Mathilde Par Mlle de Scudéry (Madeleine) (Sapho) Mathilde i' escris l' histoire de Mathilde d' Aguilar, où l' ambition, l' amour et la haine, le vice et la vertu, ont produit des evenemens assez remarquables pour la faire lire avec quelque vtilité et quelque plaisir: mais qui se trouve tellement meslée à celle de toute la Castille, qu' on ne m' entendroit pas, si je n' expliquois auparavant en peu de mots, quel estoit dans ce royaume l' estat du gouvernement et des affaires en ces temps-là. Aprés la mort de Ferdinand quatriesme, et durant les premieres années du ieune Alphonse treisiesme son fils, le royaume comme sous vne minorité, ne manqua pas d' estre agité de factions differentes. Les principaux chefs estoient dom Iuan et dom Manuel, princes puissans et ambitieux, avec dom Ferdinand de la cerde grand maistre de Castille; tous aspirans à gouverner, et dans ce dessein, quelquefois vnis, quelquefois divisez; tantost sousmis, tantost opposez à la reine mere: dont la mort survenuë quelque temps aprés, au lieu d' appaiser ces desordres ne fit que les augmenter. Mais ce roy devenu majeur, agissant par luy-mesme, et monstrant autant de courage que d' habileté, sembla devoir bientost changer toutes choses en mieux. Il avoit la pluspart des qualitez d' vn excellent prince, et l' on en eust trouvé peu à souhaiter en luy, si la passion de sa grandeur estouffant dans son esprit toutes les autres, ne luy eust fait prendre son interest pour regle vnique de ses actions, ou luy eust laissé connoistre qu' aux rois encore plus qu' aux particuliers, la bonne reputation est le premier interest du monde. Car n' aimant, ne haïssant, et ne gardant sa parole qu' autant qu' il le croyoit avantageux pour chaque dessein particulier, il rendit sa vie non seulement moins glorieuse, mais aussi moins heureuse. Il flatta d' abord en mille manieres les deux princes dom Manuel et dom Iuan, rejettant sur autruy tous les mescontentemens qu' ils pouvoient avoir receus: mais le dernier estant revenu à la cour sur ces belles esperances, il le fit assassiner dans vn festin. Depuis ce temps il ne manqua presque jamais d' ennemis, ni la Castille de nouveaux troubles. Dom Manuel plus sage que son amy, se tint dans vne place tres-forte, dont rien ne luy put jamais persuader de sortir. En vain le roy luy fit diverses propositions, et s' engagea solennellement à espouser sa fille nommée Constance qui estoit tres-belle. L' exemple de dom Iuan l' instruisoit, il n' ignoroit pas mesme que le roy aimoit Leonore de Gusman, et traitoit encore secretement d' vn autre costé son mariage avec l' infante de Portugal, qui s' accomplit quelque temps aprés. Il ne pensa donc aprés cela qu' à se deffendre en se liguant avec les rois de Grenade et d' Arragon, et donnant sa fille Constance à dom Rodolphe d' Aguilar, d' vne des grandes maisons de Castille, tres-brave et dans les mesmes interests que luy. Constance qui avoit esperé d' estre reine, ne consentit qu' avec peine à ce mariage; et enfin forcée d' obeïr, eut quelque consolation de voir que son pere pensoit à se venger. Tous ces princes declarerent la guerre au roy de Castille, qui estant menacé en mesme temps par les Maures, se vit à la veille de son entiere ruine, et contraint d' accorder à dom Manuel presque tout ce qu' il demandoit. Ie ne veux pas m' engager plus avant dans le détail de la vie de ce roy: il suffit de remarquer que sa conduite perpetuelle fut de se tirer tres-habilement des plus mauvaises conjonctures, ceder au temps, tout accorder quand il estoit pressé, s' en souvenir peu quand les choses avoient changé de face; au lieu de faire la guerre pour avoir la paix, ne faire jamais de paix que pour reprendre plus avantageusement la guerre; satisfaire les mescontents quand il ne les pouvoit perdre, en faire de nouveaux aussitost aprés pour des vtilitez presentes, se confiant en son adresse pour le danger avenir. De ce nombre furent dom Nugnez de Lara, dom Fernand de Castro, dom Iean Alphonse d' Albuquerque, qui se retirans de la cour se joignirent à dom Manuel, alors dans vne nouvelle rupture avec le roy, aprés plusieurs raccommodemens, plusieurs paix, et plusieurs tréves. Mais le roy ayant employé à negocier dom Albert de Benavidez, personne de qualité, regagna Albuquerque et Castro, et voyant que les deux autres ne vouloient plus se fier à sa parole, il se resolut de les poursuivre avec vigueur. Il assiegea Nugnez de Lara dans Lerma, le contraignit de se rendre et de s' accommoder. Il envoya des troupes nombreuses sous la conduite du grand maistre de saint Iacques de Calatrave et d' Alcantara, contre dom Manuel, qui se trouvant abandonné de tous les autres, et ne voyant nulle seureté aux propositions qu' on luy faisoit, sortit du royaume, et aima mieux vn exil perpetuel. Il prévoyoit mesme deslors que le jeune prince qui devoit vn jour succeder au roy, auroit les inclinations plus violentes que luy; en effet c' est celuy que l' histoire d' Espagne appelle dom Pedro le Cruel: et qui jusques dans les premiers jeux de son enfance faisoit connoistre qu' il meriteroit vn jour ce nom. Dom Albert de Benavidez qui avoit negocié tous ces accommodemens, devenu par là mesme en quelque sorte suspect au roy, n' en fut guere mieux traité; mais prevenant sa disgrace, il se retira adroitement à Palentia, car il en estoit gouverneur, et ne pensa plus qu' à bien élever vn fils vnique, dont il avoit passionnément aimé la mere. Quant à dom Rodolphe d' Aguilar mari de Constance, quoy que d' vn courage grand et élevé, il s' estoit brouïllé quelques années auparavant avec dom Manuel son beaupere, pour avoir des sentimens plus moderez que luy: et voyant sa patrie toûjours divisée, qu' il ne pouvoit prendre parti sans servir contre les siens ou contre son prince, qu' il n' y avoit ni probité à faire de ses interests particuliers la cause publique, ni prudence à s' opposer aux desseins du souverain, quoy qu' injustes: il avoit fait volontairement ce que dom Manuel fut contraint de faire depuis par force, et s' estoit retiré avec Constance sa femme et Mathilde leur fille vnique, à la cour de Rome, qui estoit alors en Avignon, attiré tant par la douceur du climat, que par l' ancienne et estroite amitié de sa maison avec celle des colonnes. Cette cour estoit magnifique et tranquile, et la politesse se trouvoit alors incomparablement plus grande en ce lieu là qu' en nul autre, particulierement parmi les dames, à qui seules on doit le bel vsage du monde, et la veritable galanterie. Mais entre vn grand nombre de belles personnes, il y avoit vne fille celebre pour sa beauté, pour son esprit, pour sa vertu, et de qui le nom a rempli toute la terre, par l' amour extrême que le fameux Petrarque eut pour elle. Cette cour estant composée des plus honnestes gens de Provence et d' Italie, ne pouvoit pas manquer d' estre tres-agreable; Laure qui estoit de tres-bonne maison, avoit vne tante qui estoit de la maison des Gantelmes, auprés de qui elle demeuroit, et qui avoit vn merite extrême. Ce n' estoit pas vne de ces tantes qui ressemblent à des meres, elle n' avoit que trois ou quatre ans plus que Laure; elle estoit belle, elle sçavoit beaucoup de choses agreables, elle faisoit des vers agreablement aussi bien que Laure, et sçavoit le monde parfaitement; elle aimoit sa niepce avec beaucoup de tendresse, et en estoit aimée de mesme; et l' on voyoit chez ces deux personnes tout ce qu' il y avoit d' honnestes gens en cette cour: il se mit mesme de leur societé douze autres dames qui estoient inséparables, et qui avoient toutes beaucoup de merite. Les vnes estoient de l' illustre maison de Forcalquier, les autres de Baulx, d' Ancezune, aujourd' huy Caderousse, de Vence, d' Agoult, de Trans, de Salon, et de plusieurs autres tres-considerables. Les comtes de Ventimille et de Tende alloient tres-souvent exprés en Avignon pour jouïr des douceurs de cette charmante societé, et les deux amis intimes de Petrarque, Sennucio et le comte d' Anguillara, estoient de tous les divertissemens de cette agreable troupe. On s' accoustuma mesme à proposer parmi ces dames des questions galantes et ingenieuses, qui servoient beaucoup à faire paroistre l' esprit de toutes ces belles, de sorte qu' en peu de temps on appella cette societé la cour d' amours, et cela produisit cent agreables choses: car il y avoit en ce temps vn nombre infini de gents d' esprit en ce lieu-là; il s' y trouvoit des gens d' vn sçavoir sublime, d' autres qui se contentoient des sciences agreables. Il y avoit mesme vn homme d' vn grand merite, appellé Anselme, qui estoit tres-sçavant en astrologie, et qui avoit prédit au roy Robert tous les malheurs de la reine Ieanne sa fille; il predit aussi que l' amour de Petrarque et de Laure seroit eternelle. Voilà donc quelles estoient les plus considerables personnes avec qui Rodolphe et Constance chercherent à faire amitié; et quoy que Mathilde n' eut encore que dix ans, sa mere desira passionnément qu' elle fust souvent auprés de Laure. Pour cét effet elle fit amitié avec la tante de Laure, chez qui elle demeuroit, et comme Mathilde estoit infiniment aimable, et qu' elle ressembloit mesme vn peu à cette admirable fille, excepté qu' elle n' estoit pas si blonde, on l' appelloit quelquefois la petite Laure, et elle vint à en estre si tendrement aimée, qu' on ne les voyoit jamais l' vne sans l' autre. Laure estoit encore alors dans sa plus grande beauté; il seroit inutile de la descrire, il ne faut que lire les ouvrages de Petrarque pour sçavoir ce qu' estoit cette personne, dont les charmes surpassoient de beaucoup la beauté, et dont la vertu et la constance ne pouvoient estre surpassées. Comme Petrarque remarqua que Laure aimoit tendrement la jeune Mathilde, il prit plaisir à luy former l' esprit, et il disoit vn jour en riant, que puisqu' il n' avoit pû donner de l' amour à Laure, il vouloit du moins faire naistre vne grande amitié dans son coeur pour Mathilde, afin de tascher de l' accoustumer à aimer quelque chose. Le dessein de Petrarque reüssit facilement, la jeune Mathilde estoit belle, charmante, pleine d' esprit, d' vne humeur complaisante et douce, ayant du jugement au delà de son âge, vne belle voix, et pardessus tout cela elle estoit fille d' vne mere infiniment aimable, et extrémement malheureuse. En effet Constance n' avoit jamais pû se consoler de n' avoir pas esté reine de Castille: elle s' estoit mariée par obeïssance, de sorte qu' encore qu' elle vescust parfaitement bien avec Rodolphe, on peut dire qu' elle l' avoit plustost aimé par vertu et par devoir, que par choix ni par inclination: elle voyoit dom Manuel exilé et malheureux, et Rodolphe mal avec luy; et bien qu' elle fust encore tres-belle, sa melancholie luy faisoit negliger sa beauté et aimer la solitude, n' ayant nulle autre pensée dans l' esprit que de bien élever Mathilde. Elle eut donc beaucoup de joye de voir que Laure la prenoit en si grande amitié, sçachant bien qu' il n' y avoit pas vne personne au monde plus sage, plus modeste, et plus vertueuse: car encore que Laure eust donné de l' amour à tous ceux qui l' avoient veuë, et que la constante passion de Petrarque fust connuë de toute la terre, l' envie respectoit vne si vertueuse affection, et l' on peut dire que c' est la premiere fois qu' on a veu vne amour sans avoir besoin de secret. Mathilde estoit donc inseparable de Laure, elle parla admirablement bien la langue provençale, qui estoit alors en reputation par tout, ayant eu de tres-ingenieux poëtes que les plus fameux d' Italie n' ont pas dédaigné d' imiter, et dont les ouvrages en grand nombre se trouvent encore écrits à la main dans vne des principales villes de ce royaume. Elle sceut aussi l' italien en six mois, et l' on peut dire que Petrarque le luy apprit: car elle sçavoit tous les vers qu' il avoit faits pour Laure, et les recitoit de la meilleure grace du monde; aussi Petrarque disoit-il quelquefois, qu' il ne trouvoit ce qu' il avoit fait supportable, que dans la bouche de Mathilde. Cette jeune personne estoit de toutes les parties de plaisir qui se faisoient: et tout le monde remarquant que Laure et Petrarque prenoient tant de soin de Mathilde, disoit que l' esprit de cette jeune fille seroit leur vnique enfant: car on jugeoit bien qu' ils ne se marieroient jamais. Quelquefois dans la belle saison, la tante de Laure alloit à Vaucluse si celebre par la merveilleuse fontaine de mesme nom, dont Petrarque a tant parlé, qui tantost haute et tantost basse, forme toute seule vne des plus belles rivieres qu' on puisse voir, et par mille boüillons d' eau qui partent impetueusement d' auprés d' elle, sans troubler la tranquillité de sa source, fait des cascades naturelles qui rendent la vallée de Vaucluse la plus delicieuse du monde. La maison de Laure estoit en ce lieu-là, et Petrarque en avoit vne tout proche sur vne petite éminence; de sorte que si la modeste rigueur de Laure ne se fust pas opposée à sa felicité, il eust pû avoir mille commoditez de l' entretenir en particulier. Mais bien que Laure eust pour luy la plus grande estime qu' elle pûst avoir, et toute la tendresse dont elle estoit capable; elle vivoit avec tant de retenuë, que sans luy faire jamais nulle rudesse, on peut dire qu' il n' avoit pourtant jamais sujet d' en estre tout à fait content. Aussi ne voit-on dans ses ouvrages que des plaintes tendres et respectueuses; si bien qu' encore que la jeune Mathilde fust tous les jours avec les plus galantes personnes du monde, elle n' y voyoit rien qui ne fust tres-propre à la porter à la vertu, qui est assûrément d' autant plus belle qu' elle est moins farouche. Mathilde avoit alors douze ans, et comme elle estoit adroite à toutes choses, et que Laure aimoit si fort les fleurs, qu' elle en avoit mesme l' hiver; c' estoit elle qui luy faisoit des bouquets et des guirlandes, dont elle aimoit fort à se parer, principalement quand elle estoit à Vaucluse: de sorte que Petrarque voyant vn jour Laure toute couverte de fleurs les plus galament rangées qu' il soit possible de voir, se plaignit de la trouver si belle et si rigoureuse, et fit vn sonnet pour cela, qu' il pria la jeune Mathilde de reciter à Laure. Mais cette jeune personne entendant fort bien raillerie, luy dit qu' elle n' en feroit rien, que c' estoit elle qui avoit cueilli et rangé les fleurs, et que ce sonnet estoit vne satire indirecte contre son adresse. Il est vray, adjoûta-t-elle agreablement en riant, que sans les fleurs qui sont sur le beau teint de Laure, vous ne vous plaindriez guere de celles que j' ay cueillies: il y en a déja de si belles sur le vostre, reprit Laure en rougissant, que je m' estonne que Petrarque ne s' en plaigne plûtost que de celles que vous avez cueillies. Ah Laure! Repliqua Mathilde, je croy que quand on se plaind de vous, on ne se peut plaindre de nulle autre personne; c' est-pourquoy vous me voyez vivre avec Petrarque d' vne autre façon que je ne fais avec le comte d' Anguillara et tous les autres hommes. Il est vray, repliqua Laure, que j' ay remarqué que vous fuyez les autres, ou que du moins vous leur parlez peu; que vous prenez vn petit air severe qui semble déja se vouloir faire respecter, quoy que vous soyez en vn âge, où tout ce qu' on peut pretendre d' ordinaire, est de commencer de se faire aimer; et c' est pour cela, Mathilde, que je vous loüe de vôtre air modeste et retenu: car assûrément c' est vn grand malheur de se faire aimer, avant qu' on ait assez de raison pour se faire craindre. Mais il me semble avoir oüi dire, reprit Mathilde avec vne ingenuité charmante, en adressant la parole à Petrarque, que lors que vous commençâtes d' aimer Laure, elle n' avoit que douze ans; dites moy, je vous prie; si vous la craigniez dés ce temps-là, et ce qu' elle fit pour se faire craindre. Elle se fit aimer, repliqua promptement Petrarque, et aimer esperduëment: ah, Mathilde, respondit Laure, n' allez pas vous imaginer que tous ceux qui vous aimeront, vous craindront: car je vous assûre sincerement que la pluspart des amants d' aujourd' huy, ne craignent point ce qu' ils aiment; de sorte, repliqua Mathilde en riant, que si jamais quelqu' vn s' avisoit de m' aimer, et que je voulusse estre assûrée de son affection, il ne faudroit pas que je luy demandasse s' il m' aime, il faudroit que je luy demandasse s' il me craint. Laure rit de ce que disoit Mathilde, et l' embrassant tendrement, croyez-moy, ma chere fille, luy dit-elle, le plus seur sera de douter de l' affection qu' on aura pour vous, et quand vous n' en pourrez plus douter, de deffendre vostre coeur par vn sentiment de gloire. Mais s' il estoit rebelle, repliqua Mathilde, et qu' il se voulust rendre, que faudroit-il faire? Il faudroit cacher soigneusement sa défaite, reprit Laure: car il n' est pas de cela comme des autres guerres, où l' on ne peut cacher qu' on est vaincu. Ah! Madame, interrompit Petrarque, on voit bien que vostre coeur a tousjours esté libre, et je vous défierois avec tout vostre esprit de me cacher mon bonheur vn seul moment, si j' avois esté assez heureux pour estre maistre de vostre coeur. Voulez-vous, reprit Mathilde en riant, que je sois vostre espion, et que je tasche de sçavoir comme vous estes dans le coeur de Laure: car il me semble qu' il n' est point trop difficile, elle paroist si sincere, si bonne, quelle apparence y a-t-il qu' elle puisse si bien cacher ses sentimens? Ah! Belle Mathilde, repliqua Petrarque, vous estes encore trop jeune pour estre vn bon espion. Ie pensois bien, reprit-elle, que pour estre vn grand capitaine, il faloit avoir vne longue experience; mais pour vn espion, je croyois qu' il suffisoit d' estre jeune, hardi, et assez adroit. Mais puisque je me trompe, soyez-le donc vous-mesme. Laure et Petrarque rirent de ce que disoit Mathilde: et plusieurs dames estant arrivées, Mathilde divertit toute la compagnie le reste du jour. Cette belle fille vescut de cette sorte jusqu' à l' âge de quinze ans: et quoy qu' il y eust cent choses galantes à dire des premieres années de sa vie, je les passe legerement; parce que j' en ay de plus considerables à raconter. Iusques là Mathilde avoit esté la plus aimable enfant du monde; mais elle fut alors la plus charmante personne qu' on pût voir: et l' on peut dire que si elle ne surpassoit Laure, du moins elle l' égaloit, quand les yeux mesme de Petrarque en faisoient la comparaison. Ce fut alors qu' elle devint effectivement la premiere amie de Laure, et de son illustre amant: car son esprit s' estoit tellement avancé dans la conversation continuelle de tant de personnes excellentes, que n' ayant pas esté nourrie parmi des enfans, elle estoit sortie de l' enfance beaucoup plûtost que son âge ne le devoit permettre. Et l' on peut dire à son honneur, ce que Petrarque dit à plusieurs personnes, que s' il n' eust pas aimé Laure, il ne doutoit point qu' il n' eust aimé Mathilde. En ce temps-là le duc d' Anjou comte de Provence fit vne feste magnifique en vn lieu qui s' appelle Cavaillon, et qu' il fit exprés pour voir ensemble Laure et toutes ses amies; de sorte que les douze dames qui estoient tous les jours avec elle, en furent; et Constance y mena sa fille. Cette feste se fit en vne tres-belle maison au bord de la Durance, où tout ce qui peut contribuer au plaisir, se trouva. Le lieu estoit charmant par sa situation, la maison estoit belle et bien meublée, et les jardins delicieux: le repas fut magnifique, et propre: la musique excellente, et le lieu où l' on mangea estoit parfumé de luy-mesme: car c' estoit vn grand salon de myrthe et de jasmin, environné de plusieurs fontaines, dont le doux murmure se méloit à l' harmonie, sans la troubler. Lors que toute cette belle compagnie arriva dans divers chariots, que les hommes de qualité accompagnoient magnifiquement habillez et montez sur les plus beaux chevaux du monde; le duc d' Anjou emporté par la grande beauté de Laure, la salüa selon l' vsage de France, et la salüa la premiere, quoy que la plus grande partie des autres dames fussent de plus haute qualité qu' elle. Il est vray que Mathilde estoit demeurée quelques pas derriere, à cause qu' elle avoit eu quelque chose à raccommoder à son voile. Cét honneur que le duc fit à Laure ne fit aucun dépit à toutes ses compagnes: car on peut dire que le merite de Laure estoit au dessus de cette jalousie de beauté, qui est presque inseparable de toutes les belles. Mais pour Petrarque il n' en fut pas de mesme, et il fit vn sonnet sur cela, où en loüant le jugement du duc, il fait connoistre qu' il luy portoit envie; mais aprés que le duc eut salué toutes ces belles, et qu' il vit entrer Mathilde, quoy, s' écria-t-il en avançant! Est-il possible qu' il y ait vne seconde Laure au monde? Ah, seigneur! Repliqua-t-elle modestement, j' aurois trop de vanité, si je pretendois seulement luy ressembler en quelque chose. Il y en a sans doute vne, répondit le duc, où je crois qu' il seroit difficile que vous luy pûssiez ressembler; mais à celle-là prés, je suis persuadé par ce que je voy et par ce que l' on m' a dit de vous, que vous pouvez avoir le mesme avantage, soit pour la beauté, pour l' esprit, pour la voix, pour la bonne grace, et pour cette vertu sociable et charmante que Laure vient d' apporter au monde, car on ne l' y connoissoit pas auparavant. Mais, aimable Mathilde, il ne vous sera pas aisé avec tous vos charmes de conquerir vn coeur, comme celuy de Petrarque; ainsi vous pouvez estre parfaitement aimable, sans estre parfaitement aimée. Ie voudrois bien, seigneur, reprit Mathilde, estre aussi aimable que Laure, à condition de n' être jamais aussi aimée; et quand on a resolu de n' aimer jamais rien, je ne voy pas que ce soit vn grand malheur de n' estre point aimée, du moins de cette sorte d' affection: car pour l' amitié je ne pretends pas y renoncer. Comme Mathilde parloit ainsi au duc, qui avoit quitté Laure pour la salüer, dom Fernand d' Albuquerque frere de celuy qui s' estoit racommodé avec le roy de Castille, arriva; il venoit negocier quelque chose de la part du roy son maistre touchant la guerre des Maures. Aprés les premiers complimens, le duc luy dit qu' il ne pouvoit arriver plus à propos pour connoistre dés le premier jour tout ce qu' il y avoit de plus beau en Provence, et luy montra toutes les dames en general, sans luy en presenter pas-vne en particulier. Dom Fernand charmé de la beauté de la jeune Mathilde la salüa la premiere, durant que Laure parloit à Petrarque vers vn miroir. Toutes ces dames ne s' en offenserent point, et luy dirent qu' il devoit estre bien aise de voir qu' vne belle de Castille emportast le prix de la beauté sur toutes les belles de Provence, qui estoient alors les plus belles personnes du monde. Petrarque avoit vne soeur dans cette troupe, qui passoit pour la plus grande beauté d' Italie, mais elle ceda pourtant à Laure, et à Mathilde, aussi bien que toutes les autres. Dom Fernand fut ravi de voir vne personne de son païs: car il ne parloit pas provençal, ni italien, quoy qu' il entendist bien l' vn et l' autre; de sorte que s' approchant d' elle, vous avez si peu l' air d' vne exilée, luy dit-il en espagnol, que quoy que je sceusse bien que vous estiez en Provence, et que vous estiez parfaitement belle, j' avoüe que je ne vous ay pas connuë pour Espagnole quand je vous ay salüée. Le lieu, où je suis, reprit modestement Mathilde, est si agreable qu' on peut l' appeller la patrie de tous les honnestes gens; de sorte que comme je ne me suis veuë en Castille dans mon enfance, que parmi des gens de guerre et dans des villes assiegées, il ne faut pas s' estonner si je me trouve tres-heureuse de me voir en vn païs de tranquilité et parmi tant de dames accomplies, qui ont la bonté de me souffrir. Mathilde n' en dit pas davantage; car elle sçavoit bien que Rodolphe n' avoit pas esté content que dom Iuan d' Albuquerque, frere de dom Fernand, se fust accommodé avec le roy de Castille comme il avoit fait; et comme elle se r' approcha de ses amies, il ne pût luy parler plus long-temps. Aprés le disner il y eut vne course de bague où cét Espagnol parut avec beaucoup d' adresse: il courut contre les comtes de Tende et d' Anguillara. Le duc d' Anjou donna deux prix; le comte d' Anguillara emporta le premier qu' il donna à Laure maistresse de son ami; et dom Fernand le second qu' il donna à Mathilde, à qui Constance commanda de le recevoir. Le reste du jour se passa en promenade et en conversation: et comme Petrarque avoit l' esprit le plus naturel, le plus sociable et le plus galand du monde, il trouvoit tousjours moyen en tous les lieux où il se rencontroit, d' empécher que personne ne s' ennuiast. Cependant, toutes les dames s' en retournerent, et les mesmes hommes qui les avoient accompagnées les escorterent. Pour dom Fernand, il fut obligé de demeurer avec le duc d' Anjou: mais comme ce qu' il avoit à faire auprés de luy ne pouvoit estre si tost resolu, il fut passer quelque temps auprés de Mathilde, dont la beauté l' avoit si fort charmé, qu' il ne croyoit pas avoir jamais rien veû de pareil en toute l' Espagne; de sorte qu' encore que naturellement il fust fier et imperieux, il se resolut d' aller voir Rodolphe afin de voir son incomparable fille; et Rodolphe qui commençoit de desirer de retourner en son païs, et qui se lassoit d' estre exilé, le receut mieux qu' il n' eust fait en vn autre temps: il n' en fut pas de mesme de Constance, qui ne pouvant se resoudre d' aller en Castille tant qu' Alphonse y regneroit, le receut avec beaucoup de froideur. Mathilde de son costé eut pour luy vne civilité indifferente, qui au lieu d' étouffer cette flâme naissante qui estoit dans son coeur l' alluma davantage; car comme il estoit imperieux, il vouloit vaincre tout ce qui luy resistoit: de sorte qu' il forma le dessein de faire durer sa negociation autant qu' il pourroit. Et comme il est bien plus aisé de faire traîner vne affaire que de la finir, celle qu' il avoit en Provence dura plus de six mois, pendant lesquels par sa qualité, par son esprit, et par sa hardiesse, il fut de toutes les parties de divertissement qui se firent. Durant ce temps-là Rodolphe commanda à Mathilde d' avoir toute l' honneste civilité qu' elle pourroit pour dom Fernand; et Constance la conjura quand Rodolphe n' y seroit pas, de le traiter avec toute la rigueur possible: car enfin, ma fille luy dit-elle, je ne puis souffrir qu' on me parle de retourner en Espagne: songez que si Alphonse eust tenu sa parole je serois reine de Castille, et pensez que si nous y retournions on nous regarderoit comme des malheureux, à qui on croiroit faire grace de les laisser vivre. Vous avez sceû par dom Fernand luy mesme, que le fils de ce prince appellé dom Pedro, a les inclinations les plus mauvaises du monde, et qu' il est l' amant de toutes les belles; auriez-vous le courage assez bas pour souffrir que le fils d' vn prince sans parole entreprist de gagner vostre coeur? Souvenez-vous du pitoyable estat, où vous avez veû tous vos proches dans vostre enfance, poursuivis, assiegez, exilez; pensez que dom Manuël à qui je dois la vie est encore malheureux en Arragon: souvenez-vous que ce mesme roy qui fit assassiner dom Iuan, aprés l' avoir rappellé, regne encore où l' on vous veut mener. Cependant, je connois bien que Rodolphe pretend se servir de dom Fernand, et faire agir dom Albert de Benavidez, afin de commencer quelque negociation pour nostre retour: mais si j' ay du pouvoir sur vous, et que vous ayez de l' amitié pour moy, vous suivrez mes sentimens; car je ne doute point que si Rodolphe se confie au roy de Castille, il ne le fasse assassiner comme le prince dom Iuan. Il y va donc de la vie de vostre pere et de mon repos. Ie sçay bien que je ne suis pas sur le throsne en Avignon: mais du moins si je n' y suis pas reine, je n' y suis pas sujette, et je suis maistresse de moy et de vous: mais en Castille je serois exposée à la tyrannie, et vous aussi. Ie vous assure, madame, reprit Mathilde, qu' il me sera tres-aisé de maltraiter dom Fernand; je le trouve si imperieux que je craindrois fort qu' vn tel esclave n' agist bien-tost en tyran: mais je vous conjure de faire en sorte que mon pere ne me commande pas absolument de le souffrir, afin que je vous obeïsse avec plus de facilité. Laure s' apperceut bien-tost de la passion de Dom Fernand, et elle en parla à Mathilde dans la pensée que peut-estre cela pourroit faire rappeller Rodolphe en Castille. Mathilde confia alors à Laure ce que Constance luy avoit dit. Vous pouvez penser, luy dit Laure, que je seray tousjours ravie de vostre satisfaction, et que je consentirois à vous perdre, pourveu que vous fussiez heureuse. Mais, ma chere Mathilde, je doute que le mariage soit propre à vous le rendre, principalement avec vn homme imperieux comme dom Fernand. De grace, respondit Mathilde, n' y faites point d' exception; car dans l' aversion naturelle que j' ay pour le mariage je vous tiens la plus heureuse personne du monde, d' estre aimée d' vn homme qui par l' estat de sa fortune, ne peut jamais vous espouser. Vostre vertu, vostre conduite et vostre bonheur, ont fait ensorte que Petrarque vous aime sans que vostre gloire en soit blessée. Vous pouvez l' estimer infiniment sans qu' on y trouve à dire: il est tres-bien fait et tres-aimable, il est estimé dans toutes les cours de l' Europe: il a vne vertu solide et sociable tout ensemble: ce n' est pas vn de ces sçavans qui ne connoissent que leurs livres, ni vn de ces beaux esprits qui ne songent qu' à divertir les autres ou à se divertir eux-mesmes; c' est vn homme capable de tous les grands emplois, et des negociations les plus importantes, quoy qu' il soit tres-propre à toutes les choses galantes; il a mesme ce bonheur que son merite est vniversellement reconnu: il porte vostre nom par toute la terre: vous n' aurez jamais nul interest qui vous puisse diviser; nul des chagrins domestiques qui troublent la tranquilité des gens qui se marient, ne peut troubler vostre repos: vous avez, s' il est permis de parler ainsi, toutes les fleurs de l' amour et de l' amitié sans en avoir les espines, et je vous trouve enfin, la plus heureuse personne qui fut jamais. Il est vrai, luy répondit Laure, que je suis infiniment heureuse, ce n' est pas que je ne croye possible de trouver deux personnes qui vivroient bien ensemble estant mariez: mais je conviens que cela est tres-rare, et que le plus grand malheur qui puisse jamais arriver, c' est de s' épouser lorsqu' on doit s' aimer moins qu' auparavant. C' est-pourquoi je doute si j' eusse pû me resoudre d' épouser Petrarque, quand mesme l' estat de sa fortune luy auroit permis de le faire: car enfin, je soustiens que quand il arrive que deux personnes libres viennent à s' aimer moins ou à ne s' aimer plus, elles sont cent fois moins malheureuses, que ne sont deux personnes qui sont mariées. Quand on est libre, on peut se haïr et ne se voir jamais, on peut mesme quelquefois se venger sans honte; mais quand on est marié, l' honneur veut encore qu' on s' aime, quoy que le coeur ne le veuïlle plus, il faut estre inseparable quand on voudroit ne se voir jamais, et il faut avoir la douleur de voir vne amour esteinte, ou pour mieux dire, vne amour changée ou en indifference ou en haine. C' est-pourquoi, Mathilde, si vous m' en croyez, songez plus d' vne fois à vous engager pour tousjours, et ne vous sacrifiez pas legerement pour des interests de famille, qui ne servent souvent de rien à la douceur de la vie. Tous ceux qui conseillent de se marier, ne songent guere à ce qu' ils disent: la pluspart ont quelque interest caché, et quand cela ne seroit pas, on doit en cette sorte de chose plus donner à son inclination qu' à celle d' autruy: il est mesme bon de se tirer du commun des femmes, qui sont d' ordinaire plus considerées pour les enfans qu' elles donnent dans leurs familles que pour leur propre merite. Ah! Ma chere Laure, reprit Mathilde, que je vous suis obligée de me confirmer dans les sentimens que j' avois déja, et je vous promets qu' il m' en souviendra toute ma vie. Laure luy monstra en confidence des vers qu' elle avoit faits contre le mariage, qu' elle n' avoit jamais fait voir à personne, et qu' elle ne voulut pas mesme luy donner. Laure donna encore vne amie à Mathilde, qui la confirma dans les sentimens où elle estoit; elle s' appelloit Berengere d' Ancezune. Sa mere qui se nommoit Alix d' Aramont eust fort desiré qu' elle se fust mariée; car estant belle, pleine d' esprit, et d' vne maison tres-illustre, originaire d' Allemagne, et alliée de toutes les grandes maisons de Provence, elle eust pû trouver vn party tres-avantageux: mais elle la supplia de ne l' y contraindre point. Cette personne avoit vne belle soeur appellée Belhiane, que Mathilde estimoit fort: elle avoit la taille belle et deliée, tous les traits regulierement beaux, le tour du visage merveilleux, les yeux bleus et charmans, le sousrire fin, l' air noble et delicat, et vne certaine negligence sans affectation qui plaisoit infiniment; elle avoit aussi les inclinations tres-nobles et beaucoup d' esprit, ne se souciant pas mesme trop de le monstrer quoy qu' il parust malgré elle. Cette belle personne vint à la fin de la conversation de Laure et de Mathilde avec l' aimable Berengere, et elles la recommencerent encore; de sorte que Berengere se trouvant de mesme avis, leur amitié en devint plus forte. Le lendemain elles firent vne partie de s' aller promener en bateau sur la Sorgue assez proche de l' endroit, où aprés s' estre separée en trois bras, elle se reünit pour s' aller ensuite jetter dans le Rhosne. Elles furent donc douze dames dans des chariots magnifiques jusques au bord de la riviere, où elles trouverent deux bateaux que Petrarque avoit fait preparer exprés. Ils estoient couverts de branches de myrthe, et de laurier entrelassées avec des festons de fleurs, et partout des carreaux pour les dames dans celuy où elles entrerent; les hommes estoient dans l' autre bateau qui suivoit tousjours celuy de ces belles d' assez prés pour faire conversation: elles estoient toutes en habits de couleurs differentes. Petrarque, le comte d' Anguillara, dom Fernand, le comte de Tende et Anselme, estoient de cette promenade. D' abord on parla de la beauté du jour, de celle de la riviere, et de cent choses indifferentes; puis tout d' vn coup Mathilde prenant garde qu' Anselme révoit profondément, luy demanda s' il faisoit l' horoscope de la promenade. Cette expression fit rire toute la compagnie, et comme Anselme connut que Mathilde n' estoit pas trop persuadée de l' astrologie: ie voy bien, belle Mathilde, luy dit-il, que vous voulez que ceux qui vous approchent consultent plûtost vos yeux que les estoiles, pour sçavoir quel sera leur destin: mais quoiqu' ils soient plus brillans qu' elles, peut-estre devinerois-je mieux que pas-vn de ceux qui les admirent, ce que vostre coeur deviendra. Ah! Pour mon coeur, reprit Mathilde, je vous engage ma parole, qu' il n' est point en la disposition des astres, et qu' il sera tousjours en la mienne. Vous en respondez bien affirmativement, reprit dom Fernand. Elle a le plus grand tort du monde, respondit Anselme en soûriant, et je luy prédis aujourd' huy, que devant qu' il soit deux ans son coeur sera plus rebelle à sa volonté qu' elle ne le croit presentement. Dom Fernand croyant déja qu' Anselme avoit veû son bonheur dans les étoilles, eut dessein d' estre son ami intime: car il avoit entendu dire cent choses de luy, qui luy persuadoient qu' il ne pouvoit jamais manquer en ses prédictions. Pour moy, dit Mathilde, je n' ay pas la vanité de croire que mes aventures soient écrites dans le ciel; et si tout ce qui arrive sur la terre s' y voyoit écrit, on pourroit dire que ce seroit le plus bizarre livre qu' on eut jamais veû: et bien loin d' apprendre l' astrologie je voudrois la deffendre; car aussi-bien dequoy serviroit de sçavoir ce qu' on ne pourroit empescher; c' est assez de recevoir le bien et le mal quand ils arrivent. Dom Fernand pensant estre bien obligé à l' astrologie, se mit à la soûtenir: mais quoy qu' il n' y sceust rien du tout, ce fut d' vne maniere decisive et imperieuse, qui n' avança pas la conqueste qu' il vouloit faire du coeur de Mathilde. Cependant, cette belle vn peu irritée de la prédiction d' Anselme, luy dit qu' elle gageroit qu' il ne sçauroit deviner ses propres aventures, et qu' elle le luy prouveroit dans peu de temps. Petrarque qui prenoit plaisir à faire disputer Mathilde, sembla se ranger du parti d' Anselme, et luy dit: pour moy belle Mathilde, qui ne consulte point les astres, je ne laisse pas de faire des prédictions aussi seures que les astrologues ordinaires: et quand je voy vne jeune personne parfaitement belle, pleine d' esprit, et qui a toutes les qualitez qui peuvent charmer, je dis hardiment qu' estant infiniment aimable elle sera infiniment aimée: mais je ne conclus pas pour cela qu' elle doive infiniment aimer; car j' en connois de jeunes, de belles, d' accomplies en toutes choses, qui sont infiniment aimables et infiniment aimées, et qui n' ont jamais rien aimé. Comme je suis jeune sans estre belle, repliqua Mathilde, je n' ay rien à respondre à ce que vous dites; mais pour Anselme, je luy declare la guerre malgré toutes les intelligences qu' il a au ciel. Vous me l' avez peut-estre déja declarée sans le sçavoir, reprit-il. Dom Fernand regardant alors Anselme, craignit qu' il ne fust son rival, et que ce ne fust à luy que les astres fussent favorables; de sorte qu' il changea de parti, et dit autant de mal de l' astrologie qu' il en avoit dit de bien auparavant. Dans ce temps-là Laure ayant apperceu deux bateaux qui venoient vers leur troupe, entendit tout à coup vne musique excellente dans vn des bateaux, et vit vne tres-belle collation dans l' autre, servie fort proprement dans des corbeilles ornées de fleurs, sur vne table qui tenoit toute la longueur du bateau. Cette galanterie surprit toute cette belle troupe, à la reserve de la personne qui la faisoit, et d' vne de ses amies. Et bien, dit agreablement Mathilde, aviez-vous prédit que vous seriez aujourd' huy d' vne excellente collation, et que vous entendriez vne si bonne musique. Aprés cela, comment voudriez-vous me persuader que vous pussiez sçavoir si mon coeur me sera rebelle; puisque vous ignorez vn evenement où vous avez plus de part que vous n' en aurez jamais en mon coeur. Tout le monde rit de ce que disoit Mathilde; mais Anselme ne laissa pas de soûtenir ce qu' il avoit avancé. Cependant, toutes les dames firent approcher ces deux bateaux, et remarquerent qu' il y avoit vne inscription attachée à la voile de chacun; celle du bateau où estoit la musique estoit telle: la riviere de Sorgve aux nymphes de Vaucluse. Si mon murmure estoit plus doux, quand je roule mes flots sur mes petits cailloux, vous n' auriez point d' autre harmonie: cependant, telle que je suis, i' endors quelquefois les ennuys d' vn coeur brûlant d' amour dont la joye est bannie. Il ne tiendra qu' à vous d' en bannir les douleurs, ma source a moins de nom, que celle de ses pleurs. Pour moy, dit l' aimable Berengere, je ne la connois pas, si ce n' est Mathilde. Ie sçay bien, reprit agreablement cette belle fille, que ce n' est pas moy; mais il faut le demander à Anselme qui se vante de sçavoir toutes choses. Non non, interrompit Petrarque, il ne faut pas luy demander cela, cét evenement est trop proche; n' avez-vous pas pris garde qu' il y a des maisons d' où l' on ne voit pas les villages, qui sont scituez au pied des montagnes, sur lesquelles elles sont bâties, et qui cependant découvrent vne fort grande étenduë de pays. Mais voyons vn peu, dit Laure, quelle est l' inscription du bateau, où il y a vne collation si magnifique. Toutes ces dames la regarderent alors, et virent ce qui suit. La riviere de Sorgve aux nymphes de Vaucluse. Bel ornement de nos bocages, ie vous offre des fruits sauvages, tels que dans ce valon le soleil les produit. Vn mal-heureux amant les arrose de larmes: ie l' entends de mon lit soûpirer jour et nuit, et pour luy seulement mon desert est sans charmes: le silence le fuit, et mes plus chers zephirs font gloire de ceder à ses tendres soûpirs. Laure rougit aprés avoir achevé de lire, et toutes les dames creûrent que cette galanterie estoit faite par Petrarque, qu' on sçavoit estre naturellement liberal, et que Mathilde en avoit esté la confidente. Il ne le voulut pourtant pas avouër; et en effet ces vers ne se sont point trouvez parmi les siens, et il affecta de faire vn sonnet le lendemain, sur cette promenade des douze dames, et l' on le voit encore dans ses ouvrages. Il y marque mesme que Laure chanta admirablement bien, aprés qu' elle fut sortie du bateau, et qu' elle fut montée dans vn chariot pour s' en retourner. En effet, aprés que cette belle troupe eut passé du bateau où elle estoit, dans celuy où la collation estoit preparée, et qu' elle eut écouté la musique d' instrumens qui estoit fort bonne, toutes ces dames s' en retournerent sans sçavoir qui avoit fait cette galanterie. Dom Fernand s' imagina que c' étoit le comte d' Anguillara, ou Anselme: mais excepté luy toute la compagnie creut que c' estoit Petrarque. Cependant, comme Mathilde ne trouvoit pas que Petrarque eut assez pris son parti, elle resolut de luy faire vne malice; de sorte qu' aprés que Laure eut chanté, elle se mit à chanter à son tour vn couplet qu' elle avoit fait sur le champ, en espagnol, où elle avoit imité trois vers de Petrarque. Elle s' excusa avant que de chanter de ce qu' elle alloit dire vne chanson qu' elle sçavoit devant que de partir de Castille. Laure qui estoit de cette confidence, obligea Petrarque de la venir écouter. Les chariots alloient lentement, tous les hommes de cette feste alloient à cheval le plus prés qu' ils pouvoient: la lune éclairoit, et le silence de la campagne donnoit vn nouveau charme à la voix de Mathilde, qui chanta admirablement bien ce couplet. Nul ne sçait comme amour sçait blesser et guerir, qui ne sçait comme Iris parle, rit, et soûpire: heureux qui vit sous son empire, et bienheureux encor ceux qu' on y voit mourir! A peine Mathilde eut-elle achevé de chanter ce couplet, que toute la compagnie connût que les deux premiers vers estoient presque tout semblables à trois vers qui estoient dans vn sonnet de Petrarque, que tout le monde sçavoit; et luy-mesme en fut si surpris qu' il ne put s' empescher de tesmoigner son estonnement: ah belle Mathilde! S' écria-t-il, ou je suis le voleur, ou l' on m' a volé; car la moitié de vostre chanson est dans vn sonnet que je crois avoir fait, jugez-en vous mesme: voicy ce que j' ay dit en ma langue naturelle, non sa com' amor sana, e com' ancide, chi non sa, come dolce ella sospira, e come dolce parla, e dolce ride. I' avouë, dit Mathilde, que l' Espagnol qui a fait la chanson vous a volé, ou que vous avez fait l' honneur à l' Espagnol de vous servir de ce qui est à luy; car cela se rencontre trop juste. Ie vous assure, reprit Petrarque, tout embarassé, et ne devinant point la verité, que je n' ay jamais entendu vostre chanson espagnole: et cependant il y a si peu que le sonnet est fait, que je ne croy pas qu' il puisse avoir esté porté en Espagne. Mais, reprit vne de ces dames, Mathilde a dit qu' elle sçait cette chanson devant que de partir de Castille: si cela est, reprit Petrarque, en riant, il faut que je sois vn voleur: il est pourtant constamment vray que je ne le pensois pas estre: mais enfin, disoit Mathilde le plus agreablement du monde, cela ne s' appelle pas larcin, c' est vne imitation digne de loüange: et j' ay ouy dire que tous ceux qui écrivent, soit en vers, soit en prose, sont des imitateurs perpetuels, ou de ceux qui les ont precedez, ou de ceux qui vivent en méme temps qu' eux. Pour les morts, reprit Petrarque, qu' on les imite tant qu' on voudra j' y consens, et je fais mesme gloire de les imiter de loin: mais pour les vivans, il faut leur laisser ce qui est à eux. Encore faut-il, quand on prend quelque chose à ceux qui ne sont plus, se donner la peine de le prendre de bonne grace. Et c' est proprement à ces sortes de larcins, que je voudrois employer la loy de Lacedemone, qui permettoit le larcin à ceux qui déroboient avec adresse, et punissoit ceux qui déroboient si grossierement, qu' on reconnoissoit d' abord ce qu' ils avoient volé. C' est-pourquoy je serois bien aise de sçavoir au vray, si c' est moy qui suis le voleur, afin de me preparer à estre puni; car j' avouë de bonne foy que la chanson vaut mieux que le sonnet: en effet, elle dit en deux vers ce que je n' ay pû dire qu' en trois. Comme je suis sincere, adjoûta-t-il, je confesse que ne pouvant venir à bout de bien peindre la beauté de Laure, j' ay imité vn des premiers poëtes du monde, lors qu' il dépeind Venus apparuë en nymphe à Enée: encore ay-je esté plus hardi que luy; car il n' osa parler des yeux de Venus, et j' ay eu l' audace de parler des beaux yeux de Laure. Mais ce larcin que je fis, fut vn effet de la crainte que j' eus de mal reüssir en vne si belle entreprise. Laure voulant par modestie détourner la conversation, et voyant que Petrarque estoit en peine, se resolut de finir son inquietude, en faisant honneur à Mathilde; c' est-pourquoy appellant Petrarque, ne cherchez point, luy dit-elle, qui vous a volé, et voyez seulement celle qui a trompé toute la compagnie en voulant vous tromper. En disant cela elle monstra Mathilde, qui se tournant agreablement vers Petrarque, luy dit que Laure railloit, et que pour elle il n' y avoit pas d' apparence qu' elle eust voulu faire vne tromperie, en presence d' vn homme qui voyoit tout dans les étoilles. Vous connoistrez vn jour, reprit Anselme, que je n' y ay pas veû vne chanson, lors que je vous ay parlé de la rebellion de vostre coeur. Ensuite, Laure ayant dit à toute la compagnie, que Mathilde avoit fait ce couplet à l' heure mesme, afin de tromper Petrarque: toute la compagnie la loüa, et Petrarque luy dit, que si ce n' estoit qu' il avoit fait vne espece de voeu, de ne faire jamais de vers de galanterie et de loüange, que pour vne seule personne, il en auroit fait pour elle. Tout le monde l' admira, dom Fernand en devint toûjours plus amoureux, et Laure l' aima avec vne tendresse infinie. Le lendemain de cette promenade, Mathilde estant seule avec Laure, se mit à louër Petrarque de son respect pour elle, et de sa fidelité en toutes choses; car enfin, luy dit-elle, n' admirez-vous point jusques où il la porte, de ne faire jamais de vers que pour vous: je trouve cela si beau et si obligeant, que de l' humeur dont je suis, vne pareille chose me plairoit infiniment. En effet, il n' y a pas vne belle qui ne vous porte envie d' estre loüée par Petrarque. Cependant, il m' entre dans la fantaisie de le tromper encore vne fois, si j' en trouve l' occasion, pourveu que vous me veuïlliez aider. Ces deux belles personnes estoient alors assises auprés d' vn balcon, qui donnoit sur vn jardin, c' estoit vers le soir. Et comme il faisoit chaud, Mathilde avoit osté ses gants et les avoit mis sur la balustrade; Laure avoit aussi osté les siens. Mathilde ayant alors avancé la main sur cette balustrade où estoient ses gants, elle en fit tomber vn; de sorte que Petrarque qui se promenoit avec le comte d' Anguillara, l' ayant veû tomber, voyant vne main fort belle, et croyant que c' estoit vn des gants de Laure, dont il voyoit vne partie du visage, le fut relever, et le garda. Mathilde ayant par hazard tourné la teste, dans ce moment-là, vit l' action de Petrarque, et pria Laure de luy laisser croire que ce gant estoit à elle, ne doutant pas qu' il ne fist des vers sur cela. Mathilde avoit les mains aussi belles que Laure, ainsi il n' estoit pas estrange que Petrarque s' y fust trompé, et les gants qu' on portoit en ce lieu-là pendant l' esté, n' avoient rien de remarquable. Vn moment aprés, Laure cria à Petrarque qu' il rendist le gant qu' il avoit pris: il respondit qu' il le devoit à la fortune, et que ce gant ne meritoit pas le soin qu' elle prenoit de le luy demander. Il adjousta que c' estoit vn envieux de sa gloire, et que s' il eust aussi bien trouvé son voile que son gant, il ne le luy auroit point rendu. Mathilde se méla à cette conversation, le plus agreablement du monde, et quoy qu' on pust dire à Petrarque, il emporta le gant. Il fit vn sonnet fort ingenieux sur cette aventure. Mathilde fit promettre à Laure, qu' elle ne desabuseroit Petrarque que quand elle le voudroit. Le lendemain Petrarque fut condamné à rendre le gant; et voyant que Laure ne le mettoit pas, il en eut vn leger despit, et fit encore vn autre sonnet, et Mathilde par son ingenieuse malice, fit si bien, qu' elle l' engagea à en faire vn troisiesme. Aprés quoy, comme elles estoient cinq ou six amies ensemble, elle demanda à Petrarque s' il estoit bien assuré de n' avoir jamais fait de vers de galanterie et de loüanges que pour Laure, il respondit que cela estoit sceu et remarqué de tout le monde. Ie suis assurée, reprit Mathilde, de vous prouver quand il me plaira, que vous en avez fait pour vne personne qui est infiniment au dessous de Laure en merite: nommez-la moy donc dit Petrarque? Mais encore, reprit Mathilde, pour qui pensez-vous avoir fait les trois sonnets des gants? Ce que vous me demandez, me surprend, reprit Petrarque, je les ay faits pour la belle personne qui avoit laissé tomber le gant. Vous les avez donc faits pour moy, reprit Mathilde; car le gant est à moy, aussi bien que la main que vous vistes sur le balustre: et je vous assure que si j' estois Laure, je trouverois fort mauvais que vous n' eussiez pas connu que ce n' estoit point la sienne. Aprés cela, ne vantez plus tant la fidelité de vostre muse pour Laure; car qui prend vne autre main pour celle de sa maistresse, pourroit aussi prendre quelque autre coeur au lieu du sien. Petrarque fut si surpris de ce que luy dit Mathilde, qu' avec tout son esprit il se trouva vn peu embarassé; car toute la compagnie rioit, et l' amour extrême de Petrarque luy persuadoit qu' en effet c' estoit vn crime d' avoir pris la main de Mathilde pour celle de Laure, aussi se garda-t-il bien de mettre jamais cette circonstance dans ses vers. Cette surprise fut le sujet de la conversation du reste du jour. Le lendemain Laure et Mathilde devoient s' aller promener ensemble avec la belle Belliane et quelques autres; mais il arriva que la tante de Laure, contre sa coustume, l' en empescha. Cependant, la partie ne laissa pas de s' achever. Petrarque ne sçachant pas que Laure n' estoit point avec ses amies, fut au bord du Rhône où elles estoient: et comme il fut surpris de ne voir pas Laure avec elles, transporté de sa passion, il leur demanda où elles alloient ainsi gayes, resveuses, accompagnées et seules tout ensemble. Mathilde et ses compagnes rirent de cette demande. C' est la premiere fois, luy dit cette aimable fille, qu' on a dit accompagnées et seules, qu' on a parlé à cinq ou six personnes, comme si ce n' en estoit qu' vne. Mais je voy bien, adjousta-t-elle en soûriant, que parce que Laure n' est pas icy vous nous contez toutes pour rien. Cependant, pour vous respondre plus precisément, vous sçaurez que nous sommes gayes; parce que nous nous souvenons avec plaisir du merite de Laure: que nous sommes resveuses; parce que nous avons bien du regret de ce qu' elle n' est pas icy. Pour vous en consoler, sçachez que je suis persuadée avoir veû dans ses yeux qu' elle estoit bien faschée de n' y venir pas. Petrarque s' approcha alors de Mathilde, et luy parlant bas, de grace, luy dit-il, dites moy quelque chose qui me persuade, que vous croyez que j' ay quelque part au chagrin qu' a Laure, de n' estre point de cette partie. Vous seriez de si mauvaise humeur, repliqua Mathilde, si je vous disois que vous n' y en avez point, que vous dis au contraire, que vous y en avez autant que moy. Ah! Madame, luy dit-il, ne me détrompez jamais. En suite de cela il passa dans vne allée qui aboutissoit auprés du Rhosne, et mit cette petite aventure en vers. Aprés quoy, il vint les dire à Mathilde, qui les trouva fort agreables. Laure en fut pourtant faschée, et c' est en effet la seule chose, qui dans la suite des temps, a fait dire à plusieurs qui ont expliqué les ouvrages de cét excellent homme, qu' en cette occasion il avoit paru estre assuré de l' affection de Laure. Cela fait bien voir que les femmes ne sçauroient avoir trop de soin d' empescher, que des bagatelles ingenieuses qu' on dit ou qu' on escrit ne courent pas; car il ne faut rien pour faire mal expliquer les choses qu' on ne sçait qu' à demi. Cette journée ne finit pas aussi agreablement pour Mathilde qu' elle avoit commencé: car estant retournée chez elle, on luy dit que Constance se trouvoit mal. Elle entra dans sa chambre, et la trouva encore plus affligée que malade: elle luy dit qu' elle sçavoit que dom Fernand s' en retourneroit bien-tost, que Rodolphe avoit sceu d' ailleurs que dom Albert de Benavidez negocioit pour luy, afin de tascher de le faire retourner en Castille, et qu' elle ne doutoit pas que cela ne fust: elle commanda à Mathilde de parler à dom Fernand, et de tascher de rompre ce dessein. Cette commission parut tres-difficile à Mathilde: mais comme elle estoit bien aise d' obeïr à Constance, qu' elle craignoit pour la vie de son pere, qu' elle haïssoit dom Fernand, qu' elle aimoit tendrement Laure, qu' elle ne vouloit point se marier, et que la vie qu' elle menoit en Avignon luy estoit fort douce; elle promit à Constance de faire tout ce qu' elle pourroit. Desorte que le lendemain, dom Fernand estant allé chez Constance, et voyant auprés d' elle la tante de Laure, il se mit auprés de Mathilde, qui voulant profiter de l' occasion: i' ay sceû, luy dit-elle, que vous devez bien-tost partir, pour aller en Castille: il est vray, reprit dom Fernand, que dés que j' auray veû encore vne fois le prince, auprés de qui j' ay eu quelque affaire à negocier, je m' en retourneray, et peut-estre, adjoûta-t-il, seray-je assez heureux pour contribuer à vous y faire retourner; et quand je vous auray rendu quelque service, je vous diray vne chose, que je veux croire que toutes mes actions vous ont déja dite, et nous verrons alors, si la prediction d' Anselme sera à mon avantage. Ie me trouve si heureuse où je suis, reprit Mathilde, que je n' ay nulle envie de retourner en mon païs: et pour ce que vous me dites d' Anselme, je croy estre obligée de vous dire que je suis tres-assurée qu' il se trompera. C' est-pourquoy ne faites nul fondement sur sa prediction, ne vous rendez point suspect au roy de Castille, en luy parlant pour de malheureux exilez. Il m' escoutera mieux, reprit-il, quand je luy parleray pour vne belle exilée comme vous: mais afin qu' il sçache mieux ce que vous estes, adjoûta-t-il, je luy porteray vostre portrait. En effet, dom Fernand monstra à Mathilde vn portrait qu' il avoit d' elle, sans qu' elle le sceust, et qu' il avoit fait desrober vn jour que Laure se faisoit peindre par vn peintre de Siene, appellé Simon, tres-celebre en ce temps-là, comme il paroist par deux sonnets que fit Petrarque sur cette peinture que Laure faisoit faire pour Mathilde, et dont il eut vne copie. Mais durant qu' on peignoit Laure, qui estoit tres-difficile à peindre, principalement parce qu' elle avoit vne langueur modeste dans les yeux qu' on ne pouvoit exprimer: vn disciple de ce peintre qui sçavoit bien dessigner, avoit pris en crayon les traits de Mathilde; de sorte qu' en deux ou trois fois il desroba ce portrait qu' il vendit bien cher à dom Fernand qui l' avoit employé. Mathilde fut bien surprise de voir son portrait entre les mains de dom Fernand: elle en fut en colere: elle le pria de le lui donner, mais ce fut inutilement: elle luy dit qu' elle en parleroit et à Constance et à Rodolphe, et il luy respondit qu' il ne le donneroit jamais à personne, et s' en alla sans luy laisser le temps de luy rien dire davantage; et quatre jours aprés il partit, estant tres-bien avec Rodolphe. Constance fut si affligée, et son mal en devint si considerable, que les medecins desespererent de sa vie: et en effet elle mourut peu de temps aprés, recommandant toûjours à Mathilde de se ressouvenir des choses qu' elle luy avoit dites. Rodolphe fut fort touché de sa mort: mais Mathilde en fut inconsolable; et Laure et Petrarque luy donnerent mille marques d' amitié en cette rencontre. Deux mois aprés dom Albert de Benavidez et dom Fernand escrivirent à Rodolphe, qu' il pouvoit retourner en Castille, et que pour luy tesmoigner qu' il pouvoit y estre en seureté, le roy luy rendoit le gouvernement de Lerma, qu' avoit eu dom Manuel, à condition que sa fille demeureroit à la cour, ou auprés de la reine, ou auprés de quelqu' vne de ses parentes; car il en avoit plusieurs à Burgos. Rodolphe fut ravi de cette nouvelle, et Mathilde en eut vne douleur mortelle; Laure en fut si affligée qu' elle en pleura tendrement, en presence de Petrarque qui fit quatre sonnets sur la beauté de ses larmes, que toute la terre a sceus. En ce mesme temps on escrivit à Petrarque, et de Paris et de Rome, pour luy faire vn honneur qui estoit sans doute fort grand; puisqu' il s' agissoit de luy donner vne couronne de laurier, pour marque de la plus haute reputation qu' on pûst avoir dans l' empire des belles lettres. Mais enfin, Laure voyoit bien qu' elle alloit perdre tout à la fois, les deux personnes du monde qu' elle aimoit le mieux. Petrarque mesme, tout glorieux qu' il estoit d' aller estre couronné à Rome avec beaucoup de ceremonie, souffroit toutes les douleurs de l' amour et de l' amitié, en prevoyant vne longue absence; de sorte que les conversations de ces trois personnes qui avoient esté si douces, si enjoüées et si agreables, devinrent seulement tendres et tristes. Cependant, le malheur de Mathilde estoit sans remede, et elle voyoit bien qu' elle seroit toûjours esloignée de Laure qu' elle aimoit plus que sa vie. Il falut pourtant obeïr; car Rodolphe luy dit qu' il partiroit avec elle dans huit jours. Mathilde dit adieu à toute la ville, qu' elle laissa en larmes. Le comte d' Anguillara, le comte de Tende, et Anselme en furent infiniment affligez. Mais Laure et Petrarque qui eurent ses derniers adieux, en furent inconsolables. Il se rencontra mesme, que Petrarque fut obligé de partir le jour que Mathilde partit: si bien que Laure vit aller sa premiere amie en Castille, et son amant à Rome. Dans ce mesme temps Berengere, pour s' oster entierement l' occasion de se marier, se mit parmi ces filles qui renoncent au monde pour jamais, malgré les prieres de la charmante Belliane: et Laure se vit separée en mesme jour des trois personnes du monde qu' elle aimoit le plus. Aussi eut-elle besoin de toute sa constance pour supporter ce déplaisir. Mais Mathilde quoy qu' elle s' en retournast à sa patrie, n' en estoit pas moins à plaindre: elle en estoit partie si jeune, qu' on peut dire, qu' elle n' y connoissoit personne; la passion de dom Fernand luy déplaisoit extrémement, elle quittoit mille choses agreables, et elle n' en prevoyoit que de fascheuses au lieu où elle alloit. Constance l' avoit eslevée avec vne grande aversion pour la cour d' Alphonse; aussi supplia-t-elle Rodolphe de la mettre auprés de quelqu' vne de ses parentes, et non pas auprés de la reine, afin d' estre moins exposée au monde. Elle obtint ce qu' elle desiroit; de sorte qu' en arrivant à Burgos capitale de Castille-la-vieille, il mena Mathilde chez vne de ses parentes, appellée Theodore, femme de dom Gonçales, qui estoit alors en consideration à la cour. Cette dame avoit de l' esprit et de l' ambition, et sçavoit fort bien le monde: elle receut Mathilde avec beaucoup de joye, et donna mille loüanges à sa beauté, dés le premier jour qu' elle la vit. Dom Gonçales avertit dom Albert de Benavidez, que dom Rodolphe estoit arrivé; car il estoit alors dans son gouvernement de Palencia. Mais pendant que Rodolphe et Goncales s' entretenoient, Theodore ayant conduit Mathilde à l' appartement qu' elle luy destinoit: ne pensez-pas, luy dit-elle, estre inconnuë à la cour de Castille, dom Fernand y a monstré vn portrait de vous, qui vous y a déja fait beaucoup d' admirateurs, et si ce n' estoit que le roy l' a envoyé en quelque negociation secrette, en Arragon, il m' auroit sans doute aidé à vous recevoir: mais du moins, reprit Mathilde en rougissant, dom Fernand a-t-il dit la verité, et sçait-on que c' est vn larcin, et non pas vne faveur. Dom Fernand, repliqua Theodore, est imperieux et violent; mais il n' est pas capable d' vne vanité sans fondement; ainsi il a avoüé de bonne foy qu' il avoit suborné vn peintre, pendant qu' vne fille de vos amies, dont il dit des merveilles, se faisoit peindre. Au reste, adjoûta Theodore, toute la cour a veû vostre portrait, les filles de la reine en ont déja de la jalousie, elles se flatent pourtant de l' esperance que ce portrait vous fait plus belle que vous n' estes: mais elles seront au desespoir, quand elles verront qu' il fait tort à vostre beauté. Cependant, je croy qu' il est bon que vous sçachiez l' estat de nostre cour, avant que de la voir. Sçachez donc, que la reine est vne princesse qui a de tres-bonnes qualitez, qu' elle est fort considerée du roy, et ne l' est pas trop de dom Pedro son fils, dont toutes les inclinations sont violentes: je ne dis rien des fils naturels du roy, car ils sont fort jeunes: mais l' on parle d' vn neveu de l' admiral de Castille, fils de dom Albert de Benavidez, qui doit revenir bien-tost d' vn long voyage, qu' on dit estre le plus honneste homme du monde. On connoist assez-tost les honnestes gens, reprit Mathilde, quand on est vn peu du monde: mais pour les femmes de la cour, je ne serois pas marrie de sçavoir avec lesquelles on peut faire plus seurement amitié. Dom Fernand d' Albuquerque, dit Theodore, a vne soeur fort aimable, qui s' appelle Elvire, mais elle a la reputation de ne sçavoir pas trop bien aimer ses amies. Il y a vne femme de qualité, qui demeure assez prés d' icy, qui se nomme Lucinde, qui est vne des plus honnestes personnes qu' on puisse voir, et il y a vne de ses parentes auprés d' elle, appellée Padille, qui est belle, et bien faite, mais qui est vne tres-dangereuse amie. Pour les filles de la reine, elles sont belles, et il y en a deux entre les autres qui ont beaucoup d' esprit, l' vne s' appelle Iacinte, et l' autre Doristée. Pendant que Mathilde et Theodore s' entretenoient, Rodolphe et Gonçales parloient ensemble, et le dernier instruisoit son ami de quelle maniere il se devoit conduire dans vne cour qui avoit changé de face depuis qu' il en estoit parti. Quoy qu' il fust déja assez tard quand Rodolphe estoit arrivé, on sceut pourtant son retour dans Burgos, et le lendemain il vit le roy et le prince, et fut salüer la reine: il en fut tres-bien receu, et demeura surpris de voir que par-tout on luy parloit de la beauté de sa fille. Cependant Mathilde n' estant pas encore habillée à l' espagnole, garda la chambre deux jours, et fut visitée de tous les hommes de la cour, qui avoient accoustumé d' aller chez Theodore. Dom Pedro, tout fier qu' il estoit, fut fort civil pour Mathilde, et la reputation de sa beauté fut si grande, qu' on ne parloit d' autre chose. Sa modestie luy donnoit vn tres-grand éclat, et elle affecta quand elle fut la premiere fois chez la reine, de ne se parer point, et de se fier à ses propres charmes. Il est vray qu' elle estoit fort propre, et habillée d' vn si bon air, qu' il n' y avoit rien de mieux. Aussi fut-elle loüée de tous ceux qui la virent, et les plus belles mesme furent contraintes d' avouër, qu' on ne pouvoit trouver nul defaut à sa beauté. Le roy de Castille trouva qu' elle ressembloit fort à Constance, et loüa fort sa beauté. En effet, Mathilde avoit de tres-beaux yeux, vn beau teint, vne belle bouche, la taille admirable, la gorge bien faite, les mains belles, et tres-bonne grace; de sorte que dés les premiers jours elle inspira et beaucoup d' amour et beaucoup d' amitié. Mais pour elle, tout ce qu' elle voyoit ne la consoloit point de Laure. Lucinde fut pourtant celle qu' elle creut qui pourroit avec le temps estre la confidente de la douleur qu' elle avoit de l' absence de son incomparable Laure; car elle ne comprenoit pas en ce temps-là qu' elle pûst jamais avoir d' autres secrets à confier. Cependant dom Albert de Benavidez ne put venir voir Rodolphe, parce qu' il se trouvoit mal; de sorte que quelques jours aprés Rodolphe le fut voir à Palencia. Ils renouvellerent leur ancienne amitié; et parlant de leurs interests et de l' estat de la cour de Castille, ils convinrent que le roy estant toûjours d' humeur méfiante, et le prince dom Pedro estant tres-violent, il n' y avoit point de meilleur parti à prendre pour n' estre point exposez à tous les malheurs passez, que de ne se méler de nulle intrigue, d' aller rarement à la cour, et de demeurer avec tranquilité chacun dans son gouvernement. Mais pour se lier d' interests, ils resolurent, sans en parler à personne, de marier leurs enfans ensemble; car comme je l' ay déja dit, dom Albert n' avoit qu' vn fils, qui s' appelloit dom Alphonse, et qui devoit bien-tost revenir. Rodolphe n' avoit aussi que Mathilde, qu' il aimoit extrémement, et il craignoit fort, voyant le grand bruit que faisoit sa beauté à la cour, que cela ne luy nuisist, au lieu de luy servir. Aprés avoir donc resolu cette alliance ensemble, et s' estre promis vn secret reciproque, ils se separerent. Dom Albert demeura à Palencia, qui est vn des plus agreables lieux du monde: et Rodolphe aprés avoir encore veû le roy, s' en alla à Lerma, où il fit son sejour ordinaire, laissant Mathilde chez Theodore, comme le roy l' avoit desiré. Cette belle fille vint peu à peu à trouver quelque consolation, en racontant à Lucinde, qui l' aima d' abord fort tendrement, quelle estoit l' agreable vie qu' elle avoit menée en Avignon: elle avoit le portrait de Laure dans sa chambre, et tous les vers de Petrarque dans son cabinet; de sorte qu' au milieu de tous les divertissemens d' vne grande cour, elle faisoit ses plus grands plaisirs, du souvenir de deux personnes absentes: et Lucinde entra si obligeamment dans les sentimens de Mathilde, qu' elle connut effectivement qu' elle en estoit aimée, et en eut beaucoup de reconnoissance. Durant cela Rodolphe et dom Albert, avoient souvent des nouvelles l' vn de l' autre: le dernier escrivit à son fils, qui aprés avoir veû toutes les cours de l' Europe, s' estoit arresté à deux journées de là, auprés de l' admiral de Castille, son oncle, qu' il trouva en vn port de mer où il estoit allé pour sa charge. Dom Alphonse luy avoit beaucoup d' obligation, puisque c' estoit luy principalement qui avoit porté Dom Albert à le bien élever: il avoit méme pris vn soin particulier de son education, car non seulement il luy choisit les meilleurs maistres, mais aussi il voulut estre son maistre luy-mesme, se faisant rendre compte de ce qu' il apprenoit, l' obligeant à raisonner sur toutes choses, luy monstrant comment on pouvoit appliquer à l' action et au monde, tout ce que les livres enseignent, et luy remettant toûjours devant les yeux les plus belles et les plus grandes actions. Quelquefois mesme avant que d' achever de luy conter vne histoire, il luy demandoit ce qu' il auroit fait en vne telle occasion, ou en vne telle extrémité, afin d' exercer son esprit et son courage en mesme temps; de sorte que par ce moyen il l' avoit rendu passionnément amoureux de la gloire et de la grande reputation, ne pensant presque qu' à faire quelque chose dont on parlast vn jour avec loüange. Et comme il avoit autrefois compris par sa propre experience, que les voyages contribuent beaucoup à former les honnestes gens; il l' envoya sous la conduite d' vn sage gouverneur, voir l' Italie, l' Allemagne, la France, et l' Angleterre, avec ordre que dans ses voyages sa principale curiosité fust de connoistre particulierement les grands hommes en toutes sortes de choses, de s' en faire aimer, et d' apprendre de chacun ce qu' il sçavoit le mieux. Dom Alphonse ayant cette obligation à l' admiral de Castille son oncle, eût bien voulu s' arrester quelques jours auprés de luy; mais recevant vn ordre precis de se haster d' aller à Palencia, il partit, et sans sca_voir ce que dom Albert desiroit de luy, fut le trouver en diligence, taschant de deviner en chemin ce qui pouvoit le faire rapeller si promptement. Comme il n' avoit que de l' ambition dans le coeur, il creut que son pere avoit obtenu quelque employ, qui luy donneroit lieu de faire paroistre son esprit et son courage; et il avoit vne impatience extréme d' aquerir autant d' honneur dans la cour de Castille, qu' il en avoit aquis dans toutes les autres cours où il avoit passé. Car Alphonse profitant des avis qu' il avoit receus, n' avoit pas voiagé comme font certaines gens, qui ne connoissent que les mers, les fleuves, les montagnes, les villes, le langage, et les habillemens des pays, par lesquels il passent: il connoissoit toutes les cours, il s' estoit mesme signalé à la guerre quand il en avoit trouvé occasion. Et comme Philippe de Valois roy de France, venoit de faire vn edit, par lequel il permettoit de se battre en combat singulier, avec les conditions que l' edit contenoit, dom Alphonse, pour venger l' honneur d' vne dame de qualité, s' estoit batu en champ clos, contre vn des plus vaillans hommes du monde, l' avoit vaincu, desarmé, et luy avoit donné la vie, aprés l' avoir fait desdire de ce qu' il avoit avancé contre la dame, dont il avoit mal-parlé; de sorte que dom Alphonse revenoit tout couvert de gloire en son pays: aussi dom Albert son pere le receut-il avec de grands tesmoignages de joye et d' affection. Mais dom Alphonse fut extrémement surpris et affligé, lors qu' il luy dit qu' il l' avoit pressé de revenir plûtost qu' il n' eust fait, parce qu' il le vouloit marier. Ah! Seigneur, s' écria-t-il, sans luy donner loisir d' en dire davantage, je ne pourrois pas souffrir que la premiere chose qu' on dist de moy à la cour, fust que je me vay marier, ce n' est pas assurément pour cela que vous m' avez permis de faire vn si grand et si long voyage. Dom Albert voulant expliquer à son fils les raisons qui l' avoient porté à ce dessein, luy dit que celle qu' il luy destinoit estoit riche, belle, et que cette alliance l' vnissant avec Rodolphe, luy seroit tres-avantageuse dans la suite. Seigneur, reprit dom Alphonse, je croy que tout ce que vous dites est tres-veritable; mais si vous connoissiez mon coeur, vous jugeriez pourtant que ce que vous desirez de moy est impossible, je suis nay pour la gloire et pour l' ambition, et tellement ennemi du mariage que je n' y puis songer, sans vn chagrin que je ne sçaurois exprimer, ne me forcez donc pas à vous desobeïr, laissez moy suivre mon inclination qui me porte à la guerre, à la gloire, à l' ambition, et à la liberté; car quand je le voudrois entreprendre, je ne sçaurois vous obeïr. Dom Albert qui estoit violent, se mit en colere, et luy dit qu' il ne s' agissoit plus de consulter, que c' estoit vne affaire resoluë entre dom Rodolphe et luy, et qu' il faloit qu' il tinst la parole qu' il avoit donnée; que tout ce qu' il pouvoit faire c' estoit de luy donner huit jours pour se mettre en equipage, afin d' aller à la cour et de se faire voir à Mathilde. Dom Alphonse se trouva dans vn embarras extréme; son pere estoit violent et absolu: il ne pouvoit avoir dequoy subsister selon sa condition et son humeur magnifique, ni à la cour, ni en voyage, si dom Albert ne le luy donnoit. Mais il pouvoit encore moins se resoudre en l' âge où il estoit à se marier et à commencer à faire parler de luy à la cour, par des nopces, ni vaincre cette grande aversion qu' il avoit pour le mariage. Il fit parler à dom Albert par plusieurs personnes; mais inutilement: au contraire, Albert dit qu' il avoit envoyé dire à Rodolphe, que dés qu' Alphonse seroit en equipage de paroistre dans le monde, il iroit le voir, et en suite voir Mathilde. Rodolphe de son costé qui ignoroit les sentimens de dom Alphonse, et mesme ceux de sa fille, manda à Theodore qu' elle disposast Mathilde à bien recevoir vn homme qu' il luy avoit destiné pour mary, et qui l' iroit voir dans peu de temps par son ordre. Mathilde receut cette nouvelle avec vne douleur extréme, vn moment aprés qu' elle eut receu vne lettre de Laure, qu' elle monstroit à l' aimable Lucinde; car l' amitié que Mathilde avoit dans le coeur estoit presque aussi tendre que de l' amour. Elle connoissoit l' humeur de Rodolphe, et voyoit bien que ses plaintes et ses larmes seroient inutiles. Cependant, l' exemple de Laure qui ne se vouloit point marier, et qui avoit acquis vne si grande reputation dans la façon de vie qu' elle avoit menée, flatoit son humeur si agreablement, qu' elle ne concevoit pas qu' il luy fust possible de consentir à estre mariée. Sa nouvelle amie contribuoit encore à l' entretenir dans ces sentimens-là; car Lucinde ne se trouvoit pas heureuse dans son mariage; de sorte que Mathilde eut vne douleur incroyable, et ne voyoit rien d' agreable à faire pour elle: car encore qu' elle ne pust se resoudre à se marier, elle aimoit le monde, et ne se seroit pas resoluë sans peine à s' enfermer parmi ces filles qui s' en separent volontairement pour toûjours, quoy qu' elle y eust pourtant moins d' aversion qu' au mariage. Elle pria Theodore d' écrire à Rodolphe, pour le supplier de ne penser point encore à la marier; mais son pere luy manda seulement qu' il vouloit estre obeï; de sorte qu' elle en eut vne douleur si sensible qu' elle en tomba malade considerablement. Mais pendant que cette belle personne s' afflige avec Lucinde de son malheur, dom Alphonse estoit dans vn embarras extréme, et ne trouvoit de consolation qu' avec vn ami intime qu' il avoit, appellé dom Felix de la Cerde, à qui il disoit tous ses sentimens. Comme il connoissoit qu' Albert ne changeroit pas de volonté, il taschoit de flechir dom Alphonse: mais enfin, luy dit-il vn jour, vous avez du moins l' avantage, qu' on dit que celle qu' on vous veut faire épouser, est extrémement belle. Voyez-la donc, si vous m' en croyez: car peut-estre quand vous l' aurez veuë perdrez-vous vne partie de l' aversion que vous avez pour le mariage. C' est pour cela méme, dit dom Alphonse, que je ne la veux pas voir, de peur que je n' eusse la foiblesse de me laisser seduire par sa beauté: car je sçay bien que de l' humeur dont je suis, je m' en repentirois toute ma vie. Ie suis nay pour la guerre, pour l' ambition et pour la gloire, et non pas pour le mariage: je veux chercher la fortune à ma mode, et n' estre retenu ni par les larmes d' vne femme, ni par l' interest d' vne famille; enfin je cherche à me distinguer des gens de ma condition, ou par mon esprit, ou par mon courage, et ne veux point du tout me marier. Comme il disoit cela, Albert apprit par des lettres de Rodolphe, que Mathilde estoit malade, et qu' il le prioit qu' Alphonse ne la vist pas qu' elle ne fust entierement guerie. Dom Felix sçachant cela par Rodolphe, le fut dire à son ami qui en eut vne joye extréme, et peu s' en falut qu' il ne desirast que Mathilde mourust, afin d' estre delivré de l' embarras où il se trouvoit. Cela luy donna du moins vn peu de temps pour penser à ce qu' il avoit à faire; mais comme il apprenoit que dom Albert estoit toûjours plus opiniastre dans son dessein, il en forma vn extraordinaire, qui fut d' écrire à Mathilde, et de prier dom Felix de luy porter sa lettre sans la luy laisser, l' obligeant seulement à la luy faire lire. Dom Felix s' opposa d' abord à ce qu' il vouloit faire: mais il promit enfin à son ami de faire ce qu' il desiroit. Alphonse écrit: dom Felix se charge de la lettre; va chez Theodore, employe le nom d' vne parente de Mathilde, dont il dit avoir vne lettre à luy donner, et obtient enfin la permission de la voir et de luy rendre cette lettre. Il vit donc cette belle malade qui malgré sa pasleur et sa melancolie, luy parut toûjours la plus charmante personne du monde; de sorte qu' il pensa ne rendre pas la lettre de dom Alphonse, et s' en retourner luy dire qu' il avoit vn tort extréme de s' opposer à son bonheur. Enfin poussé par vn sentiment contraire, il fit ce qu' il avoit promis, et pria Mathilde de lire la lettre qu' il luy donna, sans luy dire qui l' avoit écrite. Mathilde en fit d' abord beaucoup de difficulté; mais dom Felix luy dit si serieusement, qu' il s' agissoit d' vne affaire de la derniere importance, et qu' il luy donnoit sa parole que ce n' estoit pas vne lettre de galanterie, qu' enfin elle l' ouvrit et y leut ces paroles. Ne pensez-pas, madame, que je me donne l' honneur de vous escrire, pour commencer de m' aquerir quelque part en vos bonnes graces; car je suis vn malheureux qui n' en suis pas digne, et qui sçachant que vous estes vne des plus belles personnes du monde, ay resolu de vous fuyr avec autant de soin que tous les autres vous cherchent, de peur de vous faire vn outrage, en deffendant mon coeur contre vos charmes. Mais, madame, afin d' avoir quelque pitié de moy, sçachez que je suis vn miserable ambitieux, qui veux estre ennemi de l' amour, et qui ne veux aimer que la gloire; de sorte que je croirois, comme je l' ay déja dit, vous faire vne injure si j' allois vous voir avec la resolution de deffendre mon coeur contre vous. Ie sçay que vous avez mille agreables qualitez, capables de faire le bonheur d' vn homme qui ne seroit pas de mon humeur. C' est-pourquoy, par respect pour elles, j' ay pris le dessein de vous découvrir le veritable estat de mon ame: ne pensez pas, madame, que je sois préoccupé d' vne autre passion, et que ce soit ce qui m' empesche d' accepter l' honneur que Rodolphe me veut faire. Non, madame, cela n' est point ainsi, j' ay vn coeur qui n' aime rien et ne veut rien aimer, du moins de cette sorte, et si je puis obtenir de vous que vous me refusiez, et que vous disiez à Rodolphe que vous ne voulez point de moy, je vous promets de vous honorer toute ma vie, et je consens si j' en aime, ou si j' en épouse jamais quelque autre, que vous me hayssiez horriblement, et que vous me teniez pour vn homme sans honneur et sans parole: je vous promets mesme de vous servir tant que je vivray, si je suis assez heureux pour en trouver les occasions, et de n' employer la liberté que vous me laisserez, qu' à chercher la gloire ou la mort. Ie sçay que ce que je fais est le plus extraordinaire du monde; mais cela mesme vous doit faire pitié, et vous devez plaindre vn homme qui est contraint de vous supplier de le mépriser, quoy qu' il vous honore infiniment, et qui devoit avoir ce respect-là pour vous, de peur que son malheur ne vous empeschast d' estre heureuse. Mathilde fut extrémement surprise de cette lettre; mais elle le fut agreablement, quoy que dans le premier moment elle rougist, comme si elle eust eu quelque leger dépit. Elle leut pourtant vne seconde fois cette lettre, afin d' avoir le temps de resoudre ce qu' elle devoit répondre. Aprés quoy, prenant la parole: ie m' estonne, dit-elle en soûriant, que dom Alphonse ne veuïlle pas de moy; car si la conformité de sentimens devoit faire naistre de l' affection, nous devrions nous aimer; puisqu' il est vray que j' ay encore plus d' aversion au mariage que luy: en effet, adjoûta-t-elle, je ne suis malade que de la peur que j' ay euë d' épouser dom Alphonse; ce n' est pas que je n' aye entendu dire que c' est vn fort honneste homme; mais c' est que j' aime autant la liberté qu' il aime la gloire, et que j' ay autant d' inclination pour la tranquilité qu' il en a pour l' ambition. Vous luy direz donc qu' il me rend la vie, en m' assurant qu' il ne pense et ne pensera jamais à moy. Mais comme il n' est pas juste que je sois seule à m' attirer l' indignation de mon pere, il faut qu' il s' oppose à dom Albert, comme je m' opposeray à Rodolphe, et que nous nous avertissions l' vn l' autre, de ce que nous aurons à faire pour conserver nostre liberté. Dom Felix fut si charmé de la beauté de Mathilde, qu' à peine entendit-il la moitié de ce qu' elle luy dit; de sorte qu' il la supplia de vouloir écrire elle-mesme ses propres sentimens. Elle s' en excusa, et souffrit seulement que dom Felix écrivist de sa main ce qu' elle vouloit qu' il dist à son ami. Aprés quoy, il s' en retourna, et laissa Mathilde avec vne joye si grande, qu' elle recouvra bien-tost la santé; mais elle en fit vn secret à Rodolphe, et luy manda qu' elle se trouvoit encore fort mal, afin de gagner du temps. Cependant dom Felix avoit des sentimens bien meslez, il estoit bien aise d' avoir vne si bonne nouvelle à porter à dom Alphonse; il estoit charmé de la beauté de Mathilde, de son esprit, de sa modestie et de sa douceur, et sentoit pourtant quelque secret dépit de luy voir vne si grande passion pour la liberté, comme s' il y avoit eu quelque interest. Mais enfin il fut trouver dom Alphonse, qui luy demanda comme sa negociation s' estoit passée: dom Felix luy en rendit compte, et il en fut tres-content. Cependant, dit-il à son ami, dés que vous fustes parti avec ma lettre, j' envoyay vn de mes gens aprés vous pour vous obliger à revenir, trouvant moy-méme ce que j' avois écrit si extraordinaire et si bizarre, que j' en avois de la confusion, et choisissois plûtost d' aller chercher la guerre à l' autre bout du monde, que de faire vne chose si nouvelle et si surprenante. Cependant, puisque cela a si bien reüssi, je suis bien aise que vous ayez veû Mathilde. Mais de grace, adjoûta-t-il, ne me parlez ni de sa beauté, ni de son esprit, et dites moy seulement ce qu' il faut faire pour ne l' épouser pas. Dom Felix eut vne secrette joye de n' avoir pas à luy parler de Mathilde; et ils resolurent enfin qu' il faloit de chaque costé faire traîner les choses autant qu' on pourroit, et se servir des occasions qui naistroient, et s' entravertir de tout. Quelques jours aprés dom Alphonse crut qu' il faloit remercier Mathilde de la maniere dont elle avoit receu vne lettre si surprenante. Et enfin dom Felix la vit, non seulement vne seconde fois; mais plusieurs autres, sur diverses choses qu' il faloit resoudre, pour faire naistre des obstacles à leur mariage. Cependant, Albert et Rodolphe voyant qu' il y avoit toûjours quelque chose qui faisoit que leur dessein ne s' executoit pas, entrerent en deffiance l' vn de l' autre. Rodolphe s' imagina qu' Albert vouloit luy donner lieu de rompre pour faire épouser quelque autre fille à son fils qui fust parente des gens de la faveur, et Albert crut la mesme chose de Rodolphe; ils font donc épier dans les maisons l' vn de l' autre, pour sçavoir ce qui s' y passoit; et Rodolphe découvre que dom Alphonse envoye vers sa fille, et Albert que Mathilde a commerce avec son fils; cela les embarrassa d' abord extrémement. Ils se font sçavoir ce qu' ils ont découvert. Et Albert enfin, sçachant que dom Felix est celuy qui va parler à Mathilde, ou qui envoye quelquefois son escuyer vers elle, prend le parti d' envoyer des gens déguisez en chemin, qui volent cét escuyer et luy prennent le paquet de dom Alphonse, dont la lettre estoit conceuë en des termes qui firent connoistre à Albert et à Rodolphe, que le commerce qui estoit entre leurs enfans estoit directement contre leurs intentions et contre leur autorité. Ces deux peres se trouverent fort embarrassez en se voyant; Rodolphe s' imagine que dom Alphonse est amoureux ailleurs, et dom Albert qui estoit violent et soupçonneux croit que Mathilde aime quelque homme de la cour, et le dit à Rodolphe qui s' en fasche; de sorte qu' ils se separent fort mécontens l' vn de l' autre. Rodolphe fut à Burgos se plaindre à Theodore de la desobeïssance de sa fille: mais il connut pourtant bien, et par ce que Theodore luy dit, et par les discours de Mathilde, que ce qu' Albert luy a dit n' est qu' vne chose dite sans fondement, dans l' excés de la colere. D' autre part Albert querelle dom Alphonse, et luy dit que pour le punir de n' avoir pas voulu épouser vne tres-belle fille, il luy en fera épouser vne laide et insupportable, et qu' enfin il veut estre obey. Dom Alphonse voyant jusques où son pere portoit sa violence, partit le lendemain sans en rien dire qu' à dom Felix, pour s' en retourner trouver l' admiral de Castille son oncle, afin qu' il luy donnast lieu de s' en aller chercher la guerre en quelque part. Dom Felix, dont le coeur estoit sensiblement touché de la beauté de Mathilde, fut tenté par generosité de luy dire quels estoient les charmes de cette belle fille, luy semblant que s' il luy avoit dit tout ce qu' il connoissoit de son merite, il eust pû changer de sentiment. Mais d' ailleurs venant à penser que quand dom Alphonse l' auroit aimée, elle n' auroit pas apparemment voulu l' épouser, il conclud qu' il n' estoit pas juste de se faire luy-mesme vn rival, et resolut de laisser partir son ami, ne croyant pas mesme faire rien contre la generosité, puisqu' il estoit resolu de combatre cette passion naissante, qui estoit dans son coeur. Dom Alphonse partit donc, et laissa vne lettre pour dom Albert qui en fut fort irrité, et vne pour Mathilde que dom Felix luy rendit: elle estoit telle: ie pars, madame, pour vous tenir la parole que je vous ay donnée; joüyssez en repos de la liberté que je vous laisse, et puisque nous n' avons pas esté destinez à nous aimer, aimons du moins toute nostre vie la plus precieuse chose du monde: et croyez s' il vous plaist, qu' en quelque lieu de la terre que la fortune me mene, vous me trouverez toûjours tout prest à vous rendre tous les services que vostre generosité merite. Dom Felix rendit cette lettre à Mathilde qui la receut fort agreablement, et qui remercia celuy qui la luy rendit, comme vn homme qu' elle croyoit avoir beaucoup contribué à son bonheur; mais plus elle le remercioit, plus il se confirmoit dans le dessein de s' opposer à l' amour qu' il avoit dans l' ame, et dont il se trouvoit si persecuté, qu' il se resolut d' aller pour quelque temps à Seville pour se guerir; de sorte que dom Alphonse s' éloignoit de peur d' aimer Mathilde, et dom Felix pour cesser de l' aimer. Aprés cela, elle demeura dans vne assez grande tranquilité, elle se vit mesme delivrée de l' importunité que luy donnoit la passion de dom Fernand, lors qu' il fut revenu d' Arragon, sans qu' elle en sceust alors la cause: elle ne sçavoit mesme que penser de cela; car il ne cessa de luy donner des marques de sa passion, qu' en luy disant qu' elle estoit aimée d' vn homme qui luy ostoit la hardiesse et la liberté de l' aimer, si ce n' estoit en secret, et qu' elle sçauroit vn jour ce qui le faisoit parler ainsi. On remarquoit seulement que le frere de dom Fernand d' Albuquerque estoit le favori de dom Pedro prince de Castille, qui voyoit fort souvent Mathilde, mais qui ne luy disoit pourtant rien qui pust tesmoigner qu' il eust de l' amour pour elle. Mathilde avoit conté à Lucinde toute son aventure de dom Alphonse, et elles avoient conclu ensemble; qu' il faloit qu' il eust du merite, et qu' vn homme qui aimoit tant la liberté devoit avoir quelque chose de grand dans le coeur. I' ay déja dit que Lucinde avoit avec elle vne parente, appellée Padille, qui avoit de la beauté et des charmes, mais dont l' esprit estoit dangereux. Cette fille se mit dans la fantaisie de donner de l' amour à dom Pedro, et l' on peut dire qu' il sembloit alors qu' il n' y auroit pas eu tant de peine à apprivoiser vn lion: elle creût que si elle agissoit comme vne personne qui vouloit plaire, elle ne plairoit pas, mais qu' elle plairoit infalliblement, pourveu qu' elle peust seulement aquerir quelque familiarité avec dom Pedro. Dom Iuan d' Albuquerque son favori, estoit amoureux d' vne fille de la reine qui estoit son amie: elle se resolut de le servir autant qu' elle pourroit. Outre cela, ayant remarqué que la maison de Theodore estoit celle de toute la cour, où il alloit le plus de gens de grande qualité, et où dom Pedro se plaisoit le plus; elle se fit aimer de Theodore à qui elle parloit toûjours, pendant que Lucinde et Mathilde parloient ensemble; et toutes les fois que dom Pedro y estoit, elle cherchoit à luy dire quelque chose qui luy plust, sans considerer s' il estoit vray ou faux; de-sorte qu' elle luy avoit dit plus d' vne fois que Mathilde l' estimoit infiniment: ce n' estoit pas qu' elle voulust qu' il aimast Mathilde, mais elle pensa que s' il avoit à l' aimer, il estoit bon pour son dessein qu' elle fust de la confidence, ne doutant point que si cela estoit ainsi, elle ne vinst à bout de faire cesser vne amour, dont elle sçauroit le secret, et qu' elle ne vinst ensuite à se faire aimer elle-mesme. Cette fille avoit vne ingenuité apparente, tres-propre à tromper les personnes à qui elle n' auroit pas esté suspecte. Cependant, dom Alphonse estoit allé à la guerre en Arragon, et s' y estoit signalé si hautement, que tous ceux qui venoient de cette armée ne parloient que de son courage. En ce temps-là, Rodolphe mourut, Mathilde en fut extrémement touchée; mais quand le temps eut adouci sa douleur, elle se trouva en pleine possession de sa liberté; il sembla mesme qu' elle en fust devenuë plus belle et plus charmante, et elle mena la plus douce et la plus agreable vie du monde, ne regretant rien que l' absence de Laure et de Petrarque dont elle avoit souvent des nouvelles. Cependant, dom Felix n' ayant pû guerir de sa passion pour Mathilde, revint à Burgos, et la vit plus belle que jamais, et sceut qu' elle sembloit n' avoir nul dessein de se marier; comme elle croyoit luy estre obligée elle le traitoit tres-civilement, et elle ne le vit pas plûtost en particulier, que prenant la parole: ie vous assure, luy dit-elle, que vostre ami avoit raison de me preferer la gloire; car il acquiert tant d' honneur à la guerre, que le royaume auroit beaucoup perdu s' il n' y avoit pas esté. En mon particulier, reprit dom Felix, en la regardant, je connois quelques gens qui eussent perdu la plus douce chose du monde, puisque si vous eussiez esté servie par vn aussi honneste homme que celuy-là, ils n' auroient jamais osé avoir l' esperance de vous plaire, sans laquelle la vie ne leur seroit guere agreable. Ie ne sçay, repliqua Mathilde, qui sont ceux que vous dites; mais je sçay bien que pour me plaire, il faut du moins ne me dire jamais rien qui me desplaise, ni que je puisse mal expliquer. Dom Felix connut bien que s' il en disoit davantage il ne seroit pas favorablement escouté; de sorte qu' il destourna la chose adroitement; mais Mathilde ne laissa pas de craindre qu' il ne l' aimast; car l' estimant assez pour estre son amie, elle eust esté faschée de le perdre. D' autre-part, dom Fernand fuyoit autant qu' il pouvoit Mathilde; mais quand il se trouvoit auprés d' elle, il estoit aisé de connoistre qu' il n' avoit pas cessé de l' aimer, quoy qu' il ne luy dist rien de sa passion. Pour dom Pedro, il agissoit d' vne certaine manière brusque et indifferente, qui ne donnoit aucun lieu aux conjectures: il faisoit quelquefois des festes, il voyoit souvent Mathilde, mais on ne pouvoit connoistre s' il avoit quelque dessein particulier pour elle. Les choses estant en cét estat, le roy de Maroc crût qu' il luy seroit aisé de restablir la gloire des Maures en Espagne, s' il y vouloit porter ses armes. Le roy de Grenade apprehendant alors que le roy de Castille ne l' attaquast, se ligua avec le roy de Maroc, et à l' heure mesme ils firent de grandes levées et de grands magasins. Le roy de Castille estant averti de ces preparatifs, ne douta pas que ce ne fust contre luy: de sorte qu' il se hasta de pacifier les affaires d' Arragon, et fit si bien qu' il eut vne grande armée sur pied, avant que les Maures fussent en estat de l' attaquer: en effet, il entra dans le pays d' Antequera, il y fit des ravages incroyables. Tous les gens de la cour suivirent dom Pedro, dom Iuan d' Albuquerque, dom Fernand, dom Felix, et tous les braves furent en cette occasion: mais avant que de partir, ils dirent tous adieu à Theodore, à Mathilde, à Lucinde, et à Padille. Ce fut alors que Mathilde connut vne partie de la persecution que sa beauté luy alloit attirer: car dom Fernand en prenant congé d' elle, luy dit qu' il alloit chercher la mort avec plaisir, puisqu' il avoit esté contraint de faire ceder la plus grande passion du monde, au respect qu' il estoit obligé d' avoir. D' abord, Mathilde crut que cela ne vouloit dire autre chose, sinon que le respect qu' il avoit pour elle l' avoit obligé de combatre son amour. Mais dom Pedro, l' ayant vn peu separée de la compagnie, luy dit avec vn air proportionné à son humeur, et vn soûris vn peu fier: i' ay attendu que je fusse à la veille de vous aller sacrifier dix mille Maures, avant que de vous dire ce que j' ay dans le coeur pour vous; je ne veux pas mesme vous descouvrir tout mon secret; mais si je reviens victorieux, preparez vostre coeur à estre ma conqueste, et à se rendre de bonne grace. Quand vous aurez vaincu les Maures, reprit modestement Mathilde, avec vn soûris forcé, vous ne songerez plus à d' autres victoires, et il ne seroit mesme pas à propos de s' exposer à ne vaincre point en vne seconde guerre, aprés avoir esté vainqueur à la premiere. Ce prince ne faisant pas semblant d' avoir entendu cela, s' en alla; et dom Felix prit congé de Mathilde, sans oser luy témoigner sa passion que par vn soûpir. Cependant, Mathilde ayant conté à Lucinde ce que luy avoit dit dom Fernand, et ensuite dom Pedro: Lucinde luy dit qu' elle croyoit que le changement du procedé de dom Fernand, venoit de ce que son frere qui estoit favori de dom Pedro luy avoit deffendu de la part de ce prince de continuer de l' aimer. Mathilde eut de la douleur de voir beaucoup d' apparence à ce que disoit Lucinde: car l' humeur violente et cruelle de dom Pedro agissoit aussi bien contre ceux qu' il aimoit, que contre ceux qu' il haïssoit. Mais enfin le roy de Castille ayant appris que le prince Abomelic attaquoit Medina Sidonia, et que l' armée du roy de Grenade campoit devant la ville de Sillos, et commençoit de l' assieger, il retira ses troupes au dedans de son estat, afin de deffendre mieux son pays. Dom Alphonse sans passer à Burgos, se rendit à l' armée, et fut tres-bien receu du roy de Castille, et du prince dom Pedro; de sorte que lors que le roy partagea ses troupes, pour en envoyer vne partie contre le roy de Grenade, et qu' il mena l' autre contre Abomelic, qui s' estoit avancé jusqu' à Alcala, Alphonse suivit le roy de Castille qui fut heureux en ces deux expeditions; car le roy de Grenade fut contraint de lever le siege, et le vaillant Abomelic fut tué de la main d' Alphonse, toute sa cavalerie deffaite, et toute son armée en déroute. Le roy de Castille devant la victoire à la valeur d' Alphonse, qui avoit fait des choses audelà de toute croyance, le caressa extraordinairement: mais comme il avoit esté blessé, il falut le laisser dans vne ville proche de là: de sorte qu' il ne retourna pas à Burgos aussi-tost que les autres gens de la cour. Quand il fut gueri il fut voir dom Albert, qui s' estoit enfin appaisé, voyant quelle gloire il avoit acquise, et quelques jours aprés il alla à Burgos. Lors qu' il y arriva, on luy dit qu' il y avoit vn combat de taureaux que dom Pedro donnoit à toute la cour: de sorte qu' aprés s' estre mis en estat de paroistre en vne aussi grande assemblée que celle-là, il fut où estoit toute la cour, et se plaça dans vne grande galerie soûtenuë par des colomnes de marbre, qui regnoit à l' entour du lieu où les taureaux combatoient. Mais à peine se fut-il placé, que regardant à la galerie opposée, il vit Mathilde vis à vis de luy qu' il n' avoit jamais veuë, et qui luy parut si admirablement belle, que cessant de regarder le combat, il la regarda avec admiration, et demanda à vn homme de qualité qui le touchoit, et qui estoit vn grand diseur de nouvelles, qui estoit cette belle personne. Il paroist bien, luy repliqua celuy à qui il parloit, qui l' avoit veû à l' armée, que vous avez esté longtemps en voyage, puisque vous ne connoissez pas la belle Mathilde. Quoy, reprit Alphonse, celle que je voy est Mathilde, fille de Rodolphe, qui a passé son enfance en exil! Oüy, respondit-il, c' est la belle Mathilde, à qui le prince dom Pedro donne assurément le divertissement que vous voyez, quoy qu' on ne le dise pas publiquement: et je voy vn homme, adjousta-t-il, en luy monstrant dom Felix qui en est bien chagrin: car il en est aussi fort amoureux, et je ne sçay, poursuivit-il encore, si dom Fernand en est bien aise, du moins paroist-il fort melancolique. Il faudroit estre bien hardi, dit alors Alphonse, pour aimer vne personne à qui tant de gens pretendent. Cependant, sans prendre plus nul interest au combat des taureaux, Alphonse observa soigneusement Mathilde, et il s' imagina qu' elle l' avoit regardé, qu' elle avoit méme demandé qui il estoit, et qu' elle avoit rougi il ne se trompoit pas: car comme Alphonse estoit parfaitement bien fait, qu' il avoit la taille tres-belle, la mine fort haute et fort noble, et l' air infiniment agreable, Mathilde l' avoit remarqué, et lors qu' on le luy avoit nommé, elle avoit changé de couleur, et avoit parlé bas à Lucinde pour cacher sa rougeur qu' elle sentoit. Cependant, le combat finit, la compagnie se separa, et Alphonse allant chez le roy, et ensuite chez la reine, n' entendit parler que de la beauté, de l' esprit, et du merite de Mathilde. Il y eut vn bal ce soir-là chez la reine: mais cette belle personne s' estant trouvée mal n' y fut pas. Alphonse l' y chercha avec soin, et fut bien fasché de ne l' y rencontrer point: il se trouvoit pourtant fort embarrassé, et quand il se souvenoit qu' il avoit refusé de l' épouser, il ne pouvoit se resoudre à la voir. Cependant, la civilité le voulut, et son coeur l' y portoit sans qu' il s' en apperceust. Alphonse parut au bal avec beaucoup d' éclat, il dança de tres-bonne grace: il se tira si bien de la conversation, et chez le roy, et chez la reine, que le lendemain tous ceux qui furent voir Mathilde, ne luy parlerent d' autre chose que du merite d' Alphonse. Vn homme de qualité qui l' avoit veû durant six mois, pendant ses voyages, luy dit qu' il n' y avoit pas vn plus honneste homme au monde, qu' il estoit aussi vaillant qu' Alexandre, et que Cesar, aussi liberal et aussi sçavant que le premier, aussi habile et aussi galand que le second, qu' il escrivoit tres-bien et en prose et en vers, et qu' outre cela, il estoit le plus fidelle ami du monde. Mais pendant qu' on disoit à Mathilde tant de bien d' Alphonse, il songeoit comment il pourroit faire pour l' aller voir. Si on ne luy eust pas dit que dom Felix en estoit amoureux il l' auroit prié de l' y mener: mais par vn sentiment dont il ignoroit la cause, il ne vouloit point luy parler de Mathilde, et ayant veû Lucinde dans son enfance il la fut voir, et fit si bien qu' il l' engagea à le mener chez Mathilde. Cependant, dom Felix estoit fort embarrassé; s' il eust suivi ce que la raison et l' amitié luy conseilloient, il eust dit à dom Alphonse qu' il aimoit Mathilde; mais il s' imagina qu' Alphonse croiroit que cette passion l' avoit autrefois obligé à luy obeïr trop-tost, lors qu' il l' avoit prié de ne luy dire rien de la beauté de Mathilde; joint que n' estant pas aimé et n' esperant presque pas de l' estre, il croyoit qu' il estoit inutile de luy faire cette confidence. Cependant, Lucinde ne s' engagea à mener Alphonse chez Mathilde, qu' aprés avoir sceu qu' elle le trouvoit bon. Padille suivant sa coustume, quoy qu' elle ne sceust rien de ce qui s' estoit passé entre Mathilde et Alphonse, (car cela estoit demeuré fort secret) songea fort à observer ces deux personnes dont le merite servoit d' entretien à toute la cour: elle ne put pourtant pas les voir ensemble la premiere fois qu' ils se virent: car Lucinde se déroba d' elle. Mathilde estoit seule dans sa chambre, en vn habillement le plus galant du monde, et l' on eust dit qu' elle avoit entrepris de faire repentir dom Alphonse, tant elle estoit belle et propre ce jour-là; car le mal qui l' avoit empeschée d' aller au bal n' estoit qu' vn leger mal de teste qui s' estoit passé. Elle receut dom Alphonse fort civilement et d' vn air fort guay, afin qu' il ne creust pas qu' elle eust nul chagrin de ne l' avoir pas épousé. Quand Alphonse entra dans sa chambre, il sentit ce qu' il n' eust pû exprimer quand il l' eust voulu, et quand il la vit avec cét air charmant qui l' accompagnoit tousjours, il commença de penser ce qu' il n' avoit jamais pensé, et creut qu' il pouvoit y avoir de plus grands plaisirs que celuy d' estre aimé de la fortune. Vous voyez, madame, luy dit-il, vn homme qui n' auroit peut-estre jamais eu la hardiesse de paroistre devant vous, si vous mesme ne me l' eussiez donnée; mais quand on a eu vne fois l' honneur de vous rencontrer, nulle consideration ne peut plus empescher qu' on ne cherche avec soin le mesme plaisir et le mesme honneur. Vous me vistes en vne si grande et si belle compagnie, reprit Mathilde, que je ne pensois pas que vous m' eussiez discernée; et puis, adjoûta-t-elle, en soûriant, je croyois que quand on venoit de la guerre, la veuë d' vn combat estoit encore assez agreable pour empescher qu' on ne prist garde à quelque autre chose. Pour parler selon vos sentimens, madame, respondit-il, je croy que ceux qui auroient le goust d' aimer les perils, ne pourroient guere trouver de plus dangereuse occasion que celle d' avoir l' honneur de vous voir. Quand on est accoustumé de vaincre comme vous, repliqua-t-elle, il n' est point d' occasion dangereuse, et je ne suis pas si redoutable que l' estoit le prince Abomelic que vous avez vaincu. Il l' estoit sans doute beaucoup, les armes à la main, respondit Alphonse, mais toute desarmée que vous estes, je vous trouve plus à craindre que luy. Elle l' est plus encore que vous ne pensez, dit alors Lucinde, pour les tirer tous deux d' embarras, et je ne connois personne qui la connoisse bien, qui n' en convienne avec moy: en mon particulier j' en ay fait vne experience dont je ne puis douter: car quand j' ay commencé de connoistre Mathilde, elle ne me vouloit ni estimer ni aimer: elle n' avoit le coeur rempli que d' vne amie qu' elle a en Avignon, dont vous pouvez voir le portrait auprés de son miroir, l' incomparable Laure regnoit dans son esprit et y regne encore. Cependant, malgré son indifference, et quoy que je sceusse que la premiere place de son coeur estoit occupée par la personne du monde qui la merite le mieux, je ne laissay pas de l' aimer plus que moy-mesme. Ie croy facilement ce que vous dites, reprit Alphonse, et je croy mesme qu' il est possible d' aimer éperduëment la belle Mathilde, sans esperance d' en estre jamais aimé. Vous me connoissez encore si peu, respondit-elle, que tout ce que vous me dites d' obligeant ne le peut estre pour moy, et ne peut passer que pour vne civilité: mais, adjousta-t-elle comme il n' y a que Lucinde icy à qui je dis tout ce que j' ay dans l' ame, il est bien juste que je vous remercie de la plus sensible obligation que je pouvois jamais vous avoir, puisque c' est de vous de qui je tiens toute la douceur de ma vie, et que la liberté dont je jouïs est vn effet de la grandeur de vos sentimens. Ah madame, s' écria Alphonse, quel remerciment me faites-vous, et de quelle confusion me voulez-vous couvrir; j' ay bien peur, madame, que je ne me repente de vous avoir tant obligée, et que ce repos dont vous jouïssez ne trouble celuy de toute ma vie. Ne vous souvenez-vous plus, luy dit-elle, de nos conditions, qui sont, que puisque nous n' estions pas nais pour nous aimer, que nous aimerions du moins toûjours la mesme chose: aimons donc la liberté toute nostre vie, continua-t-elle, et souffrons seulement que cette conformité de sentimens fasse naistre de l' estime dans nostre coeur et rien davantage. Ie vous assure, madame, respondit Alphonse, qu' on ne sçait plus guere ce qu' on pense quand on vous voit et qu' on vous entend; mais enfin comme je suis tres-sincere, je vous declare aujourd' huy que je suis resolu de deffendre mon coeur contre vous jusques à la derniere extrémité, sans que cela m' empesche de vous voir, de vous honorer, de vous respecter, et de vous servir toute ma vie, quoy qu' à dire les choses comme je les pense, je ne me tienne plus autant vostre obligé que je faisois avant que d' avoir l' honneur de vous voir. Lucinde se meslant alors dans la conversation, se mit à les louër de l' aversion qu' ils avoient tous deux pour le mariage; Mathilde se souvint alors de Laure, pour se louër de ce qu' elle l' avoit confirmée dans ces sentimens-là. Mais, madame, interrompit Alphonse, cette incomparable Laure, dont le nom est connu par toute la terre, par les admirables vers de Petrarque, n' est pas ennemie de l' honneste amitié, comme du mariage. Cela est vray, reprit Mathilde, mais c' est vne affection si pure, si noble que celle que Petrarque a pour elle, qu' elle merite plustost d' estre loüée de la souffrir que d' en estre blasmée. Ie sçay ce qu' est cét illustre amant, reprit Alphonse, je l' ay veu à la cour du roy de Naples, dont il est infiniment aimé, et j' ay veû des gens de plusieurs nations qui avoient esté esprés en Avignon pour la seule curiosité de le voir, et qui ne l' ayant pas trouvé estoient allez le chercher où il estoit. Mathilde fut ravie de trouver quelqu' vn qui eut veû Petrarque, et passant d' vne chose à vne autre, elle connut qu' Alphonse sçavoit tous les beaux endroits de ses ouvrages, et cela luy pleut infiniment: mais comme il vint du monde, la conversation changea: car Mathilde, quoy qu' elle aimast toutes les belles choses, ne faisoit pas le bel esprit. Vn moment aprés dom Pedro arriva, qui ne fit que parler du courage des taureaux qui avoient combatu, il demanda à Alphonse ce qu' il luy en avoit semblé: mais comme il n' en sçavoit rien, parce qu' il n' avoit fait que regarder Mathilde, il loüa en general, et ne dit rien de particulier. Pour dom Pedro, son plus grand plaisir estoit d' avoir des objets funestes et cruels, et il aimoit bien mieux donner des combats de taureaux, de tigres et de lions, que des serenades. Il estoit mesme amoureux de Mathilde par accés, et il y avoit des temps où l' on eust dit que son coeur estoit gueri. Il n' en estoit pas de mesme de dom Felix qui cherchoit à plaire par des voyes plus douces. La conversation de dom Pedro respondoit à ses plaisirs; car il soustenoit toûjours que la justice ne consistoit qu' en la force, que le droit des conquerans estoit le veritable droit de tous les hommes en toute sorte de choses, que tout devenoit juste par la violence, et que pourveu qu' on fist ce qu' on entreprenoit, il n' en faloit pas davantage. Mathilde prenoit plaisir à le contrarier, et luy soustenoit au contraire, que la justice estoit la veritable qualité des princes, que c' estoit elle qui les faisoit aimer et craindre tout ensemble, et que sans elle ils ne pouvoient estre heureux. Ses amies trembloient quelquefois pour elle, quand elle luy parloit avec tant de liberté: mais Alphonse trouva quelque chose de si beau à l' honneste hardiesse qu' elle prenoit en essayant de corriger l' humeur cruelle de ce jeune prince, qu' il l' en estima beaucoup davantage: enfin le jour finit, et Alphonse se retira. Il rencontra le soir dom Felix, qui ne luy parla point de Mathilde, Alphonse ne luy en dit rien aussi: cependant, ils ne pensoient qu' à elle en se parlant. Alphonse eut le plaisir de revoir encore plusieurs fois Mathilde, mais plus il la vit, plus il la trouva aimable, et plus il sentit naistre dans son coeur vne si violente passion qu' il en fut sensiblement affligé. Il ne changeoit pourtant pas de sentiment pour le mariage, et il connoissoit mesme bien que quand il en eust changé, Mathilde n' eust pas changé comme luy: il craignoit aussi que dom Pedro, quoy qu' il ne dist pas qu' il aimast Mathilde, ne laissast pas de l' aimer: il voyoit de plus que son principal ami en estoit amoureux, et que la melancolie de dom Fernand estoit vne marque que sa passion n' estoit pas finie: il remarquoit méme que ces deux amants de Mathilde le regardoient avec quelque jalousie; mais il connoissoit bien que malgré luy il aimoit Mathilde, et que sans qu' il cessast d' estre ambitieux, l' amour s' emparoit de son coeur. Il fut deux ou trois jours à s' examiner luy-mesme, et à voir quel parti il prendroit, d' vn costé il se voyoit dans le chemin d' vne grande fortune, aprés le service signalé qu' il avoit rendu; le roy l' estimoit et luy faisoit beaucoup de caresses, dom Pedro mesme le traitoit fort bien, dom Iuan favori de ce prince luy témoignoit beaucoup d' amitié, et il luy sembloit que rien ne pouvoit empescher qu' il ne fist vne fortune considerable; de sorte que du costé de l' ambition tout luy sembloit favorable; mais malgré tout cela son coeur luy disoit qu' il aimoit Mathilde, et quand il pensoit qu' il avoit dépendu de luy de l' épouser, il sentoit dans son coeur des mouvemens tumultueux qu' il ne connoissoit point, il se disoit pourtant pour sa consolation que peut-estre s' il l' eust épousée de cette sorte elle l' eust haï, et qu' il en eût esté plus miserable: il ne laissoit toutefois pas malgré sa passion de haïr le mariage, quoy que la pensée d' avoir refusé la possession de Mathilde luy fust tres-douloureuse: il voyoit encore que si sa passion éclatoit, elle déplairoit à dom Pedro qui luy nuiroit en toutes choses; mais il se respondoit à luy mesme pour flater son amour, que ce prince n' estoit capable que d' vne amour passagere, et que de plus ne paroissant pas amant de Mathilde ouvertement, il pourroit ignorer la passion de ce prince. Pour dom Felix, il croyoit n' estre pas obligé de deviner qu' il aimoit Mathilde, puisqu' il ne luy en disoit rien. Alphonse pensoit mesme que dom Felix avoit eu tort de ne la luy loüer pas autrefois davantage, quoy qu' il le luy eût deffendu; mais ce qui l' affligeoit avec excés, estoit qu' il croyoit qu' il luy seroit impossible de se faire aimer de Mathilde, il se glissoit mesme quelque secrete jalousie dans son coeur, et il crût que selon les apparences dom Felix seroit plûtost aimé que luy; de sorte qu' il se trouva tout à la fois de l' ambition, de la jalousie et de l' amour. Quant à dom Felix il estoit dans vne peine extréme, il n' osoit parler de sa passion ni à son ami ni à sa maistresse, il craignoit la colere de l' vn, et les reproches de l' autre. Dom Pedro de son costé avoit de l' amour sans inquietude, et se fioit à sa qualité, il croyoit que quand il voudroit on agiroit pour luy comme si on l' aimoit, et ne se soucioit pas du reste, et ce qui l' empeschoit de témoigner sa passion ouvertement, c' est qu' il ne vouloit s' assujettir à nuls soins, et la seule chose qui faisoit connoistre à Mathilde qu' il estoit amoureux d' elle, c' est qu' elle sceut avec certitude qu' il avoit fait deffendre à dom Fernand de continuer de la servir. Cependant, Alphonse vint à bout d' obliger Mathilde d' avoir pour luy beaucoup d' amitié sans nulle galanterie, n' osant pas luy découvrir ses veritables sentimens: tout cét hiver-là se passa en festes continuelles. Mais comme la societé estoit ce qui touchoit le plus le coeur de Mathilde, elle aimoit sans comparaison mieux estre dans la chambre de Theodore et dans la sienne que chez la reine, où la conversation estoit plus tumultueuse. Vn jour que dom Pedro, Lucinde, Padille, Alphonse, dom Felix, et plusieurs autres, estoient chez Theodore, et que Mathilde estoit aussi dans sa chambre, on vint insensiblement à parler de la dissimulation dont on accuse plus les gens de la cour que le reste du monde. Pour moy, dit dom Pedro, je suis tres-persuadé que la cause de cela, est qu' il y a plus d' esprit parmi eux que parmi les autres, et qu' à parler sincerement la parfaite dissimulation est le chef-d' oeuvre de la prudence et du jugement. Ah! Seigneur, reprit Mathilde, est-il possible que vous puissiez parler ainsi, et pouvez-vous loüer ce qui est directement opposé à la sincerité, qui fait toute la douceur de la vie des honnestes gens, et sans laquelle le commerce du monde ne seroit qu' vne tromperie continuelle. Pour moy, reprit-il, j' ay toûjours crû que ceux qui dissimulent le plus habilement, sont ceux qui ont le plus la reputation d' estre sinceres. Il y a bien de la difference, reprit Lucinde, entre paroistre sincere, et l' estre effectivement. C' est assurément vne chose où il est fort aisé de se tromper, dit Theodore. En mon particulier, adjousta l' artificieuse Padille, qui n' avoit point encore parlé, je voudrois bien sçavoir precisément ce que c' est que cette sincerité, dont tout le monde se vante sans exception. Il est vray, adjousta Lucinde, que c' est la vertu dont on se pare le plus vniversellement; la plus grande partie des autres bonnes qualitez ne sont pas à l' vsage de toute sorte de personnes. La bonté, qui est vne chose si precieuse, trouve des gens qui ne voudroient pas mesme passer pour bons, et qui mettent presque leur honneur à estre crûs méchans. Beaucoup d' hommes, qui ne sont pas de profession à aller à la guerre, avoüent de bonne foy qu' ils ne sont pas braves; ils se retranchent à la generosité, quoy que je sois persuadée que rarement les timides sont genereux. Il y en a d' autres qui s' offenseroient si on les appelloit sçavans; j' en connois quelques-vns qui se mocquent de la tendresse, et qui croyent que l' indifference est la veritable qualité des gens de la cour, afin d' estre toûjours tout prests d' embrasser tel parti que leur interest demande; mais pour de la sincerité, tout le monde s' en vante, et tout le monde en veut avoir; et ceux qui sont le plus dissimulez se revestent du moins de sincerité: car sans cela leur dissimulation seroit inutile. Il est vray, reprit Mathilde, qu' on n' entend parler d' autre chose que de sincerité, toutes les conversations en sont remplies, toutes les lettres en sont pleines; on s' en pare en amour, en amitié, en affaires, dans le commerce du monde, dans les complimens; et cependant je soûtiens que la sincerité qui paroist si generale, est la plus rare chose du monde, et que bien souvent ceux qui en parlent le mieux, sont ceux qui en ont le moins. En mon particulier, reprit Padille, je voudrois bien sçavoir precisément ce que c' est que la sincerité, et s' il y a de la difference entre estre veritable, et estre sincere. N' en doutez nullement, repliqua Mathilde: car encore que la verité soit, s' il faut ainsi dire, l' ame de la sincerité, il y a pourtant de la distinction à faire entre l' vne et l' autre: on ne peut jamais estre sincere sans estre veritable; mais on peut en quelque occasion ne meriter pas d' estre appellé sincere, quoy qu' on ne soit pas menteur; on peut avoir l' esprit caché, et haïr le mensonge: mais la sincerité emporte de necessité avec elle toute la beauté de la verité, tous les charmes de la franchise, toute la douceur de la confiance; elle produit pour l' ordinaire vne certaine ouverture de coeur, qui paroist dans les yeux, et qui rend la physionomie agreable: la sincerité ne s' arreste pas aux paroles, comme la verité; il faut que toutes les actions soient sinceres, elle est ennemie de tout artifice, de toute dissimulation; la prudence excessive n' est pas de son vsage; enfin c' est vne beauté sans fard, qui ne craint point qu' on la voye au grand jour, ni qu' on l' observe de prés: au contraire, il luy est avantageux qu' on l' examine soigneusement, de peur d' estre prise pour vne fausse sincerité, qui affecte de la contrefaire, et qui trompe quelquefois ceux qui ne connoissent pas bien la veritable. Il y a pourtant vne grande difference entre elles; l' vne songe toûjours à paroistre ce qu' elle n' est pas, et l' autre ne pense pas mesme à paroistre ce qu' elle est: la fausse sincerité s' estudie, se regarde, et se proportionne aux autres, et la veritable, sans refléchir sur autruy ni sur soy, est toûjours la mesme. Mais si on estoit si excessivement sincere, interrompit dom Pedro, ne seroit-on pas quelquefois ou imprudent, ou importun? Nullement, repliqua Mathilde: car je ne pretends pas qu' on ait vne sincerité incivile, qui fasse reprocher les defauts des gens qu' on voit, ni qui fasse dire tout ce qu' on sçait: ie ne veux pas, dis-je, que pour estre sincere, on perde le jugement: c' est par luy que toutes les vertus peuvent avoir vn bon vsage, et sans luy la iustice et la clemence, qui sont les deux plus grandes de toutes les vertus heroïques, ne seroient pas toûjours à leur place, ce sont deux vertus qui ne peuvent jamais cesser de l' estre; mais cela n' empesche pas qu' il n' y ait des occasions où la iustice est plus necessaire que la clemence, et beaucoup d' autres aussi où la clemence est plus noble que la iustice. La sincerité de mesme doit estre accompagnée d' vn juste discernement, qui luy donne des bornes, et qui en regle l' vsage: il ne faut jamais estre dissimulé ni cesser d' estre sincere: mais quand on rencontre des gens artificieux et fourbes, il est permis de n' ouvrir pas son coeur, et il est tres-bon de leur reprocher leurs defauts par vn procedé tout contraire, et d' avoir la sincerité et generosité tout ensemble, de témoigner qu' on ne les approuve pas. Mais si l' on portoit la sincerité si loing, dit Padille, il faudroit renoncer à la societé: songez bien, je vous prie, à la maniere dont on vit à la cour, et puis vous jugerez si j' ay raison. Les ambitieux peuvent-ils estre sinceres sans renoncer à la fortune? Les amants seroient-ils aimez, s' ils l' estoient toûjours? Ne disent-ils pas qu' ils soûpirent sans cesse, qu' ils brûlent, qu' ils meurent, et de tout cela il n' en est presque rien. Ah! Madame, dit alors Alphonse, vous parlez comme vne personne qui ne connoist pas bien la sincerité, vous en faites vne esclave, et c' est vne reyne, vous la voulez traiter de bagatelle, et elle doit occuper le coeur de tous les honnestes gens. Il y a vn certain langage flateur introduit dans le monde qui ne trompe personne, adjousta Mathilde, et qui ne détruit pas la sincerité. Les amants qui brûlent et qui meurent en chansons ne trompent pas leurs maistresses, si elles ont de la raison: mais vn homme qui feroit l' amant sans l' estre, qui sembleroit agir tres-serieusement, et qui au fonds ne voudroit autre chose que tromper celle qu' il serviroit, seroit assurément vn fourbe, et je suis persuadée qu' vn fort homme d' honneur, excepté en certaines galanteries pleines de civilité, que l' vsage a établies, et qui, comme je l' ay déja dit, ne trompent personne, ne doit ni parler, ni agir contre les sentimens de son coeur en amour, non plus qu' en affaires: il ne faut pas au reste se figurer que la sincerité dise tout ce qu' elle sçait à tout le monde; mais elle ne dit jamais ce qu' elle ne sçait pas. Encore vne fois, dit Padille, voyez-vous des gens tout à fait sinceres? Croyez-moy, Mathilde, on dit toûjours plus ou moins qu' on ne pense, et quand je m' examine moy-mesme, je sens bien que la sincerité me quitte souvent. I' ay dit cent fois à des femmes de ma connoissance que je les trouvois belles, propres, bien faites, qu' elles chantoient bien, qu' elles dançoient admirablement, et cependant je n' en croyois rien: on cache l' amour, la haine, l' ambition, et l' on ne montre que ce qu' on croit qui peut plaire, ou qui peut estre vtile: le monde a toûjours vécu ainsi, et y vivra toûjours. Et pour demeurer d' accord de ce que je dis, repassez dans vôtre esprit des personnes de toutes conditions, les roys mesmes peuvent-ils, et doivent-ils toûjours estre sinceres, et s' il s' en trouve qui aient de la sincerité, il faut assurément qu' elle naisse dans leur propre coeur: car ils ne la voyent presque jamais ni dans le visage, ni dans les paroles de ceux qui les approchent. Tout le monde s' empresse à cacher ses sentimens et son ambition à tous ceux qui peuvent donner les graces; on veut qu' ils croyent qu' on hait tout ce qu' ils hayssent, qu' on aime tout ce qu' ils aiment, qu' on ne regarde que leur gloire, et point du tout son interest. Ensuite, les gens de la cour se cachent les vns des autres, ils se font vn mystere de leurs pretentions, de leurs liaisons, de leurs intrigues; ils sont gays avec les enjoüez, chagrins avec les melancoliques; ils ont de l' amour ou de la haine, selon que leur interest le veut: quand deux hommes de qualité ont querelle, s' ils ne vont pas chez tous les deux, ils font ménager celuy chez qui ils n' ont pas esté, s' il peut estre propre à quelque chose, et choisissent d' ordinaire le parti du plus puissant. Ie ne descends pas en vn rang plus bas; mais aujourd' huy on ne trouve pas plus de sincerité dans les autres conditions, sans en excepter les esclaves parmy les Maures. Ie connois d' vne espece de gens entre les autres, dit dom Felix, qui n' ont nulle sincerité, ce sont ceux qui écrivent soit en vers, soit en prose: car s' ils loüent les ouvrages qu' on leur montre, ils loüent plus qu' ils ne croyent devoir loüer, et s' ils les blâment quand l' auteur n' y est pas, ils vont au delà de leurs sentimens. Du moins souffrirez-vous, dit Mathilde, que je dise qu' il y a de la sincerité entre les veritables amis. Quand vous m' aurez montré les amis dont vous parlez, repliqua dom Pedro, nous verrons ce que j' auray à dire. Ce seroit vne étrange chose, reprit Mathilde, s' il n' y avoit nulle amitié sincere au monde; je ne dis pas, dit Lucinde, qu' il n' y ait point de sincerité, ni point d' amitié; mais je soûtiens qu' il ne se trouve point de sincerité parfaite: car pour estre telle il faut qu' elle soit toûjours égale entre deux personnes qui s' aiment parfaitement; cependant je soûtiens qu' entre celles qui s' aiment le mieux, il y a quelquefois de certains chagrins qu' on ne se dit point, du moins pendant qu' ils durent; cela est mesme plus souvent dans le coeur des personnes qui aiment parfaitement, que dans celuy des autres; parce qu' il est plus sensible et plus delicat, et qu' elles sçavent mieux quelle est la tendresse de leur affection, que ceux qu' elles aiment ne le peuvent sçavoir. Cela estant ainsi, vous jugez bien que pendant ces chagrins secrets l' exacte sincerité est blessée. I' en demeure d' accord, reprit Mathilde; mais c' est la faute de la personne qui cause les chagrins, s' ils sont bien fondez, et non pas de celle qui les a: car en vne affection tendre et fidelle, on est presque obligé de deviner le tort qu' on peut avoir. C' est vne étrange chose que l' amour, dit Alphonse, il est toûjours le maître par tout; ne prenez-vous pas garde que nous abandonnons la sincerité pour parler de luy? Il est vray, reprit Mathilde: car ce n' est pas ordinairement sous son empire qu' il la faut chercher, et l' amitié est beaucoup plus propre à la sincerité que l' amour. Au contraire, dit Alphonse, je tiens l' amour plus propre à la sincerité, que l' amitié. Il faut assurément quelque chose de plus fort qu' elle pour obliger vne personne à estre sincere en tout temps et en toutes choses; il faut des sentimens au dessus de la raison: sans cela cette sincerité dont on parle tant, est vne qualité qui n' a rien de fixe, qui s' accommode aux temps, aux occasions, et à ceux à qui l' on parle: non sans doute cette sincerité exacte et pleine de confiance, ne se peut trouver, qu' en vne violente amour, qui fait qu' on est aussi sincere pour la personne qu' on aime, qu' on l' est pour soy-mesme, s' il faut ainsi dire. De sorte, dit Padille, en soûriant, que pour avoir cette sincerité parfaite que Mathilde estime tant, il faut necessairement avoir de l' amour. Ah! Padille, interrompit Mathilde, n' expliquez pas si mal mes paroles; mais pour l' ordinaire, adjousta-t-elle en la regardant, il ne faut pas estre jeune belle, aimer à estre aimée, et s' aimer beaucoup, pour estre fort sincere: car on a trop d' interests à mesnager, et il faut estre comme je le suis, vne bonne personne qui compte l' amitié pour toutes choses, et qui la compteroit pour rien si elle estoit sans sincerité. Vous estes trop interessée au parti de la jeunesse et de la beauté, reprit Padille, pour parler comme vous faites, et je doute mesme vn peu qu' vne personne qui sçait si bien l' art de se faire aimer, puisse avoir vn grand chagrin d' estre aimée. Mais sans s' arrester à cela, je demande s' il y a d' ordinaire plus de sincerité entre les hommes, entre les femmes, ou d' vn sexe à l' autre. Ah! Pour les dames, dit dom Felix, elles n' en ont presque jamais ensemble, du moins toutes celles qui pretendent à quelque chose dans le monde. Elles naissent toutes, s' il faut ainsi dire, dans des interests differens, toutes les excellentes qualitez qui les rendent aimables, les divisent; les blondes mettent les brunes au second rang; les brunes quoy qu' avec moins d' éclat pensent faire des conquestes plus assurées que les blondes. Les belles comptent l' esprit pour rien; celles qui ont plus d' esprit que de beauté, affoiblissent autant qu' elles peuvent ce charme puissant qui entraisne tant de coeurs. Enfin, elles se font à chacune vn parti sans y penser, et cette envie secrette qu' elles ont dans le coeur, ne permet pas qu' elles ayent presque jamais de veritable sincerité les vnes pour les autres. Cette regle n' est pourtant pas si generale; il y a des Mathildes, des Lucindes, et quelques autres qui en font l' exception; mais enfin selon mon sentiment, il n' y a guere de sincerité entre les dames. Si les interests que vous attribuez aux dames, repliqua Mathilde, les divisent assez pour estre vn obstacle à la sincerité; comment y en peut-il avoir entre les hommes? Eux qui ont bien de plus grands interests qui les peuvent diviser: ils ont vne gloire à mesnager, qui fait que beaucoup de braves ne peuvent souffrir la valeur ni en leurs ennemis, ni mesme en leurs amis; l' ambition, l' amour, l' envie, les affaires, les intrigues du monde, et cent autres choses, mettent encore plus d' obstacles à la vraye sincerité qu' entre les femmes. Enfin, interrompit Padille, je voy bien qu' il faut conclure qu' il y a ordinairement plus de sincerité entre vn honneste homme et vne honneste femme, qu' entre deux amis ou deux amies. I' en demeure d' accord, dit dom Alphonse, sans donner l' exclusion de la sincerité à personne, et je declare que je m' estimerois le plus heureux homme du monde, si vne belle et charmante personne que je connois pouvoit se resoudre à souffrir ma sincerité. Ie pense, reprit Padille, que le plus grand avantage que nous tirerons de cette conversation, c' est que dom Alphonse aura trouvé vne nouvelle declaration d' amour, dont on ne s' osera offenser: car qui est-ce qui pourroit estre assez injuste pour refuser la sincerité d' vn aussi honneste homme que luy. Tout le monde rit de ce que disoit Padille: et dom Alphonse sans s' embarrasser luy dit qu' il luy estoit bien obligé de l' avoir fait appercevoir d' vne chose dont il se pourroit peut-estre servir quelque jour, et qui estoit plus difficile à faire qu' on ne pensoit. Il est vray, repliqua dom Felix, qu' vne declaration d' amour n' est pas si facile qu' on pourroit bien penser. C' est vne erreur introduite dans le monde, dit dom Pedro, de croire qu' il faille des declarations d' amour. Sans doute, reprit Alphonse, qu' à raisonner juste, le prince a raison, et qu' il suffit d' aimer pour faire connoistre qu' on aime. De sorte, dit Padille, que ce n' est qu' à ceux qui ne font que semblant d' aimer à faire des declarations d' amour; car comme ils ont l' esprit fort libre, ils les font plus galamment. I' ay connu vn homme en France, reprit dom Alphonse, qui se vantoit d' avoir trouvé trente declarations d' amour; il en avoit pour des femmes d' vn rang sublime, pour des personnes égales, pour des femmes serieuses, enjoüées, spirituelles et stupides. Mais pour en parler sincerement, ce François-là estoit vn homme d' esprit, sans jugement et sans passion, et qui pour badiner offroit des declarations d' amour à tous ses amis. N' y en avoit-il point, dit dom Felix, pour ceux qui n' oseroient en faire? Non, repliqua dom Alphonse, et s' il en eust eû, je connois des gens qui auroient pû s' en servir; mais c' est assurément vne chose qui doit venir sans y penser, selon le temps et l' occasion, et lors que le coeur force la bouche à parler. Pour moy, dit Mathilde, avec vn air charmant et modeste, je suis persuadée que la pluspart du temps les dames attirent les declarations d' amour. Et quand j' estois en Avignon, j' y ay connu vne fille qui ne passoit presque point de jour qu' elle n' en eust fait naistre quelqu' vne: et cependant, je suis asseurée que Laure qui estoit mille fois plus belle et plus charmante, n' a jamais trouvé personne qui ait osé luy faire des declarations d' amour: car pour Petraque, on peut dire qu' il a plûtost declaré la sienne à toute la terre qu' à Laure, et il y a assurément vn certain air noble et modeste, qui n' attire pas ces sortes de choses. Vous devriez adjouster, dit Alphonse, et qui ne laisse pas d' inspirer plus d' amour. Elle ne le sçait que trop, dit dom Pedro en se levant, c' est-pourquoy elle n' avoit garde de le dire. Tous les hommes suivirent le prince quand il s' en alla, et Padille estant demeurée avec Theodore, Lucinde s' en alla dans la chambre de Mathilde, avec qui elle parla d' Alphonse, et de tous les autres hommes qu' elles avoient veus. Pour dom Pedro, son humeur cruelle le faisoit haïr de tout le monde, encore qu' il eust de l' esprit et du courage: il n' en estoit pas de mesme d' Alphonse; car Mathilde avoüa qu' elle l' estimoit beaucoup. En verité, dit Lucinde, ce seroit vne chose rare s' il devenoit amoureux de vous. Ie l' estime trop pour desirer que cela fust, dit Mathilde; mais je vous avouë ingenument qu' aprés qu' il m' a refusée sans me connoistre, je ne seray pas marrie qu' il m' estime assez pour croire que j' estois digne de luy. Voilà precisément ce que je desire à son égard; car je ne suïs pas assez injuste pour desirer de donner de l' amour ayant resolu de ne rien aimer. Ah! Mathilde, reprit Lucinde, on change quelquefois de resolution malgré soy, et il ne faut jamais s' assurer trop en son propre coeur. L' amitié que j' ay pour vous, et celle que je conserve pour Laure, dit Mathilde, occupent si agreablement le mien, que j' espere qu' il ne s' y trouvera jamais de place pour l' amour. Croyez-moy, ma chere Mathilde, reprit Lucinde, mille amies n' empeschent pas vn agreable amant d' entrer dans vn coeur. Il me semble, adjousta-t-elle, que vous m' avez conté qu' vn homme de Provence, appellé Anselme, vous avoit autrefois predit que vous aimeriez malgré vous; le temps qu' il vous marqua est-il passé? Non, reprit Mathilde, mais il le sera dans six mois. Cependant, je vous assure que cela ne m' inquiete point, et que je ne suis pas persuadée que les astres s' amusent à parler de moy à Anselme. Comme elle disoit cela, on luy apporta vne lettre de Laure, qu' elle ouvrit, et qu' elle leut à sa chere Lucinde. Lavre, a Mathilde. I' ay receu tout à la fois deux nouvelles bien differentes; l' vne est que Petrarque a receu à Rome le plus grand honneur qu' vn homme de grand merite puisse recevoir, puisqu' il a esté couronné publiquement, au lieu mesme où les cesars ont tenu à gloire de l' estre: et l' autre est que le sçavant Anselme m' a assuré, que dans fort peu de temps vous aimeriez vne autre personne infiniment plus que moy: et comme vous m' avez écrit beaucoup de bien de vostre chere Lucinde; je ne sçay si c' est à elle que je dois me prendre de vostre infidelité, ou à mon peu de merite. Mais pour vous parler plus serieusement, je croy plus aux nouvelles qui me sont venuës de Rome, qu' à celles qui tombent des estoilles. C' est-pourquoy au lieu de vous faire des reproches, je vous diray ce que Petrarque m' a écrit, qui est qu' au milieu de son triomphe, il ne pensa qu' à vous et à moy: faites la mesme chose pour nous. Cela veut dire que je vous prie de vous en souvenir au milieu de tous les honneurs qu' on rend à vostre merite, et de toutes les conquestes que fait tous les jours vostre beauté: souvenez-vous encore de nos dernieres conversations, et n' oubliez pas que la liberté est la plus douce chose du monde. Mathilde rougit en lisant ce que Laure luy mandoit d' Anselme, et quoy qu' elle n' y crust point du tout, cela luy fit dépit, et luy fit prendre vne resolution encore plus forte de deffendre son coeur. Cependant, elle pria Lucinde de ne parler de cela à personne. Le lendemain Alphonse la fut voir de fort bonne heure: elle le receut fort civilement; mais elle luy parut vn peu plus retenuë qu' à l' ordinaire. Ensuite, aprés avoir parlé de plusieurs choses, ils parlerent de l' ambition, en parlant de dom Iuan, qui pour faire sa fortune avoit des complaisances aveugles pour dom Pedro. Cette passion-là aussi bien que toutes les autres, dit Mathilde, fait bien faire des choses injustes; mais ce que j' y trouve d' avantageux, c' est que du moins elle empesche l' amour de regner tyranniquement dans le mesme coeur où elle est. Ah! Madame, s' écria Alphonse, dans quelle erreur estes vous. Si c' est vne erreur, dit-elle, c' est vne erreur bien generale: car j' ay toute ma vie entendu dire, que rarement vn homme fort ambitieux est-il capable d' vne grande amour: ie comprens bien, madame, reprit-il, qu' on peut quelquefois, et mesme assez souvent, avoir vne grande ambition sans amour; mais je vous avouë que je ne conçois pas qu' on puisse avoir vne grande amour sans ambition: du moins, sçay-je bien, adjousta-t-il emporté par la violence de sa passion, que je suis plus ambitieux que jamais, depuis que j' ay vne violente amour dans l' ame: car enfin, madame, le jour que j' arrivay où l' on faisoit vn combat de taureaux, je n' estois ambitieux que pour l' amour de moy, depuis ce jour-là je le suis devenu pour l' amour de vous; et il est certain que je voudrois avoir mille couronnes pour vous les offrir. Mais, Alphonse, reprit Mathilde toute surprise et en rougissant, vous ne songez pas à ce que vous dites, et vous avez sans doute oublié que je suis Mathilde, que vous avez refusée, et que vous estes Alphonse, qui m' avez écrit que vous estiez vn miserable ambitieux, qui n' aimiez rien, et qui ne vouliez rien aimer. Cependant, si vous avez oublié tout cela, je n' en suis pas de mesme, et je me souviens fort bien que nous sommes convenus d' aimer l' vn et l' autre la liberté plus que toutes choses: demeurez donc dans nos conditions, si vous ne voulez que je vous oste mon amitié. Ah! Madame, reprit Alphonse, que me reprochez-vous, j' ay refusé vne fille de Rodolphe que je ne connoissois point, et j' adore vne personne incomparable pour qui j' ay des sentimens que je puis exprimer; vne personne, dis-je, dont vn perfide ami me cacha le merite, et les charmes, de peur que je ne fusse trop heureux. Oüy, madame, dom Felix vous loüa si foiblement, que je le soupçonne de s' estre voulu enrichir d' vn thresor qui m' appartenoit, si j' eusse pû sçavoir son prix, comme je le sçay aujourd' huy. Au reste, madame, poursuivit-il sans luy laisser la liberté de l' interrompre, je suis encore vn miserable ambitieux, et plus ambitieux que jamais, puisque j' ay l' audace de pretendre à la conqueste de vostre coeur; mais helas bien loin d' estre ce malheureux qui n' aimoit rien, et qui ne vouloit rien aimer, j' en suis vn qui vous aime éperdument, et qui vous aimera jusqu' à son dernier soûpir avec autant de tendresse que de respect. Alphonse prononça ces paroles avec tant de marques de passion, et dans les yeux, et sur le visage, que Mathilde connut bien qu' il l' aimoit, et quoy qu' elle en fût fâchée, et qu' elle eût resolu de ne rien aimer, parmy son dépit et parmy sa colere, vn petit mouvement de gloire fit passer dans son coeur pour vn instant vn leger sentiment de vengeance, qui luy fut assez doux; mais le condamnant vn moment aprés, elle en parut plus severe. Ie suis tres-fâchée, Alphonse, luy dit-elle, que vous me forciez à changer le dessein que j' avois de vous regarder comme vn agreable ami, et qu' au lieu de cela je sois obligée de vous craindre beaucoup plus qu' vn ennemi: c' est-pourquoy, si vous m' en croyez, guerissez vôtre coeur, s' il est vray qu' il soit touché autant que vous le representez, et soyez parfaitement persuadé que pour vous témoigner que je n' estois pas indigne d' estre vostre femme, je ne seray jamais vostre maistresse, du moins de mon consentement. Ah! Madame, reprit l' affligé Alphonse, vous ne songez pas que Rodolphe vouloit que je fusse heureux, que sa volonté autorise vne partie de la hardiesse que j' ay aujourd' huy, et que par cette raison je puis vous aimer sans perdre le respect que je vous dois. I' avouë, dit Mathilde, que quelque repugnance que j' aye toûjours euë pour le mariage, si mon pere se fust opiniâtré à me commander de vous épouser, je luy eusse peut-estre obey: mais les choses n' en sont plus en ces termes-là, je suis libre de toutes façons; soyez-le de même, si vous voulez que je continuë de recevoir vos visites. Mais madame, reprit Alphonse, enseignez-moy ce qu' il faut faire pour ne vous trouver pas la plus belle personne de la terre, la plus aimable et la plus charmante. Ie ne suis pas ce que vous dites, reprit Mathilde; mais quand je le serois, en vous laissant la liberté de m' estimer, et d' avoir de l' amitié pour moy, c' en est assez pour vn esprit raisonnable. Enfin, Alphonse, vôtre destin est entre vos mains, et nullement entre les miennes; si vous ne me dites jamais rien qui me déplaise, et que vous n' ayez point d' amour, je vous estimeray infiniment; mais si je découvre le contraire, je vous fuyray avec tant de soin, que vous ne me pourrez plus parler. Ah! Madame, s' écria Alphonse, ce n' est pas ainsi qu' il faut traiter vn amant ambitieux, les grands obstacles augmentent les grandes passions, et trouvant du plaisir et de la gloire à vaincre vn coeur illustre et rebelle, on forme aisément vne resolution opiniastre de n' en abandonner jamais la conqueste. Ce n' est pas que pour mon propre repos je n' aye déja fait tout ce que j' ay pû, afin de ne vous aimer pas, mais il m' a esté impossible. Si cela est, dit Mathilde, preparez-vous donc à estre malheureux; mais, adjousta-t-elle avec vn certain air noble, fier et serieux, la prochaine campagne vous guerira de cette passion, et la premiere bataille que vous gagnerez vous consolera de n' avoir pû gagner mon coeur. Ah! Mathilde, s' écria-t-il, que vous connoissez mal ce coeur que vous avez conquis malgré vous. Comme il vouloit continuer, Lucinde et Padille et dom Felix entrerent: et comme rien n' est plus clair-voyant qu' vn amant, sur tout lors qu' il n' est pas aimé, dom Felix crut remarquer quelque embarras dans les yeux de Mathilde, et vn profond chagrin sur le visage d' Alphonse, cela luy fit craindre qu' il ne fût son rival; cependant il ne sçavoit par où s' en éclaircir, il n' estoit pas assez bien avec Mathilde pour l' apprendre d' elle, et il n' osoit se découvrir à Alphonse à qui il avoit de l' obligation; ainsi desirant et craignant d' apprendre ce qu' il vouloit sçavoir, il agissoit avec incertitude. Trois jours aprés dom Gonçales et Theodore furent obligez d' aller à Medina Sidonia, pour des affaires: de sorte que Mathilde les y suivit, mais Alphonse trouva moyen de luy faire donner ce billet en partant sans qu' elle pust s' empescher de le recevoir. I' aimerois mieux mourir mille fois, madame, que de vous déplaire, ou de vous avoir veritablement déplu; je feray tout ce que vous me commanderez, excepté de ne vous aimer point; et si ce n' est pas assez de vous demander pardon, je me tairay, je souffriray mon malheur sans murmurer, et je tâcheray de faire que mon obeyssance égale mon affection. Mais aprés cela, madame, vous me permettrez de m' estimer le plus malheureux homme du monde d' avoir vne passion démesurée dans le coeur, dont je ne vous diray jamais rien, et de croire que jamais affection comme la mienne ne fut si mal reconnuë. D' abord Mathilde fut encore plus irritée contre Alphonse, elle ne brûla pourtant point son billet, et pour le garder moins obligeamment, elle se dit à elle-mesme que c' estoit qu' elle vouloit le montrer à Lucinde à son retour. Pendant l' absence de Mathilde Lucinde luy écrivit plusieurs fois, et comme il y eut plusieurs festes à la cour pendant son absence, et que Lucinde remarqua qu' Alphonse y estoit fort melancolique, elle luy écrivit en ces termes: Lvcinde a Mathilde. Ie ne sçay ce que vous voulez dire, vous estes la plus fâcheuse, la plus incommode, et la plus importune personne du monde; vous empeschez qu' on ne prenne aucun plaisir à des choses qui d' elles-mesmes sont tres-agreables; on va au bal, parce qu' on ne s' en peut dispenser; mais on y va negligé, réveur et melancolique; on fait semblant d' écouter les plus belles voix sans les entendre, et sans les loüer; on répond hors de propos, et on réve continuellement en soûpirant. Voilà vous rendre compte en peu de mots de tout ce qui s' est passé de considerable depuis vôtre absence, si vous n' entendez pas ce que je vous veux dire, je vous l' expliqueray à vostre retour, que je souhaite passionnément. Mathilde connoissant Lucinde comme elle faisoit, et sçachant qu' elle estimoit fort Alphonse, ne douta point que ce ne fust de luy qu' elle entendoit parler, et par vne severité excessive elle écrivit à Lucinde comme si elle n' eust entendu nulle finesse à sa lettre, de peur que son pacquet ne fust perdu; joint que dans la verité elle ne vouloit rien dire de doux à Alphonse, et elle sentoit bien qu' elle n' avoit pas de veritable sujet de le maltraiter. Cependant ce malheureux amant trouvoit les journées si longues depuis le départ de Mathilde, que son chagrin ne luy laissoit pas vn moment de repos, et excepté les heures où par devoir, et par ambition, ou mesme par l' interest de son amour il faisoit sa cour au roy, il estoit assez solitaire, et aimoit mieux s' entretenir luy-mesme, que d' estre en vne compagnie qui l' eust empesché de penser à Mathilde. Il alloit pourtant souvent chez Lucinde, et passoit devant la porte de Mathilde, qui estoit tout contre; il avoit mesme fait des vers pour soulager son chagrin, qu' il laissa tomber chez Lucinde sans y penser. Deux heures aprés qu' il fut parti de chez elle, il s' en apperceut; mais il n' osa retourner pour les luy redemander: et comme il n' y avoit point de nom, il ne fut pas marry qu' elle les vist, luy semblant que peut estre Mathilde les pourroit voir sans en estre irritée; mais par malheur dom Felix estant entré chez Lucinde vn quart d' heure aprés qu' alphonse en fut sorti, elle les trouva en sa presence, et comme il connoissoit bien l' écriture de son ami, Lucinde n' eut pas plûtost commencé de lire, qu' il luy dit que les vers qu' elle lisoit estoient du moins écrits de la main d' Alphonse: comme ces vers estoient sans nom, elle creut qu' il valoit mieux les montrer que d' en faire vn mystere; de sorte que dom Felix les leut tout haut tels qu' ils sont icy. Quel chagrin me devore, et quels secrets ennuis me font dire à toute heure, et les jours, et les nuits: quand reviendra le jour, sans qui rien n' est aimable? Quand reviendra la nuit, repos d' vn miserable? Helas! Mes vains souhaits, à quoy pretendez-vous? Pensez-vous me tromper en trompant les jaloux? Inutiles souhaits, je vous entends sans peine, vous voulez dire enfin, quand reviendra Climene. Ces vers, dit alors Lucinde ont vn caractere fort tendre. Ils sont assurément d' Alphonse, reprit dom Felix avec assez de chagrin, et il y a apparence qu' il y a peu qu' ils sont faits, il seroit peut-estre mesme assez aisé de deviner qui est cette belle dont l' absence les a causez. Pour moy, dit Lucinde, je ne me mesle jamais de deviner en de pareilles occasions. Dom Felix alors se repentant de ce qu' il avoit dit, luy repliqua qu' elle avoit raison, qu' elle estoit plus sage que luy, et qu' vne autre fois il s' empescheroit de deviner. Il fit sa visite assez courte, car il avoit l' esprit trop chagrin pour parler long-temps de choses indifferentes: il ne douta point aprés avoir veû les vers, qu' ils ne fussent pour Mathilde: et au lieu qu' auparavant il ne faisoit que craindre que son ami fust amoureux de sa maistresse, il vint par consequent alors à n' en douter plus. Ce fut donc alors que l' amour et l' amitié firent quelque combat dans son coeur; mais ce fut vn combat fort inégal: car l' amitié ceda à l' amour, et il crut enfin que pourveu qu' il dist à Alphonse qu' il aimoit Mathilde avant qu' Alphonse pust luy dire qu' il en estoit amoureux, il auroit satisfait à l' amitié, ou du moins à la bienseance. Il fut donc chercher Alphonse, qu' il trouva dans les jardins du roy: car encore qu' on fust en hyver, il faisoit beau ce jour-là. Alphonse se promenoit seul en révant, et dom Felix l' aborda avec vn air si contraint, qu' on peut dire qu' ils se trouverent tous deux fort embarrassez; mais à la fin celuy qui avoit resolu de parler prit la parole: il y a déja quelque temps, dit-il, que je cherche à vous découvrir vn secret que j' ay dans le coeur sans en avoir pû trouver l' occasion: mais puisque je la trouve si favorable aujourd' huy, je ne la veux pas perdre, et je veux vous obliger à me plaindre du malheur que j' ay d' aimer Mathilde, qui n' est pas moins rigoureuse que belle. Ah! Cruel ami, s' écria Alphonse, il y a long-temps que je m' en suis apperceû, et je suis le plus trompé de tous les hommes, si vous ne l' aimastes dés le premier jour que je vous priay de la voir. Ie l' avouë ingenument, reprit dom Felix; mais suis-je coupable d' avoir aimé vne personne que vous ne vouliez non seulement pas aimer, mais encore que vous ne vouliez pas connoistre? Vous me deffendistes de vous la loüer, et de vous dire comment elle estoit faite. Ah! Que vous m' obeïstes exactement en cette rencontre, reprit Alphonse, mais ce fut pour vostre interest, et non pas pour le mien; vous songeastes à vous sans penser à moy, et vous m' avez rendu le plus malheureux homme du monde: car enfin, puisqu' il vous faut rendre secret pour secret, j' aime Mathilde aussi bien que vous, et je l' aimeray toute ma vie, je la regarde comme vn tresor que vous m' avez fait perdre; mais du moins sçauray-je bien empescher qu' vn autre ne le possede à mon prejudice. Nous avons tous deux si peu de part au coeur de Mathilde, repliqua dom Felix, qu' il seroit injuste de nous haïr, puisque nous n' en sommes pas aimez. Vous raisonnez trop sagement pour vn amant, repliqua Alphonse, et je voy bien que je suis plus amoureux que vous; mais cruel ami, adjousta-t-il, que ne me disiez-vous à Palentia ce que vous me dites à Burgos. Ie vous jure par nostre amitié, reprit dom Felix, que je ne crus pas alors que ma passion pust devenir si violente, et que je crus fortement que vous seriez incapable d' aimer Mathilde. Est-il possible, repliqua Alphonse, qu' on puisse la voir, et croire qu' vn autre ne l' aimera pas dés qu' il la verra; vous ne sçavez pas aimer, dom Felix, et par cette raison il vous sera aisé de vous guerir; mais pour moy je vous declare que j' aimeray Mathilde toute ma vie, et que rien ne m' en sçauroit empescher. Dom Felix voulut alors se plaindre, et luy dire qu' il estoit cause de son malheur, puisqu' il luy avoit donné sujet de voir Mathilde. Il adjousta, que l' ayant aimée le premier, il ne luy avoit point fait d' injure. Mais dom Alphonse luy repliqua, qu' en l' empeschant de la voir, il l' avoit empesché de l' aimer: et il adjousta encore, que lors qu' il avoit laissé naistre cette passion dans son coeur, il ne l' avoit pû sans blesser leur amitié; puisqu' alors Mathilde devoit estre sa femme. Dom Felix dit à Alphonse, que si cela eust esté, il eust assurément combatu sa passion. Combatez-la donc, luy dit-il, puisque je suis le mesme que j' estois, et que les mesmes raisons subsistent toûjours. Ah! Si vous estes le mesme, repliqua dom Felix, je n' en puis pas dire autant, et tout malheureux et tout mal-traité que je suis, je ne puis jamais songer à n' aimer plus Mathilde. Aimons-la donc, reprit Alphonse, et haïssons-nous autant que nous nous sommes aimez, puisque vous l' avez voulu; car la qualité d' ami et celle de rival ne peuvent subsister ensemble. I' y consens, dit dom Felix, et quoy que vôtre amitié m' ait esté infiniment chere, si je puis estre aimé de Mathilde, je me consoleray aisément de l' avoir perduë. Ah! Dom Felix, reprit Alphonse, ne me forcez point à vous dire que ma haine est plus considerable que vous ne croyez, et qu' elle ne laisse pas vn grand loisir à ceux que je hai de faire des conquestes. Nous le verrons bien-tost, repliqua-t-il brusquement: en disant cela, il mit l' espée à la main, et fut droit à dom Alphonse, qui parant les premiers coups, passa sur luy avec vne precipitation extréme, luy saisit l' espée: et comme ils en estoient là, dom Pedro entra dans le jardin, et voyant de loin deux hommes l' épée à la main, envoya plusieurs des siens pour les separer; mais ce qu' il y eut de merveilleux en cette aventure, c' est que ces deux amis rivaux, dans le milieu de leur colere, songerent tous deux à Mathilde, et se dirent malgré ce tumulte qu' il faloit cacher le sujet de leur querelle. En effet, dom Pedro qui estoit le plus dangereux rival de l' vn et de l' autre, s' approcha d' eux, et voulut sçavoir la cause de leur combat. Si bien qu' Alphonse supposa qu' ils s' estoient querellez sur quelque chose qui s' estoit passé entre eux durant la derniere campagne. Dom Felix confirma ce qu' avoit dit dom Alphonse, et dom Pedro leur donna des gardes jusqu' à ce qu' il sceust ce que le roy vouloit qu' on en fist. Cette querelle fut accommodée d' autorité absoluë par le roy, qui leur commanda de bien vivre ensemble: en effet, dom Felix se repentant d' avoir mis l' épée à la main contre son ami, fut voir Alphonse, et ils se promirent que dés que Mathilde se seroit determinée en faveur de l' vn ou de l' autre, celuy qui seroit malheureux souffriroit son malheur sans en murmurer contre son rival. Cependant Lucinde envoya à Mathilde les vers qu' Alphonse avoit laissé tomber chez elle, et luy manda son combat avec dom Felix. Alphonse se trouvoit alors tres-malheureux, et du costé de l' ambition, et de celuy de l' amour. Dom Fernand estoit tres-bien auprés du roy, et son frere estoit favori de dom Pedro. Ce prince fier et cruel estoit son rival, et devoit vn jour estre son maistre; et son ami aimoit sa maistresse: mais ce qui estoit sans doute le plus grand et le plus sensible de tous ses malheurs, c' est qu' il n' estoit pas aimé. Les services importans qu' il avoit rendus, faisoient que le roy et dom Pedro le traitoient fort bien; mais si ce dernier eust sceu son amour, il n' en auroit pas vsé ainsi. Enfin, Theodore revint et Mathilde aussi, et le lendemain toute la cour fut chez elle: on trouva mesme qu' elle estoit embellie: elle fut tres-fâchée de ce qui s' estoit passé entre Alphonse et dom Felix, elle ne leur en dit pourtant rien, et vescut avec tous les deux d' vne maniere si reservée, qu' ils furent long-temps sans pouvoir luy parler en particulier, et sans qu' ils pussent connoistre comment ils estoient dans son esprit: elle avoit assurément de l' estime pour tous les deux, beaucoup d' aversion pour dom Fernand, et du mépris et de la haine pour dom Pedro, principalement depuis qu' elle sceut qu' il trouvoit quelque chose de fort beau à ce que l' histoire rapporte d' vn prince qui aprés avoir extrémement loüé sa maistresse, en parlant à elle, la fit tourner vers toute sa cour, et dit à ceux qui l' environnoient, voilà vne belle teste, je la feray couper quand il me plaira. Dom Pedro disoit qu' il trouvoit à cela quelque chose de grand, et soûtenoit que ce prince ne l' avoit dit, que pour faire mieux comprendre sa puissance à celle qu' il aimoit, adjoustant que c' estoit vn grand plaisir d' estre maistre de la vie d' vne personne pour qui on avoit de l' amitié. Depuis cela, Mathilde ne le pouvoit voir sans horreur, mais elle y estoit pourtant contrainte à cause de sa condition. Cependant, le merite, et l' extréme amour d' Alphonse, dont il ne parloit plus ouvertement à Mathilde, firent qu' elle eut plus d' estime et plus d' amitié pour luy que pour aucun autre. Mais elle n' en témoignoit rien, et il estoit absolument impossible à Alphonse de sçavoir comment il estoit dans son coeur; joint qu' elle avoit si fortement resolu de ne s' engager à nulle affection où il falust du secret, que Lucinde mesme par amitié pour Alphonse, faisoit ce qu' elle pouvoit pour le guerir. Cependant, dom Fernand et dom Felix qui s' estoient haïs auparavant s' vnirent sans s' aimer, pour traverser Alphonse en toutes choses, et comme ils croyoient que l' ambition heureuse sert à l' amour, ils s' opposoient à tout ce qu' il entreprenoit. Dom Felix sentoit bien que ce qu' il faisoit n' estoit pas honneste; mais l' amour l' y forçoit: de sorte que ces deux rivaux commencerent à le traverser également, et dans son amour, et dans son ambition, soit auprés du roy, ou de la reine, ou de dom Pedro, et de Mathilde; mais ce qu' il y a d' estrange, c' est que tout ce que faisoit Alphonse pour avancer ses desseins se tournoit contre luy, et tout ce que ses rivaux entreprenoient pour luy nuire luy servoit. Dom Pedro ne sçavoit pas encore alors qu' il fust amoureux de Mathilde; mais dans le fond de son coeur ce prince estoit fasché de la haute reputation qu' Alphonse avoit aquise à la guerre, et de celle qu' il aqueroit tous les jours dans la cour. Il commanda secretement à vn homme qui avoit vne grande hardiesse, et vne grande facilité de parler, de contredire Alphonse en toutes choses; mais plus il le faisoit, plus Alphonse faisoit paroistre la grandeur de son esprit; il luy suscita deux querelles dont Alphonse sortit avec beaucoup d' honneur: enfin, tout se tournoit à sa gloire. Mais pour luy, s' il vouloit parler de sa passion à Mathilde, elle s' en mettoit en colere, et s' il la fuyoit quelquefois par respect, elle luy faisoit froid quand il la revoyoit; s' il s' assujetissoit à la cour, Mathilde le disoit à Lucinde, qui redisoit à Alphonse, qu' elle estoit bien aise que l' ambition l' eut gueri, et s' il s' attachoit à ne voir qu' elle, elle s' en offensoit; mais quoy qu' elle fist, elle estoit belle, charmante et modeste, et dans ses plus grandes rigueurs ses regards avoient je ne sçay quelle douceur negligée qui estoit la plus aimable du monde. Cependant, malgré tout cela toutes ces personnes passoient d' assez agreables journées. Mathilde estant allée vn jour passer vne apres-disnée chez Lucinde, Iacinte et Doristée qui estoient filles de la reine y furent aussi, et Padille fut de cette conversation. Dom Alphonse s' y rencontra avec deux ou trois hommes de la cour qui avoient de l' esprit; et comme la conversation se tourne facilement du costé de l' amour quand il y a des dames, on examina laquelle de toutes les graces qu' vne maistresse peut faire sans s' engager entierement, estoit la plus agreable; les vns disoient que rien n' estoit si doux que des regards favorables, et soustenoient que c' estoit proprement le langage le plus delicat et le plus delicieux de l' amour; les autres disoient que c' estoit vn langage trompeur, et que cinq ou six paroles favorables valoient mieux que cent regards les plus doux du monde; quelques-vns disoient qu' vne assignation donnée par vne dame estoit la plus precieuse faveur de toutes; quelques autres, qu' vn portrait donné de la main d' vne maistresse estoit vn engagement bien obligeant; et quelques autres soûtenoient qu' vn billet doux et tendre estoit plus doux que tout le reste; et enfin il y eut vn homme qui soûtint qu' il prefereroit vn soûpir à tout ce qu' on venoit de dire, pourveu que ce fust vn soûpir tendre et sincere, et qu' il fust assuré qu' on soûpirast pour luy. Pendant que toute la compagnie s' entretenoit ainsi, Alphonse qui estoit auprés de Mathilde, et qui avoit le talent de faire des vers sur le champ, avec vne facilité merveilleuse, luy dit à l' oreille: ie me mets dans la fantaisie vn assez bizarre bonheur: ie voudrois pour punir vostre extréme rigueur, vous donner de la jalousie. A peine Alphonse eut-il dit cela à Mathilde, qu' elle luy respondit bas en rougissant, cette bizarre fantaisie vous rendroit plus infortuné; si j' avois de la jalousie, ie bannirois celuy qui m' en auroit donné. Alphonse fut surpris de cette response; mais il repliqua tout à l' heure: malgré toute vostre rudesse, helas que mon sort seroit doux! Si vostre coeur estoit jaloux vous n' en seriez plus la maistresse. Ah! Alphonse, luy dit Mathilde, vous avez trop d' esprit pour moy, et je ne vous répondray de ma vie. Ie consens volontiers, reprit-il, madame, que vous ne me répondiez point, pourveu que vous répondiez à mon affection. Mathilde alloit repliquer à Alphonse avec sa severité ordinaire, lors qu' elle entendit que la malicieuse Padille dit, en haussant la voix, quoy qu' il ne soit peut-estre pas trop bien que je die mon avis sur des faveurs de galanterie, je croirois qu' il y auroit quelque chose de fort doux, si vne belle personne estoit si agreablement occupée de ce qu' vn amant luy diroit tout bas, qu' elle oubliast tout le reste de la compagnie. Ce que vous dites-là, reprit froidement Mathilde, seroit sans doute assez doux, pourveu que la dame écoutast doucement, et répondist de mesme; mais du moins seroit-ce vne preuve que cette dame ne donneroit pas d' assignations particulieres: car quand on en donne, vn amant n' a que faire de se faire remarquer mal à propos en parlant bas en compagnie. Lucinde fut de l' avis de Mathilde, et Padille soûrit sans répondre. Cependant, cette malicieuse fille dit à vn homme qui estoit auprés d' elle, que malgré toute la fierté de Mathilde, elle croyoit qu' Alphonse estoit mieux avec elle qu' aucun autre. Cét homme-là, qui estoit plus ami d' Alphonse que Padille ne le sçavoit, luy dit le lendemain, sans luy nommer Padille, qu' on luy avoit assuré que cela estoit ainsi: mais Alphonse rejetta ce discours fortement, et s' imagina que ce bruit-là venoit de quelqu' vn de ses rivaux, qui pour cacher qu' il estoit bien avec Mathilde, faisoit dire cela par quelqu' vn, ou bien que c' estoit pour le faire encore plus maltraiter par sa maistresse: et en effet, Padille qui ne l' aimoit pas, fit qu' on luy en dit quelque chose; de sorte que Mathilde en ayant l' esprit fort aigri, et ne voulant pas qu' on dist rien qui luy pust nuire, évitoit avec vn soin extréme de parler à Alphonse, et luy fit dire par Lucinde qu' il n' allast plus si souvent chez elle: mais, luy disoit son amie, Alphonse manque-t-il de respect en vous parlant? Non, reprit-elle. Pouvez-vous ne l' estimer pas? Adjoûta Lucinde. Ie l' estime autant que vous l' estimez, reprit Mathilde. Vous ne le haïssez donc pas? Repliqua Lucinde. Non, reprit-elle; mais je ne le veux pas aimer, et je ne veux plus qu' il m' aime. En estes-vous bien assurée? Repliqua Lucinde en soûriant. Ie croy l' estre, du moins, répondit-elle, et ma conduite vous le prouvera. En effet, elle fit tant qu' Alphonse fut au desespoir, et prit enfin la resolution de se guerir, et aprés avoir essayé inutilement toutes choses pour cela, il se mit en fantaisie de s' accoûtumer durant quelque temps à parler à quelque belle personne, pour voir s' il pourroit dégager son coeur. Il s' accoûtuma donc à parler à Doristée, et quoy qu' il y eust vne repugnance extréme, il se forçoit afin de n' avoir rien oublié pour tâcher de se dégager: il la mena dancer en vn bal, et ne mena point Mathilde, qui en eut vn dépit secret, dont elle se demanda la cause sans la vouloir trouver. Lucinde luy en parla le lendemain: mais quoy que Mathilde luy dist qu' elle estoit fort aise qu' Alphonse se fust gueri, il parut dans ses yeux je ne sçay quel embarras, qui fit comprendre à Lucinde qu' elle ne connoissoit pas bien son propre coeur. Cependant, dom Fernand et dom Felix furent ravis de voir ce changement d' Alphonse, et commencerent de se haïr comme auparavant: ils n' oublierent pas de répandre par tout qu' Alphonse aimoit Doristée, et Padille qui aimoit à publier tout ce qui pouvoit déplaire, le disoit à tout le monde: de sorte qu' on en parloit mesme devant Mathilde. Cependant, il est certain qu' Alphonse ne parloit pas d' amour à Doristée, mais il luy parloit souvent; et comme elle estoit jeune et belle, on s' imaginoit qu' il faloit qu' il l' aimast; et ce bruit fut si general, que Mathilde le crut, et en eut vn dépit extréme. Neantmoins, comme elle estoit glorieuse, elle n' en témoigna rien, non pas mesme à Lucinde; mais sans le vouloir, et mesme sans le sçavoir elle disoit toûjours quelque petite chose qui n' estoit pas fort avantageuse à Doristée, quoy que naturellement Mathilde fust tres-equitable, mesme sur le sujet de la beauté, ce qui est tres-rare parmi les belles: elle n' en vsa pourtant pas ainsi en cette occasion: car elle trouvoit quelquefois que Doristée estoit changée, qu' elle se coiffoit mal, qu' elle estoit trop pâle: et pour Alphonse, elle n' en parloit point du tout: mais quand elle le voyoit, il luy estoit impossible de ne rougir pas, quoy qu' elle se contraignist autant qu' elle pouvoit; et comme il l' aimoit toûjours éperdument, il observoit jusques aux moindres choses: de sorte que s' imaginant que du moins il n' estoit pas indifferent à Mathilde, il forma le dessein de s' éclaircir, si ce qu' il remarquoit dans ses yeux et sur son visage, estoit vn effet de haine, ou s' il seroit vray qu' il luy eust donné quelque petit sentiment de jalousie. Helas! Disoit-il en luy-mesme, serois-je assez heureux pour cela, et seroit-il possible que le coeur de Mathilde fust plus touché d' vne indifference apparente, que de mille marques de passion que je luy ay données: non, non, malheureux Alphonse, reprenoit-il, ne te flate point; si Mathilde a de la jalousie, c' est vne jalousie de beauté qui ne te rendra pas plus heureux; tu as quelque reputation dans le monde, et peut-estre qu' elle te regarde comme vn esclave échapé qui faisoit quelque honneur à ses chaînes, et qu' elle est seulement irritée de ce qu' elle pense qu' elle ne te peut plus tourmenter: mais helas! Que je suis éloigné de sortir de sa puissance, mes liens se serrent au lieu de se dénoüer, et je suis plus malheureux que jamais. Cependant, il entroit tellement dans l' esprit d' Alphonse, que la plus seure marque d' estre aimé estoit de donner de la jalousie, et il conceut vn si grand plaisir à en pouvoir donner à Mathilde, à qui il avoit toûjours crû estre indifferent, qu' il n' oublia rien pour cela; et sans dire jamais à Doristée qu' il estoit amoureux d' elle, il fit cent choses qui le persuaderent à Mathilde: et comme le bruit du monde va toûjours au delà de la verité, on vint à dire qu' assurément Alphonse épouseroit bien-tost Doristée. En ce temps-là vn ami d' Alphonse, appellé Arsenio, et qui estoit fort amoureux d' vne fille qui luy avoit donné vn portrait, le pria de luy donner quelques vers pour envoyer à sa maistresse: Alphonse fit ce qu' il voulut, et les luy envoya écrits de sa main, afin qu' il les copiast de la sienne, le priant de les luy renvoyer. En effet Arsenio les donna cachetez à vn de ses gens pour les reporter, et ne mit point de nom au dessus de ce paquet; mais par malheur il bailla en mesme temps vn autre paquet à porter à Lucinde, à qui il avoit promis vne chanson; de sorte que celuy qui estoit chargé de ces deux paquets s' estant trompé, il donna à Lucinde celuy qui estoit pour Alphonse. Elle ne l' ouvrit pas à l' heure mesme, pensant bien sçavoir que c' estoit la chanson qu' on luy avoit promise: mais aprés que celuy qui luy avoit apporté ce paquet fut parti, elle fut extrémement surprise de trouver des vers de la main d' Alphonse, et sur vn sujet comme celuy-là, n' ignorant pas que Mathilde ne luy avoit pas donné son portrait; cela l' embarrassant, Mathilde voulut voir ce qui la faisoit réver, et le vit en effet: mais ce fut avec tant de colere, qu' elle ne la put cacher. Et bien Lucinde, luy dit-elle, me condamnez-vous encore de ma rigueur pour Alphonse, vous qui pensiez que si j' eusse agi comme Laure il eust pû estre vn second Petrarque? Vous voyez quelle est sa fidelité? Mais Mathilde, reprit Lucinde, est-ce estre infidelle de cesser d' aimer vne personne dont on n' est pas aimé, et dont on a receû mille marques d' indifference et de rigueur? Ce n' est pas proprement estre infidelle, reprit Mathilde, mais c' est du moins estre inconstant, que de changer si tost de sentiment, et de passer d' vne passion à vne autre en si peu de temps. Il est vray que je ne luy ay donné nulle marque d' affection, et que je luy ay deffendu de me parler de son amour, mais ç' a esté par vn sentiment de gloire; ay-je aimé quelqu' vn de ses rivaux? Non, reprit Lucinde, mais vous avez agi comme si vous l' eussiez haï. Ah! Ma chere Lucinde, répondit Mathilde, sans s' en pouvoir empescher, il n' est pas aisé de haïr vn aussi honneste homme qu' Alphonse, quand il veut se faire aimer. Pourquoy l' avez-vous donc traité si cruellement? Ie l' ay fait pour m' empescher de l' aimer trop, reprit-elle, et pour conserver ma liberté toute entiere. Mais pourquoy donc, repliqua Lucinde, ne voulez-vous pas qu' il cherche cette liberté par d' autres voyes? Ie n' en sçay rien, reprit-elle, mais je sçay seulement que je voudrois de tout mon coeur qu' Alphonse n' aimast pas Doristée. Vous voulez donc enfin vous resoudre à l' aimer, ou à souffrir qu' il vous aime? Non, Lucinde, reprit-elle, je ne le veux pas, je consens mesme qu' Alphonse ne m' aime point, mais je vous avouë en rougissant, que je ne puis souffrir qu' il en aime vne autre: qu' il aime la gloire tant qu' il luy plaira, qu' il soit ambitieux et indifferent pour moy, j' y consens; mais encore vne fois je ne puis endurer qu' il aime Doristée. Ie suis assurée, reprit Lucinde, que si vous regardiez favorablement Alphonse, il reviendroit à vos pieds. Ah! Non, non, Lucinde, reprit-elle, je n' ay pas le coeur assez bas, et quoy que je vous montre malgré moy toute ma foiblesse, je ne feray jamais rien pour r' appeller Alphonse, et je ne crois pas mesme quand il reviendroit que je pusse luy pardonner. Mais pendant que ces deux personnes parloient ainsi, celuy qui s' estoit trompé à rendre les paquets dont il s' estoit chargé, ayant rendu à Alphonse celuy qui estoit pour Lucinde, il connut par là ce qui estoit arrivé de l' autre, et en fut fort fâché: car encore qu' il cherchast à se guerir, il n' eust pas voulu qu' on eust creu qu' il avoit fait ces vers-là pour Doristée, ni pour nulle autre. Il fut donc en diligence chez Lucinde pour luy dire la verité, et trouvant la porte ouverte il monta sans parler à personne; mais entendant parler Mathilde assez haut, et d' vn ton de voix irrité, il s' arresta par respect, et entendit qu' elle disoit à Lucinde, c' est en vain que vous voulez excuser Alphonse, je ne luy sçaurois pardonner: Doristée est-elle si belle, si charmante, qu' elle puisse estre si fortement aimée à mon prejudice? Il est vray, adjousta-t-elle, que je ne donne pas de portraits, et qu' au delà de l' estime et de l' amitié il n' y a rien à pretendre de moy. Alphonse entendant tout cela ne put jamais s' empescher de s' aller jetter à genoux devant Mathilde. Ah! Madame, luy dit-il, serois-je assez heureux pour vous voir irritée contre moy? Ouy, madame, adjousta-t-il, j' aime mieux vostre haine que vostre indifference, et rien ne m' a jamais esté si doux que les plaintes que je viens d' entendre. Mathilde fut si surprise, elle eut tant de confusion, et fut si en colere, que ne pouvant trouver rien à dire dont elle fust contente, elle se leva et voulut s' en aller, mais Alphonse la retint respectueusement par sa robe. De grace, madame, luy dit-il, écoutez-moy vn moment: car je mourrois desesperé si je perdois l' esperance de me justifier auprés de vous. Lucinde se joignant à Alphonse, Mathilde demeura, et cét amant affligé prenant la parole: ie voy bien, madame, luy dit-il, que vous croyez que j' aime Doristée, et que j' ay fait pour elle les vers qu' on a apportez à Lucinde. Quelque irritée que je sois contre vous, reprit fierement Mathilde, je vous crois trop homme d' honneur, pour demeurer d' accord qu' elle vous ait donné son portrait; mais pour vous épargner la peine de faire vne justification inutile, je vous declare, Alphonse, que la foiblesse que j' ay euë aujourd' huy ne vous sera point avantageuse, et j' ay l' esprit si aigri de voir que vous estes cause que je m' estime moins que je ne faisois, que je ne vous le pardonneray jamais: car je voy bien que vous avez entendu tout ce que j' ay dit. Mais encore, dit Lucinde à Alphonse, expliquez-moy vostre procedé, et pour qui sont les vers que je tiens? Alors Alphonse dit en peu de mots le dessein qu' il avoit eu d' abord d' essayer de se guerir en parlant à d' autres belles, et particulierement à Doristée, et ensuite de voir si en effet Mathilde ne témoigneroit point quelque leger dépit qui luy pust faire connoistre, qu' il ne luy estoit pas indifferent, adjoustant qu' il avoit fait ces vers à la priere d' Arsenio. Pour les vers, reprit fierement Mathilde, il ne m' importe pour qui ils sont faits; mais je vous trouve bien hardi, d' oser me dire que vous avez voulu me donner de la jalousie, et de me laisser mesme penser que vous croyez presque m' en avoir donné. Mais, Alphonse, ne vous y trompez pas, ce qui est dans mon coeur ne se peut appeller ainsi, et afin de vous empescher de croire des choses qui ne sont point, je vous diray pour ma propre satisfaction, que lors que vous avez changé de sentiment pour moy... Ah! Madame, s' écria-t-il, je ne puis souffrir que vous parliez ainsi; car je vous proteste que je ne vous ay jamais tant aimée que je vous aime, et je veux que vous me teniez pour le plus perfide de tous les hommes, si j' ay jamais dit à Doristée que j' eusse nulle affection pour elle. I' ay cherché à me guerir, il est vray, et j' avouë que c' est vn crime digne d' vn chastiment tres-rigoureux; mais j' en suis assez puni, madame, par l' impossibilité que j' ay trouvée à cét injuste dessein; et si vous sçaviez ce que j' ay souffert, et ce que je souffre encore, vous auriez pitié d' vn malheureux qui vous adore avec vn respect sans égal. Cependant, je vous declare que je ne parleray de ma vie à Doristée. Non, non, Alphonse, reprit Mathilde, je ne veux point contraindre vostre inclination, et pourveu que vous ne croyiez pas m' avoir donné de la jalousie, voyez la tant que vous voudrez, je n' en diray jamais rien. Mais pour achever ce que j' avois commencé, j' avouë que quand vous changeastes de conduite, je vous regardois comme vn homme, dont l' amitié m' eust esté tres-agreable, et que je croyois digne de la mienne. Mais, madame, qu' ay-je fait, interrompit Alphonse, qui me fasse perdre cét avantage? Vous en avez aimé vne autre, repliqua Mathilde, ou vous avez crû que je vous aimois: lequel de ces deux crimes que vous ayez commis, suffit pour m' obliger à vous prier de ne me voir plus; car enfin, Alphonse, je ne veux, s' il est possible, ni vous aimer ni vous haïr. Et moy, madame, repliqua-t-il, je veux mourir, si je ne suis aimé, ou du moins si on ne me permet d' aimer eternellement la seule personne que je puis trouver aimable. Comme ils en estoient là, il vint du monde, et il falut changer de conversation. Cependant, Alphonse pour guerir l' esprit de Mathilde, ne parla plus à Doristée que quand la civilité l' y forçoit, et pour oster tout pretexte à la jalousie de Mathilde, il fit si bien, qu' vn de ses parens qui demeuroit à Valladolid épousa Doristée, trois semaines aprés, sans qu' il voulust mesme aller aux nopces. Alphonse fit mesme connoistre si clairement à Mathilde, que les vers du portrait estoient faits pour Arsenio, qu' elle n' eut plus de pretexte de le soupçonner de ne l' aimer plus; au contraire, il fit cent choses qui ne luy permirent plus de douter de la grandeur et de la fidelité de son affection, et sentant dans son coeur vne grande tendresse pour Alphonse, elle commença de craindre que la prediction d' Anselme ne fust trop veritable. Elle creut pourtant d' abord qu' elle n' avoit que de l' amitié pour luy. Cependant, ce mal-heureux amant ne pouvant obtenir la permission d' avoir de l' amour pour elle, en pensa mourir de douleur. Dom Albert son pere mourut en ce temps-là, et elle eut l' injustice de ne faire pas vn compliment à Alphonse sur cette perte. Il sentit cette rigueur plus qu' on ne le peut dire; il falut qu' il allast à Palentia, où il tomba si malade d' affliction, qu' on crut qu' il mourroit: toute la cour en avoit vn regret extréme, et l' on ne parloit d' autre chose. Le roy de Castille luy envoya ses medecins, vn desquels rapporta qu' il estoit à l' extremité; et comme ce medecin estoit des amis de Lucinde, Mathilde l' ayant priée d' en sçavoir davantage, il luy dit qu' il croyoit qu' vne profonde melancolie estoit cause de sa mort. Le soir mesme Lucinde receut vn paquet, où elle trouva vn billet pour elle, et vn pour Mathilde. Elle connut d' abord l' escriture d' Alphonse, quoy que les caracteres fussent mal formez, et témoignassent assez la foiblesse de la main qui les avoit écrits; celuy qui s' adressoit à Lucinde ne contenoit que ces paroles: Alphonse a la generevse Lvcinde. Ie vous demande pour derniere grace, madame, si je meurs du mal que j' ay, comme je l' espere, de faire lire à vostre cruelle amie, le billet que je vous envoye pour elle, afin qu' elle puisse connoistre quels sont les derniers sentimens de mon coeur. Lucinde fut fort touchée de ce peu de paroles; de sorte qu' allant chez Mathilde, elle la trouva dans son cabinet extrémement triste: elle creut pourtant qu' il luy faloit dire la verité; de sorte qu' elle luy rendit compte de ce que ce medecin luy avoit dit, et luy monstra ensuite le billet qu' Alphonse luy avoit écrit, et celuy qui estoit pour elle. Mathilde parut sensiblement touchée, et malgré qu' elle en eust, ses larmes firent connoistre qu' elle n' estoit pas insensible. Elle ouvrit la lettre qui estoit pour elle, et y trouva ces paroles: l' infortvné Alphonse, a la trop aimable Mathilde. Souffrez, madame, qu' vn malheureux vous donne ses dernieres pensées, et vous conjure de croire du moins aprés sa mort, que jamais passion n' a esté si tendre, si respectueuse, ni si fidelle que la sienne; il vous a aimée sans esperance, et il meurt sans regret, puisqu' il n' a pû toucher vostre coeur. Trop heureux dans son infortune, si aprés sa mort il peut obtenir pour recompense de la plus ardente passion qui fut jamais, que celle qui la faisoit naistre, le plaigne vn seul moment. C' est l' vnique grace qu' il demande n' en ayant jamais receu nulle autre. Mathilde ne put alors cacher la tendresse qu' elle avoit dans l' ame à sa chere Lucinde: elle luy avoüa donc qu' elle avoit pour Alphonse vne estime infinie, et vne tendresse extréme; qu' vn pur sentiment de gloire avoit fait toute sa rigueur; et que si elle eust pû croire qu' Alphonse eust pû l' aimer comme Petrarque aimoit Laure, elle auroit vécu d' vne autre maniere avec luy. Mais enfin, dit Lucinde en pleurant aussi, il faut ressusciter Alphonse, ou du moins luy donner quelque consolation en mourant. Helas! Dit Mathilde, j' ay bien peur que de l' heure que je parle le pauvre Alphonse ne soit plus. Quoy qu' il en soit, dit Lucinde, je luy veux écrire, et il faut que vous écriviez aussi; j' envoiray vn homme en qui on se peut fier, luy porter vostre lettre et la mienne; et si par malheur il estoit mort, il rapportera le paquet. Mathilde resista d' abord: mais ce fut d' vne maniere qui fit que Lucinde la pressa davantage: elle ne voulut pourtant pas écrire en vn billet separé, elle se contenta de mettre quelques lignes au bas du billet de Lucinde, qui fut tel qu' il est icy. Lvcinde a Alphonse. Ie vous conjure de faire tout ce que vous pourrez pour vivre, et de croire que Lucinde ne vous trompe pas, lors qu' elle vous assure que vôtre perte seroit insupportable à la personne du monde que vous aimez le mieux. Aprés que Lucinde eut écrit, Mathilde écrivit à son tour ce qui suit. Vivez, Alphonse, si mon repos vous est cher, c' est tout ce que vous peut dire vne personne qui estoit tres-faschée de vous oster son amitié, et qui vous la rendra avec joye, si toutefois il luy est permis de croire qu' elle vous l' eust ostée. Mathilde bailla à Lucinde ce qu' elle venoit d' écrire, sans le relire: tenez, Lucinde, luy dit-elle, voilà ce que mon coeur dit à Alphonse, je ne le relis pas, de peur que ma raison ne s' en méle, et qu' elle ne me persuade que j' en ay trop dit. Ce paquet fut donné à vn homme adroit et fidelle. D' abord qu' il fut à Palentia, on fit grande difficulté de luy laisser voir Alphonse; mais ayant dit qu' il venoit de la part de l' admiral de Castille, on le fit parler à luy. Il le trouva tres-malade et tres-foible, et comme vn homme à qui la mort paroissoit douce; mais dés qu' il luy eut dit tout bas de quelle part il venoit, il sembla qu' il reprit vne nouvelle vie, et tout mourant qu' il estoit, il fit effort pour lire ce qu' on luy écrivoit; car encore que celuy qui luy rendoit le paquet n' eust parlé que de Lucinde, il jugea bien que Mathilde en devoit du moins sçavoir quelque chose. Mais lors qu' il vit l' écriture de Mathilde, il en eut vne joye extréme: il voulut répondre; mais il ne pût écrire que ce peu de mots, encore fut-ce avec vne peine incroyable. Ie crains, madame, que vostre pitié ne vienne vn peu tard, et que je ne puisse obeyr au commandement que vous me faites de vivre; mais du moins si je meurs, j' auray vne consolation extréme de pouvoir esperer que vous me plaindrez. Ie ne puis répondre à la genereuse Lucinde, et tout ce que je puis, est de vous assurer que je n' ay jamais aimé que vous, et que je n' aimeray jamais nulle autre personne. Alphonse aprés avoir fait beaucoup d' effort pour écrire et fermer ce billet, le donna à l' envoyé de Lucinde, qui attendoit impatiemment son retour aussi bien que Mathilde. Il leur representa de telle sorte le pitoyable estat où il avoit trouvé Alphonse, et la joye qu' il avoit témoignée, qu' elles en eurent le coeur sensiblement touché: et d' autant plus que les medecins avoient dit le matin qu' il estoit impossible qu' il échapast. Cependant, trois jours aprés Alphonse envoya vn des siens à Lucinde, et écrivit ce qui suit d' vn caractere plus aisé à lire. A Lvcinde. Aprés avoir eu la generosité d' avoir pitié de moy, ayez encore celle de faire lire à vostre incomparable amie, ce que je prens la liberté de luy écrire: afin que je ne renonce pas à la mort, sans estre en quelque sorte assuré de trouver quelque douceur à la vie. La lettre d' Alphonse à Mathilde, estoit conceuë en ces termes: vous m' avez ressuscité, madame, mais avant que de vous en rendre graces, ne trouvez pas mauvais que je vous conjure avec tout le respect que je vous dois, de vous preparer à souffrir que je vous aime de la plus pure, de la plus tendre, et de la plus respectueuse passion qui fut jamais; car sans cette permission, la vie me seroit vn supplice, et la mort vne chose tres-agreable; je ne demande pas d' estre aimé, je n' en suis pas digne; mais d' estre souffert, et ma passion le merite. Lucinde qui estimoit fort Alphonse, voulut que Mathilde luy répondit; mais elle ne pût s' y resoudre: elle consentit seulement que Lucinde écrivist, pourveu qu' elle ne l' engageast à rien qui peust blesser sa gloire. Elle le fit donc en ces termes: on ne vous répond point; mais on permet que je vous die que tant que vous ne demanderez que de l' estime et de l' amitié vous aurez sujet de vous estimer tres-heureux: hastez-vous donc de guerir entierement, et de venir rendre graces à la personne qui vous a sauvé la vie. Quoy qu' Alphonse fust affligé de ce que Mathilde n' avoit pas répondu à sa derniere lettre, il se trouva pourtant heureux de pouvoir estre assuré de son estime, et de son amitié. Cependant, dom Felix et dom Fernand, qui s' estoient réjoüis de la mort d' Alphonse, furent de nouveau fort embarrassez, lorsqu' ils apprirent qu' il ne mourroit pas. Ils se réünirent vne seconde fois, mais ce fut d' vne maniere la plus étrange du monde: dom Felix dit à dom Fernand ce qu' il sçavoit de l' amour d' Alphonse, et quoy qu' il fust convenu avec luy que si Mathilde en traitoit vn plus favorablement que l' autre, le mal-traité cederoit au plus heureux, la grandeur de sa passion, le fit passer par dessus toute consideration, et toute generosité. Dom Fernand d' autre part apprit à dom Felix que dom Pedro estoit fort amoureux de Mathilde, et qu' ainsi il n' y avoit nul espoir d' estre heureux que par la violence. Dom Felix estoit nay avec les inclinations assez bonnes, mais il estoit foible, et capable de se laisser emporter par les mauvais sentimens de ceux qu' il voyoit, et plus capable encore de renoncer à toute justice et à toute generosité par vn desespoir d' amour. D' autre part, dom Fernand connoissoit que quand mesme Alphonse fust mort, Mathilde ne l' eust pas mieux traité: mais ce qui estoit plus puissant dans son esprit, il jugeoit bien que dom Pedro ne souffriroit point, aprés la deffense qu' il luy avoit fait faire de songer jamais à Mathilde, qu' il entreprist de la servir. Si bien que ces deux rivaux également malheureux, aprés plusieurs entretiens secrets qu' ils eurent ensemble, formerent vn dessein qui occupa tout leur esprit durant quelques jours, et qu' ils ne pouvoient executer l' vn sans l' autre. Cependant, Alphonse ne songea qu' à guerir bien-tost, et qu' à revoir Mathilde, qui de son costé estoit fort aise d' apprendre qu' Alphonse estoit tous les jours de mieux en mieux; mais ce n' estoit pas vne joye tranquile: car il luy sembloit quelquefois qu' elle en avoit trop dit; et si Lucinde n' eust esté contre elle, la tendresse de son coeur eust esté trop foible pour s' opposer à la scrupuleuse vertu dont elle faisoit profession: elle avoit aussi du chagrin de ce qu' elle remarquoit que dom Pedro l' aimoit toûjours, quoy que par des considerations qu' elle ignoroit, il ne luy parlast pas souvent de sa passion; mais quand cela arrivoit, c' estoit en des termes qui luy faisoient tout craindre de luy, et pour elle, et pour Alphonse. S' il venoit à sçavoir qu' elle eust vne estime particuliere pour luy, elle avoit aussi quelque inquietude de voir que dom Fernand et dom Felix avoient de grandes conferences ensemble; mais enfin ne pouvant empescher tout ce qui ne luy plaisoit pas, elle s' en consoloit du moins avec Lucinde, qu' elle entretenoit avec plus de liberté qu' à l' ordinaire, parce que Padille estoit tres-souvent auprés de Iacinthe, que dom Iuan d' Albuquerque devoit bien-tost épouser. Mais enfin aprés qu' Alphonse fut gueri, il partit de Palentia avec vn équipage magnifique, et se mit en chemin pour aller à Burgos, dont il ne prit pas le chemin le plus droit, ayant necessairement à parler à l' admiral de Castille, qui estoit alors à vne de ses maisons. En y allant, Alphonse, qui pour réver plus commodément, avoit envoyé tous ses gens par le chemin ordinaire, n' ayant qu' vn escuyer avec luy, apperceut de loin dans vn valon au bord d' vne riviere, deux hommes qui avoient l' épée à la main; il poussa alors son cheval, et fut droit à eux pour les separer: mais il fut étrangement surpris lors qu' il vit que c' estoit dom Felix et dom Fernand, et qu' il les vit tout couverts de leur sang, et tellement animez l' vn contre l' autre, qu' il eut beaucoup de peine à les empescher de continuer leur combat. Il est vray que la perte du sang força vn moment aprés dom Felix de s' appuyer contre vn arbre, et de se soûtenir sur son épée dont il ne pouvoit plus se servir. Cependant, dom Alphonse fit retenir dom Fernand par son escuyer, afin que parlant à l' vn et à l' autre, il pust les faire resoudre à se laisser secourir: car ils paroissoient tous deux fort blessez. Alphonse sçavoit bien qu' ils estoient ses rivaux, et ne doutoit pas que Mathilde ne fust cause de ce combat: mais son grand coeur passa pardessus cette consideration, et sçachant bien qu' ils n' estoient pas aimez, il ne les haïssoit pas assez pour manquer à faire vne chose que l' honneur desiroit de luy: de sorte qu' adressant la parole à dom Felix, comme à celuy qui paroissoit le plus blessé: quel que soit le sujet de vostre querelle, luy dit-il, vous avez tous deux perdu assez de sang pour la finir, et pour estre contents l' vn de l' autre. Dom Felix ne pouvant souffrir la veuë d' vn genereux ami qui luy reprochoit sa perfidie; ah! Alphonse, s' écria-t-il, que ne laissez-vous perir deux ravisseurs de Mathilde, qui s' alloient punir en vous vengeant, si vous ne fussiez arrivé. A ce nom de Mathilde, Alphonse les regarda avec vne égale fureur, et prenant la parole, quoy, dit-il, Mathilde seroit enlevée! Non, non, reprit dom Fernand, et la perfidie de dom Felix, qui m' avoit le premier proposé l' enlevement de Mathilde, est cause que la chose ne s' est pas executée; mais si je ne le puis punir de sa lâcheté, je vous exhorte à le faire pour vostre interest: car si j' eusse esté vostre ami, je n' eusse pas voulu estre vostre rival. N' est-il pas permis de se repentir d' vne mauvaise action, dit dom Felix avec vn redoublement de colere? En disant cela il tomba et perdit la parole. Alphonse voulut le soûtenir et tascher de luy faire dire la verité: mais pendant qu' il estoit dans cette occupation, dom Fernand faisant vn grand effort se deffit de l' escuyer d' Alphonse, et sauta dans le bateau qui les avoit passez: car comme ils estoient tres-braves, ils avoient laissé leurs escuyers à l' autre costé de l' eau, quoy que les combats singuliers ne fussent pas alors fort en vsage en Espagne. Dom Fernand fit cette action si promptement, qu' il s' éloigna du bord avant qu' Alphonse eust pris garde qu' il s' estoit échapé; cependant cét escuyer d' Alphonse courant aprés inutilement, cria, et fit tourner teste à Alphonse, qui montant sur son cheval, voulut entreprendre de passer la riviere, mais elle se trouva si profonde qu' il luy fut impossible de le faire, et ceux qui menoient dom Fernand, ramerent si bien, qu' en peu de temps Alphonse eut la douleur de le voir aborder, de le voir monter à cheval, et de le perdre de veuë: il fit méme rompre les rames du bateau par son escuyer, afin qu' on ne pust le remener si tost de l' autre costé, et qu' Alphonse ne le pût suivre. Cependant, cette aventure luy donnant vne curiosité extréme; outre que sa generosité l' obligeoit à secourir dom Felix, il envoya promptement à vne petite ville par où il venoit de passer, afin d' avoir vn chirurgien, pour tascher de luy faire revenir la parole; mais pendant qu' on y fut, Alphonse vit qu' il ouvroit les yeux, et que le sang s' estant arresté de luy-mesme, luy avoit redonné quelque force. En effet, voyant Alphonse seul auprés de luy: trop genereux ami, luy dit-il en soûlevant la teste contre le pied d' vn arbre, laissez-moy mourir, et pardonnez-moy tous mes crimes par la consideration du repentir que j' ay eu d' avoir consenti au dernier que j' ay voulu commettre. Quand on est hors d' estat de se deffendre, dit dom Alphonse, et qu' on se repent, je suis capable de tout pardonner; mais je veux de la sincerité, c' est-pourquoy dites-moy precisément ce qui s' est passé. I' ay si peu à vivre, répondit dom Felix, que je ne pourrois profiter d' vn mensonge quand je le dirois. Vous sçaurez donc que dom Fernand et moy estions convenus d' enlever Mathilde, de la mener sur les terres de Grenade, et là nous devions nous battre, et celuy qui fust demeuré vainqueur devoit posseder Mathilde. Mais aprés avoir formé ce dessein, que nous ne pouvions executer l' vn sans l' autre, et estre convenus de toutes choses, j' en eus horreur, et pour montrer que je suis sincere, j' avouë que la seule vertu ne fut pas cause de mon repentir, et que j' esperay, si j' allois advertir Mathilde que dom Fernand la vouloit enlever, que je pourrois toucher son coeur par ce service-là, et l' obliger à me preferer à tous ceux dont elle est aimée. Ie l' ay fait, et elle crut m' estre sensiblement obligée; mais comme dom Fernand a sceu la verité par vne voye que je sens bien que je n' auray pas le temps de vous dire, il m' a cherché, et m' a parlé, de façon que nous avons mis l' épée à la main, et lors que vous estes arrivé, nous allions peut-estre mourir tous deux. Cependant, comme il demeure constant que Mathilde eust esté enlevée sans moy, je vous conjure par vostre propre generosité, si je meurs, comme je n' en doute point, de ne luy dire pas que j' eusse part à l' enlevement, que mon repentir ait esté aussi peu genereux, et aussi interessé, et de ne me refuser pas la consolation de pouvoir esperer qu' elle me plaindra vn moment. Dom Felix dit cela d' vne voix si foible, qu' Alphonse en eut le coeur attendri; mais il ne put se faire entendre de dom Felix, qui perdit vne seconde fois la parole. Dés que ceux qu' il avoit envoyez querir furent arrivez, il leur recommanda le blessé autant qu' il put, et fut passer la riviere sur vn pont à vne lieuë de là, pour tenter de sçavoir des nouvelles de dom Fernand, mais ce fut inutilement; si bien qu' il s' en alla droit à Burgos, et s' envoya excuser à l' admiral de Castille: car il avoit trop d' impatience de voir Mathilde, pour prendre vn chemin plus long. Il estoit fort tard lors qu' il arriva, mais il ne laissa pas d' aller chez Lucinde, afin de luy conter ce qui luy estoit arrivé, et de consulter ce qu' il en devoit dire dans le monde. Il fut plus heureux qu' il ne croyoit: car Mathilde estoit avec elle, dés qu' elle le vit elle changea de couleur, et parut avec vne modestie si charmante, qu' elle n' avoit jamais esté si belle. Lucinde qui connut bien quel estoit son embarras, prit la parole. Venez, Alphonse, luy dit-elle, venez remercier Mathilde, de vous avoir sauvé la vie, mais en mesme temps preparez-vous à remercier dom Felix, qui a empesché Mathilde d' estre enlevée par dom Fernand. Vne partie de ce que vous desirez est déja fait, répondit Alphonse; mais dom Felix pourra bien n' estre pas en pouvoir de tirer nul avantage de la reconnoissance qu' on luy doit: car je l' ay laissé en vn pitoyable estat. Mathilde et Lucinde en témoignerent de l' inquietude, et prierent Alphonse de leur expliquer ce qu' il disoit, et en effet il leur conta ce qui s' estoit passé, à la reserve de ce que dom Felix luy avoit dit lors qu' il l' avoit prié de ne découvrir pas son crime à Mathilde: de sorte que cette belle personne témoigna bien de la douleur du danger où estoit dom Felix. La generosité d' Alphonse pensa ceder, et le faire resoudre à dire la verité; mais il demeura ferme, et resolut, si dom Felix mouroit, de faire ce qu' il avoit desiré de luy. Mathilde conta à Alphonse comment dom Felix luy estoit venu dire qu' elle se gardast bien d' aller à vne promenade dont on l' avoit conviée, parce que si elle y alloit, dom Fernand l' enleveroit, et qu' en effet elle avoit sceu qu' il y avoit eu des gens cachez destinez à l' enlever: elle adjousta qu' on avoit esté en peine de voir dom Felix et dom Fernand disparoistre à la cour depuis le jour d' auparavant. Alphonse eut bien voulu parler de sa passion à Mathilde; mais en la conjoncture des choses, il craignoit tellement de l' irriter, qu' il laissoit parler ses yeux, et son respect, et se contenta de luy rendre graces, de luy avoir donné la vie. Ils consulterent de quelle sorte il parleroit de ce combat, et ils resolurent, comme dom Fernand estoit frere de dom Iuan, qui avoit tout pouvoir auprés de dom Pedro, qu' il l' iroit trouver et luy diroit la verité, afin de luy offrir d' en parler comme il voudroit, croyant que cela obligeroit dom Iuan. Cette raison n' eust pas esté assez forte pour Alphonse: mais Mathilde adjousta qu' elle n' aimoit point à servir d' entretien dans le monde, et qu' il valoit mieux en vser ainsi; que selon les apparences dom Iuan le prieroit de dissimuler la cause du combat de dom Fernand avec dom Felix, et qu' il faloit qu' il luy promist d' en vser ainsi. Mais, madame, luy dit dom Alphonse, vous ne considerez pas que c' est servir dom Fernand que de dissimuler son crime. Il est vray, dit Mathilde; mais s' il doit estre sceu, j' aime mieux que ce ne soit pas par vous. Mais madame, reprit-il, dom Fernand se pourra imaginer que je le crains. Mais Alphonse, reprit-elle, j' ay quelque raison que je ne puis dire, de desirer que la chose soit ainsi, et si vous m' aimez vous ne me resisterez plus. Ah! Madame, dit alors Alphonse, je cede pour toûjours; car je vous aime plus que nul autre n' a jamais aimé, et toute ma conduite à venir, vous le fera assez connoistre. Comme il estoit tard, dom Alphonse fut obligé de se retirer: il fut à l' heure mesme chercher dom Iuan, il luy dit qu' il avoit separé dom Fernand qui se battoit avec dom Felix, et enfin il luy apprit que son frere mesme avoit advoüé avoir voulu enlever Mathilde: adjoûtant que quoy qu' il ne fust point ami de dom Fernand, sa consideration l' avoit obligé de luy dire la chose, afin de sçavoir de quelle maniere il desiroit qu' il la publiast. Dom Iuan parut extrémement affligé de la violence de son frere, et remercia fort Alphonse de la maniere dont il en vsoit: il le pria de se contenter de dire qu' il avoit trouvé dom Fernand et dom Felix, l' épée à la main, et adjousta qu' il avoit des raisons qu' il ne pouvoit dire, qui faisoient qu' il luy estoit de la derniere importance, qu' on ne sceust pas que son frere eust voulu enlever Mathilde. Alphonse promit d' en vser comme il voudroit: et en effet le lendemain ce combat fit vn grand bruit dans le monde, et l' on sceut deux jours aprés que dom Felix estoit mort, et que dom Fernand dont les blessures ne s' estoient pas trouvées dangereuses, s' en estoit allé à la cour de Grenade. Mathilde regreta extrémement dom Felix, et Alphonse eut la generosité de le luy laisser regreter, quoy qu' il y eut des momens où il estoit tenté de luy dire la verité; car il n' avoit rien promis à dom Felix: mais il avoit trouvé quelque chose de si tendre à ce que ce malheureux amant luy avoit dit, qu' il le jugea digne de la generosité qu' il avoit, et qui ne pouvoit plus ni luy nuire, ni servir à vn mort. Cependant, dom Alphonse estant défait de ses deux rivaux, et ne sçachant pas au vray ce qui estoit dans le coeur de dom Pedro; parce que Mathilde par sagesse ne luy en dit rien, commença d' estre le plus heureux de tous les hommes; car il sceut se conduire avec tant d' adresse, et donna tant de marques de passion et de respect à Mathilde, qu' elle vint à avoir pour luy vne tendresse extréme. Elle luy en cachoit pourtant la plus grande partie; mais elle souffroit aussi qu' il l' aimast, pourveu qu' il ne pretendît jamais à nulle autre grace, qu' à celles que l' on peut desirer d' vne amie tendre et fidelle, et qu' il ne songeast pas mesme à l' épouser. Enfin, Mathilde voulut que leur affection ressemblast si fort à celle de Laure et de Petrarque, qu' on ne pust pas louër l' vne sans louër l' autre. Ce n' est pas qu' il n' y eut des momens, où quand Alphonse pensoit aux conditions que Mathilde imposoit à son amour, il n' eust vn chagrin extréme, et l' impossibilité apparente de posseder jamais Mathilde, aprés qu' il avoit pû l' épouser, luy donnoit de tres-mauvaises heures; car enfin quelque haine qu' il eust naturellement pour le mariage, l' amour qu' il avoit pour Mathilde estoit devenuë la plus forte: il crut méme que pour forcer Mathilde à changer de sentimens, il faloit faire quelque fortune éclatante et rendre de si grands services au roy, qu' il pust ensuite obliger Mathilde à le rendre heureux. De sorte que dans cette veuë-là il fit sa cour avec vne grande assiduité, et l' on peut dire qu' il ne voyoit que sa maistresse et son maistre. Comme on approchoit du printemps, Lucinde fut pour quinze jours à vne maison de campagne qu' elle avoit au bord de la riviere qui passe à Burgos, et y mena Mathilde. Cette belle fille craignant extrémement que dom Pedro ne sceust l' affection qu' Alphonse avoit pour elle, de peur qu' il ne le perdist, le pria de ne l' aller pas voir si souvent. Mais comme l' amour est vne passion, qui donne des sentimens contraires, il y avoit des jours où Mathilde murmuroit de ce qu' Alphonse faisoit sa cour trop assidument. Elle luy écrivit mesme vn jour que le coeur luy disoit qu' il n' avoit pas pensé à elle le jour auparavant. Mais il luy répondit en ces termes. Vostre coeur est vn des plus grands imposteurs du monde, croyez-le sur ma parole; car je ne pensay jamais tant à vous que j' y pensay hier, et je n' eus jamais tant de déplaisir de ne vous point voir. Croyez donc bien je vous en conjure, que tant que je ne vous verray pas, je ne verray rien, n' entendray rien, et ne feray rien qui ne me fasse souvenir de vous. Ie n' ay pas assez d' injustice pour vous demander la méme chose; mais j' ay assez d' amour pour le souhaiter, et pour estre miserable, si j' apprens que je ne l' aye pas obtenu: j' espere que le jour de demain ne passera pas que je n' aille sçavoir de vous si vostre coeur n' est pas plus veritable en ses promesses qu' en ses conjectures, et si vous avez eu la cruauté de ne vous ennuyer pas vn seul moment, et de trouver des plaisirs sans chagrins, en vn lieu où je ne puis estre ni vous dire ce que je souffre pour vous. Cette lettre plut à Mathilde; mais elle n' y respondit que ces quatre lignes. Puisque vous me viendrez voir demain, je n' ay rien à vous dire, si ce n' est que mon coeur est tousjours sincere en ses promesses, et qu' il est bien aise de s' estre trompé en ses conjectures. Mais quoy que Mathilde fust contente, et eust sujet de l' estre, ces petits chagrins qui redoublent tous les plaisirs d' vne grande passion, renaissoient souvent dans son coeur, et ce fut en vn de ces jours-là que Mathilde se promenant seule dans vne allée d' orangers les plus beaux du monde, particulierement en vne saison où tous les autres arbres n' ont pas encore recouvré toute leur beauté, les vers de Petrarque et de Laure luy passerent dans l' esprit. Ensuite dequoy ne pouvant resister à la fantaisie d' en faire, elle fit vne elegie sur ce qu' Alphonse avoit esté deux jours sans la voir, et qu' il estoit venu comme elle pensoit à luy. Aprés l' avoir faite, elle l' écrivit dans des tablettes qu' elle avoit, avec resolution de ne la monstrer qu' à Lucinde, et de ne la faire jamais voir à Alphonse; parce qu' elle la trouvoit trop tendre, et qu' elle ne vouloit pas qu' il connust toute son affection. Mais, luy disoit Lucinde, pourquoy la voulez-vous cacher, et dérober à Alphonse la joye de sçavoir qu' il est aimé. Car enfin, vne affection aussi innocente que la vostre, ne doit point estre cachée; au contraire, plus vne passion paroist forte, plus elle redouble le prix de la vertu, et quoy que je sois ennemie du mariage, je croy qu' on peut faire quelque exception en faveur de deux personnes également aimables, et également raisonnables. Ah! Lucinde, reprit Mathilde, ne faites point d' exception, je vous en conjure, et ne dites rien à Alphonse de l' elegie que je vous ay monstrée. Permettez-moy, du moins, reprit Lucinde, de luy dire que son absence vous fait quelquefois murmurer. Il faut bien vous accorder quelque chose, luy dit Mathilde; mais, ma chere Lucinde, ne luy dites pas toute la foiblesse que je vous monstre. Comme ces deux personnes s' entretenoient ainsi, elles virent arriver Theodore, Iacinte, Padille, dom Pedro, dom Iuan, Alphonse et plusieurs autres. Mathilde mit en diligence ses tablettes dans sa poche, et fut avec Lucinde au devant du prince et des dames qu' il amenoit. Le lieu estoit extrémement agreable par le grand nombre de fontaines, et par la belle veuë. Dom Pedro le trouva si à son gré, qu' il dit à dom Iuan qu' il faloit y faire la feste de ses nopces, et que Lucinde luy prestast sa maison: ce qu' elle n' avoit garde de refuser au favori de l' infant de Castille, principalement parce que ce prince se faisoit craindre sans se soucier d' estre aimé: car c' estoit vne des vanitez de dom Pedro de mettre son plaisir à faire ce qu' il vouloit, sans se soucier si on luy obeïssoit, ou par amour, ou par crainte. Il soûtenoit mesme parmi ses amis, qu' en amour les faveurs arrachées par violence estoient plus douces que celles qui estoient accordées par tendresse, et son humeur enfin paroissoit en toutes choses. Aprés qu' il eut esté quelque temps avec les dames, et qu' il eut parlé vn moment avec Mathilde, il alla entretenir dom Iuan, au bout d' vne allée, pendant quoy Alphonse entretint vn instant sa chere Mathilde. Mais gardant de grandes mesures avec luy, principalement à cause de dom Pedro qu' elle craignoit, elle fit que la conversation fut generale: et comme elle avoit la voix tres-belle, et que Iacinte l' avoit assez agreable, elles chanterent plusieurs chansons, et elles obligerent Alphonse à leur répondre sur le champ tour à tour. Il eut beau faire pourtant, il luy fut impossible de répondre qu' à Mathilde qui chanta ce petit couplet. Cherchez-vous, jeune Iris, le secret de charmer, pour estre bien aimée il ne faut point aimer. Mais à peine Mathilde eut-elle chanté ce couplet, qu' Alphonse répondit sans changer les rimes. Plus on a de bontez, plus je me sens charmer, et je ne comprens point comme on cesse d' aimer. Toute la compagnie trouva cette réponse fort juste, pour estre faite sur le champ, et Padille s' imagina que Mathilde sçavoit ces vers-là, qui pouvoient avoir esté faits pour elle par Alphonse mesme en quelque autre lieu, et que peut-estre les avoit-elle écrits dans des tablettes qu' elle portoit d' ordinaire: et comme elle estoit naturellement portée à faire quelque malice, elle crut que si elle trouvoit les deux couplets écrits dans les tablettes de Mathilde, ce seroit vn grand sujet de luy faire la guerre, et à Alphonse aussi. Elle chercha l' occasion de luy dérober ces tablettes, et en effet, elle fit si bien que pendant que Mathilde parloit à Iacinte de quelque chose qui l' occupoit, elle les prit et se separa de la troupe pour voir ce qu' il y avoit dedans, resoluë de dire qu' elle les avoit trouvées dans vne allée, en cas qu' elle jugeast à propos de les monstrer. Mais au lieu d' y trouver les couplets de chanson qu' elle cherchoit, elle y trouva l' elegie, et pendant qu' elle lisoit attentivement, dom Pedro, dom Iuan, et Alphonse qui les avoit joints la virent; de sorte que pensant que Padille lisoit quelque chose qu' elle avoit écrit dans ces tablettes, dom Pedro dit à Alphonse qu' il les luy prist, car il estoit le plus proche d' elle: et en effet il obeït au prince, et s' approchant de Padille, c' est de la part du prince, luy dit-il, que je vous demande les tablettes que vous tenez. Vous pouvez les luy donner, reprit-elle en les refermant, il y verra vne fort belle chose. Dans ce moment-là, Alphonse reconnut que c' estoient les tablettes de Mathilde, et en eut beaucoup d' inquietude; neantmoins il supposa qu' elle les avoit baillées à Padille, et qu' ainsi il n' y avoit rien à craindre; de sorte que le prince estant fort proche, il fut contraint de les luy donner sans les ouvrir. Mais dés que dom Pedro les eut ouvertes, Alphonse connut l' écriture de Mathilde, et fut étrangement surpris, lorsque dom Pedro les eut baillées à dom Iuan, afin qu' il leust ce qui estoit écrit dedans, et plus surpris encore lorsqu' il entendit les vers qui suivent. Elegie. Qvoy donc, si prés de moy Daphnis peut estre absent! Ah! Si Daphnis le peut, il n' est pas innocent, et lorsque d' vn amant la tendresse est extréme, rien ne peut l' empescher de revoir ce qu' il aime; rien ne peut retenir vn coeur bien amoureux, qui sans l' objet aimé ne sçauroit estre heureux: mille et mille devoirs ne l' embarrassent gueres, il se fait vn loisir au milieu des affaires; tout luy permet d' aller où l' amour le conduit; rien ne l' arreste ailleurs, rien n' est beau, tout luy nuit: la foule des plaisirs luy déplaist, l' importune, et sans considerer ni maistre, ni fortune, il court où son desir l' appelle incessamment, quitte tout sans regret pour vn heureux moment; et sa raison soûmise à l' ardeur de sa flame laisse sa passion maistresse de son ame. Helas! Vous ignorez, trop injuste vainqueur, qu' il faut aimer ainsi pour meriter mon coeur! Revenez, cher Daphnis, faire cesser ma plainte, mais si d' vn tendre amour vous avez l' ame atteinte, devinez les tourmens de mon coeur affligé, lorsqu' il craint quelquefois de se voir negligé: cette crainte, Daphnis, ne vous fait point d' outrage: car je ne crains jamais sans aimer davantage. Tout accroist mon amour, et si j' en veux guerir, il faut, Daphnis, il faut se resoudre à mourir. Rien ne me peut changer, ni le temps, ni l' absence, ni l' oubli, ni la mort, ni mesme l' inconstance; vn coeur bien amoureux meurt toûjours enflammé, qui peut cesser d' aimer n' a jamais bien aimé. C' est dans vn sentiment et si doux et si tendre, qu' au bord de ces forests Iris vient vous attendre; mais, dieux! C' est vainement qu' elle attend chaque jour l' agreable moment de cét heureux retour: dans vn chagrin si noir, ma sombre fantaisie voudroit sçavoir Daphnis en Afrique, en Asie; l' impossibilité borneroit mes desirs, ie me consolerois par de tristes soûpirs, i' accuserois du sort la seule ingratitude, i' aurois plus de douleur, mais moins d' inquietude, ie croirois voir Daphnis partager mon ennuy, ie l' aimerois du moins sans me plaindre de luy. Mais helas! De Daphnis le sejour est si proche, qu' on peut le découvrir du haut de cette roche; si l' ingrat m' aimoit bien, il entendroit ma voix, du matin jusqu' au soir je l' appelle cent fois; mais que vois-je bons dieux? Ah! C' est Daphnis luy-mesme, c' est l' objet de mes soins, et c' est tout ce que j' aime: veuïlle, veuïlle l' amour qu' il m' assure aujourd' huy qu' il a senti pour moy ce que je sens pour luy. Voilà des vers bien tendres et bien passionnez, dit Padille, et il y auroit beaucoup de plaisir d' estre aimé d' vne personne qui sçait penser si tendrement, et exprimer si bien ce qu' elle pense. I' en demeure d' accord, reprit brusquement dom Pedro, et il seroit assez plaisant de sçavoir pour qui ces vers sont faits; mais seigneur, dit dom Iuan, croyez-vous que ces vers soient de Mathilde? Je croirois plustost que les ayant trouvez beaux, elle les auroit écrits pour les garder. Mais nous connoissons, reprit dom Pedro, tous ceux qui sçavent faire des vers, et nul n' a ce caractere-là. Pour moy, dit Alphonse, je croirois ce qu' a dit dom Iuan, ou bien que Mathilde, pour se divertir, a mis en espagnol quelques vers de Laure, dont elle parle tant. Ah! Alphonse, reprit malicieusement Padille, cela ne sent point la traduction, il y a je ne sçay quoy de naturel, qui fait connoistre que ces vers-là ne sont point traduits; il semble mesme qu' ils partent plustost du coeur que de l' esprit. Pendant que Padille parloit ainsi, et que dom Iuan relisoit l' elegie, dom Pedro et Alphonse estoient dans vn embarras extréme; le premier avoit du chagrin et de la colere, et l' autre de la joye et de la douleur: car il connoissoit bien que ces vers-là estoient pour luy, et il se trouvoit plus heureux qu' il n' eust esperé de l' estre; mais il estoit pourtant au desespoir de les voir entre les mains de dom Pedro, et de ne pouvoir trouver moyen d' avertir Mathilde, afin qu' elle ne fust point surprise, si ce prince luy parloit de ces vers, comme il n' en doutoit point. Cependant, il faisoit tout ce qu' il pouvoit pour cacher ses sentimens, et il agit avec tant de jugement, que dom Pedro ne soupçonna point Alphonse d' y avoir aucune part. Cependant, Padille, qui avoit toûjours dans l' esprit de se faire aimer de ce prince, crut que ces vers seroient cause qu' il cesseroit d' aimer Mathilde, et qu' il l' aimeroit ensuite: mais cela fit alors vn effet tout contraire. Iusques là dom Pedro n' avoit pas compris qu' il fust necessaire d' estre aimé pour estre heureux en amour, il croyoit qu' il suffisoit d' estre en pouvoir d' enlever vne maistresse, et de la posseder; mais ces vers toucherent son coeur de deux nouveaux sentimens, l' vn d' vne curiosité extréme de sçavoir au vray si Mathilde avoit fait ces vers-là, et pour qui ils estoient faits, et l' autre d' vne haine terrible contre ce rival inconnu, et d' vn furieux redoublement d' amour pour Mathilde. Il donna commission à Padille d' aller observer si Mathilde s' appercevoit qu' elle n' avoit plus ses tablettes, et si elle en estoit fort en peine, et se faisant suivre par dom Iuan et par Alphonse, il les éloigna encore davantage du monde: ne sçauriez-vous m' aider, leur dit-il, à deviner qui est cét heureux amant de Mathilde, pour qui ces vers sont faits? Car enfin je le veux sçavoir, et je vous commande à tous deux de vous en informer soigneusement. Ie sçay bien, dit-il à dom Iuan, que ce n' est pas vostre frere, il est absent, et il a toûjours esté haï. Pour moy, dit Alphonse, je croy que ce sont des vers sans objet, comme il y en a tant d' autres. Non, non, reprit dom Pedro emporté par sa passion, et par la violence de son humeur, ces vers ont vn objet, Mathilde que je croyois si indifferente, aime quelqu' vn dont elle est aimée; mais quel qu' il soit, elle pourra bien-tost estre en la peine de faire son epitaphe, s' il vient à ma connoissance. Le grand coeur d' Alphonse eut bien de la peine à se retenir en cette occasion; mais considerant que ces vers estant fort passionnez, ce seroit offenser Mathilde que de paroître en cette occasion comme son amant, il se retint, et se contenta de dire encore vne fois qu' il pouvoit estre aisément que ces vers ne fussent pas de Mathilde. Ah! Pour en estre, repliqua dom Pedro, je suis certain qu' ils en sont; alors r' ouvrant les tablettes, il fit prendre garde à dom Iuan qu' il y avoit des mots rayez, et d' autres remis à la place, et qu' il sembloit en effet qu' on avoit changé vne expression en vne autre plus belle. Aprés quoy tout d' vn coup ce prince, sans en rien dire à ceux à qui il parloit, retourna vers les dames, et Mathilde ne devinant pas le chagrin qu' elle alloit avoir, (car elle ne s' estoit point encore apperceuë qu' on luy avoit pris ses tablettes) s' entretenoit avec ses amies: mais elle fut bien étonnée lorsqu' elle les vit entre les mains de dom Pedro; elle en rougit, et en eut vne douleur incroyable. Alphonse souffrit tout ce qu' on peut souffrir, et il fut assez genereux pour desirer que Mathilde ne luy eust pas donné cette marque de la tendresse de son coeur. Cependant, dom Pedro qui la vouloit observer, et qui vouloit voir si elle luy redemanderoit ses tablettes, parla de choses indifferentes. Alphonse n' osoit approcher de Mathilde, de peur que dom Pedro ne vinst à découvrir ce qu' il vouloit sçavoir, et jamais deux personnes ne se sont trouvées en vn si grand embarras. Cependant, Mathilde jugeant bien qu' on sçavoit que ces tablettes estoient à elle, et qu' on connoissoit trop son écriture pour esperer qu' elle pust nier d' avoir écrit les vers qui estoient dedans, se resolut à les redemander au prince, sans en faire de façon. Seigneur, luy dit elle en rougissant, sans s' en pouvoir empescher, je voy des tablettes entre vos mains, qui devroient estre entre les miennes, et il faut assurément qu' on me les ait prises. Si vous vouliez qu' on vous les rendist, luy dit-il, vous ne deviez pas y écrire les plus beaux vers que j' aye jamais veus; je m' engage pourtant à vous les rendre, adjousta-t-il, si vous me promettez de me dire qui les a faits, et pour qui ils ont esté faits: car dom Iuan, dom Alphonse, et moy ne l' avons pû deviner. Il seroit sans doute assez difficile, repliqua-t-elle, puisque je ne le sçay presque pas moy-mesme, et tout ce que je puis en dire, c' est qu' vne personne que je connois ayant dessein d' écrire les amours de Laure et de Petrarque, dont je sçay toutes les circonstances, a supposé que Laure fit ces vers pendant vn certain temps que Petrarque l' alloit voir vn peu moins souvent à Vaucluse, à cause qu' il estoit occupé à des affaires de tres-grande importance auprés d' vn cardinal dont il est fort aimé. Cela est tres-ingenieusement détourné, luy dit dom Pedro, et vne personne qui trouve sur le champ vne chose en quelque sorte vray-semblable sur vn sujet où il y avoit si peu d' apparence d' en trouver, peut inventer vne tres-belle fable quand il luy plaira: c' est-pourquoy, adjousta-t-il, je seray bien aise de vous entretenir vn moment en particulier le long de cette allée. Mathilde n' osa pas resister, elle marcha donc auprés de dom Pedro, et toutes les dames suivirent, dix ou douze pas derriere avec le reste de la compagnie: mais ayant trouvé au milieu de l' allée vne fontaine avec des sieges des deux costez, le prince fit asseoir Mathilde, se mit auprés d' elle, et la regardant d' vne maniere à imprimer la crainte dans l' ame la plus ferme par le trouble qui paroissoit dans ses yeux: ne pensez pas, luy dit-il, m' avoir persuadé en me disant que ces vers si pleins d' amour sont faits sous le nom de Laure: cela a esté judicieusement dit pour la compagnie; mais cela ne sçauroit tromper vn amant tel que moy. Ie veux donc sçavoir precisément pour qui ils sont, et je vous promettray de ne cesser pas de vous aimer, pourveu qu' aprés cela ce rival sorte du royaume, et que vous ne le voyiez jamais; je vous ay aimée jusques icy sans vous importuner, parce que j' ay crû que vous n' estiez née que pour estre aimée, et point du tout pour aimer: mais puisque vostre coeur peut estre sensible pour quelqu' vn, je pretends qu' il le soit pour moy, et je ne souffriray pas qu' il le soit pour vn autre. Ainsi, pour donner vne marque d' amour tres-vtile à ce bienheureux amant, obligez-le de s' éloigner avant que je puisse sçavoir qui il est, je vous donne huit jours pour cela. Mais, seigneur, reprit Mathilde, quand vous me donneriez vn an, je ne pourrois faire ce que vous desirez, je vous ay dit la verité, ces vers n' ont jamais esté veus de personne, ils sont faits pour vne fable et point du tout pour vne histoire. Mettez-vous, seigneur, en repos de ce costé-là, ne cherchez point ce que vous ne sçauriez trouver, et n' entreprenez point s' il vous plaist, de me rendre fable pour fable, en me disant que vous m' aimez; car je sçay ce que vous estes et ce que je suis, et je ne pretends nullement à l' amour d' vn si grand prince, je ne veux méme estre aimée que de mes amies et de mes amis, et il n' y a personne dans la cour, qui puisse me soupçonner justement d' avoir d' autres sentimens. Ie voy bien, luy dit-il, que vous ne me connoissez pas encore, et il est bon que vous sçachiez que de l' humeur dont je suis, je ne dirois pas que je vous aime s' il n' estoit vray: je sçay aimer et haïr également bien, et me venger avec plaisir, et de ce que j' aime, et de ce que je hai quand j' en trouve l' occasion: si vous faites ce que je veux, je seray capable de faire toutes choses, et de renverser s' il le faut toute la Castille, pour vous mettre sur le trosne. Vne fille de Constance, seigneur, reprit-elle, ne s' asseureroit guere aux paroles du fils d' Alphonse treiziéme. Mais, seigneur, ce n' est pas dequoy il s' agit, je ne veux regner que sur moy-mesme. Regnez-y donc, dit dom Pedro, ne m' aimez pas, mais n' aimez rien, ou dites-moy qui vous aimez, afin que je puisse prendre quelques mesures pour mon repos. I' aime la gloire, répondit Mathilde, et je ne veux jamais aimer autre chose. Encore vne fois, repliqua-t-il, je vous donne huit jours pour me satisfaire, et cependant je garderay ces tablettes. Mathilde essaya inutilement de se les faire rendre: aprés quoy dom Pedro s' en alla, et força les dames à s' en aller aussi, sans qu' Alphonse osast approcher de Mathilde, et il suivit comme les autres, sans avoir mesme pû parler à Lucinde. Mathilde se trouvant alors seule avec son amie; car Padille s' en estoit allée avec Iacinte, s' affligea avec excés de son malheur. Mais au milieu de son chagrin, et de la crainte qu' elle avoit, que la fureur de dom Pedro ne produisist de funestes effets, et contre Alphonse et contre elle, s' il venoit à découvrir la verité; elle avoit de la douleur qu' Alphonse eut veû cette elegie. Qui vit jamais, disoit-elle, vn malheur égal au mien? Je veux cacher la tendresse de mon coeur à Alphonse, afin de l' accoustumer à estre content de mon amitié; et cependant, il sçait que je l' aime plus que je ne veux qu' il le sçache; qui sçait mesme s' il ne croit pas qu' il est plus aimé que je ne suis aimée? Je mets tout mon plaisir à faire qu' il m' estime plus que tout le reste du monde, et peut-estre qu' il m' estime moins qu' il ne faisoit. Il me semble, luy dit Lucinde, que vous choisissez le plus petit de vos malheurs en cette aventure. Ah! Lucinde, repliqua-t-elle, le plus grand de tous mes malheurs seroit d' estre moins estimée d' Alphonse. Mais aprés celuy-là, ce m' est vn extréme déplaisir, de voir que toute la cour dira que j' ay fait des vers passionnez pour quelqu' vn. Vostre reputation est si bien establie, reprit Lucinde, que cela ne la destruira point, et vous devez estre si contente de vostre propre vertu et de vostre longue rigueur pour Alphonse, que vous ne devez songer qu' à prevenir la fureur de dom Pedro, et contre luy et contre vous. Aprés cela, elles considererent ce qu' il y avoit à faire; mais elles ne trouverent rien qui les pust contenter: elles conclurent pourtant qu' il ne faloit pas changer de conduite à l' égard d' Alphonse. Mais comment le pourray-je voir, reprit Mathilde, aprés les vers qu' il a veus, et le moyen de ne luy apprendre point ce que dom Pedro m' a dit. Il faut sans doute luy dire toutes choses, reprit Lucinde, afin de prendre des mesures sur la conduite qu' on doit tenir. En effet, le lendemain Alphonse raisonnant comme Mathilde et Lucinde, crut qu' il devoit agir à son ordinaire, et fut chez Mathilde qu' il trouva seule; elle changea de couleur dés qu' elle le vit, et Alphonse la regarda avec tant de respect qu' elle connut bien qu' il craignoit de la fascher. En effet, Alphonse connoissant l' humeur retenuë et modeste de Mathilde, crut qu' il luy déplairoit s' il luy parloit de ses vers, comme les croyant faits pour luy. C' est-pourquoy, prenant la parole: vous voyez, madame, luy dit-il, vn homme qui voudroit bien estre cét amant heureux, pour qui dom Pedro croit que ces admirables vers qu' il a dans vos tablettes ont esté faits, et je vous assure que si cela estoit, je me moquerois de ses menaces, et m' estimerois le plus heureux de tous les hommes. Mais, madame, je les regarde comme vne agreable fable où je n' ose prendre de part. Ie vous prie, Alphonse, si vous m' aimez, reprit Mathilde, de ne me parler jamais de ces malheureux vers qui vont nous exposer à vne persecution estrange. Quand vous me les aurez donnez, reprit Alphonse, j' en vseray comme il vous plaira; mais je les veux avoir, s' il vous plaist, je les veux apprendre, et les veux dire cent fois le jour. I' aime mieux vous les promettre, dit Mathilde, et n' en parlons plus, et voyez seulement ce que nous avons à faire. Ie sçay que le roy vous regarde comme vn homme qui le peut servir, et qu' il a quelque estime et quelque bonté pour moy; mais cela est vn foible support contre vn prince violent qui ne respecte ni le ciel ni la nature, qui se moque des loix et de la raison, et qui ne fait que ce qui luy plaist. Si dom Pedro n' estoit pas fils de mon roy, dit Alphonse, sa fierté ni son injustice ne m' embarrasseroient guere; mais je luy dois du respect, et il faut se resoudre à estre persecuté. Mais, madame, mon plus grand recours, c' est que le commencement de la campagne est fort proche, et qu' il faudra que dom Pedro aille à l' armée et que j' y aille aussi, et il pourra estre que j' y serviray le roy si vtilement que je n' auray plus rien à craindre pour vous de la colere de dom Pedro. Pour moy, dit Mathilde, mon esperance est au changement de son humeur, et je veux croire que ne me voyant plus il ne pensera plus à moy. Cette raison, madame, repliqua Alphonse, n' est pas à mon vsage; car je ne puis jamais comprendre qu' on puisse ne penser point à vous, quand on vous a veuë vne fois, et comme vous l' avez dit admirablement: qui peut cesser d' aimer, n' a jamais bien aimé. Ah! Alphonse, s' écria Mathilde en rougissant, vous me manquez de parole. Ah! Madame, reprit Alphonse, je manquerois d' amour si je pouvois oublier ce vers-là, il m' est demeuré dans la memoire comme vne maxime indubitable dans vne affection parfaite. Non, madame, vne amour telle que la mienne, ne met point de bornes à sa durée, il n' y a que la mort qui puisse la faire finir. Lucinde arriva alors, et leur apprit qu' elle venoit de voir vn homme qui venoit de chez le roy, où l' on ne parloit que de guerre; elle adjousta qu' il venoit d' arriver vn courier qui rapportoit diverses choses qui feroient hâter la campagne. Helas! Dit Mathilde, en quel malheur est-on reduit, d' estre obligé de se réjouïr de l' absence de ses plus chers amis. Pour moy, madame, repliqua Alphonse, je ne puis jamais partir d' auprés de vous qu' avec vne douleur mortelle; mais ce me sera quelque consolation de voir que vous serez delivrée de dom Pedro: car enfin, madame, je me flate de la pensée que son rang ne me nuira point dans vostre esprit, et que vous ne le prefererez jamais au plus amoureux et au plus fidelle de tous les hommes. Vous avez raison, Alphonse, de ne craindre point dom Pedro dans le sens que vous en parlez; mais craignez-le comme vn prince cruel et injuste. Ie ne puis jamais craindre que de vous déplaire, repliqua-t-il, et de voir quelqu' vn de mes rivaux plus heureux que moy. Pour vos rivaux, repliqua Mathilde, vous pouvez en estre en seureté. Mais, Alphonse, adjousta-t-elle, je pense que la raison voudroit que vous ne m' aimassiez plus, et que je me resolusse à la perte de vostre amitié: car enfin, quelque tendresse que j' aye pour vous, je ne puis jamais renoncer à ma premiere resolution. Ah! Madame, reprit Alphonse, laissons l' avenir, et souffrez seulement que je vous aime, que je croye n' estre pas haï, et que j' espere que je seray vn jour plus heureux. Dom Pedro vint alors chez Theodore, et apprenant que Mathilde estoit à sa chambre avec Lucinde qui y venoit d' arriver, et Alphonse, il y fut, et, sans sçavoir pourquoy, il soupçonna plustost ce jour-là qu' vn autre, qu' Alphonse fust amoureux de Mathilde: il en eut le coeur troublé, et les observa tous deux d' vne maniere qui leur donna vne sensible inquietude: il dit à Mathilde qu' il venoit luy dire deux choses qui ne se ressembloient pas; l' vne, qu' il faloit qu' elle se preparast à estre d' vne grande feste pour les nopces de dom Iuan avec Iacinte, que l' on avanceroit encore de quelques jours; et l' autre, qu' il faudroit bien-tost que tous les braves de la cour le suivissent à la guerre; parce qu' il estoit arrivé nouvelle que le roy de Maroc estoit si irrité de la mort du prince Abomelic, qu' il avoit juré d' en tirer vne vengeance memorable. Il ne s' en faut donc guere, seigneur, reprit Alphonse, que je ne me repente d' avoir esté heureux en combatant contre le prince Abomelic, puisque la mort d' vn seul homme en doit tant armer contre vous; mais, seigneur, vostre valeur n' a rien à craindre des Maures. Sur tout, adjousta dom Pedro d' vn air fier, estant secondée de la vostre: et puis, poursuivit-il, comme nous sommes en vn temps où il y a beaucoup d' amants en Castille, je croy que cela rendra nos troupes invincibles, n' y ayant sans doute rien de plus brave qu' vn amant, soit qu' il soit heureux ou infortuné. Car, par exemple, poursuivit-il avec vn soûris forcé, si les beaux vers que j' ay entre les mains estoient faits pour moy, je défierois toute l' Afrique de me vaincre; mais comme cela n' est pas, je me mets dans l' esprit d' estre plus vaillant que celuy pour qui ils sont, et je ne doute point que ce sentiment-là ne me fasse faire quelque chose de grand. Ie vous ay déja dit, seigneur, reprit Mathilde, que ces vers-là n' ont point d' objet, et que je ne pouvois vous en dire davantage. Vous me permettrez donc, dit dom Pedro, de les attribuer à qui il me plaira, et de croire si la fantaisie m' en prend que vous les avez faits pour Alphonse. Ah! Seigneur, repliqua Alphonse, je ne suis pas assez heureux pour cela; et je suis persuadé que si la belle Mathilde les a faits, elle les a faits pour son plaisir et pour sa gloire; car il y en a beaucoup sans doute à exprimer si bien des sentimens dont elle est incapable. Quoy qu' il en soit, seigneur, reprit Mathilde en parlant à dom Pedro, je vous supplie de me rendre ces vers, de ne m' en parler jamais, et de croire que mon estime ni mon amitié ne s' aquierent ni par la crainte, ni par la violence. Vous vous trompez, Mathilde, luy dit-il en se levant, on peut tout aquerir par la force, et le temps vous l' apprendra. En s' en allant, il appella Alphonse, et sans luy rien dire davantage de Mathilde, il luy parla de la guerre qui alloit commencer; mais d' vn air qui fit connoistre à Alphonse qu' il soupçonnoit et croyoit mesme la verité. Dom Pedro parla assez long-temps bas à Alphonse devant beaucoup de monde, et il eut dessein que quelqu' vn l' allast redire à Mathilde, et cela ne manqua pas; de sorte que cette belle fille pria Lucinde d' écrire vn mot à Alphonse, pour luy dire l' estat de son esprit, et luy demander ce que dom Pedro luy avoit dit, et elle mit au bas de son billet ces paroles: i' ay de la colere, de la douleur, et de la curiosité; faites cesser tout cela, s' il est possible. Alphonse répondit en ces termes: je voudrois bien, madame, ne vous accabler point de la melancolie qui me possede: cependant n' ayez point de colere, je vous en conjure, ce n' est pas ce que je merite de vous; n' ayez point d' inquietude, peut-estre n' en suis-je pas digne; et n' ayez mesme point trop de curiosité s' il est possible, puisqu' on se trouve quelquefois si mal d' en avoir; ayez seulement vn peu de bonté pour moy, ne vous en repentez jamais, et laissez-moy le soin de desarmer la fureur de nostre ennemi par les services que je pretends luy rendre. Cependant dom Pedro se confirmoit de moment en moment dans la pensée qu' Alphonse aimoit Mathilde, qu' il en estoit aimé, et que les vers estoient pour luy. Il le dit à dom Iuan, qui se souvenant de la maniere obligeante dont Alphonse en avoit vsé envers luy lorsqu' il separa dom Fernand d' avec dom Felix, fit tout ce qu' il put pour oster cette pensée à dom Pedro, et pour le dissuader d' aimer Mathilde: mais dom Pedro luy dit que cela estoit inutile, et qu' il vouloit perdre Alphonse, adjoustant toutefois que le roy l' aimant, il vouloit ne s' en défaire pas publiquement, et tascher de le perdre en luy faisant honneur, et en luy donnant les emplois les plus dangereux, et qu' enfin si la fortune ne l' en défaisoit pas, il s' en déferoit luy-mesme; et que pour Mathilde, si elle ne changeoit pour luy au retour de la campagne, il la mettroit en lieu où elle ne pourroit avoir d' autre volonté que la sienne. Dom Iuan estoit naturellement assez genereux, mais l' envie de conserver sa faveur faisoit qu' il resistoit quelquefois foiblement aux mauvais desseins du prince: il ne luy conseilloit jamais rien de mal le premier, mais il cedoit à sa volonté. Il crut pourtant estre obligé de donner quelque avis vtile à Alphonse, luy devant autant qu' il luy devoit. Il luy parla donc, et luy tesmoigna qu' il ne pouvoit pas luy dire tout ce qu' il sçavoit, ni tout ce qu' il pensoit; mais qu' il le prioit, s' il aimoit Mathilde, de faire tout ce qu' il pourroit pour se guerir l' esprit de cette passion, en le conjurant de croire qu' il ne luy disoit que ce qu' il avoit dit autrefois à dom Fernand. Alphonse ne sçachant si dom Iuan luy parloit sincerement, ou si c' estoit pour découvrir ses sentimens, luy répondit avec beaucoup de precaution; mais il ne pût jamais obtenir de luy de dire qu' il n' aimoit pas Mathilde. Vous jugez bien, luy dit-il, que si je suis amoureux de Mathilde, je ne dois pas dire mes veritables sentimens au frere d' vn amant de cette belle personne; et si je ne le suis pas, je n' ay rien à dire; je vous diray seulement que si je l' estois, il y a apparence que je le serois toûjours: car estant naturellement ennemi du mariage, j' aurois assurément combatu vne passion qui auroit pû me faire changer de sentimens; ainsi ce seroit inutilement que j' entreprendrois maintenant ce qui m' auroit esté déja vne fois impossible: c' est pourquoy je vous remercie de vostre avis, sans estre en estat d' en profiter. Quatre jours aprés, les nopces de dom Iuan se firent à la maison de Lucinde. Cette feste fut tres-magnifique en toutes choses, et pendant qu' elle dura, dom Pedro observa et fit observer par Padille jusques aux moindres actions de Mathilde et d' Alphonse: mais ils se conduisirent avec tant de jugement, qu' ils ne donnerent nul nouveau sujet aux conjectures de dom Pedro. Il ne laissa pourtant pas de croire qu' ils s' aimoient, et il en conceut vn tel dépit, qu' il forma le plus extravagant dessein, que l' amour et la fureur ayent jamais fait prendre: il disoit d' ordinaire que la beauté du monde consistoit dans les revolutions subites, que lors qu' on passoit de la joye à la douleur tout d' vn coup, cela avoit quelque chose de beau. On l' avoit souvent entendu souhaiter de voir vn tremblement de terre, vne inondation, ou vn embrazement: il n' estoit pas en pouvoir de voir les deux premiers quand il voudroit; mais pour l' autre, il regardoit cela comme vn plaisir qu' il se pouvoit donner, et comprit qu' il pourroit y avoir quelque chose de fort doux pour luy, si quand tout le monde seroit couché il faisoit mettre le feu à l' appartement où seroit Alphonse, et que dans cette frayeur il pust aller pour secourir Mathilde, et que peut-estre il auroit le plaisir de faire brûler son rival à la veuë de sa maistresse, qu' il pourroit mesme enlever selon l' occasion qu' il en auroit. Cét effroyable dessein luy vint dans la teste au milieu de la joye et des plaisirs, et comme il avoit des gens auprés de luy qui estoient prests à faire tout ce qu' il vouloit, il leur communiqua son dessein, et ils promirent de l' executer. Cependant, il y eut vn grand festin, musique, bal, et tous les divertissemens qu' on pouvoit donner. Le roy et la reyne s' en retournerent à Burgos, mais le prince et toute sa cour demeurerent. Theodore et Mathilde estant amies de Lucinde, chez qui la feste se faisoit, y coucherent aussi. Cette maison estoit tres-belle et tres-grande, il y avoit vn grand corps de logis, et deux aisles avec vn corridor à balustrade qui regnoit tout alentour, et qui quand on vouloit, faisoit la communication de tous les appartemens: le prince devoit coucher dans le grand corps de logis où estoit aussi l' appartement de la mariée: Theodore, Mathilde, Lucinde et Padille, dans des chambres qui estoient à l' aisle droite: et Alphonse, et vn petit nombre de ceux qui estoient d' ordinaire auprés du prince, à l' aisle gauche. Comme personne ne se doutoit de rien, et que ceux qui devoient executer les ordres du prince commandoient ses gardes, il fut tres-aisé de venir à bout d' vn si étrange dessein. Tout le monde dormoit paisiblement, et si la passion d' Alphonse ne l' eust empesché de dormir profondement comme les autres, il eust peri en cette funeste occasion. Environ deux ou trois heures aprés que toute la compagnie se fust retirée, l' executeur de ce dessein, qui se nommoit Tonimir, suivi de trois gardes, fut mettre le feu à la porte de la chambre d' Alphonse, et dans le mesme temps sur le corridor, on mit aussi de la paille enflammée devant les fenestres, afin qu' il ne pust se sauver de nulle part, et que quand le bruit du feu auroit réveillé le monde, on crust que la flamme sortoit par les fenestres, et qu' on n' allast point le secourir. Mais en mesme temps dom Pedro se preparoit à aller faire l' empressé à secourir Mathilde, et à profiter de l' occasion pour l' enlever, selon qu' elle se presenteroit. En effet, le feu fut mis à la porte d' Alphonse, et à ses fenestres, il prit avec vne violence horrible; et Alphonse se levant et s' habillant en diligence, se vit environné de flammes, qui entroient de tous costez dans sa chambre, et par consequent au plus grand danger du monde, s' il n' eust pas eu vn courage extraordinaire, et si la crainte que Mathilde ne fust au mesme peril ne luy eust pas fait tenter toutes choses pour se sauver. Car il ne luy tomba pas dans l' esprit que ce feu fust principalement allumé pour luy: il crut que cét accident estoit arrivé par la multitude des gens qui estoient en cette maison, et par la confusion qui suit presque toûjours les grandes festes. Ainsi pensant à sauver Mathilde plus qu' à se sauver luy-mesme, il rompit vne porte qui donnoit dans vn cabinet, et comme il y avoit vne fenestre qui regardoit dans vne court de derriere, se voyant de tous costez pressé par le feu, il entreprit de se jetter par là, il jetta son épée la premiere, et se jetta aprés, et si heureusement, que tombant sur vn grand quarré de gazon fort épais, il ne se fit point de mal. Dans ce moment il entendit vn nombre infini de voix: car tout le monde s' éveilla à ce grand bruit que faisoit le feu, dont la flamme en vn instant avoit gagné de cette aisle le corps de logis, et avoit mesme esté poussée par le vent jusqu' à l' aisle opposée: de sorte que chacun songeoit à se sauver sans penser aux autres: il n' y avoit que dom Pedro, qui voulant ou obliger, ou faire enlever Mathilde, pensoit à aller où elle estoit; et Alphonse qui estoit au desespoir de se trouver dans vne cour où il n' y avoit point de porte ouverte. Il entendoit vne confusion épouventable de voix d' hommes et de femmes meslées au bruit du feu, il voyoit les flammes sortir de par tout, et le toit commencer déja de tomber par pieces enflammées. Il ne pouvoit venir à bout de sortir de là; mais à la fin il vit à la faveur de ce feu qu' il y avoit vn arbre à vn coin de cette cour contre la muraille, il y monta, et passant sur le mur, se laissa glisser de l' autre costé sans abandonner son épée; mais il ne se trouva pas encore en estat d' aller secourir Mathilde: car il estoit sorti d' vne cour, et se trouva dans vn grand parc qui estoit derriere sans pouvoir ni sortir ni rentrer. Il pensa perdre la raison, et en cét instant croyant avoir veû vne porte de ce parc plus loin, il alla le long des murs, mais en s' éloignant il alloit vers l' obscurité. Dans cette inquietude il crut avoir entendu quelques voix de femmes qui s' éloignoient, il les suit et écoute en mesme temps, et entend que quelque personne disoit, mais où nous menez-vous? Nous ne voulons point quitter Lucinde. A ces mots il connut que c' estoit la voix de Mathilde; de sorte que s' avançant à grands pas l' épée à la main, qui que vous soyez, s' écria-t-il, laissez en liberté celle dont j' entends la voix, ou je vous puniray comme vous le meritez. A la voix d' Alphonse, Mathilde prenant la parole: de grace approchez-vous, luy dit-elle, car je ne sçay où deux hommes qui nous ont sauvées du feu nous veulent mener. Vn de ces hommes fut à Alphonse l' épée à la main, laissant l' autre pour retenir Mathilde, et vne de ses femmes qui ne l' avoit point quittée: mais Alphonse le blessa du premier coup si considerablement qu' il tomba; de sorte que l' autre se voyant seul à tenir ces femmes, et à se deffendre, prit plûtost le parti de fuir. Ainsi Alphonse eut la satisfaction d' avoir rendu vn service considerable à Mathilde, sans sçavoir encore qui estoient ceux qui la vouloient mener où elle ne vouloit pas aller. Il n' eut mesme pas le temps d' estre éclairci de rien: car dom Pedro ayant esté averti par celuy qui avoit fui, que son compagnon estoit mort, ou du moins blessé, et qu' Alphonse estoit avec Mathilde, songea à ne pouvoir estre accusé de cét enlevement, et fit l' empressé à faire chercher Mathilde. Il parut à cheval suivi de flambeaux, agissant comme vn homme qui cherchoit quelqu' vn; si bien qu' Alphonse n' eut le temps que de dire à Mathilde qu' il s' estimoit tres-heureux de luy avoir rendu ce petit service. Helas! Luy dit-elle, que je crains l' avenir et pour vous et pour moy. Elle n' en put dire davantage: car le prince suivi de plusieurs des siens: ah! Madame, luy dit-il avec vne hardiesse extréme, est-ce Alphonse qui vous a sauvée du feu, luy que je croyois estre reduit en cendre à voir son appartement embrazé comme il est? Non, seigneur, luy dit-elle, mais il m' a sauvée d' vn plus grand peril: car deux hommes qui m' ont tirée de ma chambre, m' ont persuadé dans la frayeur où j' estois qu' il faloit aller dans le jardin pour éviter le feu, et cependant ils m' ont fait passer dans le parc, et l' vn d' eux a voulu tuer Alphonse qui me vouloit secourir. Ils l' ont peut-estre pris pour vn ravisseur, reprit dom Pedro sans s' estonner; mais puisque vous n' avez point de mal, cela n' est rien. Seigneur, reprit-elle, je vous supplie d' approfondir qui m' a voulu enlever. Cela se peut aisément puisque celuy qui a voulu tuer Alphonse, ne peut pas estre loin; car je l' ay veû tomber. Le prince qui sçavoit bien qu' il s' estoit retiré; car il l' avoit fait enlever, commanda qu' on cherchast, et eut la hardiesse de vouloir laisser penser que ces deux hommes dont Mathilde parloit, estoient vne feinte, et que c' estoit pour ne paroistre pas estre allée dans ce parc avec Alphonse aprés estre sortie du feu. Cependant, il estoit vray que ce prince avoit envoyé le capitaine de ses gardes faire semblant de secourir Mathilde, qu' il luy avoit commandé de la tromper, et de la mener au jardin pour éviter ces torrens de feux, qui tomboient du toit de ces bastimens embrasez, et que de là il l' avoit fait passer au parc d' où il avoit eu dessein de l' enlever, et de l' envoyer à vn chasteau qui estoit sur la frontiere où l' on alloit faire la guerre. Mais ni Mathilde ni Alphonse ne sceurent alors rien de cela. Dom Pedro affecta mesme de faire meilleure mine à dom Alphonse, et cacha vne partie de son humeur cruelle en cette rencontre; il dit à Lucinde qu' ayant emprunté sa maison pour les nopces de dom Iuan, il se tenoit obligé de la faire rebastir plus belle qu' elle n' estoit, et enfin à la reserve d' Alphonse et de Mathilde, nul ne soupçonna que ce fust luy qui eust fait mettre le feu à cette maison. Mais comme il vouloit bien du moins se faire craindre, voyant qu' il ne pouvoit se faire aimer, durant qu' on essayoit de sauver quelque partie de ces bastimens, et qu' on donnoit ordre d' avoir des chariots pour retourner à Burgos, il dit à Mathilde tout bas, avec vn soûris forcé? Que diriez-vous d' vn amant qui seroit capable de brûler tout le monde pour avoir vne occasion de vous avoir en son pouvoir? Ie dirois, seigneur, repliqua-t-elle, que j' aimerois mille fois mieux sortir du monde, que de tomber en son pouvoir. Ah! Mathilde, luy dit-il, vous n' avez pas le coeur assez grand, vous vous contentez de vers, de serenades, de balets, de soûpirs, et d' autres bagatelles des amants ordinaires, et vous compteriez pour rien la passion d' vn homme qui feroit toutes choses pour vous, qui se moqueroit des loix et de la raison pour vous plaire. Ce n' en seroit pas le chemin, reprit Mathilde, et rien ne me peut plaire s' il n' est raisonnable. Chacun, repliqua-t-il, se fait vne raison à sa mode, et si vous m' aimiez, vous conviendriez de mes maximes. Ie croy l' vn et l' autre également impossible, reprit-elle en se rapprochant de cette foule de personnes de toutes conditions qui regardoient ce funeste objet avec beaucoup de douleur; mais pour dom Pedro il paroissoit extrémement gay. Cependant, le jour parut, et toute la compagnie s' en retourna à Burgos. Mathilde, Alphonse et Lucinde avoient vne extréme affliction; car ils voyoient bien que dom Pedro avoit causé cét embrasement; il n' avoit point donné d' ordre precis de chercher ces deux hommes; le feu avoit commencé à l' appartement d' Alphonse, et il vouloit méme que Mathilde le crust ou le soupçonnast. De plus, Mathilde estoit tres-faschée de voir la maison de son amie brûlée: elle s' en accusoit en parlant à elle, et luy demandoit pardon d' en estre cause. Cependant, dom Pedro dans le monde racontoit cette aventure, et comme on demandoit qui avoit mis le feu, il soustenoit hardiment qu' il croyoit que c' estoit le tonnerre, quoy que personne n' eust entendu tonner. Le roy et la reine envoyerent sçavoir des nouvelles de Mathilde. Ce jour-là mesme la reine tomba malade, et mourut huit jours aprés, extrémement regretée particulierement de Mathilde; et les auteurs qui ont dit que le roy de Portugal son pere la fit mourir, ont fait tort à la memoire de l' vn et de l' autre. Le lendemain il vint nouvelle que le roy de Maroc voulant tirer vengeance de la mort du prince Abomelic avoit couvert la mer de deux cens cinquante vaisseaux et soixante galeres, qu' il avoit passé le destroit, et estoit venu mouïller l' anchre devant Algesire. Le roy de Castille en fut fort surpris, et dom Pedro profitant de cette occasion, pour tascher de nuire à Alphonse, dit et fit dire au roy son pere, que si l' admiral de Castille qui avoit trente-trois galeres, se fust mis en estat de s' opposer au passage de cette flotte, il l' eust pû empescher. En vn autre temps le roy de Castille eust bien compris sans doute que cét admiral n' eust pas deu hazarder vn combat si inégal. Mais comme ce prince estoit irrité contre luy-méme, d' avoir fait vne faute en s' endormant sur sa derniere victoire, il crut que du moins pour son honneur il faloit accuser quelqu' vn, et se plaindre d' vn autre, comme si ses ordres eussent esté mal executez, afin que le peuple qui ne sçait jamais les choses qu' à demi, pust dire que ce n' estoit pas la faute du roy. Alphonse fut fort touché de cette aventure: car encore que le roy luy parlast sans aigreur à son égard, il parloit tres-durement de l' admiral, et dit à Alphonse que s' il eust crû aux apparences, il eust pû soupçonner son oncle de s' estre entendu avec ses ennemis. Seigneur, reprit Alphonse, il peut estre que celuy que vous accusez a trop voulu ménager les galeres de vostre majesté, en voyant le peu d' apparence qu' il y avoit de vaincre; mais pour sa fidelité j' en réponds de ma teste. Il est des occasions, reprit le roy, où il est plus honneste d' estre battu que de ne combattre point. Si vostre majesté me l' ordonne, reprit Alphonse, j' iray demander à l' admiral les raisons qu' il a euës de ne combattre pas, et mourir mesme avec luy dans vn combat inégal. Le roy le remit au sortir du conseil à luy répondre; mais pendant cela, dom Pedro qui avoit manqué de faire perir Alphonse par le feu, fut bien aise de l' exposer à perir dans vn combat naval. Il poussa donc le roy à envoyer Alphonse vers cét admiral, et afin de le porter plustost à quelque resolution violente, il parla encore tres-mal de l' admiral, qui estoit vn grand capitaine: et pour obliger le roy à envoyer promptement Alphonse, il se força jusques à donner beaucoup de loüanges à sa valeur; de sorte qu' au sortir du conseil, Alphonse eut ordre de partir dans deux heures. Vn ordre si subit affligea fort Alphonse: il connut mesme bien que cette diligence extraordinaire estoit inutile au service du roy; mais il n' osa pourtant ne partir pas dans le temps qu' on luy avoit marqué. Il crut mesme que dom Pedro le feroit observer, pour voir s' il iroit dire adieu à Mathilde, et il ne se trompoit pas. C' est-pourquoy il partit sans aller chez elle, et sans luy rien mander; mais comme il estoit déja assez tard, il ne put faire que deux lieuës de jour, et s' arresta à l' entrée de la nuit: il laissa son escuyer, et deux autres de ses gens; car il alloit sans equipage; et retournant sur ses pas avec vn des siens, il fut chez Lucinde qu' il avoit advertie par vn billet, afin qu' il pust entrer chez elle par vne porte de derriere qu' elle avoit, l' ayant priée qu' il pust dire adieu à Mathilde. Lors que Lucinde receut le billet d' Alphonse, cette charmante fille estoit avec elle, qui murmuroit contre Alphonse, d' estre parti sans la voir. Elle fut bien-tost appaisée, quand elle vit entrer ce malheureux amant, qui venoit prendre congé d' elle; mais avec vne tristesse si grande sur le visage, que la sienne et celle de Lucinde en redoublerent. Et bien, Alphonse, luy dit Mathilde, où vous envoye-t-on? Dans le dessein de dom Pedro, madame, repliqua-t-il, on m' envoye à la mort; mais si je suis assez heureux pour estre aimé de vous, je ne desespere pas d' aller à la gloire, et malgré tous les perils du monde revenir mourir à vos pieds. Dom Pedro, adjousta-t-il, brûle des palais afin que je sois reduit en cendre, il veut faire perdre trente-trois galeres, pour faire seulement que je perisse: enfin, madame, il croit que je suis le seul obstacle qu' il trouve à la conqueste de vostre coeur, et ne comprend pas que sa cruauté luy en fermera toûjours l' entrée, quand mesme je n' y aurois aucune part. Ce n' est pas, poursuivit-il, que quand je songe que mon rival doit estre roy, et qu' il pourroit vous faire reine, je ne trouve que je dois trembler. Ah! Alphonse, interrompit Mathilde, vous me feriez vne injure si vous pouviez craindre ce que vous dites, et je ne pense pas que vous le puissiez; mais pour moy, j' ay vne crainte plus juste: car j' apprehende que dom Pedro n' invente tous les jours quelque nouvelle méchanceté: ie tremble mesme de penser que vous soyez icy, puisqu' il vous croit parti, et je meurs de peur que vous ne vous exposiez trop. Et moy, dit Lucinde, je ne sçay où j' en suis, quand je pense qu' Alphonse s' en va, et que vous demeurez à Burgos où dom Pedro demeure aussi. On m' a dit qu' il en partira dans deux jours, dit Alphonse, pour aller au rendez-vous des troupes; mais helas! Adjousta-t-il, en regardant Lucinde, si Mathilde avoit vne veritable tendresse pour moy, je me moquerois bien de la cruauté de dom Pedro. Oüy, divine personne, continua-t-il en regardant Mathilde, si vous le vouliez, je cesserois d' estre ambitieux, je renoncerois à toutes choses, nous irions passer nostre vie auprés de Laure, et bornant toute mon ambition à la conqueste de vostre coeur, je vous épouserois avec le plus grand plaisir du monde, et renoncerois de bon coeur à cette liberté que j' ay tant aimée, et à cette capricieuse fortune que j' estois resolu de chercher par les chemins les plus difficiles. Ah! Alphonse, reprit-elle, ne faisons rien qui soit indigne de nous, je vous estime, et si je l' ose dire, sans rougir, je vous prefere à tout le reste du monde; mais je ne pourrois me resoudre à me marier, et quand je le pourrois, ce ne seroit pas en me faisant enlever. Vostre patrie est attaquée par les Maures, il la faut secourir et esperer que le ciel nous protegera. Ie demeure d' accord, reprit Alphonse, que la conjoncture ne me permet pas avec honneur de quiter la Castille en guerre. Mais, madame, je vous aime si éperduëment que je ne considere que vous. Promettez-moy, du moins, que vous me plaindrez, et ne me deffendrez pas d' esperer d' estre vn jour plus heureux que je ne le suis. I' y consens, Alphonse, repliqua Mathilde; mais promettez-moy à vostre tour, que vous songerez à conserver vostre vie qui m' est fort chere, et que vous vous souviendrez que vous estes mon vnique protecteur, contre dom Pedro; car le roy le craint presentement; Theodore chez qui je demeure est fort ambitieuse; Padille a des sentimens si cachez, qu' il faut se deffier d' elle en toutes choses; et je ne connois que Lucinde avec qui je puisse me consoler de mes malheurs, et avoir le plaisir de parler de vous. Et moy, madame, repliqua Alphonse, sans faire le dénombrement de mes infortunes, je diray seulement que je vous aime, que je vous quitte, et que je ne sçay quand j' auray la joye de vous revoir. C' est là, madame, ce qui cause mes plus aigres douleurs, et je compte pour rien la haine de dom Pedro, et d' aller en vne guerre où je ne puis estre heureux qu' en servant vn de mes rivaux, et où je me trouveray toûjours en sa puissance. Plust au ciel qu' il fust avec dom Fernand, et que je pusse les avoir tous deux à combatre, il me seroit moins redoutable à la teste d' vne armée ennemie qu' il ne me l' est auprés de vous. Alphonse dit encore à Mathilde mille choses tendres, plenes de respect et d' amour; et elle luy répondit avec des paroles si remplies de sagesse et d' amitié, qu' il connut bien qu' elle ne luy montroit pas toute la tendresse de son coeur. Il luy demanda pour grace qu' il pust avoir les vers que dom Pedro ne luy avoit pas rendus, et Lucinde les luy donna. Du moins, Alphonse, luy dit Mathilde en rougissant, ne pensez rien de mon coeur qui me fasse perdre le vostre. Ah! Madame, s' écria-t-il, je le laisse entre vos mains, et vous en serez toûjours la maistresse absoluë: ensuite Mathilde l' obligea de s' en aller, et il luy obeït avec vne douleur extréme: il sortit heureusement sans estre apperceu, fut retrouver ses gens à vn lieu qu' il leur avoit marqué, et poursuivit son voyage. Cependant, dom Pedro estant obligé d' aller deux jours aprés au rendez-vous des troupes en attendant le roy son pere, et estant ravi de voir Alphonse parti, affecta de paroistre vn peu moins fier. Il dit à Mathilde qu' il ne vouloit plus la forcer à luy dire ce qu' il luy avoit demandé, qu' il croyoit le sçavoir sans elle, et qu' il se contentoit qu' elle ne se determinast encore à rien, et qu' elle ne s' opposast pas directement à son propre bonheur. Ie vous assure, seigneur, luy dit-elle, que je ne cherche mon bonheur qu' en moy-mesme, et que je ne puis jamais rien contribuer à la felicité de personne. Nous le verrons à la fin de la campagne, luy dit-il: ensuite dequoy vn des siens luy ayant dit que le roy le demandoit, il la quitta, et deux jours aprés il luy dit adieu, et s' en alla où les troupes s' assembloient, qui n' estoient pas en grand nombre. Le roy de Castille envoya en Arragon pour avoir du secours. Dom Iuan fit ce qu' il put pour faire revenir dom Fernand; mais il ne voulut pas quitter le parti des Maures: et le roy ni dom Pedro mesme n' eussent pas voulu qu' il fust revenu. D' ailleurs, comme dom Pedro ne pouvoit retourner à Burgos, il croyoit qu' il seroit plus aisé en ce lieu-là à Alphonse de donner de ses nouvelles à Mathilde qu' en vn autre: c' est-pourquoy il fut bien aise de voir que le roy envoyast Gonçale mary de Theodore à vn gouvernement qu' il avoit, et qu' il l' obligeast à mener sa famille; ce prince n' ignorant pas que la bienseance vouloit que Mathilde suivist sa parente: elle voulut pourtant demeurer avec sa chere Lucinde; mais le roy luy fit commander absolument de suivre Theodore. On dit alors dans la cour que ce qui le poussoit à cela, estoit que la regardant comme vne heritiere extrémement riche, il la destinoit pour recompense de quelqu' vn de ceux qui le serviroient bien à la guerre; mais ce n' en estoit pas la veritable raison. Mathilde eut vne douleur extréme de partir de Burgos, et se separa de Lucinde avec autant de douleur qu' elle en avoit eu à quitter Laure, à qui elle écrivit en partant et à Petrarque. Ie vous assure, dit-elle à Lucinde, que si on cherchoit seulement le repos, il ne faudroit ni amour ni amitié, et l' indifference est vn asyle contre les plus sensibles malheurs de la vie: car enfin la fortune, l' amour et l' amitié ne sont jamais assez bien ensemble pour faire qu' on puisse estre heureux en aimant quelque chose; et ce qui est de pis, c' est que l' amour et l' amitié font elles-mesmes naistre des peines et des douleurs: car quand on a l' esprit delicat et le coeur sensible, on se fait cent chagrins. En effet, quand on est plus aimé qu' on n' aime, cét excés d' affection embarrasse quelquefois; mais quand on aime plus qu' on n' est aimé, on voit mille defauts en l' affection des autres, dont ils ne s' apperçoivent pas, et ils font mille petites fautes contre l' amitié, qu' ils ne connoissent point du tout, et qu' on ne leur fait jamais connoître par vne espece de gloire, qui est naturelle aux ames les mieux faites et les plus tendres. Enfin je comprens qu' il seroit mesme plus doux d' avoir à se plaindre d' vne infidelité, et de passer de l' amour à la haine, que d' estre persuadé qu' on n' est pas assez aimé: car à ce malheur-là je n' y vois point de remede quand il arrive, et je croy qu' il arrive tres-souvent. Lorsque quelqu' vn nous quitte, on le peut aussi et quitter, et haïr; si l' on nous trompe, le mépris est vn remede: mais quand on n' a autre chose à dire, sinon, on ne m' aime pas assez, et j' aime beaucoup davantage, on peut presque dire qu' on ne peut ni aimer ni haïr avec raison, et qu' on est plus à plaindre que si l' on estoit haï: car enfin on ne peut jamais apprendre à bien aimer à des coeurs tiedes et indifferents. Ce que vous dites est vray, reprit Lucinde; mais pour ce malheur-là, vous n' y estes pas exposée: car Alphonse vous aime plus que vous ne l' aimez, et vous n' en pouvez pas douter, puisqu' il est prest de renoncer à l' ambition et à la gloire; et puis aprés tout, poursuivit-elle, malgré toutes les peines que donne la tendresse, voudriez-vous bien n' aimer ni Laure, ni Petrarque, ni Alphonse, ni moy. Non, ma chere Lucinde, luy dit-elle, et j' aimerois mieux estre accablée de toutes sortes de malheurs, que de n' estre pas aimée par les quatre personnes que vous venez de me nommer, et de ne les aimer pas autant que je fais. Voilà quels furent les sentimens de ces deux amies en se separant l' vne de l' autre. Cependant, Alphonse, suivant son ordre, fut trouver l' admiral de Castille son oncle, qu' il trouva occupé à mettre ses galeres en estat de combatre: car dom Pedro l' avoit fait déja advertir sous-main des paroles dures que le roy luy avoit dites, sur ce qu' il n' avoit pas entrepris de s' opposer au passage de cette grande flote des Maures. Et bien, dit-il à Alphonse dés qu' il le vit, le roy vous envoye-t-il icy me faire des reprimandes injustes d' avoir sauvé ses galeres en ne les exposant pas à vn peril inévitable; mais je luy montreray bien que je sçay mourir courageusement. Seigneur, reprit Alphonse, je voy bien que vous sçavez ce que le roy et le prince dom Pedro ont dit, c' est à vous de voir si vous devez combatre contre leur propre interest, pour éviter vn reproche injuste, ou si vous le souffrirez pour servir vostre patrie: car pour moy je ne puis vous dire autre chose, sinon que le roy m' a dit qu' il y avoit des occasions où il valoit mieux estre battu que de ne combatre pas. Aprés cela, je n' ay qu' à vous assurer que je viens pour mourir avec vous s' il le faut, et qu' entre la mort et la gloire je ne trouve jamais à balancer. Ce discours, reprit l' admiral, est digne du nom que vous portez, et quoy que j' eusse souhaitté que vous ne fussiez point venu, puisqu' il ne se peut faire que cela ne soit, j' accepte vostre offre, et je seray ravi de vous avoir pour témoin de ma défaite: car il faudroit que je ne sceusse pas vn mestier que j' ay fait ailleurs avec assez d' honneur, pour esperer de vaincre n' ayant que trente-trois galeres contre soixante, et plus de deux cens vaisseaux; c' est à dire, en vn mot contre toutes les forces d' Afrique: mais n' importe, adjousta-t-il par vn genereux desespoir, quand on a vescu comme j' ay fait, on meurt toûjours avec honneur, et si ce n' est en grand capitaine, c' est du moins en vaillant soldat. Mais, seigneur, reprit Alphonse, examinez bien s' il ne faut pas preferer le service du prince à vostre propre ressentiment; je ne vous apporte pas vn ordre precis de combatre, il paroist que le roy est irrité que vous n' ayez pas combatu; mais sa raison luy dira avec le temps qu' il doit vous en louër, au lieu de vous en blasmer: voyez donc, seigneur, encore vne fois, si en perdant la bataille vous ne perdrez pas en mesme temps et vôtre patrie et vostre gloire: si le prince le commandoit expressément, je serois le premier à vous exhorter d' obeir. Comme Alphonse parloit ainsi, on dit à l' admiral qu' un envoyé du roy demandoit à luy parler, il commanda qu' on le fist venir: vn moment aprés il parut, et Alphonse fut bien surpris de voir qu' il apportoit vn ordre du roy à l' admiral, pour combatre, quelque inégalité qu' il y eust entre ses forces et celles des Maures. Ie rends graces au ciel, s' écria ce vaillant capitaine en parlant à Alphonse, de ce qu' au moins je n' ay plus à perdre que la vie, et qu' il a pris soin par cét ordre de mettre mon honneur à couvert. Allons, Alphonse, vendre bien cher nostre vie à nos ennemis: je n' ay pas besoin de vous exhorter à bien faire, donnez ordre que nos soldats y soient aussi bien disposez que vous, et pour cela sans leur expliquer rien davantage, laissez-leur entrevoir et esperer dans nostre resolution quelque chose qu' ils ne peuvent encore sçavoir ni entendre. En effet, quand vn roy sage, prudent, qui ne se méprend presque jamais à connoistre ses veritables interests, commande vne chose contre toute raison et contre toute apparence, il faut croire que ce n' est point sans vne inspiration du ciel, qui se plaist quelquefois à tromper nos raisonnemens, et à faire des miracles. Aprés cela se tournant vers cét envoyé, vous direz au roy que je vay luy obeïr à l' heure mesme, et qu' il connoistra bien-tost si je m' entends avec ses ennemis. Seigneur, repliqua cét homme, j' ay ordre de ne retourner pas, et de servir auprés de vous. I' en suis ravi, reprit fierement cét admiral, et quand on veut bien obeïr à son roy, on ne peut avoir trop de témoins de son obeïssance. Alphonse connoissoit bien que la raison ne vouloit pas qu' on hazardast le combat; mais son grand coeur ne luy permit plus de s' opposer à l' admiral de Castille, principalement aprés cét ordre du roy: car le malheureux Alphonse ne s' apperceut pas que c' estoit vn ordre supposé, que celuy mesme qui en estoit porteur croyoit veritable. En effet, dom Pedro voulant faire perir Alphonse, n' en voulut pas perdre cette occasion; de sorte qu' il fit contrefaire vn ordre qu' il envoya à cét admiral, et il fit commander à celuy qui le portoit d' estre du combat, dans la pensée qu' il y periroit, et qu' ainsi sa fourbe ne seroit pas découverte. Il fit mesme donner cét ordre par vn officier du roy son pere à celuy qui le porta, sans qu' il sceust ce que c' estoit. Et en effet ce prince n' en sceut jamais rien; d' où vient que la pluspart des historiens espagnols mal informez ont blasmé cét admiral d' avoir combatu avec ses trente-trois galeres par vn simple sentiment de desespoir, sur les reproches injustes du roy son maistre. Mais pour en revenir au genereux Alphonse, il se disposa de combatre sur la capitane auprés de ce vaillant et vieux capitaine, qui ne pouvant souffrir qu' on l' accusast injustement, fut à vne perte assurée avec vn visage aussi tranquille, que s' il eust esté assuré de la victoire. Alphonse écrivit à Mathilde avant que de partir, et envoya vn des siens luy porter sa lettre, qui estoit telle: selon les regles de la guerre, je dois perir au combat où je m' en vay; mais l' amour que j' ay dans le coeur me fait pourtant esperer que j' auray la joye de vous revoir: permettez moy seulement de croire, madame, que quand la victoire suivra le parti le plus fort, et que vous me verrez battu et vaincu par les Maures, vous m' en plaindrez sans m' en accuser, et ne m' en aimerez pas moins; et si je meurs en cette occasion, souvenez-vous que jamais passion n' a égalé la mienne, et que je mourray en pensant à vous. Aprés avoir fermé cette lettre Alphonse monta sur la capitane, où l' admiral tint conseil de guerre, et parla à ses capitaines. Il ne s' agit pas, leur dit-il, de deliberer s' il faut combatre, le roy l' ordonne, il ne nous reste rien à faire qu' à obeïr, et à nous resoudre de vaincre ou de mourir; je ne vous demande rien que je ne sois resolu de faire; allons donc, mes compagnons, et que chacun se souvienne qu' il combat pour sa patrie, et contre des Maures que nous avons vaincus plus d' vne fois. Tous les officiers aprés l' avoir prié de considerer l' inégalité de ses forces avec celles des ennemis, promirent de se signaler. En effet, chaque capitaine s' en retourna à son bord donner les ordres et faire embarquer les soldats, et le lendemain à la premiere pointe du jour, les trente-trois galeres leverent les anchres, et toute la chiourme ramant également s' esloignerent de la terre, et furent chercher la flote des Maures qui n' estoit pas extrémement esloignée. Mais lors que cét admiral de Castille vint à découvrir cette nombreuse flotte des Maures, qui couvroit toute la mer audelà de Tariffe, et dont le grand nombre de mats sembloient vne forest lorsqu' elle est dépouïllée de feuïlles, il fit remarquer à Alphonse qui estoit auprés de luy que ses gens ramoient plus lentement; c' est-pourquoy il l' envoya dans vn caïque, de bord en bord, redonner du courage aux siens, qui connoissant sa prudence, se persuaderent alors qu' il y auroit quelque escadre des Maures qui se joindroit à eux, ne pouvant se figurer qu' il fust possible qu' vn si petit nombre en attaquast vn si grand; de sorte qu' ils s' abandonnerent à la conduite de leur chef, ne sçachant pas qu' il agissoit par desespoir, et par vne obeïssance aveugle. Alphonse aprés avoir esté, comme je l' ay déja dit, de bord en bord, revint auprés de l' admiral, qui rengea ses galeres comme il le trouva le plus à propos: il ne pouvoit pas en faire plusieurs escadres, il en avoit trop peu: il les rengea donc sur vne ligne qui se courboit en croissant, afin qu' on ne pust pas si facilement les prendre par les flancs, et que sa flote fist presque face de trois costez. Il mit les plus fortes de ses galeres au milieu et aux aisles, et partagea les archers et les gens-d' armes également; il songea à n' avoir point le soleil aux yeux et à gagner le vent, afin que les vaisseaux maures ne pussent venir à luy. Et les Maures voyant de si foibles ennemis avoir l' audace de les aller attaquer les mépriserent d' abord, et leur laisserent prendre l' avantage du vent et du soleil. Mais vn moment aprés, cette hardiesse les irritant, ils separérent leur flotte en trois, afin d' attaquer les attaquans par trois costez avec leurs soixante galeres. Cependant, l' admiral ayant commandé à ses gens de laisser passer la premiere furie des traits ennemis, se mit tranquilement sur la poupe de sa galere avec Alphonse auprés de luy, à regarder vn si grand peril sans frayeur, à donner les ordres, et attendre la mort d' vn visage assuré, ne negligeant pourtant rien de ce qui pouvoit servir à luy faire remporter quelque avantage en ce combat. Cette multitude de traits que les Maures tirerent au premier choc, ne firent pas d' abord vn fort grand mal aux Castillans, et ceux qu' ils tirerent tuerent beaucoup plus de Maures. Mais aprés que ce grand nombre d' archers eurent de part et d' autre épuisé leurs traits qui s' entrechoquoient en l' air avec vn siflement horrible, et les vns et les autres s' approchant également, ils s' accrocherent, et tous leurs gens armez de lances, de haches ou d' épées, commencerent le plus effroyable combat dont on ait jamais entendu parler. Presque dés le commencement l' admiral fut blessé à mort, Alphonse le fit mettre dans la chambre de poupe, et deffendit qu' on publiast l' estat où il estoit; aprés quoy il combatit avec vn courage intrepide. Il sauta dans la capitane des Maures, força le roy de Maroc de se jetter dans vne autre de peur d' estre pris, il tua ou jetta dans la mer tout ce qui luy fit resistance, et jugeant bien qu' il luy seroit impossible de garder cette capitane qu' il avoit prise, il y fit metre le feu, et s' en éloigna pour en attaquer vne autre. Le second combat fut encore plus sanglant que le premier, et ne fut pas moins favorable, et Alphonse allant de bord en bord, de victoire en victoire, fit des choses au delà de toute croyance; il accrocha encore vne autre galere où estoit vn fils du roy de Maroc, sauta dedans, combatit contre luy, le desarma, le saisit par la teste pour le jetter dans son bord; mais l' armet luy demeurant entre les mains, les gens de ce prince maure le dégagerent et le sauverent dans vn caïque; mais Alphonse fit enfoncer sa galere. Vn moment aprés, il en fut attaquer vne autre qui attaquoit vne des siennes; celle-là ne luy resista pas long-temps, et ayant passé au fil de l' épée ceux qui la deffendoient, elle eut le destin de celle du prince de Maroc; et ce qu' il y eut de surprenant, c' est qu' il fut impossible aux Maures ni de s' accrocher ni de sauter dans sa galere. De quelque costé qu' ils voulussent l' aborder, ils le voyoient par tout inspirer le courage aux siens, et la terreur aux ennemis. Quand ils s' esloignoient il les accabloit avec des machines qui lançoient des pierres avec la mesme impetuosité du canon; s' ils estoient proches, il les tailloit en pieces, et rien ne resistoit à sa valeur. Enfin il avoit ou brûlé ou coulé à fond onze galeres des Maures, lorsqu' il vit vne des siennes en peril d' estre prise; ce n' est pas que ceux qui la deffendoient ne fissent tout ce que des gens de coeur peuvent faire; mais c' est que les Maures les environnoient de par tout. Il vit alors vne action qui luy donna de l' estonnement. En effet, vn vaillant Maure ayant esté jetté dans la mer par vn Castillan, comme il vouloit sauter sur la galere de Castille tascha à se reprendre de la main gauche au bord de cette galere pour y remonter; mais vn Castillan luy ayant coupé le bras, il se reprit courageusement avec la main droite qui luy fut encore coupée; de sorte que le grand coeur d' Alphonse, estant touché de cette action de courage: ce vaillant Maure, s' écria-t-il en regardant les siens, fait honte à tous les Castillans; allons, mes compagnons, allons dégager les nostres. Alors il fut à cette galere de Castille qui estoit accrochée par deux galeres des Maures, il passe dans vne de celles qui l' attaquoient, la nettoye de Maures en moins d' vn demi quart d' heure, la détache de l' autre, en fait rompre le mast, et la laisse errer au gré des flots; il passe ensuite dans celle qui estoit attaquée, repousse les ennemis; mais comme il vouloit aprés passer dans celle des Maures, elles se separent, et luy et vn vaillant Maure qu' il combatoit, qui estoit le prince de Thunis, tomberent dans la mer. En cét estat Alphonse luy donnant vn revers en nageant termina leur combat, et fut regagner sa galere à la nage, où il fut receu avec des cris de joye comme si la bataille eust esté gagnée. Il n' y fut pas plûtost rentré, qu' il regarda s' il y avoit encore quelque chose à faire, et en quel estat estoient les autres galeres de son parti. Mais comme il ne pouvoit estre qu' en vn lieu, à la reserve de quatre galeres qui estoient les plus proches de la sienne, toutes les autres n' eurent pas vn méme destin; car elles se laisserent environner par vn si grand nombre de Maures, que de trente-trois Alphonse vit qu' il n' en avoit plus que cinq, qui rendissent quelque combat, et que le vent ayant changé, il alloit estre environné de toute la flotte; de sorte qu' encore qu' il eust vaincu par tout où il avoit combatu, la bataille estoit pourtant perduë, et il ne luy restoit rien à faire qu' à essayer de sauver ces cinq galeres; ce qu' il fit avec vne conduite et vn courage qui n' eut jamais d' égal. Car ayant fait le signal de la retraite, ces cinq galeres se détacherent de ceux qui les tenoient accrochées, et prirent la route du port de Tariffe, sans que les Maures les en pussent empescher. Mais en y allant, ayant rencontré dix vaisseaux maures, separez d' assez loin du gros de la flotte, Alphonse pour se consoler de la perte de la bataille, voulut vaincre en ce combat particulier; il les attaqua, en coula deux à fond, en prit trois, et les cinq autres fuïent honteusement. Aprés quoy, Alphonse demandant en quel estat estoit l' admiral, il sceut qu' il avoit expiré vn moment aprés que les chirurgiens eurent visité les blessures. Alphonse arriva donc au port de Tariffe, et vainqueur, et vaincu tout ensemble, et l' on peut du moins dire que jamais vaincu ne fut si couvert de gloire, et que jamais vainqueurs n' en eurent aussi peu que les Maures. Dés qu' il fut arrivé, il écrivit au roy, et à Mathilde, et fit rendre les derniers devoirs à l' admiral de Castille qui fut regretté de tout le monde, quoy qu' on le blâmast d' avoir obeï trop promptement à l' ordre qu' on sceut qu' il avoit receu de hazarder le combat. Cependant, le bruit de cette bataille perduë arriva jusques au roy et jusques à dom Pedro avant le courrier d' Alphonse; car vne galere à moitié brisée ayant esté échouër au rivage, quelques soldats avoient annoncé la défaite avant la fin de la bataille; de sorte que le roy de Castille en fut tres-affligé, et se repentit bien d' avoir parlé si legerement contre l' admiral de Castille. Pour dom Pedro, esperant que peut-estre Alphonse auroit peri en cette bataille, il en fut beaucoup moins touché, et comme son plus grand plaisir estoit de donner de la douleur à quelqu' vn, il envoya vn courrier à Gonçales pour luy faire sçavoir que la bataille estoit perduë, et fit adjouster qu' on croyoit qu' il ne s' en sauveroit pas vne seule galere; et ne doutant point que Mathilde qui estoit auprés de Theodore n' apprist ce qu' il mandoit, il ne luy voulut pas écrire, il se contenta de luy faire faire vn compliment, et d' ordonner à celuy qu' il envoyoit de la faire observer. Comme cette belle fille avoit receu le soir auparavant la lettre qu' Alphonse luy avoit écrite en s' embarquant; cette nouvelle la toucha sensiblement, et elle ne put cacher son inquietude à l' envoyé de dom Pedro; au contraire, elle voulut luy parler et luy demander bien precisément si ces nouvelles estoient bien certaines, tesmoignant y prendre vn interest fort grand et ayant sur le visage vne tristesse extréme: de sorte que dom Pedro au retour de son envoyé, fut bien chagrin de comprendre que Mathilde aimoit tendrement Alphonse. Mais lors qu' vn capitaine qu' Alphonse envoyoit, eut rapporté le détail du combat, il fut beaucoup plus affligé de la gloire que son rival avoit aquise, que de la perte de la bataille. Cependant, il ne put s' opposer aux loüanges qu' on donna au courage d' Alphonse; car tous ceux qui écrivoient de Tariffe, en parloient si avantageusement qu' on le regardoit comme vn heros; et le roy de Castille estant bien instruit de ce qui s' estoit passé, luy écrivit pour luy témoigner qu' il estoit tres-content de luy. Cependant, Mathilde qui estoit dans vne douleur extréme, receut vne lettre qu' Alphonse luy avoit écrite aprés le combat, où il n' y avoit que ces paroles. Ie ne doute point, madame, que vous ne m' ayez fait l' honneur de desirer que j' échapasse du peril d' où je sors, et c' est sans doute moins à mon courage qu' à vos souhaits que je dois la vie dont je jouys, et que je suis prest de sacrifier à vostre service. Ie m' assure que vous serez assez bonne pour me plaindre de la perte que j' ay faite; mais pour me consoler de tous mes malheurs, vous n' aurez qu' à m' aimer vn peu, et qu' à souffrir que je vous aime toute ma vie infiniment. Cette lettre donna vne joye extréme à Mathilde, elle fut encore augmentée par le grand bruit de la gloire d' Alphonse, qui se répandit par tout; elle espera mesme qu' il pourroit venir rendre compte au roy du détail de cette bataille, et qu' elle le verroit bien-tost: car elle n' estoit qu' à vne demie journée du lieu où estoit le rendez-vous des troupes. Cependant, cette défaite qui rendoit les Maures maistres de la mer pensa leur faire prendre la resolution d' aller assieger Seville. Mais enfin le roy de Maroc agissant en capitaine en cette occasion, et voulant auparavant s' assurer des places qui pouvoient luy ouvrir ou luy fermer les passages, se resolut d' assieger le port de Tariffe; mais afin que la terreur fist rendre plustost les places qu' il attaquoit, il fit si bien par divers trajets que firent ses vaisseaux, qu' il mit soixante mille chevaux à terre, et plus de trois cens mille fantassins. Pendant que ce débarquement se faisoit, Alphonse fut en diligence rendre compte au roy de ce qui s' estoit passé; il vit Gonçales, Theodore et Mathilde vn moment, esperant la voir bien-tost davantage. Mais dés qu' il eut dit au roy ce qu' il avoit à luy dire, dom Pedro qui se trouva present, adjousta qu' il n' y avoit qu' Alphonse qui pust bien défendre le port de Tariffe, afin qu' amusant les Maures long-temps, et faisant durer ce siege jusques à la derniere extremité, on eust le loisir de former vne grande armée, et des troupes que le roy avoit déja, et de celles de ses alliez, et de celles qu' il leveroit. Cét employ estoit sans doute glorieux, et Alphonse se tint obligé au roy de Castille, quand sans hesiter il approuva ce que dom Pedro disoit; mais il n' ignoroit pas ce qu' il devoit croire de dom Pedro mesme, dont le dessein n' estoit autre que de le faire perir. Cependant, il accepta cét employ, et de peur de ne pouvoir plus se jetter dans la ville qu' il devoit défendre, il partit le jour mesme aprés avoir receu les derniers ordres du roy, et pris congé de dom Pedro, qui dissimula d' autant plus facilement ses sentimens, qu' il avoit vne joye extréme de voir qu' Alphonse retournoit dans vn si grand danger. Cependant, ce malheureux amant fut voir vn quart d' heure Gonçales, Theodore et Mathilde: car ce n' estoit pas comme à Burgos, où il pouvoit voir Mathilde, chez Lucinde. Cette contrainte les affligea tous deux extrémement; et leur conversation fut courte: car l' honneur ne permettoit pas à Alphonse de s' arrester, de peur de perdre l' occasion de se jetter dans la ville. Mais pendant vn moment que Gonçales et Theodore parlerent à des gens qui avoient affaire à eux, Alphonse et Mathilde se dirent tout ce que la veritable tendresse peut faire dire de plus touchant et de plus triste. Mon vnique consolation, dit Alphonse à Mathilde, c' est que je m' en vay vous défendre, et empescher que les Maures ne puissent venir jusques à vous: car si je ne défendois que ma patrie, je ne pourrois me separer de vous, ou du moins j' irois avec vne extréme repugnance où le roy m' envoye. Ah! Alphonse, reprit Mathilde, quand je songe que vous allez vous enfermer dans vne ville qui va estre assiegée par quatre cens mille hommes, le coeur me manque, l' esperance me quitte, et je ne sçay plus ce que je fais. Continuez de desirer que je vive, madame, reprit Alphonse, ne cessez pas de m' aimer, et laissez faire le reste à mon courage. Gonçales et Theodore s' estant rapprochez la conversation finit, et Alphonse s' en alla prendre cinq cens chevaux à vn lieu par où il devoit passer; et pour commencer à montrer aux Maures quel homme ils alloient trouver dans Tariffe, il tailla deux mille hommes en pieces, qui voulurent s' opposer à son passage, prit prisonnier celuy qui les commandoit, le bailla à conduire à quelques-vns des siens, et se jetta heureusement dans la ville, où il fut receu de tous les habitans, comme vn homme envoyé du ciel pour leur secours. Cependant, celuy qu' il avoit pris prisonnier luy ayant paru fort brave, il recommanda qu' on en eust soin, et qu' on le traitast bien; mais il apprit avec beaucoup de regret que ceux à qui il l' avoit baillé en garde, l' avoient mal gardé, on sceut mesme qu' ils s' estoient laissez suborner, et vn cavalier ayant dit qu' il avoit veû briller des pierreries entre les mains d' vn de ses compagnons, Alphonse voulut approfondir la chose, important extrémement de punir d' abord les perfides, pour éviter les trahisons. On sceut donc que ce prisonnier avoit donné de l' argent, vne bague et vne riche boëte de portrait, afin qu' on le laissast échapper. Et Alphonse s' estant fait apporter cette boëte, fut bien surpris de trouver dedans le portrait de Mathilde; il en eut vne joye incroyable; il donna à celuy qui avoit découvert cette trahison trois fois plus que ne valoit la boëte de portrait, et luy laissa le reste des pierreries. Il comprit alors que celuy qu' il avoit pris devoit estre dom Fernand, qui estoit venu reconnoistre la place la visiere baissée, et eut vne joye extréme que la fortune luy eust envoyé vne si sensible consolation: car il avoit eu l' esprit blessé que dom Fernand eust cette peinture, et il se trouva tres-heureux de l' avoir; il fit mesme si bien par vn sentiment d' amour, que sans enfreindre les loix de la guerre, celuy qui avoit accepté les presens ne mourut pas, ne pouvant consentir de faire mourir vn homme par qui il avoit le portrait de Mathilde. Mais il ne pouvoit imaginer que dom Fernand eust pû se resoudre à le donner. Neantmoins estant son rival, et rebelle à son prince, il comprit que s' estant veû tout prest d' entrer dans Tariffe, il avoit tenté toutes choses pour n' estre pas son prisonnier, et n' avoit pas eu loisir de separer la peinture de la boëte de diamans. La veuë de ce portrait donnant vn nouveau courage à Alphonse: non, non, dit-il en luy-mesme, dom Fernand n' estoit pas digne d' avoir vne si belle chose, et je la sçauray mieux conserver; ensuite il s' occupa à voir toutes les fortifications de la place, afin de resoudre ce qu' il y faloit faire, et fit la reveuë des troupes: il voulut sçavoir combien il y avoit d' habitans capables de porter les armes, il visita les magazins, et n' oublia rien de tout ce qu' vn homme de jugement et d' experience doit faire en vne pareille occasion; et au milieu de tout cela il ne laissa pas de chercher des inventions pour tascher de donner de ses nouvelles à Mathilde, et de recevoir des siennes, malgré les quatre cens mille hommes qui occupoient déja les passages pour le venir assieger. Car quoy qu' il fist, sa passion occupoit toûjours son coeur, et la gloire et l' ambition ne faisoient que suivre l' amour dans son ame; et quoy que du haut de ses ramparts il se vist environné de plus de trois cens mille hommes de pied, et de soixante mille chevaux, que le roy de Maroc et le roy de Grenade fussent en personne dans cette formidable armée, qu' il fust assiegé et par mer et par terre, son grand coeur n' en fut pas estonné. La garnison de la place estoit assez forte, les troupes qui la composoient estoient choisies, elles se confioient à la conduite et à la valeur de celuy qui les commandoit, et tous se preparoient à vne vigoureuse deffense, afin de donner loisir au roy de Castille de demander du secours aux princes chrestiens, et sur tout aux princes ses voisins: car le mal estoit pressant. En effet, le roy de Castille envoya en Portugal et en Arragon, dont les troubles estoient pacifiez: il envoya aussi en Avignon vers la cour de Rome. Les Genois promirent quinze galeres: et comme dom Manuel vit que sa patrie estoit menacée de tomber sous la puissance des Maures, il negocia diligemment le mariage de l' infant d' Arragon avec vne princesse appellée Constance, auquel le roy de Castille s' estoit opposé, et vint ensuite le trouver, et l' assurer d' vn secours considerable. Le roy de Castille receut dom Manuel à Seville, où il s' estoit rendu avec toute sa cour, et le receut avec de grands témoignages de joye. Il manda alors à Theodore qu' elle vinst en ce lieu-là, et qu' elle amenast Mathilde, afin que dom Manuel eust le plaisir de la voir, ne l' ayant point veuë depuis son enfance. Cette nouvelle eut d' abord quelque chose de fort doux pour Mathilde: car elle sçavoit que Constance avoit toûjours fort aimé son pere, et l' action genereuse qu' il faisoit de venir secourir sa patrie aprés en avoir esté si maltraité, faisoit qu' elle estoit fort touchée de la gloire qu' il en avoit. Le roy dit à dom Manuel, en luy presentant Mathilde quand elle arriva, qu' il luy rendoit vne autre Constance qu' il devoit autant aimer que la premiere, luy faisant remarquer qu' elle luy ressembloit beaucoup. En effet, dom Manuel fut ravi de voir Mathilde, et l' aima avec vne tendresse extréme. Dés qu' elle le vit en particulier, elle luy conta de quelle façon elle avoit vécu pendant son exil, et luy dit mesme tout ce que Constance luy avoit commandé en mourant. Lucinde arriva deux jours aprés à Seville, qui devint alors le veritable sejour de la cour: cette superbe ville offrit au roy de faire subsister son armée durant cette guerre; et ce fut pour la recompense de son zele, que le roy de Castille permit qu' à l' avenir les prelats de Seville assisteroient aux conseils de guerre. Dom Pedro ne fut pas bien aise du retour de dom Manuel; mais comme il trouvoit toûjours quelque remede violent à tout ce qui faisoit obstacle à ses desseins, il comprit que si dom Manuel traversoit sa volonté en quelque chose, il trouveroit bien moyen de s' en défaire. Iacinte et Padille vinrent aussi au mesme lieu, où de toutes parts on voyoit arriver des gens de guerre; de sorte que la cour y fut extrémement grosse. Le roy alloit souvent faire la reveuë de ses troupes, et les dames alloient aussi voir le camp. Pour Mathilde, elle n' y alloit pas par vne simple curiosité, mais par vn sentiment de tendresse; et ordinairement c' estoit avec sa chere Lucinde, qui luy estoit vne grande consolation. Vn jour donc qu' il y avoit vne reveuë generale, que presque toutes les dames furent voir dans les chariots, Lucinde et Mathilde y furent ensemble: et comme les troupes n' estoient pas fort nombreuses en comparaison de cette prodigieuse armée de Maures qui assiegeoit Tariffe, et qui desoloit toute la campagne; Mathilde en avoit le coeur fort touché. Helas! Disoit-elle à Lucinde, quel secours sera celuy qu' on donnera au pauvre Alphonse? Quand je songe à cette grande inégalité de forces entre les Castillans et les Maures, j' ay vne douleur extréme; et si je n' espérois en la protection du ciel, je ne sçay ce que je ferois; mais ce qui me fait vne peine infinie, c' est que je voy dom Pedro aussi gay que s' il estoit assuré que les Maures seront vaincus, et qu' Alphonse perira à Tariffe. Comme elle parloit ainsi, dom Pedro qui avoit fait le tour du camp avec le roy son pere, s' approcha de ce chariot, et voyant Mathilde fort triste: vous estes bien melancolique, luy dit-il; cependant il me semble que vous devriez estre bien aise du soin qu' on prend d' aller secourir vn de vos amis. I' avouë, seigneur, luy dit-elle, que ce qu' Alphonse a entrepris pour le service du roy, et par consequent pour le vostre, me paroist si difficile et si genereux, que je prens beaucoup de part au siege de Tariffe, et comme fort zelée pour ma patrie, et comme amie d' Alphonse. Ce que je trouve de meilleur pour vous, répondit-il d' vn air vn peu fier, c' est que quand Alphonse periroit en cette occasion, vous seriez toûjours en pouvoir de vous faire de pareils amis; et pour ce qui est de luy, comme il vivra eternellement en vostre memoire, son sort seroit digne d' envie. Aprés cela, dom Pedro s' en alla sans attendre de réponse. On sceut le lendemain que le vingt-trois de septembre, les Maures avoient formé le siege, qu' ils s' estoient emparez de tous les passages, qu' ils avoient élevé des tours extrémement hautes, pour mettre leurs gens de trait, et leurs machines à lancer des pierres, qu' ils aprestoient les beliers pour faire bresche à la place, et des mantelets pour en approcher; que de son costé Alphonse avoit aussi élevé des tours pour s' opposer à leurs archers, et les empescher de tirer sur les murailles, et qu' il n' y avoit point de jour qu' il ne fist quelque sortie, qu' il n' enlevast quelque quartier de l' armée des Maures, ou qu' il ne fist passer quelque convoy de vivres. Enfin on parloit de la valeur d' Alphonse avec tant de loüanges, que dom Pedro luy-mesme, en vn besoin si pressant, estoit contraint de convenir qu' on le loüoit avec justice. Mais pour le roy en parlant mesme vn jour à Mathilde, il luy dit, qu' il devroit la couronne à Alphonse, s' il pouvoit soustenir le siege jusqu' à ce que toutes les troupes qu' on attendoit fussent arrivées. En ce temps-là, si Mathilde ne se fust souvenuë que le roy de Castille avoit manqué de parole à Constance, et de tout ce qu' elle luy avoit dit en mourant, elle se fust trouvée heureuse d' estre si bien auprés du roy, et elle l' eust regardé comme vn protecteur contre l' humeur violente de dom Pedro; car enfin ce prince avoit de grandes qualitez, et s' il n' en eust pas eu de mauvaises, comme je l' ay dit au commencement de cette histoire, il eust pû tenir rang parmy les excellens princes. Mais le souvenir de tout ce que Constance avoit dit à Mathilde, l' empeschoit de se réjouïr de cette nouvelle faveur. Cependant Alphonse trouva vne invention de donner de ses nouvelles à Mathilde. Vn jour qu' il eut fait vne sortie qui devint presque vne bataille, qu' il eut tué plus de quatre mille Maures, et mis le feu aux tentes du costé de la mer, il ramena plusieurs prisonniers, entre ceux-là il choisit vn soldat, et luy proposa de le délivrer, et de luy faire des presens magnifiques, pourveu qu' il fist ce qu' il desiroit, l' asseurant qu' il ne luy demanderoit mesme rien contre son prince. Comme les presens ébranlent facilement la fidelité des Maures, qui sont naturellement interessez, il promit ce qu' Alphonse voulut: il convint qu' à la premiere sortie on le laisseroit aller, qu' vn Maure qui servoit Alphonse sortiroit en mesme temps que luy, qu' il iroit où il l' envoyeroit, et qu' à son retour, il se rejoindroit à luy, afin qu' au premier combat il pust rentrer dans la ville en se laissant prendre. En effet, la chose reüssit, et Mathilde eut des nouvelles d' Alphonse trois fois par cette voye. Les billets se mettoient dans des fléches creuses, ou dans la garde des cimeterres. Alphonse donna aussi des avis au roy par cette mesme voye; de sorte que dom Pedro apprenant qu' Alphonse avoit écrit au roy, ne douta point qu' il n' écrivist à Mathilde. Le dépit qu' il en eut fut si grand, que contre l' interest de l' estat, il prit le dessein de l' en empescher. Il sceut du roy par quelle voye Alphonse luy avoit donné des avis, fit épier celuy qui les avoit apportez, le fit prendre et assassiner; mais il ne put sçavoir ce que Mathilde envoyoit à Alphonse; car encore que le Maure eust livré la lettre, il trouva que l' écriture estoit déguisée, et que de plus elle estoit écrite en vn chifre tellement difficile qu' il n' y put rien entendre. Il en fut si irrité, que pour donner du chagrin à Mathilde il luy montra la lettre, sans luy dire pourtant qu' il croyoit qu' elle l' eust écrite; mais seulement pour voir si elle pourroit la déchiffrer. Mathilde comprit bien alors qu' elle n' auroit plus la consolation d' avoir des nouvelles d' Alphonse, qui fut de son costé bien surpris de ne voir point revenir celuy qui devoit luy apporter la réponse de Mathilde et du roy: et en effet, depuis cela il ne put rien sçavoir ni du roy, ni des troupes qui le devoient secourir, ni de Mathilde. Cette cruelle aventure l' affligea et redoubla sa valeur. Cependant, les rois de Castille, et de Portugal partirent de Seville avec quatorze mille chevaux, et vingt-cinq mille hommes de pied pour aller secourir Alphonse. Lors que Mathilde les vit partir, elle eut des sentimens bien meslez; cette armée estoit si petite en comparaison de celle des Maures, que cette belle personne n' osoit esperer qu' on pust secourir Alphonse; et puis alors qu' elle s' imaginoit que quand il seroit secouru, il se verroit exposé à la violence de dom Pedro; elle ne sçavoit que desirer. Neantmoins comme on va d' abord au plus grand peril, elle faisoit des voeux continuels pour le bon succés de la guerre, et desiroit passionnément qu' Alphonse n' eust pas esté obligé de se rendre avant que le secours eut paru. Avant que de partir, le roy de Castille eut vne longue conversation avec dom Manuel, qui en parut tres-content, et qui en disant adieu à Mathilde, sembla luy faire entendre que le roy luy avoit fort parlé d' elle, et qu' il avoit vn dessein qui luy estoit tres-avantageux, sans vouloir s' expliquer davantage. Mathilde eut alors vn grand redoublement d' inquietude; car elle craignoit que ce dessein avantageux ne regardast dom Pedro; de sorte qu' elle ne trouvoit rien à esperer, et ne pouvant se determiner sur rien qui regardast sa fortune, elle demandoit seulement au ciel la vie de son cher Alphonse. Dom Iuan d' Albuquerque estoit au desespoir que son frere fust dans vn parti ennemi, et desiroit fort que dom Pedro devinst amoureux de Padille qui demeuroit avec Iacinthe, afin que sa faveur n' eust rien à craindre des mauvais offices qu' vne maistresse peut rendre. Mais ce prince avoit si fortement resolu de perdre Alphonse, dans le temps mesme qu' il exposoit tous les jours sa vie pour son service, que la haine qu' il avoit pour luy entretenoit l' amour qu' il avoit pour Mathilde. Il l' avoüa mesme vn jour à dom Iuan, qui luy vouloit persuader qu' il estoit estrange, qu' il s' opiniastrast à aimer vne personne qui ne l' aimeroit jamais, pouvant choisir dans toute la cour: non, non, dom Iuan, luy dit-il, je ne sçaurois cesser d' aimer Mathilde, je ne me soucie pas trop qu' elle m' aime, elle sera à moy quand il me plaira de l' enlever; mais je veux qu' elle n' aime pas Alphonse, et par dessus cela je le veux haïr et le veux perdre, et si je n' avois plus d' amour pour Mathilde, que sçay-je, si je le pourrois tousjours haïr autant que je le hais, aprés tous les services qu' il rend au roy. Voilà dans quels sentimens il estoit lors qu' il prit congé de Mathilde, à qui il parla avec des paroles si fieres et si ambiguës, qu' elle ne put comprendre ce qu' il pensoit. Mais le roy de Castille luy envoya dire qu' il esperoit la victoire des sages conseils de dom Manuël, et des voeux qu' elle faisoit sans doute pour sa patrie. Aprés quoy l' armée marcha vers Tariffe. Dom Pedro pour voir encore vne fois Mathilde demeura vn jour aprés les autres; mais elle feignit d' estre malade pour éviter sa veuë. Cependant, les Maures firent jouër toutes leurs machines de guerre, avec tant de violence, qu' ils firent vne bréche considerable à vn bastion de la place, et leurs soldats mettans leurs pavois sur leurs testes serrez les vns contre les autres formoient vn bataillon en forme de tortuë, qui s' approchant de la bréche, servoit aprés de pont pour d' autres, et ceux-cy marchant sur les pavois de leurs compagnons alloient combatre ceux de la ville, qui la deffendoient, et qui repoussoient les Maures avec tant de vigueur, qu' Alphonse les mena battant jusqu' au pied de leurs tours, pendant quoy les siens reparerent la bréche, et il fit mesme saper vne de leurs tours, de sorte que ceux qui estoient dessus furent ensevelis sous ses ruines. Iamais on n' a rien vû de pareil à ce qu' il faisoit à toute heure, l' amour, l' ambition et la gloire le faisant agir également il ne se donnoit nul repos, et non content de se bien deffendre, il n' y avoit point de jour qu' il n' attaquast les assiegeans, et il le faisoit avec vn tel succés, que depuis le vingt-troisiéme septembre jusqu' au dernier d' octobre, fit perir plus de cinquante mille hommes devant cette place. Mais à la derniere sortie qu' il fit, les Maures prirent deux hommes qu' il envoyoit aux nouvelles et vers le roy et vers Mathilde, et il en envoyoit deux afin que si l' vn ne pouvoit passer l' autre passast; ce n' estoit pas mesme de simples soldats, c' estoient des gentils-hommes qui avoient entrepris cela par amitié pour Alphonse; de sorte qu' estant pris et estant trouvez chargez de billets en chiffres, les Maures les garderent soigneusement. Cependant, estant avertis que le roy de Portugal estoit en personne à la teste de ses troupes, et qu' il avoit joint celles du roy de Castille, ils tinrent conseil de guerre, et resolurent d' envoyer encore vne fois sommer la place de se rendre. D' ailleurs Alphonse se trouvoit fort embarrassé sur ce que les vivres manquoient, et quoy qu' il eust apporté vn soin extréme à les mesnager, il n' y en avoit plus que pour deux ou trois jours; neantmoins son grand coeur ne pouvant souffrir qu' il pensast à se rendre, il prit vne resolution heroïque, et proposa d' attendre à la derniere extrémité pour voir s' il ne seroit point secouru; mais en cas qu' il ne le fust point, il persuada non seulement à la garnison; mais à tous les habitans de sortir les armes à la main, de se faire vn passage par la force, et de mettre plûtost le feu à leur ville que de se rendre à leurs ennemis. Quelque extréme que fust cette resolution, il la fit prendre à tout le peuple, et les femmes mesme s' offrirent de garder les murailles durant que leurs maris iroient combatre. Cependant, les rois de Maroc et de Grenade voyans cette opiniastreté, et apprenans que les rois de Castille et de Portugal devoient tenter le secours le lendemain, s' adviserent de se servir de ces deux hommes d' Alphonse, pour tascher de faire rendre la place qu' ils sçavoient estre à l' extremité pour les vivres. Le lendemain au matin ils envoyerent sommer la ville, et dire à Alphonse que pour ne perdre pas vn aussi vaillant homme que luy ils vouloient bien que deux des siens l' advertissent de l' estat des choses, et luy fissent sçavoir qu' il ne pouvoit estre secouru, afin qu' il ne s' opiniastrast pas à tenir inutilement; en mesme temps on meine ces deux Castillans, on leur promet en chemin des recompenses infinies, s' ils disent qu' Alphonse ne peut estre secouru, et on les menace de les poignarder s' ils ne le disent pas. Le premier refuse, et on le poignarde, pour intimider l' autre à qui on dit qu' il auroit mesme sort que son compagnon, s' il n' obeïssoit. Il parut, quoy qu' avec douleur, s' accorder à ce qu' on disoit: mais au lieu de cela, quand il fut assez proche des murs, pour se faire entendre, haussant la voix tout d' vn coup avec vn visage ferme et vne contenance hardie; vaillant Alphonse, luy cria-t-il sur le haut des remparts, vous serez secouru aujourd' huy, gardez-vous bien de vous rendre. Vous nous avez appris à mépriser la mort pour sauver la patrie, vous n' en ferez pas moins que nous. Cette hardiesse estonna les Maures, et la fureur les prenant ils poignardent ce genereux Castillan: mais dans ce mesme temps Alphonse fit pleuvoir vne gresle de traits sur eux pour venger la mort de ses fidelles sujets. Tous les soldats voyant cette action heroïque presserent Alphonse de les laisser sortir l' épée à la main pour aller venger la mort de ces fidelles sujets. Il s' y opposa prudemment; mais quelques momens aprés estant averti qu' on voyoit du haut d' vne tour fort élevée, des tourbillons de poussiere qui precedent d' ordinaire la marche des armées, et sur tout de la cavalerie, et ne doutant point que ce ne fust le secours qu' il attendoit: il se resolut d' aller audevant avec l' élite de ce qu' il avoit de gents, feignant en cela mesme de se rendre en quelque sorte au desir des soldats, afin de les obliger à faire mieux. D' autre-part le roy de Maroc et de Grenade tinrent vn conseil de guerre en tumulte, et comme ils estoient avertis de l' approche des rois de Castille et de Portugal, dom Fernand, leur disant que s' ils ne levoient le siege, et ne rassembloient leurs quartiers, ils seroient batus, ils firent ce qu' il leur conseilla, et ils envoyerent vn des princes de Maroc et dom Fernand avec quatre mille hommes de pied, pour garder le passage de la riviere de Salado, qui estoit le lieu par où l' on pouvoit le plus aisément jetter du secours dans la place; mais il arriva vne chose surprenante en cette rencontre, c' est que dans le mesme temps que les rois de Castille et de Portugal avoient déja détaché deux mille chevaux et quatre mille hommes de pied pour aller attaquer le prince de Maroc: Alphonse, qui, comme je l' ay déja dit, avoit resolu d' aller au devant du secours, fut au lieu où le prince de Maroc et dom Fernand estoient, qui pour conserver la communication avec l' armée des Maures n' avoient pas rompu vn petit pont qu' on avoit fait sur cette riviere; de sorte qu' Alphonse attaquant les ennemis comme vn homme qui pouvoit esperer de vaincre, et disant aux siens qu' il faloit qu' ils eussent la gloire de s' estre ouvert vn passage l' épée à la main avant que le secours arrivast, il donna avec tant d' impetuosité, et fut si courageusement secondé et des officiers et des soldats qu' il s' empara du pont, tailla en pieces les quatre mille chevaux et les deux mille hommes de pied, blessa le prince de Maroc, qui se sauva par la fuite, et prit vne seconde fois dom Fernand qu' il reconnut, et qui se deffendit d' vne telle sorte, que s' il n' eust pas esté blessé au bras droit, il ne se seroit pas rendu. Mais dés qu' il fut pris, Alphonse le donna en garde à vn officier, et donna ordre que sans s' amuser à suivre les Maures qui fuyoient, on songeast à garder le pont. Ainsi lorsque ces cinq mille hommes détachez de l' armée de Castille, approcherent avec dessein de combatre, ils furent agreablement surpris de trouver qu' ils n' avoient qu' à passer seurement sur le pont pour entrer dans la ville suivis d' vn grand convoy de vivres. Dom Iuan d' Albuquerque commandoit ce détachement; de sorte qu' Alphonse le laissa garder ce poste avec vne partie de ses troupes, et rentra dans Tariffe avec les acclamations et des gens de guerre, et du peuple; mais avant que de quiter dom Iuan, il luy presenta dom Fernand: voilà vn prisonnier, luy dit-il genereusement, que je remets entre vos mains, c' est à vous à choisir si vous voulez qu' il aille au camp du roy pour estre pensé, ou si vous voulez que je le fasse mener à Tariffe: car vous jugez bien qu' il est blessé puisqu' il s' est rendu. Dom Iuan fut surpris et de voir dom Fernand, et du discours d' Alphonse. Non, non, dit-il alors à Alphonse, je ne sçaurois me resoudre de presenter vn frere rebelle au roy, et il sera mieux entre les mains d' vn rival aussi genereux que vous, qu' entre les miennes; en effet, Alphonse le fit mettre sur vn des chariots du convoy, ne pouvant se tenir à cheval acause de la perte du sang, et commanda qu' on en eust grand soin. Cette grande action qu' Alphonse avoit faite en s' emparant de ce pont, donna de la terreur aux Maures, et de l' esperance à l' armée de Castille; et comme la nuit vint, il falut que chacun demeurast en son poste; mais dés le lendemain à la pointe du jour on vit les Maures se preparer à regagner le passage qu' ils avoient perdu, et les deux armées ennemies occuper les deux bords de la riviere. L' avant-garde de l' armée de Castille fut commandée par dom Manuel et par dom Iuan de Lara, l' arriere-garde par dom Gonçales d' Aguilar, mary de Theodore, et parent de Mathilde; dom Pedro Nugnez commanda le corps de reserve; et le corps de la bataille fut commandé par les rois de Castille et de Portugal. Le premier se trouva le roy de Maroc en teste, et l' autre le roy de Grenade. Les Maures laisserent vne partie de leurs troupes à la garde de leur camp, où il y avoit des richesses immenses. Le roy de Maroc menoit toûjours avec luy plusieurs de ses femmes, et il avoit mené en ce voyage la princesse de Thunis appellée Fatime, qui tenoit le premier rang et dans ses estats, et dans son coeur, et parmi ses femmes: de sorte que ce prince laissa vne partie considerable de ses troupes pour la garder avec plusieurs autres qui avoient vne quantité de pierreries incroyable. Alphonse voyant ces deux armées en bataille, et la grande disproportion qu' il y avoit pour le nombre entre l' armée de Castille et celle des Maures, dit aux gens de guerre qui estoient alors dans la place, qu' il leur seroit honteux de n' avoir nulle part à la victoire, et qu' il les exhortoit à se signaler pour chasser les Maures de leur païs. Que le nombre des ennemis, leur dit-il, ne vous épouvante point, c' est leur multitude qui nous les fera vaincre plus facilement, songez enfin qu' il faut aujourd' huy estre vainqueurs ou esclaves des Maures. Alphonse ne put en dire davantage: car tous les chefs, les soldats, et mesme les habitans crierent qu' il faloit le suivre; il deffendit pourtant que les habitans sortissent, et les laissant pour la garde de leurs murailles avec vne petite partie de ses troupes, il sortit avec tout le reste, ayant l' esprit rempli de Mathilde, et se flatant qu' il la reverroit bien-tost, si cette journée estoit heureuse. Il avoit sceû de ceux qui estoient entrez dans Tariffe l' ordre de l' armée de Castille: si bien que voyant que c' estoit dom Manuel et dom Iuan de Lara qui commençoient le combat, il se sentit poussé d' aller seconder vn homme que Mathilde devoit alors regarder comme vn pere. Il fut tres-avantageux à dom Manuel qu' Alphonse eust ce sentiment-là: car dans le premier choc les Maures se confiant en leur grand nombre, tinrent ferme, et témoignerent du courage: de sorte que dom Manuel qui creut d' vne extréme consequence que le commencement du combat ne fist pas perdre courage à ceux de son parti, se mesla le premier parmi les ennemis, et il en fut tellement environné, que si Alphonse ne fust venu à son secours, il estoit mort: mais Alphonse ayant passé le pont, attaqua les ennemis par le flanc, les mit en déroute, et tua vn Maure qui alloit tuer dom Manuel par derriere d' vn coup de cimeterre. Aprés quoy Alphonse avec son petit camp volant, prenant le long de la mer, fut où le roy de Castille combatoit avec beaucoup de courage et de succés: mais ce prince s' estant vn peu trop avancé, il se trouva envelopé dans vn escadron de Maures qui fuyoient, et qui sans le connoistre l' emmenerent malgré luy. Pour son bonheur, et pour la gloire d' Alphonse, ce genereux amant de Mathilde voyant son prince en cét estat, charge les Maures, en fait vn carnage horrible, et remene le roy parmi les siens aprés s' estre veu en estat d' estre tout à la fois et vainqueur, et prisonnier. Ensuite Alphonse voyant que de par tout les Maures estoient poussez, s' avisa qu' ils avoient encore des troupes à la garde de leurs magnifiques tentes, qui n' avoient pas combatu. Prenant donc vn détour qui le conduisoit en ce lieu-là sans estre apperceu du gros de l' armée, il attaqua ces troupes qui gardoient le camp, les tailla en pieces, prit la princesse Fatime femme du roy de Maroc, qu' il traita tres-civilement, tua vn des fils du roy de Maroc, qui se deffendit comme vn lion, et fit vn butin si grand et si riche, qu' il ne s' en est jamais fait de semblable: de sorte que de par tout les escadrons et les bataillons Maures s' étonnerent de se voir enfoncez avec tant de vigueur, et lascherent le pied; le desordre se mit parmi eux, et leur grand nombre aprés cela contribua beaucoup à leur défaite. Le roy de Portugal de son costé eut aussi l' avantage sur les troupes du roy de Grenade, qui plierent devant luy; mais pour Alphonse, on peut dire qu' il combatit, et qu' il vainquit par tout. Dom Pedro n' arriva qu' à la fin de la bataille, dont il fut au desespoir: il en haït encore davantage Alphonse, qui estoit cause par son grand courage qu' on l' avoit donnée plustost; mais il fut bien plus affligé quand il sceut qu' Alphonse estoit couvert de gloire, qu' il avoit sauvé la vie, ou du moins la liberté du roy; outre ce qu' il avoit fait pour dom Manuel; et qu' il connut enfin, qu' aprés avoir soûtenu le siege de Tariffe depuis le vingt trois de septembre jusqu' au trentiéme d' octobre, que le siege fut levé et la bataille gagnée, il avoit plus contribué que personne à mettre en déroute la plus formidable armée que les Maures eussent jamais euë, et avoit plus que nul autre fait gagner vne bataille en laquelle plus de deux cens mille Maures furent tuez avec si peu de perte, que la chose estoit incroyable. Il est mesme certain que le grand débris de cette nombreuse armée n' eut pas échapé à sa valeur, si la nuit ne fust survenuë; ce qui donna lieu aux Maures de fuïr plus seurement. Aussi tous les historiens espagnols ont-ils parlé d' Alphonse comme d' vn homme qui avoit fait des choses plus qu' humaines à deffendre Tariffe. Cependant, chacun se retirant sous son enseigne, Alphonse, aprés avoir envoyé dire au roy de Castille qu' il avoit laissé sous seure garde la princesse Fatime, et plusieurs autres, rentra dans Tariffe pour attendre les ordres du roy, qui luy manda que dés le lendemain au matin il l' allast trouver pour recevoir des marques de la plus grande reconnoissance qu' on pust avoir de toutes les obligations que la Castille luy avoit, et de la vie et de la liberté qu' il luy avoit conservée: dom Manuel envoya aussi luy faire vn compliment sur ce qu' il luy devoit. Mais Alphonse s' en retournant à Tariffe, rencontra dom Iuan, qui le conjura aprés tant de services rendus au roy, d' avoir la generosité de le prier de pardonner à dom Fernand. Mais afin, adjousta dom Iuan, que vous vous y portiez plustost, je vous promets... Non, non, interrompit Alphonse, ne me dites point de raisons pour m' y obliger, je vous promets de le faire de bonne grace; et je témoigneray en cette rencontre que je ne crains mes rivaux que dans le coeur de ma maistresse. Vous estes trop genereux, repliqua dom Iuan, et je feray toutes choses pour ne mourir pas ingrat. Mais pendant que ce grand nombre de Maures batus, défaits et épouvantez s' enfuyoient à travers les monceaux de morts qu' ils trouverent durant plus de trois lieuës, et que la nuit couvroit également la honte des vaincus, et la joye et la gloire des vainqueurs, le roy de Castille qui jugea important qu' on sceust promptement dans Seville et dans Burgos la grande victoire qu' il avoit remportée, envoya la princesse de Thunis, et les autres prisonniers avec vne escorte, et trouva mesme à propos d' envoyer dom Pedro à Seville dés le lendemain, pour faire remercier le ciel de tant de bonheur. Il envoya dire aussi à Mathilde que dom Manuel estoit heureusement échapé d' vn grand peril. Pour Alphonse il écrivit en diligence à Mathilde; mais ce fut en peu de paroles, et sans parler de ce qu' il avoit contribué à la victoire. Les Maures sont vaincus, madame, et les armes du roy ont remporté la plus glorieuse victoire qu' on eust ozé desirer: ie n' ay songé qu' à vous pendant le siege et pendant la bataille; et je veux croire pour mon repos, que vous avez quelquefois pensé à l' homme du monde le plus amoureux, le plus fidele, et le plus respectueux qui fust jamais; vous en connoissez le coeur, et je ne croy pas necessaire de vous en dire le nom. Alphonse ne dormit gueres mieux cette nuit que les autres: il luy sembloit pourtant qu' il pouvoit esperer d' estre plus heureux. Il voyoit qu' il avoit sauvé la vie à dom Manuël, et empesché le roy de Castille d' estre esclave. Il voyoit que sa valeur à soustenir le siege avoit mis ce prince en estat de former vne armée, qu' il s' estoit ouvert vn passage sans estre secouru, qu' il avoit plus deffait de Maures luy seul que tous les autres chefs ensemble, qu' il avoit pris la princesse de Thunis, et fait vn butin tres-riche dont il ne demandoit rien au roy. Il voyoit encore qu' il s' alloit aquerir dom Iuan favori de dom Pedro en demandant la grace de dom Fernand: enfin, il croyoit que dom Manuël pourroit par reconnoissance vaincre l' aversion que Mathilde avoit à se marier, et qu' il n' estoit pas impossible qu' il cessast d' estre miserable. Et toutefois parmi tout cela il y avoit encore quelque chose dans son coeur qui le faisoit craindre. Mais enfin, dés le lendemain matin il fut trouver le roy de Castille. Ce prince s' estoit logé dans vne maison de plaisir qui s' estoit trouvée dans son quartier, en attendant qu' il entrast dans Tariffe. Dés qu' il vit Alphonse, il l' embrassa, et luy donna mille loüanges; il luy dit qu' il luy devoit la victoire, la liberté et la vie, et qu' il n' y avoit rien qu' il ne fust obligé de faire pour luy: mais aprés l' avoir loüé en public, il le fit entrer dans vn cabinet, et luy commanda avec les paroles du monde les plus pressantes, et les plus obligeantes, qu' il luy demandast quelque recompense des services qu' il luy avoit rendus. Seigneur, luy dit Alphonse, ce que j' ay fait n' est rien en comparaison de ce que je voudrois faire pour le service de vostre majesté: mais puisqu' elle me le permet, je luy demande pour sa propre gloire de faire vne action de clemence le jour mesme de sa victoire, et de vouloir pardonner à dom Fernand qui est blessé et prisonnier à Tariffe, et frere d' vn homme qui a assez bien servy en cette derniere occasion pour meriter cette grace. Ce que vous me demandez, repliqua le roy de Castille, est de plus d' importance qu' il ne paroist pour l' exemple: mais que peut-on refuser à vn homme à qui on doit tout? Ainsi je pardonne à dom Fernand pour l' amour de vous, à condition toutesfois qu' il sera vn an sans revenir à la cour. Mais, Alphonse, adjousta-t-il, ce n' est pas ce que je desire, je veux que vous me demandiez quelque grace considerable pour vous, afin que j' aye le plaisir de vous l' accorder; cela ne m' empeschera pas dans la suite de faire plus que vous ne m' aurez demandé. Alphonse qui n' avoit que sa passion dans l' ame se voyant pressé si obligeamment par le roy de Castille, crut qu' il ne devoit pas perdre cette occasion. Il se jetta aux pieds de ce prince, et prenant la parole: seigneur, luy dit-il aprés que ce prince l' eut relevé, si ce que j' ay fait merite quelque recompense, je demande à vostre majesté qu' elle m' accorde sa protection, et qu' elle fasse en sorte que dom Manuël me donne Mathilde, que j' aime éperduëment depuis que je suis revenu de mes voyages. Ah! Alphonse, s' écria le roy de Castille, que me demandez-vous? Pourquoy voulez-vous que je sois ingrat? Et pourquoy desirez-vous de moy la seule chose que je ne vous puis accorder. Oüy, Alphonse, demandez des charges, des gouvernemens, rien ne vous sera refusé; et si j' avois vne fille je vous la donnerois avec joye; mais pour Mathilde il n' y faut pas penser, et si vous l' aimez bien, vous serez ravi de voir que je suis resolu de la mettre dans peu de jours sur le throsne de Castille. Quoy, seigneur, reprit Alphonse tout transporté de douleur, vostre majesté veut luy faire épouser le prince dom Pedro? Non Alphonse, repliqua le roy: et pour vous ouvrir mon coeur, non pas comme à vn sujet ni comme à vn rival, mais comme à vn ami qui m' a comblé de gloire par sa valeur; je vous diray que depuis que par des sentimens de politique je changeay de sentimens pour Constance mere de Mathilde, j' en ay eu vn repentir continuel, et j' ay eu lieu de croire que tous les malheurs qui me sont arrivez ne me sont venus que de là; car il est vray qu' il ne pouvoit pas y avoir vn engagement plus solennel. Cependant, comme des raisons d' estat me porterent à épouser l' infante de Portugal, dont j' eus des enfans, la chose n' eut plus de remede. Constance épousa Rodolphe comme vous l' avez sceu, elle mourut en exil, et je suis persuadé que je suis cause de sa mort, et qu' elle m' a hay jusqu' au dernier moment de sa vie. Depuis cela Mathilde est revenuë, et l' on peut dire que c' est Constance resuscitée tant elle luy ressemble: de sorte que sans en rien témoigner je l' ay aimée malgré moy dés que je l' ay veuë. Cependant, la reine vivant, j' ay caché mes sentimens, puisque je ne les pouvois vaincre: mais depuis qu' elle est morte, j' ay crû que pour me rendre le ciel propice, je devois mettre Mathilde sur le throsne que sa mere avoit dû occuper: et cette amour innocente si pleine de justice et de reconnoissance, s' est si fort emparée de mon coeur, qu' il n' est pas possible que je puisse changer de resolution. Dom Manuël sçait mon dessein, et il en est tres-content. C' est-pourquoy, genereux Alphonse, aprés avoir vaincu tous mes ennemis, et m' avoir sauvé la vie, travaillez à vous vaincre vous-mesme, et m' empeschez vne seconde fois de mourir. Mais croyez aprés cela, que si vous me demandiez la moitié de mon estat je le partagerois avec vous, pourveu que vous ne me demandassiez pas Mathilde. Oüy, Alphonse, poursuivit-il, je vous promets que vous serez le premier et le plus heureux de tous ses sujets; car sçachant quelle est sa vertu je ne vous exileray pas quoy que vous m' ayez avoüé l' amour que vous avez pour elle. Ah! Seigneur, s' écria Alphonse, que ne suis-je mort sur le champ de la victoire, puisque je devois estre assez malheureux pour estre rival de mon maistre, et vn rival le plus infortuné qui fut jamais; car-enfin je connois que les sentimens de vostre majesté en cette rencontre sont justes, grands et genereux, que Mathilde est digne du throsne et que je ne suis pas digne de Mathilde. Mais, seigneur, puis-je encore sans perdre la raison aprés ce que vostre majesté m' a dit, oser luy dire, que je ne sçaurois cesser d' aimer Mathilde, et que tout ce que je puis faire par respect pour vostre majesté, et par amour pour elle, est de mourir desesperé. Le roy se trouva alors fort embarrassé; car les obligations qu' il avoit à Alphonse, estoient si grandes et si recentes, que la douleur qu' il voyoit sur son visage luy donnoit de la confusion: vn moment aprés le regardant comme son rival, il estoit au desespoir de luy estre obligé: ensuite il avoit vne extréme envie de sçavoir si Mathilde l' aimoit, et n' osoit s' en informer. Mais pour Alphonse, il avoit vne affliction qui n' eut jamais d' égale; car en ce moment-là il s' imagina que puisque dom Manuël sçavoit le dessein du roy, il l' avoit fait sçavoir à Mathilde qui peut-estre y consentoit, et dans ce sentiment il estoit prest d' expirer de douleur; et ce qui le tourmentoit encore, c' est que le roy luy parloit si obligeamment en le refusant, qu' il n' avoit pas sujet de s' en plaindre. En cét estat des choses, on vint avertir le roy que les Maures se rallioient en allant vers Algezire, et qu' on pouvoit craindre qu' ils ne fissent quelque surprise, estant encore quatre fois plus en nombre que les Castillans. Seigneur, reprit alors l' affligé Alphonse, je supplie vostre majesté de me permettre de les aller forcer à se rembarquer: je le feray sans doute, adjousta-t-il en luy parlant plus bas, je ne puis mourir plus glorieusement qu' en cette occasion, ni cesser d' aimer Mathilde qu' en expirant; et vous verrez alors, seigneur, jusques où je porteray la fidelité pour mon maistre, et pour ma maistresse. Allez, genereux Alphonse, luy répondit le roy parlant bas aussi bien que luy, achevez de me noircir d' ingratitude; mais ne vous precipitez pas, je vous le deffends, et ne vous plaignez pas tout seul; car je suis aussi malheureux que vous. Ensuite, plusieurs capitaines estant entrez dans le cabinet du roy, il donna ses ordres pour les troupes qu' il envoyoit avec Alphonse qui partit à l' heure mesme, et pour luy il fut dans Tariffe, rendre graces au ciel de la victoire qu' il avoit obtenuë, faisant travailler en mesme temps à reparer les fortifications de la ville. Cependant, Alphonse écrivit à Mathilde en partant, et envoya vn des siens luy porter cette lettre. Ie pars, madame, pour aller chercher la mort de peur de vous empescher d' estre reine, je ne sçay si je seray assez heureux pour la trouver. Ie vous demande pardon de ne pouvoir me réjouyr de la grandeur qui vous attend; mais je sçay bien que la plus violente et la plus respectueuse passion du monde, merite que vous soyez affligée de vostre propre bonheur, et que vous ne montiez au throsne qu' en respandant quelques larmes sur mon tombeau. Aprés avoir baillé ce billet à vn des siens, il fut où son desespoir et son courage l' appelloient, et il y fut avec vne douleur mortelle. Ah! Infortuné Alphonse, disoit-il en luy-mesme, aprés avoir donné tous les ordres necessaires pour la marche de ses troupes, et pour envoyer reconnoistre les ennemis, te voilà plus malheureux que tu n' as jamais esté, tous tes rivaux ne sont rien en comparaison de celuy qui fait aujourd' huy ton infortune: dom Felix n' est plus, dom Fernand ne fut jamais aimé, dom Pedro est hay. Le premier estoit vn ami infidelle, le second n' a osé paroistre rival d' vn prince maistre de son frere; mais ton roy veut épouser ta maistresse, il ne te fait nulle injustice, et tu n' as qu' à te plaindre de ta fatale valeur, et de ta cruelle destinée qui fait que tout ce qui semble estre pour toy, t' est contraire; si tu eusses rendu Tariffe, si tu n' eusses pas delivré ton prince, tu ne serois pas en l' estat où tu te trouves. Mais que dis-tu, lasche que tu es? Reprenoit-il, ne songes-tu pas que Mathilde ne t' auroit pas estimé, et que si tu n' eusses pas sauvé le roy, elle eut esté exposée à la cruauté de dom Pedro. Songe donc, Alphonse, songe si tu serois assez genereux pour t' éloigner pour toûjours, et pour laisser Mathilde dans la liberté d' estre reine. Ah non! Adjoustoit-il en soûpirant, je ne puis croire que Mathilde elle-mesme voulust que je fusse son sujet. O cruel amour! ô tyrannique honneur qui m' empesche de me determiner à rien, je respecte le roy, j' aime Mathilde, et la gloire, et ces trois grands interests m' inspirent des sentimens si contraires, que je croy que si je ne perds la vie je perdray la raison; mais enfin allons où nostre destinée nous entraisne, vainquons et mourons, s' il se peut afin d' estre du moins regreté de ma maistresse, et de mon maistre. C' estoit en de pareils sentimens qu' Alphonse alloit chercher les Maures qui s' estoient ralliez vers Algezire. Dom Fernand de son costé apprenant qu' Alphonse avoit obtenu sa grace du roy, en eut plus de dépit que de joye, et la vertu de son rival, et l' obligation qu' il luy avoit luy furent vn supplice insupportable. Le portrait de Mathilde qu' il sceut à Tariffe estre entre les mains d' Alphonse, luy tint encore fort au coeur; et quand il pensoit que sa maistresse sçauroit vn jour qu' il avoit donné sa peinture pour ne tomber pas au pouvoir ni du roy, ni d' Alphonse, il estoit dans vne fureur dont il n' estoit pas maistre; et ne pouvoit se resoudre à souffrir que celuy à qui il devoit la vie, eust la peinture de Mathilde. Mais pendant que dom Fernand raisonnoit ainsi, qu' Alphonse alloit chercher les Maures, et que les roys de Castille et de Portugal donnoient tous les ordres necessaires en semblables occasions, Mathilde eut des sentimens bien differens: car le jour que l' armée de Castille devoit attaquer celle des Maures, elle fut dans vne inquietude effroyable, et fut toûjours avec sa chere Lucinde à faire des voeux pour la conservation d' Alphonse, ou à s' entretenir de luy; mais lorsqu' elle receut la lettre qu' il luy écrivit aussi-tost aprés la victoire, elle en eut vne joye extréme, elle fut pourtant moderée par l' arrivée de dom Pedro, qui luy fit vne visite où il luy parla d' vne maniere si dure et si ingrate pour Alphonse, qu' elle en eut beaucoup d' inquietude. Mais ce qui luy en donna bien davantage, fut la seconde lettre qu' elle receut de ce malheureux amant: car elle ne sçavoit rien du tout du dessein que le roy avoit de l' épouser, dom Manuel luy ayant bien dit qu' il estoit fort obligé à ce prince; mais ne luy ayant rien expliqué davantage: de sorte qu' elle concluoit avec Lucinde qu' il faloit que cela regardast dom Pedro. Le bruit qui s' estoit répandu, qu' Alphonse avoit demandé la liberté de dom Fernand, et l' avoit obtenuë, l' embarrassoit encore, et il y avoit des momens où elle craignoit qu' Alphonse luy-mesme par des sentimens d' ambition, ne se resolust à souffrir qu' elle épousast dom Pedro. Mais, luy disoit Lucinde, cela est hors d' apparence, ne voyez-vous pas que sa lettre est triste, tendre, et touchante? Helas! Répondit Mathilde, je le voy et je le sens; mais je n' entends rien à tout cela, et ce qu' il y a de cruel, c' est que je revoy Alphonse dans vn nouveau peril, et dans quelque étrange avanture que j' ignore, et que je ne puis deviner. Mathilde ne fut pas long-temps dans cette incertitude: car le roy de Castille obligea dom Manuel de le devancer pour aller parler à Mathilde avant qu' Alphonse fust revenu, afin de luy proposer ce qu' il vouloit faire pour elle; mais ce prince ne luy avoit pas dit qu' Alphonse en estoit amoureux, parce que sçachant qu' il luy devoit la vie, il craignit que la reconnoissance ne l' empeschast de presser Mathilde en cas qu' elle ne le voulust pas épouser: car ce prince apprehendoit qu' elle n' aimast Alphonse, dont il voyoit qu' elle estoit si tendrement aimée. Dom Manuel fut donc trouver Mathilde, et comme elle avoit beaucoup de respect pour luy, elle le receut aussi avec beaucoup de témoignages d' amitié aprés le danger qu' il avoit couru. Enfin, seigneur, luy dit-elle, le ciel vous a preservé d' vn grand peril. Ouy, ma fille, luy dit-il, car il l' appelloit ainsi, mais ç' a esté par la valeur d' vn de vos amis, et le vaillant Alphonse m' a sans doute conservé le peu de vie qui me reste; c' est-pourquoy je vous prie quand il sera revenu, de m' aider à reconnoistre ce que je luy dois. Ie le connois si genereux, reprit Mathilde, qu' il tire sa recompense de sa propre vertu: mais, seigneur, qui vous a obligé de revenir icy devant le roy. C' est, répondit-il, pour vous apporter la nouvelle que vous serez bien tost reine. Moy, seigneur, reprit Mathilde, ah! De grace, ne me proposez rien que je sois obligée de refuser, et soyez s' il vous plaist persuadé que je ne veux regner que sur moy-mesme, et que dom Pedro ne sera jamais mon mary. Me preserve le ciel, reprit dom Manuel, de vous proposer d' estre femme de ce prince: car je suis persuadé que s' il se marie jamais, la vie de sa femme ne sera pas en seureté. C' est le roy qui vous veut épouser, et qui se repentant d' avoir autrefois manqué de parole à ma fille, veut reparer sa faute en vous épousant. Ah! Seigneur, s' écria-t-elle, si vous sçaviez en quels sentimens estoit la malheureuse Constance, et les commandemens qu' elle m' a faits en mourant, vous verriez bien que je ne dois pas songer à épouser le roy de Castille, et puis, seigneur, vous me paroissez si persuadé que dom Pedro seroit capable de toutes sortes de violences, que je ne comprens pas comment vous pensez qu' il épargnast la vie d' vne personne qui auroit épousé le roy son pere, de qui il se trouveroit rival: car pour vous dire les choses comme elles sont, dom Pedro veut que je croye qu' il m' aime, voulez-vous que j' arme le fils contre le pere, et le pere contre le fils? Non, non, seigneur, cela n' est pas possible, et je ne songe point à me marier; je n' ay nulle ambition que celle de mourir libre, je vous supplie de ne me commander rien que je ne puisse faire. Mais, ma fille, reprit dom Manuel, c' est estre libre que d' estre reine, et vous devez vous souvenir des persecutions que nous avons souffertes pendant vostre enfance. Seigneur, reprit Mathilde, je suis accoustumée à l' exil, j' ay vne retraite en Avignon qui ne me manquera jamais, et je vous supplie seulement de disposer le roy à n' estre pas surpris de se voir refusé. Dom Manuël la pressa encore, mais ce fut inutilement. Cependant, Alphonse ayant sceu que les Maures n' avoient pas trouvé qu' ils fussent assez seurement auprés d' Algezire, et avoient pris vn autre chemin, changea aussi sa route; de sorte que sçachant mieux le pays qu' ils ne le sçavoient, il fut les attendre à vn assez long deffilé; et comme ils n' avoient pas esté avertis de sa marche, il acheva de les deffaire entierement, il prit mesme prisonnier vn des fils du roy de Maroc qui se deffendit avec beaucoup de courage. De sorte que les deux rois maures ne songerent qu' à mettre leurs personnes en seureté; celuy de Grenade se sauva dans Marbelle, et le roy de Maroc fut s' embarquer avec vne precipitation si grande que son propre cheval fut pris, ainsi il s' en retourna en diligence en son pays porter luy mesme la nouvelle de sa deffaite, de peur que si elle y fust arrivée plûtost que luy, son fils aisné appellé Abderame, ne se saisist de sa couronne, et ne luy refusast l' entrée de son estat. Iamais on n' a veû vne telle chose: car ceux qui s' embarquerent le firent avec tant de precipitation, que beaucoup, pour s' empescher d' estre tuez à terre, se noyerent en voulant se jetter tous ensemble dans leurs vaisseaux, dont ils laisserent mesme vne grande partie. Mais Alphonse aprés avoir chassé tous les Maures, sans avoir trouvé la mort qu' il cherchoit, envoya en advertir le roy, qui luy manda qu' il croyoit à propos pour son service qu' il se presentast devant quelques places dont les Maures s' estoient emparez, avant que de retourner le trouver. Alphonse receut cét ordre avec vne extréme douleur: car il crût que peut-estre à son retour, il trouveroit que le roy auroit épousé Mathilde, puis vn moment aprés il se repentoit de l' avoir crû. Non, non, disoit-il, Mathilde qui a pû resister à la passion d' Alphonse, ne se rendra pas à l' ambition: mais helas! Disoit ce malheureux amant, vne couronne est plus difficile à refuser qu' on ne pense: allons donc soûtenir la fidelité de Mathilde par nostre presence, et reprocher au roy de Castille qu' il est ingrat de vouloir oster la vie à vn homme qui la luy a conservée. Mais non, reprenoit-il encore, il faut aller dans le chemin de la gloire jusques au bout, et je ne puis croire que le roy veuïlle forcer Mathilde à l' épouser; et si elle consent d' estre reine, je n' ay qu' à me resoudre à la mort: allons donc achever de vaincre, avant que d' aller sçavoir si l' ambition aura vaincu l' amour dans le coeur de Mathilde. Mais pendant qu' Alphonse s' en alla obeïr aux ordres du roy, les rois de Castille et de Portugal allerent ensemble jusqu' au lieu qui s' appelle Caçalla de la Sierra, où ils se separerent avec de grands témoignages d' affection. Le roy de Portugal ne voulut pour sa part du butin qu' vne douzaine de cimeterres tres-riches, qu' il emporta pour les conserver comme vne marque glorieuse de s' estre trouvé à cette bataille; aprés quoy le roy de Castille fut receu à Seville avec toute la magnificence d' vn triomphe. Iamais on n' a veû vne joye ni plus grande, ni plus vniverselle; et la seule Mathilde avoit vne douleur incroyable de voir tant de marques de victoire, et de ne voir pas celuy qui l' avoit veritablement remportée, puisque sans Alphonse on n' auroit pû vaincre. Elle fit cent resolutions differentes en regardant cette superbe entrée; mais elle comprit à la fin qu' elle ne pouvoit rien resoudre qu' Alphonse ne fust revenu. Elle se trouva pourtant obligée de s' expliquer plus qu' elle ne le vouloit, parce que le lendemain le roy luy fit vne visite: car encore que dom Manuël eust dit au roy qu' il trouvoit de la repugnance dans l' esprit de Mathilde, il luy avoit par prudence adouci la chose: de sorte que ce prince en l' allant visiter crût qu' il la persuaderoit. Mathilde le receut avec respect, mais avec beaucoup de mélancholie sur le visage. Il me semble, luy dit ce prince, que je vous trouve bien triste en vn temps où la joye est si generale; Theodore et Lucinde qui estoient avec elle s' estant retirées par respect vers les fenestres, laisserent à Mathilde la liberté de luy répondre. C' est vn effet de mon malheur, seigneur, reprit-elle modestement, d' avoir quelques chagrins particuliers, qui troublent la joye que j' ay du bonheur de ma patrie; mais, seigneur, cela ne m' empesche pas de prendre toute la part que je dois à vostre gloire. Prenez-en davantage à la vostre, répondit-il, et souffrez, belle Mathilde, que je vous rende heureuse: si j' estois plus jeune que je ne suis, je vous parlerois de l' amour que j' ay pour vous avec tous les termes que cette passion inspire; mais je croy que la declaration d' amour la plus noble qu' vn roy puisse faire, c' est d' offrir vne couronne à sa maistresse, et de mettre à ses pieds tous les lauriers dont la victoire l' a accablé. C' est ainsi, madame, poursuivit ce prince, que j' agis avec vous, et je ne viens icy que pour vous conjurer de vouloir estre reine de Castille, et de n' avoir pas la cruauté de me vouloir punir d' vne faute pour laquelle Constance m' a tant haï. Seigneur, répondit Mathilde, je ne croy pas qu' il faille porter la vengeance au delà du tombeau, et je proteste à vostre majesté que j' ay toute la reconnoissance que je dois de l' honneur qu' elle me veut faire; mais pour la reconnoistre par vne genereuse sincerité, je luy declare que je ne la puis accepter, et que je ne l' accepteray jamais. Ah! Mathilde, luy dit-il en l' éloignant encore davantage de Theodore et de Lucinde, ne desesperez pas vn prince que vous faites passer en vn instant du plus grand bonheur du monde à la plus grande infortune. Songez bien, adjousta-t-il, à ce que vous dites. I' y ay pensé serieusement, reprit-elle, et je vous supplie, seigneur, de ne me condamner pas sans m' entendre: ie vous diray en peu de mots que je n' ay jamais voulu me marier, et que si j' estois capable de m' y resoudre, ce ne seroit pas pour estre reine. Ah! Je voy bien, repliqua le roy, ce qui s' oppose à mon bonheur, vous aimez Alphonse, et j' ay le malheur d' avoir pour rival vn homme à qui je dois la vie, la victoire, et la liberté. I' avoüe hardiment, seigneur, répondit-elle, que je prefere Alphonse à tous les hommes que j' ay jamais connus, que je luy ay des obligations infinies, que je viens de luy devoir la vie de dom Manuël, et que je luy dois peut-estre encore quelque chose d' aussi precieux, puisque sans luy je serois sous la puissance du plus injuste de tous les hommes. Mais cependant, quelque estime, quelque reconnoissance, et si je l' ose dire, quelque amitié que j' aye pour luy, je n' ay pû me resoudre de renoncer à la liberté en sa faveur, et si quelque chose m' y pouvoit porter, ce seroit le dessein que vostre majesté semble avoir de me vouloir forcer d' estre reine: car enfin, seigneur, si j' estois capable de me donner à quelqu' vn, je serois la plus ingrate personne qui fut jamais, si ce n' estoit pas Alphonse. C' est-pourquoy, seigneur, ne faites pas éclater vn dessein qui ne vous seroit pas glorieux, et qui mettroit peut-estre dans l' esprit du prince dom Pedro, des sentimens indignes de son rang. Quoy, Mathilde, reprit le roy, dom Pedro vous aime, et il est possible qu' vn prince qui ne s' aime pas luy-mesme puisse vous aimer? I' ay plustost lieu, répondit Mathilde, de prendre les témoignages de son affection pour des marques de haine, que pour des marques d' amour. Mais enfin, seigneur, il veut que je le croye, il hait Alphonse, il l' a voulu perdre plusieurs fois, et je ne dis cela à vostre majesté, que pour la porter plus aisément à me laisser en repos, à ne diviser point la maison royale, et à ne desesperer pas le malheureux Alphonse qui a eu le bonheur de servir si vtilement vostre majesté; je ne luy demande pas à l' épouser, je ne veux que la liberté de n' épouser personne. Le roy l' écoutoit et l' admiroit tout ensemble, et malgré qu' il en eut il sentoit qu' il l' aimoit éperduëment. Pour dom Pedro, luy dit-il, je ne m' en mets pas en peine, il est jeune, il est violent; mais il est mon fils, je sçauray bien le faire rentrer dans son devoir quand il en sortira; mais pour Alphonse, j' avouë que je suis vn ingrat. Mais, Mathilde, quand on aime veritablement, on ne peut jamais rien devoir de contraire à sa passion, et tout doit ceder à l' amour. Ie pourrois et je devrois sacrifier mon propre fils à Alphonse; mais je ne puis ni ne dois me sacrifier moy-mesme. Ie vous laisse donc huit jours pour y penser, et afin que vous ne soyez pas importunée de dom Pedro, je vay luy deffendre de vous voir. Ah! Seigneur, reprit Mathilde, ce prince violent fera perir Alphonse, s' il peut croire que c' est pour ses interests que vous l' empeschez de le voir. O! Trop heureux Alphonse, s' écria le roy, je voudrois estre aussi aimé que toy, et avoir perdu la bataille: car il me seroit plus agreable d' estre vainqueur de Mathilde, tout vaincu que je serois, que d' estre vainqueur des Maures. Aprés cela il la quitta, et envoya querir dom Pedro. On le trouva chez Iacinte entretenant Padille qui venoit de voir la princesse de Thunis et les autres prisonniers. Iacinte avoit eu ordre du roy d' en prendre soin. Il fut trouver le roy son pere, qui luy dit que pour des raisons qu' il sçauroit dans peu, il luy deffendoit de voir Mathilde. Ah! Seigneur, luy dit-il, je voy bien que vous voulez recompenser Alphonse en la luy faisant épouser: mais si cela est, il faut que je meure desesperé, car je ne puis souffrir qu' il soit heureux. Ie vous assure, luy répondit le roy, que ce n' est nullement mon dessein, obeïssez seulement, et ne m' en demandez pas davantage. Dom Pedro s' en alla en murmurant; il fut retrouver Padille, et sceut qu' elle estoit ensuite retournée parler à la princesse de Thunis. Cependant, peu de jours aprés, Alphonse revint: mais il jugea à propos d' envoyer vn de ses officiers appellé Leonce, dire au roy qu' il avoit emporté d' assaut Alcala et Bençaide, et qu' il s' estoit rendu maistre de Priegos et de la tour de Matréra. Il envoya aussi le prince Abohamar qu' il avoit pris au dernier combat, et vn grand nombre de chariots remplis de tentes magnifiques, de drapeaux, et de cimeterres dont la plûpart estoient ornez de pierreries: et ensuite plus de deux mille chevaux d' vne beauté merveilleuse, et entre les autres, le cheval du roy de Maroc dont le mords estoit tout couvert de diamants d' vn prix inestimable. La veuë de tant de choses magnifiques, et le rapport que fit Leonce au roy de ce qui s' estoit passé, luy donna de la confusion, du despit, de l' admiration pour Alphonse: mais ne le fit pas changer sur le sujet de Mathilde. Il demanda à Leonce où estoit Alphonse, Leonce dit qu' il arriveroit le lendemain, et fit entendre adroitement que par modestie il n' avoit pas voulu amener luy-mesme ce magnifique butin. Ensuite le roy, aprés avoir donné ordre qu' on mist le fils du roy de Maroc en vne tour separée des prisonniers qu' on gardoit moins severement, et ordonné de tout le reste, entra seul dans son cabinet; et Leonce fut chez Mathilde, à qui il ne dit autre chose sinon qu' Alphonse la verroit le jour suivant, elle fut surprise de ne recevoir point de lettres de luy: mais aprés avoir dit cela, il fut chez Lucinde à qui il rendit vn billet où il n' y avoit que ces paroles. Ie ne seray que demain à Seville pour tout le monde; mais j' y seray ce soir pour vous: faites s' il se peut que je puisse voir l' incomparable Mathilde sans qu' on le sçache, afin que je puisse sçavoir quel sera mon destin: trompez-la plustost pour me rendre cét office; car il y va de mon repos, et peut-estre de ma vie. Lucinde dit à Leonce qu' elle feroit ce qu' Alphonse desiroit: elle n' écrivit pas; car cét officier ne devoit pas retourner vers Alphonse. Cependant, ce malheureux amant quitta tout son train, et ne mena qu' vn escuyer avec luy; s' en retournant à Seville le plus triste et le plus infortuné du monde, car il craignoit et il esperoit: mais la crainte estoit bien plus forte que l' esperance. Comme il alloit donc s' entretenant luy-mesme, il entendit des chevaux derriere luy, qui venoient avec precipitation, et vit dom Fernand qui avoit esté mis en liberté, et qui avoit sceu, comme je l' ay dit ailleurs, qu' il luy devoit la vie, puisque sans luy le roy de Castille l' eust fait punir en sujet rebelle, et luy eust fait perdre la teste. Ah! Alphonse, s' écria dom Fernand, qu' il est fascheux d' avoir tant d' obligation à vn rival qui va estre le plus heureux de tous les hommes! Mon destin, reprit Alphonse, n' est pas tel que vous le pensez, et vous estes peut-estre moins infortuné que moy. Cela ne peut estre, repliqua dom Fernand. Mais genereux Alphonse, ne puis-je vous avoir encore vne obligation qui me sera plus sensible que toutes celles que je vous ay desja, c' est de me rendre le portrait de Mathilde que je sçay vous estre tombé entre les mains pendant le siege de Tariffe. Songez que vous l' allez voir, et que je suis vn miserable qui ne la verray peut-estre jamais; ne refusez donc pas cette grace à vn infortuné qui n' en peut esperer d' autre. Ce que vous me demandez n' est pas juste, reprit Alphonse, et vn coeur qui sçait bien aimer est incapable de se deffaire d' vne chose si precieuse. Ah! Alphonse, repliqua dom Fernand, si vous me refusez, je crains que la reconnoissance que je vous dois, ne devienne plus foible, et que ma passion ne soit la plus forte. Vous ferez ce qu' il vous plaira, respondit froidement Alphonse; mais je ne vous rendray pas le portrait de Mathilde, elle ne vous l' a pas donné, vous l' avez donné volontairement, je l' ay eu par hazard et par bonheur, et je le sçauray bien garder. Encore vne fois Alphonse, dit dom Fernand, ne me forcez point à estre ingrat, vous allez estre heureux, vous meritez de l' estre, vous avez sauvé l' estat, et vous m' avez sauvé moy-mesme; allez donc joüyr de vostre bon-heur, possedez Mathilde, j' y consens malgré moy; mais rendez-moy son portrait. Pour vous tesmoigner, dit Alphonse, que je fais tout ce que je puis, je m' engage à vous envoyer le portrait de Mathilde, si Mathilde peut estre à moy. Ah! Alphonse, dit dom Fernand, quelle condition m' imposez-vous, ostez-moy plustost la vie; car aussi bien, adjousta-t-il transporté de fureur et d' amour, on ne peut jamais rien devoir à vn rival. Alphonse qui estoit affligé, répondit fierement à dom Fernand, qu' il estoit las d' obliger vn ravisseur de Mathilde; de sorte que dom Fernand mettant l' épée à la main, comme vn furieux, il fit douter vn instant s' il se vouloit tuer luy-mesme, ou s' il vouloit tuer son rival: Alphonse mettant aussi l' épée à la main, gagna la croupe de son cheval, luy arracha son épée, et la luy rendit. Dom Fernand honteux de son action, et confus de la generosité de son rival, luy demanda pardon de sa violence: et prenant la parole, du moins, dit-il, trop heureux Alphonse, quand vous serez encore plus heureux que vous n' estes, dites à Mathilde que l' amour que j' ay pour elle est si grande, qu' elle m' a forcé d' estre ingrat. Aprés cela, dom Fernand poussa son cheval et s' enfonça dans vn bois qui estoit assez proche sans attendre nulle réponse. Cependant, Alphonse attendit qu' il fust nuit, et comme les jours estoient desja assez courts, la nuit vint de bonne heure, et il entra dans la ville sans crainte d' estre connu, et fut chez Lucinde par des ruës destournées. Il envoya son escuyer auparavant; on luy ouvrit la porte du jardin, et il fut enfin dans le cabinet de Lucinde, où Mathilde sans sçavoir qu' il y deust venir s' estoit renduë. Quand elle vit Alphonse elle fut agreablement surprise; car enfin elle le voyoit couvert de gloire, et ayant échappé mille perils; mais aprés ce premier mouvement de joye, elle fit vn grand soûpir, et regarda Alphonse d' vne maniere qui l' affligea sensiblement. Helas! Madame, luy dit-il, que me disent vos yeux, me regardez-vous desja comme vn sujet, et ne me regardez-vous plus comme vn amant respectueux et fidelle, qui vient à vos pieds recevoir l' arrest de sa mort. L' estat où je me trouve est si malheureux, reprit Mathilde, que je ne puis répondre de mes propres sentimens. Mais, madame, repliqua Alphonse en soûpirant, pouvez-vous me dire du moins si vous voulez estre reine, si l' ambition m' a chassé de vostre coeur, et si vous avez resolu ma mort, en vous resolvant d' épouser le roy. Helas! Alphonse, répondit elle, que voulez-vous que je vous die, ne sçavez-vous pas bien que je ne veux épouser personne. Ie ne sçay que trop, madame, reprit-il, que vous ne m' avez pas voulu épouser; mais il y a vne grande difference entre Alphonse et le roy de Castille, et pour vous ouvrir mon coeur en vne si triste occasion, j' ay lieu de craindre que vostre aversion pour le mariage, n' ait esté vn effet de vostre ambition, et qu' à moins que d' épouser vn grand roy, vous n' ayez pû vous y resoudre. Ah! Alphonse, luy dit-elle en soûpirant, vous estes plus ingrat que vous ne pensez, et si ce n' estoit que je viens de vous devoir la vie de dom Manuël, j' aurois bien de la peine à ne me plaindre pas de vous. Helas! Madame, reprit Alphonse, si vous sçaviez tous les sentimens de mon coeur, vous me plaindriez au lieu de vous plaindre de moy: car enfin je ne suis pas assez preoccupé, pour ne pas connoistre que si la generosité opposée à l' amour, pouvoit subsister avec vne grande passion, je devrois m' exiler volontairement pour toûjours, ou mourir à vos pieds en vous priant de monter au throsne de Castille; et je trouve moy-mesme que j' ay vne audace et vne injustice extréme de pretendre que vous deviez refuser vne couronne pour l' amour de moy; mais malgré tout cela mon coeur le desire, mon amour le pretend, et je mourray à vos yeux si vous me preferez qui que ce soit. Non, non, Alphonse, reprit-elle, ne craignez pas que cela puisse arriver, je vous ay l' obligation de m' avoir offert vne fois de renoncer à toute sorte d' ambition pour l' amour de moy, je veux faire la mesme chose pour l' amour de vous; et je vous confesse hardiment que sans cette occasion, qui me fait ce me semble trouver de la gloire à refuser d' estre reine, vous auriez peut-estre ignoré toute vostre vie jusqu' où va la tendresse de mon coeur pour vous: mais je vous confesse que je ne puis souffrir que vous me puissiez soupçonner de vous quitter pour la fortune; vostre merite et vostre vertu vous ont mis dans mon coeur au dessus de tous les rois de la terre; je vous en ay fait vn secret, de peur de vous donner lieu de me soupçonner de trop de foiblesse; mais en cette rencontre, où il s' agit de faire voir de la fermeté en méprisant ce qui a accoustumé d' éblouïr tout le monde, vous verrez si je sçay estre fidelle, et si je ne tiendray pas plus que je ne vous ay promis. Ah! Madame, s' écria Alphonse, ce n' est pas assez de mourir mille fois pour reconnoistre ce que je viens d' entendre. Mais enfin Alphonse, reprit Mathilde, songez vous-mesme si aprés avoir rendu de si grands services, que vostre ambition peut aspirer à tout, vous pourrez vous resoudre à renoncer à toutes sortes de pretentions, et à estre malheureux: car je prevoy bien que mon refus va vous attirer mille infortunes. Songez donc encore vne fois si vous pourrez vous y resoudre. Ah, madame, que me demandez-vous? S' écria Alphonse, croyez, je vous en conjure, que je suis resolu à l' exil, à mille supplices, et à la mort mesme plustost que de souffrir que vous soyez jamais à personne. Comme ils en estoient là, on entendit vn grand bruit, et en mesme temps vn capitaine des gardes parut, qui vint dire à Alphonse qu' il avoit ordre du roy de le conduire auprés de luy, et de laisser des gardes à Mathilde, pour la remener chez Theodore. Cét ordre surprit extrémement Mathilde, Alphonse et Lucinde; mais cette surprise n' ébranla point leur constance. Adieu, madame, dit Alphonse en regardant Mathilde d' vne maniere la plus touchante du monde, je m' en vay obeïr au roy: et moy, interrompit Mathilde, je vay luy resister. Souvenez-vous, madame, de ce que vous m' avez promis, reprit cét amant affligé; et vous, Alphonse, adjousta t-elle, ne vous repentez pas d' estre malheureux pour l' amour de moy: car je ne me repentiray jamais de preferer la vertu à la fortune. Aprés cela Alphonse fut obligé de s' en aller; mais comme on le menoit au roy, celuy qui le conduisoit receut ordre de le mener à la mesme tour où l' on avoit mis le fils du roy de Maroc; de sorte que le vainqueur et le vaincu furent traitez également. Cette violence parut fort étrange à Alphonse, et lorsque le capitaine des gardes le quitta: vous direz au roy, luy dit-il, que je ne luy demande pour toute recompense du peu de service que je luy ay rendu, que de laisser Mathilde en liberté. Cependant, cette belle personne fut conduite par vn autre officier chez Theodore, avec qui elle demeuroit: elle y fut gardée, non pas en prisonniere, mais comme si elle eust déja esté reine. On sceut aprés que ce qui avoit causé la prison d' Alphonse, fut qu' ayant mandé le matin au roy qu' il n' arriveroit que le lendemain, ce prince fut pourtant averti qu' il estoit venu le soir, qu' il estoit entré chez Lucinde, et que Mathilde y estoit, et ce fut par l' artificieuse Padille que cela fut découvert: car elle avoit gagné vne des filles de Mathilde, qui le luy manda; de sorte que le roy de Castille ne doutant pas que cette entreveuë ne fust contre luy; et croyant mesme qu' elle se faisoit pour concerter ensemble de sortir de Seville la nuit suivante, son amour le troubla de telle maniere, que ce prince oublia tout ce qu' il devoit à Alphonse pour s' assurer de luy et de Mathilde. Mais aprés avoir donné ordre qu' on luy amenast Alphonse, il ne put se resoudre à le voir, et l' envoya en prison. Cette aventure fit vn éclat terrible dans la cour, et tout le monde plaignoit Alphonse; cependant, on ne disoit quoy que ce soit à cét illustre prisonnier, et il ne sçavoit nulle nouvelle; mais pour Mathilde, le roy la voyoit tous les jours, et luy faisoit parler continuellement par Theodore, qui estoit fort ambitieuse; on empescha mesme Lucinde de voir Mathilde; et le roy dit à dom Manuël qu' il vouloit qu' il contraignist Mathilde à l' épouser: mais dom Manuël fut assez genereux pour luy dire que quand il avoit parlé la premiere fois à Mathilde, il ne sçavoit pas ni qu' Alphonse l' aimast, ni qu' elle eust nulle amitié pour luy; mais que l' ayant sceu depuis il ne pouvoit en honneur la forcer d' abandonner vn homme à qui il devoit la vie. Le roy écoutant cela comme vn reproche qu' on luy faisoit, s' emporta et contre dom Manuël, et contre Alphonse, et mesme contre Mathilde; il convenoit pourtant qu' il devoit toutes choses à Alphonse, et offroit de le faire le plus grand de son estat, si Mathilde vouloit estre reine; mais en mesme temps il n' y eut point d' injustice dont il ne parust qu' il seroit capable, si elle ne changeoit de sentimens. Pendant tout cela, Alphonse estoit au plus malheureux estat qu' on se puisse imaginer: car il se figuroit à tous les momens qu' on viendroit luy annoncer que Mathilde auroit esté forcée d' épouser le roy. Mathilde de son costé estoit en vne apprehension continuelle pour la vie d' Alphonse: car elle se souvenoit que le roy de Castille dans le commencement de son regne avoit fait assassiner vn prince intime ami de dom Manuël; de sorte qu' elle croyoit qu' il estoit encore plus aisé de se porter à se deffaire d' vn rival. Ainsi, elle craignoit quelquefois que sa fidelité ne coûtast la vie à Alphonse, et c' estoit la seule chose qui la tourmentoit: car du reste elle trouvoit de la gloire et du plaisir à refuser d' estre reine: elle craignoit encore que dom Pedro ne fist de son costé quelque chose pour le perdre, et elle se voyoit enfin sans nulle consolation. Cependant, cette violence fut blâmée de toute la terre, et ces deux vertueuses personnes furent plaintes vniversellement: les gens de guerre murmuroient, et penserent se soûlever; l' armée deputa vers le roy, les habitans de Tariffe firent la mesme chose; mais cela mesme irrita encore ce prince, et l' on ne pouvoit concevoir à quoy tout cela devoit aboutir: on voyoit dom Pedro continuellement avec Padille, excepté quand elle estoit avec la princesse de Thunis et les autres prisonnieres. Les choses ayant esté quelques jours en cét estat, vne nuit qu' Alphonse repassoit toutes ses infortunes dans son esprit, il entendit quelques voix à la chambre qui estoit au dessous de la sienne: car dans la precipitation avec laquelle on l' avoit mené en ce lieu-là, on n' avoit pas pensé à l' éloigner davantage du prince de Maroc, qui estoit au dessous de luy; joint que comme c' estoit vn prisonnier sans crime, il ne s' agissoit simplement que de répondre de sa personne. Alphonse prestant donc l' oreille attentivement, il entendit que celuy qui parloit disoit au prince de Maroc, qui entendoit fort bien l' espagnol, ne vous informez pas du lieu où je veux vous conduire: il ne put ouïr la réponse; mais il entendit qu' on ouvroit la porte, qu' on montoit l' escalier, et qu' on s' arrestoit avec vne tierce personne, dont il ne put reconnoistre la voix; mais il comprit par ce que cét inconnu dit au prince de Maroc qu' il n' avoit pas voulu entrer dans sa chambre, de peur d' estre entendu par vn soldat qui couchoit dans sa garderobe, et que l' officier qui avoit ouvert la chambre avoit mieux aimé le faire sortir dans l' escalier afin d' estre plus seurement et plus loin de ceux qu' il pouvoit craindre. Alphonse entendant cela s' approcha doucement de sa porte, et entendit distinctement ces paroles, quoy qu' elles fussent prononcées assez bas: ne me demandez point qui veut delivrer la princesse de Thunis, les autres prisonnieres, et vous, et promettez seulement de donner vn asyle à ceux qui vous auront delivrez quand on vous aura envoyez à la cour de Grenade, où vous serez en seureté. Alphonse entendit, quoy qu' avec peine, que ce prince jura qu' il garderoit inviolablement ce qu' il auroit promis, et qu' il promettroit toutes choses pour obtenir la liberté de la princesse Fatime, et la sienne; mais il demanda comment cela seroit possible. On luy dit donc que dans deux jours precisément au milieu de la nuit on mettroit le feu en plusieurs endroits de la ville, et que pendant cette confusion on viendroit à luy, qu' on le tireroit de la tour où il estoit, qu' on en feroit autant de la princesse, et des autres prisonnieres, et qu' en les tirant de leur prison, on mettroit aussi le feu au lieu d' où on les tireroit, afin qu' on pust croire qu' elles s' estoient brûlées: mais qu' il ne s' informast pas davantage qui conduisoit cette entreprise, qui ne pouvoit manquer de reüssir. Le prince de Maroc promit tout ce qu' on desira, et Alphonse se demanda plusieurs fois s' il ne songeoit point, et s' il avoit bien entendu; mais enfin n' en pouvant pas douter, il se trouva dans vn embarras extréme; il s' imagina que cette entreprise venoit de dom Pedro, qui sans rien considerer que sa passion, vouloit faire tout perir: il crut mesme que Mathilde avoit épousé le roy, et que c' estoit cela qui causoit cét horrible dessein: puis vn moment aprés il se figuroit au contraire, que Mathilde resistoit au roy, et que dom Pedro faisoit cette violence-là pour enlever Mathilde, afin que du moins elle ne fust à personne. Mais enfin il concluoit toûjours que de quelque maniere que ce fust, on devoit mettre Seville en estat d' estre brûlée, qu' on pouvoit exposer le roy et Mathilde à mourir, et ne consideroit point qu' il pouvoit aussi estre brûlé: car comme il avoit perdu quelques paroles, il y avoit apparence que ce qu' il n' avoit pas entendu, estoit qu' on mettroit aussi le feu à la tour où il estoit quand le prince de Maroc en seroit sorti, aussi bien qu' au lieu où estoit la princesse de Thunis, quand elle en seroit sortie. Mais Alphonse ne faisoit nulle reflexion sur sa propre conservation, et se trouvoit fort embarrassé pour faire avertir le roy de Castille, parce qu' il ne pouvoit donner nulle preuve de ce qu' il avanceroit: ne sçachant pas mesme si ceux qui alloient à sa chambre n' estoient pas de cette conspiration. Enfin neantmoins il fit supplier le roy qu' il pust entretenir quelqu' vn en qui il eust vne entiere confiance; il se trouva que l' officier à qui Alphonse donna cette commission, n' estoit pas de l' entreprise, c' est-pourquoy il fit le message d' Alphonse au roy, qui croyant qu' il voulust encore s' opposer à son intention, fut vn jour entier à se resoudre; de sorte que le peril s' avançoit de moment en moment: car dés que le roy eut parlé à dom Pedro comme il avoit fait, et que ce jeune prince eust veu ensuite qu' Alphonse estoit arresté, que Mathilde estoit déja gardée comme reine de Castille, et qu' il ne la pouvoit plus voir, il entra en vne rage si grande, qu' on n' a jamais rien veû de pareil: il comprit par là qu' il faloit de necessité que Mathilde fust reine de Castille, ou que si le roy se repentoit, qu' elle épouseroit Alphonse, et l' vne ou l' autre de ces deux choses luy estoit insupportable. Il se cacha de dom Iuan, qui luy estoit devenu suspect pour les interests d' Alphonse, et ne consulta que Padille et le capitaine de ses gardes, qui l' avoit servi en plusieurs violences, et particulierement lorsqu' il avoit fait mettre le feu à la belle maison de Lucinde. Le souvenir de cét embrazement flattant mesme son imagination, il ne se fit pas vn moindre plaisir de la pensée de pouvoir brûler Seville, qu' vn autre prince s' en estoit fait autrefois de celle de pouvoir brûler Rome. Il ne cherchoit la diversité que dans les crimes, et ne se soucioit pas d' en trouver aux moyens qu' il employoit pour les commettre; ainsi il eut encore recours au feu pour satisfaire sa rage plustost que son amour. Padille fut ravie de se voir dans cette confidence, et ne douta point qu' elle ne vinst à s' emparer de son esprit. Ils parlerent donc de l' estat des choses, et comme dans la fureur où estoit dom Pedro, tout estoit devenu fureur dans son ame, il ne songea plus à Mathilde, comme vn amant qui vouloit estre heureux, mais comme vn furieux qui la vouloit oster également, et au roy et à Alphonse. Padille proposa de mettre en liberté et les prisonnieres et le prince de Maroc, et de supposer qu' ils avoient gagné leurs gardes; mais dom Pedro adjousta qu' il faloit mettre le feu aux lieux d' où on les avoit tirez. Padille promit qu' vne des femmes de Mathilde feroit ce qu' elle voudroit, et dom Pedro s' assuroit de suborner quelques-vns de ses gardes pour la luy livrer, et qu' en suite on la meneroit avec la princesse de Thunis et le reste des prisonniers, et que de cette sorte il l' osteroit, et au roy et à Alphonse, et la retireroit quand il voudroit. Padille fit semblant de vouloir s' opposer à vne partie de cette violence; mais enfin ils en convinrent, et ce fut le premier jour de leur vnion, estant certain que depuis cela dom Pedro aima Padille avec vne passion extréme; et il ne faut pas s' estonner si vne amour née dans le crime et dans la rage eut des suites si funestes: car toute la terre a sceu que ce fut cette dangereuse personne qui plusieurs années aprés, fit que dom Pedro mit Blanche de Bourbon sa femme en prison, et qu' il la fit empoisonner. Mais enfin dom Pedro ayant resolu cét horrible dessein, se mit en devoir de l' executer, et comme il n' épargnoit rien pour le faire reüssir, il en vint à bout. Il gagna deux gardes de Mathilde, et vn officier de la tour où estoit le prince de Maroc, et Padille répondit de celuy qui gardoit la princesse de Thunis qui estoit amoureux d' elle il y avoit long-temps. Enfin la chose fut conduite à tel point, qu' elle se devoit executer la nuict suivante; de sorte qu' Alphonse estoit dans vne impatience extréme de voir que le roy ne luy envoyoit personne; mais à la fin il pressa encore ce mesme officier, et l' obligea d' aller dire au roy qu' il s' agissoit de sa propre conservation; de sorte qu' il luy envoya dom Gonçales, en qui il se confioit. Dés qu' Alphonse le vit, il luy conta ce qu' il avoit entendu, jusques aux moindres circonstances, aprés quoy il le conjura de dire au roy qu' il s' estimoit encore heureux dans son infortune de pouvoir luy rendre ce service-là. Il pria Gonçales de luy dire des nouvelles de Mathilde; mais Gonçales luy répondit que le roy luy avoit deffendu de luy en rien dire. Ah! Injuste prince, s' écria Alphonse, c' est porter la cruauté trop loin; mais fais ce que tu voudras, tu ne sçaurois m' empescher d' estre jusqu' au dernier moment, et sujet fidelle, et constant amant. Allez donc Gonçales, luy dit-il, les momens sont precieux, et je suis persuadé que la nuict prochaine sera fatale au roy, s' il n' y donne ordre. Mais que peut faire ce prince, luy répondit Gonçales, ne sçachant point qui sont les conspirateurs. Il peut, repliqua Alphonse, changer le prince de Maroc de prison, et changer aussi tous ceux qui le gardent, faire la mesme chose à la princesse de Thunis et aux autres prisonnieres, observer bien ceux qu' on ostera; car croyant que leur trahison est découverte, quelqu' vn des conspirateurs s' estonnera, et se fera connoistre par sa crainte. Dom Gonçales rapporta fidellement au roy tout ce qu' Alphonse luy avoit dit. Cette action le toucha sensiblement, il trouva l' expedient qu' Alphonse avoit proposé tres-bon. Il fit donc mettre sous les armes les troupes qu' il avoit à Seville, fit changer de lieu au prince de Maroc, et l' envoya à Burgos, et la princesse de Thunis à Medina-Sidonia. Cét ordre estonna quelques-vns de ceux qu' on avoit gagnez qui s' enfuirent, et vn officier de la tour où estoit le prince de Maroc, se trouva poignardé dans les ruës le lendemain, et l' on ne douta pas que les chefs de la conjuration ne l' eussent fait mettre en cét estat pour l' empescher de parler. Cependant, dom Pedro faisoit l' empressé à vouloir sçavoir la cause de ce changement; mais le roy ne luy en dit autre chose, sinon qu' il avoit jugé à propos d' éloigner davantage ces prisonniers. Il estoit pourtant vray, qu' vn des conspirateurs hardi et habile, avoit fait demander vne audiance secrete au roy, qui la luy accorda, avec toutes les precautions qui pouvoient mettre sa personne en seureté. Cét homme l' avoit mesme obligé par serment, à luy pardonner, et à luy donner quelque recompense. Le roy luy promit ce qu' il voulut, ensuite de-quoy, il luy conta la conjuration d' vn bout à l' autre; et le roy connut alors clairement qu' il devoit encore vne fois la vie à Alphonse. Il congedia cét homme, luy tint sa parole, et luy commanda de ne reveler à qui que ce fust les chefs de cette conjuration. Mais aprés cela, se trouvant seul, il repassa dans son esprit cette terrible aventure, et cét effroyable peril, et pour luy et pour Mathilde. Il eut honte de son ingratitude pour Alphonse, et par vn sentiment d' amour, il eut peur que dom Pedro s' il épousoit Mathilde par force, ne se portast à la derniere extremité, et contre elle et contre luy; il commença mesme de croire que le ciel le punissoit d' avoir voulu contraindre la fille d' vne personne à qui il avoit manqué de parole, et d' estre ingrat envers vn homme à qui il devoit toutes choses, et cét affreux peril qu' il venoit d' éviter, luy mit vn veritable repentir dans l' ame. Pense, disoit-il, prince malheureux, que sans Alphonse Mathilde seroit ou esclave, entre les Maures, ou reduite en cendre, pense que tu serois peut-estre toy-mesme ou brûlé ou assassiné. Cesse donc d' estre injuste, pour commencer d' estre heureux, renonce enfin à l' amour, et ne renonce plus à la gloire. C' en est fait, adjousta-t-il, je me veux vaincre moy-mesme; mais le pourray-je, foible et malheureux que je suis, reprenoit il: oüy, il le faut, et par amour pour Mathilde, et par reconnoissance pour Alphonse, et par vn interest de gloire pour moy-mesme. Si tu épousois Mathilde, disoit-il, tu aurois contre toy et ton propre fils, et celuy à qui tu dois toutes choses; mais si tu la donnes à Alphonse, il te deffendra contre dom Pedro, comme il t' a deffendu contre les Maures. Pense donc, qu' en cette rencontre la politique veut ce que la iustice et la gloire demandent. Resous-toy, ou par vertu ou par raison, ou par interest ou par amour, et ne balance pas davantage. Il hesita pourtant encore quelque temps, il se teust, il marcha en révant, il soûpira, il fut prest de se repentir de tant de sentimens vertueux; à la fin il commanda qu' on dist à dom Pedro qu' il vouloit parler à luy: mais il n' estoit pas en estat d' obeïr: car estant au desespoir de ce qui estoit arrivé, il estoit allé à la chasse pour cacher son chagrin, et ne sçachant presque ce qu' il faisoit, son cheval s' estant cabré l' avoit renversé, et il s' estoit blessé considerablement à vne jambe: de sorte qu' on l' avoit mis à vn chasteau proche du lieu où il chassoit. Le roy le sçachant, se contenta de luy envoyer ses chirurgiens, et cét habile prince cacha par politique la part qu' avoit dom Pedro à ce qui s' estoit passé: mais il envoya querir Alphonse et dom Manuël en mesme temps, sans s' ouvrir à ceux qui porterent cét ordre. Cependant, le malheureux Alphonse ne sçavoit que penser lorsqu' on le conduisoit vers le roy: est-ce, disoit-il en luy-mesme, pour rendre hommage à Mathilde en qualité de reine, ou pour me faire mourir de douleur, en la voyant au pouvoir d' vn autre. Mais enfin, on le fit entrer dans le cabinet du roy, où il demeura seul auprés de luy, excepté dom Manuël. Lorsque le roy le vit, il fut fort émeu: mais se faisant vn grand effort: enfin, Alphonse, luy dit-il, je cede à vostre vertu, je suis honteux de vous devoir tant de fois la vie, et de vouloir vous rendre malheureux, je vous rends la liberté, et je laisse à dom Manuël celle de vous donner Mathilde. Ah! Seigneur, s' écria Alphonse, en se jettant à genoux, puis-je croire ce que j' entends? Oüy Alphonse, adjousta ce prince; mais c' est à dom Manuël à porter cette nouvelle à Mathilde; car si je la voyois je n' oserois répondre de ne me repentir pas de m' estre repenti. Seigneur, reprit Alphonse, s' il faut s' exposer à mille perils pour vostre majesté, j' y consens avec joye. Et pour moy, dit dom Manuël, je me trouveray le plus heureux du monde, d' obeïr toute ma vie à vn prince qui se soûmet à la raison contre ses propres inclinations. Hé de grace, reprit le roy, ne me loüez point tant, faites seulement que Mathilde cesse de me haïr, et qu' Alphonse ne se souvienne plus de mon injustice pour luy. Non, seigneur, reprit-il, je ne me souviendray jamais que de vos bontez. Allez-donc, dit-il à dom Manuël, conduire Mathilde à Lerma; car encore vne fois si je la revoyois, je ne serois peut-estre pas assez fort contre mon propre coeur, et je permets à Alphonse de vous y suivre, et de l' épouser si elle le veut. Il ne fut jamais vne joye égale à celle d' Alphonse, et jamais commandement ne fut si promptement executé. Dom Manuël mena Alphonse à Mathilde, qui fut si surprise qu' elle ne put témoigner son estonnement. Enfin, ma fille, luy dit-il, vous estes libre, le roy consent que vous épousiez Alphonse, je vous le commande autant que je le puis, et la raison vous l' ordonne: car enfin, quand vous serez sa femme, vous osterez tout sujet et au roy et au prince dom Pedro de vous persecuter comme ils ont fait. Ah! Seigneur, interrompit Alphonse, voiant que Mathilde rougissoit et ne répondoit pas, je vous conjure de n' emploier ni le nom du roy ni vostre autorité pour me rendre heureux, et que je ne doive Mathilde qu' à Mathilde mesme. I' avouë, dit cette charmante fille, avec vne modestie pleine de douceur, que si j' avois suivi mon inclination, je n' aurois jamais consenti à ce que vous desirez, quoy que je vous estime plus que je ne le puis exprimer. Mais puisque dom Manuël à qui je dois toute sorte de respect me l' ordonne, je ne craindray pas de dire devant luy, que dés que j' ay pû avoir le plaisir de refuser vne couronne pour l' amour de vous, j' ay crû que vous ayant donné cette marque de mon affection, je ne devois plus refuser de rendre nostre fortune inseparable, et qu' vne amitié aussi forte ne vous paroistroit pas assez innocente sans cette condition: car si je vous l' avois pû tousjours cacher vous auriez eu bien de la peine à me faire changer de sentimens. Quoy qu' il en soit, j' obeïray à dom Manuël: mais ce sera à condition que vous ferez pour moy ce que j' ay fait pour vous, c' est à dire que vous renoncerez à la cour et à l' ambition: car je ne pourrois plus vivre sous la domination de deux princes qui ont eu tant d' injustice et pour vous et pour moy. Helas! Madame, reprit Alphonse, je suis prest de vous suivre dans vne isle inhabitée, si vous y voulez aller, vous m' y tiendrez lieu de patrie, de fortune et de gloire. Ouy, madame, vous me serez toutes choses, et je suis si charmé de vostre vertu, aussi bien que de vostre beauté, que je vous prefererois à toutes les couronnes du monde. Dom Manuël trouva en effet tres-à propos qu' ils s' éloignassent de la cour sous quelque honneste pretexte. Mais enfin, dés le lendemain dom Manuël mena Mathilde à Lerma accompagnée de sa chere Lucinde, et de Theodore, qui estoit pourtant faschée que sa parente ne fust pas reine: Alphonse y fut en mesme temps, et ce jour-là mesme Mathilde receut vne lettre de Petrarque, qui estoit revenu en Avignon aprés avoir esté long-temps à Rome, à sa patrie, et à Parme: elle en receut aussi vne de Laure, et vne d' Anselme, qui luy mandoit que pourveu qu' elle sortist de Castille, tous ses malheurs seroient passez. Cette lettre la confirma puissamment dans le dessein qu' elle avoit: car aprés ce qui luy estoit arrivé, elle ne pouvoit plus mépriser ses predictions. Deux jours aprés leurs nopces se firent sans ceremonie; mais avec tant de joye, que jamais l' amour n' en a tant donné qu' Alphonse en avoit: mais pour assurer leur bonheur, sçachant que le roy vouloit envoyer vn ambassadeur extraordinaire à la cour de Rome, qui estoit en Avignon, pour remercier le souverain pontife du secours qu' il en avoit receu, dom Manuël fut prier le roy de donner cét employ à Alphonse, et de souffrir que Mathilde le suivist en vn lieu où elle avoit passé le commencement de sa vie, afin que le prince dom Pedro, et luy-mesme ne vissent pas si-tost vne personne qui avoit si innocemment troublé leur repos. Le roy consentit à ce que dom Manuël luy demanda; mais dans la verité Alphonse et Mathilde quitterent leur patrie avec le dessein de n' y retourner jamais. Alphonse se mit en vn equipage tres-magnifique; le roy envoya des presens tres-riches à Mathilde; Alphonse fut prendre congé de luy: cét adieu fut tres-genereux de part et d' autre: le roy le chargea des presens qu' il envoyoit en Avignon. Lucinde, toute affligée qu' elle fust de perdre Mathilde, estoit pourtant ravie de la voir partir: dom Pedro ne pouvant s' y opposer, en fut au desespoir; mais Padille l' en consola bien-tost, joint que dom Iuan, par reconnoissance pour Alphonse, employa tout son credit pour appaiser sa fureur. Cette belle personne avertit Laure et Petrarque de l' estat de sa fortune, et répondit mesme à Anselme. Dom Manuël les vit partir avec des larmes de tendresse; leur voyage fut heureux, et l' on peut dire que Mathilde rentra en Avignon comme en triomphe. En effet, toutes les dames de qualité de cette cour-là sçachant que Mathilde devoit arriver, furent au devant d' elle. Tous les cardinaux furent aussi au devant d' Alphonse, suivis des comtes d' Anguilara, et de Tende, d' Anselme, et de tous les gents de qualité; et comme on sceut qu' il devoit offrir des presens magnifiques pour toute la cour de Rome, que sa reputation estoit la plus belle du monde, qu' on le regardoit comme le vainqueur des Maures, tout le peuple fut dans les ruës pour le voir passer avec sa chere Mathilde. Cette entrée fut fort belle à voir: car le roy de Castille envoyoit cent des plus beaux chevaux du monde au souverain pontife, et le propre cheval du roy de Maroc, et mesme celuy sur lequel le roy de Castille avoit gagné la bataille. Tous ces chevaux alloient deux à deux conduits par vn esclave maure avec vn collier d' argent; et les deux chevaux des rois de Castille et de Maroc avec des mors tout couverts de diamants: ensuite paroissoient cent drapeaux gagnez sur les Maures, l' estendart royal de Maroc, cent boucliers, et cent cimeterres magnifiques: ces boucliers et ces cimeterres couverts de pierreries estoient dans vn chariot entassez avec vne agreable confusion. Tout le train d' Alphonse estoit grand et magnifique, plusieurs gens de qualité l' accompagnoient, et entre les autres dom Iuan de Leyva. On receut Alphonse à la porte de la ville avec ceremonie, on luy fit vne harangue comme à vn protecteur de la religion contre les infidelles, et il fut ensuite offrir tous ses presens au souverain pontife, qui le receut admirablement bien; mais pour Mathilde, elle fut conduite en vn des palais de ce lieu-là, où toutes les dames la suivirent. La charmante Belliane belle-soeur de Berengere, fut choisie pour faire les honneurs d' vn grand festin qu' on luy fit, dont elle s' aquita de tres-bonne grace; mais la veritable joye de Mathilde fut de revoir Laure et Petrarque, qui furent aussi ravis de la retrouver, principalement lorsque Mathilde leur dit qu' Alphonse et elle venoient estre habitans de Vaucluse, et qu' ils avoient renoncé à l' ambition pour toûjours, et trouvé le moyen d' estre libres, quoy qu' ils se fussent mariez. Petrarque presenta alors à Mathilde l' agreable Boccace, pour qui il avoit vne amitié si tendre, et qui estoit venu luy faire vne visite dans ses rochers de Vaucluse. Mathilde le receut tres-civilement, et Boccace avec cét air galant et enjoüé qu' il avoit toûjours, luy dit qu' il avoit tant entendu dire de bien d' elle et à Laure, et à Petrarque, qu' il avoit envie de l' adjouster à ses femmes illustres. Ce sera bien assez, répondit modestement Mathilde, si je puis augmenter le nombre de vos amies. Pour moy, repliqua agreablement Petrarque, qui fais profession de haïr le mensonge, je vous avertis que vous vous gardiez bien l' vn et l' autre de parler trop modestement de vostre merite: car ne le souffrirois pas. Mathilde rit de ce que disoit Petrarque, et luy demanda s' il portoit toûjours vne bague où le portrait de Boccace et le sien estoient ensemble? Oüy, reprit Petrarque, et Boccace en porte vne pareille: ah! Pour vne pareille, reprit Boccace, je n' en demeure pas d' accord, et je suis assuré que vous ne voudriez pas changer la vostre contre la mienne, quoy qu' elles paroissent semblables. Petrarque soûrit sans s' expliquer, et Mathilde ne sceut pas alors le sens de ce que Boccace disoit; mais elle sceut aprés que la bague de Petrarque s' ouvroit, et que sous ces deux portraits Petrarque portoit toûjours le portrait de Laure. Cette conversation fut tres-agreable, Boccace estoit plus jeune que Petrarque, et estoit fort gay: Laure luy fit la guerre de plusieurs choses dont il se deffendit avec beaucoup d' esprit, et Mathilde connut bien qu' il meritoit la grande reputation qu' il avoit. Cependant, Alphonse s' estant débarassé de la foule, fut trouver ces trois admirables personnes dans vn cabinet, où elles avoient passé pour s' entretenir: car Boccace s' estoit retiré par respect; de sorte que Mathilde presenta Alphonse à Laure, et la pria en soûriant de luy pardonner s' il l' avoit forcée à ne suivre pas ses conseils. Mais pour Petrarque, Alphonse l' ayant veû autrefois à Naples, l' embrassa tendrement; ensuite de quoy ces quatre personnes eurent vn entretien plein d' esprit, de confiance, et d' amitié; et l' on peut dire qu' il n' eut pas esté aisé d' en trouver encore quatre semblables en toute la terre. Mathilde ayant aussi appellé vn peu aprés Boccace et Anselme, les presenta à Alphonse, et luy dit en soûriant que ce dernier l' avoit veû ailleurs qu' en Avignon, il y avoit long-temps, voulant parler de la prediction qu' il avoit faite du temps qu' elle luy disoit en raillant qu' il voyoit tout dans les estoiles. Quelques jours aprés Alphonse pria tous ceux qui l' avoient suivi de s' en retourner en Castille, et chargea dom Iuan de Leyva d' vne lettre pour le roy: Mathilde luy écrivit aussi: ils prierent ce prince de leur pardonner s' ils preferoient vne vie tranquille au tumulte de la cour; qu' ils ne cesseroient pas d' estre ses sujets, quoy qu' ils ne fussent plus dans son royaume: et ils écrivirent aussi à dom Manuël, afin qu' il prist soin de leur bien, et qu' il leur en envoyast le revenu: de sorte qu' ils se trouverent tout à la fois riches et heureux. Ils firent bastir vne maison à Vaucluse entre celle de Laure et celle de Petrarque, et menerent la plus douce et la plus heureuse vie du monde: et comme Petrarque avoit esté parfaitement bien avec la plus grande partie de tous les princes de l' Europe, sans en avoir jamais receu de recompense qui fust digne de luy, ils convinrent tous quatre que l' ambition estoit celle de toutes les passions qui donnoit le plus de peine, dont les plaisirs estoient les moins tranquilles, et qui estoit la plus ennemie de la solide vertu, du moins de celle qui met la perfection dans vne juste moderation de tous les sentimens de l' ame. Alphonse et Mathilde trouverent en ce lieu-là tout ce qui les pouvoit rendre heureux: ils ne desiroient que ce qu' ils avoient, ils avoient de l' amour l' vn pour l' autre sans nulle jalousie: ils aimoient Laure et Petrarque, et en estoient infiniment aimez: ils habitoient le plus beau lieu de la nature, où tout le monde les estimoit et les respectoit, et nul des plaisirs innocens ne manquoit à leur felicité. Mais leurs plus douces heures estoient celles où ils n' estoient qu' eux quatre ensemble: ils s' entretenoient de leurs avantures passées, du bonheur de s' aimer avec autant de tendresse que d' innocence, et de mille choses agreables et vtiles: et l' on peut dire enfin que ces quatre personnes ont fourni le modele de la parfaite amour en deux manieres differentes. Cependant, dans la suite de la vie d' Alphonse et de Mathilde, ils apprirent que le ciel les avoit vengez: dom Fernand mourut en exil, le roy de Castille mourut de la peste, Padille mourut empoisonnée, dom Pedro aprés mille crimes, fut tué: le vaillant et fidelle Bertrand du Guesclin contribua beaucoup à la punition que le ciel voulut prendre de la mort de Blanche de Bourbon, que ce prince, qui l' avoit épousée, traita d' vne maniere assez connuë à tous ceux qui ont leû l' histoire d' Espagne: et enfin Alphonse et Mathilde vivant tranquillement entre les rochers de Vaucluse, virent faire naufrage à tous ceux qui avoient voulu traverser leur innocente affection. Source: http://www.poesies.net