Premières Poésies. Par Théophile Gautier (1811-1872) TABLE DES MATIERES Le Cavalier Poursuivi. Débauche. Un Vers De Wordsworth. Paris. Élégie IV. Frisson. Justification. Sonnet V. Colère. Pan De Mur. Le Retour. Point De Vue. Déclaration. Nonchaloir. Enfantillage. Sonnet IV. Soleil Couchant. Clémence. Élégie III. Veillée. Élégie II. À mon ami Auguste M. . . Infidélité. Rêve. L’Oiseau Captif. La Basilique. Far-Niente. Les Deux Âges. Le Cavalier Poursuivi. Moi, poète, je vais du couchant à l’aurore. Jules De Saint-Félix. Und hurré! hurré! hop hop hop! Burger. C’est un fort beau cheval: une large poitrine, Des jambes de gazelle, et dans chaque narine Une fauve lueur, La queue échevelée, une crinière folle Qui se déroule au vent comme une banderole Sur le col en sueur; Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise, Qu’on prendrait pour deux trous au mur d’une fournaise Ou pour deux diamants, Des yeux illuminés d’une lumière rouge Comme un soleil dans l’eau, qui frissonne et qui bouge À tous les mouvements; Une croupe arrondie où des glands dorés pendent, Et de souples jarrets dont les muscles se tendent Comme des arcs d’acier; Un ongle plus poli que le jaspe ou l’écaille. Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille, Ô mon noble coursier! Tu danses sur les blés comme une sauterelle, À chacun de tes pieds est attachée une aile, Ton galop, c’est un vol, Et, quand à bonds pressés tu dévores la plaine, L’oiseau reste en arrière, et l’ombre peut à peine Te suivre sur le sol. La bride sur le col, va, marche, à toi l’espace! Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe Comme avec un rival; Va sans crainte; -le monde est grand, la terre est large, Le vent est déjà loin, trop de vapeur le charge, Hurrah! mon bon cheval! Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes arêtes, Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes Avec ton dur sabot; Brise cet horizon qui n’a pas une lieue Et voudrait t’enfermer dans sa muraille bleue Comme on fait d’un pied bot. Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles Hérissant leurs stylets, entortillant leurs mailles, Grands fossés à franchir, Ravins marécageux où le feu follet flambe, Fondrières, rochers, rien n’entrave ta jambe Qui ne sait pas fléchir. Oh! comme les maisons, comme les arbres filent! Oh! comme étrangement sur le ciel ils profilent Leur contour incertain! Essor prodigieux, le sol que ton pied foule Se retire sous toi comme un ruban qu’on roule, Et tout se fait lointain. -Vois là-bas, tout là-bas, cette flèche d’église, Qui pour te regarder lève sa tête grise Par-dessus l’horizon, Te montre au doigt, te nargue, et, comme des reproches, À ton oreille fait tinter ses quatre cloches Et galoper le son. Hop! hop! mon andalous, mon noir, -plus vite encore! Une course pareille à celle de Lénore! Je suis content, c’est bien. Le clocher tout confus derrière un mont se cache, L’oiseau qui te suivait à peine au ciel fait tache, Et je n’entends plus rien. Mais, quoi donc! tu faiblis. -Çà! veux-tu que je teigne Mes éperons en pourpre à ton flanc brun qui saigne? Allons, courage, allons! Car nous sommes suivis, mon brave, d’un Vampire, Je sens, tiède à mon dos, le souffle qu’il aspire, Il est sur nos talons. Que derrière tes pas cette porte se ferme, Et nous sommes sauvés. -Nous touchons presque au terme; Saute, vole, bondis! - Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre D’où s’exhale un parfum de fleurs, de femme et d’ambre, Comme d’un paradis! N’as-tu pas vu son oeil luire à la jalousie? Tout mon bonheur est là, toute ma poésie, Mes souvenirs, ma foi, Tout, avec mon amour; c’est ma pâle créole, Le soleil de mon coeur, mon âme, mon idole, Ma Béatrix à moi. C’en est fait, le voilà, mes prières sont vaines; II m’éteint les regards et m’entr’ouvre les veines De ses ongles de fer, Courbe mon dos et met sur ma tête pendante Une chape de plomb, comme aux damnés du Dante Dans le neuvième enfer. Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidèle, Tu dépasses le vent, le son et l’hirondelle; Mais il court bien mieux, lui! Et pourtant ce coureur, ce n’est pas un arabe, Un anglais de pur sang, -ce n’est qu’un vilain crabe Aux pieds boiteux, -l’ennui. 1826-1832. Débauche. Buvons du grog et cassons-nous les reins. Chanson des marins. Tu as Dieu dans la bouche et dans le coeur Satan. Du Bartas. Je hais plus que la mort cette débauche prude Qui n’ose sortir que de nuit, Et retourne la tête avec inquiétude Tout empourprée au moindre bruit, Et joue à la vertu comme une honnête femme, N’ayant pas la force qu’il faut Pour être hardiment et largement infâme, Pour porter sa honte front haut. Aussi le coeur me lève, à ces sobres orgies Faites dans un salon étroit, Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies Et dont chacun retourne droit; À ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose, Comme le font les boutiquiers, Gens qui savent ôter le galbe à toute chose, Les dandys, avec les banquiers; Ce vice, homme rangé qui ne l’est qu’à ses heures, Qui sort calme d’un mauvais lieu, Comme l’on sortirait des plus chastes demeures Ou de quelque église de Dieu, La cravate nouée et les cheveux en ordre, Le frac boutonné jusqu’au cou, Pas le plus petit pli sur quoi l’on puisse mordre, Rien de débraillé, rien de fou, Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse Au reproche mollir la voix Et dire au père: « Il faut que jeunesse se passe, » Comme l’on disait autrefois. J’aime trente fois mieux une débauche franche, Jetant son masque de satin, Le coude sur la nappe et la main sur la hanche. Criant, buvant jusqu’au matin, Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle, Rose encor des baisers du soir, Qui tord lascivement sa taille souple et molle, Sur tous les genoux va s’asseoir, Et, bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe Au fond du cratère vermeil, Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe, Et ne veut pas qu’on ait sommeil: -C’est une poésie au moins, une palette Où brillent mille tons divers, Un type net et franc, une chose complète, De la couleur! des chants! des vers! Un Vers De Wordsworth. Spires whose silent finger points to heaven. Je n’ai jamais rien lu de Wordsworth, le poète Dont parle lord Byron d’un ton si plein de fiel, Qu’un seul vers; le voici, car je l’ai dans la tête: -Clochers silencieux montrant du doigt le ciel. - Il servait d’épigraphe, et c’était bien étrange, Au chapitre premier d’un roman: -Louisa, - Les douleurs d’une fille, oeuvre toute de fange Qu’un pseudonyme auteur dans L’Ane mort puisa. Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume De lubriques amours, me fit du bien à voir: C’était comme une fleur des champs, comme une plume De colombe, tombée au coeur d’un bourbier noir. Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite, Que Prospéro n’est pas obéi d’Ariel, Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite, Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel. Paris. Das drängt und stösst, das ruscht und klappert Das zischt und quirlt, das zieht und plappert! Das leuchtet, sprüht und stinkt und brennt! Goethe, Faust. Dans la simplicité de mon coeur enfantin, L’oeil fixé sur les cieux, j’enviais le destin De l’oiseau voyageur, du nuage qui passe Et fait tant de chemin, et dans ce large espace Voit les mondes sous lui glisser rapidement, Ainsi qu’un météore aux champs du firmament. Eugène De . . . Hé, Dieu! que de maisons! que de beaux bâtiments! Estienne De Knobelsdorff. Salle de réception du diable. Don Juan, ch. X, st. 81. Quand il voit le soleil, déchirant le nuage, De splendides rayons illuminer sa cage, Et, comme un lion d’or, secouer, dans le bleu Qui se fait à l’entour, sa crinière de feu, L’aigle prisonnier bat avec son aile forte Les lourds barreaux de fer tant qu’il se tue ou sorte. -Mon âme est faite ainsi: dans mon corps en prison, Elle cherche à son vol un plus large horizon; Quand sur elle d’en haut la sainte Poésie Abaisse son regard, de grands désirs saisie, Elle voudrait surgir jusqu’au clair firmament Afin d’y respirer largement, librement, Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues Et les plaines d’azur, régions inconnues, L’air limpide, l’air vierge, où jamais souffle humain Ne passe, où l’ange seul retrouve son chemin; Car elle manque d’air, mon âme, dans ce monde Où la presse en tous sens de son étreinte immonde Une société qui retombe en chaos, Du rouge sur la joue et la gangrène aux os! Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige, De grands rochers à pic, trônes géants où siège, Ayant pour marchepied le vertige et l’effroi, La majesté muette et sombre du grand Roi. Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule Ses mugissements sourds comme des bruits de foule; Le torrent qui bondit entre les rocs qu’il fond, Se tord comme un damné dans l’abîme sans fond, Jette ses forts abois qu’on entend d’une lieue, Et, tout échevelé, semble la pâle queue Du cheval de la mort au livre de saint Jean. Il lui faudrait au soir la lune voyageant, Non sur l’angle des toits, mais sur les cimes grêles Des sapins déployant leurs bras comme des ailes, Les arêtes des pics, et les tours du manoir De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir. -Elle n’a pas cela, mon âme, non pas même L’humble petit coteau, la campagne qu’elle aime, Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers Dont la bise de nuit berce les fronts pliés, La chaumière des bois, poussant en bleus nuages Son filet de fumée à travers les feuillages, El dont le toit moussu porte sur son velours Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours; Le jardin et son puits que festonne une vigne, Où, des choux à propos interrompant la ligne, Se pavane un rosier que votre main sema; Asile calme et vert comme en peint Hobbéma. Où les chuchotements dont est fait le silence Troublent seuls du rêveur la douce somnolence! Non pas même cela: mais la ville aux cent bruits Où, de brouillards noyés, les jours semblent des nuits, Où parmi les toits bleus s’enchevêtre et se cogne Un soleil terne et mort comme l’oeil d’un ivrogne, Des tuyaux hérissant le faîte des maisons Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons, Une fumée ardente et de couleur de rouille Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu’elle souille, Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps, Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans Des montagnards d’Ecosse, et les vieilles églises Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises, Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon Qu’on croirait, à les voir, des côtes de poisson; Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue, Fashionables musqués, gueux à mine incongrue, Grisettes au pied leste, au sourire agaçant, Beaux tilburys dorés comme l’éclair passant, Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues, Comme des nefs dans l’onde, un sillon dans les boues; -De l’or et de la fange. -Incroyable chaos, Babel des nations, mer qui bout sans repos, Chaudière de damnés, cuve immense où fermente, Vendange de la mort, une foule écumante, Haillons troués à jour comme un crible, où le vent Glisse, apportant la fièvre et le trépas souvent, Brocards d’or et d’argent raides de pierreries, Des yeux cernés et bleus, des figures flétries, Du pain dur que l’on mange à la sueur du front, Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond; Perpétuel contraste, éternelle antithèse, Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise, Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà! -Cependant moi, poète et peintre, je vis là. Élégie IV. J’ai peur que votre amour par le temps ne s’efface. Ronsard. Aimée, aimée, hélas! que j’ai grand’peur Qu’un autre amour par cet amour pipeur N’aille gravant pendant ta longue absence Quelque autre amant dedans ta souvenance! Pontus De Tyard, Erreurs amoureuses. Ma charmante, depuis ta visite imprévue Deux mois se sont passés que je ne t’ai pas vue. Deux mois entiers! Sais-tu que c’est bien long, deux mois; Assez pour m’oublier? -J’y songe quelquefois: Pauvre fou que je suis d’avoir placé mon âme Dans la tienne, et risqué sur l’amour d’une femme Ma vie intérieure et mon contentement! Et je dis à part moi: Peut-être en ce moment, Pendant que je suis là, triste, m’occupant d’elle Et lui faisant ces vers, d’un sourire infidèle Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main Qu’on ne livrait qu’à moi, lui dit-elle: « À demain! » J’ai beau me répéter que c’est une chimère, Cette pensée est là, sans cesse plus amère, Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts, M’accompagnant partout comme l’ombre le corps. Car c’est ainsi que vont en ce monde les choses: Il se fait en un jour bien des métamorphoses; L’idole du matin n’est pas celle du soir, Et toute jeune fille est comme son miroir, Qui reçoit chaque image et n’en conserve aucune. -Puis un amour âgé de trois ans importune; C’est presque un mariage; un jour, avec l’ennui Vient la réflexion; l’amour s’en va. -Celui Qui jadis à vos yeux était plus que vous-même, Celui qui le premier vous avait dit: « Je t’aime! » N’est plus pour vous qu’un nom dont le vain souvenir Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir; Ce nom, qui résonnait naguère à votre oreille Aussi doux que la voix du rossignol, n’éveille Au fond de votre coeur, de sa faute confus, Qu’un sentiment cruel du bonheur qu’il n’a plus; Et comme pour deux noms l’âme n’a pas de place, L’ancien est rejeté. Lettre à lettre il s’efface Ainsi que le ci-git d’un tombeau sous les pas De la foule qui chante et ne l’aperçoit pas. -Le coeur qui n’aime plus a si peu de mémoire! On rougit de l’amour dont on se faisait gloire, Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point De dire en le voyant: « Je ne le connais point. » Qu’y faire? Ramener son manteau sur sa plaie, Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie, Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux, Et déchu du bonheur, déshérité des cieux, Incapable à jamais d’un élan grandiose, De toute sa hauteur descendre dans la prose, Comme l’aigle blessé qui, sanglant, sur le sol Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol. Me défiant de moi, malade de l’absence, Ne vivant qu’à demi, voilà ce que je pense. Si tu ne m’aimais plus, oh! ce serait ma mort: Mais tu m’aimes toujours, n’est-ce pas? et j’ai tort! Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille, Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille, Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux, Et, portant ta main blanche à ton front soucieux, Tu te dis en toi-même: « Il ne vient pas! » -tu pleures; Pleurer fait tant de bien! -et, pour tromper tes heures, Tu relis tous ces vers où je me racontais Jusqu’au moindre détail, sans fard, -tel que j’étais, Tel que je ne suis plus et que je voudrais être, Car je serais heureux; mais l’homme n’est pas maître De faire revenir les fraîches passions De l’enfance du coeur, et ces illusions Si pénibles à perdre, et si vite perdues. -L’ange du souvenir, les ailes étendues, Remontant le passé, voltige autour de toi; Il te souffle à l’oreille une phrase de moi, Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose Mes baisers d’autrefois, mes longs baisers d’amant, Pour te les redonner, gardés fidèlement. Frisson. Chauffons-nous, chauffons-nous bien. Béranger. Je déteste le monde et je vis dans mon coeur. Ulric Guttinguer. Un brouillard épais noie L’horizon où tournoie Un nuage blafard, Et le soleil s’efface, Pâle comme la face D’une vieille sans fard; La haute cheminée, Sombre et chaperonnée D’un tourbillon fumeux, Comme un mât de navire, De sa pointe déchire Le bord du ciel brumeux; Sur un ton monotone La bise hurle et tonne Dans le corridor noir: C’est l’hiver, c’est décembre, Il faut garder la chambre Du matin jusqu’au soir. Les fleurs de la gelée Sur la vitre étoilée Courent en rameaux blancs, Et mon chat qui grelotte Se ramasse en pelote Près des tisons croulants. Moi, tout transi, je souffle, À griller ma pantoufle, À rougir mes chenets, Mon feu qui se déploie Et sur la plaque ondoie En bleuâtres filets. Adieu les promenades Sous les fraîches arcades Des verdoyants tilleuls, A travers les prairies, Les bruyères fleuries Et les pâles glaïeuls; Parmi les plaines blondes Où le vent roule en ondes Le seigle déjà mûr, Par les hautes futaies Au long des jeunes haies Et des ruisseaux d’azur! Adieu les églantines Et, moissons enfantines, Les bleuets dans les blés, Les vertes sauterelles Et les pissenlits frêles Sans cesse échevelés! Adieu dans l’herbe haute La grenouille qui saute, Et sous le frais buisson Le lézard qui regarde La cigale criarde Qui sonne sa chanson! Adieu les demoiselles Aux diaphanes ailes, Aux minces corsets d’or, Le papillon qui brille Et que la jeune fille Poursuit comme un trésor; Le soir dans la nacelle Qui penche et qui chancelle Au moindre souffle d’air, Les courses d’une lieue Sur l’immensité bleue Du lac profond et clair; Et puis les danses molles Et les caresses folles Sur les prés de velours, Lorsque la blanche lune Au sein de la nuit brune Jette ses demi-jours! De longtemps l’hirondelle Ne viendra, de son aile Effleurant mes carreaux, Battre la capucine Dont la pourpre dessine Un cadre à mes barreaux. -Pour horizon, la rue Où la foule se rue Avec ses mille cris; Pour soleil, des lanternes Qui de leurs reflets ternes Baignent les pavés gris; Pour musique, la bise Qui se plaint et se brise Dans les arbres mouillés, Les rauques girouettes Qui font des pirouettes Sur leurs axes rouillés. Comment sortir? les roues S’enfoncent dans les boues Presque jusqu’à l’essieu. Du brouillard, de la pluie! L’âme souffre et s’ennuie: Quoi donc faire, mon Dieu? Nous aimer, ma charmante! Jette là cette mante Qui me cache ton cou, Ta belle épaule blanche, Ton corsage, ta hanche, Ton sein dont je suis fou. Sur mes genoux prends place, Livre tes mains de glace À mes baisers de feu, Et laisse voir ta jambe À la braise qui flambe, Qui flambe rouge et bleu. Vois donc le gaz qui danse Et s’agite en cadence, Aux fantasques chansons Que fredonne la sève Dans la bûche qui crève Et retombe en tisons. Mon bijou, mon idole, Comme le temps s’envole Lorsque l’on est ainsi! La voix haute et profonde Qu’au loin jette le monde Ne parvient pas ici. Nos deux âmes jumelles, Ensemble ouvrant les ailes, Planent dans l’infini, Comme deux alouettes Ou comme deux fauvettes Oublieuses du nid. Justification. Vous êtes mal pour moi, vous avez quelque chose. Marion Delorme. Celui que chaque soir votre parole élève, Qui pense avec vous de moitié; Celui dont vous savez le plus intime rêve Et qui vit de votre amitié; Celui que vous avez laissé voir dans votre âme Et s’approcher de votre coeur, Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme A mis d’amour et de bonheur, Quand il n’y croyait plus et n’avait d’autre envie, Las de traîner depuis vingt ans Son boulet de forçat au bagne de la vie, Que de n’y pas finir son temps; -Celui-là ne sera jamais, il vous le jure Sur ce coeur que vous avez fait, Un de ces hommes vils, dont la pensée impure Aux choses basses se complaît. - L’ame que vous avez mariée à la vôtre Pourrait jusque-là s’oublier!. . . -Dans le cloaque infect où le canard se vautre Voit-on s’abattre l’aigle altier? Non! -l’aigle vit tout seul sur la plus haute cime -Le tonnerre rugit en bas, L’avalanche s’écrase et roule dans l’abîme, Le torrent hurle: -il n’entend pas; Immobile, de l’ongle étreignant quelque pierre, Quelque bras de pin foudroyé, Il attache au soleil son grand oeil sans paupière, D’ineffables lueurs noyé. Sonnet V. C’est mon plaisir; chacun querre le sien. P.-L. Jacob, bibliophile. Heureusement que, pour nous consoler de tout cela, il nous reste l’adultère, le tabac de Maryland, et le papel espagnol por cigaritos. Petrus Borel, Le Lycanthrope. Où trouver le bonheur? Méry Et Barthélémy. Qu’est-ce que ce bonheur dont on parle? -L’avare Au fond d’un coffre-fort empile des ducats, Des piastres, des doublons, et plus d’or qu’aux Incas Jadis avec leur sang n’en fit suer Pizarre. Il ne voit rien de plus. -Le farniente, un cigare, Voilà pour l’indolent. -Le songeur ne fait cas Que d’un coin retiré du monde et du fracas, Où l’on puisse à loisir suivre un rêve bizarre. L’ambitieux le met dans un titre à la cour, Le vieux dans le confort, le jeune dans l’amour, -Les uns à pérorer, les autres à se taire. Mais, étant exclusifs, ces gens-là jugent mal; Car le bonheur est fait de trois choses sur terre, Qui sont: -Un beau soleil, une femme, un cheval. 1831. Colère. Amende-toi, vieille au regard hideux, Ou pour ung mot villain en auras deux. (Épistre à la première vieille.) À Montfaucon tout sec puisses-tu pendre, Les yeux mangez de corbeaux charongneux, Les pieds tirez de ces mastins hargneux Qui vont grondant, hérissés de furie, Quand on approche auprès de leur voirie. Pierre Ronsard. Hypocrisie et vice, -oui, c’est bien là le monde: Belles maximes et grands airs Jetés comme un manteau sur le cloaque immonde D’un coeur tout gangrené de vers. Oui, -la religion dont le péché se couvre Pour japper après la vertu; Oui, -le simple dont l’âme à tous les regards s’ouvre, Aux pieds du méchant abattu; La vierge pure en proie aux noires calomnies De courtisanes de bas lieu Qui, vieilles et sans dents et les lèvres jaunies, Osent mentir si près de Dieu. -Sorcières de Macbeth, dignes d’être huées, Serpents armés d’un triple dard, Ulcères ambulants, viles prostituées, Tombeaux badigeonnés de fard, Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places, Elles dont trente carrefours, Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces, Ont vu les publiques amours; Elles dont la jeunesse en débauches passée Couperose et jaspe le teint, Et qui sous une peau détendue et plissée Couvent un brasier mal éteint, D’user tartufement leurs genoux sur les dalles, Leurs pouces sur un chapelet, Et prenant pour voiler leurs antiques scandales La soutane d’un prestolet, De venir sans pudeur noircir une que j’aime Comme l’on n’a jamais aimé, D’un amour pur et saint et qui de Dieu lui-même, Certes, ne peut être blâmé. Pan De Mur. La mousse des vieux jours qui brunit sa surface, Et d’hiver en hiver incrustée à ses flancs, Donne en lettre vivante une date à ses ans. (Harmonies.) ...Qu’il vienne à ma croisée. Petrus Borel. De la maison momie enterrée au Marais Où, du monde cloîtré, jadis je demeurais, L’on a pour perspective une muraille sombre Où des pignons voisins tombe, à grands angles, l’ombre. -À ses flancs dégradés par la pluie et les ans, Pousse dans les gravois l’ortie aux feux cuisants, Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdâtre, La mousse se déploie et fait gercer le plâtre. -Une treille stérile avec ses bras grimpants Jusqu’au premier étage en festonne les pans; Le bleu volubilis dans les fentes s’accroche, La capucine rouge épanouit sa cloche, Et, mariant en l’air leurs tranchantes couleurs, À sa fenêtre font comme un cadre de fleurs: Car elle n’en a qu’une, et sans cesse vous lorgne De son regard unique ainsi que fait un borgne, Allumant aux brasiers du soir, comme autant d’yeux, Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux. -Une caisse d’oeillets, un pot de giroflée Qui laisse choir au vent sa feuille étiolée Et du soleil oblique implore le regard, Une cage d’osier où saute un geai criard, C’est un tableau tout fait qui vaut qu’on l’étudie; Mais il faut pour le rendre une touche hardie, Une palette riche où luise plus d’un ton, Celle de Boulanger ou bien de Bonnington. Le Retour. Je m’en vais promener tantôt parmy la plaine, Tantôt en un village et tantôt en un bois, Et tantôt par les lieux solitaires et cois. Pierre Ronsard. J’ai quitté pour un an la campagne: -le chaume Était jaune; les champs n’avaient plus cet arome Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert, Et l’on sentait déjà comme un frisson d’hiver. -La campagne, c’est bon l’été. -L’on se promène, On marche à travers champs comme le pied vous mène, Se fiant au hasard des sentiers onduleux. À la terre le ciel fait des sourires bleus; La nature est en joie, et la fleur virginale Vous donne le bonjour de sa tête amicale; L’herbe courbe sa pointe où tremble un diamant. Devant vos pieds verdis et mouillés, par moment, Du milieu d’un buisson, d’un arbre ou d’une haie, Part un oiseau caché que votre pas effraie. Un papillon peureux, dans son fantasque vol, Comme un écrin ailé rase, en fuyant, le sol. Une abeille surprise, humide de rosée, Déserte en bourdonnant la fleur demi-brisée. -Plus loin, c’est une source entre les coudriers Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers Éparpille au hasard, comme une chevelure, Les résilles d’argent de son eau fraîche et pure. Des joncs croissent auprès que plie un léger vent; Le blême nénuphar, tel qu’un rideau mouvant, Ondule sur ses flots, où plonge la grenouille Parmi les fruits noyés et les feuilles de rouille, Et dans un tourbillon d’or, de gaze et d’azur, De lumière inondée aux feux d’un soleil pur, Danse la demoiselle avec sa longue queue, De ses ailes de crêpe égratignant l’eau bleue. -À chaque pas qu’on fait la scène change, ainsi Que dans un mélodrame à grand spectacle: -ici, Au fond d’un parc, au bout d’une longue avenue, Un château découpant son profil sur la nue; Là, de rouges sainfoins et de jaunes moissons, Et l’étang qui s’écaille au saut de ses poissons. -À gauche, une colline à la robe zébrée, De tons riches et chauds par le couchant marbrée; À droite, au fond des bois, entre de noirs rochers, Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers; Plus loin, transition de la terre au nuage, Un anneau de lapis fermant le paysage. -Un vrai panorama vivant et bigarré, Par un pinceau divin ardemment coloré, Comme n’en fit jamais jaillir de sa palette, Miroir où l’arc-en-ciel rayonne et se reflète, Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours. -Mais, comme l’on ne peut se promener toujours, On s’asseoit sur un tertre; on dessine une vue, On fait des vers, on lit, ou l’on passe en revue Ses jeunes souvenirs et ses rêves d’amour, Si longtemps caressés et perdus sans retour; On rebâtit sa vie au néant écroulée, On voit ce qu’elle était, ou joyeuse ou troublée, On examine à fond ses plaisirs, ses douleurs, Et souvent la balance est du côte des pleurs. Comme en un palimpseste à travers d’autres signes D’un ancien manuscrit ressuscitent les lignes, Le roman de l’enfance à travers le présent Reparaît tout entier, -calme, pur, innocent, -Idylle de Gessner, conte de Berquin, -rose Et suave peinture où soi-même l’on pose: L’on compare son moi du jour au moi passé, Et pour quelques instants le monde est effacé. -Rien de mieux. -Mais l’hiver, en janvier, quand la neige S’entasse aux toits blanchis, quand la rafale assiège Votre vitre qui tremble et qui frissonne, -à quoi, Mon Dieu, passer le temps? -Il faut se tenir coi, Se bien claquemurer, et, les talons dans l’âtre, Parler chasse et gibier à quelque gentillâtre, Faire un cent de piquet avec monsieur l’abbé, Lire un ancien Mercure, ou, galant Sigisbé, Pour passer au salon, prendre par sa main sèche Une mistress Gryselde ennuyeuse et revêche, Vrai portrait de famille à son cadre échappé, Écu dans d’autres temps d’un autre coin frappé; Courtiser à l’écart une petite niaise Sortant de pension, -toute rouge et tout aise, Qui prend feu dès l’abord au moindre aveu banal Et s’imagine avoir trouvé son idéal; Écouter un dandy, Brummel de la province, Beau papillon manqué qui, pour être plus mince, Barde ses flancs épais d’un corset et d’un busc, Et, comme un vieux blaireau, pue à vingt pas le musc; Et le maire du lieu, docte et rare cervelle, D’un air mystérieux colportant sa nouvelle. -Autant et mieux, ma foi, vaudrait être pendu Que rester enfoui dans ce pays perdu. 1831. Point De Vue. Des petits horizons. . . Sainte-Beuve. Voici ce que je vis. - Labrunie (G. De Nerval) Au premier plan, -un orme au tronc couvert de mousse, Dans la brume hochant sa tête chauve et rousse; -Une mare d’eau sale, où plongent les canards Assourdissant l’écho de leurs cris nasillards; -Quelques rares buissons où pendent des fruits aigres, Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres; -Une vieille maison, dont les murs mal fardés Bâillent de toutes parts, largement lézardés. Au second, -des moulins dressant leurs longues ailes, Et découpant en noir leurs linéaments frêles Comme un fil d’araignée à l’horizon brumeux; Puis, -tout au fond, Paris, Paris sombre et fumeux, Où déjà, points brillants au front des maisons ternes, Luisent comme des yeux des milliers de lanternes, Paris avec ses toits déchiquetés, ses tours Qui ressemblent de loin à des cous de vautours, Et ses clochers aigus à flèche dentelée Comme un peigne mordant la nue échevelée. Déclaration. Mais toujours fust mon opinion telle Que toute amour doict estre mutuelle; Qui son coeur donne, il en merite autant Les loyalles et pudicques amours de Scalion de Virbluneau, à madame de Boufflers. Je vous aime, ô jeune fille! Aussi, lorsque je vous vois, Mon regard de bonheur brille, Aussi tout mon sang pétille Lorsque j’entends votre voix. Douce à mon amour timide, Vous en accueillez l’aveu, Mais sans qu’un rayon humide Argente votre oeil limpide, Lac pur où dort le ciel bleu. Pourquoi cette retenue? Entre nous, rien de caché. Enfant! votre âme ingénue Peut se montrer toute nue Comme Ève avant le péché. C’est un amour sans mélange Que l’amour que j’ai pour vous, Frais comme au coeur la louange, Ardent à toucher un ange, Pur à rendre Dieu jaloux. Nonchaloir. Il vaut mieux être assis que levé, il vaut mieux être couché qu’assis. -Il vaut mieux être mort que couché. Ferideddin Atar. J’aime sur les coussins la vie horizontale. Barthélémy. Pour oublier le reste, et m’oublier moi-même (Ici-bas être heureux c’est oublier), que j’aime, Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir, Sur l’ottomane souple auprès d’elle m’asseoir! -Cela me fait du bien et me repose l’âme. Quel plaisir! -Respirer cet arome de femme, Rester là sans penser et paresseusement Accepter comme il vient le plaisir du moment! -Laisser aller sa vie à la regarder vivre, Dans tous ses mouvements, l’oeil demi-clos, la suivre, Sentir à ses genoux, en nuages soyeux, Onder et folâtrer sa robe aux plis joyeux, Effleurer son bras rond plus blanc qu’un col de cygne, Sa main d’ivoire, aux doigts sveltes et rosés, digne D’un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis Agacer en jouant ses petits pieds tapis À l’ombre du jupon, comme sous la feuillée Deux passereaux mutins à la mine éveillée! Oh! je l’aime d’amour! -De blonds cheveux follets Se dorent sur son col de magiques reflets, À travers ses longs cils, au bord de sa prunelle, Dans la nacre, chatoie une moite étincelle, Et sa bouche mignarde, au parler enfantin, S’ouvre comme une rose aux baisers du matin. Enfantillage. Hanneton, vole, vole, vole. (Ballade des petites filles.) Lorsque la froide pluie enfin s’en est allée Et que le ciel gaîment rouvre son bel oeil bleu, Ennuyé d’être au gîte et de couver le feu, Comme les moineaux francs, je reprends ma volée. À Romainville, -ou bien dans les prés Saint-Gervais, Curieux de savoir si l’aubépine blanche A déjà fait neiger son givre sur la branche, Par l’herbe et la rosée, en pépiant, je vais, Me faisant du bonheur avec la moindre chose: -D’une goutte d’eau claire, où, sous un rayon pur, Se baigne un scarabée au corselet d’azur, D’une abeille en maraude au coeur d’une fleur rose, D’un brin d’herbe où la Vierge a filé son coton. -Mais plus que tout cela j’aime sous les charmilles, Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles Emplir leurs tabliers de pain de hanneton. Sonnet IV. Oh! la paresseuse fille. Sara la Baigneuse. Lorsque je vous dépeins cet amour sans mélange, Cet amour à la fois ardent, grave et jaloux, Que maintenant je porte au fond du coeur pour vous, Et dont je me raillais jadis, ô mon jeune ange, Rien de ce que je dis ne vous paraît étrange, Rien n’allume en vos yeux un éclair de courroux; Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux, Votre paleur nacrée en incarnat se change. Il est vrai, -dans la mienne, en la forçant un peu, Je puis emprisonner votre main blanche et frêle, Et baiser votre front si pur sous la dentelle: Mais -ce n’est pas assez pour un amour de feu; Non, ce n’est pas assez de souffrir qu’on vous aime, Ma belle paresseuse! il faut aimer vous-même. 1831. Soleil Couchant. Notre-Dame, Que c'est beau! Victor Hugo. En passant sur le pont de la Tournelle, un soir, Je me suis arrêté quelques instants pour voir Le soleil se coucher derrière Notre-Dame. Un nuage splendide à l’horizon de flamme, Tel qu’un oiseau géant qui va prendre l’essor, D’un bout du ciel à l’autre ouvrait ses ailes d’or; -Et c’étaient des clartés à baisser la paupière. Les tours au front orné de dentelles de pierre, Le drapeau que le vent fouette, les minarets Qui s’élèvent pareils aux sapins des forêts, Les pignons tailladés que surmontent des anges Aux corps raides et longs, aux figures étranges, D’un fond clair ressortaient en noir: l’Archevêché, Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché, Se dessinait au pied de l’église, dont l’ombre S’allongeait à l’entour mystérieuse et sombre. -Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux D’une maison du quai. -L’air était doux, les eaux Se plaignaient contre l’arche à doux bruit, et la vague De la vieille cité berçait l’image vague; Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas Que la nuit étoilée arrivait à grands pas. Clémence. Ô peu durables fleurs de la beauté mortelle! Philippe Desportes. D’Isabelle l’âme ait paradis. (Epitaphe gothique.) Un monument sur ta cendre chérie Ne pèse pas, Pauvre Clémence, à ton matin flétrie Par le trépas. Tu dors sans faste, au pied de la colline, Au dernier rang, Et sur ta fosse un saule pâle incline Son front pleurant; Ton nom déjà par la nuit et la neige Est effacé Sur le bois noir de la croix qui protège Ton lit glacé. Mais l’amitié qui se souvient, fidèle, Avec des fleurs, Vient, à l’endroit seulement connu d’elle, Verser des pleurs. Élégie III. Soccoreys ojos con agua que el coraçon La demanda. (Chanson espagnole.) Fare thee well. Lord Byron. Elle est morte pour moi, dans la tombe glacée Comme si le trépas l’avait déjà placée; Elle vit cependant, ange exilé des cieux, Vrai rêve de poète, étrange et gracieux; C’est bien elle toujours, elle que j’ai connue Au sortir de l’enfance, à quinze ans, ingénue, Folâtre, insouciante, ignorant sa beauté, S’ignorant elle-même, et jetant de côté, De peur qu’une pensée amère ne s’éveille, Souci du lendemain, souvenir de la veille. Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs Vers les miens s’élever et s’abaisser pensifs!. . . Mais je ne pourrai plus, sous la croisée, entendre De sa voix douce au coeur le son léger et tendre S’échapper de sa lèvre, ainsi qu’un chant divin D’une harpe magique. Hélas! et c’est en vain Qu’en longs transports d’amour, en vifs élans de flamme, J’ai dépensé pour elle et mes jours et mon âme! Veillée. Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel, Je sais presque par coeur l’histoire véritable Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable. (Grandval., Le Vice puni.) Lorsque le lambris craque, ébranlé sourdement, Que de la cheminée il jaillit par moment Des sons surnaturels, qu’avec un bruit étrange Pétillent les tisons entourés d’une frange D’un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits De bizarres lueurs font grimacer les traits, Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles D’autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles? C’est mon plaisir à moi: si, dans un vieux château, J’ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto, Sur les rayons poudreux d’une armoire gothique Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique, Couverte d’ornements, de fantastiques fleurs, Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs, Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades, Légendes de béats guérissant les malades, Les possédés du diable et les pauvres lépreux, Par un signe de croix; chroniques d’anciens preux, Mes yeux dévorent tout; c’est en vain que l’horloge Tinte par douze fois, que le hibou déloge En glapissant, blessé des rayons du flambeau Qui m’éclaire; je lis: sur la table à tombeau, Le long du chandelier, cependant la bougie En larges nappes coule, et la vitre rougie Laisse voir dans le ciel, au bord de l’orient, Le soleil qui se lève avec un front riant. Élégie II. Ingrate. . ., pour t’avoir bien servie. . ., Adorant ta beauté, Je vois bien qu’à la fin tu m’osteras la vie Après la liberté. De Lingendes. . . . Je l’adore et meurs de trop aimer. Philippe Desportes. Je voudrais l’oublier, ou ne pas la connaître. . . Oh, si j’avais pensé que dans mon coeur dût naître Ce feu qui le dévore et qui ne s’éteint pas, Loin d’elle encore à temps j’aurais porté mes pas. . . Mais non, il le fallait; c’était ma destinée! Contre elle vainement dans mon âme indignée Je crie et me révolte; il le fallait. Le soir, À l’ombre des tilleuls elle venait s’asseoir, Je la voyais. Son front candide où ses pensées D’une rougeur pudique arrivent nuancées, Sous l’arc d’un sourcil brun son oeil étincelant, Par un éclair rapide en silence parlant, Et ses propos naïfs, et sa grâce enfantine, Et parfois dans nos jeux sa colère mutine, Tout en elle d’amour et d’espoir m’enivrait. À des songes dorés mon âme se livrait, Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle! De ses affections ombre et miroir fidèle, Je riais, je pleurais, à son rire, à ses pleurs, Lorsqu’elle me contait sa joie ou ses douleurs. Sa vie était la mienne; une espérance folle Me flattait de toucher un jour ce coeur frivole. Mais elle, à tant d’amour qu’elle n’a pas compris, N’a jamais répondu que par le froid mépris, La vague indifférence, et la haine peut-être!. . . Je voudrais l’oublier, ou ne pas la connaître. À mon ami Auguste M. . . For yonder faithless phantom flie To lure thee to thy doom. Goldsmith. C’est, dit-il, d’autant que j’ay veu plusieurs bouteilles qui avoient la robe toute neufve et le verre estoit cassé dedans; et plusieurs pommes desquelles l’écorce estoit vermeille et reluisante dont le dedans estoit mangé de vers et tout pourry. (Le Vagabond.) Par une nuit d’été, quand le ciel est d’azur, Souvent un feu follet sort du marais impur. Le passant qui le voit le prend pour la lumière Qui scintille aux carreaux lointains d’une chaumière; Vers le fanal perfide il s’avance à grands pas, Tout joyeux; et bientôt, ne s’apercevant pas Qu’un abîme est ouvert à ses pieds, il y tombe, Et son corps reste là sans prière et sans tombe. Aux lieux où fut Ghomorre autrefois, et que Dieu En courroux inonda d’un déluge de feu, Sur la grève brûlée, asile frais et sombre, Des orangers touffus s’élèvent en grand nombre, Chargés de fruits riants dont la tunique d’or Ne livre que poussière à la dent qui les mord: Dans ma pensée, ami, je trouve qu’une femme Qui sous de beaux semblants cache une vilaine âme, Pour ceux que sa beauté décevante a séduits, Pareille au feu follet, l’est encore à ces fruits. Infidélité. Bandiera d’ogni vento Conosco que sei tu. (Chanson italienne.) La volonté de l’ingrate est changée. Antoine De Baïf. Voici l’orme qui balance Son ombre sur le sentier; Voici le jeune églantier, Le bois où dort le silence, Le banc de pierre où, le soir, Nous aimions à nous asseoir. Voici la voûte embaumée D’ébéniers et de lilas, Où, lorsque nous étions las, Ensemble, ô ma bien-aimée! Sous des guirlandes de fleurs, Nous laissions fuir les chaleurs. Voici le marais que ride Le saut du poisson d’argent, Dont la grenouille en nageant Trouble le miroir humide; Comme autrefois, les roseaux Baignent leurs pieds dans ses eaux. Comme autrefois, la pervenche, Sur le velours vert des prés Par le printemps diaprés, Aux baisers du soleil penche À moitié rempli de miel Son calice bleu de ciel. Comme autrefois, l’hirondelle Rase, en passant, les donjons, Et le cygne dans les joncs Se joue et lustre son aile; L’air est pur, le gazon doux. . . Rien n’a donc changé que vous. Rêve. Et nous voulons mourir quand le rêve finit. Al. Guiraud. Toute la nuit je ne pense qu’en celle Qui ha le cors plus gent qu’une pucelle De quatorze ans. Maître Clément Marot. Voici ce que j’ai vu naguère en mon sommeil: Le couchant enflammait à l’horizon vermeil Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades D’un bois profond, au bruit du vent et des cascades, Aux chansons des oiseaux, j’allais, foulant des fleurs Qu’un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs. Soudain des pas légers froissent l’herbe; une femme, Que j’aime dès longtemps du profond de mon âme, Comme une jeune fée accourt vers moi; ses yeux À travers ses longs cils luisent de plus de feux Que les astres du ciel; et sur la verte mousse À mes lèvres d’amant livrant une main douce, Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras Me dit, le front brûlant et rouge d’embarras, Ce mot mystérieux qui jamais ne s’achève. . . Ô nuit trompeuse! Hélas! pourquoi n’est-ce qu’un rêve? L’Oiseau Captif. Car quand il pleut et le soleil des cieux Ne reluit point, tout homme est soucieux. Clément Marot. .........Yet shall reascend Self raised, and repossess its native seat. Lord Byron. Depuis de si longs jours prisonnier, tu t’ennuies, Pauvre oiseau, de ne voir qu’intarissables pluies De filets gris rayant un ciel noir et brumeux, Que toits aigus baignés de nuages fumeux. Aux gémissements sourds du vent d’hiver qui passe Promenant la tourmente au milieu de l’espace, Tu n’oses plus chanter; mais vienne le printemps Avec son soleil d’or aux rayons éclatants, Qui d’un regard bleuit l’émail du ciel limpide, Ramène d’outre-mer l’hirondelle rapide Et jette sur les bois son manteau velouté, Alors tu reprendras ta voix et ta gaîté; Et si, toujours constant à ta douleur austère, Tu regrettais encor la forêt solitaire, L’orme du grand chemin, le rocher, le buisson, La campagne que dore une jaune moisson, La rivière, le lac aux ondes transparentes, Que plissent en passant les brises odorantes, Je t’abandonnerais à ton joyeux essor. Tous les deux cependant nous avons même sort, Mon âme est comme toi: de sa cage mortelle Elle s’ennuie, hélas! et souffre, et bat de l’aile; Elle voudrait planer dans l’océan du ciel, Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel, S’enivrer d’infini, d’amour et de lumière, Et remonter enfin à la cause première. Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison, Quelle main à son vol livrera l’horizon? La Basilique. « The pillared arches were over their head, And beneath their feet were the bones of the dead. » (-The Lay of the Last Minstrel.) « On voit des figures de chevaliers à genoux sur un tombeau, les mains jointes... les arcades obscures de l’église couvrent de leurs ombres ceux qui reposent. » -Goerres. Il est une basilique Aux murs moussus et noircis, Du vieux temps noble relique, Où l’âme mélancolique Flotte en pensers indécis. Des losanges de plomb ceignent Les vitraux coloriés, Où les feux du soleil teignent Les reflets errants qui baignent Les plafonds armoriés. Cent colonnes découpées Par de bizarres ciseaux, Comme des faisceaux d’épées Au long de la nef groupées, Portent les sveltes arceaux. La fantastique arabesque Courbe ses légers dessins Autour du trèfle moresque, De l’arcade gigantesque Et de la niche des saints. Dans leurs armes féodales, Vidames et chevaliers Sont là, couchés sur les dalles Des chapelles sépulcrales, Ou debout près des piliers. Des escaliers en dentelles Montent avec cent détours Aux voûtes hautes et frêles, Mais fortes comme les ailes Des aigles ou des vautours. Sur l’autel, riche merveille, Ainsi qu’une étoile d’or, Reluit la lampe qui veille, La lampe qui ne s’éveille Qu’au moment où tout s’endort. Que la prière est fervente Sous ces voûtes, lorsqu’en feu Le ciel éclate, qu’il vente, Et qu’en proie à l’épouvante, Dans chaque éclair on voit Dieu; Ou qu’à l’autel de Marie, À genoux sur le pavé, Pour une vierge chérie Qu’un mal cruel a flétrie, En pleurant l’on dit: Ave! Mais chaque jour qui s’écoule Ébranle ce vieux vaisseau; Déjà plus d’un mur s’écroule, Et plus d’une pierre roule, Large fragment d’un arceau. Dans la grande tour, la cloche Craint de sonner l’Angelus. Partout le lierre s’accroche, Hélas! et le jour approche Où je ne vous dirai plus: II est une basilique Aux murs moussus et noircis, Du vieux temps noble relique, Où l’âme mélancolique Flotte en pensers indécis. Far-Niente. Quant à son temps bien le sut disposer: Deux parts en fit, dont il souloit passer L’une à dormir et l’autre à ne rien faire. Jean De La Fontaine. Quand je n’ai rien à faire, et qu’à peine un nuage Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage, J’aime à m’écouter vivre, et, libre de soucis, Loin des chemins poudreux, à demeurer assis Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse, Au bord des bois touffus où la chaleur s’émousse. Là, pour tuer le temps, j’observe la fourmi Qui, pensant au retour de l’hiver ennemi, Pour son grenier dérobe un grain d’orge à la gerbe, Le puceron qui grimpe et se pende au brin d’herbe, La chenille traînant ses anneaux veloutés, La limace baveuse aux sillons argentés, Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole. Ensuite je regarde, amusement frivole, La lumière brisant dans chacun de mes cils, Palissade opposée à ses rayons subtils, Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte En l’air, comme sur l’onde un vaisseau sans pilote; Et lorsque je suis las je me laisse endormir, Au murmure de l’eau qu’un caillou fait gémir, Ou j’écoute chanter près de moi la fauvette, Et là-haut dans l’azur gazouiller l’alouette. Les Deux Âges. La petite fille est devenue jeune fille. Victor Hugo. Ce n’était, l’an passé, qu’une enfant blanche et blonde Dont l’oeil bleu, transparent et calme comme l’onde Du lac qui réfléchit le ciel riant d’été, N’exprimait que bonheur et naïve gaîté. Que j’aimais dans le parc la voir sur la pelouse Parmi ses jeunes soeurs courir, voler, jalouse D’arriver la première! Avec grâce les vents Berçaient de ses cheveux les longs anneaux mouvants; Son écharpe d’azur se jouait autour d’elle Par la course agitée, et, souvent infidèle, Trahissait une épaule au contour gracieux, Un sein déjà gonflé, trésor mystérieux, Un col éblouissant de fraîcheur, dont l’albâtre Sous la peau laisse voir une veine bleuâtre. -Dans son petit jardin que j’aimais à la voir À grand’peine portant un léger arrosoir, Distribuer en pluie, à ses fleurs desséchées Par la chaleur du jour, et vers le sol penchées, Une eau douce et limpide; à ses oiseaux ravis, Des tiges de plantain, des grains de chènevis!. . . C’est une jeune fille à présent blanche et blonde, La même; mais l’oeil bleu, jadis pur comme l’onde Du lac qui réfléchit le ciel riant d’été, N’exprime plus bonheur et naïve gaîté. Source: http://www.poesies.net