Nouvelles. Par Théophile Gautier. (1811-1872) TABLE DES MATIERES La Chaîne D'Or. L'Ame De La Maison. I II III IV V VI VII Une Visite Nocturne. Le Petit Chien De La Marquise. I Le lendemain du souper. II Le Bichon Fanfreluche. III Un pastel de Latour. IV Pompadour. V Pourparler. VI La Ruelle D’Éliante. VII VIII Perplexité. IX Le Faux Fanfreluche. Annexe. De L'Obésité En Littérature. La Chaîne D’Or. Ou L’Amant Partagé. Plangon la Milésienne fut en son temps une des femmes les plus à la mode d’Athènes. Il n’était bruit que d’elle dans la ville ; pontifes, archontes, généraux, satrapes, petits-maîtres, jeunes patriciens, fils de famille, tout le monde en raffolait. Sa beauté, semblable à celle d’Hélène aimée de Pâris, excitait l’admiration et les désirs des vieillards moroses et regretteurs du temps passé. En effet, rien n’était plus beau que Plangon, et je ne sais pourquoi Vénus, qui fut jalouse de Psyché, ne l’a pas été de notre Milésienne. Peut-être les nombreuses couronnes de roses et de tilleul, les sacrifices de colombes et de moineaux, les libations de vin de Crète offerts par Plangon à la coquette déesse, ont-ils détourné son courroux et suspendu sa vengeance ; toujours est-il que personne n’eut de plus heureuses amours que Plangon la Milésienne, surnommée Pasiphile. Le ciseau de Cléomène ou le pinceau d’Apelles, fils d’Euphranor, pourraient seuls donner une idée de l’exquise perfection des formes de Plangon. Qui dira la belle ligne ovale de son visage, son front bas et poli comme l’ivoire, son nez droit, sa bouche ronde et petite, son menton bombé, ses joues aux pommettes aplaties, ses yeux aux coins allongés qui brillaient comme deux astres jumeaux entre deux étroites paupières, sous un sourcil délicatement effilé à ses pointes ? À quoi comparer les ondes crespelées de ses cheveux, si ce n’est à l’or, roi des métaux, et au soleil, à l’heure où le poitrail de ses coursiers plonge déjà dans l’humide litière de l’Océan ? Quelle mortelle eut jamais des pieds aussi parfaits ? Thétis elle-même, à qui le vieux Mélésigène a donné l’épithète des pieds d’argent, ne pourrait soutenir la comparaison pour la petitesse et la blancheur. Ses bras étaient ronds et purs comme ceux d’Hébé, la déesse aux bras de neige ; la coupe dans laquelle Hébé sert l’ambroisie aux dieux avait servi de moule pour sa gorge, et les mains si vantées de l’Aurore ressemblaient, à côté des siennes, aux mains de quelque esclave employée à des travaux pénibles. Après cette description, vous ne serez pas surpris que le seuil de Plangon fût plus adoré qu’un autel de la grande déesse ; toutes les nuits des amants plaintifs venaient huiler les jambages de la porte et les degrés de marbre avec les essences et les parfums les plus précieux ; ce n’étaient que guirlandes et couronnes tressées de bandelettes, rouleaux de papyrus et tablettes de cire avec des distiques, des élégies et des épigrammes. Il fallait tous les matins déblayer la porte pour l’ouvrir, comme l’on fait aux régions de la Scythie, quand la neige tombée la nuit a obstrué le seuil des maisons. Plangon, dans toute cette foule, prenait les plus riches et les plus beaux, les plus beaux de préférence. Un archonte durait huit jours, un grand pontife quinze jours ; il fallait être roi, satrape ou tyran pour aller jusqu’au bout du mois. Leur fortune bue, elle les faisait jeter dehors par les épaules, aussi dénudés et mal en point que des philosophes cyniques ; car Plangon, nous avons oublié de le dire, n’était ni une noble et chaste matrone, ni une jeune vierge dansant la bibase3 aux fêtes de Diane, mais tout simplement une esclave affranchie exerçant le métier d’hétaïre. Depuis quelque temps Plangon paraissait moins dans les théories, les fêtes publiques et les promenades. Elle ne se livrait pas à la ruine des satrapes avec le même acharnement, et les dariques de Pharnabaze, d’Artaban et de Tissaphernes s’étonnaient de rester dans les coffres de leurs maîtres. Plangon ne sortait plus que pour aller au bain, en litière fermée, soigneusement voilée, comme une honnête femme ; Plangon n’allait plus souper chez les jeunes débauchés et chanter des hymnes à Bacchus, le père de Joie, en s’accompagnant sur la lyre. Elle avait récemment refusé une invitation d’Alcibiade. L’alarme se répandait parmi les merveilleux d’Athènes. Quoi ! Plangon, la belle 3 Sorte de danse bachique, chez les Spartiates. Plangon, notre amour, notre idole, la reine des orgies ; Plangon qui danse si bien au son des crotales, et qui tord ses flancs lascifs avec tant de grâce et de volupté sous le feu des lampes de fête ; Plangon, au sourire étincelant, à la repartie brusque et mordante ; l’oeil, la fleur, la perle des bonnes filles ; Plangon de Milet, Plangon se range, n’a plus que trois amants à la fois, reste chez elle et devient vertueuse comme une femme laide ! Par Hercule ! c’est étrange, et voilà qui déroute toutes les conjectures ! Qui donnera le ton ? qui décidera de la mode ? Dieux immortels ! qui pourra jamais remplacer Plangon la jeune, Plangon la folle, Plangon la charmante ? Les beaux seigneurs d’Athènes se disaient cela en se promenant le long des Propylées, ou accoudés nonchalamment sur la balustrade de marbre de l’Acropole. Ce qui vous étonne, mes beaux seigneurs athéniens, mes précieux satrapes à la barbe frisée, est une chose toute simple ; c’est que vous ennuyez Plangon qui vous amuse ; elle est lasse de vous donner de l’amour et de la joie pour de l’or ; elle perd trop au marché ; Plangon ne veut plus de vous. Quand vous lui apporteriez les dariques et les talents à pleins boisseaux, sa porte serait sourde à vos supplications. Alcibiade, Axiochus, Callimaque, les plus élégants, les plus renommés de la ville, n’y feraient que blanchir. Si vous voulez des courtisanes, allez chez Archenassa, chez Flore ou chez Lamie. Plangon n’est plus une courtisane ; elle est amoureuse. « Amoureuse ! Mais de qui ? Nous le saurions ; nous sommes toujours informés huit jours d’avance de l’état du coeur de ces dames. N’avons-nous pas la tête sur tous les oreillers, les coudes sur toutes les tables ? » Mes chers seigneurs, ce n’est aucun de vous qu’elle aime, soyez-en sûrs ; elle vous connaît trop pour cela. Ce n’est pas vous, Cléon le dissipateur ; elle sait bien que vous n’avez de goût que pour les chiens de Laconie, les parasites, les joueurs de flûte, les eunuques, les nains et les perroquets des Indes ; ni vous, Hipparque, qui ne savez parler d’autre chose que de votre quadrige de chevaux blancs et des prix remportés par vos cochers aux jeux Olympiques ; Plangon se plaît fort peu à tous ces détails d’écurie qui vous charment si fort. Ce n’est pas vous non plus, Thrasylle l’efféminé ; la peinture dont vous vous teignez les sourcils, le fard qui vous plâtre les joues, l’huile et les essences dont vous vous inondez impitoyablement, tous ces onguents, toutes ces pommades qui font douter si votre figure est un ulcère ou une face humaine, ravissent médiocrement Plangon : elle n’est guère sensible à tous vos raffinements d’élégance, et c’est en vain que pour lui plaire vous semez votre barbe blonde de poudre d’or et de paillettes, que vous laissez démesurément pousser vos ongles, et que vous faites traîner jusqu’à terre les manches de votre robe à la persique. Ce n’est pas Timandre, le patrice à tournure de portefaix, ni Glaucion l’imbécile, qui ont ravi le coeur de Plangon. Aimables représentants de l’élégance et de l’atticisme d’Athènes, jeunes victorieux, charmants triomphateurs, je vous le jure, jamais vous n’avez été aimés de Plangon, et je vous certifie en outre que son amant n’est pas un athlète, un nain bossu, un philosophe ou un nègre, comme veut l’insinuer Axiochus. Je comprends qu’il est douloureux de voir la plus belle fille d’Athènes vivre dans la retraite comme une vierge qui se prépare à l’initiation des mystères d’Éleusis, et qu’il est ennuyeux pour vous de ne plus aller dans cette maison, où vous passiez le temps d’une manière si agréable en jouant aux dés, aux osselets, en pariant l’un contre l’autre vos singes, vos maîtresses et vos maisons de campagne, vos grammairiens et vos poètes. Il était charmant de voir danser les sveltes Africaines avec leurs grêles cymbales, d’entendre un jeune esclave jouant de la flûte à deux tuyaux sur le mode ionien, couronnés de lierre, renversés mollement sur des lits à pieds d’ivoire, tout en buvant à petits coups du vin de Chypre rafraîchi dans la neige de l’Hymette(1). Il plaît à Plangon la Milésienne de n’être plus une femme à la mode, elle a résolu de vivre un peu pour son compte ; elle veut être gaie ou triste, debout ou couchée selon sa fantaisie. Elle ne vous a que trop donné de sa vie. Si elle pouvait vous reprendre les sourires, les bons mots, les oeillades, les baisers qu’elle vous a prodigués, l’insouciante hétaïre, elle le ferait ; l’éclat de ses yeux, la blancheur de ses épaules, la rondeur de ses bras, ce sujet ordinaire de vos conversations, que ne donnerait- elle pas pour en effacer le souvenir de votre mémoire ! comme ardemment elle a désiré vous être inconnue ! qu’elle a envié le sort de ces pauvres filles obscures qui fleurissent timidement à l’ombre de leurs mères ! Plaignez-la, c’est son premier amour. Dès ce jour-là elle a compris la virginité et la pudeur. Elle a renvoyé Pharnabaze, le grand satrape, quoiqu’elle ne lui eût encore dévoré qu’une province, et refusé tout net Cléarchus, un beau jeune homme qui venait d’hériter. Toute la fashion athénienne est révoltée de cette vertu ignoble et monstrueuse. Axiochus demande ce que vont devenir les fils de famille et comment ils s’y prendront pour se ruiner : Alcibiade veut mettre le feu à la maison et enlever Plangon de vive force au dragon égoïste qui la garde pour lui seul, prétention exorbitante ; Cléon appelle la colère de Vénus Pandémos sur son infidèle prêtresse ; Thrasylle est si désespéré qu’il ne se fait plus friser que deux fois par jour. (1) Montagne au sud d’Athènes. L’amant de Plangon est un jeune enfant si beau qu’on le prendrait pour Hyacinthe, l’ami d’Apollon : une grâce divine accompagne tous ses mouvements, comme le son d’une lyre ; ses cheveux noirs et bouclés roulent en ondes luisantes sur ses épaules lustrées et blanches comme le marbre de Paros, et pendent au long de sa charmante figure, pareils à des grappes de raisins mûrs ; une robe du plus fin lin s’arrange autour de sa taille en plis souples et légers ; des bandelettes blanches, tramées de fil d’or, montent en se croisant autour de ses jambes rondes et polies, si belles, que Diane, la svelte chasseresse, les eût jalousées ; le pouce de son pied, légèrement écarté des autres doigts, rappelle les pieds d’ivoire des dieux, qui n’ont jamais foulé que l’azur du ciel ou la laine floconneuse des nuages. Il est accoudé sur le dos du fauteuil de Plangon. Plangon est à sa toilette ; des esclaves moresques passent dans sa chevelure des peignes de buis finement denticulés, tandis que de jeunes enfants agenouillés lui polissent les talons avec de la pierre ponce, et brillantent ses ongles en les frottant à la dent de loup ; une draperie de laine blanche, jetée négligemment sur son beau corps, boit les dernières perles que la naïade du bain a laissées suspendues à ses bras. Des boîtes d’or, des coupes et des fioles d’argent ciselées par Callimaque et Myron, posées sur des tables de porphyre africain, contiennent tous les ustensiles nécessaires à sa toilette : les odeurs, les essences, les pommades, les fers à friser, les épingles, les poudres à épiler et les petits ciseaux d’or. Au milieu de la salle, un dauphin de bronze, chevauché par un cupidon, souffle à travers ses narines barbelées deux jets, l’un d’eau froide, l’autre d’eau chaude, dans deux bassins d’albâtre oriental, où les femmes de service vont alternativement tremper leurs blondes éponges. Par les fenêtres, dont un léger zéphyr fait voltiger les rideaux de pourpre, on aperçoit un ciel d’un bleu lapis et les cimes des grands lauriers roses qui sont plantés au pied de la muraille. Plangon, malgré les observations timides de ses femmes, au risque de renverser de fond en comble l’édifice déjà avancé de sa coiffure, se détourne pour embrasser l’enfant. C’est un groupe d’une grâce adorable, et qui appelle le ciseau du sculpteur. Hélas ! hélas ! Plangon la belle, votre bonheur ne doit pas durer ; vous croyez donc que vos amies Archenassa, Thaïs, Flora et les autres souffriront que vous soyez heureuse en dépit d’elles ? Vous vous trompez, Plangon ; cet enfant que vous voudriez dérober à tous les regards et que vous tenez prisonnier dans votre amour, on fera tous les efforts possibles pour vous l’enlever. Par le Styx ! c’est insolent à vous, Plangon, d’avoir voulu être heureuse à votre manière et de donner à la ville le scandale d’une passion vraie. Un esclave soulevant une portière de tapisserie s’avance timidement vers Plangon et lui chuchote à l’oreille que Lamie et Archenassa viennent lui rendre visite, et qu’il ne les précède que de quelques pas. « Va-t’en, ami, dit Plangon à l’enfant ; je ne veux pas que ces femmes te voient ; je ne veux pas qu’on me vole rien de ta beauté, même la vue ; je souffre horriblement quand une femme te regarde. » L’enfant obéit ; mais cependant il ne se retira pas si vite que Lamie, qui entrait au même moment avec Archenassa, lançant de côté son coup d’oeil venimeux, n’eût le temps de le voir et de le reconnaître. « Eh ! bonjour, ma belle colombe ; et cette chère santé, comment la menons-nous ? Mais vous avez l’air parfaitement bien portante ; qui donc disait que vous aviez fait une maladie qui vous avait défigurée, et que vous n’osiez plus sortir, tant vous étiez devenue laide ? dit Lamie en embrassant Plangon avec des démonstrations de joie exagérée. -C’est Thrasylle qui a dit cela, fit Archenassa, et je vous engage à le punir en le rendant encore plus amoureux de vous qu’il ne l’est, et en ne lui accordant jamais la moindre faveur. Mais que vais-je vous dire ? vous vivez dans la solitude comme un sage qui cherche le système du monde. Vous ne vous souciez plus des choses de la terre. -Qui aurait dit que Plangon devînt jamais philosophe ? -Oh ! oh ! cela ne nous empêche guère de sacrifier à l’Amour et aux Grâces. Notre philosophie n’a pas de barbe, n’est-ce pas, Plangon ? Et je viens de l’apercevoir qui se dérobait par cette porte sous la forme d’un joli garçon. C’était, si je ne me trompe, Ctésias de Colophon. Tu sais ce que je veux dire, Lamie, l’amant de Bacchide de Samos ». Plangon changea de couleur, s’appuya sur le dos de sa chaise d’ivoire, et s’évanouit. Les deux amies se retirèrent en riant, satisfaites d’avoir laissé tomber dans le bonheur de Plangon un caillou qui en troublait pour longtemps la claire surface. Aux cris des femmes éplorées et qui se hâtaient autour de leur maîtresse, Ctésias rentra dans la chambre, et son étonnement fut grand de trouver évanouie une femme qu’il venait de laisser souriante et joyeuse ; il baigna ses tempes d’eau froide, lui frappa dans la paume des mains, lui brûla sous le nez une plume de faisan, et parvint enfin à lui faire ouvrir les yeux. Mais, aussitôt qu’elle l’aperçut, elle s’écria avec un geste de dégoût : « Va-t’en, misérable, va-t’en, et que je ne te revoie jamais ! » Ctésias, surpris au dernier point de si dures paroles, ne sachant à quoi les attribuer, se jeta à ses pieds, et, tenant ses genoux embrassés, lui demanda en quoi il avait pu lui déplaire. Plangon, dont le visage de pâle était devenu pourpre et dont les lèvres tremblaient de colère, se dégagea de l’étreinte passionnée de son amant, et lui répéta la cruelle injonction. Voyant que Ctésias, abîmé dans sa douleur, ne changeait pas de posture et restait affaissé sur ses genoux, elle fit approcher deux esclaves scythes, colosses à cheveux roux et à prunelles glauques, et avec un geste impérieux : « Jetez-moi, dit-elle, cet homme à la porte. » Les deux géants soulevèrent l’enfant sur leurs bras velus comme si c’eût été une plume, le portèrent par des couloirs obscurs jusqu’à l’enceinte extérieure, puis ils le posèrent délicatement sur ses pieds ; et quand Ctésias se retourna, il se trouva nez à nez avec une belle porte de cèdre semée de clous d’airain fort proprement taillés en pointe de diamant, et disposés de manière à former des symétries et des dessins. L’étonnement de Ctésias avait fait place à la rage la plus violente ; il se lança contre la porte comme un fou ou comme une bête fauve ; mais il aurait fallu un bélier pour l’enfoncer, et sa blanche et délicate épaule, que faisait rougir un baiser de femme un peu trop ardemment appliqué, fut bien vite meurtrie par les clous à six facettes et la dureté du cèdre ; force lui fut de renoncer à sa tentative. La conduite de Plangon lui paraissait monstrueuse, et l’avait exaspéré au point qu’il poussait des rugissements comme une panthère blessée, et s’arrachait avec ses mains meurtries de grandes poignées de cheveux. Pleurez, Cupidon et Vénus ! Enfin, dans le dernier paroxysme de la rage, il ramassa des cailloux et les jeta contre la maison de l’hétaïre, les dirigeant surtout vers les ouvertures des fenêtres, en promettant en lui-même cent vaches noires aux dieux infernaux, si l’une de ces pierres rencontrait la tempe de Plangon. Antéros avait traversé d’outre en outre son coeur avec une de ses flèches de plomb, et il haïssait plus que la mort celle qu’il avait tant aimée : effet ordinaire de l’injustice dans les coeurs généreux. Cependant, voyant que la maison restait impassible et muette, et que les passants, étonnés de ces extravagances, commençaient à s’attrouper autour de lui, à lui tirer la langue et à lui faire les oreilles de lièvre, il s’éloigna à pas lents et se fut loger dans une petite chambrette, à peu de distance du palais de Plangon. Il se jeta sur un mauvais grabat composé d’un matelas fort mince et d’une méchante couverture, et se mit à pleurer amèrement. Mille résolutions plus déraisonnables les unes que les autres lui passèrent par la cervelle ; il voulait attendre Plangon au passage et la frapper de son poignard ; un instant il eut l’idée de retourner à Colophon, d’armer ses esclaves et de l’enlever de vive force après avoir mis le feu à son palais. Après une nuit d’agitations passée sans que Morphée, ce pâle frère de la Mort, fût venu toucher ses paupières du bout de son caducée, il reconnut ceci, à savoir qu’il était plus amoureux que jamais de Plangon, et qu’il lui était impossible de vivre sans elle. Il avait beau s’interroger en tous sens, avec les délicatesses et les scrupules de la conscience la plus timorée, il ne se trouvait pas en faute et ne savait quoi se reprocher qui excusât la conduite de Plangon. Depuis le jour où il l’avait connue, il était resté attaché à ses pas comme une ombre, n’avait été ni au bain, ni au gymnase, ni à la chasse, ni aux orgies nocturnes avec les jeunes gens de son âge ; ses yeux ne s’étaient pas arrêtés sur une femme, il n’avait vécu que pour son amour. Jamais vierge pure et sans tache n’avait été adorée comme Plangon l’hétaïre. À quoi donc attribuer ce revirement subit, ce changement si complet, opéré en si peu de temps ? Venait-il de quelque perfidie d’Archenassa et de Lamie, ou du simple caprice de Plangon ? Que pouvaient donc lui avoir dit ces femmes pour que l’amour le plus tendre se tournât en haine et en dégoût sans cause apparente ? L’enfant se perdait dans un dédale de conjectures, et n’aboutissait à rien de satisfaisant. Mais dans tout ce chaos de pensées, au bout de tous ces carrefours et de ces chemins sans issue, s’élevait, comme une morne et pâle statue, cette idée : Il faut que Plangon me rende son amour ou que je me tue. Plangon de son côté n’était pas moins malheureuse ; l’intérêt de sa vie était détruit ; avec Ctésias son âme s’en était allée, elle avait éteint le soleil de son ciel ; tout autour d’elle lui semblait mort et obscur. Elle s’était informée de Bacchide, et elle avait appris que Ctésias l’avait aimée, éperdument aimée, pendant l’année qu’il était resté à Samos. Elle croyait être la première aimée de Ctésias et avoir été son initiatrice aux doux mystères. Ce qui l’avait charmée dans cet enfant, c’étaient son innocence et sa pureté ; elle retrouvait en lui la virginale candeur qu’elle n’avait plus. Il était pour elle quelque chose de séparé, de chaste et de saint, un autel inconnu où elle répandait les parfums de son âme. Un mot avait détruit cette joie ; le charme était rompu, cela devenait un amour comme tous les autres, un amour vulgaire et banal ; ces charmants propos, ces divines et pudiques caresses qu’elle croyait inventées pour elle, tout cela avait déjà servi pour une autre, ce n’était qu’un écho sans doute affaibli d’autres discours de même sorte, un manège convenu, un rôle de perroquet appris par coeur. Plangon était tombée du haut de la seule illusion qu’elle eût jamais eue, et comme une statue que l’on pousse du haut d’une colonne, elle s’était brisée dans sa chute. Dans sa colère elle avait mutilé une délicieuse figure d’Aphrodite, à qui elle avait fait bâtir un petit temple de marbre blanc au fond de son jardin, en souvenir de ses belles amours ; mais la déesse, touchée de son désespoir, ne lui en voulut pas de cette profanation, et ne lui infligea pas le châtiment qu’elle eût attiré de la part de toute autre divinité plus sévère. Toutes les nuits Ctésias allait pleurer sur le seuil de Plangon, comme un chien fidèle qui a commis quelque faute et que le maître a chassé du logis et qui voudrait y rentrer ; il baisait cette dalle où Plangon avait posé son pied charmant. Il parlait à la porte et lui tenait les plus tendres discours pour l’attendrir ; éloquence perdue : la porte était sourde et muette. Enfin il parvint à corrompre un des portiers et à s’introduire dans la maison ; il courut à la chambre de Plangon, qu’il trouva étendue sur son lit de repos, le visage mat et blanc, les bras morts et pendants, dans une attitude de découragement complet. Cela lui donna quelque espoir ; il se dit : « Elle souffre, elle m’aime donc encore ? » Il s’avança vers elle et s’agenouilla à côté du lit. Plangon, qui ne l’avait pas entendu entrer, fit un geste de brusque surprise en le voyant, et se leva à demi comme pour sortir ; mais, ses forces la trahissant, elle se recoucha, ferma les yeux et ne donna plus signe d’existence. « Ô ma vie ! ô mes belles amours ! que vous ai-je donc fait pour que vous me repoussiez ainsi ? » Et en disant cela Ctésias baisait ses bras froids et ses belles mains, qu’il inondait de tièdes larmes. Plangon le laissait faire, comme si elle n’eût pas daigné s’apercevoir de sa présence. « Plangon ! ma chère, ma belle Plangon ! si vous ne voulez pas que je meure, rendez-moi vos bonnes grâces, aimez-moi comme autrefois. Je te jure, ô Plangon ! que je me tuerai à tes pieds si tu ne me relèves pas avec une douce parole, un sourire ou un baiser. Comment faut-il acheter mon pardon, implacable ? Je suis riche ; je te donnerai des vases ciselés, des robes de pourpre teintes deux fois, des esclaves noirs et blancs, des colliers d’or, des unions de perles. Parle ; comment puis-je expier une faute que je n’ai pas commise ? -Je ne veux rien de tout cela ; apporte-moi la chaîne d’or de Bacchide de Samos, dit Plangon avec une amertume inexprimable, et je te rendrai mon amour. » Ayant dit ces mots, elle se laissa glisser sur ses pieds, traversa la chambre et disparut derrière un rideau comme une blanche vision. La chaîne de Bacchide la Samienne n’était pas, comme l’on pourrait se l’imaginer, un simple collier faisant deux ou trois fois le tour du cou, et précieux par l’élégance et la perfection du travail ; c’était une véritable chaîne, aussi grosse que celle dont on attache les prisonniers condamnés au travail des mines, de plusieurs coudées de long et de l’or le plus pur. Bacchide ajoutait tous les mois quelques anneaux à cette chaîne ; quand elle avait dépouillé quelque roi de l’Asie Mineure, quelque grand seigneur persan, quelque riche propriétaire athénien, elle faisait fondre l’or qu’elle en avait reçu et allongeait sa précieuse chaîne. Cette chaîne doit servir à la faire vivre quand elle sera devenue vieille, et que les amants, effrayés d’une ride naissante, d’un cheveu blanc mêlé dans une noire tresse, iront porter leurs voeux et leurs sesterces chez quelque hétaïre moins célèbre, mais plus jeune et plus fraîche. Prévoyante fourmi, Bacchide, à travers sa folle vie de courtisane, tout en chantant comme les rauques cigales, pense que l’hiver doit venir et se ramasse des grains d’or pour la mauvaise saison. Elle sait bien que les amants, qui récitent aujourd’hui des vers hexamètres et pentamètres devant son portique, la feraient jeter dehors et pelauder à grand renfort de coups de fourche par leurs esclaves si, vieillie et courbée par la misère, elle allait supplier leur seuil et embrasser le coin de leur autel domestique. Mais avec sa chaîne, dont elle détachera tous les ans un certain nombre d’anneaux, elle vivra libre, obscure et paisible dans quelque bourg ignoré, et s’éteindra doucement, en laissant de quoi payer d’honorables funérailles et fonder quelque chapelle à Vénus protectrice. Telles étaient les sages précautions que Bacchide l’hétaïre avait cru devoir prendre contre la misère future et le dénuement des dernières années ; car une courtisane n’a pas d’enfants, pas de parents, pas d’amis, rien qui se rattache à elle, et il faut en quelque sorte qu’elle se ferme les yeux à elle- même. Demander la chaîne de Bacchide, c’était demander quelque chose d’aussi impossible que d’apporter la mer dans un crible ; autant eût valu exiger une pomme d’or du jardin des Hespérides. La vindicative Plangon le savait bien ; comment, en effet, penser que Bacchide pût se dessaisir, en faveur d’une rivale, du fruit des épargnes de toute sa vie, de son trésor unique, de sa seule ressource pour les temps contraires ? Aussi était- ce bien un congé définitif que Plangon avait donné à notre enfant, et comptait-elle bien ne le revoir jamais. Cependant Ctésias ne se consolait pas de la perte de Plangon. Toutes ses tentatives pour la rejoindre et lui parler avaient été inutiles, et il ne pouvait s’empêcher d’errer comme une ombre autour de la maison, malgré les quolibets dont les esclaves l’accablaient et les amphores d’eau sale qu’ils lui versaient sur la tête en manière de dérision. Enfin il résolut de tenter un effort suprême ; il descendit vers le Pirée et vit une trirème qui appareillait pour Samos ; il appela le patron et lui demanda s’il ne pouvait le prendre à son bord. Le patron, touché de sa bonne mine et encore plus des trois pièces d’or qu’il lui glissa dans la main, accéda facilement à sa demande. On leva l’ancre, les rameurs, nus et frottés d’huile, se courbèrent sur leurs bancs, et la nef s’ébranla. C’était une belle nef nommée l’Argo ; elle était construite en bois de cèdre, qui ne pourrit jamais. Le grand mât avait été taillé dans un pin du mont Ida ; il portait deux grandes voiles en lin d’Égypte, l’une carrée et l’autre triangulaire ; toute la coque était peinte à l’encaustique, et sur le bordage on avait représenté au vif des néréides et des tritons jouant ensemble. C’était l’ouvrage d’un peintre devenu bien célèbre depuis, et qui avait débuté par barbouiller des navires. Les curieux venaient souvent examiner le bordage de l’Argo pour comparer les chefs-d’oeuvre du maître à ses commencements ; mais, quoique Ctésias fût un grand amateur de peinture et qu’il se plût à former des cabinets, il ne jeta pas seulement ses yeux sur les peintures de l’Argo. Il n’ignorait pourtant pas cette particularité, mais il n’avait plus de place dans le cerveau que pour une idée, et tout ce qui n’était pas Plangon n’existait pas pour lui. L’eau bleue, coupée et blanchie par les rames, filait écumeuse sur les flancs polis de la trirème. Les silhouettes vaporeuses de quelques îles se dessinaient dans le lointain et fuyaient bien vite derrière le navire ; le vent se leva, l’on haussa la voile, qui palpita incertaine quelques instants et finit par se gonfler et s’arrondir comme un sein plein de lait ; les rameurs haletants se mirent à l’ombre sous leurs bancs, et il ne resta sur le pont que deux matelots, le pilote et Ctésias, qui était assis au pied du mât, tenant sous son bras une petite cassette où il y avait trois bourses d’or et deux poignards affilés tout de neuf, sa seule ressource et son dernier recours s’il ne réussissait pas dans sa tentative désespérée. Voici ce que l’enfant voulait faire : il voulait aller se jeter aux pieds de Bacchide, baigner de larmes ses belles mains, et la supplier, par tous les dieux du ciel et de l’enfer, par l’amour qu’elle avait pour lui, par pitié pour sa vieille mère que sa mort pousserait au tombeau, par tout ce que l’éloquence de la passion pourrait évoquer de touchant et de persuasif, de lui donner la chaîne d’or que Plangon demandait comme une condition fatale de sa réconciliation avec lui. Vous voyez bien que Ctésias de Colophon avait complètement perdu la tête. Cependant toute sa destinée pendait au fil fragile de cet espoir ; cette tentative manquée, il ne lui restait plus qu’à ouvrir, avec le plus aigu de ses deux poignards, une bouche vermeille sur sa blanche poitrine pour le froid baiser de la Parque. Pendant que l’enfant colophonien pensait à toutes ces choses, le navire filait toujours, de plus en plus rapide, et les derniers reflets du soleil couchant jouaient encore sur l’airain poli des boucliers suspendus à la poupe, lorsque le pilote cria : « Terre ! terre ! » L’on était arrivé à Samos. Dès que l’aurore blonde eut soulevé du doigt les rideaux de son lit couleur de safran, l’enfant se dirigea vers la demeure de Bacchide le plus lentement possible ; car, singularité piquante, il avait maudit la nuit trop lente et aurait été pousser lui-même les roues de son char sur la courbe du ciel, et maintenant il avait peur d’arriver, prenait le chemin le plus long et marchait à petits pas. C’est qu’il hésitait à perdre son dernier espoir et reculait au moment de trancher lui- même le noeud de sa destinée ; il savait qu’il n’avait plus que ce coup de dé à jouer ; il tenait le cornet à la main, et n’osait pas lancer sur la table le cube fatal. Il arriva cependant, et, en touchant le seuil, il promit vingt génisses blanches aux cornes dorées à Mercure, dieu de l’éloquence, et cent couples de tourterelles à Vénus, qui change les coeurs. Une ancienne esclave de Bacchide le reconnut. « Quoi ! c’est vous, Ctésias ? Pourquoi la pâleur des morts habite-t-elle sur votre visage ? Vos cheveux s’éparpillent en désordre ; vos épaules ne sont plus frottées d’essence ; le pli de votre manteau pend au hasard ; vos bras ni vos jambes ne sont plus épilés. Vous êtes négligé dans votre toilette comme le fils d’un paysan ou comme un poète lyrique. Dans quelle misère êtes-vous tombé ? Quel malheur vous est-il arrivé ? Vous étiez autrefois le modèle des élégants. Que les dieux me pardonnent ! votre tunique est déchirée à deux endroits. -Ériphile, je ne suis pas misérable, je suis malheureux. Prends cette bourse, et fais-moi parler sur- le-champ à ta maîtresse. » La vieille esclave, qui avait été nourrice de Bacchide, et à cause de cela jouissait de la faveur de pénétrer librement dans sa chambre à toute heure du jour, alla trouver sa maîtresse, et pria Ctésias de l’attendre à la même place. « Eh bien, Ériphile ? dit Bacchide en la voyant entrer avec une mine compassée et ridée, pleine d’importance et de servilité à la fois. -Quelqu’un qui vous a beaucoup aimée demande à vous voir, et il est si impatient de jouir de l’éclat de vos yeux, qu’il m’a donné cette bourse pour hâter les négociations. -Quelqu’un qui m’a beaucoup aimée ? fit Bacchide un peu émue. Bah ! ils disent tous cela. Il n’y a que Ctésias de Colophon qui m’ait véritablement aimée. -Aussi est-ce le seigneur Ctésias de Colophon en personne. -Ctésias dis-tu ? Ctésias, mon bien-aimé Ctésias ! Il est là qui demande à me voir ? Va, cours aussi vite que tes jambes chancelantes pourront te le permettre, et amène-le sans plus tarder. » Ériphile sortit avec plus de rapidité que l’on n’eût pu en attendre de son grand âge. Bacchide de Samos est une beauté d’un genre tout différent de celui de Plangon ; elle est grande, svelte, bien faite ; elle a les yeux et les cheveux noirs, la bouche épanouie, le sourire étincelant, le regard humide et lustré, le son de voix charmant, les bras ronds et forts, terminés par des mains d’une délicatesse parfaite. Sa peau est d’un brun plein de feu et de vigueur, dorée de reflets blonds comme le cou de Cérès après la moisson ; sa gorge, fière et pure, soulève deux beaux plis à sa tunique de byssus5. Plangon et Bacchide sont sans contredit les deux plus ravissantes hétaïres de toute la Grèce, et il faut convenir que Ctésias, lui qui a été amant de Bacchide et de Plangon, fut un mortel bien favorisé des dieux. Ériphile revint avec Ctésias. L’enfant s’avança jusqu’au petit lit de repos où Bacchide était assise, les pieds sur un escabeau d’ivoire. À la vue de ses anciennes amours, Ctésias sentit en lui- même un mouvement étrange ; un flot d’émotions violentes tourbillonna dans son coeur, et, faible comme 5 Tissu de lin très fin. il était, épuisé par les pleurs, les insomnies, le regret du passé et l’inquiétude de l’avenir, il ne put résister à cette épreuve, et tomba affaissé sur ses genoux, la tête renversée en arrière, les cheveux pendants, les yeux fermés, les bras dénoués comme si son esprit eût été visiter la demeure des mânes. Bacchide effrayée souleva l’enfant dans ses bras avec l’aide de sa nourrice, et le posa sur son lit. Quand Ctésias rouvrit les yeux, il sentit à son front la chaleur humide des lèvres de Bacchide, qui se penchait sur lui avec l’expression d’une tendresse inquiète. « Comment te trouves-tu, ma chère âme ? dit Bacchide, qui avait attribué l’évanouissement de Ctésias à la seule émotion de la revoir. -Ô Bacchide ! il faut que je meure, dit l’enfant d’une voix faible, en enlaçant le col de l’hétaïre avec ses bras amaigris. -Mourir ! enfant, et pourquoi donc ? N’es-tu pas beau, n’es-tu pas jeune, n’es-tu pas aimé ? Quelle femme, hélas ! ne t’aimerait pas ? À quel propos parler de mourir ? C’est un mot qui ne va pas dans une aussi belle bouche. Quelle espérance t’a menti ? quel malheur t’est-il donc arrivé ? Ta mère est-elle morte ? Cérès a-t- elle détourné ses yeux d’or de tes moissons ? Bacchus a-t-il foulé d’un pied dédaigneux les grappes non encore mûres de tes coteaux ? Cela est impossible ; la Fortune, qui est une femme, ne peut avoir de rigueurs pour toi. -Bacchide, toi seule peux me sauver, toi, la meilleure et la plus généreuse des femmes ; mais non, je n’oserai jamais te le dire ; c’est quelque chose de si insensé, que tu me prendrais pour un fou échappé d’Anticyre. -Parle, enfant ; toi que j’ai tant aimé, que j’aime tant encore, bien que tu m’aies trahie pour une autre (que Vénus vengeresse l’accable de son courroux !), que pourrais-tu donc me demander qui ne te soit accordé sur-le-champ, quand ce serait ma vie ? -Bacchide, il me faut ta chaîne d’or, dit Ctésias d’une voix à peine intelligible. -Tu veux ma chaîne, enfant, et pour quoi faire ? Est-ce pour cela que tu veux mourir ? et que signifie ce sacrifice ? répondit Bacchide surprise. -Écoute, ô ma belle Bacchide ! et sois bonne pour moi comme tu l’as toujours été. J’aime Plangon la Milésienne, je l’aime jusqu’à la frénésie, Bacchide. Un de ses regards vaut plus à mes yeux que l’or des rois, plus que le trône des dieux, plus que la vie ; sans elle je meurs ; il me la faut, elle est nécessaire à mon existence comme le sang de mes veines, comme la moelle de mes os ; je ne puis respirer d’autre air que celui qui a passé sur ses lèvres. Pour moi tout est obscur où elle n’est pas ; je n’ai d’autre soleil que ses yeux. Quelque magicienne de Thessalie m’a sans doute ensorcelé. Hélas ! que dis-je ? le seul charme magique, c’est sa beauté, qui n’a d’égale au monde que la tienne. Je la possédais, je la voyais tous les jours, je m’enivrais de sa présence adorée comme d’un nectar céleste ; elle m’aimait comme tu m’as aimé, Bacchide ; mais ce bonheur était trop grand pour durer. Les dieux furent jaloux de moi. Plangon m’a chassé de chez elle ; j’y suis revenu à plat ventre comme un chien, et elle m’a encore chassé. Plangon, la flamme de ma vie, mon âme, mon bien, Plangon me hait, Plangon m’exècre ; elle ferait passer les chevaux de son char sur mon corps couché en travers de sa porte. Ah ! je suis bien malheureux. » Ctésias, suffoqué par des sanglots, s’appuya contre l’épaule de Bacchide, et se mit à pleurer amèrement. « Ah ! ce n’est pas moi qui aurais jamais eu le courage de te faire tant de chagrin, dit Bacchide en mêlant ses larmes à celles de son ancien amant ; mais que puis-je pour toi, mon pauvre désolé, et qu’ai-je de commun avec cette affreuse Plangon ? -Je ne sais, reprit l’enfant, qui lui a appris notre liaison ; mais elle l’a sue. Ce doit être cette venimeuse Archenassa, qui cache sous ses paroles mielleuses un fiel plus âcre que celui des vipères et des aspics. Cette nouvelle a jeté Plangon dans un tel accès de rage, qu’elle n’a plus voulu seulement m’adresser la parole ; elle est horriblement jalouse de toi, Bacchide, et t’en veut pour m’avoir aimé avant elle ; elle se croyait la première dans mon coeur, et son orgueil blessé a tué son amour. Tout ce que j’ai pu faire pour l’attendrir a été inutile. Elle ne m’a jamais répondu que ces mots : “Apporte-moi la chaîne d’or de Bacchide de Samos, et je te rendrai mes bonnes grâces. Ne reviens pas sans elle, car je dirais à mes esclaves scythes de lancer sur toi mes molosses de Laconie, et je te ferais dévorer.” Voilà ce que répliquait à mes prières les plus vives, à mes adorations les plus prosternées, l’implacable Plangon. Moi, j’ai dit : “Si je ne puis jouir de mes amours, comme autrefois, je me tuerai.” » Et, en disant ces mots, l’enfant tira du pli de sa tunique un poignard à manche d’agate dont il fit mine de se frapper. Bacchide pâlit et lui saisit le bras au moment où la pointe effilée de la lame allait atteindre la peau douce et polie de l’enfant. Elle lui desserra la main et jeta le poignard dans la mer, sur laquelle s’ouvrait la fenêtre de sa chambre ; puis, entourant le corps de Ctésias avec ses beaux bras potelés, elle lui dit : « Lumière de mes yeux, tu reverras ta Plangon ; quoique ton récit m’ait fait souffrir, je te pardonne ; Éros est plus fort que la volonté des simples mortels, et nul ne peut commander à son coeur. Je te donne ma chaîne, porte-la à ta maîtresse irritée ; sois heureux avec elle, et pense quelquefois à Bacchide de Samos, que tu avais juré d’aimer toujours. » Ctésias, éperdu de tant de générosité, couvrit l’hétaïre de baisers, résolut de rester avec elle et de ne revoir jamais Plangon ; mais il sentit bientôt qu’il n’aurait pas la force d’accomplir ce sacrifice, et quoiqu’il se taxât intérieurement de la plus noire ingratitude, il partit, emportant la chaîne de Bacchide Samienne. Dès qu’il eut mis le pied sur le Pirée, il prit deux porteurs, et, sans se donner le temps de changer de vêtement, il courut chez l’hétaïre Plangon. En le voyant, les esclaves scythes firent le geste de délier les chaînes de leurs chiens monstrueux ; mais Ctésias les apaisa en leur assurant qu’il apportait avec lui la fameuse chaîne d’or de Bacchide de Samos. « Menez-moi à votre maîtresse », dit Ctésias à une servante de Plangon. La servante l’introduisit avec ses deux porteurs. « Plangon, dit Ctésias du seuil de la porte en voyant que la Milésienne fronçait les sourcils, ne vous mettez pas en colère, ne faites pas le geste de me chasser ; j’ai rempli vos ordres, et je vous apporte la chaîne d’or de Bacchide Samienne. » Il ouvrit le coffre et en tira avec effort la chaîne d’or qui était prodigieusement longue et lourde. « Me ferez- vous encore manger par vos chiens et battre par vos Scythes, ingrate et cruelle Plangon ? » Plangon se leva, fut à lui, et, le serrant étroitement sur sa poitrine : « Ah ! j’ai été méchante, dure, impitoyable ; je t’ai fait souffrir, mon cher coeur. Je ne sais comment je me punirai de tant de cruautés. Tu aimais Bacchide, et tu avais raison, elle vaut mieux que moi. Ce qu’elle vient de faire, je n’aurais eu ni la force ni la générosité de le faire. C’est une grande âme, une grande âme dans un beau corps ! en effet, tu devais l’adorer ! » Et une légère rougeur, dernier éclair d’une jalousie qui s’éteignait, passa sur la figure de Plangon. Dès ce jour, Ctésias, au comble de ses voeux, rentra en possession de ses privilèges, et continua à vivre avec Plangon, au grand désappointement de tous les merveilleux Athéniens. Plangon était charmante pour lui, et semblait prendre à tâche d’effacer jusqu’au souvenir de ses précédentes rigueurs. Elle ne parlait pas de Bacchide ; cependant elle avait l’air plus rêveur qu’à l’ordinaire et paraissait agiter dans sa cervelle un projet important. Un matin, elle prit de petites tablettes de sycomore enduites d’une légère couche de cire, écrivit quelques lignes avec la pointe d’un stylet, appela un messager, et lui remit les tablettes, en lui disant de les porter le plus promptement possible à Samos, chez Bacchide l’hétaïre. À quelques jours de là, Bacchide reçut, des mains du fidèle messager qui avait fait diligence, les petites tablettes de sycomore dans une boîte de bois précieux, où étaient enfermées deux unions de perles parfaitement rondes et du plus bel orient. Voici ce que contenait la lettre : « Plangon de Milet à Bacchide de Samos, salut. Tu as donné à Ctésias de Colophon la chaîne d’or qui est toute ta richesse, et cela pour satisfaire le caprice d’une rivale ; cette action m’a tellement touchée, qu’elle a changé en amitié la haine que j’éprouvais pour toi. Tu m’as fait un présent bien splendide, je veux t’en faire un plus précieux encore. Tu aimes Ctésias ; vends ta maison, viens à Athènes ; mon palais sera le tien, mes esclaves t’obéiront, nous partagerons tout, je n’en excepte même pas Ctésias. Il est à toi autant qu’à moi ; ni l’une ni l’autre nous ne pouvons vivre sans lui : vivons donc toutes deux avec lui. Porte-toi bien, et sois belle ; je t’attends. » Un mois après, Bacchide de Samos entrait chez Plangon la Milésienne avec deux mulets chargés d’argent. Plangon la baisa au front, la prit par la main et la mena à la chambre de Ctésias. « Ctésias, dit-elle d’une voix douce comme un son de flûte, voilà une amie à vous que je vous amène. » Ctésias se retourna ; le plus grand étonnement se peignit sur ses traits à la vue de Bacchide. « Eh bien ! dit Plangon, c’est Bacchide de Samos ; ne la reconnaissez-vous pas ? Êtes-vous donc aussi oublieux que cela ? Embrasse-la donc ; on dirait que tu ne l’as jamais vue. » Et elle le poussa dans les bras de Bacchide avec un geste impérieux et mutin d’une grâce charmante. On expliqua tout à Ctésias, qui fut ravi comme vous pensez, car il n’avait jamais cessé d’aimer Bacchide, et son souvenir l’empêchait d’être parfaitement heureux ; si belles que fussent ses amours présentes, il ne pouvait s’empêcher de regretter ses amours passées, et l’idée de faire le malheur d’une femme si accomplie le rendait quelquefois triste au-delà de toute expression. Ctésias, Bacchide et Plangon vécurent ainsi dans l’union la plus parfaite, et menèrent dans leur palais une vie élyséenne digne d’être enviée par les dieux. Personne n’eût pu distinguer laquelle des deux amies préférait Ctésias, et il eût été aussi difficile de dire si Plangon l’aimait mieux que Bacchide, ou Bacchide que Plangon. La statue d’Aphrodite fut replacée dans la chapelle du jardin, peinte et redorée à neuf. Les vingt génisses blanches à cornes dorées furent religieusement sacrifiées à Mercure, dieu de l’éloquence, et les cent couples de colombes à Vénus qui change les coeurs, selon le voeu fait par Ctésias. Cette aventure fit du bruit, et les Grecs, émerveillés de la conduite de Plangon, joignirent à son nom celui de Pasiphile. Voilà l’histoire de Plangon la Milésienne, comme on la contait dans les petits soupers d’Athènes au temps de Périclès. Excusez les fautes de l’auteur. L’Ame De La Maison. I Lorsque je suis seul, et que je n’ai rien à faire, ce qui m’arrive souvent, je me jette dans un fauteuil, je croise les bras ; puis, les yeux au plafond, je passe ma vie en revue. Ma mémoire, pittoresque magicienne, prend la palette, trace, à grands traits et à larges touches, une suite de tableaux diaprés des couleurs les plus étincelantes et les plus diverses ; car, bien que mon existence extérieure ait été presque nulle, au dedans j’ai beaucoup vécu. Ce qui me plaît surtout dans ce panorama, ce sont les derniers plans, la bande qui bleuit et touche à l’horizon, les lointains ébauchés dans la vapeur, vague comme le souvenir d’un rêve, doux à l’oeil et au coeur. Mon enfance est là, joueuse et candide, belle de la beauté d’une matinée d’avril, vierge de corps et d’âme, souriant à la vie comme à une bonne chose. Hélas ! mon regard s’arrête complaisamment à cette représentation de mon moi d’alors, qui n’est plus mon moi d’aujourd’hui ! J’éprouve, en me voyant, une espèce d’hésitation ; comme lorsqu’on rencontre par hasard un ami ou un parent, après une si longue absence qu’on a eu le temps d’oublier ses traits, j’ai quelquefois toutes les peines du monde à me reconnaître. À dire vrai, je ne me ressemble guère. Depuis, tant de choses ont passé par ma pauvre tête ! Ma physionomie physique et morale est totalement changée. Au souffle glacial du prosaïsme, j’ai perdu une à une toutes mes illusions ; elles sont tombées de mon âme, comme les fleurs de l’amandier par une bise froide, et les hommes ont marché dessus avec leurs pieds de fange ; ma pensée adolescente, touchée et polluée par leurs mains grossières, n’a rien conservé de sa fraîcheur et de sa pureté primitives ; sa fleur, son velouté, son éclat, tout a disparu ; comme l’aile de papillon qui laisse aux doigts une poussière d’or, d’azur et de carmin, elle a laissé son principe odorant sur l’index et le pouce de ceux qui voulaient la saisir dans son vol de sylphide. Avec la jeunesse de ma pensée, celle de mon corps s’en est allée aussi ; mes joues, rebondies et roses comme des pommes, se sont profondément creusées ; ma bouche, qui riait toujours, et que l’on eût prise pour un coquelicot noyé dans une jatte de lait, est devenue horizontale et pâle ; mon profil se dessine en méplats fortement accusés ; une ride précoce commence à se dessiner sur mon front ; mes yeux n’ont plus cette humidité limpide qui les faisait briller comme deux sources où le soleil donne ; les veilles, les chagrins les ont fatigués et rougis, leur orbite s’est cavée, de sorte qu’on peut déjà comprendre les os sous la chair, c’est-à- dire le cadavre sous l’homme, le néant sous la vie. Oh ! s’il m’était donné de revenir sur moi-même ! Mais ce qui est fait est fait, n’y pensons plus. Parmi tous ces tableaux, un surtout se détache nettement, de même qu’au bout d’une plaine uniforme, un bouquet de bois, une flèche d’église dorée par le couchant. C’est le prieuré de mon oncle le chanoine ; je le vois encore d’ici, au revers de la colline, entre les grands châtaigniers, à deux pas de la chapelle de Saint- Caribert. Il me semble être en ce moment dans la cuisine ; je reconnais le plafond rayé de solives de chêne noircies par la fumée ; la lourde table aux pieds massifs ; la fenêtre étroite taillée à vitraux qui ne laissent passer qu’un demi-jour vague et mystérieux, digne d’un intérieur de Rembrandt ; les tablettes disposées par étages qui soutiennent une grande quantité d’ustensiles de cuivre jaune et rouge, de formes bizarres, les unes fondues dans l’ombre, les autres se détachant du fond, une paillette saillante sur la partie lumineuse et des reflets sur le bord ; rien n’est changé ! Les assiettes, les plats d’étain, clairs comme de l’argent ; les pots de faïence à fleurs ; les bouteilles à large ventre ; les fioles grêles à goulot allongé, ainsi qu’on les trouve dans les tableaux de vieux maîtres flamands ; tout est à la même place, le petit détail est minutieusement conservé. À l’angle du mur, irisée par un rayon de soleil, j’aperçois la toile de l’araignée à qui, tout enfant, je donnais des mouches après leur avoir coupé les ailes, et le profil grotesque de Jacobus Pragmater, sur une porte condamnée où le plâtre est plus blanc. Le feu brille dans la cheminée ; la fumée monte en tourbillonnant le long de la plaque armoriée aux armes de France ; des gerbes d’étincelles s’échappent des tisons qui craquent ; la fine poularde, préparée pour le dîner de mon oncle, tourne lentement devant la flamme. J’entends le tic tac du tourne-broche, le pétillement des charbons, et le grésillement de la graisse qui tombe goutte à goutte dans la lèchefrite brûlante. Berthe, son tablier blanc retroussé sur la hanche, l’arrose de temps en temps avec une cuiller de bois et veille sur elle comme une mère sur sa fille. Et la porte du jardin s’ouvre. Jacobus Pragmater, le maître d’école, entre à pas mesurés, tenant d’une main un bâton de houx, et de l’autre la petite Maria, qui rit et chante... Pauvre enfant ! en écrivant ton nom, une larme tremble au bout de mes cils humides. Mon coeur se serre. Dieu te mette parmi ses anges, douce et bonne créature ! tu le mérites, car tu m’aimais bien, et, depuis que tu ne m’accompagnes plus dans la vie, il me semble qu’il n’y a rien autour de moi. L’herbe doit croître bien haute sur ta fosse, car tu es morte là-bas, et personne n’y est allé : pas même moi, que tu préférais à tout autre, et que tu appelais ton petit mari. Pardonne, ô Maria ! je n’ai pu, jusqu’à présent, faire ce voyage ; mais j’irai, je chercherai la place ; pour la découvrir, j’interrogerai les inscriptions de toutes les croix, et quand je l’aurai trouvée, je me mettrai à genoux, je prierai longtemps, bien longtemps, afin que ton ombre soit consolée ; je jetterai, sur la pierre, verte de mousse, tant de guirlandes blanches et de fleurs d’oranger, que ta fosse semblera une corbeille de mariage. Hélas ! la vie est faite ainsi. C’est un chemin âpre et montueux : avant que d’être au but, beaucoup se lassent ; les pieds endoloris et sanglants, beaucoup s’asseyent sur le bord d’un fossé, et ferment leurs yeux pour ne plus les rouvrir. À mesure que l’on marche, le cortège diminue : l’on était parti vingt, on arrive seul à cette dernière hôtellerie de l’homme, le cercueil ; car il n’est pas donné à tous de mourir jeunes... et tu n’es pas, ô Maria, la seule perte que j’aie à déplorer. Jacobus Pragmater est mort, Berthe est morte ; ils reposent oubliés au fond d’un cimetière de campagne. Tom, le chat favori de Berthe, n’a pas survécu à sa maîtresse : il est mort de douleur sur la chaise vide où elle s’asseyait pour filer, et personne ne l’a enterré, car qui s’intéressait au pauvre Tom, excepté Jacobus Pragmater et la vieille Berthe ? Moi seul, je suis resté pour me souvenir d’eux et écrire leur histoire, afin que la mémoire ne s’en perde pas. II C’était un soir d’hiver ; le vent, en s’engouffrant dans la cheminée, en faisait sortir des lamentations et des gémissements étranges : on eût dit ces soupirs vagues et inarticulés qu’envoie l’orgue aux échos de la cathédrale. Les gouttes de pluie cinglaient les vitres avec un son clair et argenté. Moi et Maria, nous étions seuls. Assis tous les deux sur la même chaise, paresseusement appuyés l’un sur l’autre, mon bras autour d’elle, le sien autour de moi, nos joues se touchant presque, les boucles de nos cheveux mêlées ensemble : si tranquilles, si reposés, si détachés du monde, si oublieux de toute chose, que nous entendions notre chair vivre, nos artères battre et nos nerfs tressaillir. Notre respiration venait se briser à temps égaux sur nos lèvres, comme la vague sur le sable, avec un bruit doux et monotone ; nos coeurs palpitaient à l’unisson ; nos paupières s’élevaient et s’abaissaient simultanément ; tout dans nos âmes et dans nos corps était en harmonie et vivait de concert, ou plutôt nous n’avions qu’une âme à deux, tant la sympathie avait fondu nos existences dans une seule et même individualité. Un fluide magnétique entrelaçait autour de nous, comme une résille de soie aux mille couleurs, ses filaments magiques ; il en partait un de chaque atome de mon être, qui allait se nouer à un atome de Maria ; nous étions si puissamment, si intimement liés, que je suis sûr que la balle qui aurait frappé l’un aurait tué l’autre sans le toucher. Oh ! qui pourrait, au prix de ce qui me reste à vivre, me rendre une de ces minutes si courtes et si longues, dont chaque seconde renferme tout un roman intérieur, tout un drame complet, toute une existence entière, non pas d’homme, mais d’ange ! Âge fortuné des premières émotions, où la vie vous apparaît comme à travers un prisme, fleurie, pailletée, chatoyante, avec les couleurs de l’arc-en-ciel, où le passé et l’avenir sont rattachés à un présent sans chagrin, par de douces souvenances et un espoir qui n’a pas été trompé, âge de poésie et d’amour, où l’on n’est pas encore méchant, parce qu’on n’a pas été malheureux, pourquoi faut-il que tu passes si vite, et que tous nos regrets ne puissent te faire revenir une fois passé ! Sans doute, il faut que cela soit ainsi, car qui voudrait mourir et faire place aux autres, s’il nous était donné de ne pas perdre cette virginité d’âme et les riantes illusions qui l’accompagnent ? L’enfant est un ange descendu de là-haut, à qui Dieu a coupé les ailes en le posant sur le monde, mais qui se souvient encore de sa première patrie. Il s’avance d’un pas timide dans les chemins des hommes, et tout seul ; son innocence se déflore à leur contact, et bientôt il a tout à fait oublié qu’il vient du ciel et qu’il doit y retourner. Abîmés dans la contemplation l’un de l’autre, nous ne pensions pas à notre propre vie ; spectateurs d’une existence en dehors de nous, nous avions oublié la nôtre. Cependant cette espèce d’extase ne nous empêchait pas de saisir jusqu’aux moindres bruits intérieurs, jusqu’aux moindres jeux de lumière dans les recoins obscurs de la cuisine et les interstices des poutres : les ombres, découpées en atomes baroques, se dessinaient nettement au fond de notre prunelle ; les reflets étincelants des chaudrons, les diamants phosphoriques, allumés aux reflets des cafetières argentées, jetaient des rayons prismatiques dans chacun de nos cils. Le son monotone du coucou juché dans son armoire de chêne, le craquement des vitrages de plomb, les jérémiades du vent, le caquetage des fagots flambants dans l’âtre, toutes les harmonies domestiques parvenaient distinctement à notre oreille, chacune avec sa signification particulière. Jamais nous n’avions aussi bien compris le bonheur de la maison et les voluptés indéfinissables du foyer ! Nous étions si heureux d’être là, cois et chauds, dans une chambre bien close, devant un feu clair, seuls et libres de toute gêne, tandis qu’il pleuvait, ventait et grêlait au dehors ; jouissant d’une tiède atmosphère d’été, tandis que l’hiver, faisant craqueter ses doigts blancs de givre, mugissait à deux pas, séparé de nous par une vitre et une planche. À chaque sifflement aigu de la bise, à chaque redoublement de pluie, nous nous serrions l’un contre l’autre, pour être plus forts, et nos lèvres, lentement déjointes, laissaient aller un Ah ! mon Dieu ! profond et sourd. -Ah ! mon Dieu ! qu’ils sont à plaindre, les pauvres gens qui sont en route ! Et puis nous nous taisions, pour écouter les abois du chien de la ferme, le galop heurté d’un cheval sur le grand chemin, le criaillement de la girouette enrouée ; et par-dessus tout, le cri du grillon tapi entre les briques de l’âtre, vernissées et bistrées par une fumée séculaire. -J’aimerais bien être grillon, dit la petite Maria en mettant ses mains roses et potelées dans les miennes, surtout en hiver : je choisirais une crevasse aussi près du feu que possible, et j’y passerais le temps à me chauffer les pattes. Je tapisserais bien ma cellule avec de la barbe de chardon et de pissenlit ; je ramasserais les duvets qui flottent en l’air, je m’en ferais un matelas et un oreiller bien souples, bien moelleux, et je me coucherais dessus. Du matin jusqu’au soir, je chanterais ma petite chanson de grillon, et je ferais cri cri ; et puis je ne travaillerais pas, je n’irais pas à l’école. Oh ! quel bonheur !... Mais je ne voudrais pas être noir comme ils sont... N’est-ce pas, Théophile, que c’est vilain d’être noir ?... Et, en prononçant ces mots, elle jeta une oeillade coquette sur la main que je tenais. -Tu es folle ! lui dis-je en l’embrassant. Toi qui ne peux rester un seul instant tranquille, tu t’ennuierais bien vite de cette vie égale et dormante. Ce pauvre reclus de grillon ne doit guère s’amuser dans son ermitage ; il ne voit jamais le soleil, le beau soleil aux cheveux d’or, ni le ciel de saphir, avec ses beaux nuages de toutes couleurs ; il n’a pour perspective que la plaque noircie de l’âtre, les chenets et les tisons ; il n’entend d’autre musique que la bise et le tic tac du tournebroche... « Quel ennui !... « Si je voulais être quelque chose, j’aimerais bien mieux être demoiselle ; parle-moi de cela, à la bonne heure, c’est si joli !... On a un corset d’émeraude, un diamant pour oeil, de grandes ailes de gaze d’argent, de petites pattes frêles, veloutées. Oh ! si j’étais demoiselle !... comme je volerais par la campagne, à droite, à gauche, selon ma fantaisie... au long des haies d’aubépine, des mûriers sauvages et des églantiers épanouis ! Effleurant du bout de l’aile un bouton d’or, une pâquerette ployée au vent, j’irais, je courrais du brin d’herbe au bouleau, du bouleau au chêne, tantôt dans la nue, tantôt rasant le sol, égratignant les eaux transparentes de la rivière, dérangeant dans les feuilles de nénufar les criocères écarlates, effrayant de mon ombre les petits goujons qui s’agitent frétillards et peureux.... « Au lieu d’un trou dans la cheminée, j’aurais pour logis la coupe d’albâtre d’un lis, ou la campanule d’azur de quelque volubilis, tapissée à l’intérieur de perles de rosée. J’y vivrais de parfums et de soleil, loin des hommes, loin des villes, dans une paix profonde, ne m’inquiétant de rien, que de jouer autour des roseaux panachés de l’étang, et de me mêler en bourdonnant aux quadrilles et aux valses des moucherons... » J’allais commencer une autre phrase, quand Maria m’interrompit. -Ne te semble-t-il pas, dit-elle, que le cri du grillon a tout à fait changé de nature ? J’ai cru plusieurs fois, pendant que tu parlais, saisir, parmi ses notes, des mots clairement articulés ; j’ai d’abord pensé que c’était l’écho de ta voix, mais je suis à présent bien certaine du contraire. Écoute, le voici qui recommence. En effet, une voix grêle et métallique partait de la loge du grillon : -Enfant, si tu crois que je m’ennuie, tu te trompes étrangement : j’ai mille sujets de distraction que tu ne connais pas ; mes heures, qui te paraissent être si longues, coulent comme des minutes. La bouilloire me chante à demi-voix sa chanson ; la sève qui sort en écumant par l’extrémité des bûches me siffle des airs de chasse ; les braises qui craquent, les étincelles qui pétillent me jouent des duos dont la mélodie échappe à vos oreilles terrestres. Le vent qui s’engouffre dans la cheminée me fredonne des ballades fantastiques, et me raconte de mystérieuses histoires. « Puis les paillettes de feu, dirigées en l’air par des salamandres de mes amies, forment, pour me récréer, des gerbes éblouissantes, des globes lumineux rouges et jaunes, des pluies d’argent qui retombent en réseaux bleuâtres ; des flammes de mille nuances, vêtues de robes de pourpre, dansent le fandango sur les tisons ardents, et moi, penché au bord de mon palais, je me chauffe, je me chauffe jusqu’à faire rougir mon corset noir, et je savoure à mon aise toutes les voluptés du nonchaloir et le bien-être du chez-soi. « Quand vient le soir, je vous écoute causer et lire. L’hiver dernier, Berthe vous répétait, tout en filant, de beaux contes de fées : l’Oiseau bleu, Riquet à la houppe, Maguelonne et Pierre de Provence. J’y prenais un singulier plaisir, et je les sais presque tous par coeur. J’espère que, cette année, elle en aura appris d’autres, et que nous passerons encore de joyeuses soirées. « Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que d’être demoiselle et de vagabonder par les champs ? « Passe pour l’été ; mais quand arrive l’automne, que les feuilles, couleur de safran, tourbillonnent dans les bois, qu’il commence à geler blanc ; quand la brume, froide et piquante, raye le ciel gris de ses innombrables filaments, que le givre enveloppe les branches dépouillées d’une peluche scintillante ; quand on n’a plus de fleurs pour se gîter le soir, que devenir, où réchauffer ses membres engourdis, où sécher son aile trempée de pluie ? Le soleil n’est plus assez fort pour percer les brouillards ; on ne peut plus voler, et, d’ailleurs, quand on le pourrait, où irait-on ? « Adieu, les haies d’aubépine, les boutons d’or et les pâquerettes ! La neige a tout couvert ; les eaux qu’on égratignait en passant ne forment plus qu’un cristal solide ; les roses sont mortes, les parfums évaporés ; les oiseaux gourmands vous prennent dans leur bec et vous portent dans leur nid pour se repaître de vos chairs. Affaiblis par le jeûne et le froid, comment fuir ? les petits polissons du village vous attrapent sous leur mouchoir, et vous piquent à leur chapeau avec une longue épingle. Là, vivante cocarde, vous souffrez mille morts avant de mourir. Vous avez beau agiter vos pattes suppliantes, on n’y fait pas attention, car les enfants sont, comme les vieillards, cruels : les uns, parce qu’ils ne sentent pas encore ; les autres, parce qu’ils ne sentent plus. » III Comme vous n’avez probablement pas vu la caricature de Jacobus Pragmater, dessinée au charbon sur la porte de la cuisine de mon oncle le chanoine, et qu’il est peu probable que vous alliez à *** pour la voir, vous vous contenterez d’un portrait à la plume. Jacobus Pragmater, qui joue en cette histoire le rôle de la fatalité antique, avait toujours eu soixante ans : il était né avec des rides, la nature l’avait jeté en moule tout exprès pour faire un bedeau ou un maître d’école de village ; en nourrice, il était déjà pédant. Étant jeune, il avait écrit en petite bâtarde l’Ave et le Credo dans un rond de parchemin de la grandeur d’un petit écu. Il l’avait présenté à M. le marquis de ***, dont il était le filleul ; celui-ci, après l’avoir considéré attentivement, s’était écrié à plusieurs reprises : -Voilà un garçon qui n’est pas manchot ! Il se plaisait à nous raconter cette anecdote, ou, comme il l’appelait, cet apophtegme ; le dimanche, quand il avait bu deux doigts de vin, et qu’il était en belle humeur, il ajoutait, par manière de réflexion, que M. le marquis de *** était bien le gentilhomme de France le plus spirituel et le mieux appris qu’il eût jamais connu. Quoique, aux importantes fonctions de maître d’école, il ajoutât celles non moins importantes de bedeau, de chantre, de sonneur, il n’en était pas plus fier. À ses heures de relâche, il soignait le jardin de mon oncle, et, l’hiver, il lisait une page ou deux de Voltaire ou de Rousseau en cachette ; car, étant plus d’à moitié prêtre, comme il le disait, une pareille lecture n’eût pas été convenable en public. C’était un esprit sec, exact cependant, mais sans rien d’onctueux. Il ne comprenait rien à la poésie, il n’avait jamais été amoureux et n’avait pas pleuré une seule fois dans sa vie. Il n’avait aucune des charmantes superstitions de campagne, et il grondait toujours Berthe, quand elle nous racontait une histoire de fée ou de revenant. Je crois qu’au fond il pensait que la religion n’était bonne que pour le peuple. En un mot, c’était la prose incarnée, la prose dans toute son étroitesse, la prose de Barême et de Lhomond. Son extérieur répondait parfaitement à son intérieur. Il avait quelque chose de pauvre, d’étriqué, d’incomplet, qui faisait peine à voir et donnait envie de rire en même temps. Sa tête, bizarrement bossuée, luisait à travers quelques cheveux gris ; ses sourcils blancs se hérissaient en buisson sur deux petits yeux vert de mer, clignotants et enfouis dans une patte d’oie de rides horizontales. Son nez, long comme une flûte d’alambic, tout diapré de verrues, tout barbouillé de tabac, se penchait amoureusement sur son menton. Aussi, lorsqu’on jouait aux petits jeux, et qu’il fallait embrasser quelqu’un pour pénitence, c’était toujours lui que les jeunes filles choisissaient en présence de leur mère ou de leur amant. Ces avantages naturels étaient merveilleusement rehaussés par le costume de leur propriétaire : il portait d’habitude un habit noir râpé, avec des boutons larges comme des tabatières, les bas et la culotte de couleur incertaine ; des souliers à boucles et un chapeau à trois cornes que mon oncle avait porté deux ans avant de lui en faire cadeau. Ô digne Jacobus Pragmater, qui aurait pu s’empêcher de rire en te voyant arriver par la porte du jardin, le nez au vent, les manches pendantes de ton grand habit flottant au long de ton corps, comme si elles eussent été un rouleau de papier sortant à demi de ta poche ! Tu aurais déridé le front du spleen en personne. Il nous embrassa selon sa coutume, piqua les joues potelées de Maria à la brosse de sa barbe, me donna un petit coup sur l’épaule, et tira de sa poche un coeur de pain d’épice enveloppé d’un papier chamarré d’or et de paillon qu’il partagea entre Maria et moi. Il nous demanda si nous avions été bien sages. La réponse, sans hésiter, fut affirmative, comme on peut le croire. Pour nous récompenser, il nous promit à chacun une image coloriée. Les galoches de Berthe sonnèrent dans le haut de l’escalier ; le service de mon oncle ne la retenait plus, elle vint s’asseoir au coin du feu avec nous. Maria quitta aussitôt le genou où Pragmater la retenait presque malgré elle ; car, en dépit de toutes ses caresses, elle ne le pouvait souffrir, et courut se mettre sur les genoux de Berthe. Elle lui raconta ce que nous avions entendu, et lui répéta même quelques couplets de la ballade qu’elle avait retenus. Berthe l’écouta gravement et avec bonté, et dit, quand elle eut fini, qu’il n’y avait rien d’impossible à Dieu ; que les grillons étaient le bonheur de la maison, et qu’elle se croirait perdue si elle en tuait un, même par mégarde. Pragmater la tança vivement d’une croyance aussi absurde, et lui dit que c’était pitié d’inculquer des superstitions de bonne femme à des enfants, et que, s’il pouvait attraper celui de la cheminée, il le tuerait, pour nous montrer que la vie ou la mort d’une méchante bête était parfaitement insignifiante. J’aimais assez Pragmater, parce qu’il me donnait toujours quelque chose ; mais, en ce moment, il me parut d’une férocité de cannibale, et je l’aurais volontiers dévisagé. Même à présent que l’habitude de la vie et le train des choses m’ont usé l’âme et durci le coeur, je me reprocherais comme un crime le meurtre d’une mouche, trouvant, comme le bon Tobie, que le monde est assez large pour deux. Pendant cette conversation, le grillon jetait imperturbablement ses notes aiguës et vibrantes à travers la voix sourde et cassée de Pragmater, la couvrant quelquefois et l’empêchant d’être entendue. Pragmater, impatienté, donna un coup de pied si violent du côté d’où le chant paraissait venir, que plusieurs flocons de suie se détachèrent et avec eux la cellule du grillon, qui se mit à courir sur la cendre aussi vite que possible pour regagner un autre trou. Par malheur pour lui, le rancunier maître d’école l’aperçut, et, malgré nos cris, le saisit par une patte au moment où il entrait dans l’interstice de deux briques. Le grillon, se voyant perdu, abandonna bravement sa patte, qui resta entre les doigts de Pragmater comme un trophée, et s’enfonça profondément dans le trou. Pragmater jeta froidement au feu la patte toute frémissante encore. Berthe leva les yeux au ciel avec inquiétude, en joignant les mains. Maria se mit à pleurer ; moi, je lançai à Pragmater le meilleur coup de poing que j’eusse donné de ma vie ; il n’y prit seulement pas garde. Cependant la figure triste et sérieuse de Berthe lui donna un moment d’inquiétude sur ce qu’il avait fait ; il eut une lueur de doute ; mais le voltairianisme reprit bientôt le dessus, et un bah ! fortement accentué résuma son plaidoyer intérieur. Il resta encore quelques minutes ; mais, ne sachant trop quelle contenance faire, il prit le parti de se retirer. Nous nous en allâmes coucher, le coeur gros de pressentiments funestes. IV Plusieurs jours s’écoulèrent tristement ; mais rien d’extraordinaire n’était venu réaliser les appréhensions de Berthe. Elle s’attendait à quelque catastrophe : le mal fait à un grillon porte toujours malheur. -Vous verrez, disait-elle, Pragmater, qu’il nous arrivera quelque chose à quoi nous ne nous attendons pas. Dans le courant du mois, mon oncle reçut une lettre venant de loin, toute constellée de timbres, toute noire à force d’avoir roulé. Cette lettre lui annonçait que la maison du banquier T***, sur laquelle son argent était placé, venait de faire banqueroute, et était dans l’impossibilité de solder ses créanciers. Mon oncle était ruiné, il ne lui restait plus rien que sa modique prébende. Pragmater, à demi ébranlé dans sa conviction, se faisait, à part lui, de cruels reproches. Berthe pleurait, tout en filant avec une activité triple pour aider en quelque chose. Le grillon, malade ou irrité, n’avait pas fait entendre sa voix depuis la soirée fatale. Le tournebroche avait inutilement essayé de lier conversation avec lui, il restait muet au fond de son trou. La cuisine se ressentit bientôt de ce revers de fortune. Elle fut réduite à une simplicité évangélique. Adieu les poulardes blondes, si appétissantes dans leur lit de cresson, la fine perdrix au corset de lard, la truite à la robe de nacre semée d’étoiles rouges ! Adieu, les mille gourmandises dont les religieuses et les gouvernantes des prêtres connaissent seules le secret ! Le bouilli filandreux avec sa couronne de persil, les choux et les légumes du jardin, quelques quartiers aigus de fromage, composaient le modeste dîner de mon oncle. Le coeur saignait à Berthe quand il lui fallait servir ces plats simples et grossiers ; elle les posait dédaigneusement sur le bord de la table, et en détournait les yeux. Elle se cachait presque pour les apprêter, comme un artiste de haut talent qui fait une enseigne pour dîner. La cuisine, jadis si gaie et si vivante, avait un air de tristesse et de mélancolie. Le brave Tom lui-même semblait comprendre le malheur qui était arrivé : il restait des journées entières assis sur son derrière, sans se permettre la moindre gambade ; le coucou retenait sa voix d’argent et sonnait bien bas ; les casseroles, inoccupées, avaient l’air de s’ennuyer à périr ; le gril étendait ses bras noirs comme un grand désoeuvré ; les cafetières ne venaient plus faire la causette auprès du feu : la flamme était toute pâle, et un maigre filet de fumée rampait tristement au long de la plaque. Mon oncle, malgré toute sa philosophie, ne put venir à bout de vaincre son chagrin. Ce beau vieillard, si gras, si vermeil, si épanoui, avec ses trois mentons et son mollet encore ferme ; ce gai convive qui chantait après boire la petite chanson, vous ne l’auriez certainement pas reconnu. Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente ans. Il n’avait plus de goût à rien. Les livres qui lui faisaient le plus de plaisir dormaient oubliés sur les rayons de la bibliothèque. Le magnifique exemplaire (Elzévir) des Confessions de saint Augustin, exemplaire auquel il tenait tant et qu’il montrait avec orgueil aux curés des environs, n’était pas remué plus souvent que les autres ; une araignée avait eu le temps de tisser sa toile sur son dos. Il restait des journées entières dans son fauteuil de tapisserie à regarder passer les nuages par les losanges de sa fenêtre, plongé dans une mer de douloureuses réflexions ; il songeait avec amertume qu’il ne pourrait plus, les jours de Pâques et de Noël, réunir ses vieux camarades d’école qui avaient mangé avec lui la maigre soupe du séminaire, et se réjouir d’être encore si vert et si gaillard après tant d’anniversaires célébrés ensemble. Il fallait devenir ménager de ces bonnes bouteilles de vin vieux, toutes blanches de poussière, qu’il tenait sous le sable, au profond de sa cave, et qu’il réservait pour les grandes occasions ; celles-là bues, il n’y avait plus d’argent pour en acheter d’autres. Ce qui le chagrinait surtout, c’était de ne pouvoir continuer ses aumônes, et de mettre ses pauvres dehors avec un Dieu vous garde ! Ce n’était qu’à de rares intervalles qu’il descendait au jardin ; il ne prenait plus aucun intérêt aux plantations de Pragmater, et l’on aurait marché sur les tournesols sans lui faire dire : Ah ! Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher la tête pour lui dire bonjour, il ne leur rendait pas leur salut, et la gaieté de la saison semblait même augmenter sa mélancolie. Ses affaires ne s’arrangeant pas, il crut que sa présence serait nécessaire pour les vider entièrement. Un voyage à *** était pour lui une entreprise aussi terrible que la découverte de l’Amérique : il le différa autant qu’il put ; car il n’avait jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village, enfoui au milieu des bois comme un nid d’oiseau, et il lui en coûtait beaucoup pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux contrevents verts, où il avait si longtemps caché sa vie aux yeux méchants des hommes. En partant, il remit entre les mains de Berthe une petite bourse assez plate pour subvenir aux besoins de la maison pendant son absence, et promit de revenir bientôt. Il n’y avait là rien que de fort naturel sans doute ; pourtant nous étions profondément émus, et, je ne sais pourquoi, il me semblait que nous ne le reverrions plus et que c’était pour la dernière fois qu’il nous parlait. Aussi, Maria et moi, nous l’accompagnâmes jusqu’au pied de la colline, trottant, de toutes nos forces, de chaque côté de son cheval, pour être plus longtemps avec lui. -Assez, mes petits, nous dit-il ; je ne veux pas que vous alliez plus loin, Berthe serait inquiète de vous. Puis il nous hissa sur son étrier, nous appuya un baiser bien tendre sur les joues, et piqua des deux : nous le suivîmes de l’oeil pendant quelques minutes. Étant parvenu au haut de l’éminence, il retourna la tête pour voir encore une fois, avant qu’il s’enfonçât tout à fait sous l’horizon, le clocher de l’église paroissiale et le toit d’ardoise de sa petite maison. Nous ayant aperçus à la même place, il nous fit un geste amical de la main, comme pour nous dire qu’il était content ; puis il continua sa route. Un angle du chemin l’eut bientôt dérobé à nos yeux. Alors, un frisson me prit, et les pleurs tombèrent de mes yeux. Il me parut qu’on venait de fermer sur lui le couvercle de la bière, et d’y planter le dernier clou. -Oh ! mon Dieu ! dit Maria avec un grand soupir, mon pauvre oncle ! il était si bon ! Et elle tourna vers moi ses yeux purs nageant dans un fluide abondant et clair. Une pie, perchée sur un arbre, au bord de la route, déploya, à notre aspect, ses ailes bigarrées, s’envola en poussant des cris discordants, et s’alla reposer sur un autre arbre. -Je n’aime pas à entendre les pies, dit Maria, en se serrant contre moi, d’un air de doute et de crainte. -Bah ! répliquai-je, je vais lui jeter une pierre, il faudra bien qu’elle se taise, la vilaine bête. Je quittai le bras de Maria, je ramassai un caillou, et je le jetai à la pie ; la pierre atteignit une branche au- dessus, dont elle écorcha l’écorce : l’oiseau sautilla, et continua ses criailleries moqueuses et enrouées. -Ah ! c’est trop fort ! m’écriai-je ; tu me veux donc narguer ? Et une seconde pierre se dirigea, en sifflant, vers l’oiseau ; mais j’avais mal visé, elle passa entre les premières feuilles et alla tomber, de l’autre côté, dans un champ de luzerne. -Laisse-la tranquille, dit la petite en posant sa main délicate sur mon épaule, nous ne pouvons l’empêcher. -Soit, répondis-je. Et nous continuâmes notre chemin. Le temps était gris terne, et, quoiqu’on fût au printemps, il soufflait une bise assez piquante ; il y avait de la tristesse dans l’air comme aux derniers jours d’automne. Maria était pâle ; une légère auréole bleuâtre cernait ses yeux languissants ; elle avait l’air fatigué et s’appuyait plus fortement que d’habitude ; j’étais fier de la soutenir, et, quoique je fusse presque aussi las qu’elle, j’aurais marché encore deux heures. Nous rentrâmes. Le prieuré n’avait plus le même aspect : lui, naguère si gai, si vivant, il était silencieux et mort ; l’âme de la maison était partie, ce n’était plus que le cadavre. Pragmater, malgré son incrédulité, hochait soucieusement la tête. Berthe filait toujours, et Tom, assis en face d’elle, et agitant gravement sa queue, suivait les mouvements du rouet. Je me serais mortellement ennuyé sans les promenades que nous allions faire, avec Maria, dans les grands bois, le long des champs, pour prendre des hannetons et des demoiselles. V Le grillon ne chantait que rarement, et nous n’entendions plus rien à son chant ; nous en vînmes à croire que nous étions le jouet d’une illusion. Cependant, un soir, nous nous retrouvâmes seuls dans la cuisine, assis tous deux sur la même chaise, comme au jour où il nous avait parlé. Le feu flambait à peine. Le grillon éleva la voix, et nous pûmes parfaitement comprendre ce qu’il disait : il se plaignait du froid. Pendant qu’il chantait, le feu s’était éteint presque tout à fait. Maria, touchée de la plainte du grillon, s’agenouilla, et se mit à souffler avec sa bouche ; le soufflet était accroché à un clou, hors de notre portée. C’était un plaisir de la voir, les joues gonflées, illuminées des reflets de la flamme ; tout le reste du corps était plongé dans l’ombre : elle ressemblait à ces têtes de chérubin, cravatées d’une paire d’ailes, que l’on voit dans les tableaux d’église, dansant en rond autour des gloires mystiques de la Vierge et des saints. Au bout de quelques minutes, moyennant une poignée de branches sèches que j’y jetai, l’âtre se trouva vivement éclairé, et nous pûmes voir, sur le bord de son trou, notre ami le grillon tendant ses pattes de devant au feu, comme deux petites mains, et ayant l’air de prendre un singulier plaisir à se chauffer ; ses yeux, gros comme une tête d’épingle, rayonnaient de satisfaction ; il chantait avec une vivacité surprenante, et sur un air très gai, des paroles sans suite que je n entendais pas bien, et que je n’ai pas retenues. Quelques mois se passèrent, pas plus de nouvelles de mon oncle que s’il était mort ! Un soir, Pragmater, ne sachant à quoi tuer le temps, monta dans la bibliothèque pour prendre un livre ; quand il ouvrit la porte, un violent courant d’air éteignit sa chandelle ; mais, comme il faisait clair de lune, et qu’il connaissait les êtres de la maison, il ne jugea pas à propos de redescendre chercher de la lumière. Il alla du côté où il savait qu’était placée la bibliothèque. La porte se ferma violemment, comme si quelqu’un l’eût poussée. Un rayon de lune, plus vif et plus chatoyant, traversa les vitres jaunes de la fenêtre. À sa grande stupéfaction, Pragmater vit descendre sur ce filet de lumière, comme un acrobate sur une corde tendue, un fantôme d’une espèce singulière : c’était le fantôme de mon oncle, c’est-à-dire le fantôme de ses habits ; car lui-même était absent : son habit tombait à longs plis, et, au bout des manches vides, une paire de gants moulait ses mains ; une perruque tenait la place de sa tête, et à l’endroit des yeux scintillait, comme des vers phosphoriques, une énorme paire de besicles. Cet étrange personnage entra droit dans la chambre, et se dirigea droit à la bibliothèque ; on eût dit que les semelles de ses souliers étaient doublées de velours, car il glissait sur les dalles sans que le moindre craquement, le son le plus fugitif pût faire croire qu’il les eût effleurées. Après avoir touché et déplacé quelques volumes, il enleva de sa planche le Saint Augustin (Elzévir) et le porta sur la table ; puis il s’assit dans le grand fauteuil à ramages, éleva un de ses gants à la hauteur où son menton aurait dû être, ouvrit le livre à un passage marqué par un signet de faveur bleue, comme quelqu’un que l’on aurait interrompu, et se prit à lire en tournant les feuillets avec vivacité. La lune se cacha ; Pragmater crut qu’il ne pourrait point continuer. Mais les verres de ses lunettes, semblables aux yeux des chats et des hiboux, étaient lumineux par eux-mêmes, et reluisaient dans l’ombre comme des escarboucles. Il en partait des lueurs jaunes qui éclairaient les pages du livre, aussi bien qu’une bougie l’eût pu faire. L’activité qu’il mettait à sa lecture était telle, qu’il tira de sa poche un mouchoir blanc, qu’il passa à plusieurs reprises sur la place vide qui représentait son front, comme s’il eût sué à grosses gouttes.... L’horloge sonna successivement, avec sa voix fêlée, dix heures, onze heures, minuit.... Au dernier coup de minuit, le fantôme se leva, remit le précieux bouquin à sa place. Le ciel était gris, les nues, échevelées, couraient rapidement de l’est à l’ouest ; la lune remontra sa face blanche par une déchirure ; un rayon parti de ses yeux bleus plongea dans la chambre. Le mystérieux lecteur monta dessus en s’appuyant sur sa canne, et sortit de la même manière qu’il était entré. Abasourdi de tant de prodiges, mourant de peur, claquant des dents, ses genoux cagneux se heurtant en rendant un son sec comme une crécelle, le digne maître d’école ne put se tenir plus longtemps sur ses pieds : un frisson de fièvre le prit aux cheveux, et il tomba tout de son long à la renverse. Berthe, ayant entendu la chute, accourut tout effrayée ; elle le trouva gisant sur le carreau, sans connaissance, sa main étreignant la chandelle éteinte. Pragmater, malgré ses idées voltairiennes, eut beaucoup de peine à s’expliquer la vision étrange qu’il venait d’avoir ; sa physionomie en était toute troublée. Cependant le doute ne lui était pas permis, il était lui- même son propre garant, il n’y avait pas de supercherie possible ; aussi tomba-t-il dans une profonde rêverie et restait-il des heures entières sur sa chaise, dans l’attitude d’un homme singulièrement perplexe. Vainement Tom, le brave matou, venait-il frotter sa moustache contre sa main pendante, et Berthe lui demandait-elle, du ton le plus engageant : -Pragmater, croyez-vous que la vendange sera bonne ? VI On n’avait aucune nouvelle de mon oncle. Un matin Pragmater le vit raser, comme un oiseau, le sable de l’allée du jardin, sur le bord de laquelle ses soleils favoris penchaient mélancoliquement leurs disques d’or pleins de graines noires ; avec sa main d’ombre, ou son ombre de main, il essayait de relever une des fleurs que le vent avait courbée, et tâchait de réparer de son mieux la négligence des vivants. Le ciel était clair, un gai rayon d’automne illuminait le jardin ; deux ou trois pigeons, posés sur le toit, se toilettaient au soleil ; une bise nonchalante jouait avec quelques feuilles jaunes, et deux ou trois plumes blanches, tombées de l’aile des colombes, tournoyaient mollement dans la tiède atmosphère. Ce n’était guère la mise en scène d’une apparition, et un fantôme un peu adroit ne se serait pas montré dans un lieu si positif et à une heure aussi peu fantastique. Une plate-bande de soleils, un carré de choux, des oignons montés, du persil et de l’oseille, à onze heures du matin, rien n’est moins allemand. Jacobus Pragmater fut convaincu, cette fois, qu’il n’y avait pas moyen de mettre l’apparition sur le dos d’un effet de lune et d’un jeu de lumière. Il entra dans la cuisine, tout pâle et tout tremblant, et raconta à Berthe ce qui venait de lui arriver. -Notre bon maître est mort, dit Berthe en sanglotant : mettons-nous à genoux, et prions pour le repos de son âme ! Nous récitâmes ensemble les prières funèbres. Tom, inquiet, rôdait autour de notre groupe, en nous jetant avec ses prunelles vertes des regards intelligents et presque surhumains ; il semblait nous demander le secret de notre douleur subite, et poussait, pour attirer l’attention sur lui, de petits miaulements plaintifs et suppliants. -Hélas ! pauvre Tom, dit Berthe en lui flattant le dos de la main, tu ne te chaufferas plus, l’hiver, sur le genou de monsieur, dans la belle chambre rouge, et tu ne mangeras plus les têtes de poisson sur le coin de son assiette ! Le grillon ne chantait que bien rarement. La maison semblait morte ; le jour avait des teintes blafardes, et ne pénétrait qu’avec peine les vitres jaunes, la poussière s’entassait dans les chambres inoccupées, les araignées jetaient sans façon leur toile d’un angle à l’autre, et provoquaient inutilement le plumeau ; l’ardoise du toit, autrefois d’un bleu si vif et si gai, prenait des teintes plombées ; les murailles verdissaient comme des cadavres, les volets se déjetaient ; les portes ne joignaient plus ; la cendre grise de l’abandon descendait fine et tamisée sur tout cet intérieur naguère si riant et d’une si curieuse propreté. La saison avançait ; les collines frileuses avaient déjà sur leurs épaules les rousses fourrures de l’automne, de larges bancs de brouillard montaient du fond de la vallée, et la bruine rayait de ses grêles hachures un ciel couleur de plomb. Il fallait rester des journées entières à la maison, car les prairies mouillées, les chemins défoncés ne nous permettaient plus que rarement le plaisir de la promenade. Maria dépérissait à vue d’oeil et devenait d’une beauté étrange ; ses yeux s’agrandissaient et s’illuminaient de l’aurore de la vie céleste ; le ciel prochain y rayonnait déjà. Ils roulaient moelleusement sur leurs longues paupières comme deux globes d’argent bruni, avec des langueurs de clair de lune et des rayons d’un bleu velouté que nul peintre ne saurait rendre : les couleurs de ses joues, concentrées sur le haut des pommettes en petit nuage rose, ajoutaient encore à l’éclat divin de ces yeux surnaturels où se concentrait une vie près de s’envoler ; les anges du ciel semblaient regarder la terre par ces yeux-là. À l’exception de ces deux taches vermeilles, elle était pâle comme de la cire vierge ; ses tempes et ses mains transparentes laissaient voir un délicat lacis de veines azurées ; ses lèvres décolorées s’exfoliaient en petites pellicules lamelleuses : elle était poitrinaire. Comme j’avais l’âge d’entrer au collège, mes parents me firent revenir à la ville, d’autant plus qu’ils avaient appris la mort de mon oncle, qui avait fait une chute de cheval dans un chemin difficile, et s’était fendu la tête. Un testament trouvé dans sa poche instituait Berthe et Pragmater ses uniques héritiers, à l’exception de sa bibliothèque, qui devait me revenir, et d’une bague en diamants de sa mère, destinée à Maria. Mes adieux à Maria furent des plus tristes ; nous sentions que nous nous reverrions plus. Elle m’embrassa sur le seuil de la porte, et me dit à l’oreille : -C’est ce vilain Pragmater qui est cause de tout ; il a voulu tuer le grillon. Nous nous reverrons chez le bon Dieu. Voilà une petite croix en perles de couleur que j’ai faite pour toi ; garde-la toujours. Un mois après, Maria s’éteignit. Le grillon ne chanta plus à dater de ce jour-là : l’âme de la maison s’en était allée. Berthe et Pragmater ne lui survécurent pas longtemps ; Tom mourut, bientôt après, de langueur et d’ennui. J’ai toujours la croix de perles de Maria. Par une délicatesse charmante dont je ne me suis aperçu que plus tard, elle avait mis quelques-uns de ses beaux cheveux blonds pour enfiler les grains de verre qui la composent ; chaste amour enfantin si pur, qu’il pouvait confier son secret à une croix ! VII Ces scènes de ma première enfance m’ont fait une impression qui ne s’est pas effacée ; j’ai encore au plus haut degré le sentiment du foyer et des voluptés domestiques. Comme celle du grillon, ma vie s’est écoulée, près de l’âtre, à regarder les tisons flamber. Mon ciel a été le manteau de la cheminée ; mon horizon, la plaque noire de suie et blanche de fumée ; un espace de quatre pieds où il faisait moins froid qu’ailleurs, mon univers. J’ai passé de longues années avec la pelle et la pincette ; leurs têtes de cuivre ont acquis sous mes mains un éclat pareil à celui de l’or, si bien que j’en suis venu à les considérer comme une partie intégrante de mon être. La pomme de mes chenets a été usée par mes pieds, et la semelle de mes pantoufles s’est couverte d’un vernis métallique dans ses fréquents rapports avec elle. Tous les effets de lumière, tous les jeux de la flamme, je les sais par coeur ; tous les édifices fantastiques que produit l’écroulement d’une bûche ou le déplacement d’un tison, je pourrais les dessiner sans les voir. Je ne suis jamais sorti de ce microcosme. Aussi, je suis de première force pour tout ce qui regarde l’intérieur de la cheminée ; aucun poète, aucun peintre n’est capable d’en tracer un tableau plus exact et plus complet. J’ai pénétré tout ce que le foyer a d’intime et de mystérieux, je puis le dire sans orgueil, car c’est l’étude de toute mon existence. Pour cela, je suis resté étranger aux passions de l’homme, je n’ai vu du monde que ce qu’on en pouvait voir par la fenêtre. Je me suis replié en moi ; cependant j’ai vécu heureux, sans regret d’hier, sans désir de demain. Mes heures tombent une à une dans l’éternité, comme des plumes d’oiseau au fond d’un puits, doucement, doucement ; et si l’horloge de bois, placée à l’angle de la muraille, ne m’avertissait de leur chute avec sa voix criarde et éraillée comme celle d’une vieille femme, certes je ne m’en apercevrais pas. Quelquefois seulement, au mois de juin, par un de ces jours chauds et clairs où le ciel est bleu comme la prunelle d’une Anglaise, où le soleil caresse d’un baiser d’or les façades sales et noires des maisons de la ville ; lorsque chacun se retira au plus profond de son appartement, abat ses jalousies, ferme ses rideaux, et reste étendu sur sa molle ottomane, le front perlé de gouttes de sueur, je me hasarde à sortir. Je m’en vais me promener, habillé comme à mon ordinaire, c’est-à-dire en drap, ganté, cravaté et boutonné jusqu’au cou. Je prends alors dans la rue le côté où il n’y a pas d’ombre, et je marche les mains dans mes poches, le chapeau sur l’oreille et penché comme la tour de Pise, les yeux à demi fermés, mes lèvres comprimant avec force une cigarette dont la blonde fumée se roule, autour de ma tête, en manière de turban ; tout droit devant moi, sans savoir où ; insoucieux de l’heure ou de toute autre pensée que celle du présent ; dans un état parfait de quiétude morale et physique. Ainsi je vais... vivant pour vivre, ni plus ni moins qu’un dogue qui se vautre dans la poussière, ou que ce bambin qui fait des ronds sur le sable. Lorsque mes pieds m’ont porté longtemps, et que je suis las, alors je m’assois au bord du chemin, le dos appuyé contre un tronc d’arbre, et je laisse flotter mes regards à droite, à gauche, tantôt au ciel, tantôt sur la terre. Je demeure là des demi-journées, ne faisant aucun mouvement, les jambes croisées, les bras pendants, le menton dans la poitrine, ayant l’air d’une idole chinoise ou indienne, oubliée dans le chemin par un bonze ou un bramine. Pourtant, n’allez pas croire que le temps ainsi passé soit du temps perdu. Cette mort apparente est ma vie. Cette solitude et cette inaction, insupportables pour tout autre, sont pour moi une source de voluptés indéfinissables. Mon âme ne s’éparpille pas au dehors, mes idées ne s’en vont pas à l’aventure parmi les choses du monde, sautant d’un objet à un autre ; toute ma puissance d’animation, toute ma force intellectuelle se concentrent en moi ; je fais des vers, excellente occupation d’oisif, ou je pense à la petite Maria, qui avait des taches roses sur les joues. Une Visite Nocturne. J’ai un ami, je pourrais en avoir deux ; son nom, je l’ignore, sa demeure, je ne la soupçonne pas. Perche-t-il sur un arbre ? se terre-t-il dans une carrière abandonnée ? Nous autres de la Bohème, nous ne sommes pas curieux, et je n’ai jamais pris le moindre renseignement sur lui. Je le rencontre de loin en loin, dans des endroits invraisemblables, par des temps impossibles. Suivant l’usage des romanciers à la mode, je devrais vous donner le signalement de cet ami inconnu ; je présume que son passeport doit être rédigé ainsi : « Visage ovale, nez ordinaire, bouche moyenne, menton rond, yeux bruns, cheveux châtains ; signes distinctifs : aucun. » C’est cependant un homme très singulier. Il m’aborde toujours en criant comme Archimède : « J’ai trouvé ! » car mon ami est un inventeur. Tous les jours, il fait le plan d’une machine nouvelle. Avec une demi-douzaine de gaillards pareils, l’homme deviendrait inutile dans la création. Tout se fait tout seul : les mécaniques sont produites par d’autres mécaniques, les bras et les jambes passent à l’état de pures superfluidités. Mon ami, vrai puits de Grenelle de science, ne néglige rien, pas même l’alchimie. Le Dragon vert, le Serviteur rouge et la Femme blanche sont à ses ordres ; il a dépassé Raymond Lulle, Paracelse, Agrippa, Cardan, Flamel et tous les hermétiques. -Vous avez donc fait de l’or ? lui dis-je un jour d’un air de doute, en regardant son chapeau presque aussi vieux que le mien. -Oui, me répondit-il avec un parfait dédain, j’ai eu cet enfantillage ; j’ai fabriqué des pièces de vingt francs qui m’en coûtaient quarante ; du reste, tout le monde fait de l’or, rien n’est plus commun : Esq-, d’Abad., de Ru., en ont fait ; c’est ruineux. J’ai aussi composé du tissu cellulaire en faisant traverser des blancs d’oeuf par un courant électrique ; c’est un bifteck médiocre et qui ressemble toujours un peu à de l’omelette. J’ai obtenu le poulet à tête humaine, et la mandragore qui chante, deux petits monstres assez désagréables ; comme maître Wagner, j’ai un homunculus dans un flacon de verre ; mais, décidément, les femmes sont de meilleures mères que les bouteilles. Ce qui m’occupe maintenant, c’est de sortir de l’atmosphère terrestre. Peut-être Newton s’est-il trompé, la loi de la gravitation n’est vraie que pour les corps : les corps se précipitent, mais les gaz remontent. Je voudrais me jeter du haut d’une tour et tomber dans la lune. Adieu ! Et mon ami disparut si subitement, que je dus croire qu’il était entré dans le mur comme Cardillac. Un soir, je revenais d’un théâtre lointain situé vers le pôle arctique du boulevard ; il commençait à tomber une de ces pluies fines, pénétrantes, qui finissent par percer le feutre, le caoutchouc, et toutes les étoffes qui abusent du prétexte d’être imperméables pour sentir la poix et le goudron. Les voitures de place étaient partout, excepté, bien entendu, sur les places. À la douteuse clarté d’un réverbère qui faisait des tours d’acrobate sur la corde lâche, je reconnus mon ami, qui marchait à petits pas comme s’il eût fait le plus beau temps du monde. -Que faites-vous maintenant ? lui dis-je en passant mon bras sous le sien. -Je m’exerce à voler. -Diable ! répondis-je avec un mouvement involontaire en portant la main sur ma poche. -Oh ! je ne travaille pas à la tire, soyez tranquille, je méprise les foulards ; je m’exerce à voler, mais non sur un mannequin chargé de grelots comme Gringoire dans la cour des Miracles. Je vole en l’air, j’ai loué un jardin du côté de la barrière d’Enfer, derrière le Luxembourg ; et, la nuit, je me promène à cinquante ou soixante pieds d’élévation ; quand je suis fatigué, je me mets à cheval sur un tuyau de cheminée. C’est commode. -Et par quel procédé ? -Mon Dieu, rien n’est plus simple. Et, là-dessus, mon ami m’expliqua son invention ; en effet, c’était fort simple, simple comme les deux verres qui, posés aux deux bouts d’un tube, font apercevoir des mondes inconnus, simple comme la boussole, l’imprimerie, la poudre à canon et la vapeur. Je fus très étonné de ne pas avoir fait moi-même cette découverte ; c’est le sentiment qu’on éprouve en face des révélations du génie. -Gardez-moi le secret, me dit mon ami en me quittant. J’ai trouvé pour ma découverte un prospectus fort efficace. Les annonces des journaux sont trop chères, et, d’ailleurs, personne ne les lit ; j’irai de nuit m’asseoir sur le toit de la Madeleine, et, vers onze heures du matin, je commencerai une petite promenade d’agrément au-dessus de la zone des réverbères ; promenade que je prolongerai en suivant la ligne des boulevards jusqu’à la place de la Bastille, où j’irai embrasser le génie de la liberté sur sa colonne de bronze. Cela dit, l’homme singulier me quitta. Je ne le revis plus pendant trois ou quatre mois. Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais pas encore. J’entendis frapper distinctement trois coups contre mes carreaux. J’avouerai courageusement que j’éprouvais une frayeur horrible. Au moins si ce n’était qu’un voleur, m’écriai-je dans une angoisse d’épouvante, mais ce doit être le diable, l’inconnu, celui qui rôde la nuit, quaerens quem devoret. On frappa encore, et je vis se dessiner à travers la vitre des traits qui ne m’étaient pas étrangers. Une voix prononça mon nom et me dit : -Ouvrez donc, il fait un froid atroce. Je me levai. J’ouvris la fenêtre, et mon ami sauta dans la chambre. Il était entouré d’une ceinture gonflée de gaz ; des ligatures et des ressorts couraient le long de ses bras et de ses jambes ; il se défit de son appareil et s’assit devant le feu, dont je ranimai les tisons. Je tirai de l’armoire deux verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis je remplis les verres, que mon ami avala tous deux par distraction, c’est-à-dire dont il avala le contenu. Sa figure était radieuse. Une espèce de lumière argentée brillait sur son front, ses cheveux jouaient l’auréole à s’y méprendre. -Mon cher, me dit-il après une pause, j’ai réussi tout à fait ; l’aigle n’est qu’un dindon à côté de moi. Je monte, je descends, je tourne, je fais ce que je veux, c’est moi qui suis Raimond le roi des airs. Et cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant ! mes ailes ne coûtent guère plus qu’un parapluie ou une paire de socques. Quelle étrange chose ! Un petit calcul grand comme la main, griffonné par moi sur le dos d’une carte, quelques ressorts arrangés par moi d’une certaine manière et le monde va être changé. Le vieil univers a vécu ; religion, morale, gouvernement, tout sera renouvelé. D’abord, revêtu d’un costume étincelant, je descendrai de ce que jusqu’à présent l’on a appelé le ciel et je promulguerai un petit décalogue de ma façon. Je révèlerai aux hommes le secret de voler. Je les délivrerai de l’antique pesanteur ; je les rendrai semblables à des anges, on serait dieu à moins. Beaucoup le sont qui n’en ont pas tant fait. Avec mon invention, plus de frontières, plus de douanes, plus d’octroi, plus de péages ; l’emploi d’invalide au pont des Arts deviendra une sinécure. Allez donc saisir un contrebandier passant des cigares à trente mille pieds du niveau de la mer ; car, au moyen d’un casque rempli d’air respirable que j’ai ajouté à mon appareil comme appendice, on peut s’élever à des hauteurs incommensurables. Les fleuves, les mers ne séparent plus les royaumes. L’architecture est renversée de fond en comble ; les fenêtres deviennent des portes, les cheminées des corridors, les toits des places publiques. Il faudra griller les cours et les jardins comme des volières. Plus de guerre ; la stratégie, est inutile, l’artillerie ne peut plus servir ; pointez donc les bombes contre les hommes qui passent au-dessus des nuages et essuient leurs bottes sur la tête des condors. Dans quelque temps d’ici, comme on rira des chemins de fer, de ces marmites qui courent sur des tringles en fer et font à peine dix lieues à l’heure ! Et mon ami ponctuait chaque phrase d’un verre de vin. Son enthousiasme tournait au dithyrambe, et pendant deux heures, il ne cessa de parler sur ce ton, décrivant le nouveau monde, que son invention allait nécessiter, avec une richesse de couleurs et d’images à désespérer un disciple de Fourier. Puis, voyant que le jour allait paraître, il reprit son appareil et me promit de venir bientôt me rendre une autre visite. Je lui ouvris la fenêtre, il s’élança dans les profondeurs grises du ciel, et je restai seul, doutant de moi-même et me pinçant pour savoir si je veillais ou si je dormais. J’attends encore la seconde visite de mon ami- volatile et ne l’ai plus rencontré sur aucun boulevard, même extérieur. Sa machine l’a-t-elle laissé en route ? S’est-il cassé le cou ou s’est-il noyé dans un océan quelconque ? A-t-il eu les yeux arrachés par l’oiseau Rock sur les cimes de l’Himalaya ? C’est ce que j’ignore profondément. Je vous ferai savoir les premières nouvelles que j’aurai de lui. Le Petit Chien De La Marquise. I Le lendemain du souper. Il ne fait pas encore jour chez Éliante ; cependant midi vient de sonner. Midi, l’aurore des jolies femmes ! Mais Éliante était priée d’un souper chez la baronne, où l’on a été d’une folie extrême ; Éliante n’a mangé, il est vrai, que des petits pieds, des oeufs de faisan au coulis et autres drogues ; elle a à peine trempé ses lèvres roses dans la mousse du vin de Champagne et but deux travers de doigt de crème des Barbades ; car Éliante, comme toute petite maîtresse, a la prétention de ne vivre que de lait pur et d’amour. Pourtant elle est plus lasse que de coutume et ne recevra qu’à trois heures. L’abbé V..., qui était du souper, s’est montré d’une extravagance admirable, et le chevalier a fait au commandeur la mystification la plus originale ; ce qu’il y a de parfait, c’est que le brave commandeur n’a pas voulu croire qu’il ait été mystifié. À la petite pointe du jour, l’on a été en calèche découverte manger la soupe à l’oignon dans la maison du garde pour se remettre en appétit, et après le déjeuner la présidente a ramené dans son vis-à-vis Éliante, dont le carrosse n’était pas encore arrivé. Éliante, un peu fatiguée, vient d’entr’ouvrir son bel oeil légèrement battu, et un faible sourire, qui dégénère en un demi-bâillement, voltige sur sa petite bouche en coeur que l’on prendrait pour une rose pompon. Elle pense aux coq-à-l’âne de l’abbé et aux impertinences du chevalier, au nez de plus en plus rouge de la pauvre présidente ; mais ces souvenirs agréables s’effacent bientôt et se confondent dans une pensée unique. Car, il faut bien se l’avouer, si coquet et si galant qu’ait été M. l’abbé, si turlupin que se soit montré M. le chevalier, le succès de la soirée n’a pas été pour eux. Un autre personnage, qui n’a rien dit et que l’on a trouvé plus spirituel qu’eux, qui ne s’était pas mis en frais de toilette et qu’on a déclaré le suprême de la grâce et de l’élégance, a réuni tous les suffrages de l’assemblée ; l’abbé lui-même, quoiqu’il en fût jaloux, a été forcé de reconnaître ce mérite hors du commun et de saluer l’astre naissant. Ce personnage, dont toutes les dames raffolaient et qui occupe en ce moment la pensée d’Éliante, pour ne pas vous faire consumer en recherches et en conjectures inutiles un temps que vous pourriez employer beaucoup mieux, n’est autre chose que le petit chien de la marquise, un bichon incomparable qu’elle avait apporté dans son manchon ouaté. II Le Bichon Fanfreluche. Pour faire l’éloge de ce bichon merveilleux, il faudrait arracher une plume à l’aile de l’Amour ; la main des Grâces serait seule assez légère pour tracer son portrait ; le crayon de Latour n’aurait rien de trop suave. Il s’appelle Fanfreluche, très joli nom de chien, qu’il porte avec honneur. Fanfreluche n’est pas plus gros que le poing fermé de sa maîtresse, et l’on sait que madame la marquise a la plus petite main du monde ; et cependant il offre à l’oeil beaucoup de volume et paraît presque un petit mouton, car il a des soies d’un pied de long, si fines, si douces, si brillantes, que la queue à Minette semble une brosse en comparaison. Quand il donne la patte et qu’on la lui serre un peu, l’on est tout étonné de ne rien sentir du tout. Fanfreluche est plutôt un flocon de laine soyeuse, où brillent deux beaux yeux bruns et un petit nez rose, qu’un véritable chien. Un pareil bichon ne peut qu’appartenir à la mère des Amours, qui l’aura perdu en allant à Cythère, où madame la marquise, qui y va quelquefois, l’a probablement trouvé. Regardez-moi cette physionomie intéressante et spirituelle ; Roxelane n’aurait-elle pas été jalouse de ce nez délicatement rebroussé et séparé dans le milieu par une petite raie comme celui d’Anne d’Autriche ? Ces deux marques de feu, au-dessus des yeux, ne font-elles pas meilleur effet que l’assassin posé de la manière la plus engageante ? Quelle vivacité dans cette prunelle à fleur de tête ! et cette double rangée de dents blanches, grosses comme des grains de riz, que la moindre contrariété fait apparaître dans toute leur splendeur, quelle duchesse n’envierait leur pureté et leur éclat ? Le charmant Fanfreluche, outre les moyens physiques de plaire, possède mille talents de société : il danse le menuet avec plus de grâce que Marcel lui-même ; il sait donner la patte et marquer l’heure : il fait la cabriole pour la reine et mesdames de France, et distingue sa droite de sa gauche. Fanfreluche est très docte et il en sait plus que messieurs de l’Académie ; s’il n’est pas académicien, c’est qu’il n’a pas voulu ; il a pensé, sans doute, qu’il y brillerait par son absence. L’abbé prétend qu’il est fort comme un Turc sur les langues mortes, et que, s’il ne parle pas, c’est une pure malice de sa part et pour faire enrager sa maîtresse. Du reste, Fanfreluche n’a point la voracité animale des chiens ordinaires. Il est très friand, très gourmet et d’une nourriture difficile ; il ne mange absolument qu’un petit vol-au-vent de cervelle qu’on fait exprès pour lui, et ne boit qu’un petit pot de crème qu’on lui sert dans une soucoupe du Japon. Cependant, quand sa maîtresse soupe en ville, il consent à sucer un bout d’aile de poularde et à croquer une sucrerie du dessert ; mais c’est une faveur rare qu’il ne fait pas à tout le monde, et il faut que le cuisinier lui plaise. Fanfreluche n’a qu’un petit défaut ; mais qui est parfait en ce monde ? Il aime les cerises à l’eau-de-vie et le tabac d’Espagne, dont il mange de temps en temps une prise ; c’est une manie qui lui est commune avec le prince de Condé. Dès qu’il entend grincer la charnière de la boîte d’or du commandeur, il faut voir comme il se dresse sur ses pattes de derrière et comme il tambourine avec sa queue sur le parquet ; et, si la marquise, enfoncée dans les délices du whist ou du reversi, ne le surveille pas exactement, il saute sur les genoux de l’abbé, qui lui donne trois ou quatre cerises confites. Avec cela, Fanfreluche, qui n’a pas la tête forte, est gris comme un suisse et deux chantres d’église ; il fait les plus drôles zigzags du monde, et devient d’une férocité extraordinaire à l’endroit des mollets un peu absents du chevalier, qui, pour conserver ce qui lui en reste, est obligé de serrer ses jambes sur un fauteuil. Ce n’est plus un petit chien, c’est un petit lion, et il n’y a que la marquise qui puisse en faire quelque chose. Il faut voir les singeries et les mutineries qu’il fait avant de se laisser remettre dans son manchon ou coucher dans sa niche de bois de rose matelassée de satin blanc et garnie de chenille bleue. On ne sait pas combien les incartades de Fanfreluche ont valu de coups de buse et d’éventail sur les doigts à M. l’abbé, son complice. III Un pastel de Latour. Si la transition n’est pas trop brusque d’un joli chien à une jolie femme, permettez-moi de vous tirer un léger crayon d’Éliante. Éliante est d’une jeunesse incontestable ; elle a encore dix ans à dire son âge sans mentir ; le nombre de ses printemps ne se monte qu’à un chiffre peu élevé. C’est bien le cas de dire : Aurea mediocritas. On sait encore où sont les morceaux de sa dernière poupée, et elle est si notoirement enfant, qu’elle accepte sans hésiter les rôles de vieille, de duègne et de grand’mère dans les proverbes et les charades de société. Heureuse Éliante, qui ne craint pas d’être confondue avec le personnage qu’elle représente, et qui peut se grimer hardiment sans courir le risque de faire prendre ses fausses rides pour de vraies ! En revanche, madame la présidente, dont le nez s’échauffe visiblement, à la grande satisfaction de ses amies, et qui commence à se couperoser en diable, trouve les rôles de jeune veuve de vingt-cinq ans beaucoup trop vieux pour elle. Éliante, qui est née et ne voit que l’extrêmement bonne compagnie, a épousé à quinze ans le comte de *** ; elle sortait du couvent et n’avait jamais vu son prétendu, qui lui sembla fort beau et fort aimable ; c’était le premier homme qu’elle voyait après le père confesseur. Elle ne comprenait d’ailleurs du mariage que la voiture, les robes neuves et les diamants. Le comte a bien quarante ans passés ; il a été ce qu’on nomme un roué, un homme à bonnes fortunes, un coureur d’aventures sous le règne de l’autre roi. Il est parfait pour sa femme ; mais, comme il avait ailleurs une affaire réglée, un engagement formel, son intimité avec Éliante n’a jamais été bien sérieuse, et la jeune comtesse jouit de toute la liberté désirable, le comte n’étant nullement susceptible de jalousie et autres préjugés gothiques. La figure d’Éliante n’a pas de ces régularités grecques dont on s’accorde à dire qu’elles sont parfaitement belles, mais qui au fond ne charment personne ; elle a les plus beaux yeux du monde et un jeu de prunelles supérieur ; des sourcils finement tracés qu’on prendrait pour l’arc de Cupidon, un petit nez fripon et chiffonné qui lui sied à ravir ; une bouche à n’y pas fourrer le petit doigt : ajoutez à cela des cheveux à pleines mains, et qui, lorsqu’ils sont dénoués, lui vont jusqu’au jarret ; des dents si pures, si bien faites, si bien rangées, qu’elles forceraient la douleur à éclater de rire pour les montrer ; une main fluette et potelée à la fois, un pied à chausser la pantoufle de Cendrillon, et vous aurez un ensemble d’un régal assez exquis. Éliante, dans toute sa mignonne perfection, n’a de grand que les yeux. Le principal charme d’Éliante consiste dans une grâce extrême et une manière de porter les choses les plus simples. La grande toilette de cour lui va bien ; mais le négligé lui sied davantage. Quelques indiscrets prétendent qu’elle est encore mieux sous le linge. Cette opinion nous paraît ne pas manquer de probabilité. IV Pompadour. Éliante est appuyée sur son coude, qui s’enfonce à moitié dans un oreiller de la plus fine toile de Hollande, garnie de point d’Angleterre. Elle rêve aux perfections de l’inimaginable Fanfreluche ; elle soupire en pensant au bonheur de la marquise ; Éliante donnerait volontiers trois mousquetaires et deux petits collets en échange du miraculeux bichon. Pendant qu’elle rêve, jetons un coup d’oeil dans sa chambre à coucher, d’autant que cette occasion de décrire la chambre à coucher d’une jolie femme du temps ne se présentera pas de sitôt, et que le Pompadour est aujourd’hui à la mode. Le lit de bois sculpté, peint en blanc, rehaussé d’or mat et d’or bruni, pose sur quatre pieds tournés avec un soin curieux. Les dossiers, de forme cintrée, surmontés d’un groupe de colombes qui se becquettent, sont rembourrés moelleusement pour éviter que la jolie dormeuse ne se frappe la tête en faisant quelque rêve un peu vif où l’illusion approche de la réalité. Un ciel, orné de quatre grands bouquets de plumes et fixé au plafond par un câble doré, soutient une double paire de rideaux d’une étoffe couleur cuisse de nymphe moirée d’argent. Dans le fond, il y a une grande glace à trumeau festonné de roses et de marguerites mignonnement découpées ; cette glace réfléchit les attitudes gracieuses de la comtesse, fait d’utiles trahisons à ses charmes en montrant ce qu’on ne doit pas laisser voir. En outre, elle égaye et donne de l’air et du jour à ce coin un peu sombre. Éliante est tournée de façon à n’avoir pas besoin de s’entourer des prudences du mystère ; elle n’a que faire du demi-jour et des teintes ménagées. Sur un guéridon tremble, dans une veilleuse de vieux Sèvres, une petite étoile timide, à qui les joyeux rayons du soleil, qui filtrent par l’interstice des rideaux et des volets, ont enlevé sa nocturne auréole ; car l’on croyait que madame rentrerait de bonne heure, au sortir de l’Opéra, et les préparatifs de son coucher avaient été faits comme à l’ordinaire. Les dessus de portes, en camaïeu lilas tendre, représentent des aventures mythologiques et galantes. Le peintre a mis beaucoup de feu et de volupté dans ces compositions, qui inspireraient, par la manière agréable et leste dont elles sont touchées, des idées amoureuses et riantes à la prude la plus rigide et la plus collet monté. La tenture, semblable aux rideaux, est retenue par des ganses, des cordes à puits et des noeuds d’argent. Cette tapisserie a l’avantage, par l’extrême fraîcheur de ses teintes, de faire paraître épouvantables et enluminées comme des furies toutes les personnes qui n’ont pas, comme Éliante, un teint à l’épreuve de tout rapprochement. Cette nuance a été malicieusement choisie par la jeune comtesse pour faire enrager deux de ses meilleures amies que l’abus du rouge a rendues jaunes comme des coings, et qu’elle affecte de recevoir toujours dans cette pièce. Des miroirs avec des cadres rocaille remplissent l’entre-deux des croisées ; il ne saurait y avoir trop de glaces dans la chambre d’une jolie femme ; mais aussi je casserais volontiers celles qui sont exposées à doubler de sots visages. Est-ce que ce n’est pas assez de voir une fois la présidente et la vieille douairière de B... ? La cheminée est chargée de mages de la Chine, de groupes de biscuit et de porcelaine de Saxe. Deux grands vases en vert céladon craquelé, richement montés, garnissent les deux angles. Une superbe pendule de Boule, incrustée d’écaille, et dont l’aiguille est sur le chemin de trois heures, pose sur un piédouche d’une égale magnificence et terminé par des feuillages d’or. Devant la cheminée où brille une grande flamme, un garde-feu en filigrane argenté se replie plusieurs fois et se brise à un angle aigu. Des écrans de damas avec des bois sculptés, une duchesse et un métier pour broder au tambour, complètent l’ameublement de ce côté. Un paravent en véritable laque de Chine, tout chamarré de hérons à longues aigrettes, de dragons ailés, d’arbres palmistes, de pêcheurs avec des cormorans sur le poing, empêche le perfide vent coulis de pénétrer dans ce sanctuaire des Grâces ; un tapis de Turquie, apporté par M. le comte qui fut autrefois ambassadeur près la Sublime Porte amortit le bruit des pas, et de doubles volets matelassés empêchent les sons extérieurs de pénétrer dans cet asile du repos et de l’amour. Telle était la chambre à coucher de la comtesse Éliante. Nous espérons que, par la littérature de commissaire-priseur où nous vivons, l’on nous pardonnera aisément cette description un peu longue, en songeant qu’il ne tenait qu’à nous qu’elle le fût deux fois plus, et que personne n’aurait pu nous faire mettre en prison pour cela. V Pourparler. FANCHONNETTE, la femme de chambre de madame Éliante, entre sur la pointe du pied, s’avance timidement jusqu’auprès du lit, et voyant qu’Éliante ne dort plus : Madame... ÉLIANTE. -Eh bien ! Fanchonnette, qu’y a-t-il ? est- ce que le feu est à la maison ? tu as l’air tout effaré. FANCHONNETTE. -Non, madame, le feu n’est pas à la maison, c’est pis que cela : M. le duc Alcindor qui fait pied de grue depuis deux heures, et qui voudrait entrer. ÉLIANTE. -Il faut lui dire que je ne suis pas visible, que j’ai une migraine affreuse, que je n’y suis pas. FANCHONNETTE. -Je lui ai dit tout cela, il ne veut pas s’en aller ; il prétend que, si vous êtes sortie, il faudra bien que vous rentriez, et que, si vous êtes chez vous, il faudra bien que vous finissiez pas sortir. Il est décidé à faire le blocus de votre porte. ÉLIANTE. -Quel homme terrible ! FANCHONNETTE. -Il va se faire apporter une tente et des vivres pour s’établir définitivement dans votre salon. La démangeaison qu’il a de vous parler est si grande, qu’il escaladera plutôt la fenêtre. ÉLIANTE. -Quelle étrange fantaisie ! cela est d’une folie qui ne rime à rien ! Que peut-il donc avoir à me dire ? Fanchonnette, comment suis-je aujourd’hui ? je me trouve d’une laideur affreuse ; il me semble que j’ai l’air de madame de B... FANCHONNETTE. -Au contraire, madame n’a jamais été plus charmante ; elle a le teint d’une fraîcheur admirable. ÉLIANTE. -Rajuste un peu ma cornette, et va dire au duc que je consens à le recevoir. VI La Ruelle D’Éliante. Éliante, le duc Alcindor ALCINDOR. -Incomparable Éliante, vous voyez devant vous le plus humble de vos sujets que le grand désir qu’il avait de déposer ses hommages sur les marches de votre trône a poussé jusqu’à la dure nécessité de se rendre importun. ÉLIANTE. -Duc, je vous ferai observer que je suis couchée et non sur un trône, et je vous demanderai en même temps pardon de ne pas vous recevoir debout. ALCINDOR. -Est-ce que le lit n’est pas le trône des jolies femmes ? Quant à ce qui est de ne pas me recevoir debout, j’espère que vous me permettrez de considérer cela comme une faveur. ÉLIANTE. -Au fait, vous m’y faites penser, je vous défends, Alcindor, de regarder comme une faveur d’être admis dans ma ruelle ; vous êtes un homme si pointilleux, qu’il faut prendre ses précautions avec vous. ALCINDOR. -Méchante, vous fûtes toujours pour moi de la vertu la plus ignoble, et cependant Dieu sait que j’ai toujours nourri à votre endroit la flamme la plus vive. Vous me faites sentir des choses... ÉLIANTE. -Alcindor, quand vous parlerez de votre flamme, allumez un peu votre oeil et tâcher d’avoir un débit un peu moins glacial ; on dirait que vous avez peur d’être pris au mot. ALCINDOR. -Vous dites là des choses affreuses ; Éliante, il en faudrait dix fois moins pour perdre un homme de réputation. Heureusement que de ce côté-là je suis à couvert. Je vous ferai voir... ÉLIANTE. -On ne veut point voir. ALCINDOR, prenant un livre sur la table. -Qu’est ceci ? encore une production nouvelle ? quelque rapsodie ? Messieurs les auteurs sont vraiment des animaux malfaisants. Est-ce que vous recevez de ces espèces-là ? ÉLIANTE. -Mon Dieu ! non. J’ai deux poètes qui couchent à l’écurie et mangent à l’office. Ils me font remettre ce fatras par Fanchonnette, qu’ils appellent Iris et Vénus. ALCINDOR, se rapprochant du lit. -Au vrai, la cornette de nuit vous va à ravir, et vous êtes charmante en peignoir. ÉLIANTE. -Oh ! non, je suis laide à faire peur. ALCINDOR. -Je vous demande un million de pardons de vous donner un démenti, mais cela est de la plus insigne fausseté. Dussé-je me couper la gorge avec vous, je ne me rétracterai pas. ÉLIANTE. -Je dois avoir la figure toute renversée ; je n’ai pas fermé l’oeil. ALCINDOR. -Vous avez une fraîcheur de dévote et de pensionnaire. Je vous trouve les yeux d’un lumineux particulier. Est-ce que vous étiez d’un petit souper chez la baronne ? On dit que tout y a été du dernier mieux. L’abbé surtout était impayable, à ce qu’on dit. Je me meurs de chagrin de ne pas m’être rendu à l’invitation de cette chère baronne, mais on ne peut pas être partout. Ce que je crève de chevaux est incroyable ; mon coureur est sur les dents, et je ne sais vraiment pas comment j’y résiste. Ah ! vous étiez de cette partie ? D’honneur ! je vais m’aller pendre ou me jeter à l’eau en sortant d’ici de ne l’avoir pas deviné. ÉLIANTE. -La marquise y est venue avec un petit chien que je ne lui connaissais pas, un bichon de la plus belle race, je n’en ai jamais vu un pareil ! il s’appelle Franfreluche. Ô l’amour de chien ! Duc, quelle est donc la cause qui vous faisait tant désirer de me voir ? ALCINDOR. -Je voulais vous voir ; n’est-ce pas un excellent motif ? ÉLIANTE. -Si fait, très excellent. Mais n’aviez-vous point quelque chose de plus important à me dire ? ALCINDOR. -Pardieu ! je désirais vous faire ma déclaration en règle et m’établir en qualité de soupirant en pied auprès de vos perfections. ÉLIANTE. -Vous extravaguez, duc ; vous savez tout aussi bien que moi que vous n’êtes pas amoureux le moins du monde. ALCINDOR. -Ah ! belle Éliante, figurez-vous que j’ai le coeur percé de part en part ; regardez plutôt derrière mon dos, vous verrez la pointe de la flèche. ÉLIANTE. -Une physionomie intéressante au possible ; des soies longues comme cela, des marques de feu, des pattes torses. Oh ! mon Dieu ! je crois que je deviendrai folle, si je n’ai un bichon pareil ; mais il n’en existe pas ! ALCINDOR. -Je vous aime, là, sérieusement. ÉLIANTE. -Une queue en trompette. ALCINDOR. -Je vous adore ! ÉLIANTE. -Des oreilles frisées. ALCINDOR. -Ô femme divine ! ÉLIANTE. -Ô charmant animal ! L’abbé dit qu’il parle hébreu. Mon Dieu ! que je suis malheureuse ! il danse si bien ! Je déteste cette marquise ; c’est une intrigante, et elle a de faux cheveux. ALCINDOR. -Que faut-il faire pour vous consoler ? faut-il traverser la mer, sauter à pieds joints sur les tours Notre-Dame ? C’est facile, parlez. ÉLIANTE. -Je ne veux que Fanfreluche ; je n’ai eu dans ma vie qu’un seul désir violent, et je ne puis le satisfaire. Je crois que j’en aurai des vapeurs ; ah les nerfs me font déjà un mal affreux. Duc, passez-moi les gouttes du général Lamothe. Tenez, ce flacon sur la table... je me sens faible. ALCINDOR, lui faisant sentir le flacon. - L’admirable tour de gorge que vous avez là ! c’est du point de Malines ou de Bruxelles, si je ne me trompe. ÉLIANTE. -Alcindor ! finissez ; vous m’agacez horriblement. Ah ! j’embrasserais de bon coeur le diable, mon mari lui-même, s’il paraissait ici avec Fanfreluche sous le bras ! ALCINDOR. -C’est fort ! Dans le même cas serais-je plus maltraité que le diable et votre mari ? ÉLIANTE. -Non ; peut-être mieux. C’est mon dernier mot. Sonnez Fanchonnette, qu’elle vienne me lever et m’habiller. ALCINDOR. -Je vous obéis, madame. Ma foi ! le sort en est jeté, je me fais voleur de chien. Ô mes aïeux, pardonnez-moi ! Jupiter s’est bien changé en oie et en taureau ; c’était déroger encore plus. L’amour se plaît à réduire les plus hauts courages à ces dures extrémités. Adieu, madame, au revoir, je vais à la conquête de la toison d’or. ÉLIANTE. -Adieu. Cupidon et Mercure vous soient en aide ! Ayez bien soin de ne revenir qu’avec Fanfreluche, ou je vous annonce que je vous recevrai en tigresse d’Hyrcanie, à belles dents et à belles griffes. Voilà Fanchonnette ; bonsoir, duc. VII Alcindor, rentré chez lui, se jeta sur une chaise- longue et poussa un soupir modulé et flûté qui se pouvait traduire ainsi : « Que le diable emporte toutes ces bégueules maniérées et vaporeuses, avec leurs fantaisies extravagantes ! » Il pencha sa tête en arrière, regarda fixement les moulures du plafond, et allongea languissamment sa main vers le cordon de moire d’une sonnette. Il l’agita à plusieurs reprises, mais personne ne vint. Comme Alcindor était naturellement fort vif et ne pouvait souffrir le moindre retard, il se pendit des deux mains au cordon de la sonnette qui se rompit. Alcindor, privé de ce moyen de communication avec le monde de l’office et de l’antichambre, et décidé à ne pas sortir de sa chaise, se mit à faire un vacarme horrible. « Holà ! Giroflée, Similor, Marmelade, Galopin, Champagne, quelqu’un ! Il n’y a pas une personne de qualité en France qui soit plus mal servie que moi ! Holà ! maroufles, butors, belîtres, marauds, gredins, vous aurez cent coups de bâton ! gare aux épaules du premier qui entrera ! Ha ! canaille noire et blanche, je vous ferai tous aller aux galères, pendre et rouer vifs comme vous le méritez si bien. Je vous recommanderai à M. le prévôt, soyez tranquilles. Morbleu ! ventrebleu ! corbleu ! têtebleu ! sacre-bleu ! Ces drôles me feront à la fin sortir de mon caractère. Champagne, Basque, Galopin, Marmelade, Similor, Giroflée, holà ! Les bourreaux ! je n’en puis plus, je meurs ! ouf ! » Le duc Alcindor, suffoqué de rage et étranglé par un nouveau paquet d’invectives qui lui montait dans la gorge, tomba comme épuisé sur le dossier de sa chaise. La porte de la chambre s’ouvrit et laissa passer enfin une grosse tête de nègre, ronde, joufflue, et d’autant plus joufflue qu’elle avait les bajoues fort exactement remplies d’une caille au gratin, dérobée à l’office, et dont la déglutition avait été interrompue par les cris forcenés d’Alcindor. C’était Similor, le nègre favori de M. le duc. Par derrière pointait timidement le nez aigu de Giroflée. « Je crois que petit maître blanc appeler moa noir, » dit le nègre Similor d’un ton demi-patelin, demi- effrayé, en tâchant de remuer sa large langue à travers l’épaisse pâtée de pain et de viande qui lui farcissait la bouche. « Ah tu crois, brigand, que je t’appelais ? Je te ferai écorcher vif et retourner comme un vieil habit, pour voir si la doublure de ta peau est aussi noire que l’étoffe. Tiens, misérable !... » Et le duc, dont la rage s’était ravivée en s’exhalant, prit un flambeau sur la table et le jeta à la tête du nègre. Le flambeau alla droit à une glace qu’il rompit en mille morceaux. Similor, habitué à ces façons d’agir, se laissa tomber à plat ventre sur le tapis en criant piteusement : « Aïe ! aïe ! aïe ! petit maître, ze sais mort ! » et en faisant des grimaces bouffonnes qui manquaient rarement leur effet : « Le zandelier m’a passé à travers le corps. Ze sens un grand trou. Ze suis bien mort cette fois. Couic ! -Allons ! cuistre, dit Alcindor, dont la colère était passée, en lui donnant un grand coup de pied au derrière, finis tes singeries ; et vous, Giroflée, puisque vous voilà, accommodez-moi, car je ne veux plus sortir aujourd’hui. Coiffez-moi de nuit, Giroflée, et vous Similor, allez faire défendre la porte à tout le monde. Cependant, s’il vient une dame en capuchon noir, petit pied et main blanche, laissez-la monter. Mais, pour Dieu ! qu’on n’aille pas se tromper et admettre Elmire ou Zulmé, deux espèces qui m’assomment et dont j’ai assez depuis huit jours. » Cela dit, Alcindor s’établit dans une duchesse, et Giroflée commence à l’accommoder. Similor se tenait debout devant lui, tendant des épingles à mesure qu’on en avait besoin, montrant la langue, faisant des grimaces, et tirant la queue à un sapajou qui, à chaque fois, poussait un glapissement aigre et faisait grincer ses dents comme une scie. VIII Perplexité. Je dois l’avouer, le duc Alcindor, quoiqu’il eût deux cent mille livres de rentes, la jambe bien faite et de belles dents, n’avait pas la moindre invention et était d’une pauvreté d’imagination déplorable. Cela ne paraissait pas tout d’abord : il avait du jargon et du vernis ; ajoutez à cela l’assurance que peuvent donner à quelqu’un qui n’est pas mal fait de sa personne une fortune de deux cent mille livres de rentes en bonnes terres, un grand nom, un beau titre, l’espoir d’être nommé bientôt grand d’Espagne de la première classe, et vous concevrez facilement que le duc ait pu passer dans un certain monde pour un homme extrêmement brillant ; mais une nullité assez réelle se cachait sous ces belles apparences. Alcindor, qui se croyait obligé d’avoir la comtesse Éliante parce qu’elle était à la mode, et que naturellement toutes les femmes à la mode reviennent aux hommes en vogue, avait d’abord été fort charmé que le don de Fanfreluche eût été mis comme seule condition à son bonheur. Il avait redouté de passer par tous les ennuis d’une affaire en règle et d’un soupirant avoué, et craint qu’Éliante, pour rendre son triomphe plus éclatant, ne lui fît grâce d’aucune des gradations d’usage que le progrès des lumières a singulièrement simplifiées depuis nos gothiques aïeux, mais qui peuvent bien encore durer huit mortels jours quand la divinité que l’on adore tient à passer pour une femme à grands principes et à grands sentiments. D’ailleurs, le chevalier de Versac, le rival détesté d’Alcindor pour l’élégance de sa fatuité, le bon goût de ses équipages, la richesse et le nombre de ses montres et de ses tabatières, avait eu madame Éliante avant lui, et même, disait-on, en premier. C’est ce qui avait porté Alcindor à désirer prendre un engagement avec Éliante, et à lui rendre des soins extrêmement marqués. Quoique Éliante l’eût reçu toujours assez favorablement, sa flamme n’avait guère eu la mine d’être couronnée de sitôt, jusqu’à l’espérance, pour ainsi dire positive, que la jeune comtesse lui avait donnée à propos du bichon Fanfreluche. Une jolie femme pour un joli chien ! cela avait semblé tout d’abord au duc Alcindor un marché très excellent. Rien ne lui avait paru plus aisé que d’avoir Fanfreluche ; mais au fond rien n’était moins facile. Les pommes d’or du jardin des Hespérides gardées par des dragons n’étaient rien au prix de cela ; on s’en fût procuré un quarteron avec moins de peine qu’il n’en eût fallu pour arracher de la précieuse toison de Fanfreluche une seule de ses soies. Comment en approcher ? Le demander à la marquise ? elle aurait plutôt renoncé au rouge et donné ses diamants. Le voler ? elle le portait toujours dans son manchon. Le pauvre duc ne savait que résoudre ; sa perplexité était au comble. « Ah ! ma foi ! vivent nos chères impures ! Il n’y a rien de tel au monde que l’Opéra pour la commodité des soupirs. Ces demoiselles sont pleines de bon sens et ne donnent pas ainsi dans les goûts bizarres ; elles veulent du solide et du positif. Avec des diamants, de la vaisselle plate, un carrosse ou quelque autre misère de ce genre, on en est quitte. Je vous demande un peu quelle idée est celle-là, de vouloir le bichon de la marquise précisément ? Je lui donnerais bien volontiers, en retour de ses précieuses faveurs, une meute tout entière de petits chiens tout aussi beaux que Fanfreluche ; mais point ; c’est celui-là qu’elle veut. Ce n’est pas que je sois fort amoureux de cette Éliante ; elle n’a de beau que les yeux et les dents, elle est maigre, et son charme consiste plutôt dans les manières et la tournure. Pour ma part, je préfère la Rosine et la Desobry ; mais je dois à ma réputation d’avoir et d’afficher Éliante, car l’on m’accuse de trop me laisser aller aux facilités en amour, et quelques-uns de mes envieux, en tête desquels est Versac, répandent sous le manteau que je n’ai pas la suite qu’il faut pour avoir des triomphes de quelque consistance. Ainsi donc, il est d’urgence que j’aie Éliante, mais pour cela il faut Fanfreluche. Diable ! diable ! quelle fantaisie de rendre un duc et pair voleur de chien ! -Si monsieur remue ainsi, objecta timidement GirofIée, je ne pourrai jamais venir à bout de le coiffer. -Monsieur blanc remuer effectivement beaucoup, ajouta Similor en pinçant l’oreille du sapajou. -Giroflée, mon valet de chambre, et vous, Similor, mon nègre favori, je vous avouerai que vous coiffez un duc dans le plus grand embarras. -Qu’y a-t-il, monsieur le duc ? dit Giroflée en roulant une dernière boucle ; qu’est-ce qui peut embarrasser un homme comme vous ? -Vous croyez, vous autres faquins, qu’un duc et pair est au-dessus des mortels ; cela est bien vrai, mais cela n’empêche pas que je ne sache que résoudre dans une situation difficile où je me trouve. Ô Giroflée ! ô Similor ! vous voyez votre maître chéri dans une perplexité étrange. -Si monseigneur daignait s’ouvrir à moi... dit Giroflée en posant la main sur son coeur. -S’ouvrir à nous,... interrompit Similor, qui voulait à toute force entrer dans la confidence pour partager les bénéfices qu’elle amènerait inévitablement. -Et me confier,... continua Giroflée. -Et nous confier... interrompit de nouveau Similor. -Ce qui le tourmente... » Similor, croyant avoir constaté sa part dans la confidence et sachant qu’il n’était pas à beaucoup près aussi grand orateur que Giroflée, le laissa achever tranquillement sa phrase : « Je pourrais lui être de quelque utilité et lui suggérer quelques idées. Je saisis ici l’occasion de protester de mon dévouement à monsieur le duc, et je lui promets que, s’il fallait que le fidèle Giroflée exposât sa vie pour lui faire plaisir, il n’hésiterait pas un instant. -Nous,... ajouta monosyllabiquement le silencieux Similor, qui tenait à établir la dualité, et que les je trop fréquents de Giroflée inquiétaient singulièrement. -Bien, bien, mes enfants, vous m’attendrissez, ne continuez pas. Voici en deux mots de quoi il s’agit : il faut voler Fanfreluche, le bichon de la marquise. Cinquante louis pour vous, si vous l’avez cette semaine, et vingt-cinq, si vous ne l’avez que dans quinze jours. » Giroflée pâlit de plaisir, Similor fit la roue, car voler un chien semblait à ces deux fripons fieffés un pur enfantillage. Même Similor, qui était consciencieux, dit à son maître : « Monsieur le duc, si vous voulez, on vous volera encore quelque chose par-dessus le marché. -Ah, çà ! marauds, ne volez que le chien, ou je vous roue de coups tout vifs, ajouta le duc en manière de réflexion patriarcale ; Similor, vous avez trop de zèle. » Giroflée, qui était un homme d’une prudence consommée, eut soin de se faire avancer par le duc la moitié de la somme, disant que l’argent est le nerf de la guerre, et qu’il faut en avoir même pour voler. Le duc, dont la confiance en la probité de Giroflée n’était pas des plus illimitées, fit d’abord la sourde oreille, mais enfin il se décida à donner les vingt-cinq louis. Giroflée, pour le consoler, lui fit un mémoire admirablement circonstancié d’après lequel il paraissait même devoir mettre de l’argent de sa poche. Mémoire de Giroflée Dix louis pour acheter un déshabillé gorge de pigeon à mademoiselle Beauveau, femme de chambre de la marquise et gardienne du petit chien Fanfreluche, afin de la disposer favorablement à l’égard de Giroflée et de lui faciliter l’accès dans la maison. Dix louis pour faire boire le suisse et captiver sa confiance, afin qu’il ne s’opposât pas à la sortie du susdit Fanfreluche emporté par le susdit Giroflée. Un louis de gimblettes, croquignoles, caramel, amandes, pralines et autres sucreries, destinés à affrioler et à corrompre la probité du bichon. Plus, quatre louis pour une petite chienne carline qui aiderait considérablement Giroflée dans ses projets de séduction. Sur ce mémoire le délicat valet de chambre ne comptait pas son temps, sa peine tant spirituelle que corporelle, et ce qu’il en faisait n’était que par pure affection envers M. le duc, pour qui il eût volontiers risqué les galères. Alcindor, touché d’un si beau dévouement, ne put s’empêcher de trouver que le mémoire était fort raisonnable. Similor et Giroflée, après s’être partagé les vingt- cinq louis, se mirent en campagne avec une ardeur si incroyable, qu’au premier coin de rue ils se sentirent une prodigieuse altération qui les força d’entrer dans un cabaret pour boire une bouteille ou deux. Mais leur soif ne se le tint pas pour dit, et ils furent obligés de faire venir deux autres bouteilles, ainsi de suite jusqu’au lendemain, de sorte que les jambes leur flageolaient un peu lorsqu’ils sortirent de ce lieu de délices, ce qui ne les empêcha pas d’aller faire une nouvelle station dans un nouveau cabaret à vingt pas de là, jusqu’à l’épuisement de leurs finances. Alors ils s’en allèrent sur le pont Neuf acheter un bichon assez conforme à Fanfreluche, qui leur coûta une pièce de vingt-quatre sous, et qu’ils apportèrent triomphalement au duc Alcindor. IX Le Faux Fanfreluche. Alcindor fut on ne saurait plus satisfait de la célérité d’agir de Similor et de Giroflée ; il possédait donc ce précieux bichon qui faisait tourner la tête à tant de jolies femmes, ce ravissant Fanfreluche qui avait fait pâlir l’étoile de l’abbé de V..., ce délicat et curieux animal dont la marquise était plus fière que de son attelage de chevaux soupe au lait, de son chasseur haut de six pieds et demi, et de son jockey à fourrer dans la poche, qu’elle aimait plus que ses amants, son mari et ses enfants, plus que le whist et le reversi. Quelle allait être la joie d’Éliante en recevant le cher petit chien dans un corbillon doublé de soie et tout enrubanné de faveurs roses ! Quels langoureux tours de prunelle, quels regards assassins, quels adorables petits sourires allaient être décochés sur l’heureux Alcindor, jusqu’au moment, sans doute très prochain, où sonnerait l’heure du berger si impatiemment attendue ! « Versac va en crever de rage, car, malgré ses airs détachés, je le soupçonne très fort d’être encore amouraché de la comtesse Éliante et de mener une intrigue sous main avec elle, » se dit Alcindor en faisant craquer ses doigts en signe de jubilation. Le duc, pour ne pas perdre de temps, résolut d’aller porter le soir même à la jeune belle le Fanfreluche supposé dont il était loin de suspecter l’identité ; la mine innocente de Similor et de Giroflée éloignait du reste toute idée de fraude ; Alcindor était à cent lieues de supposer que ce chien pour lequel il avait donné vingt-cinq louis ne coûtait effectivement que vingt- quatre sous. La ressemblance était complète : pattes torses, nez retroussé, marque sur les yeux, queue en trompette ; deux gouttes d’eau, deux oeufs ne sont pas plus pareils. Alcindor heureusement ne s’avisa pas de faire répéter le menuet au Sosie de Fanfreluche ; le bichon du Pont Neuf, totalement étranger aux belles manières du grand monde, se fût trahi par la gaucherie et l’inexpérience de ses pas. Alcindor, voulant soutenir avantageusement la concurrence avec Fanfreluche, fit une toilette extraordinaire ; son habit était de toile d’or, doublé de toile d’argent, avec des boutons de diamant, disposés de manière à ce que chaque bouton formât une lettre de son nom ; un jabot de point de Venise valant mille écus, et noblement saupoudré de quelques grains de tabac d’Espagne, s’épanouissait majestueusement sur sa poitrine par l’hiatus d’une veste de velours mordoré ; sa jambe, emprisonnée dans un bas de soie blanc à coin d’or, se faisait remarquer par l’élégante rotondité du mollet et la finesse aristocratique des chevilles. Un soulier à talon rouge comprimait un pied déjà très petit naturellement ; une frêle épée de baleine à fourreau de velours blanc, avec une garde de brillants, la pointe en haut, la poignée en bas, relevait fièrement la basque de son habit. Quant à sa culotte, j’avoue à regret que je n’ai pas pu constater assez sûrement de quelle étoffe elle était faite ; il y a cependant lieu de croire qu’elle était de velours gris de perle ; cependant je ne veux rien affirmer. Quand Giroflée eut achevé de ramasser avec un couteau d’ivoire la poudre qui était attachée au front de M. le duc, il éprouva un mouvement d’orgueil ineffable en voyant son maître si bien habillé et si bien coiffé, et il courut prendre un miroir qu’il posa devant le duc. « Monsieur, je suis content de moi ; vous êtes au mieux, et je ne crois pas que monsieur rencontre beaucoup de cruelles ce soir. -Si monsieur avait la figure peinte en noir, il serait bien plus beau encore, mais il est bien comme cela, ajouta Similor, toujours attentif à se maintenir en faveur et à ne pas se laisser dépasser en flagornerie par l’astucieux Giroflée. « Similor, appelez Marmelade, » dit le duc. Marmelade parut ; c’était un nègre de grande taille. « Faites atteler le carrosse. » La voiture prête, le duc descendit en fredonnant un petit air ; il portait à son cou, dans un petit corbillon, le faux Fanfreluche avec la plus parfaite sécurité. L’équipage du duc était du meilleur goût et conforme au dernier patron de la mode : cocher énorme, bourgeonné, ivre mort, avec la coiffure à l’oiseau royal, un lampion volumineux, des gants blancs, des guides blanches, un monstrueux collet de fourrure ; des laquais à la mine convenablement insolente, portant des torches de cire, deux devant et trois derrière, le tout dans les règles les plus étroites. Le carrosse était sculpté et doré, avec les armoiries du duc sur les panneaux, et d’une magnificence tout à fait royale. Quatre grands mecklembourgeois, alezan brûlé, la crinière tressée et la queue nouée de rosettes aux couleurs du duc, traînaient cette volumineuse machine. Alcindor, enchanté de lui-même et plein des plus flatteuses espérances, dit au cocher de toucher vivement ses chevaux et d’aller grand train. Le cocher, qui ne demandait pas mieux que de brûler le pavé, qui, pour un empire n’aurait cédé le haut de la chaussée à personne, et qui eût coupé l’équipage d’un prince du sang, tant il était infatué de la dignité de sa place, lança ses quatre bêtes au plein galop, nonobstant les cris des bourgeois et autres misérables piétons qu’il couvrait malicieusement d’un déluge de boue. En quelques minutes on fut à la porte de l’hôtel d’Éliante. Le duc monta et fit annoncer : « Il signor Fanfrelucio et le duc Alcindor. » Quoique Éliante ne fût pas visible, parce qu’elle s’habillait pour aller à l’Opéra, le nom magique de Fanfreluche, pareil au : Sésame, ouvre-toi, des contes arabes, fit tourner les portes sur leurs gonds et tomber toutes les consignes. Quand Éliante vit dans le corbillon suspendu au cou d’Alcindor le faux Fanfreluche assis sur son derrière et levant le museau d’un air passablement inquiet, elle fit un petit cri aigu, et, frappant de plaisir dans ses deux mains, elle courut vers le duc et lui dit : « Alcindor, vous êtes charmant. » Puis elle prit le bichon ébaubi de tant d’honneur et le baisa fort tendrement entre les deux yeux. Alcindor ne fut nullement surpris de la préférence de la comtesse pour le bichon et attendit patiemment son tour. Nous avons oublié de dire qu’Éliante s’était levée si brusquement, que son peignoir de batiste s’était dérangé, de façon qu’Alcindor reconnut avec plaisir qu’il s’était abandonné à un mouvement de mauvaise humeur, et qu’Éliante n’avait pas de beau que les dents et les yeux. « Madame, fit gracieusement le duc Alcindor, je ne suis pas le diable, je ne suis pas votre mari, je suis tout bonnement un homme qui vous adore. Voilà Fanfreluche ; souvenez-vous de ce que vous avez dit. » Éliante donna un franc et loyal baiser au duc Alcindor ; mais vous savez qu’en fait de baiser avec les jolies femmes, chacun se pique de générosité et ne veut pas garder le cadeau qu’on lui fait. Alcindor, qui n’était pas avare, rendit donc à Éliante son baiser considérablement revu et augmenté. Heureusement que Fanchonnette entra fort à propos. « Ayez la bonté de vous tenir un peu derrière ce paravent ; dès qu’on m’aura mis mon corset, l’on vous appellera. -« Venez, monsieur, c’est fait, » dit Fanchonnette. Alcindor sortit de derrière son paravent. Éliante était toute coiffée avec un oeil de poudre, deux repentirs de chaque côté du col, un hérisson sur le haut de la tête, les sept pointes bien marquées, et des crêpés neigeux qui faisaient admirablement près de sa fraîche figure. Des plumes blanches posées en travers lui donnaient une physionomie agaçante et mutine. Bref, elle était suprêmement bien. On lui mit sa robe, elle avait un panier de huit aunes de large. La jupe était relevée de noeuds et de papillons de diamants ; sa robe de moire, rose-paille, du ton le plus tendre, flottait autour de sa taille de guêpe avec des plis riches et abondants ; son corset, à demi fermé par une échelle de rubans, laissait entrevoir des beautés dignes des princes et des dieux ; elle n’avait d’ailleurs ni collier ni rivière ; Éliante savait trop bien que le cou distrairait du collier, et que chacun crierait au meurtre pour le moindre vol fait aux yeux ; pour tout ornement, une seule petite rose pompon naturelle s’épanouissait à l’entrée de ce blanc paradis. Ses mules pareilles à sa robe auraient pu servir à une Chinoise. « Duc, j’ai une place dans ma loge, dit Éliante, vous me reconduirez, » ajouta-t-elle en souriant. Le duc Alcindor s’inclina respectueusement ; Éliante prit Fanfreluche-Sosie dans son manchon, et l’on partit pour l’Opéra. On donnait un ballet d’un chorégraphe à la mode ; la salle était comble ; depuis les loges de clavecin jusqu’aux bonnets d’évêque, toutes les places étaient prises. Ce chorégraphe excellait surtout à rendre le sentiment de l’amour par une suite de poses d’un dessin tout à fait voluptueux, sans jamais outrager la décence. La vivacité de cet impérieux sentiment qui soumet les dieux et les hommes se traduisait par des pas pleins de feu et des attitudes passionnées prises sur la nature. On applaudissait le gracieux Batylle et la pétillante Euphrosine comme ils le méritaient, c’est-à-dire à tout rompre ; les vieux connaisseurs de l’orchestre avaient beau vanter aux jeunes gens la grâce noble et les poses majestueuses de la danseuse qui tenait auparavant le chef d’emploi, on les traitait de radoteurs, et personne ne voulait les écouter. Alcindor, tout à sa conquête, ne prêtait qu’une très légère attention à ce qui se faisait sur la scène ; Éliante était enivrée du bonheur de posséder Fanfreluche et de l’idée du désespoir de la marquise privée du bichon chéri. Cependant les décorations étaient fort belles et méritaient des spectateurs plus attentifs. On y voyait la grotte du dieu de l’onde, avec des madrépores, des coraux, des coquilles, des nacres de perles imités en perfection et du plus singulier éclat ; un palais enchanté au-dessus de tout ce que les contes de fées renferment de plus opulent et de plus merveilleux, des descentes avec des gloires et des vols de machines admirablement exécutés. Mais Alcindor s’occupait d’Éliante, et Éliante s’occupait de Fanfreluche, et aussi un peu d’Alcindor, dont la mine et le riche habillement l’avaient frappée particulièrement le soir. Pour le faux Fanfreluche, il faisait assez piteuse figure ; il n’était pas accoutumé à se trouver en si bonne compagnie, et, les deux pattes appuyées sur le devant de la loge, il considérait tout d’un oeil effaré. Soudain, ô coup de théâtre inattendu ! la porte d’une loge s’ouvre avec fracas. Une dame, étincelante de pierreries, très décolletée, avec du rouge comme une princesse, en bel habit bien porté, se place avec deux ou trois jeunes seigneurs : c’est la marquise. Un petit chien sort la tête de son manchon, pose les pattes sur le devant de la loge avec un air d’impudence digne d’un duc et pair ; c’est Fanfreluche, le vrai, le seul inimitable Fanfreluche. Éliante l’aperçoit, ô revers du sort ! Elle lance au duc stupéfait un regard foudroyant ; puis, suffoquée par l’émotion, elle se pâme et s’évanouit complètement. On la remporte chez elle, où l’on est plus d’une heure à la faire revenir : ni les sels d’Angleterre, ni l’eau du Carme, ni celle de la reine de Hongrie, ni les gouttes du général Lamothe, ni la plume brûlée et passée sous le nez, ne peuvent la tirer de cet évanouissement, et, si la menace de lui jeter de l’eau à la figure ne l’eût rappelée subitement à la vie, on aurait pu la croire véritablement morte. Alcindor est inconsolable. Car Éliante ne veut plus le recevoir, et il se distrait de sa douleur en bâtonnant deux fois par jour Giroflée et Similor, que cette considération seule l’a empêché de chasser. Cependant on prétend que quelques jours après, il a reçu d’Éliante un petit billet ainsi conçu : « Mon cher duc, j’ai cru que vous aviez voulu me tromper sciemment ; j’ai su depuis que vous aviez été vous-même la dupe de Similor et de Giroflée. Le bichon que vous m’avez donné ne manque pas de dispositions et ne demande qu’à être cultivé pour éclipser Fanfreluche ; vous dansez comme un ange, voulez-vous être son maître à danser ? Adieu, Alcindor. » Deux mois après, le bichon Pistache, plus jeune, plus souple et plus gracieux, avait complètement effacé la gloire du bichon Fanfreluche, et Alcindor avait donné un bon coup d’épée au chevalier de Versac qui ne voulait pas que l’on allât sur ses brisées. Versac ne se releva pas de cet échec, et Alcindor devint décidément l’homme à la mode. Lecteur grave et morose, pardonne ce précieux entortillage à quelqu’un qui se souvient peut-être trop d’avoir lu Angola et le Grelot, et dont la seule prétention a été de donner l’idée d’un style et d’une manière tout à fait tombés dans l’oubli. Annexe. Théophile Gautier (1811-1872), auteur de romans, dont Le Capitaine Fracasse et Mademoiselle de Maupin, est aussi l’auteur de plusieurs nouvelles. L’étrange petit texte que voici a paru dans son ouvrage : Les Jeunes-France, romans goguenards suivi de Contes humoristiques Paris, G. Charpentier, Éditeur, 1880. De L’Obésité En Littérature. L’homme de génie doit-il être gras ou maigre ? chair ou poisson ? et peut-il ou non se manger les vendredis et les jours réservés ? -C’est une question assez difficile à résoudre. Quand j’étais jeune (ne pas confondre avec le roman du défunt Bibliophile), et il n’y a pas fort longtemps de cela, j’avais les plus étranges idées à l’endroit de l’homme de génie, et voici comment je me le représentais. Un teint d’orange ou de citron, les cheveux en flamme de pot à feu, des sourcils paraboliques, des yeux excessifs, et la bouche dédaigneusement bouffie par une fatuité byronienne, le vêtement vague et noir, et la main nonchalamment passée dans l’hiatus de l’habit. En vérité, je ne me figurais pas autrement un homme de génie et je n’aurais pas admis un poète lyrique pesant plus de quatre-vingt-dix-neuf livres ; le quintal m’eût profondément répugné : il est facile de comprendre par tous ces détails que j’étais un romantique pur sang et à tous crins. Mes études zoologiques étaient encore bien incomplètes ; je n’avais vu ni rhinocéros, ni veau marin, ni tapir, ni orang-outang, ni homme de génie, et je ne prévoyais pas que par la suite je ne fréquenterais que des génies exclusivement, faute d’autre société. J’avais alors la conviction intime que le génie devait être maigre comme un hareng sauret, d’après le proverbe : La lame use le fourreau, et le vers des Orientales : Son âme avait brisé son corps. Je m’étais arrangé là-dessus avec d’autant plus de sécurité que je n’étais pas fort gras à cette époque. Depuis, en confrontant ma théorie avec la réalité, je reconnus que je m’étais grossièrement trompé, comme cela arrive toujours, et j’en vins à formuler cet axiome parfaitement antithétique à mon premier, c’est à savoir : L’homme de génie doit être GRAS. Oui, l’homme de génie du dix-neuvième siècle est obèse et devient aussi gros qu’il est grand : la race du littérateur maigre a disparu, elle est devenue aussi rare que la race des petits chiens du roi Charles, le littérateur n’est plus crotté, les poètes ne pétrissent plus les boues de la ville avec des bottes sans semelle, ils déjeunent et dînent au moins de deux jours l’un, ils ne vont plus, comme Scudéry, manger leur pain avec un morceau de lard rance, dérobé à une souricière, dans quelque allée déserte du Luxembourg ; les hommes de génie ne soupent plus comme autrefois avec la fumée des rôtisseries ; ils prennent leur nourriture sur des tables et dans des assiettes qui sont à eux, ainsi que ceux qui les apportent. Ô progrès fabuleux ! ô sort inespéré ! La poésie, au sortir de ce long jeûne, étonnée, ravie d’avoir à manger, se mit à travailler des mâchoires de si bon courage, qu’en très peu de temps elle prit du ventre. « Ce n’est plus Calliope longue et pure raclant du violon dans un carrefour, » c’est une femme de Rubens chantant après boire dans un banquet, une joyeuse Flamande au sourire épanoui et vermeil, que toutes les ailes d’ange dessinées par Johannot en tête des recueils de vers auraient grand’peine à enlever au ciel. Passons aux exemples. M. Victor Hugo, qui, en sa qualité de prince souverain de la poésie romantique, devrait être plus vert que tout autre et avoir les cheveux noirs, a le teint coloré et les cheveux blonds. Sans être de l’avis de M. Nisard le difficile, qui trouve au bas de la figure du poète un caractère d’animalité très développée, nous devons à la vérité de dire qu’il n’a pas les joues convenablement creuses, et qu’il a l’air de se porter beaucoup trop bien, -comme Napoléon devenu empereur. Le monde et la redingote de M. Hugo ne peuvent contenir sa gloire et son ventre : tous les jours un bouton saute, une boutonnière se déchire ; il ne pourrait plus entrer dans son habit des Feuilles d’automne. Quant au plus fécond de nos romanciers, M. de Balzac, c’est un muid plutôt qu’un homme. Trois personnes, en se donnant la main, en peuvent parvenir à l’embrasser, et il faut une heure pour en faire le tour ; il est obligé de se faire cercler comme une tonne, de peur d’éclater dans sa peau. Rossini est de la plus monstrueuse grosseur, il y a six ans qu’il n’a vu ses pieds ; il porte trois toises de circonférence : on le prendrait pour un hippopotame en culottes, si l’on ne savait d’ailleurs que c’est Antonio Joachimo Rossini, le dieu de la musique. Janin, l’aigle et le papillon du Journal des Débats, effondre tous les sophas du dix-huitième siècle sur lesquels il lui prend fantaisie de s’asseoir ; son menton et ses joues débordent de tous côtés et passent par- dessus ses favoris ; l’habit et la redingote trop larges sont des chimères pour lui, et tout spirituel qu’il est, l’on n’oserait pas se hasarder à dire qu’il a plus d’esprit qu’il n’est gros. L’art est aujourd’hui à un bon point, et M. Alexandre Dumas aussi ; l’africanisme de ses passions n’empêche pas l’auteur d’Antony de devenir très dodu ; sa taille de tambour-major est cause qu’il ne paraît pas aussi gros que ses rivaux en génie, cependant il pèse autant qu’eux. C’est M. de Balzac passé au laminoir. On fait toujours payer trois places à Lablache dans toutes les voitures publiques ; si l’on veut essayer la solidité d’un pont nouveau, on y fait passer le célèbre virtuose. Il défonce tous les planchers de théâtre, et ne peut jouer que sur des parquets de madriers ou des massifs de maçonnerie ; son poids est celui d’un éléphant adulte. M. Frédérick-Lemaître remplit très exactement le pantalon rouge de Robert Macaire, et il ne paraît pas que les désagréments qu’il a éprouvés de la part des gendarmes l’aient beaucoup fait maigrir. Au contraire. Byron, s’il n’était pas mort fort à propos, serait aujourd’hui fort gras ; on sait les peines qu’il se donnait pour éviter l’obésité, qui lui venait comme à un amoureux du Gymnase, car Byron ne concevait que les poètes maigres et les muses impalpables suçant un massepain tous les quinze jours : il buvait du vinaigre et mangeait des citrons, le naïf grand poète et grand seigneur qu’il était. M. Sainte-Beuve commence à voir pousser, sous le poil de chèvre mystérieux de son gilet, l’abdomen le plus rondelet et le plus satisfaisant. Ô Joseph Delorme du creux de la vallée, qu’êtes-vous devenu ? -M. Sainte-Beuve est un grassouillet quiétiste et clérical qui promet beaucoup. Eugène Sue, qui partage les idées de Byron, se désole de voir son génie lui tomber dans l’estomac. Au reste, cet embonpoint n’est pas volé, car les muses de ces messieurs sont d’une voracité incroyable : il faut voir tous ces poètes lyriques à l’heure de la nourriture. M. Hugo fait dans son assiette de fabuleux mélanges de côtelettes, de haricots à l’huile, de boeuf à la sauce tomate, d’omelette, de jambon, de café au lait relevé d’un filet de vinaigre, d’un peu de moutarde et de fromage de Brie, qu’il avale indistinctement très vite et très longtemps. Il lappe aussi de deux heures en deux heures de grandes terrines de consommé froid. -M. Alexandre Dumas demande régulièrement trois beefsteaks pour un, et suit cette proportion pour tout le reste. Quant à M. Théophile Gautier, il renouvellera incessamment l’exploit de Milon de Crotone de manger un boeuf en un jour (les cornes et les sabots exceptés, bien entendu) : ce que ce jeune poète élégiaque consomme de macaroni par jour donnerait des indigestions à dix lazzarones ; ce qu’il boit de bière enivrerait dix Flamands de Flandre. M. Sandeau dîne passionnément, et Rossini a toujours l’âme à la cuisine ou aux environs. Le cuivre de son orchestre montre une certaine préoccupation de casserole qui ne quitte pas le grand maestro dans ses inspirations les plus sublimes. Nos grands hommes sont de force à lutter avec l’inspiration, leur pensée peut être aussi affilée et tranchante qu’un damas turc ; ils ont un fourreau si bien matelassé et rembourré, qu’il ne sera pas usé de longtemps. Cependant, quoique la graisse soit à l’ordre du jour, il faut avouer qu’il y a quelques génies maigres : M. de Lamartine, M. Alfred de Musset, M. Alfred de Vigny, M. Arsène Houssaye, et quelques autres ; mais il est à remarquer que toutes ces gloires, dont les os percent la peau, sont des rêveurs de l’école de la Nouvelle Héloïse ou du jeune Werther, ce qui est peu substantiel et peu propre au développement des régions abdominales. Source: http://www.poesies.net