Idylles Héroïques. (1858) Par Victor De Laprade. (1812-1883) (Édition de 1862) TABLE DES MATIERES Préface. FRANTZ Dédicace -Au Pays De Forez. Prologue. I La Fenaison. II Les Moissons. III Les Vendanges. IV Les Semailles. Epilogue. ROSA MYSTICA Livre Premier. Livre Deuxième. Livre Troisième. Livre Quatrième. Livre Cinquième. HERMAN Dédicace. A La Jeunesse. I II III IV V Préface A La Nouvelle Edition Conjointe Des Symphonies Et Des Idylles Héroïques. I La musique est l’art de notre temps. Elle a remplacé dans les salons la conversation et les lectures; elle règne sur le théâtre au détriment des oeuvres littéraires; elle a pénétré les autres arts de son esprit, altéré leurs méthodes, et déplacé, à son profit, leurs limites. Mais le véritable secret de son influence, c’est qu’elle rencontre, chez les contemporains, quelque chose de plus qu’un penchant légitime pour ses charmantes séductions; elle a trouvé dans les âmes certaines aspirations, mieux faites pour s’exprimer dans un langage indéterminé comme le sien, que sous la forme exacte et précise de la parole, surtout de la parole française. Comme symptôme social, est-ce là un progrès? Nous ne le pensons pas; le moraliste et le politique en jugeront. Dans tous les cas, c’est un fait considérable, et la critique ne doit pas le perdre un instant de vue dans l’histoire de l’art contemporain. A chaque période historique il y a ainsi un art type sur lequel se règlent les autres arts et dont ils reproduisent le caractère. Aux époques essentiellement religieuses, dans l’Europe du moyen âge, dans l’Egypte, dans l’Inde, l’architecture est l’art maître, et ses constructions immenses se développent parallèlement aux longues épopées. En même temps que l’individu et la pensée humaine se séparent de la société religieuse, la statuaire se détache de l’architecture, et la domine sur l’Acropole et sur l’Agora d’Athènes. Homère, Eschyle, Sophocle taillent, comme Phidias, la statue de l’homme divinisé. La sculpture est l’art de l’antiquité classique; elle semble régir la poésie héroïque et la philosophie stoïcienne. Au moment où l’Europe sort du moyen âge, comme la Grèce était sortie de l’Egypte et de l’Inde, ce n’est plus par la statuaire, c’est par un art moins simple, moins solide et plus varié, c’est par la peinture, que la physionomie de l’homme moderne plus complexe, plus expressive et moins énergique, se dégage de l’édifice religieux et social. Les grands poètes italiens de la Renaissance, Arioste et Tasse, sont des peintres comme Léonard, comme Raphaël. Mais pendant ce règne d’un art si voisin de la statuaire et si propre encore a reproduire l’ancien type héroïque, voici qu’un génie tout opposé, voici que l’art essentiellement moderne apparaît avec les premiers symptômes d’une immense révolution dans la société et dans les âmes. Un grand poëte a pu écrire, en toute exactitude, ce titre d’un admirable morceau dans LES RAYONS ET LES OMBRES: Que la musique date du seizième siècle. La pièce tout entière atteste, d’ailleurs, combien l’état des sentiments qui concorde avec la musique s’est imposé de nos jours à la poésie, même à cette poésie sculpturale et si pittoresque de Victor Hugo. Entre le XVIe siècle et nous, quand la France, après la Grèce et l’Italie, a été appelée à donner sa mesure intellectuelle, le génie national, plus littéraire que poétique, a subordonné les arts proprement dits aux arts de la parole et particulièrement aux formes qui caractérisent l’éloquence et l’art oratoire. L’art maître, au siècle de Louis XIV, c’est bien celui de Corneille, de Racine, de Molière, de La Fontaine, mais c’est encore plus celui de Pascal, de Descartes, de Fénelon et de Bossuet; c’est la belle prose française, la plus difficile et la plus solide de toutes les proses, après celle des anciens. Dans cette grande littérature du XVIIe siècle, la prose donne le ton à la poésie, au lieu de le recevoir d’elle comme chez les autres peuples. Mais cette prose est d’une si haute inspiration, d’un mouvement si spontané et si puissant, d’un contour si savant et si ferme, qu’elle atteint la poésie dans ses propres sphères et se confond avec elle quand elle n’arrive pas à la dépasser. De quelle noblesse et de quelle force d’âme, de quel admirable équilibre de toutes les facultés témoigne cet art de la grande époque française, c’est ce que l’on apprécie chaque jour davantage à mesure que l’on pénètre mieux l’histoire littéraire et surtout l’histoire morale des âges suivants. Lorsque après cette éclipse de l’imagination et du style, qui a marqué la fin du dernier siècle et les premières années du nôtre, le génie de la France a brillé de nouveau, des facultés poétiques, jusqu’alors inconnues chez nous, ont éclaté dans notre littérature. C’est l’imagination, c’est la poésie lyrique, c’est la rêverie aux grandes ailes qui ouvrent l’école moderne avec Chateaubriand et Lamartine. L’austère clarté, la vigoureuse précision de la prose et de la pensée française attendent pour se réveiller le retour de la philosophie spiritualiste et l’avènement d’une autre muse nouvelle. la muse de l’histoire. Une véritable rénovation s’opère aussi dans les autres arts: la France semble redevenue capable de la vraie peinture comme de la vraie poésie. Pendant ce temps-là cet art tout moderne dont l’éclosion véritable se place entre la Renaissance et la Réforme, la musique avait conquis, dès la fin du XVIIIe siècle, par Mozart, puis par Beethoven et par Rossini, une prépondérance jusqu’alors inouïe. Tous les arts, d’ailleurs, semblaient avoir rompu les barrières qui jadis en tenaient la culture si fort séparée de celle des lettres. Un souci tout nouveau de l’oeuvre du musicien et du peintre s’emparait de l’imagination du poëte, souvent même des graves pensées du philosophe et de l’historien. De brillants et lointains voyages avaient renouvelé et enrichi un trésor d’images, un peu effacées Sous les doigts des copistes depuis les Latins et les Grecs. Nos écrivains commençaient à regarder des tableaux, à écouter des symphonies, et surtout à voir des paysages autre part que dans les livres. Au moment même où les intelligences pénétraient dans ce nouveau monde de la musique avec Beethoven et Rossini, elles découvraient avec Chateaubriand et Lamartine, préparés par Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, toute une sphère de poésie nouvelle en France: le sentiment de la nature. La musique, devenue l’art populaire, et s’emparant ainsi de la maîtrise des autres arts; le sentiment de la nature s’éveillant dans toutes les âmes préparées par les passions ou la rêverie, modifiant les formes du style et le fond de la pensée dans tous les arts, peinture, musique et poésie: tels sont les deux grands faits qui dominent aujourd’hui le développement général de l’art. Voici quelques-uns des résultats nécessaires de cette double action de l’élément musical et du sentiment de la nature sur les oeuvres de l’esprit. Habitués au vague des émotions, à l’indétermination des idées par cette langue de la musique, dont les expressions n’ont pas de portée morale et de signification précise, les poètes et les artistes se contentent plus facilement, dans le langage qui leur est propre, d’une pensée pareillement indéterminée et qui n’a pas de prise directe sur la raison et sur le coeur; il suffit pour eux de faire vibrer une corde quelconque de la sensibilité nerveuse. La contemplation de la nature, même la plus élevée, agit quelquefois dans le même sens: plus les perspectives sont étendues et plus elles sont vagues. Cette apparition de l’infini qui donne aux grands horizons leur charme, et au spectacle de l’univers sa haute valeur poétique et religieuse, ne peut pas être décrite ou dessinée avec de fermes et invariables contours. Tout ce qui est donné à cet ordre d’impressions par le poëte ne risque-t-il pas un peu d’amoindrir le rôle de la vraie pensée, de celle qui a une conscience nette d’elle-même, le rôle de la volonté qui se définit et qui se possède, celui du sentiment qui peut se traduire en actes, en un mot, d’amoindrir ce qui est l’homme lui- même? Ne doit-on pas craindre que la raison, la conscience et la liberté humaine ne perdent, à cet intime commerce avec la nature et le monde des vagues harmonies, tout ce que l’imagination et l’art y ont gagné? Mais si indéterminé dans sa signification morale que soit le monde extérieur, il saisit vivement nos sens. Pris en détail, il est une collection des symboles matériels et palpables, s’offrant d’eux-mêmes au pinceau de l’artiste qui vit dans la familiarité de la nature. Le relief, la couleur brillante de ces signes connus de tous, et la facilité de s’assimiler cette langue par la seule force des sensations, invitent le poète à s’en faire un idiome qui frappe énergiquement toutes les intelligences comme il frappe tous les organes. Sous une influence excessive du sentiment de la nature, le style deviendra donc plus imagé, plus matériel, plus exclusivement approprié aux sens, à mesure que la pensée se fera plus vague et moins rationnelle, à mesure qu’elle échappera davantage au domaine de la réflexion et de la conscience. Il arrivera souvent que cette réalité, cette couleur plus vive de l’image, au lieu de déterminer plus nettement l’idée, augmentera le vague et la confusion dans le style. Car la valeur des objets de la nature comme signes des objets moraux ne saurait être aussi précise que celle des termes abstraits, des signes du langage créés pour manifester et définir les divers états, les divers actes de l’âme. Les figures, les comparaisons, les métaphores complètent, sans doute, pour l’imagination et pour les sens, l’effet produit par le mot abstrait sur l’intelligence. Mais les images toutes seules ne franchissent pas le domaine de la sensibilité, et laissent la raison incertaine; elles indiquent la pensée, mais sans l’exprimer véritablement. L’excès du naturalisme nous conduit ainsi à deux erreurs qui semblent inconciliables et qui néanmoins se touchent, aujourd’hui, par bien des côtés: à cette notion grossière de l’art qu’on a nommée le réalisme, et à un certain genre de mysticisme, au culte de l’indéterminé, à une religiosité vague qui confond l’esprit et la matière, et pour laquelle le nom de panthéisme, qu’on lui applique souvent, est un terme trop exact et trop défini. La seconde et la plus séduisante de ces erreurs ne saurait être le fait des artistes et rarement celui des poëtes ; elle se manifeste dans un monde considéré comme plus sérieux que celui de l’art. La philosophie elle- même et l’histoire n’ont pas été innocentes de cette exagération du sentiment de la nature. On nous prodigue, aujourd’hui, à propos des questions les plus graves, ces assimilations vagues qui font sortir un système d’une image, et une théorie sociale de quelque vague harmonie de la vie végétative avec une des lois de l’esprit. Chère au poète religieux, la noble source d’inspiration que lui offrent les beautés de l’univers visible a cependant fourni sa large part au matérialisme qui marque nos dernières années, et dont les progrès sont manifestes dans tous les arts, dans la littérature, dans la philosophie elle-même et dans toutes les habitudes de la vie. C’est ainsi que la peinture abandonne de plus en plus les grands genres et les grands sujets, non pas même en faveur du paysage, mais au profit d’une variété infime de ce noble genre, qui ne s’élève guère au-dessus de la reproduction de la nature morte. Cette importance suprême donnée à la réalité matérielle et à la couleur est sans doute un excès qui peut devenir funeste à la peinture elle-même, mais qui ne risque pas du moins de jeter cet art en dehors de ses voies propres et de son domaine légitime. Mais qu’adviendra-t-il d’une poésie faite tout entière pour les yeux avec des résidus de palette, et qui ne cherche même pas à dissimuler que la couleur et les effets de style lui tiennent lieu d’idées et de sentiments? Ne sera-ce pas la négation même de toute poésie? A la suite des maîtres qui avaient introduit dans le style et dans la langue ce qui lui manquait réellement de coloris et d’images depuis le XVIIIe siècle, nous voyons pulluler aujourd’hui des livres écrits pour la fantaisie des yeux et des oreilles et les caprices du système nerveux. Il se trouve des critiques pour en louer le style, comme s’il y avait un style véritable sans une substance solide, sans une pensée qui soit le support des formes et des couleurs. La musique a aussi sa crise matérialiste, quoiqu’elle semble à l’abri de ces vices du sentiment de la nature qui égarent quelquefois le peintre et le poëte. Que dire de cette recherche excessive du volume de son et des effets de voix, de cette modification des instruments dans un sens de plus en plus bruyant et moins expressif, à ce point qu’il semble que la musique, pour pénétrer jusqu’aux âmes, n’a d’autres moyens que de déchirer les nerfs? Tous ces symptômes sont pareils à ceux qui se manifestent dans les autres arts. Ils ont aussi leur raison d’être dans la domination de ce qui est extérieur à l’homme, dans la suprématie de la nature physique, devenue souveraine et tyran de l’intelligence. La mélodie, qui est tout entière de l’âme, peut se produire sans ce luxe de sonorité. L’harmonie prend ses termes de comparaison et ses modèles dans le monde extérieur; elle peut s’inspirer d’un ordre étranger au coeur humain, d’un ordre à la fois mathématique et matériel. C’est par elle que la musique se rattache au sentiment de la nature; c’est elle qui entraîne parfois le musicien jusqu’à vouloir rivaliser de bruit avec les cataractes et le tonnerre. Mais sans parler des arts, la vie humaine n’est-elle pas, aujourd’hui plus que jamais, envahie par les choses du dehors, par ce qui est étranger & l’âme, par la nature, ou, pour mieux dire, par la matière, c’est-à-dire par tout ce qu’il y a de moins humain? Que sont tous ces besoins nouveaux, toutes ces superfluités, qui fourmillent au détriment des vraies, nécessités de la vie et de la vigueur de l’esprit et du corps? Qu’est-ce que ce luxe qui se prétend lié au progrès des arts? Qu’est-ce même que la plus grande partie de ces merveilleuses conquêtes de l’industrie moderne sur la nature? N’est-ce pas une véritable invasion faite dans les âmes par le monde matériel, un nouvel empire donné à la nature sur l’homme, aux sens sur la volonté? A voir sainement les choses, cet avènement du luxe, qui n’est pas l’abondance, fondé sur la découverte d’un nouveau monde mécanique, constitue l’homme serviteur de ses sens et de la matière beaucoup plus que souverain de la nature. Obligé d’abdiquer son initiative, sa liberté dans le travail, l’ouvrier devient une bête de somme au service des machines, en même temps que l’homme se fait l’esclave des fausses jouissances et d’un bien-être menteur. Le seul vrai principe de la souveraineté que l’homme peut exercer sur la nature, c’est la domination qu’il doit exercer sur lui-même. Que l’homme se possèdent se maîtrise, alors, seulement, il pourra sans danger prétendre à posséder, à dominer le monde extérieur. Il en est ainsi dans la poésie et dans l’art. Un esprit maître de lui-même, qui a une conscience claire de son but moral et porte en lui un principe de foi, celui-là peut, sans crainte, appeler à lui toutes les voix, toutes les images de la nature; il ne reçoit pas d’elles sa pensée, il la leur impose. Il trouve dans cet immense océan de vie, dans cette infinité de formes, de couleurs, d’harmonies, dans cet innombrable orchestre d’instruments qui ont vie, des signes éclatants et variés, une langue d’une intarissable richesse. Avec cette langue le poète peut exprimer les plus grands mouvements et les moindres palpitations de la vie intérieure; il pénètre, alors, il envahit par tous les sens les âmes dont il veut s’emparer. II Le moment est venu pour les poëtes et pour les artistes de résister, au nom de l’âme humaine et par un spiritualisme plus ferme et plus hautement proclamé, à cette invasion des choses étrangères à l’homme, à ce débordement de la description et des images qui fait prévaloir le costume de la pensée sur la pensée elle- même, et transforme l’art en une stérile reproduction des objets matériels ou des fantaisies de la sensibilité. La poésie peut s’affermir, ainsi, dans son véritable domaine, le monde moral, sans abandonner une seule des conquêtes faites par l’école moderne dans la sphère de l’imagination et de la nature. Ayez de la nature le sentiment le plus énergique et le plus profond, si ce sentiment a conscience de lui- même, s’il se définit dans un esprit ferme et lucide, il n’amoindrit en rien le rôle de l’idée morale, et ne fait courir aucun péril au vrai spiritualisme. Le danger n’est pas dans l’usage fréquent et la franche profession du sentiment de la nature, il est dans la confusion des divers éléments de l’art; il est dans les prétentions de quelques fantaisies ambitieuses à faire jaillir une philosophie du choc des métaphores; il est enfin dans ce réalisme grossier qui érige en système l’absence de tout idéal et de toute philosophie. Mais un sentiment vrai des harmonies de la nature avec le monde moral, des analogies de tout ce qui se voit avec tout ce qui se pense, mais l’intelligence de la signification spirituelle qu’il est possible de découvrir dans les objets physiques ou de leur imposer par la poésie, cette faculté de comprendre l’univers visible comme un langage que l’homme peut parler à son tour par les arts et la poésie, en un mot, le sentiment de la nature, c’est là une part normale, une indispensable faculté du génie de l’artiste et du poëte. L’artiste peu tirer de la nature des expressions tout à fait humaines, un sens tout à fait idéal, même en aimant la nature pour la beauté qui lui est propre et sans admettre dans son tableau la figure de l’homme. Le paysage n’a droit sans doute qu’à un rang secondaire dans la peinture; mais qui songerait à lui contester sa raison d’être et sa place légitime? Le type de ce genre, sa plus noble variété est, sans doute, le paysage historique, celui qui sert de théâtre et en quelque sorte de commentaire visible à un fait, à un drame humain. Mais la représentation du site le plus dépourvu de tout vestige de l’homme peut renfermer aussi sa pensée, son harmonie profonde avec une situation du coeur humain; cette dernière forme du paysage appartient donc aussi à l’art spiritualiste. Ainsi pour la musique: elle a son type, sa forme la plus pure dans la mélodie chantée et dans la voix humaine; l’antiquité ne connut pas cet art séparé de la poésie, et l’usage des instruments -fut longtemps subordonné au rôle de la voix. Ce n’est qu’à une époque très-moderne et par une révolution analogue à celle qui donnait au paysage une existence indépendante à côté de la grande peinture, que la musique instrumentale a prévalu à mesure que s’étendait la science de l’harmonie. Cette révolution semble éloigner de plus en plus la peinture de ses conditions essentielles; elle est au contraire un progrès pour sa musique; elle l’a conduite à la plus haute perfection. La symphonie de Beethoven nous paraît la forme suprême de l’art musical, et la première moitié de notre siècle l’heure de son apogée. Beethoven est l’artiste moderne par excellence; l’art où il est souverain a commencé en réalité avec les temps modernes, à cette date orageuse du XVIe siècle qui trouva son auréole poétique dans une autre forme de l’art essentiellement nouvelle aussi, et touchant par d’intimes analogies à l’art du grand symphoniste, dans le drame de Shakespeare. La musique, nous le disions en commençant, fait sentir aujourd’hui sa prééminence à tous les autres arts, non pas tant parce qu’elle est le plus généralement cultivée de tous, mais parce que l’état des âmes, les formes du sentiment qui lui correspondent, devenus aujourd’hui prédominants, gouvernent tous les autres arts et décident de leur direction. Les preuves abonderaient dans l’histoire de notre poésie depuis Lamartine. Prenons notre exemple dans un monde plus radicalement distinct de la musique, dans la peinture, dont le type primitif est la statuaire. Si la peinture de notre temps a quelque supériorité, c’est par le paysage; la preuve en est dans la multiplicité et dans le mérite relatif des tableaux de ce genre. Les expositions, surtout celle de province, l’attestent depuis bien des années. Dans le même salon où la grande peinture témoigne de son appauvrissement et souvent d’une stérilité complète, on voit briller le paysage non-seulement par le talent, par le nombre, mais par un charme réel, par l’incontestable valeur de l’exécution. Or, qu’est-ce que le paysage, en le jugeant comme on doit juger toute production de l’art, c’est- à-dire dans son rapport avec un certain état de l’âme, en le considérant comme expression d’un ordre de sentiments plus ou moins nobles, plus ou moins essentiels à l’homme. Prenons ce genre dans les types les plus élevés, sans tenir compte des toiles réalistes par où il avoisine la peinture de nature morte. Le paysage ne saurait exprimer, comme la figure, un état déterminé de l’esprit, de la passion, de la volonté; le sentiment qu’il reproduit n’est pas assez clair, assez précis, pour exclure la diversité des interprétations; le paysage, comme la musique, n’a pour l’âme qu’une signification vague et indirecte. Le paysage exprime sans doute une pensée. Si, comme nous le croyons, tout site de la nature a sa portée morale et peu s’associer à un certain état du coeur humain, la peinture de paysage peut faire naître ce sentiment en plaçant le site sous nos regards. Mais cette concordance n’a rien de précis, et, devant le tableau encore plus que devant la nature, tout se passe chez nous dans un sentiment vague et qui nous laisse indécis sur la signification de l’oeuvre. L’aspect du site auquel une poétique intelligence, un savant pinceau, ont conservé le vrai caractère de ses formes, l’harmonie de ses couleurs, jusqu’à la fluidité de l’air et de la lumière, jusqu’à l’infini des perspectives, et d’où les humides senteurs de la végétation semblent s’exhaler encore, le paysage le plus vrai et le plus idéal à la fois, suscite en nous des sentiments innommés, des aspirations sans portée précise, des rêveries et non pas des idées; c’est là aussi l’effet de la musique, particulièrement de la musique instrumentale. En l’absence de toute parole qui en définisse l’intention morale, souvent même aidée de la parole, l’harmonie de l’orchestre ne saurait avoir qu’une signification indéterminée, comme l’harmonie d’un site de la nature. Le paysage est une symphonie. Le sentiment, la passion, la pensée elle-même, s’expriment sans doute dans le paysage; l’âme et la voix humaine peuvent s’y faire entendre, mais jamais seules, toujours combinées avec des voix inférieures, toujours accompagnées sinon dominées par les voix de la nature. L’art consiste à maintenir la prédominance au rôle de l’âme, au coeur humain, à la mélodie. Le maître ne doit pas souffrir que le sentiment et la pensée soient étouffés sous cette pluie d’accords et de couleurs, sous cette végétation exorbitante des formes et des sons, sous cette abondance de fleurs harmonieuses qui, dans l’art comme dans la nature, doivent entourer, embellir, couronner, sans jamais la faire disparaître, la grande figure de l’homme. Cette réhabilitation de la nature, contemporaine, au XVe siècle, de l’apparition de la musique et du démembrement de la peinture, n’a-t-elle rien aujourd’hui de menaçant pour l’âme et la dignité humaine? C’est là une trop grave question pour être traitée incidemment. Reconnaissons néanmoins que cette révolution a apporté aussi ses bienfaits, puisqu’elle nous a donné les grands paysagistes du XVIIe siècle, Poussin et Claude Grêlée, et enfin Beethoven, le roi de la symphonie. Dès le XVIe siècle, la nature commence à disputer à l’homme le terrain même où il règne le plus exclusivement dans le domaine de l’art, la scène dramatique. Ce génie si humain, si héroïque de Shakespeare, n’a-t-il pas, en mainte occasion, laissé les voix mystérieuses de l’univers, incarnées en des personnifications diaphanes, pénétrer sur son théâtre et partager l’intérêt avec les actions, avec les passions de l’homme? Ame essentiellement moderne, comme l’âme de Beethoven, poëte complet, le plus complet de tous depuis les Grecs, Shakespeare, cet immense miroir de la nature, devait réfléchir aussi quelque chose des sites merveilleux, des horizons infinis, même dans le cadre plus étroit où le tenait enfermé le genre dramatique. Sans citer les scènes éparses dans ses autres drames, la Tempête, le Songe d’une nuit d’été, ne tiennent-ils pas du paysage et de la symphonie? Le poëte m’y fait apparaître, dans toute leur réalité, les forêts et les prairies blanches de rosée, les montagnes où se heurtent l’ombre et le soleil, les vagues de l’Océan qui se gonflent à la lueur des éclairs, et les fleurs qui frémissent frôlées par l’aile des oiseaux ou l’écharpe des fées. J’entends sur la scène le murmure de voix invisibles accompagner la chanson d’Ariel ou de Titania, et les grandes harmonies du désert éclater avec les soupirs et les sanglots des lèvres humaines; j’y crois respirer, de toutes parts, les fraîches senteurs de la vraie nature, et j’y sens palpiter la vie universelle. Shakespeare, dans ces deux drames, touche aux grands paysagistes, et il atteint, à deux siècles de distance, le prince de la musique allemande. Cette forme nouvelle de l’art qui admet la nature à faire sa partie à côté de l’homme au sein d’un orchestre infiniment plus varié que celui de la muse classique, Beethoven et ses symphonies la représentent dans ce qu’elle a produit, jusqu’à ce jour, de plus profond et de plus achevé. La musique est aux derniers âges des sociétés, aux époques de religiosité vague et de rêverie, ce qu’a été l’architecture dans l’âge primitif, sous l’empire des religions positives et des fortes croyances. Je retrouve la physionomie et l’impression des temples et des épopées de l’Inde, où la figure et la personnalité de l’homme disparaissent sous la luxuriance des détails empruntés aux divers règnes de la nature, je retrouve cette impression grandiose, vague et pénétrante, en écoutant les symphonies de Beethoven. Le sentiment indéterminé qui s’exhale de l’âme du poète avec la mélodie y semble toujours assisté des .mille voix de la création, et disparaît même quelquefois sous leurs accords variés dans les splendeurs de l’universelle harmonie. La poésie, aussi légitimement que la musique et avec moins de dangers, car la matière dont elle se sert, la parole, se refuse à l’indéterminé et au vague, la poésie peut associer les harmonies de la nature à la voix de l’homme; elle arrive ainsi à toucher des cordes nouvelles de l’âme, elle produit certains sentiments étrangers et peut-être supérieurs aux passions qui défrayent la poésie la plus humaine, la poésie dramatique» Cette association est fréquente dans le genre lyrique, quoiqu’elle n’y soit pas toujours apparente et nettement accusée; on peut imaginer une sorte de poëme où la place faite aux instruments empruntés à la nature, aux harmonies dont elle accompagne en la développant, en l’agrandissant, en l’idéalisant, l’expression du sentiment humain, soit tout à fait distincte et séparée du récitatif; de telle sorte que les voix de l’homme et celles de la nature semblent se répondre comme dans un drame, au lieu de se confondre comme dans un hymne. La science des harmonies du monde extérieur avec l’esprit humain et la science de l’harmonie musicale, l’orchestre poétique et l’orchestre instrumental se sont également enrichis; leur rôle devient forcément plus considérable. Cette intelligence plus vive de la signification morale de la nature, cette facilité à lire comme les caractères d’une langue écrite les phénomènes du monde extérieur, entraînent une tendance à se servir plus souvent des images, ces lettres vivantes, pour écrire la pensée. L’abondance de ces formes et de ces voix nouvelles, employées dans le cadre de la poésie lyrique à représenter les sentiments humains, devait contraindre un jour le poëte, dans. l’intérêt même de la clarté de son oeuvre, à distinguer nettement chacun des interlocuteurs de ce dialogue, chacun des instruments de cet orchestré, à lui^ faire exécuter comme un monologue dans le drame, afin de mieux en tirer toutes les ressources de l’harmonie et du sentiment qui lui est propre. De là, dans quelques poëmes de notre temps, la parole accordée à des objets de la nature, au grand scandale de certains esprits qui semblent ne pas comprendre que c’est toujours la passion, le sentiment, l’âme humaine en un mot, qui se fait entendre par l’organe de ces nouveaux acteurs. L’idée, ainsi répétée par divers instruments, reçoit de chacun d’eux un nouvel aspect, une signification nouvelle; elle se complète à mesure que cet accompagnement complète et développe la mélodie. Affranchissons-nous, un moment, de la fascination qu’exerce en France la littérature dramatique; plaçons- nous dans l’ordre lyrique, dans ce que la poésie a de plus élevé, le lyrisme religieux. La poésie religieuse représente dans son ensemble l’hymne de la création à son auteur; l’homme y apparaît bien comme la seule parole, mais non pas comme la seule voix qui s’élève vers Dieu: il est le coryphée, mais il ne forme pas le choeur tout entier. Rien ne répugne donc à ce que le poëte désigne autour de lui par leur nom les instruments qui l’accompagnent, les voix diverses qui prennent part à ce grand choeur de la prière universelle. Appliquée aux grandes compositions lyriques, une forme pareille y introduit un des éléments du drame qui rompt la monotonie de l’ode et de l’élégie, et qui permet de faire vibrer plus à fond chaque sentiment et d’en mieux tirer tout ce qu’il renferme de richesse poétique. Le langage des images, des analogies, des métaphores, des figures de toutes sortes, concourt dans ce genre de poëme avec la langue abstraite. Tous les objets de la nature y sont mis en oeuvre comme les lettres d’un alphabet vivant, comme les notes d’un immense clavier, pour exprimer le sentiment, la passion, les divers états de l’âme. Je constate cette façon de peindre le coeur de l’homme dans la grande poésie typique de nos jours, dans toute poésie où se manifeste avec une certaine puissance le sentiment de la nature. Cet ordre de composition, pour les peintres, c’est le paysage à son état le plus élevé; c’est-à-dire une scène où l’action des personnages humains se développe dans un site concordant à cette action par son caractère, dans un site qui explique, qui commente l’action, qui, par tous ses détails de forme et de couleur, comme par son ensemble, aide à produire dans l’âme du spectateur l’effet moral que cherche l’artiste. Mais la musique nous fournira, dans un type plus rapproché de la poésie, l’analogue des oeuvres de ce genre. Lorsque j’entends, dans un orchestre animé par Beethoven, la mélodie principale passer alternativement d’un instrument à un autre, avec l’effet nouveau que- lui donnent la sonorité et la tonalité diverses de chacun d’eux, lorsque la pensée de l’artiste à travers l’andante, l’allegro, le scherzo, parcourt des zones, des sites, des températures différentes qui en modifient le caractère, j’ai l’image d’un ordre de composition où le poëte accomplit, mais avec une intention plus claire et plus précise, le même travail et le même voyage que le musicien. Il s’avance au milieu du paysage plein d’une pensée qui déborde autour de lui en récitatifs et en mélodies. Dans chaque site qu’il traverse, un écho différent lui renvoie cette pensée avec un accent et un caractère particuliers. Chaque objet de la nature, adapté à reproduire cette mélodie, la développe et en accroît l’effet. La diversité des sites et des interlocuteurs qu’il y rencontre, en suivant un plan tracé d’avance, fait de ce dialogue concertant un drame véritable, avec son exposition, son noeud et son dénoûment, Or, si pour cette ode à plusieurs voix, pour ce drame accompli dans l’intérieur de la conscience humaine, mais avec la complicité de toute la création je cherche un nom et un modèle, je trouverai, à la suite de Beethoven, le modèle et le nom de la Symphonie. C’est ainsi que s’explique et se justifie le titre de Symphonies donné à nos poëmes: il découle de l’oeuvre elle-même, il a été l’objet d’un choix réfléchi. Les Idylles héroïques sont destinées à compléter le recueil des Symphonies, quoique le poëme de Rosa Mystica s’en distingue comme un cadre où le paysage ne tient presque plus de place et où la scène tout entière est livrée aux personnages et au drame humain. En cherchant à donner ainsi la raison de ce titre de Symphonies, l’auteur avoue assez hautement l’influence et la vivacité du sentiment de la nature. Quelques esprits trouveront peut-être de l’étrangeté et de l’exagération dans le rôle que nous attribuons au monde extérieur; mais les poëtes nous absoudront bien vite de ce qui semble aux autres un excès et de ce qui n’est au fond que l’essence même du langage poétique. Est-il vrai, d’ailleurs, que cette religieuse intimité de l’âme avec la nature détourne l’homme de l’action, énerve les croyances et le sentiment moral? Le raisonnement, l’histoire et notre conscience nous disent énergiquement le contraire, et nous avons fait nos efforts pour le faire dire aussi à notre oeuvre. III La critique a souvent affecté de ne voir dans le sentiment de la nature qu’une des faces de la mélancolie, qu’une fantaisie maladive des âmes découragées. Il est vrai que l’amour poétique de la campagne, l’instinct des harmonies de l’univers avec le coeur de l’homme ne se montrent dans notre littérature qu’à partir de J.- J. Rousseau, cet esprit souffrant en qui commencent les infirmités particulières aux âmes de notre époque, cet ancêtre de tant d’illustres malades chers à la muse moderne. Quand plus tard la grande poésie de la nature éclate en France dans toute sa splendeur avec Chateaubriand, quand l’auteur de René nous l’apporte des solitudes du Nouveau Monde, c’est en l’associant à ce qu’il a nommé lui-même, dans le Génie du christianisme, le vague des passions. C’est encore la rêverie, un malaise de l’âme, une souffrance indéterminée qui s’éveille le plus souvent au sein des magnifiques paysages de Lamartine, au moins dans les Méditations. Cette apparition simultanée de la poésie de la nature et de la mélancolie dans les lettres françaises est sans doute un fait très-significatif et dont nous ne voulons pas dissimuler la portée. Mais un tout autre sentiment que fa rêverie, une inspiration qui purifie, qui ennoblit, qui divinise même l’abattement et la tristesse, s’éveille aussi par la main de ces deux maîtres sur la lyre moderne: c’est la pensée religieuse, c’est le sentiment de l’infini. Depuis Chateaubriand et Lamartine, le spiritualisme le plus élevé remplace comme doctrine poétique l’abjecte philosophie de la sensation; par eux le christianisme rentre dans les imaginations et dans les coeurs avant de rétablir son empire sur la raison et sur la volonté. Le spiritualisme religieux n’a donc rien à craindre du sentiment de la nature, puisque la poésie religieuse a été ressuscitée en France par les mêmes esprits qui ont apporté chez nous cette autre muse nouvelle, éclose dans les forêts vierges de l’Amérique et bercée sur les lacs par les brises alpestres. On ne saurait admettre non plus que, par lui-même, le sentiment poétique de la nature éteigne le désir et la faculté de l’action. En vérité, ceux-là sont déjà énervés,’qui, dans la contemplation des merveilles de l’univers visible, dans l’étude des grandes harmonies de la création, ne trouvent qu’un aliment aux molles rêveries, une occasion de se soustraire aux pensées viriles et de fuir la pratique du devoir. Quand il faudrait reconnaître que cette intimité avec la nature extérieure affaiblit quelquefois les caractères déjà faibles, il est certain qu’elle fortifie les âmes fortes. Les grandes pensées, les grands sentiments s’exaltent encore dans le colloque de l’homme avec l’oeuvre de Dieu. Demandez-le aux solitudes de la Thébaïde, aux vies des martyrs et des pères du désert! L’esprit découvre dans ce grand livre de la nature le sens qu’il y cherche; il récolte dans ce champ fécond le grain qu’il y a semé. Selon l’état de son âme et la direction de son regard, l’homme y voit apparaître l’éclatante figure de l’infini ou l’image du néant. Il y rencontre sur son chemin l’esprit de Dieu ou l’exemple des brutes immondes. Le Créateur a investi l’imagination, comme la science, comme le travail, d’une magique souveraineté sur le monde qui nous entoure; il a ordonné entre la nature et nous un mystérieux échange pour enrichir et féconder du même coup celui qui reçoit et celui qui donne. Notre âme entière, par des affinités merveilleuses, participe à ce commerce de vie, d’intelligence et d’amour. Elle répand sa pensée sur la nature et la nature lui rend. une abondante récolte de pensées. Mais pour que le fruit soit sain, il faut que le germe de l’arbre soit pur. De cet immense domaine ouvert à notre imagination, l’esprit humain peut faire jaillir avec les couleurs, avec les formes, avec les accords, les plus sublimes leçons ou les plus infâmes conseils. Ce docile et mystérieux théâtre peut se prêter à tous les drames, aux plus avilissantes soumissions de l’âme à la matière, aux plus nobles élans du coeur vers l’invisible. Dans cette industrie de l’imagination qui fait produire au monde physique une moisson morale et les richesses de la poésie, le rôle de l’homme est le même que dans cette autre industrie qui sait tirer de la terre la nourriture du corps. L’initiative appartient à l’âme; l’esprit veut et la matière exécute. En toute chose, dans les beaux-arts et dans les arts mécaniques, dans l’emploi que nous faisons des forces de la nature pour la vie matérielle, de ses formes pour la vie de l’imagination, dans l’usage de tous les trésors dont elle abonde pour le corps et pour l’âme, il ne faut pas chercher la source du bien et du mal au sein des choses elles-mêmes. Si la nature produit le mal, ce n’est pas Dieu qui l’y a semé. Le principe du bien ou du mal, de la corruption ou de l’ennoblissement des objets qui nous entourent, il est dans l’homme même; il est dans la conscience qui distingue et qui choisit le mal ou le bien; il est dans notre volonté; il est dans la liberté morale. Il importe donc à l’artiste d’entrer dans le champ de la contemplation avec un coeur pur, d’interroger la nature avec une volonté inclinée au bien, et de déposer en elle un ferment de bonnes pensées. La nature doit lui rendre au centuple cette semence de sagesse et d’amour. Si le fond de notre âme est resté sain, fût-elle dans ses heures de découragement et d’amertume, c’est avec ce fond de l’être moral demeuré pur, avec ce principe même de la vie que s’établit l’intime communion de l’esprit humain et de la nature, révélation permanente de l’intelligence divine. Au contact des figures merveilleuses, des images d’un monde supérieur qui peuplent les belles solitudes de la terre, nos blessures se ferment, nos cicatrices disparaissent sous les fraîches couleurs de la vie. Le tête-à- tête avec la nature n’engendre pas la misanthropie et la tristesse, il les guérit. Au sein de cette harmonie universelle, les désirs inquiets, les ambitions, les regrets stériles, les remords mêmes se taisent. Un voix prévaut alors dans la conscience, la voix des aspirations religieuses, l’hymne de l’espérance et de l’amour vers celui que nous cache et nous révèle à la fois l’immense création, ce voile transparent, cette forme palpable de l’invisible. Non, la nature et la solitude ne sont pas mauvaises conseillères! L’esprit qui nous pousse au mal, le souffle des passions funestes n’est pas plus violent au désert qu’au milieu des villes. En l’absence des hommes et de leurs exemples, la présence de Dieu, plus manifeste au sein de son oeuvre et plus vivement sentie, nous offre dans les retraites un auxiliaire souvent oublié dans le tumulte de la vie sociale. C’est dans le désert, il est vrai, que le Christ a été tenté; mais c’est aussi dans le désert qu’il a vaincu le tentateur, et qu’il a été servi par les anges. Quand l’homme moral cherche les solitudes avec un désir de renouvellement intérieur, lorsqu’il traverse les divers sites des montagnes et s’éloigne de plus en plus des villes en s’approchant des sommets, à mesure qu’il s’élève et franchit les zones diverses du climat et de la flore des hauts lieux, il sent se former en lui, il voit apparaître divers ordres de sentiments et d’idées, comme une série de cultures et de végétations successives; de telle sorte qu’en arrivant au terme de sa contemplation et de son voyage solitaire, son esprit se trouve entièrement métamorphosé; il est différent de lui-même de toute l’immensité qui sépare les rues et les fanges d’une ville des forêts et des neiges immaculées d’une cime alpestre. Au fond, c’est la même âme, comme c’est le même globe, mais avec moins de traces des hommes et dans un état plus semblable à l’oeuvre première de Dieu. C’est la même personne morale, mais plus libre de ses passions, la même imagination, mais lavée par l’air vif et pur des souillures qui la flétrissent, dépouillée des faux ornements, des lambeaux sordides qui la défigurent, fortifiée par les émanations divines qu’elle a respirées. Voici, ce nous semble, la gradation que suit la pensée dans ce voyage à travers la poésie de la nature, dans cette ascension sur l’échelle d’or dont l’extrémité se perd dans l’infini. Nous avons essayé de reproduire les divers mouvements et les stations diverses de ce sublime pèlerinage dans quelques-unes des Symphonies et dans les Idylles héroïques. Le poëte est sorti des villes, pénétré d’une certaine tristesse dont ses premières paroles trahissent l’amertume. Ce n’est pas la lassitude ou les mécomptes personnels, c’est la douloureuse impression des misères morales de son temps qui* a déposé en lui ce levain de mélancolie et de colère. Faudra-t-il l’en blâmer et lancer contre lui, au nom de ce qu’on appelle le progrès, de banales accusations, parce qu’il a refusé de reconnaître un bien véritable dans cet accroissement du luxe, qui remplace de nos jours le goût et la nécessité des arts, parce que, en un mot, il mesure le progrès à la condition des âmes? On demande qu’il se réjouisse et qu’il espère! et, depuis qu’il a l’âge d’homme, il a vu la dignité morale, l’esprit de dévouement, la vigueur et la fierté des caractères, les fortes convictions, tous les nobles enthousiasmes ébranlés, minés chaque jour plus à fond par les institutions et par les moeurs. A-t-il mérité le reproche d’égoïsme, de rêverie et d’oisiveté, parce qu’il refuse de s’associer à cette agitation si différente de la saine activité, à ce travail qui détruit en réalité ce qu’il a l’air de produire, à une oeuvre enfin si contraire au devoir imposé au poëte, devoir d’édification morale et d’excitation aux difficiles vertus? S’il est inévitable qu’à certains moments les sociétés oublient l’orgueil des ambitions généreuses dans la prudence des appétits matériels, dans l’unique désir de la richesse et du repos, qu’il soit permis du moins à quelques âmes de manifester d’autres soucis. Attendons donc encore avant d’exiger du poëte qu’il préfère au péril des nobles aspirations la sécurité douteuse de l’abaissement. Telle est la tristesse, fort excusable ou du moins fort désintéressée, que le voyageur du désert apporte avec lui des villes, et qui s’exhale dans son premier dialogue avec la nature, avec les voix qui le saluent sur le seuil de la solitude. L’effet produit sur l’âme par ces salubres émanations des champs, par cette harmonie pénétrante des parfums, des couleurs et des accords, par cette révélation de l’ordre et du repos au sein d’une loi immuable, est d’abord un effet de calme et d’apaisement. Il s’est opéré une sorte d’épanouissement dans l’homme tout entier; le sang coule dans ses veines plus largement, avec plus de régularité et sans fébriles ardeurs; les sensations douloureuses s’atténuent et s’endorment dans les organes souffrants, les douleurs morales se voilent. Un nuage chargé d’un fluide bienfaisant semble s’étendre sur toutes les perceptions pénibles de la conscience; la rosée qu’il y dépose adoucit toutes les âcretés de la passion, tout ce qu’il y avait de cuisant et d’enflammé dans les regrets et dans les désirs, tout ce qu’il y avait d’âpre et de rongeur dans les ambitions et dans les colères. La noble tristesse que l’ami des solitudes avait rapportée du commerce des hommes s’épure et s’ennoblit encore dans cet apaisement. Il n’y reste plus rien de ce qui pouvait s’y mêler de maladif et de personnel; ce n’est plus que le fait moral nécessaire, la sainte protestation de la conscience contre le mal et l’énergique désir de le combattre. Mais le poëte continue sa marche à travers la nature. Ce sera, si vous voulez, un de ces voyages au sein des régions alpestres, où, dans la même journée, on traverse plusieurs climats et plusieurs zones différentes de productions végétales. Parti le matin des rives du Léman, du pied d’un coteau chargé de vignes, on va se reposer le soir au bord des neiges éternelles. On veut tenter l’ascension d’un de ces pics sublimes, d’où le hardi voyageur aperçoit autour de lui, au lever du jour, les cimes blanches des Alpes, soulevées comme des vagues et enflammées par le soleil des ardents reflets d’un incendie. A mesure que l’oeil s’élève et que l’on franchit les divers degrés de ce temple en rêvant d’atteindre le faîte, il semble que sur chaque échelon l’âme se dépouille dans l’air, de plus en plus vif et léger, d’une partie du poids qui l’oppresse. Sur chaque degré, on laisse une sombre et amère pensée, on voit disparaître quelqu’une des souillures de la mémoire. L’imagination rejette à chaque pas un de ses vêtements ternis. On s’est élevé au-dessus des premières vallées et des forêts de chênes; on a traversé la zone des hêtres, celle des sapins, celle des mélèzes, celle des rhododendrons aux fleurs rouges; on a respiré des senteurs vivifiantes, un fluide sain et vigoureux. Le froid des neiges immaculées a mis dans l’air, autour de vous, comme des aiguillons; vous sentez vos forces décuplées, vous êtes porté par une force invisible. Voici, enfin, que vous touchez l’étroit sommet d’où votre vue s’étendra dans l’immensité. Le soleil vous inonde, les glaciers vous entourent, vous baignez à la fois dans la lumière et dans une salutaire fraîcheur. Vous ne sentez pas la fatigue du corps, et dans votre âme tous les importuns souvenirs, toutes les mauvaises pensées ont disparu. A la conscience de l’apaisement est venu se joindre en vous celle de la force et de la pureté. Vous êtes préparé à recevoir avec l’impression du merveilleux spectacle qui vous environne, avec les mystérieuses influences qui vous pressent, le sentiment sublime, l’ivresse, l’extase de l’infini. Il se produit en vous comme une immense effusion de prière et d’amour; votre coeur s’élance à la fois vers Dieu, vers la nature et vers les hommes; vous voudriez tout embrasser dans la même étreinte. En même temps que cet appel enthousiaste à tout ce qui est bon et beau, vous lancez d’héroïques défis au mal; vous invoquez les luttes, les austères labeurs, les dévouements. L’énergie surabonde en vous avec le sentiment du divin; votre âme cherche à se répandre autour d’elle par ses oeuvres et par le sacrifice de soi-même, à l’exemple du Dieu qui vous a donné ce surcroît de vie. Nous avons tous connu ces heures sacrées où la contemplation des grands aspects de la nature nous a purifiés et rassérénés; où, sur les montagnes, dans la sainte ivresse de l’infini, nous nous sommes sentis plus forts et plus aimants; où nous sommes devenus, par l’enthousiasme du beau, plus capables de toutes les vertus et surtout de la vertu suprême, le sacrifice. Tout ce que la parole peut reproduire de ces nobles émotions, tout ce qu’a de plus parfait l’oeuvre du poëte, ne sera jamais qu’un faible écho de cette harmonie intérieure, de cette voix que chacun de nous a entendue dans son propre coeur, sur les sommets où l’amour de la nature l’avait conduit. Ceux qui ne regardent la nature qu’avec leurs sens, qui ne l’interrogent qu’avec leurs appétits et leurs intérêts, et ne la mesurent qu’à de sordides calculs, ceux-là, sans doute, n’en reçoivent pas ces communications intimes et ce surcroît de vie morale; ils en redoutent l’aspect comme celui d’un bien dont on est incapable de jouir; et la poésie absente proteste en, eux par un vague remords et par un vide douloureux. Pour ceux-là, véritablement, la solitude et le spectacle des sites déserts réservent cette influence énervante qu’on impute à la contemplation de la nature. Mais pour les esprits dégagés du matérialisme des intérêts et des basses passions, pour les coeurs sainement religieux, l’amour de la nature n’entraîne pas l’inertie; il n’isole pas l’homme dans une égoïste contemplation, loin du travail et du devoir. Sur la montagne, en face de l’infini, on n’oublie que les petitesses de la vie vulgaire et les exemples mauvais. Mais aucun des grands souvenirs ne s’efface; il semble, au contraire, que les nobles figures de ceux qu’on a aimés et qu’on admire, que toutes les grandes scènes de la poésie et de l’histoire affluent autour de nous et nous environnent d’éloquentes visions. En évoquant parfois des morts héroïques pour prendre part au colloque qui s’établit entre sa conscience et les voix du désert, à la prédication qui s’exhale de tous les arbres des forêts, qui jaillit avec tous les flots des rochers et toutes les brises du ciel, le poëte a mis en scène ce qui se passe invariablement pour lui, sans parti pris d’avance et par l’impression toute naturelle de la beauté des sites, à chacune de ces courses de montagnes d’où il a rapporté la plupart de ses inspirations. Nous ne prétendons pas dire que le spectacle de la nature peut suppléer toute autre inspiration, toute autre nourriture morale. Mais, il faut qu’on le sache bien, cet enseignement ne contredit aucun autre enseignement spiritualiste, cette révélation de l’infini et du divin, faite dans le langage des accords, des formes, des couleurs, des harmonies de toute sorte, n’offense pas la révélation positive, faite parla tradition et par la voix immatérielle de la conscience. Le christianisme n’a rien à redouter de l’amour de la nature. La religion est assez large pour comprendre tous les sentiments poétiques, assez forte pour les régler, assez divine pour les sanctifier. Subordonné ainsi aux croyances chrétiennes, le sentiment de la nature devient le plus puissant auxiliaire du sentiment religieux. C’est au profit de la .piété vraie qu’il suscite notre enthousiasme; les ailes qu’il donne à notre pensée pour s’élever à travers l’espace nous conduisent vers l’infini, c’est-à-dire vers Dieu. Vous pouvez donc, ô poëte, sans crainte d’idolâtrie, adorer l’Éternel dans cette grande nature des Alpes que vous aimez si ardemment. Montez vers l’immense forêt de sapins qui s’élève sur la montagne, entrez-y comme dans une cathédrale vivante: là aussi Dieu vous entoure de sa présence et vous presse de son amour. Marchez avec recueillement sur ces mosaïques de fleurs qui dessinent sous vos pieds de merveilleuses figures, des inscriptions qui s’écrivent et s’effacent d’elles-mêmes avec les saisons diverses. Vous les lisez pieusement et vous avancez sous les longues nefs entre les piliers sonores. Dans les chapiteaux touffus, les plantes grimpantes s’entrelacent avec les nids. Les écureuils et les oiseaux s’y promènent comme des bas-reliefs animés. Du haut de la voûte, à travers les découpures des feuilles et des rameaux, une clarté douce tombe avec un murmure pareil à celui de la foule ou dé l’Océan. Comme une voix qui s’élève ou s’abaisse, le vent, d’un souffle inégal, tire des hautes branches mille accords variés; le chant des oiseaux s’y découpe en notes légères, et le mugissement continu de la cascade voisine forme à ces vives mélodies un accompagnement grave et solennel. Montez encore, dirigez-vous vers cette lumière dorée qui brûle à l’extrémité des nefs comme les flambeaux du sanctuaire. Respirez l’encens qui suinte des arbres avec la résine et qui jaillit des fleurs froissées sous vos pieds. À chaque pas, votre âme se plonge plus avant dans la douce ivresse de la prière. Tout à coup, à travers les sapins plus rares sur la lisière du bois, la cime du glacier vous apparaît toute ruisselante de soleil sous une voûte d’azur. De larges bandes d’or, des reflets de pourpre et des veines bleuâtres sillonnent la blancheur des neiges comme le marbre d’un autel tout jaspé de pierreries. Tombez à genoux! voici le tabernacle, le piédestal inaccessible sur lequel repose l’image de l’infini. Vos yeux ont-ils aperçu jamais plus manifeste et plus imposante qu’à travers cette lumineuse immensité la figure de l’Être invisible? Humiliez-vous devant lui dans une extase muette; tenez votre âme largement ouverte à tous les rayons qu’il vous envoie. Les saintes traditions de la foi maternelle n’ont rien à craindre de ce culte solitaire et de ces rites inusités. Ce soir, quand vous serez redescendu dans votre vallée et que vous passerez devant l’église natale, vous en ouvrirez la porte comme autrefois. Jamais plus fervent désir, jamais besoin plus vif d’adoration et d’amour ne vous aura poussé au pied de ce modeste autel. Vous y retrouverez dans toute sa plénitude l’ivresse que vous avez goûtée sur les sommets. Vous y répandrez les mêmes larmes généreuses, vous y répéterez la même prière, car vous y reconnaîtrez le même Dieu. FRANTZ DÉDICACE Au Pays De Forez. Cher pays de Forez, je te dois une offrande! Terre où, dans mon berceau, les chênes m’ont parlé, Ta sève et ton murmure en ma veine ont coulé; Il faut qu’un cri d’amour, aujourd’hui, te les rende. C’est toi qui la première, au sentier du désert, Fis marcher, pas à pas, mon enfance inquiète, Qui m’as nourri d’un miel dans les bois découvert, Et, dans l’eau du torrent, m’as baptisé poëte. C’est ton doigt maternel qui dirigea mes yeux Sur l’alphabet sacré des couleurs et des formes, Et, dans l’accent divers des sapins ou des ormes, M’apprit à pénétrer des mots mystérieux. Par toi, dans l’ombre sainte, enfant des vieux Druides, J’ai connu des grands bois le sublime frisson; Poursuivant l’infini des horizons fluides, Par toi, des hauts sommets je fus le nourrisson. Mon aile s’est ouverte au vent que tu déchaînes; Enivré de ton souffle, à l’odeur des prés verts, J’ai senti circuler, de mon sang à mes vers, L’esprit qui fait mugir les taureaux et les chênes. Près d’une eau qui frémit sur son lit de gravier, Sous l’aune où le geai siffle, où se rit la linotte, De l’hymne universel m’enseignant chaque note, Tu conduisis mes doigts sur ton vaste clavier. Tu fus mon premier livre et mon premier solfège; Écolier, j’ai reçu mes plus sages leçons De ces voix qu’on écoute en longeant les buissons; Tes soleils m’ont tiré de la nuit du collège. J’appris des laboureurs et des batteurs de grain Ce rhythme indéfini qui dans l’écho s’achève; Que de soirs j’ai trouvé, dans ce vague refrain, Enfant un doux sommeil, jeune homme un plus doux rêve! Le foyer et le champ, les récits de l’aïeul, Tout ce qui pour le coeur compose la patrie, Tous ces trésors que j’aime avec idolâtrie, Cher pays de Forez, je les tiens de toi seul. Tous mes fruits ont germé sur tes douces collines; Ma sève ne sort pas d’une immonde cité; Si je fleuris au sol où je fus transplanté, C’est que je garde encor ta terre à mes racines. Un sang paisible et fort, pur de tous vils penchants, Est transmis à tes fils, chaste et verte contrée Où d’Urfé promenait les bergers de l’Astrée, Et dont la ville encor garde les moeurs des champs! Par toi je fus poëte, et d’un plus fier langage, Peut-être, sous mes doigts, la harpe des forêts Parla mieux d’idéal et sut mieux tes secrets; Mais cette oeuvre est la tienne et je t’en fais hommage. Reçois-le sans l’ouvrir, ce livre d’un songeur, Trop plein des visions de ce siècle malade; Reste à chanter encor quelque vieille ballade, Et garde bien tes fils de son doute rongeur. Quand de revoir ton sol Dieu m’accorde la fête, Je veux qu’aux verts détours des sentiers réjouis Tous ceux que je rencontre, ignorant le poëte, Tendent leur main calleuse à l’enfant du pays. Que nul, pour me complaire, en s’efforçant, n’y cause De livres et d’auteurs, de systèmes nouveaux; Mais admire avec moi sa terre et ses travaux, Et, sur chaque rosier me coupant une rose, Me dise ses projets pour le futur printemps, Combien de chars de blé sont entrés dans ses granges, Quel nectar il espère aux prochaines vendanges, Quel miracle aux pêcheurs promettent ses étangs. Chez toi, je ne viens pas pour glaner quelque feuille De ces douteux lauriers tressés d’un doigt moqueur; Plus saine, ô cher pays! et plus douce à mon coeur, Dieu me fait la moisson qu’en tes champs je recueille. Sur la bruyère en fleur, sous les pins odorants, J’y respire à longs traits l’air pur et la lumière; Dans l’enclos séculaire, autour des bancs de pierre, J’y vais interroger l’ombre des vieux parents. C’est là qu’ils ont vécu comme je voudrais vivre, Laborieux et fiers, obscurs, mais sans remords, Traçant devant leurs fils le sillon qu’il faut suivre, Et marchant, le front calme, à d’héroïques morts. Si, chez toi, loin du siècle et des modernes fanges, Je vivais de repos, d’ombre et de souvenir, Mon livre, sous ce chêne où je viens rajeunir, Serait digne de l’oeil des enfants et des anges. Jamais je n’ai subi les orages du coeur Sous ces rameaux sacrés dont j’aspirais la sève; Dans nos sentiers amis quand je retourne en rêve, Je n’y revois passer que ma mère et ma soeur. Ignore, ô cher pays! mes vers et mon nom même; Mais donne-moi ma part de soleil et d’air pur. Où l’on se sent heureux, il est doux d’être obscur: Garde-moi seulement le coeur de ceux que j’aime. Si pourtant de l’oubli mon oeuvre se défend, S’il s’attache à mon nom quelque gloire modeste, Alors, rappelle-toi que je suis ton enfant, Que tu m’as fait poëte, et que l’honneur t’en reste. Donne à mon souvenir quelque humble monument; Que la mort me ramène en un lit que j’envie, Au pied des monts si chers d’où m’a chassé la vie, Et vers qui mon espoir s’élance à tout moment. Là, j’ai rêvé la tombe où je voudrais descendre; Là, d’avance, implorant le suprême repos, Je voudrais rapporter la maternelle cendre, Pour que les os des miens s’y mêlent à mes os. Toi, dont le vieux granit survit à tous les marbres, Terre où nous dormirons dans l’éternelle paix, Fais sur nous verdoyer tes gazons plus épais; Fais, dans l’air frémissant, chanter tes plus grands arbres. Que tout, ruches et nids, fourmille en ce beau lieu; Que la vie en sa fleur fête ma sépulture, Pour que mon âme, encore, entende au sein de Dieu Tes voix que j’essayai de traduire, ô Nature! Prologue. AVRIL C’est moi qui décoche à ta vitre Ce rayon d’or leste et joyeux Dont le feu, sur ton noir pupitre, Tombe et rejaillit dans tes yeux. Ferme, en chassant ton rêve sombre, Ce livre jaune où tu t’endors; Fuis gaîment la ville et son ombre Pour me suivre aux prés, d’où je sors. Je suis le printemps! Dieu m’envoie, Plein de musique et de couleurs, Pour semer la vie et la joie Dans les âmes et dans les fleurs. FRANTZ Je fuirai sans regrets ce toit sombre et mon livre, O printemps! mais je veux du moins, Sous ton jeune soleil qui m’invite à le suivre, Marcher sans guide et sans témoins. Je hais tous les sentiers que le passant me nomme, Tout lieu d’où je suis revenu; Je veux, dans le désert, loin des traces de l’homme, Je veux voir de près l’inconnu. LE BÂTON DE L’AÏEUL Toi qui cherches ton passage, Fier de le trouver tout seul, Si ton coeur est resté sage, Prends le bâton de l’aïeul. Quelque jour, entre deux routes, Hésitant, chargé d’ennui, Situ t’assieds, si tu doutes..., Laisse-toi guider par lui. Tu peux sur sa rude écorce T’appuyer en sûreté; Il a donné de sa force À tous ceux qui l’ont porté. Il n’a pas conduit ses maîtres Vers les orgueilleux sommets; Mais, par lui, de tes ancêtres Le pied n’a tremblé jamais. Ceux-là n’avaient pas l’envie De fuir tout le genre humain, Et, pour traverser la vie, Ils prenaient le droit chemin. Par la montagne et la plaine, Partout où le blé mûrit, Ils creusaient, sans perdre haleine; Le sillon qui te nourrit. Posant leur sceptre de frêne Sur le seuil de la maison, Ils rentraient, l’âme sereine, Sans rêver d’autre horizon. Fais comme eux: viens, abandonne L’oisif orgueil; il te perd... La nature qui t’est bonne, C’est le champ, non le désert! I La Fenaison. Vois, par-dessus la haie où chantent les fauvettes, Dans le foin verdoyant aux teintes violettes, Cachés jusqu’aux genoux et montant de là-bas, Les faucheurs, alignés, marchant du même pas. En cercle, à côté d’eux, frappent les faux tournantes: Le fer siffle en rasant les tiges frissonnantes, Et, dans le vert sillon tracé par les râteaux, L’herbe épaisse à leurs pieds se couche en tas égaux. A l’ombre, au bout du pré, chacun souffle à sa guise; Le travailleur s’assied, et sa lame s’aiguise, Et l’on entend, parmi les gais refrains, dans l’air, Tinter sous le marteau l’acier sonore et clair. Plus loin, dans le soleil, qui le sèche à merveille, Monte en cône arrondi le foin coupé la veille; Là, vous écoutez rire, autour des peupliers, Les filles de la ferme en rouges tabliers, Et la meule y reçoit de la fourche de frêne Les gerbes de sainfoin que le râteau lui traîne. Un char, dont l’essieu crie en montant le coteau, Balance, au pas des boeufs, son odorant fardeau, Aux arbres du chemin, chaque fois qu’il se penche, Laissant fleurs et gazons pendus à chaque branche. Un autre, vide encor, s’arrête; et les enfants Assiégeant le timon y grimpent triomphants. Appuyé sur le joug du taureau qui rumine, Un robuste bouvier, jeune et de fière mine, Dont la brune faneuse accuse le repos, Sourit nonchalamment à ses joyeux propos. Bientôt, parmi les cris, la joie universelle, Le gerbier tout entier sur le char s’amoncelle; Tant la gaîté rustique aux lèvres de corail Sait abréger la peine et doubler le travail. Toi, qui fuis ces labeurs que la sagesse envie, Pourquoi, sans t’arrêter, passer devant la vie, Voyageur poursuivi par ton rêve importun, Et refuser ta part dans le bonheur commun? BERTHE Nouez les ronces aux charmilles Et l’aubépine à l’églantier; Tendez vos rets, ô jeunes filles, Entre les buissons du sentier. A ce bel étranger morose Qui voit les fleurs sans les cueillir, Fermez, d’une chaîne de rose, Le chemin qu’il prend pour nous fuir. FRANTZ Au rossignol chanteur préparez une cage, Tressez pour renfermer le jonc et le glaïeul; Mais au loup, s’il se montre, ouvrez vite un passage: Je suis méchant, et je veux rester seul! BERTHE Ton coeur vaut mieux que tes paroles; Tes regards sont tristes, mais doux; Il faut qu’ici tu te consoles, Loin des bois où vivent les loups. Si la faux t’effraye et te pèse, Prends du moins ce râteau léger; Avec nous tu peux, à ton aise, Faner l’herbe de ce verger. Le goûter, au fond des corbeilles, Va nous offrir, dans un moment, Blanche crème et fraises vermeilles, Et pain bis mêlé de froment. FRANTZ Là-haut, dans les pays où je veux aller vivre, Il est des fleurs sans nom, il est des fruits divins; Et, du tronc de chaque arbre, un miel qui vous enivre Jaillit à flots plus purs que tous les vins. BERTHE Nos prés ont des fleurs aussi douces; Essaye un jour de leur odeur. Pose un peu sur ton front boudeur Ces couronnes que tu repousses. A côté de nous reste assis Sur ces pelouses favorites; Laisse à nos fraîches marguerites Effacer tes pâles soucis. LES JEUNES FILLES Vois, là-bas, sur cette gerbe, Nu dans l’herbe, Ce lutin blond et vermeil; L’enfant, déjà si folâtre Près de l’âtre, Qu’il est gai sous le soleil! Vois briller sa grosse joue; Comme il joue! De foin le voilà couvert. On dirait un pavot rouge Quand il bouge, Un pavot dans le blé vert. Son jeune chien, fou de joie, Court, aboie, Lèche ses mains, son cou blanc; Dans l’herbe qu’ils éparpillent Ils sautillent Et roulent flanc contre flanc. Le marmot est tout en nage; Son visage Au grand air s’est empourpré; Qu’il est heureux sans mélange, Le bel ange, Quand on fauche dans le pré! BERTHE Pourquoi t’enfuir, à perdre haleine, Vers ces sommets, à l’horizon, Quand on est si gai dans la plaine, Quand le feu flambe à la maison! Voici la nuit, le ciel se couvre, Le dernier char vient de partir; Vois, là-bas, la grange qui s’ouvre; L’éclair brille pour t’avertir. Viens donc, un râteau sur l’épaule, Comme nous, joyeux et chantant, Respirer, sous l’ombre du saule, L’odeur des foins que j’aime tant. Les chars et les faucheurs sont rentrés à la ferme, Sur le pré ras tondu le buisson se referme; Mais du gazon plus vert renaît le bouton d’or, Et l’immense bercail va se peupler encor. Les vaches, les taureaux, détachés de la crèche, Las de l’obscure étable et de la paille sèche, Mugissent de plaisir, et, pressant leurs pas lourds, Frottent leurs bruns naseaux sur le sol de velours. Sautant de leur cavale à l’inculte crinière Qu’enivrent l’air plus tiède et l’odeur printanière, Les pâtres étourdis, voleurs de nids d’oiseaux, Tressent à leurs captifs des prisons de roseaux. Le chien jappe aux jarrets de la génisse blonde, Le groupe des chevreaux s’éparpille à la ronde; Et là-bas, au soleil, s’étend, calme et serein, Et dort le taureau noir luisant comme l’airain. II Les Moissons. CHANT DU COQ Levez-vous, moissonneurs, alerte! Le coq a chanté sur le toit. D’ombre encor la plaine est couverte, Mais l’aube vient, le coq la voit; Quittez vos lits de mousse verte. Alerte, moissonneurs, alerte! Le coq a chanté sur le toit. Le coq, horloge de la grange, Sent marcher l’heure et le soleil. Avant que l’horizon se frange D’un fil d’écarlate et d’orange, Qu’un bout du clocher soit vermeil. Le coq, horloge de la grange, Sonne à tous un joyeux réveil. Le coq vaillant chante avec joie L’amour, la guerre et le travail. Si l’épervier là-haut tournoie, Lui, sous son casque de corail, Fier, il vaincra l’oiseau de proie. Le coq vaillant chante avec joie L’amour, la guerre et le travail. Les blés hauts et dorés, que le vent louche à peine, Comme un jaune océan ondulent sur la plaine; D’un long ruban de pourpre, agité mollement, L’aurore en feu rougit ces vagues de froment, Et, dans l’air, l’alouette, en secouant sa plume, Chante, et comme un rubis dans le ciel bleu s’allume. Mais déjà la faucille est au pied des épis. Les souples moissonneurs, sur le chaume accroupis, Sont cachés tout entiers, comme un nageur sous l’onde; Leur front noir reparaît parfois sur la mer blonde. Plongeant leurs bras actifs dans les flots de blé mûr, Ils avancent toujours de leur pas lent, mais sûr; Leur fer tranchant et prompt, à tous les coups qu’il frappe, Rétrécit devant eux l’or de l’immense nappe. Derrière eux, le sillon reparaît morne et gris, Les bluets sont tombés et les pavots fleuris; Et le soleil de juin, piquant comme la flèche, Sur leur couche de paille à l’instant les dessèche. Le sol brûle; on dirait que la flamme a passé Sur le terrain, déjà blanchâtre et crevassé. Les faux marchent toujours, allongeant derrière elles Les rangs d’épis tombés en réseaux parallèles, Et qui semblent de loin, tissu fauve et doré, Des toiles de lin neuf qu’on blanchit sur le pré. Dans l’air lourd plus de voix, hors le bruit des cigales Frappant le ciel cuivré de leurs notes égales. Entre les moissonneurs plus de joyeux propos; Il est temps que midi sonne enfin U repos. L’oeuvre languit; la main, en essuyant la tempe, Retombe mollement avec l’eau qui la trempe. Les yeux cherchent; voici, travailleurs aux abois, Que vous voyez venir, par le sentier du bois, Les rouges tabliers, les corbeilles couvertes D’un linge blanc qui luit entre les feuilles vertes. Des cris ont salué l’espoir du gai repas. Vers l’ombre, au bout du champ, chacun marche à grands pas. On s’assied. Les grands pains sont étalés sur l’herbe. Le maître fait les parts, trônant sur une gerbe. La fermière a servi les rustiques apprêts Et rempli d’un vin clair les écuelles de grès. Mais déjà, sous le chêne où la mousse l’invite, Pressant comme la soif, le sommeil descend vite. Près de l’homme endormi, lès marmots en éveil Font leur moisson d’ivraie et de pavot vermeil. Là, debout, lui montrant sa terre et sa chaumière, Le fermier prend la main de la brune fermière. FRANTZ Vois ces riches moissons; vois, sous ces flots de blé, Notre champ qui se dore: D’une moisson d’amour le printemps a comblé Mon coeur plus riche encore! Viens! pour payer les fleurs que tu m’offrais hier, Qu’aujourd’hui tu me donnes, Je veux, en épis mûrs, à ton front doux et fier Rendre ici des couronnes. BERTHE Quand tu fuyais, sombre et cherchant Un désert et des fleurs nouvelles, Je t’ai dit: Ma vigne et mon champ, Mes prés en cachent de plus belles. Rien, dans ces lointains merveilleux, Ne vaut les fruits, les blés qu’on sème Dans le sillon de ses aïeux, Et qu’on partage à ceux qu’on aime. FRANTZ C’est par toi que ces champs ont. porté fruits et fleurs, Ma belle ménagère! Tu prends avec amour ta part de mes labeurs, La mienne est plus légère. Ces travaux sont moins durs que n’étaient mon repos, Ma solitude oisive; Je sens, a tes côtés, mon coeur jeune et.dispos; Ta grâce me ravive. BERTHE Avant de trouver ton appui, Mon coeur, sous sa gaîté frivole, Succombait à ce vague ennui Qu’une mère à peine console. Mais aujourd’hui je sens par toi, Sous ton regard qui me caresse, Un bonheur pur de tout effroi, Calme et fort comme ta tendresse. LES JEUNES FILLES Nous avons cueilli sur les prés L’aubépine en fleur qui s’y penche, Et, dans les gazons diaprés, Choisi la pâquerette blanche. Nous avons fait des fleurs d’avril Au parfum léger et subtil, A la couleur pâle et charmante, Nous avons fait des fleurs d’avril Ton bouquet de vierge et d’amante. Et nous voulons tresser encor De rose ardente et parfumée, De pavot rouge et d’épis d’or, Ta couronne d’épouse aimée. Avec les fleurs de nos chansons, Posons l’or des jeunes moissons, En triant bien l’ivraie amère, Posons l’or des jeunes moissons Sur ton front d’épouse et de mère. Mêlez des branches de rosier Au flexible sarment des treilles; Taillez dans le saule et l’osier; Il faut à nos fruits des corbeilles. Courbez les branches en cerceau, Il faut à l’enfant un berceau Et des paniers à la vendange; Courbez les branches en cerceau, Faites sa couche au petit ange. Sur les chars empourprés des derniers feux du jour, Gerbes et moissonneurs sont rentrés dans la cour. Déjà, dans l’avenue, en face de la grange, Sonne la cornemuse, et la troupe s’y range. Le plus vieux, qui maintient le rite coutumier, A réglé le cortège et marche le premier. Il porte, heureux trésor acquis par tant de peine, La couronne d’épis sur une croix de chêne. Un ruban d’écarlate enroule au bois grossier Les fleurs que l’été mêle au froment nourricier; Et l’emblème sacré de joie et d’abondance Du travail et de Dieu parle avec évidence. On part; la voix éclate, et les vieilles chansons Escortent noblement le bouquet des moissons. Le soir dore les murs de la ferme qui brille. Là, debout sur le seuil, le père de famille Attend paisible et fier tout son peuple assemblé, Et reçoit dans ses mains les prémices du blé. Bientôt les épis d’or et la croix qui les porte Comme un signe de Dieu sont cloués sur la porte; Ils y doivent rester jusqu’à l’autre saison, Pour garder de tout mal les champs et la maison. Or, pour les moissonneurs, la journée étant faite, Commence le plaisir de la rustique fête, La danse et le repas où le maître joyeux Écoute leurs chansons et s’assied avec eux. UN MOISSONNEUR La montagne a ses prairies, Le lait pur des vacheries, Des sources à chaque pas, Des bouleaux et des mélèzes, Et des fraises... Mais le froment n’y vient pas. Là, j’ai mon taillis de hêtre, Un troupeau dont je suis maître, Un grand chalet de sapin; Là, j’ai nombreuse famille: Ma faucille Sait où lui trouver du pain. La plaine en doux fruits abonde, D’épis elle est toute blonde; Le blé rentre à plein portail; Mais la montagne a des hommes, Et nous sommes Les plus braves au travail. L’air est chaud comme à la forge, La soif nous serre la gorge; Mais la moisson va son train; Puis, au bout de la semaine, On ramène Son mulet chargé de grain. Mes fils, au bruit de ses cloches, Légers, glissant sur les roches, Viennent se pendre à mon flanc, Fêtant de leurs allégresses Mes caresses, Et l’espoir du bon pain blanc. CHŒUR Moissonneurs! sans plaindre vos peines, Cueillez les blés mûrs dans les plaines, Le blé, notre bien le plus cher! Ce grain d’or, sous sa pâle écorce, C’est le germe de notre force; C’est notre sang et notre chair. Pour le pauvre, en liant la gerbe, Laissez quelques épis dans l’herbe; Qu’il glane un peu de ce bon grain. Puissions-nous, dans un champ prospère, Voir tous les fils du même père Unis autour du même pain! FRANTZ La maison, tout en fête, avec amour décore L’heureux char des moissons qui s’est rempli pour nous; La maison, tout en fête et plus joyeuse encore, A vu l’épouse entrer et sourire à l’époux. Dieu fait mûrir les blés; c’est la femme économe Qui mélange un sel pur au pain de chaque jour; C’est elle, en souriant, qui donne au coeur de l’homme Son aliment sacré d’allégresse et d’amour. Comme ce blond froment, elle est l’or véritable; Elle est le chaste orgueil du maître et du manoir, Le joyau qu’on admire, accoudé sur la table, Le flambeau du foyer quand le ciel se fait noir. La maison, tout en fête, avec amour décore L’heureux char des moissons qui s’est rempli pour nous, La maison, tout en fête et plus joyeuse encore, A vu l’épouse entrer et sourire à l’époux. III Les Vendanges. Hier on cueillait à l’arbre une dernière pêche, Et ce matin voici, dans l’aube épaisse et fraîche, L’automne qui blanchit sur les coteaux voisins. Un fin givre a ridé la pourpre des raisins. Là-bas voyez-vous poindre, au bout de la montée, Les ceps aux feuilles d’or dans la brume argentée? L’horizon s’éclaircit en de vagues rougeurs, Et le soleil levant conduit les vendangeurs. Avec des cris joyeux ils entrent dans la vigne; Chacun, dans le sillon que le maître désigne, Serpe en main, sous l’arbuste a posé son panier. Honte à qui reste en route et finit le dernier! Les rires, les clameurs stimulent sa paresse. Aussi, comme chacun dans sa gaîté se presse! Presqu’au milieu du champ, déjà brille, là-bas, Plus d’un rouge corset entre les échalas. Voici qu’un lièvre part; on a vu ses oreilles. La grive au cri perçant fuit et rase les treilles. Malgré les rires fous, les chants à pleine voix, Tout panier s’est déjà vidé plus d’une fois, Et bien des chars, ployant sous l’heureuse vendange, Escortés des enfants, sont partis pour la grange. Au pas lent des taureaux, les voilà revenus, Rapportant tout l’essaim des marmots aux pieds nus. On descend, et la troupe à grand bruit s’éparpille, Va des chars aux paniers, revient, saute et grappille, Près des ceps oubliés se livre des combats. Qu’il est doux de les voir, si vifs dans leurs ébats, Préludant par des pleurs à de folies risées, Tout empourprés du jus des grappes écrasées. BERTHE Vois ces garçons frais et joyeux; Le plus beau, c’est encor le nôtre; Comme il sourit de ses grands yeux! Comme il nous cherche l’un et l’autre! Depuis que Dieu me l’a donné Ce fils, ta souriante image, Je crois, dans mon coeur étonné, Que je t’aime encor davantage. FRANTZ Oui, notre âme agrandie est plus pleine d’amour; Dieu nous a fait largesse. Ma maison et mon coeur ont reçu dès ce jour La suprême richesse. Sois bénie à jamais avec ton fruit charmant, O branche maternelle! Viens t’enlacer au cou du père et de l’amant, Viens, tous les jours plus belle! Baise aux bras de l’époux notre ange au front vermeil, Ce fils qu’on nous envie, Et qui fait rayonner d’espoir et de soleil L’automne de ma vie. L’ENFANT L’enfant est roi parmi nous Sitôt qu’il respire; Son trône est sur nos genoux Et chacun l’admire. Il est roi, le bel enfant! Son caprice est triomphant Dès qu’il veut sourire. C’est la gaîté du manoir, Jadis solitaire; Ses yeux éclipsent, le soir, Notre lampe austère. C’est la primeur du verger, L’agneau blanc cher au berger, La fleur du parterre. Il fait de ses cheveux d’or L’anneau qui nous lie; Il fait qu’on espère encor, II fait qu’on oublie. Lorsqu’un orage a grondé, Que les pleurs ont débordé, Il réconcilie. C’est pour lui qu’on a semé, Qu’on remplit la grange; Le pain blanc reste enfermé Pour le petit ange. C’est pour lui, joyeux garçon, Que chacun dit sa chanson, Pour lui qu’on vendange. UN VENDANGEUR Fêtez les raisins mûrs! venez de toutes parts, Enfants! Sur les tonneaux qui sonnent dans les chars Grimpez, ô blonde fourmilière! C’est votre fête à vous quand on cueille ce fruit; C’est le jour du fou rire et vies chants et du bruit... Venez, ceints de pampre et de lierre. Dansez, garçons joufflus, une grappe à la main; A la cuve, au pressoir ne manquez pas demain; Suivez la vendange à la trace. Tendez l’écuelle au vin qui jaillit violet: Le raisin doit donner, bientôt après le lait, A boire au fils de bonne race. Pour qu’il soit brave, un jour, à la guerre, au travail, Mouillons, dès qu’il est né, sa lèvre de corail D’un vin pur; il faudra qu’il l’aime. Le vin fait notre sang plus riche et plu» joyeux. Apportez-nous l’enfant! et d’un flot de vin vieux Donnons-lui gaîment son baptême. UN SOLDAT Un feu sacré, sur nos coteaux, Jaillit des fermes aux châteaux, Et le cep aux longs bras s’élance. Les bons soldats et les bons vins Sont issus de nos champs divins, Les soldats et les vins de France. Tant que la France et le soleil Produiront ce fruit sans pareil, Que la vigne sera féconde, Les premiers en guerre, en amour, Nos enfants seront, tour à tour, La joie et la terreur du monde. Je suis soldat et vigneron; Si, demain, le bruit du clairon Vient encore à se faire entendre, J’ai sur mon bahut de noyer Sabre et fusil, près du foyer; Je saurai bien les y reprendre. CHŒUR Le ciel perd, avec l’été, Sa gaîté; Craignez l’hiver monotone. Mais, pour réveiller le coeur, Ma liqueur Coule des doigts de l’automne. Viens, de la cuve au pressoir, Recevoir Jusqu’à sa goutte dernière; Tiens fermé, jusqu’en avril, Le baril Où la sève est prisonnière. Puis, sous un cristal épais, Couche en paix Le vin qui mûrir à l’ombre. Laissons vieillir endormi Cet ami, Pour le trouver au temps sombre. Dans ces flots couleur de feu, Le bon Dieu Mit pour nous d’ardentes flammes; Quand il fait froid, quand le soir Est bien noir, C’est du soleil pour nos âmes. FRANTZ Suivez les chars au pas des taureaux familiers, Chanteurs! Bénissez Dieu, la saison est féconde; La maison sera pleine ainsi que les celliers... La famille est nombreuse, et la vendange abonde. Laissez grandir l’enfant, laissez vieillir le vin! Pour qu’au déclin des jours ce fils, en qui j’espère, Verse une ardeur encore avec ce jus divin Dans le sang rajeuni de l’aïeul et du père... Laissez grandir l’enfant, laissez vieillir le vin! IV Les Semailles. Les vapeurs de novembre et le soir qui commence Répandent leur fraîcheur dans notre plaine immense. Un reste de clarté, sur un nuage ardent, Découpe le profil des grands monts d’occident. A l’abri des sommets baignés de vapeur rose, Le soleil, déjà las, s’incline et se repose. Mais l’homme, infatigable à l’oeuvre du labour, Profite jusqu’au bout de sa force et du jour; Il pousse, avec lenteur, ses boeufs dont le poil fume. Dans l’air qui s’épaissit tout blanchi par la brume, On entend des bouviers traîner le long refrain. Ah! qu’il est beau de voir sur le même terrain, Foulant du même pas les herbes disparues, Six paires de grands boeufs traînant leurs six charrues. Comme des chars de guerre, ils marchent alignés, S’efforçant sous le joug, ardents et résignés; Si doux qu’on les excite avec une caresse. Inutile au bouvier, l’aiguillon se redresse. Mille oiseaux à l’entour, dans les sillons ouverts, Attardés par l’appât, vont becquetant les vers. Linot, bergeronnette et mésange hardie Sous les pieds des taureaux courent à l’étourdie, Voltigent sur leurs fronts, effleurent leur poitrail. La paix règne entre tous, dans ce champ du travail. Aux vent frais de la nuit, le bois prochain frissonne Et jette au sillon noir l’or des feuilles d’automne. La sorbe aux grains ambrés tremble au bout du buisson. Le seul bruit qui domine est la vieille chanson, La voix du laboureur, lancée à toute haleine, Qui plane et qui s’étend jusqu’au bout de la plaine. LE BOUVIER Il est noble, il s’assied près des anciens du bourg, Le bouvier qui commande aux taureaux de labour . Domptés par sa main vigoureuse; De l’antique charrue il tient le gouvernail, Et le grain sortira, fruit de son dur travail, Du sillon large et droit qu’il creuse. Il est vaillant jouteur du poing et du bâton; C’est lui qui dans la lice, aux fêtes du canton, Lance au but les folles cavales; Du village ennemi son bras est redouté; Près de lui, beau danseur rayonnant de gaîté, Toutes les filles sont rivales. S’il part conscrit, bien vite il est fait grenadier. Honneur aux hommes forts! au solide bouvier: Sa place est partout la première. A table avec son maître, assis au même banc, Il a sa bonne part du cidre et du pain blanc, Servis des mains de la fermière. CHANT DE LABOUR Plus loin! creusez encore un plus vaste sillon, Mes fiers taureaux, avant de rentrer à l’étable; Ma voix excite encor d’un paisible aiguillon Votre lenteur infatigable. Le travail presse, amis! il faut qu’il dure encor, Il faut de l’héritage avoir atteint les bornes, Avant que ce sommet cache le globe d’or Qui luit en face entre vos cornes. Retournons bien ce sol du levant au couchant; Qu’il offre un lit fécond au grain que l’on y sème! Je veux, pour de longs jours, fertiliser mon champ, Avant de m’y coucher moi-même. LES OISEAUX DE PASSAGE Plus loin toujours, ô laboureurs, Poussez le soc de vos charrues; Plus loin, oiseaux avant-coureurs, Lancez vos ailes dans les nues! Voici l’hiver et ses horreurs; Passez, corbeaux, cygnes et grues. Dans nos bois, où rôdent les loups. Un vent noir déjà siffle et gronde. Cherchez un asile plus doux, Un ciel où la lumière abonde. Volez, oiseaux, précédez-nous; Allez trouver un meilleur monde! S’il est des pays sans hivers, Des flots que nul vent ne déchire; S’il est des jardins toujours verts, Où les yeux ne font que sourire, Où les coeurs sont toujours ouverts.. Oiseaux, revenez me le dire! Pour vous suivre et sous ce ciel d’or Guérir le mal dont je succombe, Mon âme a déjà pris l’essor; J’ai les ailes de la colombe. J’arriverai! dussé-je encor Franchir l’épaisseur de la tombe! Mais là-bas, arrêtés au milieu du sillon, Les bouviers, à genoux, plantent leur aiguillon. Tandis qu’au-dessus d’eux les corbeaux et les cygnes Dans les sentiers du ciel passent en longues lignes, Sur la feuille jaunie un cortège nombreux Serpente, au bord du bois, le long du chemin creux: C’est la famille en deuil et d’amis entourée Qui porte au champ des morts l’aïeule vénérée. Les voilà disparus dans le funèbre enclos, Et déjà l’on entend, au milieu des sanglots, — Le prêtre ayant fini son oraison dernière, — La terre, — ô bruit affreux! — retombant sur la bière. Or, seuls dans leur sentier, revenant à l’écart, Les époux l’un de l’autre ont cherché le regard. FRANTZ Ah! je voudrais verser mon âme tout entière Au sillon que voilà; Et dormir à jamais sous cette morne pierre, Si tu n’étais pas là, Si ma vie en son deuil n’était pas enchaînée Aux bras de nos enfants... Mais mon coeur sera fort contre la destinée; C’est toi qui le défends. J’ai vu crouler sous moi le sol de ma colline; Mais l’arbre y vit toujours, O mère de mes fils! car j’ai pris ma racine Dans nos saintes amours. Reçois donc à cette heure, avec ma plainte amère D’un bonheur envolé, Tout mon coeur dans un mot: Dieu m’a repris ma mère, Et tu m’as consolé! BERTHE Et moi dans un mot je rassemble Les plus saints noms et les plus doux; J’ai mon père et ma mère ensemble Et mon frère en toi, mon époux! Pourvu que ton coeur m’y réponde, Notre champ est mon univers; J’ai mon paradis en ce monde Tant que tes bras m’y sont ouverts; Tant que Dieu garde et que prospère De nos fils le riant essaim; Tant que je puis, devant leur père, Les presser tous contre mon sein. Par eux, dans le deuil où nous sommes, Laisse ton coeur se ranimer; Vis pour en faire un jour des hommes; Moi je leur enseigne à t’aimer. FRANTZ A genoux, mes enfants, priez, pleurez près d’elle; Que nos morts soient joyeux! Sa voix fait tressaillir la terre maternelle Pleine de vos aïeux. Donnez-leur, ô mes fils, à tous ces morts augustes, Vos premières douleurs. Vous devez un sang pur aux vertus de ces justes; Qu’ils aient au moins vos pleurs! Leur austère travail a fondé ce domaine, Ce champ qui vous nourrit; Leur sagesse a glané dans la sagesse humaine Le pain de votre esprit. Par eux ont survécu ces chênes dont l’ombrage Orne encor ce beau lieu; Par eux l’antique foi, pour suprême héritage, Vous transmit le vrai Dieu. Demandons nos vertus au tombeau de l’ancêtre! Offrons-lui nos remords! Dieu sème au fond des coeurs le bien qui doit y naître, Dans la saison des morts, LE SEMEUR La terre est assez labourée, Des entrailles du champ ôtez le soc d’airain. Notre âme est assez déchirée, Des coeurs qu’il brise encore ôtez le noir chagrin. Et vous, divin semeur, parcourez la contrée; La terre est assez labourée; Versez, versez à flots les germes du bon grain. Prêtez au sillon la semence, Donnez aux morts chéris leur gîte hospitalier. La vie est là qui recommence; Ce champ pour une graine en rapporte un millier. L’hiver, tout va dormir sous un linceul immense; Prêtez au sillon la semence, Le printemps du Seigneur viendra tout réveiller. Épilogue. HYMNE À LA TERRE Tu permets au travail de presser ta mamelle, Patiente nourrice, et, depuis six mille ans, Tu gardes à tes fils ta richesse éternelle, Tu livres sans compter les trésors de tes flancs. Tes bois nous sont ouverts, ta plus belle parure! Nous fouillons dans tes os de marbre et de métal. Aux besoins du réel tu donnes sans mesure... Mais tu portes aussi ta moisson d’idéal! Tes saisons pour notre âme ont d’indicibles charmes, Je les admire en toi..., mais ils viennent d’ailleurs! S’ils font naître si bien le sourire ou les larmes, C’est qu’ils ouvrent nos yeux à des mondes meilleurs. Sois soumise au travail, ô terre, et sois bénie! Donne à flots tes épis au pain de tous les jours; Mais conserve tes bois, sources de l’harmonie, Et garde aussi tes fleurs, dont vivent les amours. Par les vertus des morts qu’à tes champs nous donnâmes, Fais croître la beauté, la sagesse en tout lieu; Tu dois nourrir les fruits et les fleurs pour les âmes, Et les âmes pour Dieu. ROSA MYSTICA Livre Premier. À cet âge où, des sens brisant la verte écorce, La fleur de l’âme éclate et brille dans sa force, Où tout prend une voix et, d’un accent vainqueur. Parlant hier aux yeux frappe aujourd’hui le coeur, Écolier, dans les bois il marchait plein de rêves. Respirant le soleil et le parfum des sèves, Il oubliait son livre entre ses mains ouvert, Et lisait le printemps aux pages du désert. C’était un jeune sage; en ces riants portiques Tout à l’heure il songeait des demi-dieux antiques: Soldat, il triomphait aux champs de Marathon, Ou, vaincu, libre et fier, tombait avec Caton; Poëte, il ravissait, près de la source ardente, Le rameau d’or cueilli par Virgile et par Dante; Entre ces deux lauriers s’exerçait à choisir, Et sur les grandes morts il pleurait de désir. Le jour, filtrant par goutte aux voûtes des allées, Sème de diamants les mousses constellées, Et, jaspant de vermeil le tronc du chêne obscur, Fait sourire, à ses pieds, la pervenche oeil d’azur. C’est midi; la forêt croise en détours sans nombre Ses chemins, clairs sillons tracés sous des flots d’ombre. Au hasard l’enfant marche, absorbé tout entier Dans son rêve sans terme ainsi que le sentier. Bientôt avec l’odeur qui sort de chaque tige, Il subit du printemps l’invincible vertige. Les folles visions, voltigeant par essaims, Rompent en lui le fil des austères desseins. Parti du Capitole, épris des vieux trophées, Le mobile songeur s’égare chez les fées. Il touche à ces jardins où s’endort la raison Sous d’attrayants rameaux dont l’ombre est un poison; Un murmure joyeux l’invite! il va sans crainte, Il fait un dernier pas vers le noir labyrinthe. Mais, tout à coup, tenant une rose à la main, Grande et belle une femme a barré le chemin. Au doux vent de ses pas la feuille à peine bouge Et s’embrase aux reflets de son vêtement rouge; Le concert de sa voix, des grâces de son corps, De ce printemps perfide étouffe les accords; Elle parle et sourit; l’éclair de sa paupière Brille et du ciel ardent éclipse la lumière BÉATRIX Reconnais-moi! je donne au coeur des ailes d’or. Nul à ces grands sommets dont tu cherches la voie N’atteindra si mes yeux n’éclairent son essor. J’apporte à mes élus la force dans la joie; Et, sous des noms divers, je viens pour eux du ciel, Leur frayant le retour vers le Dieu qui m’envoie. Je suis la Béatrix aux paroles de miel, Révélant les secrets du bienheureux empire; J’y prépare, à qui m’aime, un laurier éternel. Beaux combats et beaux vers, c’est moi qui les inspire. Ayant dit, à l’enfant elle adresse un regard Qui dans le vif du coeur pénètre comme un dard, Et, sur ce front tremblant, d’un doigt calme elle applique La rose préparée à ce baiser mystique. Soudain, les lits de mousse et l’églantier vermeil, Le chêne aux feuilles d’or miroitant au soleil, Les magiques appels des fleurs et de la brise, Ces doux pièges des bois par qui l’âme est surprise, Toute la terre, enfin, disparaît. Le rêveur, Saisi par Béatrix dans ce baiser sauveur, Plus haut que la nature, en son essor paisible, Monte et ses yeux guéris s’ouvrent sur l’invisible. Il voit le paradis, le bonheur des élus Embelli, ce jour-là, par un amour de plus. Une âme y vient de naître, une vierge innocente, Gardant du sein de Dieu l’empreinte éblouissante, Rayonnante à la fois de force et de douceur, Pareille à Béatrix comme une jeune soeur. Un rosier sans épine est son lit; deux beaux anges De leurs robes d’azur ont fait ses premiers langes. Le chant des séraphins, mélodieux ruisseau, Coule comme un lait pur autour de son berceau. Quatre saintes, debout, marraines et patronnes, Filant l’or de ses jours en tressent des couronnes, Et, lui versant les flots dont on baptise aux cieux, Répandent leurs vertus sur ce front gracieux. SAINTE MARIE. Reçois mon nom, mon nom sans tache, Tu me le rendras aussi pur, Sans qu’une ombre en ta vie attache Un seul nuage à cet azur. Je te prends, rose de mystère, Pour t’abri ter de ma pudeur; Dieu seul, sous ton feuillage austère, Saura quelle est ta douce odeur. Sous d’autres feux que ceux de l’âme Jamais tu ne voudras fleurir; Mais tu connaîtras, pauvre femme, Tous les amours qui font souffrir. Tu boiras à l’éponge amère Qui m’abreuve au pied de la croix; Et le glaive en ton coeur de mère Comme au mien plongera sept fois. SAINTE VICTOIRE La vie en fleurs m’offrit ses plus chères délices. Quand tout me souriait, jeunesse, honneurs, beauté, J’ai des mornes prisons choisi la volupté; J’ai pris Dieu pour époux, dans l’horreur des supplices. Plus cruels à mon coeur que le fer et le feu, J’ai subi les assauts de deux amours contraires: Ma foi m’a fait trembler pour mon père et mes frères; J’ai vu ceux que j’aimais ennemis de mon Dieu. Mais le ciel m’a rendu ma maison douce et calme; Mon sang a racheté tous ceux que j’ai chéris; Dans le salut des miens j’en ai reçu le prix... Je te lègue, à présent, mon martyre et ma palme. SAINTE THÉRÈSE Dans un corps admiré cacher un coeur de flammes, Comme un brasier trop plein sous l’or de l’encensoir, C’est un don périlleux... tu peux le recevoir! Tu seras belle et pure entre toutes les femmes. Car le feu dont ta grâce embrasera les âmes Consume en ses ardeurs tout criminel espoir; Qui te chérit s’enchaîne aux rigueurs du devoir, Il apprend à servir le Dieu que tu proclames. Et toi, tu meurs d’amour; mais d’un amour sacré Qu’un terrestre désir n’a jamais effleuré, Dont nul ne troublera les extases divines. Tu poursuis, à jamais, d’un chaste emportement, Tu prends, ainsi que moi, pour éternel amant, Jésus en croix, saignant et couronné d’épines. SAINTE ELISABETH Dieu montre à qui se perd, pour le gagner aux cieux. Ta vertu souriante, Étoile aimable et sûre invitant tous les yeux, Astre où Ton s’oriente. Chacun t’apportera sa lèpre et ses douleurs, Sans que tu t’en effraies; Car ton doigt délicat, fait pour cueillir des fleurs, Aime à panser des plaies. Le pauvre, à tes genoux, recevra, sans fierté, L’aumône qu’il repousse; Tu sauras embellir même la charité D’une beauté plus douce. Une grâce est cachée aux plis de ton manteau, Transformant toutes choses; De ton voile, entr’ouvert sur ton pieux fardeau. Tu fais pleuvoir des roses. Ainsi, les bienheureux, égrenant leurs fleurons, Sèment sur nos berceaux les perles de leurs fronts, Et font, dès sa naissance, à l’âme de tout homme Un germe de vertus des noms dont il se nomme. A peine elle a reçu ce grain des fleurs du ciel, Dont la terre à sa lèvre empruntera le miel, La soeur de Béatrix, la rose bien nommée, Se lève dans l’azur comme une aube enflammée. Tout l’horizon s’embrase à sa vive rougeur; Son sourire a plongé dans les yeux du songeur, Et, pour garder cette âme, active sentinelle, La vision s y fixe en sa grâce éternelle. Par le songe ébloui, sitôt qu’à son réveil L’adolescent revoit la terre et le soleil, Il croit, au bord des prés, trouvant l’herbe si pâle, Que la nuit s’y promène en ses sentiers d’opale. En vain, pour l’attirer, les grands lis importuns De leur robe d’argent agitent les parfums, En vain sourit, tout près, la pourpre des cerises; Sous l’ambre et le carmin les fleurs lui semblent grises, Si fort brille, à ses yeux, de l’éclat d’un brasier, La rose ardente au sein du mystique rosier. Livre Deuxième. La prison de Konrad est sombre; éclairs funèbres, Ses regards de courroux sillonnent les ténèbres. Soldat vaincu d’un droit qui succombe avec lui, Et doutant de ses dieux, insultés aujourd’hui, Il maudit cette foule au coeur bas et frivole, Qui fait du crime heureux une insolente idole. Blessé sous le drapeau dont il porte le deuil, II saigne dans sa chair, comme dans son orgueil. Mais son mal le plus âpre est dans l’âme elle-même; C’est un vide rongeur à la place où l’on aime, Un désir qui survit, couvrant plus d’un remord. Jeune, il invoque, hélas! et redoute la mort; Indigné de sentir que l’épreuve du glaive En le laissant vaincu n’a pas tranché son rêve. Mais un son de voix doux comme la charité Parvient, dans le cachot, à son coeur agité. ROSA MYSTICA Je viens, dans la prison plaintive, Veiller au chevet des douleurs; C’est le jardin que je cultive, J’y prends mes perles et mes fleurs. Si je n’en peux briser la porte, J’y laisse après moi, chaque soir, Pour prix des joyaux que j’emporte, Le pain, la prière et l’espoir. Un songe heureux vers toi m’appelle; Quatre saintes m’ont dit ton nom; Je sais qu’une fleur immortelle Éclôt dans ton noir cabanon. Je veux cueillir sur tes blessures Les larmes du juste affligé, Et, si mes mains sont assez pures, Toucher à ton coeur soulagé. KONRAD A d’aussi nobles mains un miracle est possible. Mes fers peuvent tomber, ma prison peut s’ouvrir, Mon flanc, qui saigne encor, devenir insensible... Mais tu parais trop tard, mon coeur ne peut guérir. Pour fuir de son cachot, mon âme n’a plus d’aile; Je souffre de ma nuit sans désirer le jour; J’admire encor le bien, mais j’ai perdu son zèle, Et je crois à ton Dieu, mais j’y crois sans amour. ROSA Tu sais aimer, puisque tu pleures, Tu sais prier, puisque tu crois! Je viendrai, dans tes sombres heures, T’ouvrir les deux bras de la croix. C’est peu de souffrir sans révolte, Sachons féconder chaque pleur; Aimons Dieu! l’amour seul récolte Les fruits semés par la douleur. Peut-être que ta gerbe est mûre, S’il y pleut une larme encor; Tu risquerais, par un murmure, De flétrir ses mille épis d’or. KONRAD Il est des maux portant avec eux leurs délices, Où des belles vertus les germes sont semés... Nulle fleur n’éclora dans mes âpres calices; Leur poison m’est venu des coeurs les plus aimés. Sous le fer des méchants je tombai sans blasphème. Mais, par des coups secrets que je ne puis trahir, J’ai souffert trop souvent des vertus elles-mêmes... Je veux les oublier!... et crains de les haïr. ROSA J’ai vu répandre bien des larmes A de pauvres yeux délaissés; Par le sourire, ou d’autres armes, J’ai connu bien des coeurs blessés. Jamais à panser une plaie Je n’ai pleuré comme aujourd’hui! Dieu veut, sans doute, que j’essaie D’adoucir ta coupe d’ennui, Pour que ton coeur, sans méfiance, Cherche, au fond du vase de fiel, Cette fleur de la patience Qui manque à ta couronne au ciel. KONRAD Parlant du ciel ainsi, tu l’habites sans doute, Toi dont chaque regard éclaire ma prison! La colère en mon coeur s’endort, quand je l’écoute, J’y sens se réveiller la voix de l’oraison. Ta sereine beauté, chassant l’ombre et la crainte, Luit en des traits si purs qu’ils n’ont rien de mortel; Sous ses longs cheveux noirs, ton front est d’une sainte. Dis s’il faut qu’on t’adore, et monte sur l’autel! ROSA L’humble culte qu’il faut me rendre, C’est un peu de douce pitié. Offre à Dieu ta ferveur si tendre; Garde pour moi ton amitié. Mes jours, comme tes jours sans trêve, Sont pleins d’ennemis dangereux, Et mon front n’a touché qu’en rêve Au nimbe d’or des bienheureux. Mes pieds ont peine à me conduire Sur un sentier matériel; Mais je suis pareille au navire, Ma force est dans le vent du ciel. C’est le nom du Dieu que je prie Qui donne à ma voix sa douceur, Et, dans ton âme endolorie, M’annonce à toi comme une soeur. Si mon front a quelque noblesse, Je la reçus avec la foi; Je n’ai que ma chaste faiblesse Et mon coeur qui soient bien à moi. Dieu me vit tremblante et courbée; Un piège était sur mon chemin, Et mon âme y serait tombée, Sans un miracle de sa main. KONRAD Si des pleura à tes yeux je ne voyais les traces, Je te croirais un ange et n’oserais parler. Ton coeur, que la tristesse embellit de ses grâces, S’il n’avait pas souffert ne saurait consoler. Non moins que ta beauté cette douleur m’attire, M apprenant que ton sein palpita comme nous. Ce front charmant, peut-être, est fait pour le martyre; Mais il est fait, encor, pour qu’on l’aime à genoux. Puisque de ma prison tu sais ouvrir les portes, Délivre aussi mon âme esclave en ce bas lieu; Tends à mes faibles mains la palme que tu portes, M’élevant jusqu’à toi pour m’approcher de Dieu. ROSA Je n’ai la palme, ni les ailes, Ni l’esprit fier et triomphant; J’ai l’amour et l’espoir fidèles, J’ai l’humble foi qui me défend. Pour t’emporter dans la lumière, Mon bras est trop débile encor; Mais vois-tu, là-haut, la prière Qui nous tend son échelle d’or? Il faut l’escalader ensemble! Oublions les pleurs essuyés... Tu me soutiendras si je tremble; Montons! l’un sur l’autre appuyés. KONRAD Ah! lorsque je rêvais, dans mes saisons bénies, De planer dans la sphère où s’allume le jour, De plonger jusqu’au fond des choses infinies, En traversant le ciel dans un essor d’amour; L’ange qui m’entraînait sur ses ailes de flamme Avait ces yeux, ce front, ces lèvres, cette voix. La rencontrai-je, enfin, cette soeur de mon âme, Tardive Béatrix, est-ce vous que je vois? Venez-vous me ravir, éperdu, sur les cimes De ce chaste idéal objet de mon tourment; M’apportez-vous la fleur des voluptés sublimes Que je veux respirer jusqu’à l’enivrement? ROSA Au nom des promesses divines Je viens pour t’aider à souffrir; Ma tendre couronne d’épines Est la fleur que je dois t’offrir. De mon front qui saigne et se penche, Pour la partager, si tu veux, J’en vais détacher une branche Et l’enlacer à tes cheveux. Le Dieu clément qui nous l’impose, Pour des jours bientôt révolus, De chaque dard fait une rose Et la fixe au front des élus. KONRAD Donne-moi, donne-moi ce pâle diadème, La ronce aux mille dards dont ta chair a saigné; Son charme a pénétré dans ma douleur que j’aime; De fleurs et de parfums je sens mon front baigné. Oui, c’est là Béatrix! ses pleurs et son sourire Réveillent en mon coeur d’ineffables accords; Et l’éclair de ses yeux, dardé pour me conduire, Me lance vers le ciel et m’arrache à mon corps. Qu’importe le passé! je sens tomber mes chaînes; Comme d’un frais berceau je sors de ma prison; Je respire, déjà, dans les saisons prochaines, Un souffle d’infini qui passe à l’horizon. Partons, ô Béatrix, je te suis dans la nue! Mais je veux, pour ta gloire, écrire, auparavant, Sur les murs du cachot où je t’ai reconnue: « Entré mort en ces lieux, Konrad en sort vivant. » Livre Troisième. BÉATRIX Mon nom est allégresse, heureux qui le prononce! Venez dans mes jardins où l’on est transformé; J’écarterai de vous les cailloux et la ronce. Cueillez votre bonheur où Dieu vous l’a semé. Pour entrer dans la gloire, où je veux vous conduire, C’est peu d’avoir souffert, si l’on n’a pas aimé, Si l’on n’a pas compris le ciel dans un sourire; Si des yeux, précurseurs du soleil idéal, Pour vous montrer le but, n’ont commencé de luire. Souris, donc, et rougis sur le rosier natal, Comme une aube éveillant l’espérance immortelle, Donne, ô mystique fleur, donne l’oubli du mal A l’ami douloureux qui prie et qui t’appelle. L’amour de Béatrix, le tien, ma jeune soeur, Exhale, en ses parfums, l’esprit qui renouvelle. Laisse à ton bien-aimé respirer tout ton coeur. ROSA MYSTICA Ordonnez, mon Dieu, je suis prête Au plaisir comme à la douleur; Ordonnez, et ma main discrète Cueillera la ronce ou la fleur. Mais, par cette croix que j’embrasse, Cette croix, mon souverain bien, Laissez, comme un don de la grâce, Laissez-moi ce chaste lien! Vous pouvez donner ou reprendre, Mon Dieu! mais, au moins pour un jour, Permettez cette amitié tendre A mon coeur plein de votre amour. Faites, sur la route éclaircie Où va cet homme triste et doux, Que son coeur au mien s’associe Pour des oeuvres dignes de vous. BÉATRIX Il est d’heureux devoirs, s’il en est de sévères. Nul, sans qu’une fleur brille au bord de son chemin, N’a marché vers le ciel même sur nos calvaires. La terre a son Éden permis au coeur humain, Où chaque brise apporte à l’âme une caresse; Moi, qui l’ai traversé, je vous y tends la main. Donnez une heure encore à sa féconde ivresse. La douleur, devant Dieu, n’a toute sa beauté Que dans l’homme, investi de force et de tendresse, Qui connaît le plaisir et qui l’a rejeté. Vous, donc, que Dieu destine à son amer calice, Allez, dans mes jardins, sourire en liberté, Allez parer vos coeurs avant le sacrifice. VOIX DE LA TERRE Goûtez à tous mes fruits! des plaines aux vallons, Glanez sur les hauts lieux, à tous mes échelons, A travers l’ombre, ou dans les flammes. En marchant vers demain, jouissez d’aujourd’hui! Premier degré du ciel, la terre a, comme lui, Des lieux de repos pour les âmes. Dieu ne m’a pas donné ces fruits d’or, ces prés verts, Pour n’être pas cueillis, pour demeurer déserts. A mes jardins il faut des hôtes. Épuisez-moi, d’abord, de mes dons les meilleurs; Puis, s’il est une voix qui vous invite ailleurs, Partez pour des sphères plus hautes. LES FLEURS DES BOIS Venez! voici, dans nos bois, Les beaux mois Où l’on aime, où l’on médite. Dieu, qui répand sur nos fleurs Leurs couleurs, Dieu veut que l’on nous visite., Venez! la rose, aujourd’hui, Meurt d’ennui, Sur le buisson qui l’enchaîne, De n’ouïr que les ruisseaux, Les oiseaux, Ou la voix grave du chêne. Comme elle aurait de plaisir A saisir, En frémissant sur sa tige, Un souffle, au moins, plus vivant Que le vent, Votre haleine qui voltige. Elle aspire à recevoir, Pour ce soir, Sur sa corolle embrasée, Une larme de vos yeux... L’aimant mieux Qu’une coupe de rosée. Quand frappe à leur front vermeil Le sommeil, Oui, les fleurs seraient heureuses D’écouter et d’assoupir Un soupir De vos lèvres amoureuses. Les bois aiment la chanson Du pinson; Mais, pour le chêne lui-même, Rien ne vaut deux fraîches voix, Mille fois Répétant ces mots: Je t’aime! LES FONTAINES La source, au pied du mont natal, A l’abri du moindre zéphyre, Comme un grand disque de cristal Dans un cadre vert de porphyre, Sous le chêne au feuillage noir, Fraîche au milieu d’un air torride, La source étale son miroir Comme un acier pur et sans ride. L’azur sombre en est si profond, Si bien clos dans son lit de roche, Qu’effrayé de ce puits sans fond Jamais le chevreuil n’en approche. Que sert le transparent bassin, Si le cygne au long cou d’ivoire Ne doit s’ébattre dans son sein, Et si la biche n’y vient boire? Il attend de voir, à genoux Sur la mousse qui l’environne, Un couple aux yeux chastes et doux Que le myrte amoureux couronne. Ensemble ils viennent s’y pencher, Mêlant noirs cheveux, boucles blondes; Leurs regards, prompts à se chercher, Croisent deux éclairs sous les ondes. Alors, animés par leurs yeux, Le bassin, fait pour qu’on s’y mire, De sombre devenu joyeux S’illumine de leur sourire. CHANT D’OISEAUX Quand nous chantons nos amours, Les vieux chênes sont-ils sourds? Non sans doute. Mais à leurs pieds, par bonheur, Dans l’ombre, un beau promeneur Nous écoute. On le devine à ses yeux, C’est un amant soucieux, Las d’attendre. Charmez, oiseaux, son ennui, Et trouvez un chant, pour lui, Vif et tendre. Battez de l’aile! on entend Deux soupirs, à chaque instant, Se confondre. Voici le bruit d’un baiser; Il va, sans plus s’apaiser, Vous répondre. KONRAD Chantez pour nous! chantez vos plus douces chansons, Mes frères les oiseaux, et battez-nous des ailes. Polissez le cristal de vos miroirs fidèles, Fontaines au flot pur près de qui nous passons. Et vous, lancez à flots l’odeur qui nous enivre, Rosiers pleins de soleil, chèvrefeuille et jasmin; Voici, les yeux baissés et sa main dans ma main, La reine de mon coeur qui consent à me suivre. Unissez vos splendeurs pour nous faire un beau jour; Rayonnez, embaumez, chantez d’une voix tendre, S’il faut des coeurs émus pour savoir vous entendre, O nature, en voici tout palpitants d’amour! CANTIQUE J’ai respiré, dans une rose, L’odeur du ciel; Toute larme dont je l’arrose Y fait son miel. C’est mon bon ange! elle se voue A ma douleur... Par l’éclat vermeil de sa joue, C’est une fleur. Ni le velours qui sur la pêche Brille un matin, Ni la rose-thé la plus fraîche, Ni le satin, Ni le lotus au blanc calice, De l’onde issu, N’ont de sa peau suave et lisse Le fin tissu. Quand sa main, qu’elle m’abandonne, Vient à s’ouvrir, Ma lèvre, eh y touchant, frissonne, Je crois mourir! Mais, ce qu’au monde rien n’égale, Ame ni fleur, C’est l’encens que son âme exhale Dans chaque pleur. Ce chaste encens m’apporte un rêve Tout plein de Dieu, Et, comme un nuage, il m’enlève Dans le ciel bleu. Ce mystique parler que j’aime Dans son ardeur, Fait oublier sa beauté même Pour sa pudeur. Si bien qu’à sa voix tout se calme Et se soumet... Je n’aperçois plus qu’une palme Sur un sommet. ROSA Hier, ces doux noms que je t’inspire, Ces doux aveux, en qui j’ai foi, M’auraient fait trembler ou sourire, Prononcés par d’autres que toi. Je les accepte de ta bouche; Sans chercher, dans mon propre coeur, D’où vient que ton accent me touche, Pourquoi je veux être ta soeur. Calme et fort dans sa confiance, Ce coeur, rassuré d’aujourd’hui, Sent que vers ton âme il s’élance, Et que ton âme vient à lui. Dieu nous a poussés l’un vers l’autre, Il a sur nous d’heureux desseins; Aimons, pour sa gloire et la nôtre, Aimons comme ont aimé les saints. KONRAD Oui, c’est Dieu que j’entends à travers ta parole! C’est Dieu qui par tes mains me touche et me guérit, Qui, des feux de ce jour, t’allume une auréole, Qui para cet Éden où notre amour fleurit; Lui qui préfère aux lis, dont le baume l’encense, Qui respire ton âme en ce fervent essor; Lui qui, pour m’enivrer, fit, de sa propre essence, La nature si belle et toi plus belle encor. Avant l’heure où ton coeur, débordant sur les cimes, Eût transformé ces bois, où j’ai tant soupiré, Avant de t’y conduire, ô toi qui les animes, Je n’avais rien senti, rien vu, rien admiré! Un arôme inconnu sort, aujourd’hui, des roses; Les oiseaux sont plus vifs et plus mélodieux; Des rayons tout nouveaux ont brillé sur les choses, Depuis que j’y regarde aux flammes de tes yeux. Je voyais tout, jadis, comme à travers un rêve Où l’on flotte indécis sur un vague sentier; Mais tout prend forme et vie au soleil qui se lève; Je sens de mon chaos jaillir un monde entier. J’entends une parole et non plus un murmure; Aux flancs noirs des ravins coule à flot le vrai jour. Ton coeur m’a fait connaître, éclairant la nature, L’infini qui se cache aux esprits sans amour. Mon coeur, à moi, s’y renouvelle Dans ces bois que tu fais chérir; Alerte comme l’hirondelle, J’y sens mes ailes se rouvrir. Je retrouve, en ces lieux tranquilles, Tous mes joyaux les plus prisés; Je n’ai rien laissé dans les villes, Sinon les fers que j’ai brisés. A tes côtés, sur les bruyères, Je m’agenouille avec émoi; Comme s’il cueillait mes prières, J’y sens Dieu s’incliner vers moi. Loin des hommes, plus tu m’entraînes Vers ces sommets couronnés d’or, Plus, dans ces régions sereines, Plus je voudrais monter encor. Ce chemin par où l’on s’élève Dans l’azur qui baigne les monts, Chaque nuit je le fais en rêve, Depuis le soir où nous aimons. A ton bras joyeuse, il me semble Que, dans l’air lumineux et chaud, Nous montons, nous volons ensemble, Disant: plus haut, toujours plus haut! Là, nous écoutons, sans mystère, Des voix, qu’on ne pouvait saisir, Troublé qu’on était sur la terre, Par la douleur ou le plaisir. Puis, bercés dans un or fluide, Enivrés d’exquises senteurs, Nous descendons, d’un vol rapide, Pour nous poser sur ces hauteurs. VOIX DES SOMMETS Donnez l’essor à votre âme, Elle aspire aux grands sommets; Des sens éteignez la flamme Avec l’onde et le dictame Et le miel que je promets. Fuyez l’humaine malice; Et, loin d’un monde envieux, Apportez, comme un calice, Pour que rien ne le ternisse, Votre amour sur les hauts lieux. Sa tente est sous le mélèze Près des flots immaculés; Le coeur y respire à l’aise Et l’air léger vous apaise Sur les gazons non foulés. De l’aigle et de la lumière Ce mont est le vrai séjour; Il est fait pour la prière, Pour la vertu libre et fière... Il est fait pour votre amour. Les oiseaux, la brise et l’onde Entendront seuls votre aveu; Ma forêt vierge et profonde Vous cache aux regards du monde, Mais vous laisse voir à Dieu. KONRAD Comme on respire bien sur nos Alpes sublimes: Leur souffle est plein de force et de sages conseils. Lorsqu’on rêva d’atteindre aux héroïques cimes, Qu’on est bien, pour aimer, sous ces chastes soleils! Livre, ô blanche Yung-Frau, livre-nous ton domaine; Soutiens, sur tes degrés d’azur et de cristal, Porte, comme une soeur, l’ange que je.t’amène; Elle est digne d’avoir ton front pour piédestal. Comme ta neige vierge où l’aigle seul s’abreuve, Son amour, éteignant l’ardeur des faux plaisirs, Verse au coeur, à travers les sentiers de l’épreuve, Un torrent qui l’exalte en ses nobles désirs. Elle a rendu meilleurs tous ceux qui l’ont aimée; Et, rien qu’en l’écoutant, sans vivre sous sa loi, En respirant de loin cette rose embaumée, L’âme s’ouvre à sa grâce et désire la foi. Son sourire a brillé sur mes doutes funèbres. Frappant le noir essaim, comme un rayon vainqueur, Ce soleil a chassé les oiseaux de ténèbres, Et l’aube du vrai jour se lève dans mon coeur. Je vois mes horizons et mes regards s’étendre; Un glaive mieux trempé s’affermit sous mes doigts; Plus fort dans mes périls, je reste aussi plus tendre, Et sais mieux me donner, partout où je me dois! Quand elle sent mon coeur qui gronde et qui déborde, Elle en calme les flots, mais sans lutter contre eux; Elle sait diriger, en sa miséricorde. Ce trop-plein de l’amour sur tous les malheureux. Va, mon coeur et mes sens te resteront dociles; Guide-moi vers ton ciel, à travers cent combats; Montre-moi le chemin des vertus difficiles Et dont la récompense est ailleurs qu’ici-bas. Près d’une autre que toi, cette soif qui m’altère, Dans un oubli moins pur et moins audacieux, Eût imploré l’ivresse et le miel de la terre, Mais à toi, Béatrix, on demande les cieux. Le dieu que l’on poursuit à travers toute femme, L’Éternel invisible à mes yeux s’est montré, Éclairant, tout à coup, des sphères de mon âme Où le soleil encor n’avait pas pénétré. Béatrix, ô lumière, à toi de me conduire! Ne me retire pas ce rayon qui m’a lui; C’est par l’échelle d’or de ton pieux sourire Que Dieu descend vers moi, que je monte vers lui. ROSA Ton coeur a trouvé des paroles Qui m’étreignent comme un lien; Je sens d’ardentes auréoles Enlacer ton front et le mien. A travers cette ivresse austère, J’ai possédé, dans un moment, De quoi répandre sur la terre Un siècle de ravissement. A qui voit ton âme profonde, A qui t’aima sur ces sommets, Va, tous les amours de ce monde Sont impossibles désormais. Après ce jour tout autre est vide! Je veux, quel que soit l’avenir, Comme au fond d’une Thébaïde, M’enfermer dans ce souvenir. L’aumône seule et la prière Auront accès dans ce saint lieu Pour rester à toi plus entière, Je veux être toute à mon Dieu. Je veux souffrir pour qu’il s’apaise, Te comptant chacun de mes pleurs. Je veux porter ce qui te pèse, Tout le fardeau de tes douleurs. Laisse-moi ma chaîne éternelle; Rien ne saurait la délier. Toi, pour aller où Dieu t’appelle, Reste libre de m’oublier. Et si, jamais, un coeur plus digne T’offrait de plus belles, amours, Aime une autre, je m’y résigne, Et tu seras béni toujours. Au ciel on n’a pas de rivales; Tout est si grand, tout est si pur; Les âmes sont toutes égales Devant Dieu, dans l’immense azur. Tu m’y reconnaîtras, je pense, Aux ardeurs vives de ma foi, Et j’irai, pour ma récompense, M’asseoir, là-haut, plus près de toi. KONRAD Où cherches-tu le ciel, nous l’avons dans nos âmes! Ici point de regrets ou d’espoirs superflus; Le passé, l’avenir, c’est l’heure où nous aimâmes... Pour mon coeur, désormais, le temps n’existe plus. Restons ici! je veux éterniser cette heure. Dans l’ivresse et la paix du bonheur assuré, Je veux, à notre amour, bâtir une demeure Sur la cime où par toi je fus transfiguré. LE VENT DU CIEL Passez, le vent du ciel emporte encor ce rêve. Toute paix, ici-bas, n’est qu’un moment de trêve. L’amour habite ailleurs; Nul n’a bâti son temple et fixé son extase. Partez, mais conservez le feu qui vous embrase Pour un monde meilleur. Je vous ramène à l’oeuvre à qui Dieu vous envoie. Reprenez le fardeau, chacun sur votre voie; Marchez-y sans remord. Vous savez bien qu’un soir je dois venir encore Vous enlever tous deux vers l’ineffable aurore, Dans les bras de la mort. Endormis et flottants sur mon souffle paisible, Vous vous réveillerez sur le faite invisible Par Dieu même habité; Là seulement, payé du prix de votre attente, Votre amour, dans les fleurs, pourra dresser sa tente Et pour l’éternité. UNE BRANCHE DE BRUYÈRE A vos pieds, sur cette mousse Verte et douce, Une bruyère est en fleurs, Bruyère aux couleurs de rose, Où se pose Chaque perle de vos pleurs. Cueillez-y, fidèle et franche, Cette branche Qui scintille à vos regards; Et, la baisant d’une lèvre Toute en fièvre, Vous la romprez en deux parts. Puisqu’en ce jardin céleste Nul ne reste, Qu’on fuit et sans revenir, Emportez-la tout humide, Comme un guide, Cette fleur du souvenir. Ouvrez au bouquet fragile L’Évangile, Ce garant de votre espoir; Placez-le près d’une image, A la page Que vous lisez chaque soir. Et sur ce témoin des heures Les meilleures Où le soleil vous a lui, Vos larmes, qu’à cette feuille Dieu recueille, Tomberont, comme aujourd’hui. Livre Quatrième. L’exil n’interrompt pas l’hymen de deux pensées Et les fêtes du coeur une fois commencées. Lorsqu’un amour sans tache a fait deux âmes soeurs, Rien ne les sèvre plus de ses chastes douceurs. Malgré les océans, les steppes, les montagnes, Elles vont, dans la vie, ainsi que deux compagnes, Comme aux soirs de printemps, où, sous les églantiers, Leurs bras s’entrelaçaient, dans les étroits sentiers. Toujours dans quelque étoile, au fond des zones bleues, Échangeant leurs regards à des milliers de lieues, Et choisissant, tous deux, le ciel pour leur miroir, En Dieu toujours présent ils sauront se revoir; Avec les mêmes mots priant aux mêmes heures, Ils s’embrassent en lui, comme dans leurs demeures; Et vont s’y répéter, en leurs actes de foi: « Regarde, ami, je souffre et m’embellis pour toi. » Mais Rosa, mais Konrad? où sont ces âmes fortes? De l’amoureux Éden ils ont franchi les portes; Et, pour suivre un devoir librement accepté, Entre eux et leur bonheur ont mis l’immensité. Sous un ciel éclairé des lueurs du martyre, Rosa, dans sa ferveur que la souffrance attire, Aux autels opprimés s’enchaîne par un voeu, Et vole, humble colombe, au secours de son Dieu. Elle ouvre, à chaque pas, des prisons aux chaumières, Des mains pleines d’aumône, un coeur plein de prières; De son âme héroïque arme ses faibles soeurs, Ranime à ce foyer la foi des confesseurs; Aux soldats de son peuple offre, intrépide et calme, Un glaive quelquefois et toujours une palme; Faisant aimer de tous son Dieu persécuté, Jusque chez les bourreaux semant la vérité. Ainsi, vers son calvaire elle a suivi, sans honte, Le doux Crucifié qui sur la croix remonte; Et, d’un coeur resté pur, elle épanche sur lui Ses parfums prodigués pour la rançon d’autrui. Et Konrad? Fier soldat d’un drapeau qu’il relève, Il sert le même Dieu, mais c’est avec le glaive. Il veut payer encore une dette de sang A son pays vaincu, mais toujours frémissant. Depuis l’adieu cruel, tout prêt, malgré ses larmes, Attendant le signal, et la main sur ses armes, Il erra sur ces monts, dans cet heureux séjour Abri de son exil, consacré par l’amour. Maintenant, sous le casque et l’aigrette flottante, Passant de la bataille aux rêves de la tente, Chef austère, il berçait, dans le repos des soirs, Ses tendres souvenirs avec ses grands espoirs. Le fourreau d’acier sonne et bat contre sa cuisse; Il marche en vous rêvant, forêts, beaux lacs de Suisse; Assis, sans desserrer l’écharpe de ses flancs, Il fait courir la plume entre ses doigts tremblants; Il pleure, et, tout à coup, s’interrompant d’écrire, Il écoute, il répond de la voix, du sourire. Puis, au lever du jour, debout sur le rempart, Il suit longtemps du coeur un messager qui part. LE MESSAGE Il passe au galop sur la neige, Dans le steppe il va, nuit et jour; Il est parti... Dieu le protège! Il passe au galop sur la neige, L’ardent message de l’amour. Il va, sans souci des étoiles, Malgré l’effroi des matelots; Sur le navire à toutes voiles, Il va sans souci des étoiles, Il se lance à travers les flots. Il passe, il vole à tire-d’aile; Des bois il franchit l’épaisseur. C’est le ramier prompt et fidèle; Il passe, il vole à tire-d’aile... Saura-t-il tromper le chasseur? Le vent siffle et la neige tombe; Tout chemin dans l’air est fermé. Par où fuira cette colombe? Le vent siffle et la neige tombe; Il est si loin, mon bien-aimé! Ces pleurs, ces soupirs, ces longs rêves, Ces secrets venus de l’exil, Vont-ils expirer sur ces grèves? Ces pleurs, ces soupirs, ces longs rêves, Le vent les emportera-t-il? Irez-vous, comme une rosée, Pleurs de l’amour, tribut constant, Raviver cette âme épuisée; Irez-vous comme une rosée, Jusqu’à la fleur qui vous attend? Il est parti le doux message; Je pleurais bien en l’écrivant; Dieu le guide, il s’est fait passage! Il parviendra le doux message; Pleure encore en le recevant. Pleure au fond de l’absence, ah! pleure; un jour, peut-être, Un jour, où les oiseaux chantent sur ta fenêtre, Où quelque heureux message, écrit en plein soleil, A frémi sous ta lèvre et sous ton doigt vermeil, Où tu vas respirer, t’enivrant d’être aimée, Un espoir de retour sur la page embaumée, Le même jour, peut-être, en son lointain pays, L’autre est tombé martyr des devoirs obéis; Seul, perdu, sans secours, là-bas il agonise, Luttant contre une mort dont l’horreur s’éternise; T’implorant, te cherchant d’une sanglante main, Toi qui souris, pauvre ange, et qui l’attends demain! Il passe au galop sur la neige, Dans la steppe il va nuit et jour; Il est parti... Dieu le protège! Il passe au galop sur la neige, L’ardent message de l’amour. KONRAD La fête de mon coeur n’aura duré qu’une heure; L’hôte envoyé du ciel y retourne et me fuit. Un printemps pénétrait dans ma sombre demeure; Mais le soleil s’éteint, je rentre dans ma nuit. Tu sais dans quel hiver a brillé ton sourire, Quel ténébreux linceul chargeait mon front glacé, De quels âpres soucis le présent me déchire, Quels spectres contre moi déchaîne le passé. Tu sais, dans l’avenir, le destin qui m’effraie, L’espoir qui m’était cher et que je vois flétri. Tes yeux ont répandu leur baume sur ma plaie: Tu connais bien mon mal, car tu m’avais guéri. Et voilà que tu pars, toi, ma douce lumière! Ma main est tiède encor de tes adieux de soeur, Et, déjà, ramenant la douleur coutumière, L’ombre des jours mauvais retombe sur mon coeur. Fantômes du matin, spectres des nuits futures, Doutes, remords, terreurs, pensers irrésolus, Recommencez sur moi, redoublez vos tortures! L’ange qui vous chassait ne me défendra plus. Elle a son poste ailleurs dans la bataille humaine, Près d’une autre douleur qu’elle y doit secourir, Dans son lointain pays, où son Dieu la ramène, Elle a d’autres amours qui la feront souffrir. Adieu! je veux encor, pour épuiser mes larmes, Visiter chaque place où nous avons aimé, Tous ces lieux rayonnants d’un reflet de tes charmes, Et mon cachot lui-même en Éden transformé. J’ai revu nos sentiers, nos fleurs et nos retraites, Ces bois où nous passions nous tenant par la main, J’ai cueilli mon trésor de reliques secrètes, Des jours évanouis j’ai refait le chemin. Sous ta fenêtre, encore, un instinct me rappelle; Le pauvre y vient toujours, ami connu de nous; Je lui parle et je pleure, et, dans notre chapelle, Sous l’arche où tu priais, je tombe à deux genoux. Adieu! je pars aussi, mon exil recommence. La vie à mes terreurs s’ouvre comme un désert. Je vais traîner partout ma solitude immense; La terre entière est vide à celui qui te perd. Pour l’homme, ainsi tombé des cieux où tu l’enlèves, Qui connut l’idéal avec toi visité, Pour celui dont le coeur a partagé tes rêves, Quel charme reste encore à la réalité? Il est parti le doux message; Je pleurais bien en l’écrivant; Dieu le guide, il s’est fait passage! Il parviendra le doux message; Pleure encore en le recevant. ROSA Je veux qu’il devienne ta joie Mon chaste et pieux souvenir. Cet amour que Dieu nous envoie A ses tourments qu’il faut bénir. Je veux qu’à ton âme blessée Il rende, à jamais, la vigueur; Je veux faire de ma pensée Un lieu de repos pour ton coeur Je veux que l’ombre t’en soit douce, Que, des vains désirs abrité, Tu viennes, sur un lit de mousse, Y dormir en sécurité. A toi seul ouverte et connue, L’âme où tu règnes, désormais: Soumise attendra ta venue, Et ne t’enchaînera jamais. Je veux encor, tâche plus belle, Être pour toi, dans la maison, L’humble degré de la chapelle Où l’on se pose en oraison; Où devant Dieu l’on se retire, Où l’on médite chaque soir, Où tu viendras... si je t’inspire La douce vertu de l’espoir. Il est parti le doux message; Je pleurais bien en l’écrivant; Dieu le guide, il s’est fait passage! Il parviendra le doux message; Pleure encore en le recevant. KONRAD Oui, j’ai ma vision présente au fond de l’âme! Ton image, ô ma soeur, que rien n’y peut ternir. Tous ces yeux dont hier, je redoutais les flammes, Combien ils ont pâli près de ton souvenir! Comme ces fleurs du monde ont perdu leurs prestiges! Comme, à tes ailes d’ange attaché désormais, Mon coeur, où nul désir n’a laissé de vestiges, Des terrestres amours est guéri pour jamais! Que sont leurs voluptés et leurs folles caresses? Ton plus chaste regard de chrétienne et de soeur, Un mot tendre et joyeux, une main que tu presses, M’ont fait vite oublier cette amère douceur. Contre les faux plaisirs le bonheur est une arme; J’ai triomphé sitôt que ton sourire a lui; Mais je perds avec toi ma victoire et son charme; Tout mon coeur m’a quitté du jour où tu m’as fui. Pourquoi vivre et lutter; nulle espérance humaine, Hormis ton seul amour, n’excite un rêve en moi. Sous mon fardeau d’ennui que je soulève à peine, Pourquoi marcher encor? mon seul but, c’était toi; Toi, toujours impossible et toujours séparée; Toi, qu’il m’est interdit de servir à genoux; Toi, qui de ton Éden m’as défendu l’entrée, Par ce seul mot: devoir, flamboyant devant nous! Pourquoi vivre et traîner ma blessure éternelle, Mes chastes souvenirs plus âpres qu’un remord? L’amour tel qu’on le sent, lorsqu’on est aimé d’elle, Nous arrache à la terre et m’invite à la mort. Il est parti le doux message, Je pleurais bien en l’écrivant; Dieu le guide, il s’est fait passage! Il parviendra le doux message; Pleure encore en le recevant. ROSA Dans cet exil où je te pleure, Va! tout mon coeur te reste uni. Pour nous y trouver à toute heure, Dieu nous ouvre son infini. Dans sa pensée où je m’élance, Tous deux nous nous enveloppons; Là, du fond de notre silence, Je te parle et tu me réponds. Sens-tu comme je suis mêlée A chaque goutte de tes pleurs; Combien ma pauvre âme est troublée Du moindre écho de tes douleurs? Dans l’air qui passe et que j’aspire J’ai reconnu ton souffle pur; J’aperçois encor ton sourire Rayonner vers moi dans l’azur. Ton regard, au loin, me pénètre; Et, dans ce muet entretien, Je sens palpiter tout mon être D’un léger battement du tien. Au delà tu temps qu’il dépasse, Mon amour te suit en tout lieu; Il reflue à travers l’espace; Il n’a d’autres bornes que Dieu. Il est ma force et ma faiblesse; Je vois le piège qu’il me tend; Il m’attire et son trait me blesse; J’y succombe en lui résistant. C’est le calice expiatoire, C’est le combat selon mes voeux, Qui sera, là-haut, ma victoire, Et la tienne, si tu le veux. La couronne y sera plus belle Pour le plus douloureux combat; Va donc à l’oeuvre où Dieu t’appelle, Fort de ma foi que rien n’abat. Tu sais que jamais à son aide Mon coeur n’invoquera l’oubli; Notre blessure a pour remède La paix du devoir accompli. Il est parti le doux message; Je pleurais bien en l’écrivant; Dieu le guide, il s’est fait passage! Il parviendra le doux message; Pleure encore en le recevant. KONRAD Oui, je veux t’obéir et je consens à vivre, Puisqu’à travers l’exil nous pouvons nous revoir. Puisqu’il me reste encore un sentier pour te suivre, J’y marche sur tes pas dans cet âpre devoir. J’y suis prêt à lutter, à souffrir sans me plaindre, A me vaincre moi-même et mes folles ardeurs. J’aspire aux régions où je devrai t’atteindre; Un tel amour m’oblige à toutes les grandeurs. J’ai vu d’autres que toi forcer des coeurs fidèles A ramper sous un jour, énervés à jamais; Toi, tu m’as rendu libre et m’as donné des ailes; Ton souffle m’a poussé vers les chastes sommets. En chassant de mon coeur les idoles vulgaires, Ce généreux amour m’a laissé mes vrais dieux; Au pied de leurs autels, que j’oubliais naguères, En prononçant ton nom je les adore mieux. Depuis que j’aime en toi, dans tes grâces paisibles, Ces splendeurs de l’esprit qu’annonce un front charmant, Dans mon coeur, plus ému des beautés invisibles, Le doux charme du bien agit plus fortement. Sur tous les malheureux j’ai plus d’âme à répandre; Je crois à la vertu d’une plus ferme foi. Ceux que je dois aimer, ceux que je dois défendre, Possèdent mieux mon coeur, depuis qu’il est à toi. Tu m’as rendu la force avec le don des larmes, Avec ces pleurs cachés, sources des grands desseins, Qu’à l’heure du combat, pour y tremper leurs armes, Versent, en s’immolant, les héros et les saints. Il est parti le doux message; Je pleurais bien en l’écrivant; Dieu le guide, il s’est fait passage! Il parviendra le doux message; Pleure encore en le recevant. ROSA Imitons ces âmes divines; Envolons-nous du même essor! Au prix du leur bandeau d’épines, Dieu nous promet leur nimbe d’or. Dans leur ciel on peut les atteindre; Il faut, pour un temps, ici-bas, Aimer et souffrir sans nous plaindre Et livrer aussi nos combats. Sens-tu pas d’austères délices Envahir nos esprits domptés? Va! faisons de nos sacrifices Nos éternelles voluptés. Viens! mon âme est pleine et déborde, Épanchons ces torrents de feu, En lumière, en miséricorde, Sur tous les coeurs privés de Dieu. Des oeuvres, ami, plus de rêve! Pour tous les maux, pour tous les droits, J’ai la prière et toi le glaive; Armons-nous, tous deux, de la Croix. Il passe au galop sur la neige. Dans la steppe il va nuit et jour; Il est parti... Dieu le protège! Il passe au galop sur la neige, L’ardent message de l’amour. KONRAD Je l’ai repris ce glaive! et, rentré dans la vie, Sous la même bannière où je te vois courir, A l’oeuvre de justice où ma foi me convie, J’offre un soldat plus ferme et mieux prêt à mourir. Qu’importe autour de moi le bruit ou le silence? J’ai rêvé d’une gloire impossible ici-bas. C’est toi, dans ton azur, toi vers qui je m’élance, C’est toi que je poursuis à travers mes combats; Toi que j’atteins à peine au vol de ma pensée, Dans ce pur idéal où tu fuis toute en pleurs. Mais, va, la sphère auguste où tu seras placée, J’y monterai, peut-être, à force de douleurs, A force de désirs sans mesure et sans trêve, De combats que je cherche et que j’entasserai. Va! tu peux te livrer à l’essor qui t’enlève Et fuir au bout du ciel... Je t’y retrouverai! Livre Cinquième. Il est frappé, Konrad, sous le drapeau qu’il aime; Il tombe dans sa force; et le combat suprême Apporte au fier vaincu, fauché dans son printemps, La belle mort qu’on rêve et qu’on cherche à vingt ans, Qui vous prend jeune et pur, encor digne d’envie, La mort qui doit guérir et couronner la vie. La mort vient, mais trop lente; au soldat resté seul Les cadavres sanglants font un épais linceul, Et Konrad, dans l’horreur de ce morne supplice, Du dernier abandon vide l’affreux calice. Pas un ami, pas même un étranger pieux Pour soulever sa tête en lui montrant les cieux. Nul espoir d’obtenir d’une balle plus prompte La fin des longs tourments et des heures qu’il compte. La neige, à travers l’ombre, en tourbillons descend Épaisse, et va rougir sur les mares de sang. Accourus à l’odeur, de toute la contrée, Les loups ont commencé leur horrible curée. Les pieds des noirs oiseaux qui se croisent dans l’air En font pleuvoir du fiel et des lambeaux de chair. Mais, l’âme de Konrad, libre dans la torture, Domine la souffrance et dompte la nature, Et sa fière agonie, à la face du ciel, Atteste encor le droit vaincu, mais éternel; Sa lèvre, où vibre encore un nom, un cri suprême, N’a pas avec son sang laissé fuir un blasphème; Humble et simple croyant, mais soldat indompté, Il meurt, sans avoir craint et sans avoir douté, Ferme en sa juste cause et s’offrant pour victime. Il garde, il garde aussi la vision intime; L’amour lui parle encor plus haut que ses douleurs, Et ses yeux vaguement cherchent des yeux en pleurs. Or, le don de souffrir avec le sang s’épuise, Dans ce corps déchiré que la vertu maîtrise; De l’esprit survivant à ce dernier effort Une clarté sereine approche avec la mort, Et du monde invisible illumine l’entrée; Cette âme, enfin, des sens à demi délivrée, Voit commencer pour elle, aux portes du tombeau, La seconde naissance et le monde nouveau. Konrad, autour de lui, sent frémir dans l’espace, Comme un grand choeur d’oiseaux qui passe et qui repasse; A tous les horizons il entend à la fois Chanter et palpiter des ailes et des voix. Chère et sainte musique à son coeur familière! C’est l’accent des soupirs, le vol de la prière Que sa mère et sa soeur, — infatigable amour! — Lancent pour lui vers Dieu, supplié nuit et jour. Il voit monter, monter de ces âmes fidèles L’essaim de leurs vertus, paré de blanches ailes, Les travaux, les douleurs, trésor accoutumé Offert pour la rançon de l’enfant bien-aimé. L’air en est tout peuplé de ses saintes colombes, Il s’en est envolé de tant de chères tombes! Et tant d’humbles vertus, qu’on découvre aujourd’hui, A la porte du ciel s’en vont frapper pour lui. Or, une voix vibrait dans ces accords mystiques, Claire et d’un timbre d’or dominait les cantiques; Son lointain que le vent jetait dans ce concert, Sur des flots de parfums apportés du désert. Les steppes d’Orient, du milieu des bruyères, Les avait vus monter ces longs flots de prières Qu’en sa ferveur d’amante exhalait, chaque soir, Une âme ardente et pure ainsi qu’un encensoir. ROSA MYSTICA Mon âme est la soeur de cette âme en peines, Donnez-moi, mon Dieu, sa part de douleurs; Pour vous la payer, je viens les mains pleines. S’il vous faut du sang, prenez dans mes veines; Prenez dans mes yeux s’il vous faut des pleurs. Quand vous répandez vos grâces divines, Remplissez son coeur aux dépens du mien; Que toute ma sève aille à ses racines; Les roses pour lui, pour moi les épines; J’accepte tout mal, s’il en a le bien. Cultivez en moi, pour qu’il les moissonne, Les belles vertus, les beaux épis d’or. Labourez mon coeur, je vous l’abandonne; Pourvu que, là-haut, la même couronne A vos pieds, mon Dieu, nous unisse encor. Cette voix a changé l’agonie en extase, Et Konrad a cru voir, dans l’azur qui s’embrase, Rosa, la fleur mystique, aux paroles de miel. Sur un sentier d’or pur elle descend du ciel; Elle vient, conduisant les patronnes qu’elle aime; Car cette mort sanglante est un dernier baptême, Où les saints, accourus vers le soldat martyr, Lavent d’un flot vermeil l’âme prête à partir. SAINTE ELISABETH Prends, pour t’en revêtir, prends ces vivantes roses. Ces vertus de l’amante à mon sourire écloses, Et ces perles, don précieux Fait des pleurs tombés de ses yeux. Prends la couronne d’or et la palme et le trône. Joyaux du paradis ciselés par l’aumône, Ces bouquets d’épis et de fleurs Cueillis au champ de ses douleurs. Porte-les devant Dieu! Je les ai reçus d’elle Pour en former au ciel sa parure immortelle; C’est elle, au jour de l’abandon, C’est elle, ami, qui t’en fait don. SAINTE THÉRÈSE J’ai versé, dans ton coeur en flamme, Ma charité, ce vif encens. L’amour pur, tel que je le sens, Donna des ailes à ton âme. Monte, aujourd’hui, vers le ciel bleu Comme l’odorante fumée, Vole, avec la fleur bien-aimée, Au terme du désir... en Dieu. SAINTE VICTOIRE J’ai pleuré, j’ai souffert et la douleur m’attire. J’ai compté vos tourments, les luttes de ton coeur, Et, comme un digne prix, en te voyant vainqueur, J’ai demandé pour toi la mort et le martyre. Les anges font, là-haut, votre place auprès d’eux; Partagez-vous ce soir les palmes que j’apporte; Dès que ces rameaux d’or auront touché sa porte, Le ciel, d’où je descends, s’ouvrira pour vous deux. SAINTE MARIE A ton cou sanglant je vois son rosaire, Par elle attaché le jour des adieux; Ta main presse encor la croix séculaire, Ces grains qu’ont usés les doigts des aïeux. A moi seul, à moi tu peux me le rendre; Je ne romprai pas ce tendre lien; A ton cou sanglant je vais le reprendre Et tout rouge encor le remettre au sien. En lui présentant la croix bien connue, De ta sainte mort j’irai l’avertir; Elle bénira l’heure enfin venue, Me tendra les mains et voudra partir. Et moi, l’enlaçant avec mes longs voiles, Lui montrant le ciel, terme des ennuis, Je l’emporterai parmi les étoiles Qui vous souriaient dans vos chastes nuits. Fiers de nous aider de leurs ailes promptes, Les blonds séraphins, soumis à ma loi, Lui feront franchir l’azur où tu montes Et toucher le but aussitôt que toi. Soudain, avec un bruit d’aile qui se déploie De zéphyr engouffré sous de longs plis de soie, L’ardente vision part et monte dans l’air Et, dans le sombre azur, s’éteint comme l’éclair. Déjà, lourd des vapeurs de la nuit qui commence, Le regard du blessé flotte en un vide immense; Son esprit se débat et se perd, un moment, Dans l’ombre ainsi mêlée à l’éblouissement. Il cherche dans le ciel, d’où tombent ces voix pures, Quelques derniers rayons de ces chastes figures; Il s’élance; il voudrait suivre dans leur essor Ces âmes qu’il entend, mais de trop loin encor. A l’horizon, bientôt, comme un feu qui s’allume Rouge et qui s’agrandit en sillonnant la brume Comme si de l’éther une étoile en son vol S’arrachait et glissait effleurant notre sol, Une forme éclatante, aussitôt reconnue, Apparaît à Konrad et descend de la nue. C’est l’astre souriant, c’est le premier soleil Qui de son âme en pleurs hâta le doux réveil, La sainte Béatrix, au désert rencontrée, Qui d’un monde inconnu lui découvrit l’entrée. Lui barra le chemin de la forêt des sens, Et tourna vers le ciel ses désirs grandissants. C’est elle, en sa beauté qui subjugue et qui flatte, Avec son regard d’aigle et sa robe écarlate, La vierge qui nous ouvre, au fond du paradis, Les cercles radieux aux vivants interdits, Celle qui lui versa l’ardeur des grandes choses, Et, le touchant au front de ses mystiques roses, Le força de gravir, par les sentiers étroits, Ces sommets de l’amour couronnés par la croix. L’allégresse entrevue et longtemps poursuivie Apparaît sur le seuil de la nouvelle vie; L’ange qui fait choisir entre les deux chemins, Se penchant sur Konrad, saisit ses pâles mains; Et, comme un fils en pleurs tiré d’un mauvais rêve, Dans la réalité le réveille et l’enlève. Il monte, il voit là-bas fuir nos sanglants sommets Témoins des noirs combats terminés à jamais; Il respire, et, baigné d’une clarté croissante, Se sent vivre, étonné de la douleur absente. Il monte, il monte; il voit, dans son joyeux essor, Tourbillonner sous lui, comme une neige d’or, Tout ruisselants de vie et pressés dans l’espace, Les rapides soleils qu’en son vol il dépasse. En mille sons divers, vibrant sur leurs essieux, De leur musique immense ils remplissent les cieux. Sur ce clavier, docile aux doigts de l’invisible, Plane de Béatrix la voix pure et paisible; Et l’esprit de Konrad, libre enfin de son corps, S’élève, enveloppé de ces divins accords. BÉATRIX Gloire au coeur téméraire épris de l’impossible, Qui marche, dans l’amour, au sentier des douleurs, Et fuit tout vain plaisir au vulgaire accessible. Heureux qui sur sa route, invité par les fleurs, Passe et n’écarte point leur feuillage ou leurs voiles, Et, vers l’azur lointain, tournant ses yeux en pleurs, Tend ses bras insensés pour cueillir les étoiles. Une beauté, cachée aux désirs trop humains, Sourit à ses regards, sur d’invisibles toiles; Vers ses ambitions lui frayant des chemins, Un ange le soutient sur des brises propices; Les astres bien-aimés s’approchent de ses mains; Les lis du paradis lui prêtent leurs calices. Béatrix ouvre un monde à qui la prend pour soeur, A qui lutte et se dompte et souffre avec délices, Et goûte à s’immoler sa plus chère douceur, Et, joyeux, s’élançant au delà du visible, De la porte du ciel s’approche en ravisseur. Gloire au coeur téméraire épris de l’impossible. HERMAN DÉDICACE À la jeunesse. On dit qu’impatients d’abdiquer la jeunesse, Aux sordides calculs vous livrez vos vingt ans; Qu’à moins d’un sang nouveau qui du vieux sol renaisse, La France et l’avenir ont perdu leurs printemps. A l’âge où nous errions, livre en main, sous la haie, Tout prêts à dépenser notre coeur et nos jours, On dit que vous savez ce que vaut en monnaie L’heureux temps des chansons, des songes, des amours. On dit que le franc rire est absent de vos fêtes; Que l’ironie à flots y coule par moments; Que chez vous le plaisir, pour parer ses conquêtes, Rêve, au mépris des fleurs, l’or et les diamants; Que vous refuseriez l’amour et le génie, Si Dieu vous les offrait avec la pauvreté; Que vous n’auriez jamais pour la Muse bannie Un seul regret, pas plus que pour la liberté! On dit vos coeurs tout pleins d’ambitions mort-nées; On dit que vos yeux secs se refusent aux pleurs; Qu’avec vous le rameau des nouvelles années Porte un fruit corrompu, sans avoir eu des fleurs. Mais je vous connais mieux, malgré votre silence; Le poëte a chez vous bien des secrets amis. D’autres vous ont crus morts et vous pleurent d’avance, Frères de Roméo, vous n’êtes qu’endormis! Qu’importe un jour d’attente, une heure inoccupée! Tous vos lauriers d’hier peuvent encor fleurir; Vous qui portiez si bien et la lyre et l’épée, Vous qui saviez aimer, vous qui saviez mourir! Hier, une étincelle éveillait tant de flamme! Hier, c’était l’espoir et non le doute amer; Un seul mot généreux, tombé d’une grande âme, Vous soulevait au loin comme une vaste mer. Aux buissons printaniers tout en cueillant des roses, Vous saviez des hauts lieux gravir l’âpre chemin, Et pour vous y conduire, amants des saintes choses, Elvire ou Béatrix vous prenait par la main. Vous les suivrez encor sur la route choisie! Vous gardez pour flambeau leurs regards fiers et doux; Celui qui cherchera la fleur de poésie Ne la pourra cueillir, s’il n’est pareil à vous. Aimez votre jeunesse, aimez, gardez-la toute! Elle est de vos aînés l’espoir et le trésor; Portez-la fièrement, sans en perdre Ime goutte; Portez-la devant vous comme un calice d’or. Peut-être on vous dira d’y boire avec largesse, D’y verser hardiment le vin des passions; D’autres vous prêcheront l’égoïste sagesse Qui rampe et se réserve à ses ambitions. Mais aux vils tentateurs vous serez indociles! La Muse vous conseille, et vous saurez choisir: Restez dans le sentier des vertus difficiles; Votre âge a des devoirs plus doux que le plaisir. A vous de mépriser ce qu’un autre âge envie, Tout bien et tout renom qu’on acquiert sans efforts. Dieu vous a faits si fiers, si purs, si pleins de vie, Pour les belles amours et pour les belles morts. Venez donc! je vous suis, et nous volons ensemble; Nous remontons le cours du temps précipité; Vous me faites revoir tout ce qui vous ressemble, Toute chose où rayonne un éclair de beauté. Avec vous je suis jeune; avec vous j’ai des ailes, Vos ailes de vingt ans, l’espérance et la foi! Ces deux vertus des forts, qui vous restent fidèles, Me rouvrent votre Éden, déjà trop loin de moi: Non pour nous endormir sur ses tapis de mousse, Pour y suivre, en rêveurs, dans ces détours charmants, Sous l’ombre où les oiseaux chantent de leur voix douce, Les méandres de l’onde et les pas des amants; Non pour cueillir sans fin la fleur d’or sur les landes, Pour perdre nos printemps à tresser dans les bois, A nouer de nos mains tant de folles guirlandes Qui, l’automne arrivé, nous pèsent quelquefois. Non! c’est pour y tenter la cime inaccessible Où les héros d’Arthur cherchaient le Saint-Graal. A vous, audacieux qui pouvez l’impossible, A vous d’y découvrir, d’y ravir l’idéal! Faisons, si vous voulez, ce périlleux voyage, Loin du sentier banal où notre ardeur se perd. Montons, pour respirer la pureté sauvage, L’héroïque vigueur qu’on retrouve au désert. Venez vers ces sommets inondés de lumière; L’extase y descendra sur votre front bruni. Sous ces chênes, vêtus de leur beauté première, Imprégnez-vous là-haut d’un souffle d’infini. Et, dans votre âme, avec le concert qui s’élève, Avec le bruit du vent et l’odeur des ravins, Quand vous aurez senti couler comme une sève Tout ce que la nature a d’éléments divins, Vous irez moissonner dans un autre domaine, Dans un autre infini qu’on n’épuise jamais. Les oeuvres des penseurs vous ouvrent l’âme humaine; Visitez avec eux l’histoire et ses sommets. Là, vous évoquerez les héros et les sages: Vous y respirerez leur âme et leur vertu. Gravez dans votre coeur leurs augustes images; Haïssez avec eux ce qu’ils ont combattu; Mangez un pain vivant pétri de leur exemple, Si bien que, nourris d’eux plus calmes et plus forts, Les portant comme un Dieu dont vous seriez le temple, Vous sentiez vivre en vous tous ces illustres morts. Puis, sans vous arrêter, même à ces temps sublimes, Au réel trop étroit par votre essor ravis, Toujours plus haut, toujours plus avant sur les cimes, Lancez dans l’idéal vos coeurs inassouvis, Plus haut! toujours plus haut, vers ces hauteurs sereines, Où nos désirs n’ont pas de flux et de reflux, Où les bruits de la terre, où le chant des sirènes, Où les doutes railleurs ne nous parviennent plus! Plus haut dans le mépris des faux biens qu’on adore, Plus haut dans ces combats dont le ciel est l’enjeu, Plus haut dans vos amours. Montez, montez encore Sur cette échelle d’or qui va se perdre en Dieu. I HERMAN Crois-tu qu’en ces déserts, transfuge de la vie, Je t’apporte à nourrir quelque lâche douleur; Que j’y vienne abriter l’égoïsme et l’envie, Ou farder au soleil leur immonde pâleur? Ton flanc escaladé sent-il que je chancelle? Est-ce un débile enfant, par son rêve égaré, Qui, frappant ton granit de ce bâton ferré, En fait, à chaque pas, jaillir une étincelle? L’ESPRIT DES SOMMETS Je sais que la mollesse et les désirs grossiers Et les amours vulgaires, Au seuil de mes jardins, fermés par les glaciers, Ne se hasardent guères; Que l’argent de ma neige et l’or du ciel en feux Et l’encens de mes brises N’ont jamais soulevé, du côté des hauts lieux, Les basses convoitises. Les simples et les forts sont mes seuls courtisans. Mon trône de bruyère Du pâtre et du chasseur inspire, tous les ans, La chanson libre et fière. Tu viens d’un pied hardi me visiter comme eux; Un vent frais te caresse... Et, pourtant, mon soleil laisse à ton front brumeux Son voile de tristesse. HERMAN Satisfait de mon sort et moins triste que fier, Je ne viens pas gémir assombri par l’injure; Si j’étais l’offensé de ce siècle de fer, Je mettrais plus d’orgueil à cacher ma blessure. Mais sous mon toit béni s’assied le vrai bonheur; J’y vois l’aïeul sourire au nourrisson robuste. Riche des fruits de l’arbre et des fleurs de l’arbuste, Je ne désire rien,... j’ai le pain et l’honneur. Je trouve en ces forêts et mon luxe et mes fêtes; Plongé dans la nature, y parlant à nos dieux, Tout ce que je demande à cet âge odieux, C’est d’épargner encor tes bois et mes retraites. Si je viens, triste et seul, au-devant du désert, C’est pour fuir, dans l’azur, sur ta cime où je monte, L’aspect même du joug dont ils aiment la honte Et leurs lâches plaisirs où la vigueur se perd; Pour couvrir du silence et de l’ombre des chênes D’indignes souvenirs dont je suis innocent; Pour respirer un air plus vif et plus puissant Et qui soit pur, au moins, des serviles haleines. Je cherche, au fond des bois, un autel, chaste encor, Qui résiste à l’orgueil des pompeux sacrifices Et, libre, en son mépris pour le marbre et pour l’or, N’ait pas au crime heureux offert des dieux complices. L’ESPRIT Viens! j’accueille et nourris ce fécond désespoir, Ces haines magnanimes; Je hausse les coeurs fiers et d’un ferme vouloir Au niveau de mes cimes. Viens! j’ouvre à tes désirs cet austère jardin; Mon soleil t’y convie. Récolte, avec mes fleurs, de gradin en gradin, Les conseils de la vie. II Jusqu’au champ suspendu sur cet étroit rocher Où le chamois et l’aigle osent seuls se percher, Quel sentier a conduit, dans sa longue escalade, Depuis ce toit qui fume au pied de la cascade, Le hardi laboureur qui fait si haut moisson? Quel oiseau lui prêta son aile et sa chanson? Quelle occulte vertu, sous ses mains familières, Fait jaillir tous les ans le bon grain de ces pierres? Ses boeufs n’ont pu le suivre; et, seul dans le granit, Il retourne en suant son fer que Dieu bénit; Seul dans ces hauts sillons étayés de murailles Il a porté la herse et le sac des semailles. Le sol même est son oeuvre. Au grain blond et vermeil Dieu n’a rien pour sa part fourni que le soleil. L’homme a seul amassé sur le roc qui l’appuie Ce champ aérien repris par chaque pluie. Toi-même, ô laboureur, toi seul as, sur tes reins, Porté le riche humus à ces maigres terrains. Ton blé germant là-haut, dans la roche brisée, Y boit plus de sueurs cent fois que de rosée; Et, comme on bénit Dieu sous ton toit de sapin, Nous devons te bénir quand nous mangeons ce pain. Ah! qu’il est plein de vie et de saveur! Ah! comme Ce pain, fait tout entier de la vertu de l’homme, Donne un plus noble sang, un plus vaillant esprit A l’aïeul qui le sème, aux enfants qu’il nourrit! Mais nous, ô voyageur, plus haut! montons encore Cet escalier des monts par où descend l’aurore: Chacun de ses degrés offre au coeur agrandi L’image et le conseil d’un travail plus hardi. Arrêtons-nous, regarde! aux flancs du précipice, Sur ces murs veloutés qu’un fin gazon tapisse, Le faucheur, sur l’abîme allongeant son râteau, Ramène herbes et fleurs jusqu’au bord du plateau. Vois ce sapin vieilli dont les dernières branches Pendent au bord du gouffre avec leurs mousses blanches; Vois! l’homme ose attacher à ce tronc caverneux Et prendre pour échelle un câble aux mille noeuds. Il s’en va, jusqu’en bas, couper l’herbe nouvelle. Sur le dos du faucheur la gerbe s’amoncelle. Pour gravir sous ce poids l’impossible chemin, Il saisit chaque noeud de sa robuste main; Il monte; il a touché l’étroite plate-forme. Le voilà qui dépose, enfin, sa charge énorme. Il respire. Il repart; entre les hauts piliers Il suit de la forêt les détours familiers. Déjà, sur la colline adoucie en sa pente, Un sentier plus battu vers le hameau serpente; L’homme approche, et, là-bas, sur ce tertre avancé, Sa verte meule oscille à son pas cadencé, Voyez! le fenil s’ouvre et s’emplit; l’herbe fraîche Et les fleurs des sommets vont parfumer la crèche. Tombe aujourd’hui la neige, et grondent les autans, La vache rousse aura du foin jusqu’au printemps, Et tes fils accroupis, se réchauffant sous elle, Pourront s’abreuver tous sans tarir sa mamelle! Retourne un jour encor, brun faucheur aux pieds nus, Jusqu’à ces prés sans maître et de toi seul connus; Emmanches-y ton fer d’un bois que rien ne rompe; Puis, reviens. Du canton, là-bas, mugit la trompe, Et, dans la gorge étroite où roulent des tambours, J’entends les fantassins s’approcher à pas lourds. CHANT DES FAUCHEURS Au soleil levant les faux étincellent; La cascade en feu jette moins d’éclairs Sous l’ardent rayon qui court dans les airs; Avec moins de bruit ses longs flots ruissellent. Au soleil levant les faux étincellent. Vois là-haut frémir nos fiers bataillons! La liberté souffle et grossit la trombe; Sur chaque berceau, près de chaque tombe, Drus comme les blés dans nos verts sillons, Ils germent du sol nos fiers bataillons. La faux dans tes mains vaut mieux que l’épée, Montagnard fidèle aux moeurs des aïeux! Dans l’auguste foi, dans l’honneur pieux, Ainsi que ton coeur sa lame est trempée. La faux dans tes mains vaut mieux que l’épée. Ton marteau sonore a battu l’acier; Le grès du rocher près du flot l’aiguise, La hampe de frêne est faite à ta guise; Présente la pointe au sanglant coursier. Ton marteau sonore a battu l’acier. Rustiques faucheurs, l’escadron se brise Sur vos rangs pressés comme une forêt. Frappez des chevaux le nerveux jarret; Rustiques faucheurs qu’un soldat méprise, Fauchez plus avant, l’escadron se brise! Les hauts cavaliers tombent lourdement Sous l’or et l’airain des riches armures. Les épis sont pleins, les herbes sont mûres: Comme les pavots et le blond froment, Les hauts cavaliers tombent lourdement. Rompez dans leurs mains, comme une quenouille, La lance effilée au rouge pennon Et l’écu d’azur où s’écrit leur nom. Sous l’acier des faux lavé de sa rouille, Leur glaive est brisé comme une quenouille. Gravissez, faucheurs, ces monceaux de morts Pareils aux sommets, votre âpre domaine; Sur ces prés sanglants le fer se promène. Pour trancher la fleur des preux et des forts, Gravissez, faucheurs, ces monceaux de morts. Vous n’aurez jamais de moissons plus belles; Ramenez vos chars pleins et triomphants; La liberté sainte a, pour vos enfants, Lié de ses mains les blondes javelles... Vous n’aurez jamais de moissons plus belles. Rentrez sous le hangar les faux et les tridents; Votre toit vous rappelle après ces jours ardents. Moi j’irai sur vos monts, qu’en rêvant je traverse, Cueillir à chaque cime une vertu diverse. Les saintes visions habitent ces hauteurs: Dieu, qui s’y manifeste à vos rudes pasteurs, Accorde avec amour à leur race aguerrie, Après les grands combats, la grande rêverie. LE PÂTRE DES MONTAGNES Le pâtre aux longs cheveux, roi des plateaux déserts, Seul et fort, rêve en paix sur son trône de mousse; Gouvernant, tout l’été, dans leurs pacages verts, Les noirs taureaux, les vaches rousses. D’un geste à ses grands chiens il commande, et, le soir, Le troupeau vagabond, dispersé dès l’aurore, S’assemble autour du maître et suit à l’abreuvoir La génisse au collier sonore. Le vent berce les pins, ces encensoirs des monts, Un souffle attiédi sort des bruyères voisines, Et l’homme des hauts lieux respire à pleins poumons La vitale odeur des résines. La robuste fraîcheur qui tombe des glaciers, Le soleil distillant le thym et les verveines, Le souffle et la vertu des sommets nourriciers Ont coulé dans ses fortes veines. Les miasmes impurs, les morsures de l’air, Les invisibles dards dont la nuit nous pénètre N’atteignent pas son sang et glissent sur sa chair, Comme sur l’écorce des hêtres. Il combat, seul à seul, près du ravin béant, L’ours au poil hérissé, qui recule et qui gronde; Il sait, au jour fatal, de l’orgueilleux géant Percer le crâne avec sa fronde. L’esprit de Dieu, souvent, a suscité sa voix, Et la harpe obéit à cette main hardie; Et le rude pasteur lance, à travers les bois, La prière et la mélodie. Ainsi, quand le printemps met la sève en éveil, Le vieux chêne attendri se dilate en sa force, Et l’arbre aux flancs noueux fait jaillir au soleil Un miel blond de sa noire écorce. Mais nous, ô voyageurs, plus haut! montons encore Cet escalier des monts par où descend l’aurore. Les plus âpres sommets et le front le plus fier, Où les noirs ouragans grondaient peut-être hier, Pour qui sait les atteindre et pour qui sait y lire, Ont aussi leurs saisons de fleurs et de sourire. L’amant de l’impossible atteint seul ces hauteurs, Connaît seul ces rayons et ces vives senteurs. LA FLEUR DES CIMES Cueillez sur la cime austère Cueillez, au prix des périls, La fleur pure et salutaire Qui tient à peine à la terre, La fleur aux parfums subtils. Dieu la sème et Dieu l’arrose; Préférez son vague encens A l’acre odeur de la rose, Aux parfums que l’art compose Pour le vain plaisir des sens. L’esprit seul, au bout du rêve, Rentré sur le sol natal, Après un combat sans trêve, Vous respire et vous enlève, Douce fleur de l’idéal. Nul n’atteint ces fleurs divines, S’il n’a, dans un long effort, Sur la pierre ou les épines, Rougi de sang nos collines Et monté... jusqu’à la mort. Mais quand l’âme est parvenue A ces jardins du haut lieu, La terre, en bas diminue, Et, soulevé par la nue, L’homme est tout près de son Dieu. Mais nous, ô voyageur, plus haut! montons encore Cet escalier des monts par où descend l’aurore; Chacun de ses degrés offre au coeur agrandi L’image et le conseil d’un travail plus hardi. Plus haut, toujours plus haut! Sur le glacier bleuâtre Le chasseur est debout. Les taureaux et le pâtre Apparaissent, là-bas, au soleil endormis, Noirs sur les plateaux verts et tels que des fourmis. L’ardent chasseur bondit au bord des précipices; Un chemin sans péril est pour lui sans délices, Il aime à respirer, sur la neige des monts, Un air qui brûlerait nos débiles poumons. Il cherche au bout des pics affrontés avec joie La fatigue et la lutte encor plus que la proie; Puis, sur la toison fauve et dans l’antre des ours, Il dort de longues nuits, il rêve de longs jours, Il part; le ciel est clair; dans sa force il s’enivre, Il sent sur les sommets le vrai bonheur de vivre, Et, comme l’aigle errant sans rival et sans loi, Loin de la foule impure, il est seul, il est roi. LE CHASSEUR DE CHAMOIS Le franc chasseur suit sur la neige L’ours et l’isard; A chaque pas il trouve un piège, Vit de hasard. En déposant la carabine, Souvent, le soir, Il mange, à son feu de résine, Un pain tout noir. Il n’a pas même un lit de chaume Pour s’y coucher... Mais les sapins forment le dôme Sur son rocher. Dans sa cape de laine brune, Sans nul souci, Il dort en attendant fortune... Son chien aussi. Son fusil et sa cartouchière Près de sa main, Il dort, dans sa pauvreté fière, Jusqu’à demain; Rêvant de la fée immortelle Qui l’a doté, Et lui fit la part la plus belle, La liberté! La liberté, fière et sans règle Dans sa ferveur, Qui donne au pain d’orge et de seigle Tant de saveur; Qui rend l’habit de grosse laine Souple et soyeux, Et fait battre, à sa chaude haleine, Les coeurs joyeux. La liberté, plus douce encore Que le doux miel, Plus éclatante que l’aurore Au fond du ciel. Tu viens, ô divine guerrière, Que nous aimons, Tu descends, comme la lumière, Du haut des monts. Là, debout sur la feuille sèche, Au bord d’un bois, Tu lanças la première flèche De ton carquois. Là, présente à l’heure fatale Aux oppresseurs, Tu fondras la dernière balle Des francs chasseurs. Mais nous, ô voyageur, plus haut! Montons encore Cet escalier des monts par où descend l’aurore; Chacun de ses degrés offre au coeur agrandi L’image et le conseil d’un travail plus hardi. Aux confins de l’éther d’où la foudre s’élance, Voici la région du froid et du silence, Où la vie est voilée, où cessent les combats; L’oeil même du chasseur ne la voit que d’en bas, C’est le front de la terre où dort l’âme du fleuve. Les fécondes sueurs où tout germe s’abreuve Jaillissent de là-haut; et l’être, à grands flots, sort De ces monts recouverts du linceul de la mort. LE GLACIER L’esprit des eaux, caché dans son beau corps de neige, Conserve tout l’hiver son immuable siège Posé sur les sommets; Sa statue au front blanc, calme, solide et pure, Semble un dieu qui s’assied à part dans la nature Pour dormir à jamais. Elle y forme des monts l’impassible couronne; Le nuage empourpré d’un manteau l’environne, La lune s’y suspend, Et la foudre du ciel, qui tonne à côté d’elle, Sillonnant les glaciers sans qu’une onde en ruisselle, S’éteint en les frappant. Mais qu’un soleil ami caresse enfin la cime, Le rocher devient flot, le dieu marche et s’anime Sur son trône argenté; L’esprit des eaux s’épanche avec un bruit sauvage, Et, roulant vers la plaine, y porte le ravage... Ou la fertilité. Tel, dans la région,des stoïques pensées, Le héros s’est vêtu de ses splendeurs glacées; A voir ce front serein Pareil aux pics blanchis, sans larme et sans murmure, On a cru que l’amour glissait comme l’injure Sur cet homme d’airain. Mais que le vrai rayon vienne effleurer cette âme Qu’un dessein généreux colore de sa flamme Ce front indifférent, Et vous verrez la neige en flot d’azur se fondre, Vous entendrez ce coeur éclater et répondre Au fracas du torrent. Et le grand fleuve ira susciter toute chose; Plainte ou joie, éveillant sur les bords qu’il arrose Mille échos assoupis; Et l’âme s’épandra sur les âmes prochaines, Douce et terrible; ici, faisant crouler les chênes, Là, germer les épis. III L’ESPRIT DES SOMMETS Le livre des hauts lieux plein d’images vivantes Devant toi s’est ouvert; Tu reçus des torrents, des oiseaux et des plantes, Les leçons du désert. Aujourd’hui, tu parviens à des sphères plus hautes, Où la terre et le ciel S’embrassent, en mêlant leurs confins et leurs hôtes, Au-dessus du réel. Dans ce monde, interdit à qui n’a pas des ailes, Tu monteras sans peur; Il suffît d’évoquer tes souvenirs fidèles; Je te livre à ton coeur. Réveille ici les dieux sacrés dans ta mémoire Par l’amour filial, Lorsque tu traversas les sommets de l’histoire En quête d’idéal. HERMAN Je les vois, dans mon âme, au-dessus des nuages, Au-dessus des vapeurs de notre temps impur, Les aïeux, les héros! Ils passent dans l’azur, Leur souffle excite en moi de sublimes orages. Je viens les contempler les entendre au désert, Pour que les hauts sapins où l’infini murmure, Les cascades, les vents et la grande nature Accompagnent leurs voix d’un plus digne concert. L’ESPRIT Je t’ai vu, tout enfant, pleurer sur mes collines, Ton livre dans la main, Cherchant pour t’approcher de ces âmes divines Quel est le vrai chemin. Et moi j’ouvre à ton coeur leurs sphères immortelles; Viens les aimer de près, Et leur parler toi-même, et te baigner comme elles Dans mes saintes forêts, Viens, assis sur les fleurs, près de l’onde écumante, Respirer tout l’été L’esprit qui les supporte et qui les alimente Dans leur éternité! IV Sur une mer de neige, une île verte et chaude Dans son cadre d’argent luit comme une émeraude; Les glaciers crénelés,- s’étageant par gradin, Font un rempart d’azur à ce chaste jardin. Le sourire empourpré du jour qui se réveille, Ruisselant sur les fleurs de l’immense corbeille, Enflamme, sous l’or vif dont il baigne leurs fronts, La digitale rouge et les rhododendrons, Et la longue asphodèle, et mille herbes étranges Qu’ailleurs n’ont vu fleurir ni l’homme ni les anges, Et mille arbres sans nom réservés à ce lieu Qui n’a pour jardinier que le souffle de Dieu. Vers ce paisible Éden porté de rêve en rêve, De sommet en sommet l’ardent songeur s’élève, Et, comme en son berceau, vient, sans étonnement, S’asseoir sur ces gazons voisins du firmament. Visible pour lui seul, un long cortège d’âmes Tourbillonnait dans l’air en ellipses de flammes, Et, formant un grand aigle au plumage vermeil, Comme un feu dans la nuit brillait dans le soleil. Ces radieux esprits, avec des cris de joie, Planent sur l’étranger comme sur une proie; Car de tout noble amour par leur gloire excité Dieu nourrit les héros durant l’éternité, Et fait, entre eux et nous, flotter sans qu’il dévie Un courant de vertus de l’une à l’autre vie. Or, l’amant des hauteurs devant lui, tout le jour, Vit ces oiseaux divins se poser tour à tour; Et tous, en lui parlant sous leur figure ancienne, Échangeaient par éclairs leur âme avec la sienne. Tous, divers autrefois et de race et de lieux, Ne forment plus au ciel qu’un peuple merveilleux; Ils ont dans l’idéal leur commune patrie Et leur même symbole où plus rien ne varie; Et, d’un même langage alternant les douceurs, L’accent seul est divers entre ces âmes soeurs. Des lyres, des parfums, une chaude lumière Accompagnent la voix qui descend la première. C’est l’héroïsme en fleur dans sa jeune fierté, C’est la Grèce enseignant la force et la beauté. LÉONIDAS « Je t’ai vu, tout enfant, errer aux Thermopyles, Glanant sur ces rochers, en exemples fertiles, Où la liberté sainte a fait tant de moissons; Tu croyais de mon sang la pierre encor trempée, Et serrais dans ta main, comme on serre une épée, Un livre où tu lisais nos sublimes leçons. Tu voyais flamboyer l’épitaphe immortelle Qui du fond de l’histoire à jamais étincelle, Qui contient le secret, le prix de nos exploits; Tu l’écoutai s chanter dans la langue d’Homère; Et tu pleurais, tout haut, comme on pleure une mère, Ceux qui sont morts pour Sparte et pour ses saintes lois. Et tu voulais mourir, et, dans ton noble rêve, Tu t’armais près de moi de la pique et du glaive; Tu me demandais place à mon dernier festin; Tu lançais avec nous le disque, au son des lyres, Et, paré pour la mort de fleurs et de sourires, Enfant, tu défiais l’Asie et le destin. Lorsqu’à dix ans, baigné de ces pieuses larmes, Tu brandissais ainsi de chimériques armes, Ce jour-là, tu fus homme et tu prouvas ton coeur; Et ceux-là sont enfants, sous leurs infâmes rides, Dont l’oblique regard et les lèvres arides Te lancent aujourd’hui leur trait lâche et moqueur. Puisqu’en son jeune essor, sans conseils et sans craintes, Ton âme a pris sa place aux Thermopyles saintes; Puisque tu venais là mourir à mes côtés, Reste à ce poste auguste aimé du petit nombre, Et combats-y sans trêve, au grand jour ou dans l’ombre, Pour la Sparte éternelle et ses dieux insultés. Couvre de myrte en fleur ton arme vengeresse, Expire en souriant comme un fils de la Grèce; Je t’invite au souper promis à mes soldats, Où la muse aux bras blancs, sous de tièdes ombrages, Verse un même nectar aux héros comme aux sages, Et sourit à Platon près de Léonidas. » Voici l’accent plus sombre et la voix surhumaine, Et les âpres conseils déjà vertu romaine Qui défend aux grands coeurs, quand tout plie à la fois, De fléchir sous un maître et de survivre aux lois. CATON D’UTIQUE « Ma mort absout ton coeur de sa morne tristesse; J’ai compris cet abattement Qui vient, malgré ta flamme et malgré ta jeunesse, T’accabler ainsi par moment. Quand je renonce à vivre et succombe à ma tâche, Et meurs en condamnant les dieux, Du mal qui m’a tué tu peux, sans être un lâche, Pleurer à la face des cieux. Les lois ont succombé! j’ai vu rire la foule Autour de leur temple abattu; Avec la liberté, dans les âmes s’écroule L’espoir dernier de la vertu. J’ai vu prostituer l’honneur des laticlaves Aux tribuns changés en flatteurs. Pour premiers citoyens Rome a de vils esclaves; Le sénat s’ouvre aux délateurs! Que Rome soit soumise avec la terre entière; Je reste à jamais indompté! Ce fer dans ma poitrine ouvre à mon âme fière Un chemin vers la liberté. Ainsi j’ai triomphé; m’emparant de l’histoire, J’y règne en dépit du plus fort. Je m’appelle Caton... César, dans sa victoire, César est vaincu par ma mort. » Silence, ô rude voix de l’héroïsme antique, Laisse une âme plus pure exhaler son cantique. Le bûcher de Rouen, les prés de Vaucouleurs Lancent autour de nous leurs flammes et leurs fleurs. JEANNE D’ARC « Tu m’aimas d’enfance, et je viens t’apprendre A chasser bien loin tes noirs assaillants: Garde un esprit fier dans une âme tendre; Les coeurs les plus purs sont les plus vaillants. Tu viens comme au pied d’un autel qui brille Devant mon bûcher te mettre à genoux; Pourquoi, dans ton coeur, mon nom d’humble fille Entre les plus grands est-il le plus doux? Si tu m’invoquas, pauvre paysanne, Entre tous les saints de mon cher pays, C’est qu’au fond des bois et dans ma cabane Ces saints me parlaient, et que j’obéis. C’est qu’à leur appel j’ai dit, sans murmure, A ma mère en pleurs un suprême adieu, Pour aller porter, sous ma blanche armure, L’âme de la France et l’esprit de Dieu. Dieu m’a tout donné, ma force et mes armes, Pour Tes grands combats là-haut résolus; Je n’avais à moi que mes douces larmes, Et mon faible coeur... Tu n’as rien de plus! J’ai lu dans toi-même au pied de ces chênes, Où tu viens rêver encore aujourd’hui; Ton âme inégale aux luttes prochaines Ne peut rien sans Dieu... mais tout avec lui! Cherche donc ta force et ton vrai courage Dans l’ardent amour au pied de l’autel, Dans l’esprit qu’exhale, au jour de l’orage, Un peuple embrasé par le vent du ciel. Que ta lèvre pure et ta vie entière Devant l’ennemi proclament ta foi; Puis, tenant bien haut ma sainte bannière, Au fort du combat pénètre avec moi! » Écoute encor! voici qu’une autre âme s’approche, Un soldat qui vécut sans peur et sans reproche, La même croix sanglante orne son bouclier... Viens apprendre à mourir du dernier chevalier. LE CHEVALIER BAYARD « Toi qui veux, à tout prix, la grandeur de ton âme, Prêt à tous les périls, dédaigneux de tout blâme, Ferme en ton droit chemin; Toi qui fais de l’honneur et ta vie et ton rêve, Viens baiser avec moi le tronçon de ce glaive Tout sanglant dans ma main. Je te prête un moment ce fer que ton enfance S’essayait à tirer en invoquant la France, Ce glaive en qui tu crois; Arme du vieil honneur, fidèle et bien trempée, Que l’on peut au combat brandir comme une épée Baiser comme une croix. » HERMAN Héros et demi-dieux dont l’histoire est le temple, Honneur des anciens jours qu’enfant je poursuivais, Vous offrez vainement la lumière et l’exemple A qui respire encor l’air de ce temps mauvais. La vertu n’a plus d’aile et de sainte folie; Tout conspire à courber, à briser l’homme fier; Le destin est complice; et sous sa main de fer, Devant toute bassesse, il faut qu’on s’humilie. Le beau s’est retiré de tout,... même du bien! Oh! dites-moi, l’esprit que votre amour élève, Qui vit de votre culte, et n’aspire à plus rien, Qu’à rester digne encor de vous et de son rêve, Par où doit-il marcher dans cette épaisse nuit? Tous les chemins frayés nous mènent à J’abîme. Toi dont le livre ardent m’exhorte et me conduit, Parle! un dernier conseil, poëte magnanime, Car de tous ces grands morts les coeurs te sont ouverts, Tu sais à quel foyer s’alluma leur courage; Leur voix grandit encore en prenant ton langage; Leur âme et leurs vertus ont passé dans tes vers. Réponds! quand chacun tremble et détourne la tête, Près du juste ébranlé par les «derniers adieux, Et qui marche au combat, certain de sa défaite, Comment payer sa dette a l’honneur des aïeux? PIERRE CORNEILLE « Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux. » UNE ÂME Tu le sais bien! il est, sous le chaume et dans l’herbe, Des fleurs et des vertus sans nom chez les humains, Mais qu’à l’égal du chêne et du laurier superbe Dieu chérit dans son coeur et pèse dans ses mains. Il est, près du foyer, des travaux magnanimes, Des luttes corps à corps avec la passion, D’invisibles combats, des victoires intimes, Assez beaux pour suffire à tes ambitions. Pour la foule, à grand bruit, l’héroïsme étincelle; Mais, dans un humble effort, le coeur pur et constant. Le flambeau du manoir qui luit dans la chapelle Éclipse devant Dieu ces clartés d’un instant. Sans faire au mal du siècle une guerre inféconde, Où de plus fiers que toi subissent le vainqueur, Reste armé de ce glaive impuissant sur le monde Pour frapper sur toi-même et régner sur ion coeur. Pourquoi rêver d’atteindre à ces gloires banales, Et d’allumer ta lampe à leurs lointains soleils? Tu portes dans ton coeur de plus sûres annales, Et tes chers souvenirs sont tes meilleurs conseils. Il t’est bon d’aspirer, parfois, dans la tourmente, L’esprit de ces grands morts et le vaste horizon; Mais ma pensée à moi chaque jour t’alimente, Et, comme l’air vital, elle emplit ta maison. C’est là qu’est ta vertu, ta grandeur, ton asile, Là, plus fort et livrant des combats glorieux, Tu peux, libre et vainqueur dans un monde servile, Ennoblir avec toi tes fils.et tes aïeux. Là tu peux, chaque jour montant d’une victoire, Humble comme je fus, sans sortir du réel, Dépasser ces sommets du globe et de l’histoire Que je n’ai pas connus,... mais qui sont loin du ciel! HERMAN Mon front triste étincelle au feu de ta parole Comme les noirs sapins sous ce rayon vermeil, Chère âme d’une sainte, et ta douce auréole A réchauffé mon coeur, plus que ce beau soleil. Non, ce n’est pas un rêve, un fantôme, une flamme Que mon ivresse allume et qu’éteindront les vents! Esprits qui me parlez vous êtes bien vivants; Je vous vois, je vous sens au toucher de mon âme! Je dépouille à vos pieds ma faiblesse et mon deuil; Sur l’échelle d’azur que vous avez gravie Vous me tendez la main,... et j’ai touché le seuil Du monde où vous vivez la véritable vie. V L’ESPRIT DES SOMMETS Rends-toi mes ailes d’or et marche désormais Sur la route commune; Et va combattre, armé de l’esprit des sommets, La foule et la fortune. Lorsque errant, comme toi, sous l’arceau des sapins, Où fument les résines, On a mêlé son coeur dans mes temples alpins, A tant d’âmes divines; Que les saints et les forts et l’ange des hauteurs Vous ont parlé sans voiles; Qu’on a de l’infini respiré les senteurs Et lu dans les étoiles... On retourne sans crainte au poste du devoir, Et, d’une main plus forte, On y fait hardiment son oeuvre jusqu’au soir, Vainqueur ou nom, qu’importe! HERMAN Oui, vous m’avez armé, sommets d’où je descend! L’esprit qui parle en vous au combat me ramène, Et du souffle divin j’emporte, en frémissant, Tout ce qu’en peut tenir une poitrine humaine. J’écoute encore en moi vos chênes murmurer. J’entends bruire encor l’essaim des bons génies; Il fait rendre au désert toutes ses harmonies, Chaque fois qu’il s’y pose et vient nous effleurer. J’ai là, toujours ouvert, votre livre, où j’épelle, Aux pages de mon coeur, l’artiste souverain, Le soleil, a fixé sur mon docile airain, A fixé des hauts lieux cette image éternelle. Avec la saine odeur des pins mélodieux, Avec les chauds rayons et les fraîches haleines, J’emporte les conseils, l’âme des demi-dieux, Je la sens pénétrer et courir dans mes veines. Du fiel de ma tristesse il ne reste plus rien Dans mon sang réparé par ces divins fluides; Mon coeur s’est enrichi de ces coeurs intrépides, Leur battement sublime est devenu le mien. Le laboureur d’en haut fit en moi ses semailles; Le sol renouvelé cache une ample moisson; Le maître, en extirpant la pierre et le buisson, Pour me fertiliser déchira mes entrailles. En vain sur mes sillons par tous les vents battus, L’hiver déchaînera son lugubre cortège, Et les froides vapeurs et le doute et la neige... Les épis jailliront et les fortes vertus. Tenez donc m’assaillir avec toutes vos armes, Apres ambitions, plaisirs, lâches frayeurs! De toute servitude éternels pourvoyeurs, Usez, pour ma défaite, usez de tous vos charmes. J’attends et je suis fort; moi, si débile hier, Je suis prêt à vous vaincre en un combat suprême, A briser votre joug, à rester pur et fier... De plus vaillants que moi combattront en moi-même. Par ses grands souvenirs mon coeur est défendu; Mon coeur est habité comme une citadelle. Les héros que j’implore en mon culte assidu Sauront garder leur temple et leur humble chapelle. A défaut de ces dieux lointains et triomphants, Toi, l’ange maternel, toi, simple et forte femme, Qui veilles, de là-haut, l’aïeul et les enfants, Tu peux m’aider à vaincre, à toi seule, ô grande âme! Non, tu n’interdis pas ces sommets à ton fils; Aux maîtres les plus fiers devant moi tu t’y mêles, Et ta voix me commande, au pied du crucifix, D’aller chercher partout des armes et des ailes! Les hauts lieux m’ont ouvert leur magique arsenal, Je m’y suis revêtu de granit et de chêne; Leur souffle en moi s’agite et leur feu s’y déchaîne, Et mon coeur débordant n’attend plus qu’un signal. Voici, voici l’assaut promis à mon courage! La foudre a terrassé mes sombre tentateurs... Et le dieu que j’aspire autour de ces hauteurs, Le dieu dont je suis plein jaillit dans cet orage. Source: http://www.poesies.net.