Poésies Et Nouvelles. (1840) Par Sophie D' Arbouville. (1810-1850) (Sophie De Bezancourt Loyré D'Arbouville, Contesse D'Arbouville.) (29 October 1810-22 March 1850) TOME II Stella. (Fragments) TABLE DES MATIERES Prologue. Choeur D'Anges. I II III IV V Chant D'Amour. VI Stella. Fragment D'Un Poème. (Ces fragment, trouvés dans les papiers de Mme d'Arbouville, n'ont été ni revus ni corrigés par elle, en vue de l'impression.) Prologue. Choeur D'Anges. Que viens-tu faire au ciel, bel ange, noire frère? L'âme que tu gardais est encor sur la terre; Tu dois à ses côtés, veillant avec amour, La suivre dans la vie et la nuit et le jour. Aux pieds de l'Étemel, frère, qui te ramène Quand l'ange de la mort n'a pas brisé ta chaîne? Sans l'ordre du Très-Haut, si je revois le ciel, Ce n'est point pour chercher le repos éternel, Ni nos ailes d'azur, ni ma divine lyre, Ni l'encens enivrant qu'en ces lieux on respire, Ni de vos chants divins l'acord harmonieux Qu'on appelle silence au rivage des deux. Car l'ange de la mort » le plus beau de nos anges » - Le plus heureux parmi nos célestes phalanges, Celui qui va chercher les pauvres exilés, Et qui leur dit tout bas: « Dieu Vous a rappelés! » Ange d'amour qui vient les prendre sur la terre, Et les porte en ses bras au séjour de lumière. . . La Mort, laisse celui qui me fut confié, Et mon sort à sou sort reste toujours lié. Mais je viens parmi vous, un seul instant, mes frères, Pour fléchir le Seigneur par mes larmes amères. Je viens dans ce séjour du Souverain des cieux, Lui parler de moins loin, d'un homme malheureux. Frères! volez vers Lui! dites-lui que je traîne, Sur la terre d'exil, une trop lourde chaîne; Que l'homme que je garde échappe à mon amour; Qu'en vain auprès de lui, soit la nuit, Soit le jour, Je parle du Seigneur tout bas à son oreille. Le soir quand il s'endort, le jour quand il s'éveille; Qu'en vain, avec ardeur, le suivant du regard, Mes ailes, en tous lieux, lui forment un rempart; Qu'en vain, penché sur lui lorsque le jour s'achève, Je parais à ses yeux sous la forme d'un rêve, Je chante à son chevet, je lui fais voir le ciel! J'approche de sa lèvre une coupe de miel, Je pare la vertu de guirlandes de rose, Et, sur son front, ma bouche avec amour se pose; Je l'endors en mes bras comme un petit enfant Que l'amour d'une mère et protège et défend. Inutiles efforts! . . . Sur le bord de l'abîme, Chaque jour il s'avance, entraîné par le crime: II n'entend pas ma voix, il ne voit pas mes pleurs, Le gouffre, à ses regards, disparaît sous des fleurs: Il s'incline.... il se penche.... il avance, il chancelle. . . Alors, subitement frappant lair de mon aile, J'ai volé vers les cieux, et près de l'Éternel, J'implore aide et secours pour un fils criminel! CHOEUR D'ANGES. Grâce! grâce pour lui, Seigneur, Dieu de clémence! Pardonne et sauve, toi dont l'amour est immense! Daigne baisser les yeux: devant ton seul regard, Le mal disparaîtra comme un léger brouillard. Nous prions à genoux pour un fils de la terre, Dont les yeux sont fermés à ta sainte lumière; Notre frère, à tes pieds, jette un cri de douleur, Il gémit au séjour de l'éternel bonheur. Grâce! grâce pour lui, Seigneur, Dieu de clémence! Pardonne et sauve, toi dont l'amour est immense! De ce chant suppliant l'harmonieux essor, Dans l'espace des cieux, vibra longtemps encor; Le jeune ange gardien, que réclamait la terre, Tour à tour ou pleurait ou chantait sa prière; Le vent faisait gémir l'aile des séraphins; L'encensoir oublié s'échappa de leurs mains. Les lyres sous leurs doigts demeurèrent muettes, Et sur leurs seins émus s'inclinèrent leurs têtes. Tous priaient! -Mais bientôt, radieux et léger, Du souverain des cieux s'avance un messager. «Frères! chantez!» dit-il, «l'Éternel a fait grâce. Une âme fut créée, et, franchissant l'espace. Elle va sur la terre apporter son appui Au criminel sur qui nul beau jour n'avait lui. Par ordre du Seigneur, une femme va naître Pour aimer le coupable. . . et le sauver peut-être! Une femme au coeur pur, le prenant par la main, Du ciel qu'elle connaît lui dira le chemin. L'ange gardien qui porte au front une auréole, Ne peut pas des mortels employer la parole: Une femme dira ce que l'ange taisait, Sa voix prononcera ce que l'ange pensait! Frères, voyez là-bas, à travers les nuages, Cette ombre qui s'enfuit vers de lointains rivages, Cette étoile qui aie et s'échappe des cieux. . . C'est l'àme qui s'en va sauver un malheureux!» Le choeur des séraphins s'inclina vers la terre, Pour suivre du regard, au loin, l'ombre légère; Et comme elle fuyait, poursuivant son essor, Ils chantèrent ces mots au son des lutes d'or: « Pars donc! Dieu te créa dans un jour de clémence; Vole, descends des cieux» ta mission commence. Quitte-nous sans regret. . .» tu reviendras un jour! Ta destinée est belle, elle est toute d'amour. Va! d'étoile en étoile, arrive sur la terre; Tu la reconnaîtras au rayon de lumière Que le Christ a laissé sur ses pas glorieux, Quand, pour mourir pour elle, il a quitté les cieux: Sillon éblouissant, étincelante trace Qui, de la terre au ciel, brille à travers l'espace. Oh! va donc loin de nous, aimer, pleurer, souffrir! Peut-être il est des maux que l'amour peut guérir. Renferme dans un corps ta lumineuse flamme, Sois captive un instant, et deviens une femme: Sur la terre d'exil, accepte la douleur; Sans bonheur en échange offre et donne ton coeur; Sois belle sans orgueil, aime sans inconstance. Consacre au dévoûment ton entière existence, Souffre sans murmurer, pardonne chaque jour. . . Tu naquis pour aimer, pour sauver par l'amour! » I La nuit était venue, une nuit de Norvège, Les monts et les valions étaient couverts de neige; Comme une jeune fille au fond de son cercueil, Que couvre un voile blanc, chaste emblème de deuil, Sous un linceul de neige ainsi dormait la terre. Le ciel où languissait une faible lumière, Gardant le jour, la nuit, une même pâleur, Du sol glacé semblait refléter la couleur. Des sombres arbres verts immobile feuillage, Restait muet, ainsi que Tonde sur la plage; Tout se taisait. . . Partout le silence ou la mort. Comme ce qui n'est plus ou comme ce qui dort. Dans cette longue nuit, sans ombre, sans lumière, Entre le ciel si pâle et cette froide terre, On voyait s'élever un humide brouillard, Spectre mystérieux échappant au regard; Léger fantôme errant sur l'écume de l'onde, Comme cherchant à fuir loin d'un si triste monde. De loin, Christiana, calme fille du Nord, Était sans bruit, sans voix, comme un enfant qui dort; Sur le bord de la mort paisiblement couchée, Vers son onde tranquille avec grâce penchée, La ville à l'Océan semblait ouvrir ses bras, En lui disant: «Sois calme et ne m'éveille pas» O longue nuit du Nord, silencieuse et belle, Qu'à nos regards émus vous êtes solennelle! Votre austère repos et vos pâle clartés Sont un baume puissant pour nos coeurs agités. Tout s'apaise quand vient votre immense silence Nous en sentons soudain la magique influence; Devant votre grandeur, tout nous parait petit, Tout ce qui doit unir pour nous s'anéantit. Venant de votre ciel, des voix mystérieuses Descendent consoler les Âmes malheureuses. Et leur céleste chant murmure autour de nous, En berçant nos douleurs: « Amis, endormes-vous! » Nuit! que vous devez adorer la Norvège, Ses grands lacs et ses monts, ses sapins et sa neige! Là, nul festin bruyant, bravant votre courroux, Par ses mille flambeaux ne lutte contre vous; Nulle clameur ne vient troubler votre domaine: Dans la froide Norvège; O Nuit, vous êtes reine! Votre deuil se répand grave et majestueux, Sur la terre soumise ainsi que sur les cieux. Près d'un bois de sapins, aux flancs d'une colline Dont le sol dépouillé vers l'Océan s'incline, Comme un grand mausolée, on voit un vieux manoir, Restant seul d'un blanc mat dans les ombres du soir. Sur ses murs lézardés, sous l'arceau de l'ogive, Nul flambeau ne montrait sa lueur fugitive; Rien n'y disait au loin qu'un âtre hospitalier Recevrait les pécheurs ou l'humble batelier, Ou les vieux mendiants égarés sur la plage; Nulle fumée au ciel n'envoyait son nuage; Rien n'y disait la vie. Au loin, à l'horizon, Pour tout bruit s'entendait le vol de l'alcyon. Qui caressait la mer dans sa course rapide, Puis montait, frappant l'air d'une aile encore humide. Cependant, sous ce toit morne et mystérieux, On entendit ces mots s'élever vers les cieux; Une voix douce et pure, au milieu du silence, Murmurait, comme un chant, cet hymne de Souffrance: «Que me veux-tu, Seigneur! et quel sera mon sort? Pourquoi de mon printemps éloignes-tu la mort? Quand tous ceux que j'aimais sont couchés sous la pierre, Pourquoi me laisser seule à languir sur la terre? Il ne me reste rien, frêle et craintive enfant, Rien de ce qui bénit, rien de ce qui défend. Comme une pâle fleur sur sa tige chancelle, Quand un léger zéphyr souffle en passant près d'elle, Ainsi je m'arrêtais sur le seuil de la vie; J'hésitais à marcher, par le jour éblouie. . . Et ma mère pleurait sur mon faible berceau, Redoutant de le voir se changer en tombeau. Mon frère, qu'à la guerre entraînait son courage, Laissait «en m'embrassant, des pleurs sur mon visage; Mon père s'éloignait en détournant les yeux, Quand ma mère, à genoux, demandait grâce aux cieux Pour ce jeune rameau, dont le naissant feuillage S'inclinait pour mourir sous un ciel sans nuage. Eh bien! de leur journée ils n'ont pas vu le soir, Et je les pleure tous dans notre vieux manoir! Les cèdres grands et forts, quand souffla la tempête, Ont couché sur le sol leur orgueilleuse tête; Les vaisseaux qui voguaient majestueux et fiers, En plein jour ont sombré dans l'abîme des mers; Et moi, tremblante enfant, objet de tant d'alarmes, Sur ceux qui me pleuraient, je viens verser des larmes! O toi, Dieu créateur, toi qui frappes le fort, Et conduis par la main le faible vers le port; Toi qui fis le soleil pour donner la lumière. Les fleurs pour exhaler leurs parfums sur la terres, Les oiseaux pour chanter des chants harmonieux, L'étoile pour briller dans l'espace des cieux; toi qui protégeas mon enfance affaiblie, Dis-moi, mon Dieu, dis-moi, qu'attends-tu de ma vie! Quel parfum vers les cieux puis-je donc exhaler? Quel chant, venu de moi, peut vers toi s'envoler? Quand l'éclat du soleil à l'horizon se voile, De quelle obscure nuit, mon Dieu, suis-je l'étoile? Quand tout autour de moi sous la voûte du ciel. Porte, comme l'abeille, à la ruche son miel, Moi, qui ne donne rien, pourquoi me laisser vivre? Pourquoi le long chemin que tu me fais poursuivre? Nul ne peut, ici-bas, s'appuyer sur ma main, Ni recevoir par elle ou secours ou soutien! J'ai souvenir pourtant, qu'un jour -un jour d'orage- Un jeune arbuste en fleurs tomba sur mou passage: J ai relevé sa tige, et, m'effrayant pour lui, D'un rameau ferme et sûr je lui fis un appui. Un soir, bien loin du nid où gémissait sa mère, Un tout petit oiseau se mourait sur la terre: Inclinant jusqu'à moi les branches d'un ormeau, J'ai replacé l'oiseau dans son léger berceau. Plus tard dans un ciel pur, il déploiera son aile, Et la fleur, à son tour, deviendra forte et belle; Tous deux m'ont dû, Seigneur, de vivre encor pour loi. . . Mais eux seuls, ici-bas, sont plus faibles que moi! Si c'était là, mon Dieu, le seul but de ma vie, Qu'attends-tu donc encore? ma tâche est accomplie! Ou suffit-il pour nous de rêver tristement. De marcher au hasard, avançant lentement, De laisser s'exhaler nos muettes prières, De pleurer au récit des malheurs de nos frères, D'être heureux en secret quand leur sort est heureux, Et de t'aimer, Seigneur, en contemplant les cieux!» Blanche comme une étoile et tremblante comme elle, Triste comme la nuit, l'orpheline était belle. De la neige qui tombe, elle avait la pâleur; De ses yeux, dans les pleurs, se voilait la couleur; Ses longs cheveux flottaient sans éclat et sans sève: On eût dit, à la voir, un ange dans un rêve, Une forme indécise au céleste regard, Prête à fuir loin de nous comme fuit le brouillard; Prête à monter au ciel, où s'envolent si vite L'espoir qu'on entrevoit, le bonheur qui nous quitte. Auprès d'elle est un Christ, dont la main qui s'étend Semble vouloir chercher et bénir son enfant; D'un fagot consumé, Ton voit, au fond de l'âtre, Jaillir et retomber une flamme bleuâtre. Du père dont, hier, s'éloigna le cercueil, Vide, non loin du feu, reste le vieux fauteuil; Sur le bahut, on voit un livre de prière Sur lequel autrefois avait pleuré sa mère: Maintenant nul ne touche à l'acier du fermoir, Nulle main ne l'entr'ouvre à l'Angélus du soir. Des armes en faisceaux décorent la muraille: Ce sont celles d'un frère, mort un jour de bataille. Tout parle dans ces lieux de doux liens rompus, Tout parle dans ces lieux de ceux qui ne sont plus. Mais, au seuil de la salle, un pas s'est fait entendre; D'un morne effroi, Stella veut en vain sa défendre: «De son tombeau,» dit-elle, « est-ce une ombre qui sort? Qui peut marcher ici?. . . car ici tout est mort!» Stella reste immobile. Une femme inconnue, Qu'entoure un manteau noir soudain frappe sa vue: O ma vieille démesure! O mon noble château!» Dit l'étrangère émue, «O mon heureux berceau! Je te revois enfin. . . mais désert, morne et sombre!» ^-Puis, ses yeux essayant de regarder dans l'ombre- « Stella!» s'écria-t-elle, «O toi, dernière fleur Que laisse encor debout le souffle du malheur; Stella, dont le front pur sur des tombeaux s'incline, Toi qui vis tant mourir, O ma pauvre orpheline, Mon coeur vole vers toi! viens, je t'ouvre mes bras!» Mais Stella répondit: «Je ne vous connais pas. -Oh! tes yeux, je le sais, ne m'ont pas vue encore, Mais, est-ce que ton coeur, comme eux, aussi m'ignore! Mais n'est-il pas un nom qu'on t'apprit à chérir, Que ton père bénit au moment de mourir? Stella, nous n'avons pas aimé la même mère, Mais nomme-moi ta soeur, car ton père est mon père! -O ma soeur inconnue,» a murmuré Stella, « Toi que j'aimais de loin, enfin donc, te voilà! Sais-tu qu'on t'invoquait ici comme une sainte; Que mon père expirant, d'une voix presque éteinte, M'ordonnait au moment de son suprême adieu, D'obéir à ma soeur comme à la voix de Dieu? De ton couvent lointain, humble religieuse, Tu quittas donc pour moi l'ombre mystérieuse? Le chemin fut bien long; -viens, ranimons ce feu. . . Qui donc te protégeait, qui donc te guidait? -Dieu! Un pauvre habit de bure et la croix d'un rosaire Passent inaperçus des heureux de la terre. Et celui qui, des cieux, regarde ses brebis, (1) Laissa, dans mon sentier, tomber quelques épis. Dans des plaines sans fin quand j'étais égarée, Le sable avait pour moi quelque source ignorée; La chaumière un asile, et le château, de Tor: Aux plus pauvres que moi, j'ai pu donner encor. -Dieu garde ceux qu'il aime! ma sainte chérie, Apprends-moi quels travaux ont su remplir ta vie. Dans ces lointains climats, qu'appelle-ton bonheur? Et, si tu n'aimes pas.... que fais-tu de ton coeur? -Aux tout petits enfants j'enseignais, dans la Bible, La foi, ce grand bonheur qui rend fort et paisible: Je parlais d'Ismael dans les sables brûlants, Pour montrer que Dieu sauve et bénit les enfants; De David, au combat, vainqueur avec sa fronde, Pour montrer que, sans Dieu, nul n'est fort dans le monde. Puis, quand je me taisais, à la chute du jour, Les enfants, à genoux, chantaient un chant d'amour; De leur coeur vers le ciel, comme une sainte flamme, La prière montait. Je disais à mon âme D'aimer, et d'espérer, et de chanter comme eux. . . Dieu promet aux enfants le royaume des cieux! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Stella raconte à soeur Marie l'histoire de sa vie, les malheurs de sa jeunesse, la mort de sa mère. « J'étais bien jeune encor, j'étais à l'âge heureux Où tous les jours sont beaux, ne laissant après eux Ni crainte, ni remets, ni trompeuse espérance. Je n'avais pas franchi l'âge d'or de l'enfance, L'âge, où la pâquerette apparaît un trésor, Brillant mieux sur nos fronts qu'une couronne d'or; Où l'on croit, en suivant la légère hirondelle, Si l'on se hâte bien, pouvoir voler comme elle; Où l'on dit à des fleurs de ne pas se flétrir, Au moucheron qui fuit de bientôt revenir: J'avais cinq ans enfin, quand, une nuit bien sombre, -Un flambeau, dans ma chambre, à peine chassant l'ombre- On m'appelle soudain, pauvre enfant endormi.... Je sommeillais encor, souriant à demi. « Nourrice, du soleil ce n'est pas la lumière; Pourquoi donc se lever? -Viens embrasser la mère. » Et bientôt sur son lit, ma mère, me prenant, M'éveilla tout à fait par un baiser brûlant. «Adieu, ma douce enfant, adieu, petite fille! Grandis pour être, un jour l'orgueil de ta famille. Dans ta belle jeunesse, heureux qui te verra! Et pour te voir longtemps, bien heureux qui vivra! » Puis, avec ses baisers, je sentis quelques larmes. -J'allais pleurer, cédant à de vagues alarmes, Quand ma mère parut s'endormir doucement. . .» Dans ses bras je restai dormant et souriant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Stella devient, de jour en jour plus faible et plus pâle; elle languit comme une plante privée du sol natal. Elle veut quitter sa solitude pour aller -où? -elle l'ignore, mais vers des lieux qui l'attirent, vers un but qu'elle ne connaît pas. Sa soeur part avec elle. Elles traversent l'Allemagne, la Belgique l'Angleterre. « Plus loin, » dit toujours Stella, -Elles viennent en France, en Suisse, w Plus loin, toujours plus loin! » répète encore Stella. -Enfin elles arrivent à Gênes. Il fait nuit; la ville est sombre, les rues sont presque désertes. Un palais, éclairé comme pour une fête, attire leurs regards; on entend le son des voix et de la musique. Stella s'assied sur une pierre au seuil de ce palais. «Je suis fatiguée,» dit-elle, «reposons-nous ici!» Soeur Marie interroge un passant: «Quel est ce palais?» -a Fuyez, jeunes filles,» répond le passant; «c'est la demeure de Luizzi d'Ornano. l'air qu'on y respire est empoisonné. Le vice seul y pénètre, l'innocence en détourne ses regards. Malheur à qui franchit le seuil de cette demeure! son bon ange s'enfuit en se voilant le visage.» Soeur Marie, épouvantée, se tourne vers Stella. La jeune fille a appuyé sa tête fatiguée contre les murs du palais; ses traits ont pris une expression nouvelle de repos et de sérénité, «Je suis bien ici, dit-elle, restons!» II Luizzi d Ornano poursuit le cours de sa vie de dissipation et de débauche. -Un matin, un moine parvient jusqu'à lui. «D'un couvent éloigné pauvre frère quêteur, Je viens vous demander une obole, seigneur! Un bâton à la main, seul, à pied; je voyage, Que le ciel soit serein ou troublé par l'orage. Pour nos murs délabrés, partout, je tends la main; Je prie et je bénis tout le long du chemin. Me me refusez pas le secours d'une aumône: Le bon Dieu rend là-baut ce qu'ici-bas on donne. -Pourquoi donc, Paolo, laisser ce mendiant Pénétrer jusqu'à moi? Hors d'ici, fainéant! . . . Allons, mes sommeliers, encor du vin de France! Joignez-y des flacons d'un vieux vin de Constance. Jetez un grain d'encens dans cette coupe d'or. Où la flamme, en mourant, vacille et fume encor. Apportez ces coussins pour soutenir ma tête; Puis, vous m'éveillerez à l'heure de la fête. D'un couvent éloigné pauvre frère quêteur, Je viens vous demander une obole, seigneur! Un bâton à la main, seul, à pied, je voyage, Que le ciel soit serein ou troublé par l'orage. Pour nos murs délabrés.... -Misérable, encor toi! Sais-tu bien qu'en ces lieux, personne, devant moi, N'avait jusqu'à présent poussé si loin l'audace? Pour tout gémissement, crois-moi, je suis de glace; Tu ne me connais pas! . . . -Je vous connais, seigneur! Au pays d'où je viens, pauvre, obscur voyageur, On savait votre nom, et ce nom redoutable Était, me disait-on, celui d'un grand coupable! Et le long du chemin, vers le soir, à genoux Sur l'herbe des coteaux, j'ai bien prié pour vous. -Eh bien! tu sais alors que, dans cette demeure, On ne donne jamais au mendiant qui pleure. -Ignorant pèlerin de ce vaste univers, Que sais-je des secrets du maître que je sers? J'ignore, monseigneur, l'instant où Dieu pardonne. . . Peut-être il vous bénit, peut-être il vous dit:-«Donne!» -S'il parle, je suis sourd pour lui comme pour toi. Mais, aux pays lointains, que disait-on de moi? Puisqu'ici tu parvins ou par force ou par ruse, Vive Dieu! mon beau moine, il faut que je m'amuse. Allons, homme au coeur pur, simple comme un agneau, Que dit-on, en tous lieux, de Luizzi d'Omano? -Seigneur! je suis venu pour demander l'aumône, Et non pour accuser ou pour juger personne. -Mais j'aime de mon nom le redoutable éclat; J'en suis fier, sur ma foi! Regarde ce ducat: J'en donne vingt, avant que l'heure ne s'écoule, Si tu veux répéter les discours de la foule. Elle parle de moi.... j'en tire vanité! Raconte, et prends cet or. Je bois à ta santé! -Vous l'exigez? Alors ne prenez pas offense, Seigneur, de ma franchise. -On dit qu'en votre enfance, Le coeur de votre mère, aussi pur que le jour, Pour vous, son seul bonheur, était rempli d'amour. Sa vie était en vous. Hais votre àme rebelle, Malgré tous ses efforts, resta froide et cruelle; L'élan passionné de son coeur palpitant Ne sut pas arriver au coeur de son enfant. La pauvre femme alors, de douleur accablée, Par un arrêt du ciel se croyant condamnée, Comme au souffle du nord on voit les fleurs languir, Sous vos regards glacés s'inclina pour mourir. El depuis, les vassaux du comte votre père Vous nommèrent l'enfant qui fit mourir sa mère! » -Passe à d'autres récits.... Du vin! car ce flacon Se vide en un instant. Apres, que disait-on? -Le ciel ayant reçu l'âme de votre mère, Qui vous bénit encore à son heure dernière, Votre vieux père en deuil resta seul près de vous, El sans vous, sur la tombe, il priait à genoux. D'un zèle infatigable, il soignait Votre enfance; De l'hiver de ses jours vous étiez l'espérance. Mais l'enfant devint homme, et, semblable à l'oiseau Qui, lorsque vient l'été, s'enfuit de son berceau, Le jeune homme partit. . . laissant au loin son père Pleurer, souffrir » mourir « sous son toit solitaire; Et, par hasard, le fils » au milieu d'un festin, Apprit que son vieux père était mort le matin. Depuis lors, on a dit que vers minuit, à l'heure Où la brise des bois murmure, gronde et pleure; Quand le cyprès s'incline au-dessus des tombeaux, Quand aux bords des torrents gémissent les roseaux; Quand les lacs et les bois sont endormis et sombres- Le mauvais fils croit voir apparaître des ombres! -On croit aux revenants au couvent dont tu sors? -Au couvent, monseigneur, nous croyons aux remords. -Mon cher moine, est-ce ainsi que finit mon histoire, Et, pour le reposer, de ce vin veux-tu boire? -Je n'ai pas terminé mon pénible récit: Je bénirais le ciel, s'il frappait votre esprit! On dit encor, seigneur, que de votre âme altière Un honteux athéisme éloigne la prière; Que vous ne croyez pas au ciel, à l'avenir, Ni qu'il existe un Dieu pour sauver ou punir; Que-par orgueil, pourtant-vous réduisez la vie Au destin passager des fleurs de la prairie: Non content de donner, à votre âme, la mort, Aux enfants à genoux, vous dites qu'ils ont tort! -Chacun, selon son goût, se fait une existence. A moi, tous les plaisirs; à toi, la pénitence! Et puis, après la mort, le néant pour tous deux. -Pour tous deux, monseigneur, le pardon dans les cieux! -Voici ma sérénade. Entends cette guitare: Ta voix et ses refrains font un duo bizarre. Allons, fais ta partie, on chante mieux en choeur. -Eh bien! oui! jusqu'au bout, je parlerai, seigneur, Et vous m'écouterez. Votre fierté frivole Veut se jouer de moi, de ma faible parole; Mais il faut respecter la sainte pauvreté. Par ma bouche, pécheur, entends la vérité! Tu ne crois pas à Dieu, tu ne crois pas aux hommes; Ton coeur doute de tout dans le monde où nous sommes. Pour ceux qui ne sont plus tu n'as jamais prié, Pour ceux qui sont vivants tu n'as pas de pitié. A toute affection, parjure, lâche et traître. Tu donnas le malheur. . . la mort même, peut-être. Jamais un seul instant, sur le sein d'un ami, Rêveur et confiant, tu ne t'es endormi; Jamais, d'un dévouement ton coeur n'eut la pensée: De Tâme qui t'aimait, tu disais: «L'insensée!» Tu ravis leur compagne à de jeunes époux; Tu ravis une fille à sa mère à genoux. D'un mot ou d'un regard si ton ami t'offense, Ton fer, croisant le sien, le frappe par vengeance: Ce combat, dont tu sais devoir sortir vainqueur, Presqu'un assassinat. . . pour toi, c'est un bonheur. -Écoute cependant: il en est temps encore; De tes jours, ici-bas, tu n'as vu que l'aurore. Du mal que nous faisons Dieu perd le souvenir, Lorsque nous invoquons Y auge du repentir. Mon frère, repens-toi! . . . -Sur mon honneur, mon frère, Vous n'avez pas volé cet or, votre salaire: Prenez donc mes ducats, puis sortez, s'il vous plaît! Mon désir de savoir se trouve satisfait. -Gardez votre or, seigneur! j'irai, dans les chaumières, Demander mon pain noir et celui de mes frères. Si je vous ai blessé, pardon » seigneur! Adieu, Mais au revoir! -Où donc? -«Au tribunal de Dieu!» « Enfin il est parti! Paolo! sors et veille A ce que, jusqu'au soir, personne ne m'éveille. -Un seul instant, de grâce, écoutez-moi! Plus d'or, Ni d'argent, monseigneur, dans votre coffre-fort. -Bah! je jouerai ce soir. -Si la chance contraire Vous poursuivait; seigneur, qu'ordonnez-vous de faire? -Laisse ces noirs discours; pour ce soir, un festin! Car nous devons ici veiller jusqu'au matin. -Si vous continuez, votre perte est certaine. -Eh quoi! n'ai-je donc plus ni terre ni domaine? -Tout est promis, seigneur, à des juifs usuriers, Ennemis acharnés, avides créanciers. -Nous causerons plus tard. Va surveiller la fête, Demande aux sommeliers si le souper s'apprête. -Pardonnez-moi, seigneur, de répéter encor: Votre fête finie, où prendrai-je de l'or? -Paolo! n'est-il pas un vieillard, un pauvre homme, Qui devait à mon père une assez forte somme? -Oui! c'est un malheureux, accablé par les ans, Qui vit autour de lui mourir tous ses enfants; Malade, abandonné, sans espoir, sans ressource. . . Je ne lui connais pas un ducat dans sa bourse. -En prison, ou qu'il paye! -Autrefois, son malheur, Du comte votre père avait louché le coeur; Vous qui, dans ce palais, commandez à sa place, O maître! comme lui, ne ferez «vous pas grâce? -En prison ou qu'il paye! il me faut de l'argent. -Soit donc! mais il mourra, mais, en vous maudissant! Et Luizzi s'endormit. Sa bouche souriante Paraissait s'entr'ouvrir, sereine et confiante; Le ciel l'avait frappé d'un arrêt rigoureux: Le ciel le condamnait à se trouver heureux! Son âme n'avait plus de pensée inquiète; Le remords avait fui. Le triste et saint prophète, Dont la voix nous prédit tous nos espoirs déçus, La conscience, enfin, en lui ne parlait plus. L'ivresse avait chassé l'ange de la tristesse, Dernier ange, ici-bas qu'aux coupables Dieu laisse. O coeur abandonné, que maudissent les cieux, Ton châtiment est grand: tu te trouves heureux! Jeune homme insouciant, des fleurs sont sur ta tète, Tes jours inoccupés passent de fête en fête: Chaque nuit, par ton ordre, on prépare un festin; Tu chantes et tu ris du soir jusqu'au matin. Les plaisirs, sur ton front, ont mis une auréole, De tout mal ici-bas ton âme se console. . . O coeur abandonné, que maudissent les cieux, Ton châtiment est grand: tu te trouves heureux! Tu vis, comblé des biens que donne la richesse, De tes joyeuses mains, Tor s'échappe sans cesse. Près de toi, tout se plie au gré de tes souhaits; Le rire, sur ta bouche, est fixé pour jamais; Ton regard est brillant, et son ardente flamme Ne saurait plus traduire une douleur de l'âme. O coeur abandonné, que maudissent les cieux, Ton châtiment est grand: tu te trouves heureux! O pleurs du repentir! ô seconde innocence! O tristesse de l'âme et de la conscience! Croyances de nos coeurs, pur et chaste flambeau Ont fait d'un jour obscur un jour serein et beau! Salutaire douleur, sainte mélancolie, Qui nous faites rêver une plus noble vie! Ne descendez-vous plus pour lui du haut des cieux, Et pour toujours, hélas! doit-il se croire heureux? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . III Il y a fêle, le soir, au palais Omano. Pendant le festin ou chacun se livre aux ébats d'une folle gaieté, Luizzi, ennuyé de cette joie que depuis longtemps il ne partage plus, s'est rapproché de Roller, jeune Suédois y qui se tient à V écarts pensif et rêveur. Rolter, dont le coeur s'est donné à Stella, et qui a vu repousser ou plutôt ignorer son amour, n'a pu rester là où Stella n était plus; il a quitté la Suède, pour suivre de loin celle qui l'aime en silence. Le lieu où il se trouve, cette fête bruyante, sont en désaccord avec sa triste et douce mélancolie. -Luizzi lui parle ainsi: «Mais de ta bouche, enfant, ce vin s'approche à peine. Ici, de tout chagrin doit se briser la chaîne; Enfant, pourquoi rêver? -Je l'ignore, seigneur! Cette fête m'attriste et me glace le coeur. De votre joie à tous je cherche le mystère; Mon coeur est étranger aux plaisirs de la terre: Il ne saurait comprendre ici ce qu'il entend, Pour être heureux, seigneur, il écoute, il attend! . . . -Mais crois-tu donc, Roller, qu'au printemps de ta vie, Tu pourras, sous le ciel ardent de l'Italie, Respirer lentement, comme aux rives du nord Où, glacé par l'hiver, le coeur souffre et s'endort? -Mon coeur ne s'endort pas. . . il regarde en arrière, Il retourne au pays, sous le toit de ma mère: Je la vois, à genoux, priant tout bas pour moi; Je l'entends qui murmure: «O mon fils, souviens-toi!» -Pourquoi quitter alors cette froide Norvège, Où le soleil d'été brille encor sur la neige? -Qu'importe le motif, seigneur! c'est mon secret; J'ai quitté mon pays sans larmes, sans regret. -L'amour est le secret des rêves de ton âge: Te fait-il un ciel pur ou sillonné d*orage? Tu ne me réponds pas. . . O novice en amour! Tu crois qu'il fuit le bruit et l'éclat du grand jour? Celle pour qui, ce soir, ton front est triste et sombre, Ne voudrait pas, crois-moi, laisser tes pleurs dans l'ombre; Car, pour elle, tes pleurs, enfant, sont un succès. O coeur crédule et simple, et qui crois aux secrets! Me faut-il, le premier, te montrer confiance? Ce faible effort, en moi, vaut peu de récompense, Cependant, après moi, Roller, tu parleras?. . . Prends cette lettre, liens. Eh bien! tu ne lis pas? -Ce papier est scellé! -Je n'ai pas lu moi-même. Ouvre donc! c'est quelqu'un qui m'écrit et qui m'aime. Sens-tu quel doux parfum? -Pauvre lettre d'amour, Écrite en soupirant vers le soir d'un long jour; Pauvre lettre d'amour, objet de tant d'alarmes, Et sur laquelle encore on pourrait voir des larmes! Pauvre lettre, envoyée avec crainte et remords. Tracée en hésitant au prix de mille efforts, . Tour à tour, en pleurant, commencée et laissée. . . Puis, traversant l'espace ainsi qu'une pensée; Poux souvenir d'un coeur allant chercher un coeur, Souvenir de regret, souvenir de bonheur! Oh! devais-tu trouver si triste destinée, Et venir en mes mains tomber abandonnée! Reprenez-la, Luizzi. . . . -Non pas, non pas vraiment! Debout, tout éveillé, tu rêves, mon enfant. Je soumets mieux le coeur auquel mon coeur s'adresse: Aucun regret n*émeut l'âme de ma maîtresse, Et, tant que je le veux, mes fugitifs amours, D'un nuage, jamais n'ont vu troubler leur cours. Allons! lis ce papier, puisque je te le donne. -Hélas! qui que tu sois, pauvre femme, pardonne! « Te souviens-tu de moi, mon Luizzi bien-aimé? « Du même amour, ton coeur se sent-il animé? « Suis-je près de ton âme, en dépit de l'absence? « Moi qui fus ton bonheur, suis-je au moins ta souffrance? « Loin de loi, dans ces lieux, ob! j'ai voulu mourir; « Mais mourir, mon ami, c'était encor partir, « Partir sans te revoir, et pour ne plus t'attendre! « Oh! non, dans mon tombeau je ne veux pas descendre, « Car mon coeur bat encor, tout palpitant d'amour. . . « Il lui faut le soleil, le printemps et le jour! « Laisse donc ton Elvire aller vers l'Italie, « Laisse-la s'abriter à l'ombre de ta vie. « Pour toi, Luizzi, déjà j'ai trahi mon devoir, « Qu'importe un pas de plus! il me faut te revoir. « laisse-moi venir!.,, comme les hirondelles, « Pour voler jusqu'à toi, mes pieds auront des ailes.... » -Et Roller s'arrêta. -« Luizzi, heureux Luizzi! Comme je pleurerais si l'on m'aimait ainsi! -Eh bien! mon bel enfant, ainsi s'en va le monde, Plus fantasque en son cours que le vent ou que l'onde: A moi qui ne crois rien, tous ces serments d'amour! A toi qui croirais tout, l'oubli jusqu'à ce jour! Tout vient à contre-temps ou se trompe de route: On ment au coeur qui croit, on croit au coeur qui doute. Mais Roller répéta: «Si Ton m'aimait ainsi! -Pauvre ignorant, écoute!» interrompit Luizzi: «L'amour, ce court bonheur, est un léger nuage, Qui passe sans laisser trace de son passage; L'amour, c'est dans le ciel un fugitif éclair, Qui, de ses rayons d'or, sillonne un instant l'air: Ce jour sans lendemain ne vaut pas une larme. Apprends plutôt de moi par quel magique charme, Passant ma vie en paix, laissant dormir mon coeur, J 'ai su, par les plaisirs, atteindre le bonheur. Viens! disciple nouveau de ma sage doctrine, Relève, en m'écoutant, ton beau front qui s'incline! -Qu'il soit sombre ou serein, l'horizon de tes jours, Chante, mon jeune ami, chante, chante toujours! Sans regret, sans remords, poursuis au loin ta course; De nos pleurs vois-tu bien, s'épuiserait la source, Si, pour chaque douleur, nous avions un soupir. De tout souci, Roller apprends à t'affranchir: Autour de loi, promène un regard impassible; N'use pas ta jeunesse à rêver l'impossible. De ce monde, pourquoi repousser les travers? Tel qu'il est, pauvre enfant, laisse donc l'univers! Il est plus fort que toi. Crois-tu, par ta pensée, Ramener vers le bien une foule insensée? Où le vois-tu, ce bien que rêvent tes désirs, Ombre plus fugitive encor que tes soupirs? Où vois-tu l'amitié n'être jamais parjure, S'attacher au malheur; ou pardonner l'injure? Où vois-tu d'un serment qu'on respecte la foi, Où vois-tu du devoir qu'on subisse la loi? Où vois-tu de l'amour se prolonger L'ivresse? Et quel coeur ici-bas, n'a son cri de détresse! La raison est ton Dieu. . . que peut-elle guérir? A celui qui l'invoque «elle apprend à souffrir; Près d'elle, la douleur par le bas pour lui plaire, Étouffe ses sanglots, mais ne saurait se taire. J'ai des consolateurs plus doux à déifier Que ta froide raison, car ils font oublier! Jouis de ton printemps, jouis de ton aurore; Accueille le plaisir » beau soleil qui colore Les rapides instants qu'on appelle nos jours: Ces instants tour à tour ou si longs ou si courts. Repousse loin de toi cette mélancolie! Qui, d'un voile de deuil, assombrirait ta vie; Si l'on veut ici-bas ne pas pleurer de tout, Il faut rire de tout, le jour, la nuit, partout! -Assez, seigneur, assez! votre tête s'égare! Je n'irai pas à vous » un gouffre nous sépare. Le monde où vous vivez, je ne le connais pas. . . Je mourrais en suivant la trace de vos pas. J'aime encor mieux mon deuil que vos éclats de rire. Sans ébranler ma foi, vous pouvez tout me dire: Les hommes au coeur pur, Dieu sait les rendre sourds Au tumulte du monde » à tous ses vains discours; Ils passent sans répondre à la foule qui crie. . . Mais ils prêtent l'oreille aux bruits de la prairie, Quand la brise du soir l'effleure doucement. Les choses ont, pour nous, un grand enseignement; Elles parlent, seigneur, tout bas, avec mystère, A qui sait s'isoler pour rêver solitaire: Accord mystérieux de joie ou de bonheur, Langue toujours nouvelle, et qu'entend seul le coeur, Bien plus, heureux que vous, moi, je crois à mon Âme! Le souffle du malheur peut agitiez sa flamme, Mais lorsque, sans parfum, s'écoule mon printemps, Je regarde les cieux. . . et j'espère. . . et j'attends! -Mais, à rêver ainsi, toute force succombe, Et sans avoir souri, l'on descend dans la tombe; Le coeur morne et brisé, l'on s'endort du sommeil Dont la crédulité rêve en vain le réveil. Allons, Roller, allons! redescends sur la terre, Et d'un esprit troublé repoussé la chimère. Dans la coupe où je bois, enfant, bois avec moi: Un monde de plaisirs va s'ouvrir devant lot. -Non, laisse-moi! sur nous, la nuit étend son voile; Brillant à l'horizon, j'aperçois une étoile: Elle est pâle, elle est calme, et sur mon front brûlant, Ses rayons argentés s'arrêtent en tremblant. viens la regarder! Elle écarte un nuage. Et semble murmurer: «Je suis un doux présage.» -La nuit est sombre; au loin, j'entends siffler le vent Quitte donc ce jardin, et viens; mon bel enfant! Chasse le froid du soir par ce vin des Espagnes, Bois! puis, après, il faut qu'au bal tu m'accompagnes. Tu verras de beaux yeux se baisser devant toi, Ou bien de doux regards te disant; Aimez-moi! -Je n'irai pas, Luizzi! j'aime une jeune fille, Blonde comme l'épi que frappe la faucille; Pour la suivre en ces lieux, j'ai quitté mon pays, Le vieux toit paternel, ma mère et mes amis. Si la mort la frappait, je quitterais la vie! -Pauvre fou! viens, ma coupe est pleine d'ambroisie: Ce doux nectar enivre et vaut mieux que l'amour. -Luizzi! le rossignol va chanter jusqu'au jour. Je le vois, se cachant sous la blanche aubépine Qui, devant le zéphyr, se balance et s'incline; J'aime le rossignol, il est triste en chantant: Ainsi, souvent mes pleurs se mêlent à mon chant, Luizzi! ce doux oiseau, ne viens-tu pas l'entendre? Jusqu'au fond de mon coeur sa voix semble descendre. -D'une valse j'entends l'harmonieux accord: Je le préfère, enfant, à ce chant qui m'endort. Adieu! cherche ici-bas le fantôme d'un ange; Adieu! cherche une perle au milieu de la fange. Fais-toi l'âpre devoir de te nourrir de fiel, Quand tu tiens dans tes mains une coupe de miel. Adieu! remplis tes jours de rêve et de souffrance, Garde, comme un trésor, ta crédule ignorance!» Puis Luizzi disparut. Son rire dédaigneux Ne troubla pas Roller qui contemplait les cieux. A l'ombre de la nuit triste et mystérieuse, Il laissait s'égarer sa jeune âme rêveuse; Et sa voix murmura: «Toi, mon premier amour, Douce et naïve enfant, belle comme un beau jour, Incline-toi vers moi; parle, que je t'entende! Sur mon front agité que ton souffle descende. Ange de pureté! pour chasser ce démon, Il me suffit, tout bas, de prononcer ton nom.» Il dit; et s'éloignant, vint s'asseoir sur la rive Que venait caresser Fonde câline et plaintive. La fraîcheur de la nuit humectait ses cheveux, Et ses pieds se mouillaient dans les flots écumeux. S'appuyant sur un roc brisé par la tempête, Roller, sur ses deux mains, laissa tomber sa tête; Son coeur qui ne savait qu'espérer et qu'aimer, Pour la première fois, entendait blasphémer! Et, semblable au rameau qu'on voit frémir encore, Lors même qu'à l'orage a succédé l'aurore, Roller restait troublé, et sur son front rêveur Venait se refléter sa naïve douleur. Mais la nuit était là, puis le ciel et la terre, Et les flots, et l'étoile, et sa pâle lumière: Roller les regarda. . . tremblant, anéanti, «Amis,» leur cria-t-il, «dites qu'il a menti!» Alors, du haut des cieux» l'étoile solitaire Laissa tomber ces mots: «Prends courage, O mon frère! Écoute: on voit bien mieux des hauteurs où je suis, Ton monde est devant moi, dans les airs, je le suis; J'entends tons ses soupirs et tous ses cris de joie, Doux parfums, noirs brouillards qu'au ciel la terre envoie; J'embrasse d'un regard, en planant dans les cieux, Tous les coeurs déchirés et tous les coeurs heureux; J'étends sur l'univers ma blanche et pâle flamme. L'étoile, qui voit tout, te dit: Crois à ton âme!» L'étoile rejoignit ses invisibles soeurs, Et comme elles, peut-être, alla briller ailleurs. Puis la brise survint, et sa légère haleine Murmura doucement: «J'ai traversé la plaine, J'ai traversé les monts, j'ai soutenu l'oiseau, J'ai brisé plus d'un chêne et courbé le roseau; J'ai vu des jours sereins et des jours de tempêtes; Je vais d'un monde à l'autre on passant sous vos têtes; Je connais les secrets de la terre et des cieux. . . Enfant, tu peux m'en croire -aime pour être heureux!» Puis le flot arriva se briser au rivage; Il sembla murmurer en mourant sur la plage: «Ami! je viens de loin; j'ai bercé sur les eaux Des barques de pêcheurs ou d'immenses vaisseaux; Dans leur cours eternel, mes ondes fugitives, En passant, ont mouillé bien des lointaines rives. La mer, ma souveraine, est un vaste tombeau, Monde mystérieux, immense, calme et beau: Les hommes qui sont morts, engloutis par les ondes, Nous disent les secrets de tous les autres mondes; Ce sont eux qu'on entend, alors que vers la nuit Le flot répond au flot par un lugubre bruit. Au lieu de reposer, puisque ton âme veille, A la voix de la mer, enfant, prête l'oreille! Elle dit: -Que la foi brille dans ton regard! Évite les méchants, sache vivre à l'écart; Souviens-toi de prier lorsque le jour s'achève; Sois heureux d'un espoir, d'un sourire» d'un rêve. Garde un long souvenir d'un bonheur qui s'enfuit; Garde, comme un avare, à l'ombre, loin du bruit, Le trésor de ton coeur. . . Oh! n'en sois pas prodigue! Entre le mal et lui, lève une ferme digue: Qu'il reste jeune et pur, et facile au bonheur. Qu'il aime le parfum de la plus simple fleur; Que les réalités d'une frivole vie N'éteignent pas en lui la douce rêverie; Que ton coeur sache aimer, dût-il savoir souffrir!. . . Voilà ce que m'ont dit ceux que ]'ai vus mourir.» Et le flot s'éloigna. -Lorsque parut l'aurore, Roller, sur le rocher, semblait dormir encore. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . IV Stella na pas quitté Gênes. Elle a résisté aux prières de sa soeur; elle sentait que c'était là que l'appelait sa destinée. -Un jour, à l'église où il était venu par désoeuvrement et curiosité Luizzi la rencontre; il est frappé de cette pure et suave beauté. Il se met sur son passage, et, au sortir de l'église, il lui présente de l'eau bénite en fixant sur elle un regard hardi et admirateur. Les yeux de la jeune fille se lèvent vers les siens, candides et confiants, et ses doigts touchent l'eau bénite qu'il lui présente. Elle s'éloigne lentement, comme si une force inconnue la retenait à son insu; il la suit. -Bientôt il la revoit; dans sa chaste ignorance, elle ne l'évite pas. Peu à peu, un amour ardent s'empare du coeur blasé de Luizzi; la divine pureté de Stella impose silence à ses coupables penchants. l'oeuvre de régénération a commencé. -Le coeur de Stella s'est donné tout entier, ou plutôt il a rencontré celui pour lequel il avait été créé, et il a commencé à vivre. Peu de temps encore, et Stella sera la femme de Luizzi, et Luizzi sera sauvé. «O viens auprès de moi, pauvre coeur égaré! O viens te reposer dans ce lieu retiré Où l'oranger en fleur, dont le parfum s'épanche, Un jour, ceindra mon front de sa couronne blanche, La nuit étend sur nous son voile parfumé. . . Savoure le bonheur de te sentir aimé. Aimé! mais point ainsi que là-bas, dans le monde, Où l'amour naît et meurt plus rapide que l'onde, Où le faible bouton d'une éphémère fleur Dure encor plus longtemps qu'un espoir de bonheur; Où le doux souvenir, ce rêve qui console, Passe et fuit loin de nous comme l'oiseau s'envole; Où l'orage est partout, le remords, nulle part; Où la sainte vertu se tient seule à l'écart. O mon beau fiancé, que ta pauvre âme oublie Ce tumulte du monde où commença ta vie! Dans ce chaos impur, tes pieds se sont souillés; Des pleurs dont on rougit, tes yeux se sont mouillés; Ton esprit s'est éteint, ton âme s'est blasée. Des fleurs qui l'entouraient la chaîne s'est brisée; L'ennui, spectre hideux, de son poids l'accabla, Et tu dis au plaisir: N'es-tu donc que cela? J'apparus dans ton ciel comme un blanc météore: Le soir venait déjà, je ramenai l'aurore; Je te dis: viens à moi! mon front est jeune et pur, Pour marcher vers le jour je suis un guide sûr; Nous unirons nos coeurs, et le mien, plein de vie, Ranimera la sève en ton âme flétrie.» Luizzi l'interrompit: -«O ma belle Stella! Oui, je vins près de toi quand ta voix m'appela. De mes jours obscurcis se ranima la flamme; Mon pas suivit tes pas; et mon âme, ton âme. Près de toi, j'ai sourit! . . . Bonheur plus grand pour moi, Bonheur longtemps perdu! j'ai pleuré près de toi.» Luizzi reprit plus bas: « Stella, ma fiancée, Pourquoi tenir ainsi ta paupière baissée? lève donc sur moi ton doux regard d'amour, Et cette obscure nuit me paraîtra le jour! Laisse-moi m'emparer de cette blanche rose, Moins belle encor que toi, qui sur ton coeur repose; Laisse, sur tes genoux, ma tète se pencher. Et de ton voile blanc mes lèvres s'approcher. -Luizzi, laisse mon voile! . . . On disait: -L'imprudente! Se donner à Luizzi, sereine et confiante! Si celle qui veillait auprès de son berceau Ne dormait pour toujours dans la nuit du tombeau, Sa mère lui crierait: «O mon enfant, prends garde! . . .» Mais, pauvre agneau perdu, nul berger ne le garde: Malheur, malheur à lui, s'il se donne à Luizzi! - Je souriais, ami, quand on parlait ainsi; Et puis je répondais à ces âmes de glace. Dont la froide raison blâmait ma jeune audace: -Vous n'avez pas aimé! l'amour est un dieu fort. . . Rien ne peut résister à son puissant effort; Devant son seul regard, tout se calme et s'arrête; En une faible brise il change la tempête; Le flot qui mugissait se soumet à ses lois, L'arc-en-ciel, dans les cieux apparaît à sa voix. Vous dites: «De Luizzi, le coeur n'est plus que cendre; Un pur rayon d'amour en lui ne peut descendre; Pour ses regards éteints nulle flamme ne luit, Sur son horizon plane une éternelle nuit; Pour lui, plus de soleil! . . . Eh bien! moi, jeune fille, Je serai, dans sa nuit, une étoile qui brille. N'avez-vous jamais vu sur la mer, près d'un port, Un navire en péril luttant contre la mort? Ses flancs sont entr'ouverts par la vague écumante; De sa voile en lambeaux, qu'enlève la tourmente, Le fragile débris s'envole dans les airs Et semble un spectre blanc sorti du sein des mers. La foudre, le canon, aux cieux et sur la terre. Mêlent en mugissant leur sinistre lumière. Pour sauver le navire, alors, que faites-vous? Une frêle nacelle, affrontant le courroux De ces vents déchaînés qui grondent autour d'elle, Glisse au milieu des eaux, ainsi qu'une hirondelle. Faible atome, elle va, dans l'ombre de la nuit, Arracher le navire à la mer qui rugit; Elle trace la route au vaisseau qui l'implore, Et tous deux sont sauvés quand apparaît l'aurore. Moi, je suis la nacelle affrontant le danger, D'un noble dévouement fière de me charger, Tentant avec amour de sauver du naufrage Ce pauvre coeur blessé que ballotte l'orage. Si je meurs pour Luizzi, je bénirai mon sort» Et là-haut, dans les cieux, j'irai l'aimer encor! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . V Chant D'Amour. Mon Dieu, je suis aimée! O beau rêve d'amour, Rêvé de jour en jour, De ta réalité mon âme est éblouie, Et demeure ravie! L'univers m'apparaît. . . je l'entends, je le vois, Pour la première fois, Et je crois, sur mon front, sentir une couronne, Que le bonheur me donne» Jadis, pour voir le jour serein ou radieux. Je regardais les cieux, Et souvent mon soleil se voilait d'un nuage, Lorsque venait l'orage. Mais maintenant, pour moi, qu'importe le printemps, La brise ou les autans! Qu'importe le soleil, la nuit, le froid, la flamme.... Il fait jour dans mon âme! Le temps n'est plus le temps, l'aube à peine s'enfuit Que déjà vient la nuit. Pourtant je ne fais rien, et le lin qui se file Sur le rouet agile, Reste à moitié brisé dans mes doigts nonchalants. Aux mouvements si lents; Mais, quand je pense à lui, la plus longue journée Est trop tôt terminée! Amis, ne tremblez pas de ma triste pâleur! Comme sur que fleur. L'ouragan a laissé, sur mon jeune visage. Trace de son passage; Mais je ne puis mourir. . . le bonheur est un dieu! S'il ne disait adieu, L'homme ici-bas vivrait, à l'ombre de son aile, D'une vie immortelle. VI Elvire, cette femme qui a aimé Luizzi, et qui, pour lui, a oublié ses devoirs, apprend qu'elle a une rivale, et une rivale préférée. Elle part, elle quitte sa patrie; elle arrive à Gênes, et Luizzi la revoit. Alors s'établit entre Elvire et Stella, entre le mal et le bien, entre l'amour qui perd et l'amour qui sauve, une lutte dont l'âme de Luizzi sera le prix. Avec Elvire, perdu à jamais -avec Stella, racheté et sauvé -Luizzi choisira. Le mal l'emporte dans cette âme si longtemps abaissée: Luizzi est infidèle à Stella. Elle l'apprend, et sa douleur s'exhale en déchirants regrets. «Dernière ancre d'espoir survivant au naufrage, Débris de mon bonheur, que me laissait l'orage, Qui n'était pas la vie et n*était pas la mort, Quand on ne m'aimait plus, mais que j'aimais encor! Adieu, dernier rayon d'un soleil qui se couche, Adieu, dernier regret s'échappant de ma bouche, Adieu, derniers soupirs, derniers serments tenus. . . Ami, tout est fini I Je ne vous aime plus. Oh! que j'avais pleuré, quand, par vous délaissée, De nos liens d'amour la chaîne s*est cassée! Maïs je pleure aujourd'hui les pleurs que je verrais Mais je pleure aujourd'hui le temps où je souffrais! Sans regret, désormais, comme sans espérance. Mes jours sont dépouillés même de la souffrance, Seront-ils, par la mort, bientôt interrompus? Ami! je le voudrais, je ne vous aime plus! Quand, mes nuits s'écoulant dans une longue veille. Je priais, même avant l'heure où l'oiseau s'éveille, Je pouvais croire, alors, qu'en me voyant souffrir, La mort que j'implorais viendrait me secourir. Hais je suis calme, hélas! et si d'autres gémissent. Avant moi, Dieu voudra qu'aux cieux ils se guérissent; La mort va m'oublier! des jours me sont rendus, Le ciel s'est refermé!... Je ne vous aime plus! Jadis, j'ai bien souffert dans ma triste demeure, Quand, de nos rendez-vous, vous laissiez passer l'heure; Quand j'écoutais en vain chaque voix, chaque pas, Et qu'il fallait me dire: Hélas! il ne vient pas.- Mes yeux, gonflés de pleurs, voyaient naitre l'aurore; Le jour, la nuit passait, que j'attendais encore. . . Oh! j'avais bien souffert de tant d'espoirs déçus. . . Je suis plus triste encor, je ne vous aime plus! Naguère, dans le monde où parfois je me traîne, Il m'a fallu tous voir, cherchant une autre chaîne, Auprès d'une rivale adorée à son tour, Lui jurer que, pour moi, vous n'aviez plus d'amour. Un jour, je vous ai vu -ma pauvre âme en tressaille- Lui donner mon anneau, l'anneau de fiançailles! Mon coeur se déchirait en sanglots superflus. . . Je souffre plus encor -je ne vous aime plus! Malheur! malheur à vous, vous dont la main funeste M'enleva pour toujours la foi, ce don céleste, Ce soleil dont l'éclat devant vous a pâli! Je devrais vous haïr, vous m'enseignez l'oubli. . . L'oubli, vaste tombeau, gouffre aux profonds abîmes Où les coeurs sans mémoire entassent leurs victimes; J'y porte mon impôt de souvenirs perdus. J'y jette mon bonheur! Je ne vous aime plus. Oh! ne me dites pas, comme dernière offense, Qu'à mon Age, ici-bas, il reste l'espérance! Non-pour mon pauvre coeur, l'abandon, c'est la mort! Comme un vaisseau perdu, je ne cherche aucun port; Tout est fini pour moi; dans ma douleur amère, Repoussant tout espoir, je vivrai solitaire. Oh! rendez au malheur les honneurs qui sont dus! Je pleure avec orgueil, car je n'aimerai plus!» Soeur Marie, à genoux, demeurait auprès d'elle, Comme un ange gardien la couvrant de son aile; Sa douce voix lui dit: «Réveille-toi, Stella! Pour t'entendre gémir, hélas! il n'est pas là. Son souvenir, toujours, t'apparaît comme une ombre Glissant comme une étoile à travers la nuit sombre; Mais Luizzi te délaisse, infidèle, oublieux. . . Et pour pleurer, ma soeur, nous ne sommes que deux. -Servante du Seigneur, Marie « à sois contente! Le ciel entend tes voeux et ta voix suppliante: Au nom de Luizzi. . . «vois! je ne tressaille plus. Le calme et le repos enfin me sont rendus. C'est ton bonheur, à toi, ce sommeil dans la vie Qui descend aujourd'hui sur mon âme engourdie: Ton coeur m'enseignera cet étrange secret Qui le fait vivre heureux, sans espoir, sans regret; Comme toi, désormais, à genoux sur la pierre, Je dirai, chaque jour, les mots de ta prière. Tu restais à l'abri, moi, je reviens au port; Ton coeur n'a pas vécu, mon pauvre coeur est mort! Maintenant, tu le vois, ma soeur, je te ressemble. Ouvre-moi donc tes bras, allons prier ensemble. -Mânes de notre père, en un lointain tombeau, Dormez plus doucement, car ce jour est bien beau. Notre enfant égaré, Stella, ma soeur chérie, Retrouve sa raison; et oublit», elle prie! (????) Trop longtemps à l'injure opposant le pardon, Pauvre soeur, par l'amour tu payas l'abandon; Trop longtemps, de cet homme innocente victime, Tu suivis tous ses pas sur le bord de l'abîme: Relève ton beau front qui s'inclinait vers lui, Reviens vers le soleil que tes yeux avaient fui! Appelle à toi l'orgueil, et, redressant la tête, Reprends la liberté que te rend la tempête.» Stella lui répondit: «Retournons au pays; Emmène-moi, ma soeur: sans effort, je te suis.» Soeur Marie, à ces mots, pousse un cri de victoire, Et tout haut, au Seigneur, elle rend grâce et gloire. Et puis elle ajouta: «Ma soeur, écoute-moi: Je cachais un secret qui m'effrayait pour toi; Mais depuis qu'en ce jour le Dieu qui nous console De la paix, sur ton front, a remis l'auréole, Mais depuis que l'oubli. . .» par hasard un devoir, T'arrache le bandeau qui t'empêchait de voir, Je ne veux plus laisser entre nous de mystère; J'ai retrouvé ma soeur, je ne veux rien lui taire. Apprends donc que Luizzi, par le ciel délaissé, S'est battu pour Elvire» et Luizzi fut blessé. -Blessé! . . . lui! qu'as-tu dit? Ma soeur, vers sa demeure, A l'instant, conduis-moi!... -Mais, Stella » tout à l'heure, Devant Dieu tu jurais, avec moi, de partir! -Oh! j'ignorais alors, ma soeur, qu'il dût souffrir! Je puis, s'il est heureux, sans moi le laisser vivre, Mais de tous mes serments son danger me délivre. -Loin de toi tu disais que l'amour avait fui, Que ton coeur indigné ne battait pins pour lui. . . -O mensonge impossible, O coupable blasphème! Outrage humiliant fait à celui que j'aime, Honte plus grande encor faite à mon noble coeur Qui me réclame enfin les droits de son malheur! O mon Âme, pardon, je t'ai calomniée; Ta lumière existait, et je l'ai reniée. Tu démens mes discours par ton ardent transport, Tu frémis de l'affront. . . Ma soeur, je l'aime encor! Je me réveille enfin, je retrouve la vie, Le soleil reparaît à ma vue éblouie. J'entends comme autrefois des chants harmonieux, Chants trop purs pour la terre et qui viennent des cieux; Vers mon coeur, tout mon sang monte et se précipite; Comme un oiseau captif, ma jeune âme palpite; Ce n'était qu'un sommeil ressemblant à la mort; 0 bonheur du réveil! Ha! soeur, je T'aime encor! ???? Je vous retrouve enfin, ô bienheureuses larmes! Mon sein tressaille encore ou d'espoir ou d'alarmes; Je pleure et je pardonne, et j'espère, et j'attends. . . Je pleure avec bonheur, j'ai dormi si longtemps! Mon coeur, avec amour, retrouve sa souffrance; Pouvoir souffrir encor, c'est presque l'espérance. Je bénis son malheur, il m'unit à son sort. . . Puisqu'il n'est plus heureux, ma soeur, je l'aime encor! Soyez cent fois béni! homme ingrat, infidèle. Vous qui brisez ma vie, hélas, jadis si belle! Soyez cent fois béni, car, je l'apprends par vous, L'oubli m'est impossible et le pardon bien doux. Quelle que soit la douleur dont votre main m'abreuve, Mon amour peut souffrir et survivre à l'épreuve. Merci! vous m'enseigner combien mon cceur est fort, Merci de tous mes maux, car je vous aime encor!» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je vous pardonne, ami! C'est vous aimer deux fois, C'est vous prendre deux fois pour l'élu de mon choix; C'est renaître à L'espoir, par un effort suprême; C'est deux fois croire en vous, plus encor qu'en moi-même; C'est deux fois vous donner et ma vie et mon coeur, Vous aimer davantage avec moins de bonheur. Hais non, non! quand deux fois à vous je me confie, C'est un double bonheur que Dieu donne à ma vie! Je vous pardonne, ami! c'est retrouver le jour, Le jour qui sembla fuir quand s'enfuit votre amour. Je vous pardonne, ami! c'est retrouver l'étoile Qu'un nuage, un instant, avait couvert d'un voile. Oh! je n'ose, en ce jour, pleurer votre abandon; Il apprend à mon coeur la douceur du pardon. Ami, deux fois à moi! beau rêve d'espérance, Puis objet de mes pleurs, source de ma souffrance; Ami, deux fois à moi! comme mon seul bonheur, A moi, bien plus encore au nom de ma douleur. Je vous pardonne, ami! puisqu'il faut, sur la terre, Qu'un jour sombre succède à des jours de lumière, Oh! combien il m'est doux, de pouvoir réunir Et bonheur et malheur en un seul souvenir; Ou tout ce qu'ici-bas doit ébranler notre être. ???? Vous seul, O mon ami! me l'ayez fait connaître; Que rien qui ne soit vous ne remplisse mes jours, Même quand la douleur vient agiter leur cours. Je me suis arrêtée où vous m'avez laissée, Quand ma tendresse, hélas! fût par vous repoussée; Vous voilà revenu, je reprends le chemin Que nous suivions ensemble en nous donnant la main. Voyez! je n'ai pas fait un seul pas dans la vie Depuis que Ton m'a dit: -Pauvre femme, il t'oublie!- Car c'était un matin, le matin d'un beau jour » Que vous m'avez quittée en me parlant d'amour; Depuis, j'ai bien pleuré dans ma pauvre demeure, En comptant loin de vous le timbre de chaque heure! Vous voilà revenu -je vous retrouve un soir, Et j'efface le temps passé sans vous revoir: Près de vous, avec vous, recommence ma vie. Ami, je vous pardonne! et mon âme ravie Unit en souvenir le beau matin d'amour Et le soir du retour, pour n'en faire qu'un jour. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Luizzi un instant ramené par cet amour touchant et dévoué, succombe de nouveau. Elvire reprend ses droits; pour mieux assurer son triomphe, elle l'enchaîne à son sort par un nouvel éclat: elle renoncera à sa famille, à sa patrie, elle partira avec Luizzi, et leurs vies seront désormais criminellement liées l'une à l'autre. -Stella apprend trop tard ces projets de départ: déjà les fugitifs sont à bord du vaisseau qui doit les emmener. Elle court vers la plage, une force irrésistible l'entraîne; une barque la reçoit et se dirige vers le navire qui est déjà sorti du port. Sur le pont du vaisseau elle reconnaît Luizzi, Luizzi avec Elvire! Alors, poussée par cet instinct de sa divine mission qui anime son amour du feu de la charité , elle l'appelle, elle tend vers lui les bras, elle fait un pas. . . elle tombe et disparaît dans les flots. -Mais Luizzi l'a vue; l'amour qui sauve, l'amour qui purifie, remporte enfin la victoire: Stella , dans sa mort, est plus puissante qu'Elvire. Il repousse celle-ci, il s'élance. . . Inutile dévouement! Bientôt, à la surface des eaux reparaissent deux corps qui se tiennent embrassés. Peut-être cet élan spontané, surnaturalisé par la grâce divine, ce dévouement pur enfin de toute humaine passion, a-t-il obtenu du Très-Haut le salut du pécheur. Nul ne peut le savoir; mais on dit, qu'au moment où rentrait au port la barque chargée des restes inanimés de Luizzi et de Stella, on entendit au ciel un choeur de séraphins chanter un hymne de triomphe et de délivrance. Source: http://www.poesies.net