Les Symphonies. (1855) Par Victor De Laprade. (1812-1883) (Édition de 1862) TABLE DES MATIERES Préface. Dédicace. LIVRE PREMIER I Symphonie Des Saisons. Printemps. Eté. Automne. Hiver. II La Source Eternelle. III Les Deux Muses. IV Entre Deux Orages. V Consolation. LIVRE DEUXIÈME I Symphonie Du Torrent. II A Une Jeune Fille Poète. III L’Alpe Vierge. IV Asile. V La Muse Armée. VI Les Deux Cimes. VII A Un Mort. VIII Feuilles, Tombez. IX L’Hiver. LIVRE TROISIÈME I Symphonie Des Morts. L'Eté De Novembre Les Feuilles Mortes. Voix Des Ruines. Ah, pourquoi... Vision. II Le Fruit De La Douleur. III Le Renouveau. IV L’Âme Du Poëte. V Conseils Des Champs. VI Les Taureaux. VII Une Voix Dans L’Herbe. VIII L’Idéal. IX Le Vol De L’Ame. X Au Pied De La Croix. XI Symphonie Alpestre. Poèmes De L’Edition Originale Non Repris. Utopie. Fausta. Bénédiction Nuptiale Sur La Montagne. Préface. I La musique est l’art de notre temps. Elle a remplacé dans les salons la conversation et les lectures; elle règne sur le théâtre au détriment des oeuvres littéraires; elle a pénétré les autres arts de son esprit, altéré leurs méthodes, et déplacé, à son profit, leurs limites. Mais le véritable secret de son influence, c’est qu’elle rencontre, chez les contemporains, quelque chose de plus qu’un penchant légitime pour ses charmantes séductions; elle a trouvé dans les âmes certaines aspirations, mieux faites pour s’exprimer dans un langage indéterminé comme le sien, que sous la forme exacte et précise de la parole, surtout de la parole française. Comme symptôme social, est-ce là un progrès? Nous ne le pensons pas; le moraliste et le politique en jugeront. Dans tous les cas, c’est un fait considérable, et la critique ne doit pas le perdre un instant de vue dans l’histoire de l’art contemporain. A chaque période historique il y a ainsi un art type sur lequel se règlent les autres arts et dont ils reproduisent le caractère. Aux époques essentiellement religieuses, dans l’Europe du moyen âge, dans l’Egypte, dans l’Inde, l’architecture est l’art maître, et ses constructions immenses se développent parallèlement aux longues épopées. En même temps que l’individu et la pensée humaine se séparent de la société religieuse, la statuaire se détache de l’architecture, et la domine sur l’Acropole et sur l’Agora d’Athènes. Homère, Eschyle, Sophocle taillent, comme Phidias, la statue de l’homme divinisé. La sculpture est l’art de l’antiquité classique; elle semble régir la poésie héroïque et la philosophie stoïcienne. Au moment où l’Europe sort du moyen âge, comme la Grèce était sortie de l’Egypte et de l’Inde, ce n’est plus par la statuaire, c’est par un art moins simple, moins solide et plus varié, c’est par la peinture, que la physionomie de l’homme moderne plus complexe, plus expressive et moins énergique, se dégage de l’édifice religieux et social. Les grands poètes italiens de la Renaissance, Arioste et Tasse, sont des peintres comme Léonard, comme Raphaël. Mais pendant ce règne d’un art si voisin de la statuaire et si propre encore a reproduire l’ancien type héroïque, voici qu’un génie tout opposé, voici que l’art essentiellement moderne apparaît avec les premiers symptômes d’une immense révolution dans la société et dans les âmes. Un grand poëte a pu écrire, en toute exactitude, ce titre d’un admirable morceau dans LES RAYONS ET LES OMBRES: Que la musique date du seizième siècle. La pièce tout entière atteste, d’ailleurs, combien l’état des sentiments qui concorde avec la musique s’est imposé de nos jours à la poésie, même à cette poésie sculpturale et si pittoresque de Victor Hugo. Entre le XVIe siècle et nous, quand la France, après la Grèce et l’Italie, a été appelée à donner sa mesure intellectuelle, le génie national, plus littéraire que poétique, a subordonné les arts proprement dits aux arts de la parole et particulièrement aux formes qui caractérisent l’éloquence et l’art oratoire. L’art maître, au siècle de Louis XIV, c’est bien celui de Corneille, de Racine, de Molière, de La Fontaine, mais c’est encore plus celui de Pascal, de Descartes, de Fénelon et de Bossuet; c’est la belle prose française, la plus difficile et la plus solide de toutes les proses, après celle des anciens. Dans cette grande littérature du XVIIe siècle, la prose donne le ton à la poésie, au lieu de le recevoir d’elle comme chez les autres peuples. Mais cette prose est d’une si haute inspiration, d’un mouvement si spontané et si puissant, d’un contour si savant et si ferme, qu’elle atteint la poésie dans ses propres sphères et se confond avec elle quand elle n’arrive pas à la dépasser. De quelle noblesse et de quelle force d’âme, de quel admirable équilibre de toutes les facultés témoigne cet art de la grande époque française, c’est ce que l’on apprécie chaque jour davantage à mesure que l’on pénètre mieux l’histoire littéraire et surtout l’histoire morale des âges suivants. Lorsque après cette éclipse de l’imagination et du style, qui a marqué la fin du dernier siècle et les premières années du nôtre, le génie de la France a brillé de nouveau, des facultés poétiques, jusqu’alors inconnues chez nous, ont éclaté dans notre littérature. C’est l’imagination, c’est la poésie lyrique, c’est la rêverie aux grandes ailes qui ouvrent l’école moderne avec Chateaubriand et Lamartine. L’austère clarté, la vigoureuse précision de la prose et de la pensée française attendent pour se réveiller le retour de la philosophie spiritualiste et l’avènement d’une autre muse nouvelle. la muse de l’histoire. Une véritable rénovation s’opère aussi dans les autres arts: la France semble redevenue capable de la vraie peinture comme de la vraie poésie. Pendant ce temps-là cet art tout moderne dont l’éclosion véritable se place entre la Renaissance et la Réforme, la musique avait conquis, dès la fin du XVIIIe siècle, par Mozart, puis par Beethoven et par Rossini, une prépondérance jusqu’alors inouïe. Tous les arts, d’ailleurs, semblaient avoir rompu les barrières qui jadis en tenaient la culture si fort séparée de celle des lettres. Un souci tout nouveau de l’oeuvre du musicien et du peintre s’emparait de l’imagination du poëte, souvent même des graves pensées du philosophe et de l’historien. De brillants et lointains voyages avaient renouvelé et enrichi un trésor d’images, un peu effacées Sous les doigts des copistes depuis les Latins et les Grecs. Nos écrivains commençaient à regarder des tableaux, à écouter des symphonies, et surtout à voir des paysages autre part que dans les livres. Au moment même où les intelligences pénétraient dans ce nouveau monde de la musique avec Beethoven et Rossini, elles découvraient avec Chateaubriand et Lamartine, préparés par Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, toute une sphère de poésie nouvelle en France: le sentiment de la nature. La musique, devenue l’art populaire, et s’emparant ainsi de la maîtrise des autres arts; le sentiment de la nature s’éveillant dans toutes les âmes préparées par les passions ou la rêverie, modifiant les formes du style et le fond de la pensée dans tous les arts, peinture, musique et poésie: tels sont les deux grands faits qui dominent aujourd’hui le développement général de l’art. Voici quelques-uns des résultats nécessaires de cette double action de l’élément musical et du sentiment de la nature sur les oeuvres de l’esprit. Habitués au vague des émotions, à l’indétermination des idées par cette langue de la musique, dont les expressions n’ont pas de portée morale et de signification précise, les poètes et les artistes se contentent plus facilement, dans le langage qui leur est propre, d’une pensée pareillement indéterminée et qui n’a pas de prise directe sur la raison et sur le coeur; il suffit pour eux de faire vibrer une corde quelconque de la sensibilité nerveuse. La contemplation de la nature, même la plus élevée, agit quelquefois dans le même sens: plus les perspectives sont étendues et plus elles sont vagues. Cette apparition de l’infini qui donne aux grands horizons leur charme, et au spectacle de l’univers sa haute valeur poétique et religieuse, ne peut pas être décrite ou dessinée avec de fermes et invariables contours. Tout ce qui est donné à cet ordre d’impressions par le poëte ne risque-t-il pas un peu d’amoindrir le rôle de la vraie pensée, de celle qui a une conscience nette d’elle-même, le rôle de la volonté qui se définit et qui se possède, celui du sentiment qui peut se traduire en actes, en un mot, d’amoindrir ce qui est l’homme lui-même? Ne doit-on pas craindre que la raison, la conscience et la liberté humaine ne perdent, à cet intime commerce avec la nature et le monde des vagues harmonies, tout ce que l’imagination et l’art y ont gagné? Mais si indéterminé dans sa signification morale que soit le monde extérieur, il saisit vivement nos sens. Pris en détail, il est une collection des symboles matériels et palpables, s’offrant d’eux- mêmes au pinceau de l’artiste qui vit dans la familiarité de la nature. Le relief, la couleur brillante de ces signes connus de tous, et la facilité de s’assimiler cette langue par la seule force des sensations, invitent le poète à s’en faire un idiome qui frappe énergiquement toutes les intelligences comme il frappe tous les organes. Sous une influence excessive du sentiment de la nature, le style deviendra donc plus imagé, plus matériel, plus exclusivement approprié aux sens, à mesure que la pensée se fera plus vague et moins rationnelle, à mesure qu’elle échappera davantage au domaine de la réflexion et de la conscience. Il arrivera souvent que cette réalité, cette couleur plus vive de l’image, au lieu de déterminer plus nettement l’idée, augmentera le vague et la confusion dans le style. Car la valeur des objets de la nature comme signes des objets moraux ne saurait être aussi précise que celle des termes abstraits, des signes du langage créés pour manifester et définir les divers états, les divers actes de l’âme. Les figures, les comparaisons, les métaphores complètent, sans doute, pour l’imagination et pour les sens, l’effet produit par le mot abstrait sur l’intelligence. Mais les images toutes seules ne franchissent pas le domaine de la sensibilité, et laissent la raison incertaine; elles indiquent la pensée, mais sans l’exprimer véritablement. L’excès du naturalisme nous conduit ainsi à deux erreurs qui semblent inconciliables et qui néanmoins se touchent, aujourd’hui, par bien des côtés: à cette notion grossière de l’art qu’on a nommée le réalisme, et à un certain genre de mysticisme, au culte de l’indéterminé, à une religiosité vague qui confond l’esprit et la matière, et pour laquelle le nom de panthéisme, qu’on lui applique souvent, est un terme trop exact et trop défini. La seconde et la plus séduisante de ces erreurs ne saurait être le fait des artistes et rarement celui des poëtes; elle se manifeste dans un monde considéré comme plus sérieux que celui de l’art. La philosophie elle-même et l’histoire n’ont pas été innocentes de cette exagération du sentiment de la nature. On nous prodigue, aujourd’hui, à propos des questions les plus graves, ces assimilations vagues qui font sortir un système d’une image, et une théorie sociale de quelque vague harmonie de la vie végétative avec une des lois de l’esprit. Chère au poète religieux, la noble source d’inspiration que lui offrent les beautés de l’univers visible a cependant fourni sa large part au matérialisme qui marque nos dernières années, et dont les progrès sont manifestes dans tous les arts, dans la littérature, dans la philosophie elle-même et dans toutes les habitudes de la vie. C’est ainsi que la peinture abandonne de plus en plus les grands genres et les grands sujets, non pas même en faveur du paysage, mais au profit d’une variété infime de ce noble genre, qui ne s’élève guère au-dessus de la reproduction de la nature morte. Cette importance suprême donnée à la réalité matérielle et à la couleur est sans doute un excès qui peut devenir funeste à la peinture elle-même, mais qui ne risque pas du moins de jeter cet art en dehors de ses voies propres et de son domaine légitime. Mais qu’adviendra-t-il d’une poésie faite tout entière pour les yeux avec des résidus de palette, et qui ne cherche même pas à dissimuler que la couleur et les effets de style lui tiennent lieu d’idées et de sentiments? Ne sera-ce pas la négation même de toute poésie? A la suite des maîtres qui avaient introduit dans le style et dans la langue ce qui lui manquait réellement de coloris et d’images depuis le XVIIIe siècle, nous voyons pulluler aujourd’hui des livres écrits pour la fantaisie des yeux et des oreilles et les caprices du système nerveux. Il se trouve des critiques pour en louer le style, comme s’il y avait un style véritable sans une substance solide, sans une pensée qui soit le support des formes et des couleurs. La musique a aussi sa crise matérialiste, quoiqu’elle semble à l’abri de ces vices du sentiment de la nature qui égarent quelquefois le peintre et le poëte. Que dire de cette recherche excessive du volume de son et des effets de voix, de cette modification des instruments dans un sens de plus en plus bruyant et moins expressif, à ce point qu’il semble que la musique, pour pénétrer jusqu’aux âmes, n’a d’autres moyens que de déchirer les nerfs? Tous ces symptômes sont pareils à ceux qui se manifestent dans les autres arts. Ils ont aussi leur raison d’être dans la domination de ce qui est extérieur à l’homme, dans la suprématie de la nature physique, devenue souveraine et tyran de l’intelligence. La mélodie, qui est tout entière de l’âme, peut se produire sans ce luxe de sonorité. L’harmonie prend ses termes de comparaison et ses modèles dans le monde extérieur; elle peut s’inspirer d’un ordre étranger au coeur humain, d’un ordre à la fois mathématique et matériel. C’est par elle que la musique se rattache au sentiment de la nature; c’est elle qui entraîne parfois le musicien jusqu’à vouloir rivaliser de bruit avec les cataractes et le tonnerre. Mais sans parler des arts, la vie humaine n’est-elle pas, aujourd’hui plus que jamais, envahie par les choses du dehors, par ce qui est étranger & l’âme, par la nature, ou, pour mieux dire, par la matière, c’est-à-dire par tout ce qu’il y a de moins humain? Que sont tous ces besoins nouveaux, toutes ces superfluités, qui fourmillent au détriment des vraies, nécessités de la vie et de la vigueur de l’esprit et du corps? Qu’est-ce que ce luxe qui se prétend lié au progrès des arts? Qu’est-ce même que la plus grande partie de ces merveilleuses conquêtes de l’industrie moderne sur la nature? N’est-ce pas une véritable invasion faite dans les âmes par le monde matériel, un nouvel empire donné à la nature sur l’homme, aux sens sur la volonté? A voir sainement les choses, cet avènement du luxe, qui n’est pas l’abondance, fondé sur la découverte d’un nouveau monde mécanique, constitue l’homme serviteur de ses sens et de la matière beaucoup plus que souverain de la nature. Obligé d’abdiquer son initiative, sa liberté dans le travail, l’ouvrier devient une bête de somme au service des machines, en même temps que l’homme se fait l’esclave des fausses jouissances et d’un bien-être menteur. Le seul vrai principe de la souveraineté que l’homme peut exercer sur la nature, c’est la domination qu’il doit exercer sur lui-même. Que l’homme se possèdent se maîtrise, alors, seulement, il pourra sans danger prétendre à posséder, à dominer le monde extérieur. Il en est ainsi dans la poésie et dans l’art. Un esprit maître de lui-même, qui a une conscience claire de son but moral et porte en lui un principe de foi, celui-là peut, sans crainte, appeler à lui toutes les voix, toutes les images de la nature; il ne reçoit pas d’elles sa pensée, il la leur impose. Il trouve dans cet immense océan de vie, dans cette infinité de formes, de couleurs, d’harmonies, dans cet innombrable orchestre d’instruments qui ont vie, des signes éclatants et variés, une langue d’une intarissable richesse. Avec cette langue le poète peut exprimer les plus grands mouvements et les moindres palpitations de la vie intérieure; il pénètre, alors, il envahit par tous les sens les âmes dont il veut s’emparer. II Le moment est venu pour les poëtes et pour les artistes de résister, au nom de l’âme humaine et par un spiritualisme plus ferme et plus hautement proclamé, à cette invasion des choses étrangères à l’homme, à ce débordement de la description et des images qui fait prévaloir le costume de la pensée sur la pensée elle-même, et transforme l’art en une stérile reproduction des objets matériels ou des fantaisies de la sensibilité. La poésie peut s’affermir, ainsi, dans son véritable domaine, le monde moral, sans abandonner une seule des conquêtes faites par l’école moderne dans la sphère de l’imagination et de la nature. Ayez de la nature le sentiment le plus énergique et le plus profond, si ce sentiment a conscience de lui-même, s’il se définit dans un esprit ferme et lucide, il n’amoindrit en rien le rôle de l’idée morale, et ne fait courir aucun péril au vrai spiritualisme. Le danger n’est pas dans l’usage fréquent et la franche profession du sentiment de la nature, il est dans la confusion des divers éléments de l’art; il est dans les prétentions de quelques fantaisies ambitieuses à faire jaillir une philosophie du choc des métaphores; il est enfin dans ce réalisme grossier qui érige en système l’absence de tout idéal et de toute philosophie. Mais un sentiment vrai des harmonies de la nature avec le monde moral, des analogies de tout ce qui se voit avec tout ce qui se pense, mais l’intelligence de la signification spirituelle qu’il est possible de découvrir dans les objets physiques ou de leur imposer par la poésie, cette faculté de comprendre l’univers visible comme un langage que l’homme peut parler à son tour par les arts et la poésie, en un mot, le sentiment de la nature, c’est là une part normale, une indispensable faculté du génie de l’artiste et du poëte. L’artiste peu tirer de la nature des expressions tout à fait humaines, un sens tout à fait idéal, même en aimant la nature pour la beauté qui lui est propre et sans admettre dans son tableau la figure de l’homme. Le paysage n’a droit sans doute qu’à un rang secondaire dans la peinture; mais qui songerait à lui contester sa raison d’être et sa place légitime? Le type de ce genre, sa plus noble variété est, sans doute, le paysage historique, celui qui sert de théâtre et en quelque sorte de commentaire visible à un fait, à un drame humain. Mais la représentation du site le plus dépourvu de tout vestige de l’homme peut renfermer aussi sa pensée, son harmonie profonde avec une situation du coeur humain; cette dernière forme du paysage appartient donc aussi à l’art spiritualiste. Ainsi pour la musique: elle a son type, sa forme la plus pure dans la mélodie chantée et dans la voix humaine; l’antiquité ne connut pas cet art séparé de la poésie, et l’usage des instruments -fut longtemps subordonné au rôle de la voix. Ce n’est qu’à une époque très-moderne et par une révolution analogue à celle qui donnait au paysage une existence indépendante à côté de la grande peinture, que la musique instrumentale a prévalu à mesure que s’étendait la science de l’harmonie. Cette révolution semble éloigner de plus en plus la peinture de ses conditions essentielles; elle est au contraire un progrès pour sa musique; elle l’a conduite à la plus haute perfection. La symphonie de Beethoven nous paraît la forme suprême de l’art musical, et la première moitié de notre siècle l’heure de son apogée. Beethoven est l’artiste moderne par excellence; l’art où il est souverain a commencé en réalité avec les temps modernes, à cette date orageuse du XVIe siècle qui trouva son auréole poétique dans une autre forme de l’art essentiellement nouvelle aussi, et touchant par d’intimes analogies à l’art du grand symphoniste, dans le drame de Shakespeare. La musique, nous le disions en commençant, fait sentir aujourd’hui sa prééminence à tous les autres arts, non pas tant parce qu’elle est le plus généralement cultivée de tous, mais parce que l’état des âmes, les formes du sentiment qui lui correspondent, devenus aujourd’hui prédominants, gouvernent tous les autres arts et décident de leur direction. Les preuves abonderaient dans l’histoire de notre poésie depuis Lamartine. Prenons notre exemple dans un monde plus radicalement distinct de la musique, dans la peinture, dont le type primitif est la statuaire. Si la peinture de notre temps a quelque supériorité, c’est par le paysage; la preuve en est dans la multiplicité et dans le mérite relatif des tableaux de ce genre. Les expositions, surtout celle de province, l’attestent depuis bien des années. Dans le même salon où la grande peinture témoigne de son appauvrissement et souvent d’une stérilité complète, on voit briller le paysage non-seulement par le talent, par le nombre, mais par un charme réel, par l’incontestable valeur de l’exécution. Or, qu’est-ce que le paysage, en le jugeant comme on doit juger toute production de l’art, c’est-à-dire dans son rapport avec un certain état de l’âme, en le considérant comme expression d’un ordre de sentiments plus ou moins nobles, plus ou moins essentiels à l’homme. Prenons ce genre dans les types les plus élevés, sans tenir compte des toiles réalistes par où il avoisine la peinture de nature morte. Le paysage ne saurait exprimer, comme la figure, un état déterminé de l’esprit, de la passion, de la volonté; le sentiment qu’il reproduit n’est pas assez clair, assez précis, pour exclure la diversité des interprétations; le paysage, comme la musique, n’a pour l’âme qu’une signification vague et indirecte. Le paysage exprime sans doute une pensée. Si, comme nous le croyons, tout site de la nature a sa portée morale et peu s’associer à un certain état du coeur humain, la peinture de paysage peut faire naître ce sentiment en plaçant le site sous nos regards. Mais cette concordance n’a rien de précis, et, devant le tableau encore plus que devant la nature, tout se passe chez nous dans un sentiment vague et qui nous laisse indécis sur la signification de l’oeuvre. L’aspect du site auquel une poétique intelligence, un savant pinceau, ont conservé le vrai caractère de ses formes, l’harmonie de ses couleurs, jusqu’à la fluidité de l’air et de la lumière, jusqu’à l’infini des perspectives, et d’où les humides senteurs de la végétation semblent s’exhaler encore, le paysage le plus vrai et le plus idéal à la fois, suscite en nous des sentiments innommés, des aspirations sans portée précise, des rêveries et non pas des idées; c’est là aussi l’effet de la musique, particulièrement de la musique instrumentale. En l’absence de toute parole qui en définisse l’intention morale, souvent même aidée de la parole, l’harmonie de l’orchestre ne saurait avoir qu’une signification indéterminée, comme l’harmonie d’un site de la nature. Le paysage est une symphonie. Le sentiment, la passion, la pensée elle-même, s’expriment sans doute dans le paysage; l’âme et la voix humaine peuvent s’y faire entendre, mais jamais seules, toujours combinées avec des voix inférieures, toujours accompagnées sinon dominées par les voix de la nature. L’art consiste à maintenir la prédominance au rôle de l’âme, au coeur humain, à la mélodie. Le maître ne doit pas souffrir que le sentiment et la pensée soient étouffés sous cette pluie d’accords et de couleurs, sous cette végétation exorbitante des formes et des sons, sous cette abondance de fleurs harmonieuses qui, dans l’art comme dans la nature, doivent entourer, embellir, couronner, sans jamais la faire disparaître, la grande figure de l’homme. Cette réhabilitation de la nature, contemporaine, au XVe siècle, de l’apparition de la musique et du démembrement de la peinture, n’a-t-elle rien aujourd’hui de menaçant pour l’âme et la dignité humaine? C’est là une trop grave question pour être traitée incidemment. Reconnaissons néanmoins que cette révolution a apporté aussi ses bienfaits, puisqu’elle nous a donné les grands paysagistes du XVIIe siècle, Poussin et Claude Grêlée, et enfin Beethoven, le roi de la symphonie. Dès le XVIe siècle, la nature commence à disputer à l’homme le terrain même où il règne le plus exclusivement dans le domaine de l’art, la scène dramatique. Ce génie si humain, si héroïque de Shakespeare, n’a-t-il pas, en mainte occasion, laissé les voix mystérieuses de l’univers, incarnées en des personnifications diaphanes, pénétrer sur son théâtre et partager l’intérêt avec les actions, avec les passions de l’homme? Ame essentiellement moderne, comme l’âme de Beethoven, poëte complet, le plus complet de tous depuis les Grecs, Shakespeare, cet immense miroir de la nature, devait réfléchir aussi quelque chose des sites merveilleux, des horizons infinis, même dans le cadre plus étroit où le tenait enfermé le genre dramatique. Sans citer les scènes éparses dans ses autres drames, la Tempête, le Songe d’une nuit d’été, ne tiennent-ils pas du paysage et de la symphonie? Le poëte m’y fait apparaître, dans toute leur réalité, les forêts et les prairies blanches de rosée, les montagnes où se heurtent l’ombre et le soleil, les vagues de l’Océan qui se gonflent à la lueur des éclairs, et les fleurs qui frémissent frôlées par l’aile des oiseaux ou l’écharpe des fées. J’entends sur la scène le murmure de voix invisibles accompagner la chanson d’Ariel ou de Titania, et les grandes harmonies du désert éclater avec les soupirs et les sanglots des lèvres humaines; j’y crois respirer, de toutes parts, les fraîches senteurs de la vraie nature, et j’y sens palpiter la vie universelle. Shakespeare, dans ces deux drames, touche aux grands paysagistes, et il atteint, à deux siècles de distance, le prince de la musique allemande. Cette forme nouvelle de l’art qui admet la nature à faire sa partie à côté de l’homme au sein d’un orchestre infiniment plus varié que celui de la muse classique, Beethoven et ses symphonies la représentent dans ce qu’elle a produit, jusqu’à ce jour, de plus profond et de plus achevé. La musique est aux derniers âges des sociétés, aux époques de religiosité vague et de rêverie, ce qu’a été l’architecture dans l’âge primitif, sous l’empire des religions positives et des fortes croyances. Je retrouve la physionomie et l’impression des temples et des épopées de l’Inde, où la figure et la personnalité de l’homme disparaissent sous la luxuriance des détails empruntés aux divers règnes de la nature, je retrouve cette impression grandiose, vague et pénétrante, en écoutant les symphonies de Beethoven. Le sentiment indéterminé qui s’exhale de l’âme du poète avec la mélodie y semble toujours assisté des.mille voix de la création, et disparaît même quelquefois sous leurs accords variés dans les splendeurs de l’universelle harmonie. La poésie, aussi légitimement que la musique et avec moins de dangers, car la matière dont elle se sert, la parole, se refuse à l’indéterminé et au vague, la poésie peut associer les harmonies de la nature à la voix de l’homme; elle arrive ainsi à toucher des cordes nouvelles de l’âme, elle produit certains sentiments étrangers et peut-être supérieurs aux passions qui défrayent la poésie la plus humaine, la poésie dramatique» Cette association est fréquente dans le genre lyrique, quoiqu’elle n’y soit pas toujours apparente et nettement accusée; on peut imaginer une sorte de poëme où la place faite aux instruments empruntés à la nature, aux harmonies dont elle accompagne en la développant, en l’agrandissant, en l’idéalisant, l’expression du sentiment humain, soit tout à fait distincte et séparée du récitatif; de telle sorte que les voix de l’homme et celles de la nature semblent se répondre comme dans un drame, au lieu de se confondre comme dans un hymne. La science des harmonies du monde extérieur avec l’esprit humain et la science de l’harmonie musicale, l’orchestre poétique et l’orchestre instrumental se sont également enrichis; leur rôle devient forcément plus considérable. Cette intelligence plus vive de la signification morale de la nature, cette facilité à lire comme les caractères d’une langue écrite les phénomènes du monde extérieur, entraînent une tendance à se servir plus souvent des images, ces lettres vivantes, pour écrire la pensée. L’abondance de ces formes et de ces voix nouvelles, employées dans le cadre de la poésie lyrique à représenter les sentiments humains, devait contraindre un jour le poëte, dans. l’intérêt même de la clarté de son oeuvre, à distinguer nettement chacun des interlocuteurs de ce dialogue, chacun des instruments de cet orchestré, à lui^ faire exécuter comme un monologue dans le drame, afin de mieux en tirer toutes les ressources de l’harmonie et du sentiment qui lui est propre. De là, dans quelques poëmes de notre temps, la parole accordée à des objets de la nature, au grand scandale de certains esprits qui semblent ne pas comprendre que c’est toujours la passion, le sentiment, l’âme humaine en un mot, qui se fait entendre par l’organe de ces nouveaux acteurs. L’idée, ainsi répétée par divers instruments, reçoit de chacun d’eux un nouvel aspect, une signification nouvelle; elle se complète à mesure que cet accompagnement complète et développe la mélodie. Affranchissons-nous, un moment, de la fascination qu’exerce en France la littérature dramatique; plaçons-nous dans l’ordre lyrique, dans ce que la poésie a de plus élevé, le lyrisme religieux. La poésie religieuse représente dans son ensemble l’hymne de la création à son auteur; l’homme y apparaît bien comme la seule parole, mais non pas comme la seule voix qui s’élève vers Dieu: il est le coryphée, mais il ne forme pas le choeur tout entier. Rien ne répugne donc à ce que le poëte désigne autour de lui par leur nom les instruments qui l’accompagnent, les voix diverses qui prennent part à ce grand choeur de la prière universelle. Appliquée aux grandes compositions lyriques, une forme pareille y introduit un des éléments du drame qui rompt la monotonie de l’ode et de l’élégie, et qui permet de faire vibrer plus à fond chaque sentiment et d’en mieux tirer tout ce qu’il renferme de richesse poétique. Le langage des images, des analogies, des métaphores, des figures de toutes sortes, concourt dans ce genre de poëme avec la langue abstraite. Tous les objets de la nature y sont mis en oeuvre comme les lettres d’un alphabet vivant, comme les notes d’un immense clavier, pour exprimer le sentiment, la passion, les divers états de l’âme. Je constate cette façon de peindre le coeur de l’homme dans la grande poésie typique de nos jours, dans toute poésie où se manifeste avec une certaine puissance le sentiment de la nature. Cet ordre de composition, pour les peintres, c’est le paysage à son état le plus élevé; c’est-à-dire une scène où l’action des personnages humains se développe dans un site concordant à cette action par son caractère, dans un site qui explique, qui commente l’action, qui, par tous ses détails de forme et de couleur, comme par son ensemble, aide à produire dans l’âme du spectateur l’effet moral que cherche l’artiste. Mais la musique nous fournira, dans un type plus rapproché de la poésie, l’analogue des oeuvres de ce genre. Lorsque j’entends, dans un orchestre animé par Beethoven, la mélodie principale passer alternativement d’un instrument à un autre, avec l’effet nouveau que- lui donnent la sonorité et la tonalité diverses de chacun d’eux, lorsque la pensée de l’artiste à travers l’andante, l’allegro, le scherzo, parcourt des zones, des sites, des températures différentes qui en modifient le caractère, j’ai l’image d’un ordre de composition où le poëte accomplit, mais avec une intention plus claire et plus précise, le même travail et le même voyage que le musicien. Il s’avance au milieu du paysage plein d’une pensée qui déborde autour de lui en récitatifs et en mélodies. Dans chaque site qu’il traverse, un écho différent lui renvoie cette pensée avec un accent et un caractère particuliers. Chaque objet de la nature, adapté à reproduire cette mélodie, la développe et en accroît l’effet. La diversité des sites et des interlocuteurs qu’il y rencontre, en suivant un plan tracé d’avance, fait de ce dialogue concertant un drame véritable, avec son exposition, son noeud et son dénoûment, Or, si pour cette ode à plusieurs voix, pour ce drame accompli dans l’intérieur de la conscience humaine, mais avec la complicité de toute la création je cherche un nom et un modèle, je trouverai, à la suite de Beethoven, le modèle et le nom de la Symphonie. C’est ainsi que s’explique et se justifie le titre de Symphonies donné à nos poëmes: il découle de l’oeuvre elle-même, il a été l’objet d’un choix réfléchi. Les Idylles héroïques sont destinées à compléter le recueil des Symphonies, quoique le poëme de Rosa Mystica s’en distingue comme un cadre où le paysage ne tient presque plus de place et où la scène tout entière est livrée aux personnages et au drame humain. En cherchant à donner ainsi la raison de ce titre de Symphonies, l’auteur avoue assez hautement l’influence et la vivacité du sentiment de la nature. Quelques esprits trouveront peut-être de l’étrangeté et de l’exagération dans le rôle que nous attribuons au monde extérieur; mais les poëtes nous absoudront bien vite de ce qui semble aux autres un excès et de ce qui n’est au fond que l’essence même du langage poétique. Est-il vrai, d’ailleurs, que cette religieuse intimité de l’âme avec la nature détourne l’homme de l’action, énerve les croyances et le sentiment moral? Le raisonnement, l’histoire et notre conscience nous disent énergiquement le contraire, et nous avons fait nos efforts pour le faire dire aussi à notre oeuvre. III La critique a souvent affecté de ne voir dans le sentiment de la nature qu’une des faces de la mélancolie, qu’une fantaisie maladive des âmes découragées. Il est vrai que l’amour poétique de la campagne, l’instinct des harmonies de l’univers avec le coeur de l’homme ne se montrent dans notre littérature qu’à partir de J.-J. Rousseau, cet esprit souffrant en qui commencent les infirmités particulières aux âmes de notre époque, cet ancêtre de tant d’illustres malades chers à la muse moderne. Quand plus tard la grande poésie de la nature éclate en France dans toute sa splendeur avec Chateaubriand, quand l’auteur de René nous l’apporte des solitudes du Nouveau Monde, c’est en l’associant à ce qu’il a nommé lui-même, dans le Génie du christianisme, le vague des passions. C’est encore la rêverie, un malaise de l’âme, une souffrance indéterminée qui s’éveille le plus souvent au sein des magnifiques paysages de Lamartine, au moins dans les Méditations. Cette apparition simultanée de la poésie de la nature et de la mélancolie dans les lettres françaises est sans doute un fait très-significatif et dont nous ne voulons pas dissimuler la portée. Mais un tout autre sentiment que fa rêverie, une inspiration qui purifie, qui ennoblit, qui divinise même l’abattement et la tristesse, s’éveille aussi par la main de ces deux maîtres sur la lyre moderne: c’est la pensée religieuse, c’est le sentiment de l’infini. Depuis Chateaubriand et Lamartine, le spiritualisme le plus élevé remplace comme doctrine poétique l’abjecte philosophie de la sensation; par eux le christianisme rentre dans les imaginations et dans les coeurs avant de rétablir son empire sur la raison et sur la volonté. Le spiritualisme religieux n’a donc rien à craindre du sentiment de la nature, puisque la poésie religieuse a été ressuscitée en France par les mêmes esprits qui ont apporté chez nous cette autre muse nouvelle, éclose dans les forêts vierges de l’Amérique et bercée sur les lacs par les brises alpestres. On ne saurait admettre non plus que, par lui-même, le sentiment poétique de la nature éteigne le désir et la faculté de l’action. En vérité, ceux-là sont déjà énervés,’qui, dans la contemplation des merveilles de l’univers visible, dans l’étude des grandes harmonies de la création, ne trouvent qu’un aliment aux molles rêveries, une occasion de se soustraire aux pensées viriles et de fuir la pratique du devoir. Quand il faudrait reconnaître que cette intimité avec la nature extérieure affaiblit quelquefois les caractères déjà faibles, il est certain qu’elle fortifie les âmes fortes. Les grandes pensées, les grands sentiments s’exaltent encore dans le colloque de l’homme avec l’oeuvre de Dieu. Demandez-le aux solitudes de la Thébaïde, aux vies des martyrs et des pères du désert! L’esprit découvre dans ce grand livre de la nature le sens qu’il y cherche; il récolte dans ce champ fécond le grain qu’il y a semé. Selon l’état de son âme et la direction de son regard, l’homme y voit apparaître l’éclatante figure de l’infini ou l’image du néant. Il y rencontre sur son chemin l’esprit de Dieu ou l’exemple des brutes immondes. Le Créateur a investi l’imagination, comme la science, comme le travail, d’une magique souveraineté sur le monde qui nous entoure; il a ordonné entre la nature et nous un mystérieux échange pour enrichir et féconder du même coup celui qui reçoit et celui qui donne. Notre âme entière, par des affinités merveilleuses, participe à ce commerce de vie, d’intelligence et d’amour. Elle répand sa pensée sur la nature et la nature lui rend. une abondante récolte de pensées. Mais pour que le fruit soit sain, il faut que le germe de l’arbre soit pur. De cet immense domaine ouvert à notre imagination, l’esprit humain peut faire jaillir avec les couleurs, avec les formes, avec les accords, les plus sublimes leçons ou les plus infâmes conseils. Ce docile et mystérieux théâtre peut se prêter à tous les drames, aux plus avilissantes soumissions de l’âme à la matière, aux plus nobles élans du coeur vers l’invisible. Dans cette industrie de l’imagination qui fait produire au monde physique une moisson morale et les richesses de la poésie, le rôle de l’homme est le même que dans cette autre industrie qui sait tirer de la terre la nourriture du corps. L’initiative appartient à l’âme; l’esprit veut et la matière exécute. En toute chose, dans les beaux-arts et dans les arts mécaniques, dans l’emploi que nous faisons des forces de la nature pour la vie matérielle, de ses formes pour la vie de l’imagination, dans l’usage de tous les trésors dont elle abonde pour le corps et pour l’âme, il ne faut pas chercher la source du bien et du mal au sein des choses elles- mêmes. Si la nature produit le mal, ce n’est pas Dieu qui l’y a semé. Le principe du bien ou du mal, de la corruption ou de l’ennoblissement des objets qui nous entourent, il est dans l’homme même; il est dans la conscience qui distingue et qui choisit le mal ou le bien; il est dans notre volonté; il est dans la liberté morale. Il importe donc à l’artiste d’entrer dans le champ de la contemplation avec un coeur pur, d’interroger la nature avec une volonté inclinée au bien, et de déposer en elle un ferment de bonnes pensées. La nature doit lui rendre au centuple cette semence de sagesse et d’amour. Si le fond de notre âme est resté sain, fût-elle dans ses heures de découragement et d’amertume, c’est avec ce fond de l’être moral demeuré pur, avec ce principe même de la vie que s’établit l’intime communion de l’esprit humain et de la nature, révélation permanente de l’intelligence divine. Au contact des figures merveilleuses, des images d’un monde supérieur qui peuplent les belles solitudes de la terre, nos blessures se ferment, nos cicatrices disparaissent sous les fraîches couleurs de la vie. Le tête-à-tête avec la nature n’engendre pas la misanthropie et la tristesse, il les guérit. Au sein de cette harmonie universelle, les désirs inquiets, les ambitions, les regrets stériles, les remords mêmes se taisent. Un voix prévaut alors dans la conscience, la voix des aspirations religieuses, l’hymne de l’espérance et de l’amour vers celui que nous cache et nous révèle à la fois l’immense création, ce voile transparent, cette forme palpable de l’invisible. Non, la nature et la solitude ne sont pas mauvaises conseillères! L’esprit qui nous pousse au mal, le souffle des passions funestes n’est pas plus violent au désert qu’au milieu des villes. En l’absence des hommes et de leurs exemples, la présence de Dieu, plus manifeste au sein de son oeuvre et plus vivement sentie, nous offre dans les retraites un auxiliaire souvent oublié dans le tumulte de la vie sociale. C’est dans le désert, il est vrai, que le Christ a été tenté; mais c’est aussi dans le désert qu’il a vaincu le tentateur, et qu’il a été servi par les anges. Quand l’homme moral cherche les solitudes avec un désir de renouvellement intérieur, lorsqu’il traverse les divers sites des montagnes et s’éloigne de plus en plus des villes en s’approchant des sommets, à mesure qu’il s’élève et franchit les zones diverses du climat et de la flore des hauts lieux, il sent se former en lui, il voit apparaître divers ordres de sentiments et d’idées, comme une série de cultures et de végétations successives; de telle sorte qu’en arrivant au terme de sa contemplation et de son voyage solitaire, son esprit se trouve entièrement métamorphosé; il est différent de lui-même de toute l’immensité qui sépare les rues et les fanges d’une ville des forêts et des neiges immaculées d’une cime alpestre. Au fond, c’est la même âme, comme c’est le même globe, mais avec moins de traces des hommes et dans un état plus semblable à l’oeuvre première de Dieu. C’est la même personne morale, mais plus libre de ses passions, la même imagination, mais lavée par l’air vif et pur des souillures qui la flétrissent, dépouillée des faux ornements, des lambeaux sordides qui la défigurent, fortifiée par les émanations divines qu’elle a respirées. Voici, ce nous semble, la gradation que suit la pensée dans ce voyage à travers la poésie de la nature, dans cette ascension sur l’échelle d’or dont l’extrémité se perd dans l’infini. Nous avons essayé de reproduire les divers mouvements et les stations diverses de ce sublime pèlerinage dans quelques-unes des Symphonies et dans les Idylles héroïques. Le poëte est sorti des villes, pénétré d’une certaine tristesse dont ses premières paroles trahissent l’amertume. Ce n’est pas la lassitude ou les mécomptes personnels, c’est la douloureuse impression des misères morales de son temps qui* a déposé en lui ce levain de mélancolie et de colère. Faudra-t-il l’en blâmer et lancer contre lui, au nom de ce qu’on appelle le progrès, de banales accusations, parce qu’il a refusé de reconnaître un bien véritable dans cet accroissement du luxe, qui remplace de nos jours le goût et la nécessité des arts, parce que, en un mot, il mesure le progrès à la condition des âmes? On demande qu’il se réjouisse et qu’il espère! et, depuis qu’il a l’âge d’homme, il a vu la dignité morale, l’esprit de dévouement, la vigueur et la fierté des caractères, les fortes convictions, tous les nobles enthousiasmes ébranlés, minés chaque jour plus à fond par les institutions et par les moeurs. A-t-il mérité le reproche d’égoïsme, de rêverie et d’oisiveté, parce qu’il refuse de s’associer à cette agitation si différente de la saine activité, à ce travail qui détruit en réalité ce qu’il a l’air de produire, à une oeuvre enfin si contraire au devoir imposé au poëte, devoir d’édification morale et d’excitation aux difficiles vertus? S’il est inévitable qu’à certains moments les sociétés oublient l’orgueil des ambitions généreuses dans la prudence des appétits matériels, dans l’unique désir de la richesse et du repos, qu’il soit permis du moins à quelques âmes de manifester d’autres soucis. Attendons donc encore avant d’exiger du poëte qu’il préfère au péril des nobles aspirations la sécurité douteuse de l’abaissement. Telle est la tristesse, fort excusable ou du moins fort désintéressée, que le voyageur du désert apporte avec lui des villes, et qui s’exhale dans son premier dialogue avec la nature, avec les voix qui le saluent sur le seuil de la solitude. L’effet produit sur l’âme par ces salubres émanations des champs, par cette harmonie pénétrante des parfums, des couleurs et des accords, par cette révélation de l’ordre et du repos au sein d’une loi immuable, est d’abord un effet de calme et d’apaisement. Il s’est opéré une sorte d’épanouissement dans l’homme tout entier; le sang coule dans ses veines plus largement, avec plus de régularité et sans fébriles ardeurs; les sensations douloureuses s’atténuent et s’endorment dans les organes souffrants, les douleurs morales se voilent. Un nuage chargé d’un fluide bienfaisant semble s’étendre sur toutes les perceptions pénibles de la conscience; la rosée qu’il y dépose adoucit toutes les âcretés de la passion, tout ce qu’il y avait de cuisant et d’enflammé dans les regrets et dans les désirs, tout ce qu’il y avait d’âpre et de rongeur dans les ambitions et dans les colères. La noble tristesse que l’ami des solitudes avait rapportée du commerce des hommes s’épure et s’ennoblit encore dans cet apaisement. Il n’y reste plus rien de ce qui pouvait s’y mêler de maladif et de personnel; ce n’est plus que le fait moral nécessaire, la sainte protestation de la conscience contre le mal et l’énergique désir de le combattre. Mais le poëte continue sa marche à travers la nature. Ce sera, si vous voulez, un de ces voyages au sein des régions alpestres, où, dans la même journée, on traverse plusieurs climats et plusieurs zones différentes de productions végétales. Parti le matin des rives du Léman, du pied d’un coteau chargé de vignes, on va se reposer le soir au bord des neiges éternelles. On veut tenter l’ascension d’un de ces pics sublimes, d’où le hardi voyageur aperçoit autour de lui, au lever du jour, les cimes blanches des Alpes, soulevées comme des vagues et enflammées par le soleil des ardents reflets d’un incendie. A mesure que l’oeil s’élève et que l’on franchit les divers degrés de ce temple en rêvant d’atteindre le faîte, il semble que sur chaque échelon l’âme se dépouille dans l’air, de plus en plus vif et léger, d’une partie du poids qui l’oppresse. Sur chaque degré, on laisse une sombre et amère pensée, on voit disparaître quelqu’une des souillures de la mémoire. L’imagination rejette à chaque pas un de ses vêtements ternis. On s’est élevé au-dessus des premières vallées et des forêts de chênes; on a traversé la zone des hêtres, celle des sapins, celle des mélèzes, celle des rhododendrons aux fleurs rouges; on a respiré des senteurs vivifiantes, un fluide sain et vigoureux. Le froid des neiges immaculées a mis dans l’air, autour de vous, comme des aiguillons; vous sentez vos forces décuplées, vous êtes porté par une force invisible. Voici, enfin, que vous touchez l’étroit sommet d’où votre vue s’étendra dans l’immensité. Le soleil vous inonde, les glaciers vous entourent, vous baignez à la fois dans la lumière et dans une salutaire fraîcheur. Vous ne sentez pas la fatigue du corps, et dans votre âme tous les importuns souvenirs, toutes les mauvaises pensées ont disparu. A la conscience de l’apaisement est venu se joindre en vous celle de la force et de la pureté. Vous êtes préparé à recevoir avec l’impression du merveilleux spectacle qui vous environne, avec les mystérieuses influences qui vous pressent, le sentiment sublime, l’ivresse, l’extase de l’infini. Il se produit en vous comme une immense effusion de prière et d’amour; votre coeur s’élance à la fois vers Dieu, vers la nature et vers les hommes; vous voudriez tout embrasser dans la même étreinte. En même temps que cet appel enthousiaste à tout ce qui est bon et beau, vous lancez d’héroïques défis au mal; vous invoquez les luttes, les austères labeurs, les dévouements. L’énergie surabonde en vous avec le sentiment du divin; votre âme cherche à se répandre autour d’elle par ses oeuvres et par le sacrifice de soi-même, à l’exemple du Dieu qui vous a donné ce surcroît de vie. Nous avons tous connu ces heures sacrées où la contemplation des grands aspects de la nature nous a purifiés et rassérénés; où, sur les montagnes, dans la sainte ivresse de l’infini, nous nous sommes sentis plus forts et plus aimants; où nous sommes devenus, par l’enthousiasme du beau, plus capables de toutes les vertus et surtout de la vertu suprême, le sacrifice. Tout ce que la parole peut reproduire de ces nobles émotions, tout ce qu’a de plus parfait l’oeuvre du poëte, ne sera jamais qu’un faible écho de cette harmonie intérieure, de cette voix que chacun de nous a entendue dans son propre coeur, sur les sommets où l’amour de la nature l’avait conduit. Ceux qui ne regardent la nature qu’avec leurs sens, qui ne l’interrogent qu’avec leurs appétits et leurs intérêts, et ne la mesurent qu’à de sordides calculs, ceux-là, sans doute, n’en reçoivent pas ces communications intimes et ce surcroît de vie morale; ils en redoutent l’aspect comme celui d’un bien dont on est incapable de jouir; et la poésie absente proteste en, eux par un vague remords et par un vide douloureux. Pour ceux-là, véritablement, la solitude et le spectacle des sites déserts réservent cette influence énervante qu’on impute à la contemplation de la nature. Mais pour les esprits dégagés du matérialisme des intérêts et des basses passions, pour les coeurs sainement religieux, l’amour de la nature n’entraîne pas l’inertie; il n’isole pas l’homme dans une égoïste contemplation, loin du travail et du devoir. Sur la montagne, en face de l’infini, on n’oublie que les petitesses de la vie vulgaire et les exemples mauvais. Mais aucun des grands souvenirs ne s’efface; il semble, au contraire, que les nobles figures de ceux qu’on a aimés et qu’on admire, que toutes les grandes scènes de la poésie et de l’histoire affluent autour de nous et nous environnent d’éloquentes visions. En évoquant parfois des morts héroïques pour prendre part au colloque qui s’établit entre sa conscience et les voix du désert, à la prédication qui s’exhale de tous les arbres des forêts, qui jaillit avec tous les flots des rochers et toutes les brises du ciel, le poëte a mis en scène ce qui se passe invariablement pour lui, sans parti pris d’avance et par l’impression toute naturelle de la beauté des sites, à chacune de ces courses de montagnes d’où il a rapporté la plupart de ses inspirations. Nous ne prétendons pas dire que le spectacle de la nature peut suppléer toute autre inspiration, toute autre nourriture morale. Mais, il faut qu’on le sache bien, cet enseignement ne contredit aucun autre enseignement spiritualiste, cette révélation de l’infini et du divin, faite dans le langage des accords, des formes, des couleurs, des harmonies de toute sorte, n’offense pas la révélation positive, faite parla tradition et par la voix immatérielle de la conscience. Le christianisme n’a rien à redouter de l’amour de la nature. La religion est assez large pour comprendre tous les sentiments poétiques, assez forte pour les régler, assez divine pour les sanctifier. Subordonné ainsi aux croyances chrétiennes, le sentiment de la nature devient le plus puissant auxiliaire du sentiment religieux. C’est au profit de la.piété vraie qu’il suscite notre enthousiasme; les ailes qu’il donne à notre pensée pour s’élever à travers l’espace nous conduisent vers l’infini, c’est-à-dire vers Dieu. Vous pouvez donc, ô poëte, sans crainte d’idolâtrie, adorer l’Éternel dans cette grande nature des Alpes que vous aimez si ardemment. Montez vers l’immense forêt de sapins qui s’élève sur la montagne, entrez-y comme dans une cathédrale vivante: là aussi Dieu vous entoure de sa présence et vous presse de son amour. Marchez avec recueillement sur ces mosaïques de fleurs qui dessinent sous vos pieds de merveilleuses figures, des inscriptions qui s’écrivent et s’effacent d’elles-mêmes avec les saisons diverses. Vous les lisez pieusement et vous avancez sous les longues nefs entre les piliers sonores. Dans les chapiteaux touffus, les plantes grimpantes s’entrelacent avec les nids. Les écureuils et les oiseaux s’y promènent comme des bas-reliefs animés. Du haut de la voûte, à travers les découpures des feuilles et des rameaux, une clarté douce tombe avec un murmure pareil à celui de la foule ou dé l’Océan. Comme une voix qui s’élève ou s’abaisse, le vent, d’un souffle inégal, tire des hautes branches mille accords variés; le chant des oiseaux s’y découpe en notes légères, et le mugissement continu de la cascade voisine forme à ces vives mélodies un accompagnement grave et solennel. Montez encore, dirigez-vous vers cette lumière dorée qui brûle à l’extrémité des nefs comme les flambeaux du sanctuaire. Respirez l’encens qui suinte des arbres avec la résine et qui jaillit des fleurs froissées sous vos pieds. A chaque pas, votre âme se plonge plus avant dans la douce ivresse de la prière. Tout à coup, à travers les sapins plus rares sur la lisière du bois, la cime du glacier vous apparaît toute ruisselante de soleil sous une voûte d’azur. De larges bandes d’or, des reflets de pourpre et des veines bleuâtres sillonnent la blancheur des neiges comme le marbre d’un autel tout jaspé de pierreries. Tombez à genoux! voici le tabernacle, le piédestal inaccessible sur lequel repose l’image de l’infini. Vos yeux ont-ils aperçu jamais plus manifeste et plus imposante qu’à travers cette lumineuse immensité la figure de l’Être invisible? Humiliez-vous devant lui dans une extase muette; tenez votre âme largement ouverte à tous les rayons qu’il vous envoie. Les saintes traditions de la foi maternelle n’ont rien à craindre de ce culte solitaire et de ces rites inusités. Ce soir, quand vous serez redescendu dans votre vallée et que vous passerez devant l’église natale, vous en ouvrirez la porte comme autrefois. Jamais plus fervent désir, jamais besoin plus vif d’adoration et d’amour ne vous aura poussé au pied de ce modeste autel. Vous y retrouverez dans toute sa plénitude l’ivresse que vous avez goûtée sur les sommets. Vous y répandrez les mêmes larmes généreuses, vous y répéterez la même prière, car vous y reconnaîtrez le même Dieu. Dédicace. A Mr Mon Père. I Quand j’eus pris pour devoir la sainte Poésie, Effrayé de ma tâche après l’avoir choisie, J’hésitai, m’accusant d’obéir à l’orgueil... Un bras plus fort que moi m’a fait franchir le seuil. Alors, pour me donner le courage et l’exemple, J’ai gravé votre nom sur la base du temple, O mon père! et je veux qu’à son couronnement, L’oeuvre, aujourd’hui, le porte inscrit plus dignement; Je veux que votre front, dans sa verte vieillesse, Soit entouré d’honneurs comme il l’est de tendresse. Si j’aspirai d’abord, loin du chemin banal, A porter haut mon coeur tendu vers l’idéal, C’est par votre sang pur de tout levain sordide, Par vous, par votre nom dont la vertu me guide. Jamais sous votre toit au destin résigné, Jamais un vil calcul ne me fut enseigné; Comme au temps des aïeux, près du foyer austère, J’ai vu briller l’honneur, pénate héréditaire; Je vous ai vu marcher, en quittant mon berceau, Vers cette fleur du bien qui se nomme le beau. Voilà pourquoi, malgré les vents et la tempête, O mon père! je fus et veux rester poëte. Je suis sans fol espoir: je sens l’infirmité D’un esprit inégal à ce qu’il a tenté; Et je ne promets pas, dans mon rêve fragile, L’éternité du bronze à mon oeuvre d’argile; Mais, dût l’oubli mortel la briser dès demain, Poëte sans remords, je reste en mon chemin. Jamais je n’ai flatté, pour un succès facile, Le vulgaire, au vrai beau par orgueil indocile; Jamais le rire impur n’eut d’écho dans mes chants. Libre des passions et des instincts méchants, Ma muse a fréquenté la région sereine Où l’auguste raison habite en souveraine. J’ai pris, à la hauteur où vous l’avez porté, Le culte ardent du bien et-de la vérité; J’ai vu de quel amour, de quel respect immense, Vous avez entouré votre noble science, Et dans l’art que je sers,.avec un soin jaloux, J’ai gardé la fierté que je tenais de vous. II Ainsi je veux vous suivre, et, sur les mêmes voies, Marcher au même but, dans les pleurs ou les joies. Égaré dans ce siècle, entre ses dieux croulants, Je vais où j’aperçois briller vos cheveux blancs. Toujours dans votre foi, ferme comme la roche. Je vous ai vu debout, sans peur et sans reproche; Jamais au vent du jour, sous le commun niveau, Votre fidèle main m’abaissa son drapeau; Jamais l’ambition, dont chacun suit les ondes, Ne vous fit dévier dans ses courants immondes. Quand il fallut céder une part au vainqueur, Vous avez, sans fléchir, tout livré, fors l’honneur! Aussi pur que l’acier des antiques armures, Votre coeur ignora la haine et les murmures; Fier en face du sort, mais combattant loyal, Vous n’avez jamais eu d’ennemis que le mal. En ce temps chimérique et de foi périssable, Heureux le fils qui, las de fonder sur le sable, Trouve encor chez les siens un immobile autel, Et marche à la clarté de l’honneur paternel! Je reviens, ô mon père, à nos dieux domestiques. J’ai su le dernier mot de ces tribuns mystiques, Qui, proclamant les fils meilleurs que les aïeux, Prêchent un âge d’or où les hommes sont dieux. C’est l’erreur de ce siècle: elle est déjà punie; Je n’ai vu de progrès que dans, l’ignominie, Et n’attends rien, pour fruit des âges qui naîtront, Que des hontes de plus à porter sur le front. III Quel homme de nos jours, hésitant sur sa route, S’il évita l’erreur n’a pas connu le doute? Or, il est dans ce doute un parti toujours sûr, Aussi doux que facile à qui porte un nom pur: C’est d’être en tous les temps, malheureux ou prospère, Le fidèle soldat du drapeau de son père, Et d’apprendre de lui, pour suprême leçon, A porter noblement son modeste écusson. C’est par là que je veux, dans une foi solide, Vous marquer ma tendresse, ô mon père, ô mon guide! Et vous rendre mon culte ainsi qu’il vous est dû, Et tel qu’à mon aïeul votre coeur l’a rendu. Je veux, dès que mes fils nous pourront bien connaître, Qu’ils sachent vous choisir pour modèle et pour maître, Qu’ils portent dans le coeur, pour souverain trésor, Leurs souvenirs de vous écrits en lettres d’or. Ils apprendront de moi votre jeunesse austère, Ardente à conquérir un savant ministère, Tout entière au travail, au dévoûment obscur. Offrant dès le matin les fruits de l’âge mûr. Ils sauront qu’orphelin des tempêtes civiles, Qui laissèrent sans chefs nos maisons et nos villes, A cet âge où le coeur porte en lui son danger, Enfant sans protecteur, vous saviez protéger. Vous avez, jeune sage amoureux de l’étude, Du père qui manquait pris la sollicitude; Vous avez fièrement payé de vos sueurs Le pain de votre mère et celui de vos soeurs. Et pendant ces longs jours, ferme en sa double tâche, Votre âme aux doctes fleurs aspirait sans relâche; Et du noble savoir dont vous étiez épris, Vous forciez vos pareils à vous céder le prix. Toujours ainsi portant, couronne familière, Les travaux du penseur et les soucis du père, Vous avez, à l’abri de ces féconds rameaux, Nourri des coeurs dans l’ombre et soulagé des maux. Et moi, j’ai promené mon enfance éternelle! Vos sérieux labeurs furent trop lourds pour elle; Le fardeau dont un fils devait vous affranchir, Vous l’avez soutenu tout seul et sans fléchir. C’est par vous que ma muse, à travers des années, Put attendre, en rêvant, ses moissons ajournées, 0 mon père! et vous seul, dans vos mâles hivers, M’avez fait les loisirs d’où fleurirent mes vers. A chacun de mes fils, avec le nom qu’il porte, Puissé-je avoir transmis votre âme douce et forte! A vos côtés, que Dieu leur fasse, longuement, Voir votre fils docile à votre enseignement; Des leçons du foyer qu’ils apprennent sans cesse Le respect des aïeux source de la sagesse; Qu’ils reçoivent de vous la raison et la coeur, D’un esprit large et droit la sereine vigueur, Surtout ce vieil honneur, richesse peu commune, Par qui l’homme est toujours plus haut que la fortune! En quel siècle fatal grandiront ces enfants? Quels crimes prévaudront, railleurs et triomphants? Les lois, les moeurs, les arts, rien de grand ne nous reste; Je vois monter à flots tout ce que je déteste. Nous, du moins, il nous faut, dans un respect profond, Rendre un culte suprême à nos dieux qui s’en vont. O mon père! je viens, jusqu’à l’heure dernière, Me ranger avec vous sous l’antique bannière: Les plus jeunes de coeur sont encor les aïeux; Dans le monde nouveau les hommes naissent vieux. Nous, résistons au temps: fidèles à l’histoire, D’un siècle sans honneur retardons la victoire Mieux vaut rester soi-même et noblement finir, Que rien sacrifier à ce vil avenir. Je veux dresser mes fils à des luttes pareilles; Qu’ils jugent au vrai poids leur temps et ses merveilles, Et, malgré le courant des esprits asservis Qu’ils suivent les sentiers que vous avez suivis; Qu’ils lèguent à leurs fils le dieu de votre culte; Et, quand le monde entier lui jettera l’insulte, Qu’un dernier défenseur, issu de votre sang, Veille sur ses débris, fidèle et frémissant! IV Recevez donc ces fils: en eux plus qu’en mon livre, O mon père! l’honneur de votre nom doit vivre. Puissiez-vous, de longs jours, régnant sur la maison, Dispenser la culture à leur jeune raison. Pour former dans ces coeurs un sang de bonne race, J’espère que le ciel y répandra sa grâce; Car, veillant sur nos fils d’un amour éternel, Nous avons près de Dieu notre ange maternel. Oui, toujours attentive à nos maux, dans sa gloire, Elle nous voit encor, j’ai besoin de le croire. Quand je serre en mes bras cet enfant gracieux, Je sens un froid au coeur et des larmes aux yeux, En songeant qu’à travers sa douloureuse voie Ma mère n’a pas eu cette suprême joie; Elle qui m’aima tant et l’aurait tant aimé, Ce grand coeur tout de flamme et qui s’est consumé! Mais je sais que là-haut, commise à notre garde, D’aussi près qu’autrefois ma mère nous regarde; Qu’elle préside encor, pour nous rendre meilleurs, A nos humbles travaux, surtout à nos douleurs. Je la vois, je lui parle! et c’est elle, ô mon père! Que j’invoque pour vous; c’est elle en qui j’espère. Son amour inquiet ne vous quittera pas; Elle nous garde encore; et son âme, ici-bas, Inspirant dans leurs soins votre fils, votre fille, Vous rendra doue encor le foyer de famille. C’est elle qui répand sur l’enfant au berceau Les fleurs de son sourire et qui le rend si beau. Et, pour asseoir là-haut tous les siens auprès d’elle, Quand elle aura bien fait notre place immortelle, Quand nous aurons fini d’attendre et de souffrir, C’est elle qui viendra nous aider à mourir. V Ainsi je porte au coeur, enchaînés l’un à l’autre, O mon père, le nom de ma mère et le vôtre. Dieu seul a pu savoir et peut vous dire un jour Quelle place en ma vie a tenu cet amour. Dans mes heures de calme et dans mes nuits de fièvre, Ils reviennent sans fin, vos deux noms, sur ma lèvre. Et, quand l’âme en priant fuira mon corps glacé, Ces noms seront l’adieu que j’aurai prononcé. LIVRE PREMIER Symphonie Des Saisons. Printemps. L’ABEILLE. Sur la ruche qui dort, Avril au doigt vermeil Frappe, et le jeune essaim respire à son réveil La fraîche odeur des sèves; Il s’envole et murmure à travers les pruniers; Et le même soleil, dans les coeurs printaniers, Fait bourdonner les rêves. Pars, diligente abeille, et choisis bien tes fleurs! A l'appel des parfums et des vives couleurs Tu peux fuir ta cellule; Car un dieu te conseille, et tu sais éviter Ces beaux fruits vénéneux qui se font récolter Par notre main crédule. Vienne un guide aussi sûr diriger ton essor, Enfant, qui vers la rose et vers le bouton d’or Veux, t’en voler si vite! Sache imiter l’abeille et les oiseaux du ciel; Et puisses-tu, comme eux, ne trouver que du miel Dans la fleur qui t’invite! ADAH Hier, je l’ai reconnu sans l’avoir vu jamais! A travers les taillis j’ai surpris son visage. C’est le bel étranger que dès longtemps j’aimais; Mon coeur m’a dit son nom et montré son visage. Il vient! ces prés en fleurs se sont parés pour lui. Comme l’air est plus pur, quel beau soleil se lève! Avant ces doux rayons je n’existais qu’en rêve; Je me sens vivre enfin à partir d’aujourd’hui. FLEURS DES PRÉS Viens consulter les marguerites, Oracles des fraîches amours. Toutes les pages de vos jours Dans les fleurs des prés sont écrites. Viens consulter les marguerites. Viens nous cueillir comme autrefois, Et tresser de blanches couronnes Pour parer le front des Madones. Assise encore au bord des bois, Viens nous cueillir comme autrefois. A nos prés nous restons fidèles, Sans folle envie et sans dédains; Nous ne rêvons pas les jardins Où nos fleurs deviendraient plus belles. A nos prés nous restons fidèles. ADAH Dans le vallon natal cueillons toutes nos fleurs; Où trouverai-je ailleurs les trésors qu’il rassemble? C’est là que j’ai connu mes plus chères douleurs; C’est là qu’il faut s’aimer, qu’il faut vieillir ensemble. Oh! quel charme, avec vous, de longer ces buissons, De nous pencher tous deux sur les nids sans défense, Et de vous voir sourire à ces mêmes chansons Dont ma mère, en filant, a bercé mon enfance! Qu’il est bon de mêler ainsi tous ses amours; Avec ma mère et vous d’habiter sous ce chaume! J’y verrai de mon coeur s’agrandir le royaume, Et mes tilleuls chéris l’abriteront toujours. LA SOURCE L’humble source est intarissable; Dans l’herbe entendez-la frémir. J’y suis bien sur mon lit de sable, Si bien que j’y voudrais dormir! Je n’en sors qu’avec un murmure, Pleurant mon bassin de cristal; Et mon eau va, sous la verdure, Se perdre au bout du pré natal. C’est assez d’apporter la vie Aux fleurs de mes bords transparents; J’y mourrai sans porter envie Aux flots voyageurs des torrents. L’eau du fleuve est trop agitée Pour être un fidèle miroir; Et jamais la lune argentée Ne s’y baigne en paix tout un soir. Mais moi, quand tu viens, jeune fille, Je reflète, en mon flot charmé, Tes grands yeux où ton âme brille, Et les regards du bien-aimé. ADAH Que ton sourire est beau sous ce grand front sévère 1 Comme il invite bien à l’amour, à l’espoir! Ainsi, sous le grand chêne où tu m’as fait asseoir, J’ai vu, dans un rayon, s’ouvrir la primevère. Un charme, ô bien-aimé! m’enchaîne auprès de toi; Mes yeux semblent contraints à chercher ton visage. Et pourtant, à tes pieds, je sens un vague effroi M’arriver de ton front, s’il y passe un nuage. Ton aspect a des dieux la grâce et la fierté, O mon bel inconnu! mais aussi leur mystère. Tes doux regards, souvent mêlés d’éclairs austères, M’apportent la tristesse avec la volupté. Quel enivrant parfum autour de toi voltige! Hier, tu m’offris des fleurs aux étranges contours; Des signes merveilleux sont peints sur leur velours, Et, quand je les respire, il me vient un vertige. Tu m’as parlé souvent d’une terre aux fruits d’or; Tu voudrais la revoir et l’habiter ensemble; Je suis prête à t’y suivre... et malgré moi je tremble... Sous l’aubépine en fleur, ami, restons encor. Je veux cueillir encor les genêts de nos landes; Laisse-moi du vieux temple en orner les piliers, Et, des fleurs du pays, achever ces guirlandes Que j’ai fait voeu d’offrir à nos dieux familiers. CHOEUR DE FÉES Dans l’aube où nous régnons bienheureux qui sommeille! Dénoue avec lenteur notre écharpe vermeille, Et garde un voile encor sur ton front ingénu. Que l’innocent réveil du printemps qui se lève Ressemble encore au rêve Où ton âme entrevit le céleste inconnu. Fais durer longuement la saison des prémices; Les jours y sont pareils, mais tous ont leurs délices. Vos heures passeront comme un groupe de soeurs: Toutes ont le même air et semblable parure; Pourtant chaque figure A sa grâce distincte et ses propres douceurs. Reste donc parmi nous, dans le pays des songes, Seul monde où le coeur vive à l’abri des mensonges, Habite nos palais de nuages construits; Ne poursuis que des yeux nos vagues perspectives; Fuis les clartés trop vives, Et nourris-toi des fleurs plus douces que les fruits. Eté. LE ROSSIGNOL Dans un buisson de roses Mon nid fut bien caché; Mais, sous les fleurs écloses, Amour m’a déniché. Il courut au bocage, Léger et triomphant. J’eus pour première cage Les doigts du bel enfant. J’ai reçu la becquée Sur le bout de son dard; Ma langue y fut piquée Par le dieu babillard. Aussi ma voix subtile, En tout coeur, dès ce jour, S’insinue et distille Un doux venin d’amour, Et ma gorge en délire, Dans ses brillants fredons, De l’amoureuse lyre Sait prendre tous les tons. Je veux chanter encore Ma joie et mes ennuis; Je chante avec l’aurore, Je chante avec les nuits. Je défie et. méprise Fauvettes et pinsons, Et la mort seule épuise Mon coeur et mes chansons. J’aime une fleur nouvelle, La rose qui m’entend; J’aime, et je veux, près d’elle, Expirer en chantant. ADAH J’y suis bien, sous ton ciel de flamme! J’y sens mieux respirer mon âme; C’est la vie après le sommeil. J’aime aux fleurs ces parfums sauvages Et l’air brûlant de ces rivages... Marchons toujours vers le soleil! Vois-tu la grenade et l’orange; Vois-tu ces fruits à forme étrange Rouler autour de nos pieds nus? Cueillons-les! et, plus loin encore, Cherchons, aux lieux d’où vient l’aurore, Des enivrements inconnus. LES ROSES Le soleil a bu dans la rose Les pleurs dont le matin l’arrose; Il enlève aux boutons charmants Le poids de leurs frais diamants. Mille fleurs, heureuses d’éclore, S’ouvrent au feu qui les colore; Un zéphyr passe et fait larcin Des parfums cachés dans leur sein. Il s’en va partout les répandre, Ces parfums qui font le coeur tendre; Avec lui l’enivrant poison Yole aux deux bouts de l’horizon. Il n’est au loin, sous la verdure, Une âme si fière et si dure Où l’amour, en sa folle ardeur, N’entre avec la subtile odeur. Si tu ne veux qu’elle t’enivre, Il ne faut respirer ni vivre; Il faut fuir l’odeur dû rosier Et son poëte au doux gosier. Fuis cet air que l’été respire; Fuis cette chanson qu’il soupire; Fuis vers ces monts toujours couverts Du neigeux manteau des hivers. ADAH Pour vous, ô mon frère, ô mon maître! J’abandonne, à jamais peut-être, Ma mère et nos dieux offensés. Je vais,, dans mon idolâtrie, Sans nom, sans autel, sans patrie... Mais si tu m’aimes, c’est assez. Le bonheur dont ta voix m’inonde Me paierait la perte d’un monde. Ton regard ouvre au mien les cieux; Si sa clarté m’était ravie, Je donnerais toute une vie Pour un seul éclair de tes yeux. Vois le ciel, la mer qui flamboie; Entends ces oiseaux dans leur joie; Respire à flots l’air embaumé. Croûtons ces splendeurs infinies. Viens! la clef de ces harmonies, C’est l’amour, ô mon bien-aimé! VOIX DE LA MER Un désir, une ardeur immense Court jusqu’au fond des flots amers: C’est l’amour qui jette en démence Et fait gronder l’esprit des mers. La mer, la belle mer de Grèce S’enfle et rougit d’une caresse, S’embrase au soleil d’Orient, Et, de la vague où tout palpite, Voici que la blanche Aphrodite Sort toute nue en souriant. Elle vient, la déesse blonde; Tout cède au charme de ses yeux; Elle vient, la fille de l’onde, Régner sur l’homme et sur les dieux. Dès lors, on entend sur tes plages Rire, ô mer! les amours volages, Et retentir leurs doux sanglots. Et l’on voit tes nymphes hardies, Accourant à leurs mélodies, Plonger avec eux sous les flots. Mais la brillante et folle écume, D’où sort la belle au sein d’argent, Cache au fond ta noire amertume. 0 merl ton désir est changeant. L’astre d’or, qui, durant des lieues, Enflamme ainsi tes vagues bleues, S’éteint sous les flots rembrunis... O Vénus! et l’eau qui sommeille Berce, hélas 1 ta conque vermeille Sur des abîmes infinis. ADAH Les mers, si nous voguons ensemble, N’ont pas de courroux dont je tremble; Je m’y berce en paix sur ta foi. Viens! dans ces mondes que j’ignore, Sous un ciel plus torride encore, O mon amour, emporte-moi! CHOEUR DES SIRENES La douce voix de la Sirène Est plus douce à qui vient plus près. Le vent dort, la mer est sereine; Suis l’instinct charmant qui t’entraîne A jouir de nos dons secrets. Cherche avec le Triton folâtre A dénouer nos cheveux d’or, A plonger sous l’onde bleuâtre Qui s’enlace à nos flancs d’albâtre: Des beautés s’y voilent encor. C’est nous, au pays de ces rêves, Qui portons le coeur ingénu; Au poëte errant sur nos grèves Nous faisons respirer, sans trêves, L’air enivrant de l’inconnu. Quiconque à nos flots s’abandonne Verra des palais enchantés Où tout désir a sa couronne, Où, par nous, jour et nuit résonne Le plein accord des voluptés, Si d’un regret ton coeur, soupire, Nous guérissons du souvenir. Là, dans l’air, l’oubli se respire, Et quiconque a vu notre empire A refusé d’en revenir. Suis l’instinct charmant qui t’entraîne A jouir de nos dons secrets: Le vent dort, la mer est sereine; Venez écouter de plus près La douce voix de la Sirène. Automne. ADAH C’en est fait des beaux jours! le soleil incertain S’est levé dans la brume. De nos baisers d’hier, pleurant jusqu’au matin, Je garde une amertume. Nous marchions, au retour, sur les gazons flétris, Sur la feuille jaunie, Quand j’ai vu s’allumer, dans ses yeux assombris, L’éclair de l’ironie. Et mon coeur se referme! et j’oublie à jamais Nos printemps et mes songes. Bonheurs qu’il m’a. donnés, saisons où je l’aimais, N’étiez-vous que mensonges? VENTS D’AUTOMNE Tenez la porte close et gardez votre coeur! Je sens un souffle aigu, j’écoute un bruit moqueur: Voici les vents d’automne. Les feuilles devant moi volent en tourbillons; Un brouillard glacial étend sur les sillons Sa blancheur monotone. Adieu, tièdes zéphyrs aux murmures discrets! C’est la bise insolente; elle arrache aux forêts Des cris de mille sortes. Je l’entends qui nous raille en ses longs sifflements... Et j’ai fait, sous mes pieds, comme des ossements, Craquer les branches mortes. ADAH Je m’éveille au milieu du lointain univers Où tu m’as entraînée. Je cherche autour dé moi, dans nos jardins déserts; J’y suis abandonnée! Que me font ces fruits d’or dérobés sur ta foi Pour les goûter ensemble? Que me font ces beaux lieux où j’aspirais pour toi? J’y suis seule et je tremble. Pauvre coeur, à jamais exilé de l’amour, Mon supplice commence. Pourrai-je sans mourir traverser tout un jour Ma solitude immense? CHOEUR DE FAUNES Quand les fleurs tombent du rosier, Quand mûrit le rouge alizier, Quand les bois sont devenus jaunes, Entre les ceps de pourpre et d’or, Prompts à cueillir leur doux trésor, Voici le choeur des joyeux Faunes. Les jours ont perdu leurs clartés, Les derniers fruits sont récoltés, Mais il reste encor la vendange. Le soleil, au fond du raisin, Cache un feu pour l’hiver voisin: En Bacchus Apollon se change. Vois, sous les chênes dépouillés, Danser les Faunes barbouillés, Riant sous leur masque de lie. Fardez ainsi votre pâleur; Le rire étouffe la douleur: On la cache, et puis on l’oublie. Plus mon âme a de lourds chagrins, Plus ma voix a de gais refrains, Mon oeil de railleuses tendresses! Voyez, sur les gazons flétris. Le soir qui passe en manteau gris... C’est l'instant propices aux ivresses. Ta joue a perdu son carmin; L’ennui rendrait chauve, demain, Ton front jauni par son haleine. Reçois nos joyeuses couleurs: Il faut, sur un visage en pleurs, Mettre le masque de Silène. Pourquoi, dans tes yeux obscurcis, De ton coeur trahir les soucis? Veux-tu que la pitié t’accable? Laisse notre doigt acéré Sur ton masque transfiguré Graver un rire ineffaçable. Des traits que vous avez reçus, Pour bien.guérir, ô coeurs déçus! Rendez des blessures pareilles. Venez apprendre à nos leçons Comment dans le miel des chansons On tient prêt le dard des abeilles. CHANSON DU MERLE Le rossignol amoureux, Langoureux, Qui s’enivrait d’une rose, L’oiseau poète est parti, Averti De l’hiver et de la prose. Mais il reste encore des voix Au doux mois Où le raisin nous arrive. Voyez, sans craindre les rets, Des forêts. Sortir en chantant la grive; La grive et le sansonnet Qui connaît Les plus beaux ceps de vos vignes; Le merle, siffleur méchant, Dont le chant Raille et fait peur à vos cygnes. Il mord, le hardi voleur, Au meilleur; A tout fruit mûr il fait brèche; Puis, des pampres déliés, A nos pieds, Part sifflant comme une flèche. Il effleure, oiseau fripon, Le jupon Et la main de la plus belle; Portant sur l’arbre voisin Un raisin Qu’il becqueté en riant d’elle. Sans doute, un jour, l’étourdi, Engourdi Par le jus divin qu’il aime, Sans voir nos lacets subtils, Dans leurs fils Ira se jeter lui-même. Aux chasseurs qui l’ont guetté, Sa gaîté Le trahit, sous le feuillage: La mort vient dans son plaisir Le saisir... C’est le sort rêvé du sage. ADAH Voici l’urne où j’ai bu la divine liqueur, Plus rien, plus rien n’y reste... Et je garde aujourd’hui des voluptés du coeur Un souvenir funeste. O vous qui dans nos prés où je dansais pieds Et d’où je suis proscrite, Interrogez encor, sous vos doigts ingénus, La blanche marguerite; Vous qui rêve? encor d’innocence et d’amour, Enfant rieuse et blonde, Le vent qui m’a porté doit vous porter un jour Dans ce désert du monde. Et, quand disparaîtra le mirage trompeur, A moitié dans la route, Vous aussi vous aurez ma voix qui vous fait peur, Et mes yeux qu’on redoute. Car vous ne voudrez pas exposer votre deuil A là foule qui passe; A défaut du bonheur, gardons au moins l’orgueil Pour dernière cuirasse! Repoussons des humains l’insolente pitié: Mieux vaut leur lâche envie. Jetons comme-un mépris, à leur fausse amitié, L’éclat de notre vie. Je veux faire pâlir le printemps et l’été Devant ma belle automne; Du charme rayonnant de ma sérénité Je veux que l’on s’étonne. Je veux plus haut qu’eux tous rire et chanter encor! Je veux, je veux répandre Mes plus sombres pensers avec une voix d’or, Avec un regard tendre. Que chacun loue en moi la stoïque raison, La tendresse divine... Quand chaque flot de miel portera son poison, Chaque fleur son épine. Viens, ô consolateur que j’insultais hier! Sois mon amer génie. Oh! viens m’ouvrir ton temple, asile d’un coeur Ironie, Ironie! FEUX FOLLETS Les cieux de vapeurs sont chargés; Sortez de terre et voltigez, Flammes railleuses de l’automne. Venez, sylphes et lutins, De vos rires argentins Rompre sa voix monotone. Levez-vous, esprits follets, Sur l’étang qui fume; Trilby chante ses couplets: Valsez dans la brume. Sautez, sans courber les joncs, Sur les fossés des donjons Et sur les bruyères, Sur les crânes dispersés Dans les cimetières; On entend, où vous dansez, Le rire des trépassés. Hiver. ADAH Fantômes importuns de mes belles années, 0 mes chers souvenirs, que voulez-vous de moi? Otez ces jeunes fleurs de vos tempes fanées, Fermez ces yeux brillants qui me glacent d’effroi. J’aimais en vous l’espoir: vous m’apportiez en foule Des promesses que Dieu n’a pas voulu tenir; Désormais tout, chez moi, s’assombrit et s’écroule: Et je hais le passé, n’ayant plus d’avenir. Je sais, ô mes printemps! j’ai vu ce que vous êtes Sans les illusions dont vous fûtes ornés; Quand le temps a flétri vos couronnes de fêtes, Le remords apparaît sur vos fronts décharnés. LES CORBEAUX Voici l’hiver lugubre et son affreux cortège D’oiseaux noirs répandus sur son linceul de-neige. Les corbeaux ont senti le parfum de la mort. Ils viennent, enhardis en leurs instincts funestes; De nos belles saisons ils dévorent les restes, Croassants et rongeurs, et pareils au remords. Là, les débris sanglants du coursier plein d’audace Dont le vol idéal nous portait dans l’espace; Ici, le chien fidèle à son maître oublieux; Là, le cygne plaintif et la tendre colombe... Bien, corbeau! fais rouler sur cette fraîche tombe Ce crâne chauve et blanc dont tu crevas les yeux. ADAH Hier, je vous pleurais; je désirais peut-être, O mes jeunes saisons, revoir vos jours si doux; Maintenant je dirais, si vous pouviez renaître: Fuyez, ô mes printemps! je ne veux plus de vous. Je vous connais trop bien pour songer à revivre! Je sais trop à quel but mènent tous les chemins; Je sais quel est le fond du vase où l'on s’enivre; Je sais, ô mes beaux jours! quels sont vos lendemains. Et toi, que viens-tu faire en ces mornes ténèbres, Image encor chérie et qu’en vain je veux fuir? Je ne dois pas te voir à ces clartés funèbres; J’aime mieux t’oublier... Il faudrait te haïr! LES GNOMES Les rêves sont rentrés dans leurs lointains royaumes, Et ton foyer désert s’est peuplé de fantômes. L’hiver évoque en toi les spectres du passé. Nous voici, les dragons, les vampires, les gnomes! En vain ta porte est close: à ton chevet glacé L’essaim des noirs esprits dans l’ombre est amassé. Vois du plafond qui s’ouvre une forme descendre, Vois ces nains s’accroupir, à tes pieds, sur la cendre; Vois ces doigts tout sanglants écarter tes rideaux. Un râle, sous ton lit, vient de se faire entendre; Le livre que tu tiens se déchire en lambeaux, Et le vent d’un soupir a soufflé tes flambeaux. Les reconnais-tu bien sous leurs formes nouvelles, Ces folles visions que tu trouvas si belles? Ta main blanche a serré ces doigts courts et velus: Les voilà, tes amours, sans que tu les rappelles! Tu fais pour nous bannir des efforts superflus; Le remords nous conduit, nous ne te quittons plus. ADAH O frère de la mort, ô sommeil que j’envie! Dans ma suprême attente, hélas! tu me trompais! Je souffre, en ton linceul, les horreurs de la vie: Tu n’as pu me donner ni l’oubli, ni la paix. Je ne demandais pas à ta douce magie De verser à mon coeur des songes superflus; J’invoquais, pour tout bien, la froide léthargie. Heureux qui dort sans rêve et ne s’éveille plus! Je bornais là mes voeux. Je ne dois plus entendre Ce vain nom du bonheur, sans objet, sans échos: Si Dieu même, ici-bas, s’offrait à me le rendre, Je le refuserais! J’ai besoin du repos. LA NEIGE Tombe sans bruit, neige éternelle; Couvre de ton linceul ces prés jadis si verts. Tombe sans bruit, neige éternelle, Sur ce corps où brillaient tant de charmes divers, Sur cette âme qui fut si belle. Tombe sans bruit, neige éternelle, Enveloppe à jamais ce corps et l’univers. Tombe sans bruit, neige éternelle, Étouffe, en même temps, la crainte et le remords. Tombe sans bruit, neige éternelle, Interdis le réveil à tout ce qui s’endort, Au souvenir vivant chez elle.... Tombe sans bruit, neige éternelle, Et fais régner partout le silence et la mort. ADAH Bien! je vois s’effeuiller, avec mon dernier rêve, Tout ce qui fut mon coeur, mes regrets, mes désirs. Voici le vent d’oubli qui souffle et vous enlève; Tombez avec la neige, ô derniers souvenirs! Allez où va la voix quand les lèvres se taisent, Où vont en s’éteignant les rayons du soleil. Bien! d’un sang tiède encor les orages s’apaisent, Tout est rentré dans l’ombre, et je tiens mon sommeil. CHOEUR DES TENEBRES C’est pour nous qu’ont fleuri les roses de l’aurore, Pour nous tous ces fruits d’or que le soir voit éclore, Pour nous chaque rayon qui sourit dans les cieux, Chaque regard d’amour qui brilla dans vos yeux. Tout revient à la nuit solitaire et profonde. Ton règne, ô sombre hiver! s’est levé sur le monde; Viens couvrir de tes flots sans forme et sans couleur Ces germes inquiets de vie et de chaleur; L’espace ouvre son lit à tes ondes funèbres: Roule en paix sur la neige, océan des ténèbres! La Source éternelle A mon ami Louis Janmot. En vain ton corps palpite et parle avec cent voix, Ils disent l’âme absente, Nature! et tu n’as rien sous tes flots, sous tes bois, Rien qui rêve et qui sente. Simple théâtre, en toi l’homme seul est acteur, Lui seul veut, souffre, expie. Qui voit l’esprit frémir sous ta face est menteur, Qui t’adore est impie. Dans ce bruyant vallon, rien n’a de vie, hors moi; Tout est forme éphémère; Et j’étais insensé quand j’allais, plein de foi, Dire au chêne: Mon frère! Rien n’est pensée au fond des forêts où j’entends La parole suprême; Rien n’est amour ni joie en tes fleurs, ô printemps! O toi par qui l'on aime! Cependant écoutez: — Sur le chemin du coeur Il est des jours de vide Où, dans l’or le plus pur, toute humaine liqueur Trompe la lèvre avide; Où, brisé par le monde, incapable d’effort, Lé penseur sur son livre, L’amant sur son amour, croyant que tout est mort, Veut renoncer à vivre. C’en est fait! feuille et fleurs sèchent en un moment; Le sève a quitté l’arbre; Le dernier flot tarit, et ta main vainement Frappe ton front de marbre. Tes poètes aimés, tes peintres, et, le soir, L’archet qui nous enlève, Plus rien d’humain ne rend à ton coeur un espoir, A ton esprit un rêve! Tu vois tout à, travers une froide vapeur; Tu passes lent et sombre; Ta vie, objet pour tous d’ironie ou de peur, Est le rêve d’une ombre. Mais tout à coup l’esprit, déchirant ton linceul, Vers le désert t’emmène; Jusqu’aux âpres sommets cultivés par Dieu seul, Tu fuis la race humaine. Tu vois les noirs sapins sous leurs neigeux manteaux, Les lacs dans les cratères; Tu vois la blanche nue argenter les plateaux Tout rouges de bruyères. Du glacier irisé d’azur et de vermeil Où le chamois s’abreuve, A l’heure où l’a frappé la verge du soleil, Tu vois naître le fleuve, Quand, pour gravir au loin d’autres cimes encor, Dès l’aube tu t’apprêtes, Tu vois, à l’orient, courir la ligne d’or Qui dessine leurs crêtes. Tu descends dans la nuit des antres souterrains Au feu pâle des lampes; Vers toute oeuvre où de Dieu les pas restent empreints, Tu vas, tu cours, tu rampes. Sur les rocs, sur le sable aux torrides clartés, Ta chair sue et ruisselle, Et rejette à grands flots tout ce que les cités Ont mis d’impur en elle. Tu dors sur le granit; ce dur chevet te rend Plus fort à chaque halte; Tu manges le miel pur, tu bois l’eau du torrent, Et ta vertu s’exalte. Tous tes sens ont grandi: ton oeil voit des éclairs Où tu ne voyais qu’ombre; Ton oreille, au milieu du silence des airs, Entend des voix sans nombre. Tu saisis les regards que, la nuit, chaque fleur Adresse à chaque étoile; Le front mystérieux de l’astre de douleur Devant toi se dévoile. Avant que nul n’ait vu sur la feuille des bois La perle déposée, Tu sens couler d’en haut sur la lèvre et tu bois L’impalpable rosée. Tu démêles dans l’air les rapides odeurs Des fleurs les plus lointaines; Et tes pieds sous le sol, mieux que tous les sondeurs, Devinent les fontaines. Autour de toi tu sens affluer l’infini; Et ces ondes sonores, Ce torrent de parfums à la lumière uni, Entrent par tous tes pores. Ivre de ces senteurs, des bruits de ce concert Plein d’encens et de flammes, Tu comprends que ton âme, en s’ouvrant au désert, A respiré des âmes. Car tu vins t’y plonger pâle, épuisé, traînant Ton corps, ton coeur malades; Et la vie en toi coule et gronde maintenant Comme l’eau des cascades. La neige s’est fondue, aux rayons du vrai jour, Sur ta lèvre engourdie; L’urne de ta pensée, au toucher de l’amour, Déborde en mélodie. L’arbre a repris sa feuille et ses vertes couleurs, Et ses divins murmures; Au moindre vent, ses fruits pleuvront avec des fleurs; Ses pommes d’or sont mûres. Tresse, au bord du verger, tresse encor, pour demain, Des corbeilles plus grandes, Et va parer l’autel où ta stérile main N’apportait plus d’offrandes. Le désert t’a rendu cette vertu d’aimer Que l’homme t’a ravie... Et l’on nie à ce sein qui t’a pu ranimer D’avoir en soi la vie! Il répare en un jour ces longs mois où l’ennui Appauvrissait ta muse. Tout s’accroît au désert, tout s’engendre de lui; Dans la cité tout s’use. Crois-en donc à l'instinct qui t’y fait sentir Dieu: La nature est vivante; L’infini coule en elle et t’abreuve, en tout lieu, De joie et d’épouvante. Oui, c’est Dieu qui circule en cet immense corps, Dans la moindre corolle; Ces formes, ces couleurs, ces parfums, ces accords, Tout n’est que sa parole. Cette parole vit; c’est l’âme, c’est la voix De toute créature; C’est l’amour que tu sens, la beauté que tu vois Au fond de la nature. Cherche donc le désert quand tu vas poursuivant L’esprit qui renouvelle, Poëte, et, chaque été, plonge-toi plus avant Dans la source éternelle! Les Deux Muses. A mon ami Ulric Guttingoer. L’AVEUGLE L’aveugle a deviné que la Muse, ô pasteurs, Conserve encore ici deux jeunes serviteurs; Démêlant de vos voix l’harmonieuse trame, Déjà dans votre accent j’ai lu toute votre âme. Vous êtes doux et fiers; et, puisque vous chantez, Enfants, vous honorez les dieux et respectez Les vieillards qu’on méprise en ces jours de délire; Car toutes les vertus sont filles de la lyre. Vous m’exaucerez donc: je fus poëte aussi; Peut-être on sait encor mes chansons loin d’ici. Mais, trop vieux aujourd’hui, des saintes mélodies L’urne d’or reste close à mes mains engourdies; Et, par mes yeux éteints, mais non taris de pleurs, La Muse ne fait plus sa moisson de couleurs. Ce matin, l’air plus tiède, arrivant sous mon chaume, Me guida vers ces prés où le zéphyr s’embaume; L’aveugle y vient encore, une dernière fois, Respirer le printemps dans l’haleine des bois. Chantez pour moi, bergers, ces beaux lieux qui vous plaisent; Ce n’est pas le printemps si les oiseaux se taisent. Pour l’aveugle, chantez! pour lui qui ne peut voir Les cieux de rose ou d’or fleurir matin et soir. Redonnez-moi l’aspect de la nature absente; Qu’aux clartés de vos vers mon âme encor la sente. Ces bois si chers, ces prés de soleil éclatants, Faites-les-moi revoir par vos yeux de vingt ans. Dites-moi la nature et la saison nouvelle Et le charme secret qui vous attire en elle. Rendez-moi, tous les deux à ce hêtre adossés, Ces combats si charmants, hélas! et délaissés, Ou les bergers, rivaux d’amour et de génie, D’une double chanson mariaient l’harmonie. La Muse aime les chants alternés; les beaux vers Sonnent mieux balancés sur deux modes divers. Ouvrez la lutte, enfants! pour prix de la victoire, Je réserve au vainqueur une lyre d’ivoire, Présent d’un dieu pasteur qui vécut parmi nous. L’heureux vaincu prendra cette coupe de houx Ciselée avec art, de vin vieux imprégnée; En un pareil combat, jadis, je l’ai gagnée. ADMÈTE Salut, printemps, salut! c’est toi qui fais aimer. Salut aux champs, aux bois que tu viens ranimer; Où, sous chaque rameau, la volupté palpite. Je cherche les forêts, car l’amour les habite. L’odeur des prés m’attire et leurs vives couleurs; Car j’y trouve une enfant plus douce que les fleurs. ERWYNN O Nature, salut! c’est toi seule, ô ma mère! C’est toi que je visite en ton palais charmant; Je n’y viens pas, épris d’une idole éphémère, Chercher d’un autre amour l’asile et l’ornement. ADMÈTE Dans un sentier discret de ces taillis d’yeuse, Rose comme une nymphe et comme elle joyeuse, Moi, j’aperçus Myrto pour la première fois; J’aime depuis ce temps la campagne et les bois. ERWYNN Ton vrai charme, ô Nature! est dans ta solitude; Quand j’erre au sein des bois sans guide et sans chemins, Je m’y sens préservé de toute lassitude; J’aime avant tout chez toi l’absence des humains. J’y dépose la vie et la charge commune; Tout vain désir s’y calme et cède à ton attrait; Devant tes doux tableaux toute image importune, Tout fantôme d’amour s’efface et disparaît. ADMÈTE Aux pieds des frais buissons l’oubli des soins moroses Se respire au soleil avec l’odeur des roses; Et la gaîté captive, ainsi qu’un jeune oiseau, Chante et nargue en fuyant la cage de roseau. Dans ces flots de parfums que l’air des prés balance, Mon âme tout entière hors de mon sein s’élance, Et ne songeant à rien qu’à jouir des beaux jours, Comme une abeille aux fleurs, vole toute aux amours. ERWYNN Oui, plus libre en ces bois, mon âme y rompt les chaînes Dont l’homme et les destins avaient su me lier. Oui, l’oubli se respire avec l’ombre des chênes, Sur les grèves des lacs... j’y viens pour oublier. Tandis qu’au bruit des flots et des forêts que j’aime, La voix des passions s’adoucit et se perd, Mon âme en ces beaux lieux se retrouve elle-même, Et grandit dans sa force en touchant au désert. ADMÈTE Ah! le désert est doux pour être deux ensemble; J’y chéris, ô Myrto, tout ce qui te’ ressemble; C’est toi qui m’embellis la taille du palmier, Et l’oeil de la gazelle et le cou du ramier. La nature me plaît, la nature est charmante! Mais d’un charme emprunté des grâces de l’amante. Aveugle avant d’aimer, dans mes rudes penchants, Je ne me doutais pas de la beauté des champs. ERWYNN Quels yeux ont des regards profonds comme ces ondes Sur qui le noir sapin s’incline échevelé? Quel front si pur de vierge a, sous ses tresses blondes, De ces sommets neigeux l’éclat immaculé? Quelle voix a l’accent du flot baisant les rives? Quel amoureux silence est plus délicieux Et verse un plus long rêve aux âmes attentives Que l’entretien muet des bois silencieux? ADMÈTE Au bord du lac, un jour, sous l’aune et sous le frêne, Belle et sans voile, ainsi qu’une jeune sirène, J’ai vu Myrto tordant l’or de ses longs cheveux: Des perles en tombaient et ridaient les flots bleus. La blancheur de son corps par les rameaux couverte Rend l’eau plus sombre autour et la feuille plus verte, Et sur ses pieds de rose arrive en surnageant Parmi l’or d’un fin sable une écume d’argent. De ses yeux, de son sein et de ses tresses blondes Un reflet émané flotte au-dessus des ondes; Et des ombres du bain sous le roc abrité Cette molle lueur remplit l’obscurité. Moi, je bénis tout bas l’invitante Naïade, Et Pan qui me cacha sous cette ombreuse arcade, Et les ardeurs de l’air -et la fraîcheur de l’eau, Les saules sur le bain étendus en berceau, Tous les dieux de l’été, ces conseillers propices, Des larcins de l’amour joyeux d’être complices, Et par qui, sans combats, des voiles trop discrets La beauté se désarme à l’abri des forêts. ERWYNN Un jour, des passions brisant la coupe amère, Las des bonheurs humains avec ennui goûtés, Des promesses du coeur étouffant la chimère, J’ai fui cet air épais qu’on respire aux cités. J’ai cherché le désert, poussé vers la Nature Par cet attrait sans nom des parfums, ’des couleurs, Par ce charme qui tient, malgré toute culture, L’homme vers le soleil tourné comme les fleurs. J’avais des vains plaisirs pris et laissé l’amorce, Ayant usé de tout je croyais tout savoir; Docile au sens borné qui s’arrête à l’écorce, Ivre de vains désirs, j’avais nié l’espoir. Tout le néant du monde et de sa folle pompe S’étalait dans son vide à mon oeil ébloui; Sa sagesse qui ment et sa vertu qui trompe, L’amour même, l’amour s’était évanoui! Eh bien, je n’avais vu qu’un seul aspect des choses, Avant de les sonder avec l’oeil du rêveur; Je n’allais pas plus loin que le parfum des roses, Je n’avais jugé rien des fruits que la saveur. Mais quand les bois sacrés m’ouvrirent leurs arcades, Quand sous les noirs sapins j’eus gravi les hauts lieux, Sur les glaciers, au bruit des vents et des cascades, L’invisible apparut et dessilla mes yeux. Dès lors à ce soleil sans nuage et sans tache, Mon âme voit des champs plus touffus et plus verts; Sous les flots et les fleurs sentant ce qui se cache, Pour son hôte inconnu j’aime cet univers. ADMÈTE En aimant ces beaux lieux, moi, c’est Myrto que j’aime; J’y cueille pas à pas ses traces qu’elle y sème; C’est dans les champs surtout qu’absente je la vois; ~ J’entends ses pieds courir sur la mousse des bois; La menthe et le rosier m’apportent son haleine; Ces épis en flots d’or ondulant sur la plaine, C’est l’or de ses cheveux; la neige a sa blancheur; L’alouette a sa voix, la colombe est sa soeur; La source est un miroir qui retient son image; Le soupir de la vague en mourant sur la plage, Ces feuillages émus qui parlent mollement, C’est, parmi nos baisers, son doux gémissement. ERWYNN Le magique pouvoir qui t’a soumis mon âme N’est pas en d’autres yeux ni dans une autre main; Ta beauté ne tient pas aux traces d’une femme, Ce que je cherche en toi n’est pas l’aspect humain; Tu ne dois rien à l’homme, et ton charme, ô Nature! Vient d’ailleurs que des traits entre vous deux pareils Une âme s’est écrite en ta large structure, Une âme a pris pour corps tes fleurs et tes soleils. Non, tu n’as pas à l’homme emprunté cette grâce, C’est lui qui te dérobe et doit suivre ta loi; Il n’est beau qu’en portant imprimé sur sa face Un peu de l’infini qui rayonne de toi. ADMÈTE L’homme n’est jamais seul dans les lieux solitaires; J’y sais mille témoins des amoureux mystères. Chaque arbre et chaque flot a son hôte divin. J’ai surpris dans les bois la Nymphe et le Sylvain. Sous l’écorce, j’ai vu le Faune en embuscade De ses longs bras tortus enlacer la Dryade. Les Tritons argentés, lés Nymphes aux yeux verts, Souriant au pêcheur, s’ébattent sur les mers. J’ai vu mes gais chevreaux et mes brebis paisibles Souvent bondir au son de pipeaux invisibles; Puis un Satyre, au loin, apparaissait dansant. J’ai vu, parfois, glisser sur l’herbe, au jour naissant, La Napée y semant le safran et la rose. Pareils à nous, ces dieux nous donnent toute chose; Nous leur devons la flûte avec l’art des chansons, Et surtout de l’amour les fécondes leçons. ERWYNN L’ineffable habitant qu’enveloppe le monde Sous mille aspects divers est le même en tous lieux; Il chante avec la feuille et voit à travers l’onde; Partout présent, cet hôte échappe à tous les yeux. Mais, si profond qu’il soit dans, sa vaste demeure, Quoique baissés toujours ses voiles sont légers; A nos coeurs par les sens il s’adresse à toute heure, Il communique à nous par mille messagers. Les bois, les vents, les flots sont pleins d’esprits sonores; De vivantes odeurs voltigent sur lès prés, L’âme luit à travers les yeux des météores. Je sens, je vois, j’entends ces envoyés sacrés. Un souffle, des forêts agitant les grands dômes, Verse en moi des accords le fécondant essaim. Dans l’or dé ce rayon des tourbillons d’atomes, Avec l’air respires, viennent vivre en mon sein. Au penchant du coteau, des mains aériennes Effeuillent mon bouquet et mêlent mes cheveux, Écrivent leur pensée ou dessinent les miennes Sur les horizons d’or où je lis quand je veux. A ces pouvoirs de l’air sitôt que je me livre, Sans rien faire souvent que respirer et voir, Je sens mes bras plus forte, mon coeur prêt à revivre, Comme un arbre arrosé des pleurs secrets du soir. De quelques noms divers que la langue les nomme, Ces esprits d’une autre âme émanent chaque jour; Venus de l’invisible et se montrant à l’homme, Tous me parlent ainsi d’un mystère d’amour. Tous semblent me pousser sur une même route, D’où le vulgaire impur s’est lui-même banni, Sur ces échelons d’or, renversés par le doute, Qui vont du globe à Dieu, du coeur à l’infini. ADMÈTE Par des liens plus doux la campagne m’attache, J’aime en toi ce qu’on voit et non ce qui se cache, 0 Nature! et ces dons prêts pour chaque désir, Que dispense ta main et que je puis saisir. J’aime ce que la fleur parfumée et vermeille Dit aux yeux, et le chant des oiseaux à l’oreille. J’aime, pour tous les fruits dont tu les as chargés, Ces coteaux généreux et gaîment vendangés; Ce bois, parce qu’il prête une ombre harmonieuse Au sommeil, à l’amour, à la danse joyeuse; Ces eaux pour rafraîchir ma coupe, et pour y voir Rire avec moi Myrto, qui les prend pour miroir. ERWYNN La terre a d’autres fruits que les fruits que tu cueilles, Plus doux que les raisins dont tu bois la liqueur, Un breuvage, émané des rayons et des feuilles, Sans passer par ma lèvre enivre aussi mon coeur. L’oiseau n’a pas de chants, dans sa voix printanière. Divins comme les bruits du silence écouté. Les clartés que je vois en fermant la paupière De l’aube orientale effacent la clarté. ADMÈTE Surtout j’aime, ô campagne! en tes vertes retraites, L’asile et l’ornement qu’à nos amours tu prêtes; Tu répands à plaisir tes parfums sur le lit Où dorment les amours, car l’amour t’embellit. Pour qui n’y porte pas l’image d’une amante Les champs mettraient en vain leur parure charmante; De mille fleurs, en vain, le vallon est semé; Nulle terre n’est belle où Ton n’a pas aimé. Mais l’amour s’est sevré de voluptés sans nombre, S’il n’a connu jamais les bois, la mousse et l’ombre; Si jamais, au printemps, sous ses fraîches splendeurs, Un vallon des plaisirs n’abrita les ardeurs. Oui, qui n’a pas, à deux, marché par les prairies, N’a jamais su du coeur les douces rêveries. Oui, malgré les baisera, les pleurs, les noms touchants, Nul ne sent bien l’amour s’il ne le goûte aux champs. ERWYNN Tu sers l’amour aux champs, et les champs m’en délivrent. Si je chéris ces bois et le désert lointain, C’est que les voluptés dont les forêts m’enivrent M’ouvrent contre l’amour un refuge certain. Sois bénie, ô Nature! et reste souveraine, Toi qui, pour des beautés que rien ne peut flétrir, Me soufflas cette ardeur profonde, mais sereine, La seule dont le coeur n’a jamais à souffrir. Oui, j’ai subi l’amour, j’ai vécu de ses flammes? Oui, je sais qu’au désert il a mille ornements; Qu’il agrandit parfois les ailes de nos âmes; J’ai connu son délire et ses ravissements. Mais quel tumulte, hélas! la passion déchaîne! N’es-tu donc rien, Amour, qu’un orage éternel? Amour, on te dirait toujours mêlé de haine; Tu t’aigris parmi nous comme un levain mortel! Oui, le fiel est au fond de ta coupe épuisée, Même quand deux grands coeurs se la versent entre eux; Tu n’es que la douleur un instant déguisée, Qui reprend tôt ou tard ses droits sur les heureux. Mais toi, culte paisible, amour de la Nature, Tu n’as pas de soupçons, pas de haine à souffler; L’âme en te respirant se console et s’épure; Tes pleurs sur notre front tombent sans le brûler. D’un lien éternel quoique tu nous enchaînes, Jamais l’injuste ennui n’en alourdit le poids: Amour doux à porter comme l’ombre des chênes Dans ces chères-prisons que je demande aux bois! ADMÈTE La forêt n’a d’ombrage et de grottes profondes Que pour donner asile aux amours vagabondes. Pour qui tous ces parfums et tous ces nids charmants, Nature, s’ils ne sont pour les heureux amants? Qu’importeraient les fleurs si d’une bien-aimée Nul n’en venait tresser la couronne embaumée I Pourquoi la mousse épaisse et la-fraîcheur des eaux? Pourquoi les voix de l’onde et le chant des oiseaux, Si, de hêtres touffus discrètement couverte, La couche au fond des bois devait rester déserte? Si lé flot qui murmure autour des verts tapis N’y berce mollement des couples assoupis; Et si l’oiseau d’amour par son chant plus sonore Pour des baisers nouveaux ne les réveille encore, Tandis que l’air chargé d’enivrantes odeurs De leur lèvre altérée avive les ardeurs? ERWYNN Les ombres sur la mousse en réseaux découpées, Les monts rayés de bois plus jaunis ou plus verts, Les leurs qu’un art secret parmi l’herbe a groupées, Le nuage mobile aux mille tons divers, Les sinueux détours des flots qui se poursuivent, Le vol des grands oiseaux, les tourbillons du vent, Tracent au sein des airs et sur la terre écrivent, Pour qui sait bien les lire, un langage vivant. Ce bruit vague des airs, des oiseaux et de l’onde Eveille mes pensées en éveillant tes sens; ces parfums exhalant le désir qui t’inonde Versent aussi dans moi des désirs plus puissants. Ces souffles, ces rayons, ces choeurs de voix lointaines M’arrachent à ce monde, importune prison; Ils me font pressentir des amours plus qu’humaines En m’ouvrant l’invisible et son large horizon. ADMÈTE Charme invitant des bois, douce odeur, douce brise, Va près d’elle, ô printemps, souffle et me favorise! Amenez-moi Myrto, sentiers qu’elle connaît, Champs où comme les fleurs l’amour germe et renaît; Par votre charme il faut qu’en mes bras elle vienne, Brûlante d’une ardeur vive comme la mienne. 0 vents, semez près d’elle, en allant y gémir, Ces parfums qu’on ne peut respirer sans frémir! Qu’au plus secret du bois elle coure éperdue, M’implorant et craignant parfois d’être entendue, Et qu’au premier abord sentant ma main brûler, Pâle, elle me sourie et ne puisse parler! ERWYNN Désert, Nature, asile où l’être se transforme, Dans tes chastes séjours reçois mon coeur lassé; Éloigne de mon âme, afin qu’elle s’endorme, Et les bruits de la vie et l’écho du passé! La plus sainte vertu que possède ton onde, Ce que je vais chercher dans ton sein, c’est l’oubli, Ce doux sommeil par qui s’éveille un autre monde, Lorsqu’en ta longue paix on reste enseveli. Parlez donc, ô désert, ô voix de l’invisible, Bois où tout autre amour a pour moi son tombeau, Chantez de l’infini le cantique paisible, O Nature! et bercez en moi l’homme nouveau. L’AVEUGLE Sur un mode inconnu ta chanson se déploie, O pasteur! et pourtant je l’écoute avec joie. Avant d’être fermés au splendide univers, Mes yeux ne l’ont pas vu tel que le font tes vers, Mais mon âme aperçoit des régions plus belles Surgir à la clarté de ces hymnes nouvelles. Je vois qu’un dieu, manquant au ciel ionien, Enrichit d’un accord ton luth aérien. A mon coeur de vieillard cette nature est douce; Je connais cet ennui qui vers elle te pousse. Il semble que ce luth, au son triste et charmant, Je l’entendis en moi murmurer vaguement. Sois salué, vainqueur! c’est à toi que j’accorde, Puisque toi seul tu peux l’enrichir d’une corde, Ma lyre d’Ionie, antique et saint trésor, Qu’Athènes cisela dans l’ivoire et dans l’or. Jeune homme, elle est aussi d’origine céleste; Moi, je meurs! oh! prends-la! le don sacré lui reste D’imprimer aux accords d’harmonieux contours, De tes vagues chansons plie à ses lois le cours; Et qu’un doigt plus soigneux sur ta toile agrandie Brode en vives couleurs la chaste mélodie. Toi, prends la coupe, Admète, et le don plus joyeux Qui verse une autre ivresse et vient aussi des dieux; Partage-lui tes fleurs ainsi que tes caresses; Son bois gardera mieux les roses que tu tresses Que le front de Myrto prête, hélas! dès demain, A s’orner d’un bouquet reçu d’une autre main. Dans cette coupe, alors, près de quelque autre belle Va boire un vin plus vieux à ton amour nouvelle, J’aime aussi ta chanson! j’entendais autrefois Les flûtes des bergers la dire autour des bois; C’est d’un tel souvenir que coule cette larme. Mais, d’un dieu je subis sans doute ici le charme, Pour un autre est le prix, puisque autres sont les temps. Je te l’aurais donné si j’avais eu vingt ans! Entre Deux Orages. A Mon Ami Cauvet. La trombe éclate, il grêle sur mon champ; Adieu mes blés, mes roses que je pleure! La foudre encor va tomber tout à l’heure; Un tourbillon s’amoncelle au couchant. Dans tout le ciel se heurtent les nuages; Celui-là passe, un plus sombre le suit... Voilà pourtant qu’un peu d’azur nous luit, Un rayon d’or glisse entre deux orages. Charmant rayon, tu pourrais décevoir Un coeur plus neuf et plus ardent à vivre. Moi, je sais bien que l’éclair va te suivre Et qu’il pleuvra... peut-être jusqu’au soir. Oui, je vois trop ce que le sort prépare. Salut pourtant, sourire mensonger! Entre deux nuits que ta clarté sépare Je me réchauffe à ton feu passager. Sans m’abuser, espoir, plus qu’un vain.rêve, Caresse un peu mes rosiers défleuris; Rayon menteur, tu n’es rien qu’une trêve, Mais je respire, au moins, quand tu souris. Luis donc, espoir, montre à l’âme une route Par ce sillon ouvert sur un ciel bleu; Mon coeur te doit, dans la nuit de son doute, Tout ce qu’il sait du bonheur et de Dieu. Consolation. A Mon Ami P. Chenavard. Tous les fruits du verger ne sont pas mûrs encor, Mais l’automne apparaît dans les bois jaunes d’or; La brume se répand, grise comme la cendre, Au pied de ce coteau que tu vas redescendre. Sur la pierre annonçant la moitié du chemin, Que fait cet homme assis et le front dans sa main? Il écoute les voix de la saison extrême Gémir dans la forêt et parler dans lui-même. I La nature se plaint; un long gémissement Aux larmes nous convie; Et ce bruit douloureux reste, éternellement; Le son que rend la vie. Le sort frappe ses coups; plus riche est le métal, Plus haut la cloche tinte; L’homme jette, entre tous, sous le marteau fatal, Une plus vive plainte. Laisse-toi donc gémir, ô sombre voyageur! Toi qui sors de la flamme; Je sais quels coups, lancés par le divin forgeur, Font retentir ton âme. Je sais, moi, le désert, moi, confident sacré De tous les coeurs qui saignent, Moi, l’écho toujours prêt du rêveur ignoré Que les foules dédaignent, Je sais ton mal secret! Ta fierté cache un deuil; J’aperçois, quand tu railles, Le renard acharné, sous ton manteau d’orgueil, A ronger tes entrailles. Je connais tout de toi, fautes et châtiment, Illusions diverses; O fier vaincu! je sais s’ils coulent justement Tous les pleurs que tu verses. L'rdent besoin du vrai, dès l’enfance, a veillé, La nuit, dans ton alcôve; De ses froides sueurs ton front trop tôt mouillé A vingt ans resta chauve. Tu convoquas, pour fuir les vulgaires erreurs, Tous les guides célèbres; Et tu vas, assiégé de doute et de terreurs, Perdu dans les ténèbres. Tu pouvais, comme un autre, amoureux du loisir, Goûter les folles joies, Vivre au moins et rêver... mais tu voulus choisir L’art et ses rudes voies; Et tu t’es mis à l’oeuvre, épris d’un idéal; Espérant à la foule Faire un jour adorer le glorieux métal Dont ton âme est le moule. L'étude à ta jeunesse a fait un lourd tombeau De ton atelier sombre; Et voilà que tes mains, ô poursuivant du beau, S’attachaient à son ombre! Pour, en saisir la trace, oh t pleure; il est trop tard; Plus rien qui lui ressemble! L’automne a sur tes yeux mis son premier brouillard; Voilà ta main qui tremble! Ah! vieillir, sentir poindre en son coeur la saison Stérile et monotone; Voir déjà, quand l’été fut sans fleur ni moisson, Neiger un froid automne! Tu n’as pas de tes jours bu la douce liqueur, Tu vas goûter la lie; Tu bois ce fond amer qui reste sur le coeur Et jamais ne s’oublie. Tu rêvas tout! l’amour, la vertu, le savoir, Et l’épée et la lyre. L’amour! Était-ce lui?... Tu subis son pouvoir Assez pour le maudire. Il t’a brisé! tu fuis; ta stoïque raison Le juge et le déteste; Il t’abreuva de fiel... et de son doux poison L’ardente soif te reste. Lui qui t’a si souvent baigné de pleurs amers, Brûlé d’un flot de lave; Lui qui sur tes beaux jours a fait peser des fers Et t’a vu son esclave, Il te reste ignoré!... Tu t’en vas, désormais, Enviant ceux qu’il trompe; Te voilà de son temple exilé pour jamais, Sans avoir vu sa pompe. Du royaume interdit, où tous auront vécu, Tu sors sans le connaître; Gardant une blessure, ô douloureux vaincu!... Et des remords, peut-être! Mais, royaume ou prison, ton coeur s’en est banni; « Voici les froides heures. Hélas! ce mal de moins laisse un vide infini, Et déjà tu le pleures. Rien au fond de ton âme et rien autour de toi! La nuit, la nuit commence; La nuit d’hiver, dont l’homme aborde avec effroi La solitude immense. Ici, l’horrible mort moissonna sans pitié Dans le champ de ta race; Là, tu lis sur les fronts que la sainte amitié Fuit sans laisser de trace. Va, pleure et ne crains pas! Ta voix au loin se perd; Car l’oubli t’environne. Tes sanglots, éclatant sur ton chevet désert, N’éveilleront personne. Pleure! nul front craintif, endormi près du tien, N’est mouillé de tes larmes. Sur tes nuits sans repos, jamais doux entretien N’aura versé des charmes. Quand tu t’endormiras d’un sommeil étouffant, Il faudra qu’il s’achève; Jamais, en ton angoisse, un joyeux cri d’enfant N’interrompra ton rêve. La flamme va s’éteindre au paternel foyer; Les récits vont se taire. Tiens-toi prêt à vieillir sans bras pour t’appuyer; Voilà l’hiver austère. Déjà le fiel se glisse en ton sang qui tarit, Ta veine s’est glacée; Et la noire tristesse, à travers ton esprit, Coule avec la pensée. Tu vis avec effort; Dieu semble te nier Ce qu’il donne à chaque être, Ce doux réveil de l’âme au soleil printanier Où l’on se sent renaître. L’air libre du désert, où jadis, en rêvant, Tu pansais tes blessures, Brûle aujourd’hui ta lèvre; et les baisers du vent Sont pour toi des morsures. Souffrir, toujours souffrir! du travail, du repos! Le feu qui te dévore Circule sourdement de ton âme à tes os, Et Dieu l’attise encore. Tout croule autour de toi! rien qui fasse espérer; L’antique foi succombe. L’air du siècle où tu vis est triste à respirer Comme une odeur de tombe. Toute vie est douleur; tout gémit ici-bas, La nature et toi-même. Connais-tu des échos où ne résonnent pas La plainte et le blasphème? Pleure sur ce qui meurt et sur ce qui grandit; C’est ta loi; pleure, ô maître! Et lance l’anathème à ce monde maudit, A Dieu qui t’a fait naître II C’est ainsi qu’il entend, au coucher du soleil, Parler ses passions et les échos du monde; Mais bientôt, en lui-même, une voix plus profonde Oppose au désespoir un plus ferme conseil: Oui, si j’écoute-en moi les sens et la nature, Tout ce qui doit finir, Je pleure et je maudis, ou du moins je murmure, Quand je devrais bénir. Cependant, au plus fort du blasphème et du doute, Dans ma plus sombre nuit, Une infaillible voix me parle et je l’écoute, Une clarté me luit. C’est toi, saint idéal, c’est toi qui m’illumines! J’ai gardé ton flambeau; C’est toi qui fais briller, du sein de mes ruines, L’astre éclatant du beau. Par toi m’est révélé notre but invisible. A ton amour divin, Mon coeur, libre des sens et désormais paisible-, N’aspire pas en vain. J’oublie à t’entrevoir mes souvenirs funèbres, Mes doutes pleins d’effroi; Et, comme l’aigle, heureux en sortant des ténèbres, Je m’élance vers toi. Beauté, splendeur du vrai! ton infaillible oracle, Qui me parle en tout lieu, Habite ma raison, passager tabernacle, Mais il s’appelle Dieu. Rayon de l’idéal, un coeur à qui tu restes A gardé son trésor; Tôt ou tard, s’arrachant à ses ombres funestes, Il reprendra l’essor. En vain je sens gronder, dans cette chair flétrie, Le mal accusateur, Et l’horrible souffrance en vain blasphème et crie Contre le Créateur; En vain, faisant tonner sa menace infinie Sur les pâles mortels, Une voix, jusqu’à Dieu lançant la calomnie, Sort même des autels... L’esprit consolateur, siégeant au sanctuaire De l’auguste raison, L’éternel idéal, à travers ma misère, Vous affirme, ô Dieu bon! La douleur devant vous passera comme une ombre, Comme un songe au réveil; Oui, dans un ciel sans borne et pour des jours sans nombre J’attends votre soleil. L’esprit qui parle en nous raconte votre gloire, Votre immense bonté; Il m’ordonne l’amour et me défend de croire A d’autre éternité. Avant que votre foi dans mon coeur soit troublée, Dieu bon et triomphant, Les Alpes crouleront sur leur base ébranlée Par le doigt d’un enfant. Tant que je porterai ce rayon de vous-même, Qui résiste à tout vent, Tant que j’apercevrai dans la raison que j’aimé Votre Verbe vivant, Je puis souffrir! je puis, plaignant vos créatures, Errer sous ce ciel noir; Je suis sûr de rester, au milieu des tortures, Plein d’amour et d’espoir. * * * LIVRE DEUXIÈME Symphonie Du Torrent. A mon ami A. Brizeux. LE POÈTE O naturel en ton sein où l’ennui me ramène, Je sens une âme triste ainsi que l’âme humaine; Tu gémis: c’est pourquoi je t’apporte mon coeur. Toi, du moins, tu n’as pas de sourire moqueur, Jamais ton doux regard ne lance l’ironie, Et ton front porte haut sa tristesse infinie. L’homme croit se guérir s’il peut cacher son mal; La froide raillerie est son masque banal. Mais toi, dans la douleur, tu restes calme et vraie; Tu n’as pas dans les yeux ce rire qui m’effraie; Je viens mêler mes pleurs à tes pleurs sans orgueil. Car je me reconnais dans ta figure en deuil. Oui, nous avons tous deux notre peine secrète, La mienne en tes soupirs trouve son interprète; Ta voix semble un écho de mon gémissement. La nature et mon coeur, tout parle tristement. LE PÂTRE Dans la douce rumeur des forêts, des fontaines, J’ai distingué ta voix et des plaintes humaines, Étranger! et de loin je t’ai vu, tout le soir, Marcher sans but, courir ou brusquement t’asseoir, Frapper ton front, tes mains, comme un homme qui souffre, Et parfois te pencher sur le bord de ce gouffre. J’accours; te voilà pâle, immobile, égaré, Et je vois dans tes yeux qu’ils ont beaucoup pleuré. Malade ou malheureux, l’un et l’autre, peut-être, Jeune homme, car mon âge a le don de connaître, Dispose du vieux pâtre en sa rude amitié; Le désert et mon Dieu m’enseignent la pitié. Viens el dors, cette nuit, sous mon abri de chaume; Tout l’été, d’un air pur respire ici le baume. A bien des affligés conduits sur ces hauteurs, Il fut bon d’habiter la hutte des pasteurs. Un vigoureux sommeil émané de l’étable, Le lait et le pain noir de ma rustique table, Et les belles chansons et la sainte gaîté Rendirent à plus d’un la joie et la santé. Sur ces sommets, d’ailleurs, un art héréditaire M’apprit à découvrir chaque herbe salutaire. Tout mal a son remède au sein de quelque fleur; J’en connais pour guérir ta chétive pâleur. Sois docile au vieillard, viens, et par moi renaisse, Renaisse dans ton coeur la divine jeunesse! LE POÈTE Ton âme hospitalière, ô généreux pasteur! De la crèche et des bois l’énergique senteur, Le souffle de tes boeufs, la sève de tes plantes Seraient un vain remède à mes peines brûlantes. Mon mal est trop profond; mais, pour le soulager, Avec d’autres douleurs je viens le partager. Je viens mêler mon deuil au deuil de la nature. J’entends ici l’écho des tourments que j’endure, La voix de l’univers n’est qu’un gémissement; Mes pleurs unis aux siens coulent plus doucement, Et je sens plus de calme et plus de patience Quand je me plonge à fond dans sa tristesse immense. LE PÂTRE Je cherche autour de nous ces gémissantes voix, Et ces mornes tableaux, et ce deuil que tu vois: Un large rayon d’or flotte sur les fougères; L’alouette s’égaye en ses notes légères; La cloche tinte au cou de mas taureaux joyeux, Et les prés, tout en fleurs, réjouissent mes yeux. LE POÈTE La nature se plaint: sa voix, terrible ou tendre, Parle d’une souffrance à qui sait bien l’entendre. Tout menace ou gémit. De la source au torrent, Le flot, qui va gronder, s’écoule en murmurant. Comme un soupir sans fin qui remplit tout l’espace, Dans les sapins tremblants le vent passe et repasse; Et, même aux plus beaux jours, la voix qui sort des mers Atteste un mal obscur dans leurs gouffres amers. Ici, dans cette paix des douces bergeries, Écoute ces taureaux et ces brebis chéries, Ton chien, tes blonds ramiers posés sur ces vieux ifs, Et tes agneaux bêlants... Tous ces bruits sont plaintifs. LE PÂTRE J’entends, je vois partout s’appeler, se poursuivre, Les animaux joyeux du seul bonheur de vivre. Tous semblent à tes yeux ou tristes ou méchants, Jeune homme aux blanches mains, qui crois aimer les champs Quel noir démon t’invite à ces pensers moroses, Enfant? Et tu n’as vu que la saison des roses! La neige des hivers où nous marchons pieds nus, Nos soucis, nos travaux, te sont tous inconnus! LE POÈTE Toi, tu ne connais pas la volupté des larmes! Ces pleurs de la nature en sont pour moi les charmes; Vous l’aimez pour les fruits que vous lui dérobez, Avides laboureurs sur la moisson courbés! Moi, conduit aux déserts par la haine du monde, J’y goûte leur douleur en sagesse féconde. LE PÂTRE J’aime le champ natal et non pas les déserts. J’ai là, dans ce vallon, j’ai des trésors bien chers: Mes souvenirs d’enfant et le toit de mes pères, Mon vieux clocher, ma vigne et mes vergers prospères. J’habite en paix leur ombre, et jamais je n’appris Des hommes nos pareils la haine et le mépris. Ami de ces forêts, frère des vieux érables, J’aime nos bois sacrés bien moins que mes semblables, Et quoique sur ces monts, tout l'été, sans ennuis, le sache vivre seul bien des jours, bien des nuits, C’est un bonheur plus grand, dès qu’arrive l’automne, De rentrer dans le bourg que le pampre festonne. Là, par mes compagnons, dans leur franche gaîté, Du pâtre et du troupeau le retour est fêté; La table fume, et l’âtre est tout rouge de braise, Et, le verre à la main, tous les soirs, à notre aise, Nous chantons; le vin vieux, à défaut de soleil, Pendant les noirs hivers tient les coeurs en éveil. Ainsi chaque saison, qu’un Dieu bon nous ramène, Nous apporte un plaisir aussi bien qu’une peine. LE POÈTE Ah! j’ai trop éprouvé quel partage inégal, En mesurant nos jours, grossit la part du mal! Les hommes sont mauvais, et les destins sont pires, Mais la nature, au moins, n’a pas de faux sourires; Vois-tu le vague ennui sur son front répandu? Moi, je n’y cherche pas l’espoir que j’ai perdu; Mais, à défaut d’une onde où je me désaltère, Le désert à ma soif offre une ivresse austère, Et, plongé dans son sein par l’inconnu rempli, J’y respire à longs traits le vertige et l’oubli. LE PÂTRE Ta voix me trouble, ami, ta parole est funeste. Tu souffres, je le vois; ta pâleur me l’atteste; Tu souffres, je te plains et ne te comprends pas. Le remède à ton mal, Dieu me le cache, hélas! Je te plains; mais pourquoi, dans tes peines sans cause, Ne rien voir que le mal au sein de toute chose? La nature, où tu viens savourer tes douleurs, Sourit quand ton orgueil lui commande les pleurs; Tu l’aimes, sois joyeux! car elle est toute en joie; Regarde à l’horizon ces feux qu’elle déploie. Laisse ton coeur s’ouvrir au coucher du soleil, Et de ce grand spectacle emporte un bon conseil. LE POÈTE La nature m’invite à sa douce tristesse: La résignation fait toute sa sagesse; Obéir sans révolte à de sinistres lois, C’est le morne conseil, ami, que j’en reçois. LE PÂTRE Non, la voix du désert, qu’il pleure ou qu’il sourie, Ne t’a pas conseillé l’inerte rêverie! La nature m’enseigne, en ses chères leçons, La vie et le travail égayé de chansons. LE POÈTE Écoute, dans ces bois déjà pleins de ténèbres, Du zéphyr qui s’endort les murmures funèbres! LE PÂTRE J’entends plus près de nous, sur le frêne voisin, Siffler le joyeux merle enivré de raisin. LE POÈTE Écoute ce torrent: quelle douleur profonde Exhalent à nos pieds les soupirs de son onde! LE PÂTRE J’entends sur les cailloux le bruit clair du ruisseau, Du ruisseau qui gazouille aussi gai que l’oiseau;. Chacun se réjouit d’en habiter la rive; Car l’eau donne à ses bords une voix toujours vive. Mais toi, pâle étranger, si triste en l’écoutant, Explique en sa chanson ce que ton âme entend. LE POÈTE Voici ce que nous dit la voix, proche ou lointaine, Qui coule avec les eaux, torrent, fleuve et fontaine: LE TORRENT Le sourd travail des eaux a fendu le rocher: Ma source, en murmurant, fuit des plus minces veines, Comme une larme, aux yeux qui la voudrait cacher, Jaillit d’un coeur miné par de secrètes peines, Mais bientôt je reçois et j’emporte en courant Et la neige et la grêle, et des flots d’eau fangeuse, Et les mille débris de ma vie orageuse... J’enfle dans la tempête, et je suis le torrent! Sur l’or d’un sable pur, sur les fines pelouses, Le flot n’a qu’un murmure, et jamais de chanson. J’entends à mes côtés, dans l’herbe et le buisson, Mille gais sifflements dont les eaux sont jalouses. Il est des bruits joyeux même au fond des grands bois: Je môle à ces accords ma rumeur incessante; L’eau fait dans leur concert la note gémissante. L’homme devient rêveur, s’il ne pleure, à ma voix. Je vois naître et mourir la brise passagère Et les oiseaux rieurs dont la voix lui répond; Pour avoir, même un jour, cette gaîté légère, Je descends de trop haut et viens de trop profond. L’eau circule depuis que la nature existe. J’ai pénétré la terre et j’ai tout visité; Un douloureux secret remplit l’immensité, Moi, j’en murmure un mot: c’est pourquoi je suis triste. J’en parle aux jours sereins, j’en parle aux sombres nuits; Le vent, parfois, retient sa voix intermittente; Dans ses rares fureurs, la foudre est inconstante; Moi, je suis éternel, ainsi que tes ennuis. Mon flot dit, à travers le calme ou la tempête, Ce mot affreux: TOUJOURS! de tant de pleurs baigné; Ce mot, par la souffrance aux humains enseigné, Je l'appris de la mort, et je vous le répète. A ce bruit de mes flots parfois tu t’endormis: Mais ce n’est pas la paix que ce sommeil te verse; Tu le sais, ô penseur! les rêves que je berce Ne sont rien moins pour toi que des rêves amis. L’excès de la douleur, dans une âme affaissée, Apporte aux malheureux un repos tout pareil; C’est en abolissant ta force et ta pensée Que la rumeur de l’onde engendre ce sommeil. LE PÂTRE Voici ce que nous dit la voix, proche ou lointaine, Qui coule avec les eaux, torrent, fleuve ou fontaine; Voici ce que nous dit le bruit clair du ruisseau, Du ruisseau qui gazouille aussi gai que l’oiseau: LE TORRENT L’eau jaillit! la roche déserte Va répondre aux chansons des bois. Je donne aux prés leur robe verte; Ils sont muets, je suis leur voix. La vie autour de moi fourmille; Elle coule avec les ruisseaux. J’abrite une immense famille; Un peuple entier vit sous mes eaux. Sous chaque roche un hôte habite. Là, dans l’ombre et dans la fraîcheur, Le saumon, l’anguille et la truite Invitent la main du pécheur. De mes bords chérissant la zone, Les arbres croissent par milliers; Le merle bleu si file sur l’aune, Le vent berce les peupliers. Toute chose que Dieu féconde, Prête à chanter, prête à fleurir, Aime le vif accent de l’onde, Aime à voir le ruisseau courir. Quand de la ruche printanière L’essaim s’est échappé dans l’air, Il vole, au bruit de la rivière, Vers le frêne au feuillage clair. Ma rive a d’heureuses retraites Où s’échangent de longs serments; J’y couvre sous mes voix discrètes Les douces plaintes des amants. La génisse, au bruit de sa cloche, Conduit vers moi de gais troupeaux. En chantant le berger s’approche Et prend sa flûte à mes roseaux. C’est moi qui fais tourner la roue Du meunier conteur et malin. Ma voix l’accompagne et se joue Au joyeux tic tac du moulin. A vos travaux je m’associe: Je bats le fer du forgeron; Je meus l’infatigable scie Sous le toit du vieux bûcheron. A travers le roc et l’argile L’eau glisse et creuse incessamment: C’est moi, sur la terre immobile, C’est moi qui suis le mouvement. L’onde vierge à grands flots m’arrive, Quand l’été ronge le glacier; L’écume alors blanchit ma rive Comme la lèvre du coursier. Si parfois mon flot déracine L’épi d’un imprudent sillon, Le sol que j’ôte à la colline, Je le restitue au vallon. L’eau dans son sein, rapide ou lente, Tient tous les germes en éveil; Pour donner la sève à la plante, Elle se marie au soleil. La chanson du torrent convie Chaque être à sortir du repos. J’appelle au travail, à la vie, Les fleurs, les hommes, les troupeaux. Je dis: Suivez mes flots rapides, Quittez avec moi ce haut lieu; Marchez, voyageurs intrépides, Sur les chemins tracés par Dieu. Suivez les torrents et les fleuves, O flot des générations! Enrichissez de races neuves Les plaines et les nations. Placez vos tentes sur ma rive; Un secours vous viendra des eaux; Je tournerai la meule active, Je porterai vos lourds vaisseaux. Avec moi cheminez en foule: Et chantez, peuple industrieux! Dieu vous dit dans mon flot qui coule Travaillez et soyez joyeux. LE POÈTE Pauvre coeur, dupe, hélas! de ta propre imposture, Tu n’entends que toi-même à travers la nature! L’esprit qui t’a parlé de joie et d’avenir T’a promis, ô pasteur! es qu’il ne peut tenir. Ainsi, pour t’affranchir de l’ennui qui me ronge, O folle humanité, tu n’as que le mensonge! Je trouve ta gaîté plus triste que mes pleurs, Et mon front ne veut pas de ces trompeuses fleurs. Va donc, et suis la voix de l’antique Sirène; Suis ton illusion qui parle et qui t’entraîne. Au but de ton travail, à travers les chansons, Cours le long de ces flots, docile à leurs leçons! Crois l’homme juste et bon; crois les saisons propices, Et joue avec les fleurs au bord des précipices. La mer, la mer se creuse et va nous recevoir Engloutis dans le flot qui te parlait d’espoir; Vous tomberez tous deux au noir abîme où gronde Le terrible inconnu que j’entends sous cette onde. LE PÂTRE L’inconnu qui me parle est un Dieu bienfaisant. Accomplissons d’abord la tâche du présent! La nature l’enseigne à la sagesse humaine: A chaque jour suffit le fardeau de sa peine, Et, pour le coeur sincère et simple en ses désirs, Chaque jour que Dieu fait offre aussi ses plaisirs. LE POÈTE Adieu! Reste, ô berger! dans l’erreur qui t’est douce: L’ignorance est un lit plus tendre que la mousse; Reste, au bord de cette onde, à voir tes prés fleurir, A vivre sans penser, pour vivre sans souffrir. LE PÂTRE Ami, qu’un Dieu propice, à ma voix, te délivre Du démon qui t’a dit: Reste à rêver sans vivre! LE POÈTE Ah! puissé-je abdiquer, au sein de quelque fleur, De ce coeur importun la vie et la chaleur! Pour la sève paisible en ces chênes dormante Que j’échangerais bien l’âme qui me tourmente, Que je voudrais jeter tout mon être à ce vent! Je souffre, ami, tu vois que je suis bien vivant. LE PÂTRE Tu souffres d’un corps faible et d’une âme impuissante, Ce mal dont tu te plains, c’est la vigueur absente. Je le vois dans tes yeux, sur ton front sans couleur, C’est un fruit de l’orgueil que ta lâche douleur. Abdique ta mollesse et ces larmes superbes; Il est temps d’amasser quelques solides gerbes, O rêveur! sors enfin de ton sommeil fatal!... Mais tu ne peux guérir, car tu chéris ton mal. A Une Jeune Fille Poète. Si j’étais jeune fille, et si, dans ma saison, J’étais belle et poëte, Pour chanter, j’aimerais mieux un nid de pinson Qu’un trépied de prophète; Je saurais peu quel vent pousse l’humanité Et quel trône vacille; Mais je dirais son nom à chaque fleur, l’été, Si j’étais jeune fille. Je n’aurais jamais lu nos apôtres nouveaux; Aimant ce qu’ils méprisent, Moi, j’irais par les bois dérober aux oiseaux Les secrets qu’ils se disent; J’irais, comme une soeur du peuple harmonieux Qui vole et qui babille, Saluer avec lui chaque aube dans les cieux, Si j’étais jeune fille. Sans avoir demandé le secret de la foi, Sans connaître le doute, Comme une eau qui s’enfuit sur sa pente, ainsi moi, Je courrais sur ma route. Si le siècle s’agite en des nuits sans sommeil, Si nul phare n’y brillé, Je l’aurais ignoré!... Je verrais le soleil, Si j’étais jeune fille. L’air des champs me ferait rêver, rire ou sauter, Tout heureuse de vivre; La fauvette serait-mon seul maître à chanter, Les prés seraient mon livre; Comme en un frais écrin je ferais là mon choix; Et sous une charmille, J’irais parer ma lyre avec les fleurs des bois, Si j’étais jeune fille. La cigale aux bluets parle dans les sillons, Aux grands blés l’alouette; L’âtre se réjouit d’écouter les grillons: Car tout a son poëte. Moi, je serais, — bien mieux qu’un écho des docteurs. — La voix de la famille; Et mes vers chanteraient ce que rêvent nos soeurs, Si j’étais jeune fille. Car il est deux trésors qu’on ne peut appauvrir, Qu’on creuse à fantaisie; Il est deux ruisseaux purs d’où coule, sans tarir, Toute la poésie: La nature et le coeur. — Deux célestes forêts! La musique y fourmille; J’y chercherais la mienne, et je l’y trouverais, Si j’étais jeune fille. Mais je donnerais tout, renom déjà fondé, Peuple ému de m’entendre, Pour un seul mot de l’être à qui j’aurais gardé Ma chanson la plus tendre; Je jetterais mon luth pour tenir, tout le jour, Sa main sous ma mantille... Le génie est bien beau! — J’aimerais mieux l’amour, Si j’étais jeune fille. L’Alpe Vierge. A La Jungfrau. I Un esprit gardien de toute pureté Habite les glaciers et la neige éternelle. L'air qu'on respire autour de ce faite argenté Rajeunit l'âme et jette une lumière en elle. O vierge! cette nuit, dans son fluide azur, Semble exprès pour mes yeux dissiper tous tes voiles; J'adore en sa blancheur ton front chargé d'étoiles. En toi, jusqu'à ton nom, tout est splendide et pur! Le ciel seul boit ton souffle à ta lèvre sacrée; Ton sein veiné d'azur, rougissant au réveil, Laisse à Dieu seul cueillir sur sa neige empourprée Les roses d'Orient qu'y sème le soleil. Toi seule entre les monts as préservé la face De l'affront qu'aux sommets imprime un pied humain. Partout survient la fange où se forme un chemin: Tu dois de rester pure à tes remparts de glace. Par eux tes flancs sacrés conservent leur candeur. Le soir, lorsque à tes pieds tout le pays est sombre, De l'azur infini perçant la profondeur, Des sommets fréquentés ton front domine l'ombre. Toi-même as cependant tes vallons ténébreux, Et tu tiens, par ta base, aux régions impures Où l'eau du ciel se trouble à laver nos souillures, Où l'homme teint de sang un sillon douloureux. Mais au-dessus de tous, belle vierge de neige, Attirant le premier l'onde et les feux du ciel, Ton front chaste et hautain garde le privilège De porter l'invisible et l'immatériel. Dieu, pour trône ici-bas, a pris ta blanche cime, Seul séjour assez pur pour qu'il s'y daigne asseoir; C'est lui, dans tes splendeurs, qui m'apparaît ce soir; C'est sa voix que j'entends sur ton glacier sublime. II Tu portes, ô mon âme! un sommet tout pareil, Un sommet virginal plus haut que tous nuages, Et qui toujours reflète un peu du vrai soleil, Quand ta plaine assombrie est en proie aux orages. Tu n'as que trop, aussi, d'infimes régions, Noirs marais dont chacun cache une hydre rampante; Chemins à tous venants, où la fange serpente, Et qu'en troupeaux impurs foulent les passions. Oui, ta vallée ouverte est basse, humide, obscure, O coeur par les désirs, par l'ennui fréquenté! Mais vous savez, mon Dieu, si l'humaine souillure Jusqu'au sacré sommet a jamais remonté. Parfois une vapeur sort d'en bas et le cache: Je ne vois pins briller sa neige à l'horizon; Mais elle reste vierge, ô divine raison! Ta splendeur reluira sur ce glacier sans tache. Nul impur voyageur du pied ne l'a terni. A l'homme inférieur par moments invisible, O région sereine où siège l'infini, Ta cime aux passions demeure inaccessible! C'est toujours l'Alpe vierge an front éblouissant,. Dont la chute buteur ne. peut être abaissée, Tabernacle où de Dieu réside la pensée, Échelle de cristal par où l'esprit descend. Oui, j'ai gardé ta neige en ma fierté suprême; Oui, ton faîte est debout! Je le die humblement: Car j'en reviens toujours indigné de moi-même, Quand mon coeur, de là-haut, se mesure un moment. Et j'offre à cet autel splendide et vierge encore Mon culte et le tribut de mes jours les meilleurs; Sa beauté luit en moi, mais elle vient d'ailleurs; En l'adorant, c'est vous, ô mon Dieu! que j'adore. En vous est la hauteur de ce front radieux; En vous est sa blancheur où l'arc-en-ciel se joue: Dans l'homme seul est l'ombre, en lui sont les bas lieux. A vous la neige, à moi la poussière et la boue. Si ce mont reste pur, c'est que vous l'habitez: Toute virginité n'est que votre présence. L'homme, s'il eût trouvé ces cimes sans défense, Eût traîné là sa fange et ses obscurités. A l'abri de moi-même, ô Père! et de la foule, Garde donc l'Alpe vierge où luit ton tribunal, Ce sommet de mon coeur d'où ta grâce découle; Renforce chaque nuit son rempart glacial; Pour qu'au-dessus, toujours, des lieux sombres, immondes, Brille un degré du ciel que je puisse entrevoir, Et qu'aux feux de midi ce divin réservoir M'abreuve tout entier de ses fertiles ondes. Asile. A Mon Ami Amédée Hennequin. Non, le fatal ennui qui nous pousse au blasphème Ne sera pas vainqueur! Pour échapper au monde et pour me fuir moi-même, J’ai des ailes au coeur. Je conserve immortels l’amour de la nature, Votre amour, ô mon Dieu! Ce double asile, ouvert aux peines que j’endure, Me reçoit en tout lieu. L'homme sur votre nom, que l’univers atteste, A répandu sa nuit: J’irai vers le désert où votre empreinte reste, Où votre beauté luit. Le désert! épanchant sur les âmes qui saignent Des philtres embaumés, Et faisant de mes pleurs que les humains dédaignent Vos joyaux bien-aimés. Le désert! où je puis ramasser votre manne, Seigneur! où votre loi Rayonne dans l’éclair, ou de la fleur émane, Et vient s’écrire en moi. L’espoir coule à grands flots de ton sein, ô nature! L’eau vive du rocher Calmant les nobles soifs qu’une source moins pure Ne saurait étancher. Mon coeur maudit le monde et l’ennui m’en exile; Toute ma foi s’y perd; Le poëte, à qui Dieu te donna pour asile, Ressuscite au désert. Oui, je comprends toujours l’esprit de vos feuillages, Arbres mélodieux! Je trouve encor le sens des rapides images Peintes au front des cieux. Quand j’écoute chanter les nids et les fontaines, Je suis heureux encor. Entre les voix des mers et des forêts lointaines Je démêle un accord. J’aime encor, sur les flancs des montagnes désertes, Sans songer au retour, Joyeux des horizons et des fleurs découvertes, Me perdre tout un jour. Le soir, quand je reviens, plein de rêves sans nombre, J’aime à voir en marchant Le noir profil des monts découper sa grande ombre Sur le soleil couchant. Je tiens encor la clef des grandes harmonies, L’âme des sons divers Qui murmurent un peu des choses infinies Pans l’étroit univers. L’aspect de nos cités m’irrite et me désole: Dieu ne s’y fait plus voir; Là, tout rire est amer, toute humaine parole M’y souffle un désespoir. Je vais aux champs! Les près, les oiseaux et les chênes, Dès que l’homme s’est tu, Tout me dit, m’invitant à des fêtes prochaines: L’espérance est vertu. Si j’ai cessé jamais d’adorer vos merveilles, O terre, ô vastes cieux! Quand vos bruits n’apprendront plus rien à mes oreilles, Vos couleurs à mes yeux; Quand mon coeur n’aura plus une voix qui réponde A vos divers accords... C’est que j’habiterai dans l’invisible monde, Délivré de mon corps, Nature! et qu’au delà de ta dernière étoile, En face de ton roi, L’éternelle beauté, dont tu n’es que le voile, Paraîtra devant moi. La Muse Armée. Oui, l’austère amitié qui te lie aux grands chênes, Ce charme du désert qui t’enivre toujours, S’ils t’ont fait ignorer nos calculs et nos haines, Ont agrandi ton coeur pour les nobles amours. Quand tu disais: Mon frère! à l’arbre sans culture; Quand les oiseaux du ciel venaient baiser tes mains, O toi qui pour famille avais pris la nature, Non, tu n’abjurais pas la cité des humains! Au fond des bois sacrés où tu te réfugies, Poète aimé du chêne et du vieux bûcheron, Tu voulais échapper au bruit de nos orgies; Mais tu redescendras à l’appel du clairon. Tu n’as point redouté nos combats, mais nos fêtes. Sur la neige éternelle ou sur le sable en feu, Tu consultais la voix qu’entendent les prophètes, Apprenant du désert à nous parler de Dieu. Ce vieil amour du sol, cet honneur qu’on abdique, Ce culte des aïeux et de leurs saintes lois, Ils coulent dans ta veine, ô Muse druidique! Je les ai respirés sous les chênes gaulois. Descends donc aujourd’hui, poëte: il n’est plus l’heure D’écouter les soupirs des flots ou des rameaux; C’est l’âme des humains qui s’agite et qui pleure: Va retrouver ton peuple et souffrir de ses maux. Viens faire, au coeur de ceux qui frappent dans l’arène, Sonner des rhythmes fiers appris dans les grands bois. Tu sais tailler aussi les javelots de frêne; C’est le jour d’épuiser ta lyre et ton carquois. Viens! la toison de l’ours flotte sur tes épaules. Emprunte à nos forêts leurs divines terreurs; Entraîne sur tes pas le vrai peuple des Gaules, De la faux implacable arme tes laboureurs. Abdique enfin ta paix, Muse rêveuse et lente, Avec ce flot vengeur descends de ton glacier; Marche, et lève à nos yeux ta hache étincelante, La neige des sommets en a trempé l’acier. Montre à l’homme agité dans les projets serviles Ce qui dort dans la paix des saintes régions, Et combien le désert, plus peuplé que les villes, Fait au jour du combat germer de légions. Car tu peux seule, ô Muse! à la foule insensée Souffler du haut des monts un esprit sage et fier; Et ceux que tu revêts d’une grande pensée Marchent dans la bataille à l’épreuve du fer. Les Deux Cimes. I Aux grands monts la nature a fait des lots divers Ainsi qu’aux grandes âmes: De glaciers éternels ceux-là furent couverts, Ceux-ci remplis de flammes. Toujours dans leur cratère, ou lave, ou passion, Grondent des voix latentes; Puis le volcan s’éclaire, à chaque éruption, De gerbes éclatantes. Jamais phare des cieux n’a lui d’un feu pareil. Quand vient la nuit, il semble Qu’un astre, ardent rival des splendeurs du soleil, Surgit du mont qui tremble. De ses jets flamboyants il embrase les airs, Rougit les eaux voisines: Son front fait envier sa couronne d’éclairs Aux jalouses collines; Vers les flots qu’il embrase, en voyant ondoyer Ce torrent d’étincelles, On dirait que ce faîte est le vivant foyer Des clartés éternelles. Mais l’ombre va bientôt couvrir du mont géant La lave refroidie: L’astre éphémère issu du cratère béant N’était qu’un incendie. Rien n’éclora de lui! Nul rayon créateur N’en peut sur nous descendre; Il ne pleut sur nos champs, de ce soleil menteur, Qu’une infertile cendre. Toi donc, que ces hauteurs ont souvent ébloui, Gravis un jour leur cime: Tu trouveras, au lieu de l’astre évanoui, La nuit froide et l’abîme! Le sein de la montagne, en proie à ces ardeurs, Se ronge et se consume; Il exhale à ses pieds les impures odeurs Du soufre et du bitume. Telle est la passion: brillant foyer d’abord, Chaleur, clarté sans ombres: Puis sa lave se change, au coeur dont elle sort, En cailloux durs et sombres. Et, si vient quelque enfant par l’éclair abusé, Il tombe au noir cratère, En respirant, du mont que la flamme a creusé, Un souffle délétère. II Préfère donc, mon âme, à cette cime en feu, Dont l’éclair n’est qu’un piège, Le sommet froid et pur, paré, sous un ciel bleu, D’un long voile de neige. Son rempart de glaciers t’épouvantait d’abord, Sa froideur te repousse: Mais ses pieds sont fleuris, mais un flot clair en sort Et coule dans la mousse, Sitôt que le soleil, de ses lèvres d’amant Portant la vie en elles, Rougit sous ses baisers et presse doucement Les neiges éternelles. Ce mont n’a pas de feux, mais pas de gouffre obscur, Pas de cendres éteintes: Mais les rayons du ciel embrasent son front pur De leurs plus vives teintes; Il emprunte d’en haut tout l’éclat dont il luit; Sa blancheur se colore De l’or ardent du soir, du bleu pur de la nuit, Des roses de l’aurore; Ses pieds sont revêtus du frais émail des prés; Et ses flancs, pour ceinture, Ont la chaste forêt où les chênes sacrés Grandirent sans culture; Où le neigeux ravin, tout en fleur au printemps, Nous offre un lit suave... Mais le mont plein d’éclairs se hérisse, en tout temps, De scorie et de lave. Or, quand tout flot tarit, éternel réservoir, Source où l’été s’abreuve, De ses grottes d’azur le glacier fait pleuvoir L’eau mère du grand fleuve. Telle est la froide cime: une vive lueur Sur sa neige étincelle, Et la fertilité coule avec sa sueur Dès que son front ruisselle. O mon coeur! pour qu’en toi le sommet nourricier Garde sa sève austère, Sois donc ainsi! pareil aux neiges du glacier Plus qu’aux feux du cratère. A Un Mort. A La Mémoire De Mon Ami Barthélemy Tisseur. Sur sa tombe lointaine et que rien ne protège, Entassant la poussière et les rameaux flétris, Dix ans viennent de fuir, fertiles en débris; Dix ans sur sa mémoire ont répandu leur neige. Son nom, toujours présent et baigné de nos pleurs, Reste écrit dans ma vie à la plus belle page. Ami! mon coeur, si plein de nouvelles douleurs, Garde encore une place où saigne votre image. Que de fois dans ce coeur vous fûtes invoqué! A chaque jour d’épreuve, à chaque éclair de joie! En ces temps où tout homme hésite sur sa voie, O ferme esprit, combien vous nous avez manqué! J’aimais cette raison puissante et familière; J’avais en vous la force appuyant le conseil Car l’amitié du sage est comme le soleil Elle a sa chaleur vive et sa douce lumière. Dans votre âme, ô penseur avant l’heure endormi! Pour l’âge des moissons germaient de grandes choses; Vous abondiez de fleurs qui ne sont point écloses... Nul ne l’a su, peut-être, excepté votre ami. Vous aviez la sagesse et l’esprit d’harmonie; Vous deviez les répandre, et vous l’avez tenté, Poëte mort dans l’ombre et sans avoir chanté! Mais Dieu fit pour lui seul votre amoureux génie. Et la mort vous a pris! je vous ai plaint longtemps; Le combat de la vie a ses heures de trêve; Vous aimiez nos soleils, nos grands bois où je rêve, Où nous allions tous- deux respirer le printemps. Désormais un printemps plus sûr et plus paisible Exhale autour de vous ses parfums sans tarir, Vous couronne de fleurs que rien ne peut flétrir, Et dévoile à vos yeux le soleil invisible. Entre nous tous, c’est vous que Dieu prit en pitié! Du jour de votre mort ma jeunesse est finie; Vous eussiez d’un autre âge écarté l’ironie Et préservé d’aigreur le miel de l’amitié. Dieu cueille ses élus dans leurs fraîches années. Vous avez emporté vos fleurs de l’âge d’or; Vous aimiez, vous croyiez, vous espériez encor; Vous n’aviez pas subi nos sinistres journées. Vous étiez, en partant, plein de votre idéal, N’ayant vu que le bien au fond de toutes choses, Confiant au succès des généreuses causes, Et, même en vos douleurs, ferme à nier le mal. Nulle idole d’un jour n’avait eu votre culte; Vous rêviez pour vos dieux un avenir vainqueur, A la religion que vous portiez au coeur Les hommes et les temps ne jetaient point l’insulte. Désespérant du bien, plaignant ceux qui naîtront, Sondant les profondeurs de la bassesse humaine, Vous n’avez pas vécu la honte sur le front... Vous-même, ô coeur sans fiel, auriez connu la haine! Mais, du chaste séjour où vous êtes monté, Vous n’apercevez plus rien de triste et d’infâme; L’atmosphère d’amour enveloppe votre âme, Et vous garde à jamais votre sérénité. Restez dans votre azur au sein des harmonies, Assis et souriant sur des rayons vermeils; Plongez du coeur au fond des choses infinies, Et mesurez l’espace où flottent les soleils. Détournez vos regards des cités où nous sommes; Vos dieux en sont partis, et leur culte s’y perd... Mais vous viendrez toujours visiter le désert, Et j’y retrouverai votre esprit, loin des hommes. Car c’est là que mon coeur aime à se souvenir; Là j’ai versé pour vous mes plus fécondes larmes: Ami, vous m’y rendez du courage et des armes, Sous ces chênes sacrés qui parlent d’avenir. Quand je m’enivrerai de leurs accords sublimes, Quand tout sera musique et parfum sous les cieux, Quand tous les horizons s’étendront à mes yeux, Quand je serai baigné de soleil sur les cimes; Dans ces jours où le monde est tout de flamme et d’or, Où l’ardente couleur sur les formes ruisselle, Où toute aile palpite et prend un large essor, Où l’on boit à grand flot la vie universelle, Si je sens sur mon front un esprit frémissant, Si je respire l’être à plus larges haleines, Si l’amour dans mon âme et le sang dans mes veines Coulent en un accord plus calme et plus puissant; Si le rayon d’en haut m’éclaire avec largesse, Si quelque mot d’espoir doucement soupiré Fait entendre à mon coeur la voix de la sagesse... Je saurai que c’est vous et je vous bénirai. Feuilles, Tombez. Déjà le vent, tant la saison est brève, Sème la feuille autour de la forêt; Et des sentiers encor verts, où je rêve, Sous le bois mort le gazon disparaît. Arbres chéris! plus U’ombre sous vos branches; La clarté pleut à travers leurs réseaux. Sur cette mousse adieu les robes blanches, Sur ces buissons adieu les gais oiseaux! Ainsi, mon coeur, dans les bois où tu songes L’automne arrive et la bise a soufflé; Le jour s’est fait à travers leurs mensonges: De nos plaisirs l’asile est dépeuplé. La feuille tombe et les cimes jaunies Laissent glisser de clairs mais froids rayons; Je n’entends plus nos vagues harmonies, Je ne sens plus flotter nos visions. Comme ces bois, en perdant ton mystère, Tu vois la fin de tes rares beaux jours; L’automne, hélas! si précoce, a fait taire Le choeur ailé qui chantait les amours. D’hiver chez toi le ciel avance l’heure; Il t’a banni de tes chères forêts; L’été s’en va!... mais qu’un autre le pleure. Pour nous, mon coeur, point de lâches regrets Fais tes adieux à la folle jeunesse; Gesse, ô rêveur abusé si souvent! De souhaiter que la feuille renaisse Sur tes rameaux desséchés par le vent. Ce doux feuillage obscurcissait ta route, Son ombre aidait ton coeur à s’égarer; La feuille tombe, et, sillonnant la voûte, Un jour plus pur descend pour t’éclairer. Oui! si les bois, l’ombrage aimé du chêne, Ont trop caché la lumière à mes yeux, Soufflez, ô vents! que Dieu si tôt déchaîne, Feuilles, tombez, laissez-moi voir les cieux! L’Hiver. Vers la forêt, là-bas, à mi-coteau, Quand le brouillard s’entr’ouvre et s’illumine, Je vois, plié dans son neigeux manteau, Un lent vieillard qui vers nous s’achemine. Les noirs rameaux que brise un vent du nord Autour de lui pleuvent comme des flèches; D’un pied pesant foulant les feuilles sèches, Il vient, courbé sous son faix de bois mort. Chênes si verts, aubépine si blanche, Si pleins de fleurs et d’oiseaux familiers!... Par la forêt, le verger, les halliers, Il a glané son fagot branche à branche. Il en a pris au tronc où fut gravé Un chiffre encor souriant sur le hêtre, Où, dans le nid, fut, pour elle, enlevé Le gai pinson qui chante à sa fenêtre; La branche aussi d’où l’amant fit pleuvoir Sur un cou blanc les vermeilles cerises, Et celle encor du saule à feuilles grises Qu’il écarta sur son bain pour l’y voir; Et les rameaux du bois plus solitaire Où tant de mousse invite à se poser, Sous le rocher qui garde avec mystère L’écho furtif de leur premier baiser! A pas rêveurs le vieillard nous apporte Son lourd faisceau dont il aime le poids; Du chaume antique il a franchi la porte, Sur les chenets il a rangé le bois. Là, chaque brin du fagot qu’il ménage Flambe à son tour et fait durer le feu... Débris ardents des trésors d’un autre âge, Vous pouvez seuls le rajeunir un peu I Assis dans l’âtre, en sa robe de laine, Il tend ses doigts vers les rouges tisons; Sur le chenet tiédit sa tasse pleine D’un vin gardé des fertiles saisons. Du doux brasier son coeur ressent le charme; La sève encor monte à ses yeux taris; De ses cils blancs éclairés d’un souris Jusqu’à sa main roule une grosse larme. Brûlez, rameaux des buissons printaniers, Débris de fleurs amassés en relique; A votre feu pâle et mélancolique De ses soupirs réchauffez les derniers. Chers souvenirs de la forêt secrète, Bois sec et noir, jadis bouquet vermeil, Au vieil Hiver, donnez, dans sa retraite, Quelques tisons à défaut de soleil! * * * LIVRE TROISIÈME Symphonie Des Morts A Mon Ami Paul De Magnan. L'Eté De Novembre. I Novembre aux cheveux gris s’est drapé dans sa brume; Il répand ses vapeurs sur le sillon qui fume, Et, de ses fils d’argent croisés sur le gazon, Tresse un premier linceul à la belle saison. Près des bois, dépouillés comme un sombre ossuaire, On pressent aux brouillards la neige mortuaire. ÉDITH Combien, au temps du renouveau, Quand les bourgeons naissaient à peine, Combien le désert était beau, Combien la nature était pleine! L’Automne, hélas, a récolté Tous ses fruits dont j’étais avide; J’ai touché la réalité... La terre est vide. Mon âme avait, dans un ciel bleu, Des amours lointains et tranquilles; Je rencontrais partout mon dieu, Même à travers la nuit des villes. Aux champs, des esprits, par milliers, M’emportaient dans leur vol rapide... Plein jadis d’hôtes familiers, Le ciel est vide. Ce monde n’a plus d’horizon, Il est muré par les ténèbres; Et moi, dans sa morne prison, J’entends glisser des pas funèbres. Je vois, sous l’habit des vivants, S’approcher un squelette aride; L’homme a jeté son âme aux vents... Partout le vide. II Novembre a son été! sous ses derniers soleils Il est quelques beaux soirs, froids et pourtant vermeils. Mais toi, si tu n’y peux, dans tes brouillards moroses, Tirer de ton jardin quelques suprêmes roses, Près du feu vif et pur de l’antique manoir, Va chercher le rayon qui manque à ton ciel noir. ÉDITH Près du foyer héréditaire, Je m’assieds comme un exilé; C’est là, surtout, qu’il faut se taire, Car mon mal doit rester voilé. L’âme à qui j’empruntais ma vie, Elle dort sous le froid linceul... Et dans ce monde où l’on m’envie, Mon coeur est seul. Quand, parfois, un mot de tendresse Me rendrait mon deuil plus léger, La lèvre à qui mon coeur s’adresse Me parle un langage étranger. Nous répétions si bien ensemble Le même aveu sous le tilleul!... Et, sous le toit qui nous rassemble, Mon coeur est seul. Ceux qui m’aiment d’amitié sûre, A me voir ce front soucieux, Craignant de toucher la blessure, Devant moi sont silencieux. Hélas! je ne vois plus sourire Les yeux indulgents de l’aïeul; Et, parmi nous, il semble dire: Mon coeur est seul. Sais-je, au moins, ce que tu dois être, Toi qu’il endort sur ses genoux? Seras-tu digne de l’ancêtre? Auras-tu son coeur fier et doux? Je tremble, hélas, qu’un Dieu sévère Ne te frappe, innocent filleul! Tu n’auras pas connu ta mère!... Mon coeur est seul. Les Feuilles Mortes. Chaque arbre a perdu sa couronne, Et le rameau, chauve et tremblant, Aux coups d’un vent aigu, frissonne Sous ses longs fils de givre blanc. Mais la feuille, encore amassée En tapis, au bord du chemin, Offre à ta rêveuse pensée Un doux sentier jusqu’à demain. Là, tu peux, d’un pas qu’elle allège, Suivre encor tes lieux favoris, Avant que la fange ou la neige Du passé couvre les débris. Viens saisir à leur jour propice, Par la brume à demi voilés, Les murs que le lierre tapisse Et les vieux donjons écroulés. Quand l’essaim des feuilles jaunies Tourbillonne encor sur les bois, C’est une heure où les agonies Ont encor quelques douces voix. Avant de plus mornes bruines Viens donc, sans attendre le soir, Si tu veux revoir tes ruines Sans blasphème et sans désespoir. ÉDITH Oui, je veux les revoir avant des jours plus sombres, Avant que sous mes pas le sol en soit glacé; Des choses que j’aimais j’aime encor les décombres, Et, dès longtemps, mon coeur habite le passé. J’attache à ses débris mon regard qui s’épure; J’y vois fleurir encor mes printemps révolus, Et, dans tes mille voix, je démêle, ô Nature, Et j’écoute parler les temps qui ne sont plus. Voix Des Ruines. LE DONJON Il s’est écroulé sur sa base antique Le toit des aïeux, le toit rude et fier Où l’honneur venait, d’une main rustique, Pendre et la faucille et l'épieu de fer. Il s’est écroulé sous des bras serviles! Et, du vieux granit pris à ta maison, D’obscurs étrangers pour des oeuvres viles Ont.bâti des murs sans forme et sans nom. Et toi, tu t’en vas sur la route adverse, Vivant sous la tente, éphémère abri, Que chaque saison déplace ou renverse, Mais toujours plus loin du manoir chéri. Perdant, chaque jour, avec le courage Un trésor du coeur, un legs des tombeaux, Tu vois, sur tes pas, fuir, à chaque orage, Quelque souvenir qu’on met en lambeaux. Si la ronce, au moins, les fleurs des ruines, La nature, ornant ce que l’homme abat, Venaient s’emparer des chères collines Où germa ton sang, un jour de combat! Mais du fier donjon il subsiste encore Lâchement, hélas, du temps épargné, Un étage, au moins, que ton nom décore, Un cintre où frémit ton chiffre indigné. Là, peut-être, au coin de la cheminée Où l’aïeul sacré dictait ses leçons, Quelque fils d’esclave à bouche avinée Souille tes vieux murs avec ses chansons. Un juif, étalé sous ton blason morne, A dressé l’échoppe en ta vieille tour; Et sur le créneau, qui devient la borne, S’assied le tribun du vil carrefour. Fuis donc, et bien loin! toi qui tiens au culte Des grands souvenirs et du toit natal; Va cacher ton nom sensible à l’insulte, Et soustrais ton coeur au siècle brutal. Fuis les temps nouveaux; ce sol te repousse! Il faudra mourir loin, sous d’autres cieux; Toi qui trouverais la tombe si douce Auprès de ta mère et de tes aïeux. Tu connus, au moins, les pleurs et la joie Devant ce manoir, même abandonné; Tes enfants, jetés dans une autre voie, Iront sans savoir où leur père est né. Malheur à ton fils s’il a l’âme fière, S’il a gardé pur le sang dont il sort! Sa maison n’a plus une seule pierre Pour marquer la fosse où sa mère dort. Après son exil, au moins, l’hirondelle Revient, sous le chaume, à son même nid; Toi, tu partiras, moins heureuse qu’elle, Pour ne plus revoir ta tour de granit. Nul homme, aujourd’hui, ne sème et ne cueille Comme ses aïeux au même sillon; Le chêne est mobile autant que la feuille; Tout roule entraîné dans le tourbillon. LA CHAPELLE Viens! sous l’arceau qui reste à la vieille chapelle, Sous cet abri qui tombe ainsi que les grands bois; Viens, dans l’ombre où l’esprit des aïeux te rappelle, Prie et pleure encore une fois. Tu vas voir des autels se disperser la pierre; Ton Dieu n’a plus d’asile et fuit l’homme vainqueur; Si tu connais encor la soif de la prière Emporte ton Dieu dans ton coeur! Ce chef-d’oeuvre béni de l’artiste et du prêtre Avec l’antique foi, demain, va s’écrouler. Pleure et frappe ton front! car tes mains ont, peut-être, Aidé ce siècle à l’ébranler. Mais puisque la douleur à nos pieds te ramène, Défends nos saints débris contre un passant moqueur; Et, pour garder une âme à cette chair humaine, Emporte ton Dieu dans ton coeur! LA VIGNE ET LE FIGUIER Il te restait, sous le chaume, Un royaume Peuplé par le souvenir, Sous le figuier de ta vigne Qui s’indigne De ne plus t’appartenir. Pour cacher, âme offensée, Ta pensée, L’enclos de ronce et d’ajonc Forme une verte ceinture, Aussi sûre Que les créneaux du donjon. Ce débris des champs prospères De tes pères T’aimait d’amour éperdu; Il portait, à pleines sèves, Fruits et rêves... Et c’est toi qui l'as vendu! Tu pouvais, sous ce treillage, Vivre en sage, Fière ainsi qu’en ton manoir; A la liberté fidèle, Tenant d’elle Ta noblesse et ton pain noir. Tu l’as quitté cet asile! Pour la ville, Dont tu maudis les rumeurs; Pour la ville, où l’on respire Le délire Et la fièvre dont tu meurs. Et ta vigne, hélas! s’étonne, Quand l’automne Elle est prête à vendanger, D’offrir ses pèches vermeilles Et ses treilles Aux enfants d’un étranger. LES IMAGES Sur les débris du temple ils traînent leurs charrues; Ils ont brisé tes dieux dans le marbre vivant; Des tableaux paternels la toile flotte aux vents... Grave bien dans ton coeur ces beautés disparues. Pour la dernière fois, sous ces chastes couleurs, Tu vois sourire encor les yeux-de la madone; Pour la dernière fois, cette blanche colonne Brille au soleil, debout sous son chapeau de fleurs. Austères et sereins, comme des dieux antiques, Les aïeux cuirassés dont tu connais la voix, Qui surveillaient tes fils jouant sous les portiques, T’ont parlé de l’honneur pour la dernière fois. Ils ne revivront plus avec leurs yeux de flamme, Près de Jésus en croix saignant sous ces arceaux, Ressuscites, chez vous, par ces nobles pinceaux Qui prêtaient leurs couleurs à la beauté de l’âme. Tes enfants n’auront plus la chère illusion De ce portrait sacré devant qui l’oeil ruisselle; Ta mère t’y sourit comme une vision, Et du feu de son coeur t’y garde une étincelle. Ils ne sont plus, tous ceux dont l’esprit souverain Pénétrait dans le marbre et le rendait sensible; Dont les doigts, en touchant ou la toile ou l’airain, Faisaient jaillir une âme et briller l’invisible! fis sont bien morts! et nul n’a suivi leur sentier. Vers l’ignoble laideur l’homme se précipite; L’esprit s’est retiré de la chair décrépite; Et, l’idéal absent, l’art est mort tout entier. Ah! c’est là, c’est encore une auguste ruine, Un grand culte expiré dont tu mènes le deuil, Une mort que ce temps nie en son fol orgueil... Dis adieu, pour toujours, à la beauté divine! LA VIEILLE ARMURE N’emporte pas ce fer! laisse avec ces piliers Crouler tes vieilles panoplies; Sous ces murs qu’animaient l’esprit des chevaliers Nous voulons être ensevelies. Qu’importe à notre acier vos étuis de velours! L’arme est faite pour la bataille. Pour un vain ornement ces casques sont trop lourds: Tes fils ne sont pas à ma taille. A quoi nous gardez-vous? épargnez à ce fer Un sordide emploi qui le souille; Il trouve en ces débris un tombeau noble et fier; Qu’il meure ignoré dans sa rouille! Entre vos faibles mains que puis-je devenir, Moi, l’instrument des épopées? Emportez des aïeux quelque autre souvenir; Ne touchez pas à leurs épées. CHOEUR DES VAMPIRES Nous sommes l’avenir! nous venons par troupeaux, Ronger sous leur drap d’or les restes des empires. A nous vos champs, vos toits, vos armes en lambeaux; Vous êtes énervés, vos enfants seront pires; Ils sont impuissants même à garder vos tombeaux. A nous la chair des morts, nous sommes les vampires! Nourris avec les loups dans les neiges du nord, Éclos avec les vers dans les fanges des villes, Nous allons réveiller l’Europe qui s’endort. Le sceptre des saints rois échoit aux mains serviles, Adieu les lois, les arts et les grandeurs civiles. Ruons-nous sur le monde, ouvriers de la mort. Ah, pourquoi... ÉDITH Ah, pourquoi, dans ces jours d’opprobre et d’épouvante, Aux larves des tombeaux me gardez-vous vivante? Tout pâlit, tout s’éteint, jusqu’à votre soleil. Dieu! laissez-moi dormir de mon dernier sommeil. LA CLOCHE DES MORTS Non ce n’est pas l’heure Que tu dois bénir! Ici-bas demeure Pour te souvenir; Souffre, expie et pleure, Avant de finir. La tombe offre aux douleurs ses charmes; C’est le calme après les efforts. Mais tu resteras sous les armes, Car tu dois vivre pour tes morts; Les uns ont besoin de tes larmes, Et les autres de tes remords. Pendant les nuits sombres De ce mois glacé, Va sur les décombres Et songe au passé; Marche avec nos ombres, O coeur harassé! FANTÔME Tu me revois avec surprise, Tu pensais m’avoir oublié; Mais ne crois pas que la mort brise La chaîne dont tu m’as lié. Tu veux douter, cacher, peut-être, Ton effroi sous un air moqueur... Mais il faut bien me reconnaître A ces blessures de mon coeur. Tu sais quelles mains les a faites, Tu les vis trop souvent saigner. Ce n’est plus l’heure où, dans les fêtes, Tu peux fuir et me dédaigner. Mes larmes s’échappent encore... Et cependant, même aujourd’hui Comme autrefois je les dévore, Pour t’exempter de leur ennui. Quand tu creusais leur source amère. Moi, je t’en demandais pardon De ces pleurs, objets de colère Et prétextes de l’abandon. Dans ma tombe, encor, je le jure, Ces plaintes de mon coeur aimant Sont envers toi ma seule injure... Va! moi, j’aurais été clément. Tu semblais toujours te défendre D’un oppresseur sombre et fatal; Comment donc un amour si tendre Pouvait-il faire tant de mal? En retour de toute ma vie, T’ai-je demandé rien de plus, Sans soupçons, sans jalouse envie, Qu’un peu de tes jours superflus? Une des heures dépensées Dans l’orgueil et ses faux plaisirs Eût illuminé mes pensées Et comblé mes humbles désirs. Tu m’accordais, triste chimère, Parfois, dans un transport soudain, Quelques moments d’ivresse amère Que j’expiais par ton dédain; Quelques éclairs d’une âpre flamme Qui me pénétrait jusqu*aux os; Jamais un rayon de ton âme, Jamais l’espoir et le repos. Quand tu vins, à travers ma voie, M’imposer ton cruel amour, Je vivais, peut-être sans joie, Mais sans avoir maudit le jour; Quand, pour exercer leur empire Dont s’égayait ta vanité, Tes yeux daignèrent me sourire Dans un moment d’oisiveté. Mon coeur ne t’avait point cherchée; Je te vis et je voulus fuir î Par dépit, tu t’es attachée A m’aimer, comme on doit haïr. Il fallait, d’ailleurs, à ta bouche Boire ou dans l’argile ou dans l’or, La volupté sombre et farouche, Hélas! que j’ignorais encor. Je fus, un instant, le calice Où ta soif horrible a puisé; Tu m’avais choisi par caprice, Et ton caprice m’a brisé. Tu sais, dans notre lutte intime, Tu sais les maux que j’ai soufferts,. Eh bien, tu semblais la victime, Et tu te plaignais de tes fers. De ma mort, dont toi seule es cause, As-tu du moins porté le deuil? Peut-être, alors, un pli morose De ton front a ridé l’orgueil. Mais, si quelque larme suprême, De tes yeux secs, un soir, coula, C’est que tu pleurais sur toi-même Et que le remords était là. Sur ma tombe que l’herbe cache, Qui t’empêche encor de venir; N’y pourrais-tu, sans qu’on le sache, Porter dans l’ombre un souvenir? Je le vois, ta terreur est grande Lorsque mon nom t’est prononcé; Il fallait donc par quelque offrande Satisfaire au ciel offensé. De ton crime et de ma faiblesse As-tu, dans quelques saints combats, Bénissant le Dieu qui te blesse, Accepté la peine ici-bas? Non!... près de mon humble croix noire Tu n’osas pas venir pleurer Une fois seule, et murmurer Quelque parole expiatoire! VOIX DES TOMBES Tu cherches vainement, dans ces funèbres nuits, Ceux qui se partageaient le poids de tes ennuis Et qui te donnaient leur courage. Où sont-ils ces grands coeurs, pour t’ouvrir leur trésor? Où sont-ils, pour sourire et pour pleurer encor Tous ces amis du premier âge? Ceux à qui tout penser peut se montrer à nu, A qui chaque recoin de notre âme est connu Comme un logis l’est à ses hôtes, ui nous demandons leur sévère coup d’oeil, fessant devant eux, sans honte et sans orgueil, Les vertus ainsi que les fautes; Ceux qui, dans les travaux, les périls du chemin, Combattaient à la fois du coeur et de la main, Mieux que toi prenant ta défense; Ceux qu’on interrogeait, comme un passé vivant, Sur ces vieux souvenirs racontés si souvent, Ceux qui te rendaient ton enfance? Ceux-là n’ont pu lever le marbre du cercueil, Pour donner le conseil avec le doux accueil; Leurs chères ombres sont absentes; Rien, pour eux, n’interrompt la morsure des vers: Car on n’entend jamais, des tombeaux entr’ouverts, Sortir que des voix menaçantes. AUTRES MORTS Nous sommes les plus froids d’entre les trépassés Dormant dans la fosse éternelle; Nul cercueil n’a reçu nos cadavres glacés... Mais ton âme les porte en elle. Nos yeux sont sans regard, aussi bien que les yeux Dont les vers ont creusé l’orbite; Nous marchons comme l’ombre, à pas silencieux... Et pourtant notre chair palpite, Nous vivions de ta vie, et le même soleil Nous réchauffe encor l’un et l’autre; Quand la voix du passé vient troubler ton sommeil, Elle interrompt aussi le nôtre. Quand ce passé t’arrête et te force à songer A la route par toi suivie, Tu ne penserais pas à nous interroger, Nous qui savons si bien ta vie. Et pourtant, chaque jour, quand tu sors en rêvant, Tu pourrais, en ouvrant tes portes, Aller heurter du front notre spectre vivant... Nous sommes les amitiés mortes. Vision. Si ton coeur des vivants n’obtient plus de pitié, Si, lorsque ton effroi nous invoque à leur place, Le sépulcre jaloux, dont un sommeil de glace, Retient tes amis morts et jusqu’à l’amitié; Moi, je veille et j’entends! et du fond de la tombe, Je suis toujours présente à mon poste éternel; Tes cris sont arrivés à mon coeur maternel; Et te poids du cercueil en vain sur moi retombe, Je le soulèverai pour t’aller secourir! Mon âme, en s’élançant, comme un feu du cratère, Briserait l’épaisseur du ciel et de la terre, Si Dieu, qui sait aimer, ne venait me l’ouvrir. En vain un noir fantôme â tes côtés murmure, En vain tout ce passé t’assiège en ton effroi, Et les plus chères mains se dressent contre toi, Je vis pour t’entourer d’une invisible armure. Comme au temps où ma chair enfermait mon enfant, Mon être entier frémit sitôt que tu tressailles; Ta mère sent, là-haut, près du Dieu triomphant, Qu’elle te porte encore au fond de ses entrailles. Va, je sais tout de toi, les vertus et les torts: Je suis là comme aux jours où je pansais ta plaie; S’il passe à ton chevet un spectre qui t’effraie, Moi, je te défendrai des vivants et des morts! ÉDITH C’est donc vous, ô ma mère! ô douce Providence, Dont le coeur se donnait avec tant d’abondance; C’est vous, prête à quitter vôtre divin séjour Pour me couvrir encor de pardon et d’amour! Eh bien, lorsque j’entends votre voix indulgente, Devant ce front heureux qu’une auréole argenté Le doute agite encor mon esprit révolté, Le remords à mes pleurs mêle son âcreté; Je m’accuse, et, parfois, accusant Dieu lui-même, Je sens frémir ma lèvre entr’ouverte au blasphème. Car, malgré votre palme et ce bandeau de fleurs, Je n’absous pas le ciel de vos longues douleurs; Et mon coeur, si distrait par sa souffrance amère, N’est pas guéri pourtant de la vôtre, ô ma mère! Ah! du moins si j’avais, à vous mieux soulager, Rempli chacun des jours de ce temps passager; Si chaque heure, éprouvant mon active tendresse, Ainsi que son angoisse avait eu sa caresse! Mais que d’instants perdus en futiles soucis, Qui, donnés à vos maux, les auraient adoucis! Rien n’absoudra mon coeur, expiant ces journées Du devoir filial lâchement détournées. Quand de ce lit sacré je m’écartais d’un pas, Pourquoi votre regard ne m’appelait-il pas? Pourquoi garder ainsi toute votre agonie Sans partager son poids avec l’enfant bénie, Laissant mes yeux dormir, par un sublime effort, Quand les vôtres veillaient en face de la mort? Ah! durant cette nuit, fin de votre martyre, Peut-être accusiez-vous mon amour sans le dire? Mais non! et votre adieu, si clément et si doux, Fut rempli de pardon et nous a bénis tous. J’ai besoin des vertus de ce pardon si tendre; Contre ces nuits d’horreur lui seul peut me défendre! Des spectres du passé qui m’attirent entre eux, Un remords filial serait le plus affreux. LA VISION A des maux effacée ne donnons plus de larmes; L’ombre de nos douleurs là-haut n’existe plus; Le souvenir qui reste à l’âme des élus, A l’éternelle paix ajoute encor des charmes. C’est pour toi, pour vous tous, ô mes êtres chéris! Pour laisser mon exemple à ta foi défaillante, Que j’acceptai la lutte et que j’y fus vaillante; C’est pour vous, près de Dieu, que j’en reçois le prix. Si je quitte le ciel durant vos nuits suprêmes, C’est pour vous l’apporter ce prix de mes combats; Tu dois, quand mon regard t’apparaît ici-bas, Oublier tes douleurs, tes fautes elles-mêmes. Le Seigneur choisirait un autre messager S’il avait contre toi des pensers de colère; Il t’aime, il te pardonne, il vient t’encourager, Puisqu’il te parle ici par ma voix tutélaire. Le rayon de mes yeux chassera loin de toi Ces vapeurs d’un passé qui n’est plus qu’une cendre; Tout ce ciel ne m’est rien si je n’en puis descendre Pour te nourrir encor d’espérance et de foi. Si je n’y gardais pas ta place au sein du maître, Si je n’y puis aimer ceux que j’aimais jadis, Le Dieu qui fit mon coeur, et qui doit le connaître, Ne m’aurait pas donné, sans vous, son paradis. Porte donc vaillamment ta douleur éphémère, Tu blasphèmes de moi quand tu maudis le sort; Je ne t’engendrai pas pour l’éternelle mort. Va! crois en un Dieu bon, si tu crois à ta mère. ÉDITH Oui, nul amour en moi ne peut brûler pour Dieu, Si du vôtre, ô ma mère, il n’emprunte son feu. Quand la douleur m’étreint de sa main meurtrière C'est votre nom, toujours, qui me sert de prière; Par lui seul je combats le doute frémissant; J'ai retrouvé l’espoir, rien qu’en le prononçant. HYMNE DE LA MORT Pourquoi, vous qui rêvez d’unions éternelles, Maudissez-vous la mort? Est-ce bien moi qui romps des âmes fraternelles L’indissoluble accord? N'est-ce donc pas la vie aux querelles jalouses, Aux caprices moqueurs, Qui vient, comme la feuille à travers ces pelouses, Éparpiller vos coeurs? C'est sa main qui disjoint vos plus chères entrailles, Vos âmes en lambeaux, Et qui dresse entre vous d’aussi froides murailles Que celles des tombeaux. Moi, je vous réunis; je vais, liant ma gerbe, Aux champs les plus lointains; Et des coeurs divisés, de l’humble et du superbe, Je confonds les destins. C’est moi qui fais tomber les plus fortes barrières, Qui brise tous les fers; J’ouvre un monde plus vaste aux vertus prisonnières Dans l’étroit univers. Chaque âme dans mon sein touche à toutes les âmes; Des bouts du firmament J’assemble et je confonds les plus diverses flammes Dans mon embrasement. L’amour est, sous ma loi, pur de la jalousie Qui l’empoisonne ailleurs; Il peut, sans rien ôter à l’idole choisie, Se donner à plusieurs. L’illusion si douce, ici-bas, t’est ravie; Tu vois partout le mal. La mort conservera, mieux que n’a fait la vie, Ton rêve d’idéal. Viens, ô coeur fatigué, qui me craignis naguère, Vois si je te trompais! Repose-toi! La vie est l’éternelle guerre, Et moi je suis la paix. II Le Fruit De La Douleur. Sur le versant pierreux d’un plateau du midi, Respirant le soleil d’un hiver attiédi, J’errais en longs détours; les collines désertes D’arbustes odorants étaient au loin couvertes. Promeneur attentif au plus humble arbrisseau, J’évitais en marchant de blesser un rameau. J’avais déjà suivi tous les sentiers des landes Sans briser une tige, une feuille aux lavandes; Aussi de leurs bouquets intacts et respectés, Nul parfum ne montait dans l’air, à mes côtés. A travers champs, bientôt, dans ma course plus prompte, Je m’élance, et des fleurs je ne tiens plus de compte; Je marche au plus touffu des arbustes meurtris, Et disperse à grands pas leurs feuilles en débris. Alors jaillit, alors le vent à longs flots roule Un doux torrent d’odeurs des plantes que je foule; Et plus mon pied rapide, au penchant du coteau, A coups précipités frappe comme un fléau, Plus j’écrase, à pas lourds, feuilles, rameaux et tige, Plus l’essaim des parfums rapidement voltige, Et plus épais, dans l’air que j’entraîne en courant, S’amasse et monte au loin un nuage odorant. Vous, mon Dieu! parmi nous, quand nos âmes sont mûres, Vous cheminez ainsi, malgré nos vains murmures, Faisant votre moisson; et, lorsque vous voulez Respirer les parfums dans nos coeurs recelés, La douleur vous précède; elle vient, sans colère, Ainsi que le coursier foulant le blé sur l’aire, Et brise sous ses pieds, comme moi ces rameaux, Nos fleurs et nos fruits mûrs, et nos espoirs nouveaux. Vous dirigez, Seigneur, tous les coups qu’elle porte; Les plus durs sont toujours pour l’âme la plus forte. C’est vous, dans la douleur, qui nous êtes présent; Vous ne nous visitez, mon Dieu, qu’en nous brisant. Mais c’est alors aussi qu’à travers ses blessures, La fleur exhale au loin ses senteurs les plus pures; Alors, mon Dieu, le coeur brisé par le chagrin Vous livre ses vertus comme l’épi son grain, Et mille odeurs ont fui de ses veines subtiles, Qui dormaient jusque-là dans la plante inutiles. Alors enfin, versant de l’argile ou de l'or Le flot immaculé qui s’y gardait encor, L’homme à vos pieds répand, comme fit Madeleine, Les plus divins parfums dont son âme était pleine. III Le Renouveau. Avril en fleur nous invite à l’espoir; Sur nos pommiers l’oiseau s’est fait entendre; C’est le printemps!... J’ai cru ne pas le voir... A son appel mon coeur se laisse prendre. Je vais aux champs: le soleil est si beau, Tout est si vert et si gonflé de sève! Je me sens vivre à la fin d’un long rêve; Peut-être aussi j’aurai mon renouveau. Autour de moi la nature est à l’oeuvre: Toute eau jaillit, toute aile a pris son vol; Des flancs de l’orme où niche un rossignol, Voyez sortir la guêpe et la couleuvre. Moi, dans mon âme ouverte à ce soleil, Je sens germer des fleurs inaperçues; Les flots captifs ont trouvé leurs issues, Et tout frémit dans un vague réveil. Dernier printemps, j’obéis à tes charmes! Viens de ma sève épuiser le trésor; Fais-en jaillir ce qui me reste encor... Des souvenirs, des soucis et des larmes. IV L’Ame Du Poëte. I Beau lac, j’ai vu, de ce bois sombre, Tes flots s’embraser au soleil; Ils brillaient de couleurs sans nombre, De bleu, d’orangé, de vermeil. Mais cet azur, ces roses vives, Cet or qui serpente là-bas, Ces rayons qui baignent tes rives, O lac, ne t’appartiennent pas! Ce n’est pas de tes flots qu’émane Ta clarté si douce à mes yeux; L’azur de ton sein diaphane, Beau lac, n’est qu’un reflet des cieux. Sur ton lit de roc et de sable, Tu n’as reçu, pour don natal, Que ta transparence immuable Et tes profondeurs de cristal. Les couleurs dont ton eau rayonne, Le soleil en toi répété, Cet éclat qu’un beau jour te donne, Tu les dois à ta pureté, A tes ondes immaculées Comme les neiges des sommets: Dans la source et l’âme troublées Les cieux ne se peignent jamais. II Toi donc, si tu veux, ô poëte, Vivant miroir de l’univers, Qu’animant ton oeuvre imparfaite, Le vrai soleil brille en tes vers; Si tu veux qu’à travers ses voiles, Un meilleur monde, en souriant, Reflète en ton sein les étoiles Et les roses de l’Orient; Que l’homme à ta voix se console, Et, comme au bord de ce lac bleu, Qu’il se penche sur ta parole Pour voir passer l’esprit de Dieu; Qu’enfin l’adorable nature Respire et vive en tes tableaux... — Garde ton âme toujours pure Et profonde comme ces eaux. V Conseils Des Champs. A Un Enfant. Après vos soeurs et votre mère, Enfant au coeur tendre et soumis, Que la nature vous soit chère: Les champs sont vos meilleurs amis. L’air des champs donne avec largesse Comme un autre lait maternel; Il fait croître en âge, en sagesse, L’enfant placé là par le ciel. C’est la voix du monde champêtre, L’aspect des prés verts, du lac bleu, Qui vous feront le mieux connaître Et chérir la bonté de Dieu. Aimez donc les bois, la fontaine, L’étang bordé de longs roseaux, Les petites fleurs, le grand chêne, Tout peuplé de joyeux oiseaux. L’air parle sous sa fraîche voûte; Le nid chanteur, dès son réveil, Au pieux enfant qui l’écoute Donne toujours un bon conseil. Enfant qui devez être un homme, Les bois vous diront des secrets; Venez, il faut que je vous nomme Les grandes vertus des forêts. Préservant la paisible enfance De nos désirs et de nos maux, L’ombre, la fraîcheur, le silence. S’éternisent sous ces rameaux. Le chêne, aux jours d’ardeurs brûlantes, — Pour que tout vienne en sa saison, — Garde, à ses pieds, les jeunes plantes D’une précoce floraison. Aimez cet arbre aux fortes branches; Voyez, sous son feuillage épais, Comme l’oeil bleu de ces pervenches Dans l’ombre vous sourit en paix. Sur le chêne essayant sa force, L’enfant, jusqu’au nid du bouvreuil, En s’aidant des noeuds de l’écorce, Sait grimper comme l’écureuil. Jouez sous le chêne robuste, Et vous grandirez comme lui; Et, vous-même, d’un jeune arbuste, Quelque jour, vous serez l’appui. Ces chants que l’arbre fait entendre, Cette ombre aux viriles douceurs, Vous pourrez un jour les répandre Sur votre mère et sur vos soeurs. Imitez les grands bras du chêne Qui lutte avec le vent du nord; Endurcissez-vous à la peine, C’est en luttant qu’on devient fort. Loin de vous une enfance molle! Du laboureur, du bûcheron, Suivez, enfant, la rude école; L’homme fort peut seul être bon. Pour faire ainsi vos jours utiles Et doux à ceux que vous aimez, Profitez des leçons fertiles Dont les champs sont partout semés. Partout la nature sereine Offre l’aide avec le conseil: Semez, enfant, la bonne graine, Dieu vous donnera le soleil. VI Les Taureaux. A Mon Ami Casimir Fournier. Sur les âpres sentiers du coteau basaltique, J'entends crier le char de la Cérès antique. Les blés étant semés, avant la fin du jour Il ramène au hameau les outils du labour. Sur le timon de frêne, un jeune boulier celte, L'aiguillon à la main, se dresse fier et svelte, Dirigeant de sa voix, qu'il adoucit encor, Ses taureaux accouplés comme au temps de Nestor. Dans les plis de leur cou le poil frémit et fume; Les voilà dans la cour, le poitrail blanc d'écume. Le maître, alors, parait lui-même, et de sa main Lear enlève le joug qu'ils reprendront demain; Et sur leurs fronts touffus pour effacer l'empreinte, Un enfant les caresse et les frappe sans crainte. Sous sa verge d'osier je me plais à les voir, Dociles et joyeux, marcher vers l'abreuvoir, Puis, libres et gardant un calme qui m'étonne, Brouter avec lenteur l'herbe rare d'automne. Alors au bord du pré je m'arrête, et souvent, Jaloux de ce repos, je leur parle en rêvant: Salut! ô vieux amis, vieux nourriciers de l'homme, Qui depuis six mille ans creusez votre sillon, Et subissez en paix le joug et l'aiguillon! Des noms les plus sacrés il faut que je vous nomme. Géants, à qui suffit un peu d'herbe et de fleurs, Qu'à la main d'un enfant un grain de sel amorce, J'adore en vous voyant, ô vieux souffre-douleurs! Deux attributs divins, la douceur dans la force. Si vous sentiez l'orgueil, si, las de nos mépris, Dans les champs du labour transformés en arènes, Vous tourniez contre nous vos armes souveraines, Les bouviers et les chars voleraient en débris. Mais soumis à la main qui frappe et qui récolte, Comme si vous aviez quelque lointain espoir, Vous tracez devant nous le sentier du devoir, Et vous obéissez quand l'homme se révolte. Laissez-moi donc flatter votre rude poitrail; Je vous aime entre tous, ouvriers des vieux âges: Votre exemple est offert aux plus forts, aux plus sages; Soyez bénis, taureaux, symbole du travail. Pour m'instruire avec vous, j'ai quitté les retraites, Les bois qui me parlaient, animés par les vents; C'est vers vous que me guide, entre tous les vivants, L'esprit qui me choisit mes amitiés secrètes. Vos pieds noirs et cambrés sont durs comme l'airain; J'aime en un droit sillon leur pesanteur sacrée. La force m'apparaît, une force qui crée, Devant vos larges fronts à l'air morne et serein. Qu'un autre soit jaloux du coursier ou de l'aigle! Je vois d'aussi près qu'eux l'inaccessible azur, Quand près de mes taureaux je marche d'un pied sûr, Entre le bois de hêtre et la moisson de seigle. Du pas lourd des grands boeufs, du bruit sourd des forêts, J'écoute avec amour la lenteur cadencée; C'est ainsi que je sens, dans mes instincts secrets, Cheminer vers le but mes vers et ma pensée. J'aime la majesté de votre doux sommeil, Quand la splendeur du soir, dorant votre poil sombre, Sur les prés rougissants où s'allonge votre ombre, Semble aux cornes d'ébène attacher un soleil. Vers l'astre qui descend, tournant un front superbe, Couchés en demi-cercle et fermant vos grands yeux, Tandis que l'enfant joue entre vos pieds dans l'herbe, Vous ruminez en paix, semblables à des dieux! Vous êtes, comme ils sont, patients et terribles, Bienfaisants, comme ils sont pour nous, ingrats mortels! Et le sage Orient vous dressa des autels, L'Orient, qui voyait vos vertus invisibles! Mais l'esprit de nos jours, sombre ennemi du beau, Et dont l'étroit savoir insulte à la nature, De sa difformité posant partout le sceau, A corrompu ta race, ô noble créature! Dans ces monstres épais qu'il te donne pour fils, Je cherche, hélas! en vain, ta fierté disparue. Lui déjà, dans son rêve, ô vieux roi de Memphis, Il t'arrache aux honneurs de l'antique charrue! Entends, au bout des prés, cet affreux sifflement: C'est ton rival qui passe, et le monde l'acclame. Doux et noble ouvrier, place au vil instrument; Place au corps monstrueux qui vient détrôner l'âme. Que l'esprit désormais passe dans le métal! Mais en donnant au fer la vitesse et la vie, O pâle humanité, subis l'arrêt fatal: A l'oeuvre de tes mains tu seras asservie! Accepte un joug plus dur que celui des taureaux; Plus de soleil, d'air pur et d'horizons sans bornes; Va pleurer longuement, dans les ateliers mornes, Ce travail libre et fier qui faisait les héros! Moi, tant qu'il restera quelque Celte aux mains rudes, Du taureau de labour gardant le sang bien pur, J'irai pour adorer, dans son chalet obscur, L'antique liberté, fille des solitudes. Disciple et confident des êtres dédaignes, Je suivrai les troupeaux sur les sommets bleuâtres; La, docile aux accords par les bois enseignés, Je veux goûter aussi la sagesse des pâtres. Là, d'un siècle énervé je ressens moins le mal, Je me crois un moment affranchi de ses chaînes, Quand j'écoute, en mon rêve enivré d'idéal, Mugir les grands taureaux à l'ombre des grands chênes. VII Une Voix Dans L’Herbe. Voix des torrents, des mers, dominant toute voix, Pins au large murmure. Vous ne dites pas tout, grandes eaux et grands bois, Ce que sent la nature. Vous n'exhalez pas seuls, ô vastes instruments, Ses accords gais ou mornes; Vous ne faites pas seuls, en vos gémissements, Parler l'être sans bornes. Vous ne dites pas seuls les mots révélateurs D'un invisible monde; L'âme éclate à travers de plus humbles chanteurs, Une âme aussi profonde! Le filet d'eau caché sous l'herbe, le buisson, La touffe de bruyère, L'épi, le brin de mousse, ont aussi leur chanson, Ont aussi leur prière. Bruit de la goutte d'eau monotone et plaintif, Cri des feuilles froissées, Où, seul, trouve un accent le poète attentif Aux choses délaissées; Murmure inaperçu du brin d'herbe odorant Qui tremble à ma fenêtre, Tu sors, comme la voix du chêne et du torrent, Des entrailles de l'être! Tu parles d'infini, comme sur les sommets L'orgue des bois immenses. Qui commencent aussi, sans l'achever jamais, L'accord que tu commences. Ainsi vous, coeurs perdus dans l'ombre et dans l'oubli, Coeurs muets pour la foule, Filet d'eau sous la pierre ou l'herbe enseveli, Brin de mousse qu'on foule; L'harmonie est en vous, l'accord triste ou joyeux! Et qui bien vous écoute, Distingue avec amour le flot mystérieux Qui filtre goutte à goutte. Ce soupir contenu qui s'exhale à regret N'en est pas moins sublime; C'est un monde profond autant qu'il est secret, Que ce murmure exprime. Mais pour l'entendre, il faut, vers l'humble voix penché, Dans un lieu solitaire, Comme vers le ruisseau sous ces gazons caché, S'arrêter et se taire. Or, le sage, écoutant, loin du monde moqueur, Dieu dans la moindre brise, Saisit pour son clavier et garde dans son coeur Tous ces bruits qu'on méprise; Car tous, là-haut, soupirs exhalés, sans témoin, Du brin d'herbe ou du hêtre, Pour l'éternel concert, avec le même soin, Sont notés par le Maître! VIII L’Idéal. A Mon Ami Louis Janmot. I Sur les quais populeux je suis seul, et j’y foule L’affreux limon qui naît sous les pas de la foule; Cherchant un peu de jour dans ce ciel infecté Par les jaunes vapeurs que vomit la cité, Sous la voûte fumeuse où couve la tempête, Je marche appesanti, morne et baissant la tête, Sans pouvoir, à travers mille bruits discordants, Entendre au moins la voix qui me parle au dedans. Comme ces murs tout noirs de suie et de nuages, Il semble qu’un brouillard couvre aussi les visages, Ici des yeux brillants, un teint net et vermeil, Sont plus rares encor qu’un rayon de soleil; Un froid sombre, où jamais l’éclair ne peut se faire, Y règne dans les coeurs plus que dans l’atmosphère; A voir tous ces fronts bas et couleur de gros sous, Vous devinez l’esprit qui s’agite en dessous. Là, nul ne marche au but où j’aspire et que j’aime, Dans la fangeuse ornière, on m’y pousse moi-même, Là, des nobles désirs pour user le ressort, Le peuple et le climat contre nous sont d’accord; Dans l’air humide et lourd la fibre s’y détrempe, Tout fier acier s’y rouille et l’oiseau même y rampe. Heureux qui n’a qu’à fendre un flot indifférent! Mais tu devras ici remonter le torrent, Et trouvant, malgré toi, ta force dans la haine, Couvrir ton coeur sans fiel d’une armure hautaine. J’y marche ainsi, tendu par un constant effort, Ou pliant sous moi-même et m’offrant à la mort. Rien n’y répare en nous la vigueur dépensée; L’air est, autant que l’homme, hostile à la pensée, Et n’offre à respirer au triste amant de l’art Que l’égoïsme infect, la fange et le brouillard. C’est là que Dieu nous mit pour subir notre épreuve. Parfois, sans plus d’espoir, je vais le long du fleuve, Pour tâcher d’y revivre une heure en respirant Les parcelles d’air pur qu’entraîne le courant, Pour saisir, à travers la cité qui murmure, Un son mélodieux parti de la nature. Mille infectes odeurs, mille affreux grincements M’ont suivi jusqu’au bord de tes flots écumants, Rhône indompté! voilà pourtant que sur ta grève, Mon front chargé d’ennui tout à coup se relève, Et j’ai vu, par delà notre indigne prison. Le Mont-Blanc radieux qui trône à l’horizon. Il monte en plein soleil; de sa cime à sa croupe Son profil dentelé dans l’azur se découpe, Et, libre des vapeurs qui couvrent les cités, Il rayonne au-dessus de nos obscurités. II L’ombre alors se déchire au dedans de moi-même; L’éclair du mont sacré m’arrache à mon sommeil; Et je vois, aux rayons de sa blancheur suprême, Se dresser dans mon âme un sommet tout pareil. Pur, splendide, éclatant de lumière et de neige, O Mont-Blanc, sur sa base aussi ferme que toi, Il sort immaculé du brouillard qui l’assiège, Couronné de soleil dans son manteau de roi. Des torrents de clartés et de forces paisibles Descendent de son front et remplissent mon coeur; Les fanges, à mes pieds, ne me sont plus visibles; Je n’entends plus ce monde ou plaintif ou moqueur. Un invincible essor me soulève et m’emporte Au-dessus de moi-même, et jusqu’à ces hauts lieux Où l’âme est à la fois si tranquille et si forte, Qu’elle y peut aimer l’homme et se soumettre aux dieux. Ces blanches régions dont la neige flamboie, Ce prisme étincelant du glacier virginal, Ce sommet d’où me vient ma lumière et ma joie, C’est toi que je contemple, éternel idéal! A tes pieds, le réel s’assombrit ou s’écroule; Toi, ferme en ta hauteur, tu brilles dans les airs; Jamais le souffle impur et les pieds de la foule N’auront sali ta neige et tes chastes déserts. Parfois ton front se voile, ou mon regard s’abaisse; Tu disparais, pour moi, dans la nuit de mes sens; Toujours quelque rayon perçant la brume épaisse, Revient chercher mon coeur dans l’ombre où je descends. Un vent souffle du ciel; il écarte la nue, Je revois ta blancheur et ta solidité; Et voilà qu’une extase, à la chair inconnue, Fait tressaillir en moi l’esprit ressuscité. O poésie, ainsi bravant l’homme et les choses, Tu sièges dans mon coeur sur les plus hauts sommets; Tu peux voiler un jour la cime où tu reposes, Mais ce trône en mon âme est fondé pour jamais. Nul ne l'ébranlera par force ou par adresse; Et la fange où le sort m’a contraint de marcher, Ne rejaillira pas, ô ma blanche déesse, Jusqu’à ta neige vierge et ton lit de rocher. Ta sereine hauteur domine leurs injures; C’est là que j’ai placé mon rêve et nos amours; Et du fond de leurs nuits, dans ces sphères plus pures, Mes regards et mon coeur te chercheront toujours. Pour voler jusqu’à vous si je n’ai pas des ailes, Je veux monter du moins, ô sommets adorés, Aussi loin que l’on va, porté sur des pieds frôles; Je veux aller mourir sur un de vos degrés. Si bas qu’il soit encor, heureux qui vous contemple, Et, pour marcher à vous, sort des sentiers battus; C’est beaucoup d’avoir pris le chemin de ce temple; Nos aspirations font toutes nos vertus. Quand j’aborde, à vos flancs, les vertes solitudes, Quand j’ai goûté l’air vif et le pain du berger, J’oublie, au fond des bois, toutes mes lassitudes, Et, plus haut j’ai gravi, plus je m’y sens léger. Cime du monde alpestre et cime de mon âme, Je m’élance vers toi qui touches l’infini! Tes pieds plongent en vain dans notre monde infâme, Sur ton front l’idéal ne sera pas terni. A ta base, ô grand mont, tout s’agite et tout change; Les neiges et les fleurs s’y fondent sous nos pas; Mais tout peut s’écrouler dans notre humaine fange, Ton sommet radieux ne s’abaissera pas. IX Le Vol De L’Ame. A Mon Ami Saint-René Taillandier. I L’AME Dans cet air sombre et lourd qui pèse sur nos villes; J’ai peine à soulever le fardeau de mon corps; Courbé sous les douleurs et les travaux serviles, Quand j’aspire à monter, je tombe et je m’endors. J’entrevois du chemin, en marchant sur la boue, Le grand mont qui se dore au soleil printanier; Une chaîne éternelle, et qu’en vain je secoue, Loin des sommets en fleurs me retient prisonnier. Pour fuir ce sol impur et l’odeur de nos tombes, Pour m’approcher du ciel et goûter les beaux jours, Ah! que n’ai-je un instant les ailes des colombes Qui volent sur nos toits en chantant leurs amours! II LES AIGLES Nous montons si haut dans l’espace, Nous planons dans un ciel si pur, Que la terre à nos pieds s’efface Comme un rocher noir dans l’azur. Dans la sphère où le jour s’allume, Nous allons baigner notre plume; La lumière est notre élément; En vain l’aurore en feu ruisselle, Nous n’avons jamais devant elle Baissé nos yeux de diamant. Eh bien, nous te cédons l’empire! Nous n’avons pu suivre ton coeur, Ni respirer l’air qu’il respire Dans son vol sublime et vainqueur. Hier, nous, les porteurs de la foudre, T’avons vu là-bas dans la poudre, Sous les barreaux d’une prison, Homme! Et voilà que ta pensée, Malgré les fers s’est élancée Et nous dépasse à l’horizon. Va donc, plus libre et plus rapide Que l’oiseau roi sur les sommets, Jusqu’au monde où l’esprit te guide Nos ailes n’atteindront jamais; Nos yeux, que nul soleil ne lasse, Ne sauraient regarder en face Cet astre inconnu qui te luit; Nous avons lutté contre l’âme! Elle monte encor dans la flamme; L’aigle est repoussé dans la nuit. X Au Pied De La Croix. O Christ! tu livras donc à nos disputes vaines Ta croix même et ton sang que tu viens d’y verser! L arbre divin fait ombre à nos clartés humaines, Et notre orgueil le sape au lieu de l’embrasser. Pour moi, Seigneur, si fort que ma raison s’effraie, Je ne puis m’écarter ni douter de la croix; Car j’ai fait plus que voir et que toucher ta plaie, Je la sens dans mon coeur, c’est par là que je crois! J’y fus aussi cloué sur l’arbre de torture! Si je rends témoignage à sa divinité, C’est qu’en moi, dominant l’indocile nature, La douleur te démontre à mon sang révolté. C’est que je porte aussi ta couronne de ronce, Que j’ai goûté le fiel du calice infini; C’est, ô Christ, qu’à tes pieds, sans obtenir réponse, J’ai crié bien souvent: « Lama Sabacthani! » C’est, hélas! que j’ai vu pleurer sur mon calvaire, C’est que je vois, martyre y monter à son tour, Cet ange maternel qui, sous ta main sévère, A tant souffert pour moi, mais avec tant d’amour; C’est que je vois tous ceux que j’admire et que j’aime S’attacher à ta croix et la porter entre eux; Et jeter, sous les coups qui m’ont percé moi-même, Des cris plus résignés, mais aussi douloureux. Et l’homme douterait de l’oeuvre salutaire Qu’accomplit ici-bas l’arbre aux rameaux sanglants, Lui qui, prêtre et victime en ce fécond mystère, Sur le rocher fatal a souffert six mille ans! L’homme est fier, à bon droit, de sa raison superbe; Qu’il soit fier de ses maux dont le ciel est l’enjeu! En vain il porte en lui quelques rayons du Verbe, C’est par la croix surtout qu’il ressemble à son Dieu. Triomphez donc, ô vous, qui gardez pour enseigne Le sanglant labarum à l’amour confié; Les temps ne verront pas la fin de votre règne: Tout l’univers est plein du grand crucifié. Ilss sont morts! ils sont morts avec leur allégresse, Ces dieux qu’un monde enfant adorait en sa fleur; Ils ne revivront plus dans les marbres de Grèce: La croix est immortelle ainsi que la douleur. Fais-moi donc adorer cette loi qui nous lie Au gibet où ton fils monte encor chaque jour; Donne-moi d’en chérir la sublime folie, Et d’épouser la croix comme un dernier amour; Car il n’est ici-bas qu’un seul bonheur paisible, Qu’on trouve au sein des maux librement acceptés: C’est l’extase où les coeurs, épris de l’invisible, Se font de leurs tourments de saintes voluptés. XI Symphonie Alpestre. A Lamartine. CHOEUR DES ALPES Vois ces vierges, là-haut, plus blanches que les cygnes, Assises dans l’azur sur les gradins des cieux! Viens! nous invitons l’âme à des fêtes insignes, Nous, les Alpes, veillant entre l'homme et les dieux. Des amants indiscrets l’abîme nous protège; Notre front n'’a rougi qu’aux baisers du soleil, Et les rosiers du soir sur notre sein de neige Répandent seuls l’ardeur de l’ambre et du vermeil. Nos flancs ont retenu leur première ceinture; Nul oeil n’en profana les mystiques attraits; Là, sous l’épais rideau des grands bois sans culture, Le coeur seul est admis à goûter nos secrets. Nous laissons sous nos pieds verdoyants de prairies Se jouer les pasteurs et croître les troupeaux; Viens, nous t’y verserons le lait des vacheries Sur nos tapis de fleurs argentés de ruisseaux. Notre souffle y répand toute vie, et nous sommes Le réservoir sacré de toutes les vigueurs; Nous gardons purs le sang des taureaux et des hommes; Chez nous est le remède à tes vaines langueurs. Pour qu’il reste ici-bas une place au mystère, Nous cachons nos déserts avec un soin jaloux. Nos bases de granit sont les reins de la terre, Et ce vieux continent s’étaye encor sur nous. L’Europe, où grandit l’âme, à nos urnes s’abreuve Nous portons notre sève aux Celtes, aux Germains. Chaque peuple, à nos pieds, reçoit de nous son fleuve Et le bois des vaisseaux façonné de nos mains. En vain l'Himalaya mit le vieux Gange au monde, Et vit des fils du Ciel descendre et s'y baigner: Les hommes et les dieux qui sont nés de notre onde Sont forts entre les forts et seuls doivent régner. Nous avons donné l’âme à des races guerrières Que nous berçons encor sons les chênes gaulois; Nous sommes les autels d'où montent leurs prières; Nous sommes les remparts de leurs antiques lois. Chez nos rudes pasteurs, nourris d’orge et de seigle, Naquit la liberté, cet enfant des hauts lieux; Et c’est là, dans le nid du chamois et de l’aigle, Qu’elle viendra mourir quand vous serez trop vieux. Si vos lâches cités l’accusent de leurs fautes, Sous notre dernier chêne elle aura son autel; Car nous resterons, nous, dont les dieux sont les hôtes, Fières d’avoir tendu l'arc de Guillaume Tell. Toi donc, puisqu’il te faut un sol chaste, un air libre, Viens et fuis les bas lieux et leur souffle grossier; Si ton corps amolli veut retremper sa fibre, Viens le frotter de neige au sommet du glacier. Viens réveiller ton âme aux sources éternelles, Toi, somnolent rêveur par la ville engourdi! L’Alpe, fille du ciel, de ses blanches mamelles Verse un lait généreux qui fait le coeur hardi. Viens! si tu veux monter au niveau de ton rêve Et gravir l’idéal par son échelle d’or; Nous prenons dans nos mains l'âme qui se soulève. Et l’emportons vers lui d'un invincible essor. De nos premiers parvis, tout roses de bruyère, Monte aux créneaux d'argent perdus dans le ciel bleu. C’est là, de nos fronts purs, que l’aigle et la prière S’élancent dans leur vol vers le soleil et Dieu. Sur nos mille degrés qui mènent à son trône Fleurissent les moissons dont ton âme a besoin; Recueille, en y passant, le fruit de chaque zone, La vertu qu’il te faut pour atteindre plus loin. D’abord nous donnerons la force à tes pieds frêles, Puis le calme à ton coeur plein de trouble et de fiel; Puis à ton âme enfin tu sentiras des ailes, Et l’aigle dépassé te cédera le ciel. Là tu respireras l’éther incorruptible Où germe toute chose, où s’allume le jour, Et, par delà ce monde et l’univers visible, Tes haines s'éteindront dans un immense amour. I FRANTZ Salut! ô noirs sapins que les glaciers défendent! Temple contre l’homme abrité, Asile des vaincus, mes douleurs te demandent Ta sauvage hospitalité. Ici je n’entends plus gronder comme une injure La voix des cités que je hais; Si je puis respirer ton silence, ô nature, Je serai guéri pour jamais! Je suis venu croyant à ta verte jeunesse, A l’éternité du désert, T'apportant, pour qu’un jour leur empire y renaisse, Mes dieux dont le culte se perd. J’ai cru que la forêt, m’abritant sous sa robe, Régnait en paix sur tes hauteurs... Mais voilà que j’entends, sur ces confins du globe, Crier les outils destructeurs! LES SAPINS Oui, les bois gémissants sont pleins de noirs présages; Un monde qui t’est cher avec nous disparaît. Viens donc! Recueille encor les leçons des vieux âges Dans les derniers soupirs de la sainte forêt! Elle meurt! Nos remparts de rochers et de neige, Rien n’arrête un seul jour ce siècle audacieux; Les chênes sont tombés sous un fer sacrilège, Le même dont il frappe et les rois et les dieux. C’est notre tour, à nous, de combler les abîmes! Souillant sa chevelure aux fanges du torrent, Le sapin qui trônait, voix des Alpes sublimes, Croule avec les débris de tout ce qui fut grand. Les sévères chansons avec nous sont bannies! Hâte-toi, si ton coeur, disciple des hauts lieux, Veut savourer encor les grandes harmonies Dont la terre a nourri l’âme de tes aïeux! FRANTZ Me voici! Du désert je ne veux plus descendre; Plus de pacte avec les humains! Mes pieds de leurs foyers ont secoué la cendre Et la poudre de leurs chemins. Les dieux, la liberté, seuls biens d’une âme forte, Sont nés chez vous sur les sommets; Ils y viennent mourir et je vous les rapporte: La terre y renonce à jamais. Chez vous, en plein soleil, sur ce lit de bruyère Où nos amours avaient dormi, Nous trouverons là-haut une mort libre et fière, Loin des yeux d’un monde ennemi. Mais avant de tomber avec tout ce que j’aime, Avant de brûler mon drapeau, Je veux lancer encor un dernier anathème Sur les hommes, ce vil troupeau! LES TORRENTS Prêtant ses fureurs à ta haine, Le torrent se gonfle à ta voix; Il court en grondant vers la plaine, Par la cime où furent les bois. Tremblez, humains, stupide engeance! C’est nous qui sommes la vengeance Des monts dépouillés jusqu’aux os. Vos désirs, qui lui font injure, Ont forcé la sainte nature A déchaîner les grandes eaux. La trombe éclate, et sur la pente Qu’abritaient les chênes divins, Vos champs où la vigne serpente Sont emportés dans les ravins. Le sol, oeuvre de mille années, Les chaumières déracinées, Les sapins croulant des hauteurs, La glèbe arrachée aux collines Vont enfouir sous les ruines La cité des profanateurs. Aide, ô foudre, à notre colère! Frappe aussi le glacier d’azur! Car l’homme, aujourd’hui, ne tolère Rien, de sublime et rien de pur. La neige est trop blanche et trop belle; Qu’un limon vil fonde avec elle Pour grossir nos flots irrités! Allons, roulant ce noir mélange, Noyer dans une mer de fange Votre orgueil et vos lâchetés. FRANTZ Moi, je veux que le cri de mon âpre justice Égale ces rugissements; Afin que l’âme aussi gronde et vous avertisse Jusqu’à l’heure des châtiments. Vous savez s’il jaillit de quelque lâche envie, L’anathème que j’ai lancé; Leurs coups ne sont pour rien dans le deuil de ma vie; Je ne suis pas leur offensé. Mais je maudis en eux leur propre servitude, L’orgueil qui leur cache leurs fers, Leur main cupide osant,- jusqu’en ma solitude, Dépouiller les dieux que je sers. Je les hais de l’amour que j’ai pour la nature, Les vieux droits et la liberté. Je puis mêler sans honte à votre saint murmure La voix de l’honneur irrité. Je sais bien qu’à leur souffle il est aisé d’éteindre Et ma flamme et ces vains discours; Mais, ô volcans! ô flots! qui les forcez à craindre, Sur eux vous gronderez toujours. Portez, fléaux vengeurs, dans vos feux, dans votre onde, Portez, à ce siècle odieux, La menace qui sort des entrailles d’un monde D’où l’homme osa chasser les dieux. RANZ DES VACHES Voici les beaux jours, alerte! L’herbe est verte, La montagne nous attend; Les troupeaux couvrent les routes; Venez toutes, Mes vaches que j’aime tant! Par vos noms je vous appelle; La plus belle, Fauve et blanche au brun naseau, Tend son cou pour que j’y mette Sa clochette; C’est la reine du troupeau. Elle marche la première, Et derrière, Bondissant vers l’abreuvoir, Vont, sans cloches argentines, Les mutines, Celles dont le poil est noir. Mais du cornet de vos pâtres, Mes folâtres, Vous aimez toujours les sons; Et sur le versant rapide, Je vous guide Avec mes seules chansons. L’oiseau gris de nos bruyères Familières Vole, et sans s’effaroucher, Joyeux de notre venue, Bien connue, Sur vos fronts veut se percher. Qu’on est bien sous le mélèze, Bien à l’aise Pour traire et battre son lait, En sifflant dès que l’aurore Passe et dore Le toit noir du vieux chalet! Hier, j’ai vu seul et l’air sombre, Cherchant l’ombre, Descendre un jeune étranger: Quel ennui dans la montagne L’accompagne? J’y sens mon coeur si léger! Oh! comme la vie est douce Sur la mousse, A l’ombre des grands taillis, Sous le chêne ou sous le tremble Où s’assemble Le groupe des armaillis! Qu’il fait bon, sous les arcades Des cascades, Voir, au refrain de nos chants, Briller, sur l’eau transparente, L’amarante Et l’or des soleils couchants! L’écho du long précipice M’est propice; Le signal de mon cornet, Sans y réveiller personne, Y résonne, Et Mina le reconnaît; Mina folle et toute en joie Qu’on l’envoie Ramasser de grand matin Les fraises, dans ses corbeilles, Moins vermeilles Que sa bouche au ris mutin. Voici les beaux jours, alerte! L’herbe est verte, La montagne nous attend; Les troupeaux couvrent les routes; Venez toutes, Mes vaches que j’aime tant! II LES FLEURS DU DESERT Les Alpes nous gardent encore, Sur quelques sommets préservés, Des jardins que le monde ignore, Et que Dieu seul a cultivés. Là, nos fleurs vivent dans la joie D’un parfum qui reste inconnu; Mais, s’il faut qu’un homme nous voie, Poëte, sois le bienvenu! L’orgueil, dont tu connais l’empire, T’avait dit peut-être: A quoi sert La fleur que pas un ne respire, Et qui sèche au fond du désert? Eh bien, à l’auguste nature Quand elle compte son trésor, Le bouquet de fleurs sans culture Est plus cher que la mine d’or. Nous sommes les beautés secrètes Dont la terre, aux jours de bonheur, Se pare en ses chastes retraites Pour s’offrir aux yeux du Seigneur. Dieu voit la pervenche sourire A l’ombre du rocher natal, Pareille aux yeux bleus qu’on admire Voilés du bandeau virginal. Dans son ravin, seule et paisible, La fleur n’y connaît pas l’ennui; Car le jardinier invisible Nous cultive au désert pour lui. Il nous aime, il nous connaît toutes. Or, malgré son amour jaloux, Il cède aux humains quelques gouttes Du baume qu’il prépare en nous. S’il cache au désert ses corbeilles, S’il a fait si haut son jardin, H permet à quelques abeilles De boire aux fleurs de notre Éden. Toute âme, aspirant à les suivre, Goûte, avec leur miel merveilleux, Un parfum qui l’excite à vivre Pour atteindre aussi les hauts lieux. FRANTZ Chastes fleurs du désert dont l’haleine est si douce, Près de vous je respire un calme inattendu. L’orage qui grondait en mon coeur éperdu Se dissipe en touchant la bruyère et la moussé. Jusqu’à vous n’atteint pas le bruit de la cité, Et sa noire vapeur rampe, au loin, dans les plaines; Vos soleils ont chassé toutes mes ombres vaines, Et convié mon âme à la sérénité. Je m’enivre d’oubli, de repos, de silence; Je ne sais plus s’il est des coeurs vils, des tyrans; Et le mol éventail que le zéphyr balance M'endort sur le velours des gazons odorants. LES LACS DES MONTAGNES Monte encore, et sur les faîtes Cherche, à l’orient vermeil, Des voluptés plus parfaites Que l’oubli dans le sommeil. Ton âme, en nos flots trempée, Comme l’acier de l’épée, Doit flamboyer au soleil. L’argent de ma zone blanche Encadre mon bleu miroir; Le ciel est proche et se penche Sur l’eau sans plis pour s’y voir. Mon sein, des chastes fontaines Qui vont jaillir dans vos plaines, Est le profond réservoir. Déjà ton pied qui s’allège A dépassé les grands bois; Viens vers la coupe de neige Où s’abreuvent les chamois; Jamais une main grossière, Jamais l’homme et sa poussière N’ont souillé l'onde où tu bois. Viens t’y plonger! et, peut-être, Toi qui rêves liberté, Des vertus qui la font naître, Par nous tu seras doté. Notre eau d’azur et de glace Prête à tous ceux qu’elle enlace Sa force et sa pureté. FRANTZ C’est toi que je demande à la lumière, aux ondes, Toi qu’enferme la terre en ses reins de granit, Toi que je veux puiser à ces roches fécondes D’où jaillit le grand fleuve, où l’aigle a fait son nid. Toi qui meus l’univers de ta base immobile, O force, ô bien suprême, ô mère des vertus! Viens rapporter le calme en mes flancs abattus: L’homme reste agité quand son coeur est débile. Ce repos que j’invoque, il n’appartient qu’aux forts; Eux seuls auront connu cette paix souveraine Qui n’est point le sommeil, la torpeur ou je dors; Eux seuls sont à jamais sans colère et sans haine. Ici je sens mon âme et mon corps raffermis; J’aspire à pleins poumons la vie universelle; Un soleil créateur sur tout mon corps ruisselle, Et, mieux prêt au combat, je n’ai plus d’ennemis. Ici, la nature ouvre à mon nouveau courage Un monde à conquérir sans y causer dé pleurs. J’y suis fier d’arracher les cristaux et les fleurs A ces sommets abrupts défendus par l’orage. J’y sens, à chaque essor vers l’horizon vermeil, A chaque halte au bout d’une cime élancée, J’y sens la passion qui cède à la pensée Comme un feu plus grossier éteint par le soleil; LES CHAMOIS Si tu veux briser tes chaînes, Fuis au delà des grands chênes; L’homme est encor trop près d’eux. Prends, pour éviter ses pièges, Dans les rochers et les neiges, Prends nos sentiers hasardeux. Le chamois à barbe blanche Au-dessus de l’avalanche Monte avec son pied de fer; Le vieux chamois solitaire, Le seul des fils de la terre, Qui soit resté libre et fier! S’il te faut gras pâturage, Lit de fleurs et tiède ombrage, Retourne avec les troupeaux; Fuis ces rocs où le pied saigne; L’amant des hauteurs dédaigne La richesse et le repos. Jamais, au prix d’une chaîne, Je n’ai dans la tourbe humaine Accepté l’herbe ou le pain. La liberté seule est douce; Avec elle un peu de mousse Prise au tronc d’un vieux sapin. Sous un joug, fût-il de soie, Mon cou jamais ne se ploie Comme celui du chevreuil; Et jamais une caresse N’éteint, quand mon front se dresse, Le feu sombre de mon oeil. Le chamois noble et sauvage, Vivant au nid de l’orage, Mourra fidèle aux sommets. Le chasseur qui suit ma trace Peut exterminer ma race... Mais l’apprivoiser, jamais. Courage, enfants de l’aurore! Bravons l’homme un jour encore, Demain nous serons sauvés; Son pied chancelle à mesure Qu’il trouve une arme plus sûre, Et ses reins sont énervés; Il a perdu toute haleine Dans l’air épais de la plaine; Tous ses enfants naissent vieux, Et l’âme, dans leurs corps frôles, N’a plus d’essor et plus d’ailes Pour monter si près des cieux. Mais, sur sa cime éternelle, Toujours l’Alpe maternelle Verra bondir d’un pied sûr, Fier de sa robuste adresse, Le noir chamois, qui se dresse Entre la neige et l’azur. III LE GLACIER Il est sur l’Alpe immense, il est un froid empire Où plus rien ne végète, où la nature expire; Et dont nulle saison de joie ou de douleur Ne change au gré des jours l’immobile couleur. Là nul être vivant n’a laissé de vestige, Et le sang le plus chaud dans les veines se fige. Lorsqu’à ces blancs sommets l'âme atteint dans son vol, Le feu des passions meurt en touchant le sol; Car sur cette hauteur lumineuse et glacée Rien ne peut habiter, si ce n’est la pensée. Délivré de ton coeur et de tes sens épais, Là ton esprit plus pur aura trouvé sa paix. Va donc! pour embrasser cette vierge sans tache, Monte à travers là brume où sa tête se cache. Tu verras, de là-haut, s’élargir l’horizon Dans la sérénité de l’auguste raison, Et ton âme, ô poëte, aura su faire en elle Le calme et la clarté de ma neige éternelle. FRANTZ Ici le jour rayonne, égal, tranquille et pur, Sur la vie et les choses, Et je vois du même oeil, du haut de mon azur, Les cyprès et les roses. Je promène au hasard un oeil indifférent Sur cette foule humaine, Et regarde couler le fleuve et le torrent Saris amour et sans haine. Ici, tout vain regret s’est éteint dans mon coeur; J’y pourrais voir paraître Mon siècle tout entier sans éprouver d’horreur, Ni de mépris peut-être. Sur ces hauteurs de l’âme, établi sans retour, Loin des lieux où l’on pleure, J’y sens flotter, avec un impassible amour, L’infini qui m’effleure. Montons, enveloppé dans notre austère orgueil, Et si la foudre gronde, Là, nous aurons du moins soustrait notre cercueil A la pitié du monde. LA CLOCHE DE L’HOSPICE Voyageur errant, La nuit te surprend, L’avalanche est proche. Entends-tu, dans l’air, Vibrer un son clair? Entends-tu la cloche? Pour si haut voler Et pour t’appeler Par des sons fidèles, Notre lourd métal Dans le feu natal A trouvé des ailes. Le fondeur pieux, Qui fit pour les deux La cloche aumônière, Au bronze écumant Mêla saintement L’or de sa prière. Et l’oiseau d’airain, Cher au pèlerin Qui sur lui se règle, S’est venu percher Au bout du clocher, Plus haut qu’un nid d’aigle. Or, toutes les fois Qu’on entend sa voix Tinter à l’oreille, La nuit ou le jour, C’est l’ardent amour Qui frappe et l’éveille. Il dit: qu’au désert Un coeur reste ouvert, Un toit qui protège; Qu’en des lampes d’or Un feu brûle encor A travers la neige! FRANTZ Qui m’a parlé plus haut que le glacier géant? Est-ce une voix des hommes? Vertu, qui fais ici subsister leur néant, Il faut que tu te nommes! CHOEUR DES HOSPITALIERS Il est un feu dans l’âme et plus pur et plus chaud, Éclairant mieux pour elle un horizon sans borne; Il est une vertu qui la porte plus haut Que ton orgueil vantant sa sérénité morne. Près de la sphère ardente où l’amour nous conduit, L’astre de ta raison est froid comme la nuit. Tu ne la connus pas, en ta vie infertile, Cette clarté plus chaude et pourtant plus subtile, Cette flamme étrangère aux coeurs où tu frappais! Tes amours ont vécu dans les pleurs, dans les chaînes; Tous sont morts au milieu des mépris ou des haines... Le nôtre est immortel et nous consume en paix! Un perfide sommeil t’a surpris sur la neige Et va livrer ton coeur au néant qui t’assiège. Sur sa froide raison malheur à qui s’endort! Ne tiens pas pour sagesse et vrai repos de l’âme Ton impassible orgueil, cette lueur sans flamme; La pâle indifférence est la soeur de la mort. Mais va! sous ta froideur qui n’est rien qu’un mensonge, Un souci noble et pur à ton insu te ronge; Un amour doit renaître en ton coeur agité: Celui par qui notre âme, en son printemps vivace, Se couvre encor de fleurs dans ces déserts de glace... Viens l’apprendre avec nous: son nom est charité! Viens! tu n’auras de paix que dans le sacrifice; Goûte au moins les douceurs de ton amer calice L’homme, tu le sais bien, n’excelle qu’à souffrir; Mais il peut de -ses maux faire sa joie intime, Si du prix de son sang il sauve une victime. Tu serais épargné si tu voulais t’offrir, Si tu voulais monter sur la hauteur sereine Où s’éclipsent les sens, où l’âme est souveraine, Non pour fouler aux pieds tes souvenirs d’avril, Non pour t’ensevelir sous la neige qui tombe Et prendre ton orgueil pour chevet de ta tombe... Mais pour rester debout au poste du péril. Nous n’avons pas si haut porté notre demeure Pour y rêver sans vivre et devancer notre heure, Et pour nous adorer dans notre oisif orgueil; Mais, comme l’aigle aux cieux planant ivre de joie, Notre, amour y vola pour découvrir sa proie Et l’embrasser au loin d’un plus large coup d’oeil. L’âme qui sait atteindre à la cime où nous sommes S’y rapproche de Dieu sans s’éloigner des hommes; Elle est là pour descendre et monter tour à tour, Et, des commets parés de neige et de bruyères, Elle s’élance au ciel en gerbes de prières, Et revient sur la terre en semences d’amour. * * * Poèmes De L’Edition Originale Non Repris. Utopie. Au Comte Alfred De Vigny. I Quand la lumière eut percé l’ombre Des éléments tumultueux, Quand l’homme apparut dans le nombre De tes habitants monstrueux, O Terre, ô puissante nature, Dans cette infime créature Qui te contemple avec effroi, Dans ce dernier né de la fange, Sous la brute as-tu senti l'ange, O Terre, as-tu connu ton roi? Perdu dans son terrible empire, Vois-le, seul en sa nudité; Tout le menace, et tout conspire Contre sa frêle royauté; Sous ses pas le sol tremble et fume, Un mont croule, un volcan s’allume, La mer vomit les grandes eaux; Impur géant des premiers âges, L’hydre, autour des longs marécages, Souffle la mort de ses naseaux. Un arbuste, un fruit sans défense, Un insecte au venin subtil, Tout cache à sa débile enfance Quelque mystérieux péril; Que pourra sa main désarmée? D’ennemis la terre est semée; Vivra-t-il même une saison? Pour lutter avec la matière, Pour vaincre la nature entière, Quelle est sa force? la raison. II Il pense, la nature est dès lors sa vassale; L’âme agite la masse inerte et colossale. La pensée asservit le granit et l’airain. L’esprit fait circuler la sève dans la plante, Il déchaîne la neige ou la lave brûlante; Des éléments discords l’esprit est souverain. Pensée, esprit, raison, c’est la force qui crée; C’est, après les six jours, la parole sacrée Qui dit: c’est bien! devant son ouvrage accompli. La raison, c’est l’essieu sur qui tourne le globe, C’est le germe des fleurs dont l’été peint sa robe, Le souffle lumineux dont l’espace est rempli. Dans l’univers, à flots elle s’est élancée; Et, sur la terre, elle a son siège en ta pensée, Homme, sa voix te parle à toute heure, en tout lieu; Toi seul peux librement l’aimer et t’y soumettre; De l’aveugle matière elle te rend le maître; La nature obéit, car la raison c’est Dieu. III Va donc, esprit humain, dans cette arène immense, Dieu même en toi soutient la lutte qui commence; A ton tour, imitant l’oeuvre de ton auteur, O fils semblable à lui, tu seras créateur! Mais lui seul est sans borne en sa toute-puissance; Tu n’enfanteras rien qu’à force de souffrance, Tu devras lentement prendre à Dieu ses secrets. Patience et douleur, c’est la loi du progrès. Ah! que la terre a bu de sueurs et de larmes, Depuis l’heure où contre elle un homme a pris les armes; Où ses chênes, vaincus pour la première fois, Ont fait place aux cités qui germaient sous les bois; Où, du fer tout récent chargeant nos mains craintives, La hache a fait trembler les forêts primitives, Et de leur temple obscur crevé l’épais rideau; Où les leviers ont pu mouvoir le lourd fardeau Des blocs cyclopéens redressés en murailles; Où la bêche a des champs entamé les entrailles! Déjà les animaux servent l’homme, contraints De prêter à nos bras la vigueur de leurs reins. Bientôt tous tes pouvoirs, soumis l’un après l’autre, Nature, contre toi, viendront en aide au nôtre. Chaque jour, au travail, l'homme courbe à son gré Un être qu’en naissant il avait adoré. C’étaient ses jeux d’enfants! les nations adultes, O nature, ont conquis tes puissances occultes, Et, jusque dans tes flancs déchirés et meurtris, Des fluides secrets le travail est surpris. L’homme sait évoquer et copier la vie; Il enferme en des corps la force ainsi ravie, Et désormais sans crainte, avec le feu fatal, La main de Prométhée anime le métal. IV De quelle ambition plus haute Peux-tu donc t’enivrer encor, Homme, infatigable Argonaute De l’éternelle toison d’or? Tes pères, sur leurs nefs rapides, Ont déjà dans les Hespérides, Dans les mystiques Atlantides, Cueilli le fruit de l’inconnu; Ton coeur, que nul effort n’épuise, Rêve un autre monde et méprise Tous ceux dont il est revenu. Le volcan rentre en sa caverne; L’hydre expire en son lit fangeux; Ton bras emprisonne et gouverne Le cours des fleuves orageux. Depuis les monstres d’Érymanthe, Le lion, la louve écumante, En vain la nature fermente, Tu n’as point d’ennemis nouveaux; Et cependant, pour ton Hercule, Un désir infini recule La borne des douze travaux. Les vallons, la plaine assainie, Roulent des flots d’épis pour toi. Des caps lointains le vieux génie Te voit passer avec effroi. Les bois, ces voiles de la terre, Les antres n’ont plus de mystère. Ta maison couvre le cratère; Et la colline au flanc divin, Au lieu de cendre et de fumée, Des prés, de la vigne embaumée Fait couler le lait et le vin. Avec des monts que tu déplaces Sur d’autres sommets, tous les jours, Tes mains qui ne sont jamais lasses, Dressent les villes et les tours; Sur leur cime démesurée Tu lèves ta tête assurée; Des astres la plaine azurée S’abaisse au niveau de tes yeux; Et si, pour te réduire en poudre, Un dieu, là-haut, cherchait sa foudre, Tu sais la dérober aux cieux. Tu sais fabriquer un tonnerre; A ton caprice, il frappe ou dort, Et caché, du fond de ton aire, Au loin tu promènes la mort; Le salpêtre que tu déchaînes Fait, sur les montagnes prochaines, Partir le granit et les chênes, Voler Pélion sur Ossa; Au ciel, qui garde le silence, C’est un nouveau Titan qui lance Les rochers que l’autre entassa. Sous terre, dans les lacs de soufre, Tu plonges ton avide main; Les grandes mers n’ont pas un gouffre Qui puisse barrer ton chemin; Au bout d’un horizon sans borne Où la nuit voile, en un ciel morne, L’Ours, la Vierge et le Capricorne, Ton vaisseau sait trouver le port, Et tu vois ces nouvelles grèves Vers qui se tournaient tes longs rêves, Comme l’aimant se tourne au nord. Plus haut que l’aigle et le nuage, L’air léger que tu rends captif, Comme une étoile qui voyage, Berce dans les cieux ton esquif. Tu perces d’une agile sonde Du globe l’écorce profonde, Et des premiers âges du monde Tu ressuscites les débris; Jusqu’à la centrale fournaise Tous les secrets de sa genèse, Ta sagesse les a surpris. V Laisse enfin reposer ta pensée inquiète Homme, que manque-t-il encore à ta conquête; Tu perçois le tribut des éléments soumis, Qu’exiges-tu de plus de ces vieux ennemis? VI « Je veux, prompt comme un dieu, sillonnant mon domaine, Qu’un flamboyant coursier sans trêve m’y promène Des sables du Tropique au glacier boréal. Je veux, le même jour, suivre à ma fantaisie, Sous le chêne d’Europe ou le palmier d’Asie, Mon rêve où j’entrevois le soleil idéal. Je me veux affranchir de tous travaux serviles; Je veux pour ouvriers, dans mes champs, dans mes villes, Animer des métaux le peuple souterrain. Avec mes lourds taureaux, mes chevaux, mes molosses, Je veux à m’obéir dresser d’ardents colosses Au coeur de flamme, aux bras d’airain. Puisque ici-bas mes jours, dont nul ne doit renaître, Sont si courts pour aimer, pour agir, pour connaître, Que l’oeuvre plus rapide allonge les instants! Je veux faire tenir dans une heure de vie Un siècle tout entier du bonheur que j’envie, Anéantir l’espace, éterniser le temps! » VII Tel est notre âge, épris de superbes pensées; Qui donc ose sourire et les dire insensées? Dieu seul peut mesurer la carrière à nos pas; L’Océan a son lit, notre âme ne l’a pas. Prométhée a trouvé dans sa forge profonde L’inflexible levier qui doit mouvoir le monde, Et qui, par le secours de quelques gouttes d’eau, Peut d’Atlas fatigué soutenir le fardeau. Quel pouvoir, tout à coup, donne à cette eau paisible Des poumons du volcan le souffle irrésistible? Ce n’est qu’un charbon vil, mais touché par le feu, Et le feu c’est l’agent du soleil et de Dieu. VIII Le feu, le vrai nom, le symbole De l’amour souverain moteur! Il s’élance avec la parole De la lèvre du Créateur. Verbe qui rayonne et pénètre, Dans l’espace à flots sème l’être, Il est l’éternelle action, Le feu, père de toute force, Qui de ce globe ouvre l'écorce, Élément de l’expansion! La vie en flammes jaillissantes Court sur la terre et dans les cieux, Des sphères d’or retentissantes Le feu fait tourner les essieux; C’est l’amour du Dieu qui nous aime; Il est sorti de son sein même, Il a fécondé le chaos; Il tira les cieux et la terre Du fond de l’être solitaire Dont l’esprit flottait sur les eaux. Dès qu’à l’homme enfant le révèle Du génie un heureux larcin, Les arts dans la cité nouvelle Arrivent en joyeux essaim. C’est le feu qui métamorphose; Il fait obéir toute chose, Il donne une âme au corps grossier; Du vase, à son toucher magique, L’eau fuit d’un essor énergique Et meut une forêt d’acier. IX Voyez! un homme encore, un ouvrier fragile A fait vivre le fer comme autrefois l’argile. Le ciel cède, à la fin, ses secrets au Titan. De l’antre créateur la machine animée Sort plus rapide et mieux armée Que Mammouth et Léviathan. Regardez, sans terreur, sous ses noires écailles, Du monstre obéissant palpiter les entrailles; Son coeur est un brasier béant comme l’enfer, Et l’onde qui l’abreuve en vapeurs dilatée, D’une haleine précipitée Soulève ses poumons de fer, Quel coursier chimérique et dévorant l’espace, Quel dragon dans son vol, quel aigle le dépasse? Soit que des longs rails-ways il suive les réseaux, Ou qu’ébréchant les flancs des larges promontoires, Il fasse, au coup de ses nageoires, Une tempête sur les eaux. Quand l’hydre aux mille anneaux dans les plaines rampante Roule d’énormes chars un convoi qui serpente, Lorsqu’au loin dans le ciel sa crête rouge a lui, A sa masse, à son bruit de lave souterraine, On dirait un volcan qui traîne La chaîne des monts après lui. Et le monstre, docile aux caprices de l’homme, Se plie aux vils travaux de la bête de somme; Naguère il poursuivait le mobile horizon, Il va bientôt, aveugle et le mors dans la gueule, Tourner une incessante meule Dans l’atelier, morne prison. Ou bien, près du cratère où la fonte s’allume, De son bras de cyclope il fait sur une enclume Bondir, à temps égal, les noirs et lourds marteaux, Ou, puisant au milieu de la lave qui coule, Il sait dans les contours du moule Pétrir du doigt tes durs métaux. Il a tourné la roue et mû l’agile rame; Sur le métier soyeux où l’écharpe se trame Il conduit la navette, et des fibres du lin, La vierge aux doigts légers, qu’à sa lèvre elle mouille, Sur le fuseau de sa quenouille Forme un fil moins souple et moins fin. Avec Dieu même ainsi l’art humain rivalise; De l’homme et du destin la lutte s’égalise; Notre science engendre un être et le nourrit; Dans son creuset magique, au feu qui les amorce, Les charbons se changent en force, La matière devient esprit. X Quel penseur radieux, à l'aube de ses veilles, Vit poindre le premier ces fécondes merveilles; Quel nom de demi-dieu l’homme reconnaissant Donnera-t-il au siècle à ces clartés naissant, Et, pour un Panthéon où peu doivent descendre, Quel peuple avec orgueil peut réclamer sa cendre! Italie! est-ce toi, prêtresse du vrai beau, Dont le soleil de Grèce alluma le flambeau; Sibylle aux longs regards qui des déserts de l'onde Par les yeux de Colomb a vu surgir un monde? Allemagne! ou bien toi, qui, dans les champs du ciel, Cueilles la pure idée aux confins du réel, Et dont le doigt profond creuse avec patience Les puits mystérieux d’où jaillit la science? Ou toi, dont les métiers, prompts comme tes vaisseaux, Travaillent jour et nuit défendus par les eaux, Angleterre? ou bien toi, dont le nom à ma bouche Semble un souffle du ciel embrasant ce qu’il touche, Toi, France, dont mes vers en disant tes grandeurs D’une lave sans fin verseraient les ardeurs? XI Mais, dans la pacifique arène Ouverte aux sages curieux, Où l’humanité devient reine De ces pouvoirs mystérieux, Il faut que des mains différentes A ces luttes persévérantes Viennent s’appliquer tour à tour; Il faut, pour enrichir ce globe, Des secrets qu’au ciel on dérobe, Plus d’un seul peuple et d’un seul jour. Ce hardi ravisseur qui dompte L’onde et le feu comme un coursier, Qui donne une âme souple et prompte A ce monstre aux muscles d’acier, Il n’est pas fils de l’Allemagne, De la France ou de la Bretagne; Pour lui le temps n’est pas compté; Il est plus vieux que notre histoire, De son vaste laboratoire L’horizon est illimité. Nul penseur, nul divin artiste De Tage qui naît aujourd’hui Ne peut, dans sa gloire égoïste, Revendiquer le nom pour lui. Ce sage, à la foi longue et ferme, Qui découvrait hier le germe Pour le faire éclore demain, Il habite, en sa longue étude, De Tune à l’autre latitude, Il s’appelle l’esprit humain! XII Fils de l’homme, c’est bien! la nature est soumise; Ta liberté grandit des forces qu’elle y puise. Un nouveau serviteur, docile et tout-puissant Fait passer sous ton joug l’univers frémissant; Et l’inerte matière, en te livrant sa flamme, Augmente à ses dépens le domaine de l’âme. Quand ton coursier s’élance à ton signal, ô roi, L’espace t’appartient et le temps est à toi; Tu vas, et des rochers ton front perce les bases, Tu remplis les vallons des sommets que tu rases, L’éclair traîne ton char, la foudre est dans tes mains; Homme, que feras-tu de ces dons surhumains! XIII Dans le fer des leviers quand l’âme semble entrée De ton coeur endurci s’est-elle retirée; Faut-il voiler la lyre et les autels en deuil; Ces ouvriers d’airain, qu’un feu pur a fait naître; Ne vont-ils préparer des loisirs à leur maître Que pour remplir ses jours de luxure et d’orgueil? Des éléments vaincus as-tu fait tes complices, Pour mettre leur armée aux ordres de tes vices? Sous le joug de la chair, à ton tour, tu descends. Dieu ne t’a-t-il donné la ferme de sa vigne Que pour t’y voir cueillir, ô serviteur indigne, La vendange impure des sens? XIV La richesse, à flots entassée, S’accroît dans tes mains chaque jour; Mais sera-t-elle dispensée Par l’égoïsme ou par l’amour? Verrons-nous, les croyant bannies, L’injustice et les tyrannies Dans nos foyers rentrer plus tard; Des fruits de la terre promise Que tant de douleurs ont conquise Le pauvre obtiendra-t-il sa part? Verrons-nous une ère avilie, Un siècle avare et sans essor Où toute grandeur s’humilie Sous la main qui possède l’or? La science a trouvé des mondes, Aplani les monts et les ondes, Dompté leurs fauves habitants; Vers un autre Éden elle aspire; Est-ce pour en livrer l’empire Aux sordides mains des traitants? Nos travaux rapprochent les villes, Unissent les deux Océans; Verrons-nous des haines civiles Les abîmes toujours béants? Toujours l’un à l’autre contraires Ferons-nous du mal de nos frères Le but de nos ambitions? Abjurons enfin nos discordes; Comme une lyre a plusieurs cordes, La terre a plusieurs nations, Tous enfin, la famille entière, Riches, pauvres, grands et petits, Avons-nous dompté la matière Pour en garder les appétits? L’âge d’or vu par nos prophètes, N’est-ce que du pain et des fêtes? Le coeur n’a-t-il donc pas ses maux? L’homme veut-il dans la nature Ne rien chercher que la pâture Qu’y trouvent de vils animaux? XV O Poète, ô pasteur des humaines pensées, Qui leur montres du doigt les haltes avancées; Qui, suivant de l’amour le flambeau toujours sûr, Sais, loin du sable aride et du marais impur, A ta flûte entraînant les jeunes rêveries, Les attirer aux fleurs des divines prairies; Toi, dont le pas enseigne au troupeau rallié Du céleste bercail le chemin oublié; Toi, dont la voix s’élève, entre les voix charnelles, Chaste et docile écho des lyres éternelles; Toi, qui portes, dans l’or de ton coeur filial, Un rayon toujours chaud du soleil idéal; Gardien du feu pur, non, tu n’as pas à craindre Qu’un souffle épais des sens ne vienne à nous l’éteindre; Tu le sais mieux que nous: un dieu nous tend la main, Chaque siècle vers lui pousse le genre humain, Donc, malgré cette nuit qui l’obscurcit encore, De l’âge industrieux salue aussi l’aurore; Dis-nous l’Antée impur par Hercule étouffé, Chante le dieu du jour dont l’arc a triomphé, Vois Python expirant dans sa fange se tordre, Et des siècles meilleurs naître le nouvel ordre, Du haut des monts sacrés, dominant nos combats, Montre-nous cette terre où tu n’entreras pas; Fais-nous voir, embrassant l’un et l’autre hémisphère, Du champ donné par Dieu ce que l’homme a su faire, C’était peu de dompter les taureaux écumants, Il a mis sous le joug même les éléments; Comme un dieu, désormais, il crée à son image, Et des êtres nouveaux viennent lui rendre hommage; Un peuple industrieux façonné de sa main Des plus rudes labeurs l’affranchira demain. La terre, cultivée avec art et prudence, De moissons et de fruits se couvre en abondance; Dans les vastes cités qui n’ont plus de remparts La joyeuse concorde en fait de justes parts, Comme entre ses enfants la mère de famille; Car d’un sourire égal la loi pour chacun brille, Et l’amour, plus divin, fait dans un but commun, Que chacun vit pour tous, comme tous pour chacun. Le temps a renversé les jalouses frontières Qui séparaient les cours des nations altières; Les ennemis lointains, réunis et charmés, En se voyant de près bientôt se sont aimés, Et foulant tous aux pieds leurs idoles contraires, Les fils du même dieu se sont connus pour frères. Délivré de la glèbe et des plus durs besoins Aux champs intérieurs l’homme apporte ses soins; Le plus humble a sa part du pain de la science, Un soleil plus serein luit dans sa conscience, Son esprit s’initie à de nobles plaisirs, Et bénit l’art divin qui lui fit ces loisirs. XVI Une voix d’en haut vient conduire L’hymne par cent peuples chanté; Toute âme a des sons pour la lyre Tout front a sa part de beauté. Écartant ses voiles austères La nature a moins de mystères; Chaque homme y peut lire à son tour; Avec le coeur on l’étudié. La science vole, agrandie, Sur l’aile sainte de l’amour. L’esprit, souverain plus paisible, Des sens perce mieux la prison; Devant lui. du monde invisible Il voit s’élargir l’horizon. Le jour luit sur chaque problème. L’homme écoute mieux dans lui-même Ce verbe à notre chair uni; Son regard, que l’amour épure, En Dieu contemplant la nature Va plus avant dans l’infini. Plus haut vers le ciel il s’élève, Plus il descend au fond de soi, Dans son étude et dans son rêve Il retrouve la même loi; L’art la grave dans ses symboles, Dans les actes et les paroles Elle vit et règne en tout lieu; Un souffle envoyé sur la terre, Renouvelant sa face entière, Fait tout à l’image de Dieu. Car l’avenir qui s’édifie, L’espoir de nos travaux puissants, Notre but, que tout sanctifie, Ce n’est pas l’âge d’or des sens. Oui, le seul progrès véritable £st dans la loi plus équitable, Est dans l’idéal mieux compris; Dans la paix chère à la sagesse Qui distribue avec largesse La lumière à tous les esprits. Les bruits du siècle en vain t’effraient; Poëte qui vis par le coeur, Sur tous ces chemins qui se fraient C’est Dieu qui passera vainqueur. Ceux qui travaillent à ces voies Ne rêvent que charnelles joies, Ivresse, orgueil et vils plaisirs; Pour eux la nature asservie M’est qu’une table mieux servie, Un lit pour leurs prochains loisirs. Répandez cet impur présage, Vous que flatte un tel avenir; Et vous qui dévorez notre âge, Rêvez qu’il ne doit pas finir! Un bras plus puissant vous gouverne; Passez, ô race subalterne, Malgré vous l’oeuvre se fera, Et vous y travaillez vous-même; Travaillez! c’est la chair qui sème, C’est l’esprit qui récoltera. Préparons sa moisson féconde De justice et de charité; Mais n’espérons pas en ce monde Bâtir l’éternelle cité. La vie est un voyage austère: L’homme embellit en vain la terre, Il n’en fera jamais le ciel! Pourtant, quand la vague est moins forte, Parons cette nef qui nous porte Vers le monde immatériel. Sous les plus riantes étoiles, Le pilote encor soucieux, Qu’il déploie ou serre ses voiles, A l’esprit tendu vers les cieux. Il peut, lorsqu’un bon vent s’y joue, D’or et de fleurs orner sa proue, Y dormir comme en un berceau; Mais il n’aura de paix certaine Qu’au bout de cette mer lointaine, En quittant son frêle vaisseau. Fausta. A Mon Ami Joseph Autran. I Dans l’écho des ravins, ton nom, par intervalles, Liberté! vient répondre au sifflement des balles; C’est le cri des vaincus qui vont mourir pour toi, Et leur dernier soupir atteste encor leur foi. Vas-tu, dans leur tombeau, dormir ensevelie, Seule beauté que Dieu refuse à l’Italie, Muse qui pourrait seule, en un digne réveil, Achever sur son front l’oeuvre de son soleil, Liberté? Le Teuton, dans sa morne insolence, Sur la terre des arts plante à nos yeux sa lance; Et nous, ici, tout près d’absoudre le destin, Ne sentons pas frémir notre vieux sang latin. Italie, oh! pardon; le poète est sans arme, Mais il t’aima d’enfance et t’offre cette larme, Il se doit aux vaincus; à tes nobles revers Laisse-moi consacrer l’obole de mes vers. Près de ce lac heureux d’où l’oeil charmé regarde Fuir jusqu’à l’Apennin la campagne lombarde, Ils tombent vaillamment tous ces fiers insurgés; Leur dernière cartouche, au moins, les a vengés. Maintenant, viens, ô Mort! et sois leur prompt refuge; Viens! des mains du soldat moins cruel que le juge; Viens! épargne au vaincu les lenteurs du bourreau Ou l’infernale nuit du « carcere duro ». Vers les flots, à travers le taillis qui surplombe, Sanglant, Marco se traîne; il veut cacher sa tombe. Moins fier, pour mourir libre et tromper le chasseur, Le loup, blessé, des bois sait gagner l’épaisseur; Les chiens flairent en vain l’herbe que son sang mouille, L’homme avide et cruel n’aura pas sa dépouille. Mais ton corps s’affaissant tombe, et bien loin du bord. Est-ce enfin, ô proscrit, le repos de la mort? Ah! son sein brûle encor du feu de la pensée, Plus rongeur que la balle en sa chair enfoncée. Il souffre tous les maux si longuement soufferts; Il voit sa mère en deuil et sa patrie aux fers. Le délire lui rend toute une sombre histoire, Tous ses efforts trompés, tous ses travaux sans gloire, Et ressuscite au coeur du soldat, de ramant, Les douleurs qu’on avoue... et le secret tourment Car à tous les amours, sous ce ciel, à cet âge, L’âme, sans s’appauvrir, se donne et se partage; Et parfois un sourire, y réveillant l’honneur, Jette à la liberté son plus fier défenseur. Mais tandis que la mort, qu’il espère et qu’il presse, Dans les flancs du proscrit lutte avec la jeunesse, La nuit descend, la nuit d’un beau jour de l’été; Elle éclaire le lac d’un reflet argenté, Près des flots étoiles, dans la forêt plus sombre, Elle étend sur Marco le voile de son ombre, Et verse avec l’air pur, soufflant des monts Alpins, Dans le sang du blessé la saine odeur des pins. II En son fort, dont le lac a verdi la muraille, Herman, le pâle chef, vainqueur dans la bataille, Rentre, et dans la grand'salle aux ténébreux arceaux, A la hâte il suspend son épée aux faisceaux. Son épouse, au métier assise à sa fenêtre, N’a pas jeté sa laine en le voyant paraître; Son bras au cou d’Herman ne s’est pas attaché; A peine sur son front qu’elle garde penché, Laisse-t-elle poser sans émoi, sans attente, Le baiser qu’elle glace à la lèvre hésitante. Debout devant Fausta, le chef aux cheveux blonds Sur ce marbre sans voix fixe des yeux profonds; Et, retenant l’essor d’un amour qui le tue, Contemple avec douleur l’orgueilleuse statue, Ce front dont le dédain soumis cruellement S’offre en docile esclave à sa lèvre d’amant. Pour arracher un père à sa prison germaine, D’un hymen sans amour Fausta subit la chaîne; Sauvant le cher captif qu’elle n’a pu venger, Elle accepta le nom de ce chef étranger. Mais dès que cette main voulut serrer la tienne, Le remords souleva ton âme italienne; L’époux est à tes pieds amoureux et craintif, L’Allemand n’a rien fait que changer de captif! Ses soins n’ont pu fléchir la fille ardente et forte Dont le coeur s’est livré comme une rançon morte; Bientôt le noir soupçon, vainement repoussé, Fait au maître un tourment des ombres du passé. Faust a, dans cet exil qui cache leurs blessures, Emportant sa froideur, suit l’époux sans murmures. Docile avec orgueil, elle a bientôt quitté Milan et les splendeurs de la belle cité. Qu’importe à ce coeur fier un plaisir qui s’envole?... Mais peut-être qu'il garde une secrète idole? Dès lors en ces vieux murs, durant les longues nuits, La sombre voix du lac a bercé leurs ennuis. Or, depuis que le chef a tiré son épée, Qu’au sang italien cette main s’est trempée, Attestant de deux coeurs le morne désespoir, Un plus mortel silence a glacé le manoir. Car, plus haut que l’amour et tes rêves de femmes, Fausta, ton cher pays règne sur ta grande âme. Résignée aux douleurs de ce fatal hymen, Quand tu vois dans l’époux l’usurpateur germain, Tes yeux lancent la flamme, ô noble enfant du Dante, Et ton indifférence éclate en haine ardente. III Une barque apparaît sur le lac rougissant; On croirait voir glisser, aux feux du jour naissant, La conque où se balance une vierge marine Sur l’écume des flots moins blancs que sa poitrine; La rame dans son vol trahit un bras nerveux; Des aiguilles d’argent parmi de noirs cheveux, Le tissu transparent du voile noir qui flotte, Annoncent qu’une femme en est l’adroit pilote. C’est Fausta: sur les flots, au fond des bois amis, Des rêves non troublés lui sont du moins permis. L’époux, loyal et fier, respecte ces retraites; Elle y va s’enivrer de ses peines secrètes, Ou sur d’âpres sentiers cherche, en sa sombre ardeur, A fatiguer son corps pour endormir son coeur. Elle choisit le bord des périlleux abîmes; A l’ombre des sapins, sur la neige des cimes, Souffle un air froid et pur qu’elle aime à respirer; Sa lèvre y puise en vain sans s’y désaltérer, Car, ô vents, ô forêts, ô musique profonde, O parfums du désert, ô frais soupirs de l’onde Nature où l’infini flotte de toute part, Vous ne sauriez remplir l’âme autant qu’un regard! La barque au tronc d’un saule est, là-bas, attachée. Dans les taillis, Fausta monte à demi cachée; Sans choisir un sentier entre les chênes verts, Elle marche au hasard; tout à coup, à travers Les branches dont ses mains écartent la barrière, Un homme est aperçu, sanglant, sur la bruyère. Des cheveux noirs, un simple et sombre vêtement.» C’est un frère tombé sous le fer allemand! Son souffle gémissant atteste encor la vie; Dieu! sauvez ce soldat, ce fils de l’Italie! Sur lui Fausta s’incline à genoux; mais pourquoi, Pâle, écarter ainsi les mains avec effroi? On dirait, à la voir s’appuyant à cet arbre, Sur le gazon des morts une vierge de marbre. Un soupir de Marco la réveille et lui rend, Dans un rayon d’espoir son courage expirant; Elle se lève et court. Là-bas, sous ces vieux aunes, La maison du pêcheur a connu ses aumônes; Elle y vole; elle a su, chez ces hommes obscurs, Se créer des amis au bras forts, aux coeurs sûrs. Sa voix a fait bondir des serviteurs alertes; Ils montent, et bientôt un lit de branches vertes A franchi l’humble seuil, et la flamme, au foyer, Pour l’hôte aux pieds de glace, est prompte à flamboyer; Il a repris ses sens après un court délire, Et le réveil de l’âme en ses yeux peut se lire. IV D’où vient cette pâleur cachant un vague effroi, Ce regard concentré, jeune femme, et pourquoi Saisir la rame, ainsi, d’une main convulsive, Quand tu pars les matins, providence attentive, Portant la guérison au proscrit? L’on dirait Que ton pieux devoir n’est rempli qu’à regret, Et que l’humble cabane où la pitié t’amène Te garde un hôte, objet de terreur ou de haine. Et cependant, Fausta, c’est un éclair joyeux Qui colore ta joue et fait briller tes yeux, Dès qu’au loin la maison du pêcheur, sous les branches, Montre son toit de chaume et ses murailles blanches. Et Marco, quand tu viens, ne te semble-t-il pas Contre un péril tout proche invoquer le trépas? Il boit, comme un poison qu’on redoute et qu’on aime, Les sucs réparateurs préparés par toi-même; Il tremble à ton aspect, à ton nom il pâlit; Pourtant, si tu parais au chevet de son lit, Parlant, à ton insu, de ta voix la plus douce, Ce fier désir de mort en son esprit s’émousse. Bientôt sur le rivage, aidé par le pêcheur, Il put venir des flots respirer la fraîcheur, Et voir à l’horizon; où la vague étincelle, Poindre en un sillon d’or la rapide nacelle; Puis, dans l’ombreux sentier, et chaque jour plus loin, Il marche avec Fausta sans guide et sans témoin. Mais, comme s’ils portaient quelque chaîne secrète, Sur le bord des aveux chacun tremble et s’arrête. Souvent l’un d’eux hésite en parlant du passé, Et refoule en son coeur, subitement glacé, Cette étrange terreur dès l’abord ressentie; Ils se taisent; Fausta sans retour est partie; Elle se l'est juré, c’est leur adieu! Pourtant, Le lendemain l’amène à Marco, qui l’attend. « Si faible encor! Sa vie est à peine sauvée; Fuir ainsi lâchement cette oeuvre inachevée. Non! C’est moi qui, veillant aux abords du chemin, Dois remettre à Marco son glaive dans la main. » Et d’un pas moins timide, enfin, les causeries Entraînent le blessé jusqu’au bout des prairies; Chaque jour l’attirant pour un plus long repos, Un arbre plus lointain entend plus doux propos. « Vous sembliez, disait-il, l’ange de la patrie Posant un bras sauveur sur ma tête flétrie. Vous m’apportiez la vie et je n’en voulais pas; Mais je la garderai pour de meilleurs combats. Je le sais, la pitié que votre coeur s’impose N’a vu dans le blessé que notre sainte cause; Bien heureux qui tiendrait de la douce amitié Cette vie et ces soins dus à votre pitié! » Et Fausta: « Dans ce temps fait pour des coeurs austères, Occupés sans faiblir d’héroïques mystères, Nous n’avons qu’un devoir, venger le sol natal. Étouffons dans nos coeurs tout sentiment rival. Non! je ne voudrais pas amollir sous mes larmes La main italienne à qui j’offre des armes. » Ainsi vont leurs discours; et l’ombre des forêts Les couvre au bord du lac de ses voiles discrets; Ainsi fuit, goutte à goutte et d’une âme oppressée, Leur parole disant bien peu de leur pensée. Et la rame tardive, aux murs du vieux château, Plus lente chaque jour ramène le bateau. Debout, Herman l’attend. Le sombre capitaine Rapporte son ennui de la chasse lointaine. Le repas est distrait, bref et silencieux. L’époux timide et fier, sans rayon dans les yeux, Porte en un coeur profond cet amour qui le ronge; Il souffre sans se plaindre et paraît vivre en songe. In peu d’ardent soleil manque à ce noble sang Pour le faire éclater en un cri tout-puissant; Peut-être il eût parlé sous un regard plus tendre, Et la céleste voix s’y serait fait entendre; Mais ce regard sur lui jamais ne s’arrêta. Qu’importent les secrets de cette âme à Fausta! Qu’importe au prisonnier le trésor que recèle Le mur sombre où se rive une chaîne éternelle! V Oh! l’instant des aveux! ce cri, ce mot furtif Qu’éternise un écho dans le ciel attentif! Mot qui tout bas murmure en tremblant sur la lèvre, Ou gronde avec l’éclair et jaillit dans la fièvre; Triomphe de l’amour par un mot attesté; Pouvoir d’une syllabe où tient l’immensité! Le lac d’azur et d’or, quand le vent se repose, Reflète au loin des monts chargés de neige rose. Fausta, Marco sont là, dans cette paix du soir; Baignés dans la nature, ils parlent sans la voir. Et quel vague récit des songes de leur vie, Quel rayon d’une flamme à ce beau ciel ravie Emporta leur secret après tant de combats; Quel espoir les enivre? Ils ne le savaient pas. Leur âme a laissé fuir quelque rapide image, Un accent plus ému vibre dans leur langage; Enfin l’aveu sacré part, et la chaîne d’or A lié ces grands coeurs qui résistaient encor; Et jamais ni le temps, ni l’homme, ni Dieu même, N'en briseront l’anneau fait d’un seul mot: Je t’aime. Ainsi ce joug d’amour, qu’on méprisait hier, S’impose, au gré du sort, à l’esprit le plus fier! Si le dieu vous choisit, ou funeste ou propice, Il faut que son mystère entre vous s’accomplisse. Armez-vous de rudesse et bravez le péril, Demandez vos vertus au plus lointain exil... Le sort au but fixé tous les deux vous ramène. Partis de la tendresse, et souvent de la haine, On se trouve au chemin par où l’on crut se fuir, Pour aimer quelquefois, mais toujours pour souffrir! VI « Tu partiras, Marco, je t’ai donné mon âme, Mais ta vie est ailleurs qu’aux genoux d’une femme. Je cède à mon pays ton coeur qui m’appartient Honte, en ces jours de guerre, à celle qui retient Sur les coussins oisifs le fer de bonne trempe, Et souffre qu’à ses pieds le lion dorme ou rampe! Tu partiras sans moi; soyons forts, effaçons De notre fier sentier l’ombre des vils soupçons. Entre de pures mains une cause est plus belle; Fils de la liberté, gardons-nous dignes d’elle. Pars! mon coeur te suivra; rien n’a pu l’enchaîner, Il reste, en sa prison, libre de se donner. Mais pars! Fais au devoir une sublime offrande; Du sacrifice obscur notre âme sort plus grande. L’amour choisit nos coeurs dans ses nobles desseins, Non pour les rendre heureux, mais pour les rendre saints. Pars! Du joug étranger qu’une femme tolère, Laisse-moi la douleur, gardes-en la colère. Pars! Une autre maîtresse, en tes heures d’ennuis, Seule a droit d’approcher de tes austères nuits, De vivre aux yeux de tous, avec toi, sous la tente, De briller à ton flanc comme une arme éclatante: C’est la haine, ô Marco, la dernière vertu Qu’il faille au moins sauver chez ce peuple abattu; La haine qu’on délaisse en ce temps misérable, La haine, de l’amour compagne inséparable, La haine qu’à ses fils, de son sein chaste et fier, Doit verser l’Italie en aiguisant le fer! J’accepte dans ton coeur ma place à côté d’elle; Que notre double voix à ton oeuvre t’appelle. Pars! Mais cette blessure, hélas! qui saigne encor; L’aigle voudrait en vain reprendre son essor. Eh bien, pour quelques jours qu’il ferme encor les ailes; Qu’il dorme sous l’abri de ces rameaux fidèles. Reste au bord de ce lac qui doit garder toujours Le reflet triste et pur de nos saintes amours. Tu me verras encor; je veux encor répandre Dans ton sein douloureux mon souci le plus tendre, Et goûter à tes pieds, ô mon noble vaincu, Ces courts instants, les seuls où mon âme ait vécu. Je suis sûre de nous; j’aime, et je me confie Aux forces de l’amour, ce feu qui purifie; Non, tu ne voudras pas me ravir la splendeur Que l’image adorée emprunte à la pudeur. Tu ne veux pas me rendre à moi-même avilie; Moi qui suis pour ton coeur comme une autre Italie! » VII Un rocher qui surplombe, à quelques pas des eaux, Et penche un front touffu couronné d’arbrisseaux, Répand la clématite et la vigne sauvage, En un large rideau traînant jusqu’au rivage. Des soupirs, des sanglots, sous cet abri charmant, Aux douces voix du lac répondent par moment; Sous l’ombrage entr’ouvert que les zéphyrs balancent, Des syllabes de feu se croisent et s’élancent; L’un à l’autre jetés et se faisant écho, Volent, dans l’air ému, deux noms: Fausta! Marco! Perfides vents d’été! parfum des fleurs qui brûle, Où le poison d’amour en poudres d’or circule, Lit de mousse enivrant sous l’ombrage attiédi, Plainte du flot plus tendre à l’heure de midi, Murmures de la feuille et de l’aile affaissées Qui réveillant les sens endormez les pensées, Doux climat, si fatal aux desseins des grands coeurs, Pourquoi répandez-vous ces divines langueurs? Hier encor, cette voix, qui s’éteint dans les larmes, Vibrait d’un accent fier comme le bruit des armes; Tous les deux s’excitant aux plus mâles vertus, D’un invincible acier se croyaient revêtus; Et voilà que tous deux, sous le trait qui les blesse, Ont trop bien reconnu leur humaine faiblesse; Et, s’avouant vaincus dès le premier effort, Maudissent le devoir plus cruel que la mort C’est vous, qui du martyre aviez rêvé naguère, Et vous iriez tomber d’une chute vulgaire; C’est vous, nobles enfants! mais sur cet abandon, Votre âge et le soleil jetteraient le pardon, Ah l si la passion, toujours froide et sensée, N’exaltait pas chez vous le sang et la pensée, Quel autre enthousiasme, en des coeurs de vingt ans, Feraient ce que n’ont pu l’amour et le printemps? Et quel autre soleil, ouvrant des âmes closes, Eût fait germer en vous l’ardeur des grandes choses? Mais puisqu’un noble essor vous fit apercevoir Les hautes régions où plane le devoir, Votre amour y montant par un élan suprême, Trouvera la vertu de se dompter lui-même. Ombres des vieux héros qu’ils admiraient tous deux, Descendez, ô martyrs, et veillez autour d’eux; A leur lèvre égarée arrachez ce calice; Faites parler bien haut la voix du sacrifice; Dans cette heure d’oubli, venez leur rappeler Vos exemples fameux qu’ils devaient égaler. Et toi, qu’ils adoraient dans la blancheur des cimes Tu sais ce qu’ils ont dit à tes Alpes sublimes, Et s’ils ont aspiré, libres du poids des sens, Vers ce monde d’en haut, Esprit d’où tu descends! Des lâches voluptés écarte d’eux les pièges, Et sur leurs fronts brûlants verse tes chastes neiges. Soyez bénis! Fausta, dans un effort vainqueur, A repris tout l’empire exercé sur son coeur, Et, fuyant le péril où sa fierté chancelle, Elle s’arrache et court vers l’agile nacelle, Repousse d’un seul coup la grève, et déjà fuit Dans un sillon rapide où le soleil reluit; Debout encore, agite une main convulsive, Et jette avec un cri son adieu vers la rive. VIII Quels assauts de désirs l’un de l’autre ennemis Dans ton grand coeur naguère au devoir si soumis! Désormais, indocile à la tâche prescrite, Contre un sang révolté ton âme en vain s’irrite; Tu frémis de sentir, Marco, tes yeux en pleurs, Ton front rouge ou glacé de soudaines pâleurs, Tes flancs brûlés de feux dont l’esprit n’est plus maître, Et que ta sainte haine, hélas, n’y fait pas naître. Toute la nuit, sans trêve, exaspérant son mal, Il sentit dans son coeur gronder l’adieu fatal. Le matin, comme un homme égaré dans ses rêves, Il part, il court sans but, dans les bois, sur les grèves; Il cherche avec l’espace à dévorer le temps; Mais l’oubli pourrait seul abréger les instants. Voici l’heure, à la fin, l’heure où la barque aimée Apparaît, chaque jour, sur l’onde accoutumée; Il interroge en vain cet horizon connu, Le soleil s’est éteint sans que rien soit venu. Et l’attente, plus longue au milieu des ténèbres, Mêle aux cuisants désirs des images funèbres. Pour la première fois, tout un jour sans la voir! D’un retour, d’un pardon faut-il perdre l’espoir? Mais peut-être un danger la retient! il s'élance, Le bateau du pêcheur le conduit en silence; Et, pour montrer la route allumant ses fanaux, Au loin le clair de lune a blanchi les créneaux. Aux vitres du donjon des feux luisent dans l’ombre. Marco s’approche, observe, arrêté sur l’eau sombre; Pour mieux se dérober au soldat attentif, Immobile il se couche en son étroit esquif. Les fenêtres, bientôt, perdant leurs vives teintes, Attestent le sommeil et les lampes éteintes; Mais, veillant seule aux flancs du manoir endormi, Une chambre s’éclaire et l’amant a frémi... C’est elle! pour la joindre et lui parler encore, Pour cet adieu plus doux que ton exil implore, Quels rêves, quels projets hélas sans horizon, N’as-tu pas fait, Marco, sous sa morne prison! Le jour seul, éteignant cette lampe qui veille, Effaça l’ombre errante à la vitre vermeille; Et le flot, jusqu’à l’aube, avec un long soupir, Berça ton désespoir et ne put l’assoupir? Tes fureurs, ô Marco, sous ces murs enchaînées, Usèrent, cette nuit, le sang de dix années, Mais le soleil levé rend le péril certain Pour l’amant, le proscrit, ennemis du matin. Marco fuit en longeant les sinueuses côtes; Un cap offrait l’abri de ses roches plus hautes; Il s’arrête, il y tient son esquif attaché; Et lui, sur le sommet, dans les genêts caché, Mettant dans son regard son âme tout entière, Du château plus lointain cherche à percer la pierre» Quelque espoir lui revient; car, c’est trop le punir; Pour un adieu suprême elle doit revenir! Il attend; c’est ici la moitié de la route Jusqu’au toit du pêcheur; il va la voir, sans doute; Ce ciel joyeux le dit; ces parfums, cet air pur Pénètrent dans son coeur comme un présage sûr. Mais aux pieds des remparts une barque... oh c’est elle! Sur son blanc vêtement le soleil étincelle. Beau lac, brise si douce et si lente à souffler, Ah! portez-la plus vite où son coeur veut aller! Déjà du. promontoire elle a doublé la ligne; Là, parmi les rochers, bassin fait pour un cygne, S’arrondit une baie au lit profond et pur Dont les bords verdoyants assombrissent l’azur. La barque détournée à ce port se dirige. T’a-t-elle deviné, Marco? par quel prodige, De si loin, en ce lieu! ton coeur bat; mais pourquoi Lâcher ainsi la rame encor trop loin de toi, Au milieu de cette anse; et, dans la barque étroite, Tout à coup se lever et rester ainsi droite? Elle écoute peut-être, à l’heure du réveil, Elle invoque le dieu dont elle prend conseil, Le dieu des profondeurs de cette eau pure et vaste, Cet invisible amant qui la conserve chaste. On voit qu’elle interroge un hôte habituel; Nul effroi ne la trouble en son muet appel; L’azur du flot est clair moins que ses yeux limpides, Moins uni que son front sans ombres et sans rides; Sa lèvre est de corail, et du frais orient Le ciel n’est pas plus rose et pas plus souriant A peine soulevé, son sein paisible exhale Le facile courant de son haleine égale; Blanche, immobile, avec un marbre on la confond. Quel repos! en est-il un autre plus profond? Un seul, et c’est celui que, d’un élan sublime, Elle va demander, ô lac, à ton abîme! Et la nappe d’azur, oscillant jusqu’aux bords, D’un tombeau diaphane enveloppe son corps. Brisant des flots émus la tremblante surface, Un rapide plongeur fend l’onde sur sa trace. Sous les plis orageux de leur vivant linceul Deux hôtes dormiront, ô lac, ou pas un seul! Veux-tu, les unissant dans ta demeure avare, Les y garder afin que rien ne les sépare? Pour un plus long hymen, as-tu donc convié Sur tes algues, ce couple à nos fleurs envié? Non! tu veux nous les rendre, ô lac, et tu secondes Les forces de l’amant qui lutte sous tes ondes. Marco la reprendra! l’amour est aussi fort Pour aider à mourir que pour vaincre la mort. Plus prompt que l’alcyon, sur la vague écumante Le plongeur reparaît rapportant son amante; Par les cheveux noués à son bras triomphant Il la tient élevée hors de l’onde qu’il fend, S’élance, et, d’un effort suprême, en deux coups d’aile Sur le sable prochain retombe à côté d’elle. Est-ce elle, est-ce un cadavre, ô lac, qu’il te ravit? L’oreille sur son coeur Marco tremble... elle vit! IX « Oui, Marco, cet abîme où j’ai voulu descendre, Du bonheur d’être à toi pouvait seul me défendre. La vie est plus facile à fuir que tes baisers. Un Dieu veille aujourd’hui sur nos coeurs apaisés; Enlevée au tombeau je dois te rester sainte. Désormais je te parle et tiens ta main sans crainte; Et si je faiblissais, après de tels aveux, J’attends de toi l’effort qui nous sauve tous deux. Oui, j’ai voulu mourir pour la vertu que j’aime; Mais non pour m’en parer et triompher moi-même. Tout est à toi Marco, ma vertu, mon devoir; Prends-les, si tu le peux, à tes yeux, sans déchoir. L’honneur c’est toi! sois grand et je suis assez pure. C’est toi qu’il faut garder sans chaîne et sans souillure. D’un remords, d’un regret, dans la lutte où tu cours, Je ne veux pas charger tes destins déjà lourds, J’aime mieux de ma mort te laisser la souffrance, Car elle peut au moins se tourner en vengeance « Et servir l’Italie et tes complots sacrés. Il faut un chef austère à nos fiers conjurés. Je te connais, Marco; ta pensée est trop haute Pour qu’un furtif amour soit bien longtemps son hôte. Je t’aime ainsi! pour toi, pour ta mâle grandeur, Et veux servir ta gloire au prix de mon bonheur. Tu m’aimes, je le sais; tes larmes sont loyales; Mais tu m’aimes en homme, et j’ai bien des rivales. L’honneur et la patrie et cette ardeur d’exploits, Tu les portes plus haut que l’amour... tu le dois! Mais moi, qui garde aussi la haine héréditaire; Moi qui sais que l’amour aujourd’hui doit se taire, Moi fille d’un soldat martyr de l’étranger, Moi qui place avant tout l’Italie à venger, Moi qui t’ai dit: Va, meurs, la liberté t’appelle! Je ne puis partager ton coeur même avec elle! Pour ma vie et mon sang dépensés à t’aimer, Il me faudrait tes jours, ton âme à consumer. Ne crains rien; cette ivresse où s’éteindrait ta gloire, Aux lèvres de Fausta n’espère plus la boire, Je vivrai loin de toi; cependant je vivrai, Ton repos le commande et je te l’ai juré. Pars donc! sans redouter qu’un tombeau volontaire Enchaîne ta pensée avec moi sous la terre. Tu ne laisses, ici, ni spectre, ni remords; Mais un coeur désormais au-dessus de la mort, Qui vivra de ta vie, et, dans sa foi plus ferme, Des douleurs, sans les fuir, veut attendre le terme; Qui te suit dans la lutte où vous allez rentrer, Et qui, demeuré pur, a le droit d’espérer. » Tels furent leurs adieux, ou plutôt leurs paroles, Celles qu’on peut traduire avec des sons frivoles! Quels mots reproduiraient l’éloquence des yeux, Et sauraient de l’amour peindre les vrais adieux? Il partit; ce qu’en lui de vertu mieux trempée, De vaillance à porter sa haine et son épée, D’ardeur plus invincible à servir son pays Mettra l’orgueil sacré des devoirs obéis... Tu le sais, et toi seule, ô mère de la force, Toi qui des voluptés foules aux pieds l’amorce, Et, gardant un sang pur aux générations, Fais croître et fais fleurir les grandes nations; Toi par qui la jeunesse est longue au coeur de l’homme, Toi, Pudeur, qui veillais aux grands siècles de Rome! Que des lits nuptiaux, sous tes yeux restés saints, De ses héros de bronze as tiré les essaims; Toi qui des bras guerriers durcis les nobles fibres, Toi qui seule maintiens ou fais les peuples libres, Vertu des vieux Latins dans leurs jours triomphants, Tu le sais; viens l’apprendre à leurs derniers enfants! X L’ombre d’un bois, tombant du coteau sur la grève, Abrita des adieux l’heure cruelle et brève. Après qu’ils sont partis et l’amante et l’amant, Un homme du taillis s’éloigne lentement, Sous ses longs cheveux blonds pâle; un orage interne Trouble l’azur vitreux de son oeil fixe et terne; Il semble ne pas voir et marcher dans la nuit; A son morne flambeau quel rêve le conduit? C’est Herman. Dans cette ombre, à midi rare et douce, Le chasseur s’endormait affaissé sur la mousse, Mais une voix connue a fait fuir le sommeil. Quelle affreuse lumière a glacé son réveil, Quand le fatal secret, qu’il ne veut pas entendre, Dans la paix de son doute est venu le surprendre? Lui qui rêvait encor de la fléchir un jour! Pure, mais à jamais brûlant d’un autre amour! Plus d’espoir! c’est bien là sa fierté surhumaine Fidèle à sa pudeur, mais fidèle à sa haine! Quel penser de pardon, de vengeance ou d’oubli, Demeure au coeur d’Herman sourdement établi? Nul n’entendra le son de cette âme incomplète Qui tient comme l’amour la colère muette. A peine une pâleur sur son front, dans ses yeux, Trahit des passions le choc silencieux; Et, quand la foudre au fond peut-être le ravage, Jamais l’éclair n’a lui pour révéler l’orage. XI Le sang de tes enfants encore infructueux Va tremper de nouveau la terre des aïeux; Ceins ton front de lauriers pour cette auguste fête, Et rends gloire, Italie, à leur noble défaite! Sur ton vieux Capitole avant de remonter, Par plus d’un jour pareil il faut le mériter, Et ne pas te lasser, patiente nourrice, D’enfanter des martyrs aux honneurs du supplice. Oui, vous mourrez vaincus, dans l’exil, dans les fers; Le gibet vous attend, frères, soyez-en fiers! Votre sang généreux que l’étranger prodigue, Doit couler sous ses mains jusqu’à rompre la digue. Donnez, donnez toujours de ce sang pur et fort! La liberté naîtra de quelque illustre mort. Dans le pays, lombard, près de ces eaux si belles, Où l’on rêve de paix, de fêtes éternelles, Où l’âge d’or naîtrait avec la liberté, Près de ce lac riant par l’amour habité, D’un sacrifice humain se prépare l’offrande. Des glorieux vaincus voici la noble bande; Calmes et le front haut, tels qu’on aime à les voir Les stoïques martyrs du droit et du devoir. Autour d’eux les soldats, stupide multitude, Marchent à rangs pressés et font la solitude. Pour contenir les flots d’un grand peuple insoumis, Un rempart s’est dressé d’escadrons ennemis: Herman en est le chef; toujours pensif et triste, Il semble absent de l’oeuvre à laquelle il assiste, Et son regard, errant ou vaguement fixé, Sur ceux qui vont mourir s’est à peine abaissé. Son corps abandonné se balance et se ploie Aux pas lents du cheval, et son panache ondoie Sur son cou fléchissant. Le long convoi de mort, Dirigé vers le lac, s’arrête près du bord Où s’étend une plaine à la pente adoucie. Là, sur un fin limon, meurt la vague amincie; Et, quelques pas plus loin, sort du milieu des eaux Une épaisse forêt de grands joncs, de roseaux. Le groupe des martyrs, soldats au fier visage, Docile et méprisant s’est rangé sur la plage. Ils sont jeunes et beaux, hélas, ceux qui mourront; Au milieu d’eux, Marco les dépasse du front. La plaine exhale au loin des odeurs printanières; Son doux pays lui fait ses caresses dernières; Avec l’ardent regard du ciel italien, Son oeil plein de rayons semble échanger le sien. Salut, Marco! Les chefs ont éloigné la foule; Ils étouffent ta voix sous le tambour qui roule Mais, parlant par tes yeux en cet instant sacré, Ton coeur sur ton visage en éclairs s’est montré. Pour rallumer l’honneur aux âmes languissantes, Un rayon suffirait de tes flammes puissantes. N’est-ce pas, de ce monde il est doux de partir, Sûr qu’on est aimé d’elle et fier d’être martyr; A tous les dieux du coeur gardant sa foi certaine, Et doublement vivant par l’amour et la haine! Heureux qui, plein d’espoir, fort et jeune lutteur, Apporte une âme intacte au fer libérateur; Et meurt, même vaincu, même en butte à l’insulte, Mais sans avoir douté des objets de son culte! Son sang, quoique ignoré, ne sera pas perdu; Il ne voit pas, avant le triomphe attendu, Des générations dans la fange accroupies Renier ou salir ses saintes utopies; Et, dans son propre coeur, avant la fin du jour, Il ne sent pas tarir la pensée et l’amour. Son temps d’épreuve est court: quand la balle le frappe, Prompte ainsi qu’elle, au but l’âme en un vol s’échappe. Là-haut sur son pays, il voit, dès ce moment, Briller le jour lointain de l’affranchissement, Et sourire en ses bras, fraîche comme une aurore, Sa fiancée en deuil, qui, chez nous, pleure encore. Voilà ce que la mort a d’extase à donner Au martyr dont le front commence à rayonner,. Mais si tu crois qu’au seuil d’une tombe héroïque, Une larme en coulant ternisse un nom stoïque, Si tu veux, ô Marco, retenir par orgueil Cette perle du ciel qui tremble dans ton oeil... Il fallait de ta mère écarter la pensée, Oublier ton amante à sa prison laissée, Et, près de ton cercueil, ne pas les voir du coeur S’éteindre et longuement mourir de leur douleur. Le fer a retenti des armes qu’on apprête, Et, distrait de son rêve, Herman lève la tête; L’indifférent regard que son oeil promenait, Sur le front de Marco tombe; il le reconnaît... De quel pli de son coeur sort cet éclair rapide, Le premier dont rougit ce front terne et livide, Ce sursaut que le mors imprime à son cheval, O chef, est-ce d’un lâche ou d’un noble rival? Est-ce un bouillonnement du sang ou de la boue? Le fusil des soldats touche déjà leur joue; Toi, tu couves Marco sous le même regard; Ta lèvre étrangement se plisse... le feu part! Et, pour s’offrir à lui soudainement dressée, Dans les touffes de joncs où sa barque est glissée, Comme un oiseau plongeur qui lève enfin le cou, Grande et blanche, Fausta se montra tout à coup, Et, sur son large sein qu’un noble orgueil enivre, Elle a reçu sa part du plomb qui les délivre. Elle est encor debout dans sa robe de lis, Tandis qu’un flot de pourpre en inonde les plis, Avec son premier sang et sa suprême flamme, Marco! ce nom jaillit et précède son âme; Tombant sur les genoux et les bras étendus, Elle a vécu pour voir ses adieux entendus, Et son amant couché sur la fatale grève, Et cette chère main, qui vers elle se lève, Semble chercher la sienne, et, sur l’étroit canal, Se balance et s’affaisse en un dernier signal. Mais entre ces deux coeurs tout obstacle s’efface, Car la mort vient entre eux d’anéantir l’espace; Et, loin d’un monde esclave, unis selon leur voeu, Ils s’aiment librement dans les jardins de Dieu. Quelle terre a gardé leur cendre et leur mémoire? Qu’importe, ô jeunes gens oublieux de la gloire! Laissez leurs noms, leur cendre au vent se disperser, Si vous n’avez pour eux que des pleurs à verser. Bénédiction Nuptiale Sur La Montagne. A Mon Ami B. De Saint-Bonnet. Ami, Dieu se complaît dans votre oeuvre et dans vous; Il vient de l’attester par un signe bien doux: Il vous a fait connaître, il vous a donné celle En qui, dès ici-bas, son sourire étincelle, La main qu’il vous fallait, même à vous sage et fort, Pour garder votre coeur du désir de la mort; Et l’homme cette fois a, sans erreurs étranges, Mêlé deux noms unis au livre d’or des anges, Le prêtre vous a dit ces mots si pleins d’espoir, Ces mots sacrés qui font de l’amour un devoir; Tandis que sur vos fronts, suivant l’usage antique, L’amitié, par mes mains, tenait le lin mystique. Oh! comme avec ferveur, dans l’auguste moment, Mon coeur dardait sur vous tout son rayonnement! Comme j’offrais au ciel, dans ma vive prière, Pour la verser en vous, ma force tout entière; Afin que, sans plier sous les dons du Seigneur, Votre âme pût suffire à porter son bonheur! Sur vous ainsi, de l’homme ou d’en haut descendues, Les bénédictions à flots sont répandues. Eh bien, pour consacrer et fêter votre choix Il vous manquait, ô Maître, une sublime voix! Pour parler à vos coeurs des amours infinies, Dieu se réserve encor de chères harmonies; Car du mont paternel en sa tranquillité Les forêts sur vos fronts n’ont pas encor chanté. La Nature vous doit son hymne nuptiale: Or si jamais, s’ouvrant aux accords qu’elle exhale, Mon âme a bien compris les chênes et le vent, Voici ce qu’ils ont dit, Maître, en vous recevant: Viens, montre aux bois joyeux l’ange que Dieu te donne, Et qu’attendaient ces monts. Nous aimerons cette âme où ton amour rayonne, Autant que nous t’aimons, Notre été versera des ombres attiédies Sur ta nouvelle soeur; Et chaque arbre pour elle aura des mélodies Pures comme sou coeur. Quand elle ira, le soir, à travers la bruyère, Formant quelque doux voeu, Nos zéphyrs prêteront leur aile à sa prière Pour s’envoler vers Dieu. Elle a, nous le savons, puisque tu l'as choisie, Un coeur pareil au tien; Aimant de la nature et de la poésie Le sublime entretien. Nous la ferons parler à la Muse attentive Qui se cache aux déserts; Réveillant sous ses pas l’écho, qui nous arrive Des célestes concerts. Dans les genêts en fleurs, seule et toute au silence, Au coin des bois rêvant, Elle entendra les airs qu’a chéris son enfance Dans le souffle du vent Nous saurons deviner sa plus douce chimère Et ses penchants secrets; Si bien qu’elle oubliera le pays de sa mère Dans tes chères forêts. Puis tout, dans ces beaux lieux où ta chaste jeunesse Verdit sous notre loi, Les sources, les rochers, les vieux chênes, sans cesse, Lui parleront de toi. Nous avons recueilli, précieuses reliques, Les fleurs de ton printemps, Larmes et cris joyeux, rêves mélancoliques De ton coeur de vingt ans. De ces élans vers Dieu, vers l'amante éternelle, Nous n’avons rien perdu; Nos sommets ont gardé tous ces trésors pour elle, Tout lui sera rendu. Ici, pas de sentier, de ravin et de cime, Pas de source et de fleur, Qui n’ait reçu de toi sa confidence intime De joie ou de douleur. Rêvant déjà du ciel, tout enfant, sous ces hêtres Tu venais te cacher; Tu bâtis cet autel; les os de tes ancêtres Dorment sous ce clocher. L’amitié te faisait ses adieux pleins de charmes Au bout de ce chemin. Ce bois t’a vu sourire, et cet autre a de larmes Mouillé ta forte main. Plus celle qui t’est chère aimera nos retraites Et vivra parmi nous, Plus elle comprendra les merveilles secrètes De ton coeur grave et doux. Car ton âme puissante est faite à notre image; L’ange de ce beau lieu De notre intime sève a nourri ton jeune âge Sous le regard de Dieu. Si ton livre aux penseurs enseigne les mystères De l'hymen des esprits, C’est qu’en nos entretiens, sous ces forêts austères, Tu les avais appris. Ta main pétrit chez nous tes robustes ouvrages Du granit des sommets, De la moelle du chêne et du feu des orages Qui ne dorment jamais. Tout homme simple et droit, et dont le coeur écoute Tes hauts enseignements, Croit entendre parler, sous la céleste voûte Nos vagues instruments. Tu retrouvas chez nous le Verbe qui fait vivre Et que l'homme a banni; Comme sur nos sommets on respire en ton livre Un souffle d’infini. Car c’est la même voix que, sous nos grands ombrages, L’homme écoute en rivant, Et qui dans les coeurs purs et les âmes des sages A son écho vivant. Viens! nous serons aimés par ta douce compagne D’un amour filial; Viens, Dieu même a dressé sur ta chère montagne, Votre lit nuptial! Nos bois l’ombrageront de paix et d’harmonie. Restez-nous pour toujours; Nous éterniserons l’allégresse infinie - De vos saintes amours. Vos coeurs, sur nos sommets, seront ce que nous sommes, Purs, sublimes et doux; Car l’esprit du Seigneur qui se perd chez les hommes, Se conserve chez nous. Ta race est notre bien; il faut qu’elle renaisse! Sous ces bois triomphants, Le souffle vigoureux qui forma ta jeunesse Bercera tes enfants. Ils croîtront parmi nous libres d’indignes chaînes, De rêves amollis; Nous voulons leur donner la vigueur de nos chênes; La candeur de nos lis. Il faut qu’en les voyant jouer parmi le seigle, Groupe agile et hardi, Le passant sache bien que dans le nid de l’aigle Leur couvée a grandi; Et, lorsqu’ils descendront dans l’humaine bataille, Levant vers Dieu le front, Qu’on les juge tes fils à leur voix, à leur taille, Aux coups qu’ils frapperont Il faut des hommes forts pour soutenir encore Ce peuple qui s’en va, Pour faire retentir comme un clairon sonore Le nom de Jéhovah. Toi dont la voix annonce aussi haut que la nôtre Le Dieu que nous chantons, Lègue ton sang d’athlète et ton verbe d’apôtre A de fiers rejetons. Sois donc béni par nous, et qu’elle soit bénie Cette fleur de l’été Qui vient sur les hauteurs de ton mâle génie Fleurir en sa beauté. Oui! ce sol est joyeux du bonheur de ses maîtres: Le clocher de granit, La source et les buissons, les blés verts et les hêtres, Tout aime et vous bénit! Source: http://www.poesies.net