Oeuvres poétiques Théophile de Viau; Première partie Épître au lecteur Puisque ma conversation est publique et que mon nom ne se peut cacher, je suis bien aise de faire publier mes écrits, qui se trouveront assez conformes à ma vie et très éloignés du bruit qu'on a fait courir de moi. Je sais bien que dans l'aveugle confusion d'une réputation ignorante on a parlé de moi comme d'un homme à périr pour exemple, sans que jamais l'Eglise ni le Palais aient repris ni mon discours ni mes actions. Et depuis qu'il me souvient d'avoir vécu parmi les hommes, je n'en ai jamais pratiqué qui ne me soient encore amis. Tous ceux qui parlent mal de moi ne sont ni de ma conversation ni de ma connaissance. Je me puis vanter d'avoir assez de vertu pour imputer à l'envie les médisances qui m'ont persécuté. Ces outrages ne m'ont point affligé l'esprit ni détourné le train de ma vie. Je sais que les injures de ma fortune ont fait celles de ma réputation. En mon bannissement j'étais infâme et criminel; depuis mon rappel, innocent et homme de bien. Et la même façon de vivre qui s'appelait autrefois débauche, s'appelle aujourd'hui réformation. Les esprits des hommes sont faibles et divers partout, principalement à la Cour où les amitiés ne sont que d'intérêt ou de fantaisie; le mérite ne se juge que par la prospérité, et la vertu n'a point d'éclat que dans les ornements du vice; l'éloquence n'a plus de grâce qu'à persuader la liberté et les mauvais moeurs; la pointe et la facilité de l'esprit ne paraît plus qu'à médire; être habile, c'est bien trahir; la raison est inconnue, la Religion encore plus; le Roi ne voit que des révoltes; Dieu n'entend que des impiétés, tant le siècle est maudit du Ciel et de la terre; les gens de lettre ne savent rien; la plupart des juges sont criminels; passer pour honnête homme, c'est ne l'être point. Dans ce rebours de toutes choses, j'ai de l'obligation à mes infamies qui, au vrai sens, se doivent appeler des faveurs de la renommée. Sur cette foi je ne changerai ni mon nom ni mes pensées; et veux sortir sans masque devant les plus rigoureux censeurs des écoles les plus chrétiennes. Je ne sache ni latin ni français, ni vers ni prose qui redoute la presse ni la lecture des plus délicats; je parle pour la conscience, car du style et de l'imagination, je ne suis ni fort ni présomptueux; et cette publication est plutôt de l'humilité de mon âme que de la vanité de mon esprit. I. Au roi sur son exil. Ode Celui qui lance le tonnerre, Qui gouverne les éléments, Et meut avec des tremblements La grande masse de la terre, Dieu qui vous mit le sceptre en main, Qui vous le peut ôter demain, Lui qui vous prête sa lumière, Et qui, malgré les fleurs de lys, Un jour fera de la poussière De vos membres ensevelis; Ce grand Dieu qui fit les abîmes Dans le centre de l'univers, Et les tient toujours ouverts A la punition des crimes, Veut aussi que les innocents, A l'ombre de ses bras puissants, Trouvent un assuré refuge, Et ne sera point irrité Que vous tarissiez le déluge Des maux où vous m'avez jeté. Eloigné des bords de la Seine Et du doux climat de la Cour, Il me semble que l'oeil du jour Ne me luit plus qu'avecque peine: Sur le faîte affreux d'un rocher, D'où les ours n'osent approcher, Je consulte avec des Furies, Qui ne font que solliciter Mes importunes rêveries A me faire précipiter. Aujourd'hui, parmi des sauvages, Où je ne trouve à qui parler, Ma triste voix se perd en l'air, Et dedans l'écho des rivages; Au lieu des pompes de Paris, Où le peuple avecque des cris Bénit le Roi parmi les rues, Ici les accents des corbeaux Et les foudres dedans les nues Ne me parlent que de tombeaux. J'ai choisi loin de votre empire Un vieux désert où des serpents Boivent les pleurs que je répands Et soufflent l'air que je respire. Dans l'effroi de mes longs ennuis, Je cherche, insensé que je suis, Une lionne en sa colère, Qui me déchirant par morceaux Laisse mon sang et ma misère En la bouche des lionceaux. Justes cieux, qui voyez l'outrage Que je souffre peu justement, Donnez à mon ressentiment Moins de mal ou plus de courage. Dedans ce lamentable lieu, Fors que de soupirer à Dieu, Je n'ai rien qui me divertisse. Job, qui fut tant homme de bien, Accusa le Ciel d'injustice Pour un moindre mal que le mien. Vous, grand Roi si sage et si juste Qu'on ne voit point de roi pareil, Suivrez-vous le même conseil Qui fit jadis faillir Auguste? Sa faute offense ses neveux, Et fait perdre beaucoup de voeux Aux autels qu'on doit à sa gloire: Même les astres aujourd'hui Font des plaintes à la Mémoire De ce qu'elle a parlé de lui. Encore dit-on que son ire L'avait bien justement pressé, Et qu'Ovide ne fut chassé Que pour avoir osé médire. Moi, dont l'esprit mieux arrêté D'une si sotte liberté Ne se trouva jamais capable, Aussitôt que je fus banni Je souhaitai d'être coupable Pour être justement puni. Mais jamais la mélancolie, Qui trouble ces mauvais esprits, N'a fait paraître en mes écrits Un pareil excès de folie; Et si depuis le premier jour Que mon devoir et mon amour M'attachèrent à vos services Je n'ai tout oublié pour eux, Le Ciel, pour châtier mes vices, Fasse un Enfer plus rigoureux. Je n'ai point failli, que je sache, Et si j'ai péché contre vous, Le plus dur exil est trop doux Pour punir un crime si lâche; Aussi quels lieux ont ce crédit, Où, pour un acte si maudit, Chacun n'ait droit de me poursuivre? Quel monarque est si loin d'ici, Qui me veuille souffrir de vivre, Si mon Roi ne le veut aussi? Quoi que mon discours exécute, Que ferai-je à mon mauvais sort? Qu'appliquerai-je que la mort Au malheur qui me persécute? Dieu, qui se plaît à la pitié, Et qui, d'un saint voeu d'amitié, Joint vos volontés à la sienne, Puisqu'il vous a voulu combler D'une qualité si chrétienne, Vous oblige à lui ressembler. Comme il fait à l'humaine race, Qui se prosterne à ses autels, Vous ferez paraître aux mortels Moins de justice que de grâce. Moi, dans le mal qui me poursuit, Je fais des voeux pour qui me nuit, Que jamais une telle foudre N'ébranle l'établissement De ceux qui vous ont fait résoudre A signer mon bannissement. Un jour leurs haines apaisées Feront caresse à ma douleur, Et mon sort, loin de mon malheur, Trouvera des routes aisées. Si la clarté me dure assez Pour voir, après ces maux passés, Un Ciel plus doux à ma fortune, Mon âme ne rencontrera Aucun souci qui l'importune Dans les vers qu'elle vous fera. De la veine la plus hardie Qu'Apollon ait jamais rempli, Et du chant le plus accompli De sa parfaite mélodie, Dessus la feuille d'un papier, Plus durable que de l'acier, Je ferai pour vous une image, Où des mots assez complaisants, Pour bien parler de mon ouvrage, Manqueront à vos courtisans. Là, suivant une longue trace De l'histoire de tous nos rois, La Navarre et les monts de Foix S'étonneront de votre race; Là, ces vieux portraits effacés, Dans mes poèmes retracés, Sortiront des vieilles chroniques, Et, ressuscités dans mes vers, Ils reviendront plus magnifiques En l'estime de l'univers. Depuis celui que la Fortune Amena si près du Liban, Et sous qui l'orgueil du Turban Vit fouler le front de la Lune, Je ferai parler ces rois morts, Et, renouvelant mes efforts, Dans le discours de votre vie, Je ferai si bien mon devoir, Que la voix même de l'envie Vous parlera de me revoir. II. Au Roi Cher objet des yeux et des coeurs, Grand Roi, dont les exploits vainqueurs N'ont rien que de doux et d'auguste, Usez moins de votre amitié, Vous perdrez ce titre de juste Si vous usez trop de pitié. Quand un Roi par tant de projets Voit dans l'âme de ses sujets Son autorité dissipée, Quoi que raisonne le conseil, Je pense que les coups d'épée Sont un salutaire appareil. L'honneur d'un juste potentat Est de faire qu'en son état La paix ait des racines fermes: Par là se doit-il maintenir Et demeurer toujours aux termes De pardonner et de punir. Contre ces esprits insensés, Qui se tiennent intéressés En la calamité publique, Selon la loi que nous tenons, Il ne faut point qu'un roi s'explique Que par la bouche des canons. Les forts bravent les impuissants, Les vaincus sont obéissants, La justice étouffe la rage. Il les faut rompre sous le faix: Le tonnerre finit l'orage, Et la guerre apporte la paix. Henri, détourne ici tes yeux, Et, regardant ces tristes lieux Consacrés à ta sépulture, Considère comme ton coeur Se lâche et contre sa nature Reçoit un ennemi vainqueur. Toutefois, grand astre des rois, Celle qui te prit autrefois Encore impunément te brave, Ton coeur ne lui résiste pas Et demeure toujours esclave De ses victorieux appas. Grande Reine, en faveur des lys Avec lui presque ensevelis, N'offensez point ses funérailles; Pour l'avoir à quoi le dessein De venir rompre des murailles Si vous l'avez dans votre sein? Merveilleux changement du sort! Ce grand Roi, que devant sa mort Vous gagniez avecque des larmes, Est-il si puissant aujourd'hui Qu'il vous faille employer des armes Pour avoir empire sur lui? Quoique ce grand coeur généreux, Forcé d'un respect amoureux, Ait fléchi devant votre face, Il n'est point si fort abattu Que son fils n'y trouve une place Où faire luire sa vertu. Nous croyons que ces révoltés, A notre abord épouvantés, Se défendront mal à la brèche; Et qui fera comparaison De vingt canons contre une flèche, Dira que nous avons raison. III. Sur la paix de l'année M.DC.XX. Ode La paix trop longtemps désolée Revient aux pompes de la Cour, Et retire du mausolée Les jeux, les danses et l'amour. Au seul éclat de nos épées Les tempêtes sont dissipées; Tous nos bruits sont ensevelis; Mon Prince a fait cesser la guerre, Et la grâce a rendu la terre Pleine de palmes et de lys. Notre état, d'un triste visage, Désespéré de son salut, Sans le Roi ne trouvait l'usage D'aucun remède qui valût. Grand Roi, que vos vertus sont grandes Et bien dignes de nos offrandes! Que vos travaux ont eu de fruit! Toute la terre en est semée, Et la voix de la renommée N'en saurait faire assez de bruit. Eh bien, races dénaturées, Qu'avez-vous plus à murmurer? Les fureurs se sont retirées, Le désordre n'a pu durer; Vos étendards sont notre proie, Vos flammes sont nos feux de joie, Le Roi triomphe du malheur; Et jamais on n'a vu monarque Qui gravât de meilleure marque Son jugement ni sa valeur. La trahison confuse et blême Ne sait plus sur quoi ravager; Le Roi a mis tout ce qu'il aime Loin de la honte et du danger. Il a réprimé la licence Dont on pressait son innocence; Et ses desseins laborieux, Qui ne vont point à l'aventure, Ont fait voir que sa créature Etait aussi celle des dieux. Dans nos victorieuses armes, Si la clémence l'eût permis, Et plus de sang et plus de larmes Eussent marqué ses ennemis. Et dirais bien à quels supplices S'attendaient leurs noires malices: Mais il est las de les punir, Il est honteux de leur diffâme, Et serait fâché que son âme En eût gardé le souvenir. Il suffit que la paix est ferme, Que ces esprits audacieux Ont enfin achevé le terme De leurs complots séditieux: Il suffit que rien n'importune Ni sa vertu, ni sa fortune, Que le Ciel rit à son plaisir, Que la gloire a lassé l'envie, Et que sa grandeur assouvie Ne trouve ni but, ni désir. Traîtres outils de nos folies, Instruments de flamme et de fer, Que vos races ensevelies Se recachent dedans l'enfer. Aussi bien nos dieux tutélaires, Dont ces révoltes ordinaires Ont armé les mains tant de fois, Jurent que le premier rebelle Sera la victime éternelle De l'injure de tous les rois. Espérer encore des grâces Et croire en de pareils forfaits Que vous ni vos futures races Puissiez jamais trouver de paix, C'est douter que félonies Ne soient proches d'être punies, C'est ne savoir point de prison, S'imaginer qu'un a deux têtes, Que le ciel n'a point de tempêtes, Ou qu'il aime la trahison. Mais je faux en mes défiances, Notre mal vous a fait pâtir, Et je crois que vos consciences L'ont fait avec du repentir. Auriez-vous bien la barbarie De confesser que la furie Vous ait fait venir sans remords Au travers du fer et des flammes, Où tant de généreuses âmes Ont accru le nombre des morts? Je vis de quel sanglant orage L'enfer se déborda sur nous, Et voulus mal à mon courage De m'avoir fait venir aux coups. La campagne était allumée, L'air gros de bruit et de fumée, Le Ciel confus de nos débats, Le jour triste de notre gloire, Et le sang fit rougir la Loire De la honte de vos combats. C'est assez fait de funérailles; On voit un assez grand tableau De chevaux, d'hommes, de murailles Que la flamme a jeté dans l'eau. C'est assez, le Ciel s'en irrite: Et de quelque si grand mérite Dont l'honneur flatte nos exploits, Il n'est rien de tel que de vivre Sous un Roi tranquille, et de suivre La sainte majesté des lois. IV. Au Roi. Étrenne Le dessein que j'avais de saluer le Roi, Et de lui faire un don de mes vers et de moi, D'une vieille coutume aux présents ordonnée, Attendait que le temps recommençât l'année. Mais mon juste devoir ne s'est pu retenir, Je trouve que ce jour est trop long à venir, Et ce n'est point ici le temps, ni la coutume, A qui je donne loi de gouverner ma plume. Quelque jour de l'année où je respire l'air, C'est de ce fils des dieux de qui je dois parler. Mon âme en adorant à cet objet s'arrête, Et mon esprit en fait mon travail et ma fête. Tout ce que la nature a de rare et de beau, Ce qui vit au Soleil, qui dort dans le tombeau, Tout ce que peut le Ciel pour obliger la terre, Les plaisirs de la paix, les vertus de la guerre, Les roses, les rochers, les ombres, les ruisseaux, Le murmure des vents et le bruit des oiseaux, Le vêtement d'Iris et le teint de l'Aurore, Les attraits de Vénus ni les douceurs de Flore, Tout ce que tous nos dieux ont de cher et de doux, Grand Prince, ne peut point se comparer à vous. César auprès de vous perd ce renom d'Auguste, Mars celui de vaillant, Thémis celui de juste. La vertu n'eut jamais des mouvements si saints Qu'elle en a rencontré dans vos heureux desseins: C'est par où dans nos coeurs son amitié s'imprime, C'est pour l'amour de vous que nous quittons le crime. L'exemple de vos moeurs force plus que la loi, Et votre sainte vie autorise la foi. Lorsque ces grands desseins, à qui l'Europe entière, Pour un mois d'exercice, était peu de matière, Furent mis au tombeau du plus vaillant héros Dont le sein de la terre ait jamais eu les os, La vertu s'en allait, mais vous l'avez suivie, Et, retenant de lui la couronne et la vie, Il vous plut d'arrêter avecque vous aussi Les belles qualités qui l'honoraient ici. Je croyais l'univers perdu dans cette perte, Que la terre après lui demeurerait déserte, Que l'air serait toujours de tempête animé, Que le Ciel dans l'enfer se verrait abîmé, Et que les éléments, sans ordre et sans lumière, Reviendraient en l'horreur de la masse première. Sa gloire allait du pair avec les immortels, Et pour lui tous nos coeurs n'étaient que des autels; Tous les peuples chrétiens l'avaient fait leur arbitre, Jamais autre que lui ne posséda ce titre; Sa vertu lui gagna tous ces noms glorieux, Que notre fantaisie accorde aux demi-dieux. Les plus grands rois trouvaient du mérite à lui plaire: Tout aimait sa faveur, tout craignait sa colère. Ainsi que ce Soleil, penchant vers le tombeau, Jetait sur l'univers l'oeil plus grand et plus beau, Sa valeur, trop longtemps honteusement oisive, Méditait d'arracher son myrte et son olive. Le bruit de ses desseins par l'Europe volait, Chacun de ses projets différemment parlait, Tous les rois ses voisins pendaient sur la balance, Egalement douteux où fondrait sa vaillance. Son courage riait de voir que la terreur Se mêlait parmi tous dans leur confuse erreur. Son bien s'allait borner de la terre et de l'onde. Et, sans vous, c'eût été le plus grand roi du monde. Que sans vous son trépas eût causé de malheurs! Qu'il nous eût fait verser et de sang et de pleurs! Mais, grâce au Roi des cieux, tout prévoyant et sage, Dont vous êtes ici la plus parfaite image, Nous sommes consolés, et le même cercueil Qui enferma ses os, renferma son deuil. Les arts et les plaisirs, les autels et les armes, Ont presque du regret d'avoir jeté des larmes. Quel de tous les plus grands et des plus braves rois, Assure mieux que vous l'autorité des lois? Votre empire nous sait si doucement contraindre, Que les plus libertins ont plaisir à vous craindre; L'âme la plus sauvage a pour vous de l'amour; Quel si grand roi n'est point jaloux de votre Cour? Et les dieux, contemplant votre adorable vie, Si vous n'étiez leur fils, vous porteraient envie. Le Soleil est ravi quand son oeil vous reluit, Et ne voudrait jamais de repos ni de nuit: Ses rayons n'aiment point à chasser le nuage Que pour n'être empêchés de vous voir au visage; C'est pour l'amour de vous qu'il bâtit ses maisons, Qu'il rompit le chaos, qu'il changea les saisons, Qu'il nous fit discerner le ciel d'avecque l'onde, Et mit le grand éclat de la lumière au monde. Pour vous son feu s'occupe à ce métal pesant, Partout dedans le Louvre à vos yeux reluisant; Pour vous sa fantaisie, en nos vergers errante, Forme le gris de lin, l'orangé, l'amarante, Et sachant que vos yeux se plaisent aux couleurs, Il vous peint son amour dans la face des fleurs. Que cet astre fut gai quand, aux rives de Loire, Il vit les monuments gravés pour votre gloire! Sentant que sont devoir touchait votre grandeur, Il n'éclaira jamais avecque tant d'ardeur, Et reçut comme encens l'honorable fumée Que le canon donnait à votre renommée. Le fleuve de son lit alors fit un cercueil, Qui de vos ennemis fut le sanglant accueil, Et redoubla ses pas pour conter à Neptune Ce que votre vertu fit faire à la Fortune. Neptune, réjoui de vos succès heureux, Rendit de votre nom tous ses flots amoureux; Et, d'un char empenné fendant ses routes calmes, Vint planter sur ses bords une forêt de palmes. Et le Ciel, glorieux d'un si juste bonheur, Avec affection fit fête à votre honneur. Mars n'a point fait encore une si belle proie, Et vante ce jour-là plus que la nuit de Troie, Voyant votre jeunesse en nos sanglants combats, Dans le sein du péril rechercher ses ébats. Que nous eûmes de peur qu'un excès de courage Ne vous mît au hasard d'un général naufrage! Béni soit ce grand Dieu qui, d'un soin paternel Garde à votre génie un bonheur éternel! Il a fait vil, pour vous, ce que la terre admire, Et n'a pas mieux fondé le ciel que votre empire. Ce sage et grand esprit, que votre saint désir, Pour le salut commun, nous a daigné choisir, Ce grand Duc nous fait voir avec trop d'assurance Que le destin du Ciel est celui de la France, Que vos plus grands desseins arrivent à leur port, Et que vous et les dieux n'avez qu'un même sort. On dit que ce grand siège où tous les dieux reposent, Et, d'un conseil secret, de nos desseins disposent, Ce grand pourpris d'azur d'où mille flambeaux Eclatent à nos yeux si puissants et si beaux, Eut autrefois besoin qu'un mortel prît l'audace De se charger du faix de sa pesante masse: Atlas s'aventura de soutenir les cieux, Autrement la nature eût vu tomber les dieux. Ce n'est point qu'en effet la céleste machine Se trouvât quelquefois proche de sa ruine, Ni que jamais un homme, à notre sort pareil, Ait pénétré les airs, ni touché le Soleil: Cette fable, au vrai sens que la raison lui donne, Nous enseigne qu'Atlas eut la trempe si bonne, Et l'esprit si hardi, qu'il osa s'élever Jusqu'où mortel que lui ne pouvait arriver: Il savait les secrets d'Iris et du tonnerre, Et comme chaque étoile a pouvoir sur la terre; L'univers le croyait son général appui, Et plusieurs potentats se reposaient sur lui. La nature y reprit une vertu seconde; Le destin lui laissa la conduite du monde, Et les dieux par plaisir mirent entre ses mains L'inévitable droit qu'ils ont sur les humains. Grand Roi, vous avez fait un ciel de votre empire; Il eut un bon Atlas, le vôtre n'est pas pire; Et chacun voit assez qu'en sa comparaison, Votre amitié s'accorde avecque la raison. Tant que votre faveur éclaire à ses pensées, Nos fortunes ne sont d'aucun deuil menacées. Quoi que les factieux retrament de nouveau, Leurs complots en naissant trouveront leur tombeau; Et vous verrez toujours durer la couronne, La paix qu'à votre esprit votre innocence donne. Ainsi fasse le Ciel, et jamais son courroux N'approche aucun danger ni de lui ni de vous! V. Ode au Prince d'Orange Un esprit lâche et mercenaire, Qui d'une gloire imaginaire, Flatte les coeurs ambitieux, Lorsqu'il parle de vos louanges, Met les hommes plus vicieux A la comparaison des anges. Aussi bien, nue et sans appas, La pauvre Muse n'ose pas, Parmi les pompes où vous êtes, Faire venir la vérité, Et si les bouches des poètes Ne quittent leur sévérité, Elles demeureront muettes. Prince, je dis sans me louer, Que le Ciel m'a voulu douer D'un esprit que la France estime, Et qui ne fait point mal sonner Une louange légitime Quand il trouve à qui la donner. Mais le vice à qui tout aspire, Maîtrise avecque tant d'empire Ceux qui gouvernent l'univers, Que chez les plus heureux monarques, O honte de ce temps pervers! A peine ai-je trouvé des marques Qui fussent dignes de mes vers. Et depuis que la Cour avoue Ces âmes de cire et de boue Que tout crime peut employer, Chacun attend qu'on le corrompe, Et les grands donnent le loyer Tant seulement à qui les trompe. Lorsque la force du devoir Pousse mon âme à décevoir Quelqu'un à qui je fais hommage, Si quelquefois pour un mortel Je tire une immortelle image, C'est afin qu'il se rende tel Qu'il se voit peint en mon ouvrage. Mais quand je pense à ta valeur, O que mon sort a de malheur! Car même des nouveaux Orphées Ne pourraient, en flattant le dieux, Dire si bien que tes trophées Ne méritent encore mieux. Quels vers faut-il que je prépare? En quel si beau marbre de Pare Dois-je graver des monuments Qui soient fidèles à ta gloire? Quels si religieux serments, Jurant tes faits à la mémoire, Feront croire que je ne mens? L'Espagne, mère de l'orgueil, Ne préparait votre cercueil Que de la corde et de la roue, Et venait avec des vaisseaux Qui portaient, peintes sur la proue, Des potences et des bourreaux. Ses troupes à pleine licence Venaient fouler votre innocence, Et l'appareil de ses efforts Craignait de manquer de matière, Où vos champs, tapissés de corps, Manquaient plutôt de cimetière Pour le sépulcre de ses morts. Les vôtres, que mordit sa rage, Mourant disaient en leurs courages: O nos terres! O nos cités! Si vous n'êtes plus asservies, Ayant gagné vos libertés, Nous voulons bien perdre nos vies. O vous, que le destin d'honneur Retira pour notre bonheur, Belles âmes, soyez apprises Que l'horreur de vos corps détruits N'a point rompu nos entreprises, Et que nous recueillons les fruits Des peines que vous avez prises. Nos ports sont libres, nos remparts Sont assurés de toutes parts. Picorant jusqu'au bout du monde. Si nos victorieux nochers Trouvent des ennemis sur l'onde Ce sont les vents et les rochers. Ainsi ta gent victorieuse, Dessus la tombe glorieuse Des braves dont tu fus le chef, Maurice, vante ta prouesse, Et, dans les pleurs de son méchef, Verse des larmes de liesse. Toi seul, grand Prince, es le vainqueur: Car, si les tiens montrent du coeur, Tout ce qui les y fait résoudre Sont tes yeux dont le feu reluit Dans le sang et parmi la poudre, Comme aux orages de la nuit Brillent les flammes de la foudre. Sans toi, qui ne devait douter Que ce peuple, au lieu de goûter La douceur d'un repos durable, De sa faible rébellion Retomberait plus misérable En la vengeance du Lion? La liberté, qu'on a vu naître Du grand Mars dont tu pris ton être, Après lui, veuve de support, Si tu n'eusses été son frère, Par quel secours, que de la mort, Espérait-elle se défaire Des mains d'un ennemi si fort? Tu l'arrachas du précipice, Faisant voir que tout est propice A qui tu daignes secourir, Et qu'ayant ton destin pour elle, Parce que tu ne peux mourir, La liberté n'est pas mortelle. Mais que, pour te déifier, Il te fallut sacrifier De sang au ténébreux monarque! Que, pour épargner le denier Qu'on paie aux rives de la Parque, Tu fis riche le nautonier Qui conduit la mortelle barque! Hercule, à qui les immortels Ont donné rang à leurs autels, N'a pas mieux mérité sa fête, Et si le sort l'eût assailli Des forces qu'il t'a mis en tête, Il eût sans doute défailli. Ostende, où les soldats d'Ibère, En riant de votre misère, Pleuraient la cause de la leur, Voyant le sort qui t'accompagne Vendre tant même le malheur, A cru que le démon d'Espagne S'entend avecque ta valeur. Les ans qu'on mit pour ses ruines Furent les jours dont tes machines Regagnèrent un plus beau lieu; Et c'est ainsi que tes journées, Comme on les compte pour un Dieu, Valent autant que des années. A Nieuport, où ton oeil charmait La frayeur et la désarmait, On vit Bellone, au sang trempée, Dans le choc se précipiter; Et parfois qu'elle était frappée, Au lieu de Mars et Jupiter, Ne réclamer que ton épée. Aux coups que le canon tirait, Le ciel de peur se retirait; La mer se vit toute allumée, Les astres perdirent leur rang, L'air s'étouffa de la fumée, La terre se noya de sang. Parmi la nuit de ces tumultes, Quelque grand Dieu, que tu consultes Alors que tout semble périr, Vint aux coups afin de te suivre, Sans besoin de te secourir: Car pour ne t'empêcher de vivre, La Parque aurait voulu mourir. L'ennemi battu sans retraite, N'avait, au bout de sa défaite, Que ta clémence pour support; Ainsi, parfois, après l'orage, Les rochers ont trouvé leur port Sur les rochers de leur naufrage. A bien chanter tant de combats, Où jamais tu ne succombas, Je voudrais consacrer mes veilles; Mais ton esprit trop retenu Se fâcherait à tes oreilles Si je l'avais entretenu De la moindre de tes merveilles. Aussi bien n'est-il pas besoin Que mon poème soit témoin De tes exploits si manifestes; Car, quelque part qu'on puisse aller, Si quelqu'un n'a point vu tes gestes, Il en a bien ouï parler. L'horizon de la gent sauvage N'a point de mont ni de rivage Où ne soit adoré ton lôs, Que dans ton nom l'Hyperborée A fait voir à nos matelots, Haut écrit en lettre dorée, Sur le fer de ses javelots. Puisque sa gloire est accomplie, Grands destins, je ne vous supplie Que de faire continuer L'honneur où je le vois paroître, Sans le faire diminuer, Quand vous ne le pouvez accroître. Mais le Ciel que tu dois orner, Maurice, tâche de borner Le fil sacré de tes journées: Il t'a déjà marqué le lieu Où tu dois, après cent années, Assis un peu plus bas que Dieu, Fouler aux pieds les destinées. Les Muses en m'ouvrant les cieux M'ont fait voir que ces demi-dieux, A qui la terre fait offrande, Fors le bien de ton amitié, N'ont point félicité si grande, Qui ne te pût faire pitié. Les astres, dont la bienveillance Se sent forcer de ta vaillance, Sont apprêtés pour t'accueillir: Déjà leur splendeur t'environne, Dieu comme fleurs les vient cueillir Pour t'en donner une couronne Qui ne pourra jamais vieillir. VI. A Monsieur le Duc de Luynes. Ode Écrivains toujours empêchés Après des matières indignes, Coupables d'autant de péchés Que vous avez noirci de lignes, Je m'en vais vous apprendre ici, Quel dût être votre souci, Et dessus les justes ruines De vos ouvrages criminels, Avecque des vers éternels, Peindre l'image de Luynes. Je confesse qu'en me taisant D'une si glorieuse vie, Je m'étais rendu complaisant Aux injustices de l'envie, Et méritais bien que le Roi, Ensuite du premier effroi Dont me fit pâlir sa menace, M'eût fait sentir les cruautés Qu'on ordonne aux déloyautés Qui n'ont point mérité de grâce. A qui plus justement qu'à lui Se doivent nos saintes louanges? Quel des humains voit aujourd'hui Sa vertu si proche des anges? Ceux que le Ciel d'un juste choix Fait entrer dans l'âme des rois, Ils ne sont plus ce que nous sommes, Et semblent tenir un milieu Entre la qualité de Dieu Et la condition des hommes. Un chacun les doit estimer Ainsi qu'un ange tutélaire, La vertu c'est de les aimer, L'innocence est de leur complaire, Les mouvements de la bonté C'est proprement leur volonté. Les suivre c'est fuir le vice, Bien vivre c'est les imiter, Et ce qu'on nomme mériter C'est de mourir pour leur service. Grand Duc que toutes les vertus Recommandent à notre estime, Et que les vices abattus Tiennent pour vainqueur légitime, Bénis soient partout l'univers Les doctes et les sages vers Où ta gloire sera semée, Et jamais ne soient innocents Ceux qui refuseront l'encens Aux autels de ta renommée! Un nombre d'esprits furieux De ta prospérité s'irrite Et fait des querelles aux cieux Pour avoir payé ton mérite. Apaisez vous, faibles mutins, En dépit de vous les destins Lui seront à jamais propices. Puisque mon Prince en prend le soin, Sachez que sa fortune est loin Du naufrage et des précipices. Si son nom était sans appas, Si sa valeur était sans marques, Et que sa vertu ne fût pas Nécessaire auprès des monarques, On pourrait, avec moins de tort Blâmer son favorable sort; Mais toutes nos ingratitudes S'accorderont à confesser Que sa prudence a fait cesser La honte de nos servitudes. Quand le Ciel parmi nos dangers Avait horreur de nos prières, Que les yeux des plus étrangers Donnaient des pleurs à nos misères, Quand nos maux allaient jusqu'au bout, Que l'état branlant de partout Etait prêt à changer de maître, Il fit mourir notre douleur, Et perdre espérance au malheur De la faire jamais renaître. Ce grand jour où tant de plaisirs Succédèrent à tant de peines, Qui fit changer tant de désirs, Et qui rapaisa tant de haines, Tous nos coeurs sans fard et sans miel Inclinant où l'amour du Ciel Poussait vos volontés unies, Ravis de ce commun bonheur, Firent des voeux à son honneur Pour nos calamités finies. Ceux qui mieux ont senti l'effet D'une si louable victoire, Honteux du bien qu'il leur a fait, Ont du mal à souffrir sa gloire: Ils arrachent à leurs esprits Le ressentiment du mépris Dont la grandeur était foulée Quand leur faiblesse avec raison Souhaitait l'heureuse saison Que ce grand Duc a rappelée. Le remords vous doit bien punir, Votre âme est bien peu libérale De lui nier le souvenir D'une grâce si générale. Que vos fureurs changent d'objet! Aussi bien, cherchant le sujet De la haine qui vous anime, Vous ne trouverez point de quoi, Sinon que la faveur du Roi Tienne lieu de honte et de crime. Ceux qui veillent à rechercher Quelque juste sujet de blâme, Ne peuvent point lui reprocher Un défaut du corps ni de l'âme. Pour moi, lorsque je pense à lui, Cette envie qui pousse autrui, De mes sens bien loin se retire; Tous mes vers vont au compliment, Et ne saurais trouver comment Il se fait prendre à la satire. S'il est coupable, c'est d'avoir Trop de justice et de vaillance, D'aimer son Prince, et recevoir Les effets de sa bienveillance. Grand Duc, laisse courir le bruit, Et goûte doucement le fruit Que la bonne fortune apporte. Tous ceux qui sont tes ennemis Voudraient bien qu'il leur fût permis D'être criminels de la sorte. Jamais à leurs funestes voeux Un Dieu propice ne réponde; Jamais sinon ce que tu veux Ne puisse réussir au monde; Que toujours de meilleurs succès Te donnent de nouveaux accès A des félicités plus grandes; Et qu'enfin les plus enragés, A ta dévotion rangés, Te viennent payer d'offrandes. VII. A Monsieur de Montmorency. Ode Lorsqu'on veut que les Muses flattent Un homme qu'on estime à faux, Et qu'il faut cacher cent défauts Afin que deux vertus éclatent, Nos esprits, d'un pinceau divers, Par l'artifice de nos vers, Font le visage à toutes choses, Et dans le fard de leurs couleurs Font passer de mauvaises fleurs Sous le teint des lys et des roses. Ce vagabond, de qui le bruit Fut si chéri des destinées Et si grand que trois mille années Ne l'ont point encore détruit, Avecque de si bonnes marques N'eût foulé la rigueur des Parques, Ni peuplé le pays Latin, Si, depuis qu'on brûla sa ville Auguste n'eût prié Virgile De lui faire un si beau destin. Tout de même, au siècle où nous sommes, Les richesses ont acheté De notre avare lâcheté La façon de louer les hommes; Mais je ne te conseille pas De présenter aucun appas A tant de plumes hypocrites; D'autant que la postérité Verra mieux dans la vérité La mémoire de tes mérites. Laisse là ces esprits menteurs, Sauve ton nom de leurs ouvrages, Les compliments sont des outrages Dedans la bouche des flatteurs. Moi, qui n'ai jamais eu le blâme De farder mes vers ni mon âme, Je trouverai mille témoins Que tous les censeurs me reçoivent, Et que les plus entiers me doivent La gloire de mentir le moins. Cette grâce si peu vulgaire, Me donne de la vanité, Et fait que sans témérité Je prendrai le soin de te plaire. Les dieux, aidant à mon dessein, Me verseront dedans le sein Une fureur mieux animée, Ils m'apprendront des traits nouveaux Et plus durables et plus beaux En faveur de ta renommée. Mais aussitôt que mon désir, Qui ne respire que la gloire De travailler à ta mémoire, Jouira d'un si doux loisir, Mon astre qui ne sait reluire Que pour me troubler et me nuire, Cachera son mauvais aspect, Et son influence inhumaine N'a pas eu pour moi tant de haine Qu'elle aura pour toi de respect. Mes affections exaucées En l'ardeur d'un si beau projet, Recouvreront pour ton sujet La liberté de mes pensées. Mes ennuis seront écartés, Et mon âme aura des clartés Si propices à tes louanges, Que le Ciel s'il n'en est jaloux, Ayant trouvé mes vers si doux, Il les fera redire aux anges. Je sens une chaleur d'esprit Qui vient persuader ma plume De tracer le plus grand volume Que Français ait jamais écrit. Tout plein de zèle et de courage, Je m'embarque à ce grand ouvrage; Je sais l'Antarctique et le Nord, J'entends la carte et les étoiles, Et ne fais point enfler mes voiles Avant qu'être assuré du port. Par les rochers et dans l'orage De l'onde où je me suis commis, Je prépare à mes ennemis L'espérance de mon naufrage; Mais, que les astres irrités De toutes leurs adversités Persécutent mon entreprise, Je ne connais point de malheur Qu'au seul renom de ta valeur Je ne vainque ou je ne me méprise. VIII. A feu Monsieur de Lozières. Ode Mon Dieu que la franchise est rare! Qu'on trouve peu d'honnêtes gens! Que la Fortune et ses régents Sont pour moi d'une humeur avare! Lozières, personne que toi, Dans les troubles où je me vois, Ne me montre un oeil favorable: Tout ne me fait qu'empêchement, Et l'ami le plus secourable Ne m'assiste que lâchement. Si j'étais un homme de fange, Ou d'un esprit injurieux, Qui ne portât jamais les yeux Sur le sujet d'une louange, Ou qu'on m'eût vu désobliger Ceux qui me veulent affliger, Je ne serais point pardonnable, J'approuverais mes ennemis, Et trouverais irraisonnable Le secours que tu m'as promis. Mais jamais encore l'envie D'écrire un pasquin ne me prit, Et tout le soin de mon esprit Ne tend qu'à l'aise de ma vie. J'aime bien mieux ne dire mot Du plus infâme et du plus sot, Et me sauver dans le silence, Que d'exposer mal à propos A l'effort d'une violence Ma renommée et mon repos. O destin, que tes lois sont dures! L'innocence ne sert de rien. Que le sort d'un homme de bien A de cruelles aventures! Ce grand Duc redouté de tous, Dont je ne souffre le courroux Pour aucun crime que je sache, Me menace d'un châtiment Contre qui l'âme la plus lâche Frémirait de ressentiment. Il est bien aisé de me nuire, Car je ne puis m'assujettir Au souci de me garantir Quoi qu'on fasse pour me détruire. Je sais bien qu'un astre puissant, A tous ses voeux obéissant, Force les plus fiers à lui plaire; Et que c'est plus de dépiter Le menace de sa colère Que la foudre de Jupiter. Mais que la flamme du tonnerre Vienne éclater à mon trépas, Et le Ciel fasse sous mes pas Crever la masse de la terre! Mon esprit sans étonnement S'apprête à son dernier moment. Plus je sens approcher le terme, Plus je désire aller au port, Et toujours d'un visage ferme Je regarde venir la mort. Ainsi, quoique ce fier courage Menace mon faible destin, Sans être poltron ni mutin Je verrai fondre cet orage Et conjurer ton amitié De n'avoir ni soin ni pitié Quelque malheur qui m'importune. Dieu nous blesse et nous sait guérir: Et les hommes, ni la Fortune, Ne nous font vivre, ni mourir. IX. A Monsieur le Marquis de Buckingham. Ode Vous pour qui les rayons du jour Sont amoureux de cet empire Que Mars redoute et que l'Amour Ne saurait voir qu'il ne soupire, C'est bien avecque du sujet Qu'un grand Roi vous a fait l'objet D'une affection infinie Et que toutes les nations Ont permis que votre génie Forçât leurs inclinations. Les faveurs que vous méritez Ont obligé même l'envie D'accroître vos prospérités En disant bien de votre vie. Lorsqu'elle veut parler de vous Sans artifice et sans courroux, Elle se produit toute nue, Et, ses vains désirs abattus, Fait gloire d'être reconnue Pour triomphe de vos vertus. Personne n'est fâché du bien Dont votre sort heureux abonde, D'autant qu'il ne vous sert de rien Qu'à faire du plaisir au monde. Ainsi le céleste flambeau, Qui fut l'ornement le plus beau Qu'enfanta la masse première, N'a jamais eu des envieux; Car il n'use de sa lumière Que pour en éclairer nos yeux. Chaque saison donne ses fruits: L'automne nous donne ses pommes, L'hiver donne ses longues nuits Pour un plus grand repos des hommes; Le printemps nous donne des fleurs, Il donne l'âme et les couleurs A la feuille qui semble morte, Il donne la vie aux forêts, Et l'autre saison nous apporte Ce qui fait jaunir nos guérets. La terre pour donner ses biens Se laisse fouiller jusqu'au centre; Et pour nous les champs Indiens Se tirent les trésors du ventre. L'onde enrichit de cent façons Nos vaisseaux et nos hameçons; Et cet élément si barbare, Pour se faire voir libéral, Arrache de son sein avare L'ambre, la perle et le coral. Ce qu'on dit de ce grand trésor Découlant de la voix d'Alcide, C'étaient vraiment des chaînes d'or Qui tenaient les esprits en bride. Connaissant ces divins appas, Alexandre donnait-il pas Tout son gain de paix et de guerre? Ce prince, avec tout son bonheur S'il n'eût donné toute la terre Ne s'en fût jamais fait seigneur. Les zéphyrs se donnent aux flots, Les flots se donnent à la Lune, Les navires aux matelots, Les matelots à la Fortune. Tout ce que l'univers conçoit Nous apporte ce qu'il reçoit Pour rendre notre vie aisée. L'abeille ne prend point du ciel Les doux présents de la rosée Que pour nous en donner le miel. Les rochers qui sont le tableau Des stérilités de nature, Afin de nous donner de l'eau Fendent-ils pas leur masse dure? Et les champs les plus impuissants Nous donnent l'ivoire et l'encens; Les déserts les plus inutiles Donnent de grands titres aux rois; Et les arbres les moins fertiles Nous donnent de l'ombre et du bois. Marquis, tout donne comme vous. Vous donnez comme celui même Dont les animaux sentent tous La libéralité suprême. Dieu nous donne par son amour, Avec les présents du jour, Les traits mêmes de son visage. Ce monde, ouvrage de ses mains, N'est point bâti pour son usage, Car il l'a fait pour les humains. Que le Ciel reçoit de plaisir Alors qu'il voit sa créature Vivre dans un si beau désir Et si conforme à la nature! Je voudrais bien vous imiter, Mais ne pouvant vous présenter Ce que la Fortune me cache, Puisque tout donne en l'univers, Je veux que tout le monde sache Que je vous ai donné des vers. X. Contre l'hiver. Ode Plein de colère et de raison, Contre toi, barbare saison, Je prépare une rude guerre. Malgré les lois de l'univers, Qui de la glace des hivers Chassent les flammes du tonnerre, Aujourd'hui l'ire de mes vers Des foudres contre toi desserre. Je veux que la postérité, Au rapport de la vérité, Juge ton crime par ma haine. Les dieux qui savent mon malheur, Connaissent qu'il y va du leur, Et d'une passion humaine, Participant à ma douleur, Promettent d'alléger ma peine. La Parque, retranchant le cours De tes soleils bien que si courts, Rien que nuit sur toi ne dévide! Puisses-tu perdre tes habits! Et ce qu'au parc de nos brebis Peut souhaiter le loup avide T'arrive, et tous les maux d'Ibis, Comme le souhaitait Ovide! Cérès ne voit point sans fureur Les misères du laboureur Que ta froidure a fait résoudre A brûler même les forêts: Les champs ne sont que des marêts; L'été n'espère plus de moudre Le revenu de ses guérets, Car il n'y trouvera que poudre. Tous nos arbres sont dépouillés, Nos promenoirs sont tous mouillés, L'émail de notre beau parterre A perdu ses vives couleurs, La gelée a tué les fleurs, L'air est malade d'un caterre, Et l'oeil du ciel noyé de pleurs Ne sait plus regarder la terre. La nacelle, attendant le flux Des ondes qui ne courent plus, Oisive au port est retenue; La tortue et les limaçons Jeûnent perclus sous les glaçons; L'oiseau sur une branche nue Attend pour dire ses chansons Que la feuille soit revenue. Le héron quand il veut pêcher, Trouvant l'eau toute de rocher, Se paît du vent et de sa plume; Il se cache dans les roseaux Et contemple, au bord des ruisseaux, La bise contre sa coutume Souffler la neige sur les eaux Où bouillait autrefois l'écume. Les poissons dorment assurés D'un mur de glace remparés, Francs de tous les dangers du monde Fors que de toi tant seulement, Qui restreins leur moite élément Jusqu'à la goutte plus profonde, Et les laisses sans mouvement, Enchassés en l'argent de l'onde. Tous les vents brisent leurs liens, Et dans les creux éoliens Rien n'est resté que le Zéphyre Qui tient les oeillets et les lys Dans ses poumons ensevelis, Et triste en la prison soupire Pour les membres de sa Philis, Que la tempête lui déchire. Aujourd'hui mille matelots, Où ta fureur combats les flots, Défaillis d'art et de courage En l'aventure de tes eaux Ne rencontrent que des tombeaux; Car tous les astres de l'orage, Irrités contre leurs vaisseaux, Les abandonnent au naufrage. Mais tous ces maux que je décris Ne me font point jeter de cris, Car eusses-tu porté l'abîme Jusques où nous levons les yeux, Et d'un débord prodigieux Trempé le ciel jusqu'à la cime, Au lieu de t'être injurieux, Hiver, je louerais ton crime. Hélas! le gouffre des malheurs D'où je puise l'eau de mes pleurs, Prend bien d'ailleurs son origine: Mon désespoir dont tu te ris, C'est la douleur de ma Cloris, Qui rend toute la Cour chagrine; Les dieux qui tous en son marris, Jurent ensemble ta ruine. Ce beau corps ne dispose plus De ses sens dont il est perclus Par la froideur qui les assiège: Epargne, hiver, tant de beauté; Remets sa voix en liberté; Fais que cette douleur s'allège; Et pleurant de ta cruauté, Fais distiller toute la neige. Qu'elle ne touche de si près L'ombre noire de tes cyprès; Car si tu menaçais sa tête, Le laurier que tu tiens si cher, Et que l'éclat n'ose toucher. Serait sujet à la tempête, Et les dieux lui feraient sécher La racine comme le faîte. Mais si ta crainte ou ta pitié Veut fléchir mon inimitié, Sois-lui plus doux que de coutume; Ronge nos vignes de muscat Dont les Muses font tant de cas; Mais, à la faveur de ma plume, Dans ses membres si délicats Ne ramène jamais le rhume. Promène tes aquilons Par la campagne des Gélons, Grêle dessus les monts de Thrace; Mais si jamais tu réprimas La violence des frimas Et la pureté de ta glace Sur les plus tempérés climats, Le sien toujours ait cette grâce. Sa maison, comme le saint lieu Consacré pour le nom d'un dieu, Rien que pluie d'or ne possède; Ta neige fonde sur son toit Un sacré nectar qui ne soit Ni brûlant, ni glacé, ni tiède, Mais tel que Jupiter le boit Dans la coupe de Ganymède Si tu m'accordes ce bonheur Par cet oeil que j'ai fait seigneur D'une âme à l'aimer obstinée, Je jure que le Ciel lira Ton nom qu'on n'ensevelira Qu'au tombeau de la destinée, Et par moi ta louange ira Plus loin que la dernière année. XI. Le Matin. Ode L'Aurore sur le front du jour Sème l'azur, l'or et l'ivoire, Et le Soleil, lassé de boire, Commence son oblique tour. Les chevaux, au sortir de l'onde De flamme et de clarté couverts, La bouche et les naseaux ouverts, Ronflent la lumière du monde. La Lune fuit devant nos yeux, La nuit a retiré ses voiles, Peu à peu le front des étoiles S'unit à la couleur des cieux. Déjà la diligente avette Boit la marjolaine et le thym, Et revient riche du butin Qu'elle a pris sur le mont Hymette. Je vois le généreux lion Qui sort de sa demeure creuse Hérissant sa perruque affreuse Qui fait fuir Endymion. Sa dame, entrant dans les bocages Compte les sangliers qu'elle a pris, Ou dévale chez les esprits Errant aux sombres marécages. Je vois les agneaux bondissants Sur ces blés qui ne font que naître: Cloris chantant les mène paître Parmi ces coteaux verdissants. Les oiseaux d'un joyeux ramage En chantant semblent adorer La lumière qui vient dorer Leur cabinet et leur plumage. La charrue écorche la plaine, Le bouvier qui suit les sillons Presse de voix et d'aiguillons Le couple des boeufs qui l'entraîne. Alix apprête son fuseau, Sa mère qui lui fait la tâche Presse le chanvre qu'elle attache A sa quenouille de roseau. Une confuse violence Trouble le calme de la nuit, Et la lumière avec le bruit Dissipe l'ombre et le silence. Alidor cherche à son réveil L'ombre d'Iris qu'il a baisée, Et pleure en son âme abusée La fuite d'un si doux sommeil. Les bêtes sont dans leur tanière, Qui tremblent de voir le Soleil; L'homme remis par le sommeil Reprend son oeuvre coutumière. Le forgeron est au fourneau: Ois comme le charbon s'allume: Le fer rouge dessus l'enclume Etincelle sous le marteau. Cette chandelle semble morte, Le jour la fait évanouir; Le Soleil vient nous éblouir: Vois qu'il passe au travers la porte. Il est jour, levons-nous, Philis; Allons à notre jardinage Voir s'il est comme ton visage Semé de roses et de lys. XII. La Solitude. Ode Dans ce val solitaire et sombre Le cerf qui brame au bruit de l'eau, Penchant ses yeux dans un ruisseau, S'amuse à regarder son ombre. De cette source une Naïade Tous les soirs ouvre le portail De sa demeure de cristal Et nous chante une sérénade. Les Nymphes que la chasse attire A l'ombrage de ces forêts Cherchent des cabinets secrets Loin de l'embûche du Satyre. Jadis au pied de ce grand chêne, Presque aussi vieux que le Soleil, Bacchus, l'Amour et le Sommeil Firent la fosse de Silène. Un froid et ténébreux silence Dort à l'ombre de ces ormeaux, Et les vents battent les rameaux D'une amoureuse violence. L'esprit plus retenu s'engage Au plaisir de ce doux séjour, Où Philomèle nuit et jour Renouvelle un piteux langage. L'orfraie et le hibou s'y perche, Ici vivent les loup-garous, Jamais la justice en courroux Ici de criminels ne cherche. Ici l'Amour fait ses études, Vénus dresse des autels, Et les visites des mortels Ne troublent point ces solitudes. Cette forêt n'est point profane, Ce ne fut point sans la fâcher Qu'Amour y vint jadis cacher Le berger qu'enseignait Diane. Amour pouvait par innocence, Comme enfant, tendre ici des rets; Et comme reine des forêts, Diane avait cette licence. Cupidon, d'une douce flamme Ouvrant la nuit de ce vallon, Mit devant les yeux d'Apollon Le garçon qu'il avait dans l'âme. A l'ombrage de ce bois sombre Hyacinthe se retira, Et depuis le Soleil jura Qu'il serait ennemi de l'ombre. Tout auprès le jaloux Borée, Pressé d'un amoureux tourment, Fut la mort de ce jeune amant, Encore par lui soupirée. Sainte forêt, ma confidente, Je jure par le Dieu du jour Que je n'aurai jamais amour Qui ne te soit toute évidente. Mon ange ira par cet ombrage: Le Soleil, le voyant venir, Ressentira du souvenir L'accès de sa première rage. Corinne, je te prie, approche; Couchons-nous sur ce tapis vert; Et pour être mieux à couvert Entrons au creux de cette roche. Ouvre tes yeux, je te supplie; Mille Amours logent là-dedans, Et de leurs petits traits ardents Ta prunelle est toute remplie. Amour de tes regards soupire, Et ton esclave devenu, Se voit lui-même retenu Dans les liens de son empire. O beauté sans doute immortelle, Où les Dieux trouvent des appas, Par vos yeux je ne croyais pas Que vous fussiez du tout si belle! Qui voudrait faire une peinture Qui pût ses traits représenter, Il faudrait bien mieux inventer Que ne fera jamais nature. Tout un siècle les destinées Travaillèrent après ses yeux, Et je crois que pour faire mieux Le temps n'a point assez d'années. D'une fierté pleine d'amorce, Ce beau visage a des regards, Qui jettent des feux et des dards, Dont les Dieux aimeraient la force. Que ton teint est de bonne grâce! Qu'il est blanc et qu'il est vermeil! Il est plus net que le Soleil Et plus uni que de la glace. Mon Dieu, que tes cheveux me plaisent! Ils s'ébattent dessus ton front, Et les voyant beaux comme ils sont, Je suis jaloux quand ils te baisent. Belle bouche d'ambre et de rose, Ton entretien est déplaisant Si tu ne dis en me baisant Qu'aimer est une belle chose. D'un air plein d'amoureuse flamme, Aux accents de ta douce voix, Je vois les fleuves et les bois S'embraser comme a fait mon âme. Si tu mouilles tes doigts d'ivoire Dans le cristal de ce ruisseau, Le Dieu qui loge dans cette eau Aimera s'il en ose boire. Présente-lui ta face nue, Tes yeux avecque l'eau riront, Et dans ce miroir écriront Que Vénus est ici venue. Si bien elle y sera dépeinte, Les Faunes s'en enflammeront, Et de tes yeux qu'ils aimeront, Ne sauront découvrir la feinte. Entends ce Dieu qui te convie A passer dans son élément, Ois qu'il soupire bellement Sa liberté déjà ravie. Trouble-lui cette fantaisie, Détourne-toi de ce miroir, Tu le mettras au désespoir Et m'ôteras la jalousie. Vois-tu ce tronc et cette pierre? Je crois qu'ils prennent garde à nous, Et mon amour devient jaloux De ce myrte et de ce lierre. Sus, ma Corinne, que je cueille Tes baisers du matin au soir! Vois comment pour nous faire asseoir Ce myrte a laissé choir sa feuille. Ois le pinson et la linotte Sur la branche de ce rosier, Vois branler leur petit gosier, Ois comme ils ont changé de note. Approche, approche, ma Dryade! Ici murmureront les eaux, Ici les amoureux oiseaux Chanteront une sérénade. Prête-moi ton sein pour y boire Des odeurs qui m'embaumeront; Ainsi mes sens se pâmeront Dans les lacs de tes bras d'ivoire. Je baignerai mes mains folâtres Dans les ondes de tes cheveux, Et ta beauté prendra les voeux De mes oeillades idolâtres. Ne crains rien, Cupidon nous garde. Mon petit ange, es-tu pas mien? Ah! Je vois que tu m'aimes bien: Tu rougis quand je te regarde. Dieux! que cette façon timide Est puissante sur mes esprits! Renaud ne fut pas mieux épris Par les charmes de son Armide. Ma Corinne, que je t'embrasse! Personne ne nous voit qu'Amour; Vois que même les yeux du jour Ne trouvent point ici de place. Les vents qui ne se peuvent taire Ne peuvent écouter aussi, Et ce que nous ferons ici Leur est un inconnu mystère. XIII. Ode Un fier démon, qui me menace De son triste et funeste accent, Contre mon amour innocent Gronde la haine et la disgrâce. On m'apporte que tes yeux, Dans leurs paupières languissantes, N'avaient plus ces flammes puissantes Qui blessaient les âmes des dieux. Nature est vraiment hardie Et le sort bien faux et malin D'assujettir le sang divin A l'effort d'une maladie. En détestant ses cruautés, Quelque peu qu'il m'en divertisse, Je crie contre l'injustice Que le Ciel fait à tes beautés. Depuis ce malheureux message, Qui m'a privé de tout repos, La tristesse a mis dans mes os Un tourment d'amour et de rage. Malade au lit d'où je ne sors, Je songe que je vois la Parque, Et que dans une même barque Nous passons le fleuve des morts. Si tu te deuils de mon absence, C'est un supplice d'amitié, Qui mérite autant de pitié Qu'elle a de peine et d'innocence. Je mourrai si tu meurs pour moi, Autrement je serais bien traître, Puisque le sort ne m'a fait naître Que pour mourir avecque toi. XIV. Sur une tempête qui s'éleva comme il était prêt de s'embarquer pour aller en Angleterre. Ode Parmi ces promenoirs sauvages J'ois bruire les vents et les flots Attendant que les matelots M'emportent hors de ces rivages. Ici les rochers blanchissants, Du choc des vagues gémissants, Hérissent leurs masses cornues Contre la colère des airs, Et présentent leurs têtes nues A la menace des éclats. J'ois sans peur l'orage qui gronde, Et fût-ce l'heure de ma mort, Je suis prêt à quitter le port En dépit du ciel et de l'onde. Je meurs d'ennui dans ce loisir: Car un impatient désir De revoir les pompes du Louvre Travaille tant mon souvenir Que je brûle d'aller à Douvre Tant j'ai hâte d'en revenir. Dieu de l'onde, un peu de silence! Un dieu fait mal de s'émouvoir. Fais-moi paraître ton pouvoir A corriger ta violence. Mais à quoi sert de te parler, Esclave du vent et de l'air, Monstre confus qui, de nature Vide de rage et de pitié, Ne montres que par aventure Ta haine ni ton amitié! Nochers, qui par un long usage Voyez les vagues sans effroi Et qui connaissez mieux que moi Leur bon et leur mauvais visage, Dites-moi, ce ciel foudroyant, Ce flot de tempête aboyant, Les flancs de ces montagnes grosses, Sont-ils mortels à nos vaisseaux? Et sans aplanir tant de bosses Pourrai-je bien courir les eaux? Allons, pilote, où la Fortune Pousse mon généreux dessein! Je porte un dieu dedans le sein Mille fois plus grand que Neptune: Amour me force de partir. Et dût Thétis pour m'engloutir Ouvrir mieux ses moites entrailles, Cloris m'a su trop enflammer Pour craindre que mes funérailles Se puissent faire dans la mer. O mon ange! O ma destinée! Qu'ai-je fait à cet élément Qu'il tienne si cruellement Contre moi sa rage obstinée? Ma Cloris, ouvre ici tes yeux, Tire un de tes regards aux cieux: Ils dissiperont leurs nuages, Et pour l'amour de ta beauté Neptune n'aura plus de rage Que pour punir sa cruauté. Déjà ces montagnes s'abaissent, Tous leurs sentiers sont aplanis; Et sur ces flots si bien unis Je vois des alcyons qui naissent. Cloris, que ton pouvoir est grand! La fureur de l'onde se rend A la faveur que tu m'as faite. Que je vais passer doucement! Et que la peur de la tempête Me donne peu de pensement! L'ancre est levée, et le zéphyre, Avec un mouvement léger, Enfle la voile et fait nager Le lourd fardeau de la navire. Mais quoi! Le temps n'est plus si beau, La tourmente revient dans l'eau. Dieux, que la mer est infidèle! Chère Cloris, si ton amour N'avait plus de constance qu'elle, Je mourrais avant mon retour. XV. A Philis. Ode Aussi franc d'amour que d'envie Je vivais loin de vos beautés Dans les plus douces libertés Que la raison donne à la vie. Mais les regards impérieux Qu'Amour tire de vos beaux yeux M'ont bien fait changer de nature. Ah! que les violents désirs Que me donna cette aventure Furent traîtres à mes plaisirs! Le doux éclat de ce visage Qui paraissait sans cruautés, Et des ruses d'une beauté Me semblait ignorer l'usage, Me surprit d'un si doux malheur, Et m'affligea d'une douleur Si plaisante à ma frénésie, Que dès lors j'aimai ma prison Et délivrai ma fantaisie De l'empire de ma raison. Contre ce coup inévitable Qui me mit l'amour dans le sein, Je ne sais prendre aucun dessein Ni facile ni profitable. Embrasé d'un feu qui me suit Partout où le Soleil me luit, Je passe les monts Pyrénées Où les neiges, que l'oeil du jour Et les foudres ont épargnées, Fondent au feu de mon amour. Sur ces rivages où Neptune Fait tant d'écume et tant de bruit, Et souvent d'un vaisseau détruit Fait sacrifice à la Fortune, J'invoque les ondes et l'air; Mais au lieu de me consoler Les flots grondent à mon martyre, Mes soupirs vont avec le vent, Et mon pauvre esprit se retire Aussi triste qu'auparavant. Mes langueurs, mes douces furies! Quel sort, quel Dieu, quel élément, Nous ôtera l'aveuglement De vos charmantes rêveries? La froide horreur de ces forêts, L'humidité de ces marêts, Cette effroyable solitude Dont le Soleil avec des pleurs Provoque en vain l'ingratitude, Que font-elles à mes douleurs? Grands déserts, sablons infertiles, Où rien que moi n'ose venir, Combien me devez-vous tenir Dans ces campagnes inutiles? Chauds regards, amoureux baisers, Que vous êtes dans ces déserts Bien sensibles à ma mémoire! Philis, que ce bonheur m'est doux! Et que je trouve de la gloire A me ressouvenir de vous! Enfin je crois que la tempête Me permettra d'ouvrir les yeux Et que l'inimitié des cieux Me laissera lever la tête. Après tous ces maux achevés, Les faveurs que vous réservez A ma longue persévérance, Reprocheront à mon ennui D'avoir cru que mon espérance Me quitterait plus tôt que lui. Au retour de ce long voyage, La terre en faveur de Philis D'oeillets, de roses et de lys Sèmera par tout mon passage. Ces grands pins, devenus plus beaux, Joignant du faîte les flambeaux Dont la voûte du ciel se pare, Iront aux astres s'enquérir Si quelque autre bien s'accompare A celui que je vais quérir. Ce jour sera filé de soie, Le Soleil, partout où j'irai, Laissera, quand je passerai, Des ombrages dessus ma voie. Les dieux, à mon sort complaisants, Me combleront de leurs présents; J'aurai tout mon soûl d'ambroisie; Les déesses me viendront voir, Au moins si votre courtoisie Leur veut permettre ce devoir. Cette triste nuit achevée, Mon amour quittera le deuil Si les ténèbres du cercueil Ne préviennent mon arrivée. A l'aise du premier abord, Lorsque tous nos destins d'accord Permettront que je vous revoie, Si je n'ai pour me secourir Des remèdes contre ma joie, Je dois bien craindre de mourir. Je sais qu'à la faveur première Que vos regards me jetteront, Mes esprits ravis quitteront Le doux objet de la lumière. C'est tout un, j'aime bien mon sort: Car les cruautés de la mort N'ont point de si cruelle gêne Que des rois ne voulussent bien Se trouver en la même peine Pour un même honneur que le mien. XVI. Ode Cloris, ma franchise est perdue, Mais quand, pour guérir mon ennui, Quelque Dieu me l'aurait rendue, Mon âme se plaindrait de lui. Toute la force et l'industrie Que j'opposais à la furie. De mes travaux trop rigoureux, A fait des efforts inutiles, Car mes sentiments indociles En deviennent plus amoureux. Ce qui peut finir ma souffrance Et recommencer mon plaisir S'éloigne de mon espérance Aussi bien que mon désir. Les destins et le Ciel lui-même, Qui reconnaissent comme j'aime, Au seul objet de mes douleurs Ne me présentent point leur aide, Car ils savent que tout remède Est plus faible que mes langueurs. Je connais bien que l'oeil d'un ange, Que le Ciel ne gouverne pas, Et qui tient à peu de louange Qu'Amour brûle de ses appas, S'il veut un jour, à ma prière, Jeter l'éclat de sa lumière A l'avantage de mes voeux, Fera naître, au sort qui m'irrite, Plus de bien que je ne mérite Et plus d'honneur que je ne veux. Tandis que ma flamme ou ma rage Attendait après sa beauté, Un faux et criminel ombrage Embarrasse sa volonté. Ce feint honneur, cette fumée, Vient étonner sa renommée De l'impudence des mortels. Cloris, perdez cette faiblesse: Si vous ne vivez en déesse De quoi vous servent mes autels? Le plus audacieux courage Devant vous ne fait que trembler: Qui voit votre divin visage N'est pas capable de parler. Vos yeux gouvernent les pensées Des âmes les plus insensées Et les bornent de toutes parts; Et la plus aigre médisance N'est qu'honneur et que complaisance Aux attraits de vos doux regards. Moi qui suis devenu perfide Contre les dieux que j'adorois, Et dont l'âme n'a plus de guide Sinon l'empire de vos lois, Je vous crois parfaite et divine; Et mon jugement s'imagine Que les faits les plus odieux, Lorsque vous leur donnez licence, Sont plus justes que l'innocence Et que la sainteté des dieux. Mais quand des âmes indiscrètes S'amuseraient à discourir De nos flammes les plus secrètes, Elles ne doivent pas mourir. O dieux, qui fîtes les abîmes Pour la punition des crimes, Je renonce à votre pitié Et vous appelle à mon supplice Si jamais mon âme est complice De la fin de notre amitié! Chère Cloris, je vous conjure Par les noeuds dont vous m'arrêtez, Ne vous troublez point de l'injure Des faux bruits que vous redoutez: Comme vous j'en ai des atteintes, Et mille violentes craintes Me persécutent nuit et jour. Je crois que les dieux et les hommes, Dedans le climat où nous sommes, Ne parlent que de notre amour. Je suis plus craintif que vous n'êtes, Et crains que les destins jaloux Ne donnent un langage aux bêtes Pour leur faire parler de nous; Une ombre, un rocher, un zéphyre, Parlent tout haut de mon martyre. Et quand les foudres murmurants Menacent le péché du monde, Je crois que le tonnerre gronde Du service que je vous rends. Mais quoique le ciel et la terre Troublassent nos contentements, Et nous fissent souffrir la guerre Des astres et des éléments, Il faut rire de leurs malices, Et dans un fleuve de délices Noyer les soins injurieux Qui privent nos jeunes années Des douceurs que les destinées Ne permettent jamais aux vieux. XVII. Ode Heureux, tandis qu'il est vivant, Celui qui va toujours suivant Le grand maître de la nature Dont il se croit la créature. Il n'envia jamais autrui, Quand tous les plus heureux que lui Se moqueraient de sa misère, Le rire est toute sa colère. Celui-là ne s'éveille point Aussitôt que l'Aurore point Pour venir, des soucis du monde, Importuner la terre et l'onde. Il est toujours plein de loisir, La justice est tout son plaisir, Et, permettant en son envie Les douceurs d'une sainte vie, Il borne son contentement Par la raison tant seulement. L'espoir du gain ne l'importune, En son esprit est sa fortune; L'éclat des cabinets dorés, Où les princes sont adorés, Lui plaît moins que la face nue De la campagne ou de la nue. La sottise d'un courtisan, La fatigue d'un artisan, La peine qu'un amant soupire, Lui donne également à rire. Il n'a jamais trop affecté Ni les biens ni la pauvreté; Il n'est ni serviteur ni maître, Il n'est rien que ce qu'il veut être. Jésus-Christ est sa seule foi. Tels seront mes amis et moi. XVIII. A Philis. Stances Ha! Philis, que le Ciel me fait mauvais visage! Tout me fâche et me nuit, Et, réservé l'amour et le courage, Rien de bon ne me suit. Les astres les plus doux ont conjuré ma perte, Je n'ai plus nul soutien; La Cour me semble une maison déserte Où je ne trouve rien. Les hommes et les dieux menacent ma fortune, Mais en leur cruauté, Pour mon soulas tout ce que j'importune, Ce n'est que ta beauté. Les traits de tes beautés sont d'assez fortes armes Pour vaincre mon malheur, Et dans la gêne, assisté de tes charmes, Je mourrai sans douleur. Dedans l'extrémité de la peine où nous sommes, Soupirant nuit et jour, Je feins que c'est la disgrâce des hommes, Mais c'est celle d'amour. Parmi tant de dangers c'est avec peu de crainte Que je prends garde à moi; En tous mes maux le sujet de ma plainte C'est d'être absent de toi. Pour m'ôter aux plus forts qui me voudraient poursuivre, Je trouve assez de lieux: Mais quel climat m'assurera de vivre, Si je quitte tes yeux? Le Soleil meurt pour moi, une nuit m'environne, Je pense que tout dort, Je ne vois rien, je ne parle à personne: N'est-ce pas être mort? XIX. Stances Quand j'aurai ce contentement De te voir sans empêchement, Objet unique de ma joie, Cher maître de ma volonté, A quoi voudras-tu que j'emploie Les heures de ma liberté? Je ne veux point servir de nombre, Suivant après toi comme une ombre: Dès qu'un maître que j'aimais bien, M'eut traité dans cette coutume, Les douceurs de son entretien Me tournèrent en amertume. Il est vrai qu'un sort malheureux Par un astre bien ténébreux Conduisait le train de ma vie, Quand les Dieux, touchez de pitié, Malgré les hommes et l'envie, Me donnèrent ton amitié. Depuis, un insensible orgueil De voir mes malheurs au cercueil, M'a donné tant d'ingratitude Que je ne puis sans déplaisir Permettre que la servitude Prenne une heure de mon loisir. XX. Stances Que mon espoir est faible et ma raison confuse! C'est bien hors de propos, Brûlant comme je fais, que mon esprit s'amuse A chercher du repos. Les remèdes plus doux qui touchent à ma plaie Irritent ma douleur, Et je suis en fureur quand mon discours s'essaie De ruiner mon malheur. Car un si cher ennui combat ma violence, Je meurs si doucement Que pour me secourir je ferais conscience De parler seulement. Philis, dans les tourments que ta rigueur me donne, Quoique je meure à tort, Je me dirai coupable afin qu'on te pardonne L'injure de ma mort. Amour a résolu que je sois ta victime; Mais que ta cruauté A son occasion ne fasse point de crime Qu'avecque ta beauté! Non, mon sort est meilleur, Philis veut que je vive: Et sans compassion Ne saurait endurer qu'un déplaisir arrive A mon affection. On voit sur mon visage, animé de sa flamme, Qu'elle a de la pitié, Et ma fureur me trouble où je vois que son âme Entend mon amitié. Je sais bien que l'honneur et les lois de la vie Combattent son désir, Et que sa chasteté résiste à mon envie Avecque déplaisir. Son coeur dans cet effort sauvant son innocence, Languit pour mon sujet, Et donne ses soupirs sans doute à mon absence Plutôt qu'à son objet. Un rival me traverse; elle qui s'en afflige Se déferait de lui, Mais la condition de ce fâcheux l'oblige De souffrir avec lui. Cet amant importun, dont elle est offensée, Pèse à son entretien, Et reconnaît assez qu'elle a dans la pensée Autre feu que le sien. XXI. Stances Mon espérance refleurit, Mon mauvais destin perd courage, Aujourd'hui le Soleil me rit, Et le Ciel me fait bon visage. Mes maux ont achevé leur temps, Maintenant ma douleur se range, A la fin mes voeux sont contents, Amour a ramené mon ange. Dieux que j'ai si souvent priés Sans me vouloir jamais entendre; Je vous ai bien injuriés D'être si longs à me la rendre. J'excuse votre cruauté, Je perds le soin de vous déplaire, Le retour de cette beauté A fini toute ma colère. XXII. A Mademoiselle de Rohan, sur la mort de Madame la duchesse de Nevers Je vous donne ces vers pour nourrir vos douleurs Puisque cette Princesse est digne de vos pleurs, Et ne veux point reprendre un deuil si légitime. Pour elle vos regrets prennent un juste cours, Et de les arrêter je croirais faire un crime Aussi bien que la mort en arrêtant ses jours. Je sais bien que votre âme assez robuste et saine, Avec son discours a combattu sa peine, Et qu'elle a vainement cherché sa guérison: Y tâcher après vous on le peut sans blâme, Car je ne pense pas qu'on trouve en la raison Ce que vous ne pouvez trouver dedans votre âme. Les plus cuisants malheurs trouvent allégement Après que le devoir a rendu sagement Tout ce que l'amitié demande à la nature, Mais lorsque mon esprit songe à vous consoler Contre les sentiments d'une perte si dure, Plus je suis préparé, moins j'ai de quoi parler. Tandis que la mémoire à vos sens renouvelle L'éclat de la vertu qui reluisait en elle, Vous nourrissez en vain quelque espoir de guérir; Et quand le souvenir d'une amitié si ferme, Pour guérir votre ennui se laissera mourir, Croyez que votre vie est proche de son terme. Aussi cette Princesse étant loin de vos yeux Le jour de tous vos maux est le plus odieux: La mort de vos langueurs est la moins inhumaine. Quelque part de la terre où vous fassiez séjour, Il ne vous reste plus que des objets de haine, Après avoir perdu l'objet de votre amour. De moi, si la rigueur d'un accident semblable M'avait ôté le fruit d'un bien si désirable, Je croirais que pour moi tout n'aurait que du mal: Mes pieds ne s'oseraient assurer sur la terre, Le jour m'offenserait, l'air me serait fatal, Et la plus douce paix me serait une guerre. Aigrissez-vous toujours d'un chagrin plus récent; Que votre âme, en flattant l'ennui qu'elle ressent, Pour si chère compagne incessamment soupire; Jamais son entretien ne vous sera rendu, Et le Ciel réparant vos pertes d'un empire, Vous donnerait bien moins que vous n'avez perdu. XXIII. A elle même Puisqu'en cet accident le sort nous désoblige, Je crois que tout le monde avecque vous s'afflige, Et ce commun malheur qui trouble l'univers, Reprocherait un crime aux lois de la nature Sinon que cette mort a fait naître vos vers Dont l'aimable douceur efface son injure. A voir vos sentiments écrits si doucement, A voir votre douleur peinte si vivement, Je crois qu'en vain la mort de ce butin se vante, Car, comme la raison m'apprend à discourir, Celle que vous plaignez est encore vivante Puisqu'elle est dans vos vers qui ne sauraient mourir. Vous mêlez dans ce deuil tant d'agréables charmes Que c'est être insensé que lui donner des larmes: Je la crois bien heureuse en si rare tombeau, Et regarde sa gloire avecque tant d'envie Que si l'on m'eût dû faire un monument si beau, Je mourrais de regret de ne l'avoir suivie. J'ai cru que la tristesse était pleine de maux, Et perdais, en l'erreur d'un jugement si faux, La douce rêverie où l'ennui nous amuse; Mais vous faites le deuil avecque tant d'appas Que j'aime la rigueur combien que je l'accuse, Et trouve du plaisir à craindre le trépas. XXIV. Pour Mademoiselle D. M. Stances Je suis bien jeune encor, et la beauté que j'aime Est jeune comme moi. J'ai souvent désiré de lui parler moi-même Pour lui donner ma foi. J'obéis sans contrainte à l'amour qu'il me donne Quelque désir qu'il ait, Et sans lui résister mon âme s'abandonne A tout ce qui lui plaît. Si pour lui témoigner combien je suis fidèle Il me fallait mourir, Quoiqu'on eût fait la mort mille fois plus cruelle, L'on m'y verrait courir. Je jure mon destin et le jour qui m'éclaire Qu'il est tout mon souci; Et ce Soleil si beau ne fait que me déplaire Quand il n'est pas ici. Lorsque l'Aube, ensuivant la nuit qu'elle a chassée, Epard ses tresses d'or, Le premier mouvement qui vient à ma pensée C'est l'amour d'Alidor. Je tâche en m'éveillant à rappeler les songes Que j'ai fait en dormant, Et dans le souvenir de leurs plaisants mensonges Je revois mon amant. Mon esprit amoureux n'est point sans violence Au milieu du repos. Je le vois dans la nuit, et parmi le silence J'entends ses doux propos. Tous les secrets d'amour que le sommeil exprime, Mon âme les ressent; Et le matin je pense avoir commis un crime Dans mon lit innocent. De honte à mon réveil, je suis toute confuse, Et, d'un oeil tout fâché, Je vois dans mon miroir la rougeur qui m'accuse D'avoir fait un péché. Je me veux repentir de cette double offense, Mais je ne sais comment; Car mon esprit troublé me fait une défense Que lui même dément. Dans mon lit désolé, toute moite de larmes, Je prie tous les dieux De maltraiter Morphée à cause que ses charmes Ont abusé mes yeux. Hélas! il est bien vrai que je suis amoureuse, Et qu'en mon saint amour Je me puis réputer l'amante plus heureuse Qui soit en cette Cour. J'adore une beauté si vive et si modeste Qu'elle peut tout ravir, Et qui ne prend plaisir d'être toute céleste Qu'afin de me servir. Il a dedans ses yeux des pointes et des charmes Qu'un tigre goûterait; Et si Mars lui voyait mettre la main aux armes Il le redouterait. Il va dans les combats plus fier qu'à la rapine Ne marche le lion. Et plus brave qu'Achille ardent à la ruine Des pompes d'Ilion. C'est le meilleur esprit et le plus beau visage Qu'on ait encore vu; Et les meilleurs esprits n'ont point eu d'avantage Que mon amant n'ait eu. La gloire entre les coeurs qui la font mieux paraître Fait estime du sien; Et les mieux accomplis ne le sauraient connaître Sans en dire du bien. Hors de lui la vertu dans l'âme la plus belle Est comme en un tombeau, Et ses plus grands éclats sont moins q'une étincelle Au prix de ce flambeau. Je pense en l'adorant que mon idolâtrie A beaucoup mérité; Et j'aimerais bien mieux mettre le feu à ma patrie Que l'avoir irrité. Dieux! que le beau Pâris eut une belle proie! Que cet amant fit bien Alors qu'il alluma l'embrasement de Troie Pour amortir le sien! O mon cher Alidor je suis bien moins qu'Hélène Digne de t'émouvoir! Mais tu sais bien aussi qu'avecque moins de peine Tu me pourrais avoir. Il la fallut prier, mais c'est moi qui te prie; Et la comparaison De ses affections avecque ma furie, Est loin de la raison. L'impression d'honneur et celle de la honte Sont hors de mon esprit. La chasteté m'offense et paraît un vieux conte Que ma mère m'apprit. Jamais fille n'aima d'une amitié si forte. Tous mes plus chers parents, Depuis que j'ai conçu l'amour que je te porte, Me sont indifférents. Ils auraient beau se plaindre et m'appeler barbare. On me doit pardonner, Car vers eux je ne suis de mon amour avare Que pour te la donner. Reçois ma passion pourvu que ton mérite N'en soit offensé: Et vois que mon esprit ne te l'aurait écrite S'il n'était insensé. XXV. Stances Maintenant que Philis est morte Et que l'amitié la plus forte Dont un coeur fut jamais atteint Est dans le sépulcre avec elle, Je crois que l'amour le plus saint N'a plus pour moi rien de fidèle. Cloris, c'est mentir trop souvent: Tes propos ne sont que du vent, Tes regards sont tous pleins de ruses, Tu n'as point pour tout d'amitié, Je me moque de tes excuses, Et t'aime moins de la moitié. Je te vois toujours en contrainte, Il te vient toujours quelque crainte, Tu ne trouves jamais loisir; Dis plutôt que je t'importune Et que je te ferais plaisir De chercher ailleurs ma fortune. Ne fais plus semblant de m'aimer, Et quoiqu'il me soit bien amer De perdre une si douce flamme, Si tu n'as point d'amour pour moi, Je jure tes jeux et mon âme De ne songer jamais à toi. Je t'allais consacrer ma plume Et te peindre dans un volume Sur qui les ans ne peuvent rien; Sache un peu de la renommée Comment j'ai su dire du bien D'une autre que j'avais aimée. Mais cela ne te touche pas, Les vers sont de mauvais appas, Un roc n'en devient point passible; Ce sont de faibles hameçons Pour ton naturel insensible Que lui promettre des chansons. Que veux-tu plus que je te donne, Aujourd'hui que Dieu m'abandonne, Que le Roi ne me veut pas voir, Que le jour me luit en colère, Que tout mon bien est mon savoir? De quoi plus te pourrais-je plaire? Si mon mauvais sort peut changer, Je jure de te partager Les prospérités où j'aspire; Et quand le Ciel me ferait roi, Un présent de tout mon empire Te ferait preuve de ma foi. Mais tu n'as point l'esprit avare; Et quelque dignité si rare Qu'un Dieu même te vînt offrir, Quelque tourment qu'il eût dans l'âme, Tu le laisserais bien souffrir Avant que soulager sa flamme. Quant à moi, las de tant brûler, Et si pressé de reculer, J'ai désespéré de la place: La nature ici vaut bien peu Qu'un front de neige, un coeur de glace, Puissent tenir contre le feu. XXVI. A Cloris. Stances S'il est vrai, Cloris, que tu m'aimes, Mais j'entends que tu m'aimes bien, Je ne crois point que les rois mêmes Aient un heur comme le mien. Que la mort serait importune De venir changer ma fortune A la félicité des dieux! Tout ce qu'on dit de l'ambroisie Ne touche point ma fantaisie Au prix des grâces de tes yeux. Sur mon âme, il m'est impossible De passer un jour sans te voir Qu'avec un tourment plus sensible Qu'un damné n'en saurait avoir. Le sort qui menaça ma vie Quand les cruautés de l'envie Me firent éloigner du Roi M'exposant à tes yeux en proie, Me donna beaucoup plus de joie Qu'il ne m'avait donné d'effroi. Que je me plus dans ma misère! Que j'aimai mon bannissement! Mes ennemis ne valent guère De me traiter si doucement. Cloris, prions que leur malice Fasse bien durer mon supplice. Je ne veux point partir d'ici Quoique mon innocence endure; Pourvu que ton amour me dure Que mon exil me dure aussi. Je jure l'amour et sa flamme Que les doux regards de Cloris Me font déjà trembler dans l'âme Quand on me parle de Paris: Insensé, je commence à craindre Que mon Prince me va contraindre A souffrir que je sois remis. Vous qui le mîtes en colère, Si vous l'empêchez de le faire Vous n'êtes plus mes ennemis: Toi qui si vivement pourchasses Les remèdes de mon retour, Prends bien garde quoi que tu fasses, De ne point fâcher mon amour. Arrête un peu, rien ne me presse, Ton soin vaut moins que ta paresse, Me bien servir c'est m'affliger; Je ne crains que ta diligence, Et prépare de la vengeance A qui tâche de m'obliger. Il te semble que c'est un songe D'entendre que je m'aime ici, Et que le chagrin qui me ronge Vienne d'un amoureux souci: Tu penses que je ne respire Que de savoir où va l'Empire, Que devient ce peuple mutin, Et quand Rome se doit résoudre A faire partir une foudre Qui consume le Palatin. Toutes ces guerres insensées Je les trouve fort à propos; Ce ne sont point là les pensées Qui s'opposent à mon repos; Quelques maux qu'apportent les armes, Un amant verse peu de larmes Pour fléchir le courroux divin; Pourvu que Cloris m'accompagne Il me chaut peu que l'Allemagne Se noie de sang ou de vin. Et combien qu'un appas funeste Me traîne aux pompes de la Cour, Et que tu sais bien qu'il me reste Un soin d'y retourner un jour, Quoique la Fortune apaisée Se rendît à mes voeux aisée, Aujourd'hui je ne pense pas, Soit-il le Roi qui me rappelle, Que je puisse m'éloigner d'elle Sans trouver la mort sur mes pas. Mon esprit est forcé de suivre L'aimant de son divin pouvoir, Et tout ce que j'appelle vivre C'est de lui parler et la voir. Quand Cloris me fait bon visage Les tempêtes sont sans nuage, L'air le plus orageux est beau; Je ris quand le tonnerre gronde, Et ne crois point que tout le monde Soit capable de mon tombeau. La félicité la plus rare Qui flatte mon affection, C'est que Cloris n'est point avare De caresse et de passion. Le bonheur nous tourne en coutume, Nos plaisirs sont sans amertume, Nous n'avons ni courroux ni fard, Nos trames sont toutes de soie, Et la Parque après tant de joie Ne les peut achever que tard. XXVII. Désespoirs amoureux. Stances Eloigné de vos yeux où j'ai laissé mon âme, Je n'ai de sentiment que celui du malheur, Et sans un peu d'espoir, qui luit parmi ma flamme, Mon trépas eût été ma dernière douleur. Plût au Ciel qu'aujourd'hui la terre eût quitté l'onde, Que les rais du soleil fussent absents des cieux, Que tous les éléments eussent quitté le monde, Et que je n'eusse pas abandonné vos yeux! Un arbre que le vent emporte à ses racines, Une ville qui voit démolir son rempart, Le faîte d'une tour qui tombe en ses ruines, N'ont rien de comparable à ce sanglant départ. Depuis, votre Damon ne sert plus que de nombre, Mes sens de ma douleur s'en vont déjà ravis; Je ne suis plus vivant, et passerais pour ombre Sinon que mes soupirs découvrent que je vis. Mon âme est dans les fers, mon sang est dans la flamme, Jamais malheur ne fut à mon malheur égal; J'ai des vautours au sein, j'ai des serpents dans l'âme, Et vos traits qui me font encore plus de mal. Errant depuis deux mois de province en province, Je traîne avecque moi la fortune et l'amour; L'une oblige mes pas à courtiser mon Prince, L'autre oblige mes sens à vous faire la cour. Des plus rares beautés en ce fâcheux voyage, Où jadis pour aimer les dieux fussent allés, M'ont assez prodigué les traits de leur visage; Mais ce n'était qu'horreur à mes yeux désolés. Partout où loin de toi la Fortune me traîne, Je jure par tes yeux que tout mon entretien N'est que d'entretenir ma vagabonde peine, Et qu'il me souvient moins de mon nom que du tien. En ma condition d'où mille soins ne partent, L'entendement me laisse et tout conseil me fuit; Tous autres pensements de mon âme s'écartent, Au souvenir du tien qui sans cesse me suit. Que ta fidélité se forme à mon exemple! Fuis comme moi la presse, hais comme moi la Cour; Ne fréquente jamais bal, promenoir, ni temple, Et que nos déités ne soient rien que l'Amour. Tout seul dedans ma chambre où j'ai fait ton église, Ton image est mon Dieu, mes passions, ma foi; Si pour me divertir Amour veut que je lise, Ce sont vers que lui-même a composés pour moi. Dans le trouble importun des soucis de la guerre Chacun me voit chagrin: car il semble, à me voir, Que je fais des projets pour conquérir la terre, Et mes hauts desseins ne sont que de t'avoir. XXVIII. Stances J'ai trop d'honneur d'être amoureux, Et vois bien que les plus heureux Ont droit de me porter envie: Mais quoi que menace le sort, Je puis bien défier la mort Puisque vous possédez ma vie. Les plus dévotieux mortels, Rendant leur service aux autels Qu'on dresse aux déités suprêmes, Ne font brûler que de l'encens; Et pour vous adorer je sens Que je me suis brûlé moi-même. Les rois ont de divers honneurs, Leurs esclaves sont des seigneurs, Les éléments sont leur partage, Toute la terre est leur maison: Moi je n'ai rien qu'une prison, Mais je l'estime davantage. XXIX. Stances Quand tu me vois baiser tes bras, Que tu poses nus sur tes draps, Bien plus blancs que le linge même; Quand tu sens ma brûlante main Se promener dessus ton sein, Tu sens bien, Cloris, que je t'aime. Comme un dévot devers les cieux, Mes yeux tournés devers tes yeux, A genoux auprès de ta couche, Pressé de mille ardents désirs, Je laisse, sans ouvrir ma bouche, Avec toi dormir mes plaisirs. Le sommeil aise de t'avoir, Empêche tes yeux de me voir, Et te retient dans son empire Avec si peu de liberté Que ton esprit tout arrêté Ne murmure ni ne respire. La rose en rendant son odeur, Le Soleil donnant son ardeur, Diane et le char qui la traîne, Une Naïade dedans l'eau, Et les Grâces dans un tableau, Font plus de bruit que ton haleine. Là je soupire auprès de toi, Et considérant comme quoi Ton oeil si doucement repose, Je m'écrie: O Ciel! peux-tu bien Tirer d'une si belle chose Un si cruel mal que le mien? XXX. Stances Je jure le jour et la nuit Et la froide horreur de la nuit Où la tristesse me convie, Que le temps de mon amitié Doit plus durer de la moitié Que ne fait celui de ma vie. Après que mon suprême jour M'aura porté dans le séjour Des âmes mieux favorisées, Mon âme versera des pleurs Qui feront naître mille fleurs Dans les campagnes Elysées. Ce doux et ce poignant souci; Le même qui me touche ici, Revivra dans mon âme morte, Et les esprits qui me verront, Approchant mon feu jureront Qu'ils n'en ont point vu de la sorte. Après moi d'un amour flatteur Quelque infidèle serviteur Surprendra tes désirs novices, Et tu n'as point assez de foi Pour permettre que mes services Te fassent souvenir de moi. Je te conjure par tes yeux Que j'aime, et que j'honore mieux Ni que le ciel ni que la terre, Tôt ou tard de t'en repentir: Car le ciel te ferait sentir Quelque pointe de son tonnerre. XXXI. Stances La frayeur de la mort ébranle le plus ferme: Il est bien malaisé Que dans le désespoir et proche de son terme L'esprit soit apaisé. L'âme la plus robuste et la mieux préparée Aux accidents du sort, Voyant auprès de soi sa fin toute assurée, Elle s'étonne fort. Le criminel pressé de la mortelle crainte D'un supplice douteux, Encore avec espoir endure la contrainte De ses liens honteux. Mais quand l'arrêt sanglant a résolu sa peine, Et qu'il voit le bourreau, Dont l'impiteuse main lui détache une chaîne Et lui met un cordeau, Il n'a goutte de sang qui ne soit lors glacée; Son âme est dans les fers: L'image du gibet lui monte à la pensée, Et l'effroi des enfers. L'imagination de cet objet funeste Lui trouble la raison, Et sans qu'il ait du mal, il a pis que la peste, Et pis que le poison. Il jette malgré lui les siens dans la détresse, Et traîne en son malheur Des gens indifférents qu'il voit parmi la presse Parler de sa douleur. Partout dedans la Grève il voit fendre la terre, La Seine est l'Achéron, Chaque rayon du jour est un trait de tonnerre, Et chaque homme Charon. La consolation que le prêcheur apporte Ne lui fait point de bien; Car le pauvre se croit une personne morte, Et n'écoute plus rien. Les sens sont retirés, il n'a plus son visage, Et dans ce changement Ce serait être fol de conserver l'usage D'un peu de jugement. La nature, de peine et d'horreur abattue, Quitte ce malheureux: Il meurt de mille morts, et le coup qui le tue Est le moins rigoureux. XXXII. Consolation à M. D. L. Stances Donne un peu de relâche au deuil qui t'a surpris, Ne t'oppose jamais aux droits de la nature, Et pour l'amour d'un corps ne mets point tes esprits Dedans la sépulture. La mort dans tes regrets à toi se présentant, Te fait voir qu'elle n'est qu'horreur et que misère; Pourquoi donc tâches-tu qu'elle t'en fasse autant Qu'elle a fait à ton père? Quoi que l'affection te fasse discourir, Tes beaux jours ne sont point en état de le suivre; Comme c'était à lui la saison de mourir, C'est la tienne de vivre. Il était las d'honneur, de fortune, de jours; Tes jeunes ans ne font que commencer la vie, Et si tu vas si tôt en achever le cours Que deviendra Livie? Remets pour l'amour d'elle encore ces appas Qui s'en vont effacer dans ton visage sombre; Et qu'un si long chagrin ne te maltraite pas Pour contenter une ombre. Il est vrai qu'un tel mal est fâcheux à guérir, Et de quelque vigueur que ton esprit puisse être, Il te faut soupirer lorsque tu vois périr Celui qui t'a fait naître. Encore ses vertus touchaient ton amitié Au delà du devoir où la nature oblige, Si bien que la raison approuve la pitié Pour l'ennui qui t'afflige. Ses conseils savaient rendre un Roi victorieux; Son renom honorait et la paix et la guerre; Et je crois que l'envie est cause que les cieux L'ont ôté de la terre. Mais aussi quel climat n'en a du déplaisir? L'Europe à son sujet se plaint contre les Parques, Autant que si leurs lacs étaient venus saisir Quelqu'un de ses monarques. Je vois comme le Ciel pour soulager ton deuil, Veut que tout l'univers à tes soupirs réponde; Et pour t'en exempter ordonne à son cercueil Les pleurs de tout le monde. Toutefois tous ces cris sont des soins superflus; Nos plaintes dans les airs sont vainement poussées: Un homme enseveli ne considère plus Nos yeux ni nos pensées. Sachant qu'il a rendu ce qu'on doit aux autels, Tu dois être assuré de sa béatitude, Ou ton esprit troublé croit que les immortels Sont pleins d'ingratitude. Tes importuns regrets se rendront criminels, Ton père en son repos ne trouvera que peine Puisqu'il semble être admis aux plaisirs éternels Pour te mettre à la gêne. Le mal devient plus grand lorsque nous l'irritons: Reviens dans les plaisirs que la jeunesse apporte; C'est un grand bien de voir fleurir les rejetons Lorsque la souche est morte. Un homme de bon sens se moque des malheurs: Il plaint également sa servante et sa fille; Job ne versa jamais une goutte de pleurs Pour toute sa famille. Après t'être affligé pense à te réjouir, Qui t'a fait la douleur t'a laissé les remèdes; Il ne te reste plus que de savoir jouir Des biens que tu possèdes. Arrête donc ces pleurs vainement répandus; Laisse en paix ce destin que tes douleurs détestent; Il faut, après ces biens que nous avons perdus, Sauver ceux qui nous restent. XXXIII. Stances Dans ce temple, où la passion Me mit dedans le coeur les beautés de Madame, Je bénissais l'Amour encore que sa flamme Détournât ma dévotion. Au lieu de penser à nos dieux J'adorais, vous voyant, l'image de Diane, Et m'estimais heureux de devenir profane En me consacrant à vos yeux. Ce fut avec de mêmes traits Que la mère d'Amour perça le coeur d'Anchise: Suis-je pas glorieux de donner ma franchise A la merci de ses attraits? A ce premier ravissement Mon âme triompha de se sentir blessée, Et l'autel m'eût déplu d'ôter à ma pensée L'entretien d'un si doux tourment. Me dût le Ciel faire périr, Je mesure ma peine avecque mes années, Et l'amour se fait fort d'ôter aux destinées La puissance de me guérir. Au point que cette ardeur m'a mis, Mon superbe bonheur se moque de l'envie, Et quelque mal qui vienne à menacer ma vie, Je me ris de mes ennemis. Tout ce monde de poursuivants Me fait persévérer avecque plus de joie, Ce renommé Jason n'eût jamais eu sa proie S'il eût craint la mer ni le vent. Sous l'auspice de votre loi, Il n'est point de grandeur que mon esprit ne brave; Et le même accident qui me fait être esclave, Il me semble qu'il m'a fait roi. XXXIV. Élégie à une dame Si votre doux accueil n'eût consolé ma peine, Mon âme languissait, je n'avais plus de veine, Ma fureur était morte et mes esprits, couverts D'une tristesse sombre, avaient quitté les vers. Ce métier est pénible, et notre sainte étude Ne connaît que mépris, ne sent qu'ingratitude: Qui de notre exercice aime le doux souci, Il hait sa renommée et sa fortune aussi. Le savoir est honteux depuis que l'ignorance A versé son venin dans le sein de la France. Aujourd'hui l'injustice a vaincu la raison, Les bonnes qualités ne sont plus de saison, La vertu n'eut jamais un siècle plus barbare, Et jamais le bon sens ne se trouva si rare. Celui qui dans les coeurs met le mal ou le bien, Laisse faire au destin sans se mêler de rien. Non pas que ce grand Dieu qui donne l'âme au monde, Ne trouve à son plaisir la nature féconde, Et que son intelligence encore à pleines mains Ne verse ses faveurs dans les esprits humains: Parmi tant de fuseaux la Parque en sait retordre Où la contagion du vice n'a su mordre, Et le Ciel en fait naître encore infinité Qui retiennent beaucoup de la divinité, Des bons entendements qui sans cesse travaillent Contre l'erreur du peuple et jamais ne défaillent, Et qui d'un sentiment hardi, grave et profond, Vivent tout autrement que les autres ne font. Mais leur divin génie est forcé de se feindre Et les rend malheureux s'il ne se peut contraindre. La coutume et le nombre autorise les sots: Il faut aimer la Cour, rire des mauvais mots, Accoster un brutal, lui plaire, en faire estime. Lorsque cela m'advient, je pense faire un crime; J'en suis tout transporté, le coeur me bat au sein, Je ne crois plus avoir l'entendement bien sain, Et pour m'être souillé de cet abord funeste, Je crois longtemps après que mon âme a la peste. Cependant il faut vivre en ce commun malheur, Laisser à part esprit, franchise et valeur, Rompre son naturel, emprisonner son âme, Et perdre tout plaisir pour acquérir du blâme. L'ignorant qui me juge un fantasque rêveur, Me demandant des vers croit me faire faveur, Blâme ce qu'il n'entend, et son âme étourdie Pense que mon savoir me vient de maladie. Mais vous à qui le Ciel de son plus doux flambeau Inspira dans le sein tout ce qu'il a de beau, Vous n'avez point l'erreur qui trouble ces infâmes, Ni l'obscure fureur de ces brutales âmes; Car l'esprit plus subtil, en ses plus rares vers, N'a point de mouvements qui ne vous soient ouverts. Vous avez un génie à voir dans les courages, Et qui connaît assez mon âme et mes ouvrages. Or, bien que la façon de mes nouveaux écrits Diffère du travail des plus fameux esprits, Et qu'ils ne suivent point la trace accoutumée, J'ose pourtant prétendre à quelque peu de bruit, Et crois que mon espoir ne sera point sans fruit. Vous me l'avez promis, et sur cette promesse Je fausse ma promesse aux vierges de Permesse. Je ne veux réclamer ni Muses, ni Phébus, Grâce à Dieu, bien guéri de ce grossier abus, Pour façonner un vers que tout le monde estime, Votre contentement est ma dernière lime: Vous entendez le poids, le sens, la liaison, Et n'avez en jugeant pour but que la raison. Aussi mon sentiment à votre aveu se range, Et ne reçoit d'autrui ni blâme ni louange. Imite qui voudra les merveilles d'autrui; Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui; Mille petits voleurs l'écorchent tout en vie; Quant à moi, ces larcins ne me font point d'envie. J'approuve que chacun écrive à sa façon, J'aime sa renommée et non pas sa leçon. Ces esprits mendiants, d'une veine infertile, Prennent à tous propos ou sa rime ou son style; Et de tant d'ornements qu'on trouve en lui si beaux, Joignent l'or et la soie à de vilains lambeaux, Pour paraître aujourd'hui d'aussi mauvaise grâce Que parut autrefois la corneille d'Horace: Ils travaillent un mois à chercher comme à fils Pourra s'apparier la rime de Memphis. Ce Liban, ce Turban, et ces rivières mornes, Ont souvent de la peine à retrouver leurs bornes. Cet effort tient leurs sens dans la confusion, Et n'ont jamais un rais de bonne vision. J'en connais qui ne font des vers qu'à la moderne, Qui cherchent à midi Phébus à la lanterne, Grattent tant le français qu'ils le déchirent tout, Blâmant tout ce qui n'est facile qu'à leur goût, Sont un mois à connaître, en tâtant la parole, Lorsque l'accent est rude ou que la rime est molle; Veulent persuader que ce qu'ils font est beau, Et que leur renommée est franche du tombeau, Sans autre fondement sinon que tout leur âge S'est laissé consommer en un petit ouvrage; Que leurs vers dureront au monde précieux, Parce qu'en les faisant il sont devenus vieux: De même l'araignée en filant son ordure, Use toute sa vie et ne fait rien qui dure. Mais cet autre poète est bien plein de ferveur, Il est blême, transi, solitaire, rêveur, La barbe mal peignée, un oeil branlant et cave, Un front tout renfrogné, tout le visage hâve, Ahane dans son lit, et marmotte tout seul Comme un esprit qu'on oit parler dans un linceul; Grimace par la rue et stupide retarde Ses yeux sur un objet sans voir ce qu'il regarde. Mais déjà ce discours m'a porté trop avant, Je suis bien près du port, ma voile a trop de vent; D'une insensible ardeur peu à peu je m'élève, Commençant un discours que jamais je n'achève. Je ne veux point unir le fil de mon sujet, Diversement je laisse et reprends mon objet, Mon âme imaginant n'a point la patience De bien polir les vers et ranger la science: La règle me déplaît, j'écris confusément; Un bon esprit ne fait rien qu'aisément. Autrefois, quand mes vers ont animé la scène, L'ordre où j'étais contraint m'a bien fait de la peine. Ce travail importun m'a longtemps martyré, Mais enfin, grâce aux dieux, je m'en suis retiré. Peu sans faire naufrage et sans perdre leur Ourse, Se sont aventurés à cette longue course. Il y faut par miracle être fol sagement, Confondre la mémoire avec le jugement, Imaginer beaucoup et d'une source pleine Puiser toujours des vers dans une même veine: Le dessein se dissipe, on change de propos Quand le style a goûté tant soit peu le repos. Donnant à tels efforts ma première furie Jamais ma veine encor ne s'y trouva tarie. Mais il me faut résoudre à ne la plus presser: Elle m'a bien servi, je la veux caresser, Lui donner du relâche, entretenir la flamme Qui de sa jeune ardeur m'échauffe encore l'âme. Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints, Promener mon esprit par de petits desseins, Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise, Employer tout une heure à me mirer dans l'eau, Ouïr comme en songeant la course d'un ruisseau, Ecrire dans les bois, m'interrompre, me taire, Composer un quatrain sans songer à le faire. Après m'être égayé par cette douce erreur, Je veux qu'un grand dessein réchauffe ma fureur, Qu'un oeuvre de dix ans me tienne à la contrainte De quelque beau poème où vous serez dépeinte. Là, si mes volontés ne manquent de pouvoir, J'aurai bien de la peine en ce plaisant devoir. En si haute entreprise où mon esprit s'engage, Il faudrait inventer quelque nouveau langage, Prendre un esprit nouveau, penser et dire mieux Que n'ont jamais pensé les hommes et les dieux. Si je parviens au but où mon dessein m'appelle, Mes vers se moqueront des ouvrages d'Apelle; Qu'Hélène ressuscite, elle aussi rougira Partout où votre nom dans mon ouvrage ira. Tandis que je remets mon esprit à l'école, Obligé dès longtemps à vous tenir parole, Voici de mes écrits ce que mon souvenir, Désireux de vous plaire, en a pu retenir. XXXV Je pensais au repos, et le céleste feu Qui me fournit des vers s'alentissait un peu, Lorsque le messager qui m'a rendu ta lettre, Dans ma première ardeur m'est venu tout remettre. J'ai d'abord à peu près deviné ton dessein; Et dès lors que mes yeux ont reconnu ton sein, Mon sang s'est réchauffé, tes vers m'ont piqué l'âme, Et de leur propre éclat m'ont jeté de la flamme. Clairac en est ému, son fleuve en est grossi; Et dans ce peu de temps que je t'écris ceci, D'autant qu'à ta faveur il sent flatter son onde, Lot s'est rendu plus fier que rivière du monde. Le débord isolent de ses rapides eaux, Couvrant avec orgueil le faîte des roseaux, Fait taire nos moulins, et sa grandeur farouche Ne saurait plus souffrir qu'un aviron le touche; Dans l'excès de la joie, où tu le viens ravir, Ce torrent glorieux ne daigne plus servir: Je l'aime de l'honneur qu'il rend à ta caresse, Et lui veut faire part aux autels que je dresse. Rêvant sur son rivage après tes beaux écrits, Tout à coup, dans l'objet d'un penser qui m'a pris, Je disais en voyant comme son flot se pousse: Ainsi va la fureur d'un Roi qui se courrouce; Ainsi mes ennemis, contre moi furieux, M'ont rendu sans sujet le sort injurieux, Et si loin étendu leur orgueilleux ravage, Qu'à peine sur les monts ai-je vu du rivage. Mon exil ne savait où trouver sûreté, Partout mille accidents choquaient ma liberté, Quelques déserts affreux, où des forêts suantes Rendent de tant d'humeur les campagnes puantes, Ont été le séjour où le plus doucement J'ai passé quelques jours de mon bannissement. Là vraiment l'amitié d'un marquis favorable, Qui n'eut jamais horreur de mon sort déplorable, Divertit mes soucis, et dans son entretien Je trouvai du bon sens qui consola le mien. Autrement, dans l'ennui d'un lieu si solitaire, Où l'esprit ni le corps ne trouvent rien à faire, Où le plus philosophe avecque son discours Ne saurait sans languir avoir passé deux jours, Le chagrin m'eût saisi sans une grande chère, Qui deux fois chaque jour enchantait ma misère, Car je n'ai su trouver, de l'humeur dont je suis, Un plus présent remède à chasser mes ennuis. Et si comme tu dis vous avez tous envie De me faire passer un jour de douce vie, Apprête de bons vins: mais n'en prends point d'autrui, Car je sais que ton père en a de bon chez lui. Il m'a bien obligé du salut qu'il m'envoie; Dis-lui que cet honneur m'a tout comblé de joie, Et qu'un pauvre banni ne croyait pas avoir Cette prospérité que tu m'as fait savoir. Ainsi t'aime le Ciel, et jamais la disgrâce Ne frappe ton destin ni celui de ta race! Si mon malheur s'apaise et qu'il me soit permis De refaire ma vie avecque mes amis, Je verrai de quel oeil tu verras mon passage. Et que ces vers t'en soient un assuré message! Possible avant qu'un mois ait achevé son cours, Le Soleil me rendra ses agréables jours. Je crois que ce printemps doit chasser mon orage, Mon mauvais sort vaincu flattera mon courage, Et perdant tout espoir de m'abattre jamais, Tout confus il viendra me demander la paix. Et quand mon juste Roi n'aura plus de colère, Qui m'a persécuté tâchera de me plaire. Lors, pour toute vengeance, quoi qu'ils aient tâché, Je dirai, sans mentir, qu'ils ne m'ont point fâché, Et qu'un exil si plein de danger et de blâme, Ne m'a point fait changer le visage ni l'âme. Ceux avec qui je vis sont étonnés souvent De me voir en mon mal aussi gai que devant. Et le malheur, fâché de ne me voir point triste, Ignore d'où me vient l'humeur qui lui résiste: C'est l'arme dont le Ciel a voulu me munir Contre tant d'accidents qui me devaient venir; Autrement un tissu de tant de longues peines, M'eût gelé mille fois le sang dedans les veines; Mon esprit dès longtemps fût rendu en vapeur S'il eût pu concevoir une vulgaire peur. Mon âme de frayeur fût-elle point faillie, Lorsque Panat me fit sa brutale saillie, Que les armes au poing, accompagné de deux, Il me fit voir la mort en son teint plus hideux? Je croyais bien mourir, il le croyait de même; Mais pour cela le front ne me devint point blême, Ma voix ne changea point, et son fer inhumain, A me voir si constant, lui tremblait à la main. Encore un accident, aussi mauvais ou pire, Me plongea dans le sein du poissonneux empire Au milieu de la nuit, où le front du croissant D'un petit bout de corne à peine apparaissait, Semblait se retirer et chasser les ténèbres Pour jeter plus d'effroi dans des lieux si funèbres. Lune, romps ton silence, et pour me démentir, Reproche-moi la peur que tu me vis sentir. Que dus-je devenir un jour que le tonnerre Presque dessous mes pieds vint balayer la terre? Il brûla mes voisins, il me couvrit de feu, Et si pour tout cela je le craignis bien peu. Mais vraiment ce discours te doit sembler étrange, Et tu vois que ces vers sentent trop ma louange. Tu m'as mis sur ce train, je te veux imiter, Et comme tu l'as fait, j'écris pour me flatter. Adieu, ne reviens plus solliciter ma veine. J'ai fait à ce matin ces vers tout d'une haleine, Et pour me divertir du désir de la Cour, Depuis peu j'en écris plus d'autant chaque jour, Je finis un travail que ton esprit qui goûte Les doctes sentiments trouvera bon sans doute: Ce sont les saints discours d'un favori du Ciel Qui trouva le poison aussi doux que le miel, Et qui dans la prison de la cité d'Athènes Vit lâcher sans regret et sa vie et ses chaînes. Ainsi, quand il faudra nous en aller à Dieu, Puissions-nous sans regret abandonner ce lieu; Et voir en attendant que la Fortune m'ouvre L'âme de la faveur et le portail du Louvre. XXXVI Quand la Divinité, qui formait ton essence, Vit arriver le temps au point de ta naissance, Elle choisit au ciel son plus heureux flambeau Et mit dans un beau corps un esprit assez beau. La trempe que tu pris en arrivant au monde Etait du feu, de l'air, de la terre et de l'onde: Immortels éléments dont les corps si divers Etrangement mêlés font un seul univers, Et durent, enchaînés par les liens des âmes, Selon que le destin a mesuré nos trames. Triste condition que le sort plus humain Ne nous peut assurer d'être demain! Ainsi te mit nature au cours de la fortune Aussi sujet que tous à cette loi commune. D'un naturel fragile et qui se vient ranger A quel point que l'humeur le force de changer: Impatient, tardif, injurieux, affable, Dépiteux, complaisant, malicieux, aimable, Serf de tes passions et du commun souci, Des vices des mortels et des vertus aussi. N'attends point qu'en ton nom honteusement j'écrive Ce qui ne fut jamais sur la troyenne rive, Que je t'appelle Achille et que tu sois vanté Par tant de faux exploits qu'on a jadis chanté. Ces poètes rêveurs par leurs plume hypocrite De tous ces vieux héros ont trompé le mérite, Et sans aucune foi laissant mille témoins, Ils nous en disent plus, mais en font croire moins: Car au rapport trompeur d'un demi-dieu qu'on nomme, Je douterai s'il fut tant seulement un homme. Mon esprit plein d'amour et plein de liberté, Sans fard et sans respect t'écrit la vérité; Et sans aucun dessein d'offenser ou de plaire, Je fais ce que mon sens me conseille de faire. J'écrirais le démon qui du train de tes jours Si difficilement guidait le jeune cours, Et l'astre dont tu vis la haine si puissante Opposer tant d'effort à ta vertu naissante; J'écrirais ton destin avant le doux moment Que pour te faire serf le Ciel te fit amant. Mais notre jeune temps laisse aussi peu de marque Que le vol d'un oiseau ou celui d'une barque; Et les traits de ses ans confusément passés Pèsent au souvenir s'ils n'en sont effacés. Laissant ces jours perdus jusqu'aux premières forces Que l'amour vient tenter de ses douces amorces, Mes vers ne discourront que depuis le bon jour Que tu te vins ranger à l'empire d'amour. Et suivant ta fureur, tu penseras peut-être Que dès lors seulement tu commenças à naître, Que tu ne fus vivant, ni d'esprit, ni de corps, Que depuis qu'un bel oeil te donna mille morts. Les aimables attraits, dont les yeux d'une dame Firent naître l'ardeur de ta première flamme, Furent bientôt vainqueurs, et l'amour qui le prit Au lieu de te déplaire obligea ton esprit. Ton naturel ployable à la première atteinte Soupira son tourment d'une si douce plainte, Et si modestement permit d'être arrêté, Qu'il sembla que tes fers étaient ta liberté. Tant le sort de ta vie autrement malheureuse Se trouve pour ton bien de nature amoureuse. En ce destin les maux que le Ciel a versés Dans l'erreur de tes jours sans cesse traversés, Ont trouvé leur remède, et n'est peine si forte Que par lui ton esprit légèrement ne porte. Quand le poison d'amour t'eut une fois charmé, Contre tout autre effort tu fus assez armé. Toute autre passion au prix mousse et légère Depuis ne fut en toi que faible et passagère. Depuis, pour vivre esclave au joug d'une beauté, Ton âme ne fut plus qu'amour, que loyauté. Celle qui gouvernait ta captive pensée Dissimulait le coup dont elle fut blessée: La honte et le devoir et ce fâcheux honneur, Ennemis conjurés de tout notre bonheur, De contraintes froideurs désespéraient son âme; Quand ton objet pressant sollicitait sa flamme, En ses regards forcés son amour paraissait, Et par la résistance heureusement croissait. Tes yeux, dont la fureur avait changé l'usage, Languissaient étonnés auprès de son visage: Son visage et le tien plus blanc, frais et vermeil Que le teint de l'Aurore et le front du Soleil. Elle était à tes yeux plus agréable encore Que devant le Soleil ne fut jamais l'Aurore. Votre objet en son sexe également pouvait Se dire le plus beau que la nature avait, Et les traits de ta face, aujourd'hui que l'injure Du temps qui change tout a changé ta figure, Uniquement parfaits, sont punis d'un amour A qui mille beautés font encore la cour. Quelle dut être alors, et combien plus prisée, Ta face, que le poil n'avait point déguisée, En sa jeune vigueur, conforme au jeune objet De la première belle à qui tu fus sujet! Tu méritais beaucoup, et si l'Amour avare Eût frustré ton espoir il eût été barbare, Indigne que jamais à son sacré brasier Aucun amant portât le myrte et le rosier. Mais ce Dieu, pour t'ôter tout sujet de te plaindre, L'a voulu avec toi de mêmes noeuds étreindre: De mutuelle ardeur son esprit enflamma, Et rangea ton amour au point qu'elle t'aima. D'un semblable désir vous tâchiez à vous plaire: Ce que l'un desseignait, l'autre le voulait faire; Vous lisiez dans vos fronts ce que vos coeurs disaient; Et de mêmes propos vos âmes devisaient. Alors qu'impatient en flamme excessive Tu blâmais le refus de son amour craintive, Son coeur plus que le tien de martyre souffrait, Te refusant du corps ce que l'âme t'offrait. Ta qualité de marque, aucunement étrange A son sang populaire et tiré de la fange, Niait à son espoir les bienheureux accords Qui joignent sous l'hymen deux esprits et deux corps. Et ce titre d'époux, honteux aux âmes fortes, Que par dépit du Ciel et de l'Amour tu portes, Duisait mal à ton âge, et pour vous allier Il eût fallu la terre au ciel apparier. Quelquefois en riant tu m'as conté la fête Que pour votre noçage l'on pensait toute prête Lorsque sa parenté ridicule espérait Qu'un accord entre vous ferme demeurerait. Elle qui seulement d'amour fut insensée, Ne s'entretint jamais de si folle pensée; Mais contre le destin avec toi se plaignait Qu'à vos désirs égaux le rang ne se joignait. Il est vrai qu'en l'effort de cette rage extrême, Tu pouvais oublier et ta race et toi-même. Et l'amant qui troublé de tel empêchement Se détourne d'aimer, aime trop lâchement. Mais tu savais qu'amour meurt en la jouissance, Qu'il nous travaille plus moins il a de licence, Qu'en des baisers permis cette vertu s'endort, Et que le lit d'hymen est le lit de sa mort. XXXVII Déjà trop longuement la paresse me flatte, Et je sens qu'à la fin elle devient ingrate; J'ai donné trop de temps à mon propre plaisir, Pour trop de liberté j'ai manqué de loisir: Je veux effrontément avecque mon salaire, Nourrir à tes dépens le souci de me plaire. Je ne puis être esclave et vivre en te servant Comme un maître d'hôtel, secrétaire ou suivant: Telle condition veut une humeur servile, Et pour me captiver elle est un peu trop vile. Mais puisque le destin a trahi mon esprit, Et que loin du Pérou la Fortune me prit, Je dois aimer mon joug, m'y rendre volontaire, Et dedans la contrainte obéir et me taire: C'est d'un juste devoir surmonter la raison, Et trouver la franchise au fonds d'une prison. Or je suis bien heureux sous ton obéissance, En ma captivité j'ai beaucoup de licence, Et tout autre que toi se lasserait enfin D'avoir si chèrement un serf si libertin. Le soin de te servir c'est ce qui moins m'afflige, Et l'honneur de te voir est ce qui plus m'oblige: Ton entretien est doux, agréable et savant Aux plus doctes discours qu'on peut mettre en avant. Tes regards sont courtois, tes propos amiables, Ton humeur agréable et tes moeurs sociables; Tes charges, tes maisons, tes qualités, ton bien, Au prix de ta vertu, je ne les prise rien. Estime ton mérite, il vaut mieux que le Gange, Tes richesses au prix sont de terre et de fange; Cela n'a point d'éclat auprès de ta valeur, Et mon poème aussi n'emprunte rien du leur. La race, la grandeur, l'argent, la renommée, Aux jugements bien clairs n'est qu'ombre et que fumée: C'est un lustre pipeur qui s'écoule et qui fuit Avec l'entendement du brutal qui le suit. Je sais que la nature a voulu que tu prinsses Et le sang et le nom d'une race de princes; Mais quand bien les grands rois, dont ce nom est fameux, T'auraient laissé bien riche et florissant comme eux, Si d'un esprit commun le Ciel t'avait fait naître, Je serais bien marri de t'avoir eu pour maître. Qu'un homme sans esprit est rude et déplaisant, Et que le joug des sots est fâcheux et pesant! Un sage à leur désir sans contrainte ne plie, Et jamais sans regret d'un tel noeud ne se lie. Un sot il est cruel, ingrat, impérieux, Tantôt on le voit morne et tantôt furieux, Oblige sans sujet, mal à propos offense, Et qui ne fait jamais du bien quand il y pense, Son esprit ignorant ne peut rien estimer, Il n'a nulle raison, il ne sait rien aimer; Or il veut qu'on le tance et tantôt qu'on le loue, Tantôt il fait du bruit et tantôt il se joue, Il ne sait qui le fâche ou qui lui fait plaisir, Et lui-même en son coeur n'entend point son désir, Mais d'un orgueil farouche et d'une âme insolente, Il force tout devoir, toutes lois violentes. Et ne peut accorder, tout ignorant qu'il est, Qu'une chose soit bien que quand elle lui plaît. Etre savant chez lui c'est une honte, un crime; Il croit que c'est tout un qu'un charme ou qu'une rime. Je pourrais bien jurer que je serais damné, Et crois que mes destins auraient moins de colère, De m'avoir attaché des fers d'une galère, Bourrelé comme ceux que tu voyais ramer, Quand un si beau dessein te porta sur la mer. Neptune est effroyable, il tempête, il écume, Sa fureur jusqu'au ciel vomit son amertume, Trahit les plus heureux et leur fait un cercueil Tantôt d'un banc de sable et tantôt d'un écueil. Ses abois font horreur et même en la bonace, Par un silence affreux, ce trompeur nous menace. Il a devant tes yeux fait blêmir les nochers, Obscurci le Soleil et fendu les rochers; De ses flots il fait naître et mourir le tonnerre Et de son bruit hideux gémir toute la terre. L'image de la mort passe au travers des flots Dans les coeurs endurcis des plus fiers matelots: Ces frayeurs ne t'ont point ébranlé le courage, On t'a vu toujours ferme au plus fort de l'orage, D'un jugement robuste au milieu du danger Tenir indifférent un simple étranger, Et les lâches accents d'une voix étonnée Ne t'ont point fait gémir comme faisait Enée. Bien que moins rudement Neptune l'assaillit; Tout héros qu'il était, le coeur lui défaillit, Il eut peur de la mort, et se remit en l'âme Ses compagnons brûlés dans la troyenne flamme, Envia leur destin, et d'un esprit peureux Pour être hors du péril les nomma bienheureux, Se fût voulu rebattre avec l'ombre d'Achille, Se plaignait de survivre aux cendres de sa ville, Et de n'avoir l'honneur que ses os fussent mis Dans le tombeau de Troie où gisaient ses amis. Jamais tes sentiments n'auront tant de malaise, Quelque pan de la terre où le Soleil te laisse Tu tiens également et propice et fatal, Ou la terre étrangère ou le pays natal. Ah! que j'ai du regret de n'avoir vu le monde Par où ta jeune ardeur te promena sur l'onde! J'écrirais en beaux vers le climat et le lieu Où ton bras attaqua les ennemis de Dieu. Je serais glorieux d'avoir pris ton image A qui les mieux vantés viendraient faire un hommage. Tu me dois accorder deux heures de loisir Pour contenter ici mon curieux désir, Me faire un long récit de toutes les traverses Que t'ont fait tant de mers et de terres diverses. Je saurais jusques où la ligne tu passas, Les hommes que tu pris, les lieux que tu forças, Et ce combat naval où ton ardeur trop prompte Fit rougir tous les tiens de colère et de honte. J'ignore ces hasards, tu me diras que c'est; Tu me diras comment un naufrage se fait, Le sanglant désespoir dont le vaincu se ronge, Et les dangers hideux où le soldat se plonge, L'état d'un homme libre après que le destin Au comite cruel l'a donné pour butin, Avec combien d'horreur il se range à la chaîne Et force l'innocence à recevoir la peine. A voir tous ces objets d'horreur et de pitié, Je crois qu'on en devient plus dur de la moitié; C'est ce qui rend ainsi le marinier farouche Du mal de son prochain moins ému qu'une souche; Et sur nos passions notre désir vainqueur Enfin dispose à tout et les yeux et le coeur. Une lente coutume avec le temps emporte De notre naturel l'affection plus forte; Mais ta douce nature et ton coeur seulement De ces contagions n'est touché nullement. Tu revins tout courtois, si bien qu'en apparence Tu n'avais point passé les rivages de France. Entre tes qualités cette douceur d'esprit, Qui si facilement par l'oreille me prit, Oblige plus que tout: un grand qui s'humilie, Fait un joug fort aisé dont le plus fier se lie: Il ne faut qu'un souris, il ne te faut qu'un mot Afin d'ensorceler et le sage et le sot. Ceux-là de leur grandeur, comme je pense, abusent, Qui leur salut au moindre insolemment refusent. Dans une vanité qui les tient tous contraints, Ne voyant ce qu'ils sont qu'en l'éclat de leurs trains, Se trouvent étonnés, perdant leur bonne mine, Si leur suite ordinaire avec eux ne chemine: Pour montrer leur pouvoir d'un accent irrité, Parlent à leurs suivants avec autorité. Il est bien raisonnable ici que je te die Que ton esprit bien sain n'a point leur maladie: L'astre qui te fit naître évita ce malheur, Et suivit un destin bien différent du leur. Ne crois point que je mente à dessein de te plaire, C'est ce que je n'ai point accoutumé de faire. Je fais le plus souvent mes discours trop hardis, Et parce qu'on me croit on hait ce que je dis. Bien heureux aujourd'hui que te voulant dépeindre, Je ne suis obligé de faillir ou de feindre; Pour toi seul mon humeur qui suit la vérité, Trouve de l'avantage en sa sévérité. Une juste amitié m'excite le courage D'une incroyable ardeur à ce dernier ouvrage: Mon esprit glorieux s'attache à cet objet, Et tire vanité d'un si rare sujet. Ta vertu me ravit et fait que mon poème, Servant à ton plaisir, m'obligera moi-même. Or, pour le grand dessein où j'engage mes vers, Il faut que tes destins me soient mieux découverts, Que j'entre dans ton âme, et que de là je tire La matière du livre où je te veux décrire. Mon travail sera long, et depuis ton berceau Possible durera jusques à mon tombeau. Au rapport de mes vers n'espère pas qu'on croie Que tu sois descendu du fugitif de Troie: Car mes inventions, sans prendre rien d'autrui, Te feront bien sortir d'aussi bon lieu que lui. Il fut un vagabond, et quoi qu'on le renomme Je ne sais s'il posa les fondements de Rome; Le conte de sa vie est fort vieux et divers, Virgile par lui-même a démenti ses vers; Il le dépeint dévot, et le confesse traître Vers l'Amour que leurs dieux reconnaissent pour maître. Mais mon dessein n'est pas d'examiner ici Les défauts du Troyen, ni du poète aussi. Plût à Dieu que des miens nos écrivains se taisent, Et qu'à leur goût tardif mes ardeurs ne déplaisent! Toutefois mon renom n'aura que faire d'eux, Pourvu que mon travail soit au gré de nous deux. Si mes esprits lassés perdent jamais haleine, Ton agréable accueil ranimera ma veine; En me louant un peu tu me feras plaisir, Et me réchaufferas d'un plus ardent désir. Un regard de mépris me rebute et me lasse, Et mon sang le plus chaud en devient tout de glace. Donne-moi du repos, et ne viens point choisir A mes conceptions les lieux ni le loisir. Ores j'aime la ville, ores la solitude, Tantôt la promenade, et tantôt mon étude. Bref, si tu ne me tiens pour un fâcheux rimeur, Tu souffriras un peu de ma mauvaise humeur. XXXVIII. A Monsieur du Fargis Je ne m'y puis résoudre, excuse-moi de grâce, Ecrivant pour autrui je me sens tout de glace; Je te promis, chez toi, des vers pour un amant Qui se veut faire aider à peindre son tourment; Mais pour lui satisfaire, et bien peindre sa flamme, Je voudrais par avant avoir connu son âme. Tu sais bien que chacun a des goûts tout divers, Qu'il faut à chaque esprit une sorte de vers, Et que pour bien ranger le discours et l'étude, En matière d'amour je suis un peu trop rude: Il faudrait comme Ovide avoir été piqué; On écrit aisément ce qu'on a pratiqué. Et je te jure ici sans faire le farouche, Que de ce feu d'amour aucun trait ne me touche; Je n'entends point les lois, ni les façons d'aimer, Ni comment Cupidon se mêle de charmer: Cette divinité des dieux même adorée, Ces traits d'or et de plomb, cette trousse dorée, Ces ailes, ces brandons, ces carquois, ces appas, Sont vraiment un mystère où je ne pense pas. La sotte antiquité nous a laissé des fables Qu'un homme de bon sens ne croit point recevables; Et jamais mon esprit ne trouvera bien sain Celui-là qui se paît d'un fantôme si vain, Qui se laisse emporter à des confus mensonges, Et vient même en veillant s'embarrasser de songes. Le vulgaire qui n'est qu'erreur, qu'illusion, Trouve du sens caché dans la confusion: Même des plus savants, mais non pas des plus sages, Expliquent aujourd'hui ces fabuleux ombrages. Autrefois les mortels parlaient avec les dieux, On en voyait pleuvoir à toute heure des cieux; Quelquefois on a vu prophétiser les bêtes, Les arbres de Dodone étaient aussi prophètes. Ces contes sont fâcheux à des esprits hardis, Qui sentent autrement qu'on ne faisait jadis. Sur ce propos un jour j'espère de t'écrire, Et prendre un doux loisir pour nous donner à rire; Cependant je te prie encore m'excuser, Et me laisser ainsi libre à te refuser, Me permettre toujours de te fermer l'oreille. Quand tu me prieras d'une faveur pareille. Penses-tu, quand j'aurais employé tout un jour A bien imaginer des passions d'amour, Que mes conceptions seraient bien exprimées En paroles de choix, bien mises, bien rimées, L'autre n'y trouverait, possible, rien pour lui, Tant il est malaisé d'écrire pour autrui. Après qu'à son plaisir j'aurais donné ma peine, Je sais bien que, possible, il louerait ma veine: Vraiment ces vers sont beaux, ils sont doux et coulants, Mais pour ma passion ils sont un peu trop lents; J'eusse bien désiré que vous eussiez encore Mieux loué sa beauté, car vraiment je l'honore; Vous n'avez point parlé du front, ni des cheveux, Ni de son bel esprit, seul objet de mes voeux; Tant seulement six vers encor, je vous supplie. Mon Dieu! que de travail vous donne ma folie! Il voudrait que son front fût aux astres pareil, Que je la fisse ensemble et l'Aube et le Soleil, Que j'écrive comment ses regards sont des armes, Comme il verse pour elle un océan de larmes. Ces termes égarés offensent mon humeur, Et ne viennent qu'au sens d'un novice rimeur, Qui réclame Phébus; quant à moi, je l'abjure, Et ne reconnais rien pour tout que ma nature. XXXIX. Satire première Qui que tu sois, de grâce, écoute ma satire. Si quelque humeur joyeuse autre part ne t'attire, Aime ma hardiesse, et ne t'offense point De mes vers dont l'aigreur utilement te point. Toi que les éléments ont fait d'air et de boue, Ordinaire sujet où le malheur se joue, Sache que ton filet que le destin ourdit, Est de moindre importance encor qu'on ne te dit. Pour ne te point flatter d'une divine essence, Vois la condition de ta sale naissance, Que tiré tout sanglant de ton premier séjour, Tu vois en gémissant la lumière du jour: Ta bouche n'est qu'aux cris et à la faim ouverte, Ta pauvre chair naissante est toute découverte, Ton esprit ignorant encor ne forme rien, Et moins qu'un sens brutal sait le mal et le bien. A grand-peine deux ans t'enseignent un langage, Et des pieds et des mains te font trouver l'usage. Heureux au prix de toi les animaux des champs: Ils sont les moins haïs comme les moins méchants. L'oiselet de son nid à peu de temps s'échappe Et ne craint point les airs que de son aile il frappe; Les poissons en naissant commencent à nager; Et le poulet éclos chante et cherche à manger. Nature, douce mère à ces brutales races, Plus largement qu'à toi leur a donné des grâces; Leur vie est moins sujette aux fâcheux accidents Qui travaillent la tienne au dehors et dedans; La bête ne sent point peste, guerre ou famine, Le remords d'un forfait en son corps ne la mine; Elle ignore le mal pour en avoir peur, Ne connaît point l'effroi de l'Achéron trompeur. Elle a la tête basse et les yeux contre terre, Plus près de son repos et plus loin du tonnerre; L'ombre des trépassés n'aigrit son souvenir, On ne voit à sa mort le désespoir venir; Elle compte sans bruit et loin de toute envie Le terme dont nature a limité sa vie, Donne la nuit paisible aux charmes du sommeil, Et tous les jours s'égaie aux clartés du soleil, Franche de passions et de tant de traverses Qu'on voit au changement de nos humeurs diverses. Ce que veut mon caprice à la raison déplaît; Ce que tu trouves beau, mon oeil le trouve laid; Un même train de vie au plus constant n'agrée, La profane nous fâche autant que la sacrée. Ceux qui dans les bourbiers des vices empêchés Ne suivent que le mal, n'aiment que les péchés, Sont tristes bien souvent, et ne leur est possible De consommer une heure en volupté paisible. Le plus libre du monde est esclave à son tour; Souvent le plus barbare est sujet à l'amour; Et le plus patient que le Soleil éclaire Se trouve quelquefois emporté de colère. Comme Saturne laisse et prend une saison, Notre esprit abandonne et reçoit la raison. Je ne sais quelle humeur nos volontés maîtrise Et de nos passions est la certaine crise; Ce qui sert aujourd'hui nous doit nuire demain, On ne tient le bonheur jamais que d'une main; Le destin inconstant sans y penser oblige Et nous faisant du bruit souvent il nous afflige; Les riches plus contents ne se sauraient guérir De la crainte de perdre et du soin d'acquérir. Notre désir changeant suit la course de l'âge: Tel est grave et pesant qui fut jadis volage, Et sa masse caduque, esclave du repos, N'aime plus qu'à rêver, hait le joyeux propos. Une sale vieillesse en déplaisir confite, Qui toujours se chagrine et toujours se dépite, Voit tout à contrecoeur, et ses membres cassés Se rongent de regret de ses plaisirs passés, Veut traîner notre enfance à la fin de la vie, De notre sang bouillant veut étouffer l'envie. Un vieux père rêveur aux nerfs tout refroidis, Sans plus se souvenir quel il était jadis, Alors que l'impuissance éteint sa convoitise, Veut que notre bon sens révère sa sottise, Que le sang généreux étouffe sa vigueur, Et qu'un esprit bien né se plaise à la rigueur. Il nous veut attacher nos passions humaines Que son malade esprit ne juge pas bien saines. Soit par rébellion, ou bien par une erreur, Ces repreneurs fâcheux me sont tous en horreur. J'approuve qu'un chacun suive en tout la nature: Son empire est plaisant et sa loi n'est pas dure; Ne suivant que son train jusqu'au dernier moment, Même dans les malheurs on passe heureusement. Jamais mon jugement ne trouvera blâmable Celui-là qui s'attache à ce qu'il trouve aimable, Qui dans l'état mortel tient tout indifférent; Aussi bien même fin à l'Achéron nous rend: La barque de Charon, à tous inévitable, Non plus que le méchant n'épargne l'équitable. Injuste Nautonier, hélas! pourquoi sers-tu Avec même aviron le vice et la vertu? Celui qui dans les biens a mis toute sa joie, Et dont l'esprit avare après l'argent aboie, Où qu'il tourne la terre en refendant la mer, Ses navires jamais ne puissent abîmer. L'autre qui rien du tout que les grandeurs ne prise, Et qu'un vif aiguillon de vanité maîtrise, Soit toujours bien paré, mesure tous ses pas, S'imagine en soi-même être ce qu'il n'est pas, Qu'il fasse voir un sceptre en son âme aveuglée, Et son ambition ne soit jamais réglée. Celui-ci veut poursuivre un vain titre de vent Qui pour nous maintenir nous perd le plus souvent; Il s'attache à l'honneur, suit ce destin sévère Qu'une sotte coutume ignoramment révère: De sa condition je prise le bonheur, Et trouve qu'il fait bien de mourir pour l'honneur. Un esprit enragé qui voudrait voir en guerre Pour son contentement et le ciel et la terre, Ne respire brutal que la flamme et le fer, Et qui croit que son ombre étonnera l'enfer, Qu'il emploie au carnage et la force et les charmes, Et son corps nuit et jour ne soit vêtu que d'armes. Une sauvage humeur qui dans l'horreur des bois, Des chiens avec le cor anime les abois, Son dessein innocent heureusement poursuivre En la tranquillité de cette peine oisive; Qu'il travaille sans cesse à brosser les forêts, Et jamais le butin n'échappe de ses rets. Celui qu'une beauté d'inévitable amorce Retient dans ses liens plus de gré que de force, Qu'il se flatte en sa peine, et tâche à prolonger Les soucis qui le vont si doucement ronger, Qu'il perde rarement l'objet de ce visage, Ne détourne jamais son coeur de cette image, Ne se souvienne plus du jeu, ni de la Cour, N'adore aucun des dieux qu'après celui d'amour, N'aime rien que ce joug, et toujours s'étudie A tenir en humeur sa chère maladie, Ne se trouble jamais d'aucun soupçon jaloux, Se moque des acquets d'un impuissant époux, Qu'il se trouve allégé par la moindre caresse Des fers les plus pesants dont sa rigueur le presse, Sauve les mouvements de ses affections, Ne tâche de brider jamais ses passions. Si tu veux résister, l'amour te sera pire, Et ta rébellion étendra son empire. Amour a quelque but, quelque temps de durer, Que notre entendement ne peut pas mesurer: C'est un fiévreux tourment qui travaillant notre âme, Lui donne des accès et de glace et de flamme, S'attache à nos esprits comme la fièvre au corps, Jusqu'à ce que l'humeur en soit toute dehors. Contre ses longs efforts la résistance est vaine, Qui ne peut l'éviter il doit aimer sa peine. L'esclave patient n'est qu'à demi dompté, S'il veut à sa contrainte unir sa volonté. Le sanglier enragé qui d'une dent pointue Dans son gosier sanglant mord l'épieu qui le tue, Se nuit pour se défendre, et d'un aveugle effort Se travaille lui-même, et se donne la mort. Ainsi l'homme souvent s'obstine à se détruire, Et de sa propre main il prend peine à se nuire. Celui qui de nature et de l'amour des cieux, Entrant en la lumière, est né moins vicieux, Lorsque plus son génie aux vertus le convie, Il force sa nature et fait toute autre vie: Imitateur d'autrui ne suit plus ses humeurs, S'égare pour plaisir du train des bonnes moeurs. S'il est né libéral, au discours d'un avare Il tâchera d'éteindre une vertu si rare; Si son esprit est haut, il le veut faire bas; S'il est propre à l'étude, il parle des combats. Je crois que les destins ne font venir personne En l'être des mortels qui n'ait l'âme assez bonne, Mais on la vient corrompre, et le céleste feu Qui luit à la raison ne nous dure que peu; Car l'imitation rompt notre bonne trame, Et toujours chez autrui fait demeurer notre âme. Je pense que chacun aurait assez d'esprit Suivant le libre train que nature prescrit. A qui ne sait farder ni le coeur ni la face, L'impertinence même a souvent bonne grâce. Qui suivra son génie et gardera sa foi, Pour vivre bienheureux, il vivra comme moi. XL. Satire seconde Connais-tu ce fâcheux qui contre la Fortune Aboie impudemment comme un chien à la Lune? Et qui voudrait, ce semble, en détourner le cours Par l'importunité d'un outrageux discours? D'une sotte malice en son âme il s'afflige Quand la faveur du Roi ses favoris oblige. Un homme dont le nom est à peine connu, D'un pays étranger nouvellement venu, Que la Fortune aveugle, en promenant sa roue, Tira sans y penser d'une ornière de boue Malgré toute l'envie au dessus du malheur, D'un crédit insolent gourmande la valeur; Et nous le permettons, et le Français endure Qu'à ses propres dépens cette grandeur lui dure. Nos princes autrefois étaient bien plus hardis; Où se cache aujourd'hui la vertu de jadis? Apprends, malicieux, comme tu sais mal vivre, Qu'une fortune est d'or et que l'autre est de cuivre, Que le sort a des lois qu'on ne saurait forcer, Que son compas est droit, qu'on ne le peut fausser. Nous venons tous du Ciel pour posséder la terre, La faveur s'ouvre aux uns, aux autres se resserre; Une nécessité que le Ciel établit Déshonore les uns, les autres ennoblit; Un ignoble souvent de riches biens hérite, L'autre dans l'hôpital est tout plein de mérite. Pour trouver le meilleur, il faudrait bien choisir: Ne crois point que les dieux soient si pleins de loisir. Encor si chaque infâme était marqué d'un signe, Qui de toutes vertus le fît trouver indigne, Les rois qui sous les dieux disposent du bonheur, Enrichiraient toujours le mérite et l'honneur. Que si l'âme des dieux est la même justice, Ce qui leur déplaît porte le nom de vice, Les rois qui sont leurs fils et lieutenants ici, Peuvent juger des bons et des mauvais aussi. Et sans flatter mon Roi, je trouve bien étrange Qu'un vulgaire ignorant, et tiré de la fange, Contre sa majesté se montre injurieux, Dessous ses actions portant l'oeil curieux. Quant à moi, je répute une faveur bien mise Envers le plus chétif que le Roi favorise. Quoique toujours bien pauvre, et toujours dédaigné, Sur mon esprit l'envie encor n'a rien gagné; Qu'un homme de trois jours de soie et d'or se couvre, Du bruit de sa carrosse importune le Louvre, Qu'un étranger heureux se moque des Français, Qu'il ait mille suivants, pourvu que je n'en sois. Je leur fais ce souhait en mon humeur hardie, Je ne crains point faillir quoi que ma Muse die; Ma liberté dit tout sans toutefois nommer Par une vaine aigreur ceux que je veux blâmer. Aussi n'attends jamais que je te fasse rire D'un vers que sans danger je ne saurais écrire. Ceux-là sont fols vraiment qui vendent un bon mot De cent coups de bâton que fait donner un sot. Esclaves imprudents de leur humeur mauvaise, Ne savent méditer un vers qu'il ne déplaise. Des pasquins contre aucun je ne compose ici, Et ne saurais souffrir des injures aussi. Le dieu des vers m'inspire une modeste flamme, Qui n'est propre à donner ni recevoir du blâme; Je hais la médisance et ne puis consentir De gagner avec peine un triste repentir. Chacun qui voit mes vers, s'il a les yeux d'un homme, Connaîtra son portrait combien qu'on ne le nomme. Qui ne lit ma satire, il n'en est pas tancé; Plusieurs s'en fâcheront à qui je n'ai pensé. Qui hait trop la laideur de son vilain visage, Il ne devrait jamais en regarder l'image; Qui craint d'être repris, il n'a qu'à se cacher, Et de là mon dessein n'est plus de le fâcher. XLI. Élégie Chère Philis, j'ai bien peur que tu meures Dans ce désert si triste où tu demeures. Hélas! quel sort te peut là retenir? A quoi se peut ton âme entretenir? Ta fantaisie est-elle point passée? L'aurais-tu bien encor en la pensée? Te souvient-il de la Cour ni de moi, Et de m'avoir jadis donné ta foi? S'il t'en souvient, Philis, je te conjure, Par tous les droits d'amour et de nature, Fais-moi l'honneur de t'assurer aussi Que je languis de mon premier souci. Si tu savais à quel point de folie M'a fait venir cette mélancolie, Si tu savais à quoi je suis réduit, En quel travail mon âme est jour et nuit, Quoi que t'ait dit de moi ta défiance, Ta jalousie ou ton impatience, Tu m'aimerais et sachant mes ennuis, Tu me plaindrais en l'état où je suis. Pâle, défait et sec comme une idole, Changé d'humeur, de face, de parole, Toujours je rêve en mon affliction, Sans nul désir de consolation. Je ne veux point que personne s'emploie A ranimer mon esprit ni ma joie, Car sans te faire un peu de trahison, Je ne saurais chercher ma guérison. Puisqu'il est vrai que j'ai cet avantage, Que mon service a gagné ton courage, Et que parmi tant d'aimables amants, Mon seul objet touche tes sentiments, Je serais bien d'un naturel barbare, Bien moins civil qu'un Scythe, qu'un Tartare, Si je n'aimais le bien de ton amour Plus chèrement que la clarté du jour. Le Ciel m'envoie un trait de son tonnerre, Et sous mes pieds fasse crever la terre, Dès le moment qu'un sort injurieux De ma mémoire effacera tes yeux. Hélas! comment trouverai-je en ma vie Quelque sujet qui m'en donnât envie? Quelle beauté me saurait obliger A divertir ma flamme ou la changer? Dedans la tienne, où loge ma fortune, Vénus a mis ses trois Grâces en une. Amour lui-même avec tous ses attraits, Comme il est peint dans les plus beaux portraits, Rapporte à peine une petite trace Du vif éclat qui reluit dans ta face. Et tes beaux yeux, où s'est lié mon sort, Touchent les coeurs d'un mouvement si fort Que, si le Ciel d'une pareille flamme Nous inspirait sa volonté dans l'âme, Tous les mortels d'une invincible foi Obéiraient à la divine loi. Ton front paraît comme auprès de la nue Paraît au ciel Diane toute nue: Plus uni qu'elle, et qu'on ne voit gâté D'aucune tache empreinte en sa beauté; Un teint vermeil et frais comme l'Aurore, Lorsqu'elle vient des rivages du More, Sur ton visage a semé tant d'appas Qu'il faut t'aimer ou bien ne te voir pas. Amour, sachant de quels traits est pourvue Cette beauté, s'est fait ôter la vue; Il n'ose point hasarder ses esprits A la merci du charme qui m'a pris; Et tel qu'il est, impérieux et brave, Il meurt de peur de devenir esclave. O cher tyran des hommes et des dieux! Aveugle-toi de grâce encore mieux; Demeure ainsi dans ta première crainte, Et ne la vois jamais vive ni peinte; Tu ne saurais regarder un moment De ses beautés l'ombre tant seulement, Sans t'embraser, sans trouver la ruine De ton empire en leur flamme divine. Que si l'effort de ton coeur indompté De ses appas sauvait ta liberté, Tu te plaindrais d'avoir l'âme trop dure, Et maudirais ta force et ta nature; Car le bonheur d'aimer en si bon lieu Passe la gloire et le repos d'un dieu. Que penses-tu que le Soleil est aise Lorsqu'un rayon de sa clarté la baise! Lorsque Philis regarde son flambeau D'un air joyeux, le jour en est plus beau. Et quand Philis lui fait mauvais visage, Le jour est triste et chargé de nuage; L'air, glorieux de former ses soupirs, Entre en sa bouche avecque des zéphyrs Tous embaumés des roses de l'Aurore, Et tous couverts des richesses de Flore. Zéphyr, doux vent, doux créateur des lys, S'il te souvient encore de Philis, Ranime-la, fais tant qu'elle revienne Pour te baiser, et me laisse la mienne. Mais les discours qu'on nous a fait de toi En mon esprit n'ont jamais eu de foi; Ton feint amour, tes fausses aventures Ne sont que vent et que vaines figures; Mais il est vrai que je suis bien atteint, Et que mon mal ne saurait être feint. Que plût aux dieux que le discours des fables Trouvât en moi ses effets véritables, Et que le sort me voulût transformer En quelque objet qui ne sût rien aimer! Que je mourusse ou qu'il me fût possible De devenir une chose insensible, Un vent, une ombre, une fleur, un rocher, Qu'aucun désir ne pût jamais toucher! O vous, amants, qui n'avez plus d'envie, Esprits heureux qui n'êtes plus en vie, Là-bas, noyant vos maux en vos erreurs, Vous trouvez bien plus douces vos fureurs! Tristes forçats qui remplissez ce gouffre, Souffrez-vous bien les peines que je souffre? Pâles sujets des éternelles nuits, Etes-vous bien aussi morts que je suis? O mon fidèle et mon triste génie! Quand tu verras ma trame désunie Et que mon âme ira toucher les bords De la rivière où passent tous les morts, Vole au désert où ma Philis demeure, Dis-lui qu'enfin le Ciel veut que je meute, Que la rigueur de mon injuste sort Consent enfin de me donner la mort. Tu la verras peut-être un peu touchée, Et de ma mort aucunement fâchée. Va donc, génie, il est temps de partir, Vois que mon âme est prête de sortir. Mais non, génie, arrête-toi, je rêve, Cette douleur me donne un peu de trêve; J'entends Philis, son visage me rit. Le souvenir de ses yeux me guérit. Comment, mourir? non, reprenons courage, Un teint plus vif remonte en mon visage, Ma force éteinte est prête à s'animer, Et tout mon sang vient à se rallumer. Amour m'émeut, je ne suis plus si blême, Philis m'aima que j'étais tout de même; Car je sais bien qu'encor elle verrait En mes regards des traits qu'elle aimerait. Que si l'excès de ma douleur fatale Rend quelquefois ce corps hideux et pâle, Cela, Philis, devrait plus animer Ce beau désir qui te pousse à m'aimer. Mon mal me rend ainsi désagréable, Pour trop aimer je deviens moins aimable, Ton oeil me rend ou plus laid ou plus beau, Comme il m'approche ou me tire du tombeau. XLII Enfin guéri d'une amitié funeste, A mon esprit désormais il ne reste Qu'un sentiment de juste déplaisir D'avoir langui d'un si mauvais désir. Bien malheureux d'avoir dans la pensée Le souvenir de ma fureur passée, Qui fut honteuse et dont je me repens, Dorénavant plus sage à mes dépens; Que si jamais mon jugement s'oublie Jusqu'à rentrer en semblable folie, Dieux qui vengez les crimes des humains, Punissez-moi si vous avez des mains; Si vous avez pouvoir sur la tempête, Ne la poussez ailleurs que sur ma tête. Et vous, beaux yeux, plus aimés que le jour, Qui remplissez tous mes esprits d'amour, Pour pénitence octroyez-moi de grâce, Mourant pour vous, que mon péché s'efface, Que je reprenne en vos divins appas D'un lâche crime un glorieux trépas; Et quand mon âme en vos liens captive Pour mieux souffrir obtiendra que je vive, Que le regret d'avoir été si sot, Et sans le bien de vous servir plutôt, Chaque moment reproche à mon courage Le déshonneur de mon premier servage. Faites-le donc, beaux yeux, je le consens. Mais je demande un mal que je ressens: Je suis déjà dans ce supplice même, Prêt de mourir depuis que je vous aime; Le souvenir d'avoir porté des fers Si malheureux me tient dans les enfers. A chaque fois que ce bel oeil m'envoie Ses doux regards pleins d'honneur et de joie, Où Vénus rit, où ses petits Amours Passent le temps à se baiser toujours, Les vains soupirs d'une contrainte flamme Me font ainsi discourir en mon âme. Pauvre abusé, que j'eus mauvais conseil, Que j'ai bien pris la nuit pour le soleil, Que mon esprit fut autrefois facile, Et que l'erreur me trouva bien docile, Que je fus lourd, que je fus insensé! Mon jugement en est tout offensé. Les faux attraits à qui je fis hommage Qu'ont-ils d'égal à ce divin visage? Ce n'est qu'horreur au prix de ta beauté A qui je viens donner ma liberté. Dieux, que l'Amour était bien en colère De m'obliger au souci de lui plaire, Que mes destins sont bien mes ennemis, Qui m'ont trahi de me l'avoir permis! Vous qui m'ôtez cette mauvaise envie, Qui bannissez la honte de ma vie, Chère Amarante, à qui je dois le bien D'avoir rompu cet infâme lien, Gardez qu'Amour ne me soit plus contraire, Que mon destin ne soit mon adversaire. Dites aux dieux, vous qui les gouvernez, Et leur esprit en vos yeux retenez, Que si mon âme est encore capable D'un autre amour si lâche et si coupable, Ils n'auront point de tonnerre si fort, Qui ne me donne une trop douce mort. Mais où l'Amour trouverait-il des armes? Quelle beauté lui fournira des charmes Pour dégager encore mes esprits Des beaux liens où je demeure pris? Autre que vous n'a rien que je désire, Vous êtes seule au monde que j'admire: Je vous adore et jure vos beaux yeux Qu'un paradis ne me plairait pas mieux. Que si mes voeux rendaient jamais possible Qu'à vos regards mon âme fût visible, Vous y verriez les plus beaux mouvements Qu'Amour jamais fit naître à des amants; Vous y verriez la douce frénésie Dont vous avez ma volonté saisie; Mille pensers à vos yeux inconnus D'un grand respect jusqu'ici retenus; Vous y verriez un coeur sans artifice Se présentant lui-même en sacrifice, Et qui se croit mourir assez heureux, Si vous croyez qu'il fait bien l'amoureux. Il est trop vrai, ma peine est assez claire, Et c'est en vain que je la pense taire. Qui ne connait à mes yeux languissants, A mes soupirs sans cesse renaissants, Qu'une fureur secrète me dévore, Que je n'ai su vous découvrir encore? Bien que pressé de ne la plus celer, Auprès de vous je ne saurais parler; Ce que je vois reluire en ce visage Me fait faillir la voix et le courage; Mais si je puis jamais me rassurer, Ou si je puis enfin moins soupirer, Je parlerai, je vous dirai ma peine, Qu'autre que moi jugerait inhumaine, Mais que je sens plus douce mille fois Que je ne crois la fortune des rois. XLIII Aussi souvent qu'Amour fait penser à mon âme Combien il mit d'attraits dans les yeux de ma Dame, Combien c'est de l'honneur d'aimer en si bon lieu, Je m'estime aussi grand et plus heureux qu'un dieu. Amarante, Philis, Caliste, Pasithée, Je hais cette mollesse à vos noms affectée; Ces titres qu'on vous fait avecque tant d'appas, Témoignent qu'en effet vos yeux n'en avaient pas. Au sentiment divin de ma douce furie, Le plus beau nom du monde est le nom de Marie; Quelque souci qui m'ait enveloppé l'esprit, En l'oyant proférer, ce beau nom me guérit, Mon sang en est ému, mon âme en est touchée Par des charmes secrets d'une vertu cachée. Je la nomme toujours, je ne m'en puis tenir, Je n'ai dedans le coeur autre ressouvenir. Et ne connais plus rien, je ne vois plus personne, Plût à Dieu qu'elle sût le mal qu'elle me donne; Qu'un bon ange voulût examiner mes sens, Et qu'il lui rapportât au vrai ce que je sens, Qu'Amour eût pris le soin de dire à cette belle Si je suis un moment sans soupirer pour elle, Si mes désirs lui font aucune trahison, Si je pensai jamais à rompre ma prison. Je jure par l'éclat de ce divin visage, Que je serais marri de devenir si sage. En l'état où je suis, aveugle et furieux, Tout bon avis me choque et m'est injurieux. Quand le meilleur ami que je pourrais avoir, Touché du sentiment de ce commun devoir, A m'ôter cet amour emploierait sa peine, Il n'aurait travaillé que pour gagner ma haine; En telle bienveillance un dieu m'offenserait, Et je me vengerais du bien qu'il me ferait. Qui me veut obliger, il faut qu'il me trahisse, Qu'il prenne son plaisir à voir que je périsse. Honorez mes fureurs, vantez ma lâcheté, Méprisez devant moi l'honneur, la liberté; Consentez que je pleure, aimez que je soupire, Et vous m'obligerez de plus que d'un empire. Mais non, reprochez-moi ma honteuse douleur, Dites combien l'amour m'apporte de malheur, Que pour un faux plaisir je perds ma renommée, Que mes esprits n'ont plus leur force accoutumée, Que je deviens fâcheux, sans courage, et brutal: Bref, que pour cet amour tout m'est rendu fatal. Faites-le pour tuer l'ardeur qui me consume, Car je connais qu'ainsi ma flamme se rallume; Plus on presse mon mal, plus il fuit au dedans, Et mes désirs en sont mille fois plus ardents. A l'abord d'un censeur je sens que mon martyre, De dépit et d'horreur dans mes os se retire. Amour ne fait alors que renforcer ses traits, Et donne à ma maîtresse encore plus d'attraits. Ainsi je trouve bon que chacun me censure, Afin que mon tourment davantage me dure. Pour conserver mon mal je fais ce que je puis, Et me croyant heureux sans doute je le suis: Je ne recherche point de dieux ni de fortune, Ce qu'ils font ou dessous ou par dessus la Lune Pour le bien des mortels, tout m'est indifférent, Excepté le plaisir que ma peine me rend. Je crois que mon servage est digne de louange, Je crois que ma maîtresse est belle comme un ange, Qu'elle mérite bien d'avoir lié ma foi, S'il est vrai que son âme ait de l'amour pour moi; Elle me l'a juré, la promesse est un gage Où la foi tient le coeur avecque le langage. Je suis bien peu dévot d'avoir quitté ses yeux, Je suis trop nonchalant d'un bien si précieux. Je ne devrais jamais éloigner ce visage Qu'après que de mes sens j'aurai perdu l'usage; Aussi bien mes esprits loin de ses doux regards, N'ont que mélancolie et mal de toutes parts; Le seul ressouvenir des beautés de ma Dame Est l'unique entretien qui réjouit mon âme. Mais si les immortels me font jamais avoir, Au moins avant mourir, l'honneur de la revoir, Quelque nécessité que le Ciel me préscrive, Quelque si grand malheur qui jamais m'en arrive, Je me suis résolu d'attendre que le sort Auprès de ses beautés fasse venir ma mort. Si tandis je souffrais le coup des destinées, J'aurais bien du regret à mes jeunes années, Mon ombre ne ferait qu'injurier les dieux, Et plaindre incessamment l'absence de vos yeux. XLIV. Élégie Mon âme est triste et ma face abattue, Je n'en puis plus, ta disgrâce me tue. Crois que je t'aime et que pour te fâcher J'ai ton plaisir et mon repos trop cher; Que si je viens jamais à te déplaire, Je ne veux point que le Soleil m'éclaire; Et si les dieux ont si peu de pitié Que de m'ôter un jour ton amitié, Il ne faut point d'autre coup de tonnerre Pour me bannir du ciel et de la terre. Hier, pressé bien fort de ma douleur, En soupirant mon innocent malheur, Je suppliais Lysandre de te dire Que ton courroux au désespoir me tire, Et si bientôt il ne s'en va cesser, Tu n'auras plus à qui te courroucer, Car mon esprit, consumé de ta haine, Ne peut souffrir davantage de peine. Sans plus de mal, je connais bien pourquoi Ton doux regard s'est détourné de moi, Et que ma faute est assez pardonnable, Ou tu rendras ton amitié coupable. Vois donc, de grâce, avant que te venger, Que ton amour ou mon crime est léger, Que j'ai du droit assez pour me défendre, Si tu ne prends plaisir de me reprendre: Car, en tel cas, je me veux accuser, Et mon pardon moi-même refuser. Je dirai tout pour flatter ta colère: J'ai, si tu veux, assassiné mon père, Médit des dieux, empoisonné l'autel, J'ai plus failli que ne peut un mortel. Mais si jamais tu me donnais licence De te presser à bien voir mon offense, Je jugerais que je suis trop puni Pour un moment de ta grâce banni. Lorsque le Ciel de tes faveurs me prive, Comment crois-tu, mon ange, que je vive? Ce qui me plaît de tous côtés me fuit, En toutes parts tout me choque et me nuit; Je ne vois rien que des objets funèbres; Comme mes yeux, mon âme est en ténèbres; Mon âme porte un vêtement de deuil; Tous mes esprits sont comme en un cercueil. Lors ma mémoire est toute ensevelie, Mon jugement suit ma mélancolie; Tantôt je prends le soir pour le matin, Tantôt je prends le grec pour le latin; Soit vers ou prose, à quoi que je travaille Je ne puis rien imaginer qui vaille. Prends en pitié, redonne la clarté A mon esprit, rends-lui la liberté. Que me veux-tu? Je confesse mon crime; J'ai mérité que le foudre m'abîme; Puisqu'il te plaît, je t'ai manqué de foi: Je me repens, et je ne sais pourquoi. Il est bien vrai qu'aux yeux du populaire Ce que j'ai fait paraîtra téméraire, Et me traitant comme un esprit abject, Ce long courroux semble avoir du sujet. Mais si tu veux considérer encore Ce que je suis, à quel point je t'honore, A quel degré mon amitié s'étend, Ce souvenir ne t'ennuiera pas tant. Je ne veux point m'aider de mon mérite Pour excuser ma faute qui t'irrite, Ni, mendiant un étranger appui, Devoir ma paix à la fureur d'autrui. Il ne faut point qu'autre que moi te trace Honteusement un retour à ta grâce: Si c'est Lysandre à qui je dois ce bien, Mon repentir ne m'a servi de rien; Si c'est lui seul pour qui tu me pardonnes, C'est désormais à lui que tu me donnes, Et que tu veux laisser à sa merci De me sauver et de me perdre aussi. Mais s'il te reste encore quelque flamme Des beaux désirs que je t'ai vu dans l'âme, Si tu n'as point perdu cette bonté, Si tu n'as point changé de volonté, Je suis certain que tu seras bien aise Qu'autre que toi ton coeur ne me rapaise; Et je serais marri qu'autre que nous Eût jamais su ma faute et ton courroux. Tu me diras que ta haine était feinte, Qu'en ce dépit ton âme était contrainte, Que tu voulais éprouver seulement Si ton courroux me pressait mollement, Si le refus de ta douce caresse M'obligerait à changer de maîtresse. Lors, par le Ciel, par l'honneur de ton nom, Par tes beaux yeux, je jurerai que non; Que l'amitié de tous les rois du monde, Tous les présents de la terre et de l'onde, L'amour du Ciel, la crainte des enfers, Ne me sauraient faire quitter mes fers, Ne me sauraient arracher du courage Ce bel esprit et ce divin visage. Comme les coeurs se plaisent à l'amour, Comme les yeux sont aises d'un beau jour, Comme un printemps tout l'univers recrée, Ainsi l'éclat de ta beauté m'agrée. L'eau de la Seine arrêtera son flux, Le temps mourra, le ciel ne sera plus, Et l'univers aura changé de face Auparavant que cette humeur me passe. XLV. Ode L'infidélité me déplaît, Et mon amour juge qu'elle est Le plus noir crime de la terre. Lorsque les dieux firent venir Les premiers éclats du tonnerre, Ce ne fut que pour la punir. La déesse qui fait aimer, Des flots de l'inconstante mer Sortit à la clarté du monde. Or, Vénus, si ton doux flambeau Fût venu d'ailleurs que de l'onde, Sans doute il eût été plus beau. Ce qu'un hiver a fait mourir, Un printemps le fait refleurir, Le destin change toute chose, Mon amitié tant seulement, Vos beaux lys et vos belles roses, Dureront éternellement. XLVI. Ode Enfin mon amitié se lasse, Je suis forcé de me guérir, L'amour qui me faisait périr, Tous les jours peu à peu se passe. J'ai rappelé mon jugement, J'ai fait voeu d'aimer sagement, Je rougis de ma servitude, Et proteste devant les dieux Que je hais ton ingratitude Plus que je n'ai chéri tes yeux. Je n'ai plus le soin de te plaire, Mes charmes sont évanouis, Désormais je me réjouis De ta haine et de ta colère. Cette lâcheté d'endurer Ne me saurait durer: Je veux être exempt de souffrance Aussi bien que toi de pitié, Et vivre avec l'indifférence Dont tu traites mon amitié. Jamais douleur insupportable Jusques à mon mal n'empira; Jamais esprit ne soupira D'un travail si peu profitable: Je vis trop amoureusement, Je sers trop malheureusement, Ma belle ne veut point entendre Le mal qu'elle me fait sentir, Et me défend de rien prétendre Que la honte et le repentir. O mes dieux! ô mon influence! Regardez la peine où je suis; Sans faire un crime je ne puis Espérer une récompense. O dieux qui gouvernez nos coeurs, Si vous n'êtes des dieux moqueurs, Ou des dieux sans miséricorde, Remettez-moi dans ma maison; Ou faites enfin qu'on m'accorde Ou la mort ou la guérison. XLVII. Ode Je n'ai repos ni nuit ni jour, Je brûle, je me meurs d'amour, Tout me nuit, personne ne m'aide, Le mal m'ôte le jugement, Et plus je cherche de remède, Moins je trouve d'allégement. Je suis désespéré, j'enrage, Qui me veut consoler m'outrage, Si je pense à ma guérison, Je tremble de cette espérance, Je me fâche de ma prison, Et ne crains que ma délivrance. Orgueilleuse et belle qu'elle est, Elle me tue, elle me plaît, Ses faveurs qui me sont si chères, Quelquefois flattent mon tourment, Quelquefois elle a des colères Qui me poussent au monument. Mes amoureuses fantaisies, Mes passions, mes frénésies, Qu'ai-je plus encore à souffrir? Dieux, destins, amour, ma maîtresse, Ne dois-je jamais ni guérir, Ni mourir du trait qui me blesse? Mais suis-je point dans un tombeau? Mes yeux ont perdu leur flambeau, Et mon âme Iris l'a ravie, Encor voudrais-je que le sort Me fît avoir plus d'une vie Afin d'avoir plus d'une mort. Plût aux dieux qui me firent naître, Qu'ils eussent retenu mon être Dans le froid repos du sommeil, Que ce corps n'eût jamais eu d'âme, Et que l'Amour ou le Soleil Ne m'eussent point donné leur flamme. Tout ne m'apporte que du mal, Mon propre démon m'est fatal, Tous les astres me sont funestes, J'ai beau recourir aux autels, Je sens que pour moi les célestes Sont faibles comme les mortels. O destins! tirez-moi de peine, Dites-moi si cette inhumaine Consent à mon affliction: Je bénirai son injustice, Et n'aurai d'autre passion Que de courir à mon supplice. Las! je ne sais ce que je veux, Mon âme est contrainte à mes voeux, Ce que je crains je le demande, Je cherche mon contentement, Et quand j'ai du mal j'appréhende Qu'il finisse trop promptement. XLVIII. Ode Dis-moi, Tircis, sans vanité, Remarques-tu que la beauté, Qui tient ton esprit et ta vie, Ait pour toi quelque peu d'amour? Connais-tu bien qu'elle ait envie De te le témoigner un jour? Elle est si parfaite et si belle Que sans blâme d'être cruelle Elle peut détourner ses yeux Des mortels et de leurs offrandes, Et même refuser aux dieux L'amitié que tu lui demandes. Mais faut-il aussi avouer Que tout ce qu'on saurait louer, En tes perfections abonde, Et qu'elle se doit estimer La première beauté du monde Parce que tu la veux aimer? S'il est vrai qu'une même flamme Vous ait mis des désirs dans l'âme, Je te loue d'être amoureux, Tu fais bien d'essuyer tes larmes, Et de te croire bien heureux Depuis qu'on a quitté les armes. Que ton amour eut de profit Du monstre que le Roi défit! Tout le monde allait à la guerre, Et chacun s'étonnait de voir Le plus brave homme de la terre Si paresseux à ce devoir. Je disais, pâlissant de honte: Il n'a qu'une valeur trop prompte, Mais ce courage est endormi, C'est en vain que l'honneur le presse, Il hait trop peu cet ennemi, Et chérit trop cette maîtresse. XLIX. Ode Un corbeau devant moi croasse, Une ombre offusque mes regards, Deux belettes et deux renards Traversent l'endroit où je passe, Les pieds faillent à mon cheval, Mon laquais tombe du haut mal, J'entends craqueter le tonnerre, Un esprit se présente à moi, J'ois Charon qui m'appelle à soi, Je vois le centre de la terre. Ce ruisseau remonte en sa source, Un boeuf gravit sur un clocher, Le sang coule de ce rocher, Un aspic s'accouple d'une ourse, Sur le haut d'une vieille tour Un serpent déchire un vautour, Le feu brûle dedans la glace, Le Soleil est devenu noir, Je vois la Lune qui va choir, Cet arbre est sorti de sa place. L. Sonnet Si j'étais dans un bois poursuivi d'un lion, Si j'étais à la mer au fort de la tempête, Si les dieux irrités voulaient presser ma tête Du faix du mont Olympe et du mont Pélion, Si je voyais le jour que vit Deucalion Où la mort ne cuida laisser homme ni bête, Si pour me dévorer je voyais toute prête La rage des flambeaux qui brûlaient Ilion, Je verrais ces dangers avecque moins d'ennui Que les maux violents que je souffre aujourd'hui Pour un mauvais regard que m'a donné mon ange. Je vois déjà sur moi mille foudres pleuvoir, De la mort de son fils Dieu contre moi se venge Depuis que ma Philis se fâche de me voir. LI. Sonnet Les Parques ont le teint plus gai que mon visage, Je crois que les damnés sont plus heureux que moi; Aussi le vieux tyran qui leur donne la loi, Des peines que je sens n'a jamais eu l'usage. Les jours les plus sereins pour moi sont pleins d'orage, Les objets les plus beaux pour moi sont pleins d'effroi, Et du plus doux accueil que me fasse le Roi, Mon esprit insensé croit souffrir un outrage. Ton injuste mépris m'a fait cette douleur, Depuis incessamment je rêve à mon malheur, Et rien plus que la mort ne me peut faire envie. Voyez, si mon malheur s'obstine à me punir, Je pense que la mort refuse de venir Parce qu'elle n'est point si triste que ma vie. LII. Sonnet Qui que tu sois, bien grand et bien heureux sans doute, Puisque Deheins en parle, et qu'il t'estime tant, Vois la troupe des Soeurs qui se dispose toute A courre avecque toi sur l'empire flottant. Thétis ne frappera ta nef qu'en la flattant, Tu choisiras les vents, et la céleste voûte, De tous ses feux joyeux sur ton chef éclatant, Caressera tes yeux et guidera ta route. Quelque terre inconnue où tu viendras à bord, Tes vers connus partout seront ton passeport. Mais non, ne les prends pas avecque toi dans l'onde: Le Soleil, qui ne vit jamais rien de si beau, Enchanté, parmi nous s'amuserait dans l'eau, Et d'une longue nuit aveuglerait le monde. LIII. Sonnet Ton orgueil peut durer au plus deux ou trois ans: Après cette beauté ne sera plus si vive, Tu verras que ta flamme alors sera tardive, Et que tu deviendras l'objet des médisants. Tu seras le refus de tous les courtisans, Les plus sots laisseront ta passion oisive, Et les désirs honteux d'une amitié lascive Tenteront un valet à force de présents. Tu chercheras à qui te donner pour maîtresse, On craindra ton abord, on fuira ta caresse, Un chacun de partout te donnera congé. Tu reviendras à moi, je n'en ferai nul compte, Tu pleureras d'amour, je rirai de ta honte: Lors tu sera punie, et je serai vengé. LIV. Sonnet Vos rigueurs me pressaient d'une douleur si forte Que si votre présent, reçu si chèrement, Encore un jour ou deux eût tardé seulement, Vous n'eussiez obligé qu'une personne morte. Jamais esprit ne fut travaillé de la sorte, Tout ce que je faisais aigrissait mon tourment, Et pour me secourir j'essayais vainement Tout ce que la raison aux plus sages apporte. Enfin, ayant baisé dans ce don précieux La trace de vos mains et celle de vos yeux, J'ai repris ma santé plus qu'à demi ravie. Cloris, vous êtes bien maîtresse de mon sort, Car ayant eu pouvoir de me donner la vie, Vous avez bien pouvoir de me donner la mort. LV. Sonnet Depuis qu'on m'a donné licence d'espérer, Je me trouve obligé d'aimer ma servitude; Je n'accuserai plus Cloris d'ingratitude, Puisqu'elle me permet l'honneur de l'adorer. Je crois qu'après cela tout me doit prospérer, Que mon amour sera franc de sollicitude, Et que le sort humain n'a point d'inquiétude Dont mes félicités se puissent altérer. J'espère désormais de vivre sans envie Parmi tous les plaisirs que peut donner la vie: Je vois mes plus grands maux entièrement guéris. Mon âme, moque-toi des feux que tu soupires; J'espère des trésors, j'espère des empires, Et si n'espère rien que de servir Cloris. LVI. Sonnet Me dois-je taire encore, Amour, quelle apparence? Jamais esprit ne fut forcé comme le mien: Il faut ou dénouer ou rompre ce lien, Et d'un dernier effort tenter ma délivrance. Trop de discrétion nuit à mon espérance; Enfin je veux savoir ou mon mal ou mon bien, Et quitter ce respect qui ne sert plus de rien Que d'un sot exercice à ma persévérance. Mon amour ne veut plus servir si lâchement, Elle ôtera bientôt ce faible empêchement, Rien plus ne me saurait obliger à me taire. Philis se rit d'un mal qu'elle me voit celer, Et me juge un enfant qui ne saurait rien faire, Puisque comme un enfant je ne saurais parler. LVII. Sonnet L'autre jour, inspiré d'une divine flamme, J'entrai dedans un temple où, tout religieux, Examinant de près mes actes vicieux, Un repentir profond fit respirer mon âme. Tandis qu'à mon secours tous les dieux je réclame, Je vois venir Philis; quand j'aperçus ses yeux, Je m'écriai tout haut: Ce sont ici mes dieux, Ce temple, cet autel appartient à ma Dame. Les dieux, injurieux de ce crime d'amour, Conspirent par vengeance à me ravir le jour; Mais que sans plus tarder leur flamme me confonde! O mort, quand tu voudras je suis prêt à partir; Car je suis assuré que je mourrai martyr Pour avoir adoré le plus bel oeil du monde. LVIII. Sonnet Si quelquefois Amour permet que je respire, Et que pour un moment j'écoute ma raison, Mon esprit aussitôt pense à ma guérison, Tâchant de m'affranchir de ce fâcheux empire. Il est vrai que mon mal ne peut devenir pire, Qu'un esclave serait honteux de ma prison, Et que les plus damnés à ma comparaison Trouveraient justement des matières pour rire. Cloris d'un oeil riant et d'un coeur sans remords, Me tient dans des tourments pires que mille morts, Sans espoir que jamais sa cruauté s'amende. Hélas! après avoir à mes douleurs songé, Je voudrais me résoudre à demander congé, Mais j'ai peur d'obtenir le don que je demande. LIX. Sonnet Quelque si doux espoir où ma raison s'appuie, Un mal si découvert ne se saurait cacher; J'emporte malheureux, quelque part où je fuie, Un trait qu'aucun secours ne me peut arracher. Je viens dans un désert mes larmes épancher, Où la terre languit, où le Soleil s'ennuie, Et d'un torrent de pleurs qu'on ne peut étancher Couvre l'air de vapeurs et la terre de pluie. Parmi ces tristes lieux traînant mes longs regrets, Je me promène seul dans l'horreur des forêts, Où le funeste orfraie et le hibou se perchent. Là le seul réconfort qui peut m'entretenir, C'est de ne craindre point que les vivants me cherchent Où le flambeau du jour n'osa jamais venir. LX. Sonnet Je passe mon exil parmi de tristes lieux, Où rien de plus courtois qu'un loup ne m'avoisine, Où des arbres puants fourmillent d'écurieux, Où tout le revenu n'est qu'un peu de résine, Où les maisons n'ont rien plus froid que la cuisine, Où le plus fortuné craint de devenir vieux, Où la stérilité fait mourir la lésine, Où tous les éléments sont mal voulus des cieux. Où le Soleil, contraint de plaire aux destinées, Pour étendre mes maux allonge ses journées, Et me fait plus durer le temps de la moitié; Mais il peut bien changer le cours de sa lumière, Puisque le Roi perdant sa bonté coutumière A détourné pour moi le cours de sa pitié. LXI. Sonnet Courtisans, qui passez vos jours dans les délices, Qui n'éloignez jamais la demeure des rois, Qui ne savez que c'est de la rigueur des lois, Vous seuls à qui le Ciel a caché ses malices. Si vous trouvez mauvais qu'au fort de mes supplices, Les soupirs et les pleurs m'échappent quelquefois, Parlez à ces rochers, venez dedans ces bois, Qui de mon désespoir vont être les complices. Vous verrez que mes maux sont sans comparaison, Et que j'invoque en vain le temps et la raison Aux tourments infinis que le destin m'ordonne; Je sens de tous côtés mon esprit assailli; Pourquoi veux-je espérer aussi qu'on me pardonne? On ne pardonne point à qui n'a point failli. LXII. Sonnet Esprits qui connaissez le cours de la nature, Vous seuls à qui le Ciel apprend sa volonté, Et dont les sentiments trouvent de la clarté Dans la plus noire nuit d'une chose future; Célestes qui voyez mon âme à la torture, Qui savez le dédale où le sort m'a jeté; Quand est-ce que je dois ravoir ma liberté? Dites-moi, qui de vous entend mon aventure? Ange, qui que tu sois, veuille songer à moi; Et lorsque tu seras de garde auprès du Roi, De qui le coeur dévot est toujours en prière, Arrête-moi le cours de son inimitié, Et dis-lui que s'il veut exercer sa pitié, Il n'en trouva jamais de si belle matière. LXIII. Sonnet Vous dont l'âme divine aspire aux choses saintes, Et que le Ciel a fait l'objet de son amour, Verserez-vous des pleurs, et ferez-vous des plaintes, Quand pour l'amour de Dieu vous laisserez le jour? Les coupables esprits ont toujours mille craintes Lorsqu'il leur faut quitter ce vicieux séjour, Et leurs yeux criminels avecque des contraintes, Approchent de l'éclat de la céleste cour. Mais votre époux, qui sut parfaitement bien vivre, S'est plu dans les assauts que le trépas nous livre: Il est dedans le Ciel où vous irez aussi; Il est où vos pensers incessamment séjournent. Pourquoi donc voulez-vous que ses esprits retournent? Ils sont plus avec vous que s'ils étaient ici. LXIV. Épigramme Cette femme a fait comme Troie: De braves gens sans aucun fruit Furent dix ans à cette proie, Un cheval n'y fut qu'une nuit. LXV. Épigramme Je doute que ce fils prospère, Mars et l'Amour en sont jaloux, Parce qu'il est beau comme vous Et courageux comme son père. LXVI. Épigramme Grâce à ce comte libéral, Et à la guerre de Mirande: Je suis poète et caporal, O dieux, que ma fortune est grande! O combien je reçois d'honneur Des sentinelles que je pose! Le sentiment de ce bonheur Fait que jamais je ne repose: Si je couche sur le pavé, Je n'en suis que plus tôt levé; Parmi les troubles de la guerre Je n'ai point un repos en l'air: Car mon lit ne saurait branler Que par un branlement de terre. LXVII. Sur le ballet du Roi. Le forgeron pour le Roi Je ne suis point industrieux Comme ce forgeron des dieux, Dont les subtilités nuisibles Pour un chef-d'oeuvre de son art, Dessous des filets invisibles Firent voir qu'il était cornard. Cet infâme aux creux étnéans Dessus les tombeaux des Géants, Enivré de souffre et de flamme, Forgeait des armes pour autrui, Cependant que Mars et sa femme Faisait des forgerons pour lui. Je suis un forgeron nouveau, Qui sans enclume et sans marteau Forge un tonnerre à ma parole, Et du seul regard de mes yeux, Fais partir un éclair qui vole, Plus puissant que celui des cieux. Les plus rebelles des humains, Subjugués des traits de mes mains, Ont fait émerveiller l'Europe, Et Vulcain avoue aisément De n'avoir jamais vu Cyclope Battre le fer si rudement. Le dard qu'amour me fait forger, Sans déplaisir et sans danger, Pénètre au fond de la pensée, Et la dame qu'il veut toucher En est si doucement blessée, Qu'elle n'en peut haïr l'archer. Mais les flèches de mon courroux, Fatales qu'elles sont à tous, Font trembler le dieu de la guerre, Et rien ne l'a fait habiter Dans un ciel si loin de la terre Que le soin de les éviter. LXVIII. Pour Monseigneur le duc de Luynes. Apollon en Thessalie Éloigné du céleste empire, Et du siège de la clarté, N'attendez point que je soupire; Car les faveurs du Roi dont je suis arrêté, Font que mon destin n'est pas pire, Et que j'ai plus d'honneur et plus de liberté. Au ravissement qui me reste Parmi ces agréables lieux, Je crois que la maison céleste Ne se doit point nommer la demeure des dieux; Pour moi je la juge funeste, Et ce nouveau séjour me plaît mille fois mieux. Ce Prince a les vertus parfaites, Ses appas ont gagnés ma foi; Jupiter fait bien les tempêtes, Et quoique les mortels tremblent dessous sa loi, On ne célèbre point ses fêtes Avec tant de respect qu'on sert ce jeune Roi. A voir comme quoi tout succède A ses desseins aventureux, Et qu'on ne sait point de remède Pour ceux que sa colère a rendu malheureux; Sa faveur, à qui la possède, Rend le sort à son gré propice ou rigoureux. LXIX. Un berger prophète Je vis dans ces lieux innocents, Où les esprits les plus puissants, Quittant leurs grandeurs souveraines, Suivent ma prophétique voix Dans le silence de nos bois Et dans le bruit de nos fontaines. Ici mon désir est ma loi, Mon entendement est mon roi, Je préside à mes aventures; Et comme si quelqu'un des dieux M'eût prêté son âme et ses yeux, Je comprends les choses futures. J'ai vu quand des esprits mutins Sollicitaient nos bons destins A quitter le soin de la France, Et deviné que leur malheur Trouverait dans notre valeur Le tombeau de leur espérance. Je vois qu'un jeune potentat Bornera bientôt son état Du plus large tour de Neptune, Et son bonheur sans être vain Pourra voir avecque dédain Les caresses de la Fortune. LXX. Apollon champion Moi de qui les rayons font les traits du tonnerre, Et de qui l'univers adore les autels; Moi dont les plus grands dieux redouteraient la guerre, Puis-je sans déshonneur me prendre à des mortels? J'attaque malgré moi leur orgueilleuse envie, Leur audace a vaincu ma nature et le sort; Car ma vertu qui n'est que pour donner la vie, Est aujourd'hui forcée à leur donner la mort. J'affranchis mes autels de ces fâcheux obstacles, Et foulant ces brigands que mes traits vont punir, Chacun dorénavant viendra vers mes oracles, Et préviendra le mal qui lui peut advenir. C'est moi qui pénétrant la dureté des arbres, Arrache de leur coeur une savante voix, Qui fais taire les vents, qui fais parler les marbres, Et qui trace au destin la conduite des rois. C'est moi dont la chaleur donne la vie aux roses, Et fais ressusciter les fruits ensevelis, Je donne la durée et la couleur aux choses, Et fais vivre l'éclat de la blancheur des lys. Si peu que je m'absente, un manteau de ténèbres Tient d'une froide horreur ciel et terre couverts, Les vergers les plus beaux sont des objets funèbres, Et quand mon oeil est clos tout meurt en l'univers. LXXI. Ballet. Vénus aux Reines Lorsque je sortis de la mer Moins couverte d'eau que de flammes, La beauté qui me fait aimer, Me destina reine des âmes, Et me dit que je céderai A vos yeux qu'elle a fait mes rois. Le Soleil montrant son flambeau Par Cythère et par Amathonte, Lorsqu'il eut vu le mien si beau, Il faillit à mourir de honte; Mais vous emportez aujourd'hui L'avantage que j'eus sur lui. L'étonnement qu'il eut aux cieux Lorsque je me levai de l'onde, Je le ressens devant vos yeux, Qui sont les plus beaux yeux du monde: Astres des esprits bienheureux, Dont mes Amours sont amoureux. Mes petits Amours, mes appas, Et mes grâces les plus parfaites, Belles reines, sont-elles pas Aux mêmes places où vous êtes? Je sais que véritablement Votre cour est leur élément. Les bords de Chypre, où mon autel Autrefois en si belle estime M'avait rendu chaque mortel Tributaire d'une victime, Sont déserts à cause de vous Qui recevez les voeux de tous. Ces princes qu'un devoir d'amour Retenait en ma servitude, Lassés d'un si mauvais séjour, En ont fait une solitude, Et rendent à vos majestés Mon empire et leurs libertés. Leur coeur dégoûté de mes lois, Aussi bien que de mon visage, Demande à captiver des rois Quelque plus glorieux servage: Vous seules avez des liens Plus honorables que les miens. Vos beautés font qu'avec raison Ces princes m'ont été rebelles; Craignez la même trahison Quand vous ne serez plus si belles; Mais si c'est par là seulement, Ils sont serfs éternellement. LXXII. Les Nautoniers Les Amours plus mignards à nos rames se lient, Les Tritons à l'envi nous viennent caresser, Les vents sont modérés, les vagues s'humilient Par tous les lieux de l'onde où nous voulons passer. Avec notre dessein va le cours des étoiles, L'orage ne fait point blêmir nos matelots, Et jamais alcyon sans regarder nos voiles Ne commit sa nichée à la merci des flots. Notre Océan est doux comme les eaux d'Euphrate, Le Pactole, le Tage, est moins riche que lui, Ici jamais nocher ne craignit le pirate, Ni d'un calme trop long ne ressentit l'ennui. Sous un climat heureux, loin du bruit du tonnerre, Nous passons à loisir nos jours délicieux, Et là jamais notre oeil ne désira la terre, Ni sans quelque dédain ne regarda les cieux. Agréables beautés pour qui l'Amour soupire, Eprouvez avec nous un si joyeux destin, Et nous dirons partout qu'un si rare navire Ne fut jamais chargé d'un si rare butin. LXXIII. Les Princes de Chypre Les lieux que nous avons laissés Sont beaucoup plus heureux qu'autres lieux de la terre; Le dégoût de la paix, ni le peur de la guerre, Jamais ne les a menacés. Mars arrivant à la contrée, Que notre éloignement convertit en déserts, Hait le fer et la flamme, et veut que les baisers Fassent l'honneur de son entrée. Chypre ne se peut estimer, Ses rivages féconds que Neptune environne, Sont au milieu des flots la plus belle couronne Que porte le roi de la mer. Cupidon y est sans malice; Les plus grandes beautés ont le plus d'amitié; Là jamais un esprit qui manque de pitié Ne saurait manquer de supplice. Les plaisirs y sont en vigueur; La loi de l'hyménée aux désirs asservie Dans les contentement de notre douce vie, Ne mêla jamais sa rigueur. Comme les dieux en leur empire, De tout ce qu'il nous plaît nous nous rendons épris; Et pour une beauté qui n'a que du mépris, Jamais notre âme ne soupire. Ce qu'Amour fait dessous les eaux Est une loi pour nous que le Ciel même ordonne, Accordant à nos feux la liberté qu'il donne A l'innocence des oiseaux. Autour de nos fontaines vives, Toutes peintes d'azur et de rayons du jour, Les zéphyrs et les eaux parlent toujours d'amour Aux Nymphes de ces belles rives. Notre ciel est toujours serein, Notre joyeux destin n'est jamais en disgrâce, Et chez nous le Soleil ne voit aucune trace Du siècle de fer ou d'airain. Nous n'oyons point le bruit des Syrtes, Le plus frêle vaisseau se moque des rochers, Trouve le vent facile et conduit les nochers Jusqu'à l'ombrage de nos myrtes. Nous ne voyons jamais pleuvoir, Si ce n'est des rubis échappés à l'Aurore, Que nos champs glorieux plus ennoblis encore Daignent à peine recevoir. Notre sort, aux dieux admirable, Lorsqu'un renom meilleur nous a parlé de vous, A perdu son estime, et s'est rendu jaloux Du vôtre encor plus désirable. Aux pieds de votre Majesté, Nos Grandeurs, méprisant leur première puissance, Mettent au seul honneur de votre obéissance, Tout l'espoir qui leur est resté. Au nombre des sujets de France, Aujourd'hui bien heureux nous nous venons ranger, Et notre masque ôté de ce front étranger Nous ôtera la différence. LXXIV Le plus aimable jour qu'ait jamais eu le monde, Le plus riche printemps que le Soleil ait vu, Celui de nos amours, d'attraits le mieux pourvu, Ni toutes les beautés de la fille de l'onde, Ce que donne Apollon pour embellir sa soeur, Aux grâces de vos yeux à peine s'accompare, Ni toutes ces fleurs d'or dont l'Aurore se pare, Quand elle va baiser son amoureux chasseur. LXXV Qui voudra pense à des empires, Et avecque des voeux mutins S'obstine contre ses destins, Qui toujours lui deviennent pires; Moi je demande seulement, Du plus sacré voeu de mon âme, Qu'il plaise aux dieux et à Madame, Que je brûle éternellement. LXXVI Mon frère je me porte bien, La Muse n'a souci de rien, J'ai perdu cette humeur profane, On me souffre au coucher du Roi, Et Phébus tous les jours chez moi A des manteaux doublés de panne. Mon âme incague les destins, Je fais tous les jours des festins; On me va tapisser ma chambre, Tous mes jours sont des mardi-gras, Et je ne bois point l'hypocras S'il n'est fait avecque de l'ambre. Seconde partie Au lecteur Ceux qui veulent ma perte en font courir de si grands bruits que j'ai besoin de me montrer publiquement, si je veux qu'on sache que je suis au monde. Je ne produis point ici l'impression d'un travail si petit et si désavantageux à ma mémoire afin qu'on le voie, mais afin qu'il fasse voir que Dieu veut que je vive, et que le Roi souffre que je sois à la Cour. Il semble que je fasse une imprudence de me plaindre de mon malheur, d'autant que c'est le divulguer. J'ai assez d'adresse pour m'en taire, s'il y avait encore quelqu'un à le savoir; mais il ne se trouve plus personne à qui je ne doive satisfaction de ma vie, dont les mauvais et les faux bruits ont rendu les meilleurs actions scandaleuses à tout le monde. Je crains que mon silence ne fasse mon crime: car, si je ne repousse la calomnie, il semble que ma conscience ne l'ose désavouer. On a suborné des imprimeurs pour mettre au jour, en mon nom, des vers sales et profanes, qui n'ont rien de mon style ni de mon humeur. J'ai voulu que la justice en sût l'auteur pour le punir. Mais les libraires n'en connaissent, à ce qu'ils disent, ni le nom ni le visage, et se trouvent eux-mêmes en la peine d'être châtiés pour cet imposteur. Les juges les ont voulu traiter avec toute la sévérité que mon bon droit leur a demandée; mais le pouvoir que j'ai eu de me venger m'en a ôté l'envie. Et, comme je n'ai point plaidé pour faire du mal, mais pour en éviter, j'ai pardonné à des ignorants, qui n'ont abusé de mon nom que pour l'utilité de la vente de leurs livres, et me suis contenté d'en faire supprimer les exemplaires avec la défense de les réimprimer. Le soin que j'ai pris en cela pour ma protection est un témoignage assez évident que je ne suis pas cause de ma disgrâce, et que je ne la mérite point. Je voudrais bien que les censeurs qui sont si diligents à examiner ma vie, fussent au moins capables de croire les actes publiques de la justice qui font foi de cette vérité. Mais tout ce qui fait à ma justification est contre leur dessein; leur chagrin ne se prend qu'au mal, ils ne me connaissent que par où ils exercent leur aigreur, et l'inclination qu'ils ont à tout reprendre fait qu'ils craignent plus l'amendement d'un homme qu'ils ne haïssent sa débauche. Cette promptitude de rechercher les mauvaises actions d'autrui, et cette nonchalance à reconnaître les bonnes, est une fausse prud'homie et une superstition malicieuse qui tient plus de l'hypocrisie que du vrai zèle. On souffre toutes sortes de désordres et de blasphèmes en la personne de qui que ce soit, mais on fait gloire de diffamer l'innocence en la mienne. Ces calomniateurs, qui sont des gens presque inconnus, et de la lie du monde, ont voulu persuader leur imposture à des saints personnages de qui je veux éviter la haine, et pour l'estime que je fais de leur vertu et pour le respect que je dois à leur crédit, et j'espère que l'envie travaillera inutilement à séduire la charité de ces prélats qui connaissent trop bien le visage de l'erreur et savent que toutes les médisances sont suspectes de fausseté. Il est vrai que des plus grands et des mieux sensés de la Cour, pour ce qu'ils savent ma vie, en ont parlé favorablement. Je les nommerais en les remerciant. Mais, dans le déshonneur qu'on me procure, je ne veux pas leur reprocher qu'ils me connaissent. Il n'y a pas jusqu'à des bourgeoises, que je sais vivre encore dans la pénitence de leurs adultères, qui ne fassent une dévotion de maudire mon nom et de persécuter ma vie. L'esprit malin qui souffle la calomnie à mes envieux, les porte contre moi, au soupçon de quelques crimes où le sens commun ne peut consentir. Je parlerais plus clairement pour ma défense; mais la révérence publique et ma propre discrétion me commandent d'étouffer ces injures et de cacher à la curiosité des esprits faibles la confusion de quelques accusateurs, de peur que ce ne fût une instruction pour le crime à tout le monde. Le mal qu'on fait à blâmer un péché inconnu, c'est qu'on l'enseigne, et les âmes qui sont aisées à se débaucher trouvent là des occasions à se pervertir. Il me suffit de me sauver de leur malice et de leur faire entendre que, si les efforts de leur animosité leur succèdent jusqu'à ma ruine, il me restera toujours une consolation du remords qui leur en est inévitable: car je sais bien que le dessein de leur persécution n'est pas tant de me sacrifier à la piété qu'à leur ambition. Le peu d'estime qu'on fait de mes écrits, et les médisances contre une réputation de si peu d'importance, sont des outrages qui ne me nuisent guère, et qui ne m'affligent pas aussi beaucoup. Mais cette envie enragée qui ne me laisse point de fondement pour ma fortune ni de sûreté pour ma vie, me pique véritablement, et me met aux termes d'éclater contre mes ennemis. S'ils me font voir ma perte manifeste, je me soucierais fort peu du péril qui la pourrait avancer. Il y a déjà longtemps que ma paresse et ma timidité laissent impunément courir sur moi leur injustice; ils ont pris à tâche de pousser mes infortunes jusqu'au bout, et me font voir presque à la veille de me bannir moi-même pour trouver une liberté à mon ressentiment. Je ne demande plus de la vie qu'autant de temps pour me plaindre qu'ils en ont passé à m'injurier. Je ne suis point un faiseur de libelles, et n'offensai jamais personne du moindre trait de plume, et je crois que selon les hommes, j'ai la conscience droite et l'esprit traitable: si bien que je suis à deviner encore ce qui m'a pu susciter une si violente et si longue haine. Il est vrai que la coutume du siècle est contraire à mon naturel. Je vois que dans la conversation des plus sages les discours ordinaires sont choses feintes et étudiées; ma façon de vivre est toute différente. Cette mignardise de compliments communs, et ces révérences inutiles, qui font aujourd'hui la plus grande partie du discours et des actions des hommes, ce sont des superfluités où je ne m'amuse point; et, bien quelles soient reçues et comme nécessaires, parce qu'elles répugnent entièrement à mon humeur, je ne suis pas capable de m'y assujettir. En un mot, ma société n'est bonne qu'à ceux qui ont la hardiesse de vivre sans artifice. Le fonds de mon âme a des amorces assez puissantes pour ceux qui osent vivre librement avec moi, et qui se peut aventurer de me connaître ne se saurait défendre de m'aimer. J'ai sans doute trop de liberté à reprendre les fautes d'autrui; peu de gens ont ce malheur. Mais je ne trouve que moi qui se sente obligé des censures des autres: ce n'est peut-être pas tant de la docilité de mon esprit et de la facilité de mes moeurs que par coutume d'être repris: car les moindres ou de condition ou de mérite ont cette permission sans me fâcher. Cette patience de souffrir tant de réprimandes me donne bien l'importunité d'en recevoir souvent d'injustes, mais j'en tire aussi l'avantage de reconnaître beaucoup de choses qu'on blâme bien à propos. Ce petit ramas de mes dernières fantaisies que je présente aujourd'hui, moins pour l'ambition d'accroître mon honneur que pour la nécessité de le sauver, est une matière assez ample aux critiques; mais, puisque ce n'est pas un crime que de faire des mauvais vers, je suis déjà tout consolé de la honte des miens. Si Dieu me faisait jamais la grâce de traiter des matières saintes, comme mon emploi serait plus digne, mon travail serait plus soigneux, et, quoi qui me puisse aujourd'hui réussir de favorable pour un ouvrage si peu étudié, je ne m'en flatterai pas beaucoup: car je sais bien qu'un jour je me repentirai de ce loisir que je devais donner à quelque chose de meilleur, et, d'une raison plus mûre considérant les folies de ma jeunesse, je serai bien aise d'avoir mal travaillé en un ouvrage superflu, et de m'être mal acquitté d'une occupation nuisible. I. Au Roi sur son retour du Languedoc Jeune et victorieux monarque Dont les exploits si glorieux Ont donné de l'envie aux dieux. Et de la frayeur à la Parque, Qu'attendez-vous plus des destins? C'est assez puni de mutins, C'est assez démoli de villes, Nous savons bien que désormais La fureur des guerres civiles Ne nous saurait ôter la paix. Laissez-là ces terres étranges Où vous faites tant de déserts. Boësset prépare des concerts, Et moi des vers à vos louanges; Paris ne fut jamais si beau, Les sources de Fontainebleau, Rompant leurs petits flots de verre Contre les murs de leurs remparts, Ne murmurent que de la guerre Qui les prive de vos regards. Dans les allégresses publiques, Même en célébrant vos vertus, Nos visages sont abattus, Et nos âmes mélancoliques. Vos exploits qu'on nous fait ouïr Ne peuvent, sans vous réjouir, Vous donner de la renommée, Et ne peuvent, sans nous fâcher, Exposer au sort de l'armée Un Roi que nous avons si cher. Dans ce sanglant métier des armes Où vos bras sont trop exercés, D'autant de sang que vous versez Le peuple verse ici de larmes. Le démon, ennemi du jour, Noyant les astres de la Cour Dans l'horreur de ses fleuves sombres, Partage votre état aux morts, Bâtit l'empire de ses ombres De la ruine de nos corps. Si ses fureurs étaient hardies A ce point que la cruauté Attaquât votre Majesté De leurs funestes maladies, Quelle si secourable main Peut fournir le secours humain, Ou quelle assistance divine Vous pourrait si soudain guérir, Que la peur de notre ruine Ne nous eût plutôt fait mourir? Revenez au sein de la France, C'est où les astres les plus doux Encore pour l'amour de vous Adouciront leur influence. Tous les plus gracieux climats, Qui sans grêles et sans frimas Peuvent accomplir leur année Dans le plus favorable jour, N'ont rien d'égal à la journée De votre bienheureux retour. Votre démon tenant la guerre Réduite à sa dévotion, Laisse gronder l'ambition Des plus vaillants rois de la terre; On n'en voit point du temps passé De qui le renom effacé Ne vous rende un muet hommage, Et le marbre devant vos lys Est honteux de servir d'image A leurs exploits ensevelis. II. Élégie Souverain qui régis l'influence des vers Aussi bien que tu fais mouvoir tout l'univers, Ame de nos esprits qui dans notre naissance Inspiras un rayon de ta divine essence, Pourquoi ne m'as-tu fait les sentiments meilleurs? Pourquoi tes beaux trésors sont-ils coulés ailleurs? Je vois de toutes parts des écrivains sans nombre Dont la grandeur a mis mon petit nom à l'ombre. Je n'ai qu'un pauvre fonds d'un médiocre esprit, Où je vais cultiver ce que le Ciel m'apprit; Des tristes sons rimeurs, d'un style qui se traîne, Epuisent tous les jours ma languissante veine. Si j'avais la vigueur de ces fameux Latins, Ou l'esprit de celui qui força les destins, Qui vit à ses chansons les Parques désarmées Et de tous les damnés les tortures charmées Quand pour l'amour de lui le Prince des Enfers Laissa vivre Eurydice et la tira des fers; Ou si c'est trop d'avoir ces merveilleux génies Qu'à notre siècle infâme à bon droit tu dénies, Je me contenterais d'égaler en mon art La douceur de Malherbe ou l'ardeur de Ronsard, Et mille autres encore, à qui je fais hommage, Et de qui je ne suis que l'ombre et que l'image; Je donnerais ma plume à ces soins violents, A peindre ces sanglots et ces désirs brûlants, Que depuis peu de jours quelque démon allume Dans mon sang où l'amour se paît et me consume. Si mes vers retenaient encore la ferveur Qui les fit autrefois naître pour la faveur, Et tant d'écrits perdus que pour chanter leur flamme Mille de mes amis m'ont arraché de l'âme, O Cloris qui te sais si bien faire adorer! Qui l'âme par les yeux m'as pu si bien tirer, Beauté que désormais je nommerai mon ange, Je les consacrerais sans doute à ta louange. J'ai si peur que ma muse ait perdu ses appas A flatter vainement ceux que je n'aime pas, Que ma plus belle ardeur aujourd'hui se retire M'étant si nécessaire à ce nouveau martyre, Et qu'au meilleur besoin mes esprits finissants Ne me fournissent plus que des vers languissants. Mon esprit épuisé dans des travaux funestes, N'aura pour ton sujet rien gardé que des restes, Cloris, je le confesse, et qu'en ce beau dessein Mon ardeur s'amortit dans mon timide sein. Mais le feu de l'amour qui s'est rendu le maître De tous mes sentiments la peut faire renaître, Et sa douce fureur par un trait de tes yeux Peut rendre à mon esprit ce qu'il avait de mieux. Ainsi sur cet espoir dont ta beauté me flatte, Ta beauté dont le feu par tous moyens éclate, Encore mon esprit ose se faire fort De sauver ton mérite et mon nom de la mort. Je conçois un poème en l'ardeur qui me pique, De ce vaste dessein qu'on appelle héroïque: Je sais que les Français n'ont pas encore appris De pousser dans ces champs leurs délicats esprits; Je me vais engager à ce pénible ouvrage Car tu m'en fourniras la force et le courage. Si je suis le premier à ce divin effort, Ce n'est à mon avis que le plaisir du sort, Qui voulant que premier cette oeuvre j'écrivisse, Voulut que le premier cette beauté je visse, Et que dans tes appas je prisse une chaleur Où les soeurs d'Apollon n'ont rien donné du leur, Où rien que ton objet ma passion n'allume, Où je n'ai que ta main pour conduire ma plume. O dieux! pourrai-je bien sans vous fâcher un peu Suivre les mouvements de mon aveugle feu? Déjà comme l'amour m'engage à la furie, Je crois que l'adorer n'est pas idolâtrie. Dussé-je dépiter votre divin courroux, Tout ce que j'en veux dire est au-dessous de vous. S'il vous plaît que le monde uniquement vous aime, Si vous voulez purger la terre du blasphème, Faire que les mortels rendent la liberté De leurs désirs pervers à votre volonté Sans les épouvanter de l'éclat du tonnerre, Changez-vous en Cloris et venez sur la terre; Alors de votre amour ils seront tous ravis, Alors absolument vous en serez servis. Il est vrai que tout cède à l'amoureuse peine, Que Pâris et sa ville ont brûlé pour Hélène, Et les antiquités font voir aux curieux Que l'Aube mit Tithon dans le siège des dieux, Et de tant de beautés qui furent les maîtresses De l'aîné de Saturne on en fait des déesses Qui n'ont été pourtant, non plus que leur amant, Que le triste butin d'un mortel monument. Mais d'autant que l'amour est le bien de la vie Qui seul ne peut jamais éteindre son envie, Qui toujours dans la peine espère le plaisir, Qui dans la résistance augmente le désir, Et que les corps humains de cette douce flamme Suivent jusqu'à la fin les derniers traits de l'âme, On a cru de l'Amour qu'il était immortel, Et qu'aussi son sujet ne peut être que tel. Ainsi ces dieux païens furent ce que nous sommes, Ainsi les vrais amants seront plus que les hommes. Pour moi qui n'ai souffert que d'un jour seulement, Je n'ose m'assurer de passer pour amant, Je ne sais si l'Amour me croit de son empire, Depuis si peu de temps qu'il voit que je soupire. Il faut bien que ce soit un objet violent Pour me donner sitôt un désir si brûlant, Ou que mon âme soit d'une matière aisée Et d'une humeur bien prompte à se voir embrasée; Ce feu brûle si vite à force qu'il me plaît, Qu'à peine ai-je loisir de regarder qu'il est. Les dieux qui peuvent tout avec les destinées, S'aident de mille maux et de beaucoup d'années, Et faut que des soleils l'un l'autre se suivant, A force d'éclairer éteignent les vivants, Qu'un siècle ce flambeau passe sur notre vie, Et Cloris d'un trait d'oeil me l'a déjà ravie. Mes sens enveloppés dans un profond sommeil, Ne savent plus que c'est des clartés du soleil, Mes premiers sentiments sont dans la sépulture, Ton amour, ô Cloris, a changé ma nature. L'éclat des diamants ni du plus beau métal, Bacchus, tout dieu qu'il est, riant dans le cristal, Au prix de tes regards n'ont point trouvé la voie Qui conduit dans mon âme une parfaite joie. Si le sort me donnait la qualité de roi, Si les plus chers plaisirs s'adressaient tous à moi, Si j'étais empereur de la terre et de l'onde, Si de ma propre main j'avais bâti le monde, Et comme le Soleil de mes regards produit Tout ce que l'univers a de fleur et de fruit, Si cela m'arrivait je n'aurais pas tant d'aise, Ni tant de vanité que si Cloris me baise, Mais j'entends d'un baiser où le coeur puisse aller Avec les mouvements des yeux et du parler, Que son âme sans peine avec moi s'entretienne, Et que sa volonté seconde un peu la mienne. Amants qui vous piquez vers un objet forcé, Qui ne savez que c'est d'un baiser bien pressé, Qui ne trouvez l'amour que dans la tyrannie, Et n'aimez les faveurs qu'en tant qu'on vous les nie, Que vous êtes heureux en vos lâches désirs, Puisque même vos maux font naître vos plaisirs! Pour moi, chère Cloris, je n'en suis pas de même, Je ne saurais aimer si je ne vois qu'on m'aime, Et si peu qu'on refuse à ma sainte amitié, Je sens que mon ardeur décroît de la moitié. J'entends que le salaire égale mon service, Je pense qu'autrement la constance est un vice, Qu'Amour hait ces esprits qui lui sont trop dévots, Et que la patience est la vertu des sots. Ce que je dis, Cloris, avec plus d'assurance D'autant que je te vois flatter mon espérance, Et que pour nous tenir dans cet heureux lien, Je vois déjà d'accord ton esprit et le mien. Aimons-nous, je te prie, et lorsque mon visage Te voudra rebuter, ou mon poil ou mon âge, Regarde en mon esprit où j'ai mis ton tableau; Lors tu verras en moi quelque chose de beau, Tu te verras logée en un petit empire Où l'esprit de l'amour avec moi soupire; Il se tient glorieux de recevoir ta loi, Et semble qu'il poursuit même dessein que moi; Si je vais dans tes yeux il y va prendre place, Je ne vois là-dedans que ses traits et ma face, Je doute s'il y fait ou mon bien ou mon mal, Et ne sais plus s'il est mon maître ou mon rival. Je connais bien l'Amour, je sais qu'il est perfide, Et si, pour le chasser, je suis un peu timide; Je lui ferai toujours un traitement humain Puisque je l'ai reçu d'une si bonne main, Puisque c'est toi, Cloris, après l'avoir fait naître, Qui l'as mis dans mon âme où ton oeil est le maître, Où tu vis absolue en tes commandements, Où ton vouloir préside à tous mes sentiments. C'est par toi que ces vers d'une veine animée S'en vont à ma faveur flatter ta renommée. Mais je dirai partout que tes seules beautés Ont été le démon qui me les a dictés; Et tant que tes regards luiront à ma pensée, Sans ouvrir une veine aucunement forcée, Ma muse se promet de mériter un jour Que ses vers soient nommés les fruits de ton amour. Autant que ton humeur aime la poésie, Je te prie; ô Cloris, aide à ma frénésie; Et puisque je m'engage à ce divin projet, Ne te lasse jamais de me servir d'objet. Aujourd'hui donne-moi tes beaux cheveux à peindre, Tu verras une plume au Pactole se teindre, Et d'une lettre d'or graver selon mes voeux Mon âme entrelacée avecque tes cheveux. Je ne veux point laisser ma passion oisive, Ma veine est pour Cloris et sans fonds et sans rive. Demain je décrirai ses yeux et ce beau front, Pour elle mon génie est abondant et prompt, Et pour voir que ma veine en ce sujet tarisse, Il faudra voir plutôt que sa beauté périsse, Que mes yeux dans ses yeux ne trouvent plus d'amour, C'est-à-dire il faut voir périr l'astre du jour; Car je ne pense point que ses attraits succombent Sous l'injure des ans tant que les cieux ne tombent. Ils se renforceront au lieu de défaillir, Comme l'or s'embellit à force de vieillir, Et comme le Soleil à qui le vieil usage N'a point ôté l'ardeur ni changé le visage. Toutefois il n'importe à mon contentement Que mon Soleil éclaire ou meure promptement, Puisque déjà ma vie à demi consumée, Ne se peut assurer d'être longtemps aimée, Que je dois défaillir à ce divin flambeau, Et perdre avecque moi sa mémoire au tombeau; Mais tandis que le Ciel me souffrira de vivre, Et que le trait d'Amour me daignera poursuivre, Je me veux consumer dans ce plaisir charmant, Et me résous de vivre et mourir en aimant. Je sais bien que Cloris ne me veut pas contraindre Au soin perpétuel de servir et de craindre, Qu'elle a des mouvements sujets à la pitié, Et qu'au moins sa raison songe à mon amitié. Cloris, si je venais, aveuglé de tes charmes, Le coeur tout en soupirs et les yeux tous en larmes, Demander instamment un amoureux plaisir, Je crois que ton amour m'en laisserait choisir. Maintenant que le ciel dépouille les nuages, Que le front du printemps menace les orages, Que les champs comme toi paraissent embellis De quantité d'oeillets, de roses et de lys, Que tout est sur la terre, et qu'une humeur féconde, Qu'attire le Soleil, fait rajeunir le monde, Comme si j'avais part à la faveur des cieux Qui redonne l'enfance à ces bocages vieux, Et que ce renouveau qui rend tout agréable, Me rendît à tes yeux plus jeune et plus aimable, Je te veux conjurer avec des voeux discrets, De passer avec moi quelques moment secrets. Nous irons dans des bois sous des feuillages sombres Où jamais le Soleil n'a su forcer les ombres, Personne là-dedans n'entendra nos amours; Car je veux que les vents respectent nos discours, Et que chaque ruisseau plus vitement s'enfuie De devant tes regards de peur qu'il ne s'ennuie. Maintenant que le Roi s'éloigne de Paris, Suivi de tant de gens au carnage nourris, Qui dans ce chauds climats vont requérir les restes Du danger des combats et de celui des pestes, Il faut que je le suive, et Dieu, sans me punir, Cloris, ne te saurait empêcher d'y venir. Si tu fais ce voyage, et mon amour te prie D'y ramener tes yeux, car c'est là ma patrie: C'est où les rais du jour daignèrent dévaler Pour faire vivre un coeur que tu devais brûler. Là tu verras un fonds où le paysan moissonne Mes petits revenus sur le bord de Garonne, Le fleuve de Garonne où de petits ruisseaux, Au travers de mes prés, vont apporter leurs eaux, Où des saules épais leurs rameaux verts abaissent, Pleins d'ombre et de fraîcheur, sur mes troupeaux qui paissent. Cloris, si tu venais dans ce petit logis, Combien qu'à te l'offrir de si loin je rougis, Si cette occasion permet que tu l'approches, Tu le verras assis entre un fleuve et des roches, Où sans doute il fallait que l'Amour habitât Avant que pour le ciel la terre il ne quittât. Dans ce petit espace une assez bonne terre, Si je la puis sauver du butin de la guerre, Nous fournira des fruits aussi délicieux Qui sauraient contenter ou ton goût ou tes yeux. Mais afin que mon bien d'aucun fard ne se voile, Mes plats y sont d'étain et mes rideaux de toile; Un petit pavillon dont le vieux bâtiment Fut maçonné de brique et de mauvais ciment, Montre assez qu'il n'est pas orgueilleux de nos titres; Ses chambres n'ont plancher, toit, ni portes, ni vitres, Par où les vents d'hiver, s'introduisant un peu, Ne puissent venir voir si nous avons du feu. Je ne veux point mentir, et quand le sort avare Qui me traite si mal m'eût été plus barbare, Et qu'il m'eût fait sortir d'un sang moins reconnu, Je te confesserais d'où je serais venu, Que j'ai bien plus de peine à découvrir ma face Devant tes yeux si beaux qu'à te montrer ma race. Dans l'état où je suis j'ai bien plus de raison De te faire agréer mes yeux que ma maison. Je jure les rayons dont ta beauté m'éclaire Que le but de mon âme est le soin de te plaire, Et que j'aime si fort ta vue et tes propos Qu'à ton sujet la nuit est pour moi sans repos, Et sans faire l'amant à la façon commune, Sans accuser pour toi le ciel ni la fortune, Sans me plaindre si fort j'ai ce coup, plus profond Que les autres mortels, j'aime mieux qu'ils ne font; Et si ton coeur n'en tire une preuve assez bonne De ces vers insensés que mon amour te donne, Pour m'en justifier à tes yeux adorés Je répandrai le sang d'où je les ai tirés, Si ton humeur était de me le voir répandre, Et qu'autrement ton coeur ne me voulût entendre. III. Élégie Cloris, lorsque je songe, en te voyant si belle, Que ta vie est sujette à la loi naturelle, Et qu'à la fin les traits d'un visage si beau, Avec tout leur éclat, iront dans le tombeau, Sans espoir que la mort nous laisse en la pensée Aucun ressentiment de l'amitié passée, Je suis tout rebuté de l'aise et du souci Que nous fait le destin qui nous gouverne ici, Et tombant tout à coup dans la mélancolie, Je commence à blâmer un peu notre folie, Et fais voeu de bon coeur de m'arracher un jour La chère rêverie où m'occupe l'amour. Aussi bien faudra-t-il qu'une vieillesse infâme Nous gèle dans le sang les mouvements de l'âme, Et que l'âge en suivant ses révolutions Nous ôte la lumière avec les passions. Ainsi je me résous de songer à ma vie Tandis que la raison m'en fait venir l'envie. Je veux prendre un objet où mon libre désir Discerne la douleur d'avecque le plaisir, Où mes sens tout entiers sans fraude et sans contrainte Ne s'embarrassent plus ni d'espoir ni de crainte, Et de sa vaine erreur mon coeur désabusant, Je goûterai le bien que je verrai présent, Je prendrai les douceurs à quoi je suis sensible Le plus abondamment qu'il me sera possible. Dieu nous a tant donné de divertissements, Nos sens trouvent en eux tant de ravissements, Que c'est une fureur de chercher qu'en nous même Quelqu'un que nous aimions et quelqu'un qui nous aime. Le coeur le mieux donné tient toujours à demi, Chacun s'aime un peu mieux toujours que son ami, On les suit rarement dedans la sépulture, Le droit de l'amitié cède aux lois de nature. Pour moi si je voyais en l'humeur où je suis Ton âme s'envoler aux éternelles nuits, Quoi que puisse envers moi l'usage de tes charmes, Je m'en consolerais avec un peu de larmes. N'attends pas que l'Amour aveugle aille suivant Dans l'horreur de la nuit des ombres et du vent. Ceux qui jurent d'avoir l'âme encore assez forte Pour vivre dans les yeux d'une maîtresse morte, N'ont pas pris le loisir de voir tous les efforts Que fait la mort hideuse à consumer un corps Quand les sens pervertis sortent de leur usage, Qu'une laideur visible efface le visage, Que l'esprit défaillant et les membres perclus, En se disant adieu, ne se connaissent plus, Que dedans un moment, après la vie éteinte, La face sur son cuir n'est pas seulement peinte, Et que l'infirmité de la puante chair Nous fait ouvrir la terre afin de la cacher. Il faut être animé d'une fureur bien vive, Ayant considéré comme la mort arrive, Et comme tout l'objet de notre amour périt, Si par un tel remède une âme ne guérit. Cloris, tu vois qu'un jour il faudra qu'il advienne Que le destin ravisse et ta vie et la mienne; Mais sans te voir le corps ni l'esprit dépéri, Le Ciel en soit loué, Cloris, je suis guéri. Mon âme en me dictant les vers que je t'envoie, Me vient de plus en plus ressusciter la joie, Je sens que mon esprit reprend sa liberté, Que mes yeux dévoilés connaissent la clarté, Que l'objet d'un beau jour, d'un pré, d'une fontaine, De voir comme Garonne en l'Océan se traîne, De prendre dans mon île en ses longs promenoirs La paisible fraîcheur de ses ombrages noirs, Me plaît mieux aujourd'hui que le charme inutile Des attraits dont l'Amour te fait voir si fertile. Languir incessamment après une beauté, Et ne se rebuter d'aucune cruauté, Gagner au prix du sang une faible espérance D'un plaisir passager qui n'est qu'en apparence, Se rendre l'esprit mol, le courage abattu, Ne mettre en aucun prix l'honneur ni la vertu, Pour conserver son mal mettre tout en usage, Se peindre incessamment et l'âme et le visage, Cela tient d'un esprit où le Ciel n'a point mis Ce que son influence inspire à ses amis. Pour moi que la raison éclaire en quelque sorte, Je ne saurais porter une fureur si forte, Et déjà tu peux voir au train de cet écrit, Comme la guérison avance en mon esprit; Car insensiblement ma muse un peu légère A passé dessus toi sa plume passagère, Et détournant mon coeur de son premier objet, Dès le commencement j'ai changé de sujet, Emporté du plaisir de voir ma veine aisée Sûrement aborder ma flamme rapaisée Et jouer à son gré sur les propos d'aimer, Sans avoir aujourd'hui pour but que de rimer, Et sans te demander que ton bel oeil éclaire Ces vers où je n'ai pris aucun soin de te plaire. IV. Stances Maintenant que Cloris a juré de me plaire Et de m'aimer mieux que devant. Je dépite le sort et crains moins sa colère Que le Soleil ne craint le vent. Cloris renouvelant ma chaîne presque usée, Et renforçant mes doux liens, M'a rendu plus heureux que l'ami de Thésée Quand Pluton relâcha les siens. Déjà ma liberté faisait trembler mon âme, Mon salut me faisait périr, Je mourais du regret d'avoir tué ma flamme Combien qu'elle me fît mourir. Sortant de ma prison je me trouvais sauvage, J'étais tout ébloui du jour, De tous mes sentiments j'avais perdu l'usage En perdant celui de l'amour. Ainsi l'oiseau de cage alors qu'il se délivre Pour se remettre dans les bois, Trouve qu'il a perdu l'usage de son vivre, De ses ailes et de sa voix. Dieux! où cette aventure avait porté ma vie! Je frémissais de son orgueil, Cependant je sentais que je mourais d'envie De l'adorer jusqu'au cercueil. Cloris, travaillez bien à dénouer ma chaîne, Mon joug est très bien assuré, Vous seriez fort longtemps pour me mettre en la peine Dont vous m'avez sitôt tiré. Je ne suis pas si fol que d'écouter encore Les censures de ma raison, Et combien que mon mal eût besoin d'ellébore, Je prendrais plutôt du poison. V. Sonnet On n'avait point posé les fondements de Rome, On n'avait point parlé du siège d'Ilion, La terre n'avait point reçu Deucalion, Ni Babel divisé le langage des hommes. Les soeurs de Phaéton ne pleuraient point la gomme, Les Géants n'avaient point monté le Pélion, Et celui qui causa notre rébellion N'avait pas mis la dent sur la première pomme. Chypre n'avait point vu ses rives écumer De ce germe divin qui tomba dans la mer Quand la mère d'Amour voulut sortir de l'onde. Bref, nous ne savons point de siècles assez vieux, Depuis qu'on a connu l'origine du monde, De qui l'antiquité ne le cède à tes yeux. VI. Sonnet Ministre du repos, Sommeil, père des songes, Pourquoi t'a-t-on nommé l'image de la mort? Que ces faiseurs de vers t'ont jadis fait tort De le persuader avecque leurs mensonges! Faut-il pas confesser qu'en l'aise où tu nous plonges, Nos esprits sont ravis par un si doux transport, Qu'au lieu de raccourcir, à la faveur du sort, Les plaisirs de nos jours, Sommeil, tu les allonges? Dans ce petit moment, ô songes ravissants! Qu'Amour vous a permis d'entretenir mes sens, J'ai tenu dans mon lit Elise toute nue. Sommeil, ceux qui t'ont fait l'image du trépas, Quand ils ont peint la mort ils ne l'ont pas connue, Car vraiment son portrait ne lui ressemble pas. VII. Sonnet Au moins ai-je songé que je vous ai baisée, Et bien que tout l'amour ne s'en soit pas allé, Ce feu qui dans mes sens a doucement coulé, Rend en quelque façon ma flamme rapaisée. Après ce doux effort mon âme reposée Peut tire du plaisir qu'elle vous a volé, Et de tant de refus à demi consolé, Je trouve désormais ma guérison aisée. Mes sens déjà remis commencent à dormir, Le sommeil qui deux nuits m'avait laissé gémir, Enfin dedans mes yeux vous fait quitter la place. Et quoiqu'il soit si froid au jugement de tous, Il a rompu pour moi son naturel de glace, Et s'est montré plus chaud et plus humain que vous. VIII. Sonnet D'un sommeil plus tranquille à mes amours rêvant, J'éveille avant le jour mes yeux et ma pensée, Et cette longue nuit si durement passée, Je me trouve étonné de quoi je suis vivant. Demi désespéré je jure en me levant D'arracher cet objet à mon âme insensée, Et soudain de ses voeux ma raison offensée Se dédit et me laisse aussi fol que devant. Je sais bien que la mort suit de près ma folie, Mais je vois tant d'appas en ma mélancolie, Que mon esprit ne peut souffrir sa guérison. Chacun à son plaisir doit gouverner son âme, Mithridate autrefois a vécu de poison, Les Lestrygons de sang, et moi je vis de flamme. IX. Sonnet Chère Isis, tes beautés ont troublé la nature, Tes yeux ont mis l'Amour dans son aveuglement, Et les dieux occupés après toi seulement, Laissent l'état du monde errer à l'aventure; Voyant dans le Soleil tes regards en peinture, Ils en sentent leur coeur touché si vivement Que s'ils n'étaient cloués si fort au firmament, Ils descendraient bientôt pour voir leur créature. Crois-moi qu'en cette humeur ils ont peu de souci Ou du bien ou mal que nous faisons ici, Et tandis que le Ciel endure que tu m'aimes, Tu peux bien dans mon lit impunément coucher. Isis, que craindrais-tu puisque les dieux eux-mêmes S'estimeraient heureux de te faire pécher? X. Sonnet Sacrés murs du Soleil où j'adorais Philis, Doux séjour où mon âme était jadis charmée, Qui n'est plus aujourd'hui sous nos toits démolis Que le sanglant butin d'une orgueilleuse armée; Ornements de l'autel qui n'êtes que fumée, Grand temple ruiné, mystères abolis, Effroyables objets d'une ville allumée, Palais, hommes, chevaux ensemble ensevelis; Fossés larges et creux tout comblés de murailles, Spectacles de frayeur, de cris, de funérailles, Fleuve par où le sang ne cesse de courir, Charniers où les corbeaux et loups vont tous repaître, Clairac, pour une fois que vous m'avez fait naître, Hélas! combien de fois me faites-vous mourir! XI. Pour une amante irritée Ceux qui tirent le coeur par les traits du visage Remarquent dans le tien des signes de valeur, Mais comme la vaillance est toujours un présage Qui promet de la gloire avecque du malheur, J'espère que la mort avecque sa pâleur Couvrira tes beautés de sa funeste image, Et que ton jeune sang tout rempli de chaleur Viendra faire à ton dam preuve de ton courage. Un jour que tu voudras combattre au premier rang, Je te verrai couvert de poussière et de sang, Et le coeur traversé d'une mortelle plaie, Tourner tes traîtres yeux devers ton monument. Lors pour te faire voir que ma vengeance est vraie, Je n'en jetterai pas un soupir seulement. XII. Pour une amante captive Tyrannique respect, triste et fâcheux devoir, Qui tiens si rudement mes volontés contraintes, Dois-je mourir ici sans que je puisse avoir Autre soulagement que celui de mes plaintes? Souffrirai-je, ô Tircis! mon coeur gelé de craintes, Dans le désir brûlant que j'ai de te revoir? Lois que ma passion devait avoir enfreintes, Garderez-vous toujours ce rigoureux pouvoir? Je crois que le tyran qui d'éternelles flammes Donne le châtiment ordonné pour les âmes, Quand je serais esclave au fond de ses Enfers, S'il savait le sujet de mon impatience, Sentirait, me voyant, blesser sa conscience S'il ne me permettait de sortir de mes fers. XIII. Élégie Dans ce climat barbare où le destin me range, Me rendant mon pays comme un pays étrange, Desloges, je ne sais quel étourdissement Assoupit les aigreurs de mon bannissement: Je n'ai point soupiré depuis l'heure funeste Que je reçus ce trait de la fureur céleste. Ton âme en fut touchée, et gémit sous l'effort Que me fit la rigueur de mon injuste sort. Mon maître en eut aussi de bien vives atteintes, Et vos ressentiments n'attendaient pas mes plaintes. Moi, voyant mon désastre avec votre amitié, J'eus un peu de douleur et beaucoup de pitié; Je sentis mon malheur; mais le souci visible De votre affection me fut bien plus sensible. Mon coeur pressé du mal, comme en deux se fendit, Et sur lui tout mon fiel alors se répandit, Mon courage ébloui laissa tomber les armes, Et mon oeil fut honteux de n'avoir point de larmes. Mais depuis le moment que je te dis adieu, Soudain que mes regards eurent changé de lieu, Mon esprit rassuré revint à sa coutume, Et soudain que mon coeur perdit son amertume, Je vis tous mes soucis en l'air s'évanouir, Et trouvai dans moi-même en quoi me réjouir. L'objet de ce chagrin m'echappa comme un songe, Et ce vrai déplaisir me parut un mensonge. Comme dans nos cerveaux l'image d'un penser Quelquefois se dissipe et ne fait que passer, L'imagination ne le sait plus refeindre, Et la mémoire aussi ne la peut pas ratteindre, L'ombre de cet ennui s'évanouit si bien Que je m'en trouve quitte, et n'y connais plus rien. Desloges, rien de tel jamais ne t'importune, Jamais rien de pareil n'arrive à ta fortune, Jamais tel accident n'éprouve ta raison, Jamais un tel oiseau ne vole en ta maison. Je sais bien que ton âme et sage et courageuse, T'a fait voir la mer calme et la mer orageuse, Et que ton front égal au changement des flots, Vit mille fois changer le front des matelots Quand ces desseins hardis te firent prendre envie D'aller delà la ligne abandonner ta vie, Je sais dans quels dangers la fortune t'a mis, Et combien ta valeur a choqué d'ennemis, Que tu ris des malheurs dont les mortels soupirent, Et des traits les plus que les destins nous tirent. Mais toujours vaut-il mieux vivre paisiblement D'autant que le repos vaut mieux que le tourment. L'effort de la raison, et ce combat farouche Contre nos sentiments quand la douleur nous touche, Importune la vie et son fâcheux secours. Nuit plus que si le mal prenait son juste cours. Qui retient un soupir s'attriste davantage, Un tourment qu'on étouffe étourdit le courage, Et si jamais l'objet de quelque déplaisir. De ses tristes appas t'était venu saisir, Plains-toi, ne force rien, fais que ton âme éclate, Et sache qu'en pleurant une douleur se flatte. Mais ces remèdes-là ne te font pas besoin, Les matières de pleurs te touchent de trop loin, L'astre qu'on vit reluire au point de ta naissance D'une meilleure forme a bâti ton essence Le ciel te voit toujours le visage serein Comme si le destin t'eût fait l'âme d'airain, Toutes sortes de maux ton esprit les défie Sans besoin du secours de la philosophie. Mais moi qui vois mon astre en si mauvais sentier, Qui ne goûtai jamais un seul plaisir entier, Qui sens que tout me choque et qui ne vois personne M'assister aux assauts que fortune me donne, Suis-je pas bien heureux qu'au fort de mon malheur Je n'aie ressenti tant soit peu de douleur? Bien que je sois banni, peu s'en faut, du Royaume, Qu'ici je ne vois plus ni dés ni jeu de paume, Je ne vois que champs, que rivières, que prés, Où le plus doux rosier me put comme cyprès, Où je n'ai plus l'aspect de la place Royale, Où je ne puis aller boire frais en ta salle, Où mon maître n'est pas, où ne vient point la Cour, Où je ne saurais voir ni toi ni Liancourt, Je ne sais comme quoi ma sauvage nature Peut sans étonnement souffrir cette aventure, Mon oeil n'a point regret au lieu que j'ai laissé, Mon âme ne plaint point le temps qu'elle a passé. Au lieu de tant de pompes où la Cour vous amuse, Ici je n'entretiens que Bacchus et la Muse, Qui tous deux libéraux avec leurs doux présents, A leur dévotion tiennent mes jeunes ans, Innocent que je suis, plein de repos dans l'âme, Qui tiens indifférent qu'on me loue ou me blâme, Qui fais ce qui me plaît, qui vis comme je veux, Qui plaindrais au destin le moindre de mes voeux, Qui ris de la Fortune, et couche dans la boue, Me moque des captifs qu'elle attache à sa roue. Ici comme à la Cour j'ai le sort tout pareil, Et vois couler mes jours sous un même Soleil. Que si notre Sylvandre a l'esprit prophétique, Si les événements suivent sa pronostique, Et que, cet an fini, quelqu'un ait le crédit De faire réussir le bien qu'il m'a prédit, On verra que Paris n'a point changé de place, Et que mes sentiments n'ont point changé de face. Or, comme dans la Cour j'étais peu courtisan, Sache que dans les champs je ne suis point paysan, Et que mes passions aucunement ne cèdent A la contagion des lieux qui me possèdent. Mon sens en toutes parts suivant un même cours, Tu me verras tout tel que tu m'as vu toujours. Que si mon long exil doit borner ma demeure, Quelque part où ce soit, si faut-il que je meure, Et quoi que fasse Ilax et les plus favoris, Le Ciel n'est pas plus loin d'ici que de Paris. XIV. Ode Perside, je me sens heureux De ma nouvelle servitude, Vous n'avez point d'ingratitude Qui rebute un coeur amoureux. Il est bien vrai que je me fâche Du fard où votre teint se cache. Nature a mis tout son crédit A vous faire entièrement belle, L'art qui pense mieux faire qu'elle Me déplaît et vous enlaidit. L'éclat, la force et la peinture De tant et de si belles fleurs Que l'Aurore avec ses pleurs Tire du sein de la nature, Sans fard et sans déguisement Nous donne bien plus aisément Le plaisir d'une odeur naïve, Leur objet nous contente mieux Et se montre devant nos yeux Avec une couleur plus vive. Les oiseaux qui sont si bien teints, Ne couvrent point d'une autre image Le lustre d'un si beau plumage Dont la nature les a peints, Et leur céleste mélodie, Plus aimable qu'en Arcadie N'étaient les flageolets des dieux, Prend elle-même ses mesures, Choisit les tons, fait les césures Mieux que l'art le plus curieux. L'eau de sa naturelle source Trouve assez de canaux ouverts Pour traîner par des plis divers La facilité de sa course: Ses rivages sont verdissants Où des arbrisseaux fleurissants Ont toujours la racine fraîche, L'herbe y croît jusqu'à leur gravier, Mais une herbe que le bouvier N'apporta jamais à sa crèche. Ces petits cailloux bigarrés En des diversités si belles, Où trouvaient-ils des modèles Qui les fissent mieux figurés? La nature est inimitable, Et dans sa beauté véritable Elle éclate si vivement Que l'art gâte tous ses ouvrages, Et lui fait plutôt mille outrages Qu'il ne lui donne un ornement. L'art, ennemi de la franchise, Ne veut point être reconnu, Mais l'Amour qui ne va que nu, Ne souffre point qu'on se déguise. Les Nymphes au sortir des eaux D'un peu de jonc et de roseaux Se font la coiffure et la robe; Et les yeux du Satyre ont droit De regretter encor l'endroit Que le vêtement leur dérobe. Si vous saviez que peut l'effort De votre beauté naturelle, Et combien de vainqueurs pour elle Implorent l'aide de la mort, Vous casseriez ces pots de terre, De bois, de coquille, de verre, Où vous renfermez vos onguents; La nuit vous quitteriez le masque, Et perdriez cette humeur fantasque De dormir avecque vos gants. Lorsque vous serez hors d'usage, Et que l'injure de vos ans Appellera les courtisans A l'amour d'un plus beau visage, Quand vos appas seront ôtés, Que les rides de tous côtés Auront coupé ce front d'albâtre, Tâchez lors d'escroquer l'amour, Et si vous pouvez, chaque jour Faites-vous de cire ou de plâtre. Si le Ciel me fait vivre assez Pour voir la fin de votre gloire Et me punir de la mémoire De nos contentements passés, Je crois que je serai bien aise, Ne trouvant plus rien qui me plaise Au visage que vous aurez, De revoir l'Amour et les Grâces Et d'en aller baiser les traces Sur le fard dont vous userez. Mais aujourd'hui, belle Perside, Vos jeunes yeux seront témoins Qu'il faut un siècle pour le moins Pour vous amener une ride. L'Aurore qui dedans mes vers Voit apprendre à tout l'univers Que votre beauté la surmonte, Arrachant de ses beaux habits Et les perles et les rubis, Elle pleure et rougit de honte. Elle n'est point rouge au matin D'autant que Tithon l'a baisée Et ne verse point sa rosée Pour la marjolaine et le thym. La rougeur qui paraît en elle C'est de voir Perside si belle, Et l'humidité de ses pleurs, Quoi que chante la poésie, Ce sont des pleurs de jalousie Et des marques de ses douleurs. XV. Élégie Depuis ce triste jour qu'un adieu malheureux M'ôta le cher objet de mes yeux amoureux, Mon âme de mes sens fut toute désunie, Et privé que je fus de votre compagnie, Je me trouvai si seul avecque tant d'effroi Que je me crus moi-même être éloigné de moi. La clarté du soleil ne m'était point visible, La douceur de la nuit ne m'était point sensible, Je sentais du poison en mes plus doux repas, Et des gouffres partout où je portais mes pas. Depuis rien que la mort n'accompagna ma vie, Tant me coûta l'honneur de vous avoir suivie. O dieux qui disposez de nos contentements, Les donnez-vous toujours avecque des tourments? Ne se peut-il jamais qu'un bon succès arrive A l'état des mortels qu'un mauvais ne le suive? Mêlez-vous de l'honneur au sort plus gracieux De celui des humains que vous aimez le mieux? Ici votre puissance est en vain appelée, Comme un corps a son ombre, un couteau sa vallée, Ainsi que le soleil est suivi de la nuit, Toujours le plus grand bien a du mal qui le suit. Lorsque le beau Pâris accompagnait Hélène, Son âme de plaisir vit sa fortune pleine, Mais le sort ce bonheur cruellement vengea, Car comme avec le temps la fortune changea, De sa prospérité naquit une misère Qui fit brûler sa ville et massacrer son père. Bien que dans ce carnage on vit tant de malheur, Qu'on versa dans le feu tant de sang et de pleurs, Je jure par l'éclat de votre beau visage, Que pour l'amour de vous je souffre davantage, Car si longtemps absent de vos yeux, Il me semble qu'on m'a chassé d'auprès des dieux, Et que je suis tombé par un coup de tonnerre Du plus haut lieu du ciel au plus bas de la terre. Depuis tous mes plaisirs dorment dans le cercueil. Aussi vraiment depuis je suis vêtu de deuil, Je suis chagrin partout où le plaisir abonde, Je n'ai plus nul souci que de déplaire au monde, Comme sans me flatter je vous proteste ici Que le monde ne fait que me déplaire aussi. Au milieu de Paris je me suis fait ermite, Dedans un seul objet mon esprit se limite, Quelque part où mes yeux me pensent divertir Je traîne une prison d'où je ne puis sortir, J'ai le feu dans les os et dans l'âme déchirée De cette flèche d'or que vous m'avez tirée. Quelque tentation qui se présente à moi, Son appas ne me sert qu'à renforcer ma foi. L'ordinaire secours que la raison apporte Pour rendre à tout le moins ma passion moins forte, L'irrite davantage et me fait mieux souffrir Un tourment qui m'oblige en me faisant mourir. Contre un dessein prudent s'obstine mon courage Ainsi que le rocher s'endurcit à l'orage. J'aime ma frénésie et ne saurais aimer Aucun de mes amis qui la voudraient blâmer. Aussi ne crois-je point que la raison consente De m'approcher tandis que vous serez absente. J'entends que ma pensée éprouve incessamment Tout ce que peut l'ennui sur un fidèle amant, J'entends que le Soleil avecque moi s'ennuie, Que l'air soit couvert d'ombre et la terre de pluie, Que parmi le sommeil de tristes visions Enveloppent mon âme en leurs illusions, Que tous mes sentiments soient mêlés d'une rage, Qu'au lit je m'imagine être dans un naufrage, Tomber d'un précipice et voir mille serpents Dans un cachot obscur autour de moi rampants. Aussi bien loin de vous une vie inhumaine Sans doute me sera plus aimable et plus sainte, Car je ne puis songer seulement au plaisir Qu'une mort ne me vienne incontinent saisir. Mais quand le Ciel, lassé du tourment qu'il me livre, Sous un meilleur aspect m'ordonnera de vivre, Et qu'en leur changement les astres inconstants Me pourront amener un favorable temps, Mon âme à votre objet se trouvera changée, Et de tous ces malheurs incontinent vengée. Quand mes esprits seraient dans un mortel sommeil, Vos regards me rendront la clarté du soleil, Dessus moi votre voix peut agir de la sorte Que le Zéphyr agit sur la campagne morte. Voyez comment Philis renaît à son abord, Déjà l'hiver contre elle a fini son effort. Désormais nous voyons épanouir les roses, La vigueur du printemps reverdit toutes choses, Le ciel en est plus gai, les jours en sont plus beaux, L'Aurore en s'habillant écoute les oiseaux, Les animaux des champs qu'aucun souci n'outrage, Sentent renouveler et leur sang et leur âge, Et suivant leur nature et l'appétit des sens, Cultivent sans remords des plaisirs innocents. Moi seul dans la saison où chacun se contente, Accablé des douleurs d'une cruelle attente, Languis sans réconfort et tout seul dans l'hiver, Ne vois point de printemps qui me puisse arriver. Seul je vois les forêts encore désolées, Les parterres déserts, les rivières gelées, Et comme ensorcelé ne puis goûter le fruit Qu'à la faveur de tous cette saison produit. Mais lorsque le Soleil adoré de mon âme Du feu de ses rayons rechauffera ma flamme, Mon printemps reviendra, mais mille fois plus beau Que n'en donne aux mortels le céleste flambeau. Si jamais le destin permet que je la voie, Plus que tous les mortels tout seul j'aurai de joie. O dieux! pour défier l'horreur du monument Je ne demande rien que cela seulement. XVI. Élégie Cruelle, à quel propos prolonges-tu ma peine? Qui t'a sollicitée à renouer ma chaîne? Quel démon ennemi de mes contentements Me vient remettre encore en tes enchantements? Mon mal allait finir, et déjà ma pensée Ne gardait plus de toi qu'une image effacée, Ma fièvre n'avait plus que ce frisson léger Qui du dernier accès achève le danger: Encore un jour ou deux de ton ingratitude. Et j'allais pour jamais sortir de ma servitude. Ce n'était plus l'Amour qui guidait mon désir: Il m'avait achevé sa peine et son plaisir. Je songeais aux douceurs que ce printemps présente, Mes yeux trouvaient déjà la campagne plaisante, Nous avions fait dessein, mon cher Damon et moi, D'être absents quelques jours de Paris et de toi Pour faire évanouir les restes de la flamme Qui si subitement ont rallumé mon âme. Tout du premier objet ses charmes inhumains Ont reblessé mon coeur et rattaché mes mains: Il n'a fallu qu'un mot de cette voix traîtresse, Que voir encore un coup les yeux de ma maîtresse. Au moins s'il se pouvait qu'un désir mutuel Nous eût liés tous deux d'un joug perpétuel, Que jamais son caprice et jamais ma colère N'altérât en nos coeurs le souci de nous plaire, Jamais de nos plaisirs n'interrompît le cours, Je serais bien heureux de l'adorer toujours. Lorsqu'à l'extrémité ma passion pressée Se voit de ton accueil tant soit peu caressée, Et que ta complaisance, ou d'aise ou de pitié, Ne laisse pas longtemps languir mon amitié, Je sens dans mes esprits se répandre une joie Qui passe tous les biens que la fortune envoie. Si Dieu me faisait roi je serais moins content, L'empire du Soleil ne me plairait pas tant, Au sortir des plaisirs que ta beauté me donne Je foulerais aux pieds l'éclat d'une couronne, Et dans les vanités où tu me viens ravir Je tiendrais glorieux un roi de me servir. Sans toi pour m'enrichir nature est infertile, Et pour me réjouir Paris même inutile; Toi seule es le trésor et l'objet précieux Où veillent sans repos mon esprit et mes yeux, Et selon que ton oeil me rebute ou me flatte, Dans le mien ou la joie ou la douleur éclate. Quand mes désirs pressés du feu qui les poursuit, Cherchent dans tes faveurs une amoureuse nuit, Si peu que ton humeur refuse à mon envie, Tu fais pis mille fois que m'arracher la vie. Souviens-toi, je te prie, à quel point de douleur Me fit venir l'excès de mon dernier malheur, Combien que mon respect avecque des contraintes Se voulut efforcer de retenir mes plaintes; Tu sais dans quels tourments j'attendis le Soleil, Et par quels accidents je rompis ton sommeil. Penché dessus les bords d'un gouffre inévitable, Tu me vis supporter un mal insupportable, Un mal où mon destin te faisait consentir Quoiqu'il t'en préparât un peu de repentir. Dans le ressentiment de ce cruel outrage Ma raison par dépit éveilla mon courage. Je fis lors un dessein de séparer de moi Cette part de mon coeur qui vit avecque toi, De ne songer jamais à retrouver la trace Par où déjà souvent j'avais cherché ta grâce. Damon était toujours auprès de mon esprit Pour l'assister au cas que son mal le reprît. Je rappelais déjà le jeu, la bonne chère, Ma douleur tous les jours devenait plus légère, Je dormis la moitié de la seconde nuit, L'absence travaillait avec beaucoup de fruit; Déjà d'autres beautés avec assez de charmes Divertissaient ma peine et tarissaient mes larmes, Leur naturel facile à mon affection Avait mis ton esclave à leur dévotion, Et comme une amitié par une autre s'efface, Chez moi d'autres objets avaient gagné ta place, Lorsque ta repentance ou plutôt ton orgueil, Irrité que mes maux étaient dans le cercueil, Me ramena tes yeux qui chez moi retrouvèrent La même intelligence alors qu'ils arrivèrent. Tes regards n'eurent pas examiné les miens Que je me retrouvai dans mes premiers liens; Ma raison se dédit, mes sens à ton entrée Sentent qu'un nouveau mal les blesse et les recrée, Et du même moment qu'ils ont connu leurs fers Ils n'ont pu s'empêcher qu'ils ne s'y soient offerts. Caliste, s'il est vrai que ton coeur soit sensible Au feu qui me consume et qui t'est bien visible, S'il est vrai que tes yeux lorsqu'ils me vont blesser Ont de la confidence avecque ton penser, Que ma possession te donne un peu de gloire, Que jamais mon objet ait flatté ta mémoire, Ainsi que tes regards, ta voix et ton beau teint Ont leur portrait fidèle en mon coeur bien empreint, Considère souvent quel plaisir, quelle peine, Me fait, comme tu veux, ton amour ou ta haine. Pardonne à ma fureur une importunité Qu'elle ne te fait point avec impunité, Car je veux que le ciel m'accable du tonnerre Si toujours ma raison ne lui fait point la guerre, Et je crois que le temps m'assistera si bien Qu'enfin j'accorderai ton désir et le mien. XVII. Élégie. A Monsieur de Pezé Unique confident de ma nouvelle flamme, Toi seul que j'ai laissé lire au fond de mon âme, Toi chez qui mon secret demeure sans danger, Qui sais comme tu dois me plaindre et me venger, Ecoute, je te prie, une plainte forcée Qu'un vif ressentiment arrache à ma pensée. Celle à qui j'ai donné mon âme à gouverner, Fait le pis qu'elle peut afin de la damner; Tous les jours son orgueil contre sa conscience Par de nouveaux affronts combat ma patience. Je ne puis plus porter la pesanteur des fers Que j'ai depuis deux ans honteusement soufferts. Hélas! quand ma raison remet en ma mémoire Ce que tu me disais au rivage de Loire, Lorsqu'avec tant d'honneur et de bon traitement Tu voulais divertir mon mécontentement, Je me veux repentir d'avoir été rebelle A ton opinion quoiqu'elle fût cruelle. Quoique ce fût m'ôter la lumière du jour, Tu m'aurais fait plaisir de me guérir d'amour. Si tu savais combien cela me fait de peine, Combien cette fureur déguise une âme saine, Combien cette mollesse enchante la vertu, Sous quel effort l'esprit y demeure abattu, Et comment l'honneur même y compatit encore, Tu maudirais pour moi la beauté que j'adore, Mais avec qui bientôt je t'oserais jurer Vivre indifféremment au lieu de l'adorer. Je sens que ma raison frémit de mes supplices, Que mon affection se rend à ses malices: Elle est insupportable en sa légèreté, Elle a trop peu de soin et trop de liberté, Elle voit dans mon âme et, sans ouvrir la sienne, Elle veut posséder absolument la mienne. Tu sais comment l'amour peut forcer quelquefois A trahir le devoir et transgresser les lois, Et que sans le secret de deux esprits fidèles, Toutes les passions sont un peu criminelles, Qu'il est bien dangereux de vivre en confident Avec qui sans dessein nous perd en se perdant. Caliste, sourde au bruit d'une mauvaise estime, Cherche des vanités à publier un crime, M'a quelquefois prié de lui donner des vers Où tout le monde vit tous nos désirs ouverts, De lui faire une image où cette humeur lascive, Après nos derniers jours, parût encore vive. Vraiment je suis heureux qu'elle m'ait contenté Par toutes les faveurs que donne une beauté: Ce souvenir m'en donne une si chère joie Que mes yeux sont jaloux que personne la voie. Même à toi qui me vois et dedans et dehors, Je ne te l'ai point dit sans un peu de remords; Mais puisqu'elle est d'une âme à ne pouvoir rien taire, Envers toi ma prudence était peu nécessaire. Puisque tout est public en cet esprit léger, Mon secret ne servait qu'à te désobliger, Ma patiente humeur flattait son imprudence, Et ma discrétion trompait ta confidence. Cher Damon, je t'adjure au nom de l'amitié Qui nous a partagé les coeurs par la moitié, Pardonne à mon erreur. Enfin je te confesse Que je t'ai moins aimé jadis que ma maîtresse. Aujourd'hui que mon coeur penche à sa guérison, Comparant ta franchise avec ma trahison, Ses imperfections avec ton mérite, Je crains qu'en m'excusant mon péché ne t'irrite. Depuis que mes regards ont découvert le jour, Que je me suis ôté le bandeau de l'amour, Je commence à tout voir d'un différent visage, Je ramène mes sens à leur premier usage, Je connais de ton coeur qu'il vaut mille fois mieux Que l'éclat de son teint ni les traits de ses yeux. Damon, j'ai vu depuis d'une claire apparence Qu'en toi seul j'ai plus d'aise et d'heur et d'assurance Que je n'en puis trouver dans ces liens honteux Où le mal est certain et le plaisir douteux. En la plus belle ardeur où je puis voir Caliste, Mon âme y sent toujours quelque chose de triste, Toujours quelque soupçon rebute mon désir Et m'empêche d'y prendre un absolu plaisir. Dans ces molles fureurs qui m'allaient rendre infâme, Certains enchantements enveloppaient mon âme, Tous mes sens égarés prenaient un autre cours, Déjà je n'avais rien de libre en mon discours. Ces plaisirs qu'aime tant notre commun génie, S'étaient laissés surprendre à cette tyrannie: Je ne goûtais plus rien qui ne me fût amer, Tant l'esprit par le corps s'était laissé charmer. Tu m'as vu quelquefois toute la nuit entière Rêver profondément sans aucune matière. N'as-tu point remarqué diminuer mes sens? N'ai-je point fait depuis des vers plus languissants? Crois que j'ai bien souffert, et que cette aventure Avait si puissamment étourdi ma nature Qu'encore un mois ou deux, à force d'endurer, Mes pauvres sens usés ne pouvaient plus durer. Si son dernier mépris ne m'eût donné ma grâce, Je m'en allais mourir comme mourut le Tasse. Puisque j'en suis sauvé (car ces vers sont témoins Que je ne l'aime plus puisque je l'aime moins: D'un sommet relevé, lorsque le pied nous glisse, On trébuche toujours du faîte au précipice), Puisque j'en suis dehors je te laisse à choisir L'objet que tu voudras prescrire à mon désir, Et si tu veux complaire à ma dernière envie, Cher Damon, prends le soin de gouverner ma vie. XVIII. Élégie Ne me fais point aimer avecque tant de peine, Dedans ma passion garde-moi l'âme saine, Tiens le plaisir des vers dans la fureur d'amour, Si j'ai souffert la nuit console-moi le jour, Quand tu m'auras blessé permets que je soupire, Et quand j'ai soupiré permets-moi de l'écrire. Ce beau feu si subtil qui pour nous faire aimer Vient dedans notre sang afin de l'animer, S'il est trop violent et s'il a trop de flamme Il affaiblit le corps, il éblouit notre âme; Mais lorsqu'à petits traits le coeur en est épris, Il nous rend meilleurs les corps et les esprits. Ainsi qui n'est saisi de cette rage extrême, Qui prend la liberté de savoir ce qu'il aime, Qui s'en fait obliger et ne se laisse pas Abuser sottement à de légers appas, Avec peu de travail il a bientôt sa proie, Et de peu de soupirs il achète sa joie. Ainsi dans le tourment il trouve le bonheur, Et dans la servitude il fait venir l'honneur. Parfois sa passion se tient un peu cachée Pour avoir le plaisir de se voir recherchée, Et s'il veut consentir de se voir maltraité, Ce n'est que pour le bien d'être après regretté. Moi qui toute la nuit offusqué de tes charmes Les pavots du sommeil ai distillés en larmes, Et qui m'imaginant d'ouïr tes doux propos, N'ai su prendre en dormant tant soit peu de repos, Je mériterais bien que toute la journée On flattât la douleur que la nuit m'a donnée, Et que Cloris vînt faire avecque un doux baiser De ses afflictions mon âme reposer. On dit que le Soleil sortant du sein de l'onde Pour rendre l'exercice et la lumière du monde, Dissipe à son réveil cette confuse erreur Des songes de la nuit qui nous faisaient horreur; Mais quand nous guérissons à l'aspect de sa flamme, Ces petites frayeurs ne percent point dans l'âme, Ce n'est qu'un peu de bile et de froide vapeur Qui peint légèrement des visions de peur, Car une passion bien avant imprimée Ne s'évanouit pas ainsi qu'une fumée, Et ceux qui comme moi sont travaillés d'Amour Gardent leur rêverie et la nuit et le jour. Cloris est le Soleil dont la clarté puissante Console à son regard mon âme languissante, Ecarte mes ennuis, dissipe à son abord Le chagrin de la vie et la peur de la mort. Mais depuis peu de jours sa flamme est si tardive, Pour être comme elle est si perçante et si vive, Que l'ingrate me laisse à petit feu mourir, Faute d'un seul regard qui me pourrait guérir. Donne-moi la raison d'une amitié si lente; Cloris, aurais-tu peur que mon âme insolente Offrît à ta beauté qu'un' voeu respectueux? Mes désirs sont ardents, mais ils sont vertueux, Et ce plaisir lascif où le brutal aspire, N'est pas le mouvement du feu que je soupire. J'aime à te regarder et d'être tout un jour Mourant auprès de toi sans te parler d'amour, Si ce n'est que mes yeux, au desçu de mon âme, Fassent étinceler quelque rayon de flamme, Et que mon coeur, surpris de trop de passion, Lâche quelque soupir sans mon intention. Mon pauvre esprit captif craint si fort ta colère Qu'il n'ose hasarder même de te complaire. J'aime mieux me fâcher de n'avoir point osé Que mourir dans l'affront de me voir refusé, Car nier quelque chose à mon désir fidèle Ce serait me donner une douleur mortelle, Et de regret contraint de me désespérer, Je perdrais le plaisir que j'ai de t'adorer. Il vaut mieux vivre encore en cette incertitude A quoi que le destin garde ma servitude. Cependant cet amour me tient les sens ouverts A la facilité de composer des vers, J'en tire le plaisir de peindre en mon ouvrage Tous les traits de mon âme et de ton beau visage, Et leurs linéaments portraits dans mes écrits, M'entretiennent toujours les yeux et les esprits. Puisque le ciel t'a mis dedans la fantaisie Le bonheur de goûter un peu ma poésie, Tu verras mon génie à tes yeux complaisant, T'en faire tous les jours quelque nouveau présent. Ma passion destine une oeuvre à ta louange Qui te doit plaire mieux que les trésors du Gange, Et lorsque mon travail te fait songer à moi Je m'estime aussi riche et plus heureux qu'un roi. Ce qu'on tient de fortune est une fausse pompe Où notre infirmité se captive et se trompe, Un jugement bien sain y sent peu de plaisir, Et n'y soumet jamais son glorieux désir. Ces métaux qu'un avare avidement enserre, Comme indignes du jour sont cachés sous la terre. Si les trésors étaient, comme on dit, précieux, Cloris, les diamants nous tomberaient des cieux, La perle descendrait avecque la rosée, Elle ne serait point aux ondes exposée, La mer qui la vomit la tiendrait chèrement, La mer dont l'ambre même est comme un excrément, Le Soleil qui fait l'or en aurait des couronnes. Ainsi je ne veux point, Cloris, que tu me donnes, Et tu sais bien aussi que je ne pense pas Que de riches présents soient pour toi des appas, Car un de mes soupirs que je te fais entendre, Une goutte de pleurs que tu me vois répandre, Peuvent plus sur ton âme et te font plus aimer Que si je te donnais et la terre et la mer. Je te proteste aussi de n'être point avare, De tout ce que la mer et la terre ont de rare, Et qu'un de tes regards me vaut mille fois mieux Que le gouvernement de l'empire des cieux. XIX. Élégie J'ai fait ce que j'ai pu pour m'arracher de l'âme L'importune fureur de ma naissante flamme, J'ai lu toute la nuit, j'ai joué tout le jour, J'ai fait ce que j'ai pu pour me guérir d'amour, J'ai lu deux ou trois fois tous les secrets d'Ovide, Et d'un cruel dessein à mes amours perfide, Goûtant tous les plaisirs que peut donner Paris, J'ai tâché d'étouffer l'amitié de Cloris. J'ai vu cent fois le bal, cent fois la comédie, J'ai des luths les plus doux goûté la mélodie, Mais malgré ma raison encore, dieu merci, Ces divertissements ne m'ont point réussi. L'image de Cloris tous mes desseins dissipe, Et si peu qu'autre part mon âme s'émancipe, Un sacré souvenir de ses beaux yeux absents, A leur premier objet fait revenir mes sens. Lorsque plus un désir de liberté me presse, Amour, ce confident rusé de ma maîtresse, Lui qui n'a point de foi, me fait ressouvenir Que j'ai donné la mienne et qu'il la faut tenir. Il me fait un serment qu'il a mis mon idée Dans le coeur de Madame et qu'elle l'a gardée, Me fait imaginer, mais bien douteusement, Qu'elle aura soupiré de mon éloignement, Et que bientôt, si l'art peut suivre la nature, Sa beauté me doit faire un don de sa peinture. Cela me perce l'âme avec un trait si cher Qu'il me fait recevoir le feu sans me fâcher, Cela remet mon coeur sur ses premières traces, Me fait revoir Cloris avecque tant de grâces, Me rengage si bien que je me sens heureux, Quoiqu'avec tant de mal, d'être encore amoureux. Je sais bien qu'elle m'aime, et cet amour fidèle Demande avec raison que je dépende d'elle. Et si notre festin par de si fermes lois Prescrit aux plus heureux de mourir une fois, Qu'un autre ambitieux se consume à la guerre Et meure dans le soin de conquérir la terre, Pour moi, quand il faudra prendre congé du jour, Puisque Cloris le veut, je veux mourir d'amour. Qu'on ne me parle point de son humeur légère, Je veux que ses défauts me la rendent plus chère. Ce que fait la raison pour empêcher d'aimer Ne peut que mes désirs davantage allumer. Quoique dans le travail mon esprit diminue, Que ma vie en devienne une mort continue, Que mon sens étourdi relâche sa vigueur, Et déjà sur mon front imprime sa langueur, Cependant que Cloris est la vive peinture Du plus riche embonpoint que peut donner nature, Que son coeur nonchalant ou peut-être inhumain, A mon dernier malheur doive prêter la main, Que souvent d'un baiser elle me soit avare, C'est tout un, il me plaît qu'elle me soit barbare. Je veux pour mon plaisir aimer sa cruauté, En faveur de ses yeux je hais ma liberté, Je hais mon jugement et veux qu'on me reproche Que j'aime sans sujet un naturel de roche. Je me console assez puisque je vois les cieux Endurer comme moi l'empire de ses yeux, Que le Soleil, jaloux de la voir luire au monde, Pâle ou rouge, toujours se va cacher sous l'onde. Je ne saurais penser que la fierté des ans, Que ce vieillard cruel qui mange ses enfants, Voyant tant de beautés puisse avoir le courage, Tout impiteux qu'il est, de leur faire un outrage. Et quoiqu'un siècle entier la conduise au trépas, Pour moi toujours ses yeux auront assez d'appas, Mon inclination est assez pure et forte Contre le changement que la vieillesse apporte. Quand le ciel par dépit renverserait le cours Et l'ordre naturel qu'il prescrit aux jours, Et que demain, pour voir si mes désirs perfides Se pourraient démentir, il lui donnât des rides, Ma flamme dans mon sang en ses plus chauds bouillons Adorerait son front tout coupé de sillons, Ni son teint sans éclat ni ses yeux sans lumière Ne pourraient rien changer de mon humeur première. Que son âme et son corps soient tout couverts d'horreur, Je veux suivre partout mon amoureuse erreur. Toi, quelque changement dont la fortune essaie De voir en m'affligeant, si ta constance est vraie, Cloris, rends la pareille à ma ferme amitié, Et ne manque point de foi ni de pitié. Je sais bien qu'aisément tu te pourrais dédire Sans qu'il arrive en moi quelque chose de pire, Parce que mes défauts sont des occasions Pour détourner de moi tes inclinations, Mais pour diminuer cette amitié sacrée, Et pour rompre la foi que tu m'as tant jurée, Mes imperfections sont un faible sujet, Car ton amour n'a point ma vertu pour objet. On dit que les méchants qui d'une aveugle rage Pressent ceux qui jamais ne leur ont fait d'outrage, Suivant un naturel malin qui les époind, Persécutant plus fort et ne pardonnant point, Ne démordent jamais de leur fausse vengeance Quand leur courroux n'a point pour objet une offense. Ainsi ton amitié qui n'a pour fondement Que de suivre envers moi sa bonté seulement, Qui ne saurait trouver par où je suis capable De la moindre faveur ni d'où je suis aimable, Ne peut trouver aussi par où se détourner, Ne peut trouver ainsi de quoi m'abandonner, Et sur cette espérance où mon amour se fonde, Je crois vivre et mourir le plus heureux du monde. XX. Sur le ballet du Roi pour Monseigneur le duc de Montmorency Celle pour qui je veux mourir, Me fait un mal si favorable, Que si l'on me venait guérir, On me rendrait bien misérable. Un roi pour des tourments si doux, Quitterait toutes ses délices, Et me voyant serait jaloux De mes fers et de mes supplices. Aussi pour mieux favoriser Le divin secret de ma flamme, Mon front s'est voulu déguiser De peur de découvrir mon âme. C'est ainsi que le roi des dieux, Piqué de quelque beau visage, Prenait en devalant des cieux, Toujours un masque à son usage, Et déguisant sa majesté Pour complaire à sa frénésie, Il avait pour chaque beauté Une forme à sa fantaisie. Pour moi, si mes voeux avaient lieu, On verrait ma figure humaine Bientôt se changer en un dieu, Non pas pour souffrir moins de peine, Mais plutôt pour savoir ainsi Conserver le mal qui me presse, Et pour être plus digne aussi De l'amitié d'une déesse. Plût au Ciel qu'un jour seulement Jupiter m'eût donné sa face Et qu'il voulût pour un moment Me laisser régner en sa place! J'ordonnerais que les autels Que par tout l'univers on dresse Pour les dieux ou pour les mortels Ne seraient que pour ma maîtresse. Le temps, serf de ses volontés, Comme moi lui rendant hommage, Laisserait vivre ses beautés Sans leur faire jamais d'outrage. Je commanderais aux zéphyrs De produire une fleur nouvelle, Toute de flamme et de soupirs Où je serais peint avec elle. Quelque si cher contentement Dont Jupiter nous fasse envie, La terre serait l'élément Où nous voudrions passer la vie. Paris serait notre séjour, Et dans cette joie infinie, Rien que moi, la paix et l'amour, Ne serait en sa compagnie. XXI. Le déguisé pour Monsieur le Premier Dans la félicité des grâces de vos yeux Dont l'éclat m'est si cher alors qu'il me consomme, Pouvant passer pour un des dieux, Ce que je suis n'est plus que le semblant d'un homme. Depuis que je vous vis, les clartés du soleil Ne furent plus pour moi qu'une lumière peinte; La faveur du plus doux sommeil, Depuis que je vous sers, n'est pour moi qu'une feinte. Dans l'étroite prison où demeure un amant, Et dont je ne crois pas qu'aucun sort me délivre, Vivre toujours dans le tourment, Ce n'est que proprement faire semblant de vivre. Mes yeux lorsque la nuit aveugle l'univers, Semblent être endormis et ne voir plus de flamme, Et toutefois ils sont ouverts, Mais c'est vers le Soleil qui luit dedans mon âme. Lorsqu'Alcmène eut blessé des traits de son amour Ce dieu dont les larcins ont été si célèbres, Nature déguisa le jour, Et couvrit tout le ciel d'un manteau de ténèbres. Si pour un beau dessein il faut se déguiser, Si le secret d'amour a besoin qu'on le couvre, On ne me saurait accuser D'être aujourd'hui le seul qui dissimule au Louvre. XXII. Thisbé pour le portrait de Pyrame au peintre Fais-moi, de grâce, une peinture, Si tu fis jamais rien de beau, Toi qui des traits de ton pinceau Surpasses l'art et la nature, Mais sans prendre plus de loisir Que mon impatient désir Ne peut accorder à mon âme, Au moins apporte-moi demain Le portrait de l'oeil de Pyrame Ou celui de sa belle main. N'eusses-tu tracé que l'ombrage De son front ou de ses cheveux, Ne fais point tant languir mes voeux En l'attente de ton ouvrage; Apporte-moi dès aujourd'hui Quelque petit semblant de lui. Peintre, n'as-tu rien fait encore? Tu recherches trop de façon: Il ne faut que peindre l'Aurore Sous l'habit d'un jeune garçon. Connais-tu les lys et les roses? En sais-tu faire les portraits? En un mot, sais-tu tous les traits De toutes les plus belles choses? As-tu ces tableaux hardis Qui sur les autels de jadis Ont porté le pinceau d'Apelle? Sache que tu m'offenserais De ne prendre au plus beau modèle Un portrait que tu lui feras. Suis tous les plus fameux exemples Des peintres morts ou des vivants, Vois tout ce que les plus savants Ont fait pour embellir nos temples, Vois le teint, les yeux et les mains Dont l'artifice des humains A voulu figurer les anges: Leur plus superbe monument Doit quitter toutes ses louanges A l'image de mon amant. Si tu voulais peindre Hyacinthe Pour le faire voir au Soleil, Ou d'un plus superbe appareil Vaincre le Tasse en son Aminte, Tu peindrais Pyrame ou l'Amour Ou ce premier éclat du jour Lorsque sans ride et sans nuage, Dans le ciel comme en un tableau, Il fait luire son beau visage Tout fraîchement tiré de l'eau. Sois, je te prie, un peu barbare, Pour bien faire, ouvre-moi le sein, Tu dois là prendre le dessein D'une occupation si rare. Plût au Ciel qu'il te fût permis De le voir comme Amour l'a mis Au plus profond de mes pensées Car c'est où ses perfections Paraissent vivement tracées, Aussi bien que mes passions. Mais pardonne à ma jalousie; S'il se peut, sans t'injurier, Laisse-toi derechef prier De le peindre à ma fantaisie; Ne demande point à le voir, Car pour bien faire ton devoir, Et ne me faire point d'injure, Tu le peindras comme les dieux, De qui tu fais bien la figure Sans qu'ils soient présents à tes yeux. XXIII. Élégie Proche de la saison où les plus vives fleurs Laissent évanouir leur âme et leurs couleurs, Un amant désolé, mélancolique, sombre, Jaloux de son chemin, de ses pas, de son ombre, Baisait aux bords de Loire, en flattant son ennui, L'image de Caliste errante avec lui. Rêvant auprès du fleuve il disait à son onde: "Si tu vas dans la mer qui va par tout le monde, Fais-moi ressouvenir d'apprendre à l'univers Qu'il n'a rien de si beau que l'objet de mes vers. Ces fleurs dont le printemps fait voir tes rives peintes, Au matin sont en vie et le soir sont éteintes; Mais quelque changement qui te puisse arriver, Caliste et ses beautés n'auront jamais d'hiver. Ces humides baisers dont tes rives mouillées Seront pour quelques jours encore chatouillées, Arrêteront enfin leur amoureuse erreur, Et s'approchant de toi se géleront d'horreur. Alors que tous les flots sont transformés en marbres, Lorsque les aquilons vont déchirer les arbres, Et que l'eau n'ayant plus humidité ni poids, Fait pendre le cristal des roches et des bois, Que l'onde aplanissant ses orgueilleuses bosses, Souffre sans murmurer le fardeau des carrosses, Que la neige durcie a pavé les marêts, Confondu les chemins avecque les guérets, Que l'hiver, renfrogné d'un orgueilleux empire, Empêche les amours de Flore et de Zéphyre, Qu'Endymion, vaincu du froid et du sommeil, Ne peut tenir parole à la soeur du Soleil, Qui cependant toujours va visiter sa place Sur le haut d'un rocher tout hérissé de glace, Moi qui d'un sort plus humble ou bien plus glorieux, Sur les beautés du ciel n'ai point jeté mes yeux, Qui n'ai jamais cherché cette bonne fortune Qu'Endymion trouvait aux beautés de la Lune, Durant cette saison où leur ardent désir Ne trouve à son dessein ni place ni loisir, Je verrai ma Caliste après ce long voyage, Qui plus que cent hivers m'a fait souffrir d'orage, Qui m'a plus ruiné que de faire abîmer Un vaisseau chargé d'or que j'aurais sur la mer. Quel outrage plus grand aurait-il pu me faire Que me cacher un mois le seul jour qui m'éclaire? Dieux, hâtez donc l'hiver, et lui soyez témoins Que le printemps, l'automne et l'été valent moins. Qu'il dépouille les bois, et de sa froide haleine Perde tout ce que donne et le mont et la plaine. Ce mois qui maintenant retient cette beauté, A bien plus d'injustice et plus de cruauté, Car l'hiver au plus fort de sa plus dure guerre, Nous ôte seulement ce que nous rend la terre, N'emporte que des fruits, n'étouffe que des fleurs, Et sur notre destin n'étend point ses malheurs, Où la dure saison qui m'ôte ma maîtresse, Toutes ses cruautés à ma ruine adresse. Mon front est plus terni que des lys effacés, Mon sang est plus gelé que des ruisseaux glacés, Blois est l'Enfer pour moi, le Loire est le Cocyte, Je ne suis plus vivant si je ne ressuscite. Vous qui feignez d'aimer avecque tant de foi, Trompeurs, vous êtes bien moins amoureux que moi, Courtisans qui partout ne servez que de nombre, Qui traînez sans plaisir vos jours mal assurés, Pendants chez la Fortune à des liens dorés, Vous savez mal que c'est de véritables peines Que donne un feu subtil qui fait brûler les veines; Esclaves insensés des pompes de la Cour, Vous savez mal que c'est d'un véritable amour. Infidèle Alidor, tu feins d'aimer Sylvie, Mais tu perds son objet, et tu ne perds point la vie, Tu chasses tout le jour, tu dors toute la nuit, Et tu dis que partout son image te suit, Qu'elle est profondément empreinte en ta pensée, Et que ton âme en est mortellement blessée. O toi qui ma Caliste aujourd'hui me ravis, Qui vois ce que je sens, qui sais comme je vis, Malicieux destin qui me sépares d'elle, Tu répondras pour moi si je lui suis fidèle, Si depuis son départ j'eus un mauvais dessein, Si je n'ai toujours eu des serpents dans le sein! Tout ce que fait Damon pour divertir ma peine, Toute sa bonne chère est importune et vaine. Je suis honteux de voir qu'il faille ingratement Faire mauvaise mine à son bon traitement, Que je ne puisse en rien déguiser ma tristesse Quoiqu'à me divertir son amitié me presse. Aussitôt que je puis me dérober de lui, Que je trouve un endroit commode à mon ennui, Afin de digérer plus tôt mon amertume, Je la fais par mes vers distiller à ma plume. Parfois, lorsque je pense écrire mon tourment, Je passe tout le jour à rêver seulement, Et dessus mon papier laissant errer mon âme, Je peins cent fois mon nom et celui de Madame De penser en penser confusément tiré, Suivant les mouvements de mon sens égaré, Si j'arrête mes yeux sur nos noms que je trace, Quelque goutte de pleurs m'échappe, et les efface, Et sans que mon travail puisse changer d'objet, Mille fois sans dessein je change de projet. Toute cette beauté dans mes sens ramassée, Tantôt ses doux regards présente à ma pensée, Quelquefois son beau teint, et m'offre quelquefois Les oeillets de sa lèvre et l'accent de sa voix; Tantôt son bel esprit d'une superbe image Tout seul de mes écrits veut recevoir l'hommage. Confus je me retire, et songe qu'il vaut mieux Consoler autrement et mon âme et mes yeux. Je m'en vais dans les champs pour voir s'il est possible Qu'un bienheureux hasard me la rendît visible; Je m'en vais sur les bords de ces publiques eaux Dont le dos nuit et jour est chargé de bateaux, Et tout ce que je vois descendre sur la rive Me fait imaginer que ma Caliste arrive. Bref, contre tout espoir mon oeil n'est jamais las De travailler en vain à chercher du soulas. Quoi que le temps prescrit à cette longue absence, Pour tout ce que je fais d'un seul point ne s'avance, Je veux persuader à mon ardent amour, Qu'il voit à tous moments l'heure de son retour." Ainsi dit Mélibée, et pâle, et las, et triste, Acheva sa journée en adorant Caliste. XXIV. Ode Cloris, pour ce petit moment D'une volupté frénétique, Crois-tu que mon esprit se pique De t'aimer éternellement? Lorsque mes ardeurs sont passées La raison change mes pensées, Et perdant l'amoureuse erreur, Je me trouve dans des tristesses Qui font que tes délicatesses Commencent à me faire horreur. A voir tant fuir ta beauté, Je me lasse de la poursuivre, Et me suis résolu de vivre Avec un peu de liberté. Il ne me faut qu'une disgrâce, Qu'encore un trait de cette audace Qui t'a fait tant manquer de foi, Après tiens-moi pour un infâme Si jamais mes yeux ni mon âme Songent à s'approcher de toi. Je me trouve prêt à te voir Avec beaucoup d'indifférence, Et te faire une révérence Moins d'amitié que de devoir. Toutes les complaisances feintes Où tes affections mal peintes Ont trompé mes sens hébétés, Je les tiens pour faibles feintises, Et n'appelle plus que sottises Ce que je nommais cruautés. Je ne veux point te décrier Après t'avoir loué moi-même; Ce serait tacher du blasphème L'autel où l'on m'a vu prier. T'ayant prodigué des louanges Que je ne devais qu'à des anges, Je ne te les veux point ravir, Je les donne à ta tyrannie Pour déguiser l'ignominie Que j'ai soufferte à te servir. Je ne veux point mal à propos Mes vers ni ton honneur détruire; Mon dessein n'est pas de te nuire, Je ne songe qu'à mon repos; Encore auras-tu cette gloire Que si la voix de ta mémoire Parle à quelqu'un de mes douleurs, On dira que ma servitude Respecta ton ingratitude Jusqu'au dernier de mes malheurs. J'ai souffert autant que j'ai pu, Je n'ai plus de nerfs pour tes gênes, Ni goutte de sang dans mes veines Qui ne brûle à petit feu. Je me sens honteux de mes larmes, Amour n'a déjà plus de charmes, Je suis pressé de toutes parts, Et bientôt, quoi que tu travailles, Je m'arracherai des entrailles Tout le venin de tes regards. Sachant bien que je meurs d'amour, Que je brûle d'impatience, As-tu si peu de conscience Que de m'abandonner un jour? Après ton ingrate paresse, Si tu n'as que cette caresse Fatale à ma crédulité, Puisses-tu périr d'un tonnerre, Ou que le centre de la terre Cache ton infidélité! Non, je ne saurais plus souffrir Cette liberté de vie! Tout me blâme, et tout me convie De me plaindre et de me guérir. Aussi bien ta beauté se passe, Mon amitié change de face, L'ardeur de mes premiers plaisirs Perd beaucoup de sa violence, Ma raison et ta nonchalance Ont presque amorti mes désirs. Je sais bien que la vanité Qui te fait plaire en mes supplices Chercher encore dans tes malices De quoi trahir ma liberté. Encore tes regards perfides Préparent à mes sens timides L'effort de leur éclat pipeur, Et malgré le plus noir outrage, S'imaginent que mon courage Devant eux n'est que vapeur. Mais je fais le plus grand serment Que peut faire une âme bouillante De la fureur la plus sanglante Qui peut tourmenter un amant, Je jure l'aire, la terre et l'onde, Je jure tous les dieux du monde Que ni force ni trahison, Ni m'outrager ni me complaire, N'empêcheront point ma colère De me donner ma guérison. Mon tourment ne t'emeut en rien, Ta fierté rit de ma mollesse, Je ne crois point qu'une déesse Eût un orgueil comme le tien. C'en est fait, je sens que mon âme Soupire sa dernière flamme, Tous ces regards sont superflus, Je ne vois rien, rien ne me touche, Je suis sans oreille et sans bouche, Laisse-moi, ne me parle plus. Troisième partie I. La plainte de Théophile à son ami Tircis Tircis, tu connais bien dans le mal qui me presse, Qu'un peu d'ingratitude est jointe à ta paresse; Tout contre mon brasier je te vois sommeiller, Et sa flamme et son bruit te devrait éveiller. Tu sais bien qu'il est vrai que mon procès s'achève, Qu'on va bientôt brûler mon portrait à la Grève, Que déjà mes amis ont travaillé sans fruit A prévenir l'horreur de cet infâme bruit, Que le Roi me délaisse, et qu'en cette aventure Une juste douleur doit forcer ma nature, Que le plus résolu ne peut sans soupirer Entendre les ennuis où tu me vois durer. Sache aussi que mon âme est presque toute usée, Que Cloton tient mes jours au bout de sa fusée! Qu'il faut que mon espoir se rende à mes malheurs, Et que mon jugement me conseille les pleurs, Que si mon mauvais sort a fini la durée De la sainte amitié que tu m'avais jurée, Comment, suivant le cour du naturel humain, Tu me vois trébucher sans me donner la main? Pour le moins fais semblant d'avoir un peu de peine, Voyant le précipice où le destin me traîne, Afin qu'un bruit fâcheux ne vienne à me blâmer D'avoir si mal connu qui je devais aimer. Damon qui nuit et jour, pour éviter se blâme, S'obstine à travailler et du corps et de l'âme, M'assure pour le moins, en son petit secours, Que sa fidélité me durera toujours. Il ne tient pas à lui que l'injuste licence De mes persécuteurs ne cède à l'innocence: Il fait tout ce qu'il peut pour écarter de moi Les périls qui me font examiner ta foi. Sans eux je n'aurais vu jamais ton âme ouverte, Toujours ta lâcheté m'avait été couverte, L'excès de mon malheur n'est cruel qu'en ce point Qui me dit, malgré moi, que tu ne m'aimes point. Si le moindre rayon de la vertu t'éclaire, Souviens-toi qu'on t'a vu dans le soin de me plaire, Et qu'avant la disgrâce où tu me vois soumis, Tu faisais vanité d'être de mes amis. Regarde que ton coeur se lâche et m'abandonne Dès le premier essai que mon malheur te donne, Et que tu sais mon sort n'être aujourd'hui battu Que par des trahisons qu'on fait à ma vertu. Toi-même qui me vois au fond de ma pensée, Qui sais comme ma vie s'est ci-devant passée, Et que dans le secret d'un véritable amour Mon esprit innocent s'est peint cent fois le jour, Tu sais que d'aucun tort ton coeur ne me soupçonne, Que je n'ai ni trompé, ni fait tort à personne, Que depuis m'être instruit en la romaine loi, Mon âme dignement a senti de la foi, Et que l'unique espoir de mon salut se fonde En la croix de celui qui racheta le monde: Mon coeur se porte là d'un mouvement tout droit, Et croit assurément ce que l'Eglise croit, Bien que des imposteurs, qu'une aveugle ignorance Oppose absolument aux libertés de France, Fassent courir des bruits que mon sens libertin Confond l'Auteur du monde avecque le destin. Et leur impertinence a fait croire à des femmes Que j'étais un prêcheur à suborner les âmes. On dit pis de ma vie, on parle plus de moi Que si j'avais traité d'exterminer la Loi. On fait voir en mon nom des odieuses rimes Pour perdre un innocent et professer des crimes; Ils ont fait sous mes pas des creux de toutes parts, Ont eu des espions à guetter mes regards, Ont détourné de moi ceux dont les bons génies Tenaient avecque moi leurs volontés unies, Ils ont avec Satan contre moi pactisé, A force de médire ils m'ont débaptisé. Sans autre fondement qu'une envieuse rage Contre des passe-temps où m'a porté mon âge, Un plaisir naturel où mes esprits enclins Ne laissent point de place à des désirs malins, Un divertissement qu'on doit permettre à l'homme, Ce que Sa Sainteté ne punit pas à Rome, Car la nécessité que la police suit, Permettant ce péché ne fait pas peu de fruit, Ce n'est pas une tache à son divin Empire, Car toujours de deux maux faut éviter le pire. Encore ai-je un défaut contre qui leur abois Eclate autrement: C'est, Tircis, que je bois. Ils pensent que le vin soit le feu qui m'inspire Cette facilité dont tu me vois écrire, Et qu'on ne me saurait ouïr parler latin Si ce n'est que je sois à la Pomme de Pin; Ils croient que le vin, m'ayant gâté l'haleine, M'a plus fait de bourgeons qu'on n'en peint à Silène. Je crois que ma débauche, en ses plus grands efforts, Ne m'empêcha jamais ni l'esprit ni le corps. Mes plus sobres repas méritent des censures, Partout ma liberté ne sent que des morsures. Il est vrai que mon sort en ceci est mauvais: C'est que beaucoup de gens savent ce que je fais. Quelques lieux si cachés où mon péché se niche, Aussitôt mon péché au carrefour s'affiche; Partout où l'on me voit je suis toujours à nu. Tout le crime que j'ai, c'est d'être trop connu. Que, malgré ma bonté, cette gloire légère D'avoir un peu de bruit, m'a causé de misère! Que mon sort était doux s'il eût coulé mes ans Où les bords de Garonne ont les flots si plaisants! Tenant mes jours cachés dans ce lieu solitaire, Nul que moi ne m'eût fait ni parler ni me taire. A ma commodité j'aurais eu le sommeil, A mon gré j'aurais pris et l'ombre et le soleil. Dans ces vallons obscurs, où la mère nature A pourvu nos troupeaux d'éternelle pâture, J'aurais eu le plaisir de boire à petits traits D'un vin clair, pétillant et délicat et frais, Qu'un terroir, assez maigre, et tout coupé de roches, Produit heureusement sur des montagnes proches. Là mes frères et moi pouvions joyeusement, Sans seigneur, ni vassal, vivre assez doucement. Là tous ces médisants, à qui je suis en proie, N'eussent point envié, ni censuré ma joie: J'aurais suivi partout l'objet de mes désirs, J'aurais pu consacrer ma plume à mes plaisirs. Là, d'une passion ni ferme ni légère, J'aurais donné mon feu aux yeux d'une bergère Dont le coeur innocent eût contenté mes voeux D'un bracelet de chanvre avecque ses cheveux. J'aurais dans ce plaisir si bien flatté ma vie Que l'orgueil de Caliste en eût crevé d'envie; J'aurais peint la douceur de nos embrasements Par tous les lieux témoins de nos embrassements. Et, comme ce climat est le plus beau du monde, Ma veine en eût été mille fois plus féconde: L'aile d'un papillon m'eût plus fourni de vers Qu'aujourd'hui ne ferait le bruit de l'univers. Et s'il faut malgré moi que mon esprit se pique De l'orgueilleux dessein d'un poème héroïque, Il faut bien que je cherche un plus libre séjour Que celui de Paris ou celui de la Cour. Si ma condition peut devenir meilleure, Que le Roi me permette une retraite sûre, Que je puisse trouver en France un petit coin Où mes persécuteurs me trouvent assez loin, Dans le doux souvenir d'être sorti de peine, De quelles gaietés nourrirais-je ma veine? Lors tu sera honteux qu'en mon adversité Je t'aie tant de fois en vain sollicité, D'avoir abandonné le train d'une fortune Qu'il te fallait avoir avecque moi commune. Recherche en tes désirs, ores si refroidis, Si tu m'es aujourd'hui ce que tu fus jadis. Je t'eusse fait jadis passer les Pyrénées, J'eusse attaché tes jours avecque mes années, Et conduit tes desseins au cours de mon destin Des bords de l'Occident jusqu'au flot du matin. Et je n'ai rien commis, même dans mon courage, Qui te puisse obliger à me tourner visage; Depuis je n'ai rien fait, et j'en jure les dieux, Que d'aimer, ô Tircis, tous les jours un peu mieux. Hélas! si mon malheur avait un peu de crime, Ma raison trouverait ta froideur légitime, Je me consolerais de ne trouver de quoi Je ne pusse en mon mal me venger que de moi. Un reste d'amitié fait qu'aujourd'hui j'enrage De sentir que celui que je chéris m'outrage: Tu vois bien que le sort, sans yeux ni jugement, Tourne tes volontés avec son changement. Depuis mon accident tu m'as trouvé funeste, Tu crois que mon abord te doit donner la peste, Tu m'accuses partout où tu me vois blâmer, Et tu me hais autant que tu me dois aimer. Au moins assure-toi, quoi que le temps y fasse, Qu'un si perfide orgueil n'aura jamais de grâce. Je vois bien que mes maux acheveront leurs cours, Qu'un Soleil plus heureux achevera mes jours, Que ma bonne fortune écrasera l'envie Malgré les cruautés qui font gémir ma vie. Au bout du désespoir paraîtra mon bonheur, Toute cette infamie accroîtra mon honneur. Ce n'est pas aux enfants d'une commune race, Quelque si grand pouvoir dont le corps me menace, Quelque trépas honteux dont le cruel dessein S'agite contre moi dans leur perfide sein; [.] Et comme malgré moi tu t'es rendu perfide, Comme malgré l'honneur tu t'es montré timide, Parmi tous mes travaux, sache que malgré toi Je garderai toujours mon courage et ma foi. Et l'obstination de la malice noire Avec ma patience augmentera ma gloire. II. La pénitence de Théophile Aujourd'hui que les courtisans, Les bourgeois et les artisans, Et les peuples de la campagne, Pour noyer les soins du trépas Passent les excès d'Allemagne Dans leur voluptueux repas, Que le jeu, la danse et l'amour Occupent la nuit et le jour Des enfants de la douce vie, Que le coeur le plus débauché Contente la plus molle envie Que lui fournisse le péché, Que les plus modestes désirs Ne respirent que les plaisirs, Que les luths par toute la terre Ont fait taire les pistolets, Et cacher les dieux de la guerre Dans la machine des ballets, Mon jeu, ma danse et mon festin Se font avec saint Augustin, Dont l'aimable et sainte lecture Est ici mon contrepoison En la misérable aventure Des longs ennuis de ma prison. Celui qui d'un pieux devoir Employa l'absolu pouvoir A borner ici mon étude, L'envoya pour m'entretenir Dans cette étroite solitude Dont il voulut me retenir. Parmi le céleste entretien D'un si beau livre et si chrétien, Je me mêle à la voix des anges, Et transporté de cet honneur, Mon esprit donne des louanges A qui m'a causé ce bonheur. Je vois dans ces divins écrits Que l'orgueil des plus grands esprits Ne sert au sien que de trophée, Et que la sotte Antiquité Soupire et languit étouffée Sous le joug de la vérité. Tous ces démons du temps passé Dont il a vivement tracé Les larcins et les adultères, Sont moins que fantômes de nuit Devant les glorieux mystères Du grand Soleil qui nous reluit. Tous ces grands temples si vantés Dont tant de siècles enchantés Ont suivi les fameux oracles, N'ont plus de renom ni de lieu, Et désormais tous les miracles Se font en la Cité de Dieu. Grande lumière de la foi, Qui me donnez si bien de quoi Me consoler dans les ténèbres, Mon désespoir le plus mordant Et mes soucis les plus funèbres Se calment en te regardant. Je ne te puis lire si peu Qu'aussitôt un céleste feu Ne me perce au profond de l'âme, Et que mes sens faits plus chrétiens Ne gardent beaucoup de la flamme Que me font éclater les tiens. Je maudis mes jours débauchés, Et dans l'horreur de mes péchés, Bénissant mille fois l'orage Qui m'en donne le repentir, Je trouve encore en mon courage Quelque espoir de me garantir. Cet espoir prend à son secours Le souvenir de tant de jours Dont la jeune et grande licence Eut besoin des confessions Qui cherchèrent de l'innocence Pour tes premières actions. Grand Saint, pardonne à ce captif Qui d'un emprunt lâche et furtif, Porte ici ton divin exemple: Pressé d'un accident mortel J'entre tout sanglant dans le temple Et me sers du droit de l'autel. Alors que mes yeux indiscrets Ont trop percé dans tes secrets, Jésus m'a mis dans la pensée Qu'il se fit ouvrir le côté, Et que sa veine fut percée Pour laver notre iniquité. Esprit heureux, puisqu'aujourd'hui Tu contemples avecque lui Les félicités éternelles, Et que tu me vois empêché Des affections criminelles De l'objet mortel du péché, Jette un peu l'oeil sur ma prison, Et portant de ton oraison La faiblesse de ma prière, Gagne pour moi son amitié, Et me rends la digne matière Des mouvements de sa pitié. Je confesse que justement Un si rude et si long tourment Voit tarder sa miséricorde, Mais ni ma plume ni ma voix N'ont jamais rien fait que n'accorde La douceur des humaines lois. Et puisque Dieu m'a tant aimé Que d'avoir ici renfermé Les pauvres Muses étonnées Sous les ailes du Parlement, Les méchants perdront leurs journées A me creuser le monument. Augustin, ouvre ici tes yeux: Je proteste devant les Cieux, La main dans les feuillets du livre Où tu m'as attaché les sens, Qu'il faut pour m'empêcher de vivre Faire mourir les innocents. III. Requête de Théophile au Roi Au milieu de mes libertés, Dans un plein repos de ma vie, Où mes plus molles voluptés Semblaient avoir passé l'envie, D'un trait de foudre inopiné Que jeta le ciel mutiné Dessus le comble de ma joie, Mes desseins se virent trahis, Et moi d'un même coup la proie De tous ceux que j'avais haïs. Le visage des courtisans Se peignit en cette aventure Des couleurs dont les médisants Voulurent peindre ma nature. Du premier trait dont le malheur Sépara mon destin du leur, Mes amis changèrent de face: Ils furent tous muets et sourds, Et je ne vis en ma disgrâce Rien que moi-même à mon secours. Quelques faibles solliciteurs Faisaient encore un peu de mine D'arrêter mes persécuteurs Sur le penchant de ma ruine; Mais en un péril si pressant Leur secours fut si languissant Et ma guérison si tardive Que la raison me résolut A voir si quelque étrange rive M'offrirait un port de salut. Je fus longtemps à desseigner Où j'irais habiter la terre, Et sur le point de m'éloigner Mille peurs me faisaient la guerre; Car le Soleil qui chaque jour Fait si vite un si large tour, Ne visite point de contrée Où ces chefs de dissensions Ne donnent aisément l'entrée A quelqu'un de leurs espions. Après cinq ou six mois d'erreurs, Incertain en quel lieu du monde Je pourrais rasseoir les terreurs De ma misère vagabonde, Une incroyable trahison Me fit rencontrer ma prison Où j'avais cherché mon asile: Mon protecteur fut mon sergent. O grand Dieu, qu'il est difficile De courre avecque de l'argent! Le billet d'un religieux, Respecté comme des patentes, Fit épier en tant de lieux Le porteur des Muses errantes Qu'à la fin deux méchant prévôts, Fort grands voleurs, et très dévots, Priant Dieu comme des apôtres, Mirent la main sur mon collet, Et tout disant leurs patenôtres, Pillèrent jusqu'à mon valet. A l'éclat du premier appas, Eblouis un peu de la proie, Ils doutèrent si je n'étais pas Un faiseur de fausse monnoie. Ils m'interrogeaient sur le prix Des quadruples qu'on m'avait pris Qui n'étaient pas au coin de France. Lors il me prit un tremblement De crainte que leur ignorance Me jugeât prévôtablement. Ils ne pouvaient s'imaginer Sans soupçon de beaucoup de crimes, Qu'on trouvât tant à butiner Sur un simple faiseur de rimes; Et quoique l'or fût bon et beau Aussi bien au jour qu'au flambeau, Il croyaient, me voyant sans peine Quelque fonds qu'on me dérobât, Que c'étaient des feuilles de chêne Avec la marque du sabbat. Ils disaient entre eux sourdement Que je parlais avec la Lune, Et que le Diable assurément Etait auteur de ma fortune; Que pour faire service à Dieu Il fallait bien choisir un lieu Où l'objet de leur tyrannie Me fit sans cesse discourir Du trépas plein d'ignominie Qui me devait faire périr. Sans cordon, jartières, ni gants, Au milieu de dix hallebardes, Je flattais des gueux arrogants Qu'on m'avait ordonné pour gardes; Et nonobstant chargé de fers On m'enfonce dans les Enfers D'une profonde et noire cave Où l'on n'a qu'un peu d'air puant Des vapeurs de la froide bave D'un vieux mur humide et gluant. Dedans ce commun lieu de pleurs Où je me vis si misérable, Les assassins et les voleurs Avaient un trou plus favorable. Tout le monde disait de moi Que je n'avais ni foi ni loi, Qu'on ne connaissait point de vice Où mon âme ne s'adonnât, Et quelque trait que j'écrivisse C'était pis qu'un assassinat; Qu'un saint homme de grand esprit, Enfant du bienheureux Ignace, Disait en chaire et par écrit Que j'étais mort par contumace, Que je ne m'étais absenté Que de peur d'être exécuté Aussi bien que mon effigie, Que je n'étais qu'un suborneur, Et que j'enseignais la magie Dedans les cabarets d'honneur; Qu'on avait bandé les ressorts De la noire et forte machine Dont le souple et vaste corps Etend ses bras jusqu'à la Chine; Qu'en France et parmi l'étranger Ils avaient de quoi se venger Et de quoi forger une foudre Dont le coup me serait fatal En dût-il coûter plus de poudre Qu'il n'en perdirent à Vuital. Que le gaillard Père Guérin Qui tous les jours fait dans la chaise Plus de leçons à Tabarin Qu'à tous les clercs d'un diocèse, Comme s'il eût bien disposé Et terre et ciel à ma ruine, Prêchait qu'à peu de jours de là La justice humaine et divine M'immolerait à Loyola; Que par le sentiment chrétien D'une charité volontaire, Infinité de gens de bien Avaient entrepris mon affaire, Qu'on était si fort irrité Qu'en dépit de la vérité Que Jésus-Christ a tant aimée, Pour les intérêts du clergé On me voulait voir en fumée Soudain que je serais jugé. On emploie de par le Roi, De la force et de l'artifice, Comme si Lucifer pour moi Eût entrepris sur la justice. A Paris, soudain que j'y fus, J'entendais par des bruits confus Que tout était prêt pour me cuire, Et je doutais avec raison Si ce peuple m'allait conduire A la Grève ou dans la prison. Ici donc comme en un tombeau, Troublé du péril où je rêve, Sans compagnie et sans flambeau, Toujours dans le discours de Grève, A l'ombre d'un petit faux jour Qui perce un peu l'obscure tour Où les bourreaux vont à la quête, Grand Roi, l'honneur de l'univers, Je vous présente la requête De ce pauvre faiseur de vers. Je demande premièrement Qu'on supprime ce grand volume Qui brave trop insolemment La captivité de ma plume, Et que monsieur le cardinal, Après m'avoir fait tant de mal, Pour l'amour de Dieu se retienne: Il va contre la charité, Et choque une vertu chrétienne Quand il choque ma liberté; Qu'on remontre aux religieux A qui mon nom semble un blasphème, Que leur zèle est injurieux De vouloir m'ôter le baptême; Que les crimes qu'ils ont prêchés, Inconnus aux plus débauchés, Sont controuvés pour me détruire Et sèment un subtil appas Par où l'âme se peut instruire Au vice qu'elle ne sait pas; Que si ma plume avait commis Tout le mal qu'ils vous font entendre, La fureur de mes ennemis M'aurait déjà réduit en cendre; Que leurs écrits et leurs abois, Qui déjà depuis tant de mois Font la guerre à mon innocence, M'auraient fait faire mon procès Si dans ma plus grande licence Je n'avais évité l'excès; Que c'était un procédé nouveau, Dont Ignace était incapable, De fouiller l'air, la terre et l'eau Pour rendre un innocent coupable; Qu'autrefois on a pardonné Ce carnaval désordonné De quelques-uns de nos poètes Qui se trouvèrent convaincus D'avoir sacrifiés aux bêtes Devant l'idole de Bacchus; Qu'à mon exemple nos rimeurs Ne prendront point ce privilège, Et que mes écrits et mes moeurs Ont en horreur le sacrilège; Que mon confesseur soit témoin Si je ne rends pas tout le soin Qu'un bon chrétien doit à l'Eglise, Et qu'on ne voit en aucun lieu Qu'un vers de ma façon se lise Qui soit au déshonneur de Dieu; Que l'honneur, la pitié, le droit Sont violés en ma poursuite, Et que certain Père voudrait N'avoir point empêché ma fuite, Mais la honte d'avoir manqué Ce qu'il a si fort attaqué, Demande qu'on m'anéantisse De peur que, me rendant au Roi, Les marques de son injustice Ne survivent avecque moi. Juste Roi, protecteur des lois, Vous sur qui l'équité se fonde, Qui seul emportez sur les rois Ce titre le plus beau du monde, Voyez avec combien de tort Votre justice sent l'effort Du tourment qui me désespère: En France on n'a jamais souffert Cette procédure étrangère Qui vous offense et qui me perd. Si j'étais du plus vil métier Qui s'exerce parmi les rues, Si j'étais fils de savetier Ou de vendeuse de morues, On craindrait qu'un peuple irrité, Pour punir la témérité De celui qui me persécute, Ne fît avec sédition Ce que sa fureur exécute En son aveugle émotion. Après ce jugement mortel, Où l'on a vu ma renommée Et mon portrait sur leur autel N'être plus qu'un peu de fumée, Fallait-il chercher de nouveau Les matières de mon tombeau? Fallait-il permettre à l'envie D'employer ses injustes soins Pour faire ici languir ma vie En l'attente des faux témoins? Mais quelques peuples si lointains Dont la nouvelle intelligence Puisse accompagner les desseins De leur cruelle diligence, Que des lutins, des loups-garoux, Obéissant à leur courroux, Viennent ici pour me confondre, Dieu, qui leur serrera la voix, Pour mon salut fera répondre La sainte majesté des lois. Qui peut avoir assez de front, Quels fols ont assez de licence Pour ne se taire avec affront A l'abord de mon innocence? Et quoique la canaille ait dit Pour l'argent ou pour le crédit Dont on leur a jeté l'amorce, Dans les mouvements de leurs yeux On verra qu'ils parlent par force Devant des juges et des dieux. O grand Maître de l'univers, Puissant auteur de la nature, Qui voyez dans ces coeurs pervers L'appareil de leur imposture, Et vous, sainte Mère de Dieu, A qui les noirs creux de ce lieu Sont aussi clairs que les étoiles, Voyez l'horreur où l'on m'a mis, Et me développez des toiles Dont m'ont enceint mes ennemis! Sire, jetez un peu vos yeux Sur le précipice où je tombe, Saint image du Roi des cieux, Rompez les maux où je succombe. Si vous ne m'arrachez des mains De quelques morgueurs inhumains A qui mes maux donnent à vivre, L'hiver me donnera secours: En me tuant il me délivre De mille trépas tous les jours. Qu'il plaise à votre Majesté De se remettre en la mémoire Que parfois mes vers ont été Les messagers de votre gloire, Comme, pour accomplir mes voeux, Encore aujourd'hui je ne veux Ravoir ma liberté première Que pour la mettre en ce devoir, Et ne demande la lumière Que pour l'honneur de vous revoir. Dans ces lieux voués au malheur, Le Soleil, contre sa nature, A moins de jour et de chaleur Que l'on n'en fait à sa peinture; On n'y voit le ciel que bien peu, On n'y voit ni terre ni feu, On meurt de l'air qu'on y respire, Tous les objets y sont glacés; Si bien que c'est ici l'empire Où les vivants sont trépassés. Comme Alcide força la mort Lorsqu'il lui fit lâcher Thésée, Vous ferez, avec moins d'effort, Chose plus grande et plus aisée. Signez mon élargissement: Ainsi de trois doigts seulement Vous abattrez vingt et deux portes Et romprez les barres de fer De trois grilles qui sont plus fortes Que toutes celles de l'Enfer. IV. Requête de Théophile à Nosseigneurs de Parlement Celui qui briserait les portes Du cachot noir des troupes mortes, Voyant les maux que j'ai soufferts, Dirait que ma prison est pire: Ici les âmes ont des fers, Ici le plus constant soupire. Dieux, souffrez-vous que les Enfers Soient au milieu de votre empire, Et qu'une âme innocente, en un corps languissant, Ne trouve point de crise aux douleurs qu'elle sent? L'oeil du monde qui par ses flammes Nourrit autant de corps et d'âmes Qu'en peut porter chaque élément, Ne saurait vivre demi-heure Où m'a logé le Parlement; Et faut que ce bel astre meure Lorsqu'il arrive seulement Au premier pas de ma demeure. Chers lieutenants des dieux qui gouvernez mon sort, Croyez-vous que je vive où le Soleil est mort? Je sais bien que mes insolences Ont si fort chargé les balances Qu'elles penchent à la rigueur, Et que ma pauvre âme abattue D'une longue et juste langueur, Hors d'apparence s'évertue De sauver un peu de vigueur Dans le désespoir qui la tue; Mais vous êtes des dieux, et n'avez point de mains Pour la première faute où tombent les humains. Si mon offense était un crime, La calamité qui m'opprime Dans les horreurs de ma prison Ne pourrait sans effronterie Vous demander sa guérison; Mon insolente flatterie Ferait lors une trahison A la pitié dont je vous prie, Et ce reste d'espoir qui m'accompagne ici Se rendrait criminel de vous crier merci. Pressé d'un si honteux outrage, Je cherche au fond de mon courage Mes secrets les moins paraissants, Je songe à toutes les délices Où se sont emportés mes sens; Je m'adresse à tous mes complices: Mais ils se trouvent innocents Et s'irritent de mes supplices. O ciel! ô bonnes moeurs! que puis-je avoir commis Pour rendre à mon bon droit tant de dieux ennemis? Mais c'est en vain que je me fie A la raison qui justifie Ma pensée et mes actions; Bien que mon bon droit soit palpable, Ce sont peut-être illusions: Le Parlement n'est pas capable Des légères impressions Qui font un innocent coupable. Quelque tort apparent qui me puisse assaillir, Les juges sont des dieux, ils ne sauraient faillir. N'ai-je point mérité la flamme De n'avoir su ployer mon âme A louer vos divins esprits? Il est temps que le Ciel s'irrite Et qu'il punisse le mépris D'un flatteur de Cour hypocrite Qui vous a volé tant d'écrits Qui sont dus à votre mérite. Courtisans qui m'avez tant dérobé de jours, Est-ce vous dont j'espère aujourd'hui du secours? Race lâche et dénaturée, Autrefois si mal figurée Par mes vers mal récompensés, Si ma vengeance est assouvie, Vous serez si bien effacés Que vous ne ferez plus d'envie Aux honnêtes gens offensés Des louanges de votre vie, Et que les vertueux douteront désormais Quel vaut mieux d'un marquis ou d'un clerc du Palais. Et s'il faut que mes funérailles Se fassent entre les murailles Dont mes regards sont limités Dans ces pierres moins impassibles Que vos courages hébétés, J'écrirai des vers si lisibles Que vos honteuses lâchetés Y seront à jamais visibles, Et que les criminels de ce hideux manoir N'y verront point d'objet plus infâme et plus noir. Mais si jamais le Ciel m'accorde Qu'un rayon de miséricorde Passe au travers de cette tour, Et qu'enfin mes juges ployables Ou par justice ou par amour M'ôtent de ces lieux effroyables, Je vous ferai paraître au jour Dans des portraits si pitoyables, Que votre faible éclat se trouvera si faux, Que vos fils rougiront de vos sales défauts. Mes juges, mes dieux tutélaires, S'il est juste que vos colères Me laissent désormais vivant, Si le trait de la calomnie Me perce encore assez avant, Si ma muse est assez punie, Permettez que dorénavant Elle soit sans ignominie, Afin que votre honneur puisse trouver des vers Dignes de les porter aux yeux de l'univers. V. Très humble requête de Théophile à Monseigneur le premier président Privé de la clarté des cieux Sous l'enclos d'une voûte sombre Où les limites de mes yeux Sont dans l'espace de mon ombre, Dévoré d'un ardent désir Qui soupire après le plaisir Et la liberté de ma vie, Je m'irrite contre le sort Et ne veux plus mal à l'envie Que d'avoir différé ma mort. Plût au Ciel qu'il me fût permis, Sans violer les droits de l'âme, De me rendre à mes ennemis, Et moi-même allumer ma flamme! Que bientôt j'aurais évité La honteuse captivité Dont la force du temps me lie! Aujourd'hui mes sens bienheureux Verraient ma peine ensevelie Dans un sépulcre généreux. Mais ce grand Dieu qui fit nos lois, Lorsqu'il régla nos destinées Ne laissa point à notre choix La mesure de nos années. Quand nos astres ont fait leurs cours, Et que la trame de nos jours N'a plus aucun filet à suivre, L'homme alors peut changer de lieu, Et pour continuer de vivre Ne doit mourir qu'avecque Dieu. Aussi me puis-je bien vanter Que dans l'horreur d'une aventure Assez capable de tenter La faiblesse de la nature, Le Ciel, ami des innocents, Fit voir à mes timides sens Sa divinité si propice Qu'encore j'ai toujours été Sur le bord de mon précipice D'un visage assez arrêté. Il est vrai qu'au point d'endurer Les affronts que la calomnie M'a fait si longuement durer, Ma constance se voit finie. Dans ce sanglant ressouvenir Celui qui veut me retenir Il a ses passions trop lentes, Et n'a jamais été battu Des prospérités insolentes Qui s'attaquent à la vertu. Mais, ô l'erreur de mes esprits! Dans le siècle infâme où nous sommes, Tout ce déshonneur n'est qu'un prix Pour passer le commun des hommes. Combien de favoris de Dieu Dans un plus misérable lieu Ont senti de pires malices, Et dans leurs innocentes mains, Qui n'avaient que les Cieux complices, Reçu des fers inhumains! D'ailleurs l'épine est sous la fleur, Le jour sort d'une couche noire; Et que sais-je si mon malheur N'est point la source de ma gloire? Un jour mes ennuis effacés, Dans mon souvenir retracés, Seront eux-même leur salaire: Toutes les choses ont leur tour, Dieu veut souvent que la colère Soit la marque de son amour. Qui me pourra persuader Que la Cour soit toujours charmée? D'où la peut encore aborder Le venin de la renommée? Si Verdun ouvre un peu ses yeux Quel esprit assez captieux Pourra mordre à sa conscience? De quel vent peut-on écumer Dans ce grand gouffre de science Pour n'y pas bientôt abîmer? Grande lumière de nos jours, Dont les projets sont des miracles, Et de qui les communs discours Ont plus de poids que les oracles, Sainte guide de tant de dieux Qui, sur le modèle des cieux, Donnez des règles à la terre, Dieu sans excès et sans défaut, Vous avez ça-bas un tonnerre, Comme en a ce grand Dieu là-haut. Le Ciel par de si beaux crayons Marque le fil de vos harangues Qu'on y voit les mêmes rayons Du grand trésor de tant de langues Qu'il versa par le Saint-Esprit Au disciples de Jésus-Christ. Paris est jaloux que Toulouse Ait eu devant lui tant d'honneur, L'Europe est aujourd'hui jalouse Que la France ait tout ce bonheur. Quand je pense profondément A vos vertus si reconnues, Mon espoir prend un fondement Qui l'élève au dessus des nues, Je laisse reposer mes soins, Les alarmes des faux témoins Ne me donnent plus tant de crainte, Et mon esprit tout transporté, Au milieu de tant de contrainte, Goûte à demi ma liberté. C'est de vous sur tous que j'attends A voir retrancher la licence Qui fait habiter trop longtemps La crainte avec l'innocence; Et quand tout l'Enfer répandrait Ses ténèbres sur mon bon droit, Je sais que votre esprit éclate Dans la plus noire obscurité, Et que tout l'appas qui vous flatte C'est la voix de la vérité. Mais, ô l'honneur du Parlement! Tout ce que j'écris vous offense Puisqu'écrire ici seulement C'est violer votre défense. Mon faible esprit s'est débauché A l'objet d'un si doux péché, Et croit sa faute légitime, Car la vertu doit avouer Qu'elle-même est pis que le crime, Si c'est crime que vous louer. VI. Remerciement de Théophile à Corydon Filles du souverain des dieux, Belles princesses toutes nues Qui foulez ce mont glorieux Dont la vertu touche les nues, Chères germaines du Soleil, Devant qui la soeur du sommeil Voit toutes ses fureurs captives, Descendez de ce double mont, Et ne vous montrez point rétives Quand le mérite vous semond. Derechef pour l'amour de moi, Saintes filles de la Mémoire, Si vous avez congé du Roi D'interrompre un peu son histoire, Suivez ce petit trait de feu Dont votre frère perce un peu L'obscurité de ma demeure; Déesses, il vous faut hâter, Le Soleil n'a que demi-heure Tous les jours à me visiter. Mais quel éclat dans ce manoir Chasse l'obscurité de l'ombre? D'où vient qu'en ce cachot si noir On ne trouve plus rien de sombre? Invisibles divinités Qui par mes importunités Etes si promptement venues, Dieux! que je me dirai content De vous avoir entretenues Malgré ceux qui m'en veulent tant! Dites-moi, car c'est le sujet Pour qui ma passion vous presse, Quel doit être aujourd'hui l'objet De votre immortelle caresse. Faites que vos divins regards Le cherchent en toutes les parts! Où mes amitiés sont allées. Ah! qu'il paraît visiblement! Muses, vous êtes appelées Pour Corydon tant seulement. Est-ce vous le seul des vivants Qui n'avez point perdu courage Pour la fureur de tant de vents Qui conspirent à mon naufrage, Vous seul capable de pitié, Qu'une si longue inimitié, Contre moi si fort obstinée N'a jamais encore abattu, Et qui suivez ma destinée Jusqu'aux abois de ma vertu? Et tant de lâches courtisans Dont j'ai si bien flatté la vie, Contre moi sont les partisans Ou les esclaves de l'envie! Aujourd'hui ces esprits abjects Ploient à tous les faux objets Que leur offre la calomnie, Et n'osent d'un mot seulement S'opposer à la tyrannie Qui me creuse le monument. Ce ne sont que mignards de lit, Ce sont des courages de terre Que la moindre vague amollit, Et qui n'ont qu'un éclat de verre; Ce n'est que mollesse et que fard; Leurs sens, leurs voix et leur regard Ont toujours diverse visée, Et pour le mal et pour le bien Ils ont une âme divisée Qui ne peut s'assurer de rien. Ces coeurs où l'ennemi de Dieu A logé tant de perfidie Qu'on n'y saurait trouver de lieu Pour une affection hardie, Ils n'ont jamais d'ami si cher Que sa mort les puisse empêcher De quelque visite ordinaire, Où depuis le matin au soir Bien souvent ils n'ont rien à faire Que se regarder et s'asseoir. Mais que peut-on contre le sort? Laissons là ces vilaines âmes, Leur lâcheté n'a point de tort; Ils naquirent pour être infâmes; La fortune aux yeux aveuglés, Aux mouvements tous déréglés, Les a conçus à l'aventure Et sous un astre transporté Qui cheminait contre nature Quand il leur versa sa clarté. Vous êtes né tout au rebours De leurs influences malines, L'astre dont vous suivez le cours Suit les routes les plus divines. Il est vrai que vous méritez Au-delà des prospérités Dont il vous a laissé l'usage; Si le destin donnait un rang Selon l'esprit et le courage Damon serait prince du sang. O dieux! que me faut-il choisir Pour louer mon dieu tutélaire? Que ferai-je en l'ardent désir Que mon esprit a de vous plaire? Je dirai partout mon bonheur, Je peindrai si bien votre honneur Que la mer qui voit les deux Pôles Dont se mesure l'univers, Gardera sur ses ondes molles Le caractère de mes vers. VII. Théophile à son ami Chiron Toi qui fais un breuvage d'eau Mille fois meilleurs et plus beau Que celui du beau Ganymède, Et qui lui donnes tant d'appas Que sa liqueur est un remède Contre l'atteinte du trépas, Penses-tu que malgré l'ennui Que me peut donner aujourd'hui L'horreur d'une prison si noire, Je ne te garde encore un lieu Au même endroit de ma mémoire Où se doit mettre un demi-dieu? Bouffi d'un air tout infecté, De tant d'ordures humecté, Et du froid qui me fait la guerre, Tout chagrin et tout abattu, Mieux qu'en autre lieu de la terre Il me souvient de ta vertu. Chiron, au moins si je pouvais Te faire ouïr les tristes voix Dont t'invoquent mes maladies, Tu me pourrais donner de quoi Forcer mes Muses étourdies A parler dignement de toi. De tant de vases précieux Où l'art le plus exquis des cieux A caché sa meilleur force, Si j'avais seulement goûté A leur moindre petite amorce J'aurais trop d'aise et de santé. Si devant que de me coucher Mes soupirs se pouvaient boucher D'un long trait de cet hydromèle Où tout chagrin s'ensevelit, L'enfant dont avorta Sémèle Ne me mettrait jamais au lit. Au lieu des continus ennuis Qui me font passer tant de nuits Avec des visions horribles, Mes yeux verraient en sommeillant Mille voluptés invisibles Que la main cherche en s'éveillant. Au lieu d'être dans les enfers, De songer des feux et des fers Qui me font le repos si triste, Je songerais d'être à Paris Dans le cabinet où Caliste Eut triomphé de Cloris. A l'éclat de ses doux flambeaux Les noires caves des tombeaux D'où je vois sortir les Furies, Se peindraient de vives couleurs Et seraient à mes rêveries De beaux près tapissés de fleurs. Ah! que je perds de ne pouvoir Quelquefois t'ouïr et te voir Dans mes noires mélancolies Qui ne me laissent presque rien De tant d'agréables folies Qu'on aimait en mon entretien! Que mes dieux sont mes ennemis De ce qu'ils ne m'ont pas permis De t'appeler en ma détresse! Docte Chiron, après le Roi Et les faveurs de ma maîtresse, Mon coeur n'a de regret qu'à toi. VIII. Prière de Théophile aux poètes de ce temps Vous à qui de fraîches vallées Pour moi si durement gelée Ouvrent leurs fontaines de vers, Vous qui pouvez mettre en peinture Le grand objet de l'univers Et tous les traits de la nature, Beaux esprits si chers à la gloire, Et sans qui l'oeil de la mémoire Ne saurait rien trouver de beau, Ecoutez la voix d'un poète Que les alarmes du tombeau Rendent à chaque fois muette. Vous savez qu'une injuste race Maintenant fait de ma disgrâce Le jouet d'un zèle trompeur, Et que leurs perfides menées, Dont les plus résolus ont peur, Tiennent mes Muses enchaînées. S'il arrive que mon naufrage Soit la fin de ce grand orage Dont je vois mes jours menacés, Je vous conjure, ô troupe sainte, Par tout l'honneur des trépassés, De vouloir achever ma plainte. Gardez bien que la calomnie Ne laisse de l'ignominie Aux tourments qu'elle m'a jurés, Et que le brasier qu'elle allume, Si mes os en sont dévorés, Ne brûle pas aussi ma plume. Contre tous les esprits de verre Autrefois j'avais un tonnerre, Mais le temps flatte leur courroux, Tout me quitte, la Muse est prise, Et le bruit de tant de verrous Me choque la voix, et la brise. Que si cette race ennemie Me laisse après tant d'infamie Dans les termes de me venger, N'attendez point que je me venge: Au lieu du soin de l'outrager J'aurai soin de votre louange. Car s'il faut que mes forces luttent Contre ceux qui me persécutent, De quelle terre des humains Ne sont leurs ligues emparées? Il faudrait contr'eux plus de mains Que n'en auraient cent Briarées. Ma pauvre âme toute abattue Dans ce long ennui qui me tue N'a plus de désirs violents; Mon courage et mon assurance Me font de vigoureux élans Du côté de mon espérance. Ici pour dénouer la chaîne Qui me tient tout prêt à la gêne, Mon esprit n'applique ses soins Et ne réserve sa puissance Qu'à rembarrer les faux témoins Qui combattront mon innocence. Déjà depuis six mois je songe De quel si dangereux mensonge Ils m'auront tendu le lien, Et de quel si souple artifice Leur esprit plus fort que le mien Me convaincra de maléfice. On voit assez que mes parties, Bien soigneusement averties De mes plus criminels secrets, N'ont recours qu'à la tromperie, Et que mes juges sont discrets De ne point punir leur furie. Mais ainsi qu'à fouler leur haine Les juges ont des pieds de laine, Je vois que ces esprits humains Laissent longtemps gronder l'envie Sans mettre leurs pesantes mains Dessus mon innocente vie. Et cependant ma patience, A qui leur bonne conscience Promet un jour ma liberté, S'exerce à chercher une rime Qui persuade à leur bonté Qu'on me pardonnera sans crime. Ma Muse faible et sans haleine, Ouvrant sa malheureuse veine A recours à votre pitié: Ne mordez point sur son ouvrage, Car ici votre inimitié Démentirait votre courage. Je ne fus jamais si superbe Que d'ôter aux vers de MALHERBE Le français qu'ils nous ont appris, Et sans malice et sans envie J'ai toujours lu dans ses écrits L'immortalité de sa vie. Plût au ciel que sa renommée Fût aussi chèrement aimée De mon Prince qu'elle est de moi, Son destin loin de la commune Serait toujours avec le Roi Dedans le char de la Fortune. Une autre veine violente, Toujours chaude et toujours sanglante Des combats de guerre et d'amour, A tant d'éclats sur les théâtres Qu'en dépit des frelons de Cour Elle a fait mes sens idolâtres: HARDY, dont le plus grand volume N'a jamais su tarir la plume, Pousse un torrent de tant de vers Qu'on dirait que l'eau d'Hippocrène Ne tient tous ses vaisseaux ouverts Qu'alors qu'il y remplit sa veine. PORCHERES avec tant de flamme Pousse les mouvements de l'âme Vers la route des immortels Qu'il laisse partout des matières Où ses vers trouvent des autels Et les autres des cimetières. Encore n'ai-je point l'audace De fouler leur première trace. BOISROBERT en peut amener Après ses pas toute une presse Qui mieux que moi peuvent donner Des louanges à sa princesse. SAINT-AMANT sait polir la rime Avec une si douce lime Que son luth n'est pas mignard, Ni GOMBAUD dans une élégie, Ni l'épigramme de MAYNARD Qui semble avoir de la magie. Et vous, mille ou plus que j'adore, Que mon dessein veut joindre encore A ces génies vigoureux De qui je tache ici la gloire Parce que le sort malheureux Les a fait choir à ma mémoire. Voyant mes Muses étourdies Des frayeurs et des maladies Qui me prennent à tous moments, Faites-leur un peu de caresse Et leur rendez les compliments De celui qui vous les adresse. IX. Remontrance de Théophile à Monsieur de Vertamont conseiller en la Grand-Chambre Désormais que le renouveau Fond la glace et dessèche l'eau Qui rendent les près inutiles, Et qu'en l'objet de leurs plaisirs Les places des plus grandes villes Sont des prisons à nos désirs; Que l'oiseau, de qui les glaçons Avaient enfermé les chansons Dans la poitrine refroidie, Trouve la clef de son gosier Et promène sa mélodie Sur le myrte et sur le rosier; Que l'abeille, après la rigueur Qui tient ses ailes en langueur Au fond de ses petites cruches, S'en va continuer le miel, Et quittant la prison des ruches, N'a son vol borné que du ciel; Que les zéphyres s'épanchant Parmi les entrailles des champs Lâchent ce que le froid enserre; Que l'Aurore avecque ses pleurs Ouvre les cachots de la terre Pour en faire sortir les fleurs; Que le temps se rend si bénin Même aux serpents pleins de venin Dont notre sang est la pâture; Qu'en la faveur de la saison Et par arrêt de la nature Il les fait sortir de prison; L'an a fait plus de la moitié Que tous les jours votre pitié Me doit faire changer de place: Ne me tenez plus en suspens, Et me faites au moins la grâce Que le ciel fait aux serpents. X La maison de Sylvie par Théophile Ode I Pour laisser avant que mourir Les traits vivants d'une peinture Qui ne puisse jamais périr Qu'en la perte de la nature, Je passe de crayons dorés Sur les lieux les plus révérés Où la vertu se réfugie, Et dont le port me fut ouvert Pour mettre ma tête à couvert Quand on brûla mon effigie. Tout le monde a dit qu'Apollon Favorise qui le réclame, Et qu'avec l'eau de son vallon Le savoir peut couler dans l'âme; Mais j'étouffe ce vieil abus Et bannis désormais Phébus De la bouche de nos poètes: Tous ses temples sont démolis Et ses démons ensevelis Dans des sépultures muettes. Je ne consacre point mes vers A ces idoles effacées Qui n'ont été dans l'univers Qu'un faux objet de nos pensées. Ces fantômes n'ont plus de lieu: Tel qu'on dit avoir été dieu N'était pas seulement un homme Le premier qui vit l'Eternel Fut cet imprudent criminel Qui mordit la fatale pomme. Tous ces dieux de bronze et d'airain N'ont jamais lancé le tonnerre, C'est le dard du Dieu souverain Qui créa le ciel et la terre. Ah! que le céleste courroux Etait bien embrasé sur nous Lorsqu'il fit parler ces oracles, Et que sans détourner nos pas Il nous vit courir aux appas De leurs pernicieux miracles. Satan ne nous fait plus broncher Dans de si dangereuses toiles; Le Dieu que nous allons chercher Loge plus haut que les étoiles. Nulle divinité que lui Ne me peut donner aujourd'hui Cette flamme ou cette fumée Dont nos entendements épris S'efforcent à gagner le prix Qui mérite la renommée. Après lui je m'en vais louer Une image de Dieu si belle Que le Ciel me doit avouer Du travail que je fais pour elle. Car après ses sacrés autels Qui devant leurs feux immortels Font aussi prosterner les anges, Nous pouvons sans impiété Flatter une chaste beauté Du doux encens de nos louanges. Ainsi sous de modestes voeux Mes vers promettent à Sylvie Ce bruit charmeur que les neveux Nomment une seconde vie. Que si mes écrits méprisés Ne peuvent voir autorisés Les témoignages de sa gloire, Ces eaux, ces rochers et ces bois Prendront des âmes et des voix Pour en conserver la mémoire. Si quelques arbres renommés D'une adoration profane Ont été jadis animés Des sombres regards de Diane, Si les ruisseaux en murmurant Allaient autrefois discourant Au gré d'un faune ou d'une fée, Et si la masse du rocher Se laissa quelquefois toucher Aux chansons que disait Orphée, Quelle dureté peut avoir L'objet que ma Princesse touche, Qu'elle ne puisse le pourvoir Tout aussitôt d'âme et de bouche? Dans ses bâtiments orgueilleux, Dans ses promenoirs merveilleux, Quelle solidité de marbres Ne pourront pénétrer ses yeux? Quelles fontaines et quels arbres Ne les estimeront des dieux? Les plus durs chênes entrouverts Bien plutôt de gré que de force, Peindront pour elle de mes vers Et leurs feuilles et leur écorce, Et quand ils les auront gravés Sur leurs fronts les plus relevés, Je sais que les plus fiers orages Ne leur oseront pas toucher, Et pourront plutôt arracher Leurs racines et leurs ombrages. Je sais que ces miroirs flottants Où l'objet change tant de place, Pour elle devenus constants Auront une fidèle glace, Et sous un ornement si beau La surface même de l'eau, Nonobstant sa délicatesse, Gardera sûrement encrés Et mes caractères sacrés Et les attraits de la Princesse. Mais sa gloire n'a pas besoin Que mon seul ouvrage en réponde; Le ciel a déjà pris le soin De la peindre par tout le monde: Ses yeux sont peints dans le Soleil, L'Aurore dans son teint vermeil Voit ses autres beautés tracées, Et rien n'éteindra ses vertus Que les cieux ne soient abattus Et les étoiles effacées. Ode II Un soir que les flots mariniers Apprêtaient leur molle litière Aux quatre rouges limoniers Qui sont au joug de la lumière, Je penchais mes yeux sur le bord D'un lit où la Naïade dort Et regardant pêcher Sylvie Je voyais battre les poissons A qui plus tôt perdrait la vie En l'honneur de ses hameçons. D'une main défendant le bruit Et de l'autre jetant la line Elle fait qu'abordant la nuit Le jour plus bellement décline. Le Soleil craignait d'éclairer Et craignait de se retirer, Les étoiles n'osaient paraître, Les flots n'osaient s'entrepousser, Le zéphyre n'osait passer, L'herbe se retenait de croître. Ses yeux jetaient un feu dans l'eau: Ce feu choque l'eau sans la craindre, Et l'eau trouve ce feu si beau Qu'elle ne l'oserait éteindre. Ces éléments si furieux Pour le respect de ses beaux yeux Interrompirent leur querelle, Et de crainte de la fâcher Se virent contraints de cacher Leur inimitié naturelle. Les Tritons en la regardant A travers leurs vitres liquides, D'abord à cet objet ardent Sentent qu'ils ne sont plus humides, Et par étonnement soudain Chacun d'eux dans un corps de daim Cache sa forme dépouillée, S'étonne de se voir cornu, Et comment le poil est venu Dessus son écaille mouillée. Soupirant du cruel affront Qui de dieux les a fait des bêtes Et sous les cornes de leur front A courbé leurs honteuses têtes, Ils ont abandonné les eaux, Et dans la rive où les rameaux Leur ont fait un logis si sombre, Promenant leurs yeux ébahis, N'osent plus fier que leur ombre A l'étang qui les a trahis. On dit que la soeur du Soleil Eut ce pouvoir sur la nature Lorsque d'un changement pareil Actéon quitta sa figure. Ce que fit sa divine main Pour punir dans un corps humain Sa curiosité profane, S'est fait ici contre les dieux Qui n'avaient approché leurs yeux Que des yeux de notre Diane. Ces daims que la honte et la peur Chassent des murs et des allées, Maudissent le destin trompeur Des frontières qu'il leur a volées. Leur coeur privé d'humidité Ne peut qu'avec timidité Voir le ciel ni fouler la terre Où Sylvie en ses promenoirs Jette l'éclat de ses yeux noirs Qui leur font encore la guerre. Ils s'estiment heureux pourtant De prendre l'air qu'elle respire, Leur destin n'est que trop content De voir le jour sous son empire. La Princesse qui les charma Alors qu'elle les transforma Les fit être blancs comme neige, Et pour consoler leur douleur Ils reçurent le privilège De porter toujours sa couleur. Lorsqu'à petits flocons liés La neige fraîchement venue Sur de grands tapis déliés Epanche l'amas de la nue, Lorsque sur le chemin des cieux Ses grains serrés et gracieux N'ont trouvé ni vent ni tonnerre, Et que sur les premiers coupeaux, Loin des hommes et des troupeaux, Ils ont peint les bois et la terre, Quelque vigueur que nous ayons Contre les esclaves qu'elle darde, Ils nous blessent, et leurs rayons Eblouissent qui les regarde. Tel dedans ce parc ombrageux Eclate le troupeau neigeux, Et dans ses vêtements modestes, Où le front de Sylvie est peint, Fait briller l'éclat de son teint A l'envi des neiges célestes. En la saison que le Soleil, Vaincu du froid et de l'orage, Laisse tant d'heures au sommeil Et si peu de temps à l'ouvrage, La neige, voyant que ces daims La foulent avec des dédains, S'irrite de leurs bonds superbes Et pour affamer ce troupeau, Par dépit sous un froid manteau Cache et transit toutes les herbes. Mais le parc pour ses nourrissons Tient assez de crèches couvertes Que la neige ni les glaçons Ne trouveront jamais ouvertes. Là le plus rigoureux hiver Ne les saurait jamais priver Ni de loge ni de pâture: Ils y trouvent toujours du vert Qu'un peu de soin met à couvert Des outrages de la nature. Là les faisans et les perdrix Y fournissent leurs compagnies Mieux que les Halles de Paris Ne les sauraient avoir fournies. Avec elles voit-on manger Ce que l'air le plus étranger Nous peut faire venir de rare, Des oiseaux venus de si loin Qu'on y voit imiter le soin D'un grand Roi qui n'est pas avare. Les animaux les moins privés Aussi bien que les moins sauvages, Sont également captivés Dans ces bois et dans ces rivages. Le maître d'un lieu si plaisant De l'hiver le plus malfaisant Défie toutes les malices: A l'abondance de son bien Les éléments ne trouvent rien Pour lui retrancher ses délices. Ode III Dans ce parc un vallon secret Tout voilé de ramages sombres, Où le Soleil est si discret Qu'il n'y force jamais les ombres, Presse d'un cours si diligent Les flots de deux ruisseaux d'argent Et donne une fraîcheur si vive A tous les objets d'alentour, Que même les martyrs d'amour Y trouvent leur douleur captive. Un étang dort là tout auprès, Où ces fontaines violentes Courent et font du bruit exprès Pour éveiller ses vagues lentes. Lui d'un maintien majestueux Reçoit l'abord impétueux De ces Naïades vagabondes, Qui dedans ce large vaisseau Confondent leur petit ruisseau Et ne discernent plus ses ondes. Là Mélicerte en un gazon Frais de l'étang qui l'environne, Fait aux cygnes une maison Qui lui sert aussi de couronne. Si la vague qui bat ses bords Jamais avecque des trésors N'arrive à son petit empire, Au moins les vents et les rochers N'y font point crier les nochers Dont ils ont brisé le navire. Là les oiseaux font leurs petits Et n'ont jamais vu leurs couvées Soûler les sanglants appétits Du serpent qui les a trouvées. Là n'étend point ses plis mortels Ce monstre de qui tant d'autels Ont jadis adoré les charmes, Et qui d'un gosier gémissant Fait tomber l'âme du passant Dedans l'embûche de ses larmes. Zéphyr en chasse les chaleurs, Rien que les cygnes n'y repaissent, On n'y trouve rien sous les fleurs Que la fraîcheur dont elles naissent. Le gazon garde quelquefois Le bandeau, l'arc et le carquois De mille Amours qui se dépouillent A l'ombrage de ses roseaux Et dans l'humidité des eaux Trempent leurs jeunes corps qui bouillent. L'étang leur prête sa fraîcheur, La Naïade leur verse à boire, Toute l'eau prend de leur blancheur L'éclat d'une couleur d'ivoire. On voit là ces nageurs ardents Dans les ondes qu'ils vont fendant Faire la guerre aux Néréides, Qui devant leur teint mieux uni Cachent leur visage terni Et leur front tout coupé de rides. Or ensemble, ores dispersés, Ils brillent dans ce crêpe sombre, Et sous les flots qu'ils ont percés Laissent évanouir leur ombre. Parfois dans une claire nuit, Qui du feu de leurs yeux reluit Sans aucun ombrage des nues, Diane quitte son berger Et s'en va là-dedans nager Avecque ses étoiles nues. Les ondes qui leur font l'amour Se refrisent sur leurs épaules Et font danser tout alentour L'ombre des roseaux et des saules. Le dieu de l'eau tout furieux Haussé pour regarder leurs yeux Et leur poil qui flotte sur l'onde, Du premier qu'il voit approcher Pense voir ce jeune cocher Qui fit jadis brûler le monde. Et ce pauvre amant langoureux Dont le feu toujours se rallume Et de qui les soins amoureux Ont fait ainsi blanchir la plume, Ce beau cygne à qui Phaéton Laissa ce lamentable ton Témoin d'une amitié si sainte, Sur le dos son aile élevant Met ses voiles blanches au vent Pour chercher l'objet de sa plainte. Ainsi pour flatter son ennui Il demande au dieu Mélicerte Si chaque dieu n'est pas celui Dont il soupire tant la perte, Et contemplant de tous côtés La semblance de leurs beautés, Il sent renouveler sa flamme, Errant avec de faux plaisirs Sur les traces des vieux désirs Que conserve encore son âme. Toujours ce furieux dessein Entretient ses blessures fraîches, Et fait venir contre son sein L'air brûlant et les ondes sèches. Ces attraits empreints là-dedans Comme avec des flambeaux ardents, Lui rendent la peau toute noire: Ainsi dedans comme dehors Il lui tient l'esprit et le corps, La voix, les yeux et la mémoire. Ode IV Chaste oiseau, que ton amitié Fut malheureusement suivie! Sa mort est digne de pitié Comme ta foi digne d'envie. Que ce précipité tombeau, Qui t'en laissa l'objet si beau, Fut cruel à tes destinées! Si la mort l'eût laissé vieillir, Tes passions allaient faillir: Car tout s'éteint par les années. Mais quoi! le sort a des revers Et certains mouvements de haine Qui demeurent toujours couverts Aux yeux de la prudence humaine. Si pour fuir ce repentir Ton jugement eût pu sentir Le jour qui vous devait disjoindre, Tu n'eusses jamais vu ce jour, Et jamais le trait de l'Amour Ne se fût mêlé de te poindre. Pour avoir aimé ce garçon Encore après la sépulture, Ne crains pas le mauvais soupçon Qui peut blâmer ton aventure. Les courages des vertueux Peuvent d'un voeu respectueux Aimer toutes beautés sans crime, Comme, donnant à tes amours Ce chaste et ce commun discours, Mon coeur n'a point passé la rime. Certains critiques curieux En trouvent les moeurs offensées, Mais leurs soupçons injurieux Sont les crimes de leurs pensées. Le dessein de la chasteté Prend une honnête liberté Et franchit les sottes limites Que prescrivent les imposteurs Qui, sous des robes de docteurs, Ont des âmes de sodomites. Le Ciel nous donne la beauté Pour une marque de sa grâce: C'est par où sa divinité Marque toujours un peu sa trace. Tous les objets les mieux formés Doivent être les mieux aimés, Si ce n'est qu'une âme maligne, Esclave d'un corps vicieux, Combatte les faveurs des cieux Et démente son origine. O que le désir aveuglé Où l'âme du brutal aspire, Est loin du mouvement réglé Dont le coeur vertueux soupire! Que ce feu que nature a mis Dans le coeur de deux vrais amis A des ravissements étranges! Nature a fondé cet amour: Ainsi les yeux aiment le jour, Ainsi le Ciel aime les anges. Ainsi malgré ces tristes bruits Et leur imposture cruelle, Tircis et moi goûtons les fruits D'une amitié chaste et fidèle. Rien ne sépare nos désirs, Ni nos ennuis, ni nos plaisirs: Nos influences enlacées S'étreignent d'un même lien, Et mes sentiments ne sont rien Que le miroir de ses pensées. Certains feux de divinité Qu'on nommait autrefois génies, D'une invisible affinité Tiennent nos fortunes unies. Quelque visage différent, Quelque divers sort apparent Qui se lise en nos aventures, Sa raison et son amitié Prennent aujourd'hui la moitié De ma honte et de mes injures. Lorsque d'un si subit effroi Les plus noirs enfants de l'envie, Au milieu des faveurs du Roi Osèrent menacer ma vie, Et que pour me voir opprimé Le Parlement même, animé Des rapports de la calomnie, Sans pitié me vit combattu De la secrète tyrannie Des ennemis de ma vertu, Tircis avecque trop de foi M'assura comme il est unique A qui l'astre luisant sur moi De tous mes destins communique. Il n'eut pas disposé son cours A commencer les tristes jours Dont je souffre encore l'orage, Qu'il s'en vint sous un froid sommeil De tout ce funeste appareil A Damon faire voir l'image. Tircis outré de mes douleurs, Me redit ce songe effroyable Qu'un long train de tant de malheurs Rendent dorénavant aimable. D'un long soupir qui devança La première voix qu'il poussa Pour prédire mon aventure, Je sentis mon sang se geler, Et comme autour de moi voler L'ombre de ma douleur future. Ode V "Damon, dit-il, j'étais au lit, Goûtant ce que les nuits nous versent Lorsque le somme ensevelit Les soins du jour qui nous traversent, Au milieu d'un profond repos Où nul regard ni nul propos N'abusait de ma fantaisie, Une froide et noire vapeur Me transit l'âme d'une peur Qui la tient encore saisie. Jamais que lors notre amitié N'avait mis mon coeur à la gêne, Tu me fis lors plus de pitié Que Philis ne me fait de peine. Cet effroyable souvenir Me vient encore entretenir, Et me redonne les alarmes Du spectacle plus ennemi Qui jamais d'un oeil endormi A pu faire couler des larmes. Je ne sais si le feu d'amour Qui n'abandonne point mon âme, Au défaut des rayons du jour Ouvrit lors mes yeux de sa flamme. Combien que dans ce froid sommeil La visible ardeur du Soleil Se fût du tout évanouie, Je crus qu'en cette fiction J'avais libre la fonction De ma vue et de mon ouïe. Un grand fantôme souterrain Sortant de l'infernale fosse, Enroué comme de l'airain Où roulerait une carrosse, D'un abord qui me menaçait Et d'un regard qui me blessait, Dressant vers moi ses pas funèbres, Fier des commissions du sort, Me dit trois fois: "Damon est mort", Puis se perdit dans les ténèbres. Sans doute que leurs vérités, Plus puissantes que leurs mensonges, Touchent plus fort nos facultés Et nous impriment mieux les songes, Je retins si bien ses accents, Et son image dans mes sens Demeura tellement empreinte, Que ton corps mort entre mes bras Et ton sang versé dans mes draps Ne m'eussent pas fait plus de crainte. Après, d'une autre illusion Réfléchissant sur ma pensée, Et songeant à la vision, Qui s'était fraîchement passée, Je songeais qu'encore on doutait En quel état Damon était, Et comme, au fort de la lumière Où les objets sont éclaircis, Je condamnais les faux soucis De mon illusion première. Mais dans ce doute un messager, Qui portait les couleurs des Parques, Me vint de ce fatal danger Rafraîchir les funestes marques: Un garçon habillé de deuil, Qui semblait sortir du cercueil, Ouvrant les rideaux de ma couche, Me crie: "On a tué Damon", Mais d'un accent que le démon N'avait pas été plus farouche. Morphée à ce second assaut, Otant ses fers à ma paupière, Me réveilla tout en sursaut, Et me laissa voir la lumière. Je me levai déshabillé, Plus transi, plus froid, plus mouillé Que si j'étais sorti de l'onde: C'était au point que l'Occident Laisse sortir le char ardent Où roule le flambeau du monde. Cherchant du soulas par mes yeux, Je mets la tête à la fenêtre, Et regarde un peu dans les cieux Le jour qui ne faisait que naître. Et combien que ce songe-là Dans mon sang que la peur gela Laissât encore ses images, Je me rassure et me rendors, Croyant que les vapeurs du corps Avaient enfanté ces nuages. Le sommeil ne m'eut pas repris Que, songeant encore à ta vie, Tu vins rassurer mes esprits Qu'on ne te l'avait point ravie. "Il est vrai, Tircis, me dis-tu, Qu'on en veut bien à ma vertu". Là je te vis dans une émeute Avancer l'épée à la main Vers un portail qui chut soudain Et qui t'accabla de sa chute. De là, ce songe en mon cerveau Poursuivant toujours son idée, Je te vis suivre en un tombeau Par une foule débordée. Les juges y tenaient leur rang, L'un d'entr'eux épancha du sang Qui me jaillit contre la face. Là tout mon songe s'acheva, Et ton pauvre ami se leva Noyé d'une sueur de glace." Cher Tircis, lorsque mon esprit D'une souvenance importune Repense au destin qui t'apprit Les secrets de mon infortune, Lorsque je suis le moins troublé, Tout mon espoir est accablé De la tempête inévitable Dont me bat le courroux divin, Et voici comment son devin A rendu ta voix véritable. Ce songe du fatal secret Où ma première mort fut peinte, Prédisait le cruel décret Dont ma liberté fut éteinte. Ce garçon aux vêtements noirs Qui semblait sortir des manoirs Qui ne s'ouvrent qu'à la magie, Lorsqu'il parla de mon tombeau Prédisait l'infâme flambeau Qui consuma mon effigie. Tircis encore à l'autre fois Que cette vision suivie, Par mes regards et par ma voix L'assura que j'étais en vie, Se doit assez ressouvenir Du souci qui le fit venir Où j'avais commencé ma fuite, Lorsque sa voix moins que ses pleurs Me dit ce songe de malheurs Dont j'attends encore la suite. Ce songe avec autant de foi Lui fit voir l'épée et la porte, Et le peuple alentour de moi Comme d'une personne morte: Quand mes faibles bras alarmés A cinquante voleurs armés Voulurent présenter l'épée, Je chus sous un portail ouvert, Et fus saisi dans le couvert Où ma bonne foi fut trompée. Soudain le sieur de Commartin Qui porte des habits funèbres, Me fit serrer à Saint-Quentin Entre les fers et les ténèbres. Depuis, toujours tout enchaîné, Soixante archers m'ont amené Par les bruits de la populace, Dedans ces ténébreux manoirs Où ce sang et les juges noirs M'avaient déjà marqué la place. Ode VI Ainsi prophétisa Tircis Les malheurs que toute une année Par des accidents si précis A fait choir sur ma destinée; La furie de mon destin Lui parut au même matin Qu'elle répandit sa bruine, Car le décret du Parlement Se donnait au même moment, Que Tircis songeait ma ruine. Mon innocence et ma raison Pour échapper à leur colère Appelèrent de ma prison A l'autel d'un dieu tutélaire. C'est où je trouvai mon support, C'est où Tircis courut d'abord Prédire et consoler ma peine. Nous étions lors tous deux couverts De ces arbres pour qui mes vers Ouvrent si justement ma veine. Nous étions dans un cabinet Enceint de fontaines et d'arbres, Son meuble est si clair et si net Que l'émail est moins que les marbres. Celui qui l'a fait si poli Semble avoir jadis démoli Le grand palais de la lumière, Et pillant son riche pourpris, De tout ce glorieux débris Avoir là porté la matière. Pour conserver son ornement Le Soleil le lave et l'essuie, Car c'est le Soleil seulement Qui fait le beau temps et la pluie; Flore y met tant de belles fleurs Que l'Aurore ne peut sans pleurs Voir leur éclat qui la surmonte: C'est à cause de cet affront Qu'elle montre si peu son front Et qu'on la voit rougir de honte. L'odeur de ces fleurs passerait Le musc de Rome et de Castille, Et la terre s'offenserait Qu'on y brûlât de la pastille. Le garçon qui se consuma Dans les ondes qu'il alluma, Voit là tous ses appas renaître, Et ravi d'un objet si beau, Il admire que son tombeau Lui conserve encore son être. La Nymphe qui lui fait la cour Le voit là tous les ans revivre, Car son opiniâtre amour La contraint encore à le suivre. Là le Ciel semble avoir pitié Des longs maux de son amitié, Et permet parfois au Zéphyre De la mener à son amant, Qui respire insensiblement L'air des flammes qu'elle soupire. Echo dedans un si beau feu, Jalouse que le Ciel la voie, Est invisible et parle peu, De respect, de honte et de joie. Ainsi mes esprits transportés Se trouvent tout déconcertés Quand une beauté me regarde, Et mon discours le moins suspect Trouve toujours ou le respect Ou la honte qui le retarde. Quand je vois partir les regards Des superbes yeux de Caliste, Qui sont autant de coups de dards Où nulle qu'elle ne résiste, Le témoin le plus assuré, Qui de mon esprit égaré Montre la passion confuse, C'est que je ne saurais comment Le prier d'un mot seulement Que sa voix ne me le refuse. Je suivrais l'importun désir Qui m'en parle toujours dans l'âme, Et prendrais ici le loisir De parler un peu de ma flamme; Mais l'entreprise du tableau Qui par un cabinet si beau Commence à promener la Muse, Me tient dans ce parc enchanté Où le printemps le plus hâté Toujours cinq ou six mois s'amuse. Quand le Ciel lassé d'endurer Les insolences de Borée L'a contraint de se retirer Loin de la campagne azurée, Que les Zéphyres rappelés Des ruisseaux à demi gelés Ont rompu les écorces dures, Et d'un souffle vif et serein Du céleste palais d'airain Ont chassé toutes les ordures, Les rayons du jour égarés Parmi des ombres incertaines Eparpillent leurs feux dorés Dessus l'azur de ces fontaines. Son or dedans l'eau confondu, Avecque ce cristal fondu Mêle son teint et sa nature, Et sème son éclat mouvant Comme la branche au gré du vent Efface et marque sa peinture. Zéphyre jaloux du Soleil Qui paraît si beau sur les ondes, Traverse ainsi l'état vermeil De ces allées vagabondes; Ainsi ces amoureux Zéphyrs De leurs nerfs qui sont leurs soupirs Renforçant leurs secousses fraîches, Détournent toujours ce flambeau Et pour cacher le front de l'eau Jettent au moins des feuilles sèches. L'eau qui fuit en les retardant, Orgueilleuse de leur querelle, Rit et s'échappe cependant Qu'ils sont à disputer pour elle, Et pour prix de tous leurs efforts, Laissant les âmes sur les bords De cette fontaine superbe, Dissipent toutes leurs chaleurs A conserver l'état des fleurs Et la molle fraîcheur de l'herbe. C'est où se couche Palémon Qui triomphe de leur maîtresse, Et plein d'écume et de limon, Quand il veut reçoit sa caresse. Ainsi naguère deux bergers Ont couru les sanglants dangers Que l'honneur a mis à l'épée, Et par un malheur mutuel Laissent vainqueur de leur duel Un vilain qui plut à Napée. Ode VII Le plus superbe ameublement Dont le séjour des rois éclate, L'or semé prodigalement Sur la soie et sur l'écarlate, N'eurent jamais rien de pareil Aux teintures dont le Soleil Couvre les petits flots de verre. Quelle couleur peut plaire mieux Que celle qui contraint les cieux De faire l'amour avec la terre? Ce cabinet toujours couvert D'une large et haute tenture, Prend son ameublement tout vert Des propres mains de la Nature, D'elle de qui le juste soin Etend ses charités si loin, Et dont la richesse féconde Paraît si claire en chaque lieu Que la providence de Dieu L'établit pour nourrir le monde. Tous les blés elle les produit; Le cep ne vit que de sa force, Elle en fait le pampre et le fruit Et les racines et l'écorce. Elle donne le mouvement Et le siège à chaque élément, Et selon que Dieu l'autorise, Notre destin pend de ses mains, Et l'influence des humains Ou leur nuit ou les favorise. Elle a mis toute sa bonté Et son savoir et sa richesse Et les trésors de sa beauté Sur le Duc et sur la Duchesse. Elle a fait les heureux accords Qui joignent leur âme et leur corps. Bref, c'est elle aussi qui marie Les Zéphyres avec nos fleurs, Et qui fait de tant de couleurs Tous les ans leur tapisserie. Avec les naturels appas Dont ce beau cabinet se pare, La musique ne manque pas D'y fournir ce qu'elle a de rare. Ces chantres si tôt éveillés Qui dorment toujours habillés, Quand l'Aurore les vient semondre Lui donnent un si doux salut Que Saint-Amant avec son luth Aurait peine de les confondre. Quand la Princesse y fait séjour, Ces oiseaux pensent que l'Aurore, A dessein d'y tenir sa cour, A quitté les rives du More. Un saint désir de l'approcher Les anime et les fait pencher Des branches qui lui font ombrage, Et devant ces divinités Leurs innocentes libertés Ne craignent rien qui les outrage. Leurs coeurs se laissent dérober, Insensiblement ils s'oublient, Et des rameaux qu'ils font courber Quelquefois leurs pieds se délient; Leur petit corps précipité Se fie en la légèreté De la plume qui le retarde; Ils planent sur les ailerons Et volent aux environs De Sylvie qui les regarde. Quand elle écoute leurs chansons, Leur vaine gloire s'étudie A réciter quelques leçons De leur plus douce mélodie. Chacun d'eux se trouve ravi, Ils étalent tous à l'envi Leur trésor caché sous la plume, Et ces remèdes si plaisants Qui des soucis les plus cuisants Détrempent toute l'amertume. Comme les chantres quelquefois, D'une complaisance ignorante, Mignardant et l'oeil et la voix Devant les beaux yeux d'Amarante, Leur plaisir et leur vanité Fait qu'avec importunité Ils nous prodiguent leurs merveilles, Et qu'ils chantent si longuement Que leur concert le plus charmant Lasse l'esprit et les oreilles, Ainsi l'entretien d'un rimeur Enflé des arts et des sciences, Lorsqu'il se trouve en bonne humeur Vient à bout de nos patiences, Et sans qu'on puisse rebuter Cet instinct de persécuter Que leur inspire le génie, Il faut à force de parler Que leur poumon las de souffler Fasse paix à la compagnie, Ainsi ces oiseaux s'attachant Au dessein de plaire à Sylvie, Dans les longs efforts de leurs chants Semblent vouloir laisser la vie; Leur gosier sans cesse mouvant Etourdit les eaux et le vent, Et vaincu de sa violence, Quoiqu'il veuille se retenir, Il peut à peine revenir A la liberté du silence. Comme ils tâchent à qui mieux mieux De faire agréer leur hommage, Leur zèle rend presque odieux Le tumulte de leur ramage. Leur bruit est ce bruit de Paris Lorsqu'une voix de tant de cris Bénit le Roi parmi les rues Qu'on le fâche en le bénissant, Et l'air éclate d'un accent Qui semble avoir crevé les nues. Ode VIII Sur tous le Rossignol outré Dans son âme encore altérée N'a jamais pu dire à son gré Les affronts que lui fit Térée. Ses poumons sans cesse enflammés Sont ses vieux soupirs ranimés, Et ce peu d'esprit qui lui reste N'est qu'un souvenir éternel De maudire son criminel Et l'appeler toujours inceste. Ce petit oiseau tout penché Où la Princesse se présente, Craint d'avoir le gosier bouché, Le bec clos, la langue pesante, Et cependant qu'il peut jouir Du bonheur de se faire ouïr, Lui raconte son aventure, Et gazouille soir et matin Sur les caprices du destin Qui lui fit changer de nature. Il a de si divers accès Dans le long récit de sa honte Qu'on aura fini mon procès Quand il aura fini son conte. Les morts gisants sous Pélion, Toutes les cendres d'Ilion N'ont point donné tant de matière De faire des plaintes aux cieux Que cet oiseau malicieux En vomit sur son cimetière. Ce plaisir reste à son malheur Que sa voix qui daigne le suivre Afin de venger sa douleur La fait continuer de vivre. Il ne fait pas bon irriter Celui qui sait si bien chanter; Car l'artifice de l'envie Ne saurait trouver un tombeau D'où son esprit toujours plus beau Ne revienne encore à la vie. La cendre de son monument, Malgré les races ennemies, Fait revivre éternellement Son mérite et leurs infamies. Les vers flatteurs et médisants Trouvent toujours des partisans: Le pinceau d'un faiseur de rimes, S'il est adroit aux fictions, Aux plus sincères actions Sait donner la couleur des crimes. Dieux! que c'est un contentement Bien doux à la raison humaine Que d'exhaler si doucement La douleur que nous fait la haine! Un brutal qu'on va poursuivant Dans des soupirs d'air et de vent Cherche une honteuse allégeance, Mais la douleur des bons esprits Qui laisse des soupirs écrits Guérit avecque la vengeance. Aujourd'hui dans les durs soucis Du malheur qui me bat sans cesse, Si mes sens n'étaient adoucis Par le respect de la Princesse, J'écrirais avecque du fiel Les adversités dont le Ciel Souffre que les méchants me troublent, Et quand mes maux m'accableraient Mes injures redoubleraient Comme leurs cruautés redoublent. Peut-être les sanglants auteurs De tant et de si longs outrages, Ces infâmes persécuteurs Verront mourir leurs vieilles rages; Et si ma fortune à son tour Permet que je me venge un jour, N'ai-je point une encre assez noire Et dans ma plume assez de traits Pour les peindre dans ces portraits Qui font horreur à la mémoire? Mais ici mes vers glorieux D'un objet plus beau que les anges, Laissent ce soin injurieux Pour s'occuper à des louanges. Puisque l'horreur de la prison Nous laisse encore la raison, Muses, laissons passer l'orage. Donnons plutôt notre entretien A louer qui nous fait du bien Qu'à maudire qui nous outrage. Et mon esprit voluptueux Souvent pardonne par faiblesse, Et comme font les vertueux Ne s'aigrit que quand on le blesse. Encore dans ces lieux d'horreur Je ne sais quelle molle erreur Parmi tous ces objets funèbres Me tire toujours au plaisir, Et mon oeil qui suit mon désir Voit Chantilly dans ces ténèbres. Au travers de ma noire tour Mon âme a des rayons qui percent Dans ce parc que les yeux du jour Si difficilement traversent, Mes sens en ont tout le tableau, Je sens les fleurs au bord de l'eau, Je prends le frais qui les humecte, La Princesse s'y vient asseoir, Je vois comme elle y va le soir Que le jour fuit et la respecte. Les oiseaux n'y font plus de bruit, Le seul roi de leur harmonie Qui touche un luth en pleine nuit Demeure en notre compagnie; Et laissant ses vieilles douleurs Dans la lumière et les chaleurs Que la fuite du jour emporte, Il concerte si sagement Qu'il semble que le jugement Lui forme des airs de la sorte. Ode IX "Moi qui chante soir et matin Dans le cabinet de l'Aurore, Où je vois ce riche butin Qu'elle prend au rivage More, L'or, les perles et les rubis Dont ses flammes et ses habits Ont jadis marqué la Cigale, Et tout ce superbe appareil Qu'elle dérobait au Soleil Pour se faire aimer à Céphale, Je vis un jour ensevelis Devant la reine d'Amathonte Tous les oeillets et tous les lys Que la terre cachait de honte, Car je chantai l'hymne du prix Qui fit voir que devant Cypris Toute autre beauté comparée Si peu les siennes égalait Qu'un enfant connut qu'il fallait Lui donner la pomme dorée. Tous les jours la reine des bois Devant mes yeux passe et repasse, Et souvent pour ouïr ma voix Se détourne un peu de la chasse; Souvent qu'elle se va baigner Où rien ne l'ose accompagner Que ses Dryades vagabondes, J'ai tout seul cette privauté De voir l'éclat de sa beauté Dans l'habit de l'air et de l'onde. Mais j'atteste l'air et les cieux Dont je tiens la voix et la vie, Que mon jugement et mes yeux Aiment mieux mille fois Sylvie. Un de ses regards seulement Qui partent si nonchalamment, Donne à mes chansons tant d'amorce Et de si douces vanités Que les autres divinités N'en jouissent plus que de force. Si mes airs cent fois récités Comme l'ambition me presse, Mêlent tant de diversités Aux chansons que je vous adresse, C'est que ma voix cherche des traits Pour un chacun de vos attraits; Mais c'est en vain qu'elle se pique De satisfaire à tous voeux, Car le moindre de vos cheveux Peut tarir toute ma musique. Quand ma voix qui peut tout ravir Réussirait à vous complaire, Le soin que j'ai de vous servir Tâche en vain de me satisfaire; Je crois que mes airs innocents Au lieu d'avoir flatté vos sens Leur ont donné de la tristesse, Et que mes accents enroués Au lieu de les avoir loués Ont choqué leur délicatesse. Quand la nuit vous ôte d'ici Et que ses ombres coutumières Laissent ce cabinet noirci De l'absence de vos lumières, Aussitôt j'ois que le Zéphyr Me demande avec un soupir Ce que vous êtes devenue, Et l'eau me dit en murmurant Que je ne suis qu'un ignorant De vous avoir si peu tenue. O Zéphyres! ô chères eaux! Ne m'en imputez point l'injure: J'ai chanté tous les airs nouveaux Que m'apprit autrefois Mercure; Mais que ma voix dorénavant N'approche ni ruisseau ni vent, Que l'air ne porte plus mes ailes, Si dans le printemps avenir Je n'ai de quoi l'entretenir De dix mille chansons nouvelles." Ainsi finit ses tons charmeurs L'oiseau dont le gosier mobile Souffle toujours à nos humeurs De quoi faire mourir la bile, Et brûlant après son dessein, Il ramasse dedans son sein Le doux charme des voix humaines, La musique des instruments Et les paisibles roulements Du beau cristal de nos fontaines. Comme en la terre et par le ciel De petites mouches errantes Mêlent pour composer leur miel Mille matières différentes, Formant ses airs qui sont ses fruits, L'oiseau digère mille bruits En une seule mélodie. Et selon le temps de sa voix, Tous les ans le parc une fois Le reçoit et le congédie. Ode X Rossignol, c'est assez chanté, Ce parc est désormais trop sombre, Je trouve Apollon rebuté D'écrire si longtemps à l'ombre. Ces lieux si beaux et si divers Méritent chacun tous les vers Que je dois à tout le volume; Mais je sens croître mon sujet, Et toujours un plus grand objet Se vient présenter à ma plume. Je sais qu'un seul rayon du jour Mériterait toute ma peine, Et que ces étangs d'alentour Pourraient bien engloutir ma veine; Une goutte d'eau, une fleur, Chaque feuille et chaque couleur Dont nature a marqué ces marbres, Mérite tout un livre à part, Aussi bien que chaque regard Dont Sylvie a touché ces arbres. Mais les myrtes et les lauriers De tant de beautés de sa race Et de tant de fameux guerriers Me demandent déjà leur place. Saints rameaux de Mars et d'Amour, En quel si reculé séjour Vous plaît-il que je vous apporte? C'est pour vous, immortels rameaux, Que j'abandonne ces ormeaux Et foule aux pieds leur feuille morte. Pour vous je laisse auprès de moi Une loge aujourd'hui déserte, Que jadis pour l'amour d'un roi Ces arbres ont ainsi couverte. Sous ce toit loin des courtisans De qui les soupçons médisants N'ont jamais appris à se taire, Alcandre a mille fois goûté Ce qu'un prince a de volupté Quand il trouve un lieu solitaire. Je dirais les secrets moments Des faveurs, des feintes malices Dont le caprice des amants Forme leur plainte et leurs délices; Mais si l'oeil de Sylvie un jour De cette lecture d'amour Avait surpris son innocence, Ma prison me serait trop peu, Lors faudrait-il dresser le feu Dont on veut punir ma licence. Suivant le vertueux sentier Où mon juste dessein m'attire, Je laisse à gauche ce quartier Pour le Faune et pour le Satyre; Or quelque si pressant dessein Qui m'enflamme aujourd'hui le sein, Quelque vanité qui m'appelle, Ce serait un péché mortel Si je ne visitais l'autel Etant si près de la chapelle. Que ces arbres sont bien ornés! Je suis ravi quand je contemple Que ces promenoirs sont bornés Des sacrés murs d'un petit temple. Ici loge le Roi des Rois: C'est ce Dieu qui porta la Croix Et qui fit à ces bois funèbres Attacher ses pieds et ses mains Pour délivrer tous les humains Du feu qui vit dans les ténèbres. Son Esprit par tout se mouvant Fait tout vivre et mourir au monde. Il arrête et pousse le vent, Et le flux et reflux de l'onde, Il ôte et donne le sommeil, Il montre et cache le Soleil. Notre force et notre industrie Sont de l'ouvrage de ses mains, Et c'est de lui que les humains Tiennent race et biens et patrie. Il a fait le tout du néant, Tous les anges lui font hommage, Et le nain comme le géant Porte sa glorieuse image; Il fait au corps de l'univers Et le sexe et l'âge divers; Devant lui c'est une peinture Que le ciel et chaque élément, Il peut d'un trait d'oeil seulement Effacer toute la nature. Tous les siècles lui sont présents, Et sa grandeur non mesurée Fait des minutes et des ans Même trace et même durée. Son Esprit partout épandu, Jusqu'en nos âmes descendu, Voit naître toutes nos pensées; Même en dormant nos visions N'ont jamais eu d'illusions Qu'il n'ait auparavant tracées. Ici, Muses, à deux genoux Implorons sa divine grâce D'imprimer toujours devant nous Les marques d'une heureuse trace: C'est elle qui nous doit guider Depuis celui qui vint fonder La première Croix dans la France Jusqu'à sa race qui promet De la planter chez Mahomet Avec la pointe de sa lance. C'est où mon esprit enchaîné Goûtera par un long étude L'aise que prend mon coeur bien né Quand il combat l'ingratitude; Et si j'ai bien loué les eaux, Les ombres, les fleurs, les oiseaux Qui ne songent point à me plaire, Lysis qui songe à mon ennui Verra sur sa race et sur lui Ma reconnaissance exemplaire. Il faudrait que ce devancier, Le plus vieux que je veux produire, Eût bien enrouillé son acier Si je ne le faisais reluire; Mais les livres et les discours Ont si bien conservé le cours De cette véritable gloire, Que je ferai de mauvais vers Si vos titres les plus couverts Ne font éclat en la mémoire. XI. Lettre de Théophile à son frère Mon frère, mon dernier appui, Toi seul dont le secours me dure Et toi qui seul trouves aujourd'hui Mon adversité longue et dure, Ami ferme, ardent, généreux, Que mon sort le plus malheureux Pique d'aventure à le suivre, Achève de me secourir: Il faudra qu'on me laisse vivre Après m'avoir fait tant mourir. Quand les dangers où Dieu m'a mis Verront mon espérance morte, Quand mes juges et mes amis T'auront tous refusé la porte, Quand tu seras las de prier, Quand tu seras las de crier, Ayant bien balancé ma tête Entre mon salut et ma mort, Il faut enfin que la tempête M'ouvre le sépulcre ou le port. Mais l'heure, qui la peut savoir! Nos malheurs ont certaines courses Et des flots dont on ne peut voir Ni les limites ni les sources. Dieu seul connaît ce changement; Car l'esprit ni le jugement Dont nous a pourvus la nature, Quoique l'on veuille présumer N'entend non plus notre aventure Que le secret flux de la mer. Je sais bien que tous les vivants, Eussent-ils juré ma ruine, N'aideront point mes poursuivants Malgré la volonté divine. Tous leurs efforts sans son aveu Ne sauraient m'ôter un cheveu. Si le Ciel ne les autorise Ils nous menacent seulement; Eux ni nous de leur entreprise Ne savons pas l'événement. Cependant je suis abattu, Mon courage se laisse mordre, Et d'heure en heure ma vertu Laisse tous mes sens en désordre. La raison avec ses discours Au lieu de me donner secours Est importune à ma faiblesse, Et les pointes de la douleur, Même alors que rien ne me blesse, Me changent et voix et couleur. Mon sens noirci d'un long effroi Ne se plaît qu'en ce qui l'attriste, Et le seul désespoir chez moi Ne trouve rien qui lui résiste. La nuit mon somme interrompu, Tiré d'un sang tout corrompu, Me met tant de frayeurs dans l'âme Que je n'ose bouger mes bras De peur de trouver de la flamme Et des serpents parmi mes draps. Au matin mon premier objet C'est la colère insatiable Et le long et cruel projet Dont m'attaquent les fils du Diable; Et peut-être ces noirs Lutins Que la haine de mes destins A trouvé si prompts à me nuire, Vaincus par des démons meilleurs, Perdent le soin de me détruire Et soufflent leur tempête ailleurs. Peut-être, comme les voleurs Sont quelquefois lassés de crimes, Les ministres de mes malheurs Sont las de déchiffrer mes rimes; Quelque reste d'humanité, Voyant l'injuste impunité Dont on flatte la calomnie, Peut-être leur bat dans le sein Et s'oppose à leur félonie Dans un si barbare dessein. Mais quand il faudrait que le Ciel Mêlât sa foudre à leur bruine, Et qu'ils auraient autant de fiel Qu'il leur en faut pour ma ruine, Attendant ce fatal succès Pourquoi tant de fiévreux accès Me feront-ils pâlir la face, Et si souvent hors de propos, Avecque des sueurs de glace, Me troubleront-ils le repos? Quoique l'implacable courroux D'une si puissante partie Fasse gronder trente verrous Contre l'espoir de ma sortie, Et que ton ardente amitié Par tous les soins de la pitié Que te peut fournir la nature Te rende en vain si diligent Et ne donne qu'à l'aventure Tes pas, tes écrits et ton argent, J'espère toutefois au Ciel: Il fit que ce troupeau farouche Tout prêt à dévorer Daniel Ne trouva ni griffe ni bouche. C'est le même qui fit jadis Descendre un air de Paradis Dans l'air brûlant de la fournaise Où les saints parmi les chaleurs Ne sentirent non plus la braise Que s'ils eussent foulé des fleurs. Mon Dieu, mon souverain recours Peut s'opposer à mes misères, Car ses bras ne sont pas plus courts Qu'ils étaient au temps de nos pères. Pour être si prêt à mourir Dieu ne me peut pas moins guérir: C'est des afflictions extrêmes Qu'il tire la prospérité, Comme les fortunes suprêmes Souvent le trouvent irrité. Tel de qui l'orgueilleux destin Brave la misère et l'envie, N'a peut-être plus qu'un matin Ni de volupté ni de vie. La Fortune qui n'a point d'yeux, Devant tous les flambeaux des cieux Nous peut porter dans une fosse; Elle va haut, mais que sait-on S'il fait plus sûr dans son carrosse Que dans celui de Phaéton? Le plus brave de tous les rois Dressant un appareil de guerre Qui devait imposer des lois A tous les peuples de la terre, Entre les bras de ses sujets, Assuré de tous les objets Comme de ses meilleurs gardes, Se vit frapper mortellement D'un coup à qui cent hallebardes Prenaient garde inutilement. En quelle plage des mortels Ne peut le vent crever la terre? En quel palais et quels autels Ne se peut glisser le tonnerre? Quels vaisseaux et quels matelots Sont toujours assurés des flots? Quelquefois des villes entières Par un horrible changement Ont rencontré leurs cimetières En la place du fondement. Le sort qui va toujours de nuit, Enivré d'orgueil et de joie, Quoiqu'il soit sagement conduit Garde malaisément sa voie. Ah! que les souverains décrets Ont toujours demeuré secrets A la subtilité de l'homme! Dieu seul connaît l'état humain: Il sait ce qu'aujourd'hui nous sommes, Et ce que nous serons demain. Or selon l'ordinaire cours Qu'il fait observer à nature, L'astre qui préside à mes jours S'en va changer mon aventure. Mes yeux sont épuisés de pleurs, Mes esprits, usés des malheurs, Vivent d'un sang gelé de craintes. La nuit trouve enfin la clarté, Et l'excès de tant de contraintes Me présage ma liberté. Quelque lac qui me soit tendu Par de si subtils adversaires, Encore n'ai-je point perdu L'espérance de voir Boussères; Encore un coup le dieu du jour Tout devant moi fera sa cour Aux rives de notre héritage, Et je verrai ses cheveux blonds Du même or qui luit sur le Tage Dorer l'argent de nos sablons. Je verrai ces bois verdissants Où nos îles et l'herbe fraîche Servent aux troupeaux mugissants Et de promenoir et de crèche; L'Aurore y trouve à son retour L'herbe qu'ils ont mangé le jour; Je verrai l'eau qui les abreuve Et j'orrai plaindre les graviers Et répartir l'écho du fleuve Aux injures des mariniers. Le pêcheur en se morfondant Passe la nuit dans ce rivage Qu'il croît être plus abondant Que les bords de la mer sauvage; Il vend si peu ce qu'il a pris Qu'un teston est souvent le prix Dont il laisse vider sa nasse, Et la quantité du poisson Déchire parfois la tirasse Et n'en paye pas la façon. S'il plaît à la bonté des cieux Encore une fois à ma vie Je paîtrai ma dent et mes yeux Du rouge éclat de la pavie; Encore ce brugnon muscat Dont le pourpre est plus délicat Que le teint uni de Caliste, Me fera d'un oeil ménager Etudier dessus la piste Qui me l'est venu ravager. Je cueillerai ces abricots, Les fraises à couleur de flammes Où nos bergers font des écots Qui seraient ici bons aux dames, Et ces figues et ces melons Dont la bouche des aquilons N'a jamais su baiser l'écorce, Et ces jaunes muscats si chers Que jamais la grêle ne force Dans l'asile de nos rochers. Je verrai sur nos grenadiers Leurs rouges pommes entrouvertes, Où le ciel comme à ses lauriers Garde toujours des feuilles vertes; Je verrai ce touffu jasmin Qui fait ombre à tout le chemin D'une assez spacieuse allée, Et la parfume d'une fleur Qui conserve dans la gelée Son odorat et sa couleur. Je reverrai fleurir nos prés, Je leur verrai couper les herbes; Je verrai quelque temps après Le paysan couché sur les gerbes; Et comme ce climat divin Nous est très libéral de vin, Après avoir rempli la grange Je verrai du matin au soir Comme les flots de la vendange Ecumeront dans le pressoir. Là d'un esprit laborieux L'infatigable Bellegarde, De la voix, des mains et des yeux A tout le revenu prend garde. Il connaît d'un exact soin Ce que les prés rendent de foin, Ce que nos troupeaux ont de laines, Et sait mieux que les vieux paysans Ce que la montagne et la plaine Nous peuvent donner tous les ans. Nous cueillerons tout à moitié Comme nous avons fait encore, Ignorants de l'inimitié Dont une race se dévore; Et frères et soeurs et neveux, De mêmes soins, de mêmes voeux Flattant une si douce terre, Nous y trouverons trop de quoi, Y dût l'orage de la guerre Ramener le canon du Roi. Si je passais dans ce loisir Encore autant que j'ai de vie, Le comble d'un si cher plaisir Bornerait tout mon envie. Il faut qu'un jour ma liberté Se lâche en cette volupté; Je n'ai plus de regret au Louvre. Ayant vécu dans ces douceurs, Que la même terre me couvre Qui couvre mes prédécesseurs. Ce sont les droits que mon pays A mérités de ma naissance, Et mon sort les aurait trahis Si la mort m'arrivait en France. Non, non, quelque cruel complot Qui de la Garonne et du Lot Veuille éloigner ma sépulture, Je ne dois point en autre lieu Rendre mon corps à la nature, Ni résigner mon âme à Dieu. L'espérance ne confond point; Mes maux ont trop de véhémence, Mes travaux sont au dernier point, Il faut que mon repos commence. Quelle vengeance n'a point pris Le plus fier de tous ces esprits Qui s'irritent de ma constance! Ils m'ont vu lâchement soumis Contrefaire une repentance De ce que je n'ai point commis. Ah! que les cris d'un innocent, Quelques longs maux qui les exercent, Trouvent malaisément l'accent Dont ces âmes de fer se percent! Leur rage dure un an sur moi Sans trouver ni raison ni loi Qui l'apaise ou qui lui résiste; Le plus juste et le plus chrétien Croit que sa charité m'assiste Si sa haine ne me fait rien. L'énorme suite de malheurs! Dois-je donc aux races meurtrières Tant de fièvres et tant de pleurs, Tant de respects, tant de prières, Pour passer mes nuits sans sommeil, Sans feu, sans air et sans Soleil, Et pour mordre ici les murailles? N'ai-je encore souffert qu'en vain? Me dois-je arracher les entrailles Pour soûler leur dernière faim? Parjures infracteurs des lois, Corrupteurs des plus belles âmes, Effroyables meurtriers des rois, Ouvriers de couteaux et de flammes, Pâles prophètes de tombeaux, Fantômes, loup-garoux, corbeaux, Horrible et venimeuse engeance: Malgré vous, race des enfers, A la fin j'aurai la vengeance De l'injuste affront de mes fers. Derechef, mon dernier appui, Toi seul dont le secours me dure Et qui seul trouves aujourd'hui Mon adversité longue et dure, Rare frère, ami généreux, Que mon sort le plus malheureux Pique davantage à le suivre, Achève de me secourir: Il faudra qu'on me laisse vivre Après m'avoir fait tant mourir. Appendice. Poésies de Théophile ou qui lui ont été attribuées et qu'il n'a pas recueillies dans ses oeuvres 1. Poésies publiées avant sa mort I In Gabrielis Roberti opera Qui misces Violisque Rosas unaque Hyacinthis Lilia, puniceis, teque Amaranthe crocis Num Caestum Veneris, num peplum Palladis ornas? Utrumvis optes fiet utrumque tibi Scilicet ut virtutis opus caneres et Amoris Ingenium faelix utraque Diva dedit. II A un marquis Satire Marquis, comment te portes-tu? Comme quoi passes-tu la vie? Si tu n'as aujourd'hui f. tu Ces vers t'en donneront envie. Es-tu gaillard? Es-tu dispos? T'aperçois-tu que tu guérisses? Ce c.llon est-il plus si gros? Sens-tu du mal lorsque tu pisses? Je n'ai connu jamais garçon Si amoureux de la débauche; Je t'aime bien de la façon, L'aze f.te qui ne chevauche. N'étant plus si fort ni si beau, Selon le cours de la nature, Ton esprit au lieu du bordeau Discourra de la sépulture. Mais que sert-il tant de rêver En méditation si froide Tant que Dieu nous veut conserver Les nerfs souples et le v. roide? III Contre une vieille Stances Cette vieille qui des tombeaux Chasse les vers et les corbeaux, Naquit cent avant la guerre Du fameux siège d'Ilion Et avant que Deucalion N'eût encor repeuplé la terre. Un jour cette vilaine-là Dans un bénitier distilla Les pleurs de son oeil hypocrite, Depuis le diable qui la vit Craignant de gagner mal au v. N'osa toucher à l'eau bénite. Cette vesse quand on la .ut Découle de sueur partout, Elle rote, pète et se mouche. Si parfois elle vesse aussi On ne sait lequel a vessi Du cul, du nez ou de la bouche. Son .tre jaune, vert et bleu De morve, de colle et de gleu, Sentait le souffre et le bitume Qui découlait sur mes .llons Comme deux pestilents caillons Qui jaillissent d'un apostume. Son c. vilain, baveux, suant, Et plus que le retrait puant, Ciselé de la cicatrice, De chaude pisse et de poulains Et de mille chancres malins Qui percent jusqu'à la matrice. Mille morpions rangés aux bords, Tous plats battus et demi-morts, Tenaient leur général concile Pour ronger l'onguent vérolé Qui leur a quatre fois volé Le poil qui leur servait d'asile. IV Elégie Bien que jamais Amour ne m'ait montré sa flamme Et que même vos yeux n'aient point touché mon âme, Voyant tant de beauté je ne peux m'empêcher D'écrire à ce sujet, vous en dût-il fâcher. Je sais qu'une louange indignement écrite Offense son objet et fait honte au mérite, Que la faveur d'un sot se doit désavouer Et qu'un mauvais esprit ne sait jamais louer; Et pour dire le vrai je ne suis point si vain De croire qu'on m'estime assez bon écrivain, Digne de consacrer une oeuvre à la mémoire De qui notre vertu peut tirer de la gloire, Et ne me vante point qu'avec présomption D'un vent qui puisse atteindre à sa perfection: Je la connais trop haute et crois qu'elle me passe D'autant qu'on voit le ciel plus haut que le Parnasse. L'objet de ma pensée est trop loin de mes yeux Qui ne pénètrent point la nature des dieux. Comme on ne voit jamais la vertu toute nue Je ne vois rien de vous qu'au travers d'une nue, Aux rais de ce soleil ma vue s'évanouit, Plus je pense approcher, plus elle s'éblouit. V Epigramme Corsaille d'un seul fils fut mère, Qui mort étant mis au cercueil, Toute la Cour en fut en deuil, Car chacun s'en pensait le père. VI Autre Cet enfant, ô Parques sévères, Etait le plus grand des humains S'il eût pu échapper vos mains, Car il avait plus de cent pères. Il ne fallait se tourmenter D'assembler les Etats en France: Cet enfant seul en leur absence Les pouvait tous représenter. VII Autre épigramme par Philis Je perds mon temps et mes discours De vous raconter mes amours Et la rigueur de mon martyre. Mon désir ne se peut borner: Je veux ce que je n'ose dire Et ce que n'osez me donner. VIII Sonnet Je songeais que Philis des enfers revenue, Belle comme elle était à la clarté du jour, Voulait que son fantôme encore fît l'amour Et que comme Ixion j'embrassasse une nue. Son ombre dans mon lit se glissa toute nue Et me dit: "Cher Tircis, me voici de retour, Je n'ai fait qu'embellir en ce triste séjour Où depuis ton départ le sort m'a retenue. Je viens pour rebaiser le plus beau des amants, Je viens pour remourir dans tes embrassements". Alors, quand cette idole eut abusé ma flamme, Elle me dit: "Adieu, je m'en vais chez les morts. Comme tu t'es vanté d'avoir .tu mon corps, Tu te pourras vanter d'avoir .tu mon âme". IX Sonnet Saturne aime le Ciel et Jupin son tonnerre, Junon les coeurs hautains, Cyprine les ébats, Mercure les discours, Mars les cruels combats, Diane les forêts, Cérès toute la terre, Neptune son trident, Bacche son vert lierre, Minerve la sagesse et Pluton les lieux bas, Vulcain le feu ardent, Mégère les débats, Flore les belles fleurs que Printinne desserre, Pan se plaît dans les bois et Priape aux jardins, Palès aime les près et Thémis les humains, Phébus sa douce lyre et Cupidon ses flèches, Les Parques leurs fuseaux, la Lune son éclat, Hercule ses labeurs, les .teurs toutes brèches, Et Lyse n'aime rien que mon v. délicat. X Epigramme Puisque, comme tu dis, Pilame, Les vers que tu fais sont dorés, Il ne leur reste que la flamme Pour les rendre tout épurés. XI Sur la mort de Durand et des deux Siti, frères Sonnet C'est un supplice doux et que le Ciel avoue, On orra toujours dire à la postérité Que c'est le châtiment qu'un traître a mérité Et la fin misérable où lui-même se voue. Heureux qui vous chérit, bienheureux qui vous loue, Le sort doit travailler à sa prospérité, Mais ces lâches ingrats qui vous ont irrité Doivent ainsi périr et sécher sur la roue. J'ai vu ces criminels en leur suprême sort, J'ai vu les fers, les feux, les bourreaux et la mort: Mon âme en les voyant bénit votre bon ange. Le peuple à cet objet a prié Dieu pour vous. Même les patients ont trouvé bien étrange D'avoir eu la faveur d'un traitement si doux. XII Sonnet Philis, tout est .tu, je meurs de la vérole; Elle exerce sur moi sa dernière rigueur: Mon v. baisse la tête et n'a point de vigueur, Un ulcère puant a gâté ma parole. J'ai sué trente jours, j'ai vomi de la colle, Jamais de si grands maux n'eurent tant de longueur, L'esprit le plus constant fût mort à ma langueur, Et mon affliction n'a rien qui la console. Mes amis plus secrets ne m'osent approcher, Moi-même, en cet état, je ne m'ose toucher; Philis, le mal me vient de vous avoir .tue. Mon Dieu, je me repens d'avoir si mal vécu: Et si votre courroux à ce coup ne me tue, Je fais voeu désormais de ne .tre qu'en cul. XIII Chanson en dialogue Dem. Quelle fièvre avez-vous, Pâquette, Qui vous rend le teint si défait? Rép. C'est le désir d'une brayette Dont je ne puis avoir l'effet. Dem. Certes vous êtes maigre et jaune, Je ne sais pas que demandez. Rép. Un gros v. long comme un quart d'aune. Prêtez-le moi si vous l'avez. Dem. Mais quoi? vous n'êtes point honteuse De dire ainsi votre appétit? Rép. Homme goulu, femme f.euse, Ne désirent rien de petit. Dem. Si vous voyez quelque v. mince, Voudriez-vous pas bien l'approcher? Rép. Quand ce serait celui d'un prince Je ne voudrais pas le toucher. Dem. De quelque valet l'accointance Serait-ce bien votre désir? Rép. Oui s'il le fait d'obéissance Et le refait pour le plaisir. Dem. Vous avez la fesse soudaine Alors qu'on vous presse le flanc? Rép. Le cul sans cesse me démène Comme l'aiguille d'un cadran. Dem. Qui vous voit la mine si froide Ne vous croit point le cul si chaud. Rép. C'est au c. qu'il faut un v. roide, Ce n'est point au front qu'il le faut. XIV Epigramme Je ne vis onc femme si froide Et je crois qu'on n'en saurait voir; Vous lui montrez votre v. roide Et la.utez sans l'émouvoir. XV Dialogue Dem. Qui est ce corps que mille enfants en deuil S'en vont pleurant le menant au cercueil? Rép. C'est Picholin que ses veuves pleurantes Vont conduisant sous ces voûtes relentes. Dem. Les veuves, non les filles? Rép. Veuves, car Picholin Pouvait bien chevaucher sans laisser d'orphelin; Il fut bougre parfait et même jusqu'aux chattes Il les a enfilées en dépit de leurs pattes. Et afin que tu croies que je ne suis pas menteur, Si tu ne sors d'ici il te.tra, lecteur. XV Satire Que mes jours ont un mauvais sort! Que ma planète est mal logée! Que la fortune est enragée De me persécuter de la sorte! L'on ne me voit point rire aux farces, Je n'aime ni bals ni chansons, Foutre des culs et des garçons, Maugrébieu, des cons et des garces. L'un me dit: ta femme chevauche. Je viens de perdre mon argent, J'ai fait rencontre d'un sergent, Et j'ai vu le croissant à gauche. Je me fâche et me plains de tout, Tout ce que je vois m'importune; Ventre-bleu, le destin me.ut, J'enrage contre la fortune. Je pisse le verre et le feu, Je ne crache que de la colle, Je n'ai pas presques un cheveu: Ah! ventre-bleu, j'ai la vérole. J'ai la gravelle dans les reins, Je ne trouve plus qui je foute, Et la sainte ampoule de Reims Tarirait plus tôt que ma goutte. A cinquante ans un homme est mort, Ce n'est plus rien que pourriture: Morbleu, les destins nous font tort, .tre d'eux et de la nature! XVII Epigramme d'une femme qui avait un v. à la joue C'est un caprice de nature De vous avoir mis la figure D'un v. à côté du menton; Si j'eusse été, belle, à sa place, Sans vous incommoder de face, Je vous l'eusse mis dans le c. XVIII De Cilise O mon Dieu! qu'elle est bien apprise! Qu'elle forme bien tous ses pas! La voyez-vous point? c'est Cilise, Qui ne marche que par compas. L'on dirait à son apparence, Quand quelqu'un la vient saluer Et qu'elle fait la révérence, Qu'elle ne peut se remuer. Mais quand on lui donne d'un branle En l'absence de son cocu, Vous diriez, comme elle se branle, Qu'elle a des épines au cul. XIX Remède approuvé pour les filles Recipe virgam hominis Cum duobus testiculis Gros, durs et longs et pleins d'humeur, Pris dans le soupirail du coeur. Virga rigide figatur, Pro una vice in die, Deux ou trois fois iteretur, Soir et matin Quotidie. XX Epigramme d'un impuissant Un gros abbé se laissait en sa couche Tâter le v. aux mains d'une nonnain, Mais son engin demeurait sous sa main Sans se mouvoir tout ainsi qu'une souche. Cette nonnain qui n'avait point de trêve, Voyant son vit demeurer ainsi plat, Lui dit: Monsieur dites Magnificat, Quand on le dit tout le monde se lève. XXI Ode Plein d'ardeur et d'obéissance Envers la majesté d'Amour, Et maîtrisé de la puissance Du plus doux objet de la Cour, J'ai quitté le plaisant séjour Où le Ciel me donna naissance. Les près, les arbres, les fontaines N'ont pour moi rien de gracieux, Je trouve leurs amorces vaines Et ne puis détourner mes yeux De cet objet délicieux D'où l'Amour fait venir nos peines. Autrefois j'aimais la lumière, Et lorsqu'un beau Soleil riant Couvrait l'azur d'une rivière Des richesses de l'Orient, Je saluais tout en priant Les rais de sa clarté première; Mais depuis une douce flamme Dont Amour m'est venu saisir, J'ai changé les voeux de mon âme: Un plus bel astre est mon désir, Et l'objet de tout mon plaisir Sont les yeux d'une belle dame. Autrefois j'aimais la peinture Et l'émail des vives couleurs Dont la terre a sa couverture Quand l'Aurore avec ses pleurs Baigne le sein de tant de fleurs Que lui présente la Nature; Maintenant ce plaisir sauvage M'est plus aigre que mon tourment, Je hais les fleurs d'un jardinage, Et depuis que je fus amant Je n'aimai plus tant seulement Que les lys de ce beau visage. O déserts je vous abandonne, Votre séjour est trop hideux, L'horreur de vos forêts m'étonne. C'est dans la Cour où je me veux, Et c'est, ô Reine de mes yeux, A vos beautés que je me donne. XXII Au sieur Hardy Coutumier de courre une plaine Qui s'étend par tout l'univers, J'entends à composer des vers Trois milliers tout d'une haleine, HARDY, dont les lauriers féconds Font ombre à tant de doctes têtes Que les plus grands de nos poètes S'honorent d'être tes seconds, Jamais ta veine ne s'amuse A couler un sonnet mignard, Détestant la pointe et le fard Qui rompt les forces à la Muse. Que c'est peu d'ouïr Cupidon En sonnets mollement s'ébattre Au prix de voir sur le théâtre Le désespoir de ta Didon. J'aime Renaud et Théagène, J'en aime encor un million, Mais plus qu'un livre d'Ilion Achille mort dessus ta scène. Je marque entre les beaux esprits Malherbe, Bertaut et Porchères Dont les louanges me sont chères Comme j'adore leurs écrits. Mais à l'air de tes tragédies On verrait failli leur poumon, Et comme glace du Strymon Seraient leurs veines refroidies. Tu parais sur ces arbrisseaux Tel qu'un grand pin de Silésie, Qu'un océan de poésie Parmi ces murmurants ruisseaux. Les envieux de ton estime Te donnent peu de sentiment, L'ignorance est le châtiment Comme la cause de ce crime. HARDY, contre ces faux abois Toutes leurs Muses inégales Tu feras voir comme cigales Se crever en leur propre voix. XXIII A Monsieur de Ligonde Pense à l'honneur de ta maison, Pense à toi-même et sans remise, Crois-moi, dégage ta raison De la fripière où tu l'as mise. Fors ton coeur dont elle s'empare Et la ruse de l'avoir pris, Ce qu'elle peut avoir de rare Mérite à peine tes mépris. Ne sois donc plus rétif à croire Qui te conseille sagement, Ou je dirai que tu fais gloire D'avoir perdu le jugement. XXIV Epitaphe A tort l'âme nous est ravie, Car par un supposé malheur Vous êtes morte de douleur Me croyant n'être pas en vie: D'amour, courant après mes pas, Vous entrâtes chez le trépas. Puisque ma vie en est complice, Que pour moi vous touchez la mort, Je devrais éprouver le sort De mon imaginé supplice: Je vivrais avec vous là-bas, Où je meurs pour n'y être pas. XXV A de bons musiciens qui avaient chanté à de sottes gens Epigramme Orphée avait ainsi la voix Captivant la troupe brutale, Et ce qu'il fit dedans le bois Vous l'avez fait dans cette salle. XXVI Autre épigramme Enfants, buvons à qui mieux mieux Sans crainte de gâter nos yeux: Le Soleil boit le sel et l'onde Sans faire jamais un repas Qu'il ne soit ivre, et n'est-il pas Le plus bel oeil de tout le monde? Crainte de vous charger le coeur Du jus sacré de ma liqueur, Compagnons ne quittez le verre. Le Soleil en fait bien autant: Car après qu'il a bu d'autant Il rend gorge au sein de la terre. XXVII Sur la centaura du sieur Jean Baptiste Andreini, dit Lélie Si ma veine rude et pesante Dans les vers qu'elle te présente S'attache indignement au front de ton esprit, Tes propres vers y sont complices Où j'ai trouvé tant de délices Que leurs enchantements m'ont dérobé l'esprit. Sache que c'est avecque honte Que ma petite offrande monte Sur l'autel où je viens rendre hommage à tes vers, Car ils montreront ma folie Non seulement par l'Italie Mais dans tous les climats qui sont en l'univers. XXVIII Bacchus Avant que je parusse au jour Encore le petit Amour N'avait pas le secret de bien charmer les âmes; Les hommes ni les dieux n'aimaient que mollement Et n'ont jamais appris que par moi seulement Le vrai mystère de ses flammes. Ceux dont j'anime les esprits Ont moins d'amour que de mépris Pour toutes les grandeurs dont la fortune éclate; Rien comme une beauté ne touche leur désir, Et vos seules faveurs sont l'unique plaisir Dont leur espérance se flatte. Je suis père de la valeur, Et pour grand que soit un malheur Que le destin propose aux plus cruelles guerres, Ceux qui m'ont consulté sont exempts de la peur, Et si pour toute force ils n'ont qu'une vapeur Et ne sont armés que de verres. Le pauvre le plus abattu Avec l'appui de ma vertu Sur le front des ennuis fait éclater la joie; Pour lui tous les graviers sont pleins de diamants, Et dans le fil terni de ses vieux vêtements Il ne trouve qu'or et que soie. Je suis le seul dieu sans pareil Qui fis voir aux yeux du Soleil La nature impuissante à produire mon être; Un si hardi dessein surmonta ses efforts, Et le maître des dieux lui-même ouvrit son corps Pour me faire achever de naître. Sémèle en cet enfantement Endura sans étonnement Que tout le feu du ciel descendît sur la terre; Et ses mânes contents se vantent aujourd'hui Qu'au moins de son amour elle brûla celui Qui la fit brûler du tonnerre. 2. Poésies publiées après sa mort XXIX Philandre sur la maladie de Tircis Les dieux qui frappent aujourd'hui L'ange à qui j'ai voué ma plume, Par jalousie ou par coutume Tâchent à triompher de lui. C'est leur éternel exercice: Ils tuèrent jadis Narcisse, Ils ont fait mourir Cyparis, Et d'une influence maudite Dedans les bourbes de Paris Ont fait choir le sang d'Hippolyte. Les uns meurent dans le brasier, Un autre est englouti de l'onde, Tel aujourd'hui sort de ce monde Qui n'était pas malade hier. C'est la bonté, c'est la malice, La providence et le caprice Ou de la nature ou des dieux: Nous ayant faits tels que nous sommes, Ils deviennent tous envieux De la prospérité des hommes. Nous avons des yeux et des mains, Les dieux ne sont qu'air et nuage; S'ils veulent avoir un visage, Ils l'empruntent chez les humains. Dans leur palais mélancolique Ne se fait ni bal ni musique, Ils n'ont ni repos ni sommeil. Leur plus glorieux avantage C'est la conduite du Soleil Qui ne luit que pour notre usage. Il est vrai que nous sommes mis Tôt ou tard dans la sépulture, Mais c'est un effet de nature Qui ne leur fut jamais permis. Quand il veut le plus misérable Trouve son sort si favorable Qu'il se peut lui-même guérir; Les dieux, esclaves de la vie, Ne se sauraient faire mourir Quand même ils en auraient envie. Bref, notre sort est assez doux, Et pour n'être pas immortelle Notre nature est assez belle Si nous savons jouir de nous. Notre mal c'est notre faiblesse, Rien que nous-mêmes ne nous blesse. Le sot glisse sur les plaisirs, Mais le sage y demeure ferme Attendant que tous ses désirs Et ses jours aient fini leur terme. Les plus fortes adversités Sont changeantes et passagères, Et toujours la fin des misères Commence les félicités. On ne saurait sentir ni feindre Un sujet de toujours se plaindre. En nos esprits comme en nos corps La nature est toujours humaine: Quand la douleur fait plus d'efforts Elle finit bientôt la peine. Votre Tircis n'est plus si mal, Sa beauté rompt la tyrannie De cette meurtrière impunie Qui porte le ciseau fatal. Ces ardents éclats de lumière Qui sous leur mourante paupière Paraissaient presque ensevelis, S'allument pour tarir nos larmes, Et ce teint pâle a tant de charmes Qu'il tient entièrement des lys. Cette débilité d'accent En est une plus douce amorce, Et plus il a perdu de force Plus il est devenu puissant. Comme lors d'un temps froid et sombre Qui déguise avecque son ombre L'éclat du souverain flambeau, Il semble que ce beau visage Afin d'en devenir plus beau Se soit lavé dans le rivage. Mais vous que le courage emporte Aux appas que l'honneur a mis Devant cette funeste porte Qui renferme les ennemis, Quelle santé vous peut défendre Que la mort ne vous vienne prendre Partout où vous portez vos pas? Quel espoir que vous puissiez suivre? Vous êtes plus près du trépas Que ceux qui n'ont qu'une heure à vivre. Prenez pour vous tous les soucis Où le soin de la mort oblige, Et plaignez désormais Tircis De quoi votre danger l'afflige. Son naturel me persuade Qu'il n'a plus que l'âme malade Des hasards qu'il vous voit courir, Et vraiment la seule aventure Qui vous pourrait faire mourir, Pourrait faire sa sépulture. XXX Epigramme Vous commettez un grand abus En prenant Bordier pour Phébus, Il est trop mal dans la fortune Pour souffrir ces comparaisons: Car Phébus a douze maisons Et le coquin n'en a pas une. XXXI A Monsieur de L. sur la mort de son père Ode Ote-toi, laisse-moi rêver. Je sens un feu se soulever Dont mon âme est toute embrasée. O beaux prés, beaux rivages verts, O grands flambeaux de l'univers, Que je trouve ma veine aisée! Belle Aurore, douce Rosée, Que vous m'allez donner de vers! Le vent s'enfuit dans les ormeaux, Et pressant les feuillus rameaux Abat le reste de la nue; Iris a perdu ses couleurs; L'air n'a plus d'ombre, ni de pleurs; La bergère aux champs revenue, Mouillant sa jambe toute nue, Foule les herbes et les fleurs. Ces longues pluies dont l'hiver Empêchait Tircis d'arriver Ne seront plus continuées, L'orage ne fait plus de bruit, La clarté dissipe la nuit, Ses noirceurs sont diminuées, Le vent emporte les nuées, Et voilà le Soleil qui luit. Mon Dieu, que le Soleil est beau! Que les froides nuits du tombeau Font d'outrages à la nature! La mort grosse de déplaisirs, De ténèbres et de soupirs, D'os, de vers et de pourriture, Etouffe dans la sépulture Et nos forces et nos désirs. Chez elle les géants sont nains, Les Mores et les Africains Sont aussi glacés que le Scythe, Les dieux y tirent l'aviron, César comme le bûcheron, Attendant que l'on ressuscite, Tous les jours aux bords du Cocyte Se trouve au lever de Charon. Tircis, vous y viendrez un jour; Alors les Grâces et l'Amour Vous quitteront sur le passage, Et dedans ces royaumes vains, Effacé du rang des humains, Sans mouvement et sans visage, Vous ne trouverez plus l'usage Ni de vos yeux ni de vos mains. Votre père est enseveli, Et dans les noirs flots de l'oubli Où la Parque l'a fait descendre, Il ne sait rien de votre ennui, Et ne fût-il mort qu'aujourd'hui, Puisqu'il n'est plus qu'os et que cendre, Il est aussi mort qu'Alexandre Et vous touche aussi peu que lui. Saturne n'a plus ses maisons Ni ses ailes, ni ses saisons: Les destins en ont fait une ombre; Ce grand Mars n'est-il pas détruit? Ses faits ne sont qu'un peu de bruit. Jupiter n'est plus qu'un feu sombre Qui se cache parmi le nombre Des petits flambeaux de la nuit. Le cours des ruisselets errants, La fière chute des torrents, Les rivières, les eaux salées, Perdront et bruit et mouvement; Le Soleil insensiblement Les ayant toutes avalées, Dedans les voûtes étoilées Transportera leur élément. Le sable, le poisson, les flots, Le navire, les matelots, Tritons et Nymphes et Neptune A la fin se verront perclus; Sur leur dos ne se fera plus Rouler le char de la Fortune, Et l'influence de la Lune Abandonnera le reflux. Les planètes s'arrêteront, Les éléments se mêleront En cette admirable structure Dont le Ciel nous laisse jouir. Ce qu'on voit, ce qu'on peut ouïr, Passera comme une peinture: L'impuissance de la Nature Laissera tout évanouir. Celui qui formant le Soleil Arracha d'un profond sommeil L'air et le feu, la terre et l'onde, Renversera d'un coup de main La demeure du genre humain Et la base où le ciel se fonde: Et ce grand désordre du monde Peut-être arrivera demain. XXXII Va sous les heureux auspices De la reine fille des eaux; Ainsi toujours te soient propices Les regards des frères jumeaux; Que le dieu puissant qui gouverne La profonde et sourde caverne Où les vents demeurent enclos, Ne laisse aller que le Zéphyre Dans les voiles de la navire Qui te va porter sur les flots. Toi qui tiens un gage si rare, Orgueilleux et riche vaisseau, Qui dessus l'élément barbare Porte ce glorieux fardeau, Fais que bientôt Virgile arrive Sain et sauf à la grecque rive, Et sans faire trop long séjour, A force de voile et de rame, Fais que la moitié de mon âme Soit bientôt ici de retour. Celui qui le premier du monde, Forçant les éternelles lois, Entreprit de bâtir sur l'onde Une faible maison de bois, Qui, sans perdre bras ni courage, A vu combattre en un orage Les vents d'Afrique et d'Aquilon Dont les terreurs continuées Mêlent souvent dans les nuées Et les vapeurs et le sablon, Qui pour le frimas et la pluie Que verse toute une saison, Ne se déplaît ni ne s'ennuie Dans l'ordure de sa prison, Quand il oit du côté de l'Ourse Murmurer l'orgueilleuse course De ces vieux tyrans de la mer Sous qui le flot Adriatique Tantôt demeure pacifique Et tantôt fait tout abîmer, Quand il vit parmi les tempêtes Les rocs sanglants d'Acroceron Et mille monstrueuses bêtes Qui font leur quête à l'environ, S'il ne regretta le rivage Il avait l'esprit bien sauvage: Au lieu d'un naturel humain Il avait le coeur d'une Erine, Au lieu de cuir en la poitrine Il avait des plaques d'airain. En vain l'Auteur de la nature A séparé cet élément, Qu'il a fait comme une ceinture Pour nous contenir seulement; Nos téméraires artifices Ont inventé des édifices Par où notre désir mutin A déjà trouvé des passages Pour les plus retirés voyages Où reluit l'espoir du butin. Il n'est rien que l'audace humaine Qui se résout à tout souffrir, Ne délibère et n'entreprenne, Quelque mal qui se puisse offrir. L'insolence de Prométhée, L'orgueil de ce premier athée, Jusqu'au ciel pilla les autels Et ravit les flammes célestes D'où depuis et fièvres et pestes En ont puni tous les mortels. Personne auparavant ce crime D'un puîné ne porta le deuil: Le cours d'un âge légitime Nous mettait tous dans le cercueil. Dédale encore sur la plume Voulut voir où le jour s'allume; Hercule fut dans les Enfers Et pénétrant ces noires caves En ramena quelques esclaves Qu'il avait arraché des fers. Bref, rien ne paraît impossible A l'entreprise des humains, Rien n'est si fort inaccessible Qu'ils n'y puissent jeter les mains. Les fermes voûtes azurées Devant nous sont mal assurées: Notre fureur y veut monter. C'est aussi pourquoi le tonnerre, Pour châtier toujours la terre, Est en la main de Jupiter. XXXIII Epigramme à un jeune seigneur fort libéral Personne n'est fâché du bien Dont votre sort heureux abonde D'autant qu'il ne vous sert de rien Qu'à faire du plaisir au monde. Ainsi le céleste flambeau Qui fut l'ornement le plus beau Qu'enfanta la masse première, N'a jamais eu des envieux, Car il n'use de sa lumière Que pour en éclairer nos yeux. XXXIV Quatrain Je naquis au monde tout nu, Je ne sais combien je vivrai, Si je n'ai rien quand je mourrai Je n'aurai gagné ni perdu. XXXV Quatrain Fait par Théophile, n'ayant eu d'un prince qu'un tableau pour récompense de certains vers Ce prince est d'étrange nature, Je ne sais qui diable l'a fait; Car il ne paye qu'en peinture Ceux qui le servent en effet. XXXVI Epitaphe De la même, au sieur de Colletet Que l'image de ce tombeau Met en désordre mes pensées, Et que je plains de ce flambeau Les flammes qui sont éclipsées; Mais puisque COLLETET est venu réparer Par des vers éclatants et qui doivent durer Cette mort et ce feu qui n'ont rien de profane, Reines, qui m'élevez sur le sacré vallon, Me conseilleriez-vous de soupirer Diane Après avoir ouï les soupirs d'Apollon? XXXVII Au Roi Epigramme Sainte image du Roi des Cieux, Jeune et victorieux Monarque Qui donnez de l'envie aux dieux Et de la terreur à la Parque, Sans injustice et sans effort Vous ressusciterez un mort. Eteignez le feu qu'on m'allume Et, modérant l'ardeur des lois, Ne laissez point brûler la plume Qui n'écrivit que vos exploits. XXXVIII Sonnet A quoi bon me presser tant d'aller à confesse, Beauté de qui dépend et mon bien et mon mal? Si je n'approche point le sacré tribunal, Je montre mon respect plutôt que ma paresse. Je ne sens point en moi de péché qui me presse. Je vous aime, Philis, d'un amour sans égal. L'amour pour le salut n'a rien qui soit fatal, Et le dire tout bas marquerait ma faiblesse. J'en parlerai partout, je le dirai tout haut. Je reconnais pourtant que j'ai quelque défaut Dont je n'aurai jamais aucune repentance: Mon crime est que j'enrage et peste en chaque lieu, Malgré tous mes respects et ma persévérance, Que vous ne vouliez pas me faire offenser Dieu. XXXIX Impromptu On rapporte de lui [Théophile] qu'étant allé chez un grand Seigneur, il y avait un homme qu'on disait fou et par conséquent poète, et que Théophile fit cet impromptu: J'avouerai avec vous Que tous les poètes sont fous; Mais sachant ce que vous êtes, Tous les fous ne sont pas poètes. XL Impromptu Un jour M. le duc d'Uzès promettait à Théophile de le porter en toute occasion, c'est-à-dire de l'assister de ses services. Notre auteur répondit en cette manière sur-le-champ: Monseigneur je vous remercie, Tant d'honneur je n'ai mérité, Et si de vous j'étais porté On me prendrait pour le Messie. XLI Impromptu Madame de. le priant de faire une comparaison d'elle avec le Soleil, il fit cet autre impromptu: Que me veut donc cette importune? Que je la compare au Soleil? Il est commun, elle est commune: Voilà ce qu'ils ont de pareil. XLII Epigramme Contre un Juge Un rapporteur de dur accès S'en allant juger mon procès, Je le priais d'une humble face. Alors, lui, d'un sévère front, Me dit que je me retirasse, Que sa mule avait le pied prompt. Tout doucement je me recule Disant en moi-même tout bas: Le diable vous emporte pas Je vous crains plus que votre mule. XLIII Epigramme Tu dis que George est paresseux, Ton discours est peu véritable, Car il est toujours parmi ceux Qui sont des premiers à la table. XLIV Epigramme Un larron conduit et mené Dans la prison où l'on le loge, Est sur-le-champ examiné. Et lui dit, comme on l'interroge: Hélas! encore ai-je pis fait. Fais-nous donc, dit le juge, entendre En quoi tu crois avoir méfait. De m'être, dit-il, laissé prendre. XLV Epigramme Un certain, sans grande raison, Ecrit au dessus de sa porte: Par cet endroit en nulle sorte Le fou ne passe en ma maison. Il faut donc, dis-je, que le maître Entre chez lui par la fenêtre. XLVI Epigramme Vous vous moquez, vieilles croupières, De ce qu'ainsi nous nous mouillons! S'il pleuvait du jus des couillons On vous verrait sous les gouttières. XLVII A Monsieur de Liancourt Entretiens la mélancolie Dont si joyeusement tu meurs: Aussi bien est-ce une folie De croire vaincre ses humeurs. La tristesse pensive et blême Ne prend conseil que d'elle-même: Elle seule entend ses secrets. Le chagrin jamais ne se lasse, Et quoi que la raison y fasse, Elle achève tous ses regrets. Une profonde rêverie T'accoutume à ne rien ouïr Et tu n'as point de fâcherie Qu'au propos de te réjouir. N'est-il pas vrai que les études Te plaisent, et les solitudes? Que les vers touchent ton esprit? Je t'en ferai tant que je vive, Et c'est pour toi que je cultive Ce bel art que le ciel m'apprit. Lorsqu'enfin la haine importune Qui me défend de t'approcher N'ôtera plus à ma fortune Ce bonheur qu'elle tient si cher, Aucun plaisir ne se compare A celui que je te prépare. Je quitterai tous mes amis Et quelque maître que je serve Mon service est avec réserve De celui que je t'ai promis. La force d'une destinée Qui me tire agréablement Me tient ainsi l'âme obstinée A t'aimer éternellement. Sans toi le ciel m'avait fait naître Incapable d'avoir un maître. Prends garde de ne maltraiter Ma volontaire servitude, Et jamais ton ingratitude, Ne te la fasse regretter. Ce n'est pas qu'il me prenne envie De me dédire de mes voeux, Ni de passer jamais ma vie Qu'avecque toi si tu ne veux. J'endurerai de ta colère Auparavant que te déplaire Comme font les plus bas esprits. Ne flatte pas trop mon mérite, Mais aussi jamais ne m'irrite Par les injures du mépris. Liancourt, traite moi, de grâce, Comme un esprit des mieux domptés, Et de force ni de menace Ne gouverne mes volontés. Un fier commandement qui presse M'oblige moins qu'une caresse: J'enrage s'il me faut fléchir. Les liens trop forts je les brise, Et la rigueur qui me maîtrise Me conseille de m'affranchir. Une âme aux crimes endormie, Qui ne s'émeut d'aucun affront Et que l'horreur de l'infamie Ne peut faire changer de front, Sert à tout et jamais ne pense Qu'au profit de la récompense. Dieux qui m'avez voulu donner Plus d'amour et plus de courage, Vous savez que le moindre outrage Est capable de m'étonner. Mais à quoi cette défiance? Je parle un peu bien rudement Et reproche à ma conscience Des faux soupçons qu'elle dément. Je n'ai rien qui m'oblige à craindre Que tes dédains me fassent plaindre. Je sais que tu me fais l'honneur De me tenir en quelque estime, Comme je crois bien légitime L'espérance de ce bonheur. Je trouve un soin bien ridicule De travailler à son renom Dût-on vaincre le nom d'Hercule Dont je doute s'il fut ou non. Après nous il ne faut attendre Que la pourriture et la cendre. Achille dont le vieux tombeau Est de si fraîche renommée, Quand sa paupière fut fermée Ne se vit ni vaillant ni beau. En l'ignorance de notre âge Les bons esprits ont ce malheur Qu'on juge mal de leur courage Fussent-ils fils de la valeur. On pense que depuis Pompée Les savants n'ont tiré l'épée, Et semble un monstre en l'univers Qui ne se peut croire sans charmes, Qu'on homme ait pu porter les armes Et qu'il ait su faire des vers. Je ne veux pas que les histoires A nos neveux fassent savoir Le petit bruit de deux victoires Que le destin m'a fait avoir. Quoi qu'on parle, quoi qu'on se taise, Je n'en suis pas mieux à mon aise; Et si peu qu'on m'a vu cueillir Des lauriers au sort de la guerre, Je veux bien que dessus la terre Il puisse avecque moi vieillir. Quand tu seras parmi les anges, En ces délicieux propos, Je ne veux point que mes louanges Divertissent ton doux repos. Aussitôt je me veux résoudre A croire que tu n'es que poudre. Je veux, tant que ton oeil luira, Que mes écrits le réjouissent; Mais je veux qu'ils s'ensevelissent Alors qu'on t'ensevelira. Mais à quoi ces discours funèbres Des sépultures et des morts? C'est boire aux fleuves des ténèbres Avant que d'en toucher les bords. Après nous il ne faut attendre Que la pourriture et la cendre Achille dont le vieux tombeau Est de si fraîche renommée, Quand sa paupière fut fermée Ne se vit ni vaillant, ni beau. Tandis que l'apparence est grande Que notre âge n'arrive pas A l'heure de payer l'offrande Que prend l'idole du trépas, Servons à notre jeune vie: Aussi bien l'être de la vie Au tombeau comme nous est mis. Et quel bon sens ou quelle étude Nous peut ôter l'incertitude Du futur qui nous est promis? Liancourt, je pensais écrire Huit ou dix vers tant seulement, Mais comme la fureur m'attire Je la suis insensiblement. Comme je n'ai nulle mesure En l'amitié que je te jure, J'ai peine de me retenir En un service qui te plaise: Car c'est le comble de mon aise Que l'honneur de t'entretenir. Source: http://www.poesies.net