Poésies 1870-1872 Par Sully Prudhomme 1839-1907 TABLE DES MATIERES Les Écuries d’Augias 1870 La Révolte Des Fleurs 1872 Impressions de la Guerre (1872) Fleurs de sang Repentir La Mare d’Auteuil Le Renouveau La France I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. Le Zenith 1878 I II III V Les Épaves Poésies posthumes 1908 La Musique Le Fleuve La Fontaine de Jouvence L’Indulgence La Beauté fait croire « Ah ! le cours de mes ans » « Je t’aime » Le Coucher du soleil L’Escrime La Jacinthe Aux Jeunes Aux Jeunes Gens Le Pardon Le Premier amour Les Écuries d’Augias Augias, roi d'Élis, avait trois mille boeufs. Plein d'aise en les voyant, il chérissait en eux Le bien qu'avaient accru ses longs jours économes. Mais le Destin jaloux en veut au bien des hommes: Les murs où s'abritait le mugissant bétail, Désertés, n'étaient plus qu'un vaste épouvantail, Car des ruisseaux vaseux de la vieille écurie Surgissait une blême et terrible Furie, La peste! Et la campagne était lugubre à voir: Plus de sillons, partout le gazon sec et noir Sous un rayonnement qui semblait immobile. Les pâtres ayant fui vers l'ombre de la ville, On voyait çà et là des boeufs maigres errer. Seul au ciel, Apollon, glorieux d'éclairer, Mais irrité souvent des choses qu'il éclaire, Dardait de longs traits d'or tout brûlants de colère. Le roi, dans son palais enfermé tout le jour, Laissait gronder le peuple et s'étourdir la cour, Et, pendant que ses fils, beaux, et fiers de leur âge, Présomptueux, traitant la mort avec outrage, Se gorgeaient à grand bruit de viande et de boisson Et dévoraient d'un coup la dernière moisson, Inutile témoin du mal qui l'environne, Il pesait tristement ses trésors, la couronne Qui ne conserve pas ce qu'un fléau détruit, Et l'or qui n'est plus rien quand la terre est sans fruit. Ainsi se lamentait sa vieillesse frustrée, Quand il apprit qu'Alcide explorait la contrée. Il l'envoya quérir et lui dit son malheur: « Vois les maux que nous font la peste et la chaleur, Le soc abandonné par des mains misérables, L'air infect et la mort. Lave donc mes étables, Et je t'offre une part de mon bien le plus cher, Un dixième des boeufs. » Le fils de Jupiter, Trois fois grand par le coeur, la force et la stature, Sourit au seul penser d'une utile aventure; Mais comme il voyait là les nombreux fils du roi: « Le péril tout entier ne sera pas pour moi; N'ayant droit qu'à mon lot, jeunes gens, je m'étonne Que le reste n'en soit réclamé de personne. » -« Moi, dit Crès, je suis brave à dompter les chevaux, Seul je confie un char à des couples nouveaux Que le fouet exaspère et qu'une ombre effarouche; Nul ne sait d'une main plus légère à la bouche Contenir à la fois l'ardeur et l'exciter, En côtoyant la borne à propos l'éviter, Et faire bien tourner quatre étalons ensemble. j'aime un ferme terrain qui résonne et qui tremble, Et je n'irai jamais, au prix de trois cents boeufs, M'embarrasser les pieds dans ce fumier bourbeux. » Phémios dit: « Je reste et ne suis point un lâche, Mais je n'ai pas le coeur à cette indigne tâche. Les chiens tumultueux au plus profond des bois, Sur la piste allongés, hurlant tous à la fois, La trompe, l'arc vibrant, le poil où le sang coule, Le sanglier lancé comme un rocher qui roule, C'est mon plaisir! Il vaut un périlleux labeur: Souvent l'énorme me bête, et je n'ai pas eu peur, M'a fait, en s'acculant, sentir ses crocs d'ivoire. Qu'un autre à se salir triomphe! j'ai ma gloire. » Alors Mégas: « Hercule, apprends-moi qui je crains. D'un lutteur colossal je fais crier les reins; Mes bras en le serrant d'une immobile étreinte L'étouffent, et sa chair garde ma forte empreinte Je cours, je lance un disque aussi loin que je veux, J'excelle au pugilat, je suis le roi des jeux; Mais depuis quand fait-on d'une étable un gymnase? » -« Pétrir la grasse argile, y façonner un vase Dont la rondeur soit ample et le profil heureux; Ménager avec art les reliefs et les creux; Alentour enchaîner des nymphes par les danses, Et courber savamment la spirale des anses: Je ne sais rien de plus, je ne veux rien de plus; Les exploits me sont vains et les biens superflus: J'aime. » Philée ainsi parla le quatrième. -« Qui n'ose pas lutter avec le dégoût même Connaît encor la crainte et n'est pas vraiment fort, Dit Hercule; pour moi, j'affronterai la mort, Qu'on la nomme lion ou qu'on la nomme peste. Chasseur, lutteur, restez; dompteur de chevaux, reste; Et toi surtout demeure, ami des beaux contours, Enfant qu'un peu de glaise amuse, aime toujours; Dans le temps de rapine et de meurtre où nous sommes, Il en faut comme toi pour adoucir les hommes. J'irai seul. » Il partit, laissant les orgueilleux Lui lancer par dépit d'ironiques adieux; Et seul Philée en pleurs sentait pour tous la honte. Le vieux roi, qui trouvait au dévoûment son compte, Sourit: « Va, » lui dit-il. Et le long du chemin Le peuple saluait l'aventurier divin. Les étables dormaient dans l'imposant silence Des choses que la mort détruit sans violence, Et calmes poursuivaient au. jour leur oeuvre impur: Tel un corps de Titan qui pourrit sous l'azur. Hercule, mesurant à sa vigueur la peine, Espérait en finir sur l'heure et d'une haleine: La porte était fermée, il en tord les vieux fers, Et dans le noir cloaque entre comme aux enfers. Aussitôt l'araignée en son gîte surprise Se sauve en l'aveuglant de son écharpe grise; Il descend jusqu'aux reins dans un marais profond, Et se heurte la tête aux poutres du plafond; L'air plein d'acres odeurs le suffoque et l'oppresse; Des taureaux morts, croupis dans une ordure épaisse,. Encombrent le chemin, l'un sur l'autre couchés; Des reptiles luisants glissent effarouchés; Il sent sous ses talons fuir des vivants funèbres; Et la chauve-souris, prêtresse des ténèbres, Sous le toit en criant trace de noirs éclairs; Les mouches au vol lourd qui rôdent sur les chairs Font luire et palpiter l'or douteux de. leurs ailes. -Les horreurs de ce lieu lui devenaient mortelles. Il chancela bientôt, et ses puissants poumons, Faits à l'air pur et sain des forêts et des monts, Se gonflaient, réclamant cet air avec des râles, Et ses tempes battaient, ses lèvres étaient pâles: « Je yeux sortir d'ici! » Mais il se sentit choir, Et connut ce que c'est que de ne pas pouvoir Quand on a dit: Je veux, « II faut bien que je sorte, « Je ne veux pas mourir... » Et jusques à la porte Par, un effort suprême il parvint à tâtons: « Air sacré, jour sacré, lorsque nous vous goûtons, Nous ignorons, dit-il, quels bienfaiteurs vous êtes, Gaîté des vagabonds et force des athlètes! » Il se leva, songeant comme il est doux de voir Et doux de respirer! et combien le devoir Est dur, et qu'on n'a plus d'air ni de jour sans trouble Quand on a préféré, devant le chemin double Du facile bonheur et de l'âpre vertu, L'étroit sentier qui monte et qui n'est point battu; Et que pourtant, s'il dût recommencer sa vie, C'est le plus rude encor qui lui ferait envie! Et, plein de ces pensers, comme il allait errant, Il vit l'Alphée, un fleuve au rapide courant, Une subite joie éclaira son visage: Il rêva, de cette onde un gigantesque usage, Et, mesurant des yeux la courbe de son lit, Sa profondeur, sa pente et sa force, il lui dit: « Tu m'es, fleuve propice, envoyé par mon père. Ces étables m'ont fait reculer, mais j'espère Avec tes flots les vaincre en te prêtant mon bras; Viens, je vais t'y conduire et tu les balaîras. » Il n'emprunta d'outils qu'à la forêt prochaine: Avec un pieu taillé dans le plus dur d'un chêne Dont le tronc dégrossi lui servait de maillet, Comme un grand ciseleur le héros travaillait. Sous la braise du ciel et les pieds dans la terre, Il travaillait sans plainte, ouvrier solitaire, Jusqu'à l'heure où, trahi du jour, mais non lassé, Il dormait sous la lune au revers du fossé. Bientôt dans la profonde et large déchirure L'onde précipitée accourt, bondit, murmure, Sur l'étable se rue et, grossissant toujours, En fait sonner les toits de ses battements sourds; Les piliers sont rompus, et, pêle-mêle, en foule, Taureaux, serpents, fumiers, soulevés par la houle, Débouchent en formant de monstrueux îlots. Alcide les reçoit, debout parmi les flots; De l'épaule, du dos, des mains et de la tête Accélérant leur fuite, il aide la tempête. Ah! la vague sinistre aux gorges de Scylla Hurle moins haut l'hiver que ce déluge-là, Et ,les coques des nefs que froissent les tourmentes S'entre-çhoquent moins fort que ces vastes charpentes. La mer Ionienne, où roulent les débris, Semble au loin toute noire à ses Tritons surpris; Et sur cette débâcle aux bienfaisants désastres Se lèvent quatre fois et se couchent les astres. Enfin l'eau sans effort lèche les noirs pavés, Et les laisse en passant derrière elle lavés. Alors, comme un vainqueur dans la ville en alarmes Court annoncer la paix, tout en sang sous les armes, Il ne secoua pas sa fange, et sans délais, Suivi du peuple, en fête, alla droit au palais. Ses cheveux dégouttaient sur son front et ses joues, Et, dans sa joie, Alcide enveloppé de boues Ressemblait, non moins beau mais plus terrible encor, A l'ébauche d'un dieu de marbre noir et d'or. Il parut; la hauteur de ses regards farouches Déconcerta le rire éveillé sur les bouches, Car les fils d'Augias, de sa gloire envieux, Raillant son front souillé rencontrèrent ses yeux, Et le regard suffit au châtiment du rire. « Tu seras, dit le roi, célébré par la lyre. » Le sublime ouvrier lui demanda son prix, Trois cents boeufs. Augias, d'un air simple et surpris: « Je n'en dois pas trois cents. -Par les Dieux je l'atteste. -De mes trois mille boeufs, c'est plus qu'il ne me reste. -L'injustice m'émeut plus que la perte, ô roi! -Ce que tu viens de faire était un jeu pour toi. -Un jeu! dispute-moi mon lucre et non ma gloire! -Qu'avais-je donc promis -J'aiderai ta mémoire: Un dixième des boeufs. -Mais lesquels? -Ceux d'alors. -Ceux d'aujourd'hui. -Tu mens! -Paye-toi sur les morts. » Le fils de Jupiter n'y put tenir: « Ah! fourbe, Je laverai du moins dans ton sang cette bourbe; Et vous tous qui trouvez mes labeurs si plaisants! O lutteur, j'étouffais des lions à seize ans; Dompteur fier de courber les fronts de quatre bêtes, Moi j'ai maîtrisé l'hydre aux innombrables têtes; Coureur, j'ai mieux que toi précipité mes pas, La biche aux pieds d'airain ne me fatiguait pas; Chasseur, sans le secours de la flèche volante, J'ai pris au poil du cou le monstre d'Érymanthe; Et, n'eussé-je purgé ni les monts ni les bois, Je me croirais meilleur que vous tous à la fois, Si, sur votre parole, au plus ignoble ouvrage J'ai pour le bien d'un peuple exercé mon courage. » Il dit, et, saisissant de son poing souverain Par l'un des quatre pieds le lourd trône d'airain, Le lança tournoyant comme un caillou de fronde Sur le traître et ses fils; et, justicier du monde, Couronna le plus jeune, épris de l'art sacré, Parce qu'au lieu de rire il avait admiré. Il sortit du palais, rouge et plein de colère, En criant: « Je suis las des peines sans salaire! » Et les femmes en foule avec des linges blancs Essuyaient le limon qui coulait de ses flancs, Les enfants s'attachaient à sa cuisse robuste, Et les hommes serraient sa main puissante et juste. La Révolte Des Fleurs 1872 I La Rose dit un jour en pleurant: « Je m'ennuie! Mon beau temps est fini. L'homme a fait l'air impur, L'haleine des cités me dérobe l'azur Et le zéphyr m'apporte une âcre odeur de suie. « Plus de claires villas dans l'air libre, en pleins champs Partout des murs, partout de la pierre et de l'ombre, Partout un pavé dur qu'à flots pressés encombre, Tumultueux et triste, un peuple de marchands. « Ah! qu'ils sont loin les jours où l'aspect d'une acanthe Inspirait leur parure aux frustes chapiteaux, Où les fins ouvriers des plus rares métaux M'empruntaient les contours d'une coupe élégante! « J'aidais l'amant à vaincre; il achète à vingt ans Le plaisir sans pudeur d'un baiser sans prière. Et l'amante confie aux doigts d'une ouvrière, Pour fleurir ses cheveux, le travail du printemps. « Je ne suis plus au bal qu'un luxe de commande, Je ne couronne plus les fronts dans les banquets; Même aux fêtes des morts, combien peu de bouquets Sont cueillis par les mains qui leur en font l'offrande! « Chez des êtres blasés, brutaux ou dissolus, Je règne sans grandeur comme une courtisane. L'art grossier me trahit, l'amour vil me profane, On me cultive encore, on ne m'honore plus! » Sa plainte, qu'entendaient ses voisines compagnes, Courut de proche en proche, éparse en les campagnes Au gré des vents, des flots, des insectes ailés; Le peuple tout entier des tisseuses de soie, Des parfileuses d'or que le printemps emploie, Sentit ses vieux griefs soudain renouvelés. Déjà les fleurs au coeur fragile, mais superbe, Souffraient de voir que l'homme eût au moindre brin d'herbe Ravi la liberté de croître à sa façon, Qu'il eût borné partout leur antique horizon; Elles pleuraient encor les oasis natales, Le temps prodigieux des splendeurs végétales, Avant qu'il eût partout mis leurs droits en péril, Quand, au sauvage essor d'un gigantesque Avril, Des continents entiers leur servaient de corbeilles: « Maudits les arts nouveaux et leurs tristes merveilles Par qui tous les bonheurs sont ici-bas troublés! » Répéta hautement cette fleur que les blés Dans les frissons errants de leur cime qui bouge Roulent comme un lambeau de quelque écharpe rouge, L'ardent coquelicot, prince des fleurs des champs, En qui l'air pur et libre a mis de fiers penchants! « Nos parures sont assorties À des goûts que l'homme n'a plus, Ô mes soeurs, jetons aux orties Tous ces falbalas superflus. « Ne gardons que le nécessaire, Les étamines, le pistil. Une corolle! pourquoi faire? Mieux vaut pour l'homme un grain de mil; « Retirons-lui, dons inutiles, Nos parfums et nos coloris; Que des choses qu'il dit futiles Il apprenne à sentir le prix! » C'est ainsi que parla le rustre à sa manière. Ce discours, acclamé de la gent printanière, Fut goûté de la Rose; on jura sans délai De clore l'atelier des toilettes de Mai. II Le serment fut tenu. Bientôt toute la flore Vêtit en plein soleil une pâleur d'hiver; Sous le terne tapis d'un Avril incolore Le sol semblait morose et nu comme la mer. Oh! quel trouble pour vous de ne plus voir, abeilles, Les fleurs de cette année aux anciennes pareilles! N'ayant plus, dans les champs, à votre vol rôdeur Leur éclat pour signal, pour guide leur odeur, Vous exploriez en vain les prés et les charmilles, Et l'on vous vit autour des enfants et des filles, Sur leurs lèvres de rose et leurs cheveux dorés Quêter l'exquis butin que vous élaborez. Et vous fîtes aussi cette étrange méprise, Insectes fins dont l'aile au ciel de Mai s'irise, Libellules, et vous, papillons bleus ou blancs, Vous hésitiez, pareils à des baisers tremblants, Prenant pour un bluet que la rosée inonde, L'oeil humide et naïf de quelque vierge blonde; Vous fûtes étonnés vous-mêmes, ô zéphyrs! D'effleurer des gazons sans perles ni saphirs; Vos souffles réclamaient tant d'étoiles éteintes Et vos molles rumeurs passaient comme des plaintes. Aurore, dont les yeux, entr'ouverts les premiers, Allumaient tendrement la blancheur des pommiers, Comme la pudeur monte à la joue innocente, Tu cherchas du regard cette blancheur absente, Et triste d'un réveil sans le bonjour des fleurs, Sur le champêtre deuil tu parus fondre en pleurs. Et toi, soleil couchant où montait de la terre Leur adieu parfumé, tu sombras solitaire, En déployant ta pourpre avec plus de langueur, Comme si tu saignais d'une blessure au coeur. Cet accident d'abord n'émut pas trop les nommes. Il donna quelque alerte aux prudents agronomes, Mais, quand on reconnut que cette nouveauté N'avait aux fleurs ravi que leur vaine beauté, Sans frustrer d'un bouton l'espoir de la récolte, On rit de leur naïve et bénigne révolte. Pourtant un léger trouble, un malaise de l'oeil, Glissait déjà dans l'âme un insensible deuil. Au mois de Mai suivant, les plantes obstinées Verdirent sans parure, et pendant trois années, En dépit des savants qui ne comprenaient pas, Et de maint esprit fort qui s'alarmait tout bas, La campagne resta lugubre et monotone, Et le morne printemps semblait un autre automne. C'est qu'il n'est de belle saison Que par la grâce enchanteresse Émanant de la floraison Et de sa subtile caresse. Dans l'air candide, où les senteurs Flottent comme une extase errante, Il semble que l'âme souffrante Ne sente plus ses pesanteurs; Elle subit l'intime empire D'un baiser céleste, reçu De toutes parts à son insu Comme un bonheur qui se respire. Ah! ce ravissement divin, C'est une trêve dans l'année Pour la race humaine, sans fin Aux rudes labeurs condamnée. La facile moisson des fleurs Baise les mains endolories, Et, portant l'âme aux rêveries, Force au repos les travailleurs. Les fenêtres des jeunes filles S'ouvrent à l'arôme des bois, Qui, ralentissant les aiguilles, Les fait glisser du bout des doigts. S'il tressaille une giroflée Au vieux mur qu'on va démolir, La pioche en est un peu troublée Et conseille au bras de mollir. Le faucheur dont le front ruisselle, Sur sa faux, au bord du sillon, S'accoude, en suivant la querelle D'un bluet et d'un papillon. Quand le pêcheur voit dans l'eau vive Se mirer un myosotis, Son filet flotte à la dérive, Son rêve au cours du temps jadis. Le long regard d'une pensée Qui s'ouvre, au soleil, en rêvant, Et se berce, au vent balancée, Invite au songe le savant. Ainsi, la plus simple fleurette Du devoir fléchit la rigueur, Et, selon chacun, parle au coeur Du bonheur qu'il cherche ou regrette. III La révolte durant depuis trois ans déjà, Bientôt le regret vague en besoin se changea. L'obsédant souvenir du beau temps des calices Des labeurs de la vie avait fait des supplices; Chacun, toute l'année, attelant sans répit Ses mains à son outil, son front à son problème, Travaillait d'un air morne et comme avec dépit. Plus de fête: sans fleurs la joie est sans emblème; Avec l'éclosion le sourire avait fui; Tous s'ennuyaient: l'ennui s'engendre de l'ennui. On eût pour une fleur vivante Donné le plus riche grenier, La rançon d'un roi prisonnier. On mit tous les herbiers en vente. On se disputait un lambeau D'un lis jaune et mélancolique, Exhibé dans son froid tombeau Comme une adorable relique. On s'arracha même un bouquet, Chef-d'oeuvre oublié d'un fleuriste; Mais ce simulacre était triste: Une âme inconnue y manquait. On chercha sur la terre entière, Avec l'espoir de tromper mieux Le regret du coeur et des yeux, Pour l'art le plus ingénieux La plus délicate matière. Les tisserands surent créer Des guirlandes avec adresse, Mais, si bien que la main les tresse, L'art peut-il jamais suppléer Ce qu'Avril y met de tendresse? Les joailliers à leurs étaux Taillaient dans les rares métaux Et dans les pierres précieuses Quelques couronnes spécieuses, Mais ni légères ni soyeuses, Et sentant l'acier des marteaux; On y pendait de fausses larmes, Un insecte bien imité, Mais ces fleurs n'avaient point de charmes, N'ayant pas de fragilité. La démence fut telle à la cinquième année, Que la foule vaguait stupide ou forcenée. Les uns, à deux genoux, subitement dévots, Imploraient du soleil les anciens renouveaux; Les autres blasphémaient, péroraient sur les places, Et soufflaient, sans motif, l'émeute aux populaces. « Des fleurs! des fleurs! » criait la foule aveuglément. Puis, cette fièvre éteinte, un vaste accablement Fit taire la révolte et l'espérance même, Et sur l'humanité le spleen muet et blême Comme un linceul immense étendit son brouillard. IV Or, en ces jours vivait un étrange vieillard: Parmi l'active multitude Qui le coudoyait en courant, Il poursuivait indifférent Du beau sacré l'intime étude; Comme dans l'azur un duvet, 5a pensée errait solitaire, Dernier poète sur la terre, Il rêvait. Songeant à la fortune antique Des vers oubliés, et parfois Dérobant au récent patois Des épaves du verbe attique, Pris d'un vaste et lointain regret Mêlé d'envie involontaire, Dernier poète sur la terre, Il pleurait. Nuls bruits d'usines ou de rues N'étouffaient l'hymne intérieur Qui, le jour, emplissait son coeur; Et, les étoiles apparues, À l'heure où le monde se tait, Son coeur seul ne se pouvant taire, Dernier poète sur la terre, Il chantait. Étranger dans l'âpre mêlée Des égoïsmes dévorants, Où se ruaient petits et grands Ainsi qu'une meute affolée, Souriant à qui l'opprimait, Dans la douleur et le mystère, Dernier poète sur la terre, Il aimait. Il aimait, et devant la campagne chagrine Où les cités semblaient dans la mort s'accroupir, Sa piété débordant, un suppliant soupir À la rose adressé, sortit de sa poitrine: « Oh! reviens présider tous les arts de la paix, Reviens, comme autrefois, mêlée au simple lierre, Orner les piédestaux des figures de pierre Et parer noblement le seuil des hauts palais. Reviens aussi régner dans les humbles demeures, Apporter chez le pauvre un sourire d'espoir, D'un peu de ta rosée attendrir son pain noir, Embaumer son travail et colorer ses heures. Reviens servir encor de modèle au pinceau, De symbole à l'amour et de parure aux femmes; Reviens ouïr encor d'harmonieuses gammes Courir, pour te chanter, aux sept trous d'un roseau. Comme au temps des aïeux, reviens enguirlander Les harnais de la vie et ses jougs nécessaires, Et fêter, comme alors, les saints anniversaires, Tous les chers souvenirs consolants à garder. Ah! c'est encore aux fleurs, dont la grâce est promesse, De couronner au seuil les destins commencés, Présage aux fronts des morts d'éternelle jeunesse, Augure de beaux jours aux fronts des fiancés. » Et pendant qu'il chantait, ainsi qu'au temps d'Orphée, On vit se balancer en cadence les bois Sous l'effort palpitant de leur âme étouffée, Et voici qu'un rosier s'attendrit à sa voix. La Rose, à cette voix qui la flatte et l'implore, Sent fléchir sa rancune et résiste à demi; Ce qu'au long deuil du monde elle refuse encore, Elle l'accorde au chant de son antique ami, Et le frisson qui court dans la royale plante Fait rouler sur sa tige une larme tremblante; Puis, ô merveille! on voit un bouton tressaillir, De son corset ouvert la corolle jaillir Par une éclosion jusqu'alors inouïe, D'un seul jet, radieuse et tout épanouie, Comme si la captive, en forçant sa prison. Réclamait dix printemps à la même saison. Sitôt que la nouvelle eut volé dans la foule, L'enthousiasme au ciel, comme une énorme houle, Souleva tous les coeurs, fondus dans un seul cri: La rose a refleuri! À l'instant toutes ses compagnes, Fleurs des plaines, fleurs des montagnes, Fleurs des étangs et fleurs des bois, Émaillant soudain les campagnes, S'épanouissent à la fois! Voilà dans les vastes prairies Les tribus du soleil chéries: Les sainfoins, les coquelicots, Les bluets et les renoncules, Les clochettes des campanules, Les reines des prés, les pavots Aux couleurs vives et joyeuses! Et, plus graves, les scabieuses Faites d'un ténébreux velours; Les boutons d'or, les pâquerettes, Les marguerites, fleurs d'amours, Et celles qu'on nomme amourettes Frêles et frémissant toujours; Voilà les menthes, les verveines, Et les lavandes et les thyms, Dont les salutaires haleines Embaument l'air frais des matins; Et vous qui décorez la haie, Qui rajeunissez le vieux mur, Étoiles de neige ou d'azur Dont le sentier perdu s'égaie: Clématites et liserons, Aubépines, iris, éclaires, Joubarbes et pariétaires, Encor, encor nous vous suivrons Dans les ruines solitaires! Et vous, dans les forêts encor, Anémones, douces pervenches, Perce-neige roses ou blanches, Blancs troènes et genêts d'or! Salut aussi, fleurs coutumières Des coteaux et des sablonnières, Lieux aimés des songeurs errants, Cistes, serpolets odorants, Verts résédas, roses bruyères! Salut, amantes des lieux frais, Simples et tendres véroniques, Beaux narcisses mélancoliques, Myosotis aux longs secrets! Salut, nénuphar dont l'oeil rêve Sous le dais tremblant des roseaux Nymphéas pâles, où la sève Semble dormir à fleur des eaux! Vous enfin dont les rares types Sont l'oeuvre et l'honneur des jardins: oeillets suaves aux tons fins, Et vous, flamboyantes tulipes, Lys impeccables, dalhias Orgueilleux, purs camélias, Flammes rouges des plantes grasses. Salut, princesses de l'été, Ah! pour rendre à l'humanité, Aux coeurs souffrants, aux têtes lasses, Peuple des fleurs tant regretté, Toutes tes fraîcheurs et tes grâces, Te voilà donc ressuscité! Au devant de la flore innombrable qui perce, La foule, à travers champs, s'élance et se disperse. Comme aux douceurs du jour ouvrant des yeux nouveaux, Se culbutent les faons et les jeunes chevaux, Se cabrant, se roulant, et par mille gambades Adressant au soleil de fantasques ruades, Tête au vent, pieds en l'air, affolés, enivrés De la grasse mollesse et du bon goût des prés, Ainsi sur les tapis que la terre déploie Toute l'humanité danse et bondit de joie! Jeunes et vieux, le coeur débordant, l'oeil ravi, Sur les tendres massifs se ruant à l'envi, S'ébattent dans les fleurs, s'y terrassent l'un l'autre; On y plonge et replonge; on s'y roule, on s'y vautre; On dirait qu'un matin Cybèle, à son réveil, Fait danser ses enfants dans sa robe au soleil! Que de rires éveille et de soupirs étouffe La molle profondeur de chaque large touffe! Que de bruyants baisers et de joyeux appels! Que d'étreintes d'amours et d'élans fraternels! Et voici que dans l'air, spontanément unies, Les voix ont réveillé l'essaim des harmonies; Sous des milliers de mains pillant partout les fleurs, Revit dans les bouquets le concert des couleurs; Dans mille arcs triomphaux, à festons de verdure, Renaît, en souriant, l'auguste architecture; Tous les arts créateurs de grâce et de beauté, Avec une hardie et simple nouveauté, Pour les sens et le coeur ressuscitent ensemble! Ô fleurs! puisse longtemps votre annuel retour, Par qui le soir du monde à son aube ressemble, Rajeunir l'idéal et raviver l'amour! Impressions de la Guerre (1872) Fleurs de sang Pendant que nous faisions la guerre, Le soleil a fait le printemps : Des fleurs s'élèvent où naguère S'entre-tuaient les combattants. Malgré les morts qu'elles recouvrent, Malgré cet effroyable engrais, Voici leurs calices qui s'ouvrent, Comme l'an dernier, purs et frais. Comment a bleui la pervenche, Comment le lis renaît-il blanc, Et la marguerite encore blanche, Quand la terre a bu tant de sang ? Quand la sève qui les colore N'est faite que de sang humain, Comment peuvent-elles éclore Sans une tache de carmin ? Sous nos yeux l'étranger les cueille ; Pas une ne lui tient rigueur Et, quand il passe, ne s'effeuille Pour ne point sourire aux vainqueurs ; Pas une ne dit à l'oreille : « Je suis cette fois sans parfum ! » Au papillon qui la réveille : « Cette fois tu m'es importun ! » Pas une, en ces plaines fatales Où tomba plus d'un pauvre enfant, N'a, par pudeur, de ses pétales Assombri l'éclat triomphant. De notre deuil tissant leur gloire, Elles ne nous témoignent rien, Car les fleurs n'ont pas de mémoire, Nouvelles dans un monde ancien. O fleurs, de vos tuniques neuves, Refermez tristement les plis : Ne vous sentez pas les veuves Des jeunes coeurs ensevelis ? A nos malheurs, indifférentes, Vous vous étalez sans remords : Fleurs d'ici ou de là bas, un peu nos parentes, Vous devriez pleurer nos morts. Repentir J’aimais froidement ma patrie, Au temps de la sécurité ; De son grand renom mérité J’étais fier sans idolâtrie. Je m’écriais avec Schiller : « Je suis un citoyen du monde ; En tous lieux où la vie abonde, Le sol m’est doux et l’homme cher ! « Des plages où le jour se lève Aux pays du soleil couchant, Mon ennemi, c’est le méchant, Mon drapeau, l’azur de mon rêve ! « Où règne en paix le droit vainqueur, Où l’art me sourit et m’appelle, Où la race est polie et belle, Je naturalise mon coeur ; « Mon compatriote, c’est l’homme ! » Naguère ainsi je dispersais Sur l’univers ce coeur français : J’en suis maintenant économe. J’oubliais que j’ai tout reçu, Mon foyer et tout ce qui m’aime, Mon pain, et mon idéal même, Du peuple dont je suis issu, Et que j’ai goûté dès l’enfance, Dans les yeux qui m’ont caressé, Dans ceux mêmes qui m’ont blessé, L’enchantement du ciel de France ! Je ne l’avais pas bien senti ; Mais depuis nos sombres journées, De mes tendresses détournées Je me suis enfin repenti ; Ces tendresses, je les ramène Étroitement sur mon pays, Sur les hommes que j’ai trahis Par amour de l’espèce humaine, Sur tous ceux dont le sang coula Pour mes droits et pour mes chimères : Si tous les hommes sont mes frères, Que me sont désormais ceux-là ? Sur le pavé des grandes routes, Dans les ravins, sur les talus, De ce sang, qu’on ne lavait plus, Je baiserai les moindres gouttes ; Je ramasserai dans les tours Et les fossés des citadelles Les miettes noires, mais fidèles, Du pain sans blé des derniers jours ; Dans nos champs défoncés encore, Pèlerin, je recueillerai, Ainsi qu’un monument sacré, Le moindre lambeau tricolore ; Car je t’aime dans tes malheurs, Ô France, depuis cette guerre, En enfant, comme le vulgaire Qui sait mourir pour tes couleurs ! J’aime avec lui tes vieilles vignes, Ton soleil, ton sol admiré D’où nos ancêtres ont tiré Leur force et leur génie insignes. Quand j’ai de tes clochers tremblants Vu les aigles noires voisines, J’ai senti frémir les racines De ma vie entière en tes flancs, Pris d’une pitié jalouse Et navré d’un tardif remords, J’assume ma part de tes torts ; Et ta misère, je l’épouse. La Mare d’Auteuil Jeunes et vieux, ô vous, vengeurs de toutes sortes, Qui, bravant la mitraille, en avant des remparts, Tombez, sous un ciel froid, dans les plaines épars, Frères, pardonnez-moi, si, voyant à nos portes, Là même où vous aussi les voyiez autrefois, Tous ces arbres couchés parmi leurs feuilles mortes, J'ose m'attendrir sur les bois. Ces bois nous étaient chers par leur site et leur âge, Par l'ancêtre inconnu qui les avait plantés, Surtout par la douceur des rêves enchantés Qu'ils éveillaient dans l'âme en versant leur ombrage, Par leurs sentiers étroits, leur sauvage gazon, Et la fraîche percée où comme un clair mirage Reculait leur vague horizon. Là dormait une mare antique et naturelle, Où, vers le piège lent des brusques, hameçons, Montaient et se croisaient des lueurs de poissons, Ou mille insectes fins venaient mirer leur aile ; Eau si calme qu'à peine une feuille y glissait, Si sensible pourtant que le bout d'une ombrelle D'un bord à l'autre la plissait. Trois chênes lui prêtaient leur abri vénérable. Hors de la terre, autour de leurs énormes flancs, Leur racine saillante improvisait des bancs, Et vers l'heure où, l'été, le poids du ciel accable, Leurs branches sur les yeux ivres d'un vert sommeil Epandaient un feuillage au jour seul pénétrable, Comme une tente en plein soleil. Leurs hôtes coutumiers, les enfants et les femmes ; Les rêveurs, les oiseaux, y coulaient l'heure en paix Sous la protection de ces rameaux épais, Qui, pleins d'une odeur saine, et par leurs longues trames Formant comme un grand luth toujours prêt à vibrer, Rendaient l'air plus sonore au pur essor des gammes Et plus suave à respirer. On lisait d'anciens noms de seigneur ou de pâtre Dans l'écorce gravés, et que dans ses retours La sève agrandissait, mais effaçait toujours ; Dans le tronc, restauré tout le long par du plâtre, Ouvert et creux au bas, s'était accumulé Un poussier noir, pareil à la cendre de l'âtre: Où des souvenirs ont brûlé. Ces lieux étaient profonds : nous ne pouvons pas croire Que les chemins errants qui se perdaient si loin, Les gros chênes et l'eau, tenaient tous dans ce coin. Quel prestige éloignait leur limite illusoire ? Et qui se rappelait, en y flânant jadis, Que des hauts bastions l'austère promontoire Bornait si près ce paradis ? Jeunes et vieux, ô vous, braves de toutes sortes, Au cri de la patrie en foule rassemblés, Que la mitraille abat comme le vent les blés, Pardonnez, si, ployant sous mes haines trop fortes, Je songe par faiblesse une dernière fois A ces arbres couchés parmi leurs feuilles mortes, Si j'ose encore aimer les bois. Les voilà donc à bas, ces géants séculaires, Les bras épars, tordus dans l'immobilité, Le faîte horizontal, ras et décapité ; Sur leur entaille, on compte aux couches annulaires L'ample succession de leurs ans révolus Et le temps qu'ont dormi dans l'horreur des suaires Ceux dont les noms ne vivront plus. Ah ! peut-être, s'ils n'ont ni blessure qui saigne, Ces arbres, ni douleur qu'attestent de longs cris, Peut-être ont-ils souffert, outragés et meurtris, Un tourment presque humain, digne aussi qu'on le plaigne ; Leur ruine, barrière aux chevaux des vainqueurs, Inspire une pitié que la raison dédaigne, Mais qui n'offense point les coeurs ! Peut-être cherchent-ils entre eux pourquoi l'automne Qui suspendait la vie afin de l'apaiser, Posant partout son deuil comme un discret baiser, Farouche cette fois, frappe, ravage, tonne, Et ne ressemble plus à l'automne de Dieu ; Ou bien comprennent-ils à l'emploi qu'on leur donne Qu'un bel arbre n'est plus qu'un pieu! Ils s'arment comme nous, fils de la même terre ; Leur sève et notre sang auront tous deux coulé Pour cet illustre sol impudemment foulé ! Tandis que sous nos murs l'aigle à la froide serre Amène ses pillards par les sentiers des loups, Et que les autres bois font avec eux la guerre, Ceux-là du moins la font pour nous. Comme une vaste armée arrêtée en silence Écoute-au loin rouler un galop d'escadrons, Des arbres abattus les innombrables troncs Attendent, menaçants, taillés en fer de lance ; Les souches des plus gros siègent comme un sénat Qui, dans un grand péril, se recueille, et balance Les chances du dernier combat. Seuls, ces débris guerriers des beaux chênes demeurent ; L'eau qui baignait leur pied n'est plus qu'un bourbier noir. On ne reviendra plus à leur ombre s'asseoir : Les couples sont brisés, tous ceux qui s'aiment pleurent ; Leurs gardiens d'autrefois se sont faits leurs bourreaux ; Plus de nids, plus d'amours ! Qu'ils tombent donc et meurent Comme, les hommes, en héros ! Jeunes et vieux, ô vous, martyrs de toutes sortes, Qui, par une mitraille invisible assaillis, Tombez en maudissant l'épaisseur des taillis, Frères, pardonnez-moi, si, voyant à nos portes, Comme un renfort venu de nos aïeux gaulois, Ces vieux clicncs couchés parmi leurs feuilles moites, Je trouve un adieu pour les bois ! Le Renouveau L'air soupire encor, tout sonore Du dernier canon qui s'est tu ; Le sol est tout tremblant encore Des escadrons qui l'ont battu ; Il plane encore des fumées Sur les monceaux de noirs débris ; Du piétinement des armées Les champs sont encore meurtris ; Et déjà, comme les étoiles Perçant l'infini ténébreux, Les amours écartent les voiles Qu'un deuil immense a mis sur eux. Les amours purs, les amours graves Des fiancés et des époux, Accompagnaient au feu les braves, Menacés par les mêmes coups ; Ils s'enfonçaient dans les mêlées, Invisibles, silencieux, Les lèvres par pudeur scellées, Et par respect baissant les yeux ; Car, dans la commune détresse, Les jeunes gens, prêts à périr, Refoulant toute leur tendresse, Ne brûlaient que de s'aguerrir ; Pour la seule amante permise, La patrie, ils s'étaient levés, Laissant la femme, la promise, Ou les aveux inachevés ; Il semblait que le mot « Je t'aime! » Sous la douleur enseveli, Fût, devant le péril suprême, A jamais tombé dans l'oubli. Mais voici qu'à l'espoir renaissent Les amours en secret constants ; Avec la sève ils reparaissent Aux ordres divins du printemps. Levant leurs yeux encor humides Et des récentes peurs hagards, Ils cherchent, revenants timides, A croiser leurs anciens regards ; Et puisque les prés reverdissent, Que l'air s'embaume de lilas, Que l'oiseau chante, ils s'enhardissent, Ils s'appellent entre eux tout bas. Plus d'un n'aura pas de réponse : De quelque fosse inculte sort L'écho seul du nom qu'il prononce; Son compagnon sous l'herbe dort ; Sous l'herbe en hâte remuée, Il dort, perdu, ne recevant Que les pleurs froids de la nuée, Les soupirs sans àme du vent. Ton oeuvre, ô guerre, la plus triste, C'est d'ôter la main de la main, C'est d'étouffer à l'improviste Dans son aube un cher lendemain, De violer les destinées, D'abattre les hommes sans choix, Et d'atteindre en les races nées Les races à naitre à la fois. Les couples d'amours qui demeurent Font cependant de nouveaux nids ; Parmi tant d'isolés qui pleurent Ils se sentent mieux réunis ; Ils se blottissent mieux ensemble Après tant de jours alarmants ; Le retour du baiser leur semble Plus doux que ses commencements ; Ainsi, comme ils surent s'attendre Un long hiver, la neige aux pieds, Ils se sont rejoints dans la cendre Des anciens toits incendiés. Fils de la nature éternelle Par qui les champs ont refleuri, Les amours, invaincus comme elle, Vont réparer le sang tari. O peuple futur qui tressailles Aux flancs des femmes d'aujourd'hui, Ce printemps sort des funérailles, Souviens-toi que tu sors de lui ! La France (Sonnets) I. Qu'est-ce que la patrie? Est-ce un refuge heureux ? Quelque molle oasis, à notre goût ornée, Que par caprice un jour nous nous sommes donnée, Où se parlent d'amour la terre et l'homme entre eux ? Non, la patrie impose et n'offre pas ses noeuds ; Elle est la terre en nous malgré nous incarnée Par l'immémorial et sévère hyménée D'une race et d'un champ qui se sont faits tous deux. De là vient qu'elle est sainte et cruellement chère, Et que, s'il y pénètre une armée étrangère, Cette vivante injure aux entrailles nous mord, Comme si, dans l'horreur de quelque mauvais songe, Chaque fois que sur elle un bataillon s'allonge, On se sentait hanté par les vers comme un mort. II. Tous les vaincus d'hier n'ont pas l'air soucieux : J'en vois, ils me font peur, qui parlent de revanche Avant que la patrie, encore pâle, étanche Tout le sang que ses fils devaient dépenser mieux ; Je les vois, caressant leur lèvre au poil soyeux, Des croix sur la poitrine et de l'or à la manche, Le poing superbement appuyé sur la hanche, Quêter comme autrefois les regards des beaux yeux. Ah ! ceux-là, je le sais, depuis que la frontière Est, comme une blessure, ouverte tout entière, De leurs généreux corps sont prêts à la couvrir ; Mais quelles nuits d'étude, ô braves, sont les vôtres ? Ou seriez-vous trop fiers pour apprendre des autres A tuer aussi bien que vous savez mourir ? III. Les noms des vieux combats où nous avons vaincu, Près de ces fleuves, Rhin, Moselle, Sambre, Meuse, Dont jusques à la mer l'onde par nous fameuse Ne nous semblait baigner qu'un empire exigu, Ces noms dont notre gloire a si longtemps vécu, Je ne peux les entendre aujourd'hui, je leur creuse Une tombe en mon coeur, muette et ténébreuse ; Leur beau son me fait mal comme un sarcasme aigu. A ces noms, chauds encore, étourdiment s'enflamme L'aiglon que chaque enfant porte, chez nous, dans l'âme, De la ruse et du nombre insensé contempteur. France, la craie en main, sur un tableau d'école, Construis, sans vanité, la longue parabole Que promet la justice au boulet rédempteur. IV. Les races à déchoir tardent plus qu'on ne croit : D'héroïques aïeux, dans le sang de chaque homme, Ont amassé longtemps des vertus dont la somme Patiemment accrue avec lenteur décroît. Sur le front de Caton siégeait l'orgueil du droit, L'âpreté du vouloir, la prudence économe, Et plus d'un rustre encor dans les faubourgs de Rome Porte haut ce front court solidement étroit. Quand, debout et pensive, à mes yeux se découvre La foule des grands morts qui couronne le Louvre, J'y regrette, honteux, l'ancien peuple français ; J'en pleure la figure et l'âme disparues, Et soudain je les trouve éparses dans les rues Sur les plus humbles fronts que je méconnaissais. V. Oui, grands morts, dans vos fils vous êtes descendus De ces formes de pierre où votre vieux génie Dort dans la vérité, sous la voûte infinie ; A la France pourtant vous n'êtes pas rendus : Votre âme en nous languit veuve de ses vertus, Dans nos corps énervés votre sang se renie, Et votre type en nous perd sa mâle harmonie, O vous, fermes esprits de fermes chairs vêtus ! Car plus d'un fils indigne outrage dans son être Le fantôme égaré d'un magnanime ancêtre Qui meurt autant de fois qu'il a laissé d'enfants ; Et plus d'un, votre égal, noué par l'ignorance, Promène d'un penseur la stérile apparence Où vous ne renaissez qu'ensevelis vivants. VI. Tout le peuple passé marche et rêve en ces corps Qui vont dans l'ignorance et l'oubli de leurs âmes, Vains rejetons sevrés des mûrissantes flammes Qui font jaillir la sève en richesse au dehors ; Viennent les justes lois, mères des justes sorts, Relever tant de fronts plus ténébreux qu'infâmes, Viennent les fortes moeurs, comme de puissants blâmes Dans les coeurs dégradés secouer le remords ! Et l'on verra surgir de ces tombes mouvantes La pensée et la force, à tout jamais vivantes, Des grands hommes d'hier qui n'y sont qu'assoupis, Comme, entière toujours en dépit des années, L'immortelle vigueur des gerbes moissonnées Passe, malgré l'hiver, en de nouveaux épis. VII. Comme un astre ébauché par ses propres tourments, Pour se faire une écorce habitable et qui dure. Disloque mille fois sa grande architecture Sans perdre une vertu de tous ses éléments, De même, en son chaos de décombres fumants, La France, qui se cherche une assise future, Bouleverse ses moeurs sans changer sa nature ; Elle n'a rien perdu de ses divins ferments ! Je compte avec horreur, ô France, dans l'histoire Tous les avortements que t'ont coûté ta gloire ; Mais je sais l'avenir qui tressaille en ton flanc. Comme est sorti le blé des broussailles épaisses, Comme l'homme est sorti du combat des espèces, La suprême cité se pétrit dans ton sang. VIII. Pourtant, s'il faut qu'un jour, à force de revers, Ce peuple illustre porte, écrasé par un autre, Le deuil des vérités dont il s'est fait l'apôtre Et dont l'aube orageuse éblouit l'univers ; Si le monde, aveuglé d'homicides éclairs, Fait sa gloire des pleurs qu'il arrache à la notre, Hé bien ! que sur la France il se rue et se vautre, 0e son dernier soupir elle emplira les airs. Imitant la revanche éternelle d'Athènes Dont l'âme, inaccessible au viol des capitaines, S'exhale vierge encor de ses marbres épars ; Et chacun baisera, pour y puiser l'exemple, Le beau front de la morte, où, comme au front d'un temple, L'homme a gravé ses droits sous le laurier des arts. IX. Vous qui, des beaux loisirs empruntant les beaux noms, Revêtez l'Idéal d'une forme qui touche, Où fuirez-vous l'Europe, ô Muses qu'effarouche Le tonnerre insultant des stupides canons ? Vous ne porterez pas vos fiers et frêles dons Aux peuples d'outre-mer dédaigneux de leur souche ; Partout l'abeille attique a déserté la bouche ; Vous laisserez la vie errer seule à tâtons. Ah! du moins renouez votre céleste ronde Sur l'invisible Pinde où l'élite du monde Se range sans drapeaux pour vous tendre la main. J'ai beau faire, j'émigre où s'enfuit la concorde ; Je tiens de ma patrie un coeur qui la déborde, Et plus je suis Français, plus je me sens humain. X. Mais, hélas! en montant, je vois les morts en bas. Que dit la fixité de leur froide prunelle? L'oubli supérieur dans la paix éternelle ? Ou l'appel immuable à d'éternels combats ? O morts! révélez-nous la leçon du trépas. La Jeunesse, qui porte un monde vierge en elle, Attend sur vos tombeaux, comme une sentinelle, Le mot d'ordre à venir qu'on ne lui donne pas. L'aveugle hérédité des haines l'humilie, Mais elle se sent lâche aussitôt qu'elle oublie : Comme elle craint sa fougue, elle craint la torpeur. Morts, ne la trompez pas sur votre voeu suprême ; Parlez, inspirez-lui, pour la vengeance même, De grandir simplement sans reproche et sans peur. LE ZENITH. 1878 (Aux Victimes De l'ascention du Ballon Le Zenith) I Saturne, Jupiter, Vénus, n'ont plus de prêtres. L'homme a donné les noms de tous ses anciens maîtres A des astres qu'il pèse et qu'il a découverts, Et des dieux le dernier dont le culte demeure, A son tour menacé, tremble que tout à l'heure Son nom ne serve plus qu'à nommer l'univers. Les paradis s'en vont; dans l'immuable espace Le vrai monde élargi les pousse ou les dépasse Nous avons arraché sa barre à l'horizon, Résolu d'un regard l'empyrée en poussières, Et chassé le troupeau des idoles grossières Sous le grand fouet d'éclairs que brandit la Raison. Nous savons que le mur de la prison recule, Que le pied peut franchir les colonnes d'Hercule, Mais qu'en les franchissant il y revient bientôt; Que la mer s'arrondit sous la course des voiles; Qu'en trouant les enfers on revoit des étoiles; Qu'en l'univers tout tombe, et qu'ainsi rien n'est haut. Nous savons que la terre est sans piliers ni dôme, Que l'infini l'égale au plus chétif atome; Que l'espace est un vide ouvert de tous côtés, Abîme où l'on surgit sans voir par où l'on entre, Dont nous fuit la limite et dont nous suit le centre, Habitacle de tout, sans laideurs ni beautés; Que l'homme, fier néant, n'est qu'un des parasites D'une sphère oubliée entre les plus petites, Parasite à son tour des crins d'or du soleil; Qu'à peine pesons-nous aux balances du gouffre, Et que le plus haut cri de notre chair qui souffre S'y perd comme un vain songe au fond d'un noir sommeil. Eh bien ! quoique l'azur ait déçu nos sondages, Nous lui rendons encore un vieux reste d'hommages; Nous n'espérons jamais sans y lever les yeux. D'où nous vient ce penchant à redresser la tête, Ce geste, cher à l'homme, inutile à la bête, Involontaire appel de la pensée aux cieux? Est-ce de la foi morte un importun vestige? Est-ce un pli séculaire et que rien ne corrige, Par la race hérité des pâtres d'Orient Est-ce un natif instinct propre à l'humain génie? Ou n'est-ce qu'un hasard, la fortuite harmonie D'un souriant désir et d'un bleu souriant? Cet accord est profond, quelle qu'en soit la cause: Dès que l'humanité fut au soleil éclose, Elle a comme un calice ouvert au ciel son coeur; Et, comme on voit planer un encens qui s'exhale, Depuis lors, où bleuit la voûte colossale, Plane son grand espoir, de sa raison vainqueur. Et tant qu'on redira l'audace et l'infortune Des premiers qu'a punis la divine rancune Pour être allés ravir à ses sources le feu, Les mortels frémiront d'épouvante et d'envie A voir quelqu'un des leurs aventurer la vie jusqu'aux bornes de l'air au pays de leur voeu; Comme s'ils sentaient là leur chaine qui s'allège, Et que ce fût encore un bonheur sacrilège; Comme si Prométhée, après des milliers d'ans, Pour nous encore aux dieux volant des étincelles, Achevait aujourd'hui par l'osier des nacelles L'attentat commencé par les rocs des Titans! II Élevez-vous, montez, sublimes Argonautes Au-dessus de la neige, à des blancheurs plus hautes, Aussi loin que se creuse à l'atmosphère un lieu ! Où monte le souci du front des astronomes, Où monte le soupir du coeur des plus grands hommes, Plus haut que nos saluts, plus loin que notre adieu ! Les câbles sont rompus : tout à coup seul et libre, Le ballon qui poursuit son fuyant équilibre S'engouffre, par l'espace aussitôt dévoré. Dans un emportement qui ressemble à la joie, Plus prompt que le faucon sur l'invisible proie, Il s'élance, en glissant, vers son but ignoré. Où vont ceux que ravit l'impétueuse allure De cette étrange nef pendue à sa voilure, Sans gouvernail ni proue, en une mer sans bord? Au gré de tous les vents, traînés à la dérive, Ne songent-ils qu'à tendre où nul vivant n'arrive, Navigateurs lancés pour n'atteindre aucun port? La foule ardente et fruste où survit Encelade Dans leur ascension n'aime que l'escalade, Les admire en tremblant et ne les comprend pas: « S'ils ne sont point partis pour mordre à l'ambroisie, Et voir en son entier la nature éclaircie, Quel but, dit-elle, atteint ce formidable pas? « S'ils ne sont point partis pour la cime des choses Pour y voir frissonner la première des causes, Et ce frisson courir au dernier des effets, Pour aller jusqu'à Dieu lire dans ses yeux mêmes Le mot de la justice et du bonheur suprêmes, Quels profits leur courage étrange aura-t-il faits?» Ils répondent : « La cause et la fin sont dans l'ombre; Rien n'est sûr que le poids, la figure et le nombre, Nous allons conquérir un chiffre seulement; Ils sont loin les songeurs de Milet et d'Élée Qui, pour vaincre en un jour tout l'inconnu d'emblée, Tentaient sur l'univers un fol embrassement! Nous ne nous flattons plus, comme ces vieux athlètes, De forcer, sans flambeau, les ténèbres complètes, Pour saisir à tâtons ce monstre corps à corps; Il nous suffit, à nous, devant le sphinx énorme, D'éclairer prudemment de point en point sa forme, Et d'en lier les traits par de justes raccords. Ils sont loin les rêveurs subtils d'Alexandrie, Et ceux qui reniaient la terre pour patrie ! Nous ne nous flattons plus de la fuir, aujourd'hui: A quelque évasion que l'air pur nous invite, L'air même est notre geôle, avec nous il gravite, II est terrestre encore, et tout l'azur c'est lui Mais la terre suffit à soutenir la base D'un triangle où l'algèbre a dépassé l'extase ; L'astronomie atteint où ne ment plus l'azur Sous des plafonds fuyants chasseresse d'étoiles Elfe tisse, Arachné de l'infini, ses toiles, Et suit de monde en monde un fil sublime et sûr. Montés pour redescendre avec la même charge, Nos corps lourds n'auront pu que faire un pas plus large, Un orbe un peu plus haut sur le sol en rampant, Mais nous aurons du moins goûté la certitude, Ce qu'en vain demandaient les pères de l'étude A leurs fronts isolés qu'ils s'en allaient frappant. Et peut-être plus tard, si la pensée humaine Touche au fond du mystère en tirant sur sa chaîne, Le chiffre sans éclat qu'au ciel nous aurons lu, Longtemps enseveli comme une valeur nulle, Doit surgir glorieux dans l'unique formule D'où le problème entier sortira résolu ! » III Ils montent! le ballon, qui pour nous diminue, Fait pour eux s'effacer les contours de la nue, S'abîmer la campagne, et l'horizon surgir Grandissant comme on voit, sur une mer bien lisse, Que du bout de son aile une mouette plisse, Autour du point troublé les rides s'élargir. Les plaines, les forets, les fleuves se déroulent, Les monts humiliés en s'allongeant s'écroulent. Le coeur semble se faire, à la merci des cieux, Un berceau du péril dont pourtant il frissonne, Et regarde sombrer tout ce qui l'emprisonne Avec un abandon grave et délicieux... Ils montent, épiant l'échelle où se mesure L'audace du voyage au déclin du mercure, Par la fuite du lest au ciel précipités; Et cette cendre éparse, un moment radieuse, Retourne se mêler à la poudre odieuse De nos chemins étroits que leurs pieds ont quittés. Depuis que la pensée, affranchissant la brute, A découvert l'essor dans les lois de la chute, Et su déraciner les pieds humains du sol, L'homme a hanté des airs que nul oiseau n'explore. Mais il n'avait jamais osé donner encore Une aussi téméraire envergure à son vol ! Pourtant ils n'ont pas peur. La vérité suscite Au plus timide front que son amour visite Une sereine audace à l'épreuve de tout; Immuable elle inspire à ses amants sa force, Et, quand de ses beaux yeux on a suivi l'amorce, Affamé de l'atteindre, on vit et meurt debout. Ils goûtent du désert l'horreur libératrice. Mais, si vite arrachée à sa ferme nourrice, La chair tressaille en eux par un instinct d'enfant; Serrant l'osier qui craque et n'osant lâcher prise, Il semble qu'elle étreigne un lien qui se brise Et pressente qu'en haut plus rien ne la défend. Plus rien ne la défend, car elle n'est pas née Pour une vagabonde et large destinée: Il lui faut une assise, une borne, un chemin, La tiédeur des vallons, et des toits l'ombre chère; Ou la pensée aspire elle est une étrangère; Il lui faut l'horizon tout proche de la main. Surtout il lui faut l'air! L'air bientôt lui fait faute. Alors s'élève entre elle et son invisible hôte, Le génie aux destins de son argile uni, L'éternelle dispute, agonie incessante La chair, au sol vouée, implore la descente, L'esprit ailé lui crie un sursum infini... Maître, dit-elle, assez! mon angoisse m'accable... -Plus haut ! lui répond-il. Et d'un long flot de sable L'équipage allégé se rue au ciel profond. -O maître, quel tourment ta volonté m'inflige! Je succombe.-Plus haut! -Pitié! -Plus haut, te dis-je. Et le sable épanché provoque un nouveau bond. -Grâce, mon sang déborde et je n'ai plus d'haleine. -Plus haut !- Arrêtons-nous ; maître, je vis à peine... - Monte.- Oh! cruel, encor?-- Monte! esclave -Encore ? -Oui. Mais épuisée enfin la chair plie et s'affaisse, Et comme un feu sacré dont se meurt la prêtresse, L'esprit abandonné s'abat évanoui. IV L'esquif, indifférent au fardeau qu'il balance, Poursuit alors son vol dans un entier silence, Désemparé du coeur et du génie humains, Tandis qu'en bas s'agite une oublieuse foule, Dont la moitié s'enivre, et l'autre moitié roule Le rocher de Sisyphe où s'écorchent ses mains. O fortune de l'homme! ou jouir sans noblesse, Ou, noble, ne tenter qu'un essor qui le blesse! Ou rire sans grandeur, ou grandir et pleurer! S'il embrasse la terre, il abêtit sa joie, S'il la chasse du pied, l'abîme l'y renvoie, Il n'en peut pas sortir et n'y peut demeurer! Car ni les fleurs d'un jour, ni les fruits qui se tachent, Ni les amours qu'on pleure ou qu'on trahit n'attachent Tous ceux que l'idéal caresse et mord au front; Et s'ils veulent bondir au bleu qui les fascine, Ils sont si rudement tirés, par la racine Que beaucoup en sont morts, et combien en mourront! Et c'est pourquoi ceux-là, ceux que l'infini hante, Et qui sont bien vraiment, l'humanité souffrante Si l'on souffre le plus par le plus grand désir, Sentiront fuir toujours leur coeur et leur pensée Avec cette nacelle éperdument lancée, Et, devant sa détresse, un frisson les saisir. V Un seul s'est réveillé de ce funèbre somme, Les deux autres... O vous, qu'un plus digne vous nomme, Qu'un plus proche de vous dise qui vous étiez! Moi, je salue en vous le genre humain qui monte, Indomptable vaincu des cimes qu'il affronte, Roi d'un astre, et pourtant jaloux des cieux entiers! L'espérance a volé sur vos sublimes traces, Enfants perdus, lancés en éclaireurs des races Dans l'air supérieur, à nos songes trop cher, Vous de qui la poitrine obstinément fidèle, Défiant l'inconnu d'un immense coup d'aile, Brava jusqu'à la mort l'irrespirable éther! Mais quelle mort ! la chair, misérable martyre, Retourne par son poids où la cendre l'attire, Vos corps sont revenus demander des linceuls; Vous les avez jetés, dernier lest, à la terre, Et, laissant retomber le voile du mystère, Vous avez achevé l'ascension tout seuls! Pensée, amour, vouloir, tout ce qu'on nomme l'âme, Toute la part de vous que l'infini réclame, Plane encor, sans figure, anéanti? non pas! Tel un vol de ramiers que son pays rappelle Part, s'enfonce et s'efface en la plaine éternelle, Mais n'y devient néant que pour les yeux d'en bas. Mourir où les regards d'âge en âge s'élèvent, Où tendent tous les fronts qui pensent et qui rêvent Où se règlent les temps graver son souvenir! Fonder au ciel sa gloire, et dans le grain qu'on sème Sur terre propager le plus pur de soi-même, C'est peut-être expirer, mais ce n'est pas finir : Non! de sa vie à tous léguer l' oeuvre et l'exemple, C'est la revivre en eux plus profonde et plus ample, C'est durer dans l'espèce en tout temps, en tout lieu, C'est finir d'exister dans l'air où l'heure sonne Sous le fantôme étroit qui borne la personne, Mais pour commencer d'être à la façon d'un dieu ! L'éternité du sage est dans les lois qu'il trouve; Le délice éternel que le poète éprouve, C'est un soir de durée au coeur des amoureux! Car l'immortalité, l'âme de ceux qu'on aime, C'est l'essence du bien, du beau, du vrai, Dieu même, Et ceux-là seuls sont morts qui n'ont rien laissé d'eux. O victimes, plus d'un peut-être vous jalouse, Qui, de peur de languir et que l'oubli ne couse Sur son oeuvre tardive un suaire étouffant, Laisserait bien trancher sa destinée obscure D'un pareil coup de faux, dont l'éclair transfigure L'ombre d'un front sans gloire en nimbe triomphant! Aux antiques rameaux, toujours verts, du Lycée, Les générations, espoir de la pensée, Rediront que pour elle on vous a vus périr: Tous les coeurs de vingt ans, qui dédaignent la vie Et dont la soif d'honneur n'est jamais assouvie, Verront, en songe, au ciel votre tombeau fleurir. Les antiques héros admireraient notre âge Pour le nouvel emploi qu'on y fait du courage, Et nous leur citerions le votre avec orgueil. Mais l'orgueil consterné devant la mort s'efface, Pardonnez au premier que votre belle audace Et l'amour de l'azur arrachèrent au deuil. Les Épaves Poésies posthumes 1908 La Musique Ah ! chante encore, chante, chante ! Mon âme a soif des bleus éthers. Que cette caresse arrachante En rompe les terrestres fers ! Que cette promesse infinie, Que cet appel délicieux Dans les longs flots de l'harmonie L'enveloppe et l'emporte aux cieux ! Les bonheurs purs, les bonheurs libres L'attirent dans l'or de ta voix, Par mille douloureuses fibres Qu'ils font tressaillir à la fois... Elle espère, sentant sa chaîne A l'unisson si fort vibrer, Que la rupture en est prochaine Et va soudain la délivrer ! La musique surnaturelle Ouvre le paradis perdu... Hélas ! Hélas ! il n'est par elle Qu'en songe ouvert, jamais rendu. Le Fleuve Vous, ne révélez point la destinée ultime, O défunts dans la nuit pêle-mêle noyés ! Dieu seul peut suivre au loin jusqu'à l'extrême abîme Le fleuve entier des morts qui roule sous nos pieds. Les beaux yeux, les grands coeurs et les fronts pleins de rêve, Les couples escortant Juliette et Roméo, Tous les restes humains vers la brumeuse grève Silencieux et froids glissent au fil de l'eau. Décorant l'avenir que le présent lui voile, L'humanité regarde, au ciel, plus haut que soi, Durant le jour i'azur, pendant la nuit l'étoile, Symboles du bonheur que lui promet sa foi. Hélas ! tout corps vivant semble un radeau qui passe, En route sans fanal pour l'infini sans port ; Mais courte est notre vue, et Dieu nous fit la grâce De ne la point tourner du côté de la mort. La Fontaine de Jouvence Rends la sève aux heureux, naïade de Jouvence, A leurs rapides jours donne un long renouveau ; Retourne pour eux seuls le fatal écheveau Dont le fil mesuré vers les ciseaux s'avance. Ceux-là n'ont pas connu le soupir dès l'enfance, L'austère appel du Vrai, l'altier défi du Beau, Le tourment d'y répondre et l'attrait du tombeau Pour le front sans appui, pour le coeur sans défense. Le ciel lointain des yeux ne leur a pas fait mal ; Ils n'ont connu qu'un proche et clément idéal, Et les regrets en eux ne sont pas des blessures. Mais les martyrs du rêve et ceux du souvenir, Inclinés vers la fosse aux promesses plus sûres, Craignant tous les amours, n'osent pas rajeunir. L’Indulgence L'Indulgence est tendre, elle est femme. Ceux qu'un faux pas, même expié, Dans le monde à jamais diffame, Lavent leur front dans sa pitié. Humble soeur aux longues paupières, Pour l'homme, fût-il criminel, Tandis qu'on lui jette des pierres, Elle garde un pleur fraternel. S'approchant du coeur plein de fange, De scorie épaisse et de fiel, Pour l'assainir, elle y mélange Cette larme, aumône du ciel ; Et, loin d'y remuer la honte, Comme les injures le font, Elle attend que l'amour remonte Et que la haine tombe au fond. C'est alors que, de sa main douce Élevant ce coeur épuré, Elle l'incline sans secousse Et lui pardonne : il a pleuré. La Beauté fait croire La foi, l'antique foi dans mon âme a péri, Et maintenant je sonde à tâtons la Nature. Mais je regrette, hélas ! la sublime imposture Qui, dans l'ombre déserte, offre au coeur un abri ; Et j'y crois de nouveau quand vous m'avez souri : La nuit m'épouvantait, cette aube me rassure. Quand je ne vous vois pas, l'inconnu me torture ; Paraissez seulement, et mon mal est guéri. Un sourire de vous, et le bonheur m'inonde : Je ne peux plus douter qu'une main sur le monde Par pitié comme un baume ait épanché l'amour. L'espérance a raison de ma raison rebelle : Sans retour aimez-moi ; je croirai sans retour A la bonté de Dieu qui vous créa si belle. « Ah ! le cours de mes ans » Ah ! le cours de mes ans ne peut que faire envie : Je ne maudirai pas le jour où je suis né. Si Dieu m'a fait souffrir, il m'a beaucoup donné, Je ne me plaindrai pas d'avoir connu la vie. De la félicité que j'avais poursuivie Le trop vaste horizon s'est aujourd'hui borné, J'attends, calme et rêveur, ce qui m'est destiné ; Qu'importe l'avenir ? mon âme est assouvie. L'arbre de ma jeunesse était ambitieux, Fou d'espoir et de sève, hélas ! et les orages, Secouant sa verdure, en ont semé les cieux... Mais le doux souvenir est le glaneur des âges, Et l'oubli n'a jamais si bien tout effacé Qu'il ne reste une fleur dans le champ du passé. « Je t’aime » Je t'aime. Il est des jours, il est des jours sacrés Où l'âme sent tout bas renaître La mémoire des morts qu'on a trop peu pleurés Et qu'on fit trop pleurer peut-être. Allons sur les tombeaux de nos parents perdus Réparer cet ancien outrage. On ne donne aux vieillards les pleurs qui leur sont dus Que le jour où l'on a leur âge. Le Coucher du soleil Si j'ose comparer le déclin de ma vie A ton coucher sublime, ô Soleil ! je t'envie. Ta gloire peut sombrer, le retour en est sûr : Elle renaît immense avec l'immense azur. De ton sanglant linceul tout le ciel se colore, Et le regard funèbre où luit ton dernier feu, Ce regard sombre et doux, dont tu couves encore Le lys que ta ferveur a fait naguère éclore, Est triste infiniment, mais n'est pas un adieu. L’Escrime L'art des vers se révèle à l'escrime pareil ; Boileau l'a dit un jour à son ami Molière. La finesse n'en est qu'aux élus familière, Moins simple est ce beau jeu que son froid appareil. Il nous tient en haleine et sans cesse en éveil, Car la muse a pour nous des rigueurs de guerrière. Elle ne se rend pas aux pleurs de la prière, Et qui la veut dompter a perdu le sommeil. Son regard nous défie autant qu'il nous anime : Tandis qu'il nous émeut d'une fureur sublime, La lyre qu'il nous offre est rebelle à nos doigts. Trop heureux qui sait fuir ou vaincre cette amante Adorable et sauvage, âpre et belle à la fois ! Je suis, hélas ! de ceux qu'elle enchaîne et tourmente. La Jacinthe Dans un antique vase en Grèce découvert, D'une tombe exhumé, fait d'une argile pure Et dont le col est svelte, exquise la courbure, Trempe cette jacinthe, emblème aux yeux offert. Un essor y tressaille, et le bulbe entr'ouvert Déchire le satin de sa fine pelure ; La racine s'épand comme une chevelure, Et la sève a déjà doré le bourgeon vert. L'eau du ciel et la grave élégance du vase L'assistent pour éclore et dresser son extase, Elle leur doit sa fleur et son haut piédestal. Du poète inspiré la fortune est la même : Un deuil sublime, né hors du limon natal, L'exalte, et dans les pleurs germe et croît son poème. Aux Jeunes Ah ! nous vous absolvons, nous les poètes fous, De préférer à l'or les lèvres satinées, De ne point sans révolte aux vagues destinées Sacrifier la fleur d'un présent sûr et doux ! La vie a des saisons, chaque saison ses goûts. Le partage est tout fait des rapides années : Il les faut accueillir comme elles sont données, Aux vieillards pour prévoir et, pour sentir, à vous. Combien, devenus vieux, maudissent leur détresse ! Comme ils ont dédaigné le rire et la caresse, Le passé n'a pour eux nuls consolants retours. Heureux qui sut aimer ! Il en garde une joie, Printanière senteur du linceul des beaux jours, Baiser qu'au ciel de Mai la rose morte envoie. Aux Jeunes Gens Riez ! il nous est cher de vous sentir contents ; La divine gaîté, cette soeur du courage, Vous convie à braver l'horizon gros d'orage, Sous l'immense arc-en-ciel qu'elle dresse à vingt ans. Vous pouvez rire, vous ! Le rire n'a qu'un temps, Et l'oubli des douleurs n'appartient qu'à votre âge ; Même sur le bâillon mis au Droit qu'on outrage, Vous jetez pour un jour des voiles éclatants. Riez, car à vous seuls est permise la joie. Le blé naissant n'a point, quand son épi verdoie, A répondre du sol dont les tourments le font. Riez donc ! Vos aînés se réservent les larmes. C'est chez vous seuls qu'ils voient dans l'avenir profond Ensemble triompher la justice et les armes. Le Pardon Pour peu que votre image en mon âme renaisse, Je sens bien que c'est vous que j'aime encor le mieux. Vous avez désolé l'aube de ma jeunesse, Je veux pourtant mourir sans oublier vos yeux, Ni votre voix surtout, sonore et caressante, Qui pénétrait mon coeur entre toutes les voix, Et longtemps ma poitrine en restait frémissante Comme un luth solitaire encore ému des doigts. Ah ! j'en connais beaucoup dont les lèvres sont belles, Dont le front est parfait, dont le langage est doux. Mes amis vous diront que j'ai chanté pour elles, Ma mère vous dira que j'ai pleuré pour vous. J'ai pleuré, mais déjà mes larmes sont plus rares ; Je sanglotais alors, je soupire aujourd'hui ; Puis bientôt viendra l'âge où les yeux sont avares, Et ma tristesse un jour ne sera plus qu'ennui. Oui, pour avoir brisé la fleur de ma jeunesse, J'ai peur de vous haïr quand je deviendrai vieux. Que toujours votre image en mon âme renaisse ! Que je pardonne à l'âme au souvenir des yeux ! Le Premier amour Comme un verre intact, avant l'heure Où le remplira l'échanson, Au plus léger coup qui l'effleure Vibre d'un sonore frisson, Mais pour la fugitive atteinte N'a plus de soupir cristallin, Et ne tressaille ni ne tinte Sans aucun heurt dès qu'il est plein, Le jeune coeur, vivant calice, Frémit plaintif au moindre appel, Avant que l'Amour le remplisse De son généreux hydromel ; Mais, quand cet échanson céleste L'a, soudain, comblé jusqu'au bord, Plus rien n'y bat pour tout le reste ; Silencieux, il paraît mort ; C'est qu'il peut dédaigner la terre, Il aime ! le ciel est entré Dans sa profondeur solitaire : Il est immuable et sacré. Source: http://www.poesies.net