Liturgies Intimes. Par Paul Verlaine. (1844-1896) TABLE DES MATIERES. I A CHARLES BEAUDELAIRE. II ASPERGES ME. III AVENT. IV NOËL. V SAINTS INNOCENTS. VI CIRCONCISION. VII ROIS. VIII KYRIEELEISON. IX GLORIA IN EXCELSIS. X CREDO. XI ASCENSION. XII VENI,SANCTE. XIII JUIN. XIV SANCTUS. XV IMMACULÉE CONCEPTION. XVI DÉVOTIONS. XVII AGNUSDEI. XVIII TOUSSAINT. XIX IN INITIO. XX VÊPRES RUSTIQUES. XXI COMPLIES EN VILLE. XXII PRUDENCE. XXIII PÉNITENCE. XXIV OPPORTET HÆRESSES ESSE. XXV FINAL. A CHARLES BAUDELAIRE JE ne t'ai pas connu, je ne t'ai pas aimé, Je ne te connais point et je t'aime encor moins: Je me chargerais mal de ton nom diffamé, Et, si j'ai quelque droit d'être entre les témoins, C'est que, d'abord, et c'est qu'ailleurs, vers les Pieds joints D'abord par les clous froids, puis par l'élan pâmé Des femmes de péché desquelles ô tant oints, Tant baisés, chrême fol et baiser affamé! - Tu tombas, tu prias, comme moi, comme toutes Les âmes que la faim et la soif sur tes routes Poussaient belles d'espoir au Calvaire touché! - Calvaire juste et vrai, Calvaire oit, donc, ces doutes, Ci, çà, grimaces, art, pleurent de leurs déroutes. Hein? mourir simplement, nous, hommes de péché. ASPERGES ME. I MOI qui ne suis qu'un brin d'hysope dans la main Du Seigneur tout-puissant qui m'octroya la grâce, Je puis, si mon dessein est pur devant sa face, Purifier autrui passant sur mon chemin. Je puis, si ma prière est de celles qu'allège L'Humilité du poids d'un désir languissant Comme un païen peut baptiser en cas pressant, Laver mon prochain, le blanchir plus que la neige. Prenez pitié de moi, Seigneur, suivant l'effet Miséricordieux de vos mansuétudes, Veuillez bander mon coeur, coeur aux épreuves rudes. Que le zèle pour votre maison soulevait. Faites-moi prospérer dans mes voeux charitables, Et pour cela, suivant le rite respecté, Gloire à la Trinité durant l'éternité, Gloire à Dieu dans les cieux les plus inabordables, Gloire au Père, fauteur et gouverneur de tout, Au Fils, créateur et sauveur, juge et partie, Au Saint-Esprit, de qui la lumière est sortie Moi qui ne suis qu'un brin d'hysope dans la main. . . AVENT II « DAN S les Avents », comme l'on dit Chez mes pays qui sont rustiques Et qui patoisent un petit Entre autres usages antiques, « Dans les Avents les côs chantont », Toute la nuit, grâce à la lune « Clartive » alors, et dont le front S'argente et cuivre dès la brune Jusqu'à l'aube en peu d'ombre, et ces Chante-clair, clair comme un beau rêve, Proclament jusques à l'excès Le soleil. . . qui plus tard se lève, Trop tard pour ceux qui sont reclus Au poulailler, - tout comme une âme Ne tendant que vers les élus, Dans le péché, prison infâme, - Et comme une âme les bons coqs, Vigilants, tels au temps de Pierre, Souffrent, mais, en dépit des chocs D'ombre, chantent, et l'âme espère. NOËL III Petit Jésus qu'il nous faut étre, Si nous voulons voir Dieu le Père, Accordez-nous d'alors renaître En purs bébés, nus, sans repaire Qu'une étable, et sans compagnie Qu'une âne et qu'un boeuf, humble paire; D'avoir l'ignorance infinie Et l'immense toute-faiblesse Par quoi l'humble enfance est bénie; De n'agir sans qu'un rien ne blesse Notre chair pourtant innocente Encor même d'une caresse, Sans que notre oeil chétif ne sente Douloureusement l'éclat même De l'aube à peine pâlissante, Du soir venant, lueur suprême, Sans éprouver aucune envie Que d'un long sommeil tiède et blême. . . En purs bébés que l'âpre vie Destine, - pour quel but sévère Ou bienheureux? - foule asservie Ou troupe libre, à quel calvaire? SAINTS INNOCENTS. IV CRUE L Hérode, noir Péché, De tes sept glaives tu poursuis Les innocents, lesquels je suis Dans mes cinq sens, - et, qu'empêché Me voici pour, las! me défendre! L'argile dont Dieu les forma, Leur faiblesse à ces tristes sens Par quoi je suis les innocents Que l'on immole dans Rama, Trahissent leur àge trop tendre. Nulle fuite. Mais mon Sauveur, Assumant môn sort et ma mort, Vit en Égypte dont il sort A temps pour l'insigne faveur Qu'il me fait de donner sa vie Et sa pensée à mon bonheur Éternel, et, par l'action Sûre de l'absolution De son prêtre à lui, le Seigneur, Ressuscite ma chair ravie. CIRCONCISION V Petit Jésus qui souffrez déjà dans votre chair Pour obéir au premier précepte de la Loi, Or, nous venons en ce jour saintement doux-amer, Vous offrir les prémices aussi de notre foi. Pour obéir, nous autres, à votre obéissance, Nous apportons sur l'autel le parfait hommage De nos péchés pénitents à votre innocence, Sur l'autel blanc où votre sang si pur, notre otage, Coule mystiquement comme il coula littéral Au Golgotha, comme il stilla, pas plus réel Mais littéral aussi, ce jour, dont le rituel Retient l'anniversaire cruel et lilial, Et nous circoncisons nos coeurs suivant votre exemple, Et nous voudrons ressembler à Vous-même, qui fîtes Le vieux Siméon, dans la solennité du temple, Exhaler vers vous une allégresse sans limites. L'ancien Adam qui se désolait dans son espoir Toujours remis d'enfin voir, de ses yeux, nous meilleurs, Nous très doux sans plus d'ire rouge ou d'orgueil noir, Va chanter un fier cantique de joie et de pleurs, Et dans les cieux les bienheureux et bienheureuses S'éjouiront plus que de coutume, et les anges, Pour ce que cette année, elle à peine dans les langes, Dès son premier souffle, a ces haleines amoureuses. ROIS VI LA myrrhe, l'or et l'encens Sont des présents moins aimables Que de plus humbles présents Offerts aux Yeux adorables Qui souriront plutôt mieux A de simples voeux pieux. Le voyage des Rois Mages Certes agrée au Seigneur. Il accepte ces hommages Et les tient en haut honneur; Mais d'un pécheur qui s'amende Pour lui la gloire est plus grande. Dans ce sublime concours D'adorations premières, Jésus goûtera toujours Davantage les prières Des misérables et leur Garde un royaume meilleur. Les anges et les archanges Qui réveillent les bergers, Voix d'espoir et de louanges Aux hommes encouragés, Priment dans l'azur sans voile La miraculeuse étoile. . . Riches, pauvres, faisons-nous Néant devant toi, le Maître, De Ton saint nom seuls jaloux: Tu sauras bien reconnaitre Et magnifier les tiens, Riches, pauvres, tous chrétiens. KYRIE ELEISON VII Ayez pitié de nous, Seigneur! Christ, ayez pitié de nous! Donnez-nous la victoire et l'honneur Sur l'ennemi de nous tous. Ayez pitié de nous, Seigneur. Rendez-nous plus croyants et plus doux Loin du Péché suborneur, Christ, ayez pitié de nous. Criblez-nous comme fait le vanneur Du grain dont il est jaloux. Ayez pitié de nous, Seigneur. Nous vous en supplions à genoux, Ouvrez-nous par la Foi et le Bonheur. Christ, ayez pitié de nous. Ouvrez-nous par l'Amour le Bonheur, Nous vous en prions à genoux. Ayez pitié de nous, Seigneur. Seigneur, par l'Espérance, ouvrez-nous, Christ, ouvrez-nous le Bonheur. Christ, ayez pitié de nous. Ayez pitié de nous, Seigneur! GLORIA INEXCELSIS VIII Gloire à Dieu dans les hauteurs, Paix aux hommes sur la terre! Aux hommes qui l'attendaient Dans leur bonne volonté. Le salut vient sur la terre. . . Gloire à Dieu dans les hauteurs! Nous te louons, bénissons, Adorons, glorifions, Te rendons grâce et merci De cette gloire infinie! O Seigneur, Dieu, roi du ciel, Père, Puissance éternelle, O Fils unique de Dieu, Agneau de Dieu, Fils du père, Vous effacez les péchés: Vous aurez pitié de nous. Vous effacez les péchés: Vous écouterez nos voeux. Vous, à la droite du Père, Vous aurez pitié de nous. Car vous êtes le seul Saint, Seul Seigneur et seul Très Haut, O Jésus, qui fûtes oint De très loin et de très haut, Dieu des cieux, avec l'Esprit, Dans le Père, Ainsi soit-il. CREDO IX Je crois ce que l'Église catholique M'enseigna dès l'âge d'entendement: Que Dieu le Père est le fauteur unique Et le régulateur absolument De toute chose invisible et visible, Et que, par un mystère indéfectible, Il engendra, ne fit pas Jésus-Christ Son Fils unique avant que la lumière Ne fût créée, et qu'il était écrit Que celui-ci mourrait de mort amère, Pour nous sauver du malheur immortel, Sur le Calvaire et, depuis, sur l'Autel; Enfin que l'Esprit saint, lequel procède Et du Père et du Fils et qui parlait Par les prophètes, et ma foi qui s'aide De charité croit le dogme complet De l'Église de Rome, au saint baptême, En la vie éternelle. Voeu suprême. ASCENSION X Jésus au ciel est monté Pour vous envoyer sa grâce: Espérance et charité, Foi qui jamais ne se lasse, Patience et tous les dons Que l'esprit porte en ses flammes. Et les trésors de pardons, De zèle au salut des âmes, De courage durant les Tentations de ce inonde, Ah! surtout, oui, devant les Tentations de ce monde, Ces scandales étalés Tour à tour beaux puis immondes, Pauvres coeurs écartelés, Tristes âmes vagabondes! Jésus au ciel est monté, Mais en nous laissant son ombre: L'Évangile répété Sans cesse aux peuples sans nombre. Jésus au ciel est monté Pour mieux veiller, Lui, fait homme, Sur notre fragilité Qu'il éprouva. . . Mais nous, comme Jésus au ciel est monté Notre nuit n'y pourrait suivre Avant la mort sa clarté: Ah! d'esprit allons y vivre! VENI, SANCTE. . . XI «Esprit-Saint, » descendez en ceux Qui raillent l'antique cantique Où les simples mettent leurs voeux Sur la plus naïve musique. Versez les sept dons de la foi, Versez, « esprit d'intelligence », Dans les à mes toutes au moi Surtout l'amour et l'indulgence Et le goût de la pauvreté Tant des autres que de soi-même: Qu'ils comprennent la charité Puisqu'ils sont l'élite et la crème. Qu'ils estiment leur rire sot, Visant, non le dogme immuable. Mais l'humble et le faible (un assaut Dont le capitaine est le Diable). Au lieu d'ainsi le profaner, Ce cantique de nos ancêtres, Qu'ils le méditent, pour donner Le bon exemple, eux, les grands maîtres. Et, tandis qu'ils seront en train D'édifier le paupérisme D'esprit et d'argent, qu'ils réin- Tègrent un peu le Catéchisme. JUIN XII Mois de Jésus, mois rouge et or, mois de l'Amour, Juin, pendant quel le coeur en fleur et l'âme en flamme Se sont épanouis dans la splendeur du jour Parmi des chants et des parfums d'épithalame, Mois du Saint-Sacrement et mois du Sacré-Coeur, Mois splendide du Sang réel, et de la Chair vraie, Pendant que l'herbe mûre offre à l'été vainqueur Un champ clos où le blé triomphe de l'ivraie, Et pendant quel, nous misérables, nous pécheurs, Remémorés de la Présence non pareille, Nous sentons ravigorés en retours vengeurs Contre Satan, pour des triomphes que surveille Du ciel là-haut, et sur terre, de l'ostensoir, L'adoré, l'adorable Amour sanglant et chaste, Et du sein douloureux où gîte notre espoir Le Coeur, le Coeur brûlant que le désir dévaste, Le désir de sauver les nôtres, ô Bonté Essentielle, de leur gagner la victoire Éternelle. Et l'encens de l'immuable été Monte mystiquement en des douceurs de gloire. SANCTUS XIII Saint est l'homme au sortir du baptême, Petit enfant humble et ne tétant pas même, Et si pur alors qu'il est la pureté suprême. Saint est l'homme après l'Eucharistie. La chair de Jésus a sa chair investie De force sage et de divine modestie. Saint l'homme quand clos ses jours débiles, Dans l'heur et dans le pardon des Saintes Huiles, Et l'essor soudain vers des séjours enfin tranquilles. Les cieux sont pleins, Juste, de ta gloire. La terre en bas vénérera ta mémoire, Béni soit celui qui vient au Nom qu'il nous faut croire! Hosanna sur terre et dans les cieux. Deux fois hosanna pour l'homme glorieux! Trois fois hosanna pour Dieu miséricordieux. IMMACULÉE CONCEPTION. XIV Vous fûtes conçue immaculée, Ainsi l'Église l'a constaté Pour faire notre âme consolée Et notre fois plus fort conseillée, Et notre esprit plus ferme et bandé. La raison veut ce dogme et l'assume. La charité l'embrasse et s'y tient, Et Satan grince et l'enfer écume Et hurle: « L'Ève prédite vient Dont le Serpent saura l'amertune »: Sous la tutelle et dans l'onction De votre chaste et sainte mère Anne, Vous grandissez en perfection Jusqu'à votre présentation Au temple saint, loin du bruit profane, Du monde vain que fuira Jésus Et, comme lui, toute au pauvre monde, Vous atteignez dans de pieux us L'époque où, dans sa pitié profonde, Dieu veut que de vous sorte Jésus! L'ange qui vous salua la mère Du Rédempteur que Dieu nous donnait Ne troubla pas votre candeur fière Qui dit comme Dieu de la lumière: « Ce que vous m'annoncez me soit fait. » Et tout le temps que vivra le Maître, Vous le passerez obscurément, Sans rien vouloir savoir ou connaître Que de l'aimer comme il daigne l'être, Jusqu'à sa mort, prise saintement. Aussi, quand vous-même rendez l'âme, Pendant à votre conception Immaculée, un décret proclame Pour vous la tombe un séjour infâme, Vous soustrait à la corruption, Et vous enlève au séjour de la gloire D'où vous régnez sur l'Ange et sur nous, Participant à toute l'histoire De notre vie intime et de tous Les hauts débats de la grande histoire. DÉVOTIONS XV Sécheresse maligne et coupable langueur, Il n'est remède encore à vos tristesses noires Que telles dévotions surérogatoires, Comme des mois de Marie et du Sacré-Coeur, Éclat et parfum purs de fleurs rouges et bleues, Par quoi filme qu'endeuille un ennui morfondu; Tout soudain s'éveille à l'enthousiasme dû Et sent ressusciter ses allégresses feues Cantiques frais et blancs de vierges comme aux temps Premiers, quand les chrétiens étaient toute innocence, Hymnes brûlants d'une théologie intense Dans la sanglante ardeur des cierges palpitants; Comme le chemin de la Croix, baisers et larmes, Argent et neige et noir d'or des Vendredis Saints, Lent cortège à genoux dans la paix des tocsins, Stabats sévères indiciblement aux si doux charmes, Et la dévotion, aussi, du chapelet, Grains enflammés de chaste délire où s'embrase L'ennui souvent, où parfois l'excès de l'extase Se consumait au feu des Ave qui roulait; Et celle enfin des saints locaux, Martin de France, Et Geneviève de Paris, saints du pays Et des villes et des villages, obéis Et vénérés avec chacun son espérance Et son exemple et son précepte bien donné, Ses miracles! - O moeurs plus intimes du culte, Eh oui, c'est encor vous, en dépit de l'insulte, Qui nous sauvez, peut-être, à tel moment donné.. AGNUS DEI XVI L'agneau cherche l'amère bruyère, C'est le sel et non le sucre qu'il préfère, Son pas fait le bruit d'une averse sur la poussière. Quand il veut un but, rien ne l'arrête, Brusque, il l'once avec des grands coups de sa tête, Puis il bêle vers sa mère accourue inquiète. . . Agneau de Dieu, qui sauves les hommes,. Agneau de Dieu, qui nous comptes et nous nommes, Agneau de Dieu, vois, prends pitié dece que nous sommes, Donne-nous la paix et non la guerre, O l'agneau terrible en ta juste colère, O toi, seul Agneau, Dieu le seul fils de Dieu le Père. TOUSSAINT XVII Ces vrais vivants qui sont les saints, Et les vrais morts qui seront nous, C'est notre double fète à tous, Comme la fleur de nos desseins, Comme le drapeau symbolique Que l'ouvrier plante gaîment Au faite neuf du bâtiment, Mais, au lieu de pierre et de brique, C'est de notre chair qu'il s'agit, Et de notre âme en ce nôtre oeuvre Qui, narguant la vieille couleuvre, A force de travaux surgit. Notre-âme et notre chair domptées Par la truelle et le ciment Du patient renoncement Et des heures dûment comptées. Mais il est des âmes encor, Il est des chairs encore comme En chantier, qu'à tort on dénomme Les morts, puisqu'ils vivent, trésor Au repos, mais que nos prières Seulement peuvent, monnayer Pour, l'architecte, l'employer Aux grandes dépenses dernières. Prions, entre les morts, pour maints De la terre et du Purgatoire, Prions-de façon méritoire Ceux de là-haut qui sont les saints. IN INITIO XVIII Chez mes pays, qui sont rustiques, Dans tel cas simplement pieux, Voire un peu superstitieux, Entre autres pratiques antiques, Sur la tête du paysan, Rite profond, vaste symbole, Le prêtre, étendant son étole, Dit l'évangile de saint Jean: « Au commencement était le Verbe « Et le Verbe était en Dieu. « Et le verbe était Dieu. » Ainsi va le texte superbe, S'épanchant en ondes de claire, Vérité sur l'humaine erreur, Lavant l'immondice et l'horreur, Et la luxure et la colère, Et les sept péchés, et d'un flux Tout parfumé d'odeurs divines, Rafraîchissant jusqu'aux racines L'arbre du bien, sec et perclus, Et déracinant sous sa force L'arbre du mal et du malheur Naguère tout en sève, en fleur, En fruit, du feuillage à l'écorce. O Jean, le plus grand, après l'autre Jean, le Baptiste, des grands saints, Priez pour moi le Sein des seins Où vous dormiez, étant apôtre! O, comme pour le paysan, Sur ma tête frivole et folle, Bon prètre étendant ton étole, Dis l'évangile de saint Jean. VÊPRES RUSTIQUES XIX Le dernier coup de vêpres a sonné: l'on tinte. Entrons donc dans l'Église et couvrons-nous d'eau sainte. Il y a peu de monde encore. Qu'il fait frais! C'est bon par ces temps lourds, ça semble fait exprès. On allume les six grands cierges, l'on apporte Le ciboire pour le salut. Voici la porte De la sacristie entrouverte, et l'on voit bien S'habiller les enfants de choeur et le doyen. Voici venir le court cortège, et les deux chantres Tiennent de gros antiphonaires sur leurs ventres. Une clochette retentit et le clergé S'agenouille devant l'autel, dûment rangé. Une prière est murmurée à voix si basse Qu'on entend comme un vol de bons anges qui passe. Le prêtre, se signant, adjure le Seigneur, Et les clers, se signant, appellent le Seigneur. Et chacun exaltant la Trinité, commence, Prophète-roi, David, ta psalmodie immense: « Fils, louez le Seigneur. . . » et, vibrant par essaims, Les versets de ce chant militaire et mystique: « Quand Israël sortit d'Égypte. . . » Et la musique Du grêle harmonium et du vaste plain-chant! L'Église s'est remplie. Il fait tiède. L'argent Pour le culte et celui du denier de Saint-Pierre Et des pauvres tombe à bruit doux dans l'aumônière. L'hymme propre et Magnificat aux flots d'encens! Une langueur céleste envahit tous les sens. Au court sermon qui suit sur un thème un peu rance, On somnole sans trop pourtant d'irrévérence. Le soleil lui faisant un nimbe mordoré, Le vieux saint du village est tout transfiguré. Ça sent bon. On dirait des fleurs très anciennes. S'exhalant, lentes, dans le latin des antiennes. Et le Salut ayant béni l'humble troupeau Des fidèles, on rejoint meilleurs le hameau. Le soir on soupe mieux, et quand la nuit invite Au sommeil, on s'endort bien à l'aise et plus vite. COMPLIES EN VILLE XX Au sortir de Paris on entre à Notre-Dame. Le fracas blanc vous jette aux accords long-voilés, L'affreux soleil criard à l'ombre qui se pâme, Qui se pâme, aux regards des vitraux constellés, Et l'adoration à l'infini s'étire En des récitatifs lentement en-allés. Vêpres sont dites, et l'autel noir ne fait luire Que six cierges, après les flammes du Salut Dont l'encens rôde encor mêlé des goûts de cire. Un clerc a lu: Jube, domne, comme fallut, Et l'orage du fend des stalles se déchaîne De rude psalmodie au même instant qu'il lut, Le bon orage frais sous la voùte hautaine Où le jour tamisé par les Saints et les Rois Des rosaces oscille en volute sereine. Cela parle de paix de l'âme, des effrois De la nuit dissipés par l'acte et la prière. L'espérance s'enroule autour des piliers froids. C'est la suprême joie, et l'extrême lumière Concentrée aux rais de la seule Vérité, Et le vieux Siméon dit l'extase dernière! Recommandons notre âme au Dieu de vérité. PRUDENCE XXI Contrition parfaite, Les anges sont en fêtes Mieux d'un pêcheur contrit que d'un juste qui meurt. Bon propos, la victoire Préparée et la gloire Presque déjà dans l'au-delà sans choc ni heurt. Absolution sainte Savourée avec crainte D'en être indigne encor, d'en peut-être abuser. Rentrée emmi le monde Et son horreur profonde Avec un coeur d'amour qui ne sait biaiser, Car c'est l'amour divine Qui prévoit et devine Les pièges, le manège et les tours du Péché. Garde à toi tout de même, Gare au trompeur suprême, Chrétien certes fidèle encore qu'empêché Par l'extase première D'avoir vu la Lumière, Et les yeux éblouis et tous les sens tremblants. O chrétien nouveau, prie A la Vierge Marie, Et marche vers la bonne mort à pas bien lents. PÉNITENCE XXII La luxure, ce moins terrible des péchés; Ces deux pires de tous, l'Avarice et l'Envie; La Gourmandise, abus risible de la vie; Toi, Paresse, leur mère à tous, à ces péchés, Et la Colère, presque belle en sa hideur, Avec de faux reflets d'héroïsme, on veut croire, Et l'Orgueil son grand frère à la gloire illusoire Et tous dans leur révolte horrible et leur hideur, Pénitence, presque innocence tu les vaincs, Tu les poursuis, tu les arrêtes et les captes Sauvant les âmes, par l'excellence des actes, De l'Enfer et de ses milices que tu vaincs. Oui, tu nous dictes et fait faire d'excellents Actes à cause de l'excellence des causes, Épanouissant, sur les épines de roses Que la Prière après vient cueillir à pas lents, Pénitence, du fond de mes crimes affreux, Luxure, orgueil, colère et toute la filière, J'invoque ton secours, Vertu particulière, Seule agréable à Dieu qui voit, mon coeur affreux. OPPORTET HÆRESES ESSE XXIII Opportet hæreses esse. Car il faut, en effet, encore, Que notre foi, donc, s'édulcore Opportet hæreses esse. Il fallait quelque humilité, Ma Foi qui poses et grimaces, Afin que tu t'édulcorasses; Et l'hérésiarque entêté T'a tenté, ne nous dis pas non, Jusque vers les pires péchés, T'entraînant du doute impur chez Le Diable t'ouvrant son fanon. Or maintenant, courage! assez De larmes sur l'erreur d'un jour, Songe au pardon du Dieu d'amour. Opportet hæreses esse. FINAL J'ai fait ces vers qu'un bien indigne pécheur, O bien indigne, après tant de grâces données, Lâchement, salement, froidement piétinées Par mes pieds de pécheur, de vil et laid pécheur. T'ai fait ces vers, Seigneur, à votre gloire encor, A votre gloire douce encor qui me tente Toujours, en attendant la formidable attente Ou de votre courroux ou de ta gloire encore, Jésus, qui pus absoudre et bénir mon péché, Mon péché monstrueux, mon crime bien plutôt! Je me rementerais de votre amour, plutôt, Que de mon effrayant et vil et laid péché. Jésus qui sus bénir ma folle indignité, Bénir, souffrir, mourir pour moi, ta créature, Et dès avant le temps, choisis clans la nature, Créateur, moi, ceci, pourri d'indignité! Aussi, Jésus! avec un immense remords Et plein de tels sanglots! à cause de mes fautes Je viens et je reviens à toi, crampes aux côtes, Les pieds pleins de cloques et les usages morts, Les usages? Du coeur, de la tête, de tout Mon être on dirait cloué de paralysie Navrant en même temps ma pauvre poésie Qui ne s'exhale plus, mais qui reste debout Comme frappée, ainsi le troupeau par l'orage, Berger en tête, et si fidèle nonobstant Mon coeur est là, Seigneur, qui t'adore d'autant Que tu m'aimes encore ainsi parmi l'orage. Mon coeur est un troupeau dissipé par l'autan Mais qui se réunit quand le vrai Berger siffle Et que le bon vieux chien, Sergent ou Remords, gifle D'une dent suffisante et dure assez l'engeance. Affreuse que je suis, troupeau qui m'en allai Vers une monstrueuse et solitaire voie. O, me voici, Seigneur, ô votre sainte joie! Votre pacage simple en les prés où j'allai Naguère, et le lin pur qu'il faut et qu'il fallut, Et la contrition, hélas! si nécessaire, Et si vous voulez bien accepter ma misère, La voici! faites-la, telle, hélas! qu'il fallut. Source: http://www.poesies.net