Le Manteau Ecarlate Ou Le Rêve Supposé. Par Michel Jean Sedaine. (1719-1797) Comédie-Proverbe En Un Acte Et En Prose. M. DCC. LXXXIV. A Paris, Chez Cailleau, Imprimeur-Libraire, Rue Galande. TABLE DES MATIERES Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Scène XII Scène XIII Scène XIV Scène XV Scène XVI Personnages. MONSIEUR DEFLORVILLE, mari jaloux. M. Maillé. MADAME DEFLORVILLE. Mlle. Aménaïde. MARTON, Suivante. Mlle. Ambroisine. DORIMÈNE, Amie de Madame de Florville. Mlle. Julie. BLAISE, Jardinier. M. Penancier. GÈRAULT, Garde-Chasse. M. Gemont. La Scène se passe dans le Château de M. de Florville. Le théâtre représente une salle basse du Château; sur un des côtés est une porte, au milieu de laquelle est petite grille. Scène I Madame de Florville, Marton. Elles sont assises et paroissent s'occuper: après un moment de silence, on entend frapper. MARTON, se levant. Qui frappe? DORIMÈNE, en dehors, sans être vue. Amie. MARTON. Votre nom? DORIMÈNE, sans être vue. Dorimène. MARTON, après avoir regardé par la petite grille. Effectivement, Madame, c'est elle. MADAME DEFLORVILLE, se levant. Ouvrez vite. Scène II Les Mêmes Actrices, Dorimène, en homme, enveloppée d'un grand manteau écarlate qu'elle jette en entrant sur un fauteuil. MADAME DEFLORVILLE. Comment! C'est toi, ma chère Dorimène. Si tu ne te fusses nommée, en vérité je ne t'aurais pas reconnue. DORIMÈNE. Et si l'on ne m'eût pas ouvert, j'allais m'en retourner. Ah! Le triste Château! Des fenêtres grillées, des portes barricadées; je l'ai pris, d'honneur, pour une prison. MARTON. Madame et moi, nous avons bien de la peine à le prendre pour autre chose. MADAME DEFLORVILLE. Je craignais, je l'avoue, que tu ne m'eusses oubliée. DORIMÈNE. Tu avais tort. Je ne pouvais pas décemment faire vingt lieues toute seule pour venir ici, et je n'osais amener compagnie. Heureusement je fus invitée à passer quelques jours dans le Château voisin. Le desir de te voir n'a pas peu contribué à m'y faire consentir; tu connais assez mon coeur pour en être persuadée. MADAME DEFLORVILLE. Tu ne pouvais me surprendre plus agréablement. Mais pourquoi cet habit?... Sais-tu?... DORIMÈNE. Cela te fait-il de la peine? Je devrais, ce me semble, t'en paraître plus aimable. Je t'avouerai d'ailleurs que je ne le quitte guères. J'y trouve le plaisir et la liberté. Dans la conversation, j'ai mon franc parler. Telle chose, dite par une femme, paroîtrait hasardée, qui, sous cet habit, est trouvée délicieuse. On sait bien, au fond, ce qui en est, mais l'oeil est trompé, et l'on applaudit sans réfléchir. Le femmes mêmes, dupes de l'apparence, ne sont pas jalouses de moi. Je leur ôte le moyen de critiquer une coiffure, un ajustement, un air trop appreté, ou trop négligé, mille riens enfin qui n'échappent jamais à leur pénétration. En un mot, en arborant le costume d'un sexe qui s'est approprié tous les avantages, je lui en dérobe une partie, sans perdre aucun de ceux que la Nature a donné au nôtre. MARTON. Tous ces avantages réunis n'auraient pas eu un heureux succès si Monsieur de Florville eût été au Château. DORIMÈNE. Pourquoi donc? MARTON. Il vous aurait pris pour un rival. DORIMÈNE. Un rival tel que moi n'est pas bien dangereux. MARTON. À la bonne heure. Mais il aurait fallu le lui prouver. DORIMÈNE. Tout de bon. MARTON. Et très positivement. DORIMÈNE. Je suis fort heureuse en ce cas qu'il soit absent. MARTON. Je vous en réponds. L'ombre d'un chapeau lui fait peur; et s'il osait, je crois, à cause de la ressemblance du nom, il empecherait Madame d'en porter d'aucune espèce. DORIMÈNE. Est-il possible que tu aies pris un tel original pour époux? MADAME DEFLORVILLE. Que veux-tu? J'étais sans expérience, lorsque mes parents me proposèrent Monsieur de Florville; il ne me plut pas. Mais il avoit du bien, un nom, cela flatta mon ambition, je l'acceptai. Tu vois que j'en suis assez punie. DORIMÈNE. Voilà ce que c'est. On ne consulte point son coeur, on n'écoute que sa vanité, on épouse un Florville, ce coeur ne jouit de rien et la vanité même n'est pas satisfaite. En honneur, je ne te croyais pas si mal mariée. J'avais entendu parler de la jalousie de Florville; mais l'idée que nous nous faisons d'un jaloux n'est point du tout affligeante. C'est au contraire un être fort divertissant, même pour l'objet de sa jalousie. Ses petites fureurs, ses petits dépits qu'il n'ose laisser voir, crainte d'être persifflé, sont tout-à-fait plaisants; et si par hasard il éclate, les brocards dont on l'accablent, s'ils ne le corrigent pas, le forcent au moins à paraître corrigé. Tâche d'amener le tien à Paris, et je te réponds qu'en très peu de temps nous en viendrons à bout. Il ne refusera peut-être pas d'y passer quinze jours avec toi. MARTON. Pardonnez-moi. DORIMÈNE. Comment! Il oserait.... MARTON. Il ose tout, Madame. Forcé de s'absenter pour huit jours, il a bien osé donner des gardes à sa femme. DORIMÈNE. Des gardes? Tu plaisantes. MARTON. Non, d'honneur. Avant de partir, il a rassemblé toute sa maison, c'est-à-dire, moi, le Garde-Chasse et le Jardinier. Après nous avoir fait un beau et long sermon sur la fidelité qu'on doit à son Seigneur et Maître, il a fixé le poste et l'emploi de chacun. Premier poste dans le Parc; deuxième poste dans le Jardin; troisième poste ici. La sentinelle du Parc, c'est Gérault. Sans cesse l'oeil gauche sur la plaine, il fera la guerre aux Braconniers; l'oeil droit sur le mur du Jardin, il guettera les Amoureux. Quelqu'un veut-il escalader le mur? Point d'obstacle; mais un coup de sifflet avertira Blaise, sentinelle du Jardin, de s'en saisir et de l'enfermer jusqu'au retour de Monsieur de Florville. DORIMÈNE. Et la sentinelle d'ici? MARTON. C'est moi: mon emploi, le voici. Ne répondre que par cette grille, n'ouvrir à aucun homme. Si Madame est ici quand il en viendra, je dois si bien masquer toute la grille, qu'il ne puisse pas même l'appercevoir. Par ce trait seul vous pouvez juger aisément... DORIMÈNE. Et tu n'oses braver un si rude esclavage? En vérité, tu n'es pas digne d'etre Française. MADAME DEFLORVILLE. Comment faire? DORIMÈNE. Eh! Mon Dieu, tu ne connais guères les hommes. Ils ne sont forts que de notre faiblesse. Si à chaque faveur que ton époux sollicitait, tu lui eusses demandé une grâce, et rendu refus pour refus, il aurait fini par accorder tout, pour tout obtenir. Tiens, je ne suis pas la femme de Florville, mais si tu veux m'aider et suivre mes conseils, je prétends, moi, le corriger. MARTON. Paix, paix, écoutons. DORIMÈNE. Quoi? MARTON. J'entends du bruit. MADAME DEFLORVILLE. Où? MARTON. C'est un cheval. MADAME DEFLORVILLE. Va voir. MARTON. Il entre dans la Cour.... Ah! Madame, c'est lui. MADAME DEFLORVILLE. Qui? MARTON. Monsieur de Florville. MADAME DEFLORVILLE. Mon époux. MARTON, à Dorimène. Préparez-vous, Madame, à prouver qui vous êtes. DORIMÈNE. Ce n'est pas là le plus difficile, et d'un mot... Mais je veux guérir Florville de sa jalousie, et, cela, par sa jalousie même. Je ne pourrais y parvenir si je me trouvais ici. MARTON. Eh bien! Madame, cachez-vous dans ce cabinet. Il ne s'avisera pas de vous y chercher. DORIMÈNE. À merveille..... Tâchez d'éloigner le jaloux pendant une demie- heure, et je vous réponds de sa correction. Ecoute. En regardant le Manteau. Il me vient une idée.... Oui, écoute, écoute. Elle emmène Madame de Florville dans le Cabinet. MARTON. Il frappe.... Un instant!.... Qui est-là? MONSIEUR DEFLORVILLE, en dehors. Moi. MARTON. Qui? Vous? MONSIEUR DEFLORVILLE. De Florville. MARTON. De Flor.... MONSIEUR DEFLORVILLE. De Florville, votre Maître. MARTON. Cela ne se peut pas, il est absent pour huit jours. MONSIEUR DEFLORVILLE. Quand je vous dis que c'est moi... Madame de Florville rentre et ferme la porte du Cabinet. MARTON, regardant au travers de la grille. Ah! Voyons, voyons. Montrez-vous. Peut-être prenez-vous sa voix pour vous introduire ici en son absence. MONSIEUR DEFLORVILLE. Me reconnais-tu? MARTON. Ah! À la bonne heure. Elle ouvre les verroux avec grand bruit. Scène III Les précédentes, De Florville. Il va, en entrant, se jetter sur une chaise. MONSIEUR DEFLORVILLE. Ouf! Ouf! Je suis rendu, harassé! MADAME DEFLORVILLE. Qnel bonheur imprévu vous rend à nos désirs? MONSIEUR DEFLORVILLE. J'ai rencontré à quatre lieues d'ici le Courier. Une lettre de mon avocat m'annonce que le jugement de mon procès est remis à la semaine prochaine; et sans aller plus loin, j'ai retourné bride et me voici, mourant de fatigue, de soif et d'envie de dormir. MADAME DEFLORVILLE. Quelle imprudence, Monsieur! MONSIEUR DEFLORVILLE. Oh! Ce ne sera rien. Une heure de sommeil, un verre de vin, il n'y paraîtra pas. Marton, fais-en monter une bouteille à mon appartement. Marton sort. Scène IV Monsieur et Madame de Florville. DE FLORVILLE fait des yeux le tour de la chambre. Sa femme tâche de se placer de façon à l'empêcher de voir le Manteau. Il la fait déranger. Dis-moi, dis-moi.... Qu'est-ce que j'aperçois là-bas? MADAME DEFLORVILLE, regardant du côté opposé. Où donc? MONSIEUR DEFLORVILLE. Là, là... Sur cette.... MADAME DEFLORVILLE. Je ne vois rien... MONSIEUR DEFLORVILLE. Vous ne voyez rien? Vous ne voyez pas un manteau écarlate sur cette chaise? MADAME DEFLORVILLE. Ah! Que je suis étourdie... Je l'avais oublié! MONSIEUR DEFLORVILLE. Eh bien! Qu'est-ce que c'est.... MADAME DEFLORVILLE. C'est un manteau. MONSIEUR DEFLORVILLE. Je le vois bien. Mais pourquoi est-il ici? MADAME DEFLORVILLE. Je vais vous conter, là... MONSIEUR DEFLORVILLE. J'écoute. MADAME DEFLORVILLE. Mais dites-moi... Ce qui vous intéresse est toujours ce dont je m'occupe le plus. MONSIEUR DEFLORVILLE. Après. MADAME DEFLORVILLE. Comment avez-vous pu faire huit lieues en si peu de temps? MONSIEUR DEFLORVILLE. En allant vite... Donc, le manteau?... MADAME DEFLORVILLE. Je crois que vous allez bien dormir. MONSIEUR DEFLORVILLE. Je l'espère. Mais laissons cela et parlons du manteau. MADAME DEFLORVILLE. Du Manteau, volontiers... C'est... Est-ce que vous n'avez pas rencontré mon frère? MONSIEUR DEFLORVILLE. Votre frère! Il est à son régiment. MADAME DEFLORVILLE. Il a obtenu un congé. MONSIEUR DEFLORVILLE. Qui vous l'a dit? MADAME DEFLORVILLE. Lui-même. MONSIEUR DEFLORVILLE. Il est venu ici? MADAME DEFLORVILLE. Il venait de sortir quand vous êtes entré. MONSIEUR DEFLORVILLE. Ètait-il seul? MADAME DEFLORVILLE. Seul. MONSIEUR DEFLORVILLE. Bien seul. MADAME DEFLORVILLE. Bien seul. MONSIEUR DEFLORVILLE. Sans valets. MADAME DEFLORVILLE. Sans valets. MONSIEUR DEFLORVILLE. C'est bon... Mais avec vos questions, votre frère et toute votre parentée, vous cherchez à me faire oublier le Manteau. MADAME DEFLORVILLE. Point du tout. MONSIEUR DEFLORVILLE. Répondez-moi donc promptement et sans balancer. D'où vient-il? À qui appartient-il? Qui l'a apporté? Pourquoi est-il là? MADAME DEFLORVILLE. C'est ce que je voulais vous dire? Il était à mon frère... MONSIEUR DEFLORVILLE. Et maintenant... MADAME DEFLORVILLE. Il est à vous. MONSIEUR DEFLORVILLE. Comment donc cela? MADAME DEFLORVILLE. Il m'est échappé de dire, sans intention, que vous en auriez besoin d'un pareil. Tous les soirs vous faites le tour du Parc, les soirées d'Automne surtout sont dangereuses, un rhume est bientôt gagné, un rhume peut emporter un homme. Je disais tout cela à mon frère par manière de conversation. MONSIEUR DEFLORVILLE. Eh bien?... MADAME DEFLORVILLE. Eh bien! Le croiriez-vous, il a pris la chose à la lettre. Il a jetté là son manteau en me priant de vous le faite accepter. MONSIEUR DEFLORVILLE. Ah! Ah! MADAME DEFLORVILLE. Vous devinez ma réponse. Mais j'ai eu beau dire, beau me fâcher, il s'est enfuit en refusant de le remporter. MONSIEUR DEFLORVILLE. Mais, en vérité, c'est fort honnête. On ne peut faire les choses avec plus de délicatesse. J'ai toujours beaucoup estimé ce garçon- là, moi. Scène V Les mêmes, Marton. MARTON. Monsieur, tout est prêt. MONSIEUR DEFLORVILLE. Allons, conduis-moi... Le diable m'emporte si je puis faire un pas. MADAME DEFLORVILLE. Allez, allez et dormez jusqu'à demain s'il le faut... Bon! Il est entré dans son appartement. Délivrons notre prisonnier. Elle ouvre le Cabinet. Scène VI Madame de Florville, Dorimène. MADAME DEFLORVILLE. Enfin, ma chère amie, nous en voilà débarrassés. DORIMÈNE. Ah! Je respire... Il était temps au moins; encore un moment, et je perdais patience. Ce sont de petits inconvénients attachés à cet habit. Un amant de bonne fortune éprouve par fois de pareils contre-temps. À la vérité, l'idée d'un plaisir prochain lui échauffe l'imagination, et l'empêche de songer à l'embarras dans lequel il se trouve. Quant à moi, c'est un peu différent; je suis sûre que j'en aurai des vapeurs pour quinze jours. Scène VII Les Précédentes, Marton. MARTON. Il est endormi. DORIMÈNE. Déjà. MARTON. Si quelque rêve fâcheux ne le réveille pas en sursaut, il en a pour six grandes heures. DORIMÈNE. Il est donc sujet à rever. MARTON. Un jaloux! Cela ne se demande pas. DORIMÈNE. Sans plaisanterie, rêve-t-il souvent? MADAME DEFLORVILLE. Tous les jours. DORIMÈNE. Excellent! MADAME DEFLORVILLE. Que prétends-tu? DORIMÈNE. Suivre mon dessein, corriger ton époux. MADAME DEFLORVILLE. Quelle folie! DORIMÈNE. Ce qui est guillemété ne se dit point à la représentation. On peut l'y ajouter si l'on trouve le sommeil de Monsieur de Florville trop court. Ah! Voilà comme vous êtes. Vous vous imaginez que d'une tête légère, il ne saurait sortir un projet qui ait le sens commun. Eh bien! Vous vous trompez. "Tous ces ëtres pensifs sont trop raisonnables pour imaginer quelque chose. Tout ce qui est neuf leur paraît hasardé; n'osant rien risquer, ils ne parviennent à rien, et prévoyant tous les dangers, ils n'ont pas l'esprit d'en éviter un seul. Pour moi, je hasarde tout, je crois tout possible. Si je fais une bévue, je ne laisse pas à ceux que je veux tromper le temps de l'apercevoir, et dérobant sous leurs pas le piége mal tissu, je les fais tomber dans un autre". Grâces à notre ruse, de Florville croit que ce manteau écarlate est un présent de ton frère. MADAME DEFLORVILLE. Oui. DORIMÈNE. Mais il peut lui écrire de son régiment, et voilà ta fourberie découverte, et voilà ce que tu n'avais pas prévu malgré ton esprit profond. MADAME DEFLORVILLE. C'est vrai. DORIMÈNE. Je tranche la difficulté. De Florville est sujet à rever: eh bien! Il faut lui persuader que la conversation qu'il a eu avec toi, n'est qu'un rêve, une vision, et que le manteau écarlate n'est qu'imaginaire. MADAME DEFLORVILLE. Crois-tu qu'il soit possible.... DORIMÈNE. Non, si tu ne parviens pas à vaincre tes scrupules; si tu vas, en lui parlant, trembler, rougir, te troubler, tu ne prouveras rien. Mais... si, bien persuadée que cette seconde ruse peut seule détruire la connoissance de la première, tu la soutiens avec fermeté, tu lui feras croire tout ce qu'il te plaira. Le masque de la vérité a souvent plus de pouvoir que la vérité elle-même. Et sans cela serions-nous, tous les jours, aussi curellement trompés; un seul mot d'un perfide nous ferait-il oublier toutes ses perfidies. Non, sans doute; il en est de même des hommes. Malgré la force d'esprit qu'ils s'arrogent, lorsqu'ils ont une passion dans le coeur, ils sont encore plus faibles que nous." MADAME DEFLORVILLE. Je me rends à tes raisons. Mais je ne vois pas que cette ruse puise guérir Florville de sa jaloousie. DORIMÈNE. La guérison suivra, c'est mon affaire. MADAME DEFLORVILLE. Instruis-moi... DORIMÈNE. Non pas. Je veux en avoir toute la gloire, si je réussis, et t'épargner les reproches si je ne réussis pas. MADAME DEFLORVILLE. Mais enfin... DORIMÈNE. Mais enfin, tu ne sauras rien. Rends-toi digne de ma confidence en suivant mes consiels; et songe bien que l'éxécution de mon projet dépend de la réussite de ton excuse. MARTON. Et la réussite de cette excuse dépend de votre fuite. J'entends tousser Monsieur de Florville: prenez votre manteau, et retirez- vous dans le cabinet. Dorimène sort. Scène VIII Madame de Florville, Marton. MADAME DEFLORVILLE, à Marton. Donne-moi mon tambour. MARTON. Le voilà. MADAME DEFLORVILLE. Assieds-toi: travaille, ne lève point les yeux, ne me fixe pas.... Chut! Le voici. Scène IX Les mêmes, de Florville. MONSIEUR DEFLORVILLE. Toujours à travailler. Bien, bien, bien, très bien... Marton, va dire à Blaise et à Gérault que je suis de retour, qu'ils peuvent rentrer. J'étais moitié mort tantôt. Je n'ai pas pense à eux. Marton sort. Scène X Monsieur et Madame de Florville. MADAME DEFLORVILLE. Il me semble que vous voilà tout-à-fait remis. MONSIEUR DEFLORVILLE. Oh! Tout-à-fait. Ma femme, ma chère femme, montre-moi, montre-moi donc le manteau en question. À peine l'ai-je aperçu; j'étais si fatigué.... Voyons, voyons, que je le considère de plus près. MADAME DEFLORVILLE, jouant l'étonnement. Comment? MONSIEUR DEFLORVILLE. Eh bien! MADAME DEFLORVILLE. Plaît-il? MONSIEUR DEFLORVILLE. Vas donc? MADAME DEFLORVILLE. Où? MONSIEUR DEFLORVILLE. Chercher le manteau écarlate dont ton frère m'a fait présent, et que j'ai trouvé, en rentrant, sur cette chaise. MADAME DEFLORVILLE. Mon frère! Un présent! Un Manteau écarlate! Voulez-vous bien, Monsieur, me donner le mot de l'énigme. MONSIEUR DEFLORVILLE. Allons, ma femme, allons, ne fais pas l'enfant, et va me chercher le manteau. MADAME DEFLORVILLE. Allons, Monsieur, allons. Je veux bien, pour vous obliger, me preter à la plaisanterie; mais, dites-moi, où je pourrai trouver ce manteau imaginaire. MONSIEUR DEFLORVILLE. Mais, en vérité, Madame, je ne plaisante pas. MADAME DEFLORVILLE. Mais, en vérité, Monsieur, je parle très sérieusement. MONSIEUR DEFLORVILLE. Si j'en étais certain.... MADAME DEFLORVILLE. Si je n'étais pas sûre que vous venez de dormir, vous m'inquiéteriez beaucoup; mais beaucoup. MONSIEUR DEFLORVILLE. J'achève mon rêve. MADAME DEFLORVILLE. Apparemment. MONSIEUR DEFLORVILLE. Morbleu, Madame, vous me feriez donner au diable. MADAME DEFLORVILLE. De l'emportement. Vous m'allarmez, Monsieur: il vous est fûrement arrivé en route quelqu'accident que vous ne voulez pas me dire. Vous avez tort, on ne doit jamais cacher ces choses-là. Recouchez- vous, croyez-moi: il n'y a pas loin d'ici à la ville, en moins d'une heure on peut avoir un médecin. Souffrez que je l'envoie chercher. MONSIEUR DEFLORVILLE. Laissez donc, Madame, laissez donc toutes ces simagrées. Cet intérêt que vous prenez à ma santé est trop vif et trop peu fondé pour n'être pas suspect. Je veux savoir absolument ce que signifie ce mystère. MADAME DEFLORVILLE. Ce mystère est le fruit de votre imagination. Je ne saurais, Monsieur, en deviner la cause. MONSIEUR DEFLORVILLE. Je la devine, moi, perfide que vous êtes, je ne devine que trop... Il était temps que je revinsse? Ce qu'il me paraît. MADAME DEFLORVILLE, avec ironie. Croyez-vous? MONSIEUR DEFLORVILLE. Peut-être encore suis-je revenu trop tard. MADAME DEFLORVILLE, piquée. Trop tard, Monsieur... MONSIEUR DEFLORVILLE. Oui, pour moi.... et sans doute trop tôt pour vous. MADAME DEFLORVILLE. Ce langage.... MONSIEUR DEFLORVILLE. Est de saison. Vous êtes femme, et par conséquent capable de me jouer un pareil tour. Mais vous n'êtes point encore assez adroite pour cacher une perfidie. Malgré le sang froid que vous affectez, je vois votre émotion. Vous tremblez, vous rougissez, et cela m'en apprend davantage que tout ce que vous pourriez me dire. MADAME DEFLORVILLE. Si je rougis, Monsieur... MONSIEUR DEFLORVILLE. Ce n'est pas du regret d'avoir fait une pareille action, on ne rougit jamais de cela... mais de la honte de la voir découverte. MADAME DEFLORVILLE. N'avez-vous pas de honte, vous-même, de vous livrer à de pareils excès, et sur quoi? Sur une vision. MONSIEUR DEFLORVILLE. Madame! MADAME DEFLORVILLE. Oui, Monsieur, sur une vision. Votre humeur inquiète, prompte à s'alarmer, vous a présentée une idée probable et sans l'approfondir, et sans la moindre preuve, vous agissez comme si c'était une vérité prouvée... Une telle conduite, si elle était sue, vous rendrait l'objet de l'indignation et du mépris. MONSIEUR DEFLORVILLE, avec ironie. En vérité, Madame, vous parlez comme un ange; tombez à mes pieds, versez quelques larmes, et me voilà tout-à-fait persuadé.... Avec colère. Non, perfide, non, on ne m'abuse pas de la sorte. Je ne suis pas de ces maris benêts qui croient plus les discours de leurs femmes que leurs propres yeux. MADAME DEFLORVILLE, impatientée. Eh! Croyez donc, Monsieur, tout ce qu'il vous plaira. MONSIEUR DEFLORVILLE. À peine ai-je été cinq heures dehors. Que serait-il donc arrivé, si j'eusse été huit jours absent!... Redoutez tout de ma colére. Les soins que j'ai pris pour vous ôter l'occasion de me tromper doivent vous faire connaître ce dont je suis capable. MADAME DEFLORVILLE. Je vous crois capable de tout, Monsieur, et je n'en suis pas plus effrayée. MONSIEUR DEFLORVILLE. Vous ne changerez pas de ton? MADAME DEFLORVILLE. Et pourquoi donc en changer, s'il vous plaît. MONSIEUR DEFLORVILLE. Pourquoi? Pourquoi? MADAME DEFLORVILLE. Oui, Monsieur, pourquoi? MONSIEUR DEFLORVILLE. Tenez, ma femme.... Si vous voulez éprouver jusqu'où peut aller ma jalousie, si c'est un tour que vous me jouez, ne poussez pas, croyez-moi, plus loin la raillerie. Je ne l'entends pas sur ce chapitre, et la seule crainte du mal peut me porter aux dernières extremités. MADAME DEFLORVILLE. Tenez, Monsieur... Si vous voulez éprouver ma douceur, si vous vous plaisez à jouir de l'embarras où votre discours me jette, je vous avertis que la plaisanterie est déplacée, et que la seule apparence d'un soupçon offense mortellement notre délicatesse. MONSIEUR DEFLORVILLE. Répondez, Madame, à ma question. MADAME DEFLORVILLE. C'est à vous, Monsieur, à répondre à la mienne. MONSIEUR DEFLORVILLE. Oh! Parbleu, c'est trop abuser de ma patience; votre refus achève de me convaincre, ou parlez-moi raison, ou morbleu... MADAME DEFLORVILLE. Eh! Monsieur, est-ce dans un instant de crise qu'on peut parler raison? Un jaloux; à peine l'entend-il lorsqu'il est de sang- froid. Interrogez tout le monde, interrogez votre propre coeur, mettez en balance et vos soupçons et la conduite que j'ai toujours tenue avec vous; peut-être alors me rendrez vous justice. Je vous en laisse le temps, Monsieur, et c'est la seule et dernière grâce qne vous devez attendre de moi. Elle sort. Scène XI MONSIEUR DEFLORVILLE, seul. La seule et derniére grace que vous devez attendre de moi.... Tu crois m'en imposer en feignant de prendre le change; non, non, le voile est déchiré.... N'espère pas m'amener, comme tu as fait mille fois, à te demander pardon, crains plutôt de ne pas obtenir le tien... Un rêve! Plût au Ciel qu'un rêve m'eût averti que tu devais m'être infidèle, je ne serais parbleu pas sorti de chez moi.... Un rêve! Quelle sotte excuse! Otons-lui les moyens de s'en servir plus longtemps, obtenons des preuves de sa perfidie, interrogeons mes valets; on les aura sans doute gagnés, mais je saurai bien les faire parler..... Un rêve! Pour qui me prend-on? Blaise! Gérault! Marton! Entrez, tous trois. Scène XII DE Florville, Blaise, Gérault, Marton. MONSIEUR DEFLORVILLE. Ècoutez-moi. En vous confiant pendant huit jours la garde de ce que j'ai de plus précieux, c'est-à-dire de mes biens et de ma femme, je vous ai regardé comme les serviteurs les plus fidèles que j'aie jamais connu. GÈRAULT. Oh! Pour ce qui est de ça... BLAISE. J'pouvons ben vous répondre.... MARTON. Pour moi, je ne dis rien, on doit me connaître. MONSIEUR DEFLORVILLE. D'après cela, je dois compter que vous m'allez dire tout ce que vous avez vu. BLAISE. Pour moi, ça s'ra ben facile, car j'nons rien vu, d'abord et d'un. J'ons arpentais toute la journée les murs du jardin, et si par fois, j'nous sommes réposé un tantinet, c'est qu'j'n'pouvions pu mettre un pied devant l'autre. Mais j'avions toujours l'becen l'air, et tout ça pour rian. J'avons eu beau ouvrir de grands yeux j'n'en avons vu ni pus, ni moins qu'ceux-là qui n'les ont jamais ouverts. MONSIEUR DEFLORVILLE, à Gérault. Et toi? GÈRAULT. J'ai vu beaucoup de braconniers dans la plaine; mais pour ceux-là qui en veulent, dites-vous, aux femelles quand elles sont gentilles, je n'en ai pas aperçu un échantillon. MONSIEUR DEFLORVILLE, à Marton. Et toi. MARTON. Moi. MONSIEUR DEFLORVILLE. Oui, toi, qu'as-tu vu? MARTON. Rien. MONSIEUR DEFLORVILLE. Rien? MARTON. Rien. MONSIEUR DEFLORVILLE. Absolument, rien? MARTON. Mon Dieu, non. MONSIEUR DEFLORVILLE. Ni, toi? GÈRAULT. Je vous jure que non. MONSIEUR DEFLORVILLE. Vous êtes trois frippons. Vous aidiez à ma femme à me tromper: Mais je sais tout, oui, c'est en vain que vous voudriez vous excuser, Madame de Florville m'a tout avoué en me demandant pardon. MARTON. Pardon, de quoi? MONSIEUR DEFLORVILLE. D'avoir, par vos conseils, et malgré ma défense, laissé entrer un homme dans le château. MARTON. Monsieur, je suis désolée d'être obligé de vous démentir, mais cela n'est pas vrai. MONSIEUR DEFLORVILLE. Elle me l'a dit. MARTON. Elle ne vous l'a pas dit. MONSIEUR DEFLORVILLE. Non? MARTON. Non. MONSIEUR DEFLORVILLE. Mais, j'ai vu moi-même en rentrant. MARTON. Vous n'avez rien vu. MONSIEUR DEFLORVILLE. Comment! Je n'ai pas vu un manteau écarlate sur cette chaise? MARTON. Vous n'avez point vu de manteau sur cette chaise; il n'est point entré d'homme ici, vous voulez nous éprouver, ou vous avez rêvé ce que vous dites; mais que ce soit une épreuve, que ce soit un reve, vous ne nous ferez jamais avouer ce qui n'est pas vrai. MONSIEUR DEFLORVILLE. Ils ont juré, je crois, de me faire tourner la tête avec leur rêve. BLAISE. C'est au contraire votre rêve qui vous partrouble l'imagination. [ 1 ] GÈRAULT. Blaise a raison, Monsieur. MONSIEUR DEFLORVILLE. À merveille, mes amis, à merveille. Vous avez bien, très bien retenu la leçon qu'on vous a faite. Les présents, la faute que vous avez commise, et dont vous craignez le châtiment, tout vous porte à garder le secret, mais votre silence même est un aveu pour moi; achevez-le promptement, ou tremblez. MARTON. À quoi bon interprétez-vous si bien les silences. MONSIEUR DEFLORVILLE. Comment, morbleu, vous prétendez me persuader que j'ai rêvé... MARTON. Rien n'est plus facile, du moins cela me paraît tel. Ecoutez-moi, réfléchissez, et vous verrez que la chose est très probable. Forcé de vous absenter et de laisser, sous notre garde, pendant huit grands jours une épouse que vous adorez, vous partez la tête remplie d'inquiétudes; vous ne vous occupez en chemin que de malheurs; vous voyez vos valets gagnés, votre femme séduite; la peur s'empare de vous, vous revenez sans prendre haleine; harrassé, n'en pouvant plus, vous vous endormez. Ces idées noires vous suivent dans votre sommeil; vous vous éveillez. Alors, vos soupçons, vos craintes, votre rêve, ce que vous avez vu, ce que vous avez imaginé, vous confondez tout, et voilà précisément, Monsieur, pourquoi vous nous accusez d'un mal, dont, non seulement, nous ne sommes pas coupables, mais qui réellement n'existe pas. MONSIEUR DEFLORVILLE. Cela me passe. MARTON. Voilà mes réflexions, faites-en l'usage qu'il vous plaira, et songez bien, surtout, qu'il est très dangereux d'accuser une femme d'un tort qu'elle n'a pas; elle s'accoutume à être querellée, s'ennuie de l'être pour rien, et finit par l'être pour quelque chose. MONSIEUR DEFLORVILLE. Blaise et Gérault, sortez. BLAISE et GÈRAULT. Au moins, Monsieur, soyez bien persuadé..... MONSIEUR DEFLORVILLE. C'est bon, c'est bon, sortez.... Toi, Marton, va dire à ma femme que je la prie instamment de se rendre ici. MARTON. Instamment. MONSIEUR DEFLORVILLE. Oui. MARTON, à part, en s'en allant. Bon! Scène XIII MONSIEUR DEFLORVILLE, seul. Ils sont pourtant parvenus à me persuader que j'ai revé, et je suis forcé de convenir qu'ils peuvent avoir raison. En effet, quelle preuve du contraire? Où ma femme aurait-elle pu faire un amant? Je l'ai épousé de son propre aveu, elle n'avait pas le coeur pris pour un autre. Je ne l'ai pas quitté d'un instant depuis le jour des nôces, elle n'a pu faire aucune liaison. J'ai donc rêvé. Je n'ai prévenu de mon départ qu'à l'instant de monter à cheval, je n'ai pas été cinq heures dehors, en si peu de temps, a-t-on pu gagner mes valets, faire avertir le Damoiseau, l'introduire chez moi? Non. J'ai donc revé. Ma femme n'a point été effrayée de ma colère, Marton m'a prouvé que j'avais tort; mes valets ont tremblé et n'ont rien avoué. J'ai donc rêvé. Oui, oui, seul, j'ai tort. Il n'était pas mauvais pourtant de s'en assurer; mais il faut réparer. Je me souviendrai longtemps du discours de Marton: Une femme s'accoutume à être querellée, s'ennuie de l'être pour rien, et finit par l'être pour quelque chose... Cela n'est que trop vrai, de par tous les diables, et c'est ce que je veux prévenir. Scène XIV Monsieur et Madame de Florville, Marton. DE FLORVILLE, allant au-devant de sa femme. Approche, ma chère amie, approche... Assieds-toi. Je suis désolé d'être la cause de l'état où je te vois. MADAME DEFLORVILLE. Après une scène pareille à celle de tantôt, il est impossible, Monsieur, que nous restions plus longtemps ensemble. Un mari qui a pu soupçonner sa femme un seul instant, ne la voit jamais sans se rappeller ses soupçons; elle-meme ne peut voir, sans répugnance, un homme qui a pu la croire infidèle. Ce souvenir fâcheux empoisonnerqit nos plus doux plaisirs. Permettez donc, Monsieur, qu'une profonde solitude dérobe à vos yeux un objet que vous n'estimez plus, que vous haïriez bientôt, et dont la présence ferait votre malheur. MONSIEUR DEFLORVILLE. Que dis-tu, ma chère femme, que dis-tu? Penses-tu qu'il me soit possible de vivre séparé de toi? Garde-toi bien d'exécuter un pareil projet. MADAME DEFLORVILLE. Vivre avec vous, Monsieur, c'est mourir tous les jours. MONSIEUR DEFLORVILLE. Tu n'auras plus à te plaindre de ma jalousie. MADAME DEFLORVILLE. Je l'espère. MONSIEUR DEFLORVILLE. Mes soupçons sont tout-à-fait dissipés. MADAME DEFLORVILLE. Qui donc a pu, Monsieur, opérer ce miracle? N'étiez-vous pas certain d'avoir vu... MONSIEUR DEFLORVILLE. Je le croyais. Mais tes discours... MADAME DEFLORVILLE. Non, Monsieur, non. Vous n'êtes pas de ces maris qui croyent plus les discours de leur femmes que leurs propres yeux. D'ailleurs lorsque tantôt vous exhaliez votre colère, vos yeux, vos gestes, tout vos traits peignaient l'état de votre âme, bien mieux encore que vos paroles, et je crois cet emportement plus sincère qu'un froid repentir auquel l'esprit a plus de part que le coeur. MARTON. Madame a raison. Vous êtes tout de feu lorsque vous faites des reproches, et tout de glace lorsque vous dites des douceurs; ce n'est pas cela qu'il faut, c'est tout le contraire. MONSIEUR DEFLORVILLE. Plus mon emportement a été vif, plus il a dû te prouver ma tendresse; je craignais d'avoir perdu la tienne, et j'en étais inconsolable. Je brûle maintenant de la conserver, et je puis, pour y parvenir, te sacrifier mon repos et ma tranquillité. Parle, qu'exiges-tu? Ce Château te déplaît, il te rappelle mes torts et tes chagrins, nous le quitterons dès demain. Tu désires revoir ta famille, nous irons passer l'hiver à Paris, obtiendrai-je, à ce prix, un pardon que je demande à genoux? De Florville embrasse les genoux de sa femme. Scène XV Les mêmes, Dorimène enveloppé d'un Manteau écarlate, un chapeau sur la tête. De Florville en la voyant se relève avec fureur, et, malgré les efforts qu'il fait pour parler, ne le peut. DORIMÈNE. Ciel! Que vois-je! Un rival! Cruelle! Est-ce donc là la fidélité que vous m'aviez promise? MADAME DEFLORVILLE, jouant la confusion. Qu'avez-vous fait? C'est mon époux. DORIMÈNE. Un époux aux pieds de sa femme! D'honneur je ne l'aurais jamais deviné. MONSIEUR DEFLORVILLE. Ouf! Est-ce encore un rêve cette fois? Perfide! C'est ainsi que vous me jouez. Non contente de commettre la trahison la plus atroce, vous osez.... DORIMÈNE. Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est donc? Vous voudriez vous fâcher, je crois...... Mais, en vérité, cela ne se fait pas. MONSIEUR DEFLORVILLE. Traître, tu oses ajouter l'impudence.... DORIMÈNE. Doucement, mon cher Monsieur, doucement. J'ai fait une étourderie en vous apprenant une chose dont l'ignorance faisoit votre bonheur. Mais je puis la réparer. Je vous promets de garder le secret le plus impénétrable, et même de défendre en preux Chevalier la fidélité de votre femme contre tout l'univers. À cette condition l'on doit me pardonner. MONSIEUR DEFLORVILLE. Te pardonner! Si j'en croyais ma fureur, je me vengerais? L'instant de toi, d'elle et de cette coquine qui a servi vos amours. Mais je veux imaginer un supplice... DORIMÈNE, riant avec éclat. Un supplice... Celui-là est neuf, mais très neuf, en vérité. En pareil cas, on permet à un mari de bouder sa femme, de faire les yeux noirs aux galants, quoique ce ne soit pas trop l'usage. Mais pour imaginer de se venger autrement, il faut avoir perdu la tête. MONSIEUR DEFLORVILLE. Ah! C'est trop m'outrager... Il appelle. Blaise! Gérault. MADAME DEFLORVILLE. Mon cher époux! MONSIEUR DEFLORVILLE. Vous osez encore prononcer ce nom... MARTON. Mon cher maître! MONSIEUR DEFLORVILLE. Si tu dis un mot..... MADAME DEFLORVILLE. Daignez m'écouter..... MONSIEUR DEFLORVILLE. Je ne l'ai que trop fait, de part tous les diables, je n'écouterai plus désormais que ma rage.... Et je demandais pardon... À genoux encore... Blaise et Gérault entrent. Scène XVI Les précédents, Blaise, Gérault. MONSIEUR DEFLORVILLE, à ses valets. Mes amis, mes fidèles... Saisissez-vous de ce coquin, enfermez-le dans la tour. Ils prennent Dorimène par son manteau. À sa femme. Pour vous, Madame, j'ordonnerai de votre sort... Tremblez tous trois. DORIMÈNE. Tremblez vous-même. Sachez que je puis vous faire repentir de l'offense que vous nous faites à tous deux. MONSIEUR DEFLORVILLE. Oh! Je ne te crains pas. DORIMÈNE, lâche le Manteau entre les mains des valets, et paraît en femme. Eh bien! Défendez-vous. Voilà mes armes. MONSIEUR DEFLORVILLE. C'est Dorimène... Ah! Comme je suis joué... Pardon, pardon, ma femme, un million de fois pardon. DORIMÈNE. Eh bien! Monsieur le jaloux... MONSIEUR DEFLORVILLE. Ne me dites rien. Je ne veux rien entendre. Je devine la ruse... MADAME DEFLORVILLE. Me la pardonnez-vous? MONSIEUR DEFLORVILLE. Je suis trop heureux. MADAME DEFLORVILLE. Dorimène l'a exigé. MONSIEUR DEFLORVILLE. Je l'en remercie. En me faisant voir les excès auxquels la jalousie peut porter un galant, vous m'en avez fait connaître l'extravagance et le danger. En me persuadant que j'ai revé ce que j'ai vu, tu m'as appris que l'adresse d'une femme surpasse toujours beaucoup la pénétration du mari le plus clairvoyant, et qu'il est plus sage de s'en rapporter à sa délicatesse lorsqu'on n'a pas sujet de s'en plaindre. Lu et approuvé. A Paris, ce 13 Juillet 1784. Vu l'Approbation, permis d'imprimer. À Paris, ce 13 Juillet 1784. Le Noir. Source: http://www.poesies.net