Odes Et Poèmes (1843) (édition de 1857) Par Victor de Laprade (1812-1883) TABLE DES MATIERES Dédicace Livre premier I. Antée II. Les Corybantes III. Éleusis IV. Les Argonautes V. Sunium Livre deuxième I. Le Poème de l’Arbre: I. À un grand arbre II. La Mort D’Un Chêne. III. Le Bûcheron II. La Chanson de l’alouette III. Alma parens IV. À la Terre V. Contre le repos VI. La Cigale VII. Hermia Livre troisième I. Amitié II. Invocation sur la montagne III. À une branche d’amandier IV. Limpidité V. Horoscope VI. Aux Absents VII. Dans les Roseaux VIII. La Coupe IX. Au Printemps X. Le Baptême de la cloche XI. Adieux sur la montagne Dédicace À mon ami BARTHÉLÉMY TISSEUR Né à Lyon le 24 août 1812, Mort à Neuchatel (Suisse) le 28 janvier 1843. Peut-être ne m'auriez-vous pas permis d'inscrire votre nom sur ce livre; peut-être votre amitié, qui s'entourait d'une sorte de pudeur exquise, se fût alarmée de ce témoignage public. Vous mettiez d'ailleurs, à rester inconnu, autant de persistance que les hommes en mettent d'ordinaire à poursuivre les jouissances de la vanité. Mais maintenant, ô mon ami, vous n'êtes plus ici-bas le maître de votre nom; c'est à nous qu'appartient désormais le soin de cette part de vous-même; c'est notre devoir et notre consolation de l'environner aux yeux de tous de la respectueuse tendresse que vous nous inspiriez. Vous le savez, mon ami, je contenais à peine devant vous le besoin de révéler les merveilleuses profondeurs de votre âme, où Dieu m'accorda de lire plus avant que personne, et qui ne tarissait pas pour moi de douce affection et de graves enseignements. Aujourd'hui, ces poésies animées de votre souffle vont se produire dans un monde où vous n'êtes plus; à tous ceux qui leur feront accueil, je veux qu'elles rendent témoignage de l'abondance de vie que mon esprit a reçue du vôtre. Pendant ces années fraternelles de notre jeunesse, tourmenté de la soif commune, j'ai puisé à bien des sources de savoir; j'ai ouvert bien des livres, j'ai interrogé bien des hommes, et jamais je n'obtins des paroles si fécondes que les vôtres sur les choses de l'âme et sur celles de Dieu. Vous possédiez quelque chose de mieux que toutes les sciences acquises par l'étude froide et bornée; ce rayon qui illumine tout homme venant en ce monde, vous le portiez en vous plus large et plus ardent, plus pur de toutes les ombres qu'y mêlent chez nous les égarements de la volonté. Vous regardiez tout à celte lumière, et vous jugiez plus sagement, avec votre instinct rapide, que tout autre avec le lent appareil de la réflexion. Votre coeur riche de l'élément divin retrouvait et reconnaissait partout la divinité. Vous aviez le don de sentir sans hésitation ce que chaque objet renferme en soi de l'éternel et de l'absolu. De là chez vous cette indulgence qui nous étonnait, pour des choses dont nous ne connaissions que la surface, mais au fond desquelles vous aviez découvert une seule étincelle de l'idéal j de là aussi votre sévérité pour tant d'oeuvres sanctionnées par la foule, mais qui manquaient du principe vivifiant. C'était vous qui rameniez notre pensée à ce qui est immuable daris la morale et dans l'art; vous nous défendiez de toute concession aux caprices éphémères. Le présent ne pouvait vous enchaîner; vous regardiez l'avenir, car c'est dans l'avenir qu'est le royaume de l'amour. Vous saviez choisir, pour me parler, une langue si bien appropriée à mon esprit, que je croyais avoir entendu déjà au dedans de moi-même chacune de vos paroles murmurées par ces voix profondes qui ne trompent jamais. Dieu vous avait fait mon maître, et vous vous étiez fait mon frère: un frère aîné, mon guide dans la voie difficile où nous marchions tous les deux. J'avançais à la lueur de votre inaltérable raison; je comprenais de loin vos moindres signes. Votre intelligence s'était si bien confondue avec la mienne, que nous semblions avoir le môme regard et le même sentiment. Les impressions de tous deux étaient semblables; les vôtres plus complètes sans doute, et suivies d'un jugement plus pénétrant; mais, sans aller aussi avant, mon esprit s'élançait dans la même direction. Quand vous m'expliquiez ce que nous voyions ensemble, vos idées me paraissaient n'être que ma pensée éclairée et agrandie. Aussi je cherche en vain dans mon coeur une croyance, une admiration, un espoir, qui n'aient été les vôtres; je n'y trouve que mes faiblesses qui soient bien à moi. Si j'ai puisé quelques gouttes aux sources de la vraie sagesse, c'est que vous m'avez aidé à soulever la pierre qui recouvre les puits sacrés. Nous nous sommes rencontrés dans les mômes solitudes, conduits par les mêmes aspirations; notre amitié s'est fortifiée dans des combats semblables et dans une commune tristesse; elle s'est nourrie du même aliment, la sainte, l'éternelle poésie; avec vous, c'est la poésie que Dieu retire de moi. Cette oeuvre que je vous offre, épanouie dans mes larmes, elle est née sous votre sourire, elle a reçu le baptême de vos conseils; c'est votre esprit que j'interroge en l'achevant, car il portait en lui la règle du beau. Une parole de vous suffisait pour condamner ou pour absoudre mes actions et mes pensées. Seule au monde avec vous et sans autre écho que votre coeur, ma poésie aurait vécu aussi heureuse d'elle-même qu'avec les suffrages de tout un peuple. En vous, le rayon impersonnel et surhumain avait dissipé tout égoïsme de l'intelligence et du coeur; et comme votre esprit s'abdiquait par l'amour en Dieu et dans les hommes, ce n'était plus un seul esprit, mais c'était l'esprit universel et divin qui pariait en vous. Avec vous j'avais deux consciences; j'ai perdu la plus vigilante et la plus infaillible. Cette force qui centuplait la mienne, elle m'est retirée à l'heure même où j'aborde les luttes les plus sérieuses de la vie. Et vous! pour la première fois, vous aviez senti la sainte joie de l'artiste maître enfin de son temps et de son oeuvre; vous grandissiez par la liberté; nous fixions sur vous les yeux avec orgueil, nous tous qui avions rêvé près de vous une si noble existence de travail et d'amitié, et voilà que vous êtes arraché violemment à tous nos projets d'avenir. Ame altérée de Dieu, cette mort vient combler votre soif infinie, mais à nous elle ôte ici-bas nos plus chères espérances de poésie et de vertu. Peut-être avons-nous mérité cette épreuve; mais elle est affreuse, elle ébranlerait notre foi dans l'éternelle bonté! Ne craignez pas cependant, ô mon ami; nous avons appris de vous la patience et le respect aux décrets d'en-haut; nous vous avons vu souffrir. Nous avons vu votre inaltérable douceur aux prises avec ces misères qui aigrissent et rapetissent les coeurs faibles, avec ces tentations qui induisent à la révolte les natures énergiques, avec ces déceptions qui inspirent à tous les caractères la haine et l'ironie; et jamais ne se sont démenties voire mansuétude envers les hommes et votre confiance en Dieu. Esprit éminent, fait pour marcher de pair avec les plus grands esprits, nous vous avons vu, obscur et méconnu, porter avec joie votre obscurité, à notre époque d'ambitions révoltées, toujours prêtes à accuser la terre entière de leur impuissance et de leurs avortements. Nous avons vu la médiocrité insolente fouler aux pieds votre modestie pleine de candeur et d'abnégation, sans vous arracher même l'amertume d'un sourire. Coeur généreux et dévoué, longtemps enchaîné dans une sphère où l'égoïsme des sentiments n'a d'égal que la stérilité des idées; où tout ce qui perçait de votre haute pensée vous attira plus d'une fois la dérision; où vos saintes préoccupations du beau et du vrai, si elles venaient à se trahir, étaient taxées de démence; jamais vous n'avez rendu le mépris pour l'ironie et la haine pour le dédain. Car vous aviez cette vraie bonté qui n'existe qu'avec des conceptions étendues et des passions Réprimées. Que vous importait à vous, amoureux de l'infini, le jugement des âmes vulgaires? Entre vous et leur dédain, vous aviez votre conscience, vos amis et Dieu. Aussi comme vous étiez calme et doux pour chacun! comme vous saviez apprécier dans les autres la moindre intention de vertu! comme vous pardonniez vite les faiblesses de la volonté et l'impuissance de l'esprit, quand vous aperceviez quelques nobles sentiments dans le coeur! Si bien que de toutes vos richesses intérieures, votre mansuétude et votre universelle sympathie sont encore à mes yeux le miracle de votre grande âme. J'ai marché à côté de vous durant les années les plus tristes de votre vie si abreuvée de tristesse, et je n'ai jamais entendu sortir de votre bouche une parole malveillante, un jugement sévère, même contre les plus méchants. Quand mon esprit facile à s'indigner, car il ne voyait pas aussi profondément que vous, s'emportait en anathèmes contre les hommes et les choses de ce temps; quand je répandais ma colère et mon mépris, c'était vous toujours qui me rappeliez à la sainte loi de charité, à notre commun idéal de paix et d'amour, dont ne s'écartèrent jamais une seule de vos actions, une seule de vos pensées. Nul ne fut plus que vous animé de la croyance au Dieu bon; nul n'affirma plus fortement le bien, commencement et lin de toutes choses; nul n'oublia mieux les misères de la vie présente dans l'universelle contemplation de l'être et des inépuisables félicités de la vie absolue. La notion divine de l'amour éclairait toutes vos conceptions; à sa lumière infaillible vous regardiez toute oeuvre et toute action dé l'homme; toutes vos doctrines en jaillissaient. Cette révélation du principe de toute science, vous ne l'aviez reçue de personne; elle vous venait directement de Dieu. Et moi je me réjouissais de sentir la puissance de votre inspiration supérieure; j'y trouvais un guide pour mon esprit, un soutien pour ma volonté. Je vous ai rencontré à l'heure où commence la jeunesse, vous êtes parti à l'heure où la jeunesse s'en va; notre amitié représente pour moi tout ce que le matin de la vie a de nobles aspirations, de saintes croyances, d'ardents dévouements. C'est vous qui, durant ces trop courtes années, avez pénétré le plus profondément dans les replis de ma conscience; j'aimais à vous en faire toucher les palpitations les plus secrètes, car vous sondiez avec une clairvoyance égale les plus petites plaies du coeur et les plus grands problèmes de l'esprit; vous saviez nous conduire dans les sentiers étroits de la vie pratique et dans les vastes régions de la pensée. Vous jugiez sainement des choses du monde, parce que vous aviez la science d'un monde supérieur. Vous habitiez par avance cette sphère plus pure; votre âme, dirigée tout entière vers les idées éternelles, donnait si peu de son attention à cette terre mauvaise, que vous l'avez traversée sans jamais lui appartenir: de telle sorte qu'au jour où Dieu vous a rappelé dans son sein, le passage d'un monde à l'autre a dû se faire pour vous saris étonnement. Vous êtes entré dans l'idéal comme dans une demeure bien connue; c'était pour vous le foyer paternel, et vous le quittiez rarement; maintenant sa chaleur et sa lumière vous enveloppent à jamais. Vous êtes parvenu avant l'âge au terme de l'initiation. Qu'auriez-vous fait plus longtemps de la vie? Vous aviez étouffé en vous toute ambition terrestre. Vous aviez si bien dompté l'égoïsme et la personnalité, que Dieu seul vivait en vous. Vous ne participiez aux émotions de ce monde qu'à travers l'âme de vos amis; nos peines étaient vos peines, nos joies étaient vos seules joies. Je le sais, moi dont vous adoptiez toutes les souffrances; moi qui vous empruntais à chaque instant les forces de votre esprit et de votre coeur pour accomplir mes douleurs et mes travaux, et qui vous trouvais toujours prêt à vous dépouiller de votre sérénité et de votre puissance pour en revêtir ma faiblesse et mon ennui. Mais nous pouvons la continuer encore à travers l'invisible, cette intime communion, ô mon ami! car votre pensée vit en moi; elle m'est aussi présente qu'aux heures où vous répandiez sur nous la lumineuse chaleur de votre inspiration. Chaque idée qui s'élève dans mon sein contient quelque chose de vous; la meilleure part de mon intelligence, c'est votre enseignement toujours vivant. Dieu n'envoie pas des esprits tels que le vôtre pour traverser le monde sans laisser de traces. Les grandes semences de vérité qui furent déposées en vous ne se perdront pas, tant que nous aurons la force de labourer le champ de la parole. Et vous, vous rayonnerez sans cesse sûr nous de là-haut; par l'intermédiaire de votre âme, nous communiquerons avec la vie divine; le calme et la force nous viendront toujours de vous. Chaque fois que les bruits de la terre feront silence dans notre coeur, et que le soleil intérieur s'y lèvera; quand nous serons tous réunis dans une même pensée de poésie et de vertu, alors votre douce image nous sera présente et viendra sourire au milieu de nous comme autrefois. Recevez donc ce livre; il a été écrit sous vos yeux ou en face de votre souvenir. Sans doute ces vers ne renferment que de pâles ébauches de la poésie que vous portiez en vous; tels qu'ils sont vous les auriez aimés pourtant, car nos croyances communes les animent, et le saint amour de la nature vit en eux; vous les aimerez encore de là-haut: ils vous apprendront que je suis resté fidèle an culte que vous m'avez enseigné. Ami, la triste consolation de fermer vos yeux et de mener votre deuil ne nous a pas été accordée. Une terre étrangère vous recouvrait déjà quand l'affreuse nouvelle nous est parvenue. Vous êtes mort loin de nous, en nous appelant sans doute! La pensée de vos derniers instants déchire mon coeur. Votre tombe est lointaine, mes genoux ne s'y sont pas encore posés, peut-être ne la toucherai-je jamais. Vous n'avez pas dans votre patrie une pierre qui garde votre nom; je veux l'écrire dans ce livre, à défaut d'un monument plus solide. Une main plus puissante vous aurait sculpté une image indélébile, moi je ne puis vous dresser qu'une croix rustique taillée dans ces forêts où nous adorions ensemble l'Invisible. Autour d'elle, ceux qui vous ont connu se réuniront parfois dans votre pensée, jusqu'au jour où nous pourrons vous retrouver ailleurs que dans nos souvenirs. Alors, dans l'aurore de la vie nouvelle, nous irons tous deux aux clartés du soleil idéal nous abreuver à ces sources d'inépuisable poésie que nous cherchions en vain au pied des plus grands chênes et des plus hautes montagnes. Jusqu'à cette heure nous resterons unis en vous, nous tous qui vous avons aimé; ce frère qui mérita d'être votre ami, et ce philosophe de la charité dont vous avez salué la parole avec tant de joie, et tous ceux dont vous savez les noms et qui vous parlent ici par mes lèvres. Recevez donc cette offrande faite de tout ce qui vous fut le plus précieux en ce monde, de poésie et d'amitié; et plus dignes de vous que ce livre, recevez les aspirations muettes de mon coeur, qui montent incessamment vers vous, et qui vous diront mieux que ces froides paroles tout ce que votre pensée nourrit en moi de douleur et aussi d'espérance. Antée Premier-né de la terre, hôte des bois antiques, Où l'aigle parle avec les chênes prophétiques; Toi qu'entre ses lions et ses sphinx aux grands yeux Cybèle a de son lait nourri sur les hauts lieux, O poète! ô géant à l'étroit dans les villes, Coursier impatient des entraves civiles, Contre l'homme et ses dieux ta vie est un combat, Et l'Hercule vulgaire est fier quand il t'abat; Car de son corps stupide, animé par la rage, Souvent la pesanteur prévaut sur ton courage. Et toi, par la douleur et la honte affaibli, Tu roules sous ses pieds, dans l'herbe enseveli, Pouvant à peine, hélas! jusqu'aux forêts obscures Ramper pour y mourir, en cachant tes blessures. L'homme alors, t'infligeant son rire âpre et moqueur, Dit qu'un monstre est dompté par Hercule vainqueur. Mais sitôt que, touchant la terre maternelle, Ta poitrine meurtrie a palpité contre elle, Que ta bouche, appliquée à son sein toujours vert, A bu dans une fleur la sève du désert; Sitôt que la nature, avec toi seul à seule, Baise ton front saignant de ses lèvres d'aïeule, O prodige I ton corps se dresse, et, rajeuni, Dans tes veines tu sens circuler l'infini. Des fluides divins, cachés dans la rosée, Ton âme s'est nourrie et s'est cicatrisée; Et tu vas fièrement à des combats nouveaux, O sublime vaincu! défier tes rivaux. Ta mère t'a vêtu d'une armure céleste; Rapide, tu brandis tes poings couverts du ceste; Tes bras sur le vainqueur, dans sa gloire troublé, Frappent comme un fléau sur la gerbe de blé; Et le monde, étonné de ta métamorphose, Voit fléchir sur ses reins le lutteur de la prose. Puisque ainsi, créatrice à chaque embrassement, La nature te fait revivre en un moment, Puisqu'elle t'a livré le secret de ta force, D'un ennemi rusé, poëte, fuis l'amorce. Quand tu veux résister à notre âge d'airain, Combats dans le désert: c'est là ton vrai terrain; Car du sol immortel où tu puises ta sève Si le hasard t'écarte, et si l'homme t'enlève, Si l'homme est assez fort pour t'attirer un peu Hors du sein maternel où tu respires Dieu, Poëte, c'en est fait, tu n'auras plus d'haleine, Et l'Hercule au front bas t'étouffera sans peine; Comme un enfant romprait ta flûte de roseaux, Sur son genou de pierre il brisera tes os. Donc, reste, pour livrer ces batailles si rudes, Plongé dans la nature, ô fils des solitudes! Suis ses divins conseils, qu'ici nous oublions; Va dans l'aire de l'aigle et l'antre des lions, Dans les grottes des sphinx qui pour l'homme sont closes, Te nourrir, ô géant, de la moelle des choses! STROPHE. Emportez le fils de Cybèle Sur l'Ida, dans un antre vert; Cachez sa royauté nouvelle Dans le sein fécond du désert! Dépouillez vite, ô Corybantes, La pourpre des robes tombantes, Dansez sur un mode effréné! Que la terre de sang rougie Trompe par une sainte orgie Les yeux de l'Olympe étonné! Tambours, cymbales et cantiques, Etouffez sous vos bruits mystiques Les cris du dieu qui nous est né! ANTISTROPHE. Assis sous un ciel taciturne, La mort et l'ennui sur le front, Là-haut, veille le noir Saturne, Dans la peur de ceux qui naîtront. Sa vieillesse au trône obstinée Croit éluder la destinée Qui nous promet un roi plus doux; Aveugle en sa faim parricide, Il fait, auprès d'un berceau vide, Crier dans ses dents les cailloux; Et sur chaque mère féconde, Sur chaque enfant qui vient au monde, Il darde un oeil sombre et jaloux. ÉPODE. Or, dans les profondeurs secrètes Pour le nourrisson immortel, Les Dactyles et les Curetés Vont, cherchant la moelle et le miel; D'espoir et d'effroi tout ensemble, Autour d'eux, la nature tremble, L'onde écume, l'air est en feu; Mais sur la terre épouvantée, Souriant au lait d'Amaltée, Grandit l'enfant qui sera dieu! Éleusis POÈME I Du haut des blancs-parvis de Cérès Éleusine, Le peuple s'écoulait jusqu'à la mer voisine. Des adieux se mêlaient aux clameurs des nochers; Les tentes se pliaient au loin sur les rochers; Trois vaisseaux couronnés de fleurs, de bandelettes, Les jeux étant finis, emportaient les athlètes. Par un chemin antique, assis dans leurs grands chars, Gravement revenaient les riches, les vieillards, Et les vierges d'Attique aux corbeilles fleuries Marchaient par la campagne en longues théories. Quand nul ne resta plus du vulgaire joyeux, Dont les rites divins ne frappent que les yeux, Des hommes désireux d'enseignements austères, Et par de saints travaux préparés aux mystères, Se levant tout à coup au bord des bois sacrés, Du temple, avec lenteur, franchirent les degrés. Ils marchaient deux à deux, vêtus de laine blanche, Les pieds nus et le front ceint d'une verte branche. Tous avaient dans l'eau pure, à l'ombre des forêts, Plongé trois fois leur corps en invoquant Cérès; Tous avaient bu la veille aux amphores prescrites, Et muni de flambeaux leurs mains de néophytes. Ils étaient différents d'âges et de pays, Mais un désir pareil les avait réunis; Et tels que des oiseaux qui, des bouts d'une plaine, 'Viennent s'abreuver tous à la même fontaine, Pour y remplir leurs coeurs de sagesse altérés, Aux sources d'Eleusis ils s'étaient rencontrés. Comme un écho veillant sous le fronton antique, Une voix leur jeta la formule mystique. Alors s'ouvrit le temple immense et ténébreux: Son souffle glacial fit dresser leurs cheveux, Et sur le seuil, vêtu d'une pourpre flottante, Le rameau d'or en main, parut l'hiérophante. L'HIÉROPHANTE. Pourquoi vos pas hardis troublent-ils les saints lieux? Hommes, dans leur repos laissez dormir les dieux! Quel orgueil, ô mortels que la glèbe réclame, Fait tomber de vos mains la charrue et la rame? Du joug des vils besoins sous qui tout front blanchit, Du servage commun quel droit vous affranchit? Tandis que vous perdez les jours en voeux superbes, Vos champs au lieu d'épis ont de mauvaises herbes; Nul n'amasse pour vous les fruits ou les toisons; Vous trouverez la faim rôdant vers vos maisons. Cette terre en est-elle à ses moissons suprêmes? Manque-t-elle à vos socs, et l'onde à vos trirèmes? Avez-vous donc tari tous les puits des déserts, Et jusqu'aux pics neigeux labouré l'univers? Vos soleils sont-ils morts, fait-il froid dans vos âmes? N'avez-vous nulle part des enfants et des femmes? Le monde offre à vos mains mille biens superflus: Prenez l'or ou l'amour; que vous faut-il de plus? LE CHoeUR. Les dieux nous ont fait naître eh d'heureuses contrées, Riches d'astres, de fleurs, de sources azurées. Là ne manquent jamais ni la rosée au ciel, Ni le lait aux troupeaux, ni dans les bois le miel. Sans cesse en ces beaux lieux tiédis par les zéphires, Les prés ont des parfums et les yeux des sourires. C'est là qu'aux pieds du chêne ou des platanes verts, Nous avons de vieux toits par la mousse couverts, Des puits sous les palmiers plantés par nos ancêtres; Le pampre et le laurier embrassent nos fenêtres; Dans nos sillons, si peu que les creuse l'airain, Nous cueillons chaque été dix épis pour un grain. Là, comme en nos jardins et nos cieux pleins de flammes, C'est toujours le printemps dans le coeur de nos femmes; Et les douces saisons remplissent chaque jour Nos corbeilles de fruits et nos âmes d'amour. S'il est un homme heureux, il vit sur ces rivages; Et nous, sans qu'une larme ait baigné nos visages, Nous avons fui: ces biens nous sont presque odieux; Quelque chose de plus nous est dû par les dieux. Quand le coeur aux désirs éternels est en proie, L'amour est sans douceur, et l'exil a sa joie. Nous cherchons! les glaciers, les sables et les mers Sont pour nous sans terreurs: tous les pains sont amers; Nul hôte n'est béni s'il n'est sage et prophète! Ce bien rude à trouver dont nous sommes en quête, Ce n'est l'or, ni l'amour, ni le sceptre: à Jason Nous n'eussions de Colchos disputé la toison; Pour suivre jusqu'au bout la voix qui nous entraîne, Nous aurions laissé fuir le navire d'Hélène; Et, les bras étendus vers un plus saint trésor, Passé sans les cueillir devant les pommes d'or. Le fruit mystérieux dont l'espoir nous altère Ne mûrit pas peut-être au soleil de la terre; S'il naissait sous un flot, sur un roc élevé, Partout où l'homme atteint, oh! nous l'aurions trouvé! Nous avons fouillé tout, laissant partout nos traces, Aux sables d'Idumée, aux bois sombres des Thraces; Notre bouche a pressé les fruits mûrs du lotos, Et bu la neige vierge au sommet de l'Athos. Les peuples nous ont dit: Frappez aux sanctuaires! Nous avons de cent dieux levé les vieux suaires, Interrogé les voix de cent autels divers; Les caveaux de Memphis pour nous se sont ouverts; De Delphe et d'Erythrée, au fond des noirs asiles, Nous avons sans effroi vu chanter les sibylles; Notre oreille attentive a pu saisir le nom Que Phébùs fait redire au magique Memnon; A Thèbes, des vieux sphinx interrogeant la face, Nous y lûmes des mots que le simoun efface; Les chênes de Dodone ont parlé devant nous, Et dans Persépolis, humblement à genoux, Nous avons vu briller, sans percer nos nuages, Le foyer éternel qu'alimentent les Mages! Notre esprit cherche encor le bien qui l'a tenté. Est-il ici? Tu sais lequel!... La Vérité! L'HIÉROPHANTE. Tant que vos sens craindront le toucher de la flamme, Hommes! la vérité n'est pas faite pour l'âme! Si les dieux n'en voilaient les rayons trop ardents, Ce flambeau brûlerait les yeux des imprudents. Si la terre approchait du dieu qui la féconde, Un éclair de son char aurait dissous le monde. Nul, dans ce feu, ne prend les charbons à son gré; Ce qu'il faut à chaque âge est là-haut mesuré. La lampe surgira; mais malheur au profane Qui brise avant le temps son urne diaphane! N'entrez pas au saint lieu pour en sonder les murs Et creuser sous l'autel. -Dans les trépieds obscurs Craignez de réveiller quelques clartés funèbres, Mortels! et rendez grâce aux dieux de vos ténèbres! LE CHoeUR. La vérité, c'est l'air que respire l'esprit, L'aliment créateur dont l'âme se nourrit; C'est l'haleine des dieux, c'est leur sang qui circule: Mais ce n'est point un feu qui tue, un vent qui brûle. O prêtre! à t'écouter, c'est un fleuve d'enfer Où. l'homme ne saurait tomber sans étouffer! O science! ô science! ô lac tiède et fluide Qui baigne les jardins de l'Olympe splendide, Mer immatérielle aux flots mélodieux, Où plonge en s'abreuvant l'heureux peuple des dieux! Sur leurs longs cheveux d'or d'où ton onde ruisselle Quand l'âme voit de loin jaillir une étincelle, Comme un cygne attiré par le reflet des eaux, En rêve ayant déjà son nid dans les roseaux, Elle part; et volant vers ces sources si belles, Donne pour y monter tout l'essor à ses ailes: Car c'est là qu'elle trouve un breuvage, un lit pur, Là qu'elle lave, enfin, sa blancheur dans l'azur, Livre sa jeune plume à la brise bénie, Et mêle au chant des flots sa goutté d'harmonie! L'HIÉROPHANTE. Il est, sur un sommet dans les airs suspendu, Parmi les fleurs d'un sol à vos pas défendu, Il est une fontaine où l'aigle seul vient boire, L'eau de science y coule en un bassin d'ivoire; Quand l'homme y veut gravir appuyé sur l'orgueil, Le vertige, veillant à la garde du seuil, Du suprême échelon ou du faîte qu'il touche Le fait rouler au fond d'un souffle de sa bouche. LE CHoeUR. Sur le front de l'Atlas nous avons mis nos pieds; Leur vol n'y porte pas les aigles effrayés. Sur les glaciers béants qui nous tendaient leurs pièges Nous avons sans ivresse aspiré l'air des neiges; Le fluide subtil qui flotte en haut des monts N'a pu troubler nos yeux, ni brûler nos poumons; Et, debout, sans frémir au bord du pie sublime, Nous avons soutenu les regards de l'abîme. Va! nous pourrons gravir en creusant nos chemins Tout sommet dont la base offre prise à nos mains! L'HIÉROPHANTE. Vous saurez, mais trop tard, ô coeurs que rien n'effraie, De quel funeste prix la science se paie Et comme on peut vieillir en un jour révolu! Mais venez!... qu'il soit fait ce que l'homme a voulu! LE CHoeUR. Esprit, réjouis-toi! ton attente est passée; Voici la Vérité, ta belle fiancée; Avant l'heure d'hymen, au seuil de sa maison, Chante, oiseau plein d'amour, ta plus douce chanson! II Le prêtre, en gémissant, livre la porte sainte A ces hardis mortels; eux traversent l'enceinte Où la foule s'arrête, et, sans courber le front, Vont droit au sanctuaire où les voix parleront. C'était un antre immense, aussi vieux que la terre, Où les Titans vaincus cachaient leur culte austère, Un mont entier creusé des pieds jusqu'aux sommets; L'oeil du jour et des dieux n'y pénétra jamais; Sculptés dans son granit, des monstres séculaires Couvraient de longs troupeaux ses parois circulaires; Sur un trépied de bronze, un vase empli de feu, Comme un astre immobile, en marquait le milieu. Seul flambeau de qui l'antre empruntait un jour pâle, La clarté se mourait près de ses fleurs d'opale, Et, sans monter jamais jusqu'aux faîtes obscurs, Son reflet vaguement allait blanchir les murs. Le globe merveilleux ne laissait point d'issue Par où l'on pût toucher à la flamme aperçue; Sur ses larges contours un artiste pieux Grava fidèlement les images des dieux, Leurs combats, leurs amours, les traits de leur sagesse, Ce qu'adoraient enfin l'Orient et la Grèce. Le jour intérieur ne luisait au dehors Qu'en rayons adoucis sortant de leurs beaux corps, Et recevant d'eux seuls sa forme et ses limites, S'échappait en clarté sous le voile des mythes. L'Olympe y semblait vivre avec ses habitants; L'homme y tenait sa place après les vieux Titans. Tel que l'avait conçu la foi du monde antique: C'était là du grand tout un abrégé mystique. Zeus s'y manifestait en ses règnes divers; Zeus, le père des dieux, l'âme de l'univers, Roi toujours créateur dans ses métamorphoses. Ici, sur l'Eurotas, sortant des lauriers-roses, Cygne voluptueux par Léda caressé, L'aile ouverte et le col dans ses bras enlacé, De deux guerriers jumeaux il rend Sparte féconde Par ce même baiser qui donne Hélène au monde. Autre part, pour aimer et pour créer encor, Sur une fleur captive il pleut en gouttes d'or. Ailleurs son bras soutient, sans que leur poids l'entraîne, L'effort de tous les dieux suspendus à sa chaîne. Là, sa foudre aux Titans défend l'abord des cieux; Là, taureau, sur sa croupe il porte en des flots bleus, Vers un monde à peupler dont elle sera mère, Europe aux pieds d'argent que baise Tonde amère. Ainsi, dans ses projets pour l'amour ou l'effroi, Tout élément concourt à servir le dieu-roi. Plus loin, l'ardent Phoebus, le prince au triple empire, Archer qui tient aussi les rênes et la lyre, Devant qui meurt toute ombre et pâlit tout flambeau, Apollon, le dieu seul, sans rival, le dieu beau, Séchant sous ses traits d'or un limoneux refuge, Perce l'impur Python, noir enfant du déluge. Instruit par son oracle, un couple abandonné Sème les cailloux vils dont un grand peuple est né. Déjà sous le regard de l'éternel poète L'univers réveillé prend des habits de fête, Et les hommes groupés autour du dieu vainqueur Pour la première fois savent chanter en choeur. La lyre enlève aux monts et bâtit les murailles Des villes qui germaient dans leurs fortes entrailles; Les sauvages tribus, accourant à sa voix,; S'approchent en dansant au bord des sombres bois. Tout fleurit sous tes pas! Tu fais croître et transformes, O dieu de l'harmonie! ô roi des belles formes! Ton bras, libre des plis de la chlamyde d'or, Montre le vieux serpent qui rampe et hurle encor; Un orgueil triomphant soulève ta poitrine, Ouvre à demi ta lèvre et gonfle ta narine, Et sur ce monde neuf planant en souverain, Tu jettes sur ton oeuvre un oeil fier et serein! Sans rompre encor le chant de son hymne étouffée, L'Èbre roule la tête et la lyre d'Orphée. Sur les bords du torrent les arbres sont en pleurs; Les monstres des forêts hurlent dans leurs douleurs; Et l'homme qui doit tout, arts et lois, au poëte, Passe auprès, les yeux secs, sans qu'un tombeau s'apprête. Là, c'est le froid Caucase; au granit de son front, Avec des liens d'acier que d'autres dieux rompront, Zeus, par la main d'Hermès, a rivé Prométhée. La foule au bas se chauffe à la flamme inventée, Et l'ongle du vautour fouillant ce noble sein Punit le vieux Titan du glorieux larcin. Chanteur au front pensif que la grâce décore, Auprès d'Hercule assis, le fils de Terpsichore, Linus, du rude athlète ose asservir les doigts Au doux jeu de la lyre, et conduire sa voix. Mais la corde est rétive aux mains du lourd élève; Jamais en son gosier un son pur ne s'achève; Il fausse la cadence; et la cherchant en vain, Casse la fibre d'or de l'instrument divin. Retiens, maître, retiens toute parole amère! Le stupide géant est prompt à la colère, Il se lève, il écume; ô douleur! t'arrachant L'ivoire qui dans l'air jette un soupir touchant, Frappe ta blonde tête où s'éteint le sourire, Et brise au même coup le chanteur et la lyre. Étanchez dans les fleurs le sang à ses cheveux, Nymphes! Pleurez sur lui, sur ces hommes pieux Qui voulant de leur âme animer la matière, Tomberont comme lui brisés par le vulgaire! Si tu crains le martyre, étouffe tes chansons, O poète! La mort te paîra tes leçons. Les peuples lasseront ta sagesse déçue: N'offre jamais la lyre à qui tient la massue! Tous étaient là gravés, dieux, demi-dieux, héros, La race des Titans, et ses mille travaux. Comme l'astre qui point sous l'or sculpté des nues, Un feu voilé perçait sous ces formes connues. C'était Pallas donnant ses trésors et son nom Aux champs où doit surgir le divin Parthénon. La vierge au casque d'or, forte, belle et pensive, Frappe le sol d'Attique, et fait jaillir l'olive. Le front ceint de pavots, assise sur les blés, Cérès offre aux humains ses seins de lait gonflés. Sous un gazon plus vert Rhéa cache les tombes. Aphrodite, bercée au vol de ses colombes, Au milieu des baisers indique au blond Éros Une place où le fer défend mal les héros. Bacchus, le thyrse en main, et la face rougie, Excite l'univers à la mystique orgie. Il se roule en chantant sur le crin des lions; Là sève autour de lui bouillonne; les sillons Versent le grain à flots; les cratères s'allument; Un baume acre et puissant jaillit des fleurs qui fument. Près du dieu les volcans, les torrents et les bois Donnent tout ce qu'ils ont de feu, d'ombre et de voix; Le Satyre hurlant se tord sous les caresses; Tous les êtres vivants confondent leurs ivresses, Et notre terre enfin, dont Taxe est secoué, Semble être une Ménade, et crier: Évohé! Dans l'ombre, au bord d'une eau que le croissant argenté, Écartant doucement le cytise et l'acanthe, Comme un rêve divin Phébé vient se poser Près du pasteur chéri qu'éveille son baiser. La déesse a d'abord du bois plein de mystère Chassé Faunes, Sylvains. Sa beauté solitaire, Vierge pour tous les dieux, garde ses doux secrets Au seul Endymion, fils rêveur des forêts. Il n'est arbre enchanté, fleur et source magique, Que n'eût pas reproduit le ciseau liturgique. L'urne au corps diaphane offre sur ses contours Des eaux fuyant la main, des troncs saignant toujours. Là pleure le rocher, et l'écorce palpite, Quand la hache a blessé la nymphe qui l'habite. Là, par sa langueur folle à la terre attaché, Sur son miroir Narcisse est à jamais penché, Et végète absorbé dans l'amour de lui-même. Là, pour orner le front du jeune dieu qui l'aime, Un laurier abondant cache à demi Daphné. Là, des doigts de Lotis un fruit est déjà né, Et son corps virginal, dont le pied prend racine, Semble une fleur s'ouvrant sur sa tige divine. Quelque chose d'humain transpire de partout, Et de l'oiseau qui vole et de l'onde qui bout. Chaque arbuste est paré d'une grâce ravie: A le voir végéter, on comprend qu'il eut vie; Que les êtres issus d'un souffle universel Font entre eux de la forme un échange éternel. Enfin du haut d'un mont, sous les pins et les chênes, Pan, le riche berger, surveille ses domaines. Les Nymphes près de lui sont assises en rond; Deux rameaux verdoyants jaillissent de son front; Sa main lient le syrinx appliqué sur sa lèvre, Et le gazon en fleurs couvre ses pieds de chèvre. Son visage reluit; mille étoiles en feu Argent eut comme un ciel sa poitrine: le dieu Mêle ainsi dans son corps, peint suivant le vieux rite, Ce qui vit ou végète avec ce qui gravite. Autour, l'herbe est épaisse et les bois sont touffus; Les grands valions sont pleins de murmures confus. Là, taureaux et brebis, loups, hydres, sphinx énormes, Hommes de divers sang, monstres de toutes formes, Dans l'herbe, dans les blés, dans les marais épars, Semblent depuis mille ans paître sous ses regards. Au loin la mer blanchit sous les pas de la houle. Au-dessus, dans l'éther, comme un sable qui roule, Des milliers d'astres d'or luisent sur chaque lieu Du cercle universel dont Pan est le milieu. Lui, qui fait obéir cet empire à sa flûte, Des éléments discords apaise ainsi la lutte. Roi fort et pacifique, harmonieux pasteur, Modérant la vitesse et pressant la lenteur, Donnant le ton aux voix de l'homme, aux bruits champêtres, Il conduit en chantant le grand troupeau des êtres. Les hommes admiraient ces tableaux merveilleux; Et tandis qu'à genoux ils priaient tous ces dieux, Grave et haute, une voix - on eût dit l'antre même - Se mit à proférer renseignement suprême. Ce qu'elle remua p"ombres et de clarté, De terreurs ou d'espoir, nul ne l'a raconté; Mais tant qu'elle parla, ces mortels pleins d'audace Pâlirent en suant une sueur de glace. Quelques fantômes vains s'effaçaient de leurs yeux: Mais un jour effrayant creusait son vide en eux; Et devant sa lueur, qui chassait des chimères, Ils voyaient s'éclipser bien des figures chères! Quand l'oracle se tut, une invisible main Frappa le vase ardent, qui se rompit soudain, Et de dieux en débris la terre fut couverte. S'élançant à grands jets de sa prison ouverte, La flamme inonde l'antre. Éblouis, aveuglés, Par ces vives splendeurs sentant leurs yeux brûlés, Regrettant l'ombre antique, et fuyant la lumière, Les hommes à grands pas sortent du sanctuaire. III La grève d'Eleusis entendit des sanglots Se mêler, tout le soir, au bruit calme des flots, Et des pas retentir, et des voix désolées Se plaindre en choeur dans l'ombre ou gémir isolées. LE CHoeUR. Ah! la terre est déserte et le ciel dépeuplé! Quel est ce dieu secret dont l'oracle a parlé? Pourquoi s'enferme-t-il en des lieux invisibles? Les nôtres se montraient sous des formes sensibles, Et les hommes ravis adoraient sans efforts Les esprits immortels vêtus de ces beaux corps! Mais toi, dieu solitaire au delà des nuages, Qui saura pour l'autel nous tailler tes images, De quelles fleurs te ceindre, et de quels traits t'armer; Et, si nul ne te voit, qui donc pourra t'aimer? O Grèce! si ces dieux n'étaient rien que tes rêves, Quel doigt sculpta si bien les contours de tes grèves? Est-ce pour y loger une ombre et de vains noms Que tes fils ont bâti les sacrés Parthénons? Adore un dieu plus fort, si l'homme l'imagine, Que ceux qui t'ont donné Platée et Salamine! Pour l'immortel souper qu'attend Léonidas, Trouve un autre Elysée ouvert à tes soldats! Quand on aura brisé les image j des temples, De quels dieux nos héros suivront-ils les exemples? Les autels vont crouler, les vertus avec eux... Ah! s'il est temps encor, rendez-nous nos faux dieux! UN STATUAIRE. N'allez plus, ô nochers, pour des oeuvres fans gloire, Ravir à l'Orient son or et son ivoire! Fuyons le Pentélique où sculptaient nos aïeux, Et la blanche Paros, cette mine des dieux. Jetons loin nos ciseaux, outils sacrés naguères, Qui ne traceront plus que des formes vulgaires. Nos marbrés encensés trônaient sur les autels: Ceux qui faisaient les dieux feront-ils des mortels! Grèce, où l'amour des dieux, chaleur douce et bénie, Comme un fruit de ton sol fait mûrir le génie, Grèce, Olympe terrestre où respirent encor Mille habitants du ciel parés de jaspe et d'or, Qui pourra retrouver, une fois abattues, Le moule harmonieux d'où sortaient tes statues? Nos fils à l'idéal s'essayeront en vain; Les hommes ont brisé leur modèle divin. Vous fuirez les regards des ouvriers profanes, O Nymphes qui veniez en des nuits diaphanes, Vous tenant par la main, formant des pas en rond, Les cheveux dénoués et des fleurs sur le front, Sans que rien lui voilât vos beautés ingénues, Devant l'artiste saint poser chastes et nues. Sèche, ô pâle ouvrier, autour des blocs pesants; Recommence vingt fois tes calculs épuisants; Avec l'esprit d'en haut que ta main rivalise; Cherche avec quel ciseau le beau se réalise; Tâche de remplacer l'amour à force d'art, Ou, las de méditer, invoque le hasard. Que l'orgueil soit ton guide; insulte aux vieux mystères, Et ris des visions que copiaient tes pères; En un sombre atelier mange ton pain amer. Ah! tu ne verras plus des vagues de la mer, Sur la rive sacrée à tes pas interdite, Sortir, le front riant, l'amoureuse Aphrodite; Moins blanche qu'eux l'écume errait sur ses beaux pies. Gardant ses doux attraits de ses deux bras plies, Belle, comme jamais ne l'eût offerte un rêve, Nous la vîmes ainsi de nos yeux sur la grèves Et nous avons tracé dans un marbre enchanté Votre empreinte idéale, ô Grâce! ô Volupté! Si le dieu, supplié jusqu'en son sanctuaire, Ne veut pas révéler sa face, ô statuaire, Si ton coeur ne tressaille aux approches du beau, Si l'or d'un homme impur a payé, ton ciseau, Si pour donner son être à la pierre choisie, Sans attendre l'esprit, tu suis la fantaisie; Jamais, devant ton oeuvre exposée au saint lieu, Les peuples ne diront tremblants: Voilà le dieu! Si l'Olympe est un mot, si, d'un signe de tête, Nul dieu n'en fait tomber la vie et la tempête, Assis sur son grand aigle et la foudre en ses mains, Et ne joue à son gré des dieux et des humains; Si jamais une vierge aux allures hautaines Du beau sceptre de l'art ne vint douer Athènes; Si devant toi jamais ils n'ont paru tous deux, Aux confins du réel agrandis à tes yeux, Lui, flamboyant d'éclairs que sa droite balance, Elle, portant l'égide et le casque et la lance; Pourquoi ne peut-on voir ton Zeus et ta Pallas, Sans tomber à genoux, ô divin Phidias? Vous, que nul dieu n'ira visiter dans vos veilles, Mortels pour qui l'Olympe a perdu ses merveilles, Dans l'atmosphère humaine en vain vous glanerez Pour unir en faisceau des rayons séparés; Les éléments du beau, réunis par contrainte, Manqueront sous vos doigts de la céleste empreinte; Peut-être atteindrez-vous un fini glacial, Mais jamais la beauté, mais jamais l'idéal! LE CHoeUR. Une voix chante, ô Mer! et gronde sous tes lames, Une flamme en jaillit, le soir, au choc des rames. Un caprice inconnu règne au fond de tes eaux, Tu berces tour à tour ou brises les vaisseaux; Ton immense regard s'assombrit ou s'éclaire, On dirait que tu sens l'amour et la colère. La Terre et toi luttez; tu bats son vieux rempart; Vous avez toutes deux votre existence à part. Sous tes grands bras d'athlète ou tes beaux seins de femme, Corps mobile et sans borne, oh! n'as-tu pas une âme? Mille esclaves, ô Mer! peuplent tes flots sacrés, En toi la vie abonde à ses mille degrés, Et comme chez un roi, dans tes profonds domaines, Des trésors inouïs bravent les mains humaines. Sur tes plaines d'azur volent des coursiers blancs Dont les crins écumeux battent les larges flancs; Leur foule en hennissant t'adore et t'accompagne, Quand tu viens sur ton char haut comme une montagne. Des troupeaux monstrueux paissent dans tes forêts, Nul chasseur ne les suit dans tes antres secrets; Là, tu dors dans ta force après tes jours d'orages. L'homme cueille en tremblant la nacre sur tes plages, Dérobe le corail à tes murs de granit, Mais nul n'a vu les bords où ton palais finit. L'esprit seul peut plonger plus loin que ta surface; Sur ton front éternel nul sillon ne fait trace; A ton empire il n'est ni terme ni milieu; Qu'es-tu, vieil Océan, si tu n'es pas un dieu? Et toi que rien ne heurte en ta route azurée, Toi dont les pas égaux mesurent la durée, Feu voyageur, Soleil! qui t'a donné l'essor? Si tu n'as ni coursiers, ni char, ni rênes d'or, Si tu n'es pas d'un dieu l'étincelant quadrige, Quelle force t'entraîne, et quel bras te dirige? Chaque terre a sa part de les dons enflammés; Mais il est des pays qui sont tes bien-aimés; Ah! si tu restes sourd au culte qu'on t'adresse, D'où vient cette beauté dont se pare la Grèce, Et pourquoi sur son front, de tes baisers couvert, Germe avec tant de fleurs un laurier toujours vert? Nourrice aux larges flancs, aux tempes crénelées, Ton char à deux lions roulait dans les vallées; Tous les êtres vivants, par toi multipliés, Venaient boire à ton sein et jouer sur tes pies; Mais, ô Terre! ô Cybèle! ô mère qu'on délaisse! L'homme aime mieux t'avoir esclave que déesse, Et trouve, hélas! plus doux tes dons de chaque jour S'il les doit à sa force et non à ton amour! Sèvre ce rude enfant qui brise sa lisière, Et boit mêlé de sang le lait qu'offre sa mère! Tarisse ta mamelle et ton flanc dévasté, O Terre, c'en est fait de ta divinité! UN ADOLESCENT. Dans le champ paternel que l'Ilissus arrose, Lorsque je vis Myrto cueillant le laurier-rose, L'amour ne chantait pas encore dans soft coeur; Elle me désolait avec son air moqueur; Près d'elle sans rougir m'attirait sur les gerbes. Quand elle avait couru tout le soir dans les herbes Et trouvé quelque nid, rien ne lui manquait plus; Elle avait cependant ses quinze ans révolus, Et, sans qu'une étincelle allât jusqu'à son âme, L'enfant, elle jouait sous mes regards de flamme! J'immolai deux chevreaux dans le temple d'Éros, Et le dieu réveilla ce marbre de Paros. Myrto m'avait quitté pour le Thébain Évandre; Ni larmes ni présents n'obtenaient un mot tendre; Ses yeux, muets pour moi, parlaient à l'étranger; Quel caprice ou quel philtre avait pu la changer? Et moi, de son erreur pour la guérir plus vite, J'apporte une colombe à l'autel d'Aphrodite, Et le soir Myrto vient s'offrir à mes baisers, En tremblant à son tour de les voir refusés. Si l'âme d'Éros se brise, et si tu meurs, déesse, Si tu ne prêtes plus aux femmes de la Grèce Ta magique ceinture et lui son carquois d'or, Quel charme le printemps nous garde-t-il encor? Quel dieu fera chanter les nids sous les charmilles Et mettra le désir au coeur des jeunes filles, Et comment éclôront sur un sol attristé Les deux célestes fleurs, l'amour et la beauté? Meure l'Olympe entier si nous sauvons les roses! Les vieillards pleureront les dieux vieux et moroses; Moi, j'avais froid au coeur devant ces rois grondants; Ah! prenne qui voudra leur foudre et leurs tridents! Mais, ô vertes Paies, ô Muses, ô Charités, Prêtresses aux doux yeux dont nous suivons les rites, Nymphes au chant liquide, ô reines des forêts Qui des amants heureux protégez les secrets, Cypris au sein de neige, à l'haleine de flamme, Éros, ô bel archer si doux à percer l'âme, O vous par qui l'on aime, ô choeur mélodieux, Ne survivrez-vous pas à cette mort des dieux? LE CHoeUR. « Homme, si, las d'amour, la soif du vrai t'altère, Bois à la même source où s'abreuva ton père; N'y creuse pas le sable en cherchant d'où vient l'eau Pour que le flot abonde et jaillisse en ruisseau: L'onde se troublerait, et sous ta main déçue Peut-être en la sondant tu fermerais l'issue. » Nos vieillards nous l'ont dit, et nous avons ri d'eux! Et te voilà tarie, ô source des aïeux! Insensés qui fouillez les racines des roses, Respirez le parfum sans nul souci des causes! Quand vous aurez levé tous les voiles sacrés Des flancs de la nature avec art déchirés, Quand vos doigts toucheront les germes de la vie, Que du ventre au tombeau votre oeil l'aura suivie, Que le monde en débris vous aura laissé voir Les intimes ressorts qui le faisaient mouvoir, Quand ton oeuvre d'orgueil enfin sera complète, Que nous restera-t-il, ô science? un squelette! Nous avions une mère et nous buvions son lait, Une mère au front pur et dont l'oeil nous parlait; Par de molles chansons pleines de rêveries Elle nous endormait sur sa robe fleurie; Des corbeilles de fruits étaient sur ses genoux, Nos frères les oiseaux partageaient avec nous; Elle avait le secret d'être féconde et belle Et de rester la même étant toujours nouvelle. Mais l'orgueil et l'ennui nous prirent sur ses bras; - O Nature! pardonne à tes enfants ingrats. - Nous avons immolé, sans crainte, sans mémoire, Au tourment de chercher le doux repos de croire; Le chant intérieur en nous n'a plus chanté Et nous ne t'avons plus, sainte naïveté! UN POÈTE. Un choeur au fond des bois invite le poëte; Pan l'attire d'un signe, et l'emporte à sa fête. Un chant alternatif de rire et de sanglots Sort de tous les rameaux, jaillit de tous les flots; Quand l'homme va toucher l'arbuste ou la fontaine, Il voit fuir en dansant quelque forme lointaine; Des fleurs et des gazons que foule un pied pensif, De la mousse où Ton dort s'échappe un cri lascif; Au bord de l'antre obscur glisse une tête blonde; Deux yeux fascinateurs nous attirent sous l'onde; Le feuillage palpite, et crie à nos côtés; La montagne répond aux mots qu'on a jetés; Le sol fume et mugit, l'eau pleuré, les troncs saignent; Partout ce sont des voix qui chantent ou se plaignent; Le monde est plein de dieux cachés sous mille noms; C'est ce choeur qui nous parle, et que nous comprenons! Et vous deviez nous fuir, peuple aux danses joyeuses, Dryades dont l'oeil noir brille au creux des yeuses, Nymphes aux seins rougis des baisers des Sylvains! Adieu l'antre prophète et les arbres devins! Adieu les songes d'or qui pleuvent des vieux aunes, Les meutes d'Artémis et le syrinx des Faunes! Un deuil silencieux va peser sur nos champs: Car les dieux ne sont plus qui conduisaient les chants! A qui conterons-nous nos souffrances secrètes, Et qui nous répondra dans les saintes retraites! Si la nature est vide, et si les dieux sont morts; S'il ne nous reste plus ici-bas que leurs corps; Si les mers, les forêts, n'ont rien qui sente et veuille Quand la vague se gonfle et quand tremble la feuille; Si les flammes des soirs, la pluie et les zéphirs, Ne «ont pas des regards, des pleurs et des soupirs; Si l'homme, dans la source où son âme est trempée, Peut plonger en tous sens sans trouver la Napée; Si tout enfin, les cieux, les vents, les mers, les nuits, Au lieu d'avoir des voix, n'ont plus rien que des bruits; Qu'écoutons-nous encor? Sur nos lyres muettes Penchons-nous pour pleurer et pour mourir, poètes! LE CHoeUR. Heureux le toit caché dans l'ombre et vert de mousse, Où l'homme est à l'abri de l'ardeur qui nous pousse, Adore sans orgueil les Lares paternels, Son fleuve, sa forêt, les astres éternels, Et la nuit qui le berce, et l'aube qui réveille, Et les riches saisons qui comblent sa corbeille, Et tous ces dieux amis, ces esprits familiers Errant dans la nature avec lui par milliers! Jamais l'homme n'est seul dans ces douces vallées; D'hôtes chers et sacrés son coeur les voit peuplées; Tout lui parle, il comprend, il répond en tout lieu: Chaque être qui l'entoure est son frère ou son dieu! Dans le sentier paisible où sa marche est bornée, Comme l'eau suit son cours, il suit sa destinée; Son joug, facile ou dur, ne l'a pas révolté: Il meurt sans avoir craint et sans avoir douté! Mais si, las d'adorer, il sonde la nature; S'il chérit moins la paix qu'il ne hait l'imposture Si, pour voir ses dieux nus dans leurs antres secrets, Il trouble leur sommeil de ses pas indiscrets; Pour les faire parler, s'il veut les mettre aux chaînes; S'il creuse leurs ruisseaux, et s'il fend leurs vieux chênes; Alors des eaux, de l'air, des fleurs, de toutes parts, Comme des vols d'oiseaux s'en vont les dieux épars; Et, trompé comme nous dans son attente avide, Il s'assied, l'oeil en pleurs, seul en face du vide. Dans ce morne royaume il cherche avec effroi Après les dieux tombés quel est le dernier roi! UNE VOIX. La terre est conviée à des fêtes prochaines; L'ombre antique s'efface, et l'esprit rompt ses chaînes. Hommes, ne pleurons pas sur nos dieux qui sont morts; Saluons leur sépulcre, et partons sans remords! Aux vieux troncs consumés par le temps et la foudre Succède un bois plus vert engraissé de leur poudre; La forêt d'âge en âge a des jets plus puissants, Et nous pourrons à l'ombre y reposer mille ans. Jamais le ciel n'est vide, et les races divines En fécondent le sol sous leurs saintes ruines: Leur grande âme s'épure au fond de ces tombeaux: D'autres dieux vous naîtront plus jeunes et plus beaux! Quand le voile est tombé jusqu'aux pieds de l'amante, Tandis qu'elle résiste en sa pudeur charmante, L'amant regrette-t-il, en voyant ses beautés, Les fleurs, la pourpre et l'or de son sein écartés? Homme, la blanche vierge à tes mains interdite, Que tu dois pressentir sous le voile du mythe, La douce Vérité, cédant à ton amour, Arrache de son corps un voile chaque jour; Chaque jour elle veut qu'on voie ou qu'on devine Quelques grâces de plus dans sa forme divine; C'est ton amante encor sous des habits nouveaux: Au lieu de la déesse aimais-tu ces lambeaux? Laisse, artiste sacré, crouler tes vieux modèles, Sans détacher ta main de tes marbres fidèles; Quand nul dieu ne s'impose à ton libre ciseau, Écoute ta pensée et cherche l'art nouveau. Si la blanche Aphrodite a déserté les grèves, Contemple les beautés qui peuplèrent tes rêves; Vers l'Olympe désert ne tourne plus les yeux, Regarde dans ton coeur, c'est là que sont les dieux! Cueille les fleurs et l'or pour vêtir ces idoles, De cent rayons épars tresse leurs auréoles. Glane, ô puissante abeille, en tout notre univers, La forme et la couleur, trésors toujours ouverts. Mêle dans le creuset, pour ton oeuvre hardie, Le réel au possible; imagine, étudie. Vois les taureaux bondir; vois danser sur les prés Les filles aux doux yeux; dans les couchants dorés, Vois saillir des grands monts les arêtes chenues, Et la pourpre échancrer le noir profil des nues. Vois l'aube nuancer la mer de mille tons; Le lotus découper ses fleurs hors des boutons, Les nids s'entrelacer sur le chêne difforme; Vois comment le grand tout se sculpte et se transforme. Mêle, quand tu pétris l'argile entre tes mairie, Des gouttes d'eau du ciel à quelques pleurs humains. Prends un peu de ton âme, un peu de la nature, Aux baisers du soleil expose la figure; Dès que luira son front doré par leur reflet, Ébauché dans ton coeur, le dieu sera complet! Éros, le dieu vermeil que la mort décolore, Expire sur les fleurs qu'il vient de faire éclore. Pose, ô coeur de seize ans, tes baisers sur son front, Mais sans larme: à leur dieu les roses survivront. Va! les tendres soucis, les langueurs, les ivresses, La volupté des pleurs, l'âcreté des caresses, Ces flèches de son arc, ces feux de ses autels, Ces mille maux si doux, enfant, sont immortels! L'homme peut voir crouler ses temples d'âge en âge, Les débris de ses lois s'amasser par étage, Ses soleils s'éclipser ou brûler tour à tour, Vivre sans rois, sans dieux, mais jamais sans amour! Garde ton âme ouverte aux saintes voix du monde; Poëte, écoute encor les vents, les bois et l'onde! La main qui de leurs nids chasse les vieux démons Va toucher le clavier des vagues et des monts, Et l'hymne où mille cris jetaient un sens étrange, Tu l'entendras chanter, pur de tout vil mélange. Chaque jour écartant un vain sujet d'effroi, La nature s'approche et tend les bras vers toi; Vous pourrez vous aimer et vous parler en face; Plus d'oeil caché dam l'ombre et d'Argus qui vous glace. Sans passer à travers les flûtes des Sylvains, Le vent de sa poitrine aura des sons divins; Sa voix, de jour en jour moins mystique et plus tendre, T'expliquera les mots que nul n'a su comprendre; A son grand livre ouvert, dans un antre inconnu, Comme en ton propre coeur tu pourras lire à nu. Vous serez confondus dans un hymen suprême; Tu croiras dans ses bruits t'ouïr chanter toi-même: Car cette âme qui coule et mugit dans les bois S'agite dans ton sang, soupire dans ta voix. Au lieu du vieux chaos où luttaient les génies, Un monde va s'ouvrir tout peuplé d'harmonies, Et tu seras le cri de ce dieu souverain Qui se parle à lui-même avec l'organe humain! Hommes! l'ardent soleil dont un âge s'éclaire Est pour l'âge qui suit un feu crépusculaire; Le flambeau de vos fils, qui d'avance vous luit, Près du jour à venir n'est encor qu'une nuit! A chaque heure l'éther brille de plus de flamme, Et pour s'en pénétrer s'élargit l'oeil de l'âme. Chaque jour ce grand lac qui croît incessamment Réfléchit plus au loin l'azur du firmament; Chaque jour il enferme une nouvelle étoile; Le ciel, pour s'y mirer, jette son dernier voile, Jusqu'à l'embrassement immense et triomphal Où doivent s'absorber la terre et l'idéal. Alors, dans l'Océan, dont elles sont les gouttes, Pour n'en sortir jamais les âmes fondront toutes, Et chaque être vivra dans un être commun, Et la lumière et l'oeil, enfin, ne seront qu'un. A cette heure douteuse où le jour lutte encore, Tournez donc vos regards du côté de l'aurore; En rappelant à vous l'antique obscurité N'entravez pas ce char dans l'azur emporté. Tout autre astre pâlit et s'efface d'avance, Sitôt que dans l'éther l'ardent cocher s'élance; A sa splendeur royale accoutumez vos yeux, Et laissez sans regret fuir le peuple des cieux! Marchez vers l'orient en troupes fraternelles; Pour un hôte nouveau cueillez des fleurs nouvelles, Et sous un même toit allez vous réunir Pour recevoir en paix celui qui doit venir. Les Argonautes ODE STROPHE I. Les pins, ô Pélion, descendent sur ta pente; Un dieu les pousse vers les flots. Le vaisseau dont Argus a taillé la charpente Berce enfin tous ses matelots; Ils chantent, pleins d'ardeur, sur la poupe embellie De trépieds et de rameaux verts, Et coupent hardiment le câble qui les lie Aux rochers du vieil univers. Des femmes sur le bord la troupe est soucieuse. Vers l'horizon tendant les mains, Tout un peuple bénit la nef audacieuse Qui porte l'espoir des humains. ANTISTROPHE I. Voici de l'inconnu la nier et ses épreuves, Rochers sous l'onde et ciel brumeux! O navire, à tes flancs les Tritons et les Fleuves Attachent leurs bras écumeux; Sur ta proue, au galop de ses cavales noires, Leur dieu brise char et tridents; Les Cyclopes hurlant du haut des promontoires Te lancent des chênes ardents: Car du monde où tu vas ces dieux gardent la route, Par toi leur règne doit finir... Souffrez en attendant la terreur et le doute, O nautoniers de l'avenir! ÉPODE I. Voguez pourtant, songez au but de ce voyage! Le chêne de Dodone, interprète du soit, Sous la voile a parlé comme sous le feuillage, Et ce mât au vaisseau prophétise le port; Orphée en a donné l'espérance certaine; Il écoute la voix de la terre, il l'entend; Poëte il vous traduit ce que lui dit le chêne, Et des secrets d'en haut vous instruit en chantant. STROPHE II. « Voyez où le ciel touche aux vagues azurées: Cet horizon cache un trésor; Il faut, malgré la terre et l'onde conjurées, Y découvrir la toison d'or. Là, le divin bélier dont la laine abondante Devait vêtir tous les humains, De son sang pacifique a teint sa robe ardente, Egorgé par d'avides mains. Le tyran de Colchos tient ce riche héritage Gardé dans son royaume étroit; Ravissons, pour en faire un fraternel partage, Ce trésor auquel tous ont droit! » ANTISTROPHE II. « Terrible en est l'abord: le roi défend sa proie. Un dragon veillant jour et nuit Au pied du hêtre sombre où la toison flamboie, Siffle et bat ses flancs à grand bruit, Lançant de leurs naseaux des vapeurs enflammées, Des taureaux, des coursiers sans frein, Dans les champs de la guerre écrasent les armées, Le sang baigne leurs pieds d'airain; La terre tremble au loin; plein de leur souffle immonde, L'air est mortel aux assaillants... Nous, sans crainte, marchons, chercheurs d'un nouveau monde: Les destins cèdent aux vaillants! » ÉPODE II. « D'un grand peuple, ô guerriers, comblant la longue attente, Dans la ville il est doux de rentrer triomphants, Et portant sur le dos la dépouille éclatante, Prix dont l'homme de coeur enrichit ses enfants. Vêtus de robes d'or par les vierges filées, A d'éternels banquets vous irez vous asseoir; Les Muses reviendront à vos fêtes mêlées... Trouvez donc ce pays révélé par l'espoir! » STROPHE III. C'est ainsi qu'ils voguaient à la voix du poète, Les sublimes ambitieux, Ces hommes qui rêvaient, pour dernière conquête, D'entrer tout armés dans les cieux. La lyre conjurait les périls du voyage, Et les ennuis et les lenteurs, Le calme, plus funeste, et plus craint que l'orage Par ces hardis navigateurs. En vain la nuit les trompe, et le vent les retarde; Le vaisseau changeant d'horizon, Aux monstres indomptés qui l'avaient sous leur garde Reprend la divine toison. ANTISTROPHE III. Vous n'êtes pas au bout des épreuves fatales, Pilotes, jouets du destin! Vous n'avez pas encor dans vos cités natales Mis à l'abri votre butin. Le retour n'est pas sûr j les mers les plus sereines. Cachent des écueils aux vainqueurs: C'est l'île de Circé, c'est l'antre des Syrènes; Leur chanson va tenter vos coeurs! Déjà vous leur cédez... mais la lyre d'Orphée Parle dans sa prudente main; Des lâches déités la voix est étouffée, Le vaisseau poursuit son chemin. EPODE III. Il touche au port; en lui la paix et l'abondance. De l'antique âge d'or le charme est revenu. Sur le pont égayé par le chant et la danse, Chaque homme participe au trésor inconnu. Des ailes tout à coup s'ouvrent avec tes voiles, O navire! à la mer adressant tes adieux, Tu vas, là-haut, briller au milieu des étoiles, Et tous tes matelots passent au rang des dieux. Sunium Sagesse des vieux jours, vierge mélodieuse, Muse vêtue encor de la pourpre du ciel, Manne que distillait une bouche pieuse, Science des enfants, faite d'ambre et de miel! La lumière et l'amour ruisselaient, ô déesse, Sur ta chaste poitrine en un même ruisseau, Et l'homme entre tes bras buvait avec ivresse Le breuvage du vrai dans la coupe du beau. Nul livre n'abaissait ta main droite étendue; Le passé, dans tes chants, racontait l'avenir, Et, de l'éternité naguère descendue, Tu n'avais pour parler qu'à te ressouvenir. O vérité! ton âme habitait dans la lyre, L'esprit avec le son y chantait à la fois; Mais de ses flancs brisés où l'homme voulait lire, Il a fait envoler la pensée et la voix. Sainte inspiration, la terre t'a bannie! La science à pas lourds y creuse ses sillons; Le sage n'entend plus murmurer un génie; Dieu voile sa splendeur aux yeux des nations. Mais, ô divin Platon, fils des vieux sanctuaires, Lorsque au fond de l'éther vous sommeillez encor, La muse vous nourrit des saints électualres, Et toucha votre bouche avec ses lèvres d'or. Elle vous fit ainsi poète entre les sages; Tous les autres parlaient et vous avez chanté! La myrrhe au sein de i'or se garde après des âges: Tous vos enseignements vivront dans la beauté. Je vous vois, ô vieillard, assis sous les portiques, Et marchant lentement sous les platanes verts, Et sur un lit d'ivoire en ces festins antiques Où coulaient à la fois le nectar et les vers. Là, couronné de fleurs, ô hiérophante, ô prêtre! Vous découvriez le seuil d'un monde radieux; Vos amis se pressaient, beaux comme leur beau maître, Et leurs regards suivaient le chemin de vos yeux. Ainsi qu'un vin bénit que l'on boit à la ronde, Vous répandiez sur eux un discours embaumé, En flattant sous vos doigts la chevelure blonde D'un jeune Athénien immobile et charmé. Après venait un choeur de femmes d'Ionie; La flûte cadençait leurs pas mélodieux; Puis, ô Grecs! enivrés d'amour et d'harmonie, Vous chantiez sur la lyre un hymne ponr les dieux. Sunium! Sunium, ô divin promontoire Que la mer de Myrtho baigne amoureusement, Ta cime a vu trôner le sage dans sa gloire! Il a mêlé sa voix à ton gémissement! Il venait là s'asseoir sur la roche dorée, Le poète! il parlait avec un front riant; Parfois, comme pour lire une page inspirée, Il s'arrêtait, les yeux plongés dans l'Orient. Ses disciples, drapés dans leurs manteaux de laine, Dans les myrtes en fleurs se groupant au hasard, Recevaient en leurs coeurs, muets et sans haleine, Le baume qui coulait des lèvres do vieillard. Sunium! Sunium! as-tu fait à sa place Fleurir un laurier rose ou quelque arbre inconnu? As-tu plus de parfums pour la brise qui passe? Tes échos chantent-ils depuis qu'il est venu? À un grand arbre L'esprit calme des dieux habite dans les plantes. Heureux est le grand arbre aux feuillages épais; Dans son corps large et sain la sève coule en paix, Mais le sang se consume en nos veines brûlantes. A la croupe du mont tu sièges comme un roi; Sur ce trône abrité, je t'aime et je t'envie; Je voudrais échanger ton être avec ma vie, Et me dresser tranquille et sage comme toi. Le vent n'effleure pas le sol où tu m'accueilles; L'orage y descendrait sans pouvoir t'ébranler; Sur tes plus hauts rameaux, que seuls on voit trembler, Comme une eau lente, à peine il fait gémir tes feuilles. L'aube, un instant, les touche avec son doigt vermeil; Sur tes obscurs réseaux semant sa lueur blanche, La lune aux pieds d'argent descend de branche en branche, Et midi baigne en plein ton front dans le soleil. L'éternelle Cybèle embrasse tes pieds fermes; Les secrets de son sein, tu les sens, tu les vois; Au commun réservoir en silence tu bois, Enlacé dans ces flancs où dorment tous les germes. Salut, toi qu'en naissant l'homme aurait adoré! Notre âge, qui se rue aux luttes convulsives, Te voyant immobile, a douté que tu vives, Et ne reconnaît plus en toi d'hôte sacré, Ah! moi, je sens qu'une âme est là sous ton écorce: Tu n'as pas nos transports et nos désirs de feu, Mais tu rêves, profond et serein comme un dieu; Ton immobilité repose sur ta force. Salut! Un charme agit et s'échange entre nous. Arbre, je suis peu fier de l'humaine nature; Un esprit revêtu d'écorce et de verdure Me semble aussi puissant que le nôtre et plus doux. Verse à flots sur mon front ton ombre qui m'apaise; Puisse mon sang dormir et mon corps s'affaisser; Que j'existe un moment sans vouloir ni penser: La volonté me trouble, et la raison me pèse. Je souffre du désir, orage intérieur; Mais tu ne connais, toi, ni l'espoir, ni le doute, Et tu n'as su jamais ce que le plaisir coûte; Tu ne l'achètes pas au prix de la douleur. Quand un beau jour commence et quand le mal fait trêve, Les promesses du ciel ne valent pas l'oubli; Dieu même ne peut rien sur le temps accompli; Nul songe n'est si doux qu'un long sommeil sans rêve. Le chêne a le repos, l'homme a la liberté... Que ne puis-je en ce lieu prendre avec toi racines! Obéir, sans penser, à des forces divines, C'est être dieu soi-même, et c'est ta volupté. Verse, ah! verse dans moi tes fraîcheurs printanières, Les bruits mélodieux des essaims et des nids, Et le frissonnement des songes infinis; Pour ta sérénité je t'aime entre nos frères. Si j'avais, comme toi, tout un mont pour soutien, Si mes deux pieds trempaient dans la source des choses, Si l'Aurore humectait mes cheveux de ses roses. Si mon coeur recélait toute la paix du tien; Si j'étais un grand chêne avec ta sève pure, Pour tous, ainsi que toi, bon, riche, hospitalier, J'abriterais l'abeille et l'oiseau familier Qui, sur ton front touffu, répandent le murmure; Mes feuilles verseraient l'oubli sacré du mal; Le sommeil, à mes pieds, monterait de la mousse; Et là viendraient tous ceux que la cité repousse Ecouter ce silence où parle l'idéal. Nourri par la nature, au destin résignée, Des esprits qu'elle aspire et qui la font rêver, Sans trembler devant lui, comme sans le braver, Du bûcheron divin j'attendrais la cognée. La Mort D’Un Chêne. I Quand l'homme te frappa de sa lâche cognée, Ô roi qu'hier le mont portait avec orgueil, Mon âme, au premier coup, retentit indignée, Et dans la forêt sainte il se fit un grand deuil. Un murmure éclata sous ses ombres paisibles; J'entendis des sanglots et des bruits menaçants; Je vis errer des bois les hôtes invisibles, Pour te défendre, hélas! contre l'homme impuissants. Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage, Et mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours, Planèrent sur ton front comme un pâle nuage, Perçant de cris aigus tes gémissements sourds. Le flot triste hésita dans l'urne des fontaines; Le haut du mont trembla sous les pins chancelants, Et l'aquilon roula dans les gorges lointaines L'écho des grands soupirs arrachés à tes flancs. Ta chute laboura, comme un coup de tonnerre, Un arpent tout entier sur le sol paternel; Et quand son sein meurtri reçut ton corps, la terre Eut un rugissement terrible et solennel: Car Cybèle t'aimait, toi l'aîné de ses chênes, Comme un premier enfant que sa mère a nourri; Du plus pur de sa sève elle abreuvait tes veines, Et son front se levait pour te faire un abri. Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse, Où toujours en avril elle faisait germer Pervenche et violette à l'odeur fraîche et douce, Pour qu'on choisît ton ombre et qu'on y vînt aimer. Toi, sur elle épanchant cette ombre et tes murmures, Oh! tu lui payais bien ton tribut filial! Et chaque automne à flots versait tes feuilles mûres, Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal. La terre s'enivrait de ta large harmonie; Pour parler dans la brise, elle a créé les bois: Quand elle veut gémir d'une plainte infinie, Des chênes et des pins elle emprunte la voix. Cybèle t'amenait une immense famille; Chaque branche portait son nid ou son essaim: Abeille, oiseaux, reptile, insecte qui fourmille, Tous avaient la pâture et l'abri dans ton sein. Ta chute a dispersé tout ce peuple sonore; Mille êtres avec toi tombent anéantis; À ta place, dans l'air, seuls voltigent encore Quelques pauvres oiseaux qui cherchent leurs petits. Tes rameaux ont broyé des troncs déjà robustes; Autour de toi la mort a fauché largement. Tu gis sur un monceau de chênes et d'arbustes; J'ai vu tes verts cheveux pâlir en un moment. Et ton éternité pourtant me semblait sûre! La terre te gardait des jours multipliés... La sève afflue encor par l'horrible blessure Qui dessécha le tronc séparé de ses pieds. Oh! ne prodigue plus la sève à ces racines, Ne verse pas ton sang sur ce fils expiré, Mère! garde-le tout pour les plantes voisines: Le chêne ne boit plus ce breuvage sacré. Dis adieu, pauvre chêne, au printemps qui t'enivre: Hier, il t'a paré de feuillages nouveaux; Tu ne sentiras plus ce bonheur de revivre: Adieu, les nids d'amour qui peuplaient tes rameaux! Adieu, les noirs essaims bourdonnant sur tes branches, Le frisson de la feuille aux caresses du vent, Adieu, les frais tapis de mousse et de pervenches Où le bruit des baisers t'a réjoui souvent! Ô chêne! je comprends ta puissante agonie! Dans sa paix, dans sa force, il est dur de mourir; À voir crouler ta tête, au printemps rajeunie, Je devine, ô géant! ce que tu dois souffrir. Ainsi jusqu'à ses pieds l'homme t'a fait descendre; Son fer a dépecé les rameaux et le tronc; Cet être harmonieux sera fumée et cendre, Et la terre et le vent se le partageront! Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure? Où s'en vont ces esprits d'écorce recouverts? Et n'est-il de vivant que l'immense nature, Une au fond, mais s'ornant de mille aspects divers? Quel qu'il soit, cependant, ma voix bénit ton être Pour le divin repos qu'à tes pieds j'ai goûté. Dans un jeune univers, si tu dois y renaître, Puisses-tu retrouver la force et la beauté! Car j'ai pour les forêts des amours fraternelles; Poète vêtu d'ombre, et dans la paix rêvant, Je vis avec lenteur, triste et calme, et, comme elles, Je porte haut ma tête, et chante au moindre vent. Je crois le bien au fond de tout ce que j'ignore; J'espère malgré tout, mais nul bonheur humain: Comme un chêne immobile, en mon repos sonore, J'attends le jour de Dieu qui nous luira demain. En moi de la forêt le calme s'insinue; De ses arbres sacrés, dans l'ombre enseveli, J'apprends la patience aux hommes inconnue, Et mon coeur apaisé vit d'espoir et d'oubli. Mais l'homme fait la guerre aux forêts pacifiques; L'ombrage sur les monts recule chaque jour; Rien ne nous restera des asiles mystiques Où l'âme va cueillir la pensée et l'amour. Prends ton vol, ô mon coeur! la terre n'a plus d'ombres Et les oiseaux du ciel, les rêves infinis, Les blanches visions qui cherchent les lieux sombres, Bientôt n'auront plus d'arbre où déposer leurs nids. La terre se dépouille et perd ses sanctuaires; On chasse des vallons ses hôtes merveilleux. Les dieux aimaient des bois les temples séculaires, La hache a fait tomber les chênes et les dieux. Plus d'autels, plus d'ombrage et de paix abritée, Plus de rites sacrés sous les grands dômes verts! Nous léguons à nos fils la terre dévastée; Car nos pères nous ont légué des cieux déserts. II Ainsi tu gémissais, poète, ami des chênes, Toi qui gardes encor le culte des vieux jours. Tu vois l'homme altéré sans ombre et sans fontaines; Va! l'antique Cybèle enfantera toujours! Lève-toi! c'est assez pleurer sur ce qui tombe; La lyre doit savoir prédire et consoler; Quand l'esprit te conduit sur le bord d'une tombe, De vie et d'avenir c'est pour nous y parler. Crains-tu de voir tarir la sève universelle, Parce qu'un chêne est mort et qu'il était géant? Ô poète! âme ardente en qui l'amour ruisselle, Organe de la vie, as-tu peur du néant? Va! l'oeil qui nous réchauffe a plus d'un jour à luire; Le grand semeur a bien des graines à semer. La nature n'est pas lasse encor de produire: Car, ton coeur le sait bien, Dieu n'est pas las d'aimer. Tandis que tu gémis sur cet arbre en ruines, Mille germes là-bas, déposés en secret, Sous le regard de Dieu, veillent dans ces collines, Tout prêts à s'élancer en vivante forêt. Nos fils pourront aimer et rêver sous leurs dômes; Le poète adorer la nature et chanter: Dans l'ombreux labyrinthe où tu vois des fantômes, Un idéal plus pur viendra les visiter. Croissez sur nos débris, croissez, forêts nouvelles! Sur vos jeunes bourgeons nous verserons nos pleurs; D'avance je vous vois, plus fortes et plus belles, Faire un plus doux ombrage à des hôtes meilleurs. Vous n'abriterez plus de sanglants sacrifices; L'âge emporte les dieux ennemis de la paix. Aux chants, aux jeux sacrés, vos séjours sont propices; Votre mousse aux loisirs offre des lits épais. Ne penche plus ton front sur les choses qui meurent; Tourne au levant tes yeux, ton coeur à l'avenir. Les arbres sont tombés, mais les germes demeurent; Tends sur ceux qui naîtront tes bras pour les bénir. Poète aux longs regards, vois les races futures, Vois ces bois merveilleux à l'horizon éclos; Dans ton sein prophétique écoute les murmures , Écoute! au lieu d'un bruit de fer et de sanglots, Sur des coteaux baignés par des clartés sereines, Où des peuples joyeux semblent se reposer, Sous les chênes émus, les hêtres et les frênes, On dirait qu'on entend un immense baiser. Le Bûcheron I Le chêne aux flancs noueux dans l'herbe est couché mort; Mais du vieux bûcheron c'est le dernier effort; Il pose sa cognée et s'accoude au long manche; Il se courbe, en soufflant, le pied sur une branche; Son morceau de pain noir est gagné pour demain; Et, s'essuyant le front du revers de la main: « Triste et rude métier que de porter la hache! A ce labeur de mort quel dieu m'a condamné? Sur tes plus beaux enfants j'ai frappé sans relâche, Et je t'aime pourtant, forêt où je suis né! » Ton ombre est mon pays; j'y vieillis; je sais l'âge Des grands chênes épars sur les coteaux voisins. Jamais je ne dormis dans les murs d'un village; Je ne cueillis jamais le blé ni les raisins. » Ma mère me berça dans la mousse et l'écorce; J'ai, dans un nid pareil, vu dormir mes enfants; Et, comme moi jadis, fiers de leur jeune force, Ils grimpaient, tout petits, sur l'arbre que je fends. » J'ai compté de beaux jours, hélas! et des jours sombres Que savent tous ces bois, complices ou témoins; J'ai connu d'autres maux que la faim sous leurs ombres; Dans un corps endurci l'âme ne vit pas moins. » Je la sens s'agiter sous le joug qui m'enchaîne; Et l'arbre, gémissant de mes coups assidus, Parle au noir bûcheron qui fend le coeur du chêne Comme aux pâles rêveurs sur la mousse étendus. » J'eus chez vous mon printemps, mes songes, mes chimères, Arbres qui modérez le soleil et le vent! J'ai versé sur vos pieds des larmes bien arrières, Mais pour moi votre miel a coulé bien souvent. » J'entends parfois de loin monter la voix des villes, Elle m'arrive en bruits douloureux et discords; J'aime mieux écouter ces feuillages mobiles D'où pleut un frais sommeil sur l'âme et sur le corps. » D'ailleurs, la voix qui siffle en traversant l'érable, Le son calme et plaintif qui s'exhale du pin, Ont un écho dans moi, profond, vague, ineffable Dont j'écoute en tous lieux le murmure sans fin. » Si j'ai vos bras noueux, vos cheveux longs et rudes, J'ai mes chansons aussi, mes bruits graves et doux, Et sur mon front ridé le vent des solitudes, O chênes fraternels, frémit comme sur vous! » En ennemi, pourtant, sur ces monts que j'outrage, La hache en main, frappant tous mes hôtes chéris, Liés en vils faisceaux pour un sordide usage, Des rameaux et des troncs j'entasse les débris. » Aussi mon âme est triste et j'ai le regard sombre; Destructeur des forêts, je me suis odieux; J'ai déjà dépouillé cent arpents de leur ombre; J'ai fait place aux humains; pardonnez-moi, grands dieux! » Mais c'est la pauvreté qui par moi vous profane, Saints temples des forêts, arbres que j'aime en vain! Pour mes fils affamés dans ma pauvre cabane, Chaque arbre, hélas! qui tombe est un morceau de pain. » La pauvreté! c'est elle avec qui ce fer lutte; Elle fait taire en moi ces choses que j'entends; C'est elle qui renverse, en pleurant sur sa chute, Pour les besoins d'un jour, le chêne de cent ans. » Heureux! - si le bonheur visite un riche même, Loin de cette ombre antique où parle un dieu caché, - Heureux le laboureur, heureux celui qui sème Et reçut des aïeux son champ tout défriché! » Il ne récolte pas son pain du sacrilège; Tranquille en son labeur, ignorant mes combats, Il n'a jamais sapé le toit qui le protège, Ces vieilles amitiés qu'en frémissant j'abats. » Adieu les troncs divins qu'un peuple immense habite, Les abeilles et l'homme et les oiseaux du ciel, Tours que le vent balance et dont le flanc palpite Ruisselant de fraîcheur, d'harmonie et de miel 1 » Il en reste un... marqué du sceau fatal du maître, Mon plus cher souvenir... à frapper quelque jour, Mon vieil hôte, du bois l'ornement et l'ancêtre; A lui de s'écrouler... Puis ce sera mon tour! » II Frappe, ô vieux bûcheron, et détruis sans murmures: Les anciennes forêts pour la hache sont mûres. L'orage est, comme toi, terrible et bienfaisant. Oui, votre office est rude et ton fer est pesant: Car ces bois sont pour toi consacrés par des tombes, Ces rameaux ont porté le nid de tes colombes, Et ce chêne entouré d'un culte filial Prêta sa mousse épaisse à ton lit nuptial; Dans le vague sommeil où son ombre te plonge, De tes jeunes saisons le rêve se prolonge. Il est dur de saper et de jeter au feu Les vieux piliers du temple où l'on a connu Dieu. Mais des vallons obscurs et peuplés de fantômes Aux ailes d'or du jour il faut ouvrir les dômes, Pour qu'un soleil fécond fasse, en dardant sur eux, Fuir de l'humide sol les esprits ténébreux, Et, préparant les champs à des moissons prochaines, Livre à des bras humains le royaume des chênes. Dieu le veut, les cités déplacent les forêts, Et le désert souvent suit la cité de près. Comme l'arbre, à son jour, quitte ou reprend sa feuille, Quoi que fasse en ses flancs la ruche et qu'elle veuille, Ainsi, docile au vent toujours prêt à souffler, Le monde en ses saisons doit se renouveler. Sur les coteaux ombreux pour qu'un peuple y fourmille, Fais place avec la hache à ta jeune famille; Là, sous les cerisiers encor rouges de fruit, Mille bruns moissonneurs souperont à grand bruit; De beaux enfants joufflus, rentrant le soir aux granges, Passeront en chantant sur le char des vendanges, Et les joyeux voisins viendront se convier A rompre le pain blanc au pied de l'olivier. Et tout ce peuple heureux des vastes métairies, Uni pour le travail en douces confréries, Célèbre en ses chansons l'ancêtre courageux Qui de l'âge de fer vit les jours orageux, Prépara le désert à la culture humaine, Et, pour faire à ses fils un plus libre domaine, Brava, tout en pleurant l'ombre qu'il adorait, L'amour et la terreur de l'antique forêt. La Chanson de l’alouette Je suis, je suis le cri de joie Qui sort des prés à leur réveil; Et c'est moi que la terre envoie Offrir le salut au soleil. Je pars des chaumes blancs de brume, A mes pieds flotte un fil d'argent, La rosée emperle ma plume, Et je la sème en voltigeant. Je plane et chante la première Dans l'azur frais où l'aube éclot; Je me baigne dans la lumière, Et vais me mirer dans un flot. Ma voix est sans note plaintive, Je ne dis rien au triste soir; Je suis la chanson folle et vive De la jeunesse et de l'espoir. Je dis au malade qui veille: Bénis Dieu, la nuit va unir! Au laboureur que je réveille: Fais ton sillon pour l'avenir! Si mon chant près d'une fenêtre Attire un couple jeune et beau, Je répète: Le jour va naître, Laisse partir ton Roméo! Je suis, je suis le cri de joie Qui sort des prés à leur réveil; Et c'est moi que la terre envoie Offrir un salut au soleil. Alma parens J'irai boire l'eau vierge aux sources des grands fleuves; Mes pieds se poseront sur l'azur du glacier. Je veux baigner mon corps aux flots des brises neuves, L'éther le trempera comme l'onde l'acier. Dormons sur une cime avec effort gravie; Dans la neige éternelle il faut laver nos mains; L'air fait mouvoir là-haut des principes de vie, Allons l'y respirer pur des souffles humains. J'emprunterai ma force aux forces maternelles; Nature, ouvre tes bras à ton fils épuisé, Laisse ma bouche atteindre à tes fortes mamelles: Jamais l'homme à ton sein n'a vainement puisé. Je veux monter si haut sur les Alpes sublimes, Que rien ne vienne à moi des miasmes d'en bas; Un nuage à mes pieds couvrira les abîmes; Si le monde rugit, je ne l'entendrai pas! Votre regard s'arrête au flanc noir de la nue; Moi, j'en verrai d'en haut le côté lumineux, J'embrasserai de l'âme une sphère inconnue, Je toucherai des mains ce qui fuit à vos yeux. Montons! le vent se meurt aux pieds du roc immense, Le doute ne saurait flotter sur ce haut lieu; Montons! enveloppé de calme et de silence, Sur ces larges trépieds j'entendrai parler Dieu. L'air aspiré là-haut vivra dans ma poitrine, Dans l'ombre de la plaine un rayon me suivra; Ceux qui m'ont vu gravir pesamment la colline Ne reconnaîtront plus l'homme qui descendra. Ainsi je me parlais, plein d'un espoir insigne, J'ai suivi sans tarder ce guide intérieur; Du faîte de leurs tours les Alpes m'ont fait signe, Et sur leurs blancs degrés j'ai versé ma sueur. Plus haut que le sapin, plus haut que le mélèze, Sur la neige sans tache au soleil j'ai marché; Dans l'éther créateur je me baigne à mon aise; Le monde où j'aspirais, mes deux pieds l'ont touché. J'ai dormi sur les fleurs qui viennent sans culture, Dans les rhododendrons j'ai fait mon sentier vert; J'ai vécu seul à seule avec vous, ô nature! Je me suis enivré des senteurs du désert. Je me suis garanti de toute voix humaine Pour écouter l'eau sourdre et la brise voler; J'ai fait taire mon coeur et gardé mon haleine Pour recevoir l'esprit qui devait me parler; Et voilà qu'entouré des cimes argentées, Cueillant le noir myrtil, buvant un flot sacré, Goûtant sous les sapins les ombres souhaitées, Libre dans mes déserts, voilà que j'ai pleuré! Le soleil dore en vain les Alpes jusqu'au faîte; Si je plonge en mon coeur, toujours de l'ombre au fond; J'ai rencontré le sphinx en cherchant le prophète; L'avide immensité m'absorbe et me confond. Est-ce donc par orgueil que ton front nous attire, Est-ce pour éblouir que ton oeil resplendit, O nature! et n'as-tu rien de plus à me dire Que ces mots: Je suis grande et vous êtes petit? Est-ce pour mieux sentir ma défaillance intime Que je suis venu, seul et si loin, t'implorer? Oh! je n'ai pas besoin d'un oracle sublime Pour me trouver débile et pour savoir pleurer! Pourquoi de tes enfants tromper la soif, ô mère? Il faut à leur poitrine un lait puissant et pur; Si tu ne fais jaillir qu'une boisson amère, Pourquoi leur tendre encor tes mamelles d'azur? Pourquoi devant mes yeux ta paupière abaissée? Tout langage entre nous s'est-il déjà perdu? Je viens chercher en toi quelque sainte pensée; Pourquoi, d'un signe au moins, n'as-tu pas répondu? Mais, sans doute, mon âme était mal préparée; Les souvenirs d'en bas voilaient mon oeil obscur; Pour l'huile de lumière et la manne sacrée Le vase n'était pas d'un métal assez pur. Peut-être l'eau terrestre a flétri ma poitrine; J'ai bu ces vins trompeurs dont tant d'hommes sont morts; Je frapperais en vain à la roche divine, Je ne puis plus porter le breuvage des forts. Serait-ce qu'une main invisible et jalouse Entre nos saints baisers élève un mur d'effroi? Comme sur les beautés secrètes d'une épouse, Dieu veut jeter peut-être un voile épais sur toi. Il veut choisir lui-même et compter ses prophètes; Tout homme n'a pas droit au sacré rameau d'or; Dieu place à tes côtés d'austères interprètes, L'anathème sur toi plane et menace encor. Le colloque de l'homme et de la solitude Te fait-il craindre, ô Dieu, ton nom mis en oubli? Tu veux le surveiller avec inquiétude, Et tes prêtres ont dit quelque part: Væ soli! [1] Si, comme l'univers, l'âme est ta créature, Pourquoi jeter entre eux cet abîme profond? Laisse s'entrelacer mon coeur et la nature. Pourquoi tant de secret, si le bien est au fond? Un esprit de terreur habite dans l'espace, Vole à travers les bois sur les eaux et dans l'air; Quand l'âme et le désert se trouvent face à face, L'homme sent le frisson roidir toute sa chair. La nature sourit comme une amante reine; Elle ouvre un sein vermeil, l'homme va s'y jeter; Et, quand son bras s'enlace au cou de la sirène, Un bras plus fort se dresse entre eux pour l'arrêter. Dans la source d'eau bleue où pour boire on se penche Il met la salamandre, il cache un sel amer; Sur l'ombre où l'on s'endort il suspend l'avalanche, Sous la barque où l'on chante il fait gronder la mer. Une secrète horreur qui trouble les plus braves Entre le monde et nous s'étend pour le voiler; Notre âme et l'univers sont-ils donc des esclaves A qui leur Dieu tremblant défend de se parler? Je voulais, ô nature, avoir un lit de mousse, Y dormir avec toi couvert par la forêt; Mais ton oeil tour à tour m'attire et me repousse: De ma tristesse immense est-ce là le secret? Un air qui me supporte, où donc le trouverai-je? Je n'ai pu m'enlever sur l'aile d'aucun vent; J'ai respiré l'ennui dans les fleurs, sur la neige; Les chênes n'ont pour moi qu'un ombrage énervant. Serait-ce qu'à mon coeur la solitude pèse? Ne l'ai-je enfin trouvée, après tant de chemin, Que pour dire aussi, moi, qu'elle est chose mauvaise, Et pour y regretter le tourbillon humain? Peut-être, en maudissant les prisons où nous sommes, J'aurai trop présumé des vertus du désert; Plus que je ne l'ai cru l'homme a besoin des hommes; La terre ne dit rien s'ils cessent leur concert. Mais ne blasphémons pas la nature éternelle, Son lait pur coulera pour nous au jour marqué; Pour vivre de sa vie et tout comprendre en elle, Je sens bien, ô mon coeur, ce qui vous a manqué. Oui, la nature est morne autour du solitaire, La fleur qu'il cueille est pâle et ses jours sont moins bleus; Mais la terre sourit et parle sans mystère, Quand sur sa robe verte on vient dormir à deux. Elle livre par mille aux amants, aux poètes, Les trésors qu'elle cache au sombre analyseur, Et convie aux secrets de ses mystiques fêtes L'homme ardent et serein qui pense avec le coeur. Secoue, ô mon esprit, toutes tes peurs sans causes, Soutiens vers l'infini ton essor filial, Aspire aux vieux sommets, vois les sources des choses, Vois poindre sur les monts le soleil idéal. Poursuis dans les déserts la grande âme du monde, Fouille dans cette mer où chacun peut plonger; Chante, invoque, bénis: pour qu'elle te réponde, C'est à force d'amour qu'il faut l'interroger. Oui, l'homme, malgré tout, s'il aspire et s'il aime, Au fond de l'univers voit un Dieu qui sourit. O nature! le mal n'est pas ton mot suprême, L'ouragan fauche moins que le sol ne fleurit. Oui, dans l'éclat divin dont ta face est empreinte, C'est mieux que la grandeur que l'homme adore en toi; Quoique ton front chenu répande au loin la crainte, Le noeud qui nous unit n'est pas un noeud d'effroi. Car, même à travers l'ombre et le bruit des tempêtes, Sur les rochers déserts où triste je rêvais, Même au bas des glaciers qui craquaient sur nos têtes, Dans tes jours de colère et dans mes jours mauvais, Sous tes sourcils froncés perçaient des yeux de mère; Toujours près de l'absinthe une ruche de miel, Toujours cent épis d'or pour une ivraie amère, Et partout l'espérance, et partout l'arc-en-ciel! Partout, des eaux, de l'air, des arbres, de la mousse, De la neige, des fleurs, des ténèbres, du jour, Des antres et des nids, sortait une voix douce Qui remplissait l'espace, et qui disait: Amour! À la Terre - O mère des vivants, ô terre, ô déité, Nul homme plus que moi n'adore ta beauté! Il n'est pas de rayon au ciel, et pas de globe, Qui me soient plus sacrés qu'une fleur de ta robe. - Je me souviens de toi; sur mes plus hauts sommets Un pied plus amoureux ne se posa jamais. Je t'ai vu, gravissant mes Alpes solitaires, T'abreuver à longs traits dans leurs coupes austères. - Ah! j'étais libre et fort, j'étais seul avec Dieu, Pas un vestige humain ne souillait ce saint lieu! Jamais je n'ai senti, depuis cette heure étrange, D'amour et de terreur cet enivrant mélange. Quand il fallut revoir la plaine où l'homme est roi, Mère, je m'indignais et je pleurais sur toi: Car, ô terre, à plaisir l'homme te défigure; Rien ne te restera de ta noble parure; Chacun de nos travaux t'enlève une beauté; Tu vas baissant ton front comme un taureau dompté. Dans ton royaume antique, une aveugle industrie Fera céder bientôt l'ordre à la symétrie. Par des murs anguleux les champs sont divisés; Les fleuves gracieux, dans leurs lits maîtrisés, Ont aligné les plis de leurs courbes divines; Un lourd niveau s'étend sur le sein des collines, Et le jour n'est pas loin où nous ne verrons plus Un seul arbre debout sur ces monts chevelus; Jusqu'au dernier sommet, les nations accrues Décharnent le granit sous le fer des charrues. O chênes, ô forêts, ô lieux doux et sacrés, Temple où les premiers dieux à nous se sont montrés, Où de nos jours encor l'esprit d'en haut se cache, Mon coeur saigne pour vous à chaque coup de hache! Je sens une même âme entre nous s'échanger; Ailleurs que parmi vous je me crois étranger; Il pleut de vos rameaux des visions sans nombre, Et l'intime soleil me luit mieux sous votre ombre! Quand l'homme, ainsi vainqueur des fleuves et des bois, Au plus lointain désert aura donné des lois Et mis à nu des monts les squelettes énormes, Et serré tes beaux flancs de réseaux uniformes, O globe, dépouillé de ta vieille splendeur, Pourras-tu d'idéal parler dans ta laideur? - Ami de mes secrets et de mes solitudes, Ah! laisse-moi sourire à tes inquiétudes! L'homme te fait trembler pour nos abris charmants, Et tu le vois déjà vainqueur des éléments. C'est ainsi, je le sais, que parlent vos prophètes; Vos Titans sont tout prêts à trôner sur mes faîtes; Ils partagent déjà mes dépouilles entre eux, Et sillonnent mes flancs de leurs fers orgueilleux. Mais ils n'ont pas encore avec leur main rebelle Ébranlé les créneaux de l'antique Cybèle; Mon vieux front de ses tours n'est pas découronné, Et du Sphinx des déserts l'oedipe n'est pas né! De plans audacieux soyez toujours prodigues; Multipliez vos chars, vos vaisseaux et vos digues: Comme fait un coursier la poudre de ses crins, Je puis tout disperser en secouant mes reins. Contre le repos Va! marche au but suprême où marche toute chose: Vois, d'un souffle divin l'espace est tourmenté; Quel globe est endormi? quel astre se repose? Toi seul tu prétendrais à l'immortalité! Attends-tu là, couché, que le désert t'apporte Ses fontaines d'eau vive où tu veux t'étancher; Et, venu pour toi seul, que Dieu frappe à ta porte, Sans que tu daignes faire un pas pour le chercher? Ses bras te sont tendus; va toi-même, et réclame La part qui te revient d'air pur et de soleil; Et s'il pleut quelque part de la manne pour l'âme, Sache, pour la cueillir, t'arracher au sommeil. Suis l'instinct qui t'invite à sortir de toi-même, Si tu veux croître en force, en sagesse, en beauté; Vois le saint univers qui t'appelle et qui t'aime: Cherche en lui ce qui manque à ta divinité. Monte sur les sommets, fouille dans les cavernes; Aux astres, aux volcans, allume tes flambeaux; Agrandis chaque jour l'empire ou tu gouvernes; De ton sceptre brisé réunis les lambeaux. Dompte les éléments et rends-les tributaires; Mets aux chaînes Protée; emploie à tes desseins La nymphe des glaciers et l'esprit des cratères; Multiplie, ô Titan! tes sublimes larcins. Du vol de la pensée aide tes bras trop frêles; La volonté des monts sait courber les sommets; Fatigue tour à tour ou tes pieds ou tes ailes, Et rampe, s'il le faut, mais ne t'assieds jamais. Lève-toi! Dieu maudit les races accroupies Des stagnantes cités respirant F air mauvais; Le doute et le repos aujourd'hui sont impies: Homme, sache trouver ce qu'enfant tu rêvais. Marche seul, si ton frère en chemin t'abandonne Et des désirs sacrés ne sent plus l'aiguillon. Vois là-bas, au désert, ce champ que Dieu te donne: Au sol de l'inconnu va creuser ton sillon. Souffre et combats; la lutte a des palmes certaines! C'est trop peu d'en gémir, il faut dompter le mal; Il faut chercher et vaincre, au bout des mers lointaines, Le monstre vigilant qui garde l'idéal. Passe, et n'écoute pas qui taxe de mensonge Cet invincible espoir, ton guide et ton soutien: Tout abîme a sa perle; et quand le coeur y plonge, Sous l'horrible douleur il trouve encor le bien. Va, sans le renier, jusqu'au bout de ton rêve. Qu'aperçois-tu, mon âme? Au fond, n'est-ce pas Dieu? Tu vas à lui. Crains-tu d'échouer sur la grève? Est-ce pour te tromper qu'y luit son oeil de feu? Pars, recueillant les bruits sous les chênes prophètes, Les parfums, les rayons que darde l'avenir; Demande au vin sacré que versent les poètes L'ardeur de proclamer celui qui doit venir! Remplis donc à deux mains la coupe où tu t'enivres; Puise dans le désert, puise dans la cité. Va! lis dans la nature, et même dans les livres; Où l'amour n'est-il pas? où n'est pas la beauté? Prends à la terre, aux flots, tout ce qui s'en exhale; Emporte dans ton vol les rumeurs des chemins; Prends aux fleurs des sommets l'haleine matinale; Respire-la mêlée à celle des humains! Vole au terme entrevu de tes courses fécondes, Sans t'arrêter ici, car le but est ailleurs: Car, ô souffle immortel, tu dois à d'autres mondes Porter ce que le nôtre a d'atomes meilleurs. Va donc, homme, va donc! ta moisson n'est pas mûre, Tu n'as pas tout aimé, tu n'as pas tout compris; Tu n'as pas accompli, sous l'oeil de la nature, Les rites de l'hymen avec tous ses esprits! Marche sans t'endormir, même parmi les roses, Pour aller, quand la terre aura repris tes os, Vers l'être que tu sens à travers toutes choses, Te reposer en lui... s'il connaît le repos! La Cigale L'air pèse et brûle; il n'est dans l'herbe et les épis Bruit d'ailes ni murmures; Même les froids lézards se cachent assoupis Au fond des gerbes mûres. La feuille au loin se tait dans l'immobilité, Pas un oiseau ne vole; La terre a vu tarir dans les bras de l'été Sa sève et sa parole. De la plaine embrasée où sont les habitants? La vie est-elle encore?... Oui, la nature veille, et, joyeux, je t'entends, O cigale sonore! Ton cri sort des sillons brûlants et crevassés, De l'orme aux branches sèches, Parmi les chauds rayons qu'un ciel rouge a lancés Aigus comme des flèches, C'est toi qu'un doux vieillard, des voluptés épris, Disait aux dieux pareille; Et l'homme de nos jours te ferme avec mépris Son coeur et son oreille! En cercle les héros t'écoutaient autrefois Comme un hymne dorique. Qui donc s'est transformé de l'homme ou de ta voix, O chanteuse homérique? Non, tu n'as rien changé, nature, à tes accents, Ta musique est la même; Mais pour trouver la clef de tes accords puissants, Il faut d'abord qu'on t'aime. Poète, je le sais, nul n'est vil à mes yeux Des mille aspects de l'être; Tout cri révèle une âme, et mon coeur sérieux L'accueille et s'en pénètre. Viens, cigale ma soeur, et chante près de moi; Nui homme sacrilège N'oserait, où je suis, porter la main sur toi; La muse te protège. Moi, je me dis impur, si dans l'ombre en marchant J'écrase un frêle insecte; Au choeur universel tout ce qui prête un chant, Il faut qu'on le respecte: Car la terre gémit, car Dieu même est chagrin D'une note étouffée, Et d'une voix qui manque à l'hymne souverain Dont l'homme est coryphée. Hermia POÈME Un jour, obéissant à ces charmes austères Qu'exercent les hauts lieux sur les coeurs solitaires, Il voulut respirer la neige des sommets D'une chaste blancheur revêtus à jamais. Sur ces trépieds, où Dieu descend dans la lumière, Où les forêts, à l'homme unissant leur prière, Exhalent leurs senteurs et leurs bruits vers le ciel, Il s'enivra longtemps du souffle universel. Enfin, désaltéré des divines haleines, Un plus tiède horizon l'attire vers les plaines; Car, poète, il n'a vu qu'en ses rêves encor Au pays du soleil mûrir les pommes d'or. Après les régions de la neige éternelle, Des rocs tumultueux d*où le glacier ruisselle La mousse et le lichen sillonnent les flancs gris; Puis les rhododendrons rougissent tout fleuris; Puis, toujours Rabaissant, les cimes étagées De diverses forêts par zones sont chargées. Les mélèzes d'abord, les sapins, et des prés L'émail couvrant déjà des flancs plus tempérés, Et les hêtres touffus, les bouleaux, et les chênes Annonçant la douceur des collines prochaines. Sous leur ombre il marcha jusqu'au premier gradin D'où l'oeil saisit la plaine et son riant jardin, Et l'extrême horizon du lac aux bords fertiles, Dont le myrte et l'orange ont embaumé les îles. Offrant à la fatigue un asile attiédi, Là s'ouvrait une grotte au soleil de midi. D'un bois entremêlé de taillis, de clairière, De longs vergers en fleurs blanchissaient la lisière. Les coteaux sinueux qui portent les raisins, Et les plants d'oliviers, de là semblaient voisins, Et pourtant des sapins la tête haute et sombre Versait tout près encor la froideur de son ombre. Amoureux des jardins et des bois tour à tour, Dans la grotte paisible il se fit un séjour. La brise et le soleil, par une large entrée, Des parfums et des voix de toute la contrée Lui portaient le tribut. Un charmant arbrisseau Déployé sur le bord de la voûte en berceau, Sous un treillis de fleurs et de feuilles pendantes, Arrêtait de midi les flammes trop ardentes. L'arbre mystérieux, - il ignora son nom, - Entre la vie et l'être admirable chaînon, S'ébranlait de lui-même et par sa propre force, Comme s'il enfermait un dieu sous son écorce; Sans attendre aucun souffle il murmurait des sons, Ses fleurs dans leurs parfums répandaient des chansons, Des soupirs presque humains, une plainte si douce, Que sur le seuil de l'antre, et couché sur la mousse, Souvent, de ces beaux lieux le nouvel habitant Oubliait tout un jour de vivre en l'écoutant. Ainsi, sans les compter, il laissait fuir les heures, Dans ce désert, où Dieu lui donna ses meilleures. Des sommets aux vallons, quand, las d'avoir erré, Chaque soir, dans la grotte il s'était retiré, Un fertile sommeil, inconnu dans les villes, Sans les appesantir fermait ses yeux tranquilles; Par la porte d'ivoire un songe, hôte charmant Près de lui descendu, l'enivrait mollement, Et dans toutes ses nuits, d'une image pareille, A sa vue, à son coeur, répétait la merveille. Il voyait dans la grotte, au coin le plus obscur, Une lueur mêlée et d'argent et d'azur, Comme un reflet du lac lorsque la lune y brille, Jaillir des blancs contours d'un corps de jeune fille; Puis à la voûte, aux murs, sur les cristaux sculptés, L'auréole agrandie allumait des clartés. Un arbuste semblable à la plante inconnue, Et d'où sort comme un fruit la vierge demi-nue, A sa chaste ceinture attache un vêtement De rameaux et de fleurs noués confusément; De ses seins non voilés la neige ardente et pure S'élève et resplendit dans la sombre verdure; Sur sa hanche onduleuse un de ses bras descend; Une urne d'où les eaux coulent en gémissant A l'autre sert d'appui; tout est repos en elle; Un immobile éclair enflamme sa prunelle; Le silence divin sur ses lèvres sourit; A peine si la vie autrement s'y trahit, Tant son souffle est subtil, et dans son coeur paisible Glisse sans soulever un mouvement visible. Son âme cependant déborde, et par ses yeux Sa parole jaillit en ruisseaux radieux, Et sur l'heureux songeur s'épanchant tout entière, D'un rayon prolongé va toucher sa paupière. Lui, sent par tout son être, ébloui, palpitant, Ce regard de déesse et d'amante pourtant, Qui, dans sa fixité lumineuse et limpide, D'un baiser continu lui verse le fluide. Ainsi, jusqu'au matin, dans l'extase bercé, Sous un astre amoureux il dormait caressé. Illuminant son coeur d'une clarté suprême, La vierge aux yeux perçants le contemplait de même; L'urne et les rameaux verts chantaient divinement; Et c'était chaque nuit égal enivrement! Or, dans la grotte, après quelques jours, son vieux maître, Un homme au large front, des bois auguste prêtre, Descendant des hauts lieux, rentra: car, tous les ans, Sa main savante et douce aux mortels languissants, Dans le désert, aux pieds des neiges virginales, Cueillait, sous l'oeil de Dieu, les fleurs médicinales. Confiant pour cet hôte, et pieux comme un fils, Le jeune homme eut bientôt dit son nom, son pays, Son invincible amour des monts, des forêts sombres, Les désirs infinis qui pleuvent de leurs ombres, Ses courses, son sommeil dans la grotte abrité, Et le rêve charmant qui l'avait visité. Et le sage l'aima; dans les âmes brûlantes Il savait lire, ainsi que dans le sein des plantes; Il comprit cet enfant au désert envoyé Pour y lire de Dieu le livre déployé. Un soir, assis tous deux, sous les roches voûtées, Ayant pour frais tapis les mousses veloutées, Tandis que sur le lac la brunie s'épaissit, Il prépara son coeur et lui fit ce récit: I C'est du soleil de mai qu'Hermia nous est née; Sa mère, au bout des prés par les fleurs entraînée, Sous les rameaux en sève et les nids palpitants, Avait tout le matin respiré le printemps. Au bord du lac assise, appuyée au vieux saule Dont les feuilles d'argent pleurent sur son épaule, A ses pieds les iris, les joncs peuplés d'oiseaux, Les cygnes amoureux jouant dans les roseaux; Ses yeux plongent au loin sur l'eau bleue et vermeille Comme une large fleur où va boire une abeille, Et sa bouche entrouverte aspire le baiser D'un rayon de soleil qui vient de s'y poser. Là, seule et devant Dieu, sans assistance humaine, Ainsi que l'épi mûr laisse tomber sa graine, Comme l'écorce ouvrant un passage au bourgeon, Le calice à la fleur, le nuage au rayon, Comme si dans les airs dont l'esprit la pénètre Son sein eût recueilli le germe de votre être, Sans craindre de mourir, sans plainte et sans douleurs, Elle vous mit au monde, Hermia, sur les fleurs! On se rappelle encor ce jour dans nos contrées, Tant le soleil fut beau, tant les forêts sacrées, Et l'onde étincelante, et les plaines en feu, Semblèrent s'éveiller plus près de l'oeil de Dieu! Tout le ciel était pur des vapeurs de la terre, Comme un front virginal que nul souci n'altère; Les rêves infinis pouvaient prendre l'essor Sans qu'un nuage heurtât, là-haut, leurs ailes d'or. De cette matinée on cite des prodiges: Mille boutons éclos tout à coup sur leurs tiges, Les serpents disparus dans leurs antres obscurs, Et Dieu paralysant tous les êtres impurs, Et d'invisibles voix sous l'ombrage entendues, Et des gouttes de miel aux feuilles suspendues. Dans la vigne et les prés, sur les bruns travailleurs Il tomba de chaque arbre une neige de fleurs; De gais oiseaux volant au bord des toits champêtres Posèrent des rameaux sur toutes les fenêtres. L'air entrait comme un baume au coeur des affligés, Les outils du labeur paraissaient plus légers; Chacun se sentait pur de ses haines passées, Une heure enfin coula sans mauvaises pensées. Sur le sein maternel, enfant joyeux et fort, A la vie Hermia souriait dès l'abord; Les oiseaux lui parlaient, les plantes inclinées La touchaient doucement comme des soeurs aînées, Et, prompt comme ses yeux à s'ouvrir au soleil, Son coeur semblait comprendre et bénir ce réveil. Or, les jours de présents sont prodigues pour elle; Chacun vient apporter une grâce nouvelle, Et tourne avec amour autour de son berceau, Offrant pour la parer ce qu'il a de plus beau: L'un verse à ses cheveux tout l'or des moissons blondes Et donne à son regard l'azur profond des ondes; L'autre pour la pensée et les rêves naissants Dessine de son front les contours grandissants, Des vertus en son coeur sème avec soin les germes; L'autre sur le gazon soutient ses pieds plus fermes; Elle courut bientôt comme un jeune chevreuil. La nature, inquiète et la suivant de l'oeil, Lui cachant les douleurs d'où plus tard naît le doute, Rien qu'en leçons d'amour abondait sur sa route; Et l'enfant, par chaque être au bonheur invité, Respirait de partout la vie et la beauté. Mais, comme les sapins qui vivent Sur les cimes Nourris de la rosée et des neiges sublimes, Et ces herbes sans nom, et ces fleurs du haut lieu, Et ces jardins jamais arrosés que par Dieu, Son coeur, ayant racine au sein de la nature, Refusait des mortels la savante culture, Et le langage humain à sa bouche inconnu Jusqu'à son âme encor n'était pas parvenu. Elle comprenait bien tout ce que peuvent dire L'accent qui vient du coeur, les soupirs, le sourire; Ses lèvres des oiseaux recevant les leçons, Répétaient des accords appris de leurs chansons; Sa voix se répandait en des murmures vagues Comme les bruits touffus des feuilles et des vagues; Il semblait que ces sons, de nous tous incompris, Autour d'elle évoquaient d'invisibles esprits. Les hommes exceptés, sans avoir eu de maître, Elle savait parler dans sa langue à chaque être. Et sa mère pleurait de n'avoir pas encor D'un seul mot prononcé recueilli le trésor: Car des lèvres d'un fils la syllabe première Coule comme le miel dans le coeur d'une mère. Or, celle d'Hermia bien des jours attendit La douceur de son nom par son enfant redit. Déjà grande et pensive, aux travaux de famille Les parents avaient su plier la jeune fille, Avant qu'à son murmure un mot se fût mêlé; Elle chanta longtemps avant d'avoir parlé. Trompant de tous les siens la tendre vigilance, Comme un jeune chevreau loin du troupeau s'élance, Vers les taillis lointains, dès qu'elle put courir, Du chaume paternel elle cherchait à fuir. Nul n'aurait deviné sur ce tendre visage L'amitié du désert si fière et si sauvage; En vain d'autres amours dans son âme ont lutté, Le charme des forêts Ta toujours emporté. Lorsqu'après tout un jour passé dans les bois, seule, Le retour lui montrait et la mère et l'aïeule Encor pâles d'effroi pour l'enfant hasardeux, Au lieu de la gronder pleurant toutes les deux, Elle pleurait aussi, puis toute la soirée Rendait de ses baisers la famille enivrée, Mais, comme une eau mobile échappe de la main, Au bois dès son lever fuyait le lendemain. Là, sans s'inquiéter des soins qui nous poursuivent, Robuste, elle vivait comme les oiseaux vivent; Ainsi qu'eux vagabonde, et trouvant sous ses pas Mille fruits abondants tout prêts pour ses repas, La fraise, et la framboise, et la faîne, et l'airelle, La mûre, et l'aveline, encor plus doux pour elle Que les fruits les plus beaux mûris dans nos vergers; Et parfois la noix fraîche et le pain des bergers; Et le miel s'écoulant des chênes par les fentes, Et des troupeaux hardis qui broutent sur les pentes Le lait tiède et chargé de ce parfum vital Que donne la montagne à chaque végétal. La chèvre aux bonds joyeux et l'es lentes génisses, Et les blanches brebis s'offraient pour ses nourrices; Les chiens fauves léchaient ses mains, et les taureaux Flairaient ses cheveux blonds de leurs sombres naseaux. Les libres habitants des nids et des tanières Autour d'elle marchaient en troupes familières; Son seul regard calmait les faibles effrayés, Et les instincts cruels s'endormaient à ses pieds. Elle semblait ainsi, mêlée à la nature, Commander par l'amour à toute créature. Tels, unis à Dieu même et du mal ignorants, La terre aux anciens jours vit nos premiers parents. Caché dans le feuillage et muet de surprise, Plus d'un pâtre aperçut la jeune fille, assise Au milieu de sa cour étrange et du concert Que forme à ses genoux le peuple du désert. Sur la pente où des bois un pré suit les lisières Les arbres sont épars dans les grandes fougères; Un chêne aux pieds noueux de mousse tapissés Offre à l'enfant son dais et son trône dressés Sur les rebords touffus d'une nappe d'eau sombre Que la forêt protège et nourrit de son ombre. Là, dans les hauts gazons fleuris et fourmillants, Se croisent par milliers les insectes brillants. Près des lits argentés rougit la digitale; Le large nénuphar sur les cressons s'étale. Pendus en noire grappe aux bras d'un frêne clair, Des essaims bourdonnants s'éparpillent dans l'air; Sur chaque arbre, pinsons, mésanges et linottes, Bouvreuils à plein gosier font gazouiller leurs notes. Les chamois défiants, hôtes des grands rochers, Pour Hermia venus à ses pieds sont couchés; L'aigle, planant là-haut, a jeté sur sa robe Une fleur des sommets que lui seul y dérobe; Sur l'herbe, à ses côtés, le daim et le chevreuil Dorment las de bondir; le joyeux écureuil Autour de son cou glisse, et court sur ses épaules; Les oiseaux envolés des buissons et des saules Vont jusque dans sa main becqueter par instants De sorbe et d'alizier quelques grains éclatants. La vie ainsi près d'elle abonde, et la nature Lui sourit par les yeux de chaque créature: Car l'invisible mère, en son sein triomphant, Berçait avec orgueil son plus divin enfant. Cet exil dans les bois, ces ébats sur les cimes, Dans les prés suspendus au bord des verts abîmes, Avec les jeunes faons les luttes et les jeux, Des mutuels instincts cet accord merveilleux, Le babil des oiseaux et ses propres réponses, Les nids faits, sous ses yeux, dans les blés ou les ronces, Les sources et les fleurs devinant ses désirs, C'étaient là d'Hermia l'enfance et ses plaisirs. Pour les bois, de ses soeurs elle fuyait les rondes, Et ces groupes joyeux de jeunes têtes blondes Qui se roulent dans l'herbe, au pied des grands noyers, Et de leurs cris, le soir, égayent les foyers; Préférant pour amis, dans son humeur sauvage; Les hôtes du désert aux enfants du village. De l'arracher une heure à sa chère forêt Les baisers de sa mère eurent seuls le secret. Pour être ainsi rebelle aux amitiés humaines, Et régner dans les bois comme en ses vrais domaines, Dans le sein d'une femme avant d'être enfermé, De quels esprits divins le sien fut-il formé? S'était-il exhalé du souffle des fontaines? Avait-il voyagé dans les eaux souterraines, Dans les grottes en prisme amassé les cristaux, Condensé les vapeurs des liquides métaux? Sous l'écorce, avait-il circulé dans la sève Que la lune à son gré fait descendre ou soulève, Et connu le bonheur des bourgeons entr'ouverts, Et réveil du printemps, et, dans les noirs hivers, Ces rêves dont la terre, en ses veines plus lentes, Dans un tiède sommeil berce l'âme des plantes? Fleur offrant son calice à la soif de l'été, Sous un rayon avide avait-il palpité? En poussière enlevée à For des étamines, Les Zéphirs l'avaient-ils semé sur les collines, Avec ces frais baisers que les lis amoureux, Sous leur voile d'argent, se prodiguent entre eux? Avant ces blonds cheveux, ces bras roses et frêles, Aviez-vous, Hermia, des plumes et des ailes? Aviez-vous fait des nids, et sifflé des chansons, Et joué, sous la feuille, avec les gais pinsons? Vous habitiez, sans doute, en ces forêts plus chaudes, Où le soleil revêt les oiseaux d'émeraudes, Où les arbres géants sont constamment fleuris De papillons nacrés et de verts colibris, Et sur leurs troncs vêtus d'un réseau de lianes, Ont, la nuit, des colliers d'insectes diaphanes? Peut-être qu'en mourant, sur un lac argenté, Vous étiez un beau cygne, et vous avez chanté? Ou plutôt, tour à tour source, oiseau, chêne et rose, Vous avez recueilli l'esprit de toute chose, Et des êtres divers traversés jusqu'à nous, Gardé ce qu'en chacun Dieu sema de plus doux. Comme au seuil d'un tombeau, triste au moment de naître, Devant l'humanité vous hésitiez peut-être Dis-nous, âme du lis et du cygne chanteur, L'homme sombre et pensif sans doute fa fait peur; Et, pour rester encor calme, ignorante et pure, Tu voudrais prolonger ta première nature Au sein de l'univers, heureux d'être toujours Exempt de la pensée et débordant d'amour! Tu pleures des oiseaux les plumes vagabondes Et la robe d'azur dont s'habillent les ondes; Des bourgeons au soleil l'épanouissement, Et de l'être en ton coeur ce vague sentiment Dont s'abreuve, ignorant toute crainte insensée, La paisible nature aux bras de Dieu bercée! Pour toi la terre parle, et tu comprends chacun De ses signes profonds, bruit, couleur ou parfum. Tu sais lire, au milieu des spectacles champêtres, Ce langage sacré dont les mots sont les êtres, Ce merveilleux symbole à notre âge voilé; Et c'est l'amour tout seul qui le l'a révélé! Aussi, pour vous chérir oiseaux et fleurs s'unissent; A votre voix les eaux et les vents obéissent: Car, avec la pensée, hôte encore inconnu, Dans votre corps nouveau Dieu lui-même est venu; Et pourtant, Hermia, dans l'âme d'une femme Des cygnes et des lis vous avez gardé l'âme! Les oiseaux ses amis et les forêts ses soeurs Ont tous de sa puissance éprouvé les douceurs. Près des grands feux assis, les pasteurs dans leurs veilles, En secouant le front, parlent de ses merveilles. Sur la bruyère, un soir, dans les genévriers, Pensive, elle écoutait les airs des chevriers; Enivrés de bourgeons et de sève nouvelle, Les folâtres chevreaux bondissaient autour d'elle, Se cherchaient, se fuyaient, l'un par l'autre assaillis, De grâce et de fierté luttaient dans les taillis; Quand d'un bouquet de chêne heurté dans cette lutte Tombe un nid qu'une branche entraîne dans sa chute, Et la mère accourant l'abritait de son corps, Avec des cris plaintifs couvait ses petits morts, Volait et revenait d'eux à la jeune fille. Hermia s'inclina vers la triste famille; Elle resta longtemps comme pour lui parler; Les pleurs entre ses cils commençaient à couler, Et la nuit vint mêler sur ce tombeau de mousses Des perles de rosée à ces larmes si douces. Comme un céleste grain par la brise semé, Dès l'aube, sur le sol ces pleurs avaient germé; Sur d'abondants rameaux des fleurs étaient venues, Des fleurs à nos climats jusqu'alors inconnues; Et quand pour les cueillir parut l'enfant béni, Chaque tige chantait joyeuse de son nid; Un doux frisson courait entre les branches frêles; Mille oiseaux effleurant Hermia de leurs ailes, Dans l'air tout plein d'odeurs et de bruits merveilleux, Comme en un frais baiser agitaient ses cheveux. Elle semblait porter le printemps avec elle. Du sol qu'elle a touché la vie à flots ruisselle; Une source, un arbuste, ou le gazon plus vert, Marquent de son repos la place en ce désert. Cherchez dans le granit, sur ces cimes lointaines, Ces touffes de bouleaux d'où coulent des fontaines; Les pâtres vous diront qu'en ces lieux Hermia Tout un beau jour d'automne à rêver s'oublia. Elle a marché là-bas, où les herbes plus grandes Ont chassé la bruyère et les genêts des landes; Plus d'un troupeau nombreux paît aujourd'hui parmi Les stériles rochers où la fée a dormi. Espoir de la vendange, à nos pieds, ces collines Jadis se hérissaient de cailloux et d'épines; Mais on a vu l'enfant, sorti du bois voisin, Sur elles en passant égrener un raisin. Les bergers sérieux savent toutes ces choses. Son jardin tout l'hiver était peuplé de roses, Et les rameaux grimpants qui couvrent sa maison Avaient feuilles et fleurs durant chaque saison. Après ces jours brûlants où, d'amour épuisées, Les fleurs touchent du front les herbes embrasées, Lorsque l'autan mortel à tout bourgeon nouveau A des prés jaunissants tari la sève et l'eau, Que pour fuir le soleil, dans la soif qui l'altère, L'âme des végétaux rentre au fond de la terre, Hermia descendait, triste,, et les yeux en pleurs; Elle allait visiter toutes ces chères fleurs, Leur parlait en marchant, et des plus rapprochées Relevait de ses mains les tiges desséchées, Appelait par leur nom les autres, et dans l'air Répandait de son chant le flot sonore et clair; Et comme une rosée au fond de leurs calices Ces plantes recueillaient sa voix avec délices. Elle faisait ainsi le tour de son jardin, Des prés et des vergers paternels, et soudain, Comme par une pluie ou par l'aube lavées, Toutes les fleurs dressaient leur tête ravivées! Puisant partout la vie et donnant à son tour, Dans chaque être Hermia s'épanche avec amour. Ce doux échange a fait la terre plus féconde. Tel un bel arbrisseau, buvant la brise et l'onde, Nous rend en fruits, en ombre, en murmure, en parfum, Tous les sucs nourriciers pris au trésor commun. Des pâtres du désert l'existence hardie, L'air généreux des monts par qui l'âme est grandie, De la vierge rêveuse écartant la langueur Ont doué son beau corps d'une saine vigueur; A la voir des torrents fendre Tonde avec grâce, Du cerf à pas égaux suivre en jouant la trace, Et courber l'herbe à peine, et glisser sur le sol,. On dirait qu'un esprit l'emporte dans son vol, Comme un flocon de plume errant sur une grève, Ou le duvet des fleurs que notre souffle enlève: Car, frêle d'apparence et svelte comme un lis, L'enfant aux regards fiers de pudeur embellis, A dans ses traits, malgré sa force et sa souplesse, Le charme insinuant qui pare la faiblesse. Dieu la fit pour les bois et pour la liberté; Nos arts et nos plaisirs, elle a tout rejeté; Jamais ses pas légers, qui semblent une danse, Sur un rhythme prescrit n'ont réglé leur cadence, Et la corde sonore, inconnue à ses doigts, Jamais d'un seul accord n'accompagna sa voix. Les divines chansons à sa lèvre échappées Ruisselaient comme l'eau des neiges escarpées, Son coeur pour les verser les engendrait en lui, Sa voix n'eut pas d'échos pour les chansons d'autrui, Comme, après elle aussi, jamais ni voix, ni lyre, Des airs qu'elle trouvait n'ont rien pu nous redire. Elle grandit ainsi, se mêlant aux oiseaux, S'assimilant l'esprit des plantes et des eaux, Inattentive à l'homme, ayant une famille Partout où la nature et végète et fourmille. Vie étrange empruntée à tous les éléments, Prise aux forêts, aux flots, aux nids les plus aimants,.. Mais comme un clair rayon dans l'épaisse feuillée, La pensée en son sein déjà s'est éveillée. II A cet âge où la vierge, avec des yeux baissés, Éveille innocemment les amoureux pensers, Où l'enfant avec qui Ton jouait tout à l'heure Vous met le trouble au coeur, si sa main vous effleure; Où déjà du pêcher les rameaux rougissants Font rêver aux doux fruits de ses boutons naissants; Où la jeune pudeur sème, aux moindres caresses, Sa neige purpurine, abondante en promesses; Quand vint pour Hermia cette fraîche saison, Chaque jour, sur ses pas, au seuil de la maison, Aux champs, à la. fontaine, elle vit, sans comprendre, Les jeunes gens rivaux s'empresser d'un air tendre, Implorer d'elle un mot, un sourire, un regard, Fleurs que l'enfant distraite effeuillait au hasard. L'arrachant pour une heure à sa chère retraite, Si sa mère au hameau l'entraîne, un jour de fête, Les jeux sont oubliés; ni danses, ni chansons Ne peuvent captiver la foule des garçons. Autour d'elle un essaim de paroles flatteuses Bourdonne, et des pasteurs les troupes curieuses Se croisent à l'envi. Tels de gourmands oiseaux Par bandes voltigeant, merles et passereaux, Inquiets d'un passant qui siffle au bord des haies, L'hiver, d'un sorbier mûr guettent les rouges baies. Mais auprès d'Hermia, soupirs, soins assidus, Et fleurs et gais propos, hélas! étaient perdus; Un sourire naïf, une parole errante, Animaient par instants sa lèvre indifférente; Sa pensée était loin, et son coeur s'envolait Pour suivre au fond des bois un dieu qui l'appelait. Et tous croyaient, cherchant à deviner cette âme, Qu'elle restait enfant sous les traits d'une femme. Elle s'offrait à nous comme une jeune soeur De son affection partageant la douceur: Car, dans un coeur épris de l'auguste nature, L'amitié gardé encor sa place large et pure; Outre les fleurs et l'onde et les oiseaux soumis, Même chez les humains, la vierge eut des amis. Mais son amant unique, éternel, invincible, - Moi je l'ai su - c'était ce chanteur invisible, Cet hôte lumineux qui remplit les déserts, Verse du haut des pins, sous l'ombre, ses concerts, Avec l'odeur des prés, des étangs, des résines, Flotte sur les coteaux et franchit les ravines. Esprit au souffle agile, aux vivantes senteurs, En lui s'épanouit l'âme sur les hauteurs; L'aigle aime à s'y bercer, et l'avide génisse L'aspire en mugissant au bord du précipice; C'est lui qui, sur le sable aux ardents tourbillons, D'un étrange vertige enivre les lions; A travers tout c'est lui que nos désirs poursuivent, L'immortel aliment dont toutes choses vivent! Entre ceux dont l'amour pour elle inaperçu Par sa chaste ignorance était ainsi déçu, Un, plus silencieux, épris des solitudes, Faisant aussi des bois ses chères habitudes, Fut choisi d'amitié, mais sans espoir plus doux. Inégaux en pouvoirs, ils avaient mêmes goûts, La sainte affection des sources et des plantes, Et le don de trouver toutes choses parlantes. Ces mutuels besoins les avaient réunis. Lui, semblait familier aux habitants des nids; En le voyant chéri du ramier et du cygne, D'intime confiance Hermia le crut digne: Car les oiseaux du ciel ont des regards perçants Pour choisir leurs amis chez les coeurs innocents. Souvent guidé vers elle au fond de ses retraites, Il surprit dans les bois ses paroles secrètes; Vers les ruisseaux charmés dont il suivait le cours, Il entendit couler ses mystiques discours, Et des fleurs et des eaux, à sa voix enchaînées, De musique et d'encens les réponses ornées. Oh! vous la compreniez, êtres puissants et doux, Plongés au sein de Dieu bien plus avant que nous: Car vous avez l'amour, ô forêts pacifiques, Votre sève est docile à des lois harmoniques, Et le souffle d'en haut, qui vient la diriger, Ne lutte pas en vous contre un souffle étranger; Vous ignorez la haine; une ambition folle Comme nous du grand tout jamais ne vous isole. Nous seuls errons sans guide, et cherchons sous le ciel Par où reprendre vie au tronc universel; Mais vous, arbres et fleurs, vous nature où tout aime, Attachés à ses flancs vous vivez de lui-même! Les grands arbres ainsi, les herbes des forêts Étaient ses confidents et ses maîtres secrets; Mais chez l'homme, où la foule eût insulté ses rêves, Ses paroles, toujours, étaient rares et brèves; Pourtant sur l'âme ou Dieu des mots inattendus Ont laissé bien souvent les sages confondus. Par une voix magique au désert appelée, Quand la vierge, aux lueurs de la nuit étoilée, S'en allait respirant l'extase au fond des bois, Entre elle et sa pensée elle souffrait, parfois, Le disciple amoureux dont l'âme ardente et pure Sut l'adorer comme elle adorait la nature. Sous les chênes sacrés, sans suivre de chemin, Ensemble nous marchions nous tenant par la main, Tous les deux le front ceint des fleurs qu'elle a tressées Et le coeur enchaîné dans les mêmes pensées. Par les grandes forêts et les prés, jusqu'au jour, Nous montions sans fatigue, oublieux du retour, Pas à pas dans la nuit azurée et limpide, Échangeant d'un regard l'étincelle rapide; Sans parole tous deux, mais plus étroitement Sa main serrait la mienne et tremblait par moment. Et moi, dans ce silence aux douceurs infinies, J'entendais à grands flots jaillir les harmonies. Son coeur, ouvert dans l'ombre, exhalait des accents Qui coulaient dans le mien sans passer par mes sens; La brise entre les pins, Tonde au fond des abîmes, Accompagnaient ce chant de leurs notes sublimes. D'un vent mélodieux j'étais enveloppé; Comme un lis de rosée et de soleil trempé, Je sentais goutte à goutte une clarté divine Descendre avec le son et remplir ma poitrine. De radieux tableaux, subitement tracés, Couvraient dans mon esprit les doutes effacés, Et je ne songeais plus à scruter toutes choses, A demander au inonde et ses fins et ses causes. La terre m'entr'ouvrait ses flancs mystérieux; Dans leurs replis secrets je voyais de mes yeux, Et lisais un instant, à cette sainte flamme, Les lois de la nature et l'énigme de l'âme. Qui te rendra, mon coeur, ces chastes voluptés, Ces saints ravissements dans le désert goûtés, Quand je tenais sa main, étreinte fraternelle, La plus tendre faveur que l'homme reçut d'elle, Réservée à sa mère, et dont, heureux amant, Moi seul, aux plus beaux jours, j'obtins le don charmant? O forêt! ô bruyère! ô gazon des vallées! O fleurs qu'à ses côtés j'ai doucement foulées! J'appris tout d'Hermia! Si je sais aujourd'hui Ce que Dieu mit en vous pour nous parler de lui, Si je connais les biens que le désert recèle, C'est que j'ai vu s'ouvrir tous ses trésors pour elle, Et de parfums, d'accords, de clartés revêtus, Les terrestres esprits exhaler leurs vertus! Comme en un frais vallon, sous la forêt ravie, Le soleil qui descend éveille toute vie; Bruits d'ailes et de voix, bourdonnements confus, Chantent avec le vent dans les rameaux touffus; Des feuilles, des gazons, des mousses remuées, Insectes et vapeurs s'envolent par nuées; A travers la verdure et dans un clair-obscur, Comme des gouttes d'or, et d'argent, et d'azur, Jaillissent violier, liseron et pervenche; La rosée en anneaux s'empourpre à chaque branche, Et des troncs, réchauffes par ce regard du ciel, Court sur la noire écorce un blond sillon de miel. Ainsi, lorsqu'à travers les plantes sans culture, Rayon d'une clarté plus intime et plus pure, Hermia paraissait, sous ses yeux pénétrants Les esprits des forêts jaillissaient à torrents, Et tout ce qu'à nos sens, sous le soleil visible, Cybèle en ses replis garde d'inaccessible, Ces bruits intérieurs plus féconds et plus doux Que l'âme seule entend, se révélaient à nous. Alors c'était parmi les choses réjouies Un réveil des splendeurs sous la forme enfouies, Des âmes le concert entendu sous les corps, Une apparition de leurs secrets ressorts, Et Dieu manifesté nous laissant apparaître Quelle est dans le grand tout la raison de chaque être. Dans la nature ainsi je prenais des leçons; Sur les pas d'Hermia parcourant les saisons, J'épelais sous son doigt les divins caractères Dont la vie a formé les mots de ses mystères, Et, lisant le symbole en tout ce monde écrit, J'apprenais à percer les voiles de l'esprit. Tous deux interrogeant les eaux vives ou lentes, Nous discernions leurs voix différemment parlantes, Les échos variés mourant dans les ravins, Le bruit distinct du chêne et celui des sapins, Et les vents dont chacun des branches qu'il traverse Fait sortir, selon l'arbre, une note diverse. Des nuages sculptés en mobiles tableaux, Nous voyions au couchant s'enflammer les signaux; Sur chaque lettre sombre ou de pourpre vêtue Nous cherchions de quel ton le soleil l'accentue, Et la nuit, dans l'azur où Dieu les a tracés, Lisions ces chiffres d'or qui roulent enlacés. Elle savait dans l'air les routes parcourues Par les migrations des cygnes et des grues, De chaque oiseau les moeurs, le langage, et comment L'art de bâtir les nids leur échoit en s'aimant, Et quel est de chacun la soeur entre les plantes: Car, les rapports secrets des natures vivantes, Par quel lien sacré, mystérieux, profond.. Chaque degré de l'être aux autres correspond, Elle avait tout senti; nos désirs, nos pensées Dans les fleurs, dans les nids, intimement versées, Sous la feuille ou la plume, à travers tous les corps, Elle en suivait le germe; et savait quels accords, Dans l'évolution par Dieu même guidée, Unissent la couleur et la forme à l'idée. Vous plantes, vous, surtout, dont le soleil revêt Cybèle aux larges flancs comme d'un frais duvet, Fleurs qui brodez les plis de sa verte ceinture, Arbres, des monts courbés mobile chevelure, Hermia vous aimait; la paix et la douceur, Et la sérénité, la firent votre soeur. Elle connut les noms dont Dieu vous a nommées, Et de quels sucs choisis vos sèves sont formées, Vos rêves printaniers, vos plaisirs, et les lois De vos amours lointains déterminant le choix, Et votre langue habile aux tendres mélodies, Et toutes vos vertus longtemps approfondies. Elle comprit pourquoi, montant ou s'abaissant, Et par des noeuds secrets attachés au croissant, Dans vos soyeux tissus les arômes qui glissent A la reine des nuits de si loin obéissent. A vous initié, j'appris d'elle à savoir Des simples sur nos corps le magique pouvoir, A quelle heure, en quel lieu, toute plante sacrée Doit être recueillie, et comment préparée, Et quel mot prononcé sur vos philtres puissants Verse un charme infaillible aux membres languissants. Elle enseignait aussi que, pour les maux de l'âme, Toutes les fleurs des bois renferment un dictame; Et quels sont leurs conseils, et quels signes certains Dans les fleurs à l'amour prédisent ses destins; Quelle ombre rafraîchit l'espoir et le relève; Quelle orne le sommeil des prestiges du rêve; Et comment des forêts les émanations Dans les coeurs orageux calment les passions. La vierge m'instruisait dans son silence même. Quand la création me posait un problème, Souvent le mot auguste, à tout esprit voilé, A l'aspect d'Hermia s'est pour moi révélé: Car ta vie, ô nature! a les lois de la nôtre, Et l'homme et l'univers s'expliquent l'un par l'autre. Des globes confiants qui montent dans les cieux Elle avait les clartés et l'amour dans ses yeux, Et des grands horizons la paix insinuante S'épanchait de sa face et de sa voix calmante; Et pourtant Hermia, cet être pur et doux, A connu la douleur et pleuré comme nous! Parfois, près d'elle assis sous un tranquille ombrage, Et respirant le calme empreint sur son visage, J'ai, dans nos plus beaux jours, vu ses yeux adorés De sinistres vapeurs se charger par degrés. Telle agitant les flots la flamme sous-marine, Un orage étouffé soulevait sa poitrine; Les soupirs, les sanglots, les mots tumultueux, Sortaient sourds et pressés, et les pleurs, après eux, De ses yeux obscurcis qu'en vain ma lèvre essuie, En allégeant son coeur, tombaient comme une pluie; Et moi, non sans terreur, apaisant ses esprits, Je cherchais le secret de ce trouble incompris,; La nature, bientôt m'expliquent cet orage, M'en montrait dans son sein et la cause et l'image. Un nuage amassant la foudre et les éclairs Déploie avec lenteur ses flancs noirs dans les airs; Les forêts devant lui, de leur frisson sonore, Tremblent comme Hermia sans qu'un vent souffle encore; Il éclate, et soudain à torrent sur les bois L'eau, la grêle et le feu descendent à la fois; Le tonnerre grondant sur les hauteurs prochaines Fait voler en éclats le granit et les chênes. Adieu feuilles et fruits, et vignes et moissons, Dans les sillons fangeux broyés par les glaçons; Sur les monts décharnés, de pierres et de branches Les eaux avec fracas roulent des avalanches. O nature! Hermia! ce repos que j'aimais A-t-il de votre sein disparu pour jamais? Non, déjà le soleil revient panser vos plaies, Les oiseaux reparus chantent au bord des haies; D'un feuillage plus vert et de plus frais pensers Je vois se parer l'âme et les rameaux blessés; Les fleurs ont relevé leur front dans les prairies; L'esprit s'est émaillé de tendres rêveries, L'oeil, lavé par les pleurs, dans son ardent azur A des cieux plus sereins offre un miroir plus pur, Et l'hymne au double choeur qu'à Dieu la terre envoie, Un instant suspendu, monte avec plus de joie; Mais chaque être a souffert, et cet instant fatal, Nature, en toi suffit pour attester le mail L'orage ainsi descend sur les plus saintes choses; La douleur germe au sein des vierges et des roses; Et quoiqu'un divin souffle y coule à tous moments, La terre ainsi que l'âme a ses déchirements! O mal, d'où venez-vous? qui sait ce que vous êtes? Dans quelles régions se forment les tempêtes? Quand l'orage s'abat sur nos fronts foudroyés, Est-ce vous, ô mon Dieu! vous qui nous l'envoyez? Mais vous êtes l'amour, mais vous êtes la vie, Et la perfection d'elle-même assouvie; Être, pour vous, ô Dieu! c'est créer, c'est bénir; Non, ce n'est point d'en haut que le mal peut venir! C'est de ton propre sein que sortent les nuages Et les noirs éléments du trouble et des orages, O terre! en toi dormaient tous ces éclairs brûlants Que t'arrache le ciel pour en frapper tes flancs! Ainsi crainte, remords, doute, orages suprêmes, Votre invisible cause habite dans nous-mêmes. Des assauts répétés que subit notre coeur En vain nous accusons le monde extérieur; L'homme en lui, comme toi, porte, ô triste nature! Le germe renaissant du mal qui le torture. Et cependant, ô père, ô créateur d'heureux! De toi, pour y rentrer, nous sortons tous les deux! Dans l'oeuvre où tu te plais, et qui vit de ton être, Si rien n'est que par toi, d'où vient le mal, ô maître? Comment au fond du bien le mal s'est-il produit? De ce problème en vain j'interrogeai la nuit; Ni les bois, ni les mers, ni ma vierge divine, Ne m'ont rien révélé de la triste origine. Dieu garde ce secret; mais, ô sainte Hermia! Nature que mon coeur de parler supplia! Ce que vous m'avez dit dans vos deuils, dans vos fêtes, Ce que vous m'avez dit môme au fort des tempêtes, Ce que l'onde, et la feuille, et les oiseaux des bois, Et son coeur, me chantaient avec toutes leurs voix, Ce que je veux redire en paroles sans nombre, C'est qu'au sein du grand tout le mal n'est rien qu'une ombre, Qu'il sera par l'amour à jamais effacé. Oui, le mal finira, car il a commencé; Oui, l'être est bon, oui, tout doit bénir l'existence; Le bien seul est réel, le bien seul est substance; Et, sans cesse agrandi, chaque être doit, un jour, De l'amour émané, retourner dans l'amour! Sous l'oeil de Dieu, perdus au fond des solitudes, Et des plantes faisant nos charmantes études, Par l'attrait du désert sur les sommets conduits, Tout l'été nous passions les jours, souvent les nuits. Mais sitôt que le froid dépouillait les collines, Et refoulait la sève au profond des racines, De son chaume Hermia ne passait plus le seuil, Objet d'étonnement pour nous tous, et de deuil, Se cachant même aux siens, et comme enveloppée Dans le sommeil pesant dont l'hiver l'a frappée. Une blancheur de neige avait glacé son teint; Comme l'azur des flots que la gelée éteint, Ses grands yeux sans rayons, et d'où l'âme s'absente, Perdaient leur profondeur lumineuse et vivante. Son souffle et sa parole, enchaînés et taris, N'embaument plus sa lèvre où meurt son fin souris; La mauve, ouvrant sa feuille avec mélancolie, Remplace le corail de sa bouche pâlie; Et, tel que le soleil enfui sur d'autres bords, Son esprit semble avoir abandonné son corps. Tant que dure l'hiver on la voit, morne et sombre, Au foyer qu'elle attriste assise comme une ombre. Dormiez-vous tout ce temps d'une étrange sommeil? Votre esprit suivait-il les courses du soleil? Peut-être il descendait dans ces grottes profondes Où l'hiver enfouit les sèves et les ondes. Là, du gouffre divin où tous les éléments Confondus en un seul bouillonnent écumants, Sous l'effort de l'amour excitant la puissance Vous avez vu jaillir la divine substance, Se répandre à grands flots en des moules divers Cet unique métal dont est fait l'univers, Et compris par quel art la force intelligente Varie à l'infini cette unité changeante; Comment tour à tour onde, oiseau, granit, ou fleur, Elle sait combiner la forme et la couleur. A vos yeux, dans chacun des grands sillons de l'être, Les graines se triaient pour les moissons à naître. Vous saviez quel rocher ferait jaillir des flots, Combien chaque buisson verrait de nids éclos, Et de toutes les fleurs que le printemps nous donne, Ce qui nous resterait de fruits mûrs pour l'automne. Tous ces germes confus, qu'enchaînent les frimas, En attendant leur jour, sont-ils oisifs là-bas? Dans l'ombre préludant au concert qui doit suivre, Déjà bourdonnent-ils, impatients de vivre? Car, dans tous ses degrés, et jusqu'au noir chaos, L'immortelle nature ignore le repos: Dans l'espace sans borne où Dieu la fait s'étendre, Elle détruit sans cesse, et toujours elle engendre Et partout, dans son sein, ton âme, en s'abîmant, A trouvé, n'est-ce pas, l'éternel mouvement? Tu nous raconteras tes merveilleux voyages Dans les flancs de la terre et dans ceux des nuages. Le peuple des esprits, sur la brume bercé, Dans sa langue, avec toi, n'a-t-il pas conversé? Les ombres t'ont guidé sur leurs grèves funèbres; Tu sais ce que la mort couve dans ses ténèbres. Tu connais la cité des rêves, leurs travaux; Tu vis, avec les fils de leurs mille écheveaux, Leurs doigts industrieux tresser les broderies Dont le sommeil déroule à nos yeux les féeries. Dans leurs champs nébuleux quelles fleurs cueillent-ils, Pour en tirer ces sucs et ces philtres subtils Qui, versés par les airs de leur urne d'ivoire, Font certains jours chargés de vague et d'humeur noire? Créant, à notre insu, dans nos coeurs agités, L'aversion sans cause ou les affinités, Quelle main lie et rompt ces invisibles trames Qui, du premier regard, unissent quelques âmes? Car dans tous ces secrets tu lis à découvert Sur ce pâle rivage où t'emporte l'hiver. Mais ne montais-tu pas vers la sphère meilleure Que le soleil de vie enveloppe à toute heure, Dans un globe encor pur et dont les habitants Portent au fond du coeur un éternel printemps, Dans un de ces palais où l'âme se repose, Quand l'idéal l'attire et la métamorphose, Quand, reine après la lutte où te mal est dompté, Elle dépose en Dieu sa libre volonté, Et que, prêt à s'unir avec sa créature, Pour l'ineffable hymen Dieu la juge assez pure? III Or, sous un soleil libre, au désert, chaque été, Mon amour grandissait ainsi que sa beauté. Excité par les feux de l'ardente jeunesse, Pour la femme souvent j'oubliais la prêtresse, Et des secrets divins le grave enseignement Pour le tendre sourire et les propos d'amant. Mais elle, près de moi sans désirs et sans crainte, Me rendait d'une soeur l'amitié calme et sainte, Et dette sympathie étrange dont les fleurs, Les oiseaux et moi seul partagions les douceurs. EDe m'aimait ainsi que menthes et verveines, Lilas avec son souffle échangeant leurs haleines, Cerfs et lévriers dans l'herbe à ses pieds accroupis, Et ramiers à sa main becquetant les épis. Pour chaque être c'était une affection pure, Allant des fleurs à moi, sans changer de nature: Car la jeune sibylle au mystique savoir, Par qui Dieu même en tout se laisse percevoir, Dont l'oeil voit, à travers la roche et les écorces, Des éléments sacrés se pondérer les forces, Dont la main, s'emparant des fluides vitaux, En fait couler l'effluve au sein des végétaux, Elle, qui sent germer et prédit toute chose, Ignore le tourment des désirs qu'elle cause, Et, pleine de candeur en ses rêves puissants, N'a jamais soupçonné le trouble de mes sens. Elle avait avec moi l'abandon de cet âge Où, semblables tous deux de taille et de visage, Et de même velus, l'un près de l'autre assis, Nos longs cheveux laissaient nos sexes indécis. Des forêts, sur mes pas, elle affrontait les ombres; Sur les fleurs en amour, au bord des grottes sombres, A l'heure où midi vient chargé de voluptés, D'un paisible sommeil dormait à mes côtés. Dans ma barque entraînée, elle suivait son rêve Sans jeter, inquiète, un regard vers la grève; Chaste couple, flottant étroitement uni, Comme deux alcyons seuls dans le même nid. Et quand de mes soupirs, de mes airs de tristesse, La plainte répétée alarmait sa tendresse, Étonnée, et croyant à quelque mal soudain, Et des larmes aux yeux, et me prenant la main, Elle m'interrogeait: « Est-ce le corps ou l'âme? Pour tous deux le soleil verse un puissant dictame. Le printemps ne peut rien, ami, sur vos douleurs? Dites où vous souffrez. Les arbres sont en fleurs, L'air embaume, les flots chantent, le ciel rayonne; Les hommes sont bien loin, et Dieu nous environne, Et vous êtes mon frère, et nous sommes tous deux: Que vous faut-il de plus, ami, pour être heureux? » Et moi, plus ivre encore, et par tant d'innocence Troublé, je l'accusais de froide indifférence, Et parlais de bonheurs inconnus, et qu'un jour Je voudrais être enfin aimé d'un autre amour. Elle: « Entre Dieu, ce monde et tous ceux que l'on aime, L'amour est divisé; mais c'est toujours le même. Comment désirer plus, et pourquoi me blâmer? Est-il dans votre coeur deux manières d'aimer? J'aime de cet amour dont les plantes nouvelles Chérissent le soleil, et s'unissent entre elles, Que les flots caressants ont pour les grands roseaux, Qu'avec l'ombre et les fleurs échangent les oiseaux, Dont le souffle éternel, courant d'un pôle à l'autre, Vient effleurer toute âme, et fait chanter la vôtre. Ce que Dieu m'a donné de sa vie en m'ai ruant, Moi je le rends à tous, quoique inégalement; Et vous qui vous plaignez, vous n'avez de rivale Que ma mère: sa part à la vôtre est égale. » Et, pour un jour encor, j'enchaînais dans mon sein Des profanes désirs le turbulent essaim. Un matin, du printemps les effluves errantes Sur les sens réveillés tombaient plus pénétrantes; Des gouttes de cristal, scintillant sur les prés, Les avides rayons s'étaient désaltérés; Un zéphir déjà tiède, entr'ouvrant les calices, Dès l'aube avait des fleurs savouré les prémices, Et s'envolait, chargé de fécondes senteurs; La terre tressaillait dans ses flancs créateurs; La nature exhalait comme un trop plein de vie, Et d'aimer avec l'air on respirait l'envie. Elle et moi, nous glissions sur le lac flamboyant Qu'embrase au loin le feu dardé de l'Orient; L'eau, de ses vifs reflets empourprant la nacelle, Sous la lame éclatante en flots d'or étincelle; Ivres des fleurs, de l'air, de toutes ces splendeurs, Du monde rajeuni partageant les ardeurs, Vers les pieds sinueux de ces monts où nous sommes, Nous allions adorer le printemps, loin des hommes. Notre barque attachée à cet aune encor vert, Pour gravir les hauts lieux et trouver le désert, Nous marchons par les prés tout blancs de marguerites. Dans les gazons touffus mille fleurs plus petites Tentaient de soulever leur front pâle ou vermeil, Pour prendre aussi leur part des baisers du soleil. Dans la vigne, où déjà les feuilles sont écloses, Où les pêchers hier ont répandu leurs roses, La violette abonde et la pervenche aux pieds Des ceps sur la lisière aux ormeaux appuyés; Et plus haut, des vergers où finit la culture La neige des pommiers argenté la ceinture. Déjà, dans la bruyère et dans les genêts d'or, Les taillis clair-semés, et nous montons encor. Bientôt, de cette grotte aujourd'hui consacrée, Légers et souriant, nous atteignons l'entrée. Un soleil plus précoce et de plus tièdes eaux Hâtent dans ce doux lieu les fleurs et les rameaux; La paix féconde y règne et mai vient d'y conduire Tous les êtres pressés d'aimer et de produire; Le gazon en fourmille, et tout chargé de nids Chaque arbre offre au printemps des hymnes infinis; Des baisers de l'époux la terre au loin s'enivre. Levant au ciel son front plein de bonheur de vivre, Belle à faire descendre un dieu pour l'écouter, La Vierge alors s'arrête et se prend à chanter: « Soleil, ô créateur! la terre te salue; L'être coule de toi, l'être vers toi reflue; Le monde épanoui sous tes yeux bienfaisants Vient t'offrir un tribut riche de tes présents. Avec toutes leurs fleurs les prés joyeux te louent, L'arbre avec ses rameaux où mille voix se jouent, L'onde avec la splendeur des torrents irisés, La nue avec ses flancs de ta pourpre embrasés. L'esprit de toute chose à tes flammes s'envole. L'herbe avec ses parfums, l'homme avec sa parole, Et tous avec la vie, et tous avec l'amour, Tous t'adorent, ô Dieu qui nous fis ce beau jour. La forme te sourit, marbre, écorce ou plumage, Pour toi dans l'univers la forme est un hommage; En des tons variés, sur les flots et les fleurs Chante en te célébrant le concert des couleur», De leur plus pur encens les âmes et les roses Chargent les doux rayons dont elles sont écluses, Et chaque atome d'air se balance, animé Du rhythme par ton souffle à son aile imprimé. » Car c'est ta flamme, ô roi! qui meut tout, et qui verse Au sein du froid chaos la vie une et diverse. C'est toi qui donnas l'âme aux éléments grossiers; Tu fais courir la sève en fleuves nourriciers; Chacun de tes regards jette à la terre avide Et lumière et chaleur en un même fluide. L'arôme intérieur dans tout objet caché, Ne saurait en jaillir, si tu ne l'as touché; Sans toi pas d'oeil qui voie et pas de coeur qui sente; Tout se renferme en soi quand ton rayon s'absente; Et ces esprits féconds qui se cherchaient entre eux Rentrent dans un repos stérile et ténébreux. Mais, égal en ta course, autour de tes domaines, Vigilant et paisible, ô roi! tu te promènes, Jetant du haut d'un char à ton peuple indigent, Sans t'appauvrir jamais, des flots d'or et d'argent; Et la terre,' à ta suite, amasse une étincelle De ces chaudes clartés dont ta face ruisselle. » Pour toi l'ombre n'a pas d'infranchissable seuil; De flots ou de granit tu perces son linceul; Tu fais dans la montagne aux entrailles de pierre Germer les diamants d'un grain de ta lumière; Sous le noir Océan une perle qui luit Nous atteste un rayon déposé dans sa nuit. Seul tu peux traverser de tes flèches de flammes La triple obscurité qui recouvre nos âmes. Dans les détours du coeur, comme en ceux des vallons, Tu parais, et les blés jaillissent des sillons, L'eau coule des rochers, les nids se font entendre, La feuille printanière exhale une odeur tendre, Et l'homme tout entier est rempli d'un doux feu Qu'il répand sur chaque être et qui remonte à Dieu! » Père de la beauté, toi seul nous la révèles; Dans ton sein créateur tu portes ses modèles. C'est par toi qu'au désir l'intelligence naît, Roi sage et lumineux, par toi qu'elle connaît. C'est toi qui fais sortir tout être de lui-même, Et de chacun à tous fais le lien suprême; Tout s'ouvre, et tout se mêle, à ta sainte chaleur; O père de l'amour! tu fais vivre le coeur. Sans toi la nuit, le doute, et les terreurs funèbres, Et l'immobilité dans le froid des ténèbres, Et l'esprit infécond dans son isolement: Par toi l'espoir, la foi, l'épanouissement, Et le ciel en largesse, et la terre en prière, Et la communion au sein de la lumière! » Mais, dis-moi, tous ces dons versés à pleines mains, La vie à la nature et la vie aux humains, Ces effluves d'amour en qui flottent les mondes, Où les v&s-tu puiser, toi qui nous en inondes? Quand tes feux sont taris, pour les renouveler Quelle âme plus divine en toi sens-tu couler? Mais il donne sans perdre, et de sa propre essence Tire éternellement les rayons qu'il nous lance; Ce n'est pas un flambeau prêt à s'évaporer; Il n'a rien de mortel, et je puis l'adorer! Non, ce torrent de vie animant tout l'espace, Ce n'est pas dans l'azur un globe en feu qui passe; Sa lumière qui luit et qui crée en tout lieu, C'est ton regard lui-même et ton verbe, ô mon Dieu! » Répands, répands, ô toi par qui le printemps règne! Cet or fluide et tiède où la terre se baigne, Dont tout être vivant s'imprègne et se nourrit; Enveloppe-nous tous, ô radieux esprit! C'est ton heure, ô soleil! les plantes et les âmes S'ouvrent de toutes parts pour absorber tes flammes; Toute écorce est gonflée, et toute sève bout; Mêlée à tes rayons, la vie entre partout. O vie! ô douce vie! oh! qu'il est heureux d'être Quand de ses longs baisers le soleil nous pénètre! Au sein des prés fumants, sous cet azur serein, Des choses qu'il est doux d'aspirer le trop plein, Et ce double courant d'haleine ardente et pure Qu'avec le Créateur échange la nature! Souffle amoureux, parfums de la terre exhalés, Passez en moi, mon coeur s'élance où vous allez! Chaste fluidité de l'eau qui s'évapore, Frémissement de l'air et du rameau sonore, Embrasement des pics par la neige blanchis, Rayonnement des flots dans mes yeux réfléchis, Ame avec qui je sens mon âme correspondre, Nature, viens à moi t'unir et te confondre! Je te dois, ô désert chaque jour visité, Ce que j'ai de lumière et de sérénité; Par toi de l'infini l'image m'est connue, Et la divinité dans mon coeur s'insinue. Mais, ô forêts! ô brise! ô fleurs! à votre tour, Recevez, recevez mon souffle et mon amour, De ma bouche reçois les rumeurs embaumées En verbe intelligent dans mon sein transformées, O nature! et, mêlés dans le père commun, Que chacun vive en tous comme tous en chacun! » Soleil, sur les hauts lieux j'irai te voir sourire: C'est là que l'air est pur, et c'est là qu'on respire. Là, qu'avec mon esprit plus libre et plus léger L'esprit universel est prompt à s'échanger. Là, sur toutes les fleurs mon âme se disperse, Là, de tous ses rayons le soleil la traverse; Et comme cette cime exposée à tout vent, Je sens de toutes parts ton souffle, ô Dieu vivant! » Moi, j'ouvrais tout mon être aux langueurs printanières, Baigné d'ardents parfums et de chaudes lumières, J'aspirais à longs traits ces regards, cette voix, Et les brises d'amour qui s'exhalaient des bois. Elle, cet enfant calme, aux visions profondes, Ce chaste nénuphar trempé de froides ondes, Ce lis ferme et sans tache et de rosée empli, Ce coeur de pur cristal semblait s'être amolli. Tout tremblait près de nous d'un amoureux vertige, L'onde entre les cailloux et les fleurs sur leur tige; Les oiseaux frémissaient mêlés dans les buissons... Or, s'animant comme eux à ses propres chansons, La vierge a respiré des voluptés nouvelles, Un rayon inconnu jaillit de ses prunelles, Sa main brûle la mienne, et je crois que son coeur Comme moi du désir sent l'aiguillon vainqueur. Le printemps, le soleil, ces bois pleins de délices, De ma fatale erreur, hélas! furent complices... J'aspire en un baiser son âme, et sens frémir Avec bonheur sa lèvre et doucement gémir... Mais, ô terreur! ô prix de mon amour farouche! C'est un frisson mortel qui passe sur sa bouche! Sous son front sans couleur se ferme un oeil glacé; Sur ses reins fléchissant son cou s'est renversé, Et, vierge, sur les fleurs et la mousse odorante, Le lit prêt pour l'hymen la reçut expirante! J'implorai tous les dieux; des rameaux bienfaisants Pour elle j'exprimai les sucs les plus puissants; Comme l'âme d'un lis, que le zéphyr emporte, De ce premier baiser mon amante était morte! Dieux que je sers ici! dieux des grandes forêts, Seuls vous avez connu l'horreur de mes regrets, Et quelle vision, obstinée à me suivre, Depuis ce jour cruel sut me forcer à vivre, Son ordre, et de l'oubli votre culte sauvé, Et votre sacerdoce à mes mains réservé, Seuls m'ont pu retenir sur la terre attristée Que par mon crime, hélas! votre fille a quittée. Je reste pour garder, sous ces arbres chéris, Vos rites éternels qu'elle m'avait appris, Et répandre, en son nom, les vertus salutaires Dont les fleurs du désert lui livraient les mystères. Je tressai de feuillage un verdoyant linceul, Et le soir, de la grotte ayant creusé le seuil, J'y couchai de mes mains la blanche trépassée, Gravant sa douce image au fond de ma pensée. L'invisible nature a repris, dès ce jour, Et cache dans son sein tout ce que j'ai d'amour. Sur la tombe, à genoux, durant la nuit entière, J'y versai devant Dieu mes pleurs et ma prière, Vers l'aube, un sommeil plein de songes merveilleux, Sans assoupir mon coeur, descendit sur mes yeux; Et quand vint le soleil et l'hymne qui s'élève Des sources et des nids, faire envoler mon rêve, Sous l'émail odorant d'un gazon déjà vert De son lit de repos le sol était couvert, Et cet arbre divin, l'orgueil de la contrée, Tout en fleurs de la grotte ornait déjà l'entrée. Dès lors, hôte assidu de ce temple nouveau, Je vis loin des humains, veillant sur ce tombeau; Des sources, des rochers, des fleurs, j'y fais l'étude; Les oiseaux qu'elle aimait peuplent ma solitude; Ils me fêlent comme elle, et de son souvenir, Dans leurs chants, près de moi, viennent s'entretenir; Nous avons un langage avec eux et les plantes; Ensemble nous faisons des prières ferventes; Nous parlons d'Hermia, du soleil et de Dieu. Jaillissant du rocher, cette source au flot bleu Où se baigne la lune, où les chevreuils vont boire, De la divine enfant garde aussi la mémoire, Et, comme ces rameaux par son âme agiles, Murmure avec amour les airs qu'elle a chantés, Mêlant sa voix plus grave aux bruits que je consulte, L'arbrisseau merveilleux, à qui je rends mon culte, De feuilles et de fleurs paré dans tous les temps, Verse à mon front blanchi l'espoir d'un beau printemps. Ainsi, je vis au fond des forêts fraternelles, J'attends le jour certain des noces éternelles; Le jour où, pardonnant mon précoce larcin, Hermia doit m'ouvrir l'asile de son sein. Dans cet antre sacré reste, toi qui m'écoutes, Recueille les pensers qui pleuvent de ces voûtes, Et parfois, si tu veux, sur ces lointains rochers, Visiter les jardins dans les neiges cachés, Je t'y ferai choisir ces fleurs humbles et pures Que Dieu sème au désert pour toutes nos blessures. Amitié À mon ami Barthélémy Tisseur. Tous vos dieux sont les miens; vous aimez ce que j'aime; Nos espoirs sont pareils, notre doute est le même; Où vous le signalez, je vois aussi le mal, Et nous marchons tous deux vers le même idéal. Dans l'océan divin cherchant les perles neuves Et les parcelles d'or dans le sable des fleuves, Au fond des grandes eaux nous plongeons de concert; Nous gardons en commun le trésor découvert. Quand l'idée, en son vol, échappe à mes pieds frêles, Mon âme, pour monter, vous emprunte vos ailes. Aux régions d'en bas je m'égare souvent; Vous que Dieu mène et qui pénétrez plus avant, Quand mon esprit s'arrête aux choses relatives, Vous m'ouvrez tout à coup de larges perspectives, Et, dans un horizon où vous seul avez lu, Par delà nos soleils vous montrez l'absolu. Quand j'écris, je ne sais, - tant l'un sent comme l'autre, Si la page tracée est mon oeuvre ou la vôtre. De ces vers fraternels je vous rends la moitié, Et sur l'humble fronton j'inscris notre amitié. Marchons unis toujours; la nuit tombe, nous sommes Des étrangers perdus dans la cité des hommes; Nous y parlons tout seuls une langue à nous deux, Et nous comprenons mal ce qu'ils disent entre eux. Nous ne sommes pas faits aux chemins de traverse; Le but n'est pas le même où la route est diverse; Si des noirs carrefours nous tentons les hasards, Nous serons terrassés et broyés par les chars. Veillons! plus d'un assaut se prépare dans l'ombre; Le présent est mauvais et l'avenir plus sombre, Plein d'outrages, d'effroi, de labeurs desséchants... -Nous pourrons être heureux si nous sommes méchants! Mais, ô frère en douleurs, restons dans notre voie, Sans renier, pourtant, ni blasphémer la joie. Il est, même ici-bas, des vestiges de Dieu, Et le monde meilleur, parfois, s'y montre un peu; Il est dans la tourmente, au bout de la mer triste, Un phare ardent et fixe allumé pour l'artiste Et versant des rayons pleins de sérénité... - Viens! homme de désir, marchons vers la beauté! Invocation sur la montagne À mon ami Barthélémy Tisseur. Sachez ce que j'ai dit pour vous sur la montagne, Ami dont la pensée est partout ma compagne. Un matin de janvier, par un temps vif et clair, Où je me sentais fort de la vigueur de l'air, Un de ces jours dorés, bleus, et tels que d'avance Son soleil, l'hiver même, en donne à la Provence, Je sortis de la ville où, - souvenir sacré! - Pour la première fois je vous ai rencontré. De nos ans révolus je repassais l'histoire; Pèlerin, je voulais gravir Sainte-Victoire. Jusqu'à l'étroit vallon fermé d'un mur romain, Si connu de nous deux, je suivis le chemin; Et de là, pour seul guide ayant le pic sublime, Sur un sol non foulé j'allai de cime en cime. La lumière en tons chauds jouait sur les hauteurs; Mes pieds dans les taillis soulevaient des senteurs; Je marchais dans les buis, les houx et les genièvres; Pour seuls bruits au lointain les clochettes des chèvres, Et le cri de la grive entre les chênes verts, Et le vent dans les pins semblable au bruit des mers. En montant, je cueillais un peu de chaque arbuste, Et quand j'eus du rocher atteint la crête auguste, J'y posai mon bouquet religieusement. Je sentais du désert le saint enivrement; Avec l'air, et par flots odorants et sonores, L'esprit de vie entrait en moi par tous les pores. A genoux, je pleurai pour que Dieu nous bénît; Ma bouche se colla sur le sacré granit; Je priai sans parole, et mon baiser austère S'imprima sur ton front, ô ma mère la terre! Enfin je me dressai; de mes deux bras ouverts Sur ce trépied géant, j'embrassai l'univers; Comme un prêtre épanchant l'extase qui l'inonde, J'envoyai mes baisers aux quatre points du monde; Quatre fois saluant et changeant d'horizon, De notre Père au ciel je redis l'oraison, Et, m'unissant d'amour à la nature entière, A longs traits j'aspirai la vie et la lumière. Puis je courbai mon front sur mes deux mains en feu, Et mon âme un moment s'anéantit en Dieu. « Penche-toi sur mon coeur, toi d'où l'être ruisselle, Verse à flots de tes yeux les fluides vivants; Coulez d'en haut, torrents de vie universelle, Venez pour m'abreuver, venez des quatre vents! » O lumière, ô couleurs, ô rayons de sa face, Regards de l'infini de caresses chargés, Rosiers de l'Orient effeuillés dans l'espace, Sourires amoureux d'astre en astre échangés; » Notes, qui refluant des étoiles lointaines, Glissez de ce rocher aux bois, aux champs, aux mers; Bruits des troupeaux errants, des arbres, des fontaines, Arômes et vapeurs mêlés dans les déserts; » Haleine des forêts, des cités et des ondes, Souffle que tout respire et qu'on ne peut tarir; Des jardins inconnus semences vagabondes, Germes qui demandez une place où fleurir; » Rayons, accords, parfums que les vents précipitent, Voix qui montez du globe et qui tombez du ciel, Mélodieux roulis des sphères qui palpitent, Mouvement cadencé sur un rhythme éternel! » Et vous, lumière interne, espoir, saintes pensées, Grâces que l'invisible envoie à son amant, Eaux vives de l'esprit par Dieu même versées, Qui des sources d'en haut coulez à ce moment; » Vous, prières, douleurs, travaux, vertus secrètes, Parfums nés pour le ciel qui montez de là-bas, Actions des élus et chansons des poètes, Courant de l'idéal qui ne tarissez pas; » Paroles qui flottez de l'âme à la nature, Échanges de l'amour qui donne et qui reçoit, Part de l'être accordée à chaque créature, Forces du Dieu caché que le coeur aperçoit! » Affluez, affluez autour de cette cime, D'un nuage vivant que j'y sois revêtu, Unissez-vous à moi dans un mélange intime, Vertus du monde entier, devenez ma vertu! » Ainsi, j'ouvrais mon âme aspirant dans l'espace Ce grand souffle de Dieu qui passe et qui repasse, Et, le sentant couler dans mes sens agrandis, Je saluai trois fois le ciel, et j'étendis Mes deux bras secouant l'effluve magnétique, Au nord, vers le Jura, vers la ville helvétique, Où Dieu vous a conduit loin de toute amitié, Vous avec qui toujours je pense de moitié. « Recevez, recevez l'esprit qui me pénètre Et le surcroît de vie ajoutée à mon être; Soyez, autant qu'aimé, soyez calme et puissant; Recevez à la fois et ma force et ma joie; Mon âme a recueilli, mon âme vous envoie D'ici tout ce qui monte et tout ce qui descend. » Entrez en lui, rayons, parfums, musique, aurore! Clartés dont l'horizon s'anime et se colore, Coulez avec lenteur pour qu'il n'en perde rien; Esprit de Dieu flottant sur l'océan des mondes, Lumière où je me baigne, extase qui m'inondes Descendez dans son coeur, en passant par le mien! » Divin balancement des flots, des bois, des nues, Sphères qui décrivez des danses inconnues, Bruits des astres lointains, des fleuves, des forêts, Accord universel, musique saisissante De tout ce qui se meut et de tout ce qui chante, Vous qui des coeurs guidez les battements secrets; » Esprits qui dirigez l'ascension des sèves, Urnes qui répandez la pensée et les rêves, Essor auquel mon coeur s'abandonne aujourd'hui, Donnez-lui le vouloir, l'action forte et sûre, Réglez de tous ses pas le mode et la mesure, Versez à travers moi votre harmonie en lui. » Haleine du désert, senteurs dont je m'enivre, Souffle de l'idéal qui m'avez fait revivre, Par qui toute blessure est prompte à se fermer; Arômes fécondants que la brise balaie, Descendez dans son coeur et pansez chaque plaie; Autant qu'il a souffert faites qu'il puisse aimer! » Tombez, grains et rosée, en cette âme choisie, Ravivez les moissons qu'attend la poésie; Qu'en lui l'homme nouveau sorte de l'homme ancien; Mûrissez, ô soleil, les épis qu'il nous cache Dans les sillons secrets: car il faut qu'on le sache, Le beau fut dans son coeur semé comme le bien. » Que chacun de mes doigts, d'où in/m âme ruisselle, Du feu que j'aspirai lui versé une étincelle; Qu'il soit fortifié des forces que je prends; Que je fasse, investi pour lui d'un sacerdoce, Du trépied solennel où mon amour m'exhausse, Les bénédictions s'épancher par torrents! » Ami dont la pensée est partout ma compagne, Voilà ce que j'ai dit pour vous sur la montagne À une branche d’amandier Déjà mille boutons rougissants et gonflés, Et mille fleurs d'ivoire, Forment de longs rubans et des noeuds étoilés Sur votre écorce noire, Jeune branche! et pourtant sous son linceul neigeux, Dans la brume incolore, Entre l'azur du ciel et nos sillons fangeux Février flotte encore. Une heure de soleil, le bleu de l'horizon, La tiède matinée, Vous ont fait croire, hélas! que la belle saison Nous était ramenée. Parfois l'hiver stérile a des soleils trompeurs, Et sa face est dorée; Mais il ne peut mûrir une seule des fleurs Dont vous êtes parée. Après ce doux rayon qui brille avec amour, La nuit sera mortelle; Pour fixer le printemps il faut plus d'un beau jour Et plus d'une hirondelle. Ne laissez pas jaillir tous vos boutons vermeils Que le froid ne s'achève; Pour la saison féconde et pour les vrais soleils Gardez bien votre sève. L'hiver va de vos fleurs ternir la pureté, Et leur règne s'abrège; Leurs calices fondront, comme ferait, l'été, Une coupe de neige. Puis, quand le jour luira, qui doit tout ranimer, Les plantes et les âmes, Il usera sur vous, sans rien faire germer, Sa rosée et ses flammes. Alors tout sous le ciel, tout sera réveillé; Toutes les autres branches Lèveront au grand air leur ébène émaillé Et leurs couronnes blanches; Et le soleil viendra peindre leur front charmant, Leurs lèvres nuancées, Et le vent les fera pencher languissamment Comme des fiancées. Les coteaux rougiront, les sillons bigarrés De fleurs et de verdure, Tous les arbres des bois, tous les gazons des prés Seront dans leur parure. Partout des bruits joyeux, du miel dans chaque fleur, De l'or sur chaque nue; Mais vous, dans ce concert, sans voix et sans couleur, Serez honteuse et nue. Jamais d'oiseau chanteur sur vous n'aura guetté L'insecte qui bourdonne; Vous ne donnerez pas de verdure à l'été Ni de fruits à l'automne. Un jour vous a tout pris: ses rayons déjà morts Brillaient pour vous séduire; Et vous avez perdu tous vos jeunes trésors Joués sur un sourire. Limpidité Il est des sources d'eau si bleue et si limpide, Que rien n'en peut ternir la transparence humide; Que sur un noir limon leurs ondes de cristal Roulent sans altérer l'azur du flot natal; Qu'à travers les débris qui sur leurs bords s'amassent, Elles savent choisir les fleurs lorsqu'elles passent, Et que, vierges encor de toute impureté, L'Océan les reçoit dans son immensité. Près d'elles l'ombre est douce aux affligés; près d'elles Les oiseaux chantent mieux, les plantes sont plus belles; Près d'elles, au matin, les femmes vont s'asseoir Pour nouer leurs cheveux devant un clair miroir. Il est des âmes qui, dans nos sentiers de fange, Glissent sans y tacher leur blanche robe d'ange. Sans laisser, comme nous, se prendre à chaque pas Une sainte croyance aux ronces d'ici-bas; Des coeurs qui restent purs quand l'ennui les traverse, Qui gardent leur amour dans la fortune adverse. L'air vicié du monde en passant autour d'eux Se charge de parfums; et, comme des flots bleus, Sans entraîner un grain de nos terres infâmes, Ils coulent en chantant vers l'océan des âmes. Horoscope Sur le chevet des jeunes filles, Si les Péris venaient encor Toucher leurs filleules gentilles Avec une baguette d'or; Le soir, dans la flamme bleuâtre, Si les Follets et les Lutins Dansaient sur les chenets de l'âtre, Au son des grelots argentins; Si l'on voyait sortir Morgane Du lis et du camélia, Et sur les branches de liane Se balancer Titania; Si de l'air les joyeuses reines, Aux yeux des pères fortunés, Se penchaient encor, les mains pleines, Sur le berceau des nouveau-nés; Enfant! vous auriez des corbeilles D'émeraudes et de rubis; Vous auriez des robes vermeilles Faites pour vous par les Trylbis; Des oiseaux d'or et d'écarlate Pour vous endormir chanteraient, Et dans une conque d'agate Les Sylphides vous berceraient! Hélas! les Péris étouffées Sont mortes depuis six cents ans, Et l'on n'invite plus les fées Pour le baptême des enfants! Mais il est d'amoureux génies, Parlant un langage inappris, Qui soumet à leurs voix bénies Le peuple immense des esprits. Ils ont le secret des puissances; Les astres sont leurs familiers: Ils vont dérober les essences Au fond des divins ateliers. Ils moissonnent partout en maîtres; La terre s'émeut sous leurs mains: Us se mêlent avec les êtres En de mystérieux hymens. Ils montent avec la fumée Dans l'air diaphane et vermeil; Sous la mer de forêts semée, Ils plongent avec le soleil. Ils se bercent avec l'écume Sur les lacs et les océans; Us s'étendent avec la brume Sur la crête des monts géants. Ils circulent avec les sèves Dans les fentes et les sillons; Avec les brises sur les grèves, Dans l'éther avec les rayons. Ils enchaînent avec leurs charmes L'âme des fleurs et des oiseaux; Ils font germer les blanches larmes Sur la tombe et sur les berceaux! Ils vous aiment, petite fille! A vous les présents les meilleurs: Car vous êtes de la famille, Et votre père est un des leurs. Enfant! toutes les créatures Auront des sourires pour vous; Toutes les sources seront pures, Et tous les hommes seront doux. Les boutons d'or naîtront dans l'herbe Des prés que vous aurez foulés; Si vous donnez sur une gerbe, Les épis seront centuplés. L'eau des marais sera limpide Si vous y trempez votre main; Si vous pleurez sur un nid vide, L'amour le peuplera demain. Les fleurs braveront les gelées Dans les jardins par vous plantés; Avec les brises des vallées Vos airs vivront si vous chantez. Le soleil dorera vos tresses; Enivrant vos sens ingénus, Le vent vous fera des caresses; L'onde baisera vos pieds nus. Vous aurez, la nuit, sans mystère, Des entretiens pleins de douceur; Vous direz au bouvreuil: Mon frère! Le rosier vous dira: Ma soeur! Aux êtres vous serez unie Par des liens doux et puissants, Aux oiseaux par leur harmonie Comme aux plantes par leur encens; A l'azur par la transparence, Au jour par la tiède clarté; Aux bons anges par l'innocence, Aux hommes par la charité! Car sur votre tête rosée Un poète, écartant le lin, Aura secoué la rosée Avec le rameau sibyllin! Aux Absents Ce soir au bord du lac, à l'ombre, sur la mousse, La nature est si belle et la vie est si douce, Cette forêt de pins murmure un chant si pur, Cette prairie exhale une odeur si calmante, En tons si délicats de cette onde dormante Les roses du couchant on nuancé l'azur; D'un air si transparent la montagne est baignée; Mon âme de ta paix est si bien imprégnée, Que je ne songe plus, nature, à t'admirer. C'est un désir plus doux qu'avec l'air je respire; Je cherche autour de moi des yeux à qui sourire, Ma main cherche des mains que je voudrais serrer. Que ne puis-je, ô nature! à tes autels en flammes, Convier avec moi toutes les saintes âmes, Avec elles goûter cette extase à genoux! Seul, ainsi, s'enivrer de la beauté d'un monde, C'est un bonheur impie où l'amertume abonde, Et tout cet infini laisse du vide en nous. Cette ivresse, pourtant, je la puise en Dieu même; Mais, pour y prendre part, où sont tous ceux que j'aime? Mon coeur ici les nomme et parle à chacun d'eux; Jamais tant qu'à cette heure, à travers mes nuages, Si douce leur parole, et si doux leurs visages, N'ont échauffé mon coeur et lui devant mes yeux. La pensée a peut-être, affrontant la distance, Des ailes pour voler vers ceux à qui l'on pense Sans se perdre à travers le monde aérien! Vous tous, absents chéris, qui manquez à ma joie, Des effluves d'amour que mon coeur vous envoie, Ce vent et ce soleil ne vous portent-ils rien? Où va donc, où va donc, si nul ne le devine, Ce qu'exhale mon sein d'émotion divine? Pourquoi ce doux concert, s'il n'est pas entendu? Des plantes du désert qui respire la feuille? Que deviennent ces fruits que nulle main ne cueille?... Donne tous tes parfums, mon coeur, rien n'est perdu! Vois! chaque goutte d'eau, que la terre là boive, Que le vent sur son aile en vapeurs la reçoive, Retourne à l'Océan, et s'y mêle à son jour!... Ainsi chaque soupir, chaque extase cachée, Chaque larme pieuse au coin de l'oeil séchée Vont enrichir au ciel les sources de l'amour. Dans les Roseaux Si je brise un jour mes chaînes, Je veux m'enfuir vers les eaux; Mieux, que les nids sur les chênes, Mieux que les aires hautaines, J'aime un nid dans les roseaux. J'aime une terre mouillée Par un lac profond et clair; Pour tenir l'âme éveillée, Il faut que, sous la feuillée, Les eaux chantent avec l'air. S'il n'a point de rive humide, Je fuis un site admiré, Comme un front pur et sans ride, Mais dont l'oeil serait aride Et n'aurait jamais pleuré. La colline la plus verte, Si l'onde n'est son miroir, Est comme une âme déserte, A qui jamais n'est ouverte Une autre âme pour s'y voir. Otez les flots à la terre, La terre sera sans yeux, Et jamais sa face austère, Pleine d'ombre et de mystère, Ne réfléchira les cieux. Dans ton coeur si quelque chose Bat des ailes pour voler, Désir ou douleur sans cause, Musique ou parfum de rose Qui demande à s'exhaler; Si tu nourris d'une flamme Le souvenir ou l'espoir, Si l'image d'une femme Pleure ou sourit dans ton âme, Près d'un lac il faut t'asseoir. Écoute, si le flot chante; Si l'eau dort, regarde au fond; Miroir où l'azur t'enchante, Écho d'une voix touchante, Toujours l'onde te répond. Les plaines ont l'alouette, La montagne a l'aigle roi, Les jardins ont la fauvette; Mais, ô lac, le doux poète Et le cygne sont à toi! Si je brise un jour mes chaînes, Je veux m'enfuir vers les eaux; Mieux que les nids sur les chênes, Mieux que les aires hautaines, J'aime un nid dans les roseaux. La Coupe (Laprade) Amis, le temps brumeux fait les songeurs moroses! Tout exhale l'ennui, ce soir, même ces roses; Des yeux les plus aimés le sourire a pâli; Nos pensers de ce ciel ont pris la morne teinte... Biais venez! Dans le vin cherchons la verve éteinte, Et la joie, et l'espoir, compagnons de l'oubli, Une âme est dans le vin! un dieu d'humeur charmante Remplit de son esprit cette pourpre écumante; Lui-même a teint la grappe avec son doigt vermeil; Au feu de ses rayons toute ombre s'évapore; Le vin, c'est sa lumière et sa chaleur; l'amphore Cache en ses flancs obscurs des gouttes de soleil. Toi, par qui, d'une lèvre où le rire étincelle, La chanson radieuse à plus grands flots ruisselle; Toi, dont ma coupe pleine atteste le pouvoir, Je t'ai vu, le carquois sonnant sur tes épaules, Descendre, ô dieu joyeux, sur nos coteaux des Gaules, Et tes cheveux flotter, et les rubis pleuvoir! Comme sous le baiser frémit un sein d'amante, Sous tes yeux printaniers la terre au loin fermente; Les féconds éléments s'y combinent entre eux; La flamme du silex, les pleurs de la rosée Se mêlent dans le cep; et la sève embrasée A gonflé les bourgeons d'un esprit généreux. Bientôt la jeune vigne au vieil orme s'enlace; Le pampre offre aux amours, sous son ombre, une place, Près du Faune enivré la Nymphe y vient le soir; L'été voluptueux brunit l'ardente grappe; Puis, buvant à deux mains le doux sang qui s'échappe, L'automne au front pourpré danse autour du pressoir. Nous, maintenant, tirons du sommeil et des ombres Ce soleil enfoui, trésor pour les jours sombres, Sève de feu qui vient réchauffer nos hivers. Dans le coeur le plus morne, à briller toute prête, Peut-être, avec ce vin, d'une veine secrète, La gaîté va jaillir, sur l'heure, et les beaux vers. Partout où la sema la nature en largesse, Cueillons la joie, amis, germe de la sagesse; D'une fleur au jardin et d'une étoile aux deux, Du chant sacré d'un maître, ou des yeux d'une belle, De toute chose, enfin, ou divine, ou mortelle.,. De ce cristal bleuâtre où rougit le vin vieux! À table! avant d'ouvrir la solennelle amphore, Que d'habits éclatants l'amitié se décore; Dans le plaisir des yeux naît le charme du coeur, Le vin vaut mieux quand l'urne est de fleurs couronnée. Qu'en nos festins, surtout, daigne la Muse ornée Des plus aimables dieux nous amener le choeur. A nos graves discours que le rire entrecoupe, Qu'Aphrodite et Pallas vident la même coupe; Le sage admet aussi les amours enjoués. Amenons au banquet, charmantes entre mille, Daphné, Glycère aux yeux d'émeraude, et Camille, Mais que leurs noirs cheveux restent toujours noués. Glycère chantera quelque folle élégie; Du toit joyeux, pourtant, chassons bien loin l'orgie, Poètes! nous avons la Ménade en horreur. Des soupers effrénés les Muses sont absentes; Amis, ne faisons pas fuir les Grâces décentes; Car, après sa gaîté, le vin a sa fureur. Dans l'excès de la coupe où nous trouvons la verve, L'esprit s'appesantit, le corps même s'énerve; Un stupide sommeil gonfle la lèvre en feu. Des hautes voluptés, nous que la soif altère, Fils de la Muse, au vin rendons un culte austère, Buvons-le chastement sous le regard d'un dieu. Le poète aime mieux l'extase que l'ivresse; Un sévère échanson à sa table se dresse, Il invite parfois l'amour à s'y placer; Mais c'est pour nous dicter ses chansons immortelles; Amis, qu'en nos banquets les ivresses soient telles Qu'Elvire ou Béatrix pourraient nous les verser. Venez! la table est prête où l'amitié s'épanche; De verdoyants rameaux parons la nappe blanche, C'est l'autel de la joie et du rire innocent; C'est là, dans l'abandon des longues causeries, Qu'entre les luths d'ébène et les coupes fleuries Le feu sacré nous touche et que l'esprit descend. O vin! source d'amour, nous dirons tes louanges! Nous sommes ouvriers pour les grandes vendanges, Nous conduisons la bêche autour des ceps divins; Prends-nous à ta journée, ô ma France féconde! Toi qui, pour le salut ou la gaîté du monde, Fais couler tour à tour ton sang et tes bons vins. A l'oeuvre, tous à l'oeuvre et préparons la fête, Bras d'acier du soldat, bouche d'or du poëte. A l'oeuvre les marteaux, les socs, les avirons! De froment et de miel que les pains se pétrissent; Et vous, sculpteurs, à qui les métaux obéissent, Ciselez dans l'or pur la coupe où nous boirons. Gravez sur ses contours les exploits de l'épée; Des géants paternels chantez-nous l'épopée. Dites leur sang versé, leurs travaux, leurs douleurs; Tracez-nous le tableau de l'héroïsme antique; Faites-nous voir, aux flancs de l'urne pacifique, L'âge des grands combats déroulés sous des fleurs. A ceux donc qui sont morts, soldats ou capitaines, Pour un bonheur promis à des races lointaines, Ce calice doit rendre un hommage éternel; Qu'il fasse, amis, le tour de la cité des hommes, Et qu'enchaînés de coeur, comme ici nous le sommes, Tous boivent à la ronde un nectar fraternel! Au Printemps (Laprade) Sors de ta ruche obscure et vole, ô jeune essaim! Doux rêves que l'hiver enchaînait dans mon sein, Allez, chantez sur l'aubépine! Le soleil vous invite, ô mes oiseaux chéris; L'herbe est verte aux filions, et les pêchers fleuris Teignent de rose la colline. Pour me les dire après, écoutez tous les sons; Volez du thym au myrte, et du chêne aux buissons; Effleurez de vos pieds l'eau vive. La fumée a terni votre aile aux cent couleurs; Baignez-vous dans l'air plein d'ineffables senteurs: L'âme s'y lave et s'y ravive! Dansez sur les rameaux jaillissants ou ployés; Buvez-y la rosée et la sève. Voyez Dans le berceau de toutes choses; Voyez les nids se faire et les bourgeons s'ouvrir, Voyez comment l'on aime et comme on doit fleurir, O mes colombes, ô mes roses! Car c'est le beau printemps, charme de l'univers! O mes rêves, partez! les jardins sont ouverts Ou l'abeille se rassasie; Puisez à tout calice, allez dans les ravins, Sur les coteaux de vigne et sous les noirs sapins; Allez chercher la poésie! Le Baptême de la cloche À mon ami B. de Saint-Bonnet. I Monte à la tour sonore, ô reine des cantiques! Répands les grands soupirs de ton sein débordants! Dieu touchait d'un feu pur les lèvres prophétiques; Il t'a fait naître aussi dans les charbons ardents. Le temple t'accueillit tiède encor de la flamme; Comme un fils des humains, d'eau, d'encens et de sel, Le prêtre te baptise en te donnant une âme; Prends désormais ta place au choeur universel. Tu reçois la parole, auguste ministère: Sur ton front, comme au front d'un pontife ou d'un roi, L'huile sainte, en coulant, livre à ta bouche austère Le droit de réunir un peuple autour de toi. Monte, pour dominer de plus haut nos murmures; Pour verser, de ton urne aux flancs mélodieux, Tes notes, s'épanchant plus fraîches et plus pures, En des flots d'air puisés plus avant dans les cieux. Vers la cime où ton maître à jamais t'a placée, Mille bruits monteront du hameau, du désert; Toi tu feras, fidèle à sa grande pensée, Un accord immuable en ce changeant concert. A tes pieds, les rumeurs et les échos varient; Du sein de ces forêts et des prés d'alentour S'élèvent bien des voix qui pleurent ou qui rient; Les chants et les soupirs en montent tour à tour. Dans la chapelle, ici, gémissent les prières; Près du mur, des passants se disputent entre eux; Des baisers ont frémi sur le bord des clairières; Là-bas le laboureur excite ses grands boeufs. Ainsi l'homme se mêle aux sons que tu disperses! Et, dans le calme essor de tes vibrations, Ainsi meurt et renaît, en des notes diverses, Le bruit de nos travaux et de nos passions. Et la nature aussi, cette voix éternelle, Ce clavier infini que nul n'a mesuré, Des tons, en un moment, parcourt la grande échelle, Gémit, gronde et sourit après avoir pleuré. Selon que la forêt ou grandit ou décline, Le vallon rend là-bas des accords différents! Dans ces ravins, coulant de la même colline, L'eau soupire en ruisseaux ou gémit en torrents. La nature avec nous regrette, invoque, aspire, Tour à tour, doute, espoir ou crainte y sont vainqueurs, Et, pour longtemps encor, sur cette immense lyre L'harmonie est changeante, ainsi que dans nos coeurs. Toi pourtant, quels que soient la saison, le jour, l'heure, Dans le calme ou l'orage ayant le même son, Tu nous diras, du haut de la sainte demeure, Toujours le même mot et la même leçon. Parole incorruptible, enseignements suprêmes! Grande voix dominant tons les bruits d'ici-bas, Semblable à cette voix qui parle dans nous-mêmes, Nous suit, et cependant ne nous appartient pas! Ce mot qui te remplit, ce nom que tu proclames, Pensée à ton métal mêlée au sein du feu, Souffle d'éternité qui soulève nos âmes, C'est le nom, la pensée et le souffle de Dieu. Et tu la sèmeras ton immuable idée, Des cités aux forêts, des sommets aux vallons; Et, comme d'harmonie une mer débordée, Ta voix nous poursuivra partout où nous allons. De l'encens et du sel si le prêtre t'honore, C'est qu'il consacre en toi le psaume fait airain; De tous les instruments, tu n'es le plus sonore Que pour proclamer Dieu d'un ton plus souverain. Répands donc, répands donc, par toute la nature, Ce nom qu'au fond du coeur chaque homme doit sentir, Et qu'il ne soit pas d'antre et d'âme assez impure, Où ton pieux écho n'aille au loin retentir. II Et moi, l'oisif amant des bois et des prairies, Qui, de leurs doux esprits enivré trop souvent, Laisse fuir ma pensée en molles rêveries, Et disperse ma vie au souffle de tout vent; Moi qu'avec un bruit d'onde, une haleine de roses, La brise, dont ce tremble à peine est agité, Mêlant mon âme errante avec l'âme des choses, Peut emporter si loin hors de l'humanité; Lorsque j'irai, perdu dans les forêts prochaines, Des actives cités déserteur affaibli, Enviant le repos des rochers et des chênes Et laissant là ma tâche et ma vie en oubli; Alors tu parleras, voix de la vieille église, Voix comprise de tous comme un appel humain, Et tu m'éveilleras, et mon âme indécise, S'arrachant au désert, prendra le vrai chemin. Et je n'entendrai plus la Sirène énervante Qui chante avec le vent, les rameaux, le flot bleu; Un plus ferme conseil m'arrêtant sur ma pente, Je me rapprocherai des hommes et de Dieu. Car ta voix c'est la voix des hommes agrandie, Leurs sueurs ont coulé pour fondre ton métal; C'est leur esprit qui parle avec ta mélodie; Ton front reçut comme eux le baptême natal. A la cité des coeurs cette voix me convie, Me dit que je suis homme et dois porter mes fers, Et me ramène, enfin, au combat de la vie, Que j'ai tenté de fuir pour la paix des déserts. Par toi chantent l'appel des travaux, des prières, St l'écho solennel de la joie et des pleurs; 5n t'écoutant, j'irai demander a mes frères lia part de leurs destins, surtout de leurs douleurs. III Va donc, fille du feu, sur les tombeaux assise! Donne à chacun sa place en tes hymnes fervents; Chante pour ceux à qui la lumière est promise; Parle aux vivants des morts comme aux morts des vivants! Prends ton poste au donjon, sonore sentinelle, Veille sur ces vallons, veille sur ces sommets; Garde à ces bois chéris une paix éternelle; Que la sainte amitié les habite à jamais. Qu'au loin en t'écoutant la terre soit bénie; Comme à la voix de Dieu, qu'elle enfante à ta voix; L'abondance du ciel tombe avec l'harmonie: Verse aux sillons le grain et le feuillage aux bois. Garde cette maison, tu dois chérir son hôte, Grand coeur où, comme en toi, l'esprit divin descend C'est lui qui t'a bâti la tour solide et haute: Il est de l'oeuvre sainte un ouvrier puissant. Et tous nous aimerons vos deux voix fraternelles; Car Dieu sur ce sommet, qui voit poindre le jour, Vous mît pour nous parler des choses éternelles, Et saluer de loin le règne de l'amour... Adieux sur la montagne À mon ami Barthélémy Tisseur. I Dans les villes, tombeaux dont le peuple croit vivre, Où s'agitent des morts par des morts coudoyés, Où l'âme aspire un air qui la tue ou l'enivre, Ceux qui sont nés à Dieu sont bientôt oubliés. Là, des spectres faisant de l'ombre et du tumulte, Vous cachent à mes yeux, vous-même, ô mon ami! Et j'omets tout un jour de vous rendre mon culte, Vous l'hôte de mon coeur, vous d'hier endormi! Les bruits humains font taire en moi le saint murmure De votre esprit qui souffle et qui veut me parler, Et la foule tarit sous son haleine impure Chaque larme aussitôt qu'elle cherche à couler. Mais à peine ai-je fui tout seul vers la campagne, Et trouvé la nature et vu le jour vermeil; Sitôt que je respire une odeur de montagne, Et que Dieu dans mon âme entre avec le soleil; Sitôt que l'infini se fait dans ma pensée, J'y revois, près du Dieu que je viens adorer, Votre ombre lumineuse un instant éclipsée M'appeler, me sourire; et je puis vous pleurer. Tout alors, fleur qui s'ouvre et rayon qui s'allume, Arbres, flots exhalant un soupir triste et doux, Sillons où court la brise et toit lointain qui fume, Tout semble s'animer et se peupler de vous. Les cimes des forêts d'un bruit large inondées, Les buissons fourmillant de chansons et de cris, En écho tour à tour redisent les idées Dont votre âme féconde emplissait nos esprits. Aux êtres vous parliez dans leur langue divine; Vous les sentiez tous vivre; ils vous sentaient rêver: Car vous aviez l'amour qui voit ou qui devine, Et leurs secrets accords, vous les saviez trouver. Tout se réfléchissait dans votre âme profonde; Torrent, fleuve et ruisseau, tout vous payait tribut: Vous deviez promptement épuiser tout un monde, Et toucher dans un autre à l'invisible but. Votre esprit visitait les chênes et les roses; Et, sans doute, sachant qu'à mon tour j'y viendrai, Vous avez en partant laissé sur toutes choses Des vestiges de vous: je les recueillerai! II Avec l'odeur montant de ces prés en corbeilles, Avec l'oiseau qui fuit et va chanter là-bas, De l'herbe et des rameaux, avec un bruit d'abeilles, Un souvenir de vous s'élève à chaque pas. L'atmosphère s'emplit d'une vivante flamme: C'est vous qui de vos yeux la versez par éclair; Sa chaleur m'enveloppe, et j'ai senti mon âme S'épanouir en vous comme mon corps dans l'air. Alors la part de vous que Dieu nous a ravie, Celle en qui rien ne change, et dont rien n'est distrait, Celle qui goûte au ciel une meilleure vie, Ce qu'en vous nous aimons, votre coeur m'apparaît. Vous êtes revêtu de la forme plus pure Que prend l'homme là-haut quand son corps y renaît; Mais sous ce vêtement, quoiqu'il vous transfigure, Vous êtes bien le même, et l'on vous reconnaît. C'est bien lui! cet esprit plein de mansuétude, Parole qui charmait ma joie ou ma douleur, A qui toute science arrivait sans étude, Comme l'onde à la source et le miel à la fleur! C'est lui! Dans tous ses maux toujours paisible et grave, Que j'ai tant vu souffrir sans se plaindre jamais! Cet homme à la raison puissante, au coeur suave, Mont de granit couvert de fleurs jusqu'au sommet! C'est lui! Pour vivre en nous s'oubliant à toute heure, Lui qui prenait pour siens mes travaux, mes combats; C'est lui dont la pensée, onde supérieure, Fertilisait la mienne, et ne tarissait pas! De ces forêts vers moi je vous ai vu descendre Ainsi qu'un blanc nuage, et glissant lentement; Le sol autour de vous s'éclaire d'un jour tendre, De votre corps nouveau divin rayonnement. Les plantes s'inclinant baisent vos pieds de neige; L'air est rempli d'oiseaux et de joyeuses voix; Les bois semblent marcher pour vous faire cortège; La nature vous rend votre amour d'autrefois. Vous, calme et traversant son peuple qui s'assemble, Vers moi sans lui parler vous voilà parvenu; Et, comme aux jours heureux où nous pensions ensemble, Vous avez pris mon bras, cet appui si connu. Et nous marchons tous deux en dominant la plaine De mon pays natal, que je vantais souvent; Les monts à l'occident nous déroulent leur chaîne, Beaux lieux que j'espérais voir avec vous vivant! Vous m'êtes si présent que nous causons encore D'hier et de demain, de nos projets nombreux: Hélas! comme si Dieu, dans un but que j'ignore, N'avait pas déjà mis un monde entre nous deux! Le mobile entretien vole en sa fantaisie Des étoiles du ciel aux herbes des chemins; Nous parlons de mon coeur et de ma poésie, Coursiers dont vous teniez les rênes dans vos mains: Car je croyais en vous, que nul n'a su connaître! Source au modeste flot qui dans l'ombre a coulé, J'ai vu vos profondeurs, et vous fûtes mon maître: Tous mes doutes fuyaient quand vous aviez parlé. Dieu vous donna le sens des clartés éternelles; Jamais, idée ou fait, vous ne jugiez en vain; Tandis que nous errions dans les choses mortelles, Vos yeux, à travers tout, allaient droit au divin. De la sphère idéale où vous viviez d'avance Pour moi vous revenez; et, comme aux anciens jours, Vous m'en communiquez aujourd'hui la science; Vous rallumez ma foi du feu de vos discours. Et longtemps nous restons assis près des fontaines; Nous allons sur la mousse et le gazon nouveau, Méditant de savoir, dans les luttes humaines, Réaliser le bien et contempler le beau. Mais trop tôt, étouffant la voix dont je m'enivre, Un bruit d'homme s'élève, et nous a séparés, Moi pour aller mourir, et vous pour aller vivre Dans ces mondes d'amour au sage préparés. III Je le sais, votre part, sans doute, est la meilleure; Mon esprit dort encor, le vôtre eut son réveil; Cette vie est mauvaise... et pourtant je vous pleure, Vous qui ne verrez plus les fleurs ni le soleil! Grande âme à ses amours avant l'heure arrachée, Onde pour nous tarie avant les jours d'été, Fort ouvrier laissant l'oeuvre à peine ébauchée, Harmonieux oiseau mort sans avoir chanté! Peut-être en te pleurant je gémis sur moi-même, Resté seul dans la lutte où tu viens d'expirer; Mais les décrets de Dieu sont sacrés pour qui t'aime, Et, plein de ton esprit, je les dois adorer. Comme tu le serais, je suis fort dans mes larmes; Je garde ta doctrine, et ta foi m'agrandit; En de mâles adieux tu me lègues tes armes; Ta voix parle, j'entends; voici ce qu'elle dit: « Frère! si Dieu te laisse ici-bas seul et triste, C'est que l'homme nouveau dans ton coeur n'est pas né; La main de la douleur, cette sublime artiste, Au gré du maître encor ne t'a pas façonné.. » Dans la sphère où je monte avant que de me suivre, Il te reste à livrer de plus rudes combats; Ce n'est que pour lutter que tu dois encor vivre, Et les adversités ne t'épargneront pas. » Il te faut, comme moi, prendre la voie étroite; L'ombre abonde et les fleurs sur la route du mal; Celle où tu marcheras, plus âpre, mais plus droite, Mène par le désert plus près de l'idéal. » Tu porteras le poids de ton coeur solitaire; Déjà ton front penché se dépouille et pâlit; Nul oeil ne sourira près de ta lyre austère, Et la seule insomnie habitera ton lit. » Jamais tu ne verras un champ dont tu sois maître Se couvrir à ton gré de rameaux ou d'épis; Et jamais en des bois plantés par un ancêtre Tes bras ne berceront des enfants assoupis. » Sans même que l'oiseau pour son nid les recueille, Tu verras sous les pas de l'homme indifférent Tes stériles chansons s'envoler feuille à feuille, Et jusqu'aux mers d'oubli couler dans le torrent. » Le monde tient pour vils les objets de ton culte; Il cherche d'autres biens qu'un son mélodieux; Tu n'auras rien de lui qu'ironie et qu'insulte... Toi, ne le maudis point! sois fidèle à nos dieux. » Passe au milieu de lui sans haine et sans murmure: La sagesse est amour: mais garde la fierté; Que ton front de l'orgueil porte la noble armure, Et pour trésor au moins choisis la liberté. » Marche inflexible au but, je t'ai tracé la route; Mon esprit vit en toi, suis, ce guide sacré; Songe, en te relevant dans tes heures de doute, Que, de près ou de loin, pour toi je combattrai! » IV Partout ainsi, partout son ombre m'accompagne; Sans cesse à mes côtés je l'entends, je le vois, Tel qu'il me dit adieu du haut d'une montagne, Sans le savoir, hélas! pour la dernière fois! Par l'amitié conduits sur un sommet auguste, Exempt des bruits du monde et par Dieu visité, Nous habitions tous deux dans la maison d'un juste, Et trouvions dans son coeur une hospitalité. Là, tout penser grandit, tant cette cime est haute. Dans les bois solennels nous allions, tour à tour Écoutant la nature, ou l'âme de notre hôte, Homme entre tous choisi pour enseigner l'amour. Là, nous avons vécu de divines journées, Parlant des vérités et des biens éternels; De célestes lueurs nous y fuient données: La sagesse descend dans les coeurs fraternels. Vous aviez vos desseins sur nos dernières heures, Seigneur! en nous menant vers ces sommets bénis! Sans doute, ainsi tous trois dans des sphères meilleures, Un jour, en votre nom, nous serons réunis! Je partis le premier, rappelé dans les villes; Et lui, pour prolonger notre cher entretien, Me suivit jusqu'au bout de ces forêts tranquilles; Et son bras ne pouvait se détacher du mien. Il nous fallut enfin rompre la douce chaîne. Alors restant, malgré le soleil lourd et chaud, Debout au bord des pins, et tourné vers la plaine, Il me voyait descendre, et me parlait d'en haut. Longtemps, sur ce trépied de mousse et de bruyère, - Cette image à jamais vit dans mon souvenir - Je l'aperçus baigné d'une ardente lumière, Tenant son bras levé comme pour me bénir. Et Dieu m'a retiré cette main forte et pure, Ce rayon tout-puissant qui m'aurait rajeuni! Dans ces bois, altérés de ton souffle, ô nature! Nous n'irons plus tous deux respirer l'infini. Seul je vous cherche encor, désert, forêt divine! Chaque arbre y fait surgir son ombre à mon regard; De chaque émotion qui gonfle ma poitrine, À son esprit là-haut, je fais monter sa part. Et toi, tu la reçois, n'est-ce pas, ô chère âme? Ces brises, ces parfums des pins mélodieux, Cet horizon qui roule un océan de flamme, Tu les sens par mon coeur et les vois par mes yeux. Eh bien! j'irai souvent, pour te faire une offrande, M'imprégner des rayons et des bruits des sommets; Et prier dans cet bois, dont la paix est si grande, Et qu'il est bon d'aimer, puisque tu les aimais! Source: http://www.poesies.net