Les solitudes Sully Prudhomme PREMIERE SOLITUDE SONNET DECLIN D'AMOUR LES STALACTITES FOIES SANS CAUSES LA GRANDE ALLEE LA VALSE LE CYGNE LA VOIE LACTEE LES SERRES ET LES BOIS NE NOUS PLAIGNONS PAS LA TERRE ET L'ENFANT PASSION MALHEUREUSE LA BOUTURE SCRUPULE PRIERE AU PRINTEMPS UN EXIL LA REINE DU BAL LA LAIDE JALOUX DU PRINTEMPS L' UNE D' ELLES LA PENSEE LA LYRE ET LES DOIGTS MARS DAMNATION LA MER LA GRANDE CHARTREUSE EFFET DE NUIT SILENCE ET NUIT DES BOIS LA COLOMBE ET LE LIS LE PEUPLE S' AMUSE DECEPTION COMBATS INTIMES COUPLES MAUDITS SOUPIR LE DERNIER ADIEU LES CARESSES LA VIEILLESSE L' AGONIE DE LOIN LE MISSEL LES VIEILLES MAISONS LE VOLUBILIS MIDI AU VILLAGE CORPS ET AMES LE REVEIL LE PREMIER DEUIL LA CHANSON DES METIERS LE SIGNE DERNIERE SOLITUDE PREMIERE SOLITUDE p3 On voit dans les sombres écoles Des petits qui pleurent toujours ; Les autres font leurs cabrioles, Eux, ils restent au fond des cours. Leurs blouses sont très bien tirées, Leurs pantalons en bon état, Leurs chaussures toujours cirées ; Ils ont l' air sage et délicat. p4 Les forts les appellent des filles, Et les malins des innocents : Ils sont doux, ils donnent leurs billes, Ils ne seront pas commerçants. Les plus poltrons leur font des niches, Et les gourmands sont leurs copains ; Leurs camarades les croient riches, Parce qu' ils se lavent les mains. Ils frissonnent sous l' oeil du maître, Son ombre les rend malheureux. Ces enfants n' auraient pas dû naître, L' enfance est trop dure pour eux ! Oh ! La leçon qui n' est pas sue, Le devoir qui n' est pas fini ! Une réprimande reçue, Le déshonneur d' être puni ! Tout leur est terreur et martyre : Le jour, c' est la cloche, et, le soir, Quand le maître enfin se retire, C' est le désert du grand dortoir ; La lueur des lampes y tremble Sur les linceuls des lits de fer ; Le sifflet des dormeurs ressemble Au vent sur les tombes, l' hiver. p5 Pendant que les autres sommeillent, Faits au coucher de la prison, Ils pensent au dimanche, ils veillent Pour se rappeler la maison ; Ils songent qu' ils dormaient naguères Douillettement ensevelis Dans les berceaux, et que les mères Les prenaient parfois dans leurs lits. Ô mères, coupables absentes, Qu' alors vous leur paraissez loin ! À ces créatures naissantes Il manque un indicible soin ; On leur a donné les chemises, Les couvertures qu' il leur faut : D' autres que vous les leur ont mises, Elles ne leur tiennent pas chaud. Mais, tout ingrates que vous êtes, Ils ne peuvent vous oublier, Et cachent leurs petites têtes, En sanglotant, sous l' oreiller. SONNET p6 À vingt ans on a l' oeil difficile et très fier : On ne regarde pas la première venue, Mais la plus belle ! Et, plein d' une extase ingénue, On prend pour de l' amour le désir né d' hier. Plus tard, quand on a fait l' apprentissage amer, Le prestige insolent des grands yeux diminue, Et d' autres, d' une grâce autrefois méconnue, Révèlent un trésor plus intime et plus cher. Mais on ne fait jamais que changer d' infortune : À l' âge où l' on croyait n' en pouvoir aimer qu' une, C' est par elle déjà qu' on apprit à souffrir ; Puis, quand on reconnaît que plus d' une est charmante, On sent qu' il est trop tard pour choisir une amante Et que le coeur n' a plus la force de s' ouvrir. DECLIN D'AMOUR p7 Dans le mortel soupir de l' automne, qui frôle Au bord du lac les joncs frileux, Passe un murmure éteint : c' est l' eau triste et Le saule Qui se parlent entre eux. Le saule : " je languis, vois ! Ma verdure tombe Et jonche ton cristal glacé ; Toi qui fus la compagne, aujourd' hui sois la tombe De mon printemps passé. " Il dit. La feuille glisse et va jaunir l' eau brune. L' eau répond : " ô mon pâle amant, Ne laisse pas ainsi tomber une par une Tes feuilles lentement ; p8 " ce baiser me fait mal, autant, je te l' assure, Que les coups des avirons lourds ; Le frisson qu' il me donne est comme une blessure Qui s' élargit toujours. " ce n' est qu' un point d' abord, puis un cercle qui Tremble Et qui grandit, multiplié ; Et les fleurs de mes bords sentent toutes ensemble Un sanglot à leur pied. " que ce tressaillement rare et long me tourmente ! Pourquoi m' oublier peu à peu ? Secoue en une fois, cruel, sur ton amante Tous tes baisers d' adieu ! " LES STALACTITES p9 J' aime les grottes où la torche Ensanglante une épaisse nuit, Où l' écho fait, de porche en porche, Un grand soupir du moindre bruit. Les stalactites à la voûte Pendent en pleurs pétrifiés Dont l' humidité, goutte à goutte, Tombe lentement à mes pieds. Il me semble qu' en ces ténèbres Règne une douloureuse paix ; Et devant ces longs pleurs funèbres Suspendus sans sécher jamais, p10 Je pense aux âmes affligées Où dorment d' anciennes amours : Toutes les larmes sont figées, Quelque chose y pleure toujours. FOIES SANS CAUSES p11 On connaît toujours trop les causes de sa peine, Mais on cherche parfois celles de son plaisir ; Je m' éveille parfois l' âme toute sereine, Sous un charme étranger que je ne peux saisir. Un ciel rose envahit mon être et ma demeure, J' aime tout l' univers, et, sans savoir pourquoi, Je rayonne. Cela ne dure pas une heure, Et je sens refluer les ténèbres en moi. D' où viennent ces lueurs de joie instantanées, Ces paradis ouverts qu' on ne fait qu' entrevoir, Ces étoiles sans nom dans la nuit des années, Qui filent en laissant le fond du coeur plus noir ? p12 Est-ce un avril ancien dont l' azur se rallume, Printemps qui renaîtrait de la cendre des jours Comme un feu mort jetant une clarté posthume ? Est-ce un présage heureux des futures amours ? Non. Ce mystérieux et rapide sillage N' a rien du souvenir ni du pressentiment ; C' est peut-être un bonheur égaré qui voyage Et, se trompant de coeur, ne nous luit qu' un moment. LA GRANDE ALLEE p13 C' est une grande allée à deux rangs de tilleuls. Les enfants, en plein jour, n' osent y marcher seuls, Tant elle est haute, large et sombre. Il y fait froid l' été presque autant que l' hiver ; On ne sait quel sommeil en appesantit l' air, Ni quel deuil en épaissit l' ombre. Les tilleuls sont anciens ; leurs feuillages Pendants Font muraille au dehors et font voûte au dedans, Taillés selon leurs vieilles formes ; L' écorce en noirs lambeaux quitte leurs troncs Fendus ; Ils ressemblent, les bras l' un vers l' autre tendus, À des candélabres énormes ; p14 Mais en haut, feuille à feuille, ils composent Leur nuit : Par les jours de soleil pas un caillou ne luit Dans le sable dur de l' allée, Et par les jours de pluie à peine l' on entend Le dôme vert bruire, et, d' instant en instant, Tomber une goutte isolée. Tout au fond, dans un temple en treillis dont le Bois, Par la mousse pourri, plie et rompt sous le poids De la vigne vierge et du lierre, Un amour malin rit, et de son doigt cassé Désigne encore au loin les coeurs du temps passé Qu' ont meurtris ses flèches de pierre. À toute heure on sent là les mystères du soir : Autour de la statue impassible on croit voir Deux à deux voltiger des flammes. L' esprit du souvenir pleure en paix dans ces lieux ; C' est là que, malgré l' âge et les derniers adieux, Se donnent rendez-vous les âmes, Les âmes de tous ceux qui se sont aimés là, De tous ceux qu' en avril le dieu jeune appela Sous les roses de sa tonnelle ; Et sans cesse vers lui montent ces pauvres morts ; Ils viennent, n' ayant plus de lèvres comme alors, S' unir sur sa bouche éternelle. LA VALSE p15 Dans un flot de gaze et de soie, Couples pâles, silencieux, Ils tournent, et le parquet ploie, Et vers le lustre qui flamboie S' égarent demi-clos leurs yeux. Je pense aux vieux rochers que j' ai vus en Bretagne, Où la houle s' engouffre et tourne, jour et nuit, Du même tournoîment que toujours accompagne Le même bruit. La valse molle cache en elle Un languissant aveu d' amour. L' âme y glisse en levant son aile : C' est comme une fuite éternelle, C' est comme un éternel retour. p16 Je pense aux vieux rochers que j' ai vus en Bretagne, Où la houle s' engouffre et tourne, jour et nuit, Du même tournoîment que toujours accompagne Le même bruit. Le jeune homme sent sa jeunesse, Et la vierge dit : " si j' aimais ? " Et leurs lèvres se font sans cesse La douce et fuyante promesse D' un baiser qui ne vient jamais. Je pense aux vieux rochers que j' ai vus en Bretagne, Où la houle s' engouffre et tourne, jour et nuit, Du même tournoîment que toujours accompagne Le même bruit. L' orchestre est las, les valses meurent, Les flambeaux pâles ont décru, Les miroirs se troublent et pleurent ; Les ténèbres seules demeurent, Tous les couples ont disparu. Je pense aux vieux rochers que j' ai vus en Bretagne, Où la houle s' engouffre et tourne, jour et nuit, Du même tournoîment que toujours accompagne Le même bruit. LE CYGNE p17 Sans bruit, sous le miroir des lacs profonds et Calmes, Le cygne chasse l' onde avec ses larges palmes, Et glisse. Le duvet de ses flancs est pareil À des neiges d' avril qui croulent au soleil ; Mais, ferme et d' un blanc mat, vibrant sous le zéphire, Sa grande aile l' entraîne ainsi qu' un lent navire. Il dresse son beau col au-dessus des roseaux, Le plonge, le promène allongé sur les eaux, Le courbe gracieux comme un profil d' acanthe, Et cache son bec noir dans sa gorge éclatante. Tantôt le long des pins, séjour d' ombre et de paix, Il serpente, et laissant les herbages épais Traîner derrière lui comme une chevelure, Il va d' une tardive et languissante allure ; La grotte où le poète écoute ce qu' il sent, Et la source qui pleure un éternel absent, p18 Lui plaisent : il y rôde ; une feuille de saule En silence tombée effleure son épaule ; Tantôt il pousse au large, et, loin du bois obscur, Superbe, gouvernant du côté de l' azur, Il choisit, pour fêter sa blancheur qu' il admire, La place éblouissante où le soleil se mire. Puis, quand les bords de l' eau ne se distinguent plus, À l' heure où toute forme est un spectre confus, Où l' horizon brunit, rayé d' un long trait rouge, Alors que pas un jonc, pas un glaïeul ne bouge, Que les rainettes font dans l' air serein leur bruit Et que la luciole au clair de lune luit, L' oiseau, dans le lac sombre, où sous lui se reflète La splendeur d' une nuit lactée et violette, Comme un vase d' argent parmi des diamants, Dort, la tête sous l' aile, entre deux firmaments. LA VOIE LACTEE p19 Aux étoiles j' ai dit un soir : " vous ne paraissez pas heureuses ; Vos lueurs, dans l' infini noir, Ont des tendresses douloureuses ; " et je crois voir au firmament Un deuil blanc mené par des vierges Qui portent d' innombrables cierges Et se suivent languissamment. " êtes-vous toujours en prière ? Êtes-vous des astres blessés ? Car ce sont des pleurs de lumière, Non des rayons, que vous versez. p20 " vous, les étoiles, les aïeules Des créatures et des dieux, Vous avez des pleurs dans les yeux... " Elles m' ont dit : " nous sommes seules... " chacune de nous est très loin Des soeurs dont tu la crois voisine ; Sa clarté caressante et fine Dans sa patrie est sans témoin ; " et l' intime ardeur de ses flammes Expire aux cieux indifférents. " Je leur ai dit : " je vous comprends ! Car vous ressemblez à des âmes : " ainsi que vous, chacune luit Loin des soeurs qui semblent près d' elle, Et la solitaire immortelle Brûle en silence dans la nuit. " LES SERRES ET LES BOIS p21 Dans les serres silencieuses Où l' hiver invite à s' asseoir, Sous un jour blême comme un soir Fument les plantes précieuses. L' une, raide, élançant tout droit Sa tige aux longues feuilles sèches, Darde au plafond, comme des flèches, Les pointes d' un calice étroit. Une autre, géante à chair grasse, Que hérissent de durs piquants, Ne sourit que tous les cinq ans Dans une éclosion sans grâce. p22 Une autre, molle en ses efforts, Grimpe au vitrail, et la captive Regarde en pitié l' herbe active Qui tient tête au vent du dehors. Pas un souffle ici, rien ne bouge ; Toutes versent avec lenteur, À flots lourds, la fade senteur De leur floraison fixe et rouge. Celui qu' elles charment d' abord, Dans cet air qui bientôt lui pèse, Envahi par un grand malaise, Descend de l' ivresse à la mort. Ah ! Que mille fois plus aimée La violette, fleur des bois ! Et que plus saine mille fois La chambre qu' elle a parfumée ! Son baume, loin d' appesantir, Allège et fait l' âme nouvelle ; Mais fine, il faut s' approcher d' elle, La baiser, pour la bien sentir. NE NOUS PLAIGNONS PAS p23 Va, ne nous plaignons pas de nos heures d' angoisse. Un trop facile amour n' est pas sans repentir ; Le bonheur se flétrit, comme une fleur se froisse Dès qu' on veut l' incliner vers soi pour la sentir. Regarde autour de nous ceux qui pleuraient naguère Les voilà l' un à l' autre, ils se disent heureux, Mais ils ont à jamais violé le mystère Qui faisait de l' amour un infini pour eux. Ils se disent heureux ; mais, dans leurs nuits sans Fièvres, Leurs yeux n' échangent plus les éclairs d' autrefois ; Déjà sans tressaillir ils se baisent les lèvres, Et nous, nous frémissons rien qu' en mêlant nos doigts. p24 Ils se disent heureux, et plus jamais n' éprouvent Cette vive brûlure et cette oppression Dont nos coeurs sont saisis quand nos yeux se Retrouvent ; Nous nous sommes toujours une apparition ! Ils se disent heureux, parce qu' ils peuvent vivre De la même fortune et sous le même toit ; Mais ils ne sentent plus un cher secret les suivre ; Ils se disent heureux, et le monde les voit ! LA TERRE ET L'ENFANT p25 Enfant sur la terre on se traîne, Les yeux et l' âme émerveillés, Mais, plus tard, on regarde à peine Cette terre qu' on foule aux pieds. Je sens déjà que je l' oublie, Et, parfois, songeur au front las, Je m' en repens et me rallie Aux enfants qui vivent plus bas. Détachés du sein de la mère, De leurs petits pieds incertains Ils vont reconnaître la terre Et pressent tout de leurs deux mains ; p26 Ils ont de graves tête-à-tête Avec le chien de la maison ; Ils voient courir la moindre bête Dans les profondeurs du gazon ; Ils écoutent l' herbe qui pousse, Eux seuls respirent son parfum ; Ils contemplent les brins de mousse Et les grains de sable un par un ; Par tous les calices baisée, Leur bouche est au niveau des fleurs, Et c' est souvent de la rosée Qu' on essuie en séchant leurs pleurs. J' ai vu la terre aussi me tendre Ses bras, ses lèvres, autrefois ! Depuis que je la veux comprendre, Plus jamais je ne l' aperçois. Elle a pour moi plus de mystère, Désormais, que de nouveauté ; J' y sens mon coeur plus solitaire, Quand j' y rencontre la beauté ; Et, quand je daigne par caprice Avec les enfants me baisser, J' importune cette nourrice Qui ne veut plus me caresser. PASSION MALHEUREUSE p27 J' ai mal placé mon coeur, j' aime l' enfant d' un Autre ; Et c' est pour m' exploiter qu' il fait le bon apôtre, Ce petit traître ! Je le sais. Sa mère, quand je viens, me devine, et l' appelle, Sentant que je suis là pour lui plus que pour elle, Mais elle ne m' en veut jamais. Le marmot prend alors sa voix flûtée et tendre (les enfants ont deux voix) et dit, sans la Comprendre, Sa fable, avec expression ; Puis il me fait ranger des soldats sur la table, Et m' obsède, et je trouve un plaisir ineffable À sa gentille obsession. p28 Je m' y laisse duper toutes les fois : j' espère Qu' à force de bonté je serai presque un père : Ne dit-il pas qu' il m' aime bien ? Mais voici tout à coup le vrai père, ô disgrâce ! L' enfant court, bat des mains, lui saute au cou, L' embrasse, Et le pauvre oncle n' est plus rien. LA BOUTURE p29 Au temps où les plaines sont vertes, Où le ciel dore les chemins, Où la grâce des fleurs ouvertes Tente les lèvres et les mains, Au mois de mai, sur sa fenêtre, Un jeune homme avait un rosier ; Il y laissait les roses naître Sans les voir ni s' en soucier ; Et les femmes qui d' aventure Passaient près du bel arbrisseau, En se jouant, pour leur ceinture Pillaient les fleurs du jouvenceau. p30 Sous leurs doigts, d' un précoce automne Mourait l' arbuste dévasté ; Il perdit toute sa couronne, Et la fenêtre sa gaîté ; Si bien qu' un jour, de porte en porte, Le jeune homme frappa, criant : " qu' une de vous me la rapporte, La fleur qu' elle a prise en riant ! " Mais les portes demeuraient closes. Une à la fin pourtant s' ouvrit : " ah ! Viens, dit en montrant des roses Une vierge qui lui sourit ; " je n' ai rien pris pour ma parure ; Mais sauvant le dernier rameau, Vois ! J' en ai fait cette bouture, Pour te le rendre un jour plus beau. " SCRUPULE p31 Je veux lui dire quelque chose, Je ne peux pas ; Le mot dirait plus que je n' ose, Même tout bas. D' où vient que je suis plus timide Que je n' étais ? Il faut parler, je m' y décide... Et je me tais. Les aveux m' ont paru moins graves À dix-huit ans ; Mes lèvres ne sont plus si braves Depuis longtemps. p32 J' ai peur, en sentant que je l' aime, De mal sentir ; Dans mes yeux une larme même Pourrait mentir, Car j' aurais beau l' y laisser naître De bonne foi, C' est quelque ancien amour peut-être Qui pleure en moi. PRIERE AU PRINTEMPS p33 Toi qui fleuris ce que tu touches, Qui, dans les bois, aux vieilles souches Rends la vigueur, Le sourire à toutes les bouches, La vie au coeur ; Qui changes la boue en prairies, Sèmes d' or et de pierreries Tous les haillons, Et jusqu' au seuil des boucheries Mets des rayons ! Ô printemps, alors que tout aime, Que s' embellit la tombe même, Verte au dehors, Fais naître un renouveau suprême Au coeur des morts ! p34 Qu' ils ne soient pas les seuls au monde Pour qui tu restes inféconde, Saison d' amour ! Mais fais germer dans leur poussière L' espoir divin de la lumière Et du retour. UN EXIL p35 Je plains les exilés qui laissent derrière eux L' amour et la beauté d' une amante chérie ; Mais ceux qu' elle a suivis au désert sont heureux : Ils ont avec la femme emporté la patrie. Ils retrouvent le jour de leur pays natal Dans la clarté des yeux qui leur sourient encor, Et des champs paternels, sur un front virginal, Les lis abandonnés recommencent d' éclore. Le ciel quitté les suit sous les nouveaux climats ; Car l' amante a gardé, dans l' âme et sur la bouche, Un fidèle reflet des soleils de là-bas Et les anciennes nuits pour la nouvelle couche. p36 Je ne plains point ceux-là ; ceux-là n' ont rien Perdu : Ils vont, les yeux ravis et les mains parfumées D' un vivant souvenir ! Et tout leur est rendu, Saisons, terre et famille, au sein des bien-aimées. Je plains ceux qui, partant, laissent, vraiment Bannis, Tout ce qu' ils possédaient sur terre de céleste ! Mais plus encor, s' il n' a dans son propre pays Point d' amante à pleurer, je plains celui qui reste. Ah ! Jour et nuit chercher dans sa propre maison Cet être nécessaire, une amante chérie ! C' est plus de solitude avec moins d' horizon ; Oui, c' est le pire exil, l' exil dans la patrie. Et ni le ciel, ni l' air, ni le lis virginal, Ni le champ paternel, n' en guérissent la peine : Au contraire, l' amour tendre du sol natal Rend l' absente plus douce au coeur et plus lointaine. LA REINE DU BAL p37 Oui, je sais qu' elle est la plus belle, La reine du bal, je le sais ; Mais je suis un vaincu rebelle, Je ne la servirai jamais. Que pour la contempler en face, Patient, j' attende mon tour, Et qu' humblement je prenne place Au long défilé de sa cour ! Qu' après mille autres je murmure Mon hommage à sa royauté, Quelque fadeur, inepte injure Du désir lâche à la beauté ! p38 Que pour ramasser une rose Tombée à terre de son front, Je me précipite, et m' expose À ne pas être le plus prompt ! Que de son sourire suprême J' épie et dérobe ma part, Et me vienne poster moi-même Sur le trajet de son regard ! Que de sa chevelure blonde J' aspire le banal parfum Qui s' exhale pour tout le monde Et ne fut choisi pour aucun ! Sentir dans mes bras, à la danse, L' abandon, menteuse douceur, Qu' inspire aux vierges la cadence, Non la tendresse du valseur, Pour qu' ensuite ce premier rêve, Qui n' est encor qu' un vague émoi, Commencé sur mon coeur, s' achève Au gré d' un plus hardi que moi ! Jamais ! Non, dans cette lumière, Devant tous, tu n' auras jamais, Reine, l' aveu d' une âme fière, Et la mienne est sauvage ; mais... p39 Si tu veux savoir que je t' aime, Qu' en te bravant, j' ai succombé, Après le bal, cette nuit même, Quand ton sceptre sera tombé ; À l' heure où, fermant la paupière, Sur ton lit tu te jetteras, De peur de manquer ta prière, Assoupie en croisant les bras ; Où, satisfaite de ta gloire, Mais trop lasse pour en jouir, Tu laisseras dans ta mémoire La fête au loin s' évanouir ; Tandis qu' aux vitres de la chambre, Par un ciel morne et ténébreux, Couleront les pleurs de décembre, Pareils aux pleurs des malheureux, Fais ce songe : que je m' arrête, La face au vent, les pieds dans l' eau, Pour chercher l' ombre de ta tête Sur la blancheur de ton rideau. LA LAIDE p40 Femmes, vous blasphémez l' amour, quand d' aventure Un seul rebelle insulte à votre royauté. Ah ! C' est un pire affront qu' en silence elle endure, La jeune fille à qui la marâtre nature A dénié sa gloire et son droit : la beauté ! L' amour ne luit jamais dans l' oeil qui la regarde ; Elle pourrait quitter sa mère sans périls. La laide ! On ne la voit jamais que par mégarde ; Même contre un désir sa disgrâce la garde, Pourquoi les jeunes gens l' accompagneraient-ils ? Les jeunes gens sont fats, libertins et féroces. La laide ! Pourquoi faire et qu' en ont-ils besoin ? Ils la criblent entre eux de quolibets atroces, Et c' est un collégien que, dans les bals de noces, On charge de tirer cette enfant de son coin. p41 Pauvre fille ! Elle apprend que jeune elle est sans Âge ; Soeur des belles et née avec les mêmes voeux, Elle a pour ennemi de son coeur son visage, Et, tout au plus, parmi les compliments d' usage, Un bon vieillard lui dit qu' elle a de beaux cheveux. Depuis que j' ai souffert d' une forme charmante, Je voudrais de mon mal près de toi me guérir, Enfant qui sais aimer sans jamais être amante, Ange qui n' es qu' une âme et n' as rien qui tourmente ! Pourquoi suis-je trop jeune encor pour te chérir ? JALOUX DU PRINTEMPS p42 Des saisons la plus désirée Et la plus rapide, ô printemps, Qu' elle m' est longue, ta durée ! Tu possèdes mon adorée, Et je l' attends ! Ton azur ne me sourit guère, C' est en hiver que je la vois ; Et cette douceur éphémère, Je ne l' ai dans l' année entière Rien qu' une fois. Mon bonheur n' est qu' une étincelle Volée au bal dans un coup d' oeil : L' hiver passe, et je vis sans elle ; C' est pourquoi, fête universelle, Tu m' es un deuil. p43 J' ai peur de toi quand je la quitte : Je crains qu' une fleur d' oranger, Tombant sur son coeur, ne l' invite À consulter la marguerite, Et quel danger ! Ce coeur qui ne sait rien encore, Couvé par tes tendres chaleurs, Devine et pressent son aurore ; Il s' ouvre à toi qui fais éclore Toutes les fleurs. Ton souffle l' étonne, elle écoute Les conseils embaumés de l' air ; C' est l' air de mai que je redoute, Je sens que je la perdrai toute Avant l' hiver. L' UNE D' ELLES p44 Les grands appartements qu' elle habite l' hiver Sont tièdes. Aux plafonds, légers comme l' éther, Planent d' amoureuses peintures. Nul bruit ; partout les voix, les pas sont assoupis Par la laine opulente et molle des tapis Et l' ample velours des tentures. Aux fenêtres, dehors, la grêle a beau sévir, Sous ses balles de glace à peine on sent frémir L' épais vitrail qui les renvoie ; Et la neige et le givre aux glaciales fleurs Restent voilés aux yeux sous les chaudes couleurs De longs rideaux brochés de soie. p45 Là, dans de vieux tableaux, le ciel vénitien Prête au soleil de France un effluve du sien ; Et sur la haute cheminée, Dans des vases ravis en Grèce à des autels, Des lis renouvelés qu' on dirait immortels Ne font qu' un printemps de l' année. Sa chambre est toute bleue et suave ; on y sent Le vestige embaumé de quelque oeillet absent Dont l' air a gardé la mémoire ; Ses genoux, pour prier, posent sur du satin, Et ses aïeux tenaient d' un maître florentin Son crucifix de vieil ivoire. Elle peut, lasse enfin des salons somptueux, Goûter de son boudoir le jour voluptueux Où sommeille un vague mystère ; Et là ses yeux levés rencontrent un Watteau Où de sveltes amants, un pied sur le bateau, Vont appareiller pour Cythère. L' hiver passe, elle émigre en sa villa d' été. Elle y trouve le ciel, l' immense aménité Des monts, des vallons et des plaines ; Depuis les dahlias qui bordent la maison Jusques au dernier flot des blés à l' horizon, Elle ne voit que ses domaines. p46 Puis c' est la promenade en barque sur les lacs, La sieste à l' ombre au fond des paresseux hamacs, La course aux prés en jupes blanches, Et le roulement doux des calèches au bois, Et le galop, voilette au front, badine aux doigts, Sous le mobile arceau des branches ; Et, par les midis lourds, les délices du bain : Deux jets purs inondant la vasque dont sa main Tourne à son gré les cols de cygnes, Et le charme du frais, suave abattement Où, rêveuse, elle voit sous l' eau, presque en dormant, De son beau corps trembler les lignes. Ainsi coulent ses jours, pareils aux jours heureux ; Mais un secret fardeau s' appesantit sur eux, Ils ne sont pas dignes d' envie. On lit dans son regard fiévreux ou somnolent, Dans son rare sourire et dans son geste lent Le dégoût amer de la vie. Oh ! Quelle âme entendra sa pauvre âme crier ? Quel sauveur magnanime et beau, quel chevalier Doit survenir à l' improviste, Et l' enlever en croupe, et l' emporter là-bas, Sous un chaume enfoui dans l' herbe et les lilas, Loin, bien loin de ce luxe triste ? p47 Personne. Elle dédaigne un criminel espoir, Et se plaît à languir, en proie à son devoir. Morte sous ses parures neuves, Elle n' a pas d' amour, l' honneur le lui défend ; Misérablement riche, elle n' a pas d' enfant ; Elle est plus seule que les veuves. LA PENSEE p48 Un soir, vaincu par le labeur Où s' obstine le front de l' homme, Je m' assoupis, et dans mon somme M' apparut un bouton de fleur. C' était cette fleur qu' on appelle Pensée ; elle voulait s' ouvrir, Et moi je m' en sentais mourir : Toute ma vie allait en elle. Échange invisible et muet : À mesure que ses pétales Forçaient les ténèbres natales, Ma force à moi diminuait. p49 Et ses grands yeux de velours sombre Se dépliaient si lentement Qu' il me semblait que mon tourment Mesurât des siècles sans nombre. " vite, ô fleur, l' espoir anxieux De te voir éclore m' épuise ; Que ton regard s' achève et luise Fixe et profond dans tes beaux yeux ! " Mais, à l' heure où de sa paupière Se déroulait le dernier pli, Moi, je tombais enseveli Dans la nuit d' un sommeil de pierre. LA LYRE ET LES DOIGTS p50 Une muse, immobile et la tête penchée, Ne chantait plus ; la lyre en soupirait d' ennui, Et, se plaignant aux doigts de n' être plus touchée, Disait : " quelle torpeur vous enchaîne aujourd' hui ? " je ne puis rien sans vous, réveillez-vous, doigts Roses ; L' air est si lourd, j' ai peine à vous parler tout bas, Car mes fibres sans vous, comme des lèvres closes, Amoncellent des voix qui ne s' élèvent pas. " abattez-vous sur moi, comme au vol du zéphire On voit dans les rayons tourbillonner les fleurs ; Arrachez-moi mon cri comme au lin qu' on déchire, Ou sur moi, lentement, glissez comme des pleurs. p51 " sinon, si par mépris vous me laissez oisive, Rendez ma double branche au front carré des boeufs ; De quel autre baiser voulez-vous que je vive Que du baiser des doigts qui m' ont faite pour eux ? " -" lyre, que pouvons-nous ? Sommes-nous l' harmonie ? Est-ce nous le délire ? Est-ce nous la langueur ? Et ne sentons-nous pas, esclaves du génie, Tous nos frissons liés par le sommeil du coeur ? " il est le dieu, la main subit sa fantaisie : Parfois il nous trahit sans nous avoir lassés, Et parfois, sans pitié, sa longue frénésie Nous agite sanglants dans les sept fils cassés ! " implore-le toujours, quelques chants que tu veuilles, Car nous les lui devons, les chants que tu nous dois : Sans les brises d' été plus de murmure aux feuilles, Sans les souffles du coeur plus d' éloquence aux Doigts ! " MARS p52 En mars, quand s' achève l' hiver, Que la campagne renaissante Ressemble à la convalescente Dont le premier sourire est cher ; Quand l' azur, tout frileux encore, Est de neige éparse mêlé, Et que midi, frais et voilé, Revêt une blancheur d' aurore ; Quand l' air doux dissout la torpeur Des eaux qui se changeaient en marbres ; Quand la feuille aux pointes des arbres Suspend une verte vapeur ; p53 Et quand la femme est deux fois belle, Belle de la candeur du jour, Et du réveil de notre amour Où sa pudeur se renouvelle, Oh ! Ne devrais-je pas saisir Dans leur vol ces rares journées Qui sont les matins des années Et la jeunesse du désir ? Mais je les goûte avec tristesse ; Tel un hibou, quand l' aube luit, Roulant ses grands yeux pleins de nuit, Craint la lumière qui les blesse, Tel, sortant du deuil hivernal, J' ouvre de grands yeux encore ivres Du songe obscur et vain des livres, Et la nature me fait mal. DAMNATION p54 Le dimanche, au salon, pêle-mêle se rue Des bourgeois ébahis la bizarre cohue Qui s' en vient, chaque année, à la foire des arts, Vainement amuser ses aveugles regards. Ainsi devant le beau, dont il ne s' émeut guère, L' obscur faiseur de gloire appelé le vulgaire Va, la bouche béante et l' oeil vide, pareil À des flots de moutons bêlant vers le soleil. Là, cependant, un homme au front lourd de pensée, Maigre, sous un manteau dont la trame est usée, Dans un coin du jardin, debout, songe à l' écart. Les bras croisés, il fixe un douloureux regard Sur les marbres dressés le long des plates-bandes. Le malheureux ! Il sent ses blessures plus grandes, p55 Et plus épaisse l' ombre où ses maux l' on fait choir ; Car lui-même autrefois, maniant l' ébauchoir, Il eut les rêves blancs et bleus du statuaire. Mais bientôt l' indigence a mis un froid suaire Sur son ardent espoir et son haut idéal ; Et d' autres ont grandi dont il était rival. Les eût-il égalés ? Peut-être. Mais qu' importe ! Ô maîtres que la gloire incite et réconforte, Nés avec un front riche et des doigts inspirés, Ayez pitié de ceux qui vous ont admirés, Hélas ! Et tant aimés qu' ils ne pouvaient plus vivre Sans risquer l' aventure atroce de vous suivre ! Maîtres, c' est en comptant leurs blessés et leurs Morts Que le vulgaire apprend combien vous êtes forts. Cependant qu' aux pays sereins de l' harmonie Vous voguez largement sous le vent du génie, Ils tombent, les yeux pleins du ciel où vous planez, Sur le pavé brutal des artistes damnés. Celui-là comme vous a connu le délice D' arrondir savamment une poitrine lisse Sous la caresse lente et chaste de ses mains, De suivre avec respect des profils surhumains Pressentis dans le masque indécis de l' ébauche ; Et nul n' a plus que lui, modelant le sein gauche, Frémi d' aise et d' orgueil en y sentant un coeur. Mais à ce jeu des dieux il ne fut pas vainqueur ; Il n' avait rien : le pauvre a dû tuer l' artiste. Après l' heure d' ivresse il vient une heure triste, p56 Celle où la jeune épouse, au fond de l' atelier, Soucieuse du pain que l' art fait oublier, Regarde tour à tour ses enfants qui pâlissent Et le bloc que les mains de leur père embellissent, Et, maudissant la glaise en sa stérilité, Songe au fumier fécond du champ qu' elle a quitté. Ah ! D' un travail sans fruit la cuisante amertume, Le sarcasme ignorant des critiques de plume, L' envie ou le dédain des rivaux de métier, Ces maux trempent le coeur et le laissent entier ! Mais lire dans les yeux de la femme qu' on aime Un reproche muet où l' on sent un blasphème, Apprendre qu' on est fou, traître, et s' apercevoir Qu' en s' élevant on laisse à ses pieds son devoir ! Il a fui l' atelier. Le pauvre homme héroïque Compte l' argent d' un autre au fond d' une boutique. Son poing de créateur, fait pour le marbre altier, Trace des chiffres vils sur un obscur papier. Encore s' il pouvait, à force de descendre, S' abrutir, consumer son coeur jusqu' à la cendre, Et, bien mort, s' allonger dans sa tombe d' oubli ! Mais le feu qu' il étouffe est mal enseveli. Une pierre le suit qui veut être statue : S' il ne l' anime pas, c' est elle qui le tue. Sollicitant ses doigts par de lointains appels, Elle passe et prend forme en des songes cruels ; Et la forme palpite et, vaguement parfaite, Murmure : " tu m' as vue et tu ne m' as pas faite ! " À son heure elle vient comme un remords fatal, p57 Et tout, jusqu' au comptoir, lui sert de piédestal. C' est elle ! Sa vénus dans le chagrin rêvée, Qui tous les ans ici, belle, noble, achevée, L' entraîne, et, prenant place entre toutes ses soeurs, Dompte enfin l' oeil jaloux et dur des connaisseurs ! Elle triomphe ! Et lui, l' univers le renomme, Il monte, il sent déjà, presque un dieu, plus qu' un Homme, Le frisson glorieux des lauriers sur son front ! Mais l' extase est fragile et le réveil est prompt. Quelle chute profonde alors ! Comme il mesure Tout à coup, d' une vue impitoyable et sûre, Les degrés infinis de la gloire au néant ! Comme il se voit petit pour s' être vu géant ! Il pleure. Mais l' épouse, attentive et sévère, Le voyant défaillir et songeant qu' elle est mère, Vient, lui parle, le prend par la main, par l' habit, Le tire en le grondant : " je te l' avais bien dit : Te voilà pour un mois pâle et mélancolique ! " Puis, par mainte raison banale et sans réplique, Irritant l' aiguillon de son tourment divin, L' arrache à l' idéal comme l' ivrogne au vin. LA MER p58 La mer pousse une vaste plainte, Se tord et se roule avec bruit, Ainsi qu' une géante enceinte Qui des grandes douleurs atteinte, Ne pourrait pas donner son fruit ; Et sa pleine rondeur se lève Et s' abaisse avec désespoir. Mais elle a des heures de trêve : Alors sous l' azur elle rêve, Calme et lisse comme un miroir. Ses pieds caressent les empires, Ses mains soutiennent les vaisseaux, Elle rit aux moindres zéphires, Et les cordages sont des lyres, Et les hunes sont des berceaux. p59 Elle dit au marin : " pardonne Si mon tourment te fait mourir ; Hélas ! Je sens que je suis bonne, Mais je souffre et ne vois personne D' assez fort pour me secourir ! " Puis elle s' enfle encor, se creuse Et gémit dans sa profondeur ; Telle, en sa force douloureuse, Une grande âme malheureuse Qu' isole sa propre grandeur ! LA GRANDE CHARTREUSE p60 J' ai vu, tels que des morts réveillés par le glas, Les moines, lampe en main, se ranger en silence, Puis pousser, comme un vol de corbeaux qui s' élance, Leurs noirs miserere qui plaisent au coeur las. Le néant dans le cloître a sonné sous mes pas ; J' ai connu la cellule, où le calme commence, D' où le monde nous semble une mêlée immense Dont le vain dénoûment ne nous regarde pas. La blancheur des grands murs m' a hanté comme un Rêve ; J' ai senti dans ma vie une ineffable trêve : L' avant-goût du sépulcre a réjoui mes os. Mais, adieu ! Le soldat court où le canon gronde : Je retourne où j' entends la bataille du monde, Sans pitié pour mon coeur affamé de repos. EFFET DE NUIT p61 Voyager seul est triste, et j' ai passé la nuit Dans une étrange hôtellerie. À la plus vieille chambre un enfant m' a conduit, De galerie en galerie. Je me suis étendu sur un grand lit carré Flanqué de lions héraldiques ; Un rideau blanc tombait à longs plis, bigarré Du reflet des vitraux gothiques. J' étais là, recevant, muet et sans bouger, Les philtres que la lune envoie, Quand j' ouïs un murmure, un froissement léger, Comme fait l' ongle sur la soie ; p62 Puis comme un battement de fléaux sourds et prompts Dans des granges très éloignées ; Puis on eût dit, plus près, le han des bûcherons Tour à tour lançant leurs cognées ; Puis un long roulement, un vaste branle-bas, Pareil au bruit d' un char de tôle Attelé d' un dragon toujours fumant et las, Qui souffle à chaque effort d' épaule ; Puis soudain serpenta dans l' infini du soir Un sifflement lugubre, intense, Comme le cri perçant d' une âme au désespoir En fuite par le vide immense. Or, c' était un convoi que j' entendais courir À toute vapeur dans la plaine. Il passa, laissant loin derrière lui mourir Son fracas et sa rouge haleine. Le passage du monstre un moment ébranla Les carreaux étroits des fenêtres, Fit geindre un clavecin poudreux qui dormait là Et frémir des portraits d' ancêtres ; Sur la tapisserie Actéon tressaillit, Diane contracta les lèvres ; Un plâtras détaché du haut du mur faillit Briser l' horloge de vieux sèvres. p63 Ce fut tout. Le silence aux voûtes du plafond Replia lentement son aile, Et la nuit, arrachée à son rêve profond, Se redrapa plus solennelle. Mais mon coeur remué ne se put assoupir : J' écoutais toujours dans l' espace Cette course effrénée et ce strident soupir, Image d' un siècle qui passe. SILENCE ET NUIT DES BOIS p64 Il est plus d' un silence, il est plus d' une nuit, Car chaque solitude a son propre mystère : Les bois ont donc aussi leur façon de se taire Et d' être obscurs aux yeux que le rêve y conduit. On sent dans leur silence errer l' âme du bruit, Et dans leur nuit filtrer des sables de lumière. Leur mystère est vivant : chaque homme à sa manière Selon ses souvenirs l' éprouve et le traduit. La nuit des bois fait naître une aube de pensées ; Et, favorable au vol des strophes cadencées, Leur silence est ailé comme un oiseau qui dort. Et le coeur dans les bois se donne sans effort : Leur nuit rend plus profonds les regards qu' on y Lance, Et les aveux d' amour se font de leur silence. LA COLOMBE ET LE LIS p65 Femme, cette colombe au col rose et mouvant, Que ta bouche entr' ouverte baise, Ne l' avait pas sentie humecter si souvent Son bec léger qui vibre d' aise. Elle n' avait jamais reçu de toi tout bas Les noms émus que tu lui donnes, Ni jamais de tes doigts, à l' heure des repas, Vu pleuvoir des graines si bonnes. Elle n' avait jamais senti ton coeur frémir Au vivant toucher de son aile, Ni ses plumes trembler sous ton jeune soupir, Ni tes larmes rouler sur elle. p66 Tu la laissais languir captive dans l' osier, Et vainement d' un sanglot tendre, D' un sanglot suppliant elle enflait son gosier : Tu ne daignais jamais l' entendre. Jamais les fleurs du vase où rêve le printemps Ne furent si bien arrosées ; Jamais, sur le lis pur et grave, si longtemps Tes lèvres ne s' étaient posées. Quel ancien souvenir ou quel récent amour, Quel berceau, femme, ou quelle tombe, A fait naître en ton coeur ce suprême retour Vers ton lit et vers ta colombe ? LE PEUPLE S' AMUSE p67 Le poète naïf, qui pense avant d' écrire, S' étonne, en ce temps-ci, des choses qui font rire. Au théâtre parfois il se tourne, et, voyant La gaîté des badauds qui va se déployant, Pour un plat calembour, des loges au parterre, Il se sent tout à coup tellement solitaire Parmi ces gros rieurs au ventre épanoui, Que, le front lourd et l' oeil tristement ébloui, Il s' esquive, s' il peut, sans attendre la toile. Enfin libre il respire, et, d' étoile en étoile, Dans l' azur sombre et vaste il laisse errer ses yeux. Ah ! Quand on sort de là, comme la nuit plaît mieux ! Qu' il fait bon regarder la Seine lente et noire En silence rouler sous les vieux ponts sa moire, Et les reflets tremblants des feux traîner sur l' eau Comme les pleurs d' argent sur le drap d' un tombeau ! p68 Ce deuil fait oublier ces rires qu' on abhorre. Hélas ! Où donc la joie est-elle saine encore ? Quel vice a donc en nous gâté le sang gaulois ? Quand rirons-nous le rire honnête d' autrefois ? Ce ne sont aujourd' hui qu' absurdes bacchanales ; Farces au masque impur sur des planches banales ; Vil patois qui se fraye impudemment accès Parmi le peuple illustre et cher des mots français ; Couplets dont les refrains changent la bouche en Gueule ; Romans hideux, miroir de l' abjection seule, Commérage où le fiel assaisonne des riens : Feuilletons à voleurs, drames à galériens, Funestes aux coeurs droits qui battent sous les Blouses ; Vaudevilles qui font, corrupteurs des épouses, Un ridicule impie à l' affront des maris ; Spectacles où la chair des femmes, mise à prix, Comme aux crocs de l' étal exhibée en guirlande, Allèche savamment la luxure gourmande ; Parades à décors dont les fables sans art N' esquivent le sifflet qu' en soûlant le regard ; Coups d' archets polissons sur la lyre d' Homère, Et tous les jeux maudits d' un amour éphémère Qui va se dégradant du caprice au métier : Voilà ce qui ravit un peuple tout entier ! Bêtise, éternel veau d' or des multitudes, Toi dont le culte aisé les plie aux servitudes Et complice du joug les y soumet sans bruit, Monstre cher à la force et par la ruse instruit À bafouer la libre et sévère pensée, p69 Règne ! Mais à ton tour, brute, qu' à la risée, Au comique mépris tu serves de jouet ! Que sur toi le bon sens fasse claquer son fouet, Qu' il se lève, implacable à son tour, et qu' il rie, Et qu' il raille à son tour l' inepte raillerie, Et qu' il fasse au soleil luire en leur nudité Ta grotesque laideur et ta stupidité ! Molière, dresse-toi ! Debout, Aristophane ! Allons ! Faites entendre au vulgaire profane L' hymne de l' idéal au fond du rire amer, Du grand rire où, pareil au cliquetis du fer, Sonne le choc rapide et franc des pensers justes, Du beau rire qui sied aux poitrines robustes, Vengeur de la sagesse, héroïque moqueur, Où vibre la jeunesse immortelle du coeur ! DECEPTION p70 Une eau croupie est un miroir Plus fidèle encor qu' une eau pure, Et l' image la transfigure, Prêtant ses couleurs au fond noir. Aurore, colombe et nuée Y réfléchissent leur candeur, Et du firmament la grandeur N' y semble pas diminuée. À fleur de ce cloaque épais Les couleuvres et les sangsues, Mille bêtes inaperçues, Rôdent sans en troubler la paix. p71 Le reflet d' en haut les recouvre, Et le jeu trompeur du rayon Donne au regard l' illusion D' un grand vallon d' azur qui s' ouvre. À travers ces monstres hideux Le ciel luit sans rides ni voiles, Il les change tous en étoiles Et s' arrondit au-dessous d' eux. Mais la bouche qui veut se tendre Vers l' étoile pour s' y poser, Sent au-devant de son baiser Surgir un monstre pour le prendre. Tel se reflète l' idéal Dans les yeux d' une amante infâme, Et telle, en y plongeant, notre âme N' y sent de réel que le mal. COMBATS INTIMES p72 Seras-tu de l' amour l' éternelle pâture ? À quoi te sert la volonté, Si ce n' est point, ô coeur, pour vaincre ta torture, Et dans la paix enfin, plus fort que la nature, T' asseoir sur le désir dompté, Ainsi qu' un bestiaire, après la lutte, règne Sur son tigre qui s' est rendu, Et s' assied sur la bête, et, de son poing qui saigne La courbant jusqu' à terre, exige qu' elle craigne Alors même qu' elle a mordu ? Et comme ce dompteur, seul au fond de la cage, Ne cherche qu' en soi son appui, Car nul dans ce péril avec lui ne s' engage, Et nul ne sait parler le tacite langage Que le monstre parle avec lui, p73 Ainsi, dans les combats que le désir te livre, Ne compte sur personne, ô coeur ! N' attends pas, sous la dent, qu' un autre te délivre ! Tu luttes quelque part où nul ne peut te suivre, Toujours seul, victime ou vainqueur. COUPLES MAUDITS p74 Les criminels parfois ne sont pas les méchants, Mais ceux qui n' ont jamais pu connaître en leur vie Ni le libre bonheur des bêtes dans les champs, Ni la sécurité de la règle suivie. Que d' amour ténébreux sans lit et sans foyer ! Que de coussins foulés en hâte dans les bouges ! Que de fiacres errants honteux de déployer Par des jours sans soleil leurs sales rideaux rouges ! Tous ces couples maudits, affolés de désir, Après l' atroce attente (ô la pire des fièvres ! ), Dévorent avec rage un lambeau de plaisir Que le moindre hasard dispute au feu des lèvres ; p75 Car tous ont attendu de longs jours, de longs mois, Pour ne faire, un instant, qu' une chair et qu' une Âme, Au milieu des terreurs, sous l' oeil fixe des lois, Dans un baiser qui pleure et cependant infâme... SOUPIR p76 Ne jamais la voir ni l' entendre, Ne jamais tout haut la nommer, Mais, fidèle, toujours l' attendre, Toujours l' aimer. Ouvrir les bras et, las d' attendre, Sur le néant les refermer, Mais encor, toujours les lui tendre, Toujours l' aimer. Ah ! Ne pouvoir que les lui tendre, Et dans les pleurs se consumer, Mais ces pleurs toujours les répandre, Toujours l' aimer. p77 Ne jamais la voir ni l' entendre, Ne jamais tout haut la nommer, Mais d' un amour toujours plus tendre Toujours l' aimer. LE DERNIER ADIEU p78 Quand l' être cher vient d' expirer, On sent obscurément la perte, On ne peut pas encor pleurer : La mort présente déconcerte ; Et ni le lugubre drap noir, Ni le dies irae farouche, Ne donnent forme au désespoir : La stupeur clôt l' âme et la bouche. Incrédule à son propre deuil, On regarde au fond de la tombe, Sans rien comprendre à ce cercueil Sonnant sous la terre qui tombe. p79 C' est aux premiers regards portés, En famille, autour de la table, Sur les sièges plus écartés, Que se fait l' adieu véritable. LES CARESSES p80 Les caresses ne sont que d' inquiets transports, Infructueux essais du pauvre amour qui tente L' impossible union des âmes par les corps. Vous êtes séparés et seuls comme les morts, Misérables vivants que le baiser tourmente ! Ô femme, vainement tu serres dans tes bras Tes enfants, vrais lambeaux de ta plus pure essence : Ils ne sont plus toi-même, ils sont eux, les ingrats ! Et jamais, plus jamais, tu ne les reprendras, Tu leur as dit adieu le jour de leur naissance. Et tu pleures ta mère, ô fils, en l' embrassant ; Regrettant que ta vie aujourd' hui t' appartienne, Tu fais pour la lui rendre un effort impuissant : Va ! Ta chair ne peut plus redevenir son sang, Sa force ta santé, ni sa vertu la tienne. p81 Amis, pour vous aussi l' embrassement est vain, Vains les regards profonds, vaines les mains pressées : Jusqu' à l' âme on ne peut s' ouvrir un droit chemin ; On ne peut mettre, hélas ! Tout le coeur dans la Main, Ni dans le fond des yeux l' infini des pensées. Et vous, plus malheureux en vos tendres langueurs Par de plus grands désirs et des formes plus belles, Amants que le baiser force à crier : " je meurs ! " Vos bras sont las avant d' avoir mêlé vos coeurs, Et vos lèvres n' ont pu que se brûler entre elles. Les caresses ne sont que d' inquiets transports, Infructueux essais d' un pauvre amour qui tente L' impossible union des âmes par les corps. Vous êtes séparés et seuls comme les morts, Misérables vivants que le baiser tourmente. LA VIEILLESSE p82 Viennent les ans ! J' aspire à cet âge sauveur Où mon sang coulera plus sage dans mes veines, Où, les plaisirs pour moi n' ayant plus de saveur, Je vivrai doucement avec mes vieilles peines. Quand l' amour, désormais affranchi du baiser, Ne me brûlera plus de sa fièvre mauvaise Et n' aura plus en moi d' avenir à briser, Que je m' en donnerai de tendresse à mon aise ! Bienheureux les enfants venus sur mon chemin ! Je saurai transporter dans les buissons l' école ; Heureux les jeunes gens dont je prendrai la main ! S' ils aiment, je saurai comment on les console. p83 Et je ne dirai pas : " c' était mieux de mon temps. " Car le mieux d' autrefois c' était notre jeunesse ; Mais je m' approcherai des âmes de vingt ans Pour qu' un peu de chaleur en mon âme renaisse ; Pour vieillir sans déchoir, ne jamais oublier Ce que j' aurai senti dans l' âge où le coeur vibre, Le beau, l' honneur, le droit qui ne sait pas plier, Et jusques au tombeau penser en homme libre. Et vous, oh ! Quel poignard de ma poitrine ôté, Femmes, quand du désir il n' y sera plus traces, Et qu' alors je pourrai ne voir dans la beauté Que le dépôt en vous du moule pur des races ! Puissé-je ainsi m' asseoir au faîte de mes jours Et contempler la vie, exempt enfin d' épreuves, Comme du haut des monts on voit les grands détours Et les plis tourmentés des routes et des fleuves ! L' AGONIE p84 Vous qui m' aiderez dans mon agonie, Ne me dites rien ; Faites que j' entende un peu d' harmonie, Et je mourrai bien. La musique apaise, enchante et délie Des choses d' en bas : Bercez ma douleur ; je vous en supplie, Ne lui parlez pas. Je suis las des mots, je suis las d' entendre Ce qui peut mentir ; J' aime mieux les sons qu' au lieu de comprendre Je n' ai qu' à sentir ; p85 Une mélodie où l' âme se plonge Et qui, sans effort, Me fera passer du délire au songe, Du songe à la mort. Vous qui m' aiderez dans mon agonie, Ne me dites rien. Pour allégement un peu d' harmonie Me fera grand bien. Vous irez chercher ma pauvre nourrice Qui mène un troupeau, Et vous lui direz que c' est mon caprice, Au bord du tombeau, D' entendre chanter tout bas, de sa bouche, Un air d' autrefois, Simple et monotone, un doux air qui touche Avec peu de voix. Vous la trouverez : les gens des chaumières Vivent très longtemps, Et je suis d' un monde où l' on ne vit guères Plusieurs fois vingt ans. Vous nous laisserez tous les deux ensemble : Nos coeurs s' uniront ; Elle chantera d' un accent qui tremble, La main sur mon front. p86 Lors elle sera peut-être la seule Qui m' aime toujours, Et je m' en irai dans son chant d' aïeule Vers mes premiers jours, Pour ne pas sentir, à ma dernière heure, Que mon coeur se fend, Pour ne plus penser, pour que l' homme meure Comme est né l' enfant. Vous qui m' aiderez dans mon agonie, Ne me dites rien ; Faites que j' entende un peu d' harmonie, Et je mourrai bien. DE LOIN p87 Du bonheur qu' ils rêvaient toujours pur et nouveau Les couples exaucés ne jouissent qu' une heure. Moins ému, leur baiser ne sourit ni ne pleure ; Le nid de leur tendresse en devient le tombeau. Puisque l' oeil assouvi se fatigue du beau, Que la lèvre en jurant un long culte se leurre, Que des printemps d' amour le lis, dès qu' on L' effleure, Où vont les autres lis va lambeau par lambeau, J' accepte le tourment de vivre éloigné d' elle. Mon hommage muet, mais aussi plus fidèle, D' aucune lassitude en mon coeur n' est puni ; Posant sur sa beauté mon respect comme un voile, Je l' aime sans désir, comme on aime une étoile, Avec le sentiment qu' elle est à l' infini. LE MISSEL p88 Dans un missel datant du roi François premier, Dont la rouille des ans a jauni le papier Et dont les doigts dévots ont usé l' armoirie, Livre mignon, vêtu d' argent sur parchemin, L' un de ces fins travaux d' ancienne orfèvrerie Où se sentent l' audace et la peur de la main, J' ai trouvé cette fleur flétrie. On voit qu' elle est très vieille au vélin traversé Par sa profonde empreinte où la sève a percé. Il se pourrait qu' elle eût trois cents ans ; mais N' importe, Elle n' a rien perdu qu' un peu de vermillon, Fard qu' elle eût vu tomber même avant d' être morte, Qui ne brille qu' un jour, et que le papillon, En passant, d' un coup d' aile emporte ; p89 Elle n' a pas perdu de son coeur un pistil, Ni du frêle tissu de sa corolle un fil ; La page ondule encore où sécha la rosée De son dernier matin, mêlée à d' autres pleurs ; La mort en la cueillant l' a seulement baisée, Et, soigneuse, n' a fait qu' éteindre ses couleurs, Mais ne l' a pas décomposée. Une mélancolique et subtile senteur, Pareille au souvenir qui monte avec lenteur, L' arome du secret dans les cassettes closes, Révèle l' âge ancien de ce mystique herbier ; Il semble que les jours se parfument des choses, Et qu' un passé d' amour ait l' odeur d' un sentier Où le vent balaya des roses. Et peut-être, dans l' air sombre et léger du soir, Un coeur, comme une flamme, autour du vieux fermoir, S' efforce, en palpitant, de se frayer passage ; Et chaque soir peut-être il attend l' angelus, Dans l' espoir qu' une main viendra tourner la page Et qu' il pourra savoir si rien ne reste plus De la fleur qui fut son hommage. Eh bien ! Rassure-toi, chevalier qui partais Pour combattre à Pavie et ne revins jamais ; Ou page qui, tout bas, aimant comme on adore, p90 Fis un aveu d' amour d' un ave maria : Cette fleur qui mourut sous des yeux que j' ignore, Depuis les trois cents ans qu' elle repose là, Où tu l' as mise elle est encore. LES VIEILLES MAISONS p91 Je n' aime pas les maisons neuves : Leur visage est indifférent ; Les anciennes ont l' air de veuves Qui se souviennent en pleurant. Les lézardes de leur vieux plâtre Semblent les rides d' un vieillard ; Leurs vitres au reflet verdâtre Ont comme un triste et bon regard ! Leurs portes sont hospitalières, Car ces barrières ont vieilli ; Leurs murailles sont familières À force d' avoir accueilli. p92 Les clés s' y rouillent aux serrures, Car les coeurs n' ont plus de secrets ; Le temps y ternit les dorures, Mais fait ressembler les portraits. Des voix chères dorment en elles, Et dans les rideaux des grands lits Un souffle d' âmes paternelles Remue encor les anciens plis. J' aime les âtres noirs de suie, D' où l' on entend bruire en l' air Les hirondelles ou la pluie Avec le printemps ou l' hiver ; Les escaliers que le pied monte Par des degrés larges et bas Dont il connaît si bien le compte, Les ayant creusés de ses pas ; Le toit dont fléchissent les pentes ; Le grenier aux ais vermoulus, Qui fait rêver sous ses charpentes À des forêts qui ne sont plus. J' aime surtout, dans la grand' salle Où la famille a son foyer, La poutre unique, transversale, Portant le logis tout entier ; p93 Immobile et laborieuse, Elle soutient comme autrefois La race inquiète et rieuse Qui se fie encore à son bois. Elle ne rompt pas sous la charge, Bien que déjà ses flancs ouverts Sentent leur blessure plus large Et soient tout criblés par les vers ; Par une force qu' on ignore Rassemblant ses derniers morceaux, Le chêne au grand coeur tient encore Sous la cadence des berceaux. Mais les enfants croissent en âge, Déjà la poutre plie un peu ; Elle cédera davantage ; Les ingrats la mettront au feu... Et, quand ils l' auront consumée, Le souvenir de son bienfait S' envolera dans sa fumée. Elle aura péri tout à fait, Dans ses restes de toutes sortes Éparses sous mille autres noms ; Bien morte, car les choses mortes Ne laissent pas de rejetons. p94 Comme les servantes usées S' éteignent dans l' isolement, Les choses tombent méprisées, Et finissent entièrement. C' est pourquoi, lorsqu' on livre aux flammes Les débris des vieilles maisons, Le rêveur sent brûler des âmes Dans les bleus éclairs des tisons. LE VOLUBILIS p95 Toi qui m' entends sans peur te parler de la mort, Parce que ton espoir te promet qu' elle endort Et que le court sommeil commencé dans son ombre S' achève au clair pays des étoiles sans nombre, Reçois mon dernier voeu pour le jour où j' irai Tenter seul, avant toi, si ton espoir dit vrai. Ne cultive au-dessus de mes paupières closes Ni de grands dahlias, ni d' orgueilleuses roses, Ni de rigides lis : ces fleurs montent trop haut. Ce ne sont pas des fleurs si fières qu' il me faut, Car je ne sentirais de ces raides voisines Que le tâtonnement funèbre des racines. p96 Au lieu des dahlias, des roses et des lis, Transplante près de moi le gai volubilis Qui, familier, grimpant le long du vert treillage Pour denteler l' azur où ton âme voyage, Forme de ta beauté le cadre habituel Et fait de ta fenêtre un jardin dans le ciel. Voilà le compagnon que je veux à ma cendre : Flexible, il saura bien jusque vers moi descendre. Quand tu l' auras baisé, chérie, en me nommant, Par quelque étroite fente il viendra doucement, Messager de ton coeur, dans ma suprême couche, Fleurir de ton espoir le néant de ma bouche. MIDI AU VILLAGE p97 Nul troupeau n' erre ni ne broute ; Le berger s' allonge à l' écart ; La poussière dort sur la route, Le charretier sur le brancard. Le forgeron dort dans la forge ; Le maçon s' étend sur un banc ; Le boucher ronfle à pleine gorge, Les bras rouges encor de sang. La guêpe rôde au bord des jattes ; Les ramiers couvrent les pignons ; Et, la gueule entre les deux pattes, Le dogue a des rêves grognons. p98 Les lavandières babillardes Se taisent. Non loin du lavoir, En plein azur, sèchent les hardes D' une blancheur blessante à voir. La férule à peine surveille Les écoliers inattentifs ; Le murmure épars d' une abeille Se mêle aux alphabets plaintifs... Un vent chaud traîne ses écharpes Sur les grands blés lourds de sommeil, Et les mouches se font des harpes Avec des rayons de soleil. Immobiles devant les portes Sur la pierre des seuils étroits, Les aïeules semblent des mortes Avec leurs quenouilles aux doigts. C' est alors que de la fenêtre S' entendent, tout en parlant bas, Plus libres qu' à minuit peut-être, Les amants, qui ne dorment pas. CORPS ET AMES p99 Heureuses les lèvres de chair ! Leurs baisers se peuvent répondre ; Et les poitrines pleines d' air ! Leurs soupirs se peuvent confondre. Heureux les coeurs, les coeurs de sang ! Leurs battements peuvent s' entendre ; Et les bras ! Ils peuvent se tendre, Se posséder en s' enlaçant. Heureux aussi les doigts ! Ils touchent ; Les yeux ! Ils voient. Heureux les corps ! Ils ont la paix quand ils se couchent, Et le néant quand ils sont morts. p100 Mais, oh ! Bien à plaindre les âmes ! Elles ne se touchent jamais : Elles ressemblent à des flammes Ardentes sous un verre épais. De leurs prisons mal transparentes Ces flammes ont beau s' appeler, Elles se sentent bien parentes, Mais ne peuvent pas se mêler. On dit qu' elles sont immortelles ; Ah ! Mieux leur vaudrait vivre un jour, Mais s' unir enfin ! ... dussent-elles S' éteindre en épuisant l' amour ! LE REVEIL p101 Si tu m' appartenais (faisons ce rêve étrange ! ), Je voudrais avant toi m' éveiller le matin Pour m' accouder longtemps près de ton sommeil d' ange, Égal et murmurant comme un ruisseau lointain. J' irais à pas discrets cueillir de l' églantine, Et, patient, rempli d' un silence joyeux, J' entr' ouvrirais tes mains, qui gardent ta poitrine, Pour y glisser mes fleurs en te baisant les yeux. Et tes yeux étonnés reconnaîtraient la terre Dans les choses où Dieu mit le plus de douceur, Puis tourneraient vers moi leur naissante lumière, Tout pleins de mon offrande et tout pleins de ton Coeur. p102 Oh ! Comprends ce qu' il souffre et sens bien comme Il aime, Celui qui poserait, au lever du soleil, Un bouquet, invisible encor, sur ton sein même, Pour placer ton bonheur plus près de ton réveil ! LE PREMIER DEUIL p103 En ce temps-là, je me rappelle Que je ne pouvais concevoir Pourquoi, se pouvant faire belle, Ma mère était toujours en noir. Quand s' ouvrait le bahut plein d' ombre, J' éprouvais un vague souci De voir près d' une robe sombre Pendre un long voile sombre aussi. Le linge, radieux naguère, D' un feston noir était ourlé : Tout ce qu' alors portait ma mère, Sa tristesse l' avait scellé. p104 Sourdement et sans qu' on y pense, Le noir descend des yeux au coeur ; Il me révélait quelque absence D' une interminable longueur. Quand je courais sur les pelouses Où les enfants mêlaient leurs jeux, J' admirais leurs joyeuses blouses, Dont j' enviais les carreaux bleus ; Car déjà la douleur sacrée M' avait posé son crêpe noir, Déjà je portais sa livrée : J' étais en deuil sans le savoir. LA CHANSON DES METIERS p105 Ceux qui tiennent le soc, la truelle ou la lime, Sont plus heureux que vous, enfants de l' art sublime ! Chaque jour les vient secourir Dans leurs quotidiennes misères ; Mais vous, les travailleurs pensifs aux mains légères, Vos ouvrages vous font mourir. L' austère paysan laboure pour les autres, Et ses rudes travaux sont pires que les vôtres ; Mais il retient, pour se nourrir, Sa part des gerbes étrangères ; Vous qui chantez, tressant des guirlandes légères, Les moissons vous laissent mourir. p106 Le rouge forgeron, dans la nuit de sa forge, Sue au brasier brûlant qui lui sèche la gorge ; Mais il boit, sans les voir tarir, Les petits vins dans les gros verres ; Et vous qui ciselez l' or des coupes légères, Les celliers vous laissent mourir. Le pâle tisserand, courbé devant ses toiles, Ne contemple jamais l' azur ni les étoiles ; Mais il parvient à se couvrir, La froidure ne l' atteint guères ; Vous qui tramez le rêve en dentelles légères, Les longs hivers vous font mourir. L' audacieux maçon qui, d' étage en étage, Suspend sa vie au mince et frêle échafaudage A bien des dangers à courir ; Mais ses fils auront des chaumières ; Vous qui dressez vers Dieu des échelles légères, Sans foyer vous devez mourir. Tous vaincus, mais en paix avec la destinée, Aux approches du soir, la tâche terminée, Reviennent aimer sans souffrir Près des robustes ménagères ; Vous qui poursuivez l' âme aux caresses légères, Les tendresses vous font mourir. LE SIGNE p107 On dit que les désirs des mères Pendant qu' elles portent l' enfant, Fussent-ils d' étranges chimères, Le marquent d' un signe vivant ; Que ce stigmate est une image De l' objet qu' elles ont rêvé, Qu' il croît et s' incruste avec l' âge, Qu' il ne peut pas être lavé ! Et le voeu, bizarre ou sublime, Formé dès avant le berceau, Comme dans la chair il s' imprime, Peut marquer l' âme de son sceau. p108 Quel fut donc ton cruel caprice, Le jour où tu conçus mon coeur, Ô toi, pourtant ma bienfaitrice, Toi qui m' as légué ta douleur ? Quand tu m' aimais sans me connaître, Pâle et déjà ma mère un peu, Un nuage voguait peut-être Comme une île blanche au ciel bleu ; Et n' as-tu pas dit : " qu' on m' y mène ! C' est là que je veux demeurer ! " L' oasis était surhumaine, Et l' infini t' a fait pleurer. Tu crias : " des ailes, des ailes ! " Te soulevant pour défaillir... Et ces heures-là furent celles Où tu m' as senti tressaillir. De là vient que toute ma vie, Halluciné, faible, incertain, Je traîne l' incurable envie De quelque paradis lointain... DERNIERE SOLITUDE p109 Dans cette mascarade immense des vivants Nul ne parle à son gré ni ne marche à sa guise ; Faite pour révéler, la parole déguise, Et la face n' est plus qu' un masque aux traits savants. Mais vient l' heure où le corps, infidèle ministre, Ne prête plus son geste à l' âme éparse au loin, Et, tombant tout à coup dans un repos sinistre, Cesse d' être complice et demeure témoin. Alors l' obscur essaim des arrière-pensées, Qu' avait su refouler la force du vouloir, Se lève et plane au front comme un nuage noir Où gît le vrai motif des oeuvres commencées ; p110 Le coeur monte au visage, où les plis anxieux Ne se confondent plus aux lignes du sourire ; Le regard ne peut plus faire mentir les yeux, Et ce qu' on n' a pas dit vient aux lèvres s' écrire. C' est l' heure des aveux. Le cadavre ingénu Garde du souffle absent une empreinte suprême, Et l' homme, malgré lui redevenant lui-même, Devient un étranger pour ceux qui l' ont connu. Le rire des plus gais se détend et s' attriste, Les plus graves parfois prennent des traits riants ; Chacun meurt comme il est, sincère à l' improviste : C' est la candeur des morts qui les rend effrayants. Source: http://www.poesies.net