Psyché (1841) Par Victor de Laprade (1812-1883) (édition de 1857) TABLE DES MATIERES Préface Invocation Livre premier ARGUMENT I II III ÉPILOGUE Livre Deuxième ARGUMENT I II III IV V VI VII VIII ÉPILOGUE Livre Troisième ARGUMENT ÉPILOGUE Préface I L'histoire de Psyché et d'Éros est une de ces fables charmantes où le génie hellénique a réalisé en de si merveilleuses proportions ce mélange de l'imagination et de la raison, de la vérité morale et de la beauté plastique qui est l'idéal de l'art et qui témoigne éternellement de la suprématie de la Grèce. Le poëte s'est senti attiré aussi bien par l'origine grecque de cet admirable symbole que par la grandeur de l'idée morale qui s'y cache. Il a cherché à conserver à son tableau la couleur antique, autant que le comporte l'expression d'une vérité qui est de tous les temps, mais que l'esprit chrétien et moderne éclaire pour nous d'un jour plus complet. Il a tenté de reproduire le caractère grec dans ce qu'il a de plus universel; il ne s'est pas minutieusement préoccupé de la couleur locale et de l'érudition mythologique, comme on l'a fait depuis avec une exagération funeste à la pensée, c'est-à-dire à la poésie elle-même. La mythologie grecque et la poésie antique ont suscité dans ces dernières années des imitations qui portent sur l'aspect matériel de l'art, de la religion, de la civilisation, mais non sur leur véritable esprit, qui restent sans rapport avec nos propres idées, et, par conséquent, sans autre intérêt pour nous que l'intérêt archéologique. A l'époque où fut écrit ce poëme, l'antiquité et les divinités classiques étaient encore sous le coup d'un anathème lancé par l'école qui tentait de rattacher l'art moderne au seul art du moyen âge. Cet anathème était en quelque sorte justifié par l'emploi ridicule que le dix-huitième et même le dix-septième siècle ont fait de la mythologie. André Chénier, en renouvelant les couleurs poétiques et la forme du vers, n'avait pas songé à pénétrer le sens profond des fables helléniques. S'il emprunte au génie grec la richesse de son pinceau et sa voluptueuse élégance, il n'a voulu prendre à la mythologie que des noms harmonieux. C'est en restituant aux mythes anciens leur sens philosophique et religieux, que l'on peut aujourd'hui leur donner cours dans la poésie. Envisagés ainsi, ces sujets sont éternels, car ils touchent à des questions de toutes les époques, et ils ont de plus une simplicité, une lumière, une beauté plastique difficiles à trouver en dehors de la tradition gréco-latine. Ce n'est donc pas sous l'influence des vieilles habitudes mythologiques des trois derniers siècles, ou par imitation de l'hellénisme plus pur d'André Chénier, que le poëme de Psyché a été conçu; c'est comme un essai pour restaurer dans l'art, à l'aide de la philosophie, les symboles les plus élégants, les plus clairs, les plus humains dont l'imagination se soit servie pour exprimer dans sa langue les grandes idées métaphysiques et morales. Sainement comprises, les fables d'Homère sont aussi voisines de la vérité religieuse que les doctrines de Platon; à ce titre, elles appartiennent à la poésie de tous les temps, et rien n'interdit à l'artiste moderne de les remettre sur la scène quand il trouve en elles les figures les mieux appropriées à sa pensée. Pour intéresser, pour émouvoir, pour enseigner, un sujet chrétien offre sans doute mille avantages; mais des raisons graves, indépendamment du goût personnel, indiquaient au poëte, à l'esprit philosophique, l'histoire païenne de Psyché. L'idée de ce mythe est merveilleusement conforme à la métaphysique chrétienne; elle prouve, dans les grandes questions de l'origine du mal, de l'expiation, des destinées de l'âme, une parfaite concordance entre les données de la raison, la mythologie grecque et nos propres traditions religieuses. D'un autre côté, le caractère profane du sujet laisse au poëte toute la liberté dont l'imagination a besoin pour ajouter ou retrancher des incidents, pour les interpréter, pour combiner un drame, pour exprimer l'âme de l'artiste avec ses inquiétudes, ses croyances, ses regrets, ses aspirations, en un mot, pour-faire une oeuvre d'art; car il n'y a pas d'art sans liberté. Quelle que soit la matière que traite un poëte, môme sous l'empire de la foi la plus absolue, il a besoin de se sentir libre dans sa pensée, de n'avoir à craindre ni l'autorité extérieure, ni sa propre conscience, et de donner franchement carrière à son sens personnel; sans quoi pas d'oeuvre originale et vraiment poétique. En choisissant sa donnée dans la mythologie païenne, une donnée identique par le fond aux traditions du christianisme, l'auteur avait l'avantage de rester à la fois et dans le respect de ces traditions et dans sa pleine liberté d'esprit Le symbole de Psyché n'appartient pas à la mythologie proprement dite, ce n'est point un mythe primitif, comme ceux de Prométhée, de Pandore et d'Orphée; il est postérieur à l'âge sacerdotal, peut-être même à l'âge poétique de la Grèce; il est d'origine philosophique et semble ne pas remonter au delà de l'école platonicienne. Apulée est le premier qui nous ait transmis cette fable dans le célèbre épisode qui forme les livres IV, V et VI de son Ane d'or. Il suffit de lire ce récit pour reconnaître que, sous le voile de l'allégorie, il cache un sens métaphysique très-profond; mais il n'est pas aussi facile d'en pénétrer le véritable esprit. Les rêveries de l'illuminisme et de la cabale y sont si intimement mêlées aux conceptions les plus hautes de la philosophie et à d'anciennes traditions génésiaques, que c'est pour nous comme un hiéroglyphe dont nous ne possédons pas la clef. A travers tous les détails dont Apulée a chargé les faits essentiels et primitifs, le sens de la fable ne pouvait plus être entièrement compris que d'un petit nombre d'initiés et d'adeptes. Vraisemblablement, ces allégories renferment une partie de la doctrine des gnostiques; mais la plupart des incidents sont si bizarres, qu'ils semblent le plus souvent ne relever que de la fantaisie du conteur, sans se lier dans son esprit à une pensée philosophique. En lisant le récit d'Apulée sans nom d'auteur et sans date, on pourrait n'y voir qu'un conte amusant, le plus ancien de nos contes de fées, imité dans plusieurs d'entre eux, et notamment dans l'histoire si populaire de la Belle et la Bête. Cependant, au milieu des fantasques ornements et de l'exubérance de couleurs allégoriques dont l'écrivain de la décadence; le philosophe accusé de magie, a recouvert la forme originelle de ce mythe, on en retrouve bien vite les lignes primitives dans leur féconde simplicité; on arrive ainsi à une donnée si élégante, si claire, si profonde, que l'on est forcé d'attribuer au mythe de Psyché une source bien autrement respectable que l'imagination d'un rhéteur africain du deuxième siècle de notre ère. Apulée n'a rien fait que défigurer cet admirable symbole; il ne l'a pas créé. Si nous n'en trouvons pas avant lui de traces écrites, un grand nombre de monuments de Fart antique, bas-reliefs, statues et pierres gravées, attestent que ce beau mythe des destinées de l'âme était répandu chez les Grecs bien longtemps avant de servir de thème aux fantaisies allégoriques de l'Ane d'or. En comparant le récit d'Apulée avec les monuments antérieurs qui retracent quelques circonstances de l'histoire de Psyché, on arrive à faire la part de l'imagination de l'écrivain latin et celle de la fable primitive. Aucun de ces incidents inexplicables par la saine philosophie, et qui abondent chez Apulée, ne se retrouve dans les représentations de l'art. Le drame s'y montre beaucoup plus simple. Les seules scènes que la sculpture ait reproduites sont les scènes analogues aux autres principaux mythes sur la chute cl la réhabilitation, celles dont la signification philosophique est évidente et qui se prêtent le mieux aux conditions de la poésie et du ciseau. La concordance du sens de cette fable avec les idées de la Genèse et de l'Évangile ne pouvait échapper aux premiers auteurs chrétiens, si noblement empressés de rechercher dans la philosophie grecque tout ce qui pouvait la rattacher à la tradition du Christ. Fulgence, évoque de Carthage au sixième siècle, a donné de l'histoire de Psyché et d'Éros une explication tirée de la mystique de l'Église. Mais le pieux auteur, avec l'esprit de son temps, s'attache trop aux allégories secondaires; son interprétation chrétienne est tout arbitraire, comme celle qu'Apulée lui-même aurait pu donner à son récit dans le sens de l'illuminisme et de la magie. Fulgence a été subtil comme un docteur du moyen âge là où il fallait être aussi simple que Moïse ou qu'Homère. Des témoignages d'un autre genre, plus anciens et plus irrécusables» attestent que, dès l'origine, l'Église avait expliqué dans le sens de ses doctrines l'histoire de Psyché; on la voit représentée sur un grand nombre de tombeaux chrétiens des premiers siècles. Le côté purement poétique de cette allégorie était de nature à séduire tous les esprits. Le sujet est do venu populaire; il n'en est pas qui ait fourni plus d'inspirations aux artistes et aux poètes. Corneille et Molière ont daigné y attacher leur nom en collaboration avec Quinault, et transporter le conte d'Apulée sur la scène, pour les plaisirs du grand roi. La Fontaine en a fait une gracieuse pastorale à laquelle il attachait lui-même beaucoup d'importance, car il en a écrit: « J'ai trouvé de plus grandes difficultés dans cet ouvrage qu'en aucun autre qui soit sorti de ma plume. » Raphaël a donné l'immortalité à Psyché dans ses incomparables dessins et dans les fresques de la Farnésine. Mais le seul auteur moderne qui semble avoir compris tout ce qu'il y a de sérieux et de profond dans cette fable, c'est Calderon. Dans ses Autos sacramentelles, où le mythe de Prométhée est également traité à un point de vue fort élevé, se trouve un petit drame dont l'histoire de Psyché est le sujet; le sens moral du symbole y est exprimé, mais au point de vue spécial de l'un des dogmes catholiques. Pour le poète espagnol, Éros est le Christ, Psyché l'âme du Adèle qui aspire incessamment vers lui; l'hymen des deux amants dans l'Olympe n'est autre chose que l'union mystique de l'homme et de Dieu dans l'eucharistie. Le sens plus général qui se rapporte non-seulement à l'âme, mais à l'humanité, qui contient l'idée de la chute originelle et du retour au bonheur après l'expiation sur cette terre, devait échapper au chanoine de Tolède, dans une époque où la controverse avec les protestants occupait les esprits beaucoup plus que la métaphysique générale du christianisme. En osant reprendre une donnée si souvent traitée et par tant d'illustres maîtres, l'auteur a suivi une voie toute différente. Il a tiré la pensée de son poëme beaucoup moins du récit fantastique d'Apulée que des images plus simples et plus anciennes de Psyché et d'Eros laissées par les artistes grecs. Les bas- reliefs, les statues, les camées lui ont présenté cette fable dans des conditions plus favorables à l'interprétation philosophique et à la vraie poésie que tout ce qui a été écrit sur le môme sujet, depuis le rhéteur latin jusqu'à nos grands poètes modernes. Presque tous les monuments plastiques qui se rapportent à ce symbole sont, comme lui, d'origine grecque, et, sans contredit, plus voisins qu'Apulée des temps où la légende s'est formée. L'antiquité de quelques-uns d'entre eux assigne au mythe de Psyché une date contemporaine de la belle époque du génie grec Réduite aux grandes situations retracées par le ciseau antique, cette histoire, par sa belle ordonnance, sa grâce sévère, sa portée morale, est digne d'avoir passé sur les lèvres du divin Platon. Peut-être est-ce un débris d'une tradition antérieure recueillie dans son école et marquée de l'élégance du maître. Dans tous les cas, elle est bien dans l'esprit de sa doctrine, et c'est par ses disciples qu'elle a été portée à Alexandrie et à Rome. On a supposé, non sans vraisemblance, que cette fable faisait partie de quelques-uns des mystères où les grandes vérités cosmogoniques et morales étaient transmises aux initiés à travers des représentations allégoriques. Il est certain qu'elle n'a jamais eu place dans la mythologie officielle et populaire. Son origine et sa date fixe restent indécises, et Ton peut admettre également: ou bien que c'est un écho des traditions primitives sur la chute de l'homme, conservé dans les sanctuaires d'initiations; ou bien que c'est un fruit plus récent, germé du sol de la Grèce, à qui la philosophie a donné la substance et le parfum et que l'art a revêtu des vives couleurs, des formes élégantes communes à toutes les productions du génie athénien. Cette incertitude même sur la date et la source du mythe est une condition des plus favorables à la liberté nécessaire au poëte. Au fond, l'idée de la fable de Psyché est identique à l'idée chrétienne. On pouvait donc sans anachronisme, dans un pareil sujet, animer la forme grecque du souffle chrétien» ajouter aux figures une certaine expression moderne, tout en visant à garder la simplicité des lignes antiques. On pouvait conserver les scènes consacrées, les costumes, les noms païens, avec leur belle ordonnance et leur harmonie, et se servir très-légitimement de tout cela pour exprimer la pensée chrétienne et moderne, c'est-à-dire les vérités éternelles de la philosophie. Ce n'est qu'à cette condition que nous comprenons aujourd'hui l'usage poétique de la mythologie. Rechercher les noms, les récits, les physionomies, les sites grecs et latins, pour ce qu'ils ont de couleur locale, pour rivaliser d'hellénisme avec Homère, Sophocle ou Théocrite, c'est là une fantaisie, permise sans doute aux artistes, mais qui risque fort de n'engendrer que des pastiches plus ou moins fidèles, pareils à ces fruits de marbre peint, qui peuvent tromper l'oeil un instant, mais qui se trahissent, même de loin, par le manque de parfum. L'auteur de ce poëme n'a donc pas prétendu sculpter un bas-relief d'après le ciseau grec, ou régler un drame sur les conditions de la scène antique; il a pris au monde ancien les personnages, parce qu'ils sont les plus beaux que l'on puisse trouver, les situations, parce qu'elles sont grandes et d'une signification profonde, enfin l'ensemble du sujet, parce qu'il est déjà consacré par l'admiration. A ces acteurs qui sont des types éternels, qui sont nous-mêmes, il a pu faire exprimer toute la part de nos idées et de nos sentiments destinée à nous survivre. La question d'art et de goût était d'éviter les anachronisme» dans le langage et dans la forme; il ne pouvait y en avoir dans la pensée; la vérité morale est de tous les temps. Une fable grecque et païenne, une doctrine chrétienne et moderne» tels sont les deux éléments, parfaitement conciliables, qui ont formé le poëme de Psyché. Une oeuvre dont la pensée philosophique se produit sous le vêtement de la poésie, est exposée plus qu'une autre à subir des interprétations incomplètes et souvent inexactes. Les témoignages d'estime qu'a reçus ce livre font à l'auteur un devoir de s'expliquer sur le sens qu'il a voulu lui donner. Sans doute, depuis qu'il est écrit, le poëte a vu se modifier bon nombre de ses idées; il n'a pas à dissimuler ce fruit des années et d'un travail sérieux, libre et sincère. Mais cette action de la maturité, en élaguant certaines exubérances, n'a rien emporté des doctrines essentielles sur lesquelles repose la moralité du poëme. Nous sommes resté d'accord avec cette première oeuvre sur tous les principes. Si nous traitions aujourd'hui le même sujet, nous n'aurions qu'à restreindre quelques conclusions un peu hasardées, à circonscrire d'une façon plus étroite et plus précise la portée de certaines aspirations. Forcé par sa raison de renoncer à la brillante erreur, du progrès social indéfini, le poëte est loin de répudier tout ce qu'elle a suscité dans son coeur de viril enthousiasme et d'ardeurs généreuses; il s'estime heureux de s'être trompé ainsi. Il en est de même pour tous les points de doctrine, si le mot n'est pas trop ambitieux, appliqué aux intentions de quelques images et de quelques hémistiches, qui ne résisteraient pas au critérium * d'une sévère théologie. En divorçant avec les erreurs, il faut chérir toujours les belles illusions. Dans l'âme la plus docile, quelque chose résiste à toutes les autorités, à celle des faits comme à celle des doctrines, c'est l'invincible espérance. Rêver que le mal est effacé de la création, voir au terme de toutes choses le vrai, le bien, le beau restaurant le monde tout entier et lui restituant sa forme éternelle, associer pour une large part la liberté humaine à ce travail de l'infini, de pareilles hypothèses ne doivent laisser aucun remords à l'esprit, s'il est obligé d'y renoncer. Il en est ainsi pour les rêves politiques contemporains de cette ambition d'idéal qui a inspiré Psyché; le poëte s'en souvient avec orgueil. C'étaient des rêves, sans doute, mais assez purs, assez nobles pour mériter d'être un jour la réalité. A l'homme incapable des illusions de ce genre, la poésie reste un livre clos à tout jamais. C'est au milieu d'une jeunesse lettrée que passionnaient toutes les grandes questions de la philosophie et de l'histoire, c'est pour elle que ce poëme fut écrit. Retrouvera-t-il aujourd'hui la même classe de lecteurs? Son caractère philosophique le fit alors remarquer; l'attention de la critique se porta sur ce point, trop spécialement peut-être au préjudice de la partie littéraire. On essaya surtout de détourner le sens du livre en faveur de l'idée d'un futur âge d'or, d'un nouveau paradis terrestre, présenté comme le but de l'homme et des sociétés. C'était alors et c'est encore aujourd'hui la brillante et dangereuse utopie d'une nombreuse école. L'intention de Psyché est tout à fait contraire à cette idée. Malgré quelques tableaux, sans doute exagérés, de la puissance de l'homme sur la nature, la pensée môme du livre est de présenter la terre comme incapable de porter le bonheur, comme étant le séjour fatal de l'expiation et des épreuves. Les opinions de l'auteur n'ont pas eu à se modifier sur ce point. On a plus d'une fois prononcé le nom de panthéisme à rencontre de Psyché et de quelques autres de nos poëmes. Le reproche de panthéisme est devenu une de ces banalités qui circulent des lèvres les plus épaisses aux bouches les plus charmantes sans correspondre à aucune idée nette dans l'esprit de ceux qui le prodiguent. Nous défendrons Psyché de cette accusation par le seul énoncé du sujet: c'est l'histoire de la formation de l'individualité humaine, d'un être formellement séparé de Dieu et de la nature, d'une liberté indépendante de la cause créatrice, d'une personnalité indestructible appelée à participer éternellement au bonheur en union avec la personnalité divine. Chacune des épreuve» que subit Psyché constate cette séparation d'elle et de son Dieu, et consacre l'existence de son activité personnelle et libre. Il est impossible de conclure plus directement contre le système qui confond en une seule vie, en une seule cause, Dieu, l'homme et la nature, c'est-à-dire contre le panthéisme. Mais, nous le répétons, malgré les intentions morales inhérentes au sujet, Psyché n'est pas une thèse de théologie ou de politique, c'est un poëme. L'auteur y cherchait avant tout la poésie, c'est elle aussi que le lecteur doit y chercher. Le souci de la forme poétique, de l'harmonie des couleurs, de la pureté du style est le seul qui ait présidé aux corrections nombreuses faites à cette édition. L'écrivain a cru devoir respecter scrupuleusement sa pensée première sur les points mêmes qui se sont rectifiés dans son esprit. Un auteur n'a pas le droit de détruire sa propre pensée une fois émise, quand cette pensée a été honnête, sérieuse et sincère. Que l'on se hâte d'effacer un tableau licencieux, une page empoisonnée de lâches conseils, d'énervantes séductions, un mot en fiel le de haine et de calomnie, si Ton a été assez malheureux pour récrire, c'est là un devoir. Mais de pareilles souillures, dont il importe de purger son nom et son oeuvre, n'ont rien de commun avec cette chose noble et sainte entre toutes, la conviction d'une âme éprise de la vérité et témoignant de ce qu'elle croit. Une erreur de l'esprit n'est coupable, n'est dangereuse même, que si elle est combinée avec une mauvaise passion du coeur. Il faut donc se respecter soi-même dans toutes les pages que l'on a écrites loyalement, et corriger son oeuvre ancienne dans une oeuvre nouvelle. Ce scrupule nous semble applicable à la forme elle-même et au style, sauf l'absolue nécessité de la correction du langage, de la clarté, de la netteté des contours, de l'harmonie des couleurs en tout ce qui est matière d'art. Lors môme qu'un artiste croit avoir acquis une main plus sûre, une palette plus riche et plus vigoureuse, il commet une faute s'il applique à des toiles d'un autre temps ces couleurs d'une date nouvelle. En soumettant au critérium d'une grammaire et d'une prosodie plus sévères un grand nombre de passages de Psyché, en corrigeant beaucoup de vers, nous nous sommes abstenu de donner à beaucoup d'autres certaines qualités qu'ils pourraient recevoir, aujourd'hui, d'un art plus expérimenté, mais au risque de trop se détacher de l'ensemble et do changer la physionomie du style. La peinture est donc exactement la même, mais nettoyée avec soin et plus mûre de quelques années. Des arguments ont été placés en tête do chaque livre; c'était l'usage dans les poëmes de forme épique, c'est une nécessité dans un récit auquel se mêle une intention morale. Une partie de ces arguments est empruntée à un travail sur Psyché, publié dans une revue par l'ami à qui s'adresse la dédicace des Odes et poëmes. Il m'a été doux de mêler ainsi ma pensée à la sienne, comme elle s'y mêlait dans cette intime communion de chaque jour où j'ai puisé tant de nobles enthousiasmes et de fertiles conseils. Il me semble que je discute encore avec lui chacune des idées, chacun des vers de ce poëme copié tout entier et annoté de sa main, et que j'entends quelques paroles de vie venir à moi du fond de cette tombe fermée depuis quatorze ans. II Le livre des Odes et poëmes, réimprimé à la suite de Psyché, a été augmenté de quelques morceaux publiés ailleurs, mais qui par la couleur et la date appartiennent à ce recueil. Les pièces ont été rangées dans un nouvel ordre plus propre à faire ressortir la pensée. Les principaux poèmes gagneraient sans doute à être interprétés d'avance en quelques lignes de prose, si l'auteur, en multipliant les arguments philosophiques, ne craignait de placer un épouvantail aux abords de sa poésie. Cependant, comme l'esprit du lecteur ne peut manquer d'attribuer un sens philosophique à des compositions telles qu'Eleusis, pour ce poëme, au moins, il convient d'indiquer ici, en quelques mots, les véritables intentions de l'écrivain. Le but principal est de peindre l'inquiétude des âmes au moment où les symboles religieux s'évanouissent sous la libre interprétation et la critique, où l'ancienne foi se retire des esprits, sans que ce principe de la vie morale soit encore remplacé par un dogme nouveau; de faire sentir le vide immense qu'une croyance disparue laisse dans le coeur, dans l'imagination, dans la volonté. Altérés de vérités-nouvelles, des hommes ont frappé à la porte de tous les sanctuaires, de toutes les écoles, poursuivant une révélation plus complète de l'idéal, implorant leur initiation à l'idée inconnue. La scène est placée au déclin du paganisme grec, cette religion de la beauté. Toutes ces fables si élégantes et si profondes, ces mythes admirables des grandes lois cosmogoniques et morales, ces divinités charmantes qui personnifiaient sous les formes les plus vives, les plus parfaites, toutes les forces, tous les principes que la science laisse à l'état d'idées abstraites; ces habitants de l'Olympe qui ont reçu de l'imagination des Grecs tant d'élégance et de beauté, et qui l'ont rendu si largement à leurs poètes, toutes ces nobles figures sont tombées sous le marteau de l'initiateur philosophe, Éblouis à la fois et consternés, incapables de supporter l'éclat de la vérité vue directement, sans être tempérée par un symbole qui en divise l'impression entre l'esprit, les sens et le coeur, les nouveaux initiés sont pris de douleur et de remords devant les débris des idoles maternelles; ils exhalent leurs plaintes chacun dans le sens du charme et du secours particulier qu'il recevait des symboles évanouis. Ils ont demandé la lumière, et ils gémissent de l'avoir reçue. Les poètes surtout, les artistes, les jeunes gens, les femmes pleurent ces divinités qui donnaient aux amants de si tendres conseils, aux sculpteurs de si merveilleux modèles, de si puissantes inspirations à la lyre» Alors, de l'antre même des impitoyables initiations, une voix s'élève, prophétique et consolante, à laquelle répond la secrète espérance de toutes les âmes: les dieux s'en vont! mais non la beauté, l'amour, les douces et fortes vertus. Un Dieu nouveau est près de naître! Et le poëme se termine sur ce vague pressentiment du christianisme, que l'on a signalé chez quelques-uns des poètes et des philosophes de l'antiquité. Hermia est une oeuvré toute d'imagination et de fantaisie; elle repose sur une façon d'aimer, de sentir presque physiquement la nature, et non pas sur une théorie positive. C'est une conception qui se rattache â la poésie de l'Inde, mais en toute liberté, par l'analogie de la constitution intellectuelle de l'auteur et non par imitation de tel ou tel poëme indien. Tout en donnant, selon l'occasion, pour enveloppe transparente à des vérités morales quelques-uns des symboles que la nature fournit si abondamment, le poète ne prétend pas tirer de cette oeuvre une conclusion, une moralité formelle. Il s'est donné, cette fois, le plaisir d'exprimer sans arrière-pensée des rêves, des sensations, des hallucinations, si Ton veut, tout personnels. Aussi confesse-t-il une certaine prédilection pour ce poëme, comme pour tous ceux dont le sentiment de la nature est le ressort. Sans chercher à définir Hermia, plus qu'il ne s'explique à lui- même certains modes de sa vitalité, certaines aspirations innomées que les bruits des forêts, leurs senteurs, les accidents de la lumière, les vagues perspectives suscitent en nous, il pourrait écrire en tète de ce poëme, comme épigraphe, cette phrase du chef-d'oeuvre trop peu connu de Ballanche, la Vision d'Hébal: « Il lui semblait que l'atmosphère fût l'organe général de ses propres sensations, et tous les troubles qu'elle éprouvait, il les éprouvait lui-même, comme s'ils se fussent passés en quelque sorte dans la sphère de son être. » Au lieu de l'atmosphère, mettez le monde extérieur, la nature, vous trouverez la donnée d'imagination et l'état physiologique qui ont inspiré Hermia. Ce serait ici le lieu de relever encore ce gros mot de panthéisme dont on s'est servi si souvent comme du quartier de roche de Polyphème, non pas seulement pour couler bas quelque énorme barque chargée d'hérésie, mais pour écraser les plus minces touffes d'herbe et de fleurs. Un peu de sympathie pour la nature, de douce volupté à se pénétrer de ses harmonies, d'intelligence de ses rapports secrets avec le monde invisible, quelque tendance à envelopper la pensée des images vivantes dont Dieu a revêtu les idées semées dans la création, tous ces symptômes ont paru suspects. A ce compte, c'est la poésie tout entière qu'il faut accuser de panthéisme; car dans la poésie tout s'accomplit comme dans la nature elle-même. La poésie est une autre nature, oeuvre de l'homme, et dans laquelle, comme dans la nature, poésie de Dieu, la pensée se produit nécessairement incarnée dans la forme et dans la couleur. Nos grands écrivains modernes, à partir de Chateaubriand, ont donné à la littérature française cette richesse toute nouvelle, le sentiment de la nature. Cette poésie d'un ordre encore inconnu devait soulever d'innombrables objections en face d'une tradition littéraire où la prose avait jusqu'alors régné souverainement, et dans une race tout oratoire qui, par ses qualités mêmes, se trouve particulièrement privée de ce don d'intime pénétration avec la nature, si commun dans d'autres contrées. A la suite des maîtres qui ont ouvert à l'imagination française ce monde entièrement neuf, l'auteur de ces poëmes croit avoir découvert au sentiment de la nature quelques horizons nouveaux, l'avoir ressenti d'une façon toute personnelle et qui n'a pas de précédents littéraires. C'est là surtout qu'il a marqué son caractère individuel; c'est l'apport, modeste sans doute, mais du moins original, qu'il aura fait au contingent poétique de notre temps. Quand parurent dans la Revue indépendante, en 1842, Un grand arbre, Hermia, la Mort d 'un chêne, ces poëmes semblèrent, aux esprits les plus exercés, dériver d'un mode nouveau de la sensibilité et de l'imagination. Ce caractère a été imité depuis, mais n'a pas encore subi de transformation originale. Le reproche de panthéisme, jeté à tant de productions de notre temps, ne pouvait pas épargner cette poésie issue d'un sentiment plus intime et plus complet de la vie et de la signification morale du monde extérieur. A ces accusations, il faudrait opposer toute une théorie du sentiment poétique de la nature. Quelles son les conditions légitimes, les bases rationnelles du sentiment de la nature dans la poésie et dans les arts? Ce n'est pas là le sujet d'une préface, mais d'un livre. L'auteur des Odes et poèmes et des Symphonies a commencé ce travail. Un fragment: Du sentiment de la nature dans la poésie d'Homère, en a été détaché et publié pour quelques amis ou lecteurs spéciaux. L'ensemble de l'ouvrage détournera ces reproches de panthéisme, comme il combattra ce mode grossier d'interprétation de la nature, qui, dans la recherche exclusive de la couleur et de la réalité matérielle, abolit le principe môme de la poésie. Dans une préface aussi tard venue, et postérieure aux jugements portés sur le livre, il convient d'adresser à la critique sérieuse des remerciements et quelques observations. En dehors de l'accusation banale de panthéisme, on a reproché au sentiment de la nature, principe d'un grand nombre de ces poèmes, l'emploi de certaines formes et certaines tendances dont l'excès peut être un vice, mais qui, dans une juste mesure, restent un des droits, une des nécessités de la poésie. On nous a blâmé, par exemple, comme d'une hérésie personnelle, de donner des voix aux objets de la nature, de faire parler les plantes, les animaux, les éléments. C'est là une licence poétique aussi vieille que le monde. Sans remonter jusqu'aux roseaux phrygiens du roi Midas, les roseaux français eux-mêmes n'ont scandalisé personne en dialoguant avec les chênes dans la comédie aux cent actes divers de noire grand fabuliste. Et cependant cette poésie fait exprimer par les objets de la nature les sentiments les plus exclusivement humains, comme l'égoïsme calculé, le scepticisme et l'ironie. Pourquoi n'admet-on pas que la nature reçoive aussi la parole dans un ordre de compositions où les voix qu'on lui attribue ne font qu'exprimer les modes généraux de la sensibilité, les harmonies de la vie morale et de la vie extérieure, les rapports de toute forme visible à une idée dans la création; en un mol, ce qui fait toute la signification, toute la poésie de la nature? Une accusation plus considérable et plus fondée, en apparence, contre cette idée d'attribuer des voix aux puissances de la nature, c'est d'amoindrir singulièrement l'importance de l'homme: « L'homme, une fois devenu l'égal des choses, il est très-difficile d'intéresser en racontant ses joies et ses douleurs. » Mais on n'a pas assez remarqué que le poëte ne fait jamais parler les objets de la nature pour leur propre compte et sans faire entendre au-dessus de cet orchestre la voix de l'homme qui le domine et le conduit. La nature n'est donnée pour interlocutrice à l'homme que comme une confidente qui sollicite ses épanchements, qui les complète en les reproduisant sous des images, et leur communique ainsi plus de grandeur et d'éclat. Quand ces voix lyriques de la nature se font entendre, c'est comme des instruments qui varient sur différents tons le motif tombé de la voix humaine, comme l'harmonie d'un orchestre qui accompagne la mélodie chantée par l'acteur. Dans cette symphonie, la nature ne supprime pas l'âme humaine, elle lui aide au contraire à se mieux comprendre; elle traduit en de vivantes figures les divers enseignements que le Créateur a enfermés dans son oeuvre; elle nous parle éloquemment d'un monde supérieur à nous-mêmes. Si grand que soit l'homme, il n'est pas tout; il y a quelque chose de plus grand que lui; il y a cet être dont la gloire est racontée, non pas seulement par les cieux, mais par le brin d'herbe, l'insecte et la goutte d'eau. C'est Dieu, en réalité, qui nous parle continuellement à travers la nature, où chaque objet n'est autre chose qu'un des accents de son langage, une des syllabes de son poëme. Certes, dans la poésie dramatique, dans cette peinture de la lutte des volontés, des intérêts, des devoirs, des passions, on serait mal venu à introduire d'autres acteurs que l'homme. Mais dans le poëme qui a pour théâtre l'âme toute seule et lame tout entière, sentiment, intelligence, imagination, sensation môme; dans la poésie lyrique, en un mot, la nature prend forcément la parole, parce qu'il y a en nous une multitude de pensées, d'émotions, d'aspirations dont la parole humaine ne trouverait pas l'expression, l£ forme visible, si cette forme ne leur était offerte par le langage de la nature. Ce besoin nouveau de mettre en jeu les facultés lyriques de la nature, de la forcer à parler elle- même, s'est introduit dans la poésie moderne à mesure que s'introduisaient dans les âmes des sentiments nouveaux plus complexes, et si l'on veut plus vagues et plus subtils, mais vrais, profonds, et qui par conséquent avaient aussi le droit de s'exprimer; pour s'exprimer sur le mode lyrique, ils étaient forcés de choisir leurs instruments là où ils se trouvent, c'est-à-dire dans la nature. Selon quelles proportions, et dans quel partage avec la voix humaine, cet orchestre doit-il concourir avec elle? voilà toute la question. L'auteur n'ose se flatter d'avoir rencontré cette juste mesure; s'il l'a dépassée, il s'en accuse comme d'une faute, mais d'une faute qui ne préjuge rien contre le droit. Faute bien involontaire, car nul n'a redouté plus que nous d'attenter par la poésie à l'activité, à l'initiative, à la liberté de l'âme, à la prédominance de l'élément moral; nul n'a désiré plus ardemment aider par ses écrits à toutes les nobles aspirations et susciter les esprits vers une sphère supérieure à celle des intérêts et des vulgaires passions. Aussi, de toutes les critiques, celle que nous aurions le plus à coeur de détourner, c'est le reproche, émané d'ailleurs d'une plume bienveillante et distinguée, de prêcher l'affaissement et la langueur, et de pousser l'âme dans une sorte de Thébaïde. Ce blâme s'est formulé quelquefois en un seul mot, on a répété que notre poésie n'était pas assez humaine, ce qui veut dire au fond assez passionnée. Dans un petit nombre de pièces de ce recueil, comme celle: A un grand arbre, on peut blâmer, en se plaçant un peu en dehors du sentiment poétique, au point de vue d'une logique rigoureuse, l'expression d'une certaine lassitude, l'horreur des agitations et des inquiétudes, un besoin de paix et de sérénité mêlé d'un vif attrait pour les champs, pour les grandes forêts, pour les plantes, ces charmantes et pacifiques créatures de Dieu. L'on a taxé cette innocente sympathie d'aspiration à la vie végétative. Mais ces morceaux forment une exception, même dans le recueil des Odes et poëmes, le seul qui puisse donner quelque prise à un soupçon pareil. Si l'auteur ne se fait pas une étrange illusion, le vrai sens moral de Psyché et de l'ensemble des pièces lyriques qui l'accompagnent, c'est au contraire un perpétuel sursum corda que le poëte s'adresse à lui-même et à l'âme de ses lecteurs. C'est du moins avec la conscience très-vive de ce sentiment d'aspiration vers l'idéal, vers une vie morale plus élevée, plus pure, plus intense, que toutes ces poésies ont été écrites. Mais précisément parce qu'elles s'adressent à ce qu'il y a de plus intime dans la vie morale, elles n'offrent aucune de ces sollicitations à l'action qui se traduisent avec plus d'éclat, mais qui aboutissent à l'imagination, aux passions, au tempérament beaucoup plus qu'à l'âme elle-même. Nous comprenons très-bien, du reste, cette accusation à nous jetée d'être en dehors de la vie, de la part des esprits entraînés par le mouvement littéraire et social qui semble triompher aujourd'hui. La renaissance littéraire de la Restauration a engendré ses excès comme tout ce qui vivifie et renouvelle. Il y eut dès le commencement, dans cette école romantique qui nous restera toujours chère, une malheureuse tendance à faire dominer dans la peinture de l'homme d'abord la sensibilité sur la raison et l'activité morale, puis l'imagination toute seule sur la sensibilité, enfin à remplacer les passions par le spectacle des symptômes physiologiques qui sont les indices de la passion, qui sont la forme extérieure, mais non la réalité, la substance du sentiment. Tout ce qui s'est passé dans la société contemporaine a concouru à faire prédominer dans les lettres et dans les arts cet élément matériel au préjudice du principe moral. A mesure que la peinture, la musique, la poésie ont été contraintes par mille causes diverses de se mettre à la portée d'un public plus nombreux, de s'adresser à des esprits de moins en moins cultivés, de moins en moins maîtres d'eux-mêmes, en un mot, de moins en moins libéraux, tous ces arts ont dû se développer par leur côté le moins libéral, par celui qui peut leur être commun avec les arts mécaniques. De là ces effets violents de style, ce culte exclusif de la couleur et de tout ce qui frappe les sens, ce mépris de l'idéal, tous ces vices qui ont fini par se résumer dans cette monstruosité appelée le réalisme. Or, il ne faut pas s'y tromper, quoique le réalisme avoué, et pour ainsi dire officiel, ne se compose que (l'une petite école très-justement ridiculisée et combattue, notre époque tout entière, si on la* compare aux grandes et saines époques de Fart, est entachée de quelques-unes des erreurs dont l'exagération et l'aveu brutal constituent le réalisme. On dirait, fort souvent, que les vers, la musique, les tableaux sont faits pour un public qui n'a que des yeux et des oreilles, et pour toute conscience et critérium un tempérament plus ou moins nerveux, bilieux ou sanguin. Tous les arts se sont développés de nos jours par leur côté technique et matériel; ils ont fait dans ce sens un immense progrès. On est étonné, en parcourant les expositions de peinture et les revues littéraires, de voir combien abonde le talent d'exécution* combien il y a en France de pinceaux et de plumes habiles. Mais tous ces prodiges du doigté sont, en somme, peu estimables, et infiniment moins difficiles qu'ils ne le paraissent à la foule. Ce qu'il y a de difficile et d'admirable, en tout temps et surtout aujourd'hui, ce n'est pas seulement de bien peindre et de bien écrire, c'est de penser quelque chose qui vaille la peine d'être peint et d'être écrit. Lorsqu'il arrive qu'une oeuvre de cet art si habile s'adresse à mieux qu'aux seules sensations, lors même qu'elle intéresse véritablement les passions du coeur, l'imagination poétique, il est rare qu'elle atteigne dans son action jusqu'au principe qui contient, ennoblit, divinise tout cela, qui est plus que le sentiment, plus que l'imagination, plus que l'intelligence, qui est l'homme lui-même dans ce qu'il a de plus vivant et de plus divin, jusqu'à l'âme. En mettant de côté toute prétention d'avoir atteint le but, l'auteur de ces poëmes ose dire que ce n'est pas pour les sens, pour l'imagination, pour le coeur même tout seul qu'il a voulu écrire; c'est pour l'âme. C'est l'âme qu'il cherche à exciter au dedans de lui-même et chez les autres, parce qu'elle est le ressort intime de la vie, la force essentielle qui meut toutes nos facultés. On lui a reproché de conduire trop souvent son lecteur dans le désert, de le séparer des hommes et du mouvement social. Le poëte essaye, en effet, de s'isoler des passions et des intérêts vulgaires, des agitations sans but moral; mais il n'a jamais songé à se placer en dehors de la vie humaine. Ces voix de la nature et du désert, interprétées par lui, qu'enseignent-elles au promeneur solitaire, sinon l'adoration de Dieu, l'amour des hommes, le respect de soi-même et l'enthousiasme de l'idéal? Tendre constamment à élever, à fortifier l'âme aux dépens de tout ce qui n'est pas elle, l'exciter à l'amour du beau, môme sans indiquer à son activité un but précis dans le milieu social, n'est-ce pas préparer l'homme à l'action, à tout ce que le devoir exigera? Ne vaut-il pas mieux stimuler la vie dans son principe, que surexciter passagèrement tel ou tel organe? Cet appel adressé à l'âme est sans doute d'un effet moins prompt, moins éclatant que l'appel direct à la passion, mais son influence est plus profonde, plus énergique et surtout plus durable. Notre temps abonde en oeuvres d'art d'une exécution brillante, mais qui semblent procéder de l'effervescence physique, de l'excitation matérielle du cerveau plutôt que de la pensée et d'une sérieuse inspiration. De telles oeuvres attestent la vigueur du tempérament et non celle de l'esprit, et leur portée ne saurait dépasser les sens et l'imagination dans ce qu'elle a de plus extérieur et de plus grossier. Ce n'est pas seulement au théâtre que la mimique des passions s'est ainsi substituée à leur expression littéraire, que la représentation des phénomènes physiologiques a remplacé la peinture des réalités morales, c'est dans tous les arts, dans tous les genres de poésie. On cisèle, on enlumine curieusement le masque de la passion, et, sous ce masque, il n'y a personne qui sente. On n'a pas exprimé la passion véritable, mais on a représenté les gestes violents, les signes désordonnés qui la traduisent aux yeux. On peut ainsi exciter fortement la sensibilité nerveuse, sans toucher à l'âme, sans éveiller une idée, sans faire naître une sérieuse émotion. Ce fracas de couleurs, ce désordre de mouvements sont pris pour des signes de vie morale; on les demande aujourd'hui à un poëte pour reconnaître en lui du coeur et ce qu'on appelle l'élément humain. Au milieu d'une pareille disposition des esprits, si une poésie se produit, qui ne soit ni le drame, ni l'élégie amoureuse, ni le conte cavalier, ni l'ode épicurienne, dont le mouvement s'accomplisse dans la pensée, dont les couleurs soient prises à ce qu'il y a de plus intellectuel dans la nature, dont le but soit d'attirer l'âme dans une région supérieure à celle où s'agitent les passions qui crient et qui gesticulent, cette poésie s'expose au reproche de manquer de vie, de n'être pas assez humaine. On oublie une chose, c'est que la passion, dans son essence même et sous une forme supérieure à celle que lui donne un grossier réalisme, la passion est ce qu'il y a de moins humain dans l'homme. Les emportements physiologiques nous sont communs avec tout ce qui est doué de la vie animale. La passion ne s'humanise, ne devient poétique et matière d'art que par sa combinaison avec l'intelligence, que par ses rapports de subordination ou de lutte avec la raison. Il y a un principe excellemment humain, n'appartenant qu'à l'homme en ce monde, et le constituant au-dessus de tout ce qui végète et de tout ce qui vit; ce principe, c'est 1'âme. Nous n'avons pas nommé à sa place la raison, grandeur essentielle de l'homme, participation à la lumière divine» parce que la raison n'est pas comme l'âme l'instrument spécial et en même temps le but particulier de la poésie. Sans essayer de définir l'âme, nous la concevons comme mêlée à tout ce qui est de l'homme, sentiment, intelligence, imagination, vie organique. Il nous suffit, au point de vue des arts, d'en dire ceci: elle est la puissance d'aspiration; elle régit dans le coeur et dans la, pensée tout ce qui monte, tout ce qui s'élève vers un état supérieur; elle est la force qui nous porte en haut; c'est la faculté générale qui s'empare des sensations, des sentiments, des idées, les épure, les agrandit, les transforme en un élément nouveau, en fait l'énergie motrice par excellence; ainsi le feu transforme l'eau en vapeur et lui communique une force d'expansion irrésistible. Par la sensibilité, l'imagination, l'intelligence, on goûte la beauté dans les objets particuliers; mais par cette faculté qui contient à la fois l'intelligence, la sensibilité, l'imagination, qui est plus que tout cela, qui est l'homme lui-même et qui s'appelle l'âme, on aspire à l'idéal dans le vrai, dans le bien, dans le beau, on s'élance vers ce qui est éternel, universel, infini, en un mot, divin, Or, si la poésie et les arts sont quelque chose de plus qu'une jouissance physique ou qu'une étude abstraite, c'est qu'ils relèvent de l'idéal, c'est qu'ils ont l'âme pour point de départ et pour but: ils en émanent, ils y rentrent en lui rapportant une vie plus intense pour prix de la vie qu'ils en ont reçue. Plus une poésie tend directement à l'âme et lui subordonne les passions, plus cette poésie est humaine dans l'acception légitime de ce mot. C'est parce que les belles-lettres, dans leur ensemble, ont pour fin cet accroissement, celle domination de l'âme, qu'on les a appelées les lettres humaines, humaniores litteroe; c'est parce que les beaux-arts, au lieu d'être des instruments de plaisir, des serviteurs de la sensation, sont des organes de l'activité morale, des directeurs de l'âme; c'est parce qu'ils consacrent la supériorité de l'esprit sur la forme matérielle, sa liberté, en un mot, qu'on les a nommés les arts libéraux. Faut-il entendre cette action morale de la poésie en ce sens que pour atteindre à l'âme elle puisse se passer de l'imagination et du coeur, et qu'elle soit appelée à formuler des enseignements comme la philosophie? Non, certes, la poésie a ses méthodes qui lui sont propres, et précisément parce qu'elle s'adresse à l'âme, sa direction ne doit pas être détournée au profit de la seule intelligence; elle n'est pas astreinte à conclure comme un syllogisme. Elle apporte à l'âme bien mieux qu'un conseil direct, bien mieux qu'une exhortation pratique. Lors même qu'elle n'indique pas à notre activité un but déterminé, la poésie nous apporte une force pour agir, un véritable accroissement de la vie. Or, à côté des lecteurs et des critiques que l'habitude de tout demander à l'imagination, à la passion, à l'émotion physique, rend indifférents à cette partie d'une oeuvre qui est du ressort de l'âme elle-même, il y a ceux qui se préoccupent exclusivement des conclusions formelles de la poésie, et par cela mémo restent incapables d'en découvrir le sens, à moins qu'il ne soit affiché en gros caractères et formulé en termes abstraits, comme une moralité au bout d'un apologue. Contester l'utilité morale d'une oeuvre parce qu'elle n'enseigne pas telle ou telle doctrine et n'aboutit pas à un précepte, ou par une autre préoccupation dénier à un poëme le sentiment et la vie, parce qu'il ne met pas en jeu les passions violentes et qu'il n'a pas pour but le plaisir et l'excitation physique, ce sont là deux erreurs bien opposées, mais également désastreuses en matière d'art. La pire des deux, peut-être, est celle des utilitaires, des propagateurs de systèmes, des hommes de parti. Nulle oeuvre poétique ne leur semble douée de vie morale, s'ils n'en peuvent tirer un argument favorable à leur doctrine. Le poêle ne cesse à leurs yeux d'être un rêveur inutile, que s'il affecte les allures du tribun ou du prédicant. Certains critiques, par exemple, considèrent chez un écrivain l'absence de toute déclamation en faveur du progrès comme un signe d'affaissement et de mort digne d'être puni par l'inattention du siècle. Avec un peu de lyrisme prophétique sur les miracles que nous réservent ces deux mystérieuses puissances, la démocratie et l'industrie, on arrive bien vile dans cette école à se faire saluer poêle de génie et d'avenir. On obtient de même, dans un camp contraire, brevet de sainteté et de talent, pour peu qu'on ait distillé en style romantique quelqu'une de ces sucreries dévotes au moyen desquelles on essaye aujourd'hui d'efféminer et d'affadir le mâle catholicisme de Corneille et de Bossuet. En dépit de ces deux systèmes rivaux d'intolérance, et qui méconnaissent tous deux non-seulement les formes propres, mais aussi le vrai but moral de l'art, un poêle peut être profondément chrétien sans rimer les modernes légendes miraculeuses; il peut être un ami sincère de son pays et de l'humanité, sans chercher à enivrer ses lecteurs de la fumée des promesses progressistes. Quand l'esprit humain verra poindre à l'horizon la forme un peu précise d'une vérité, d'une vertu, d'une beauté nouvelle, le poëte ne sera pas le dernier à signaler ce bon augure; mais il n'a pas mission de prêcher le culte de l'inconnu. Il est pour lui un moyen plus sûr d'exciter ce noble enthousiasme qui est la raison d'être de la poésie et des arts, de pousser les hommes vers une perfectibilité certaine, c'est de mettre incessamment sous leurs yeux, c'est de leur faire aimer, comme parfaitement belles, une multitude de vérités et de vertus très- connues et très anciennes; si anciennes qu'elles sont contemporaines de la conscience du premier père, si connues que le genre humain tout entier a participé à leur lumière, si vastes que l'homme pourra encore progresser dans leur sein à travers l'autre monde, sans atteindre le terme de cet infini. Exciter l'âme, la fortifier par la contemplation et l'amour du beau, qui fait croître ses ailes, comme le dit Platon, et l'élever ainsi au-dessus de tout ce qui est moins pur, moins noble, moins durable qu'elle, pour la rapprocher de ce qui est immortel et divin; faire éclore et nourrir à la chaleur douce et continue que répand la beauté calme et sereine, c'est-à-dire la vraie beauté, cet enthousiasme intime, patient, car il est éternel, qui est l'essor môme de l'âme vers son vrai but, qui se distingue de la passion, qui la contient, qui la dompte, qui la dirige, telle doit être l'oeuvre intérieure de la m poésie. Quand elle a pu l'accomplir, elle est suffisamment humaine, vivante et morale; il n'est pas nécessaire pour cela qu'elle exalte le tempérament parla violence des couleurs matérielles, ou qu'elle apporte à l'esprit des raisonnements et des convictions mathématiques. Les aspirations qu'elle suscite en mettant l'âme en présence du beau, la poésie doit les diriger sans doute vers la justice, la force, la tempérance, le respect et la domination de soi-même, la patience, le sacrifice, l'amour des hommes et l'adoration de Dieu. Or, toutes ces vertus avaient un nom et des modèles avant l'heure présente, et les siècles à venir n'y ajouteront pas un nom nouveau, parce qu'elles comprennent tout. La poésie qui les fait aimer est suffisamment sociale. Si elle a été capable de donner à un seul homme quelques bonnes pensées pour sa direction intime et personnelle, elle a mieux servi la cause du progrès qu'en cherchant à passionner les esprits par des déclamations sur les misères du passé ou sur les félicités de l'avenir. L'auteur de ce livre a trouvé jusqu'ici la critique bienveillante et n'a que des remerciments à lui adresser; il devait, cependant, discuter les objections soulevées contre les tendances générales de son oeuvre. Il a d'ailleurs, pour rassurer pleinement sa conscience sur la portée morale de ses écrits, la sanction du jury suprême en matière d'art et d'idées. C'est en signalant sa poésie comme une oeuvre d'une haute moralité, animée d'un souffle bienfaisant et propre à élever l'âme, que l'Académie française, à plusieurs reprises, et l'Institut réuni dans une occasion solennelle, ont honoré ses travaux de leur suffrage. En motivant ainsi le jugement de l'Académie, l'illustre secrétaire perpétuel lui a imprimé le sceau de l'autorité la plus éminente dans la critique de ce siècle. Il y a peut-être quelque vanité à rappeler cette couronne, mais il y aurait de l'ingratitude à ne pas s'en parer, quand, pour la première fois, on se présente en personne au public, et que l'on plaide pour soi-même dans une préface. Invocation Il est une vallée où l'harmonie habite; Un dieu veille à sa porte, à nos pas interdite: L'esprit seul dans son vol, emporté loin du temps, Aux clartés de l'amour l'entrevoit par instants: Quel que soit le doux nom dont chaque âge la nomme, Sa pensée est vivante au fond du coeur de l'homme; Mais à la contempler nul ne peut définir Si c'est une espérance ou bien un souvenir, Tant l'âme balancée en sa plainte secrète Flotte entre ces deux mots: J'attend, et je regrette. Chaque peuple a rêvé ce merveilleux jardin, Soit qu'avec Jéhovah il ait connu l'Eden, Soit qu'aux pieds de l'Olympe une lyre sacrée Lui chante l'âge d'or de Saturne et de Rhée, Ou qu'enfant, sous la tente, il aime à s'endormir Bercé par les Péris des songes de Kashmir. Là, fleurissent toujours, sur l'arbre de science Le bien, le vrai, le beau, unique et triple essence, Et, dans l'or du feuillage, aux Grâce réunis, Là des blanches vertus les essaims font leurs nids Avant d'aller chanter leur mélodie auguste Sur le front de la vierge et dans l'âme du juste. C'est là qu'avant le jour de leurs aveux charmants S'étaient choisis déjà les couples des amants; C'est de là qu'à la voix du poëte ou du sage Descendent dans nos nuits la pensée et l'image; Là que tout chant sublime a résonné d'abord Avant qu'un luth mortel en répéta l'accord. Les graines de nos fleurs ont mûri dans ce monde; L'art est un rameau né de sa sève féconde. Là-haut furent cueillis, sur les prés en émail, Le mystique rosier qui flamboie au vitrail, L'acanthe et le lotus, qu'en légères couronnes L'Ionie a tressés aux faîtes des colonnes. Avant qu'un ciseau grec et qu'un pinceau romain Les fixât pour toujours sous l'oeil du genre humain, Les vierges au long voile et les nymphes rivales Là-haut menaient en coeurs les danses idéales, Et suspendant leurs jeux, là, ces filles du ciel, Ont posé devant vous, Phidias, Raphaël! Là, sur ton aile d'or, vers l'infini guidée, Tu montais, ô Platon! au séjour de l'Idée: C'est là qu'à son amant Béatrice a souri, Et là son regard d'aigle, ô Dante Alighieri! T'emportant dans sa flamme à travers les dix sphère, T'a du monde divin révélé les mystères. C'est là qu'enfin Psyché vécut son premier jour Tant qu'avec l'innocence elle garda l'amour; Comme en un lit joyeux de fleurs et de rosée Par le souffle divin l'âme y fut déposée, Et près d'elle éveillés dans l'herbe de ce sol, Du bord de son berceau mes chants prendront leur vol. Mais au seuil de ton oeuvre inscris donc la prière, Et dis en commençant d'où te vient la lumière, O poëte! malheur aux hymnes qui naîtront Sans que le nom d'un dieu soit gravé sur leur front! Je sais trois soeurs au Ciel qui, les mains enlacées, Font jaillir sous leurs l'or des bonnes pensées; La Grèce en adora les corps chastes et nus, Beaux vases qui cachaient des parfums inconnus. C'est vous, entre vos bras je m'abandonne, ô Grâces! C'est vous qui vers le but portez les âmes lasse; Vous par qui les présents de Dieu nous sont comptés; Vous qu'on appelle mieux du nom de Charités. Par vous, de l'homme au ciel et du Ciel à la terre, Se fait du double amour l'échange salutaire, Le coeur vous doit son aile, et l'esprit son flambeau: Sans vous tout homme reste incapable du beau. La sagesse avec vous n'a jamais le front triste; L'oeuvre abonde et sourit sous les doits de l'artiste: Grâces, en qui j'ai foi, saintes filles de Dieu, Touchez, touchez mon front de vos lèvres de feu. Ah! l'inspiration n'appartient à personne, Pas plus qu'à ce rameau, dont la feuille résonne, Le vent qui le caresse et qui le fait chanter, Et le Dieu qui la donne est libre de l'ôter. Nul ne peut devancer l'heure par vous choisie, O Grâces! pour verser en lui la poésie. Mais l'artiste pieux, au coeur pur et sans fiel, Peut, à force d'amour, vous arracher au Ciel. Venez donc! vous savez si l'art m'est chose sainte, Si j'ai touché jamais à la lyre sans crainte, Si j'attends rien de moi, si l'orgueil me nourrit... Et dans quel tremblement j'invoque ici l'esprit, O Grâces! descendez, belles vierges antiques, Formez autour de moi vos cadences mystiques, Et qu'en un même accord, sur trois modes divers, La douceur de vos voix coule à flots dans mes vers. Livre premier ARGUMENT ÉDEN OU L'AGE D'OR. -BONHEUR PRIMITIF. -CHUTE DE L'HOMME. I. Psyché s'éveille dans les jardins de l'Amour. -L'âme humaine est placée par Dieu au sein d'une merveilleuse nature appropriée à tous nos besoins. -L'être nouveau-né sent la parole éclore sur ses lèvres, et répond de lui-môme aux harmonies du monde extérieur, qui le salue comme son frère et comme son roi. - Toute la création parle à Psyché d'un maître invisible et tout-puisant, d'un époux à qui elle est destinée. -Les pressentiments de l'âme, la révélation intérieure lui avaient déjà promis cet époux divin. -Toutes les voix de la nature, messagères de Dieu, annoncent à la jeune fille la venue d'Éros. -Le soir leurs noces mystiques sont célébrées dans un palais ténébreux. -Il est interdit à Psyché de chercher à voir son époux. II. Bonheur de Psyché dans cette union de l'innocence et de l'amour. -Félicité primitive de l'Éden fondée sur l'ignorance du bien et du mal. -Intimité de l'homme avec la nature et avec Dieu,, dont il reçoit une révélation obscure encore et incomplète par la voix de tous les êtres. -Dialogue de Psyché avec les créatures toutes amies et pacifiques; elle les interroge sur l'époux invisible. -L'attrait de l'inconnu, le besoin de l'infini, naturels au coeur de l'homme, commencent à agiter l'épouse d'Éros au milieu des douceurs de son union mystérieuse. III. En vain le nocturne amant revient consoler Psyché; l'inquiétude de l'esprit et du coeur augmente. -Le désir de connaître l'idéal invisible, de posséder l'infini trouble les délices du chaste hymen. -En vain toute la nature invite l'âme i la soumission, à la confiance; l'implacable besoin de savoir et de sentir, une curiosité mêlée de concupiscence et d'orgueil l'emportent dans le coeur de Psyché sur la tendresse et sur la crainte. -Elle transgresse l'ordre de son époux et les lois du destin; la lampe fatale est allumée. -Psyché reconnaît, dans le dieu qui la visite chaque nuit, l'Amour, le plus beau, le plus puissant des dieux. -Touché par une goutte d'huile brûlante, Eros se réveille et prononce l'arrêt qui bannit Psyché et termine l'âge d'or. -Ainsi s'est consommée la première faute à laquelle se rattache l'origine de tout mal; Eve a mangé le fruit défendu; la boite de Pandore est ouverte; la douleur est entrée dans le monde. -Mais en proclamant la déchéance, le dieu fait entrevoir un présage de réhabilitation. -En annonçant à Psyché les épreuves de l'exil, Éros laisse tomber une larme, et, avec cette larme, la promesse de la rédemption. I. Le matin rougissant, dans sa fraîcheur première, Change les pleurs de l'aube en gouttes de lumière, Et la forêt joyeuse, au bruit des flots chanteurs, Exhale, à son réveil, ses humides senteurs. La terre est vierge encor, mais déjà dévoilée, Et sourit au soleil sous la brume envolée. Entre les fleurs, Psyché, dormant au bord de l'eau, S'anime, ouvre les yeux à ce monde nouveau; Et, baigné des vapeurs d'un sommeil qui s'achève, Son regard luit pourtant comme après un doux rêve. La terre avec amour porte la blonde enfant; Des rameaux par la brise agités doucement Le murmure et l'odeur s'épanchent sur sa couche; Le jour pose, en naissant, un rayon sur sa bouche. D'une main supportant son corps demi-penché, Rejetant de son front ses longs cheveux, Psyché Écarte l'herbe haute et les fleurs autour d'elle, Respire, et sent la vie, et voit la terre belle; Et, blanche, se dressant dans sa robe aux longs plis, Hors du gazon touffu monte comme un grand lis. Les arômes, les bruits et les clartés naissantes, Les émanations de partout jaillissantes, Ont envahi son âme, ébranlée un moment; Et devant la nature elle hésite en l'aimant. Dans une langue, alors, que la vierge surprise Sut comprendre et parler sans qu'elle l'eût apprise, Les fleurs et les oiseaux étant là seuls vivants, Un invisible choeur chantait avec les vents: CHOEUR INVISIBLE. Viens, nous t'aimons déjà; viens, ô douce inconnue! La terre où tu manquais tressaille à ta venue. Viens, habite avec nous ce monde jeune et pur; Nul être malfaisant n'en trouble encor l'azur. Prends avec nous ta part de ses faveurs fécondes, Goûte avec amitié ses épis et ses ondes; Ses arbres innocents n'ont pas de fruits amers, Et la douceur du miel coule au fond de ses mers. Mêle au sien ton bonheur, et ta grâce à ses grâces; Ses germes de beauté fleuriront sur tes traces. Sois belle, sans rougir, dans ton jardin natal; On n'y connaît pas plus la pudeur que le mal. Viens! de tes frais pensers ne fais point de mystères A ces plantes tes soeurs, à ces oiseaux tes frères! PSYCHÉ. Que la lumière est douce, et que l'air plein d'encens Baigne d'un flot sonore et pénètre mes sens! Quel souffle harmonieux me caresse et m'enivre! Et si la vie est telle, oh! qu'il est bon de vivre! Vivais-je avant cette heure? ai-je vu ce soleil? N'est-ce pas ma naissance et mon premier réveil? J'ai bien, au fond du coeur, j'ai de vagues images; Je revois des vallons, des fleuves, des rivages, Où, le front couronné, j'allais, fille de roi, Guidant au bord des eaux des vierges comme moi. Mais dans ce pâle monde aux formes indécises, Ni chansons ni parfums ne flottaient sur les brises; La terre était muette et le ciel sans clarté; Et je n'y sentais pas la vie et la beauté. Ah! j'ai dormi peut-être: en un rêve encor sombre, De ce monde promis j'aurai vu passer l'ombre. Choeur des vivants, salut! salut, ô monde vrai, En qui je me réveille et dans qui je vivrai! Terre, fleuves, oiseaux, divin peuple des êtres, Êtes-vous, dites-moi, mes hôtes ou mes maîtres? Bruits, souffles embaumés, rayons, charme des yeux, Faut-il que je t'adore, ô monde harmonieux! CHOEUR INVISIBLE. Nous entourons d'amour la couche où tu reposes, Enfant, toi la plus belle et la reine des choses. Vois! partout, dans ces bois, ces prés, sur ces hauteurs, Dans ces fleuves, il est pour toi des serviteurs. PSYCHÉ. La terre à mon réveil portait, déjà parée, Les chênes, peuple antique, et la moisson dorée. Ces flots avaient coulé, ces rochers étaient vieux, Et la plus jeune fleur s'ouvrît ayant mes yeux. Sans moi l'herbe a verdi, l'onde a trouvé sa pente; Un autre ordonna tout, avant mon âme absente; Un maître ici se cache, et si ce n'est pas toi, O voix de ces beaux lieux! quel est donc notre roi? CHOEUR INVISIBLE. Réglant l'être et la vie en un accord suprême, Le roi de cet empire asservit les dieux même; Par lui le fier lion rugit dans les forêts, Et les monstres des mers bondissent sous ses traits. Nous, tour à tour chantant, voix joyeuses ou graves, Venant de lui vers toi, nous sommes ses esclaves. PSYCHÉ. J'ai gardé du sommeil un rêve, un rêve aimé, Éclos à la même heure où mon coeur fut formé: Une voix qui semblait descendre des collines M'appelait, m'invitait à des noces divines. Les vierges me paraient pour un hymen certain. Vers l'époux inconnu, roi d'un pays lointain, Entraînée, et cédant à d'invisibles charmes, J'allais avec amour, mais non sans quelques larmes. Le réveil, ces beaux lieux, ce jour qui luit sur moi, De mes désirs craintifs ont redoublé l'émoi. CHOEUR INVISIBLE. Espère! A son vrai but, comme la source vive A l'éternelle mer, toute espérance arrive. Chaque rêve et chaque ombre ont leur réalité. Viens! par le jeune époux ce monde est habité; C'est lui qui nous envoie, abrégeant ton attente, Au seuil de son palais saluer son amante. Et la voix s'éteignit; mais le son prolongé Flottait encor dans l'air de musique chargé. Sur l'haleine de l'onde et de l'herbe attiédie, Comme un soupir du sol montait la mélodie. Psyché, livrant son âme aux souffles merveilleux, Aux accords, aux rayons émanés de ces lieux, S'avance au bord du fleuve, et, dans sa marche lente, Écoute chaque oiseau, répond à chaque plante. La tendre sympa!hie illumine son oeil; Les cygnes et les lis lui rendent son accueil; Flots et feuilles, près d'elle ont un plus frais murmure, La terre abondamment exhale une odeur pure. Tous les êtres domptés semblent, pour sa douceur, L'adorer comme reine et l'aimer comme soeur. L'enfant partage entre eux les grâces du sourire, Et prend possession du fraternel empire; Sa main des grands lions flatte les crins épais, -Car rien n'avait alors troublé l'antique paix, Tout ce qui vit formait une seule famille; - Mille oiseaux par les bois suivent la jeune fille; La mousse s'épaissit lorsqu'elle y veut s'asseoir. Ainsi dans la vallée elle erra jusqu'au soir, Admirant tout, les fleurs, les cieux, et l'air sonore, Et rêvant de ce roi qui se cachait encore. Or la nuit, déployant ses ailes de vapeurs, Ramène vers Psyché les invisibles choeurs; C'est d'abord sur la brume une rumeur qui vole, Et le son rapproché devient une parole. CHOEUR INVISIBLE. Voici l'heure d'hymen! nous précédons l'époux; Il éteint les flambeaux de son bonheur jaloux. Revêtant ses plaisirs de calme et de mystère, Il attend pour aimer l'heure où s'endort la terre. Les petits des oiseaux, l'un sur .l'autre serrés, Et l'abeille en sa ruche, et la cigale aux prés, Et les nappes d'azur que nuls souffles ne plissent, Et le vent dans sa grotte, et les bois s'assoupissent. Sur les insectes d'or les lis sont déjà clos, Et le dernier rayon est rentré sous les Sots. Sans que bruits ou lueurs troublent sa paix suprême, La sainte volupté peut jouir d'elle-même. Que l'ombre sur Ion front pleuve sans t'alarmer; Viens, l'inconnu t'attend; viens, c'est l'heure d'aimer! Devant elle glissant comme un zéphyr paisible, Le choeur, chantant toujours et toujours invisible, Sur sa trace écartait doucement les rameaux; Et Psyché, telle on voit sur l'écume des eaux, Derrière un grand navire une fleur qui surnage, Suivait à son insu l'harmonieux sillage; Et le flot la porta vers le palais heureux; Par la vertu des chants il s'ouvrit devant eux. Or, sous les toits déserts, les mêmes voix mystiques La conduisaient encore à travers les portiques; . Elle y semblait voguer sur des courants secrets; Tel, sifr le lac tombé, le rameau des forêts, Par des eaux qu'on dirait immobiles, sereines, Est poussé jusqu'au fond des grottes souterraines. La vierge ainsi s'avance, effleurant les tapis, Entre les murs jaspés de marbre et de lapis, Où, de mille flambeaux, sous l'azur des arcades L'or étincelle au front des blanches colonnades. Et l'invisible guide a déposé Psyché Sur le lit nuptial dans la pourpre caché. La voix expire alors, le palais devient sombre: L'enfant s'étonne et tremble, et pleure au sein de l'ombre; Rien ne la distrait plus du trouble intérieur, Son innocence ajoute encore à sa frayeur. Une autre voix bientôt monta dans ce silence, Un chant si doux, si plein de grâce et de puissance, Qu'auprès de sa musique, ornement de la nuit, Les premières chansons n'étaient rien qu'un vain bruit. C'est l'invisible roi du vallon de délices, Il vient de l'âme en fleur posséder les prémices; C'est l'archer qui répand ses flèches en tout lieu, C'est l'époux, c'est Éros, c'est vous, ô jeune dieu! Ne crains pas, ô Psyché! dans cette nuit propice, Souffre, en toi que l'espoir avec l'amour se glisse. Voici, voici l'époux; son visage est voilé, Mais son coeur à tes yeux s'est déjà révélé, Et tu peux, à travers l'ombre qui l'environne, Juger par ces trésors celui qui te les donne. Vois cette heureuse terre! est-ce un dieu sans amour Qui pour don nuptial t'offrit ce doux séjour? Toute chose est à toi dans ce fécond royaume, Le chêne t'y doit l'ombre, et la rose le baume; Le vent, fonde et l'oiseau, tous bruits mélodieux Sont nés pour ton oreille, et le ciel pour tes yeux; Pour tes lèvres le miel, le lait, ce qui ruisselle A flot de chaque ruche et de chaque mamelle; La mousse pour tes pieds, les gazons caressants, Tout est fait pour payer un tribut à tes sens. Lorsque tu parleras, partout dans les campagnes Des voix te répondront, tes* fidèles compagnes. Chez les êtres vivants avec toi conviés, Tu pourras à ton gré choisir des amitiés. Durant le jour, souvent, la voix de l'époux même Te fera souvenir qu'il te suit et qu'il t'aime; Et chaque soir ici tu viendras reposer Sur sa douce poitrine et goûter son baiser. Mais si tu ne veux voir s'effacer comme un songe Ces beaux lieux et l'extase où ce baiser te plonge, O Psyché! n'ose pas,, d'un flambeau curieux, Interroger d'hymen le lit mystérieux. Le destin plus puissant, et, sans doute, plus sage, Ne veut pas de l'époux te montrer le visage; Mais livre-lui ton âme, enfant, et tu verras S'éveiller tout un monde éclos entre ses bras. Et les lèvres d'Éros touchant son front pudique Y déposent le sceau de l'union mystique. Bientôt la vierge laisse, en son trouble charmant, Sa ceinture tomber sous les doigts de l'amant, Et, parmi les soupirs et les baisers sans nombre, Les rites de l'hymen s'accomplirent dans l'ombre. Le palais nuptial brillait, plein de soleil, Au matin, quand Psyché, secouant le sommeil, Cherchait près d'elle Éros et lui parlait encore; Mais le nocturne époux avait fui dès l'aurore. II Sur l'herbe encore humide et les cailloux d'argent, Psyché pose au hasard ses pieds, et va songeant, Et suit du souvenir la pente involontaire. Les plaisirs de la nuit, ces terreurs, ce mystère, Revivent à la fois dans son coeur retracés; Elle tremble et rougit à ses propres pensers. La terre ce matin semble à ses yeux nouvelle, Et sur les flots penchée elle-s'y voit plus belle. Elle cherche avec «crainte, avec ravissement, Les vestiges sacrés de l'invisible amant; Elle va regardant sous les eaux diaphanes; Dans les creux de rochers couverts par lès lianes, Dans les touffes de fleurs, et dans l'ombre des bois, En tout lieu d'où s'échappe un parfum, une voix; Et partout, du gazon, de l'eau, de la feuillée, Une voix lui répond par la sienne éveillée. PSYCHÉ. C'est bien la même terre, et le même printemps Y verse un jour pareil aux mêmes habitants. Entre les mêmes fleurs, le fleuve aux couleurs tendres, De son mobile azur promène les méandres. Hier, un chant planait déjà sur ces roseaux; La pourpre et l'or paraient les plumes des oiseaux; Et cependant la nuit, sans m'en dire la cause, Semble avoir à ce monde ajouté quelque chose. J'ai vu ces gais bouvreuils, cet aigle au regard fier: Tout m'est nouveau pourtant, tout m'est plus beau qu'hier; Plus qu'hier la nature et me charme et m'invite, Et comme dans mon coeur la sève y court plus vite! CHOEUR INVISIBLE. C'est que le roi nous a visités cette nuit, L'époux mystérieux vers ta couche conduit! C'est qu'il a, pour te voir, traversé son empire, Et répandu sur nous l'éclat de son sourire: Et chaque fois qu'il vient, puissant avec bonté, Il sème à pleines mains la vie et la beauté. LES OISEAUX. Il est des jours où l'air supporte mieux nos ailes; Un mouvement plus doux berce les rameaux frêles; Les grains au bord des champs s'épanchent par milliers, Et les fruits sont plus mûrs aux arbres familiers. Nos appels amoureux de plus loin se répondent; Près des nids à bâtir mousse et duvets abondent. Les brebis ont laissé plus de laine aux buissons; Les chênes sont peuplés de joyeuses chansons, Au roi, qui fait pleuvoir tant de biens sur ses traces, A l'amant de Psyché, les oiseaux rendent grâces. LES PLANTES. Il est aussi pour nous des jours où tout fleurit, Au souffle calme et chaud d'un invisible esprit; Une poussière d'or jaunit les étamines, Des sucs plus nourrissants abreuvent les racines, L'épi laiteux jaillit et s'enfle sur le blé, Le nombre des bourgeons sur la branche est doublé, Et dans le sein des fleurs apportant des délices, Un doux vent l'un sur l'autre incline nos calices. Ce qu'alors nous puisons dans la terre ou le ciel, En nos veines devient parfum, couleur et miel; La lumière et la sève à nos tiges affluent... O roi jeune et fécond, les plantes te saluent! LES SOURCES. Il est des jours sacrés, des jours que nous aimons, Où la source descend plus pure aux pieds des monts; Où,«sur le sable fin, sans pluie et sans tourmente, L'onde semble dormir, et pourtant suit sa pente. Alors, nul flot n'écume et ne gronde en marchant: Le peuple des forêts s'égaie à noire chant; Le vent ne jette rien que fleurs et vert feuillage Sur l'argent des graviers, sur l'or des coquillages; Et mille êtres, mêlés par un amour fécond, S'agitent sous les eaux sans en troubler le fond. Et tu seras béni des sources éternelles, Toi, qui gardes le calme et la fraîcheur en elles; Toi, qui dans un seul lit sais faire parvenir Toutes les gouttes d'eau se cherchant pour s'unir; Toi, par qui nous sentons, en notre onde ravie, Descendre la lumière et palpiter la vie. PSYCHÉ. Oh! tout ce que j'entends et tout ce que je vois, Oiseaux, sources, forêts, mystérieuses voix, Oh! dites-moi son nom, parlez-moi de mon maître! Plus heureux que Psyché, vous l'avez vu peut-être? Comme il charme le coeur, il doit charmer les yeux, Et sans doute il est bon, puisqu'il vous rend heureux. LES OISEAUX. S'il croît comme un grand chêne ou coule comme une onde, S'il descend comme l'air et le jour sur le monde, S'il habite le sein des grottes et des fleurs, S'il revêt comme nous la plume aux cent couleurs, S'il a tes cheveux d'or, ton front blanc et superbe, Sur deux pieds gracieux s'il effleure ainsi l'herbe, Ce n'est pas des oiseaux que tu peux le savoir; Car nous l'avons aimé sans chercher à le voir. Mais nous reconnaissons à des signes fidèles, A l'air plus frémissant qui fait battre nos ailes, À notre chant plus pur, à nos baisers plus doux, Qu'un céleste pouvoir s'est approché de nous. LES PLANTES. Des habitants divers qui vivent à son ombre, Des oiseaux et des fleurs chaque arbre sait le nombre; Il sait d'où vient le flot qui passe auprès de lui, D'où le vent a soufflé, d'où le soleil a lui. Pour un vieux chêne, il est peu de choses cachées; Nous avons vu beaucoup, quoique au sol attachées. Mais les plantes des monts, ni les plantes des eaux, Le cèdre ni le thym, pas plus que les roseaux, N'ont de celui qui t'aime aperçu le visage: Chaque feuille pourtant tressaille à son passage. LES SOURCES. Les sources de la terre ont traversé les flancs, Et les antres d'Éole, et les métaux brûlants, Et creusé leur passage en des canaux de pierre Bien avant de jaillir et de voir la lumière. Jusqu'au vaste Océan, avant de s'y plonger,, Par des détours sans fin il leur faut voyager: Ruisseaux, fleuves et lacs, fontaines, mers sans bornes, Elles ont réfléchi bien des jours clairs ou mornes; Neige ou pluie, elles ont visité les hauteurs, Et monté jusqu'au ciel en subtiles vapeurs. Des germes créateurs l'onde est le véhicule; Par elle toute sève et toute âme circule; Elle voit les vivants arriver par essaim, Pour se purifier et boire dans son sein. Mais de l'époux sacré, par qui l'onde palpite, Aux sources, comme à toi, la vue est interdite; Tout esprit n'en connaît que ce qu'il en ressent: Nous ne t'en dirons rien, sinon qu'il est puissant. CHOEUR INVISIBLE. Nous l'avons contemplé le dieu que tu réclames; C'est nous qui lui portons les prémices des âmes: La vierge qu'il choisit et qu'il doit visiter Se pare sous nos mains, et nous entend chanter. Du lin et des parfums nous ornâmes la couche Où le premier baiser se posa sur ta bouche. Serviteurs de l'époux, nous gardons ses secrets; Nous ne lèverons pas le voile de ses traits. Qui d'ailleurs oserait le peindre en ton langage, Ne tracerait de lui qu'une infidèle image. Tu ne comprendrais pas son nom mystérieux... Et ce que nous voyons n'est pas fait pour tes*yeux. PSYCHÉ. Sans ôter pleinement le voile à sa nature, Dites-moi qu'il est beau, que sa jeune figure Peut d'une ombre douteuse écarter le secours; Que son regard est tendre, ainsi que ses discours; Et que la nuit est bonne, et qu'au fond des ténèbres Ne glisse autour de vous nul spectre aux pieds funèbres; Que ce monde est pour moi peuplé d'êtres amis; Que l'époux m'aime enfin, comme il me l'a promis; Qu'il ne me berça pas d'une ivresse illusoire. J'ai besoin de bonheur; je suis prête à vous croire. CHOEUR INVISIBLE. En ces lieux que l'époux gouverne sans rival, Le soleil quelque part t'a-t-il montré le mal? La même âme régit la nuit et la lumière. Tu viens d'interroger les hôtes de la terre; As-tu trouvé chez eux doute, amertume, effroi? Est-ce un peuple incertain de l'amour de son roi? Psyché recueille ainsi les chansons dispersées, Et respire avec l'air de sereines pensées. La nature paisible et dans sa fraîche fleur, Verse le calme en elle et l'invite au bonheur; Et l'enfant de sa bouche acceptant l'espérance -Tant le premier amour est plein de confiance - Par des noeuds éternels sentit son coeur lié, Et l'effroi d'un moment fut bien vite oublié. Chaque jour se passait aux longues rêveries, Aux bains des lacs, aux fruits des vergers, aux prairies, A la danse, au sommeil, à ce divin concert, Qu'avec l'homme amoureux font les voix du désert; A réveiller l'écho des grottes endormies, A redire aux oiseaux, aux gazelles amies Et ses songes d'amante, et même, aveu plus doux, Les secrets de la couche et les mots de l'époux. Chaque nuit ramenait, dès les premières ombres, Glissant comme un vent frais sous les portiques sombres, L'époux mystérieux, et jadis enrayant, Qu'on implore aujourd'hui d'un coeur impatient: Mais après chaque nuit, si remplie et si brève, Du lit aux cent baisers il fuyait comme un rêve. III Le plaisir tombe en toi comme un fleuve à la mer, Sans te remplir, ô coeur! il y devient amer. Les plus fortes amours meurent dans l'habitude; Rien chez l'homme ne dure, hormis l'inquiétude, Le désir éternel de l'idéal caché, Et l'antique vautour à nos flancs attaché. Quel bonheur plus d'un jour est resté sans mélange? Cependant, ô plaisir, ce n'est pas toi qui change. Près de l'homme enivré, le vin à flots pareils Coule des mêmes ceps entre tes doigts vermeils; Du vase offert par toi l'écume est aussi douce Qu'on y trempe sa lèvre ou bien qu'on le repousse. Quand l'odorat lassé refuse leurs senteurs, C'est le même parfum qui monte à nous des fleurs. Quand l'air trop répété de la chanson qu'on aime Amène au bout l'ennui, la musique est la même: Le dégoût à l'extase a trop tôt succédé, Et tout trésor est vil dès qu'on l'a possédé! Rien de l'heureux vallon n'a troublé les délices; La rosée aussi pure y blanchit les calices, Et le miel abondant, les fruits, l'ombrage frais, Les bruits mélodieux s'épanchent des forêts. Par tous les habitants de l'air, des mousses vertes, Les mêmes amitiés à l'âme sont offertes. Pourquoi rester muette à leur appel joyeux? Psyché, mille regards sollicitent tes yeux. Pourquoi marches-tu seule, et de larmes baignée, Sans un mot pour ta mère, avec eux dédaignée? Vois; la terre sourit d'un rire bienveillant Comme tu souriais toi-même en t'éveillant. Vallon qu'elle admirait, nature toujours belle, Quel nuage entre vous et Psyché s'amoncelle? Charme des premiers jours, qu'êtes-vous devenu? Ah! c'est qu'elle a senti l'attrait de l'inconnu. Ce monde est à ses yeux caché par l'invisible; Elle a voulu connaître... aimer n'est plus possible! Près d'elle chaque soir Éros vient se poser: Douce est toujours sa voix, et plus doux son baiser: Mais Psyché, froidement, l'a reçu sans le rendre, Sans réjouir l'amant d'une parole tendre, Et ne songe, malgré le châtiment prédit, Qu'à voir l'époux mystique à ses yeux interdit. Quelquefois, pour donner le change à ses pensées, A travers la nature, en fougues insensées, Elle répand son âme. Au fond des horizons, Aussi loin que le jour peut darder ses rayons, Elle aspire, elle vole, et son esprit se pose Sur les monts d'où descend l'aurore aux pieds de rose. Ses yeux suivent les flots dans les gouffres roulants, Elle veut des glaciers percer les vastes flancs, Et, plongeant jusqu'au fond, voir quels hôtes recèlent Les cavernes d'azur d'où les ondes ruissellent. Souvent, lasse d'errer dans l'inconnu lointain, Elle s'assied, et pleure, et maudit son destin; Et l'amour la relève, et le doute la brise: « Elle n'est pas aimée, et l'époux la méprise; Car deux coeurs peuvent-ils, quand leurs amours sont vrais, Sur le lit nuptial se cacher leurs secrets? » La passion, le doute, et la soif de connaître, Et l'orgueil et l'effroi troublent ainsi son être. « S'il est beau, pourquoi fuir la lumière du jour? Il craint que la terreur n'efface en moi l'amour. Quelque monstre hideux, masqué par les ténèbres, M'apporte chaque nuit ses caresses funèbres. » Pourtant, comme ils sont doux ces champs dont il est roi! Quels peuples gracieux grandissent sous sa loi! Et lui seul resterait, en qui la force abonde, Privé de la beauté qu'il répand sur le monde! Non! sa forme est divine autant que son pouvoir; Celui-là devient dieu qui peut l'apercevoir; Le connaître en plein jour, c'est voir la beauté pure! Pourquoi donc me cacher sa céleste figure S'il m'aime, et si son coeur, heureux de mes désirs, De mon propre bonheur sent doubler ses plaisirs? » L'admirer dans mes bras, ô volupté sacrée! Être par tous les sens à la fois enivrée; Quand la flamme languit, dans ses yeux l'attiser! Ce charme à mon amour peux-tu le refuser? C'est l'orgueil, le dédain, qui te voilent peut-être: Au lieu d'un jeune époux, n'ai-je donc rien qu'un maître Qui se fait du mystère un vêtement royal, Et peut-être en Psyché redoute son égal? Car je suis belle aussi: la forêt, la fontaine, Les oiseaux, m'ont souvent donné le nom de reine. Quand j'approche du lac, l'eau baise mes pieds nus; Au bord pour m'adorer les cygnes sont venus; Le vent courbe les fleurs quand je passe près d'elles, Et, douces, devant moi se couchent les gazelles. » Mais, par toutes ses voix, le monde adolescent Lui disait de garder son bonheur innocent, LES OISEAUX. Sur la terre abondante, où nul ennui n'existe, Pourquoi son plus bel hôte est-il devenu triste? Vois les oiseaux joyeux planer dans les cieux purs, S'entr'aimer et goûter aux arbres les fruits mûrs; De leurs lointaines soeurs apporter les nouvelles Aux plantes, et semer la graine des plus belles. Quand les blés sont dorés, l'eau bleue et le ciel clair, Que l'aile en des parfums se baigne au sein de l'air, Sous les fruits et les fleurs que toutes branches ploient, Qu'est-il besoin de voir plus que nos yeux ne voient? LES PLANTES. Bois la blanche rosée, et, sans désir jaloux, Laisse-toi par le vent bercer ainsi que nous; Au zéphyr caressant, d'où que son baiser vienne, Les fleurs livrent leur âme, Enfant, livre la tienne! LES SOURCES. Trempe tes pieds de nacre en nos sables d'or un, Et laisse-nous toucher l'ivoire de ton sein, Et monter à flots doux vers ta lèvre vermeille, Et chanter en glissant au bord de ton oreille. L'eau sur tes flancs polis dort avec volupté. Reste! Quel bras mortel, errant sur ta beauté, Comme l'onde enlaçant ta blancheur qu'elle azuré, Flatterait tout ton corps d'une étreinte plus pure? Reste! Nous te dirons: Sois paisible toujours, Nous sages qui coulons depuis les anciens jours; Car au fond de l'eau vive une prudence habite. Nous savons que, portée ou lentement, ou vite, Quand de l'antre natal elle a franchi le seuil, Chaque goutte, malgré le rocher ou recueil, Remontant, s'il le faut, pluie, ou neige, ou rosée, Dans le grand Océan est enfin déposée! Mais l'antique serpent, chez tout homme caché, L'orgueil, l'adroit orgueil, tient le coeur de Psyché, Avec son noir venin y répand goutte à goutte La fureur de connaître, et le trouble, et le doute, Et des sens révoltés l'implacable désir, Et l'ennui curieux, mortel à tout plaisir. Elle fuit la nature, et n'en sent plus les charmes; Dans le palais désert, elle va tout en larmes. Ni les divins tableaux, sur le marbre gravés, Ni dans l'or et l'onyx les breuvages trouvés, Ni l'acier des miroirs, ni la lyre d'ivoire, Rien ne distrait l'enfant de sa tristesse noire; Et ses pas, tour à tour lents ou précipités, Trahissent de son coeur les rêves agités. Sur les marbres secrets d'une salle lointaine, Qu'en ses jours de bonheur elle approchait à peine, -D'où venait un tel don nouveau, mystérieux? - Une lampe, un poignard, se trouvent sous ses yeux. Elle s'arrête, et croit ouïr dans le silence: « Ta main peut conquérir la force et la science. » De ces seuls mots jetés tout son être a frémi. Ces murs ont-ils couvert les pas d'un ennemi? Est-ce un instinct fatal dont la voix parle en elle? Un sombre esprit, chez nous funeste sentinelle, Pousse-t-il l'âme au mal, jaloux de son bonheur, Ou l'homme n'a-t-il d'autre ennemi que son coeur?... Mais Psyché, tout entière au désir qui l'obsède, Laisse la voix monter, et l'écoute, et lui cède; Et, dans un lieu caché, pour s'en armer plus tard, Pose, hélas! en tremblant, la lampe et le poignard. Le chant accoutumé, suivi des odeurs pures, Pénètre avec le soir sous les voûtes obscures; De l'époux qui descend c'est l'amoureux signal; Il ramène Psyché vers le lit nuptial. CHOEUR INVISIBLE. Voici la nuit portant sur ses ailes paisibles La rosée et l'amour, tous les deux invisibles, Mais que sentent bientôt couler avec douceur La fleur dans son calice et l'homme dans son coeur; Car leur souffle s'amasse et se métamorphose En doux soupirs dans l'âme, en perles sur la rose. Laisse ton coeur chanter sous l'invisible doigt; Bois les pleurs de la nuit, comme une fleur les boit. Si l'harmonie est douce et le flot pur, qu'importe Quel point du ciel les verse, et quel vent les apporte? Le cygne, ivre d'amour, frémit sur le flot pur, Sans connaître le fond de sa couche d'azur; L'oiseau qui pour la rose a des chansons divines, De la fleur adorée a-t-il vu les racines? Aime, ainsi, sans savoir, aime au sein de la nuit; Le jour a des éclats que la volupté fuit. Sans que les yeux distraits fassent trembler le vase, Le coeur, pendant la nuit, recueille mieux l'extase. Vois; quand le dieu du jour, au palais de la mer, Va chercher le repos, et plonge pour aimer, Avant de s'approcher de la couche odorante, Il éteint ses rayons au seuil de son amante. Les voix ont répandu le chant mélodieux, Sans guérir de Psyché les désirs curieux; Et l'orgueil et le doute, et la soif de science S'agitent à la fois dans sou âme en démence. Sur les coussins de pourpre, à côté d'elle assis, Éros, par les baisers combattant ses soucis, Lui tient de doux propos sur sa tristesse étrange, Et l'ardeur du plaisir renaît dans cet échange. ÉROS. Tu pleures; tu me fuis et reviens tour à tour! Ce coeur bat, ô Psyché! mars ce n'est pas d'amour. En des bonds inégaux ton sein monte et s'abaisse; Il semble s'agiter sous un poids qui l'oppresse. Ma lèvre étouffe en vain tes soupirs renaissants; Une crainte, un désir, se disputent tes sens. Que veux-tu? N'as-tu pas une royauté douce? Tu vois dans les forêts, vers ton trône de mousse, Les vivants saluer ta grâce et t'adorer. Les perles et les fleurs s'offrent pour te parer; A la terre qui t'aime, et qui t'appartient toute, Aux charmes de mon lit que faut-il que j'ajoute? PSYCHÉ. Oh! vous ne m'aimez pas, et la triste Psyché N'est pour vous qu'un jouet par instant recherché. Pourquoi, me dérobant votre aspect que j'implore, Venir avec la nuit, partir avec l'aurore, Et ne laisser jamais les rayons d'un beau jour Illuminer pour moi ce lit de notre amour? Le jour va caresser les grillons dans la gerbe, Mille insectes unis sous la mousse et sous l'herbe; Les oiseaux et les fleurs s'aiment en plein soleil; Le soir sur chaque nid pose un flambeau vermeil: Vous seul gardez, malgré mes plaintes échappées, Nos furtives amours, dans l'ombre enveloppées. ÉROS. D'un dieu plus fort que moi c'est l'inflexible arrêt. Ne gâtons pas du moins notre bonheur secret; Meure sous les baisers ta folle inquiétude! A ton front délicat ma lèvre est-elle rude? Comprends-tu plus d'amour dans la voix d'un époux, Plus de jeunesse ardente et des baisers plus doux? Reste ainsi! Quand tes yeux auraient vu mon virage, Mon coeur ne pourrait pas te donner davantage. PSYCHÉ. Lorsqu'en serrant ta main j'entends ta voix de près, Que je sens de ton coeur les battements secrets, Mon âme oublie encore, ivre et sous ton empire, Cette ardeur de te voir, puisqu'elle te respire. Mais quand seule je marche à travers la clarté Qui sur le moindre oiseau verse tant de beauté; Quand je rêve à ces nuits, à nos baisers de flamme, Sans avoir une image à parer dans mon âme; Lorsque je vois la terre et le ciel radieux: Alors tout désir cède au désir de mes yeux. ÉROS. Étouffe cette envie, ô Psyché! si tu m'aimes; Espère et le résigne, ou crains des maux extrêmes. Mais viens, ouvre tes bras; goûtons, jusqu'au matin, Cette part de bonheur que permet le destin. Comme un chant de cigale éteint sous une gerbe, A travers le baiser expira leur doux verbe; Et sur le lit de pourpre, aux pieds d'argent sculpté, Dans l'ombre commença l'hymne de volupté, Soupirs, cris étouffés, syllabes inouïes, Fleurs sonores d'amour, dans l'ombre épanouies. La curieuse ardeur des regards impuissants, Abandonnant l'esprit a passé dans les sens; L'inconnu l'aiguillonne. Avide et provocante, Psyché donne à l'époux des baisers de bacchante, Et cherche avec fureur, trompant le vrai désir, Cet infini caché qu'elle n'a pu saisir. Ah! la volupté même a sa pudeur divine. Quand le corps règne ainsi, c'est que l'âme décline; Que le souffle idéal est là-haut remonté! Tu meurs avec l'amour, ô fleur de chasteté! Adieu la sainte ivresse, où le réel s'oublie. Au calice des sens on boit jusqu'à la lie, Et dans l'épais breuvage où n'est plus l'eau du ciel, De la première goutte on cherche en vain le miel; Le coeur n'y goûte plus la tendresse et l'extase, Et la lèvre en vain s'use aux bords amers du vase, Or le sommeil qui suit le plaisir prodigué Versait ses lourds pavots sur l'amant fatigué. Mais Psyché veille, hélas! Qui peut enchaîner l'âme? Pour assoupir le doute, où cueillir un dictame? , Quel lit sait endormir les désire de l'orgueil Et l'ardeur de savoir?... Pas môme le cercueil! Des bras de son époux, dont l'étreinte amollie Sous son adroite main doucement se délie, Psyché glisse, et du lit descend d'un pied furtif. Elle écoute; son souffle en son sein est captif, Et, sur l'épais tapis muet contre la dalle, "Elle sort à pas lents et sans bruit de la salle. Elle brave l'effroi des dédales obscurs, Et dans l'ombre, guidée en s'appuyant aux murs, Jusqu'à l'endroit secret où son arme est fermée, Elle y prend le poignard et la lampe allumée. Longuement elle hésite aux approches du lit; Son coeur bat, son regard se trouble; elle pâlit. Elle va donc le voir! Elle craint, elle espère, N'ose encor sur l'époux projeter la lumière. Elle se penche enfin... Et qui frappe ses yeux? L'Amour!... le dieu puissant, et beau parmi les dieux!... A peine elle aperçoit sa face inattendue, Toute force lui manque; elle tremble, éperdue. L'oeil mortel ne saurait porter tant d'idéal. Sous le poids fléchissant, vers le lit nuptial, Ses genoux ont frémi... La lampe vacillante A versé sur l'époux une goutte brûlante. Le dieu, de son repos brusquement réveillé, Profané par les yeux, et par l'huile souillé, Se dresse avec courroux, voit l'amante coupable, Et, cachant sa pitié, de cet arrêt l'accable: ÊROS. Ah! ce regard détruit le bonheur de tous deux! Tu romps entre nos coeurs les invisibles noeuds, Et ta lampe grossière éteint la pure flamme Par qui l'âme d'en haut pénétrait dans ton âme. Mon front te restera caché comme autrefois, Et tu perds mes baisers, mes caresses, ma voix. Je ne descendrai plus dans ta nuit solitaire; Tu n'auras plus l'amour, mais toujours le mystère. Le secret de mon nom, dans mon sommeil surpris, Du divin idéal ne t'aura rien appris. Ce vallon, ce palais d'où t'exile ta faute, Avec toi condamnés, n'ont plus un dieu pour hôte. Marche dans la douleur; chez les pâles humains, Tes pieds nus traceront de pénibles chemins; La faim enchaînera, dans les travaux serviles, La blancheur de tes mains et tes ailes mobiles. Pour t'aider à porter l'exil austère et lourd, Tu crîras vers l'époux; mais l'époux sera sourd. La nuit entre nous deux épaissira ses ombres, Et tes rêves s'iront heurter à des murs sombres, Sans trouver hors du doute une issue à tes pas; Car ton flambeau d'orgueil brûle et n'éclaire pas. L'immuable destin a dicté ces menaces A ce coeur pacifique où résident les grâces. Mais toujours une larme, aux yeux du triste amant, A chaque mot cruel, jaillit et le dément; Et si Psyché tremblante eût pu voir ce visage, Si de ses sens l'effroi n'eût pas troublé l'usage, Des tourments à souffrir et de l'arrêt porté, Devant tant de douleur, son âme aurait douté. Mais trop faible à sentir d'une bouche si chère Ces traits inattendus lancés par la colère, Mourante, elle s'affaisse, et tombe au pied du dieu. Et lui! Comme son coeur saigne à quitter ce lieu! Qu'il voudrait y laisser sa parole meilleure!... Le destin a parlé... L'Amour fuit... mais il pleure! Et, douce entre les pleurs que sa pitié versa, Sur le sein de l'épouse une larme glissa... Germe consolateur, graine du ciel tombée Dans le sillon récent par cette âme absorbée, Et qui devait porter, en ce champ de douleur, Sous la ronce et l'épine une immortelle fleur. . C'est toi, belle espérance, ô fleur que rien n'arrache! O le plus vrai témoin de ce dieu qui se cache, Souvenir qu'à Psyché l'époux lègue en partant, Moisson lente à mûrir, mais que l'amour attend! :ÉPILOGUE Nuit féconde, où l'esprit grandit pour la lumière, Et qu'embaume en sa fleur l'innocence première; Mystère! ô gardien qui veille également Sur l'âme du fidèle et celle de l'amant; De leurs saintes ardeurs éternisant le zèle, Tu caches la pudeur et la foi sous ton aile; Tout bonheur ici-bas revêt ton voile obscur, Et toi seul maintiens pur ce que Dieu créa pur. Tu donnes à l'autel ses majestés sans nombre, Et le lit nuptial s'embellit de ton ombre. Ah! malheur au mortel contre toi révolté, Qui possédant le calme, aspire à la clarté! Maudit soit ce flambeau qui met l'amour en fuite! Pâle orgueil du savoir! le mal vient à ta suite. Dans un coeur innocent, comme en un vallon frais, Sitôt qu'ont pénétré les rayons indiscrets, Adieu sur le beau lis les perles matinales, Et la sérénité des pudeurs virginales! Quel songe n'a pas fait, et que n'a pas tenté L'âme que tu séduis, ô Curiosité! Pour tendre à l'impossible, à l'inconnu qu'elle aime; Lasse des biens réels, elle a fui son Dieu même. A l'arbre offert par toi cueillant le fruit fatal, Du souffle de ta bouche Eve enfanta le mal. Par toi, des noirs fléaux l'urne, captive encore, Épancha ses torrents sous la main de Pandore. Tu prêtas à Psyché sa lampe et son poignard, Comme pour forcer Dieu de subir ton regard: Oubliant que l'amour est la seule puissance Qui force l'idéal à souffrir violence! Vois ton oeuvre aujourd'hui, vois ces jardins déserts; Vois la veuve immortelle, errant par l'univers. Sur les pas de Psyché tu vas régner en maître, O toi qui perdis l'âme! ô désir de connaître! Par les fureurs du corps et celle de l'orgueil Tu conduis le troupeau des humains au cercueil: Les uns, pâles, penchés vers toute chose obscure, Sourds aux voix de l'esprit, dissèquent la nature; D'autres plongent, sans frein, au fond des voluptés, Cherchant leur infini dans les sens exaltés; Tous blasphémant l'amour et la beauté féconde, Ces hôtes merveilleux qu'ils ont chassés du monde; Prolongeant jusqu'au bout votre éternel péché, Eve, ô sein trop fécond! Pandore! et toi, Psyché! Livre Deuxième ARGUMENT LA VIE TERRESTRE OU L'EXPIATION. -LA SÉRIE DES ÉPREUVES. -LES DIVERS AGES DE L'HISTOIRE. I. Psyché au désert. -Après la faute d'Eve, Dieu maudit la terre, dit la Bible. La nature est devenue l'ennemie de l'homme, qui dans ces premiers temps est vaincu par elle. -En proie aux douleurs de la faim, exposée à la rage des bêtes fauves au milieu des sables torrides ou des forêts glaciales, la veuve de l'idéal, Psyché, rejetée du sein de l'Amour, perd presque entièrement dans les souffrances du corps le souvenir de l'époux mystique. -Après la chute, l'obscurcissement de la vérité est presque complet. -État sauvage; les premiers arts matériels ne sont pas encore inventés. -Dieu ne cessa pas néanmoins de veiller sur l'âme. Éros, resté invisible, garantit Psyché des dangers de ce voyage à travers la nature vierge et la barbarie primitive. II. Psyché, victime humaine. -Les premières sociétés barbares. -Les religions de sang et de ténèbres. -Le souvenir des revotions de l'Éden s'est effacé. - L'humanité déchue reçoit ses premiers dieux de la terreur; elle se prosterne devant des idoles monstrueuses. -Prise par une tribu de chasseurs, Psyché est réservée comme la plus précieuse victime d'une hécatombe humaine; elle va monter sur le bûcher, lorsqu'elle est délivrée à la suite d'un combat des peuples nomades. -Les nationalités commencent à se former sous ces dieux exclusifs et sanguinaires; tout étranger est ennemi, tout ennemi doit mourir. III. Psyché, esclave. -Premières sociétés régulières; premières villes. - L'étranger n'est plus condamné à mourir; la vie matérielle lui est conservée, mais il est esclave; il est exclu du temple et de la cité. -Psyché préparera nourriture grossière des captifs qui construisent Babylone. -Chant des esclaves bénissant la Nuit, divinité de l'oubli et du repos. -Un souvenir du bonheur antique et de l'apparition de l'idéal s'est réveillé dans l'âme de Psyché. - Écrasée par la servitude, elle veut chercher un refuge dans la mort. -Ses lamentations au bord du fleuve. -Mais la nature, par toutes ses voix, lui conseille de vivre. -L'humanité commence à recevoir de la nature une révélation meilleure, à y puiser le sentiment du bien. IV. Psyché en Egypte. -Commencement des temps historiques. -Fin des religions de la nature; renaissance de la tradition spiritualiste. -Invention des arts et des sciences. Commencement de la domination de l'homme sur la nature et de l'exploitation régulière du globe. -Satisfaction des besoins du corps. - Servitude religieuse. -Dans ce premier apaisement des besoins physiques, et sous l'empire d'une théocratie dépositaire d'une grande tradition, le sentiment de l'idéal se réveille et se manifeste plus clairement. -L'Egypte initiatrice de l'Occident. -Psyché, employée au service des temples, retrouve dans son coeur le souvenir d'Éros; l'époux mystique lui apparaît dans ses rêves avec un divin sourire. -Elle fuit les dieux monstrueux de l'Egypte pour chercher ce dieu plus jeune, plus libre et plus beau. V. La Grèce orphique et sacerdotale. -Psyché, dans sa fuite d'Egypte, a fait naufrage; elle est recueillie dans un temple de la haute Grèce. -Consacrée à la déesse, elle connaît une divinité plus élevée et plus douce, une divinité à forme humaine. -L'homme étant un âtre successif, la révélation de la vérité religieuse est ainsi successive. Avant de posséder l'idéal, l'humanité est obligée de traverser plusieurs religions où la vérité divine se dégage de plus en plus. Les voiles sont arrachés l'un après l'autre; les symboles deviennent plus transparents. -Psyché, qui aperçoit chaque jour plus clairement dans sa pensée la radieuse figure de l'époux, s'enfuit pour jamais du temple malgré l'effort du prêtre pour la retenir violemment. -L'anathème des vieilles religions idolâtriques impuissant devant l'appel de l'idéal. -Psyché, disciple émancipée du sacerdoce, a emporté la lyre sacrée. VI. Les temps héroïques et la Grèce d'Homère. -Émancipation de la poésie et des arts. -Psyché aux jeux Pythiques; elle y remporte le prix du chant. -Son hymne, en célébrant Apollon, chante, à travers les symboles helléniques, l'évolution de l'âme humaine et ses destinées célestes. -Psyché cède la couronne au chanteur aveugle. -Hommage de l'esprit humain au génie de la Grèce. -Psyché ne sera plus enfermée dans un temple; elle poursuivra librement la recherche de l'époux divin. VII. Psyché à Sunium. -La Grèce philosophique. -Liberté complète de la pensée humaine; l'homme choisit entre les traditions, et les interprète selon la lumière intérieure. -Dialogue de la veuve d'Éros avec le sage des sages. -Le beau, splendeur du vrai et souverain mobile de l'âme; par lui elle est emportée vers l'idéal et remonte jusqu'au dieu qu'elle a perdu. VIII. Psyché, reine. -Accomplissement des destinées terrestres de l'humanité. - La nature extérieure domptée par la science, mais par une science mêlée d'inspiration et d'amour analogue à la science intuitive des premiers âges. -La charrue de l'homme a labouré dans tous les sens le double domaine terrestre et intellectuel. L'âme a obtenu et épuisé tout ce que ce monde peut lui donner de bonheur et de lumière. -C'est alors que le désir d'idéal et d'infini se réveille plus dévorant que jamais. -Tristesse divine de Psyché à travers son existence royale. -Ardente invocation à l'époux mystique. Cri de l'âme saturée des biens de la terre vers Dieu et les biens infinis. -Toute la création s'associe aux immenses aspirations de Psyché. Déchue avec l'âme, la nature pressent aujourd'hui comme elle la réhabilitation prochaine. -Tous les êtres ont connu le besoin d'union avec Dieu; l'attente de l'infini les fait tous tressaillir. - L'océan palpite; les forêts tressaillent; les lions vont atteindre la proie inconnue qu'ils poursuivent éternellement sur la montagne. Le Sphinx du désert va révéler l'énigme qu'il garde depuis le commencement sur ses lèvres fermées. - Mais ce n'est pas dans cette vie et sur ce globe que l'ineffable union peut s'accomplir. Brisée par le désir de l'infini, Psyché, dans un élan d'amour surhumain, expire en appelant Éros. Le cercle de l'épreuve est parcouru; l'expiation est consommée. :I. Ce n'est plus le jardin, asile de délice, Où l'âme dans les fleurs buvait à plein calice, Le joyeux sanctuaire, à l'amour préparé, Que dorait un soleil égal et tempéré, De miel et de beaux fruits le sol inépuisable, Où tout sentier était de mousse et de fin sable; C'est le désert vainqueur, libre du joug humain, L'exil errant, l'exil sans tente et sans chemin; C'est une terre aride ou des marais sans bornes, Et des bois hérissés que glacent des eaux mornes! Horribles premiers-nés de ce royaume affreux, Mille monstres sanglants s'y déchirent entre eux: Les tigres, les lions rugissent; les reptiles Exhalent en poisons leurs haleines subtiles. Dans chaque antre, dans l'air, dans les flots insoumis, Dans l'arbre et dans la fleur l'homme a des ennemis. De l'amour offensé la haine a pris la place; Car le monde est sans dieux quand notre âme les chasse. Du séjour pacifique avec leur reine exclus, Tes sujets, ô Psyché! ne t'obéiront plus. Cette vallée en fleurs, si fraîche avant ta chute, La terre n'est qu'un champ préparé pour la lutte, Où ton coeur va saigner à toute heure, en tout lieu, Mais qu'il faut traverser pour atteindre ton dieu. Maintenant la nature, inféconde et rebelle, D'elle-même à ta soif n'offre plus sa mamelle; Tes yeux ne liront plus dans ses yeux obscurcis. C'est le Sphinx éternel sur la montagne assis: Sa bouche à flot répand l'ironie et le doute, Et son corps immobile intercepte la route. De lui nul voyageur ne peut se détourner; Devant l'énigme, il faut mourir ou deviner. Quoi! ce corps affaissé, cette ombre qui chancelle, Ce fantôme tremblant, c'est Psyché? C'est bien elle! Le vent mêle du sable à ses cheveux épars; Son front pur s'est ridé; l'eau de ses yeux hagards En sillons inégaux creuse sa pâle joue; Ses pieds nus sont rougis de sang et noirs de boue; Ses habits en lambeaux, sur ses flancs amaigris, Cachent mal sa poitrine et ses membres flétris; À peine si debout, sous la chair affaissée, Dans ses yeux par instants se trahit la pensée. Qui dirait en voyant, sur ces plaines en feu, Ce fantôme sans voix: c'est l'épouse d'un dieu? Elle-même, à l'exil ici-bas condamnée, Semble avoir oublié le céleste hyménée. Son orgueil est vaincu par de vulgaires soins. Les hauts désirs sont morts sous les rudes besoins; Les rêves sont muets; la faim les a fait taire, La faim sombre, et l'horreur de ce désert austère. Quoi! l'être, hier encor, par l'amour absorbé, S'élance, avide ainsi, vers quelque fruit tombé, Prêt à vendre sa part des promesses divines Pour un filet d'eau pure et pour quelques racines! A peine séparé du dieu qu'il a perdu, L'homme au rang de la brute est déjà descendu. Orgueil, ô triste orgueil, comme la faim te dompte! A rabaisser l'esprit, ah! que la chair est prompte! Marcher dès le matin sous des cieux incléments; Tout le jour s'agiter pour de vils aliments; Disputer le breuvage et la pâture aux bêtes; N'avoir, pour s'abriter des nuits et des tempêtes, Qu'une caverne humide où l'on entre en rampant, Le tronc d'un arbre creux qu'habite le serpent; Se traîner à pas lourds dans la fange ou l'arène: C'est maintenant le sort de celle qui fut reine, Que les êtres vivants, à ses gestes soumis, En esclaves servaient ou suivaient en amis. A ses mille besoins la nature est hostile; Sa vie est avec tout une lutte inutile, Et le jeune univers, contre elle révolté, Fait sentir à son tour son âpre royauté. Sous les arbres géants, que seul l'orage émonde, Croupit la verte fange, et glisse l'hydre immonde; Toute sève y jaillit d'après ses seules lois. Dans les nids monstrueux, fourmillant sous les bois, Aux rameaux bourgeonnants, que nul maître ne plie, La vie, à flots versée, abonde et multiplie. Au fond d'un lit marqué nul flot n'est contenu. Reste-t-il une place à l'homme faible et nu, Pour qui le ciel encor n'a pas forgé des armes, A l'amante exilée, et qui n'a que ses larmes? Oh! l'hydre du désert est rude à terrasser! Quels travaux douloureux tu devras entasser Pour bâtir ta maison sur celte cendre amère; Et ce n'est rien, hélas! qu'une lente éphémère, O Psyché! noble reine, enfant de lieux meilleurs; Mais tu dois marcher là pour arriver ailleurs! A travers les écueils où ta course commence, Que peut ton faible corps sur le désert immense? Cette main faite au sceptre, aux étreintes d'amour, Te sert moins aujourd'hui que les pieds du vautour. Obéis au plus fort, désormais c'est ta règle: Tu n'es plus qu'un sujet du lion et de l'aigle; Eux seuls ils sont les rois de ce globe naissant. Prince au manteau d'or fauve, hérissé, rugissant, O lion, pour ravir sa part de ton domaine, Que de jours avec toi lutta la race humaine! De sang vif altéré, quand tu grondes le soir, A l'heure où les troupeaux encombrent l'abreuvoir, Tout fuit, tout a subi la crainte universelle, Et la panthère tremble autant que la gazelle. Qui sauvera Psyché? Son corps n'obéit pas: La fatigue et la peur ont enchaîné ses pas. Sur ses genoux meurtris, plus faible à chaque haleine, Vers un chêne au tronc creux, dans l'herbe elle se traîne. Mais le roi du désert, à son large festin, Destine une autre proie, et la cherche au lointain. Tu peux, en attendant une nouvelle épreuve, T'asseoir et t'endormir une heure, ô triste veuve! Mais que fais-tu là-haut, jeune époux qui l'aimas? Elle a porté ton deuil de climats en climats; Goûtes-tu sans remords la paix olympienne? Cette âme a-t-elle au moins un dieu qui s*en souvienne, Et tes pleurs de sa coupe adoucissant le fiel, Mêlent-ils une grâce aux justices du ciel? Ah! c'est toi qui , posant une invisible égide Entre elle et ses douleurs, la ranime et la guide. Le lion qui la suit meurt sous tes javelots; Du rocher pour sa soif tu fais jaillir les flots; Du lieu de son sommeil tu chasses les reptiles, L'air des marais impurs et les fièvres subtiles. Par toi l'arbre à ses pieds laisse tomber le fruit, Et la biche amicale, arrivant à son bruit, La lèche en lui tendant le bout de sa mamelle, Dont le faon gracieux s'est écarté pour elle. Par toi l'étoile d'or, au fond de l'antre noir, Va porter à Psyché le sourire du soir. Il est par toi des jours où, dans sa solitude, Le désert consolé prend un aspect moins rude. Par toi vole auprès d'elle, et chante au bord du nid, L'oiseau mélodieux dont la voix la bénit. Les essaims bourdonnant lui font un gai cortège, Et des fleurs ont poussé du sable ou de la neige. Alors un vent plus calme, un horizon plus clair, Le salut d'une branche, une senteur dans l'air, Remuant dans son coeur un souvenir prospère, La font pleurer pourtant, mais lui disent: Espère! :II. Les guerriers chevelus, vêtus de grandes peaux, Armés d'arcs, ont en cercle, au milieu des troupeaux, Dressé tentes et chars. Sur l'herbe, aux intervalles, Errent, libres du frein, les joyeuses cavales. Les enfants, les vieillards, ont traîné les captifs Sous le dôme sacré des chênes primitifs, Où s'élève dans l'ombre une sanglante pierre; La sauvage tribu s'y range tout entière. C'est le jour d'honorer les mânes des aïeux, Et de nourrir de chair l'horrible faim des dieux. Aux pièges des chasseurs, pendant la nuit surprise, Dans l'hécatombe humaine une femme est assise. C'est Psyché! Les autels, de son sang étranger, D'après l'antique loi, vont bientôt se gorger. Près d'elle les vaincus du glaive et de la flèche Des tombeaux vénérés rougiront l'herbe sèche. De mille coups déjà leurs membres ont saigné; Leurs yeux ne pleurent pas, leur front est résigné. Debout et couronné, le roi du sacrifice, Pour fouiller dans leurs flancs, attend l'heure propice. Les guerriers en silence entourent le devin. Lui, cherchant dans le ciel quelque signe divin, Interroge le vent, voit comment l'aigle vole; Des charmes sur l'autel fait couler la parole; Les rites sont réglés par son geste et sa voix, Et le chant des guerriers résonne au fond des bois: « Le dieu dans les forêts que notre peuple habite, Domine par son arc sur tout ce qui palpite; Les grands cerfs et les daims s'engraissent là pour nous, Fils du dieu qui courbons devant lui les genoux. L'heureux chasseur au dieu fait une belle offrande Et remplit jusqu'au bord la coupe la plus grande. Le dieu reçoit sa part des brebis et des boeufs, Pour que ses traits mortels ne pleuvent pas sur eux. Il donna cette terre à notre race élue; Par ses puissantes mains toute autre en est exclue. Par lui nos javelots percent les daims légers, Et s'abreuvent au coeur des hommes étrangers, De ceux qui n'ont chez nous des dieux, ni des ancêtres. Il est de noirs esprits régnant sur tous les êtres; Pour sauver de leur faim nos fils adolescents, La hache doit frapper les captifs gémissants; Les dieux partageront leur chair expiatoire: Le sang paie à l'autel le prix de la victoire. » LE PRÊTRE. Quand le sang a coulé sur l'image du dieu; Quand les corps palpitants se tordent dans le feu; Quand on frotte de chair l'idole sur la bouche, Les dieux sentent au coeur une ivresse farouche. Les esprits attisant le brasier souterrain,. Où se fondent pour nous l'or, le fer et l'airain; Le Cabire accroupi près des laves brûlantes; Ceux qui veillent parmi les racines des plantes, Et dans l'antre azuré d'où s'épanchent les eaux; Ceux dont l'aile invisible agite les roseaux; Ceux qui, cachés aux troncs des chênes, des érables, Vivent dans le profond des bois impénétrables; Ceux qui sur les sommets, rarement éclaircis, Dormant dans leurs manteaux, sur les neiges assis, Alimentent l'été les rivières accrues; Ceux qui, loin des frimas, guident les pâles grues, On, mai-chant les premiers sur les plateaux déserts, Mènent paître les daims au bord des fleuves verts: Tous, agiles, pesants, cachés, profonds, sublimes, Les dieux ont toujours eu soif du sang des victimes. Les captifs les plus beaux, choisis dans le butin, Les plus blanches brebis, seront pour leur festin; Car les plus sombres dieux, pour la rançon féconde, De l'homme et des coursiers n'acceptent rien d'immonde. Rassasiés enfin de la chair des troupeaux Et du sang étranger, ils rentrent en repos. Ils ne parcourent plus nos forêts et nos tentes, Pour y prendre la nuit leurs pâtures sanglantes. La tribu dont le glaive arrose leurs autels, De son camp voyageur chasse les vents mortels. Ses taureaux, ses brebis, ses cavales superbes, Sans toucher aux poisons broutent les grandes herbes. Mais pour sauver le sang il faut toujours du sang; Car un pouvoir terrible, éternel, tout-puissant, Des dieux méchants, dont tout sur terre est le domaine, Pèsent incessamment sur cette race humaine. Et les prêtres entre eux disaient des mots secrets. Achevant du bûcher tes magiques apprêts, Us rangeaient vers l'autel les haches et les urnes. Psyché seule, au milieu des captifs taciturnes, Aux lueurs du passé rêvant des dieux meilleurs, Résistait à son sort par l'espoir et les pleurs. PSYCHÉ. Près de mourir ainsi, qu'ai-je vu dans moi-même? Des fleurs, un jeune dieu qui me parle et qui m'aime, Me dit que je suis belle, et qu'il est mon époux. Son haleine est suave et ses regards sont doux. Dieu paisible, dieu bon, oh! n'es-tu rien qu'un songe? Avant que dans mon sein le fer cruel se plonge, Pourquoi ces frais pensers, ces paroles d'amour, Si de chair et de sang dieu vit comme un vautour? Où donc est ce jardin qu'un si beau fleuve arrose, Si l'horrible douleur règne sur toute chose? Quel dieu peut accomplir cet espoir que je sens? Les dieux bons sont vaincus par les dieux plus méchants. Le mien a succombé, l'autre est là dans sa joie, Et le mal éternel a faim d'une autre proie. Je te cède ma vie, et meurs sans murmurer; En la quittant, hélas! je n'ai rien à pleurer. Tous les hommes au front sont marqués par la haine, Et le poison entre eux s'échange avec l'haleine. C'est la même discorde entre chaque élément. Moi, par eux tous, hélas! je souffre également; La terre sous mes pas frémit pour me maudire, Et je n'ai vu qu'en songe un être me sourire. Vienne, vienne la mort! Mais si tout doit finir, Que fais-tu dans mon coeur, ô divin souvenir? Rêve par qui j'aimais, espérance secrète, Sous le couteau sanglant, c'est toi que je regrette. Ah! lorsque du repos je touche enfin le seuil, Pourquoi me rappeler que j'emporte ton deuil? Es-tu là pour me suivre en un lointain royaume? Où t'ai-je vu? Réponds. Où vas-tu, doux fantôme?... Les génisses, les boeufs au front de fleurs paré, Et les captifs tombaient sous le couteau sacré. La terre boit le sang. Les membres qui ruissellent, Sur les pins odorants du bûcher s'amoncellent. Deux victimes encore... et ce sera ton tour, O toi par qui la terre est veuve de l'amour! Mais la forêt frémit. D'un arc caché dans l'ombre, Un trait vole, suivi par des flèches sans nombre. Le sacrificateur tombe, le coeur percé, Dans les flots du sang noir que sa main a versé. Mille ennemis couverts par l'épaisseur des chênes, Descendent, tout à coup, des collines prochaines. Un nuage de dards pleut sur le camp surplis» Les chasseurs étrangers, avec d'horribles cris, Précipitant leur nombre, égorgent la peuplade, Comme un troupeau de daims poussés dans l'embuscade. Les guerriers à genoux, sur le tertre divin, La rage dans le coeur, se relèvent en vain. Tous ceux de la tribu, près de son dieu frappée, Sont emmenés captifs, ou meurent par l'épée; Et parmi le butin, les armes et les chars, Les troupeaux des vaincus dans la forêt épars, Psyché sous ses liens tombe, sans épouvante, Chez des peuples nouveaux, esclave mais vivante. :III. Assis dans la splendeur au faîte de sa tour, Ce soir, le roi disait: « Cent peuples, tout le jour, Ont travaillé là-bas pour ma ville superbe; D'ici je les vois tels que des fourmis dans l'herbe. Cent peuples de vaincus, par mon glaive épargnés, Là-bas courbent leurs fronts par la sueur baignés. Les pierres, le ciment, les briques s'amoncellent; Sur les murs des palais les marbres étincellent. Des fleuves suspendus amènent leurs flots clairs Aux fleurs de mes jardins élevés dans les airs. Trois rochers de granit de leur cime abattue Forment un piédestal pour l'or de ma statue. C'est bien, le veux qu'on donne aux immenses troupeaux Des captifs haletants cette nuit de repos; Dans les flancs creux des monts, leur asile nocturne, Je verrai s'enfoncer ce peuple taciturne. » LES ESCLAVES. Voici la nuit propice à l'esclave, la nuit Douce au corps fatigué, douce à l'homme qui fuit; La nuit qui du travail délivre tous les êtres, Et qui vient à son heure, et qui brave les maîtres. Son pied, jusqu'au matin, se pose comme un sceau Sur les rudes outils étalés en monceau. Quand aux plis de sa robe un esclave se cache, Il demeure invisible, et nul ne l'en arrache. Les rêves sur ses pas montrent leurs fronts aimes: Elle arrête un moment les bras de fouets armés. O ténèbres! l'esclave en son coeur vous implore, Retardez bien longtemps, oh! retardez l'aurore! PSYCHÉ. Les esclaves, rentrés dans les antres profonds, Avec les gardiens, dorment dans leurs prisons. L'ombre a couvert mes pas; ma trace est inconnue. Près du fleuve cherché me voilà parvenue. C'est assez de douleurs. Je ne tenterai pas La fuite et le désert; la faim suivrait mes pas, L'horrible faim. La mort, qu'à mon aide j'appelle, S'offre à moi sur ces bords plus prompte et moins cruelle. Elle marche, et déjà sous ses pieds a frémi Le flot dans les roseaux et les joncs endormi; Et s'avançant toujours: « Finis mon temps d'épreuve; Pour jamais dans ton sein reçois mon âme, ô fleuve! Les sources m'ont fait voir, en leur limpidité, Mes yeux creux, mon cou hâve, et mon front sans beauté. J'ai reculé d'horreur devant ma propre image, Sous le masque hideux qu'y posa l'esclavage! Sur mes membres, flétris de haillons et de coups, Répands tes flots sacrés; ton sable frais et doux Offre un lit ondoyant qui calme et purifie, Au corps vil de l'esclave; à toi je me confie. Je ne veux plus souffrir le froid, le soleil lourd, Le fouet sanglant du maître, impitoyable et sourd. Aux sauvages tribus qui travaillent la pierre, Préparant tous les jours leur pâture grossière, Je n'apporterai plus les aulx et les oignons, A travers le concert des malédictions; Car la haine au regard sinistre, au parler rude, Règne entre les captifs avec la servitude. J'abandonne ma vie à tes flots incertains. Si mes songes sont vrais, s'il est des bords lointains Où, comme les oiseaux, innocente et joyeuse, Je vécus autrefois sur une terre heureuse, Prends-moi. Si tu connais le chemin du retour, Porte, oh! porte mon corps vers ce pays d'amour, Ou d'un lit éternel dote-moi sur ta rive. Déjà l'onde atteignait sa ceinture, et plus vive Déjà la soulevait. Les joncs et les roseaux Plus rares annonçaient la profondeur des eaux; Mais la voix du courant, de plus près entendue, L'arrête, et sur le bord la rejette éperdue. LE FLEUVE. Ne souille point mes flots du crime de ta mort: Le grand fleuve est sacré, car tonte vie en sort. Souvent l'esprit des dieux, pour visiter le monde, S'étend sur mon azur et flotte sur mon onde. Si tu viens pour mourir, et si malgré le ciel Ton âme en moi s'exhale, un orage éternel Tourmentera mon sein. Vers l'île bienheureuse Je ne porterai pas ta dépouille odieuse; Mais sur ce sol funeste à qui je la rendrai, Aux serres des vautours ton corps sera livré. LES SAULES. Quand tombe au cours de l'onde une fleur, une feuille, C'est qu'un oiseau les brise ou qu'une main les cueille, Ou que, mûres, le vent les sème dans le jonc: Nul rameau de son gré ne s'arrache du tronc. LES CYGNES. Un pécheur a détruit l'espoir de la couvée; Les roseaux la cachaient, mais rien ne l'a sauvée. Deux petits emplumés tentaient le vol joyeux, La flèche du chasseur les a percés tous deux. Le fleuve a retenti des plaintes maternelles, Et pourtant sur l'eau bleue et dans les fleurs nouvelles Nous vivons, attendant le chasseur incertain, Dont la flèche est pour nous, et Tordre du destin. LES ROSEAUX. Les roseaux inclinés, que l'otage tourmente, Font glisser sur les flots leur voix qui se lamente. Tu peux comme eux gémir au souffle des douleurs: Les saules, les roseaux, les cieux, tout a des pleurs. Mais quand luit le soleil, et que le vent fait trêve, Que ton front consolé comme nous se relève. LE FLEUVE. Plonge-toi dans mon sein, mais non pour y mourir. Viens, et fuis cette terre où l'en te fait souffrir. Moi-même te berçant sur mes flots, si tu nages, Je te dirigerai vers de meilleurs rivages. Pour que de l'esclavage un dieu t'aide à sortir, Au travail de la vie il te faut consentir. Espère en nous. Les eaux et les plantes sont bonnes. Mais que faire pour toi, si toi tu t'abandonnes? Viens, enfant, nous t'aimons; un esprit jeune et doux Nous invite vers toi... Souvent il parle en nous! LES ROSEAUX. Entre l'oeil du chasseur et les oiseaux leurs hôtes, Joncs, roseaux et glaïeuls, dressent leurs tiges hautes. Viens, si l'on te poursuit, viens dans nos verts remparts Épaissis sur ton front, à l'abri des regards. LES SAULES. Marche et nage à nos pieds; les longs rameaux des saules Des rayons de midi défendront tes épaules. Près de nous l'herbe est molle, et tu pourras, le soir, Tout danger disparu, dans le sommeil t'asseoir. Pour ta faim le miel vierge en nos troncs creux abonde; Le lotos à côté penche ses fruits sur Tonde. Pour ta soif, de grands lis, dans l'ivoire et dans l'or, De la pure rosée ont gardé le trésor. Viens; nous avons pour toi la nourriture et l'ombre. LES CYGNES. Vois! tu trouves encor des amitiés sans nombre. Fuis, tu peux vivre encor; fuis. Peut-être qu'ailleurs, Même chez les humains, il est des lieux meilleurs. Essaie au loin ton vol. Au fil des eaux limpides, Si tu veux t'élancer, viens, nous serons tes guides; Et vers les îles d'or que tu vois en rêvant, Nous voguerons peut-être, ouvrant notre aile au vent. Si les flots te font peur, des terres non foulées Si ton pied doit tenter les monts et les vallées, Viens; au-dessus de toi les cygnes voleront; En lieu sûr pour dormir, la nuit, ils descendront; Et sans doute, à la fin, du dieu qui nous attire Dans un grand lac d'argent nous verrons les yeux luire. :IV. « Loin de Babel où règne un colosse d'airain, Où je tournais la meule en un lieu souterrain, Du maître armé de fouet j'ai bravé la poursuite. Les astres, les oiseaux guidèrent seuls ma fuite. Enfin la caravane, aux cent groupes divers, Qui de l'Euphrate au Nil va par les grands déserts, Dans la foule étrangère en tumulte campée, Me reçut une nuit, moi l'esclave échappée. » Avant de parvenir au bord du fleuve-dieu, Nous marchâmes deux mois sur des sables en feu. Sur le Nil jaune et lent, parmi d'autres captives, Un marchand m'entraîna. Vingt jours, le long des rives, Aux efforts des rameurs rompant le cours de l'eau, Du côté du soleil monta notre vaisseau. Le soir nous entendions crier les crocodiles; Des temples, des palais s'élevaient dans les îles; L'obélisque montait sur une mer d'épis; Et les sphinx aux deux bords, près du fleuve accroupis, Dressant contre nos yeux leur front impénétrable, Semblaient venir à nous sur leur base immuable. La nature gardait le silence comme eux, Et posait sur sa bouche un doigt mystérieux. » Nous avions dépassé Memphis, les Pyramides; Le navire aborda, sur des plages arides, Près du grand labyrinthe, où les dieux desséchés Sont auprès des rois morts dans les ombres couchés. Les signes que les dieux veulent sur leurs esclaves Furent trouvés en moi. Des prêtres aux fronts graves Revêtirent Psyché des mystiques habits. Dans leur temple, c'est moi qui nourris les ibis; Les animaux sacrés mangent dans mes corbeilles; Par moi les anneaux d'or pendent à leurs oreilles. Apis a de mes mains reçu le pur froment. Je verse les parfums dans le brasier fumant. Sur les métiers sacrés tissant de blanches toiles, A la profonde Isis j'ai préparé des voiles. D'encens et de natrum remplissant les dieux morts, De bandeaux embaumés j'enveloppe leurs corps; Et, près de leurs cercueils, le long des noirs dédales, C'est moi qui verse l'huile aux lampes sépulcrales. » Ces travaux achevés, je puis m'asseoir, souvent, Et regarder en moi, soupirant et rêvant. Pour la première fois, dans l'Egypte divine, J'ai connu le repos sans l'horrible famine. L'abondance et le calme, et des maîtres moins durs, Ont endormi longtemps mon âme dans ces murs. Mais au pied des autels quoique ma faim s'apaise, J'y suis esclave encore, et la prison me pèse; Et je crois sur mon front y sentir par moment Les plafonds de granit descendre lentement. » Je voudrais respirer, voir les flots et la terre, Fuir la captivité du labyrinthe austère; Des désirs inconnus m'y poursuivent partout. De ces dieux mugissants j'approche avec dégoût. Je tremble entré ces morts rangés en longues files; Ces sphinx, me regardant de leurs yeux immobiles, Ces figures sans voix, ces monstres, me font peur. » J'avais cru la d'abord trouver un dieu meilleur, Moins altéré de sang, plus doux pour tous les êtres; Et j'admirais de loin les voix sages des prêtres. A chaque enseignement au temple dérobé, Je sentais un rayon d'espoir en moi tombé. Mais en vain j'ai tenté les intimes retraites Où s'arrache le voile aux images secrètes; Dans ce vaste tombeau, le grand mort adoré, Le dieu que j'ai servi, de moi reste ignoré. Je n'y vois que des fronts muets, un peuple horrible, Et qui semble garder quelque énigme terrible. » Mais dans la nuit pourtant qui m'environne ici, Un obscur souvenir en moi s'est éclairci, Et l'ébauche d'un dieu, qui me visite en rêve, Chaque jour en mon coeur s'embellit et s'achève. Dieu jeune, au pied rapide, aux yeux vifs et luisants, Serais-hi là voilé parmi ces dieux pesants? Quand, parmi les oiseaux, dans mes songes tu passes En un jardin peuplé de fleurs pleines de grâces; Que mon esprit entend vos accords merveilleux, Ce temple où je languis me paraît plus affreux. Je hais ces mille dieux, ces simulacres mornes Aux bras sans mouvement, aux fronts armés de cornes, Éternellement droits contre les lourds piliers; Ces têtes de serpents, de chiens et de béliers, Et le glapissement des tristes crocodiles, Surchargés par mes mains d'ornements inutiles. L'aspect de ces dieux laids assombrit ma prison; Leurs prêtres à ces murs bornent mon horizon. L'air manque à ma poitrine, en ce temple enfermée; Je veux revoir la vie et la terre animée! » Ah! qui m'emportera parmi des dieux plus beaux, Des dieux dont les autels ne soient pas des tombeaux; Dont la libre lumière ait doré les fronts ternes, Et qui ne donnent pas assis en des cavernes, Les pieds enracinés et des chaînes aux mains, Immobiles, réglant d'immobiles humains! Quand reverrai-je un monde où l'on marche, où l'on vive, Où la voix dans les coeurs ne reste pas captive, Où l'homme enfin s'agite, où l'on puisse vouloir, Où le fleuve ne soit pas seul à se mouvoir! C'est le jeune univers que mon époux habite; C'est la terre où tout aime, où tout chante et palpite; Où l'éternel zéphyr balance les rameaux; Où ne se taisent point les flots et les oiseaux! » Que ne puis-je, mêlée au souffle des tempêtes, Avec le sable ardent qui passe sur nos têtes, Comme un grain de palmier vers l'oasis volant, Dans ce pays sacré m'enfuir avec le vent! Quand du pied de ces murs, par notre ciel sans nues, Dans l'azur, j'aperçois le triangle des grues Plus vite que le Nil descendant vers la mer, Je m'assieds pour pleurer mon esclavage amer. Heureux l'oiseau, les grains ailés, la feuille morte, Le sable voyageur que le simoun emporte! » Ainsi Psyché maudit les palais odieux Où l'Egypte la garde esclave de ses dieux; Et sonde tristement, sous leur joug révoltée, La prison de granit par ses ailes heurtée. Or la guerre propice, avec ses bras d'airain» Fit une brèche aux murs du temple souterrain. Tout un peuple envahit les mystiques enceintes; Et, non sans dérober sa part des choses saintes, Psyché, libre en sa fuite, et gagnant les vaisseaux, Partit au cours du fleuve, et vit les grandes eaux. Trente jours un vent frais, sous d'heureuses étoiles, De la rouge carène enfla les blanches voiles. Comme un dauphin léger, fendant les larges flots, Le navire berçait l'espoir des matelots. Déjà la terre au loin, comme un bouclier sombre, Sur l'eau verte élevait son disque entouré d'ombre. Mais tout à coup, tombant des quatre points des cieux, Les vents, gros de la foudre, effrénés, furieux, Ballottent le vaisseau sur les plaines marines, Comme en un champ, l'hiver roule un faisceau d'épines: Et les flots montueux, sur leurs flancs assombris, Des chênes et des pins dispersent les débris. Mais tu suivais, ô dieu! la blanche naufragée, Vers le port inconnu par l'amour dirigée. Invisible, effleurant les vagues de tes pieds, Tu conduis devant loi le mât où tu l'assieds; Et penché, sur un bras supportant son corps frêle, Contre le choc des eaux tu la couvres de l'aile. Ainsi guidée, un fleuve au sein tranquille et doux, Qui verso un azur calme à ces mers en courroux, L'accueillit; et le dieu, comme un souffle insensible, L'y poussa lentement sur la rive paisible D'où les chênes, montant vers les sommets dorés, Jusqu'à de blancs parvis s'élevaient par degrés. :V. LE PRÊTRE. Le temple s'enrichit des présents du naufrage; A l'antique déesse ils sont dus sans partage; C'est le tribut des mers, du fleuve obéissant. Mais la déesse est bonne, et ne veut pas ton sang. Notre autel à sa voix cessa d'être homicide; De captifs égorgés il fut jadis avide; Elle y donne à présent asile à l'inconnu Que le flot écumeux nous jette pâle et nu. Elle-même, autrefois, chez de barbares hôtes, Un vaisseau d'Orient l'amena sur ces côtes; Elle y bâtit son temple; à leurs peuplés épars, Sa parole donna les lois, les moeurs, les arts. Le fleuve, en t'apportant, t'a vouée à son culte. Viens à l'autel. Ici, nul homme qui t'insulte; Nul maître, te courbant aux serviles travaux, N'a droit de t'imposer l'amphore ou les fuseaux. Viens. Instruite par nous aux divines cadences, A former les chansons et le réseau des danses, Tu guideras le choeur aux autels embellis De rameaux par tes mains tressés avec les lis. La déesse t'invite. Aux pieds de sa statue, De fine laine et d'or tu seras revêtue. La pourpre des bandeaux brillera sur ton front; Et dans les lieux secrets, qui pour toi s'ouvriront, Des mystères, peut-être, en clartés variées, Les images luiront à tes yeux déployées. PSYCHÉ. Que ce pays est doux! Quel est le jeune dieu Dont le doigt créateur fait son oeuvre en ce lieu? Ces cimes, ces coteaux, toute cette nature, Revêtent sous ses pas la forme la plus pure. La terre est dans sa grâce et dans sa floraison; Un parfum de beauté monte à chaque horizon. Sur le sommet touffu que ce temple couronne, Sous un faisceau d'acanthe, à voir chaque colonne, On dirait une nymphe, au front de fleurs couvert, Nue, et blanche, et debout derrière un myrte vert. Un choeur léger vers moi descend, et les zéphyres M'apportent des parfums avec la voix des lyres. O terre! que mon pied te touche avec bonheur! Des vierges par la main prennent leur jeune soeur; Et l'eau tiède du bain, les arômes, les huiles, Et le peigne d'ivoire, et, sous des doigts habiles, La perle et les bandeaux tressés aux blonds cheveux, Et les riches habits, et des dons faits aux dieux Des ruches, des vergers, les suaves prémices, Et les coupes de vin, et le lait des génisses, Et sur la toison molle un long sommeil goûté, Et l'espoir, sur son corps, ramènent la beauté. Dans le temple bientôt, entre toutes insigne, Comme entre les oiseaux, sur le lac, un doux cygne, Par sa voix, par sa forme égale aux immortels, Sainte et belle prêtresse, elle orna leurs autels. Lorsqu'au bord des forêts elle guidait les fêtes, Les nymphes pour la voir sortaient de leurs retraites; Et les travaux sacrés, les ombrages épais, Les Muses lui donnaient l'oubli des jours mauvais. Mais dans son calme heureux une image connue, Comme l'aube au milieu des étoiles venue, Éclipse par degrés le monde extérieur, Aux clartés des rayons qu'elle jette en son coeur. Chez elle un souvenir, qui réveille une attente, De rêves inquiets remplit l'heure présente; Un dieu l'avait aimée, un dieu fut son époux! Beau, jeune, tout-puissant. Un écho triste et doux, De la voix de ce dieu la poursuit sans relâche. Le doit-elle revoir? Quel asile le cache? Comment de son séjour retrouver le chemin, Et renouer l'espoir de ce céleste hymen? Vers lui, vers l'avenir, son coeur se précipite, Sans donner un regret aux douceurs qu'elle quitte. Tel un oiseau captif, malgré sa cage d'or, S'il entrevoit le ciel, cherche à prendre l'essor. Telle, aspirant au dieu que son coeur lui révèle, Psyché s'offre à subir une épreuve nouvelle. PSYCHÉ. O prêtre! à l'horizon une voix me dit: Viens. C'est l'époux qui m'a fui, mais dont je me souviens. Mon âme lui répond, et m'invite à Je suivre. Depuis que je respire, et que je me sens vivre, Fiancée avec lui jadis en un doux lieu, Comme un flot à la mer j'appartiens à ce dieu. Je veux chercher partout ses traces incertaines, Et demander son temple aux hâtions lointaines. LE PRÊTRE. O race humaine, ingrate envers les immortels! Quel démon inconnu t'arrache à nos autels? Toi que je ramassai mourante sur la grève; Toi que revendiquaient le bûcher et le glaive, Et qui reçus pourtant la vie et la beauté; Ame en qui notre main sema la vérité; Toi qu'aime la déesse, et qu'elle daigne instruire Du secret des accords et des lois de la lyre; Toi, des vases sacrés méditant le larcin, De fuir vers d'autres dieux tu formes le dessein! PSYCHÉ. Je ne quitterai point la déesse propice, Sans qu'un hymne suprême et sans qu'un sacrifice N'offrent à ses autels mon coeur reconnaissant; Son bras me recueillit sur le flot mugissant, Son temple m'a nourrie, et la beauté perdue A fleuri sur mon front par sa main répandue. Par elle aux rites saints mes yeux se sont ouverte, Et j'ai connu la lyre et ses modes divers. Reprends donc ces bandeaux, ces urnes que je laisse, Et ces robes de lin, tes présents, ô déesse! Et la pourpre du voile à mon front attaché; Prends cette douce larme... et l'adieu de Psyché. Laisse-moi jusqu'au bout suivre ma destinée, Et le dieu qui m'appelle et la loi d'hyménée. LE PRÊTRE. Quel est ce dieu plus grand, et cet autel plus beau, Plus entouré de peuple, et ce culte nouveau Devant qui pâlira l'or de nos tabernacles? Femme, dis-nous son nom et ses sages oracles!... Tremble! ton coeur entend la sombre voix du mal; Le dieu que nous servons est un dieu sans rival; Quand l'âme ose chercher, tout penser est un piège, Et la mort punirait ta fuite sacrilège. PSYCHÉ. D'un époux merveilleux l'image flotte en moi, Comme un souvenir tendre, un espoir plein d'émoi; De quel nom l'univers le salue et l'adore, Quel pays voit surgir son temple, je l'ignore; Mais je l'aime, et, souvent, un songe à mon côté Me le montre; il est dieu, j'en crois à sa beauté! LE PRÊTRE. Non, tu nous resteras! L'autel garde sa proie; Ceux qui veulent nous fuir, notre dieu les foudroie. Que cet époux, ton dieu, si c'est un immortel, Ose ici t'arracher, esclave, à notre autel. Tout homme ayant franchi le seuil des sanctuaires Et vu, même de loin, s'accomplir nos mystères, Dont la lèvre a trempé dans un vase divin, De nos libations bu le miel et le vin, Et goûté, parmi nous, la chair de l'hécatombe, N'est libre de l'autel qu'en passant par la tombe. Le sceau de la déesse à ton front est gravé, Comme au taureau sans tache au temple réservé; Dévouée à jamais, par amour ou par crainte, Tu ne franchiras pas notre inflexible enceinte, Dût le couteau sacré s'enfoncer dans tes flancs, Et tes os se briser sur nos marbres sanglants. Troublant du dieu nouveau l'image pressentie, Le prêtre ainsi du temple entrave la sortie, Et, sombre gardien, par la force et la peur Conserve aux vieux autels un jeune serviteur. Mais quel bras enchaînant la lumière et la flamme Au veuvage éternel peut emprisonner l'âme? De la fuite Psyché méditant l'heureux jour Vers l'époux entrevu s'élance avec amour. Son esprit vole errant vers les choses lointaines; Mais le dieu qu'elle fuit appesantit ses chaînes, Et le temple jaloux lui fermant l'horizon, L'asile nourricier devient une prison. Car, le prêtre l'a dit, jamais un dieu ne cède Et ne livre l'autel au dieu qui lui succède, Il veut, pour prix des biens qu'il apporte en naissant, Garder jusqu'à la mort le monde obéissant. PSYCHÉ. D'un miel doux et fécond ces prêtres m'ont nourrie. Si je n'entrevoyais ton image chérie, O mon époux, ce front paisible et résigné Resterait sous leur joug aujourd'hui dédaigné! Mais j'entendis ta voix, et, bravant les épreuves, Par les monts et les mers, les forêts et les fleuves Je pars, je vais à toi. S'il le faut, je saurai, Lentement, chaque nuit, creuser le mur sacré; Ou de ma faible main que l'amour rend hardie, Du temple pour ma fuite allumer l'incendie. Mais, toi, dieu que j'invoque, oh! révèle-toi mieux, Et qu'un signe certain me guide vers les lieux Où tu m'attends sans doute, où je te vois en songe, O roi de l'avenir, où déjà mon coeur plonge! Le prêtre vigilant par la ruse trompé, Cherche en vain à l'autel son esclave échappé. La jeune âme fuyait, et les brises divines Faisaient battre son aile au loin sur les collines. Nul des vases sacrés au temple ne manquait, Ni les coupes d'onyx de l'austère banquet, Ni l'argent ciselé, le bronze où l'encens fume, Les cratères d'airain où le charbon s'allume, Les patènes d'agate et le calice d'or. Psyché n'emporte rien du mystique trésor; Mais, comme sa beauté, la lyre l'a suivie, Attachée à ses flancs et sur l'autel ravie, Prête à chanter les dieux, leurs amours, leurs exploits, Dans une cité libre et fière de ses lois. :VI. -« Ta ceinture d'où pend une lyre d'écaillé, La lente majesté du port et de la taille, Ce front large et serein, quoique privé des yeux, Tout m'atteste, ô vieillard, un chantre aimé des dieux. Dans la sainte Pitho, nourrice des athlètes, Du laurier des chansons tu viens orner les fêtes, Mais ce chemin est long; l'enfant qui te conduit Va dans les bois sacrés errer jusqu'à la nuit. Vers ces myrtes épars, si tu me veux pour guide, Prenons sur la montagne un sentier plus rapide, Et, devant que Phoebus ne plonge à l'horizon, Tes pieds auront touché la ville et ma maison. Je passai là, souvent, sur les bruyères sèches, En invoquant Diane, armé d'arcs et de flèches, Et mon bras jeune et fort t'y saura diriger. » -« C'est un dieu qui t'amène, ô pieux étranger! Ainsi que tu l'as dit, les dieux que je vénère M'ont accordé la voix, en m'ôtant la lumière. Mon âme ne saisit qu'à travers le passé Le doux tableau du monde à mes yeux effacé. Je ne vois plus fleurir les roses de l'aurore; Mais du miel des chansons mon urne est pleine encore, Et devant tous les Grecs de mes fables épris, En louant Apollon, je veux gagner le prix. » -« Viens, les jeux seront beaux! A ta musc indigente Plus d'un riche vainqueur d'Argos ou d'Agrigente Offrira, pour son nom dans tes hymnes chanté, Avec dix taureaux blancs sa coupe d'or sculpté: Car le chantre sonore, aimé de Mnémosyne, Donne seul à l'athlète une gloire-divine. Dis-nous les vieux combats et les récents travaux; Tu seras applaudi par d'illustres rivaux, Phémius de Naxos, Hylas de Sicyone Doivent des vers entre eux disputer la couronne. Une femme, on la crut déesse, et parmi nous Le peuple en l'écoulant l'adorait à genoux, Tant sa voix de sa forme égale l'harmonie, Chantera notre dieu sur le luth d'Ionie. Viens, ô vieillard, franchis le seuil de mes aïeux; Le toit se réjouit d'un hôte harmonieux. » -« Qu'Apollon Pythien qui protège ta ville T'accorde une vieillesse opulente et tranquille. Un dieu toujours sourit à l'homme hospitalier, Et le chanteur aveugle assis à ton foyer, Apportant son offrande à tes dieux domestiques, Fera vivre ton nom dans les récits antiques. » - Des monts chers à Phoebus les flancs étaient chargés De tous les peuples grecs près du stade rangés; Ceux dont la voix garda, moins sévère et plus tendre, Le mode ionien que l'amour aime entendre; Et la race d'Hercule en qui le fier accent Du héros dorien survit avec son sang. Après les grands taureaux offerts en hécatombes, Et les vins répandus en mémoire des tombes, Après le disque et l'arc par le dieu protégés, Les lutteurs frottés d'huiles et les coureurs légers; Après le javelot, le pancrace et le ceste, Et les divers combats d'origine céleste; Sur les chanteurs rivaux tour à tour entendus, Longtemps les yeux des Grecs restèrent suspendus. Us remplissaient leurs coeurs du chant aux flots sonores Comme aux torrents sacrés l'argile des amphores. La lyre avait parlé sous les doigts du vieillard; Après lui, déployant les récits avec ait, Les autres avaient vu leurs fraîches mélodies Par le peuple joyeux dans l'arène applaudies, Quand Psyché vers l'autel à la fin s'avança, Et c'est par Apollon que l'hymne commença. Elle chanta Délos, le palmier de Latone; Les premiers cris du dieu dont l'Olympe s'étonne; Il demande sa lyre, et son arc et son char; Sa bouche au lieu de lait boit déjà le nectar, Et ses langes rompus laissent ses pieds rapides Commencer en naissant leurs courses intrépides. Aux champs Phocidiens Python meurt sous ses traits; Par lui de l'avenir Delphes sait les secrets; Il traverse en un jour et la Grèce et ses îles, Les sillons sous ses pas nous deviennent fertiles. Il est le roi léger des chars et des coureurs; Ses pieds sans les courber se posent sur les fleurs, Le vent de ses coursiers balaie au loin la neige; Les Heures, les Saisons forment son beau cortège. Il atteint chaque soir le bout de l'univers, Et Téthys l'y reçoit dans ses grands palais verts. Sur la pourpre changeante où le dieu se repose, Les Nymphes de la mer lavent ses pieds de rose; Et la déesse, après le festin partagé, L'enivre d'un sommeil par l'amour prolongé. Le méchant, ô Phoebus, craint tes flèches hardies! Sonore et lumineux, les saintes mélodies Et les rayons à flots s'épanchent sous tes doigts; Le temps ne peut tarir ton luth ni ton carquois. Les Nymphes, les Sylvains, les Muses et les Grâces, La forêt et les vents se meuvent sur tes traces; Tous les pas cadencés sont réglés par tes chants; Le cygne et la cigale et l'onde aux pleurs touchants, Tout être harmonieux qui danse où qui murmure A connu par toi seul le mode et la mesure. Quand, las de visiter les temples des humains, L'Olympe te revoit, les dieux battent des mains; Latone avec fierté te donne ses caresses; Junon même sourit, et les jeunes déesses Rêvent à la douceur de ton lit embaumé. Mais tu t'assieds auprès de Jupiter charmé; Tu chantes, et les dieux retenant leurs haleines Négligent du nectar les coupes encor pleines, Et ]£ choeur des heureux, à ta voix transporté, Par toi sent mieux le prix de l'immortalité. Chacun fait aux humains des présents plus splendides; Téthys offre la perle aux plongeurs intrépides; Cérès, du pur froment, verse à flots le trésor; Et la blanche Aphrodite aux longues tresses d'or, Rougissant de bonheur, laisse de sa ceinture Tomber plus de désir sur toute la nature. Dieu des chars rayonnant, dieu de l'arc et du luth, Dieu rapide, dieu beau, dieu des chansons, salut! Après Phoebus chanté, l'hymne agile et sonore De la terre â l'Olympe erra longtemps encore, Cueillant les grands accords, les tableaux éclatants Dans les mille contours de l'espace et du temps, Et venant, sa vendange une fois réunie, Des choses sous ses doigts exprimer l'harmonie. Elle dit les climats, les lois, les moeurs, les dieux, Les secrètes vertus des races et des lieux, Les terres d'Orient, l'Inde à Bacchus soumise, L'Atlantide lointaine aux pilotes promise, Les navires cherchant les jardins d'Hespérus, Des vieilles nations les-berceaux parcourus, Babylone, Memphis de mystère entourées, Et du fleuve Egyptus les sources ignorées; Puis l'âge d'or, la paix régnant aux anciens jours, Et les dieux recherchant de terrestres amours; Et d'un bonheur passé la merveilleuse histoire Dont chaque peuple encore a gardé la mémoire; L'urne pleine de maux, présent de Jupiter, Et la main de Pandore ouvrant l'âge de fer; Les agresseurs du ciel que le tonnerre écrase, Et l'inventeur du feu puni sur le Caucase. Mais dans l'Olympe un jour le Titan entrera; Ta chaîne, ô Prométhée, à la fin se rompra; Un dieu, déjà présent dans ton coeur prophétique, Doit percer le vautour sur le gibet antique. Pandore a retenu dans le vase fatal L'espérance compagne et remède du mal; Elle est là pour panser la morsure éternelle; L'oiseau rongeur sera plus vite lassé qu'elle! Ainsi d'un bien perdu, d'un retour annoncé Le tableau dans son hymne est souvent retracé. Elle aime â célébrer les regrets et l'attente, Au milieu des douleurs la tendresse constante, Et le coeur Balançant vers un être perdu, Et d'un trésor cherché le désir assidu; Les courses de Cérès, Proserpine enlevée, Les pommes d'or, Colchos, Ithaque retrouvée, Ariadne, Adonis, et les enfers jaloux, Eurydice deux fois ravie à son époux, Et la mort éprouvant les amoureuses flammes, Et l'Elysée heureux, ce rendez-vous des âmes. D'un cri si triomphal, après qu'elle eut chanté, La foule salua sa voix et sa beauté, Qu'on eût dit les clameur* des forêts et de l'onde, Le bruit des pins penchés sur un gouffre qui gronde, Se heurtant par le faîte, et brisant leurs rameaux, Et répondant la nuit au bruit des grandes eaux, Quand Borée ou Notus, de leurs fortes poitrines Ont soufflé sur les bois et les plaines marines. Et le peuple unanime a proclamé son nom Pour le prix des chanteurs que décerne Apollon. La couronne à l'autel attendait la victoire. Le roi des jeux sacrés, de son siège d'ivoire Se levant, la saisit, et debout vers Psyché, Du rameau verdoyant ceignit son front penché. Mais elle: « O Grecs divins, à ce vieillard auguste Le laurier d'Apollon serait un don plus juste. » Et marchant vers l'aveugle: « Oh! si tu n'es pas dieu, Et si tu n'as pas droit à nos autels en feu, Laisse: que pour ton chant, inspire des Charités, Je te rende, ô vieillard! le prix que tu mérites. » Et le laurier orna l'aveugle aux cheveux blancs. Et le peuple admirait. La chanteuse à pas lents S'éloigne, et, près des eaux de l'antique Telphuse, Grande, et de blanc vêtue, et semblable à la Muse, Sous les cyprès touffus s'enfonçant par degrés, On la voit disparaître au sein des bois sacrés. PSYCHÉ. Où se cache l'époux? J'ai vu toute la Grèce, Les promontoires d'or qu'un flot d'azur caresse, Et les coteaux mûris par ce soleil divin Qui parfume l'olive et le miel et le vin; Les bois de Thessalie, et les rives du fleuve Où des chevaux guerriers le noir troupeau s'abreuve; Les temples sur les monts assis de toutes parts. J'ai vu les mille dieux sur cette terre épars; Et, pour y découvrir mon idole secrète, J'ai suivi chacun d'eux au fond de sa retraite. Je connais leurs forêts, leurs antres merveilleux. J'ai vu les dieux errant dans l'ombre épaisse, et ceux Qui couchés gravement au sommet des montagnes, La tête dans leurs mains, regardent les campagnes; Et ceux qu'eu pleine mer aperçoit le pêcheur, De leurs flancs sur l'eau bleue étalant la blancheur; Et ceux, au pied léger, qui mènent sur les pentes A la piste du cerf les meutes haletantes; Ceux qui forment en rond la danse sur les prés; Ceux qui, debout et fiers, dans les frontons sacrés, Règnent sur les cités du haut des acropoles; Ceux dont Tonde et le vent nous jettent les paroles. Du sol hellénien, saintement parcouru, Devant moi tour à tour les dieux ont comparu; Celui seul dont mon coeur implorait la venue A trompé jusqu'ici ma recherche assidue. Dieux de l'antique Olympe, oh! gardez mon encens; Les oeuvres de vos fils vous révèlent puissants, Et la Grèce par vous de la beauté fut mère. Vous méritez de moi plus qu'un culte éphémère; Mais le destin m'entraîne au-devant de l'époux ' Rayonnant d'un attrait qu'en vain je cherche en vous. Nul de vous ne réveille, au fond de l'âme émue, Tout le monde d'amour que cet autre y remue. Triste, il a cependant des éclairs souverains: Et ce regard profond manque à vos yeux sereins. Ah! quand je vois glisser, au fond de ma pensée, Ton ombre seule en moi vaguement retracée, Toi qu'un rêve éternel me prédit pour amant, J'en goûte plus d'extase et de ravissement Que devant tous ces dieux, quand, aux clartés du temple, Dans toute leur grandeur, mon esprit les contemple! Dois-je à l'espoir d'hymen renoncer pour toujours, O dieu! dont mon enfance a goûté les amours? Où faut-il que Psyché s'élance et te devine, Toi qu'elle cherche en vain dans la Grèce divine? Du désir qui m'entraîne, ah! tu n'éprouves rien; Ton coeur ne bondit pas pour s'approcher du mien! Si tu vois sans gémir l'exil qui nous sépare, Pourquoi ce nom d'époux dont mon âme te pare? Sans un foyer divin je n'ai pu m'enflammer; Si tu ne m'aimes pas, qui m'enseigne h t'airaer, Et, m'offrant une image à jamais poursuivie, Au fil de ta pensée a dirigé ma vie? Mais un dieu, je le sens, a souffert comme moi; Il a souffert d'amour, et je comprends pourquoi! Grave et des dieux joyeux fuyant le ciel frivole, Son front de la tristesse a fait son auréole. Ah! ta douleur m'est douce! et c'est aux jours meilleurs Que mon rêve aperçoit tes yeux baignés de pleurs! :VII. Assis sur le penchant du promontoire Attique, Ou Pallas Suniade a sa demeure antique, Parle un vieillard divin. Étendus à ses pieds, De beaux adolescents, sur le coude appuyés, Reçoivent dans leur coeur ses paroles fécondes, Dont l'avide Psyché sollicite les ondes. PSYCHÉ. O sage! réponds-moi: ce dieu que je t'ai dit, L'époux dont chaque jour l'image en moi grandit, Et qu'en vain je demande aux flots, aux monts, aux grèves, N'existe-t-il donc pas ailleurs que dans mes rêves? LE VIEILLARD. Tout rêve de l'amour a sa réalité Dans un monde immuable où règne la beauté. Notre âme y va revoir, sitôt qu'ont crû ses ailes, Des choses d'ici-bas les célestes modèles. D'un dieu l'idée en toi ne germe pas en vain, Car l'espoir est issu d'un souvenir divin. Crois-en ton propre coeur; tout ce qu'il cherche existe. PSYCHÉ. Ta parole, ô vieillard! est douce à ce coeur triste. Un dieu dans mon regard a donc gravé ses traits l Il existe, il est beau; tous mes rêves sont vrais! Mais il oublie, hélas! une épouse mortelle. LE VIEILLARD. Il t'aime; il veut te faire à jamais jeune et belle; Ta faute vous sépare, et non sa volonté. Mais tu dois accomplir la loi de la beauté: Pour enfanter le bien, les dieux l'ont mise au monde, Et l'amour est celui qui la rendra féconde. PSYCHÉ. Je t'ai dit mes destins, mêlés de tant de maux, Et, pour chercher l'époux, mes courses, mes travaux. Quels chemins à tenter me garde encor la terre? LE VIEILLARD. N'a-t-elle plus pour toi nulle part de mystère? Ton coeur a-t-il tout vu, tout compris, tout aimé? Contre l'illusion est-il assez armé? Scrute encor les grands bois, où, des épaisses voûtes, La lumière à nos pieds ne pleut qu'à rares gouttes. Écarte les rameaux les plus mélodieux, Et les touffes de fleurs qui t'embaument le mieux. Cherche au fond de l'azur des plus pures fontaines; Remonte jusqu'au nid des brises incertaines; Jusqu'à la grande mer suis la chute des eaux; Vers l'éternel printemps suis le vol des oiseaux. Marche sans te lasser vers toute chose belle; La beauté, de l'amour c'est la forme éternelle! C'est ici-bas le voile aux contours radieux Qui nous laisse arriver le sourire des dieux; Et, sur nous descendu, ce rayon de leur flamme Fait croître en l'échauffant les ailes de notre âme. Garde aussi le trésor aux temples dérobé» Et des trépieds divins l'enseignement tombé. Mais reviens des autels t'asseoir sous les portiques; Pèse en de sages mains les oracles antiques. Écoute les discours que se disent entre eux Ces vieillards encor verts de la muse amoureux; Leur âme est un creuset d'où coulent épurées Les choses des vieux jours et les fables sacrées. Ils tiennent le fil d'or de l'écheveau des temps, Et, par le seul amour et les désirs constants, Chacun d'eux, sans trépieds et sans mystiques fièvres, Sait contraindre les dieux à parler par ses lèvres. L'active intelligence errant à l'horizon, Dans leur coeur habite par l'auguste raison Revient, et, pour chaque homme, élabore sans cesse De fleurs prises partout le miel de la sagesse. A la nature, au temple, aux plus sages humains, Ainsi, de ton seul but demande les chemins. Dans tout notre univers remué sans relâche Poursuis avec amour cet être qui se cache; Garde ton désir pur dans la joie et l'ennui; Dieu volera vers toi si tu marches vers lui. Mais pour trouver ce dieu dans son gîte suprême, Avant tout, ô Psyché! cherche-le dans toi-même, Visite tes pensers de ses traces remplis, Et de ton propre coeur connais tous les replis. PSYCHÉ. Puissent les immortels accueillir tes présages, Comme moi, tes leçons, ô sage entre les sages! La lumière et la paix coulent de tes discours. Mais parle-nous de toi! que fais-tu de tes jours? Dis-nous, pour être encor limpide à faire envie, Quelle pente a suivi le beau flot de ta vie? Ton oeil est jeune et pur sous ton front argenté; D'où vient sa profondeur et sa sérénité? LE VIEILLARD. Chacun se fait sa vie agitée ou paisible. Nous avons tous les deux la soif de l'invisible, Mais dans mon coeur, peut-être, apportant plus de foi, La mémoire a parlé plus vive que chez toi. Car, avant de descendre aux terrestres demeures, J'ai connu, comme toi, des régions meilleures, Et cet hymen sacré commencé dans l'éther Qui doit se renouer au sein de Jupiter. L'âme, avant de traîner ce corps qui rembarrasse, A la suite d'un dieu voyageait dans l'espace; Chacun de nous alors, ayant Dieu pour flambeau, Dans sa plus pure essence a contemplé le beau, Et vu, pour un moment) dans sa sphère étoilée L'éternelle sagesse à la bonté mêlée. Pour remonter vers elle et pour s'y fondre un jour, L'âme a deux ailes d'or: la raison et l'amour! Comme elles ont des dieux tiré leur origine, Il faut pour les nourrir une essence divine; Quelque chose d'en haut sur la terre apporté. Et c'est pourquoi chaque homme entrevoit la beauté, La plus douce à la fois et la plus manifeste Des trois perfections de l'unité céleste, Et que l'esprit tombé qui dans la chair renaît Même des yeux du corps sans peine reconnaît. L'âme en qui se réveille et brille cette idée Se rend libre du mal, et, par l'amour guidée, Réglant l'essor du coeur par les sens combattu, Au rang des immortels monte par la vertu. L'époux t'attend là-haut... C'est là-haut que j'aspire! Et, préparant le vol qui doit nous y conduire, J'aide ceux que vers moi l'attente fait venir A retrouver l'idée au fond du souvenir. D'amis jeunes et beaux souvent dans la campagne, Alternant le discours, un groupe m'accompagne. Assis sous le platane ou sous l'agnus-castus, Auprès de quelque source, au bord de l'Illisus, Ou dans une palestre, ou sur ce promontoire, Ou de fleurs couronné sur un siège d'ivoire En un banquet riant parla muse enchanté, Je leur parle d'amour et d'immortalité. Ensemble nous cherchons le bien et la sagesse, Et les Grâces parfois visitent ma vieillesse. Le réveil du tombeau sourit à mon espoir; Ainsi, d'un jour serein j'atteignis le beau soir. PSYCHÉ. Que la force et la joie en mon sein répandues A ton âme, ô vieillard, par les dieux soient rendues; Qu'à ce front large et calme, abrité des douleurs, Les bois versent longtemps le murmure et les fleurs; Que les songes dorés voltigent sur ta couche. Que d'un rayon de miel chaque soir à ta bouche Les abeilles d'Hymète apportent le présent; Qu'un dieu parle à ton coeur et te soit complaisant, Et qu'avec tes amis, à jamais, sur tes traces, Marche le choeur joyeux des Muses et des Grâces. Et moi je pars, fidèle à l'invisible amant, J'emporte le flambeau de ton enseignement, Le plus pur dont un homme illuminant mon doute Vers l'être que je cherche ait éclairé ma route, Me faisant voir, sans trouble et sans obscurité, Le bien et la sagesse au fond de la beauté. :VIII. « Je sais tout ce qu'à l'âme enseigne la souffrance. A ses rameaux divers j'ai cueilli la science. J'ai grossi mon trésor, chez toutes nations, De l'or accumulé des générations. J'ai des temples obscurs approfondi les rites, Et les vertus des dieux dans leurs oeuvres écrites. La mer et le désert m'ont livré leurs secrets; J'interprète aux mortels la langue des forêts, Et le vol des oiseaux et le pouvoir des plantes. Je sais guider la sève et les laves brûlantes. De la terre à ma voix jaillissent les métaux, Et mes enchantements fécondent les troupeaux. Les rebelles saisons par mon art conjurées Versent dans nos greniers des moissons assurées. La corne d'or se ferme et s'ouvre à mon vouloir y Et, des rudes travaux libre parle savoir, Dans un empire heureux réglé par ma prudence, L'homme s'est asservi la déesse Abondance. » Les peuples m'ont fait reine; aux fins que je prévois, Soumis avec amour ils marchent à ma voix; Ils accourent de loin sous mon sceptre propice. Je reçois comme un dieu l'encens du sacrifice. La mer avec respect berce mes pavillons Et le désert vaincu conserve mes sillons. Quand je veux parcourir mon empire sans bornes, Les grands chevaux marins, les tritons, les licornes, Les monstres écailleux, hôtes des grandes eaux, Vite comme un regard entraînent mes vaisseaux. Les aigles, les griffons me portent dans les nues, Cueillir les rares fleurs des cimes inconnues; Et l'épaisseur des bois s'ouvre devant mes chars Traînés par les lions et par les léopards. Ma sagesse a conquis la royauté des êtres, Et mes désirs partout se promènent en maîtres. Tout objet qu'ici-bas ont aperçu mes yeux Vient s'offrir à ma main, quand j'ai dit: je le veux. » Reine du monde, hélas! d'esclaves entourée, Je porte avec douleur ma pauvreté dorée. Dans la satiété, tous mes désirs sont morte; Une autre faim me ronge au sein de mes trésors... Le vide est dans mon âme... à la place où Ton aime; Et je sens qu'il me manque une part de moi-môme. C'est l'invisible époux, c'est le jardin natal, Les intimes douceurs du baiser nuptial, Avec dieu de ma flamme un rayonnant échange, De nos amours sans fin l'extatique mélange. Oh! viens, époux sacré, dieu recelé partout, Dieu qui reste à trouver après que l'on a tout! Oh! viens me délivrer d'un bonheur qui me pèse; Viens assouvir d'amour mon coeur/pie rien n'apaise! Viens! toute soif humaine est un pâle désir Près des tourments du coeur qui cherche à te saisir. » Comme des flots rongeurs qui tourmentent leurs grèves, Psyché dans son esprit sentait gronder ces rêves. Elle marche à pas lents dans ses vastes jardins, Qui du bord de la mer élèvent par gradins Jusqu'aux neiges des monts leur haut amphithéâtre; Ils dominent au loin sur la plaine bleuâtre, Où le frais clair de lune en nappes surnageant, Tombe de cime en cime en cascade d'argent, Et verse avec ses flots sur les vagues prochaines L'ombrage projeté des cèdres et des chênes. Les aigles, les chevaux, les lions familiers, Sous l'abri du sommeil sont rentrés par milliers; Et le choeur des oiseaux s'endort entre les branches D'où sa voix saluait la nuit aux clartés blanches. Le flot demi-gonflé bat doucement ses bords. Au marbre d'un balustre appuyant son beau corps, La reine se pencha; ses yeux, plongeant sur Tonde Et montant tour à tour vers la voûte profonde Où des astres charmants luit la sérénité, Visitaient l'azur calme et l'azur agité. PSYCHÉ. Habite-t-il là-haut vos palais sans limites? S'est-il posé sur vous, blanches étoiles, dites? Vous brillez avec calme et sans feux éclatants, Sous un front sans désir comme dés yeux contents. Une si douce paix vous berce et vous décore, Que votre âme, ô clartés! le possède ou l'ignore. Et toi, fier Océan, tu ne demandes rien; Tes flots n'ont pas la paix du flot aérien: Mais ce qui trouble ainsi ta face révérée, Ce n'est pas le désir, c'est Notus ou Borée! Et vous qui sur mon front versez l'ombre et l'odeur, Grands cèdres, du désir connaissez-vous l'ardeur, L'ardeur de l'infini dont j'ai l'âme embrasée? L'été, vous invoquez la pluie et la rosée; Mais le tour du soleil ne s'achève jamais Sans que l'aube, de pleurs inondant vos sommets, Ne calme en vous les soifs que je garde éternelles. Quand, repu de la chair des faons et des gazelles, A l'ombre du palmier tu t'étends, ô lion! Nulle faim dans ton corps ne met plus l'aiguillon. Dans la saison d'hymen, quand ta fauve compagne A tes rugissements descend de la montagne, Nul désir ne survit à vos amours brûlants; Sur le sable mobile, affaissé, sous tes flancs, Tu croises tes grands pieds, et tu t'endors sans rêve. Partout où mon regard sur ta face se lève, O nature! partout des êtres satisfaits! Moi seule, consumée en d'impuissants souhaits, Poursuivant de travaux et de douleurs sans nombre Un hymen impossible, un dieu, peut-être une ombre! Oh! que je porte envie à ta sérénité! Donne-moi l'ignorance, et prends ma royauté. Car tu ne connais pas, ô nature paisible, Mon supplice éternel, l'amour de l'invisible! LES CÈDRES. Notre ombre qui t'embaume, ô belle reine en pleurs! Nos fronts chargés d'oiseaux, nos pieds couverts de fleurs-, Des vents en nos rameaux la mélodie errante, La calme ascension de la sève odorante, Et l'aurore couvrant nos feuilles de saphirs, Nous échangerions tout contre un de ces désirs! Il est donc quelque part un dieu, puisque tu l'aimes, Qui dépasse, ô Psyché! tes beautés elles-mêmes; Un être plus puissant, qui verse autour de soi Plus de grâce et de vie, et plus d'amour que toi! La terre t'appartient, et chaque homme t'adore; Toi qui peux concevoir plus de bonheur encore, Qui rêves d'un soleil à nous autres voilé, Tu te plains du désir qui te l'a révélé! LES LIONS. Il est des jours, la proie étant grasse et nombreuse, La lionne à nos pieds rugissant amoureuse, Et nous devant un antre assis, l'oeil grand ouvert, Un vertige nous vient sur le vent du désert; Et comme pour y suivre une chasse inconnue, Sur la montagne ombreuse ou sur la plaine nue, Nous courons, inquiets, hérissés et tremblants; Un aiguillon secret s'enfonce dans nos flancs; Comme si l'horizon qui brille et qui flamboie De son immensité nous destinait la proie. L'OCÉAN. Le choeur universel, de l'astre à la fourmi, O reine! à tes regards paraît donc endormi; Nul espoir ne l'émeut, et la torpeur enchaîne Cet aveugle troupeau sans désir et sans haine!... Ah! tu ne vois donc pas vers un but ignoré, Mais qu'il aime pourtant, chaque flot attiré? La flamme du désir dans les flots même habite. Tu n'as donc pas compris mon grand sein qui palpite, Et tordus de douleur, mes bras ambitieux Comme ceux des Titans se dressant vers les deux? Le désir, le désir est au fond de chaque être, De la création l'amour est le seul maître, L'amour qui nous défend de l'immobilité! Le plus voisin du but est le plus agité. ' Après sa chute, ainsi, plus la terre est prochaine, Plus rapide y descend le gland tombé du chêne. L'époux vient, il est proche, ô reine! et c'est pourquoi Le désir qu'il allume est si brûlant chez toi. D'un dieu, d'un dieu puissant, ô l'amante! ô l'élue! Pour ton bonheur certain, reine, je te salue! LES ÉTOILES. Il a posé sur nous ses pieds ambrosiens, Et souvent nos rayons s'allument dans les siens; Sur l'éther lumineux, il nage d'île en île, Et^sur nos flancs assis, voit flotter ton asile. Tu vantes de nos fronts la tranquille clarté, C'est un pâle reflet de sa sérénité; Car ton époux sacré nous cultive et nous aime. Mais son plus doux attrait, mais son amour suprême, C'est toi, jeune Psyché, toi qu'à travers les pleurs Il attire vers lui jusqu'aux mondes meilleurs; A toi son être entier, toi l'amante et l'épouse; Chaque étoile de vous, belle reine, est jalouse! Mais dans l'heureux hymen qui doit fleurir toujours, Ah! nous serons au moins le lit de vos amours. CHOEUR. Sur le seuil nuptial la nature est assise; Elle attend comme toi l'heure encore indécise; Franchissant sur tes pas le suprême degré, Elle possédera... car elle a désiré! La vie aux premiers jours coulait heureuse et lente; L'air ne dévorait pas la sève dans la plante; L'Océan reposait paisible comme toi. Sans poursuivre l'amour chacun l'avait en soi; Et tout être, endormi dans sa fraîche innocence, De l'aspiration ignorait la. souffrance. Les fontaines de miel et les ruisseaux de lait Suffisaient à ce mande où le coeur seul parlait. La terre encore enfant, de sa sève enivrée, Des flots de l'inconnu n'était pas altérée; Nul n'y rêvait encore excepté toi, Psyché, Par delà le bonheur un plus grand bien caché. Le désir dans le monde est entré par ton âme; La douleur a germé dans les flancs de la femme; Tes mains ont dérobé pour nous le feu fatal, Et depuis ce moment nous souffrons de ton mal. Tu crois que ce beau front qu'au ciel ainsi tu lèves À seul l'ambition et le tourment des rêves; Que tes yeux, ô Psyché! connaissent seuls les pleurs, Que toi seule as le don des sublimes douleurs!... Tes larmes en tombant se mêlent à bien d'autres. Tes soupirs n'ont-ils pas leur écho dans les nôtres, Et n'échangés-tu pas, en mille accords divers, La tristesse et la joie avec tout l'univers? D'où viennent l'ennui vague et les plaintes sans causes Qui naissent dans ton sein du seul aspect des choses/ Reine? En tes plus beaux jours la brise a bien des fois Séché des pleurs amers qui coulaient à sa voix; Et nos vieilles forêts ont répété sans nombre Tes longs gémissements éclos sous leur grande ombre. Si ce monde est lui-même insensible, oh! comment A-t-il pu de ton coeur hâter le battement? Mais l'univers visible est un frère qui t'aime; Il gravite où tu vas, votre source est la même; Ta voix l'a réveillé de son sommeil ancien, Par ton propre désir il a connu le sien; De toi lui vient le mal, mais aussi la lumière. Toi par qui nous souffrons, c'est par toi qu'il espère; Ce qu'a fait ton orgueil, ton amour le guérit, Et c'est pour ta beauté que l'époux nous sourit. Les grands lions, ainsi, la forêt solennelle, Et le sage Océan rêvant d'un dieu, comme elle, Et les astres disaient: L'être n'est que désir! Mais la reine à leur chant répond par un soupir; En elle avec l'espoir l'impatience augmente; Elle accuse l'époux, et prie, et se lamente. PSYCHÉ. Viens, c'est le jour; plus tard, tu m'auras vu mourir. Verse en moi ton haleine, ou mon sang va tarir; Viens arracher mon âme à sa prison brûlante. Oh! pour un fiancé que ta venue est lente! Ce trône, ce pouvoir, ces trésors tant prisés, Toute la terre, enfin, pour un de tes baisers! Qu'y ferais-je sans toi d'une vie inféconde? C'était pour te chercher que j'ai conquis ce monde. J'y manque d'air, ô dieu! viens et délivre-moi; Viens, amour, il me faut ou le néant ou toi! Elle dit, et son front vaincu, par la pensée S'incline, et se revêt d'une pâleur glacée. Son corps, de ses désirs trop fragile instrument, S'affaisse sous son poids, privé de sentiment; Et telle on voit d'albâtre une frêle statue Dans les épais gazons par l'orage abattue, Ou tel un cygne atteint d'une flèche en son vol, Telle, à travers les fleurs, elle gît sur le sol. :ÉPILOGUE Quel sentier unissant les sphères l'une à l'autre Jusqu'au monde idéal mène au sortir du nôtre? Quel vent souffle du ciel pour aider notre essor Sur les degrés divers de cette échelle d'or? Comment, sans se confondre, atteignant jusqu'au maître, Se touchent les anneaux de la chaîne de l'être?... Je ne sais! Qui dira comment l'être est éclos, Comment au sein du vide a germé le chaos?... Qui sait d'où tu venais quand la jeune nature, Déployant sous tes pieds sa robe de verdure, Amena ses enfants rangés autour de toi, Te saluer en choeur comme on salue un roi? Loin de ce dieu qui t'aime et qui te frappe encore Que fais-tu sur la terre, ô Psyché?... je l'ignore. Mais j'en crois le concert des peuples et des temps Par qui Dieu se révèle en signes éclatants; J'en crois aussi la voix de ce verbe suprême Qui parle irrésistible au dedans de moi-même; Qui siège au fond des coeurs comme dans sa maison, Illuminant tout homme à travers la Raison. Il est dans l'avenir des régions meilleures Où l'amour à Psyché prépare des demeures; Pour m'attirer à lui ce dieu me tend la main. Un asile de paix attend le genre humain. Oui, malgré nos douleurs; nos ténèbres, nos crimes, Malgré la pesanteur des passions infimes, Et les temples détruits, et le mal triomphant, Et l'ironie allant du vieillard à l'enfant, Et la haine qui gronde au fond de nos poitrines, Et le monde ébranlé par le vent des doctrines, Et le Sphinx maître encor du secret redouté, Du mot de l'univers je n'ai jamais douté. Les âmes et les eaux prennent diverses routes Mais au même océan elles arrivent toutes; Leur cours est lent parfois, mais il ne s'en perd rien; En traversant le mal nous marchons vers le bien. Le bien de toute chose est la source et le terme. Chaque homme du bonheur en soi porte le germe. Oui, l'éternel principe à qui tout fait retour, La cause de la vie et sa fin, c'est f amour! Repose-toi, Psyché! le dieu que tu supplies A compté le trésor des oeuvres accomplies; C'est à lui de descendre et de te consoler, Le désir t'a conduit jusqu'où ta peux voler. Nul du monde où tu vas ne peut franchir la porte Sans qu'une main d'en haut le saisisse et l'emporte; Goûte enfin le repos! laisse, oubliant l'effort, Ton âme s'incliner sur les bras de la mort. Déjà pour t'enlever au sein des harmonies, L'époux a déployé ses. ailes infinies. L'invisible s'avance et t'ouvre son séjour. Le ciel que tu perdis t'est rendu dès ce jour; Car ton coeur, ô Psyché! sut bien remplir sa tâche De souffrir sans blasphème et d'aimer sans relâche. Prends courage, ô mon âme! et marche jusqu'au soir; Pour atteindre le but il suffit de vouloir. Le désir, le désir survivant à la tombe, Continue à monter quand notre corps y tombe. Va donc comme Psyché vers l'éternel amant; Cours au-devant de Dieu jusqu'à l'épuisement. Au seuil d'un autre monde où la route s'achève Dieu fait souffler sur nous un vent qui nous enlève, Et l'homme, enfin tiré de la nuit et du mal, Joyeux et pur s'éveille au sein de l'idéal. Livre Troisième ARGUMENT L'OLYMPE OU LE CIEL. -UNION DE L'AME HUMAINE AVEC DIEU DANS UNE AUTRE VIE. L'absence de Psyché attriste l'Amour son époux et fait un vide dans le ciel. - Éros vient supplier le père des dieux de mettre un terme aux épreuves et à l'exil de l'âme à laquelle il doit s'unir éternellement. -Le dieu médiateur, au moment de la désobéissance de Psyché, avait laissé tomber la première larme versée, par un immortel. -Il pleure de nouveau, quoique dieu; il a expié lui- môme la faute de celle qu'il aime en acceptant sa part des douleurs de l'exil. - Les Grâces, ces augustes messagères des suppliants, filles de la Piété, personnification du plus doux attribut de la nature divine, la clémence, les Grâces prient à leur tour pour Psyché. -Elles révèlent le sens de la faute primitive; elles expliquent cette déchéance si amèrement expiée. -Par la première faute, l'homme, se détachant de l'être infini et prenant conscience de lui-même, a passé de l'immobilité dans le mouvement ascensionnel de la vie. -La douleur était nécessaire à la formation de la personnalité de l'âme humaine, à cette évolution sublime qui devait ramener l'humanité dans le sein de Dieu, comme un être distinct, comme une nouvelle personne admise à participer à la félicité infinie. -Les dieux, à leur tour, racontent comment ils ont désiré cet hymen du ciel et de la terre figuré par leurs amours avec les filles des hommes. -Lorsque le Père tout-puissant sortit de sers repos éternel, il y fut conduit par un motif d'amour, car l'amour est lé motif essentiel de l'infini. -L'union de Psyché et d'Éros, de l'homme avec Dieu, est nécessaire, en quelque sorte, pour compléter l'être et parfaire l'infini. -Jupiter consent au retour de l'âme dans le ciel, à la réunion des époux mystiques. -Mais l'âme ne saurait remonter dans le ciel par ses propres forces et sans un médiateur divin: Éros descend sur la terre et rapporte dans ses bras Psyché évanouie. -Les noces se célèbrent dans l'Olympe. -Les Muses font entendre le chant nuptial. -Au lieu de la première lampe, pâle et furtive, un astre immortel inonde de lumière la couche de l'hymen condamne jadis à l'obscurité. -Hymne de Psyché: Bénie la première faute! felix culpa! bénie, la curiosité aujourd'hui satisfaite par la vérité infinie; béni le désir assouvi dans l'amour éternel. -La mort est bénie, car elle a donné naissance à la résurrection; la vie de la résurrection est plus belle que la vie d'avant la mort. -De l'hymen d'Éros et de Psyché, la Volupté naquit dans l'Olympe. -Le bonheur infini est engendré par l'union de l'âme et de l'idéal, par le retour de l'huma ni le au sein de Dieu -Les divinités exilées rentrent dans l'Olympe. L'hymne universel célèbre la vie bienheureuse et l'anéantissement du mal. Un sommet inconnu même aux regards de l'aigle, Une belle cité dont l'amour est la règle, Où le parfait accord résonne à tous moments, Où la paix en un seul fond tous les éléments, En son immensité riante et constellée, Voit des dieux immortels la sereine assemblée. Au bord des puits sacrés, sources des grandes eaux Là, des arbres vivants étendent leurs rameaux; De leurs fruits, lumineux et des parfums qu'ils versent, Jusqu'au fond des vallons les germes se dispersent. Là, les astres errants avant de flamboyer Allument leurs rayons à l'éternel foyer; L'être à flots abondants qui jaillit de ce centre Sans cesse à flots égaux comme à son terme y rentre. Là, tournent gravement d'un pas mélodieux Les Heures mesurant les voluptés aux dieux; Et les pieds des Saisons dessinent avec elles Les contours variés des danses éternelles. Chaque Muse à son tour de ces groupes charmants Soumet aux rhythmes saints les joyeux mouvements, Sur trois modes divers régis par les trois Grâces. Un choeur de dieux bondit et chante sur leurs traces; D'autres lancent au loin ou le disque ou les traits; D'autres, dans les détours des ombrages secrets, De leur amour fécond enivrent les déesses; Et tout, les jeux, les chants, les danses, les caresses, Observant des accords les souriantes lois, De mille bruits réglés ne forme qu'une voix. Parfois jusqu'aux humains la musique suprême Arrive en se voilant à travers quelque emblème, Pour rendre aux coeurs dans l'ombre ici-bas engloutis L'espoir des lieux sacrés dont nous sommes sortis. Après les jeux finis, et la lutte et la course Et les bains odorants pris à leur tiède source, La splendeur du banquet rappelle au loin les dieux Dans le palais d'airain aux frontons radieux, Où, gravant le récit des saintes origines, Vulcain sculpta dans l'or les histoires divines, Et les lois de l'augure et l'antique Destin Qui règne sur l'Olympe invisible et certain. A sa place choisie et qui jamais ne change Aux pieds du souverain, là chaque dieu se range Dans un cercle, et s'étend sur l'ivoire des lits Que la pourpre ondoyante inonde de ses plis. Des dieux la soif est grande; il faut pour y suffire Qu'un breuvage immortel des cuves de porphyre Jaillisse par torrents dans le vase d'Hébé. Chacun dans le nectar de cette urne tombé Boit aux coupes d'onyx l'éternelle jeunesse. Quand la soif est calmée, avant qu'elle renaisse, Recommence le chant; car le chant créateur Est le devoir des dieux, comme il est leur bonheur. De son siège plus haut, du ciel centre immobile D'où rayonne à longs traits une clarté subtile, Le roi voyait s'unir, sous ses yeux adorés, Les couples bienheureux par lui-même engendrés. Sur tous ces fronts divers, pleins d'une même grâce, Père, il a reconnu les beautés de sa face. Un sourire charmant, dont l'Olympe a relui, Du dieu passe à ses fils, et de ses fils à lui. La terre en a sa part; la moisson printanière Sent d'un soleil plus chaud abonder la lumière. Lui cependant, selon qu'ordonne le Destin, Se complaît avec eux au glorieux festin; Et son jeune échanson lui verse à fantaisie Le nectar qui fait vivre et la douce ambroisie. Mais une place est vide au cercle tout-puissant: Les yeux des immortels semblent chercher l'absent, Et le festin languit, et la joie est moins vive; Le roi même, inquiet, demande ce convive; Car dès que son sourire à l'Olympe est ôté, Le front de tous les dieux perd sa sérénité. En de communs transports c'est lui qui les rallie; Par lui l'urne d'Hébé d'ivresse est mieux remplie; Il est l'âme du chant; sans lui meurent les jeux; La douceur des parfums pleut de ses blonds cheveux. Ouvrant des voluptés les sources recelées, Il fait épanouir les déesses voilées. Par lui peuplant la terre, et la mer et le ciel, La vie émane à flots du père universel; C'est lui par qui l'on aime et par qui l'on féconde, Éros, le jeune dieu, charme éternel du monde. Au banquet des heureux pourquoi manquer ainsi? Quel rêve aux bords lointains t'emporte, ou quel souci T'égare chaque jour, muet et solitaire, Des sommets de l'Olympe aux vallons de la terre? Sous nos joyeux lambris, où tu pleures souvent, On te voit revenir le front pâle et rêvant. Bien des yeux de déesse en vain t'offrent leur flamme. De terrestres amours ont-ils blessé ton âme? De tes ennuis, Éros, tu peux nous faire aveu; Quelle mortelle ainsi peut attrister un dieu? Mais c'est la destinée, et tout dieux que nous sommes, Notre coeur en subit la loi comme les hommes. Ces mots erraient mêlés au bruit des urnes d'or; Et le nom de l'Amour retentissait encor, Quand celui dont les dieux invoquaient la présence Apparut. Sa douleur commandait le silence. Il entre, et nul regard n'est cherché par le sien, Traverse avec lenteur le cercle olympien, Et marche au roi des dieux, dont l'auguste visage D'un sourire à son fils a jeté le présage. Le blond adolescent, sur son arc appuyé, Pâle, et baissant son front de pleurs mal essuyé, Lève enfin ses yeux bleus auxquels rien ne résiste, Et mêlant de soupirs une voix douce et triste: « O père! n'est-ce pas l'heure d'être clément? D'un regard si rapide, hélas! et si charmant, Psyché, par tant de pleurs et par tant de constance, N'a-t-elle pas assez expié l'imprudence, Et payé d'un grand prix, selon vos saints décrets, L'orgueil prématuré d'un dieu vu de trop près? Des larmes de ce dieu la richesse immortelle N'a-t-elle pas baigné le ciel même pour elle? » Ah! c'est le temps de rendre à ce coeur éprouvé Son époux et l'Olympe, à l'amour réservé, Fidèle à cet hymen qu'elle connut à peine, A travers les douleurs de sa carrière humaine, Son souvenir jamais n'abjura l'idéal. Pleurant l'amant perdu plus que son propre mal, Sous ses haillons d'esclave, ou sa pourpre splendide, Son coeur en a toujours gardé la place vide; Et les trésors qui font tout homme ambitieux, Sans effleurer son âme, ont passé sous ses yeux. » Dans l'Olympe avec moi permets donc qu'elle habite, Et que le lit d'hymen, d'où l'épouse est proscrite, De son Un parfumé lui rouvrant les douceurs, Pourvus en ces jardins se dresse entre les fleurs. Qu'elle goûte au nectar que les déesses boivent; Que la danse et le chant et les jeux la reçoivent; Sa voix et sa beauté la font digne du ciel: Elle n'y rompra pas l'accord universel. » Si donc je suis ta vie et ta joie, ô mon père! Et du grand choeur des dieux le charme nécessaire; Si leur puissance augmente alors que je souris, Et si, l'Amour absent, le ciel même est sans prix, O père! et vous, ô dieux! pour que l'Amour vous reste, Recevez à jamais dans l'empire céleste Cette âme qui m'implore, et qui m'a pour tout bien: Car un noeud immortel lia mon être au sien. » Il dit, et, quoique dieu, supplie avec des larmes. Trois soeurs aux fronts divers, mais égales en charmes, Parurent après lui. Des tissus clairs et blancs Voilent de plis légers leur sein chaste et leurs flancs, Et chaque mouvement de leurs pas mélodiques Décèle une beauté dans leurs formes pudiques. D'une voix qui se glisse et vibre au fond des coeurs, Voici ce que disaient les Grâces, ces trois soeurs: « O dieu, père des dieux, qui seul n'as pas d'ancêtres, Rouvre à l'âme ce sein, source et terme des êtres; Rappelle à nous Psyché: nous qui vivons en toi, A tes embrassements nous l'offrirons, ô roi! » Tu la laisseras boire, au bout de ses épreuves, Dans les flots du nectar où toi-même t'abreuves: Car ton coeur est ouvert à notre oeil filial: Nous savons le vrai sens de la vie et du mal. L'homme encourut-il donc ta haine et ta vengeance, Lorsqu'au prix des douleurs il conquit la science; L'ardeur de voir son dieu, ce désir d'infini, D'un supplice éternel doit-il être puni? » Pourquoi donc mettre en eux cette soif de connaître, Et ce besoin d'amour, si tu devais, ô maître! Frappant l'humble mortel, qui ne peut s'y ravir, Sans cesse l'exciter, et jamais l'assouvir? » L'âme, en suivant sa loi par toi-même donnée, Appela la lumière au sein de l'hyménée. Et qui donc façonna ses yeux pour la clarté, Du baiser à sa lèvre apprît la volupté? Qui donc fit le désir si profond, si sublime, Que le seul infini peut en combler l'abîme? » Peut-être elle a touché l'arbre avant la saison Où le fruit du savoir est mûr pour la raison; Son coeur vola trop tôt vers la suprême joie; Il ne s'est pas du moins égaré dans sa voie. L'épouse fut fidèle, et ses regards si doux N'étaient pas adressés à d'autres qu'à l'époux; Et sa lampe indiscrète, écartant le mystère, N'a pas brillé du moins sur un lit adultère. » A son nocturne hymen si bornant ses désirs, Avec son ignorance acceptant ses plaisirs, Elle eût de l'âge d'or gardé la paix oisive, Son âme aurait manqué le but où tout arrive. Mais elle a, franchissant chaque jour un degré, Suivi de tes desseins le mouvement sacré, Et fait sa part aussi dans l'oeuvre créatrice. Or le temps est venu que son labeur finisse. » Donne-lui le bonheur; elle peut le porter. Si la seule douleur enseigne à le goûter, S'il faut conquérir l'être en un combat suprême, S'il faut avoir lutté pour devenir soi-même, Elle peut s'arracher à l'épreuve du mal, Et rentrer sans s'y perdre au sein de l'idéal. » Comme on doit limiter par les contours du moule La lave du métal qui bouillonne et qui coule, Pour imposer à l'or dans l'argile arrêté La figure d'un dieu, la vie et la beauté; S'il faut que la souffrance enveloppe ainsi l'âme, Qu'une chair misérable emprisonne sa flamme, Afin de condenser sa vie et son pouvoir, Pour qu'elle n'aille pas, sans force et sans vouloir, Dans la vaste nature et ses métamorphoses, Comme un fluide éther se perdre au sein des choses; Si la douleur enfin est le moule sacré Pour cette humaine essence avec art préparé, Arrache ta statue à sa prison d'argile: Le métal dans sa forme est enfin immobile, O maître! et près de toi, de ton bras paternel, Pose ta fille d'or sur un socle éternel! » Reçois, reçois cette âme; elle te revient toute: La douleur n'en a pas laissé perdre une goutte. » Sur un globe imparfait, si c'est pour le finir, Maître, que tu mis l'âme, elle en doit revenir; L'ouvrage est achevé; l'ouvrière est assise, Régnant sur la nature à son pouvoir conquise. Vois sa main égalant les merveille? des dieux; Vois les lions domptés, vois les flots furieux, Les monts, portant son joug sur leurs têtes tranquilles, Et la lyre élevant les murailles des villes. Vois le doux olivier, parmi les blés épais, Fleurir sur son passage avec l'antique paix; Vois serf et maître unis dans la ronde sacrée, Ainsi qu'aux jours heureux de Saturne et de Rhée. Vois aux sources du vrai l'homme enfin s'abreuvant Et l'accord fraternel de tout être vivant. C'est Psyché qui marqua l'univers de ton signe, De l'époux idéal par son coeur elle est digne; Sous ses doigts patients pétri jusqu'à ce jour, Maître, le monde a pris la forme de l'amour. Pour mériter l'hymen qu'interrompit sa faute, Imaginerais-tu quelque offrande plus haute! » O Père! reçois donc Psyché, la veuve en pleurs. Laisse-nous l'amener, nous, les Grâces ses soeurs; Nous, tes plus purs rayons; nous, filles du sourire, Du regard complaisant que cette âme a vu luire, Quand du jeune univers tu lui faisais le don, Quand tu jugeais ton oeuvre en disant: Tout est bon! Nous trois qui, par la main nous tenant sur tes traces, Secouons des parfums en tous lieux où tu passes; Qui doucement vers toi guidons les suppliants; Qui des belles vertus te présentons l'encens; Nous de tes dons sacrés les fidèles courrières, Par qui la Pitié sainte et le choeur des Prières Au mode lydien ont cadencé leur chant, Et levé chastement leur voile en t'approchant; Nous par qui la senteur dans l'arbre s'insinue, Et le tendre penser dans la vierge ingénue; Nous par qui l'âme aux yeux brille à travers le corps, Par qui tout est rangé sous la loi des accords; Qui revêtons le bien de la beauté suprême: Nous les trois Charités qu'on admire et qu'on aime! » Et de leur coupe pleine oublieux un moment, Les dieux parlaient aussi pour l'amante et l'amant. « Ouvrons, ouvrons l'Olympe à la belle mortelle, Et que le lit d'hymen s'y prépare pour elle; Qu'Éros par ses baisers de l'exil soit guéri: Quand cet hôte est chagrin le ciel est assombri. » Quel dieu ne s'est troublé polir une vierge humaine Qu'il vit porter l'amphore au bord de là fontaine, Ou qu'il surprit sans voile à travers les roseaux, Quand d'un pied rougissant elle effleurait les eaux, Ou quand d'une voix fraîche en ses vives cadences, Sur les gazons en fleurs elle réglait les danses? Qui n'a sous les lauriers, et sous les grands épis, Éveillé d'un baiser deux beaux yeux assoupis, Et dormi dans la grotte, aux voluptés ouverte, Entre deux bras d'albâtre et sur la mousse verte? » Retenu loin du ciel par d'amoureux liens, Quel dieu n'a pas connu les champs helléniens, Et n'a vu ni Tempé, ni la Crète aux cent villes, Ni l'Arcadie aux bois odorants et tranquilles, Ni le frais Cithéron, ni l'Egypte aux grands blés, Ni les flancs du Taygète en cadence foulés? » Que de fois, s'égarant aux terrestres montagnes, Des dieux olympiens les volages compagnes Ont poursuivi d'amour les pasteurs les plus beaux, Sous le hêtre chantant au milieu des troupeaux! » Que de fois un chasseur, au bord de l'Érymanthe, Implora sous l'ombrage une céleste amante, Foulant ses javelots et son arc oubliés! Les chiens trouvaient en vain le pas des sangliers; Vainement fleurs et fruits, jetés d'entre les saules, Atteignaient le rêveur à ses brunes épaules: Négligeant Amymone et le plaisir certain, Son coeur suivait Diane et le croissant lointain. » Que de fois, près du puits posant son urne pleine, Sur le métier oisif laissant dormir la laine, Seule à travers les bois, et s'écartant des jeux, D'Argos ou de Corinthe une fille aux doux yeux, Lassant de ses mépris des amoureux sans nombre, Rêva d'un jeune dieu qu'elle entrevit dans l'ombre! » Les enfants de la terre et les enfants du ciel Se poursuivent ainsi d'un désir mutuel. » Le nectar coule à flots dans nos coupes divines; Quel vin pareil mûrit, ô terre! en tes collines? Et pourtant, attirés de nos palais d'azur, Nous dirigeons nos chars vers quelque toit obscur! Hors des jardins féconds du céleste domaine, Qui pousse ainsi les dieux parmi la foule humaine, Et, quand le lit d'hymen abonde en voluptés, Leur fait chercher l'amour des terrestres beautés, Soumettre à la douleur leur nature impassible Pour le coeur d'un enfant, quelquefois insensible; Subir la faim, le froid, tous les travaux du corps; Et, sanglants, traverser le noir séjour des morts? » Sans doute du Destin, qui régit le ciel même, Cet attrait invincible est une loi suprême. Vers le séjour des dieux l'homme aspire d'en bas, Et vers l'homme en secret les dieux portent leurs pas. Par un désir pareil nos races attirées Doivent-elles toujours être ainsi séparées? » Sans doute, pour un temps, l'homme triste et banni, Comme nous lui manquons, manque à notre infini; Et votre hymen, Éros, est attendu, peut-être, Pour peupler tout le ciel, et pour parfaire l'Être. A l'accord idéal du chant olympien, L'homme, pour l'achever, doit réunir le sien, Et lier, de ses mains, en y prenant sa place, Le grand cercle dansant qui tourne dans l'espace. » Relève donc, Éros, ton front pâle et penché; Nous voulons partager le ciel avec Psyché. Nous avons comme toi souvent gémi sur elle; Son sort nous est connu, nous savons qu'elle est belle. Sèche tes yeux, Éros; tes pleurs ont tout guéri. Vois, le père des dieux avec nous t'a souri: Car notre esprit est un, nos volontés sont unes, Et les lois du Destin à tous nous sont communes. Par lui souffrit Psyché; tout ce qu'il fait est bon. Ton hymen attend l'âme et sera son pardon; Au banquet immortel elle peut prendre place; Des fleurs neuves au ciel germeront sur sa trace; Chaque dieu lui gardant son présent le meilleur La voit avec tes yeux et l'aime avec ton coeur. C'est d'elle que nous vient l'attrait plein de mystère Qui nous invite encore à fréquenter la terre; Elle que nous cherchons; c'est toi, bel être humain, Que l'amour chez les dieux conduira par la main. » A sentir ton retour chez nous la joie est grande; Viens, pour se compléter, l'Olympe te demande. Ta tâche est accomplie, et Dieu t'ouvre son sein. Ton oeil dans l'idéal peut plonger sans larcin; Un astre y brille au lieu de la lampe première. Viens connaître l'époux sur un lit de lumière; Nous nous réjouissons d'entendre dans le ciel Sur vos lèvres chanter un baiser éternel! » Vers la terre d'épreuve où gît ta pâle amante, Toi, vole, ô jeune Éros! sur sa tête charmante L'extatique désir brisé dans son effort Répand un froid sommeil avant-coureur de mort. Serre-la dans tes bras, vole, et nous la ramène; Ses roses renaîtront au feu de ton haleine; Les Grâces, la prenant à la porte des cieux, Au son des lyres d'or feront ouvrir ses yeux. » I Le père avec amour contemplait sa pensée En sons harmonieux par ses fils retracée. Ses décrets éternels par leur voix ont parlé; Et le pardon promis, d'un sourire scellé, De son front abaissé sur le dieu qui l'implore, Comme sur un sommet le regard de l'aurore, Tombe, et de ses cheveux agités doucement, L'ambrosienne odeur pleut à ce mouvement, Et suit à flots égaux, dans la vaste étendue, L'onduleuse clarté de ses yeux répandue. De ces saintes lueurs l'Olympe est radieux; Elles ont pénétré le coeur même des dieux, Et, glissant sur les flancs des hauteurs qu'ils habitent, Dans la terrestre plaine elles se précipitent, Portent vers les humains un message d'amour Et du soleil antique annoncent le retour. A peine ce sourire où réside la grâce A du dieu père et roi fait flamboyer la face, Le doux mot de pardon sur ses lèvres encor Coule comme le miel versé d'une urne d'or; Du signe de ce front d'où la splendeur émane L'éther oscille encore en sa mer diaphane; Et, plus vite qu'un trait de son arc d'or chassé, Déjà vers notre monde Éros s'est élancé, A l'épouse apportant des voluptés certaines, Et la fin de l'espoir la plus douce des peines. Au-dessus des cités, des golfes, des déserts, , La flamme de son aile a sillonné les airs. Telle, au souffle d'Eurus, de pourpre et d'or chargée, Des monts orientaux jusqu'à la mer Egée, La nue au sein fécond vole et rougit les flots A la fois de Samos, d'Icare et de Délos, Et va, dans la même heure, ouvrir ses flancs humides Et baigner les fruits d'or au fond des Hespérides. Tel et plus promptement vers le coeur plein d'ennui, Vers l'amante éplorée et qui se meurt pour lui, Descend le jeune Éros. Sur la terre émaillée, Psyché gisait encor sans s'être réveillée, Et l'aube au-dessus d'elle ouvrant ses yeux en pleure Mouillait son corps de marbre en abreuvant les fleurs. Sur ses deux bras plies l'époux divin l'enlève; Elle dormait toujours de son sommeil sans rêve; Et l'Amour, la gardant pour un réveil plus beau, Non sans mille baisers, porte ce doux fardeau, Par la route éthérée aux hommes interdite, Jusqu'au sommet d'Olympe où l'idéal habite. D'ineffables accords, quand ils passent le seuil, Des sourires sacrés partout leur font accueil; Un cortège les suit où la lyre résonne. Déposant l'âme aux pieds de celui qui pardonne, Éros prie, attendant le regard paternel, Le dieu qui fit les coeurs pour en peupler le ciel. Pâle encore est Psyché; près d'eux agenouillées, Les Grâces blanches soeurs aux paupières mouillées Soutiennent son beau corps. Le père souverain, Enveloppant Psyché d'un sourire serein, Touchant du doigt ses yeux, les rouvre; la jeune âme S'éveille et resplendit dans un cercle de flamme, Voit' l'Olympe et les dieux, et sans étonnement L'invisible conquis et l'éternel amant. II Le Père a prononcé l'arrêt clément et juste Qui du toit nuptial ouvre l'asile auguste; Et les époux, heureux des malheurs oubliés, Chez les dieux à jamais par l'amour sont liés. Et les Muses en choeur disaient la chanson tendre Que le lit de l'hymen se réjouit d'entendre: « Des longues voluptés l'asile est prêt pour vous; Une lampe sans ombre y sourit aux époux; Ouvrant, sans les troubler, son oeil sur leurs caresses, Elle porte un jour calme au fond de leurs ivresses. » Là, tout désir sans voile est saint par son ardeur. Viens, jeune âme, les dieux ignorent la pudeur: L'homme la connaît seul. Amours, beautés humaines, Redoutent la clarté comme des ombres vaines. » Là-bas, voir c'est douter, c'est désirer le mieux: L'amour doit s'y garder de l'atteinte des yeux. C'est par l'endroit secret, voilé toujours en elle, Que toute beauté plaît, et qu'elle reste belle. Le soleil n'y paraît que d'ombres entouré. Là, le coeur est puni s'il a trop aspiré. Aux voluptés sans fin la force se refuse; L'attrait meurt du plaisir, la lèvre aux baisers s'use; Le corps se meurtrit même aux roses des coussins; Les travaux de l'hymen déforment les beaux seins; En des yeux alanguis s'éteint la jeune grâce, Et du front qui charmait l'enchantement s'efface. Alors, le coeur s'affaisse et s'enfuit l'idéal, Comme un feu trop subtil pour ce faible métal, Qui, dans l'urne fragile allumé par surprise, Sous ses flots jaillissants la fait fondre ou la brise. » Au pays d'où tu viens, tout désir fort et grand, Toute soif de bonheur, est un mal dévorant; Une amour combattue, aussi bien qu'assouvie, Ravage également les sources de la vie. Mais dans l'Olympe, oh! viens t'abreuver de ce feu: Il consume un mortel, mais il fait vivre un dieu. » Viens boire à ce torrent sans fin et sans mesure. S'abstenir fut la loi de l'humaine nature. Mais, ô déesse! viens, coeur d'amour altéré, Viens, et plonge en délire au fond du flot sacré! » L'astre qui luit là-bas sur la terre profonde Flétrit s'il fait éclore, et brûle s'il féconde; L'ombre seule conserve aux zéphyrs de demain La fleur dont l'aube ouvrit les lèvres de carmin. Ainsi les fleurs de l'âme ont besoin du mystère Pour garder plus d'un jour leur éclat solitaire. » Mais chez les dieux, l'amour, ce soleil infini, Père de la beauté, n'a jamais rien terni. Quand un rameau languit, son regard le relève; Il y verse à la fois la chaleur et la sève; Et l'arbre en un matin ouvre tous ses bourgeons Sans crainte de tarir aux futures saisons. » Sans réserve et sans voile ici les coeurs se livrent; Sans lasser les époux, leurs bonheurs les enivrent; Rien ne redoute en vous le doigt ni le flambeau; Le millième baiser pour vous sera nouveau. » L'amant vient revêtu de sa seule lumière Vers la couche de pourpre, où, montant la première, L'amante de ses bras, qu'elle dénoue enfin, Sur les pieds d'or du lit laisse tomber le lin. » Ah! tu peux à présent rassasier ta vue De la divine forme autrefois entrevue. Approche-toi, Psyché, de ton céleste amant; Qu'il soit ton seul spectacle et ton seul vêtement. Toi, jeune Éros, répands tes parfums et l'enivre, Elle qui vit par toi, comme elle te fait vivre; Et que le soleil vrai, saint, fécond, immortel, Rayonnant sur ta couche, ô couple aimé du ciel! Sur ton amour unique aux douceurs variées, Fasse germer l'émail des fleurs multipliées. Mêlez-vous l'un à l'autre, et pour l'éternité, Sur un lit radieux, ô vous, Amour, Beauté! » Hors du cercle des dieux, dont les graves sourires Les suivent longuement avec la voix des lyres, Glissent les deux époux vers les toits retirés Que leur garde l'Hymen au fond des bois sacrés. Se tenant par la main, ils vont: les hautes branches S'inclinent pour toucher à leurs épaules blanches. Tels on voit s'enfoncer à travers les roseaux Deux cygnes amoureux balancés sur les eaux; Tels s'effacent au loin ces deux corps pleins de grâces Dans les arbustes verts refermés sur leurs traces; Et la grande forêt, ouvrant sa profondeur, Du couple nuptial a voilé la splendeur. Quel mode de la lyre, et quelle voix humaine Dira du lit d'hymen où ton dieu te ramène, O Psyché! la douceur et les ravissements, Après l'exil souffert, les discours des amants, La sainte volupté déliant leurs ceintures, L'intime fusion des divines natures, Et par les noeuds riants des baisers infinis L'Amour et la Beauté dans la lumière unis? Celui-là pourrait seul en retracer quelque ombre Dont la boucha, abondante en puissances sans nombre, Saurait fondre et mêler, dans l'or de ses chansons, A la fois des clartés, des parfums et des sons, Et dérobant au ciel la forme inaccessible, Rendre à chacun des sens la parole visible. Mais quel artiste ainsi montre à l'homme charmé L'idéal tout entier dans son verbe enfermé? Celui-là, qui de l'être écrivant le poëme, Dans l'espace rempli vit en son oeuvre même. III Or, les Heures portant deux vases inégaux, Qui versent nui mortels et les biens et les maux, Autour du genre humain tournaient dans la durée D'un pas sombre ou brillant par elles mesurée; Et l'ivresse d'hymen, si rapide chez nous, Coulait intarissable aux célestes époux; Et dans leur âme, encor vierge après ces délices, L'amour éternisait la douceur des prémices. Sans qu'un instant jamais de la main ou des jeux L'époux quittât l'époux, en ces bois merveilleux, Où l'ombrage odorant luit de leurs auréoles, Souvent ils s'en allaient, échangeant leurs paroles. L'Olympe recueillait leur souffle dans ses fleurs, Et le bruit de leur voix dans ses oiseaux chanteurs. A travers les clartés d'une existence neuve, Psyché revoit les temps du deuil et de l'épreuve; Le présent s'embellit de tous les maux passés, Des tableaux de l'exil à l'époux retracés; Et l'âme, alors, planant d'une sphère plus haute, Rend grâce du bonheur à la première faute. « Oh! comme ton regard, séchant mes yeux en pleurs, A tari vite en moi la source des douleurs! Comme il a dissipé la nuit et ses mensonges, Et fait fuir tous mes maux dans le pays des songes! » Laisse de tes rayons mon coeur enveloppé! Des neiges de l'exil pauvre oiseau tout trempé, Frileux, et tout meurtri par les vents et les grêles, Ce doux soleil essuie et réchauffe mes ailes. » Regarde-moi toujours! C'est à travers tes yeux Que coule en mon esprit la lumière des cieux; C'est par leurs rayons seuls que s'allume la flamme Pour s'élancer vers toi du foyer de mon âme. » Reste sous mes regards, comme moi sous les tiens! Si ta vie est ma vie, et si tu m'appartiens, Laisse errer sur ton sein mes yeux que tu ranimes; Ouvre-moi de ton coeur les asiles intimes; Posséder tout l'Olympe, être immortel et roi, Être heureux, ô mon Dieu l ce n'est que voir en toi! » Mais moi, pour satisfaire à ta vue éternelle, Me suis-je assez parée, et rendue assez belle? Suis-je pour quelque chose au moins dans ton bonheur? T'ai-je payé celui que tu mets dans mon coeur? Pour valoir à tes yeux, pour gagner quelques charmes, Je recommencerais et la vie et mes larmes! » Bénie entre les nuits, celle où mon jeune instinct M'arma de ce flambeau voulu par le Destin, Troubla de ses lueurs nos voluptés obscures, Et conquit l'avenir en bravant les augures; Et, même entre tes bras, me lassant du plaisir, D'un hymen plus parfait mit en moi le désir! » Si le bonheur des sens eût dompté ton amante, De l'ivresse du corps et de l'ombre contente; Si, pour un temps, mon coeur, de ton âme altéré, Du miel de tes baisers n'avait été sevré, Psyché ne connaîtrait qu'à travers les ténèbres Son dieu toujours voilé par des terreurs funèbres; Et, d'un étroit jardin faisant son univers, N'eût jamais vu l'Olympe et ses palais ouverts! Jamais, en toi plongeant, ce coeur qui te pénètre Ne se fût à loisir enivré de ton être! » T'admirer longuement, jouir de nos amours Sans qu'ils soient divisés par des nuits ou des jours; Boire avec toi du ciel l'extase ardente et pure, Sans que le Temps avare à nos coeurs la mesure; N'être avec toi qu'un dieu!... je le dois à l'orgueil Qui, dans l'antique nuit, de mon âme ouvrit l'oeil; Et, las de tout plaisir que le soleil n'éclaire, Accepta la douleur au prix de la lumière. » Peut-être un coeur plus humble, et par les sens guidé, Satisfait de l'époux à demi possédé, Sans chercher de l'amour l'entière plénitude, De l'ombre et du sommeil eût gardé l'habitude. Mais un esprit plus fier habita dans mon sein, Et tu choisis Psyché pour un plus grand dessein. Goûter dans l'ignorance une volupté molle, C'est le lot du troupeau des êtres sans parole, De l'argile pétrie, en qui ne vit nul feu; Il fallait autre chose à l'amante d'un dieu! » J'ai bien maudit ma lampe et la clarté nouvelle, Car en moi la douleur s'introduisit par elle. L'heure où je rallumai reçut un nom fatal; La science passa pour la mère du mal, Et de l'orgueil sacré la terre fît un crime. Mais, pour le ciel conquis, pour notre hymen sublime, Pour le flot de splendeur qui m'inonde aujourd'hui, Je bénis cet orgueil, car tout est né de lui! » Désirs, brûlants désirs de sentir, de connaître, Par qui Psyché monta vers les sources de l'être; Orgueil, ô Volupté! soif des biens infinis, Vous, blasphémés jadis, enfin, soyez bénis! Du triste genre humain le malheur vous accuse; Mais le désir demeure, et la souffrance s'use. Désirs, vous êtes saints; car saint est votre but; Et l'Olympe, après tout, vous doit payer tribut. A travers tous les maux, l'homme est né pour vous suivre; Avant vous j'existais, et vous m'avez fait vivre! » Dans la première nuit je ramperais encor, Orgueil et Volupté, sans vos deux ailes d'or. » Jouissant du bonheur de l'aveugle matière, L'hymen ne m'eût montré que sa forme grossière; J'ignorerais encor ses secrets les plus doux, Et je ne verrais pas que j'ai dieu pour époux! Par vous, ô saints désirs, sur la terre inféconde, Un éclair descendu révèle un meilleur monde. Tout ce qui vit, par vous arrive au port caché. Par vous, le seuil des dieux s'est ouvert à Psyché; Et l'amant idéal, cédant à votre audace, A l'amante mortelle a dévoilé sa face. » Entre les jeux, souvent, les baisers, le repos, Mêlant le discours grave et les tendres propos, Comme sur l'oranger aux branches étoilées Avec l'or des fruits mûrs les jeunes fleurs mêlées, A la langue du ciel empruntant ses doux sons, L'épouse se parait d'abondantes chansons. Déployant sur son coeur les caresses divines, Comme de chauds rayons sur les vertes collines, L'époux lui répondait, et versait à son tour Le chaste enivrement des paroles d'amour. Non, jamais au printemps, quand la vierge encor pure, S'abreuve de l'espoir qu'exhale la nature, Et des premiers aveux, avec l'air plein d'encens, Aspire la musique à travers tous ses sens; Même à l'heure où, laissant tomber ses bras pudiques, Éperdue, elle cède aux prières magiques; Où tous les sons divins, voix des flots, bruit du vent, Tout semble avoir passé dans la voix de l'amant, Jamais femme ici-bas n'ouït choses pareilles A la voix, ô Psyché! qui charmait tes oreilles! Leur extase ainsi coule en paisibles discours, Comme un flot non troublé, mais qui parle en son cours: Et chaque heure embellit ce fleuve au bord sonore Des mille fleurs sans nom que le ciel voit éclore. Tantôt des voluptés les asiles lointains Abritent leur amour; ou, dans les gais festins, Parmi les immortels qui cherchent leur sourire, Ils échangent tous deux et la coupe et la lyre; Ou la flûte conduit leurs pas entrelacés Sur les modes divers à la danse tracés. Tantôt penchés ensemble au bord des sources vives, Us tiennent sur les flots leurs âmes attentives; Des nids et des bourgeons surprenant les secrets, Ils écoutent germer les célestes forêts. Convive du nectar, à l'Amour même unie, Psyché revêt des dieux la nature infinie. Tous ses jours, mesurés comme on mesure au ciel, Ne forment qu'un instant, mais il est éternel. Sans s'épuiser jamais, aux plaisirs qu'elle goûte Des biens déjà sentis la volupté s'ajoute; Et, des fleuves d'en haut merveilleux réservoir, Son coeur, toujours rempli, peut toujours recevoir. IV Or, selon les destins, Psyché devint féconde, Et l'épouse d'Éros mit une fille au monde, Enfant donnée aux cieux pour en charmer la paix, Mais cachée aux mortels sous des voiles épais. Sans jamais l'entrevoir, nous aspirons vers elle; Du peuple des vivants, c'est la soif éternelle, L'attrait par qui tout être au but est excité; Mais l'homme n'en sait rien que son nom: Volupté! Nom qu'usurpent chez nous d'éphémères ivresses! Nul n'en goûte ici-bas les suprêmes caresses; Elle habite un Olympe à l'abri du désir; On n'en voit rien que l'ombre à travers le plaisir. L'amour seul, aux instants d'extase la plus pure, En révèle à nos coeurs l'idée encore obscure. ÉPILOGUE Chaque fois que je vis, rêveur adolescent. Comme une aube aux doux feux, mais éteinte en naissant, Flotter à l'horizon ta robe purpurine, Soudain au fond du ciel, sur la vague marine, Tes pieds comme un éclair glissaient, ô Volupté! Et, sur la pâle mer, alors, de mon côté, Une figure en deuil s'avançait à ta place: Sa grande ombre effaçait les roses de ta trace. L'ache et le nénuphar, dans ses cheveux séchés, Se posaient sur mon front en couronne attachés. Autour d'elle un essaim de noires mélodies Heurtait en voltigeant mes tempes engourdies; Et comme un flot des mers affaissé sous son poids, Mon coeur cessait de battre au toucher de ses doigts. Sombre Mélancolie! ô fatale déesse Qu'à sa place en fuyant la Volupté nous laisse, De tes pavots amers goutte à goutte abreuvé, Nul homme plus que moi sur ton sein n'a rêvé; Nul n'a vu si souvent, frappé de ton vertige, Fruits ou fleurs avorter dès qu'il touchait leur tige; Nul, malgré les rayons pendant l'aube aperçus, N'a plus d'ombre en son âme et plus d'espoirs déçus; Nul n'a mieux, en tout temps, reconnu sur sa voie La tristesse présente au fond de toute joie. Mais oublie, ô poëte! et monte avec tes vers, Puisqu'ils portent Psyché dans un autre univers; Puisqu'au nombre des dieux tu l'as déjà placée, Ah! parle-nous du ciel sans arrière-pensée! Parle-nous d'idéal, de l'époux inconnu, Et du jour de l'hymen, qu'il soit ou non venu! Oublie une heure encore, et fais trêve à la plainte. Laisse arriver à nous l'écho de l'hymne sainte Qu'à la fille d'Éros, tout étant consommé, Au bruit des lyres d'or, dit l'Olympe charmé. Le choeur olympien, voix suprême du monde, Chante, ô couple attendu! sur ta couche féconde: Car le retour de l'âme à l'époux amoureux Nous réjouit autant, nous parfaits, nous les dieux, Impassibles, sereins, éternels que nous sommes, Que l'aube réjouit la tristesse des hommes. Le ciel même, ô Psyché! s'éclaire à ton regard. Déjà depuis mille ans convives du nectar, Nous en goûtions l'ivresse, et tu n'étais pas née: Et pourtant chez les dieux ta beauté ramenée Ajoute à ce bonheur à qui rien ne manquait. Tu fixeras Éros au céleste banquet. Notre vie est en lui, nous respirons sa flamme; Par lui nous t'épousons, et nous t'aimons, jeune âme! Tout être a tressailli du baiser nuptial Qui relie en vous deux la terre et l'idéal; Et, des mêmes désirs calmant les saintes fièvres, L'homme et dieu dans le ciel s'embrassent par vos lèvres. Ce berceau nous sourit d'une fille par vous,. Parure de l'Olympe, enfant chéri de tous, Né de la Beauté même, avec l'Amour unie. Volupté, Volupté, doux fruit de l'harmonie! Joyeux autour de toi, des plus belles chansons Chacun te salûra; comme au jour des moissons Un choeur sacré, de fleurs couronné pour la danse, Chante autour de Cérès espoir de l'abondance. Dieux des bois, dieux des mers, rentrez, ô dieux épars! Dieux qui dans l'air guidez l'or brûlant de vos chars, Dieux répandus partout, l'Olympe vous rappelle; Revenez, saluez la déesse nouvelle! Des vieux chênes, des flots, des antres souterrains, Dieux, ministres de l'Être, ô Cyclopes, Sylvains, Nymphes, Zéphyrs, Tritons, dieux légers, dieux énormes, Esprits universels qui supportez les formes: Rentrez dans votre ciel, dieux exilés là-bas! Et vous, Titans, l'Olympe est ouvert sans combats! Entre les dieux rivaux, toute haine s'oublie; Leur chaîne par tes mains à ses deux bouts se lie, O Psyché! toi par qui l'amour est triomphant 1 La ronde au pied sonore entoure ton enfant, Et la couvre de fleurs, et chante, et la dit reine, Et respire à longs traits sa grâce souveraine. Esprits des éléments, loin du foyer bannis, Chantez, ô dieux! chantez, vos travaux sont finis! Esprits du feu, de l'air, de la terre et des fleuves, Serfs ou tyrans de l'homme, instruments des épreuves, Par qui l'âme a senti, souffert, lutté, vaincu, Venez! assez de jours la Discorde a vécu. L'amour a tout guéri; l'être a retrouvé l'être; Cet hymen est fécond, Volupté vient de naître! Elle rassemble autour de son berceau sacré Le grand peuple des dieux, pour un temps séparé. Prenez-vous par la main, formez la danse unique, Chantez à l'unisson l'éternelle musique. Dans l'Olympe natal revenez tous, ô dieux! Comme y revient Psyché. Flots épars en tous lieux Où l'exilée a bu, revenez à la source. Oiseaux, rentrez au nid. Rayons qui de sa course x Éclairiez les détours, ô peuple universel! Rentrez dans l'unité de l'astre paternel. Et vous, voiles, tombez; songes, vapeurs, chimères, Pâles ombres de l'être, ô formes éphémères! O voiles de l'époux! l'âme a su vous percer. Sur son sein qu'à loisir elle peut embrasser, Elle voit désormais l'éternelle substance, Et l'amour la nourrit sans fin de son essence; Elle touche au réel. Apparences, tombez! A toi vont tous les flots, en un flot absorbés, O vaste Olympe! étends tes plaines sans limite, Puisque l'amour brisa ta barrière interdite. Tout un peuple t'arrive; oh! pour le recevoir, Grandis, sois infini comme était son espoir! Ouvre à tous les vivants ta voûte heureuse et sainte; Rien ne, doit exister par delà ton enceinte. Vous, mondes; vous, soleil; toi, globe des humains, Germes errants dans l'air sans trouver vos chemins, Ames des feux éteints, fleurs sèches, races mortes, Venez à flots pressés, l'Olympe ouvre ses portes; Habitez en un seul réunis pour toujours; Il n'est plus aujourd'hui deux peuples, deux séjours: Ici joie et clarté; là souffrance et mystère, Dans l'azur un Olympe et dans l'ombre une terre. Pour l'éternel palais de l'Être universel, Il n'est plus qu'un seul monde, et ce monde est le Ciel. Dans l'Olympe nouveau que toute vie habite! Vers votre enfant, Éros, l'heureux peuple gravite. Règne, ô fille d'amour! sur le chaos dompté; Règne dans l'harmonie, ô sainte Volupté! Et toi meurs, ô Douleur! vieille reine des hommes! Leur terre est arrivée avec eux où nous sommes: Tout vit là d'où jamais tu ne pus approcher: Quel asile te reste, ô Mal! pour t'y cacher? Meurs! Psyché brave ici ta poursuite fatale; Le dieu qui la rend mère en a fait son égale. Meurs! la Volupté naît de leur hymen puissant. Tu ne fus rien, ô Mal! que l'idéal absent, Et caché par l'époux aux âmes qu'il éprouve; Tu n'es rien, maintenant que Psyché te retrouve, Rien près de cette couche, aux transports infinis, Où l'éternel baiser les garde réunis. Meurs donc! Mais, ô Douleur! simple absence de l'être, Tu n'as pas à mourir, ô Mal! pour disparaître. Qu'es-tu? vide et néant, ombre sans fixité Des choses que le jour frappait d'un seul côté. Meurs! Tout baigne aujourd'hui dans la clarté suprême, Et l'être abonde ici, c'est un monde où l'on aime; Monde en qui tout afflue et qui contient tous lieux. Expire donc, ô Mal! il n'est plus que des dieux! Source: http://www.poesies.net