui donc me la donne? Est-ce un rêve? Est-ce bien le bandeau que je vois? De quel droit me vient-on confondre avec les rois? Qui mêle un tel scandale à nos pieuses fêtes? Quoi! leur couronne à moi, qui fais tomber leurs têtes! S'est-on mépris au but de ces solennités? - Mylords, Messieurs, Anglais, frères, qui m'écoutez, Je ne viens point ici ceindre le diadème, Mais retremper mon titre au sein du peuple même, Rajeunir mon pouvoir, renouveler mes droits. L'écarlate sacrée était teinte deux fois. Cette pourpre est au peuple, et d'une ame loyale, Je la tiens de lui. -Mais la couronne royale! Quand l'ai-je demandée? et qui dit que j'en veux? Je ne donnerais pas un seul de mes cheveux, De ces cheveux blanchis à servir l'Angleterre, Pour tous les fleurons d'or des princes de la terre. Otez cela d'ici! Remportez, remportez Ce hochet ridicule entre les vanités! N'attendez pas qu'aux pieds je foule ces misères. Qu'ils me connaissent mal les hommes peu sincères Qui m'osent affronter jusqu'à me couronner! J'ai reçu de Dieu plus qu'ils ne peuvent donner, La grace inadmissible, et de moi je suis maître. Une fois fils du Ciel, peut-on cesser de l'être? De nos prospérités l'univers est jaloux. Que me faut-il de plus que le bonheur de tous? Je vous l'ai dit: ce peuple est le peuple d'élite. L'Europe de cette île est l'humble satellite. Tout cède à notre étoile, et l'impie est maudit. Il semble, à voir cela, que le Seigneur ait dit: « Angleterre! grandis, et sois ma fille aînée. » Entre les nations mes mains t'ont couronnée: » Sois donc ma bien-aimée, et marche à mes côtés. » Il déroule sur nous d'abondantes bontés; Chaque jour qui finit, chaque jour qui commence, Ajoute un anneau d'or à cette chaîne immense. On croirait que ce Dieu, terrible aux Philistins, A comme un ouvrier composé nos destins; Que son bras, sur un axe indestructible aux âges, De ce vaste édifice a scellé les rouages, Œuvre mystérieusé, et dont ses longs efforts Pour des siècles peut-être ont monté les ressorts. Ainsi tout va. La roue, à la roue enchaînée, Mord de sa dent de fer la machine entraînée: Les massifs balanciers, les antennes, les poids, Labyrinthe vivant, se meuvent à la fois. L'effrayante machine accomplit sans relâche Sa marche inexorable et sa puissante tâche; Et des peuples entiers, pris dans ses mille bras, Disparaîtraient broyés ", s'ils ne se rangeaient pas. Et j'entraverais Dieu, dont la loi salutaire Nous fait un sort à part dans le sort de la terre! J'irais, du peuple élu foulant le droit ancien, Mettre mon intérêt à la place du sien! Pilote, j'ouvrirais la voile aux vents contraires! Hochant la tête. Non, je ne donne pas cette joie aux faux-frères... Le vieux navire anglais est toujours roi des flots. Le colosse est debout. Que sont d'obscurs complots Contre les hauts destins de la Grande-Bretagne? Qu'est-ce qu'un coup de pioche aux flancs d'une montagne? Promenant des yeux de lynx autour de lui. Avis aux malveillants! on sait tout ce qu'ils font. Le flot est transparent, si l'abîme est profond. On voit le fond du piége où rampe leur pensée. La vipère parfois de son dard s'est blessée; Au feu qu'on allumait souvent on se brûla; Et les yeux du Seigneur vont courant çà et là. - Qui du peuple et des rois a signé le divorce? Moi. -Croit-on donc me prendre à cette vaine amorce?_. Un diadème! -Anglais, j'en brisais autrefois. Sans en avoir porté, j'en connais bien le poids. Quitter pour une cour le camp qui m'environne! Changer mon glaive en sceptre et mon casque en couronne! Allons! suis-je un enfant? Me croit-on né d'hier? Ne sais-je pas que l'or pèse plus que le fer? M'édifier un trône! Eh! c'est creuser ma tombe. Cromwell pour y monter sait trop comme on en tombe. Et d'ailleurs que d'ennuis s'amassent sur ces fronts Qui se rident sitôt, hérissés de fleurons! Chacun de ces fleurons cache une ardente épine. La couronne les tue; un noir souci les mine; Elle change en tyran le mortel le plus doux, Et, pesant sur le roi, le fait peser sur tous. Le peuple les admire, et, s'abdiquant lui-même, Compte tous les rubis dont luit le diadème; Mais comme il frémirait pour eux de leur fardeau, S'il regardait le front et non pas le bandeau! Eux, leur charge les trouble, et leurs mains souveraines De l'État chancelant mêlent bientôt les rênes... - Ah! remportez ce signe exécrable, odieux! Ce bandeau trop souvent tombe du front aux yeux. - Larmoyant. Et qu'en ferais-je enfin? mal né pour la puissance, Je suis simple de coeur et vis dans l'innocence. Si j'ai, la fronde en main, veillé sur le bercail, Si j'ai devant l'écueil pris place au gouvernail, J'ai dû me dévouer pour la cause commune. Mais que n'ai-je vieilli dans mon humble fortune! Que n'ai-je vu tomber les tyrans aux abois, A l'ombre de mon chaume et de mon petit bois! Hélas! j'eusse aimé mieux ces champs où l'on respire, Le Ciel m'en est témoin, que les soins de l'empire; Et Cromwell eût trouvé plus de charme cent fois A garder ses moutons qu'à détrôner des rois! Pleurant. Que parle-t-on de sceptre? Ah! j'ai manqué ma vie. Ce morceau de clinquant n'a rien qui me convie. Ayez pitié de moi, frères; loin d'envier Votre vieux général, votre vieil Olivier. Je sens mon bras faiblir, et ma fin est prochaine. Depuis assez long-temps suis-je pas à la chaîne? Je suis vieux, je suis las; je demande merci. N'est-il pas temps qu'enfin je me repose aussi? Chaque jour j'en appelle à la bonté divine, Et devant le Seigneur je frappe ma poitrine. Que je veuille être roi! Si frêle, et tant d'orgueil! Ce projet, et j'en jure à côté du cercueil, Il m'est plus étranger, frères, que la lumière Du soleil -à l'enfant dans le sein de sa mère! Loin ce nouveau pouvoir à mes voeux présenté! Je n'en accepte rien, -rien que l'hérédité. Encor vais-je appeler, pour qu'en mon ame il lise, Un théologien, lumière de l'Eglise. J'en consulterai deux sur ce point, s'il le faut. De votre liberté je dois compte au Très-Haut, Et je veux, de sa loi faisant ma loi suprême, Accomplir ce que dit le psaume cent dixième. Les acclamations et les applaudissements font irruption de toutes parts. -Peuple et soldats, dont la harangue de Cromwell a peu à peu dissipé l'hostilité, laissent éclater leur enthousiasme. Stupeur dans le Parlement et dans le cortége du Protecteur. -Cromwell se redresse et fait un geste d'empire à la foule, qui se tait. Sur ce, nous prions Dieu, d'un coeur humble et soumis, Qu'il vous ait en sa sainte et digne garde, amis. Nous vous avons montré notre ame tout entière, Vous demandant pardon, pour dernière prière, D'avoir, un jour si chaud, fait un discours si long. Il se rassied. -Les transports et les acclamations du peuple éclatent de nouveau avec fureur. Les conjurés puritains, déconcertés, gardent un sombre silence et jettent leurs poignards. OVERTON, bas à Garland. Il mourra dans son lit! GARLAND, bas. Ils le-veulent, ils l'ont! LA FOULE Huzza! WILDMAN, bas. Voilà pourtant qu'il est héréditaire! Escamoteur! LA FOULE Huzza! Protecteur d'Angleterre! - Vive Olivier Cromwell! -Gloire au vainqueur de Tyr! OVERTON, bas aux Puritains. Comme il nous a joués! on a dû l'avertir! Quelqu'un nous a trahis; c'est une forfaiture. BAREBONE, à part. C'était le seul moyen de sauver ma facture. La plupart des conjurés puritains se dispersent dans la foule, qui continue de saluer de bruyantes acclamations Cromwell triomphant. Lambert, blême et pétrifié, s'apprête à descendre de l'estrade. Cromwell l'arrête. CROMWELL Lambert, vous dînerez avec nous aujourd'hui. Bas à Lambert, qui se retourne interdit. Pourquoi trembler encore? Il n'est plus là. LAMBERT, balbutiant. Qui? CROMWELL, toujours bas. Lui. Overton, qui devait pousser ta main peu sûre... - Avec un rire sardonique. Vous étiez du complot. LAMBERT Moi! Mylord, je vous jure... CROMWELL Ne jurez de rien. LAMBERT Mais, Mylord... CROMWELL J'ai des témoins. Vous en étiez le chef. LAMBERT Le chef! CROMWELL De nom, du moins. D'ailleurs vous aviez peur de votre propre audace, Et vous n'auriez osé me poignarder en face. LAMBERT Mylord... A part. Pour ce tyran, au coup d'oeil sûr et prompt, Chaque homme a sa pensée écrite sur le front. CROMWELL, haut à Lambert en souriant. M'a-t-on dit vrai, Mylord? Une voix peu discrète Conte que vous avez du goût pour la retraite. On dit que vous aimez les fleurs de passion. Bas et grinçant des dents. Vous me rapporterez votre commission. Il le congédie du geste. `Lambert descend de l'estrade et rentre dans le cortége. En ce moment Cromwell aperçoit le sceptre que lord Broghill a déposé sur les marches du trône. CROMWELL, d'une voix éclatante. Quoi donc? un sceptre! -Otez de là cette marotte. Se tournant vers Trick. Pour toi, mon fou! Redoublement d'acclamations parmi le peuple et la milice. TRICK, de sa loge. Non pas, et qu'un plus fou s'y frotte. Entre un huissier de ville. Il s'incline devant le trône et s'adresse à Cromwell. L'HUISSIER DE VILLE, à Cromwell. Mylord, le haut-shérif. CROMWELL Qu'il entre. Entre le haut-shérif, suivi de deux sergents d'armes. CROMWELL, au shérif. Quoi? LE HAUT-SHÉRIF, saluant. Mylord, Ce Bloum, ces prisonniers, ces condamnés à mort. CROMWELL, tressaillant. Quoi? serait-ce fini? LE HAUT-SHÉRIF Non, Mylord, pas encore. CROMWELL A la bonne heure! LE HAUT-SHÉRIF Hewlet a dressé dès l'aurore Leur gibet à Tyburn. Au lieu fatal conduits, Ils veulent près de vous, Mylord, être introduits. Faut-il qu'on exécute ou faut-il qu'on diffère? CROMWELL Qu'allèguent-ils? LE HAUT-SHÉRIF Qu'ils ont une requête à faire. CROMWELL Hé bien! qu'on les amène. LE HAUT-SHÉRIF Ici, Mylord? CROMWELL Ici. A un signe de Cromwell, le shérif s'incline et sort. -Cromwell reste quelque temps silencieux au milieu des acclamations du peuple et des chuchotements des généraux et du Parlement; puis il s'arrache vivement de son inertie, et s'adresse au docteur Lockyer, qui est mêlé à son cortége. -Çà, maître Lockyer, vous a-t-on pas choisi Pour nous édifier par la sainte parole? On attend. L'heure fuit, et la grace s'envole. Le docteur Lockyer monte lentement et comme avec embarras dans la chaire placée vis-à-vis le trône. LE DOCTEUR LOCKYER Mylord, voici mon texte... Il hésite et semble troublé. CROMWELL Allons, parlez, parlez. LE DOCTEUR LOCKYER, lisant dans une Bible qu'il tient à la main. « Un jour, pour faire un roi, les arbres assemblés » Dirent à l'olivier: -Soyez notre roi... -» CROMWELL, l'interrompant avec colère. Frère, Où prenez-vous cela? Le texte est téméraire. LOCKYER Dans la Bible, Mylord. CROMWELL Quoi! LOCKYER, lui présentant le livre. Voyez comme nous. JUGES. Chapitre neuf verset huit. CROMWELL Taisez-vous! En quoi ce texte a-t-il rapport aux conjonctures? Ne lit-on rien de mieux aux saintes écritures? Ne pouviez-vous trouver un chapitre, un verset Qui s'appliquât enfin à ce qui se passait? Par exemple, écoutez: -« Maudit qui dans sa route » Trompe l'aveugle errant! » -« Le vrai sage ose et doute. » - « -L'archange alla lier le démon au désert. -» Puis il est des sujets qu'un orateur disert Peut aborder encore, et cette circonstance En eût haussé le prix et grandi l'importance. Ainsi: -« L'homme est-il double? » -ou -« Les anges de Dieu » Pour venir jusqu'à nous, changent-ils de milieu? -» Ou bien: -« Qu'adviendrait-il si, vraiment dogmatistes, » Les whiggamors étaient antipoedobaptistes? -» A la bonne heure! au moins, voilà qui se comprend. Vous pouviez, pour ce peuple instruit, pieux et grand, Traiter ces questions et vingt autres! Que sais-je? Ah! je suis las d'ouïr les prêcheurs de collége Prêcher, parler du nez, louer du même ton Le soleil et la lune et mylord Eglingston! Allez! Nouvelles acclamations. -Lockyer, confus, descend de la chaire et se perd dans la foule. -Entre un huissier de ville qui s'arrête sur le seuil de la grande porte et crie: UN HUISSIER -Les prisonniers, Mylord. CROMWELL Qu'ils entrent. Entrent les cavaliers prisonniers, lord Ormond à leur tête. Ils sont précédés du haut-shérif et marchent entourés d'archers et de sergents d'armes. SCÈNE TREIZIÈME LES MÊMES, LORD ORMOND, LORD ROCHESTER, LORD ROSEBERRY, LORD CLIFFORD, SIR PETERS DOWNIE, LORD DROGHEDA. SEDLEY, SIR WILLIAM MURRAY, LE DOCTEUR JENKINS, MANASSE-BEN- ISRAEL: tous les mains liées derrière le dos, les pieds nus, la corde au cou. LE HAUT-SHÉRIF, ARCHERS DE VILLE, SERGENTS D'ARMES. A l'entrée des cavaliers, la foule se range avec un murmure d'étonnement et de curiosité. LES SERGENTS D'ARMES Place! Place! Les cavaliers s'arrêtent devant le trône de Cromwell, Ormond et Rochester au premier rang. Ils ont une attitude ferme et tranquille; Murray et Manassé seuls semblent atterrés. -Cromwell promène quelque temps des regards satisfaits sur les prisonniers, sur l'assemblée, sur la foule, et semble jouir du silence d'anxiété qui l'entoure. -Pendant toute la scène, Rochester fait des mines à Francis qu'il a aperçue dans la tribune en entrant. CROMWELL, croisant les bras, aux cavaliers. Que voulez-vous? A part. S'ils me demandaient grâce!... - LORD ORMOND, d'une voix assurée. Nous sommes gens de coeur, et nous ne prétendons Ni pitié, ni merci, ni faveurs, ni pardons. Des mourants comme nous sont fiers de leur supplice; Il n'a rien qui les trouble et qui les avilisse. Puis qu'attendre après tout de vous, d'un meurtrier, D'un vassal, qui chargeant son écu roturier Du cimier, du manteau, du sceptre héréditaire, Y fait écarteler les armes d'Angleterre? CROMWELL, l'interrompant. Que me voulez-vous donc? LORD ORMOND Un mot, monsieur Cromwell. Quel chemin choisit-on pour nous conduire au ciel? On nous mène au gibet: mais sait-on qui nous sommes? CROMWELL Des brigands condamnés à mort. LORD ORMOND Des gentilshommes. Vous l'ignoriez sans doute, et nous volts l'apprenons. Le gibet n'est point fait pour qui porte nos noms. Et, si petite enfin que soit votre noblesse, La corde qui nous souille autant que nous vous blesse. On ne se fait pas pendre entre hommes de bon goût Et gens de qualité. Nous réclamons. CROMWELL C'est tout? A part. Ils demandent la vie! LORD ORMOND Oui. Pesez la requête. CROMWELL Que souhaitez-vous donc? LORD ORMOND Qu'on nous tranche la tête. Arrière la potence et ses indignités! Nous avons tous le droit d'être décapités. CROMWELL, bas à Thurloë. Singuliers hommes! Vois. Point de peur, point de honte. Jusque sur l'échafaud l'orgueil avec eux monte. Leur préjugé les suit devant l'éternité; Et pour eux le billot est une vanité! Aux cavaliers avec un sourire railleur. Je comprends. -En entrant au ciel, il vous importe Qu'on vienne à deux battants vous en ouvrir la porte; Et pour un chanvre impur, ce serait trop d'honneur Que d'étrangler très-haut et très-puissant seigneur, Cela pourtant s'est vu. Puis dans vos rangs, mes maîtres, J'en vois qu'on pendrait bien sans fâcher leurs ancêtres. Ils n'en ont pas. -Ce juif, ce magistrat bourgeois... LE DOCTEUR JENKINS Je ne suis point jugé. Vous n'avez aucuns droits Pour m'infliger la mort, la prison, ou l'amende. Je suis libre, et je lis dans la charte normande: Nullus homo liber imprisionetur. LORD ROCHESTER, riant à Sedley. Bon! va-t-il lui citer des lois du temps d'Arthur? CROMWELL, aux cavaliers. Messieurs, nous vous tenons; chefs, lieutenants, complices, Tous! -Vous vous êtes pris à vos propres malices. L'heure a sonné, le bras se lève pour punir. Or, vous choisissez mal le temps, pour obtenir Des faveurs... LORD ORMOND, l'interrompant. Des faveurs, Monsieur! A Dieu ne plaise! Nous réclamons un droit de la noblesse anglaise. Entendez-vous? un droit! -des faveurs! un billot? Un coup de hache?... CROMWELL Paix, vous qui parlez si haut! -vous êtes cette nuit venus, ceints de l'épée, Dans ma maison, la garde ou séduite, ou trompée. Vous m'avez dans mon lit cru saisir sans témoins. Que me prépariez-vous? LORD ORMOND Pas le gibet, du moins. CROMWELL Oui, vous étiez pressés. Le poignard va plus vite. Aujourd'hui qu'en mes mains le Ciel vous précipite, Messieurs mes assassins, que voulez-vous de moi? LORD ORMOND Mourir en chevaliers, mourir pour notre roi. LORD ROCHESTER Oui, mourons pour Rowland! - Bas à Roseberry. Moi, toujours je lui prête. Hier c'était mon argent, aujourd'hui c'est ma tête. Une dette de plus sur son compte! CROMWELL, après un instant de réflexion, à lord Ormond: Vieillard, Vous même, jugez-vous. -Voyons: si le hasard M'eût jeté dans vos fers, vous eût mis à ma place, Parlez. -Que feriez-vous? LORD ORMOND Je ne ferais pas grâce. CROMWELL Je vous la fais. Mouvement de surprise dans l'assemblée. TOUS LES CAVALIERS Comment? CROMWELL Vous êtes libres. LORD ORMOND Dieu! A Cromwell. Si vous saviez mon nom... CROMWELL, l'interrompant. Il m'inquiète peu. Bas à Thurloë. Du peuple, s'il se nomme, on ne pourrait répondre. Il se tourne brusquement vers lord Broghill, qui a jusqu'ici gardé un morne silence dans le cortége. Un de vos vieux amis, lord Broghill, est à Londre. Lord Ormond et lord Broghill se détournent étonnés. LORD BROGHILL Qui donc, Mylord? CROMWELL Ormond. LORD BROGHILL Ormond! A part. Dieu! saurait-il?... CROMWELL Il est depuis cinq jours ici, mon cher Broghill. Il fouille dans son justaucorps, et en tire le paquet scellé qu'il a pris sur Davenant. Voici même un paquet, tenez, qui l'intéresse. Son nom est sur le pli. Savez-vous son adresse? LORD BROGHILL, troublé. Non, Mylord... CROMWELL Bloum, au Strand, hôtel du Rat. LORD BROGHILL, balbutiant. Pourquoi?... LORD ORMOND, examinant le parchemin que tient Cromwell, à part. Le traître est Davenant: c'est la lettre du Roi! CROMWELL, donnant le paquet à Broghill. Rendez à lord Ormond de ma part; cette lettre, Tombant en d'autres mains, l'aurait pu compromettre. Dites-lui qu'il s'en aille au plus tôt, en songeant A ne pas revenir. S'il a besoin d'argent, Donnez-en. LORD ROSEBERRY, bas à lord Ormond. De l'argent! Quel homme heureux vous êtes! S'il m'offrait seulement caution pour mes dettes! LORD ROCHESTER, félicitant Ormond, bas. Le trait est délicat, et je suis fort charmé Qu'il vous épargne ici l'affront d'être nommé. CROMWELL, d'une voix haute et rude. Mylord Rochester! LORD ROCHESTER, tressaillant de surprise. Quoi? CROMWELL Vous avez votre grâce. Allez au diable! LORD ROCHESTER, bas à Roseberry. Il met avec moi moins de grâce. N'importe! il est Protée! il est magicien! On l'aborde; on croit voir un lion royal. -Bien: Tâchez de l'endormir. -Bst! un coup de baguette! - Le lion qui dormait est un chat qui vous guette; - Le chat devient un tigre aux rugissements sourds; - Puis, la griffe se change en patte de velours. - Velours, où perce encor cette griffe hypocrite. CROMWELL Mon docte chapelain, souffrez qu'on vous invite A ne pas trop rester parmi nous. LORD ROCHESTER, à part. On vous croit. CROMWELL, continuant. Grâce à plus d'une amende, imposée à bon droit, Il fait très-cher jurer, saint homme, en Angleterre. Or, quoi que vous fassiez, vous ne pouvez vous taire; Et taxé par la loi presqu'à tous les moments, Vous vous ruineriez bien vite en jurements. LORD ROCHESTER Merci du bon conseil. Au peuple qui le poursuit de rires et de dérisions. Applaudis, race infâme! CROMWELL Attendez donc, Docteur. Emmenez votre femme. LORD ROCHESTER, tremblant. Ma femme! CROMWELL Mylady Rochester! Dame Guggligoy descend précipitamment de la tribune de la Protectrice et vient se jeter au cou de Rochester. -Huées dans la foule. DAME GUGGLIGOY, embrassant Rochester. Cher époux! LORD ROCHESTER, cherchant à la repousser. Merci-de-Dieu! CROMWELL Soyez unis. -Que dirions-nous De voir qu'une moitié sans l'autre soit partie? A dame Guggligoy. Suivez votre mari. Dame Guggligoy prend le bras de Rochester qui se résigne douloureusement. LORD ROCHESTER, à part. Wilmot! quelle amnistie! N'es-tu pas des plus sots et des plus châtiés? Vois le grotesque effet que font tes deux moitiés, L'une avec cet habit, l'autre avec ce visage! Et Francis qui nous voit! ah! j'en deviendrai sage! CROMWELL, désignant du doigt sir William Murray dans le groupe des cavaliers. Murray, va recevoir le fouet qu'a mérité, Pour ce complot d'enfant, pauvrement avorté, Charles, vulgairement nommé prince de Galle. Applaudissements du peuple. -Des archers et des valets de justice s'emparent de Murray qui se cache le visage dans les mains, et parait accablé de honte et de désespoir. -Cromwell s'adresse au rabbin. Ce Juif, qui du gibet eût orné l'astragale, Est libre... - Manassé relève la téte avec joie. -Cromwell poursuit, se tournant sers Barebone placé à côté du trône. Seulement, pour racheter sa chair, Barebone, il paîra ton mémoire. Barebone tire de sa poche un long parchemin qu'il remet à Manassé. MANASSÉ, examinant le mémoire. C'est cher. CROMWELL, aux autres prisonniers. Vous êtes libres tous. Les archers détachent les cavaliers. THURLOE, bas à Cromwell. Tous! mais les circonstances Sont graves... CROMWELL, bas. J'ai ce peuple: à quoi bon dix potences? Sir William Murray, que les archers entraînent, se jette à genoux et tend ses mains jointes vers Cromwell. SIR WILLIAM MURRAY Grâce, Mylord!... CROMWELL Du fouet? Allons! finissons-en. N'est-ce donc pas l'emploi de ton dos courtisan? Puis, fouetté pour ton roi! Tu sers la bonne cause. Tu te diras martyr! Tu feras le Montrose! Il fait un signe, et les archers entraînent Murray. -Le Protecteur s'adresse alors à la foule d'un air impérieux et inspiré. CROMWELL, au peuple. Peuple saint, épargnons nos ennemis rampants. L'éléphant a pitié d'écraser les serpents. Qu'ainsi toujours le Ciel vous sauve des embûches, Vases d'élection! LORD ROCHESTER, bas à Sedley. Les vases sont des cruches. Le peuple répond au Protecteur par de longues acclamations. Il les fait taire d'un geste, et reprend. CROMWELL Par ma clémence, Anglais, je veux marquer ce jour. Au haut-shérif. Qu'on aille chercher Carr, prisonnier à la Tour. Le haut-shérif sort. -Cromwell s'accoude sur les bras de son fauteuil et semble méditer. -Silence et attente dans l'auditoire. -Willis, qui a été quelque temps absent et qui vient de rentrer, accoste Ormond dans le groupe des cavaliers. SIR RICHARD WILLIS, saluant lord Ormond. Je vous fais compliment, Mylord. LORD ORMOND, étonné. Quoi? c'est vous-même, Willis! Vous libre aussi! -Cet homme est un problème! A nous faire ainsi grâce, il prend des airs de roi. Serrant la main à Willis. Mais je lui sais bon gré, pour vous, sinon pour moi. Il se penche d'un air mystérieux à l'oreille de sir Richard. Davenant est le traître! Ah! si je le rencontre!... SIR RICHARD WILLIS Le croyez-vous? Il est des raisons pour et contre. Défiez-vous-en: soit. Au péril échappé, Soyez prudent. LORD ORMOND, lui serrant la main de nouveau. Willis! Ah! comme on est trompé! CROMWELL, sortant de sa rêverie et désignant les cavaliers à Stoupe. Stoupe! on embarquera demain sur la Tamise, Ces fous à qui leur peine est pleinement remise. Il apostrophe rudement Hannibal Sesthead qui étale son riche équipage sur les marches de l'estrade. Sire Hannibal Sesthead! -quoique cousin d'un roi, Vous saurez que je veux rester maître chez moi. Vous êtes de ces gens qui sont de moeurs légères; Vous avez ramassé dans les cours étrangères Des façons, qui vont mal chez les peuples élus. Portez-les donc ailleurs. -Allez, ne péchez plus. HANNIBAL SESTHEAD, à part. Il pardonne plutôt un complot qu'un sarcasme. Je suis le seul puni! II sort avec ses pages et ses chiens. -La foule le hue et applaudit Cromwell. OVERTON, bas à Garland. Voyez l'enthousiasme Du peuple. Une harangue, un rien les a changés. - LORD ROCHESTER, bas à Roseberry. Contre le Protecteur Dieu nous a protégés. Restons-en là. GARLAND, bas à Overton. D'un mot il a brisé nos armes. CROMWELL, apercevant Gramadoch entre ses gardes. Que fait là mon bouffon entre quatre gendarmes? GRAMADOCH, effrontément. Ce sont des garde-fous. UN ARCHER Ce nain extravagant, Mylord, de Votre Altesse a relevé le gant. CROMWELL, irrité, à Gramadoch. Drôle!... GRAMADOCH, Il n'était qu'un fou, Mylord, qui pût le faire. CROMWELL, souriant et faisant signe aux archers de le délivrer. Va! va! Gramadoch va retrouver dans leur loge ses camarades qui l'embrassent et lui font joyeux accueil. -Cependant le Protecteur s'adresse à Milton. Milton est-il content? MILTON Il attend. CROMWELL Frère, Je suis content de vous, moi. Parlez aujourd'hui. Avez-vous quelque chose à me demander? MILTON Oui. CROMWELL Qu'est-ce? MILTON Une grace. CROMWELL Ami, parlez, je vous la donne. MILTON A tous ses ennemis Votre Altesse pardonne. Un seul reste oublié. CROMWELL Qui donc? MILTON Davenant. CROMWELL Quoi? Davenant! Ce papiste! Un espion du roi! Demandez autre chose. MILTON Ah! souffrez que j'insiste. Il était du complot, sans doute; il est papiste, C'est juste; il conspirait votre mort; mais depuis Vous avez bien fait grace à ceux-là. CROMWELL Je ne puis. MILTON Je sais qu'il a pris part à ces trames ourdies, Mais... CROMWELL, avec impatience. Ne m'en parlez plus! il fait des comédies. Milton, désappointé, s'éloigne. Cromwell le rappelle d'un air radouci. Nous avons trouvé bon, Milton, qu'on vous créât Poète lauréat... MILTON Poète lauréat! Je ne puis accepter, Mylord, qu'en survivance. L'emploi n'est pas vacant. CROMWELL, étonné. Qui donc l'a pris d'avance? MILTON Davenant. CROMWELL, haussant les épaules. Il l'obtint sous feu Jacques-Premier! MILTON Puisqu'il garde ses fers, laissons-lui son laurier. CROMWELL C'est cela! Voilà bien des raisons de poètes. Phrases d'une coudée! Ampoulé que vous êtes! Et vous voulez régir et gourmander toujours Les gouverneurs d'États, vous qui passez vos jours A tourmenter des mots dans des mètres frivoles! MILTON Salomon composa cinq mille paraboles. Cromwell lui tourne le dos, et fait signe à son fils Richard d'approcher. CROMWELL, à Richard Cromwell. Richard, -mon héritier, -il faut présentement Vous ouvrir la milice avec le Parlement. Je vous fais colonel, pair d'Angleterre et membre Du conseil privé. RICHARD CROMWELL, saluant son père avec embarras. Mais,... les travaux de la Chambre... Mes goûts,... -vous êtes bien mon père et mon seigneur Et je suis tout confus, Mylord, de tant d'honneur. Si vous le permettez pourtant, j'ose le dire, J'ai plus que je ne vaux et que je ne désire. J'aime les bois, les prés, le loisir, le repos; J'aime à chasser des chiens et des cerfs par troupeaux, Et je tiens à mes champs, -où je ne crains d'émeutes Que parmi mes faucons, mes gerfauts et mes meutes. Cromwell, mécontent et déconcerté, le congédie du geste. CROMWELL, amèrement, à part. Si l'autre était l'aîné!... -Que sert ce que je fais? Entre Carr, accompagné du haut-shérif. Il perce lentement la foule, considère avec indignation l'appareil royal qui l'environne, et s'avance gravement vers le trône de Cromwell. SCÈNE QUATORZIÈME LES MÊMES, CARR. CARR, croisant les bras et regardant Cromwell en face. Que me veux-tu? -Tyran par le droit des forfaits, Les cachots contre toi n'ont donc pas de refuge? Que me veut l'apostat? que me veut le transfuge? VOIX DANS LA FOULE Silence au furieux! CROMWELL, au peuple. Laissez-le faire, amis. Le Ciel veut éprouver David, il a permis Au fils de Semeï de lui dire anathème. A Carr. Continue. CARR Hypocrite! Oui. Voilà ton système. Couvrir de beaux semblants tes plans fallacieux! Sur ton front infernal mettre un voile des cieux! Railler en torturant! farder la tyrannie! Et sur un coeur qui saigne étaler l'ironie! Mais pour briser ton sceptre et ton masque à la fois, Le Seigneur m'a tenu caché dans son carquois. Il m'a dit: -« Prends ton luth, tourne autour de la ville, » Du temple de Cromwell chasse un peuple servile, » Mets en poudre l'autel, jette l'idole au feu, » Dis-leur: l'Egyptien est homme, et non pas Dieu! » Te voilà donc, Cromwell, sur ton trône de gloire! Tremble: au jour radieux succède la nuit noire. Pense au chasseur Nemrod: le Seigneur triomphant Brisa son arc de fer comme un jouet d'enfant. Souviens-toi d'Isboseth. Ce roi vain et peu sage Fit ranger le premier le peuple à son passage; Il mit sur des chevaux cent guerriers d'Issachar Qui sans cesse couraient en avant de son char. Mais Dieu fait toujours naître, et c'est l'effroi de l'ame, Le malheur du bonheur, la cendre de la flamme. Or Isboseth tomba, tel qu'un fruit avorté, Tel qu'un bruit sans écho par le vent emporté. Songe à Salmanasar. Sur ses coursiers rapides, Ce roi, qu'environnaient les grands argyraspides, -Passa comme, l'été, sous la nue enchaîné, Passe un éclair du soir, -sans même avoir tonné. Songe à Sennacherib, qui venait d'Assyrie, Traînant après sa tente une armée aguerrie; Neuf cent mille soldats, si fiers, si furieux, Que leur souffle eût poussé les nuages des cieux; D'impurs magiciens, d'affreux onocentaures; Des Arabes, heurtant les cymbales sonores; Des boeufs, des léopards accoutumés au frein; Des chariots de guerre armés de faux d'airain; D'ardents chevaux, qu'avaient allaités des tigresses, Et six cents éléphants, mouvantes forteresses, Qui, dans les légions déchaînant leurs pas lourds, Sur leurs dos monstrueux faisaient bondir des tours. Ce n'était que chameaux, buffles, zèbres, molosses, Mammons, d'un monde éteint prodigieux colosses; Rugissante mêlée, où se croisait encor La roue aux dents d'acier des chars écaillés d'or. La nuit, le camp semblait une plaine enflammée, Et quand se réveillait cette innombrable armée, Le pêcheur, apprêtant sa barque de roseaux, Croyait entendre au loin mugir les grandes eaux. Tout jetait des éclairs autour du Roi superbe. Ses cavales volaient et du pied broyaient l'herbe. Il passait, dominant de son front étoilé, Son char pyramidal, d'éléphants attelé, Et sur ses pas couraient drapeaux, flammes, bannières, Pareils aux astres d'or qui traînent des crinières. Mais le Ciel eut pitié de vingt peuples tremblants. Dieu souffla sur cet astre aux crins étincelants, Et soudain s'éteignit l'effrayante merveille, Comme une lampe aux mains d'une veuve qui veille, Te crois-tu donc plus grand, sycophante fatal, Que ces grands rois, soleils du monde oriental? Peux-tu fondre à ton gré, comme l'aigle qui plane, Sur Damas, Charcamis, Samarie ou Calane? As-tu, comme le sable envahit le bazar, Détruit Sochoth-Benoth et Theglath-Phalazar? Tes chevaux et tes chars, bruyante multitude, Ont-ils du vieux Liban troublé la solitude? Non. Rien de tout cela. -Maître des potentats, Ton bras a déplacé la borne des États. La foule à ton aspect recule et se resserre. Tu tiens comme une proie un monde dans ta serre. Voilà tout. Dans ta marche et dans tes grands combats, Dieu te soutint d'en haut et le peuple d'en bas. Tu n'es rien par toi-même. Instrument de colère, Tu n'es que le fléau qui bat le blé dans l'aire. - Où sont les dieux d'Emath? Où sont les dieux d'Ava? Que peut Sépharva.ïm touché par Jehova? Ces idoles régnaient: tu passeras comme elles, Comme un grelot qui pend au long cou des chamelles. Bientôt dans leur manteau les saints feront un pli. Gad, Zabulon, Azer, Benjamin, Nephtali, Se tiendront sur le mont Hébal pour te maudire. Les femmes, les enfants, te suivront de leur rire. Pour tes pas, pour tes yeux, qu'aveuglera l'enfer, Le ciel sera de bronze et la terre de fer. Un lit de pourpre endort tes superbes paupières; Mais Dieu t'écrasera la tête entre deux pierres, Et nous verrons un jour les peuples enfin grands Avec tes os blanchis lapider les tyrans. Car on a vu, Cromwell, sur plus d'un trône impie, Pharaons de Memphis, sultans d'Éthiopie, Papes, ducs, empereurs, despotes empourprés, Se faire un jeu sanglant des peuples torturés. Mais dans tous ces fléaux dont le Seigneur nous frappe, Cromwell, un homme, un mage, un monarque, un satrape, Autant que toi hardi, cruel, astucieux, C'est ce qu'on n'a pas vu sous le soleil des cieux! -Sois maudit! CROMWELL Avez-vous fini? CARR Non, pas encore. Sois maudit au couchant! sois maudit à l'aurore! Sois maudit dans ton char! maudit dans ton coursier! Dans tes armes de bois, dans tes armes d'acier! CROMWELL Est-ce là tout? CARR Dans l'air que le zéphyr t'apporte! Dans le ciel de ton lit! dans le seuil de ta porte! Sois maudit! CROMWELL Est-ce. tout enfin? CARR Non. Sois maudit! CROMWELL Vous vous déchirerez les poumons! -Tout est dit? - Écoutez-moi: frappé d'une ancienne disgrace, Vous êtes en prison. Frère, je vous fais grace, Allez! Je romps vos fers. CARR Et de quel droit, tyran? - Commets-tu pas assez d'iniquités par an? De tes forfaits encor veux-tu grossir la liste? Pourquoi viens-tu frapper ma tour de ta balliste? M'arracher aux cachots où mes jours sont plongés! Mais pour rompre mes fers, dis, les as-tu forgés? Tu m'accordes ma grace! -Ah! despote implacable! Comme ta rage, il faut que ta clémence accable! Par le Long Parlement je fus mis en prison. Je l'avais mérité par une trahison. J'avais du joug sacré repoussé les entraves; - J'avais marqué deux parts dans le butin des braves. Je suis puni: je vis dans le fond d'une tour Où des barreaux croisés emprisonnent le jour; L'araignée à mon lit suspend sa toile frêle, Où la chauve-souris embarrasse son aile; Du sépulcre, la nuit, j'entends sourdre le ver; J'ai faim, j'ai soif; l'été j'ai chaud, j'ai froid l'hiver. C'est bien fait. Je me courbe, et je donne l'exemple. - Mais toi, Noll, de quel droit viens-tu toucher au temple? En dois-tu seulement déranger un pilier? Ce qu'ont lié les saints, le peux-tu délier? D'ailleurs efface-t-on les traces de la foudre? Les saints m'ont condamné, nul n'a droit de m'absoudre; Et dans ce peuple vil je marche avec fierté, Seul vestige vivant de leur autorité. Pin foudroyé, j'étale au fond du précipice De mon front abattu l'auguste cicatrice. Tu veux briser mes fers de force! -Anglais, voyez Quel effrené tyran vous foule sous ses pieds! Va, je préfère encor, moi Carr, moi qui te brave, Le carcan du captif au collier de l'esclave. Que dis-je? J'aime mieux mon sort que ton destin, Ma tour, que ton palais encombré de butin; Je ne donnerais pas ma peine pour ton crime, Pour ton sceptre usurpé ma chaîne légitime! Car, tous deux criminels, Dieu, quand nous serons morts, Comptera tes forfaits, pèsera mes remords. - Rouvre-moi ma prison! -Ou si tu me veux libre, -Absolument, -remets l'État en équilibre, Rends-nous le Parlement. Ensuite nous verrons. - Tu viendras avec moi: tous deux courbant nos fronts, Tous deux ceints d'une corde, et nous souillant la face, Nous irons à sa barre implorer notre grace. Cromwell, en attendant ce jour tant souhaité, Rends-moi mes fers; respecte au moins ma liberté. Éclats de rire dans l'auditoire. -Fais donc taire ta meute! -en mon cachot, peut-être, Je suis le seul Anglais dont tu ne sois pas maître; Oui, le seul libre! Là, je te maudis, Cromwell, Là, tous deux je nous offre en holocauste au Ciel. Ma prison! à l'enfreindre en vain tu me condamnes; Ma prison! Et s'il faut citer des lois profanes Et des textes mondains à vos coeurs corrompus, J'y retourne, en vertu de l'habeas corpus. CROMWELL A votre aise! -Il invoque un bill que rien n'abroge. TRICK, dans la tnbune des fous. Sa prison! il se trompe, il veut dire sa loge. Carr sort fièrement au milieu des huées du peuple. SYNDERCOMR, bas à Garland. Carr est le seul de nous qui soit homme. VOIX DANS LA FOULE Hosannah! Gloire aux saints! Gloire au Christ! Gloire au Dieu du Sina! -Longs jours au Protecteur! Syndercomb, exaspéré par les imprécations de Carr et les acclamations du peuple, tire son poignard et s'élance vers l'estrade. SYNDERCOMB, agitant son poignard. Mort au roi de Sodome! LORD CARLISLE, aux hallebardiers. Arrêtez l'assassin! CROMWELL, écartant la garde du geste. Faites place à cet homme. A Syndercomb. Que voulez-vous? SYNDERCOMB Ta mort. CROMWELL Allez en liberté, Allez en paix. SYNDERCOMB Je suis le vengeur suscité. Si ton cortége impur ne me fermait la bouche... CROMWELL, faisant signe aux soldats de le laisser libre. Parlez. SYNDERCOMB Ah! ce n'est point un discours qui te touche. Mais si l'on n'arrêtait mon bras... CROMWELL Frappez. SYNDERCOMB, faisant un pas et levant sa dague. Meurs donc, Tyran! Le peuple se précipite sur lui et le désarme. VOIX DANS LA FOULE Quoi! par le meurtre il répond au pardon! Périsse l'assassin! Meure le parricide! Le peuple indigné s'empare de Syndercomb, qui, tout en se débattant, est entraîné hors de la salle. CROMWELL, à Thurloë. Voyez ce qu'ils en font. Thurloë sort. VOIX DU PEUPLE. Assommez le perfide! CROMWELL Frères, je lui pardonne. Il ne sait ce qu'il fait. VOIX DU PEUPLE, au dehors. A la Tamise! à l'eau! Rentre Thurloë. THURLOÈ, à Cromwell. Le peuple est satisfait. La Tamise a reçu le furieux apôtre. CROMWELL, à part. La clémence est, au fait, un moyen comme un autre. C'est toujours un de moins! -Mais qu'à de tels trépas Ce bon peuple pourtant ne s'accoutume pas. Une pause. -On n'entend que les cris de joie et de triomphe de la foule. Cromwell, assis sur son trône, semble savourer paisiblement les acclamations délirantes de la multitude et de l'armée. OVERTON, bas à Milton. Une victime humaine immolée à l'idole! Tout est à lui: l'armée et ce peuple frivole. Rien ne lui manque enfin! il a ce qu'il lui faut. Nos efforts n'ont servi qu'à le placer plus haut. On l'ose en vain braver; on l'ose en vain combattre. Il peut, l'un après l'autre, à présent nous abattre; Il inspire l'amour, il inspire l'effroi; Il doit être content! CROMWELL, rêveur, à part. Quand donc serai-je Roi? Source: http://www.poesies.net