Poèmes. Par Tristan L'Hermite. (1601-1655) (François L’Hermite, sieur du Soliers, dit Tristan L’Hermite, poète et dramaturge français.) TABLE DES MATIERES. Consolation A Idalie Sur La mort D'Un Parent. La Belle En Deuil. Appréhension D’Un Départ. La Belle Gueuse. Le Promenoir Des Deux Amants. Jalousie. La Négligence Avantageuse. Misère De L'Homme Du Monde. Épitaphe D’Un Petit Chien. La Belle Esclave Maure. Consolation A Idalie Sur La mort D'Un Parent. Si la Mort connaissait le prix de la valeur Ou se laissait surprendre aux plus aimables charmes Sans doute que Daphnis garanti du malheur, En conservant sa vie, eût épargné vos larmes. Mais la Parque sujette à la Fatalité, Ayant les yeux bandés et l'oreille fermée, Ne sait pas désigner les traits de la Beauté, Et n'entend point le bruit que fait la Renommée. Alexandre n'est plus, lui dont Mars fut jaloux, César est dans la tombe aussi bien qu'un infâme : Et la noble Camille aimable comme vous, Est au fond du cercueil ainsi qu'une autre femme. Bien que vous méritiez des devoirs si constants, Et que vous paraissiez si charmante et si sage, On ne vous verra plus avant qu'il soit cent ans, Si ce n'est dans mes vers qui vivront davantage. Par un ordre éternel qu'on voit en l'univers Les plus dignes objets sont frêles comme verre, Et le Ciel embelli de tant d'Astres divers Dérobe tous les jours des Astres à la Terre. Sitôt que notre esprit raisonne tant soit peu En l'Avril de nos ans, en l'âge le plus tendre, Nous rencontrons l'Amour qui met nos cœurs en feu, Puis nous trouvons la mort qui met nos cœurs en cendre. Le Temps qui, sans repos, va d'un pas si léger, Emporte avecque lui toutes les belles choses : C'est pour nous avertir de les bien ménager Et faire des bouquets en la saison des roses. La Belle En Deuil. Que vous avez d'appas, belle Nuit animée ! Que vous nous apportez de merveille et d'amour ! Il faut bien confesser que vous êtes formée Pour donner de l'envie et de la honte au jour. La flamme éclate moins à travers la fumée Que ne font vos beaux yeux sous un si sombre atour, Et de tous les mortels, en ce sacré séjour, Comme un céleste objet vous êtes réclamée. Mais ce n'est point ainsi que ces divinités Qui n'ont plus ni de vœux, ni de solennités Et dont l'autel glacé ne reçoit point de presse, Car vous voyant si belle, on pense à votre abord Que par quelque gageure où Vénus s'intéresse, L'Amour s'est déguisé sous l'habit de la Mort. Appréhension D’Un Départ. On me vient d’avertir que tu t’en vas d’ici, Iris, divin objet dont mon âme est ravie ; Qu’une aïeule est malade et qu’un pieux souci A te rendre auprès d’elle aujourd’hui te convie. Peux-tu bien consentir à me laisser ainsi ? S’il faut que ce départ soit selon ton envie, Comme il est résolu, mon trépas l’est aussi Et le mal de l’absence achèvera ma vie. Quoi, tu ne dis rien dans ces extrémités ? Ah ! par cette froideur mes jours sont limités, Adieu donc, ô beauté d’insensible courage. Puisque ma passion ne t’en peut divertir, Nous ferons, à même heure, un différent voyage, Mon âme est comme toi toute prête à partir La Belle Gueuse. Ô que d'appas en ce visage Plein de jeunesse et de beauté, Qui semble trahir son langage Et démentir sa pauvreté ! Ce rare honneur des orphelines, Couvert de ces mauvais habits, Nous découvre des perles fines Dans une boîte de rubis. Ses yeux sont des saphirs qui brillent, Et ses cheveux qui s'éparpillent Font montre d'un riche trésor. À quoi bon sa triste requête, Si pour faire pleuvoir de l'or, Elle n'a qu'à baisser la tête ! Le Promenoir Des Deux Amants. Auprès de cette grotte sombre Où l’on respire un air si doux, L’onde lutte avec les cailloux, Et la lumière avecque l’ombre. Ces flots lassés de l’exercice Qu’ils ont fait dessus ce gravier, Se reposent dans ce vivier Où mourut autrefois Narcisse. C’est un des miroirs où le Faune Vient voir si son teint cramoisi, Depuis que l’amour l’a saisi, Ne serait point devenu jaune. L’ombre de cette fleur vermeille Et celle de ces joncs pendants Paraissent être là dedans Les songes de l’eau qui sommeille. Les plus aimables influences Qui rajeunissent l’univers, Ont relevé ces tapis verts De fleurs de toutes les nuances. Dans ce bois ni dans ces montagnes Jamais chasseur ne vint encor : Si quelqu’un y sonne du cor, C’est Diane avec ses compagnes. Ce vieux chêne a des marques saintes : Sans doute qui le couperait, Le sang chaud en découlerait, Et l’arbre pousserait des plaintes. Ce rossignol, mélancolique Du souvenir de son malheur, Tâche de charmer sa douleur, Mettant son histoire en musique. Il reprend sa note première Pour chanter, d’un art sans pareil, Sous ce rameau que le soleil A doré d’un trait de lumière. Sur ce frêne deux tourterelles S’entretiennent de leurs tourments, Et font les doux appointements De leurs amoureuses querelles. Un jour, Vénus avec Anchise Parmi ces forts s’allait perdant, Et deux Amours, en l’attendant, Disputaient pour une cerise. Dans toutes ces routes divines, Les nymphes dansent aux chansons, Et donnent la grâce aux buissons De porter des fleurs sans épines. Jamais les vents ni le tonnerre N’ont troublé la paix de ces lieux, Et la complaisance des dieux Y sourit toujours à la terre. Crois mon conseil, chère Climène ; Pour laisser arriver le soir, Je te prie, allons nous asseoir Sur le bord de cette fontaine. N’ois-tu pas soupirer Zéphire, De merveille et d’amour atteint, Voyant des roses sur son teint, Qui ne sont pas de son empire ? Sa bouche, d’odeur toute pleine, A soufflé sur notre chemin, Mêlant un esprit de jasmin À l’ambre de ta douce haleine. Penche la tête sur cette onde Dont le cristal paraît si noir ; Je t’y veux faire apercevoir L’objet le plus charmant du monde. Tu ne dois pas être étonnée Si, vivant sous tes douces lois, J’appelle ces beaux yeux mes rois, Mes astres et ma destinée. Bien que ta froideur soit extrême, Si, dessous l’habit d’un garçon, Tu te voyais de la façon, Tu mourrais d’amour pour toi-même. Vois mille Amours qui se vont prendre Dans les filets de tes cheveux ; Et d’autres qui cachent leurs feux Dessous une si belle cendre. Cette troupe jeune et folâtre Si tu pensais la dépiter, S’irait soudain précipiter Du haut de ces deux monts d’albâtre. Je tremble en voyant ton visage Flotter avecque mes désirs, Tant j’ai de peur que mes soupirs Ne lui fassent faire naufrage. De crainte de cette aventure, Ne commets pas si librement A cet infidèle Élément Tous les trésors de la Nature. Veux-tu par un doux privilège, Me mettre au-dessus des humains ? Fais-moi boire au creux de tes mains, Si l’eau n’en dissout point la neige. Ah ! je n’en puis plus, je me pâme, Mon âme est prête à s’envoler ; Tu viens de me faire avaler La moitié moins d’eau que de flamme. Ta bouche d’un baiser humide Pourrait amortir ce grand feu : De crainte de pécher un peu N’achève pas un homicide. J’aurais plus de bonne fortune Caressé d’un jeune Soleil Que celui qui dans le sommeil Reçut des faveurs de la Lune. Climène, ce baiser m’enivre, Cet autre me rend tout transi. Si je ne meurs de celui-ci, Je ne suis pas digne de vivre. Jalousie. (1638) Telle qu’était Diane, alors qu’imprudemment L’infortuné chasseur la voyait toute nue, Telle dedans un bain Clorinde s’est tenue, N’ayant le corps vêtu que d’un moite élément. Quelque dieu dans ces eaux caché secrètement A vu tous les appas dont la belle est pourvue, Mais s’il n’en avait eu seulement que la vue, Je serais moins jaloux de son contentement. Le traître, l’insolent, n’étant qu’une eau versée, L’a baisée en tous lieux, l’a toujours embrassée ; J’enrage de colère à m’en ressouvenir. Cependant cet objet dont je suis idolâtre Après tous ces excès n’a fait pour le punir Que donner à son onde une couleur d’albâtre. La Négligence Avantageuse. Je surpris l’autre jour la Nymphe que j’adore Ayant sur une jupe un peignoir seulement, Et la voyant ainsi, l’on eût dit proprement Qu’il sortait de son lit une nouvelle Aurore. Ses yeux que le sommeil abandonnait encore, Ses cheveux autour d’elle errant confusément Ne lièrent mon cœur que plus étroitement, Ne firent qu’augmenter le feu qui me dévore. Amour, si mon soleil brûle dès le matin, Je ne puis espérer en mon cruel destin De voir diminuer l’ardeur qui me tourmente. Dieux ! quelle est la beauté qui cause ma langueur ? Plus elle est négligée et plus elle est charmante, Plus son poil est épars, plus il presse mon cœur. Misère De L'Homme Du Monde. Venir à la clarté sans force et sans adresse, Et n’ayant fait long temps que dormir et manger, Souffrir mille rigueurs d’un secours estranger Pour quitter l’ignorance en quittant la foiblesse : Apres, servir long temps une ingratte Maistresse, Qu’on ne peut acquerir, qu’on ne peut obliger ; Ou qui d’un naturel inconstant et leger, Donne fort peu de joye et beaucoup de tristesse. Cabaler dans la Cour ; puis devenu grison, Se retirant du bruit, attendre en sa maison Ce qu’ont nos derniers ans de maux inevitables. C’est l’heureux sort de l’homme. Ô miserable sort ! Tous ces atachemens sont-ils considerables, Pour aimer tant la vie, et craindre tant la mort ? Épitaphe D’Un Petit Chien. Cy gît un chien qui par Nature Savait discerner sagement Durant la Nuit la plus obscure Le Voleur d'avecque l'Amant. Sa discrète fidélité Fit qu'avec beaucoup de tendresse A sa mort il fut regretté Par son Maistre, et par sa Maîtresse La Belle Esclave Maure. Beau monstre de Nature, il est vrai, ton visage Est noir au dernier point, mais beau parfaitement : Et l’Ebène poli qui te sert d’ornement Sur le plus blanc ivoire emporte l’avantage. Ô merveille divine, inconnue à notre âge ! Qu’un objet ténébreux luise si clairement ; Et qu’un charbon éteint, brûle plus vivement Que ceux qui de la flamme entretiennent l’usage ! Entre ces noires mains je mets ma liberté ; Moi qui fus invincible à toute autre Beauté, Une Maure m’embrasse, une Esclave me dompte. Mais cache-toi, Soleil, toi qui viens de ces lieux D’où cet Astre est venu, qui porte pour ta honte La nuit sur son visage, et le jour dans ses yeux. Source: http://www.poesies.net