Dédicaces. Par Paul Verlaine. (1844-1896) TABLE DES MATIERES I Ballade Touchant Un Point D'Histoire. II Ballade En Vue D'Honorer Les Parnassiens. I A Jules Tellier. II Au Même. III A François Coppée. IV J-K Huysmans. V A Stéphane Mallarmé. VI A Jean Moréas. VII Laurent Tailhade. VIII A Villiers De L'Isle-Adam. IX Léon Bloy. X A Raoul Ponchon. XI A F Cazals. XII A Germain Nouveau. XIII Maurice Bouchor. XIV Henry D'Argis. XV A Ernest Raynaud. XVI Raymond De La Tailhéde. XVII A Armand Silvestre. XVIII Fernand Langlois. XIX A Irénée Decroix. XX A George Bonnamour. XXI A Paterne Berrichon. XXII A Gabriel Échaupre. XXIII Au Docteur Guilland. XXIV A Louis Et Jean Jullien. XXV A Émile Le Brun. XXVI A Henri Mercier. XXVII A Adrien Remacle. XXVIII A Armand Sinval. XXIX A Charles De Sivry. XXX A Charles Vesseron. XXXI A Gabriel Vicaire. XXXII A Émile Blémont. XXXIII A Emmanuel Chabrier XXXIV A Ernest Delahaye. XXXV A Maurice Du Plessy. XXXVI Charles Morice. XXXVII A Edmond Thomas. XXXVIII A Mes Amis De Là-Bas. XXXIX Quatorzain Pour Tous. XL Quatorzain Pour Toutes. XLI A G.... XLII Encore Pour G.... XLIII Pour S.... XLIV Chanson Pour L.... XLV A ***. XLVI Le pinson D'E***. XLVII A E.... XLVIII A E... Pour Ses Etrennes. XLIX A***. L A la Même. LI Pour la Même. LII A Une Dame Qui Partait Pour La Colombie. LIII A E*** I. LIV Anniversaire, A William Rothenstein. LV A Mon Editeur. LVI A Léon Vanier. II A Léon Vanier. (Suite Au 1er Sonnet). LVII Toast A Distance, Aux Rosati. LVIII Souvenir De Manchester. LIX Fountain Court. LX A Edmond Lepelletier. LXI Jean Richepin. LXII A Arthur Rimbaud I. LXIII A Arthur Rimbaud II. LXIV A Mlle Renée Zilcken. LXV A Mlle Eveline. LXVI A Mlle Léonie R.... LXVII A Mlle Jeanne Vanier. LXVIII Sur Un Buste De Moi. LXIX A Raymond Maygrier. LXX A Mlle Adèle. LXXI A Mme Marie A, Pour Sa Fête. LXXII A Rodolphe Darzens. LXXIII A Henri Bossanne. LXXIV A Max Rosa. LXXV A Mlle A Rom***. LXXVI A A Duvignaux. LXXVII A Rodolphe Salis. LXXVIII A Léon Cladel. LXXIX Pour Marie***. LXXX A Gustave Lerouge. LXXXI Au Compagnon Lartigues. LXXXII A M Le Docteur Chaufart. LXXXIII A Aman Jean, Sur Un Portrait Enfin Reposé De Moi. LXXXIV A Mme Marie P.... LXXXV A César C. LXXXVI A Bibi-Purée. LXXXVII A Un Passant. LXXXVIII Pour Roberte. LXXXIX Au Vicomte De Lautrec. XC Pour Mlle D A. XCI A Ph... I. XCII A La Même II. XCIII A La Même III. XCIV A Edmond Picard. XCV A Francis Poictevin. XCVI A Ph***. XCVII Au Gérant Du Muller. XCVIII A E... En Lui Offrant Mes Prisons. XCIX A Léopold II, Roi Des Belges. C L'Aimée. CI Au Comte De Montesquiou-Fesensac. CII Gabriel De Yturry. CIII A Aurélien Scholl. CIV A Léon Dierx. CV A Mme J***. CVI Ballade En Faveur Des Dénommés Décadent Et Symbolistes. CVII Ballade Pour S'Inciter A L'Insouci. I BALLADE TOUCHANT UN POINT D’HISTOIRE. A Anatole France. Assez qu’on -sinon plus qu’assez- Déplore avec désinvolture, Les uns mes « désordres » passés, Les autres ma Noce! future; Mais tous joignent cette torture A leurs racontars déplaisants De me vieillir plus que nature: Je n’ai que quarante-trois ans. J’ai mille vices, je le sais, Et connais leur nomenclature, Mais pas tous ceux qu’on a tracés. La pénible mésaventure! Va-t-il falloir que je l’endure? Oui, non sans maints ennuis cuisants. Or voici le cas de rupture: Je n’ai que quarante-trois ans. J’aurai quelque jour un accès Contre cette littérature. Je jure alors, foi de Français! De courre et nâvrer l’imposture, Fût-ce au fond de l’Estramadure Ou vers le pôle aux froids jusants. Dilemme: « Surcharge ou râture! » Je n’ai que quarante-trois ans. ENVOI Princes du pouf et de l’ordure, Sachez-l’, écholiers maldisants Que tente une poigne encor dure, Je n’ai que quarante-trois ans. Décembre 1887. II BALLADE EN VUE D’HONORER LES PARNASSIENS A Ernest Jaubert. OR on vivait en des temps fort affreux Où la réclame était mal en avance. Dans la bataille aux rimes plus d’un preux Tout juste eut pour l’attaque et la défense Quelque canard d’Artois ou de Provence; Mais Phoebus vint qui reconnut les siens Et sut garder, vainqueurs, de toute offense Les chers, les bons, les braves Parnassiens. Bien que tenus un peu pour des lépreux, Ne touchant guère en fait de redevance Que tels petits écus des moins nombreux Et l’amour et l’eau claire pour chevance Unique avec la faim de connivence, Tous, aussi bien les neufs que les anciens, Ils marchaient droit dans la stricte observance, Les chers, les bons, les braves Parnassiens. C’étaient, après les Maîtres valeureux, Ces pages fiers: Mendès en son enfance Mais qui déjà portait des coups heureux, -Ah lui! ne l’eût oncques la rime en vance Gêné du tout, voir celle en revance, - Heredia, fleur des patriciens, Dierx, Cazals, que leur nom pur devance, Les chers, les bons, les braves Parnassiens. ENVOI Princes et rois « gardés de toute offense », Ai-je dit, l’un de ces miliciens, Qu’à leurs santés boivent l’eau de Jouvence Les chers, les bons, les braves Parnassiens. I A JULE S TELLIE R QUA N D je vous vois de face et penché sur un livre Vous m’avez l’air d’un loup qui serait un chrétien, Pardon, rectifiez: qui serait un païen, En tous cas d’un loup peu garou qui saurait vivre. Je vous vois de profil: un faune m’apparaît, Mais un faune select au complet sans reproche Avec, pour plus de chic, une main dans la poche Et promenant à pas distraits son voeu secret. Vu de dos, vous semblez un sage qui médite, A jamais affranchi des fureurs d’Aphrodite Et du soin de penser uniquement jaloux. Vu de loin, on vous veut de près à justes titres, Et, car la vie, hélas! a de sombres chapitres, Quand je ne vous vois pas je me souviens de vous. 1er janvier 1889. II AU MÊME. Ainsi je riais, fou, car la vie est folie! Mais je ne savais pas non plus que tu mourrais, Moi malade et mourant presque (on eût dit exprès, Sûr, mort, du cher tribut de ta mélancolie) Car tu m’aimas de sorte à ce qu’on ne l’oublie, Esprit et coeur enthousiastes toujours prêts A se manifester en quelques nobles traits. . . -Et c’est moi qui sur toi dis la triste lalie! Hélas, hélas! que tout soit ou semble discord En ce inonde où qui donc a raison ou bien tort, A ce qu’ « assure » une dure philosophie! Mon ami, quelle soit la dispute ou la loi, Je reprends un de mes vers vrais à vous en vie: Quand je ne te vois plus je me souviens de toi. Juin 1889. III A FRANÇOIS COPPÉE. Les passages Choiseul aux odeurs de jadis, Oranges, parchemins rares, -et les gantières! Et nos « débuts », et nos verves primesautières, De ce Soixante-sept à ce Soixante-dix, Où sont-ils? Mais où sont aussi les tout petits Événements et les catastrophes altières, Et le temps où Sarcey signait S. de Suttières, N’étant pas encore mort de la mort d’Athys! Or vous, mon cher Coppée, au sein du bon Lemerre Comme au sein d’Abraham les justes d’autrefois, Vous goûtez l’immortalité sur des pavois. Moi, ma gloire n’est qu’une humble absinthe éphémère Prise en catimini, crainte des trahisons, Et, si je n’en bois pas plus, c’est pour des raisons. IV J.-K. HUYS MANS. Sa douceur n’est pas excessive, Elle existe, mais il faut la voir, Et c’est une laveuse au lavoir Tapant ferme et dru sur la lessive. Il la veut blanche et qui sente bon Et je crois qu’à force il l’aura telle. Mais point ne s’agit de bagatelle Et la tâche n’est pas d’un capon. Et combien méritoire son cas De soigner ton linge et sa détresse, Humanité, crasses et cacas! Sans jamais d’insolite paresse, O douceur du plus fort des J.-K., Tape ferme et dru, bonne bougresse! V A STÉPHANE MALLARMÉ. Des jeunes -c’est imprudent!- Ont, dit-on, fait une liste Où vous passez symboliste. Symboliste? Ce pendant Que d’autres, dans leur ardent Dégoùt naïf ou fumiste Pour cette pauvre rime iste, M’ont bombardé décadent. Soit! Chacun de nous, en somme, Se voit-il si bien nommé? Point ne suis tant enflammé Que ça vers les n. . .ymphes, comme Vous n’êtes pas mal armé Plus que Sully n’est Prud’homme. VI A JEAN MORÉAS. C’est le beau Jean Moréas Qui fait dire à l’échotier Que l’art périclite, hélas! Aux mains d’un si tel routier. Routier de l’époque insigne, Violant des villanelles Coin nie aussi, blancheurs de cygne! Violant des péronnelles. Va-t’en, sonnet libertin, Fleurir de rimes gaillardes Ce chanteur et ce hutin, Migrateur emmi les bardes, Que suivent sur ses appels Tous les coeurs des archipels. VII A LAURENT TAILHADE. Le prêtre et sa chasuble énorme d’or jusques aux pieds Avec un long pan d’aube en guipures sur les degrés; Le diacre et le sous-diacre aux dalmatiques chamarrées D’orerie et de perle à quelque Eldorado pillées;Le Sang Réel par Qui toutes fautes sont expiées, Dans un calice clair comme des flammes mordorées; L’autel tout fuselé sous six cierges démesurés, Et ces troublants Agnus Dei qu’on dirait pépiés; Et ces enfants de choeur plus beaux que rien qui soit au monde Leurs soutanettes écarlates, leurs surplis jolis, Et les lourds encensoirs bercés de leurs mains appalies; Cependant que, poète au front royal sur tout haut front, Laurent Tailhade, tels jadis Bivar, Sanche et Gomez, Érect, et beau chrétien, et beau cavalier, suit la messe. VIII A VILLIERS DE L’ISLE-A DAM. Tu nous fuis comme fuit le soleil sous la mer Derrière un rideau lourd de pourpres léthargiques, Las d’avoir splendi seul sur les ombres tragiques De la terre sans verbe et de l’aveugle éther. Tu pars, âme chrétienne on m’a dit résignée Parce que tu savais que ton Dieu préparait Une fête enfin claire à ton coeur sans secret, Une amour toute flamme à ton amour ignée. Nous restons pour encore un peu de temps ici, Conservant ta mémoire en notre espoir transi, Tels les mourants savourent l’huile du Saint-Chrême. Villiers, sois envié comme il aurait fallu Par tes frères impatients du jour suprême Où saluer en toi la gloire d’un élu. IX LÉON BLOY. Le Dogme certes, et la Loi, Mais Charité qui ne commence Ni ne finit, énorme, immense, Telle est la foi de Léon Bloy. Un Abel mais un saint Éloi: Enclume et marteau sans clémence, La raison jusqu’à la démence, Telle est la foi de Léon Bloy. Une tête féroce et douce, Très extraordinairement Un peu va comme je te pousse; Un génie horrible et charmant, Et tout l’être et tout le paraître D’un mauvais moine et d’un bon prêtre. X A RAOUL PONCHON. Vous aviez des cheveux terriblement; Moi je ramenais désespérément; Quinze ans se sont passés, nous sommes chauves Avec, à tous crins, des barbes de fauves. La Barbe est une erreur de ces temps-ci Que nous voulons bien partager aussi; Mais l’idéal serait des coups de sabres Ou même de rasoirs nous faisant glabres. Voyez de Banville, et voyez Lecon- Te de Lisle, et tôt pratiquons leur con- Duite et soyons, tels ces deux preux, nature. Et quand dans Paris, tels que ces deux preux, Nous irons, fleurant de littérature, Le peuple, ébloui, rions prendra pour eux. XI A F. CAZALS. Adonis expirant sur des fleurs n’est pas lui. Narcisse en fleur changé non plus, non plus Arbate Triste de ne rimer qu’à peine à Mithridate, Et non plus rien qui nous rappellerait l’ennui. Au contraire, les chagrins qui nous auraient nui, Littéral Arlequin, il les bat de sa batte Comme un Pierrot, et ça n’a rien qui nous épate, Attendu que le rire en ses yeux bruns a lui. Décoratif à sa façon -sinon la bonne, C’est la meilleure, -il n’a le cachet de personne Ni personne le sien, ô réciprocité! Le roi des bons enfants et la pire des gales, Car que de vices, las! aux noirceurs sans égales: Jeunesse, esprit, gaîté, bonté, simplicité! XII A GERMAIN NOUVEAU. Ce fut à Londres, ville où l’Anglaise domine, Que nous nous sommes vus pour la première fois, Et, dans King’s Cross mêlant ferrailles, pas et voix, Reconnus dès l’abord sur notre bonne mine. Puis, la soif nous creusant à fond comme une mine, De nous précipiter, dès libres des convois, Vers des bars attractifs comme les vieilles fois, Où de longues misses plus blanches que l’hermine Font couler l’ale et le bitter dans l’étain clair Et le cristal chanteur et léger comme l’air, -Etde boire sans soif à l’amitié future! Notre toast a tenu sa promesse. Voici. Que, vieillis quelque peu depuis cette aventure, Nous n’avons ni le coeur ni le coude transi. XIII MAURICE BOUCHOR. Il s’appelle Maurice ainsi que ce soldat. Et se nomme Bouchor comme saint Bouche d’or. Soldat du rire franc, saint, sinon point encor, Du moins religieux d’esprit sinon d’état. Chaque effort de son oeuvre acclame bien sa date Et, sous ses deux patrons, ce qu’en outre elle arbore C’est bien la bonne foi sortant par chaque pore Et l’amour du métier que chaque heure constate. Jeunesse folle bien, extravagante au point: Tel un page sa dame au coeur, sa dague au poing, Bondissant, comme hennissant, s’il meurt, tant pis! Age d’homme pensif et profond dont témoigne On dirait, l’on dirait, sonnée à pleine poigne, La tour changée en nourrice de Saint-Sulpice. XIV HENRY D’ARGIS. Erudit, graphologue est presque nécromant, Pourtant il est aimable et si mal redoutable Qu’il fait belle et digne figure au bal, à table, Au jeu, partout, à ce qu’on dit, et l’on ne ment. Ce sage aime la Femme, et qui croit qu’il a tort? Pour lui plaire, ou plutôt pour se plaire à soi-même, Si j’en crois mes auteurs, il prend un soin suprême D’être élégant sans rien qui sente un seul effort. Agile, souple, interrogant, c’est un vainqueur. Son coeur a de l’esprit comme quatre, et sa tête Est bonne comme un coeur, bien que tête d’esthète, Et que son coeur soit bête ainsi que tout bon coeur. Ermite à deux, parmi chienne et chien chat et chatte, Il vit, l’été comme l’hiver, à la Grand’Jatte. XV A ERNEST RAYNAUD. Nous sommes tous les deux des moitiés d’Ardennais, Moi plus foncé que vous, -dirai-je plus sauvage? Procédant des Forêts quand vous de ce Vallage Doux et frisque qu’aussi bien que je vous connais. Il y a peu de temps qu’encor j’y promenais, Vous le savez, mon goût de son clair paysage, Poussant les choses jusqu’à nous mettre en ménage, Mon rêve et moi, là-bas, paysans désormais. Faut croire que là-bas j’offensai quelque fée, Car m’en voilà parti plus tôt que de saison Après avoir vendu mon clos et ma maison. Aussi combien en vous j’adore, retrouvée Parmi ces gens que nos airs francs font ébahis, La bonne humanité de ce brave pays. XVI RAYMOND DE LA TAILHÈDE. Un jour que la nature avait fait de bons rêves, Elle vit s’éveiller Raymond de la Tailhède Aux bords où, pour charmer l’ennui des heures brèves, Le joyeux troubadour procède de l’aède. Pâle implacablement avec des fois la rose, Sur la joue et le front, de vingt ans pas encore, Et, séduisante aussi par-dessus toute chose, Cette vivacité, mercure, éther, phosphore! Petit, ainsi qu’il sied à ces futurs grands hommes, Mais si haut de mépris pour le siècle où nous sommes Qu’il évoque Éliogabale, qu’il l’assume Et qu’il l’incarne, en haine de l’heure mauvaise, Absolument indifférent à la coutume. D’ailleurs correct et gentleman à la française. XVII A ARMAND SILVESTRE. La grande Sand porta sur les fonds baptismaux Votre muse robuste et saine et, bonne fée, Fous prédit le génie et l’oeuvre d’un Orphée Charmant l’homme et la femme et jusqu’aux animaux, Jusqu’au serpent, jusqu’à l’oiseau sur les rameaux. Et vous, pour faire bien la parole prouvée, Vous avez remporté ce double cher trophée: Belle ampleur de l’idée en l’alme ampleur des mots. Vos livres sont un don même de la nature, Tant il fait bon les lire et les relire, ainsi Qu’on respire et respire une atmosphère pure. Vos livres! où l’amour qu’il faut, jamais transi, Toujours sincère, éclate en vives splendeurs franches, Puis où le mâle au fond qu’on est prend ses revanches. XVIII FERNAND L’ANGLOIS. Haut comme le soleil, pâle comme la lune, Comme dit vaguement le proverbe espagnol, Il a presque la voix tendre du rossignol, Tant son coeur fut clément à ma triste fortune. Je l’écoute toujours, cette voix opportune Qui me parlait naguère, est-ce en ut, est-ce en sol? Et qui sut relever, furieux sur le sol, Mon coeur, coeur sauvage et fou de roi de Thune! Mais rions! car mon livre est un livre amusant, Et dès lors que ce souvenir doux et cuisant D’un suicide prévenu de mains pieuses Me remonte ce soir, peut-être pire encor Dans un absurde et vraiment sinistre décor, Paix-là, pour ces mains-là, mes mains calamiteuses! XIX A IRÉNÉE DECROIX. Ou sont les nuits de grands chemins aux chants bachiques Dans les Nords noirs et dans les verts Pas-de-Calais, Et les canaux périculeux vers les Belgiques Où, gris, on chavirait en hurlant des couplets? Car on riait dans ces temps-là. Tuiles et briques Poudroyaient par la plaine en hameaux assez laids; Les fourbouyères, leurs pipes et leurs bourriques Dévalaient sur Arras, la ville aux toits follets Poignardant, espagnols, ces ciels épais de Flandre; Douai brandissait de son côté, pour s’en défendre, Son lourd beffroi carré, si léger cependant; Lille et sa bière et ses moulins à vent sans nombre Bruissaient. -Oui, qui nous rendra, cher ami, l’ombre Des bonnes nuits, et les beaux jours au rire ardent? XX A GEORGE BONNAMOUR. J’ÉT AIS malade de regrets, de quels regrets! Toute ma bonne foi pleurait d’une méprise. Mon corps qui fut naguère fort, si faible après Agonisait presque, comme un tigre agonise. Ma face dure aux poils fauves de barbe grise Suait froid, mes yeux clos se rejoignaient trop près, D’affreux hoquets me secouaient sous ma chemise Et mes membres s’alignaient, à la mort tout prêts. Puis il fallut manger et boire. Comment faire? Mais vous vous trouviez là qui me tendiez mon verre Et découpiez ma chère et me teniez le front. Et, tout en écoutant, pieux, ma juste plainte, La consolant parfois d’un mot franc dit sans crainte, Berciez l’enfant qu’est moi des beaux jours qui seront. XXI A PATERNE BERRICHON. Tous deux avons ce travers De raffoler des bons vers Et d’aimer notre repos. Aussi tout, jusqu’aux hasards, Punit sur nos tristes peaux Ces principes de lézards. Alors parfois nos rancunes, Ne connaissant plus d’obstacles, OEuvrent sans mercis aucunes, Toutes sortes de miracles; Si que le pante morose S’indigne que, mal civile, Lu muse métamorphose Le lézard en crocodile. XXII A GABRIEL ÉCHAUPRE. Votre grand-père des temps chauds, l’honnête Pache, Fut un républicain sérieux, simple et franc. Il méprisa l’argent, abomina le sang Ft mourut vénéré, pur de la moindre tache. Nous sommes en des jours autres où l’on s’attache Au positif ainsi qu’un abcès sur un flanc, Où le bleu comme le rouge et comme le blanc, Tous tirent tes pis, notre France, bonne vache? Hélas! France, Patrie, ô vivre et voir cela! Mais votre coeur loyal bientôt se rebella Contre la manigance actuelle, un mystère De sottise méchante, et fier, se donna tout Aux Lettres, comprimant son civique dégoût; Et vous mourrez très bien, comme votre grand-père. XXIII AU DOCTEUR GUILLAN D. Dans ce mien voyage de cure, En dépit de Joanne et de Chaix Je n’ai rien vu d’Aix-les-Bains qu’Aix Pur, nature, sans fioriture. Lent, grave figure d’augure, J’allais comparable à tel ex- Boyard qu’entortille un vortex De mainte et mainte couverture. La douche, le lit, trois repas, Furent le régime. sévère Que nous suivîmes pas à pas, L’arthrite et moi dans cette affaire, Pour, cher Docteur, hâter, normal Mon rétablissement thermal. XXIV A LOUIS ET JEAN JULLIEN. Savantissimo O Doctori Bonissimoque Scriptori, Au frère et puis encore au frère Ce sont les jambes en l’air Qui commence à chanter son air En pur latin de feu Molière! Ce sonnet pour dire à tous deux, Sur un ton badin mais sincère Que je les aime bien et serre Leurs loyales mains à tous deux. Louis, malgré le sort contraire, Salut à vous qui guérissez, A vous aussi qui punissez L’ordre bourgeois, Jean, mon confrère. XXV A ÉMILE LE BRUN Dans le gâchis de l’an dernier Nous fûmes, -osons le nier- Vous, parlementaire, qu’atroce! Moi, boulangiste, ô si féroce! Or, ne pouvant rouler carrosse, L’un et l’autre enfourchant sa rosse, Inutile de le nier, Chacun arriva bon dernier. Mais qu’importe la politique, Puisque ferme et même pratique, L’affection chassa l’assaut? Malgré ces « convictions » denses. Ami des fortes confidences; Vous en vouloir, moi? Quel sot! XXVI A HENRI MERCIER. Il nous sied de remercier Sur tous les tons de tous les modes Ballades, sonnets, stances, odes, Le sage, le juste Mercier. Car quelle guerre à l’Épicier Qui trouve ses us incommodes, Et les truculentes méthodes, En l’honneur de quels besaciers? Puis il va, doux Porthos physique lit subtil Aramis moral, De la peinture à la musique, Noctambule mais auroral, Prince des vers et de la prose Et bath ami sur toute chose. XXVII A ADRIEN REMACLE. Votre femme chantait délicieusement De très anciens vers miens par vous mis en musique -Vers sans grande portée idéale ou physique, Mais que la voix était exquise et l’air charmant! Si bien que j’entrais dans un grand étonnement, Moi le lassé qui rêve d’être un ironique, D’ainsi revivre sensuel et platonique. Quoi, sensuel? Vraiment? Platonique? Comment? Ah! quand jeune j’étais ainsi! Tiens tiens. Possible. Après tout. Oui, rêvasseur et mauvais sujet. Ma tête alors désirait et ma chair songeait. Mais j’admire, moi le blasé (mais l’impassible, Non!) j’admire combien la sympathie et l’art Évoquèrent l’enfant -presque au quasi-vieillard. XXVIII A ARMAND SINVAL. Habitant de ces chers confins de la Bastille, Où je fus trop heureux et puis trop malheureux, Battant monnaie ici, là faisant buisson creux Et passant (c’est le mot) de l’Amer à la Fille, -Tous accrocs et raccrocs dont mon dossier fourmille!- Ami dans ces quartiers, moi qui bercé par eux, Berné par eux d’amours bizarres et d’affreux Guignons, leur garde comme un regret de famille, Je vous prie instamment, du fond de ce Broussais, Un hôpital sis à Plaisance où le poète Vit, caressé par l’ombre du drapeau français, De porter mon bonjour et mon baiser de fête. A ce mien passé d’or vanné représenté Par un Génie en l’air, misère et liberté! XXIX A CHARLES DE SIVRY Artiste, toi, jusqu’au fantastique, Poète, moi, jusqu’à la bêtise, Nous voilà, la barbe à moitié grise, Moi fou de vers et toi de musique. Nous voilà, non sans quelques travaux, Riches, moi de l’eau de l’Hippocrène, Quand toi des chansons de la Sirène, Mûrs pour la gloire et ses échafauds. Bah!nous aurons eu notre plaisir Qui n’est pas celui de tout le monde l Et le loisir de notre désir. Aussi bénissons la paix profonde Qu’à défaut d’un trésor moins subtil Nous donnèrent ces ainsi soit-il. XXX A CHARLES VESSERON. Dans nos savoureuses Ardennes Où je fis le mal et le bien, Ici, mortifié, chrétien, Là, perpétrant quelles fredaines! J’ai, par le cours aventureux De mes mérites. . . et du reste, Coulé, d’un flot léger et leste, Quelques jours tout de même heureux. Je tais ma paix chaste et profonde Et je jette un voile séant Sur mes horreurs de mécréant. Mais notre amitié toute ronde. Vaut un los sur un rythme net, Et j’express exprès ce sonnet. XXXI A GABRIEL VICAIRE. Vous êtes un mystique et j’en suis un aussi: Mais vous léger, charmant, on dirait du Shakespeare, Moi pas mal sombre, un Dante imperceptible et pire Avec un reste, au fond, de pêcheur mal transi. Je suis un sensuel, vous en êtes un autre: Mais vous gentil, rieur, un Gaulois et demi, Moi l’ombre du marquis de Sade, et ce, parmi Parfois des airs naïfs et faux de bon apôtre, Plaignez-moi, car je suis mauvais et non méchant, Puis, tel vous, j’aime la danse et j’aime le chant, Toutes raisons pour ne plus m’en vouloir qu’à peine. Et puis j’aime! Tout court! En masse, en général. Depuis la fille amère au souris sépulcral Jusqu’à Dieu tout-puissant dont la droite nous mène! XXXII A ÉMILE BLÉMONT. La vindicte bourgeoise assassinait mon nom Chinoisement, à coups d’épingle, quelle affaire Et la tempête allait plus âpre dans mon verre. D’ailleurs du seul grief, Dieu bravé, pas un non, Pas un oui, pas un mot! L’Opinion sévère Mais juste s’en moquait autant qu’une guenon De noix vides. Ce boeuf bavant sur son fanon, Le Public, mâchonnait ma gloire. . . encore à faire. L’heure était tentatrice et plusieurs d’entre ceux Qui m’aimaient en dépit de Prud’homme complice, Tournèrent carrément, furent de mon supplice. Ou se turent, la peur les trouvant paresseux, Mais vous du premier jour vous fûtes simple, brave, FIDÈLE; et dans un coeur bien fait cela se grave. XXVIII A EMMANUEL CHABRIER. Chabrier, nous faisions, un ami cher et moi, Des paroles pour vous qui leur donniez des ailes, Et tous trois frémissions quand pour bénir nos zèles, Passait l’Ecce Deus et le Je ne sais quoi. Chez ma mère, charmante et divinement bonne, Votre génie improvisait au piano, Et c’était tout autour comme un brûlant anneau De sympathie et d’aise aimable qui rayonne. Hélas! ma mère est morte et l’ami cher est mort, Et me voici semblable au chrétien près du port. Qui surveille les tout derniers écueils du monde, Non toutefois sans saluer à l’horizon Comme une voile sur le large au blanc frisson, Le souvenir des frais instants de paix profonde. XXXIV A ERNEST DELAHAYE. Dieu, nous voulant amis parfaits, nous fit tous deux Gais de cette gaîté qui rit pour elle-même, De ce rire absolu, colossal et suprême Qui s’esclaffe de tous et ne blesse aucun d’eux. Tous deux nous ignorons l’égoïsme hideux Qui nargue ce prochain même qu’il faut qu’on aime Comme soi-même: tels les termes du problème, Telle la loi totale au texte non douteux: Et notre rire étant celui de l’innocence, Il éclate et rugit dans la toute-puissance D’un bon orage plein de lumière et d’air frais. Pour le soin du Salut, qui me pique et m’inspire. J’estime que, parmi nos façons d’être prêts, Il nous faut mettre au rang des meilleures ce rire. XXXV A MAURICE DU PLESSYS.Je vous prends à témoin entre tous mes amis, Vous qui m’avez connu dès l’extrême infortune, Que je fus digne d’elle, à Dieu seul tout soumis, Sans criard désespoir ni jactance importune, Simple dans mon mépris pour des revanches viles Et dans l’immense effort en détournant leurs coups, Calme à travers ces sortes de guerres civiles Où la Faim et l’Honneur eurent leurs torts jaloux, Et, n’est-ce pas, bon juge, et fier! mon du Plessys, Qu’en l’amer combat que la gloire revendique, L’Honneur a triomphé de sorte magnifique? Aimez-moi donc, aimez, quels que soient les soucis Plissant parfois mon front et crispant mon sourire, Ma haute pauvreté plus chère qu’un empire. XXXVI CHARLES MORICE. Impérial, royal, sacerdotal, comme uneRépublique Française en ce Quatre-vingt- Treize Brûlant empereur, roi, prêtre, dans sa fournaise, Avec la danse autour, de la grande Commune L’étudiant et sa guitare et sa fortune A travers les décors d’une Espagne mauvaise Mais blanche de pieds nains et noire d’yeux de braise, Héroïque au soleil et folle sous la lune; Néoptolème, âme charmante et chaste tête, Dont je serais en même temps le Philoctète Au coeur ulcéré plus encor que sa blessure, Et, pour un conseil froid et bon parfois, l’Ulysse; Artiste pur, poète où la gloire s’assure; Cher aux femmes, cher aux Lettres, Charles Morice! XXXVII A EDMOND THOMAS. Mon ami, vous m’avez, quoique encore si jeune, Vu déjà bien divers, mais ondoyant jamais, Direct et bref, oui: tels les Juins suivent les Mais, Ou comme un affamé de la veille déjeune. Homme de primesaut et d’excès, je le suis, D’aventure et d’erreur, allons, je le concède, Soit, bien; mais illogique ou mol ou huche ou tiède En quoi que ce soit, le dire je ne le puis, Je ne le dois! Et ce serait le plus impie Péché contre le Saint-Esprit, que rien n’expie, Pour ma foi que l’amour éclaire de son feu, Et pour mon coeur d’or pur le mensonge suprême, Puisqu’il n’est de justice, après l’Église et Dieu, Que celle qu’on se fait, à confesse, à soi-même. XXXVIII A MES AMIS DE LA-BAS. Gens de la paisible Hollande Qu’un instant ma voix vint troubler Sans trop, j’espère, d’ire grande De votre part, voulant parler A vos esprits que la nature Fit calmes pour mieux y mêler L’enthousiasme et la foi pure Et l’idéal fou de réel Et la raison et l’aventure De sorte équitable, -ô le ciel Non plus brumeux, mais de par l’ombre Même, et l’éclat essentiel, O le ciel aux teintes sans nombre Qu’opalisent l’ombre et l’éclat Re votre art clair ensemble et sombre, Ciel dont il fallait que parlât La gratitude encor des races. Et dont il fallait que perlât Cette douceur vraiment mystique Et crue aussi vraiment qui rend Rêveuse notre âpre critique, O votre ciel, fils de Rembrandt! XXXIX QUATORZAIN POUR TOUS. O mes contemporains du sexe fort, Je vous méprise et contemne point peu. Même il en est que je déteste à mort Et que je hais d’une haine de dieu. Vous êtes laids moi compris au-delà De toute expression, et bêtes, moi Compris, comme il n’est pas permis: c’est la Pire peine à mon coeur, et son émoi De ne pouvoir être (ni vous non plus) Intelligent et beau pour rire ainsi Qu’il sied, du choix qui me rend cramoisi Et pour pleurer que parmi tant d’élus A faire, ces messieurs aient entre tous Pris Brunetière. O les topinambous*! * Voir Boileau, Épigrammes. XL QUATORZAIN POUR TOUTES. O femmes, je vous aime toutes, là, c’est dit! N’allez pas me taxer d’audace ou d’imposture. Raffolant de la blonde douce et de la dure Brune et de la virginité bête un petit Mais si gente et si prompte à se déniaiser, Comme aussi de l’alme maturité (que vicieuse! Mais susceptible d’un grand coeur et si joyeuse D’un sourire et savourant, lente, un long baiser). Toutes, oui, je vous aime, oui, femmes, je vous aime -Excepté si par trop laides ou vieilles, dam! Alors je vous vénère ou vous plains. Je vais même Jusqu’à me voir féru, parfois à mon grand dam, D’une inconnue un peu vulgaire, rencontrée Au coin. . . non pas d’un bois sacré! qui m’est sucrée. XLI A G*** Tu m’as plu par ta joliesse Et ta folle frivolité. J’aime tes yeux pour leur liesse Et ton corps pour sa vénusté. Mais j’ai détesté tout de suite La gourmandise de ta chair. J’abhorre ton besoin de cuite (Non pas celui qui m’est si cher, Le besoin d’être avec cet homme Encore vert qui serait moi), J’abomine pour parler comme Il faut, ton goût pour trop d’émoi Joyeux, gamin, charmant sans doute. . . Au fait, j’y pense, je suis vieux Tant (cinquante ans!) et t’es en route Pour tes dix-huit ans. . . pauvre vieux! XLII ENCORE POUR G. Oui, gamine bonne, je t’aime Et ce sera mon plus cher thème D’instinct non moins que de système. Oui, certes, ô gamine bonne! Je ne suis docteur en Sorbonne Non plus que riche ou beau, friponne. Mes amours ne sont enragées Et mes passions sont rangées Comme une boite de dragées. Et devant être et voulant être Raisonnable et pur comme un prêtre Sérieux, je ne suis le maître, Las! de mon coeur qui t’aime, bonne Gamine ô que si bien friponne! Et si peu docteur en Sorbonne! Et je m’ennuie, -ainsi la pluie Et je me pleure et je m’essuie Les yeux parce que je m’ennuie Parce que je suis vieux et parce que je t’aime. XLIII POUR S. Or j’adore une chaste Suzanne Dont je serais l’un et l’autre vieillard Et pour qui donc je brairais comme un âne, Si n’était par trop chaste ma Suzanne, Elle rieuse, que non pas! grasse à lard? Mais non plus à l’excès diaphane Et je serais heureux sans coq-à-l’âne, Si ne m’était trop chaste ma Suzanne Et je te dirai tout doucement Qu’il faudra bien vite oublier ton amant Fût-ce moi-même, ô chose invraisemblable! Et je serais alors le plus heureux Non pas des trois mais que plutôt des deux Et ce ne serait pas déjà le diable! XLIV CHANSON POUR L. « Enfin, après deux ans, je te revois » -et t’aime Pour de bon cette fois, A cause de ton corps d’abord, et surtout même, En raison de ta voix Si bonne et si calmante et qui dicte des choses Paisibles à mon coeur Un peu cruel mais doux au fond telles aux roses Les épines et, soeur Presque aimée à cause de ta gente sagesse A travers tant et tant De gaieté polissonne, et de cette largesse D’un coeur pourtant prudent, Que ton coeur et mon coeur règnent donc sans consteste Sus notre vie à tous Les deux -et dès ce soir (ô jour, je te déteste!) Soyons-nous bons et doux! XLV A *** Ton coeur est plus grand que le mien Mais le mien peut-être est plus tendre Qui ne sait que ne pas attendre, Tant il serait jaloux du tien, Si je m’étais sûr de la foi Qu’il faut, chère, que (je te prête), pauvre, Et que riche, je donne en tout aloi Bon et meilleur ou pire, en vrai poète. Mon coeur est moins grand que le tien Mais le tien peut-être est moins vaste Qui n’aime guère que le faste D’être aimé du mien, et fait bien. XLVI LE PINSON D’E*** C’est très miraculeux: ce pinson si joli Qui sautillait d’un air attentif et poli Tout au bout des barreaux, prêtant sa tête fine A ma bouche lui sifflant l’air de la Czarine, Il n’est plus! Le voici sans souffle désormais. Il avait bien souffert, autant que tu l’aimais! Maussade, hélas! et symptôme bien pire encore, Immobile et muet dans la cage sonore Du pépiement des autres « hôtes de nos bois » Et vibrante Dieu sait comme de leurs émois, De leurs ébats plus fous que les jeux de la houle. Il s’était accroupi, se contournant en boule, La tête sous son aile, ayant l’air de dormir, Et ta gardais l’espoir, cessant de trop gémir, De le croire en effet endormi. . . La nuit sombre Vint, qui nous consola quelque peu. Mais quand l’ombre Se dissipa, cédant, Soleil, à ton effort, La vérité nous apparut: il était mort! Tu reculas d’horreur malgré tout ton courage Ordinaire, et n’osais le sortir de la cage. J’accomplis en ton lieu ce douloureux devoir, Et toi, dépliant en silence un vieux « Chat noir », Le replias sur le petit cadavre avec des larmes, Linceul approprié, symbole non sans charmes! Nous débattîmes un long temps l’heure et le lieu Où rendre les derniers honneurs au petit dieu. Tout à coup tu pris ton panier déjà célèbre Et partis sans me prévenir du lieu funèbre Destiné dans ton coeur à l’enterrement dû, Emportant en ce « char » l’oiseau, bien entendu. Quand tu revins, t’avais l’air fier et plein de grâce De quelqu’un ayant fait, sans bruit et sans grimace, Ce qu’on peut appeler une grande action: « Je l’ai jeté dans les caveaux du Panthéon! » T’écrias-tu, -puis, car la femme est toujours femme, Et tes yeux éteignant soudain leur sombre flamme, Tu repris, et cela me parut aussi beau: « Il aurait peut-être mieux fait sur mon chapeau! » 20 février 1893. XLVII A E. O toi chaude comme l’enfer, O toi, froide comme l’hiver, Douce et dure, on dirait du fer Et de la mousse, Dure et douce comme la mousse Et le fer, si dure et si douce, Va! sois toi-même! Un vent te pousse. Vent de printemps Et vent d’automne, et tant d’autans Et de zéphirs sont palpitants, Dans tes grands yeux mahométans De catholique Que j’en reste mélancolique Et joyeux, et sans plus d’oblique Madrigal, je t’aime! O réplique, Diable angélique. XLVIII A E. POUR SES ÉTRENNES. Je méprise, vrai! ces vers-ci Mais j’aime le sujet d’iceux, Les vers sont-ils tendres ou pisseux? Mais le sujet est réussi. Mais j’idolâtre, au fond, ces vers -Parce qu’ils figurent mon âmePisseuse ou tendre -à telle dame Sur un fond candide ou pervers. Et ces vers pervers ou candides Seront le témoignage, au fond, De choix qui viennent et qui vont Et finissent d’après d’avides, D’avidement cruels désirs Et tout! par être moins perfides. 1er janvier 1894. XLIX A* ** Mauvaise, criarde, et ça vaut mieux Qu’en somme bavarde et muette. Or tel est le voeu de ce poète, De ce poète criard, bavard et vieux. Ce poète, bavard et curieux, Amoureux avant tout de sa tête Et de ses émotions d’esthète, Se creuse sa tête d’envieux, D’envieux plutôt d’être tranquille Comme un naufragé nageant vers l’île Où se sécher des flots furieux. . . Et comme il se cramponne, le poète, Avec son bagage lâché d’esthète A cette mauvaise criarde, et ça vaut mieux! L A LA MÊME. Non. Ce n’est pas vrai. Vous êtes très bonne, Très sobre de paroles dures vraiment Et votre verbe est un pur liniment Toute en voyelles sans la moindre consonne. C’est la cause pourquoi je vous pardonne Quelque vivacité dite éventuellement Et sûrement dans le juste moment Où je la mérite, et parlant à ma personne. Car vous êtes franche et ce m’est doux Dans ce monde vil et surtout jaloux De ramper autour de quelqu’un pour le tromper Et c’est très bien ça, ma si chère amie, Et je vous en estime (et ne mens mie) Et je t’en aime mieux encor de ne pas me tromper. LI POUR LA MÊME. Zut, il n’en faut plus, c’est une hypocrite A rebours ou c’est une folle ou, mieux, Une sotte en cinq lettres, mais de vieux Jeu, trop Second Empire, -et qui s’effrite. Car jeune elle est très loin de l’être encor Et la date de sa naissance est un Trésor De suppositions contradictoires. Cela ne ferait rien sans doute au cas présent Moi n’étant plus non plus l’adolescent Epris de sa cousine, lys! ivoires! Mais surtout elle est sotte, démérite Pire à mes yeux que tous maux sous les cieux Et, tort non moindre en surplus à mes yeux, Elle a le don qui fait que je m’irrite. LII A UNE DAME QUI PARTAIT POUR LA COLOMBIE. Notre-Dame de Santa Fé de Bogota Qui vous apprêtez à faire le tour de ce monde, Or, mon émotion serait par trop profonde Dans le chagrin réel dont mon coeur éclata A la nouvelle de ce départ déplorable Si je n’avais l’orgueil de vous avoir, à ta- Ble d’hôte, vue ainsi que tel ou tel rasta Et de vous devoir ce sonnet point admirable. Hélas! assez, mais que voici de tout mon coeur Tel que je l’ai conçu dans un rêve vainqueur Dont, hélas! je reviens avec le bruit qui grise D’un tambourin, bruyant sans doute mais gentil D’être, grâce à votre talent de femme exquise- Ment amusante, décoré d’un doigt subtil. LIII A E***. I Lorsque nous allons chez Vanier Dans des buts peu problématiques, Tu portes un petit panier Moins plein d’objets aromatiques, Persil, cerfeuil, ès-authentiques Torsades d’un savant vannier Et tels bouquins pour les boutiques Que le Quai né peut renier, Moins plein, dis-je, de toutes choses Que de ceci: soucis moroses, Querelles affreuses, raisons Mauvaises, à jeter en Seine, Si qu’au retour, sans plus de scène, Tout bonnement nous nous baisons. II A PROPOS D’UN PETIT PANIER QU’IL AVAIT DÉMOLI AU BRAS D’UNE DAME DANS UN MOMENT DE VIVACITÉ. Lorsque nous allons chez Vanier Dans des buts peu problématiques Tu portes un petit panier. . . IL est mort le petit panier! Je l’ai détruit lors d’une scène. Irons-nous encor chez Vanier? II est mort le petit panier! Dire que ton oeuvre, vannier, Je l’ai tuée au bord de Seine. Il est mort le petit panier! Je l’ai détruit lors d’une scène. Je ne suis pas trop fier, vraiment, De ça qui n’est pas mon chef-d’oeuvre, Tant s’en faut, je le dis crûment. Je ne suis pas trop fier, vraiment, Et même un remords véhément, Me mord ainsi qu’une couleuvre. Je ne suis pas trop fier, vraiment, De ça qui n’est pas mon chef-d’oeuvre. Heureusement il est un dieu Pour ceux que la. . . colère enivre. Et ce dieu-là n’est pas un pieu. Heureusement il est un dieu Qui t’inspirait. Après l’adieu Dit, que ce gage dût revivre. Heureusement il est un dieu Pour ceux que la. . . colère enivre. Et, comme autrefois le phénix, Il reparaît beau, vaste même, Disant à l’âpre Parque: Nix! Et, comme autrefois le phénix, Le revoici, d’après un X Où tel pipo perd son barème. Oui, comme autrefois le phénix, Il reparaît beau, vaste même. Nous irons encor chez Vanier Dans des buts peu problématiques. Encor qu’il semble le nier, Nous irons encor chez Vanier Avec cet énorme panier Plein de choses mal esthétiques. Nous irons encor chez Vanier Dans des buts peu problématiques. Et nous en reviendrons toujours Après avoir, sans plus de scène, Vidé vos querelles, amours, Et nous en reviendrons toujours, Après vous avoir jetés, lourds Soupçons et faux propos, en Seine, Aux vrais propos, mais pour toujours, Aux francs baisers sans plus de scène. LIV ANNIVERSAIRE. A William Ilothenstein. « Et j’avais cinquante ans quand cela m’arriva. » JE ne crois plus au langage des fleurs Et l’Oiseau bleu pour moi ne chante plus. Mes yeux se sont fatigués des couleurs Et me voici las d’appels superflus. C’est en un mot, la triste cinquantaine. Moirage mûr, pour tous fruits tu ne portes Que vue hésitante et marche incertaine Et ta frondaison n’a que feuilles mortes! Mais des amis venus de l’étranger, -Nul n’est, dit-on, prophète en son pays - Du moins ont voulu, non encourager, Consoler un peu ces lustres haïs. Ils ont grimpé jusques à mon étage Et des fleurs plein les mains, d’un ton sans leurre. Souhaité gentiment à mon sot âge Beaucoup d’autres ans et santé meilleure. Et comme on buvait à ces voeux du coeur Le vin d’or qui rit dans le cristal fin, Il m’a semblé que des bouquets, en choeur, Sortaient des voix sur un air divin; Et comme le pinson de ma fenêtre Et le canari, son voisin de cage, Pépiaient gaiement, je crus reconnaître L’Oiseau bleu qui chantait dans le bocage. Paris, 30 mars 1894. LV A MON ÉDITEUR. I MISÈRE. Je veux dépeindre en ce sonnet Toute mon indignation Contre ce Vanier qu’on connaît, Aussi la résignation Qu’il me faut (avec l’onction Nécessaire au temps où l’on est, Temps gaspillé sous l’action D’une jeunesse qui renaît). Or ce Vanier dont la maison Telle celle dite Pont-Neuf N’est pas au coin du quai, raison Insuffisante à mon courroux Terrible, tel celui d’un boeuf, Oui, ce Vanier n’a pas de sous II RICHESSE. A me mettre hélas dans la poche, Mais demain comme il sera tendre Il n’est tel que de bien attendre Avec une tête de Boche, Et la chose d’être un gavroche Qui ne voudrait; plus rien entendre Que d’être un gas plus ou moins tendre Sans peur autant que sans reproche Et je vais enfin, digne et riche, Mieux qu’un militaire en Autriche, M’épandre et me répandre encore En un luxe sans fin ni bornes Qui, boeuf littéral que décore Sa force, te montre les cornes, Misère qui voudrait me proposer des bornes. LVI A LÉON VANIER. I Vous voulez tuer le veau gras Et qu’un sonnet signe la trêve. Très bien, le voici, mais mon rêve Serait pour sortir d’embarras Et nous bien décharger les bras De la manière la plus brève, -Tel un lourd fardeau qu’on enlève- Que ce veau fût d’or et très gras, Afin que parmi cette foule Qui nous bouscule et que l’on roule, Nul, voyant ce pacte nouveau Dûment paraphé de nos plumes, Au bas de l’acte où nous nous plûmes, Nul ne dise: « On dirait du veau! » A LÉON VANIER. SUITE AU 1ER SONNET. II Or puisque le veau d’or a lieu Et qu’on ne dirait plus du veau, II nous faut d’abord prier Dieu De bénir le pacte nouveau. Pour nous ruer à des travaux Tout bonnement prodigieux. Prose au kilo, vers frais ou faux, Qu’importe? Tant pis et tant mieux! Nouer et dénouer des noeuds Gordiens ou non, et n’étant Pas plus des princes que des boeufs. Néanmoins, peiner tant et tant Que vous fassiez une fortune boeuf Et que moi, j’achetasse un courage neuf. Jour de Noël 1892. LVII TOAST A DISTANCE. Aux Rosati. Gens du Nord, mes compatriotes, Hélas! je vous avais promis Quelques mots à propos de bottes Comme on en échange entre amis Sous le titre de conférence Que l’on galvaude en de vains us J’aurais gaiement pour l’occurrence, En propos exprès décousus Parlé longtemps de la contrée A laquelle malgré Paris Et sa rumeur démesurée Répondront toujours nos esprits. Lille, Arras, Douai, Valenciennes, Que sais-je encore, Saint-Quentin!. . . Hélas! des douleurs anciennes Me tiennent du soir au matin, A ce qu’on croit rhumatismales, Et le docteur, féroce et doux, Me défend en phrases normales, Trop normales, d’aller vers vous; Mais il me fait espérer, comme Il sied, quand vos toasts enviés, Dans un mois je serais votre homme. En attendant, si vous buviez! 22 février 1894. LVIII SOUVENIR DE MANCHESTER. A Théodore C. London. Ja n’ai vu Manchester que d’un coin de Salford Donc très mal et très peu, quel que fùt mon effort A travers le brouillard et les courses pénibles Au possible, en dépit d’hansoms inaccessibles Presque, grâce à ma jambe male et mes pieds bots, N’importe, j’ai gardé des souvenirs plus beaux De cette ville que l’on dit industrielle, - Encore que de telle ô qu’intellectuelle Place où ma vanité devait se pavaner Soi-disant mieux, -et dussiez-vous vous étonner Des semblantes naïvetés de cette épître, O vous! quand je parlais du haut de mon pupitre Dans cette salle où l’ « élite » de Manchester Applaudissait en Verlaine l’auteur d’Esther, Et que je proclamais, insoucieux du pire Ou du meilleur, mon culte énorme pour Shakespeare. 30 janvier 1894. LIX FOUNTAIN COURT. A Arthur Symons. La Cour de la fontaine est, dans le Temple, Un coin exquis de ce coin délicat Du Londres vieux où le jeune avocat Apprend l’étroite Loi, puis le Droit ample: Des arbres moins anciens (mais vieux, sans faute) Que les maisons d’aspect ancien très bien Et la noire chapelle au plus ancien Encore galbe, aujourd’hui. . . table d’hôte. . . Des moineaux francs picorent joliment -Car c’est l’hiver -la baie un peu moisie Sur la branche précaire, et -poésie! La jeune Anglaise à l’Anglais âgé ment. . . Qu’importe! ils ont raison, et nous aussi, Symons, d’aimer les vers et la musique Et tout l’art, et l’argent mélancolique! D’être si vite envolé, vil souci! « Et le jet d’eau ride l’humble bassin Comme chantait, quand il avait votre âge, L’auteur de ces vers-ci, débris d’orage. Ruine, épave, au vague et lent dessin. Londres, novembre 1894. LX A EDMOND LEPELLETIER. Mon plus vieil ami survivant D’un groupe déjà de fantômes Qui dansent comme des atomes Dans un rais de lune devant Nos yeux assombris et rêvant Sous les rainures polychromes Que l’automne arrondit en dômes Funèbres où gémit le vent, Bah! la vie est si courte en somme -Quel sot réveil après quel somme!- Qu’il ne faut plus penser aux morts Que pour les plaindre et pour les oindre De regrets exempts de remords, Car n’allons-nous pas les rejoindre? LXI JEAN RICHEPIN. « Spélicans! » (F. Villon.) RICHEPIN N’est pas le nom d’un turlupin Ni d’un marchand de poudre de perlinpinpin C’est le nom d’un bon bougre et d’un gentil copain. Écoutez: Il blasphème de tous côtés, Au Bourgeois même il dit de sales vérités, Ses marins à l’Opér’Com’ seraient peu cotés. Tout le mal Il le chante d’un ton normal Et c’est, à dire vrai, le plus pire animal. Mais les gueux Combattant, souffrant avec eux Il les aime de quel amour, noble et fougueux! LXII A ARTHUR RIMBAUD I. Mortel, ange et démon, autant dire Rimbaud, Tu mérites la prime place en ce mien livre Bien que tel sot grimaud t’ait traité de ribaud Imberbe et de monstre en herbe et de potache ivre. Les spirales d’encens et les accords de luth Signalent ton entrée au temple de mémoire Et ton nom radieux chantera dans la gloire, Parce que tu m’aimas ainsi qu’il le fallut. Les femmes te verront grand jeune homme très fort, Très beau d’une beauté paysanne et rusée, Très désirable d’une indolence qu’osée! L’histoire t’a sculpté triomphant de la mort Et jusqu’aux purs excès jouissant de la vie, Tes pieds blancs posés sur la de l’Envie! LXIII A ARTHUR RIMBAUD II. SUR UN CROQUIS DE LUI PAR SA SOEUR. En nègre blanc, en sauvage splendidement Civilisé, civilisant négligemment. . . Ah, mort! Vivant plutôt en moi de mille feux D’admiration sainte et de souvenirs feux Mieux que tous les aspects vivants même comment Grandioses! de mille feux brûlant vraiment De bonne foi dans l’amour chaste aux fiers aveux. Poète qui mourus comme tu le voulais, En dehors de ces Paris-Londres moins que laids, Je t’admire en ces traits naïfs de ce croquis, Don précieux à l’ultime postérité Par une main dont l’art naïf nous est acquis, Rimbaud! pax tecum sit, Dominus sit cum te! LXV A MLLE RENÉE ZILCKEN. O Mademoiselle Renée, Fillette exquisement mignonne, Que le bon Dieu toujours vous donne Vie élégante et fortunée. Grandissez dûment bien-aimée Dans la sagesse douce et bonne Sous l’oeil qui sourit et s’étonne De votre famille charmée. Soyez l’espoir et le bonheur De votre père, lui, l’honneur De l’art et de votre famille Et de votre mère, l’honneur Et la grâce d’une famille S’étonnant de tout ce bonheur. La Haye, octobre 1892. LXV A MLLE EVELINE. Eveline, mais c’est Ève En miniature et c’est Tout le charme et tout le rêve Que notre esprit caressait Quand naguère il s’agissait Encore d’enfance brève Qui grandit et grandissait Dans la femme qui s’achève. Mais où va donc mon Sonnet? Vous êtes toute mignonne Et l’âge en fleurs vous couronne. Votre âge gai ne connaît Que l’innocence divine. . . Riez, petite Eveline! LXVI A MLLE LÉONIE R. Vous emplissez d’un bruit gentil, quoique terrible, Ma tête que console un tapage d’enfant, -Et mon coeur qu’il est difficile qu’on console! Vous me rendez la joie et je suis triomphant De moi-même, ce moi-même qui fut horrible Lorsqu’une enfant aussi, criait, méchante et folle Et bonne, au fond, quand j’étais moi-même un enfant Aux yeux vrais, au sang pur comme d’une mouette Qui revient de très loin, ainsi que ce poète. LXVII A MLLE JEANNE VANIER. Par fois dans un local plein de livres, deux hommes Se gourment presque, bien que bons garçons au fond; C’est votre père et moi dont les paroles vont De l’offre à la demande en quels écarts de sommes! Je n’ai pas l’air commode. Il est mal disposé. Choc terrible! Soudain, au fort de la querelle, Petite et fine à la croire surnaturelle, Une enfant apparaît, grands yeux noirs, teint rosé. Elle s’enquête, elle tremble, comme inquiète -Sérieusement trop? Non, -du bruit de tempète Que vont menant ce monsieur chauve et son papa Souriants sur-le-champ, -et voici la paix faite Entre, en un mutuel et franc meâ culpâ, Votre père, éditeur, et moi, votre poète. Paris, 21 avril 1894. LXVIII SUR UN BUSTE DE MOI. Pour mon ami Niederhausern. Ce buste qui me représente Auprès de la postérité Lui montre une face imposante Pleine de quelle gravité! Devant cette tête pesante Du poids tous les jours augmenté D’une pensée, ô pas puissante D’un souci plutôt entêté, Qu’est-ce que vont dire les femmes Et les hommes des temps futurs? « Au fait, on sent, sous ces traits durs Et derrière ces yeux aux flammes Noires, un monsieur malveillant, Mais le sculpteur eut du talent. » LXIX A RAYMOND MAYGRIER « . . . L’histoire véridique De la langouste atmosphérique. » ( L’OEil crevé.) Comme la langouste d’Hervé « Qui portait l’herbe magique, « Sur sa croupe magnétique » Mieux que la langouste d’Hervé, Que ce crustacé controuvé, Vous possédez l’art magique Et même le magnétique. . . Fi d’un crustacé controuvé! Puis, vous êtes graphologue, Et démêleriez, tonnerre! une églogue Dans un grimoire oÙ Nostradamus perdrait son latin. Bon Maygrier, sorcier rose, Magicien blanc sans rien de morose, Dites, prédisez-moi quelque plus sortable destin. LXX A MLLE ADÈLE. Mademouiselle Adèle Vous êtes un modèle: D’ordre et d’autorité Qui m’auriez complété! Mademoiselle Adèle, Vous êtes un modèle De joie et de gaîté Viv’ votre autorité! Vous m’avez dit des choses, Presque le drapeau rose Qu’est le drapeau français, Vous m’avez dit des choses, Presque le drapeau rouge Qu’on voit sur votre bouche. LXXI A Mme MARIE A., POUR SA FÊTE. Le poète n’est pas très riche! Aussi, devant ce frais jardin De bouquets dignes d’un Éden, Se voit-il forcé d’être chiche En ce jour de sainte Marie, Votre fête, et chiche à ce point De ne contribuer, las! point A cette éclosion fleurie De sympathie et d’amitié. Il se contente avec remords De vous offrir, non pas des ors Ni même d’humbles rangs de perles, Mais son petit air pépié, Comme le plus humble des merles. LXXII A RODOLPHE DARZENS Jeune homme élancé Comme un peuplier, Qui donc a pensé Qu’on pût t’oublier Dans ce livre si Vraiment amical? Quel sot réussi, Quel crétin fécal? Jeune homme élancé Vers la vie et vers L’art et les beaux vers, Enfant annoncé Par ta chanson, viens, Entre et sois des miens. LXXIII A HENRI BOSSANNE. Bon imprimeur de la première édition De « Dédicaces » Vous vîntes à Paris dans une intention Des plus cocasses: S’agissait de me voir, de m’interviewer Pour la province, Apprendre ce que pouvait agir et rêver Ce moi si mince. Or il advint qu’au jour où j’eus le cher plaisir De vous connaître J’étais chez moi, rideaux tirés sur la fenêtre, En manches de chemise et chaussons de loisir, Avec deux femmes!!! Et vous: « Ce n’est donc pas CE prince des infâmes! » LXXIV A MAX ROSA. Rosa n’est pas « rosa » la rose, Ni Salvador, peintre en brigands, Ni la belle dame aux longs gants Qu’un tel pronom signe ou suppose, Ni l’un de ces rois de la pose, Señores par trop élégants Ou senhores plus qu’éloquents, Ou « rastas » pour dire la chose. Rosa, c’est le nom d’un ami, Parisien de bonne souche Et Français non point à demi. Il est prompt à prendre la mouche, Mais le chagrin d’autrui le touche: Dear friend, I’m sorry; think of me. LXXV A MLLE A. ROM*** Ce nom, Sedan! me dit de vacances d’enfance, De passages en « diligence » dans un bruit Joyeux de clics-clacs et de vitraille qui fuit Vers un horizon gai qu’on dirait qui s’avance. Ce mot, Sedan! m’évoque, ainsi qu’à tous en France, Une plaine lourde de sang; blême de nuit, Des cris éteints qu’une rumeur de rêve suit, Sur quoi plane très haut comme de l’espérance. Sedan! Sedan! pourtant il sonne encore doux Et frais, non plus pour l’avenir ou la mémoire, Mais bien dans le présent bien vivant, grâce à vous! Il sonne, il brille, le futur nom de victoire: Accent joli, mignon entrain toujours accru Et l’Ardennais qu’est moi presque, en reste féru. LXXVI A A. DUVIGNEAU X TROP FOUGUEUX ADVERSAIRE DE L’ORTHOGRAPHE PHONÉTIQUE. É coi vréman, bon Duvignô, Vau zôci dou ke lé zagnô E meïeur ke le pin con manj. Vou melr’an ce courou zétranj Contr(e) ce tà de brav(e) jan O fon plus bête ke méchan Drapan leur linguistic étic Dan l’ortograf(e) fonétic? Kel ir(e) donc vou zambala? Vizavi de cé zoizola Sufi d’une parol(e) verde. Et pour leur prouvé san déba Kil é dé mo ke n’atin pa Leur sistem(e), dison-leur: . . .! LXXVII A RODOLPHE SALIS. Cabartier miraculeux, Ainsi qu’eût dit le bon Pétrus Aux temps déjà si fabuleux Du romantisme et de ses us; Cabaretier miraculeux Et bonisseur digne d’Ursus, Puis ennemi méticuleux De la sottise et de ses us; Salis qu’on prénomme Rodolphe, Créateur, comme Prométhée! Flot de liquides, tel un golfe! O Maître, nul ne t’est athée, Sauf quelque muffle, lymphe et dartre, En ton domaine de Montmartre. LVXIII A LÉON CLADEL. Tu fus excessif Et je t’en aimais D’un amour plus vif, Plus vif que jamais, Depuis que la mort, Cette vie en mieux, A brisé l’effort De Toi vers les cieux, Vers des cieux voulus Par ta volonté, Des cieux absolus, Toi ressuscité Aux fins, glorieux. D’une vie en mieux. 25 juillet 1892. LXXIX POUR MARIE *** A F.-A. Cazals. Chez nos anciens c’était une bonne coutume Que la dame de nos amis fût célébrée. Je veux donc dire de ma voix la mieux timbrée, Et les tracer du bec de ma meilleure plume, Vos mérites et vos vertus dans l’amertume Douce de vous savoir d’un autre énamourée Mais d’un autre. . .: moi-même -et la tâche sacrée D’exalter et de promouvoir, or je l’assume, La louange de vos yeux qui le surent voir, Celle de votre coeur qui put gagner le sien, Et celle due à votre, hélas! fidélité! Et, consolation! celle du bon vouloir Qui fait que votre main, sûre du respect mien Serre la mienne en lui, sûr de ma loyauté. LXXX A GUSTAVE LEROUGE. La vie est vraiment si stupide que; ma foi! J’ai, devant cette perspective plus que bête, Résolu de n’être absolument qu’un poète Sans plus, et de vieillir ainsi, ne sachant quoi Que ce soit, que d’aimer au hasard devant moi. Aimer pour ne haïr, aimer d’amour honnête Ou non, d’estime ou d’intérêt, en proxénète A moins qu’en martyr, et n’ayant plus d’autre émoi! Lerouge! Et vous? Tout coeur et toute flamme vive, Qu’allez-vous faire en notre exil ainsi qu’il est, Vous, une si belle âme en un monde si laid? Bah! faites comme moi, dussent trouver naïve Votre ample expansion ceux forts que fallait Aimer sans fin ni loi. Et qui m’aime me suive! Broussais, décembre 1891. LXXXI AU COMPAGNON LARTIGUES . Pour Henri Cholin. Vous qui ne connaissez de brigue Que la seule briguedondaine Et n’ourdissez jamais d’intrigue Qu’en l’espoir de quelque fredaine, Un penser d’amour et de haine Pourtant vous hante et vous fatigue Et vous fait plate la bedaine: L’amour du Pauvre, bon Lartigue! L’amour du Pauvre mieux peut-être Que celui’du moderne prêtre Et de l’actuel philanthrope. Si cela c’est être anarchiste Inscrivez-moi sur votre liste. -Et que saute la vieille Europe! Hôpital Broussais, 15 janvier 1893. LXXXII A M. LE DOCTEUR CHAUFTART. Le poète n’est parbleu pas ce que l’on croit. Il n’a que quand il veut toutes les ignorances Sans trop d’âpre verdeur ou de préjugés rances Et parfois même il sent profond et pense droit. Son regard va, cruel et précis comme un doigt Et sa tête, qui sait mûrir les apparences, Taisant soudain ses bruits de peurs et d’espérances, Voit terriblement clair à ce qu’autrui lui doit. Non son coeur, proie intarissable à l’infortune, Mais sa tête, après tout auguste, et coetera, Et dès lors pour beaucoup s’amasse une rancune Qui saura s’assouvir, advienne que pourra. Mais, ô fraîcheur! pour quelques-uns elle recense Et réserve, à tout prix! quelle reconnaissance! LXXXIII A AMANJEAN SUR UN PORTRAIT ENFIN REPOSÉ QU’IL AVAIT FAIT DE MOI. Vous m’avez pris dans un moment de calme familier Où le masque devient comme enfantin comme à nouveau. Tel j’étais, moins la barbe et ce front de tête de veau Vers l’an quarante-huit, bébé rotond, en Montpellier. J’allais dans des Peyroux, tranquillement avec ma bonne, J’y faisais mille et des fortins de sable inexpugnables Et des fossés remplis, mon Dieu, des eaux les moins potables Suivant l’exemple que Gargantua pompier nous donne. J’y voyais passer des processions, des pénitents Et proclamer la République en ces candides temps Où tant d’un tas d’avis n’étaient pas encore inventés. Mais malgré ce souci de nos jours qu’il agite et trouble Et d’autres! au tréfonds de mes moelles encor butées Je demeure assuré, -conforme à votre excellent double. Hôpital Broussais, décembre 1891. LXXXIV A Mme MARIE P. O jeune chevelure blanche Pomponnant gaiement une face Passionnée et perspicace Aux yeux très bons, mais, en revanche, Très méchants, très poing sur la hanche, Pour peu qu’un faquin les agace, Que fin de siècle et fin de race Vous êtes, chevelure blanche, Lorsque vous vous pavanez sous Ce chapeau mousquetaire noir Et qu’il fait plaisant de vous voir Panache fier aux fiers remous, Fleur pompadour -gare, Tircis!- D’une toilette Médicis! LXXXV A CÉSAR C. Vous êtes la douceur elle-même et la paix, Et c’est au nom de quoi, mon ami, je vous aime, Comme étant la douceur et -oui! la paix, moi-même, La paix, comme je veux, la douceur, où je vais! Parfois, c’est vrai, je suis méchant et non mauvais. Je ne suis plus celui que trouble le problème, Je ne suis plus celui qu’envolait le poème, Je ne suis, par instants, que « fais donc ce que fais », Instinctif, et, sinon terrible, près de l’être, Comme vous m’avez vu, puis, comme un mauvais prêtre Affreux d’hypocrisie et vil de faux honneur, Mais ensuite, et de vous, ami, prenant l’exemple, Sérieusement doux et paisible donneur De douceur et de paix dès la porte du temple. LXXXV A BIBI-PURÉE. Bibi-Purée Type épatant Et drôle tant! Quel Dieu te crée Ce chic, pourtant, Qui nous agrée, Pourtant, aussi, Ta gentillesse Notre liesse, Et ton souci, De l’obligeance, Notre gaîté, Ta pauvreté, Ton opulence? LXXXVII A UN P ASSANT. Mon cher enfant que j’ai vu clans ma vie errante, Mon cher enfant, que, mon Dieu, tu me recueillis, Moi-même pauvre ainsi que toi, purs comme lys. Mon cher enfant que j’ai vu dans ma vie errante! Et beau comme notre âme pure et transparente, Mon cher enfant, grande vertu de moi, la rente De mon effort de charité, nous, fleurs de lys! On te dit mort. . . Mort, ou vivant, sois ma mémoire! Et qu’on ne hurle donc plus que c’est de la gloire Que je m’occupe, fou qu’il fallut et qu’il faut. . . Petit! mort ou vivant, qui fis vibrer mes fibres, Quoi qu’en aient dit et dit tels imbéciles noirs, Petit compagnon qui ressuscitas les saints espoirs, Va donc, vivant ou mort, dans les espaces libres. LXXXVIII POUR ROBERTE. A Henri Degron. Seconde âme de mon ami, son autre coeur, Roberte, or, vous voici veuve. . . pour une année, Et je viens avec vous penser à sa langueur A lui loin de vos yeux à vous, sa Destinée En quelque sorte, et très pieusement je viens Et reviens avec vous tristement vous redire Qu’il pleure autant que vous et que, non son martyre (Ce serait blasphémer, car nous sommes chrétiens) Mais son impatience est égale à la vôtre. Et ne faisons donc plus ici le bon apôtre Et parlons franchement d’un chagrin trop réel, Sans rien exagérer puisque, Roberte chère, Il va bien, il vous aime bien et que son ciel C’est de vous revoir comme il est sûr de le faire. LXXXIX AU VICOMTE DE LAUTREC. Ce n’est pas un bonjour tout sec, Mon cher Guy, vicomte Lautrec. Que je vous donne, c’est, avec Un voeu qui ne part pas du bec, Mais un qui vient du coeur vraiment Et ce, sous la foi du serment. . . D’ailleurs vous savez qu’il ne ment, En dépit de la rime en ment. . . -Rime calomniée et trop Méprisée ainsi qu’un sirop Qui sucrerait trop un poison! Et voici ma forte raison: Souvenez-vous de l’hôpital! Vous voyez que c’était fatal. 1er janvier 1893. XC POUR MLLE D. A. Je vous aime trop, Andrée, Au trot comme au galop! Vous êtes mon adorée Au galop tout comme au trot. Andrée, ô je t’aime trop (Bien que trop dans la purée) Et c’est au trot que je bée Après ton jupon salop. Puis chantons-nous la romance Qu’il faut que l’on recommence Comme oiseaux sans feu ni lieu Et prouvons-nous l’espérance, Et la bonne confiance Qu’on se doit au iiom de Dieu. XCI A PH. I Tu me demandes des vers, Ça, c’est gentil comme un coeur. En voici, mais point pervers: Car mon amour, tout vigueur, Tout force et ‘dévouement jusque Au sang mien, tu ne l’ignores Pas, a cessé tout ton brusque Depuis qu’il a vu, sonores, Les rives du sombre bord S’étrécir autour de lui, Sonores cris de mort, Et qu’il t’a vue en l’ennui. De la crainte légitime D’un trépas sans conscience De soi-même. -Aussi ma rime Fleure aujourd’hui d’innocence! Et demain en fleurira. Car notre amour est sacré, Témoin des et (coetera) D’un deuil qui viendra, malgré Tout, et songeons bien, chérie, A ces tristes fins dernières. Hélas! ma pauvre chérie, Songeons à nos fins dernières. Hôpital Broussais, 9 juillet 1893. XCII A LA MÊME. II Oui, soyons-nous poète et muse Mais dans le mode familier, Nous avons passé le millier Des heures jeunes où l’on ruse Pour faire croire aux bonnes gens Dont on est le premier soi-même. Qu’on n’aime en tout ça que l’extrême! Fiers, paradoxaux, exigeants. La vie avec sa vraie outrance A pris soin de nous corriger Du travers de nous rengorger, Ne nous laissant de l’espérance Rien que la simple illusion D’être un couple encore sensible Et ne livrant à notre cible Qu’un but, la résignation! Ce lot est préférable en somme. A des appétits qu’il est bon, Toi, veuve au fait, moi ce barbon, De régler de sorte économe. Profitons, puisqu’il en est temps- De cette sagesse dont rage Qui vient dote notre ménage. Pour faire oeuvre de pénitents? Que non pas! Fîmes-nous des crimes? Pas mal de péchés voilà tout. De ces péchés légers qu’absout Le seul pardon de leurs victimes, Et leurs victimes ce fut nous, De ces victimes sans rancune. Toi, reste encor longtemps ma brune. Toujours la bonne qu’à genoux Invoquent mes instants de doute, De tristesse ou de désespoir, Mon étoile dans le ciel noir, L’auberge fraîche en l ’âpre route. Moi devenu calme -ce n’est Pas malheureux, car tant de frasques, Et de rôles, sous que de masques!- Je suis celui qui ne connaît Et ne chante plus que les choses, Et l’humanité qu’il convient. La vérité seule me tient, Soient ses aspects sombres ou roses. Mes vers épris dorénavant, De la raison mais de la saine Ne déclameront plus en scène. . . Ils vivront dans tout coeur vivant. XCIII A LA MÊME III Ah! d’être heureux puisqu’on le peut, puisque la vie Tumultueuse nous a tué toute envie Autre que d’être calme en un lieu calme enfin! Nous boirons quand nous aurons soif. Quant à la faim, Des repas frugaux mais nourris sauront l’éteindre. Que nous dussions jamais l’un ou bien l’autre atteindre Aux splendeurs, aux sommets, nous en désespérons, En nous aimant plus fort, nous nous consolerons. Les dimanches et jours de fêtes, car tu goûtes Ça, l’on ne verra plus que nous deux sur les routes De Sèvres à Clamart et de Meudon au Pecq, Avec des propos gais, mais retenus au bec. Nous rentrerons vanés, fauchés -l’or embarrasse Parfois -et puis nous dormirons, chair lasse, Après, hein? Si tu veux, des manières à nous. Et je commencerai la fête à tes genoux. Puis sur ton coeur, et nous dormirons sans grand rêve. L’hiver, nous irons au théâtre! je n’en crève Plus de désir, mais toi tu raffoles de ça. Et nous verrons de beaux décors qu’un tel brossa, Et nous applaudirons tel calembour superbe. Puis nous irons coucher, mieux encor que sur l’herbe, Dans le grand lit de châtaignier qu’aura vu tant De fois moi dans le paradis, sage et prudent, Qu’est devenu le tien pendant nos durs passages D’ailleurs c’est ça, restons toujours prudents et sages Quelqu’un nous bénira qui déjà nous bénit. Aimons-nous en époux apaisés dans leur nid. La tendresse n’y perdra rien, tout au contraire -Rien d’exquis que d’être aux yeux des gens soeur et frère! Hôpital Broussais, 12 juillet 1804. XCIV A EDMOND PICARD. Puisqu’il n’est pas permis en ce libre pays Qui pourtant fut la France et prétend encore l’être, De parler librement d’un homme libre et maître De soi, d’un citoyen, d’un artiste, -obéis, Poète, à ton idée, et faisons ébahis! Les sots et les puissants, -même chose peut-être,- En célébrant cet homme, un soldat? Non. Un prêtre? Non! tout cela dans toi, Picard, qui ne trahis Ni ta foi politique (en ce siècle critique Il sied vraiment d’avoir une foi politique). Ni la foi littéraire, artistique qu’il faut Avoir aussi pour consoler l’âme indignée Des choses de la vie encor que résignée Et pour laquelle on meurt aussi, car ce le vaut. Hôpital Broussais, juillet 1893. XCV A FRANCIS POICTEVIN. Toujours mécontent de son oeuvre D’autant plus exquise de flou Et d’amour de l’art dûment fou Où la limace et la couleuvre Ne peuvent rien qu’user leur dent, Et leur bave, n’est-ce pas, presse Littéraire en général. Qu’est-ce Que cet indicible imprudent Qui n’écrit pas pour la publique Moyenne et jamais ne réplique Aux haros que par le halo D’un esprit en bonne fortune, Mystérieux comme la Lune Clair et sinueux comme l’Eau. 18 septembre 1894. XCVI A PH*** Le petit chien est mort. Quel dommage! il était Si gentil! Blanc pur que du jaune tachetait, D’un jaune on eût dit d’or brunissant. Sa gueugueule Et son nénez, roses tous deux, semblaient la seule Chose vivante en lui; car son corps trop dodu Ne rendait pas le mouvement qui semblait dû A cet être qu’un charme spécial décore; Quant à sa queue, elle était bien trop jeune encore Pour rire ou pour pleurer, pour frétiller, enfin, De joie ou de chagrin, ou de soif ou de faim. Il piaulait, jadis miaulait, même Piaillait, tant son cri formait la voix suprême De l’animal dans son innocence, oiseau, chat; Mais du chien proprement, rien qui s’en rapprochât Qu’un grêle, si l’on veut aboiement plus semblable Au chant du colibri dans la forêt d’érable. Il nous léchait, le pauvre aveugle encore un peu, De sa langue imperceptible, quand, d’instinct, comme D’une flèche soudaine, il roula, le chétif être, Ses yeux tournés vers sa maîtresse et vers son maître, Et mourut, nous presque pleurant, tout blancs, tout sots, Ses pattes frêles en l’air, comme les oiseaux. XCVII AU GÉRANT DU MULLER. Vous êtes nancéien et moi je suis messin: Vive donc à jamais cette vieille Lorraine Qui nous vit naître et nous réchauffa dans son sein Et dont, fils pieux, nous baisons le front de reine. Captive, en attendant l’heure où le duc tocsin, Le pur tocsin à la voix terrible et sereine, Apre cri de gorgone et doux chant de sirène, Dictera le devoir messin et nancéien. -En attendant encor, hôte de la grand’ville, Malgré ton délice, ô bon « cru » de Tantonville Et tout ce que Munich vend de nectar trop clair Et tout ce que Dublin et tout ce que Bruxelles Brassent à l’intention de nos escarcelles, L’heure de savourer la bière de Müller. XCVIII A E. EN LUI OFFRANT « MES PRISONS » Je suis prisonnier de tes yeux. Toujours, -et parfois de tes bras. Mais ne plains pas ces embarras Qui ne sont guère qu’ocieux. L’odieux, ô mais, là c’est dur, C’est que mon coeur est en prison ln même temps que ma raison Dans ton amitié, cachot pur! Et bien que trop intelligents, Mes désirs, quoique diligents, S’en ressentent jusqu’à parfois Ressembler à d’affreux courroux. . . Mais tu les mets sous les verroux De ta bonté, coeur, geste et voix. Le 8 mai 1833. XCIX A LÉOPOLD II, ROI DES BELGES. Je vous aime Français et roi je vous respecte. Beaucoup de votre sang circule en moi. Beaucoup Du mien bat en vos veines et le tout Se dit compatriote en langue bien correcte. Vous êtes souverain et je suis un insecte. Citoyen d’une république «à tant le coup » (Comme à St-Cloud!), mouton en grand danger du loup Sous un berger dormeur que se bouger affecte; Votre hôte d’un instant, partout un peu fêté. Parlant de poésie et de pure beauté, Épris de votre si gente et forte Belgique! A peine moi parti, l’émeute fit son cri, Que vous domptâctes d’un clément geste énergique Car vous êtes vraiment un fils du roi Henry! C L’ AIMÉE. Voici des cheveux gris et de la barbe grise. Tu me les demandas en un jour d’enjouement Pour, disais-tu, les encadrer bien gentiment Autour de ce portrait ou ma « grâce » agonise. Pauvre photo! Mais j’y pense, il sera de mise, Quand mes yeux fatigués se seront clos dûment Et que la terre bercera son fils dormant, Il sera de saison alors, cbérie -exquise Attention! -de faire avec ces cheveux, teints A cette barbe, teinte en boucles blondes, brunes Ou telle autre nuance entre tant d’opportunes, Faire, par un coiffeur de choix, sur des fonds peints D’avance, le tombeau, lors pleuré sans astuce Du jeune homme qu’il aurait fallu que je fusse. Hôpital Broussais. 18 septembre 1873. CI AU COMTE DE MONTESQUIOU-FEZENS AC. Le poète infini qui, doublant et triplant Les nuances, sonda jusques à nos scrupules, Crevant les mauvais arguments comme ces bulles De savon qu’il suffit de détruire en soufflant. Le voilà, composant d’un geste sobre et lent, Un bouquet frais cueilli, lors des doux crépuscules Tombant, « dahlia, lis, tulipe et renoncule » Et toutes fleurs au monde et par delà, relent Mystique qu’il fallait pour compléter la fèle Parfumée où le mage exquis nous conviait, Et dont nous jouissions d’un frisson inquiet. J’admire le penseur subtil et l’âpre esthète Des pensers voletant comme chauves-souris, Mais j’aime le fin enchanteur aux sorts fleuris. CII GABRIEL DE YTURRY. Yturry! C’est un nom terrible, Évocation de Pyrénées Prises, reprises, rançonnées Par un chef au visage horrible. OEil de feu sous le sombrero Il se moque un peu du bourreau, Tel le torero du taureau, Balles pleuvent comme d’un crible, Femmes se sauvant, dépeignées, Par quels bras affreux empoignées, Tout voyageur est une cible. . . Ti! c’est le Cavalier exquis Tout à l’ami qu’il a conquis Parmi quelques Amaéguis. CIII A AURÉLIEN SCHOLL. A seize ans, l’âge du bachot épouvantable D’antan, et du bachot bizarre d’aujourd’hui, Comme nous nous passions « Denise » sous la table, En nous disant tout bas: Lis, mon bon, c’est de Lui! A l’Escrime, le seul de nos maîtres sortable, Robert, nous démontrait quelque coup inouï D’audace magnifique ou de ruse admirable Et nous clamions à plein gosier: Ça c’est de Lui! Lui! c’est vous. Et, depuis, par la vie où le lucre, Où le rêve vont nous usant, qu’on aime donc Votre amère sagesse et l’esprit qui la sucre Et la sale et la poivre et, souples, tel le jonc Qui vous fut coutumier au dam de maintes faces Et maints dos, vos mots pleins de grâces et d’audaces. Hôpital Broussais, 28 août 1893. CIV A LÉON DIERX. Dierz le voit. Dierx! dont le nom fait pour la gloire sonne clair Comme une bonne épée en la main d’un héros. Qu’avons-nous de commun, nous, rois avec ce gros De rustres s’en allant en guerre de quel air? Nous, rois de l’infini, du Ciel et de l’Enfer Qu’Héphaistos a vêtus et que délace Éros, Et qui, de tous les dieux, de Corinthe à Paros, Avons fait nos égaux, bronze et marbre, or et fer! Car le poète, enfin vainqueur et hors aux foules, Comme Poseidon met du geste un frein des houles Et règne, tel que Zeus, d’un pli de ses sourcils. Hélas! c’est faux de moi, tige au plus qui fleuronne, Mais, ô vous, calme ennui de splendides soucis, Portez, olympien, le nimbe et la couronne. CV A Mme J ***. En vers libres. Je vous ai promis mon sonnet pour ce soir. En revanche vous m’avez promis une récompense Certes imméritée, et voici que j’y pense. Et depuis lors je vis dans un si doux et vague espoir. Mais que pour moi l’avenir serait noir Si, pendant que je rêve à la bonne bombance Espérée et promise et voici que je panse La blessure que me ferait de ne pas voir De mes yeux presque en pleurs dans cette incertitude Vos yeux sourirent avec plus de mansuétude Que de coutume envers Pauvre et, de plus l’auteur. Et j’ai fait ces vers-ci qu’il fallait que je fisse, Ne vous faisant d’ailleurs pas d’autre sacrifice Que de vous plaire un peu, bien qu’un peu radoteur. CVI BALLADE EN FAVEUR DES DÉNOMMÉS DÉCADENTS ET SYMBOLISTES. A Léon Vanier. Que L’orsque dans tout ce Paris (????) Nous vivons d’orgueil et de dèche. D’alcool encore qu’épris Nous buvons surtout de l’eau fraiche En cassant la croûte un peu sèche. A d’autres fins mets et grands vins Et la beauté jamais revêche! Nous sommes les bons écrivains. Phoebé, quand tous les chats sont gris, Effile d’une pointe rêche Nos corps par la gloire nourris Dont l’enfer, au guet, se pourlèche, Et Poebus nous lança sa flèche, La nuit nous berce en songes vains Sur des lits de noyaux de pêche. Nous sommes les bons écrivains. Beaucoup de beaux esprits ont pris L’enseigne de l’Homme qui bêche, Et Lemerre tient les paris, Plus d’un encor se dépêche Et triche d’entrer par la brèche; Mais Vanier à la fin des fins Seul eut de la chance à la pêche. Nous sommes les bons écrivains. ENVOI Bien que la bourse chez nous pèche, Princes, rions, doux et divins. Quoi que l’on dise ou que l’on prêche. Nous sommes les bons écrivains. CVII BALLADE POUR S’INCITER A L’INSOUCI. A Maurice Barrès. J’ai cette honneur d’avoir des ennemis D’ordre privé, dont je suis trop bien aise Et m’esjouis autant qu’il est permis, Car la vie autrement serait fadaise Et, parlons clair, une bonne foutaise. Or j’en ai moult, non des moins furieux Mais, comme on dit, ardents, chauds comme braise: Mes ennemis sont des gens sérieux. Ils ont passé ma substance au tamis, Argent et tout, fors ma gaîté française Et mon honneur humain qui, j’en frémis, Eussent bien pu déchoir en la fournaise Où leur cuisine excellemment mauvaise Grille et bout, pour quels goûts injurieux? Sottise, Lucre et Haine qui biaise? Mes ennemis sont des gens sérieux. Ils iraient bien jusqu’au crime commis. Satan les guide et son souffle les baise. Prière au ciel d’en garder mes amis. Caïn, certes, était dans leur genèse Et son péché forme leur exégèse. Leur discours va flatteur et captieux: Tel un serpent rampe en un plan de fraise. Mes ennemis sont des gens sérieux. ENVOI Prince des coeurs que rien ne déniaise, Mon coeur tout rond, tout franc, tout glorieux De battre, et d’être, et d’aimer qui te plaise, Mes ennemis sont des gens sérieux. Source: http://www.poesies.net