Amy Robstart. (1828) Par Victor Hugo (1802-1885) TABLE DES MATIERES Présentation. Personnages. Acte I Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène IX Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte II Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène IX Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte III Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène IX Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Acte IV Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène IX Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Acte V Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène IX Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII PRESENTATION On connaît bien la genèse d'Amy Robsart, grâce au chapitre XLVIII du livre qu'Adèle Hugo a consacré à son mari, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie: Six ans auparavant, à dix-neuf ans, au moment où, sa mère morte, son père à Blois, seul au monde, son mariage empêché par sa pauvreté, M. Victor Hugo cherchait partout cet argent qui le rapprocherait du bonheur, M. Soumet lui avait proposé d'extraire à eux deux une pièce d'un roman de Walter Scott, le Château de Kenilworth. M. Soumet ferait le plan, M. Victor Hugo écrirait les trois premiers actes et M. Soumet les deux derniers. M. Victor Hugo avait fait sa part; mais lorsqu'il avait lu ses trois actes, M. Soumet n'en avait été content qu'à moitié; il n'admettait pas le mélange du tragique et du comique, et il voulait effacer tout ce qui n'était pas grave et sérieux. M. Victor Hugo avait objecté l'exemple de Shakespeare; mais alors les acteurs anglais ne l'avaient pas encore fait applaudir à Paris, et M. Soumet avait répondu que Shakespeare, bon à lire, ne supporterait pas la représentation; que Hamlet et Othello étaient d'ailleurs plutôt des essais sublimes et de belles monstruosités que des chefs-d'oeuvre; qu'il fallait qu'une pièce choisît de faire rire ou de faire pleurer. Les deux collaborateurs, ne s'entendant pas, s'étaient séparés à l'amiable; chacun avait repris ses actes et son indépendance, et complété sa pièce comme il avait voulu. M. Soumet avait fait une Emilia qui, jouée au Théâtre-Français par Mlle Mars, avait été un demi-succès. M. Victor Hugo avait terminé son Amy Robsart à sa façon, mêlant librement la comédie à la tragédie. Mais, au moment de songer à la représentation, la pension de Louis XVIII était venue le dispenser des spéculations littéraires, et il avait jeté la chose au fond d'un tiroir. En 1828, le plus jeune de ses deux beaux-frères, Paul Foucher, sortait du collège. Il se sentait entraîné vers la littérature, et surtout vers le théâtre. Mais les théâtres lui faisaient la réponse invariable qu'ils font aux jeunes gens: -Quand vous aurez un nom. Il cherchait donc le moyen de se faire ce nom qui seul ouvre les portes. Un jour M. Soumet, qu'il était allé voir, lui demanda s'il connaissait Amy Robsart et lui en parla comme d'une oeuvre singulière et curieuse qui valait la peine d'être lue. -Ça m'a un peu effarouché dans le temps, dit-il, et maintenant encore il y a bien des témérités où je ne me hasarderais pas, moi; mais, puisque les drames anglais ont réussi, je ne vois pas pourquoi ça ne réussirait pas. Si j'étais de Victor Hugo, je ne perdrais pas une pièce où il y a des scènes très belles. Le cinquième acte, qui est presque tout de son invention, est d'une grande originalité. M. Paul Foucher pria son beau-frère de lui prêter la pièce, et s'étonna, comme M. Soumet, que M. Victor Hugo ne la fît pas jouer. M. Victor Hugo lui expliqua qu'il avait fait cela à dix-neuf ans par pauvreté, mais qu'il ne lui convenait plus d'emprunter des sujets aux autres. -Et qu'est-ce que tu feras de ta pièce? -Je la brûlerai. -Veux-tu me la donner? Il prétendit que cela lui rendrait un vrai service, qu'une pièce pareille lui ouvrirait le théâtre et lui improviserait un nom. -Ma foi, dit Victor Hugo, je ne regarde pas cela comme une pièce de moi. Fais-en ce que tu voudras. Walter Scott t'appartient autant qu'à moi. » Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, XLVIII, Amy Robsart. Adaptée donc d'un roman de Walter Scott, Amy Robsart est jouée le 23 février 1828; les costumes sont d'un certain Eugène Delacroix...: «Les costumes me paraissent d'un caractère admirable. Ce n'est point l'élégance toute mignarde d'un peintre vulgaire, c'est le trait hardi et sûr d'un homme de génie. Ils sont en outre d'une rare exactitude, ce qui en rehausse encore la rare poésie... » Mais elle connaît un échec retentissant: sifflée par le public, éreintée par les critiques, elle est retirée de l'affiche dès le lendemain... Publiée en 1889, soit cinq ans après la mort de son auteur, elle est... saluée unanimement comme un chef-d'oeuvre par les critiques de l'époque, qui s'étonnent qu'elle ait pu connaître un insuccès aussi terrible en 1828... PERSONAGES Dudley, comte de Leicester Richard Varney Sir Hugh Robsart Flibbertigibbet Alasco Lord Sussex Lord Shrewsbury Foster Élisabeth, reine d'Angleterre Amy Robsart Jeannette Seigneurs, dames, gardes, pages. Scène I LE COMTE DE LEICESTER, VARNEY Le comte, enveloppé d’un manteau et coiffé d’un chapeau à plumes rabattu, entre suivi de son confident. Le jour commence à paraître. LEICESTER Je me le répète encore pour m'affermir dans ma résolution, tu as raison, Varney, quoique tes conseils ne soient peut-être pas ceux de ma conscience. Tout découvrir à la reine est impossible!... En d'autres circonstances, j'aurais tout bravé, j'aurais tout quitté. C'eût été mon devoir et mon bonheur. Qu'est-ce que la faveur royale près de la félicité domestique? qu'est-ce que la disgrâce d’Élisabeth près de la reconnaissance d'Amy?... mais impossible, impossible! VARNEY Il devrait suffire pour exciter la reconnaissance de mylady, d'entendre le noble comte de Leicester établir ce parallèle le jour même où il a l'honneur de recevoir la reine dans son château de Kenilworth. LEICESTER Hélas! VARNEY Un soupir d’amour, mylord! Le comte de Sussex croirait bien plutôt votre seigneurie occupée à étudier pour la reine quelque soupir d'ambition. LEICESTER Tais-toi. Le comte de Sussex! Le comte de Sussex!-Je t’ai dit, Richard, que je ferai tout ce que tu veux, tout ce qu’une situation impérieuse me commande. Et s’il arrive quelque malheur, si Élisabeth découvre sans moi-ce que tu m’empêches de lui découvrir moi-même- VARNEY Soyez tranquille, mylord. Cette partie ruinée du château ne sera visitée de personne. Elle est éloignée des bâtiments neufs et passe pour déserte. Et en vérité, si elle ne renfermait la colombe mystérieuse de votre seigneurie, on pourrait, même en y laissant notre vieux concierge, ne la dire habitée que par les chouettes et les hiboux. LEICESTER Ma tendre Amy!-Je vais attendre son réveil, et lui dire adieu, car pendant le séjour de la reine, je ne pourrai sans doute la voir... -Varney, pose sur cette table ma cassette d'acier et mes pistolets. Laisse-moi seul un moment. Scène II LEICESTER, seul. Il approche lentement d’une des croisées gothiques. Pas un nuage dans le ciel! chaque étoile parcourt brillante la carrière qui lui est assignée, et moi!.... Ah! s'il est vrai que nos destins puissent être soumis à l'influence des astres qui étincellent sur nos têtes, la protection des corps célestes ne me fut jamais plus nécessaire qu'en ce moment. Ma route sur la terre est incertaine et voilée, et je ne sais quelle misérable superstition s'est emparée de mon esprit. -Cet homme que Varney m'a amené- Il s'assied près de la table, ouvre la cassette d'acier et en sort un petit parchemin marqué de signes cabalistiques. Je ne puis détacher mes regards des signes mystérieux tracés par la main d’Alasco. Renferment-ils pour moi une révélation de 1’avenir? Dois-je en effet me fier à leurs orgueilleuses prédictions? Que dirait l’Angleterre si elle savait qu’à cette heure le noble comte de Leicester, le tout-puissant favori d’Élisabeth, cherche comme un enfant à lire sa destinée dans les calculs d'un alchimiste, dans les lignes symboliques d’un astrologue?-Ah! ma faiblesse a été partagée par tous ceux qui ont nourri dans leur coeur l'ambition d’un trône. Les destinées vulgaires n'ont pas d'horoscope. Mais César avait plus d’une fois consulté les prophétesses des Gaules avant de passer le Rubicon. Il s'approche vivement de la muraille du fond, ouvre une porte basse et masquée, et jette autour de lui un coup d’oeil rapide en criant d’une voix sourde : Alasco! Démétrius Alasco!... Un petit vieillard descend lentement un escalier étroit et obscur qui aboutit devant la porte et paraît. Il est vêtu d’une robe grise flottante. Sa barbe est très blanche, ses sourcils noirs et sa tête chauve. Scène III LEICESTER, ALASCO ALASCO Me voici à vos ordres, mylord. LEICESTER, après avoir réfléchi un moment Hé bien, vieillard! parlez, dites-moi ce que je veux savoir. ALASCO Quand je ne viendrais pas de lire dans les cercles brillants des constellations, il me suffirait de voir l'air de santé du noble comte, pour être convaincu que la maison de la vie de sa seigneurie n'est pas attaquée... LEICESTER, l'interrompant Si je n'avais souci que de ma santé, ce n'est certes pas à vous que je m'adresserais. Parlez-moi de ma destinée. ALASCO Il faut en effet que la destinée d'un homme soit bien importante pour m'avoir fait interrompre un instant l'étude sombre et profonde du grand arcanum qui doit changer les destinées du monde. Oui, comte de Leicester, votre ambition est grande, mais votre fortune sera plus grande que votre ambition. LEICESTER Comment! expliquez-vous, vieillard! quel avenir?... ALASCO Peut-être?... dois-je le dire? un trône... le premier trône du monde... LEICESTER se détourne violemment agité Un trône!... ALASCO Vous voulez la vérité; on ne dit pourtant pas toujours la vérité aux princes... En ce moment le regard de Leicester rencontre l'oeil faux et perçant du vieillard fixé sur lui. Il s'élance vivement sur ses pistolets. LEICESTER Misérable! tu me trompes! De par la foi de mes aïeux, tu te joues de ma crédulité! Il s'approche brusquement du vieillard, en le menaçant de ses pistolets. Avoue-le, vieux imposteur, oui, avoue que je suis ta dupe insensée, ou, par la tête de Dudley mon père, je jure que la tienne... ALASCO, comprimant une légère émotion Noble comte... -Mon fils, ma vie est dans vos mains, comme votre avenir dans mes révélations. LEICESTER Oses-tu encore, vieillard impudent?... ALASCO Je le disais, la vérité ne se dévoile pas sans péril aux princes. -Ce qu'il plaît à Dieu se fera. LEICESTER Ah! c'est trop!... tu te railles de moi! ALASCO, d'une voix forte Railler! Convient-il de railler à celui qui a l'oeil fixé sur le ciel et le pied sur la tombe? -Mon fils, écoutez. N'est-ce pas aujourd'hui?... oui, c'est aujourd'hui le jour de la pleine lune rousse dans le grand arc chaldéen. Il m'a été révélé que ce jour-là votre indigne serviteur courrait un grand danger -mais qu'il en sortirait. -Il est en votre pouvoir, mon fils, de faire mentir cet oracle. LEICESTER Oui, de par les anges! je le ferai. Ta candeur affectée ne m'abuse pas. Ton regard faux m'a seul dit la vérité. ALASCO Je suis vieux, faible et sans défense; vous êtes jeune, fort et armé. Mais j'aurai plus de confiance que vous dans ce qui a été prédit. Je le répète sans hésiter, de grandes, de magnifiques destinées vous attendent, quoique je n'ignore pas, mon fils, en vous annonçant ce royal avenir, quels obstacles lui oppose le passé. LEICESTER, troublé Comment! quels obstacles? que veux-tu dire?... qui t'a dit?... ALASCO La voix qui m'a tout dit n'est pas de celles que fait taire un homme, même un puissant ministre. Elle passe au-dessus des têtes qui sont au-dessus de tout sur la terre. -Souvenez-vous, mon fils, que vous m'avez fait prendre comme une bête fauve dans ma retraite ignorée; qu'une voiture fermée à tous les regards m'a conduit hier à ce donjon isolé de toutes les demeures des hommes; que nulle parole vivante n’a frappé mon oreille depuis vingt-quatre heures; que, privé d'aliments et de sommeil, comme le prescrit la loi cabalistique, j'étudie pour vous de mes sombres yeux, du fond de cette étroite tourelle, le grand livre qui n'a point de pages. Maintenant, interrogez-vous, et cherchez si quelque moyen humain a pu m'apprendre que cette ruine n'est point déserte comme on le croit, et qu'elle cache au monde une habitante... LEICESTER Dieu! Dieu! Arrêtez, vieillard. -Il a raison. Comment a-t-il pu savoir?... Je suis confondu d'étonnement et d'épouvante. -Varney est sûr comme moi-même. - Alasco! juste ciel! Quel démon lui a dévoilé ces terribles secrets? ALASCO. Il tire un parchemin de son sein et paraît le considérer attentivement. L'inégalité des zones stellaires indique que la naissance de la jeune fille, bien qu'honorable, est inférieure an rang du noble comte; cependant le croisement des lignes annonce un légitime mariage, lequel est tenu secret comme le prouve le voisinage de la nébuleuse Chormith; mais ce mariage ne peut manquer de se dissoudre, car la pâle étoile de la jeune lady disparaîtra dans la chevelure de la grande comète méridionale, laquelle entraîne dans son tourbillon le bel astre du glorieux comte, et représente... Mylord, vous paraissez agité. LEICESTER Achève, achève malheureux! ALASCO Sa seigneurie l'exige? LEICESTER Hâte-toi, je l'ordonne. ALASCO Je ne suis qu'un vieillard impuissant, ce que dit ma bouche n'a point été conçu dans mon esprit. LEICESTER Oh! parle, parleras-tu? ALASCO La grande comète couronnée représente une haute et puissante dame qui viendra du sud. LEICESTER Juste ciel! que dit-il ? Vieillard, sais-tu quel sens cachent tes mystérieuses paroles? Dis-moi, quelle est?... Quand arrive cette... princesse? ALASCO Princesse, en effet, vous l'avez dit, noble seigneur. Elle arrive aujourd'hui même dans ce château. LEICESTER Plus de doute! Oh! quelle est cette infernale puissance qui lui a tout révélé ?... Explique-toi, de grâce, clairement. ALASCO Elle arrive pour jouir des fêtes que lui offre son illustre favori et pour réconcilier deux puissants ennemis, le comte de Leicester et le comte de Sussex. Le comte de Leicester veut dérober dans ce donjon ruiné aux regards jaloux de la vierge-reine la fille du vieux chevalier Robsart, la jeune Amy, qui, enlevée il y a quelques mois par son écuyer Varney, a disparu de sa famille pour devenir l'épouse ignorée du plus éclatant seigneur de l'Angleterre, votre épouse, mon fils... La tête du comte et celle, qui lui est bien plus chère, de la comtesse, sont en danger si ce secret est dévoilé. La souveraine apporte à Kenilworth une tendresse vague qui pourra s'y développer... et peut-être... qu'est-ce que l'amour devant l'ambition? on ne refuse pas une main qui donne un sceptre... le maître de ce château n'est point accoutumé à s'arrêter dans la carrière des grandeurs, et... quel plus glorieux hymen pourrait tenter l'orgueil d'un homme ?... d'ailleurs, le bonheur de l'Angleterre... l'intérêt de l'état... LEICESTER Vieillard, arrêtez. Vous me parlez de l'avenir et cependant votre voix trouble mon âme comme celle du remords. Arrêtez. ALASCO Je vous obéissais, mylord. Votre seigneurie doute encore peut-être... LEICESTER Que ne puis-je douter encore! Cependant, va, ta science ténébreuse ne peut pénétrer l'âme de Dudley. ALASCO Peut-être le noble lord désire-t-il que j'entre dans de nouveaux détails?... LEICESTER Il suffit. ALASCO Mais si pourtant sa seigneurie ne croit pas... LEICESTER Tais-toi. Je te consulterai quand il sera temps. Alasco, si ta vie t'est précieuse, aie ceci toujours présent, que lorsqu'on peut tout savoir, il faut savoir aussi tout taire. Je récompenserai généreusement tes paroles, mais ton silence plus généreusement encore. Il lui jette une bourse d'or. Sois muet comme la mort, si tu es aussi sage que savant. Il referme la cassette d'acier et la met sous son manteau. Holà, Varney! Varney rentre portant un panier où l'on aperçoit des provisions de bouche. Scène IV LEICESTER, ALASCO, VARNEY LEICESTER Richard, je vous confie ce vieillard. Veillez sur lui, qu'il ne manque de rien. Vous aurez pour lui, Varney, les égards dus à son âge -et à sa science. VARNEY, s'inclinant Mylord, il suffit. Scène V ALASCO, VARNEY VARNEY. Il laisse !e comte s'éloigner, puis jette un regard soigneux autour de lui et s'approche en riant d'Alasco Hé bien! vieux fils du serpent d'enfer, mon maître et le tien est donc ta dupe ? Le lion royal de l'Angleterre est pris dans tes rêts? ALASCO Vous pourriez, mon fils, vous exprimer plus dignement. Oui, tout va à souhait. Il est bien vrai que sans quelque science, sans quelque adresse... VARNEY Oui, ta science! ton adresse!... Allons, jette donc au moins le masque avec moi qui connais ta face. As-tu, dis-moi, eu besoin de la lunette de Satan pour apercevoir les signaux que je t'ai faits là-bas, de la tourelle de Mervyn, et t'a-t-il fallu beaucoup de science pour lire dans les astres ce que j'avais écrit sur le parchemin que je t'ai glissé dans la main hier à ton arrivée?... ALASCO Vous oubliez, monsieur l'écuyer, les égards que vient de vous recommander votre maître. VARNEY En vérité! respectez donc le sublime savoir de monsieur le magicien! N'est-ce pas moi qui t'ai créé sorcier? Qu'aurais-tu fait avec ta nécromancie et ta chiromancie toutes seules? Crois-tu que sans moi tu aurais fasciné le noble comte de tes grimaces cabalistiques? ALASCO Oh! ma patience enfin... VARNEY, riant toujours Va, va, fâche-toi. Je ne crains, mon vieux drôle, ni le pouvoir infernal de ta boule étoilée, ni les danses de tes lutins familiers parmi lesquels j'ai bien gagné ma place, ni les cercles magiques de ta baguette qui saurait bien mieux chasser les mouches qu'évoquer les fantômes... ALASCO Suis-je assez humilié! Ce misérable valet, traiter ainsi Démétrius Alasco, le père de la science universelle, le maître futur de la nature occulte! Encore un pas, et j’aurai pénétré jusqu'au sein du grand laboratoire de la création, et je tiendrai dans mes mains la semence de l'or, la toute-puissante panacée, l'élixir de la vie; encore un pas, et ma route jusqu'ici tortueuse et obscure comme celle d'un ver de terre sera vaste et lumineuse comme celle d'un aigle; encore un pas, et je m'élèverai au-dessus des favoris et de leurs favoris, dont je suis aujourd'hui l'esclave! VARNEY Ha! ha! mais voila de l'enthousiasme! ALASCO Il ose rire, cet aveugle insensé qui est fait pour rester toujours dans sa nuit, même au sein de la lumière! et c'est de moi qu'il rit, de moi, dont le nom prononcé à Varsovie, à Prague, à Amsterdam sera salué de mille têtes graves et profondes, de moi devant lequel les plus vénérables docteurs de la loi judaïque essuieraient de leurs barbes blanches les degrés de la synagogue pour les rendre plus dignes de mon passage! et c’est lui, ce frêle adorateur d'une puissance éphémère qui insulte à la science éternelle! VARNEY Là, là, monsieur Alasco, ne nous brouillons pas, voyez-vous? Je crois tellement à votre science que si je perdais vos bonnes grâces, je me nourrirais pendant deux mois d'oeufs frais, afin d'être sûr... ALASCO Méprisable bouffon d'un grand seigneur, veux-tu que je te le prouve, ce savoir dont tu ris?... VARNEY, l'interrompant Non pas, s'il vous plaît, je connais le pouvoir de vos cornues et de vos alambics, je sais votre talent pour les breuvages et les philtres... ALASCO Malheureux! mes philtres et mes breuvages! crois-tu que je les perdrais sur toi? Crois-tu que je dépenserais pour ta misérable vie ces redoutables élixirs, quintessences sublimes des substances les plus primitives, des végétaux les plus rares, des minéraux les plus purs! ces compositions si subtiles, qu'elles exhalent la mort comme un parfum, et qu'il suffit de les respirer pour en mourir ? Ces poisons, enfin, où se concentrent tant d'éléments précieux que le domaine d'un comte n'en paîrait pas une fiole, et que pour être digne d'en boire, il faut être empereur ou roi? Va, sois tranquille, Richard Varney. Je ne travaille pas pour des drôles de si bas étage que toi. Quoiqu'on puisse, certes, extraire de ton corps plus de venin que d'une vipère, tu ne vaux pas une goutte de mes poisons! VARNEY Voilà ce que jusqu'ici tu m'as dit de plus rassurant. ALASCO. Il se promène comme vio1emment agité, puis s'arrête brusquement et fixe ses yeux perçants sur Varney Tu ne crois donc à rien, Richard Varney? VARNEY Si vraiment. Je crois à ce que tu viens de me dire. Si je vaux six livres et si ton poison en coûte douze, je crois que tu ne m'empoisonneras point. ALASCO C'est tout? Oui, ris, Varney, oui, applaudis-toi. -Tu restes donc invinciblement enfermé dans le cercle des jouissances brutales et des craintes matérielles? Rien ne t'apparaît au delà de cette limite stupide où tu emprisonnes ton esprit?... Tu ne crois ni aux prévisions de l'avenir, ni aux visions sorties des tombes, ni aux révélations de l'autre monde, ni aux intelligences secrètes des âmes?... VARNEY Bah! ALASCO Ça, veux-tu que je te prouve d'un mot toutes ces choses surhumaines? Veux-tu que je pénètre au fond de ton coeur pour en arracher tes secrets diaboliques? - Le mariage de ton maître que tu veux rompre... -c'est par intérêt pour lui, dis-tu, c'est pour qu'il ne s'arrête pas dans son éclatante carrière?.. VARNEY Allons, et peut-être aussi un peu pour échanger la livrée d'écuyer d'un gentilhomme contre le manteau d'écuyer d'un roi, j'en conviens. Quel mal y a-t- il à cela? ALASCO Va, je vois plus loin, je vois ce que tu veux me cacher dans les ténébreuses profondeurs de ton âme... Cette passion désordonnée pour la comtesse que tu brûles d'assouvir... VARNEY Chut! À part. Mais cet homme est dangereux! Comment diable a-t-il deviné... Deviné! c'est-à- dire, appris. Ici Varney s'arrête et réfléchit, pendant que l'alchimiste fixe sur lui un regard pénétrant. La jeune lady le sait, mais elle est trop généreuse pour en parler, et même trop hautaine pour y songer. D'ailleurs, le magicien ne l’a jamais vue. Qui donc?... Il y a bien ce petit drôle, laid, malicieux, agile et intelligent, qui doit faire le rôle du diable dans la comédie que le comte veut donner à la reine, et que j'avais chargé de dérober certaine clef... -Ce lutin aurait-il pénétré mon secret, et l'aurait-il pu dire à ce sorcier? Sachons cela. Il se tourne vers Alasco. Tenez, mon cher Alasco, signons la paix. Je ne voulais pas vous offenser. D'ailleurs nos intérêts sont communs. ALASCO Voilà bien le courtisan. Son miel est amer et son amertume est mielleuse. Va, va, je suis un vieux drôle, un vieux charlatan... VARNEY Alasco, mon ami, songez que mylord vous fait étrangler vif, s'il apprend la manière dont vous l'avez joué. Croyez-moi, réconcilions-nous. Rappelez-vous que si nos plans réussissent, il est à Cumnor un beau domaine où vous aurez un laboratoire, des fourneaux et des boules étoilées qu'un ancien prieur y a laissées, et où vous pourrez fondre, amalgamer, multiplier, souffler, resouffler, calciner, vaporiser, volatiliser tout à votre aise jusqu’à ce que le dragon vert se change en oie dorée. ALASCO Soit. Mais, de grâce, que faut-il faire pour que ces belles promesses se réalisent? VARNEY Vous expliquer franchement sur mon compte. Me dire comment vous avez su ce que vous prétendez savoir. ALASCO À quoi bon te raconter cela? tu ne crois pas aux apparitions possibles des esprits? VARNEY, à part Apparitions! Esprits! Veut-il me donner le change, à moi aussi? me prend-il pour un Leicester? Voyons pourtant ce qu'il chante. Haut. Raison de plus pour me conter la chose. Si je n'y crois pas, voilà une belle occasion de me convaincre. ALASCO Tu as raison. Et de si peu de valeur que soit un homme, c'est un devoir de l'éclairer quand on le peut. Regarde-moi donc, Richard. VARNEY, le regardant en face Hé bien! ALASCO Comment me trouves-tu? VARNEY Hideux. ALASCO, secouant la tête Oui, -c'est qu'à la pâleur naturelle à ce front ridé par les veilles s'est jointe la lividité de la terreur. J’ai eu cette nuit une apparition. VARNEY Vraiment? Tu es en effet aussi blême que si tu avais soupé avec le diable, je n'entends pas un être comme toi ou moi, malgré nos prétentions fondées à ce titre, mais un vrai Satan bien ensoufré, muni de ses cornes longues de douze coudées, et de sa queue qui fait autant de tours sur elle-même que l'escalier en spirale du vieux clocher de Saint-Paul de Londres. ALASCO Ne ris pas, Varney, et parle plus bas, c'est sérieux. -Oui, cette nuit, j'ai reçu la visite d'un spectre, d'un démon... oui, spectre et démon tout à la fois, -qui m'a parlé de moi, et de toi aussi, Varney. VARNEY Quoi! le diable t'a conté mes secrets! Au fait, il doit les savoir. -Où l'as- tu vu? ALASCO Dans cette tourelle. VARNEY À quelle heure? ALASCO À minuit. VARNEY Voilà qui est curieux. ALASCO Curieux! Toujours les paroles de ce monde pour les choses de l'autre! -Écoute donc. Et si ton incrédulité ne cède pas à la confidence que je vais te faire, va, tu es incurable. Ton aveuglement ne se dissiperait pas même à la lumière de l'enfer! VARNEY J'écoute. ALASCO Richard Varney, j'ai eu dans ma vie un domestique, un élève, un disciple... VARNEY Oui, ce que le profane vulgaire appelle un compère. ALASCO Paix! Trêve! -C'était un être bizarre, malin et capricieux, le visage d'un gnome, l'esprit d'une salamandre, la vive agilité d'un sylphe, une espèce de nain, qui ressemblait plus à un enfant qu'à un homme, plus à un lutin qu'à un enfant. -Au reste, qu'importe? -Cet élève pénétra mes secrets, il fallut me débarrasser de lui. VARNEY Oh! là-dessus! je m'en repose sur toi. ALASCO Silence donc! -Un jour, je disparus de la ville que j'habitais, laissant à mon élève pour héritage mon laboratoire, mes ustensiles et mon fourneau, sous lequel j'avais eu soin d'oublier un baril de poudre bien caché. VARNEY Touchante attention! ALASCO J'étais donc parfaitement tranquille, espérant que le dépositaire de mes secrets ne viendrait pas de l'autre monde me troubler dans celui-ci. -Richard, je me trompais. -Cette nuit, à l'heure où mes yeux lassés commençaient à ne plus suivre qu'à travers des éblouissements la clarté des astres que je contemplais, une figure étrange s'est montrée à moi sous l'ogive de la tourelle. J'ai reconnu mon élève défunt! VARNAY En vérité? -Et que vous a-t-il dit? ALASCO Des choses terribles, des choses que l'enfer, la mort et lui pouvaient seuls savoir. Il m'a reproché avec un rire affreux ce qu'il nommait son assassinat. J'étais, moi, à demi évanoui de terreur. Je l'ai pourtant entendu mêler distinctement ton nom à ses imprécations. VARNEY Mon nom? ALASCO Il parlait de ta luxure, de tes infâmes espérances, d'une clef que tu aurais voulu dérober, de la clef d'un escalier secret qui mène à la chambre à coucher d'Amy Robsart... VARNEY Comment! tais-toi! Parle moins haut! Cela est sérieux en effet. À part. Damnation! Haut. Et quel était ce démon? ALASCO Je te le dis, c'était feu mon disciple, sorti pour me poursuivre du sépulcre que je lui avais creusé. C'était Flibbertigibbet. VARNEY Vrai nom de lutin en effet. ALASCO J'étais hors de moi, je suis tombé mourant dans mon fauteuil. Quand je suis revenu à moi, il avait disparu. VARNEY Et sous quelle forme s'est-elle présentée à toi, l'ombre de Flibbertigibbet? ALASCO Sous la forme noire et velue d'un diable de l'enfer. VARNEY La seule que puisse avoir l'ombre d'un élève d'Alasco. À part. C'est, à coup sûr, mon maudit petit comédien. Son costume de diable a été pris au sérieux par la bonne conscience d'Alasco. Le petit drôle aura voulu effrayer son ancien maître. Mais pénétrer mes secrets et les divulguer. Il faut que je le cherche et qu'il me paie ses curiosités et ses indiscrétions. ALASCO Hé bien! Richard, que dites-vous de tout cela? VARNEY Mais n'est-ce pas un rêve plutôt qu'une vision? À part. Bah! pourquoi le détromper? Laissons à ce vieil insensé ses superstitions risibles. ALASCO, hochant la tête Varney! Varney! Les puissances infernales se mêlent de nos affaires. Prenons garde à nous. VARNEY Bon conseil. J'y vais prendre garde on effet. -Mais, mon cher sorcier, séparons-nous de peur d'être surpris ensemble. Tu es libre dans ce donjon pourvu que tu t arranges de façon à n'être vu que de tes astres et de tes diableries. Il lui montre le panier posé à terre. Voici tes provisions. Il fait quelques pas puis revient vers Alasco pensif. Un dernier mot! N'oublie pas ceci: c'est la double condition de ta vie et de ta fortune: -Dire ce que je te dirai et taire ce que je ferai. ALASCO Bien. Adieu, Richard Varney. À part. Cet infâme coquin ne fait horreur. VARNEY Adieu, Démétrius Alasco. À part. Ce vieux scélérat fou me dégoûte. Scène VI ALASCO seul, puis FLIBBERTIGIBBET ALASCO Cet homme n'a pas de conscience! Il ne croit pas seulement à l'enfer. Alasco reste un moment rêveur et silencieux. Tout à coup une voix aigre du dehors de la salle: Doboobius! ALASCO, tressaillant Dieu! qui m'appelle sous ce nom? LA VOIX Docteur Doboobius! ALASCO, de plus en plus épouvanté O ciel! c'est le nom sous lequel je suis proscrit! C'est la voix du spectre! Où fuir? C'est lui! Il se prosterne la face contre terre en joignant les mains. LA VOIX Moi-même. Flibbertigibbet vient rendre visite à son ancien maître Doboobius! ALASCO, toujours prosterné Oui, tu as été ma victime et tu es maintenant mon bourreau. Grâce! LA VOIX Grâce! Et dans quel moment! À l'heure même où tu médites sans doute quelque nouvelle action, comme celles qui ont depuis si longtemps dévoué ton corps aux feux des bûchers et ton âme aux flammes de l'enfer. ALASCO Laisse-moi! À part. Essayons de la formule de l'adjuration. Haut. Il se soulève à demi en étendant les mains comme pour repousser le spectre. Par les sept puissances, par les influences lunaires, par le grand Schahmazin des rabbins, par les drachmes d'or du prophète, par le Sinaï et par le Golgotha ! Arrière! Esprit, retire-toi! -Vade retro, Satanas! LA VOIX Ta mémoire te sert mal. Tu oublies d'invoquer les vertus de l'élixir Alchabert Samech. -Je ne t'obéirai pas. ALASCO, retombant la face contre terre Que faire? qui me sauvera? Esprit que t'ai-je fait? LA VOIX Ta mémoire est décidément mauvaise. Tu oublies le baril de poudre, si charitablement caché par toi sous ton fourneau. ALASCO Oh! grâce! Pitié! Pardon! LA VOIX Hé bien! soit! À une condition. ALASCO Laquelle? parle! Que veux-tu pour me laisser en repos? pour me délivrer de tes apparitions? Flibbertigibbet saute par la croisée ouverte au fond de la salle et paraît. Costume de diable. Longue queue, longues griffes, cheveux rouges en désordre. FLIBBERTIGIBBET, montrant le panier de provisions Un morceau de ce pain, un coup de ce vin. ALASCO, se relevant avec surprise Quel langage pour une ombre! Il considère Flibbertigibbet, qui s'est jeté sur le panier et mange avidement un gros morceau de pain qu'il en a tiré. Mais tu n'es donc pas mort? FLIBBERTIGIBBET, mangeant Si fait vraiment. De faim et de soif. ALASCO, le touchant de ta tête aux pieds Mais c'est qu'il est réellement vivant, ce pauvre Flibbertigibbet! FLIBBERTIGIBBET, continuant de manger Il n'y a toujours pas de ta faute. -Vois-tu? je n'aurais pas mieux demandé que de te faire mourir de peur, pour me venger à mon tour. Mais il y avait bientôt dix-huit heures que le spectre n’avait mangé, et mon estomac n'est malheureusement pas l'estomac d'une ombre. J'ai donc jeté le masque, et je mange. Il faut que tout le monde vive, même les fantômes. Il boit une gorgée de vin et poursuit. D'ailleurs, vois-tu bien, mon pourpoint d'esprit infernal est décousu en plusieurs endroits, et un Belzébuth en guenilles ne peut faire illusion que la nuit, encore n'est-ce qu'à de vieux fanatiques imbéciles comme vous, mon maître. ALASCO, à part Diable! ceci est-il heureux ou fâcheux? Voilà un nouveau camarade qui sera bien gênant. C'est pis qu'un revenant. Haut. Tu as donc échappé par miracle à l'explosion du baril que j'avais oublié par hasard?... FLIBBERTIGIBBET, mangeant C'est-à-dire, placé exprès. -Mais voyez-vous bien, mon docteur, si vous êtes adroit, je suis fin. Après votre disparition, je n'ai pas été si sot que de mettre du feu dans votre fourneau, sans avoir d'abord retourné votre boutique sens dessus dessous. C'est ainsi que j'ai découvert votre mine et privé votre seigneurie du plaisir d'entendre dire que votre maître Satan avait emporté votre élève Flibbertigibbet dans un globe de feu. ALASCO Je te jure, enfant... FLIBBERTIGIBBET Tenez, ne jurez pas. À quoi bon? Nous nous connaissons. -Je vous craignais autrefois, maintenant je sais vos secrets, et je ne vous crains plus. Que m'importe ce que vous me dites? ALASCO, à part Maudit lutin! Haut. Flibbertigibbet, tu doutes de mon attachement, et cependant je veux encore te servir. Que fais-tu maintenant? pourquoi ce bizarre déguisement? Exerces-tu toujours l'état? FLIBBERTIGIBBET L'état de sorcier? Non. Après votre départ, j'ai été inquiété par les archers et j'ai pris la fuite. Je suis devenu comédien ambulant. Je joue les diables dans les mascarades de Shakespeare et de Marlow. ALASCO Tu fais sans doute partie de la troupe de bateleurs qui doit figurer dans les fêtes que le comte de Leicester donne à la reine? FLIBBERTIGIBBET Précisément. Et quoique arrivé à peine depuis deux jours à Kenilworth j'ai déjà exercé mon talent pour débrouiller et embrouiller les intrigues. Je sais tous les secrets de ce grand coquin de Varney, presque tous les mystères de ce château. Cette nuit en rôdant sur les gouttières du donjon j'ai remarqué la lumière de votre tourelle, je vous ai reconnu, docteur Doboobius, et je me suis diverti à vous effrayer. ALASCO, à part Singe! je me vengerai de toi! En attendant, si je le lâche, il me nuira, si je le garde, il peut me servir. Haut. Lutin, aimes-tu ton nouveau métier? FLIBBERTIGIBBET De comédien? Non. On est mal nourri. Et puis, je m'ennuie de faire toujours les mêmes grimaces sur les mêmes planches. ALASCO Veux-tu revenir avec moi? FLIBBERTIGIBBET Pourquoi pas? c'est un changement. ALASCO C'est une fortune. FLIBBERTIGIBBET Une fortune. Oui. Pourvu que le pain ne vous manque pas tandis que vous ferez de l'or. ALASCO Sois tranquille. -Es-tu à moi? FLIBBERTIGIBBET Je vous dis que oui, en attendant que je sois au diable. ALASCO Hé bien! commence ton service tout de suite. J'en voudrais savoir sur le comte de Leicester et sur sa jeune comtesse plus que Varney ne veut m'en dire. Tous deux vont venir ici. Cache-toi dans quelque coin, et écoute leur conversation. Tu me la rediras. FLIBBERTIGIBBET Cela vous aidera pour vos horoscopes, je conçois. Mais où me blottir? ALASCO, lui montrant le grand fauteuil Sous ce fauteuil. FLIBBERTIGIBBET Je veux bien. Je serai charmé pour moi-même d'entendre roucouler la colombe et le faucon. ALASCO Hé bien, dépêche-toi. J'entends venir quelqu'un. Il aide Flibbertigibbet à se tapir sous le fauteuil. À part. Si on pouvait le surprendre là et le pendre aux gouttières du château. Quel débarras! FLIBBERTIGIBBET, sous le banc On vient. Rentrez, docteur Doboobius. ALASCO Oui, mais ne me nomme plus Doboobius. Je suis maintenant Démétrius Alasco. FLIBBERTIGIBBET sous le fauteuil, à part Bon! Le serpent a fait peau neuve! Alasco rentre dans sa tourelle. Scène VII LEICESTER, AMY, FLIBBERTIGIBBET, caché sous le fauteuil. La comtesse entre appuyée sur le comte. Elle est en déshabillé du matin. LEICESTER C'est ici, mon Amy, qu'il faut nous quitter. AMY Déjà! Oh! non, Dudley, à peine m'as-tu embrassée! Tu resteras un moment encore, car tu m'as promis de me venir voir dans ton costume de prince, et tu ne partiras pas avant que je l'aie admiré. Je veux t'ôter moi-même ton manteau. LEICESTER, souriant Mais vous êtes comme toutes les femmes, Amy. La soie, les diamants, les plumes, sont plus pour elles que l'homme qu'ils parent. Plus d'une mauvaise lame brille dans un fourreau de velours. Pendant ces paroles, il lutte doucement contre la comtesse, qui enlève le manteau et laisse voir le comte revêtu de son grand costume et chargé de tous ses ordres. Il est vêtu tout en blanc, chausses de mailles de soie blanche, pourpoint de satin blanc, ceinture de cuir blanc brodé en argent, manteau de velours blanc brodé en argent et décoré de l'étoile de la Jarretière. AMY Ce n'est pas de toi qu'on peut dire cela, noble comte! Va, laisse-moi te contempler ainsi, mais ne pense pas qu'Amy puisse aimer le grand personnage que décèle ce costume glorieux plus que l'inconnu qui se cachait sous ton manteau brun grossier, dans les bois de Devon. LEICESTER Chère Amy! c'est toi qui es faite pour être servie et admirée. Jette un regard sur ce miroir. AMY Ne me parlez pas de moi, mylord. Je ne sais pas comment cela se fait, mais je ne pense pas à moi quand je vois mon Dudley se réfléchir dans la glace. Ah! tu fais encore un mouvement pour me quitter! ne me refuse pas, laisse-moi un moment te considérer à mon aise, afin d'apprendre comment se mettent les princes. Assieds-toi là, comme un être devant qui tous les autres doivent s'incliner. Elle conduit le comte au grand fauteuil. Il s'y assied. LEICESTER Mais viens donc prendre ta place près de moi. AMY, s'asseyant sur un carreau devant le comte J'y suis. LEICESTER Ta place est à mon côté. AMY Non, à tes pieds. -Laisse-moi maintenant, cher lord. Commencez par me dire quelle est cette courroie brodée? LEICESTER Il faut faire tout ce que vous voulez, Amy. La courroie brodée, comme tu la nommes, qui entoure mon genou est cette jarretière anglaise que le roi est fier de porter. Vois-tu? ici est l'étoile qui lui appartient, et le diamant Georges, le bijou de l'ordre. Tu as entendu conter comme le roi Edouard et lady Salisbury- AMY, rougissant Oui, je sais comment de la jarretière d'une dame ce roi fit la première décoration de la chevalerie d'Angleterre. LEICESTER Précisément. C'est avec le duc de Norfolk, le marquis de Northampton et le comte de Ruthland que j'eus la gloire de recevoir cet ordre. J'étais moins élevé en dignité que ces trois nobles seigneurs, mais celui qui veut monter ne doit-il pas commencer par le premier échelon? AMY Et qu'est-ce que ce beau collier, si richement travaillé, qui supporte un bijou semblable à un mouton suspendu par le milieu du corps? LEICESTER C'est le signe d'un ordre respectable qui jadis appartenait à la maison de Bourgogne, l'ordre de la Toison d'or. Les plus belles prérogatives y sont attachées; le roi d'Espagne lui-même, héritier de la maison de Bourgogne, ne peut, sans l'assistance et le consentement du grand chapitre, juger un chevalier de l'ordre. Quoique bon protestant, j'ai dû accepter, par politique, l'honneur que m'a fait Philippe d'Espagne en me conférant sa première chevalerie. D'ailleurs cet ordre de la Toison d'or appartient proprement à la Flandre. Le comte d'Egmont, le prince d'Orange sont fiers de la voir briller sur le coeur d'un Anglais... AMY Vous savez ce que vous devez faire, mylord. LEICESTER. Il fait un mouvement pour se lever Maintenant, Amy, vous voilà satisfaite, et... AMY Oh! encore un mot, mylord: quel est cet autre collier? LEICESTER Mais tu n'y penses pas, tu ne sais pas quels devoirs m'appellent. AMY Mon noble seigneur. je vous un supplie, un moment de plus avec votre pauvre femme délaissée. Dites-moi seulement à quel souverain appartient ce beau joyau? LEICESTER À un bien malheureux. C'est, ma chère amie, l'ordre de Saint-André, rétabli par Jacques, le dernier roi d'Écosse. On me le conféra à l'époque où l'on croyait que la jeune douairière de France et d'Écosse, cette infortunée Marie Stuart, ne refuserait pas d’épouser un baron breton. -Mais ne vaut-il pas mieux être libre et comte d'Angleterre que de partager avec une femme ce triste royaume des rochers du Nord? AMY Je pense comme mon noble Leicester. J'aurais toujours préféré la main de Dudley obscur à celle de tous les souverains de la terre. LEICESTER, se détournant Hélas! AMY Qu'as-tu, cher ami? Est-ce que tu crois que l'amour d'une reine serait plus tendre et plus ardent que l'amour de ton Amy? LEICESTER, mettant ta main sur ses yeux Dieu! Il s'approche d'Amy et la serre sur son coeur. Non, rien ne t'arrachera de mes bras, rien!... Tu es à moi, tu es mon épouse, mon épouse bien-aimée! AMY Eh, sans doute! Dudley, je suis à toi! sans doute, je suis ton épouse! c'est bien légitimement que la fille d'un obscur gentilhomme campagnard est pressée sur ce sein glorieux chargé des signes de toutes les illustres chevaleries de l'Europe. Mylord, qu'avez-vous? qui peut vouloir nous séparer quand le monde ignore même que nous sommes unis? Hélas! quand donc enfin... LEICESTER Malgré tout mon bonheur près de vous, il faut vous dire adieu, chère amie. Vos désirs sont remplis, vous avez vu votre vassal dans tout l'appareil que permet le costume d'un cavalier, car les couronnes et les robes ne se portent que dans le salon des rois ou dans les cérémonies de l'État. AMY, après avoir un moment rêvé Hé bien, vous allez vous récrier, mon cher comte, cependant cela n'a rien qui doive vous étonner dans le coeur d'une femme, ce souhait accompli en a fait naître un nouveau. LEICESTER, d'un ton de reproche Ah! AMY Vous m'écouterez, mon Dudley. Un preux chevalier peut-il repousser une jolie femme qui l'implore pieds nus et en robe du matin? LEICESTER Et qu'est-ce que j'aurais la force de te refuser? parle, mon Amy. AMY Maintenant que mylord a selon mes désirs visité cette humble retraite sous sa parure de grand dignitaire, il me tarde d'être assise, moi, avec ma couronne de comtesse, dans un magnifique salon de la cour et de te voir entrer vêtu de bure comme lorsque tu gagnas le coeur de la pauvre fille, Amy Robsart. LEICESTER, troublé Amy! que demande-t-elle?... -C'est un voeu bien simple, demain, si tu veux, tu me reverras vêtu de bure. AMY Mais moi, pourrai-je aller voir avec vous comment la richesse de votre palais répondra à la grossièreté de votre habit? LEICESTER Si c'est un palais que tu désires, parle, Amy, et ma puissance n'aura pas plus de bornes que mon amour. Ce donjon sera transformé à l'instant en séjour royal. AMY Peut-être avez-vous raison, mylord, de me traiter comme une faible enfant ou une femme frivole. Croyez pourtant que ce ne sont ni les parures, ni les châteaux des comtesses que je désire, mais la gloire d'être reconnue aux yeux de tous comme l'épouse légitime du plus noble pair d'Angleterre. Hélas! que fait, que dit maintenant mon malheureux père? Quelle désolation dans ses foyers le jour où il se leva sans recevoir à son réveil le baiser accoutumé de son Amy! Mon pauvre père! Et quand il a su que c'était ce Varney, votre écuyer, qui m'avait enlevée, peut-être a-t-il pensé que sa fille avait descendu jusqu'à... Grand Dieu! non, il n'a pu penser cela. Cette idée m'est insupportable. Cependant il ne te connaît pas, mon Leicester, il ne t'a jamais vu, et si jamais il n'a pu abaisser sa fille jusqu'à Varney, jamais aussi il n'a pu l'élever jusqu'à toi. Cher ami, noble Dudley, permets-moi enfin de voler vers lui, de le détromper, de lui rendre, à ce vieillard, sa fille chérie, et de la lui rendre épouse de l'illustre comte de Leicester. LEICESTER Un jour, oui, un jour, Amy, ce voeu aussi sera accompli. Crois-moi, tu ne peux aspirer à ce jour plus ardemment que moi. Quelle joie quand je pourrai consoler les vieux ans de ton vénérable père, et, jetant les ennuis du rang et les gênes de la puissance, passer tous mes jours à tes pieds, aux pieds de ma charmante Amy! Hélas! maintenant il faut encore attendre et se contenter d'espérer. Ces entrevues furtives, si courtes et si chères, sont tout ce que je peux donner à la plus adorable, comme à la plus adorée de celles de son sexe. AMY Mais pourquoi cela? Qui l'entrave donc encore, cette union que vous désirez, dites-vous, et que les lois humaines et divines prescrivent également? Ah! si vous la souhaitiez seulement un peu, rien n'oserait s'y opposer, car jamais une puissance plus grande n'aurait servi une plus juste volonté. LEICESTER, baissant la tête Qu'il vous est facile de parler ainsi, Amy! vous ne connaissez pas ma position. Pourquoi faut-il que vous me fassiez de telles demandes le jour même où je voulais vous recommander de vous tenir dans cette ruine, cachée plus que jamais ? Vous ne savez pas, Amy, vous ne savez pas que la reine m'a demandé à visiter ce château et qu'aujourd'hui même elle arrive... AMY La reine, mylord, hé bien, quelle occasion plus facile de lui déclarer votre mariage! LEICESTER Malheureuse enfant, que dites-vous? vous ignorez à quoi tient la faveur. Cette déclaration nous perdrait tous deux. Mais confie-toi à moi, ma bien-aimée Amy. Un temps plus heureux viendra, ou je l'amènerai. En attendant n'empoisonne pas ces adieux par une prière que ton intérêt même me défend de satisfaire. Il se lève pour embrasser Amy, et en se levant repousse le fauteuil qui recule brusquement et laisse Flibbertigibbet à découvert. LEICESTER, apercevant Flibbertigibbet Qu’est cela? Il s'arrache des bras d'Amy étonnée et se précipite sur le lutin. Que fait là ce drôle? FLIBBERTIGIBBET, levant hardiment la tête Vous le voyez, gracieux seigneur. J'assistais incognito, comme le jaloux Odragonal, aux entretiens du beau Ménandre et de la belle Indamira. J'écoutais. LEICESTER Oui? -Eh bien, tu auras écouté aux dépens de tes oreilles. FLIBBERTIGIBBET C'est ce qui me paraît probable. LEICESTER Qui es-tu? FLIBBERTIGIBBET Ce qu'il vous plaira. Un mort ou un vivant, un mort, si tel est le bon plaisir de votre poignard; sinon, un vivant, et un vivant qui aime mieux la fin d'un repas que le commencement d'une dispute. LEICESTER Impudent railleur! Tu joues avec la corde de ton gibet. FLIBBERTIGIBBET Faute de la pouvoir couper. LEICESTER, violemment agité C'est quelque émissaire de lord Sussex et de mes ennemis! -Va, ton audace sera punie à faire trembler tous tes pareils. FLIBBERTIGIBBET Ils sont rares. -Au reste, mylord comte, vous pouvez faire trois choses de moi, à votre choix. Comme voleur, me pendre à la plus haute branche de la forêt; comme espion, me clouer à la plus grande porte du château; comme sorcier, me renvoyer à l'enfer dans la flamme d'un fagot. LEICESTER L'effronterie est peu commune: Il faut pourtant que je sache qui l'avait envoyé là. -Écoute, maraud, tu as mérité tous ces supplices et plus encore. Hé bien, tu peux les éviter et obtenir merci en me disant de qui tu es ici le misérable instrument. FLIBBERTIGIBBET Pour sauver ma vie? Ce serait une lâcheté. LEICESTER Je puis pour toi plus encore que te donner la vie. On te paie sans doute pour faire ce métier d'espion, dis-moi combien, et si tu ajoutes qui, je te donnerai le centuple de ce qui t'est promis. Apprends-moi pour le service de qui tu t'es caché ici, ta fortune est assurée; révèle-moi cette misérable intrigue... FLIBBERTIGIBBET Pour faire ma fortune? Ce serait une bassesse. LEICESTER Quoi, toujours! menaces et promesses ne peuvent rien sur toi, la force aura peut-être plus d'effet. Qui t'a fait cacher là? Dis-le moi, obéis... Il le secoue rudement par le bras. FLIBBERTIGIBBET Je me soucie de vous le dire ou de vous le taire comme des sept branches de la lampe merveilleuse, et, si vous l'aviez demandé autrement, je vous aurais répondu. Celui qui m'a jeté dans ce mauvais pas est même un drôle dont j'eusse été ravi de me venger; mais j'aime encore mieux vous taquiner. Je vous dirai à mon tour, haut et puissant lord, qu'il me plaît de me taire. C'est le seul pouvoir qui me reste devant vous. Je serais bien dupe de l'abdiquer. Vous pouvez me faire écorcher vif, non me faire parler. LEICESTER Ah! c'est trop! Il tire son poignard. Traître! tu mourras! FLIBBERTIGIBBET À votre aise. Le secret mourra avec moi. Qu'est-ce que cela me fait? AMY, retenant avec effroi le bras du comte Mylord! mon Dudley! qu'allez-vous faire? Terminer notre douce causerie d'amour par un meurtre! LEICESTER, le poignard levé Oui, afin qu'elle ne se termine pas par une catastrophe plus sinistre encore. AMY Ah! grâce pour ce malheureux, mylord! FLIBBERTIGIBBET, à part Elle est charmante! LEICESTER Amy, ne me retenez pas, ce drôle est un espion! AMY Non, mylord. Voyez cet accoutrement ridicule, c'est quelque baladin, ou tout au plus un fou. FLIBBERTIGIBBET C'est cela, défendez-moi noble dame, il y a une parenté entre nous, je suis fou comme la lune et vous êtes belle comme le soleil. AMY, souriant Vous voyez bien qu'il est insensé. -Allons, mylord, poignarderez-vous, sous les yeux de votre Amy, ce malheureux sans défense? Ah! ce serait d'un vassal, mais non d'un noble comte. -Grâce! pitié! je réclame de votre chevalerie la merci des dames. Accordez-moi cette pauvre vie. Allons! Elle prend le poignard des mains du comte qui la regarde en souriant tristement et ne lui oppose qu'une faible résistance. Donnez ce vilain poignard, monsieur, et qu'il cesse d'occuper une place près d'un coeur qui est tout à moi. Elle jette la dague par la fenêtre ouverte. FLIBBERTIGIBBET, à part Vilain poignard! Peste! et par la fenêtre! une véritable miséricorde de Tolède damasquinée en or! LEICESTER Vous êtes une enfant, Amy. -En épargnant cette vie, vous sacrifiez peut-être la vôtre, et la mienne... AMY, vivement Ne le croyez pas. Une action de clémence ne saurait porter malheur. D'ailleurs, comment le sort de l'aigle pourrait-il dépendre du sort de... Elle hésite. FLIBBERTIGIBBET De la chauve-souris. Laissez-moi choisir moi-même l'animal. AMY Allons donc, mylord, qu'il ne soit pas dit que vous m'ayez tout refusé aujourd'hui. Leicester la serre dans ses bras. Elle se tourne vivement vers le lutin. Tu as ta grâce. LEICESTER Oui, drôle. Mais non ta liberté. Je dois m'assurer de toi, en attendant que je sache qui tu es. FLIBBERTIGIBBET Un diable, beau sire; mais un bon diable et un pauvre diable. LEICESTER Tais-toi! -Ta langue de serpent détruirait ce que la bouche de cet ange a fait pour toi. -Holà, Varney, Foster! Jeannette! Quelqu'un! Scène VIII LES MÊMES, VARNEY; FOSTER, pourpoint de velours et bas jaunes; JEANNETTE Ils accourent en tumulte VARNEY Que veut mylord? Apercevant Flibbertigibbet. À part. Mon petit traître de comédien! Qu'est ceci? LEICESTER Concierge Foster! vous faites bien négligemment votre service. Qui a laissé entrer cela? FLIBBERTIGIBBET Ne grondez pas ce lourdaud, seigneur. J'ai fait ici mon entrée à la manière de nous autres diables, par le trou de la serrure. LEICESTER Qu'on mette cet Arlequin dans la prison du château. VARNEY, à part Je respire! Il ne m'a point vendu! FOSTER Dans la tour des oubliettes, mylord? -C'est entendu. Au lutin. D'où viens-tu donc, démon aux crins rouges? FLIBBERTIGIBBET, riant en regardant le costume du concierge Des marais, -où j'ai appris l'art d'attraper des oies aux larges pattes et aux pieds jaunes. FOSTER, se mordant les lèvres Prends garde que ces oies ne se changent en vautours. LEICESTER Qu'on tienne ce prisonnier étroitement renfermé. Qu'il ne puisse communiquer avec personne; mais qu'il ne manque de rien et qu'on ne lui fasse pas de mal. Allez. Le concierge et Varney veulent entraîner Flibbertigibbet. Il se dégage de leurs mains et court s'agenouiller devant Amy. FLIBBERTIGIBBET Un moment, mes maîtres. À genoux devant Amy. Vous êtes si bonne que vous pourriez vous passer d’être belle. Le lutin vous doit la vie, Madame, mais vous ne vous en repentirez pas. Deux serviteurs du comte l'entraînent. VARNEY, à part Te voilà en mon pouvoir, petit damné. Nous avons un compte à solder. Tous trois sortent. AMY, à Leicester Vous voyez bien qu'il est plus fou que méchant. LEICESTER Ah!... voilà un incident qui me fait craindre des malheurs. C'est le point noir qui annonce la tempête. La solitude de cette demeure est violée. Que deviendra tout cela? -Adieu, Amy, je te laisse avec Jeannette. Ils s'embrassent. AMY Vous reverrai-je aujourd'hui, mylord? LEICESTER Oui, les devoirs que m'impose la présence de la reine... AMY À quelle heure vous reverrai-je? LEICESTER Quand tu entendras la grosse cloche du château sonner le retour de la reine dans ses appartements, je profiterai de ce moment de répit. AMY Je vous attendrai, mon Dudley. Mais adieu, vous me laissez une douce espérance dans un amer regret. La reine d'Angleterre est bien heureuse! elle vous possède plus que votre femme. Leicester soupire profondément. Il l'embrasse, la quitte et revient encore. LEICESTER Adieu, adieu. Il sort. Scène IX AMY, JEANNETTE. JEANNETTE Mylady, mylady, vous ne savez pas... AMY Quoi? JEANNETTE Il y a beaucoup d'hommes et de chevaux dans l'autre partie du château, la partie neuve et habitée, on entend de grands bruits, on prépare de belles fêtes, et nous ne les verrons pas, et l'on dit que la reine vient, et nous ne la verrons pas... AMY Hé bien, je sais tout cela. Hélas! dans toute cette fête, ce n'est pas la reine que je voudrais être libre de voir. JEANNETTE Ah! vous savez! Alors votre seigneurie sait peut-être aussi... AMY Quoi encore? JEANNETTE Ce que c'est que ce vieillard qui paraît, comme vous, ne se soucier nullement de la fête, et qui se borne à rôder continuellement autour de ce donjon. AMY, vivement Comment! quel vieillard? À part. Je suis folle, on ne me parle pas d'un vieillard que je ne pense à mon père. JEANNETTE Oui, mylady, et qui a une barbe blanche bien vénérable. Il s'assied souvent sur la colline parmi les broussailles et puis il cache sa tête dans son grand manteau brun, ou il la lève vers la tour comme un chasseur qui attend que l’oiseau s'envole. AMY, vivement émue Et, dis-moi, Jeannette, sait-on quel est ce vieillard? d'où il vient? ce qu'il veut? JEANNETTE Mon père a d'abord pensé que c'était quelque mendiant mais en ce cas il ferait bien mieux de s'adresser à l'autre porte du château. AMY Comment! un mendiant! ton père est un insolent. JEANNETTE Quoi qu'il en soit, ce vieux rôdeur gêne fort mon père, et comme les ordres de mylord sont positifs et que nous voulons conserver la place de concierge, mon père a pensé que c'était un espion de ce lord Sussex, comme l'est sans doute ce prisonnier qui vous a dit de si belles choses, et a délibéré s'il ne prendrait pas quelque moyen expéditif de s'en débarrasser... AMY, l'interrompant Grand Dieu, Jeannette, sur la tête de ton père, défends-lui de tourmenter ce vieillard! -Dépêche-toi, conduis-moi sur-le-champ à une fenêtre d'où je puisse le voir. JEANNETTE, regardant vers la fenêtre ouverte Mais, mylady, il n'est sans doute plus sur la colline. AMY, vivement N'importe ! Obéis. Elles sortent. Acte II Scène I ÉLISABETH, LEICESTER La reine vêtue d'un superbe habit de voyage entre suivie du comte en grand costume et en manteau court. ÉLISABETH Je suis bien curieuse, mylord, de voir votre réconciliation avec lord Sussex. En vérité, ce domaine ne le cède en rien à nos domaines de Windsor, et l'accueil que vous nous faites est digne d'un chevalier, -digne même d'un roi... LEICESTER, à part D'un roi! Haut et s'inclinant profondément. Tout ce que votre majesté daigne honorer ici d'un coup d'oeil est dû à votre majesté, et je ne fais en le mettant à vos pieds, madame, que vous faire hommage de vos propres dons. ÉLISABETH Comment, comte, c'est à moi que vous devez tout ce que j'admire dans ce château, tout ce que je suis presque tentée d'envier!... LEICESTER, soupirant Ce que Leicester est tenté d'envier ici, madame, n'est pas ce dont il peut se dire le possesseur. ÉLISABETH Et quoi donc, mylord? il nous semble qu'ici tout vous appartient. LEICESTER Tout m'appartient ici, madame!... ÉLISABETH, souriant Mylord, il y a de l'audace parmi votre respect. Il me semble qu'en ce moment même où vous baissez si humblement votre front, vous élevez votre pensée bien haut. LEICESTER, à part À quoi suis-je entraîné? Haut. Je vois avec douleur que ma témérité vous offense, madame... ÉLISABETH M'offense!... Je n'ai pas dit cela, Leicester. Seulement, près d'Elisabeth, on oublie quelquefois la reine, n'est-ce pas, pour ne se rappeler que la femme? LEICESTER Madame! À demi-voix et se détournant. Que je suis malheureux! ÉLISABETH Malheureux! vous vous dites malheureux, noble comte! et vous le dites près de votre reine, dans cette même demeure où tout atteste votre puissance et ma... - et notre faveur! Que faut-il donc encore, pour nous assurer votre attachement, à cette ambition que rien ne satisfait? LEICESTER Grand Dieu, madame! que votre majesté connaît peu l'âme de Leicester! Otez à votre indigne serviteur ses châteaux, sa couronne de comte, sa robe de pair d'Angleterre, dépouillez-le de tout ce dont vous l'avez revêtu; ne laissez à Dudley, redevenu pauvre gentilhomme, que l'épée de son père et le donjon de ses aïeux, et ce coeur que vous méconnaissez conservera, dans l'exil et dans l'oubli, la même reconnaissance, le même amour profond et fidèle à sa reine, à sa bienfaitrice... ÉLISABETH, à part Amour! Haut. Prenez garde, mylord, car même en abdiquant vos grandeurs, il vous échappe des paroles qui révèlent votre ambition. LEICESTER Mon ambition! ÉLISABETH, souriant Oui, en déposant à mes pieds votre couronne de pair, ne pensez-vous pas à une autre couronne plus belle? LEICESTER, à part Que lui répondre, ô ciel! ÉLISABETH, doucement Vous vous taisez, Leicester, craindriez-vous d'être deviné? LEICESTER Je crains, madame... ÉLISABETH Allez, vous pourriez être deviné et n'avoir pourtant rien à craindre. LEICESTER Ah! madame, croyez que ce n'est pas la couronne... ÉLISABETH Arrêtez, mylord. Laissez-moi croire que ce n'est que de l'ambition. LEICESTER Si j'osais, si mon âme était à nu devant votre majesté, elle ne m'affligerait pas de ce langage injuste. ÉLISABETH Eh bien oui, je vois votre émotion et j'en suis touchée. Je pénètre cette âme que vous n'osez me dévoiler. Et pourquoi, Leicester? suis-je donc votre ennemie ?... LEICESTER J'ai un secret, en effet, madame... tant de bonté devrait m'enhardir... ÉLISABETH, troublée Cessez, vous dis-je. Non, mylord, non, Dudley -ne me pressez plus. -Tous les liens qui font le bonheur d'une femme obscure sont interdits à la reine. -Je lis votre coeur dans vos regards. -Si j'étais, comme tant d'autres, libre de consulter mes propres penchants, alors vraiment... LEICESTER Madame... À part. Où suis-je, grand Dieu! ÉLISABETH Mais cela est impossible. Ne m'en reparlez plus, je suis faible. Non, cela ne peut être. C'est une folie à laquelle vous ne penserez plus désormais, mylord. Elisabeth d'Angleterre ne doit être l'épouse et la mère que de son peuple. Après ces derniers mots prononcés d'une voix ferme, elle s'assied. LEICESTER Madame, vous aurais-je offensée? ÉLISABETH, avec empressement Non encore une fois, Dudley; mais ce sont de douces chimères, n'en parlons plus. -Dites-moi donc pourquoi vous ne voulez pas que je visite ce donjon ruiné qui fait un si bel effet dans le parc? serait-ce que vous l'en jugez indigne? LEICESTER, violemment agité Ce donjon... Je ne sais... ÉLISABETH Remettez-vous donc de votre trouble, mon cher lord. Calmez-vous. Voici la porte qui s'ouvre. Scène II ÉLISABETH, LEICESTER, UN HUISSIER L'huissier ouvre la porte du fond, s'arrête devant le seuil, et s'incline profondément ÉLISABETH Hé bien? L'HUISSIER Un vieillard, qui dit avoir une plainte à soumettre à votre majesté, demande la grâce d'un moment d'audience secrète. ÉLISABETH Ce vieillard use à son aise de nos moments. L'HUISSIER C'est ce que je lui ai dit, mais il implore cette faveur avec des instances si vives... ÉLISABETH, à Leicester Mylord, l'étiquette de Kenilworth n'est pas celle de Windsor; nous ne sommes ici que votre hôtesse. Si vous le permettez nous accorderons un instant d'entretien particulier à ce vieillard qui se plaint. LEICESTER, à part Grâce à Dieu, je respire. Haut. Madame, je me retire. Il salue la reine et sort par une des portes latérales. ÉLISABETH Huissier, faites entrer ce vieillard. L'huissier sort. Scène III ÉLISABETH, seule Pourquoi suis-je reine? Pauvre Leicester! -Malheureuse Élisabeth! -Je suis une insensée. De reine devenir esclave! La. fille de Henri huit, épouse de Dudley! cela ne se peut. -Mais il est si beau, si grand, si noble, son regard est si tendre et si fier; cependant l'épouser, c'est abdiquer. -Que dis-je? n'est-ce pas lui qui règne? Scène IV ÉLISABETH, SIR HUGH ROBSART La porte du fond s'ouvre. Sir Robsart, en grand deuil, se précipite aux genoux de la Reine, qui se détourne d'un air surpris et mécontent. SIR HUGH ROBSART Justice, madame! justice! ÉLISABETH, d'une voix irritée Monsieur, relevez-vous. Oubliez-vous que vous abordez votre reine? Que signifie cela? Sortez sur-le-champ. SIR ROBSART Non, madame! non, je ne quitterai pas vos sacrés genoux que vous ne m'ayez entendu. Votre majesté ne me refusera pas l'auguste et dernier appui qui me reste. Elle ne me réduira pas au désespoir, elle ne repoussera pas un vieillard en cheveux blancs, un ancien serviteur qui a versé son sang et tiré son épée de gentilhomme pour elle, un père outragé qui vient près de la vierge-reine réclamer sa fille enlevée et séduite! ÉLISABETH, d'un ton radouci On vous a enlevé votre fille, vieillard!... Allons, relevez-vous, maintenant que je consens à vous entendre et à oublier la brusque rusticité de votre abord. On vous a enlevé votre fille, dites-vous? Et qui donc se permet d'enlever les filles dans ce royaume d'Angleterre, que protègent Dieu et les saints? SIR ROBSART Il n'est que trop vrai, madame. Je suis Hugh Robsart, de Lidcote-Hall. ÉLISABETH Le descendant de ce Roger Robsart qui servit si vaillamment notre aïeul Henri sept à la bataille de Stoke? SIR ROBSART Et qui mit en déroute lord Géraldin, le comte de Lincoln, et les irlandais et les flamands que la duchesse de Bourgogne avait soudoyés pour soutenir ce faux comte de Warwick, ce faux Edouard VI. ÉLISABETH Oui, le cuisinier Lambert Simnel. Votre nom et vos services me sont connus, sir Robsart. Parlez en assurance, et croyez que nous sommes aussi bonne justicière que vous êtes loyal sujet. SIR ROBSART Je n'avais qu'une fille, madame, et il est permis à un vieux père qui va mourir de mettre toute sa joie et tout son orgueil dans sa fille. Hé bien, madame, un infâme séducteur s'est introduit comme un ami dans ma retraite, il a fait parler sa langue de serpent, et mon Amy l'a suivi. ÉLISABETH Comment la nommez-vous? Amy? Est-ce un nom de la légende? SIR ROBSART Madame... ÉLISABETH Vraiment! je vous plains. Nous ne savons, nous qui sommes reine couronnée, comment une femme peut se laisser prendre aux séductions d'un homme. Mais il paraît que cela est possible, puisque c'est votre histoire. Et quel est, mon brave chevalier, le nom du ravisseur? SIR ROBSART C'est... Madame, c'est un homme qui a une puissante protection. ÉLISABETH Eh bien, cette protection est-elle plus puissante que la nôtre? SIR ROBSART Pardon, madame. Je suis peu habitué au langage des cours et j'ignore de quel poids y sont les paroles. Ce ravisseur est un écuyer du noble comte de Leicester. ÉLISABETH De Leicester! L'homme le plus chaste de l'Angleterre a un séducteur dans sa maison! Et quel est le nom de ce misérable écuyer? SIR ROBSART Ce lâche qui suit la robe des filles et fuit l'épée des hommes s'appelle Richard Varney. ÉLISABETH Richard Varney. Bien. Amy Robsart, n'est-ce pas? Et qu'a-t-il fait de votre fille? SIR ROBSART Hélas! madame, elle est ici, ici même. Je l'ai aperçue à l'une des fenêtres du donjon en ruine qui est au milieu du parc. ÉLISABETH Comment! lord Leicester m'a dit que cette ruine était inhabitable et par conséquent inhabitée. Etes-vous sûr de ce que vous dites? Vous n'avez pas essayé d'entrer dans ce donjon? SIR ROBSART La porte m'en est restée fermée. C'est sans doute parce que ce bâtiment passe pour désert que cet infâme Varney y a caché ma malheureuse Amy. ÉLISABETH Vieillard, nous vous ferons rendre justice. Par la mort de Dieu! nous sommes la mère et la protectrice née de toutes les filles anglaises. Un vil écuyer, un indigne valet, suborner l'héritière d'un honorable baronnet! Lord Leicester sera furieux quand il apprendra cette oeuvre d'iniquité. Nous vous promettons, chevalier, notre appui près de lui contre ce Varney, dont vous craignez le crédit. En attendant, voici notre sauf-conduit devant lequel toutes les portes s'ouvrent, et qui vous servira à vous assurer si votre Amy, comme vous dites, est réellement dans ce donjon. -Je vous congédie, car la cour attend qu'on l'introduise. Huissiers de ma chambre! Un huissier paraît. Conduisez ce vieillard et faites entrer les deux lords avec leur suite. Sir Robsart sort par une porte latérale, tandis que celle du fond s'ouvre et laisse le passage libre à toute la cour. Scène V ÉLISABETH, LEICESTER, SUSSEX, VARNEY; DAMES, ÉVÊQUES, PAIRS ET OFFICIERS DE LA REINE. CHEVALIERS, PAGES ET GARDES DE LA SUITE DES DEUX COMTES Les deux lords entrent en même temps par la grande porte ouverte à deux battants, ils saluent la reine et vont se ranger avec leurs partisans chacun d'un côté de la scène. Le milieu est occupé par la suite de la reine. ÉLISABETH Mylords, qu'est-ce que cela veut dire? Nous vous appelons tous deux pour daigner vous réconcilier, et en notre présence vous vous divisez, pour parler de même que mes poètes, comme les eaux du fleuve Alphée et de la fontaine Aréthuse. -Allons, rapprochez-vous et joignez vos mains, que la haine ne doit pas désunir quand mon service les unit. Les deux comtes s' inclinent et restent en silence à leurs places. Ratcliffe, comte de Sussex, Dudley, comte de Leicester, hé bien, nous avez-vous entendue? qu'est-ce que cette immobilité? qu'est-ce que ce silence insolent? Aucun de vous ne veut faire le premier pas? LEICESTER Madame... À part. Un rustre de soldat! SUSSEX, à part Un damoiseau! un parvenu! Haut. Votre majesté... ÉLISABETH Je sais que c'est ainsi qu'on m'appelle, et c'est parce qu'on m'appelle ainsi que vous m'obéirez, nobles comtes. À Leicester. Dudley, vous êtes le plus jeune et il est votre hôte, c'est à vous de le prévenir. À Sussex. Mylord de Sussex, pour me plaire vous voleriez à une bataille et vous reculez devant une réconciliation. LEICESTER, immobile Il n'est rien que je ne fasse avec joie pour satisfaire mon auguste souveraine; mais... SUSSEX, immobile Je suis un soldat et ne sais qu'obéir; cependant madame, je serais charmé que lord Leicester voulût bien me dire en quoi j'ai pu l'outrager; car il n'est rien dans ce que je fais ou dans ce que je dis que je ne sois prêt à soutenir, à pied ou à cheval. LEICESTER Et moi, sous le bon plaisir de sa majesté, j'ai toujours été prêt à justifier mes faits et gestes, autant que qui que ce soit du nom de Ratcliffe. Les deux comtes se regardent fièrement. ÉLISABETH Quel est celui de vous, mylords de Sussex et de Leicester, qui veut goûter de notre pain de la Tour de Londres? Nous sommes ici l'hôtesse de l'un de vous; mais, par la mort de Dieu! il se pourrait qu'avant peu l'un de vous fût notre hôte. Pour la dernière fois, obéissez et donnez-vous cordialement la main. D'une voix impérieuse. Comte de Sussex, je vous en prie. D'une voix douce. Lord Leicester, je vous l'ordonne. SUSSEX C'en est fait, voilà ma disgrâce décidée. VARNEY, bas, à Leicester Votre triomphe est complet, mylord. Les deux comtes s'avancent et se serrent la main. LEICESTER, s'inclinant Noble lord Sussex, c'est avec un vrai plaisir... À part. Ce traître qui me fait espionner dans mon château. SUSSEX, s'inclinant Comte de Leicester, je suis heureux... À part. Ce félon qui attache des empoisonneurs a mon chevet. ÉLISABETH Bien, comtes. Abjurez vos jalousies et vos ressentiments. Que désormais mes deux plus fidèles serviteurs soient en même temps deux sincères amis. Mylord de Leicester, nous voulons signaler la gracieuse visite dont nous vous honorons par quelques promotions. Quel est celui d'entre vos officiers que vous jugez le plus digne du titre de chevalier? SUSSEX, à part Elle ne me parle pas des miens; ma défaveur est certaine. ÉLISABETH, brusquement À propos, comte de Leicester, n'y a-t-il pas parmi vos écuyers un nommé Richard... -Richard... Ah! mon Dieu! quel est son nom déjà?... VARNEY, vivement à Leicester C'est moi sans doute, mylord. La reine va me faire chevalier. LEICESTER Si j'ose aider la mémoire de sa majesté, n'est-ce pas Richard Varney? ÉLISABETH Précisément. Mylord, que pensez-vous de ce Varney? LEICESTER C'est, madame, un serviteur fidèle de son maître, un sujet dévoué de votre majesté. L'élévation de son âme et la pureté de ses sentiments le placent vraiment au-dessus de son état, et si... ÉLISABETH Est-il ici? LEICESTER Sans doute, Madame. Varney! VARNEY, avec empressement Me voici aux pieds de sa majesté. ÉLISABETH Eh bien, mylord, je ne suis pas fâchée de vous détromper sur le compte d'un traître, d'un lâche, d'un fourbe, qui souille votre noble maison. Cet hypocrite, que vous me vantez avec tant de bonne foi, n'est qu'un indigne séducteur, qu'un odieux ravisseur. Croiriez-vous qu'il a osé, lui, ce valet, suborner et enlever la fille d'un respectable gentilhomme, de sir Hugh Robsart? LEICESTER, avec un cri de terreur Qu'entends-je?... Grand Dieu, madame!... À part. Voilà le fruit des menées de l'espion de Sussex!... ÉLISABETH Je partage votre indignation, et je l'accroîtrai encore en vous apprenant que ce scélérat a eu l'audace de cacher sa victime dans cette même demeure où vous recevez aujourd'hui votre reine. LEICESTER, consterné Juste ciel, madame, croyez... À part. Je suis perdu. SUSSEX, à part Oui-dà, que signifie ceci? il me semble que ce beau dameret favori est singulièrement pâle dans son triomphe. ÉLISABETH Mylord, vous paraissez bien frappé... LEICESTER Je suis étonné, madame... VARNEY. Il s'agenouille devant la reine, croise les mains et baisse la tête Madame... ÉLISABETH Qu'as-tu à dire? confesses-tu ton crime? À part. Comme Leicester paraît troublé! Haut à Varney. As-tu enlevé cette fille? Est-elle cachée ici? Réponds. VARNEY Oui. LEICESTER Scélérat! Il veut se précipiter sur Varney. La reine l'arrête. ÉLISABETH, avec humeur Mylord comte, si vous le permettez, nous instruirons seule cette affaire. Elle est de notre ressort. Nous n'avons pas terminé l'interrogatoire de votre officier. À part. Que veut dire tant d'émotion? Haut, à Varney. Ton maître, le comte de Leicester, savait-il cette intrigue? Dis-moi la vérité, contre quelque tête que ce soit, et ne crains rien. La tienne est sous notre sauvegarde. VARNEY Votre majesté veut la vérité. La voici tout entière, en face du ciel. Tout cela s'est fait par la faute de mon maître. LEICESTER, à part Dieu! le traître! Haut. Infâme! qu'oses-tu dire? ÉLISABETH, les yeux enflammés Taisez-vous, comte!... Continue, Varney! Nul ne commande ici, que moi. VARNEY Et je vous obéirai comme tous, madame. Mais je ne voudrais pas confier les affaires de mon maître à d'autres oreilles que les vôtres. LEICESTER Pour me trahir à ton aise, serpent! ÉLISABETH Les affaires de ton maître?... VARNEY Oui, madame; si j'osais élever une parole, je supplierais votre majesté de m'accorder un moment d'audience secrète. Je donnerais à mon auguste souveraine des explications qui la satisferaient peut-être, mais dont l'honneur d'une respectable famille pourrait souffrir, si elles étaient publiques. Ces matières sont délicates. ÉLISABETH J'y consens; mais si tu cherches aussi a me tromper, par l'esprit de mon royal père Henri huit, le peuple de Londres verra se dresser ta potence. Qu'on nous laisse seuls un instant. LEICESTER, à part Je suis perdu! Toute la cour se retire, ainsi que Leicester, qui paraît violemment agité. Scène VI ÉLISABETH, VARNEY La reine s'assied et parait méditer un moment, tandis que Varney reste à genoux. ÉLISABETH Allons, drôle, relève-toi et parle. Qu'as-tu à dire pour ta défense? Je vous demande un peu, voilà un cavalier de bonne mine et de haut rang pour séduire les filles de notre royaume! VARNEY Je conviens, madame, que je serais un grand misérable, un odieux scélérat, si, abusant indignement de la faiblesse d'une jeune héritière, je l'avais séduite sans pitié, enlevée sans scrupule et déshonorée sans pudeur comme sa glorieuse majesté me fait l'injure de le croire. ÉLISABETH Et que me font ta pitié, tes scrupules et ta pudeur? Dans le fait, n'as-tu pas séduit, enlevé et déshonoré miss Robsart, ou bien, Richard Varney, est-ce que je suis mal instruite? Serait-ce un autre que toi? VARNEY Non. La reine est bien instruite, mais sa majesté n'est pas instruite de tout. Miss Robsart n'est point déshonorée; à moins qu'il ne soit déshonorant d'être l'épouse d'un écuyer de mylord comte de Leicester. ÉLISABETH Comment! tu l'as épousée! Miss Amy Robsart est ta femme légitime? VARNEY Elle est ma femme légitime. Cela est vrai, n'en déplaise à sa majesté. ÉLISABETH Prenez garde de me tromper, monsieur. Si vous l'avez épousée, pourquoi alors accuser le noble comte? Quelle faute lui imputez-vous? Il ignorait peut-être tout. VARNEY Lord Leicester ignore tout, en effet. Mais, je le répète, il est la cause de tout le mal. Que votre majesté en juge elle-même. -Depuis longtemps, le noble comte, cet honneur de la cour d'Angleterre, a renoncé au mariage. Des ennuis secrets, dont nul n'ose pénétrer la cause, lui font fuir toutes les femmes. On dit que mon infortuné maître... Dois-je, madame, répéter ce que l'on dit? ÉLISABETH Parlez, parlez. VARNEY On dit que mylord nourrit au fond de son âme une passion ardente et ignorée dont l'objet est tellement au-dessus de lui qu'il ne lui est pas permis d'espérer. ÉLISABETH Quoi! mais il me semble qu'il n'est point de femmes auxquelles votre noble seigneur ne puisse hautement prétendre. VARNEY Hélas! votre majesté doit savoir qu'il en est encore au-dessus de lui. ÉLISABETH Que dites-vous? que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas, mon cher Varney. VARNEY Toutes conjectures sont téméraires. Mon pauvre maître, souvent, quand il croit n'être point vu, baise en pleurant une boucle de cheveux... Il faudrait lever mes regards bien haut pour en voir de pareils. ÉLISABETH C'est bien, c'est bien. Vous disiez donc que votre maître?... VARNEY Je disais que mylord s'étant voué au célibat... ÉLISABETH Malheureux Dudley! VARNEY, continuant Ne voulait entendre parler de mariage ni pour lui, ni même pour aucun des gens de sa maison. ÉLISABETH Infortuné Leicester! VARNEY, continuant C'est pour cela qu'étant devenu éperdument amoureux de miss Robsart, j'ai cru, madame, devoir cacher notre mariage, afin de n'être pas remercié par mylord. J'avais donc raison de dire que tout ce mystère avait eu lieu par la faute de mon maître. ÉLISABETH Ah! ce pauvre et noble comte! VARNEY, continuant Je n'attendais qu'une occasion favorable pour le lui déclarer, et si maintenant votre majesté daigne lui dire quelques mots pour moi, je ne doute pas qu'il ne m'accorde ma grâce, en me maintenant dans ma charge, et en me laissant ma femme. ÉLISABETH Puisque Amy Robsart est votre femme, en effet, Varney, je vous promets d'apaiser la colère de votre maître. À part. Cher Leicester! VARNEY, s'inclinant Madame, ma reconnaissance... ÉLISABETH Et nous allons tout arranger pour que sir Hugh ne rougisse pas de son gendre. VARNEY, saluant plus profondément Les bienfaits de votre majesté me pénètrent... ÉLISABETH Oui, Varney, je suis contente des explications que vous m'avez données, et je vais à l'instant même plaider votre cause près de votre maître. Nous satisferons ensuite le beau-père. -Huissier, qu'on fasse rentrer la cour. Scène VII ÉLISABETH, VARNEY, LEICESTER, SUSSEX, TOUTE LA COUR LEICESTER, à part L'orage va éclater. Préparons-nous à recevoir la foudre. ÉLISABETH, après un moment de silence Comte de Leicester, donnez-moi votre épée. LEICESTER, à part C'est cela. L'épée d'abord, la tête ensuite. SUSSEX, à part Quoi donc? est-ce que le favori est disgrâcié? Leicester détache son épée et la présente à la reine en fléchissant le genou. ÉLISABETH Richard Varney, avancez et mettez-vous à genoux. Varney obéit. Elle tire l'épée du fourreau. Mouvement de surprise dans l'assemblée et d'effroi parmi les dames. LEICESTER et SUSSEX Que va-t-elle faire? ÉLISABETH. Elle considère l'épée avec complaisance pendant que les dames s'en détournent d'un air de terreur. Si j'eusse été homme, nul de mes pères n'eût aimé autant que moi une bonne épée. J'aime à contempler de près les armes; je ressemble à cette fée Morgane du poème italien... Si Harrington, mon filleul, était ici, il nous rappellerait le passage et le nom de l'auteur... N'importe! Si le ciel m'avait douée de quelque beauté, c'est dans de pareils miroirs que j'aimerais à étudier ma parure. D'ailleurs, n'est-ce pas, mon cousin de Sussex? nous autres filles, nous manions bien l'épée; et la vierge-reine d'Angleterre -ne m'appelle-t-on pas ainsi dans les ballades? -eût valu peut-être dans le métier des soldats cette pucelle guerrière d'Orléans, qui du reste a été justement brûlée pour le crime de magie. Elle continue à admirer l'épée. LA DUCHESSE DE RUTHLAND, détournant les yeux Oh! que la reine a de courage! LEICESTER, à part Comment finira tout ceci? ÉLISABETH Vous êtes folle, Ruthland! -Richard Varney, au nom de Dieu et de saint Georges, nous vous faisons chevalier. Elle le frappe du plat de l'épée sur l'épaule. Soyez fidèle, brave et heureux. -Sir Richard Varney, levez-vous. Etonnement dans l'assemblée. LEICESTER, à part Quoi! récompense-t-elle la trahison de Varney avant de punir la mienne? ÉLISABETH La cérémonie des éperons d'or et les autres formalités se feront demain dans la chapelle. Varney, voilà votre fortune commencée, mais sachez modérer vos désirs ; car -c'est, je crois, ce fou de William Shakespeare qui dit cela - «l'ambitieux se marque son but, mais c'est toujours au delà qu'il tombe». Allez ! Varney fait un profond salut. La reine se retourne vers Leicester. Eh bien! comte de Leicester, éclaircissez donc votre front soucieux. Le mal qui a été fait est réparé. LEICESTER, à part Qu'aura-t-il dit?... Haut. Je ne sais encore... ÉLISABETH Oui, mylord, vos intentions ont été méconnues; mais l'honneur de votre noble maison n'a point été terni. LEICESTER Je ne puis comprendre, madame, comment... ÉLISABETH C'est moi qui vais vous en instruire; mais promettez moi d'abord de m'accorder une grâce. LEICESTER C'est m'en faire une grande que m'adresser une semblable prière. À part. Je brûle... ÉLISABETH Vous me promettez donc, mylord, la grâce de votre écuyer Varney qui, sans votre aveu, a épousé Amy Robsart. LEICESTER Lui!... a épousé Amy Robsart!... Il s'élance vers Varney. Misérable! qu'as-tu fait? ÉLISABETH Comte, modérez votre indignation. Puisqu'il a été assez fou pour s'en éprendre et assez coupable pour l'enlever, il était juste au moins qu'il en fît son épouse légitime. LEICESTER Insolent drôle, as-tu bien osé?... VARNEY, baissant la tête Mon maître et seigneur, il n'y avait que ce moyen de réparer un grand malheur, de sauver ce qui était perdu. ÉLISABETH Sans doute. LEICESTER Je ne puis me contenir. Il valait mieux tout perdre. Cette témérité, Varney, sera payée cher. ÉLISABETH Mylord, nous vous avons demandé sa grâce. LEICESTER Madame... Oh! comment a-t-il eu l'impudence de me faire cet affront? ÉLISABETH L'affront qu'il faisait à sir Hugh Robsart était bien plus cruel encore, noble comte. LEICESTER Non, madame, je vais tout vous dire. Hélas! vous ne savez pas... VARNEY, précipitamment Sa majesté sait tout, mylord. Elle connaît votre invincible répugnance pour le mariage, répugnance telle que vous ne pouvez le souffrir même dans vos serviteurs, elle sait que votre âme brûle en secret d'une passion mystérieuse... ELISABETH, vivement Tais-toi, Varney! À Leicester doucement. Mylord, ne démentez-vous pas cette passion secrète qu'il a l'audace de vous supposer? LEICESTER C'est ce que je voulais dire à la reine. Il est trop vrai, madame, qu'un amour ignoré... ÉLISABETH Noble comte, cessez. À demi-voix et s'approchant de lui. Quoi, Leicester, devant toute ma cour! Ah! cher Dudley, croyez que je vous comprends, que je vous plains. Songez que si, comme reine, je suis plus libre que vous de dire ma pensée, comme femme, je le suis moins. Cher Dudley, soyez heureux. LEICESTER, à part O supplice! Haut. Je ne puis vous peindre, madame, l'état où me mettent ces trop gracieuses paroles. ÉLISABETH Mylord, je laisse Varney s'expliquer avec vous. Songez que sa faute lui est pardonnée. Sir Richard Varney, nous désirons que votre épouse Amy Robsart nous soit présentée aujourd'hui même, à notre cercle. LEICESTER, à part Dieu! VARNEY Sa majesté sera obéie. Une telle faveur honore ma femme et moi. LEICESTER, à part L'impudent! SUSSEX, à part Ce qui aurait renversé vingt autres favoris n'a fait que replacer ce Leicester un peu plus haut. Ses écuyers vont être admis à la cour, maintenant. Et si l'un de mes serviteurs avait agi ainsi! ÉLISABETH Mylords, venez. Allons jouir des divertissements que la courtoisie du noble comte nous a préparés. Scène VIII LEICESTER, VARNEY LEICESTER Hé bien! insolent drôle, misérable fourbe, c'est donc ainsi, en couvrant mon nom d'opprobre et d'humiliation, en dégradant jusqu'à toi ma noble épouse, c'est donc ainsi que tu me sers? VARNEY Certes, mylord, il est difficile que mon dévouement aille plus loin que d'encourir pour vous, non seulement la vengeance implacable de la reine, mais ce qui est bien plus encore la colère de mon vénéré maître et seigneur. LEICESTER Tais-toi. Crois-tu réparer un sanglant outrage par de viles flatteries? VARNEY Réfléchissez, mylord; et des expressions de reconnaissance vont bientôt peut- être remplacer ces paroles de ressentiment. LEICESTER De la reconnaissance, de la reconnaissance pour toi!... Mon Amy, ma bien-aimée Amy! elle aura été crue un moment la victime et l'épouse de cet odieux faquin! VARNEY Seigneur, ce que vous dites ici est-il généreux? Pour qui me suis-je exposé? dans l'intérêt de qui ai-je fait tout ce que vous me reprochez? Qui allait être perdu? Qui fallait-il sauver? Etait-ce moi, mylord, moi, pauvre et obscur écuyer, qui n'ai pas de grands revers de fortune à craindre, parce que je n'en ai pas reçu de grandes faveurs? Pour qui ai-je tout sacrifié jusqu'ici? À qui me suis-je toujours, partout et tout à fait dévoué?... Vous baissez la tête, mylord. Daignez y songer. Si votre intérêt n'était ma loi impérieuse, aurais-je agi ainsi? Quelle récompense pouvais-je attendre de ma témérité autre que votre colère, qui est pour moi le plus cruel des châtiments? LEICESTER Vous pourriez avoir raison, Richard. Seulement si vous n' aviez pas été jusqu'à dire qu'elle était votre femme... VARNEY Fallait-il donc laisser passer mylady pour ma maîtresse? Afin qu'on l'enlevât de vos bras et qu'on la remît à son père, déshonorée et flétrie dans l'opinion de tous? LEICESTER Arrêtez, arrêtez, Varney. Il fallait... il aurait fallu... VARNEY Quoi, mylord? LEICESTER Oui, plutôt un danger qu'un affront. Il eût mille fois mieux valu tout découvrir. VARNEY Tout découvrir! Que votre seigneurie me pardonne la comparaison, elle est comme l'alchimiste Alasco qui abandonne toutes les idées les plus fécondes pour son idée favorite, laquelle est une chimère. Tout découvrir! y pensez-vous, mylord ? La plus haute destinée de l'Europe abattue d'un seul mot; le grand chêne qui ombrageait l'Angleterre élagué, ébranché, mutilé, si toutefois lord Sussex consent à ne pas le déraciner. LEICESTER Lord Sussex! lord Sussex! VARNEY, continuant Le peuple trompé dans ses espérances, la postérité dans son admiration; le comte de Leicester, celui qui donne les pairies, nomme les généraux, distribue les épiscopats, convoque et dissout les parlements, ce jeune et glorieux ministre que les ballades populaires appellent à la plus auguste union, maintenant promu à la dignité de gentilhomme campagnard, conduisant ses meutes, chassant le daim et le renard, buvant la bière forte avec son pasteur et ses écuyers, et passant ses vassaux en revue à l'ordre du grand shériff... LEICESTER Varney, prenez garde. VARNEY, continuant Le tout pour avoir voulu jouir librement un peu trop tôt de deux jolis yeux brillants qui deviennent tendres en se tournant vers sa seigneurie, et n'avoir pas souffert qu'une noble dame gardât pendant quelques jours l'incognito sous le nom d'un honnête et fidèle écuyer. LEICESTER Non, de par Dieu, je ne le souffrirai pas. Cette idée me rend toute ma résolution. J'aime certes, bien mieux vivre avec ma douce Amy, paisible et ignoré campagnard comme tu dis... VARNEY Paisible! je n'ai pas dit cela, mylord. Et d'ailleurs que de choses encore auxquelles je n'avais pas réfléchi! Allez maintenant, allez trouver la fille de Henri huit qui vous aime et se croit aimée; déclarez-lui votre mariage au moment où elle songe peut-être à vous offrir sa royale main; révélez à cette reine, quand elle pense à faire un roi d'Angleterre, qu'il existe une comtesse de Leicester. Allez, mylord, apprendre à Elisabeth Tudor qu'elle a une rivale, livrez votre tête, livrez une tête adorée à sa toute-puissance furieuse... LEICESTER Amy! mon Amy en péril!... Varney, c'est assez. Tout ce que tu as fait est bien. VARNEY Non, mylord, non. Il vaut mieux dévoiler tout. LEICESTER De grâce, Richard, n'abuse pas de ma position. J'avais en effet oublié que la vie d'Amy était peut-être compromise. Je suis bien malheureux. VARNEY Si votre seigneurie croit... LEICESTER Mon parti est pris, te dis-je. Elle passera pour cela près de la reine. Je consens à tout. VARNEY Cela ne suffit pas, mylord. Il faut encore que la comtesse daigne consentir. LEICESTER Elle!... que dis-tu là? et pourquoi? VARNEY Votre seigneurie a oublié que la reine entend que ma prétendue épouse lui soit présentée aujourd'hui. LEICESTER Il est vrai. Dieu! ô Dieu! VARNEY Pensez-vous que mylady puisse vaincre sa répugnance à porter quelque temps mon nom? LEICESTER Jamais! VARNEY Cela est un peu dur. LEICESTER Amy Robsart est aussi fière dans sa vertu qu'Elisabeth d'Angleterre dans sa puissance. Si nous cherchons à lui faire oublier qu'elle est épouse de lord Leicester, elle se rappellera qu'elle est fille de sir Hugh Robsart. VARNEY Mais ne suis-je pas maintenant sir Richard Varney? LEICESTER Bah! VARNEY Vous sentez, d'ailleurs, mylord, combien il est important de la fléchir et pour vous et surtout pour elle. Votre ascendant sur mylady est bien grand. LEICESTER Mon ascendant, Varney, ne l'amènera pas à un déguisement qu'elle considérera comme indigne et déshonorant, elle qui brûle d'être reconnue à la face du soleil comme l'épouse de son mari. Que veux-tu, Richard, que je lui dise? Jamais je n'alarmerai son amour en lui parlant de ce fatal penchant de la reine. Ce serait donner le coup mortel à cette tendre et craintive Amy. Que lui dire? réponds? VARNEY, souriant Sa seigneurie sait mieux que moi comme on persuade une femme. Parlez de votre rang, de votre faveur, de vos dangers, mylord, que peut répliquer une jeune fille à des raisons d'état? LEICESTER Elle me parlera de sa tendresse, et je serai plus faible qu'un enfant. Ecoute, Varney, épargne-moi cette douloureuse et pénible scène. Parle-lui en mon nom. VARNEY Mais ajoutera-t-elle, mylord, quelque foi à mes paroles? LEICESTER Je te donnerai une lettre pour elle. J'aurai du courage dans une lettre, mais je ne pourrais soutenir un de ses regards. Je lui dirai de croire tout ce que tu lui diras, de faire tout ce que tu lui prescriras. Je te donnerai plein pouvoir. VARNEY, à part Plein pouvoir! LEICESTER Dis-lui que tu tiens de moi le droit de la conjurer à consentir à passer pour ta femme, de le lui ordonner même; que son intérêt l'exige... -Et Si elle s'y refuse obstinément, Varney? VARNEY Hé bien, mylord... LEICESTER Si la reine exige qu'on la lui présente, comment faire? VARNEY Nous enlèverons de nouveau mylady, et nous la conduirons à votre domaine de Cumnor. On dira à la reine que ma femme est malade. À part. Ceci est du domaine d'Alasco. LEICESTER Tu as raison. Je me confie, Varney, en ta fidélité. Adieu, je vais rejoindre Elisabeth. O Leicester, quelle situation! que deviendra ton avenir, entre deux femmes dont l’une a tout le pouvoir et l'autre tous les droits? Il sort. Scène IX VARNEY Bon, Varney, la bourrasque qui devait engloutir ta nacelle, l'a poussée dans le port. Vous demandez ce que vous deviendrez, mylord, eh! pardieu! votre seigneurie deviendra votre majesté, nous casserons votre mésalliance, et votre douce colombe aux yeux noirs ne sortira des serres de l'aigle que pour tomber dans les griffes du faucon. Lady Leicester peut bien se changer en lady Varney, car l'écuyer Varney est aujourd'hui sir Richard. Sir Richard! bravo, mon ami l'écuyer, vous les aurez dupés tous et tous vous auront récompensé. Que ferons- nous de ce vieux Alasco? Ah! c'est un instrument, et un instrument se brise. Allons, lady Amy, abaissez un peu vos beaux yeux dédaigneux, et ces bras blancs comme le cou d'un cygne qui ne se sont encore attachés qu'au cou de l'heureux Leicester. Vous allez être mylady Varney, et tout cela sera à Varney -bientôt peut-être, car, quand on a le titre de mari on n'est pas loin d'en avoir les droits. Il sort. Acte III La chambre gothique du premier acte. Scène I VARNEY, ALASCO Varney enveloppé d'un grand manteau. Il frappe trois coups à la porte masquée. Au troisième coup, Alasco en sort. ALASCO Hé bien, comment tout cela va-t-il? VARNEY Bien et mal. ALASCO Bien et mal? VARNEY Oui. Bien et mal. -Est-ce que cela ne te suffit pas? C'est pourtant une parole qui n'engage à rien, une explication qui n'explique rien, une véritable réponse d'astrologue. ALASCO Incurable insensé! Toujours rire des choses sacrées! VARNEY C'est aussi par trop fort. Il n'est pas permis au compère du sorcier de se moquer d'une science dont il fournit les éléments, d'un édifice dont il est la base? ALASCO Tais-toi, profane! et ne ravale pas jusque dans ta sphère le monde ineffable des intelligences! Crois-tu que les constellations gravitent autour de toi? Prends-tu les astres pour tes satellites? VARNEY Peu m'importe! Mais si je n'avais pas joué auprès d'eux le rôle du souffleur dans les tragi-comédies, ces pauvres astres auraient à coup sûr dit bien des sottises. ALASCO Malheureux! qui ne vois rien hors de toi! Je conviens que tu ne m'as pas été inutile. Mais tu n'es que la matière sur laquelle opère l'esprit. C'est en combinant tes confidences terrestres avec les sublimes révélations des planètes que ma science s'est élevée à la hauteur de l'avenir. Des trivialités de tes entretiens, ma pensée a tiré des résultats resplendissants, comme la fournaise de Saint Ildefonse qui change un sable vil en cristal éclatant. VARNEY, riant Voilà! Vous avez allumé votre soleil à ma chandelle. -Fort bien, mon cher docteur de l'université stygienne; mais laissons, je vous prie, cet entretien mystique et scientifique, qui ne prouve à mes yeux qu'une chose, c'est que vous êtes fou, ou que vous me croyez imbécile. J'étais pourtant disposé à espérer que votre risible méprise de cette nuit vous aurait détrompé de vos croyances surnaturelles. Prendre un comédien de la foire pour le diable! Crispin pour Satan! Il rit. C'est drôle! ALASCO, se parlant à soi-même Méprise étrange!... en effet. Je ne sais comment cela s'est fait, mon esprit préoccupé... -ces lassitudes qui vous saisissent au milieu des hallucinations de l'âme... VARNEY Eh bien! oui. Tu as été dupe une fois pour toutes celles où tu dupes les autres. ALASCO, sans paraître l'entendre Il faut bien être homme par quelque côté... D'ailleurs, le grand enchanteur Altormino ne prit-il pas pour une procession de fantômes, des linges qu'une blanchisseuse de Biscaye avait mis à sécher au clair de lune? VARNEY Et l'autre grand sorcier Don Quijote de la Mancha ne prit-il pas des moulins pour des géants? Mais parlons sérieusement, monsieur Alasco de la lune, et puisque nous sommes sur le compte de ce lutin de Flibbertigibbet, dis-moi, qu'en penses-tu? ALASCO Ce que j'en pense, Richard Varney... C'est qu'après Démétrius Alasco, il n'est pas un être plus instruit dans les sciences occultes et cabalistiques, pas un qui sache mieux préparer les élixirs de vie et de mort, pas un qui possède plus à fond la formule de l'évocation et celle de l'adjuration, pas un qui puisse monter plus rapidement tous les degrés de l'échelle céleste, ou parcourir plus savamment toutes les notes de la gamme stellaire... VARNEY Là, là, je t'ai dit de parler sérieusement. ALASCO Hé! crois-tu que ce soit pour exciter ton rire stupide que je t'entretiens de la puissance d'Alasco et de son élève Flibbertigibbet, les deux êtres les plus savants parmi ceux qui portent une face humaine? VARNEY Face humaine! Tu es bien honnête pour ton élève et pour toi. Mais, voyons, en laissant de côté le grand arcanum et le haut magisterium, penses-tu que Flibbertigibbet puisse être bon à quelque chose dans les simples et basses affaires de cette vie? ALASCO Son adresse égale son intelligence. Franchir un fossé, escalader un mur, forcer une porte, ce sont des jeux pour lui. Il nous l'a bien prouvé cette nuit et ce matin. Il est aussi puissant de corps que d'esprit. C'est un singe quand ce n'est pas un diable. VARNEY Voilà une apologie! et presque aussi bon empoisonneur que toi! Il doit être bien fier de ton suffrage. Nil notabilus quam notari viro notato. ALASCO Sa subtilité est telle que je doute qu'il soit encore dans la prison du château à l'heure qu'il est. VARNEY Va, va. Cette prison est plus forte qu'il n'est habile. Elle n'a qu'une issue, et cette issue donne sur la galerie des oubliettes; en sorte que, si je voulais me débarrasser de ton disciple, au lieu de fermer la porte, je la lui ouvrirais, et en ayant soin d'abord d'ouvrir également le verrou de la chausse-trape, je l'enverrais bien vite effrayer les caves du château d'une visite en ligne perpendiculaire. ALASCO Vraiment? VARNEY Oui, mais d'après le portrait que tu, en fais, ce serait dommage. À quoi bon détruire ce qui peut être utile? Alasco, la présence à Kenilworth des deux femmes qui se disputent notre maître nous obligera peut-être à bien des tours de passe-passe. Prenons Flibbertigibbet à notre service. ALASCO Je crois que pour se tirer, de la position où il est, il ne s'y refuserait point. -Mais comment pénétrer jusqu'à lui? Le comte a, devant toi, défendu à Foster de le laisser communiquer avec qui que ce soit, et sa prison, dis-tu, n'a qu'une porte. VARNEY Oui, qu'une porte visible. -Mais écoute; il en est une autre, masquée comme celle-ci, qui communique par un couloir secret de cette prison à la tourelle même qui te sert de laboratoire. -Ah! je connais seul tous les détours de ce château. ALASCO Comme Belzébuth seul connaît tous les détours de ton âme. VARNEY C'est possible. Mais ne nous amusons pas. Voici la clef de la porte secrète dont je te parle. Va trouver Flibbertigibbet. Fais-lui nos propositions; s'il les accepte, enrôle ton lutin dans notre bande de damnés. S'il les refuse, profite de ta visite pour mêler à son eau pure... ALASCO C'est bon, c'est bon. Est-ce là tout? VARNEY Pas encore. J'ai gardé le plus important pour la fin. Il faut que tu prépares à l'instant un breuvage soporifique, une potion qui, administrée, dans un cas donné, à une personne... à une femme, par exemple, puisse l'en dormir sur-le- champ, et si profondément que ladite... - personne, se laisse enlever en voiture, toute une nuit, sans se réveiller et, par conséquent, sans crier et sans résister. ALASCO C'est entendu. Et pour qui est cette boisson? VARNEY Demande-le aux planètes. ALASCO Je comprends. Faut-il s'arrêter au sommeil? VARNEY Vieil empoisonneur! je te commande une boisson innocente, entends-tu? innocente! Comprends-tu ce mot-là? ALASCO Bien. Ainsi, il n'est pas nécessaire que la maison de la vie soit attaquée. VARNEY Garde-t'en bien, sur la propre maison de ta propre vie, à toi. Mais ce ne doit pas être une maison, tout au plus une baraque. -M'as-tu compris, alchimiste de malheur? Si ta composition n'est pas aussi inoffensive qu'un verre d'eau, j'en jure sur mon âme, je te ferai subir autant de morts que tu as de cheveux sur la tête. -Tu ris, vieux spectre? ALASCO, ôtant sa mitre Sans doute. Comment tremblerais-je de ta menace? Je suis chauve, et tu jures sur ton âme. VARNEY Allons, va-t'en. J'entends marcher dans la galerie. -Va faire ta mixture léthargique, -innocente, sur tout! entends-tu, apothicaire du diable? Il le pousse dans l'escalier et referme la porte. Maintenant tout obstacle est prévu. Allons vite chercher la lettre du noble comte. Il sort. Scène II AMY, JEANNETTE La comtesse entre à demi vêtue. Jeannette la suit, portant une riche robe de velours et un écrin ouvert dans lequel on distingue une couronne de comtesse. AMY Viens, Jeannette. -Je veux achever ma toilette devant cette glace que m'a donnée mon seigneur, devant cette glace qu'a effleurée tant de fois son image bien-aimée! JEANNETTE C'est une glace d'Espagne, mylady, on dit que cela coûte des montagnes d'or et qu'on n'en voit de pareilles que chez la reine. AMY Ce n'est pas là ce que la comtesse de Leicester lui envierait, Jeannette! - Passe-moi ma robe. JEANNETTE Beau velours, ma foi, et doublé de taffetas moiré, couleur de gingembre avec une broderie de scorpions de Venise. Elle passe la robe à la comtesse. AMY Crois-tu que je lui plaise avec ce costume? -Mon collier? mes bracelets? Jeannette lui attache le collier et les bracelets. JEANNETTE, admirant les parures d'Amy Ces perles sont blanches, mais ce bras est encore plus blanc qu'elles. Elles sont bien belles, pourtant! je gagerais que chacune d'elles a coûté plus de cent shellings! AMY Fi, Jeannette! Tous les galions de Portugal ne pourraient les payer! C'est lui qui me les a données. -Maintenant, comment me trouves-tu? JEANNETTE, avec une révérence Charmante! AMY Puisse-t-il penser comme toi, enfant! Hélas! Si j'avais quelque beauté, elle a subi de rudes épreuves! Mes pauvres yeux ont bien pleuré, depuis que j'ai quitté mon père. -Et dis-moi, Jeannette, ce vieillard que mes yeux ont inutilement cherché sur ta colline, a-t-il reparu? l'a-t-on revu? JEANNETTE Pas depuis ce matin. On entend le bruit sourd de la cloche du donjon. AMY Ce pauvre vieillard! Elle essuie une larme. Il est comme moi peut-être, il attend. -Mais, Jeannette, n'est-ce pas la cloche du château, la grosse cloche? JEANNETTE Oui, s'il plaît à votre seigneurie. AMY S'il me plaît? -Je crois bien qu'il me plaît! C'est le signal. La reine rentre dans ses appartements. Mon noble comte va venir. -Que je suis heureuse! -Vite, Jeannette! achève de m'habiller. Que je me montre à lui belle et parée de tous ses dons. JEANNETTE, la regardant de la tête aux pieds Que manque-t-il donc à mylady? AMY, lui montrant l'écrin Comment! cette couronne. Hélas! tu as raison, Jeannette, j'aurai beau la mettre, elle me manquera encore, puisque je ne puis m'en montrer parée aux yeux du monde entier, aux yeux de mon père. Oh! quand finira cette contrainte! Elle met la couronne. Qu'il me tarde d'être à la face du soleil avouée et proclamée dame comtesse de Leicester! Entre Tony Foster. Que veut le concierge Foster? FOSTER Madame, un inconnu est là, qui demande à vous voir... AMY, à part Au moment où mon Dudley va venir! Haut. Et ne connaissez-vous pas, monsieur Foster, les défenses de mylord? FOSTER Oui, mylady, mais il présente ce parchemin. II montre un parchemin à Amy qui s'en empare. AMY Le sauf-conduit de la reine! que veut dire ceci? -Allons, il faut introduire cet inconnu, Foster. S'agit-il du sang et de la vie, il n'est pas de porte en Angleterre qui ne doive s'ouvrir devant ce parchemin. FOSTER Il suffit, madame! Il se tourne vers la galerie. Entrez, monsieur. &&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&REPLACE BEGIN&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&& SCÈNE III LES MÊMES, SIR HUGH ROBSART Sir Hugh Robsart s'arréte sur le seuil de la porte. Amy pousse un cri. AMY Dieu! mon père! -Sortez, Foster, sortez, Jeannette. Les deux serviteurs sortent. Amy tombe à demi suffoquée dans un fauteuil. Sir Hugh reste immobile, croise les bras et garde un moment le silence. Enfin il le rompt avec effort. SIR HUGH Oui, Dieu et votre père. -Votre père, qui est ici devant vous, et Dieu, qui l'y a conduit. Amy se lève et court à lui, les bras étendus. Il recule. AMY, s'arrêtant. Mon père! SIR HUGH Madame... -Mais commencez d'abord par me dire de quel nom je dois vous nommer, êtes-vous dame ou damoiselle? Ou... Il s'arrête. N'êtes-vous ni l'une, ni l'autre? AMY Ah! mon père, mon vénérable père! quelles dures paroles! Nommez-moi votre fille. SIR HUGH Pas avant de savoir si vous l'êtes encore. AMY Ah! toujours! je l'ai toujours été. Vous êtes toujours mon père. Votre juge, Amy. SIR HUGH AMY Oh! ne me tuez pas de ce regard froid, de cette voix glacée, sir Hugh! -Si vous saviez... SIR HUGH Quoi? parlez. Je ne vous condamnerai pas sans vous entendre. AMY Je ne puis vous dire cela... non, pas encore... -Ces secrets ne sont pas seulement les miens. SIR HUGH Oui, oui, c'est cela. Les secrets de la fille ne sont plus ceux du père, votre coeur n'a plus d'épanchement pour le mien, le détestable ravisseur s'est placé comme un mur d'airain entre vous et moi. Qu'importe! -Le sacrifice est fait. -Je ne sais ce que vous avez à me taire, voici ce que j'ai, moi, à vous dire. -Amy Robsart, vous descendez d'une honorable et noble lignée; depuis Édouard le Confesseur jusqu'à la vierge-reine, le sang des Robsart a été transmis pur par les pères aux enfants. Peu de gentilshommes ont été autant que nos pères l'honneur de l'épée qu'ils portaient; peu de dames ont égalé nos mères en chasteté, en vertu, en sainteté. Un Robsart figurait dans le combat des Trente sous le chêne breton de Ploërmel, un Robsart a disputé à Talbot la gloire de mettre le pied le premier sur les créneaux d'Orléans. C'est un Robsart de Lidcote-Hall qui a décidé le gain de la fameuse bataille de Stoke. C'est une Robsart qui soutint les derniers pas de la malheureuse reine Anne Boleyn sur l'échafaud. C'est une Robsart encore qui fut l'ange de Londres dans la grande peste de 1516 ". Je vous rappelle ces souvenirs afin de vous faire retomber de plus haut sur vous-même. Jusqu'ici, dans les cours, dans l'austérité des cloîtres, dans le tumulte des camps, dans la retraite des châteaux, les membres de cette famille ont vécu et sont morts, les hommes sans blâme, les femmes sans soupçon. L'hon- neur de leur nom s'était conservé intact entre tous les noms de la monarchie d'Angleterre. Eh bien! il manquait une tache parmi tant de splendeurs, une honte parmi tant de gloire. Cette lacune est désor- mais comblée; les Robsart ont à présent comme tous leur souillure à cacher, et cette souillure, Amy, c'est vous! AMY Juste ciel, mon père!.. Ne me flétrissez pas ainsi sur des conjectures... SIR HUGH Des conjectures! Amy, ceux de notre famille avaient coutume de lever la tête en prononçant leur nom, il faudra maintenant qu'ils la baissent, et c'est à vous qu'ils le devront. AMY Vous m'accablez, sir Hugh... que ne m'est-il permis... SIR HUGH Expliquez-vous. Suis-je en proie à quelque vertige? Ne suis-je pas ici à Kenilworth? N'y suis-je pas venu chercher une malheureuse fille séduite? N'avez-vous pas quitté votre père pour suivre ici un détestable ravisseur, cet écuyer de lord Leicester. ce?.. -Que me répondrez-vous? AMY Oui, mon père, un rêve possible vous abuse... les apparences... SIR HUGH Rêve! apparences! -Voyez mes habits de deuil, voyez vos habits de. fête, -sont-ce là des rêves? Ah! je ne veux pas d'autres preuves de mon malheur, d'autres témoins de votre honte. -Eh mais! ma fille, dites-moi donc? que signifie cette couronne de comtesse sur votre tête? serait-elle là pour remplacer l'autre couronne, celle de vierge que vous avez perdue? Ah! malheureuse! jouez-vous avec votre misère! Qu'est-ce que cela? parlez, je l'exige, de qui êtes-vous la maîtresse ou la favorite? AMY Mon père!.. -Mon père, je suis mariée. SIR HUGH Mariée! -Mariée! N'est-ce point là le rêve? -Et à qui donc, madame? AMY Dieu, ce nom ne doit pas sortir encore de ma bouche... j'ai promis... mon seigneur et père, je ne puis vous le dire... SIR HUGH Je doute d'un mari que sa femme légitime ne peut nommer à un père. AMY Vous doutez, mon père!, Autrefois, vous eussiez cru ma première parole... SIR HUGH Oui, autrefois. AMY Eh bien! je ne puis vous le nommer, mais je puis vous le faire voir. -Vous me croirez alors, mon noble père, et vous excuserez ma faute qui n'a jamais été un crime. -Connaissez-vous, pour les avoir vus, quelques-uns des seigneurs de la cour d'Élisabeth? SIR HUGH Je suis plus empressé à servir ma reine dans les camps qu'à la courtiser dans ses palais. Je connais pourtant plusieurs de ces gentilshommes, lord Hunsdon, le comte de Sussex, le duc de Ruthland, lord Shrewsbury... AMY Est-ce là tout! SIR HUGH J'ai vu aussi, ce matin, le jeune marquis de Northampton... et, j'oubliais. -le propriétaire de ce château, le ministre favori de la reine, le maître de votre séducteur, lord Leicester... -Mais à quoi bon toute cette revue de grands seigneurs quand je vous demande le nom de votre mari? AMY Elle conduit sir Hugh à la porte d'une galerie vitrée au fond de la salle. Venez, mon père. Entrez dans cette galerie. Le premier homme que maintenant vous verrez entrer ici, c'est l'homme que je ne puis vous nommer, c'est l'époux noble et honoré de votre Amy. SIR HUGH, d'un ton radouci. Allons. Il faut se prêter à vos folies, ma fille. AMY Vous ne vous en repentirez pas, mon père. SIR HUGH Dieu le veuille! AMY La volonté de Dieu est déjà faite sur ce point. Un dernier mot, mon noble père. SIR HUGH Quoi? AMY Je vais avoir un entretien avec mon mari. Ses secrets peuvent s'y mêler, et votre présence serait de ma part une trahison envers lui. Promettez-moi donc de vous placer ici de façon à tout voir, mais à ne rien entendre, quoi qu'il arrive. -Me le promettez-vous:6? SIR HUGH Il suffit, Amy. -Vous en avez ma foi de chevalier. Il entre dans la galerie. Amy referme la porte vitrée. SCÈNE IV AMY, seule. Dudley tarde à venir! -Que mon père va être étonné! Mon noble père! Ce que je fais est-il bien? Ai-je le droit d'éluder ainsi les défenses de mon mari? Ah! ne dois-je pas aussi quelque chose à mon père? Fallait-il lui cacher ma gloire pour lui laisser croire à mon déshonneur? Fallait-il lui laisser baisser la tête quand il peut la lever si haut? Il sera consolé, et je serai pleinement heureuse. Quel mal d'ailleurs cela peut-il faire? -Cependant Leicester attache tant de prix au secret, ses raisons sont graves sans doute, si j'allais compromettre... -Ah! que la position d'une pauvre femme est difficile, quand ses devoirs d'épouse luttent avec ses devoirs de fille! -Il en sera ce qu'il plaira à Dieu. -Mylord se fait bien attendre aujourd'hui. Il était plus exact aux rendez-vous du bois de Devon... -Je me reproche cette mauvaise parole. Il faut de l'indulgence. La présence de la reine lui ôte sans doute sa liberté. Qu'elle est heureuse, cette reine, qu'elles sont heureuses les nobles dames qui la suivent à ces fêtes! Elles peuvent voir à toute heure ce Leicester, qui m'appartient et qu'elles possèdent plus que moi! Mais je crois qu'on vient, c'est lui, oui, c'est lui... Entre Richard Varney, enveloppé d'un manteau, son chapeau rabattu sur le visage. SCÈNE V AMY, VARNEY - AMY Elle court à Vamey les bras ouverts pour l'embrasser. Mon Dudley!.. Elle s'arrête en le reconnaissant. Ha! ce Varney!.. Elle se détourne comme désagréablement surprise. Qui vous amène, monsieur? VARNEY Mylady, l'ordre exprès de mon maître. AMY C'est lui-même que j'attendais. VARNEY, lui présentant une lettre à laquelle pend un cachet attaché à des fils de soie. Il m'a chargé de vous remettre ce message. AMY, douloureusement. Il ne viendra pas! VARNEY En effet, des soins importants... ses devoirs près de l'hôtesse illustre... AMY C'est bien, monsieur. C'est à sa lettre que je veux demander des explications. Elle cherche avec impatience à briser les fils de soie. Ils lui résistent. Des ciseaux! Jeannette, des ciseaux Z°! VARNEY, lui présentant son poignard. J'ai éloigné Jeannette. Elle serait de trop dans l'entretien que je dois avoir avec mylady. -Cette lame pourrait rendre le même office à votre seigneurie. AMY, repoussant le poignard. Non, monsieur Varney, avec votre permission, votre poignard ne dénouera pas mon noeud d'amour. VARNEY, à part. Qui sait? Il remet le poignard dans sa ceinture. AMY Ah! voici mes ciseaux! Elle prend une paire de petits ciseaux en or sur une table. A part, et en ouvrant la lettre. Il a éloigné Jeannette! cet homme cherche toujours à me surprendre sans témoins. Il a de ténébreux projets dans le coeur. Heureusement j'ai là mon père. Elle ouvre la lettre et à mesure qu'elle lit, son visage prend l'expression d'un vif.mécontentement. Vamey l'observe avec attention. Allons! je ne le verrai pas aujourd'hui. -Que veut dire ceci? Haut à Varney en repliant la lettre. Monsieur Varney, je vous fais compliment, mylord m'annonce que sur sa demande, sa majesté a daigné vous élever au rang de chevalier. VARNEY, à part. Sur sa demande! il y a bien un peu de mon adresse aussi. Ces grands seigneurs rapportent tout à eux. Haut. Mais est-ce qu'il ne dit rien de plus? AMY, continuant. Mylord m'annonce en outre que vous avez une communication à me faire de sa part. Je vous écoute. VARNEY, à part. Diable! n'aurait-il pas osé s'expliquer même par lettre? C'est bien là mylord Leicester! Haut. Oserai-je supplier mylady de me lire la_partie de la lettre de mon maître qui concerne l'entretien que je dois avoir avec votre seigneurie? AMY La voici. Elle lit. « ... J'ai un sacrifice à vous demander, Amy, et le plus grand que « mon amour puisse attendre du vôtre. De graves circonstances « obligent souvent les fortunes les plus hautes aux plus obscurs « déguisements. Au reste ce ne sera qu'un moment, et de ce moment « dépendent ma vie, et la vôtre, Amy, qui m'est bien plus chère. Varney « a reçu mes intentions, il vous en fera part. Considérez ce fidèle « serviteur comme moi-même. Il ne vous dira rien que par mes ordres, « il ne fera rien qui ne lui ait été prescrit par moi. ». -Maintenant, parlez, monsieur Varney. VARNEY Mylord est trop bon pour moi. A part. C'est cela!II me laisse tout à faire. Profitons de la latitude qu'il me donne. Travaillons à la fois pour lui et pour moi. C'est le moment d'essayer, ou jamais. Haut. Ce que j'ai à dire offensera peut-être mylady. AMY Monsieur Varney, rien de ce qui vient de mylord ne peut m'offenser. -Parlez librement, monsieur Varney. VARNEY, à part. Elle ne daignera pas me dire une seule fois sir Richard. Haut. Je suis chargé, madame, de vous préparer à de tristes changements de fortune. AMY, pâlissant. Quels nouveaux malheurs! que voulez-vous dire? parlez, parlez donc vite! VARNEY J'obéis, madame. Votre seigneurie a sans doute ouï parler de la reine d'Angleterre? AMY Sans doute. Et quel anglais ne porte dans son coeur cette glorieuse Elisabeth, qui a fait voeu devant tout son peuple de vivre et mourir vierge et reine? VARNEY Si ce double titre est le seul qui la recommande à vos yeux, mylady, votre admiration pour la reine aura lieu bientôt de diminuer de moitié. -On parle du mariage de sa majesté. AMY En effet, il y a eu, je crois, des princes d'Espagne et de France sur les rangs. N'a-t-on pas nommé le roi Philippe? le duc d'Anjou? Ou n'est-ce pas le duc d'Alençon?.. Que sais-je, moi? VARNEY Votre seigneurie est en effet mal informée. -La reine, qui pouvait choisir parmi les plus belles couronnes royales de l'Europe, a daigné arrêter ses yeux sur un sujet. AMY Comment! le duc de Norfolk, peut-être?.. VARNEY Mylady est peu au courant des affaires politiques. Lé duc de Norfolk est mort sur l'échafaud par la sentence de la reine. AMY Alors, le duc de Lincoln? VARNEY, souriant. Il est catholique. Serait-ce le duc de Leinster? VARNEY Un irlandais! AMY Je ne vois guère, en ce cas, que le duc de Ruthland... VARNEY Il est marié. -Au reste, votre seigneurie a raison, ce ne serait pas un obstacle. AMY Qu'osez-vous dire là, monsieur? VARNEY Une triste vérité politique, mylady. Les princes ne sont point sujets à la loi commune, et les mariages qui gênent les trônes, se cassent. AMY AMY Comment, monsieur Varney! Le trône n'est que le trône, et le mariage, c'est l'autel. Voilà de singuliers principes pour un écuyer du vertueux comte de Leicester. VARNEY Ces principes viennent de plus haut que moi. AMY Si le duc de Ruthland quitte sa femme pour sa reine, il est déshonoré. VARNEY Vous êtes sévère, madame. AMY Non. -D'ailleurs, que m'importe le mariage de la reine? VARNEY Plus que vous ne pensez, mylady. -Au reste, lord Ruthland n'est pas celui dont il s'agit. Parmi tous les seigneurs anglais, ce n'est pas même à une couronne ducale que la reine veut associer la sienne, mais à une simple couronne de comte. AMY, pâlissant de plus en plus et violemment agitée. De comte! de comte! Vous m'annoncez des changements de fortune, des malheurs! La reine est à Kenilworth, mon mari lui donne des fêtes, mon époux est son favori... -Dieu! se pourrait-il? VARNEY Il se pourrait, madame. AMY Juste ciel! Dudley m'abandonner! épouser la reine! -Mais n'est-il pas déjà mon époux, à moi? notre mariage! VARNEY Je disais tout à l'heure à votre seigneurie que ce n'était point là un obstacle. AMY Ô Dieu! ô mon Dieu! que t'ai-je fait? ce coup est trop fort pour une faible femme. -Abandonnée! répudiée! qui sait? -Non, Varney, tu me trompes ou l'on t'a trompé, un gentilhomme! un chevalier! un pair d'Angleterre! Dudley! -C'est impossible! -Tu mens. VARNEY Je n'ai rien dit, madame. AMY Non, mais tu m'as tout fait entendre. -Qui trahis-tu ici? VARNEY Je disais bien que mes paroles offenseraient mylady, et cependant je ne suis qu'un serviteur qui obéit à son maître. Cette commission est trop pénible pour moi, que mylord en charge un autre. Je me retire. AMY, l'arrêtant. Non, ne t'en va pas, Richard Varney! -Restez, monsieur. Dites-moi tout. Je veux tout savoir... VARNEY Madame, j'en ai déjà trop dit. Mon maître ne m'avait pas autorisé à tout vous dévoiler, bien au contraire. Mon dévouement pour vous m'entraînait trop loin. Ma mission était de vous faire connaître les déterminations de mylord, mais non les raisons de ses déterminations. J'ai voulu vous servir en vous éclairant sur votre position; mais ma franchise est trop punie par le déplaisir de votre seigneurie... AMY Que dites-vous? Leicester voulait me cacher... Parlez, Varney, de grâce, révélez-moi... VARNEY Je manquerais à mon devoir, mylady, mettez que je n'ai rien dit. AMY Oh! par pitié, ne me laissez pas dans l'horrible incertitude où vos demi-confidences m'ont jetée. Tuez-moi, ou dites-moi tout! Elle pose sa main sur celle de Varney et lui dit d'un ton doux et suppliant: Je vous en conjure, Varney. VARNEY Si vous me parlez comme cela, je ne puis rien vous refuser. Vous me traitez souvent bien durement, madame, et cependant je donnerais tout mon sang pour une douce parole de votre bouche. II s'approche d'Amy qui recule. AMY, à part. Quel ton prend cet homme! pourquoi ai-je besoin de lui? Haut. La comtesse de Leicester vous écoute, monsieur. VARNEY Hélas! mylady, personne n'eût plus ardemment que moi désiré de lui voir porter longtemps ce titre. AMY Que voulez-vous dire? De grâce, expliquez-vous. VARNEY Apprenez-donc tout, mylady. -Élisabeth d'Angleterre aime mylord de Leicester, mon maître, votre mari. Elle l'aime d'amour. AMY, anéantie. Elle l'aime! Et lui? VARNEY Lui, madame? Que voulez-vous? L'Angleterre désire ce mariage, la France l'appuie, l'Espagne le laisse faire, l'Europe l'attend. Le peuple le chante dans ses ballades, les astrologues le lisent dans le ciel, les courtisans dans les yeux de la reine... AMY Et la reine, achevez... dans les yeux de Leicester. VARNEY Je n'ai point parlé de mylord. AMY Je vous en parle, moi. -Je vous demande ce que pense, ce que fait le comte de Leicester? VARNEY Ce qu'il pense? Madame, Dieu seul le sait. Ce qu'il fait? lui-même le sait à peine encore... Cependant l'amour d'une reine, et d'une reine qui peut faire un roi!.. la nécessité de toujours monter quand on a mis le pied sur l'échelle de l'ambition!.. tout perdre ou tout acquérir! le trône ou un abîme! -Et puis refuse-t-on de partager un lit que surmonte un dais royal? AMY J'entends. Elle tombe accablée dans un fauteuil. Voilà le sacrifice qu'il exige de moi. C'est lui, c'est son coeur, c'est sa main qu'il me redemande, qu'il me reprend! Casser notre union! en a-t-il le droit? -Leicester, pourquoi ce sacrilège? A quoi bon offenser Dieu par un divorce et les hommes par un parjure? Ne suffisait-il pas de m'annoncer que je n'avais plus ton amour? Pouvais-je survivre à cette nouvelle? Va, je serais morte assez vite, même pour l'impatience de ton ambition! VARNEY, à part. La chose est en bon chemin! AMY, toujours pâle et accablée. Et mon père! mon père que je me promettais si follement de consoler par mon éclatante fortune! sur les cheveux blancs duquel je voulais poser la couronne de comte que je croyais partager! Mon père qui attend, et à qui au lieu d'une fille heureuse, fière, aimée de son noble époux, je rendrai son Amy perdue, abandonnée, délaissée, répudiée! Qui sait? chassée peut-être sans avoir jamais été reconnue femme légitime! VARNEY Je ne puis cacher à mylady que ce dernier malheur est à craindre. AMY, se levant à demi. Ne le dis-tu pas, Varney? Oui, chassée comme une servante, comme une courtisane, comme une concubine! Grand Dieu! La comtesse légitime de Leicester, en proie aux risées, au dédain, à la pitié! -Et c'est là où Dudley me réduit sur sa foi de comte et de gentilhomme! Ce Dudley que j'aimais comme un ange, que j'admirais comme un dieu! -O saints du ciel, donnez-moi la force de ne pas vous blasphémer, donnez-moi celle de ne pas le maudire. -La comtesse de Leicester redevient donc Amy Robsart, pas même Amy Robsart! Que serai-je aux yeux de mon père, aux yeux du monde? Quelque chose de honteux, de misérable, de déshonoré, qui n'a de nom que dans le mépris des hommes! VARNEY, avec une timidité affectée. Si j'osais hasarder une parole, je dirais à sa seigneurie qu'il existe un moyen pour elle d'éviter l'humiliation de cette position fausse et équivoque. Mylady pourrait cesser d'être comtesse de Leicester sans perdre pourtant le titre d'épouse légitime. AMY Comment? J'avoue que je ne vous comprends pas. De quel moyen parlez-vous? VARNEY Puisque mylady l'exige, je l'en entretiendrai. Mais sa seigneurie n'oubliera pas que c'est mon zèle pur, mon dévouement désintéressé pour sa personne... AMY Monsieur Varney, pour ne me souvenir que de cela, il faut que j'oublie quelque chose... VARNEY, embarrassé. Madame... AMY Dites-moi ce que vous me vouliez dire, et je vous donne ma foi de comtesse que je mesurerai la reconnaissance au service. VARNEY, à part. Tant pis. Elle ne m'en devra guère, en ce cas. Haut. J'obéis à vos ordres, madame. Il s'approche d'Amy. Mylady, si au moment où mylord de Leicester, entraîné plus loin qu'il ne devrait sur cette pente irrésistible des grandeurs, va quitter votre main pour le sceptre d'Angleterre et vous priver d'un époux pour vous donner un roi, si, à l'heure où mon ambitieux maître abandonne pour les vaines pompes du trône... Il s'approche de plus en plus d'Amy. un trésor bien au-dessus de toutes les royautés de la terre, le trésor d'amour et de beauté que le trop heureux comte possède et que son trop infortuné serviteur a sous les yeux en ce moment... AMY, reculant. Parlez-moi d'un peu plus loin, monsieur, et venez au fait. VARNEY Pardon! Madame, si donc maintenant que vous allez être publique- ment rejetée loin de la maison de mon maître aux dérisions et aux malignités, maintenant que sans avoir jamais été reconnue l'épouse d'un grand seigneur, vous allez sortir de sa couche comme une faible victime ou comme une maîtresse dont on est las... AMY Monsieur Varney! VARNEY, continuant. Pardon encore!.. -Hé bien! si en ce moment irrévocable dans votre destinée, un homme, moins éclatant que le noble comte, mais plus sûr, plus solide, plus fidèle, si cet homme se présentait à vous, et qu'au lieu de l'opprobre d'un abandon injurieux il vous offrît non plus un rang illustre et un mariage secret, mais une fortune honorable et une publique union, au lieu dû coeur volage et égoïste qui vous échappe, un amour ardent, exclusif, profond; si cet homme, qui préférerait un de vos regards à tous les sourires des rois et des reines de la terre, brûlait depuis longtemps pour vous d'une flamme d'autant plus dévorante qu'elle a dû être plus concentrée dans son sein; si cet homme, dis-je, Il s'approche de nouveau d'Amy. si cet amant, ce mari, était devant vous, -était à vos pieds! II se jette aux genoux d'Amy qui demeure immobile et comme pétrifiée. AMY, blanche de terreur et à voix basse. Dieu! VARNEY, toujours à genoux. Parlez, madame. -Forcée de renoncer au titre de comtesse de Leicester, hésiteriez-vous à accepter, à porter le nom modeste, mais honnête, mais légitime, du serviteur dévoué... AMY, avec une amère et douloureuse ironie. C'est cela, madame Varney! VARNEY Non, mylady Varney. C'est le titre que portera l'épouse de sir Richard, non plus écuyer d'un comte, mais chevalier libre du royaume d'Angleterre. Voyant Amy toujours immobile de stupeur, il cherche à l'attirer à lui en l'enlaçant dans ses bras. Lady Varney n'a-t-elle rien à me répondre? Le geste de Varney rappelle Amy à elle, elle se dégage de ses bras, fait violemment un pas en arrière et fixe sur Varney toujours agenouillé des regards fiers et étincelants d'indignation. AMY, d'une voix tremblante de colère. Relève-toi, Varney! Cesse de ramper à mes pieds, serpent! et de m'envelopper de tes replis empoisonnés! Relève-toi, te dis-je! AMY, éclatant. Va-t'en. Satan! VARNEY, interdit. Madame... Varney se relève. Est-ce que tu l'as bien pu penser, présomptueux drôle! Moi, ta femme! Amy Robsart, ta compagne! Lady Leicester, madame Varney! Pour qui me prends-tu? pour qui te prends-tu? Y a-t-il rien au monde qui soit si vil et si bas que toi? N'es-tu pas un valet? VARNEY, blessé. Madame!.. AMY Un valet! VARNEY Ainsi, madame, vous refusez ma main et mon nom... AMY, l'interrompant avec un mépris hautain. Moi, avec toi! VARNEY Il le saisit rudement par le bras et l'attire à lui, effrayée et furieuse. Eh bien! j'en suis fâché, madame, mais vous m'appartenez! AMY, se débattant. Je t'appartiens, misérable! La femme de ton maître! oses-tu porter la main sur l'épouse de lord Leicester? VARNEY Vous invoquez mal à propos ce nom. Car c'est lord Leicester lui-même qui m'a chargé de vous ordonner de porter désormais mon nom, le nom de mylady Varney, ou madame Varney, si vous l'aimez mieux. Vous avez le choix. AMY Scélérat! tu calomnies Leicester. Je vois maintenant le but de tes mensonges, car il n'y a rien dans ce que tu viens de me dire ici qui n'ait été odieusement inventé par toi! Tu espérais ainsi en venir à tes. fins. Tu me peignais mon Dudley infidèle pour me rendre infidèle moi-même. Tu nous trahissais tous deux. Hé bien! tu t'es trompé, Richard Varney, je ne te crois pas. Ce mariage du comte et de la reine, cet abandon dont tu me menaçais doucereusement, tout cela est faux! Tu as déchiré toi-même le bandeau que tu avais épaissi sur mes yeux. VARNEY Madame, je ne vous ai rien cuit qui ne Mt vrai, car c'est l'ordre exprès de mon maître que vous preniez mon nom. AMY Ton nom! VARNEY Et que vous soyez présentée à la reine qui désire vous voir aujourd'hui même, comme ma femme. AMY Ta femme! -Et présentée à la reine de cette façon! -Mensonge! invention! calomnie! Comme tout le reste! VARNEY Vous obéirez pourtant, madame, ou sinon... Il la regarde fixement. AMY, tressaillant et secouant son bras. Lâchez-moi, monsieur Varney! VARNEY, la retenant toujours. Obéirez-vous, madame? consentez-vous?... AMY Jamais! -Mais lâchez-moi donc! VARNEY Vous êtes à moi. Il veut l'enlever dans ses bras. AMY, résistant. Si vous ne me laissez, j'appelle... VARNEY Nous sommes seuls. AMY Mon père! mon père! Comment ne voit-il pas que j'ai besoin de son secours? -Mon père! VARNEY, la retenant toujours. Je crois que sa raison se trouble. S'imagine-t-elle que l'écho de Kenilworth est à Lidcote-Hall? AMY Mon père! Elle se débat dans les bras de Varney. VARNEY, essayant de lui fermer la bouche. Ne criez pas ainsi, madame! On ne vous fait point de mal. AMY Mon père! Tony Foster! Jeannette! -Quelqu'un! A mon secours, au nom du ciel! -Mon père! Les deux portes opposées s'ouvrent à la fois. Entrent Foster, Jeannette d'un côté, Sir Hugh de l'autre. SCÈNE VI LES MÊMES, FOSTER, JEANNETTE, SIR HUGH ROBSART AMY Ah! vous voici enfin, mon père! Elle se dégage des bras de Varney étonné, et court à son père. VARNEY Son père! -Mais c'est bien lui! ici! JEANNETTE et FOSTER Madame... SIR HUGH Qu'est-ce donc? qu'avez-vous, ma fille? AMY Mon père! soyez témoin... vous êtes témoin! vous avez vu... SIR HUGH Je n'ai rien vu. Vous m'aviez recommandé de me placer de façon à ne rien entendre. Je n'ai pas cru de mon côté qu'il convînt que je visse tout... Vous étiez avec votre mari. AMY Mon mari! SIR HUGH Ne m'avez-vous pas dit que le premier homme que je verrais entrer près de vous, c'était votre mari! N'ai-je pas en effet reconnu l'homme de votre choix, votre séducteur, votre ravisseur, Richard Varney? Je bénis le ciel qu'au moins il vous ait épousée. VARNEY, saluant sir Hugh. Oui, noble chevalier Robsart... A part. II est tombé des nues et moi j'en tombe aussi. AMY, l'interrompant. N'écoutez point ce misérable, mon père. Je ne suis point sa femme! SIR HUGH Vous n'êtes point sa femme! Et que me disiez-vous donc? Se serait-il refusé?... Il se tourne fièrement vers Varney. Tête et sang! Monsieur! une fille que vous avez séduite! une damoiselle de noble lignage! une Robsart! Vous réparerez votre insulte, vous l'épouserez ou vous m'en rendrez raison par la dague et par l'épée. AMY Mon père, où descendez-vous? L'insulte dont vous parlez est déjà réparée. VARNEY Oui, sir Hugh, ce que vous désirez est fait. SIR HUGH Eh bien! que me dites-vous donc? Avez-vous perdu la raison, Amy? Je puis vous pardonner, ma fille, puisque votre faute est effacée. Mais vivez du moins en paix avec Varney, puisqu'il est votre mari et puisque vous l'avez voulu. AMY Mon père! je vous le dis, ce n'est point là mon mari. SIR HUGH Encore! Mais qui donc est votre époux? AMY, violemment agitée. C'est... VARNEY, vivement et bas à l'oreille d'Amy. La tête de lord Leicester est dans vos mains, madame. AMY, laissant tomber sa tète sur sa poitrine. Je ne puis rien dire. SIR HUGH Vous êtes donc folle, ma fille! VARNEY, bas à sir Hugh tandis qu'Amy semble absorbée dans une triste rêverie. Ne la tourmentez pas, mon père. -Vous êtes tombé parmi nous un mauvais jour. Lady Varney a parfois des accès d'humeur sombre, où elle méconnaît tout le monde, jusqu'à moi, vous voyez? Il faut la laisser revenir d'elle-même. Votre présence l'agite et la trouble. AMY, à demi. oix. Que je suis malheureuse! SIR HUGH, avec douceur. Oui, tu es malheureuse, chère enfant. Tu renies maintenant le mari pour lequel tu as abandonné ton père. C'est pourtant l'homme de ton coeur, ma fille. Je t'aurais voulu donner un autre époux, mais il peut entrer sans déshonneur dans la famille Robsart, maintenant qu'il est chevalier et qu'il peut s'élever encore par la faveur de ce puissant comte de Leicester qui demain peut-être sera époux d'Élisabeth et roi d'Angleterre. AMY, à part. Qu'entends-je? Il serait donc vrai! J'espérais que Varney avait menti! O Dieu! SIR HUGH, embrassant Amy. Adieu, ma fille. Tu es pâle et froide comme une statue dans un sépulcre. AMY Oh!. ne me quittez pas, mon père, je vous en conjure. SIR HUGH Calme-toi. Je reviendrai dans un meilleur moment. Je te laisse aux soins de ton mari. AMY De Varney! Restez, oh! restez encore un instant! VARNEY, bas à sir Hugh. Si vous prolongez cet entretien, l'accès va la reprendre. SIR HUGH Je ne puis, Amy, tu me reverras bientôt. Adieu. Il l'embrasse et sort. AMY, suivant d'un oeil fixe son père qui sort. Il m'abandonne aussi! SCÈNE VII LEs MÊMES, excepté SIR HUGH ROBSART. VARNEY, à part. Allons! voilà déjà la chose arrangée pour le père, et vraiment cela a été tout seul. Il s'approche d'Amy et lui parle à voix basse. Vous le voyez, madame, en dépit de vous-même ou de votre plein gré, vous êtes lady Varney, vous ne pouvez désormais vous soustraire a ce nom... AMY, l'interrompant d'une voix haute. C'est encore toi, infame! Retire-toi! -Foster, Jeannette, venez ici, et sachez que ce hardi misérable a osé lever les yeux et porter la main sur la femme de votre maître, sur moi! Vous ouvrez des yeux étonnés, vous ne pouvez croire à ce que je vous dis. Cela est pourtant. Oui, c'est bien de lui que je vous parle, de cet homme qui ose m'appeler sa femme, de ce valet qui n'est bon qu'à séduire les filles de taverne avec les vieux pourpoints de son maître, rehaussés de rosettes neuves. VARNEY, furieux. Madame!... devant vos gens! AMY Va-t'en, Varney! -Aussi bien, voici l'heure où lord Leicester rentre de la chasse. Va, les bottes de ton maître ont besoin de ton service, et la plume de ta toque de chevalier n'est pas trop noble pour en essuyer la poussière. -Va-t'en! VARNEY, grinçant des dents, à part. Comme elle me traite! Quel raffinement de mépris! Elle me le paiera cher! Adieu donc, belle dame, vous boirez la potion de l'alchimiste et vous irez cuver votre orgueil à Cumnor. -Allons sur-le-champ trouver Alasco. Haut. Venez, Foster, venez, Jeannette. Tous trois sortent. SCÈNE VIII AMY, seule. Elle tombe dans le fauteuil, et reste longtemps immobile et muette, la tête cachée dans ses deux mains. Enfin elle la soulève lentement et promène autour d'elle des yeux égarés. Est-ce que réellement je ne rêve pas? Ce que me disait ce Varney, c'est donc vrai! Le crime du comte m'est confirmé par la voix de mon père! Ah! pourquoi ai-je quitté en fugitive et en coupable la maison paternelle? Je suis si peu de chose dans le monde maintenant, ma place y est si ignorée, que l'on parle devant moi de ce qui me déchire les entrailles comme d'une chose indifférente! -ou même heureuse. -Voilà ce que la pauvre fille Amy Robsart a gagné à sa couronne de comtesse! Ainsi, demain, oui, demain peut-être, sans que la mort ait visité Kenilworth, il n'y aura plus de lord ni de lady Leicester! Lui, sera le roi d'Angleterre, et moi, la femme de Varney! -La femme de Varney! Vivre avec Varney! Non, -plutôt la mort et l'enfer! Entre Jeannette portant un gobelet d'argent sur un plateau de vermeil. SCÈNE IX AMY, JEANNETTE JEANNETTE Madame... Elle fait quelques pas. La comtesse demeure immobile. Mylady! AMY, se détournant brusquement. Que me veut-on? laissez-moi! Elle reconnaît Jeannette et reprend avec douceur. Ah! c'est toi, Jeannette! pardon. JEANNETTE Que vous êtes bonne, madame, pour être si malheureuse! AMY Ah oui, bien malheureuse, chère enfant! -Mais que m'apportes-tu là? JEANNETTE Une potion calmante que Foster m'a remise pour vous. Un breuvage qui doit vous rendre quelque repos après toutes vos souffrances. Ceci vous fera retrouver le sommeil. AMY Le sommeil, Jeannette. Il n'en est plus pour moi que dans la tombe. Mais pose ceci sur cette table, et laisse-moi. J'ai besoin d'être un instant seule. JEANNETTE, à part. Comme elle est pâle, pour une comtesse! Elle pose le plat sur la table près d'Amy, fait une révérence profonde, et sort. SCÈNE X AMY, puis FLIBBERTIGIBBET. AMY, seule. Esprits simples, qui s'imaginent que les plaies de l'âme peuvent se guérir avec les remèdes du corps, et qu'on peut rendre le sommeil à des yeux qui ne peuvent plus même pleurer! Comme si le désespoir n'était qu'une maladie! Comme si l'on pouvait garder la santé quand on a perdu le bonheur! A quoi bon boire ceci? Elle semble réfléchir un moment. Mais ces bons serviteurs qui m'ont préparé ce breuvage, qui se sont dit: « Cela fera du bien à notre pauvre maîtresse! » Repousserai-je leurs soins? Tromperai-je leur espoir en refusant le cordial qu'ils m'ont destiné? Allons! II n'y a plus au monde que ces deux coeurs qui s'intéressent à moi, il n'y a plus que ce concierge et cette servante qui aient pitié de la comtesse de Leicester, je leur dois au moins, puisqu'ils daignent me soigner, de me laisser faire. -Buvons. Elle prend le gobelet et le porte à ses lèvres. En ce moment une voix aigre crie, comme de l'intérieur des murs: UNE VOIX Ne buvez pas! Amy s'arrête tremblante. AMY Qui me parle? La porte d'Alasco s'ouvre et donne passage à Flibbertigibbet, qui se place d'un bond en face de la comtesse. FLIBBERTIGIBBET Moi, noble dame. -Ne buvez pas. AMY, étonnée. Vous! qui êtes-vous? FLIBBERTIGIBBET Un lutin, mais un lutin à qui vous avez sauvé la vie et qui cherche à s'acquitter en sauvant la vôtre à son tour. AMY Je vous reconnais. Vous êtes le malheureux que mylord ce matin... FLIBBERTIGIBBET, saluant. Oui, belle dame, l'histoire du poignard. Ce pauvre poignard, soit dit en passant, vous l'avez jeté par la fenêtre, et c'est le seul tort que je vous connaisse. Il eût -été bien beau pour jouer Méphistophélès dans le Faust de Marlow, ou sir Pandarus de Troie "... AMY Mais ne vous avait-on pas mis en prison? Comment en êtes-vous sorti? Comment êtes-vous entré ici? Et que voulez-vous me dire? FLIBBERTIGIBBET Bien des questions à la fois, noble comtesse; et pour peu que j'eusse la faconde d'un prédicateur presbytérien, je pourrais faire aisément de ma réponse -un sermon en trois points; mais je tâcherai d'être bref, et de remplacer autant que possible les verumenimvèro par des sed tout court, dût mon éloquence y perdre un peu. -Hum! -Je vous dirai donc, madame, qu'en sortant d'ici ce matin, on m'a gracieusement conduit dans ce qu'on appelle la prison du château. C'est une vieille tourelle fort élevée à laquelle on arrive par une galerie dont le parquet sonne diablement creux, et m'a l'air, pour n'en dire qu'un mot, d'un système de chausse-trapes. On m'a jeté là dedans -non dans les chausse-trapes, mais dans la tourelle -avec une cruche d'eau et... Mais que vous importe? Je commençai d'abord par tenter une évasion, genre dans lequel j'excelle; mais ne voyant à ma prison qu'une fenêtre fort bien grillée et une porte fort bien close, je commençais à désespérer de ma liberté quand tout à coup, il y a une heure environ, je vois se démasquer dans ma cellule une porte pareille à celle-ci et paraître le - docteur Doboobius, autrement dit Démétrius Alasco. Si vous me demandez ce que c'est qu'Alasco, je vous dirai, gentille dame, que c'est un alchimiste, un sorcier, ou un astrologue, à votre choix, ou, si vous l'aimez mieux, et ce serait une triste recommandation près de quelqu'un dont j'aurais l'honneur d'être connu, Alasco est un de mes amis. La preuve, c'est qu'il a essayé de m'envoyer voyager dans l'autre monde - à cheval sur un baril de poudre. -Mais pardon pour ces niaiseries. -Alasco est donc un empoisonneur. J'étais fort surpris de le voir, mais mon étonnement a cessé quand dans l'entretien qui s'en est suivi, j'ai vu qu'il avait besoin de moi. II m'a fait des propositions fort acceptables, et j'ai accepté. Du nombre était ma liberté. Il faut vous dire que ma tourelle communiquait à la sienne par le moyen de la susdite porte cachée. J'ai donc quitté ma prison pour son laboratoire, c'est-à-dire le purgatoire pour l'enfer. Or, à peine arrivé dans cet enfer, j'ai été témoin d'un entretien entre lui et Richard Varney, l'autre démon de Kenilworth. Ce Varney, autant que j'ai pu comprendre ses paroles fort entrecoupées de regards significatifs, venait chercher une boisson commandée à Alasco par mylord Leicester et destinée à la comtesse Amy. -Cette boisson, la voilà. AMY Et qu'est-ce que cette boisson? FLIBBERTIGIBBET Vous me le demandez, noble dame. Ne sort-elle pas de la cuisine d'Alasco? qu'est-ce que cela peut être, sinon du poison? AMY Du poison! -Et c'est Leicester qui me l'envoie! FLIBBERTIGIBBET C'est lui qui a commandé ce breuvage pour vous. AMY Grand Dieu, pardonne-moi! Elle reprend le gobelet et le porte précipitamment à ses lèvres. FLIBBERTIGIBBET, l'arrêtant. Que faites-vous, madame? ne m'avez-vous pas entendu? c'est du poison. AMY Et que veux-tu que j'en fasse? Puisque c'est Leicester qui me l'envoie, ce poison, il faut bien que je le boive. C'est à la fois une blessure et un remède. Elle porte de nouveau le verre à ses lèvres. Le lutin le lui arrache. FLIBBERTIGIBBET Non, gentille dame. Je vous dois la vie, il faut, bon gré mal gré, que je paie ma dette. Il ne sera pas dit que j'aie manqué la seule bonne action où je me sois jamais aventuré. D'ailleurs cela fera si bien enrager mes deux amis! Il jette le gobelet à terre. Au diable cette liqueur du diable! Vous verrez qu'avant une heure ce plancher sera aussi noir que s'il avait été brûlé par le triple souffle de Cerbère. AMY, l'oeIl fixé sur le breuvage répandu. Qu'avez-vous fait? Que vais-je devenir maintenant que je n'ai plus de poison? FLIBBERTIGIBBET Ce que vous deviendrez, noble jeune dame. De par Shakespeare! Entre un époux qui vous empoisonne en guise de divorce et un Varney qui vous convoite, il n'est qu'un parti d'usage immémorial dans toutes les tragédies, comédies et mascarades, -fuir. AMY Fuir? Où? Comment? FLIBBERTIGIBBET Comment? par cette croisée qui est presque de plain-pied avec le parc, et qui m'a bien l'air de n'avoir été faite que pour cela. -Où? N'avez-vous point quelque tante? quelque frère? quelque père? ce que vous autres nobles personnes appelez des parents, car pour moi pauvre diable, je n'ai jamais eu que mes folles idées pour famille et pour compagnie, le ciel étoilé pour dais de lit, et une pierre pour oreiller ". AMY Je cours trouver mon père. Tu as raison. Cette fenêtre... crois-tu? FLIBBERTIGIBBET Je vous aiderai à descendre. Pur enfantillage, madame. AMY Mais seule.. FLIBBERTIGIBBET Est-ce que je ne suis pas. là? est-ce que je ne vous appartiens pas, sang et cervelle, os et chair, corps et âme? Je serai votre guide, votre défenseur, votre valet. AMY Vous me serviriez ainsi! Qu'ai-je donc fait pour tant de dévoûment? FLIBBERTIGIBBET Vous m'avez sauvé la vie, et, belle dame, si peu de chose que ce soit, c'est tout pour moi qui n'ai que cela. D'ailleurs, je ne suis pas fâché de vous donner un échantillon de mon talent naturel pour les évasions. -Mais hâtons-nous, je vous supplie, puisque la résolution est prise. AMY Un dernier moment. Elle se met à une table et écrit quelques mots sur un papier qu'elle plie. Comment sceller cette lettre? Ah! une boucle de mes cheveux! Elle coupe une boucle de ses cheveux et en attache la lettre. Ce sera à la fois un adieu et un souvenir de celle qu'il a voulu empoisonner. Dépouillons-nous encore de cette fatale couronne, -et partons. Elle ôte sa couronne et la pose sur la table avec la lettre. FLIBBERTIGIBBET Tout est-il fait? Venez, madame. AMY A la garde de Dieu! Flibbertigibbet l'aide à franchir la croisée derrière laquelle elle disparaît. FLIBBERTIGIBBET, la suivant du regard. Bien... c'est cela... vous y voilà. -Je vous suis. Il revient vers la table. Un dernier coup d'oeil ici. N'oublions-nous rien? Il regarde ce qu'Amy' a laissé sur la table. Cette couronne? des perles fines, vraiment! Allons, n'y touchons pas, je suis honnête homme pour le quart d'heure. Cette lettre? On l'interceptera. Il vaut mieux que je m'en charge. II prend la lettre. Quant à la couronne, elle pourrait nous être utile, si le voyage est long par hasard. D'ailleurs on l'intercepterait aussi. Allons! Il prend la couronne. Apercevant un autre papier sur la table. Qu'est-ce que ce parchemin? Il l'examine. La passe de la reine! Comment! Munissons-nous de cela. Cela manquerait dans ma collection. Allons, je crois que j'ai bien tout. Elle m'attend. Descendons. La charmante aventure! J'ai l'air d'un singulier Médor à enlever ainsi des Angéliques "! Il saute par la croisée. &&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&REPLACE END&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&& ********************************NEXT SOURCE**************************************** ACTE IV Le parc de Kenilworth. A gauche, quelques tours de la partie ruinée du château. Au fond des arbres, au-dessus desquels s'élèvent dans l'éloignement le donjon et les toits découpés ou crénelés du château neuf. Scène I VARNEY, seul. Il parait chercher avec attention. Qu'est-elle devenue?.. Je ne sais en vérité où la retrouver. Voilà bien un de ces retours de fortune!.. Ce qui devait nous perdre tantôt nous a sauvés, et ce qui devait nous sauver à présent nous perd. Qui peut prévoir les suites de cette disparition de la comtesse? On a trouvé la fenêtre ouverte, elle aura fui par là dans le parc. Aussi, quelle idée de femme et de folle! Allez s'imaginer que l'innocent breuvage anodin préparé par cet honnête Alasco est du poison, au moyen duquel le comte veut se débarrasser d'elle et épouser la reine! Si mon pauvre maître savait quelle bonne opinion a maintenant de lui son Amy!.. -D'un autre côté, si vos affaires s'arrangeaient, mon cher Varney, si vous pouviez ressaisir sans bruit la belle fugitive, il est probable que l'horreur dont elle doit voir à présent un époux qui a voulu (du moins elle le croit) l'empoisonner, il est probable, dis-je, que cette horreur, ce mépris, et tous les autres sentiments favoris des honnêtes gens en colère, empêcheraient la jeune lady de s'opposer à la cassation du mariage, faciliteraient vos vues sur elle et celles de la reine sur le noble comte... -Holà, si ce nouvel incident fâcheux allait tourner à bien? Richard Varney, vous êtes encore plus heureux qu'adroit, et ce n'est pas peu dire. -Mais suis-je fou? ne voilà-t-il pas un beau moment pour me féliciter que celui où la fuite de la comtesse va peut-être dérouler et déchirer toute la trame? Mon esprit s'est-il envolé comme ma proie? Je suis bien maladroit et bien malencontreux... Mais voici ce vieux Alasco qui s'est mis comme moi à la recherche de l'oiseau échappé, et qui, si j'en juge à sa mine, ne paraît pas avoir été plus heureux que moi. SCÈNE II VARNEY, ALASCO VARNEY Hé bien? ALASCO Eh bien! VARNEY Ainsi, mon cher docteur en diablerie, la brebis a dupé deux loups? ALASCO J'ai cherché dans tout le parc et je n'ai rien vu, rien trouvé qui ressemblât à une robe blanche et à des cheveux épars. VARNEY Aussi, monsieur Alasco, quelle idée d'aller présenter un philtre soporifique à une jeune fille évaporée qui aurait peur d'un verre d'eau! ALASCO Allons, va-t-il maintenant s'en prendre à moi de ce que j'ai travaillé d'après ses intentions? VARNEY Je vous demande un peu si ce n'était pas la plus insigne folie que de s'imaginer qu'elle boirait cela quand sa fenêtre sans barreaux donne presque de plain-pied sur le parc et que la fille dont nous nous servions pour lui offrir le breuvage est bien plus dans les intérêts de la comtesse que dans les nôtres? ALASCO Hé! mais! c'était à vous de penser à tout cela. Pouvais-je, moi, prévoir ce qui arriverait? VARNEY Et pourquoi donc es-tu ici, vieux sorcier? n'es-tu pas payé pour prévoir et prédire? ALASCO En vérité, les intérêts de trois ou quatre vers de terre, voilà de dignes sujets d'études pour une âme absorbée dans les calculs célestes!.. VARNEY Tant pis pour les calculs célestes, s'ils vous rendent incapable de combinaisons terrestres. En ce cas, demandez aux astres un domaine de Cumnor, un laboratoire d'abbé... ALASCO Vous n'avez pas compris ce que je voulais dire, sir Richard... VARNEY Allons, allons. Tu veux nous réconcilier, rien de plus aisé, nous n'étions pas brouillés, et jamais nous ne le serons. Nous nous connaissons tous deux trop à fond pour pouvoir nous dire de ces vérités qui surprennent désagréablement et coupent brusquement une vieille liaison. ALASCO Cela est vrai. VARNEY Ne perdons pas de temps. Lady Amy est certainement encore dans le parc, les murs de clôture sont élevés. Cherchons-la bien. Je crois la reine, le comte et toute la cour prêts à partir pour la chasse. Hâtons-nous. Et séparons-nous pour mieux chercher. Ils sortent chacun d'un côté du théâtre. SCÈNE III AMY, FLIBBERTIGIBBET Au moment oh Vamey et Alasco sortent, Flibbertigibbet se glisse sur le théâtre à travers les branches d'un massif de verdure, et fait signe à Amy de le suivre. FLIBBERTIGIBBET Les chats-huants sont envolés, madame; vous pouvez sortir en toute sûreté de votre citadelle de houx et de broussailles; mais prenez garde à vos beaux yeux, car je n'ai jamais vu de branches plus disposées à vous caresser les paupières de leurs épines. Amy paraît. AMY Voilà donc les serviteurs du comte de Leicester! FLIBBERTIGIBBET Dignes de leur maître, madame. Car je vous le répète, et ce sont mes deux oreilles qui l'ont entendu, ce breuvage, ce poison était commandé par lui, pour vous. AMY Par lui! pour moi! -Je ne sais où j'en suis. Ce matin, il me serrait tendrement dans ses bras, quelques heures après, il m'envoie un breuvage empoisonné! -Oui, ma vie l'importune, il est si près du trône! -Une barrière l'en sépare; il ne la peut franchir, il veut la briser. Leicester, si tu m'avais demandé ma vie pour prix d'un peu d'amour, Dieu sait avec quelle joie je te l'aurais donnée. Mais l'immoler lâchement à l'ambition! Qui m'eût dit cela de mon généreux Leicester? FLIBBERTIGIBBET Pardon si je vous interromps, noble dame. Ce que vous dites là est fort bien dit: vous n'avez que trop de raisons pour parler ainsi et bien autrement encore. Mais moi, qui n'ai rien à dire, à quoi vous suis-je bon ici, si vous ne me donnez rien à faire? Je suis là devant vous comme la lanterne qui écoute si patiemment la glose de Sosie dans l'Amphitryon de Plaute, ou mieux encore comme l'urne à laquelle Hamlet adresse ses terribles soliloques ". AMY Que désirez-vous de moi, -mon ami? FLIBBERTIGIBBET Que vous m'employiez, mylady. Vous n'êtes pas en si belle position que je puisse rester près de vous les bras croisés, vous faisant de temps en temps un signe de tête, comme un confident de tragédie. J'ai des talents faits exprès pour vous aider dans l'embarras où vous vous trouvez. Mettez-les à profit. Voyons: vous plaît-il que je vous pratique une issue à travers les grands murs de ce maudit parc, ou que je vous aille chercher votre père? AMY Mon père! oh oui, mon père! Si tu pouvais le trouver et me l'amener, je serais sauvée. FLIBBERTIGIBBET Il suffit, gracieuse dame. Attendez-moi ici. Vous y pouvey continuer paisiblement votre monologue. Ceux qui vous cherchent en sortent et ne s'aviseront pas d'y revenir. Adieu. Je reviens dans peu, et comptez que votre père me suivra de près. Il fait un signe de la main à la comtesse, franchit le taillis d'un saut et disparaît. SCÈNE IV AMY, seule. Mon père! Oui, je veux vous demander pardon avant de mourir, car je mourrai, Leicester le veut. Je n'ai point cherché à éviter la mort, mais à lui épargner un crime. -C'est lui, ce matin, qui me serrait dans ses bras, qui me disait: Amy, rien ne nous séparera, rien! Oui, mon père, c'est lui qui, après vous avoir si longtemps privé de votre Amy, vous l'enlève maintenant à jamais. Hélas! j'ai donc été bien criminelle pour être si cruellement punie! Non, je n'aurais pas cru cela même de ce Varney, de ce misérable dont la seule vue me fait horreur... -Si... grand Dieu!Si ce n'était pas d'après l'ordre de mon Leicester... -Ah! malheureuse! il est capable de tout, celui qui a osé proposer à sa légitime épouse de passer pour la femme d'un de ses valets, d'un vil écuyer! Il a pu une lâcheté, il peut un crime. -Que faire? où fuir? comment trouver mon père? mon père, où est-il? mon père, venez, vous que j'ai abandonné, me protéger contre l'époux que j'ai suivi! ses infâmes serviteurs me cherchent, comment leur échapper? Ce parc est fermé. A qui m'adresser? Ce sauveur que le hasard m'a donné, cette espèce de bon génie qui a favorisé mon évasion, m'abandonnerait-il aussi? Ou bien lui serait-il arrivé quelque malheur? Quoi, tout, jusqu'à ce roseau, se romprait sous moi! A quoi suis-je réduite, grand Dieu! la fille du chevalier Robsart, la comtesse de Leicester protégée, par un bateleur! Voilà ce que m'a fait le grand comte, le noble Dudley! Tout est fini-maintenant; il n'y a plus dans mon âme une étincelle d'amour et de dévoûment pour lui. Le mépris a tout éteint. Je ne le hais même pas. Elle s'assied pâle et immobile sur un piédestal placé près d'une fontaine, à l'un des côtés du théâtre, et rêve profondément, tandis que la reine apparaît au fond du théâtre et s'avance lentement. SCÈNE V AMY, ÉLISABETH ÉLISABETH, sans voir Amy. Les paroles _ tendres de cet infortuné comte me jettent dans un trouble!.. J'avais besoin d'être seule. Il y a tant de séduction dans l'amour d'un homme tel que Leicester. AMY, à part et comme réveillée en sursaut. Leicester!... Quel nom ai-je entendu? Elle lève les yeux sur la reine. Dieu! Quelle est cette femme?... ÉLISABETH, continuant. Ses regards fiers et timides, ses demi-aveux, ce secret toujours prêt d'échapper de ses lèvres... Oh! que ne puis-je faire mon bonheur et celui de mon Dudley! AMY, à part. Qu'entends-je? son Dudley!.. leur bonheur!.. Juste ciel! Je frémis de comprendre... ÉLISABETH, poursuivant. Elle serait bien heureuse, l'épouse de Leicester! AMY, à part. Hélas! ÉLISABETH, toujours sans voir Amy. Pourquoi moi-même me créer des obstacles? Qui pourrait empêcher cette union? Dudley est libre... AMY, toujours à part. Le malheureux la trompe aussi -ou peut-être se croit-il libre à présent. Oh! que je souffre! ÉLISABETH Oui, Dudley est libre, et moi, je suis toute-puissante. Est-ce que je ne puis pas ce que je veux? Est-ce que je ne suis pas la reine? AMY La reine! ô ciel! Il est trop vrai! La reine! c'est la reine! Malheureuse que je suis! ÉLISABETH, se détournant. Qu'est cela? Qui ose?.. Femme, que faites-vous ici? AMY Votre majesté... Je passais, je me retire... ÉLISABETH Non, parlez. Vous paraissez troublée et prête à défaillir. Jeune fille, rassurez-vous. Vous êtes devant votre reine. AMY C'est pour cela, madame, que je tremble... ÉLISABETH Rassurez-vous, vous dis-je. Avez-vous quelque grâce à obtenir? Que demandez-vous? AMY Votre protection, madame. Elle tombe aux genoux de la reine. ÉLISABETH Toutes les filles de notre royaume y ont droit lorsqu'elles la méritent. Relevez-vous et reprenez vos sens, que notre présence a si fort troublés. Qui êtes-vous? Pourquoi et en quoi notre protection vous est-elle nécessaire? AMY Madame... A part. Que puis-je dire? Haut. Madame, hélas! je n'en sais rien. ÉLISABETH Voilà qui ressemble à de la démence. Savez-vous que nous ne sommes pas accoutumée à répéter aussi souvent une question sans obtenir de réponse? AMY Je vous supplie -j'implore votre majesté, votre gracieuse protection est ici mon seul recours. Daignez ordonner qu'on me rende à mon père. ÉLISABETH Eh mais! il faudrait que je le connusse d'abord, ce père. Qui êtes-vous? qui est-il? AMY Je suis Amy, fille de sir Hugh Robsart. ÉLISABETH Robsart! En vérité, je ne suis occupée que de cette famille depuis ce matin. Le père me demande sa fille, la fille me demande son père. Vous ne me dites pas encore tout ce que vous êtes. Vous êtes mariée?.. AMY, à part. Mariée!.. Ciel! saurait-elle le secret de Leicester?.. Haut. Oui, madame, il est vrai... Pardonnez! Oh! pardonnez-moi! Au nom de votre auguste couronne, grâce! ÉLISABETH Vous pardonner, ma fille? et qu'ai-je à vous pardonner? C'est l'affaire de votre respectable père que vous avez trompé. Je sais, vous le voyez, toute votre histoire, votre rougeur la confirme. Vous vous êtes laissée séduire, et enlever... AMY, fièrement. Oui, madame, mais celui qui m'a séduite et enlevée m'a épousée. ÉLISABETH En effet, je sais que vous avez réparé votre faute en épousant votre ravisseur, l'écuyer Varney. AMY Ce Varney! Non, madame, non, comme il existe un ciel sur nos têtes, je ne suis pas la misérable créature que vous croyez voir en moi! Je ne suis pas la femme de cet odieux scélérat, de ce vil esclave! je ne suis point l'épouse de Varney! J'aimerais mieux être celle de Satan! ÉLISABETH Que veut dire ceci? Dieu merci, femme, on n'a pas besoin de vous arracher les paroles quand le sujet vous convient. A part. De qui suis-je le jouet ici? Il se trame quelque mystère indigne. Haut. Eh! dis-moi, Amy Robsart, qui donc as-tu épousé? De par le jour qui nous luit, je saurai de qui tu es la maîtresse ou la femme. Dis, parle, et sois prompte, car tu risquerais moins à te jouer d'une lionne '° qu'à tromper Élisabeth d'Angleterre. AMY, anéantie. Le comte de Leicester sait tout! ÉLISABETH Leicester! Le comte de Leicester! femme, tu le calomnies, il n'entretient pas des créatures telles que toi. Qui t'a poussée à cet odieux mensonge? Qui t'a soudoyée pour outrager le plus noble lord, l'homme le plus vertueux de ce royaume? Viens sur-le-champ avec moi, mais le voici lui-même avec notre cour. Tant mieux; nous fût-il plus cher que notre main droite, tu seras confrontée avec lui, tu seras entendue en sa présence, afin que je sache qui est assez insensé en Angleterre pour mentir à la fille de Henri huit! SCÈNE VI AMY, ÉLISABETH, LEICESTER, VARNEY, TOUTE LA COUR. Élisabeth, les yeux fixés sur Leicester. Amy, pâle et défaillante, appuyée sur le piédestal. LEICESTER, avec un mouvement de terreur, à part. Ciel! Amy avec la reine! VARNEY Qu'est cela? ÉLISABETH, à part. Comme il pâlit! Haut. Mylord de Leicester, connaissez-vous cette femme? LEICESTER, d'une voix basse. Madame... ELISABETH, avec force. Mylord de Leicester, vous connaissez cette femme! LEICESTER La reine daignera-t-elle me permettre d'expliquer... A part. Malheureux! tout est perdu! ÉLISABETH Leicester, est-ce moi que vous avez osé tromper? moi, votre bienfaitrice, votre confidente, votre trop faible souveraine et maîtresse? Votre trouble confesse votre perfidie. S'il y a quelque chose de sacré sur la terre, j'en jure par cela, déloyal comte, votre fourberie abominable sera dignement récompensée. LEICESTER, abattu. Je n'ai jamais voulu vous tromper, madame. ÉLISABETH Taisez-vous! Votre tête, mylord, court maintenant les mêmes chances que courut jadis celle de votre père. AMY, à part. O Dieu! LEICESTER, se relevant et d'une voix ferme. Reine, ma tête ne peut tomber que par le jugement de mes pairs ". C'est à la barre du parlement impérial d'Angleterre que je plaiderai ma cause et non devant une princesse qui récompense de la sorte un dévoué serviteur. Le sceptre de votre majesté n'est pas une baguette de fée pour dresser en un jour mon échafaud. ÉLISABETH Vous tous, mylords, qui m'entourez, vous entendez. Eh quoi! on nous défie, ce nous semble, on nous brave " dans le château même que cet homme superbe tient de notre royale bienveillance! Mylord de Shrewsbury, vous êtes comte-maréchal d'Angleterre, attaquez ce rebelle en haute trahison. AMY, à part. Juste ciel!.. Je tremble... Je ne croyais plus tant l'aimer. ÉLISABETH Ne levez pas ainsi fièrement le front, Dudley, comte de Leicester. Notre illustre père, Henri huit, faisait tomber les têtes qui ne se courbaient pas. Allons! mon cousin lord Hunsdon, que les gentilshom- mes pensionnaires de notre suite se tiennent prêts; mettez cet homme en lieu de sûreté. Qu'il donne son épée, et qu'on se hâte, quand j'ai parlé. Au moment où les gardes s'avancent vers Leicester calme et immobile, Amy se précipite mourante aux pieds de la reine. AMY Épargnez-le, madame, grâce! justice! Il n'est pas coupable! non, il n'est pas coupable, nul ne peut accuser en rien le noble comte de Leicester! ÉLISABETH Vraiment, ma fille. Ceci est nouveau. N'est-ce pas vous qui l'accusiez tout à l'heure, vous l'avez donc calomnié? AMY L'ai-je accusé, madame? Oh! si je l'ai accusé, certainement je l'ai calomnié. Je suis seule digne de votre colère. ÉLISABETH Prenez garde, insensée que vous êtes. Ne disiez-vous pas à l'instant que le comte savait toute votre histoire? AMY Je ne sais ce que je disais, madame; on avait menacé ma vie, je me trompais, ma raison était troublée... ÉLISABETH Quel est votre maître ou votre amant, femme, si, -comme vous l'affirmiez tout à l'heure, vous n'êtes pas l'épouse de Varney? LEICESTER, s'avançant. Je dois avouer à sa majesté... ÉLISABETH Mylord, laissez parler cette femme. AMY Madame! A part. O ciel!... Haut. Oui, Madame, je suis l'épouse de Varney! LEICESTER, à part. Trop généreuse Amy ÉLISABETH Vous avouez donc, jeune femme, que tout le désordre dont vous venez d'être témoin est né de vos mensonges insolents et de vos absurdes impostures? Vous convenez que vous avez été soudoyée pour noircir et perdre dans notre estime l'illustre comte de Leicester? AMY Il faut bien que j'en convienne. LEICESTER, à part Tant de noblesse et de dévoûment me déchirent. Haut. Que votre majesté daigne à présent m'écouter... ÉLISABETH, souriant. Un instant encore, comte. De grâce, laissez-nous le plaisir de voir votre innocence éclater d'elle-même. Vos ennemis ont suscité contre vous cette malheureuse. Laissez-nous l'interroger. VARNEY Madame, ma femme n'est pas aussi coupable qu'elle le semble à votre majesté. J'espérais que sa maladie aurait pu rester cachée, mais la reine a dû s'apercevoir que l'esprit de lady Varney... qu'une maladie mentale... sa raison se dérange souvent... Daigne sa majesté l'excuser. LEICESTER, à part Misérable! AMY, à part. Il faut soutenir le sacrifice jusqu'au bout. ÉLISABETH En vérité. Moi, monsieur Varney, je penche bien plutôt à croire que les rivaux de votre maître se sont servis de votre femme comme d'un instrument pour ébranler un crédit qu'ils n'ont fait qu'affermir. Cette créature l'avoue elle-même. En tous cas, qu'on l'emmène dans la prison du château: là, son cerveau se calmera, en attendant que nous disposions d'elle. Lord Hunsdon! c'est vous que je charge de cette prisonnière. Qu'elle soit étroitement gardée, et donnez au geôlier l'ordre que nul, quel qu'il soit, ne puisse pénétrer auprès d'elle s'il n'est muni d'un sauf-conduit signé de notre propre main. Vous entendez, mylord? Lord Hunsdon s'incline. -On entraîne Amy. LEICESTER, a part 0 douleur! ô rage! ma bien-aimée Amy! AMY, en sortant, à part. Au moins, si je meurs maintenant, ce sera pour lui! SCÈNE VII LEs MÊMES, excepté AMY. ÉLISABETH Lord Leicester, c'est avec franchise que nous vous adressons la première des paroles de réconciliation: LEICESTER Madame... ÉLISABETH Peut-être vous semble-t-il que les impostures de vos ennemis ont un facile accès près de nous? Peut-être craignez-vous de voir s'ébranler encore une faveur qui vous est pourtant plus assurée que jamais? Peut-être même doutez-vous que cette femme, l'instrument de leur basse envie, soit punie comme elle le mérite? LEICESTER Ah! madame, bien au contraire, si j'ai une grâce à demander à votre majesté... ÉLISABETH Soyez tranquille. Je vous promets que son châtiment sera exemplaire. Nous apprendrons à vos adversaires qu'Élisabeth d'Angleterre venge les injures d'un fidèle sujet comme les siennes propres. D'ailleurs, où l'on ne voit encore que de méprisables menées, il se trouvera peut-être une vaste conspiration. Voici les affaires d'État: l'instant des divertissements est passé. Je repars ce soir pour Londres. Le procès de cette femme s'y instruira. -Messieurs mes gentilshommes pensionnaires, en selle! Nous partons dans deux heures. -Adieu, mylord de Leicester, nous vous attendons pour nous tenir l'étrier; et votre reste de ressentiment contre nous aura sans doute eu le temps de s'évanouir. C'est par la punition éclatante d'Amy Robsart que je vous prouverai mon inaltérable affection. -Voici notre main. Elle lui tend sa main que Leicester baise en s'inclinant profondément. SCÈNE VIII LEICESTER, VARNEY. Pendant cette scène des troupes de masques en désordre passent de temps en temps au fond du théâtre. LEICESTER, se croyant seul. C'en est fait! me voilà décidé, et cette résolution me soulage. -Un moment de plus, et j'éclatais. Oui, mon Amy, ma douce, ma dévouée Amy, ton mari sera digne de toi. Je dévoilerai tout, j'exposerai tout pour te sauver. Qu'ai-je à ménager maintenant, maintenant qu'elle est en péril? VARNEY Mylord... Leicester se détourne brusquement. LEICESTER Que fais-tu là? VARNEY Mylord, au moment où votre seigneurie va peut-être tout perdre, je venais lui offrir... LEICESTER Quoi? VARNEY Mylord, si au lieu de prendre un parti extrême et périlleux, votre seigneurie daignait se servir de l'idée que j'ai déjà fait pressentir à la reine?.. LEICESTER Que veux-tu dire? VARNEY Si l'on persuadait à la reine que la raison de sa prisonnière est dérangée?.. LEICESTER Ah! je te retrouve donc, odieux serpent! Va, mon aveuglement a cessé. Je te connais maintenant. Oui, voilà un abominable conseil, digne de toi! VARNEY J'ai lieu de m'étonner, après les services que j'ai rendus à votre seigneurie... LEICESTER Tes services, scélérat! Oui, parle de tes services! C'est à toi que je dois mon malheur, ce malheur bien affreux puisqu'Amy le partage. C'est d'après tes avis que j'ai laissé croire à la reine que je répondais à son fatal penchant, c'est toi qui as nourri dans mon coeur toutes mes funestes ambitions; c'est toi qui m'entretenais du trône, et qui me faisais oublier que j'étais chevalier et homme d'honneur pour me faire sentir que je pourrais être roi; c'est toi qui m'as fait cacher mon mariage, par des raisons où il se mêlait trop de motifs ambitieux; c'est par toi, misérable! que j'ai été amené à proposer à ma noble épouse de porter ton odieux nom; c'est toi qui as voulu m'avilir et me dégrader en elle, et c'est toi qui oses encore me conseiller maintenant de faire passer cette généreuse victime pour folle et privée de sa raison. Va, tu me fais horreur! Va! Il le repousse violemment. VARNEY, tranquillement, à part. Que serait-ce donc, s'il savait tout! Haut. Je vous quitte, mylord. La douleur vous rend injuste, et c'est en vous servant encore malgré vous que ma fidélité répondra à vos reproches. A part. Pourquoi ma fortune est-elle liée à celle de cet insensé! II salue profondément le comte, et sort. SCÈNE IX LEICESTER, puis FLIBBERTIGIBBET LEICESTER, seul. Va-t'en, Richard Varney! J'ignore ce que tu as dans le coeur; mais c'est toi qui as mêlé un mauvais sort à ma destinée. Amy était mon ange: tu as été mon démon. Le comte s'assied rêveur sur le piédestal en ruine. Entre Flibbertigibbet. FLIBBERTIGIBBET, accourant vers Leicester, que lui cache une touffe de verdure. Madame! mylady! voici votre sauveur! Il me suit. Je vous l'annonce... Il s'arrête brusquement à l'aspect du comte. Ce n'est pas mylady, c'est mylord. LEICESTER, se retournant. Qui me parle? -Oh! encore toi, drôle! Qui viens-tu espionner ici? Qui t'a mis dehors? Amèrement. Ha! je devine. Tu embarrassais la prison. II n'y avait point place pour deux. -O mon Amy!... FLIBBERTIGIBBET Foi de lutin, mylord comte, vous n'avez sans doute pas compris grand'chose à mes paroles, et moi, je ne comprends rien aux vôtres. Vous me parlez de prison, et moi, je ne m'occupe que de liberté. Depuis que je vous ai vu, j'ai déjà pratiqué deux évasions, la mienne, et celle de... -d'une autre. Ah! c'est que, voyez-vous, noble seigneur, je suis un peu sylphe de ma nature. Il n'y a pas de prison close pour moi. LEICESTER, vivement. Dis-tu vrai? Es-tu aussi habile que tu le prétends à ouvrir une prison? FLIBBERTIGIBBET Ma présence ici, beau sire, vous le prouve assez, ce me semble. LEICESTER Hé bien, écoute. Tu connais le cachot de Mervyn? FLIBBERTIGIBBET La tour des oubliettes!.. Sans doute, et c'est même à votre seigneurie que je dois cette agréable connaissance. Un bel intérieur de tourelle normande, pardieu, et où l'on pourrait jouer au naturel la scène du comte Ugolin. LEICESTER, lui prenant la main. Si tu parviens à faire évader de cette prison quelqu'un... une femme qu'on vient d'y renfermer, mille souverains d'or pour toi! Entends-tu, mon ami? FLIBBERTIGIBBET Mon ami! Et le mot drôle était trop doux tout à l'heure. On voit bien que l'épervier a besoin du moineau franc. LEICESTER Mille souverains d'or. Acceptes-tu? FLIBBERTIGIBBET Mille souverains! Ce serait gagner plus d'or en un jour que tous les Alasco du globe n'en feraient en vingt siècles. -Et dites-moi, mon roi des souverains d'or, faudrait-il se mettre bientôt à l'oeuvre? LEICESTER Tout de suite, ce soir, à l'instant même. FLIBBERTIGIBBET, faisant une pirouette et une révérence. En ce-cas, je suis bien votre serviteur, mylord, mais je ne puis vous servir. - LEICESTER Quoi? FLIBBERTIGIBBET J'ai quelque chose de plus pressé à faire. Je suis pour le moment au service d'une noble dame, d'une chevalière errante à laquelle je sers d'écuyer, de page, et de bouffon, dont je suis le guide et le défenseur. LEICESTER - Plaisant guide et plaisant défenseur! Te ris-tu de moi-? FLIBBERTIGIBBET - Non, mon bon lord. Je n'ai point envie de rire, car je suis fort inquiet. Ce n'est pas vous que je cherchais ici, et il faut que je vous quitte pour me mettre en quête de ma dame. LEICESTER Que veut dire cela? Et que te donne cette dame pour te faire dédaigner mille souverains? FLIBBERTIGIBBET Elle me donne de temps en temps: un sourire triste, et je suis payé. LEICESTER Quelque comédienne comme toi! quelque aventurière de ta sorte! FLIBBERTIGIBBET Plût à Dieu pour son bonheur qu'il en fût ainsi! LEICESTER Cessons cet entretien ridicule. -Une dernière fois, acceptes-tu mes propositions? FLIBBERTIGIBBET Une dernière fois non, glorieux comte. -Mais adieu, car ma maîtresse me réclame sans doute, et elle a besoin de mon secours dans ce labyrinthe où tout est pour elle dragon, griffon et salamandre. Au moment où il se dispose à sortir, entre sir Hugh Robsart. SCÈNE X LES MÉMES, SIR HUGH ROBSART Sir Hugh arrive pâle et hors de lui. En apercevant le comte, il s'arrête brusquement, puis fait vivement quelques pas vers lui, et met la main sur la garde de son épée. Flibbertigibbet, qui se disposait à sortir, reste en observation dans le fond du théâtre. SIR HUGH, à Leicester. Quoique je ne vous aie vu qu'une fois du milieu de la foule, je vous reconnais. Vous êtes lord Leicester? LEICESTER Oui, monsieur. Que voulez-vous de moi? SIR HUGH Votre vie, mylord. Il tire son épée. Défendez-vous. LEICESTER, étonné. Monsieur, vous vous méprenez. Je ne vous connais pas. SIR HUGH, sombre et sévère. Et moi, je vous connais trop. -Défendez-vous, vous dis-je. LEICESTER, haussant les épaules. Passez votre chemin. Adressez-vous ailleurs. -Je n'ai pas de temps, pauvre insensé, à perdre à vos folies. SIR HUGH Très haut comte de Leicester, seriez-vous aussi lâche avec les hommes qu'avec les femmes? LEICESTER Lâche! Des injures! Et que veut donc ce furieux? SIR HUGH Moins de paroles, mylord, et plus de promptitude à saisir l'épée. LEICESTER Vous voulez vous battre avec moi? Et pourquoi? SIR -HUGH Votre seigneurie a mis une tache sur mon nom; et si je ne puis la laver, je veux du moins l'ensanglanter. LEICESTER Voilà qui est étrange! Mais ce nom, quel est-il, du moins? SIR HUGH Je vous le dirai, mylord, quand je vous tiendrai le pied sur la gorge et l'épée sur le coeur. Il secoue son épée. Allons! LEICESTER, amèrement. Sur ma foi de chevalier, monsieur, je me soucie de votre vie comme le vent se soucie de la girouette. Mais je ne suis pas assez heureux à l'heure qu'il est pour être patient. Je vous prends seu- lement à témoin que c'est vous qui vous heurtez à moi, et puisque cela vous fait-plaisir, je vous tuerai pour que vous me laissiez tran- quille. Il tire son épée et se met en garde. SIR HUGH A la bonne heure. Enfin!.. -- Ils croisent -le fer et luttent quelque temps, sir Hugh avec plus d'emportement, Leicester avec plus d'adresse. Enfin Leicester désarme sir Hugh, le renverse sur un banc-de mousse et lui met le genou sur la poitrine. LEICESTER, l'épée haute. Vous n'êtes plus assez jeune pour hasarder de ces folies, monsieur. Maintenant, que voulez-vous que je fasse de vous? SIR HUGH Frappez, mylord. LEICESTER Vous frapper! Je ne le ferai, certes, pas sans savoir votre nom. SIR HUGH Que vous importe! Vous l'avez assez souillé pour que je le cache. Frappez donc! LEICESTER Mais, malheureux, vous ne m'avez point fait de mal. SIR HUGH Et vous m'en avez trop fait, vous, pour m'épargner. Frappez, vous dis-je. Ce sera le seul service que vous m'ayez jamais rendu. Vous vouliez empoisonner la fille; à présent, égorgez le père. LEICESTER Empoisonner la fille, égorger le père! C'est décidément un fou. SIR HUGH Pas plus fou, mylord, que vous n'êtes loyal. LEICESTER Ah! trêve d'insultes, si vous tenez à la vie. Je sens que mon sang-froid s'en va. SIR HUGH Mylord, vous êtes un traître, un misérable et un félon! LEICESTER, furieux. Ah! c'est toi qui le veux! Hé bien! meurs donc et ferme ta bouche de malheur! Au moment où tl 'a frapper, Flibherttgibhet lm retient le bras. FLIBBERTIGIBBET, l'arrétant. Arrêtez, beau seigneur! C'est sir Hugh Robsart, de Lidcote-Hal!. LEICESTER, pétrifié, laissant tomber son épée. Sir Hugh Robsart! Il se précipite sur le vieux chevalier et le serre dans ses bras. Mon père! SIR HUGH, se relevant, à part. Son père! Que dit-il? Haut. Mylord, n'ajoutez pas une dérision à vos perfidies... LEICESTER, l'interrompant. -Je suis votre gendre, sir Hugh. Votre fille est ma femme. SIR HUGH Votre femme! FLIBBERTIGIBBET, à sir Hugh. A propos, c'est ce que j'avais oublié de vous dire. Je suis si habitué aux mariages bohémiens, que je ne prends pas garde à ces choses-là. D'ailleurs, vous venez d'apprendre cela d'une manière plus dramatique, ce qui vaut mieux. SIR HUGH Ma fille, votre femme! Mon Amy, comtesse légitime de Leicester! LEICESTER Oui, sir Hugh. Comme Élisabeth est reine légitime d'Angleterre. -Mais quoi, ne me pardonnerez-vous pas maintenant, n'embrasserez-vous pas votre gendre? SIR HUGH Dieu m'en garde, mylord. Votre crime n'en est que plus horrible à mes yeux. Vous autres grands seigneurs, vous avez coutume de trouver tout moyen bon pour vous débarrasser d'une maîtresse ou d'une concubine, mais en user de la sorte avec une épouse légitime! LEICESTER Que voulez-vous dire? SIR HUGH Hé! quoi! N'avez-vous pas aujourd'hui même tenté de l'empoisonner? LEICESTER L'empoisonner! Mon Amy! Tout autre que vous, chevalier Robsart... SIR HUGH, lui présentant une lettre. Ne vous hâtez pas de nier, mylord comte. -Lisez cette lettre. Leicester saisit avidement la lettre. FLIBBERTIGIBBET, pendant qu'il la déploie. Aussi bien, mon cher seigneur, c'est à vous qu'elle est adressée. J'en étais porteur, et si je l'ai remise d'abord à monsieur, c'est que j'ai cru devoir courir au plus pressé. LEICESTER Une lettre de mon Amy, à moi! Il la baise et lit. « Adieu, mon Dudley. Tu as voulu me livrer à l'infâme amour de « ton Varney, tu as voulu m'empoisonner, et tout cela pour être roi! « Mais je te pardonne. Pardonne-moi aussi de n'être pas encore morte. « Je le serai bientôt. Ce n'est pas moi qui ai jeté le poison que tu ,< m'envoyais. -Ton Amy. » Dieu! que d'horreurs! Mon Amy! mon « Amy! Et elle a pu croire!.. Exécrable Varney! Mettant la main sur son épée. Où est-il, ce misérable? FLIBBERT1GIBBET Allons! le Varney avait travaillé sans ordre. Cela n'est pas beau pour un confident. SIR HUGH, à Leicester. Ce n'est donc pas vous... LEICESTER Ne revenez plus sur cette idée, sir Hugh. Elle me brise. Dieu! Varney amoureux de ma femme! Varney empoisonneur de mon Amy! SIR HUGH Ce n'est donc pas par votre ordre que je l'ai vu entraîner tout à l'heure... LEICESTER Ah! ne m'imputez pas aussi les colères de la reine. Je vous dirai cela. Mais le temps presse, mon père. Mon Amy languit sans espoir dans un cachot! Venez aviser avec moi aux moyens de la sauver. C'est en la délivrant au prix de ma tête et de mon sang que j'achèverai de me justifier à vos yeux et aux siens. II sort avec sir Hugh. FLIBBERTIGIBBET, seul. A votre aise, messieurs! -Pauvre dame! Entre quels ennemis te voilà, la reine qui peut tout, et le Varney qui ose tout! Il est vrai que ton père et ton mari s'entendent maintenant pour ton salut, mais que vont-ils faire de bon? Ils ne m'ont pas jugé digne d'assister à leur conférence. Là, pendant qu'ils arrangent les grands moyens, combinons les petits. Il serait curieux que deux seigneurs pussent moins qu'un baladin de la foire. Allons! courage. La dent du rat vaut quelquefois mieux que l'ongle du lion. Il sort. ACTE V Intérieur de la tour ronde des oubliettes. Vieille architecture normande. On voit naître au-dessus des murs le cône intérieur du toit. Au fond et au milieu, une porte de fer. A droite de cette porte, une petite fenêtre grillée. A gauche, un lit gothique à sculptures de bois. -Une grande poutre, qui sert de contrefort à la base du toit, traverse diamétralement la tour dans sa partie supérieure. Scène I AMY, seule. Elle est vêtue de blanc, et quand la toile se lève, on la voit assise sur le lit, pâle, et les cheveux épars. Le sacrifice est fait! Plus d'espoir de bonheur, plus d'espoir même de vie. Oui, plus d'espoir! Car je ne sais comment, avec des fautes d'amour, je suis devenue presque une criminelle d'état. La reine est ma rivale! la reine! et sa colère dévorante ne m'aura sans doute pas touchée en vain. Aujourd'hui la prison, demain l'échafaud. Ainsi, encore une nuit pour songer à mon Dudley. Il voulait prendre ma vie; ne vaut-il pas mieux que ce soit moi qui la lui donne! Oh! que le dévoûment est doux, même quand il est désenchanté, et quoique le Leicester de Kenilworth ressemble si peu au Dudley des bois de Devon! -Que fait-il en ce moment? Il sourit ambitieusement à la reine, il m'a sans doute déjà oubliée; et cette prison lui a ouvert le trône en m'ouvrant le tombeau! -Adieu donc! Qu'il reste à cette Elisabeth, qu'il soit son amant, qu'il soit son époux, qu'il lui appartienne, moi je n'ai plus que Dieu. -Ah oui, il lui appartiendra! Idée affreuse! Elle brûlera d'amour près de lui, tandis que je tressaillerai glacée sur la froide couche du sépulcre. O supplice! et que la jalousie est douloureuse et poignante, quand on va mourir! Elle cache sa tête dans ses mains et pleure. En ce moment on voit s'ouvrir à droite, dans la muraille, une porte masquée par des sculptures; elle roule silencieusement sur ses gonds, donne passage à Flibbertigibbet, et se referme sans bruit d'elle-même. -Flibbertigibbet fait lentement quelques pas et se place en face d'Amy, qui poursuit sans lever les yeux. SCÈNE II AMY, FLIBBERTIGIBBET AMY Qu'y puis-je faire? Ce cachot n'est-il pas une mort? N'y suis-je pas hors du monde vivant? Qui voudrait me secourir, et qui le pourrait? où est l'oreille qui pourrait entendre ma voix? Où est la main qui pourrait atteindre à ma main? FLIBBERTIGIBBET, sans changer de position. AMY, tressaillant et levant les yeux, étonnée. Qui est là? -C'est vous? FLIBBERTIGIBBET Moi-même, comme on dit dans les tragédies. AMY Vous? Et vous êtes donc réellement fée ou lutin pour avoir pu entrer dans cette impénétrable prison, et Dieu vous le pardonne, sans que la porte se soit ouverte! FLIBBERTIGIBBET Dieu n'a malheureusement rien de ce genre à me pardonner, noble dame, car je vous avoue franchement que je donnerais bien la meilleure moitié de mon âme pour avoir en effet le secret d'entrer dans les maisons sans ouvrir les portes. AMY Eh! si vous n'avez pas ce secret, comment donc êtes-vous entré ici? FLIBBERTIGIBBET Comme vous en sortirez, madame. AMY Je ne puis comprendre... FLIBBERTIGIBBET Je veux dire que ma porte de fée ou de lutin va vous laisser passer en ma compagnie sans la moindre difficulté. AMY Mais qu'êtes-vous donc, un diable ou un ange? FLIBBERTIGIBBET Je me contenterais d'être un diable; mais c'est un bonheur qui ne peut m'arriver qu'après ma mort. AMY Ne parlez pas ainsi, vous tenteriez Dieu. FLIBBERTIGIBBET Vous voulez dire Belzébuth. Mais ne perdons pas les paroles, mylady, et s'il plaît à votre gracieuse seigneurie, nous allons nous hâter; car la première chose que nous ayons à faire ici, c'est de sortir d'ici. AMY Il faut bien que je croie à la possibilité d'en sortir, puisque vous y êtes entré; mais cependant je ne vois pas... FLIBBERTIGIBBET Tenez, lady Amy, je ne veux pas vous laisser croire plus longtemps à ma sorcellerie, et je vais agir avec vous comme les charlatans avec leurs compères. Il désigne du doigt l'entrée masquée. Il y a ici une porte. AMY Vraiment? Et où mène-t-elle? FLIBBERTIGIBBET Je vous l'ai déjà dit dans une autre occasion, mais, vous autres grandes dames, vous n'êtes guère frappées de ce qui nous occupe, nous autres pauvres diables. Cette porte mène, par un escalier secret, au laboratoire d'Alasco; et de là à la grande chambre d'où vous vous êtes déjà évadée une fois, et d'où, grâce à Dieu ou au diable, vous vous évaderez encore une seconde. Mais dépêchons-nous, le vieil Alasco qui est allé chercher des simples dans le parc pour ses décoctions d'enfer ne peut tarder à rentrer, et le passage deviendrait difficile. Ainsi, madame... Il fait un pas vers la porte secrète. AMY Je te remercie, mon pauvre ami. Mais je ne puis te suivre. FLIBBERTIGIBBET . Comment? voilà que vous m'étonnez à votre tour. Venez donc vite. AMY Non. Hâte-toi de fuir, toi, si l'on te surprenait ici... FLIBBERTIGIBBET Bah!.. C'est bien de moi qu'il s'agit. AMY Je reste. FLIBBERTIGIBBET, frappant du pied. Ha! ha! est-ce que vous croyez que je suis venu ici pour m'en aller comme je suis venu? Est-ce que vous croyez que moi, votre chien et votre valet, je vous laisserai ici dans une atmosphère humide et froide, avec des hiboux et des chauves-souris, des araignées autour de votre lit et des geôliers à votre porte, tandis qu'il y a hors d'ici un air pur et libre, des plaines, des fleuves et des forêts? Si vous vouliez rester dans ce cachot, il ne fallait pas me sauver la vie. Vous viendrez avec moi. AMY Je ne puis, pauvre ami. Ne suis-je pas condamnée à mort, par celui à qui mon souffle et mon âme appartenaient? Qiue ferais-je de la vie, dis-moi, quand j'aurais la liberté? Dudley ne m'est-il pas infidèle? Dudley ne m'a-t-il pas voulu empoisonner? Dudley ne m'abandonnait-il pas à son Yarney? Dudley ne va-t-il pas épouser Élisabeth? FLIBBERTIGIBBET Ta, ta, ta! c'est vieux, cela, madame. La décoration a changé. Nous n'avons guère le temps de faire une exposition dans lés règles 38. Je vous conterai cependant sommairement que votre Dudley n'est pas infidèle, qu'il n'a point tenté de vous empoisonner, qu'il ne vous livrait pas à son écuyer Satan-Varney, et que loin d'épouser la reine, il s'occupe en ce moment d'un acte de haute trahison contre elle, c'est-à-dire de votre délivrance. AMY, joignant les mains. Serait-il possible? Dis-tu vrai? FLIBBERTIGIBBET C'est Varney seul qui a tout tramé, tout imaginé, tout supposé, et tout fait. -Seul, tout! AMY Ah! ce fut ma première pensée, et la chose devait être ainsi. -O mon Dudley, que je suis coupable envers toi! FLIBBERTIGIBBET Vous lui demanderez pardon ailleurs. Je vous dirai encore que votre père sait votre mariage, qu'il s'est réconcilié avec votre mari, non sans s'être d'abord battu avec lui. AMY Grand Dieu! FLIBBERTIGIBBET Rassurez-vous. J'étais là, et le sang n'a point coulé. AMY Vous êtes notre providence. FLIBBERTIGIBBET Une providence qui aurait quelquefois besoin d'un pourvoyeur! -Mais convenez, ma jeune reine, qu'il fallait que votre digne père fût fou de s'aller attaquer à la meilleure lame d'Angleterre avec ses vieux bras qui ne sont plus guère bons qu'à bénir et à embrasser? AMY Mène-moi vite près de lui, vite près de mylord... FLIBBERTIGIBBET Enfin!.. voilà le verrou tiré. Vous voulez bien sortir maintenant, et vous avez raison. Dépêchons-nous. Suivez-moi. Il court à la porte masquée et cherche à la rouvrir. Elle résiste. II tente de nouveaux efforts. Ils sont inutiles. La porte ne s'ébranle, ni ne s'ouvre. Il revient consterné vers Amy qui le regarde faire en tremblant. FLIBBERTIGIBBET La porte est fermée!.. Alasco et Varney seront rentrés et les soupçonneux drôles l'auront verrouillée en dedans. Il essaye encore vainement d'ouvrir la porte. C'est fini. Fermée! -Pourquoi ne m'avez-vous pas suivi tout de suite, ma noble dame? AMY Ah! vous avez raison. Accablez-moi de reproches. Vous voilà perdu avec moi pour m'avoir voulu sauver. Je vous entraîne dans ma ruine. Malheureuse que je suis! ma mauvaise fortune est contagieuse. FLIBBERTIGIBBET Ne me parlez donc plus de moi, par miséricorde et pitié! Qu'importe ma personne de trois pieds et demi de haut! Qu'ai-je à perdre en tout ceci? Suis-je riche, noble, aimé et heureux? Ils me pendront. Eh! j'aurai encore la chance que la corde se casse; et d'ailleurs quand je resterais pendu six semaines à leur gibet, en plein air et en plein soleil, serai-je beaucoup plus sec pour cela? Il rit. AMY Ne riez pas ainsi, vous me feriez pleurer. FLIBBERTIGIBBET Est-ce que je vaux une de vos larmes, mylady? Gardez-les pour vous, pour vous qui perdez tout! AMY, se rasseyant sur le lit et joignant les mains douloureusement. Me voilà donc retombée dans la nuit de mon cachot, et retombée avec un compagnon qui est ma victime. La dernière lueur d'espérance est éteinte. FLIBBERTIGIBBET La dernière? Non pas, chère noble dame. Il ne faut pas désespérer si vite. Nous avons encore plusieurs coups à jouer. Votre père et votre mari s'occupent, à cette heure même, de votre salut. D'ailleurs le désespoir n'est bon à rien, pas même à mourir. Il inspire aux poëtes de grandes phrases qu'on ne sait comment débiter sur les planches, puisque nous avons du loisir, que les comédiens diffèrent tous dans leur manière de représenter le désespoir. Mac Thovelan de Glascow regarde le ciel; O'Nor, de Dublin, regarde la terre. Le Gorju'°, le parisien, se met du tabac dans les yeux pour se faire pleurer. Hannibal Sharp croise les bras et pousse de gros soupirs. Will Shakespeare se frappe le front de cette main qui écrivit Henri huit et garda les chevaux des seigneurs à la porte du théâtre 46... -Mais pardon, je vous ennuie, ou ce qui est mieux, vous ne m'écoutez pas. Nourrissons-nous donc chacun de notre côté de nos pensées, puisque nous n'avons pas de meilleur souper. Pendant ce temps-là, je vais, moi, me mettre en sentinelle à cette fenêtre, afin de voir s'il ne se passe rien de nouveau autour de nous. Il approche une escabelle de bois de la croisée, y monte et se hausse sur la pointe des pieds pour voir au dehors. Bon! -D'abord reconnaissons les lieux. C'est cela. Le parc. Le château habité là-bas; le château en ruine, ici. -Le soleil se couche, nous n'avons plus guère qu'une demi-heure de jour. Il descend derrière les arbres, -c'est très beau! -Le voilà couché. J'en suis charmé pour les chouettes, nos voisines. Elles nous régaleront tout à l'heure de quelque concert nocturne. Vous ne serez pas fâchée cette nuit d'avoir ma bavarde compagnie, madame. Vous auriez eu bien peur! -Si vous ne dormez pas, je vous réciterai les plus beaux passages de mes rôles; c'est moi qui fais le lion dans Une nuit d'été; c'est moi qui dis: Hoh 41!.. -Attention!.. Voilà deux hommes enveloppés de manteaux qui se dirigent vers notre tourelle; ils s'arrêtent au pied du mur, ils le mesurent des yeux... -Madame, mylady, ce sont eux! AMY Eux! Qui, eux? FLIBBERTIGIBBET Et qui voulez-vous que ce soit, sinon votre père et votre mari? AMY Mon mari! mon père! Ne vous abusez-vous pas? Laissez-moi voir! FLIBBERTIGIBBET, il saute à bas de la fenêtre. Amy monte sur l'escabelle. Voyez, madame. AMY, à la fenêtre. Ah! Dieu, oui, le voilà! c'est bien lui, mon Dudley! Ce sont eux! Qu'on voit mal à travers ces barreaux! Mon père! mylord! FLIBBERTIGIBBET La tour est trop haute pour qu'ils vous entendent, madame. Mais qu'importe! Vous devez être tranquille maintenant. Ils viennent pour vous délivrer. AMY Me délivrer! FLIBBERTIGIBET Ne secouez pas ainsi la tête, lady Amy. Le succès est sûr. Quels geôliers résisteraient à lord Leicester? Il a du pouvoir et de l'or. AMY Cela ne lui suffira pas aujourd'hui. Il n'entrera pas dans la tour. Vous ne savez pas, tu ne sais pas, mon pauvre ami, quels ordres la reine a donnés. Personne ne peut pénétrer ici sans être muni d'un sauf-conduit signé de sa propre main. Personne!.. FLIBBERTIGIBBET Personne... personne!.. Le comte de Leicester, le favori... AMY Lui, moins que tout autre. FLIBBERTIGIBBET, se grattant la tête. En vérité! AMY Il faut un sauf-conduit royal, et la reine, dont la jalousie est peut-être éveillée au fond, n'en délivrera sans doute à qui que ce soit. FLIBBERTIGIBBET, fouillant dans sa poche. A propos!.. -Hé mais! un sauf-conduit royal! cela est donc si difficile à trouver! Voilà un bel obstacle! AMY Êtes-vous fou? FLIBBERTIGIBBET Madame, sont-ils encore là? AMY Oui, ils paraissent se concerter, et désespérer. FLIBBERTIGIBBET, lui présentant un parchemin qu'il tire de sa poche. Jetez-leur ceci. AMY, prenant le parchemin. Ceci? Qu'est-ce donc? FLIBBERTIGIBBET Un sauf-conduit royal. AMY Elle déploie précipitamment le parchemin. En effet! -La signature de la reine! -Tu es sorcier. FLIBBERTIGIBBET C'est sur votre propre table que j'ai pris ce talisman. AMY Ah! oui, je me rappelle. Le sauf-conduit de mon père. FLIBBERTIGIBBET Vous voyez que j'ai bien fait de ne pas l'oublier comme lui. Mais jetez vite ce parchemin à vos libérateurs. Ne laissons pas échapper cette dernière chance de salut. AMY, jetant le sauf-conduit par la croisée. A la conduite de Dieu! FLIBBERTIGIBBET Suivez-le des yeux, suivez-le, madame. -Que devient-il? AMY Il descend, il tournoie, le voici à la hauteur des arbres... FLIBBERTIGIBBET Pourvu qu'il ne s'y niche pas! AMY Non, il tombe toujours. Le voilà à terre, devant eux. FLIBBERTIGIBBET L'ont-ils? AMY Ils l'ont. Dieu soit béni! FLIBBERTIGIBBET Nous sommes délivrés! AMY Mon Dudley baise le parchemin, il me fait signe. Hélas! c'est à la croisée qu'il fait signe: il ne peut m'apercevoir. -Les voilà qui se dirigent tous deux vers la poterne: l'angle du mur me les dérobe; je ne les vois plus. FLIBBERTIGIBBET C'est pour les revoir bientôt, et de plus près, noble dame. AMY, descendant de la fenêtre. Dieu soit béni! Elle regarde sa toiletté négligée. Il va venir. En quel état vais-je le recevoir? Ces cheveux épars, cette robe noire de poussière; je suis à faire peur. FLIBBERTIGIBBET C'est cela. Maintenant que la mélancolie a sauté par la fenêtre avec le royal parchemin, voici la coquetterie qui arrive. -Mais je crois entendre marcher. Il va écouter à la porte de fer. On vient en effet, ce sont des pas d'hommes. Que le plancher de ce corridor sonne creux! On entend le bruit d'une clef dans la serrure. On ouvre, madame, on ouvre. La vertu du sauf-conduit a opéré. La porte du fond s'ouvre. -Entrent sir Hugh et Leicester, enveloppés de manteaux. SCÈNE III LEs MÊMES, LEICESTER, SIR HUGH. AMY, se précipitant dans les bras de Leicester. Mylord! LEICESTER, la serrant sur son coeur. Mon Amy! FLIBBERTIGIBBET Elle était tout à l'heure pâle comme une morte, la voilà à présent rose comme une fiancée. Ces jeunes filles d'Eve changent de couleur plus souvent et plus vite que l'étoile Aldebaran. LEICESTER Tu dois bien m'en vouloir, Amy. Comment effacerai-je jamais mes torts? Pardonne-moi, tu me pardonnes, n'est-ce pas? AMY, toujours dans ses bras. Ah! c'est de toi, mon noble comte, que tous les pardons doivent venir. De quoi ne vous ai-je pas soupçonné, mylord? Vous ne savez pas, vous ne saurez jamais... FLIBBERTIGIBBET Si fait, madame. La seigneurie du noble comte sait tout. Je lui ai remis votre lettre d'adieu. AMY Ah! qu'as-tu fait? LEICESTER Il m'a rendu service. Cette lettre a déchiré le bandeau que Varney avait su épaissir sur mes yeux. -Mais, à propos, lutin, comment diable te trouves-tu ici? FLIBBERTIGIBBET Mon noble seigneur oublie que je suis le bon démon de mylady, et que je passe aisément par le trou des serrures. AMY Je lui dois plus que la vie, mylord. Vous voyez qu'il est toujours profitable de pardonner. A Sir Hugh. Et vous, mon père, m'avez-vous pardonné? me pardonnerez-vous? SIR HUGH, les serrant tous deux dans ses bras. Ma fille!.. mon enfant! FLIBBERTIGIBBET Moi qui n'ai ici ni père, ni mari, ni femme, ni fille, ni beau-père, ni gendre, je vous rappellerai à tous que ce n'est point l'heure des embrassades, ni le lieu des attendrissements. Cette porte est ouverte. Que tardons-nous? LEICESTER Il a raison, chère Amy. Le temps est précieux. AMY, l'embrassant. Ah! cette prison est un palais quand mon noble seigneur l'habite! LEICESTER Cette prison qui s'est refermée sur toi me fait horreur. -Mais écoute: tout est prêt pour ton évasion, pour la mienne. Dans une heure une voiture nous attendra dans le bois. Des amis sûrs, Fortescue, Strathallan, le comte de Fife protégeront notre fuite. Un brick prêt à faire voile pour la Flandre nous recevra sur la côte; et avant peu d'heures nous voguerons ensemble vers le bonheur, l'indépendance et le repos, toi loin de ta prison, moi loin de la cour, délivrés tous deux. AMY Quoi, mylord, vous quittez pour moi honneurs, rang, faveur, fortune, et ce théâtre éclatant où l'Europe vous admire! Que de sacrifices vous faites à une pauvre femme! - LEICESTER Cette pauvre femme, comme tu dis, en a fait bien d'autres pour moi. AMY Vous vous condamnez à l'exil! LEICESTER N'est-ce pas toi qui es ma patrie? AMY Dudley, tu renonces à tout. LEICESTER A rien, puisque toi seule es tout pour Dudley. AMY Qui sait? à un trône peut-être? LEICESTER Un trône? Va, mon Amy, en quittant la reine pour te suivre, quelque chose me dit que je ne renonce qu'à la chance de monter, un matin, non les marches d'un trône, mais l'échelle d'un échafaud. Élisabeth en termine ordinairement de la sorte avec ses favoris: la vierge-reine a plutôt coutume de leur demander leur tête que de leur donner sa couronne ". FLIBBERTIGIBBET Pour la deuxième fois, mylord comte, je ne vois pas ce que perdraient ces belles paroles à être dites sur le brick dont vous nous parliez tout à l'heure, en pleine mer et par un bon vent de nord-ouest. LEICESTER C'est juste. -Adieu, Amy. AMY Hé quoi! vous me quittez, vous ne m'emmenez pas? LEICESTER Pas encore, ange! pas encore. La reine part dans une heure de Kenilworth. En ce moment, sa suite encombre encore le château, et ta fuite serait impossible. Je vais lui tenir l'étrier; et, dès qu'elle sera partie, je reviens; Kenilworth sera désert, et, à la faveur de la nuit, je t'enlève de cet horrible cachot. AMY, souriant. Ce sera la seconde fois que vous m'aurez enlevée, mylord... Ah! pardon, mon père! LEICESTER, à Flibbertigibbet. Toi, lutin, suis-nous. Je te prends à mon service désormais, et ton adresse m'est nécessaire en un pareil moment. FLIBBERTIGIBBET Ah! c'est heureux! AMY Vous allez donc me dire encore adieu, mylord? LEICESTER, la serrant dans ses bras. Pour quelques instants. AMY Ce mot d'adieu me serre toujours le coeur. Je vais donc rester seule! LEICESTER Une heure, tout au plus. AMY, suspendue à son cou. Vous souvient-il, mylord, dans les premiers temps de nos amours, c'est le son de votre cor " qui m'annonçait votre présence au bois de Devon. Hé bien! il faut que ce soir vous m'annonciez votre retour de la même manière. LEICESTER Je te le promets. Sois heureuse et tranquille. Adieu. AMY Adieu. Ils s'embrassent, et le comte sort avec Sir Hugh et Flibbertigibbet. SCÈNE IV AMY, seule. Adieu!.. Il y a quelque chose de saisissant dans ce mot. C'est comme si l'on se renvoyait à l'éternité. Elle s'assied sur le lit et rêve. Ils s'éloignent; je n'entends plus leurs pas... Me voilà seule! Absolument seule dans ce sinistre cachot. Je ne sais pourquoi des idées tristes reviennent m'assaillir. Ne suis-je pas, ne vais-je pas être heureuse? Ne vais-je pas être libre, libre de le voir, de l'entendre, libre de l'aimer? -J'ai la tête et le corps fatigués; les émotions de cette journée m'ont accablée, tour à tour femme de Dudley= femme de Vamey, compagne fugitive d'un baladin, prisonnière d'Elisabeth, et enfin comtesse légitime et avouée de Leicester! Je crois qu'il faudrait prendre quelque repos au moment d'entreprendre ce voyage. Elle se couche sur le lit. Ce voyage qui va me mener au bonheur! Peu à peu sa voix devient plus faible et son esprit semble s'appesantir. Ô mon Dudley, quel ravissant avenir! -Un exil, mais un exil où tu seras; -quelque retraite bien obscure, et de longues journées près de toi, à tes côtés, et une vie toute de délices, d'abandon et d'amour... Pourvu que ce ne soit pas un rêve! Elle s'endort. SCÈNE V VARNEY, ALASCO Au moment où Amy s'endort, on voit s'entr'ouvrir la porte masquée, Varney passe la tête et s'assure, du regard, que la comtesse est endormie; puis il entre, conduisant par la main Alasco, qui paraît le suivre avec impatience. VARNEY, à Alasco. Viens, elle dort. -C'est donc fait, tout est perdu pour moi, tout échappe à la fois de mes mains!.. ALASCO, posant sur l'escabelle une lampe de cuivre allumée. Tu veux dire, de tes griffes? -Mais voyons, sir Richard, jusques à quand me traînerez-vous ainsi à la remorque? Mon temps n'est pas si frivole que je puisse le perdre à écouter aux portes avec vous. Quel besoin avez-vous de moi? Dites promptement et laissez-moi aller. Je suis en ce moment occupé des plus hautes recherches. J'ai trois cornues sur le fourneau et pleines d'une substance si redoutable que la moindre goutte qui tomberait dans le feu jetterait bas la tourelle et incendierait le château. Je travaille au grand oeuvre. VARNEY Alasco, j'ai besoin de toi. Tu vas me conseiller. ALASCO Vous conseiller, Richard! J'entre donc en partage avec Satan. Il aura une oreille, et moi l'autre. VARNEY Alasco, tu viens d'entendre? ALASCO Je n'ai pas écouté. VARNEY Le comte de Leicester fuit, il fuit avec sa femme que tu vois, qui dort ici. ALASCO Si elle voit des anges dans son sommeil, c'est qu'elle a les yeux bien fermés. VARNEY Dans peu d'heures, si cette fuite s'accomplit, le favori sera un exilé, la femme qui devait être à moi me sera enlevée pour jamais. Je me retrouverai seul et nu, ancien serviteur d'un proscrit, obligé de recommencer ma fortune, vu du mauvais oeil, retombé du point où j'étais monté plus bas que le point d'où j'étais parti. Toutes mes espérances seront évanouies. Mon arbre sera coupé par la racine. ALASCO Que m'importe? VARNEY Que t'importe? Les biens du comte seront confisqués. Le domaine de Cumnor sera mis sous le séquestre avec le reste. Adieu ton laboratoire, ton cabinet, ton officine, ton observatoire, ta pharmacie de philtres, ta cuisine de poisons! Tu vois qu'il t'importe? ALASCO Hé bien! à quoi tiennent tous ces malheurs? A l'évasion de cet oiseau. Va prévenir Élisabeth, et la cage ne s'ouvrira pas. VARNEY Mieux que cela. Elle s'ouvrira pour recevoir le comte. Élisabeth l'enverra consommer sur l'échafaud sa noce avec Amy. Et qu'aurai-je gagné à cela? ALASCO La reine te saura gré de l'avoir détrompée sur le compte de son favori. VARNEY Elle m'en saura gré? Je lui ferai horreur. Le meilleur qui puisse m'arriver, c'est qu'on me jette peut-être une somme d'argent, comme un os à un dogue. Puis tout sera dit. Adieu ambition, rang, pouvoir, dignités! Si je ne suis pas puni pour mes bons offices, je serai oublié. ALASCO Alors, ne lui dis pas que c'est le comte qui trame l'évasion de sa femme. VARNEY Alors, il reste puissant et favori, Élisabeth ne le soupçonne pas, et son projet n'est que retardé. Tandis que moi, tôt ou tard, sous un prétexte ou sous un autre, je suis atteint par sa vengeance. ALASCO Hé bien! si tous les partis sont mauvais, que prétends-tu faire? VARNEY Tous les partis ne sont pas mauvais. Écoute, Démétrius Alasco, tu connais le coeur humain quoique tu fasses semblant de n'y lire qu'à travers les étoiles. Il se rapproche d'Alasco et baisse la voix. Si une destinée frappait cette femme, cette Amy, qui fait faire au comte tant de folies et à moi tant de crimes, si elle disparaissait du monde, si elle mourait, -naturellement, -que penses-tu que deviendrait Leicester? ALASCO Il l'oublierait. -Il resterait l'heureux ministre, le tout-puissant favori, l'hôte brillant des reines et des princes, le grand comte qui donne des fêtes et des spectacles aux belles dames. VARNEY Et nous, Alasco, nous continuerions paisiblement notre route à sa suite, avançant à mesure qu'il avancerait, et nous trouvant comtes ou barons le jour où il s'éveillerait roi. ALASCO Comme tu dis, le baron Varney, le prince Démétrius Alasco. VARNEY Ainsi l'existence de cette femme est notre seul obstacle. ALASCO A peu près. -Hé bien, que veux-tu faire? VARNEY, s'approche d'Alasco et lui dit à l'oreille: La tuer. ALASCO Comme tu voudras. Varney se frappe le front, saisit son poignard, et marche droit au lit d'Amy. VARNEY, le poignard levé sur Amy. Oui, la voilà! celle que j'aurais disputée à toutes les puissances de l'enfer, celle qui fait mon malheur dans ce monde et ma perdition dans l'autre! la voilà! -Elle dort, elle sourit, elle sourit à un poignard! -Oui, rêve de ta fuite, de ton bonheur, de ton Leicester, je vais te faire un sommeil éternel. -Meurs, puisque tu ne vis pas pour moi! ALASCO, l'arrêtant. Varney! Varney! que fais-tu? -Tu te perds. -Un coup de poignard, du sang répandu, un assassinat. On verra que c'est toi. VARNEY Tu as raison. ALASCO Il faut lui faire une mort naturelle. VARNEY . Oui, eh bien! n'as-tu pas?.. N'as-tu pas quelque élixir, quelque poison dont on meure dès qu'on le respire? ALASCO - Un empoisonnement! On dira que c'est moi. VARNEY Quel parti prendre! conseille-moi donc. ALASCO Ma foi, Richard, agis comme il te plaira. Je ne veux pas me mêler de cette affaire. -Une femme, une femme qui dort! VARNEY Tu es un lâche. ALASCO D'ailleurs, je te l'ai déjà dit, mes fourneaux m'attendent. VARNEY Tu es un fou. Il semble méditer quelques instants. Comment faire? Comment arriver à ce but sans laisser trace de mon passage? -Mais à propos! une idée, Alasco! D'où vient que je n'y ai pas songé plus tôt? Nous sommes sauvés. Cette tour n'est-elle pas la tour des oubliettes? Alasco, le plancher du corridor étroit qui sert d'issue à ce cachot est coupé devant le seuil même de la porte par une trappe. ALASCO Hé bien? VARNEY Il suffit de toucher un ressort, et les supports qui soutiennent cette trappe en dessous s'écartent. ALASCO Hé bien? VARNEY Elle reste alors adhérente au plancher qui l'entoure, et n'offre à l'oeil rien qui l'en puisse faire distinguer; mais il suffit de la plus légère pression pour la précipiter dans l'abîme qu'elle recouvre. ALASCO Hé bien? VARNEY Cet abîme est effrayant. Il plonge de toute la hauteur de cette tourelle dans les plus profondes caves du château. ALASCO Eh bien? VARNEY Je vais presser le ressort qui enlève à cette trappe ses supports. ALASCO Et puis? VARNEY Attends-moi un instant, et veille sur la prisonnière, de peur qu'elle ne s'éveille. -Le comte a précisément laissé cette porte ouverte. Il sort par la porte qui est restée ouverte et qui se referme à demi de manière à cacher le corridor au spectateur. ALASCO, seul. Mes élixirs qui se consomment là-haut! -Eh bien, Varney, as-tu fini? VARNEY, rentrant. C'est fait. -Maintenant, malheur à qui mettra le pied sur cette trappe, eût-il la légèreté d'un sylphe, il descendrait avec elle dans les souterrains. ALASCO Est-ce que tu vas maintenant prendre la prisonnière et la jeter dans ce gouffre? VARNEY Quelle brutalité me supposes-tu là? Je ne toucherai pas à la prisonnière. ALASCO En ce cas, je n'y comprends rien. VARNEY, bas à Alasco Alasco, n'as-tu donc pas entendu que le comte a promis à sa femme de lui annoncer son retour par le son du cor? ALASCO Bon. Après? VARNEY Après? -Lorsque la captive entendra résonner ce cor, crois-tu que, voyant cette porte ouverte, elle ait la patience d'attendre que son mari soit monté jusqu'ici? crois-tu qu'elle se refuse au plaisir de l'embrasser quelques instants plus tôt? crois-tu qu'elle hésite à courir au-devant de lui? Eh bien, si elle franchit étourdiment cette porte, si les supports vermoulus de la trappe des oubliettes se brisent sous elle, si elle tombe... Qu'y puis-je faire? Y aura-t-il de ma faute? Ce sera un malheur. ALASCO Trouver dans son amour le moyen de sa mort! -Varney, tu ferais bouillir l'agneau dans le lait de sa mère. VARNEY Retirons-nous. Nous ne sommes plus bons à rien ici, et il ne faudrait pas qu'elle nous y trouvât en s'éveillant. Le comte ne peut tarder. Retourne, si tu veux, à ta chimie de damné. Moi, je resterai en observation derrière la porte masquée. Ils sortent tous deux par la porte secrète. SCÈNE VI AMY, seule. Elle est endormie sur le lit. Un profond silence règne dans le cachot, qui n'est que faiblement éclairé par la lampe de cuivre, oubliée par Alasco sur l'escabelle. -Après quelques instants de ce silence et de ce sommeil, le son du cor se fait entendre du dehors: Amy se réveille en sursaut. Quel bruit m'a réveillée? N'est-ce pas le cor? n'est-ce pas lui? Elle écoute. Rien, que le vent qui siffle dans les brèches du donjon. C'est peut-être ce qui m'a réveillée. Tant mieux, d'ailleurs, je faisais un rêve affreux... On entend de nouveau le son du cor. Mais oui, je ne me trompais pas, c'est bien le cor, voilà le signal... Elle court à la croisée. Des torches, des chevaux, des hommes armés, oui, voilà mon Dudley, oh! que je le reconnais bien! Il descend de cheval, il aide mon père à descendre... Qu'il est beau, mon Dudley! Ah! cette porte est justement restée ouverte, courons à sa rencontre, il m'attend, épargnons-lui de rentrer dans cette prison... Elle s'enveloppe de son voile et s'agenouille. O mon Dieu, c'est à toi que je nous recommande maintenant! On entend une troisième fois le cor. Dudley, je suis à toi! Elle prend la lampe sur l'escabelle, pousse la porte et disparaît. Au moment où la porte retombe, on entend un grand cri et un grand bruit, pareil à la chute d'un madrier pesant. A ce bruit, la petite porte s'entr'ouvre et Varney parait, pâle et décomposé. SCÈNE VII VARNEY, seul. Il entre à pas lents et d'un air égaré. Est-ce fait?.. Oui, j'ai entendu le bruit... Personne ici... -C'est fait. Eh bien, c'est fini. Est-ce que tu as peur, Varney? Avec un ricanement affreux. La brebis est tombée dans la fosse au loup, est-ce un sujet de trembler? -Si j'allais voir?.. Il s'avance vers la porte, puis recule, et revient sur le devant du théâtre en riant et en se tordant les mains. Ha! ha! Voir? à quoi bon? J'ai entendu, cela suffit. J'étais fou pourtant, je l'aimais, cette femme. Il était dans sa destinée d'être ma proie ou ma victime. Ma victime!.. Du courage, allons, Richard Varney! L'obstacle a disparu, rien ne t'arrête plus désormais, nul ne peut te soupçonner, le comte pleurera deux semaines, puis on le fera roi et il saura gré dans son coeur à l'heureux hasard qui le débarrasse de son fardeau conjugal. Réjouis-toi, Richard, ta fortune et ta liberté datent de ce moment... Ici on entend tout à coup un bruit affreux derrière la porte masquée, elle s'ouvre avec violence, une lueur rouge et tremblante s'en échappe et Alasco, blême et hideux, se précipite avec un cri d'horreur sur le théâtre. Enfer! malédiction. SCÈNE VIII VARNEY, ALASCO ALASCO VARNEY Quel est ce bruit? Alasco! qu'as-tu donc? ALASCO Malédiction sur nous! VARNEY Quoi? ALASCO Damnation! Varney, mon alambic a fait explosion, la tourelle est à demi-écroulée, le feu est au château! VARNEY Que dis-tu, misérable? Le feu au château! ALASCO Regarde. La lueur devient de plus en plus ardente. On entend au dehors comme un sifflement de flammes. VARNEY Grand Dieu! ALASCO Nous n'avons pas de temps à perdre. L'incendie marche. Fuyons. VARNEY Fuyons. Ils courent à la porte de fer, Alasco la pousse et recule épouvanté devant le gouffre ouvert sur le seuil. ALASCO Démons! quel est cet abîme? VARNEY Ne le sais-tu pas? n'est-ce pas ton conseil qui me l'a fait ouvrir? ALASCO Mon conseil, Richard! N'as-tu pas tout trouvé dans ta tête de damné? Ah! qu'allons-nous devenir? Un gouffre qu'on ne peut franchir! Toute fuite, tout salut est impossible. Là, l'incendie, ici l'abîme. Il faut mourir! VARNEY C'est ta faute, empoisonneur! ALASCO C'est la tienne, assassin! VARNEY Je porte la peine de tes folies, de tes rêves, de tes visions. ALASCO Je suis puni de ta jalousie, de ton ambition. VARNEY, lui montrant l'embrasement. Qui a mis le feu là? ALASCO, lui montrant la trappe ouverte. Qui a ouvert ce précipice? L'incendie fait des progrès, les flammes arrivent par la porte masquée, le toit se crevasse, le mur se lézarde, une pluie de feu commence à tomber du faîte de la tour. VARNEY Faut-il donc périr ici misérablement? Vieux monstre d'alchimiste, tu mourras encore de ma main. ALASCO Scélérat! Tous deux s'étreignent violemment et cherchent à se précipiter dans la trappe 46. En ce moment Flibbertigibbet passe par une crevasse du toit et paraît debout sur la charpente transversale. SCÈNE IX VARNEY, ALASCO, FLIBBERTIGIBBET FLIBBERTIGIBBET VARNEY, levant la tête. Qui nous appelle? Est-ce l'enfer? Varney, Alasco! FLIBBERTIGIBBET Il se contente de vous attendre. Ne vous reprochez rien l'un à l'autre. C'est moi qui ai causé l'explosion de l'alambic. C'est moi qui vous châtie. ALASCO Ah! lutin damné! VARNEY Nain de Satan! FLIBBERTIGIBBET Je me ris de vous, je suis hors de vos atteintes. Allez, misérables! tordez-vous l'un sur l'autre comme deux serpents dans un brasier. Vous êtes pris au piège par vos propres crimes. Varney, regarde dans ce gouffre, vois-y palpiter ta victime, elle t'appelle, elle t'attire, et c'est elle qui du fond de ce tombeau t'entraîne avec elle. Adieu, Alasco! adieu, Varney! démons de cet ange que vous avez assassinée. Suivez-la dans ce gouffre. Vous ne la suivrez pas plus loin. Il disparaît par une crevasse du toit qui s'écroule et ensevelit Varney et Alasco. Source: http://www.poesies.net