Trois Textes En Prose. Par Théodore de Banville (1823-1891) TABLE DES MATIERES Note Romantique. Léviathan-Hôtel. Le Génie Des Parisiennes. Note Romantique. (1876) C'était en 1842, lorsque le romantisme, pareil à un beau soleil qui se couche, jetait ses dernières lueurs embrasées. Alors âgé de vingt ans, le poète Pierre Suzor, dont les vers ont si divinement exprimé les angoisses et les douleurs particulières à la vie moderne, ressemblait exactement au portrait qui est resté de lui ; un large front de penseur, des yeux profonds et clairs, un nez hardiment modelé, des lèvres rouges et charnues, un menton volontaire sur lequel courait une naissante barbe noire, et une longue chevelure frisée à la Paganini, faite de serpents noirs, lui donnaient, avec son teint pâle et chaud, une beauté curieusement attrayante et originale. C'était un matin du mois de mai, tiède, parfumé et chaud ; les parisiens savouraient un de ces temps d'idylle classique faits pour exaspérer un amant de la nuit et un chantre de la douleur humaine : aussi en se promenant dans le Luxembourg, Pierre Suzor irrité par la splendeur des gazons, par la joie des oiseaux et par la triomphale sérénité des roses, éprouva-t-il le besoin de faire immédiatement un mauvais coup. Il ne s'agissait de rien moins que d'aller 11, rue Laffitte, chez la célèbre Rosa Valori, et de lui déclarer son amour. Comme tous les poètes d'alors, Pierre avait obéi à la tradition du seizième siècle en se choisissant une idole à célébrer ; mais quoique Rosa Valori fût la seule cantatrice qui, après Mlle Falcon, eût possédé l'art de la tragédienne, il ne l'avait jamais admirée au théâtre, car il fuyait l'Opéra comme la peste, et professait pour le drame musical une antipathie connue seulement des rimeurs lyriques. Il se bornait à la contempler quand elle passait dans sa voiture, ou lorsqu'elle sortait à pied enveloppée dans un châle, qu'elle savait rendre plus noble que le gracieux vêtement de la Polymnie. Non-seulement Suzor aimait à la passion sa tête spirituelle, pensive et farouche, mais il reconnaissait en elle son idéal, car svelte, mince et, tranchons le mot, parfaitement plate, elle était tout-à-fait cet ami avec des hanches qu'il se plaisait à chanter comme le type d'une maîtresse parfaite. Afin de ne pas laisser évaporer ses criminelles intentions, le poète marcha tout d'un trait jusqu'à la rue Laffitte ; par un hasard malheureux, la cantatrice était sortie. Mais comme justement elle attendait quelque parent qui devait arriver d'Italie, elle avait ordonné à sa servante Giulietta d'introduire le visiteur inconnu qui se présenterait, et de lui faire de son mieux les honneurs de la maison. Voilà comment Suzor se trouva installé dans un petit salon de satin blanc et noir, orné d'antiques dentelles d'or, autour duquel courait un divan bas, relevé d'agréments rouges ; il avait à la portée de sa main une table d'une excellente hauteur, construite à souhait pour écrire des vers, et sur laquelle étaient placés des gâteaux d'amandes de pin et une bouteille de vin d'Espagne que Giulietta lui avait apportés. - Ah ! ça, ma chère, que fume-t-on ici ? demanda Suzor qui déjà était à mille lieues de la réalité et composait dans sa tête une ode farouche, dans laquelle il peignait une femme poignardée au milieu de ce décor raffiné et funèbre, fait à souhait pour le plaisir des yeux. - Giulietta ouvrit les tiroirs d'un cabinet antique, où le poète trouva des tabacs exquis, des papiers à cigarettes et de blonds cigares très secs ; mais cette génoise, belle comme un jeune diable, ne s'en allait toujours pas, comme attendant quelque post-scriptum. Et en effet, au milieu de sa fièvre créatrice, Suzor, buvant à petites lampées son vin d'Espagne et roulant furieusement des cigarettes, était tourmenté par la vision de ses blanches dents de faunesse riant dans des lèvres de pourpre ; si bien que, dans sa distraction, il prit dans ses bras Giulietta et couvrit de baisers son cou et sa tête renversée, dont la chevelure dénouée l'inonda d'une toison fauve. Mais tout-à-coup, ayant trouvé deux rimes vraiment extraordinaires et qui se voyaient accouplées pour la première fois, il repoussa loin de lui la jeune fille en lui criant d'une voix formidable : « Laisse-moi travailler ! » Giulietta, sans demander son reste, s'enfuit comme une biche blessée, et Suzor qui se mit à noircir les feuilles d'un grand papier azuré, savoura pour la première fois depuis longtemps le plaisir d'exécuter une oeuvre en même temps qu'il la concevait, et de l'écrire dans un milieu qui lui fût exactement approprié, car pour encadrer sa femme poignardée, il décrivait sans y changer une torsade, le décor qu'il avait sous les yeux. La chambre, littéralement pleine de fumée, se trouvait dans les justes conditions du lointain poétique, la plume courait sur le papier avec une fièvre ordonnée et rhythmique, la figure de femme s'arrangeait à souhait, et les agréments rouges du divan, correspondant au sang versé par la blessure de la victime, faisaient un rappel de couleur d'une harmonie vraiment musicale, lorsque le bruit irritant d'une robe de soie éveilla le poëte en sursaut. C'était Madame Valori qui rentrait chez elle. - Qu'est-ce encore que cela ? cria Suzor éperdu. Vous savez que je ne veux pas être dérangé quand je fais des vers ! - Mais Monsieur, dit Madame Valori, il me semble que c'est vous qui n'êtes pas chez vous. - Ah pardon ! dit Suzor à qui la mémoire était revenue et qui s'était levé avec les meilleures façons d'un homme du monde. Voilà, je me rappelle, il y a très- longtemps que je suis amoureux de vous, et je venais vous faire une déclaration d'amour. - Giulietta, dit Madame Valori à sa camériste qui venait d'entrer, emmène ce Monsieur qui est fou. Suzor jeta sur la cantatrice un regard de pitié, doux et amer, mais il ne se mit pas moins à plier ses feuillets avec le soin minutieux que les bons poëtes apportent à ce genre d'occupation. Cependant Rosa lisait par dessus son épaule, et d'une voie courroucée encore, mais déjà un peu adoucie par l'admiration, elle murmura à son oreille : - Mais, lisez-moi donc ça, ça a l'air joli. - Madame, hurla Suzor furieux, en mettant son poëme dans sa poche et en saisissant fiévreusement son chapeau, apprenez que je n'écris rien de joli et que je ne fais que des vers féroces ! Et il regarda Rosa Valori comme pour la dévorer, mais la voyant si belle, d'une beauté raffinée et intellectuelle, il ne voulut pas avoir tout perdu, et saisissant comme une proie la main longue et pâle de la cantatrice, il y posa d'ardents baisers, exempts de toute affectation. Puis il s'élança dans l'escalier, tandis que Rosa, un peu rêveuse, ouvrait toutes grandes les fenêtres du petit salon, pour y laisser entrer l'air parfumé des jardins voisins. Deux ans plus tard, Pierre Suzor était devenu célèbre et dans tout Paris il n'était question que de ses poëmes. Comprenant bien qu'en lisant ces vers tout remplis d'elle, on s'imaginait naturellement qu'elle avait aimé Suzor, Rosa sentit qu'il y avait là une situation fausse, qu'il fallait faire cesser, et, par un soir d'hiver, elle alla droit au monstre, c'est-à-dire à l'hôtel Pimodan, où le poëte habitait un appartement meublé avec une richesse farouche et singulière. Le portier avait l'ordre de donner la clef aux personnes qui se présenteraient ; Rosa la prit, et résolument monta dans l'antre de Suzor, où un grand feu de tapaze et d'azur brûlait dans la cheminée. Elle s'amusa de l'étonnant papier de tenture à ramages rouges et noirs, des dorures flamboyantes, des cuivreries, de la tête sombre et douloureuse peinte par Delacroix et du tapis de Smyrne fait de carrés rapportés, où contrastaient des oiseaux violents et absurdes. Puis elle eut soif et but de l'eau pure dans un verre de Venise ; puis elle trouva un Pétrarque en italien, délicieusement relié, et se mit à lire. Puis elle ôta son manteau de fourrure ; mais comme elle était très-frileuse, ayant aperçu une robe chinoise dont la pourpre et le violet étaient d'une splendeur tragique, elle la passa par dessus ses vêtements. Alors elle sentit un bien être délicieux, oublia tout et continua sa lecture en laissant fuir les heures. Elles avaient fui en effet d'un vol bien rapide et bien silencieux, car deux heures du matin sonnaient aux églises quand la porte s'ouvrit et livra passage au poëte. Alors Rosa Valori, montrant ses blanches dents, leva vers lui ses beaux yeux de flamme, et d'un ton de reproche excessivement tendre : - Ah! mon cher Pierre, lui dit-elle, savez-vous que vous rentrez joliment tard aujourd'hui ! Léviathan-Hôtel. (1876) Etude Fantastique. Léviathan-Hôtel passe à juste titre pour résumer toutes les plus confortables magnificences du progrès moderne. Du faux bronze, du faux zinc, du faux marbre réel, du faux marbre factice, du faux stuc, du faux plâtre, du faux bois, du faux papier mâché, le contraire de toutes les harmonies exalté à une intensité de charivari telle que le mensonge lui-même y dévient un faux mensonge ; la fausse dorure, le faux papier peint, la fausse soie, le faux damas de laine, le faux damas laine et soie, le faux acajou, le faux bois blanc, ô délire ! c'est au point qu'on se croirait au théâtre de l'Opéra-comique. Désormais, ah ! désormais pour toujours, je comprends l'Amérique, et aussi le peuple américain, dont Victor Hugo a dit, en son langage de dieu indigné : Peuple à peine ébauché, nation de hasard, Sans tige, sans passé, sans histoire et sans art ! Pendant les débats restés célèbres d'un procès criminel, la femme de l'accusé avait appelé son mari..... cochon ! (Cambronne est à la mode, soyons francs.) Devant ce vocable un peu trop dépouillé d'artifice, le président ne put retenir une grimace de désapprobation, mais bientôt rentrant dans sa gravité habituelle : - Cochon, dit-il, le mot est dur, et il ajouta en se tournant vers l'accusé : - Mais appliqué à un individu de votre espèce, il est juste ! - Je dirai de même des Américains. Certes, s'ils ont l'habitude de cracher sur leur chaise, de poser leurs bottes sur la nappe et de ranger leur canne dans la soupière, cela constitue un ensemble de moeurs frivoles ; mais si anti-humain que semble d'abord leur procédé, appliqué à ces nappes, à ces chaises, à ces soupières, il devient légitime ! En Amérique, il y a dans les hôtels La chambre des mariés, bleu et argent, dans laquelle on couche pour cinq cents francs, la première nuit de ses noces. Le plus beau travail qu'un homme soit appelé à faire en sa vie, celui de préparer le nid où ses amours dormiront, tendre les blancs tapis pour les pieds de sa bien-aimée, choisir les étoffes dont la couleur se reflétera sur son beau visage (ô douceur), où se reposera son corps charmant, rassembler autour d'elle les fleura rares, les livres aimés, les peignes aux dents faites de lumière, les blondes éponges éprises, poser là ses pantoufles de Rhodope, allumer les lampes diaphanes ciselées en Chine par un artiste patient, oui, tout ce travail divin pendant l'accomplissement duquel le coeur bat si fort qu'un peu plus il se briserait, les Américains, peuple d'omnibus, de rails, de tickets, de bars, de buffets à vapeur et de gilets mécaniques, en chargent un hôtelier ! On paie, on donne ses cinq cents francs, et crac, soupirs d'extase, ivresse de l'ineffable volupté, aveux rougissants, pâleurs suprêmes, on a pour tout cela, à l'heure dite, le cadre et le décor voulu, sans garantie du gouvernement, s.g.d.g. ! On dit que Léviathan-Hôtel va avoir sa chambre des mariés. Il aura bien raison. Elle sera dans l'esprit et dans la donnée de ses autres chambres ! De ses autres chambres, qui toutes, situées dans des corridors dont le nom est : rue aux Ours ou rue Mogador, etc., ont le même plafond bleu avec les mêmes Amours, et devant leur porte le même tapis gris, à bandes rouges, et le même lit, et la même commode, et la même chaise, et le même lavabo et la même table de nuit..... et la même urne ! Ce n'est pas joli assurément, mais comme c'est pareil ! Un jour je voulais acheter un manteau ; le marchand à qui je m'adressais me montra, des manteaux hideux. - Comme ils sont laids ! m'écriai,je. - Oui, fit le marchand, assez laids, mais, ajouta-t-il avec orgueil, j'en ai un solde de six mille. Ils sont comme cela tous pareils ! Pareils, pareils, oh ! sont-ils assez pareils ! Tous les candélabres sont pareils, tous les meubles sont pareils, tous les tapis sont pareils, tous les rideaux sont pareils. Tous les meubles, qui par le bas jouent le Boule ou le poirier à filets imitant l'ébène, sont par le haut en bois blanc peint en noir ; toutes les tables de lecture et de festin sont en bois blanc rougi pour imiter l'acajou ; tous les rideaux sont taillés dans la même étoffe chimérique et ornés de la même quincaillerie furieuse. La peinture, la sculpture....: Ah ! soyons indulgents pour les artistes qui ont dû être affolés en entrant dans ce temple du billet de banque, de la fleur en papier et de la jardinière en zinc ! D'assez belles fleurs de M. de Ghequier, folles d'enthousiasme, placées en dessus de porte dans le restaurant, ont l'air aussi mal à l'aise que le seraient les sylphides et des hermines dans une fabrique de graisse à graisser les roues de voitures. A ces maisons de la spéculation, il faut des peintures à la mécanique exécutées dans les prisons où l'on fabrique des chaussons de lisière ! La salle à manger... Laissez ici toute espérance ! Voyez comme ils sont tristes, comme ils sont mornes ! Etonnez-vous si dans ce tombeau a été enterré pour jamais l'esprit français qui se plaisait aux vastes salles où sont les figures de chêne sculpté, les tapisseries de haute lice représentant les figures des dieux, les miroirs de Venise, les dressoirs chargés de faïence armoriée et les lourds chandeliers d'argent ! Ils sont tristes, ils sont mornes, ils regardent hébêtés, la sauce brune qui forme le fond de notre cuisine à l'américaine ; ces colonnes roses en marbres douteux par le bas, en plâtre peint par le haut ; ces grandes glaces funestes, ces trois étages désespérés, ce blanc, ce bleu, ce rose, le menuisier qui vous cloue sous les pieds un parquet en réparation, le serrurier qui plante ses clous, le tapissier qui tape, l'allumeur qui allume, cette furie froide, cette frénésie du cuivre estampé et du carton-pierre qui s'insurge, tout cela les dompte comme Van-Amburgh domptait ses lions. Et puis il y a les chapeaux à plumes des vieilles Anglaises à lunettes, ces chapeaux qui font reculer les comètes dans les cieux éperdus. Oui, ils mangent, ils se taisent, ils se sentent vaincus, ils s'en vont les yeux mis en capilotade, par ce miroitement et cet éblouissement de mauvais aloi ; et ils parlent de progrès; de grand siècle, de luxe et d'art, ô Phidias ! On sort, et il semble qu'on a été enfermé deux heures dans une glace à la groseille. Toutes ces féeries ont, dit-on, coûté vingt-deux millions, ce qui démontre absolument, et d'une façon péremptoire, l'IMPUISSANCE DE L'ARGENT. Oui, réduits à eux-mêmes, tous vos billets de banque et tous vos louis sont impuissants à faire éclore une oeuvre d'art grande comme la main. Fleurs, figures, arabesques vont bien avec le faux Boule en bois blanc, les fleurs artificielles et les roses à biscuit de Savoie. De ces tentatives de luxe et de création, a été absente l'âme humaine ! Il faut mentionner la douceur de coeur qui caractérise les Cariatides de la salle à manger. - Ah ! disent-elles, nous nous moquons pas mal de ces entablements et de ces voûtes ! Que ces constructions se supportent elles-mêmes avec leurs armatures de fer à clefs et à vis ! Nous, nous ne portons rien, et cela nous intéresse dans la même proportion que Colin Tampon, nous sommes des figures de plâtre : mon amie joue d'une lyre comme on en met sous les pianos ; l'amie de mon amie fait tzin tzin sur son triangle ; moi, je les regarde, je plante les mains en l'air et je me mets à rire ! Nous porterions, quoi ! des voûtes et des constructions formidables, comme les filles augustes de Jean Goujon, dans une maison où les rampes, imitant les plus fiers dessins du fer forgé, sont en fonte coloriée avec de la peinture dans laquelle on a mis de la mine de plomb en poudre ! Ne l'espérez pas, et n'allez pas compter sur nous, frêles, frivoles et si fragiles Cariatides. Les garçons de Léviathan-Hôtel offrent aussi cet avantage qu'ils ont été confectionnés sur un modèle unique. Tous pareils, à teints jaunes, à favoris, à cravates blanches, ils ne comprennent pas ce qu'on leur dit. Et je murmurais : - Comme ils ressemblent à des notaires ! -Monsieur, me dit mon voisin, ce sont des notaires, en effet. Par un rôle renouvelé de Lorenzaccio et de Brutus, ils viennent feindre de servir à table, pour écouter la conversation des Américains et se renseigner ainsi sur les dots des jeunes Américaines à marier. - Ainsi parlait mon voisin ; mais cette explication m'a paru entachée de fausseté et de paradoxe. D'autant qu'au moment où nous avons quitté la salle à manger, il m'a semblé voir que des employés dévissaient les têtes de ces soi-disant notaires, et après les avoir soigneusement numérotées, les rangeaient par séries dans des coffres destinés à cet usage. Mais peut-être n'était-ce qu'une hallucination causée par la contemplation trop prolongée des colonnes en plâtre rose ! Pour ce qui est du dîner, pâtes d'Italie, cramouski à la varsovienne, mulet aux fines herbes et aux pommes de terre, tête de veau en tortue, poularde au riz à la valencienne, côtelettes de mouton à la Soubise, cuisseau de chevreuil, salade, fonds d'artichauts à la barigoule, flanc (par un C) de prunes, glace Dame Blanche, dessert, cela est dans la donnée de ces ouvrages de couture confectionnés dont l'entrepreneur écrit sur le paquet d'étoffes envoyé aux couturières : « Coudre légèrement. Pour l'exportation. » J'appellerai, oh ! surtout,j'appellerai votre attention sur le cuisseau de chevreuil, avec sa détestable sauce brune ! et sur le flanc (par un C) de prunes. Quel que soit l'intrigant qui a confectionné, ce flanc (par un C) de prunes, qu'il aillé demander à la fameuse Sophie comment se fait un flan de prunes ! Pour être juste, il faut avouer que, comme dans toutes les prisons actuelles des pays civilisés, le système de compression appliqué aux détenus de Léviathan- Hôtel est relativement doux. Ainsi la carte de dîner à échanger contre des cachets, le vestiaire pour les cannes, et les diverses autres tracasseries, semblent avoir été imaginés moins pour torturer les prisonniers que pour les ramener graduellement à des idées d'ordre et de soumission. Ainsi un des inspecteurs qui président au supplice du dîner, ayant appris de moi que je désirais boire de l'eau de Saint-Galmier, m'a apporté un papier imprimé. Je n'ai eu qu'à le remplir pour indiquer l'objet dé ma demande ; on en a immédiatement référé au directeur, et les notes qui me concernent ayant été trouvées suffisamment bonnes, on m'a apporté l'eau de Saint-Galmier, comme je me levais de table pour passer au préau. On m'a d'ailleurs rendu man chapeau, moyennant dix sous. J'avais aussi avec moi deux poètes romantiques, aux longues chevelures, qui avaient désiré dîner (ô rêveurs !) à Léviathan-Hôtel. On me les a également rendus à la sortie, mais devenus chauves, ornés de lunettes et de favoris, et roulant des yeux atones, décolorés par le miroitement des candélabres en plaqué, des colonnes en plâtre rose et des grandes glaces mornes. Le soir même tous les deux employaient l'inversion et les rimes suffisantes, et connaissaient, sans l'avoir appris, l'art redoutable de grouper les chiffres. Les secours de la science leur ont été prodigués, mais en vain ; attaqués du génie de la spéculation à l'état aigu, tous les deux en moins d'un mois sont devenus millionnaires. Pour moi, j'ai eu le bonheur d'échapper à ce mal épidémique, dont la contagion sévit habituellement sur tous les commensaux de Léviathan-Hôtel. Le Génie Des Parisiennes (1876) Conte Pour Les Femmes. Paris est la ville artiste et poète par excellence ; mais les plus grands artistes et les plus grands poètes de Paris, ce sont les Parisiennes. Pourquoi ? Parce que, tandis que ses peintres, ses rimeurs et ses statuaires, en évoquant l’âme du passé ou en saisissant par une prodigieuse puissance de compréhension l’esprit de la vie moderne, produisent seulement des oeuvres idéales et fictives, les Parisiennes imaginent, achèvent, complètent à chaque instant une oeuvre réelle et vivante, car elles se créent elles-mêmes. Et c’est un mot qu’il faut prendre au pied de la lettre ! Car de même que la nature avait borné son effort à inventer l’églantine, et que de l’églantine le seul génie de l’homme a fait cette fleur splendide, farouche, enivrante, délicieuse, qui se nomme la Rose, de même les hasards de l’histoire et de la vie sociale n’avaient abouti qu’à nous donner des femmes nées à Paris ou habitant Paris ; mais de ces êtres quelconques, la Parisienne se recréant, se modelant, se façonnant elle-même d’après un merveilleux idéal de beauté, de grâce, d’élégance et de jeunesse, a fait cette créature inimitable, épique, savante comme un dieu, et en apparence ingénue comme un enfant : la Parisienne ! Les Parisiennes font d’elles-mêmes ce qu’elles doivent et veulent être, et d’abord, avant tout, elles transforment leur corps et leur beauté, non par le maquillage et les artifices (car ce serait une manière trop simple d’expliquer des chefs-d’oeuvre ! ), mais par la constante action d’un génie créateur. Le corps et aussi l’âme qu’elles ont reçus en naissant, sont pour elles de simples matériaux qu’elles mettent en oeuvre. Le corps, elles le rendent beau par une gymnastique multiple et diverse, et surtout par le désir obstiné de la beauté. L’âme, elles la perfectionnent et pour ainsi dire la font éclore par une intuition absolue de tout, par le don inné et cultivé sans cesse de la synthèse, et par un amour de l’ordre et du rhythme qui produit toutes les grâces, et même la vertu ! Elles achèvent, coordonnent, proportionnent l’ouvrage rudimentaire, et dans l’étonnant miracle de leur éclosion spirituelle et physique, elles sont à la fois le statuaire et le bloc de marbre. Leur principal caractère est l’inspiration. Ainsi au théâtre, à une première représentation, leurs toilettes sont ce qu’il faut qu’elles soient pour la circonstance fortuite qui se produit, et qui ne pouvait être prévue. Par exemple, si un prince, sans s’être fait annoncer à l’avance, assiste à la représentation, les toilettes des Parisiennes (poèmes toujours inouïs d’inventions et de mélodie, car ainsi que dans une peinture de Delacroix, il y a été tenu compte même des reflets de reflets !) sont précisément ce qu’elles doivent être dans une salle où il y a un prince ! Ceci évidemment affirme l’existence d’un magnétisme par lequel les idées se communiquent en dépit des obstacles de temps et de lieu, indépendamment de leur forme, et pour ainsi dire, s’aspirent, se respirent comme l’air. Les Parisiennes traduisent en modes les idées générales ! Ainsi elles avaient exprimé ce qu’il y eut de rassérénant et de familial dans le bourgeoisisme de Louis-Philippe, par des bandeaux plats d’une netteté et d’une propreté qui charmaient le regard, en faisant par derrière, avec les cheveux, un simple huit, coiffure dont on retrouve la parfaite image dans les lithographies de Devéria, dans les statuettes de Barre, et dans la collection longtemps exposée au passage Vivienne, pour laquelle le modeleur italien Flosi avait moulé les bustes de mademoiselle Plessy, de Déjazet, de madame Doche, des soeurs Ellsler. Sous l’empire, au contraire, lorsque l’expansion de l’or et de la fièvre des combinaisons financières eurent produit une vie d’éblouissement et de fantaisies, les Parisiennes encore se mirent à l’unisson de cette renaissance exaltée, en adoptant pour coiffure des frisons, des fouillis de boucles et de tresses plus compliqués et touffus que ceux dont se couronnait le front des Dianes du seizième siècle, et de fabuleux chignons qui, en somme, avaient une grande tournure. Mais comme il est dans leur destinée d’être essentiellement égarantes, décourageantes pour les femmes étrangères, dès que par leur exemple elles eurent décidé les femmes des Amériques et des plus lointaines Australies à s’accrocher dans le dos de lourds faux chignons, si bien que dans tout l’univers, les femmes chauves se crurent décidément en sûreté, les Parisiennes se mirent à relever leurs cheveux par derrière, à en montrer les racines. Et que firent celles qui n’en avaient pas ? Elles en eurent. Puisqu’il le fallait ! Prendre à l’antiquité, à l’Orient, à tous les temps ce qui a fait leur élégance particulière, et, sans le détruire, le réduire à la formule parisienne, telle est la constante occupation de ces grandes artistes. A quoi croyez-vous que pensait mademoiselle Rachel, lorsque chantant devant le public la plus belle musique du monde, je veux dire la poésie de Corneille et de Racine, elle ressuscitait Hermione, Phèdre, Camille, Chimène, Roxane, Monime ? A traduire l’impression que donnent chez le poète ces idéales figures ? Oui, sans doute, mais accessoirement, car elle s’occupait bien plutôt de les dévaliser, de prendre à chacune d’elles ce qui fait sa grâce spéciale. Et si elle fut grecque, romaine, espagnole, orientale en jouant ces grands rôles, elle le fut mille fois plus en Parisienne se promenant à pied sur le boulevard, car le type le plus accompli de beauté suprême qu’il ait jamais été donné à personne de voir, c’est mademoiselle Rachel portant un châle de l’Inde, comme elle portait la pourpre des dieux, et elle réalisait alors un chef-d’oeuvre d’harmonie et de proportion égal à celui de la Polymnie ! Je parle d’elle à dessein, car statuaire modelant sa propre chair et les lignes de son visage, elle le fut plus que toutes les autres Parisiennes réunies. Un visage maigre avec un grand front bombé, des yeux d’ombre enfoncés, une bouche rentrée, un grand menton pointu, un corps osseux et des bras maigres, voilà ce qu’elle avait reçu de la nature ; à force de génie, de volonté, de passion, d’amour et d’or dépensé à de belles choses, ce qui est la grande alchimie, de toute cette attirante laideur de petite guitariste des rues, elle avait fait la Rachel qu’on a connue, une femme de Corinthe ou de Syracuse, ayant en plus le geste moelleux des Coysevox, l’intensité d’un Gavarni, une lèvre que cherche la lumière et dans ses sombres yeux la subtile flamme de l’esprit ! Quel âge a une Parisienne ? Question grave à laquelle il faut tout de suite répondre très-nettement. La première magie, le premier prodige, le premier devoir d’une Parisienne, c’est de supprimer l’âge et tout ce qui y ressemble. Car la nature, songeant surtout à la reproduction de la race, n’a donné à la femme que cinq années de beauté et d’absolue jeunesse ; mais la Parisienne a créé pour elle-même une jeunesse absolument voulue, qui dure trente ans, car il faut ce temps-là au moins pour arriver à compléter et à finir l’être étonnant et charmant qu’elle est. Et j’insiste là-dessus que cette magie consiste non à peindre, à dissimuler les rides, à remplacer les cheveux tombés, les chairs flétries, mais à n’avoir rien de tout cela. La véritable Parisienne, et c’est ce qui fait sa force, ne connaît ni le marchand de cheveux, ni le dentiste, ni le parfumeur, et se lave avec de l’eau pure, comme une religieuse. Si vous voulez savoir comment agira une Parisienne dans une circonstance donnée, prenez le contre-pied du lieu commun généralement admis, et vous le saurez exactement. Soyez assuré qu’elle fera toujours le contraire de ce qu’indique le vulgaire poncif d’élégance ou d’esprit, et la fausse sentimentalité de romance. Ainsi : excellente écuyère, cela va sans dire, elle ne sera pas une amazone tumultueuse, ne s’élancera pas du haut des rochers et ne franchira pas de torrents, pour ne pas ressembler à une héroïne de Kepsake. Elle ne sera jamais malade ! On ne le verra qu’aux heures où elle veut être vue, toujours en scène et toujours naturelle. Elle ne servira chez elle, à ses invités, ni faux turbot, ni faux vin de Madère, ne fera pas de tirades, et non-seulement elle évitera toutes les plaisanteries banales (contre la poésie, l’Académie, les maris trompés, etc.), mais elle ne prononcera jamais un mot qui puisse servir de trait dans un vaudeville ou à la fin d‘une nouvelle à la main. En amour elle sera correcte, et jamais, quoi qu’il arrive, ne fera rien qui, de près ou de loin, puisse ressembler à une situation de roman : aussi, l’homme véritablement aimé d’une Parisienne est-il plus qu’un dieu ! Jamais étonnée, et comprenant tout, sans jamais demander aucune explication, même si on prononce devant elle un mot de la langue sanscrite, en revanche elle aimera mille fois mieux mourir dans les tourments que de prononcer jamais un mot technique, ou appartenant à un argot spécial de métier ; car garder l’admirable langue vulgaire et la défendre contre les marchands de nouveautés, les savants, les médecins et les cuisiniers, est encore un des plus grands problèmes que résolve et défie, à chaque minute, l’inépuisable génie des Parisiennes. Source: http://www.poesies.net