Les Voix Du Silence. (1865) Par Victor De Laprade (1812-1883) TABLE DES MATIERES Prologue. La Trêve de Dieu. I II III IV Petite fleur sur ma fenêtre. Un Entretien avec Corneille. I II III Adieu jardin. Resurrecturis. La Première neige. Post tenebras lux. Le Nid de la Muse. La Tour d'ivoire. I Conseils d'ermite. II Après bataille. III Labyrinthe. IV Le Talisman. V La dernière Fée. Berthe. Silva nova. I II III Le Mois des morts. Retour aux Alpes. L'Héritage. À des martyrs. Amende honorable. I II III Coucher de soleil. Psaume de combat. I II III IV V VI Le repos sacré. Le dernier Druide. Prologue. Verbe endormi dans la nature, Esprits muets au fond des bois, Âmes qui n'avez qu'un murmure, Prenez dans mes vers une voix. Esprits du chêne, esprits des roses, Prés en fleurs, sables désolés, Lacs souriants, rochers moroses, Petits bluets sous les grands blés, Parlez! Échos des invisibles mondes Qu'on découvre sur les hauteurs, Sourd travail des âmes profondes, Hymnes sacrés sans auditeurs, Pensers dont les mots sont à naître, Noms perdus ou renouvelés, Voix de l'enfant et de l'ancêtre, Temps futurs et temps écoulés, Parlez! Sentiments qu'à peine on s'avoue, Qu'on chérit sans les définir, Que trahit le feu de la joue Si le coeur les veut retenir, Visions douces et fatales, Beaux rêves trop tôt envolés, Soif des voluptés idéales, Espoirs trop longtemps refoulés, Parlez! Vérités que la foule insulte, Indignations des grands coeurs, Décrets de la justice occulte, Dressez-vous contre les vainqueurs; Rayons de la nouvelle aurore, Levez-vous sur nos temps troublés; Douleurs des martyrs qu'on ignore, Voix des vaincus, des exilés, Parlez! Esprits cachés, esprits sans nombre, Arbres émus, coeurs palpitants, Qui murmurez, tout bas, dans l'ombre, Des accords discrets que j'entends, Terre qui vit, âme qui pense, Soupirs de partout rassemblés, Voix fécondes, voix du silence Dont les lieux déserts sont peuplés, Parlez! La Trêve De Dieu. I L’été frappe à la vitre avec son doigt vermeil: Ouvrez votre maison et votre âme au soleil! C’est Dieu dans ces clartés, c’est Dieu qui nous invite; Allons sur les hauteurs lui rendre sa visite; Dans l’ombre et dans le bruit nous vivions agités; Montons!; loin des rumeurs et des obscurités. La campagne sourit, lumineuse et tranquille, Et son calme fait honte aux fureurs de la ville; La paix de ces beaux lieux envahit tous les coeurs, Il n’est, devant ce ciel, ni vaincus, ni vainqueurs. Qu’il est bon d’écouter, au sortir des querelles, Ces mille voix des champs, si bien d’accord entre elles; D’entendre la nature, aux pieds de son auteur, Parler sans interprète, et sans contradicteur! C’est là qu’il faut s’enfuir pour se trouver soi-même, Libre de qui vous hait, libre de qui vous aime, Accompagné du juge et du témoin secrets Et docile à subir leurs intimes arrêts. Venez! élevons-nous assez loin de la plaine Pour perdre du regard la fourmilière humaine; Et, d’un esprit plus calme, allons sur la hauteur, Voir sous ses grands aspects l’oeuvre du Créateur. A l’air libre des champs vivons cette journée; De rayons et de fleurs qu’elle soit couronnée, Et que son souvenir, dans les mois sans soleil, Brille au fond de nos coeurs tout plein de bon conseil. Abrités dans ces bois du souffle de la haine, Faisons sur la montagne une halte sereine; Et qu’enfin déridés par ce printemps joyeux, Nos fronts soient sans nuage aussi bien que les cieux. Voulez-vous mieux goûter cette nature en fête Et la posséder mieux telle que Dieu l’a faite; Voir là-haut reverdir vos espoirs triomphants? N’allez pas seul, menez avec vous les enfants. Gravissons à pas lents, vers ce sommet bleuâtre, Ces coteaux étages comme un amphithéâtre; De la vigne aux sapins, par les prés, les blés verts, Respirons chaque site et ses parfums divers. A chacun des degrés où l’on reprend haleine, Un plus large tableau correspond dans la plaine. Jusqu’aux monts opposés voyez, vers l’orient, S’étendre et s’éclairer ce pays souriant: Les ruisseaux ombragés de peupliers et d’aunes, Courent en noirs rubans parmi les moissons jaunes; Encadrés de cet or, et tels que des miroirs, Les étangs argentés brillent près des manoirs; Des chemins blancs, bordés d’une verdure étroite, Du couchant au levant courent en ligne droite, Et, là-bas, à nos pieds, liant la plaide aux monts, Dort une humble cité, berceau que nous aimons. Montons; les chevriers nous ont tracé la voie Vers ce reste de neige où te soleil flamboie; Dans un pli des forêts, il brille en ce moment Au front du rocher noir, comme un gros diamant. Bien! nous avons franchi la zone où croît le hêtre; Sous les sapins géants, les myrtils vont paraître. Voici dans la bruyère un tapis rose doux Tout prêt pour y dormir ou s’y mettre à genoux. Un filet d’eau jaillit sous ces blocs de basalte; La place est bonne, enfants! faisons là notre halte. Déposez vos paniers, cerises et pain bis. A vos fronts empourprés essuyez ces rubis. Nous voilà délassés de notre route ardue; Tous ces jeunes regards dévorent l’étendue; On se tait. Le grillon, les cloches des troupeaux Troublent seuls, par moments, cet immense repos. Tous sont comme enivrés de cette paix splendide, Et le groupe ébloui se serre autour du guide. Enfants! sentez-vous bien, présent à vos côtés, L’hôte qui nous reçoit dans ces lieux enchantés? D’un bonheur qu’il a fait, donnons-lui les prémices: Prions! à mieux prier les hauts lieux sont propices. Chaque fois qu’admirant la terre et ses splendeurs, Enivrés de clartés, de musique et d’odeurs, Vous atteindrez du pied ces régions sublimes, Souvenez-vous, enfants, de prier sur les cimes. Commençons par les morts, et demandons pour eux L’active paix du ciel, l’essor des bienheureux; Qu’emportés à jamais dans les sphères bénies Ils volent plus au fond des saintes harmonies; Que dans le sein du Père, ils montent chaque jour Plus haut dans la lumière et plus haut dans l’amour. Prions pour les vivants! ceux qui luttent sans trêve: A la suite des morts que l’esprit les soulève; Que tout combat gagné, toute épreuve ici-bas, Leur soit un échelon vers de plus grands combats; Qu’ils fassent vaillamment la route malaisée; Qu’au seuil de l’infini, leur tombe soit creusée, Et, dès avant la mort, sur leur calvaire obscur, Que Dieu, pour leur sourire, entr’ouvre son azur. Maintenant regardez, là-bas, ces champs prospères Enrichis des sueurs et des os de vos pères, Ces champs d’où sort le pain qu’ils ont semé pour vous: Bénissons ce pays, enfants! tous à genoux. Bénissons et la terre et ceux qui la fécondent, Les blés et les vertus qui sur ce sol abondent, Ces riches sans orgueil et ces pauvres sans fiel; Bénissons les méchants... s’il en est sous ce ciel! Mêlons notre prière aux prières ailées Qui de ces vieux clochers s’élancent par volées; Afin qu’à son retour l’essaim des oraisons, Chantant sur tous les coeurs et toutes les maisons, Interrompe les deuils sous ces chaumes antiques; Afin que la rosée et le miel des cantiques, Dans chaque goutte d’eau qui pleut sur chaque fleur, Versent en retombant un baume à la douleur; Qu’en ces grains de froment une vertu pénètre, Suscite dans les ceps le raisin qui va naître, Pour que chacun récolte, au lieu d’un luxe vain, La joie et la santé dans ce pain et ce vin. D’un long regard d’amour, parcourez cette plaine D’espoirs, de souvenirs, d’amitiés toute pleine. Comptez dans ces hameaux, au bord des enclos verts, Les maisons et les coeurs qui vous sont grands ouverts. Voyez-vous fuir au loin, sur toute la contrée, Cette ligne d’argent dans la brume dorée? C’est la Loire. Au milieu des jardins, sur ses bords, Est une humble chapelle où vous avez des morts. Arrêtez-vous: prions, mes amis! c’est la place Où tomba votre aïeul, avec dix de sa race; Tous martyrs de leur foi, de modestes héros Par leurs mâles vertus désignés aux bourreaux. Oubliez d’où partaient les balles fratricides, D’où les vils délateurs, et les juges avides, Et ne vous souvenez de ces morts généreux Que pour aimer la France et la servir comme eux. Mais trêve aux souvenirs!... la nature est en fêtes; Aux baisers du soleil livrons ces jeunes têtes. Qu’on soit libre et joyeux! Allons, mes bien-aimés, Lisez dans le printemps, les livres sont fermés. Feuilletez dans les prés les blanches marguerites; Sur ces pages de fleurs que de leçons écrites! Que d’augustes secrets, murmurés par le vent, Et qu’on atteint sans peine, ici... rien qu’en vivant! Vivez, courez, grimpez! Suivez la chèvre agile; Glissez, mes écureuils, sur ce bouleau fragile; Soyez forts, soyez bons: c’est la meilleure part: Vous deviendrez savants, -si Dieu le veut, -plus tard. II Toi, libre pour un jour des assauts de la vie, Quitte la sombre armure où tu t’enveloppais; Assieds-toi! -la nature au repos te convie, Et goûte intimement ton Dieu dans cette paix. Ouvre à ce pur soleil, sur ces bruyères roses, Ouvre un coeur pur; reviens à tes jeunes saisons. Laisse imprégner tes yeux de la beauté des choses, Et grandir ta pensée avec les horizons. L’homme ne trouble ici, ni les lieux, ni toi-même; Là point d’esprit rebelle et d’hôtes querelleurs. Mets ton âme au niveau de ce calme suprême; Sois docile à ton Dieu comme l’onde et les fleurs. Bénis la volonté que les astres bénissent, Qui meut tant de soleils dans un même concert; Et qu’en ton propre coeur ses décrets s’accomplissent, Ainsi que tu les vois s’accomplir au désert. Soumets-toi librement à ses lois souveraines; Courbe ton front de fils sous son bras paternel, Sans opposer jamais, dans tes plus rudes peines, L’obstacle d’un murmure à cet ordre éternel. Pourquoi, d’un oeil chagrin, scruter le fond des âmes Et faire un crime au ciel des vices d’aujourd’hui? Est-ce à toi de juger si d’autres sont infâmes? Juge ton propre coeur; tu n’as droit que sur lui! Tu sais bien que cette ombre, où ton regard s’attache, Disparaîtra plus tard dans un flot de splendeurs. Il suffît qu’il existe une beauté sans tache Pour absoudre le sort de toutes ces laideurs. Attends la floraison, tu n’as vu que le germe; Le fruit sera fidèle à ton pressentiment. Dieu qui sema le grain veut le mener à terme; Conçut-il l’univers pour un avortement? L’homme s’agite en vain, débile créature; La vérité résiste à ses haines d’un jour; Il n’a pu réussir à gâter la nature... Va! tout s’accomplira, dans un immense amour. En ce joyeux désert, prends donc ta part de joie: Chaque oiseau, chaque fleur, chante un hymne à l’été; Le noir sapin se dore et le rocher flamboie; L’eau brille et te sourit dans sa limpidité. Savoure, ici, la vie; ailleurs tu la dévores; Et durant que ton corps, doucement rajeuni, Dans ces tièdes parfums, la boit par tous les pores, Que ton âme, à longs traits, s’abreuve d’infini. Appelle à toi d’en haut, d’en bas, de tout l’espace, Tous ces vagues esprits peuplant l’immensité, Tous ces germes flottants sur la brise qui passe; Fais-leur produire en toi la vie et la beauté. . Aspire avidement toutes les harmonies. Comme un troupeau lâché dans la prairie en fleurs, Fatigué de l’étable et des herbes jaunies, Moissonne les clartés, les accords, les couleurs. Alors, sentant la vie en toi qui surabonde, Sors de ton propre coeur, fuis d’énervants sommeils, Et darde ta pensée aux quatre coins du monde, Et va saisir ton dieu par delà les soleils. Poursuis dans cet azur une libre carrière; Nul décret au penseur n’y barra le chemin. Tu peux à l’infini nager dans la lumière, Sans y choquer ton aile à nul obstacle humain. Qu’importe à ton esprit, si dans un coin du globe Quelques valets impurs s’érigent en tyrans? Ton vol sur ces hauteurs à leurs lois se dérobe; Nul d’entre eux n’y salit tes yeux indifférents! Reviens donc habiter en ce monde paisible Où rien ne trouble l’oeil et ne clôt l’horizon, Où tu sens l’impalpable, où tu vois l’invisible, Où Dieu seul t’enveloppe et borne ta raison. III Déjà le soir! -«Enfants, votre nid vous rappelle; Rentrons, mes chers petits, sous l’aile maternelle.» - Et là-bas dans les prés, là-haut parmi les bois, Mille échos argentins répondent à ma voix. La jeune bande accourt. -«O mes folles abeilles, Quelle moisson de fleurs à remplir des corneilles! En voilà pour couvrir tous ceux que vous aimez. Nouez d’un triple jonc ces faisceaux embaumés. Préparez une offrande à l’autel domestique Chaque cellule aura sa guirlande rustique; Et, devant le berceau du joyeux nouveau-né, Chaque portrait d’aïeul en sera couronné. Marchons! le soleil baisse et l’âtre se rallume. Là-bas, de ce chalet voyez le toit qui fume; À la voix du berger, voyez ce grand chien roux Ramenant les brebis plus dociles que vous. Les chemins sont pierreux; avant que la nuit gagne, Tâchons d’atteindre, au moins, le pied de la montagne.» On part; les plus petits trottent à qui mieux mieux; Autant que le matin le soir sera joyeux. Les pâtres, les bouviers à la troupe connue Dans leur rude patois donnent la bienvenue. Tous ces pauvres hameaux ont pour nous même accueil: Un groupe curieux sourit sur chaque seuil; D’un bonsoir amical tout passant nous accoste; Le salut au salut allègrement riposte. Il faut, plus d’une fois, appelés par nos noms, Conter notre journée et d’où nous revenons: «Quoi! de si loin! Si grands et si forts à cet âge! C’est qu’ils ont respiré le bon air du village.» Et chez maint laboureur, vieil ami du manoir, Nous goûtons en trinquant le vin et le pain noir. Aimez à vous asseoir à ces tables champêtres; Respect aux laboureurs, enfants, comme aux ancêtres! C’est le sol nourricier; c’est sous leur chaume obscur Qu’avant de naître illustre un sang se garde pur. Quand le temps a vaincu, sans lui demander grâce, C’est là que noblement vient finir une race; Plutôt que de subir sous un joug détesté, De serviles honneurs au prix de sa fierté. Mais voici la maison, -inquiète, sans doute; - La fenêtre est ouverte, on observe la route; Courez! on nous répond; on entend nos hourras; Un groupe est sur le seuil, et l'on nous tend les bras: «C’est vous! il est bien temps! il fait presque nuit close! A demain les récits, qu’on soupe et se repose.» Et malgré tout, il faut, maîtres et serviteurs, Recevoir longuement nos baisers et nos fleurs. Le sommeil les a pris, c’est fait, plus un ne bouge; Mais sur le blanc chevet, voyez ce front tout rouge! On va jusqu’au matin rêver, revoir encor Les grands bois, les prés verts semés de boutons d’or, Et l’on voyagera dans quelque monde étrange Près du jeune Tobie accompagné d’un ange, Et la nuit tout entière, en des tableaux charmants, Reproduira du jour les mille enchantements. IV Toi, retourne au devoir, la trêve est écoulée. Armé de cette paix rentre dans la mêlée. Sans jamais pardonner aux bassesses du jour, Conserve, en ta colère, un coeur rempli d’amour. Porte toujours présent, parmi la foule impure, Le dieu qui te parlait, dans la sainte nature; Et sous le joug commun qui va peser sur toi, Garde à la liberté ton indomptable foi. Tu viens, sur ces hauteurs où la vie est si belle, Tu viens de respirer l’esprit qui renouvelle, Et dans l’oeuvre de Dieu tu sens, avec transport, Ce qu’elle a de paisible, et ce qu’elle a de fort. Demande pour ton coeur non le repos vulgaire, Mais la sérénité dans l’éternelle guerre; Ouvrier toujours calme et toujours agissant, Pareil à la nature aux mains du Tout-Puissant. Tu sais, dans le désert, sous le frêne et l’érable, La source aux froides eaux qui rend invulnérable, Le buisson flamboyant où Dieu se laisse voir; Ce qui donne l’oubli, ce qui donne l’espoir. Va donc, dans le mépris de ces grandeurs d’une heure, Instruit de ce qui passe et de ce qui demeure, Plein de ce large amour qu’on rapporte des champs, Va mériter encor la haine des méchants. Des montagnes du Forez. Petite Fleur Sur Ma Fenêtre. Petite fleur, sur ma fenêtre, Dans ce champ long d’un demi-pas, Fleuris pour consoler ton maître Du grand jardin que je n’ai pas. Lorsque accoudé sur mon pupitre, Tout à coup je vois, en rêvant, Le soleil qui dore ma vitre Et ta tige qui tremble au vent; Quand je t’arrose feuille à feuille, Quand, pour t’admirer de plus près, Soir et matin je me recueille Penché sur ton berceau de grès; Adieu ville, adieu prison noire Où rôdent les esprits méchants; Adieu le livre et l'écritoire! Mon coeur a pris la clef des champs. Je passe, en rêve, au pied des haies, Des nids joyeux j’entends la voix; Couché sous les hautes futaies, J’aspire encor l’odeur des bois. Je retrouve en pleine verdure Les sommets d’où je t’apportai; Un petit coin de la nature M’a rendu son immensité. Dans cette branche de bruyère, Dans un seul brin d’herbe jauni, Je vois la beauté tout entière, La grandeur de l’être infini. Le monde à mes yeux se déploie: Et, si mince qu’y soit ma part, Une fleur suffît à la joie De mon âme et de mon regard. Je songe à des jardins célestes... En vain mon champ me fut ôté, Petite fleur, si tu me restes, Dieu ne m’a pas déshérité. Un Entretien Avec Corneille. I Devant ces deux portraits que j’invoque sans cesse, Dans ma chambre où, le soir, un groupe aimé se presse, Les enfants, à ma voix doucement apaisés, Avaient dit leur prière et reçu nos baisers. Resté seul, j’essayais d’utiliser ma veille; Les cris joyeux chantaient encore à mon oreille: Mais l’ennui, ce jour-là, mille poids étouffants, Avaient résisté même au baiser des enfants. L’ombre des mauvais jours, la crainte des jours pires, Passaient entre mon coeur et ces jeunes sourires; Devant ce cher soleil voilé d’un crêpe noir, Les spectres de mes morts étaient venus s’asseoir. J’avais froid dans les os; le brouillard de novembre Semblait percer les murs et pleuvoir dans ma chambre. Incapable d’effort, étendu près du feu, Je m’écoutais souffrir sans pouvoir prier Dieu. Sombre, amer, je songeais, cédant presque à l’envie, A ces âpres détours du combat de la vie Où va mon pauvre esprit, si souvent abattu Sous le corps douloureux dont il s’est revêtu; Tel qu’un frêle soldat qui, dans sa main trompée, Saisirait un roseau quand il cherche une épée. Et devant le destin, sans plus noble souci, J’allais demander grâce et me rendre à merci. Mais, le stoïque honneur s’efforçant à renaître, Comme un secours certain je pris ton livre, ô maître! J’allai, de page en page, aspirant au travers La moelle de lion qu’on suce dans tes vers. J’évoquais, j’écoutais ces âmes surhumaines Faites d’après ton âme et bien plus que romaines. Horace m’avait dit en ses mâles adieux: «Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.» Polyeucte, inspiré des grâces du baptême, S’armant contre la mort et Pauline elle-même D’éternelles clartés illuminait mon coeur, J’en étais à ces vers, à ce cri du vainqueur: «Saintes douceurs du ciel, adorables idées, «Vous remplissez un coeur qui vous peut recevoir; «De vos sacrés attraits les âmes possédées «Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir.» Ayant lu, tout mon sang bouillonnait, j’étais ivre; Pour la centième fois mes pleurs mouillaient ce livre; Et, la main sur mes yeux, j’attendis longuement Sans que rien dissipât mon éblouissement. Enfin je me levai, la chambre tout entière, Comme au plus grand soleil éclatait de lumière; Et, devant moi, le maître évoqué si souvent, Le maître était debout, le maître était vivant! Simple et rude en son air, fort et de haute taille, Il semblait au discours moins prompt qu’à la bataille; Pauvre dans son costume, il ne me cachait point Les trous de ses souliers et ceux de son pourpoint; Et jamais prince ou roi, de la plus fière mine, N’eut tant de majesté sous la pourpre et l’hermine. Je le vois sans terreur comme l’un d’entre nous; Mais, frappé de respect, je tombe à ses genoux. Lui, bon et familier, me relève et m’embrasse, Me fait asseoir et va s’asseoir lui-même, en face, Dans mon vieux fauteuil droit, très-dur et très-ancien, Datant du Cid peut-être, et qu’il prend pour le sien; Là, devant mes tisons, durant toute une veille, Moi, chétif, j’entendis parler le grand Corneille. II «A quoi bon de ma voix implorer le secours, Si par tes actions tu mens à nos discours; Si tu n’as su trouver, toi nourri de mon livre, Dans l'heur de mieux penser la force de mieux vivre; Si le mâle entretien de tant d’esprits fameux N’a pu te faire une âme indomptable comme eux? Ta muse a des fiertés; tu n’as que des faiblesses; Ose encor nous prêcher des dieux que tu délaisses Et prétendre aux sommets du fond de ta langueur, Et colorer tes vers d’une fausse vigueur! Honte au mol histrion, au poëte frivole, Dont toute la vertu se dissipe en parole; Qui s’exalte en son livre et qui s’abaisse ailleurs, Et qui ne vaut pas mieux que ses vers les meilleurs! On t’a dit que notre art, pareil à l’art des femmes, Est chargé d’assoupir et d’enchaîner les âmes, D’étouffer sous des fleurs les courroux généreux Et d’orner les loisirs et l’ennui des heureux. La perle, assurent-ils, naît d’une maladie, Et c’est des coeurs malsains que sort la mélodie; Et pour eux le chanteur est le plus accompli Qui sait mieux leur verser la folie et l’oubli. Ah! s’il faut qu’un poison coule au lieu d’un remède De la source où buvaient Rodrigue et Nicomède, Si vous rabaissez tous au métier qui prévaut Cet art sacré des vers que j’ai porté si haut... Comme des tréteaux vils sous une danse obscène Croulent ces blocs d’airain dont j’ai fait votre scène, Et ce mâle français qu’on ne veut plus savoir, Langue de la raison, de l’honneur, du devoir! Toi, retiens ce conseil de notre tête-à-tête: On n’est qu’un baladin et non pas un poète, Quand, des grâces d’un vers gémissant ou moqueur, On a charmé l’esprit sans agrandir le coeur; Quand, plus haut dans la force et vers le bien qu’on aime, On n’a pas emporté ses lecteurs et soi-même; Quand jamais on n’osa, tout seul, en plein soleil, De la vigueur d’un acte appuyer le conseil. Je le sais, une vie, une vertu sans tache, Plus qu’un poëme, hélas! sont une lourde tâche! C’est pourquoi je t’exhorte et je viens, mon enfant, Poser sur ta faiblesse un bras qui te défend. Tu souffres et tu crains, et l’avenir t’effraie, Et bien près de ton coeur j’aperçois une plaie; Tu souffres dans ta chair, ta vigueur se flétrit; L’argile de ton corps pèse sur ton esprit. Eh bien, c’est là l’épreuve où l’homme enfin s’atteste! Tu peux vouloir encor, ta liberté te reste; Si, même en se courbant sous les maux entassés, On marche et l’on suffit au devoir, c’est assez. Le devoir! il n’admet ni douleur, ni faiblesse; Mais Dieu nous le mesure aux forces qu’il nous laisse; D’humbles mourants, à l’heure où rien n’est plus debout, Ont pu, d’un seul regard, l’accomplir jusqu’au bout. Tu souffres, tu te plains, il faut qu’on te soutienne! Souffrir, et qu’est-ce donc pour une âme chrétienne? Qu’est-ce que la douleur dont l’assaut t’a surpris? Un rapide combat dont Dieu même est le prix. Nous souffrons, nous semons; c’est la mort qui recueille, Qui des moindres vertus ne perd pas une feuille; Oui pèse chaque effort, qui compte chaque pleur... La mort n’abolit rien, excepté la douleur. Quand la terre s’enfuit et quand le ciel demeure, Qu’importe une tourmente et des soucis d’une heure! Qu’importe au fier oiseau l’aspérité du sol Qu’il effleure du pied, prêt à prendre son vol! Des lois, des dieux, des moeurs, ton siècle impur se joue: A nous qui fendons l’air, qu’importe cette boue! Passons, les yeux fixés sur nos sommets chéris; Ne touchons à ce temps que par notre mépris. Le poste de l’honneur est près de ce qui tombe. Mais sur nos droits blessés ne fermons pas la tombe; Tant qu’une arme nous reste et tant que nous vivons, N’avouons pas vaincu le Dieu que nous servons. Même à cette heure encor, la parole est un glaive! Qu’un poëte se dresse et qu’une voix s’élève! Moi, sujet de Louis, paisible homme de bien, Je voudrais aujourd’hui parler en citoyen: Comme jadis, soldat de Brute et de Pompée, Chez les derniers Romains j’aurais porté l’épée; Comme aux pieds de Jésus, prompt à dire: «Je crois,» Chez les premiers chrétiens j’aurais porté la croix. Toi donc, qui vis saigner d’une injure mortelle L’ancien honneur avec la liberté nouvelle, Fidèle à tous les deux, et luttant pas à pas, Blessé, vaincu, mourant, ne te résigne pas. Accepte avec orgueil l’oubli, la solitude; De ton âme, avant tout, fais ton unique étude; De ce champ de bataille on ne peut te bannir. Travaille sur toi-même à fonder l’avenir. Les épines s’en vont aussi bien que les roses! Mais, au bout de l’épreuve, il nous reste deux choses Par où nous recevons le prix de nos combats: Notre âme dans le ciel, notre nom ici-bas. Va! le moindre écusson a son modeste lustre; Et, sans espoir de gloire et d’avenir illustre, L’honnête homme expirant que la vie a déçu Peut rendre, au moins, son nom pur comme il l'a reçu. Un nom! pourquoi l’orgueil de ce hochet suprême? C’est que ton nom, mon fils, est bien plus que toi-même: C’est le sang des aïeux souillés ou triomphants: C’est ton père qui doit revivre en tes enfants; C’est, pour eux, l’aiguillon salutaire ou funeste; C’est ta honte, à leur front, ou ta vertu qui reste. Fais donc que tes aïeux soient fiers de se revoir Dans l’acier de ton nom comme en un pur miroir. Fais qu’au moins pour tes fils, ce nom ait un prestige; Fais-en l’arrêt fatal, la loi qui les oblige, L’inflexible précepte et l’astre au firmament Que chacun d’eux consulte et suive à tout moment, Qui sur eux veille, aux jours d’épreuve, au temps prospère, Comme a veillé sur toi le regard de ton père. Travailler à son nom, ciseler de sa main Cette image qui doit nous remplacer demain; L’illuminer des feux de notre foi chrétienne, C’est l’oeuvre de tout homme, et surtout, c’est la tienne! C’est la nôtre, à nous tous qui portons le flambeau, Poëte! et qui marchons à la quête du beau, Qui veillons, sans un jour, sans une heure paisible, Pour faire à tous les yeux éclater l’invisible; Pour faire pénétrer, écrite en mots vainqueurs, La parole de vie au fond de tous les coeurs. Qu’importe donc un mal prêt à finir! qu’importe! Si dans ton corps brisé ton âme est la plus forte; Si, malgré les fardeaux que tu sens s’alourdir, Ton âme et ton honneur peuvent encor grandir!» III Il dit, je m’élançais, plein d’une foi profonde, Pour baiser cette main créatrice d’un monde; Il avait disparu, mais laissant après lui Ces clartés du devoir mortelles à l’ennui. Du réduit visité par ce dieu domestique, Le plafond rayonnait clair comme un ciel d’Attique; D’air pur et de soleil et de fraîches senteurs Je m’y trouvais baigné, comme sur les hauteurs; Et les maux de mon corps, nés des peines de l’âme, Oubliés tout à coup, fondaient à cette flamme. Tout brillait sur ces murs sombres auparavant; Tout s’était mis en fête et tout semblait vivant; Tout mon vieux mobilier semblait rajeuni d’aise; Un aïeul souriant occupait chaque chaise; De la table où j’écris sortaient de chères voix, Et mes livres aimés parlaient tous à la fois. Je cherchai du regard les yeux que je consulte, Les deux portraits sacrés à qui je rends mon culte: Ma mère avait toujours, mais sans verser de pleurs, Son doux visage empreint de célestes douleurs; Plus ardent que jamais, le feu de la prière Rayonnait de sa face et de son âme entière; Pour le rachat des siens toujours prompte à s’offrir, Elle semblait encor demander à souffrir. Pareil aux grands aïeux, à ces vieux chefs de race, Sculptés du même airain que don Diègue et qu’Horace, Qui, pour vivre plus fiers, ont vécu sans bonheur, Qui n’ont d’autre souci, d’autre bien que l’honneur, Qui pour les droits vaincus s’immolent sans murmure, Et meurent en soldats, debout dans leur armure... Mon père, au front serein, mais non sans quelque orgueil, Confirmant ce discours du geste et du coup d’oeil, Songeait qu’ayant toujours marché la tête haute, Sa maison n’était pas indigne d’un tel hôte, Et, de sa ferme voix qui m’a tant consolé, Me disait dans mon coeur: «C’est moi qui t’ai parlé.» Adieu Jardin! Voici l’automne, adieu les fleurs! Que faire en un jardin sans roses Où sifflent des vents querelleurs? Restons au logis, portes closes; Voici l’automne, adieu les fleurs! Voici l’automne, adieu les fleurs! La terre en vain cherche à sourire; Les soleils sont froids et railleurs, Les coeurs n’ont plus rien à se dire. Voici l’automne, adieu les fleurs! Voici l’hiver, vendange est faite; Cuve et pressoir vont s’épuiser. L’ivresse est au bout de la fête. Plus un raisin, plus un baiser; Voici l’hiver, vendange est faite. Voici l’hiver, vendange est faite. Le givre a blanchi nos buissons; Du chêne il effeuille la tête; Plus de nids et plus de chansons! Voici l’hiver, vendange est faite. Eh bien! adieu, vigne et forêt, Jardin sans fleurs, soleil sans flamme; Rentrons dans l’asile secret, Et visitons enfin notre âme; Adieu, jardin, vigne et forêt! Adieu, jardin, vigne et forêt! J’aperçois, dans un monde immense Où la nature disparaît, Tout un printemps qui recommence; Adieu, jardin, vigne et forêt! Resurrecturis. Aux Polonais. Pologne, encore un flot de ce sang indompté Si bien connu du Christ et de la liberté! Ah! jamais tes soldats, tes martyrs que je prie, N’ont mieux conquis le droit d’avoir une patrie Qu’à l’heure où, sans frapper et sans parer les coups, Ces vaillants pour mourir se sont mis à genoux. Non! pas même en ces jours de croisade sans trêve, Où l’Occident chrétien s’abritait sous ton glaive, Ni quand tes fils, hélas! mal payés de retour, Sous nos drapeaux ingrats tombaient avec amour; Ni lorsqu’au noir Cosaque ils arrachaient leur ville, Jamais, en combattant, vainqueurs un contre mille, Leur sang n’aura coulé, sous le fer ou le feu, Plus sacré devant l’homme et plus pur devant Dieu! Laisse dans le fourreau, laisse ta grande épée! Ta résignation ne sera pas trompée; Accepte le martyre encor jusqu’à demain. Nous avons vu le fer à l’oeuvre dans ta main; Et tu n’es pas de ceux qu’un soupçon peut atteindre: Nul ne t’accusera de ruser et de craindre, De ne vaincre jamais que par le bras d’autrui, Et d’insulter plus tard les sauveurs d’aujourd’hui... Va! tu peux, une fois, prendre pour seules armes Le deuil et la prière, et d’innocentes larmes; Ta gloire, et tous ces morts, et la France ta soeur, D’une ombre de faiblesse absolvent ta douceur, Tu peux tendre au bourreau ta poitrine et ta joue, Et porter ce gibet, et souffrir qu’on t’y cloue; Seule et sans nul secours des peuples ou des rois, Tu sais, quand il le faut, descendre de ta croix. Oppose un jour, sans honte et sans fierté vulgaire, Les armes de la paix à celles de la guerre; Enseigne aux opprimés de ces coups de vertu Par où l’on est vainqueur sans avoir combattu. A toi de nous montrer, victime obéissante, L’éternité du droit et la force impuissante, Et l’essor de l’esprit qu’on ne peut étouffer, Et la vigueur de l’âme usant celle du fer. Quelle arme les vaincra, ces sublimes rebelles? Pour unique arsenal ils ont pris leurs chapelles. Nourris du Dieu martyr, à ces combats nouveaux Les hommes s’avançaient plus doux que des agneaux;. Calmes sous la menace et sans cris de furie, Opposant aux canons un seul mot: La patrie! A pas lents, comme on suit le dais et l’ostensoir Dans une ville en fête escortés jusqu’au soir, Ils marchaient; ils chantaient, pareils à des Lévites, Attendaient, à genoux, les balles moscovites, Offrant à l’ennemi, d’un geste solennel, Leurs coeurs pleins de pardon et d’amour fraternel. Ces coeurs de citoyens égorgés sans murmure, Voilà de tous les droits la plus solide armure! Vous l’avez reconquise., et nous la garderons, La force qui dans Rome a vaincu les Nérons, La force des enfants et des vierges sereines, Dont les lions léchaient les pieds dans les arènes, Dont l’innocent regard lançait une terreur A tenir hésitant le tigre et l’empereur, Vous aussi, vous saurez vaincre par le martyre! Du glaive et du poignard la trempe se retire; Leur fer va se briser, s’il frappe une autre fois, Sur vos fronts revêtus du signe de la croix. L’Europe, où retentit le tocsin des alarmes, O Pologne! attendait un éclair de tes armes. Au bruit de nos canons, les peuples en éveil Avaient pris ton repos pour le dernier sommeil. Mais va! dans nul combat, ô fière Varsovie! Ton sang n’a mieux prouvé ton indomptable vie; Jamais ton noble espoir, qui sait se contenir, N’a d'un plus ferme élan bondi vers l’avenir. Le Christ aux nations donne une âme éternelle. Pas de joug assez lourd, d’armée en sentinelle, De rocher sépulcral, scellé comme le tien, Que ne brise, à son heure, un vrai peuple chrétien. Moi, je sens qu’un écho de cette sombre fête A dans l’humble chanteur suscité le prophète: De ces illustres morts naîtra la liberté; Chaque goutte de sang a sa fécondité. Lève-toi du cercueil, dans ta vigueur première, Lazare aimé du Christ, et revois la lumière! Rejette le linceul et l’esclavage étroit, Car tu n’as pas douté de Dieu, ni de ton droit. Vous vaincrez! J’en atteste, ô soldats pacifiques! La terre où de vos os vont germer les reliques, Et les premiers martyrs, ces vaincus immortels, Par qui le Fils de l’Homme a conquis ses autels. J’en atteste la croix debout au Colisée; L’arbre survit encore à la hache brisée. Vous vaincrez par l’exil, par ses maux infinis; Vous vaincrez par la mort et serez rajeunis. Tant qu’un sang généreux jaillira de vos veines, Portez donc votre espoir au niveau de vos peines: La patrie est vivante et prête à refleurir, Lorsque les citoyens savent si bien mourir. Ah! ce sang est versé pour notre Europe entière! Entre les coeurs chrétiens il n’est pas de frontière. La liberté, qu’on souille et qu’on étouffe ailleurs, Aura pour vous des jours et des soldats meilleurs. Vous avez fait pour elle, ô morts sans représailles! Plus en ce jour de foi qu’en dix ans de batailles. La Vierge qu’insulta notre cynique ardeur Retrouve enfin, chez vous, sa divine pudeur; Grâce à vous seuls, le monde a pu la revoir telle Qu’il adorait du Christ cette fille immortelle, Blanche, et douce, et paisible en son chaste maintien, N’ayant jamais versé d’autre sang que le sien; Telle que, dans le cirque, à la mort entraînée, En face des Césars et de Rome étonnée, Rayonnante, on la vit, pour ses dogmes nouveaux, Recruter des martyrs jusque chez les bourreaux. J’aime à la voir, ainsi, triomphant d’elle-même, N’ayant courbé son front que sous l’eau du baptême, Fière devant les rois, humble dans le saint lieu... Je n’ai compris jamais la liberté sans Dieu. Va! la tienne a, pour vaincre une force usurpée, La croix qui la défend aussi bien que l’épée, Et l’essaim des martyrs qui jaillit de ton flanc, Pologne! et ton nom pur comme ton aigle blanc. Dans nos jours incertains semés de lueurs sombres, Où le devoir lui-même est environné d’ombres, Où le droit, orageux et qui déborde encor, Roule tant de limon, hélas! avec tant d’or, Toi seul, peuple martyr, dans la noire mêlée, Gardas sous l’oeil de Dieu ta cause immaculée. Hormis tes oppresseurs, frappés dans leur orgueil, Jamais ta liberté ne mit la terre en deuil; Jamais un droit ne fut, sur des têtes royales, Offensé par ton droit et tes armes loyales; Jamais ta noble main n’aiguisa le poignard; Jamais des vils poisons tu n’as pratiqué l’art; Jamais tu n’as frappé dans l’ombre et par derrière, Et fait de l’amitié la ruse meurtrière, Et parjure, à l’abri d’un encens odieux, Dépouillé les autels en saluant les dieux... Poursuis donc, sans faiblesse et sans vaine utopie, Et tiens ta cause à part de toute cause impie; Toujours prête à tenter d’héroïques hasards, Mais ne croyant pas plus aux tribuns qu’aux Césars. Ils ont tous, en flattant une race oppressée, Leurs projets tortueux et leur double pensée... Ne risquez point l’honneur à ce funèbre jeu, Ne comptez que sur vous, Polonais, et sur Dieu. Mais vous n’êtes pas seuls livrés aux rois contraires, Partout, à votre insu, naissent pour vous des frères; D’invisibles amis, avec vous conjurés, Sans ligue et sans complot, forment des noeuds sacrés; Tous ceux dont votre exemple a retrempé la fibre, Qui, sous un front chrétien, portent une âme libre, Et font par leur mépris, calmes et désarmés, Envier aux tyrans le sort des opprimés. Oui, loin des parvenus et des foules stupides, L’honneur, à petit bruit, peuple des Thébaïdes; On y saura garder le culte qui se perd, Et des hommes, un jour, sortiront du désert... Croyez-en le poëte, ami de ces retraites, Qui lit avec son coeur dans les choses secrètes, Qui, pareil aux oiseaux, du fond des horizons, Voit poindre la beauté des futures saisons; Qui dans l'âme et la plante, à sa voix fécondées, Entend courir la sève et sourdre les idées; Qui, même en un cachot, saurait dire, à coup sûr, S’il se forme un orage, ou si le ciel est pur. Je vois, j’entends au loin, dans la sphère des âmes, Grandir et s’approcher des rumeurs et des flammes, S’amasser pour demain, en un ciel sans courroux, Les foudres de l’esprit qui combattront pour vous! Tôt ou tard la justice à ce monde s’impose; Un vengeur imprévu naît à la sainte cause. Peut-être que, ce soir, au milieu des éclairs, Un autre Labarum paraîtra dans les airs... Et le bourreau lui-même, étonné de sa chute, Tendra sa main sanglante au Dieu qu’il persécute; Et brisant le sépulcre où dort la liberté, Le grand peuple martyr sera ressuscité. La Première Neige. Dans mon verger clos de buis, Où je puis Tout surveiller de ma chambre, Mes deux pommiers -quel malheur! - Sont en fleur... Et nous touchons à novembre. Un caprice, un faux réveil Du soleil Au printemps leur a fait croire; Et les fleurs imprudemment, Un moment, Ont blanchi l'écorce noire. Mes pêchers, mon grand souci, Vont ainsi Rougir dans la matinée Et perdre, à ce jeu trompeur, J’en ai peur, Leurs fruits de toute une année. Mais un vent souffle du nord, Âpre et fort, Et les avertit du piège. Tout mon jardin réservé Est sauvé! Voici la première neige. Tombe, ô neige! et tiens couverts Les blés verts, L’espoir des moissons prochaines; Étends sur eux le duvet Qui revêt Déjà le front des vieux chênes! Viens marquer son dernier jour À l’amour; Arrête une folle sève: S’il s’est trompé de saison, En prison Viens clore aussi mon doux rêve! Sur mes cheveux tu descends; Je t’y sens, O neige! et je m’en étonne. Le soleil était si chaud!... Il le faut, Dis-moi bien que c’est l’automne. Post Tenebras Lux. L’espace est envahi par une ombre glacée Où tremblent les contours de la forme effacée; Et la brume automnale, éteignant les couleurs, Jette sur tous les fronts ses livides pâleurs. Les arbres, les grands boeufs, les bouviers sur le chaume, Tout prend sous ces vapeurs un aspect de fantôme; Tout s’enfonce et tout fuit: dans l’âtre le grillon, Le corps dans le tombeau, le grain dans le sillon, La bête des forêts au fond de sa caverne. Dans l’opaque horizon plus d’astre qu’on discerne; Sous un vague linceul tout l’univers s’endort: Voici la nuit, voici l’hiver, voici la mort. Puisque tout doit passer par cette porte sainte, Pourquoi gémir, pourquoi ce trouble et cette crainte? Dans la nuit maternelle un instant rappelés, Couchons-nous hardiment pour en sortir ailés. La nuit ouvre aux douleurs son sein paisible et morne. Laisse-toi donc flotter sur cette mer sans borne Où glissent, comme toi, sans le secours des vents, Ces spectres indécis qui furent les vivants. Plonge-toi dans la mort, car la mort est féconde, Tout ce qui doit reluire est lavé dans son onde. C’est du sein de la nuit que le jour nous est né; Ce que la nuit reprend, la nuit l’avait donné. Tous ces pâles débris, couvés par les ténèbres, Ces germes sortiront de leurs berceaux funèbres. Toi, larve ambitieuse aspirant au soleil, Accepte, enfin, l’hiver, et l’ombre et le sommeil; Viens dormir dans ma nuit propice à toute chose; Moi, la mort, je guéris et je métamorphose; Tout l’univers se fie à mes sages lenteurs, Et rentre avec amour dans mes flancs créateurs. Le Nid De La Muse. -«Où donc la Muse? Où survit-elle À tous les dieux qui ne sont plus? Où donc sa retraite immortelle Ouverte à de rares élus? Faut-il l’attendre auprès des hommes, Aux lieux que j’aime, où j’ai souffert? Loin, bien loin du monde où nous sommes, Faut-il la chercher au désert?» - Partout, chez l’homme et dans les choses, Sur la cime, au creux du ravin, Dans les cyprès, autour des roses, Partout, chante l’oiseau divin. Sur la bruyère en chasseresse, En glaneuse au bord des sillons, Sous le bandeau de la prêtresse, Sous la pourpre et sous les haillons; Dans la paix et dans la tourmente, Aux jours de deuil, aux jours d’espoir, Oui, la Muse est partout présente, Et sourit à qui sait la voir. Mais, après maintes nuits d’étude, Peut-être, ô pâle amant de l’art, Dans la foule ou la solitude, Elle n’est, pour toi, nulle part. Sous ses parures les plus belles, Tu peux, dans son plus frais jardin, Toi qui l’attends, toi qui l’appelles, La coudoyer avec dédain; Si, dans ta jeunesse ignorée, Tu ne la vis amante ou soeur; Si Dieu ne te l’a pas montrée À ton foyer et dans ton coeur. La Tour D’Ivoire. I Conseils D’Ermite. LE CHEVALIER, UN ERMITE. L’ERMITE. Par tous les noirs esprits cette route est hantée; Évite, ô chevalier, la forêt enchantée, Fuis les sentiers couverts, fuis l’ombre de ces monts Où, sous des traits charmants, rôdent d’affreux démons. Va livrer tes combats dans ces heureuses plaines Où la palme fleurit aux mains des châtelaines. LE CHEVALIER. J’accomplis un serment qui m’entraîne plus loin; La palme que je veux se cueille sans témoin. Par cette harpe d’or, par cette armure noire, J’ai juré de gravir jusqu’à la Tour d’Ivoire. Je fuis tout faux honneur et tout laurier banal; Je veux voir l’invisible et boire au Saint-Graal. Trouvère et chevalier, loin de ces molles fêtes, J’aspire à des amours, à des gloires parfaites. Mais toi-même, ô vieillard si prudent et si vert, Que fais-tu, seul, dans l’ombre, au bord de ce désert? Et pourquoi, si tu crains qu’un jeune homme y périsse, Braves-tu, d’aussi près, la forêt tentatrice? L’ERMITE. Je vis là pour l’exemple et l’avertissement. Revenu de ces bois où chaque fleur nous ment, J’ai connu, j’ai quitté les villes infécondes Et je veille aujourd’hui, seul entre ces deux mondes, Aimant et fuyant l’homme, et me ceignant les reins Pour marcher sans repos vers le Dieu que je crains. Devant ce faux Éden, prodigue en remontrances, Je guéris les rêveurs des folles espérances. LE CHEVALIER. Des pèlerins tremblants reste le conseiller, Timide voyageur, moi je suis chevalier; Pour finir l’aventure à tes mains échappée, J’aurai, de plus que toi, ma harpe et mon épée. L’ERMITE. Plus heureux et plus pur, instruit par mes revers, Frappe de plus grands coups, chante de plus beaux vers! J’ai reçu comme toi l’éperon et l’écharpe; J’ai fait sonner le fer, j’ai fait gémir la harpe; J’ai fouillé longuement la mystique forêt, De ses plus noirs détours j’ai percé le secret. Assisté d’un regard qui m’éclairait dans l’ombre, J’ai vaincu des géants et des hydres sans nombre; Mainte fée au désert m’a conduit pas à pas; J’eus des guides charmants et je n’arrivai pas, Où donc le Saint-Graal, où donc la Tour d’Ivoire? Je ne les vis qu’en rêve et j’ai cessé d’y croire. LE CHEVALIER. Je ne les vis qu’en rêve et j’y croirai toujours! Peut-être arriverai-je avec d’autres secours: Ces lieux, purgés par toi de tant d’hôtes étranges, Libres de leurs démons, me réservent leurs anges; L’ERMITE. Elles ont disparu des arbres et des fleurs Celles que j’invoquais et qui séchaient mes pleurs; Elles ont disparu des lacs et des fontaines Celles qui m’apportaient le remède à mes peines. Chassés par les hivers des prés et des buissons, Les oiseaux de mon coeur ont fini leurs chansons. Je les ai vues mourir toutes les bonnes fées, Toutes les blanches mains qui nouaient mes trophées; Et les dragons hideux, plus nombreux que jamais, Rampent dans les vallons, hurlent sur les sommets; Plus nombreux que jamais, au bord des précipices, Les pâles nécromants forment leurs maléfices. LE CHEVALIER. Tu t’es lassé trop tôt, ou tu crains le péril. Tu me parles d’hiver et je suis en avril, Et des oiseaux Joyeux j’entends les symphonies! N’as-tu pas offensé quelqu’un des bons génies; Savais-tu quels présents nous leur devons offrir; Quels mots mystérieux les forcent d’accourir? N’as-tu pas, incrédule à quelque fée absente, Méconnu la plus belle et la plus bienfaisante? L’ERMITE. La reine des forêts, m’attachant son collier, Titania me prit, un soir, pour chevalier: Titania qui veille autour des jeunes plantes, Rend les eaux, à son gré, plus vives ou plus lentes, Flotte au milieu des airs sur de molles odeurs, Et des soleils d’été corrige les ardeurs. J’ai reconnu ses lois, et j’ai vaincu, par elle, Les hôtes les plus fiers de la forêt rebelle. Du printemps à l’automne elle a reçu mes voeux. C’est elle qui répand l’or sur les blonds cheveux, Les roses sur la joue et sur les seins la neige; Qui prolonge aux amours les nuits, ou les abrège; Et régit d’un caprice altier, tendre ou moqueur, Tous ces charmes des yeux, les souverains du coeur. Dans ses palais d’azur j’ai consulté Morgane; J’ai suivi, jeune encor, son sillon diaphane: Celle qui porte au doigt d’impalpables aimants, Qui des globes sacrés conduit les mouvements, Qui mesure et décrit les bonds de la pensée, Entre les infinis tient l’âme balancée, Forme entre les humains et les filles du ciel Ces noeuds puissants, tressés dans l’immatériel, Dicte au pâle inspiré les hautes mélodies, L’enlève et le soutient sur ses ailes hardies, Et berce le songeur dans un monde enchanté Où le rêve est plus vrai que la réalité. Guidé par elle, en vain je me suis mis en quête: Jamais la blanche Tour n’a laissé voir son faîte. J’ai pris dans la forêt par un autre chemin: Urgèle m’a saisi de son ardente main; J’ai volé sur son char, traîné par des panthères; J’ai bu l’enivrement de ses baisers austères; Elle a plongé mon coeur du volcan au glacier, Et de ma bonne armure elle a trempé l’acier. J’ai goûté, sur ses pas, dans les nuits ténébreuses, J’ai goûté les amours, les haines vigoureuses. J’ai cru, par elle, amant sauvage et furibond, Aux créneaux de la Tour m’élancer d’un seul bond; Mais loin du but j’errais dans la forêt sacrée, Et m’éveillais, encor hésitant, sur l’entrée. D’autres guides, ainsi, terribles ou charmants, M’ont perdu, m’ont lassé de leurs enchantements. J’ai voulu, maintes fois, recommencer l’épreuve: Un esprit m’appelait dans l’antre, au bord du fleuve; Ange, ou fée, ou démon, tous ceux en qui j’ai cru, M’ont laissé sur la route, et tous ont disparu. LE CHEVALIER. Ces brises du printemps, ce soleil qui m’enivre, Mes yeux charmés de voir, mon coeur charmé de vivre, Le murmure qui court sur cette harpe d’or, Tout me dit qu’en ces bois la fée habite encor: J’ai vu luire un éclair sous leur ombre éternelle; Tu n’as pas su trouver ce qui se cache en elle. L’ERMITE. J’ai revu ces forêts, je les parcours en vain, Plus une fée, une âme, un seul hôte divin; Mon appel sans écho meurt sur le roc aride, Et mes deux bras ouverts se ferment dans le vide; Chaque pas, cependant, réveille un ennemi, Quelque serpent tardif sous la feuille endormi. Des mille êtres, cachés dans l’épaisse verdure, Nul ne s’annonce à moi que par une blessure. Du sang des noirs dragons que j’ai frappés du fer, Des monstres sont éclos pires que ceux d’hier. Les vampires affreux, les tarasques, les goules, Sous des arbres saignants s’y promènent en foule. Les pâles nécromants ont repris le pouvoir: La main ne peut toucher ce que l’oeil a cru voir; Chaque ange est un démon, chaque source un piége. Inventant chaque jour un nouveau sortilège, La noire Mélusine, à travers les halliers, Conduit jusqu’à son antre et perd les chevaliers; Et, s’armant des trésors de ses soeurs étouffées, Règne seule et survit entre toutes les fées. Combien de ces vaillants, tous jeunes et joyeux, Tous remplis, comme toi, d’espoirs ambitieux, J’ai vu, s’étant juré l’impossible conquête, Entrer dans la forêt comme pour une fête!... J’aurais bientôt compté ceux qui sont revenus, Tous vieux, hagards, souillés, sans armes, les pieds nus, L’un pétri d’ironie et l’autre de blasphème, Aussi tristes que moi, flétris, n’osant plus même Nommer la blanche Tour objet de leur ardeur, Et niant le soleil, l’amour et la pudeur. Et moi je dis: Si bons que soient l’homme et le glaive, Du trésor tant cherché la conquête est un rêve, Un prétexte aux chansons de Geste, aux doux romans, Un piège des démons et des vils nécromants. Insensé qui s’y prend et court cette aventure! J’en sauvai ma raison, du moins, et mon armure; Au plus prochain moustier, me confessant vaincu, J’ai voué mon haubert, ma lance et mon écu; Pour punir mon orgueil, je montre ici ma plaie; J’y veux vieillir, propice à tous ceux que j’effraie, Essayant d’écarter du voyage fatal Ceux qui rêvent de voir, de toucher l’idéal. LE CHEVALIER. Par la Vierge et les saints, par la foi qui me porte, De ce monde interdit je franchirai la porte; Je ferai de mon bras, je verrai de mes yeux, Ce que d’autres ont fait, ce qu’ont vu nos aïeux. L’ERMITE. Pauvre inconnu, qui n’as ni renom ni devise, Va tenter l’impossible, et que Dieu te conduise. II Après Bataille. Le voilà qui chevauche à travers la forêt, Vigilant, le coeur haut et la lance en arrêt; Il va dans l’inconnu des bois, des chemins sombres, Fuyant tout ce qui luit, scrutant les lieux pleins d’ombres, Devinant sous les fleurs la guêpe ou le poison, Craignant l’oeil trop ami qui brille hors de saison. Il ne veut rien toucher que du bout de ses armes, Résolu d’être aveugle et sourd à tous les charmes, Tant qu’aux sûres clartés d’un infaillible amour Son coeur n’aura pas vu s’ouvrir la blanche Tour, Sans risquer de confondre, en cueillant quelqu’ivraie, La beauté décevante avec la beauté vraie. Il va; les noirs esprits, l’éprouvant de leurs coups, Cachés sous mille aspects, rôdent comme des loups. «Chevalier, vois mes fleurs,» murmure ici la branche. «Vois mon duvet soyeux,» lui dit l’hermine blanche. «Cueille mes raisins mûrs,» ajoute un cep grimpant. -«Je flaire le poison et je vois le serpent.» «Guerrier, sous ce beau frêne, après ta rude course, Vois ma fraîcheur, et bois de mes eaux,» dit la source. «Chevalier,» dit le lac qu’il côtoie en chemin, «Descends, je te convie aux délices du bain.» -«Mon sang et ma sueur, c’est mon bain sous l’armure.» Un miel coule du chêne et la ruche murmure: «Prends ce rayon doré.» -«Ton miel est vite aigri; Le pain et le calice en partant m’ont nourri.» «Guerrier, qui cours si vite aux nobles entreprises, Cueille, en passant, au bord du panier, ces cerises.» «Ami, voici ma cruche et goûte de ce lait.» «Ami, voici mes fleurs, prends celle qui te plaît.» -«Je ne veux rien de vous, dames et pastourelles; Passez! j’accepterais si vous étiez moins belles. L’enfant au chapelet, vous qui ne m’offrez rien, Recevez le salut d’un chevalier chrétien.» C’étaient, à chaque pas, tentations pareilles, Complot malicieux des fruits -, des fleurs vermeilles. Mais, toujours attentif, à travers vaux et monts, Le guerrier déjouait les ruses des démons; Tous il les devinait sous leurs multiples formes; Tous il les écartait, lutins, dragons énormes, Ou de sa bonne lance, ou d’un signe de croix. Nuit et jour, sans sommeil, il marchait par les bois: Ni la rose en berceaux sur les tapis de mousses, Ni les fines odeurs, ni les paroles douces, Rien n’arrêtait ce preux pour l’idéal armé, Fors le devoir d’aller en aide à l’opprimé. Là-bas, dans ce vallon, quels soupirs lamentables Percent l’épais rideau des ifs et des érables? Ce soleil est si pur, ces lieux sont si charmants! Quel bruit de pleurs mêlés à des ricanements? Suspends, bon chevalier, ton voyage et ton rêve; Pour tous les malheureux tu dois tirer le glaive. Il court, il a pris, seul, libre de son cheval, Le sentier tortueux qui plonge au fond du val. Sur un tertre moussu d’où filtre une fontaine, Les pieds scellés au roc par une étroite chaîne, Une femme est debout, presqu’enfant, et se tord Dans les convulsions d’un impuissant effort. Trois nains velus, dont l’arc a pour flèche une aiguille, De mille et mille traits percent la pauvre fille; Et six dogues affreux, noirs, hérissés, grondants, Sont découplés contr’elle et lui montrent les dents. Sa mort est sûre, horrible. Une méchante fée, Sur un dragon assise et de serpents coiffée, Mélusine, ivre, heureuse au spectacle du mal, Excite encor les chiens de son rire infernal. L’enfant est du village, elle a jupon de bure; Sa coiffe de linon cache un peu sa figure; Ses bras et ses pieds nus, son cou brun et vermeil Ont reçu largement les baisers du soleil; Pour seul bijou, formant sa parure discrète, Un rosaire de buis pend sur sa gorgerette. Elle appelle en pleurant et prie avec ferveur, Criant: «Merci de nous, Jésus mon doux sauveur! A moi, bon chevalier!» Il écoute, il s’élance, Il frappe, et c’est assez du bâton de sa lance: Les molosses hurlants, les nains, vils ennemis, Sont broyés sous ses pieds comme un tas de fourmis. Alors d’un bras plus fier, tirant sa bonne lame, Il va, l’oeil enflammé, droit à l’horrible dame; D’un seul coup le dragon, prêt à prendre son vol, Tombe; un épieu sanglant l’a cloué sur le sol. Le brave osera plus; la sombre enchanteresse Sent sur son front ridé la pointe vengeresse; L’affreux charme est rompu; le monstre, en un moment, Disparaît sous la terre avec un hurlement: Et le pieux guerrier, sur son armure noire, D’un grand signe de croix assurait sa victoire. Or la douce captive et le bon chevalier Couple uni de hasard et déjà familier, Près de la source, au pied du frêne qui l’ombrage, Devisaient, car tous deux parlaient même langage; Et, des esprits impurs craignant les noirs desseins, Tous deux priaient la Vierge et vénéraient les Saints. -«Ainsi que vous m’aidez, seigneur, que Dieu vous aide.» -«A vos chagrins, enfant, que Dieu donne un remède.» -«Chevalier, que vos coups soient toujours aussi sûrs.» -«Belle enfant, que vos yeux soient toujours aussi purs.» -«Combien je vous trouvai bon, vaillant, secourable!» -«Mon voeu me lie au faible, à tous ceux qu’on accable.» -«Je n’étais rien pour vous qu’une fille des champs, Aux projets inconnus et peut-être méchants; Que saviez-vous de moi?» -«Vous portez le rosaire; Vous parlez d’une voix si suave et si claire; Et j’ai vu quelque part, dire où, je ne le puis, Entre ces fines mains ce chapelet de buis.» -«Peut-être au bord des prés où je filais ma laine?» -«Ou peut-être au balcon de quelque châtelaine.» -«Sur le char des faneurs?» -«Ou sur un palefroi.» -«Ou chez un bûcheron?» -«Peut-être chez le roi. Je ne sais; mais déjà ces beaux yeux, ce me semble, M’ont souri dans un monde où nous étions ensemble. Je revois vaguement, comme un rêve lointain, Briller ce front discret dans un groupe hautain; Je retrouve en mon coeur un écho qui me reste, Parmi d’altières voix, de cette voix modeste.» -«Je n’ai jamais porté que ces simples habits; Vous ne m’avez pu voir qu’au milieu des brebis. Vos yeux, votre bonté, vous trompent, je le gage; Vous êtes de la cour et je suis du village.» -«Au village, à la cour, sous ces bois chevelus, Ni mes yeux, ni mon coeur ne s’y tromperont plus; Et je ne risque plus, quoique oublié, peut-être, D’oublier cette enfant ou de la méconnaître.» -«Passât-il sans me voir, dédaigneux ou rêveur, Moi pourrais-je, un seul jour, oublier mon sauveur?» -«Rien ne vous cacherait, ni serge, ni dentelle.» -«Je vous devinais bon...» -«Moins que vous n’êtes belle...» -«Seigneur, quand ces méchants m’ont prise en trahison, Je portais le goûter aux gens de la moisson. Voyez, là, sous ce chêne entouré de pervenches, La cruche et le panier couvert de nappes blanches; Il faut, après bataille, au chevalier errant, Mieux que le fruit sauvage et que l’eau du torrent; Ce repas de ma main n’est pas oeuvre savante. Acceptez-le, pourtant, de votre humble servante. Je vous atteste, au moins, que nul méchant sorcier N’y mêla de poison, si le pain est grossier; Que mes fraises, mes noix et le lait de mes chèvres Ne se changeront pas en crapauds sous vos lèvres.» -«Soit dit, rieuse enfant, c’est un festin de roi; Mais venez partager vos fraises avec moi.» Et tous deux, sans façon, ainsi que soeur et frère, Sans souci des géants, des nains, du sort contraire, Assis près de Peau vive où se mirent leurs yeux, Épuisent le panier en un goûter joyeux. Le rire épanouit ces deux franches figures Car la douce gaîté convient aux âmes pures. -«Maintenant,» fit le preux, «je me dois souvenir Que d’autres nécromants pourraient bien survenir; Chère petite soeur, je veux, quoi qu’il arrive, Jusqu’au toit de son père escorter ma captive.» -«Nenni, mon doux seigneur, il ne m’est pas permis? Grâce à vous, dans ces bois je n’ai plus d’ennemis; Vous avez pour longtemps écarté Mélusine; La ferme de mon père est d’ailleurs si voisine! Je crains les médisants et les propos jaloux Autant que les sorciers et bien plus que les loups. Adieu! votre chemin vers le château des fées Sur ces roches, là-haut, de noirs sapins coiffées Monte, et le mien descend le long de ce ruisseau; Allez à vos combats, je vais à mon troupeau.» -«Déjà vous m’éloignez, ingrate, je demeure!» -«Déjà vous commandez et voulez que je pleure?» -«Je suis le plus prudent et je veux vous servir.» -«Moi, je suis la plus faible, on me doit obéir.» -«J’obéis; mais qu’au moins, sans laisser de rancune, J’emporte un souvenir de ma bonne fortune. Je prends du bout des doigts, sans toucher au corset; Ce bouquet de trois fleurs noué par un lacet.» -«Je ne les donnais pas, vous les avez su prendre! Gardez-les,» reprit-elle; et, d’une voix plus tendre: «Je voudrais vous laisser pour les jours de malheurs Un talisman plus fort que ces trois pauvres fleurs; Mais vous aurez aussi ma meilleure prière; Je la dis, chaque soir, la main sur ce rosaire.» -«Donnez prière et fleur,» fit le bon chevalier, «Tout, rose et marguerite et brin de violier, J’en fais mon talisman, et, dans chaque aventure, Je porterai toujours ces fleurs sous mon armure.» -«Mes voeux au ciel, mes voeux s’élèveront pour vous.» -«Le ciel les entendra, l’écho m’en sera doux.» -«Que Dieu vous paye, un jour, cette bonne oeuvre en gloire.» -«J’ai remporté pour vous ma plus douce victoire, Soyez sage, toujours!» -«Vous, toujours triomphant! Adieu, bon chevalier!» -«Adieu, la belle enfant!» Chacun suivit à part son destin et sa route; Ainsi fait-on souvent, hélas! quoiqu’il en coûte. Mais d’un rêve pareil troublés et palpitants, Tous deux pour compagnon ils avaient le printemps. L’air s’emplissait pour eux de baume et d’harmonies; Ils allaient escortés par tous les bons génies; Les sylphes répétaient, légers, tendres, moqueurs, La chanson qui tout bas se chantait dans ces coeurs. CHANSON DES SYLPHES. A l’heure où le ciel se colore Des premières roses du jour, Où le coeur s’éveille et s’ignore Tâchez d’éterniser l’aurore. Restez au matin de l’amour. A l’heure où le flot, sur la grève, S’enfle et meurt sous un rayon d’or; Où la fleur s’ouvre et se soulève, Où l’esprit n’est plus dans le rêve Sans être dans la vie encor; Où l’avenir a des mirages, Où l’horizon riche et lointain Se prête aux plus folles images; Où l’oeil bâtit dans les nuages, Où l’âme arrange le destin; Restez dans l’aube, à l’heure fraîche Où la fleur garde son velours. Laissez son duvet à la pêche: Fi du glouton qui se dépêche De la flétrir sous ses doigts lourds! N’abrégez pas la saison verte Où nul frelon n’a dérobé Le miel de la rose entr’ouverte, Où dans la vigne encor déserte Nul fruit des rameaux n’est tombé. Où, pur de tout désir profane, L’amour est sauvé des douleurs: Et peut, d’une aile diaphane, Toucher au lis sans qu’il se fane, S’y poser sans courber ses fleurs; Où, dans son indécise enfance, On ne sait de quel nom charmant Pudeur, amitié, confiance, Sous cette robe d’innocence Baptiser ce doux sentiment; Où l’on se cherche sans mystère, Où l’on se rencontre sans peur; Où, chaque soir, dans sa prière, L’un peut dire à Dieu: C’est mon frère, Quand l’autre lui dit: C’est ma soeur. A l’heure où le ciel se colore Des premières roses du jour, Où le coeur hésite et s’ignore, Tâchez d’éterniser l’aurore. Restez au matin de l’amour. CHANSON DES ONDINES. Tous les ruisseaux ont des sources connues; Toute rosée est un envoi du ciel; L’éclair toujours jaillit du flanc des nues; Abeille et fleur nous présagent le miel; Tous les ruisseaux ont des sources connues. D’où naît l’amour, qu’il soit triste ou joyeux? Qu’il soit de miel, de flamme, ou de rosée, Qu’il ait le rire ou les larmes aux yeux, Que l’âme en vive, ou qu’elle en soit brisée, D’où naît l’amour, qu’il soit triste ou joyeux? Veut-il toujours beauté, grâce ou génie? Est-ce un essor vers un être idéal, Est-ce un caprice, un culte, une harmonie, Est-ce un accord de l’égal à l’égal? Veut-il toujours beauté, grâce ou génie? La douce flamme a cent foyers divers; La douce fleur vient de plus d’une graine, Fleurit l’été, dans les plus noirs hivers; Il naît de tout, et jusque de la haine; La douce flamme a cent foyers divers. C’est d’un sourire et souvent d’une larme, D’un vague instinct qu’on ne peut définir, D’un mot du coeur, d’un geste qui nous charme, C’est d’un espoir ou bien d’un souvenir, C’est d’un sourire et souvent d’une larme. Dieu qui le donne en garde le secret. Pourquoi dans l’air l’atome qui voltige, Va-t-il ici semer une forêt, Là féconder une fleur sur sa tige? Dieu qui le donne en garde le secret. On va s’aimer, à quoi le reconnaître? L’un près de l’autre on a marché longtemps, On s’ignorait, se dédaignait peut-être; C’était l’hiver et voici le printemps. On va s’aimer, à quoi le reconnaître? Le coeur s’est pris dès le premier regard. On vient tous deux des deux pôles contraires, On s’aperçoit de loin et par hasard... Du premier coup on s’est reconnu frères. Le coeur s’est pris dès le premier regard. Un seul rayon a mis le ciel en flamme. Hier la lumière arrivait lentement, Tout pâlissait dans les cieux et dans l’âme, Et ce matin tout brille en un moment; Un seul rayon a mis le ciel en flamme. CHANSON DES GNOMES. Crois-tu préserver toujours Tes amours Et leur fraîcheur matinale? Nous soufflons, d’un air bénin, Le venin Dans la rose virginale. Venez du val et des monts Noirs démons, Accourez lutins et gnomes! Chassons les sylphes joyeux; Sous ses yeux Promenons d’impurs fantômes. Qu’on le force à désirer, Effleurer La pomme d’or qui le tente; Que chez ce couple ingénu L’inconnu Allume une soif ardente. Qu’ils trouvent, dès aujourd’hui, Un ennui Dans l’extase des prémices; Buvant tous deux, à foison, Le poison, La lie au fond des calices. Soufflons les doutes moqueurs Dans ces coeurs; Que l’un l’autre se renie; Que chacun, perdant sa foi, Couve en soi Les soupçons et l’ironie. LE CHEVALIER. Sans peur du gnome impur et du vil nécroman Je suivrai mon chemin au bord des précipices; J’emporte sur mon coeur, j’emporte un talisman Et, par lui, nous serons sauvés des maléfices. CHANSON DU CHEVALIER. J’ai reçu trois fleurs au départ, Violier, rose et marguerite. J’ai reçu trois fleurs pour ma part: Douce faveur que je mérite, Un mot, un sourire, un regard... Un printemps qui me renouvelle; Un mot, un sourire, un regard... J’ai trois fleurs d’elle! Las! je n’ai pu la retenir; Mais son adieu me fut si tendre! Je ne sais rien de l’avenir, Mais j’emporte avec quoi l’attendre. Estime, honneur, bon souvenir... Elle est sage autant qu’elle est belle; Estime, honneur, bon souvenir, J’ai trois fleurs d’elle! S’il m’est donné de la revoir, Je lui dirai pourquoi je l’aime. Ces yeux n’ont pu me décevoir, Son coeur sera pour moi le même. Douceur, franchise et bon espoir... Je la retrouverai fidèle; Douceur, franchise et bon espoir... J’ai trois fleurs d’elle! III Labyrinthe. Ici, dans la forêt, se croisent en tous sens, De longs sentiers tendus comme un piége aux passants. Nul indice amical du danger ne vous sauve, Pris entre ces réseaux, comme une bête fauve, Le triste chevalier s’est signé par trois fois: Voici quatre chemins qui se coupent en croix. Lequel aboutira jusqu’à la Tour d’Ivoire Où dans le Saint-Graal il espérait de boire? Nul signe qui l’annonce à l’oeil le plus subtil; Rien ne diffère entre eux... pas même le péril: Tous sont également bordés de précipices’, Peuplés d’illusions et de fleurs tentatrices; Partout, de sombres voix, des cris désespérés Promettent au vaillant les combats désirés; Partout l’or des fruits mûrs et le parfum des ruches, Partout les oasis lui dressent leurs embûches. Le prudent voyageur, qu’il s’est perdu de fois, Qu’il a pris et quitté de chemins dans les bois! Seul, à bout de calculs, errant à l’aventure, Il n’a plus qu’à lâcher la bride à sa monture; Lorsqu’il entend, là-bas, poindre un bruit de chanson. Une voix s’approchait en longeant le buisson; L’accent était si doux qu’il vous saisissait l’âme, Et le soupçon fuyait la chanteuse... ange ou femme. «Jamais, se dit le preux, sorcières ni lutins N’ont eu ce timbre pur et ces sons argentins.» Il est une source au village, Clair miroir, Où le coeur, comme le visage, Peut se voir. Mais qui veut interroger l’onde, Doit, tout bas, Lui dire un mot que tout le monde Ne sait pas. Moi je le sais! et quand m’invite Un amant, Le bleu miroir m’apprend, bien vite, S’il me ment. Au premier qui dans la fontaine S’est miré, J’ai pris l’amour pour de la haine, J’ai pleuré! Un autre est venu, l’oeil humide, Plein d’ennui, Il semblait si doux, si timide... Moi j’ai fui! Un autre m’aimait à la rage; Front maigri, C’était un volcan, un orage... Moi j’ai ri! Et Coelia parut à l’ombre de la haie. -«C’est vous, la belle enfant, comme vous êtes gaie!» -«C’est vous, beau chevalier, comme vous êtes noir! Si loin de votre but où courez-vous ce soir!» -«J’ai perdu mon chemin et presque mon courage. Mais vous, seule, et si tard, et si loin du village!» -«Moi, je n’ai rien perdu, messire chevalier; Je suis dans mon chemin; ce bois m’est familier; J’en appris les secrets de mon parrain l'ermite, Saint homme à qui tantôt j’allais rendre visite.» -«Or si l’on rencontrait, seule à courir les bois, Au lieu de son féal un rôdeur discourtois, Un nécroman?» -«Je sais que votre bonne lance A purgé la forêt de cette mal-engeance. Or, peut-être la lance a besoin du fuseau Pour débrouiller ce soir un perfide écheveau; Et je puis, vers le but qui fuit à votre approche, Guider l’homme sans peur, moi fille sans reproche.» -«Partons, et le sentier fût-il sombre et mauvais, Si vous me conduisez, c’est au ciel que je vais. Mais nous serions honnis, moi, Bayard, et ma lame, Si j’osais chevaucher ainsi près d’une dame, Quand ses beaux petits pieds à tenir dans la main Se meurtriraient pour nous aux cailloux du chemin. Montez, voici mon bras et voici votre place: Vous serez pour Bayard un fardeau qui délasse.» Ainsi fut fait; la belle, alerte et sans effroi, Saute en croupe et s’assied sur le bon palefroi; Et, sous ce poids léger, la bête au cou de cygne Se cabre allègrement et part au premier signe. Or, pour se maintenir, l’enfant au cavalier Comme une vigne à l’orme avait dû se lier, Et d’un bras arrondi contre la noire armure L’enlacer fortement d’une étroite ceinture. C’était, sans la chercher, sur la place du coeur Qu’elle appuyait ainsi sa douce main de soeur. Les gantelets pendaient à l’arçon de la selle. Le preux mit une main sur la main de la belle, L’osa saisir, enfin la pressa longuement; Et la main restait là, comme un consentement. Tremblants tous deux de faire envoler cette étreinte Ils se taisaient; le charme était mêlé de crainte: Mais le coeur le plus pur ne pouvait s’y tromper, Au dangereux silence il fallait échapper. -«Chevalier, dit l’enfant, je crois que je sommeille! Voici dans l’air un bruit qui passe et qui m’éveille; Il se répète encor; je ne l’ai pas rêvé: C’est un clocher lointain qui nous sonne l'Ave! S’il vous plaisait prier avec moi, tout à l’heure? Quand elle est faite à deux la prière est meilleure.» -«J’ai même foi que vous, j’ai même espoir, prions! Récitez les versets, je dirai les répons.» Le chemin était long et le bois solitaire: La dame proposa de doubler le rosaire; Et l’Ave Maria recommençait toujours, Comme pour les sauver des périlleux discours; Et, dans la blanche main, qui conservait sa place, Le chapelet de buis roulait sur la cuirasse. Émus tous deux, mais fiers, retenant leur aveu, Ils allaient sans rien dire, ou se parlaient en Dieu. Ce doux trajet, mêlé d’amour et de prières, Serpenta longuement des taillis aux clairières, Puis un chemin s’offrit plus, droit et plus ouvert, Au bout de ces sentiers perdus dans le désert. -«Vous pouvez, de ce pas, aller seul et sans crainte, Chevalier, vous voilà tiré du labyrinthe.» -«Sitôt! je l’aurais cru plus long et moins charmant.» -«Adieu! la nuit menace, et, sans perdre un moment, Vers ce rocher, là-haut où la neige miroite, Dirigez-vous, suivant toujours la ligne droite. Adieu!» La voix tremblante et le coeur tout en feu, Sans trouver d’autre mot, il répétait: «Adieu!» Gardant sa main. L’enfant d’un saut, preste et légère, S’arrache et disparaît dans la haute fougère. Il partit, absorbé, sans penser et sans voir. La nuit n’effaçait point l’éclair de ce beau soir; D’une ardente lumière il avait l’âme pleine Et, toujours, de ce bras sentait la douce chaîne. Qu’il regretta longtemps ces sentiers hasardeux Qu’on fait d’un pas si sûr quand on y marche à deux! Et, pour ce coeur jadis épris de solitude, Dans ce vide éternel que le voyage est rude! Tout à son cher ennui, des vallons aux sommets Il marchait sans compter, ni s’arrêter jamais; Et la lune, déjà, s’éteignait dans l’aurore Qu’il rêvait de sa dame et cheminait encore. Mais de son bon cheval il eut enfin pitié. Son palefroi, c’était sa plus vieille amitié! Il saute, et, le flattant, du harnais le dégage. Un ruisseau leur offrait la verdure et l’ombrage; Et, tandis que Bayard tondait l’épais gazon, Assis, les yeux perdus dans le vague horizon, Sans quitter le haubert, la cuirasse et l’écharpe, Le chevalier chanteur se souvint de sa harpe. Toutes les fleurs s’ouvraient dans les prés d’alentour; Tous les nids s’éveillaient et saluaient le jour. CHANSON DU CHEVALIER. J’ai tenu sa main dans la mienne, J’ai tenu sa main sur mon coeur; Croyez-vous qu’elle s’en souvienne? Était-ce hasard ou faveur? Je ne sais! Mais j’ai la folie De m’en faire un gage d’espoir... Qu’elle m’aime ou qu’elle m’oublie, J’ai tenu sa main tout un soir. Quand je l’ai doucement pressée, La blanche main n’a pas frémi; Pourtant elle me l'a laissée... Faut-il croire qu’elle a dormi? Si ce fut malice ou mensonge, L’avenir me le fera voir. Mais non, ce n’était point un songe... J’ai tenu sa main tout un soir. J’ai senti sur cette main fraîche S’étendre une molle tiédeur; Du velours ambré de la pêche Ma main garde la fine odeur. Quelle ironie, ou quelle ivresse, Perçait dans ce doux nonchaloir? Je l’ai pris pour une caresse... J’ai tenu sa main tout un soir. Voudra-t-elle, un jour, me la rendre, En me disant: C’est pour jamais! Est-ce humeur légère, ou coeur tendre? A-t-elle vu que je l’aimais? Son front est pur, son âme est belle: Non, je n’ai pu me décevoir! Mais, dusse-je en mourir loin d’elle, J’ai tenu sa main tout un soir. CHANSON DES LUTINS. Faveur rare et qui t’émerveille! Toucher sa main du bout des doigts, En se disant qu’elle sommeille. Un mendiant au coin du bois Obtient félicité pareille: Toucher sa main du bout des doigts! Heureux amant trop téméraire! Du merle entends-tu le sifflet? Sous l’ombrage, oh! que viens-tu faire? C’est pour y dire un chapelet Que la pelouse est solitaire... Du merle entends-tu le sifflet? La douce brise est éveillée: C’est pour répondre à l’oraison. La rose est de neuf habillée; Le cerf brame sur le gazon; L’oiseau chante sous la feuillée: C’est pour répondre à l’oraison. Oh! perle de galanterie! Chevalier, tu sais ton devoir: Quand l’occasion est fleurie, La mousse épaisse et le bois noir, Attends que la dame t’en prie... Chevalier, tu sais ton, devoir. Elle en rit; peut-être elle en pleure... Mais le démon n’y perdra rien. La belle aura chance meilleure, Un ami moins aérien. Tu n’as pas profité de l’heure; Mais le démon n’y perdra rien. CHANSON DES SYLPHES. Un sourire, un doux geste, ô faveurs printanières, Un regard! Rien n’efface du coeur ces extases premières, Rien, plus tard. L’été donne, à foison, rose et fraise vermeille, Lis divins; L’automne a répandu son urne et sa corbeille; Fruits et vins; On remplit chaque jour les celliers et les verres, Sans péril; On vous regrette encor, craintives primevères, Fleurs d’avril! Puis, quand la coupe est vide et la rose pâlie, Le ciel noir, On se rappelle encor, si le reste s’oublie, Ce beau soir Où l'on tenait sa main, où l'on voyait sourire Ses yeux bleus, Où la timide enfant vous livra, sans rien dire, Ses aveux. Fais de ces bonheurs, purs de remords et d’alarmes, Ton trésor: C’est le joyau sacré qui, dans le temps des larmes, Brille encor. IV Le Talisman. Des pins sont clair-semés sur les bruyères sèches, Noirs au fond d’un ciel rouge, aigus comme des flèches. Des pics, à l’horizon fermé de toute part, Des sommets dentelés déchirent le regard. Voyez, dans ce ravin où, sur la roche aride, Un vieux hêtre amaigri verse une ombre torride, Seul dans son manteau sombre, étendu comme un mort, Voici le cavalier, sans son cheval; il dort. Le fidèle Bayard, expirant à la peine, Gît exposé, là-bas, aux corbeaux de la plaine. La cuirasse et l’écu sont faussés; le haubert, Bosselé, d’une rouille épaisse est recouvert. Le preux n’a sous sa main qu’un tronçon de sa lance; Sa harpe a disparu. Son glaive et sa vaillance, Son voeu de marcher droit dans son âpre sentier Et son amour... c’est tout ce qu’il gardait d’entier, Il s’éveille, et debout, l’oeil fier, sans un murmure, Il prie, en rajustant tous ces lambeaux d’armure. Or, voilà qu’en formant un grand signe de croix, Il sent, contre l’acier, s’agiter, sous ses doigts, Un chapelet de buis... Ô trouvaille imprévue! Celui qui l’autre soir, s’il en croit à sa vue, Bénissant et charmant les longueurs du chemin, S’égrenait sur son coeur dans une blanche main. D’où vient ce don? quelle est cette fortune étrange? Est-ce un larcin commis pour lui par son bon ange? Sa dame est donc venue, elle a prié pour lui, Veillé sur son sommeil, pleuré de son ennui! La belle au jupon court, rustiquement coiffée, Au lieu d’une bergère est peut-être une fée? Peut-être elle se cache et paraîtra soudain? «J’ai sa douce pitié... si c’était son dédain! Mais qu’il vienne d’un ange ou soit donné par elle, Que l’adorable enfant soit fée ou pastourelle, Ce présent m’est un gage, un espoir assuré; C’est le vrai talisman et par lui je vaincrai.» Et, déjà, d’un pas ferme il a repris sa route, Guéri de sa fatigue et sauvé de son doute, Paisible, et d’un regard qui brave le destin Interrogeant l’espace et l’horizon lointain. Là-bas, à l’occident, apparaît comme un rêve Un mont étrange, assis sur une large grève; Ses pieds semblent baignés par un Océan noir; Un nuage léger, vermeil, riant à voir, Dorant de ses reflets la nuit qui l’environne, Descendu sur son front le voile et le couronne. Dans l’or de ces brouillards fantasques et charmants L’oeil se joue et bâtit de vagues monuments: Le voyageur subit ce merveilleux prestige; Un instinct vers ce but, malgré lui, le dirige: Il marche, en méditant, plein de joyeux accords; Le vol de sa pensée a soulevé son corps. «Triste et seul je portais la vie Pour garder l’honneur jusqu’au bout. Je combattais, sans autre envie Que mourir en restant debout. Sans m'avouer ma lassitude, Je sentais bien, à chaque pas, Que l’orgueil et la solitude Au plus fort ne suffisent pas. Je vivais, chevalier sans dame, Sans ferveur, à peine chrétien; Je me disais du fond de l’âme: Rien ne m’est plus, plus ne m’est rien. J’allais par hasard, par miracle: Las d’agir, plus las de rêver; En touchant le but ou l’obstacle, Je n’aurais pu me relever. Aujourd’hui, tout me sollicite A tenter l’oeuvre en qui j’ai foi; Je sens mon coeur qui ressuscite; Et mon but s’approche de moi. Vainqueur, j’ai des témoins, un juge; Je sais quels prix me sont offerts. Vaincu, je connais mon refuge: Deux bras chéris me sont ouverts. J’ai des amours sûrs et fidèles, Si tout le reste est hasardeux. J’étais las... mon ange a des ailes Pour nous emporter tous les deux. Quoi donc me reste inaccessible, Si Dieu me garde un tel secours? A coeur aimant rien d’impossible: L’inconnu m’appelle et j’y cours.» UNE VOIX. Oui, tu l’as bien comprise, et tu parles pour elle: C’est bien ce fier amour qu’elle veut t’inspirer. Dieu tira de vos coeurs cette double étincelle, Pour luire et non pour dévorer. Gardez l'ardent rayon pur de tout vil mélange. Pour faire ici le bien, pour monter vers le beau, Elle et toi, vous serez les deux mains du même ange, Les deux ailes du même oiseau. C’est pour souffrir à deux qu’on se trouve et qu’on s’aime. Qu’importe la douleur ou le plaisir banal, Si plus haut vers le ciel, plus haut dans l’idéal On est porté par l’amour même? CHANSON DES GNOMES. Écoutez, joyeux démons, Les sermons D’un amour à face blême, Préludant, soir et matin, Au festin, Par des propos de carême. Oh! les tristes amoureux, Sots, peureux, Glacés, transis par les fièvres, Qui, pouvant boire à plein coeur Ma liqueur, S’enivrent du bout des lèvres! Que c’est bien passer le temps Du printemps; Quels doux plaisirs sont les vôtres! Eh quoi! lèvres de corail, Dents d’émail, Pour dire des patenôtres? On laisse -et l'on croit aimer! - Tout chômer: OEil lutin, bras de sirène, Sein de lis et cheveux d’or, Ce trésor A faire un manteau de reine. Mêlez donc, vous ferez mieux, Ces cheveux Au crin des âpres cilices; Faites-en, triste jouet, Un long fouet Pour fustiger les novices. Qu’on me vienne, en tel émoi; Faire à moi Cette morale imprudente; Je mets vite à la raison, En prison, Les lèvres de la pédante! Honnis soient le Saint-Graal, L’idéal, Et nargue de la croisade! Au coin du bois, pour saisir Le plaisir, Viens te mettre en embuscade. Tu vas contre le courant Du torrent, Il est plus doux de le suivre. Pourquoi chercher des tournois, Des exploits Comme on en fait dans les livres? Pourquoi jeûner, dans l’espoir De t’asseoir Chez ceux de la Table ronde, Quand le festin de l’amour, Nuit et jour, Est servi pour tout le monde. UNE VOIX. Va! rêve encor vertus et travaux fabuleux, Coupes de diamants d’un sang divin remplies, Amour éternisé dans un champ de lis bleus... La terre n’a de bon que ces saintes folies. Un prodige s’est fait: le triste abandonné A trouvé sur sa route une soeur douce et tendre; Ce miracle d’amour, c’est à toi de le rendre, De le rendre en honneur à qui te l’a donné. Poursuis donc ta chimère, escalade les nues; Devant ce talisman les deux s’abaisseront; Monte! et si tu ravis des perles inconnues, Reviens en étoiler son front. La montagne au couchant rayonnait haute et Gère. Lui fasciné, poussé du coeur vers la lumière, Il court, et dans sa foi rien ne peut l’ébranler; Mais le brillant sommet paraissait reculer. Chaque jour, forçant l’homme à de nouveaux miracles, Abrégeant la distance entassait les obstacles. Tous ses premiers combats n’étaient que jeux d’enfant: Cent hydres succédaient à l’hydre qu’il pourfend; Des gouffres ténébreux s’ouvraient dans chaque ornière; Tout l’enfer s’amassait pour la lutte dernière. Un monstre à chaque pas, né de l’air ou du sol, Lui barrait le chemin, le heurtait dans son vol; Ce n’étaient que géants, dragons de toutes tailles; Et le fer s’ébréchait sur leurs dures écailles. Dès qu’un instant, le bras se reposait vainqueur, D’autres plus grands périls venaient tenter le coeur: Le monde est tout fleuri de ces dangers qu’on aime; Il faut, à chaque pas, percer un stratagème, Du fruit le plus vermeil repousser le poison, Et du lis le plus blanc la noire trahison. Des belles aux bras nus, formant un joyeux groupe, L’enlaçaient dans la ronde et lui tendaient la coupe. D’insidieux festins, sous des rosiers servis, S’offraient à tous les sens du même coup ravis. L’insecte aux feux impurs le piquait sous le frêne. Tout arbre a sa dryade et tout flot sa sirène; Sur tous les lacs, émus du bruit des instruments, On voit, de chaque rive, en des lointains charmants, Briller la harpe d’or entre deux seins de neige. Jusqu’aux nids des ramiers qui vous dressent leur piège. On boit dans l’air des soifs qu’on ne peut apaiser, Et tout ce qu’on écoute a le son d’un baiser. Il part; et si la dent ou la griffe le blesse, Le sourire émoussé meurt contre sa sagesse, Et pas plus le soupir que le rugissement De son ferme sentier ne l’écarté un moment. Il parviendra! Voici le rocher sur la grève: Ses deux mains ont touché ce qu’avait vu son rêve. Mais combien las, vieilli, consumé par l’effort, Et dans quel dénuement il va gagner le port! N’ayant pour assaillir la muraille escarpée Qu’un chapelet de buis et qu’un tronçon d’épée. Au milieu d’un jardin fermé d’un haut rempart, L’immaculé donjon invitait le regard; Il émergeait de l’ombre et de la roche noire; Le jour naissant jouait sur les créneaux d’ivoire, Et le preux saluait du coeur la blanche Tour. Du long mur qui l’enserre il fait vingt fois le tour: Pas de brèche, une porte unique, elle est barrée! Il n’aboutira donc qu’à mourir sur l’entrée! Le mur est de granit et la porte est de fer; Nul ne la brisera, demain pas plus qu’hier. Morne et baissant la tête et ne sachant que faire, Le preux sur sa poitrine aperçoit le rosaire: Son talisman parlait et s’offrait, il comprit, Lui fit toucher la porte... et la porte s’ouvrit. V La Dernière Fée. Entré dans ces jardins, l’homme s’y renouvelle; L’oeil est plus clairvoyant, la nature est plus belle; On vient, tout est nouveau, rien ne semble inconnu; On l’avait dans le coeur, on s’en est souvenu. La fleur qu’en d’autres champs on dédaignait la veille, Cueillie en ces doux lieux paraît une merveille. Les oiseaux chantent mieux sur des arbres plus verts. Qui donc s’est transformé, notre âme ou l’univers? Rien; le coeur bat de même et la terre gravite; Mais un hôte meilleur tous les deux les habite. Ainsi quand sur nos pas, la main dans notre main, Un envoyé du ciel revêt le corps humain, Il nous est tout pareil, son front n’a rien d’étrange, L’oeil ne voit qu’un mortel, l’esprit adore un ange. Dans ce monde imprévu, le chanteur chevalier Se guidait seul, ainsi qu’en un lieu familier. Jamais de son passé plus vivantes images N’ont mieux rempli son coeur et reçu plus d’hommages, Et, s’il en croit ce coeur, jamais il n’a goûté, Jamais, avant ce jour, il n’a vu la beauté. C’est un homme nouveau, comme après le baptême, Guéri, plus fort, plus pur, mais qui reste lui-même. Jusque dans son harnais par les combats terni, Rien ne s’était changé, tout s’était rajeuni: Panache et lambrequins revenaient sur son casque, Comme sur un vieil arbre un feuillage fantasque; Comme un ciel dont la pluie a nettoyé l’azur, La cuirasse éclatait d’or sur un acier pur; Sur l’écu, dont la rouille en un moment s’efface, Les émaux reverdis brillaient comme une glace; Sellé, harnaché d’or, à l’ombre d’un tilleul, Bayard impatient hennit avec orgueil; La harpe, hier encore oubliée ou perdue, Résonne avec la brise aux rameaux suspendue. Le preux dans ce doux monde errait en liberté, Ne sachant s’il marchait ou s’il était porté; Joyeux et confiant, il parcourait en maître Ces prés vierges encor, croyant les reconnaître. Il revoyait plus beaux, dans ce frais paradis, Tous les lieux où son coeur avait saigné jadis. Là, comme entre les pins, une cime de neige Blanche au-dessus d’un bois noir, touffu, mais sans piège, Montait la Tour d’ivoire; un soleil d’Orient Illuminait son front candide et souriant. On eût dit ces créneaux doués de la parole. De ce nid de colombe un chant léger s’envole, Un appel, une voix qui convie; et le preux Montait d’un pas réglé sur ces rythmes heureux. CHOEUR. Toi qui veux prendre à toute chose Ce que la main n’y peut saisir; Qui rêves l’éternelle rose, Des amours où l’on se repose, Un bonheur exempt de désir; Toi qui poursuis la beauté pure, Le lis que nul doigt n’a terni; Toi qui veux aimer sans mesure. Savourer ta douce blessure Et t’enivrer de l’infini, Suspends tes armes en trophée: C’est ici l’éclatant séjour Où toute guerre est étouffée, Où règne la dernière fée, Où fleurit le dernier amour. Viens t’asseoir, tu verras près d’elle Tes pleurs séchés, tes maux guéris; C’est la soeur que ton âme appelle; C’est la dernière et la plus belle Qui reste aux bois de leurs Péris. Dans la forêt joyeuse et folle, Quand l’arbre du Christ fut plante, Le jour où la dernière idole, Où l’essaim trompeur et frivole Fuyaient ce lieu désenchanté;. Où les fleurs dont le suc enivre Mouraient à l’ombre de la croix, Une fée a lu le Saint-Livre; Et Dieu lui donna de survivre Et la fit reine de ces bois. Car elle a pris à l’Évangile Ses inexprimables douceurs; Elle est plus simple et moins fragile, Elle est faite d’une autre argile Que la plus pure entre ses soeurs. Elle est docile, humble, apaisée, Cachant ses discrètes vertus; Et les anges l’ont baptisée De quelques gouttes de rosée Avec une fleur de lotus. Ce baptême a fixé son âme; Jadis fleur, oiseau, rayon d’or, Brise ou vapeur, rosée ou flamme, La Péri devint une femme... Tout son pouvoir lui reste encor. Un ermite est venu proscrire Le Sylvain, le Faune indiscret, Les dieux de la danse et du rire; Mais la fée a gardé l’empire Des doux rêves dans la forêt. Fouille les monts et les vallées, Plus d’autre fée ou de lutin; Toutes ces belles désolées Tu sais qu’elles sont envolées Avec les brumes du matin: L’une ardente et qui t’a fait boire Dans sa rose un acre poison, Et la folle aux ailes de moire, Et la sombre à l’écharpe noire Qui t’endormait sur le gazon. Renonce à leurs molles caresses; À l’ombre des bois chevelus Ne rêve plus d’autres ivresses; Ces terribles enchanteresses Tu ne les rencontreras plus. Ma tour en cache une plus belle; Viens! subis son charme vainqueur, En vain tu lui serais rebelle, Tu ne verras jamais plus qu’elle Dans la nature et dans ton coeur. Il marche et, vers la tour, suit la voix qui l’invite; Ce chant le contenait, s’il s’élançait trop vite. Il va, d’un pas égal, humble, et franchit le seuil; Sur les cent degrés d’or il monte sans orgueil, Il entre. Une lueur, à chaque instant croissante, Dès l’abord inondait la salle éblouissante. Au milieu, sur un trône aux multiples couleurs Fait d’un arbre vivant tout couvert de ses fleurs, Est assise une femme où trône une statue; D’une blancheur de neige elle était revêtue, Lumineuse, immobile en son geste charmant Comme une étoile fixe au fond du firmament. La sereine clarté qui l’enveloppe toute Semble de son beau corps émaner goutte à goutte, Et circule autour d’elle en de si chauds torrents Que la voûte et les murs deviennent transparents; Et le regard, sans rien qui l’arrête ou le voile, S’étend, comme en plein ciel des sommets d’une étoile. Pénétré jusqu’au coeur de ce jour calme et doux, Le chevalier s’incline et fléchit les genoux Et, sans lever les yeux sur l’éclatante image, Se reconnaît vassal et prête son hommage. Or, du milieu des fleurs, la fée aux doigts de lis Tout à coup de son voile écarte les longs plis Et la rustique enfant, l’innocente sirène, Aussi fraîche, apparaît dans ses habits de reine. L’amoureux reconnaît ce qu’il avait aimé: Sur ce front, dans ces yeux, rien ne s’est transformé; C’est la même, et pourtant elle est plus belle encore; Des grâces du bonheur sa beauté se décore, Et, dans cet appareil de l’amour triomphant, L’ange a pu révéler ce que voilait l’enfant. Et leurs mains se joignaient, dans une douce étreinte; Et le respect entre eux restait pur de la crainte; Et les tendres discours achevés par les yeux Mêlaient et confondaient ces deux esprits joyeux. -«Je vous devinais bien, et l’humble pastourelle Était mieux qu’une reine, était une immortelle.» -«J’étais, quand j’ai senti pour la première fois, J’étais moins qu’une fleur, moins qu’un oiseau des bois; Un souffle eût dissipé mon âme aérienne; J’étais à peine un rêve avant d’être chrétienne; Et mon âme impalpable, à travers le ciel bleu, Reçut son corps de vierge en s’élançant vers Dieu. Sur tout ce qui sourit, vole, embaume et soupire, Sur la brise et les fleurs je garde un vague empire; Mais mon sort fut lié par un enchantement A celui d’un mortel f d’un autre coeur aimant. Il fallait que la fée, afin de rester femme, D’unir les deux splendeurs de la forme et de l’âme, Sût, au printemps marqué, d’un amour idéal Inspirer dans ces bois un chevalier féal. Un seul jour me restait, et j’allais disparaître... Vous m’aimez! après Dieu vous m’avez donné l’être. -«Vous m’avez arraché, dans ma profonde nuit, Au sombre esprit du mal qui seul m’aurait conduit; Et des hôtes méchants de la forêt impure, Vos yeux m’ont préservé bien mieux que mon armure. Mais, pourquoi, l’immortelle en quête d’un amant, Voiler sa royauté sous un déguisement? Pourquoi, bergère usant d’un si long stratagème, Ne m’avoir rien montré que l’ombre de vous-même? -«Si j’ai ces quelques dons, cachés à mon miroir, Qu’aidés de votre coeur, vos yeux ont cru me voir, Si, sous l’habit grossier d’une humble bergerette, J’ai voulu me garder dans une ombre discrète, C’est qu’en mon faible coeur tout prêt à se donner C’était à votre coeur de lire et deviner. Ce qu’on chérit surtout dans l’autre âme qu’on aime, C’est le joyau secret qu’on a trouvé soi-même; Après que le trésor s’est pleinement ouvert, On croit posséder mieux ce qu’on a découvert; Et pour mieux être à vous, j’ai voulu, je le gage, Être une découverte, ou plutôt votre ouvrage. -«S’il faut, pour le réduire et le mieux faire sien, Connaître un coeur à fond, vous m’appartenez bien! J’ai pénétré, j’ai vu briller votre âme entière, Comme je vois ce front dans un flot de lumière. -«L’éclat des fleurs varie avec l’éclat du jour; Ce que j’ai de beauté me vient de votre amour.» Et, sur l’échelle d’or promenant leur extase, Ils parcouraient la tour du sommet à la base, Les salons constellés du feu des diamants, Et, dans un demi-jour, mille réduits charmants. Puis à travers les bois, les vergers, les prairies, Pas à pas, ils cueillaient la fleur des rêveries; Goûtaient, en souriant, sur des arbres amis Tous les fruits délicats au pur amour permis. Parfois ces deux aiglons, ou ces deux hirondelles, Jusqu’au fond de l’azur volaient à tire-d’ailes Leur âme, en ses élans fiers ou capricieux, Des sublimes pensers parcourait les dix cieux. Ce couple allait ainsi, gai, souriant, austère; Tantôt perçant le ciel, tantôt rasant la terre; Comme aux jours de l’Éden le premier couple humain, Ils glissaient dans les fleurs en se tenant là main. La vipère infernale expirait sur l’entrée; Car la croix dominait cette chaste, contrée. Ils se disaient tout bas des mots inachevés Et compris sans parole aussitôt que rêvés: Un regard, un soupir, une main mieux pressée, Je ne sais quel accent achevaient leur pensée. Ces deux coeurs se mêlaient comme deux coupes d’or Qui du miel et du vin se versent le trésor; Dans le doux sacrifice offert d’une même âme, L’un répandait l’encens, l’autre attisait la flamme. Ainsi, pour louer Dieu dans un hymne commun, Le ciel donne une brise et la terre un parfum. C’étaient de longs propos, mais un plus long silence Où l’esprit se recueille et tout à coup s’élance, Où le rêve poursuit le geste commencé, Où tout s’exprime, enfin, sans un mot prononcé. Le jardin tout entier s’était fait leur complice: Les oiseaux dans les nids, la fleur dans son calice, L’arbre avec ses rameaux, l’herbe au fond des sillons, Dans les blés la cigale et les humbles grillons, La couleur du nuage et le bruit des fontaines, Le profil rougissant des montagnes lointaines, La nature attentive avec sa voix de soeur Traduisaient aussitôt ce que sentait le coeur. Et, rien qu’à l’écouter, si joyeuse et si tendre, Rien qu’à la voir, l’un l’autre ils pouvaient se comprendre; Tant les vives splendeurs, tant les bruits d’alentour, N’étaient rien qu’un reflet, qu’un écho de l’amour. HYMNE. «D’où viens-tu, feu subtil, âme qui me pénètre,. Que tout être, aujourd’hui, verse dans tout mon être, Que j’aspire avec l’air, que j’exhale en tout lieu? Pour faire ici la terre et mon âme aussi belles, Toi qui les rajeunis, toi qui me renouvelles, Amour, n’es-tu donc pas quelque chose de Dieu? Comme tu nous remplis de vigueur et de sève! Comme, à travers l’espace, un essor me soulève! Pourquoi suis-je investi d’un pouvoir inconnu? Dans mon coeur, triste hier, une allégresse abonde; Je me sens assez fort pour soulever un monde; Entre la vie et moi qu’est-il donc survenu? Est-ce un oeil qui sourit, une main que je presse, La longue tresse d’or qui flotte et me caresse, Est-ce un plus doux accent de cette voix de miel, Un pli plus gracieux de cette lèvre rose, Est-ce la beauté seule, une aussi frêle chose, Qui fait d’un homme un ange et de la terre un ciel? Ah! si rien n’était là, dans ce moment suprême, Rien de plus que nous deux, rien qu’elle et que moi-même, Si quelque Dieu sur nous n’était pas descendu, Comment s’échangeraient ces accords et ces flammes, Entre le ciel et nous, puis entre nos deux âmes? Pourquoi monterions-nous de ce vol éperdu? Regarde-moi toujours, prodigue ce sourire! Que ton coeur à mon coeur ne cesse pas de luire, Et que ton souffle au mien se vienne encor mêler. Mais surtout que le dieu, le charme, le mystère, Ce qui vient, dans l’amour, d’ailleurs que de la terre, L’ineffable inconnu n’aille pas s’envoler. Tant qu’il nous portera tous les deux sur ses ailes, Qu’un invisible aimant, liant nos coeurs fidèles, Nous tiendra suspendus dans ce rêve enchanté, Que ton regard de soeur, qui m’apaise ou m’entraîne, Répandra dans mon sein cette vertu sereine Plus forte que la mort et que la volupté... J’irai, j’emporterai l’Olympe inaccessible! Combats, douleurs, travaux en dehors du possible, Tout lot devient heureux par l’amour départi. Mais que l’indifférence éteigne ton sourire, Que ton coeur, un instant, de mon coeur se retire.., Et des saintes hauteurs je tombe anéanti.» Combien, sous ce beau ciel, l’astre qui les caresse Mesura-t-il d’espace à l’amoureuse ivresse; Combien ont-ils cueilli de fleurs dans ce jardin; Quel temps les a gardés la tour dans son Éden? Peut-être une heure, un jour, peut-être des années! Le temps ne compte pas ces heures fortunées; Entre deux coeurs heureux qui s’aiment librement, Les jours, l’éternité ne durent qu’un moment. Ils auraient, oublieux du ciel et de la terre, Épuisé leur bonheur sans honte et sans mystère; De soupir en soupir, dans l’ineffable tour, Ils auraient consumé leur vie et leur amour, Si, du rêve et des fleurs s’arrachant la première, L’ange n’avait parlé, du haut de sa lumière, De l’humble et saint devoir qui rappelle, ici-bas, La femme à ses douleurs et l’homme à ses combats; Et n’eût au chevalier, étouffant un murmure, Rendu sa bonne lance et bouclé son armure. -«Quoi! partir, disait-il, je me croyais au port!» -«L’amour n’arrive au but qu’en traversant la mort!» -«Attendons, dans l’extase où notre âme est ravie, Attendons cette mort sans rentrer dans la vie!» -«La vie est un devoir.» -«Vivons dans ces beaux lieux.» -«Vivons où Dieu nous place, au poste périlleux. La vie est un combat; ici l'on se repose: Sur ce Thabor d’un jour on se métamorphose, Vers la beauté qu’on cherche on s’avance d’un pas; On touche à l’idéal, on ne l’habite pas. Le bonheur ici-bas n’est qu’un lieu de passage Où l’on reçoit du ciel un flamboyant message; Et, sans brûler nos yeux et notre coeur de chair, Dieu ne saurait, pour nous, éterniser l’éclair. Mais l’éclair disparu pourra briller encore, Sois sûr qu’après la nuit tu reverras l’aurore. Si tu restes vaillant et fidèle à ta foi, La tour et ses jardins se rouvriront pour toi; Tu sauras traverser, sans nouvelles batailles, La trompeuse forêt qui cache ces murailles. La porte, pour toi seul, tournera sur ses gonds. Tous les monstres vaincus, les géants, les dragons, Les nains, blottis aux creux des ifs et des érables, Pour tout autre que toi resteront redoutables; Mais tous t’obéiront en esclaves soumis. Les oiseaux de mes bois seront tous tes amis. Mes colombes iront, fendant les zones bleues, Te porter ma pensée à des milliers de lieues. Toi, pour me revenir, tu feras, en rêvant, Ton chemin sur des chars plus vites que le vent. Jour et nuit, sur ton oeuvre attentive et penchée, Par les regards du coeur je te reste attachée. Ma prière et mes voeux, du haut de ces sommets, Iront du ciel à toi sans s’arrêter jamais. Mes doigts ne quittent plus maintenant ce rosaire; J’apporterai ma lampe au fond du sanctuaire; Et, toute à préparer les fêtes du retour, Si lointain que tu sois, je t’attendrai toujours. Je serai là, toujours, prêtant l’âme et l’oreille, A cent exploits nouveaux dont le bruit m’émerveille. Seule, entre les créneaux de ma blanche prison, Je te verrai venir du bout de l’horizon. Va! nous aurons encore ici de douces heures; L’effort qui les paiera nous les rendra meilleures; Et l’enivrant jardin, chastement visité, Gardera pour nous deux sa mystique beauté. Tu ne m’ôteras point de mon château d’ivoire; J’y serai ton repos et tu seras ma gloire. De l’invisible dame en prison dans ses fleurs, Tu porteras bien haut les discrètes couleurs; Tu voudras recevoir, de ses mains toujours pures, Un laurier à ton front, un baume à tes blessures, Et tu me béniras, doucement prosterné, Pour ce que je refuse et ce que j’ai donné.» -«Adieu. J’obéirai; je pars, rien ne m’effraye; Je pense, à chaque lutte, au prix qui me la paye. Reposé dans l’amour, je me lève assez fort Pour ne plus désirer ni redouter la mort; Et dans ces pleurs sacrés mon âme est retrempée, Mieux que dans une eau vive on ne trempe une épée. Un instant de bonheur est le meilleur soleil Pour nous rendre au combat après un lourd sommeil. J’ai contre l’ennemi, j’ai, de plus que mes armes, Ce pieux talisman qui rompt les mauvais charmes, Ce chapelet de buis de trois fleurs embaumé, Don de la belle enfant que l’ange a confirmé. Je gagnerai par lui plus douce récompense; Où le fer ne peut rien, il sera ma défense. Les fantômes impurs qui longent les chemins S’évanouiront tous à le voir dans mes mains. Nul ne me l’ôtera par force ou par adresse; Et quand il reviendra dans ces mains que je presse, Teint du sang et des pleurs d’un loyal chevalier, Il sera digne encor de vous être un collier.» Or le bon palefroi, sellé pour la bataille, Hennissait et piaffait au bas de la muraille; Et le preux s’élança. D’un vol moins prompt, le vent, Roule au bord du sentier le feuillage mouvant. Les arbres, les rochers glissaient comme des ombres, Et l’éclair de l’acier sillonnait les bois sombres. Ainsi, pour fuir un lieu qu’on aime, un souvenir, Un bonheur qu’on abjure et qu’on veut retenir, Il faut, du cher Éden où le coeur eut sa fête, Partir comme une flèche et sans tourner la tête. Jusqu’à l’heure où l’on foule un sol indifférent, Courir, ô bon cheval, plus vite qu’un torrent! Il fuyait, il fuyait. Quand il reprit haleine, La tour était bien loin, il entrait dans la plaine; La vie et ses périls pour lui recommençaient: Car c’était un chemin où les hommes passaient. Dès lors, à pas comptés, comme une sentinelle, Il marchait, il veillait pour la lutte éternelle. Quand s’offrait sur sa route un lieu sûr et discret, Un vallon sans écho caché dans la forêt, Le cavalier dans l’ombre y déposait sa lance; Ses lèvres et son coeur rompaient le dur silence, Et l’amoureux chanteur, prenant sa harpe d’or, Aux couplets comprimés rendait un libre essor. LA TOUR D’IVOIRE. Ballade. J’ai mon asile et mes délices, J’ai mon secret et mon amour; J’ai bu l’ivresse à pleins calices, Au fond d’un bois, dans une tour. La tour est si claire et si blanche, Qu’on dirait, de loin, tous les soirs, La lune qui monte, ou se penche, La lune entre les rameaux noirs. Un grand bois défend la tour ronde De tout passant fade ou moqueur; Elle est à l’autre bout du monde, Elle est à deux pas de mon coeur. Le bois est peuplé de féeries Trompant l’oreille et le regard; Moi, j’ai cueilli dans ses prairies Des fleurs qu’on ne voit nulle part. Un autre aurait mis des années Sans même arriver jusqu’au seuil; Moi, ces barrières fortunées, Je les franchis en un clin d’oeil. Si je pense à ma tour divine, Pour y voler en un moment, Je mets la main sur ma poitrine Et j’y touche mon talisman. Ma tour, dans sa blancheur de neige, Sans parler des périls cachés, Du bois touffu qui la protège, Est si haute sur les rochers, Une si forte palissade Se hérisse autour du coteau, Que, pour essayer l’escalade, Ou battre en brèche le château, Tous les engins, bélier, échelle, Avec cent mille combattants, Ne pourraient se frayer vers elle Un chemin... missent-ils cent ans! Et moi, pourvu que je réponde, Ou mon nom, ou l’un de mes vers, J’arrive en moins d’une seconde; Les deux battants me sont ouverts. Si l'on savait quel doux mystère Cachent la tour et son verger, Les rois, des deux bouts de la terre, Se ligueraient pour l’assiéger; Et, jour et nuit, sous ses murailles, Les guerriers au coeur de lion Se livreraient plus de batailles Que jadis autour d’Ilion. On redit plus d’un conte étrange Sur la tour au faîte argentin. C’était la cellule d’un ange; Ou d’une fée ou d’un lutin... Ange ou lutin, la châtelaine, Dont ces murs gardent les appas, Moi, je sais que la blonde Hélène Et Vénus ne l’égalaient pas. Qui la vit en sa tour d’ivoire Y voudra toujours revenir; Il n’est pas d’amour, pas de gloire Qui lutte avec ce souvenir. Mon coeur auprès d’elle y demeure Et tient tout le reste en oubli; J’y veux passer ma dernière heure, Et j’y veux être enseveli. Or, par monts et par vaux, seul avec sa pensée, Joyeux sous l’acier sombre et visière baissée, Il marche ainsi, chantant, rêvant ou combattant; Puis des chemins foulés disparaît un instant, Comme enlevé d’en haut par une main secrète, Invisible et porté dans sa douce retraite. On revoit tout à coup sa lance et son écu Briller dans quelque lice ouverte au droit vaincu; Dès que le ciel, moins rude aux vertus qu’on opprime, Tient à se faire absoudre en châtiant le crime. Il vient sans qu’on l’attende, et, tel qui le croit mort, Sent déjà ses coups sûrs comme ceux du remords. C’est lui qu’au fond dès bois, sur la route déserte, La craintive innocence invoque à chaque alerte; Lui qui du ravisseur et du sorcier malin Sauve et conserve purs la vierge et l’orphelin; Lui, le chevalier noir, que l’on craint et qu’on aime, Qui, sans être appelé, paraît au jour suprême; Qui seul, dans les palais, va défier les rois. On en fait maints récits moins beaux que ses exploits; Il nous a tous aidé de son coeur, de sa lame, Mais nul n’a su son nom, ni celui de sa dame. Berthe. Les tableaux, d’un éclat soudain, S’animaient à la voix de Berthe: Quand l’oiseau fredonne au jardin, L’air est plus pur, l’herbe est plus verte; Plus fraîche est la senteur des bois, Plus vive est la couleur des roses; Et l'on croit entendre une voix Sortir des fleurs à demi closes. J’ai vu, lorsqu’elle avait chanté, J’ai vu les vieux portraits sourire; Sa musique avait répété Ce que le pinceau ne peut dire. La muse errait dans l’atelier Sur les pas de la jeune belle; C’était le démon familier, Tout brillait, tout vivait par elle. Un ciel plus chaud ou plus rêveur Vibrait au fond des paysages; Les madones aux frais visages Priaient avec plus de ferveur. Nouveau sur les marbres antiques, Je ne sais quel air attendri De la Vénus au front meurtri Réchauffait les grâces attiques. La vie entrait de toute part. Le souffle errant des harmonies Emportait l’âme et le regard En des profondeurs infinies. Moi, dans un double enchantement, Enivré d’accords et d’images, J’oubliais la terre, un moment, Pour m’envoler dans les nuages. J’allais en de bleus horizons; Aux pâles clartés de la lune; J’y voyais mes jeunes saisons Fleurir encore une par une. Le clavier vibrant sous ses doigts Achevait l’oeuvre bienfaisante: Mes douces peines d’autrefois M’allégeaient la douleur présente. Les voilà! c’est à m’y tromper, Ces chers fantômes pleins de charmes. Mon coeur est prêt à m’échapper, Et je sens mes yeux tout en larmes. Qui sait dans quel pays lointain, Vers quelles fleurs, sur quelle grève, A la voix du charmant lutin, Qui sait où m’eût porté mon rêve? Si, tout à coup, la vérité Devant mes yeux n’eût été mise; Si mon portrait, quoique flatté, Ne m’eût montré ma barbe grise. Si Berthe, sans respect humain, Au bout de chaque air que je loue, Quand j’allais pour baiser sa main, Ne m’eût gaîment offert sa joue; Et, comme une simple chanson Sur la rose ou sur l’hirondelle, Ne m’eût commandé, sans façon, Des vers où je parlerais d’elle. Des vers! je n’en fais pas un jeu: On ne ment pas dans ce langage, C’est celui du coeur qui s’engage; Si j’en disais trop ou trop peu. Elle est femme et je suis poète, Elle veut et je dois céder. Que faut-il que je lui souhaite, Ne pouvant rien lui demander? Flatterai-je, hélas! ces beaux songes Faits pour durer si peu d’instants? N’enivrons pas ce cher printemps D’espoirs qui seraient des mensonges. Lui vanterai-je un froid dédain De tous les bonheurs qu’on envie? Doit-on passer devant la vie Sans rien cueillir dans ce jardin. Ne faut-il pas que la jeune âme Ait sa part, même de douleur; Qu’elle pleure, puisqu’elle est femme; Qu’elle embaume, puisqu’elle est fleur! Qu’elle ait, sous la verte ramée, De ces longs soirs qui semblent courts; Qu’elle aime et qu’elle soit aimée... Mais une fois et pour toujours. Pour se garder de toute injure, Elle a le culte ardent du beau: Que l’idéal soit son flambeau, La sincérité son armure; Que son esprit vif et charmant, Ouvert à d’éternelles fêtes, Chez les grands morts, chez les poètes, Se fasse un invisible amant; Et qu’aux jours de peine secrète, Fuyant sur les hauteurs de l’art, Elle y conserve une retraite Entre Raphaël et Mozart. Silva Nova. I Allons revoir la place où tomba le grand chêne Dont j’interrogeais l’âme et que j’ai tant pleuré; L’herbe a jauni vingt fois et verdi dans la plaine; Et tout, hormis mon coeur, tout s’est transfiguré. Surprenons dans ces bois l’oeuvre de la nature; Je sais trop ce qu’ont fait et défait les humains, Depuis que j’en reçus ma première blessure Et que mon vieil oracle a péri de leurs mains! J’aimais comme un aïeul cet arbre aux fortes branches; Il parlait à mon coeur de paix et d’infini; Je goûtais à ses pieds, sur un lit de pervenches, Ce repos créateur d’où l’on sort rajeuni. Je lui dois des sommeils plus féconds que mes veilles; Sous son ombre un jour pur se levait dans mon coeur; Mes chants volaient, pressés comme un essaim d’abeilles, Et laissaient sur ma lèvre une étrange douceur. Je ne sais quel parfum et quel souffle des choses S’exhalaient et coulaient dans mon sang agité; Les paisibles esprits des chênes et des roses M’armaient pour bien des jours de leur sérénité. L’homme survint, frappa ces antiques racines; L’arbre géant croula sous son triste vainqueur; Le sol fut longuement sillonné de ruines; Plus d’ombre! Et je partis ayant le deuil au coeur. II Je reviens. Le temps creuse et guérit bien des plaies; Voici mes vieux sentiers avec de jeunes haies. Montons! j’ai vu ce lieu si chantant et si vert, Et la mort du grand chêne en a fait un désert! Sachons, sur ces hauteurs par l’homme abandonnées, Ce qu’a pu la nature au bout de vingt années. Dans l’herbe, au pied du mont, plus vive que jamais, Attestant le retour des bois sur les sommets, Une eau gazouille et fuit; un vent de bon augure, Plein de vagues senteurs fraîchit sur ma figure. Des bruits confus, d’où perce un chant rapide et clair, Viennent à nous d’en haut avec les flots de l’air. Tout part de ce sommet, tout ce qui se sent vivre, Et la voix qui me berce et l’odeur qui m’enivre. Tout semble avoir là-haut son asile caché, Les pinsons, le chevreuil qui passe effarouché, L’insecte qui s’envole à mes pieds de la mousse. Moi, je suis ce courant qui m’attire et me pousse, Repris par la jeunesse et l’instinct d’autrefois, Je marche allègrement, car j’ai senti les bois. Cinq coureurs inégaux, dont la gaîté me gagne, Bondissent près de moi, vrais fils de la montagne. L’aîné, déjà, me prête une robuste main; La mienne au plus petit allège le chemin, Et, tous, joyeux, grimpants, chantants, roulés dans l’herbe, Nous allons par les fleurs, et chacun fait sa gerbe. Au détour d’un rocher, le coteau m’apparaît Où trôna seul, jadis, le roi de la forêt. Étonnés, dans une ombre où tout chante et fourmille, Trouvant, au lieu du père, une immense famille, Nous entrons sous un dôme où de minces piliers Formaient d’étroits arceaux et poussaient par milliers. Les hameaux enlacés verdoyaient sur nos têtes; Tout un peuple d’oiseaux y célébrait ses fêtes. Les nids et les essaims, effrayés par moments, Nous poursuivaient de cris et de bourdonnements. Le bois se défendait, vierge encor de visites. D’inextricables noeuds, ronces et clématites, Le troëne et le buis nous retenaient captifs. Les hêtres et les pins, les érables, les ifs, Semés là par le vent des montagnes prochaines, Y luttaient de vigueur avec les jeunes chênes. Tout vivait sur ce sol que j’avais laissé nu. L’homme absent, il semblait que Dieu fût revenu; Tout avait refleuri sous sa main paternelle. C’était au lieu d’un chêne une forêt nouvelle. Un seul vide, au milieu de la verte prison, Laissait le bleu du ciel percer jusqu’au gazon, Et marquait, sur le sol, d’un tertre circulaire, La place où fut le tronc du géant séculaire. C’était comme l’autel du sanctuaire ombreux; Un soleil éclatant l’ornait de mille feux. Les digitales d’or, des fleurs de toute espèce, Des touffes de grands lis montaient de l’herbe épaisse. L’air n’était que parfums, et ce réduit charmant Appelait la prière et le recueillement. Je m’assis. Mon troupeau vagabond et folâtre, Mes chevreaux, par les bois, bondissaient loin du pâtre; Et, seul, lançant un mot vers eux, de temps en temps, Je repris le poème interrompu vingt ans. III Qu’il est bon, dans cette ombre où le vent seul murmure, Sous ces arbres heureux, conseillers de la paix, Qu’il est bon de mêler son âme à la nature, Et d’exister sans vivre au fond d’un bois épais; Laissant monter la sève, en silence amassée, Du tronc dans les rameaux et jusqu’au fruit vermeil, Et le rêve plus mûr devenir la pensée Par l’insensible effort du temps et du soleil. J’aime en ces lieux sacrés l’âme qui s’y recueille Pour éclater plus tard en mille êtres divers, Et ce travail sans bruit qui refait feuille à feuille L’arbre et l’esprit de l’homme et l’immense univers. Dieu vous garde, ô forêts! de notre impatience. Le temps qui nous échappe au chêne est assuré. Que l’avarice impie et la demi-science Ignorent longuement votre asile sacré. Croissez avec lenteur dans le creux des ravines, Sur ces sommets dont l’homme a décharné les os; La nature aura vite effacé nos ruines Si nous la respectons dans son puissant repos. En groupes fraternels, croissez, ô jeunes chênes! Des signes effrayants brillent de toute part, Unis pour mieux braver les tempêtes prochaines, Faites-vous l’un à l’autre un amoureux rempart. Chaque automne à vos pieds la feuille s’amoncelle; Elle a refait un sol à ce roc dévasté. Vous amassez, là-haut, pour la race nouvelle, Un réservoir de vie et de fécondité. Les oiseaux disparus reviendront avec l’ombre; Chaque arbre aura, l’été, son limpide concert; Et le riche oasis, peuplé d’hôtes sans nombre, S’étendra tous les jours aux dépens du désert. Neige et pluie et rosée iront de branche en branche, Et la mousse, à vos pieds, les boira longuement; Et l’eau s’y fera soufre, au lieu d’être avalanche, Pour fuir dans le vallon avec un bruit charmant. Et tout reverdira; les fils des métairies Verront s’emplir encor les puits de leurs aïeux; Tout, les fruits des vergers, et les fleurs des prairies, Tout nous vient de ces bois cachés survies hauts lieux. Dans ces temples ombreux, de jour en jour plus rares, Respectons le trésor des germes infinis; Fermons la forêt sainte aux bûcherons avares; Laissons grandir l’arbuste et se peupler les nids. Peut-être avec ces bois un monde recommence; Et, pareil au grand arbre où Dieu m’a visité, Un de ces rejetons, devenu chêne immense, Tiendra sous ses rameaux tout un peuple abrité; Et les fils de mes fils viendront, rêveurs paisibles, Chantant d’un coeur plus pur et plus épanoui, Reprendre avec l’oracle et les voix invisibles Le sublime entretien dont j’ai si peu joui. Peut-être, un d’eux, priant sous ce dôme sonore, Verra l’hôte attendu sortir des antres verts, Et, vainqueur, sans combat, du sphinx qui nous dévore, Emportera d’ici le mot de l’univers. Ah! qu’ils soient plus heureux du moins que nous ne sommes; Qu’ils ne connaissent pas la honte de servir; Qu’ils cherchent ici Dieu, mais sans y fuir les hommes, Et qu’alors le devoir ne soit plus de haïr. Que l’accord fraternel des hêtres et des chênes Serve aux humains d’exemple et leur dicte ses lois; Et que la liberté, seul remède à nos haines, Règne autour des palais comme au fond des grands bois. Le Mois Des Morts. Novembre a mis, comme un suaire, Sa longue robe de brouillards; Le soleil, dans nos cieux blafards, Semble une lampe mortuaire. Les feuilles pendent en haillons Au noir squelette de la vigne, Et, là-bas, fument des sillons Près de ces tombeaux qu’on aligne. Le semeur, en grand appareil, Donne au champ la façon dernière; Comme un mort promis au réveil, Le grain est couché sous la terre. Mais rien ne parle encor d’espoir; Tout s’endort et tout se recueille, Il n’est resté ni fleur ni feuille; Le sol est gris, le ciel est noir. Connais-tu ces buissons moroses? C’est l’aubépine et l’églantier. Où sont les roses du sentier Et les mains qui cueillaient ces roses? Dans ces prés ne retourne pas; Le bois mort que le vent y sème, Avec la trace de vos pas, A caché le sentier lui-même. Tu peux marcher jusqu’à la nuit; Tu seras seul avec ton livre: On refuse, hélas! de te suivre Où, jadis, on t’avait conduit. Tu n’aurais là d’autre cortège Qu’oiseaux noirs et loups aux abois; L’hiver a changé dans les bois Vos lits de mousse en lits de neige. Voici l’heure où le souvenir Peuple seul la forêt discrète; Sans y troubler aucune fête, Les morts peuvent y revenir. Au bord des étangs et des chaumes, A l’abri dans les chemins creux, Tu peux converser avec eux; Suis, pas à pas, ces chers fantômes. Ils te ramènent par la main Dans ce passé que l'on t’envie; Où les lambeaux de votre vie Pendent aux buissons du chemin. Qu’ont-ils fait de leurs premiers charmes, Ces jardins aux vives couleurs, Où l'on récolte moins de fleurs, Hélas! qu’on n’y sème de larmes? Voici les berceaux familiers Où, dans la mousse et les pervenches, Les baisers chantaient par milliers, Comme les oiseaux sur les branches. Mais, ces arbres et ces soleils, S’ils t’ont prêté l’ombre et la flamme, S’ils t’ont donné leurs fruits vermeils, Ont pris tous des parts de ton âme. Tu la jetais à tous les vents, Pour un mot, pour un regard tendre... Mais, viens, et les morts vont te rendre Ce qu’ont emporté les vivants. Car, là-haut, sur les mêmes grèves, Dans ces astres peuplés d’esprits, Flottent à la fois les débris Et les germes de tous nos rêves. Là-haut, dans l’immatériel, Tout va perdre et retrouver l’être; Quand les morts descendent du ciel, C’est pour nous aider à renaître. Pur de désirs et de remords, Fais donc, sans terreurs insensées, La moisson d’austères pensées Qui se récolte au mois des morts. Retour Aux Alpes. Ô mes Alpes, salut! En vain l’arrêt du monde M’interdit vos sommets au nom du coeur humain, Et m’invite à la plaine et veut que je réponde Aux voix des vils passants, aux bruits du grand chemin: Moi, je retourne à vous, au désert mon vieux maître, Dans ces bois où j’entends un écho du saint lieu, Pour mieux connaître l’homme, et pour l’aimer peut-être, J’ai besoin de m’asseoir seul à seul avec Dieu. Là-haut, sous les sapins, sur ces blocs en ruines, Un mystère, ô nature! entre nous s’accomplit; Mes Alpes! portez-moi vers les choses divines; Rien d’humain n’est absent d’un coeur que Dieu remplit. Sitôt qu’en votre azur près de lui je m’élève, Tout grandit dans mon âme et tout monte avec moi; Je cueille en vos sentiers, où l’on dit que je rêve, Des fleurs pour mes amours, des clartés pour ma foi. Ma Muse a pris chez vous sa parure et ses armes; Des vivantes couleurs vous m’ouvrez le trésor. Là j’ai trouvé peut-être, au lieu de vaines larmes, Un vers âpre et nerveux vêtu de fer et d’or. Sans doute aux jours d’enfance où l'on gémit sans causes, J’aimai trop vos déserts de l’amour d’un banni; J’ai trop oublié l’âme en embrassant les choses, J’ai trop méprisé l’homme au nom de l’infini. Mais la vie a pour moi peuplé vos solitudes D’êtres chers et sacrés, de bonheurs sans remords, J’y rencontre en fuyant les viles multitudes Des âmes que j’y cherche et l’esprit des grands morts. Mais que je vienne ici pour rêver ou pour vivre, Ou seul, ou deux à deux dans un oubli profond, C’est toujours l’infini, sur vos monts, qui m’enivre; C’est toujours Dieu qui parle et l’amour qui répond. Puis, quand il faut descendre et lutter dans les plaines, Là-bas, dans leurs cités, dont le sang teint les flots, La Muse oublie, alors, vos lis, et sur vos chênes Saisit, quand je le veux, massue et javelots. Dites, ô blancs sommets, rochers qu’on croit stériles, Bois sombres dont l’amour est mon heureux travers, Que ne vous dois-je pas de tendresses viriles, De fierté dans mon coeur, de sève dans mes vers? Par vous, j’aime à braver ce que mon siècle loue, Et ses lâches grandeurs et ses plaisirs épais; J’appris de votre neige à mépriser leur boue, J’apprends de leur tumulte à chérir votre paix. Vous m’avez enseigné l’horreur des choses viles, Des idoles qu’encense un vulgaire hébété; Vous dressez, pour ma foi qui se perd dans les villes, Deux autels: l’un à Dieu, l’autre à la liberté. C’est chez vous que l’on fuit pour y rompre ses chaînes, Pour y porter ses deuils ou ses bonheurs cachés; Là qu’on abrite mieux ses amours et ses haines: Les cygnes ont vos lacs, les aigles vos rochers. Tout homme qui frémit sous quelque joug infâme, Dans vos libres déserts échappe à ses tyrans: De ces chastes hauteurs où vous portez mon âme Coulent de froids dédains que je verse à torrents. Je voudrais, n’en déplaise à des Muses banales, Pareil, comme on l'a dit, à ces monts nébuleux, Suspendre ainsi dans l’air des glaces virginales, Armé de l’avalanche et des fleuves comme eux. Sur cet impur amas d’esclaves, de parjures, Ma haine descendrait, comme un déluge amer; J’aurais vengé l’honneur de tant d’âpres injures, Et j’aurais balayé cette fange à la mer. Vienne un dernier rayon rougir nos cimes blanches Et fondre à flots ma neige à son brasier vermeil! Et, pour lancer plus loin nos saintes avalanches, Que la foudre nous frappe à défaut du soleil. L’Héritage. Au modeste enclos des ancêtres, Qui sait borner son horizon? Sous un toit fidèle à ses maîtres, Qui meurt fidèle à sa maison? Qui peut, tête blonde, ou front chauve, Retrouver son nid, ou son port, Et dormir dans la même alcôve Du lit de noce au lit de mort? Plus d’autre immuable héritage Que le désir et la douleur; Le vent qui tourmente notre âge Rase une tour comme une fleur! Il faut dresser, plier sa tente, Tout changer, d’hier à demain; Entre les regrets et l’attente, Flotte, hélas! pauvre coeur humain! Aux vieux murs des aïeux que j’aime J’adhère, en vain, lierre obstiné; L’ouragan m’a saisi moi-même, Et me voilà déraciné. Où donc le jardin, la tourelle, La vigne et le préau joyeux? Où donc l’église maternelle, Les berceaux, les tombeaux d’aïeux? Je n’ai plus de ces biens antiques, Nomade, errant je ne sais où, Rien, hormis ces humbles reliques Que l’on peut suspendre à son cou. Je dors sous des toits éphémères Où jamais je ne reviendrai; Mais j’emporte, au moins, de mes pères Leur âme... et je la garderai! Je vis par eux; en leur présence, J’interroge, et leur vieille foi Me répond dans ma conscience... Et le passé résiste en moi. Avec eux, je rêve sans cesse D’un grand manoir, sur les sommets, Où nous vivrons dans l’allégresse, Sans plus nous séparer jamais. A Des Martyrs. «Le jour n’est pas venu,» disent-ils... que t’importe! L’héroïsme est chez toi l’oeuvre de tous les jours. Non, Pologne du Christ, non, non tu n’es pas morte! Tu forceras le ciel à te prêter secours. Devant tes morts d’hier la haine s’est trompée: À voir un peuple entier portant son propre deuil, À voir tes fils tomber sans tirer leur épée Et le prêtre appelé pour bénir leur cercueil, Tes bourreaux se sont crus plus sûrs de ta dépouille... Et ce monde, incrédule au Dieu que tu gardas, Pensait: «Une cité qui prie et s’agenouille A des martyrs encor... mais n’a plus de soldats!» Voyez, s’ils sont debout et prêts pour les batailles, Ceux qui se prosternaient hier dans le saint lieu, Qui chantaient à l’autel le chant des funérailles, Qui frappaient leur poitrine et pleuraient devant Dieu? Tu vaincras, ô Pologne! ou martyre ou guerrière, Et plus d’un trône encor doit crouler avant toi; Mais garde en combattant l’arme de la prière, Tu sauveras ton nom, si tu sauves ta foi. Garde ce joug du Christ où notre orgueil se cabre. Lorsque tes jeunes fils gagnent leurs éperons, Laisse encor tes vieux chefs faire, en tirant le sabre, Le signe de la croix au front des escadrons. Prie, oh! prie! à ton aide il ne viendra personne, Hormis ce Dieu martyr à qui tu dis: Je crois. Sur tes guérets sanglants le monde t’abandonne Seule avec ton épée et seule avec ta croix. Si tu croyais en nous, sois enfin détrompée! Au pied de ton calvaire entends ces désaveux. Cette France ta soeur elle est trop occupée! Tu n’auras rien de nous, rien!... à peine des voeux. Cette France, a-t-on dit, combat pour des doctrines. Nous propageons au loin le droit universel! Nous avons largement tiré de nos poitrines Du sang pour Mahomet et pour Machiavel. Jamais pour toi, Pologne, oh! jamais une goutte! Tourne ailleurs ton espoir, ne nous tends plus les bras, Le sang et l’or français ont pris une autre route... Oui, tu resteras seule... et pourtant tu vaincras. Gloire au peuple insensé qui lutte un contre mille; Qui meurt pour son vieux nom, pour son Dieu paternel; Qui se fait un tombeau des débris de sa ville! Vous parlez de périr... Ce peuple est éternel! Il porte dans ses flancs l’esprit qui fait revivre. L’avenir, l’avenir est à celui qui croit! Allumant de ses mains un feu qui le délivre, Sur son bûcher sanglant il raffermit son droit. Tu sais trop bien mourir, peuple, tu seras libre! En vain tes ennemis t’environnent de tours; En vain l’Europe ingrate, au nom de l’équilibre, T'enferme en un champ clos avec tes trois vautours. Tu vivras! pour n’avoir compté que sur toi-même; Pour avoir dans ton coeur cherché ton seul appui. Tu vivras! pour avoir respecté ton baptême Et proclamé le Christ qu’on renie aujourd’hui. Tu vivras par tes morts, ô mère désolée! Par le sang de tes fils accablés, mais vainqueurs! Si nul Français n’accourt sur ta neige isolée Pour t’aider de son bras... Tous t’ont voué leurs coeurs. Il se forme en ton nom une ligue invisible, Un complot de pitié qu’on ne peut étouffer... Prêchons, Muses, prêchons la croisade paisible! Et, cette fois encor, l’esprit vaincra le fer. C’est à vous, ô martyrs! que la gloire en demeure; Laissez-nous la prudence et le calcul étroit... Lutte, ô peuple héroïque, en attendant notre heure; Aussi bien qu’à ton Dieu, sois fidèle à ton droit. Amende Honorable. O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe! (Lamartine, Hymne au Christ.) I O Christ, ta passion sera donc éternelle! L’homme à percer ton coeur s’exerce chaque jour; Et l’affreux déicide, hélas! se renouvelle Sans lasser nos fureurs, pas plus que ton amour. Toujours des voix en foule acclament ton supplice; Toujours, pour le subir, tu redescends du ciel. Au pied du Golgotha, dans ton amer calice, Chaque siècle en passant vient exprimer son fiel. On t’ôte, on te redonne un sceptre dérisoire Qui sert à te meurtrir sur tes âpres chemins; Et Pilate, impassible en son hideux prétoire, Livre le sang du juste et s’en lave les mains. Nous, indignes témoins de la grande agonie, Réveillés par trois fois, nous dormons lâchement; Et plus d’un faible ami se cache ou te renie Et ne t’avouera Dieu qu’à son dernier moment. Donc tu mentais à l’homme, au ciel qui te délaisse: L’arrêt en est porté par la foule et ses rois, Et ce monde ironique, en raillant ta promesse, Te crie: «O moribond, descends-tu de la croix?» L’orgueil du moindre enfant se rit de ta parole; Ta loi tombe à son tour sous le niveau fatal, Et le peuple, en travail d’une nouvelle idole, Court adorer ses dieux forgés dans le métal. Te voilà donc vaincu par l’esprit, par le glaive! Eh bien! ton lourd tombeau tu le soulèveras; Entre tout ce qui tombe et tout ce qui s’élève, Toi seul, ô divin mort, tu vis et tu vivras, Tu t’es fait du Calvaire un trône impérissable; Et ton peuple, à genoux sur ces chastes hauteurs, Verra tomber, ce soir, les empires de sable Que dressaient contre Dieu des rois spoliateurs. Même à cette heure, ô Christ, et sur tout notre globe, Par delà ces docteurs ligués pour te honnir, Tandis que les soldats tirent au sort ta robe, Vois ces mille ouvriers de ton règne à venir! Partout où l’âme est libre, où la terre est féconde, Où règne un autre Dieu que l’or ou le canon, C’est ta loi qui demeure, ô Christ! ou qui se fonde; Nos dernières vertus ne germent qu’en ton nom. Vainement s’unissaient, pour ébranler ton culte, Le despote au sophiste et le peuple aux licteurs; Là-bas on meurt pour toi, si chez nous on t’insulte; Vois, combien de martyrs pour un blasphémateur! Vois ces soldats enfants, ces vierges, ces lévites Qui s’arment de ta croix et meurent sur l’autel; Tout ce peuple en pâture aux Nérons moscovites, Et qui, te prouvant Dieu, se démontre immortel. Vois, par delà les mers, se choquer ces armées: La servitude expire et fait place à ta loi. Tant de sang, tant de pleurs, de luttes enflammées, C’est pour la liberté. . . je veux dire pour toi. C’est pour toi, pour panser tes divines blessures, Qu’autour des lits de mort et sur ces champs affreux Des anges descendus touchent de leurs mains pures Le sang noir des blessés et la chair des lépreux. On les trouve à genoux sous les gibets infâmes, Chez tous les délaissés, innocents ou pervers; Elles vont, sans frémir, humbles et fortes femmes, Épouser tes douleurs au bout de l’univers. C’est pour planter ta croix qu’on découvre des mondes. Vers l’antique Orient ramenant nos vaisseaux, La barque d’un apôtre y rend les mers fécondes. Partout ton labarum précéda nos drapeaux. Ton astre, que suivaient les bergers et les mages, Partout annonce à l’homme une plus douce loi; Chez les peuples enfants visités par nos sages, Le véritable jour ne luira qu’avec toi. En vain nous y portons notre science humaine, Nous leur prêtons nos arts, nos lois, nos chars de feu; La raison s’est éteinte et l’âme existe à peine Dans ces mondes vieillis qui ne t’ont pas pour Dieu. II Et voilà qu’on proclame, -ô siècle de chimères! - Que ta parole, ô Christ, pâlit à nos lumières; Voilà qu’au Dieu vivant le ver se dit pareil, Et que la lampe insulte aux clartés du soleil! Ainsi tu fis de nous ton image suprême Pour aider notre orgueil à s’adorer lui-même! Ce ciel vide de toi, ces oeuvres de ta main N’ont pour veiller sur eux que le regard humain! Dans leur éternité, ces mers, ce monde immense, Ce peuple de soleils flottent sans providence; Nul n’a tracé leur route et nul ne les connaît, Hors l’insecte pensant qui meurt sitôt qu’il naît! Le monde a pour raison le seul esprit de l’homme, Et Dieu tient tout entier dans le mot qui le nomme! Prenez-le donc ce mot, dans son inanité, Et tâchez d’en nourrir la triste humanité, Servez au lieu du Christ, au lieu du pain des anges, Servez aux affamés vos formules étranges. A qui pleure une mère, un enfant, une soeur, Offrez ce Dieu sans voix, sans regard et sans coeur; Donnez-le pour richesse à ces pauvres chaumières, A nos temps assombris donnez-le pour lumières; Donnez-le pour espoir aux veuves, aux mourants, Pour seul juge aux vaincus, pour seul frein aux tyrans. Tâchez que l’univers un moment le proclame, Ce Dieu que chacun fait et défait dans son âme, Qui pense avec Socrate et meurt avec Caton, Mais qui rugit aussi dans le tigre et Néron; Qui chez un Attila se retrouve et s’adore; Qui, couvé dans la brute, en Marat vient éclore; Qui siffle avec le fouet du planteur insolent, Et, dans la main du Czar, s’allonge en knout sanglant. Sur le trône du Christ faites qu’il règne une heure; Puis comptez nos vertus! Voyez ce qui demeure, Et ce qu’un pareil Dieu garde à l’humanité De justice et d’amour, surtout de liberté. Prophètes du néant, voyez! le ciel est vide; La prière tarit sous votre souffle aride; Gardant pour dieux secrets le dédain et l’orgueil, L’homme a la haine au coeur et l’ironie à l’oeil. Comme la feuille au vent, les âmes desséchées, A l’arbre de la croix par le doute arrachées, Roulent en tourbillons sans guide et sans chemins. Les peuplés ne sont plus que des sables humains; Et dans un noir désert traversé de fantômes, Un orage éternel emporte ces atomes. Pulvérisez encore, ô funèbres vainqueurs, Ce qui restait de Dieu pour cimenter les coeurs; Écrasez sur leur croix le Christ et son Vicaire; Aplatissez le monde en rasant le Calvaire, Pour que les hauts Césars demeurent, parmi nous, Les seules majestés qu’on adore à genoux; Que la chair et ses dieux, seuls debout dans nos temples, Soient dotés chaque jour de domaines plus amples; Que les peuples, enfin, tous passés au niveau, Sous le même boucher ne forment qu’un troupeau. III A genoux! et veillons en armes Autour de l’auguste rocher. Enfants, objets de mes alarmes, Venez défendre avec vos larmes Ce Dieu qu’on veut nous arracher. Vous verrez de tristes années: Des hommes sans Dieu seront rois; Les moeurs, les lois sont entraînées... Enfants! de vos mains acharnées, Cramponnez-vous à cette croix. Tous les aïeux morts à son ombre, Accourus vers le saint tombeau, Groupés sous ce ciel lourd et sombre, Vont faire un cortège sans nombre Au Christ qui saigne de nouveau. Leurs faces de pleurs sont trempées; De l’outrage, hélas! avertis, Tous ont porté leurs mains crispées, Les uns à leurs grandes épées, D’autres à leurs rudes outils. Voici le choeur des saintes femmes Avec des vases précieux: Sur les places des clous infâmes Elles versent, à pleines âmes, Des parfums rapportés des deux. Dans son angoisse maternelle Chacune, au pied du crucifix, Regarde en tremblant autour d’elle, Si, parmi la troupe fidèle, Elle aperçoit au moins son fils. De leur groupe qui se resserre Ce cri s’élève et nous défend: «O Jésus, retiens le tonnerre Et n’abandonne pas la terre S’il nous y reste un seul enfant!» Exauçons ce voeu de nos mères, Et Dieu l’accomplira sur nous. Laissons au monde ses chimères, Ses fruits pleins de cendres amères... Voici la croix, tous à genoux! Petits enfants à tête blonde, Vous dont l’âme est un encensoir, Priez, la prière est féconde... Un enfant peut sauver un monde, En joignant ses mains, chaque soir. Peut-être que Dieu veut encore, Lorsque tant d’hommes sont menteurs, Prendre, au lieu d’oracle sonore, La voix d’un enfant qui l’adore Pour confondre les faux docteurs. Le soir, que, dans chaque famille, Au pied de l’arbre des douleurs, L’enfant rose et la jeune fille, Pour tous ceux dont la loi vacille, Offrent leur prière et leurs pleurs; Tandis qu’au fond du sanctuaire Les apôtres en cheveux blancs, La recluse et le solitaire, Les voix qui ne peuvent se taire Chantent leurs hymnes vigilants. Vous qui savez parler aux chênes, A la mer grondante, au ciel bleu, Qui forcez les cimes hautaines, Les oiseaux, les lis, les fontaines A confesser le nom de Dieu; Tirez de toute créature, Répandez sur tous les chemins Des fleurs, des larmes sans mesure, Et les remords de la nature Pour tant de blasphèmes humains. L’homme, hélas! ce pauvre brin d’herbe, A son orgueil s’est trop fié; Qu’il revienne adorer le Verbe... Prosterne-toi, raison superbe, Aux pieds du Dieu crucifié. Coucher De Soleil. Voilà le soleil qui décline; Le jour s’est déjà retiré Du ravin et de la colline; Le grand mont seul reste éclairé. L’ombre a noirci la plaine entière, Tout le pays d’où je reviens, L’étang, le clocher, la chaumière, Tout lieu cher dont je me souviens, Les nids épars de mes colombes, Mes verts sentiers près du ruisseau, Le champ où mes morts ont leurs tombes, L’humble ville où j’eus mon berceau. La nuit reprend, de place en place, Tout mon Éden, tous mes beaux jours; Plus rien n’a conservé ma trace; L’oubli s’est fait sur mes amours. Je cherche, en vain, dans l’étendue Un doux rêve, un tableau joyeux; La brume est déjà répandue Sur mon coeur, comme sur mes yeux. Si je veux, dans sa clarté pleine, Revoir le soleil créateur, Je tourne le dos à la plaine Et regarde vers la hauteur; Et, sans plus fouiller ma mémoire, Au-devant du monde futur Je vole, oubliant mon histoire, Je nage à travers l’esprit pur. Là-haut je retrouve une aurore: En vain, le monde est rembruni, Je vois, j’aime et j’espère encore, Dès que j’aperçois l’infini. Je garde, au couchant de mon âme, Un clair sommet dans un ciel bleu, Un phare, un rayon, une flamme... C’est votre pensée, ô mon Dieu! C’est l’amour, le beau manifeste Qui brille en moi quand tout est noir, C’est l’éternel vrai que j’atteste En fermant les yeux pour le voir; C’est la clarté surnaturelle Qui vers les hauts lieux me conduit, Jour que mon âme porte en elle Et qui n’aura jamais de nuit. Psaume De Combat. I L’air est pesant, le ciel est gris; la route ardue Tourne autour d’un abîme, étroite et suspendue. Point d’arbres et point d’eau, pas un brin de gazon. Les cratères éteints qui ferment l’horizon Sont fouillés par la foudre et l’ouragan charrie Des flots de sable rouge et de noire scorie. Les loups et les chacals, ayant flairé le vent, Rentrés dans leurs charniers hurlent au jour levant. Un voyageur, à peine au bout du premier stade, Va, baigné de sueur, tant rude est l’escalade, Tant il porte un poids lourd, tant l’air est morne et chaud, Tant il court vaillamment pour monter vite et haut. Il monte, et de ses pieds la chair saigne entamée Par le basalte aigu dont la route est semée. Déjà d’une âpre soif il sent le feu rongeur. Le matin n’eut pour lui ni clartés ni fraîcheur. Dès l’aube, à son départ, chaque point de l’espace Semblait couver l’orage et lancer la menace. Tout autre, ou moins croyant ou moins audacieux, Se serait défié de la terre et des cieux. «Le sentier où je marche, uni comme un grand fleuve, M’entraîne sans secousse et sans aspérités, Du monde, à chaque pas, la splendeur toujours neuve, S’y déroule à mes yeux dans son immensité. «Car celui qui s’en va, poussé vers l’invisible, Libre des vains désirs, des sens capricieux, Vole aux fraîches clartés d’une aurore paisible Et voit dans l’univers ce qui se cache aux yeux. «Un éternel matin, tout d’azur et de roses, L’embaume et le nourrit de sommets en sommets; Les ailes qu’il reçut pour planer sur les choses Sont d’un or impalpable et ne s’usent jamais. «Il aime, il croit, il vole! A trouver sa carrière Il n’hésite pas plus qu’un rayon de soleil; Sans rencontrer de nuit, prompt comme la lumière, Il monte à travers Dieu de réveil en réveil. «Qu’importent les rochers, la route âpre et sauvage, A la foi qui s’élance, à l’oiseau qui fend l’air? A qui voit dans la nuit qu’importe le nuage Et la griffe du tigre à qui n’a pas de chair? «J’ignore quels écueils se dressent dans ma vie; Si mes noirs assaillants sont rares ou nombreux; Mais, j’ai vu par delà! l’idéal me convie; Je ne sais si je puis, mais je sens que je veux. «J’irai! que la tempête ou s’irrite ou s’apaise, Le Maître a commandé, c’est à lui d’y pourvoir. J’irai! ce lourd simoun, ce fer, rien ne me pèse: Mon armure me porte... elle a nom le Devoir.» II Le vent mugit, la trombe éclate et le tonnerre Fait jaillir en éclats les rocs brisés; la terre, Sous ces torrents de pluie et de grêlons serrés, Lance contre le ciel des traits désespérés. Les pierres et les flots sur les coteaux ruissellent; Dans les ravins comblés les forêts s’amoncellent; Tout croule et rebondit sur les monts haletants; C’est un nouvel assaut des Dieux et des Titans. Les temples et les tours où l’homme a son refuge, Roulent comme du sable à travers ce déluge. Et quand, pour annoncer la fin du châtiment, L’arc-en-ciel a brillé dans un ciel plus clément, Quand les monts ébranlés sont rassis sur leur centre, Hommes, troupeaux, sortis un par un de quelqu’antre, Les rares survivants à ces jeux du chaos, Hagards, et les yeux creux, la peau collée aux os, Semblent des morts tirés tout à coup de leur tombe. Or, comme eux, échappé par miracle à la trombe De sang et de limon souillé, le pèlerin À pas lents et boiteux marchait, ferme et serein. «Il est des régions, et mon coeur les habite, Où l’air est toujours calme et le flot toujours pur; Où rien ne se lamente et ne se précipite, Où l'on glisse, en chantant, sur des sentiers d’azur. «C’est la sphère où tout cède à celui que tout nomme. La sphère de l’amour et du renoncement, Où tout homme, inflexible aux caprices de l’homme Voulant ce que Dieu veut, se soumet librement. «Où les âmes au but sont doucement guidées, Comme un docile enfant, par l’instinct filial; Où rien des passions ne se mêle aux idées; Rien du réel infime au suprême idéal. «Car tous ces feux sanglants qui roulent sur nos têtes, Ces obscènes vapeurs qui salissent les cieux, Ces colères du vent, ces foudres, ces tempêtes Sont issus de la terre et nés dans les bas lieux, «Plus haut voici la paix, une paix immuable! Plus haut voici l’Éden, et je l’ai visité, L’Éden inaccessible à ce corps misérable, Mais où l’esprit remonte et plane en liberté. «Voilà que j’y saisis des fleurs insaisissables Dans ces champs interdits où je vais sans effroi! Ma chair a teint de sang les rochers et les sables, Mais l’orage a grondé chez elle et non chez moi. III Plus noire, à chaque pas, s’élève une poussière, Et d’infectes vapeurs jaunissent l’atmosphère; L’air est plus lourd, le soir a plus d’obscurité: Le brouillard et le bruit annoncent la cité. Des regards impudents et des propos cyniques, L’ivoire et l’or des chars, la pourpre des tuniques, De plus pompeux hochets et de plus vils haillons, Des passants avinés les vagues tourbillons, Des fronts suant l’orgueil et l’envie et la haine... O voyageur, voici la fourmilière humaine! Autour de l’étranger, les yeux, avidement, Pour y compter son or fouillent son vêtement. Plus seul qu’au fond des bois qui lui prêtaient leur mousse, Il va l’homme au front pur qu’on raille et qu’on repousse, Toujours seul! et la nuit chez ces peuples damnés, Il dort sur le granit des temples ruinés. «Vous m’abritez partout, sous vos toits, dans vos âmes, Amis! j’ai pour chevet vos genoux familiers, Au fond de ces déserts, dans ces villes infâmes, J’habite à tout jamais vos coeurs hospitaliers. «Nul pacte entre les bons, nul amour ne s’efface. Une fois deux esprits conjurés pour le bien, En vain s’élève entre eux ou le temps ou l’espace. Ils restent l’un à l’autre un éternel soutien. «Amis, je vous sens là! vos pleurs, votre sourire Tout survit, gais propos et sévères chansons; Et versant au banquet l’ivresse de la lyre, Nos poètes encor nous servent d’échansons. «Divine Béatrix, ô ma route! ô ma vie! Je gravis à ta voix la même échelle d’or; Rien ne meurt dans la sphère où je t’ai poursuivie, Ton regard m’illumine et me soulève encor. «Entre mes yeux et toi toutes ces beautés viles, Tous ces tableaux impurs se déroulent en vain; En vain la dureté de ces hommes serviles Dément ce que je crois du noble coeur humain. «Je n’aurai pas pour eux un seul mot d’anathème; Au fort de la douleur je veux nier le mal; Je veux juger le monde à travers ceux que j’aime; Rien n’existe pour moi que le seul idéal. «Je bénis, ô mon Dieu! cette foule aveuglée; Que m’importe sa haine et mon exil d’un jour! Je vis dans un désert, mais mon âme est peuplée. Lançons à tout vivant un cantique d’amour.» IV Or, la molle cité qui s’endormit la veille Dans les jeux et le vin, dans le sang se réveille; Ces plaisirs ont la haine, hélas! pour lendemain; Ce luxe à la discorde a frayé le chemin. Les uns pour garder l’or, les autres pour le prendre, Dans une arène impie on les voit tous descendre; N’y cherchez pas un homme à défaut de héros; C’est un combat de chiens se disputant un os. Hormis l’honneur, hormis le dieu de leurs ancêtres, Ils sont prêts à servir, à lécher tous les maîtres. Mais le sang coule à flots, ils ont bien combattu; Ils meurent bravement, c’est leur seule vertu. Or, sans rien espérer de ces débris d’empires, Sans croire aux bons, il faut lutter contre les pires. Nul quand le cri d’alarme a chez nous retenti, N’est exempt du devoir de choisir un parti. Tel qui fut sage hier aimant la solitude, S’est armé comme un autre et s’est fait multitude; Le voilà descendu sans haine et sans terreur Dans ces luttes qu’il juge et qui lui font horreur. «Aimons jusqu’à la mort la vérité proscrite, La justice étrangère à ces fougueux troupeaux, Le droit, dont le nom seul les blesse et les irrite, Et que je cherche en vain sous un de leurs drapeaux. «Suivons ce qui du vrai nous garde au moins quelque ombre, Dieu seul connaît ici le pire et le meilleur; Suivons dans le mépris de la force et du nombre, Le chemin qu’a montré le guide intérieur. «Qu’importe une défaite, un succès éphémères! La victoire a sacré plus d’un vil criminel; Mais il importe, au prix de cent luttes amères, De n’avoir pas un jour douté de l’Éternel. «De n’avoir pas lavé ses mains comme Pilate, Du sang de l’innocent et du persécuté. De n’avoir jamais dit au vil peuple qu’on flatte: «J’ai mis votre intérêt avant la vérité.» «De n’avoir pas vécu dans un flegme imbécille, Niant vertus et vice et cherchant le milieu, Et doutant du soleil quand le regard vacille, Et se posant pour juge entre Satan et Dieu. «Je sais ce qui s’agite au fond de ces querelles, Ces haines, ces désirs n’effleurent pas mon coeur; J’habite un lieu paisible et plane au-dessus d’elles... Je ne vois pas le monde en sceptique moqueur. «Je crois au but divin que poursuit et qu’ignore Tout ce peuple inquiet détourné de sa loi: J’entrevois l’idéal, je le sens, je l’adore; Je crois!... Je veux agir pour attester ma foi.» V Il frappe, il est frappé, son sang coule; il demeure Sous son drapeau vaincu jusqu’à la dernière heure; Il tombe, il se redresse: et jusqu’au trait mortel, Impassible au combat comme un prêtre à l’autel, Puisqu’il a dû braver, hélas! la pitié sainte, Il brave les douleurs et n’a pas une plainte. Homme, encore un effort! Voici le dard vainqueur, Le dard empoisonné qui perce jusqu’au coeur; Donne un dernier baiser à la croix de ton glaive! Il pâlit, il s’affaisse et plus ne se relève; Et le feu qui succède à l’horrible frisson, Jusqu’au fond de ses os coule avec le poison; Pas de fibre en son corps que la douleur ne ronge; C’est le suprême assaut qui longtemps se prolonge. Sans vivre et sans mourir, cette chair qui se tord Sentira jusqu’au soir les affres de la mort; Sous les pieds des chevaux elle est déjà foulée, Que l’âme encor persiste et n’est pas envolée. Il faut, tant que ce coeur palpite vaguement, Il faut qu’il soit broyé comme le pur froment. «Je vois dans ces jardins la cité fraternelle, Aux murs de jaspe et d’or cimentés par l’amour; La porte ouverte à tous n’a pas de sentinelle; Des harpes et des voix chantent sur chaque tour. «Un arbre aux larges bras couvre sa vaste enceinte, Immense et lumineux et semblable au soleil; Il verse en tous les temps sur cette ville sainte, Et des fruits et des fleurs germes d’un sang vermeil. «Chacun remplit sa coupe à ce vin délectable; Chacun se rassasie à ces fruits de la croix; Et sur un trône assis, préside à cette table Jésus, crucifié, seul survivant des rois. «Les anges, par milliers, vêtus de robes blanches, Promènent dans les airs la lyre et l’encensoir, Et de leurs yeux profonds, bleus comme des pervenches, Des gouttes de parfum pleuvent matin et soir. «Je les vois d’une étoile où mon âme est bercée; J’en jouis avec calme et sans étonnement. La douce vision, présente à ma pensée, N’a jamais eu de fin ni de commencement.» VI Les affreux visiteurs des morts sans funérailles, La hyène et le chacal fouillent dans ses entrailles; Cette chair se dissout, et de ses noirs lambeaux, Ce qu’a dédaigné l’aigle est pris par les corbeaux. Je ne sais quoi d’infect et de rongeur habite Et se tord vaguement dans le creux de l’orbite. L’air autour de ce corps trace un cercle empesté D’où fuit avec horreur le pâtre épouvanté. Cependant d’autres morts, menés en grandes pompes, Provoquent les éclats des lyres et des trompes. Étant de ces vainqueurs sur qui le siècle ment, Tel immonde assassin aura son monument; Jeté par sa défaite au charnier de l’histoire, Le sage doit périr jusque dans sa mémoire, Heureux si, des affronts défendu par l’oubli, Son nom meurt tout entier et reste enseveli. Plus juste, au moins, plus douce à ceux que l’homme accable, La terre à tous les morts rend un honneur semblable: Sur ces pâles débris versant les mêmes pleurs, Elle en tire, à son jour, de la pourpre et des fleurs. Mais du morne creuset où se fait ce miracle, Les êtres purs ont fui l’effroyable spectacle; Le squelette a blanchi sur un tertre plus vert, Et ce lieu redouté demeure encor désert. Les louveteaux, parfois, viennent quand l’heure est noire, Pour aiguiser leurs dents remâcher cet ivoire; Et font, en se jouant à travers le gazon, Rouler ce crâne auguste où siégeait la raison. «Que j’ai fait de chemin, jusque dans le ciel même, A travers des soleils parcourus sans efforts, Depuis que j’ai conquis la liberté suprême, Celle qui nous délivre à jamais de ce corps. «Quand l’homme a secoué sa dépouille grossière, Quand la terre a repris tout ce qu’elle a donné, Des astres, plus nombreux que ces grains de poussière, Font cortège à l’esprit de sa gloire étonné. «Le faucheur, tout l’été, dans ces plaines fécondes, Tranchera moins d’épis et de brins de gazon Que mes ailes, d’un coup, n’ont soulevé de mondes Dans ces champs de l’azur qui n’ont plus d’horizon. «Comme un rayon, sitôt qu’a passé le nuage, Jaillit, court en tous sens à travers le ciel bleu, Du poids qui l’accablait mon âme se dégage Et grandit sans trouver d’autres bornes que Dieu. «Je monte à l’infini sans vous atteindre encore, Sans toucher le milieu de votre immensité; Enveloppé de vous, Seigneur, je vous ignore: A peine ai-je entrevu l’éternelle beauté! «Plus près! que l’infini m’attire et me pénètre, Enlacez-moi d’un noeud plus étroit et plus doux! Plus près encor, Seigneur! attirez tout mon être, Puisqu’il demeure entier quand je me perds en vous. «Voilà que j’ai franchi tout l’azur, tout l’espace... J’ai mis les vastes cieux entre la terre et moi; Et je ne suis qu’au bord, Seigneur! à la surface... Mais j’ai l’éternité pour me plonger en toi. «Rien ne m’enchaîne plus à cette terre obscure, Rien ne peut plus cacher à mes yeux le vrai jour. Rien ne t’ôtera plus, mon Dieu, ta créature: L’abîme est entre nous comblé par ton amour.» Le Repos Sacré. La voix du coq et de l’aurore A réveillé le moissonneur; Mais rien ici ne bouge encore, Hors moi seul, oisif promeneur. Pas un frisson, pas une haleine N’ont ridé l’or des blés épais; Pas un bruit dans l’immense plaine; La nature entière est en paix. On dirait que tout se repose: Non, tout se hâte avec lenteur; L’Esprit caché dans toute chose Poursuit son travail créateur. La fleur fait doucement sa graine, Le bourgeon s’allonge en rameau, La ruche s’emplit sous le frêne, L’oeuf se brise et devient l’oiseau. Sous les blés prêts à mettre en gerbe, Fourmis, cigales et grillons, Mille insectes, cachés sous l’herbe, Creusent, après nous, leurs sillons. L’onde invisible qui serpente Fuit des fossés vers le ruisseau, Et la pierre, en suivant sa pente, Glisse de la cime au coteau. Partout, aux veines de la terre Coule un mystérieux ferment; La vie accomplit son mystère Du charbon vil au diamant. Jamais la grande oeuvre ne chôme; Poussés d’une invisible main, Pas de soleil et pas d’atomes Qui s’attardent sur leur chemin. Mais de l’astre à la fleur, à l’aigle, Au blé qui jaunit dans mon champ, Tout suit sa mesure et sa règle, Pas un bruit qui ne soit un chant. Voyez quelle paix infinie Dans l’éternelle activité! Tout se meut avec harmonie, L’homme seul demeure agité. Il ne produit rien dans la joie, Comme l’arbre produit sa fleur; Le plaisir même le foudroie; Son travail est une douleur. Qu’il aille ou plus lent ou plus vite, Ses chars grincent dans les sentiers; Et du chanteur l’oreille évite La voix rauque de ses métiers. A ces leçons de la nature L’homme a beau voir, il ne croit pas; Pour lui la vertu se mesure Au bruit qui se fait sous ses pas. Moi, nourri dans ce monde agreste, Toujours calme et toujours dispos, Je le vois à l’oeuvre, et j’atteste La fécondité du repos. Je sais ce que l’âme y recueille Alors qu’elle y semble dormir, Sans voir s’agiter une feuille, Sans voir un brin d’herbe frémir. Je sais quel concert ineffable, Quand tout reste silencieux, J’écoute, étendu sous l’érable, Immobile et fermant les yeux. Je sais quelle moisson bénie Mûrit ce repos bienfaisant, Et quelle éloquence infinie Le coeur y gagne en se taisant. Le Dernier Druide. La dernière forêt qui reste aux monts Arvernes A l'homme des vieux jours prête encor ses cavernes; Là, sous les fiers sapins qui seuls ont survécu, Il fuit les temps nouveaux, rebelle et non vaincs. Comme les loups tapis dans les creux du basalte, Le Celte, ami de l’ombre et que la nuit exalte, Vit longtemps à ses pieds, défendu par les bois, Mourir les flots changeants des vainqueurs et des lois. Seul avec ses taureaux, libre sur la montagne, Bravant de père en fils César ou Charlemagne, Il craignait, seulement, de voir le ciel tomber. Le baptême a touché son front sans le courber. Hier, il allait encor, l’âpre et morne druide, Adorer des forêts l’obscurité fluide; La lune, aux temps marqués, l’a vu, naguère encor, Trancher le gui du chêne avec la serpe d’or, Et, d’un vase empourpré, répandre avec mystère Une libation sur le dolmen austère. Jamais d’un autre temple il n’a franchi le seuil, Et de son dieu farouche humilié l’orgueil. Jamais il n’a dormi dans les murs de nos villes; Ces splendides prisons lui semblaient choses viles. Dans son libre désert, il n’accepta de frein Que sa volonté même et sa fierté d’airain. C’est ainsi qu’il vivait, sans esclave et sans maître, Ses chênes étant morts, il s’abritait du hêtre; Préférant son feuillage à nos toits odieux, Et l’antique nature à tous les nouveaux dieux. Je l’ai connu; j’ai bu l’eau des mêmes fontaines. Je l’eus pour premier guide en mes courses lointaines, Quand cette étrange soif qui s’apaise aujourd’hui Au fond des bois sacrés m’entraînait comme lui. Je l’y trouvai dans l’ombre-; il me vit sans colère; Dans sa coupe d’érable il m’abreuvait en frère; Sous ses arbres divins il me laissait dormir; Je l’écoutais tonner, il m’écoutait gémir. Sur mon front où la neige en tombant les efface Avait-il démêlé quelques traits de sa race? Je ne sais! Il m’aimait; nous tenions des conseils; Nous avions une haine et des mépris pareils. Il m’aidait à gravir la cime âpre et fleurie, Évoquant la terreur, et moi la rêverie. Il me disait des chants, assis sur ses taureaux, Chants vieux comme la terre et devenus nouveaux. Puis, le soir, au retour, seul et longeant les seigles, Comme un faucon s’essaye au vol, au cri des aigles, J’essayais, ivre encor du souffle des déserts, J’essayais son accent pour agrandir mes vers; J’étais plein de sa sève et bouillant de sa flamme, Je croyais du vieux chêne avoir aspiré l’âme; Aux plus lointains soleils je me sentais uni, Et je possédais mieux ma part de l’infini. Le désert m’est fermé! J’ai perdu mon vieux guide; J’ai vu finir les bois et mourir le druide. Parmi ces dieux de l’ombre où je l’allais chercher, Je l’ai vu de sa race allumant le bûcher. Dans la gorge où mugit la sourde cataracte, Couvert du haut rempart de la forêt compacte, Il avait, à lui seul, sans plier sous ce poids, Rangé d’énormes troncs qui distillaient la poix. Une torche fumait à ses côtés plantée. Nu, paré seulement de sa barbe argentée, Ses armes à ses pieds, la serpe d’or en main, Sur l’affreux piédestal il trônait, plus qu’humain. Contre lui, ses trois fils couronnés de verveines, Se serraient; la fierté gonflait leurs fortes veines; Confiants, orgueilleux de leur père, exaltés Par ce don de leur sang à leurs dieux insultés, Immobiles et nus! Le vert sombre des arbres Donne à ces corps vermeils la pâleur des vieux marbres. Je tremblais; je croyais voir le fatal serpent Vers ces Laocoons s’avancer en rampant; Eux debout, rayonnants sous ces voûtes obscures, Ils semblaient l’appeler et braver ses morsures. Cloué par la terreur je n’allai pas plus loin. Comme s’il m’invitait pour juge et pour témoin, Lui, superbe, et parlant de sa voix la plus grande, Commença sous mes yeux l’épouvantable offrande. Ainsi j’ai pu, sans crime et non pas sans remord, Assister impassible à son hymne de mort. II Mes dieux s’en vont! mes dieux ont perdu leur domaine; D’étranges bûcherons dans nos bois sont venus. Je résistais dans l’ombre aux dieux à face humaine; Il faut céder la terre aux pouvoirs inconnus; A des monstres divins dont le désert s’effraie... Je les entends mugir, siffler de toute part; Plus prompts qu’un sanglier à travers une haie, De notre vieux basalte ils trouaient le rempart. Ailés, rampants, plus vifs que la flèche légère, J’ai vu ces lourds dragons fatiguer l’aigle au vol, Mâcher les hauts sapins comme une humble fougère Et creuser un abîme en glissant sur le sol. Ils passent! voyez-vous les montagnes se fendre, Les torrents se combler sous leurs ventres affreux? Puisque l’épais granit ne peut plus s’en défendre, Ma hache et mes taureaux que feraient-ils contr’eux? J’ai vécu, j’ai lutté libre avec un dieu libre; Nous partagions l’empire et l’amour des forêts; Ses foudres et mon fer se faisaient équilibre; Il avait son oracle et j’avais mes secrets. Dans l’éternel combat des choses contre l’homme, Blessé par la nature, ou par elle endormi, Sans savoir le vrai nom dont son hôte se nomme, J’apprenais le respect de ce saint ennemi. Vaincu, j’avais l’orgueil à défaut d’une proie; Quand je bravais la nuit et l’horreur de ces lieux, J’étais seul dans ma force, et je goûtais la joie De mesurer mon âme à l’âme de mes dieux. Je les adorais plus ayant su les combattre; Et nourri de la chair des aurochs et des ours, Sous mes chênes sacrés que nul n’osait abattre; J’écoutais un esprit qui me parlait toujours. Entre ces dieux et moi c’étaient de longs échanges, Un commerce éternel de l’âme, ou de la chair; Je les voyais sourire en mille fleurs étranges, Leurs grands yeux courroucés me luisaient dans l’éclair. Nous vivions face à face; ils changeaient de figure; Mais que leur front sacré fût plus sombre ou plus doux, Je n’imaginais qu’eux et moi dans la nature, Eux et le vague esprit qui circule entre nous. De quel monde imprévu sortent ces nouveaux êtres, Plus forts que la nature et les pâles humains? N’êtes-vous pas leurs serfs, vous qui semblez leurs maîtres, Vous, qui saisis par eux, les flattez de vos mains? Ils dévorent la pierre, ils vomissent la flamme; Ils percent de leurs fronts nos volcans étonnés; De quels accouplements du métal et de l’âme, De quel affreux hymen ces monstres sont-ils nés? Les antiques serpents, premiers fils de la terre, Tombèrent sous l’effort de l’Hercule gaulois; Quel homme, ici, vaincrait, même aidé du tonnerre, Ces hydres qu’il prétend maintenir sous ses lois. J’ai vu souvent, debout contre mon dernier chêne, Ces humains ignorants le rêve et le repos, Comme s’ils portaient tous une commune chaîne, Passer et repasser, pareils à des troupeaux. Moi, je vais libre et seul, dans ma force paisible, Eux, entassés toujours, défiants, agités, Semblent, comme frappés d’un fouet invisible, De je ne sais quel dieu subir les volontés. Leurs travaux, leurs plaisirs me seraient des supplices; J’exècre ces bonheurs goûtés sous l’aiguillon; Moi, je marche à mon but sans maître et sans complices; Je veux pour moi tout seul, mon char et mon sillon. Sont-ils, ces longs serpents qui percent notre lave, Des démons ou dieux précurseurs de la paix? Le troupeau des humains n’est-il pas leur esclave? Moi, je ne puis lutter contre eux... et je les hais. Pour ceux que j’adorai leur force est une injure, L’antique esprit des bois se retire attristé; Ils ont à tout jamais chassé de la nature L’ombre où mes dieux et moi nous avions résisté? En admettant ma race au partage du monde, L’invincible nature avait gardé ses droits; Nous régnions à nous deux dans la forêt profonde; Nos chênes se tenaient debout devant la croix. J’y suspendais encor de nocturnes trophées Aux patrons des taureaux, aux esprits familiers; Les anges s’y mêlaient au cortège des fées, J’avais, dans mon désert, des amis par milliers. De ces hôtes chéris la terre est dépeuplée; Et mes vieux compagnons chassés de leurs travaux, Mes boeufs humiliés tremblent dans la vallée: Tout cède, hommes et dieux, à ces démons nouveaux. Dans le sillon banal je ne veux pas les suivre; Je sais qu’on les adore et je vois qu’ils sont forts; Je renonce à lutter, mais je renonce à vivre... Il est temps de mourir, puisque mes dieux sont morts. Je refuse à jamais un autre dieu pour maître. Ils profanent en vain le sol que je défends; Pour passer sous le joug je ne veux pas renaître; Le monstre envahisseur n’aura pas mes enfants. J’ai vu crouler partout les forêts, mon vieux temple; Et ce globe asservi perd déjà sa beauté, L’homme y cueillera-t-il une moisson plus ample; Aura-t-il pour sa part au moins la liberté? Quels peuples germeront de la nature esclave? Quels fiers esprits, quels fils à ces aïeux craintifs Accroupis dans les flancs des monstres que je brave, Ou leur frayant la route ainsi que des captifs? Que m’importent ces dieux, ces démons, ce mystère! Je me sens libre encor, j’insulte à leur pouvoir. A ce règne fatal il faut céder la terre; Mais ni moi, ni mes fils, n’acceptons de le voir. Mourons! place aux vainqueurs et qu’ils soient anathèmes; Place aux dieux inconnus, place au gouffre béant; Et livrons, sans frémir, en nous frappant nous-mêmes, Le monde à ce progrès... peut-être à ce néant! III Unis au grand vieillard de corps et de courage, Ses fils, échos vivants de son hymne sauvage, D’une sombre clameur lui faisaient un refrain, Appuyaient chaque mot de leur geste d’airain. Lui, comme aux jours sacrés où les plantes prescrites Sous sa faucille d’or tombaient suivant les rites, Comme s’il eût tranché, d’une paisible main, La verveine et le gui qui renaîtront demain, Comme si, pour la greffe, il fendait ses arbustes, Tourne sa lame autour de ces gorges robustes. Un monde était fini! lui, sans même un frisson, Il reçut à plein bras son horrible moisson; Rangea sur le bûcher cette gerbe sanglante, Fit flamber la résine à la torche brûlante, Et penché sur ses fils, d’un coup et sans effort, Plongea l’outil sacré dans son coeur déjà mort. Il tombe; un souffle aigu d’en haut vint à descendre, Et bientôt, à mes pieds, je n’eus qu’un tas de cendre. Des hêtres aux sapins, un long mugissement Tournait, dans l’ombre, autour de ce tertre fumant. Je demeurai, transi de vertige et de crainte, Jusqu’à l’heure où je pus toucher la cendre éteinte. J’ai caché de mes mains, sous un gazon pieux, Ce qui restait des os de ces derniers aïeux. Sous les charbons, la serpe était noire et tordue, Je la pris; je la garde à ce mur suspendue; Et souvent, l’oeil fixé sur ce morne trésor, Je me dis: Que feront nos enfants de cet or? Source: http://www.poesies.net.