Les Épaves. Par Sully Prudhomme. (1839-1907) TABLE DES MATIERES Note De L'Editeur. I La Musique. Obsession. Le Fleuve. La Fontaine de Jouvence. L'indulgence. Contraste. L'Artiste. Amour d'Enfance. Désenchantement. Le premier Amour. Rien n'importe que l'Amour. Le Pardon. Sereine Vengeance. Pitié tardive. A un Couple heureux. Peur de nuire. Aux Cieux. Bienséance. Les Rideaux. Deuil de Coeur. La Beauté fait croire. Lecture à deux. Immortelle. Dans. Ah! le cours de mes ans. Le Coucher du Soleil. II Les Filles du. La jalousie. Malheur à nous!. Souffles d'Avril. Bonté. Secret d'Enfant. La Violette. La Vénus de Milo. Sur une Tombe. Le premier Amour III Vers le Ciel. Descartes. La Science. Science et Poésie. Science et Charité. Solitaire. La Création. Après la Lecture de Kant. Sur une Pensée de Pascal. Le seul qui sache. L'Aurore. Les Dieux s'en vont. Palinodie. IV L'Escrime. Muse adolescente. Le Grelot. Je lui ferai des vers aimants. Simple Diction. La Source des Vers. La Jacinthe. V La Charité en . A Remy Belleau. A Alfred de Vigny. A Jacques Richard. A Marceline Desbordes-Valmore. Aux Mânes d'Albert Glatigny. A Théodore de Banville. A Lcconte de Lisle. A Jean Aicard. A la Grèce. Préface d'un Album destiné à une Vente de Charité. Aux Jeunes. Le Chiteau de Vaux. A Sa Majesté Oscar II. A Vasco de Gama. Victor Hugo. A André Chénier. A un jeune Poète Boër mort en défendant sa Patrie. Pour la Fête du Travail au Musée Social. Toute la France. La Nymphe des Bois de Versailles. L'Institut de France. Honneur et Patrie. NOTE DE L'EDITEUR. Le manuscrit des Épaves, recueilli et classé sur les indications de Sully Prudhomme par Mademoiselle Blanche Schnitzler, a été, selon les dernière volontés du maître, établi définitivement par son ami M. Léon Bernard-Derosne et ses quatre colégataires littéraires MM. Auguste Dorchain, Albert-Émile Sorel, Camille Hémon et Désiré Lemerre, qui le publient aujourd'hui. Paris, le 20 mai 1908. I LA MUSIQUE. Ah! chante encore, chante, chante! Mon âme a soif des bleus éthers. Que cette caresse arrachante En rompe les terrestres fers! Que cette promesse infinie, Que cet appel délicieux Dans les longs flots de l'harmonie L'enveloppe et l'emporte aux cieux! Les bonheurs purs, les bonheurs libres L'attirent, dans l'or de ta voix, Par mille douloureuses fibres Qu'ils font tressaillir à la fois. . . Elle espère, sentant sa chaîne A l'unisson si fort vibrer, Que la rupture en est prochaine Et va soudain la délivrer! La musique surnaturelle Ouvre le paradis perdu. . . - Hélas! Hélas! il n'est par elle - Qu'en songe ouvert, jamais rendu. OBSESSION. Un mot me hante, un mot me tue. Je l'écoute contre mon gré: A le bannir je m'évertue, Il me suit, toujours murmuré. A l'ancien chant de ma nourrice Je le mêle pour l'assoupir, Mais, redoutable adulatrice, La musique en fait un soupir. Je gravis alors la montagne Pour l'étouffer dans le grand vent. Jusqu'au sommet il m'accompagne: Il y devient gémissement. Je demande là a mer sonore De le changer en bruit de flot. Plus plaintif et plus tendre encore, Hélas! il y devient sanglot. . . Je tente, comme un dernier charme, Le silence enchanté des bois; Mais je le sens qui devient larme Ds qu'il a cessé d'être voix. Ce qui pleure ou ne se peut taire, Est-ce en moi le remords? Oh! non: C'est un souvenir solitaire Au plus lointain de l'âme. . . un nom. LE FLEUVE. A Albert-Émile Sorel. Vous ne révélez point la destinée ultime, O défunts dans la nuit pêle-mêle noyés! Dieu seul peut suivre au loin jusqu'à l'extrême abîme Le fleuve entier des morts qui roule sous nos pieds. Les beaux yeux, les grands coeurs et les fronts pleins de rêve, Les couples escortant Juliette et Roméo, Tous les restes humains vers la brumeuse grève Silencieux et froids glissent au fil de l'eau. Décorant l'avenir que le présent lui voile, L'humanité regarde, au ciel, plus haut que soi, Durant le jour l'azur, pendant la nuit l'étoile, Symboles du bonheur que lui promet sa foi. Hélas! tout corps vivant semble un radeau qui passe, En route sans fanal pour l'infini sans port; Mais courte est notre vue, et Dieu nous fit la grâce De ne la point tourner du côté de la mort. LA FONTAINE DE JOUVENCE. A Madame Louise Labélonye. Rends la sève aux heureux, naïade de Jouvence, A leurs rapides jours donne un long renouveau; Retourne pour eux seuls le fatal écheveau Dont le fil mesure vers les ciseaux s'avance. Ceux-là n'ont pas connu le soupir dès l'enfance, L'austère appel du Vrai, l'altier défi du Beau, Le tourment d'y répondre et l'attrait du tombeau Pour le front sans appui, pour le coeur sans défense. Le ciel lointain des yeux ne leur a pas fait mal; Ils n'ont connu qu'un proche et clément idéal, Et les regrets en eux ne sont pas des blessures. Mais les martyrs du rêve et ceux du souvenir, Inclinés vers la fosse aux promesses plus sûres, Craignant tous les amours, n'osent pas rajeunir. L'INDULGNCE. A Émile Albert. L'indulgence est tendre, elle est femme. Ceux qu'un faux pas, même expié, Dans le monde jamais diffame, Lavent leur front dans sa pitié. Humble soeur aux longues paupières, Pour l'homme, fùt-il criminel, Tandis qu'on lui jette des pierres, Elle garde un pleur fraternel. S'approchant du coeur plein de fange, De scorie épaisse et de fiel, Pour l'assainir, elle y mélange Cette larme, aumône du ciel; Et, loin d'y remuer la honte, Comme les injures le font, Elle attend que l'amour remonte Et que la haine tombe au fond. C'est alors que, de sa main douce Élevant ce coeur épuré, Elle l'incline sans secousse Et lui pardonne: il a pleuré. CONTRASTE. Ce pauvre a végété comme une ortie immonde, Sans mère ni soleil, méchant, triste et battu, Sans jamais soupçonner qu'il existât au monde Quelque chose ayant nom l'amour et la vertu. Maintenant vieux et seul, tout le jour il se couche Au revers d'un fossé, morne et les pieds pendants; Il tend sa main sordide en pleurant d'un oeil louche, Et, juste Dieu! je crois qu'il prie entre ses dents! On lui promet le ciel, à lui! chien qui se vautre Et pour leurrer sa faim quête au hasard du lieu; Il n'en pourrait jouir qu'en devenant un autre, Mais l'être que voilà, qu'en fera-tu, mon Dieu? Dis: « Je me suis trompé, j'ai failli, je l'avoue; J'ai seulement mêlé sous le plus laid contour Le moins d'âme possible avec le plus de boue; Mon oeuvre est repoussante, injuste et sans amour. » * * * Et cependant voici qu'une admirable fille S'avance. Elle a seize ans, son visage est vermeil, Sa chevelure au vent se soulève et scintille Comme une cendre d'or dans les feux du soleil; Sa bouche est une fleur quelque Éden ravie, Sa grâce embaume l'air de sa chanson joyeux; Le printemps de la terre et celui de la vie D'une double jeunesse animent ses grands yeux. On dirait que l'Amour, pour veiner sa poitrine, D'ailes de papillons a formé ses pastels; On dirait qu'elle est née en un lit d'églantine Du plus tendre baiser des deux premiers mortels. Elle a vu ce vieillard honni de tout le monde, Elle s'est arrêtée au milieu du chemin; Puis elle a sur son coeur penché sa tête blonde, La pitié dans les yeux et l'aumône à la main. * * * Quelle épreuve ton oeuvre à la raison prépare! Quelle énigme pour elle en des traits si divers! Elle accuse ta main brutale, inique, avare, Sans oser, ô mon Dieu! condamner l'univers. Hélas! il faut mourir pour comprendre ces choses, Si toutefois la Mort n'emplit pas le tombeau Dans l'unique dessein d'alimenter les roses, Virement éternel de l'horrible et du beau! 1862. L'ARTISTE. A Maurice Albert. Imaginer, c'est faire à son gré toutes choses, Affranchir les effets de la lenteur des causes, Ne plus subir son sort, mais, le pouvant choisir, Voir enfin le bonheur naître du seul désir! Maître et dispensateur du temps et de l'espace, C'est hâter ce qui tarde, arrêter ce qui passe, Et dans un ciel intime embrasé de soleils Étendre à l'infini des horizons vermeils. Imaginer enfin, c'est jouir sans mélange, C'est laver l'idéal éclaboussé de fange, C'est parfaire la vie, en embellir le lieu, C'est rebâtir le monde avec plus d'art que Dieu! Mais qu'aisément ce monde improvisé s'écroule! Il est fait de nuée, il flotte et se déroule Si frêle!. . . Vienne au coeur une secousse, un bruit, Un rien, tout se dissout et le charme est détruit: Nous voyons s'abîmer notre opulent royaume, Et son peuple inventé s'enfuir, léger fantôme. Alors remonte en nous tout le réel impur: Cette vase émergeant souille nos lacs d'azur, Des coups de vent brutaux en rompent la surface, Le rivage enchanteur se dissipe et s'efface, Et, vaine ombre engloutie avec ce vain décor, Des rêves a sombré la flotte aux poupes d'or. Heureux qui peut soustraire aux tempêtes du monde Pour la clouer en soi sa vision profonde! Surtout heureux l'artiste! Il pense avec vigueur Et pose devant lui les songes de son coeur: Un marbre, un bout de toile en est dépositaire. Il ne veut pas devoir tous ses biens la terre, Mais, pliant la nature aux formes de son choix, Il a le beau dans l'âme et l'âme à fleur des doigts. AMOUR D'ENFANCE. Si loin que de mes ans je remonte le cours, J'ignore en quel avril mes premières amours Sont pour ma joie au monde et ma douleur écloses. Ces penchants de l'enfance ont d'insondables causes: Serait-ce que, là-bas, dans l'inconnu séjour Où nous nous préparions au baptême du jour, Pendant que j'y dormais peut-être à côté d'elle, De son coeur assoupi quelque vague étincelle En tombant sur le mien l'a brûlé pour jamais? Je suis né, je l'ai vue, et déjà je l'aimais. Je n'oublierai jamais l'aurore de ma vie Où dans un sombre enclos mon enfance asservie Devinait au dehors la splendeur des étés Et le concert tentant de leurs libres gaîtés. Alors, comme un oiseau qui traîne sous son aile, Résigné, le fardeau d'une flèche mortelle, J'allais sur le vieux banc, sans murmurer, m'asseoir: « Je pleurerai, pensais-je, avec elle ce soir. » Muette et sans témoin, ma timide souffrance Avait pour confidente une longue espérance: La voir dans quinze jours! si d'indulgents hasards Conspiraient au festin qu'attendaient mes regards. Enfant sauvage et pâle, effrayé par le maître, Je veillais pour la faire en mon âme apparaître A l'heure où les nouveaux, dans l'horreur du dortoir, Sous leurs suaires froids couvent leur désespoir. Sourd au précoce appel de la Muse indomptable, Je m'appliquais penché sur cette aride table Où le vieux Pythagore, avec un doigt d'airain, Grava de ses calculs le monument chagrin; Mais, malgré moi, sans cesse, une plus chère image Traversait doucement l'obscure et froide page. Celle pour qui mon âme explorait ces déserts Sous leur sable ennuyeux faisait sourdre des vers, Et les vers jaillissaient, source fraîche et dorée, Harmonieux miroir de sa grâce adorée; Et, néfaste au labeur dont elle était le prix, Elle effaçait en moi ce que j'avais appris. Mon brave coeur d'enfant rêvait avec délices Que d'atroces bourreaux m'infligeaient des supplices Pour me faire abjurer mon invincible amour. Ils serraient les écrous: à chaque horrible tour, Fier, je chantais: « Je l'aime! » Ils versaient l'eau bouillante: Je confessais plus haut ma tendresse vaillante. Mes os craquaient, tant mieux! J'insultais la douleur! « Je l'aime! » De la poix l'infernale chaleur Dans mes veines courait, je criais: « Je l'adore! » Mes yeux en s'éteignant le savaient dire encore. Mais je rêvais aussi qu'émue elle était là, Et qu'à ses pieds, mourant, je râlais: « Me voilà, Voyez! meurtri, rompu, broyé par la torture, Parce qu'ils veulent tous que je vous sois parjure. Ils m'ont dit: « Meurs ou cède! » et j'ai répondu: « Non! « J'ai pour ciel un regard et pour symbole un nom. » Qu'il est loin, l'écolier! Qu'elle est loin, son idole! Ah! combien cette idylle innocente était folle! Pourtant (hélas! en vain mon orgueil s'en défend) Quand j'y pense aujourd'hui je redeviens enfant. DÉSENCHANTEMENT. Elle fut Cérès en personne Quand ses blonds cheveux cendrés Elle eut ce jour-là pour couronne Donné les simples fleurs des prés. En la voyant tordre la gerbe Autour de son front droit et court Et la fixer d'un noeud superbe Sur sa nuque à son chignon lourd, J'avais cru que le ciel antique Veillait au salut de ses dieux, Qu'une déesse de l'Attique Ressuscitait devant mes veux. Mais elle a changé la coiffure Où la nature épousait l'art Son élégance agreste et pure, N'était-ce qu'un jeu du hasard? L'enchanteresse est toujours blonde, Mais elle a tout à coup cessé D'évoquer, avec l'ancien monde, L'idéal dont je fus bercé. Cette perfide évocatrice M'a rajeuni, durant un jour, De deux mille ans! puis par caprice Me vieillit d'autant sans retour. . . Elle souffle comme une lampe Le rêve qui m'a fasciné, Et voici qu'à nouveau je rampe Dans l'affreux siècle où je suis né. LE PREMIER AMOUR. J 'admirais écolier l'enfant brune au front blanc; Déjà je vous aimais: puérile folie Où germa le levain de ma mélancolie. Ah! j'ignorais alors ma fortune et mon rang. Dans la taverne on peut, sans regret, sous le banc Répandre le gros vin dont la cruche est remplie, Quand le plus léger trouble en dénonce la lie, Et se verser un vin plus limpide et plus franc; Mais esclave d'un philtre au décevant arome Dont, encore aujourd'hui le souvenir l'embaume, Mon coeur pour s'en défaire a dû longtemps pleurer, Il a su rejeter cette liqueur perfide. Il se reconnait libre et sent trop qu'il est vide: Pourquoi nul amour vrai n'y peut-il plus entrer? 1862. RIEN N'IMPORTE QUE L'AMOUR. Je ne sais pourquoi ma pensée A mis dans sa lutte insensée Avec l'âpre Inconnu, qui reste son vainqueur, L'unique emploi, l'unique idéal de la vie, Puisqu'il suffit qu'au monde une enfant me sourie Pour me remplir le coeur! Et je ne sais pourquoi j'aspire Au stoïque et sublime empire Que prend ta volonté, Zénon, sur la douleur; Me rendre invulnérable! absurde voeu, folie! Puisqu'il suffit, hélas! que cette enfant m'oublie Pour me briser le coeur. . . 1862. LE PARDON. Pour peu que votre image en mon me renaisse, Je sens bien que c'est vous que j'aime encor le mieux. Vous avez désolé l'aube de ma jeunesse, Je veux pourtant mourir sans oublier vos yeux, Ni votre voix surtout, sonore et caressante, Qui pénétrait mon coeur entre toutes les voix, Et longtemps ma poitrine en restait frémissante Comme un luth solitaire encore ému des doigts. Ah! j'en connais beaucoup dont les lèvres sont belles, Dont le front est parfait, dont le langage est doux. Mes amis vous diront que j'ai chanté pour elles, Ma mère vous dira que j'ai pleuré pour vous. J'ai pleuré, mais déjà mes larmes sont plus rares; Je sanglotais alors, je soupire aujourd'hui; Puis bientôt viendra l'âge où les yeux sont avares, Et ma tristesse un jour ne sera plus qu'ennui. Oui, pour avoir brisé la fleur de ma jeunesse, J'ai peur de vous haïr quand je deviendrai vieux. Que toujours votre image en mon me renaisse! Que je pardonne à l'âme au souvenir des yeux! 1861. SEREINE VENGEANCE. Vous qui m'avez, dans l'âge où d'autres sont joyeux, Fait assez de chagrin pour me rendre poète, Vous par qui j'ai, dans l'âge où vivre est une fête, Vu la vie à travers les larmes de mes yeux, Je ne vous en veux plus: tout fuit pour le mieux; Voilà que l'avenir à me venger s'apprête: La fleur se fane au vol des jours que rien n'arrête, La gloire éclôt et dure en d'immuables cieux! Pour mon âme autrefois vous seule étiez le monde, Mais j'ai plongé depuis dans l'Infini la sonde, Et mon âme se mêle l'immense univers; Et, tandis que les ans vous révèlent les peines, Le temps, qui fonde un socle la beauté des vers, Balaiera votre forme avec les formes vaines. PITIÉ TARDIVE. Il fallait être bonne au temps où le souffrais, Quand j'étais plus crédule et que j'avais des larmes, lorsque j'obéissais comme un vaincu sans armes Lié si follement par des serments si vrais! Madame, en ce emps-là c'était vous que j'aimais, J'ignorais le mensonge hallucinant des charmes. Vous avez ébranlé mon coeur de tant d'alarmes Que j'aurais le bonheur sans y croire jamais. Un abîme éternel, infini, nous sépare. Ah! le baume tardif de vos lèvres s'égare: Plus rien n'y peut fleurir qui n'ait un goût de fiel. Adieu, laissez mon coeur dans sa tombe profonde, Mais ne le plaignez pas, car, s'il est mort au monde, Il a fait son suaire avec un pan du ciel. A UN COUPLE HEUREUX. Sous la lampe qui dort dans la paix de la chambre J'aime passer la main sur le front des enfants; Comme un duvet soumis au doux attrait de l'ambre, Ma tendresse est docile à leurs veux captivants. Et je tourne, en flattant leurs chevelures blondes, Le stérile soupir de mes sens indomptés Vers la couche bénie où les douleurs fécondes Ont accompli la fin des chastes voluptés. Vous vous aimez, vos coeurs se sont choisis l'un l'autre, Sincèrement offerts et donnés au grand jour; Vous ignorez la fange où le désir se vautre, Les réveils en sursaut des mendiants d'amour. Moi, je n'ai point orné le désert de ma vie: Je mourrai sans avoir dans mes bras emporté, Comme une tourterelle au colombier ravie, Une vierge enlaçant de fleurs ma liberté. Rebelle au joug sacré d'un penchant invincible, Je vais seul, et je songe avec des pleurs aux yeux A ce bonheur terrestre et cependant possible, Désespoir des rêveurs et des ambitieux. PEUR DE NUIRE. Si je n'avais peur de t'ouvrir L'abîme où se perd ma pensée, Si je pouvais, sans t'assombrir, Te prendre, amie humble et sensée Pour fiancée, Si mon coeur n'avait pas souffert Des refus qui l'ont fait sauvage, S'il n'avait, hélas! découvert Que l'espoir d'un nid notre âge Est un mirage, Je te dirais: « Viens m'apaiser, Viens, je n'aurai l'âme assouvie Que par ton virginal baiser; Enseigne au songeur qui l'envie Ta simple vie. » Mais il me faut demeurer seul, Penché sur des livres moroses; J'ai fait ma tente d'un linceul: Laisse-moi le fond noir des choses, Garde les roses. 1863. AUX CIEUX. Je l'aime avec mélancolie, Sans prier Dieu de nous unir, Car plus elle devient jolie, Plus sa grâce est près de finir. Tout bonheur savouré s'altère Et couve un soupir anxieux. J'aurai fait mon choix sur la terre, Je ne posséderai qu'aux cieux. . . Combien de couples en ce monde Se sont lassés de leur amour! Et, si la tendresse est profonde, Meurt-on tous deux le même jour? Mon coeur est déjà solitaire Sitôt qu'il pressent des adieux. J'aurai fait mon choix sur la terre, Je ne posséderai qu'aux cieux. BIENSÉANCE. Bien que sa mère fût absente, J'entrai, n'y voyant aucun mal: Ma visite était innocente, Oh! plus qu'un tour de valse au bal. Je pris sa main gaiment offerte, Quel bonheur! mais, hélas! pourquoi Devant la porte grande ouverte S'assit-elle si loin de moi? L'amitié que j'avais rêvée Toute en mon me refoula. O fille trop bien élevée, Je ne méritais pas cela: Mon coeur, mieux que ta camériste, Veillait sur toi, que craignais-tu? Devrais-tu savoir qu'il existe D'autre garde que la vertu? LES RIDEAUX. J'ai peur, ô ma voisine blonde: Depuis sept jours, sept jours! le temps Qu'il faut à Dieu pour faire un monde, Hélas! tous les matins j'attends. Vous étiez la gentille aurore mon lever je saluais. Tous les matins j'épie encore, Et vos rideaux restent muets. Vous ai-je paru téméraire? Le soupir ne dit pas l'espoir. Suis-je trop timide au contraire? Le regard doit oser pour voir. Ciel! ces rideaux, joie infinie! Les voici qui tremblent un peu Au toucher d'une main bénie Où semble hésiter un aveu. . . Qu'à ma longue attente elle achève De révéler votre retour! Que ce voile qu'elle soulève Soit la paupière de l'amour! 1861. DEUIL DE COEUR. Quand je saurai qu'on vous marie, Que vous n'avez pour vos amis Qu'un entretien sans rêverie, Où le soupir n'est plus permis; Qu'après un oui réglé d'avance Il ne nous restera de vous Ni la fraîcheur de l'ignorance Ni votre petit nom si doux; Qu'il faudra vous dire: Madame, Tandis que le maître et seigneur Vous dira sans façons: Ma femme, Comme un Orgon de belle humeur; Mû de pitié plus que d'envie, Sur votre tombeau nuptial Je prendrai pour toute ma vie Le deuil de mon jeune idéal. LA BEAUTÉ FAIT CROIRE. La foi, l'antique foi dans mon âme a péri, Et maintenant je sonde à tâtons la Nature. Mais je regrette, hélas! la sublime imposture Qui, dans l'ombre déserte, offre au cour un abri; Et j'y crois de nouveau quand vous m'avez souri: La nuit m'épouvantait, cette aube me rassure. Quand je ne vous vois pas, l'inconnu me torture, Paraissez seulement, et mon mal est guéri. Un sourire de vous, et le bonheur m'inonde: Je ne peux plus douter qu'une main sur le monde Par pitié comme un baume ait épanché l'amour. L'espérance a raison de ma raison rebelle: Sans retour aimez-moi; je croirai sans retour A la bonté d'un Dieu qui vous créa si belle. LECTURE A DEUX. Lorsque tu lis les vers, je ne les saisis pas: C'est toi le vrai poème et le seul qui me touche. Ensemble adorons-les, mais lisons-les tout bas; Les vers quand tu les dis ne valent pas ta bouche. Ta grâce en les servant les trahit la fois: Tes lèvres font rêver au satin des corolles, Et dans leur souffle cher la beauté de la voix Fait oublier au coeur la beauté des paroles. IMMORTELLE. La douceur de la voir m'attache seule au jour, La douceur de l'entendre enchaîne à l'air ma vie; Au bonheur de l'aimer je me livre et me fie, Mais sur quel fondement repose mon amour? Que demain, qu'aujourd'hui, sans pitié, sans retour, A ses lèvres soudain la pale maladie Ravisse leur fraîcheur avec leur mélodie Et voile ses yeux vifs et tendres tour à tour, Aurai-je ainsi perdu ce que j'adore en elle? Oh! non: ce qui pour l'âme embellit la prunelle, C'est un rayon d'en haut ici-bas reflété. Et, modèle incréé de toute créature, Le Beau, dans ce qui passe attestant ce qui dure, Imprime la fleur même un sceau d'éternité. DANS L'ÉTERNITÉ. Au fond noir du passé les principes du monde, A d'insondables fins soumis, Débrouillaient leur mêlée aveuglément féconde: Ils façonnaient la terre, hélas! où ne se fonde Nul Éden aux amours promis. Des monstres au long col rampent, troupeau farouche De la pesanteur prisonnier; L'aile s'ébauche et tend vers le ciel; elle y touche; De l'herbe éclôt la fleur, la fleur devient la bouche, La femme apparaît, lys dernier! Nos amours sont sans doute infiniment anciennes; Nos âmes ont pris corps cent fois. Mes yeux cherchent les tiens, mes mains cherchent les tiennes, Et je t'appelle, hélas! partout sans que tu viennes, Sans connaître encore ta voix. . . Depuis qu'est né l'Amour, j'en ai connu la chaîne, Le lien caressant, jamais! A peine, quand l'argile eut pris figure humaine, Ton âme eut-elle fait de la beauté sa gaine Que dans l'inconnu je t'aimais. Par l'espace, au hasard de la cime et du gouffre, Mon coeur vers toi s'est élancé Comme la flamme court sur la trace du soufre, Et, si loin que tu sois, quand tu pleures il souffre, A ta fortune fiancé. Car sa chaîne est rivée ton intime essence: Les innombrables éléments Dont ta bouche est pétrie ont depuis ta naissance, Par une mutuelle et secrète puissance, Ceux de mes lèvres pour amants. Comme l'abeille aux fleurs emprunte leur arome, Et, charmeuse exquise son tour, Change en durable miel la sève qui l'embaume, De mon sang épuisé survivra chaque atome Tout imprégné de mon amour; La forme en vain retourne au néant qui l'appelle, La matière et l'âme ont pour loi De fournir à l'amour une proie éternelle: Oui, sous les vents, la pluie et les sourds coups de pelle, Ma cendre frémira pour toi! AH! LE COURS DE MES ANS. . . Ah! le cours de mes ans ne peut que faire envie: Je ne maudirai pas le jour où je suis né. Si Dieu m'a fait souffrir, il m'a beaucoup donné, Je ne me plaindrai pas d'avoir connu la vie. De la félicité que j'avais poursuivie Le trop vaste horizon s'est aujourd'hui borné, J'attends, calme et rêveur, ce qui m'est destiné; Qu'importe l'avenir? mon âme est assouvie. L'arbre de ma jeunesse était ambitieux, Fou d'espoir et de sève, hélas! et les orages, Secouant sa verdure, en ont semé les cieux. . . Mais le doux souvenir est le glaneur des âges, Et l'oubli n'a jamais si bien tout effacé Qu'il ne reste une fleur dans le champ du passé. 1891. LE COUCHER DU SOLEIL. Si j'ose comparer le déclin de ma vie A ton coucher sublime, ô Soleil! je t'envie. Ta gloire peut sombrer, le retour en est sûr: Elle renaît immense avec l'immense azur. De ton sanglant linceul tout le ciel se colore, Et le regard funèbre où luit ton dernier feu, Ce regard sombre et doux, dont tu couves encore Le lys que ta ferveur a fait naguère éclore, Est triste infiniment, mais n'est pas un adieu. II LES FILLES DU DIABLE. Vaincu par Dieu, l'Ange rebelle, Quand il vit naître Ève l'oeil bleu, Se dit: « Je la ferai plus belle Avec de la nuit et du feu. » Il prit de l'ombre une parcelle. Il y fit jaillir au milieu Tout l'enfer dans une tétincelle Et ricana, vainqueur de Dieu! Lors on vit ces brunes étranges Qui, parentes des mauvais anges, Ouvrent, comme un brasier profond, Sous un front court de pâle ivoire Un ciel tombé qui flambe, au fond D'une prunelle ardente et noire. LA JALOUSIE. Quand le sort, échanson distrait, tient la liqueur Désespérément haut, trop haut pour qu'elle attire, Elle ressemble à l'astre où nulle main n'aspire: Le désir n'est qu'un rave, une vague langueur. Quand le philtre d'amour se rapproche du coeur, Un tourment l'envahit, pas encore le pire, Car la tentation n'en fait pas un martyre Avant que le refus ait dressé sa rigueur; On peut patienter, apprendre la constance, Du breuvage déjà jouir même distance: L'image qu'on en forme en a l'arome frais; Mais qu'un rival heureux se délecte à sa guise, De ce nectar qu'on sent à l'infini. . . tout près, L'affreux dard de la soif comme un poignard s'aiguise. MALHEUR A NOUS! Mystérieux, l'oeil noir ressemble aux nuits profondes Dont le charme sacré fait plier les genoux, Et, pareil aux matins, l'oeil bleu tendre des blondes Par sa caresse épanche un paradis en nous, Mais, comme on voit décroître et changer d'apparence Les nuits de velours sombre et les matins soyeux, Ainsi meurt et se mue en froide indifférence Le fascinant appel émané des beaux yeux. Sur les lèvres en fleur voltige le caprice: Il offre leur sourire aux baisers imprudents Comme un zéphyr d'avril dont l'aile tentatrice Ouvre la rose et l'offre aux moucherons ardents; Mais, comme le zéphyr du revers de son aile Fermant le frais calice à leur soif le soustrait, Le caprice nous leurre et la bouche infidèle Se dérobe à l'amour qui s'y désaltérait. Malheur à nous! Malheur! Si nous ne pouvons vivre Sans ce regard trop cher et ce baiser de miel; Ce double philtre au coeur, qu'un moment il enivre, N'apporte qu'un enfer sous le masque d'un ciel. SOUFFLES D'AVRIL. Quand de tes blonds cheveux une boucle frissonne Et chatouille soudain la neige de ton cou, Tu retournes la tête et, ne voyant personne, Tu dis: « C'est un zéphyr venu je ne sais d'où. . . » Quand la rose d'Avril ton corset posée Laissant choir un pétale en effleure ta main, Sans deviner comment la chute en fut causée Tu dis: « C'est le zéphyr. . . » et tu suis ton chemin. Non! ce furtif soupir dont frémissent tes tresses, Ce timide baiser d'une fleur à tes doigts, C'est l'amour qui s'essaye aux premières caresses, C'est à son aile errante, enfant, que tu les dois. BONTÉ. Quand une femme est bonne, on voit luire en ses yeux Son âme, bijou simple aux rayons précieux, Perle finement nuancée, Quand une femme est bonne, un dévouement profond Trempe son frêle corps, et sa voix se confond, Ruisseau clair, avec sa pensée. Que nous nous en voulons d'avoir calomnié Son insondable amour et de l'avoir nié Pour un exemple d'inconstance! Comme nous condamnons nos jugements ingrats! Et comme avec respect nous pleurons dans ses bras De tendresse et de repentance! 1863. SECRET D'ENFANT. Quand le père et la mère ont su qu'elle était morte, Cette voisine enfant que d'un culte obstiné Leur fils aima tout bas dès que son coeur fut né, Ils ont craint pour son âge une douleur trop forte. Oh! combien pèse au coeur de celui qui l'apporte La nouvelle d'un coup qui n'est pas deviné! Le père hésitait, fixe et le front incliné, Dans cette morne angoisse où la parole avorte. Mais la mère, voyant l'enfant pâlir d'effroi, Lui dit, les yeux mouillés: « Elle a parlé de toi. » Il n'osa point ouïr la suprême parole; Il n'osa pas non plus s'écrier: « Je l'aimais. » Et, comme au vent soudain se ferme une corolle, Sa paupière aussitôt s'est close pour jamais. 1861. LA VIOLETTE. Violette des bois, ô vivante améthyste, Qui fêtes sans éclat le printanier réveil, Mais sais rendre en parfums ses baisers au soleil, Fleur dont la grâce tendre est douce à l'âme triste, Fleur du soupir timide et du tremblant aveu, Qui dois être cherchée et par les yeux conquise, Des secrets ombrageux la confidente exquise, Fleur d'espoir, de pardon, de rappel et d'adieu, Ta nuance en douceur égale ton arome Et mêle sans offense au deuil un peu d'azur. Ton coeur humble au coeur simple offre un asile sûr; Pour toute plaie il offre tout amour un baume. LA VÉNUS DE MILO. La Nature accomplit lentement ses desseins. Elle ébauchait de loin la forme des poitrines En faisant onduler les surfaces marines, Se soulever les monts, se creuser les bassins; Elle apprêtait aux coeurs leurs suaves coussins En courbant les profils enchanteurs des collines; Qui sait après combien d'esquisses féminines, Au temps des premiers lys elle moula les seins? Et de ses longs essais le dernier n'est pas Ève: Son chef-d'oeuvre attendu d'âge en âge s'achève, Et la beauté, de femme en femme, éclôt toujours, Jusqu'au type suprême où l'Art triomphe et trace D'un corps humain parfait les surhumains contours, Et ce modèle, ô Grèce, est la fleur de ta race. SUR UNE TOMBE. J'entends toujours monter de cette affreuse tombe Le son lugubre et sourd de la terre qui tombe Et croule sur ce jeune corps. Ce son n'a plus voulu sortir de mon oreille; II me poursuit le jour, la nuit il me réveille, Il m'obsède comme un remords. Je crois toujours ouïr la morte solitaire Qui, sentant croître l'ombre et s'amasser la terre, Les conjure d'attendre un peu; Près de s'évanouir si douce est la lumière! Mais la nuit et le sable ont chargé sa paupière, Au soleil elle a dit adieu. Elle écoute: elle entend s'éloigner sa famille; Ils rentrent au foyer, tes frères: pauvre fille, Va seule dans l'éternité. . . Toute seule, ô terreur! O spectacle qui navre: Dans l'âme la torture, et dans l'oeil du cadavre Le sommeil vide, illimité. Car ces êtres jumeaux n'ont plus même fortune: L'un rend paisiblement la source commune Les éléments qu'il avait pris; L'autre dans l'infini s'épouvante et frissonne, Et, veuve du regard, ne reconnaît personne Au vague empire des esprits. Qui donc souhaite l'âme une essence immortelle Devant l'horizon noir que la funèbre pelle Ouvre au songe sous le gazon? C'est plutôt le néant cent fois que je préfère, A moins que l'enfant mort puisse oublier sa mère Et la verdure et la maison. LE PREMIER AMOUR. A Carmen Sylva. Comme un verre intact, avant l'heure Où le remplira l'échanson, Au plus léger coup qui l'effleure Vibre d'un sonore frisson, Mais pour la fugitive atteinte N'a plus de soupir cristallin, Et ne tressaille ni ne tinte Sous aucun heurt dès qu'il est plein, Le jeune coeur, vivant calice, Frémit plaintif au moindre appel, Avant que l'Amour le remplisse De son généreux hydromel; Mais, quand cet échanson céleste L'a, soudain, comblé jusqu'au bord, Plus rien n'y bat pour tout le reste; Silencieux, il parait mort; C'est qu'il peut dédaigner la terre, il aime! le ciel est entré Dans sa profondeur solitaire: Il est immuable et sacré. III VERS LE CIEL. A Madame Suzanne Despréaux. C'est dans la race humaine une habitude ancienne D'élever vers le ciel les bras dans la douleur. Ma mère l'a reçue avant moi de la sienne, Et mes enfants un jour l'apprendront de la leur; Et moi, qui ne crois plus, dans les crises suprêmes J'y rends hommage encore et, je ne sais pourquoi, Je sens mes mains se joindre et monter d'elles-mêmes Comme si l'infini les appelait soi. . . 1863. DESCARTES. Fier du loisir conquis, son salaire et sa gloire, L'homme osa détourner son regard des sillons, Et, s'enivrant d'abord de science illusoire, Il courut, l'âme ouverte, au-devant des rayons! Dupé par les couleurs dont l'être se décore, Du conseil de Socrate, hélas! vite oublieux, Au monde intérieur qu'il dédaignait encore, Crédule, il préférait le monde offert aux veux. Les contours le leurraient, car la forme s'altère, Et la main n'y perçoit que le vide ou qu'un mur, Il sentait dans les sons soupirer un mystère. Tous les signaux des sens ne sont qu'un chiffre obscur. Leur témoignage ondoie, et leur félon service, Loin d'éclairer, voilait l'assuré fondement Où pourra la pensée asseoir son édifice, Tour de bronze où le Vrai veille éternellement. Quelle étrange odyssée avait longtemps fournie La raison confiante en ces traîtres appuis, Quand, douteur par prudence et croyant par génie, Descartes proclama: « Je pense, donc je suis! » * * * Sa foi mâle a sauvé les penseurs du naufrage; Jouet d'une tourmente aux confuses clameurs, Sans gouvernail, en proie au ténébreux orage, Leur galère sombrait, veuve de ses rameurs. L'équipage anxieux flottait sur des épaves; Quel salut espérer de l'abîme inclément? Or voici qu'un jeune homme, étonnant les plus braves, Nu, dans le gouffre noir plonge résolument. Il remonte. La mer l'assaille et le menace; Elle soulève et tord sur lui son vert linceul, Il la domine, il nage, et son regard tenace Couve le port lointain qu'il a découvert seul. C'est un roc peu visible, à peine s'il émerge. Il est rebelle au soc, ignoré des oiseaux; De toute approche encore il est demeuré vierge, Point gris sur le désert tumultueux des eaux; Mais solide refuge, inviolable asile, Le pied trahi par l'onde y pose raffermi, Et l'oeil qui, pour tout voir, des champs bornés s'exile, Peut, libre et sans barrière, y sonder l'infini. * * * Cet îlot solitaire, oublié dans l'espace, Mais stable et des penseurs perdus espoir dernier, Témoin persévérant que pénètre et dépasse Quelque chose d'immense impossible à nier, Descartes, c'est ton être, où point ta conscience Qui le nomme à lui-même et l'impose à ta foi. Tu dis, forçant le doute à fonder la croyance: « Puis-je douter sans être? 11 me faut croire en moi. » Fort d'un titre avéré, tu fouilles ton domaine, Et voilà que tu sens au mur de ton cerveau Heurter un visiteur plus grand que l'âme humaine, Un muet formidable, étrangement nouveau. D'où vient-il? - Aussitôt d'inébranlables suites Surgissent par degrés de ton premier aveu, Et ces marches d'airain sur le granit construites Escaladent le ciel du fond de l'âme à Dieu! * * * Les fronts ont salué, tous, du portique au temple, Dans l'angoisse levés ou posés sur l'autel, La preuve, désormais plus profonde et plus ample, D'un soupirail ouvert sur le monde éternel. * * * Mais, si haute, pourtant, que soit sa destinée, L'homme est terrestre encore, ô Descartes! chez lui La vérité jalouse est rarement innée; Combien souvent l'a-t-elle ou fait attendre ou fui! Il caresse l'erreur que son rêve imagine; Toi-même, les esprits, qui te servaient si bien, Ne t'ont pas moins leurré que la froide machine Qui supplantait, ingrat, le bon cour de ton chien. Mais le rêve est parfois d'une audace féconde, Et, méconnu, renaît trempé par ses revers: Vois rebondir plus prompt, et, renouant sa ronde, Tourbillonner l'atome, appui de l'Univers! Je t'envie humblement le merveilleux poème Où, pour douer l'esprit d'un infaillible essor, L'algèbre, les yeux clos, transposant le problème, Aux secrets dc l'espace ajuste sa clé d'or. Le rêve est l'inventeur! et c'est être poète Qu'apparier le songe et la création! Tu rôdes, mais la roche où ton ongle s'arrête Conserve à tout jamais la marque du lion! * * * Ainsi, toujours en marche, a gravi ta pensée Du plus intime val au faîte universel. Elle erre quelquefois, mais n'est pas distancée, Car elle étreint ensemble et la terre et le ciel. Ton aile est ton ouvrage et l'audace l'anime, Nouvel Icare, au vol désormais haut et sûr, Icare du savoir, dans ta quête sublime Ton regard vise au loin la clarté, non l'azur. Amphion du langage, à des pierres confuses Tu fis dresser un ferme et pur entablement; Laisse donc aujourd'hui le choeur entier des Muses Te rajeunir le front de leur baiser charmant! Honneur à toi! La foule aveuglément heureuse, Initiée à peine aux cultes qu'elle rend, S'abreuve au bord des puits que le savoir lui creuse Apprenons-lui pourquoi ton nom qu'elle aime est grand! Pour t'offrir une gloire à jamais sans rivale, Demain nous bâtirons, avec tous tes écrits, Par les mains de la France une arche triomphale Où passera l'armée auguste des esprits! LA SCIENCE. A Charles Richet. L'ignorance n'est pas, la nuit, c'est pis encore! L'aveugle, qui dans l'ombre a pour guide sa main, S'oriente et se fraye à tâtons son chemin, Mais l'âme est plus qu'aveugle, hélas! quand elle ignore; C'est une hallucinée! Esclave, elle décore Du nom de liberté le caprice sans frein; Le saint pacte des lois lui semble un joug d'airain Et le travail auguste un tyran qu'elle abhorre. Mère de la Justice et tutrice du Beau, Divine vérité! perce avec ton flambeau Du réel univers l'apparence illusoire. Oppose ton empire l'appétit grossier, Aux triomphes sanglants ta paisible victoire, Ta splendeur éternelle aux éclairs de l'acier! SCIENCE ET POÉSIE. Une forêt, qu'est-elle en soi? Un cru d'azote et de carbone. - Mais l'âme y sent on ne sait quoiDont la muette horreur l'étonne. La mer n'est que des sels dissous Dans un grand réservoir d'eau claire. - Mais l'âme entend gronder dessousUne monstrueuse colère. Qu'est le zéphyr ou l'aquilon? Un flux d'azote et d'oxygène. - Mais l'âme y sent quelque démonDont l'esprit flâne ou se déchaîne. Un aveugle soulèvement N'a-t-il pas courbé la colline? - Mais l'âme y rêve un lit charmant, Un tapis que l'amour incline. La source n'est que l'eau du mont Qui filtre et dans le val affleure. - Mais mort me voit luire au fondUne sour qui l'appelle et pleure... SCIENCE ET CHARITÉ. Au Docteur Leon Bonnet, Fondateur de la Fdération contre la Tuberculose. Dans l'espace infini, gouffre silencieux, L'homme roule, emporté sur un bloc de matière; Il y sent le corps vil enchaîner l'âme altière Dont la grande aile aspire à de plus nobles cieux; Mais, exilé sublime, il doit baisser les yeux, Car sa terrestre vie, il faut qu'il la conquière Sur le froid, le sol dur, la brute carnassière, D'infimes ennemis au meurtre insidieux. Or le plus destructeur le surprend sans défense Il exténue en lui le souffle dès l'enfance, De la poitrine frêle obscur envahisseur. Invisible rival de la Guerre il est pire... Mais, pour le vaincre enfin, la Science conspire Avec la Charité, dont elle fait sa soeur. SOLITAIRE. Le froid savant poursuit la lueur qu'il devine, Imperceptible, au bout d'un âpre et long sentier; Moi, je brûle de boire à sa source divine La clarté dont le vrai se revêt tout entier. Il me manque et la ruse et l'humble patience Que la recherche humaine exige tour à tour; Pour accroître, rayon par rayon, la science, Je suis trop dédaigneux d'un grêle demi-jour. Il me faut la lumière éclatante et sans borne! Le peu que j'ai tâté du dessous des couleurs, Redoutable en dépit du beau voile qui l'orne, Est dur, sourd à mes cris, et ne voit pas mes pleurs. Sans un Dieu pas d'amour: les cités sont des pierres, La terre est un cadavre et l'azur un linceul; Devant les astres d'or je baisse les paupières, Ils n'ont pas de regard. J'erre affreusement seul. Sans un père céleste, évidente chimère, Que dispute mon coeur à ma raison sans foi, O mes meilleurs amis! ô ma soeur! ô ma mère! Je suis seul avec vous et n'attends rien de moi. 1862. LA CRÉATION. A Madame Marie Auguste Dorchain. Dieu tira du chaos l'ordre avant la beauté. C'était l'ébauche: il souffle et la forme respire. Il confère la voix, au regard, leur empire, L'intelligence au front, le courage au côté. Alors se dresse Adam, vêtu de majesté: L'homme invente le soc, l'astrolabe et la lyre; Mais, ô vierges, salut! C'est dans votre sourire Qu'un ciel promis au coeur nous est manifesté. Ève apporta la grâce, éclose la dernière, La grâce, doux effort d'une âme prisonnière Qui prête un rythme d'aile au matériel contour; Ainsi Dieu par un geste a réglé l'harmonie, D'un peu de son regard il a fait le génie, Et d'une fleur est né son chef-d'oeuvre, l'amour. APRÈS LA LECTURE DE KANT. Ainsi je ne sais rien, je n'ai rien deviné. Avec le grain de sable, avec le météore, Je suis l'oeuvre d'un Sphinx dans la nuit confiné. Un fantôme qu'en nous l'illusion colore, Tel est le monde aux yeux ébranlés par l'éther. Riez, enfants, vieillards que ce mirage égaie; Dupes sages, riez du rideau qui m'effraie; Qu'importe s'il vous ment! ce voile vous est cher. Ah! que les jeunes gens plaisent aux jeunes filles! Que les hommes épars s'assemblent en familles! Que la terre soit ferme et porte des cités! Que les printemps soient doux et riches les automnes! L'amour, la joie et l'or, ces choses sont si bonnes! Mon doute les bannit de mes jours agités; Ce doute insidieux m'emprisonne en moi-même. Je ne sais plus choisir ni goûter ce que j'aime: L'Univers ne m'est plus qu'un immense étranger. Abolissez en moi le don d'interroger, Ce privilège auguste et décevant de l'homme, Ou que je sache au moins comment il faut qu'on nomme: Force aveugle et sans but ou Dieu devenu fou, Ce maître que j'accuse en pliant le genou. 1863. SUR UNE PENSÉE DE PASCAL. Le coeur a ses raisons que la raison ne connait pas. A mon confrère et ami Jean Finot. Il faut du coeur. Défense à l'esprit solitaire De placer un baiser sur la face du Beau! Défense à lui d'ouvrir, le souverain mystère! Il écrase sa torche aux portes du tombeau. Le coeur seul nous convie à cette foi profonde Qui nous fait croire au jour après le jour qui fuit Et marcher sans effroi sur l'écorce d'un monde Dont le centre bouillonne emporté dans la nuit. C'est qu'il est deux foyers pour éclairer notre âme: L'esprit perce la brume avec son rare éclair, Mais le coeur la dissipe avec sa chaude flamme Comme un ardent midi fait transparent tout l'air. L'esprit n'est qu'un rayon qui rade, effleure et passe, Il ne peut à la fois illuminer qu'un point; Le coeur est un été dilaté dans l'espace, Et comme il remplit tout il ne s'égare point. L'esprit à des leçons se doit longtemps soumettre, Hasardeux instrument, peu sûr de sa rigueur; Le coeur est la fois le disciple et le maître L'homme n'apprend l'amour que de son propre coeur. L'esprit se voit borné, l'infini l'humilie, Et ses froids souvenirs s'efFacent tour à tour; Ah! marqué par le feu, jamais le coeur n'oublie, I1 ne sent ni déclin ni limite à l'amour. L'esprit, vieux pèlerin, dans de pénibles voies Se traîne, encore lourd des siècles qu'il dormit; Le coeur est jeune et libre, et, dans ses vastes joies, Il ressemble à la mer où tout le ciel frémit. L'esprit fait le savant, le coeur seul fait l'apôtre, Et sans lui le génie est grand sans majesté. Ne séparons jamais ce sens divin de l'autre, Car on n'a jamais cru ce qu'il a contesté. LE SEUL QUI SACHE. Triste, triste fierté du front, miroir fragile Qui ne peut réfléchir nul souffle en son argile Et change en mille feux, mensonges irisés, Le peu de rayons blancs que sa masse a brisés. Un vain semblant de l'être et rien de l'être même, Voilà toute l'idée. Ah! le regard suprême Ne rôde pas autour, il luit en plein milieu, L'Univers n'est connu que de son âme: Dieu. Pour Dieu tout est présent, pénétré sans qu'il pense La pensée est pour nous un mal né d'une absence: L'inconnu sonne aux heurts de nos marteaux: ce bruit Non plus que les couleurs sur le dedans n'instruit. Dieu n'apprend pas, il trône au sein même des choses; Maître de l'avenir il le lit dans les causes Et voit tout être éclore et marcher sa fin! La recherche est humaine et le savoir divin. L'AURORE. Le sommeil, enchaînant le mensonge et le crime, Apaise l'air troublé; l'homme dort, tout est pur. Aïeule du Chaos, dans un repos sublime, La Nuit plane et balance au-dessus de l'abîme Le monde enveloppé de son suaire obscur. « Te repens-tu? dit-elle au Créateur qui rêve, Le néant, c'est la fin; parle et je lui rends tout. » Sur la fange sanglante où fleurit encore Ève Dieu se penche. Il se tait. Le Jour sauvé se lève, Et, riant sous les pleurs, crie à l'homme: « Debout! » 1870. LES DIEUX S'EN VONT. A Camille Hémon. Quel étonnant espoir, plus large que la vie, En fit craquer les murs et l'inonda de jour? L'humanité rampait, aux sillons asservie, Qui donc dressa le front en dépit du labour? Qui donc sacra la cause et la nomma divine, Imagina qu'une âme habite et meut la chair, Et que le rythme égal qui lève la poitrine Est un battement d'aile invisible dans l'air? Qui donc, voyant le front devenir soudain blême, Et s'éteindre les yeux comme au vent un flambeau, Inventa la prière au ciel, recours suprême, Et le pieux salut des genoux au tombeau? Béni soit celui-là pour le sublime leurre Dont il aura bercé le coeur de l'innocent! Mais l'aveugle Credo s'affaiblit d'heure en heure, L'esprit chasse du ciel ce que le coeur y sent. Le dernier des dieux tombe, idole décevante Où l'âme ingénument adore son portrait, Il provoque aujourd'hui le rire ou l'épouvante; S'il se cache effrayant, grotesque s'il paraît. Le sage en paix, qui doit son équilibre au doute, Sans regarder l'abîme insondable et béant, Trop heureux d'échapper au faux pas qu'il redoute, N'ose diviniser 1e Tout ni le Néant. A se passer d'autel sur terre il se résigne Et laisse le soleil embellir la prison Où, libre de valoir, satisfait d'être digne, Il rêve une éclaircie immense à l'horizon. PALINODIE. « Je le jure! » - Insensé! bientôt l'instinct réclame La conscience gronde, et, contre mon serment, J'entends toutes les voix de la chair et de l'âme Se soulever ensemble et crier hautement; J'entends leur blâme où tinte une amère risée « A ton âge, les voeux de chasteté sont courts! Et jamais avorton d'une race épuisée N'a tenu sur la vie un plus lâche discours! « Pendant que du foyer lu récuses les charges, Regarde pulluler l'ennemi des Latins, Avec ses reins carrés et ses épaules larges Prêt lever tout seul le poids des grands destins; « Celui-là ne craint pas que son sang surabonde, Il ne s'attriste pas quand la maison s'emplit, Mais de blonds émigrants il envahit le monde, Des affamés qu'il fait n'accusant pas son lit! « Songe, quand les vainqueurs sous ton toit se prélassent, Que le nombre, pour vaincre, est d'un puissant secours. Dans les beaux yeux rougis des Françaises qui passent Vois la patrie en pleurs commander les amours! » 1872. IV L'ESCRIME. A Auguste Dorchain. L'art des vers se révèle à l'escrime pareil; Boileau l'a dit un jour à son ami Molière. La finesse n'en est qu'aux élus familière, Moins simple est ce beau jeu que son froid appareil. Il nous tient en haleine et sans cesse en éveil, Car la muse a pour nous des rigueurs de guerrière. Elle ne se rend pas aux pleurs de la prière, Et qui la veut dompter a perdu le sommeil. Son regard nous défie autant qu'il nous anime Tandis qu'il nous émeut d'une fureur sublime, La lyre qu'il nous offre est rebelle nos doigts. Trop heureux qui sait fuir ou vaincre cette amante Adorable et sauvage, âpre et belle la fois! Je suis, hélas! de ceux qu'elle enchaîne et tourmente. LE GRELOT. Il neige, un timonier tire une énorme pierre, Et son flanc maigre écume au frottement du cuir. Le fouet ou le fardeau: ni s'arrêter ni fuir! Un morne désespoir alourdit sa paupière. Mais, plus que la charrette et la roide carrière, Un banal ennemi s'attache à l'abrutir: C'est le grelot qu'on pend au collier du martyr, Obsédant carillon, sonnaille meurtrière. Tels, sans jamais savoir s'ils se reposeront, Sous leur rêve accablant vont, la tête baissée, Les chercheurs inquiets, les serfs de la pensée, Et le vain bruit du monde insulte au poids du front, Infligeant le grelot de la bête de somme, Sans trêve, ces forçats, libérateurs de l'homme! JE LUI FERAI DES VERS... Je lui ferai des vers aimants, Et, comme un lapidaire incliné sur sa meule Se cache pour tailler ses plus purs diamants, Je polirai tout bas ces vers pour elle seule, Et nul ne les verra se former sous mon front, Nul ne verra sur eux tomber des pleurs de femme, Et ces choses se passeront Hors du monde et très haut, de mon âme à son âme. SIMPLE DICTON. Vous m'avez confié comment Le hasard vous apprit dire Mes premiers vers naïvement, A les rythmer comme on soupire. Ces vers, où, meurtri sans retour, En silence mon coeur se brise, Ont chanté dans votre âme, un jour Que vous vous rendiez à l'église. Vous vous êtes mise genoux: Votre prière et mon poème Dans un murmure intime et doux. Ont ensemble vibré de même. Quel rimeur, dans le monde entier, Vit mieux récompenser sa peine? Aucun, pas même Alain Chartier, Qui pour abeille eut une reine. Si ses lèvres ont épuisé Le miel de l'humaine louange, Dans mon pauvre vase brisé Il est tombé des larmes d'ange! 1873 LA SOURCE DES VERS. Contre les voluptés des plus heureux du monde Je n'échangerais pas les maux que j'ai soufferts: C'est le plus grand soupir qui fait le plus beau vers. Ou railleuse ou perfide, ô femme brune ou blonde, Merci! je dois par vous mes stances mes pleurs. Si j'appris rythmer l'émotion profonde, Je dois mon chant à mes douleurs, Contre les voluptés des plus heureux du monde Je n'échangerais pas les maux que j'ai soufferts. Pour mon coeur déchiré les coeurs sont grands ouverts. Il reconnaît en eux ce qui sanglote ou gronde, Et, quand ils ont crié du fond de leurs malheurs, Il trouve en soi toujours un cri qui leur réponde: J'en dois l'accent mes douleurs. Contre les voluptés des plus heureux du monde Je n'échangerais pas les maux que j'ai soufferts. L'étoile a plus de prix dans les cieux plus couverts, Rien de cher ne se livre où la lumière abonde, L'hiver aide à sentir les intimes chaleurs Dont je fais le climat de l'Eden que je fonde. Je dois mon rêve à mes douleurs. 1867. LA JACINTHE. Dans un antique vase en Grèce découvert, D'une tombe exhumé, fait d'une argile pure Et dont le col est svelte, exquise la courbure, Trempe cette jacinthe, emblème aux yeux offert. Un essor y tressaille, et le bulbe entr'ouvert Déchire le satin de sa fine pelure; La racine s'épand comme une chevelure, Et la sève a déjà doré le bourgeon vert. L'eau du ciel et la grave élégance du vase L'assistent pour éclore et dresser son extase, Elle leur doit sa fleur et son haut piédestal. Du poète inspiré la fortune est la même Un deuil sublime, né hors du limon natal, L'exalte, et dans les pleurs germe et croît son poème. V LA CHARITÉ EN 1870. Comme je m'inclinais pour vous baiser la main, Main blanche, de la race aux nobles sinécures, Main douce à qui la rose épargne ses piqûres, J'ai vu vos doigts teintés d'un étrange carmin. « Est-ce un ardent reflet des rougeurs du matin? Pensai-je. Ont-ils plongé dans les grenades mûres, Dans le jus du muscat ou la pourpre des mûres? Quelle tache en flétrit l'immaculé satin? » Vous les avez soustraits vivement à ma bouche. « Ah! caprice! ai-je dit, votre coeur s'effarouche Du salut amical qu'il a permis cent fois. » Pardonnez-moi, ma soeur, cette méprise impie Mais j'ai reconnu vite à des brins de charpie Quel baptême héroïque avait sacré vos doigts! 1870. A REMY BELLEAU. (1577) Belleau!nous envions l'âge épris des poètes, Où la Pléiade illustre aux sept étoiles d'or, Enseignant à la Muse un renouveau d'essor, Ouvrait le ciel de France à toutes ses conquêtes. Le fécond idéal qu'en tes rimes tu fêtes Exhume et rajeunit un antique trésor: La Fable y rend aux yeux son merveilleux décor, Et la Bible y révèle au coeur ses fleurs secrètes. Le feu de la croyance et la gaîté du jour, Mêlés sans se combattre, animent tour à tour Les poèmes d'alors où rien n'oppresse l'âme. Belleau, tu fus heureux! Le doute, hélas! en nous, De tous les vieux autels fait vaciller la flamme, Et nous cherchons dans l'ombre où poser les genoux. A ALFRED DE VIGNY. Tes lauriers ont verdi dans les frissons rivaux De ta loyale épée et de ta lyre altière, Gentilhomme au front triste et libre, à la frontière Des vieux âges sombres et des âges nouveaux. Tu jetais, d'un beau geste, aux sillons des cerveaux La semence où germa la moisson tout entière, Et toute noble muse est encore héritière Du souffle magnanime épars dans tes travaux! Ah! comme il sied, Vigny, de couronner ton ombre, Aujourd'hui que, brisant le joug ailé du nombre, Le vers fuit des sommets le jour et la hauteur! Fier de ton art, docile à ses règles sacrées, O poète soldat, flétris ce déserteur, Toi qui sais obéir, même alors que tu crées! A JACQUES RICHARD. A l'heure où des revers sans nom sur le drapeau De son aveuglement ont puni la patrie, Pendant qu'elle râlait outragée et meurtrie, Jeune homme, tu dormais déjà dans le tombeau; Et pendant qu'elle pleure encore le lambeau Arraché palpitant à sa terre chérie, Tu dors, plus rien ne souffre en toi, plus rien ne crie. Ah! que ton sort brisé nous paraît noble et beau! Car tu peux, toi! sans honte et, trop venge, sans haine Accepter le sommeil dans une paix sereine, Défiant le mépris et le joug du plus fort. Ne te réveille pas. Fais l'enviable rêve Que ton premier amour te berce dans la mort Et qu'un autel au Droit sur ton marbre s'élève! A MARCELINE DESBORDES-VALMORE. Au pied du vert laurier la Muse un jour pleurait: « Ah! que ma gloire est loin de sa candide aurore, Quand sur le luth nouveau le coeur novice encore Cherchait l'écho naïf de son tourment secret! « Qui donc les lui rendra, les accords sans apprêt) Les cris jumeaux des siens dans la fibre sonore? » - Comme un appel sacré, Marceline Valmore, Tu la sentis, dans l'ombre, exhaler ce regret. Tel un saule épuisé, relique d'un autre âge, Que remue et soudain ranime un vent d'orage, Le grand luth soupira, tout entier, palpitant! Ce long soupir mouillé d'une larme qui tremble, Ma soeur, c'était ton âme, où l'âme humaine entend Vers l'Infini gémir tous ses amours ensemble! AUX MANES D'ALBERT GLATIGNY. Si quelqu'un de tes fils, parjure ingrat du Beau, Muse consolatrice, ose en toi méconnaître La vertu d'essuyer les pleurs que tu fais naître, Prends témoin celui qui dort dans ce tombeau! Comme un soldat fidèle aux loques du drapeau, Héros incorruptible au panache de reître, Laissant la fuite au lâche et l'or impur au traître, Suit le chiffon sacré jusqu'au dernier lambeau, Celui-l'a n'aspirait qu'aux lauriers que tu tresses, Ses blessures ont eu pour baume tes caresses, Et sous ta discipline il est mort sans ployer. Du plus amoureux culte il a donné l'exemple En préférant pour seul et suprême oreiller Le blanc pavé, si rare et si pur, de ton temple. A THÉODORE DE BANVILLE. L'archer vaillant n'est plus. Il est mort la main pleine Des traits d'or qu'il puisait dans le divin carquois Et de ses dards légers au sifflement narquois Dont le gracieux vol raillait d'en haut la plaine. O vent sacré du Pinde, alanguis ton haleine Pinson de nos halliers, fais sangloter ta voix: Il ne bat plus, ce coeur où le sang d'un Gaulois Avait rajeuni l'âme antique d'un Hellène. Villon ressuscitait avec Pindare en lui. Qui le rendra lui-même à la France aujourd'hui? Quel autre en même temps l'égale et lui ressemble? Sa verve généreuse et son amour du Beau, Il ne les a légués à nul poète ensemble, Et ce couple enchanteur l'accompagne au tombeau. A LECONTE DE LISLE DEVANT SON MONUMENT. La Forme t'a trahi, poète qui l'aimais: Au tombeau, le pli fier de ta haute ironie A déserté ta bouche, où trônait l'Harmonie, Ta bouche au verbe d'or sans lèvres désormais; Nu, terrassé, ton front renonce aux purs sommets, Libre séjour du vrai, que la terre dénie; Repliant sur ton coeur l'aile de ton génie, O fils de Prométhée, enfin tu te soumets. Il est brisé, le dard de ta claire prunelle. La brusque invasion de la nuit éternelle N'a que trop satisfait ce coeur mystérieux... Mais pour la seule vie heureuse, sûre et pleine, La gloire te ranime! Elle rouvre tes yeux, Et tes vers ont sonné dans son immense haleine. A JEAN AICARD. SUR SON POÈME « MIETTE ET NORÉ » Tu nous as rapporté de ton pays natal Ce qui nous manque ici, l'air, le jour et la flamme; Ton poème réchauffe et colore notre âme Comme un reflet brûlant d'azur oriental. Tu nous montres, à nous qui la connaissons mal, Ta Méditerranée où la vague se pâme Sous un ciel triomphant dont la splendeur proclame Avec des clairons d'or les droits de l'idéal. Disciple harmonieux de l'antique cigale, Je ne saurais te rendre aucune joie égale A la sereine ivresse où m'ont plongé tes vers. N'en fais que de pareils ou n'en fais jamais d'autres; Plains et n'imite pas la tristesse des nôtres Où ne se sont mirés ni les cieux ni les mers. A LA GRÈCE. Tes chefs-d'oeuvre ont formé nos coeurs, nos yeux, nos fronts. Des échos de ta voix nos écoles sont pleines; Nos arts sont tous, race illustre des Hellènes, De ton pur idéal héritiers ou larrons. L'air libre des hauteurs, l'air que nous aspirons, Tes poètes l'ont fait de leurs nobles haleines; Tes héros ont sauvé l'Europe dans tes plaines, Ils ont chassé le Perse à grands coups d'avirons! Tu restes à jamais la nourrice sacrée De tous les peuples fiers dont l'âme chante et crée, Et dont le bras ne sert que le droit et l'honneur; Et tes derniers enfants, de toi dignes encore, Sous un sceptre béni renaissant au bonheur, Rajeunissent l'éclat du nom qui les décore! PRÉFACE D'UN ALBUM DESTINÉ A UNE VENTE DE CHARITÉ. Que le pauvre est plaindre! Il n'a pas de loisir Pour conquérir le vrai, pour caresser le rêve: Esclave d'un labeur rude, obscur et sans trêve, Gagner son humble vie est son plus haut désir. Vous dont la fantaisie est libre et peut choisir Comme l'abeille extrait le meilleur de la sève, Vous dont l'âme, en créant, se délecte et s'élève, La tâche pour vous seuls est un divin plaisir; Et, dans ce beau rucher, l'aumône que vous faites De votre miel, penseurs, artistes et poètes, D'autres se dévoueront à la changer en pain. Ceux-là portent le ciel dans la mansarde noire La Misère sourit et leur baise la main, Baiser sacré, plus sûr que celui de la Gloire... 1902. AUX JEUNES. Ah! nous vous absolvons, nous les poètes fous! De préférer à l'or les lèvres satinées, De ne point sans révolte aux vagues destinées Sacrifier la fleur d'un présent sûr et doux! La vie a des saisons, chaque saison ses goûts. Le partage est tout fait des rapides années 11 les faut accueillir comme elles sont données, Aux vieillards pour prévoir et, pour sentir, à vous. Combien, devenus vieux, maudissent leur détresse! Comme ils ont dédaigné le rire et la caresse, Le passé n'a pour eux nuls consolants retours. Heureux qui sut aimer! Il en garde une joie, Printanière senteur du linceul des beaux jours, Baiser qu'au ciel de Mai la rose morte envoie. LE CHATEAU DE VAUX. A Madame la baronne Marochetti. Que les temps sont changés! Autrefois ce manoir Fut d'Olivier le Daim le sinistre repaire; L'âme de Louis Onze et de son vil compère Y hante un souterrain louche, insondable et noir. Le château dans les bois semble présent s'asseoir Comme un aimable aïeul qui s'ingénie à plaire La pourpre du couchant teint son front séculaire, Et son verger fleuri n'est q'u'un vaste encensoir. Plus de sanglots, sinon la rumeur cristalline Du fleuve qui frissonne au pied de la colline, Plus de soupirs, que ceux du vent dans les halliers. Des nonnes à ces tours que le lierre enguirlande Ont appris la douceur des toits hospitaliers, Et la porte aujourd'hui s'ouvre aux arts toute grande. A SA MAJESTÉ OSCAR II ROI DE SUÈDE ET DE NORVÈGE. A L'Occasion Du Prix Nobel. La Poésie est sainte: elle est dépositaire Des voeux où l'homme rêve à sa plus haute fin; Elle fraye en son vol un sublime chemin Au grand soupir poussé vers le ciel par la terre. Aussi l'exemple est-il auguste et salutaire D'un roi qui sait répondre à ce tourment divin, Et, l'épée au côté, mais la lyre à la main, Fonde sur l'Idéal la paix que rien n'altère. Quand, jaloux d'inciter les âmes à l'essor, Magnanime, un savant légua des palmes d'or Aux vainqueurs de la nuit, aux dompteurs de la hainc Sire, vous auriez pu revendiquer vos droits, Pour votre beau souci d'auer la vie humaine, A la gloire d'un prix dans un concours de rois. A VASCO DE GAMA. Pour le quatrième centenaire de sa découverte (1498) Le Croissant formidable envahissait les eaux Qui reliaient l'Europe à l'officine antique, Au sol fumant de l'Inde, avant que l'Atlantique En eût ouvert la route aux plus hardis vaisseaux. Ces chasseurs de la mer y lançaient leurs réseaux, Captant l'île, cernant le cap, fouillant la crique, Mais nul n'avait ravi sa ceinture à l'Afrique, Barrière énorme, longue à lasser les oiseaux. Enfin ta caravelle en osa l'aventure! L'onde a rongé la nef, mais le sillage dure. Ta gloire aussi! Le temps vient de la rajeunir, Ton fier pays nous doit sa première oriflamme! La France outre l'honneur a donc le droit d'unir Son salut la voix du peuple qui t'acclame! VICTOR HUGO. Il est tendre et robuste, on dirait un grand arbre Plein de vents et de foudre et plein de nids joyeux, Qui puise également dans l'argile et le marbre La force qui l'anime et qui le porte aux cieux. Une sève précoce a verdi sa couronne, Un soleil d'Orient féconda son été, Il secoua longtemps son riche et sombre automne, Son hiver qui contemple instruit l'humanité. A ANDRÉ CHENIER. D'un rameau que je cueille au vieux laurier d'Homère Je viens, dans les échos glorieux de ta voix, Chénier, baiser ton front que sacrèrent deux fois L'aube de la Justice et le ciel de ta mère! A cette Grèce, où rien n'a germé d'éphémère, A son lait héroïque et suave tu dois Ton verbe fier et pur, fait d'audace et de choix, Flot d'une source exquise, aux bourreaux seuls amère. Ton âme n'a connu qu'un matin sa prison, Ses amours ont trouvé leur nid et leur saison: C'est la Jeune Captive à son foyer rendue; Et, quand rougit la faux qui t'a décapité, Soudain celle du Temps rayonna, suspendue Sur la fleur de tes vers pour une éternité. A UN JEUNE POÈTE BOËR MORT EN DÉFENDANT SA PATRIE. Je te salue, enfant qui rêvais et chantais, Je baise comme un seuil d'auguste sanctuaire L'humble fosse où ton coeur partage le suaire Du droit enseveli sans qu'if meure jamais! Dans l'ombre sépulcrale, asile aux murs épais, Ne pleure pas l'azur souillé du jour solaire; Ta couche fait envie aux vaincus qu'il éclaire, Ils survivent debout sans recouvrer la paix. Lève-toi, bats de l'aile, lime héroïque, vole Et cherche, à la clarté de ta blanche auréole, Le trône où la justice oublieuse s'endort. Que, réveillée au cri du sang versé pour elle, Elle arrache leur proie aux serres du plus fort Et dresse devant Dieu sa balance éternelle. Octobre 1900. POUR LA FÊTE DU TRAVAIL AU MUSÉE SOCIAL. 3 MAI 1896 L'homme au bout de ce siècle a-t-il rempli sa tâche? Qu'a-t-il fait des trésors qu'il avait hérités? - Il a sans cesse accru celui des vérités - Et libéré le bras par l'outil sans relâche; Et combien d'éléments, jadis ses ennemis, Antique objet d'effroi pour l'ignorance lâche, Il a pour son service affrontés et soumis! Désormais toute force est son humble ouvrière; Colosse formidable, insoucieux du vent, Le vaisseau glisse au gré d'un souffle plus savant; La roue impétueuse abat toute barrière; Sur l'heure un fil au loin transmet le signe écrit Et prête à la parole une immense carrière, Et la voix va survivre aux morts, soeur de l'esprit. Mainte richesse, hier inconnue et murée, Des roches qu'on foudroie émerge et luit au jour, Maint désert s'apprivoise et se dore au labour, Et des plus longs trajets si brève est la durée, Si nombreux, si chargés se pressent les convois, Qu'aujourd'hui la famine est partout conjurée; La peste enfin recule, implacable autrefois. Que te manque-t-il donc, ô noble race humaine, Pour fonder ton bonheur sur le globe asservi, Pour que, par mille engins secondée à l'envi, D'un pôle à l'autre en paix ta force s'y promène, Et pour que ton génie, affranchi du besoin, Après t'avoir sacrée ici-bas souveraine, Te rêve au ciel un trône et s'y cherche un témoin? Il te reste, ô dompteuse! à te dompter toi-même, A vaincre l'injustice et la discorde en toi, A connaître, ô savante! hélas! ta propre loi. Or c'est pour éclairer cet antique problème, En sonder de sang-froid toute la profondeur, Te faire dignement porter ton diadème Et t'enseigner un sort conforme à ta grandeur; C'est pour interroger tous les peuples du monde, Offrir en un faisceau les rayons égarés Des flambeaux par l'espace et le temps séparés Et fournir à l'étude un jour qui la féconde; C'est pour sauver l'enfant, le pauvre, de la nuit, L'oisif du sourd orage où sa sentence gronde, Le gueux du crime où l'or avare et froid l'induit; C'est pour forcer la haine à déposer les armes Dans une arène calme où le Vrai seul combat, Où, ne daignant briller que de son propre éclat, Il fuit l'ardent forum aux stériles vacarmes, Montrer à tous la source et les canaux des biens, Avec droiture acquis, possédés sans alarmes, Gage et prix des vertus qui font les citoyens; C'est pour tous ces bienfaits qu'en cette large enceinte S'unissent, par la même ambition mêlés, Les chercheurs à la fois patients et zélés, Contre les violents ligue robuste et sainte. Ils savent que les grands, les seuls législateurs, Ce sont les rapports vrais des choses, et sans feinte, Sans trouble, ils font parler ces rois sur les hauteurs. Ils ne descendent pas sur la place publique Où les rumeurs du nombre étouffent le conseil; Ils attirent vers eux, plus proche du soleil, Au sommet d'où pour l'oeil tout s'enchaîne et s'explique, D'où les taches de sang ne se discernent plus, Ils font monter l'élite austère et pacifique Où le peuple à son tour puisera ses élus. Reconnaissance, honneur à la main généreuse Qui, pour fonder cette oeuvre, en assurer l'essor, Détournant du chemin vulgaire un fleuve d'or, En comble le fossé que la Fortune creuse Entre les hommes nés sous des astres divers, Et donne à la Patrie, avec l'art d'être heureuse, Un exemple d'amour qui serve à l'Univers. TOUTE LA FRANCE. Cette pièce de vers, extraite d'un à-propos composé par divers poètes, a été récitée par M11e Bartet, de la Comédie-Française, dans une fête donnée au Palais- Bourbon par M. Paul Deschanel, Président de la Chambre des Députés, le 24 juin 1900. Toutes les provinces de la France viennent saluer la Ville de Paris et se grouper autour d'elle. La V ille de Paris, représentée par Mlle Bartet, lève le drapeau tricolore et leur adresse les paroles suivantes: Entourons ce drapeau, mes soeurs, dressons nos âmes Avec cet héritier d'illustres oriflammes Que, pour le suivre au ciel et pour l'y déployer, Le siècle qui descend lègue au siècle qui monte, Ainsi qu'au nouvel an se rassemble et se compte Une antique famille autour de son foyer. Et comme au nouvel an s'évoquent les naissances Et se pleurent tout bas les trop longues absences, Comme s'épand des coeurs tout l'amour amassé, Aujourd'hui par la gloire et par l'épreuve unies, Célébrons le concert de vos divers génies Fondus quinze cents ans au creuset du passé. Depuis l'âge où vos fils sur ma docte colline Accouraient, d'Abélard quêtant la discipline, Combien chez moi l'école a mélangé les moeurs! Et sur mes bancs nombreux, dans mes célèbres chaires, Parmi tant de passants, combien de lampadaires Dilatent mes flambeaux sans cesse accrus des leurs! De ses vieilles cités je ne suis pas la seule Dont soit fière la France, et n'en suis pas l'aïeule; De cette immense ruche où toutes nous brillons, Ah! si c'est moi la plus radieuse alvéole, C'est vous dont le tribut m'a fait mon auréole, C'est à vous que j'en cueille amplement les rayons. Des plus beaux de vos fruits je reçois les prémices; Vos fleurs ouvrent pour moi leurs plus larges calices, Et dans l'oeuvre de l'homme il n'est pas de joyaux Dont l'art de vos enfants ne m'orne la première; Ma pensée à la leur emprunte la lumière. Je ne suis reine enfin que par vos dons royaux. Mes soeurs, cette opulente et séculaire offrande, Se peut-il qu'en un jour mon accueil vous la rende? Non; mon coeur sent ma voix à sa dette faillir; La gratitude à flots m'envahit et m'oppresse. Puisse du moins mon lustre, orgueil de ma tendresse, Aux yeux de l'univers sur vos fronts rejaillir! Afin que l'Univers, mon hôte, Saluât nos féconds liens, J'ai dans mes palais, côte à côte, Rangé vos chefs-d'oeuvre et les miens. Dès longtemps nos annales mêmes Avaient marié nos destins Je puis unir à vos emblèmes Ma nef domptant les flots mutins. Sans trouble malgré leur furie, Je prête un sourire enchanteur Au visage de la patrie Qui m'a confié sa grandeur. Pour elle, debout sur la hune, Ma vigie explore les eaux; Vous portez aussi sa fortune: Menons de front nos deux vaisseaux; Que rien jamais ne les sépare! Rien ne saurait les couler bas, Quand notre force est à la barre Et notre prudence au compas. Ici, devant les merveilles Aux oeuvres d'un dieu pareilles Que par ses bras et ses veilles Fait surgir le genre humain, Oh! mes soeurs! mes soeurs! quel rêve De sublime et douce trêve Comme une aube en nous se lève! Paradis réel demain Si, sevrés de sang, de larmes, Allégés du poids des armes, Les peuples, libres d'alarmes, Marchaient la main dans la main. En la cité tutélaire, Qui le nourrit et l'éclaire, Si chacun sentait sa mère Et l'embrassait à son tour, S'il savait se reconnaître Dans les soupirs qu'il pénètre, N'ayant plus qu'à laisser naître La Justice de l'amour! Ce beau rêve la tourmente: Que dans sa poitrine ardente La France le couve et tente De le faire éclore au jour. CHOEUR GÉNÉRAL Ce beau rêve la tourmente Que dans sa poitrine ardente La France le couve et tente De le faire éclore au jour! LA NYMPHE DES BOIS DE VERSAILLES. Poésie dite par Madame Sarah Bernhard, à Versailles, en présence de l'Empereur et de l'Impératrice de Russie. Je dormais dans ces bois où, depuis vingt-cinq ans, Ni le bruit des combats ni la rumeur des camps Ne troublaient plus l'asile ombreux de mon long rêve; A peine un cri d'enfant, un branle de berceau, Un froissement de feuille l'essor d'un oiseau, Coupaient le labeur grave et muet de la sève. Je dormais, quand soudain je sentis frémir l'air Et près de mon côté le sol antique et cher Tressaillir, et vers moi palpiter le bocage. Frissonnante à mon tour j'eus un éclair d'effroi... Mais le buisson s'ouvrit, et l'ombre du Grand Roi M'apparut souriante et me tint ce langage « Nymphe immortelle, écoute et viens à mon secours. Un couple impérial, espoir des nouveaux jours, Veut visiter ma gloire embaumée à Versailles. Je ne suis plus qu'un spectre, un voile éteint ma voix: Que la tienne, sonore et suave à la fois, En soit le vif écho dans ces nobles murailles. « Mes hôtes sont les tiens, prends ma place auprès d'eux: Traduis pour leur couronne et leur race mes voeux; De mon règne en exemple offre-leur ce qui dure, Apprends-leur à quel peuple ils ont tendu la main, Et quel génie ici, plus que moi souverain, Plus que moi conquérant, a vaincu la Nature; « Comment, à mon appel, tous les arts en ces lieux, Vouant à l'Idéal un temple harmonieux, D'un rendez-vous de chasse, abri sombre et sauvage, Ont su faire, ô prodige! un rendez-vous sacré Pour deux peuples unis fièrement, de plein gré, Par l'attrait mutuel d'un beau noeud sans servage. « L'Épouse auguste est là: va lui dire en mon nom Que les Grâces lui font leur cour à Trianon Comme à leur jeune soeur que le bandeau fait grande. Le fils des Romanoff m'apporte ses saluts Au seuil du palais vaste où je ne brille plus Il sied que dans tes yeux mon soleil les lui rende! « Ah! depuis que la tombe a refroidi mes os J'ai longtemps médité sur l'emploi des héros, Mais n'importune pas de ma science amère Un prince que son sang nous convie à fêter: Pour bien faire il n'a pas de maître à souhaiter, J'ai déjà reconnu son modèle en son père. « La sagesse léguée a pris racine en lui Et la fleur en est douce cueillir aujourd'hui. Nymphe, reçois-le donc, de mon lustre vêtue, Sois tendre sa compagne, au front de leur enfant Pose, au nom de la France, un baiser triomphant Pour que la foi jurée aux coeurs se perpétue! » L'INSTITUT DE FRANCE. Pièce de vers lue par Mounet-Sully à la représentation de gala donnée par la Comédie-Française à l'occasion du centenaire de l'Institut, le 25 octobre 1895. Déjà l'Institut compte un siècle!. . . la durée Au plus vieux des vivants ici-bas mesurée: L'âme cent ans au plus reste fidèle au corps. Ainsi les fondateurs de l'oeuvre séculaire N'ont vu que le lever du grand jour qui l'éclaire; L'hommage à ce qui dure est un hommage aux morts. Salut donc! gloire à vous! nos aïeux de l'An Quatre, Législateurs qui, las de briser et d'abattre, Osiez en plein tumulte exalter les penseurs, Les maîtres dans les arts qu'effarouche la guerre, Imposer cette élite au respect du vulgaire, Et rendre un sûr asile aux neuf divines Soeurs. Ah! vous aviez compris que les seules victoires Exemptes de retours, de deuils expiatoires, Les assauts la nuit s'épuiseraient bientôt, Si des esprits, sauveurs du savoir et du rêve, Pour le Vrai, pour le Beau ne combattaient sans trêve, Loin des bruits du forum et loin des camps, - plus haut. A leurs cultes divers ouvrant un même temple, Depuis cent ans la France offre au monde en exemple, Chez ces zélés chercheurs, le concert fraternel Des seuls travaux humains dont le triomphe assure A notre insigne espèce un rôle à sa mesure, Et force l'infini d'exaucer notre appel! Les uns se sont voués scruter la Nature: Ils arrachent au fait qui meurt sa loi qui dure; L'oeil de l'homme est en eux l'impérieux miroir Des soleils monstrueux que nul vivant n'anime Et des ferments de vie au foyer si minime Qu'il fallut un Pasteur pour les apercevoir. Ces pionniers font luire au-dessus de la foule, Dont l'aveugle labeur se répète et s'écoule, La Science unissant l'éternel au nouveau. - Contre une égalité dont le joug rapetisse - D'autres font prévaloir librement la Justice, Qui tient une balance et non pas un niveau. Leur regard, non moins sûr et plus hardi, réclame Tout l'intime univers, tout ce qu'on nomme l'âme, Et l'obstiné secret du terrestre bonheur. Sous l'éclat des soleils, éblouissants mirages, Ils cherchent l'Ètre, auteur et fin de ces ouvrages, Le grand semeur des cieux et leur grand moissonneur. D'autres ont affronté la tâche aventureuse D'explorer le tombeau que sans relâche creuse Aux siècles entassés leur fossoyeur, l'oubli; D'épeler leur histoire écrite sur les pierres, D'ouvrir patiemment les lèvres, les paupières, Et l'antique linceul du monde enseveli. D'autres, les plus aimés (car c'est une caresse Que donne aux sens, au coeur, leur oeuvre enchanteresse), Montrent que l'Art français, de la Nature épris, En reçoit des leçons constamment rajeunies Sans déserter le choix des rares harmonies Qui font du Beau pour l'âme une forme sans prix. Fiers d'un premier servage aux plus nobles modèles, Ils en sont demeurés les affranchis fidèles. L'Art novice est hardi, mais ce jeune étalon, C'est moins en liberté qu'il achève sa grâce Que sous un fort dompteur qui d'abord le ramasse Pour le mieux enlever au signal du talon. D'autres guettent l'essor des humbles coeurs dans l'ombre, La Charité sauvant l'Espérance qui sombre, Les belles actions sans éclat pour les yeux; Ils poursuivent le Beau jusqu'à sa source même, Dans la vie atteignant sa dignité suprême, Dans le mieux aspirant à l'infiniment mieux! O France! Ils ont, ceux-là, pour mission première D'allier, confondus dans la même lumière, Les noms les plus fameux, les plus saints, les plus chers. Leur Compagnie illustre a la garde sacrée De tes gloires qui sont tes droits à la durée, Tes titres au respect, plus grands que tes revers. Ils sont gardiens aussi de ta langue immortelle Ils en ont la prudente et flexible tutelle. Ton passé d'âge en âge y fermente et mûrit; Mais ils ne souffrent pas que le caprice altère Ce dépôt qui détient ta verve héréditaire Où la vertu des mots fait scintiller l'esprit. Cette langue est loyale et l'univers l'honore: Sans rivale naguère, elle illumine encore Les débats solennels entre les nations. Son cristal transparent fait les pactes honnêtes; Elle a du jour vainqueur propagé les conquêtes: Tout penser qu'on y verse est vêtu de rayons! C'est ainsi que toute oeuvre excellemment humaine, Par où l'âme décore ou grandit son domaine, Toute oeuvre auguste, ayant sur l'avenir des droits, Trouve en ces créateurs des maîtres et des juges, Chez eux contre l'oubli le meilleur des refuges, Une cité sans roi, qui s'ouvre aux fis des rois! Généreuse cité, pour soi seule économe! Ils prodiguent un or qu'on recherche et renomme, Pluie utile au laurier déjà mûr ou naissant. Des deniers de la gloire ils n'ont que la gérance Les palais qu'on leur lègue enrichissent la France, C'est dans leur coeur le sien qui bat reconnaissant. Tout penseur leur est proche en dépit de l'espace; L'étranger que nul autre en éclat ne surpasse Dans leurs travaux par eux est élu leur second, Car sa race et la leur sont en vain différentes: Un même haut souci fait les âmes parentes, Et le même idéal sacre leur noeud fécond. Pourtant ils ont, Français, la patrie défendre. Ils l'aiment, eux aussi, d'un amour male et tendre: S'ils ont dû poser l'arme en prenant le flambeau, Remettre aux jeunes bras l'honneur de sa frontière, Ils réclament le droit de déployer entière L'aile de son génie autour de son drapeau. Ce libre et fier génie, ennemi des ténèbres, A pour symbole cher les trois couleurs célèbres, Dont l'histoire a scellé l'union pour jamais, Surtout les deux couleurs voisines de la hampe, Où l'inspiration s'épure et se retrempe, Les sublimes couleurs du ciel et de la paix! HONNEUR ET PATRIE. Poème aux convives du Dîner donné le 25 octobre 1900, Dans le Palais de la Légion d'Honneur, Aux Grands-Croix et aux Grands-Officiers de l'Ordre Messieurs, Ce n'est pas sans péril qu'on sert la Poésie: Par une téméraire et noble fantaisie, Dont la faveur m'exalte et m'accable la fois, Ma voix, pour saluer tant de lauriers, choisie, Se trouble devant eux comme une jeune voix, Car, s'il est naturel qu'un Pindare s'engage A célébrer l'Honneur dans le plus haut langage, La Muse ne l'apprend qu'aux lèvres de son choix. Pourtant l'inspiratrice est proche; sa clémence M'appelle vers la Seine, où brille l'oeuvre immense Créé depuis dix ans par le génie humain Dont la moisson d'éclairs sans cesse recommence(1). (1) Exposition universelle de 1900. Émerveillés, mes yeux mesurent le chemin Qu'il s'est frayé de l'ombre antique à la lumière, Disputant pas à pas chaque étape à l'ornière, Déjà vainqueur du poids, maître du vol demain! Je songe aux anciens jours, quand l'homme sur la terre Heurtait de toutes parts sa pensée au mystère, Au refus son désir et son essor au mur, Explorateur sans guide, inventeur solitaire; Quand il s'évertuait, les doigts gourds, l'oeil peu sûr, A des essais de hache et des ébauches d'urne, Frère, à peine évadé, du peuple taciturne Qui rôde, le front bas, sans voir jamais l'azur. Le troupeau suit, plus tard, la tribu vagabonde, Le fer creuse le chêne et la barque fend l'onde, Le premier autel fume et, fille du sillon, La cité juste éclôt, fleur suprême d'un monde. Alors naît du loisir l'Art, divin papillon Qui se pose, contemple et refait la corolle; L'écriture corrige et sacre la parole, Sur le Sphinx la Science a dardé son rayon. C'est le repos des mains, salaire des mains mêmes, Qui, livrant l'âme en proie aux éternels problèmes, Élargit son regard, mais lui ravit la paix Les fronts les plus hardis sont tous revenus blêmes Du ténébreux désert qui ne répond jamais; L'Infini n'est pour eux qu'un insondable abîme, Mais pour la foi candide il s'éclaire, il s'anime Et parle aux coeurs ouverts qui hantent les sommets. Voilà comme a grandi dans l'humanité fruste Le souffle conquérant du vrai, du beau, du juste, Héroïque soupir, sublime promoteur Qui, de la brute infime à cette race auguste, A d'âge en âge accru la distance en hauteur; Il unit la terrestre à la céleste échelle; Or cette ascension laborieuse est celle Dont vous portez l'insigne étoilé sur le coeur! Ainsi l'artiste rêve une beauté cousine De la beauté des yeux, mais calme, et que devine Son regard voilé d'ombre où flottent des réveils; Sa main cherche le dieu dont son âme est voisine. L'horizon du savant et le sien sont pareils Une pomme qui tombe, un caillou qui s'irise, Provoquent le génie, et la terre surprise Se sent tous les espoirs, soeur de tous les soleils! Les aïeux ont livré maints combats, dont la somme, Dignité de l'espèce, est un legs dans chaque homme: Héritier du triomphe il en répond aux morts, Et ce dépôt sacré c'est l'Honneur qu'on le nomme! Mais les vaincus souvent l'arrachent aux plus forts: La noblesse du but pour l'Honneur seule compte, Seule la volonté fait la gloire ou la honte, Et le vainqueur n'est grand qu'à l'abri du remords. Hier vous l'avez dit, pères et capitaines, Aux enfants emportés vers les plages lointaines Pour venger l'Occident d'un affront criminel. « Français, chantait en mer l'âme errante d'Athènes, Ennoblir la Patrie est l'oeuvre essentiel! Tous les drapeaux encore ensanglantent leur soie, Hélas! mais des couleurs que le vôtre déploie La plus proche du coeur est la couleur du ciel! » S'il répugne aux canons de rêver, bouches closes, Leur grondement s'éloigne et prolonge ses pauses: Au chant d'un autre Orphée ils se tairont plus tard; La lyre aura servi la plus sainte des causes! Mais, pour durer, la France a besoin de rempart; On n'improvise pas la paix universelle Il faut bien que nos fils sachent vivre sans elle Et mourir en baisant le bleu de l'étendard! L'azur ne serait pas une si chère amorce, Si l'éclat de la face et la fierté du torse Dans l'homme ne couvraient qu'un voeu de carnassier! Ah! qu'il ne vende pas sa couronne à la force! A l'appel du zénith son flambeau dans l'osier A fait plus de chemin vers le but de la vie En ouvrant à l'espoir la carrière infinie Que n'en fait la vapeur en rampant sur l'acier. Non, certes, que Vulcain ne soit Dieu, qu'il ne faille Admirer dans l'outil le songe qui travaille, Bénir le front mouillé comme le front pensif; Mais, quand avec les flots a cessé la bataille, Malheur à l'équipage ivre et gaîment oisif Dont la bombance endort la vertu vigilante, Car sur le lit moelleux de la houle indolente Le navire peut-être effleure le récif... Veillons! car, de son maître à son tour la maîtresse, La matière se venge, obscurément traîtresse, Du joug qu'elle subit sur l'imprudent dompteur: Elle l'enchaîne aux sens qu'elle excite et caresse; Mais vous l'empêcherez d'avilir le bonheur! Vous ne la soumettrez qu'au généreux caprice, De l'esprit à la fois serve et libératrice, Marchepied de l'autel où se dresse l'Honneur. Salut à vous! experts dans ses fières doctrines, Gardiens du feu sacré nourri dans les poitrines Pour l'effort magnanime et pour l'amour féal! A vous qui, protégeant toutes les soifs divines, Tenez pures toujours leurs coupes de cristal! A vous d'abord! passants que ce palais accueille, La France, en vous offrant le laurier qu'elle effeuille, Propose l'Univers par vous son Idéal! Source: http://www.poesies.net