Croquis Italiens (1868) Sully Prudhomme 1839-1907 TABLE DES MATIERES Parme Fra Beato Angelico Le Jour et la Nuit Devant un groupe antique Panneau Ponte Sisto Le Colisée L’Escalier de l’Ara Coeli La Voie Appienne La Pescheria Torses antiques Les Marbres La Place Saint-Jean-de-Latran Les Transtévérines La Place Navone Parme L’air doux n’est troublé d’aucun bruit, Il est midi, Parme est tranquille ; Je ne rencontre dans la ville Qu’un abbé que son ombre suit. Sa redingote fait soutane Et lui tombe jusqu’aux talons. Il porte un feutre aux bords très-longs, Culotte courte et grande canne. Cet abbé chemine en priant, Et, seul au milieu de la rue, Tout noir, il fait sa tache crue Sur le ciel tendre et souriant. Parme, octobre 1866. Fra Beato Angelico Avant le lever du soleil, Quand aux yeux il n’apporte encore Qu’un pressentiment de l’aurore, Et qu’il blanchit plus qu’il ne dore Les champs émus d’un lent réveil, Au jour qui commence de croître, La vitre luit sous les barreaux, Et lés colonnettes du cloître Sentent l’ombre des passereaux ; Le laurier, la rose trémière, Qui fleurissent autour du puits, Se redressent vers la lumière En distillant les pleurs des nuits, Et le jardin fait sa prière. C’est l’heure où, bénissant le jour Dont sa paupière se colore, Fra Beato sent le retour Des paradis avec l’aurore. Et voici qu’un long trait de feu, Violet, jaune, rouge et bleu, Par la grille de la cellule Vient nacrer la pâleur du mur, Comme une vive libellule Qui se pose sur un lis pur. Et le moine ouvrant les prunelles, Avec ce rayon pour pinceau, Fait les anges brillants et frêles Qui forment de leurs fines ailes Sur la Vierge un splendide arceau. Florence, octobre 1866. Le Jour et la Nuit Au-dessus du tombeau trône un guerrier nu-tête Qui dresse un front de roi sur un buste d’athlète. Tuniques et manteaux jusqu’aux hanches tombés Laissent voir la poitrine aux grands muscles bombés, Virils témoins d’un âge où la force est bien-mûre, Et, sous le beau travail d’une opulente armure, Les épaules, malgré le fardeau de l’airain, Gardent l’aplomb tranquille et le contour serein. Mais, un pied, retiré, l’autre en avant du siège, Toujours prêt à surgir comme un dieu qui protège, Et sans quitter le sceptre en paix sur ses genoux, Tournant la tête, il parle à de plus forts que nous. Plus bas, sur le versant d’une corniche étroite, Un géant, c’est le Jour, couché, la tête droite Et de face, le front brutal et soucieux, Remonte son épaule au niveau de ses yeux. Il s’accoude en arrière et par devant ramène L’autre bras ; et telle est sa pose surhumaine Qu’il montre en même temps son ventre aux plis profonds Et son dos formidable où se croisent des monts ; Et, sur son genou droit posant son talon gauche, Il lève des yeux d’ombre où le réveil s’ébauche. A côté, cette femme effrayante qui dort, Et se dompte à l’oubli par un si grand effort Qu’on s’étonne, en voyant sa torpeur, qu’elle puisse De son coude obstiné rejoindre ainsi sa cuisse, C’est la Nuit. Elle songe entre hier et demain, Le visage dans l’ombre incliné sur la main, Abritant un hibou sous sa jambe ployée Et l’épaule au rocher près d’un masque appuyée. Vainement à son frère elle tourne le dos, Le souvenir du Jour obsède son repos. -Ah ! maître, quand tu mis l’horreur dans cette pierre, Tu savais que c’est peu de fermer la paupière, Tu le savais : rêver, c’est encore souffrir, Et nul ne dort si bien qu’il n’ait plus à mourir. Florence, octobre 1866. Devant un groupe antique Bienheureuse la destinée D’un enfant grec du monde ancien ! Fruit d’un amoureux hyménée, Il est gai d’une joie innée, Et deux beaux sangs ont fait le sien. C’est Pan, bénévole et farouche, Qui forme son coeur et sa voix : Il lui met la flûte à la bouche, L’enfant souffle, le faune touche, Et la leçon rit dans les bois. Aux jeux qui font l’homme robuste Ses muscles tendres durciront ; Il sera fort, il sera juste : Le gymnase élargit son buste, Le Portique ennoblit son front. Orateur de la République, Contre les Perses odieux Il parlera le verbe attique, Il ira, soldat héroïque, Mourir pour sa ville et ses Dieux ! Florence, octobre 1866. Panneau Dès l’aube, au vallon de Tempe, Eros jouait avec Zéphire ; Le meilleur de ses traits -le pire ! De son carquois d’or est tombé ; Ce trait en eût l’aile brisée ; Mais plus terrible, aux fleurs pareil, Il luit comme telles au soleil, La pointe en l’air dans la rosée. Ah ! nymphes, je gazon trempé Engendre des fièvres mortelles ! Gardez-vous de danser, mes belles, Pieds nus, au vallon de Tempe. Florence, octobre 1866. Ponte Sisto Il est au bord du Tibre un chaos de bâtisses Plus noires au soleil que les cyprès la nuit, Et qui, plongeant leur pied dans l’eau jaune qui fuit, Y trempent constamment leur frange d’immondices. Une gargouille en sort, et, le long du gros mur, A creusé dans la pierre une verte traînée ; En bas, au long roulis d’une barque enchaînée, Branle un anneau rouillé qui mord le ciment dur. Mais, à vingt pieds de l’onde, une étroite terrasse, Dans l’amas inégal des sinistres taudis, Forme sous une treille un profond paradis Où le lierre au berceau des tonnelles s’enlace ; La vigne aventureuse y prend son vif essor ; Toujours il y sourit l’adorable mélange Des pâleurs du citron aux rougeurs de l’orange ; Et, si mes yeux ont bien percé ce fouillis d’or, Des colombes sans bruit s’y becquetaient à l’aise, Tandis qu’à l’autre rive, au-dessus des maisons, Tristement se dressait, vide en toutes saisons, La loge sans amours du grand palais Farnèse. Rome, novembre 1866. Le Colisée La lune, merveilleuse et claire, grandissait, Et, pendant que d’une ombre oblique s’emplissait, Du fond jusques au bord, le colossal cratère, Sereine elle montait, transfigurant la terre Et mêlant à cette ombre une vapeur d’azur. Minuit, le Colisée, un firmament très-pur ! Nous montâmes, guidés au rouge éclair des torches, Tâtant d’un pied peu sûr l’effondrement des porches, Et regardant sans voir dans les coins des piliers. Par le dédale étroit des roides escaliers, Nous, gagnâmes enfin la plus haute terrasse. De là, vers l’horizon vaste et noir, l’oeil embrasse Tout ce pays qui change, au déclin du soleil, La couleur de son deuil sans changer de sommeil Tout en bas, comme un point dans l’arène déserte, Un soldat ombrageux crie à la moindre alerte. Ah ! d’où vient que là-haut, malgré l’heure et le ciel Et cette enceinte immense au profil éternel Et l’effort surhumain que sa taille proclame, Je n’ai rien éprouvé qui m’ait subjugué l’âme ? Mais, libre, je sentais palpiter mes chansons : Tel, éclos pour jouir des meilleures saisons, Dans un air épuré, de son aile indocile L’oiseau bat la carcasse énorme d’un fossile. Ces hommes étaient forts ! que m’importe après tout ? Quand même ils auraient pu faire tenir debout Un viaduc allant de Rome à Babylone, A triple étage, orné d’une triple colonne, Pouvant du genre humain soutenir tout le poids, Et qu’ils l’eussent roulé sur lui-même cent fois, Aussi facilement, et sans reprendre haleine, Qu’autour de sa quenouille une enfant tord ta laine, Et qu’ils eussent dressé mille dieux alentour, Je ne saluerais pas la force sans l’amour ! Rome, décembre 1866. L’Escalier de l’Ara Coeli On a bâti là, plus réel Que l’échelle du patriarche, Un escalier dont chaque marche Est vraiment un pas vers le ciel. Dans la nature tout entière L’architecte prit à son gré Pour cet édifice sacré La plus glorieuse matière : Il prit des marbres sans rivaux, Fragments de ces pierres illustres Que la pioche aveugle des rustres Brisait pour faire de la chaux, Et qui toutes étincelèrent Au front des temples abattus, Ou que les Gracques et Brutus Au Forum de leur pied foulèrent ! Il les prit et les entassa, Rejeton hardi de la race Qui, regardant les dieux en face, Roulait Pélion sur Ossa. Et malgré les hordes très sales De mendiants et de fiévreux Se cherchant leur vermine entre eux Sur ces assises colossales, Bien qu’il s’y traîne des dévots Dont une poupée est l’idole, On y voit, comme au Capitole, Monter les ombres des héros ! Rome, janvier 1867. La Voie Appienne Au temps rude et stoïque où l’on savait mourir Sans plus rien regretter et sans plus rien attendre Où l’on brûlait les morts, ne gardant que leur cendre, Afin que rien d’humain n’eût l’affront de pourrir ; Avant que pour jamais la nuit des catacombes Eût posé sur le monde un crêpe humide et noir, Et que la foi,-mêlant la terreur à l’espoir, Eût mis l’éternité douteuse au fond des tombes, Les tombes n’étaient point d’un abord odieux : Les Romains qui sortaient par la porte Capène Sur la voie Appia marchaient, voyant à peine Ces antiques témoins qui les suivaient des jeux. Un chaud soleil dorait les dalles de basalte, Et dans cette campagne au grand sourire clair, Ces monuments pieux et sereins n’avaient l’air Que d’inviter la vie à quelque heureuse halte ! Ils ne promettaient pas un royaume infini, Mais un abri solide au vieux nom de famille ; Celui que Métellus a bâti pour sa fille Servit de forteresse à des Caétani. Et maintenant, maigre les injures sans nombre, Les coups du nouveau peuple et de son nouveau dieu, La ruine est encore assez haute en ce lieu Pour couvrir une armée en marche de son ombre ; Et le long du chemin, rangés sur les deux bords, Gisent des bustes blancs aux prunelles funèbres Où lé sable et la pioche ont mis plus de ténèbres Que la corruption dans les yeux des vrais morts. Dans les champs d’alentour qu’agrandit leur détresse Errent le pâtre antique et l’antique troupeau, Et parfois, sur le ciel, au-dessus d’un tombeau, A la louve pareil, un grand chien noir se dresse. Rome, janvier 1867. La Pescheria A Rome, le mardi, se rendent au marché, Pour vendre leur poisson dans le Tibre péché, Les grands paysans bruns et les filles trapues. Ils ont fait leur abri de deux voûtes rompues, Dont l’une dans sa chute a longtemps hésité, Et par un vieil instinct de sa caducité Reste, comme un dormeur qui sans tomber chancelle, Le poisson tout humide et palpitant ruisselle Sur de longs blocs de pierre alignés en étal, Débris de quelque ancien dallage impérial ; Le sol gras est jonché d’écaillés et d’ouïes, Et ces infectes chairs à l’air épanouies Sous les yeux des chalands croupissent par monceaux. Il fait sombre en plein jour sous ces tristes arceaux, Un réverbère y dort d’un air mélancolique, Tous les coins y sont noirs de l’ordure publique On voit au fond la rue étroite et claire fuir ; Et mainte ménagère, à la bourse de cuir, Parmi la marchandise éparse et dégoûtante Fouille, et débat le prix du morceau qui la tente. Cependant au soleil, dans la brique enchâssés, Tout blancs encore après dix-huit cents ans passés, Trois chapiteaux, honneur d’un ciseau de Corinthe, Des gloires de ce lieu gardent la pure empreinte ! Rome, janvier 1866. Torses antiques Le long des corridors aux murailles de pierre, Les marbres déterres et dégages du lierre Offrent leur grand désastre à la pitié des yeux. Peuple autrefois sacré de héros et-de dieux, Ils tombèrent, gardant leur attitude auguste. La chute a fait rouler la tête loin du buste, Mais il semble que l’âme, ayant quitté le chef, Palpite encore autour du plus vague relief, Ou que plutôt l’artiste,- inculquant sa pensée, L’avait dans tout le corps noblement dispensée : -De l’épaule à la hanche et du pouce à l’orteil Apollon tend son arc et lance du soleil. -Au tourment qui roidit ce nerveux pentélique, Je sens durer l’effort d’une lutte athlétique. -Ce tronc jeune, encor blanc comme un tronc de bouleau, C’est Narcisse amoureux qui s’admire dans l’eau. -Et je te reconnais, forme humaine et divine, Aphrodite, c’est toi, le désir te devine : De ta bouche un barbare a meurtri le dessin, Mais tu me souris toute en la fleur de ton sein. -Planté dans un fourreau comme un terme podagre, Coureur de sangliers, tu vis, ô Méléagre ! Cette poitrine lisse et ces bras accomplis Sont les tiens ; ce col droit portait un front sans plis. -Je nomme Antinous les débris de ce torse : Il eut seul tant de grâce unie à tant de force. -Et sans doute cet autre au nonchalant contour, C’est Bacchus glorieux célébrant son retour, Ceint de pampre, appuyé sur le choeur qui l’acclame, Le seul dont le corps mâle ait des ampleurs de femme. On dirait qu’au sortir des mains qui les ont faits Ces grands décapités n’étaient pas plus parfaits, Et qu’obstinée à vivre en ce peu de matière Leur beauté paraît mieux en ruine qu’entière ! Rome, novembre 1866. Les Marbres Ce qui rend les villas charmantes, C’est, plus encor que les gazons, Et la grâce des horizons, Et le rêve des eaux dormantes, C’est, plus que l’air délicieux Et le vert sombre des vieux arbres, C’est le candide éclat des marbres Sur l’azur intense des cieux : Ceux que l’Attique et la Toscane Baignent d’un jour immense et clair, Le paros, beau comme la chair, Le pentélique diaphane. Et le carrare aux fins cristaux Qu’un rayon do soleil irise ; Blocs de neige que divinise La sainte audace des marteaux ! Qu’on polisse le rouge antique, Le turquin bleu, le noir portor Où serpentent des veines d’or, Et le cipolin granitique, L’antin jaune ou couleur de sang, Le vert de Florence et de Suse, Celui de Gênes qui ne s’use Que limé par un bras puissant ; Qu’ils quittent la nuit des carrières Pour l’ombre d’un palais chagrin, J’aime mieux dans l’éther serein Le marbre blanc, ce lis des pierres ! Jeune, éblouissant, virginal, Et façonné par le génie, Il est le seul qui montre unie La matière au pur idéal ! Villa Borghèse, janvier 1866. La Place Saint-Jean-de-Latran Au mois de novembre, à midi, Je foulais cette large place Au sol vague, formant terrasse Sur la campagne à l’infini. A gauche, un aqueduc s’allonge Par-dessus les plis du désert Et dans les montagnes se perd Aussi loin que le regard plonge ; Vieil échanson que n’use point La soif des races, il commence A mes pieds par une arche immense Et finit là-bas par un point... A droite, des vergers, des vignes, Des toits plats, des murs blancs, des pins, Et, tout au loin, les monts Sabins Aux sereines et fermes lignes. Tel le fond d’un lac azuré, A travers l’eau tranquille et belle, Voilé, mais non terni par elle, Semble grandir transfiguré ; Tel, dans les campagnes romaines, Sous la fine écharpe de l’air Paraît plus doux et non moins clair, Et plus grand, l’horizon des plaines ; Et cet air magique et subtil Est tiède : ici l’été s’achève Comme un printemps nouveau qui rêve En attendant son mois d’avril. Rome, novembre 1866. Les Transtévérines Le dimanche, au Borgo, les femmes et les filles, Lasses d’avoir, six jours, traîné sous des guenilles, Etalent bravement un linge radieux. Ce n’est plus le costume éclatant des aïeux : Quand le peuple vieillit, l’habit se décolore ; Pourtant le rouge vif les réjouit encore : Elles font resplendir sur le brun de leur peau Des fichus qu’on dirait taillés dans un drapeau. Les bras ronds et charnus sortent des grosses manches ; Le jupon suit tout droit la carrure des hanches ; Le contour d’un sein riche et d’un dos bien arqué S’accuse avec ampleur, par de beaux plis marqué ; D’un corset rude, ouvert d’une large échancrure, Le cou ferme se dresse, et pour fière parure Une flèche d’argent traverse les cheveux Lourds et lisses, d’un noir intense aux reflets bleus. Un long clinquant de cuivre étincelle à l’oreille, Et la voûte de l’oeil, pleine d’ombre, est pareille A ces vallons brumeux où miroite un lac noir. Et ces fortes beautés sont splendides à voir Quand toutes, au soleil, le long des grandes pentes, Par groupes se croisant, vont superbes et lentes. Rome, décembre 1866. La Place Navone Nous aimons à rôder sur la place Navone. Ah ! le pied n’y bat point l’asphalte monotone, Mais un rude pavé, houleux comme une mer. Des maraîchers y font leurs tentes tout l’hiver, Et les enfants, l’été, s’ébattent dans l’eau, bleue, Sous le triton qui tient un dauphin par la queue. Au beau milieu surgit un chaos où l’on voit Dans un antre de pierre un gros lion qui boit, Près d’un palmier, parmi des floraisons marines ; Un cheval qui s’élance en ouvrant les narines ; Un obélisque en l’air sur un tas de récifs, Flanqué de quatre dieux aux gestes sans motifs. Nous aimions ce grand cirque à fortune inégale Où le taudis s’accote à la maison ducale. Nous y venions surtout dans les jours de marché : C’est là que nous avons avec amour cherché Quelque précieux tome, embaumé dans sa crasse, De Marsile Ficin, de Quinault ou d’Horace, Et, parmi les chaudrons, les vestes, les fruits secs, Les poignards et les clefs, ces lampes à trois becs, De forme florentine, aux supports longs et minces, Où pend tout un trousseau d’éteignoirs et de pinces, Et qui, flambeaux naïfs des poètes fameux, Nous font croire, la nuit, que nous pensons comme eux. Rome, décembre 1866. Source: http://www.poesies.net