Symphonies Et Poèmes. (1920) Par Victor De Laprade (1812-1883) TABLE DES MATIERES SYMPHONIES Éleusis. Sunium. L’Alpe Vierge. Hymne A la Mort. Les Taureaux. Une Voix Dans L’Herbe. Symphonie Alpestre. La Résurrection De Lazare. Les Parfums De Madeleine. Le Baptême De La Cloche. À La Patrie. A Un Grand Arbre. La Mort D’Un Chêne. A Une Branche D’Amandier. Limpidité. POESIES DIVERSES Béatrix. Le Droit D’Aînesse. Le Faune. FRAGMENTS Les Vendanges. À La Jeunesse. SYMPHONIES Éleusis. I Du haut des blancs-parvis de Cérès Éleusine, Le peuple s'écoulait jusqu'à la mer voisine. Des adieux se mêlaient aux clameurs des nochers; Les tentes se pliaient au loin sur les rochers; Trois vaisseaux couronnés de fleurs, de bandelettes, Les jeux étant finis, emportaient les athlètes. Par un chemin antique, assis dans leurs grands chars, Gravement revenaient les riches, les vieillards, Et les vierges d'Attique aux corbeilles fleuries Marchaient par la campagne en longues théories. Quand nul ne resta plus du vulgaire joyeux, Dont les rites divins ne frappent que les yeux, Des hommes désireux d'enseignements austères, Et par de saints travaux préparés aux mystères, Se levant tout à coup au bord des bois sacrés, Du temple, avec lenteur, franchirent les degrés. Ils marchaient deux à deux, vêtus de laine blanche, Les pieds nus et le front ceint d'une verte branche. Tous avaient dans l'eau pure, à l'ombre des forêts, Plongé trois fois leur corps en invoquant Cérès; Tous avaient bu la veille aux amphores prescrites, Et muni de flambeaux leurs mains de néophytes. Ils étaient différents d'âges et de pays, Mais un désir pareil les avait réunis; Et tels que des oiseaux qui, des bouts d'une plaine, 'Viennent s'abreuver tous à la même fontaine, Pour y remplir leurs coeurs de sagesse altérés, Aux sources d'Eleusis ils s'étaient rencontrés. Comme un écho veillant sous le fronton antique, Une voix leur jeta la formule mystique. Alors s'ouvrit le temple immense et ténébreux: Son souffle glacial fit dresser leurs cheveux, Et sur le seuil, vêtu d'une pourpre flottante, Le rameau d'or en main, parut l'hiérophante. L'HIÉROPHANTE. Pourquoi vos pas hardis troublent-ils les saints lieux? Hommes, dans leur repos laissez dormir les dieux! Quel orgueil, ô mortels que la glèbe réclame, Fait tomber de vos mains la charrue et la rame? Du joug des vils besoins sous qui tout front blanchit, Du servage commun quel droit vous affranchit? Tandis que vous perdez les jours en voeux superbes, Vos champs au lieu d'épis ont de mauvaises herbes; Nul n'amasse pour vous les fruits ou les toisons; Vous trouverez la faim rôdant vers vos maisons. Cette terre en est-elle à ses moissons suprêmes? Manque-t-elle à vos socs, et l'onde à vos trirèmes? Avez-vous donc tari tous les puits des déserts, Et jusqu'aux pics neigeux labouré l'univers? Vos soleils sont-ils morts, fait-il froid dans vos âmes? N'avez-vous nulle part des enfants et des femmes? Le monde offre à vos mains mille biens superflus: Prenez l'or ou l'amour; que vous faut-il de plus? LE CHOEUR. Les dieux nous ont fait naître eh d'heureuses contrées, Riches d'astres, de fleurs, de sources azurées. Là ne manquent jamais ni la rosée au ciel, Ni le lait aux troupeaux, ni dans les bois le miel. Sans cesse en ces beaux lieux tiédis par les zéphires, Les prés ont des parfums et les yeux des sourires. C'est là qu'aux pieds du chêne ou des platanes verts, Nous avons de vieux toits par la mousse couverts, Des puits sous les palmiers plantés par nos ancêtres; Le pampre et le laurier embrassent nos fenêtres; Dans nos sillons, si peu que les creuse l'airain, Nous cueillons chaque été dix épis pour un grain. Là, comme en nos jardins et nos cieux pleins de flammes, C'est toujours le printemps dans le coeur de nos femmes; Et les douces saisons remplissent chaque jour Nos corbeilles de fruits et nos âmes d'amour. S'il est un homme heureux, il vit sur ces rivages; Et nous, sans qu'une larme ait baigné nos visages, Nous avons fui: ces biens nous sont presque odieux; Quelque chose de plus nous est dû par les dieux. Quand le coeur aux désirs éternels est en proie, L'amour est sans douceur, et l'exil a sa joie. Nous cherchons! les glaciers, les sables et les mers Sont pour nous sans terreurs: tous les pains sont amers; Nul hôte n'est béni s'il n'est sage et prophète! Ce bien rude à trouver dont nous sommes en quête, Ce n'est l'or, ni l'amour, ni le sceptre: à Jason Nous n'eussions de Colchos disputé la toison; Pour suivre jusqu'au bout la voix qui nous entraîne, Nous aurions laissé fuir le navire d'Hélène; Et, les bras étendus vers un plus saint trésor, Passé sans les cueillir devant les pommes d'or. Le fruit mystérieux dont l'espoir nous altère Ne mûrit pas peut-être au soleil de la terre; S'il naissait sous un flot, sur un roc élevé, Partout où l'homme atteint, oh! nous l'aurions trouvé! Nous avons fouillé tout, laissant partout nos traces, Aux sables d'Idumée, aux bois sombres des Thraces; Notre bouche a pressé les fruits mûrs du lotos, Et bu la neige vierge au sommet de l'Athos. Les peuples nous ont dit: Frappez aux sanctuaires! Nous avons de cent dieux levé les vieux suaires, Interrogé les voix de cent autels divers; Les caveaux de Memphis pour nous se sont ouverts; De Delphe et d'Erythrée, au fond des noirs asiles, Nous avons sans effroi vu chanter les sibylles; Notre oreille attentive a pu saisir le nom Que Phébùs fait redire au magique Memnon; A Thèbes, des vieux sphinx interrogeant la face, Nous y lûmes des mots que le simoun efface; Les chênes de Dodone ont parlé devant nous, Et dans Persépolis, humblement à genoux, Nous avons vu briller, sans percer nos nuages, Le foyer éternel qu'alimentent les Mages! Notre esprit cherche encor le bien qui l'a tenté. Est-il ici? Tu sais lequel!... La Vérité! L'HIÉROPHANTE. Tant que vos sens craindront le toucher de la flamme, Hommes! la vérité n'est pas faite pour l'âme! Si les dieux n'en voilaient les rayons trop ardents, Ce flambeau brûlerait les yeux des imprudents. Si la terre approchait du dieu qui la féconde, Un éclair de son char aurait dissous le monde. Nul, dans ce feu, ne prend les charbons à son gré; Ce qu'il faut à chaque âge est là-haut mesuré. La lampe surgira; mais malheur au profane Qui brise avant le temps son urne diaphane! N'entrez pas au saint lieu pour en sonder les murs Et creuser sous l'autel. Dans les trépieds obscurs Craignez de réveiller quelques clartés funèbres, Mortels! et rendez grâce aux dieux de vos ténèbres! LE CHOEUR. La vérité, c'est l'air que respire l'esprit, L'aliment créateur dont l'âme se nourrit; C'est l'haleine des dieux, c'est leur sang qui circule: Mais ce n'est point un feu qui tue, un vent qui brûle. O prêtre! à t'écouter, c'est un fleuve d'enfer Où. l'homme ne saurait tomber sans étouffer! O science! ô science! ô lac tiède et fluide Qui baigne les jardins de l'Olympe splendide, Mer immatérielle aux flots mélodieux, Où plonge en s'abreuvant l'heureux peuple des dieux! Sur leurs longs cheveux d'or d'où ton onde ruisselle Quand l'âme voit de loin jaillir une étincelle, Comme un cygne attiré par le reflet des eaux, En rêve ayant déjà son nid dans les roseaux, Elle part; et volant vers ces sources si belles, Donne pour y monter tout l'essor à ses ailes: Car c'est là qu'elle trouve un breuvage, un lit pur, Là qu'elle lave, enfin, sa blancheur dans l'azur, Livre sa jeune plume à la brise bénie, Et mêle au chant des flots sa goutté d'harmonie! L'HIÉROPHANTE. Il est, sur un sommet dans les airs suspendu, Parmi les fleurs d'un sol à vos pas défendu, Il est une fontaine où l'aigle seul vient boire, L'eau de science y coule en un bassin d'ivoire; Quand l'homme y veut gravir appuyé sur l'orgueil, Le vertige, veillant à la garde du seuil, Du suprême échelon ou du faîte qu'il touche Le fait rouler au fond d'un souffle de sa bouche. LE CHOEUR. Sur le front de l'Atlas nous avons mis nos pieds; Leur vol n'y porte pas les aigles effrayés. Sur les glaciers béants qui nous tendaient leurs pièges Nous avons sans ivresse aspiré l'air des neiges; Le fluide subtil qui flotte en haut des monts N'a pu troubler nos yeux, ni brûler nos poumons; Et, debout, sans frémir au bord du pie sublime, Nous avons soutenu les regards de l'abîme. Va! nous pourrons gravir en creusant nos chemins Tout sommet dont la base offre prise à nos mains! L'HIÉROPHANTE. Vous saurez, mais trop tard, ô coeurs que rien n'effraie, De quel funeste prix la science se paie Et comme on peut vieillir en un jour révolu! Mais venez!... qu'il soit fait ce que l'homme a voulu! LE CHOEUR. Esprit, réjouis-toi! ton attente est passée; Voici la Vérité, ta belle fiancée; Avant l'heure d'hymen, au seuil de sa maison, Chante, oiseau plein d'amour, ta plus douce chanson! II Le prêtre, en gémissant, livre la porte sainte A ces hardis mortels; eux traversent l'enceinte Où la foule s'arrête, et, sans courber le front, Vont droit au sanctuaire où les voix parleront. C'était un antre immense, aussi vieux que la terre, Où les Titans vaincus cachaient leur culte austère, Un mont entier creusé des pieds jusqu'aux sommets; L'oeil du jour et des dieux n'y pénétra jamais; Sculptés dans son granit, des monstres séculaires Couvraient de longs troupeaux ses parois circulaires; Sur un trépied de bronze, un vase empli de feu, Comme un astre immobile, en marquait le milieu. Seul flambeau de qui l'antre empruntait un jour pâle, La clarté se mourait près de ses fleurs d'opale, Et, sans monter jamais jusqu'aux faîtes obscurs, Son reflet vaguement allait blanchir les murs. Le globe merveilleux ne laissait point d'issue Par où l'on pût toucher à la flamme aperçue; Sur ses larges contours un artiste pieux Grava fidèlement les images des dieux, Leurs combats, leurs amours, les traits de leur sagesse, Ce qu'adoraient enfin l'Orient et la Grèce. Le jour intérieur ne luisait au dehors Qu'en rayons adoucis sortant de leurs beaux corps, Et recevant d'eux seuls sa forme et ses limites, S'échappait en clarté sous le voile des mythes. L'Olympe y semblait vivre avec ses habitants; L'homme y tenait sa place après les vieux Titans. Tel que l'avait conçu la foi du monde antique: C'était là du grand tout un abrégé mystique. Zeus s'y manifestait en ses règnes divers; Zeus, le père des dieux, l'âme de l'univers, Roi toujours créateur dans ses métamorphoses. Ici, sur l'Eurotas, sortant des lauriers-roses, Cygne voluptueux par Léda caressé, L'aile ouverte et le col dans ses bras enlacé, De deux guerriers jumeaux il rend Sparte féconde Par ce même baiser qui donne Hélène au monde. Autre part, pour aimer et pour créer encor, Sur une fleur captive il pleut en gouttes d'or. Ailleurs son bras soutient, sans que leur poids l'entraîne, L'effort de tous les dieux suspendus à sa chaîne. Là, sa foudre aux Titans défend l'abord des cieux; Là, taureau, sur sa croupe il porte en des flots bleus, Vers un monde à peupler dont elle sera mère, Europe aux pieds d'argent que baise Tonde amère. Ainsi, dans ses projets pour l'amour ou l'effroi, Tout élément concourt à servir le dieu-roi. Plus loin, l'ardent Phoebus, le prince au triple empire, Archer qui tient aussi les rênes et la lyre, Devant qui meurt toute ombre et pâlit tout flambeau, Apollon, le dieu seul, sans rival, le dieu beau, Séchant sous ses traits d'or un limoneux refuge, Perce l'impur Python, noir enfant du déluge. Instruit par son oracle, un couple abandonné Sème les cailloux vils dont un grand peuple est né. Déjà sous le regard de l'éternel poète L'univers réveillé prend des habits de fête, Et les hommes groupés autour du dieu vainqueur Pour la première fois savent chanter en choeur. La lyre enlève aux monts et bâtit les murailles Des villes qui germaient dans leurs fortes entrailles; Les sauvages tribus, accourant à sa voix, ' S'approchent en dansant au bord des sombres bois. Tout fleurit sous tes pas! Tu fais croître et transformes, O dieu de l'harmonie! ô roi des belles formes! Ton bras, libre des plis de la chlamyde d'or, Montre le vieux serpent qui rampe et hurle encor; Un orgueil triomphant soulève ta poitrine, Ouvre à demi ta lèvre et gonfle ta narine, Et sur ce monde neuf planant en souverain, Tu jettes sur ton oeuvre un oeil fier et serein! Sans rompre encor le chant de son hymne étouffée, L'Èbre roule la tête et la lyre d'Orphée. Sur les bords du torrent les arbres sont en pleurs; Les monstres des forêts hurlent dans leurs douleurs; Et l'homme qui doit tout, arts et lois, au poëte, Passe auprès, les yeux secs, sans qu'un tombeau s'apprête. Là, c'est le froid Caucase; au granit de son front, Avec des liens d'acier que d'autres dieux rompront, Zeus, par la main d'Hermès, a rivé Prométhée. La foule au bas se chauffe à la flamme inventée, Et l'ongle du vautour fouillant ce noble sein Punit le vieux Titan du glorieux larcin. Chanteur au front pensif que la grâce décore, Auprès d'Hercule assis, le fils de Terpsichore, Linus, du rude athlète ose asservir les doigts Au doux jeu de la lyre, et conduire sa voix. Mais la corde est rétive aux mains du lourd élève; Jamais en son gosier un son pur ne s'achève; Il fausse la cadence; et la cherchant en vain, Casse la fibre d'or de l'instrument divin. Retiens, maître, retiens toute parole amère! Le stupide géant est prompt à la colère, Il se lève, il écume; ô douleur! t'arrachant L'ivoire qui dans l'air jette un soupir touchant, Frappe ta blonde tête où s'éteint le sourire, Et brise au même coup le chanteur et la lyre. Étanchez dans les fleurs le sang à ses cheveux, Nymphes! Pleurez sur lui, sur ces hommes pieux Qui voulant de leur âme animer la matière, Tomberont comme lui brisés par le vulgaire! Si tu crains le martyre, étouffe tes chansons, O poète! La mort te paîra tes leçons. Les peuples lasseront ta sagesse déçue: N'offre jamais la lyre à qui tient la massue! Tous étaient là gravés, dieux, demi-dieux, héros, La race des Titans, et ses mille travaux. Comme l'astre qui point sous l'or sculpté des nues, Un feu voilé perçait sous ces formes connues. C'était Pallas donnant ses trésors et son nom Aux champs où doit surgir le divin Parthénon. La vierge au casque d'or, forte, belle et pensive, Frappe le sol d'Attique, et fait jaillir l'olive. Le front ceint de pavots, assise sur les blés, Cérès offre aux humains ses seins de lait gonflés. Sous un gazon plus vert Rhéa cache les tombes. Aphrodite, bercée au vol de ses colombes, Au milieu des baisers indique au blond Éros Une place où le fer défend mal les héros. Bacchus, le thyrse en main, et la face rougie, Excite l'univers à la mystique orgie. Il se roule en chantant sur le crin des lions; Là sève autour de lui bouillonne; les sillons Versent le grain à flots; les cratères s'allument; Un baume acre et puissant jaillit des fleurs qui fument. Près du dieu les volcans, les torrents et les bois Donnent tout ce qu'ils ont de feu, d'ombre et de voix; Le Satyre hurlant se tord sous les caresses; Tous les êtres vivants confondent leurs ivresses, Et notre terre enfin, dont Taxe est secoué, Semble être une Ménade, et crier: Évohé! Dans l'ombre, au bord d'une eau que le croissant argenté, Écartant doucement le cytise et l'acanthe, Comme un rêve divin Phébé vient se poser Près du pasteur chéri qu'éveille son baiser. La déesse a d'abord du bois plein de mystère Chassé Faunes, Sylvains. Sa beauté solitaire, Vierge pour tous les dieux, garde ses doux secrets Au seul Endymion, fils rêveur des forêts. Il n'est arbre enchanté, fleur et source magique, Que n'eût pas reproduit le ciseau liturgique. L'urne au corps diaphane offre sur ses contours Des eaux fuyant la main, des troncs saignant toujours. Là pleure le rocher, et l'écorce palpite, Quand la hache a blessé la nymphe qui l'habite. Là, par sa langueur folle à la terre attaché, Sur son miroir Narcisse est à jamais penché, Et végète absorbé dans l'amour de lui-même. Là, pour orner le front du jeune dieu qui l'aime, Un laurier abondant cache à demi Daphné. Là, des doigts de Lotis un fruit est déjà né, Et son corps virginal, dont le pied prend racine, Semble une fleur s'ouvrant sur sa tige divine. Quelque chose d'humain transpire de partout, Et de l'oiseau qui vole et de l'onde qui bout. Chaque arbuste est paré d'une grâce ravie: A le voir végéter, on comprend qu'il eut vie; Que les êtres issus d'un souffle universel Font entre eux de la forme un échange éternel. Enfin du haut d'un mont, sous les pins et les chênes, Pan, le riche berger, surveille ses domaines. Les Nymphes près de lui sont assises en rond; Deux rameaux verdoyants jaillissent de son front; Sa main lient le syrinx appliqué sur sa lèvre, Et le gazon en fleurs couvre ses pieds de chèvre. Son visage reluit; mille étoiles en feu Argent eut comme un ciel sa poitrine: le dieu Mêle ainsi dans son corps, peint suivant le vieux rite, Ce qui vit ou végète avec ce qui gravite. Autour, l'herbe est épaisse et les bois sont touffus; Les grands valions sont pleins de murmures confus. Là, taureaux et brebis, loups, hydres, sphinx énormes, Hommes de divers sang, monstres de toutes formes, Dans l'herbe, dans les blés, dans les marais épars, Semblent depuis mille ans paître sous ses regards. Au loin la mer blanchit sous les pas de la houle. Au-dessus, dans l'éther, comme un sable qui roule, Des milliers d'astres d'or luisent sur chaque lieu Du cercle universel dont Pan est le milieu. Lui, qui fait obéir cet empire à sa flûte, Des éléments discords apaise ainsi la lutte. Roi fort et pacifique, harmonieux pasteur, Modérant la vitesse et pressant la lenteur, Donnant le ton aux voix de l'homme, aux bruits champêtres, Il conduit en chantant le grand troupeau des êtres. Les hommes admiraient ces tableaux merveilleux; Et tandis qu'à genoux ils priaient tous ces dieux, Grave et haute, une voix - on eût dit l'antre même - Se mit à proférer renseignement suprême. Ce qu'elle remua p"ombres et de clarté, De terreurs ou d'espoir, nul ne l'a raconté; Mais tant qu'elle parla, ces mortels pleins d'audace Pâlirent en suant une sueur de glace. Quelques fantômes vains s'effaçaient de leurs yeux: Mais un jour effrayant creusait son vide en eux; Et devant sa lueur, qui chassait des chimères, Ils voyaient s'éclipser bien des figures chères! Quand l'oracle se tut, une invisible main Frappa le vase ardent, qui se rompit soudain, Et de dieux en débris la terre fut couverte. S'élançant à grands jets de sa prison ouverte, La flamme inonde l'antre. Éblouis, aveuglés, Par ces vives splendeurs sentant leurs yeux brûlés, Regrettant l'ombre antique, et fuyant la lumière, Les hommes à grands pas sortent du sanctuaire. III La grève d'Eleusis entendit des sanglots Se mêler, tout le soir, au bruit calme des flots, Et des pas retentir, et des voix désolées Se plaindre en choeur dans l'ombre ou gémir isolées. LE CHOEUR. Ah! la terre est déserte et le ciel dépeuplé! Quel est ce dieu secret dont l'oracle a parlé? Pourquoi s'enferme-t-il en des lieux invisibles? Les nôtres se montraient sous des formes sensibles, Et les hommes ravis adoraient sans efforts Les esprits immortels vêtus de ces beaux corps! Mais toi, dieu solitaire au delà des nuages, Qui saura pour l'autel nous tailler tes images, De quelles fleurs te ceindre, et de quels traits t'armer; Et, si nul ne te voit, qui donc pourra t'aimer? O Grèce! si ces dieux n'étaient rien que tes rêves, Quel doigt sculpta si bien les contours de tes grèves? Est-ce pour y loger une ombre et de vains noms Que tes fils ont bâti les sacrés Parthénons? Adore un dieu plus fort, si l'homme l'imagine, Que ceux qui t'ont donné Platée et Salamine! Pour l'immortel souper qu'attend Léonidas, Trouve un autre Elysée ouvert à tes soldats! Quand on aura brisé les image j des temples, De quels dieux nos héros suivront-ils les exemples? Les autels vont crouler, les vertus avec eux... Ah! s'il est temps encor, rendez-nous nos faux dieux! UN STATUAIRE. N'allez plus, ô nochers, pour des oeuvres fans gloire, Ravir à l'Orient son or et son ivoire! Fuyons le Pentélique où sculptaient nos aïeux, Et la blanche Paros, cette mine des dieux. Jetons loin nos ciseaux, outils sacrés naguères, Qui ne traceront plus que des formes vulgaires. Nos marbrés encensés trônaient sur les autels: Ceux qui faisaient les dieux feront-ils des mortels! Grèce, où l'amour des dieux, chaleur douce et bénie, Comme un fruit de ton sol fait mûrir le génie, Grèce, Olympe terrestre où respirent encor Mille habitants du ciel parés de jaspe et d'or, Qui pourra retrouver, une fois abattues, Le moule harmonieux d'où sortaient tes statues? Nos fils à l'idéal s'essayeront en vain; Les hommes ont brisé leur modèle divin. Vous fuirez les regards des ouvriers profanes, O Nymphes qui veniez en des nuits diaphanes, Vous tenant par la main, formant des pas en rond, Les cheveux dénoués et des fleurs sur le front, Sans que rien lui voilât vos beautés ingénues, Devant l'artiste saint poser chastes et nues. Sèche, ô pâle ouvrier, autour des blocs pesants; Recommence vingt fois tes calculs épuisants; Avec l'esprit d'en haut que ta main rivalise; Cherche avec quel ciseau le beau se réalise; Tâche de remplacer l'amour à force d'art, Ou, las de méditer, invoque le hasard. Que l'orgueil soit ton guide; insulte aux vieux mystères, Et ris des visions que copiaient tes pères; En un sombre atelier mange ton pain amer. Ah! tu ne verras plus des vagues de la mer, Sur la rive sacrée à tes pas interdite, Sortir, le front riant, l'amoureuse Aphrodite; Moins blanche qu'eux l'écume errait sur ses beaux pies. Gardant ses doux attraits de ses deux bras plies, Belle, comme jamais ne l'eût offerte un rêve, Nous la vîmes ainsi de nos yeux sur la grèves Et nous avons tracé dans un marbre enchanté Votre empreinte idéale, ô Grâce! ô Volupté! Si le dieu, supplié jusqu'en son sanctuaire, Ne veut pas révéler sa face, ô statuaire, Si ton coeur ne tressaille aux approches du beau, Si l'or d'un homme impur a payé, ton ciseau, Si pour donner son être à la pierre choisie, Sans attendre l'esprit, tu suis la fantaisie; Jamais, devant ton oeuvre exposée au saint lieu, Les peuples ne diront tremblants: Voilà le dieu! Si l'Olympe est un mot, si, d'un signe de tête, Nul dieu n'en fait tomber la vie et la tempête, Assis sur son grand aigle et la foudre en ses mains, Et ne joue à son gré des dieux et des humains; Si jamais une vierge aux allures hautaines Du beau sceptre de l'art ne vint douer Athènes; Si devant toi jamais ils n'ont paru tous deux, Aux confins du réel agrandis à tes yeux, Lui, flamboyant d'éclairs que sa droite balance, Elle, portant l'égide et le casque et la lance; Pourquoi ne peut-on voir ton Zeus et ta Pallas, Sans tomber à genoux, ô divin Phidias? Vous, que nul dieu n'ira visiter dans vos veilles, Mortels pour qui l'Olympe a perdu ses merveilles, Dans l'atmosphère humaine en vain vous glanerez Pour unir en faisceau des rayons séparés; Les éléments du beau, réunis par contrainte, Manqueront sous vos doigts de la céleste empreinte; Peut-être atteindrez-vous un fini glacial, Mais jamais la beauté, mais jamais l'idéal! LE CHOEUR. Une voix chante, ô Mer! et gronde sous tes lames, Une flamme en jaillit, le soir, au choc des rames. Un caprice inconnu règne au fond de tes eaux, Tu berces tour à tour ou brises les vaisseaux; Ton immense regard s'assombrit ou s'éclaire, On dirait que tu sens l'amour et la colère. La Terre et toi luttez; tu bats son vieux rempart; Vous avez toutes deux votre existence à part. Sous tes grands bras d'athlète ou tes beaux seins de femme, Corps mobile et sans borne, oh! n'as-tu pas une âme? Mille esclaves, ô Mer! peuplent tes flots sacrés, En toi la vie abonde à ses mille degrés, Et comme chez un roi, dans tes profonds domaines, Des trésors inouïs bravent les mains humaines. Sur tes plaines d'azur volent des coursiers blancs Dont les crins écumeux battent les larges flancs; Leur foule en hennissant t'adore et t'accompagne, Quand tu viens sur ton char haut comme une montagne. Des troupeaux monstrueux paissent dans tes forêts, Nul chasseur ne les suit dans tes antres secrets; Là, tu dors dans ta force après tes jours d'orages. L'homme cueille en tremblant la nacre sur tes plages, Dérobe le corail à tes murs de granit, Mais nul n'a vu les bords où ton palais finit. L'esprit seul peut plonger plus loin que ta surface; Sur ton front éternel nul sillon ne fait trace; A ton empire il n'est ni terme ni milieu; Qu'es-tu, vieil Océan, si tu n'es pas un dieu? Et toi que rien ne heurte en ta route azurée, Toi dont les pas égaux mesurent la durée, Feu voyageur, Soleil! qui t'a donné l'essor? Si tu n'as ni coursiers, ni char, ni rênes d'or, Si tu n'es pas d'un dieu l'étincelant quadrige, Quelle force t'entraîne, et quel bras te dirige? Chaque terre a sa part de les dons enflammés; Mais il est des pays qui sont tes bien-aimés; Ah! si tu restes sourd au culte qu'on t'adresse, D'où vient cette beauté dont se pare la Grèce, Et pourquoi sur son front, de tes baisers couvert, Germe avec tant de fleurs un laurier toujours vert? Nourrice aux larges flancs, aux tempes crénelées, Ton char à deux lions roulait dans les vallées; Tous les êtres vivants, par toi multipliés, Venaient boire à ton sein et jouer sur tes pies; Mais, ô Terre! ô Cybèle! ô mère qu'on délaisse! L'homme aime mieux t'avoir esclave que déesse, Et trouve, hélas! plus doux tes dons de chaque jour S'il les doit à sa force et non à ton amour! Sèvre ce rude enfant qui brise sa lisière, Et boit mêlé de sang le lait qu'offre sa mère! Tarisse ta mamelle et ton flanc dévasté, O Terre, c'en est fait de ta divinité! UN ADOLESCENT. Dans le champ paternel que l'Ilissus arrose, Lorsque je vis Myrto cueillant le laurier-rose, L'amour ne chantait pas encore dans soft coeur; Elle me désolait avec son air moqueur; Près d'elle sans rougir m'attirait sur les gerbes. Quand elle avait couru tout le soir dans les herbes Et trouvé quelque nid, rien ne lui manquait plus; Elle avait cependant ses quinze ans révolus, Et, sans qu'une étincelle allât jusqu'à son âme, L'enfant, elle jouait sous mes regards de flamme! J'immolai deux chevreaux dans le temple d'Éros, Et le dieu réveilla ce marbre de Paros. Myrto m'avait quitté pour le Thébain Évandre; Ni larmes ni présents n'obtenaient un mot tendre; Ses yeux, muets pour moi, parlaient à l'étranger; Quel caprice ou quel philtre avait pu la changer? Et moi, de son erreur pour la guérir plus vite, J'apporte une colombe à l'autel d'Aphrodite, Et le soir Myrto vient s'offrir à mes baisers, En tremblant à son tour de les voir refusés. Si l'âme d'Éros se brise, et si tu meurs, déesse, Si tu ne prêtes plus aux femmes de la Grèce Ta magique ceinture et lui son carquois d'or, Quel charme le printemps nous garde-t-il encor? Quel dieu fera chanter les nids sous les charmilles Et mettra le désir au coeur des jeunes filles, Et comment éclôront sur un sol attristé Les deux célestes fleurs, l'amour et la beauté? Meure l'Olympe entier si nous sauvons les roses! Les vieillards pleureront les dieux vieux et moroses; Moi, j'avais froid au coeur devant ces rois grondants; Ah! prenne qui voudra leur foudre et leurs tridents! Mais, ô vertes Paies, ô Muses, ô Charités, Prêtresses aux doux yeux dont nous suivons les rites, Nymphes au chant liquide, ô reines des forêts Qui des amants heureux protégez les secrets, Cypris au sein de neige, à l'haleine de flamme, Éros, ô bel archer si doux à percer l'âme, O vous par qui l'on aime, ô choeur mélodieux, Ne survivrez-vous pas à cette mort des dieux? LE CHOEUR. « Homme, si, las d'amour, la soif du vrai t'altère, Bois à la même source où s'abreuva ton père; N'y creuse pas le sable en cherchant d'où vient l'eau Pour que le flot abonde et jaillisse en ruisseau: L'onde se troublerait, et sous ta main déçue Peut-être en la sondant tu fermerais l'issue. » Nos vieillards nous l'ont dit, et nous avons ri d'eux! Et te voilà tarie, ô source des aïeux! Insensés qui fouillez les racines des roses, Respirez le parfum sans nul souci des causes! Quand vous aurez levé tous les voiles sacrés Des flancs de la nature avec art déchirés, Quand vos doigts toucheront les germes de la vie, Que du ventre au tombeau votre oeil l'aura suivie, Que le monde en débris vous aura laissé voir Les intimes ressorts qui le faisaient mouvoir, Quand ton oeuvre d'orgueil enfin sera complète, Que nous restera-t-il, ô science? un squelette! Nous avions une mère et nous buvions son lait, Une mère au front pur et dont l'oeil nous parlait; Par de molles chansons pleines de rêveries Elle nous endormait sur sa robe fleurie; Des corbeilles de fruits étaient sur ses genoux, Nos frères les oiseaux partageaient avec nous; Elle avait le secret d'être féconde et belle Et de rester la même étant toujours nouvelle. Mais l'orgueil et l'ennui nous prirent sur ses bras; - O Nature! pardonne à tes enfants ingrats. - Nous avons immolé, sans crainte, sans mémoire, Au tourment de chercher le doux repos de croire; Le chant intérieur en nous n'a plus chanté Et nous ne t'avons plus, sainte naïveté! UN POÈTE. Un choeur au fond des bois invite le poëte; Pan l'attire d'un signe, et l'emporte à sa fête. Un chant alternatif de rire et de sanglots Sort de tous les rameaux, jaillit de tous les flots; Quand l'homme va toucher l'arbuste ou la fontaine, Il voit fuir en dansant quelque forme lointaine; Des fleurs et des gazons que foule un pied pensif, De la mousse où Ton dort s'échappe un cri lascif; Au bord de l'antre obscur glisse une tête blonde; Deux yeux fascinateurs nous attirent sous l'onde; Le feuillage palpite, et crie à nos côtés; La montagne répond aux mots qu'on a jetés; Le sol fume et mugit, l'eau pleuré, les troncs saignent; Partout ce sont des voix qui chantent ou se plaignent; Le monde est plein de dieux cachés sous mille noms; C'est ce choeur qui nous parle, et que nous comprenons! Et vous deviez nous fuir, peuple aux danses joyeuses, Dryades dont l'oeil noir brille au creux des yeuses, Nymphes aux seins rougis des baisers des Sylvains! Adieu l'antre prophète et les arbres devins! Adieu les songes d'or qui pleuvent des vieux aunes, Les meutes d'Artémis et le syrinx des Faunes! Un deuil silencieux va peser sur nos champs: Car les dieux ne sont plus qui conduisaient les chants! A qui conterons-nous nos souffrances secrètes, Et qui nous répondra dans les saintes retraites! Si la nature est vide, et si les dieux sont morts; S'il ne nous reste plus ici-bas que leurs corps; Si les mers, les forêts, n'ont rien qui sente et veuille Quand la vague se gonfle et quand tremble la feuille; Si les flammes des soirs, la pluie et les zéphirs, Ne «ont pas des regards, des pleurs et des soupirs; Si l'homme, dans la source où son âme est trempée, Peut plonger en tous sens sans trouver la Napée; Si tout enfin, les cieux, les vents, les mers, les nuits, Au lieu d'avoir des voix, n'ont plus rien que des bruits; Qu'écoutons-nous encor? Sur nos lyres muettes Penchons-nous pour pleurer et pour mourir, poètes! LE CHOEUR. Heureux le toit caché dans l'ombre et vert de mousse, Où l'homme est à l'abri de l'ardeur qui nous pousse, Adore sans orgueil les Lares paternels, Son fleuve, sa forêt, les astres éternels, Et la nuit qui le berce, et l'aube qui réveille, Et les riches saisons qui comblent sa corbeille, Et tous ces dieux amis, ces esprits familiers Errant dans la nature avec lui par milliers! Jamais l'homme n'est seul dans ces douces vallées; D'hôtes chers et sacrés son coeur les voit peuplées; Tout lui parle, il comprend, il répond en tout lieu: Chaque être qui l'entoure est son frère ou son dieu! Dans le sentier paisible où sa marche est bornée, Comme l'eau suit son cours, il suit sa destinée; Son joug, facile ou dur, ne l'a pas révolté: Il meurt sans avoir craint et sans avoir douté! Mais si, las d'adorer, il sonde la nature; S'il chérit moins la paix qu'il ne hait l'imposture Si, pour voir ses dieux nus dans leurs antres secrets, Il trouble leur sommeil de ses pas indiscrets; Pour les faire parler, s'il veut les mettre aux chaînes; S'il creuse leurs ruisseaux, et s'il fend leurs vieux chênes; Alors des eaux, de l'air, des fleurs, de toutes parts, Comme des vols d'oiseaux s'en vont les dieux épars; Et, trompé comme nous dans son attente avide, Il s'assied, l'oeil en pleurs, seul en face du vide. Dans ce morne royaume il cherche avec effroi Après les dieux tombés quel est le dernier roi! UNE VOIX. La terre est conviée à des fêtes prochaines; L'ombre antique s'efface, et l'esprit rompt ses chaînes. Hommes, ne pleurons pas sur nos dieux qui sont morts; Saluons leur sépulcre, et partons sans remords! Aux vieux troncs consumés par le temps et la foudre Succède un bois plus vert engraissé de leur poudre; La forêt d'âge en âge a des jets plus puissants, Et nous pourrons à l'ombre y reposer mille ans. Jamais le ciel n'est vide, et les races divines En fécondent le sol sous leurs saintes ruines: Leur grande âme s'épure au fond de ces tombeaux: D'autres dieux vous naîtront plus jeunes et plus beaux! Quand le voile est tombé jusqu'aux pieds de l'amante, Tandis qu'elle résiste en sa pudeur charmante, L'amant regrette-t-il, en voyant ses beautés, Les fleurs, la pourpre et l'or de son sein écartés? Homme, la blanche vierge à tes mains interdite, Que tu dois pressentir sous le voile du mythe, La douce Vérité, cédant à ton amour, Arrache de son corps un voile chaque jour; Chaque jour elle veut qu'on voie ou qu'on devine Quelques grâces de plus dans sa forme divine; C'est ton amante encor sous des habits nouveaux: Au lieu de la déesse aimais-tu ces lambeaux? Laisse, artiste sacré, crouler tes vieux modèles, Sans détacher ta main de tes marbres fidèles; Quand nul dieu ne s'impose à ton libre ciseau, Écoute ta pensée et cherche l'art nouveau. Si la blanche Aphrodite a déserté les grèves, Contemple les beautés qui peuplèrent tes rêves; Vers l'Olympe désert ne tourne plus les yeux, Regarde dans ton coeur, c'est là que sont les dieux! Cueille les fleurs et l'or pour vêtir ces idoles, De cent rayons épars tresse leurs auréoles. Glane, ô puissante abeille, en tout notre univers, La forme et la couleur, trésors toujours ouverts. Mêle dans le creuset, pour ton oeuvre hardie, Le réel au possible; imagine, étudie. Vois les taureaux bondir; vois danser sur les prés Les filles aux doux yeux; dans les couchants dorés, Vois saillir des grands monts les arêtes chenues, Et la pourpre échancrer le noir profil des nues. Vois l'aube nuancer la mer de mille tons; Le lotus découper ses fleurs hors des boutons, Les nids s'entrelacer sur le chêne difforme; Vois comment le grand tout se sculpte et se transforme. Mêle, quand tu pétris l'argile entre tes mairie, Des gouttes d'eau du ciel à quelques pleurs humains. Prends un peu de ton âme, un peu de la nature, Aux baisers du soleil expose la figure; Dès que luira son front doré par leur reflet, Ébauché dans ton coeur, le dieu sera complet! Éros, le dieu vermeil que la mort décolore, Expire sur les fleurs qu'il vient de faire éclore. Pose, ô coeur de seize ans, tes baisers sur son front, Mais sans larme: à leur dieu les roses survivront. Va! les tendres soucis, les langueurs, les ivresses, La volupté des pleurs, l'âcreté des caresses, Ces flèches de son arc, ces feux de ses autels, Ces mille maux si doux, enfant, sont immortels! L'homme peut voir crouler ses temples d'âge en âge, Les débris de ses lois s'amasser par étage, Ses soleils s'éclipser ou brûler tour à tour, Vivre sans rois, sans dieux, mais jamais sans amour! Garde ton âme ouverte aux saintes voix du monde; Poëte, écoute encor les vents, les bois et l'onde! La main qui de leurs nids chasse les vieux démons Va toucher le clavier des vagues et des monts, Et l'hymne où mille cris jetaient un sens étrange, Tu l'entendras chanter, pur de tout vil mélange. Chaque jour écartant un vain sujet d'effroi, La nature s'approche et tend les bras vers toi; Vous pourrez vous aimer et vous parler en face; Plus d'oeil caché dam l'ombre et d'Argus qui vous glace. Sans passer à travers les flûtes des Sylvains, Le vent de sa poitrine aura des sons divins; Sa voix, de jour en jour moins mystique et plus tendre, T'expliquera les mots que nul n'a su comprendre; A son grand livre ouvert, dans un antre inconnu, Comme en ton propre coeur tu pourras lire à nu. Vous serez confondus dans un hymen suprême; Tu croiras dans ses bruits t'ouïr chanter toi-même: Car cette âme qui coule et mugit dans les bois S'agite dans ton sang, soupire dans ta voix. Au lieu du vieux chaos où luttaient les génies, Un monde va s'ouvrir tout peuplé d'harmonies, Et tu seras le cri de ce dieu souverain Qui se parle à lui-même avec l'organe humain! Hommes! l'ardent soleil dont un âge s'éclaire Est pour l'âge qui suit un feu crépusculaire; Le flambeau de vos fils, qui d'avance vous luit, Près du jour à venir n'est encor qu'une nuit! A chaque heure l'éther brille de plus de flamme, Et pour s'en pénétrer s'élargit l'oeil de l'âme. Chaque jour ce grand lac qui croît incessamment Réfléchit plus au loin l'azur du firmament; Chaque jour il enferme une nouvelle étoile; Le ciel, pour s'y mirer, jette son dernier voile, Jusqu'à l'embrassement immense et triomphal Où doivent s'absorber la terre et l'idéal. Alors, dans l'Océan, dont elles sont les gouttes, Pour n'en sortir jamais les âmes fondront toutes, Et chaque être vivra dans un être commun, Et la lumière et l'oeil, enfin, ne seront qu'un. A cette heure douteuse où le jour lutte encore, Tournez donc vos regards du côté de l'aurore; En rappelant à vous l'antique obscurité N'entravez pas ce char dans l'azur emporté. Tout autre astre pâlit et s'efface d'avance, Sitôt que dans l'éther l'ardent cocher s'élance; A sa splendeur royale accoutumez vos yeux, Et laissez sans regret fuir le peuple des cieux! Marchez vers l'orient en troupes fraternelles; Pour un hôte nouveau cueillez des fleurs nouvelles, Et sous un même toit allez vous réunir Pour recevoir en paix celui qui doit venir. Sunium. Sagesse des vieux jours, vierge mélodieuse, Muse vêtue encor de la pourpre du ciel, Manne que distillait une bouche pieuse, Science des enfants, faite d'ambre et de miel! La lumière et l'amour ruisselaient, ô déesse, Sur ta chaste poitrine en un même ruisseau, Et l'homme entre tes bras buvait avec ivresse Le breuvage du vrai dans la coupe du beau. Nul livre n'abaissait ta main droite étendue; Le passé, dans tes chants, racontait l'avenir, Et, de l'éternité naguère descendue, Tu n'avais pour parler qu'à te ressouvenir. O vérité! ton âme habitait dans la lyre, L'esprit avec le son y chantait à la fois; Mais de ses flancs brisés où l'homme voulait lire, Il a fait envoler la pensée et la voix. Sainte inspiration, la terre t'a bannie! La science à pas lourds y creuse ses sillons; Le sage n'entend plus murmurer un génie; Dieu voile sa splendeur aux yeux des nations. Mais, ô divin Platon, fils des vieux sanctuaires, Lorsque au fond de l'éther vous sommeillez encor, La muse vous nourrit des saints électualres, Et toucha votre bouche avec ses lèvres d'or. Elle vous fit ainsi poète entre les sages; Tous les autres parlaient et vous avez chanté! La myrrhe au sein de i'or se garde après des âges: Tous vos enseignements vivront dans la beauté. Je vous vois, ô vieillard, assis sous les portiques, Et marchant lentement sous les platanes verts, Et sur un lit d'ivoire en ces festins antiques Où coulaient à la fois le nectar et les vers. Là, couronné de fleurs, ô hiérophante, ô prêtre! Vous découvriez le seuil d'un monde radieux; Vos amis se pressaient, beaux comme leur beau maître, Et leurs regards suivaient le chemin de vos yeux. Ainsi qu'un vin bénit que l'on boit à la ronde, Vous répandiez sur eux un discours embaumé, En flattant sous vos doigts la chevelure blonde D'un jeune Athénien immobile et charmé. Après venait un choeur de femmes d'Ionie; La flûte cadençait leurs pas mélodieux; Puis, ô Grecs! enivrés d'amour et d'harmonie, Vous chantiez sur la lyre un hymne ponr les dieux. Sunium! Sunium, ô divin promontoire Que la mer de Myrtho baigne amoureusement, Ta cime a vu trôner le sage dans sa gloire! Il a mêlé sa voix à ton gémissement! Il venait là s'asseoir sur la roche dorée, Le poète! il parlait avec un front riant; Parfois, comme pour lire une page inspirée, Il s'arrêtait, les yeux plongés dans l'Orient. Ses disciples, drapés dans leurs manteaux de laine, Dans les myrtes en fleurs se groupant au hasard, Recevaient en leurs coeurs, muets et sans haleine, Le baume qui coulait des lèvres do vieillard. Sunium! Sunium! as-tu fait à sa place Fleurir un laurier rose ou quelque arbre inconnu? As-tu plus de parfums pour la brise qui passe? Tes échos chantent-ils depuis qu'il est venu? L’Alpe Vierge. A La Jungfrau. I Un esprit gardien de toute pureté Habite les glaciers et la neige éternelle. L'air qu'on respire autour de ce faite argenté Rajeunit l'âme et jette une lumière en elle. O vierge! cette nuit, dans son fluide azur, Semble exprès pour mes yeux dissiper tous tes voiles; J'adore en sa blancheur ton front chargé d'étoiles. En toi, jusqu'à ton nom, tout est splendide et pur! Le ciel seul boit ton souffle à ta lèvre sacrée; Ton sein veiné d'azur, rougissant au réveil, Laisse à Dieu seul cueillir sur sa neige empourprée Les roses d'Orient qu'y sème le soleil. Toi seule entre les monts as préservé la face De l'affront qu'aux sommets imprime un pied humain. Partout survient la fange où se forme un chemin: Tu dois de rester pure à tes remparts de glace. Par eux tes flancs sacrés conservent leur candeur. Le soir, lorsque à tes pieds tout le pays est sombre, De l'azur infini perçant la profondeur, Des sommets fréquentés ton front domine l'ombre. Toi-même as cependant tes vallons ténébreux, Et tu tiens, par ta base, aux régions impures Où l'eau du ciel se trouble à laver nos souillures, Où l'homme teint de sang un sillon douloureux. Mais au-dessus de tous, belle vierge de neige, Attirant le premier l'onde et les feux du ciel, Ton front chaste et hautain garde le privilège De porter l'invisible et l'immatériel. Dieu, pour trône ici-bas, a pris ta blanche cime, Seul séjour assez pur pour qu'il s'y daigne asseoir; C'est lui, dans tes splendeurs, qui m'apparaît ce soir; C'est sa voix que j'entends sur ton glacier sublime. II Tu portes, ô mon âme! un sommet tout pareil, Un sommet virginal plus haut que tous nuages, Et qui toujours reflète un peu du vrai soleil, Quand ta plaine assombrie est en proie aux orages. Tu n'as que trop, aussi, d'infimes régions, Noirs marais dont chacun cache une hydre rampante; Chemins à tous venants, où la fange serpente, Et qu'en troupeaux impurs foulent les passions. Oui, ta vallée ouverte est basse, humide, obscure, O coeur par les désirs, par l'ennui fréquenté! Mais vous savez, mon Dieu, si l'humaine souillure Jusqu'au sacré sommet a jamais remonté. Parfois une vapeur sort d'en bas et le cache: Je ne vois pins briller sa neige à l'horizon; Mais elle reste vierge, ô divine raison! Ta splendeur reluira sur ce glacier sans tache. Nul impur voyageur du pied ne l'a terni. A l'homme inférieur par moments invisible, O région sereine où siège l'infini, Ta cime aux passions demeure inaccessible! C'est toujours l'Alpe vierge an front éblouissant,. Dont la chute buteur ne. peut être abaissée, Tabernacle où de Dieu réside la pensée, Échelle de cristal par où l'esprit descend. Oui, j'ai gardé ta neige en ma fierté suprême; Oui, ton faîte est debout! Je le die humblement: Car j'en reviens toujours indigné de moi-même, Quand mon coeur, de là-haut, se mesure un moment. Et j'offre à cet autel splendide et vierge encore Mon culte et le tribut de mes jours les meilleurs; Sa beauté luit en moi, mais elle vient d'ailleurs; En l'adorant, c'est vous, ô mon Dieu! que j'adore. En vous est la hauteur de ce front radieux; En vous est sa blancheur où l'arc-en-ciel se joue: Dans l'homme seul est l'ombre, en lui sont les bas lieux. A vous la neige, à moi la poussière et la boue. Si ce mont reste pur, c'est que vous l'habitez: Toute virginité n'est que votre présence. L'homme, s'il eût trouvé ces cimes sans défense, Eût traîné là sa fange et ses obscurités. A l'abri de moi-même, ô Père! et de la foule, Garde donc l'Alpe vierge où luit ton tribunal, Ce sommet de mon coeur d'où ta grâce découle; Renforce chaque nuit son rempart glacial; Pour qu'au-dessus, toujours, des lieux sombres, immondes, Brille un degré du ciel que je puisse entrevoir, Et qu'aux feux de midi ce divin réservoir M'abreuve tout entier de ses fertiles ondes. Hymne A La Mort. Pourquoi, vous qui rêvez d'unions éternelles, Maudissez-vous la mort? Est-ce bien moi qui romps des âmes fraternelles L'indissoluble accord? N'est-ce donc pas la vie aux querelles jalouses, Aux caprices moqueurs, Qui vient, comme la feuille à travers ces pelouses, Éparpiller vos coeurs? C'est sa main qui disjoint vos plus chères entrailles, Vos âmes en lambeaux, Et qui dresse entre vous d'aussi froides murailles Que celles des tombeaux. Moi, je vous réunis; je vais, liant ma gerbe, Aux champs les plus lointains; Et des coeurs divisés, de l'humble et du superbe, Je confonds les destins. C'est moi qui fais tomber les plus fortes barrières, Qui brise tous les fers; J'ouvre un monde plus vaste aux vertus prisonnières Dans l'étroit univers. Chaque âme dans mon sein touche à toutes les âmes; Des bouts de firmament. J'assemble et je confonds les plus diverses flammes Dans mon embrasement. L'amour est, sous ma loi, pur de la jalousie Qui l'empoisonne ailleurs: Il peut, sans rien ôter à l'idole choisie, Se donner à plusieurs. L'illusion si douce, ici-bas, t'est ravie; Tu vois partout le mal. La mort conservera, mieux que n'a fait la vie, Ton rêve d'idéal. Viens, ô coeur fatigué, qui me craignis naguère, Vois si je te trompais! Repose-toi! La vie est l'éternelle guerre; Et moi, je suis la paix. Les Taureaux. Sur les âpres sentiers du coteau basaltique, J'entends crier le char de la Cérès antique. Les blés étant semés, avant la fin du jour Il ramène au hameau les outils du labour. Sur le timon de frêne, un jeune boulier celte, L'aiguillon à la main, se dresse fier et svelte, Dirigeant de sa voix, qu'il adoucit encor, Ses taureaux accouplés comme au temps de Nestor. Dans les plis de leur cou le poil frémit et fume; Les voilà dans la cour, le poitrail blanc d'écume. Le maître, alors, parait lui-même, et de sa main Lear enlève le joug qu'ils reprendront demain; Et sur leurs fronts touffus pour effacer l'empreinte, Un enfant les caresse et les frappe sans crainte. Sous sa verge d'osier je me plais à les voir, Dociles et joyeux, marcher vers l'abreuvoir, Puis, libres et gardant un calme qui m'étonne, Brouter avec lenteur l'herbe rare d'automne. Alors au bord du pré je m'arrête, et souvent, Jaloux de ce repos, je leur parle en rêvant: Salut! ô vieux amis, vieux nourriciers de l'homme, Qui depuis six mille ans creusez votre sillon, Et subissez en paix le joug et l'aiguillon! Des noms les plus sacrés il faut que je vous nomme. Géants, à qui suffit un peu d'herbe et de fleurs, Qu'à la main d'un enfant un grain de sel amorce, J'adore en vous voyant, ô vieux souffre-douleurs! Deux attributs divins, la douceur dans la force. Si vous sentiez l'orgueil, si, las de nos mépris, Dans les champs du labour transformés en arènes, Vous tourniez contre nous vos armes souveraines, Les bouviers et les chars voleraient en débris. Mais soumis à la main qui frappe et qui récolte, Comme si vous aviez quelque lointain espoir, Vous tracez devant nous le sentier du devoir, Et vous obéissez quand l'homme se révolte. Laissez-moi donc flatter votre rude poitrail; Je vous aime entre tous, ouvriers des vieux âges: Votre exemple est offert aux plus forts, aux plus sages; Soyez bénis, taureaux, symbole du travail. Pour m'instruire avec vous, j'ai quitté les retraites, Les bois qui me parlaient, animés par les vents; C'est vers vous que me guide, entre tous les vivants, L'esprit qui me choisit mes amitiés secrètes. Vos pieds noirs et cambrés sont durs comme l'airain; J'aime en un droit sillon leur pesanteur sacrée. La force m'apparaît, une force qui crée, Devant vos larges fronts à l'air morne et serein. Qu'un autre soit jaloux du coursier ou de l'aigle! Je vois d'aussi près qu'eux l'inaccessible azur, Quand près de mes taureaux je marche d'un pied sûr, Entre le bois de hêtre et la moisson de seigle. Du pas lourd des grands boeufs, du bruit sourd des forêts, J'écoute avec amour la lenteur cadencée; C'est ainsi que je sens, dans mes instincts secrets, Cheminer vers le but mes vers et ma pensée. J'aime la majesté de votre doux sommeil, Quand la splendeur du soir, dorant votre poil sombre, Sur les prés rougissants où s'allonge votre ombre, Semble aux cornes d'ébène attacher un soleil. Vers l'astre qui descend, tournant un front superbe, Couchés en demi-cercle et fermant vos grands yeux, Tandis que l'enfant joue entre vos pieds dans l'herbe, Vous ruminez en paix, semblables à des dieux! Vous êtes, comme ils sont, patients et terribles, Bienfaisants, comme ils sont pour nous, ingrats mortels! Et le sage Orient vous dressa des autels, L'Orient, qui voyait vos vertus invisibles! Mais l'esprit de nos jours, sombre ennemi du beau, Et dont l'étroit savoir insulte à la nature, De sa difformité posant partout le sceau, A corrompu ta race, ô noble créature! Dans ces monstres épais qu'il te donne pour fils, Je cherche, hélas! en vain, ta fierté disparue. Lui déjà, dans son rêve, ô vieux roi de Memphis, Il t'arrache aux honneurs de l'antique charrue! Entends, au bout des prés, cet affreux sifflement: C'est ton rival qui passe, et le monde l'acclame. Doux et noble ouvrier, place au vil instrument; Place au corps monstrueux qui vient détrôner l'âme. Que l'esprit désormais passe dans le métal! Mais en donnant au fer la vitesse et la vie, O pâle humanité, subis l'arrêt fatal: A l'oeuvre de tes mains tu seras asservie! Accepte un joug plus dur que celui des taureaux; Plus de soleil, d'air pur et d'horizons sans bornes; Va pleurer longuement, dans les ateliers mornes, Ce travail libre et fier qui faisait les héros! Moi, tant qu'il restera quelque Celte aux mains rudes, Du taureau de labour gardant le sang bien pur, J'irai pour adorer, dans son chalet obscur, L'antique liberté, fille des solitudes. Disciple et confident des êtres dédaignes, Je suivrai les troupeaux sur les sommets bleuâtres; La, docile aux accords par les bois enseignés, Je veux goûter aussi la sagesse des pâtres. Là, d'un siècle énervé je ressens moins le mal, Je me crois un moment affranchi de ses chaînes, Quand j'écoute, en mon rêve enivré d'idéal, Mugir les grands taureaux à l'ombre des grands chênes. Une Voix Dans L’Herbe. Voix des torrents, des mers, dominant toute voix, Pins au large murmure. Vous ne dites pas tout, grandes eaux et grands bois, Ce que sent la nature. Vous n'exhalez pas seuls, ô vastes instruments, Ses accords gais ou mornes; Vous ne faites pas seuls, en vos gémissements, Parler l'être sans bornes. Vous ne dites pas seuls les mots révélateurs D'un invisible monde; L'âme éclate à travers de plus humbles chanteurs, Une âme aussi profonde! Le filet d'eau caché sous l'herbe, le buisson, La touffe de bruyère, L'épi, le brin de mousse, ont aussi leur chanson, Ont aussi leur prière. Bruit de la goutte d'eau monotone et plaintif, Cri des feuilles froissées, Où, seul, trouve un accent le poète attentif Aux choses délaissées; Murmure inaperçu du brin d'herbe odorant Qui tremble à ma fenêtre, Tu sors, comme la voix du chêne et du torrent, Des entrailles de l'être! Tu parles d'infini, comme sur les sommets L'orgue des bois immenses. Qui commencent aussi, sans l'achever jamais, L'accord que tu commences. Ainsi vous, coeurs perdus dans l'ombre et dans l'oubli, Coeurs muets pour la foule, Filet d'eau sous la pierre ou l'herbe enseveli, Brin de mousse qu'on foule; L'harmonie est en vous, l'accord triste ou joyeux! Et qui bien vous écoute, Distingue avec amour le flot mystérieux Qui filtre goutte à goutte. Ce soupir contenu qui s'exhale à regret N'en est pas moins sublime; C'est un monde profond autant qu'il est secret, Que ce murmure exprime. Mais pour l'entendre, il faut, vers l'humble voix penché, Dans un lieu solitaire, Comme vers le ruisseau sous ces gazons caché, S'arrêter et se taire. Or, le sage, écoutant, loin du monde moqueur, Dieu dans la moindre brise, Saisit pour son clavier et garde dans son coeur Tous ces bruits qu'on méprise; Car tous, là-haut, soupirs exhalés, sans témoin, Du brin d'herbe ou du hêtre, Pour l'éternel concert, avec le même soin, Sont notés par le Maître! Symphonie Alpestre. CHOEUR DES ALPES Vois ces vierges, là-haut, plus blanches que les cygnes, Assises dans l'azur sur les gradins des cieux! Viens! nous invitons l'âme à des fêtes insignes, Nous, les Alpes, veillant entre l'homme et les dieux. Des amants indiscrets l'abîme nous protège; Notre front n'a rougi qu'aux baisers du soleil, Et les rosiers du soir sur notre sein de neige Répandent seuls l'ardeur de l'ambre et du vermeil. Nos flancs ont retenu leur première ceinture; Nul oeil n'en profana les mystiques attraits; Là, sous l'épais rideau des grands bois sans culture, Le coeur seul est admis à goûter nos secrets. Nous laissons sous nos pieds verdoyants de prairies Se jouer les pasteurs et croître les troupeaux; Viens, nous t'y verserons le lait des vacheries Sur nos tapis de fleurs argentés de ruisseaux. Notre souffle y répand toute vie, et nous sommes Le réservoir sacré de toutes les vigueurs; Nous gardons purs le sang des taureaux et des hommes; Chez nous est le remède à tes vaines langueurs. Pour qu'il reste ici-bas une place au mystère, Nous cachons nos déserts avec un soin jaloux. Nos bases de granit sont les reins de la terre, Et ce vieux continent s'étaye encor sur nous. L'Europe, où grandit l'âme, à nos urnes s'abreuve Nous portons notre sève aux Celtes, aux Germains. Chaque peuple, à nos pieds, reçoit de nous son fleuve Et le bois des vaisseaux façonné de nos mains. En vain l'Himalaya mit le vieux Gange au monde, Et vit des fils du Ciel descendre et s'y baigner: Les hommes et les dieux qui sont nés de notre onde Sont forts entre les forts et seuls doivent régner. Nous avons donné l'âme à des races guerrières Que nous berçons encor sons les chênes gaulois; Nous sommes les autels d'où montent leurs prières; Nous sommes les remparts de leurs antiques lois. Chez nos rudes pasteurs, nourris d'orge et de seigle, Naquit la liberté, cet enfant des hauts lieux; Et c'est là, dans le nid du chamois et de l'aigle, Qu'elle viendra mourir quand vous serez trop vieux. Si vos lâches cités l'accusent de leurs fautes, Sous notre dernier chêne elle aura son autel; Car nous resterons, nous, dont les dieux sont les hôtes, Fières d'avoir tendu l'arc de Guillaume Tell. Toi donc, puisqu'il te faut un sol chaste, un air libre, Viens et fuis les bas lieux et leur souffle grossier; Si ton corps amolli veut retremper sa fibre, Viens le frotter de neige au sommet du glacier. Viens réveiller ton âme aux sources éternelles, Toi, somnolent rêveur par la ville engourdi! L'Alpe, fille du ciel, de ses blanches mamelles Verse un lait généreux qui fait le coeur hardi. Viens! si tu veux monter au niveau de ton rêve Et gravir l'idéal par son échelle d'or; Nous prenons dans nos mains l'âme qui se soulève. Et l'emportons vers lui d'un invincible essor. De nos premiers parvis, tout roses de bruyère, Monte aux créneaux d'argent perdus dans le ciel bleu. C'est là, de nos fronts purs, que l'aigle et la prière S'élancent dans leur vol vers le soleil et Dieu. Sur nos mille degrés qui mènent à son trône Fleurissent les moissons dont ton âme a besoin; Recueille, en y passant, le fruit de chaque zone, La vertu qu'il te faut pour atteindre plus loin. D'abord nous donnerons la force à tes pieds frêles, Puis le calme à ton coeur plein de trouble et de fiel; Puis à ton âme enfin tu sentiras des ailes, Et l'aigle dépassé te cédera le ciel. Là tu respireras l'éther incorruptible Où germe toute chose, où s'allume le jour, Et, par delà ce monde et l'univers visible, Tes haines s'éteindront dans un immense amour. La Résurrection De Lazare. Quand la troupe des Douze, avec Jésus bannie, Surmontant ses frayeurs rentra dans Béthanie, Ayant encore aux pieds la poudre du désert, La mort qui sait gagner tous les moments qu'on perd, Plus prompte que l'ami qui doute et se prépare, Entre Marthe et Marie avait saisi Lazare; Et, depuis quatre jours, le frère bien-aimé Dans l'ombre du sépulcre, hélas était fermé. Or, la ville étant proche et les chemins faciles, D'autant plus empressés qu'ils sont plus inutiles, Dans la maison du mort les amis, les parents Apportaient pour le deuil leurs pleurs indifférents. Sous ce paisible toit, depuis la nuit fatale, C'était un grand concours; et la foule banale, Cruelle en sa pitié, prodigue à chaque soeur Ces consolations qui déchirent le coeur. Mais du divin ami Marthe apprend la venue; Et, se précipitant, sur la route connue, Court au-devant de lui, roi des infortunés Vers qui par la douleur nous sommes ramenés. Seule avec son chagrin, âme qui se dévore, Magdeleine restait ne sachant rien encore. De l'ombre et du secret ce coeur avait besoin; Des hommes, en son deuil, il voulait être loin. Marthe en apercevant le Dieu qui les visite, Eclate en longs sanglots, tombe et se précipite; « Il ne serait pas mort, lui dit-elle à genoux, Seigneur! si vous aviez habité parmi nous; Mais je crois fermement que par vous demandée Toute grâce par Dieu nous doit être accordée. » Et Jésus répondit: « Votre frère vivra. » Et la soeur, saisissant ces mots qu'elle espéra, Vole et porte à sa soeur la céleste nouvelle. Les froids consolateurs s'étaient emparés d'elle; Et ses pleurs, seuls discours qui sachent consoler, Retombaient sur son coeur, ne pouvant plus couler. Mais, prononçant le nom qui la rassure Et qui plus doucement fait saigner la blessure: « Le Maître est là, dit Marthe, et vous appelle à lui! » On cherchait Magdeleine, elle avait déjà fui; Et déjà, hors du bourg, au champ des Térébinthes Où Jésus l'attendait, arrivant les mains jointes: « Il ne serait pas mort, disait-elle à genoux, Seigneur! si vous aviez habité parmi nous. » Or, le zèle indiscret de ces gens qu'elle évite, Sur ces pas vers Jésus les a conduits bien vite; Ils entouraient le Christ et cette femme en pleurs; Quelques-uns, il est vrai, pleurant de ses douleurs. Jésus, qui sait pourtant comment sécher les larmes Et pour toute souffrance a d'invincibles charmes, Lui, qui voit par delà les ombres du trépas, Lui, roi de ces hauts lieux où le mal n'atteint pas, Lui, que l'esprit d'amour sur notre terre amène, Le Verbe! dans sa chair sent frémir l'âme humaine; Et, troublé d'un émoi qu'il n'a pas déguisé: « En quel endroit, dit-il, l'avez-vous déposé? » Et ceux-ci, lui montrant le monument suprême, Répondirent: « Venez, Maître, et voyez vous-même. » Et, prenant le chemin de ce funèbre lieu, Jésus pleura. Merci de ces pleurs, ô mon Dieu! Qu'au nom de l'amitié soit à jamais bénie Cette larme tombant de la source infinie! Merci des pleurs versés pour un ami perdu Par celui dont l'amour au monde entier est dû! Merci de ce torrent de l'onde universelle Qui, tout pour un seul homme, en ce moment ruisselle! Non, jamais de vos flancs, Seigneur, ou de vos yeux N'a coulé sur la croix un flot plus précieux! C'est l'arrêt des coeurs froids, scrupuleux ou stoïques, Qui n'osent s'épancher sur de chères reliques; De ceux qui devant Dieu font à l'amour un tort Des cris de désespoir auprès d'un lit de mort. Seigneur, vous qui savez où vont tous ceux qui meurent, Vous avez consacré pourtant ceux qui les pleurent; Vous permettez au coeur d'avoir ses chers élus, Et de tout oublier, alors qu'ils ne sont plus. Merci, Jésus, merci de l'éternel baptême A l'amitié donné par les yeux de Dieu même! O vous, sur les tombeaux, qui vous tordaient les mains, Veuve aux cheveux épars courant par les chemins, Seconde âme du mort qui demande à le suivre; Mères qui blasphémez et ne voulez plus vivre! Vous, coeurs brûlants et jamais résignés, Qui déchirez encor la place où vous saignez, Qui reprochez à Dieu, sans pardon et sans trêve, Ou l'amante ou l'ami que la mort vous enlève… Non! tous vos désespoirs n'offensent pas les cieux; Jésus compte, là-haut, tous ces pleurs précieux. Oui, foulez sous vos pieds la parole inféconde Qui veut vous consoler d'un seul par tout le monde! Devant le corps glacé de l'enfant que tu perds, Mère, il t'est bien permis d'oublier l'univers; De ton coeur pour ce fils tu peux bien être avare; Vois! l'Homme-Dieu lui-même a pleuré sur Lazare! Il pleurait! et, pourtant, il tenait le flambeau Qui rallume la vie au profond du tombeau; Il pleurait! devant tous et devant Dieu, sans honte, Il donnait ses grands pleurs dont au monde il doit compte! Or, tandis qu'une foule à l'entour se formait, Les Juifs disaient entre eux: « Voyez comme il l'aimait! » Et quelques-uns, témoins de son dernier prodige, Ajoutaient: « Si la mort de cet homme l'afflige, Lui qui commande aux yeux aveugles de s'ouvrir, Ne pouvait-il donc pas l'empêcher de mourir? » Mais le Christ, frémissant d'un grand frisson interne, Marcha vers le tombeau. C'était une caverne Dont un bloc de rocher fermait le large seuil. Et Jésus dit: « Levez la pierre du cercueil! » S'approchant, Marthe alors, d'un son de voix qui navre: « Seigneur! Il a l'aspect et l'odeur d'un cadavre, Car depuis quatre jours il est enseveli. » Mais Jésus: « Tenez-vous ma promesse en oubli? Celui qui ne croit point passera comme l'herbe; Mais celui qui recueille et qui garde le Verbe Traversera la mort sans mourir; il vivra Dans la gloire du Père, et la possédera. Or, c'est par moi que Dieu vous parle et vous visite; C'est moi qui suis la vie et moi qui ressuscite; Marthe, le croyez-vous? » Et le genou ployé: « Je crois, dit-elle, au Fils par le Père envoyé; Je crois! mes yeux, mon coeur, ma raison, tout m'atteste En vous le Christ marqué de l'onction céleste. » Et quelques hommes forts, plein de l'esprit nouveau, Levèrent à l'instant la pierre du tombeau. Jésus donc, embrassant d'un regard tout l'espace, Tout l'azur infini dont Dieu voile sa face, Jésus dit: « Dans les cieux brillants de vos clartés, Soyez béni, là-haut, Père qui m'écoutez. Puisque l'esprit d'amour, nous mêlant l'un à l'autre, Unit mes volontés et les fond dans le vôtre, Votre force est pour moi le souverain recours, Et je sais qu'ô mon Dieu, vous m'exaucez toujours! Car, lorsque vous créez, du soleil au brin d'herbe Vous n'exécutez rien qu'à travers votre Verbe. Mais je veux, à ce peuple, aujourd'hui faire voir Qu'en moi vous avez mis, mon Dieu, votre pouvoir; Afin qu'ils sachent bien, tous ceux que je console, Que, procédant de vous, je suis votre parole. » Ainsi pria Jésus. Or, le peuple entourait Les deux soeurs, sur le bord du sépulcre, et pleurait. Magdeleine à genoux, l'âme en Dieu recueillie, A tourné vers le Christ un regard qui supplie. Et lui, tous ayant fait silence à ses côtés, Cria d'une voix forte: « O Lazare, sortez! » Soudain, vers le caveau, la foule qui se penche, Dans l'ombre en mouvement, voit une forme blanche; C'est le mort qui se dresse, et qui se tient tout seul Encore enveloppé, debout dans son linceul. Les bras toujours liés le front sous le suaire. Il monte les degrés du profond ossuaire; Et, devant tout le peuple épiant son réveil, S'arrête sur le seuil en face du soleil. Et Jésus, se tournant du côté de ses frères: « Détachez, leur dit-il, les liens funéraires; Laissez marcher le mort. » Et Lazare vivant Marchant vers sa maison. Et tous, en le suivant, Silencieux, tremblants sous leur raison qui ploie, Versaient des pleurs mêlés de terreur et de joie. Et le seuil familier s'ouvrit avec transport Au frère revenu du séjour de la mort; Et l'antique amitié, dans son divin calice, Abreuva tous ces coeurs avec plus de délice, Et l'âme de Marie, avec plus de ferveur, Versa tous ses parfums sur les pieds du Sauveur. Les Parfums De Madeleine. En ce temps-là, ce fut une joie infinie Chez tous les habitants du bourg de Béthanie: Un pasteur avait vu, loin des chemins foulés, Des voyageurs pensifs venir le long des blés, Et, courant le premier, à la foule jalouse Il avait annoncé le Seigneur et les Douze. Or, comme aux jours anciens, par les vieillards rangé, Le peuple s'assemblait près d'un puits ombragé; Et marchant vers Jésus, les enfants et les femmes, Dont sa voix caressait si doucement les âmes, Répandaient à ses pieds les palmes d'Amana, Se pressaient pour l'entendre et criaient: Hosanna! Et la joie éclatait, plus féconde et plus vive, Sous le toit où devait s'asseoir un tel convive. Chez Simon qu'il aimait et qu'il avait guéri, Les élus attendaient l'hôte illustre et chéri; Et, mêlant de doux soins au chant des saints cantiques, Des vases solennels puisaient les vins antiques. Comme un ardent parvis aux Pâques préparé, Le cénacle s'ouvrait rayonnant et paré; Seule au bord du Cédron pour en orner l'enceinte, Marie avait cueilli le lis et l'hyacinthe, De myrrhe et d'aloès frotté le cèdre noir; La table reluisait claire comme un miroir, Et des tresses de fleurs erraient, collier fragile, Sur le col rougissant des amphores d'argile. Marthe au divin banquet n'avait rien épargné: Une active rougeur parait son front baigné. Elle avait elle-même, entre des branches vertes, Servi les blonds raisins, les grenades ouvertes, Les figues du Carmel, le miel pur de Membré, Et le poisson des lacs et l'azyme doré, Et l'agneau, qui n'avait qu'une semaine entière Sur les monts de Galaad brouté la sauge amère, Et le vin parfumé des vignes d'Engaddi Que baise avec amour le soleil de midi. Or, autour du festin les Douze se rangèrent, Et les baisers de paix entre eux tous s'échangèrent. Et le Maître s'assit: ses regards étaient doux; Son front blanc, couronné par de longs cheveux roux, Avait dans sa beauté sereine et reposée Une grâce ineffable et pleine de pensée; L'ardente charité, nimbe d'or et de feu, Rayonnait de sa face avec l'esprit de Dieu. Un manteau bleu s'ouvrait sur sa rouge tunique, Ouvrage de sa mère et d'une pièce unique, Mystérieux tissu qu'un prophète chanta, Voile du corps sacré promis au Golgotha. Devant Jésus était le pêcheur d'hommes, Pierre, Le futur fondement de son Eglise entière, Né pour la foi robuste et fait à l'action, Tête chauve et brunie où vit la passion. Mais la meilleure place était celle d'un autre, Jeune homme aux blonds cheveux, chaste et suave apôtre! Et qui, les yeux rêveurs et baignés à demi, S'appuyait sur le sein de son divin ami, Ame où le Christ versait sa parole secrète, Jean, l'élu de son coeur, le disciple poète! Et la sainte amitié, vin des vignes du ciel, Circulait entre tous au banquet fraternel. Or celle qu'on nommait Marie et Madeleine, Perle de beauté rare et fleur de douce haleine, Femme qui par le coeur avait beaucoup péché, Madeleine était là, triste et le corps penché. Cette âme avait tari plus d'une source amère Avant de rencontrer l'onde qui désaltère; Et sa soif, survivant à mille espoirs déçus, Puisait avec amour aux leçons de Jésus. A genoux, et joignant ses deux mains, l'humble femme Priait et soupirait du profond de son âme; Tremblant et se voilant sous l'or de ses cheveux, Elle cherchait les yeux du Christ avec ses yeux, Courbait son front rougi par une intime fièvre, Sur les pieds de Jésus purifiait sa lèvre, Et pleurait doucement le passé plein d'ennui Où ses larmes coulaient pour d'autres que pour lui. Jésus était pensif: or la soeur de Lazarre Dans un vase d'albâtre avait un parfum rare Apporté du désert, et plus loin que Memphis, Fait d'une fleur qui croit au bord des oasis. Le parfum s'épurait dans l'urne diaphane; Elle l'avait gardé de tout emploi profane, Et venait à la fin, son jour s'étant levé, Au Dieu de son attente offrir l'encens sauvé. Dans un épanchement de douleur et d'extase, Sur le corps de Jésus elle rompit le vase: De larmes et de baume elle baigna ses pieds, Les retint doucement sur son sein appuyés, Et de ses blonds cheveux pressant leur chaste ivoire, Longtemps elle essuya le flot expiatoire. Et le parfum montait; la salle du festin Fumait comme un bois vierge au soleil du matin; Et l'air, tout imprégné des essences divines, Vivifiait le sang dans toutes les poitrines. Alors devant Jésus, il se fit un moment D'un silence rêveur tout plein d'épanchement. Mais tout à coup, tombant comme une pierre aride, Un voix vint troubler cette extase limpide. Elle disait: « Chassez cette femme d'ici! Les agneaux et les boucs se mêlent-ils ainsi? Le Maître ne sait pas quelles lèvres impures Osent à sa personne essuyer leurs souillures. Croit-on qu'un peu d'encens et de pleurs épanchés Achètent le pardon et lavent les péchés! Il faut pour sauver l'âme une foi plus active: La loi ne connaît point de pénitence oisive. Le luxe et les parfums sont maudits des élus; C'est mal de se complaire à ces biens superflus, De s'attendrir ainsi sur des larmes fleuries: Le péché suit de près les molles rêveries, Et ce baume, d'ailleurs, valait beaucoup d'argent; Le perdre, c'est voler du pain à l'indigent; Car, pour faire l'aumône, il aurait bien pu rendre Trois cents deniers au moins, si l'on eût su le vendre! » Et les frères, troublés dans le fond de leur coeur, Tournèrent à la fois les yeux vers le Seigneur. Et lui, sur l'humble femme étendant ses mains pures: « Oh! ne la froissez pas de vos paroles dures; Hommes de peu d'amour, elle a fait mieux que vous! Voyez mes pieds meurtris qu'elle essuie à genoux, Ses yeux en ont lavé le sang et la poussière; Elle a de ses parfums répandu l'urne entière; Et tandis que ses pleurs jaillissaient en ruisseaux, Je n'eus pas de vos yeux même une goutte d'eau! Vous n'êtes pas venus, mes hôtes, mes apôtres, Presser en m'abordant mes lèvres sur les vôtres; Marie a sur son coeur posé mes pieds brisés, Et les réchauffe encore de ses pieux baisers; Son amour vigilant a pressenti mon heure; Sur mon corps embaumé, par avance elle pleure. Oui, pour l'aumône même, un trésor amassé Ne vaudrait pas l'encens que Marie a versé! Vous aurez jusqu'au bout des pauvres sur la terre. Hommes! espérez-vous m'avoir toujours pour frère? Madeleine a péché; mais au livre des cieux, Elle a blanchi sa page avec l'eau des ses yeux; Et le Seigneur lui doit, juste dans sa clémence, Un immense pardon pour son amour immense. Je vous le dis: tous ceux à qui sera porté Le Verbe de la paix et de la charité Diront de cette femme, en chantant ses louanges, Qu'elle a fait ce qu'au ciel doivent faire les anges; Et qu'elle montera, ses péchés expiés, Poser encore là-haut des baisers sur mes pieds! » Et le Maître sortit: aux portes du cénacle Des malades couchés attendaient un miracle. Le Baptême De La Cloche. A mon ami B. de Saint-Bonnet. I Monte à la tour sonore, ô reine des cantiques! Répands les grands soupirs de ton sein débordants! Dieu touchait d'un feu pur les lèvres prophétiques; Il t'a fait naître aussi dans les charbons ardents. Le temple t'accueillit tiède encor de la flamme; Comme un fils des humains, d'eau, d'encens et de sel, Le prêtre te baptise en te donnant une âme; Prends désormais ta place au choeur universel. Tu reçois la parole, auguste ministère: Sur ton front, comme au front d'un pontife ou d'un roi, L'huile sainte, en coulant, livre à ta bouche austère Le droit de réunir un peuple autour de toi. Monte, pour dominer de plus haut nos murmures; Pour verser, de ton urne aux flancs mélodieux, Tes notes, s'épanchant plus fraîches et plus pures, En des flots d'air puisés plus avant dans les cieux. Vers la cime où ton maître à jamais t'a placée, Mille bruits monteront du hameau, du désert; Toi tu feras, fidèle à sa grande pensée, Un accord immuable en ce changeant concert. A tes pieds, les rumeurs et les échos varient; Du sein de ces forêts et des prés d'alentour S'élèvent bien des voix qui pleurent ou qui rient; Les chants et les soupirs en montent tour à tour. Dans la chapelle, ici, gémissent les prières; Près du mur, des passants se disputent entre eux; Des baisers ont frémi sur le bord des clairières; Là-bas le laboureur excite ses grands boeufs. Ainsi l'homme se mêle aux sons que tu disperses! Et, dans le calme essor de tes vibrations, Ainsi meurt et renaît, en des notes diverses, Le bruit de nos travaux et de nos passions. Et la nature aussi, cette voix éternelle, Ce clavier infini que nul n'a mesuré, Des tons, en un moment, parcourt la grande échelle, Gémit, gronde et sourit après avoir pleuré. Selon que la forêt ou grandit ou décline, Le vallon rend là-bas des accords différents! Dans ces ravins, coulant de la même colline, L'eau soupire en ruisseaux ou gémit en torrents. La nature avec nous regrette, invoque, aspire, Tour à tour, doute, espoir ou crainte y sont vainqueurs, Et, pour longtemps encor, sur cette immense lyre L'harmonie est changeante, ainsi que dans nos coeurs. Toi pourtant, quels que soient la saison, le jour, l'heure, Dans le calme ou l'orage ayant le même son, Tu nous diras, du haut de la sainte demeure, Toujours le même mot et la même leçon. Parole incorruptible, enseignements suprêmes! Grande voix dominant tons les bruits d'ici-bas, Semblable à cette voix qui parle dans nous-mêmes, Nous suit, et cependant ne nous appartient pas! Ce mot qui te remplit, ce nom que tu proclames, Pensée à ton métal mêlée au sein du feu, Souffle d'éternité qui soulève nos âmes, C'est le nom, la pensée et le souffle de Dieu. Et tu la sèmeras ton immuable idée, Des cités aux forêts, des sommets aux vallons; Et, comme d'harmonie une mer débordée, Ta voix nous poursuivra partout où nous allons. De l'encens et du sel si le prêtre t'honore, C'est qu'il consacre en toi le psaume fait airain; De tous les instruments, tu n'es le plus sonore Que pour proclamer Dieu d'un ton plus souverain. Répands donc, répands donc, par toute la nature, Ce nom qu'au fond du coeur chaque homme doit sentir, Et qu'il ne soit pas d'antre et d'âme assez impure, Où ton pieux écho n'aille au loin retentir. II Et moi, l'oisif amant des bois et des prairies, Qui, de leurs doux esprits enivré trop souvent, Laisse fuir ma pensée en molles rêveries, Et disperse ma vie au souffle de tout vent; Moi qu'avec un bruit d'onde, une haleine de roses, La brise, dont ce tremble à peine est agité, Mêlant mon âme errante avec l'âme des choses, Peut emporter si loin hors de l'humanité; Lorsque j'irai, perdu dans les forêts prochaines, Des actives cités déserteur affaibli, Enviant le repos des rochers et des chênes Et laissant là ma tâche et ma vie en oubli; Alors tu parleras, voix de la vieille église, Voix comprise de tous comme un appel humain, Et tu m'éveilleras, et mon âme indécise, S'arrachant au désert, prendra le vrai chemin. Et je n'entendrai plus la Sirène énervante Qui chante avec le vent, les rameaux, le flot bleu; Un plus ferme conseil m'arrêtant sur ma pente, Je me rapprocherai des hommes et de Dieu. Car ta voix c'est la voix des hommes agrandie, Leurs sueurs ont coulé pour fondre ton métal; C'est leur esprit qui parle avec ta mélodie; Ton front reçut comme eux le baptême natal. A la cité des coeurs cette voix me convie, Me dit que je suis homme et dois porter mes fers, Et me ramène, enfin, au combat de la vie, Que j'ai tenté de fuir pour la paix des déserts. Par toi chantent l'appel des travaux, des prières, St l'écho solennel de la joie et des pleurs; 5n t'écoutant, j'irai demander a mes frères lia part de leurs destins, surtout de leurs douleurs. III Va donc, fille du feu, sur les tombeaux assise! Donne à chacun sa place en tes hymnes fervents; Chante pour ceux à qui la lumière est promise; Parle aux vivants des morts comme aux morts des vivants! Prends ton poste au donjon, sonore sentinelle, Veille sur ces vallons, veille sur ces sommets; Garde à ces bois chéris une paix éternelle; Que la sainte amitié les habite à jamais. Qu'au loin en t'écoutant la terre soit bénie; Comme à la voix de Dieu, qu'elle enfante à ta voix; L'abondance du ciel tombe avec l'harmonie: Verse aux sillons le grain et le feuillage aux bois. Garde cette maison, tu dois chérir son hôte, Grand coeur où, comme en toi, l'esprit divin descend C'est lui qui t'a bâti la tour solide et haute: Il est de l'oeuvre sainte un ouvrier puissant. Et tous nous aimerons vos deux voix fraternelles; Car Dieu sur ce sommet, qui voit poindre le jour, Vous mît pour nous parler des choses éternelles, Et saluer de loin le règne de l'amour... A La Patrie. I Que t'importe d'entrer dans la terre promise, Si tu vois sur ses tours nos drapeau triomphants; Si du haut de l'Horeb tu peux, arec Moïse, Montrer d'un doigt certain la route à nos enfants; Si tu sais, dans ta foi, qu'une vertu se fonde, Que ton dernier combat fut gagné sur le mal, Que ta race et ton Dieu régneront sur le monde, Que rien ne prévaudra contre ton idéal! Heureux qui meurt un jour de victoire complète, Fier de sa juste cause et sûr de l'avenir! Pour le chef d'un grand peuple et pour son moindre athlète, C'est ainsi qu'il est beau, qu'il est doux de finir! Quand nos derniers regards ont vu fuir le Barbare, Le Perse efféminé, l'exécrable Teuton..., Trois fois heureux le mort dont la tombe se pare D'un de ces noms vengeurs: Bouvine ou Marathon! Dès que ses yeux sont clos, sa vision commence, Et déjà dans son coeur dont tout le sang a fui Il a senti couler l'âme d'un peuple immense: Les grands siècles futurs se lèvent devant lui. C'est ainsi, pour nous faire une France immortelle, Qu'ils tombaient souriant, nos superbes aïeux; Qu'ils ont, pendant mille ans, trouvé la mort si belle, Qu'alors tout coeur de brave était un coeur joyeux. On s'immolait, chacun à sa noble chimère, A sa gloire, à son Dieu, - deux mots anéantis! L'homme ignorait encor la nature, une mère Qui nous a créés tous serfs de nos appétits. Il regardait le ciel, enivré d'espérance; Même en faisant le mal, il adorait le beau. L'amour de l'invisible a fondé notre France; Lui ravir l'idéal, c'est la mettre au tombeau. Son orgueil a visé plus haut qu'à la richesse; Il ne lui suffit pas d'un vulgaire bonheur; A travers la folie, à travers la sagesse, Elle a vécu mille ans de ce seul mot: L'HONNEUR! L'honneur, c'était la sève et le sang de nos veines, Animant tous les coeurs égaux malgré les lois, Montant des pieds de l'arbre à ses branches lointaines Jusqu'au royal sommet du grand chêne gaulois. S'il tarit, si le Christ, dont la foule se raille, Des gouttes de son sang ne vent plus le nourrir, Si ce Dieu perd chez nous sa dernière bataille..., Le matin de ce jour, tâchons de bien mourir... II Quand j'épelais ton nom, ô France, et ton histoire, Je me sentais grandir, écolier triomphant. Depuis que mon coeur bat, j'ai vécu de ta gloire: Le vieillard garde encor les ardeurs de l'enfant. Ah! je t'ai bien aimée, et du fond des entrailles! Même à travers ces temps où je n'ai pas vécu, Mon âme était présente à tes grandes batailles, Et je sais ce que c'est que de mourir vaincu. Mais je sais qu'on revit, après mille défaites, A force de vertu, pur d'orgueil et de fiel; Je sais pour tes soldats ce qu'ont pu tes prophètes, Rien qu'en tenant leurs coeurs élevés vers le ciel. Je ne cesserai point d'aiguillonner les âmes, De leur crier: « Plus haut!» quand tout les pousse en bas, De prêcher le mépris des vanités infâmes... C'est ainsi qu'on les dresse à de meilleurs combats. D'autres, plut mollement, sculptent l'or et l'ivoire; Dans cet art je m'incline et j'ai plus d'un vainqueur; Je prescris le devoir, la lutte méritoire, Et j'ai tâché d'apprendre à gouverner mon coeur. Si l'homme encore intact et qui vient de me lire, Devant le bon chemin hésite un seul moment, Si quelques sons douteux s'échappent de ma lyre,... Je brise et foule aux pieds le perfide instrument. Peut-être ai-je lancé des rimes trop amères Et trop d'âpres dédains aux puissances du jour; Mais Dieu sait si l'orgueil alluma ces colères: La vigueur de ma haine attestait mon amour. Je la puis avouer... et l'écarter sans honte; Je sais ce que je garde et je vois l'avenir: Mon coeur sent, de partout, l'éternité qui monte... C'est une ardeur d'aimer, d'espérer, de bénir! Elle me vient dicter mon suprême cantique; Les présages meilleurs abondent... et je veux, A l'heure du départ, comme un rapsode antique, Sur tout ce que j'aimais répandre à flots mes voeux; Sur toi d'abord, ô terre, ô plaines, ô montagnes, Pour que Dieu multiplie, avec le sang gaulois, Les présents du travail dans nos rudes campagnes, Et les fortes vertus, filles des justes lois; Pour qu'un soleil plus pur et vainqueur des orages Repeuple tes coteaux de leurs ceps généreux; Pour que les grands esprits, issus des grands courages Renaissent de tes flancs et qu'ils s'aiment entre eux; Pour que nos fiers printemps aient de sages automnes Des fruits qu'après nos fleurs on nous puisse envier, Et que la paix nous tresse, en solides couronnes, De l'une à l'autre mer, le chêne et l'olivier; Sur nos vieilles cités, mères de l'industrie, Pour que l'âme y grandisse à l'abri des clameurs; Sur tout ce que j'adore en ce seul mot: PATRIE... Pour la beauté des arts qui fait celle des moeurs: Pour que ta France, ô Christ, en miracles abonde, Que son peuple soit tien, triomphant ou souffrant, Et qu'on dise à jamais dans l'histoire du monde: « L'oeuvre de Dieu s'y fait des mains du peuple franc. » Cher pays, je m'en vais dormir sous tes grands chênes, D'un inutile amour j'emporte les remords. Pourtant s'il faut livrer des batailles prochaines, Parmi les bons soldats compte aussi tes vieux morts. Tu le sais mieux que moi, chère âme de la France, Les amours que Dieu veut survivent au trépas; Tous ceux qui dans le Christ ont mis leur espérance L'immense éternité ne les sépare pas. Aux oeuvres d'ici-bas fidèles ouvrières, Les âmes de nos morts ont la meilleure part; Il se forme un faisceau d'indomptables prières, Des légions d'esprits qui vaincront tôt ou tard. Du jour où tu reçus ton illustre baptême, Où le Christ a dressé tes premiers bataillons, Du temps des vieux croisés à notre temps lui-même, Tes soldats dans le ciel comptent par millions. Revêtus à jamais de l'armure des anges, Ils veillent sur ta gloire, ils veillent sur ta foi; Ton plus obscur enfant, admis dans ces phalanges, Sous d'invincibles chefs y combattra pour toi. Demeure à ta charrue, oublie un peu ton glaive: Garde la patience, et souffre, s'il le faut: Mais si des grands combats demain le jour se lève, Affronte-les sans peur. Ils sont gagnés là-haut. A Un Grand Arbre. L'esprit calme des dieux habite dans les plantes. Heureux est le grand arbre aux feuillages épais; Dans son corps large et sain la sève coule en paix, Mais le sang se consume en nos veines brûlantes. A la croupe du mont tu sièges comme un roi; Sur ce trône abrité, je t'aime et je t'envie; Je voudrais échanger ton être avec ma vie, Et me dresser tranquille et sage comme toi. Le vent n'effleure pas le sol où tu m'accueilles; L'orage y descendrait sans pouvoir t'ébranler; Sur tes plus hauts rameaux, que seuls on voit trembler, Comme une eau lente, à peine il fait gémir tes feuilles. L'aube, un instant, les touche avec son doigt vermeil; Sur tes obscurs réseaux semant sa lueur blanche, La lune aux pieds d'argent descend de branche en branche, Et midi baigne en plein ton front dans le soleil. L'éternelle Cybèle embrasse tes pieds fermes; Les secrets de son sein, tu les sens, tu les vois; Au commun réservoir en silence tu bois, Enlacé dans ces flancs où dorment tous les germes. Salut, toi qu'en naissant l'homme aurait adoré! Notre âge, qui se rue aux luttes convulsives, Te voyant immobile, a douté que tu vives, Et ne reconnaît plus en toi d'hôte sacré, Ah! moi, je sens qu'une âme est là sous ton écorce: Tu n'as pas nos transports et nos désirs de feu, Mais tu rêves, profond et serein comme un dieu; Ton immobilité repose sur ta force. Salut! Un charme agit et s'échange entre nous. Arbre, je suis peu fier de l'humaine nature; Un esprit revêtu d'écorce et de verdure Me semble aussi puissant que le nôtre et plus doux. Verse à flots sur mon front ton ombre qui m'apaise; Puisse mon sang dormir et mon corps s'affaisser; Que j'existe un moment sans vouloir ni penser: La volonté me trouble, et la raison me pèse. Je souffre du désir, orage intérieur; Mais tu ne connais, toi, ni l'espoir, ni le doute, Et tu n'as su jamais ce que le plaisir coûte; Tu ne l'achètes pas au prix de la douleur. Quand un beau jour commence et quand le mal fait trêve, Les promesses du ciel ne valent pas l'oubli; Dieu même ne peut rien sur le temps accompli; Nul songe n'est si doux qu'un long sommeil sans rêve. Le chêne a le repos, l'homme a la liberté... Que ne puis-je en ce lieu prendre avec toi racines! Obéir, sans penser, à des forces divines, C'est être dieu soi-même, et c'est ta volupté. Verse, ah! verse dans moi tes fraîcheurs printanières, Les bruits mélodieux des essaims et des nids, Et le frissonnement des songes infinis; Pour ta sérénité je t'aime entre nos frères. Si j'avais, comme toi, tout un mont pour soutien, Si mes deux pieds trempaient dans la source des choses, Si l'Aurore humectait mes cheveux de ses roses. Si mon coeur recélait toute la paix du tien; Si j'étais un grand chêne avec ta sève pure, Pour tous, ainsi que toi, bon, riche, hospitalier, J'abriterais l'abeille et l'oiseau familier Qui, sur ton front touffu, répandent le murmure; Mes feuilles verseraient l'oubli sacré du mal; Le sommeil, à mes pieds, monterait de la mousse; Et là viendraient tous ceux que la cité repousse Ecouter ce silence où parle l'idéal. Nourri par la nature, au destin résignée, Des esprits qu'elle aspire et qui la font rêver, Sans trembler devant lui, comme sans le braver, Du bûcheron divin j'attendrais la cognée. La Mort D’Un Chêne. I Quand l'homme te frappa de sa lâche cognée, Ô roi qu'hier le mont portait avec orgueil, Mon âme, au premier coup, retentit indignée, Et dans la forêt sainte il se fit un grand deuil. Un murmure éclata sous ses ombres paisibles; J'entendis des sanglots et des bruits menaçants; Je vis errer des bois les hôtes invisibles, Pour te défendre, hélas! contre l'homme impuissants. Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage, Et mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours, Planèrent sur ton front comme un pâle nuage, Perçant de cris aigus tes gémissements sourds. Le flot triste hésita dans l'urne des fontaines; Le haut du mont trembla sous les pins chancelants, Et l'aquilon roula dans les gorges lointaines L'écho des grands soupirs arrachés à tes flancs. Ta chute laboura, comme un coup de tonnerre, Un arpent tout entier sur le sol paternel; Et quand son sein meurtri reçut ton corps, la terre Eut un rugissement terrible et solennel: Car Cybèle t'aimait, toi l'aîné de ses chênes, Comme un premier enfant que sa mère a nourri; Du plus pur de sa sève elle abreuvait tes veines, Et son front se levait pour te faire un abri. Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse, Où toujours en avril elle faisait germer Pervenche et violette à l'odeur fraîche et douce, Pour qu'on choisît ton ombre et qu'on y vînt aimer. Toi, sur elle épanchant cette ombre et tes murmures, Oh! tu lui payais bien ton tribut filial! Et chaque automne à flots versait tes feuilles mûres, Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal. La terre s'enivrait de ta large harmonie; Pour parler dans la brise, elle a créé les bois: Quand elle veut gémir d'une plainte infinie, Des chênes et des pins elle emprunte la voix. Cybèle t'amenait une immense famille; Chaque branche portait son nid ou son essaim: Abeille, oiseaux, reptile, insecte qui fourmille, Tous avaient la pâture et l'abri dans ton sein. Ta chute a dispersé tout ce peuple sonore; Mille êtres avec toi tombent anéantis; À ta place, dans l'air, seuls voltigent encore Quelques pauvres oiseaux qui cherchent leurs petits. Tes rameaux ont broyé des troncs déjà robustes; Autour de toi la mort a fauché largement. Tu gis sur un monceau de chênes et d'arbustes; J'ai vu tes verts cheveux pâlir en un moment. Et ton éternité pourtant me semblait sûre! La terre te gardait des jours multipliés... La sève afflue encor par l'horrible blessure Qui dessécha le tronc séparé de ses pieds. Oh! ne prodigue plus la sève à ces racines, Ne verse pas ton sang sur ce fils expiré, Mère! garde-le tout pour les plantes voisines: Le chêne ne boit plus ce breuvage sacré. Dis adieu, pauvre chêne, au printemps qui t'enivre: Hier, il t'a paré de feuillages nouveaux; Tu ne sentiras plus ce bonheur de revivre: Adieu, les nids d'amour qui peuplaient tes rameaux! Adieu, les noirs essaims bourdonnant sur tes branches, Le frisson de la feuille aux caresses du vent, Adieu, les frais tapis de mousse et de pervenches Où le bruit des baisers t'a réjoui souvent! Ô chêne! je comprends ta puissante agonie! Dans sa paix, dans sa force, il est dur de mourir; À voir crouler ta tête, au printemps rajeunie, Je devine, ô géant! ce que tu dois souffrir. Ainsi jusqu'à ses pieds l'homme t'a fait descendre; Son fer a dépecé les rameaux et le tronc; Cet être harmonieux sera fumée et cendre, Et la terre et le vent se le partageront! Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure? Où s'en vont ces esprits d'écorce recouverts? Et n'est-il de vivant que l'immense nature, Une au fond, mais s'ornant de mille aspects divers? Quel qu'il soit, cependant, ma voix bénit ton être Pour le divin repos qu'à tes pieds j'ai goûté. Dans un jeune univers, si tu dois y renaître, Puisses-tu retrouver la force et la beauté! Car j'ai pour les forêts des amours fraternelles; Poète vêtu d'ombre, et dans la paix rêvant, Je vis avec lenteur, triste et calme, et, comme elles, Je porte haut ma tête, et chante au moindre vent. Je crois le bien au fond de tout ce que j'ignore; J'espère malgré tout, mais nul bonheur humain: Comme un chêne immobile, en mon repos sonore, J'attends le jour de Dieu qui nous luira demain. En moi de la forêt le calme s'insinue; De ses arbres sacrés, dans l'ombre enseveli, J'apprends la patience aux hommes inconnue, Et mon coeur apaisé vit d'espoir et d'oubli. Mais l'homme fait la guerre aux forêts pacifiques; L'ombrage sur les monts recule chaque jour; Rien ne nous restera des asiles mystiques Où l'âme va cueillir la pensée et l'amour. Prends ton vol, ô mon coeur! la terre n'a plus d'ombres Et les oiseaux du ciel, les rêves infinis, Les blanches visions qui cherchent les lieux sombres, Bientôt n'auront plus d'arbre où déposer leurs nids. La terre se dépouille et perd ses sanctuaires; On chasse des vallons ses hôtes merveilleux. Les dieux aimaient des bois les temples séculaires, La hache a fait tomber les chênes et les dieux. Plus d'autels, plus d'ombrage et de paix abritée, Plus de rites sacrés sous les grands dômes verts! Nous léguons à nos fils la terre dévastée; Car nos pères nous ont légué des cieux déserts. II Ainsi tu gémissais, poète, ami des chênes, Toi qui gardes encor le culte des vieux jours. Tu vois l'homme altéré sans ombre et sans fontaines; Va! l'antique Cybèle enfantera toujours! Lève-toi! c'est assez pleurer sur ce qui tombe; La lyre doit savoir prédire et consoler; Quand l'esprit te conduit sur le bord d'une tombe, De vie et d'avenir c'est pour nous y parler. Crains-tu de voir tarir la sève universelle, Parce qu'un chêne est mort et qu'il était géant? Ô poète! âme ardente en qui l'amour ruisselle, Organe de la vie, as-tu peur du néant? Va! l'oeil qui nous réchauffe a plus d'un jour à luire; Le grand semeur a bien des graines à semer. La nature n'est pas lasse encor de produire: Car, ton coeur le sait bien, Dieu n'est pas las d'aimer. Tandis que tu gémis sur cet arbre en ruines, Mille germes là-bas, déposés en secret, Sous le regard de Dieu, veillent dans ces collines, Tout prêts à s'élancer en vivante forêt. Nos fils pourront aimer et rêver sous leurs dômes; Le poète adorer la nature et chanter: Dans l'ombreux labyrinthe où tu vois des fantômes, Un idéal plus pur viendra les visiter. Croissez sur nos débris, croissez, forêts nouvelles! Sur vos jeunes bourgeons nous verserons nos pleurs; D'avance je vous vois, plus fortes et plus belles, Faire un plus doux ombrage à des hôtes meilleurs. Vous n'abriterez plus de sanglants sacrifices; L'âge emporte les dieux ennemis de la paix. Aux chants, aux jeux sacrés, vos séjours sont propices; Votre mousse aux loisirs offre des lits épais. Ne penche plus ton front sur les choses qui meurent; Tourne au levant tes yeux, ton coeur à l'avenir. Les arbres sont tombés, mais les germes demeurent; Tends sur ceux qui naîtront tes bras pour les bénir. Poète aux longs regards, vois les races futures, Vois ces bois merveilleux à l'horizon éclos; Dans ton sein prophétique écoute les murmures , Écoute! au lieu d'un bruit de fer et de sanglots, Sur des coteaux baignés par des clartés sereines, Où des peuples joyeux semblent se reposer, Sous les chênes émus, les hêtres et les frênes, On dirait qu'on entend un immense baiser. A Une Branche D’Amandier. Déjà mille boutons rougissants et gonflés, Et mille fleurs d'ivoire, Forment de longs rubans et des noeuds étoilés Sur votre écorce noire, Jeune branche! et pourtant sous son linceul neigeux, Dans la brume incolore, Entre l'azur du ciel et nos sillons fangeux Février flotte encore. Une heure de soleil, le bleu de l'horizon, La tiède matinée, Vous ont fait croire, hélas! que la belle saison Nous était ramenée. Parfois l'hiver stérile a des soleils trompeurs, Et sa face est dorée; Mais il ne peut mûrir une seule des fleurs Dont vous êtes parée. Après ce doux rayon qui brille avec amour, La nuit sera mortelle; Pour fixer le printemps il faut plus d'un beau jour Et plus d'une hirondelle. Ne laissez pas jaillir tous vos boutons vermeils Que le froid ne s'achève; Pour la saison féconde et pour les vrais soleils Gardez bien votre sève. L'hiver va de vos fleurs ternir la pureté, Et leur règne s'abrège; Leurs calices fondront, comme ferait, l'été, Une coupe de neige. Puis, quand le jour luira, qui doit tout ranimer, Les plantes et les âmes, Il usera sur vous, sans rien faire germer, Sa rosée et ses flammes. Alors tout sous le ciel, tout sera réveillé; Toutes les autres branches Lèveront au grand air leur ébène émaillé Et leurs couronnes blanches; Et le soleil viendra peindre leur front charmant, Leurs lèvres nuancées, Et le vent les fera pencher languissamment Comme des fiancées. Les coteaux rougiront, les sillons bigarrés De fleurs et de verdure, Tous les arbres des bois, tous les gazons des prés Seront dans leur parure. Partout des bruits joyeux, du miel dans chaque fleur, De l'or sur chaque nue; Mais vous, dans ce concert, sans voix et sans couleur, Serez honteuse et nue. Jamais d'oiseau chanteur sur vous n'aura guetté L'insecte qui bourdonne; Vous ne donnerez pas de verdure à l'été Ni de fruits à l'automne. Un jour vous a tout pris: ses rayons déjà morts Brillaient pour vous séduire; Et vous avez perdu tous vos jeunes trésors Joués sur un sourire. Limpidité. Il est des sources d'eau si bleue et si limpide, Que rien n'en peut ternir la transparence humide; Que sur un noir limon leurs ondes de cristal Roulent sans altérer l'azur du flot natal; Qu'à travers les débris qui sur leurs bords s'amassent, Elles savent choisir les fleurs lorsqu'elles passent, Et que, vierges encor de toute impureté, L'Océan les reçoit dans son immensité. Près d'elles l'ombre est douce aux affligés; près d'elles Les oiseaux chantent mieux, les plantes sont plus belles; Près d'elles, au matin, les femmes vont s'asseoir Pour nouer leurs cheveux devant un clair miroir. Il est des âmes qui, dans nos sentiers de fange, Glissent sans y tacher leur blanche robe d'ange. Sans laisser, comme nous, se prendre à chaque pas Une sainte croyance aux ronces d'ici-bas; Des coeurs qui restent purs quand l'ennui les traverse, Qui gardent leur amour dans la fortune adverse. L'air vicié du monde en passant autour d'eux Se charge de parfums; et, comme des flots bleus, Sans entraîner un grain de nos terres infâmes, Ils coulent en chantant vers l'océan des âmes. POESIES DIVERSES. Béatrix. Gloire au coeur téméraire épris de l’impossible, Qui marche, dans l’amour, au sentier des douleurs, Et fuit tout vain plaisir au vulgaire accessible. Heureux qui sur sa route, invité par les fleurs, Passe et n’écarte point leur feuillage ou leurs voiles, Et, vers l’azur lointain tournant ses yeux en pleurs, Tend ses bras insensés pour cueillir les étoiles. Une beauté, cachée aux désirs trop humains, Sourit à ses regards, sur d’invisibles toiles; Vers ses ambitions lui frayant des chemins, Un ange le soutient sur des brises propices; Les astres bien aimés s’approchent de ses mains; Les lis du paradis lui prêtent leurs calices. Béatrix ouvre un monde à qui la prend pour soeur, À qui lutte et se dompte et souffre avec délices, Et goûte à s’immoler sa plus chère douceur; Et, joyeux, s’élançant au delà du visible, De la porte du ciel s’approche en ravisseur. Gloire au coeur téméraire épris de l’impossible! Le Droit D’Aînesse. Te voilà fort et grand garçon, Tu vas entrer dans la jeunesse; Reçois ma dernière leçon: Apprends quel est ton droit d’aînesse. Pour le connaître en sa rigueur Tu n’as pas besoin d’un gros livre; Ce droit est écrit dans ton coeur.... Ton coeur! c’est la loi qu’il faut suivre, Afin de le comprendre mieux, Tu vas y lire avec ton père, Devant ces portraits des aïeux Qui nous aideront, je l’espère. Ainsi que mon père l’a fait, Un brave aîné de notre race Se montre fier et satisfait En prenant la plus dure place. À lui le travail, le danger, La lutte avec le sort contraire; À lui l’orgueil de protéger La grande soeur, le petit frère. Son épargne est le fonds commun Où puiseront tous ceux qu’il aime; Il accroît la part de chacun De tout ce qu’il s’ôte à lui-même. Il voit, au prix de ses efforts, Suivant les traces paternelles, Tous les frères savants et forts, Toutes les soeurs sages et belles. C’est lui qui, dans chaque saison, Pourvoyeur de toutes les fêtes, Fait abonder dans la maison Les fleurs, les livres des poètes. Il travaille, enfin, nuit et jour: Qu’importe! les autres jouissent. N’est-il pas le père à son tour? S’il vieillit, les enfants grandissent! Du poste où le bon Dieu l’a mis Il ne s’écarte pas une heure; Il y fait tête aux ennemis, Il y mourra, s’il faut qu’il meure! Quand le berger manque au troupeau, Absent, hélas! ou mort peut-être, Tel, pour la brebis et l’agneau, Le bon chien meurt après son maître. Ainsi, quand Dieu me reprendra, Tu sais, dans notre humble héritage, Tu sais le lot qui t’écherra Et qui te revient sans partage. Nos chers petits seront heureux, Mais il faut qu’en toi je renaisse. Veiller, lutter, souffrir pour eux.... Voilà, mon fils, ton droit d’aînesse! Le Faune. I Le chêne est vieux; les ans, les vents et le tonnerre Ont fait brèche à son front quatre fois centenaire. Squelette immense, au loin, dans la brume des soirs, Il tord sous un ciel gris ses bras noueux et noirs; Sur ses minces rameaux tremble un feuillage rare; Le prodigue printemps pour lui s'est fait avare; Dans le concert de juin il se tait, il est seul. La mousse étend sur l'arbre un bleuâtre linceul; Sur ses branches le gui, sur ses pieds la fougère... Tout ce qu'il a de vert est de sève étrangère. Les oiseaux de l'amour ne s'y posent jamais; De sinistres bavards fréquentent ses sommets; Chargeant de leurs nids lourds ses tiges les plus hautes, La pie et le corbeau font fuir de plus doux hôtes. En bas le sol est nu; pas une fleur autour De ce tronc caverneux, large comme une tour; Fine et rare aux abords, l'herbe se montre à peine; La terre s'épuisa pour former ce grand chêne. Mais le temps a miné le coeur du vieux géant; Sous l'écorce de fer s'ouvre un antre béant, Profond, sombre, attestant mort ou décrépitude... En lui le vide, autour de lui la solitude II Voici qu'une lueur se meut dans cette nuit; Une forme s'éclaire au fond du noir réduit. Comme une vague aurore au sein de l'ombre éclose Monte, en s'illuminant, je ne sais quoi de rose; Et sur le seuil de l'antre inondé de soleil Un Faune adolescent s'assied, brun et vermeil; Non tel qu'un dieu d'airain dans sa niche de marbre, Mais vif, riant, bercé comme une fleur sur l'arbre. A sa lèvre appliquant sa flûte de roseaux, Mollement il en tire un air, un chant d'oiseaux, Un chant simple et profond qui saisit et pénètre, Un air inattendu que l'on croit reconnaître, Tant il sait, en accords justes et merveilleux, Fondre le cri de l'âme avec la voix des lieux. Or du premier roseau le son s'envole à peine, Le dieu n'en est encor qu'à sa première haleine; Et déjà, près de lui, sur le sol maigre et nu, Le printemps d'autrefois est partout revenu. Le gazon clair-semé s'épaissit; mille plantes Enlacent le vieux tronc de leurs tiges grimpantes: Brodant de pourpre et d'or le velours du sainfoin. Mille naissantes fleurs s'entremêlent au loin. Un frais parfum épanche avec les mélodies L'insinuant parfum des feuilles reverdies; Et, sur les vents chargés d'un invisible miel, Un murmure infini vole entre terre et ciel. L'hymne imprévu, joué par l'hôte du vieux chêne, Ondule et se répand vers la forêt prochaine; Tout arbre en a frémi, du mélèze au tilleul; Les jeunes rejetons parlent au sombre aïeul, Et tous, comme un tribut joyeux et volontaire, Font de leur peuple ailé sa part au solitaire. Les nids les plus lointains, ou fauvette ou pinson, Laissent fuir vers le chêne un hôte, une chanson. D'insectes et d'oiseaux chaque branche fourmille, Chaque haleine du vent y porte une famille, Et, jusqu'aux blancs ramiers, ces modèles d'amour, Tous les fils du printemps y tiennent une cour. Mais le Faune joufflu, sur son trône d'écorce, Dans la flûte de Pan souffle avec plus de force, Et l'agile chanson court, par mille chemins, Au renouveau du chêne invitant les humains; Et des couples heureux sortis des métairies, Accourus, en dansant, à travers les prairies, Fêtent, peuple innombrable et par l'amour uni, L'arbre de Jupiter tout à coup rajeuni. Dans son feuillage ému par le roseau sonore Les voix de l'avenir savent parler encore; Son ombre à l'homme encor verse l'oubli des maux. Des lyres et des fleurs pendent à ses rameaux; Sur ses pieds, tapissés de mousse et de pervenches, Il voit, en souriant, glisser les robes blanches; Sur le front du vieux roi la couronne a relui, Et l'hymne de la vie éclate autour de lui. III Or le musicien vermeil, aux pieds de chèvre, Du syrinx aux sept trous a retiré sa lèvre; Les roseaux inspirés ne rendent plus de son; Lui, sans plus de souci, quitte de sa chanson, Gai, tranquille et sans croire avoir fait ce miracle, Sans donner un regard à tout ce grand spectacle, Rustique, et, comme on voit un gardeur de troupeaux, Secouant par trois fois ses humides pipeaux, Franchit le seuil d'écorce, et dans l'arbre au creux sombre Il rentre, et, sans mot dire, il disparaît dans l'ombre. Tout disparaît aussi, les oiseaux et les fleurs, Les vierges aux doux yeux, et les mille couleurs Des prés, des cieux, des bois, la lumière elle-même; Tout meurt avec le bruit de la note suprême, Avec le divin souffle emporté par le vent... Le chêne est resté nu, noir, seul comme devant. IV Mais de ses larges flancs où s'émousse la hache Surgira mille fois l'hôte obscur qui s'y cache; Et le Faune immortel, réveillant les amours, Si vieux que soit le chêne, y chantera toujours. Le monde encor verra de sa sombre demeure L'adolescent sacré s'élancer à son heure, Jouant de ses pipeaux, éternels comme lui, Et, d'un souffle léger, chassant le lourd ennui. Sitôt qu'il reparaît, sitôt qu'il fait entendre Sur les roseaux de Pan sa chanson vive ou tendre, Le prodige adoré s'accomplit dans les bois: L'arbre est peuplé d'oiseaux, de fleurs comme autrefois, Égayé de festins et de rondes champêtres; Un frisson printanier fait bondir tous ces êtres, Et l'homme enfin connaît à des signes divers Qu'un dieu jeune a souri dans le vieil univers. FRAGMENTS. Les Vendanges. Hier on cueillait à l'arbre une dernière pêche, Et ce matin, voici, dans l'aube épaisse et fraiche, L'automne qui blanchit sur les coteaux voisins. Un fin givre a ridé la pourpre des raisins. Là-bas, voyez·vous poindre, au bout de la montée, Les ceps aux feuilles d'or, dans la brume argentée? L'horizon s'éclaircit en de vagues rougeurs, Et le soleil levant conduit les vendangeurs. Avec des cris joyeux, ils entrent dans la vigne; Chacun, dans le sillon que le maître désigne, Serpe en main, sous le cep a posé son panier. Honte à qui reste en route et finit le dernier! Les rires, les clameurs stimulent sa paresse! Aussi, comme chacun dans sa gaîté se presse! Presque au milieu du champ, déàà brille, là-bas, Plus d'un rouge corsage entre les échalas; Voici qu'un lièvre part, on a vu ses oreilles; La grive au cri perçant fuit et rase les treilles. Malgré les rires fous, les chants à pleine voix, Tout panier est déjà vidé plus d'une fois, Et bien des chars ployant sous l'heureuse vendange, Escortés des enfants, sont partis pour la grange. Au pas lent des taureaux les voilà revenus, Rapportant tout l'essaim des marmots aux pieds nus. On descend, et la troupe à grand bruit s'éparpille, Va des chars aux paniers, revient, saute et grappille, Prés des ceps oubliés se livre des combats. Qu'il est doux de les voir, si vifs dans leurs ébats, Préludant par des pleurs à de folles risées, Tout empourprés du jus des grappes écrasées! À La Jeunesse. Venez vers ces sommets inondés de lumière; L’extase y descendra sur votre front bruni. Sous ces chênes, vêtus de leur beauté première, Imprégnez-vous là-haut d’un souffle d’infini. Et, dans votre âme, avec le concert qui s’élève, Avec le bruit du vent et l’odeur des ravins, Quand vous aurez senti couler comme une sève Tout ce que la nature a d’éléments divins, Vous irez moissonner dans un autre domaine, Dans un autre infini qu’on n’épuise jamais. Les oeuvres des penseurs vous ouvrent l’âme humaine; Visitez avec eux l’histoire et ses sommets. Là, vous évoquerez les héros et les sages: Vous y respirerez leur âme et leur vertu. Gravez dans votre coeur leurs augustes images; Haïssez avec eux ce qu’ils ont combattu; Mangez un pain vivant pétri de leur exemple, Si bien que, nourris d’eux plus calmes et plus forts, Les portant comme un Dieu dont vous seriez le temple, Vous sentiez vivre en vous tous ces illustres morts. Puis, sans vous arrêter, même à ces temps sublimes, Au réel trop étroit par votre essor ravis, Toujours plus haut, toujours plus avant sur les cimes, Lancez dans l’idéal vos coeurs inassouvis, Plus haut! toujours plus haut, vers ces hauteurs sereines, Où nos désirs n’ont pas de flux et de reflux, Où les bruits de la terre, où le chant des sirènes, Où les doutes railleurs ne nous parviennent plus! Plus haut dans le mépris des faux biens qu’on adore, Plus haut dans ces combats dont le ciel est l’enjeu, Plus haut dans vos amours. Montez, montez encore Sur cette échelle d’or qui va se perdre en Dieu. Source: http://www.poesies.net