Pernette. (1868) Par Victor De Laprade. (1812-1883) TABLE DES MATIERES Dédicace. Chant I Les Fiançailles. Chant II Le Soldat de l’an II. Chant III Les Réfractaires. Chant IV Pierre Et Pernette. Chant V L’Invasion. Chant VI Les Francs-Chasseurs. Chant VII Les Noces. Epilogue. La Veuve. Dédicace. Aux Aïeux. Esse quam videri. Ce livre et le portrait de mon héros rustique, L’histoire de ces coeurs simples, forts et pieux, Je viens les dédier, sur l’autel domestique, Aux auteurs de mon sang, à mes humbles aïeux; A ces chers inconnus sources de ma famille, A vous dont je suis fier, sachant vos nobles morts, Au martyr dont ma mère était la noble fille, A mon vénéré père, à tous ceux dont je sors. Je leur offre ce chant où leur âme résonne, Ces fruits de leur vieil arbre et de mon renouveau; Et, tressant de mes vers une agreste couronne, J’enlace au tronc les fleurs que porta le rameau. J’ai pris d’eux le souci des vertus que je rêve; Je sais qu’ils furent bons, s’ils ne furent diserts. Rien n’éclôt dans les fleurs sans venir de la sève; Leur vie a contenu tout l’esprit de mes vers. Je leur dois le plus pur de ce feu qui m’enflamme, L’ardeur de la justice et le mépris de l’or. De tous ces hauts désirs je n’aurais rien dans l’âme, S’ils n’avaient longuement amassé ce trésor. Si mon livre a parfois, reflétant leur image, Suscité dans un coeur des pensers généreux, Et parlé du devoir dans un noble langage... Mon livre est un témoin qui dépose pour eux. Autant que de la mienne il sort de votre veine, Recevez-le du fils, de l’arrière-neveu, Aïeux obscurs! Lutteurs qui fûtes à la peine... Et soyez à l’honneur, si j’en acquiers un peu. Grâce à mes vers, peut-être, une courte mémoire Va tirer ici-bas notre nom de sa nuit; Mais s’il s’inscrit, là-haut, dans la solide gloire, C’est grâce à vos vertus qui s’exerçaient sans bruit. Je ne suis point de ceux que l’orgueil d’un vain livre Pousse à l’impiété contre leur vieux blason; Bien dire ne vaut pas bien agir et bien vivre; C'est par le coeur qu’un homme ennoblit sa maison. En vous offrant ces vers je n’ai rien fait encore; Une seule action vous eût contentés mieux; Et ce n’est pas le don de la rime sonore Que je voudrais transmettre à vos petits-neveux. O mon père, ô ma mère, ô mes aïeules saintes, Voici toute ma joie et tout notre avenir, Ces enfants que j’amène, objets de tant de craintes, Ces enfants à genoux que vous allez bénir! Ils vivront, à leur tour, en des temps pleins d’orages; Je ne sais quel vent noir s’élève à l’horizon. Obtenez à ces fils vos paisibles courages, Et, mieux que le génie, une droite raison. Qu’ils vivent satisfaits du toit le plus modeste, Sachant se dominer pour dominer le sort, Fiers d’un travail obscur, si la liberté reste, Et prenant l’honneur seul pour but de chaque effort. Que leurs ambitions s’exercent sur eux-mêmes, Dans l’amour du devoir et dans l’horreur du mal; Soulevant leurs désirs vers les beautés suprêmes, Qu’un guide intérieur leur montre l’idéal. Qu’ils évitent ainsi toutes les servitudes; Un joug nouveau se forme et s’étend de partout; Après les rois, voici les viles multitudes... Humbles devant Dieu seul, qu’ils se tiennent debout! Qu’ils sachent résister sans colère et sans haine, Patients, comme on l’est appuyé sur sa foi: Qu’ils atteignent l’azur de la vertu sereine, Et, semblables à vous, qu’ils vaillent mieux que moi! Montbrison, septembre 1868. CHANT PREMIER Les Fiançailles. «Si l’on peut des moissons augurer les vendanges, L’année aura rempli nos celliers et nos granges, Et -narguant le dicton -quoique riche en beaux foins, En beaux blés, en beaux fruits, ne le sera pas moins. Voyez mes quatre chars ployant sous leur faix d’herbes!... Et les seigles voisins sont déjà mis en gerbes. Et sur la tige épaisse et haute du froment L’épi laiteux et vert s’incline pesamment. Dans la vigne, à nos pieds, se montrent, par centaines, Les promesses des ceps, hélas! trop incertaines; De noyaux duveteux les pêchers sont couverts; Mes jeunes cerisiers sont plus rouges que verts. Chère vigne! C’est moi, tout seul, qui l’ai plantée! Si vous les aviez vus, du bas de la montée, Mes pêchers, en avril, par un jour de soleil! Le sol gris en était tout jaspé de vermeil. Pour admirer ce champ, qui brillait entre mille, Chaque samedi soir, au retour de la ville, Pernette m’arrêtait, là-bas, sur le sentier D’où l’on voit le manoir et le domaine entier. Car j’ai su m’arrondir ma petite province, J’y suis maître, et j’habite au milieu, comme un prince, J’ai tout ce qui s’étend de la vigne au ruisseau: Ces trèfles, ces froments, ces prés bien pourvus d’eau, Ces chanvres près du bord courant le long des aunes, Et là-haut, sous les pins, ces seigles déjà jaunes. Ma forêt qui verdoie, au nord de la maison, Avec ces rochers noirs, finit à l’horizon. Jadis un taillis maigre, un fourré de broussailles, Prolongeait au couchant le bois jusqu’aux murailles; Que j’ai mis là d’argent, de sueurs et d’ennui! Mais cent tonneaux de vin en coulent aujourd’hui, Et ma vigne, si haut sur les monts reculée, Y mûrit sans subir ni brume ni gelée, Tant l’héritage entier, sur un sol attiédi, Reçoit un bon soleil du levant au midi.» Ainsi parla, joyeux de lui vanter sa terre, Le père de Pernette à la mère de Pierre; Autour d’eux, les parents, les voisins familiers, Montaient vers la maison le long des groseillers. Et, disant ce que tous avaient dans la pensée, La mère du garçon vantait la fiancée: «Oui, le sol est fécond, plaisant est le manoir; Vos fruits, bons à goûter, sont radieux à voir; Mais l’or de vos froments et vos pêches vermeilles, Les grappes de rubis enchâssés dans vos treilles, N’ont pas plus de rayons et de fraîches couleurs Que les yeux de Pernette et que sa joue en fleurs. Le bord de vos étangs n’a peuplier ni frêne Si souples et si droits que sa taille de reine. Plus joyeux et plus doux que son âme sans fiel, Vos nids n’ont pas d’oiseaux et vos ruches de miel; Et vos prés, votre vigne, enfin tout l’héritage, Rien ne vaut ce trésor caché dans le ménage. Jamais dans la maison plus d’ordre et moins de bruit N’ont si bien témoigné du soin qui la conduit. Tout abonde et reluit sous les doigts de Pernette; On dirait qu’une fée a prêté sa baguette. Chaque heure est bien remplie: on voit, dès le matin, Briller sur le dressoir la faïence et l’étain; Le soir, près du foyer, lorsque l’on s’agenouille, La plus lente ouvrière a fini sa quenouille. Les coffres ont du drap et du linge à foison: La basse-cour suffit à nourrir la maison. L’art de la ménagère a fait entrer, peut-être, Plus d’écus au tiroir que le travail du maître.» -Bonne femme au logis vaut son poids de bon or, Dit Jacque, et ma Pernette y vaudra plus encor; Mais Pierre n’aurait pas la fillette et ma vigne, Si de la plaine aux monts j’en savais un plus digne. C’est un coeur, celui-là! chaud comme le soleil; Un rude laboureur, qui n’a pas son pareil Pour tracer un sillon aussi droit qu’une règle, Et porter en riant ses dix boisseaux de seigle. Quels bras de fer, quels reins et quels jarrets nerveux! Il faut le voir lier et délier ses boeufs, Soutenir du poignet un char à la montée, Et presser du talon sa cavale indomptée! Puis c’est un clerc, lisant, calculant, écrivant, En mille inventions expert, un vrai savant! Moi, je veux qu’aux anciens croyance soit gardée, Mais que chaque jeunesse apporte son idée. Les livres me sont clos, je n’en fais pas le fier; Mais, puisque enfin j’en sais aujourd’hui plus qu’hier, J’espère que demain, aidés les uns des autres, Nos fils ajouteront leurs trouvailles aux nôtres. Dans l’oeuvre du labour, dans le soin du bétail, Pierre est de bon conseil, comme de bon travail; Et je ne connais pas, du village à la ville, De plus fort ouvrier, de maître plus habile.» Heureuse, et sans trahir tout son coeur triomphant, Madeleine reprit: «Hélas! ce pauvre enfant, Si Dieu ne l’avait fait robuste autant que sage, Qu’adviendrait-il de nous, n’ayant plus d’héritage? J’ai tout vendu, les prés, les terres et le bois: Ce fils, il m’a fallu le racheter trois fois! Trois fois, vous le savez, ces hommes, sans m’entendre, Malgré le prix payé, me l’ont voulu reprendre, Pour l’envoyer mourir sous le fer, sous le feu. Il vit, il ne sera point soldat, grâce à Dieu! Mais, hormis le verger, la maison que j’habite, Il n’a plus que ses bras, son esprit, sa conduite. Et certes, vous montrez, compère, en l’acceptant, Qu’à vos yeux le bon coeur passe l’argent comptant.» Alors un des voisins, riche et de bon lignage, Un de ceux qu’on écoute au conseil du village, Hocha la tête et dit: «O Jacques, fin matois, On te loue... On t’envie encor plus pour ton choix! Va! Si les deux enfants ne s’aimaient d’amour tendre, J’en sais qui feraient tout pour te souffler ce gendre. N’en trouve pas qui veut, des pauvres comme lui! Où les chercher, hélas! Nos gendres, aujourd’hui? Tout notre plus beau sang s’est perdu dans ces guerres; Fillettes et parents, nous ne choisissons guères, Un père a du bonheur, qui saisit, riche ou non, Pour sa fille un beau gars, brave et de bon renom, Promettant à l’aïeul une forte lignée Et robuste à mouvoir la bêche et la cognée. La vigueur d’un sang pur est le premier des biens. Brave Pierre! Un enfant, humble avec ses anciens, Timide, et tout à coup l’âme la plus hardie! Ah! je le vois encore, au jour de l’incendie, Sur les toits enflammés courir, porter les seaux... Le voilà qui revient chargé de deux berceaux, Rouge, entouré de feux sur quelques planches frêles, Ses longs cheveux au vent, rapide, ayant des ailes, Tel que, dans le tableau, sur le seuil de l’enfer, Le saint Michel posant son pied sur Lucifer! Et, vraiment, il ressemble à celui de l’église; Pernette, ce jour-là, le disait à Denise. Ah! Le vaillant garçon! Au travail toujours prêt, Et qui jamais ne perd une heure au cabaret! Son crayon, le dimanche, ou son livre en cachette, Ou le bras de sa mère, et maintenant, Pernette, Voilà tout son repos, les seuls jeux à son goût. Aussi, qu’on l’interroge, on croirait qu’il sait tout! Que notre cher pasteur, de qui vient sa science, Si je l’ai trop loué, dise ce qu’il en pense!» Le bon prêtre sourit; il aimait comme sien L’enfant que ses leçons firent homme et chrétien. Grand vieillard encor vert, austère et plein de grâce, Et, sous son humble habit, sentant sa noble race, Dans l’exil, en prison, Dieu l’avait visité; Une fleur de tendresse ornait sa charité. Ayant souffert beaucoup, il aimait plus encore. Il était de ces purs que le savoir décore. Instruit des arts, des moeurs, des lois de l’étranger, De toute sa science utile à propager, Il faisait concourir, dans son heureux domaine, La sagesse divine à l’industrie humaine; Et, pasteur patriarche, il réglait, tour à tour, L’oeuvre de la prière et l’oeuvre du labour. Il répondit: «Jamais terre mieux préparée N’a reçu de mes mains la semence sacrée. Nul fonds ne m’a produit un semblable trésor. L’âme de cet enfant est une mine d’or; J’en reviens ébloui chaque fois que j’y plonge. Nul plus exempt de fiel, de ruse, de mensonge, Plus naïf, moins ouvert aux calculs d’aujourd’hui, Ne suit plus fermement la voix qui parle en lui. Des devoirs qu’il s’est faits, dont il rêve en silence, Rien ne peut détourner son ardente innocence; Et je songe, à le voir si pur, si plein de feu, A nos premiers parents sortant des mains de Dieu. Le père est fortuné qui fonde une famille Sur ce noble garçon, Jacque, et sur votre fille; L’active et douce enfant, belle, et qui n’en sait rien Et qui vaut par le coeur plus que tout votre bien. Que l’ombre d’un souci ne trouble pas ces fêtes! Je puis bénir le joug qui va lier leurs têtes, Sûr qu’il sera porté par deux amis joyeux Et que leur double nom est écrit dans les cieux. Comprenez, ce jour-là, quand vous verrez peut-être Rayonner le pasteur et pleurer le vieux maître, Que je vous réponds d’eux, que ce sont mes enfants! Rien, là-haut, n’émeut plus les anges triomphants Et le Dieu paternel qui lit au fond de l’âme, Que la sainte union de l’homme et de la femme.» Or, devisant ainsi, parents, voisins, curé, Arrivaient au manoir de treilles entouré, Sous les quatre tilleuls d’où le regard embrasse Et mesure les champs, au loin, sous la terrasse. Jacques se retourna vers ces prés, son orgueil; Comme il les saluait d’un suprême coup d’oeil, Il aperçut là-bas, au bout de la prairie, Errer encor le couple heureux que l’on marie. «Ah! nos enfants, dit-il, les montrant de la main, Ces alertes coureurs font durer le chemin; Se voyant tous les jours, ils ont tant à se dire!» Et les vieillards émus échangeaient un sourire. Il reprit: «De nos jours les vieux sont indulgents: On attend, on prévient messieurs les jeunes gens! Soyons, puisqu’il le faut, des parents à la mode. D’ici la vue est belle et ce banc est commode; Il est bon de s’asseoir sous l’ombrage léger; Respirons à l’odeur des foins et du verger. Je crains pour vous, après ces heures enflammées, La soudaine fraîcheur des salles bien fermées. Reposons-nous avant que le dîner soit prêt, Et jugeons en conseil mon petit vin clairet.» On s’assit: les propos joyeux, parfois sévères, Se croisaient sur la table où l’on choquait les verres. Or, sans mot dire, et toute à son fils adoré, La mère regardait, là-bas, au bout du pré. Le couple radieux s’isolait dans sa joie, Marchait avec lenteur, sans suivre aucune voie, Sans rien voir que lui-même, ayant pour horizon Deux ombres à ses pieds et des brins de gazon; Sans parler, ou disant quelque parole brève Qu’un serrement de main, qu’un long regard achève. Les mots n’expriment pas ce qu’ils avaient au coeur: Le vase retenait sa divine liqueur, Et parfois une perle ou le soleil se joue Tremblait au bord des cils sans rouler sur la joue. A fixer ces transports dans l’âme ou dans les sens, Ainsi que les bergers les rois sont impuissants, Et pour peindre à l’esprit cette rapide fête, Les sons et les couleurs échappent au poète. Le ciel s’ouvre, et tout homme en cet éclair béni Aspire à l’éternel et conçoit l’infini. Les simples et les purs, mieux que les grands du monde, Sont admis à goûter cette extase profonde, Et le Dieu qui la donne aux coeurs dignes d’aimer Connaît seul le vrai nom dont il faut la nommer. Quand de ces régions du rêve et du mystère S’arrachant tous les deux ils revoyaient la terre, Quand du divin silence ils remontaient le cours En reprenant le fil de leurs jeunes discours, C’étaient mille projets gracieux et champêtres Pour la vie en commun sous le toit des ancêtres; Comme en font deux amants, la veille d’être époux, En parlant d’avenir ivres de dire NOUS, De faire à deux le plan de leur double existence Et de mêler ainsi leurs destins par avance. Pierre disait comment, par ses soins redoublés, Une friche lointaine abonderait en blés; Comment l’eau du ruisseau, plus savamment conduite, Des prés mieux abreuvés étendrait la limite; Comment il accroîtrait, par un mélange heureux, La race des troupeaux plus gras et plus nombreux; Comme on verrait là-haut verdir, en peu d’années, Un bois de pins couvrant ces roches décharnées; Combien d’outils nouveaux, décuplant le travail, Allégeraient l’effort de l’homme et du bétail; Comme il saurait enfin, dans la maison prospère, Servir de ses labeurs l’autorité du père. Pernette achevait l’oeuvre et ne tarissait pas; Agneaux, poussins, chevreaux pullulaient sous ses pas; Le laitage et les oeufs remplissaient les corbeilles; L’or coulait à longs flots du logis des abeilles; D’espaliers abondants les murs étaient couverts; Mille fruits bien gardés égayaient les hivers; Le fin linge odorant s’empilait dans l’armoire; Les nappes au grand jour brillaient comme la moire; Et, pour ces soins divers, on s’inspirait en tout De la mère de Pierre, et l’on suivait son goût. C’est ainsi qu’attestant leur ardeur mutuelle Ils adoptaient, tous deux, leur famille nouvelle, C’est ainsi qu’entourés, dans l’arrière-saison, Les vieux parents sont rois d’une heureuse maison. Tandis qu’ils échangeaient si saintement leurs rêves, Oublieux du retour et des heures trop brèves, Ils virent tout à coup, là-haut, sous les tilleuls, Le groupe vénérable... On n’attendait qu’eux seuls. Tous deux rouges, confus de ce long tête-à-tête, Honteux de leur lenteur aux apprêts de la fête, A travers champs et prés, par le plus droit chemin, Ils partirent d’un bond, se lâchant de la main. Et ce fut t-ô bonheur de la verte jeunesse! - Une lutte joyeuse, un assaut de vitesse: Entre les hauts épis, courbés légèrement, On les voyait glisser dans l’or du blond froment: Les rubans dénoués, les plis des longues manches, Sur les jaunes moissons semblaient des ailes blanches; Et l’oiseau blanc fuyait devant un sombre oiseau Comme un ramier suivi de près par un corbeau. Moins prompts, déjà, montaient, parmi les ceps de vigne Le noir chasseur, la vierge en sa candeur de cygne. On touche au but, voici le perron familier... Et Pierre, on le comprend, arrivait le dernier. Lorsqu’on eut, à grands coups de joyeuses paroles, Châtié les retards de ces deux têtes folles, On s’assit dans la salle au rustique banquet; Et Jacques, se plaignant de l’ami qui manquait: «Où donc est le docteur? Un jour de mariage, Ne saurait-on mourir sans lui dans le village? Oublieux du contrat que nous signons gaiment, S’en va-t-il, quelque part, causer un testament? Il nous aime si fort! Quel cas pressant l’arrête? Adieu la bonne humeur, s’il n’est pas de la fête!» Et chacun d’ajouter au nom du cher absent Un regret, un éloge, un mot reconnaissant. «Mais commençons, dit Jacque, il l’a prescrit lui-même, Laisser le rôt languir, c’est le crime suprême! Et, dans son saint respect pour l’ordre du repas, Le sévère docteur ne nous absoudrait pas.» La table invitait l’oeil; l’ardeur des francs convives S’aiguisait d’un bon rire au sel des phrases vives; Car chez ces braves gens au sang pur, aux coeurs droits, L’émotion réserve à l’appétit ses droits. Fêtant les plats exquis ordonnés par Pernette, Tous, jusqu’aux amoureux, faisaient faïence nette. Et la veuve louait, avec juste raison, L’art de sa belle-fille à tenir la maison, Le repas bien dressé, les recettes savantes, Le ton respectueux des dociles servantes, Le linge éblouissant, la salle toute en fleurs, Les meubles, les rideaux de si fraîches couleurs, Et, chacun à l’envi flattant la jeune reine, Ajoutait un éloge à ceux de Madeleine. Et le sage pasteur répondit doucement, Afin que cette fête eût son enseignement. «Il faut tenir paré le logis de famille; C’est l’oeuvre de l’épouse et de la jeune fille. L’homme à ses durs labeurs reviendra plus dispos, Si dans l’ordre et la grâce il a pris son repos; Si de frais vêtements, la table bien pourvue, Ont réparé sa force et réjoui sa vue; Si, par les soins discrets et le riant accueil, La modeste maison lui sourit dès le seuil. Voyez nos champs, nos bois! Comme la Providence Près de l’utilité mit partout l’élégance, Et, sans nuire aux doux fruits du travail de vos mains, Comme elle orna de fleurs le séjour des humains! Ainsi, prêtant son charme au foyer domestique, Un art peut embellir le toit le plus rustique, Et Dieu garde au moins riche un merveilleux trésor La sainte propreté qui change tout en or.» Le dessert finissait; déjà, sur la terrasse, Fumait le noir café débordant de la tasse, Lorsque entra le docteur. Un cordial bonjour, Des baisers, des regrets exprimés tour à tour, De gais propos, l’aspect des deux jeunes visages, Rien de ce front aimé n’écartait les nuages. A peine voulut-il, soucieux et distrait, Goûter au fin moka... tout ce qu’il adorait! En vain on provoquait sa douce raillerie; Il laissait voltiger l’errante causerie, A peine il s’y mêlait d’une phrase, au hasard; L’abeille avait rentré ses ailes et son dard. Enfin, le soir venant, il parle, il se résigne: «Mes amis, on annonce une victoire insigne, Vingt mille prisonniers, des princes, de grands noms, Des fusils, des chevaux, des drapeaux, des canons!... En un mot, l’empereur, outre de fortes sommes, Décrète qu’il lui faut cent ou deux cent mille hommes; Exemptés, libérés, anciens, nouveaux conscrits, Tout ce qui peut marcher, dit-on, sera repris.» Avez-vous vu, parfois, sous un ciel sans nuage, Moutons, brebis, agneaux dans un vert pâturage, Dispersés, trois à trois, groupés, errant au loin, Trottant, bêlant, broutant le trèfle et le sainfoin? Tout à coup un vent sombre à l’occident s’élève, Un point noir apparaît, vole, grossit et crève; Et, dans la nuit subite où vient à manquer l’air, Roule un tonnerre affreux, luit un sanglant éclair. Stupide, haletant, le front contre la terre, Sous quelque grand noyer le troupeau se resserre; Des moutons effarés qui se pressent entre eux Les cous ont disparu sous les ventres laineux. Ainsi, lorsqu’à travers leur fête souriante La sinistre nouvelle éclata foudroyante, Pâles, muets, autour du triste messager, Ces pauvres bonnes gens vinrent tous se ranger. On lui fit répéter la formidable annonce; Mais nul ne se permit un geste, une réponse. Car chacun, sous la loi de l’illustre empereur, Sentait contre sa bouche un bâillon de terreur; Les âmes se taisaient, la franchise était morte, Et l’espion veillait, dans l’ombre, à chaque porte. Après quelques moments, le groupe étant resté Lugubre de silence et d’immobilité, Voisins, amis, parents, chacun prétextant l’heure, Abrégeant les adieux, courut à sa demeure; Et du logis, désert comme un jour de trépas, Le curé, le docteur, seuls, ne partirent pas. Devant ces vieux amis les sanglots éclatèrent, Et, dans un doute affreux, maints projets s’agitèrent. Et, la porte étant close, on osa, tout le soir, Maudire ces décrets, sans perdre encor l’espoir. La nuit vint, séparant, hélas! Pierre et Pernette. Madeleine et son fils gagnent leur maisonnette. Les deux chers conseillers, le bon Jacque auprès d’eux, Suivaient; ils marchaient tous prompts et silencieux. La veuve avait son toit sous la tour du village; Là, quelque avis formel en dirait davantage; Pierre serait exempt... au moins c’était son droit. Ils longeaient les froments par un sentier étroit, Sombres, foulant les fleurs que des bandes si gaies Répandaient, le matin, en chantant sous les haies. Et quand s’ouvrit pour eux le seuil de la maison, Une lune sanglante éclairait l’horizon. CHANT DEUXIÈME Le Soldat de l’an II. Soyons forts, dit le prêtre en posant sur la table L’affreux papier marqué de l’aigle redoutable: C’était vrai, voici l’ordre, et Pierre doit partir. Nous étions trop heureux, Dieu veut nous avertir: Pauvre mère! Acceptons cette croix méritée; Imitons humblement celui qui l’a portée; Prions ce divin Fils de veiller sur le tien. Toi, Pierre, mon enfant, sois homme et sois chrétien. Mon disciple chéri, pars, béni de ton maître! La trempe de ton coeur va se faire connaître. Certes, l’épreuve est rude à ton âge, et c’est peu De subir la misère et d’affronter le feu; Voici qu’il faut encor vivre seul, des années, Et voir jusqu’à la paix tes amours ajournées, Quitter Pernette, enfin, sans être son époux. Mais qui sait l’avenir? Vous avez Dieu pour vous. Sage, instruit, plein d’honneur, de bravoure certaine, Un conscrit comme toi peut faire un capitaine, Passer de l’épaulette à la ceinture d’or... De beaux jours, mes enfants, peuvent nous luire encor. Allons, mère, il nous faut raffermir ce coeur tendre: César nous prend ce fils, Dieu saura nous le rendre.» Mais, refusant son coeur à tout espoir humain, La mère en pleurs cachait ses yeux avec sa main: Ses sanglots parlaient seuls dans la commune angoisse. Pierre, à la fin, saisit le papier et le froisse, Et se dressant d’un bond rapide, impétueux, D’un mouvement du cou rejetant ses cheveux, Il fit sous ses deux poings trembler la table lourde «Quelle est donc cette loi, dit-il d’une voix sourde, Qui m’ôte mon amour, m’ayant pris tous mes biens? De qui sommes-nous donc les esclaves, les chiens, Si je n’ai plus le droit, dès qu’un papier me nomme, D’être époux, d’être père, enfin de vivre en homme? Pernette m’appartient, à la vie, à la mort; J’aime et je suis aimé, nos parents sont d’accord; Il n’est contre ce droit ni droit, ni loi, ni maître; Dieu même à nous unir forcerait ce saint prêtre. S’il faut m’armer ensuite et partir, j’y consens. Mais où sont nos périls, nos ennemis pressants? Tous ces récits d’exploits affichés avec pompe, Moi, je les comprends mal et je sens qu’on nous trompe. J’ai vu combien d’enfants notre bourg a pleurés, Et je n’ai pas de goût pour les habits dorés. Certes, j’aime autant qu’eux, et plus qu’eux tous, peut-être, La terre des aïeux, les champs qui m’ont vu naître, Le clocher qui sonna mon baptême, et qui doit Sonner mon mariage, ainsi que c’est mon droit. Qu’on ose y faire injure aux hommes de ma race, Vienne des étrangers m’y disputer ma place! On verra s’il me faut tout un vain attirail, Ma hache et mon fusil feront un fier travail. Je suis prêt! Mais avant, pourquoi briser mon âme? Pourquoi n’aurais-je pas ma Pernette pour femme? Tous ces héros qu’on vante et tous ces triomphants N’avaient-ils derrière eux d’épouses ni d’enfants? Pour quel devoir, pour qui veut-on que je sois brave? Pour ce chef inconnu qui me traite en esclave. Défendrai-je donc moins ce sol, ces murs sacrés, Quand ils me garderont plus d’êtres adorés; Et si je laisse, autour de l’âtre héréditaire, Des fils à mes aïeux et des bras à ma terre? Pourquoi m’armer, verser mon sang, donner mes biens, Mourir, sinon pour ceux que j’aime et qui sont miens? Avant tout, que Pernette ait mon serment suprême, Que je suive la loi de mon coeur, de Dieu même, Que je sois libre!... Et puis je deviens, s’il le faut, Soldat, et mon vieux sang prouvera ce qu’il vaut.» On se tut un moment devant cette colère; Et toujours éclataient les sanglots de la mère. Alors le vieux docteur, chéri dans la maison Pour sa gaieté sereine et sa verte raison, Redouté des trembleurs pour sa franchise rude, S’exprima hardiment selon son habitude, Comme nul ne l’osait sous ce joug rigoureux: «Tu parles comme au temps des Romains ou des preux, En fils de la nature, en guerrier d’un autre âge, Croyant que le soldat se mesure au courage, Qu’il marche en liberté, père, époux, citoyen, Pour défendre les lois, sa famille et son bien. Dans la main d’un César, et dans l’ère où nous sommes, Les soldats ne sont plus des citoyens, des hommes: Rangé sous le drapeau de ce fatal vainqueur, On n’est qu’un bras sans âme, on abdique son coeur. Moi, je t’offre un moyen d’éviter cette honte: C’est de faire au César la guerre pour ton compte Et de braver tout seul, à l’abri de nos bois, Ce bandit couronné qui fait trembler les rois. Ils appellent cela déserteur, réfractaire; Propos de chambellan!... Toi, fais ce qu’il faut faire Pour rester homme libre et pour t’appartenir; Et va dans la montagne attendre l’avenir.» Or, toujours sans mot dire et de pleurs inondée, La mère sanglotait sur le lit accoudée. De ses deux forts poignets, croisés sur son bâton, Jacques le laboureur appuyant son menton, Écoutait avec calme, en père, en homme sage, Riche, et dont les avis comptaient dans le village. Rien sur son front n’avait trahi son sentiment, Lorsqu’on vit le vieillard se lever lentement; Il étendit la main, et, la tête dressée, Comme le bon docteur, dit toute sa pensée: «Je suis d’un autre temps, sans être encor bien vieux. Je labourais en paix le champ de mes aïeux, Lorsqu’un grand vent souffla, messager de tempête; Nos montagnes tremblaient de la base à la crête; L’air de tous les côtés nous jetait en courant Des mots où respirait quelque chose de grand. Un immense frisson de crainte et d’espérance A travers tous les coeurs circulait par la France. Tout sillonné d’éclairs le ciel semblait plus beau. Chacun sentait en soi naître un homme nouveau; Et, durant ce travail plein d’ardente liesse, Chaque douleur plus vive apportait sa promesse. Tout à coup retentit le pas de l’étranger. Et grondèrent ces mots: La patrie en danger! Alors il se passa je ne sais quel prodige: Le souvenir encor m’en donne le vertige: Des villes, des hameaux, des forêts, des sillons, Les hommes surgissaient, volaient en tourbillons, Jeunes et vieux; c’était la nation entière. Un fleuve humain roulait ses flots à la frontière. Nous partions, nous courions en chantant, en pleurant: La Marseillaise en feu planait sur ce torrent. On se ruait pieds nus, sans pain, à l’arme blanche; Les canons se taisaient noyés sous l’avalanche. Moi, je fis comme tous; et, sans tarder d’un jour, Je quittai ma maison, ma vigne, mon amour, Celle qui dans ses flancs portait déjà Pernette, Et je passai le Rhin, croisant la baïonnette. Je marchais hardiment, fier, presque sans émoi, Comme si les boulets ne pouvaient rien sur moi; Tant nous avions au coeur une ivresse héroïque! Et cinq ans je servis ainsi la République. Rentré dans le manoir dont j’avais hérité, J’ai repris le labour et ne l’ai plus quitté. J’entends venir, depuis, maint récit de bataille, Mais nul ne sait pourquoi l’on saigne et l’on travaille; Une âpre ambition met les pays en feu, Et l’on meurt pour un homme adoré comme un dieu. Tous les ans nous voyons de sinistres visages Compter tous les berceaux, tous les feux des villages. On fauche tous les ans nos robustes garçons Comme l’orge ou le seigle au moment des moissons; On prend tout ce qui vaut! Et l’on nous laisse à peine Les impotents marqués pour une fin prochaine; Deux bras forts sont d’un prix qu’on ne peut plus payer. Chaque jour le canton voit s’éteindre un foyer. Nos filles sans maris et nos terres en friches, C’est notre lot à tous, aux pauvres, même aux riches. Et toi, que j’avais cru sauvé de ces hasards, Espoir de deux maisons, soutien de deux vieillards, Toi qui payas trois fois, et de ta terre entière, Le droit de consoler les vieux ans de ta mère, Voici le noir boucher qui te saisit encor! Mais, puisqu’au lieu de sang il prend aussi de l’or, Certes, tu t’appartiens, ayant triplé la somme... Et moi, je te déclare affranchi de cet homme! Moi, vieux soldat du Rhin, je connais le devoir; C’est de ne plus aider à ce sanglant pouvoir. Moi, père et citoyen, je t’interdis de faire Pour fabriquer des rois ces guerres de corsaire. Suive qui le voudra son aigle triomphant; Toi, combats s’il le faut pour rester notre enfant! Nos forêts des hauts lieux sont encore insoumises, Un conscrit peut y fuir et sauver ses franchises. Tout ce qui reste au sol de garçons vigoureux Se garde au fond des bois... Eh bien, pars, fait comme eux. S’il te manque un fusil, prends le mien, l’arme est bonne, Nous avons fait tous deux nos preuves dans l’Argonne!» Les yeux du fils brillaient, approuvant ce discours; Et la mère pleurait, pleurait, pleurait toujours; Et, ne pouvant parler, elle invoqua du geste Le vénéré pasteur, le vrai juge qui reste, Le juge du devoir par le Ciel inspiré. «Mes amis, mes enfants, dit le sage curé, Mon coeur vous est ouvert; vous savez bien si j’aime La sainte paix, vous tous, notre Pierre lui-même; Si je demande à Dieu, quand je prie avec vous, Qu’il nous donne des chefs plus justes et plus doux: Si tous les ans je lutte, au risque qu’on me broie, Pour que le recruteur lâche un peu de sa proie. Mais je ne puis, moi prêtre, en nulle occasion, Appuyer du conseil une rébellion. La loi reste la loi, même injuste et cruelle; Sa force vient d’en haut: nul n’est au-dessus d’elle. Tout un peuple obéit, nous devons obéir; Dieu jugera plus tard et saura qui punir. Pour nous, suivons l’exemple et le sort de nos frères; Nul n’a droit de marcher par des sentiers contraires. Celui qui, sans orgueil, fait ce que fait chacun, Et, soumis à la loi, subit le sort commun, Eût-il le moins bon lot et les plus sombres chances, Il échappe au remords, la pire des souffrances. Mais celui qui, rebelle et marchant à l’écart, Dans les devoirs de tous veut se choisir sa part, Qui se croit, sans nul titre, excepté du vulgaire, Et seul contre son peuple ose se mettre en guerre, Qui des lois et des moeurs veut remonter le cours, Haï souvent, flétri parfois, vaincu toujours, Ne sachant plus se prendre à rien de légitime, Se condamne au malheur..., hélas! peut-être au crime! Tous restèrent saisis, le prêtre ayant parlé. Le vieux Jacque hésitait, dans son coeur ébranlé; Nul n’osait plus jeter un mot dans la balance; Pierre baissait les yeux; mais, rompant le silence «Curé, dit le docteur, assez de sang humain! Être aujourd’hui soldat, c’est être mort demain. Et pourquoi? Pour qu’un homme affamé de tueries Alimente à plaisir ses longues boucheries. Ce fils, on en ferait de la chair à canon! Si vos lois disent oui, la nature dit non. Otons-leur cet enfant, notre unique espérance. Ce Corse a desséché les veines de la France! Pour repeupler nos champs, comment feront vos lois? Comment reverdira le grand chêne gaulois? Moi, le vieux médecin, j’ai souci de la race; Et nul remords au coeur, certes, ne m’embarrasse, Quand j’arrache au boucher des gars intelligents Qui puissent faire encor souche de braves gens. Toi, va dans nos forêts nous garder ta jeunesse, Afin qu’un joyeux clan sous ce clocher renaisse. La montagne offre encor, malgré les bûcherons, Un asile, un rempart à de vaillants lurons. Courage et bon espoir! le dénoûment s’achève. Ce trône fait de sang va crouler sous le glaive; Encore un Te Deum comme ceux d’aujourd’hui... Nos vieux sapins branlants dureront plus que lui.» Or, sans attendre un mot de prudence ou de blâme Qui rompît ce conseil adopté par son âme, Pierre, à d’autres qu’à lui sans plus avoir recours, D’un coup de volonté trancha tous les discours. Par les pleurs de sa mère exalté davantage, Il lui prit les deux mains, baisa ce cher visage. Puis, d’un ton qui ne veut plus être contredit, Il parla, le front haut, fermement, et leur dit: «Je ne servirai pas! je n’aurai pas de maîtres; Je vivrai, je mourrai sur le sol des ancêtres; Je vais dans la forêt joindre les insoumis, Et j’y ferai la guerre à mes vrais ennemis. Mon corps ne quittera pas plus que ma pensée Le pays de ma mère et de ma fiancée. Si chacun doit s’armer et combattre toujours, Je serai le soldat de mes propres amours. Voyez ce vieux fusil, à cette cheminée; Je le prends, nous ferons tous deux ma destinée. Dans les murs de Lyon, contre d’autres bourreaux, Mon père le porta, libre et fier, en héros. Blessé, proscrit, caché sous ce vieux toit de chêne, Il est mort sans fléchir dans l’amour, dans la haine. Je ne le vaudrai pas..., mais je l’imiterai. Mère, que Dieu vous garde, et je me garderai!» Et la mère, achevant son muet sacrifice, Pleurait sans écarter l’un ou l’autre calice; Entre ces deux périls, n’osant former un voeu, Elle ne savait plus que demander à Dieu. L’arrêt porté rendit à son âme hésitante La flamme et le ressort qu’usait la pâle attente; Debout, elle embrassa son fils, et par trois fois Elle arma le proscrit du signe de la croix, Et lui dit à voix basse, au bout d’une prière, Quelques mots... de ces mots comme en trouve une mère, Et dont l’or pur étend sur le coeur filial Une armure d’honneur impénétrable au mal. Et nul ne parla plus; et tous, cachant leurs larmes, L’aidaient à préparer des vivres et des armes. Et, par le bon docteur, Pierre emmené sans bruit, Gagna le bois propice au milieu de la nuit. CHANT TROISIÈME Les Réfractaires. Encor chargé du lit, des coffres, de la table, Au milieu de la cour, le timon sur le sable, Le char était penché; les boeufs au poil fumant, Déliés au soleil, ruminaient lentement. Et du maïs en tas, près de l’étable ouverte, Broutaient la feuille épaisse et la tige encor verte. Servantes et valets, du char sur l’escalier Transportaient les débris d’un humble mobilier; Et, mesurant aux boeufs l’herbe et la paille fraîche, Le prudent maître errait du fenil à la crèche. Là-haut, par le vitrail, une figure en pleurs, Écartant le jasmin, s’encadre dans les fleurs: C’est Pernette!... Elle ouvrait la chambre hospitalière Où l’asile est offert à la mère de Pierre. Bientôt, sur le plancher et dans chaque recoin, Meubles, paquets étant déposés avec soin, Tout fut mis en sa place et l’ordre vint à naître, L’ordre élégant qui veut l’oeil et la main du maître. Pernette s’empressait, active à reployer Habits et linge au fond des bahuts de noyer. La veuve, alerte encore, aidait la jeune fille. «Nous sommes, dit l’enfant, une seule famille; Mère, reposez-vous! C’est moi, dès aujourd’hui, Moi qui vous servirai, comme si c’était lui. Malgré leur loi méchante, et qui vous a chassée, Suis-je pas votre fille, étant sa fiancée? Je sais quel fut, chez vous, l’ordre qui vous plaisait, Par quel art chaque meuble à sa place luisait; Tout sera fait selon vos avis, votre usage, Et je tiendrai de vous la règle du ménage. -Agissons, la douleur nous en fait un besoin, Dit la mère, et pleurons toutes deux sans témoin.» Et, marchant de concert, le travail et les larmes Redoublaient d’heure en heure et se prêtaient des charmes, Car les champs gardent l’homme en sa pleine vigueur, Ses bras n’y tremblent pas des secousses du coeur; Nul oeuvre n’y languit, rien ne s’y perd en rêve; La passion subsiste et le labour s’achève. Ainsi, dans ce manoir, rien ne trahit un deuil; L’abondance et la grâce éclatent sur le seuil; Partout brille et sourit, sous la main des deux femmes La propreté, miroir où se montrent les âmes. Des soins promis au père, à l’enfant, à l’époux, Tout ce logis témoigne, avec un art jaloux. L’ordre en joyeux palais transforme un toit de chaume, Et la reine s’y peint dans son petit royaume. Or, tandis que cet art des coeurs simples et purs D’un luxe à peu de frais égayait ces vieux murs, Dans la cour retentit une voix claire et ferme Et le pas d’un cheval bien connu dans la ferme. Et chacun d’accourir: c’était le cher docteur! On s’empressait; le maître aidait le serviteur, Versait la fraîche avoine et tendait l’auge pleine Au bon trotteur couvert d’un chaud tapis de laine. Mais là-haut, chez la veuve, et loin des indiscrets, Pernette a du goûter achevé les apprêts. Près des fruits, du gâteau, retirés de la planche, Le reflet du vin blanc dorait la nappe blanche. Et l’hôte aimé de tous, de plus près entouré, Ne laissa pas languir le récit désiré: «Tout va bien; nos forêts ne vendront pas leurs hôtes, Et sur ces braves coeurs portent leurs têtes hautes. Ah! l’on peut, libre encor, sous nos sapins gaulois, S’abriter des sergents et des mauvaises lois! Vrai! si j’étais moins vieux, j’aimerais cette vie: D’un nid au fond des bois j’ai toujours eu l’envie. J’arrive et j’ai tout vu: on ne manque de rien. Or, vous savez que moi, mon bidet et mon chien, Sachant tous les sentiers, ne craignant gens ni bêtes, Passons à travers tout, malgré vents et tempêtes... -On vous aime partout, voilà votre secret, Dit la mère... Et que font nos gars dans la forêt? -Certes, dit le docteur, leur existence est douce: On chasse, on pêche, on dort, même on boit sur la mousse; On sculpte le tilleul et l’on tresse l’osier; On visite, au dessert, l’airelle et le fraisier. Les bergers des chalets, peu soumis à la règle, Dans les creux des rochers cachent des pains de seigle, Des fromages, du lard; et, malgré la saison, On ne se prive pas d’un peu de venaison. Là-haut, il est aussi des chevreuils réfractaires, Nos derniers sangliers y vivent solitaires. Quand le pain se fait dur, on va se promener, Un bon coup de fusil complète le dîner; On sait tendre un lacet juste au gîte du lièvre; La grive au crin fatal se prend sur le genièvre. Puis le docteur, trottant là-bas dans le ravin, N’est-il pas accusé d’aimer fort le bon vin? N’a-t-il pas au logis quelques vieilles bouteilles -Comme on dirait en vers -du pur esprit des treilles? S’il met dans chaque fonte un armement complet, Deux flacons d’élixir au lieu d’un pistolet; Si, parvenu là-haut, et débridant sa Grise, A travers les sapins ce savant herborise; Si, sous quelques rochers des chasseurs très connus Il dépose en grimpant les flacons bienvenus; Si même, à quelque gars qui peut être un malade, Il tâte le poignet et donne l’accolade Et devise avec lui jusqu’au prochain sentier, Où donc serait le mal? il a fait son métier! Nuit et jour un docteur, muni de son remède, Ne doit-il pas à tous ses conseils et son aide? C’est ainsi que je traite et guéris à la fois Mes clients des châteaux et mes clients des bois; Et de ceux qui pour garde ont pris dame Nature La santé me fera quelque honneur, je vous jure.» Mais, dans les yeux distraits et fixés vaguement, Le vrai souci des coeurs éclatait par moment. Pernette, sans rougir, le trahit la première, A voix haute et disant ces simples mots: «Et Pierre?» «Enfin! ce pauvre Pierre, on pense à lui! D’honneur, J’ai cru qu’on l’oubliait! -dit le malin docteur. Eh bien! comme partout, Pierre est roi de la fête; Et notre cher curé fut vraiment un prophète, Quand il nous exhortait et d’un oeil paternel Voyait Pierre officier, peut-être colonel. Il est mieux que cela! chef élu d’une armée; Il est prince, il est roi, là-haut sous la ramée, Par de gais lieutenants obéi sans terreur, Moins flatté, moins volé que n’est un empereur. Dans la libre forêt il arrivait à peine, Que par droit de nature il était capitaine. Un plus brave, un plus beau, dans tout notre canton, -Demandez à Pernette -où le trouverait-on? Son ferme esprit s’impose aux têtes les plus chaudes; Dès lors tout est correct là-haut, plus de maraudes, De querelles, de coups; et jamais le soleil N’a vu pour la sagesse un régiment pareil. Mais parlez-moi de vous, Madeleine! À l’avance, Je sais trop ce qu’annonce ici votre présence. -Oui, docteur, je n’ai plus de pain, plus de maison. Tout un mois j’ai nourri, payé la garnison; Hormis mon pauvre linge, il m’a fallu tout vendre. Ces hommes sont partis n’ayant plus rien à prendre; Et je me croyais quitte; un ordre est arrivé De me jeter, mon lit et moi, sur le pavé. La vengeance des lois, pour ces crimes suprêmes, A défaut du conscrit frappe les murs eux-mêmes. Je suis seule et sans force, et rien ne me défend... On est à démolir le toit de mon enfant; Comme d’autres parents, près d’ici, l’ont vu faire, Coupables de cacher leur fils, un réfractaire; Comme on l’a fait là-bas, chez le pauvre Simon, Qui deux ans réussit à sauver son garçon. Trahi plus tard, jugé, condamné par surprise, On fusilla l’enfant sous les murs de l’église. A tous les insoumis promettant même sort, On affiche partout des menaces de mort; Et ce soir le préfet, pour dernière infortune, Vient, dit-on, semoncer et taxer la commune. -Lui! dit le médecin. Que vont-ils faire encor Pour nous tirer du sang, des larmes et de l’or? Ah! moi, je le connais, et d’une date ancienne, Ce baron-là, ce chien couchant croisé d’hyène!... Et le bras du vieillard tremblait, le poing serré; Une flamme brillait sur son front empourpré. Et dans les traits si doux, si francs de ce visage, Une sainte colère imprimait son passage. N’étant pas de ces coeurs au sourire banal Dont la bonté n’est rien qu’indifférence au mal, Ardent, généreux, pur d’ambitions humaines, Un vif amour faisait en lui les vives haines. Mais quand sa voix tonnait, grondant comme l’airain, De sa haute raison l’azur restait serein. Donc, il reprit: «J’ai vu dans son club, dans son bouge, J’ai vu ce sénateur coiffé du bonnet rouge, Effréné, dénonçant les lenteurs du couteau À frapper sur le noble et les gens à château, Sur ceux enfin dont lui, le citoyen Antoine, Avait hier mangé le pain et bu l’avoine. Car -on peut en juger à ses belles façons - Il débuta valet de fort grandes maisons; De là, tribun poussé par son ardeur civique, L’Empire le reçut chaud de la République. Nul mieux que ce laquais, ancien tueur de rois, Ne sait l’art d’être esclave et tyran à la fois; De ses anciens métiers il garde quelque chose, il est le même au fond, servant une autre cause, Insolent et servile... aussi, point de pitié! Cet homme à deux tranchants ne fait rien à moitié. S’il nous fallait fléchir chez quelque vieux stoïque L’orgueil républicain ou la foi monarchique, Même un homme tout neuf dressé par le pouvoir, Que nul passé ne gêne et strict à son devoir, Qui n’a jamais hurlé de phrases libérales Et tonné pour les droits du peuple dans les halles, Peut-être nous pourrions espérer, par hasard, D’être un peu moins, nous peuple, immolés à César. Mais, malheur! nous voilà, bonnes gens, sous la patte D’un préfet, d’un baron ci-devant démocrate; Craignons tout! il n’est pas de plus âpre tyran Qu’un Brutus en sabots devenu chambellan. -Hélas! dit Madeleine, en l’état où nous sommes, Fût-il le plus méchant ou le meilleur des hommes, Que craindre ou qu’espérer? Je renonce à mon bien. Me rendra-t-il l’enfant?... Tout le reste n’est rien. C’en est fini pour nous de la paix, de la joie; Jamais ce bras de fer lâche-t-il une proie!» Tandis qu’elle parlait et pleurait en parlant, Un pas sur l’escalier résonna grave et lent. On ouvre, et le soleil entre à pleines murailles: C’était le bon pasteur visitant ses ouailles; Il paraît sur le seuil, et tous, jeunes et vieux, Se lèvent devant lui pleins d’un respect joyeux. «Mes enfants, dit le prêtre, à chaque jour sa peine; Le besoin de pleurer avec vous me ramène. Pour adoucir le mal, hélas! je puis bien peu; Que j’aide au moins vos coeurs à se tourner vers Dieu! Et que mon humble amour vous rappelle et vous nomme Cet amour tout puissant veillant, là-haut, sur l’homme.» En leur parlant ainsi, le pasteur bien aimé Leur indiquait le ciel d’un geste accoutumé. Il reprend: «Madeleine, ici, chez votre fille, Vous aurez un appui, vous vivrez en famille, Dieu vous donne un doux gîte et des jours mieux remplis Au lieu des murs déserts par la loi démolis. -Curé, dit le bouillant docteur, je vous renie, Si vous appelez loi pareille tyrannie. Contre un joug aussi dur, dès qu’on peut le briser, La révolte est de droit! Il s’agit de l’oser.» Alors, s’étant assis sur le fauteuil antique, L’homme de Dieu leur dit de sa voix pacifique: «Oui, d’une loi trop dure et d’un maître inclément Naît la sédition, d’où naît le châtiment: Affreux cercle d’airain qui, du chef implacable, Roule au peuple en démence, et tous deux les accable! Mais comment rompre, hélas! sur cette terre en deuil, L’enchaînement fatal des haines à l’orgueil, Et qui nous retiendra, courant à notre perte, Entre l’injure à rendre et l’injure soufferte, Si nul homme au pardon, de Dieu même enseigné, N’ouvre une fois son coeur, doucement résigné; Si nous rendons toujours offense pour offense; Si nous n’essayons pas de l’oubli pour défense; Si l’humble charité n’efface un peu des coeurs Et l’orgueil des vaincus et celui des vainqueurs? Ceux qui sèment le vent récoltent la tempête; Notre faute d’hier gronde sur notre tête. Pour nos fils insoumis qui peuplent ces forêts Le terrible chasseur dresse de nouveaux rets: Voici que des soldats, sous un chef dur et sombre. Vers le bourg, me dit-on, marchent en très grand nombre. Comment feront, là-haut, pour éviter leurs coups, Tous ces pauvres enfants, traqués comme des loups? -Pour ces chères brebis sans guide et sans apôtre, Mon coeur s’effraye un peu, mais bien moins que le vôtre, Cher curé, -répondit le médecin des bois, Dans le péril toujours clairvoyant et narquois: - J’ai ma nouvelle aussi, plus sûre et moins notoire. César va, je le sais, de victoire en victoire; C’est affiché!... Pourtant je crois qu’il a besoin De porter ses soldats loin de chez nous, fort loin; Et nos vieilles forêts, riant de vos alarmes, Sont faites à narguer longtemps les bons gendarmes. Mais il faut qu’un avis parte, et sans plus tarder Enjoigne à nos enfants, là-haut, de se garder. J’y vais par le plus court; garnissant mes sacoches... Ma Grise a le pied sûr, et bondit sur les roches, Et vole infatigable à travers vaux et monts, Quand je pique des deux vers ceux que nous aimons. Mais le pasteur, plus sage, avec un fin sourire Répondit: «Toute armure a son défaut; j’admire Un général expert, à ce point endormi De se croire invisible aux yeux de l’ennemi! S’il est quelqu’un, chez nous, qu’on guette et qu’on soupçonne, C’est l’homme au franc parler, vous, docteur, en personne. Entrer ici le soir, et remonter après Vers les bois, c’est trahir nos gens et vos secrets; Il faut pour ce message, où l’on risque sa vie, Un obscur envoyé dont nul ne se défie.» Or, sans quitter l’ouvrage et sans rompre une fois Le fil du lourd tricot sous ses agiles doigts, Sans qu’un geste, un regard trahît son âme tendre, Pernette écoutait tout, rapide à tout comprendre. Tenant ses yeux baissés, calme et sans s’émouvoir, Elle dit ces deux mots: «J’irai, c’est mon devoir. -Toi, mon enfant! là-haut, dans les bois, toute seule, Comme un noir bûcheron, comme une antique aïeule? Je t’ai cru plus de sens. Renonce à ton dessein; Crains le diable et les loups!» dit le vieux médecin. Alors se redressant et posant son ouvrage, D’une voix haute et ferme, et sans trouble au visage, La noble jeune fille, honneur de la maison, Parla selon son coeur et selon sa raison: «Par le choix de mon père et le don de mon âme, Devant Dieu, devant vous, ne suis-je pas sa femme? Nous aurons même sort! j’ai droit de partager, A défaut de son nom, sa peine et son danger. Je sais pour quels devoirs, femmes, nous sommes faites; Je sais que de soucis et combien peu de fêtes Deux coeurs associés pour ce voyage humain, Même bénis du ciel, trouvent sur leur chemin. Une femme chrétienne et noblement jalouse, Dans le péril surtout, songe à ses droits d’épouse: Car nous venons, hélas! dans ce monde fatal, Moins donner le bonheur que consoler du mal. Vous m’avez dit cela, vous, mère, et vous, saint prêtre; Et mon coeur me l’eût dit, à défaut de tout maître. Donc, vers l’homme avec qui je dois vivre et mourir J’irai seule: et, s’il est des risques à courir, Me voyant femme forte et digne de lui-même, Il m’en aimera plus, sachant mieux que je l’aime. Que je parte, il m’attend! Fille de ces forêts, J’en connais les sentiers et les abords secrets, Que de fois, tous les deux, sous le chêne ou le tremble, N’avons-nous pas gravi ces sommets! Il me semble, Allant le retrouver, que nos bois, s’il le faut, Tels que de vieux parents me défendront là-haut; Et, comme sous ce toit, à l’ombre de mon père, Dieu parmi ces déserts me suivra, je l’espère.» Et la vierge au grand coeur suppliait du regard Son père et ses amis hésitants. Le vieillard Troublé se recueillait; le médecin rebelle Allait darder son mot et pousser la querelle, Quand le sage pasteur ajouta doucement: «Respectons le désir qui parle en ce moment! C’est le cri d’un coeur chaste et d’une âme intrépide. Laissons à cette enfant son noble instinct pour guide. Oubliant les périls, voyons mieux le devoir. Laissons sur nos terreurs cette foi prévaloir. La foi, sur l’Océan, au bord du précipice, Pose un pied qui jamais ne s’enfonce et ne glisse; Dieu, pour franchir l’abîme et planer sur les eaux, Dieu prête au ferme espoir les ailes des oiseaux. Moi, je le sens, pas un des dangers qu’on redoute N’osera t’assaillir, vierge, sur cette route. Celle qu’un amour pur arme de son acier Sait marcher sans se prendre à nul piège grossier. Va donc! Tu braveras rôdeurs et sentinelle; Annonce à l’hôte aimé des forêts paternelles L’orage qui s’avance et le flot débordé. Va! Tout ce que Dieu garde, enfant, est bien gardé. Le conseil du pasteur fit loi dans la famille; Le bon Jacque en pleurant bénit sa noble fille, Et chez ces gens, plus prompts aux actes qu’aux discours, Du voyage permis les apprêts furent courts. Elle partit, ayant un compagnon fidèle: Vainement écarté, le chien nourri par elle Revenait, s’élançait et flairait le chemin, Muet, la regardait et lui léchait la main; Comme si du départ subit et solitaire Son instinct eût compris la route et le mystère. Par un étroit sentier, vers le but hasardeux, La nuit étant sereine, ils montèrent tous deux. CHANT QUATRIÈME Pierre Et Pernette. Sur les monts dentelés un trait de feu serpente A l’orient; la nuit règne encor sur leur pente. Entre les sommets noirs et le ciel qui rougit Le sillon d’or au loin s’élance et s’élargit. Tout à coup, émergeant d’une cime encor sombre, Laissant la plaine immense et les coteaux dans l’ombre, Par-dessus les brouillards, le disque du soleil Darde aux monts opposés des teintes de vermeil. La tête des sapins s’embrase la première; Toute la forêt baigne, enfin, dans la lumière; Aux angles des rochers la flamme en se heurtant Fait jaillir du granit un rayon éclatant. Un homme assis là-haut, immobile, en extase, Comme un bronze au soleil brille sur cette base; Le torrent lumineux s’écoule devant lui, Et bientôt à ses pieds toute la plaine a lui. Le regard du songeur descend avec l’aurore Vers un petit clocher dont la flèche se dore; Et les toits entrevus d’un village lointain Rougissent à travers les vapeurs du matin. C’est Pierre, et chaque jour il vient sur cette roche, Aux confins de ce bois d’où la plaine est plus proche. Loin de ses compagnons, là, rêveur, sans témoins, Il voit les deux manoirs, ou les devine au moins, Et, poursuivant du coeur une double chimère, Il cherche à l’horizon et Pernette et sa mère. Un bruit dans les genêts, un joyeux aboiement, A ce demi-sommeil l’arrachent vivement. Il regarde: un chien fauve, aussi prompt qu’une flèche, Jusqu’à ses flancs bondit, flaire ses mains, les lèche. A ses transports, l’ami bien vite est reconnu. Mais quel hasard? Si loin! Comment est-il venu? Lui qui ne quittait pas l’ombre de sa maîtresse. Et Pierre longuement le flatte et le caresse, Ému d’un vague effroi pour ses chères amours, Et d’un rêve plus vif croyant songer toujours. Mais est-ce un rêve? Au coin de ce bouquet de hêtre, Sous sa forme élégante il la voit apparaître Sur les rochers légère et svelte, et s’élevant Comme un joyeux fantôme apporté par le vent. Ebloui de surprise, enchaîné dans son gîte, Il sourit au signal du mouchoir qu’elle agite. Sans faire un pas vers elle... il craindrait de troubler La vision furtive et prête à s’envoler. A peine, en l’éveillant, au long cri qu’elle pousse, La chère voix l’arrache à cette erreur si douce. Muet, les bras ouverts, il hésite et ne croit Qu’au milieu du baiser qu’il donne et qu’il reçoit, Quand tous deux, enlacés comme l’orme et le lierre, Eurent bien dit les noms de Pernette et de Pierre! Et ce furent des pleurs, des mots à demi-voix, Brisés par les sanglots et renoués vingt fois, Des cris et des soupirs, la douleur, l’amour tendre... Ineffable concert, hymne qu’on ne peut rendre; Pas plus qu’en de vains sons, en des mots sans couleur On n’exprime la sève et l’arôme des fleurs, Qu’on ne fait circuler dans l’image inutile Les clartés de l’aurore et sa chaleur subtile, Qu’on ne peint le bruit vague et les rythmes secrets Et la fraîcheur du souffle émanés des forêts. La sainte explosion du cri de la nature Entre ces coeurs vaillants fut brève autant que pure, De leur ivresse austère ils sortirent joyeux: La trace de ces pleurs s’effaça de leurs yeux. Tous deux redevenaient maîtres de leur courage, Et Pernette, en ces mots, accomplit son message: «Ami, je ne viens pas t’apporter de l’espoir; Le motif est amer de notre doux revoir, Hélas! et ce n’est point pour ce charme d’une heure Que j’ose ainsi laisser mon père et ma demeure. Rien ne présage encor notre lune de miel; C’est l’éclair qui nous luit, et non pas l’arc-en-ciel. Sur vous, sur ces forêts, sur notre cher village S’amasse et va gronder un formidable orage. Notre sage pasteur n’agit pas au hasard; Je te parle en son nom et je viens de sa part; Voici que des soldats, sous un chef dur et sombre, Vers le bourg, disait-il, marchent en très grand nombre. Comment feront, là-haut, pour éviter leurs coups, Tous ces pauvres enfants, traqués comme des loups?» Pierre sourit et dit: «Viennent l’homme et sa bande! La montagne est bien haute et la forêt bien grande! Fussent-ils plus de mille à fouiller dans nos bois, Nos sapins sont encor plus nombreux mille fois. Nous y pourrons braver les hordes qu’on nous lance, Rien qu’en leur opposant cette ombre et ce silence. Vers nos derniers sommets, s’ils nous suivent trop loin, Nos rocs, pour les broyer, descendront au besoin. Chaque arbre des sentiers recèlera sa foudre. N’avons-nous pas, comme eux, du plomb et de la poudre? Partout, n’avons-nous pas d’invisibles amis? Un aide nous viendra des échos endormis; Les vents nous parleront une langue secrète, Conseillant aux bannis l’attaque ou la retraite. Pâtres et bûcherons, les forêts, les oiseaux, Tout conspire avec nous, jusqu’aux chiens des hameaux Je ne crains sur ces monts soldats ni capitaines; Une force m’y vient du granit et des chênes. La terre où je suis né ne me trahira pas; Je me sens secouru par elle, à chaque pas. Tant que ces vieux rochers se tiendront sur leur base, J’y resterai debout, si le ciel ne m’écrase! Mais qu’un seul jour, traîné dans un exil fatal, Je respire un autre air que ce bon air natal, Que je cesse de voir, là-bas, nos plaines grises, De compter par leurs noms ces bourgs et ces églises, De me dire, en songeant à ma mère, au manoir, J’y serai, s’il le faut, et j’y mourrai, ce soir; J’entendrai dans mon coeur si Pernette m’appelle, Je veillerai d’ici sur son père et sur elle... Qu’on m’arrache au pays, à ma vieille maison, Qu’on me donne un palais, un camp, une prison, Alors, chef ou soldat, que la mort me délivre, Je ne suis plus un homme, et je ne veux plus vivre!» Heureuse de le voir, dans ces lieux faits pour lui, Si ferme à supporter le péril et l’ennui, La vierge résolut, en s’armant de courage, De lui dévoiler tout, la ruine et l’outrage; Elle commença donc: «Si, du haut des rochers, Tu vois jusque chez nous, en comptant ces clochers, Sache que sous mon toit la famille est complète; C’est là qu’il faut chercher ta mère avec Pernette; Nous n’aurons qu’un foyer pour mieux parler de toi. Le tien était tombé sous leur méchante loi; Car, ne pouvant saisir, tuer le réfractaire, On chasse les parents du chaume héréditaire. Les murs sont démolis, le sol est ravagé, Et, s’il perd un soldat, l’empereur est vengé!» Pierre entendit: ses yeux d’un fauve éclair brillèrent De son front, de son cou les veines se gonflèrent; Entre ses doigts crispés trembla légèrement Son fusil; il garda le silence, un moment. Puis, d’une voix tranquille et sans parole amère: «Béni soit Dieu qui donne une fille à ma mère, Et, bornant de mon coeur l’inquiet horizon, L’enferme tout entier dans ta seule maison! Ma mère avec orgueil vit chez ma fiancée; Nous n’aurons plus qu’un toit n’ayant qu’une pensée; Et, quand je t’y suivrai, j’y serai tout joyeux D’y voir naître mes fils où naissaient tes aïeux. Un jour nous reviendrons à des labeurs prospères. Je veux faire oeuvre d’homme ainsi qu’ont fait nos pères; Heureux ou malheureux, je me sens assez fort Pour aider de ma main ou combattre mon sort. C’est un lâche, il n’est bon qu’à servir sous des maîtres, Celui qui laisse choir le toit de ses ancêtres; Qui ne sait ajouter, par son propre travail, Un arbre à leur forêt, un boeuf à leur bétail; Qui d’un arpent de pré n’élargit pas leur terre Et s’assied sur leur mur sans y mettre une pierre. Mon toit s’est écroulé sous les coups des méchants; Pour me racheter d’eux j’ai dû vendre mes champs; Mais je rebâtirai plus solide et plus grande Notre antique maison, afin que j’y commande. Je veux être un aïeul et fonder à mon tour, Et les fils de nos fils me béniront un jour.» Pernette rayonnait! Admirer ce qu’on aime, N’est-ce pas un triomphe, une fierté suprême! Elle dit: «Je savais, ami, ce que tu vaux Lorsque je t’ai choisi parmi tant de rivaux. Mon Pierre est un vaillant! Bienheureuse est la femme Qui trouve en son époux honneur et force d’âme; Qui, soumise à sa loi, peut, en obéissant, S’appuyer sur un coeur si juste et si puissant! Je t’ai pris à jamais pour maître; et je me vante D’être mieux qu’une reine en restant ta servante. Je t’aime d’un amour et de fille et de soeur Dont je ne puis sonder l’ivresse et la douceur. Toi, le gai compagnon de mes jeunes années, A travers tous ces jeux où nos amours sont nées, Toi, si joyeux, si jeune et de si doux aspect, Tu me remplis souvent de crainte et de respect! Lorsqu’à ton bras, feignant quelque frivole envie, J’ordonne en souriant et je me vois servie, Dans la folle gaîté qui s’échange entre nous, Parfois, je me sens prête à tomber à genoux. Peut-être que mon coeur, plus soumis à l’usage, Devrait, même à tes yeux, se voiler davantage; Mais, si je me taisais, dans tes jours attristés, Quelle voix te dirait ces douces vérités, Écarterait d’un mot tout le fiel qui t’abreuve? Qui donc viendrait en aide à cette longue épreuve?... Mais laissons le malheur s’épuiser dans son cours Et restons enlacés fermement, pour toujours.» Debout, en plein soleil, sur une roche étroite, Pierre vers l’orient étendit sa main droite, Et, prenant les forêts et les cieux à témoins, Il dit: «Va, de ton coeur, je n’espérais pas moins; Dieu me l’a grand ouvert et je l’ai su connaître. J’y lis mieux qu’en moi-même et plus avant peut-être, Et, comme il n’en est pas d’aussi doux, d’aussi pur, Nul ne sait mieux aimer et d’un amour plus sûr. Mon exil peut durer; mon errante existence Fatiguera ces monts sans lasser ta constance. Attisant le foyer, ou filant sur le seuil, Pernette m’attendra, près de ma mère en deuil. Je compte sur sa foi, plus solide et plus forte Que le granit sacré du rocher qui me porte. La terre où je suis né me fermera ses bois, Leurs feuilles tomberont et renaîtront cent fois, Les sources tariront ou fuiront de ma lèvre, Avant que de son miel ton amour ne me sèvre; Et ce sol, pas à pas repris par un vainqueur, Me manquera plutôt que ton coeur à mon coeur.» C’était un de ces jours de lumière si pure Que l’oeil jusqu’à Dieu perce à travers la nature; On respire avec l’air l’espérance et la foi, Sur ces vives hauteurs où l’homme se sent roi. Le vent léger et frais, l’odeur de la résine, Les intimes rumeurs de la forêt voisine, Les lointains entrevus, là-bas, à l’orient, Un éclair d’infini qui passe en souriant, Tous ces flots de musique et de couleur intense Dans nos flancs élargis centuplent l’existence. On se sent un pouvoir égal à tout désir; On tendrait vers les cieux la main pour les saisir; Et l’on croit, dans son coeur qui se gonfle et ruisselle, Que l’on va concentrer la vie universelle. Or, planant au-dessus des splendeurs de ce jour, Dans cet autre infini qui se nomme l’amour, Puisant l’oubli des maux à ces deux sources saintes, Ces âmes de vingt ans firent trêve à leurs craintes; Sans nul souci des lois et des hommes pervers, Ils ne voyaient qu’eux seuls et Dieu dans l’univers. Tout leur semblait ami, tout de joyeux présage. L’espoir se fait si vite accueillir à cet âge, Et le coeur, appuyé sur un amour certain, Se croit si sûr de vaincre et l’homme et le destin! Les soldats menaçants et les luttes prochaines, Tout fut vite effacé par la mousse et les chênes, Par les petites fleurs qu’ils cueillaient autrefois, Par les rochers témoins de leurs jeunes exploits; Et, se livrant à Dieu sans nulle défiance, Ils revinrent aux jours de leur paisible enfance. Ils erraient à loisir sur les monts sinueux, Tout leur passé riait et s’éveillait en eux, Pierre disait: «C’est comme à l’un de nos dimanches, Je te revois petite avec tes jupes blanches, Quand nous jasions tous deux, à l’abri des buissons, Parlant de nos oiseaux, des chiens, de nos leçons. Ton père nous menait visiter ses récoltes; Nous essayions, parfois, de joyeuses révoltes, Grimpant au loin, pillant, sur le bord du sentier, Et la blanche aubépine et le rouge églantier.» Pernette poursuivait: «Et plus tard, grande et fière, Je suivais mon chasseur des prés à la bruyère, Non sans un peu trembler des coups que j’admirais. Tous ces pauvres oiseaux, comme je les pleurais! Et nous allions ainsi, par nos deux héritages, Entraînés chaque jour vers de plus hauts étages, Jusqu’aux bois de sapins jadis fermés pour nous Par la vague terreur des lutins et des loups. -Mais la douce saison est enfin commencée Où la petite soeur devint la fiancée, Et se promit à moi dans un aveu charmant, Dit Pierre, en la baisant sur le front, tristement. Et nous allions plus haut tenter nos escalades; Nos deux amis, souvent, guidaient ces promenades. Et le savant docteur, mêlant l’étude au jeu, Nous enseignait à lire au grand livre de Dieu, Nous disait les amours et les vertus cachées Des plantes dans l’herbier avec art desséchées, Et comment on applique à mille soins divers Le bienfait de leurs sucs gardés de longs hivers. -Quels bouquets, dit Pernette, ou plutôt quelles gerbes Nous rapportions tous deux, rameaux, fleurs, longues herbes C’était à qui ferait la plus ample moisson, Mêlerait plus de rire à la grave leçon; A qui d’un oeil plus vif et d’un pied plus alerte Pousserait plus avant, là-haut, sa découverte; Et c’était souvent moi -nous avons un témoin - Qui trouvais la fleur rare et grimpais le plus loin.» Et Pierre en souriant: «Oui, le plus beau trophée Ornait ce front de reine et cette main de fée, Grâce au vaincu joyeux qui s’empressait encor D’apporter son tribut pour grossir ton trésor... Mais voici les rochers que nous ne passions guère, Et nous avons franchi nos anciennes frontières. Dans mes États nouveaux entrons; viens sans effroi, Et connais ces hauts lieux dont le proscrit est roi.» Sous les sapins, d’abord, ils virent les retraites, Les huttes de rameaux et les grottes secrètes Où campaient sous leur chef ses libres compagnons, Tous enfants du pays, tous connus par leurs noms. Et, propice à chacun, la jeune messagère Louait les vieux parents, la promise, la mère. Puis ils montèrent seuls à ce plateau désert, Ondulant sur nos monts comme un océan vert. Tels que de noirs clochers au-dessus des bruyères, Là, des volcans éteints surgissent les cratères, Et les blocs de basalte en leurs entassements Simulent, tout à coup, d’étranges monuments. Là, dominant au loin la déserte étendue, Pierre-Sur-Haute (1) en fleurs lève sa tête ardue, Réservoir des torrents et des ruisseaux discrets Où s’abreuvent tes fils, cher pays de Forez! Qui montera là-haut verra tout un royaume, Tout le pays gaulois du mont Blanc au mont Dôme. Des aigles au grand vol ce lieu reste ignoré, Mais l’alouette et moi le tenons pour sacré; C’est vers lui qu’éveillé par l’humble cornemuse, Enfant, je m’élançai pour adorer la Muse. Viens, ô Muse sans nom qui fais là-haut ton miel, Muse de mon pays, mais fille aussi du ciel, Vierge au front ceint d’airelle et de bruyère rose, Muse invisible à tous et qui vois toute chose! Ouvre à mes yeux obscurs, écartant le brouillard, Les larges horizons qu’embrasse ton regard, Et, pour voler plus près des antiques modèles, Donne à ton faible enfant le souffle et le coup d’ailes. Le premier je t’invoque en ces chastes déserts; Que ta virginité s’atteste dans mes vers. Fais circuler, toujours, à travers ma pensée, L’air pur de la montagne et sa vertu sensée, Et la salubre odeur des pins de nos sommets Qui suscite la vie et n’enivre jamais. D’autres iront cueillir, sous des soleils torrides, Les savoureux trésors des jardins Hespérides, En des lieux où l’aspic rampe sous les gazons, Où les fruits éclatants cachent de vils poisons; Moi, sur le maigre solde tes âpres domaines, Je ferai des moissons plus pauvres, mais plus saines; Rien de bas et d’impur ne me suivra chez toi Et j’y marcherai seul et libre, comme un roi. Viens! et donne à mes vers, à mes sobres images, Un solide support fait de maximes sages; Que le parfum en fasse oublier les couleurs; Qu’on devine le roc sous le velours des fleurs; Que dans l’érable ou l’or, selon ta fantaisie, De l’antique sagesse ils cachent l’ambroisie; Qu’enfin, dans tout ce livre, honnête et bienfaisant, L’âme éclate immortelle et que Dieu soit présent! C’est lui qui, ce jour-là, sous un ciel tout de flammes, Ravivait la candeur de ces deux fraîches âmes; Et, dans ce beau désert, loin de tout oeil humain, Les guidait l’un par l’autre et leur donnait la main. Ils allaient, ignorant quels radieux complices Mêlaient au doux revoir ces intimes délices, Goûtant, à leur insu, la haute volupté De se parler d’amour devant l’immensité. Et Pernette disait: «Sommes-nous sur la terre? Est-ce toi que je vois, toi que j’écoute, ô Pierre? Je t’aime en ce désert d’un amour tout nouveau; Jamais je ne t’ai vu si puissant et si beau; Jamais je n’ai senti, comme sur ces bruyères, Mon coeur tout débordant d’espoir et de prières; Jamais, jusqu’à ce jour, Dieu dans notre amitié Ne m’a si bien paru s’être mis de moitié. Par moments, je me crois à l’église: il me semble Que nous y sommes seuls, agenouillés ensemble; Que les cierges, pourtant, l’illuminent encor; Que l’encens fume au pied du tabernacle d’or; Que le prêtre est absent, et, sous la voûte antique, Que d’invisibles voix achèvent le cantique.» Pierre lui répondait: «Nous sommes devant Dieu Enchaînés l’un à l’autre, à jamais, en tout lieu! Il ordonne à nos coeurs, bénis de sa rosée, L’éternelle union par les lois refusée. Ici-bas, ni là-haut, quel que soit l’avenir, Rien n’aura séparé ce qu’il voulait unir. Nous sommes mariés comme le sont les anges; Ce contrat nous invite à des douceurs étranges; J’oublie avec ardeur, sur ce chaste sommet, Ce qu’il nous interdit dans ce qu’il nous permet. J’ai droit de m’enlacer a ton âme immortelle, De l’attirer sur moi, de m’appuyer sur elle, D’entrer dans ses douleurs et de les partager; De l’avoir pour refuge à l’heure du danger; De cueillir, sans remords, ses pleurs ou son sourire; De tout entendre d’elle, heureux de tout lui dire: Et, dans cet infini, comme au ciel les élus, Ayant tout, j’ai le droit d’espérer encor plus! -Oui, Dieu nous a donné, dit sa vive compagne, Un jour de paradis dans ce coin de montagne. Notre plaine est si loin qu’on se croirait aux cieux; Tout un monde nouveau se révèle à mes yeux, Et je sens, aux rayons de cette clarté pure, Comment l’on ressuscite et l’on se transfigure.» Pierre ajoutait: «Ce lieu si sévère et si doux, Nous voudrons le revoir quand nous serons époux. Fiers de nous reporter au temps de nos épreuves, Nous y retremperons nos amours toujours neuves; Et dans l’heureux désert plein de ce souvenir, Sous les regards de Dieu nous viendrons rajeunir.» Ainsi, l’air des hauteurs, et l’amour et leur âge Avec l’oubli du mal leur donnaient le courage; Ils s’emparaient tous deux de l’avenir lointain, Comme si le présent, hélas! était certain. Les hommes et le monde et ses lois insensées, Disparus de leurs yeux, sortaient de leurs pensées. Ils marchaient seul à seul et, durant tout un jour, Rien n’exista pour eux qu’eux-mêmes et l’amour. Un tel jour brille au loin, à travers les ans sombres, Comme un lac pur au sein des forêts pleines d’ombre, Aux fentes d’un cachot, comme un pan de ciel bleu, Porte ouverte à l’espoir pour voler jusqu’à Dieu. Tandis que leur amour, promené sur les cimes, Aux splendeurs du dehors mêlait ses voix intimes, L’heure au pied trop rapide et maintes fois trop lent S’éloignait de midi sur l’horizon brûlant; Aux promeneurs lassés faisant, après leur course, Désirer le repos, l’ombre et l’eau de la source. Au bord d’un large puits qu’abrite un rocher noir, Sous les pins et les ifs ils revinrent s’asseoir; Et tandis que Pernette un moment s’y repose, Vers le camp, bien muni de pain, de toute chose, Il court; de ses amis l’art joyeux et frugal Avait du jeune chef préparé le régal. Bientôt près de la source il vida la corbeille. Or, durant ce temps-là, Pernette, active abeille, Butinait sur le sol sans épargner ses pas: Fraise, airelle et noisette égayaient le repas. Et le petit panier aux deux anses légères Qui court si loin, au bras des bonnes ménagères, En quittant la maison, porté sous le manteau, N’avait pas oublié conserves et gâteau: Ce fin gâteau, plié d’une blanche serviette, Que Pierre aime si fort, que fait si bien Pernette! Pétillant comme un vin, fraîche comme un glaçon La Fonfort (2) leur offrait sa piquante boisson, Qu’aiguisent mille sels qu’un léger gaz amorce, Eau propice à la soif et réparant la force. Ainsi coula pour eux, dans ce vert paradis, Le goûter, aussi long, aussi gai que jadis. Rire, projets charmants, douces taquineries Brodaient, comme autrefois, les longues causeries; Si bien qu’à ce soleil, dans leurs coeurs éblouis, Les sinistres pensers s’étaient évanouis. De larges blocs moussus, d’où l’eau filtre et s’échappe, Leur offraient et le banc et la table et la nappe, Et de la source heureuse encadraient le miroir, Les conviés souvent s’y penchaient pour s’y voir; Le ciel s’y reflétait tout bleu, pur de nuages, Et de son vif azur bordait ces deux visages. Des lèvres et des yeux mille signaux charmants Couraient sur ce cristal entre les deux amants. Tout à coup, le miroir s’agite: une tempête Dans l’étroit océan frémit sous chaque tête; Un fluide animé, montant du fond de l’eau, Efface en bouillonnant le gracieux tableau. Alors, on s’écriait! L’oeillade et le sourire Se disaient de plus près ce qu’ils avaient à dire; Les deux fronts se touchaient, mieux que sur le flot clair; Et les baisers cessaient de se perdre dans l’air. Quand le soleil, doublant l’ombre qui se projette, Ordonna le retour à la sage Pernette, Ils partirent légers, sans larmes, pleins d’espoir; Comme s’ils étaient sûrs, demain, de se revoir, Comme s’ils avaient là, près de cette fontaine, Leur pain de chaque jour et leur table certaine, Comme s’ils avaient vu, sous ces arbres heureux, Un autel nuptial déjà dressé pour eux. Jusqu’aux chemins frayés, bornes de son empire, Pierre s’aventura, heureux de la conduire; Il dépassa les champs perdus le long des bois Où le seigle aux genêts succède quelquefois; Puis, l’ornière des chars lui marqua les limites Des douces régions au proscrit interdites. Ils laissaient le soleil et les monts derrière eux. L’astre, à demi couché, jetait ses derniers feux; L’ombre des voyageurs, oscillant sur le chaume, S’allongeait à leurs pieds comme un vague fantôme. Pernette, l’ayant vu, s’arrêta brusquement, Tressaillit et serra le bras de son amant. Pierre sentit au coeur quelque chose de sombre, Mais sourit, et lui dit: «As-tu peur de ton ombre?» Et, la baisant au front, ajouta «C’est le lieu Où sera le revoir que nous promet l’adieu.» L’adieu se fit, profond, muet, dans une étreinte. Sous les fleurs de ce jour avait dormi la crainte; Mais chez la douce enfant elle éclatait soudain, Dès qu’ils eurent franchi le seuil de leur Eden. Les périls oubliés, les ennemis sans nombre Se dressaient à ses yeux épouvantés d’une ombre. Il fallut que l’ami, prêt lui-même à pleurer, Souriant, suppliant, la forçât d’espérer; Lui montrât, de partout, d’infaillibles présages, Et, conscrit de vingt ans, parlât comme les sages. Il finit par ces mots: «J’ai maint avis secret, On en sait moins au bourg que nous dans la forêt. Partant de loin, des lieux où notre sort s’agite, De bannis en bannis les nouvelles vont vite. L’homme qui tient sous lui le peuple gémissant Et qui change l’Europe en une mer de sang, Celui dont les limiers, chasseurs de chair humaine, Me traquent dans ces bois et m’ont pris mon domaine, Chancelant sur ce trône où d’autres vont s’asseoir, S’écroulera demain, et peut-être ce soir. Alors, libres et fiers dans le village en fête, Nous qui l’avons bravé nous lèverons la tête; Et ses camps, nos forêts, ses cachots noirs et sourds Rendront leurs fiancés aux filles de nos bourgs; Les cloches sonneront, et Pierre, sans remise, Conduira triomphant sa Pernette à l’église.» Que la joie est facile aux âmes de vingt ans, Et qu’un triste horizon s’égaye en peu d’instants Quand parle un amoureux, lui qui sait toute chose, Et qu’il peint l’avenir, et qu’il voit tout en rose! Comme on admire en lui l’esprit supérieur, Et combien ses raisons s’imposent vite au coeur! Pernette, en l’écoutant, accueillit la lumière; Elle crut, elle vit tout ce que voyait Pierre. Souriant de sa peur, elle essuya ses yeux. Les baisers du départ furent presque joyeux, Comme ceux que le soir, au hameau, sur la porte, Donne, et que le matin fidèlement rapporte. Le retour au manoir s’acheva promptement, Dans le foyer joyeux flamba le gai sarment; Bien avant dans la nuit, à sa clarté légère, Chacun voulait ouïr la vive messagère. Laissant le coup du soir dans son verre oublié, Attentif, à son banc Jacques semblait lié; Pour la première fois, la douce Madeleine Achevait sans pleurer son écheveau de laine; Et, malgré maints récits, maints avis différents, L’espoir contagieux gagna les vieux parents. Toi, maintenant, sommeil, sur la blanche couchette, Viens, en un rêve heureux, dans l’âme de Pernette, Prolonger cet espoir que tu sais embellir; Quand luira le soleil, peut-être il doit pâlir! Toi, dont le bras, souvent, pèse aux flancs qu’il caresse, Sommeil, parfois si dur à la triste vieillesse, Toi qui, dans les palais, ou les humbles réduits, De tant de jours cruels fais tant d’atroces nuits, Ouvre à cette jeune âme un horizon paisible, Sommeil de l’âge heureux qui rends le ciel visible! En tableaux pleins de grâce et de sérénité, Peins-lui les souvenirs de ce jour enchanté. Sur la place, à travers un peuple qui l’assiège, Fifres et violons précèdent le cortège. Il fait soleil: partout des fleurs et des rubans; Dans la rue, à l’église, on monte sur les bancs; De fleurs et de rameaux les dalles sont chargées; Le large plat d’étain verse à flot les dragées; Le gai carillonneur sonne ses plus beaux airs, Cloches et pistolets, des cierges, des cieux clairs, L’encens, l’odeur des pins, le souffle de la brise, Les troncs de la forêt, les piliers de l’église, Hier et demain, mêlés en tout confusément, Lui versent dans ce rêve un même enchantement. Pierre est là, sérieux, lumineux, haut de taille, En costume à la fois de noce et de bataille, Armé de son fusil, fleuri de son bouquet. L’autel est un rocher, l’église est un bosquet. On se met à genoux sur un banc de bruyères. Des cantiques d’oiseaux terminent les prières. Mêlé d’azur, de fleurs, de neige et de soleil, S’étend sur les époux un poêle sans pareil; Nulles visibles mains ne portent ce nuage; Le bon curé paraît, des pleurs sur le visage, Dans une chape d’or, sans poser sur le sol. Des ramiers a l’entour se croisent dans leur vol. Il parle, et de ses voix un torrent l’accompagne. Le soleil va passer derrière la montagne; Le prêtre étend sur eux ses mains et les bénit; Le couchant rougit l’herbe et l’autel de granit; Les cierges sont éteints, le rocher devient sombre, L’église et la forêt, tout s’efface dans l’ombre, Le sommeil s’épaissit... Et, du rêve joyeux En s’éveillant, Pernette avait des pleurs aux yeux. CHANT CINQUIÈME L’Invasion. Salut aux fiers sapins, hôtes des lieux rebelles, Des incultes hauteurs superbes sentinelles, Seuls vivants, seuls debout sur ces rochers hardis, Derniers jardins du rêve au labour interdits! Salut! rocs abrités des tempêtes civiles, Où n’atteint pas le flot des multitudes viles, Où dorment les proscrits des peuples et des rois, Et d’où la liberté s’élança tant de fois! Là, rangés en conseil, comme leurs aïeux celtes, Autour des troncs sacrés, non moins forts, non moins sveltes, Nos conscrits entouraient, dans l’ombre et sous le vent, Leur vieux docteur pareil au druide savant. De son grand coeur, troublé de sentiments contraires, Ses paroles sortaient moins vives et moins claires: Il annonçait des jours prévus et souhaités, Mais le rire avait fui de ses yeux attristés. «Mes enfants, disait-il, vos mères sont en joie: Du sanglant recruteur vous n’êtes plus la proie: Vous n’irez pas mourir, loin du pays natal, Écrasés sous le char de cet homme fatal. Ses sauvages décrets tombent avec lui-même; Vos fronts ne portent plus son cruel anathème; Rentrez dans vos maisons, vous n’êtes plus proscrits; Rendez votre labeur à nos champs appauvris. Quittez ces fusils vains! reprenez vos charrues. Dieu ramène chez nous des fêtes disparues. Nos hameaux vont revoir leurs enfants dispersés, Et l’autel tout joyeux attend les fiancés. Des paroles de paix volent de bouche en bouche. Des soldats sont venus, qui n’ont rien de farouche; Étrangers et vainqueurs, ils s’offrent pour amis; Opprimés comme vous, comme vous insoumis, Délivrés comme vous de l’oppresseur du monde, Leur victoire est la vôtre; elle sera féconde. Donc, sous nos toits exempts de honte et de dangers Supportons sans orgueil ces hôtes passagers.» Il dit; puis il ajoute, ému dans son langage, Maints détails, maints conseils dictés par un coeur sage, Sur les signes du temps, sur ces fils de nos rois Oui nous rendaient la paix et de plus douces lois; Sur l’avenir que nul n’entrevoyait naguères Et qui s’ouvrait au monde après ces lourdes guerres. Pierre, ayant écouté, restait silencieux. Dans l’immobile aspect de son corps, de ses yeux, Son esprit tourmenté qui creuse et se consulte Trahissait les efforts d’un grand travail occulte, Et le ferme vouloir d’accomplir, malgré tout, Son dessein, quel qu’il fût, et d’aller jusqu’au bout. C’était, pour lui, l’instant où s’ouvrent les deux voies, L’une d’âpres combats, l’autre de molles joies; Nul devoir absolu n’ordonnait de choisir La route ardue au lieu du facile plaisir. Libre, enfin, il pouvait tenir la foi promise: Pernette l’attendait, souriante, à l’église. Sans doute, à de moins fiers, à de moins généreux, L’honneur lui-même aurait conseillé d’être heureux. Mais il est de ces coeurs naïfs et magnanimes Portés à leur insu vers les fautes sublimes: Au prix de maints dangers, quand, proscrit, pauvre, errant, Pierre avait refusé ses bras au conquérant, De nos soldats nombreux forçant la lassitude Cet homme répandait au loin la servitude; Ses drapeaux triomphaient; les enfants du pays Étaient envahisseurs et non pas envahis. Voilà que le torrent, refoulé dans sa course, Porte chez nous la guerre et remonte à sa source; Et Paris étonné voit, sans croire à ses yeux, Le Scythe impur campé sur le sol des aïeux. Pour nous tous, ô Français, souvenir plein de rage, La terre maternelle a subi cet outrage! C’est le crime d’un homme, il n’en subsiste rien; Mais la haine en doit vivre au coeur du citoyen. Que d’affronts au foyer sous l’ardoise ou le chaume. Après ce grand affront fait à tout le royaume! Faudra-t-il donc subir, muet, pâle et tremblant, Les caprices hautains du Barbare insolent? Mais Pierre avait au coeur, exaltés dès l’enfance, Tous les nobles orgueils qu’un tel servage offense; avait respiré deux âmes à la fois, Les leçons du vieux prêtre et la fierté des bois. Chez lui, l’amour du sol et du clocher rustique S’ornait des souvenirs de l’héroïsme antique. Il avait lu, transcrit de ses robustes mains Vos sublimes conseils, précepteurs des humains! Ces grands vers qui, trouvant quelques âmes dociles, Nous poussent du côté des vertus difficiles. Un rapide combat se livra dans son coeur; Il en sortit navré, mais il était vainqueur; Et d’un accent profond: «Certes, je hais cet homme Comme je hais le mal, de quel nom qu’il se nomme; Et, de mes faibles mains, je voudrais ardemment Être pour quelque chose en son écroulement! Aussi, c’est pour moi-même une injure soufferte De voir d’autres que nous triompher de sa perte, D’avoir des alliés dans l’oeuvre d’aujourd’hui... Sa chute est une affaire entre la France et lui! Lui l’insolent orgueil, nous la fierté rebelle, Nous devons seul à seul vider notre querelle, Arrière l’étranger, ce vainqueur de hasard! De ma juste vengeance il me prend une part. Cet homme doit tomber! mais soyons-en la cause! Du sort de mon pays que mon peuple dispose. Nous seuls du Corse impur sommes les vrais vainqueurs; Son joug était brisé déjà dans tous les coeurs, Il régnerait encor, malgré vous, invincible, Si nous l’avions voulu de ce vouloir terrible Dont l’Europe a subi l’indomptable vertu, Quand pour la liberté la France a combattu! La guerre a fait ce trône, elle peut le défaire; Il n’a pas dans le sol sa force héréditaire; Qu’il en soit rejeté par le peuple en courroux, Mais que nul étranger ne commande chez nous! Cette terre est à nous, faite par nos ancêtres; Nous y devons, comme eux, vivre et mourir en maîtres; Nous seuls avons le droit d’en barrer le chemin, D’y marcher librement, les armes à la main; Nous n’y devons souffrir, debout à cette place, De chefs et de soldats que ceux de notre race; Et nul dans nos maisons ne doit trouver accueil Sans déposer, d’abord, son glaive sur le seuil. Savons-nous quel dessein, de leurs cités lointaines, Pousse vers nos hameaux ce flot de capitaines? Ce n’est pas notre honneur qu’ils y viennent venger; S’ils se disent amis, leur dire est mensonger. Moi, je n’accepte pas cette alliance altière; Je leur tendrai la main, mais hors de ma frontière, Quand ma terre écartant des voisins mal venus Ne verra plus flotter ces drapeaux inconnus. Tant qu’ils osent camper sur le champ de mes pères, Je maudis, je combats ces hordes étrangères! Souffrirez-vous, amis, des hôtes oppresseurs Dormant sous votre toit et servis par vos soeurs? Moi, plutôt que de voir, au foyer qui s’indigne, Pernette leur verser le vin de notre vigne, Et ces chefs lui sourire, et ma mère, humblement, Pétrir pour leur festin le beurre et le froment, J’irais seul assaillir l’odieuse cohorte, Du logis profané je briserais la porte, Et, la torche à la main, de ces maîtres impurs Par le fer et le feu j’affranchirais nos murs. Si vous sentez au coeur quelque chose qui vibre, Une haine, un amour, le besoin d’être libre, Si nous voulons prouver qu’à l’abri de nos bois, Lorsque nous avons fui, bravant d’injustes lois, Fiers entre tous, bien loin que le coeur nous défaille, Nous avons craint d’exil et non pas la bataille, Rentrons dans nos hameaux, les armes à la main; Envers et contre tous frayons-nous un chemin, Et chassons l’étranger qui prétend faire grâce En nous laissant chez nous reprendre notre place.» Maints avis commençaient de jaillir à la fois; D’un geste le vieillard contint ces jeunes voix; Il dit: «Sachons mêler clairvoyance et courage, Et regardons, amis, plus loin que le village. C’est là-bas que se forme, en de noirs horizons, L’essaim d’envahisseurs qui remplit nos maisons: Avant notre humble bourg ils ont soumis la ville. Qu’on écrase un frelon, il en reviendra mille, Ardents à nous punir de ce coup généreux Que la grande cité n’osa tenter contre eux.» Alors le jeune chef: «Eh bien, qu’on nous imite! L’insolent visiteur disparaîtra bien vite. Qu’on s’indigne avec nous de cet affront commun, Et tous seront sauvés par l’effort de chacun. Que le moindre clocher sonne le glas d’alarmes; Que chacun sous son toit se dresse avec ses armes; Que tout hameau lointain vierge de l’étranger Coure au-devant du flot qui nous veut submerger; Que dans un mur vivant bloc à bloc on se serre; Qu’un grand orage humain se soulève de terre, Et, comme nos aïeux l’ont su faire autrefois, Qu’il pousse devant lui les rochers et les bois! Que tout homme jaloux d’une soeur, d’une femme, Ayant à lui son champ et sa fierté dans l’âme, Que tout chef d’une race et tout enfant pieux Qui sait sous quel gazon reposent ses aïeux, Jurant de recouvrer cette place usurpée, Frappe un coup de sa faux, s’il manque d’une épée! Et, certes, nous verrons ces torrents d’ennemis Des villes et des bourgs promptement revomis, Et nous redeviendrons, d’insultés que nous sommes, Libres, maîtres chez nous, comme il sied à des hommes. Les yeux du vieil ami brillèrent un moment; Puis, secouant la tête, il reprit tristement: «Quels vengeurs reste-t-il aux campagnes désertes? La terre sera longue à réparer ses pertes. Est-ce avec des vieillards, des femmes, des enfants, Que vous repousserez ces soldats triomphants? La guerre a dévoré toute notre jeunesse. D’où crois-tu qu’un essaim de vaillants nous renaisse? Épuisant notre sève en ses longues fureurs, Le Corse nous a pris nos derniers laboureurs. Quels bras armerez-vous du fer de nos charrues, Contre ces légions incessamment accrues? Quand tu soulèverais, des fermes aux châteaux, Tout ce qui peut brandir la massue ou la faux; Quand les rochers, contre eux, jailliraient de la terre, Opposant vainement ta fronde à leur tonnerre, Tu n’entamerais pas l’airain de leurs canons... Vous seriez brisés tous, sans que l’on sût vos noms.» Le jeune homme éclata, s’écriant: «Que m’importe Si, ma cause étant juste, une autre est la plus forte! Je vais mon droit chemin, je ne veux rien prévoir. Mon âme, en moi, me dit que je fais mon devoir. Qui sait? un coup frappé par une main hardie Peut des plus vils cailloux tirer un incendie. Peut-être un feu sacré, dans le sol endormi, Doit, en s’y réveillant, dévorer l’ennemi! Si j’ai su l’allumer, qu’importe que j’en meure! Un affront a souillé ma race et ma demeure; Tout mon coeur a frémi de voir sur notre seuil Un hideux étranger debout dans son orgueil. Je ne souffrirai pas, moi vivant, que l’on dise Que j’ai laissé servir ma mère et ma promise, Qu’un maître ou qu’un rival m’a causé de l’effroi, Et qu’un soldat stupide a commandé chez moi. Aux armes! que l’issue en soit heureuse ou triste, Mon coeur parle trop haut pour que je lui résiste, Il m’ordonne d’agir et d’aller où je vais... Sentez-vous comme moi, faites comme je fais!» Les coeurs avaient reçu l’étincelle guerrière Et ce cri s’éleva: «Nous ferons comme Pierre! Nous vivrons, nous mourrons sous son commandement.» Et tous les bras levés confirmaient ce serment. Et le vieillard se tut, sachant qu’il est des heures Où le coeur en remontre aux têtes les meilleures; Et, gardant ses conseils pour une autre saison, Au cri venu de l’âme il soumit sa raison. Il connaît bien d’ailleurs, l’ayant formé lui-même, L’indomptable vouloir du jeune chef qu’il aime. Puis il goûte en secret le dessein qu’il combat; Des mêmes passions il sent son coeur qui bat. Car, sous les jougs divers que la foule tolère, Lui, toujours, a frémi de honte et-de colère; Et, le despote à bas, il s’agit de venger L’affront qu’imprime au sol la main de l’étranger. Or, sans autre discours -la parole étant vaine Quand l’âme est résolue et l’action prochaine, - Mais, longs à s’embrasser, à se serrer la main, Pierre et le bon docteur se dirent: «A demain!» Guettant l’heure propice au grand coup qui s’apprête, Le jeune chef veillait dans la forêt discrète. L’ardent vieillard, béni du peuple des hameaux, Reprit sa course active à soulager les maux; Semant sous chaque toit ses paroles habiles, Il disposait les coeurs à des oeuvres viriles. Le foyer des amis l’attendit tout le soir, Et son retour, hélas! y trompa leur espoir. Il rentrait seul!... Pourtant il avait, ô chimère, Promis l’époux, le fils, à l’amante, à la mère! Il prédisait à tous la paix, un âge d’or!... L’homme au sceptre sanglant régnerait-il encor? Quel danger imprévu, quelle entrave nouvelle Retient l’absent chéri loin du seuil qui l’appelle? Les questions volaient autour du vieil ami. Lui, contre leur assaut par avance affermi, Grave, mais d’un ton fait pour écarter la crainte, Vanta le jeune chef et leur dit tout sans feinte, Annonça le combat contre les étrangers. Ne cachant ni l’honneur du coup ni ses dangers. Un coeur de mère en vain comprime ses alarmes, Rien n’est plus clairvoyant que ses yeux sous leurs larmes; D’un regard infaillible, en l’acceptant de nous, Elle juge un espoir qu’elle implore à genoux. Hier, tous étaient joyeux, la paix était certaine... Un indicible effroi durait chez Madeleine. De sa longue douleur, plus légère un moment, Elle reprit le poids sans nul étonnement, Et son deuil, sous le coup que le sort lui renvoie, Resta silencieux comme l’était sa joie; Forte et pieuse, au fond de son coeur qui se fend Elle ne blâma point son téméraire enfant. Dans l’âme de Pernette un aussi grand courage S’exaltait dans l’espoir compagnon de son âge. Fière de ce vaillant qui possédait son coeur, Elle ne doutait pas de le revoir vainqueur: Pierre est toujours certain d’accomplir ce qu’il ose; Dieu ne saurait faillir à cette juste cause! Et la vierge au front pur, debout comme un guerrier, Semblait prête à combattre au sortir de prier. Le soldat rayonnait aux ardeurs de sa fille. Lui seul, depuis trois jours, attristait la famille; Sombre, le vieux coursier rongeait tout bas le mors; L’espoir de ce grand coup l’allégea d’un remords. «Enfin, dit-il, voilà que nos fils sont des hommes! Ils sentent comme moi cet opprobre où nous sommes. Des soldats étrangers sont maîtres du pays! Non, je ne veux plus voir, dans nos bourgs envahis, Ces habits odieux, ces sabres qu’on y traîne! Ils fuyaient devant nous, conscrits armés à peine! Marchons! donnons la chasse à ces vils animaux; Il suffira contre eux des fourches et des faux. Qu’on sonne le tocsin, que Pierre nous commande; Moi, soldat de Moreau, je serai de la bande!» Le sort était jeté, chacun de nos amis Aux soins accoutumés se fut bientôt remis. Offrant la lourde broche au sarment qui pétille, Veillant à tout, passant du rosaire à l’aiguille, La mère au coin du feu, sobre de longs discours, Travaillait et priait, triste comme toujours. Prompt à suivre son coeur, malgré sa tête grise, Le médecin jugeait au fond leur entreprise, Mais, tout heureux d’agir, retrouvait à la fois Sa bonté joviale et son esprit narquois; Et, pour rompre le cours de toute sombre idée, De mille mots piquants harcelait l’accordée. Pour son office à lui, dans l’oeuvre de demain, 11 dispose à l’écart ce qu’il a sous la main; Et, par lui, la maison voit s’envoler loin d’elle Les noirs pressentiments que sa gaîté flagelle. Jacques, prêt à l’assaut du Cosaque hideux, Fourbissait dans un coin son fusil de l’an deux. Pernette offre à chacun son aide intelligente Et va de l’un à l’autre, accorte et diligente, Portant son vif esprit, son coeur que rien n’abat, Des travaux du ménage aux apprêts du combat. C’est ainsi, chaque porte étant bien verrouillée, Qu’entre ces vieux amis se passait la veillée; Le bon docteur disait: «Mon poste est près de vous. N’ayant femme au logis dont le coeur soit jaloux, N’ayant fille ni fils dont le sort m’inquiète, Je suis jusqu’à demain l’amoureux de Pernette.» La nuit marchait; déjà, sur le toit d’à côté, D’un ton strident et fier le coq avait chanté; Un taureau matinal mugissait dans l’étable, Quand le clocher lança le signal redoutable. Un coup de feu partit... Tous quatre, à ce moment, Se levèrent d’un bond dans leur tressaillement. Sur les yeux enflammés les sourcils se froncèrent, Sans dire un mot le père et l’enfant s’embrassèrent. Pernette au vieux soldat présenta, d’un bras sûr, Le fusil consacré debout contre le mur; Un grand signe de croix arma ces fortes âmes, Et Jacques s’élança vers le bourg. Les deux femmes Tombèrent à genoux; bientôt, se relevant, L’ouvrage entre elles deux se pressa comme avant. Fil à fil, sous leurs doigts d’où la neige s’échappe, La charpie en flocons s’entassait sur la nappe; Et du rosaire ami le récit alterné Murmurait vivement sur leur lèvre égrené. Dans la salle à grands pas, distrait, baissant la tête, Le docteur songe et va, puis tout à coup s’arrête, Baise Pernette au front ou lui serre la main, Répond à leur prière et reprend son chemin, Scrute, l’oreille au guet, comme au lit d’un malade, Les bruits et les détours que fait la fusillade. 11 combine, il s’efforce, en maints calculs divers, D’augurer le succès des siens, ou leur revers. Enfin, il n’y tient plus! le brave homme s’élance, Pour le champ du combat déserte l’ambulance; Car il veut du péril rapprocher le secours. Or les coups devenaient plus lointains et plus sourds. A peine il disparut, que la porte rouverte Rendait un ami sûr à la maison déserte: Dans le trouble commun le pasteur en éveil Savait bien où porter et l’aide et le conseil, Et, contre l’ardeur vaine ou l’effroi des batailles, Il venait raffermir ses plus chères ouailles. Là-bas tout allait bien: habilement surpris, Les étrangers cédaient le bourg à nos conscrits, Laissant plus d’un cadavre étendu sur la route. Je ne sais quel fantôme achevait leur déroute; Ils doutaient de leur force, eux, vaincus tant de fois, Ils tremblaient de marcher sur le vieux sol gaulois. Le château regorgeait de captifs pris au piège. Sur la place du bourg, rentrés à grand cortège, Les vainqueurs, les proscrits, doublement délivrés, Des parents, des voisins s’avançaient entourés. Dans le bruyant orgueil d’un triomphe rustique, La foule grossissait devant l’église antique. L’aurore flamboyait sur le clocher vermeil; Et, sur sa croix de fer, doré par le soleil, L’oiseau sacré, le coq joyeux de cette gloire, Semblait battre de l’aile et chanter la victoire. La jeunesse acclamait son chef aux longs cheveux. C’étaient de toutes parts des cris, des chants, des voeux: «Pierre avait tout conduit, aussi vaillant que sage! Pierre est le capitaine et le roi du village!» Et, comme en souvenir du sacre d’autrefois, Tous les bras enlacés lui faisaient un pavois. Or, quand il descendit de ce trône éphémère, C’était sur le sol même où le toit de sa mère, Où les murs des aïeux rasés par l’empereur De l’homme impitoyable attestaient la fureur. On reconnut la place, et, du coeur populaire, Un cri partit mêlé de joie et de colère: On tenait la vengeance au bout de tant d’affronts! «Pierre, disaient-ils tous, nous la rebâtirons.» Mais l’orgueil du combat ayant jeté ses flammes, De plus tendres besoins s’emparèrent des âmes; Sous le toit de famille activement orné Chacun des chers proscrits fut bien vite entraîné. Les nappes de Noël par les soeurs étaient mises; Le vin vieux fut versé par les jeunes promises. Partout c’est triple joie, et l’on fête, à grand bruit, Les amis restaurés et le tyran détruit, Et l’étranger vaincu, dans sa terreur subite, Laissant le pays fier et libre par sa fuite. Muse des grands sommets et des petits manoirs, Qui sur le vieux tilleul te poses tous les soirs. Oiseau des vieux jardins et des vieilles tonnelles, Muse des prés, des champs, des ruches maternelles, Si doux que soit ton miel fait des fleurs de nos bois, Si généreux le sang de la vigne où tu bois, Si purs que soient tes vers notés sous les charmilles, Pris aux souffles du ciel, aux voix des jeunes filles, Devant ce cher logis, avec tous tes trésors, Tu te sens inégale à peindre ses transports, Quand Pierre sur le seuil, arrivant hors d’haleine, Embrassa tout en pleurs Pernette et Madeleine! L’hymne en nous qui se chante à de pareils instants, La page qui s’écrit dans les coeurs palpitants, Nulle main, nulle voix, nul effort du génie, N’en traduiront jamais l’ineffable harmonie; Tu peux en esquisser à peine un léger trait, Car l’âme d’une mère en garde le secret. Dans le foyer, fêtant le retour d’un convive, Jaillissait des vieux ceps une clarté plus vive. Que de joyeux sarments s’étaient là consumés Sans tirer un rayon des visages aimés! Ce matin, la splendeur du brasier qui flamboie N’égale pas des yeux la lumière et la joie: Le soleil au vitrail éclate en ce moment; Chaque angle du manoir a son rayonnement; On lit sur chaque meuble et sur chaque muraille, Le retour de l’enfant et l’heureuse bataille. Pas un ami ne manque au toit hospitalier, Nul anneau n’est rompu du cercle familier; On se retrouve enfin! Ah? l’épreuve était rude! Chacun reprend sa place et sa chère habitude. Jacques, tout fier encor, les regards enflammés, Suspend son vieux fusil aux clous accoutumés. Sous son rire gaulois, cachant de grosses larmes, Le jovial docteur est déjà sous les armes, Et darde aux jeunes gens, avec un trait moqueur, Les mots les plus amis et les plus doux au coeur. Des soins multipliés occupent Madeleine. Forte à dompter la joie aussi bien que la peine, Laissant aux fiancés l’ivresse du retour, Elle a pris pour sa part les travaux de ce jour. Sous sa main la maison, fêtant le jeune maître, Donne tout ce qu’elle a de rustique bien-être; Et devant le festin les heureux combattants Purent s’asseoir bien vite et discourir longtemps. Après l’épanchement des intimes pensées, Les milles questions par l’absent adressées, L’histoire du logis, des champs et des travaux, Les détails répétés qui sont toujours nouveaux, Il fallut, sérieux comme en conseil de guerre, Discuter et juger la victoire de Pierre, Et prévoir et parer les coups de l’ennemi, Et ne pas s’endormir à le croire endormi. De son premier combat, salué par l’aurore, Au coeur du jeune chef l’orgueil vibrait encore; En mille ardents projets, pour affranchir le sol, Son généreux esprit se lançait à plein vol; Et tous, à l’écouter, dans l’indulgent cénacle, Même le vieux docteur, croyaient à ce miracle. La pâle inquiétude attristait cependant La beau front du pasteur vénérable et prudent, Qui, sans un mot de blâme ou de mauvais présage, Parla selon son coeur et dit d’une voix sage: «Hélas! l’horrible guerre envahit nos hameaux; Mieux que par des récits nous en savons les maux, Et les balles, déjà, les menaces infâmes, Ont effleuré la chair des enfants et des femmes. L’homme insultera donc toujours au coeur humain! Toujours son propre flanc saignera sous sa main, Et l’image de Dieu, son fils, celui qu’il aime, Sera percé du fer comme ce Dieu lui-même! Un soldat agit bien, qui meurt pour ce qu’il croit, Qui s’arme faible et seul pour l’honneur et le droit, S’arrache pour combattre à ses moissons prospères, Et frappe l’agresseur du tombeau de ses pères. Pourquoi ce noble orgueil verse-t-il tant de sang, Tant de sang inutile et surtout innocent? Dans la plus juste cause, il faut être économe Des morts et des terreurs et des larmes de l’homme, Et ne porter de coups que dans les rangs épais, De ces coups forts et sûrs qui décident la paix. Qu’importe à tout l’État que notre humble village Ait, à l’écart, son jour de gloire et de carnage? Tout se décide ailleurs I Et nous avons frappé Un hôte indifférent, pour une nuit campé, Qui dans nos champs a peine eût laissé quelque ornière Disparue au matin sous l’herbe printanière. Qui sait, après ce coup de ton bras généreux, S’ils ne reviendront pas irrités et nombreux, Craignant l’exemple, ardents à l’effacer bien vite, D’autant plus forts, hélas! que nul ne nous imite?» Prompt à juger les coeurs d’après son coeur vaillant, Pierre étendit la main et dit en tressaillant, Comme s’il engageait le sol par sa promesse Et s’il prêtait serment pour toute la jeunesse: «Tous feront comme nous, cher pasteur, je le sais! Tous ont frémi de voir souiller le sol français. Chacun se lèvera qui peut tenir une arme! Nous avons ce matin poussé le cri d’alarme, Et, des plus hauts clochers jusqu’aux plus humbles toits, Le vigilant honneur l’a répété cent fois. Nul n’accepte ce joug, ne veut, plus que moi-même, Voir sa ville et sa mère et la vierge qu’il aime Servir docilement le barbare odieux, Et s’allumer pour lui le foyer des aïeux. Non! La cité, les champs, ces bois dont j’ai le culte, Du pas de l’étranger rejetteront l’insulte. Le sol tremble! Et, plutôt que souffrir cet affront, Les monts d’où je descends sur nous s’écrouleront. -Amis, dit le docteur à la franche figure, Gai convive, toujours, et favorable augure, Pas de si noir présage, assez de grands combats! Tout va plus simplement aux choses d’ici-bas. Moi, j’en lève la main, sans me croire prophète, La paix entre les rois, la paix est déjà faite. J’ai comme vous l’horreur du soldat étranger; Mais nos coups de fusil n’y peuvent rien changer. Qu’un paysan de plus se révolte et qu’il meure, Nos destins, malgré nous, sont réglés à cette heure. Donc, plus de ces terreurs et de ces fiers courroux! Nos vaincus, j’en suis sûr, ne songent plus à nous, Et tout le régiment, replié sur la ville, Les chefs étant d’accord, y va dormir tranquille. Faisons comme eux! Et puis, de la même façon, Célébrons les exploits de ce vaillant garçon Qui rentre, aimé de tous, dans son pays en fête, Et par droit de naissance et par droit de conquête. Puis, comme tout roman, dès lors qu’il finit bien, Se clôt par un hymen où l’on n’épargne rien, Prodiguant les lauriers, les myrtes en trophée, Marions dès ce soir le prince avec la fée.» On sourit: la gaîté du rayonnant vieillard S’insinuait au coeur avec son franc regard: Et l’on accepta vite, après tant de secousses, Le repos de l’esprit sur ces images douces. Ainsi, dans les douleurs, prompte à se décevoir, L’âme aspire ardemment une lueur d’espoir, Comme la fleur trempée un rayon qui l’essuie, Comme la terre sèche une goutte de pluie, Après ce long exil, l’un près de l’autre assis, Ces braves gens voulaient oublier leurs soucis: Les amis retrouvés avaient tant à se dire; On avait tant pleuré, qu’il fallait bien sourire! À son grave discours, le prêtre aux cheveux blancs N’ajoutait que des mots tendres et consolants. Tel, sous un front serein rêvant au sort contraire, Au milieu de ses fils, heureux de les distraire, Gardant pour lui tout seul, dans le joyeux manoir, L’austère ennui du doute et le soin de prévoir, Propice à tous les jeux, de sa voix douce, un père Leur montre à l’horizon quelque étoile prospère; Tel l’aimable curé, sans donner de conseil, Prenait sa bonne part de ce jour de soleil, Mêlant aux longs espoirs quelque sage pensée, Et louant tour à tour Pierre et la fiancée. Mais, tout en le gardant sur ce sentier fleuri, Le bon pasteur tremblait pour son troupeau chéri. À ses yeux prévoyants l’horizon restait sombre; Proche ou lointain, l’orage était là-bas, dans l’ombre, Et malgré lui, hanté de lugubres tableaux, Son coeur rêvait de guerre et de hasards nouveaux. L’homme de noble sang applaudissait; le prêtre Se répétait au fond les paroles du Maître: Qui du glaive se sert, par le glaive périt.» Et le doute anxieux rentrait dans son esprit. Tremblant des fiers desseins de ce fils de son âme, A ses propres leçons il en jetait le blâme, Et sentait à la fois l’orgueil et le remords De l’avoir fait pareil à nos plus vaillants morts. CHANT SIXIÈME Les Francs-Chasseurs. Vers les bois, à travers champs et chemins en pente, Des hommes, du bétail, la foule au loin serpente; Les bâtons et les cris, le fouet des conducteurs, Pressent les longs troupeaux du côté des hauteurs. Tout se hâte et si bien, par les prés, par les landes, Que vaches, ni brebis, ni les chèvres gourmandes N’ont pu même, en longeant les ravins sinueux, Tondre ou l’herbe odorante ou le bourgeon mielleux. Chargés des fardeaux lourds, sur ce sol difficile, Les mulets au pied sûr se suivent à la file; Les ânes, harcelés par de bruyants garçons, Bercent dans leurs paniers mères et nourrissons. Montés d’une fillette et d’un vieux patriarche, Les chevaux écumeux trottent fermant la marche. Sur les flancs, quelques chars à quatre forts taureaux, Criant sur leurs essieux, contournent les coteaux. Jusqu’au fond des forêts, nos bûcherons sauvages Savent par où guider ces fauves attelages; Par les plus durs sentiers, ces boeufs aux cous tendus, Traînant les longs sapins, sont souvent descendus. Mais aujourd’hui, plus haut, vers les grottes celtiques, Montez, tirez nos chars et leurs trésors rustiques, Allez servir encore, ô nobles animaux! Dans sa fuite au désert, le peuple des hameaux. Voici près des manoirs le meurtre et l’incendie! Résolus d’étouffer la révolte hardie, Furieux, rugissant par la voix du tambour, D’innombrables soldats marchent contre le bourg. Hélas! le fier tocsin n’a réveillé personne! Aux pas de l’étranger la terre s’abandonne; Nul volcan ne jaillit de nos vieux monts gaulois. Des proscrits, des enfants frappés d’injustes lois, Seuls de l’antique honneur ont entendu la plainte, Et sur le sol natal tenté la guerre sainte; Attirant par ce coup sur leurs pauvres maisons L’ennemi rassemblé de tous les horizons. Alors, il fallut fuir; vers nos cimes ardues Par les noirs défilés, par les bois défendues. On courut, on refit le chemin des aïeux, Emmenant les troupeaux, les meubles précieux. Ainsi qu’aux anciens jours, la race émigrait toute; Tout ce qui peut combattre, et tout ce qui redoute Plus cruel que la mort un outrage insolent; Tout ce qui peut marcher d’un pas ferme ou tremblant. Il ne demeure au bourg, dans les maisons sans maître, Que d’infirmes vieillards sous la garde du prêtre, Quelque être sans famille et qui veut mourir seul, Quelques petits enfants soignés par un aïeul, Tous ceux dont la faiblesse innocente et les larmes À la fureur des forts ôtent parfois ses armes. Or, nos braves d’hier, protégeant le départ, Couvrent les fugitifs d’un mobile rempart. Le fusil sur l’épaule et le front sans cocarde, Pierre et ses compagnons forment l’arrière-garde. Pâtres et laboureurs marchent à côté d’eux. Jacque, enfin, retrouvait les hommes de l’an deux. Un vouloir obstiné se lit sur leurs visages; La gloire n’est pour rien dans ces mâles courages. Aux périls de ton clan tu n’aurais pas manqué, Brave docteur! c’est là que ton poste est marqué. Comme un vieux général qui de rien ne s’étonne, Au galop de la Grise il parcourt sa colonne, Inspecte, ordonne et gronde. À chacun paternel, Il va, tantôt railleur et tantôt solennel, Masque de gais propos le souci qui l’accable, Et soutient les esprits par sa verve indomptable. Prêt à porter encor conseils, ordres urgents, Entre ses deux amis, parmi les jeunes gens, Il rentrait, il marchait à pied, de verte allure; Le cavalier prudent soulageait sa monture. Alors la causerie allait son plus grand train; Le vieux Jacque entonnait son magique refrain, Et tous deux suscitaient dans l’âme populaire Tantôt la bonne humeur et tantôt la colère. «Bien, disait le docteur, nous avons du jarret! En trois pas nous serons chez nous, dans la forêt. Nos vrais remparts sont là, sous ces vertes murailles; Nous pouvons, à coup sûr, y livrer nos batailles; Que l’étranger y monte, il n’en reviendra plus. Défendons ces créneaux en hommes résolus. Là, contre des soldats dressés dans une ville, Aux mains du franc-chasseur un fusil en vaut mille. Au bord de ces ravins où l’on rampe à genoux, Chaque arbre nous connaît et combattra pour nous. Bois sacrés, chemins verts, défilés des montagnes, Où nous avons tous fait nos premières campagnes, Où joyeux, oublieux du froid et de la faim, Menant la chasse ardente ou les rêves sans fin, Nous avons dans l’air vif trempé nos jeunes fibres Et connu le bonheur d’être seuls, d’être libres! Tant que vous prêterez votre ombre à ces sommets, L’étranger contre nous ne prévaudra jamais, Et nul homme de coeur ne subira de maîtres, S’il a pour vieux amis vos sapins et vos hêtres. Respectez, laboureurs, ces forêts des hauts lieux; Gardez à vos enfants ce legs de vos aïeux; N’allons pas de nos mains, ô Celtes infidèles, Démanteler, là-haut, nos vieilles citadelles; Conservons aux vaincus ces abris redoutés! Qui sape nos forêts, sape nos libertés.» Sombre entre tous, chantant, jusqu’alors, sans mot dire, Le vieux soldat du Rhin eut un amer sourire; Il secoua la tête et, d’un ton méprisant, Il s’écria, honteux des hommes d’à présent: «Les bois sont des remparts, mais il faut les défendre, Et quand le tocsin parle il faut savoir comprendre. Il faut qu’un peuple entier ne soit pas endormi, Lorsque les gens de coeur marchent à l’ennemi. Combien se sont levés dans toute notre France? Quel bourg a fortement voulu sa délivrance? Nous voilà seuls, trahis, pas un n’ose bouger; Comme un libérateur on reçoit l’étranger. Toute la nation, dans ses cités en fêtes, Semble se réjouir de ses propres défaites, Je ne reconnais plus la terre où je suis né! A quoi, sur mes vieux jours, suis-je donc condamné! Moi, qui l’ai vu, ce peuple, en sa liberté fière, De vingt rois en un jour nettoyer sa frontière! Le vieux Jacque en était, de ces durs bataillons. Qui donc en chiens couchants m’a changé ces lions? Oui, certes, à défaut du plomb sur qui je compte, Moi, qui vis ces temps-là, je mourrai de ma honte.» Ces mots touchèrent droit chez l’indulgent docteur Le seul ressentiment qui vibrât dans son coeur; Le seul nom qu’ici-bas il ne pouvait absoudre Passa dans son esprit comme un feu sur la poudre; La colère éclata chez cet homme de paix; Ses yeux dardaient l’éclair sous leurs sourcils épais. Et, quittant sa douceur et les notes frivoles, Sa voix comme un clairon fit sonner ces paroles: «Tu sais bien qui nous vaut cette honte et ce deuil! Quel est l’homme enivré de sang et fou d’orgueil, Qui nous ôta l’honneur et corrompit l’histoire En nous tenant quinze ans gorgés de fausse gloire; Qui courba tant de fronts fiers devant les bourreaux, Qui fit tant de laquais avec tant de héros; Ce contempteur profond de la nature humaine Qu’il nous faut, à jamais, charger de notre haine! L’invasion du sol, les périls d’aujourd’hui, Nos propres lâchetés, tout est son oeuvre à lui! Chacun, lui rétorquant sa première insolence, A droit de lui crier: Qu’as-tu fait de la France? Mais laissons là cet homme et son trône abattu, Nous chez qui le vieux sang garde quelque vertu, Qui, sauvés à demi par notre solitude, Sommes demeurés purs malgré la servitude; Oublions notre haine et ce joug détesté: Montrons ce que l’on peut avec la liberté! Je sais qu’en ces déserts où Dieu seul nous contemple Nous luttons ignorés, sans même être un exemple! Pour l’honneur du pays nos combats seront vains, Mais notre propre honneur reste entier dans nos mains; Et plus d’un parmi nous va couronner sa vie Par une de ces morts qu’à tout âge on envie. Dieu veuille, mes enfants, se souvenir des vieux, Et m’adresser un coup dont je serai joyeux! De par mes cheveux blancs j’ai droit de préséance; Je servais avant vous et j’adorais la France; Puissé-je, en vous léguant un avenir plus doux, Moi, venu le premier, m’en aller avant vous; Heureux de voir crouler d’une chute profonde Ce despote sanglant qui pesait sur le monde!» À ces mots du vieillard on ne répondit rien; Mais tous les coeurs battaient à l’unisson du sien, Et d’un plus ferme pas le bataillon rustique, Comme pour applaudir, frappa le sol antique. Au fond de chaque mot sans pénétrer toujours. Ces braves gens sentaient l’âme de ce discours: À ces fières hauteurs ils s’élevaient sans peine. Car c’est ainsi qu’on parle à la nature humaine: Qu’on s’adresse aux plus grands, aux plus humbles esprits, Plus le langage est noble et mieux il est compris. Le docteur, soulagé de sa sainte colère, Reprit ses doux besoins de gaîté familière, Et, comme il le faisait à tout bout de chemin, Sur l’épaule de Pierre il frappa de la main. Sans perdre un seul accent du discours qui s’achève, Le jeune chef semblait absorbé dans un rêve, Tant ses yeux pleins d’éclairs rayonnaient vaguement De sa troupe aux forêts, des prés au firmament... Quelle est donc ta vertu d’embellir toutes choses, O jeunesse, ô printemps qui mets partout des roses? Les plus sombres déserts, vus à tes blonds soleils, S’ornent d’épis dorés et de raisins vermeils. Ta faiblesse en remontre aux âmes les plus fortes; Les dévouements sacrés sont les fruits que tu portes; Tu fournis tes combats sans haine et sans orgueil. Un espoir t’illumine à travers chaque deuil; La mort même t’invite, et, sans rien de farouche, T’emporte en souriant, une fleur à la bouche. Ainsi Pierre, enivré de sa sève d’avril, Se sentait deux fois vivre à l’heure du péril; Jamais si large flot d’émotions sereines N’avait si fortement palpité dans ses veines. Avec tous ses amours, sous un ciel radieux, Il s’avançait armé sur le sol des aïeux, Libre en sa jeune audace et fier de ce qu’il ose; Prêt à livrer combat pour la plus sainte cause, Chef élu de soldats qu’il sait tous par leurs noms, Ayant pour vieux amis ses jeunes compagnons, Entouré des lieux chers, des souvenirs d’enfance, Et dans sa volonté debout pour leur défense! Voici les bois connus, la croix sur le rocher, Là-bas la maison blanche et la tour du clocher, Son univers à lui tout entier le regarde... Pernette est son témoin, Pernette est sous sa garde! Il va, l’amour le porte; il va la joie au coeur, Léger, tranquille, heureux comme un jeune vainqueur: Des ardeurs de la lutte où sa vertu l’entraîne, Il a gardé l’ivresse et dépouillé la haine; Il a même oublié, tant ses rêves sont hauts, L’homme, l’homme fatal qui nous fit tous ces maux. Il marchait, attentif aux vieillards, en silence, Sans quitter le ciel pur où son âme s’élance; Et, jugeant, pour répondre, un discours superflu, Il leur serra la main d’un geste résolu. Déjà vers les hauteurs de pourpre ruisselantes, Les heures s’inclinaient et paraissaient moins lentes; Tout se hâtait; déjà le rideau noir des ifs Abritait de sa nuit le gros des fugitifs. Sur les chaumes, encor, depuis le bord des vignes, Femmes, enfants, montaient en sinueuses lignes. Entre les derniers ceps, protégés de buissons, Marchaient nos jeunes gens armés de cent façons; Les longs fusils brillaient sur l’églantier des haies, Et les vaillants propos croisaient les chansons gaies. Ils vont, ils ont bientôt laissé loin derrière eux Les vignobles penchants bordés de chemins creux. Sur ces verts parapets, une halte ordonnée Retint quelques instants la troupe bien menée, Durant que les troupeaux, les rustiques convois Achevaient de gagner l’asile sûr des bois. Seules restaient, portant l’aiguillon dans les âmes, Près des hommes armés quelques vaillantes femmes; Comme, à tous nos combats mêlant tous nos amours, Dès le temps des aïeux nous en vîmes toujours. On se mêle, on s’assied; on tire des corbeilles Les miches de pain blanc, quelques vieilles bouteilles; On se refait le corps; et la rouge liqueur Et les mâles baisers refont aussi le coeur: Et, là-bas, dans la plaine où leur blancheur rayonne, On revoit sans pleurer les murs qu’on abandonne. Pauvres murs, greniers pleins, manoirs, riches celliers, Toit rouge où s’ébattaient les pigeons familiers, Êtes-vous condamnés à la flamme, au pillage? Voilà que l’ennemi rentre dans le village! Le vent vers la montagne apporte des bruits sourds, Roulement des canons, des fourgons, des tambours. Les clairons, tout à coup, de leurs voix plus perçantes, Jettent sur ces rumeurs des notes menaçantes. Plus proche et plus strident et par l’écho redit, Éclatant hors du bourg, le son vole et grandit; La troupe a dépassé la dernière muraille, Et bientôt se déploie en ligne de bataille. Des mille étroits sentiers bordés par les enclos, Pressés, les noirs soldats sortaient comme des flots, Jaloux de châtier par une attaque prompte Tous ces vils paysans et de venger leur honte. Alors tout se leva, là-haut; le jeune chef, Comme un vieux capitaine, ordonna d’un ton bref, Et chacun, observant un terrible silence, Se hâta vers son poste indiqué par avance. Les femmes, à grands pas, dans les hauts genêts verts, Priant et sanglotant par les sentiers couverts, Joignirent les sapins, dernières citadelles. Madeleine et sa bru marchaient loin derrière elles. De nos braves amis, on n’en voyait plus un. Les francs-chasseurs guettaient le moment opportun. À genoux, accroupi, chacun reste immobile; Buissons et chemins creux cachent leur longue file; Distants de quelques pas, chaque homme à son créneau. D’un rempart invisible ils bordaient le coteau; À peine respirant et prêts aux moindres signes... Les Barbares montaient lentement par les vignes. Muse des lieux que j’aime, esprit sombre des bois, Qui sonnas le Bardit sous le grand chef gaulois, Qui fis trembler César dans nos vallons arvernes, Sors, après deux mille ans, de tes vieilles cavernes! Non pour dicter des vers qui vibrent un instant; Laisse là le chanteur et vole au combattant! Laisse-moi seul! sois toute à nos vaillants! Qu’importe Que languisse ma voix, tant que leur âme est forte? Donne aux yeux de tes fils tes regards acérés, À leurs reins la vigueur de nos chênes sacrés. Fais que du plomb rapide, ou de l’acier tenace, Chacun d’eux frappe au coeur l’ennemi de sa race. L’étranger aux pas lourds s’étendait sans soupçons, Devant nos chemins creux couverts par les buissons; Quand jaillit, à travers les ronces et les lierres, Un sifflement aigu suivi de cent tonnerres... L’écho crépite et gronde, et nos vaillants conscrits, Dressés et triomphants, s’élancent à grands cris: Pas un coup de fusil qui n’ait touché son homme, Et la balle a choisi tous les chefs qu’on renomme! Surpris et foudroyé, le bataillon trop lent Hésita, froids soldats, braves, mais sans élan. Tandis qu’ils frappaient l’air d’une vaine riposte Et s’alignaient chacun incertain de son poste, Nos conscrits, bondissant à travers les halliers, Fiers louveteaux à qui ces bois sont familiers. Avaient refait, dans l’ombre, une halte invisible Et répété trois fois la décharge terrible. Le feu de nos chasseurs remontait par degré, Pleuvait de chaque roche et de chaque fourré, Et l’étranger laissait des morts sur chaque étage. À chaque pas, du nombre il perdait l’avantage. Il montait, mais d’un pied qui va se ralentir, Chaque arbre recelait un coup prêt à partir; Et déjà, de très haut, dans leur savante fuite, Nos chasseurs dominaient cette vaine poursuite. Ils touchaient aux grands bois dont les troncs vénérés, Comme des combattants étroitement serrés, Autour des longs rochers, donjons à tête grise, Font une palissade où tout assaut se brise. De ces forts boucliers habile à se couvrir, La troupe s’arrêta pour vaincre ou pour mourir. Encor bien loin, là-bas, dans les ronces grimpantes, L’étranger gravissait péniblement les pentes, Harassé, décimé. Nos braves jeunes gens L’écrasaient de leurs feux rapides et plongeants; Et, déjà, les rochers roulés, par intervalles, Suffisaient, épargnant le trésor de nos balles. Pierre en vieux capitaine avait conduit les siens. Le front de la forêt, bordé d’arbres anciens, Lançait des coups certains comme une citadelle. Ces créneaux abritaient chacun sa sentinelle. Mais cherchons dans l’horreur du combat meurtrier Celles que Dieu destine à pleurer, à prier. Je voudrais en lieu sûr, pour y reprendre haleine, Conduire, pas à pas, Pernette et Madeleine. L’obscurité des pins cachait depuis longtemps Mères, filles et soeurs, bien loin des combattants; L’étranger, patient dans sa longue escalade, Avec nos francs-tireurs croisait sa fusillade... Les balles qui sifflaient, qui pleuvaient sur les monts, Rien n’avait pu hâter celles que nous aimons. Leur lenteur s’obstinait; leurs yeux, de place en place, Suivaient le jeune chef de leur rayon tenace; Comme si ce regard, couvant l’être chéri, Pouvait doubler sa force ou lui donner abri. Se réglant sur son pas, dans sa fuite intrépide, Elles marchaient d’un pas plus lent ou plus rapide, Faisant, ainsi que lui, des retours hasardeux, Et, quand il s’arrêtait, s’arrêtant toutes deux. Chacune, alors, montrait son âme tout entière: L’une, en ses pâles mains jointes pour la prière, Serrait son chapelet avec plus de ferveur, Et, mère, elle invoquait la mère du Sauveur. Mais Pernette! on eût dit que, dans sa main crispée, La vierge allait brandir ou la hache ou l’épée. Debout et le front haut, elle avait dans les yeux Cet éclair qu’adoraient nos farouches aïeux, Quand, du fond des forêts, les fauves druidesses Soufflaient le feu sacré des guerres vengeresses. Elle ne quittait pas nos vaillants du regard; De la bataille ardente, elle aspirait sa part; Épiant, de là-haut, si quelque main frappée Livrerait à la sienne une arme inoccupée; Prête, au fond de son coeur, à ces sombres exploits Qui vous sont familiers, ô filles des Gaulois! Car, sous vos fronts charmants, Dieu mit de fortes âmes Et fit ses plus grands coups par la main de nos femmes. Chez nous et chez nous seuls, terribles aux bourreaux, Les vierges aux doux yeux ont des coeurs de héros, Et nul peuple, si loin que sa bannière flotte, France! n’eut comme toi sa Jeanne et sa Charlotte. Or, des fauves Teutons toujours plus destructeur, Pied à pied, le combat montait vers la hauteur. Les femmes, avant nous, dans les forêts connues, Parmi les hauts sapins sont déjà parvenues. Déjà, nos francs-chasseurs aux créneaux de ces murs S’embusquent à loisir et tirent à coups sûrs; C’est ici la victoire et la suprême halte! De nos soldats d’un jour le jeune orgueil s’exalte. Contre un large sapin, Madeleine, à genoux, Dit avec plus d’espoir son: Jésus, sauvez-nous! Et, toute à son ardeur amoureuse et guerrière, Pernette a pris sa place au combat, près de Pierre. Que d’ivresse à le voir, -mais aussi que d’effroi, - Calme et fier, parlant haut, obéi comme un roi! Il semble que lui seul, de son bras noir de poudre, De ces mille fusils secoue au loin la foudre; Mais, aussi, que le plomb, sifflant dans le fourré, Ne s’adresse d’en bas qu’à ce coeur adoré. Tout va bien! tout va bien! Le feu du lourd barbare, Loin de se rapprocher, languit, déjà plus rare; Les quartiers de granit, le plomb de nos vaillants Plcuvent à plus grands flots contre les assaillants; Malgré la voix des chefs leur bataillon s’arrête. Enfin le clairon sonne, ordonnant la retraite... Et, pour mieux l’assurer, mille coups à la fois Roulent dans les échos, tonnant contre nos bois. Les rameaux des sapins que leur grêle fracasse Craquent, tels que, l’hiver, sous le givre et la glace. Attentif et suivant l’ennemi du regard, Pierre s’était penché hors de l’ombreux rempart; Tout à coup il se dresse, il tressaille, il chancelle; Sur sa large poitrine un flot de sang ruisselle... Prompte comme le vent, Pernette est près de lui, L’enlace... Et dans ses bras, ferme et flexible appui, Lentement, sur la feuille et sur la mousse épaisse, Les deux genoux ployés, le bien-aimé s’affaisse. CHANT SEPTIÈME Les Noces. D’une pesante nuit subitement couverts, Les yeux du jeune chef ne s’étaient pas rouverts; Et, penchés sur son corps, le docteur, Madeleine, Sollicitaient en vain son pouls et son haleine. Le groupe des amis, autour d’eux empressé, Sur le sol inégal soulevant le blessé, Formait des longs manteaux une plus molle couche, Et du vin de la gourde ils humectaient sa bouche. Pernette, entre ses doigts glacés d’un froid nerveux, Tenait sur ses genoux la tête aux longs cheveux, Accroupie et le dos appuyé contre un arbre, Pâle et sans voix, pareille à ces vierges de marbre Que l’on voit défaillir au pied du crucifix. Madeleine appelait: «O mon fils! ô mon fils!» Et poussait vers le ciel, en paroles ailées, Les vives oraisons à ses sanglots mêlées, Disant tous les saints noms qui conjurent la mort, Pour hâter le réveil de son enfant qui dort. Cependant, d’un doigt sûr, d’un oeil que rien n’effraie, Le sagace docteur avait sondé la plaie; Veste ni ceinturon ne serraient plus le flanc Et laissaient mieux jaillir et circuler le sang. On vit du doux blessé se mouvoir la paupière, Se rouvrir, se fermer au coup de la lumière; Un murmure sortit des coeurs presque joyeux. Observant le docteur d’un regard anxieux, Sans respirer, Pernette épiait au passage L’arrêt qui se lira d’abord sur ce visage. Tout à scruter le mal, l’oeil du ferme vieillard, Longtemps fixé, resta muet, comme son art; Puis, sans plus rien celer -l’épreuve étant complète - Il leva son front pâle et regarda Pernette. Elle reçut le coup, mais sans le laisser voir; Elle reprit sa force en quittant tout espoir, Et de ses bras ardents, sans cris, sans plainte amère, Embrassa Madeleine et lui dit: «O ma mère!» Mais le blessé déjà se soulevait un peu, Rouvrait plus largement son oeil limpide et bleu, Et le docteur, sans croire à des chances meilleures, Témoin de ce réveil, leur promit quelques heures. Pierre avait tout compris dès le premier moment; À sa mère, à Pernette, il sourit doucement; Et, sentant qu’il touchait aux dernières épreuves, Du coeur et du regard il bénit les deux veuves. La parole revint; les noms de son amour Sur ses lèvres erraient, murmurés tour à tour; Puis, de ses faibles mains enlaçant les deux femmes, À jamais dans leur deuil il souda ces deux âmes, Et, par un testament impossible à briser, Les légua l’une à l’autre en ce double baiser. Quand l’amant, quand le fils eut à tout ce qu’il aime Versé le miel amer de cet adieu suprême, Le guerrier se souvint, reprenant tout son coeur, Des hasards du combat dont il mourait vainqueur. Il exhorta les siens, honneur de la contrée, À défendre nos bois, citadelle sacrée, À rester jusqu’au bout libres sur ces hauts lieux, Où se dressent encor les tombes des aïeux. L’esprit toujours vivant forçait le corps à vivre; D’une plus ferme voix on l’entendit poursuivre. Du chef prêt à partir la sagesse en éveil Munissait ses soldats d’un prévoyant conseil. Familier des forêts, sachant les avenues, Les sinueux abris des gorges inconnues, Il disait par quel art, de mille engins de mort Un franc-chasseur des bois peut hérisser l’abord, Et des créneaux roulant du rocher qui surplombe Faire aux envahisseurs une infaillible tombe. Or la mère savait qu’au delà du trépas On peut s’aimer encore et que tout ne meurt pas; Elle avait songé vite au médecin suprême Par qui naît le salut de la mort elle-même. Un rapide envoyé, déjà sur la hauteur, Revenait annonçant le vénéré pasteur. Par les plus courts sentiers se hâtait le bon prêtre; Dans les genêts, là-bas, on le voyait paraître; Et bientôt, près du lit, aux pieds du cher mourant, Le vieillard fut debout, armé du Dieu vivant. Un long cri de douleur accueillit sa venue, Et la foule éclata, jusqu’ici contenue. Tous les pieux amours au désespoir mêlés Firent explosion dans ces coeurs désolés. Et le vieillard aussi, le prêtre sous les armes, Elevant le ciboire, était baigné de larmes; Et les mots qu’il tentait pour prier et bénir, Couverts du bruit des pleurs, il ne put les finir. L’apôtre commença l’oeuvre de pénitence, Du geste et du regard écarta l’assistance, Et, comprimant son coeur qui saigne et qui se fend, Il vint s’agenouiller près de son pauvre enfant, Le baisa doucement sur la funèbre couche, Et puis il approcha l’oreille de sa bouche. Le faible coeur de l’homme, alors, resta dompté, Et le prêtre attentif reprit sa majesté; Et, sans cacher l’ami tout à fait sous le juge, Il ouvrit au pécheur son intime refuge. Le soldat commença, dans un plein abandon, Cet aveu du chrétien qui force le pardon; Aveu facile à Pierre et doux à son vieux maître, Fait pour mettre la joie au chaste coeur du prêtre, Aveu d’un noble coeur préservé de tout mal Et qui n’a pas trahi le serment baptismal, Qui paya son tribut à l’humaine nature, Sans faire aux grands devoirs même une ombre d’injure: Et qui n’offre au Seigneur à pardonner en lui Que l’héroïque orgueil dont il meurt aujourd’hui. Dès que l’apôtre eut dit la formule adorable Qui délie à jamais le bienheureux coupable, Et qui le rend, au prix d’un sincère remord, Assez pur pour le ciel et joyeux de la mort, 11 se leva tranquille et sûr de la victoire; D’une pieuse main prit l’auguste ciboire, Et, de l’autre, il tira du vase de vermeil Le pain des forts brillant aux rayons du soleil. Tout le peuple, à genoux tombé sur la bruyère, Formait autour du prêtre un cercle de prière; Tous les fronts prosternés, tremblants, silencieux, S’abaissaient; tous les coeurs se dressaient vers les deux. Tout s’inclinait aussi dans l’immense nature: Les feuilles des forêts n’osaient plus un murmure; Les vents évanouis n’effleuraient pas le sol; Les oiseaux arrêtaient leur musique et leur vol; Les seuls parfums, montant d’un essor invisible, Remplissaient l’air au loin de leur hymne paisible; Tout l’univers enfin, du bois sombre au ciel bleu, Semblait se recueillir dans l’amour de son Dieu. Or, tenant de ses doigts l’éblouissante hostie, Oubliant tout autour la foule anéantie, En ces mots, le pasteur, tourné vers les sommets, Exhorta ce mourant qui va vivre à jamais: «Bénis, ô mon enfant, ce Dieu qui, tout à l’heure, Doit t’ouvrir de son sein l’éternelle demeure, Qui t’exempte ici-bas d’un combat incertain, Te payant ta journée au milieu du matin: Qui te prend jeune et pur et sans laisser au monde Le temps de te flétrir de son haleine immonde. Peut-être qu’à midi, sous l’ardeur du péché, Ton coeur tari d’amour se serait desséché; Que la vie aurait fait dans la foule grossière, De tes plus fraîches fleurs une infecte poussière; Peut-être que l’orgueil et le doute moqueur Auraient chassé ce Dieu qui se plaît dans ton coeur. Tu pars aimé de lui, chaste et pieux encore; Les favoris du ciel meurent en pleine aurore. Le maître épargne ainsi des périls superflus À ceux qu’il a marqués pour être ses élus. Réjouis-toi, mon fils, en son nom je t’appelle À ceindre au milieu d’eux la couronne immortelle! Tu peux t’offrir au juge et partir sans effroi; L’ombre même du mal n’existe plus en toi. Ton sang et ta jeunesse, offerts en sacrifice, Ont attendri pour toi sa clémente justice. Fais donc avec amour dans ses divines mains Le joyeux abandon de tes bonheurs humains; Fais sortir un encens du feu de tes souffrances; Brûle au fond de ton coeur tes jeunes espérances; Et, sans disputer rien à ce Dieu que tu crois, Donne-toi tout entier, comme lui sur la croix! Il sait, ce Dieu fait chair, que le passage est rude Qui conduit par la mort à la béatitude; Et le voilà qui vient, pour franchir ce moment, À ton âme, à ton corps s’unir étroitement, Afin que tu sois forte, il vient, âme chrétienne. Mêler divinement sa substance à la tienne; Pour qu’ici même, avant que le ciel ne t’ait lui, Ce Dieu bon vive en toi, lorsque tu meurs en lui: Reçois ce pain sacré fait pour l’homme et pour l’ange, De l’âme et de la chair ineffable mélange, Où ton Dieu descendu, quand ma main l’a béni, Pour se donner à toi fait tenir l’infini. Reçois de ton pardon cet infaillible gage. Reçois cet aliment du suprême voyage. Va, dans le sein du père, au foyer de l’amour, Prépare à tous les tiens leur place et leur retour... Et souviens-toi là-haut, jusqu’à ma dernière heure, Du prêtre qui t’absout, de l’ami qui te pleure.» Soulevé de sa couche, au moment solennel, Pierre, assis, reposait sur le sein maternel. Madeleine à genoux, la femme forte et tendre, Soutenait dans ses bras celui que Dieu va prendre. Le feu de sa prière avait séché ses pleurs; Sa foi brûlait plus vive encor que ses douleurs. Les splendeurs de l’extase illuminaient sa face, Comme si du mourant elle obtenait la place; Et son âme, en un vol suprême et triomphant, Croyait monter au ciel avec le doux enfant, Mais lui, sans plus rien voir que les espèces saintes, Ardemment vers son Dieu se penchait les mains jointes. Le peuple est prosterné; les pleurs coulent des yeux; La prière s’épanche à flots silencieux; Le pain fait chair descend sur les lèvres de l’homme, Et de l'âme à son Dieu l’union se consomme. Les rustiques soldats, dans leur double ferveur De regrets pour l’ami, de foi pour le Sauveur, Immobiles, courbés, le front contre leurs armes, Serraient les noirs fusils mouillés de grosses larmes. Les femmes pour prier fortement, les yeux clos, La tête dans leurs mains étouffaient leurs sanglots. Longuement, s’éleva vers le Dieu qui s’immole Cette intense oraison, sans regards, sans parole; Et quand les yeux rouverts allèrent en pleurant Chercher encor les traits du bien aimé mourant, Sous ses longs cheveux blonds sa face humble et penchée Dans son extase encor restait demi-cachée; Tant d’une forte étreinte, au seuil de ce bas lieu, Son esprit s’enlaçait à l’esprit de son Dieu! Vers ses amis enfin son beau front se relève. Ce fut, à le revoir, comme au sortir d’un rêve: De vivantes couleurs il s’était éclairé; La vigueur de sa foi l’avait transfiguré. Le céleste aliment, fait pour son âme pure, Semblait nourrir son corps et guérir sa blessure; L’accent de ses yeux clairs et de sa franche voix Eclatait aussi ferme, aussi frais qu’autrefois; Autour de lui l’espoir rentrait au fond des âmes, Et souriait déjà sous les pleurs des deux femmes. Seul, le sage docteur ne se déridait pas; Des signes trop certains présageaient le trépas. L’ami repousse en vain l’augure qui l’accable, La science a porté son arrêt implacable. Dans l’aspect du vieillard, sur son front pâlissant, On lit le morne aveu de son art impuissant: Muet, les bras croisés comme un guerrier sans armes, Dans ses yeux paternels tremblaient deux grosses larmes. Mais Pierre, ayant levé les mains vers le pasteur, Maître de ses esprits, lui dit avec lenteur: «Me voilà citoyen du royaume céleste: Je suis libre ici-bas pour le temps qui me reste: L’homme par qui je meurs ne peut plus rien sur moi, O mon père, et j’échappe à toute injuste loi. Rien ne m’interdit plus, dans ce moment suprême, D’obéir à mon coeur et d’être à ce que j’aime, Et de donner mon nom, ma main, mon dernier voeu, À celle que je vais attendre au sein de Dieu. Mon père, unissez-nous! prononcez sur nos têtes Le mot qui nous convie à d’éternelles fêtes. Chargez nos fronts bénis de ces puissants liens Qui jusque dans le ciel suivent deux coeurs chrétiens, Et qu’une fois serrés sur la terre où nous sommes, Nul pouvoir ne rompra, pas plus Dieu que les hommes, Vous qui savez mon coeur, qui l’avez éprouvé, Cher pasteur! donnez-lui ce qu’il a tant rêvé: Ce titre où je voyais, dans mes jours les plus sombres, La cause de ma vie et mon bonheur sans ombres, La main de cette enfant, mon unique douceur, Le droit d’être son frère et de l’avoir pour soeur, De ne faire à nous deux, par un chaste mélange, Qu’un seul coeur ici-bas et là-haut qu’un seul ange. Accordez-moi ce prix, mon espoir, ma vertu... Le voulez-vous, mon Dieu?... Pernette, le veux-tu?» Un sanglot éclatant répondit pour Pernette. À genoux, près du lit, elle tomba, muette; Saisit la pâle main que tendait le mourant, De sa lèvre à son sein la baisant, la serrant, La baigna de ses pleurs, et, du geste et de l’âme, À Pierre, mille fois, fit l’aveu qu’il réclame, Disant par tout son être un oui silencieux Etouffé dans sa voix, mais inscrit dans les cieux. Quand des premiers sanglots l’angoisse étant passée, La vierge eut recueilli sa voix et sa pensée, Le prêtre autour de lui, comme il était besoin, Appela les parents, prit le peuple à témoin; Et sous les hauts piliers de ce vert sanctuaire, Commença devant Dieu la noce mortuaire. Les hauteurs s’éclairaient aux approches du soir; Sur la couche de fleurs prête à le recevoir, Le soleil amoureux s’apprêtait à descendre. La neige ouvrait au loin son rideau rose tendre. À l’Orient, jamais si profond et si pur L’infini grand ouvert n’avait lui dans l’azur; Jamais ciel, par delà notre ombre où tout se noie, Ne promit plus d’espace à l’éternelle joie; Jamais, dépassant mieux notre horizon humain, Tant d’espoir ne berça si douloureux hymen. Comme pour se mêler par des douceurs amères A cet amour sevré des transports éphémères, La terre, à larges flots, exhalait autour d’eux L’âpre encens du genièvre et des pins résineux, Et mille odeurs des buis et des fleurs d’humble taille Sous les pieds des soldats broyés dans la bataille, Et qui, pareils au coeur tendres et gémissants, Plus ils sont écrasés, plus ils donnent d’encens. L’air, vaguement chargé de soufre et de salpêtre, Fumait encore autour des longs taillis de hêtre, Attestant, sous le ciel paisible et radieux, Les noirs combats de l’homme à travers ce beau lieu. Autour des fiancés le groupe se resserre; Les. fronts plus tristement se baissent vers la terre. Mais, sur le voeu qu’émet le chaste bien-aimé, On observe pour lui le rite accoutumé. Le poêle nuptial, formé de branches vertes, Tient d’un pudique abri les deux têtes couvertes; Le prêtre unit les mains des pâles amoureux; Le verset solennel est récité sur eux, Et l’époux à l’épouse, en se penchant vers elle, A du mystique anneau mis la chaîne éternelle. Puis le guide sacré, comme en face du port, Exhorta cet amour plus puissant que la mort: «Renoncez vaillamment au songe de la vie, Du véritable hymen la mort sera suivie: Enivrés l’un de l’autre en un monde plus beau, Vous l'irez consommer au delà du tombeau; Vous n’en tarirez pas les douceurs infinies; Dans leur vol immortel vos âmes sont unies; Et, rentrés à jamais dans le pays natal, Vous trouverez en Dieu votre lit nuptial.» Un silence profond suivit ces mots du prêtre; Les pleurs même cessaient, hélas! prêts à renaître! Les amants, les époux, dans leur rêve exaucés, À la face du ciel se tenaient embrassés, Et, de leur chaste oubli respectant le mystère, Les yeux se détournaient du couple solitaire. Eux, sans rien voir, perdus et seuls dans l’univers, S’étreignaient, s’appelaient de mille noms divers. Comme deux pâles fleurs que nul soleil n’essuie Se collent feuille à feuille à travers une pluie, Leurs visages, leurs mains, leurs lèvres sans couleurs Se joignirent longtemps, cimentés par les pleurs. Leurs larmes, en tombant, qui se confondaient toutes, Sur leurs cheveux mêlés roulaient en mêmes gouttes. Tels furent, ici-bas, sans autre lendemain, Le salut et l’adieu de ce funèbre hymen. Les amis, cependant, comptaient chaque minute, Croyant venu l’instant de la dernière lutte. La mère avait saisi la main de son enfant; Les soupirs du jeune homme allaient en s’étouffant, Et, dans ses yeux, semblait s’éteindre avec la fièvre Le regard... La parole hésitait sur la lèvre. Cet assaut de la mort sur le vaillant blessé Par son sang vigoureux fut encor repoussé; Il mit son autre main dans la main de sa veuve, Et dit à haute voix, sans fléchir sous l’épreuve: «Sois béni, Dieu, vers qui je m’en vais sans effort, Et de ma douce vie et de ma douce mort! Je meurs en plein amour, en plein bonheur de vivre, Exempt de mille maux dont la mort me délivre; Heureux par-dessus tout de finir en chrétien... J’ai tout aimé... mon Dieu, je ne regrette rien! Je sais qu’après un temps qui passera bien vite, On retrouve à jamais en toi ceux que l’on quitte. L’adieu que je leur fais est proche du revoir; Il a ton nom pour gage et ton sein pour espoir. Rends-nous donc assez purs pour devenir tes hôtes; Dans le sang de ton fils daigne laver mes fautes; Je t’offre ici, mon Dieu, pèse dans ta bonté Ces douleurs de mon corps contre moi révolté, Tout ce qui dans mon âme, à sa chair asservie, Subsiste, malgré moi, d’attaches à la vie. Reçois cette rançon; et, pour t’apaiser mieux, Compte-moi les douleurs, les vertus des aïeux, Leur trésor amassé de combats, de prière... Et ces larmes surtout que je coûte à ma mère! Qu’après vous, ô mon Dieu, daigne me pardonner Ce grand coeur maternel que je fais tant saigner! Me pardonnent aussi les amitiés blessées Et les saintes vertus que j’aurais offensées, Et ceux que je combats jusque dans mon trépas. Je meurs sans les haïr, mais je ne fléchis pas; Et je dirai, fidèle à ma cause, à moi-même: Sur cet homme, pardon! sur son oeuvre, anathème! Chrétien, je me repens, humble devant la mort; Citoyen, je meurs fier, sans l’ombre d’un remord. J’ai bien fait de braver César et sa fortune, D’écarter de mon front la bassesse commune, De refuser mon bras à cet esprit d’orgueil Qui tient le monde encor dans le sang et le deuil; De ne pas déserter la terre maternelle, D’y. veiller sur les miens, dernière sentinelle; Au lieu d’aller servir à ces indignes coups Qui devaient susciter vingt peuples contre nous. J’ai bien fait de rester et de jouer ma tête, Soldat de la défense et non de la conquête, Pour que l’envahisseur trouvât sur son chemin Quelques hommes encor debout, la hache en main, Libres, barrant le seuil du logis des ancêtres Et montrant ce qu’on peut quand on n’a plus de maîtres. Au moins, je ne meurs pas loin de mon cher pays, Sous des murs étrangers follement envahis; Je meurs où j’ai vécu, sur ma terre sacrée, Sur les fières hauteurs dont je gardais l’entrée. Nos vieux chênes, prenant mon sang pur à témoin, Diront à l’ennemi: tu n’iras pas plus loin! Ici, tous mes trésors comblent ma dernière heure; J’ai là tout ce que j’aime et tout ce qui me pleure; Je serre en expirant les deux parts de mon coeur, Ma mère d’une main, et de l’autre... ma soeur! Et j’ai reçu mon Dieu, présenté par le prêtre De qui j’ai, tout enfant, appris à le connaître. J’entends, je puis bénir ces amis attristés, Comme ils ont combattu priant à mes côtés. Et toi, sous qui des bois je fis l’apprentissage, Mon bienfaisant docteur, je vois ton cher visage. Nos arbres favoris couvrent mon lit de mort; Je les entends gémir, malgré le vent qui dort. Je sens la fraîche odeur de nos plantes obscures, Les mêmes dont tu viens de panser mes blessures. J’ai là cet horizon tant de fois contemplé, Tout le pays natal à mes yeux déroulé: Là-bas, la plaine immense où j’ai fait tant de lieues, Nos étangs argentés et nos collines bleues, Et ces clochers lointains qui m’ont vu presque tous Devant leurs saints patrons m’arrêter a genoux; Tout ce monde à la fois si grand et si paisible, Par où je m’élevais vers un monde invisible. O doux pays, meilleur que tu n’es renommé, Tu perds un de tes fils qui t’ont le plus aimé; Adieu! reste béni dans les fruits que tu portes, Moissons de pur froment, d’âmes douces et fortes! Adieu!...» Sa voix faiblit, une larme roula Sur sa pâle paupière et sa bouche trembla: Il reprit: «Au revoir, là-haut, chez notre père... Ne pleurez pas, priez... je crois, j’aime, j’espère... Je meurs en plein soleil, doucement, au milieu De mes plus chers amours!... Mère!... Pernette! Adieu.» Le silence, un frisson sur sa face ternie, Une froide sueur, annonçaient l’agonie; Et le pasteur comprit, à des râlements sourds, Que cette âme attendait les suprêmes secours. Les chrétiens, prosternés et comprimant leurs larmes, Pour aider au mourant prirent leurs saintes armes; La mère étroitement s’empara de son fils, Dans ses mains, sur son coeur colla le crucifix; Et la pieuse foule à ce combat présente Commença l’oraison de l’âme agonisante. On entendit encor, dans un soupir glacé, Le doux nom de Jésus faiblement prononcé. L’esprit, déjà, touchait au ciel par sa foi vive; Mais la lutte éclatait dans la chair convulsive. Alors l’homme de Dieu, le paisible et le fort, Sentit qu’il était temps de terrasser la mort; Ayant reçu le droit de lui parler en maître. Sur sa face éclatait la majesté du prêtre; Et regardant cet homme, un éclair dans les yeux, Il lui montra l’azur d’un geste impérieux Et d’une ferme voix: «Partez, âme chrétienne, Lui dit-il: qu’ici-bas plus rien ne vous retienne, De cette chair de mort soyez libre à l’instant! Elancez-vous! montez! votre Dieu vous attend.» Le soir encor, du haut des cimes empourprées, De sa rougeur suprême éclairait nos contrées, Plus qu’à demi caché par les monts, le soleil S’abaissa tout à coup sous son rideau vermeil, Et l’ombre, à larges pas, des forêts aux villages, Glissa rapidement d’étages en étages. Tour à tour s’éteignaient, en de noirs horizons, Les clochers flamboyants et les blanches maisons. Bientôt, submergeant tout de l’une à l’autre chaîne, La pâleur de la nuit noya l’immense plaine. Rasant l’herbe et les fleurs, un vent léger et frais, Comme exhalé du sol, souffla vers les forêts; Dans les vignes épars, mais à leur nid fidèles, Les oiseaux vers les bois rentraient à tire-d’ailes; Et l’âme, vers le ciel prêt à la recevoir, Partit dans un soupir sur les brises du soir. Au bord de la forêt à l’orient ouverte, De mille fleurs sans nom sa tombe fut couverte: Le sol teint de son sang se montra généreux. C’est ainsi qu’il mourut... heureux, trois fois heureux. EPILOGUE La Veuve. Parmi tes souvenirs si doux à la mémoire, Cher pays de Forez, j’ai glané cette histoire; J’en aimais la tristesse et les mâles couleurs; Elle me souriait entre toutes tes fleurs. Que de fois, aux genoux de Pernette elle-même, J’ai de mes pleurs d’enfant baigné ce cher poème! Il fut le plus constant de mes rêves divers Et j’en voudrais garder une image en mes vers. L’âge, en m’interdisant toute longue espérance, Chaque jour me rattache au lieu de ma naissance; Mon berceau me rappelle, et, par le temps blessé, Chaque jour, j’aime à fuir plus loin dans le passé. Par tes sentiers bordés d’églantine et de ronce, C’est dans tes horizons que mon esprit s’enfonce, Cher pays, et je vais, autour des mêmes bois, Écouter tes vieux airs entendus mille fois. Je dois à tes leçons, qu’il m’est si doux de suivre, Mon vrai savoir, celui que n’enseigne aucun livre, Celui qu’on sent germer d’un sol plein de vigueur, Qu’on respire dans l’air, qui prend sa source au coeur, Qui passe, avec le sang, de l’aïeul à sa race, Et qu’aux pages de l’âme aucune encre n’efface. Ton grand air m’a sauvé la vie et la raison, Chez toi, pâle écolier échappé de prison, Libre pendant deux mois des pédants de la ville, Je secouais du front leur sagesse imbécile, Et, parmi tes bouviers chantant, grimpant, rêvant, J’allais refaire en moi l’oeuvre du Dieu vivant. Là, d’un souffle emportant l’amas des lettres mortes, Les choses à mon coeur parlaient de leurs voix fortes; Dans leurs mâles sillons exempts de nos erreurs, Je suivais, pas à pas, l’esprit des laboureurs. À mes doutes, partout, la réponse était prête; L’âme des vieux parents me servait d’interprète; Muni de leurs clartés, je n’hésitais sur rien, Et j’avais leur bon sens pour seul historien. Maints rhéteurs, depuis lors, m’ont prêché sans relâche Les vertus, les bienfaits du sabre ou de la hache, Le crime nécessaire et le progrès fatal; On m’a dit que le bien a pour auteur le mal. J’ai regardé de près ces hideuses chimères, Et j’ai donné raison aux haines de nos mères: Tout grand nom de tribun, de peuple, d’empereur, Taché du moindre sang, me soulève d’horreur. L’histoire en a menti! moi, sur nos temps d’épreuves, J’accepte sans appel l’arrêt des pauvres veuves. Celle qui m’a conté sa vie et ses amours A ses ressentiments m’a conquis pour toujours; Il ne reste à mes yeux, de toute cette gloire, Rien qu’une femme en pleurs, sans fils, en robe noire. Je la retrouve encor telle qu’à mes dix ans Je la suivais, épris de ses traits imposants. J’obéissais près d’elle à ce charme sévère Des êtres que l’on craint parce qu’on les révère. Dès qu’elle avait parlé, je quittais tous les jeux. Frissonnant au récit de ces jours orageux, Je me serrais contre elle au bruit de la bataille. Je la voyais géante en sa petite taille; Tant sous sa coiffe blanche elle avait de grands airs, Quand ses yeux noirs brillaient de larmes et d’éclairs. J’étais pour elle, aimé d’une intime tendresse, L’auditeur entre tous à qui l’âme s’adresse; Car elle avait senti, de son tact souverain, Chez cet enfant débile un souvenir d’airain En qui, malgré l’effort du temps et du vulgaire, Tous les cultes premiers ne s’effaceraient guère. Lorsque j’avais pris place entre les écoutants, L’histoire était plus vive et durait plus longtemps; Puis, le soir, pour moi seul, dans nos longs tête-à-téte, Les reliques sortaient de l’armoire secrète. Ses récits, à mon coeur, terribles et touchants, Faisaient comme une part des beautés de nos champs, Quand j’allais, écolier libre, jusqu’aux vendanges, Me livrer, chaque automne, à leurs pouvoirs étranges. Autour des vieux enclos, près d’elle, il me semblait Que tout mon cher pays dans sa voix me parlait. Jeune encore, à se faire envier par plus d’une, C’était, pour nous enfants, une aïeule commune. Et son portrait, toujours présent à mes regards, S’unit dans ma mémoire à ceux des grands vieillards. Si j’avais le pinceau vif comme la mémoire, Pernette serait là, brune aux tempes d’ivoire, Longs cils noirs abaissés, clair et profond coup d’oeil, Droite, leste et parée en simple habit de deuil, Glissant d’un pied cambré sur l’herbe ou sur les dalles, Avec je ne sais quoi des fiertés féodales. A ce portrait vivant que je rêve, il faudrait Du soleil, de l’azur, un recoin de forêt, Un des arbres connus de notre paysage, Et la montagne, enfin, pour cadre à son visage. Auprès d’elle, attachés à sa voix, à ses yeux, Marchent quelques enfants dociles et joyeux, Qu’elle entraîne, à travers les bruyères des landes, Par les sentiers fleuris de nos vieilles légendes. Plus tard et dans l’automne et près de son manoir, Je la peindrais encor, dans la brume du soir, Marchant d’un ferme pas sous une cape grise, Lorsque j’allais l’attendre au sortir de l’église, Ou, dans son grand fauteuil, lorsqu’à ses pieds assis, Devant l’âtre flambant, j’écoutais ses récits. C’était le bon moment! celui des confidences; Son âme y répandait toutes ses abondances; L’histoire où nous pleurions y revenait toujours, Et nos longs soirs d’octobre étaient pour moi trop courts. Affranchis une fois de leurs pudeurs suprêmes, Les sacrés souvenirs se déroulaient d’eux-mêmes: Oubliant à ses pieds, l’enfant qui l’écoutait, C’est à son propre coeur qu’elle se racontait, Et la veuve, acharnée à son deuil sans mesure, Pour la savourer mieux rouvrait chaque blessure. Quand Pierre et le bonheur partirent d’ici-bas, Le devoir survivait; elle ne mourut pas. Il fallait, vierge et veuve, être chef de famille, Avoir le bras du fils et le coeur de la fille, Veiller, jusqu’au moment de les voir endormis, Et la mère et le père et les deux vieux amis. À toutes ces douleurs elle eut de quoi suffire, Sans dérober une heure à son propre martyre; Et ces quatre linceuls, en face de la croix, Ils furent filés tous et cousus de ses doigts. La première entre tous, sa mesure étant pleine, Dieu vers le fils absent rappela Madeleine. Puis, le gai médecin qui n’avait plus souri, Plus visité les fleurs du désert favori, Dans l’éternel jardin qui là-haut se déploie, Près du disciple aimé reprit sa douce joie. De sa maison sans fils quittant le long chagrin, Le laboureur s’en fut récolter le bon grain, Chez le maître qui sert, nous mesurant l’épreuve, De père à l’orphelin et d’époux à la veuve. Le prêtre survécut, quoiqu’il fût le plus vieux. Ce sol avait besoin d’un ouvrier pieux. Dans le commun labeur ayant eu plus à faire, Il alla le dernier recevoir son salaire. Enfant, je l’ai connu; j’ai le vif souvenir D’un grand vieillard penché sur moi pour me bénir; La douce majesté dans tout cet homme empreinte Me frappait de respect sans m’inspirer de crainte. La bonté souriait dans ses graves discours. Lorsqu’il m’avait parlé, je comprenais toujours. Pernette me plaçait souvent sur son passage; J’en revenais, dit-on, plus docile et plus sage. Je ne sais quoi de fort m’en demeure aujourd’hui; J’aspire à des hauteurs quand je rêve de lui. Le meilleur de mon oeuvre aura germé, peut-être, Des endroits de mon front baisés par ce saint prêtre. Il mourut. Son esprit nous resta tout entier; Le grand coeur de Pernette était son héritier. Partout, dans le pays, à trente ans, libre et seule, La vierge avait conquis les honneurs d’une aïeule. Son pas était connu, son nom était béni Sous les chaumes obscurs où le pauvre a son nid; Providence attentive, avant qu’on ne l’appelle, Sa main s’ouvre en tous lieux et son coeur avec elle. Chez tous les indigents que visitait son or Sa tendre sympathie entrait, plus prompte encor. Elle savait franchir, dans sa pitié discrète, Cet endroit des douleurs où l’aumône s’arrête, Et, puissante à guérir où l’or ne pouvait rien, C’est à l’âme surtout qu’elle faisait du bien. Elle était le travail chez la pauvreté fière, Au lit des moribonds elle était la prière; Et, chez tous, apportant le rayon de soleil, Elle était le sourire, elle était le conseil. C’est ainsi qu’en forçant leurs bienfaits à survivre, Elle honorait ses morts avant que de les suivre; Ainsi l’immense amour qu’elle avait eu pour eux Se partageait dans l’ombre à tous les malheureux. Pierre adoré là-haut, son Pierre en toute chose, Était le but de l’oeuvre et la voie et la cause! Pierre, vivant toujours dans cette âme sa soeur, Agissait par ses mains, aimait avec son coeur. C’est pour lui dans le ciel, pour que sa gloire y brille, Qu’on lui forme, ici-bas, cette immense famille, Qu’on recrute le faible et le déshérité Pour donner à ce mort une postérité. Elle aimait entre tous, de son amour de mère, Ceux dont l’âme innocente attend une lumière. Les petits révoltés, les rôdeurs de buissons Préféraient à leurs jeux ses charmantes leçons. Ces marmots hérissés ayant horreur du livre, Quand elle ouvrait le sien, quittaient tout pour la suivre. Dans nos rudes hameaux, faits pour la liberté, Où jamais magister ne s’était implanté, Son foyer souriant fut la première école; Elle y prenait l’enfance au miel de sa parole, Et, par elle, aujourd’hui, du maître à l’ouvrier, Tous, en ces champs heureux, savent lire et prier. Elle excitait d’un mot, chez ses petits convives, Les curiosités de leurs âmes naïves: Et son heureux savoir, saine et douce liqueur, Nourrissait la raison en égayant le coeur. C’était là son grand art: la lettre inanimée Vivait, riait, chantait sous son aiguille aimée; Et, tout à coup, l’image, offerte aux jeunes yeux, Répandait sa clarté sur le livre ennuyeux. Elle égayait ainsi la lecture morose; L’épine sous ses doigts s’envolait de la rose. C’était près d’elle à qui se ferait écolier; Tout enfant chérissait son toit hospitalier. Plus de grossiers ébats, de rixes, de maraude. Oh! les bons jours d’hiver, dans la salle bien chaude, À chanter doucement les antiques noëls, À se faire conter des contes éternels, À s’empresser autour du vieux livre d’images, À changer mille fois de plaisirs et d’ouvrages, À mêler la prière entre les jeux divers Et même à réciter des fables et des vers! Puis on posait cahier, tricot, livre au plus vite: Les châtaignes fumaient dans l’immense marmite; Les branches de raisins s’abaissaient du plafond, La corbeille de noix se vidait jusqu’au fond, Et les pomme d’api, fraîches comme l’aurore, Roulaient et bondissaient sur la table sonore. Mais que tout valait mieux, les jeux et les leçons, Quand l’école en pleins champs errait sous les buissons, Et que le cher soleil avait mis tout en joie, Du marmot qui brunit au chêne qui verdoie! Quand, aux longs jours d’été, partis de grand matin, D’insectes et de fleurs faisant large butin, Nous voyions, heureux gain des pages bien apprises, Les paniers se garnir des premières cerises! Là, parmi les grands blés, autour des pampres verts» Le maître parlait mieux à des coeurs plus ouverts. Pernette avait ce don, comme un rosier des roses, De traduire aux enfants la voix qui sort des choses, Et d’être bien comprise en leur lisant un peu Des splendides feuillets du grand livre de Dieu. Parfois, ayant choisi -c’étaient de rares fêtes - Les coeurs les plus ardents parmi ces blondes têtes, Ceux qui, déjà plus mûrs, savaient mieux admirer Et qu’aux nobles récits elle avait vus pleurer, Loin des sentiers connus, vers les lieux sans culture, Elle nous conduisait, dans la haute nature, Sur un de ces rochers d’où les yeux incertains Sondent l’immensité des horizons lointains; Et parmi les détours des forêts tant aimées Des débris de son coeur encor toutes semées. Puis, de rameaux cueillis en de secrets endroits On venait couronner les deux bras d’une croix. C’était sous les sapins, à l’extrême lisière Du bois noir qui surplombe un coteau de bruyère; On dominait de là des sites merveilleux, Et tout le cher pays se déroulait aux yeux. Là cessaient tout à coup le bruit, le jeu frivole; C’était comme une église où se tiendrait l’école. Alors se déployait, gardé pour ce soleil, Quelque récit fécond en vigoureux conseil. Je ne sais quoi soufflait dans l’esprit de la veuve; Sa parole plus vive abondait comme un fleuve. Nous, à sa voix, debout, irrités, triomphants, Nous sentions une force et n’étions plus enfants. De Dieu, des grands devoirs, de la liberté fière Pernette nous parlait sur la tombe de Pierre! Nos yeux ardents brillaient d’orgueil et de courroux; L’âme de son héros semblait passer en nous; Nous prenions à témoin le ciel, les monts, la plaine, Et nous épousions tous son amour et sa haine. Elle nous racontait, dans ce lieu solennel, Ce règne qui vécut d’un carnage éternel: Les peuples écrasés comme sous une meule, Les noirs canons broyant la chair à pleine gueule, La terre sans moissons, les cités en débris, Et les mères pleurant de mettre au jour un fils! Elle disait comment, à l’abri du silence, Parlaient et s’imposaient la fourbe et l’insolence, Comment on adorait les horribles exploits De ce sanglant orgueil qui remplaçait les lois; Comment, plus vils encor qu’aux derniers jours de Rome, Tous les hommes léchaient les talons de cet homme. Elle disait, enfin, Dieu lui-même insulté, D’hypocrites respects couvrant l’impiété, Les prêtres, subjugués par ce fatal génie, Faisant aux livres saints prêcher sa tyrannie, Un catéchisme impur aidant les recruteurs, Le boucher célébré par la voix des pasteurs, L’homme de paix captif d’un soldat qui s’en joue, Et Jésus-Christ frappé de nouveau sur la joue. Elle savait mêler à son histoire en pleurs Tout ce qui m’enivrait, les bois, les cieux, les fleurs. Tous ces ardents récits, faits en pleine lumière, Me semblaient attestés par la nature entière... J’ai changé vainement de maître et d’horizon, J’en reviens à Pernette, elle a toujours raison. Aussi bien que les fils elle enseignait les pères: Vantant la douce paix et ses travaux prospères, De pieux souvenirs le trône environné Et la loi succédant au caprice effréné. Quand les longs soirs d’hiver peuplaient la chaude étable, Quand veillaient ses voisins assis contre sa table, Aux discours de la vierge, éplorés et ravis, Tous, même les vieillards, jugeaient sur ses avis; Tant la sagesse, ornant son austère veuvage, Imprimait de respect et d’orgueil au village. Quand, groupés vers la crèche ou devant le brasier Ils découpaient l’érable ou qu’ils tressaient l’osier, Que chaque outil luisait nettoyé de sa rouille, Que l’agile fuseau tournait sous la quenouille, Les récits commençaient, sombres, légers, touchants; Les plus graves leçons s’entremêlaient de chants; Et, comme aux anciens jours, l’auditoire immobile Écoutait ardemment la rustique sibylle. Mais ses récits toujours s’achevaient par des pleurs, Car tous la ramenaient à ses propres douleurs: Et les voisins émus ne se séparaient guères Sans maudire le temps de ces horribles guerres, Et ce fléau de Dieu dont l’exécrable orgueil! Couvrit le monde entier de carnage et de deuil. Jamais ce nom sanglant n’éblouit la contrée Où Pernette vécut et mourut adorée. En vain, là comme ailleurs, de vieux prétoriens Hâblaient, grondaient, chantaient, grossiers historiens, Et, dans chaque taverne, avec force lampées, A d’obscènes refrains mêlaient leurs épopées. Nos sages laboureurs se souvenaient alors De leur maison déserte et de leurs enfants morts... Et chers, aujourd’hui même, à tous ceux de mon âge, Pernette et ses récits font foi dans le village. Elle vécut assez pour nous voir grandir tous, Et son coeur maternel se consolait en nous; Chaque enfant du pays prenant la bonne voie Et gagnant quelque honneur lui causait une joie. Ses avis respectés nous suivaient tous au loin, Et j’aimais à l’avoir pour juge et pour témoin. Déjà mûr, et parfois hésitant sur ma route, J’allais chercher près d’elle appui contre le doute; Sûr que mon cher pays, mes modestes aïeux Me parlaient dans sa voix, me jugeaient par ses yeux; Que notre ciel aimé, notre douce nature, M’éclairaient à travers cette âme forte et pure. Chaque automne, en goûtant à ses raisins vermeils, J’allais dans l’air natal aspirer ses conseils; A tous nos lieux sacrés nous refaisions visite; Près d’elle une leçon était partout écrite; Et le sol maternel me rendait ma vigueur, Quand j’y touchais ainsi du regard et du coeur, L’âge vint sans courber ni son corps ni son âme; Elle abondait toujours en paroles de flamme, Et, quand nous attisions les souvenirs brûlants, Ses grands yeux noirs brillaient sous de beaux cheveux blancs. Un jour inscrit, hélas! dans mes dates funèbres, Jour de ce mois fertile en oeuvres de ténèbres, D’épais brouillards couvrant notre humide cité, Mon esprit languissait dans mon corps attristé, Le feu clair et flambant n’échauffait pas ma veine; Je ne pouvais penser et je rêvais à peine; Je portais lourdement le froid de la saison Et les choses du temps écrasaient ma raison. Une lettre était là: je l’ouvre avec paresse, Et d’un rude aiguillon la douleur me redresse! C’était un coup suprême, il fallait être fort: Pernette me voulait près de son lit de mort! Je partis. Le chemin fut bien long et bien morne; Le même où je riais enfant, à chaque borne, Je le fis, consterné, sous un ciel ténébreux. La neige couvrait tout, la plaine et les hauts lieux. Les bois, se détachant sur la blancheur des landes. Tenaient les vastes monts rayés de noires bandes. Le cher pays, tandis qu’on clouait le cercueil, Semblait s’être vêtu pour un immense deuil. Elle vivait, forçant à vivre un corps inerte. Sur l’antique fauteuil drapé de serge verte, Elle attendait l’ami qu’elle avait appelé; Mon retour, son départ, tout était calculé, Et, belle dans la mort comme dans la vieillesse, Elle me vit entrer d’un oeil plein d’allégresse. Comme autrefois, ma chambre et l’abondant manoir Tout était ordonné pour me bien recevoir; Tant l’esprit qui régnait dans la vieille demeure Réglait tout fermement jusqu’à la dernière heure. Nous avions une nuit pour nous entretenir, Le matin seulement la mort devait venir. Le prêtre était parti, l’oeuvre sainte était faite, Nul ne se mêla plus à notre tête-à-tête; Nous priâmes à deux. Je reçus en pleurant Les suprêmes conseils, ces ordres du mourant. Après bien des retours sur les choses anciennes, Sur mes affections autant que sur les siennes, Elle ajouta: «Mon fils, voici des jours mauvais; J’en gémirai pour toi, même aux lieux où je vais. Ce siècle aveuglément s’est remis à la chaîne: La carrière est ouverte à la bassesse humaine. Toi, qui goûtas l’air libre et les clartés des monts, Tu resteras fidèle à ce que nous aimons. Puisque Dieu t’a donné le vers, arme tranchante Qui frappe encor mille ans après celui qui chante, Sers-t’en pour la justice et pour la liberté; On sort de ce combat meurtri, mais écouté. Fais donc vivre en tes vers le meilleur de nos âmes, Le souffle des hauteurs où tous deux nous montâmes, La foi des grands parents, ces coeurs mâles et droits, L’amour des souvenirs, le curte des vieux droits, L’esprit religieux que la nature exhale Et les saines leçons de la terre natale. Note pour tes enfants quelqu’un de nos vieux airs, Exprime le parfum des fleurs de nos déserts; Dis ces âmes cachant, au fond de nos retraites, Tant de vigueur paisible et de beautés secrètes. Arrache de l’oubli quelque héros obscur Qui puisse être un exemple et qui soit resté pur; Montre-le simple et fort sous sa libre bannière... Sur ta plus noble page écris le nom de Pierre.» Elle avait dit ce mot de son plus ferme accent, Et son âme partit en me le prononçant, Jamais aucune mort, dans toute la contrée, Ne retentit plus vite et ne fut tant pleurée. Adieu l’exemple offert aux fidèles amours Et la tradition vivante des vieux jours! Il me semblait, à voir l’angoisse universelle, Que l’âme du pays s’éteignait avec elle. Des bourgs les plus lointains, et de chaque maison, Une foule accourut malgré l’âpre saison. Tout ce peuple savait, aussi bien que moi-même, Le lieu marqué par elle à son repos suprême. Partis devant le jour, afin que tout fût prêt, Là-haut, des laboureurs, au bord de la forêt, À grands efforts creusant la terre glaciale, Ouvraient sous les sapins la fosse nuptiale. Le clocher tant aimé sonnait le dernier glas. Nous montions; sous nos pieds craquait le dur verglas, Au loin, sur les coteaux tapissés par la neige, Lentement serpentait le funèbre cortège. Les bois, ainsi que nous, restaient silencieux. Un crêpe de brouillards s’étendait sur les cieux. De l’endroit solennel nous étions déjà proche; On entendait encore un peu la triste cloche, Quoique sur les hauteurs, l’air s’était attiédi Et le vent préludait au calme de midi. Voilà qu’autour de nous, sans qu’il soufflât de brise, Reprit à gros flocons une neige indécise: On doutait, à les voir incertains de leur vol, S’ils descendaient du ciel ou s’ils montaient du sol. C’était comme un essaim d’âmes ou de colombes Qui venaient chastement voltiger sur ces tombes. Et, pour bénir nos morts de son divin regard, Le soleil un instant perça l’épais brouillard. Le prêtre seul parla durant la sépulture; Tout se taisait, la foule et la pâle nature. Et la terre natale, enfin, selon leur voeu, Se ferma sur leurs corps pour les garder à Dieu. Leur humble monument, dressé sur la bruyère, Ne manquera jamais de fleurs ni de prière; Il reçoit, chaque été, nombre de pèlerins, Il entend leurs secrets, il guérit leurs chagrins. Une antique légende ici se renouvelle: Pierre et Pernette auront leur mémoire immortelle Nos fils pourront choisir, dans la vieille chanson, Ou la leçon rêveuse ou la forte leçon... Et, si j’ai su la dire avec ta grâce austère, On t’aimera peut-être, ô Forez, douce terre, Où ce couple charmant, à l’ombre de nos bois, Dort sous les mêmes rieurs et sous la même croix. Notes. (1) La plus haute cime des montagne du Forez. (2) Nom populaire des sources d’eau minérale et gazeuse très communes dans le Forez. Source: http://www.poesies.net