Poèmes Evangéliques. (1852) Par Victor De Laprade. (1812-1883) Edition de 1860. TABLE DES MATIERES Préface. Dédicace. Invocation. Le Royaume Du Monde. Le Baptême Au Désert. Le Précurseur. La Tentation. Les OEuvres De La Foi. L’Évangile Des Champs. La Tempête. La Samaritaine. La Résurrection De Lazare. Larmes Sur Jérusalem. La Colère De Jésus. Les Parfums De Madeleine. Le Calvaire. La Cité Des Hommes. La Cité De Dieu. Actions De Grâces. Consécration. Préface. Un Chapitre De La Poétique Chrétienne. Est-il permis de reproduire sous forme de poëme les augustes récits et les enseignements de l’Évangile? Le respect commandé par la parole divine s’accorde- t-il avec la liberté nécessaire aux oeuvres d’art? Soulevée dans le sein de l’Académie Française et débattue en sens divers par de grands esprits, cette question semble avoir été résolue par l’illustre compagnie lorsqu’elle a décerné une de ses couronnes aux Poèmes évangéliques. Nous restons, cependant, très- pénétrés des objections qui furent opposées, à notre essai. Ce livre commencé dans la ferveur et l’audace de la jeunesse, peut-être n’oserions-nous plus l’entreprendre aujourd’hui. Rassuré par les autorités les plus graves, et par la conscience d’une droite et pieuse intention, l’immense difficulté de l’oeuvre suffirait pour nous arrêter, On allègue, en faveur des poëtes, l’exemple des peintres qui se sont approprié les épisodes de la vie du Christ aux applaudissements de l’Église et du monde entier; et leur succès paraît donner gain de cause aux libertés de la muse chrétienne. Sur ce point comme en beaucoup d’autres, le domaine de la peinture ne détermine pas celui de la poésie. Sans risque d’altérer ou d’affaiblir le texte sacré, l’artiste peut entreprendre de traduire les Évangiles dans le langage de la peinture. Un tableau, une statue, un bas-relief reproduisent un fait sans commentaire. La beauté toute seule suffit aux arts plastiques. Si le peintre veut davantage et vise à l’expression pathétique, il peut l’atteindre sans recourir à l’interprétation du récit dont il s’est inspiré. À moins d’une intention bien formelle d’hérésie, et quelle que soit sa naïve ignorance de l’exégèse adoptée par l’Église, un peintre ne court pas le danger de fausser le sens de l’Évangile; car il n’est pas tenu d’en tirer autre chose qu’une émotion. Son art peut toucher au plus haut degré de la beauté qui lui est propre, sans effleurer un point de doctrine. L’artiste qui voudrait faire de la théologie avec ses pinceaux, si orthodoxe qu’il restât en matière de foi, cesserait promptement de l’être en matière d’art. Toute représentation par la statuaire ou la peinture d’une scène des livres saints ne saurait donc être qu’une simple traduction. Mais l’idée de traduire en vers les Évangiles n’approchera jamais d’un poëte. Contraint de subir les difficultés de la prosodie française et la prolixité de notre langue, le plus habile écrivain ne saurait atteindre la sublime simplicité de la version originale;. et plus son talent sera vrai, plus sévèrement il s’interdira tout ornement étranger. En quelques passages de ce livre, nous avons été contraint par la force des choses à cette lutte désespérante de la phrase poétique française avec le latin delà Vulgate, lorsque amené à citer une parole du Sauveur, nous sentions la nécessité et la convenance de calquer les expressions du livre saint. Tantôt c’était la valeur sacramentelle du texte, tantôt la poésie et l’élégance du vers que nous sentions échapper. Et quels tourments de conscience pour ne satisfaire qu’à demi les scrupules du croyant ou ceux du poëte! Aussi n’avons-nous jamais songé à faire de notre livre une traduction en vers de l’Évangile. Plus dangereuse encore qu’une traduction serait la pensée de chercher dans la vie du Christ le sujet d’un drame ou d’une épopée. La vraie notion de l’art est d’accord sur ce point avec le sentiment religieux. Les pages où sont gravées les inflexibles symboles du dogme ne doivent pas être assujetties aux caprices d’une mise en scène. En Grèce et dans l’Orient, les créations des poëtes ont pu prendre place parmi les livres sacrés du paganisme; mais nos saintes Écritures ne peuvent se transformer en oeuvres d’imagination, et figurer dans le bagage d’un poëte moderne. S’inspirer de l’Évangile, en exprimer le sens avec respect et avec amour, voilà ce qui est permis au poëte chrétien; mais refaire l’Évangile en le soumettant aux lois de la tragédie ou de l’épopée, la religion ne le permet pas et l’art ne le conseillera jamais. L’emploi du merveilleux chrétien dans la poésie soulève une question toute différente. Introduire dans un récit épique quelques-uns des personnages surnaturels du christianisme, c’est courir .moins de périls que de prendre directement pour sujet des faits divins, et pour héros la personne même du Sauveur. L’action de Dieu est mêlée à tous les événements humains; il est permis au poëte de la faire apparaître sous des formes de son choix, mais en observant les traditions. Et cependant, combien reste difficile ce mélange des fictions de l’épopée et des saintes réalités de la théologie! Quelques-uns des grands poëtes modernes l’ont essayé. Mais est-ce bien dans leurs mystiques hypothèses, dans leurs descriptions de l’inénarrable et de l’invisible, que se rencontrent leurs véritables, leurs solides beautés? N’est-ce pas au contraire dans la partie la plus humaine de leurs drames, dans la peinture des passions et de toutes les choses qui tombent sous notre raison ou sous nos sens? Boileau nous l’affirme de l’épopée du Tasse, et nous eût dit, sans doute, la même chose de Dante et de Milton. Si la froide et sévère théorie de l’Art poétique sur l’usage du merveilleux chrétien a dû être réformée dans ce qu’elle a de plus étroit, si avant et depuis Boileau d’heureux génies ont mis cette règle à néant, elle n’en renferme pas moins; pour qui sait l’interpréter, un grand sens et un excellent conseil. Rendons hommage, même sur ce point, le plus vulnérable de ses doctrines, à la critique du XVIIe siècle. N’allons pas exclure de la poésie française le sentiment de la nature parce que Boileau et son temps ne l’ont pas connu; n’enchaînons pas l’inspiration lyrique dans le cercle où se traîne l’Ode sur la prise de Namur; donnons hardiment carrière à l’esprit religieux et au sentiment de l’infini, et n’admettons pas que le Lutrin doive consoler la France de n’avoir ni la Divine Comédie, ni le Paradis perdu; mais retenons cependant de la prudente législation de notre vieux Parnasse, ce précepte qui s’adresse aux croyants comme aux poëtes, de n’user qu’avec la plus grande réserve du surnaturel et des terribles mystères de la foi chrétienne. Est-ce donc la condamnation de ce livre que nous portons ainsi contre nous-même? Par le simple exposé du plan de ces poëmes, nous allons nous mettre à l’abri des objections que soulèverait l’idée d’une épopée tirée de la vie du Rédempteur. Nous n’eûmes jamais si haute ambition. Des tableaux de piété empruntés à la vie de Jésus-Christ et tels qu’on les a permis de tout temps aux peintres- et aux sculpteurs; des méditations, des larmes, des prières comme l’Évangile en inspire à la plus austère prose des moralistes chrétiens, voilà notre livre. Quoi qu’on puisse dire, ou par un rigorisme excessif, ou par dédain de l’inspiration chrétienne, une oeuvre pareille est du ressort de la poésie. Y réussir est difficile, même aux plus fermes talents. Qu’on excuse notre insuffisance par la droiture et l’ardeur de nos convictions religieuses, par les nobles émotions que le poëte a voulu faire partager à ses lecteurs. Devant une scène de l’Évangile naïvement peinte, racontée avec un scrupuleux respect de l’expression littérale, avec une recherche attentive du sens orthodoxe, l’artiste s’agenouille et prie dans l’humble sanctuaire qu’il vient d’édifier de ses mains. Il a parfois esquissé un paysage dans le fond du tableau comme pour convier la nature à prendre aussi sa part de la bonne nouvelle. Souvent, par un pieux anachronisme imité des vieux peintres, il a groupé près du cadre, dans l’attitude de l’adoration, quelques personnages modernes et lui-même au milieu d’eux. Il contemple énergiquement le fait auguste qu’il a rendu plus présent à ses propres yeux sous les couleurs dont son imagination l’a revêtu. La signification du divin récit lui apparaît alors plus claire; le pathétique en rayonne, et sa méditation prolongée avec ferveur jaillit, tour à tour,. d’enseignements, de prières ou de larmes. Entre les mille révélations que fait à l’âme du chrétien chaque page du saint livre, l’artiste a le droit de choisir, selon le lieu et selon l’heure, renseignement qui répond le mieux aux besoins actuels de son coeur, à ses obscurités^ à ses douleurs, à ses aspirations personnelles, aux besoins, aux doutes, aux désirs des hommes de son temps. Mais dans ce vaste champ de l’exégèse poétique et morale, il faut savoir strictement se limiter. Autre est l’oeuvre du poëte, autre celle du théologien. Le goût littéraire s’accorde avec la prudence orthodoxe pour ne soulever aucune question controversée, pour ramener l’imagination au point de vue le plus rationnel et le plus pratique, et ne permettre à la poésie que les passages les plus humains de la parole divine. L’arbre immense de l’Évangile tient ses rameaux à portée de notre main; il cache ses racines en d’insondables profondeurs. La poésie ne doit toucher qu’aux fruits offerts à l’intelligence de tout homme de bonne volonté, et mûris pour nous à la lumière infaillible de l’Église. Il est permis à l’artiste de les cueillir; mais ce n’est pas à lui de porter la bêche au pied de l’arbre en s’arrogeant les droits du céleste laboureur et de ceux qu’il a désignés pour cultiver son champ. Le héros de cette divine histoire, écrite sous la dictée de l’Esprit-Saint, tient à l’homme par l’identité de la chair; il en est séparé par l’infini. Il est voisin de nous comme un frère, il est au-dessus de nous comme un créateur. Aux pieds du Fils de Dieu l’intelligence adore et se prosterne; devant le Fils de l’Homme le coeur s’émeut, les larmes jaillissent. Le Christ est notre force et notre exemple, la fin et le moyen de tous nos actes; c’est de lui que la grâce découle, et c’est vers lui qu’elle nous porte; et, du haut de sa divinité, il n’en est pas moins, sur la croix, l’humanité dans son essence, le type de notre, race, l’objet nécessaire d’une sainte et perpétuelle imitation. Par ce seul côté accessible, il est donné à la poésie de s’introduire dans la vie terrestre du Verbe, et de la raconter sans profanation. Cette douce et miséricordieuse figure du fils de Marie qui nous offre le modèle de toutes nos actions, de toutes nos pensées, de tous nos désirs, la forme idéale dont nous devons revêtir notre âme, tout chrétien a le devoir de l’étudier avec amour, tout poète peut s’attribuer la mission de la dessiner avec respect. Mais dans l’humanité même et dans la vie terrestre de Jésus-Christ, il est des parts mystérieuses auxquelles l’artiste doit s’abstenir de toucher, et qui restent réservées à l’interprétation et à renseignement sacerdotal. C’est aux heures les plus humaines de l’histoire du Rédempteur, à# celles où il se met le plus à notre portée, où sa force peut servir d’exemple à notre faiblesse, où nous pouvons marcher du même pas que lui sur son Calvaire, que nous avons emprunté les sujets de nos tableaux. Nous avons pris pour règle invariable de nous placer toujours dans l’ordre des faits et des commentaires les plus humains et les plus naturels. Nous avons choisi toujours, à l’exclusion du sens théologique et de haute mysticité, le sens rationnel, clair, adapté à la pratique de chaque jour. C’était d’ailleurs nécessaire pour la variété, la liberté, l’intérêt des applications. La poésie ne rend fortement que ce qui a fortement ému le poëte, c’est-à-dire les émotions et les idées qui ont pu lui devenir personnelles. Il fallait donc, en si redoutable sujet, se tenir assez loin du sanctuaire et des éblouissements de la vision pour conserver le droit d’avoir, sur toute matière, un sens personnel et de parler en son propre nom à un auditoire contemporain. Qu’on ne s’étonne donc pas des libres allures que gardent dans notre livre la méditation et la prière, des légendes inattendues que le peintre enroule autour de ses figures, et qui, supportées par des apôtres ou par des anges, sortent parfois des mains mêmes du Sauveur. Tantôt c’est une effusion de joie vers la nature, un hymne de reconnaissance à Dieu pour la beauté de la création; tantôt c’est un cri d’angoisse, une larme qui s’échappe, une humble confession, un remords; c’est un cantique à l’amitié, une épitaphe sur une chère tombe à peine fermée; c’est une consolation à la faiblesse, un encouragement après la chute; c’est un fier et stoïque conseil de travail et de pauvreté; c’est une apostrophe aux bassesses du temps, une aspiration fervente aux splendeurs de la patrie éternelle. Rien de ce qui est humain n’a été laissé par Jésus en dehors de ses enseignements, de sa grâce et de ses exemples. Après la moisson que les Docteurs et les Pères ont tirée de l’Évangile, et celle que l’Église en suscite et en récolte chaque jour, Dieu a voulu qu’il restât encore pour d’humbles glaneurs quelques épis oubliés. Les oiseaux du ciel et le poète y viennent ramasser leur part du bon grain. Nous y Sommes entré avec confiance, connaissant la bonté du maître à qui le champ appartient. Nous avons pu recueillir, dans ces épis abandonnés, non pas seulement une mystique nourriture pour l’âme et la volonté, mais un aliment pour 1’imagination et la poésie. Nous y avons cherché le pain vivant du citoyen de l’éternité, et celui du soldat de la cité des hommes; le gâteau de lait et de miel que les enfants demandent à leur mère, l’aliment du penseur et celui de l’artiste épris des oeuvres visibles de Dieu. Sans risque d’adresser à l’Évangile des questions indiscrètes et qui resteraient sans réponse, nous l’avons interrogé sur tous nos enthousiasmes et sur nos colères elles-mêmes; sur la vie du foyer et sur celle de la place publique, sur la politique et sur l’art; en un mot sur tout ce qui peut se trouver en apposition ou en harmonie avec l’idéal chrétien. L’avons-nous bien sentie cette beauté chrétienne, et dans l’ensemble de ce livre, malgré telle ou telle défaillance de l’imagination et du style, l’avons- nous sainement exprimée? Retracer pleinement d’après l’Évangile le type de Pâme et de la vie chrétienne, c’est plus que la poésie ne peut faire et nous n’y prétendons pas. Avons-nous, du moins, pour justifier notre essai, esquissé quelques-uns des traits essentiels de ce noble modèle? Ne pouvant qu’effleurer ce champ de la vérité infinie, avons-nous su reconnaître ce qu’il importait le plus d’y recueillir pour nous-mêmes et de rappeler sans cesse aux hommes de notre temps? Peut-être avons-nous eu ce dernier et mince mérite. Certaines critiques nous portent à croire que nous avions touché juste à la plaie de notre temps. On nous a fait un crime d’avoir divinisé la douleur; on nous affirme que le progrès social effacera de cette vie l’effort, la pauvreté, la souffrance sous toutes ses formes. Un tel reproche adressé à des tableaux que domine le Calvaire, à d’humbles méditations sur la parole d’un Dieu qui vécut pauvre et mourut sur la croix, témoigne surabondamment de cette grande hérésie morale que nous attaquons, et qui se rencontre au fond de toutes les erreurs modernes. Le culte exclusif du bien-être, un âpre désir de jouissance, l’idée chimérique d’abolir la lutte dans la conscience et l’effort dans le travail, voilà le principe des criminelles utopies qui ont fait courir tant de dangers à la civilisation et de toutes les bassesses qui cherchent leur excuse dans ces périls. Serions-nous donc, après dix-huit siècles de christianisme, tombés jusqu’à une conception de la société dont se fussent indignés les législateurs païens, à une philosophie que les derniers sectateurs de la sagesse antique eussent rejetée avec dégoût? Dans quelle cité païenne eut-on pour suprême but de produire et de partager la plus grande somme de jouissance et de luxe? Était-ce là l’idéal dont s’inspirèrent les premiers fondateurs de villes et d’institutions? Lisez leurs écrits, voyez leurs oeuvres vivantes dans l’histoire des peuples. Non, ce n’est pas dans l’unique pensée de se garantir une vie plus opulente et plus facile que se réunirent sous des lois les hommes, même les moins avancés dans la vérité religieuse. Ce n’était pas pour l’abondance du pain et des voluptés que mouraient tous les grands martyrs du patriotisme antique; c’était pour assurer aux citoyens à l’abri d’une protection mutuelle, le libre développement des nobles instincts de l’intelligence et du coeur, la répression des basses et sordides passions, le règne des vertus difficiles. En Grèce, à Rome même avant la décadence, l’idée sociale ne fut jamais le bien- être, mais la grandeur de l’homme. Il n’est pas interdit, sans doute, d’aspirer par les institutions sociales, à la richesse, aux jouissances d’une vie aisée; mais le but véritable et primordial de toute législation, c’est l’accomplissement du droit, la pleine possession de la liberté morale, l’élévation des âmes, l’agrandissement des esprits. Dieu l’a marqué si fortement dans la conscience humaine que les sociétés antiques ont péché, peut-être, par un trop grand oubli du réel, en sacrifiant trop à l’idéal, et par un excessif dédain du bien-être commun qu’elles immolaient à l’accroissement des rares vertus et des rares génies. La raison encore incomplète des temps qui ont précédé le Christ avait pressenti cette loi de toute grande oeuvre dans la politique, dans la morale, dans l’art lui-même: cherchez premièrement le royaume de Dieu, c’est-à-dire la justice, c’est-à-dire la vérité, c’est-à-dire la beauté, et le reste vous sera donné par surcroît. Tout ce qui est contraire à la beauté, à la vérité, à la justice, voilà le mal; voilà l’ennemi que les hommes combattent en se liguant par la société. Celui-là vaincu, tôt ou tard les autres seront terrassés. Si le vrai mal, ici-bas, était la pénurie du corps, la rudesse du travail et la lutte incessante, comment l’humanité tout entière et le monde païen lui-même eussent- ils réservé les noms de héros et de sages, depuis Hercule jusqu’à Épictète, à ceux-là surtout qui allaient au-devant des privations, des combats et de la douleur? Au moment où s’écroulait la société antique, où la sagesse humaine .s’affaissait épuisée de ses propres chefs-d’oeuvre, en attestant la nécessité d’une réparation divine; où les arts, la philosophie, la civilisation tout entière disparaissaient dans l’ignominie du césarisme romain, quelques nobles esprits, issus de la sagesse hellénique, se tinrent debout au milieu des ruines; ils donnèrent au monde les suprêmes exemples d’une grandeur morale tirée des seules forces de la volonté et de la raison. Les derniers, ils combattirent pour le règne des lois, ou régnèrent en obéissant à la conscience. Sous la toge républicaine, sous la pourpre impériale et sous le sayon de l’esclave, ils ont fait éclater la plus haute vigueur de caractère qui ait été accordée à l’homme en dehors du christianisme. Ces héros de la volonté dont l’âme resta libre dans un temps où les passions seules ne connaissaient pas de frein; ils avaient proclamé, à la dérision de leur époque, et presque au mépris de la conscience universelle, cette audacieuse et sublime sentence: « Non, douleur, tu n’es pas un mal! » Par la vertu de cette noble idée, ces hommes atteignirent une grandeur morale que la sainteté chrétienne pouvait seule dépasser. Ce rare apanage de quelques âmes héroïques, l’Évangile est venu le mettre à la portée des plus humbles; il en fait, à l’heure voulue, le don des enfants et des femmes. Pour élever ainsi notre âme au-dessus d’elle-même, par le mépris de la douleur, par cette aspiration vers le beau moral plus forte que toutes les privations et tous les périls, la religion s’est emparée du principe stoïque, et, lui donnant son sens véritable, elle l’a rattaché aux dogmes essentiels que tant d’illustres sages avaient méconnus. Ce défi lancé à la douleur, qui dans la bouche du stoïcien partait de l’orgueil autant que de la sagesse, et n’était souvent qu’une explosion passagère de l’énergie individuelle, il est devenu, sur des lèvres chrétiennes, l’acte le plus habituel de la foi, sans cesser d’être la merveille du courage. Il atteste en même temps la puissance de la volonté humaine et sa merveilleuse union à la volonté divine. Mais afin d’opérer un tel prodige, il a été nécessaire qu’acceptant lui-même toutes les misères et tous les combats, un Dieu fait homme vînt proclamer du haut de la croix cette vérité contre qui la chair se révolte: la douleur n’est pas le mal; elle est le remède. Voyez, depuis la chute originelle, quelle place immense tient la douleur dans le plan de la création 1 N’y serait-elle donc qu’une fantaisie cruelle du maître souverainement bon? Puisque le Créateur l’impose à son oeuvre, n’est-ce pas parce qu’elle est nécessaire à notre perfectionnement? Ce que Dieu a créé, la douleur l’achève. C’est par elle que se constitue cette personne humaine qui doit devenir capable de goûter l’infini, de se plonger en lui sans s’y confondre. La douleur nous fait sentir à la fois notre limite et notre grandeur, notre faiblesse et notre force. L’homme apprend d’elle qu’il est un être borné, mais qu’il est une volonté libre à l’image de l’être sans bornes. Toutes les opérations merveilleuses de la douleur au sein de la création, et tous les prodiges qu’elle accomplit dans l’âme humaine, tout ce qu’elle suscite d’activité, d’intelligence et d’amour dans la vie sociale, tous les trésors dont elle enrichit la vie mystique, il ne nous appartient pas de les décrire, et ce n’est pas ici le lieu. Cette philosophie, cette poésie de la douleur, elles ont trouvé déjà leur éloquent interprète; nous n’affaiblirons pas ici ses belles pages en les résumant; nous renvoyons les lecteurs amis à ce grand penseur chrétien [1]. Dans notre glane poétique à travers les livres saints, nous avions plus à faire qu’à récolter cet amer et salutaire dictame. Si l’état des esprits demande surtout des leçons de courage et d’austérité, si nous-même, en écrivant ce livre, nous avions surtout besoin de larmes, nous ne prétendons pas que l’Évangile soit un livre tout de pleurs et de sang. La vision du Thabor s’y place en face du Golgotha. Mais l’homme et la société de nos jours ont rêvé pour atteindre le ciel un autre chemin que celui du Calvaire, et c’est la double hérésie d’un futur paradis sur la terre et d’un paradis facile que le poète et le penseur chrétien doivent combattre. « Mon royaume n’est pas de ce monde; » telle est la parole du Christ, et nulle utopie ne prévaudra contre cette parole. Ne semble-t-il pas cependant que, parmi les chrétiens eux-mêmes, cette sévère doctrine soit oubliée? Sans remonter jusqu’à ces âges héroïques de l’Église, trop éloignés et trop au-dessus de nous pour que nous y cherchions d’impérieux exemples, quelle distance entre la forte et virile piété du XVIIe siècle et la dévotion efféminée qui tend à prévaloir dans le nôtre! On dirait que la raison affaiblie, que l’imagination, de plus en plus dominée par les sens, ne peuvent plus envisager la religion du Christ par ses grands aspects. La pensée de Dieu nous écrase, et nous nous jetons sur des rêveries; l’infini disparaît pour nous sous les petitesses d’un culte tout extérieur. Nous n’osons plus gravir jusqu’au sommet du Calvaire; nous nous arrêtons aux fleurs du chemin et aux molles épines qui les entourent. Voyez aujourd’hui, dans ce qu’on appelle la littérature chrétienne, quel déluge de pieuses fadeurs! à quels ruisseaux de petit-lait et de miel sans parfum vont s’abreuver les âmes qu’exaltait jadis le torrent des Pères et des Docteurs! Croyez-vous donc que l’esprit et la société moderne soient assez jeunes pour être mis au régime des peuples enfants? Dans ces prétendus retours à la naïveté de la foi primitive, dans ces fêtes puériles que se donne une fausse sensibilité au préjudice de la raison, dans ce besoin de s’attacher aux accessoires de Dieu plutôt qu’à Dieu lui-même, ne faut-il pas, au lieu d’un symptôme de renaissance et de jeunesse, reconnaître une décrépitude qui menace l’esprit humain dans les bras mêmes du christianisme? Mais ces questions sont périlleuses, et notre poésie n’y touche pas. Nous n’avons essayé d’appliquer l’esprit de l’Évangile, qu’aux matières où l’imagination et la raison peuvent se mouvoir librement. C’est dans leur vie extérieure et civile que nous suivons les chrétiens de nos jours; c’est aux dangers de la société temporelle que nous cherchons un remède dans les enseignements du livre divin. Depuis trente ans, le nombre s’est accru en France, dans les classes cultivées, de ceux qui font une franche et pratique profession de catholicisme. Heureux de voir se multiplier les soldats du Christ, et dans ce jeune enthousiasme qui croit à la solidarité de toutes les grandes causes, nous étions convaincu que l’État s’était accru de fermes et intelligents citoyens, à mesure que l’Église s’enrichissait de croyants fidèles. Dans notre pensée, un chrétien véritable était inaccessible à cet amollissement des moeurs, à cette idolâtrie du bien- être qui fausse l’idée du progrès chez les utopistes modernes, comme à ces défaillances du courage qui livrent tous les droits à la force triomphante en échange d’une trompeuse et passagère sécurité. Est-ce bien là l’exemple qu’a donné dans notre pays la société chrétienne depuis le moment où elle a semblé refleurir? Avec la foi et la dévotion renaissantes avons-nous vu se former, dans la ruine des institutions et des partis, une tribu d’âmes d’élite faite pour résister à la décadence qui nous menace, étrangère aux calculs sordides, méprisant le luxe, indifférente à l’ambition, passionnée pour la grandeur morale et la dignité humaine? Un chrétien a-t-il tout fait quand il s’est sagement occupé de son salut, sans préjudice de son avancement dans le monde. Lui serait- il interdit d’apporter dans les affaires publiques autre chose qu’une résignation passive à tout ce qui ne trouble pas l’exercice de son culte et le soin de sa fortune? Doit-il accepter tout ce qui l’avilit comme citoyen sans intéresser directement sa foi? Sauf leur adhésion à l’autorité catholique, beaucoup de chrétiens se reposent avec complaisance dans un matérialisme véritable. Le mal s’est montré dans toute son étendue le jour où l’indifférence politique a été proclamée comme un droit et un devoir du fidèle. Il était facile de prévoir que l’égoïsme et la peur triompheraient bien vite de cette indifférence. Mais en vertu du principe posé, toutes les nobles et périlleuses aspirations du citoyen à la liberté ont été taxées de démence et d’orgueil. Indifférent, disait-on, à toutes formes de gouvernement, il en est cependant que l’on n’hésite pas à condamner: toutes celles qui exigent des hommes le sentiment de leur dignité, l’activité et l’indépendance du caractère et de l’esprit. L’alliance avec les pouvoirs despotiques, si naturelle au matérialisme de tous les temps, est préconisée par les chrétiens du nôtre comme le refuge et l’honneur de la religion. Il est plus facile de renoncer aux luttes qui remplissent la vie du citoyen dans les États libres, que da résister à l’oisiveté, au luxe, aux gains faciles qui s’accommodent si bien du contraire de la liberté. En haine du péché d’orgueil, on se garderait bien de se faire serviteur obstiné d’un droit vaincu, d’une liberté détruite; mais l’on devient, par résignation, courtisan de la force triomphante. On gémit des hardiesses de la raison et de la science, on parle avec dédain de leurs conquêtes et de leurs oeuvres; mais transformées en instruments de richesse et de luxe, on les applique au gain avec âpreté; et, tout en méprisant le noble génie qui les produit, on s’asservit aux vulgaires jouissances qu’elles procurent. Cette indifférence pour les devoirs politiques, pour les mâles plaisirs de la liberté et les joies de l’intelligence, livre aux soucis de l’égoïsme, aux puériles distractions, aux futilités mondaines, l’immense part de la vie que n’emploient pas les pratiques dévotes. Il s’est ainsi formé de nos jours ce que j’appellerais, si ces deux mots ne hurlaient ensemble, un épicuréisme chrétien. Toute une littérature douceâtre et nauséabonde a pullulé de cette école: plats romans, fades poésies. Les chemins sanglants du Calvaire ont été inondés d’une pluie de fleurs artificielles et de grossières parfumeries. Au lieu de ces diadèmes de carton doré, nous avons essayé de rendre à la Muse chrétienne son diadème véritable, la couronne d’épines. En ce moment, où les dévotions de fantaisie prédominent sur la sérieuse piété, il importe de rétablir dans les esprits au-dessus de toutes les vaines images, la sainte figure de la croix, et de présenter aux hommes le christianisme par son aspect héroïque. Voilà pourquoi l’idée de la douleur, de la douleur fécondée par l’amour, revient si souvent dans notre livre en opposition à ce culte des jouissances, prêché par les sectes antichrétiennes, et pratiqué par la société tout entière. Il y a dans ces poëmes, nous le confessons, bien des larmes et des plaintes étouffées; l’auteur s’est trop souvenu, peut-être, qu’au moment de l’épreuve, Jésus lui-même a prié son Père de retirer l’amer calice. Et cependant, nous en avons la ferme conscience, à quiconque lira ce livre avec sincérité, nos vers n’inculqueront jamais le découragement et la faiblesse; ils sont dictés par une ferme et chrétienne résignation. Ce mot pour nous ne veut pas dire indifférence ou passif recueillement. Loin de nous l’idée d’absorber les âmes dans un tête-à- tête avec la douleur, même en l’ennoblissant par la présence de Dieu. Nous l’avons dit déjà: les méditations et les prières qui composent ce livre ne s’enferment pas dans le cercle de la vie mystique. Sans oublier jamais cette patrie idéale dont la patrie terrestre n’est que la figure et l’apprentissage, c’est aux affections, aux combats, aux souffrances de la cité et de la famille que nous avons mêlé la religion et demandé la poésie. Nos paroles auraient bien trompé notre pensée, si en invoquant l’objet suprême de l’enthousiasme et de l’amour nous n’avions aussi rendu témoignage à tous les nobles enthousiasmes dont l’amour de Dieu est le principe et la fin: enthousiasme de la famille, de l’amitié, de la patrie, de la liberté, de toutes les grandes causes qui peuvent foire battre un noble coeur. Montrer aux hommes avec la croix le plus sublime exemple de douleur héroïquement acceptée, c’est leur » dire assez combien il est beau de braver la douleur. Au matérialisme qui s’empare de nous, qui rend ceux-ci efféminés et ceux-là féroces, qui donne aux uns l’insolence, aux autres la bassesse, opposons le dédain des jouissances et des misères de cette vie, le mépris du fait, et le culte inflexible du droit et de l’idéal. Ne défendons pas à la résignation chrétienne d’avoir ses audaces. La douleur, la pauvreté, la défaite doivent être portées avec humilité devant Dieu, avec fierté devant les hommes. En des jours tristement analogues à ceux où brilla le stoïcisme antique, le plus ferme secours que puisse trouver le monde moderne ballotté entre le despotisme et l’anarchie, il est dans ce mépris de la force au nom de la justice, dans cette négation de la douleur, dans un nouveau stoïcisme appuyé sur la foi chrétienne. Si la société ne s’arrête sur la pente funeste où la matière entraîne l’intelligence, où le déchaînement des appétits et des passions vulgaires condamne à la servitude les nobles sentiments et les grands esprits, toute liberté sera impossible dans les âmes comme dans l’État; car la liberté c’est la domination de la raison sur les instincts, l’ascendant légitime des hommes de bien sur les médiocres et sur les pires. Dans un âge ainsi condamné à passer des tempêtes démagogiques au calme étouffant des dictatures, combien d’âmes sauront se tenir debout? Voici quel est sur ce point notre ferme foi. Malgré le divorce qu’on veut établir entre la religion et la liberté, le petit nombre des grands coeurs qui résisteront à la servitude, qui se refuseront à l’apothéose de la violence populaire et de ses tyranniques incarnations, qui porteront plus haut que toutes les séductions et toutes les craintes leur persévérant idéal, ces âmes fortes seront des âmes chrétiennes. Pour elles et par elles on aura vu naître une nouvelle poésie, la vraie poésie religieuse. Les semences de fermeté et de grandeur que dépose en nous la foi, une sérieuse éducation et la littérature elle-même les auront cultivées. La mission de la poésie est de tirer des bons sentiments cette fleur du bien qui se nomme la beauté; de la droiture elle fait la noblesse, du respect elle fait l’enthousiasme, de la compassion elle fait l’amour, de la constance elle fait l’héroïsme. En dehors de ces viriles émotions, il n’y a pas de poésie chrétienne. Quand seront venus les tristes jours que l’on peut prévoir, si quelques-uns des nobles survivants du spiritualisme et de la dignité humaine reconnaissent dans nos poëmes leurs propres aspirations, s’ils y trouvent de quoi raviver un moment leur foi et leurs espérances, c’est assez pour notre livre, et nous ne lui souhaitons pas d’autre succès. Août 1859. Dédicace. À Ma Mère. Il est à vous ce livre issu de la prière: Qu’il garde votre nom et vous soit consacré; Ce livre où j’ai souffert, ce livre où j’ai, pleuré, Ainsi que tout mon coeur, il est à vous, ma Mère! J’y mets tout ce que j’ai d’espérance et de foi, Ma plus ferme raison, mes ardeurs les plus hautes, Mon âme entière... hormis ses erreurs et ses fautes; L’oeuvre en est donc à vous, ma Mère, plus qu’à moi. Car, dans moi, rien n’est bon qui ne vous appartienne, A vous, coeur simple et fort, d’où l’orgueil est absent, Ma Mère! et vous m’avez donné de votre sang Plus qu’un enfant jamais n’en reçut de la sienne. Ma vie est toute en vous: le tronc et les rameaux Ne sont pas mieux soudés que mon coeur et le vôtre; Et chaque coup de vent qui fait pleuvoir les maux, S’il frappe un de nous deux, nous courbe l’un et l’autre. Nous sommes, en deux parts, une seule âme encor. J’ai de vous, ô ma Mère! avec trop de mélange, Ce que l’homme tombé peut conserver de l’ange: Dieu mit le même sceau sur mon cuivre et votre or. Ah! puissé-je en garder l’empreinte ineffacée Et le peu qui m’échut de votre pur métal! Vous êtes ma prière et ma bonne pensée, La voix qui m’avertit sur le penchant du mal. Si, même avant cette heure où la grâce me touche, Je sentais, dans ma nuit, Dieu présent et vainqueur, Si j’invoquai toujours son vrai nom dans mon coeur, C’est que j’avais appris ce nom de votre bouche. Né dans un temps rebelle à prononcer: Je crois! J’ai payé le tribut à ses erreurs funèbres; Mais, pour me retrouver, du fond de ses ténèbres, Je vous voyais marchant au chemin de la croix. Du savoir orgueilleux j’ai trop subi le charme. De la seule raison acceptant le secours, Je demandai ma force aux sages de nos jours; Leur sagesse a laissé mon coeur faible et sans arme. Si, pourtant, j’évitai l’écueil le plus fatal, Ces chutes où périt même la conscience; Si je discerne encor et déteste le mal, Ah! ce n’est pas un don de l’humaine science! Des périlleux sentiers si je sors triomphant, C’est que mon coeur, toujours docile à vos prières, Laisse en vos douces mains et chérit ses lisières, O ma Mère! et qu’enfin je reste votre enfant. Oui, lorsqu’au fond du mal tombe une âme asservie, Sans retour vers l’honneur quand un homme se perd, Cherchons à son foyer méprisable, ou désert. . . Une mère chrétienne a manqué dans sa vie. Merci, mon Dieu, merci, vous frappez en aimant! Vous n’avez à mon âme épargné nulle épreuve, Vous mélangez de fiel toute onde où je m’abreuve, Vous m’avez fait un coeur qui saigne à tout moment. Tout mon être est en soi trouble et tristesse amère; Je marche sans espoir et sans force, ô Seigneur! Mais j’ai reçu de vous bien plus que le bonheur; Vous m’avez donné tout en me donnant ma Mère. Si j’eus, dans l’erreur même, un culte ardent du bien, Dès que je l’entrevois si le vrai beau m’enflamme, Poëte, tout mon feu s’est allumé du sien: L’éclat est sur mon front, le brasier dans son âme. L’humble paix des vertus et des devoirs obscurs A gardé votre coeur ignorant de lui-même; Ange vu dé nous seuls, ce foyer et ces murs Sont à jamais restés votre horizon suprême. Vos jours pleins de travail, austères, soucieux, Hors l’amour de nous trois, n’ont jamais vu de fête; Mais vous aurez aussi, ma mère, je le veux, Du soleil et des fleurs autour de votre tête! Sur ce lit de douleurs où, le coeur résigné, Vous souffrez vaillamment pour que Dieu nous pardonne. Avant le prix céleste au martyre assigné, Mère, je veux aussi vous mettre une couronne. Voici ma poésie: elle sème, en pleurant, Ses fleurs sur votre front ceint du bandeau d’épines; Il ne m’appartient pas ce don que je vous rends: Éclose en moi, la fleur a chez vous ses racines. Mais l’instant du soleil pour vous-même est venu; Il faut qu’à votre nom j’attache une auréole. Dieu voudra que ton feu, dans l’ombre contenu, Grande âme de ma mère, éclate en ma parole! Peut-être, à mon foyer, de ce culte immortel Je devais le secret qu’à ces rimes je livre; Sans doute, pour le nom que j’inscris sur ce livre, Mon coeur silencieux est un plus digne autel. J’ai tort de le graver sur quelques feuilles vaines Qui vont tourbillonner dans l’ouragan humain, Et que le vent d’oubli doit emporter demain; C’est jeter dans les flots le pur sang de mes veines. C’est que votre pensée est en moi comme un feu; Je ne puis enchaîner cette âme de ma vie; Elle déborde en moi lorsque je chante ou prie, Et votre nom s’échappe avec celui de Dieu. Parfois, d’ailleurs, trompé sur ces chants éphémères Que je dis, tout en pleurs, assise vos genoux, Mon esprit croit trouver l’accord digne de vous, L’hymne de tous les fils fait pour toutes les mères! Ah! meure, avec le don à mon repos fatal, Le labeur de ma vie. et mon nom et mon livre, Si Dieu veut que j’écrive un mot qui puisse vivre Comme l’écho sacré de l’amour filial! Si l’homme droit et pur qui lira cette page Essuie, en la tournant, une larme à ses yeux; S’il trouve là son coeur de fils, et s’il sent mieux Ce qu’il doit à sa mère et l’aime davantage: J’aurai vécu! ma vie aura porté son fruit; Je ne me plaindrai plus de la flamme qui m’use, Des biens communs à tous que le ciel me refuse; Je saurai le secret de mon repos détruit. Et le monde lui-même à tout poëte hostile, Et Dieu, qui mit pourtant cette fièvre à mon front, En faveur de ce chant, peut-être m’absoudront De tout mon sang usé dans une oeuvre inutile. Va donc, ô poésie, et porte-lui mes pleurs! Porte-lui tout mon coeur saignant de son martyre. Elle en sait de ce coeur plus que tu n’en peux dire; Va, pourtant, lui parler sur son lit de douleurs. Au miroir de tes vers que son âme se voie Telle que Dieu l’a faite, avec tous ses trésors; Et qu’oubliant le mal qui déchire son corps, Elle doive à son fils un quart d’heure de joie! Puis, qu’elle prie et jette au ciel ce cri sacré, Plus fort, ô Dieu clément, que toutes vos colères, Ce cri qui rend le ciel obéissant aux mères, Qui des bras de la mort, malgré vous, m’a tiré, Afin qu’à votre esprit, Seigneur, je sois fidèle, Que je demeure en lui ferme et pur ici-bas; Et pour que je sois digne, après tous nos combats, D’aller, au sein du Christ, me reposer près d’elle. Juin 1851. Invocation. I Viens, Esprit créateur, visite ma pensée; Dans la nuit de mon coeur fais briller le vrai jour. Par toi seul toute force à l’âme est dispensée, Descends, Esprit du ciel, dont le nom est AMOUR! Tout procède de toi procédant de Dieu même; C’est toi qui de son Verbe accomplis les desseins; Par un don gratuit tu fais la part suprême Dans l’oeuvre du poëte et dans l’oeuvre des saints. Esprit! tout vient de toi: ces pleurs dont je m’enivre, Ce feu né de ton nom rien qu’en le prononçant, Et l’effroi dont je tremble, au début de ce livre, De l’homme qui l’écrit si tu dois être absent! Esprit! toute beauté que l’on voit ou qu’on rêve, La blancheur sur les lis, dans les âmes la foi, Le soleil après l’ombre et l’espoir qui se lève, Le regard d’un ami... c’est un rayon de toi. Esprit! sève de tout, des chênes et des roses; Par toi le bouton d’or sourit sur les prés verts; Par toi l’Océan gronde; et c’est toi qui déposes Le miel au fond des fleurs comme au fond des beaux vers. Sois mon âme et mon sang! et coule avec largesse, Esprit qui fais chanter les flots, les vents, les bois! Esprit de charité, de force de sagesse, Pense avec mon esprit et parle avec ma voix! II Je t’invoque et je crains! tu m’as ailleurs, peut-être, Assigné mon devoir. Peut-être, en mon orgueil, je viens, comme un faux prêtre, Usurper l’encensoir? A la commune glèbe ai-je dû me soustraire? Parle-moi sans détour, Esprit! faut-il semer dans le sillon vulgaire Mon pain de chaque jour? « Le glaive et le marteau, la charrue à conduire C’est le lot des humains; Et Dieu n’a concédé les pinceaux ou la lyre Qu’à de bien rares mains. Quoi! le poids de la lance ou du hoyau t’accable, O débile rêveur! Et tu m’offres tes reins, ouvrier misérable, Pour porter le Seigneur! Comme le fier Jacob, tu vas, lutteur étrange, Toi qu’un coup d’aile abat, Près de l’échelle d’or, tu vas offrir à l’ange Un éternel combat! » III Esprit! je me connais; je m’accuse et je tremble. Éperdu de désir et d’effroi tout ensemble, J’hésite sur le seuil. Vous savez, ô mon Dieu! lisant au for interne, Si les fibres du coeur qu’à vos pieds je prosterna Ont résonné d’orgueil! Non, je n’ai pas cherché ma force dans moi-même; Je l’implore de vous, j’attends et je vous aime: Parlez-moi quelquefois! Je sais que le poëte, en son art difficile, Est maître d’autant plus qu’il s’est fait plus docile A votre seule voix. L’artiste est le trépied rayonnant et fragile; L’homme fournit en lui les charbons et l’argile; Toi seul y mets le feu. Le poëte est le flot, la feuille qui palpite; Il doit son harmonie au souffle qui l’agite, A ton souffle, ô mon Dieu! Mes fautes, mes ennuis, Seigneur, ont clos ma bouche; Mais tu peux en tirer, si ton esprit la touche, Des accords, des leçons. Les lyres d’ici-bas devant toi sont égales, Et tu prends tour à tour le cygne et les cigales Pour dire tes chansons. IV O Christ! si, pleins de ta doctrine, Mes chants savent la faire aimer, Que l’Esprit souffle en ma poitrine, Seigneur, dût-il me consumer! Mon coeur se brisera peut-être En vibrant sous tes doigts, ô Maître! En répétant ton nom béni. Touche-moi de ces vents sublimes Qui font sur les flots des abîmes Gronder l’écho de l’infini. Quand mon âme est comme une pierre D’où nulle voix ne peut sortir, Foudroyez! si votre tonnerre Peut seul me faire retentir. Pourvu que mon coeur vous annonce, Mon Dieu, frappez-moi, je renonce A tous les bonheurs d’ici-bas. . . Que la charité me féconde; Qu’en moi votre parole abonde; Pour la porter au bout du monde, Je suis prêt à tous les combats. Frappez, frappez, je me résigne. Mais pendant que je souffre, au moins, Seigneur! montrez-moi par un signe Que je suis un de vos témoins. Si j’ai fait naître une prière, Si j’ai fait poindre une lumière, Et si quelque noble paupière Sur ce livre pleure à son tour, C’est assez! ou joie ou supplice, Que tout le reste s’accomplisse, Je bénirai l’amer calice, Si je suis poëte... un seul jour! V Je l’ai tenté: docile aux maîtres d’Ionie J’ai poursuivi d’amour leur sereine harmonie; Sur les pas de la Muse et des trois Charités J’ai fréquenté le Pinde et ses bois désertés. J’appris à marier, dans Athènes ma mère, Le verbe de Platon et la lyre d’Homère. L’écho religieux d’Orphée et de Linus M’a parlé dans la Thrace et les temps inconnus; Et, pressant les beaux fruits de la sagesse antique, J’en ai fait, sous mes doigts, jaillir le vin mystique. Puis les chênes gaulois m’ont dit tous leurs secrets; J’ai traduit aux humains la chanson des forêts. J’ai, sous les noirs sapins, comme un fils des Druides, Écouté les esprits qui leur servaient de guides, Et, la verveine au front, avec la serpe d’or, Du gui sacré de chêne invoqué le trésor. Saignant des coups portés à mes forêts divines, J’ai maudit notre engeance acharnée aux ruines; J’ai noté les accords des derniers sommets verts, Et l’âme du grand chêne a parlé dans mes vers. Maintenant j’ose plus et j’attends plus de grâces: Sur les moûts de Juda je vais chercher vos traces, O Christ! dans votre champ, je vais près du chemin, Après les moissonneurs choisis de votre main, Glaner quelques épis du grain sacré qui reste, Et pétrir aux enfants un peu de pain céleste. J’ose ouvrir l’Évangile et chanter à mon tour, Au pied du Golgotha, le cantique d’amour. J’ose m’aventurer, ô croix! sois ma boussole, Sur le vaste océan de la sainte parole. Je descends seul et nu, plongeur audacieux, Dans l’abîme sans fond qui contient tous les cieux. Nul homme, je le sais, nul poëte, en ses veilles, N’en pourrait esquisser les lointaines merveilles; Mais livrez-moi, - pour prix de tant de pleurs amers, - Une, et la moindre, ô Christ! des perles de vos mers! Et j’aurai fait briller, dans notre nuit mortelle, Un de ces noms vivants par qui Dieu se révèle. VI Maintenant, ô Jésus! il m’est permis, je crois, De monter au Calvaire, Parcourant vos sentiers et prêchant de la croix L’enseignement sévère. Si vous nous pesez tous au poids de nos douleurs, Si la souffrance est bonne, Si de vos ouvriers ceux-là sont les meilleurs, Qu’elle tord et façonne. . . Son marteau qui retombe, hélas! incessamment, Son feu qui me dévore, Peut-être ont, dans mon coeur, forgé votre instrument Plus pur et plus sonore. Si les plus durs aciers dans nos pleurs sont trempés, Mon glaive est prêt, ô Maître! Si votre amour se juge aux coups que vous frappez, Ah! vous m’aimez peut-être. Mon printemps est fini; court et triste printemps, Trompé par quelques rêves. Sous les mêmes soleils des saisons que j’attends, Le froid n’a plus de trêves. Je connais le faux jour que ces soleils nous font. J’ai vidé l’urne amère, Et n’y trouve plus même, en remuant le fond, L’espoir, pauvre chimère. J’eus mes jours de révolte, et ma bouche, - ô pardon! - S’est ouverte au blasphème; Mais je n’ai pu longtemps croire à votre abandon, Mon Dieu! car je vous aime. Et maintenant je dis: O douleur! frappe encor; Jette-moi sur l’enclume; S’il faut encor du feu pour me changer en or, Que ton brasier s’allume, Qu’importe tous les maux! mon nom même en débris Sous les dents des couleuvres... Si je deviens un jour, ô Seigneur! à ce prix, L’ouvrier de vos oeuvres. Foulez mon coeur saignant, à vos pressoirs offert Comme un fruit de la vigne. Pour parler de Jésus s’il faut avoir souffert, Peut-être en suis-je digne! VII C’est l’homme et le martyr, mais non le Dieu vivant, Que j’évoque aujourd’hui sous mon pinceau fervent. Je viens montrer le frère en exemple à ses frères; J’ai chassé de mon coeur les pensers téméraires; L’apôtre seul, touché par les langues de feu, Dira la majesté du Verbe égal à Dieu; Moi j’adore en son nom et je baisse la tête; J’y crois, et je le sais ineffable au poète. Mais ce Christ, ce Sauveur qu’on implore à genoux, Il fut pauvre et souffrant et triste comme nous. Oui, quel que soit le nom dont au ciel on le nomme, Votre fils est aussi, mon Dieu, LE FILS DE L’HOMME. Ce Christ que je veux peindre, il a les yeux en pleurs; Je le comprends, il est notre frère en douleurs. Fils d’Adam comme nous, le mal le sollicite; Il reçoit du démon l’infernale visite. C’est lui qui, dans sa force affermissant les bons, Vint triompher pour nous du piège où nous tombons. Jésus, de nos péchés se faisant la victime, Nous est semblable en tout, excepté par le crime. Je puis donc l’exprimer, car c’est l’homme éternel, Ce Christ qui s’abreuva de vinaigre et de fiel, . Celui dont le travail durcit les mains actives; Ce Christ, non du Thabor, mais du mont des Olives, Qui put dire, au milieu des affres de la croix, Que Dieu l’abandonnait, et qui cria trois fois! Toutes ses actions nous parlent, nous enseignent, Et sa chair saigne encor dans nos membres qui saignent Jésus, Jésus mourant vit et palpite en moi, Il prendra par l’amour les coeurs privés de foi. Mais, pour parler de lui, j’ai besoin de sa grâce; Je l’invoque en pleurant par sa croix que j’embrasse; En écrivant son nom par le siècle oublié, J’apporte dans mon oeuvre un coeur humilié. Des humaines clartés je connais l’indigence. Je prosterne, ô mon Dieu! ma pauvre intelligence; Vous seul de la sagesse y répandez le sel. Hors l’éclair émané du Verbe universel, Chez moi, poëte obscur, chez les voyants célèbres, Il n’est, dans tout esprit, qu’erreurs et que ténèbres. . . O Père tout-puissant que nul ne prie en vain, Illuminez-moi donc par ce Verbe divin! VIII O raison incréée! ô Verbe! Hormis ton rayon qui nous luit, Rien n’est dans notre esprit superbe, Rien... qu’une épaisse et lourde nuit. Viens donc, ô clarté souveraine, Viens, de toute sagesse humaine Éclipse en moi le vain flambeau. C’est quand l’homme en nous fait silence, Que l’harmonie éclate et lance Le vrai dans la splendeur du beau! Pour que ma voix soit la parole, Dans mon être, ô Verbe vainqueur! Descends comme une foudre! immole Et la chair et l’orgueil du coeur. Qu’un charbon épure ma bouche. Qu’un ange, gardien farouche, Compte les mots qui jailliront; Que son glaive veille à ma porte, Afin que nul passant ne sorte S’il n’a votre sceau sur le front. Seigneur, à l’insu de moi-même, Si, folle en ses témérités, Ma bouche enseignait le blasphème Des adorables vérités. . . Si mon oeil offense un mystère, Si jamais la pudeur austère Rougit de mes vers imprudents. . . Faites, comme un fruit de Gomorrhe, Tomber ma langue, que j’abhorre, En cendre infecte sous mes dents. J’ai choisi le don de la lyre. Même au prix de tout mon bonheur, Mais si mes chants, dans un délire, S’élevaient contre vous, Seigneur! Si l'erreur que notre âge expié Attachait une corde impie A l’or du divin instrument.... Comme un fer blanchi dans les flammes, Qu’il se colle à mes doigts infâmes Et se fonde en me consumant! Non! cette oeuvre où Jésus doit vivre Ne vous méconnaîtra jamais; Si j’ai longtemps rêvé ce livre, O Christ! c’est que je vous aimais. Je veux, je veux que chaque page Monte vers vous comme un hommage; Qu’on puisse l’ouvrir au saint lieu; Et qu’innocent par ses doctrines, Il verse au moins dans les poitrines L’amour des hommes et de Dieu. Le Royaume Du Monde. I Sur son trône d’argent aux degrés de porphyre, Calme, comme les dieux qui peuvent se suffire, Le roi, ceint du bandeau par l’orgueil allégé, Dans la pourpre de Tyr est mollement plongé; Il a pour escabeau digne de ses sandales Les crins de deux lions assoupis sur les dalles; La hache, à ses côtés, veille au bras des licteurs. Le palais retentit des pas des serviteurs, Et les soldats sans nombre, épars sous les portiques, Font sonner le pavé sous le fer de leurs piques. Voici des nations les pâles envoyés; Déposant le tribut des villes à ses pieds, Ils passent, et, muets en adorant sa face, Toute crainte des dieux dans leur terreur s’efface. Cent peuples ont saigné pour grossir son trésor; Et cent urnes sont là pleines de lingots d’or, Mille d’argent frappé, du roi portant l’empreinte. Ils ont offert encor la laine deux fois teinte, Des tigres et des lynx les manteaux tachetés, Les plumages d’autruche en Libye achetés, Les coffres de santal, les robes d’écarlate, Les perles en colliers dans des coupes d’agate. Puis, viennent, tout scellés, sur le marbre piaffants, Les chevaux du désert, domptés par des enfants, Et si prompts, que leur vol, sur l’océan des sables, Devance du simoun les pieds insaisissables; Puis, d’un pas cadencé, les chameaux au long cou Aux mains des chameliers balançant leur licou, Sous un fardeau d’ivoire et d’huiles et de gommes; Puis, les lourds éléphants, ces rochers chargés d’hommes, Qui, s’émouvant au bruit des trompes, des tambours, Porteront au combat les guerriers dans les tours, Quand le roi, pour servir sa gloire ou sa justice, S’étant levé, ceindra son glaive sur sa cuisse; En6n, tribut charmant, et que d’un coeur jaloux La reine en son palais recevra de l’époux,, Cent filles du Niger, belles au sein d’ébène, Esclaves dont peut-être une un jour sera reine, Qui, d’un rouge collier fière, darde en passant D’un oeil sauvage et doux le sourire innocent. Car la terre est au roi! les plaines et les ondes Épuisent sous sa main leurs entrailles fécondes. Aux voluptés du roi tout doit payer tribut; Toute vie a sa joie ou son orgueil pour but. Pour enrichir le roi, la mine ténébreuse Livre l'or et l’airain au bras vil qui la creuse; La mer jette à ses pieds la perle et le corail; Pour ses chars, des chevaux s'élargit le poitrail; Des étoiles du ciel buvant les pleurs nocturnes, L’aloès et le nard fleurissent pour ses urnes. Le raisin d’Engaddi n’embaume les pressoirs Que pour verser au roi son ivresse des soirs; Pour lui seul, pour peupler ses tours et ses galères, Le rude enfantement ouvre les flancs des mères; Et des vierges, pour lui, mûrissant les couleurs, L’été d’un fin duvet dore leur joue en fleurs. Et le roi voit, d’en haut, le flot des tributaires De son trône effleurer les marches solitaires, Et cette foule, au loin, s’écarter lentement De l’amas des trésors qui monte incessamment; Planant sur les humains, son regard les méprise. Telle, sur la montagne, et dans sa force assise, La tour de Siloë penche sur les coteaux Son front proéminent et ridé de créneaux, A l’heure où l’Occident, l’inondant de lumière, Revêt de pourpre et d’or ses épaules de pierre, Et, sur ses larges pieds, que l’ombre déjà mord, Du manteau flamboyant soulève un peu le bord; Tandis qu’en longs troupeaux défilent devant elle tes brebis et les boucs que l’abreuvoir appelle, Poudreux, baissant la tête et l’oeil demi-fermé, Si las du poids de l’air sous ce ciel enflammé, Que, malgré l’eau plus proche et leur soif plus brûlante, Le pasteur doit encor presser leur marche lente. Dans la paix de f orgueil qui ne craint que l’ennui, Dénombrant tout un peuple à genoux devant lui, Tel Hérode régnait. Lorsqu’entre et se prosterne Un messager hâtif, et que la peur gouverne; Il tremble, et dit: « Seigneur, des vieillards étrangers, Des serviteurs nombreux à leur suite rangés, Partis, comme l’apprend leur langue et leur costume, Du lointain Orient ou le soleil s’allume, Viennent en demandant, par la ville en émoi: Où donc est-il, ô Juifs, l’enfant né votre roi? » Il dit. Mais ont paru trois fronts sacrés par l’âge Et par la majesté du monarque et du sage. Ces pasteurs des humains au savoir éprouvé Parlent: « A l’Orient un astre s’est levé Que nos yeux, dans l’éther accoutumés à lire, Sur son antique azur jamais n’avaient vu luire. Les étoiles du ciel s’éclipsaient alentour, Car l'astre nouveau-né changeait la nuit en jour. Il marchait, et du haut de la splendide voûte, Sur terre ses rayons décrivaient une route; Il faisait chaque soir sa halte dans le ciel, Et nous l’avons suivi du côté d’Israël. Les ancêtres, pour qui l’avenir fut sans voile, Telle du roi des rois nous ont prédit l’étoile; C’est lui que nous cherchons. Les livres des vieux temps Témoignent aux yeux purs, en termes éclatants, Qu’un sceptre doit fleurir dans l’heureuse Judée, Par qui la terre entière un jour sera guidée. Dites-nous la cité, le palais triomphal Où, dans son berceau d’or, sourit l’enfant royal, Pour qu’à ses pieds divins Saba, Suse et Palmyre Présentent par nos mains l’or, l’encens et la myrrhe. » Tel le sage Orient, dont l’esprit garde encor Des leçons de l’Éden le mystique trésor, Et du livre des cieux interprète les pages, Vient demander un Dieu par la voix de ses Mages. D’abord paisible et sûr de son éternité, Le roi fronce bientôt un sourcil irrité. Il demande à la fin ses docteurs et ses prêtres; Et ceux-ci: « Nous lisons au livre des ancêtres: « - Bethlêm, dont les enfants seraient bientôt comptés, « Tu n’es pas dans Juda la moindre des cités; « Sois joyeuse! en ton sein naîtra le chef auguste « Qui régira Sion sous une loi plus juste. » Donc, ô roi! dans Bethlêm, au gré des imposteurs, Un enfant peut grandir sous des signes menteurs; Toi, pour garder la paix à ton peuple tranquille, Tiens l’oeil de ta vengeance ouvert sur cette ville. » Et, du maître sondant l’impénétrable front, Il regardent germer le voeu qu’ils flatteront. Le roi se tait. Nul oeil encore n’a vu poindre La crainte sur sa face et la fureur s’y joindre; Devant l’arrêt sacré qu’il veut tenir pour vain, Le trouble de son coeur se masque de dédain. Mais, dès le livre clos, un serviteur sinistre Se lève, des soupçons insidieux ministre: « O roi! ceux qui, veillant par un zèle assidu, Vont écoutant pour toi dans l’ombre, ont entendu D’étranges bruits gronder parmi les multitudes: Voix qui percent les murs des prisons les plus rudes; Voix d’ouvriers rétifs expirant sous le fouet, Murmures de la poudre où ton pied se jouait; Voix de vils mendiants et de lépreux infâmes Attroupant autour d’eux les enfants et les femmes, De vagabonds guettant au coin des carrefours, De pâtres hérissés et pleins de longs discours, Et qui se font, le soir de leurs courses lointaines, De mystiques appels sur le bord des fontaines; Voix de pécheurs grossiers, d’ignorants matelots, Soupirs entremêlés de rire et de sanglots; Voix d’étrangers douteux venus des caravanes, Paroles serpentant des cachots aux cabanes, Que les hommes impurs, méprisés, dangereux, Déjà, comme un salut, se transmettent entre eux; Que l’esclave murmure en s’éloignant du maître, Disant: Le jour est proche où notre roi va naître! » Et du tyran vieilli l’oeil s’est rougi de sang, Tant la rage en son âme avec la peur descend. Jaune, le cou gonflé, trouant d’une morsure Sa lèvre aux bords vineux qu’a bouffis la luxure, D’un coup, sur le pavé, tordant son sceptre d’or, Affreux... « Juda saura qu'Hérode règne encor! O terre de Bethlêm, nid d’imposteurs rebelles, J’écraserai tes fils jusqu’entre tes mamelles! Allez! broyez du pied, égorgez par le fer Tout mâle en son sein né de deux ans et d’hier, Et que, sur les tronçons de leurs fruits éphémères, Le glaive aille fouiller les entrailles des mères! » II Les échos de ces mots, par cent voix répétés, Comme des chars sanglants roulaient dans les cités, Quand, sortis de Bethlêm, des hommes de la plèbe, Chantant et louant Dieu retournaient à leur glèbe; Des harpes dans les airs et d’invisibles voix Accompagnaient d’en haut leurs chants le long des bois. « Nuit du message, ô nuit d’amour et de merveilles! Près des agneaux dormants nous prolongions nos veilles. En cercle, autour des feux, sur la montagne assis, Écoutant des vieillards les antiques récits: Abraham et Jacob, le grand pasteur Moïse Marchant, par le désert, vers la terre promise, David, roi de la fronde, et l’enfant immortel Qui naîtra de son sang pour sauver Israël, Voilà qu’un chant suave interrompt nos paroles; Sur les buissons ardents luisent des auréoles, Et, jusqu’à l’horizon, tout le désert en feu Nous tient environnés de la clarté de Dieu. Un choeur, un peuple entier dans les airs se compose Des Anges, des Esprits sortis de toute chose; Ils s’élançaient des bois, des sources, des rochers, Du milieu des grands boeufs autour de nous couchés. Et, remplissant de voix l’atmosphère enflammée Bientôt de Jéhovah parut toute l’armée, Disant: - « Paix sur la terre aux gens de bon vouloir! « Gloire au Très-Haut! Soyez pleine de joie et d’espoir, « O bergers! dans Bethlèm le Sauveur vient de naître! « A ces signes l’enfant se fera reconnaître: « Il est, près d’un vieillard, d’une femme à genoux, « Couché dans une crèche, aussi pauvre que vous. » - Et nous partons sur l’heure, obéissant aux anges, Nous cherchons dans Bethlôm le Christ encore aux langes, Et nous voyons l’enfant. Le Sauveur des humains, Souriant sous ses pleurs, nous tend ses frêles mains: A genoux, devant lui, sa mère adore et prie, Si belle en sa prière et si pure, ô Marie! Qu’il semble, à sa fraîcheur, que ce lis abrité Ne s’est jamais ouvert pour la maternité. Les vents aigus et froids sifflent dans la cabane; Mais sur le nourrisson veillent le boeuf et l’âne, Et ces doux serviteurs, en l’adorant aussi, D’un souffle épais et chaud couvrent le Dieu transi. Et nous, pauvres bergers, en disant nos cantiques, A la sainte famille offrons nos dons rustiques, Les agneaux les plus blancs, les petits des ramiers, Et le lait et le miel et le fruit des palmiers; Puis, de sauvages fleurs, de thym, de menthe fraîche, Nous avons embaumé la paille de la crèche. Loué soit et béni Dieu qui nous a fait voir Le roi des temps meilleurs dont nous perdions l’espoir! Loué soit et béni ce roi, né sous le chaume, Qui laisse les bergers entrer dans son royaume. » Heureux pasteurs! à vous tout d’abord s’est montré L’enfant divin, l’enfant promis et désiré. Les sages, que le monde avec orgueil écoute, Ont perdu leur étoile et demandent leur route; Les docteurs de la loi, dont le coeur ne bat plus, Citent le texte mort de leurs livres mal lus; Les rois contre celui dont le règne se lève Invoquent les bourreaux et tirent le vieux glaive. Pour vous seuls, ô bergers, ô coeurs simples et droits, Le désert s’est peuplé de regards et de voix; Vous seuls pouviez prêter une oreille assez pure Aux chansons des Esprits épars dans la nature, Et, dirigés par eux vers un pauvre berceau, Vous avez, les premiers, trouvé le Dieu nouveau. III Ton oeuvre est faite, ô roi! ta crainte et ta colère S’éteindront, à la fin, dans le sang populaire. Le bourreau vigilant fouille encor, dans Judas, Les berceaux échappés aux meutes des soldats; Pas de toits si cachés, pas de tours si puissantes, Ni ruses, ni fureurs des mères rugissantes, Rien n’a sauvé leurs fils marqués par tes soupçons: Le fer a sur le sein cloué les nourrissons; Dans le réduit secret qui les dérobe encore L’incendie allumé les trouve et les dévore; Sur les dalles brisés, comme des fruits trop mûrs, Leur sang mêlé de lait jaillit contre les murs; Dans les places, les cours, les sentiers qui ruissellent, De ces frêles agneaux les débris s’amoncellent. C’est alors qu’une voix dans Rama s’entendit, Des pleurs et des sanglots, comme il était prédit, Et ces longs hurlements, roulant de faîte en faîte. Qu’au fond de sa caverne écoutait le prophète; Rachel pleurant ses fils..... Jamais tu ne voulus Mère! être consolée, alors qu’ils ne sont plus. Or, deux anges, sortis de ces murs lamentables, Précédaient dans la nuit deux familles semblables. Avec leurs fils sauvés, par des chemins divers, Les deux couples élus fuyaient, d’ombres couverts: L’un, - dont l’enfant, au bras d’une mère plus belle, De son front plus divin répand l’éclat sur elle, Ce fils que, vers la crèche avec amour rangés, Ont appelé Sauveur les rois et les bergers, - Vers l’Egypte marchait, vers la terre des sages, Où s’est accumulé le savoir des vieux âges, Où la Grèce a versé les trésors agrandis Des saints enseignements qu’elle y puisait jadis; L’autre, - plus chargé d’ans et d’aspect plus austère, Avec un fils pareil aux enfants de la terre, - S’approchait du désert, berceau des visions, Trépied toujours fumant des inspirations, Bûcher où, pour mourir en nous cachant ses traces, S’enfonce, au jour marqué, l’Esprit des vieilles races, Qui, renaissant du feu, vole, oiseau rajeuni, Et poursuit dans le temps son voyage infini. Le Baptême Au Désert. I Dans les plaines où luit, d’un éclat jaune et morne, Des sables ondoyants l’aridité sans borne, Loin des puits et de l’ombre et plus loin des humains, Est accroupi, couvrant sa tête de ses mains, Fauve, sombre, immobile et différant à peine Des rochers calcinés perçant la molle arène, Un homme aux durs contours, aux flancs maigres, nerveux, Inculte, hérissé de barbe et de cheveux: Un éclair parfois brille en son orbite cave, Il a l’oeil d’un voyant et l’habit d’un esclave; Des lanières de cuir serrent contre ses reins Les poils roux du chameau tissus avec des crins. Hors lui seul, il n’est pas, sous ce ciel rouge, une âme; Pas un insecte errant dans cet air tout de flamme, Pas un brin d’herbe et pas une haleine d« vent; Lui seul, dans la fournaise, a pu rester vivant. Autour de lui, sans fin, le silence et le vide, Et du sable éternel la mer morte et livide. La lumière, inondant son immense prison, D’un cercle épais de feu ferme tout horizon. Or l’hôte du désert qui, sans tomber en cendres, Habite ainsi le feu, pareil aux salamandres, Disait: - « Toi que j’entends, où donc es-tu caché, Esprit retentissant à mon ombre attaché? J’écoute, je te suis; seul avec ta parole, Sourd à toutes les voix de ma chair que j’immole, J’ai marché bien des jours, bien des nuits, sans savoir Où tu fais ta demeure, Esprit, et sans te voir. Dans les buissons ardents peut-être tu te voiles? Incliné sur les puits où tremblent les étoiles, Le moindre bruit de l’eau tient mon âme en suspens, Mais, au fond, je n’ai vu nager que les serpents. Dans les bois du Carmel, en écartant leurs branches, J’ai vu des nids s’ouvrir et fuir des ailes blanches, Et dans l’antre, devant mon oeil qui te poursuit, L’oeil sanglant du lion flamboyer dans la nuit. En tous lieux, dans la plaine ou la vallée étroite, Dans les flots, ta voix parle à ma gauche, à ma droite; Jamais pourtant, Seigneur, tu n’as voulu montrer La gloire de ton front que je viens adorer. » / - « Va partout où des yeux le rayon peut s’étendre; Ne te lasse jamais ni de voir, ni d'entendre; Que ton regard des bois perce les sombres murs; Fouille au creux des volcans; du bord des puits obscurs, Vois l’onduleux serpent sillonner les eaux calmes; Entr’ouvre les rameaux des cèdres et des palmes, Écoute leurs oiseaux; et considère, encor, Le grand désert couché dans sa cuirasse d’or. Des sables, des forêts, des flots, d’où qu’elle vienne, La voix qui parlera sera toujours la mienne. » - « Seigneur! te voir un jour, pour prix des ans nombreux Consumés au désert en jeûnes rigoureux! Tu le sais, j’ai si bien dompté la faim grossière, Qu’on dirait que je vis de flamme et de poussière. Marchant vers l’horizon, qui recule toujours, A peine ai-je trouve, tous les deux ou trois jours, Une source, un peu d’herbe et quelques sauterelles. J’ai quitté la maison, la vigne paternelles, Et ma mère et les miens, pour suivre ton sentier; A tes commandements j’appartiens tout entier; A peine des humains sais-je encor le visage. Donne-moi mon salaire après ce dur voyage, Découvre-moi ta face, et ces lèvres d’où sort Un souffle nourricier plus puissant que la mort. » - « Que veux-tu? je n’ai pas de lèvres ni de face. Renonce à me trouver dans un coin de l’espace; Je n’habite pas l’antre, ou le cèdre, ou le puits. Tes bras s’ouvrent en vain pour me saisir; je suis Plus prompt que le simoun, et plus insaisissable Que n’est dans un rayon l’atome ailé du sable, Plus subtil que le feu, plus transparent que l’eau, Plus fluide que l’air agité par l’oiseau. Touche, là-haut, des nuits les blanches étincelles; Moi je suis plus lointain, plus innombrable qu’elles. Enlace dans tes bras le désert ou les mers, Moi je suis plus grand qu’eux, plus un et plus divers; Je suis plus beau, je n’ai ni couleur ni figure. Qui prétend m’avoir vu commet une imposture. Reste mon serviteur; écoute; obéis-moi, Moi, lorsque tout se tait, qui retentis en toi... Si tu pouvais me voir, c’est à l’heure suprême Où, fermant tes deux yeux, tu plonges dans toi-même. » - « Pour vous suivre, ô Seigneur! de ces sables mouvants J’ai traversé les flots inconnus des vivants; J’espérais vous trouver au moins sur l’autre rive: Vers le lieu du repos dites-moi si j’arrive; De cette mer de feu trouverai-je le port? Me faut-il, au désert, marcher jusqu’à la mort? » - « La sphère éblouissante où l’on entre à ma suite Est un feu sans repos, sans foyer, sans limite; Sur mon aile emporté, dans ces mondes brûlants Sans atteindre le fond tu volerais mille ans. Mais c’est assez; tes yeux ont puisé de lumière Ce qui peut en tenir sous l’humaine paupière; Va, tout plein du désert, prêchant ce qu’il t’apprit, Homme, retourne aux lieux d’où t’a tiré l’Esprit. » - « Moi, ton hôte, ô Seigneur! m’enfermer dans les villes, Et porter avec eux le joug des lois serviles... Faire aspirer ton souffle à leurs poumons impurs! » - « T’ai-je dit d’habiter à l’ombre de leurs murs? Tu parlerais en vain dans leurs palais frivoles; Il faut l'ardent soleil, l’air libre à tes paroles. Dans le bruit des cités la voix de Dieu se perd. Il faut que les humains retournent au désert; Qu’ils brûlent leurs vieux toits, qu’ils partent; qu’ils oublient Leurs trésors, leurs plaisirs, ces chaînes qui les lient, Les festins éternels, les fornications, Viciant jusqu’aux os les. générations. Le jeûne du désert est leur dernier remède; Tu ne peux rien sur eux si le désert ne t’aide. Mais, aussi loin que toi, nul, sans mourir brûlé, N’offensera du pied ce sable immaculé. Va plus près d’eux; habite une terre moins rude Dont leurs coeurs puissent mieux porter la solitude, Où l’air, plus tempéré par l’ombre et par les eaux, Ait l'humide douceur qu’il faut à ces roseaux. Va-t’en vers le Jourdain, prêchant la pénitence, La crainte, la justice: un autre, qui s’avance, D’une loi plus parfaite enseignant le devoir, Porte un mot plus divin que tu n’as pu savoir. Va donc, reprends le peuple; et qu’un flot pur le lave Des taches de la chair qui le rendait esclave. A toi de nettoyer, de tout Je vieux levain, Le vase qu’un plus digne emplira de son vin. Pars, et si tu trouvais, avant d’atteindre au fleuve, Le zèle du désert dans quelque âme encor neuve, Mène-la plus avant dans ce pays ardu Où ta chair s’est durcie, où tu m’as entendu. Tout homme doit venir aussi près que possible De ces lieux où ton oeil voulut voir l’invisible, » II Or, docile à l’Esprit, Jean se leva soudain, Et l’ardent Précurseur marcha vers le Jourdain. Et déjà le suivaient, dans ces sentiers austères, Des hommes imitant ses jeûnes solitaires. Tous, dans les vives eaux, à sa voix, se plongeaient Affranchis de la chair, et tous l’interrogeaient: - « O maître, qu’as-tu vu, qu’as-tu fait, dis, ô maître, Dans la contrée où nul après toi ne pénètre? » - « Comme vous m’écoutez, j’écoutais une voix. » - « Qui te parlait? celui qu’aperçut autrefois Moïse, et qui grava ses décrets sur dix tables? Maître, dis-nous sa forme et ses traits redoutables. » - « Je n’ai rien vu de plus que, sous les vastes cieux, Ne peuvent en s’ouvrant voir les plus faibles yeux: Les fleuves, les forêts et les bêtes vivantes, Puis des sables sans fin les montagnes mouvantes. » - « Peut-être ce conseil qui marchait avec toi, C’était entre tes mains le livre de la loi; Les aïeux, le passé dont tu faisais l’étude, De leurs doctes leçons peuplaient ta solitude? » - « Mes yeux n’ont jamais lu qu’aux pages du désert, Et son esprit au mien s’est peut-être entr’ouvert. J’ignore clés aïeux la sagesse éphémère, Et j’oubliai, là-bas, jusqu’au nom de ma mère. Je vous offre, après moi, le livre souverain Que nul n’a copié sur l’écorce ou l’airain; Les étoiles au ciel en ont tracé les pages; Par les monts sinueux, les forêts, les rivages, Par le flot qui serpente et l’herbe qui fleurit, Son vaste enseignement sur la terre est écrit; Pour y lire, il suffit d’en aimer les merveilles, D’être pur, et d’ouvrir ses yeux et ses oreilles, Et d’aller, quelquefois, priant, loin des cités, Seul, écouter son coeur, dans les lieux écartés; C’est mon livre éternel, je laisse en paix les autres. » - « Chaque année, à Sion, comme ordonnent les nôtres, Disciple du désert, les autels négligés N’ont pas eu ta prière et les dons obligés, Tu n’as jamais offert encens ni sacrifice? » - « Non; à d’autres présents je crois Dieu plus propice. Je n’égorgeai jamais, sur les autels anciens, Les brebis et les boeufs comme les Pharisiens. Sur les sables fumants des plaines d’Idumée, J’offrais ma propre chair de jeûnes consumée, Et mes vils appétits, et tout penchant grossier, Retranché par l’esprit plus aigu que l’acier. Non, je n’ai pas prié dans ces enceintes vides Où tombent des docteurs les paroles arides, Mais au temple de vie, où mes sens immolés, Dans la lumière et l’air se sont renouvelés; Je m’y dépouille encor, chaque fois que j’y plonge, De quelque impur lambeau de haine et de mensonge. Donc, vous qui me suivez dans le lit des torrents, Rendez-vous comme moi nus, maigres, ignorants; Chassez loin dans l’oubli toutes vieilles doctrines, Et que la vieille chair sèche sur vos poitrines. » - « Ta voix, maître, nous semble inviter à la mort! » - « Nul ne vivra toujours sans s’immoler d’abord, Sans avoir traversé, voyageur intrépide, La région du vide et le sable torride. Écoutez le désert: « Sur mes sables sans fin « J’endure le soleil et la soif et la faim; « Je n’ai ni frais manteau de gazon, ni ceinture « De ruisseaux ombragés, ni turban de verdure. « Je jeûne et je suis nu de toute éternité; « C’est pourquoi le Seigneur m’a toujours habité; « Et tous les coeurs impurs, en qui la mort pénètre, « Doivent se consumer dans mes feux pour renaître. » - « Maître, à qui le désert a parlé si souvent, Dans ses secrets sentiers conduis-nous plus avant; Sans doute il t’a montré ce que l’oeil ne voit guères? » - « Non; la terre m’offrit ses spectacles vulgaires: J’ai vu les loups gloutons et les chacals, plongés D’ans le sang des troupeaux par le tigre égorgés. Luttant pour assouvir leur faim terrible, ancienne, Quand l’horrible chasseur avait repu la sienne, Ils mangeaient ardemment, longuement, sans repos; Après la chair encor leurs dents broyaient les os. Mais je n’ai jamais vu la brute dans son antre Mourir de plénitude en festoyant son ventre. En vérité, sachez que les chiens et les loups, Hommes, dans leurs repas, sont moins hideux que vous. J’ai vu, lorsqu’au printemps le rut les aiguillonne, Se cherchant, s’appelant, le lion, la lionne; Le couple en rugissant sur l’herbe se roulait; De leurs fauves plaisirs le sol même tremblait: Puis, de forts lionceaux, apparus à la vie, Attestaient de l’amour la sainte loi suivie. Et je dis: les lions, dans leurs fougueux hymens, Sont plus purs devant Dieu qu’aujourd’hui les humains, Et, libres des forfaits que la nature abhorre, Condamnent vos cités, ces filles de Gomorrhe! » - « Parle encor du désert, ô maître! tes discours Dussent-ils accuser et maudire toujours; Ne t’a-t-il pas montré des choses moins cruelles? » - « J’ai vu les grands troupeaux des daims et des gazelles, Après un long parcours de sables, de rochers, Trouver enfin la source et le gazon cherchés; Et tous se répandaient sur la pelouse verte, Chacun broutait un peu de l’herbe à tous offerte. Et je ne voyais pas le plus faible, à l’écart, Contraint par le plus fort à lui céder sa part; Et, plutôt que laisser mourir de la famine Le troupeau fraternel qui suit sa loi divine, Notre père commun, devant les pieds des daims, De ce vert oasis allongeait les jardins. J’ai vu, dans ses travaux, le peuple des abeilles De sa ville embaumée ordonnant les merveilles. Des flancs de l’arbre creux, nettoyés avec soin, De nombreux ouvriers se répandent au loin; Et nul, en épuisant le parfum des calices, Ne songe à s’enivrer d’égoïstes délices. Tous travaillent; aussi la féconde cité Conserve tout l’hiver les présents de l’été; L’abondance l’habite, et la ruche encor laisse Fuir des fentes du chêne un trop-plein de richesse, Et répand, pour la faim du pauvre voyageur, L’aumône d’un miel pur béni par le Seigneur. » III Loin des hommes ainsi, la voix de Jean captive Des élus du désert la famille attentive. Puis, quand il vint plus près des pays habités, De nouveaux pénitents sortaient de tous côtés. Car le bruit de son nom, dans les cités surprises, Tombait, comme apporté du désert par les brises. Tels d’un fleuve lointain, dans le calme des nuits, Avec l’odeur des bois roulant vers nous les bruits, Un vent frais les répand, en sonores bouffées, Dans les murs des cités de poussière étouffées. Plusieurs, dans la mollesse et les mauvaises moeurs, S’éveillaient et marchaient, frappés de ces rumeurs; Et couraient au-devant de celui qui châtie, Et courbaient sous sa main leur tête repentie, Jeûnant, marchant les reins du cilice entourés, D’un besoin de douleur tout à coup dévorés. Or, du maître en courroux, dont la voix tonne et gronde, Plus le joug est sévère et plus la foule abonde; Et lui, les flagellant du fouet de leurs péchés, Savait rouvrir aux pleurs les yeux les plus séchés. « Age impur! race avide, au front bas, à l’oeil terne, Qui gouverne le peuple et que la chair gouverne 1 Leurs monstrueux festins, leurs amours plus hideux, Répandent, la famine et la peste autour d’eux. Les plus divins trésors de la terre y périssent, La perle s’y dissout, les vierges s’y flétrissent, Et meurent par milliers dans leurs embrassements. Tous leurs jeux sont ornés de l’aspect des tourments. Des hommes, déchirés par ces hommes de proie, Dans leurs viviers sanglants engraissent la lamproie. Toi qui portes leur joug et le trouves si dur, Peuple, en ta pauvreté, tu n’es pas moins impur! Tu prends part, quand tu peux, à leur orgie infâme, Où tous vous oubliez que vous avez une âme. Vous, lâches affranchis, vous avez regretté Les oignons de l’Egypte et la captivité; D’une chaîne à vos cous souffrant la flétrissure, Pour savourer en paix l’ivresse et la luxure. Devant l’or et l’argent vous vous agenouillez. Les grands et les petits vous êtes tous souillés; Vous êtes corrompus dans vos forces viriles; Votre exécrable hymen rend les femmes stériles. Donc, pour les mieux haïr, confessez vos péchés. Je parle, et c’est par Dieu que vous serez touchés! Pleurez donc et souffrez; la douleur nous épure; Seule elle peut des coeurs guérir la flétrissure. Jeûnez donc; refusez le pain même et le vin, L’amour dont vous avez flétri le nom divin. Quittez femmes et soeurs, car vous avez fait d’elles Un servile bétail et d’impures femelles. Laissez là vos enfants qui, dans votre maison, D’un exemple mortel aspiraient le poison. Vous ne méritez plus ni cités ni familles. Jeûnez donc de l’aspect de vos fils, de vos filles; Fuyez même la face humaine; allez, épars, Habitant les rochers comme les léopards; Et pleurez, au désert, les jours où vous vécûtes, Tels que vous gagneriez en imitant les brutes, Tels que, dans votre chair menacés de pourrir, Il faut la retrancher si vous voulez guérir. » Debout sur une roche étroite, et que du fleuve La blanche écume atteint, si peu que l’eau s’émeuve, Pieds nus, d’un long bâton armé comme un pasteur, Il s’appuie, et, parlant de toute sa hauteur, Châtie ainsi la foule incessamment accrue, De loin, pour l’écouter, vers le fleuve accourue. Foule étrange de gens incultes ou maudits, Pâtres, bandits, soldats semblables aux bandits; Obscènes mendiants aux sourires farouches; Publicains aux doigts noirs, au front blême, aux yeux louches, Sur de tels compagnons encor peu rassurés; Et, couvertes de fard, de voiles bigarrés, Sanglotant et joignant leurs mains de pleurs mouillées, Maintes filles de joie, en groupe agenouillées. Tous attentifs: les uns sur le sable couchés; D’autres, assis plus loin dans les creux des rochers, Sous les grands aloès et sous les palmiers rares, Cherchant l’ombre et le frais dont ces lieux sont avares; D’autres, pour voir le maître et l’ouïr à leur gré, Entrent jusqu’aux genoux dans le fleuve sacré. Tout fait silence au loin, le vent, l’eau jaune et lente, Et des plaines du Gad l’immensité brûlante. Seul, l’homme du désert parle à ce peuple, et dit Ce qu’il peut répéter de ce qu’il entendit: « Rendez droits les sentiers et préparez la voie; Toute chair connaîtra le salut et la joie. Approchez! Le Seigneur est déjà sur le seuil; Des superbes sommets son pied courbe l’orgueil. Loin des molles cités que l’esclavage habite, Venez, dans le désert, attendre sa visite; Venez, et, par le jeûne et les mâles travaux, Faites-vous des coeurs neufs et des membres nouveaux. Ah! que l’eau du torrent mêlée au miel sauvage Mieux que le vin dans l’or m’a fait un doux breuvage! Comme à mes pieds tombant dans l’herbe, le matin, La sauterelle apporte un facile festin! Sans autre soin que Dieu dans la journée entière, Combien vive au désert s’écoule la prière! Et, faisant avec nous leurs adorations, Quels saints rugissements, le soir, ont les lions! « Pour tirer ses élus des longues servitudes, Dieu les pousse lui-même au fond des solitudes. Il fait, pour les nourrir dans l’aride séjour, De la manne du ciel leur pain de chaque jour. Le désert affranchit le corps ainsi que l’âme; La fierté se respire avec ses vents de flamme. Venez! dans la prière et l’air libre des monts Vous secourez le joug des rois et des démons. « Et si la solitude, en votre âme agrandie, De sa soif immortelle allume l’incendie, Le prophète apparaît qui jamais ne faillit; Il frappe le rocher, et l’eau vive jaillit, Jaillit à flots pressés et coule intarissable; Elle creuse son lit sur le roc, dans le sable, Et vous y buvez tous, esclaves triomphants, La liberté, la vie. Hommes, femmes, enfants, Tous s’y viennent plonger; et toute plaie immonde, Toute marque des fers disparaît dans cette onde: Vous marchez jeunes, purs, pleins d’audace et de foi, Vers le mont foudroyant d’où descendra la loi, « Venez donc! au passé dites l’adieu suprême, Entrez tous hardiment dans la mer du baptême; L’eau renferme la force avec la pureté Et l’oubli des douleurs de la captivité; La terre, aux anciens jours, coupable, y fut lavée. L’onde, en touchant le corps, fait que l’âme est sauvée; Elle donne une voix prophétique aux roseaux; L’esprit du Dieu vivant flotte encor sur les eaux! » Tel Jean les entraînait dans le sein pur du fleuve Pour engendrer au père une famille neuve; Et tous y descendaient, confessant leurs péchés, Et devant lui passaient; et sur leurs fronts penchés, Élevant à deux mains la conque qui déborde, Jean répandait à flots l’eau de miséricorde. D’un peuple si nombreux le Jourdain se remplit, Que les hommes couvraient ses rives et son lit. Durant l’automne, ainsi, quand les forêts sont mûres, Un grand vent annoncé par de lointains murmures, Éclatant tout à coup, enlève en tourbillons Les feuilles, les rameaux qui comblent les sillons; Sur la vigne et les prés, comme un épais nuage, Ils courent, longuement balayés par l’orage, Tant qu’au bout de la plaine ils n’ont pas rencontré Le lac qui les reçoit dans son lit azuré; Le feuillage en monceaux sur l’eau tombe et s’amasse, Et d’une nappe sombre il en couvre la face. IV Or, des pharisiens, enveloppés d’orgueil, Des scribes pleins de fiel, mais le sourire à l’oeil, Des prêtres méditant déjà quelque anathème, Attendaient à l’écart pour s’offrir au baptême. Et Jean les reconnut; et de sa rude voix: « Hypocrites maudits, est-ce vous que je vois? Qui vous apprit à fuir les futures colères, A tromper l'oeil du maître, ô race de vipères? Malheur à vous! Armés de longues oraisons, Des veuves, des enfants vous mangez les maisons; Et, selon le tribut que la peur vous apporte, Vous nous ouvrez du ciel ou nous fermez la porte; Comme de votre bien trafiquant ici-bas Du royaume d’amour où vous n’entrerez pas. Malheur! vous attachez aux épaules des autres Les fardeaux importuns que rejettent les vôtres. Vous faites pour les yeux votre moindre action; Vous payez à l’autel par ostentation La dîme de l’anis, du cumin, de la menthe, Et pas un dont la vie à ses discours ne mente, Et pas un qui, fidèle au vrai sens de la loi, Fasse pour le prochain ce qu’il ferait pour soi. Vous ne comprenez plus de vos lois que la lettre; À son joug infécond vous voulez nous soumettre; L’esprit qui les dicta de vous s’est retiré, Son livre est dans vos mains un mensonge sacré. Malheur à vous! Quand Dieu daigne envoyer un sage, De l’avenir au peuple apportant le message, Votre haine le suit et le désigne aux rois Qui le font flageller et clouer à la croix. Maintenant s’enquiert-on de vos oeuvres, vous dites: Oh! nous sommes les fils des saints et des lévites! Et Dieu dit: Ces gentils, ces hommes sans aïeux, J’en fais mes ouvriers, mes fils les plus pieux. Cessez donc de parler des vertus de vos pères, Montrez à votre tour des oeuvres salutaires; Car la hache est à l’arbre, et va dans un moment Jeter au feu tout bois infertile et gourmand. » Et le peuple inquiet l’interrogeait: « O maître! Que faire donc? » Et Jean: « Voici ce qui doit être: Quiconque a deux habits lorsqu’un autre homme est n Doit donner le meilleur à ce frère inconnu; Et quiconque a du pain, un toit, un héritage, Doit à ceux qui n’ont rien en faire le partage. » Or au fond de leurs coeurs ils se demandaient tous: « Jean n’est-il pas le Christ apparu parmi nous? » Et lui: « Je ne suis pas le Messie, et pas même Un prophète. Je viens vous donner le baptême. Je viens laver dans l’eau les hommes pénitents, Et préparer la voie à celui que j’attends. Voyez: lorsque la nuit vers l’occident recule, Annonçant le soleil, paraît le crépuscule; Le Seigneur, de là-haut, l’envoie avec amour Aux yeux que blesserait le brusque éclat du jour. Il vient; il verse à flots sa limpide rosée, La moindre fleur des champs est par lui baptisée. Aux arbres des chemins comme à ceux des forêts Chaque rameau lavé luit plus vert et plus frais, Afin que le soleil n’échauffe rien d’immonde En visitant le sein du bourgeon qu’il féconde. Ainsi, moi, précurseur d’un baptême nouveau, Pour vous purifier je vous plonge dans l’eau. Mais, comme un grand soleil nécessaire à la vigne, Un autre va venir, dont je ne suis pas digne De toucher la sandale, et dans l’esprit de Dieu Il vous baptisera du baptême de feu; Sa flamme au sang d’Adam rendra toute sa force, A la sève ascendante il ouvrira l’écorce, Afin que le vieux cep que le père a planté Donne au saint vendangeur le fruit de charité. » V Jusqu’alors confondu dans le peuple en prières, Et simple comme un frère au milieu de ses frères, Un homme au front pensif, mais sans austérité, Se lève et vient s’offrir; si divin de beauté Qu’une lueur paraît émaner de sa face, Et que les yeux émus s’humectent quand il passe. Un sourire aperçu de tout être innocent Attire à lui les coeurs d’un attrait tout-puissant. Les tout petits enfants, pareils encore aux anges, De son manteau d’azur viennent baiser les franges, Et, de ses cheveux blonds, les oiseaux soupçonneux De l’aile en se jouant touchent l’or lumineux. Il marche; aux pieds de Jean à son tour il s’arrête, Au baptême commun il tend déjà la tête. Voilà qu’un grand frisson saisit, à son aspect, Le baptiseur courbé de crainte et de respect; Il refuse et lui dit: « Ah! Seigneur, c’est vous-même De qui j’implore ici le don du vrai baptême; Je baptise dans l’eau, Maître, et vous dans l’Esprit. » Mais celui-ci: « Faisons ce que Dieu nous prescrit. » Jean cède, et de sa main sur l’homme pur s’écoule La même eau qui lavait les péchés de la foule. Et dès qu’au bord du sable ont paru, hors de l’eau, Les pieds étincelants du baptisé nouveau, Voilà que le ciel s’ouvre, un large éclair en tombe, L’Esprit de Dieu descend sous forme de colombe; Une voix dit dans l'air, où la splendeur a lui: « C’est mon fils bien-aimé, je me complais en lui. » De lui seul et de Jean cette voix entendue Remplit de longs échos l’invisible étendue; Et, palpitant d’amour du nadir au zénith, Dans son sein attentif l’univers la bénit. Les germes non éclos de toutes créatures, Les vieux morts attendant au fond des sépultures, Les globes nouveau-nés et dans leur floraison, Les anges, les Esprits d’amour et de raison, Le cèdre et l’humble mauve en ses frêles corolles, Tout a frémi d’attente au vent de ces paroles; Car, en montrant à Jean celui qu’il espérait, La colombe annonça Jésus de Nazareth! Faites silence, ô voix des prophètes, .des sages, Descendez de votre aigle, ô porteurs de messages; Mourez avec la nuit, étoiles, pâles soeurs: Le vrai soleil éteint les flambeaux précurseurs! En rayons inégaux autrefois dispersée, La lumière elle-même enfin s’est élancée, Et le Verbe, que Dieu mesurait entre vous, Est donné sans mesure à ce coeur humble et doux. Donc, ô Jean, la plus grande entre les voix humaines, Sagesse du désert, flot des douze fontaines, Ton baptême finit sur ce front tout-puissant; Tu n’as plus sur la terre à verser que ton sang. Le Précurseur. I Les urnes, les trépieds, les flambeaux étincellent Dans le festin d’Hérode, et les fleurs s’amoncellent. Des hôtes accoudés les robes à longs plis Jettent mille couleurs sur la pourpre des lits. Les échansons, levant à deux mains les amphores, Versent les vins mielleux; les blanches canéphores, Dans les paniers tressés d’argent flexible et fin, Offrent les blonds gâteaux étalés sur le lin. Les disques sont chargés de mets savants et rares. Sur les tables de jaspe, en figures bizarres De fleurs et d’animaux que l’art a transformés, L’ivoire et les métaux semblent s’être animés. L’encens fuit des trépieds en vapeur tournoyante; Le nard, aux lampes d’or, brûle avec l’amiante. Le festin chante et rit, et mêle à tous moments Le bruit des coupes d’or au son des instruments. La lyre alterne avec les flûtes et les trompes. Le roi veut aujourd’hui montrer toutes ses pompes; Au sortir de sa fête, il faut que mille voix Le proclament heureux et grand parmi les rois. Car il goûte à la fois le meurtre et l’adultère; La belle Hérodiade, enlevée à son frère, A su, d’un coeur usé réveillant les désirs, Mêler ses cruautés d’incestueux plaisirs. Grands et riches sont là, mendiant ses sourires, Des rois les plus mauvais ministres cent fois pires, Qui des vices du maître ont toujours fait leurs dieux. Mais les bruits échappés de cet antre odieux Attroupent à l’entour l’oisive multitude. II Or, loin des carrefours qu’il hantait d’habitude, Ce jour-là mendiait, aux portes du palais, Vieux, d’ulcères rongé, Lazare. Les valets, Arrogants et cruels, et dignes de leur maître, Le huaient, le battaient dès qu’il osait paraître. Il souffre de la faim; il voudrait seulement Avoir, pour toute aumône et tout soulagement, Les plus minces débris, les miettes de la table:. Mais nul ne les lui donne, et sa voix lamentable N’éveille sur ce seuil que l’insulte et les coups. L’esclave armé du fouet le chasse avec courroux, De l’aspect du lépreux craignant quelque souillure. Mais les chiens s’approchaient et léchaient sa blessure, O coeurs des mendiants à l’outrage endurcis! Plus bas, sur l’escalier, le vieillard reste assis, Impérieuse faim! et tenace, il bourdonne De l’appel usité le refrain monotone. Des enfants vagabonds criant: Sus au lépreux! De boue et de clameurs le harcelaient entre eux; Puis du bâton fuyaient, en riant, la menace. Tout à coup, s’avançant à grands pas sur la place, Un homme s’est montré; sous sa saie en lambeaux, Sous son poil noir, ses os semblent percer sa peau^ Montant vers le palais, il va franchir la dalle Où gronde le vieux pauvre, où sa lèpre s’étale; Mais Lazare, à l’aspect d’un nouveau mendiant Plus jeune et plus hardi, s’irritait, lui criant: « Retire-toi d’ici, misérable! est-il juste Qu’avec ces bras nerveux, encore vert et robuste, Un pareil fainéant dérobe ici la part Qu’on donnerait peut-être à l’infirme, au vieillard? » Et les pierres volaient avec les cris lancées Sur le noir étranger. Et lui, de ses pensées Distrait, parle, et, laissant à l’autre son erreur: « Quel mal ici te fais-je? où tend cette fureur? Qu’ai-je dit? ai-je ôté rien des mains de personne, Ou t’aurais-je envié l’aumône qu’on te donne? Ce seuil, tu le sais bien, si dur aux suppliants, Ne peut-il pas tenir, hélas! deux mendiants? Tais-toi, renonce aux coups, à l’insulte farouche; Si je frappais, ce poing te briserait la bouche, Et du festin j’aurais, pour moi seul les débris. » Mais, redoublant alors les pierres et les cris, Le lépreux: « Écoutez ce bavard; sur mon âme, De même, au coin du feu, grogne une vieille femme Viens, et je fais pleuvoir tes dents sous ce bâton; Et je veux te traiter comme le porc glouton Surpris à dévorer les blés semés pour l’homme, Et qu’avec son épieu le laboureur assomme. » La foule du portique encombrait les degrés, Passants, soldats, valets, par ces cris attirés; Et ceux-ci se penchaient au bord des balustrades, Riaient, faisant de loin signe à leurs camarades. Ils excitaient Lazare, et c’était un concert De rire et de clameurs. Mais l’homme du désert Darde un oeil tout-puissant sous sa fauve crinière, Se dresse, et rejetant son front large en arrière: « Fils d’Israël, dit-il, ô peuple sans pitié, Par le joug des gentils justement châtié! Si tu n’ouvres ton coeur à la miséricorde, Comment espères-tu qu’un jour Dieu te l’accorde? Aussi vous bafouez et vous poussez aux coups, Comme on pousse des chiens, deux hommes comme vous! Aux pauvres voilà donc l’aumône que vous faites? Durs, moqueurs, insolents pour vos frères, vous êtes Toujours prêts à ramper dans l’adoration, Quand passent le licteur et le centurion. Bien dignes de servir, de trembler sous un homme, De marcher enchaînés vers Babylone ou Rome, Vous qui ne servez plus le Seigneur, et riez Des captifs qu’à son joug la misère a liés! Les chiens des carrefours, les brutes vous enseignent La pitié, mais en vain! sur ces membres qui saignent, Caressant aux lépreux, ils lèchent; vous mordez! Je vous reconnais bien! c’est vous qui lapidez Tout envoyé de Dieu, tout pasteur qui n’emploie Ni glaive ni bâton pour tracer votre voie, Et qui cherche à semer, sous vos crânes épais, Des germes inconnus de justice et de paix... Il parle, et tout à coup une voix: « C’est lui-même, Criait-elle, c’est Jean qui donne le baptême! » Et la foule, déjà frappée en l’écoutant, Des rires au respect changée en un instant, Se presse et fait silence. Et lui reprend: « Mon frère! » - Vers Lazare tourné: - « Loin de nous la colère; L’humble bonté du coeur convient aux malheureux: Qui pourra les aimer s’ils ne s’aiment entre eux? C’est pour les affligés, c’est pour nous qui le sommes Que la sainte amitié fut envoyée aux hommes; Les pauvres l’ont reçue; elle aide à mieux souffrir Ces lépreux éternels qui ne peuvent guérir. Pour votre frère en pleurs dont la faim vous désole, Si vous n’avez du pain, ayez une parole. Un mot dit par le coeur fortifie et nourrit L’âme du malheureux que l’abandon aigrit. Dieu transforme souvent la larme secourable, Qu’un pauvre a vu couler sur sa plaie incurable, En un baume qui lave et guérit du passé Le flanc qui le reçoit et l’oeil qui l’a versé. Que la paix entre vous habite donc sans cesse, Mendiants dont le coeur est toute la richesse; Amassez sur la terre un tel trésor d’amour, Que le méchant lui-même en ait sa part un jour. Le lépreux délaissé qui sait souffrir sans haine, Voilà l’homme en qui Dieu bénit la race humaine; C’est l’arche qu’il choisit pour s’asseoir parmi nous, Le pur froment qu’en gerbe on lie à deux genoux, Et que le maître enferme en ses célestes granges: Le pauvre au coeur sans fiel est plus grand que les anges. Toi, Lazare, affamé, nu, maudit par les tiens, Toi qui n’as jamais eu que la pitié des chiens, Dont le corps et le coeur ne sont plus qu’une plaie, Cesse un jour de haïr; sois patient; essaie De pardonner, d’aimer; apprends-nous ce devoir; Dieu compta tes douleurs, et peut-être, ce soir, Des anges imprévus, te prenant sur leurs ailes, Dans le sein d’Abraham, où dorment les fidèles, Blanc, vêtu de fin lin, un bandeau d’or au front, Au festin nuptial, ami, t’emporteront. Mais l’homme de céans qui se fait rendre un culte, Et de ses longs banquets jette à ta faim l’insulte, Alors, étant scellé dans sa tombe de fer, Lèvera ses yeux lourds des ombres de l’enfer, Et d’Ahraham, au loin, découvrant la lumière, Et Lazare en son sein, fera cette prière: - Abraham, oh! pitié! laisse approcher un peu Lazare, et se pencher sur ma couche de feu; Qu’il trempe au moins dans l’eau son doigt et qu’il en touche Ma langue, ardent tison qui me brûle la bouche; Car d’un supplice affreux je souffre... - Mais la voix D’Abraham: - Tu n’as eu dans tes jours d’autrefois Que joie et que plaisirs, Lazare que misères; Paye aujourd’hui le prix de tes biens éphémères; Lazare va jouir de son bonheur au ciel: On l’achète en souffrant, mais il est éternel. - Voilà ce que dira la justice; et toi-même, O lépreux! invoquant notre père suprême, Tu voudras obtenir pour ce riche damné Le don delà pitié qu’il ne t’a pas donné; La prière du pauvre elle-même, ô Lazare! N’éteindra pas le feu qui doit ronger l’avare. En vérité, celui qui met son coeur dans l’or L’enfouit à jamais avec ce lourd trésor; Il ne peut plus monter vers les divines sphères. Et je dis: L’or et Dieu sont deux maîtres contraires, Et par un trou d’aiguille un câble entrerait mieux Qu’un riche n’entrera par la porte des cieux. » Le peuple ému disait: « Parle encore, ô prophète! » Mais lui, sans plus l’entendre et sans tourner la tête, Droit au seuil d’où l’orgie au loin a retenti Monte, laissant Lazare en pleurs et converti; Et, bravant des valets le groupe encore hostile, Il franchit fièrement le royal péristyle. III Le festin redoublait de joie et de splendeurs; Et déjà, de l’ivresse annonçant les ardeurs, Le rire avait couvert de ses éclats sonores Le son des coupes d’or se heurtant aux amphores. Des flambeaux plus nombreux s’allument, éclipsant Les obliques rayons du soleil pâlissant. Le métal des bassins et des disques s’embrase; Une étoile jaillit du flanc de chaque vase; Et, complices des vins, les feux et les odeurs Endorment la raison sous les fronts ceints de fleurs. Ce corps s’étend et pèse avec plus de mollesse Sur l’ondoyant duvet du coussin qui s’affaisse; Sur le marbre, empourpré du vin qui la remplit, La coupe échappe aux doigts et roule au bord du lit. C’est l’heure où le nectar, qu’enfin la main repousse, Suscite le désir d’une ivresse plus douce. Entre les gais propos et les folles chansons, Un coeur plus gracieux bannit les échansons. De la reine ont paru les plus belles suivantes, A la lyre, à la danse, aux voluptés savantes; Elles entrent; leurs yeux, leur langoureux maintien, Attestent l’art impur d’un maître ionien. Une d’elles s’avance au pied du lit d’ivoire D’où sourit aux flatteurs Hérode dans sa gloire; Et, prêtant l’ornement du luth et de la voix Aux chants d’un vil rapsode, hôte gagé des rois, Elle verse à l’amant l’éloge de l’amante, Philtre plus enivrant que la coupe écumante: « Ta bouche a le parfum du raisin d’Engaddi; Tes yeux ont les ardeurs de l’heure de midi: Ceux des vierges, pour moi, sont froids comme l’aurore Qui, sans fondre la neige, un moment la colore; Leur souffle est, sur ma couche, ainsi qu’un vent des eaux, Sorti des nénufars dormant sous les roseaux. Toi, du brûlant Simoun tu me verses l’haleine; De flammes et d’encens ton urne est toujours pleine. Je préfère le vin qui cuve en ton cellier Au fruit laiteux et vert de leur pâle amandier. Plus mûre en ton verger, la pomme d’or plus ronde De mielleuses saveurs sous mes lèvres abonde; Ton rosier éclatant des plus vives couleurs, Cache un frais rejeton né sous ses larges fleurs. Tes lèvres ont le miel et le dard des abeilles. Ouvre-moi ton enclos, et qu’à pleines corbeilles, Sur ton arbre, où la fleur se mêle encore au fruit, Je cueille avec transport... » Mais sur le seuil un bruit, Un pas ferme et tonnant résonne, et dans la fête, Orage inattendu, gronde le noir prophète. L’oeil en feu,« le front haut, il parle. Un morne effroi Sur leur pourpre a cloué les convives du roi. II parle, et le frisson vole avec sa voix prompte; Il lance, à chaque mot, un geste qui les dompte, Et, d’un murmure, entre eux pas un ne l’a bravé; Le luth seul vibre encor tombé sur le pavé. « Malheur à vous, dit-il, roi, grands, race funeste! Malheur à ce palais où s’étale l’inceste; Qui s’allume, le soir, d’infernales splendeurs, Et des parfums lascifs sème au loin les odeurs! Qu’un homme vienne ici cherchant justice, il trouve La maison de David comme un antre de louve, Où passe, au bruit des chants et des rires impurs, L’ivresse aux doigts souillés rampant le long des murs. O roi! pour l’annoncer ses colères prochaines, Dieu vient dans ma prison de délier mes chaînes. Je t’avertis encor, ton étoile pâlit. Chasse, avant de mourir, l’inceste de ton lit; Bannis les grands du monde, artisans de tes vices, Qui conseillent tes rapts pour en être complices, Et pour avoir leur part, dans cet affreux festin,, De l’or et de la chair dont vous faites butin. Malheur à vous! Pillant la veuve et le pupille, Au champ qui vous revient vous en ajoutez mille; Chaque jour vous joignez un toit à votre toit, Sur le sol d’Israël vous êtes à l’étroit. Croyez-vous, oubliant que les autres sont hommes, Grands du monde, habiter seuls la terre où nous sommes? Mais des fruits du démon, dont vous êtes repus, Votre chair a mûri les germes corrompus. J’entends déjà les vers éclos dans vos entrailles, Pour vous ronger longtemps avant vos funérailles; Je les vois, de vos fronts lentement détachés, Sourdre autour de vos yeux pourris par les péchés, Et votre affreux gosier, des dents sortant lui-même, Vomir leurs noirs anneaux en un dernier blasphème. « Malheur au peuple entier, quand du trône descend Du vice couronné l’exemple tout-puissant; Quand la foule respire, à travers les scandales, Les émanations des débauches royales! Pour avoir de tels rois porté le Joug en paix, Tu seras châtié, peuple, de leurs forfaits. Tu les hais: c’est, au fond, pour usurper leur place Et pour les imiter; mais tu manques d’audace: Tu subis leur bâton, leurs dédains outrageux, Peuple, et contre Dieu seul te montres courageux. Mais ton heure est venue, et le Seigneur se lève; Il aiguise sa flèche, il est ceint de son glaive. L’ongle de ses chevaux est d’un silex tranchant. Devant lui, vers tes murs, son char pousse en marchant, Comme un sommet qui croule en entraînant les chênes, Cent peuples engendrés dans les neiges lointaines; Ils raseront tes tours. Sur ton sol dévasté Tu verras l’étranger construire sa cité, Et toi, peuple, enchaîné sur ton seuil en ruine, Dans ton champ plein d’épis souffriras la famine, Pour avoir adoré ton ventre; et tu mourras, Rongeant ta propre chair sur chacun de tes bras. Car l’Esprit du Seigneur, t’ayant trouvé rebelle, Choisit pour se répandre une race nouvelle. » Il dit. Princes du peuple et des soldats tremblaient Et dans l’affreux réveil de l’ivresse, ils semblaient Écouter dans le fond de leur propre poitrine Une voix répétant la sentence divine. D’une foudre invisible on les dirait frappés; La pourpre se déchire entre leurs doigts crispés. S’agitant tour à tour sur ces faces livides, L’étonnement, la haine, en tourmentent les rides; Puis, reprenant leurs sens et l’instinct du flatteur, Cherchant à ne pas voir le spectre accusateur, Ils consultent les yeux du maître, avec prière, Comme pour s’abriter derrière sa colère. Ainsi, quand le chasseur, dans le charnier du loup, Fier, et l’épieu levé, se dresse tout à coup, D’immondes louveteaux une troupe effarée, Abandonnant la chair dont elle fait curée, Se jette sous les flancs de la mère, attendant Que la louve à l’oeil rouge, aux reins arqués, grondant, Bondisse, et qu’elle étreigne entre ses crocs d’ivoire La gorge du chasseur trop sûr de sa victoire. Or, frissonnant lui-même et glacé de stupeur, - Car il sentait là Dieu, - mais recouvrant sa peur Du fard de majesté, de calme et de justice Dont le front des tyrans possède l’artifice, Le roi de sa vengeance a suspendu le trait Aiguisé dans son coeur. Un seul mot lancerait Le glaive et des licteurs la hache toujours prête A saluer le prince en tranchant une tête. Il n’ose encor frapper; il sait qu’avec honneur Le peuple accueillit Jean comme élu du Seigneur; Qu’il est dans les tribus des hommes forts, sans nombre, Nourris de ses leçons et se comptant dans l’ombre; Il craint d’obscurs vengeurs par sa mort engendrés; Et croit voir, du palais franchissant les degrés, Au lieu des vains remords qu’une autre orgie emporte, La révolte aux cent bras déracinant sa porte. S’armant d’une fierté que sa pâleur dément, Il parle avec orgueil, mais veut être clément: « Suis-je roi? d’un esclave ai-je enduré l’audace? La poudre de mes pieds me juge et me menace! Toi qui prétends parler au nom de Dieu, sais-tu Que de sa majesté mon front est revêtu? Ce qu’est Dieu dans le ciel-, le roi l’est sur la terre; Tu dois devant son ombre adorer et te taire. Va, prophète menteur, souffler aux révoltés Le vent tumultueux des folles nouveautés! Ton sang vil des festins ne doit troubler la joie, Le bouc est au lion une trop lâche proie. Mais il faut, pour la paix de l’État raffermi, Que la nuit des cachots, qui t’avait revomi, Étouffe enfin ta langue, et, dans ses ombres sourdes, Courbe ton front rétif sous des chaînes plus lourdes. » Il fait signe; à l’instant un ministre d’enfer S’élance et saisit Jean, et du carcan de fer Enroule au cou du saint la rigide couleuvre. Mais l’homme du désert jusqu’au bout fait son oeuvre; Sa voix tonne plus haut: « Malheur à qui m’entend, Si, quand le Seigneur parle, il reste impénitent! J’ai crié pour l’esclave et le roi; voici l’heure; Préparez les sentiers du maître et sa demeure; Soyez purs; il n’est pas de grandeur devant lui. Revêts pour le combattre, ô roi, comme aujourd’hui, La majesté de Dieu, vainement usurpée, Qu’opposent tes pareils à la foule trompée: Sous ce bandeau sacré qui garantit ton front, Toi, sans juge ici-bas, les vers te jugeront. A leur morsure, alors, disputant tes chairs vives, Étends ton sceptre d’or sur ces affreux convives! Pour moi, libre ou captif, de ce jour je me tais; Fais ici de mon corps ce que tu veux; j’étais La voix qui va devant pour annoncer le maître; Celui qui doit venir est là qui va paraître, Mes yeux l’ont vu. Seigneur, maintenant à mes os, Ma journée étant faite, accordez le repos! » Les soldats ont traîné le captif au coeur ferme Hors de l’impure salle; et sur lui se referme Le cachot, noir sillon où, dans l’ombre jeté, A germé si souvent le grain de vérité. Et tandis que le saint, sur la pierre connue, Prie à genoux, là-haut la fête continue; Ce festin éternel du riche et du puissant, Dont l’insolente odeur jusqu’au pauvre descend; La salle en est de fleurs et de chants inondée, Mais sur une prison elle est toujours fondée. IV Une plus large coupe et des vins plus ardents, Aux trépieds ravivés les parfums abondants, Les chants, les ris, l’éclat des trompettes de cuivre, La nuit changée en jour dont la vapeur enivre, Les bruits tourbillonnant, dans l’âme de chacun, Ont fait taire l'écho du prophète importun. Enfin, pour mieux chasser les visions moroses, Au front des conviés renouvelant les roses, La danse aux pieds lascifs vient leur sourire, et mieux Que l’ivresse du vin elle éblouit les yeux. Cent beautés, par l’eunuque habilement choisies Pour réjouir des yeux les folles fantaisies, Esclaves de l’Euxin plus blanches que le lait, Noires filles d’Afrique et Grecques de Milet, S’élancent par essaim, par couple ou dispersées, Ou formant des réseaux de leurs mains enlacées. Blanche aux yeux d'escarboucle et presque enfant encor, Leur belle coryphée aux épais cheveux d’or, Fille d’Hérodiade et par sa mère instruite, Mais insensible encore aux transports qu’elle imite, Salomé vient offrir, en effleurant le sol, Les charmes de sa danse ou plutôt de son vol. C’est d’abord, vive et gaie, un oiseau sur les branches; Bientôt un long frisson fait onduler ses hanches, Et son corps de serpent, s’agitant par degré, Se déploie ou se tord sous l’aiguillon sacré; Ses bras s’ouvrent, son dos se renverse et se cambre; La fièvre de ses yeux frémit dans chaque membre; Elle bondit, tournoie, et sa prunelle en feux D’un éclair circulaire entoure ses cheveux. Puis s’affaisse et languit, et. doucement penchée, Sur un lit invisible on la dirait couchée. Réveillant tous les yeux par le vin engourdis, La vierge, en souriant, subit leurs traits hardis; Le roi de longs regards l’entoure avec ivresse, Aspire de ce corps l’ardeur ou la mollesse, Et s’incline, et la suit, palpitant, éperdu; Car l’obscène serpent dans le coeur l’a mordu, Et de ses sens éteints rallume l’agonie. Enfin, lorsqu’à ses pieds, la danse étant finie, Vermeille et tout en feu sous le lin transparent, La danseuse, avec art, se plie en l'adorant: « Enfant, dit-il, ta danse à nos yeux trouve grâce. Forme un voeu, qu’à l’instant ton roi le satisfasse. Dans son royaume entier choisis: tout l’or d’Ophir, Mes coffres, mes colliers, perles, rubis, saphir, Choisis et prends. J’en jure ici, devant mes princes, Demande la moitié du trône et des provinces, Par le ciel et ce sceptre, et mon serment de roi, Mes peuples, mes trésors, enfant, seront à toi! » Hésitant, mais adroite, aux ruses d’un autre âge Déjà mûre et voulant le prix de son ouvrage, La jeune fille sort, court, s’arrête un instant Au seuil du gynécée, où sa mère l’attend, Écoute, et peu de mots ont fait son coeur docile; Au sang qu’elle a reçu tant le crime est facile, Tant la jeune vipère apprend vite et sans art Le secret du venin renfermé sous son dard. Elle rentre, et le roi lui sourit: « Jeune belle, Qu’exigez-vous du roi? » - « Je ne veux, lui dit-elle, Qu’un seul don; il me faut dans ce bassin d’argent, Sur l’heure, entre mes mains, voir la tête de Jean. » Mais Hérode est muet; à ce désir farouche Qu’un enfant exprimait le sourire à la bouche, Son coeur, un coeur de roi dans le crime vieilli, De tristesse et d’horreur lui-même a tressailli. Sa prudence d’ailleurs se révolte, alarmée, Car d’un peuple nombreux la victime est aimée. Mais son serment est là; ses témoins dangereux D’un sourire déjà s’avertissent entre eux, Esclaves peu soumis s’ils doutaient de sa force; Enfin la volupté qui lui tend sou amorce, Ce fruit que sur sa lèvre un frais rameau suspend; L’éclat fascinateur des doux yeux du serpent; D’ailleurs, c’est le destin; son serment le décide: Il jette en frémissait la parole homicide. Le bourreau déjà sort, armé du glaive. Ainsi Ce que n’avaient osé le vieillard endurci Et son courroux de fer aiguisé par l’injure, Le meurtre s’accomplit, oeuvre de la luxure Et des philtres dont Eve, aux lèvres du démon, Sous l’arche de l’Éden, a suce le poison. V Le bourreau, se montrant sur le seuil de la salle, Abaisse un large fer dégouttant sur la dalle, Et tient, de l’autre main, le vase horrible à voir, Où, parmi les caillots d’un sang épais et noir, Le col rouge et fluant, une tête coupée Vacille à chaque pas du sombre porte-épée; Il vient lent et stupide, il présente à l’enfant L’affreux don, accueilli d’un geste triomphant. La vierge aux tresses d’or sur le disque se penche, Dans les cheveux crépus enfonce une main blanche, Lève, non sans effort, mais la paix sur le front, Le poids lourd à son bras de la tête sans tronc, Sourit en l’attirant, et sur ces traits livides Promène des regards restés sereins et vides; Puis vers le lit royal, fière, se retournant, Tend cette face aux yeux d’Hérode frissonnant. Les nerfs vibrent toujours sous les chairs convulsives; Les orbites en feu jettent des lueurs vives; Dans les rides du front, jaune et de sang baigné, Le courroux siège encore, et l’esprit indigné, Du cratère béant de la bouche profonde, Semble lancer encor l’anathème au vieux monde. La Tentation. I Esprits immaculés d'amour et de lumière, Astres vêtus encor de la candeur première, Séraphins dans l'extase à jamais absorbés, Vous qui ne luttez pas et n'êtes pas tombés, Sphères où ne croît pas l’arbre de la science, Votre bonheur, là-haut, n’est qu’une longue enfance! Mais, aujourd'hui, troublant votre sérénité, D’ici-bas jusqu’à vous quel nuage est monté? Est-ce bien que la terre, objet d’inquiétudes, Doux astres, vous distrait de vos béatitudes? Vos habitants, rêveurs comme sont les humains, Laissent la harpe d’or languir entre leurs mains, Et, du haut des soleils que l’azur nous dérobe, Curieux et craintifs se penchent vers ce globe. Tels, du sommet des tours, dans les plaines, là-bas, Les enfants des guerriers regardent les combats, Et, devant la mêlée à leur âge interdite, Sentent confusément que leur destin s’agite. Ainsi l’aspect de l’homme et ce monde orageux Vous détournent souvent de vos célestes jeux. Or, jamais plus émus, plus tremblants qu’à cette heure, Vous n’avez contemplé la terrestre demeure. Tant d’étoiles jamais dans leur rayonnement, Jamais tant de regards tombés du firmament, Depuis les jours d’Adam et des premières larmes, N’ont cherché notre terre avec autant d’alarmes; Moins nombreux et moins vifs, ces feux dont l’éther luit Scintillent dans l’azur de la plus belle nuit. II C’est sur un bourg obscur que ces rayons affluent, C’est un seuil indigent que les anges saluent, C’est Nazareth, le toit d’un humble charpentier. Un cep de ses rameaux l’embrasse tout entier, Et l’ombre d’un figuier soir et matin dépasse Le mur qui du jardin enclôt l’étroit espace. Là,se parlent, assis sur le banc des aïeux, Une femme et son fils qu’elle implore des yeux. Recevant dans son coeur ce que le coeur adresse, Grave et beau, le jeune homme écoute avec tendresse: « Rien ne me sera plus quand vous aurez quitté L’abri de votre mère et notre obscurité. Mon coeur saigne déjà du sari- dont vous inonde Le combat du désert, surtout celui du monde; Et la voix qui vous dit: Va, fais l’oeuvre de Dieu! Je la sens dans mon sein comme un glaive de feu. « Laissez-moi regretter votre enfance éphémère! Que la gloire du fils est pesante à la mère, Et combien doit trembler celle à qui Gabriel Annonce qu’elle engendre un envoyé du ciel! Le sang qu’elle lui donne est tout promis au glaive, Elle nourrit l’agneau pour qu’un boucher l’enlève. O mon fils! pardonnez la faiblesse aux adieux, Je vous aurais voulu moins grand et plus heureux! Je voudrais vous garder, toujours à cette place, Sous notre pauvre toit qu’éclaire votre face. Vous qu’attend Israël pour sauveur et pour roi, Je voudrais, tout entier, vous retenir en moi. Car vous êtes ma vie, ô mon fils; il me semble Qu’en ce paisible enclos nous grandîmes ensemble, Que toujours je vous eus m’aimant et m’écoutant, Et que j’ai commencé de vivre en vous portant. Oui, Dieu, me visitant dans mon obéissance, Mit la maternité si près de mon enfance, Qu’avant l’heure où son fruit dans mon sein eût germé, Avant vous, ô mon fils, je n’avais pas aimé, Et qu’à votre berceau j’offris, tendre et jalouse, Tout le coeur d’une mère et celui d’une épouse. « Jésus! depuis qu’un ange, éveillant mon émoi, M’eut dit que c’était vous qui palpitiez en moi, En vous seul et par vous je m’attriste ou m’égaie; Et, dès l’heure où le fils tend ses bras et bégaie, Enfant dans vos baisers, jeune homme en vos discours, Vous m’avez été bon et consolant toujours. Votre coeur me parla dès que vos yeux s'ouvrirent; Par vous des jours mauvais les instants me sourirent, Lorsqu'enfant, dans la vie entrant par un exil, L'ange vos emporta vers les roseaux du Nil. Vous sentiez mes douleurs avant de les comprendre; Par un mot caressant vous saviez tout me rendre, Les pays, les autels pleurés par l'étranger. Des plus secrets ennuis prompt à vous affliger, Je vous parlais, déjà sérieuse et tout comme Si vous portiez conseil et si vous étiez homme. Mon esprit bien souvent s'en trouva affermi; Tout enfant, votre mère eut en vous un ami. Et lorsqu'en Israël, à la fin nous entrâmes, En vous donnant la main, heureuse entre les femmes, Je passais, vous étiez entre ceux du hameau Si grand déjà, si plein de sagesse et si beau! « Jamais d’un mot, d’un geste appelant les reproches, Vous n’avez affligé votre père et vos proches. Un jour, -- mais que de joie a payé ce tourment! -- Nous avons accusé votre enfance un moment. La faute était à moi, mère sans vigilance! Ce souvenir encor m’est comme un coup de lance! Pour la Pâque, à Sion, dans la foule arrêtés, Nous vous avions perdu dans les solennités. Je sais déjà, mon fils, ce que l’absence coûte! Trois fois en vous cherchant nous refaisons la route; Ce n’est qu’après trois jours de soucis bien pesants, Que nous vous retrouvons, vous, enfant de douze ans, Enseignant dans le temple et, droit sous le portique, Ébranlant les docteurs dans leur sagesse antique; Et tous vous écoulaient, étonnés et ravis. Je pleurais, et bientôt vous nous avez suivis. Or, mon coeur conservait ce qu’il venait d’entendre. « Dès lors, auprès de nous, toujours soumis et tendre, Vous vivez en bon fils, Seigneur, et partagez L’humble abri de ce toit qu’en un ciel vous changez; Votre amour souriant sur nos douleurs y brille; Vous gagnez de vos mains le pain de la famille; Par vos travaux constants son sort est adouci; Depuis trente ans, Seigneur, nous vous gardons ainsi. Pour son oeuvre aujourd’hui que l’esprit vous réclame, Tout mon bonheur de mère échappe de mon âme; Car d’un monde ennemi je sens déjà les coups: Au calice de fiel je m’abreuve avant vous. Malheur aux flancs choisis pour porter un prophète! La volonté de Dieu, cependant, sera faite; Allez, quoique mon sang, hélas! puisse en crier, Faire l’oeuvre du maître en fidèle ouvrier; Mais pour rendre, en partant, ma douleur moins amère, Mon fils et mon Seigneur, bénissez votre mère. » L’homme que la colombe, aux yeux de Jean charmé, Baptisait dans l’éclair du nom de bien-aimé, Courba son front puissant que ceindront les épines, Prit les mains de Marie entre ses mains divines, Lui parla longuement d’un retour éternel, Et partit revêtu du baiser maternel. O famille! ô foyer! temple cher à Dieu même! O filial amour, religion suprême, Doux asservissement qui fait les hommes forts, Paix qui prépare l’âme aux combats du dehors, Loi dont les plus grands coeurs suivent le mieux les règles, Humble nid où s’accroît l’envergure des aigles, Joug aimé des plus fiers et des plus triomphants, Qu’un regard maternel trouve toujours enfants! III Or, poussé par l’Esprit dans ses austères voies, Jésus fuit ce que l’homme a de plus saintes joies, Sa mère et ses amis, la paix de son foyer, Ses fleurs, son banc de pierre à l’ombre du figuier, Et les rêves d’été, les sommeils sur la mousse, Et du toit des aïeux l’obscurité si douce; Tous ces biens que la foule a le droit de goûter, Mais qu’aux élus le ciel montre pour les tenter, Ces chastes biens à qui tout prophète renonce Pour suivre un dur sentier de cailloux et de ronce. Au voyage sanglant le fils de l’homme est prêt; Et, marchant au désert, traverse Nazareth A l’heure où, saluant l’aube qui la ravive, S’éveille la cité plus fraîche et plus active. Les joyeux artisans, par le coq avertis, Entonnent leurs chansons au bruit de leurs outils; Les voisins, s’abordant de paroles amies, S’égayent à frapper aux maisons endormies. Sur la place déjà les marchands étrangers Abreuvent les chameaux de leurs faix déchargés. La serpe en mains, plusieurs vont voir, de l’oeil du maître, Leur vigne et leur froment qu’il faut cueillir peut-être; D’autres, se disputant sur leurs droits indécis, Font parler les vieillards près de la porte assis; Deux longs flots de passants se croisent sous son arche: Le gain ou le plaisir aiguillonne leur marche. Or, cherchant la douleur, son but et son devoir, Jésus ceignit ses reins et sortit sans les voir. Le matin, colorant les gazons qu’il arrose, Faisait tout verdoyer dans une vapeur rose. Nul vent lourd et poudreux ne ternissait encor Les bois tout d’émeraude et les froments tout d’or. L’air se peuplait d’oiseaux. Fraîche, embaumée et tendre, La campagne invitait le coeur à s’y répandre. C’était la fenaison; et du labeur commun Le fardeau partagé s’allégeait pour chacun. Mille fleurs, qu’avec l’herbe abattent les faucilles, Se nouaient en couronne au front des jeunes filles; Les faucheurs excités redoublaient à leurs chants. Tout transforme en plaisir le saint travail des champs, Où l’invisible noeud des douces sympathies Lie en gerbes, souvent, les âmes assorties. Pour l’heure un gai repas, à l’ombre du hallier, Rassemble des faneurs le cercle irrégulier, Et, dans leur joyeux groupe, ils offrent une place Au voyageur aimé qui leur sourit et passe; Et c’est à chaque instant quelque tableau pareil Où l’homme a mis sa joie, où Dieu met le soleil, Dans un vallon plus frais que les rosiers parfument, Sur la pente opposée au bourg où les toits fument, Près des eaux soupirant leurs bruits doux et confus, Un palais s’abritait sous les cèdres touffus; Un palais écarté dont le plaisir est l’hôte, Et dont chaque ornement est le prix d’une faute. Éteignant ses splendeurs dans l’aurore aux flots d’or, La fête de la nuit s’y prolongeait encor. Les conviés cherchaient la fraîcheur hors des salles. Baignant leurs fronts fiévreux aux brises matinales, Des couples nonchalants errent au bord des eaux. Accoudée au milieu des hôtes les plus beaux, Madeleine, au balcon ouvert sur les prairies, Sourit, sans les entendre, aux molles flatteries. Belle à faire oublier l’aube qui se levait, Les yeux vers l’horizon, sans voix, elle rêvait. Alors l’Adam nouveau qui consentit à naître Pour être aussi tenté, mais comme un Dieu peut l’être, Lance un regard sévère où pourtant est caché Le pardon du pécheur sous l’horreur du péché; Et, dans le coeur déchu que cet instant relève, Le douloureux reproche est entré comme un glaive. Magdalum aux plaisirs fut fermé dès ce jour, Des austères devoirs il devint le séjour; Un baptême de pleurs en lava les souillures; Le pauvre toucha l’or des coupables parures: Et, dans un souvenir plongée avec ferveur, La pécheresse eut foi la première au Sauveur. Or, longeant à grands pas la moisson déjà blonde, Jésus suit le chemin qui l’éloigne du monde. Derrière la montagne aux sinueux contours Disparaissent déjà Nazareth et ses tours; Les bornes sur le sol déjà sont plus distantes; Plus rares, les maisons déjà font place aux tentes. C’est, au lieu des faneurs, la tribu des bergers. Plus de grasse vallée et de flancs ombragés; Dans les maigres sillons déjà percent les roches; Tout de la terre inculte annonce les approches. Un dernier champ d’épis côtoyant le sentier, Autour de quelques ceps un buisson d’églantier, L’herbe autour d’un vieux puits plus épaisse et plus verte, Près d’une humble maison de platanes couverte Quelques fleurs, un verger orné d’arbres choisis, Font, au bord du désert, une extrême oasis, Tout est propre et charmant dans cet étroit domaine; Les chars plus élégants que le bouvier ramène, Les arbres mieux taillés, la blancheur du bétail, Tout montre en ce logis la joie et le travail. Dès qu’en son vert enclos parut la blanche ferme, Le pèlerin distrait marcha d’un pied moins ferme, Son bâton sur le roc sonna moins rudement, Son front de plis rêveurs se rida vaguement. Ses regards hésitants cherchaient cette demeure; Il semblait ne souffrir qu’à partir de cette heure, Cet intime combat dont le ciel est l’enjeu, Et que soutient en lui l’homme appuyé du dieu. Il a connu ce toit où tant de paix se cache, Un lien hospitalier dès longtemps l’y rattache, Au retour du désert à ce foyer admis, Il y trouvait toujours des visages amis. Car il allait souvent, comme tous les prophètes, De la nature au loin goûter les saintes fêtes; C’est là que par son père il était visité: Là qu’il se souvenait de sa divinité. Puis, quand il descendait pour rentrer chez les hommes Et se sentir encore être ce que nous sommes, C’était à ce foyer qu’il se disait comment Le bonheur peut nous luire ici-bas un moment. Dans l’heureux champ, qui semble aimer aussi ses maîtres, Un vieillard vénéré vit comme ses ancêtres. Quelle paix, quelle joie offre cette maison Au coeur dont son enclos ferait tout l’horizon, Au mortel investi d’un humble ministère, A qui restent permis les amours de la terre; Qui, n’ayant à porter que sa part de douleur Ignore encor le poids de l’esprit du Seigneur! Heureux l’homme inconnu, sans mission jalouse, Qui prendrait sous ce toit sa soeur et son épouse, Et recevant du ciel des rejetons nombreux D’un sort pareil au sien se flatterait pour eux! Mais Dieu donne au prophète une loi plus sévère Et lui défend les fleurs qui bordent son calvaire. Quand l’homme avec sa croix porte les croix d’autrui, Ce qui fait nos vertus est un piège pour lui. L’amour, qui purifie et soutient nos coeurs frêles, Souille un coeur de lévite et fait tomber ses ailes. Or, Jésus approchait, à tous les yeux caché Par le buisson en fleurs sur le chemin penché; Au travers il peut voir la cour hospitalière Où parle en ce moment une voix familière. Près du char des faneurs ployant sous l’heureux faix, Le vieillard déliait ses taureaux satisfaits; Ah! si l’hôte adoré se détourne et se montre Comme ces coeurs joyeux iront à sa rencontre! Comme ce mot: toujours! dit par lui sur le seuil Du bonheur des élus payera leur accueil! Il le sait, et près d’eux, il sent bien en lui-même Qu’on peut se faire un ciel de la terre où l’on aime. Plus loin c’est un combat librement entrepris, Ici c’est le repos entre des bras chéris. Ah! va-t-il s’arrêter pour respirer cette âme? Va-t-il se souvenir qu’il est né d’une femme? L’arbre qui sur le monde un jour doit dominer, Dans cet étroit jardin va-t-il s’enraciner, Et, n’offrant son appui qu’à cette jeune vigne, Le chêne est-il perdu pour un fardeau plus digne? Si c’est le coeur humain qui dans vous a battu, Si c’est bien notre chair qui vous a revêtu, Et si tout fils d’Adam, né du même lignage, O maître, a droit de voir en vous sa propre image; Ce n’est ni le désert, ni la tour de Sion Qui vous ont vu trembler dans la tentation, Ni le bois d’oliviers qui, le jour du supplice, Vous a vu repousser le plus amer calice! « O Verbe, dont la flamme habite dans ma cendre, Chez un autre que moi ne pouviez-vous descendre, Et donner à porter à des pieds moins tremblants Ce Sauveur retardé depuis quatre mille ans? Oh! terrible union d'une double nature, Du Verbe créateur avec la créature! Oh! brisement du sein qui contient l'infini! A la chair d'un mortel pourquoi vous être uni; Ou pourquoi votre esprit, touchant notre matière, Ne la peut-il, Seigneur, consumer tout entière? Comment de l'homme en vous est-il assez resté Pour trembler et souffrir dans la divinité? Tout mortel à me voir me prendrait pour un frère, Et s'il m'appelle ainsi sa bouche est téméraire; Lorsqu'au-devant de moi je sens son coeur venir, Je voudrais l'embrasser, et je dois le bénir! Mon front doit se voiler devant un regard tendre. L'amour qui m'est offert c'est à Dieu de le rendre. Je ne puis me donner selon mes doux penchants, Car j'appartiens à tous et surtout aux méchants! Et ceux qui m'ont aimé de l'amour la plus forte N'ont fait qu'unir leur croix à celle que je porte. » Il passa: la prière abrégea le combat; Et les Anges ont dit qu’une larme tomba. Larme attestant l’effort, mais que Jésus avoue; L’urne des séraphins la reçut de sa joue, Et des pauvres humains par un amour brisés Les coeurs faibles et doux y seront baptisés. Or, il marchait, rempli de cette ardeur plus prompte Que puise dans la lutte une âme qui se dompte, Prêt à tous les périls que Dieu dans ses desseins Suscite à chaque pas sur la route des saints. IV Il atteignait déjà cette âpre solitude Que l’âme des plus forts trouve souvent trop rude; Ce royaume du vide où l’air même tarit; Où l’homme ne vit pas si Dieu ne l’y nourrit. Il s’offrait aux périls de ces luttes secrètes Que cachent le désert et les longues retraites. Seul avec l’Esprit-Saint, il vécut dans ces lieux Pleins d’étranges terreurs, d’ennemis merveilleux, Dont la nature aux yeux de l’homme qu’elle entraîne, S’entoure pour le vaincre et rester souveraine. Durant quarante jours, sur les sommets ardus Qu’interdit le vertige aux voyants éperdus, Il habita, jeûnant de toute nourriture Par l’homme préparée ou prise à la nature; Sevrant surtout son âme, attentif à bannir Tout terrestre aliment et jusqu’au souvenir; Faisant place au Seigneur, rendant son coeur semblable A la virginité de la neige et du sable; Et, pour garder au Verbe un vase sans levain, N’admettant rien en soi si ce n’est le divin. Les oasis, tendant sous ses pas leurs embûches, Étalaient devant lui leurs sources et leurs ruches, Trésors plus séduisants, car ils sont plus cachés Par des vagues de sable ou des murs de rochers. Le gazon, près des puits, semé de fleurs sans nombre, Formait pour la mollesse un lit tout baigné d’ombre; Mille arbres y versaient leur fraîcheur et leurs fruits. L’air au sein des rameaux éveillait ces doux bruits, Ces souffles qui, passant sur des âmes lassées, En rêves fugitifs effeuillent les pensées, Et, comme une poussière, en leur vol énervant, Emportent nos vouloirs dissipés à tout vent. Pour l’enivrer de loin et l’avoir par surprise, Les jardins lui jetaient leurs senteurs dans la brise; Afin qu’à son insu le charme amollissant Avec l’air aspiré, pénétrât dans son sang. Sur un fond sablé d’or l’eau, qui brille et fascine, Creusait là, pour le bain, une fraîche piscine, Dans l’herbe et dans les fleurs s’encadrait en miroir; Onde flatteuse où l’homme a plaisir de se voir, Et qui tient, l’entourant d’azur et de nuage, Le rêveur jusqu’au soir penché sur son image. Sur les branches bercés entre les pommes d’or, Les oiseaux l’invitaient à cueillir ce trésor. De leur plus frais carmin les rosiers voulaient luire. Les lis s’étaient parés afin de le séduire Et d’avoir pour eux seuls les regards de ses yeux Distraits des fleurs de l’âme et détournés des cieux. Ainsi, pour l’arracher à sa vision pure Et pour ôter son coeur aux hommes, la nature, Les arbres, les fruits d’or, les brises qui chantaient, Les sources, les oiseaux et les fleurs le tentaient. Ailleurs, n’espérant plus le vaincre par ses charmes, Contre lui la nature essayait d’autres armes; Aux yeux du solitaire active à s’entourer Des sauvages grandeurs qui la font adorer, Et tiennent sous son joug, enchaînés par la crainte, Ceux dont l’âme secoue une plus molle étreinte. Les cratères éteints se rouvraient tout à coup; Des reptiles fangeux sifflaient, dressant le cou; De livides éclairs et des oiseaux funèbres Sur le front de Jésus glissaient dans les ténèbres. Furieux de subir un étrange ascendant, Les tigres contre lui s’élançaient cependant. Les rochers, les débris des cèdres centenaires Croulaient sur son chemin lancés par les tonnerres; L’orage, enfin, tâchait, en ébranlant son corps, D’occuper sa grande âme aux choses du dehors. Mais lui s’arme en priant d’une force paisible, Il tient son coeur tourné vers le père invisible, Et, l’homme intérieur dominant ce concert, L’esprit parle en son sein plus haut que le désert. Nuit et jour il entend sa parole profonde, Nuit et jour il répond, n’écoutant rien du monde; Sans ouïr les serpents pas plus que les oiseaux, Ou l’invitation des arbres et des eaux. Sa pensée est ailleurs; et, perçant tous les voiles, Monte sans s’arrêter même autour des étoiles, Et parcourt sans effroi ces lieux éblouissants Où l’homme n’entrera que dépouillé des sens. Ainsi, pour voir le Dieu fermant les yeux au temple, Père! c’est bien vous seul qu’il cherche et qu’il contemple, A genoux sur le sable aux brûlantes lueurs, Sur les gazons baignés de sang et de sueurs. C’est là qu’abolissant toute humaine doctrine, Tout aiguillon charnel brisé dans sa poitrine, Mieux qu’entre les docteurs de Thèbe ou de Sion, De la lumière vraie il eut la vision, Et connut, sans terreur ni mouvement superbe, Qu’en toute plénitude il possédait le Verbe. Divine région qui confine le ciel, Solitude où grandit l’homme immatériel, Il est bon de chercher sur ta lointaine grève Ce sol vierge de pas où croît la fleur du rêve, Où, comme deux époux que nul n’y vient troubler, Notre âme et le Seigneur aiment à se parler. Il est bon pour le coeur, quand la chair le gouverne, De vêtir le cilice au fond de la caverne, Aux impurs souvenirs d’y creuser des tombeaux, Et de manger le pain qu’apportent les corbeaux. Cependant, ô désert de Moïse et d’Élie, Où sous l’ardent charbon la langue se délie, Cime où circule un air enivrant et subtil, Même pour les élus tu n’es pas sans péril! Nul homme impunément, sur tes rocs téméraires, N’aborde une hauteur inconnue à ses frères, Et ne se croit, un jour, dans la splendeur du lieu, Plus distant des mortels qu’il n’est distant de Dieu. Le plus rude ennemi pour le coeur d’un apôtre, Ce n’est pas le plaisir qui triomphe du nôtre: Jusqu’aux neiges sans fin plus d’un sage est monté, Qui tombera du haut de son austérité. C’est quand les sens vaincus meurent de leur défaite Que Satan, plus hardi, visite le prophète, Et parfois, du ciel même envahissant le seuil, Creuse entre l’âme et Dieu l’abîme de l’orgueil. V Qui n’entrevit Satan? mais qui peut le décrire? Quel homme, ayant vécu, n’entendit pas son rire, Ce rire de l’abîme à l’heure où nous tombons? Nous l’avons connu tous, hélas! même les bons. Pourtant, lorsqu’il médite une attaque nouvelle, Nul ne devine plus en lui l’Ange rebelle, Tant il sait sous le fard, sous l’éclat déployé, Effacer les sillons de son front foudroyé; Tant son or emprunté luit sur ses ailes sombres, Tant il s’orne à propos de lumières ou d’ombres. A voir ses yeux d’azur, ses cheveux blonds et fins, Qui ne l’a pris souvent pour un des Séraphins? Dans les lieux les plus purs il nous cache ses piéges, Ses feux infects couvés sous les plus blanches neiges. Nul ne peut dénombrer les formes qu’il revêt. L’innocence, en dormant, l’entend sur son chevet. Il surgit de la lampe et des piliers du temple, De l’austère cellule où le sage contemple. Il se sert contre nous de nos meilleurs penchants; Il force à nous tenter même les fleurs des champs, La colombe, le lis, créatures fidèles, Et dont rien n’a terni le calice et les ailes. Mais le coeur est son lieu, c’est là qu’il vit toujours; Vaincu même, il s’y cache en de secrets détours. Il sait le faible endroit de l’âme la plus forte: Dans toute région l’homme avec soi l’emporte. Dans la nature même, elle que Dieu conduit, Le noir esprit du mal sur nos pas s’introduit. Il suit la liberté si loin qu’elle pénètre; Avec elle il sortit des mystères de l’être: Il est né de ce jour où, créant le désir, Dieu fit don à l’esprit du pouvoir de choisir. Or le rusé démon, dans ses métamorphoses, Dispose en souverain de la forme des choses. Contre l’être inconnu qui met le doute en lui, D’horreur ou de beauté s’arme-t-il aujourd’hui? Quel sphinx ou quel serpent, quel ange au front mystique Cache à l’Adam nouveau le séducteur antique? Et qui le peindra tel qu’aidé de tout son art, Il osa de Jésus affronter le regard? Il vient par le désert qu’il a rendu complice; Il roule sur le roc, ou sur les fleurs il glisse; Il s'allonge et grandit comme un nuage errant, Autour de l'ennemi tourne en le resserrant; Il décrit lentement ses spirales infâmes Le vautour infernal qui s'abat sur les âmes; Il arrive sans bruit et de chaque horizon, Et forme autour du coeur une adroite prison. Mais Jésus s’est muni du jeûne et du silence, Et l’Esprit garde en lui toute sa vigilance. Il avait vu de loin poindre cet ennemi Qui nous cherche dans l’ombre et prend l’homme endormi; Et pour la lutte, armé d’une ardente prière, Il veillait et pleurait, à genoux sur la pierre. « Mon père, disait-il, ma force est toute en vous; Vous seul accomplissez l’oeuvre que je résous; Malgré ce nom de fils, dont votre amour me nomme, Je suis faible et craintif, du jour où je suis homme, Et si votre vertu m’abandonne aujourd’hui, En moi le sang d’Adam faillira comme en lui. Car, tout nous vient de vous: de votre sein auguste, La lumière de l’astre et la candeur du juste. Et tout s’éclipserait, l’âme et le firmament, Si le flot créateur tarissait un moment. Ce qui n’est pas de vous, dans l’âme et la nature, N’est que mal ou néant et menteuse figure. Tous les coeurs séparés de vous et qui croiront Trouver en eux leur vie et leur vertu, mourront; Ils sont pareils au fleuve, orgueilleux de sa course, Qui refuserait l’eau jaillissant de la source. L’humilité reçoit, à genoux sur le seuil, Ce flot vivifiant rejeté par l’orgueil. Sur l’homme humble et contrit vos présents se répandent; Car vous ne vous donnez qu’à ceux qui vous demandent. Il suffit, en pleurant, de dire un de vos noms, Et tout ce qui nous manque alors nous l’obtenons. Autour de nous rôdant, l’Esprit de mort épie L’heure où vous délaissez la maison de l’impie. Telle, au soir, sur un mont d’abord clair et vermeil, L’ombre envahit le flanc quitté par le soleil; Ainsi le morne enfer occupe chaque place Des coeurs dont, à pas lents, se retire la grâce. Versez-moi donc à flots ce rayon bienfaisant, O mon père! et dans moi soyez toujours présent. Que le Verbe éternel votre fils et vous-même, Ce fils que vous aimez, Seigneur, et qui vous aime, Ne délaisse jamais mon coeur qu'il a fait sien: Hors ce qu'il peut en moi, mon âme ne peut rien; Oui, je le sens, mon Dieu, cette chair qui le porte Reçut, étant si faible, une tâche trop forte. Soufflez-moi, chaque jour, votre haleine de feu, Car l'homme tremble en moi de faillir sous le Dieu. Vous soutiendrez mon coeur, l'ayant fait votre vase. Votre main, qui posa l'univers sur sa base, Sur sa tige affermit la pauvre fleur des champs. L'âme, ici-bas livrée aux aquilons méchants, Ne mûrit pas de grains pour la moisson divine, Si dans votre amour seul elle n'a pris racine. O Verbe, dont chacun porte un rayon dans soi, Puisque vous m'habitez, Seigneur, protégez-moi, Et défendez mon coeur du démon qui l'effraie Comme vous défendez le froment de l'ivraie, L'étoile du nuage et de l'obscurité, En abondant chez eux de sève et de clarté. Je suis prêt au combat, mon père, et vous supplie; L’homme a fait ce qu’il peut, il pleure et s’humilie, C’est à vous d’enchaîner le tentateur fatal, O vous, souverain bien, délivrez-nous du mal! » Or, l’Esprit saint, à qui l’humilité commande, A qui toute prière ouvre l’âme plus grande, Vient dans le fils de l’homme emplir dès ce moment, La place faite à Dieu par le renoncement. Mais, observant de loin que Jésus se prosterne, Déjà l’Esprit d’orgueil goûte un triomphe interne; En son aveuglement, Satan s’est écrié: « S’il était plus qu’un homme, il n’aurait pas prié! » Et préparant son dard, l’infernale couleuvre, Dont le venin, jadis, du Maître a souillé l’oeuvre, Voyant ce corps maigri par le jeûne et défait, Des besoins de la chair tenta d’abord l’effet. Car le premier conseil du prince de l’abîme Prend avec art la voix d’un désir légitime. « Es-tu le fils de Dieu, commande, et dans tes mains Ces pierres, lui dit-il, vont devenir des pains. » Et Jésus répliqua: « L’homme, a dit le saint livre, Ne vit pas seulement de pain, mais il doit vivre De tout verbe qui sort de la bouche de Dieu. » Alors Satan le prend et le porte au milieu De la sainte cité, sur le faîte du Temple; Et, citant l’Écriture à son tour en exemple: « Es-tu le fils de Dieu, ce Christ que l’on attend, Tu peux nous le prouver en te précipitant; Car il est dit que Dieu, qui d’en haut te regarde, Aux anges a prescrit de t’avoir sous leur garde, Et qu’ils empêcheront, te portant dans leurs mains, Que ton pied ne se heurte aux pierres des chemins. » Satan voulait sonder, en sa vieille imposture, L’âme du solitaire et sa double nature. A défaut de l’orgueil, il cherche incessamment A souffler aux élus l’esprit d’abattement; Il les pousse à douter, à se trouver indignes Et, pour se rassurer, à demander des signes. Or le saint doit trembler, et Dieu n’a pas voulu Dès ce monde annoncer la victoire à l’élu; Dieu commande l’espoir, mais il maintient l’obstacle Et craint l’oisiveté qui peut suivre un miracle. Jésus repartit donc: « Il est encore écrit: Tu ne tenteras point ton Dieu. » Le noir Esprit L’emporta de nouveau sur un mont solitaire Et, d’en haut, lui montra les choses de la terre, Les royaumes du monde et toutes leurs splendeurs, Tout ce que l’homme enfin poursuit de ses ardeurs. Et Satan lui disait: « Vaut-il mieux, examine, Être celui qui sert, ou celui qui domine? Vois ce qu’on fait là-bas de tout lâche rêveur Qui se dévoue au nom de saint et de sauveur. Choisis, ou de régner ou de souffrir chez l’homme. Promène tes regards de Babylone à Rome; Vois, dans la pourpre et l’or et dans les voluptés, Trôner sur les mortels les princes des cités. Les peuples à genoux adorent leurs fantômes; Les tours de leurs maisons des dieux cachent les dômes; Leurs gloires sont à moi: trônes, trésors, palais, Je les donne à tous ceux en qui je me complais. Je te les donne à toi, pouvoir, titres sonores, Si, t’étant prosterné devant moi, tu m’adores. » Paisible et patient, comme il convient aux forts, Jésus au Tentateur répondait jusqu’alors; Mais à voir le démon revendiquer un culte Plein du zèle de Dieu vers qui monte l’insulte: « Retire-toi, Satan, dit-il, retire-toi! N’adorer, ne servir que Dieu, telle est la loi! » Or, Satan le quitta sans l’avoir pu connaître. « D’où vient, se disait-il, cet humble et puissant être? De la terre ou du ciel? Homme, il serait tenté; Ange, il eût devant moi montré plus de fierté. » Car Satan lit au fond des âmes qu’il abuse; C’est à juger les coeurs qu’il met d’abord sa ruse: Habile à préparer à chacun son écueil, Dans l’homme il comprend tout... hors l’absence d’orgueil. VI Tous les anges au ciel, par instants soucieux, Sur l’astre des douleurs jettent d’en haut les yeux; Le trône de Dieu même et ses vivantes flammes Ne leur font oublier ce calvaire des âmes. Oui, chaque être avec nous se relève ou s’abat; Le prix dépend pour tous de celui qui combat. Oui, l'oeuvre de salut ici-bas se consomme; Le sort même du ciel s'attache au Fils de l'homme; L'homme seul a reçu, pour être ici tenté, Le fardeau de la croix et de la liberté; L'homme est le seul esprit qui souffre et qui mérite. Des soleils habités la douleur est proscrite: Notre globe, expiant pour les globes heureux, Est tombé, se relève et triomphe pour eux. Tout l'univers se lave à nos larmes fécondes: Le sang des fils d'Adam coule pour tous les mondes, Et Jésus, effaçant le sombre arrêt du dam, Jésus saigne et combat pour tous les fils d'Adam. Mais, du démon vaincu répandant la nouvelle, Des messagers divins l’hosanna la révèle. Le peuple des Esprits, tous les purs habitants De ces soleils où règne un éternel printemps; Le radieux essaim des oiseaux de l’Aurore Qui ne peut plus tomber, mais peut monter encore; Tous ceux dont notre chute attristait le bonheur; Les séraphins vivant de l’amour du Seigneur, Et ceux que voit le ciel, en un moins doux partage, Aimer moins ardemment et savoir davantage; Et tous les fils d’Adam qui vers ce jour si beau, Aspiraient, enchaînés dans la nuit du tombeau, Et qui, lutteurs aussi, vont, couronnés de nimbes, Après ce grand combat sortir brillants des limbes; Tout être enfin sentant, quoique faible et puni, Qu’un invincible espoir lui promet l’infini; Tout coin de l’univers que la pensée habite, Où le désir de vie en un germe palpite, Tout connut ce triomphe... excepté les humains; Car le glaive, toujours, doit veiller dans leurs mains. Du repos énervant que pour l’âme il redoute, Dieu veut nous préserver par la crainte et le doute, Et, de peur de l’orgueil, il ne nous fait savoir Qu’assez de nos grandeurs pour engendrer l’espoir. Or tous ceux des Esprits qu’en leurs sphères lointaines Le poids d’un corps trop lourd ne tient pas dans les chaînes, Et qui, pour s’élancer dans les champs infinis, Comme de grands oiseaux peuvent quitter leurs nids; Tous ceux dont les destins sont attachés aux nôtres, Et pour qui notre globe est le centre des autres, Partis de leurs soleils, rapides messagers, Remplissaient l’air, pareils à des flocons légers. Ils volaient vers la terre, innombrable cortége; Ils teignaient les sommets d’une blancheur de neige, Et, passant tour à tour, adoraient, à genoux, Celui qui triompha pour eux comme pour nous. VII Les anges le servaient comme ils servait son père, Moins timides pourtant et tels qu’auprès d’un frère: Tels qu’auprès d’eux, jadis, ces divins voyageurs Ont vu, l’urne à la main, accourir les pasteurs. Autour du fils aîné rentré de la bataille, Tel s’empresse, admirant son armure et sa taille, L’essaim joyeux et fier des plus jeunes enfants, Prenant son bouclier dans leurs bras triomphants, Lui présentant le pain, et vers la table, en groupe, Portant la lourde amphore et remplissant la coupe. Chacun d’eux, à l’envi, pour apaiser sa faim, S’employait de son mieux, Archange ou Séraphin, Et remplaçait le pain qu’en sa ruse grossière L’Esprit d’orgueil prétend susciter de la pierre. Chacun lui préparait des aliments divers; Les célestes greniers pour eux étaient ouverts. Chaque Ange, parcourant la sphère qu’il cultive, Moissonnait pour Jésus d’une main attentive; Choisissant les épis et les fruits les plus beaux, La manne et la rosée et les plus fraîches eaux, Et du coeur des palmiers la moelle nourrissante, Et la sève de tout sous leurs doigts jaillissante. Ils s’envolaient ainsi, des mondes étrangers, En un rapide essor, dépeuplant les vergers; Et, pour former un miel de toutes leurs merveilles, Allaient et revenaient ainsi que des abeilles. Mais un plus doux tribut par eux était offert Au lutteur fatigué des combats du désert; A ses yeux, consolés par de riants prodiges Ils venaient de Satan effacer les vestiges: Et les noirs souvenirs que, même à son vainqueur, Le sombre Esprit du mal laisse toujours au coeur. Ils montraient à Jésus, en leur divin langage Où l’action vivante unit au son l’image, Tout le bien qu’opérait sur terre, en ce moment Chaque juste avec lui concourant librement. Des secrètes vertus lui déroulant le drame, Ils faisaient, devant lui, passer toute belle âme. Ce qu’il verrait lui-même, en son propre horizon, S’il n’eût d’un corps humain accepté la prison, A cette heure il le vit dans les discours des Anges, Et sa chair frissonna de ces clartés étranges. Il voyait, des soleils harmonisant l’essor, Se croiser dans l’azur leurs mille rênes d’or, Et courir par les airs les germes impalpables Des mondes à venir plus nombreux que les sables, Et l’immense nature en son ordre éternel, Suivre un chemin tracé par le doigt paternel; Et l’ordre plus parfait qu’établit en soi-même L’âme qui suit sa loi librement et qui l’aime; Tout ce qu’en naissant homme il renonçait à voir, Tout ce qu’il sauvera de l’infernal pouvoir. Dans l’âme humaine, ainsi, quand tout orgueil s’abdique, Dieu lui prête souvent un regard fatidique, Et fait voir de son ciel les vives profondeurs A qui ferme les yeux aux mortelles splendeurs. Tel, ayant écarté l’orgueilleuse vipère, Jésus rentre un moment dans le sein de son père, Et le Verbe, dans l’homme étant seul écouté, Reprend possession de son éternité. Il habite d’avance en la cité qu’il fonde Et dans les temps meilleurs qu’il vient donner au monde. Au lieu de ces palais de pierre et de limon Et des trésors impurs offerts par le démon, Dieu fait part, en son sein, du céleste royaume Au fils du charpentier né sous un toit de chaume. Oui, Seigneur, au milieu de leurs tentations, Vous donnez à vos fils de telles visions; Montrant à l’ouvrier la splendide muraille De la sainte cité pour laquelle il travaille. Car le présent est rude; et, pour nous soutenir, Ce n’est pas trop, Seigneur, de voir dans l’avenir. Il vit donc, sur le mont d'où Satan prit la fuite, Cette Jérusalem nouvellement construite, Aux murs de jaspe et d'or, aux douze fondements Faits de douze couleurs, de douze diamants; Où jamais n'est entré rien de tout ce qui rampe, Où l'esprit est le temple, où l'amour est la lampe, Et qui porte en son ciel, toujours pur et vermeil, La gloire du Seigneur pour lune et pour soleil. Tout, donc, lui fut montré dans cette courte extase; Mais lui-même à sa lèvre arrachant le doux vase, Et quittant le festin par les anges servi, Il reprit le sentier précédemment suivi, L’âpre et l’étroit sentier qui bientôt le ramène Aux labeurs acceptés de l’existence humaine. Il rentre sous le toit de l’artisan obscur; Il reprend les outils qui tapissent le mur, Et rompt le pain grossier qui l’attend sur la table Entre le plat d’argile et la coupe d’érable. VIII Nul ne veut de ton joug que le Christ a porté Et chacun te blasphème, ô sainte pauvreté! Le sage même, épris des luttes qu’il surmonte, T’appelle une douleur et le riche une honte. Eh bien! moi, je te nomme un vrai présent du ciel: Non, la haine en ton sein ne cuve pas son fiel, O mère des grands coeurs, nourrice aux flancs robustes, Dieu te donne à former les voyants et les justes, Et tu leur fais goûter, dans l’ombre où tu te plais, Ces fortes voluptés qui n’énervent jamais. Salut, rustiques murs qu’on revoit avec larmes, Où pendent des aïeux les outils et les armes! Pain noir que la fatigue a rendu savoureux, Et que les fils gaîment se partagent entre eux! Compagne du travail jusqu’à l’aube prochaine, Lampe de fer veillant sur la table de chêne! Simple vase de terre où reste frais longtemps Le rameau de lilas, premier don du printemps! Livres jaunis rangés en ordre sur la planche! Antique cheminée où le soir on s’épanche, Place où le fils rassure, en lui prenant la main, La mère, hélas! qui songe au pain du lendemain! Ah! souvent, quels festins apportés par les Anges, Entre l’homme et le ciel! quels radieux échanges, Quel royaume inconnu des princes et des rois L’esprit d’en haut nous fait entre ces murs étroits! Humble renoncement fertile en pures joies, Nul n’arrive au repos qu’en marchant sur tes voies; Par toi seul le désir, conservant tout son feu, Vole à travers ce monde et va droit jusqu’à Dieu. Ta main seule du coeur tend la plus noble fibre; Qui refuse ton joug ne veut pas être libre, Et nul n’aime son frère en toute charité S’il ne te chérit pas, divine pauvreté! Heureux qui te choisit pour maîtresse et pour guide; Tu réserves son coeur au seul trésor solide. Le riche, en ses ennuis languissamment couché, N’est qu’un pâle captif à son or attaché. Mais l’âme de tes fils, plus ardente et plus tendre, Sur les ailes de tout est prompte à se répandre; Elle s’en va flotter sur les soleils levants, Sous les chênes sacrés fait ses palais vivants, Et, s’enivrant d’air pur et de fleurs sans culture, A pour luxe éternel l’amour de la nature. Dieu te donne aux chanteurs pour ange gardien; Tu tailles dans le houx leur rustique soutien; Sous ta cape de laine ils vont de ville en ville; Par toi leur lyre est d’or si leur coupe est d’argile. Bienheureux entre tous ces aveugles divins Qui mangent ton pain noir sur le bord des ravins! Le monde, après mille ans, et sans que rien l’en sèvre, S’abreuve encor du miel échappé de leur lèvre. Qui ne voudrait t’aimer et te suivre à ce prix! Ne t’éloigne donc plus; à ceux que tu chéris N’épargne pas la faim, les maux de toute sorte, Ange, mais au désert où l’esprit les emporte, Devant le vrai royaume entr’ouvert à leurs yeux, Fais-leur goûter parfois le pain venu des cieux. Montre-leur un moment le laurier que Dieu donne, Mets en eux le mépris de toute autre couronne, Pour qu’au fort des douleurs du jeûne et de l’oubli, Quand le démon viendra, jugeant l’homme affaibli, Les tenter à l’écart avec un pain immonde Et leur offrir la pourpre et les trônes du monde, L’esprit du Maître en eux se relève à l’instant, Et qu’ils disent aussi: Retire-toi, Satan! Les OEuvres De La Foi. I Jésus, fertilisant de ses sueurs divines L’héritage où mûrit sa couronne d’épines, Fait l'oeuvre de son père; et, comme il est écrit, Passe dans Israël sans asile et proscrit; Travaillant dans les pleurs: des miracles qu’il sème, Des bénédictions payé par l’anathème; Se lassant à guérir, dans le flot baptismal, Les péchés de la terre infatigable au mal. Des hommes le suivaient que la douleur amène. À chaque pas, un cri de la misère humaine Dominant mille cris, voix d’un coeur plus aimant, Vient au coeur de Jésus frapper plus fortement. Et la foi sait ravir, forçant Dieu, s’il hésite, Le don miraculeux que l’amour sollicite. C’est la Chananéenne et son coeur obstiné, Et l’espoir maternel jamais déraciné; L’Idolâtre, en sa nuit tout à coup éclaircie, A force de vouloir a connu le Messie, Le Dieu venu pour tous, mais qui se tient caché Et dont l’esprit ne luit qu’à ceux qui l’ont cherché. Or les disciples, las du bruit de sa prière, De leurs mains sans pitié la poussaient en arrière; Mais elle, aux pieds du Christ se traînant à genoux, Criait: « Fils de David, ayez pitié de nous! « Délivrez mon enfant que le démon tourmente. » Et Jésus, retenant sa parole clémente, Gardait un dur silence, et, prêt à s’émouvoir Devant ces pleurs sacrés, semblait ne pas les voir; Même, pour l’éprouver et donner aux fidèles De la foi des Gentils d’invincibles modèles, Il laissa, - lui Jésus! - tomber ce mot cruel: « Je ne suis envoyé qu’aux brebis d’Israël. » Toujours elle priait. Lui, comme sans l’entendre: « Pour le jeter aux chiens, il n’est pas bon de prendre « Le pain des fils de Dieu. » - « Seigneur! » - d’un ton soumis, Dit-elle; - « aux petits chiens du moins il est permis « De manger à vos pieds les miettes de la table. » Et Jésus, reprenant son dessein véritable: « Femme, votre foi donne un grand exemple; allez! « Que Dieu fasse pour vous ainsi que vous voulez. » - Et la mère trouva la joie en sa famille, Car le démon sur l’heure avait quitté sa fille. II Autre part - mais toujours ailleurs que dans Sion, - Aussi ferme en sa foi, c’est le Centurion; Au baptême de feu la charité le lave, Car il vient, - lui soldat, - prier pour son esclave. « Maître, un mal inconnu consume avec lenteur « Et torture en son lit mon pauvre serviteur! » « J’irai, - lui dit Jésus, l’encourageant d’un signe, - « Je le soulagerai. - « Non, je ne suis pas digne, » Reprit l’humble étranger, - « pour cette guérison, « De vous voir, ô Seigneur, entrer dans ma maison; « Mais dites seulement! du mal qui nous désole, « Vous guérirez cette âme avec une parole! » Et Jésus se tournant vers les groupes nombreux S’étonne et parle ainsi: « Parmi tous les Hébreux « Jamais je n’ai trouvé tant de foi qu’en cet homme! « Sors et qu’il te soit fait, - dit-il au fils de Rome, « Selon que tu le crois! » Le serviteur chéri Au retour de son maître était déjà guéri. III Heureuse dans sa foi l’âme vaillante et ferme, De tous les dons du ciel elle a reçu le germe; A ses nuits de douleur présageant guérison, Un rayon vif et pur réchauffe sa prison. Heureux le coeur soumis au mal expiatoire Qui, même sans guérir, ne cesse pas de croire; Sa souffrance est moins lourde à porter ici-bas Que les plaisirs du monde au coeur qui ne croit pas. L’ennui suffit chez l’un pour souffler le blasphème; Plus l’autre est torturé, mon Dieu! plus il vous aime; Plus il voit resplendir, adorant vos desseins, Le trône qui l’attend là-haut, parmi les saints; Plus ardent il perçoit, dans sa douleur charnelle, L’intime vision de la gloire éternelle. Oui, tandis que l’impie, épris des voluptés, Ne croit plus aux plaisirs dès qu’il les a goûtés, L’homme en qui la foi forte a dissipé toute ombre, Voit au fond des douleurs des voluptés sans nombre; Car lui seul, en souffrant, libre de tout remord, Comme une guérison peut embrasser la mort. IV Mon Dieu! seul de vos créatures, Pourquoi l’homme peut-il douter? Lui né pour vos splendeurs futures Que nulle autre ne doit goûter. Tout vous annonce et vous adore: La nuit sombre croit à l’aurore, L’hiver croit au printemps vermeil. L’homme seul hésite, examine; Lui que votre verbe illumine, Il nie en face du soleil! La foi, la foi seule est féconde; La foi nous apprit à semer. C’est la foi qui peuple le monde; Il faut croire pour bien aimer. Sur la branche humide qui ploie, Avant que nul fruit ne s’y voie, C’est la foi qui bâtit les nids. Montrant des régions plus belles, La foi porte les hirondelles Dans les espaces infinis. Dans l’azur, sans savoir leur route, Comme des troupeaux familiers, Les soleils, sans frayeur ni doute, Marchent, devant Dieu, par milliers. La foi guide l’oeil du prophète; Elle fait entendre au poëte Les bruits qui deviendront des vers. Au chercheur ardent qui découvre Par la foi l’horizon qui s’ouvre Fait voir les nouveaux univers. La foi, bien mieux que la boussole, Conduit les coeurs et les vaisseaux. Le martyr que la foi console Des lions brave les assauts. Chaque astre, sur la foi du maître, Vole à son but, sans le connaître, Et Dieu te le révèle à toi! Crois donc, ô raison trop altière! L’oeuvre de la nature entière N’est qu’un immense acte de foi. V Et moi, Seigneur, aussi, je fus rebelle à croire! Le doute, en ses déserts, m’a longtemps égaré: Loin du puits de Jacob, où les âmes vont boire; Indocile au pasteur, j’ai vécu séparé. Je tentai l’inconnu dans mon orgueil avide. Je voulais une source à l’écart du troupeau, J’ai marché dans la nuit, j’ai sondé dans le vide. Et l’orgueil m’a partout creusé des puits sans eau. Un mirage m’appelle à des sources lointaines; Mais l'onde, au loin, recule ou tarit devant moi. De tout humain savoir, j’ai goûté les fontaines, Et j’en ai rapporté la soif de votre foi. Mon esprit altéré me devient un supplice; Faites pleuvoir en lui quelques larmes du ciel. Rendez à mes désirs, rendez votre calice, J’y veux boire, ô mon Dieu, même avec tout son fiel! J’ai dans ma fièvre encor, j’ai des rêves funèbres; Cette langue qui prie est prête à blasphémer. Éclairez ma raison, je connais mes ténèbres, Faites-moi croire, ô Dieu, je me charge d’aimer! Seigneur, vous écoutez la plus humble prière, Et le cri de l’insecte et celui de l’oiseau, Et cet agneau perdu qui demande sa mère, Et cette herbe séchée à qui manque un peu d’eau. Votre nom prononcé rafraîchit la pensée; Il rayonne dans l’ombre où je m’enveloppais. Toute larme pieuse, à vos genoux versée, Est, pour un coeur souffrant, le baume de la paix. Vous m’entendrez, Seigneur, car je pleure et j’espère! J’élève à vous mon coeur par le monde abattu. J’espère! et votre loi, tendre comme une mère, De la douce espérance a fait une vertu. Redonnez-moi, Seigneur, la vie et le courage; Que j’aille en vous servant jusqu’à la fin du jour; Dissipez des erreurs le stérile nuage Au rayon de la foi rallumé par l’amour. L’orgueil ferme le coeur aux innocentes joies Et tient la porte ouverte à l’ennui triomphant. Donnez-moi, pour marcher humblement dans vos voies, La raison du vieillard et la foi de l’enfant. Alors, Seigneur, alors, mon âme calme et forte Souffrira, sans colère et sans fougueux transports, Le mal que chaque jour et chaque nuit apporte À cette argile de mon corps. L’Évangile Des Champs. I Or, fuyant Israël, terre ingrate et jalouse, Souvent, dans le désert, Jésus avec les Douze Sachant que, selon Dieu, son jour n’est pas venu, Cherchait la paix, ce bien aux cités inconnu; Cette paix du désert pleine d’austères fêtes, Où, d’eux-mêmes, souvent, s’exilent les prophètes. Sans que la foulé encor s’excite à les haïr, Loin de son vain tumulte ils ont besoin de fuir. Car ce n’est qu’au désert, au jour de la nature, Que la parole en nous luit plus vive et plus pure. Dans le silence, alors, du monde et de tout bruit L’intime symphonie en nos coeurs se construit; L’âme, ayant écarté ce que l’homme interpose, Entend la voix de Dieu sortir de toute chose; Puise au flot infini du rocher débordant, Et parle à Jéhovah dans le buisson ardent. Là, le Maître des siens peut mieux se faire entendre; Il y trouve leur coeur plus ouvert et plus tendre. Là, par mille tableaux et par mille chansons La nature, ô Jésus, aidait à vos leçons, Et prêtait, y mêlant de radieux symboles, La vie et la couleur aux mystiques paroles. Montrant partout l’exemple, il dit: les soins touchants Que le Père céleste a pour la fleur des champs; Le lis, en sa blancheur, plus qu’un roi magnifique, Quoiqu’il n’ait point filé sa splendide tunique; L’oiseau nourri de grain sans qu’il songe à semer, Contents l’un de chanter et l’autre d’embaumer; Les bourgeons du figuier, plus sages que les sages, Du printemps et des fleurs infaillibles présages; Le royaume de Dieu, lentement élevé, Comme l’arbre sorti du grain de sénevé; Le froment dévoré par l’ivraie et le sable A la sainte parole en nos âmes semblable. Ici, le blé du ciel, l’espoir du pain nouveau. Meurt faute d’une larme et d’une goutte d’eau; Ici, le grain germa, l’épi déjà s’annonce, La passion bientôt l’étouffé sous la ronce, Où, trop voisins du monde, hélas! les blés naissants Sont foulés sous les pieds de mille impurs passants. Il enseignait ainsi: montrant dans la nature Le sens mystérieux caché sous la figure; Traduisant les forêts, les fleuves et les vents; Parlant comme son père avec des mots vivants. Car, pour tout homme instruit à la divine école, L’univers tout entier n’est qu’une parabole. La nature, ô mon Dieu, pleine de votre esprit, Porte aussi sur son front un Évangile écrit; Et, nous faisant aimer vos lois qu’elle proclame, Le poëte y sait lire avec les yeux de l’âme. II Oui, ton livre, ô Nature, à l’impie est fermé: La foi seule y pénètre; Pour guider le regard sur ce texte animé, Il faut le doigt du Maître. Plus s’exalte l’orgueil sondant les vastes cieux, Plus la nuit se fait noire. Nul ne voit dans l’esprit et plus loin que les yeux, Sans aimer et sans croire. Plaignons l’homme charnel! il passe aveugle et sourd, Niant chaque merveille; Dans l’épaisseur des sens il dort d’un sommeil lourd; Le désir seul l’éveille. Au poids de ses besoins, souvent de ses ennuis, Il pèse toutes choses; Sans aller plus avant que la saveur des fruits, Que le parfum des roses. Il demande au soleil de faciles moissons; Puis, la faim satisfaite, Il glane des plaisirs, mais jamais des leçons, Dans la nature en fête. Aux doux bruits du feuillage il s’est bercé parfois,. En ses loisirs frivoles; Jamais il n’a cueilli, dans le secret des bois, La fleur des paraboles. S’il vante le savoir qui décrit les soleils Et l’orgueil de l’étude, Il fuit sa conscience et les graves conseils Nés de la solitude. Il y trouverait Dieu qui remplit les déserts, Dieu que tout être nomme! Là, chênes et roseaux, sables ou gazons verts, Tout le révèle à l’homme. Tout nous peint l’invisible et raconte le ciel: Ce lis qui vient d’éclore Nous offre une leçon plus douce que son miel; Mais le méchant l’ignore. Pour lui tout est obscur, tout est muet pour lui; Dieu frappe en vain sa porte, En vain l’Océan gronde ou l’arc-en-ciel a lui, Il dit toujours: qu’importe! Jamais son oeil, des cieux sondant l’infinité, Dans l’azur ne s’élance; L’oreille de son coeur n’a jamais écouté Les accords du silence. Des purs foyers d’amour, il n’approche jamais, Jamais il n’y prend flamme; La foudre peut demain frapper son crâne épais Sans éclairer son âme. III C’est qu’il faut, ô mon Dieu, loin du monde moqueur, Regarder la Nature avec les yeux du coeur. Vous seul et votre Esprit apprenez aux plus dignes A connaître, au désert, à traduire vos signes, A saisir le symbole en son intime loi, A voir en action l’espoir, l’amour, la foi. IV Puisque l’univers est un livre Écrit pour les yeux innocents, Seigneur, quand son attrait m’enivre, Rends plus purs mon âme et mes sens. Puisqu’au trésor des paraboles La foi trouve un accès permis, Donne-moi, devant’ tes symboles, Le coeur simple et l’esprit soumis. La nature sera plus belle Et me parlera sans détour, Si, pour toi, je deviens comme elle, Obéissant et plein d’amour. O mon Dieu! fais-moi donc largesse De douceur et d’humilité, Pour que j’apprenne ta sagesse Écrite dans l’immensité. Fais-moi lire, au front des nuages, L’alphabet d’or et de vermeil Dont l’azur déroule les pages Sous les doigts ardents du soleil; Et les contours des monts austères, Et, sur les gazons diaprés, Le sens des mille caractères Que les fleurs tracent dans les prés; Les réseaux tremblants sur la mousse Qu’à l’ombre du feuillage noir La lune, avec sa blancheur douce, Tresse au pied des chênes le soir. Fais que je sache mieux entendre’ L’esprit caché dans cette voix Qui parle au coeur plaintif et tendre, Quand le vent gémit dans les bois. Je veux recueillir sur les cimes Des accords l’innombrable essaim, Pour exprimer ces voix intimes Qui me tourmentent dans mon sein. Toi, nature, qui me pourvoies De mélodie et de couleurs, Riche écho de toutes mes joies, Tu l'es surtout de mes douleurs! Hélas! les grandes harmonies, Le vent, les mers et les forêts Ne sont que larmes infinies, Ou des craintes, ou des regrets. Mon Dieu! votre amour la tourmente; C’est le secret qu’elle m’a dit; Car si toute voix se lamente, Pas une voix ne vous maudit. Seigneur, pour peindre l’invisible, Si vous avez choisi mes mains, Si ma langue a le don terrible De vous nommer chez les humains, A mon esprit, qui s’épouvante Des choses qu’il doit révéler, Prêtez la parole vivante Que la nature sait parler. Donnez-moi ses couleurs de flamme, Donnez-moi ses accords puissants; Que je sache éveiller une âme Chez l’homme endormi dans ses sens. Loin de moi toute vaine image Faite pour le plaisir des yeux; Que chaque fleur, dans mon langage. Cache un parfum mystérieux. Telle est, ô mon Dieu, la nature, Que je vous serve en l’imitant; Que toute chair, dans ma peinture, Trahisse un esprit palpitant. Afin que l’homme qui blasphème Sente, au vif éclat de mes vers, Tout ce que j’ai senti moi-même En feuilletant votre univers. Qu’il entende une plainte immense Expirant aux pieds de la croix, Et, qu’averti de sa démence, Il répète à son tour: Je crois. Parfois, dans un matin prospère, Au milieu des nids et des fleurs, Qu’il distingue ce mot: J’espère! Et sourie à travers ses pleurs, Qu’en tout son être, alors s’élève Un cri sublime et débordant, Étouffant les bruits de la grève, Tel que la mer haute et grondant, Sanglots, chants railleurs, voix impures, Ce cri les domine en tout lieu, C’est, au fond de tous nos murmures, La voix de votre amour, mon Dieu! La Tempête. I Le navire est immense, un peuple entier l’habite; D’après un plan divin sa charpente est construite; L’homme en a pris le bois aux plus divers climats; Cent ans n’ont pas suffi pour en dresser les mâts. Nul ne connaît son port, son vrai nom, ni son âge. Ses hôtes les plus vieux sont nés dans le voyage. Pourtant un récit vague à leurs fils garde encor Les regrets et l’espoir d’un ciel, d’un pays d’or; Et, montrant quel chemin doit les y reconduire, Des signes sont écrits partout sur le navire. Mais, plutôt que de lire à ce livre sacré, Chacun se fait un port, une route à son gré. La nef est bien pourvue, on peut gaîment y vivre; Jamais le flot, battant ses flancs doublés de cuivre, N’entama jusqu’ici le vaisseau paternel, Et, comme il est antique, il semble être éternel. Donc, sans souci des eaux et des vents qui font trêve, Chacun poursuit à part son calcul ou son rêve; Chacun prend pour seul dieu soi-même et son penchant: Le matelot s’enivre ou danse; le marchand Compte le gain futur; et là, comme en nos villes, Grondent, sous les plaisirs, les discordes civiles. Les chefs, aveuglément sur la pourpre accoudés, Boivent leur vin dans l’or et font courir les dés; Ils n’interrogent plus la marche des étoiles. Le navire est robuste et vogue à pleines voiles; On ne consulte guère un ciel toujours serein: Ils ont pris leur orgueil pour livre souverain. De l’infaillible carte, ainsi, germant les pages, Les plus vains, du timon, éloignent les plus sages. Or, le seul vrai pilote est assis à l’écart: La discorde et l’orgie attristaient son regard; De son manteau d’azur voilant sa tête blonde, Il demande au sommeil de lui cacher ce monde; Il songe, et, par-delà notre étroit horizon De son père il revoit la céleste maison. Et nul ne s’aperçoit, dans ce peuple en délire, Que le Seigneur absent manque à l’humain navire; Et tous ont oublié, comme s’il était mort, Celui qui sait la route et tient les clefs du port. Nous laissons tous, hélas! jusqu’au péril extrême, Le guide intérieur dormir en nous de même. Quand souffle un heureux vent, quand le monde est ami, Nul ne songe au patron sur la barque endormi; Et souvent une main faible, inhabile, infâme, Tient au jour du danger le gouvernail de l’âme. II Voici l’écueil! l’assaut des flots inattendus Dont les cieux consultés nous auraient défendus! Voici le grand orgueil qu’aucun orgueil ne dompte, L’Océan qui rugit, la mer, la mer qui monte! Qui pourra l’abaisser, la superbe des eaux? Homme! un autre que toi guide au port les vaisseaux. Toi, tu sais, dans le chêne ou l’or que tu découpes, Tu sais tailler leurs flancs et festonner leurs poupes; Tu sais tisser la voile et nouer les agrès; De l’aimant conducteur tu connais les secrets; A des coursiers d’airain donnant leur coeur de flamme, Tu sembles prendre au ciel le don de faire une âme; Tu ne lui prendras pas les clefs du gouffre amer: Tu tiens la barque, et Dieu tient le vent et la mer. Le vent, la mer! tous deux rassemblent leur colère: L’immensité rugit sous la nef séculaire; Le noir bélier d’autan du front vient s’y heurter. L’abîme aux flancs rétifs est las de nous porter; Et, sur nos fronts, le ciel, voûte livide et basse, Paraît prêt à crouler quand l’éclair le crevasse. Là bas, à l’horizon, plongeant et surnageant, La vague, mont noirâtre à la crête d’argent, Roule vers le navire ainsi qu’un mur immense. Mais, ô mer, ton courroux n’est pas notre démence! La nature a toujours sa lente majesté. Le flot le plus fougueux, en cadence apporté, Ne se tord qu’en frappant l’obstacle né des hommes. Le seul désordre est là, sur la nef où nous sommes. Un craquement affreux au coup du flot répond; Les mâts déracinés ont fracassé le pont; Le gouvernail, funeste à la main la plus forte, La renverse en cédant à la mer qui l’emporte. Dès le premier éclair, dès le ciel nuageux, La peur folle a chassé le fol entrain des jeux. A menacer les chefs chacun met son courage; La haine gronde à bord aussi haut que l’orage; La hache fratricide y court dans chaque rang, Et, quand la vague en sort, elle est teinte de sang. III Mais, ô divin pilote! en ce lâche tumulte Quelques hommes encor te conservaient leur culte, Et, malgré ton sommeil, tu leur étais présent. Ils savent la vertu de ton nom bienfaisant, Ce nom qui, prononcé dans l’horreur du naufrage, Te rappelle au timon et conjure l’orage. O maître, éveille-toi! c’est l’heure où le danger Consterne le marin comme le passager. Maître, aurais-tu quitté ce navire où tout tremble? Ah! c’est presque à la mort que ton sommeil ressemble! Éveille-toi, pilote, et viens chasser l’orgueil, Cet impur nautonier qui nous mène à l’écueil. Sous le vent des erreurs, des songes faux ou vagues, Jamais les passions n’ont tant gonflé leurs vagues; Jamais, chez les humains, des appétits plus vils N’ont soulevé les flots des orages civils. Ce n’est plus la tempête et les combats de l’âme! L’esprit dort: c’est la chair qui gronde et qui réclame, La chair qui veut aussi son jour de plein pouvoir, Et tient son bon plaisir pour règle du devoir. L’austère liberté n’est plus le bien qu’on prise; Aujourd’hui, ce qu’un peuple envie aux rois qu’il brise, Oh! ce n’est pas leur droit, leur honneur, hochet vain! C’est leur verre plus grand et plein d’un meilleur vin; C’est la table et le lit, dans sa molle parure, Où se vautre à loisir l’opulente luxure; Ce qu’il veut, c’est jouir, avec ses reins de fer, Des vices somptueux qu’il abhorrait hier. La chair est l’antre impur d’où sortent ces tempêtes, Ces ouragans soufflés par tant de faux prophètes! Pilote, Esprit divin, ne te cache donc plus! Reviens de ton sommeil à la voix des élus; Que ton regard nous luise en sa douceur austère, Et du port inconnu perce enfin le mystère! Seigneur, nous périssons! nos rêves décevants Se sont fait sur la mer les complices des vents. L’espoir qui nous portait s’use à chaque méprise, Nous allons renoncer à la terre promise. Notre orgueil est à bout: le peuple harassé Demande à revenir dans les eaux du passé, Tout prêt à jeter l’ancre en ce port du vieux monde Où l’arche pourrissait tant la vase est immonde. IV Or, Jésus, que la foudre avait laissé dormir, Entend dans son sommeil supplier et gémir; Il se lève; la paix sur sa face est empreinte: « Ayez foi, nous dit-il, et vous serez sans crainte. » Puis il commande aux flots; le geste de sa main Calme et fait obéir l’onde et le coeur humain. Et l’arche du pécheur, qui porte un peuple en elle, Voit poindre à l’Occident une terre nouvelle. La Samaritaine. I Jésus, vers la montagne accompagné des siens, Menacé dans Judas, fuyait les pharisiens. C’est chez l’étranger seul que les cités en fête Se parent pour offrir un asile au prophète; Craint ou persécuté par d’étroits raisonneurs, Toujours sa propre ville est pour lui sans honneurs. Il vint près de Sichar, bourg de la Samarie, Du gazon printanier la glèbe étant fleurie Et quatre mois avant le temps de la moisson. Au pied du Garizim qui ferme l’horizon, Par le champ dont Jacob, dans un dernier partage, De Joseph, entre tous, agrandit l’héritage, Il passait triste et las. Car, dès le point du jour, Répandant la parole et priant tour à tour, Sans avoir d’un ami vu s’ouvrir la demeure, Il marchait; et c’était déjà la sixième heure. Dans un angle du champ plus humide et plus vert, De l’ombre des palmiers à midi recouvert, Un puits, au voyageur tombant de lassitude, De sa pierre abritée offrait la solitude; Jacob l’avait creusé; gardant son nom chéri, Jamais, depuis ce temps, la source n’a tari; Et des troupeaux nombreux peuvent y boire encore, Le soir, quand chaque vierge a rempli son amphore. Fatigué de la route et du poids des soucis, Sur la pierre du bord, Jésus s était assis; Et, donnant le repos du corps à la prière, Immobile, il parlait à l’esprit de son père. Il restait seul, les Douze étant au bourg prochain, Pour les besoins du jour, allés chercher le pain. Or, l’urne sur la tête, une Samaritaine, Belle encore, venait puiser à la fontaine. Jésus la vit. Seigneur, devant vos yeux cléments La femme a trouvé grâce en ses égarements. L’aspect d’un étranger la surprend; elle hésite. Lui, d’un geste adouci la rassure et l’invite; De sa voix calme et grave il parle. Sans rougeur . Et sans trouble elle entend le chaste voyageur: « Donne, lui dit le Christ, j’ai soif. » Elle s’avance. Pose l’urne à ses pieds; et, rompant le silence, Avec l’espoir secret d’un fertile entretien, Au palmier qui lui tend son ombre et son soutien S’appuie, et, sans lutter contre un charme qu’elle aime, Elle ose interroger l’étranger elle-même. LA SAMARITAINE Quoi! dans l’urne où je puise, étant fils de Judas, Seigneur, tu boirais l’eau que tu me demandas! Étrangère à tes yeux, ne suis-je pas flétrie? Qui donc a rapproché Sion de Samarie? JÉSUS Femme, si tu savais le présent qu’à ses fils Dieu garde en ses trésors, quel que soit leur pays; Si, dans la pureté d’un coeur plus prompt à croire, Tu connaissais celui qui te demande à boire, Peut-être tu viendrais de toi-même aujourd’hui, Solliciter le don qu’il apporte avec lui; Et de la source, avant que ton peuple t’y suive, Pour toi, peut-être, il eût tiré des flots d’eau vive. LA SAMARITAINE Mais le puits est profond, Seigneur, et tu n’as rien Pour en tirer de l’eau, car ce vase est le mien. Où donc aurais-tu pris ce flot qui désaltère? Es-tu donc plus puissant que Jacob notre père Il nous donna ce puits, et lui-même il y but, Et chacun de ses fils y menait sa tribu; Et, de leurs grands troupeaux, le soir, autour des tentes, Dans son onde on lavait les toisons éclatantes. JÉSUS Celui qui boit cette eau reste encore altéré: Mais qui boira de l’eau que je lui donnerai, Qui du bord de mon urne approchera sa lèvre, Jamais plus de la soif ne connaîtra la fièvre: De cette eau, dans son coeur, sitôt qu’il a goûté, Une source y jaillit et pour l’éternité. LA SAMARITAINE Donnez-moi de cette eau pour que ma soif s’apaise, Seigneur! et qu’aux ardeurs de ce soleil qui pèse, H ne me faille plus, pour ce rude besoin, Venir, deux fois le jour, à ce puits, de si loin. JÉSUS Appelle ton époux, viens et m’ouvre ton âme. LA SAMARITAINE Mais je suis sans époux, Seigneur. JÉSUS Tu dis vrai, femme, Et tu n’as point d’époux; car, de ce nom béni, De cinq qui t'approchaient nul ne te fut uni; Et, maintenant encor, l’homme qui leur succède, Sans être ton époux, ô femme, te possède. LA SAMARITAINE Je connais un prophète, ô Maître, à tes discours; Apprends-moi donc pourquoi, depuis les anciens jours, Tandis que sur les monts où s’assemblaient nos pères Nous venons après eux pour faire nos prières, Vous dites qu’ici-bas Sion est le seul lieu Où, sans idolâtrie, on puisse adorer Dieu. JÉSUS L’heure approche; et bientôt, femme, tu peux m’en croire. Ce n’est plus sur ce mont qu’à Dieu vous rendrez gloire, Ni dans Jérusalem que vous sacrifîrez. Vous ne savez encor ce que vous adorez; Le Dieu de notre culte à nous s’est fait connaître, Car c’est d’entre Judas que le salut doit naître: Il est né! l’homme pur et droit de volonté Adore dans l’esprit et dans la vérité; Le père nous veut tels, et, pour tout sacrifice, Demande que notre oeuvre à son oeuvre s’unisse. Dieu est esprit; il faut, lui-même nous l’apprit, Ainsi qu’en vérité l’adorer en esprit. LA SAMARITAINE Le Christ nous est promis; je crois à sa venue; La vérité, par lui, de tous sera connue. JÉSUS Ce Christ, moi qui te parle, ô femme, je le suis. Revenus de la ville et debout près du puits, Les Douze s’étonnaient, sans rien faire paraître, De voir, près d’une femme et lui parlant, le Maître! II Or, laissant là son urne et la source en oubli Et de l'onde éternelle ayant le coeur rempli, Elle court vers la ville; à grands flots, par la route, Répandant sur le peuple, ébranlé dans son doute, Les transports inconnus de son sein débordant, Elle allait et disait dans un langage ardent: « Quittez champs et maisons, enfants de Samarie; Venez tous et voyez; cet homme est le Messie! » Et, frappés de sa voix, venaient de toutes parts, De la vigne et des blés, les travailleurs épars, Et les vieillards assis aux portes de la ville, fit les femmes filant près du foyer tranquille, Et les enfants tenant des rameaux à la main, Du vieux puits de Jacob tous prenaient le chemin; Et vers Jésus bientôt un peuple entier se presse. Tels, au désert, le soir d’un jour de sécheresse, Les brebis et les boeufs serrés près du pasteur, Tandis que du grand puits l’eau monte avec lenteur, Attendent, haletants et chargés de poussière, Le flot qui va jaillir dans les auges de pierre. Et de la source vive, où nul ne boit en vain, Le pasteur à leur soif versait le flot divin. III Or, l’humble femme avant tout ce peuple abreuvée, Celle par qui la source avait été trouvée, Ramenait sur ses pas, ô pasteur jusqu’à vous, L’homme qu’elle n’osa nommer du nom d’époux; Mais tous deux, consultant la voix intérieure, Pouvaient du nom d’époux se parer à cette heure, Et d’un chaste lien faisant le fier aveu, Affronter les regains des hommes et de Dieu. Car dès lors en leur âme avait coulé cette onde, Mystérieux torrent qui lave et qui féconde, Qui ravive le coeur dans l’homme rajeuni, Et peut seul étancher notre soif d’infini. C’est l’eau qui, jaillissant à travers l’Évangile, En des vases d’or pur change les coeurs d’argile, Et qu’au monde appauvri, pour tout renouveler, L’esprit promis de Dieu va faire encor couler; Eau du puits de Jacob, dont tout homme qui passe A droit de s’abreuver, quelle que soit sa race, Vaste océan où tous se plongeront un jour, Sur terre comme au ciel ton vrai nom c’est: Amour! La Résurrection De Lazare. I Or, coupable d’amour, de charité féconde, Jésus devint en haine aux puissants de ce monde. Chaque nouveau miracle, obtenu par la foi, Semblait un nouveau crime aux docteurs de la loi. Les pains multipliés, les guérisons célèbres, Tout, à leurs yeux jaloux, est oeuvre de ténèbres: Jésus n’observait point le repos du sabbat; Il avait souhaité que le temple tombât; Il s’était dit, un jour, plus puissant que Moïse: Il chassait les démons par leur propre entremise! Quand le faux zèle, ainsi, contre lui s’enflammait, Jésus était contraint de fuir ceux qu’il aimait, De chercher le désert, les cavernes secrètes Où les lions se font les hôtes des prophètes! Car ceux qui vont semant la parole de Dieu Seront toujours errants et n’auront feu ni lieu. Les temples, les palais tiennent leurs portes closes Quand ils sentent passer le vent des grandes choses; Et le monde, effrayé dans ses vices, proscrit L’ouvrier trop ardent des oeuvres de l’Esprit. Chez les hommes, pourtant, il leur faut un asile A ces doux étrangers que tout le peuple exile; Sous un toit où leur corps se repose abrité, Leur coeur, aussi, demande une hospitalité. . Plus lourd est le fardeau, plus la route est austère, Plus, ils ont à souffrir des choses de la terre, Et plus des biens du ciel ils ressentent l’attrait; Plus leur âme a besoin de s’ouvrir en secret, D’offrir à respirer ses parfums qu’on ignore. Car cette âme est semblable à la forêt sonore: Le vent mugit en elle, et, de loin, le passant Écoute avec effroi l’esprit retentissant; Sans se douter, à voir les chênes centenaires Et le front des rochers noircis par les tonnerres, Que, dans ce temple auguste aux piliers infinis, Chaque arbre est ceint de fleurs et couronné de nids, Qu’il exhale des voix et des odeurs bien douces, Et qu’on dort, à ses pieds, sur des tapis de mousses. Vos prophètes, Seigneur, sont ainsi; leur aspect Remplit la foule au loin de haine ou de respect. Eux, pourtant, descendus des monts que Dieu visite, Ils serrent notre main qui devant eux hésite; Quand l’écho vibre encor des sermons triomphants Ils reviennent parler la langue des enfants. A quelque table obscure, où l’amitié les lie, Leurs gloires, leurs douleurs, hormis Dieu tout s’oublie. Là, pour se reposer des grandeurs du Thabor Ils voilent, en entrant, les feux du nimbe d’or; Heureux, loin des chemins où l’on étend les palmes, D’abriter sous ce toit leurs fronts tristes et calmes. Vous-même, des douleurs exemple à tous donné, Vous, marchant vers la croix pour qui vous étiez né, Vous l’aviez, ô Jésus, cet asile si rare, Cet asile du coeur! Et c’était chez Lazare. Le frère et les deux soeurs empressés sur le seuil Vous le voyaient franchir avec un doux orgueil, Vous les aimiez tous trois!... et l’enclos solitaire Et des larges figuiers l’ombrage héréditaire, Et ces murs de rosiers et de pampres vêtus Qu’habitaient le travail et les humbles vertus. A ce foyer exempt de tout luxe frivole Vous apportiez, Seigneur, le pain de la parole. Vous les aimiez tous trois! Lazare ferme esprit, Fidèle à faire en tout selon qu’il est écrit, Conduit à votre loi par l’amour de l’ancienne; Les pauvres pour fortune avaient toujours la sienne. Vous l’aimiez! dans ses yeux et sur son front penseur Siégeaient en même temps la force et la douceur, Homme à qui vous pouviez parler sans paraboles, Dont l’âme conservait le grain de vos paroles, Et qui faisait fleurir, mieux que les plus fervents, L’esprit de vos discours en des actes vivants. Dès qu’on vous espérait, par les soins des deux femmes, La maison reflétait la parure des âmes; Ornés, partout, de fleurs, de tapis éclatants, Les murs vous témoignaient l’amour des habitants; Les plus beaux fruits, choisis lentement sur chaque arbre, Couvraient la nappe blanche et les tables de marbre; L’urne antique sortait de l’ombre des celliers. La joie était partout; les oiseaux familiers Chantaient et voltigeaient et semblaient vous connaître, Et les chiens faisaient fête à l’ami de leur maître. Tous les vieux serviteurs hâtaient leurs pas tremblants; Le zèle universel emportait les plus lents. Pour que l’oeuvre de tous fût digne d’un tel hôte, Marthe allait et venait réparant toute faute, Mettant à ces apprêts un innocent orgueil. Magdeleine à Jésus offrait un autre accueil; Laissant Marthe aux soucis de la maison en fête, C’est son coeur qu’elle ornait pour l’ouvrir au prophète; Elle écoutait le Verbe, à genoux, l’oeil en feu, Oubliant l’homme en lui pour contempler le Dieu. Or Marthe se plaignit: - « Maître, elle m’abandonne Seule aux mille travaux que la maison me donne; Dites-lui qu’elle m’aide, » - Et Jésus la reprit: - « Marthe, des soins nombreux agitent votre esprit; Un seul est nécessaire et doit remplir cette heure; Marie a su choisir; sa part est la meilleure, Nul ne la lui prendra. » - Dieu respecte en effet Le choix libre de l’homme et la part qu’il se fait. Et tandis que la soeur qu’un moins haut ministère Garda toujours sans tache à son foyer austère, Du toit hospitalier soigne1 au festin l’honneur, Magdeleine interroge ardemment le Seigneur; Ame mieux préparée à l’Évangile intime, Cherchant plus les sommets pour avoir vu l'abîme! Magdeleine! parfum à la croix réservé; Coeur perdu par l’amour et par l'amour sauvé; Perle digne d’orner le chaste front d’un ange, Et qu’hier un rayon tira de notre fange! Esclave du plaisir dont les liens rompus Tombèrent sous le trait d’un regard de Jésus! Elle avait tout quitté, son palais et les fêtes, Et les tendres combats et l’orgueil des conquêtes, Pour celui dont l’amour, prix de cet abandon, Des faiblesses du coeur enferme le pardon. Madeleine! brûlant de la soif plus avide Qui suit des passions la coupe sitôt vide, Sa lèvre s’attachait, ivre encor de leur miel, Au breuvage infini dont la source est au ciel. Car les flots d’ici-bas, qui nous versent l’extase, Sans le combler jamais agrandissent le vase; Et, du vide fatal quand l’homme est averti, Dieu seul remplit un coeur d’où l'amour est sorti. Dans ce séjour de paix que l’ombre au loin protège, Jésus, n’ayant gardé que Jean pour seul cortège, Fuyait souvent les Juifs et les périls nouveaux, Seul prix qu’offre le monde à ses divins travaux. Il chérit en Lazare et le ferme courage, Et la foi du disciple, et la raison du sage; Il trouve un charme égal aux austères douceurs Des deux cultes rivaux offerts par les deux soeurs: Marthe, esprit simple et droit, qui dans ses soins rustiques Met le zèle naïf des pieuses pratiques, Coeur moins haut remonté, mais n’ayant pas failli; Madeleine, âme en qui les éclairs ont jailli Et dont le Christ ému voit avec complaisance Le repentir, plus grand encor que l’innocence; Celle qui doit verser sur l’homme dés douleurs La divine onction des parfums et des pleurs. Ainsi, le Maître, assis entre eux à cette table, Cueillait ces fruits divers nés d’un amour semblable. Tandis qu’il répandait sur le pain et le vin Le miel de sa parole et son esprit divin, Il goûtait, à son tour, cette amitié sincère, Au coeur du Fils de l’Homme aliment nécessaire. Car le prophète même a soif de l’amitié: De toute oeuvre en ce monde elle fait la moitié. II Pain des forts que le coeur à son gré multiplie, Galice aux profondeurs pures de toute lie, Vin qui réchauffe l’âme et n’enivre jamais, Chaste plante qui croit sur les plus hauts sommets, Amitié! don du ciel, fleur des vertus de l’homme, Nom viril dont l’amour chez les Anges se nomme l Le coeur qui t’appartient et qui suit ton sentie/, Aux austères devoirs reste encor tout entier; Bien loin de l’épuiser tu rends double sa force, Tes fruits, à toi, n’ont pas de cendre sous l’écorce. Amitié! joug divin qu’on porte librement; Chaîne où l'on s’est lié sans fol aveuglement, Qu’aucun hasard fatal n’aggrave ou ne dénoue; Élection du coeur que la raison avoue! Amitié! notre appui quand tout autre s’abat; Sagesse qui prévoit et force qui combat; Acier fidèle, armure et l'âme bien trempée, Je te serre à mon flanc comme on serre une épée! Par toi, contre le sort sachant que l’on est deux, On marche confiant dans les chocs hasardeux. Quand l’amour le plus pur sous maints voiles se cache, On te porte au grand jour comme un écu sans tache. Oh! bonheur de donner ce nom sacré d’ami, Présage de vertus en deux coeurs affermi! Outre sa conscience avoir un autre juge, Contre son propre coeur se créer un refuge, Un témoin qui vous suit, vous conseille en tout lieu; A qui l'on se confesse et l’on croit comme à Dieu; Qui, resté clairvoyant quand notre esprit s’enivre, Bonne un rude conseil et nous aide à le suivre; Et, si nous faiblissons, devenu triste et doux, Du juste châtiment pleure avec nous, sur nous; Le seul qui puisse, avec ses mains tendres et pures, Sans irriter le .mal, toucher à nos blessures! Amitié! noeud charmant que tressent les douleurs, Beau jour qui, bien souvent, se lève au sein des pleurs, Amitié! toi qui peux, sans autres espérances, Faire un double bonheur en mêlant deux souffrances. Soleil de tous climats et de toute saison, Douce chaleur au coeur, lumière à la raison, Amitié! tu ne luis que sur les grandes âmes; Jamais un oeil impur ne réfléchit tes flammes, Tu ne dores qu’un front de sa candeur vêtu. Amitié, n’es-tu pas toi-même une vertu? Forte vertu qui cache une douceur insigne! On ne peut s’en sevrer sitôt qu’on en est digne. Saint trésor qu’on achète avec le don de soi, Amitié! l’Homme-Dieu n’a pas vécu sans toi! III Dans le désert où Jean, au baptême de flamme, Par le baptême d’eau vint préparer les âmes, Il errait; ses amis, pour sa cause proscrits, De pains miraculeux à ses côtés nourris, Le suivaient, écoutant l’enseignement sévère Qui ne doit s’achever qu’au sommet du Calvaire. Un soir, sous les palmiers et penché vers les eaux Du puits où le berger rassemble ses troupeaux, Jésus parlait aux siens du bon pasteur, du père Pour qui l’âme égarée est encor la plus chère; Lorsque arrive à grands pas, suant, noirci, poudreux, Ayant l’inquiétude et le deuil dans les yeux, Le messager connu de Marie et de Marthe: - « Seigneur, dit-il, pendant que le groupe s’écarte, Celui que vous aimez est en danger de mort! » - Les disciples émus se troublèrent d’abord; Mais Jésus se souvient, pendant qu’eux tous pâlissent, Du maître à qui la vie et la mort obéissent. - « En ce temps, leur dit-il, Lazare doit souffrir Pour la gloire de Dieu, mais non jusqu’à mourir. » Et nul pour le départ encor ne se prépare. Il aimait bien pourtant les deux soeurs et Lazare! Mais d’un céleste amour qui, voyant de plus loin, Aux plus hauts intérêts accorde plus de soin, Et veut la guérison telle que l’homme en sorte Riche d’un sang plus pur et d’une âme plus forte. Or, deux jours, -on l’eût dit dans un oubli cruel, - Il resta; puis il dit: « Rentrons en Israël. » Les apôtres, alors, furent saisis de crainte. Des lenteurs de l’ami la raison haute et sainte Échappait à leur sens grossier. Aucun d’entre eux N’ayant la ferme foi qui rend aventureux, Ils pensent que Jésus, ainsi qu’eux tiède et lâche, Par frayeur, au désert reste encore et s’y cache. Et tremblant du retour: « Maître, ont-ils crié tous, Songez aux Juifs toujours irrités contre vous, Qui pour vous lapider vous ont cherché naguère; Vous retournez, ô Maître, affronter leur colère! » Et Jésus répondit: « L’âme ouverte au vrai jour, L’homme qui porte au coeur la clarté de l’amour, Marche sans se heurter dans les sentiers funèbres Où trébuche celui qui va dans les ténèbres. L’homme qui n’aime pas veut pénétrer en vain La loi que suit l’amour en son retard divin; Il ne saurait trouver, ne songeant qu’à lui-même, La façon dont il faut aimer ceux que l’on aime. Venez, ajouta-t-il, Lazare est endormi; C’est moi qui du sommeil veux tirer notre ami. » Eux, sans voir le vrai sens des paroles du Maître: « Puisque Lazare dort, il est guéri peut-être? » Car ils ne savent pas qu’image du sommeil, La mort est un repos et qu’elle a son réveil, Qu’un immortel esprit dort dans notre poussière. Leurs yeux s’ouvrent en vain; mais leur âme grossière, Lorsque Jésus déploie un symbole fécond, S’arrête sur l’image et ne va pas au fond; Leur coeur n’a pas encor, dans sa rude indigence, Reçu l’esprit d’amour, esprit d’intelligence. Jésus, donc, leur parlant le langage de tous, Leur dit: - « Lazare est mort! moi, pour l’amour de vous, Pour rendre votre foi plus ardente et plus pure, J’ai laissé s’accomplir tout selon la nature; Et je m’en réjouis. Car, pour vous faire voir Au nom de qui je parle et d’où vient mon pouvoir, Il fallait qu’une mort fût un exemple insigne; Et, parmi vous, Lazare en fut seul trouvé digne; Allons à lui! » - Chacun se trouble en l’écoutant, Et, dans la peur des Juifs, reste encore hésitant. Sur quoi, Thomas, d’amour plus touché que les autres, Cria: - « Suivons-le tous! nous sommes ses apôtres; Nous sommes les premiers pour qui le Verbe ait lui! » S’il doit mourir, allons et mourons avec lui! » Et tous furent émus. Cette âme chaleureuse Savait faire vibrer la corde généreuse; La foi dans son esprit fut lente à se former, Mais son coeur était prompt lorsqu’il fallait aimer. Or, s’étant levés tous, - car cette ardeur les gagne, - Sur les pas de Jésus descendant la montagne, Ils quittent le désert, pour prendre ces chemins Plus périlleux, hélas! étant près des humains; Route où chaque progrès est le prix d’une lutte, Où le monde grandit les saints qu’il persécute, Où la haine auprès d’eux chemine jour et nuit, Où tout le bien qu’ils font, chez les hommes, leur nuit; Ton sentier, ô Jésus! où, frappé de la grâce, Le disciple amoureux suit et baise ta trace; Chemin où l’on s’engage en ayant dit: Je crois! Qui partant d’une crèche aboutit à la croix. IV Quand la troupe des Douze, avec Jésus bannie, Surmontant ses frayeurs rentra dans Béthanie, Ayant encore aux pieds la poudre du désert, La mort qui sait gagner tous les moments qu’on perd, Plus prompte que l’ami qui doute et se prépare, Entre Marthe et Marie avait saisi Lazare; Et, depuis quatre jours, le frère bien-aimé Dans l’ombre du sépulcre, hélas! était fermé. Or, la ville étant proche et les chemins faciles, D’autant plus empressés qu’ils sont plus inutiles, Dans la maison du mort les amis, les parents Apportaient pour le deuil leurs pleurs indifférents. Sous ce paisible toit, depuis la nuit fatale, C’était un grand concours; et la foule banale, Cruelle en .sa pitié, prodigue à chaque soeur Ces consolations qui déchirent le coeur. Mais, du divin ami Marthe apprend la venue; Et, se précipitant, sur la route connue, Court au-devant de lui, roi des infortunés Vers qui par la douleur nous sommes ramenés. Seule avec son chagrin, âme qui se dévore, Madeleine restait ne sachant rien encore. De l’ombré et du secret ce coeur avait besoin, Des hommes, en son deuil, il voulait être loin. Marthe, en apercevant le Dieu qui les visite, Éclate en longs sanglots, tombe et se précipite: - « Il ne serait pas mort, lui dit-elle, à genoux, Seigneur! si vous aviez habité parmi nous; Mais je crois fermement que par vous demandée Toute grâce par Dieu nous doit être accordée. » Et Jésus répondit: - « Votre frère vivra. » - Et la soeur, saisissant ces mots qu’elle espéra, Vole et porte à sa soeur la céleste nouvelle. Les froids consolateurs s’étaient emparés d’elle; Et ses pleurs, seuls discours qui sachent consoler, Retombaient sur son coeur, ne pouvant plus couler. Mais, prononçant tout bas le nom qui la rassure . Et qui plus doucement fait saigner la blessure: - « Le Maître est là, dit Marthe, et vous appelle à lui! » On cherchait Madeleine^, elle avait déjà fui; Et déjà, hors du bourg, au champ des Térébinthes Où Jésus l’attendait, arrivant les mains jointes: - « Il ne serait pas mort, disait-elle à genoux, Seigneur! si vous aviez habité parmi nous. » Or, le zèle indiscret de ces gens qu’elle évite, Sur ses pas, vers Jésus les a conduits bien vite; Ils entouraient le Christ et cette femme en pleurs; Quelques-uns, il est vrai, pleurant de ses douleurs. Jésus, qui sait pourtant comment sécher les larmes Et pour toute souffrance a d’invincibles charmes, Lui, qui voit par delà les ombres du trépas, Lui, roi de ces hauts lieux où le mal n’atteint pas, Lui, que l’esprit d’amour sur notre terre amène, Le Verbe! dans sa chair sent frémir l’âme humaine; Et, troublé d’un émoi qu’il n’a pas déguisé: - « En quel endroit, dit-il, l’avez-vous déposé? » Et ceux-ci, lui montrant le monument suprême, Répondirent: « Venez, Maître, et voyez vous-même. » Et, prenant le chemin de ce funèbre lieu, Jésus pleura. Merci de ces pleurs, ô mon Dieu! Qu’au nom de l’amitié soit à jamais bénie Cette larme tombant de la source infinie! Merci des pleurs versés pour un ami perdu Par celui dont l’amour au monde entier est dû! Merci de ce torrent de l’onde universelle Qui, tout pour un seul homme, en ce moment, ruisselle! Non, jamais de vos flancs, Seigneur, ou de vos yeux N’a coulé sur la croix un flot plus précieux! C’est l’arrêt des coeurs froids, scrupuleux ou stoïques, Qui n’osent s’épancher sur de chères reliques; De ceux qui devant Dieu font à l’amour un tort Des cris du désespoir auprès d’un lit de mort. Seigneur, vous qui savez où vont tous ceux qui meurent, Vous avez consacré pourtant ceux qui les pleurent; Vous permettez au coeur d’avoir ses chers élus, Et de tout oublier, alors qu’ils ne sont plus. Merci, Jésus, merci de l’éternel baptême A l’amitié donné par les yeux de Dieu même! 0 vous, sur les tombeaux, qui vous tordez les mains, Veuve aux cheveux épars courant par les chemins, Seconde âme du mort qui demande à le suivre; Mères qui blasphémez et ne voulez plus vivre! Vous, coeurs toujours brûlants et jamais résignés Qui déchirez encor la place où vous saignez, Qui reprochez à Dieu, sans pardon et sans trêve, Ou l’amante ou l’ami que la mort vous enlève... Non! tous vos désespoirs n’offensent pas les cieux; Jésus compte, là-haut, tous ces pleurs précieux. Oui, foulez sous vos pieds la parole inféconde Qui veut vous consoler d’un seul par tout le monde! Devant le corps glacé de l’enfant que tu perds, Mère, il t’est bien permis d’oublier l’univers; De ton coeur pour ce fils tu peux bien être avare; Vois! l’Homme-Dieu lui-même a pleuré sur Lazare! Il pleurait! et, pourtant, il tenait le flambeau Qui rallume la vie au profond du tombeau; Il pleurait! devant tous et devant Dieu, sans honte, Il donnait ses grands pleurs dont au monde il doit compte! Or, tandis qu’une foule à l'entour se formait, Les Juifs disaient entre eux: -« Voyez comme il l’aimait! » Et quelques-uns, témoins de son dernier prodige,’ Ajoutaient: - « Si la mort de cet homme l’afflige, Lui qui commande aux yeux aveugles de s’ouvrir, Ne pouvait-il donc pas l’empêcher de mourir? » Mais le Christ, frémissant d’un grand frisson interne, Marcha vers le tombeau. C’était une caverne Dont un bloc de rocher fermait le large seuil. Et Jésus dit: - « Levez la pierre du cercueil! » S’approchant, Marthe alors, d’un son de voix qui navre: - « Seigneur! il a l’aspect et l’odeur d’un cadavre, Car depuis quatre jours il est enseveli. » Mais Jésus: « Tenez-vous ma promesse en oubli? Celui qui ne croit point passera comme l’herbe; Mais celui qui recueille et qui garde le Verbe Traversera la mort sans mourir; il vivra Dans la gloire du Père, et la possédera. Or, c’est par moi que Dieu vous parle et vous visite; C’est moi qui suis la via et moi qui ressuscite; Marthe, le croyez-vous? » - Et le genoux ployé: « Je crois, dit-elle, au Fils par le Père envoyé, « Je crois! mes yeux, mon coeur, ma raison, tout m’atteste « En vous le Christ marqué de l’onction céleste. » Et quelques hommes forts, pleins de l’esprit nouveau, Levèrent à l’instant la pierre du tombeau. Jésus donc, embrassant d’un regard tout l’espace, Tout l’azur infini dont Dieu voile sa face, Jésus dit: - « Dans les cieux brillants de vos clartés, Soyez béni, là-haut, Père qui m’écoutez. Puisque l’esprit d’amour, nous mêlant l’un à l’autre, Unit mes volontés et les fond dans la vôtre, Votre force est pour moi le souverain recours, Et je sais qu’ô mon Dieu, vous m’exaucez toujours! Car, lorsque vous créez, du soleil au brin d’herbe Vous n’exécutez rien qu’à travers voire Verbe. Mais je veux, à ce peuple, aujourd’hui, faire voir Qu’en moi vous avez mis, mon Dieu, votre pouvoir; Afin qu’ils sachent bien, tous ceux que je console, Que, procédant de vous, je suis votre parole. Ainsi pria Jésus. Or, le peuple entourait Les deux soeurs, sur le bord du sépulcre, et pleurait. Madeleine à genoux, l’âme en Dieu recueillie, A tourné vers le Christ un regard qui supplie. Et lui, tous ayant fait silence à ses côtés, Cria d’une voix forte: - « O Lazare, sortez! » Soudain, vers le caveau, la foule qui se penche, Dans l’ombre en mouvement, voit une forme blanche; C’est le mort qui se dresse, et qui se tient tout seul Encore enveloppé, debout dans son linceul. Les bras toujours liés, le front sous le suaire, Il monte les degrés du profond ossuaire; Et, devant tout le peuple épiant son réveil, S’arrête sur le seuil en face du soleil. Et Jésus se tournant du côté de ses frères: - « Détachez, leur dit-il, les liens funéraires; Laissez marcher le mort. » Et Lazare vivant Marcha vers sa maison. Et tous, en le suivant, Silencieux, tremblants sous leur raison qui ploie, Versaient des pleurs mêlés de terreur et de joie. Et le seuil familier s’ouvrit avec transport Au frère revenu du séjour de la mort; Et l’antique amitié, dans son divin calice, Abreuva tous ces coeurs avec plus de délices, Et l'âme de Marie, avec plus de ferveur, Versa tous ses parfums sur les pieds du Sauveur. V Or, témoins assidus des oeuvres qu’il a faites, Des hommes droits de coeur et lisant les prophètes Crurent en lui, sentant, comme un premier flambeau, Dans la nuit de leurs sens poindre l’esprit nouveau. Maïs la foule des Juifs, à Dieu toujours rebelle, Et des pharisiens épousant la querelle, Va dans la synagogue, et devant ses docteurs Des envoyés du ciel toujours accusateurs, Les aidant à tourner le vrai sens des oracles, Au glaive de la loi dénoncent les miracles. C’est ainsi que, jugé par le peuple ou les rois, Ce qui le prouvait Dieu le vouait à la croix, Et que chaque bienfait de charité divine Aggravait son bandeau d’une sanglante épine. VI O Jésus, à vous voir sous les coups fléchissant, A votre front baigné de sueurs et de sang, J’ai reconnu d’Adam l’oeuvre qui se consomme, Et Pilate a bien dit en disant: Voilà l’Homme! Des lambeaux de sa chair le triste genre humain, Sur ce globe maudit, sème ainsi son chemin; Par la douleur au moins, à vos traces fidèle, Même en vous blasphémant il vous a pour modèle. Car tout fils qu’ici-bas une femme enfanta Prend sa fatale part du fiel de Golgotha. Heureux qui, sans murmure et plein d’une foi forte, Partageant votre croix,, avec amour la porte. Oui, l’Homme c’est bien vous! Vous avez accepté Les plus pesants fardeaux de notre humanité. Pauvre et nu vous avez pris, au fond d’une étable, Un corps, faible instrument qu’une grande âme accable. De la faim et du froid subissant l’aiguillon, Vous avez du travail creusé le dur sillon, Et soutenu, trente ans, cette lutte obstinée, Prix que met votre Père au pain de la journée. Pour des travaux plus lourds, s’ils sont plus apparents, Quand Dieu vous appela loin du toit des parents, Quand, loin de la famille et de ces douces fêtes, Vous avez commencé la tâche des prophètes, L’anathème, l’exil, les indignes soupçons, Vous ont payé, comme eux, du prix de vos leçons. Contre vous, tout miracle et toute oeuvre qui fonde Suscita le vain peuple et les princes du monde. Pour vous aimer, au moins, pour être aimés de vous, Vous vous étiez choisi des frères entre tous; Et, le jour de l’épreuve et de la calomnie, Voilà que l’un vous vend, que l’autre vous renie! Enfin, cédant sous l’homme, à l’aspect de la croix, Le Dieu connut en vous nos doutes, nos effrois. Votre voix, défaillante en prières plaintives, Repoussait le calice au jardin des Olives. Comme nous, vous avez frémi devant la mort; Votre coeur s’est roidi d’un inutile effort, Et, pour suprême horreur, à votre heure dernière, Vous avez pu vous dire abandonné du Père! Oui, vous êtes bien l’Homme! Oui, ce sang et ces pleurs, Tout vous atteste, ô Christ, pour le roi des douleurs! Eh bien! pourtant, Seigneur, même au jour du supplice, Vous n’avez pas à fond vidé votre calice! Vos lèvres n’ont pas bu le flot le plus amer Qui monte en bouillonnant de cette vaste mer... Vous n’avez pas en vain pleuré sur une tombe, Écueil où des élus la foi même succombe; Vous n’avez pas en vain rappelé votre ami Du sommeil éternel en vos bras endormi! La mort, qui pour jamais nous brise et nous sépare, A votre premier pleur vous a rendu Lazare. Vous n’avez pas connu le sombre désespoir D’invoquer ceux qu’on aime et de ne plus les voir, D’appeler sans réponse un compagnon de route Qui nous suivait de près, n’ayant tiédeur ni doute, Qui, dans tous vos ennuis, vous cherchait, sûr et prompt, Comme pour l’appuyer la main cherche le front! L’avare mort n’a pas, avant que vînt votre heure, Des parts de votre coeur emporté la meilleure; Nul éternel adieu ne vous a laissé seul; Vous n’avez point fermé de funèbre linceul; Vos amis assistaient à votre fin bénie; Surtout! vous avez eu, douce à votre agonie, - Quand vous dites: Ély, vainement, par trois fois - Votre mère priant au pied de votre croix! Larmes Sur Jérusalem. I Semant sur son chemin l’esprit de charité, Portant la vie aux morts, à tous la vérité, Il s’arrache au désert qui l’aime et qui le fête, Et va vers la cité mortelle à tout prophète. En Betphagé, déjà, sous ces bois bien connus Où l’ombre et le printemps sont d’hier revenus, Il touche au sol où doit couler de sources vives Son sang divin... Il est sur le mont des Olives. Mais ce n’est pas encor, pour l’homme des douleurs, Le jour, prévu pourtant, des sanglantes sueurs; Quand le coeur, défaillant sous le poids de l’épreuve, Repousse le calice où Dieu veut qu’il s’abreuve; Jour qu’au bout de son oeuvre, en s’immolant pour nous, Chaque apôtre, ô Jésus, rencontre comme vous; Où l’homme qui calmait la faim des multitudes Connaît le peuple, hélas! à ses ingratitudes, Et, jugé par Pilate, entend la foule en bas Acclamer son supplice et choisir Barrabas. C’est le jour du triomphe; un ciel par le décore. Et les feux du Thabor semblent y luire encore Entouré des amis, des disciples nombreux, Jésus passe; et, de loin accourus, les Hébreux Le suivent à l’envi; leur allégresse immense Éclate en ses transports ainsi qu’une démence. Partout ce sont des chants et des cris éperdus, Les manteaux, à ses pieds, sur la route, étendus, Les bras levés au ciel, et, sur le saint cortège, Mille fleurs du printemps pleuvant comme une neige, Et la foule, partout, jusqu’au sein des hameaux, Au cèdre, à l’olivier enlevant leurs rameaux. Tant qu’on dirait, à voir ces rangs épais de branches S’avancer et verdir au loin ces routes blanches, Que les vieilles forêts, s’animant aujourd’hui, Viennent le saluer et marchent devant lui. Ainsi tout coeur le cherche et toute voix le nomme; Et la nature unit à ces transports de l’homme L’hosanna du printemps en tous lieux exhalé. Vêtu du simple habit que Marie a filé L’humble triomphateur a, selon l’Écriture, Désigné, pour ce jour, sa modeste monture, L’ânon laborieux, serviteur de la paix, Qui fend patiemment la foule aux flots épais. Et Jésus, répandant ses regards doux et calmes, Passait sur les manteaux d’écarlate et les palmes. Un choeur miraculeux s’avance à ses côtés, Les malades guéris, les morts ressuscités, Sourds, aveugles, lépreux, et Lazare à leur tête, Lazare sur la mort sa dernière conquête; Tous attestant son nom de Christ et de Sauveur; A sa gauche, plus près, l’apôtre au front rêveur, Jean le maître des purs qui suit la voie étroite; Et Pierre armé du glaive et plus fier, à sa droite; Tous ces témoins futurs dont le sang doit parler, Le troupeau qu’au bercail il a su rappeler, Les pécheurs à sa voix sortis de leurs ruines, Tout le cortège enfin de ses oeuvres divines. Des vertus de son Christ le peuple louait Dieu. L’essaim des chants sacrés montait dans un ciel bleu, Et ces mots dominaient au loin les cris de joie: « Béni le roi d’amour et Dieu qui nous l’envoie; « Paix et gloire au Très-Haut! » Et de toutes les mains Les palmes et les fleurs pleuvaient sur les chemins. Aux splendeurs de ce jour, à votre gloire humaine Rien ne manque, ô Jésus, rien, pas même la haine! Car les pharisiens sont là; leurs yeux jaloux Sous la peau des brebis font deviner les loups. Ces chants pour d’autres qu’eux! cette marche royale, Ces cris joyeux, ces fleurs, tout leur est un scandale. Or, même en détestant le paisible vainqueur, Ils le savaient si bien doux et simple de coeur, Qu’ils viennent le priant, dans leur zèle hypocrite, De blâmer ces transports, ces chants dont Dieu s’irrite. Jésus n’exauça pas ce voeu de leur orgueil, Et du peuple amoureux il accepta l’accueil. Car, ce jour-là, c’était, il nous l’a dit lui-même, Un de ces rares jours où tout parle, où tout aime, Où Dieu se montre au monde avec tant de beauté, Où luit d’un tel éclat l’esprit de vérité, Que si l’homme fermait son coeur à la lumière, Des voix pour l’acclamer sortiraient de la pierre. Mais le peuple toujours chantant et louant Dieu, Le groupe des élus et le Maître au milieu Du mont des Oliviers avaient touché la cime; Et de là, tout à coup, un horizon sublime, Jérusalem, ses tours, et, brillant au soleil, Le temple aux frontons bleus rehaussés de vermeil, Les maisons, à ses pieds, de blancheur éclatantes, Dans l’ordre où le désert a vu l’arche et les tentes, Jérusalem parut: et, de cris répétés, Le peuple salua la reine des cités. Jésus pleurait! Lazare et l’amitié brisée De sa première larme obtinrent la rosée. Pour la seconde fois il pleurait... ou du moins D’autres pleurs n’eurent pas les hommes pour témoins! Il pleurait! l’avenir redoutable à connaître, L’inflexible avenir lui venait d’apparaître. A-t-il donc aperçu, pour s’abaisser aux pleurs, Le Calvaire et la croix entre les deux voleurs, Et le fiel débordant du vase expiatoire, Et Pilate aux degrés de l’injuste prétoire, Et la dérision du sceptre de roseau... Tout ce chemin sanglant qui finit au tombeau? Dans sa gloire il pleurait! d’où vient donc qu’il oublie Et l’orgueil du triomphe et son oeuvre accomplie? Maître, n’étiez-vous pas au solennel moment Dont tout homme créé chérit l’enivrement! Alors qu’un peuple entier, vibrant de vos doctrines, N’a qu’un seul coeur qui bat dans toutes les poitrines; A l’heure où de l’esprit le fidèle ouvrier Peut au bout des six jours comme Dieu s’écrier; Où vous avez dû voir, plus heureux que Moïse, La terre tout entière à vos autels promise; Où l’artiste sacré, s’il se compare aux rois, Bénit Dieu de son lot, même y compris la croix; Où l’orgueilleux poëte, enflant sa voix fragile, Attache le laurier à ses faux dieux d’argile, Et, mesurant leur vie à ce qu’ils ont coûté, Au verre a de l’airain promis l’éternité! Oui, vers vous s’élançait l’hosanna populaire, Et ces intimes voix, mieux faites à vous plaire, Les soupirs des pécheurs amoureux et contrits, L’hymne des coeurs blessés que vous avez guéris. Vous pleuriez cependant... mais non point sur vous-même! Non! sous ces oliviers, lieu du combat suprême, En face du Calvaire, ô Jésus, ô bonté! Vous pleuriez, non sur vous, mais sur votre cité, Sur ce peuple déchu que l’étranger surmonte, Et qui va de son joug connaître encor la honte. « Sion, pourquoi l’orgueil a-t-il fermé tes yeux? « Aujourd’hui même encor, la foi de tes aïeux « T’aurait dit d’où provient la seule paix durable; « Mais la nuit t’environne, ô cité déplorable! « Tes ennemis, déjà, marchent de toutes parts, « De fossés et de murs ils cernent tes remparts; « Ils ne laisseront pas à tes tours une pierre; « Tes dômes, tes palais tomberont en poussière, « Et toi-même, et tes fils... pour ton lâche abandon « Du véritable esprit dont Dieu t’avait fait don! » C’est ainsi qu’oubliant la croix qui le menace, Il donnait tous ses pleurs à sa ville, à sa race. Il sait bien que ces murs lui gardent des bourreaux; Qu’un peuple déicide a mérité ses maux, Et que, sur les débris de la cité rebelle, Le Christ doit se bâtir une Sion plus belle Où ses enseignements seront tous obéis... Il a pleuré pourtant son peuple et son pays! Nouvel Adam en qui l’humanité se fonde, Lui seul a droit au nom de citoyen du monde; Qu’importe où fut formé cet humble corps qu’il prit! Lui, fils de l’invisible, et né du seul Esprit, Pourrait, hormis le ciel, habité par son Père, Traiter toute cité d’impure et d’étrangère. Il aima cependant, il aima jusqu’aux pleurs La terrestre Sion, pays de ses douleurs. Ah! loin de l’abolir comme une idolâtrie, Il sacra de ses pleurs l’amour de la patrie! C’est lui dont tout le sang ira remplir demain La coupe universelle offerte au genre humain, Et c’est lui qui pleurait à la seule pensée De la cité natale en sa gloire offensée; A l’aspect de cet aigle, entouré de vautours, Qui plane au loin et vient s’abattre sur ses tours, De son peuple captif, qui va subir des maîtres... De l’étranger foulant la terre des ancêtres! II O toi, la voix de tous, faite pour tout bénir, L’amour universel qui peut tout contenir, Mélodieux esprit né de l’accord des hommes, Qui rends commune à tous la chose que tu nommes, Toi dont le coeur humain est la chère Sion, Qui formes en cités le tigre, et le lion, O poëte! ô voyant des lois de l’harmonie, Qui sens palpiter l’âme où notre orgueil la nie; Toi qui dis frère au chêne, et, compris bien souvent, Ne tiens pour étranger aucun être vivant; Pacifique soldat qui pour Dieu seul milites... Toi, tu n’as rien pourtant des coeurs cosmopolites! Tu l’aimes d’un amour jaloux et menaçant Le pays trois fois saint qui t’a donné ton sang. Haine au lâche rêveur qui, drapé dans sa robe, S’abrite du vain nom de citoyen du globe! Qui ne voit, dans le sol du pays dévasté, Qu’une place à bâtir l’utopique cité, Et des dieux paternels raillant le culte austère, Encense avec orgueil l’idole humanitaire! Haine à ce fils bâtard des prêtres du veau d’or! A ceux dont il est né, race plus vile encor, Qui, d’autres mots pompeux couvrant une autre fange, Pour patrie a tous lieux où l’on gagne, où l’on mange! Ah! ceux-là, ces suppôts d’avarice ou d’orgueil, N’ont point de rage au coeur et point de larme à l’oeil En songeant, - ô penser qui ronge tes entrailles! - Que l’étranger dans l’ombre enserre nos murailles; Heureux, en attendant, si leur coffre s’emplit, Si de leur vain savoir l’oracle s’accomplit. Or, tandis que leur peuple, infidèle à sa gloire, Ivre des vils poisons qu’eux seuls lui firent boire, Les imite et dérive à ses mauvais penchants, Quoique ennemis entre eux, sophistes et marchands, Ils offrent, de son mal tous auteurs ou complices, Le fer à ses douleurs ou l’éloge à ses vices. Toi donc pleure, ô poëte, et ravive, en ce jour, Tes imprécations. . . toutes pleines d’amour! Qu’as-tu fait du Seigneur, peuple impie et frivole? Il t’avait confié son glaive et sa parole, Son saint nom s’inscrivait par tes mains en tout lieu, Tes oeuvres se nommaient jadis l’oeuvre de Dieu. Qu’as-tu fait de ses dons, de son Verbe lui-même? Par tes lèvres l’esprit a soufflé le blasphème; Ta longue autorité sur toute nation N’enseigna que le doute et la dérision. Tes scribes, tes docteurs n’ont dressé ton génie Qu’à lapider les saints et Dieu par l’ironie, Qu’à tourner en poison le Verbe qui nourrit, O honte! et qu’à pousser la chair contre l’esprit. Des sens et de l’orgueil la révolte insolente A fait de toi sa voix sonore et turbulente; Prompt à donner l’exemple avec l’enseignement, Oh! tu t’es dans le mal comporté vaillamment; Ta langue, si rapide à franchir ta frontière, A porté haut et loin l’hymne de la matière. Tes pères, quand ton sang bouillait en eux trop fort, Au cri de Dieu le veut, s’élançaient à la mort! Aujourd’hui, quand ton sol s’ébranle et que la foule Disperse les débris d’un trône qui s’écroule, Lorsque, pour infliger leur juste peine aux rois, Tu sembles commencer les guerres de la croix; Quand tu sors, tel qu’un loup affamé sort d’un antre, Un autre Dieu le guide, et ce Dieu, c’est le ventre! Pour rallumer ton feu prêt à s’évanouir, Il n’est plus qu’un seul mot, ce mot impur: jouir! Ah! le jour où viendraient les nations nouvelles A ce libre festin à qui tu les appelles, Loin d’imiter le Maître en ce banquet d’amour Où chacun se fait pain et s’immole à son tour, Votre fraternité, les mains de sang rougies, Vous dévorerait tous en d’affreuses orgies! Oui! tu n’as fait la guerre aux grands de la cité Qu’afin de conquérir leur molle oisiveté; Tu renverses leurs lois et tu retiens leurs vices. Eux t’accusent: leur haine est dans ses injustices Lâche et folle; après tout, tu fais ce qu’ils ont fait: Ils ont semé la cause, ils récoltent l’effet. Ils t’ont dit que pour l’homme ici-bas tout s’achève: Qu’y bien jouir est tout, que le ciel n’est qu’un rêve; Qu’il faut songer à soi, ne vivre que pour soi; Posant pour idéal, pour règle: enrichis-toi! Comme ton sang plus chaud, tes mains plus violentes Ont trouvé leurs façons de s’enrichir trop lentes... Qu’ils luttent, maintenant, pour garder leur trésor! Si l’or est Dieu, ton droit est de posséder l’or. Si richesse et plaisir font tout notre héritage, O peuple, tu fais bien d’en vouloir le partage, Et d’appeler voleurs et de vouer au fer Ceux qui sont mieux servis au banquet de la chair. Oui, c’est là le souci, la fièvre où tu te ronges, Qui des pâles enfants trouble déjà les songes: Prendre ou garder cet or pour l’employer au mal, Mieux boire et mieux manger, voilà ton idéal! Ah! ta race, autrefois, dans des combats sans trêve, Du royaume de Dieu poursuivait le saint rêve, Cherchant d’abord l’honneur, la vérité, le droit, Et sachant que le reste est donné par surcroît. Mais toi, tu prends pour dieu les richesses vulgaires; C’est là l’unique but de ta paix, de tes guerres. Eh bien! même cet or, ces splendeurs d’ici-bas, Si tu n’acquiers pas Dieu, tu ne les auras pas! Non, tu n’obtiendras pas même ces biens immondes, Seul espoir, seul ciment des cités que tu fondes; Ici de tes docteurs la science te ment. En Dieu seul la richesse a son commencement. Ce n’est qu’en cherchant Dieu, d’une foi vive et ferme, Qu’on fait sortir le pain du sillon qui l’enferme; Notre appétit n’est pas la règle qu’il nous faut: Le bonheur de ce monde a son secret plus haut. Ah! ne rêve donc plus, d’après tes faux prophètes, Une paix éternelle et d’éternelles fêtes! En vain, pour s’affranchir des combats incessants Que doit livrer l’esprit aux révoltes des sens, Ils ont imaginé, dans leur sagesse infâme, De mettre en nous la paix en abolissant l’âme! Non! la lutte ici-bas est le moyen fatal Par où l’homme tombé se relève du mal. Malheur, ô conscience, ô nation trompée, Sitôt que vous quittez l’aiguillon et l’épée! Ils aiment, dans la paix que prêchent leurs désirs, Non l’accord fraternel, mais les impurs loisirs, Toutes les fleurs du ciel qu’en sa robe elle apporte; Les doctes vérités, les arts, que leur importe! La paix pour mieux jouir, pour s’enivrer encor, Pour manger, pour danser autour de leur veau d’or! Mais, désarmé du glaive et de Dieu qu’on insulte, Tu seras impuissant même à ce nouveau culte; Pas de fer au côté, pas de couronne au front! Des foudres du Seigneur d’autres hériteront. J’entends, - pâles rêveurs, scribes, marchands, avares,- Hennir à l’horizon les chevaux des barbares! O peuple, et contre toi tournant tes propres mains, Je te vois leur frayer de faciles chemins. Ils viendront! tu n’auras, ô ville condamnée, Pas même les honneurs d’une mort acharnée; Si quelque noble sang coule alors de ton sein, C’est que tu dresseras l’échafaud assassin. Ils viendront! pour ouvrir à leurs sombres cohortes La discorde et la peur ébranleront tes portes. Alors l’impur sophisme, auteur de tous tes maux, Pour te masquer ta honte aura quelques grands mots! C’est la paix, le travail, l’ordre qu’on te ramène, Et la sainte unité de la famille humaine, Et, cédant au progrès, à tes arts plus exquis, Tes sauvages vainqueurs par toi-même conquis... O des peuples vieillis exécrables doctrines Dont germa le venin en de lâches poitrines, Armes du vil sophiste à qui pèse le fer, Je vous hais à l’égal des portes de l’enfer! Tu sauras à quel prix, aux temps de décadence, D’héroïques vertus un peuple se dispense; Ce qu’il gagne en sagesse à voir chez lui raillés Le coeur et le blason des aïeux chevaliers. Ah! malheur aux cités, quand’ la race amollie Du glaive et de la croix perd la sainte folie, Et tient qu’il est, pour nous, sur la foi d’un rêveur, Des droits et des devoirs plus sacrés que l’honneur! Tu sauras s’il est bon de penser que la terre Doit être un paradis, ou reste un champ de guerre; Si le joug étranger, de phrases revêtu, Est plus doux que celui de l’antique vertu... Le jour où le barbare, en sa froide insolence, Alignera tes fils au bâton de sa lance. Ah! jusque dans la nuit de l’éternel repos, L’opprobre d’un tel jour réveillera mes os! Vers le sol des aïeux se creusant une route, Mon crâne du tombeau battra l’épaisse voûte; Je voudrai, de mon peuple espérant un remord, Trouver chez lui l’honneur d’une seconde mort. Mais puissé-je, en l’horreur dont ce jour nous menace, Au combat des vivants avoir encor ma place! Peut-être est-il resté dans le profond des bois, Quelques rameaux noueux des vieux chênes gaulois, Et qui remplaceraient, s’animant de mon âme, Le glaive abandonné dans quelque pacte infâme. Peut-être, ô sol sacré, monts que j’ai tant chéris, Vos rustiques enfants descendraient à mes cris, Et votre vieux granit, jusque vers la frontière, Roulerait sur mes pas en bataillons de pierre! Ou, si même l’honneur, si tout était perdu, Mon faible corps, au moins, dans son sang étendu, Retarderait pour toi l’heure, l’heure fatale! Du temps qu’il faut pour qu’un dernier soupir s’exhale. III Or, le jour ou Jésus, dans sa gloire attristé, Versa du haut du mont ses pleurs sur la cité, Il entra, précédant sa triomphale escorte; Et, sentant du Seigneur le zèle qui l’emporte, Droit au lieu profané d’où naîtra le grand deuil, Il va, dans son courroux, monte et franchit le seuil. Causes des maux pleurés par ses yeux prophétiques, Des hommes du saint temple encombraient les portiques Jusqu’aux sept chandeliers, depuis la mer d’airain. Ces hommes dont le lucre est le dieu souverain! Par eux le luxe impur, empoisonnant les villes, Y détruit plus de sang que les guerres civiles; Du glaive des aïeux il détrempe l’acier, Et soutire la sève au sillon nourricier. Pour eux le noir sophiste en son antre médite Le dieu nouveau fondu de l’or cosmopolite, Et démontre, au profit de leur coffre qui croît, L’amour de la patrie être un amour étroit. Ah! c’est là le trafic impardonnable, infâme, Le trafic des poisons mêlés au pain de l’âme, L’éloquence vénale aux lèvres des rhéteurs, Ce Verbe impur, mortel au crédule acheteur, Ce négoce éhonté du scribe à bout de rôles, Jouant l’apostolat pour vendre ses paroles! Entre les vils marchands qui souillent le saint lieu, C’est là le plus maudit de la Muse et de Dieu. Oui, c’est bien notre mal, la lèpre qui nous ronge. Le sophiste chez nous fait argent du mensonge; De tout hors du plaisir enseignant le mépris, Il débite aux enfants le blasphème à tout prix. Ces hommes, énervant les cités les plus fières, Y préparent le lit des races étrangères. O Maître, votre coeur le jugeait bien ainsi, Quand Sion l’accabla d’un filial souci, Puisqu’au milieu des pleurs donnés à ses ruines, La colère, - une fois, - arma vos mains divines; Et clémente autour d’elle à tant d’autres méchants, Frappa du fouet vengeur et chassa les marchands. La Colère De Jésus. I Fils de la femme, ô Christ, vous aviez entre tous La face la plus belle et le coeur le plus doux! Sans qu’une voix d’en haut vous rendît témoignage, O Seigneur! j’aurais cru devant votre visage, Même au sépulcre, et pâle, et sans l’éclair sacré Que les Douze y voyaient, mais tel qu’il s’est montré, Vers le Tibre ou le Rhin, à nos pieux ancêtres, Tel que sur un fond d’or nous l’ont peint les vieux maîtres! Ah! qui n’adorerait ton front plein de grandeur, D’où rayonne l’amour plus fort que la douleur! Soit qu’on t’ait vu portant la couronne d’épines, Ou parlant aux petits sur les choses divines, Ou dans l’humble festin, par Marie embaumé, Pressant contre ton coeur l’Apôtre bien-aimé! Comme j’aurais voulu t’adoucir ton Calvaire! Porter un peu ta croix et t’offrir le suaire, Entre la Véronique et le Cyrénéen; Etendre mon manteau sur ton rude chemin; Te garantir des coups et des clameurs infâmes, Et pleurer sur tes mains avec les saintes femmes! Car, tu fus calme et bon; car, sur ton front divin, La colombe du ciel ne plana pas en vain. Car, ô roi plein de grâce et de mansuétude, L’homme a mis dans sa loi tout ce qu’il a de rude; Et, sur les malheureux qu’il s’applique à punir, Tu n’étendis jamais les bras que pour bénir. Tu voyais le péché troubler la race humaine, Et tu vécus trente ans sans colère et sans haine! Et moi je lis ces mots dans ton calice amer: Le mal est une goutte et l’amour une mer. Sois béni de tous ceux qu’on maudit, qu’on délaisse! Jamais un mot de toi n’effraya la faiblesse, Jamais, sans t’attirer vers son lit de douleur, Lépreux d’âme ou de corps ne te cria: Seigneur! Ta main fermait sa plaie et touchait sa souillure, Sans craindre les regards ni cesser d’être pure. Ah! c’est que de ton coeur, comme de son milieu, Coulait la charité, ce baptême de feu! Tu donnas l’Evangile à la Samaritaine Pour une goutte d’eau puisée à sa fontaine. La courtisane même eut grâce devant toi; L’adultère s’y mit à l’abri de ta loi; Ton esprit prévalut sur la lettre homicide, Et tu ravis sa proie au docteur qui lapide. Tu bénis tes bourreaux, au moment d’expirer; Penché sur le larron, tu lui dis d’espérer; Un regard triste et doux fut le seul anathème Que tu voulus, Seigneur, lancer sur Judas même! Une fois, une seule, - ô Jésus, ô bonté, O front orné de paix et de sérénité, O coeur qui par l’amour répondait à l’injure!... - La colère atteignit ta divine nature; Ta face resplendit d’une sainte rougeur, Et ta droite, ô Jésus, s’arma du fouet vengeur! C’est le jour qu’inondant la maison de ton père, L’impur négoce avait détrôné la prière. Au milieu des troupeaux de boeufs et de brebis, Les tables des changeurs souillaient les saints parvis; Les vils marchands, aux voix aigres et discordantes, Discutaient avec bruit les achats et les ventes. Tu vins; et, furieux des autels profanés, Tu frappas à grands coups sur ces hommes damnés; Ta voix tonna contre eux, précipitant leur fuite, Et la maison de Dieu fut rendue au Lévite. II O poète! sois calme et beau par la douceur; Qu’elle éclaire ton front et siège dans ton coeur! Sois comme le grand chêne au feuillage sonore, Où mille voix d’oiseaux s’éveillent à l’aurore, Et qui chante à la brise, et qui porte en son flanc Un miel pur et secret goutte à goutte coulant. Que la haine jamais, que jamais l’amertume N’enveniment tes flots de leur sanglante écume. Au sarcasme jamais n’ouvre ta bouche d’or; Qu’en tes vers, blonde gerbe où nul serpent ne dort, La tendre sympathie, ou visible, ou voilée, Comme une fleur du ciel soit toujours recelée. Que ta parole enfin, pour qu’on y croie un jour, Vive par l’harmonie, et surtout par l’amour. Va, fécond par le coeur, va, comme la nature; Donne un peu de ton être à toute créature; Relève les épis et les roseaux courbés; A l’ombre du buisson remets les nids tombés; Aide à vivre à tous ceux à qui la vie est bonne, Verse en eux ce trop-plein que le Seigneur te donne. Si quelque chose en toi s’agite incessamment, C’est que Dieu t’a créé pour aimer vaillamment. Aime donc, aime donc, c’est là ta sainte tâche! Monte sur la montagne et bénis sans relâche, Bénis, de ce trépied où le coeur s’agrandit, Et la terre qui chante, et l’homme qui maudit! Ah! quel que soit le vent qui tourmente la plage, Qu’il passe sur tes flots sans soulever d’orage. Que jamais souffle humain, pacifique océan, Ne trouble, pour un jour, ton repos de géant, Et ne puisse ternir, dans le bleu de ton onde, L’image de l’esprit qui flotte sur le monde! Que jamais ton front calme, où Dieu doit résider, D’un vulgaire courroux ne daigne se rider! Reste, au fort de l’outrage, absorbé dans tes cultes; Ta lyre a plus de chants que l’homme n’a d’insultes. Chante, et laisse tomber, sans honte et sans effroi, Les flèches du méchant, s’il ne vise qu’à toi. Quand tu ne sauras plus où reposer ta tête, Bénis encor Sion qui chassa le prophète; Pardonne sur la croix au Juif lâche et moqueur, Et meurs sans que la haine ait effleuré ton coeur. Va! quand le monde impur te flagelle et te foule, Tu n’es pas sans amis cachés dans cette foule; Cherche leurs yeux en pleurs à travers les soldats, Songe à ta mère, à Jean, pour oublier Judas! Cependant, ô poète, ô foudre qui sommeille, Il vient parfois une heure où Dieu même t’éveille, Où l’anathème en feu gronde à travers tes chants, Devant le Saint des saints souillé par les marchands! III L’anathème du Christ pèse encor sur vos têtes, Hommes sans âme, impurs vendeurs! Dieu vous chasse; rentrez, sous le fouet des prophètes, Dans vos cavernes de voleurs. Au nom du temple en deuil, de ses splendeurs ternies, De tous les cultes profanés, Au nom de l’amour même et des choses bénies, Soyez maudits, soyez damnés! L’abomination remplit la maison sainte; Et l’avarice ose s’asseoir Jusqu’aux pieds de l’autel, pour trafiquer sans crainte De la lyre et de l’encensoir. Le temple est un marché plein d’ignobles boutiques, Avec des crieurs au portail; Autour des bancs de cèdre et des piliers antiques, Rumine et beugle un vil bétail. Du lieu pur et voilé la banque a chassé l’arche, Dont les quatre anges sont vaincus, Et l’avide changeur y trône en patriarche, Faisant briller ses faux écus. L’or des sept chandeliers sert à dorer le cuivre; Les vases sculptés sont dissous; La grande mer d’airain où se vautre un peuple ivre, Attend qu’on la fonde en gros sous! Tout se toise ou se pèse; il n’est chose éthérée, Rien de si noble et de si grand, Dont l’homme d’aujourd’hui ne fasse une denrée, Qui se délivre au plus offrant. La gloire, le pouvoir, l’honneur sont aux enchères, Les rois vendent la royauté, Les nobles leurs blasons, les soldats leurs bannières, Les nations leur liberté. Au démon de l’argent on signe un pacte à vie; On met son âme pour enjeu. La femme vend son coeur, l’artiste son génie; L’homme a vendu jusqu’à son Dieu. Le sceptre est monnayé; nos seigneurs portent l'aune, Tyrans plus vils et plus méchants; La bêtise opulente accapare le trône, Les rois ont fait place aux marchands! Le peuple aux usuriers a, pour quelque centimes, Cédé l’héritage des rois; Et quand il n’a plus faim, sans désirs plus sublimes, Il dort tranquille sur ses droits! Et les vendeurs sont là; palais, chaires, portiques, Temples sont par eux envahis. Ils rognent à leur gré les contrats politiques Et les frontières des pays; En deniers, sous leurs doigts, tout se métamorphose: Art, prière, amour, équité; Ils trafiquent du mot et détruisent la chose; Le mensonge est leur vérité! O toi, parole! ô voix, qui féconde et qui crée, Parole, ô don terrible et grand, Part de l’âme divine à l’homme conférée, Parole, un des noms que Dieu prend! O parole, ô puissance, ô forme diaphane De tout ce que l’oeil ne voit pas, O verbe, ô poésie, en ce siècle profane, Combien n’as-tu pas de Judas? Les hommes d’à présent ne se font tes apôtres Que pour te vendre à meilleur prix; Et nos pharisiens, à l’exemple des autres, Te poursuivent de leur mépris; Ton sanctuaire est plein de vendeurs, de faux prêtres, Scribes, trafiquants éhontés, Chiens qu’on voit aboyer au signe de leurs maîtres, Contre les saintes vérités; Là se vend le sophisme, à la page, au volume; Là tout vil mensonge a son taux; Là se dresse l’échoppe, où le valet de plume Exploite l’ignoble et le faux; Là se cote le prix des pamphlets, des harangues; Se règle la part de chacun; Là se tresse le fil qui fait mouvoir les langues Du courtisan et du tribun. Là, sous l’oeil des chalands, le docteur qu’on délaisse Met la science en écriteaux, Il a des vérités pour la hausse et la baisse, Il parade sur des tréteaux! Vérité, vérité, prêtresse au front pudique! Rois et peuples, grands et petits, Chacun cherche à voler un pan de là tunique Pour le vendre ensuite aux partis; Sur son corps ténébreux chaque histrion le roule En s’offrant aux marchés rivaux; Le riche paye avec ses écus, et la foule Avec ses stupides bravos! Le poëte, - oh! pleurez, vierges des choeurs antiques, Le poëte, l’homme inspiré, Qui marchait devant vous, dans les fêtes publiques, Le front ceint du rameau sacré; Qui chantait noblement, sur le luth de Phrygie, Les chastes amours et les dieux, - Le poëte aujourd’hui se loue à tant l’orgie, Pour amuser les mauvais lieux; Tout rôle bien payé pour lui devient commode, Il est tribun, ou bateleur; Il exploite, selon le caprice et la mode, Ou l’ironie ou la douleur. L’art, c’est l’argent! Seul Dieu, seul idéal des âmes; L’argent qui fait l’homme de bien; Qui soumet au banquier les princes et les femmes; Qui donne rang de citoyen! On en veut! Car il faut, aux penseurs, aux poëtes, Festins, salons, coursiers de choix; Car il faut fréquenter et vaincre par ses fêtes, Les banqueroutiers et les rois! Car il faut oublier, dans les plaisirs profanes, L’amour trahi, le ciel perdu, Et payer lès bouffons, les vins, les courtisanes Avec le prix de Dieu vendu! Vieux artistes du temple, hommes ravis en gloire, Qui, jadis pauvres et cachés, N’aviez d’autre souci que travailler et croire, Trente ans sur une oeuvre penchés! Maîtres, maudissez-nous! on pille sans mystère Les vases, les trépieds, l’autel, Et l'on met à l’encan les voix du sanctuaire, Et le Kinnor, et le Nebel! On dresse sur l'étal la chair des hécatombes; L’arche est ouverte sans remords; On y vole la manne, on fouille dans les tombes Pour exploiter les os des morts! On arrache l’ivoire et l’or pur de la lyre, Et l’on jette le reste au feu! O temple, qu'a-t-on fait de tes blocs de porphyre D’où l’on gratte le nom de Dieu? On t’a prostitué! L’esprit d’en haut le quitte, Le lucre est l’idéal nouveau; A peine, en ce moment, quelque rare lévite Offre un culte pur au vrai beau! O honte!... oh! prends le fouet, frappe, écrase l’impie, Brise à grands coups son crâne épais, Ton courroux fait ta gloire, et Dieu le sanctifie, Homme d’amour, homme de paix! Ah! trafiquants maudits, prêtres de l'avarice, Dont l'âme est un coffre béant: Que vos voeux exaucés fassent votre supplice. Vivez avec l’or et l’argent! Que Dieu vous paye en or ce qu’il doit à chaque être Des moissons de sa charité; La part qui vous revient dans le droit de connaître Et d’aspirer à sa beauté! Qu’entre vous et le ciel un monceau d’or se dresse Vous cachant le seul vrai trésor; Pour votre lot d’amour, d’amitié, de sagesse, Ayez de l’or, rien que de l’or; Qu’il soit votre penser, dans les bois, sur les grèves; Votre entretien avec la nuit; Que son oeil fauve et louche éclaire seul vos rêves- Ayez pour musique son bruit! Que l’or vous tienne lieu des baisers de vos mères Et des sourires paternels, De tous les biens sans nom qui vous semblent chimères Et qui sont les seuls biens réels! Que l’or jette sans cesse à votre lèvre ardente Son embrasement glacial; Quand vos bras s’ouvriront tendus vers une amante, Étreignez des flancs de métal; Ne trouvez pour vos soifs que des sources étranges Où l'or bouillonne à flots ardents, Que les fruits de la terre et le froment des anges Soient changés en or sous vos dents! L’anathème du Christ pèse encor sur vos têtes, Hommes sans âme, impurs vendeurs! Dieu vous chasse, rentrez, sous le fouet des prophètes, Dans vos cavernes de voleurs, Au nom du temple en deuil de ses splendeurs ternies, De tous les cultes profanés, Au nom de l’amour même et des choses bénies, Soyez maudits, soyez damnés! IV Ah! même en servant Dieu, que la colère est rude! Ah! qu’elle laisse au coeur de sombre lassitude; Qu’il est dur de mêler l’anathème à ses chants, Et qu’on souffre à frapper, même sur les méchants! Ah! malheur au mortel investi de la lyre, S’il la garde montée au ton de la satire, S’il lance l’ironie et le mépris par choix, S’il s’arme enfin du fouet plus d’une seule fois! Sois doux et patient, même à l’heure où nous sommes; Demande à Pieu pardon d’avoir maudit les hommes; Pour frapper sans pécher il faut pouvoir guérir; Il faut, comme Jésus, aimer jusqu’à mourir. Cherche, ô poëte! cherche une douce fontaine Pour t’y purifier de cet instant de haine; Reviens aux champs, aux flots, sous les fleurs endormis, Aux oiseaux du désert qui sont tous tes amis; Aux forêts des vieux jours qu’effleure un vent paisible, Où ton oreille s’ouvre aux voix de l’invisible; A la grande nature, à cette mer sans fond Où ce fiel d’un instant s’abîme et se confond; Au berceau de l’amour qui lie entre eux les êtres; A toute chose où Dieu se manifeste; - aux maîtres Dont le doigt t’a montré le chemin du vrai beau; A l’art pur et serein qui crée un ciel nouveau. Pour que l’on boive une heure à ton vase d’argile, Puise aux flots qu’épanchaient Euripide et Virgile; Erre autour de William, torrent au bord fleuri; Vois d’en bas s’éployer l’aile d’Alighieri; Vois les livres puissants du sculpteur et du peintre, Les reliefs du fronton et les fresques du cintre, Phidias, Raphaël dont Dieu guida les mains; Rêves de marbres grecs et de tableaux romains, De beaux fronts amoureux, d’Héloïses pudiques, Coeurs chrétiens qui battraient sous des formes antiques! Songe à ton oeuvre aussi; sculpte un vers trop confus; Émonde tes rameaux aux jets gris et touffus; Poursuis la couleur nette et la forme finie; Va dorer ta statue au soleil d’Ionie; Apprends des maîtres grecs les secrets du contour, Sans fermer ton oreille aux maîtres de l’amour. Fais ton livre émouvant, mais de style sévère, Beau vase athénien, plein de fleurs du Calvaire! Viens, viens; la Muse encore a des bois ignorés Où l’on écoute et voit danser des choeurs sacrés; Où tu peux, à l’abri de toute haine impure, Aimer l’homme dans l’art et Dieu dans la nature, Voile, en passant, tes yeux pour ne pas voir le mal; Et quand vers tes pieds nus monte le flot fatal, Quand ton coeur est gonflé d’émotions trop vives, Va prier et pleurer au jardin des Olives! Les Parfums De Madeleine. I En ce temps-là, ce fut une joie infinie Chez tous les habitants du bourg de Béthanie: Un pasteur avait vu, loin des chemins foulés, Des voyageurs pensifs venir le long des blés, Et, courant le premier, à la foule jalouse Il avait annoncé le Seigneur et les Douze. Or, comme aux jours anciens, par les vieillards rangé, Le peuple s’assemblait près d’un puits ombragé; Et, marchant vers Jésus, les enfants et les femmes, Dont sa voix caressait si doucement les âmes, Répandaient à ses pieds les palmes d’Amana, Se pressaient pour l’entendre et criaient: Hosanna! Et la joie éclatait, plus féconde et plus vive, Sous le toit où devait s’asseoir un tel convive. Chez Simon qu’il aimait et qu’il avait guéri, Les élus attendaient l’hôte illustre et chéri; Et, mêlant de doux soins au chant des saints cantiques, Des vases solennels puisaient les vins antiques. Comme un ardent parvis aux Pâques préparé, Le cénacle s’ouvrait rayonnant et paré; Seule au bord du Cédron, pour en orner l’enceinte, Marie avait cueilli le lis et l’hyacinthe, De myrrhe et d’aloès frotté le cèdre noir; La table reluisait claire comme un miroir, Et des tresses de fleurs erraient, collier fragile, Sur le col rougissant des amphores d’argile. Marthe au divin banquet n’avait rien épargné: Une active rougeur parait son front baigné. Elle avait elle-même, entre des branches vertes, Servi les blonds raisins, les grenades ouvertes, Les figues du Carmel, le miel pur de Membre, Et le poisson des lacs, et l’azyme doré, Et l’agneau, qui n’avait qu’une semaine entière Sur les monts Galaad brouté la sauge amère, Et le vin parfumé des vignes d’Engaddi Que baise avec amour le soleil de midi. Or, autour du festin les Douze se rangèrent, Et les baisers de paix entre eux tous s’échangèrent. Et le Maître s’assit: ses regards étaient doux; Son front blanc, couronné par de longs cheveux roux, Avait dans sa beauté sereine et reposée Une grâce ineffable et pleine de pensée; L’ardente charité, nimbe d’or et de feu, Rayonnait de sa face avec l’esprit de Dieu. Un manteau bleu s’ouvrait sur sa rouge tunique, Ouvrage de sa mère et d’une pièce unique, Mystérieux tissu qu’un prophète chanta, Voile du corps sacré promis au Golgotha. Devant Jésus était le pécheur d’hommes, Pierre, Le futur fondement de son Église entière, Né pour la foi robuste et fait à l’action, Tête chauve et brunie où vit la passion. Mais la meilleure place était celle d’un autre, Jeune homme aux blonds cheveux, chaste et suave apôtre! Et qui, les yeux rêveurs et baignés à demi, S’appuyait sur le sein de son divin ami, Ame où le Christ versait sa parole secrète, Jean, l’élu de son coeur, le disciple poëte! Et la sainte amitié, vin des vignes du ciel, Circulait entre tous au banquet fraternel. Or celle qu’on nommait Marie et Madeleine, Perle de beauté rare et fleur de douce haleine, Femme qui par le coeur avait beaucoup péché, Madeleine était là, triste et le corps penché. Cette âme avait tari plus d’une source amère Avant de rencontrer l’onde qui désaltère; Et sa soif, survivant à mille espoirs déçus, Puisait avec amour aux leçons de Jésus. A genoux, et joignant ses deux mains, l’humble femme Priait et soupirait du profond de son âme; Tremblante, se voilant sous l’or de ses cheveux, Elle cherchait les yeux du Christ avec ses yeux, Courbait son front rougi par une intime fièvre, Sur les pieds de Jésus purifiait sa lèvre, Et pleurait doucement le passé plein d’ennui Où ses larmes coulaient pour d’autres que pour lui. Jésus était pensif: or la soeur de Lazare Dans un vase d’albâtre avait un baume rare Apporté du désert, et, plus loin que Memphis, Fait d’une fleur qui croît au bord des oasis. Le parfum s’épurait dans l’urne diaphane; Elle l’avait gardé de tout emploi profane, Et venait à la fin, son jour s’étant levé Au Dieu de son attente offrir l’encens sauvé. Dans un épanchement de douleur et d’extase, Sur le corps de Jésus elle rompit le vase: De larmes et de baume elle baigna ses pieds, Les retint doucement sur son sein appuyés, Et de ses blonds cheveux pressant leur chaste ivoire, Longtemps elle essuya le flot expiatoire. Et le parfum montait; la salle du festin Fumait comme un bois vierge au soleil du matin; Et l’air, tout imprégné des essences divines, Vivifiait le sang dans toutes les poitrines. Alors, devant Jésus, il se fit un moment D’un silence rêveur tout plein d’épanchement. Mais tout à coup, tombant comme une pierre aride, Une voix vint troubler cette extase limpide. Elle disait: « Chassez cette femme d’ici! « Les agneaux et les boucs se mêlent-ils ainsi? « Le Maître ne sait pas quelles lèvres impures « Osent à sa personne essuyer leurs souillures. « Croit-on qu’un peu d’encens et de pleurs épanchés « Achètent le pardon et lavent les péchés! « Il faut pour sauver l’âme une foi plus active; « La loi ne connaît point de pénitente oisive. « Le luxe et les parfums sont maudits des élus; « C’est mal de se complaire à ces biens superflus, « De s’attendrir ainsi sur des larmes fleuries: « Le péché suit de près les molles rêveries. « Et ce baume, d’ailleurs, valait beaucoup d’argent; « Le perdre, c’est voler du pain à l’indigent; « Car, pour faire l’aumône, il aurait bien pu rendre « Trois cents deniers au moins, si l’on eût su le vendre! » Et les frères, troublés dans le fond de leur coeur, Tournèrent à la fois les yeux vers le Seigneur. Et lui, sur l’humble femme étendant ses mains pures: « Oh! ne la froissez pas de vos paroles dures; « Hommes de peu d’amour, elle a fait mieux que vous! « Voyez mes pieds meurtris qu’elle essuie à genoux, « Ses yeux en ont lavé le sang et la poussière; « Elle a de ses parfums répandu l’urne entière; « Et tandis que ses pleurs jaillissaient en ruisseau, « Je n’eus pas de vos yeux même une goutte d’eau! « Vous n’êtes pas venus, mes hôtes, mes apôtres, « Presser en m’abordant mes lèvres sur les vôtres; « Marie a sur son coeur posé mes pieds brisés, « Et les réchauffe encor de ses pieux baisers; « Son amour vigilant a pressenti mon heure; « Sur mon corps embaumé, par avance, elle pleure. « Oui, pour l’aumône même, un trésor amassé « Ne vaudrait pas l’encens que Marie a versé 1 « Vous aurez jusqu’au bout des pauvres sur la terre, « Hommes! espérez-vous m’avoir toujours pour frère? « Madeleine a péché; mais, au livre des cieux, « Elle a blanchi sa page avec l’eau de ses yeux; « Et le Seigneur lui doit, juste dans sa clémence, « Un immense pardon pour son amour immense. « Je vous le dis: tous ceux à qui sera porté « Le Verbe de la paix et de la charité « Diront de cette femme, en chantant ses louanges, « Qu’elle a fait ce qu’au ciel doivent faire les anges, « Et qu’elle montera, ses péchés expiés, « Poser encor là-haut des baisers sur mes pieds! » Et le Maître sortit: aux portes du cénacle Des malades couchés attendaient un miracle, II Or, Jean restait, le front dans sa main, et, rêveur, Sondait comme une mer le discours du Sauveur. Oh! s’ils viennent pensifs s’asseoir entre vos fêtes, Versez l’ambre et le nard sur les pieds des prophètes; A vos larmes d’amour, au fond des urnes d’or, Mêlez pour eux les pleurs des roses de Ségor! Est-ce donc pour la brise ou l’ombre solitaire Que Dieu mit des parfums dans les fleurs de la terre? Est-ce pour y mourir, desséché par l’orgueil, Qu’un ruisseau tiède et pur tremble au fond de chaque oeil, Et pour s’éteindre, avant de jeter une flamme, Qu’un doux soleil se lève au matin de notre âme? Seigneur, quand vous avez en un coeur sans détour De la perfection semé le noble amour, Qu’ensuite vous ouvrez à ces âmes ailées Un champ libre à travers vos oeuvres étoilées, Vos splendides jardins, votre ciel argenté, Et tout ce qui nous voile enfin votre beauté: Si quelque pauvre enfant que votre soif dévore, Et qui pour vous chercher s’est levé dès l’aurore, D’une merveille à l’autre, avant de vous trouver, Vole, et lassé s’y pose un instant pour rêver, Dans le creux de sa main puise au bord des fontaines, Et sans route frayée en ces terres lointaines, S’égare et dort un soir, doucement attiré, Auprès d’une fleur rare ou d’un oiseau doré; Ou bien si, tout meurtri des pierres de la route, Sans rien à l’horizon, il se couche et s’il doute... Lorsqu’il voit luire enfin la splendeur de vos pieds Et qu’il se traîne à vous, sur ses genoux pliés.. De ces larmes sous qui toute tache s’efface, Pourrez-vous, ô Seigneur, détourner votre face! Les pleurs ne sont-ils pas des diamants cachés Qui payent, en tombant, le prix de nos péchés? Chaste sueur de l’âme impuissante et brisée, Par un Dieu qui pleura seriez-vous méprisée? Larmes du repenti ri eau féconde toujours! Quand l’homme vous répand sur tous ses mauvais jours, Vous chassez de son coeur les fanges entassées Sous les pieds remuants des coupables pensées; Puis, comme le soleil sur une terre en pleurs Raffermit les chemins et relève les fleurs, Un doux regard de Dieu, suivant l’ombre et la pluie, Se répand sur l’esprit, le réchauffe et l’essuie! Dans l’urne aux blancs contours que de fleurs ont pleuré Pour l’emplir jusqu’au bord d’un encens épuré! Oh! que tout soit pour lui, donnez, ô Madeleine, Versez, sur ses pieds nus, votre âme toute pleine; Versez le fond du vase et les parfums cachés, Les regrets, les espoirs, tout, jusqu’à vos péchés! Versez les chastes jours et les nuits profanées, Et l’asphodèle vierge et les roses fanées; Versez voire douleur, versez votre beauté. Tout en vous est parfum, et tout sera compté! Brisez au pied du Christ ce coeur doux et fragile, Ce que la loi rejette est pris par l’Évangile, Des épis oubliés sa moisson s’enrichit; A lui tout ce qui pleure, et tout ce qui fléchit; A lui la pénitente obscure et méprisée; A lui le nid sans mère, et la branche brisée; A lui tout ce qui vit sans filer ni semer; A lui le lis des champs qui ne sait qu’embaumer, L’oiseau qui vole au ciel, insoucieux, et chante; A lui la beauté frêle, et l’enfance touchante, Et ces hommes rêveurs qui sont toujours enfants, Tous ceux sur qui le fort met ses pieds triomphants; Les faibles sont les siens, sa force les relève; Il porte dans ses mains la grâce et non le glaive. Une eau mystérieuse a baigné vos genoux! Le ciel même, ô Seigneur, a-t-il rien de plus doux? A ces flots onctueux, fumant d’un double arôme, L’homme a fourni les pleurs et la terre le baume: Tous les deux vous offrant leurs présents les meilleurs, La nature ses fleurs, et l’âme ses douleurs; Puis, versant tous les deux sur vos traces sereines, Ce que vous avez mis de plus pur dans leurs veines! Larmes! trésor vivant, perles de vérité! Seul don qu’offre le coeur sans l’avoir emprunté! Baume que le soleil fait monter goutte à goutte Et surnager de l’âme en la consumant toute! Vin que fait du palmier jaillir un fer blessant, Dernier présent du tronc qui meurt en le versant! O larmes, ô parfums des paupières écloses! Parfums, esprits vivants tirés du fond des choses, Essor de la matière à l’immatériel; Fontaine où, Dieu s’abreuve, air qu’on respire au ciel! Hôtes mystérieux des tombes solennelles, Parfums, éternité des reliques charnelles! Éther incorruptible en qui la beauté vit, Où toute forme pure à la mort se ravit; Esprits qui défendez de toute lèpre immonde Les corps dans le sépulcre et les coeurs dans le monde! Huile qui fait briller les lampes jusqu’au jour! O principe de vie aussi fort que l’amour! Brise d’en haut venue, haleine de cinname, Qui descend du Seigneur et remonte de l’âme! O larmes! ô pardon de toute iniquité! O parfums, gardiens de toute pureté! Pleurez, ô Madeleine! et quand la sève monte Laissez l’arbre saigner! versez vos pleurs sans honte! Épuisez lentement leur calice azuré; Oh! les pleurs sont bénis: le Seigneur a pleuré! Maître, je vous ai vu comme une âme exilée Errer le soir, au bord des lacs de Galilée; La barque reposait dans l’eau bleue et sans plis, Et les frères dormaient sur leurs filets remplis. Vous, sans qu’un bruit profane osât troubler vos rêves, Vous marchiez lentement sur le sable des grèves, Et vos regards, errants de l’un à l’autre azur, Semblaient interroger la mer et le ciel pur. Quelquefois, appuyé contre une roche grise, Votre beau front levé du côté de la brise, Debout, vous écoutiez, croisant vos bras distraits: Et là, quels bruits lointains, ineffables, secrets, Quelles voix, du désert ou de la mer venues, Quels mots mystérieux éclataient dans les nues Quelles choses parlaient et rayonnaient en vous? Était-ce Nazareth, Marie à vos genoux, Les frères attentifs, le cénacle et les fêtes, Ou les murs de Sion teints du sang des prophètes? Je ne sais, mais j’ai vu ce front transfiguré Se baisser pâlissant... et vous avez pleuré! Ces lacs, dont les grands flots se courbent à vos signes Ont reçu de vos yeux bien des perles insignes; Et les jardins du ciel nous peuvent envier La rosée accordée à plus d’un olivier. Étoiles d’Orient! belles nuits de Judée! Plaine de Siloë de soleil inondée! Lit pierreux du Cédron! palmiers de Nazareth! Flots de Tibériade et de Génézareth! Grands vents qui balayez les roches désolées! Horizons infinis des grèves isolées! Solitudes qu’il aime, où ses pas sont gravés, Oh! dites s’il pleura, dites, vous le savez! Que de fois il allait, au mépris des scandales, Loin des pharisiens secouant ses sandales, Marchant où l’appelait l’esprit de vérité, Porter dans les déserts sa sainte oisiveté! Cueillez-y sur ses pas les fleurs immaculées, Lavez vos fronts dans l’eau des sources reculées! Là, parmi la rosée et l’herbe vierge encor, Sur la neige d’argent et sur le sable d’or, Dans l’haleine des mers et dans celle des plaines, Dans la vapeur qui fume au-dessus des fontaines, Dans l’ombrage odorant qui coule des forêts, Des parfums sont restés, fruits de ses pleurs secrets! Respirez au désert ces effluves divines; Secouez les rameaux baignés de perles fines; Puisez dans vos deux mains l’eau vive des rochers, Que le vase déborde; et, sous son poids penché!, Lorsque vous sentirez que votre âme est trop pleine, Pour que rien ne s’en perde, oh! comme Madeleine, A genoux devant lui, brisez, avec ferveur, L’urne de l’élection sur les pieds du Sauveur! Pendant que vous rêvez immobile, ô Marie, L’eau sainte goutte à goutte emplit l’urne tarie; Écoutez votre coeur où la voix parle encor, Jusqu’au jour de verser ce qui tombe dans l’or. Au bord du puits divin tenez-vous appuyée; Si vos bras sont croisés, votre âme est déployée, fit, quand la voile au vent ouvre ses plis gonflés, La rame est inutile aux navires ailés! Dormez où votre espoir a jeté sa racine; Marthe jalouse en vain votre place divine; A cette âme qui s’use à des soins superflus Le Christ a répondu déjà pour ses élus; « Le trépied fume encor sur les flammes pressées, « Les fruits mûrs sont cueillis, les amphores dressées, « Le miel et le froment pétris dès le matin, « La salle radieuse est ouverte au festin, « Les hôtes sont joyeux; mais une voix réclame... « Marthe, qu’avez-vous fait pour les besoins de l’âme? « Vous avez préparé le pain du serviteur, « L’esclave est satisfait, mais qu’aura le Seigneur? « Croyez-vous que la chair calme sa faim divine? « N’a-t-il pas une soif que votre coeur devine? « A sa lèvre altérée il faut un vin plus doux, « Vin qu’a versé Marie, ô Marthe, et non pas vous! « Ne l’accusez donc pas d’être l’arbre inutile; « A qui s’endort sur moi le sommeil est fertile! « Le travail de plusieurs qui s’en seront vanté « Portera moins de fruit que cette oisiveté. « Votre coeur s’est troublé du soin des choses vaines, « Une seule, pourtant, est digne de vos peines, « O Marthe, et votre soeur avant vous en fit choix; « Assise à mes genoux, elle écoute ma voix; « Nul ne lui ravira cette place chérie, « Car la meilleure part est celle de Marie! » Vous avez dit cela, jugeant, un jour, Seigneur, Les hommes du dehors et l’homme intérieur. Il est des vases d’or scellés dans son royaume, Des coeurs venus de lui pleins d’un céleste baume; Il est, même ici-bas, des encensoirs vivants, Des calices vermeils respectés par les vents, Où du ciel lentement la pluie est déposée; Le soleil frappe-t-il ces coeurs pleins de rosée, Un enfant vers l’autel va-t-il les découvrir... Sans embaumer le temple ils ne peuvent s’ouvrir! Mais pour livrer sa neige au rayon qui l’effleure, Pour fumer à l’autel, quand vient le jour et l’heure, Il faut que le beau lis que nul doigt n’a meurtri, Loin des vents et de l’homme .ait pu croître à l’abri; Que les charbons ardents, renfermés dans le vase, Attendent l’encens pur et le feu de l’extase, Et qu’ils ne s’usent pas, au souffle des passants, Ainsi qu’un fourneau vil ouvert à tous les vents! Oserez-vous faucher l’iris et les narcisses Comme le foin des prés, litière des génisses? L’or pur des encensoirs est-il un or perdu? Hommes! malheur à vous quand vous l’aurez fondu, Et pris pour puiser l’eau des terrestres fontaines L’amphore où dort le vin jusqu’aux Pâques lointaines! Seigneur, dans le troupeau des robustes humains, Il est de beaux enfants, frêles et blanches mains, Trop faibles pour lutter durant la vie entière Et se voir obéir par la lourde matière; Ils ne savent pas faire, avec les socs tranchants, Jaillir les blonds épis des veines de vos champs, Aider les nations à construire leurs tentes, Tisser de pourpre et d’or les robes éclatantes, Et charger les vaisseaux sous un ciel reculé, Des tapis d’Ecbatane ou du fer de Thulé. Est-ce donc, ô mon Dieu, que leur grâce inféconde Est livrée en opprobre aux puissants de ce monde, Et qu’à votre soleil chacun leur peut ôter L’humble coin qu’il leur faut pour prier et chanter? Est-ce qu’au jour marqué pour la grande justice, Afin qu’aux yeux de tous votre enfer accomplisse L’anathème porté sur les rameaux oisifs, Vous frapperez ces fronts amoureux et pensifs? Préférez-vous au lac les grands flots des rivières, Et la roche inflexible aux tremblantes bruyères? Les fleurs et les oiseaux vous sont-ils odieux? Mais le cèdre est chargé de nids mélodieux, L’hysope entre ses pieds pousse une humble racine, Et le Liban les berce en sa large poitrine! Les auriez-vous mêlés dans la création Pour bannir les plus doux de votre affection? Oh! vous aimez, Seigneur, la forme pure et belle, Car c’est l’achèvement de l’idée éternelle, La splendeur de l’esprit visible à l’oeil mortel. Chacun de son côté travaille pour l’autel; Si les forts ouvriers en sculptent les colonnes, Les enfants les plus beaux tresseront des couronnes! Ne faut-il pas des voix pour bénir, pour chanter? Ce n’est pas être oisif que de vous écouter, De recevoir de vous chaque soir l’huile sainte, Lampe qui luit dans l’ombre et n’est jamais éteinte! Oh! quand les marteaux lourds se reposent, le soir, Les hommes ont besoin de lyre et d’encensoir. C’est l’immense désir de toute créature De chercher vos rayons épars dans la nature; Et c’est une vertu de lire avec clarté Un peu de votre nom écrit dans la beauté; D’avoir le front marqué de votre sceau de flamme, Et mêlant des parfums aux musiques de l’âme, D’être l’urne de baume et le luth frémissant Qui parfume la terre et chante en se brisant! L’apôtre fut longtemps perdu dans sa prière, Et Jésus le cherchait et l’appelait: Mon frère! Et Jean se releva, plus fort et plus charmé; Il avait entendu la voix du bien-aimé. III Or, si vous demandez quel était l’homme austère Qui défendait aux fleurs de parfumer la terre, Et, sur l’humble faiblesse ainsi prompt à tonner, Refusait à Jésus le droit de pardonner; Cet ennemi du luxe et des beautés futiles, Laborieux chercheur de procédés utiles, En qui le pauvre avait un avocat fervent, Et la sainte pudeur un fidèle servant; Sage dont la vertu, prompte aux chastes alarmes, Fuyait comme la mort les parfums et les larmes, Esprit rigide et fort, coeur qui ne rêvait pas... Que son nom soit maudit! cet homme était Judas! Le Calvaire. I Celui qui vint sauver l’Esprit du joug des sens Et rendre le plus humble égal aux plus puissants, Montrant que sans l’amour il n’est pas de justice Et que chacun à tous se doit en sacrifice, Jésus, de nos péchés portant pour nous le poids, Gravissait le Calvaire avec sa lourde croix. Le sang et la sueur, sous son bandeau d’épines, Coulent abondamment de ses tempes divines; Sur le sentier rapide, au tranchant des cailloux, Il déchire, en rampant, ses mains et ses genoux; S’il tombe et s’il s’arrête on l’entraîne avec rage; Les fouets et les bâtons le frappent au visage, Et le peuple acharné qui le suit pas à pas, A l’outrager encore excite les soldats. La mort a des terreurs même à qui se dévoue; Le Calvaire est affreux, c’est un Dieu qui l’avoue. O Jésus, votre corps, en holocauste offert, Dans ce trajet sanglant, sans doute, a bien souffert! Mais le plus rude assaut de l’heure expiatoire, Le calice mortel qu’on refuse de boire, Cet infini du mal que vous aperceviez Pendant votre agonie au mont des Oliviers, O Maître, ce n’était ni la roche escarpée, Ni la croix, ni le fiel dont l’éponge est trempée, Ni la dérision du sceptre de roseaux, Ni la lance et les clous prêts à percer vos os!... Cette suprême horreur, non, ce n’était pas même Ceux pour qui vous mouriez vous jetant l’anathème, Tout Israël ingrat préférant Barrabas, Non!... pas même, ô Seigneur, le baiser de Judas! Moi je sais, - s’il se peut qu’un grand amour m’obtienne Dans une âme de Dieu de lire avec la mienne, - Je sais ce qui du Christ causa l’abattement, Et de sa passion le plus cruel moment: C’est quand, cherchant des yeux, au bas de la montagne, Si de ses douze élus le groupe l’accompagne, Souriant aux bourreaux, le coeur plein de pardon, De tous ceux qu’il aimait il connut l’abandon, Et, contraint de pleurer leur lâche ingratitude, Tout autour de son coeur sentit la solitude! C’est qu’à voir le néant au fond de l’amitié, L’âme la plus divine est brisée à moitié; Qu’aux heures du combat, et pour croire en soi-même, Le plus fort a besoin d’avoir quelqu’un qui l’aime, Un coeur qui le soutienne et qui l’aide à mourir; Que souffrir sans amis, enfin, c’est trop souffrir! Dès qu’aux soldats livré par l’apôtre des traîtres, Le Dieu resta captif des princes et des prêtres, Ses amis, oublieux des miracles passés, Ont douté de leur Maître et se sont dispersés; Car la peur enchaînait ces âmes inactives Qui n’avaient pu veiller au jardin des Olives. A l’aspect de la croix les plus fermes ont fui: Lazare, du tombeau ressuscité par lui! Simon même, Simon, cette forte poitrine Sur qui doit se bâtir la maison de doctrine, Qui seul osa tirer le glaive du fourreau, L’a renié trois fois jusqu’au chant de l’oiseau, Et, loin du rude autel où la victime monte, Il cache maintenant ses remords et sa honte. II Mais non, tu n’es pas seul; tu vois couler des pleurs; Une troupe fidèle, au sentier des douleurs, Marche avec toi, Jésus, et tes juges infâmes N’ont pu de ton Calvaire écarter d’humbles femmes; Leur charité te suit plus vive au dernier jour. Homme de peu de foi, car il a peu d’amour, L’apôtre en vain connut ta vie et tes oracles, Tes préceptes plus grands encor que tes miracles; Les splendeurs du Thabor, le pain multiplié, Et l’Océan docile: il a tout oublié! Mais vous n’oubliez pas, ô vous, mères et veuves, Qui fut votre recours au moment des épreuves; Vous voyez, dans vos coeurs, tous les êtres chéris, Par la main de Jésus consolés et guéris; Vos pères ranimés à sa voix prophétique, Et soulevant leur lit d’un bras paralytique; Vos fils dans le tombeau retrouvant leur beauté; Quelle mère oublia son fils ressuscité! Vous savez, dans nos maux vous qui gardez nos âmes, Quel pouvoir ont sur Dieu les prières des femmes; Car Jésus, de sa grâce ouvrant tous les trésors, N’a jamais que pour vous fait revivre des morts! Aussi, quand des douleurs acceptant le calice, Il se livre à la mort pour que tout s’accomplisse, Votre coeur se souvient de l’avoir invoqué, Et pas une de vous à sa croix n’a manqué. Vos lèvres, après lui, cherchent l’éponge amère. Marchant comme des soeurs à côté de sa mère, Vous faites un soutien de tous vos bras tremblants A celle dont un glaive a déchiré les flancs. Je vous vois à sa suite, ô belles repenties, Au véritable amour par Jésus converties; Vous à qui vos parents par lui furent rendus, Vous toutes qui gardez ses discours entendus, Femmes de Chanaan, femmes de Samarie, La mère de Joseph, la seconde Marie, Et l’enfant qu’il guérit chez le centurion, Première âme conquise à Rome par Sion; La veuve de Naïm, les deux soeurs de Lazare, Chez qui, pour son linceul, le fin lin se prépare; Marthe et vous Madeleine, ô nom tout embaumé! Coeur devenu si pur pour avoir tant aimé! Elles suivent le Christ et pleurent en silence; D’affreux soldats, en vain, du bâton de la lance Les frappent; ni les coups, ni les cris outrageux N’éloignent du pasteur le troupeau courageux. Lorsque Jésus s’arrête et regarde en arrière, Il rencontre leurs yeux et les voit, en prière, Épier, à genoux, l’instant de l’approcher, Marcher dès qu’il se lève et se met à marcher, Et poser à l’envi leurs lèvres sur les places Où de ses pieds l’amour a reconnu les traces. Elles montent courbant la tête et ramassant Les cailloux des sentiers qu’il a teints de son sang; Sur le large rocher, s’il en pleut quelques gouttes, Leur voile les essuie et les conserve toutes; Les gazons qu’il rougit sont cueillis brin à brin. Tels, lorsque le semeur vient semer le bon grain, Tous les oiseaux du ciel dans son sillon le suivent Prenant de la semence une part dont ils vivent. Vous, ainsi, dans ce champ où le Christ a voulu Semer une moisson dont pas un n’est exclu, O femmes, amassant un trésor de bonne heure, Vous avez pris la part première et la meilleure! Et lui, de ce fardeau dont l’homme l'a chargé, Ah! combien doucement vous l'avez soulagé! Comme, à travers vos yeux, les rayons de vos âmes Fortifiaient son coeur en y lançant leurs flammes; Combien dans son martyre, à chaque accablement, Vous lui donniez de calme et de joie en l’aimant! Quand du rude trajet les bourreaux las eux-mêmes, Assouvis à la fin de coups et d’anathèmes, S’écartent pour s’asseoir sur le bord des chemins Où Jésus, épuisé, se traîne sur ses mains, Vous accourez, ô vous que la souffrance attire, Et donnez de vos pleurs le baume à son martyre. C’est ainsi qu’étanchant ton sang et tes sueurs, De ta face, où perçaient de célestes lueurs, L’une d’elles, ô Christ, dans une molle étreinte, Sur un lin vierge et blanc a dérobé l’empreinte; Pour que l’homme connût dans toute sa beauté Ce front où des douleurs siégeait la majesté. Mais jusqu’au faîte où va s’achever le supplice, L’innocent a gravi le mont du sacrifice; Pour fixer par des clous ses membres sur le bois, Les bourreaux sont courbés aux deux bouts de la croix. Or, pendant l’oeuvre affreuse, auprès d’eux prosternées, Vers la face du Christ les femmes sont tournées, Ne quittant pas ses yeux, comme si leur regard Allégeait ses tourments en en prenant leur part. Lui, sur son front, noyé dans les sueurs sanglantes, A d’un sourire encor les clartés consolantes, Et, par moments, au lieu de l’ami torturé Fait luire aux coeurs des siens le Dieu transfiguré. Sur les quatre horizons, quand la croix fut dressée, Dans vos bras, tour à tour, vous la teniez pressée, Et l’arbre de salut, sur vous, en gémissant Répandait sa rosée et de pleurs et de sang. Vos lèvres, à ses pieds, jusqu’à l’heure dernière, Ont réjoui son coeur du bruit de la prière. Vous l’avez vu donner aux bourreaux leur pardon; Et lorsque, de son Père accusant l’abandon, Quand la mort l’entourait des horreurs de son ombre, Le doute l’effleura d’une aile froide et sombre, O femmes! il vous vit; il sentit, devant vous, La douceur de mourir pour le salut de tous, Et comprit que sa vie Rivait été féconde Pour fonder de l’amour le royaume en ce monde. Du pieux testament il vous eut pour témoins, Quand d’un fils à Marie il a légué les soins, Et fait, pour adoucir leur veuvage éphémère, Au frère de son coeur le don d’une autre mère. Car un homme, avec vous, que je n’ai pas nommé, Jusqu’au dernier soupir suivit le bien-aimé; Il recueillit son sang; et, seul de douze apôtres, A côté de la croix mêla ses pleurs aux vôtres; C’est Jean, le plus doux coeur et partant le plus fort. Tous les enseignements sont cachés dans ta mort, O Christ! et d’un exemple,, en toutes tes souffrances, Tu vins pour confirmer nos plus chères croyances; Tu voulus qu’aux martyrs d’un monde sans pitié Il ne fût pas permis de nier l’amitié, Et qu’aux pieds du Calvaire, où sa vertu se prouve, Jean leur fût annoncé lorsque Judas s’y trouve. Jean, ce front pacifique et ce coeur tout de feu, L’homme à qui, sans serment, l’on croit comme à son Dieu, Dont l’âme à nos bourreaux ne s’est jamais cachée Et reste comme l’ombre à notre âme attachée; Cet ami, qu’au matin si vous nous le donnez, Avant le soir, souvent, vous nous le reprenez, Seigneur! car si nos pleurs là-haut tournent en joies, Vous êtes bien cruel, ici-bas, dans vos voies! III Or, le troisième jour après que le tombeau Des hommes dans son sein eût scellé le plus beau, Le matin du sabbat, l’ombre crépusculaire Couvrant encor le haut du rocher tumulaire, Une femme au front pâle et dans l’abattement Monta seule, avant tous, au sacré monument; Apportant des parfums, choisis d’une main pure, Pour honorer Jésus jusqu’en sa sépulture. Étonnée, elle vit, quoique tout fût désert, La pierre soulevée et le sépulcre ouvert; Et, bien vite, elle alla vers Pierre et vers l’apôtre Que Jésus chérissait, les pressant l’un et l’autre: « Car on a pris le Maître en sa tombe couché, « Et nous ne savons pas où son corps est caché! » Pierre et le bien-aimé montent d’un pas rapide, Et, tous les deux, entrant dans le sépulcre vide, Ils trouvent dépliés et posés sur le seuil Les bandeaux de fin lin qui formaient le linceul; Et sortant, ils rêvaient, sondant la lettre obscure Au miracle dernier prédit par l’Écriture. Et la femme, à genoux et toute à ses douleurs, Sans pensée, inondait la terre de ses pleurs. Soudain le tombeau luit de lumières étranges, Et Jésus apparaît, précédé de deux anges; Il demeure visible, et, tout comme autrefois, Pour instruire et bénir fait entendre sa voix. Mais Pierre et vous, ô Jean! vous son élu, son frère, Vous qu’il venait pour fils de donner à sa mère, Vous ne le vîtes point; une autre âme a joui De ce premier réveil de l’astre évanoui: Pour cette âme mieux faite à goûter ses délices Le Dieu ressuscité réservait ses prémices. Le premier oeil humain, tourné vers l’avenir, Qui de la mort a vu le vainqueur revenir, La voix qui des élus, rassemblés autour d’elle, Fit palpiter les coeurs par la bonne nouvelle, C’est une voix plus tendre et c’est un oeil plus doux, C’est une femme en pleurs, Madeleine, c’est vous! IV Ainsi sur son Calvaire et jusque dans sa tombe, Vous assistez toujours le juste qui succombe, O femmes! les grands coeurs par la foule opprimés, Les proscrits, les souffrants sont ceux que vous aimez. Le Dieu que l'on flagelle et l’autel qu’on insulte, Ont votre foi toujours et toujours votre culte; Si la pitié vous montre une âme à soulager, Votre ardente faiblesse appelant le danger Près d’elle a fait pâlir le plus fort, le plus sage; Car c’est de votre amour que naît votre courage. Pour guérir les blessés, les lépreux des chemins, Quand Dieu touche leurs coeurs, il se sert de vos mains. Ah! quel homme en naissant, maudit de corps et d’âme, Vieillit sans rien devoir aux bienfaits d’une femme, Et, dans l’ombre plongé dès avant son sommeil, Meurt sans avoir joui d’un rayon de soleil? Le plus triste a son heure et son éclair de joie, Sa révélation que le bonheur envoie; Car vivre sans y croire et l’entrevoir un peu, C’est ignorer le ciel et jusqu’au nom de Dieu! Mais dans ce vide affreux, sans t’y faire connaître, Tu ne laisses jamais une pauvre âme, ô Maître! C’est pourquoi ton sourire, éclairant notre nuit, Habite dans la femme et par ses yeux nous luit; Tout homme participe à sa vertu calmante, Et bénit ou la mère, ou la soeur, ou l’amante. Mais du baume à nos coeurs par votre amour offert, Pour savoir tout le prix il faut avoir souffert; Et, chargé d’une croix, vous avoir rencontrées Telles que le Calvaire au Christ vous a montrées, Belles de la beauté que vous donnent les pleurs, Et voulant votre part de toutes nos douleurs. Il faut, tout frissonnant des sueurs qui nous baignent, Ceint de l’affreux bandeau sous qui les tempes saignent, Avoir senti son front par vos mains essuyé, Et sur vos bras tremblants s’être une heure appuyé. Il faut, quand notre honneur souillé de calomnies, Tombe aux pieds de la foule et roule aux gémonies, Entendre à notre nom lâchement insulté, Vos voix, en le disant, rendre sa pureté. Comme, d’un monde aveugle oubliant les huées, Nos âmes, par sa haine à peine remuées, Sentent dans vos discours un Dieu qui nous bénit! Comme, à côté de vous, le chemin s’aplanit! Comme une seule larme, à vos yeux échappée, Adoucit tout le fiel dont l’éponge est trempée, Et comme, en les touchant, vous fermez sous vos doigts Les stigmates saignants des clous et de la croix! Pendant les jours d’épreuve, aussi, Dieu vous confie Ses fils que l'on blasphème et que l'on crucifie; Et des signes sacrés, que l’homme n’a pas lus, Entre tous, à vos yeux, annoncent les élus. Sitôt que dans la foule un prophète se lève, Dont la parole vient lutter contre le glaive, Aux mépris des bourreaux osant le soutenir, Vous écoutez la voix qui parle d’avenir. Quand un nouveau soleil nous verse ses lumières, C’est vous que ses rayons éclairent les premières; Vous qui sur les hauts lieux les premières montez Pour voir de leurs tombeaux sortir les vérités. Vous allez d’un pas ferme et sûrement guidées, Car le coeur vous conduit; et les saintes idées Touchent les coeurs avant d’éclairer les esprits, Dieu voulant être aimé plutôt qu’être compris. C’est pour cela qu’en vous le Christ a des apôtres Dans la nouvelle foi plus ardents que les autres, Sur le Golgotha même allant le recevoir, Et pour lui de la loi bravant mieux le pouvoir. Oh! puisqu’un lâche effroi loin du Dieu nous repousse, Rendez sa passion, rendez sa mort plus douce; Des vases les plus purs et les plus précieux Versez-lui les parfums avec l’eau de vos yeux; Couvrez de vos manteaux les chemins quand il passe; Étanchez la sueur et le sang de sa face. De l’accent le plus doux qui du coeur peut sortir, Adorez, consolez le chaste et beau martyr; Et d’un culte si tendre entourez son supplice, Que dans l’oubli du mal son heure s’accomplisse. Son sang vous a donné le baptême d’amour: O femmes! vos grandeurs commencent à ce jour! Avant qu’en votre coeur eût germé l’Évangile, Des lis épanouis dans ce vase fragile, D’un doigt capricieux cueillant les voluptés, L’homme ignorait encor vos plus douces beautés. Vos larmes n’avaient pas la majesté sévère Et le don de guérir qui date du Calvaire. Vous-mêmes n’avez su, pour la première fois, Ce que vaut votre coeur, qu’au pied de cette croix; Aussi, toujours fidèle à celui qui là porte, Pour toutes ses douleurs votre tendresse est forte; Toujours, pour alléger de vos mains son fardeau, Près de lui vous marchez de la crèche au tombeau. A genoux, aujourd’hui, sur les pierres funèbres, Jusqu’à l’heure qui doit dissiper nos ténèbres, Vous veillez et priez, répandant sur son corps Ce baume précieux qui conserve les morts. Tandis qu’empressés tous vers l’idole commune, Les hommes, adorant César et sa fortune, Insultent votre zèle et bien loin des saints lieux, Avec l’or et le fer vont se forger leurs dieux, Vous, rien ne vous arrache à ce cadavre auguste; Pardonnant aux bourreaux, vous pleurez sur ce juste; Vous le redemandez au ciel en gémissant Le doux crucifié mort en nous bénissant; Car votre coeur se trouble à l’aspect des ruines Et ne peut se passer de ses amours divines. Comme Rachel, en pleurs vous errez, chaque nuit, Autour de la montagne où l’espoir vous conduit. Sur ce sépulcre en vain la haine veille encore; Pour en briser le sceau vous devancez l’aurore; Et vous serez, baisant le linceul rejeté, Les premières à voir le Dieu ressuscité! La Cité Des Hommes. I Le règne est arrivé de leur sagesse impie; Ils ont touché le sol de leur chère utopie. Pour fonder à leur gré la cité de la chair, Le Seigneur leur livra la mer, la terre et l’air. Libres du joug des moeurs, libres des lois divines, Seuls maîtres, seuls debout sur toutes les ruines, Ils promènent partout le stupide niveau, Règle unique à leurs yeux et du juste et du beau. Ils sont égaux! Nul front, dans leur Babel énorme, Ne dépasse des fronts la bassesse uniforme. Tout est conquis: richesse, épargnes du passé, Puissance du savoir longuement amassé, Champs, outils, greniers pleins, troupeaux, maisons prospères Attestant les sueurs, les vertus de nos pères... Sur la terre et ses fruits ils ont domaine entier; Mais c’est peu, quand jouir reste le seul métier; C’est trop peu! pour grossir les profits du partage, Ils mettent follement l’avenir au pillage. La dernière forêt, tombant sous leur viol, Des sommets décharnés s’écroule avec le sol. Ils dévorent le sein de la mère nourrice; Après eux, s’il le faut, que tout son lait tarisse. L’oeuvre du peuple est faite! Il va fêter en paix Le bien-être, seul dieu de leurs rêves épais. Voyez-la s’élever la cité de l’orgie! Des fleurs couvrent le sang dont sa base est rougie; L’édifice, enrichi des dépouilles du temps, ’ Convie aux longs festins ses impurs habitants. Écoutez! c’est la chair qui chante sa victoire Et des sottes vertus nargue la vieille histoire. Un regard aux splendeurs de ces autels sans dieu! Car l’éternelle nuit va descendre avant peu. En vouant aux plaisirs cette ville rebelle, Oublieux de la mort, l’homme a bâti pour elle; C’est elle qui s’avance à pas sûrs et sans bruit; Vous semez pour jouir, elle cueille ce fruit. Ces ans comptés par Dieu, que l’homme à Dieu refuse, Voilà que dans un jour la volupté les use. L’heure presse! Écoutez, de ce monde aux abois, Sur le seuil du néant monter les folles voix. CHOEUR DES HOMMES Jouissons! le bonheur est un droit de nature. La vie est un festin; Arrière qui l’ajourne à la moisson future; Ce jour seul est certain! L’espoir d’un autre monde est un mensonge austère; Cette vie a son miel. Jouissons! Ils voulaient nous dérober la terre Ceux qui parlaient d’un ciel. « Ce globe, disaient-ils aux crédules ancêtres, Et ses fruits sont maudits. » Mais nous en ferons bien, quand nous serons les maîtres, Le seul vrai paradis. Changer enfin la terre en séjour de délices, Ce n’est pour nous qu’un jeu; Il suffît d’abolir ces trois fléaux complices: Le roi, le prêtre et Dieu! De renverser les lois, ces injustes barrières Faites pour les petits; Et d’ouvrir, sans remords, de plus vastes carrières A tous les appétits. Rien de pur, rien d’impur! Que le plaisir gouverne En maître souverain. Malheur à qui dira qu’à la chair subalterne L’âme doit mettre un frein! Le désir est sacré; l’esprit n’est qu’un organe Créé pour le servir. L’homme est bon, lorsqu’il suit ces instincts que l’on damne Et qu’il doit assouvir. Pour fonder nos cités, pour trouver, sans miracles Notre ciel toujours prêt, Autour des passions écartons les obstacles: C’est là tout le secret. Vieux mots sur qui vivaient les antiques familles: Abstinence et travail! Croulez sous les débris des dernières bastilles, Indigne épouvantail. A d’autres les labeurs, l’épargne misérable! Chaque jour se suffit. La nature est pour tous un fonds inépuisable; Tout plaisir est profit. Qui desséchait le sein de la bonne déesse? Les prêtres et les rois. Brisons à tout jamais leur sceptre qui nous blesse, Et rentrons dans nos droits! A nous donc la nature et pressons sa mamelle Sans labeurs superflus! Elle porte la vie et nos plaisirs en elle, Et ne tarira plus. II Dans les cités sans lois, hormis les lois infâmes Des libres appétits qui gouvernent les âmes, Tout à sa folle orgie, un peuple insoucieux Mange les derniers grains du grenier des aïeux; Sans savoir, l’insensé! qu’en sa longue révolte, Il use le sol même avec chaque récolte. Car le sol nourricier, domaine des humains, Comme il peut s’enrichir s’épuise entre nos mains. Hélas! les pleurs de l’homme et sa sueur austère Sont le sel nécessaire aux vertus de la terre. L’homme n’obtient son pain, éternel indigent, Qu’en vouant à la terre un culte intelligent; Elle n’a de bonté, de vertu productive, Que la vertu de l’âme et du bras qui cultive. Quand l’esprit est aveugle et quand les reins sont mous, Toute vigueur du sol se tourne contre nous; Et, de ces mêmes flancs, pleins de moissons fertiles, La terre fait jaillir la ronce et les reptiles. Quand de son front touffu les bois sont respectés, Elle en verse l’eau pure et l’ombrage aux étés. Mais dès qu’un soc impie a fait les cimes chauves, Du squelette des monts, du crâne des rocs fauves, Les torrents descendus, comme des dieux vengeurs, Détruisent la vallée et ses peuples rongeurs, Brillant de nos vertus, ou terni par nos fautes, Ce globe est le miroir de l’âme de ses hôtes. La nature avec nous subit, incessamment, Des chutes de l’orgueil l’antique châtiment. Homme! tu peux, au sein de la mère nourrice, Du sang originel inoculer le vice; Ou bien, comme ton coeur transformant chaque lieu, Refaire tout un monde à l’image de Dieu. Mais le peuple, en ces jours insensés et cupides, Décharné les sommets et les coteaux rapides, Et, comme aux saints autels, fait la guerre aux forêts Où les vertus du globe ont leurs germes secrets. Les monts, les fronts humains portent les traces viles Du niveau promené par les haines serviles. Le rocher nu succède aux bois, aux prés fleuris. Les vallons, encombrés d’infertiles débris, Après quelques saisons de récoltes prodigues, Sont des lits de cailloux où roule une eau sans digues. Sur la plaine et les champs, à jamais recouverts, Les fétides marais étendent leurs flots verts. Les reptiles fangeux, les fièvres et les pestes Éclosent par milliers des miasmes funestes. Or, pour dompter encor les fléaux souverains, Les peuples ont perdu la force de leurs reins; Leur chair, ivre toujours, dans sa lourde fumée Éteint cette science à l’orgueil allumée. Le sang est appauvri, bu par les passions; Le flot va décroissant des générations. Toute raison pâlit; toute beauté s’efface. Le seul pouvoir du mal survit chez cette race. Plus faibles sont les corps, plus les coeurs vicieux De forfaits inconnus épouvantent les cieux. Alors, dans notre monde, où le soleil s’éclipse, Commencera des temps la sombre Apocalypse; Ces prodiges sans nom, ce déluge de maux A Jean le bien-aimé révélés dans Patmos. Sept Anges ont versé sur les eaux et les plantes Des colères de Dieu les sept coupes sanglantes. Sur la terre maudite à ses quatre horizons Toute sève tarit, excepté les poisons; Et, contre l’homme, issus des marais et des sables, Surgissent tout à coup des monstres innombrables. La chair, comme l’esprit, n’a, dans ce temps fatal, Conservé de fécond que les germes du mal. Alors, comme aux vieux jours que le crime ramène, Les bêtes prévaudront contre la race humaine. Les hommes ne sont plus ces vigoureux enfants Qui disputaient la proie aux lions triomphants, Et, même après Éden, sur tout ce qui respire De l’être intelligent rétablissaient l’empire. Tant de siècles sans Dieu, dans la chair accroupis, Ont fait des nations de vieillards décrépits: L’homme éteint, sans ressort, incapable de lutte, Tombe, de race en race, au-dessous de la brute. Je le vois, je le vois, l’Adam des derniers jours! Il rampe sur ses mains, il se traîne à pas lourds, Et promène au niveau de la fange et de l’herbe Ce front que notre orgueil relevait si superbe. Ce n’est plus l’Ange, hélas! même l’Ange exilé, A qui, dès son berceau, le Seigneur a parlé; Et qui, malgré sa chute et dans l’ombre charnelle, Garde encor de son Dieu l’empreinte originelle; C’est l'animal pensant, tel que vous l’avez fait; Mûri par vos leçons, voilà l’homme en effet! O sophistes, voyez! c’est bien la bête immonde Éclose lentement de l’oeuf grossier du monde; En qui l’esprit, issu des besoins de la chair, Ne survit pas aux sens et meurt comme un éclair. Triomphez! le voilà tel que dans votre rêve: L’homme naquit ainsi rampant sur une grève; Avant de s’adorer, quand sa raison grandit, Il procéda du ver, c’est vous qui l’avez dit! Or, pour dernière fin, ce fils de la matière Restitue au limon son âme tout entière; Il rend tout à la terre, il en a tout reçu; Voilà le genre humain que vous avez conçu! Mais la mort ne tient pas vos promesses infâmes; Le néant désiré n’engloutit pas vos âmes; Vous le saurez trop tard, ô prophètes pervers, Non! tout ne finit pas avec l’oeuvre des vers. La tombe, où vous rêvez un éternel refuge, Nous livrera vivants aux bras de notre juge. Comme en tremblant, alors, vous, cyniques railleurs, Vous porterez envie aux hommes des douleurs, Combien, devant ce Dieu qu’un seul remords désarme, Vous sentirez le prix d’une pieuse larme! Mais rien ne coulera de vos yeux éperdus, Hors vos venins sur terre aujourd’hui répandus. Ravalant le poison qu’ont vomi vos blasphèmes, Vous ne pourrez maudire et haïr que vous-mêmes; Et, du feu qui vous ronge irritant la fureur, Vos âmes se verront, et se feront horreur. Qu’ai-je dit? ô mon Dieu, pitié pour mon audace! Moi, pécheur, j’ose prendre une voix qui menace; Moi qui n’aurais, dans l’ombre admis à supplier, Qu’à frapper ma poitrine et qu’à m’humilier, Avant que votre appel ici ne retentisse, J’ose aller au-devant du jour de la justice; J’ose, en mon sens étroit, sonder vos jugements Et, criminel aussi, parler de châtiments! Mon Dieu, puisque entre tous, j’ai besoin de clémence, Laissez-moi ne rien voir que votre amour immense; Mes yeux n’embrassent pas, Seigneur, l’éternité; Je ne sens l’infini que dans votre bonté. J’ignore tout, mon Dieu; ma misère est profonde! Mais je crois à ton fils né pour sauver le monde, Et j’invoque, en serrant sa croix entre mes mains, Le sang de Jésus-Christ mort pour tous les humains. La Cité De Dieu. I Le royaume de Dieu que l’Évangile fonde S’accroît incessamment, mais n’est pas de ce monde. Or, le temps de la vie a tout homme est compté Pour marcher jour et nuit vers la sainte cité, Et de forts ouvriers, que Jésus daigne instruire, Travaillent parmi nous, ardents à la construire. Ce monde, où nous passons pour en sortir meilleurs, N’est qu’un champ de combat, le triomphe est ailleurs. Le juste qui vous sert, le fils qui vous révère, Sur la terre, ô mon Dieu, n’obtiennent qu’un calvaire; L’impie en son audace y prévaudra toujours; Nul ne s’y garde pur que par votre secours; Le voile épais des sens y tient les coeurs dans l’ombre, Et les lois de la chair sont la loi du grand nombre. Oui, la terre appartient tout entière aux méchants; Leurs sillons chaque jour empiètent sur nos champs; La nature est pour eux aveugle en sa largesse; Tout admire ou subit leur frivole sagesse; Les âmes et les corps, les murs de la cité, Tout accepte le sceau de leur difformité. Cependant, au milieu des Babels de l’impie, Subsiste et s’agrandit la ville où l’on expie, La cité des élus, plus vaste que Sion, L’Église qui s’unit à votre passion. Là vous avez, ô Christ, sous le cèdre ou le chaume, Mais dans le seul esprit, fondé votre royaume; Là votre main conduit, dans leurs âpres sentiers, Du fardeau de la croix les pieux héritiers, Qui soumis, avec vous, aux sarcasmes infâmes, Travaillent sans relâche à la cité des âmes. L’oeuvre se poursuivra dans toute sa splendeur, Tant que la charité fera battre un seul coeur. En vain, de votre loi disant la fin prochaine, La luxure s’indigne et l’orgueil se déchaîne, Votre calice amer, librement accepté, Est la seule grandeur de notre humanité. Quelques âmes toujours s’offriront pour y boire, O Christ, et, de l’amour attestant la victoire, Toujours, prompt à jaillir par le flanc de quelqu’un, Votre sang coulera pour le salut commun. OEuvre de nos douleurs, ainsi vers Dieu s’élève La cité que vit Jean dans son sublime rêve, La cité du bonheur qui ne doit pas finir; Vous lui tournez le dos, vous, chercheurs d’avenir! Chaque homme, cependant, doit apporter sa pierre À ces murs cimentés par l’esprit de lumière; Et l’asile, enrichi par tous les coeurs pieux, S’achevant ici-bas s’ouvrira dans les cieux. Ici-bas des élus la troupe militante Passe comme un guerrier prêt à plier sa tente, Comme un rude ouvrier, parti dès le matin, Travaillant jusqu’au soir, mais pour un prix certain. Ici-bas le Seigneur à chacun nous assigne Nos heures de labeur pour féconder sa vigne; Mais le vin précieux qui sera récolté Ne se boit que là-haut, dans l’immortalité. Heureux ceux qui verront cette cité nouvelle, L’invisible Sion que l’esprit nous révèle! Ce seront les vainqueurs dans les rudes combats Qu’impose aux fils d’Adam la cité d’ici-bas; Car, ô Christ, consacrant la douleur sur la terre, Vous vîntes apporter non la paix, mais la guerre. Votre ville, où l’on vient par des sentiers étroits, Garde, ici-bas, la forme et l’esprit de la croix; Chaque homme d’une croix s’y revêt quand il entre; Sur la pierre, debout, une croix brille au centre, Et sur le monde, à flot, versé dans ce saint lieu, Coule éternellement le sang de l’Homme-Dieu. Autour de cet autel où l’amour mit ses flammes, S’exhalent, jour et nuit, tous les parfums des âmes: Les larmes du remords, les soupirs innocents, Le sacrifice obscur dont Dieu goûte l’encens, Les modestes vertus dont lui seul sait le compte, Et les longues sueurs de l’âme qui se dompte. Là, creusant dans les coeurs pour en extraire l’or, Les douleurs pour le ciel amassent un trésor. Là, penché sur nos fleurs, un séraphin recueille La chasteté des lis et leur miel feuille à feuille. Là, devant Dieu, les pleurs tombés des coeurs aimants Remplissent les boisseaux de leurs purs diamants. II Écoutez, écoutez! à la prière unie, Toute plainte, en ces lieux, devient une harmonie; Les justes affligés exhalent dans leurs chants Des accords inconnus au bonheur des méchants. Au sein des pleurs, l’espoir sourit sur cette enceinte. Voici les voix montant de cette cité sainte. CHOEUR DES JUSTES Soumis ou révolté, l’homme est né pour souffrir; A ta croix, ô Jésus, nous venons nous offrir. La terre est à jamais le séjour de l’épreuve; Mais la douleur nous cache un mystère d’amour. Tu dois, ô vieil Adam, épuiser à ton tour Le vinaigre et le fiel dont Jésus-Christ s’abreuve. Soumis ou révolté, l’homme est né pour souffrir; A ta croix, ô Jésus, nous venons nous offrir. Vois, mon Dieu! nous t’offrons notre sang et nos larmes Dans le calice amer que ton fils a vidé; Aux traces de son sang l’homme est vers toi guidé, Son nom dans la souffrance introduit mille charmes. Soumis ou révolté, l’homme est né pour souffrir; A ta croix, ô Jésus, nous venons nous offrir. Heureux qui, méprisant ce que le monde envie, Garde sur un front pur ta divine pâleur, O Christ, à ton exemple épousant la douleur: Celui-là seul te plaît et connaît bien la vie! Soumis ou révolté, l’homme est né pour souffrir; A ta croix, ô Jésus, nous venons nous offrir. La douleur qu’on accepte est un don salutaire; La douleur sanctifie après qu’elle a puni. Oui, Dieu destina l’homme au bonheur infini; C’est pourquoi la douleur est la loi de la terre. Soumis ou révolté, l’homme est né pour souffrir; A ta croix, ô Jésus, nous venons nous offrir. UN PRÊTRE O Christ! vous attachez la couronne d’épines Sur nos fronts dévoués aux sanglantes sueurs; Nous marchons, ici-bas, guidés par les lueurs Qui rayonnent des trous de vos tempes divines. Oui, ce monde est au prêtre un calvaire éternel; Nous sommes, entre tous, les bourreaux de nous-mêmes. Et les passants grossiers accablent d’anathèmes L’esprit qui crucifie en nous l’homme charnel! Nous subissons l’outrage à votre exemple, ô Maître! Nous bénissons la foule avec des yeux sereins, Au fardeau de la croix nous présentons nos reins... Mon Dieu, soyez loué par les douleurs du prêtre! Le prêtre devant vous marchera pauvre et seul; Il a quitté son champ, il meurt à sa famille, Nul doux regard d’enfant à son foyer ne brille, Sa robe de candeur lui fait comme un linceul. Vous tenez nos coeurs pleins, mais nos mains restent vides; Les larmes des pécheurs, le souffle des lépreux, La sueur des mourants, quand nous veillons pour eux, Voilà les seuls trésors dont nous soyons avides. Et le monde nous voit avec des yeux jaloux. Simple, austère et caché soue quelque toit de chaumes, Le prêtre est accusé d’usurper les royaumes: Mon Dieu, pardonnez-leur et ne frappez que nous! Dès que votre onction fait de l’homme un apôtre, Son âme ni sa chair ne restent plus à lui; Il devient le breuvage et l’aliment d’autrui, Chacun puise, ô Jésus, à son sang comme au vôtre. En échange des coups, des rires, des affronts, Qu’ils prennent de nos mains le pain de la parole. Pour le salut de tous, trop heureux qui s’immole; Daigne accepter, ô Christ, le sang que nous t’offrons! Pour nous les fers, l’exil et tous les noms infâmes... Si du moins le troupeau qui nous est confié Revient à ton bercail, ô Dieu crucifié! Périsse le pasteur, mais qu’il sauve les âmes! Oh! comme il est aisé de porter, ici-bas, Les travaux, les douleurs, mon Dieu, même la haine! Mais au prêtre, enchaîné dans sa nature humaine, Tu réserves, mon Dieu, de plus rudes combats! Ton esprit est un feu qui brûle sa victime; Mon coeur, comme Jacob, se débat contre toi. Le prêtre est à lui-même un juste objet d’effroi; Épargnez-nous, Seigneur, dans cette lutte intime. Garder nos propres coeurs, voilà nos vrais tourments; Garder sainte la main qui touche le calice!... C’est nous qui de ton sang offrons le sacrifice, C’est à nous de trembler devant tes jugements. D’effrayantes clartés tu nous as fait largesse; Le simple se dérobe à ce savoir fatal; Nous n’avons pas le droit, nous, d’ignorer le mal... Qu’il est dur à porter le poids de la sagesse! Comment aimer sans trouble et penser sans erreur? La foi nous ouvre, ô Dieu, tes mystères sublimes, Mais nous voyons aussi les ténébreux abîmes; Nous marchons combattus d’espoir et de terreur. Ah! la chair et l’orgueil sont bien lents à s’éteindre! Sous la robe des saints vivre est un long effort; Nos luttes, nos dangers durent jusqu’à la mort... Buvons à ton calice, ô Jésus, sans nous plaindre! Multiplie à ton gré nos tourments, nos effrois, Nos intimes langueurs, les coups venus des hommes; Montre par nos douleurs, ô Père, que nous sommes Les membres de ton fils étendus sur la croix. UN SOLDAT O mort, délivre-moi; ta lenteur est cruelle! Toi seule peux guérir le blessé qui t’appelle. Cadavre encor vivant j’étouffe sous les morts; L’ardeur de la bataille emporte au loin mes frères, Nul, hormis toi, n’entend mes sanglantes prières... Viens arracher mon âme aux débris de mon corps. Que d’heures à souffrir! et la neige qui tombe Me vient ensevelir dans le froid de la tombe... J’ai vu planant sur moi les vautours, les corbeaux; La nuit ouvre sa porte aux oiseaux des ténèbres; Les loups rôdent; j’entends leurs hurlements funèbres; De ma chair palpitante ils auront les lambeaux. Horrible fin! au bout de l’existence austère Faite aux hommes voués à l’oeuvre militaire. Mourir seul, longuement, sans secours, sans adieu! Seul... mais non, je vous ai présent dans ma pensée, O Christ! vous assistez à ma mort délaissée. Par le sang du soldat, soyez béni, mon Dieu! Soyez béni! j’ai soif... la fièvre me dévore... Je sens crier mes os... je vous bénis encore! Mon nom sans gloire, o Christ, est au moins su de vous; Unie à votre mort, oh! que la mort est grande! Louange à vous, Seigneur, qui prenez en offrande Le sang de quelques-uns pour le salut de tous! Je meurs seul, déchiré par les bêtes sauvages; Mais j’éloigne des miens la guerre et ses ravages; Sous le chaume natal mes soeurs dorment en paix; Rien ne trouble à l’autel la parole du prêtre; Tout sillon, tout foyer demeure à son vrai maître; Celui qui les sema cueille ses blés épais. Soldat je meurs heureux! si mon peuple et ma race S’accroissent dans l’honneur et si Dieu leur fait grâce. Je meurs pour le saint nom du pays des aïeux; Pour que mon drapeau, fier en rentrant dans nos villes, Brille, et, chassant la nuit des discordes civiles, Rapporte la vertu dans ses plis glorieux. Que le sang dont j’ai teint cet héroïque emblème Serve aux miens de rachat et me soit un baptême! Ah! le coeur du soldat a besoin de pardon; Il a suivi sans frein les passions humaines... Mon Dieu! mais pour son peuple ouvrant toutes ses veines, Aujourd’hui qu’il se brise, acceptez-en le don. Oui, mes jours ont des sens subi le vain tumulte; J’ai dans ma fougue, ô Christ, oublié votre culte Mais, au fond, j’ai gardé l’amour de votre loi. J’ai, du lait maternel, reçu votre doctrine; Comme le coeur qui bat caché dans la poitrine, A côté de l’honneur la foi vivait en moi. Ferme dans cette foi mon âme à vous s’élance. Faites, par votre flanc percé du fer de lance, Que ma mort pour rançon ne s’offre pas en vain; A ces flots de mon sang qui coule ici, sans gloire, Mêlez, pour lui donner la force expiatoire, Une goutte, ô Jésus, de votre sang divin. UN LABOUREUR Vous êtes juste et bon, Seigneur! votre colère Cache un secret d’amour que nous devons bénir; Aujourd’hui votre main, vigilante à punir, Nous frappe à coups pressés comme le blé sur l’aire. La trombe emporte au loin nos ceps déracinés, Et le sol des coteaux, de ravins sillonnés, Enfouit les prés des vallées. Dans les champs épargnés par les torrents accrus, Hélas! je cherche en vain les épis disparus Sous les grêles amoncelées. Vous déchaînez, Seigneur, tous les fléaux des cieux, Les feux, les vents, les eaux... la foudre éclate et roule Et frappe sur le roc la maison des aïeux; Sur mes derniers troupeaux le toit brûle et s’écroule. Chars, outils du labour, tout est cendre ou débris! Devant nous la famine et l’hiver sans abris; Notre désastre est sans mesure! Enfants! armez vos coeurs et tombons à genoux. Seigneur, tu peux pencher ton oreille vers nous, Tu n’entendras pas un murmure. Pour nous garder vivants jusqu’au printemps nouveau, Nous comptons, ô mon Dieu, sur ta main qui nous frappe; Durant les longs hivers elle nourrit l’oiseau; Par elle aux durs frimas toujours un grain échappe. Le travail est mon lot, Seigneur, je m’y soumets! Je referai ce sol des vallons aux sommets; Et, malgré le poids des années, Mes bras toujours tendus, mes reins toujours chargés Rapporteront d’en bas la vigne et les vergers, Sur ces collines décharnées. Dieu commande l’effort, c’est l’effort qu’il bénit! L’effort doit vaincre un jour les éléments rebelles. Un ongle patient peut rayer le granit; J’y ferai mon sillon pour des moissons plus belles. Seigneur, voici mes fils! sitôt qu’ils grandiront Sous le joug du travail je courberai leur front; Ils sauront que ta loi l’enseigne. Toute vie est douleur, abstinence et combats; Avant d’aller, là-haut, se guérir d’ici-bas, Il faut que le coeur lutte et saigne. Chacun boit, ô Jésus! à ton vase de fiel; Chacun touche le prix de son épreuve austère. Notre façon, à nous, de mériter le ciel, C’est de donner, à flots, nos sueurs à la terre. Avec nos fleurs en vain la grêle abat nos fruits; En vain notre moisson, nos vergers sont détruits; En vain la terre se révolte. Nous semons, près de Dieu, des jardins toujours verts, Où rien n’empêchera, ni le feu ni les vers, L’âme de faire sa récolte. Dieu nous voit! revenons aux travaux suspendus; A l’oeuvre, enfants! que nul encor ne se lamente; Dans le ciel, aujourd’hui, notre richesse augmente De tous ces beaux froments qui vous semblaient perdus. Vous êtes juste et bon, Seigneur! votre colère Cache un secret d’amour que nous devons bénir; Heureux quand votre main, vigilante à punir, Nous frappe à coups pressés comme le blé sur l’aire. UNE MÈRE Mon fils est mort! mon fils!... ils sont partis sans moi, Seigneur! tous ceux que j’aime... Ah! mon sang révolté s’élève contre toi; Défends-moi du blasphème. Oui, pardonne à Rachel tout ce qu’elle a pensé; Tu fis le coeur des mères. Mon Dieu! je t’ai maudit sans t’avoir offensé; Nos pleurs sont nos prières. Mon fils est mort, et moi j’aurais des lendemains! Non, j’ai droit de le suivre... J’arrachai mes cheveux, je déchirai les mains Qui me forçaient à vivre. Ils osaient me vanter des jours encor nombreux, L’avenir, ma jeunesse, Le sacrilège espoir d’un hymen plus heureux, Pour qu’un fils en renaisse! Oui, je vivrai! portant, ô Christ, puisqu’il vous plaît, Ma croix avec la vôtre; Mais, ô mon fils! le sein qui t’a donné son lait Est tari pour un autre. Je vivrai, je vivrai, c’est trop tôt pour mourir, Je veux souffrir encore! Promettez-moi, Seigneur, de ne jamais guérir Le mal qui me dévore. Je vivrai! les vivants restent unis aux morts Par de pieuses chaînes; A ceux qui ne sont plus Dieu compte nos efforts Et le prix de nos peines. Je vous offre, ô Seigneur, gardez à mon enfant Jeûne, prière, aumône. Que je lutte ici-bas, mais qu’il soit triomphant; Qu’il ait au ciel un trône. J’adopte pour mes fils les vieillards, les lépreux; Et je sais qu’en échange, Mes soins et mes trésors, donnés aux malheureux, Dieu les rend à cet ange. Mon coeur est mort; les deuils, les craintes, les chagrins, Je n’en puis plus connaître. Il te reste ma chair et mon sang et mes reins, Frappe sur elle, ô Maître! Couvre mon front de lèpre et fait crier mes os Jusqu’à ma dernière heure; Mais que mes morts chéris jouissent du repos, Mon Dieu, dans ta demeure! J’ai des larmes encor! fais couler par torrents Cette onde expiatoire; Puisqu’elle éteint, pour ceux que je nomme en pleurant, Les feux du purgatoire. Compte à mon fils les jours, les maux que j’ai soufferts, Les pleurs que je te donne; De tous ces diamants à tes autels offerts Embellis sa couronne. UNE VIERGE Jésus crucifié sera mon seul époux. J’ai cueilli ma parure aux ronces du Calvaire; Soyez belle, ô ma soeur, mes joyaux sont à vous; Voici le fiancé: ne songez qu’à lui plaire. Gardez cette maison; ne faites point deux parts Des ruches, du verger, de la moisson nouvelle. Vous aurez notre mère et vos fils: moi je pars, La famille du Christ est là-bas qui m’appelle. Rentrez par les prés verts, le printemps est éclos; Respirez tous les deux l’églantier de nos haies: L’époux a mis, pour moi, les fleurs de son enclos Sur le lit des lépreux dont je panse les plaies. Il sourit à travers les yeux de l’orphelin, Il prend pour me parler les voix de ceux qui pleurent; Dans les derniers soupirs’ des mendiants qui meurent, Il soupire d’amour sous mon voile de lin. A ta servante, ô Christ, épargne d’autres joies! Fais-moi payer le ciel avant de me l’ouvrir. C’est, ô roi des douleurs, pour souffrir ou mourir, Qu’aux sentiers des humains j’ai préféré tes voies. Je n’ai pas voulu fuir un travail, un souci; Je vis de votre vie, ô mes soeurs, ô ma mère! N’accusez pas mon coeur d’ingratitude amère; Il faut vous aimer bien pour vous quitter ainsi. Je veux plus que ma part des deuils de ma famille. Si Dieu sur notre toit tient des maux suspendus, Je veux les emporter, c’est à moi qu’ils sont dus; Que Dieu vous les épargne en frappant votre fille. Au prix de la douleur tout bien est acheté. Dans les cloîtres obscurs où vos combats nous suivent, Nous mourons longuement afin que d’autres vivent; Dieu vous paye en vertus notre virginité. Puisqu’il se plaît aux fleurs des âmes solitaires, Mes frères, de ses lis respectez le trésor; Une vierge est plus blanche et plus fragile encor! Gardez-nous, à l’écart, dans nos jardins austères. Laissez-moi de mon coeur écouter le conseil; J’ai besoin d’un amour sans mesure et sans nombre. Au chevet des mourants, laissez-moi vivre, à l’ombre; Je vous cède le monde et ma place au soleil. J’ai cueilli ma parure aux ronces du Calvaire; Jésus crucifié sera mon seul époux. Soyez belle, ô ma soeur, mes joyaux sont à vous; Voici le fiancé, ne songez qu’à lui plaire. Jésus crucifié sera mon seul époux. UN CONFESSEUR DE LA FOI Porté sur les eaux sans rivages, Seul et roi dans l’éternité, L’Esprit goûtait, au fond des âges, L’immuable félicité. L’Esprit se suffit à lui-même; Dieu vit, il se connaît, il s’aime, Il a l’infini pour séjour. Mais créer du bonheur, ô Maître, Répandre le bienfait de l’être, C’était la loi de votre amour! « Faisons l’homme à ma ressemblance, Qu’il pense et que je sois aimé! » Dieu dit. La vie à flots s’élance, Et le néant s’est animé. L’être nouveau, l’homme respire; Toute la terre est son empire. Mais, ô don sublime et fatal, L’homme est libre! époux de la femme, Il porte avec elle en son âme Le pouvoir du bien et du mal. Hélas! dans son impatience, Croyant fuir la lutte et l’effort, Adam, sur l’arbre de science, Dérobe un fruit, germe de mort. Maudis cette clarté furtive: Avec l’ignorance native L’Éden pour ta race est perdu; Et, trompant ton désir crédule, Le bonheur, devant toi, recule Son fruit ici-bas défendu. Pour remonter au sein du Père, Tu dois, expiant ton orgueil, Après l’exil et la misère Traverser encor le cercueil. Homme! ta chute est sans remède, Si la force d’en haut ne t’aide A terrasser tes ennemis... Pour réparer ses créatures, Mêlant en lui les deux natures, A la douleur Dieu s’est soumis. Il nous donne son fils lui-même. Père, oh! combien l’homme t’est cher! Ton fils, ta sagesse suprême, Ton Verbe en Jésus s’est fait chair. Tu montes pour nous au Calvaire, Tu subis notre loi sévère, La loi de l’expiation. Mais, pour que sa fin s’accomplisse, L’homme doit boire à ton calice, Et s’adjoindre à ta passion. Mon Dieu! pour la gloire infinie Tu nous as faits dans ton amour; Mais chaque âme, pour t’être unie, Devra se créer à son tour. L’homme se refait par la lutte: Adam fut libre dans sa chute, Libre il saura se relever; Mais il faut que tu le soutiennes; Nos douleurs n’empruntent qu’aux tiennes La vertu qui peut nous sauver. Tu passeras, terre éphémère, Dur calvaire où l’homme est puni! Viens, ô douleur, nourrice amère Qui nous formes pour l’infini. Viens, ô douleur, sublime artiste, Fais-moi d’un métal qui résiste, Qui brave la rouille et le feu; Pour qu’admise enfin à la joie, Sans qu’elle s’y fonde et s’y noie, Mon âme plonge au sein de Dieu. CHOEUR DES JUSTES La terre est à jamais le séjour de l’épreuve, Mais la douleur nous cache un mystère d’amour, Tu dois, ô vieil Adam, épuiser à ton tour Le vinaigre et le fiel dont, Jésus-Christ s’abreuve. Soumis ou révolté, l’homme est né pour souffrir; A ta croix, ô Jésus, nous venons nous offrir. Vois, mon Dieu, nous t’offrons notre sang et nos larmes Dans le calice amer que ton fils a vidé; Aux traces de son sang l’homme est vers toi guidé; Son nom dans la souffrance introduit mille charmes. Soumis ou révolté, l’homme est né pour souffrir; A ta croix, ô Jésus, nous venons nous offrir. Heureux qui méprisant ce que le monde envie, Garde sur un front pur ta divine pâleur, O Christ, à ton exemple épousant la douleur; Celui-là seul te plaît et connaît bien la vie. Soumis ou révolté, l’homme est né pour souffrir; A ta croix, ô Jésus, nous venons nous offrir. La douleur qu’on accepte est un don salutaire; La douleur sanctifie après qu’elle a puni. Oui, Dieu destina l’homme au bonheur infini, C’est pourquoi la douleur est la loi de la terre. Soumis ou révolté, l’homme est né pour souffrir; A ta croix, ô Jésus, nous venons nous offrir. III Or, dans le ciel, les pleurs et les travaux des justes Sont unis, ô Jésus, à vos oeuvres augustes; Une colline d’or et de pur diamant De l’amas des vertus s’y forme incessamment; Et de cet or vivant, que la douleur enfante, Vous-même y bâtissez la ville triomphante Où Dieu sera béni par tous les affligés Heureux et pour jamais à sa droite rangés; La cité qu’entrevit votre plus doux apôtre, La cité dent le sang des martyrs, et le vôtre, Liant le jaspe et l’or, l’onyx et le lapis, Fournira le ciment plus dur que le rubis. Je la vois, je la vois! votre ville est immense; Elle est sans borne, ô Dieu, comme votre clémence. A toutes les tribus de l’immense univers, Les palais de l’agneau jour et nuit sont ouverts. Vous ne laisserez pas gémir à votre porte L’homme de bon vouloir et de charité forte, Pas même le pêcheur, s’il s’est agenouillé. Rien n’entre, je le sais, d’impur et de souillé; Mais le sang de Jésus, mais ses larmes fécondes D’un baptême assez vaste ont lavé tous les mondes; Pour tous ceux qui sont morts, pour tous ceux qui naîtront Une goutte eût suffi des sueurs de son front. Vous donc qui, passagers dans la cité des larmes, Contre vos propres coeurs veillez, toujours en armes, Ne désespérez point, quand votre esprit troublé Chancelle dans sa foi par le doute ébranlé. Si vous n’avez pas fui, pour traverser la vie, La route de la croix que Jésus a suivie, Vers ce lieu de repos, qui doit s’ouvrir un jour, Levez vos yeux en pleurs, mais embrasés d’amour, Et Dieu vous montrera, dans sa gloire éclatante, La cité de l’agneau promise à votre attente. J’entends, à chaque porte, une voix qui grandit; Voix du Verbe vivant qu’Israël entendit. Douze Anges radieux et tels que. des aurores Ont répandu ces mots de leurs clairons sonores; L’appel consolateur, tombé du haut des cieux, Autant qu’aux innocents s’adresse aux malheureux. « Heureux ceux dont l’esprit, détaché de la terre, « Mit dans la pauvreté sa préférence austère; « En vertu de ce choix le ciel leur appartient « Avec tous ses trésors et Dieu qui les contient. « Heureux les coeurs sans fiel où la douceur abonde, « Car ils posséderont le royaume du monde. « Heureux celui qui pleure, il sera consolé. « Heureux, en son ardeur, l’homme droit et zélé « Que tourmente ici-bas la soif de la justice; « Il s’en rassasîra dans l’éternel calice. « Heureux sont les coeurs purs, car ceux-là verront Dieu, « Heureux le pacifique; on le dit, en tout lieu, « Fils de Dieu même. Heureux qui fait miséricorde, « Car il reçoit d’en haut le pardon qu’il accorde. « Heureux qui, chez les siens toujours persécuté, « Souffre pour la justice et pour la vérité; « Le royaume du ciel deviendra son domaine. « Heureux vous que le monde accable de sa haine; « Tenez-vous pour heureux quand, à cause de moi, « Le mal est dit de vous par les hommes sans foi. « Alors, soyez joyeux! car un trésor immense « S’amasse dans le ciel pour votre récompense. » Et, parmi les Gentils comme dans Israël, Le peuple entier des morts entendra cet appel. Autour de la cité, plus nombreux que les feuilles, Ils se pressent, ô Christ, pour que tu les recueilles. Vers toi l’esprit d’amour, soufflant des quatre vents, Soulève du cercueil ces tourbillons vivants. Il te vient des élus par mille et mille voies; Toutes mènent au ciel hormis celles des joies, Celle où l’heureux du monde, incapable d’effort, Marche des faux plaisirs à l’éternelle mort. Car pour donner la vie, ô Dieu, toi qui nous aimes, Tu ne peux rien sur moi sans l’oeuvre de moi-même. Ta main est toujours là, prête à nous secourir; Mais, sur qui la refuse et s’obstine à mourir, Tu répandrais en vain et la vie et ta grâce; Tu peux tout, excepté vouloir à notre place. L’homme seul qui voulut, qui lutta fortement, Est capable du ciel, au jour du jugement. L’homme, argile rebelle au doigt qui le façonne, Repousse librement l’être que Dieu, lui donne. Tu ne peux, malgré lui, le frappant de ton sceau, Le. refaire, ô Seigneur, à l’image du beau. Il faut que son métal, quand ton brasier s’allume, Consente à tous les coups frappés sur ton enclume. C’est la douleur, mon Dieu, qui, de sa rude main, Pour l’immortalité pétrit le coeur humain. Tout ton peuple aujourd’hui, délivré de la terre, Toit de mille clartés resplendir ce mystère; Heureux d’avoir souffert, il ne demande plus Le but de tant de maux qui frappent les élus; Il sait qu’ici-bas l’homme, auguste créature, Souffre, expie et combat pour toute la nature; Et qu’acceptant leur croix pour le salut commun, Avec Jésus martyr les élus ne font qu’un. Hôtes du firmament, soleils, blanches étoiles, Astres joyeux et purs qui voyez Dieu sans voiles, Vous qu’un souffle amoureux guide éternellement, L’homme est plus grand que vous3 il est libre en aimant! Il peut, même au Seigneur, refuser ce qu’il donne; Il travaille, en souffrant, à sa propre couronne; Il achète ce ciel qui ne vous coûta rien, Et capable du mal il accomplit le bien. Des périls du combat, c’est lui qui vous dispense; Pour qui ne sait qu’aimer, l’homme veut, souffre et pense, Son front reçut pour tous, en sa noble pâleur, Avec la liberté le poids de la douleur. Des autres univers la douleur est proscrite; Notre globe est le seul qui souffre et qui mérite. Tu ne veux pas, mon Dieu, père tendre et clément, Que même un vermisseau souffre inutilement; Du sel de la douleur ta main fut économe, Tu ne l’as répandu que sur les pas de l’homme. Oui, ce globe est martyr; c’est trop frapper sur lui, Si nous ne souffrons pas pour le bonheur d’autrui! Oui! tout est racheté par nos larmes fécondes; L’homme t’en donne assez pour payer tous les mondes. Mais, aux portes du ciel, aux pieds des bienheureux, Que vient faire, ô douleur, ton nom, ton nom affreux? Oui! l’oeuvre des sept jours est à jamais sauvée; Du sang de l’Homme-Dieu la nature est lavée, Le mal expire en elle avec l’impur orgueil, E de l’éternité ne franchit pas le seuil. Toi, désormais, silence, ô parole impuissante! Reste au fond de mon coeur, quoi qu’il rêve ou qu’il sente; Tu ne peux, d’ici-bas, entr’ouvrir l’infini, Et raconter le ciel tant que j’en suis banni. O coeur fait à gémir, voix que le deuil oppresse, Vous manqueriez d’accents pour peindre l’allégresse; Oublie, au moins, mon âme, au nom du paradis, La langue des terreurs et des doutes maudits; Écoute de l’espoir la voix ferme et paisible; Et dis, en t’arrêtant au bord de l’invisible, Ce mot, le mot de tout, de partout, de toujours, Ce mot du grand mystère: Amour, amour, amour! Actions De Grâces. Sur cette oeuvre, au matin, devant vous, commencée, La prière, ô mon Dieu, prosterna ma pensée; Je m’agenouille encore, à l’approche du soir, Sur ce livre imparfait qui trompa mon espoir. Je viens; et, vous offrant les douleurs de l’artiste, Du fruit de mon labeur, à vos pieds je m’attriste; Mais, si chétif qu’il soit, je veux vous en bénir; J’ai craint de ne pas vivre assez pour le finir, Merci, mon Dieu! vous-même, aux jours de défaillance, Vous m’envoyez, d’en haut, un souffle de vaillance Qui, malgré les soucis, les obstacles divers, A suscité mon coeur et fait jaillir mes vers. Vous seul, dans cette chair paresseuse et rampante, Relevez notre esprit qu’elle incline à sa pente; Par vous j’ai pu, fidèle à des devoirs rivaux, Mêler une oeuvre sainte aux serviles travaux; Et, malgré tout, poëte ardent à la poursuivre, Ajouter, chaque jour, une ligne à mon livre. Gomme un sillon tracé que l'on suit forcément, Ce livre m’a conduit hors de l’égarement. Dans la nuit des erreurs, des passions, des doutes, Où j’allais, ballotté sur mille et mille routes, Mon oeuvre, en me plaçant l’Évangile à la main, M’a montré de la croix l’infaillible chemin. Ainsi, m’ouvrant l’asile où mon coeur persévère, Ma Muse a longuement habité le Calvaire; Et m’a forcé de boire à la source du beau Qui jaillit, ô Jésus, près de votre tombeau. Redescends, maintenant, jusqu’à la glèbe humaine Où la commune loi, poëte, nous ramène; Mais, avant de quitter le Calvaire et la croix, Sur le sacré sommet prie encore une fois. A ce sol arrosé de tant de larmes saintes Confie encor tes voeux, tes amours et tes plaintes; Viens: et nomme en pleurant aux pieds de Jésus-Christ Tous ceux dont le doux nom dans ton âme est écrit. I Et, d’abord, je vous nomme, ô Jésus! la patrie. Notre âge insulte en vain ma sainte idolâtrie; Depuis l’heure où ton nom, sur mes lèvres à’enfant, O France, a pu vibrer sublime et triomphant, J’ai pour toi cet amour seul pur, seul véritable, D’où germe, s’il le faut, quelque haine implacable; Amour qui peut se taire et peut sembler dormir, Mais couve dans mes flancs, toujours prêt à frémir. Hélas! rêveur trop faible à soulever des armes, Je n’eus jamais pour toi que d’impuissantes larmes; Mais je sens aux transports de mon coeur bondissant, Que j’étais digne, aussi, de te donner mon sang! O mon peuple! l’erreur t’égare dans ses ombres; Tu vas cherchant ta route à travers les décombres; La cité des aïeux s’écroule sous tes mains. Pour ton oeuvre de mort conviant les humains, A fonder l’avenir tu prétends les instruire, Quand, depuis soixante ans, tu n’as su que détruire. Ton impure sagesse est encore, en tout lieu, La source où vont puiser les insulteurs de Dieu. ................................................. ................................................. Mais, ô Jésus, pardonne un instant d’amertume! C’est au feu de l’amour que mon courroux s’allume. Le poëte, en ces chants de pleurs entrecoupés, T’implore, à deux .genoux, pour ceux qu’il a frappés. Toi-même n’as-tu pas, tout en pleurant sur elle, O Christ, brandi le fouet dans ta cité rebelle! Tu peux lancer parfois, sur ce pays des Francs Des regards irrités... jamais d’indifférents! Abrège un peu le temps de son épreuve immense; Tu lui dois, ô mon Dieu, plus que de la clémence, Tu promis de payer aux arrière-neveux Les flots de sang martyr versés par les aïeux. Rends à la nation des feux dieux détrompée, La foi qui fit mouvoir son coeur et son épée; L’honneur de nos aïeux, chrétiens et chevaliers Peut rayonner aussi du fond des ateliers. Dans le vase de bronze, ou le vase d’argile, Dieu verse également le vin de l’Évangile. Arrache donc ce peuple, il en est temps encor, A l’esprit de vertige, au culte du veau d’or; Qu’il cesse de chercher son but dans la matière; Que ta parole, ô Christ! lui rende la lumière; Entr’ouvrant à ses yeux nos horizons étroits, Fais briller l’idéal... je veux dire ta croix. II Laisse, ô poëte obscur! le voyant chargé d’âmes Foudroyer les cités de son verbe de flammes; Reviens gémir, enfant, dans ta famille en deuil, Et ne t’écarte plus de son modeste seuil. Pour tout ce qu’elle pleure et tout ce qu’elle espère, Va prier et pleurer à côté de ton père, De tes pieux baisers pressant ses cheveux blancs, Cherche, au fond de ton coeur, quelques mots consolants! Dieu seul pourra guérir la blessure éternelle Que sa main voulut faire à l’âme paternelle, Et qui pour tous les trois saignant du coup affreux, Rendra jusqu’à la mort tout bonheur douloureux. Puisque mon père, hélas! boit cet amer calice, Qu’en y mêlant nos pleurs notre amour l’adoucisse. Rends dignes ses enfants de leur mère et de lui; Ils ont tous deux son coeur pour but et pour appui. Fais près d’eux son repos long et paisible; envoie A ses jours assombris quelques éclairs de joie. Que l’honneur de son nom soit noblement porté Par son fils orgueilleux d’en avoir hérité; Des fleurs de ton printemps ornant sa tête blanche, Que ton âme, ô ma soeur, en doux parfums s’épanche, Et, quand l’ombre descend de mon front attristé, Verse-lui de tes yeux quelque sérénité. Qu’il trouve en notre amour, amour toujours en arme, La force qui soutient et la grâce qui charme. Son auguste vieillesse est notre seul trésor; Mais sur elle et sur nous notre ange veille encor. O ma mère! héritant de ton culte fidèle, Oui, ta fille y sera mon aide et mon modèle. Donnez à cette enfant, donnez par nous, Seigneur, Tout ce qu’elle aurait pu rêver d’autre bonheur; Que mon âme lui soit, en ses heures de vide, Un asile aussi doux qu’il est sûr et solide. Je connais, dès longtemps, pour l’avoir éprouvé, L’or pur de son grand coeur à mon destin rivé; Qu’elle le sache bien: dans sa joie ou ses peines, Son sang est aussi mien que celui de mes veines. Baigné des mêmes pleurs, des mêmes bras bénis, Nous sommes deux rameaux si fermement unis Que, séparés, pourtant, de l’arbre qui les porte, Le fer seul les disjoint tant leur étreinte est forte. Si des voeux maternels, mon Dieu! tu te souviens, Fais prospérer ses jours plus dignes que les miens. Tendre et forte, au chevet de la douce martyre, C’est elle qui veillait, sachant à tout suffire. Par le prix des douleurs, par notre mère au ciel, De la vie à sa fille épargne au moins le fiel; Et, si tu veux bénir ma fervente prière, Fais qu’un peu de bonheur lui vienne de son frère! Fais, par elle et par moi, que sa nouvelle soeur À notre humble foyer goûte quelque douceur. Hélas! ma mère heureuse à l’appeler ma femme L’attendait pour mourir et lui léguer mon âme. C’est elle dont l’amour, m’attirant vers le bien, Élève à Dieu mon coeur sur les ailes du sien; Et, sachant le secret du bonheur qu’elle donne, M’apprend qu’il faut ailleurs en chercher la couronne. Elle tresse ici-bas, voilée à tous les yeux, De prière et d’amour ses jours laborieux; Et l’appel de l’église est le seul qui la tente Hors du paisible toit dont l’ombre la contente. C’est elle, comme un ange attiré par les pleurs, Qui m’a, pour tout guérir, choisi dans nos douleurs, Qui, dans ma pâle automne, a voulu faire éclore Les parfums printaniers de sa splendide aurore; Elle par qui le jour, ô ma mère! est rendu A mon coeur dans la tombe avec toi descendu. Mon Dieu! tu dois payer en fleurs de ton royaume Cette âme dont la mienne a respiré le baume: Que jamais le chagrin n’assombrisse d’un pli Son front calme et joyeux du devoir accompli; Et, puisqu’au mien son coeur voulut si fort se joindre Que nul coup ne saurait me frapper sans l’atteindre, Pour elle, en tes décrets, que je sois épargné; Écarte la douleur de mon front résigné; Garde à l’abri du vent qui me courbait à terre Nos rameaux enlacés, et retiens le tonnerre; Et, pour qu’au ciel tous deux portions un fruit pareil, A flots égaux, sur nous, verse un même soleil. Déjà ta main clémente, ô mon Dieu! s’est ouverte; Elle va rendre une âme à la maison déserte; Et ta grâce qui brille à nos yeux incertains, Rallume entre les pleurs nos sourires éteints. Un fils, nouvel objet d’espérance et d’alarmes, Tient de naître, et, déjà, je l’ai baigné de larmes. Ah! que d’accord joyeux, poëte ami des bois, J’aurais sur son berceau su répandre autrefois! Combien de fraîches fleurs les sommets sans culture Livreraient à mes mains pour sa jeune parure; Hélas! si ce berceau, voisin de ton cercueil, O ma mère, en s’ouvrant ne portait pas ton deuil! Je n’entends, désormais qu’une parole austère Faire écho dans mon âme aux chansons de la terre; Foulant d’un pied distrait le printemps et ses fleurs, Je n’y sais rien cueillir que de noires couleurs. J’ai replié mon coeur sur des tableaux funèbres; Mes yeux se sont fermés et cherchent les ténèbres, Afin d’y contempler, dans mes pensers fervents, De celle qui n’est plus les traits toujours vivants; Et ma lèvre où gémit votre nom, ô ma mère! N’a plus d’accents que pour la plainte ou la prière. Enfant! toi qui m’es cher moins à cause de moi Que pour le sang des miens qui doit revivre en toi, Pour le sang de mon père et de ta sainte aïeule, La prière, ô mon fils, sur toi parlera seule; Et mes voeux resteront, malgré mon doux transport, Graves comme la vie en face de la mort. Tu n’auras pas toujours, jeune âme qui sommeilles, Ce frais sourire en fleur sur tes lèvres vermeilles: Mûri, comme nous tous, par un savoir fatal, Tu goûteras aux fruits et du bien et du mal. T’irai-je souhaiter, dans le temps de l’épreuve, Les fontaines de miel où l’âge d’or s’abreuve, Et, pour toi, téméraire à tenter le Seigneur, Implorer ce que l’homme a nommé le bonheur? Ah 1 peut-être, enivré des faux biens qu’on envie, Tu boirais des poisons dans la coupe de vie? Oui, sois exempt des maux sans fruit pour la vertu Dont on meurt longuement sans avoir combattu. Mon Dieu! mesurez-lui la souffrance et les chutes; Surtout armez ses reins pour soutenir nos luttes; Qu’il soit, même en tombant, plus fort que la douleur, Et n’ait jamais souffert sans devenir meilleur. Donne-lui, pour marcher dans le chemin du juste, Une saine raison, un sang calme et robuste, Un coeur qui, sans rêver les orgueilleux sommets, Ferme en son droit sentier ne recule jamais. Fais rayonner en lui, si parfois il chancelle, De l’âme de ma mère une seule étincelle; L’ange, au séjour de paix revenu triomphant, Peut transmettre son glaive au fils de son enfant. Mère! quoiqu’à son nom, de là-haut, tu répondes, Tu ne l’as vu ce fils qu’à travers d’autres mondes. Ah! quand vint notre espoir luire à ton lit de mort, De ton coeur résigné, va, j’ai compris l’effort! Moi, dans tout mon amour pour cette fleur si chère, Non, je n’ai pas connu le bonheur d’être père; Puisqu’en mes bras tous deux je n’ai pu vous tenir, Et poser sur son front ta main pour le bénir. Je cherche, hélas! autour de sa tête innocente Ton sourire, ô ma mère, et ta parole absente. Je sais, du moins, qu’heureuse en ta gloire aujourd’hui, Tu veilles de là-haut sur son père et sur lui; Et quand, sur son berceau, par delà son jeune âge, Je rêve en cet enfant un homme fort et sage, C’est qu’au ciel je te vois, toi qui souffris pour nous, Le montrer au Seigneur et prier à genoux. Obtiens donc, ô ma mère, ô sublime chrétienne! Que Dieu lui fasse une âme image de la tienne; Instruit à t’imiter, qu’il puisse, un jour, avoir Ce mépris du plaisir, cet amour du devoir, Ce coeur doux pour autrui, pour lui-même sévère; Toujours prêt, pour les siens, à monter au Calvaire; Et, dans tous ses conseils, cette haute raison Qui voit, par delà tout, Dieu luire à l’horizon. Mais voilà que mes voeux, déjà déçus peut-être, Ont franchi l’avenir dont Dieu seul est le maître; Pour l’enfant dont les yeux se sont à peine ouverts, Aux dons de l’homme fort j’aspire dans ces vers. Je vois déjà grandir les bras noueux du chêne Sur l’humble rejeton qui sort de terre à peine. Cher et frêle rameau baigné de tant de pleurs, Je goûte à tes fruits mûrs, et tu n’es pas en fleurs! Quels périls doit braver ta tête délicate, Avant que la raison dans ta jeune âme éclate! Te verrai-je courir autour de ton berceau; Sortiras-tu jamais de ton nid, pauvre oiseau? Notre amour n’est, mon Dieu! qu’une vaine défense; Vous seul pouvez garder cette fragile enfance; Donnez à ce trésor, ombragé de nos fronts, Donnez pour gardien l’ange que nous pleurons; Que l’oeuvre de colère en nous soit terminée; Vous-même de mon fils faites la destinée, Qu’il trouve, plus que moi, grâce à vos yeux, Seigneur! Et s’il n’est plus heureux, au moins qu’il soit meilleur. III Mais je n’ai pas, mon Dieu! sur ces pages dernières Épuisé mes amours, pas plus que mes prières. Je vous offre à bénir et voudrais vous nommer, O mon père! tous ceux que je suis fier d’aimer; Tous ceux que, dans la joie ou las destins contraires, J’appelle dans mon coeur mes maîtres ou mes frères; Ceux, jamais oubliés, que m’a ravis la mort; Tous mes objets, enfin, d’amour. . . ou de remord. Grâce à vous, ô mon Dieu! quoique si lâche à vivre, Je sens un coeur en moi plus puissant que mon livre; Mon sang bouillonne encor, si mon vers est tari, Et l’homme peut survivre au poëte appauvri. Étouffant toute voix qui se plaint ou qui raille, Je devrais marcher ferme en l’humaine bataille; Jamais devant un glaive ou devant un linceul, Pour lutter ou souffrir, Dieu ne m’a laissé seul. J’ai, pour les opposer au torrent de mes peines, Conquis des amitiés fortes comme des chênes; Mon âme s’agrandit sous leur appui sacré; Et si plus d’un, hélas! déjà m’est retiré, Il me reste, au milieu des nobles coeurs que j’aime, Des asiles plus doux et plus sûrs que moi-même. Mon Dieu! ni les plaisirs ni les ambitions N’ont, de leur vil ciment, formé nos unions; C’est dans l’amour du bien, des beautés infinies, Que se sont rencontrés nos coeurs et nos génies. Vous le savez; tous ceux à qui je tends la main Marchent tous, devant vous, dans un noble chemin; Vous les avez choisis ceux qui m’aident à vivre, Tous sont meilleurs que moi; je m’exerce à les suivre; Et, plus près d’eux je sens battre mon coeur jaloux, Plus je vois s’approcher et l’idéal et vous. O Christ! puisque aujourd’hui, prévoyant et sévère, C’est moi que tu choisis pour monter au Calvaire, J’ose, indigne entre tous, te supplier pour eux De les marquer au front de ton sang généreux; Afin qu’en traversant les temps vils où nous sommes, Nul d’entre eux ne se perde en la cité des hommes. Garde, au monde divin, garde leur coeur entier; Mais fais-leur ici-bas un moins rude sentier, Allège un peu leur croix sur nos âpres collines, Et mêle quelques fleurs à leur bandeau d’épines. Que jamais aucun d’eux, gémissant d’être né, Ne te crie: ô mon Dieu, tu m’as abandonné; Au fort de ses combats que chacun d’eux espère; Entre tes bras sacrés reçois-les comme un père, Et que nous allions tous, humble et fidèle essaim, Retrouver à jamais l’amitié dans ton sein. IV Dis maintenant, poète, aux fruits de ton étude L’adieu de la tristesse et de la lassitude; Sur ton oeuvre et toi-même à la fin détrompé, Demande à Dieu pardon de son Verbe usurpé; Et, résignant de l’art l’effrayant ministère, Reconnais-toi vaincu dans cette épreuve austère. C’est l’heure de briser, des mains de la raison, La lyre, enivrement de ta jeune saison. O Muse! ces adieux n’ont rien qui te renie; Je t’offre une foi ferme à défaut de génie; Et je t’adore encor, de loin, à deux genoux, Comme l’esprit de Dieu rayonnant parmi nous. Va! je plains qui t’ignore et je bais qui t’insulte; Mais je me suis jugé des hauteurs de ton culte, O Muse! et j’ai pleuré quand l’amour du vrai beau Des pages de mon livre approcha son flambeau. Je mesure, aujourd’hui que mon labeur s’achève, L’abîme infranchissable entre l’oeuvre et le rêve; Et je vois plus lointain qu’au moment du départ Le but où je tendais par les sentiers de l’art. Je sens que, sur ma lèvre inhabile et confuse, L’idée au joug du vers succombe ou se refuse, Et, comme un grain aride et d’où rien n’a germé, Je porte encore en moi mon rêvé inexprimé. Peut-être, en ma saison, j’ai cueilli, sous la ronce; Quelques fleurs dans ce champ? à qui ma main renonce: Le printemps ainsi donne au plus morne désert Sa goutte de rosée et son brin d’herbe vert. Mais, ô pâle rêveur, il n’est rien qui t’étonne Dans l’infertilité de ta lugubre automne. Tu connais trop la vie, ô poëte, tais-toi! Des coeurs joyeux et purs n’offense point la foi; Garde au moins pour toi seul le deuil et l’amertume; D’ironie et de fiel ne souille point ta plume, Et ferme, ici, ton livre, aux pages sans soleil Ou tes pleurs couleraient comme un mauvais conseil. Puisque tu n’entends plus sortir de toute chose Que le rire lugubre ou le soupir morose, Ne prête pas ta lèvre à ce triste concert, Et n’écoute plus rien... pas même le désert! Pas même les forêts par le vent balancées, Grande âme à qui tu dois tes meilleures pensées; Et ne va plus chercher sur les lointains sommets Des accords, dans ton sein, sans écho désormais! D’ailleurs, tu le sais bien, dans l’âge qui commence, Malheur à Pâme fière à tout homme qui pense! .................................................... .................................................... Toi, poëte, accablé d’un plus rude anathème, Tu portes le vautour au-dedans de toi-même; Et, quel que soit le nom à ton siècle donné, Ton malheur est pareil... c’est celui d’être né. Mais subis, résigné, le supplice de vivre; Du signe de la croix revêts ton dernier livre, Et tâche d’être prêt à franchir sans remord Le seuil mystérieux que nous ouvre la mort. Consécration. Quand je pouvais encor vous voir et vous entendre, Quand, parmi vos travaux, ma Mère, et vos douleurs, Mon coeur de fils pouvait à vos pieds se répandre, Et faire éclore en vous de la joie ou des pleurs; Avant l’heure où, brisant le bonheur domestique, Dieu vous plaça plus haut que vos amours humains, Lorsque ma lèvre encor s’appuyait sur vos mains, Lorsque vous étiez là sur ce fauteuil antique; Trop souvent de mon coeur j’ai retenu la voix; Je vous ai trop peu dit, c’est là ma peine amère, Ces choses qu’un bon fils doit dire mille fois Pour payer, s’il se peut, les peines d’une mère. Pour l’amour filial, ah! que de jours perdus! Dans votre âme inquiète et si prompte aux alarmes, Combien un fils meilleur, par ses soins assidus, En sourires divins aurait changé de larmes! Ma Mère! avez-vous su comme je vous aimais? Comme en vous j’ai vécu, comme, dès mon enfance, Envers le monde et Dieu, vous fuies ma défense? Tel que je l’ai senti, je ne l’ai dit jamais. Mais votre âme lisait au-dedans de moi-même; Silencieux, absent, je vous restais uni; Vous connaissiez mon coeur et vous m’avez béni, Et le mot de bon fils fut votre adieu suprême. Ah! j’en avais besoin pour calmer le remord De tant de jours ô tés aux maternelles joies, Et perdus, loin de vous, le long des folles voies, Et qui m’accusaient tous à votre lit de mort! La nuit s’est faite en moi depuis cette heure affreuse; La source de mon sang me semble avoir tari, Je cherche une espérance en mon coeur appauvri; Vous seule et Dieu savez l’abîme qui s’y creuse. C’est par vous que j’aimais, que j’essayais le bien; J’ai perdu ma lumière et ma raison de vivre; Mais vous me rendrez digne, ô Mère! de vous suivre, Votre esprit, de là-haut, visitera le mien. Mère! vous me voyez; dites, que puis-je faire Pour vous prouver mon culte et pour qu’il vous soit doux? Puisque Dieu vous a prise et vous garde en sa sphère, Je veux aller à Dieu pour m’approcher de vous. De ce livre, ici-bas, je vous faisais l’offrande; La prière en est l’âme, il fut par vous dicté; J’y gravai votre nom, vous l’avez accepté, Mais vous me demandez, Mère, une oeuvre plus grande. Ame sainte, aujourd’hui, tu vois le seul vrai beau, Dans le seul bien réel à jamais tu te plonges; Ton fils doit t’adresser, au-delà du tombeau, Un plus digne tribut que ce fruit de mes songes. Mère, toujours active à notre humble foyer, Vous pratiquiez le bien, tandis que je le rêve; Pour le ciel et pour nous, vous amassiez sans trêve La gerbe de vertus qui vous a fait ployer. Moi, je me trouve encor, devant Dieu, les mains vides; En stériles accords j’ai dépensé mes jours; Mais je veux entreprendre, avec votre secours, Pour mieux vous honorer, des oeuvres plus solides. Si la foi m’affermit dans l’amour du devoir, Si, dans le mâle esprit du chrétien et du sage, Je suis pur, sans orgueil, et doux avec courage, Et gardant sur moi-même un absolu pouvoir; Si cette austérité s’attendrit pour mes frères, S’ils trouvent à m’aimer quelques soulagements; Si Dieu m’entend bénir son nom dans mes tourments, Si mes jours de travail sont mêlés de prières; Si mon amour de fils, doux au coeur paternel, D’un appui qui la charme entoure votre fille, Et nous aide à porter notre deuil éternel En mêlant sa tendresse aux soucis de famille; Si tous les trois, le père et l’épouse et la soeur, Celle à qui tu remis mon âme fatiguée Et celle que tes pleurs à son frère ont léguée, Trouvent repos et force abrités sur mon coeur; Si j’ai mis dans le sang du fils qui vient de naître Un peu du vieil honneur et de la vieille foi, Et si - Dieu permettant qu’il puisse me connaître Je sais être pour lui ce que tu fus pour moi; Si, des assauts du mal, ma foi sort agrandie; Si je me fais un coeur à l’image du tien... Voilà, ma Mère! ô toi par qui je suis chrétien, La seule oeuvre durable, et je te la dédie. Juin 1852. Source: http://www.poesies.net.