Sganarelle, ou Le cocu imaginaire Molière SCENE PREMIERE . SCENE II . SCENE III . SCENE IV . SCENE V . SCENE VI . SCENE VII . SCENE VIII . SCENE IX . SCENE X . SCENE XI . SCENE XII . SCENE XIII . SCENE XIV . SCENE XV . SCENE XVI . SCENE XVII . SCENE XVIII . SCENE XIX . SCENE XX . SCENE XXI . SCENE XXII . SCENE XXIII . SCENE DERNIERE . p161 SCENE PREMIERE . Célie, sortant toute éplorée, et son père la suivant. Ah ! N' espérez jamais que mon coeur y consente. p162 Gorgibus. Que marmottez-vous là, petite impertinente ? Vous prétendez choquer ce que j' ai résolu ? Je n' aurai pas sur vous un pouvoir absolu ? Et par sottes raisons votre jeune cervelle voudroit régler ici la raison paternelle ? p163 Qui de nous deux à l' autre a droit de faire loi ? à votre avis, qui mieux, ou de vous ou de moi, ô sotte, peut juger ce qui vous est utile ? Par la corbleu ! Gardez d' échauffer trop ma bile : vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur, si mon bras sait encor montrer quelque vigueur. Votre plus court sera, madame la mutine, d' accepter sans façons l' époux qu' on vous destine. J' ignore, dites-vous, de quelle humeur il est, et dois auparavant consulter s' il vous plaît : informé du grand bien qui lui tombe en partage, dois-je prendre le soin d' en savoir davantage ? Et cet époux, ayant vingt mille bons ducats, pour être aimé de vous, doit-il manquer d' appas ? Allez, tel qu' il puisse être, avecque cette somme je vous suis caution qu' il est très-honnête homme. Célie. Hélas ! Gorgibus. Eh bien, " hélas ! " que veut dire ceci ? p164 Voyez le bel hélas ! Qu' elle nous donne ici ! Hé ! Que si la colère une fois me transporte, je vous ferai chanter hélas ! De belle sorte ! Voilà, voilà le fruit de ces empressements qu' on vous voit nuit et jour à lire vos romans : de quolibets d' amour votre tête est remplie, et vous parlez de Dieu bien moins que de Clélie. Jetez-moi dans le feu tous ces méchants écrits, qui gâtent tous les jours tant de jeunes esprits. Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes, les quatrains de Pybrac, et les doctes tablettes p165 du conseiller Matthieu, ouvrage de valeur, p166 et plein de beaux dictons à réciter par coeur. La guide des pécheurs est encore un bon livre : p167 c' est là qu' en peu de temps on apprend à bien vivre ; et si vous n' aviez lu que ces moralités, vous sauriez un peu mieux suivre mes volontés. Célie. Quoi ? Vous prétendez donc, mon père, que j' oublie la constante amitié que je dois à Lélie ? J' aurois tort si, sans vous, je disposois de moi ; mais vous-même à ses voeux engageâtes ma foi. Gorgibus. Lui fût-elle engagée encore davantage, un autre est survenu dont le bien l' en dégage. Lélie est fort bien fait ; mais apprends qu' il n' est rien qui ne doive céder au soin d' avoir du bien ; que l' or donne aux plus laids certain charme pour plaire, et que sans lui le reste est une triste affaire. Valère, je crois bien, n' est pas de toi chéri ; mais, s' il ne l' est amant, il le sera mari. Plus que l' on ne le croit ce nom d' époux engage, et l' amour est souvent un fruit du mariage. Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner où de droit absolu j' ai pouvoir d' ordonner ? Trêve donc, je vous prie, à vos impertinences ; que je n' entende plus vos sottes doléances. Ce gendre doit venir vous visiter ce soir : manquez un peu, manquez à le bien recevoir ! Si je ne vous lui vois faire fort bon visage, je vous... Je ne veux pas en dire davantage. p168 SCENE II . La suivante. Quoi ? Refuser, madame, avec cette rigueur, ce que tant d' autres gens voudroient de tout leur coeur ! à des offres d' hymen répondre par des larmes, p169 et tarder tant à dire un oui si plein de charmes ! Hélas ! Que ne veut-on aussi me marier ? Ce ne seroit pas moi qui se feroit prier ; et loin qu' un pareil oui me donnât de la peine, croyez que j' en dirois bien vite une douzaine. Le précepteur qui fait répéter la leçon à votre jeune frère a fort bonne raison lorsque, nous discourant des choses de la terre, il dit que la femelle est ainsi que le lierre, qui croît beau tant qu' à l' arbre il se tient bien serré, et ne profite point s' il en est séparé. Il n' est rien de plus vrai, ma très-chère maîtresse, et je l' éprouve en moi, chétive pécheresse. Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin ! Mais j' avois, lui vivant, le teint d' un chérubin, l' embonpoint merveilleux, l' oeil gai, l' âme contente ; et je suis maintenant ma commère dolente. Pendant cet heureux temps, passé comme un éclair, je me couchois sans feu dans le fort de l' hiver ; sécher même les draps me sembloit ridicule : et je tremble à présent dedans la canicule. Enfin il n' est rien tel, madame, croyez-moi, que d' avoir un mari la nuit auprès de soi ; ne fût-ce que pour l' heur d' avoir qui vous salue d' un Dieu vous soit en aide ! Alors qu' on éternue. p170 Célie. Peux-tu me conseiller de commettre un forfait, d' abandonner Lélie, et prendre ce mal-fait ? La suivante. Votre Lélie aussi n' est, ma foi, qu' une bête, puisque si hors de temps son voyage l' arrête ; et la grande longueur de son éloignement me le fait soupçonner de quelque changement. Célie, lui montrant le portrait de lélie. Ah ! Ne m' accable point par ce triste présage. Vois attentivement les traits de ce visage : ils jurent à mon coeur d' éternelles ardeurs ; je veux croire, après tout, qu' ils ne sont pas menteurs, et comme c' est celui que l' art y représente, p171 il conserve à mes feux une amitié constante. La suivante. Il est vrai que ces traits marquent un digne amant, et que vous avez lieu de l' aimer tendrement. Célie. Et cependant il faut... Ah ! Soutiens-moi. (laissant tomber le portrait de Lélie.) la suivante. Madame, d' où vous pourroit venir... ? Ah ! Bons dieux ! Elle pâme. Hé vite, holà quelqu' un ! SCENE III . Sganarelle. Qu' est-ce donc ? Me voilà. La suivante. Ma maîtresse se meurt. Sganarelle. Quoi ? Ce n' est que cela ? Je croyois tout perdu, de crier de la sorte. Mais approchons pourtant. Madame, êtes-vous morte ? Hays ! Elle ne dit mot. p172 La suivante. Je vais faire venir quelqu' un pour l' emporter : veuillez la soutenir. SCENE IV . Sganarelle, en lui passant la main sur le sein. Elle est froide partout et je ne sais qu' en dire. Approchons-nous pour voir si sa bouche respire. Ma foi, je ne sais pas, mais j' y trouve encor, moi, quelque signe de vie. La femme de sganarelle, regardant par la fenêtre. Ah ! Qu' est-ce que je voi ? Mon mari dans ses bras... ! Mais je m' en vais descendre : il me trahit sans doute, et je veux le surprendre. Sganarelle. Il faut se dépêcher de l' aller secourir. Certes, elle auroit tort de se laisser mourir : aller en l' autre monde est très-grande sottise, tant que dans celui-ci l' on peut être de mise. (il l' emporte avec un homme que la suivante amène.) p173 SCENE V . la femme de sganarelle, seule. Il s' est subitement éloigné de ces lieux, et sa fuite a trompé mon desir curieux ; mais de sa trahison je ne fais plus de doute, et le peu que j' ai vu me la découvre toute. Je ne m' étonne plus de l' étrange froideur dont je le vois répondre à ma pudique ardeur : il réserve, l' ingrat, ses caresses à d' autres, et nourrit leurs plaisirs par le jeûne des nôtres. Voilà de nos maris le procédé commun : ce qui leur est permis leur devient importun. Dans les commencements ce sont toutes merveilles ; ils témoignent pour nous des ardeurs non pareilles ; mais les traîtres bientôt se lassent de nos feux, et portent autre part ce qu' ils doivent chez eux. Ah ! Que j' ai de dépit que la loi n' autorise à changer de mari comme on fait de chemise ! p174 Cela seroit commode ; et j' en sais telle ici qui comme moi, ma foi, le voudroit bien aussi. (en ramassant le portrait que Célie avoit laissé tomber.) mais quel est ce bijou que le sort me présente ? L' émail en est fort beau, la gravure charmante. Ouvrons. SCENE VI . Sganarelle. On la croyoit morte, et ce n' étoit rien. p175 Il n' en faut plus qu' autant : elle se porte bien. Mais j' aperçois ma femme. Sa femme. ô ciel ! C' est mignature, et voilà d' un bel homme une vive peinture. Sganarelle, à part, et regardant sur l' épaule de sa femme. Que considère-t-elle avec attention ? Ce portrait, mon honneur, ne nous dit rien de bon. D' un fort vilain soupçon je me sens l' âme émue. Sa femme, sans l' apercevoir, continue. Jamais rien de plus beau ne s' offrit à ma vue ; le travail plus que l' or s' en doit encor priser. Hon ! Que cela sent bon ! p176 Sganarelle, à part. Quoi ? Peste ! Le baiser ! Ah ! J' en tiens. Sa femme poursuit. Avouons qu' on doit être ravie quand d' un homme ainsi fait on se peut voir servie, et que s' il en contoit avec attention, le penchant seroit grand à la tentation. Ah ! Que n' ai-je un mari d' une aussi bonne mine, au lieu de mon pelé, de mon rustre... ! Sganarelle, lui arrachant le portrait. Ah ! Mâtine ! Nous vous y surprenons en faute contre nous, et diffamant l' honneur de votre cher époux. Donc, à votre calcul, ô ma trop digne femme, monsieur, tout bien compté, ne vaut pas bien madame ? Et, de par Belzébut, qui vous puisse emporter ! Quel plus rare parti pourriez-vous souhaiter ? Peut-on trouver en moi quelque chose à redire ? Cette taille, ce port que tout le monde admire, ce visage si propre à donner de l' amour, pour qui mille beautés soupirent nuit et jour ; bref, en tout et partout, ma personne charmante n' est donc pas un morceau dont vous soyez contente ? Et pour rassasier votre appétit gourmand, il faut à son mari le ragoût d' un galand ? Sa femme. J' entends à demi-mot où va la raillerie. Tu crois par ce moyen... Sganarelle. à d' autres, je vous prie ! p177 La chose est avérée, et je tiens dans mes mains un bon certificat du mal dont je me plains. Sa femme. Mon courroux n' a déjà que trop de violence, sans le charger encor d' une nouvelle offense. écoute, ne crois pas retenir mon bijou, et songe un peu... Sganarelle. Je songe à te rompre le cou. Que ne puis-je, aussi bien que je tiens la copie, tenir l' original ! Sa femme. Pourquoi ? Sganarelle. Pour rien, mamie : doux objet de mes voeux, j' ai grand tort de crier, et mon front de vos dons vous doit remercier. (regardant le portrait de Lélie.) le voilà, le beau-fils, le mignon de couchette, le malheureux tison de ta flamme secrète, le drôle avec lequel... ! Sa femme. Avec lequel... ? Poursuis. Sganarelle. Avec lequel, te dis-je,... Et j' en crève d' ennuis. p178 Sa femme. Que me veut donc par là conter ce maître ivrogne ? Sganarelle. Tu ne m' entends que trop, madame la carogne. Sganarelle est un nom qu' on ne me dira plus, et l' on va m' appeler seigneur Corneillius. J' en suis pour mon honneur ; mais à toi qui me l' ôtes, je t' en ferai du moins pour un bras ou deux côtes. Sa femme. Et tu m' oses tenir de semblables discours ? Sganarelle. Et tu m' oses jouer de ces diables de tours ? Sa femme. Et quels diables de tours ? Parle donc sans rien feindre. Sganarelle. Ah ! Cela ne vaut pas la peine de se plaindre ! D' un panache de cerf sur le front me pourvoir, hélas ! Voilà vraiment un beau venez-y-voir ! Sa femme. Donc, après m' avoir fait la plus sensible offense qui puisse d' une femme exciter la vengeance, tu prends d' un feint courroux le vain amusement pour prévenir l' effet de mon ressentiment ? D' un pareil procédé l' insolence est nouvelle : p179 celui qui fait l' offense est celui qui querelle. Sganarelle. Eh ! La bonne effrontée ! à voir ce fier maintien, ne la croiroit-on pas une femme de bien ? Sa femme. Va, poursuis ton chemin, cajole tes maîtresses, adresse-leur tes voeux, et fais-leur des caresses ; mais rends-moi mon portrait sans te jouer de moi. (elle lui arrache le portrait et s' enfuit.) sganarelle, courant après elle. Oui, tu crois m' échapper : je l' aurai malgré toi. SCENE VII . Gros-rené. Enfin, nous y voici. Mais, monsieur, si je l' ose, je voudrois vous prier de me dire une chose. p180 Lélie. Hé bien ! Parle. Gros-rené. Avez-vous le diable dans le corps pour ne pas succomber à de pareils efforts ? Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites, nous sommes à piquer de chiennes de mazettes, de qui le train maudit nous a tant secoués, que je m' en sens pour moi tous les membres roués ; sans préjudice encor d' un accident bien pire, qui m' afflige un endroit que je ne veux pas dire : cependant, arrivé, vous sortez bien et beau, sans prendre de repos, ni manger un morceau. Lélie. Ce grand empressement n' est point digne de blâme : p181 de l' hymen de Célie on alarme mon âme ; tu sais que je l' adore ; et je veux être instruit, avant tout autre soin, de ce funeste bruit. Gros-rené. Oui ; mais un bon repas vous seroit nécessaire, pour s' aller éclaircir, monsieur, de cette affaire ; et votre coeur, sans doute, en deviendroit plus fort pour pouvoir résister aux attaques du sort. J' en juge par moi-même ; et la moindre disgrâce, lorsque je suis à jeun, me saisit, me terrasse ; mais quand j' ai bien mangé, mon âme est ferme à tout, et les plus grands revers n' en viendroient pas à bout. Croyez-moi, bourrez-vous, et sans réserve aucune, contre les coups que peut vous porter la fortune ; et, pour fermer chez vous l' entrée à la douleur, de vingt verres de vin entourez votre coeur. Lélie. Je ne saurois manger. Gros-rené, à part ce demi-vers. Si-fait bien moi, je meure. Votre dîné pourtant seroit prêt tout à l' heure. p182 Lélie. Tais-toi, je te l' ordonne. Gros-rené. Ah ! Quel ordre inhumain ! Lélie. J' ai de l' inquiétude, et non pas de la faim. Gros-rené. Et moi, j' ai de la faim, et de l' inquiétude de voir qu' un sot amour fait toute votre étude. Lélie. Laisse-moi m' informer de l' objet de mes voeux, et, sans m' importuner, va manger si tu veux. Gros-rené. Je ne réplique point à ce qu' un maître ordonne. SCENE VIII . Lélie, seul. Non, non, à trop de peur mon âme s' abandonne : le père m' a promis, et la fille a fait voir des preuves d' un amour qui soutient mon espoir. p183 SCENE IX . Sganarelle. Nous l' avons, et je puis voir à l' aise la trogne du malheureux pendard qui cause ma vergogne. Il ne m' est point connu. Lélie, à part. Dieu ! Qu' aperçois-je ici ? Et si c' est mon portrait, que dois-je croire aussi ? Sganarelle continue. Ah ! Pauvre Sganarelle ! à quelle destinée p184 ta réputation est-elle condamnée ! (apercevant Lélie qui le regarde, il se retourne d' un autre côté.) faut... Lélie, à part. Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi, être sorti des mains qui le tenoient de moi. Sganarelle. Faut-il que désormais à deux doigts l' on te montre, qu' on te mette en chansons, et qu' en toute rencontre on te rejette au nez le scandaleux affront qu' une femme mal née imprime sur ton front ? Lélie, à part. Me trompé-je ? Sganarelle. Ah ! Truande, as-tu bien le courage de m' avoir fait cocu dans la fleur de mon âge ? Et femme d' un mari qui peut passer pour beau, faut-il qu' un marmouset, un maudit étourneau... ? Lélie, à part, et regardant encore son portrait. Je ne m' abuse point : c' est mon portrait lui-même. Sganarelle lui retourne le dos. Cet homme est curieux. Lélie, à part. Ma surprise est extrême. p185 Sganarelle. à qui donc en a-t-il ? Lélie, à part. Je le veux accoster. (haut.) puis-je... ? Hé ! De grâce, un mot. Sganarelle le fuit encore. Que me veut-il conter ? Lélie. Puis-je obtenir de vous de savoir l' aventure qui fait dedans vos mains trouver cette peinture ? Sganarelle, à part, et examinant le portrait qu' il tient et lélie. D' où lui vient ce desir ? Mais je m' avise ici... Ah ! Ma foi, me voilà de son trouble éclairci ! Sa surprise à présent n' étonne plus mon âme : c' est mon homme, ou plutôt c' est celui de ma femme. Lélie. Retirez-moi de peine, et dites d' où vous vient... Sganarelle. Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient. Ce portrait qui vous fâche est votre ressemblance ; il étoit en des mains de votre connoissance ; et ce n' est pas un fait qui soit secret pour nous que les douces ardeurs de la dame et de vous. Je ne sais pas si j' ai, dans sa galanterie, l' honneur d' être connu de votre seigneurie ; mais faites-moi celui de cesser désormais p186 un amour qu' un mari peut trouver fort mauvais ; et songez que les noeuds du sacré mariage... Lélie. Quoi ? Celle, dites-vous, dont vous tenez ce gage... ? Sganarelle. Est ma femme, et je suis son mari. Lélie. Son mari ? Sganarelle. Oui, son mari, vous dis-je, et mari très-marri ; vous en savez la cause, et je m' en vais l' apprendre sur l' heure à ses parents. SCENE X . Lélie, seul. Ah ! Que viens-je d' entendre ! p187 L' on me l' avoit bien dit, et que c' étoit de tous l' homme le plus mal fait qu' elle avoit pour époux. Ah ! Quand mille serments de ta bouche infidèle ne m' auroient pas promis une flamme éternelle, le seul mépris d' un choix si bas et si honteux devoit bien soutenir l' intérêt de mes feux, ingrate, et quelque bien... Mais ce sensible outrage, se mêlant aux travaux d' un assez long voyage, me donne tout à coup un choc si violent, que mon coeur devient foible, et mon corps chancelant. p188 SCENE XI . La femme de sganarelle, se tournant vers lélie. Malgré moi mon perfide... Hélas ! Quel mal vous presse ? Je vous vois prêt, monsieur, à tomber en foiblesse. Lélie. C' est un mal qui m' a pris assez subitement. La femme de sganarelle. Je crains ici pour vous l' évanouissement : entrez dans cette salle, en attendant qu' il passe. Lélie. Pour un moment ou deux j' accepte cette grâce. p189 SCENE XII . Le parent. D' un mari sur ce point j' approuve le souci ; mais c' est prendre la chèvre un peu bien vite aussi ; et tout ce que de vous je viens d' ouïr contre elle ne conclut point, parent, qu' elle soit criminelle. C' est un point délicat ; et de pareils forfaits, sans les bien avérer, ne s' imputent jamais. Sganarelle. C' est-à-dire qu' il faut toucher au doigt la chose. Le parent. Le trop de promptitude à l' erreur nous expose. Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu, et si l' homme, après tout, lui peut être connu ? p190 Informez-vous-en donc ; et si c' est ce qu' on pense, nous serons les premiers à punir son offense. SCENE XIII . Sganarelle, seul. On ne peut pas mieux dire. En effet, il est bon d' aller tout doucement. Peut-être, sans raison, me suis-je en tête mis ces visions cornues, et les sueurs au front m' en sont trop tôt venues. Par ce portrait enfin dont je suis alarmé mon déshonneur n' est pas tout à fait confirmé. Tâchons donc par nos soins... SCENE XIV . Sganarelle poursuit. Ah ! Que vois-je ? Je meure, p191 il n' est plus question de portrait à cette heure : voici, ma foi, la chose en propre original. La femme de sganarelle à lélie. C' est par trop vous hâter, monsieur ; et votre mal, si vous sortez sitôt, pourra bien vous reprendre. Lélie. Non, non, je vous rends grâce, autant qu' on puisse rendre, de l' obligeant secours que vous m' avez prêté. Sganarelle, à part. La masque encore après lui fait civilité ! SCENE XV . Sganarelle, à part. Il m' aperçoit. Voyons ce qu' il me pourra dire. Lélie, à part. Ah ! Mon âme s' émeut, et cet objet m' inspire... Mais je dois condamner cet injuste transport, et n' imputer mes maux qu' aux rigueurs de mon sort. Envions seulement le bonheur de sa flamme. (passant auprès de lui et le regardant.) oh ! Trop heureux d' avoir une si belle femme ! p192 SCENE XVI . Sganarelle, sans voir célie. Ce n' est point s' expliquer en termes ambigus. Cet étrange propos me rend aussi confus que s' il m' étoit venu des cornes à la tête. (il se tourne du côté que Lélie s' en vient d' en aller.) allez, ce procédé n' est point du tout honnête. Célie, à part. Quoi ? Lélie a paru tout à l' heure à mes yeux. Qui pourroit me cacher son retour en ces lieux ? p193 Sganarelle poursuit. " oh ! Trop heureux d' avoir une si belle femme ! " malheureux bien plutôt de l' avoir, cette infâme, dont le coupable feu, trop bien vérifié, sans respect ni demi nous a cocufié ! (Célie approche peu à peu de lui, attend que son transport soit fini pour lui parler.) mais je le laisse aller après un tel indice, et demeure les bras croisés comme un jocrisse ? Ah ! Je devois du moins lui jeter son chapeau, lui ruer quelque pierre, ou crotter son manteau, et sur lui hautement, pour contenter ma rage, faire au larron d' honneur crier le voisinage. p194 Célie. Celui qui maintenant devers vous est venu, et qui vous a parlé, d' où vous est-il connu ? Sganarelle. Hélas ! Ce n' est pas moi qui le connoît, madame ; c' est ma femme. Célie. Quel trouble agite ainsi votre âme ? Sganarelle. Ne me condamnez point d' un deuil hors de saison, et laissez-moi pousser des soupirs à foison. Célie. D' où vous peuvent venir ces douleurs non communes ? Sganarelle. Si je suis affligé, ce n' est pas pour des prunes ; et je le donnerois à bien d' autres qu' à moi de se voir sans chagrin au point où je me voi. Des maris malheureux vous voyez le modèle : on dérobe l' honneur au pauvre Sganarelle ; mais c' est peu que l' honneur dans mon affliction, l' on me dérobe encor la réputation. p195 Célie. Comment ? Sganarelle. Ce damoiseau, parlant par révérence, me fait cocu, madame, avec toute licence ; et j' ai su par mes yeux avérer aujourd' hui le commerce secret de ma femme et de lui. Célie. Celui qui maintenant... Sganarelle. Oui, oui, me déshonore : il adore ma femme, et ma femme l' adore. Célie. Ah ! J' avois bien jugé que ce secret retour ne pouvoit me couvrir que quelque lâche tour ; et j' ai tremblé d' abord, en le voyant paroître, par un pressentiment de ce qui devoit être. Sganarelle. Vous prenez ma défense avec trop de bonté. Tout le monde n' a pas la même charité ; et plusieurs qui tantôt ont appris mon martyre, bien loin d' y prendre part, n' en ont rien fait que rire. Célie. Est-il rien de plus noir que ta lâche action, et peut-on lui trouver une punition ? Dois-tu ne te pas croire indigne de la vie, après t' être souillé de cette perfidie ? ô ciel ! Est-il possible ? Sganarelle. Il est trop vrai pour moi. Célie. Ah ! Traître ! Scélérat ! âme double et sans foi ! p196 Sganarelle. La bonne âme ! Célie. Non, non, l' enfer n' a point de gêne qui ne soit pour ton crime une trop douce peine. Sganarelle. Que voilà bien parler ! Célie. Avoir ainsi traité et la même innocence et la même bonté ! Sganarelle. Il soupire haut. Hay ! Célie. Un coeur qui jamais n' a fait la moindre chose a mérité l' affront où ton mépris l' expose ! Sganarelle. Il est vrai. Célie. Qui bien loin... Mais c' est trop, et ce coeur ne sauroit y songer sans mourir de douleur. Sganarelle. Ne vous fâchez pas tant, ma très-chère madame : mon mal vous touche trop, et vous me percez l' âme. Célie. Mais ne t' abuse pas jusqu' à te figurer qu' à des plaintes sans fruit j' en veuille demeurer : mon coeur, pour se venger, sait ce qu' il te faut faire, et j' y cours de ce pas ; rien ne m' en peut distraire. p197 SCENE XVII . Sganarelle, seul. Que le ciel la préserve à jamais de danger ! Voyez quelle bonté de vouloir me venger ! En effet, son courroux, qu' excite ma disgrâce, m' enseigne hautement ce qu' il faut que je fasse ; et l' on ne doit jamais souffrir sans dire mot de semblables affronts, à moins qu' être un vrai sot. Courons donc le chercher, ce pendard qui m' affronte ; montrons notre courage à venger notre honte. Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens, et sans aucun respect faire cocus les gens ! (il se retourne ayant fait trois ou quatre pas.) doucement, s' il vous plaît ! Cet homme a bien la mine d' avoir le sang bouillant et l' âme un peu mutine ; p198 il pourroit bien, mettant affront dessus affront, charger de bois mon dos comme il a fait mon front. Je hais de tout mon coeur les esprits colériques, et porte grand amour aux hommes pacifiques ; je ne suis point battant, de peur d' être battu, et l' humeur débonnaire est ma grande vertu. Mais mon honneur me dit que d' une telle offense il faut absolument que je prenne vengeance. Ma foi, laissons-le dire autant qu' il lui plaira : au diantre qui pourtant rien du tout en fera ! Quand j' aurai fait le brave, et qu' un fer, pour ma peine, m' aura d' un vilain coup transpercé la bedaine, que par la ville ira le bruit de mon trépas, dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras ? La bière est un séjour par trop mélancolique, et trop malsain pour ceux qui craignent la colique ; et quant à moi, je trouve, ayant tout compassé, qu' il vaut mieux être encor cocu que trépassé : p199 quel mal cela fait-il ? La jambe en devient-elle plus tortue, après tout, et la taille moins belle ? p200 Peste soit qui premier trouva l' invention de s' affliger l' esprit de cette vision, et d' attacher l' honneur de l' homme le plus sage aux choses que peut faire une femme volage ! Puisqu' on tient à bon droit tout crime personnel, que fait là notre honneur pour être criminel ? Des actions d' autrui l' on nous donne le blâme. Si nos femmes sans nous ont un commerce infâme, il faut que tout le mal tombe sur notre dos ! Elles font la sottise, et nous sommes les sots ! C' est un vilain abus, et les gens de police nous devroient bien régler une telle injustice. p201 N' avons-nous pas assez des autres accidents qui nous viennent happer en dépit de nos dents ? Les querelles, procès, faim, soif et maladie, troublent-ils pas assez le repos de la vie, sans s' aller, de surcroît, aviser sottement de se faire un chagrin qui n' a nul fondement ? Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes, et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes. Si ma femme a failli, qu' elle pleure bien fort ; mais pourquoi moi pleurer, puisque je n' ai point tort ? En tout cas, ce qui peut m' ôter ma fâcherie, c' est que je ne suis pas seul de ma confrérie : voir cajoler sa femme et n' en témoigner rien se pratique aujourd' hui par force gens de bien. N' allons donc point chercher à faire une querelle pour un affront qui n' est que pure bagatelle. L' on m' appellera sot de ne me venger pas ; mais je le serois fort de courir au trépas. (mettant la main sur son estomac.) je me sens là pourtant remuer une bile qui veut me conseiller quelque action virile ; oui, le courroux me prend ; c' est trop être poltron : je veux résolûment me venger du larron. Déjà pour commencer, dans l' ardeur qui m' enflamme, je vais dire partout qu' il couche avec ma femme. p202 SCENE XVIII . Célie. Oui, je veux bien subir une si juste loi : mon père, disposez de mes voeux et de moi ; faites, quand vous voudrez, signer cet hyménée ; à suivre mon devoir je suis déterminée ; je prétends gourmander mes propres sentiments, et me soumettre en tout à vos commandements. Gorgibus. Ah ! Voilà qui me plaît, de parler de la sorte. Parbleu ! Si grande joie à l' heure me transporte, que mes jambes sur l' heure en cabrioleroient, si nous n' étions point vus de gens qui s' en riroient. Approche-toi de moi, viens çà que je t' embrasse : une telle action n' a pas mauvaise grâce ; un père, quand il veut, peut sa fille baiser, sans que l' on ait sujet de s' en scandaliser. Va, le contentement de te voir si bien née me fera rajeunir de dix fois une année. p203 SCENE XIX . La suivante. Ce changement m' étonne. Célie. Et lorsque tu sauras par quel motif j' agis, tu m' en estimeras. La suivante. Cela pourroit bien être. Célie. Apprends donc que Lélie a pu blesser mon coeur par une perfidie ; qu' il étoit en ces lieux sans... La suivante. Mais il vient à nous. SCENE XX . Lélie. Avant que pour jamais je m' éloigne de vous, p204 je veux vous reprocher au moins en cette place... Célie. Quoi ? Me parler encore ? Avez-vous cette audace ? Lélie. Il est vrai qu' elle est grande ; et votre choix est tel, qu' à vous rien reprocher je serois criminel. Vivez, vivez contente, et bravez ma mémoire, avec le digne époux qui vous comble de gloire. Célie. Oui, traître ! J' y veux vivre ; et mon plus grand desir, ce seroit que ton coeur en eût du déplaisir. Lélie. Qui rend donc contre moi ce courroux légitime ? Célie. Quoi ? Tu fais le surpris et demandes ton crime ? SCENE XXI . Sganarelle entre armé. Guerre, guerre mortelle à ce larron d' honneur p205 qui sans miséricorde a souillé notre honneur ! Célie, à lélie. Tourne, tourne les yeux sans me faire répondre. Lélie. Ah ! Je vois... Célie. Cet objet suffit pour te confondre. Lélie. Mais pour vous obliger bien plutôt à rougir. Sganarelle. Ma colère à présent est en état d' agir ; dessus ses grands chevaux est monté mon courage ; et si je le rencontre, on verra du carnage. Oui, j' ai juré sa mort ; rien ne peut l' empêcher : où je le trouverai, je le veux dépêcher. Au beau milieu du coeur il faut que je lui donne... p206 Lélie. à qui donc en veut-on ? Sganarelle. Je n' en veux à personne. Lélie. Pourquoi ces armes-là ? Sganarelle. C' est un habillement (à part.) que j' ai pris pour la pluie. Ah ! Quel contentement j' aurois à le tuer ! Prenons-en le courage. Lélie. Hay ? Sganarelle, se donnant des coups de poings sur l' estomac et des soufflets pour s' exciter. Je ne parle pas. (à part.) ah ! Poltron dont j' enrage ! Lâche ! Vrai coeur de poule ! Célie. Il t' en doit dire assez, cet objet dont tes yeux nous paroissent blessés. Lélie. Oui, je connois par là que vous êtes coupable de l' infidélité la plus inexcusable qui jamais d' un amant puisse outrager la foi. p207 Sganarelle, à part. Que n' ai-je un peu de coeur ! Célie. Ah ! Cesse devant moi, traître, de ce discours l' insolence cruelle ! Sganarelle. Sganarelle, tu vois qu' elle prend ta querelle : courage, mon enfant, sois un peu vigoureux ; là, hardi ! Tâche à faire un effort généreux, en le tuant tandis qu' il tourne le derrière. Lélie, faisant deux ou trois pas sans dessein, fait retourner sganarelle qui s' approchoit pour le tuer. Puisqu' un pareil discours émeut votre colère, je dois de votre coeur me montrer satisfait, et l' applaudir ici du beau choix qu' il a fait. Célie. Oui, oui, mon choix est tel qu' on n' y peut rien reprendre. Lélie. Allez, vous faites bien de le vouloir défendre. Sganarelle. Sans doute elle fait bien de défendre mes droits. Cette action, monsieur, n' est point selon les lois : j' ai raison de m' en plaindre ; et si je n' étois sage, on verroit arriver un étrange carnage. Lélie. D' où vous naît cette plainte, et quel chagrin brutal... ? Sganarelle. Suffit. Vous savez bien où le bois me fait mal ; mais votre conscience et le soin de votre âme vous devroient mettre aux yeux que ma femme est ma femme, et vouloir à ma barbe en faire votre bien p208 que ce n' est pas du tout agir en bon chrétien. Lélie. Un semblable soupçon est bas et ridicule. Allez, dessus ce point n' ayez aucun scrupule : je sais qu' elle est à vous ; et, bien loin de brûler... Célie. Ah ! Qu' ici tu sais bien, traître, dissimuler ! Lélie. Quoi ? Me soupçonnez-vous d' avoir une pensée de qui son âme ait lieu de se croire offensée ? De cette lâcheté voulez-vous me noircir ? Célie. Parle, parle à lui-même, il pourra t' éclaircir. Sganarelle. Vous me défendez mieux que je ne saurois faire, et du biais qu' il faut vous prenez cette affaire. p209 SCENE XXII . La femme de sganarelle, à célie. Je ne suis point d' humeur à vouloir contre vous p210 faire éclater, madame, un esprit trop jaloux ; mais je ne suis point dupe, et vois ce qui se passe. Il est de certains feux de fort mauvaise grâce ; et votre âme devroit prendre un meilleur emploi que de séduire un coeur qui doit n' être qu' à moi. Célie. La déclaration est assez ingénue. Sganarelle, à sa femme. L' on ne demandoit pas, carogne, ta venue : tu la viens quereller lorsqu' elle me défend, et tu trembles de peur qu' on t' ôte ton galand. Célie. Allez, ne croyez pas que l' on en ait envie. (se tournant vers Lélie.) tu vois si c' est mensonge ; et j' en suis fort ravie. Lélie. Que me veut-on conter ? La suivante. Ma foi, je ne sais pas quand on verra finir ce galimatias ; déjà depuis longtemps je tâche à le comprendre, et si plus je l' écoute, et moins je puis l' entendre : p211 je vois bien à la fin que je m' en dois mêler. (allant se mettre entre Lélie et sa maîtresse.) répondez-moi par ordre, et me laissez parler. (à Lélie.) vous, qu' est-ce qu' à son coeur peut reprocher le vôtre ? Lélie. Que l' infidèle a pu me quitter pour un autre ; que lorsque, sur le bruit de son hymen fatal, j' accours tout transporté d' un amour sans égal, dont l' ardeur résistoit à se croire oubliée, mon abord en ces lieux la trouve mariée. La suivante. Mariée ! à qui donc ? Lélie, montrant sganarelle. à lui. La suivante. Comment, à lui ? Lélie. Oui-da. La suivante. Qui vous l' a dit ? Lélie. C' est lui-même, aujourd' hui. La suivante, à sganarelle. Est-il vrai ? Sganarelle. Moi ? J' ai dit que c' étoit à ma femme que j' étois marié. p212 Lélie. Dans un grand trouble d' âme tantôt de mon portrait je vous ai vu saisi. Sganarelle. Il est vrai : le voilà. Lélie. Vous m' avez dit aussi que celle aux mains de qui vous aviez pris ce gage étoit liée à vous des noeuds du mariage. Sganarelle. (montrant sa femmme.) sans doute. Et je l' avois de ses mains arraché, et n' eusse pas sans lui découvert son péché. La femme de sganarelle. Que me viens-tu conter par ta plainte importune ? Je l' avois sous mes pieds rencontré par fortune ; et même, quand, après ton injuste courroux, (montrant Lélie.) j' ai fait, dans sa foiblesse, entrer monsieur chez nous, je n' ai pas reconnu les traits de sa peinture. Célie. C' est moi qui du portrait ai causé l' aventure ; et je l' ai laissé choir en cette pâmoison (à Sganarelle.) qui m' a fait par vos soins remettre à la maison. La suivante. Vous voyez que sans moi vous y seriez encore, et vous aviez besoin de mon peu d' ellébore. p213 Sganarelle. Prendrons-nous tout ceci pour de l' argent comptant ? Mon front l' a, sur mon âme, eu bien chaude pourtant ! Sa femme. Ma crainte toutefois n' est pas trop dissipée ; et doux que soit le mal, je crains d' être trompée. Sganarelle. Hé ! Mutuellement croyons-nous gens de bien : je risque plus du mien que tu ne fais du tien ; accepte sans façon le marché qu' on propose. Sa femme. Soit. Mais gare le bois si j' apprends quelque chose ! Célie, à lélie, après avoir parlé bas ensemble. Ah ! Dieux ! S' il est ainsi, qu' est-ce donc que j' ai fait ? Je dois de mon courroux appréhender l' effet : oui, vous croyant sans foi, j' ai pris, pour ma vengeance, le malheureux secours de mon obéissance ; et depuis un moment mon coeur vient d' accepter un hymen que toujours j' eus lieu de rebuter ; j' ai promis à mon père ; et ce qui me désole... Mais je le vois venir. Lélie. Il me tiendra parole. p214 SCENE XXIII . Lélie. Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour brûlant des mêmes feux, et mon ardente amour verra, comme je crois, la promesse accomplie qui me donna l' espoir de l' hymen de Célie. Gorgibus. Monsieur, que je revois en ces lieux de retour brûlant des mêmes feux, et dont l' ardente amour verra, que vous croyez, la promesse accomplie qui vous donna l' espoir de l' hymen de Célie, très-humble serviteur à votre seigneurie. Lélie. Quoi ? Monsieur, est-ce ainsi qu' on trahit mon espoir ? Gorgibus. Oui, monsieur, c' est ainsi que je fais mon devoir : ma fille en suit les lois. Célie. Mon devoir m' intéresse, mon père, à dégager vers lui votre promesse. p215 Gorgibus. Est-ce répondre en fille à mes commandements ? Tu te démens bien tôt de tes bons sentiments ! Pour Valère tantôt... Mais j' aperçois son père : il vient assurément pour conclure l' affaire. SCENE DERNIERE . Gorgibus. Qui vous amène ici, seigneur Villebrequin ? Villebrequin. Un secret important, que j' ai su ce matin, qui rompt absolument ma parole donnée. Mon fils, dont votre fille acceptoit l' hyménée, sous des liens cachés trompant les yeux de tous, vit, depuis quatre mois, avec Lise en époux ; et comme des parents le bien et la naissance m' ôtent tout le pouvoir d' en casser l' alliance, je vous viens... Gorgibus. Brisons là. Si, sans votre congé, Valère votre fils ailleurs s' est engagé, p216 je ne vous puis celer que ma fille Célie dès longtemps par moi-même est promise à Lélie ; et que, riche en vertus, son retour aujourd' hui m' empêche d' agréer un autre époux que lui. Villebrequin. Un tel choix me plaît fort. Lélie. Et cette juste envie d' un bonheur éternel va couronner ma vie. Gorgibus. Allons choisir le jour pour se donner la foi. Sganarelle. A-t-on mieux cru jamais être cocu que moi ? Vous voyez qu' en ce fait la plus forte apparence peut jeter dans l' esprit une fausse créance. De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien ; et, quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien. Source: http://www.poesies.net