Poésie Nouvelles Par Théophile Gautier (1811-1872) PIÈCES DIVERSES. Vous voulez de mes vers, reine aux yeux fiers et doux ! Hélas ! vous savez bien qu'avec les chiens jaloux, Les critiques hargneux, aux babines froncées, Qui traînent par lambeaux les strophes dépecées, Toute la pâle race au front jauni de fiel Dont le bonheur d'autrui fait le deuil éternel, J'aboie à pleine gueule, et plus fort que les autres. O poëtes divins, je ne suis plus des vôtres : On m'a fait une niche où je veille tapi, Dans le bas du journal comme un dogue accroupi ; Et j'ai pour bien longtemps, sur l'autel de mon âme, Renversé l'urne d'or où rayonnait la flamme. Pour moi plus de printemps, plus d'art, plus de sommeil ; Plus de blonde chimère au sourire vermeil, De colombe privée, au col blanc, au pied rose, Qui boive dans ma coupe et sur mon doigt se pose. Ma poésie est morte, et je ne sais plus rien, Sinon que tout est laid, sinon que rien n'est bien. Je trouve, par état, le mal dans toute chose, Les taches du soleil, le ver de chaque rose ; Triste infirmier, je vois l'ossement sous la peau, La coulisse en dedans et l'envers du rideau. Ainsi je vis. - Comment la belle Muse antique, Droite sous les longs plis de sa blanche tunique, Avec ses cheveux noirs en deux flots déroulés, Comme le firmament de fleurs d'or étoilés, Sans se blesser la plante à ces tessons de verre, Pourrait-elle descendre auprès de moi sur terre ? Mais les belles toujours sont puissantes sur nous : Les lions sur leurs pieds posent leurs mufles roux. Ce que ne ferait pas la Muse aux grandes ailes, La Vierge aonienne aux grâces éternelles, Avec son doux baiser et la gloire pour prix, Vous le faites, ô reine ! et dans mon coeur surpris Je sens germer les vers, et, toute réjouie, S'ouvrir comme une fleur la rime épanouie ! À LA PRINCESSE BATHILDE. La cloche matinale enfin a sonné l'heure Où les pâles Wilis, qu'un jour trop vif effleure, Près du sylphe qui dort vont se glisser sans bruit Au coeur des nénufars et des belles de nuit ; Giselle défaillante avec de molles poses Lentement disparaît sous son linceul de roses, Et l'on n'aperçoit plus du fantôme charmant Qu'une petite main tendue à son amant. - Alors vous paraissez, chasseresse superbe, Traînant votre velours sur le velours de l'herbe, Un sourire à la bouche, un rayon dans les yeux, Plus fraîche que l'aurore éclose au bord des cieux ; Belle au regard d'azur, à la tresse dorée, Que sur ses blancs autels la Grèce eût adorée ; Pur marbre de Paros, que les Grâces, en choeur, Dans leur groupe admettraient pour quatrième soeur. - De la forêt magique illuminant la voûte, Une vive clarté se répand, - et l'on doute Si le jour, qui renaît dans son éclat vermeil, Vient de votre présence ou s'il vient du soleil ! Giselle meurt ; Albert éperdu se relève, Et la réalité fait envoler le rêve ; Mais en attraits divins, en chaste volupté, Quel rêve peut valoir votre réalité ! Oui, Forster, j'admirais ton oreille divine ; Tu m'avais bien compris, l'éloge se devine : Qu'elle est charmante à voir sur les bandeaux moirés De tes cheveux anglais si richement dorés ! Jamais Benvenuto, dieu de la ciselure, N'a tracé sur l'argent plus fine niellure, Ni dans l'anse d'un vase enroulé d'ornement D'un tour plus gracieux et d'un goût plus charmant ! Épanouie au coin de ta tempe bleuâtre ? Elle semble, au milieu de ta blancheur d'albâtre, Une fleur qui vivrait, une rose de chair, Une coquille ôtée à l'écrin de la mer ! Comme en un marbre grec, elle est droite et petite, Et le moule en est pris sur celle d'Aphrodite. Bienheureux le bijou qui de ses lèvres d'or Baise son lobe rose, - et plus heureux encor Celui qui peut verser, ô faveur sans pareille ! Dans les contours nacrés de sa conque vermeille, Tremblant d'émotion, pâlissant, éperdu, Un mot mystérieux, d'elle seule entendu ! PRIÈRE. Comme un ange gardien prenez-moi sous votre aile ; Tendez, en souriant et daignant vous pencher, À ma petite main votre main maternelle, Pour soutenir mes pas et me faire marcher ! Car Jésus le doux maître, aux célestes tendresses, Permettait aux enfants de s'approcher de lui ; Comme un père indulgent il souffrait leurs caresses, Et jouait avec eux sans témoigner d'ennui. Ô vous qui ressemblez à ces tableaux d'église Où l'on voit, sur fond d'or, l'auguste Charité Préservant de la faim, préservant de la bise Un groupe frais et blond dans sa robe abrité ; Comme le nourrisson de la mère divine, Par pitié, laissez-moi monter sur vos genoux, Moi pauvre jeune fille, isolée, orpheline, Qui n'ai d'espoir qu'en Dieu, qui n'ai d'espoir qu'en vous ! À UNE JEUNE ITALIENNE Février grelottait blanc de givre et de neige ; La pluie, à flots soudains, fouettait l'angle des toits ; Et déjà tu disais : - Ô mon Dieu ! quand pourrai-je Aller cueillir enfin la violette au bois ? Notre ciel est pleureur, et le printemps de France, Frileux comme l'hiver, s'assied près des tisons ; Paris est dans la boue au beau mois où Florence Égrène ses trésors sous l'émail des gazons. Vois, les arbres noircis contournent leurs squelettes ; Ton âme s'est trompée à sa douce chaleur : Tes yeux bleus sont encor les seules violettes, Et le printemps ne rit que sur ta joue en fleur ! À TROIS PAYSAGISTES. SALON DE 1839. C'est un bonheur pour nous, hommes de la critique, Qui, le collier au cou, comme l'esclave antique, Sans trêve et sans repos, dans le moulin banal Tournons aveuglément la meule du journal, Et qui vivons perdus dans un désert de plâtre, N'ayant d'autre soleil qu'un lustre de théâtre, Qu'un grand paysagiste, un poëte inspiré, Au feuillage abondant, au beau ciel azuré, Déchire d'un rayon la nuit qui nous inonde Et nous fasse un portrait de la beauté du monde, Pour nous montrer qu'il est encor loin des cités, Malgré les feuilletons, de sévères beautés Que du livre de Dieu la main de l'homme efface ; De l'air, de l'eau, du ciel, des arbres, de l'espace, Et des prés de velours, qu'avril étoile encor De paillettes d'argent et d'étincelles d'or ! - Enfants déshérités, hélas ! sans la peinture, Nous pourrions oublier notre mère nature ; Nous pourrions, assourdis du vain bourdonnement Que fait la presse autour de tout événement, Le coeur envenimé de futiles querelles, Perdre le saint amour des choses éternelles, Et ne plus rien comprendre à l'antique beauté, À la forme, manteau sur le monde jeté, Comme autour d'une vierge une souple tunique, Ne voilant qu'à demi sa nudité pudique ! Merci donc, ô vous tous, artistes souverains ! Amants des chênes verts et des rouges terrains, Que Rome voit errer dans sa morne campagne, Dessinant un arbuste, un profil de montagne, Et qui nous rapportez la vie et le soleil Dans vos toiles qu'échauffe un beau reflet vermeil ! Sans sortir, avec vous nous faisons des voyages ; Nous errons, à Paris, dans mille paysages ; Nous nageons dans les flots de l'immuable azur, Et vos tableaux, faisant une trouée au mur, Sont pour nous comme autant de fenêtres ouvertes, Par où nous regardons les grandes plaines vertes, Les moissons d'or, le bois que l'automne a jauni, Les horizons sans borne et le ciel infini ! Ainsi nous vous voyons, austères solitudes, Où l'âme endort sa peine et inquiétudes ! Grottes de Cervara, que d'un pinceau certain Creusa profondément le sévère Bertin ; Ainsi nous vous voyons avec vos blocs rougeâtres Aux flancs tout lézardés, où les chèvres des pâtres Se pendent à midi sous le soleil ardent, Sans trouver un bourgeon à ronger de la dent ; Avec votre chemin poudroyant de lumière, De son ruban crayeux rayant le sol de pierre, Bien rarement foulé par le talon humain, Et se perdant au fond parmi le champ romain. - Les grands arbres fluets, au feuillé sobre et rare, À peine noircissant leurs pieds d'une ombre avare, Montent comme la flèche et vont baigner leur front Dans la limpidité du ciel clair et profond ; Comme s'ils dédaignaient les plaisirs de la terre, Pour cacher une nymphe ils manquent de mystère : Leurs branches, laissant trop filtrer d'air et de jour, Éloignent les désirs et les rêves d'amour ; Sous leur grêle ramure un maigre anachorète Pourrait seul s'abriter et choisir sa retraite. Nulle fleur n'adoucit cette sévérité ; Nul ton frais ne se mêle à ta fauve clarté ; Des blessures du roc, ainsi que des vipères Qui sortent à demi le corps de leurs repaires, De pâles filaments d'un aspect vénéneux S'allongent au soleil en enlaçant leurs noeuds ; Et l'oiseau pour sa soif n'a d'autre eau que les gouttes, - Pleurs amers du rocher, - qui suintent des voûtes. Cependant ce désert a de puissants attraits Que n'ont point nos climats et nos sites plus frais, Où l'ombrage est opaque, où dans des vagues d'herbes Nagent à plein poitrail les génisses superbes : C'est que l'oeil éternel brille dans ce ciel bleu, Et que l'homme est si loin qu'on se sent près de Dieu ! O mère du génie! ô divine nourrice ! Des grands coeurs méconnus pâle consolatrice, Solitude ! qui tends tes bras silencieux Aux ennuyés du monde, aux aspirants des cieux, Quand pourrai-je avec toi, comme le vieil ermite, Sur le livre pencher ma tête qui médite ! Plus loin, c'est Aligny, qui, le crayon en main, Comme Ingres le ferait pour un profil humain, Recherche l'idéal et la beauté d'un arbre, Et cisèle au pinceau sa peinture de marbre. Il sait, dans la prison d'un rigide contour, Enfermer des flots d'air et des torrents de jour, Et dans tous ses tableaux, fidèle au nom qu'il signe, Sculpteur athénien, il caresse la ligne, Et, comme Phidias le corps de sa Vénus, Polit avec amour le flanc des rochers nus. Voici la Madeleine. - Une dernière étoile Luit comme une fleur d'or sur la céleste toile : La grande repentie, au fond de son désert, En extase, à genoux, écoute le concert Que dès l'aube lui donne un orchestre angélique, Avec le kinnar juif et le rebec gothique. Un rayon curieux, perçant le dôme épais, Où les petits oiseaux dorment encore en paix, Allume une auréole aux blonds cheveux des anges, Illuminés soudain de nuances étranges, Tandis que leur tunique et le bout de leurs pieds Dans l'ombre du matin sont encore noyés. - Fauve et le teint hâlé comme Cérès la blonde, La campagne de Rome, embrasée et féconde, En sillons rutilants jusques à l'horizon Roule l'océan d'or de sa riche moisson. Comme d'un encensoir la vapeur embaumée, Dans le lointain tournoie et monte une fumée, Et le ciel est si clair, si cristallin, si pur, Que l'on voit l'infini derrière son azur. Au-devant, près d'un mur réticulaire, en briques, Sont quelques laboureurs dans des poses antiques, Avec leur chien couché, haletant de chaleur, Cherchant contre le sol un reste de fraîcheur ; Un groupe simple et beau dans sa grâce tranquille, Que Poussin avoûrait et qu'eût aimé Virgile. Mais voici que le soir du haut des monts descend : L'ombre devient plus grise et va s'élargissant ; Le ciel vert a des tons de citron et d'orange. Le couchant s'amincit et va plier sa frange ; La cigale se tait, et l'on n'entend de bruit Que le soupir de l'eau qui se divise et fuit. Sur le monde assoupi les heures taciturnes Tordent leurs cheveux bruns mouillés des pleurs nocturnes. À reste-t-il assez de jour pour voir, Corot, ton nom modeste écrit dans un coin noir. Nous voici replongés dans la brume et la pluie, Sur un pavé de boue et sous un ciel de suie, Ne voyant plus, au lieu de ces beaux horizons, Que des angles de murs ou des toits de maisons ; Le vent pleure, la nuit s'étoile de lanternes, Les ruisseaux miroitant lancent des reflets ternes ; Partout des bruits de char, des chants, des voix, des cris. Blonde Italie, adieu ! - Nous sommes à Paris ! FATUITÉ. Je suis jeune ; la pourpre en mes veines abonde ; Mes cheveux sont de jais et mes regards de feu, Et, sans gravier ni toux, ma poitrine profonde Aspire à pleins poumons l'air du ciel, l'air de Dieu. Aux vents capricieux qui soufflent de Bohême, Sans les compter, je jette et mes nuits et mes jours, Et, parmi les flacons, souvent l'aube au teint blême M'a surpris dénouant un masque de velours. Plus d'une m'a remis la clef d'or de son âme ; Plus d'une m'a nommé son maître et son vainqueur ; J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme Le soir descend du ciel pour dormir sur mon coeur. On sait mon nom ; ma vie est heureuse et facile ; J'ai plusieurs ennemis et quelques envieux ; Mais l'amitié chez moi toujours trouve un asile, Et le bonheur d'autrui n'offense pas mes yeux. LES MATELOTS. Sur l'eau bleue et profonde Nous allons voyageant, Environnant le monde D'un sillage d'argent, Des îles de la Sonde, De l'Inde au ciel brûlé, Jusqu'au pôle gelé... Les petites étoiles Montrent de leur doigt d'or De quel côté les voiles Doivent prendre l'essor ; Sur nos ailes de toiles, Comme de blancs oiseaux, Nous effleurons les eaux. Nous pensons à la terre Que nous fuyons toujours, À notre vieille mère, À nos jeunes amours ; Mais la vague légère Avec son doux refrain Endort notre chagrin. Le laboureur déchire Un sol avare et dur ; L'éperon du navire Ouvre nos champs d'azur, Et la mer sait produire, Sans peine ni travail, La perle et le corail. Existence sublime ! Bercés par notre nid, Nous vivons sur l'abîme Au sein de l'infini ; Des flots rasant la cime, Dans le grand désert bleu Nous marchons avec Dieu ! LA FUITE. KADIDJA. Au firmament sans étoile La lune éteint ses rayons ; La nuit nous prête son voile ; Fuyons ! fuyons ! AHMED. Ne crains-tu pas la colère De tes frères insolents, Le désespoir de ton père, De ton père aux sourcils blancs ? KADIDJA Que m'importent mépris, blâme, Dangers, malédictions ! C'est dans toi que vit mon âme. Fuyons ! fuyons ! AHMED. Le coeur me manque ; je tremble, Et, dans mon sein traversé, De leur kandjar il me semble Sentir le contact glacé ! KADIDJA. Née au désert, ma cavale Sur les blés, dans les sillons, Volerait, des vents rivale. Fuyons ! fuyons ! AHMED. Au désert infranchissable, Sans parasol pour jeter Un peu d'ombre sur le sable, Sans tente pour m'abriter... KADIDJA Mes cils te feront de l'ombre ; Et, la nuit, nous dormirons Sous mes cheveux, tente sombre. Fuyons ! fuyons ! AHMED. Si le mirage illusoire Nous cachait le vrai chemin, Sans vivres, sans eau pour boire, Tous deux nous mourrions demain. KADIDJA. Sous le bonheur mon coeur ploie ; Si l'eau manque aux stations, Bois les larmes de ma joie. Fuyons ! fuyons ! GAZHEL. Dans le bain, sur les dalles, À mon pied négligent J'aime à voir des sandales De cuir jaune et d'argent. En quittant ma baignoire, Il me plaît qu'une noire Fasse mordre à l'ivoire Mes cheveux, manteau brun, Et, versant l'eau de rose, Sur mon sein qu'elle arrose, Comme l'aube et la rose, Mêle perle et parfum. J'aime aussi l'odeur fine De la fleur des Houris ; Sur un plat de la Chine Des sorbets d'ambre gris, L'opium, ciel liquide, Poison doux et perfide, Qui remplit l'âme vide D'un bonheur étoilé ; Et, sur l'eau qui réplique, Un doux bruit de musique S'échappant d'un caïque De falots constellé. J'aime un fez écarlate De sequins bruissant, Où partout l'or éclate, Où reluit le croissant. L'arbre en fleur où se pose L'oiseau cher à la rose, La fontaine où l'eau cause, Tout me plaît tour à tour ; Mais, au ciel et sur terre, Le trésor que préfère Mon coeur jeune et sincère, C'est amour pour amour ! Dans un baiser l'onde au rivage Dit ses douleurs ; Pour consoler la fleur sauvage L'aube a ses pleurs ; Le vent du soir conte sa plainte Au vieux cyprès ; La tourterelle au térébinthe Ses longs regrets. Aux flots dormants, quand tout repose, Hors la douleur, La lune parle, et dit la cause De sa pâleur. Ton dôme blanc, Sainte-Sophie, Parle au ciel bleu, Et, tout rêveur, le ciel confie Son rêve à Dieu. Arbre ou tombeau, colombe ou rose, Onde ou rocher, Tout, ici-bas, a quelque chose Pour s'épancher... Moi, je suis seul, et rien au monde Ne me répond, Rien que ta voix morne et profonde, Sombre Hellespont ! SULTAN MAHMOUD. Dans mon harem se groupe, Comme un bouquet Débordant d'une coupe Sur un banquet, Tout ce que cherche ou rêve, D'opium usé, Et son ennui sans trêve, Un coeur blasé ; Mais tous ces corps sans âmes Plaisent un jour Hélas ! j'ai six cents femmes, Et pas d'amour ! La biche et l'antilope, J'ai tout ici, Asie, Afrique, Europe, En raccourci ; Teint vermeil, teint d'orange, oeil noir ou bleu, Le charmant et l'étrange, De tout un peu; Mais tous ces corps sans âmes Plaisent un jour... Hélas ! j'ai six cents femmes, Et pas d'amour ! Ni la vierge de Grèce, Marbre vivant ; Ni la fauve négresse, Toujours rêvant ; Ni la vive Française, À l'air vainqueur ; Ni la plaintive Anglaise, N'ont pris mon coeur ! Tous ces beaux corps sans âmes Plaisent un jour... Hélas ! j'ai six cents femmes, Et pas d'amour ! À travers la forêt de folles arabesques Que le doigt du sommeil trace au mur de mes nuits, Je vis, comme l'on voit les Fortunes des fresques, Un jeune homme penché sur la bouche d'un puits. Il jetait, par grands tas, dans cette gueule noire Perles et diamants, rubis et sequins d'or, Pour faire arriver l'eau jusqu'à sa lèvre, et boire ; Mais le flot flagellé ne montait pas encor. Hélas ! que d'imprudents s'en vont aux puits sans corde, Sans urne pour puiser le cristal souterrain, Enfouir leur trésor afin que l'eau déborde, Comme fit le corbeau dans le vase d'airain ! Hélas ! et qui n'a pas, épris de quelque femme, Pour faire monter l'eau du divin sentiment, Jeté l'or de son coeur au puits sans fond d'une âme, Sur l'abîme muet penché stupidement ! L'ESCLAVE. Captive et peut-être oubliée, Je songe à mes jeunes amours, À mes beaux jours, Et par la fenêtre grillée Je regarde l'oiseau joyeux, Fendant les cieux. Douce et pâle consolatrice, Espérance, rayon d'en haut, Dans mon cachot Fais-moi, sous ta clarté propice, À ton miroir faux et charmant Voir mon amant ! Auprès de lui, belle Espérance, Porte-moi sur tes ailes d'or, S'il m'aime encor, Et, pour endormir ma souffrance, Suspends mon âme sur son coeur Comme une fleur ! LES TACHES JAUNES. Seul, le coude dans la plume, J'ai froissé jusqu'au matin Les feuillets d'un gros volume Plein de grec et de latin ; Car nulle étroite pantoufle Ne traîne au pied de mon lit, Et mon chevet n'a qu'un souffle Sous ma lampe qui pâlit. Cependant des meurtrissures Marbrent mon corps, que n'a pas Tatoué de ses morsures Un vampire aux blancs appas. S'il faut croire un conte sombre, Les morts aimés autrefois Nous marquent ainsi, dans l'ombre, Du sceau de leurs baisers froids. À leurs places, dans nos couches, Ils s'allongent sous les draps, Et signent avec leurs bouches Leur visite sur nos bras. Seule, une de mes aimées, Dans son lit noirâtre et frais, Dort les paupières fermées Pour ne les rouvrir jamais. - Soulevant de ta main frêle Le couvercle du cercueil, Est-ce toi, dis, pauvre belle, Qui, la nuit, franchis mon seuil, Toi qui, par un soir de fête, À la fin d'un carnaval, Laissas choir, pâle et muette, Ton masque et tes fleurs de bal ? Ô mon amour la plus tendre, De ce ciel où je te crois, Reviendrais-tu pour me rendre Les baisers que tu me dois ? L'ONDINE ET LE PÊCHEUR. Tous les jours, écartant les roseaux et les branches, Près du fleuve où j'habite un pêcheur vient s'asseoir, - Car sous l'onde il a vu glisser des formes blanches, - Et reste là rêveur, du matin jusqu'au soir. L'air frémit, l'eau soupire et semble avoir une âme ; Un oeil bleu s'ouvre et brille au coeur des nénufars ; Un poisson se transforme et prend un corps de femme, Et des bras amoureux, et de charmants regards... " Pêcheur, suis-moi ; je t'aime. Tu seras roi des eaux, Avec un diadème D'iris et de roseaux ! Perçant, sous l'eau dormante, Des joncs la verte mante, Auprès de ton amante Plonge sans t'effrayer : À l'autel de rocailles, Prêt pour nos fiançailles, Un prêtre à mains d'écailles Viendra nous marier. Pêcheur, suis-moi ; je t'aime. Tu seras roi des eaux, Avec un diadème D'iris et de roseaux ! " Et déjà le pêcheur a mis le pied dans l'onde Pour suivre le fantôme au regard fascinant : L'eau murmure, bouillonne et devient plus profonde, Et sur lui se ferme en tournant... " De ma bouche bleuâtre, Viens, je veux t'embrasser, Et de mes bras d'albâtre T'enlacer, Te bercer, Te presser ! Sous les eaux, de sa flamme L'amour sait m'embraser. Je veux, buvant ton âme, D'un baiser M'apaiser, T'épuiser !... " España DÉPART. Avant d'abandonner à tout jamais ce globe, Pour aller voir là-haut ce que Dieu nous dérobe, Et de faire à mon tour au pays inconnu Ce voyage dont nul n'est encor revenu, J'ai voulu visiter les cités et les hommes, Et connaître l'aspect de ce monde où nous sommes. Depuis mes jeunes ans d'un grand désir épris, J'étouffais à l'étroit dans ce vaste Paris ; Une voix me parlait et me disait : - " C'est l'heure ; "Va, déracine-toi du seuil de ta demeure ; "L'arbre pris par le pied, le minéral pesant, "Sont jaloux de l'oiseau, sont jaloux du passant ; "Et puisque Dieu t'a fait de nature mobile, "Qu'il t'a donné la vie, et le sang et la bile, "Pourquoi donc végéter et te cristalliser "À regarder les jours sous ton arche passer ? "Il est au monde, il est des spectacles sublimes, "Des royaumes qu'on voit en gravissant les cimes, "De noirs Escurials, mystérieux granits, "Et de bleus océans, visibles infinis. "Donc, sans t'en rapporter à son image ronde, "Par toi-même connais la figure du monde." Tout bas à mon oreille ainsi la voix chantait, Et le désir ému dans mon coeur palpitait. Comme au jour du départ on voit parmi les nues Tournoyer et crier une troupe de grues, Mes rêves palpitants, prêts à prendre leur vol, Tournoyaient dans les airs et dédaignaient le sol ; Au colombier, le soir, ils rentraient à grand'peine, Et des hôtes pensifs qui hantent l'âme humaine, Il ne s'asseyait plus à mon triste foyer Que l'ennui, ce fâcheux qu'on ne peut renvoyer ! L'amour aux longs tourments, aux plaisirs éphémères, L'art et la fantaisie aux fertiles chimères, L'entretien des amis et les chers compagnons, Intimes dont souvent on ignore les noms, La famille sincère où l'âme se repose, Ne pouvaient plus suffire à mon esprit morose ; Et sur l'âpre rocher où descend le vautour Je me rongeais le foie en attendant le jour. Je sentais le désir d'être absent de moi-même ; Loin de ceux que je hais et loin de ceux que j'aime, Sur une terre vierge et sous un ciel nouveau, Je voulais écouter mon coeur et mon cerveau, Et savoir, fatigué de stériles études, Quels baumes contenait l'urne des solitudes, Quels mots balbutiait avec ses bruits confus, Dans la rumeur des flots et des arbres touffus, La nature, ce livre où la plume divine Écrit le grand secret que nul oeil ne devine ! Je suis parti, laissant sur le seuil inquiet, Comme un manteau trop vieux que l'on quitte à regret, Cette lente moitié de la nature humaine, L'habitude au pied sûr qui toujours y ramène, Les pâles visions, compagnes de mes nuits, Mes travaux, mes amours et tous mes chers ennuis. La poitrine oppressée et les yeux tout humides, Avant d'être emporté par les chevaux rapides, J'ai retourné la tête à l'angle du chemin, Et j'ai vu, me faisant des signes de la main, Comme un groupe plaintif d'amantes délaissées, Sur la porte debout ma vie et mes pensées. Hélas! que vais-je faire et que vais-je chercher ? L'horizon charme l'oeil: à quoi bon le toucher ? Pourquoi d'un pied réel fouler les blondes grèves Et les rivages d'or de l'univers des rêves ? Poëte, tu sais bien que la réalité A besoin, pour couvrir sa triste nudité, Du manteau que lui file à son rouet d'ivoire L'imagination, menteuse qu'il faut croire ; Que tout homme en son coeur porte son Chanaan, Et son Eldorado par delà l'Océan. N'as-tu pas dans les mains assez crevé de bulles, De rêves gonflés d'air et d'espoirs ridicules? Plongeur, n'as-tu pas vu sous l'eau du lac d'azur Les reptiles grouiller dans le limon impur ? L'objet le plus hideux, que le lointain estompe, Prend une belle forme où le regard se trompe. Le mont chauve et pelé doit à l'éloignement Les changeantes couleurs de son beau vêtement; Approchez, ce n'est plus que rocs noirs et difformes, Escarpements abrupts, entassements énormes, Sapins échevelés, broussailles au poil roux, Gouffres vertigineux et torrents en courroux. Je le sais, je le sais. Déception amère ! Hélas! j'ai trop souvent pris au vol ma chimère ! Je connais quels replis terminent ces beaux corps, Et la sirène peut m'étaler ses trésors : À travers sa beauté je vois, sous les eaux noires, Frétiller vaguement sa queue et ses nageoires. Aussi ne vais-je pas, de vains mots ébloui, Chercher sous d'autres cieux mon rêve épanoui; Je ne crois pas trouver devant moi, toutes faites, Au coin des carrefours les strophes des poëtes, Ni pouvoir en passant cueillir à pleines mains Les fleurs de l'idéal aux chardons des chemins. Mais je suis curieux d'essayer de l'absence, Et de voir ce que peut cette sourde puissance ; Je veux savoir quel temps, sans être enseveli, Je flotterai sur l'eau qui ne garde aucun pli, Et dans combien de jours, comme un peu de fumée, Des coeurs éteints s'envole une mémoire aimée. Le voyage est un maître aux préceptes amers ; Il vous montre l'oubli dans les coeurs les plus chers, Et vous prouve, - ô misère et tristesse suprême ! - Qu'ingrat à votre tour, vous oubliez vous-même ! Pauvre atome perdu, point dans l'immensité, Vous apprenez ainsi votre inutilité. Votre départ n'a rien dérangé dans le monde ; Déjà votre sillon s'est refermé sur l'onde. Oublié par les uns, aux autres inconnu, Dans des lieux où jamais votre nom n'est venu, Parmi des yeux distraits et des visages mornes, Vous allez sur la terre et sur la mer sans bornes. Par l'absence à la mort vous vous accoutumez. Cependant l'araignée à vos volets fermés Suspend sa toile ronde, et la maison déserte Semble n'avoir plus d'âme et pleurer votre perte, Et le chien qui s'ennuie et voudrait vous revoir Au détour du chemin va hurler chaque soir. LE PIN DES LANDES. On ne voit, en passant par les Landes désertes, Vrai Zaharah français poudré de sable blanc, Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc, Car, pour lui dérober ses larmes de résine, L'homme, avare bourreau de la création, Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine, Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon ! Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte, Le pin verse son baume et sa séve qui bout, Et se tient toujours droit sur le bord de la route, Comme un soldat blessé qui veut mourir debout. Le poëte est ainsi dans les Landes du monde. Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor. Il faut qu'il ait au coeur une entaille profonde Pour épancher ses vers, divines larmes d'or ! L'HORLOGE. Vulnerant omnes, ultima necat. La voiture fit halte à l'église d'Urrugne, Nom rauque, dont le son à la rime répugne, Mais qui n'en est pas moins un village charmant, Sur un sol montueux perché bizarrement. C'est un bâtiment pauvre, en grosses pierres grises, Sans archanges sculptés, sans nervures ni frises, Qui n'a pour ornement que le fer de sa croix, Une horloge rustique et son cadran de bois, Dont les chiffres romains, épongés par la pluie, Ont coulé sur le fond que nul pinceau n'essuie. Mais sur l'humble cadran regardé par hasard, Comme les mots de flamme aux murs de Balthazar, Comme l'inscription de la porte maudite, En caractères noirs une phrase est écrite ; Quatre mots solennels, quatre mots de latin, Où tout homme en passant peut lire son destin : "Chaque heure fait sa plaie et la dernière achève!" Oui, c'est bien vrai, la vie est un combat sans trêve, Un combat inégal contre un lutteur caché, Qui d'aucun de nos coups ne peut être touché ; Et dans nos coeurs criblés, comme dans une cible, Tremblent les traits lancés par l'archer invisible. Nous sommes condamnés, nous devons tous périr ; Naître, c'est seulement commencer à mourir, Et l'enfant, hier encor, chérubin chez les anges, Par le ver du linceul est piqué sous ses langes. Le disque de l'horloge est le champ du combat, Ou la Mort de sa faux par milliers nous abat ; La Mort, rude jouteur qui suffit pour défendre L'éternité de Dieu, qu'on voudrait bien lui prendre. Sur le grand cheval pâle, entrevu par saint Jean, Les Heures, sans repos, parcourent le cadran ; Comme ces inconnus des chants du moyen âge, Leurs casques sont fermés sur leur sombre visage, Et leurs armes d'acier deviennent tour à tour Noires comme la nuit, blanches comme le jour. Chaque soeur à l'appel de la cloche s'élance, Prend aussitôt l'aiguille ouvrée en fer de lance, Et toutes, sans pitié, nous piquent en passant, Pour nous tirer du coeur une perle de sang, Jusqu'au jour d'épouvante où paraît la dernière Avec le sablier et la noire bannière ; Celle qu'on n'attend pas, celle qui vient toujours, Et qui se met en marche au premier de nos jours ! Elle va droit à vous, et, d'une main trop sûre, Vous porte dans le flanc la suprême blessure, Et remonte à cheval, après avoir jeté Le cadavre au néant, l'âme à l'éternité ! Urrugne. À la Bidassoa, près d'entrer en Espagne, Je descendis, voulant regarder la campagne, Et l'île des Faisans, et l'étrange horizon, Pendant qu'on nous timbrait d'un nouvel écusson. Et je vis, en errant à travers le village, Un homme qui mettait des balles hors d'usage, Avec un gros marteau, sur un quartier de grès, Pour en faire du plomb et le revendre après. Car la guerre a versé sur ces terres fatales De son urne d'airain une grêle de balles, Une grêle de mort que nul soleil ne fond. Hélas ! ce que Dieu fait, les hommes le défont ! Sur un sol qui n'attend qu'une bonne semaille De leurs sanglantes mains ils sèment la mitraille ! Aussi les laboureurs vendent, au lieu de blé, Des boulets recueillis dans leur champ constellé. Mais du ciel épuré descend la Paix sereine, Qui répand de sa corne une meilleure graine, Fait taire les canons à ses pieds accroupis, Et presse sur son coeur une gerbe d'épis. Behobie. SAINTE CASILDA. À Burgos, dans un coin de l'église déserte, Un tableau me surprit par son effet puissant : Un ange, pâle et fier, d'un ciel fauve descend, À sainte Casilda portant la palme verte. Pour l'oeuvre des bourreaux la vierge découverte Montre sur sa poitrine, albâtre éblouissant, À la place des seins, deux ronds couleur de sang, Distillant un rubis par chaque veine ouverte. Et les seins déjà morts, beaux lis coupés en fleur, Blancs comme les morceaux d'une Vénus de marbre, Dans un bassin d'argent gisent au pied d'un arbre. Mais la sainte en extase, oubliant sa douleur, Comme aux bras d'un amant de volupté se pâme, Car aux lèvres du Christ elle suspend son âme ! Burgos. EN ALLANT À LA CHARTREUSE DE MIRAFLORES. Oui, c'est une montée âpre, longue et poudreuse, Un revers décharné, vrai site de Chartreuse. Les pierres du chemin, qui croulent sous les pieds, Trompent à chaque instant les pas mal appuyés. Pas un brin d'herbe vert, pas une teinte fraîche ; On ne voit que des murs bâtis en pierre sèche, Des groupes contrefaits d'oliviers rabougris, Au feuillage malsain couleur de vert-de-gris, Des pentes au soleil, que nulle fleur n'égaie, Des roches de granit et des ravins de craie, Et l'on se sent le coeur de tristesse serré.... Mais, quand on est en haut, coup d'oeil inespéré ! L'on aperçoit là-bas, dans le bleu de la plaine, L'église où dort le Cid près de doña Chimène ! Cartuja de Miraflores. LA FONTAINE DU CIMETIÈRE. À la morne Chartreuse, entre des murs de pierre, En place de jardin l'on voit un cimetière, Un cimetière nu comme un sillon fauché, Sans croix, sans monument, sans tertre qui se hausse : L'oubli couvre le nom, l'herbe couvre la fosse ; La mère ignorerait où son fils est couché. Les végétations maladives du cloître Seules sur ce terrain peuvent germer et croître, Dans l'humidité froide à l'ombre des longs murs : Des morts abandonnés douces consolatrices, Les fleurs n'oseraient pas incliner leurs calices Sur le vague tombeau de ces dormeurs obscurs. Au milieu, deux cyprès à la noire verdure Profilent tristement leur silhouette dure, Longs soupirs de feuillage élancés vers les cieux ! Pendant que du bassin d'une avare fontaine Tombe en frange effilée une nappe incertaine, Comme des pleurs furtifs qui débordent des yeux. Par les saints ossements des vieux moines filtrée, L'eau coule à flots si clairs dans la vasque éplorée, Que pour en boire un peu je m'approchai du bord... Dans le cristal glacé quand je trempai ma lèvre, Je me sentis saisi par un frisson de fièvre : Cette eau de diamant avait un goût de mort ! Cartuja de Miraflores. LE CID ET LE JUIF. (Imité de Sepulveda.) Le Cid, ce gagneur de batailles, Ce géant plus grand que nos tailles, À San-Pedro de Cardena, - Don Alfonse ainsi l'ordonna, - Conservé par un puissant baume, Bardé de fer, coiffé du heaume, Repose en un riche tombeau, Ayant pour siége un escabeau ; Sur sa cuirasse, en nappe blanche, Sa barbe de neige s'épanche Avec ampleur et majesté. Pour le défendre, à son côté Pend Tisona, sa bonne épée, Au sang more et chrétien trempée. À le voir assis, quoique mort, On dirait d'un vivant qui dort. Depuis sept ans, dans cette pose, De ses exploits il se repose ; Et pour voir son corps vénéré, Tous les ans, au jour consacré, A San-Pedro la foule abonde. - Une fois, que la nef profonde Était déserte, et qu'au saint lieu Le Cid, resté seul avec Dieu, Rêvait dans son tombeau sans garde, Un juif arrive et le regarde, Et parlant en soi-même ainsi, Il se dit tout pensif : " Ceci Est le corps du Cid, du grand homme, Du vainqueur que partout on nomme ! On m'a raconté bien souvent Que nul n'eût osé, lui vivant, Se risquer dans cette entreprise De toucher à sa barbe grise. Maintenant, il gît morne et froid ; Son bras, qui répandait l'effroi, La mort le désarme et l'attache : Je vais lui toucher la moustache, Nous verrons s'il se fâchera Et quelle mine il nous fera ; Le monde est loin, rien ne m'empêche De tirer à moi cette mèche. " - Afin d'accomplir son dessein, Le juif sordide étend la main... Mais, avant que la barbe sainte Par ses doigts crochus soit atteinte, Le noble époux de Ximena, A plein poing prenant Tisona, Sort du fourreau deux pieds de lame... Le juif, l'épouvante dans l'âme, Tombe le front sur le pavé, Et, par les moines relevé, Raconte l'aventure étrange ; Puis de religion il change, Et sous le nom de Diego Gil Entre au couvent. - Ainsi soit-il ! San-Pedro de Cardena. EN PASSANT À VERGARA. No vaya usted a ver eso que le dara gana de vomitar. Nous avions avec nous une jeune Espagnole, À l'allure hardie, à la toilette folle, Au grand front éclatant comme un marbre poli, Où la réflexion n'a jamais fait un pli, Encadré de cheveux qui venaient en désordre Sur un col satiné nonchalamment se tordre ; Des sourcils de velours avec de grands yeux noirs, Renvoyant des éclairs comme un piége à miroirs ; Un rire éblouissant, épanoui, sonore, Belle fleur de gaieté qu'un seul mot fait éclore ; Des dents de jeune loup, pures comme du lait, Dont l'émail insolent sans trêve étincelait ; Une taille cambrée en cavale andalouse ; Des pieds mignons à rendre une reine jalouse ; Et puis sur tout cela je ne sais quoi de fou, Des mouvements d'oiseau dans les poses du cou, De petits airs penchés, des tournures de hanches, De certaines façons de porter ses mains blanches, Comme dans les tableaux où le vieux Zurbaran Sous le nom d'une sainte, en habit sévillan, Représente une dame avec des pendeloques, Des plumes, du clinquant et des modes baroques. Or, pendant que j'errais dans la vaste fonda, Attendant qu'on servît la olla podrida, Et que je regardais, ardent à tout connaître, La cage du grillon pendue à la fenêtre, Un mort passa, - partant pour le royaume noir ; Et comme je voulais descendre pour le voir (Car sur le front des morts le rêveur cherche à lire Ce terrible secret qu'aucun d'eux n'a pu dire), L'Espagnole, posant ses doigts blancs sur mon bras, Me retint et me dit : - Oh ! ne descendez pas, Cela vous donnerait, à coup sûr, la nausée ! - Elle jeta ces mots vaguement, sans pensée, De cet air de dégoût mêlé d'un peu d'effroi Qu'on aurait en parlant d'un reptile au corps froid. Ce spectacle, effrayant pour le héros lui-même, Qui fait pâlir encor le front du chartreux blême Après vingt ans de jeûne et d'angoisse passés, Un crâne sous la main, entre des murs glacés, La mort n'a donc pour toi ni leçon ni tristesse ? Et parce que tu bois le vin de ta jeunesse, Que tes cheveux sont noirs et tes regards ardents, Qu'il n'est pas une tache aux perles de tes dents, Tu crois vivre toujours, sans qu'à ton front splendide Le temps avec son ongle ose écrire une ride ? Et tu méprises fort, dans ton éclat vermeil, Le cadavre au teint vert qui dort le grand sommeil ? Et pourtant ce débris fut le temple d'une âme ; Ce néant a vécu ; cette lampe sans flamme, Que la bouche inconnue a soufflée en passant, Naguère eut le rayon qui t'éclaire à présent. - Sans doute ; mais pourquoi plonger dans ces mystères ? Laissons rêver les morts dans leurs lits solitaires, En conversation avec le ver impur ! À nous la vie, à nous le soleil et l'azur, À nous tout ce qui chante, à nous tout ce qui brille, Les courses de taureaux dans Madrid ou Séville, Les pesants picadors et les légers chulos, Les mules secouant leurs grappes de grelots, Les chevaux éventrés, et le taureau qui râle Fondant, l'épée au cou, sur le matador pâle ! À nous la castagnette, à nous le pandero, La cachucha lascive et le gai bolero ; Le jeu de l'éventail, le soir, aux promenades, Et sous le balcon d'or les molles sérénades ! Les vivants sont charmants et les morts sont affreux. - Oui ; - mais le ver un jour rongera ton oeil creux, Et comme un fruit gâté, superbe créature, Ton beau corps ne sera que cendre et pourriture ; Et le mort outragé, se levant à demi, Dira, le regard lourd d'avoir longtemps dormi : - Dédaigneuse ! à ton tour tu donnes la nausée ; Ta figure est déjà bleue et décomposée, Tes parfums sont changés en fétides odeurs, Et tu n'es qu'un ramas d'effroyables laideurs ! Vergara. LES YEUX BLEUS DE LA MONTAGNE. On trouve dans les monts des lacs de quelques toises, Purs comme des cristaux, bleus comme des turquoises, Joyaux tombés du doigt de l'ange Ithuriel, Où le chamois craintif, lorsqu'il vient pour y boire, S'imagine trompé par l'optique illusoire, Laper l'azur du ciel. Ces limpides bassins, quand le jour s'y reflète, Ont comme la prunelle une humide paillette ; Et ce sont les yeux bleus, au regard calme et doux, Par lesquels la montagne en extase contemple, Forgeant quelque soleil dans le fond de son temple, Dieu, l'ouvrier jaloux ! Guadarrama. LA PETITE FLEUR ROSE. Du haut de la montagne, Près de Guadarrama, On découvre l'Espagne Comme un panorama. À l'horizon sans borne Le grave Escurial Lève son dôme morne, Noir de l'ennui royal ; Et l'on voit dans l'estompe Du brouillard cotonneux, Si loin que l'oeil s'y trompe, Madrid, point lumineux ! La montagne est si haute, Que ses flancs de granit N'ont que l'aigle pour hôte, Pour maison que son nid ; Car l'hiver pâle assiége Les pics étincelants, Tout argentés de neige, Comme des vieillards blancs. J'aime leur crête pure, Même aux tièdes saisons D'une froide guipure Brodant les horizons ; Les nuages sublimes, Ainsi que d'un turban Chaperonnant leurs cimes De pluie et d'ouragan ; Le pin dont les racines, Comme de fortes mains, Déchirent les ravines Sur le flanc des chemins ; Et l'eau diamantée Qui, sous l'herbe courant, D'un caillou tourmentée, Chuchote un nom bien grand ! Mais, avant toute chose, J'aime, au coeur du rocher, La petite fleur rose, La fleur qu'il faut chercher ! Guadarrama. Dans le boudoir ambré d'une jeune marquise, Grande d'Espagne, belle, et d'une grâce exquise, Au milieu de la table, à la place de fleurs, Frais groupe mariant et parfums et couleurs, Grimaçait sur un plat une tête coupée, Sculptée en bois et peinte, et dans le sang trempée, Le front humide encor des suprêmes sueurs, L'oeil vitreux et blanchi de ces pâles lueurs Dont la lampe de l'âme en s'éteignant scintille ; Chef-d'oeuvre affreux, signé Montañès de Séville ; D'une vérité telle et d'un si fin travail, Qu'un bourreau n'aurait su reprendre un seul détail. La marquise disait : - Voyez donc quel artiste ! Nul sculpteur n'a jamais fait les saints Jean-Baptiste Et rendu les effets du damas sur un col Comme ce Sévillan, Michel-Ange espagnol ! Quelle imitation dans ces veines tranchées, Où le sang perle encore en gouttes mal séchées ! Et comme dans la bouche on sent le dernier cri Sous le fer jaillissant de ce gosier tari ! - En me disant cela d'une voix claire et douce, Sur l'atroce sculpture elle passait son pouce, Coquette, souriant d'un sourire charmant, L'oeil humide et lustré comme pour un amant ? Madrid. SÉGUIDILLE. Un jupon serré sur les hanches Un peigne énorme à son chignon, Jambe nerveuse et pied mignon, oeil de feu, teint pâle et dents blanches ; Alza ! olà ! Voilà La véritable manola. Gestes hardis, libre parole, Sel et piment à pleine main, Oubli parfait du lendemain, Amour fantasque et grâce folle ; Alza ! olà ! Voilà La véritable manola. Chanter, danser aux castagnettes, Et, dans les courses de taureaux, Juger les coups des toreros, Tout en fumant des cigarettes ; Alza ! olà ! Voilà La véritable manola. SUR LE PROMÉTHÉE DU MUSÉE DE MADRID. Hélas ! il est cloué sur les croix du Caucase, Le Titan qui, pour nous, dévalisa les cieux ! Du haut de son calvaire il insulte les dieux, Raillant l'Olympien dont la foudre l'écrase. Mais du moins, vers le soir, s'accoudant à la base Du rocher où se tord le grand audacieux, Les nymphes de la mer, des larmes dans les yeux, Échangent avec lui quelque plaintive phrase. Toi, cruel Ribeira, plus dur que Jupiter, Tu fais de ses flancs creux, par d'affreuses entailles, Couler à flots de sang des cascades d'entrailles ! Et tu chasses le choeur des filles de la mer ; Et tu laisses hurler, seul dans l'ombre profonde, Le sublime voleur de la flamme féconde ! Madrid. RIBEIRA. Il est des coeurs épris du triste amour du laid. Tu fus un de ceux-là, peintre à la rude brosse Que Naple a salué du nom d'Espagnolet. Rien ne put amollir ton âpreté féroce, Et le splendide azur du ciel italien N'a laissé nul reflet dans ta peinture atroce. Chez toi, l'on voit toujours le noir Valencien, Paysan hasardeux, mendiant équivoque, More que le baptême à peine a fait chrétien. Comme un autre le beau, tu cherches ce qui choque : Les martyrs, les bourreaux, les gitanos, les gueux, Étalant un ulcère à côté d'une loque ; Les vieux au chef branlant, au cuir jaune et rugueux, Versant sur quelque Bible un flot de barbe grise ; Voilà ce qui convient à ton pinceau fougueux. Tu ne dédaignes rien de ce que l'on méprise ; Nul haillon, Ribeira, par toi n'est rebuté : Le vrai, toujours le vrai, c'est ta seule devise ! Et tu sais revêtir d'une étrange beauté Ces trois monstres abjects, effroi de l'art antique, La Douleur, la Misère et la Caducité. Pour toi, pas d'Apollon, pas de Vénus pudique ; Tu n'admets pas un seul de ces beaux rêves blancs Taillés dans le paros ou dans le pentélique. Il te faut des sujets sombres et violents Où l'ange des douleurs vide ses noirs calices, Où la hache s'émousse aux billots ruisselants. Tu sembles enivré par le vin des supplices, Comme un césar romain dans sa pourpre insulté, Ou comme un victimaire après vingt sacrifices. Avec quelle furie et quelle volupté Tu retournes la peau du martyr qu'on écorche, Pour nous en faire voir l'envers ensanglanté ! Aux pieds des patients comme tu mets la torche ! Dans le flanc de Caton comme tu fais crier La plaie, affreuse bouche ouverte comme un porche ! D'où te vient, Ribeira, cet instinct meurtrier ? Quelle dent t'a mordu, qui te donne la rage, Pour tordre ainsi l'espèce humaine et la broyer ? Que t'a donc fait le monde, et, dans tout ce carnage, Quel ennemi secret de tes coups poursuis-tu ? Pour tant de sang versé quel était donc l'outrage ? Ce martyr, c'est le corps d'un rival abattu ; Et ce n'est pas toujours au coeur de Prométhée Que fouille l'aigle fauve avec son bec pointu. De quelle ambition du ciel précipitée, De quel espoir traîné par des coursiers sans frein, Ton âme de démon était-elle agitée ? Qu'avais-tu don perdu pour être si chagrin ? De quels amours tournés se composaient tes haines, Et qui jalousais-tu, toi peintre souverain ? Les plus grands coeurs, hélas ! ont les plus grandes peines ; Dans la coupe profonde il tient plus de douleurs ; Le ciel se venge ainsi sur les gloires humaines. Un jour, las de l'horrible et des noires couleurs, Tu voulus peindre aussi des corps blancs comme neige, Des anges souriants, des oiseaux et des fleurs, Des nymphes dans les bois que le satyre assiége, Des amours endormis sur un sein frémissant, Et tous ces frais motifs chers au moelleux Corrége ; Mais tu ne sus trouver que du rouge de sang, Et quand du haut des cieux, apportant l'auréole, Sur le front de tes saints l'ange de Dieu descend, En détournant les yeux, il la pose et s'envole ! Madrid. L'ESCURIAL. Posé comme un défi tout près d'une montagne, L'on aperçoit de loin dans la morne campagne Le sombre Escurial, à trois cents pieds du sol, Soulevant sur le coin de son épaule énorme, Éléphant monstrueux, la coupole difforme, Débauche de granit du Tibère espagnol. Jamais vieux pharaon, au flanc d'un mont d'Égypte, Ne fit pour sa momie une plus noire crypte ; Jamais sphinx au désert n'a gardé plus d'ennui ; La cigogne s'endort au bout des cheminées ; Partout l'herbe verdit les cours abandonnées ; Moines, prêtres, soldats, courtisans, tout a fui ! Et tout semblerait mort, si du bord des corniches, Des mains des rois sculptés, des frontons et des niches, Avec leurs cris charmants et leur folle gaîté, Il ne s'envolait pas des essaims d'hirondelles, Qui, pour le réveiller, agacent à coups d'ailes Le géant assoupi qui rêve éternité !... Escurial. LE ROI SOLITAIRE. Je vis cloîtré dans mon âme profonde, Sans rien d'humain, sans amour, sans amis, Seul comme un dieu, n'ayant d'égaux au monde Que mes aïeux sous la tombe endormis ! Hélas ! grandeur veut dire solitude. Comme une idole au geste surhumain, Je reste là, gardant mon attitude, La pourpre au dos, le monde dans la main. Comme Jésus, j'ai le cercle d'épines ; Les rayons d'or du nimbe sidéral Percent ma peau comme des javelines, Et sur mon front perle mon sang royal. Le bec pointu du vautour héraldique Fouille mon flanc en proie aux noirs soucis ; Sur son rocher, le Prométhée antique N'était qu'un roi sur son fauteuil assis. De mon olympe entouré de mystère, Je n'entends rien que la voix des flatteurs ; C'est le seul bruit qui des bruits de la terre Puisse arriver à de telles hauteurs ; Et si parfois mon peuple, qu'on outrage, En gémissant entre-choque ses fers : - Sire ! dormez, me dit-on, c'est l'orage ; Les cieux bientôt vont devenir plus clairs. Je puis tout faire, et je n'ai plus d'envie. Ah ! si j'avais seulement un désir ! Si je sentais la chaleur de la vie ! Si je pouvais partager un plaisir ! Mais le soleil va toujours sans cortége. Les plus hauts monts sont aussi les plus froids ; Et nul été ne peut fondre la neige Sur les sierras et dans le coeur des rois ! Escurial. LA VIERGE DE TOLÈDE. On révère à Tolède une image de Vierge, Devant qui toujours tremble une lueur de cierge ; Poupée étincelante en robe de brocart, Comme si l'or était plus précieux que l'art ! Et sur cette statue on raconte une histoire Qu'un enfant de six mois refuserait de croire, Mais que doit accepter comme une vérité Tout poëte amoureux de la sainte beauté. Quand la Reine des cieux au grand saint Ildefonse Pour le récompenser de la grande réponse, Quittant sa tour d'ivoire au paradis vermeil, Apporta la chasuble en toile de soleil, Par curiosité, par caprice de femme, Elle alla regarder la belle Notre-Dame, Ouvrage merveilleux dans l'Espagne cité, Rêve d'ange amoureux, à deux genoux sculpté, Et devant ce portrait resta toute pensive Dans un ravissement de surprise naïve. Elle examina tout : - le marbre précieux ; Le travail patient, chaste et minutieux ; La jupe roide d'or comme une dalmatique ; Le corps mince et fluet dans sa grâce gothique ; Le regard virginal tout baigné de langueur, Et le petit Jésus endormi sur son coeur. Elle se reconnut et se trouva si belle, Qu'entourant de ses bras la sculpture fidèle, Elle mit, au moment de remonter aux cieux, Au front de son image un baiser radieux. Ah ! que de tels récits, dont la raison s'étonne Dans ce siècle trop clair pour que rien y rayonne, Au temps de poésie où chacun y croyait, Devaient calmer le coeur de l'artiste inquiet ! Faire admirer au ciel l'ouvrage de la terre, Cet espoir étoilait l'atelier solitaire, Et le ciseau pieux longtemps avec amour Pour le baiser divin caressait le contour. Si la Vierge, à Paris, avec son auréole Sur les autels païens de notre âge frivole Descendait et venait visiter son portrait, Croyez-vous, ô sculpteurs, qu'elle s'embrasserait ? Tolède. IN DESERTO. Les pitons des sierras, les dunes du désert, Où ne pousse jamais un seul brin d'herbe vert ; Les monts aux flancs zébrés, de tuf, d'ocre et de marne, Et que l'éboulement de jour en jour décharne ; Le grès plein de micas papillotant aux yeux, Le sable sans profit buvant les pleurs des cieux ; Le rocher refrogné dans sa barbe de ronce ; L'ardente solfatare avec la pierre-ponce, Sont moins secs et moins morts aux végétations Que le roc de mon coeur ne l'est aux passions. Le soleil de midi, sur le sommet aride, Répand à flots plombés sa lumière livide, Et rien n'est plus lugubre et désolant à voir Que ce grand jour frappant sur ce grand désespoir. Le lézard, pâmé, bâille, et parmi l'herbe cuite On entend résonner les vipères en fuite. Là, point de marguerite au coeur étoilé d'or, Point de muguet prodigue égrenant son trésor ; Là, point de violette ignorée et charmante, Dans l'ombre se cachant comme une pâle amante ; Mais la broussaille rousse et le tronc d'arbre mort, Que le genou du vent comme un arc plie et tord : Là, pas d'oiseau chanteur, ni d'abeille en voyage, Pas de ramier plaintif déplorant son veuvage ; Mais bien quelque vautour, quelque aigle montagnard, Sur le disque enflammé fixant son oeil hagard, Et qui, du haut du pic où son pied prend racine, Dans l'or fauve du soir durement se dessine. Tel était le rocher que Moïse, au désert, Toucha de sa baguette, et dont le Flanc ouvert, Tressaillant tout à coup, fit jaillir en arcade Sur les lèvres du peuple une fraîche cascade. Ah ! s'il venait à moi, dans son aridité, Quelque reine des coeurs, quelque divinité, Une magicienne, un Moïse femelle, Traînant dans le désert les peuples après elle, Qui frappât le rocher de mon coeur endurci, Comme de l'autre roche, on en verrait aussi Sortir en jets d'argent des eaux étincelantes, Où voudraient s'abreuver les racines des plantes ; Où les pâtres errants conduiraient leurs troupeaux, Pour se coucher à l'ombre et prendre le repos ; Où, comme en un vivier, les cigognes fidèles Plongeraient leurs grands becs et laveraient leurs ailes ! La Guardia. Maintenant, - dans la plaine ou bien dans la montagne, Chêne ou sapin, un arbre est en train de pousser, En France, en Amérique, en Turquie, en Espagne, Un arbre sous lequel un jour je puis passer. Maintenant, - sur le seuil d'une pauvre chaumière, Une femme, du pied agitant un berceau, Sans se douter qu'elle est la parque filandière, Allonge entre ses doigts l'étoupe d'un fuseau. Maintenant, - loin du ciel à la splendeur divine, Comme une taupe aveugle en son étroit couloir, Pour arracher le fer au ventre de la mine, Sous le sol des vivants plonge un travailleur noir. Maintenant, - dans un coin du monde que j'ignore, Il existe une place où le gazon fleurit, Où le soleil joyeux boit les pleurs de l'aurore, Où l'abeille bourdonne, où l'oiseau chante et rit. Cet arbre qui soutient tant de nids sur ses branches, Cet arbre épais et vert, frais et riant à l'oeil, Dans son tronc renversé l'on taillera des planches, Les planches dont un jour on fera mon cercueil ! Cette étoupe qu'on file et qui, tissée en toile, Donne une aile au vaisseau dans le port engourdi, À l'orgie une nappe, à la pudeur un voile, Linceul, revêtira mon cadavre verdi ! Ce fer que le mineur cherche au fond de la terre Aux brumeuses clartés de son pâle fanal, Hélas ! le forgeron quelque jour en doit faire Le clou qui fermera le couvercle fatal ! À cette même place où mille fois peut-être J'allai m'asseoir, le coeur plein de rêves charmants, S'entr'ouvrira le gouffre où je dois disparaître, Pour descendre au séjour des épouvantements ! Manche. EN PASSANT PRÉS D'UN CIMETIÈRE. Qu'est-ce que le tombeau ? - Le vestiaire où l'âme, Au sortir du théâtre et son rôle joué, Dépose ses habits d'enfant, d'homme ou de femme, Comme un masque qui rend un costume loué ! Manche. LES TROIS GRÂCES DE GRENADE. À vous, Martirio, Dolorès, Gracia, Soeurs de beauté, bouquet de la tertulia, Que tout fin cavalier nomme à la promenade Les nymphes du Jénil, les perles de Grenade, À vous ces vers écrits en langage inconnu Par l'étranger de France à l'Alhambra venu, Où votre nom, seul mot que vous y saurez lire, Attirera vos yeux et vous fera sourire, Si, franchissant flots bleus et monts aux blonds sommets Ce livre jusqu'à vous peut arriver jamais. Douce Martirio, je crois te voir encore, Fraîche à faire jaunir les roses de l'aurore, Dans ton éclat vermeil, dans ta fleur de beauté, Comme une pêche intacte au duvet velouté, Avec tes yeux nacrés, ciel aux astres d'ébène, Et ta bouche d'oeillet épanouie à peine, Si petite vraiment qu'on n'y saurait poser, Même quand elle rit, que le quart d'un baiser. Je te vois déployant ta chevelure brune, Et nous questionnant pour savoir si quelqu'une Dans notre France avait les cheveux assez longs, Pour filer d'un seul jet de la nuque aux talons. Et toi qui demeurais, ainsi qu'une sultane, Dans un palais moresque aux murs de filigrane, Dolorès, belle enfant à l'oeil déjà rêveur, Que nous reconduisions, - ô la douce faveur ! - Sans duègne revêche et sans parents moroses, Près du Généralife où sont les lauriers-roses, Te souvient-il encor de ces deux étrangers Qui demandaient toujours à voir les orangers, Les boleros dansés au son des séguidilles, Les basquines de soie et les noires mantilles? Nous parlions l'espagnol comme toi le français, Nous commencions les mots et tu les finissais, Et, malgré notre accent au dur jota rebelle, Tu comprenais très-bien que nous te trouvions belle. Quoiqu'il fît nuit, le ciel brillait d'un éclat pur, Cent mille astres, fleurs d'or, s'entr'ouvraient dans l'azur, Et, de son arc d'argent courbant les cornes blanches, La lune décochait ses flèches sous les branches; La neige virginale et qui ne fond jamais Scintillait vaguement sur les lointains sommets, Et du ciel transparent tombait un jour bleuâtre Qui, baignant ton front pur des pâleurs de l'albâtre, Te faisait ressembler à la jeune péri Revenant visiter son Alhambra chéri. Pour toi les derniers vers, toi que j'aurais aimée, Gracia, tendre fleur dont mon âme charmée, Pour l'avoir respirée un moment, gardera Un long ressouvenir qui la parfumera. Comment peindre tes yeux aux paupières arquées, Tes tempes couleur d'or, de cheveux noirs plaquées, Ta bouche de grenade où luit le feu vermeil Que dans le sang du More alluma le soleil? L'Orient tout entier dans tes regards rayonne, Et bien que Gracia soit le nom qu'on te donne, Et que jamais objet n'ait été mieux nommé, Tu devrais t'appeler Zoraïde ou Fatmé ! Grenade. J'étais monté plus haut que l'aigle et le nuage ; Sous mes pieds s'étendait un vaste paysage, Cerclé d'un double azur par le ciel et la mer ; Et les crânes pelés des montagnes géantes En foule jaillissaient des profondeurs béantes, Comme de blancs écueils sortant du gouffre amer. C'était un vaste amas d'éboulements énormes, Des rochers grimaçant dans des poses difformes, Des pics dont l'oeil à peine embrasse la hauteur, Et, la neige faisant une écume à leur crête, On eût dit une mer prise un jour de tempête, Un chaos attendant le mot du Créateur. Là dorment les débris des races disparues, Le vieux monde noyé sous les ondes accrues, Le Béhémot biblique et le Léviathan. Chaque mont de la chaîne, immense cimetière, Cache un corps monstrueux dans son ventre de pierre, Et ses blocs de granit sont des os de Titan ! Sierra-Nevada. CONSOLATION. Ne sois pas étonné si la foule, ô poëte, Dédaigne de gravir ton oeuvre jusqu'au faîte ; La foule est comme l'eau qui fuit les hauts sommets : Où le niveau n'est pas, elle ne vient jamais. Donc, sans prendre à lui plaire une peine perdue, Ne fais pas d'escalier à ta pensée ardue : Une rampe aux boiteux ne rend pas le pied sûr. Que le pic solitaire escalade l'azur, L'aigle saura l'atteindre avec un seul coup d'aile, Et posera son pied sur la neige éternelle. La neige immaculée, au pur reflet d'argent, Pour que Dieu, dans son oeuvre allant et voyageant, Comprenne que toujours on fréquente les cimes Et qu'on monte au sommet des poëmes sublimes. Sierra-Nevada. DANS LA SIERRA. J'aime d'un fol amour les monts fiers et sublimes ! Les plantes n'osent pas poser leurs pieds frileux Sur le linceul d'argent qui recouvre leurs cimes ; Le soc s'émousserait à leurs pics anguleux. Ni vigne aux bras lascifs, ni blés dorés, ni seigles ; Rien qui rappelle l'homme et le travail maudit. Dans leur air libre et pur nagent des essaims d'aigles, Et l'écho du rocher siffle l'air du bandit. Ils ne rapportent rien et ne sont pas utiles ; Ils n'ont que leur beauté, je le sais, c'est bien peu ; Mais, moi, je les préfère aux champs gras et fertiles, Qui sont si loin du ciel qu'on n'y voit jamais Dieu ! Sierra-Nevada. LE POETE ET LA FOULE. La plaine un jour disait à la montagne oisive : - Rien ne vient sur ton front des vents toujours battu ! Au poëte, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait : - Rêveur, à quoi sers-tu ? La montagne en courroux répondit à la plaine : - C'est moi qui fais germer les moissons sur ton sol ; Du midi dévorant je tempère l'haleine ; J'arrête dans les cieux les nuages au vol ! Je pétris de mes doigts la neige en avalanches ; Dans mon creuset je fonds les cristaux des glaciers, Et je verse, du bout de mes mamelles blanches, En longs filets d'argent, les fleuves nourriciers. Le poëte à son tour, répondit à la foule : - Laissez mon pâle front s'appuyer sur ma main. N'ai-je pas de mon flanc, dont mon âme s'écoule, Fait jaillir une source où boit le genre humain ? Sierra-Nevada. LE CHASSEUR. Je suis enfant de la montagne ; Comme l'isard, comme l'aiglon, Je ne descends dans la campagne Que pour ma poudre et pour mon plomb ; Puis je reviens, et de mon aire Je vois en bas l'homme ramper, Si haut placé que le tonnerre Remonterait pour me frapper. Je n'ai pour boire, après ma chasse, Que l'eau du ciel dans mes deux mains ; Mais le sentier par où je passe Est vierge encor de pas humains. Dans mes poumons nul souffle immonde ! En liberté je bois l'air bleu, Et nul vivant en ce bas monde Autant que moi n'approche Dieu. Pour mon berceau j'eus un nid d'aigle Comme un héros ou comme un roi, Et j'ai vécu sans frein ni règle, Plus haut que l'homme et que la loi. Après ma mort une avalanche De son linceul me couvrira, Et sur mon corps la neige blanche, Tombeau d'argent, s'élèvera. Sierra-Nevada. SÉRÉNADE Sur le balcon où tu te penches Je veux monter... efforts perdus ! Il est trop haut, et tes mains blanches N'atteignent pas mes bras tendus. Pour déjouer ta duègne avare, Jette un collier, un ruban d'or ; Ou des cordes de ta guitare Tresse une échelle ; ou bien encor... Ôte tes fleurs, défais ton peigne, Penche sur moi tes cheveux longs, Torrent de jais dont le flot baigne Ta jambe ronde et tes talons. Aidé par cette échelle étrange, Légèrement je gravirai, Et jusqu'au ciel, sans être un ange, Dans les parfums je monterai ! J'ai dans mon coeur, dont tout voile s'écarte, Deux bancs d'ivoire, une table en cristal, Où sont assis, tenant chacun leur carte, Ton faux amour et mon amour loyal. J'ai dans mon coeur, dans mon coeur diaphane, Ton nom chéri qu'enferme un coffret d'or ; Prends-en la clef, car nulle main profane Ne doit l'ouvrir ni ne l'ouvrit encor. Fouille mon coeur, ce coeur que tu dédaignes Et qui pourtant n'est peuplé que de toi, Et tu verras, mon amour, que tu règnes Sur un pays dont nul homme n'est roi ! Grenade. LE LAURIER DU GÉNÉRALIFE. Dans le Généralife, il est un laurier-rose, Gai comme la victoire, heureux comme l'amour. Un jet d'eau, son voisin, l'enrichit et l'arrose; Une perle reluit dans chaque fleur éclose, Et le frais émail vert se rit des feux du jour. Il rougit dans l'azur comme une jeune fille ; Ses fleurs, qui semblent vivre, ont des teintes de chair. On dirait, à le voir sous l'onde qui scintille, Une odalisque nue attendant qu'on l'habille, Cheveux en pleurs, au bord du bassin au flot clair. Ce laurier, je l'aimais d'une amour sans pareille ; Chaque soir, près de lui, j'allais me reposer ; À l'une de ses fleurs, bouche humide et vermeille, Je suspendais ma lèvre, et parfois, ô merveille ! J'ai cru sentir la fleur me rendre mon baiser... Généralife. LA LUNE. Le soleil dit à la lune : - Que fais-tu sur l'horizon ? Il est bien tard, à la brune, Pour sortir de sa maison. L'honnête femme, à cette heure, Défile son chapelet, Couche son enfant qui pleure, Et met la barre au volet. Le follet court sur la dune ; Gitanas, chauves-souris, Rôdent en cherchant fortune ; Noirs ou blancs, tous chats sont gris. Des planètes équivoques Et des astres libertins, Croyant que tu les provoques, Suivront tes pas clandestins. La nuit, dehors on s'enrhume. Vas-tu prendre encor ce soir Le brouillard pour lit de plume Et l'eau du lac pour miroir ? Réponds-moi. - J'ai cent retraites Sur la terre et dans les cieux, Monsieur mon frère : et vous êtes Un astre bien curieux ! Généralife. LETRILLA. Enfant, pourquoi tant de parure, Sur ton sein ces rouges colliers, Ta clef d'argent à ta ceinture, Ces beaux rubans à tes souliers ? - La neige fond sur la montagne ; L'oeil bleu du printemps nous sourit. Je veux aller à la campagne Savoir si le jasmin fleurit. - Pour moi ni printemps ni campagne ; Pour moi pas de jasmin en fleur ; Car une peine m'accompagne, Car un chagrin me tient au coeur. Grenade. J'allais partir ; doña Balbine Se lève et prend à sa bobine Un long fil d'or ; À mon bouton elle le noue, Et puis me dit, baisant ma joue : - Restez encor ! Par l'un des bouts ce fil, trop frêle Pour retenir un infidèle, Tient à mon coeur... Si vous partez mon coeur s'arrache : Un noeud si fort à vous m'attache, Ô mon vainqueur ! - Pourquoi donc prendre à ta bobine Pour me fixer, doña Balbine, Un fil doré ? À ton lit qu'un cheveu m'enchaîne, Se brisât-il, sois en certaine, Je resterai ! Grenade. J'ai laissé de mon sein de neige Tomber un oeillet rouge à l'eau. Hélas ! comment le reprendrai-je Mouillé par l'onde du ruisseau ? Voilà le courant qui l'entraîne ! Bel oeillet aux vives couleurs, Pourquoi tomber dans la fontaine ? Pour t'arroser j'avais mes pleurs ! Grenade. LE SOUPIR DU MORE. Ce cavalier qui court vers la montagne, Inquiet, pâle au moindre bruit, C'est Boabdil, roi des Mores d'Espagne, Qui pouvait mourir, et qui fuit ! Aux Espagnols Grenade s'est rendue ; La croix remplace le croissant, Et Boabdil pour sa ville perdue N'a que des pleurs et pas de sang... Sur un rocher nommé Soupir-du-More, Avant d'entrer dans la Sierra, Le fugitif s'assit, pour voir encore De loin Grenade et l'Alhambra : "Hier, dit-il, j'étais calife ; Comme un dieu vivant adoré, Je passais du Généralife À l'Alhambra peint et doré ! J'avais, loin des regards profanes, Des bassins aux flots diaphanes Où se baignaient trois cents sultanes ; Mon nom partout jetait l'effroi ! Hélas ! ma puissance est détruite ; Ma vaillante armée est en fuite, Et je m'en vais sans autre suite Que mon ombre derrière moi ! "Fondez, mes yeux, fondez en larmes ! Soupirs profonds venus du coeur, Soulevez l'acier de mes armes : Le Dieu des chrétiens est vainqueur ! Je pars, adieu, beau ciel d'Espagne, Darro, Jénil, verte campagne, Neige rose de la montagne ; Adieu, Grenade, mes amours ! Riant Alhambra, tours vermeilles, Frais jardins remplis de merveilles, Dans mes rêves et dans mes veilles, Absent, je vous verrai toujours ! " Sierra d'Elvire. DEUX TABLEAUX DE VALDÈS LÉAL. Après l'autel sculpté, le Moïse célèbre, Et le saint Jean de Dieu sous sa charge funèbre, A Séville on fait voir, dans le grand hôpital, Deux tableaux singuliers de Juan Valdès Léal. Ce Valdès possédait, Young de la peinture, Les secrets de la mort et de la sépulture ; Comme le Titien les splendides couleurs, Il aimait les tons verts, les blafardes pâleurs, Le sang de la blessure et le pus de la plaie, Les martyrs en lambeaux étalés sur la claie, Les cadavres pourris, et dans des plats d'argent, Parmi du sang caillé, les têtes de saint Jean ; - Un vrai peintre espagnol, catholique et féroce, Par la laideur terrible et la souffrance atroce, Redoublant dans le coeur de l'homme épouvanté L'angoisse de l'enfer et de l'éternité. Le premier, - toile étrange où manquent les figures, - N'est qu'un vaste fouillis d'étoffes, de dorures, De vases, d'objets d'art, de brocarts opulents, Miroités de lumière et de rayons tremblants. Tous les trésors du monde et toutes les richesses : Les coffres-forts des juifs, les écrins des duchesses, Sur de beaux tapis turcs de grandes fleurs brodés, Rompant leur ventre d'or, semblent s'être vidés. Ce ne sont que ducats, quadruples et cruzades, Un Pactole gonflé débordant en cascades, Une mine livrant aux regards éblouis Ses diamants en fleur dans l'ombre épanouis ; L'éventail pailleté comme un papillon brille ; Sur la guitare encor vibre une séguidille ; Et, parmi les flacons, un coquet masque noir De ses yeux de velours semble rire au miroir ; Des bracelets rompus les perles défilées S'égrènent au hasard avec les fleurs mêlées, Et l'on voit s'échapper les billets et les vers Des cassettes de laque aux tiroirs entr'ouverts. En prodiguant ainsi les attributs de fête, Quelle noire antithèse avais-tu dans la tête ? Quel sombre épouvantail ton pinceau sépulcral Voulait-il évoquer, pâle Valdès Léal ? Pour te montrer si gai, si clair, si coloriste, Il fallait, à coup sûr, que tu fusses bien triste ; Car tu n'as pas pour but de faire luire aux yeux Un bouquet de palette, un prisme radieux, Comme un Vénitien qui, dans sa folle joie, Verse à flots le velours et chiffonne la soie. Tu voulais, au milieu de ce luxe éperdu, Faire surgir plus morne et plus inattendu Le convive importun, l'affamé parasite, Dont nul amphitryon n'élude la visite. En effet, - le voici, l'oeil cave et le front ras, Qui dans la fête arrive, un cercueil sous le bras, Ricane affreusement de sa bouche élargie, Et met, brusque éteignoir, sa main sur la bougie. Les heureux, les puissants, les sages et les fous, Ainsi la maigre main doit nous éteindre tous ! Hélas ! depuis le temps que le vieux monde dure, Nous la savons assez, cette vérité dure, Sans nous montrer, Valdès, ce cauchemar affreux, Ce masque au nez de trèfle, aux grands orbites creux, Trous ouverts sur le vide, et qui font voir dans l'ombre Les abîmes béants de l'éternité sombre ! Un autre eût borné là sa terrible leçon Et se fût contenté de ce premier frisson ; Mais Valdès te connaît, bienheureuse Séville, De l'Espagne moresque, ô la plus belle fille ! Toi, dont le petit pied trempe au Guadalquivir, Et qui reçus du ciel tout ce qui peut ravir : Les orangers vermeils et les frais lauriers-roses, Le plaisir nonchalant, l'oubli de toutes choses, L'amour et la beauté sous un soleil de feu, Les plus riches présents qu'à la terre ait faits Dieu ! Il sait que, pour jeter à ton âme distraite La morose pensée et l'angoisse secrète, Pour faire dans ta joie apparaître la mort, Il faut crier bien haut, il faut frapper bien fort ! Dans la seconde toile, où d'une lampe avare Tombe sinistrement une lumière rare, Des cercueils tout ouverts sont par file rangés, Avec leurs habitants gravement allongés. D'abord, c'est un évêque ayant encor sa mitre, Qui semble présider le lugubre chapitre ; D'un geste machinal il bénit vaguement Tout le peuple livide autour de lui dormant. Son front luit comme un os, et, dans ses dures pinces, L'agonie a serré son nez aux ailes minces ; Aux angles de sa bouche, aux plis de son menton, Déjà la moisissure a jeté son coton ; Le ver ourdit sa toile au fond de ses yeux caves, Et, marquant leur chemin par l'argent de leurs baves, Les hideux travailleurs de la destruction Font sur ce maigre corps leur plaie ou leur sillon ; Par ses gants décousus entre la mouche noire, Et le gusano court sur ses habits de moire. Tous ces affreux détails sont peints complaisamment, Comme un portrait chéri tracé par un amant, Et nul Italien rêvant de sa madone, Dans l'outremer limpide et dans l'air qui rayonne, Plus amoureusement n'a caressé les traits De quelque Fornarine aux célestes attraits. Plus loin, c'est un bravache à la moustache épaisse, Armé de pied en cap en son étroite caisse. La putréfaction qui lui gonfle les chairs Au bistre de son teint a mêlé des tons verts ; Sa tête va rouler comme une orange mûre, Car le ver a trouvé le joint de son armure. Hélas ! fier capitan, le maigre spadassin A sa botte secrète et son coup assassin ! Fût-on prévôt de salle ou maître en fait d'escrime, Dans ce duel suprême on est toujours victime. Au dernier plan, couverts de linceuls en lambeaux, Des morts de tout état, jadis jeunes et beaux, Élégants cavaliers, superbes courtisanes, Dont un jaune rayon fait reluire les crânes, Cauchemars grimaçants, monstrueuses laideurs, Du sinistre caveau peuplent les profondeurs. Jamais ce lourd sommeil, plein de rêves étranges, Qui fait voir aux dormeurs les démons ou les anges ; Cette attitude morne et cet abattement Du pécheur sans espoir qui pense au jugement ; Cet ennui de la mort qui regrette la vie, Le soleil, le ciel bleu, la lumière ravie, N'ont été mieux rendus qu'en ce dernier tableau, Qui fait Valdès Léal rival de Murillo. Pour que l'allégorie aux yeux n'offre aucun doute, Perçant dans un éclair les ombres de la voûte, La main de l'inconnu, la main que Balthazar Vit écrire à son mur des mots compris trop tard, Apparaît soutenant des balances égales : Un des plateaux chargé de tiares papales, De couronnes de rois, de sceptres, d'écussons ; L'autre, de vils rebuts, d'ordure et de tessons. Tout a le même poids aux balances suprêmes. Voilà donc votre sens, mystérieux emblèmes ! Et vous nous promettez, pour consolation, La triste égalité de la corruption ! Séville. À ZURBARAN. Moines de Zurbaran, blancs chartreux qui, dans l'ombre, Glissez silencieux sur les dalles des morts, Murmurant des Pater et des Ave sans nombre, Quel crime expiez-vous par de si grands remords ? Fantômes tonsurés, bourreaux à face blême, Pour le traiter ainsi, qu'a donc fait votre corps ? Votre corps modelé par le doigt de Dieu même, Que Jésus-Christ, son fils, a daigné revêtir, Vous n'avez pas le droit de lui dire : Anathème ! Je conçois les tourments et la foi du martyr, Les jets de plomb fondu, les bains de poix liquide, La gueule des lions prête à vous engloutir, Sur un rouet de fer les boyaux qu'on dévide, Toutes les cruautés des empereurs romains ; Mais je ne comprends pas ce morne suicide ! Pourquoi donc, chaque nuit, pour vous seuls inhumains, Déchirer votre épaule à coups de discipline, Jusqu'à ce que le sang ruisselle sur vos reins ? Pourquoi ceindre toujours la couronne d'épine, Que Jésus sur son front ne mit que pour mourir, Et frapper à plein poing votre maigre poitrine ? Croyez-vous donc que Dieu s'amuse à voir souffrir, Et que ce meurtre lent, cette froide agonie, Fasse pour vous le ciel plus facile à s'ouvrir ? Cette tête de mort entre vos doigts jaunis, Pour ne plus en sortir qu'elle rentre au charnier ; Que votre fosse soit par un autre finie. L'esprit est immortel, on ne peut le nier ; Mais dire, comme vous, que la chair est infâme, Statuaire divin, c'est te calomnier ! Pourtant quelle énergie et quelle force d'âme Ils avaient, ces chartreux, sous leur pâle linceul, Pour vivre, sans amis, sans famille et sans femme, Tout jeunes, et déjà plus glacés qu'un aïeul, N'ayant pour horizon qu'un long cloître en arcades, Avec une pensée, en face de Dieu seul ! Tes moines, Lesueur, près de ceux-là sont fades. Zurbaran de Séville a mieux rendu que toi Leurs yeux plombés d'extase et leurs têtes malades, Le vertige divin, l'enivrement de foi Qui les fait rayonner d'une clarté fiévreuse, Et leur aspect étrange, à vous donner l'effroi. Comme son dur pinceau les laboure et les creuse ! Aux pleurs du repentir comme il ouvre des lits Dans les rides sans fond de leur face terreuse ! Comme du froc sinistre il allonge les plis ; Comme il sait lui donner les pâleurs du suaire, Si bien que l'on dirait des morts ensevelis ! Qu'il vous peigne en extase au fond du sanctuaire, Du cadavre divin baisant les pieds sanglants, Fouettant votre dos bleu comme un fléau bat l'aire, Vous promenant rêveurs le long des cloîtres blancs, Par file assis à table au frugal réfectoire, Toujours il fait de vous des portraits ressemblants. Deux teintes seulement, clair livide, ombre noire ; Deux poses, l'une droite et l'autre à deux genoux, À l'artiste ont suffi pour peindre votre histoire. Forme, rayon, couleur, rien n'existe pour vous ; À tout objet réel vous êtes insensibles, Car le ciel vous enivre et la croix vous rend fous ; Et vous vivez muets, inclinés sur vos Bibles, Croyant toujours entendre aux plafonds entr'ouverts Éclater brusquement les trompettes terribles ! Ô moines ! maintenant, en tapis frais et verts, Sur les fosses par vous à vous-même creusées, L'herbe s'étend : - Eh bien ! que dites-vous aux vers ? Quels rêves faites-vous ? quelles sont vos pensées ? Ne regrettez-vous pas d'avoir usé vos jours Entre ces murs étroits, sous ces voûtes glacées ? Ce que vous avez fait, le feriez-vous toujours ?... Séville. PERSPECTIVE. Sur le Guadalquivir, en sortant de Séville, Quand l'oeil à l'horizon se tourne avec regret, Les dômes, les clochers font comme une forêt ; À chaque tour de roue il surgit une aiguille. D'abord la Giralda, dont l'ange d'or scintille, Rose dans le ciel bleu darde son minaret ; La cathédrale énorme à son tour apparaît Par-dessus les maisons, qui vont à sa cheville. De près, on n'aperçoit que des fragments d'arceaux : Un pignon biscornu, l'angle d'un mur maussade Cache la flèche ouvrée et la riche façade. Grands hommes obstrués et masqués par les sots, Comme les hautes tours sur les toits de la ville, De loin vos fronts grandis montent dans l'air tranquille ! Sur le Guadalquivir. AU BORD DE LA MER. La lune de ses mains distraites A laissé choir, du haut de l'air, Son grand éventail à paillettes Sur le bleu tapis de la mer. Pour le ravoir elle se penche Et tend son beau bras argenté ; Mais l'éventail fuit sa main blanche, Par le flot qui passe emporté. Au gouffre amer pour te le rendre, Lune, j'irais bien me jeter, Si tu pouvais du ciel descendre, Au ciel si je pouvais monter ! Malaga. SAINT CHRISTOPHE D'ECIJA. J'ai vu dans Ecija, vieille ville moresque, Aux clochers de faïence, aux palais peints à fresque, Sous les rayons de plomb du soleil étouffant, Un colosse doré qui portait un enfant. Un pilier de granit, d'ordre salomonique, Servait de piédestal au vieillard athlétique. Sa colossale main sur un tronc de palmier S'appuyait largement et le faisait plier ; Et tous ses nerfs roidis par un effort étrange, Comme ceux de Jacob dans sa lutte avec l'ange, Semblaient suffire à peine à soutenir le poids De ce petit enfant qui tenait une croix ! - Quoi ! géant aux bras forts, à la poitrine large, Tu te courbes vaincu par cette faible charge, Et ta dorure, où tremble une fauve lueur, Semble fondre et couler sur ton corps en sueur ! - Ne sois pas étonné si mes genoux chancellent, Si mes nerfs sont roidis, si mes tempes ruissellent. Certes, je suis de bronze et taillé de façon À passer les vigueurs d'Hercule et de Samson ! Mon poignet vaut celui du vieux Crotoniate ; Il n'est pas de taureau que d'un coup je n'abatte, Et je fends les lions avec mes doigts nerveux ; Car nulle Dalila n'a touché mes cheveux. Je pourrais, comme Atlas, poser sur mes épaules La corniche du ciel et les essieux des pôles ; Mais je ne puis porter cet enfant de six mois Avec son globe bleu surmonté d'une croix ; Car c'est le fruit divin de la Vierge féconde, L'enfant prédestiné, le rédempteur du monde ; C'est l'esprit triomphant, le Verbe souverain : Un tel poids fait plier même un géant d'airain ! Ecija. PENDANT LA TEMPÊTE. La barque est petite et la mer immense ; La vague nous jette au ciel en courroux, Le ciel nous renvoie au flot en démence : Près du mât rompu prions à genoux ! De nous à la tombe il n'est qu'une planche. Peut-être ce soir, dans un lit amer, Sous un froid linceul fait d'écume blanche, Irons-nous dormir, veillés par l'éclair ! Fleur du paradis, sainte Notre-Dame, Si bonne aux marins en péril de mort, Apaise le vent, fais taire la lame, Et pousse du doigt notre esquif au port. Nous te donnerons, si tu nous délivres, Une belle robe en papier d'argent, Un cierge à festons pesant quatre livres, Et, pour ton Jésus, un petit saint Jean. Cadix. LES AFFRES DE LA MORT. (Sur les murs d'une Chartreuse.) Ô toi qui passes par ce cloître, Songe à la mort! - Tu n'es pas sûr De voir s'allonger et décroître, Une autre fois, ton ombre au mur. Frère, peut-être cette dalle Qu'aujourdhui, sans songer aux morts, Tu soufflettes de ta sandale, Demain pèsera sur ton corps ! La vie est un plancher qui couvre L'abîme de l'éternité : Une trappe soudain s'entr'ouvre Sous le pécheur épouvanté ; Le pied lui manque, il tombe, il glisse : Que va-t-il trouver ? le ciel bleu Ou l'enfer rouge ? le supplice Ou la palme ? Satan ou Dieu ?... Souvent sur cette idée affreuse Fixe ton esprit éperdu : Le teint jaune et la peau terreuse, Vois-toi sur un lit étendu. Vois-toi brûlé, transi de fièvre, Tordu comme un bois vert au feu, Le fiel crevé, l'âme à la lèvre, Sanglotant le suprême adieu, Entre deux draps, dont l'un doit être Le linceul où l'on te coudra ; Triste habit que nul ne veut mettre, Et que pourtant chacun mettra. En pensée, écoute le râle, Bramant comme un cerf aux abois, Pousser sa note sépulcrale Par ton gosier rauque et sans voix. Le sang quitte tes jambes roides, Les ombres gagnent ton cerveau, Et sur ton front les perles froides Coulent comme au mur d'un caveau. Les prêtres à soutane noire, Toujours en deuil de nos péchés, Apportent l'huile et le ciboire, Autour de ton grabat penchés. Tes enfants, ta femme et tes proches Pleurent en se tordant les bras, Et déjà le sonneur aux clochez Se suspend pour sonner ton glas. Le fossoyeur a pris sa bêche Pour te creuser ton dernier lit, Et d'une terre brune et fraîche Bientôt ta fosse se remplit. Ta chair délicate et superbe Va servir de pâture aux vers, Et tu feras pousser de l'herbe Plus drue avec des brins plus verts. Donc, pour n'être pas surpris, frère, Aux transes du dernier moment, Réfléchis ! - La mort est amère À qui vécut trop doucement. Jerès. ADIEUX A LA POÉSIE. Allons, ange déchu, ferme ton aile rose ; Ôte ta robe blanche et tes beaux rayons d'or ; Il faut, du haut des cieux où tendait ton essor, Filer comme une étoile, et tomber dans la prose. Il faut que sur le sol ton pied d'oiseau se pose. Marche au lieu de voler : il n'est pas temps encor ; Renferme dans ton coeur l'harmonieux trésor ; Que ta harpe un moment se détende et repose. Ô pauvre enfant du ciel, tu chanterais en vain : Ils ne comprendraient pas ton langage divin ; À tes plus doux accords leur oreille est fermée ! Mais, avant de partir, mon bel ange à l'oeil bleu, Va trouver de ma part ma pâle bien-aimée, Et pose sur son front un long baiser d'adieu ! Source: http://www.poesies.net