LES JEUX Par Mlle de Scudéry (Madeleine) (Sapho) SERVANT DE PRÉFACE A MATHILDE. Nous partimes de Paris à deux carrosses le plus beau jour de ll automne, pour l' aller passer à vue de ces agréables maisons qui sont au bord de la Seine du costé qu' elle descend. Nous estions cinq femmes, et il y avoit quatre hommes avec nous, dont l' esprit estoit assurément tres-propre à rendre vne compagnie fort agreable. Nous establismes pour regle de nostre societé pendant ce jour-là de ne songer qu' à ce qui pourroit nous divertir, de bannir toutes les pensées d' affaires: nous voulûmes encore, que s' il y avoit quelqu' vn des hommes qui estoient avec nous, qui eût de l' amour, qu' il fist tréve avec sa passion, afin de n' avoir que des plaisirs tranquilles: on resolut aussi de ne joüer point pour éviter le chagrin d' avoir perdu, et nous voulûmes si bien renoncer à nous-mesmes, que nous changeâmes de nom en badinant: nous ne prîmes pourtant pas d' abord de ces noms de roman dont il est si aisé de trouver; et vn homme de la compagnie nous ayant dit qu' en Italie dans les celebres academies, les particuliers qui les composoient prenoient des noms qui marquoient quelque chose de leur humeur, ou qui avoient quelque autre rapport à eux, nous cherchâmes ou à nous loüer ou à nous blâmer en nous designant. Vne de mes amies fut nommée l' Indifferente, parce qu' en effet elle aime peu de chose: vne autre la Melancolique, quoy que sa melancolie soit charmante: la troisiéme l' Enjoüée: la quatriéme fut appellée l' Incredule, parce qu' on n' a jamais pû luy persuader qu' on ait eu ni amour ni amitié pour elle. On appella vn des hommes l' Opiniastre: vn autre le Complaisant, qui merite en effet ce nom-là. Le troisiéme se nomma luy-mesme l' Incertain, n' ayant jamais pû convenir de ce qui le pourroit rendre heureux. Et le dernier fut appellé l' Ambitieux, parce que ceux qui le connoissent bien croyent qu' il sacrifieroit toûjours toutes choses à sa fortune. D' abord cette maniere de blâmer et de loüer en nommant la compagnie nous divertit et servit de fondement pour nous faire vne de ces guerres innocentes qui se font toûjours avec joye, et qui finissent d' ordinaire par vn redoublement d' estime et d' amitié quand c' est entre des personnes raisonnables. Mais ayant remarqué que nous avions quelque peine à trouver des noms si nouveaux, nous en prismes dans Cyrus et dans Clelie qui avoient quelque rapport à ces divers temperamens. La belle Enjoüée se nomma Plotine, l' Opiniastre Herminius, l' Ambitieux prit le nom de Themiste, on donna celuy d' Artimas à l' Incertain, la belle Indifferente se nomma Cleocrite, la Melancolique Noromate, le Complaisant Meriandre: mais pour la belle Incredule, on ne trouva point de nom qui luy convinst, et on l' appella Philiste. L' aimable Plotine dit que ce qui faisoit qu' on ne trouvoit point de belle Incredule dans tous les romans, c' est qu' il n' estoit pas vray-semblable qu' vne belle personne ne crust pas assez facilement d' estre aimée. Cependant, ajousta cette aimable femme, je voy bien que le nom qu' on me donne me fait entendre tout doucement que je suis trop gaye; mais outre que je suis persuadée qu' il faut toûjours suivre son humeur naturelle, c' est que je me trouve tres-heureuse d' estre par temperament ce que tout le monde devroit estre par raison. Ie comprens aussi bien que vous, dit la belle Neromate, que le nom que je porte aujourd' huy, me reproche que je suis d' ordinaire vn peu trop serieuse; mais comme ma melancolie ne va pas jusqu' au chagrin et que je n' en ay qu' autant qu' il en faut avoir pour ne rire pas de tout, et pour estre capable de secret et d' amitié, je me console de la langueur dont on me fait la guerre. Pour moy, dit Meriandre, je m' apperçoy bien qu' en me nommant on a feint de me loüer, quoy qu' on ait eu dessein de me blâmer d' vne complaisance excessive; mais pour me justifier et pour me venger, je souhaite de tout mon coeur que tous ceux qui me blâment trouvent vn contredisant tous les jours de leur vie, afin de leur faire connoistre qu' il vaut encore mieux estre vn peu trop complaisant que de ne l' estre point du tout. Pour ce qui me regarde, dit Herminius, je renonce à la complaisance et par temperament et par raison: il faut ceder aux loix et aux souverains sans raisonner; mais en toutes les autres choses, il faut soûtenir son opinion avec courage, et ne ceder qu' à la verité quand on la connoist. Mais, ajoûta-t-il, la belle Cleocrite ne sera pas de mon avis: i' en demeure d' accord, dit-elle, et je trouve qu' il est bien plus commode de s' empescher de disputer, de laisser croire aux autres ce qu' ils veulent et de croire ce qu' on veut, que d' entreprendre de contester contre tout le monde quand mesme on a raison. Principalement, dit l' Incertain Artimas, puisqu' il y a tant d' incertitude et dans les choses qu' on dit, et dans les choses qu' on pense. Pour moy, dit la charmante Philiste, on me blâme le plus injustement du monde, car je n' ay de l' incredulité qu' en amour et en amitié. Ie croy aussi facilement qu' on veut, toutes les nouvelles qu' on me dit; mais j' avouë de bonne foy que je croy tres-difficilement qu' on m' aime, et je ne pense pas avoir tort: car il y a peu de gens au monde qui sçachent aimer, et je croy mesme pouvoir assurer hardiment que personne n' a jamais sceû bien precisément jusqu' à quel point il a esté aimé; il y a toûjours du plus ou du moins. Celles qui s' aiment fort, croyent facilement qu' on les imite et qu' on les aime autant qu' elles s' aiment elles-mesmes. Mais quand on ne veut pas se laisser tromper, on ne se fie pas tant à son propre merite et l' on se deffie davantage des autres. On ne croit point du tout qu' on trouve de l' amour et de l' amitié sincere et tendre dans le coeur de tous ceux qui en parlent; au contraire on panche à croire qu' il n' en est point, ou qu' il n' en est gueres; et quand il seroit vray que je ferois quelquefois injustice à quelqu' vn, j' aimerois mieux en cette rencontre la faire que de la souffrir, quoy qu' en toutes les autres choses il vaille mieux la souffrir que la faire. Mais ce qui fait la pluspart du temps qu' on croit facilement d' estre assez aimé, c' est qu' on ne veut gueres aimer, et il n' y a assurément que les personnes qui seroient capables d' vne grande amitié, qui puissent bien remarquer les defauts des affections vulgaires. C' est pourquoy pour ne m' y tromper pas, je ne me persuade point aisément qu' on m' aime, je n' en suis pas moins civile ni moins sociable, je n' accuse personne en particulier, je regarde les affections tiedes, infidelles, ou frivoles, comme des defauts du monde en general, et je ne laisse pas de croire qu' il y a de l' estime, et d' vne certaine amitié d' habitude et de bien-seance qui rend la societé agreable. Mais pour des amitiez tout-à-fait sinceres, tendres et vniques, je n' en croy point, ou je n' en croy gueres; et c' est pour cela que je loüe l' ambitieux de s' estre abandonné à l' ambition où la sincere amitié n' est pas necessaire. Quoy, reprit brusquement l' ambitieux Themiste, vous croyez que l' ambition soit incompatible avec l' amitié; elle qui fait les heros, et sans laquelle la vertu seroit languissante? C' est vne passion qui ressemble si fort à la gloire, que tres-souvent on les prend l' vne pour l' autre; l' ambition raisonnable ne met pas dans le coeur le desir d' estre riche, elle y met celuy d' estre grand, de surpasser les autres en toutes choses, de se signaler, de plaire à son prince, et de chercher la fortune par toutes les voyes honnestes, soit dans les armes, soit dans les lettres. Il faut mesme qu' vn ambitieux comme je l' entends, ait des amis et qu' il les serve: car quand on ne sert personne, il arrive aussi que personne ne vous sert. Il me semble, dis-je en riant à toute la compagnie, que c' est vne assez plaisante chose de penser que nous sommes tous sortis de Paris pour venir faire chacun nostre eloge. Tout le monde rit de la remarque que j' avois faite, et l' on cessa de se loüer ou de s' excuser. Le lieu où nous estions estoit agreable, on se promena avant que de disner: le repas fut excellent et propre: il y eut vn concert de violes et de clavessins tout à fait charmant: en suite Noromate chanta deux airs passionnez presque aussi bien qu' on peut chanter: Plotine et Philiste danserent les petites danses avec deux des hommes de la compagnie: on parla de cent choses agreables, où chacun soustint son opinion, selon son nom et son humeur. Mais enfin aprés que la conversation eut duré quelque temps, les vns proposérent de passer dans vne grande salle dont la veuë estoit plus belle, vn autre dit qu' il valoit mieux aller se promener en carrosse, cét avis fut contredit, et vne dame soûtint que quand on alloit à vne maison de campagne pour vn jour seulement, il valoit mieux se promener à pied. Cela est bon, dit Plotine en soûriant, quand on a dessein de se separer de la compagnie pour faire vne conversation particuliere avec quelqu' vn qui plaist plus que tout le reste; mais hors de là il vaut autant se promener en carrosse. Ie vous assure, ajoûta Philiste, que la pluspart du temps ces gens qu' on voit qui se separent des autres ne sçavent que se dire quand ils sont éloignez. Pour moy, dit Meriandre, quand je suis en vne compagnie comme celle-cy, je tiens toûjours que tous les plaisirs sont bien choisis, et je me range facilement à celuy qu' on me propose. En mon particulier, luy dit Cleocrite, je fais par indifference ce que vous faites par vne complaisance obligeante pour vos amis. Et pour ce qui me regarde, dit Artimas, j' ay plustost fait de ne vouloir rien que d' examiner si je veux vne chose plustost qu' vne autre; car à peine me suis-je persuadé que j' ay choisi, que je blâme mon choix, et ne veux plus ce que j' ay voulu. Mais peut-estre donc, reprit Plotine, ne voulez-vous plus désja estre icy. Tout le monde rit de ce que disoit cette aimable femme. Ah madame! Reprit agreablement Artimas, c' est mon esprit qui est irresolu, mais pour mon coeur il ne l' est point du tout; et comme il y a icy des personnes que j' aime fort tendrement, je suis ravi d' y estre, et je ne connois point d' irresolution sur cela. Ie suis persuadé, dit Herminius, qu' il faut necessairement se determiner sur toutes sortes de choses, et se faire vn choix, mesme des plaisirs. Ah pour les plaisirs, m' écriay-je, vous estes en la plus grande erreur du monde si vous croyez qu' il faille choisir des plaisirs qu' on ne puisse changer: car depuis qu' on commence à parler jusqu' à ce qu' on cesse de vivre, les plaisirs changent, et doivent changer. On se jouë dans l' enfance, on aime les divertissements, et on les cherche avec empressement dans la belle jeunesse: on les souffre sans les chercher dans l' âge qui suit celuy-là, et puis enfin on s' en fait d' autres dans la suite de la vie. Ie croy mesme, ajoustay-je, qu' en vn mesme temps et en vn mesme jour on peut se divertir et s' ennuyer d' vne mesme chose; les longs plaisirs cessent de l' estre, il ne faut ni de trop longues comedies, ni de trop longues musiques, le bal quand on a trop dansé cesse de divertir, les longues railleries sont ennuyeuses, et c' est proprement dans les plaisirs qu' il faut de la varieté et des intervalles, et que le coeur et l' esprit ont besoin de se délasser. A parler en general, on void que les hommes peuvent estre capables de se contenter d' vne seule occupation: vn homme de guerre se contente de sa profession, vn magistrat de la sienne, vn homme de lettres de mesme, vn grand peintre peint toute sa vie sans s' ennuyer, vn sculpteur fait toûjours des statuës et ne se chagrine que quand il n' a pas occasion d' en faire, et ainsi de toutes les autres occupations de la vie, grandes et petites, selon les differentes conditions: mais nul homme n' a jamais eu vn plaisir vnique. C' est pour cela qu' on parle ordinairement en nostre langue des plaisirs, et non pas du plaisir, quand on veut parler des amusemens et des divertissemens dont nous parlons ici, et non pas de ce mouvement interieur de joye et de satisfaction qu' ils peuvent produire en nous, chacun supposant secrettement qu' vne seule chose ne sçauroit le produire toûjours, et que le changement, la varieté et la nouveauté en font la principale partie. Si quelqu' vn veut donc choisir vn plaisir pour toute sa vie, je croy qu' il viendra bien-tost à bout de n' en avoir aucun. Ie suis tout à fait de contraire avis, dit Plotine, et vous ne prenez pas garde que chacun de ces plaisirs dont nous parlons à vne varieté et vne étenduë presque infinie, qui se découvrent tous les jours davantage à ceux qui s' y attachent entierement, et le leur rendent toûjours nouveau, quoy que toûjours le mesme. Si cela est, reprit Herminius, il faut donc bien choisir ceux ausquels on se veut attacher. Ie vous assure, ajousta la melancholique Noromate, que ce mot de choix est trop serieux pour cela, et selon moy, il les faut suivre selon son inclination: car je suppose que les plaisirs dont nous parlons, sont proprement les plaisirs innocens; ainsi n' ayant point à deliberer s' ils sont justes ou injustes, je conclus qu' il faut les prendre selon que le hazard les offre, et selon qu' ils se rapportent à nostre humeur: car enfin, il n' y a rien de certain à décider là-dessus. Malgré mon incertitude, dit Artimas, je connois que la belle Noromate a raison. Ce n' est pas, ajousta-t-il, que qui me proposeroit d' aller à la chasse par vn vilain temps comme font les chasseurs determinez, je n' aimasse mieux aller à la comedie. On ne vous dit pas, dit alors Plotine, que vous soyez obligé d' accepter tous les plaisirs qu' on vous propose: car pour moy, je n' aime non plus la pesche que vous aimez la chasse, et je n' ay jamais compris qu' il y eust vn grand plaisir à voir vn grand nombre de poissons se battre dans des filets, troubler l' eau, se laisser prendre sans pouvoir faire resistance. Sçachant que vous dansez parfaitement bien, dit Philiste, je m' imagine que vous preferez le bal à tous les plaisirs. Le bal est assurément vne tres-agreable chose, repliqua Plotine; mais comme les dames ne dansent de bonne grace dans le monde qu' vn certain nombre d' années, je songe déja quel autre plaisir je chercheray dans deux ou trois ans. La musique en est vn qui peut durer toute la vie, dit Meriandre. I' en conviens, repliqua Plotine; mais il me semble que quand vne femme qui a esté assez belle n' entend plus chanter les chansons qu' on a faites pour elle, et que l' admirable Lambert et la charmante Hilaire ne disent plus devant elle que des airs nouveaux, faits pour des beautez naissantes, elle n' y prend plus gueres de plaisir, et je suis persuadée que celles qui n' y ont plus de part, et qui jugent qu' elles n' y en peuvent plus avoir, n' aiment plus tant la musique. Mais du moins pour la comedie, dit Themiste, demeurez d' accord que c' est vn plaisir de tous les âges, de toutes les saisons, et de toutes les humeurs: car il y a des poëmes serieux, d' autres plus enjoüez. C' est vn tableau de toutes les passions; les beautez de l' histoire et de la fable y sont bien souvent jointes ensemble; le vice y est puni, et la vertu recompensée; et chacun y peut trouver quelque chose selon son goust: principalement, inter rompit Plotine en soûriant, quand on a le coeur rempli d' ambition, puisque c' est là qu' on voit tous les grands évenemens de l' histoire; mais pour moy, j' avouë sincerement que quoy que j' aime fort à voir tous les beaux ouvrages, sur tout quand ils sont nouveaux, je ne voudrois pas que ce fust mon vnique plaisir, et il cesseroit de l' estre si je n' en avois jamais d' autre. Pour moy, dit Cleocrite, je les prens comme le hazard me les donne sans m' en mettre en peine, je ne les cherche ni ne les fuis, je croy qu' on peut chercher la fortune et la trouver; mais il me semble que les plaisirs fuyent ceux qui les cherchent avec tant d' empressement, et que la peine qu' on se donne pour cela, les fait acheter trop cher. Vous avez raison belle Cleocrite, luy dit Artimas, il arrive bien souvent que les grands plaisirs premeditez ennuyent à la fin, et il m' est arrivé plusieurs fois en ma vie de me divertir et de m' ennuyer tour à tour en vne de ces longues festes, où tous les divertissemens sont en foule, aussi sont-elles plustost faites pour faire paroistre la magnificence des grands princes qui les donnent, que pour le plaisir de ceux qui en sont. Comme on m' accuse de ne contredire jamais personne, dit Meriandre, je me trouve aujourd' huy fort embarassé en voyant tant de personnes que j' estime, avoir des sentimens differens, et j' ay presque envie de ne plus parler, afin de n' estre pas indigne du nom qu' on m' a donné aujourd' huy. Et pour meriter celui d' opiniastre, dit Herminius, qu' on m' a donné sans trop de fondement, je soustiens qu' il faut choisir en toutes choses, et considerer vne fois en sa vie, ce que tous les plaisirs ont de bon ou de mauvais. Mais, dites-moy, interrompis-je, si vous mettez le jeu en general, entre les plaisirs. Non, repliqua-t-il en riant, je le mets entre les passions, et toute la compagnie trouvant qu' il avoit raison, on n' examina point celuy-là. Aussi bien, dit Artimas, s' exposeroit-on à déplaire à trop de gens, si quelqu' vn s' avisoit de blâmer le jeu. Croyez-moy, dit Plotine, ne nous amusons point à blâmer nul des plaisirs, il n' y en sçauroit trop avoir, laissez aimer la chasse aux chasseurs, la musique aux ames tendres, la comedie à ceux qui aiment les belles choses, la danse à ceux qui dansent bien, la promenade et la conversation à ceux qui ont l' esprit galant, les superbes festes à ceux qui les peuvent donner, les carrousels, les courses de bague, et les autres grands plaisirs aux grands princes, et ne condamnez pas mesme ceux qui pourroient se divertir à jouër aux noisettes. A ce que je voy, dit la belle Noromate, vous ne blâmez donc pas ceux qui s' amusent à jouër à de petits jeux, comme le jeu des proverbes, des soûpirs, de l' oracle, du roman, du propos interrompu, des fontaines, des tableaux et plusieurs autres où il ne faut pas tant d' esprit. Ie n' ay garde de les condamner, dit Plotine, et je vous assure que j' y ay joüé deux ou trois fois en ma vie, avec beaucoup de joye; mais je regarde plûtost ces sortes de choses-là, comme vn amusement, que comme vn plaisir: on n' envoyeroit pas prier de jouër à de petits jeux, comme on envoye prier du bal et de la comedie: deux personnes seules ne s' aviseront pas de jouër aux proverbes, comme on jouë à l' imperiale. Mais lorsqu' vn assez grand nombre de personnes se trouvent ensemble, qu' vn certain esprit de joye regne dans la compagnie, et que ne pouvant ni parler sérieusement, ni se promener, on cherche simplement à badiner avec quelque sorte d' esprit, je ne des-approuve point les petits jeux, pourveu qu' on les prenne pour ce qu' ils sont. Mais, reprit Herminius, si on les prend pour ce qu' ils sont, on les prendra pour des bagatelles qui ne doivent pas occuper des personnes raisonnables, et j' aimerois autant voir vn grand architecte employer son temps à faire vn chasteau de carte comme font les enfans, que de voir des gens d' esprit jouër à bon chat bon rat. Themiste connoissant qu' il feroit plaisir à Plotine de soustenir les jeux, s' opposa à Herminius, et luy dit que ce qui estoit jeu ne s' appelloit pas occupation, et que les proverbes dont il railloit estoient autrefois vne invention que les grands hommes avoient trouvée pour fixer la verité de toutes choses, et la répandre agreablement dans le monde. Cela estoit bon, dit Herminius, dans l' enfance de la morale; mais aujourd' huy qu' elle est si vieille qu' on ne la connoist quasi plus, on peut passer toute sa vie sans proverbes et sans joüer à vn jeu qui force de s' en souvenir. Toutes les dames et les autres hommes témoignant prendre plaisir à cette dispute, on les laissa parler sans les interrompre. Ie sçay bien, dit Themiste, qu' on se passe toute sa vie tres-facilement de joüer aux proverbes; mais je soustiens qu' on ne peut se passer de joye et d' amusement, et que les jeux d' esprit que vous blâmez tant, sont aussi vieux que le monde; que les grands rois et les grandes princesses s' en sont divertis; que les plus sages hommes d' entre les Grecs les ont pratiquez dans leurs festins; que les anciens Romains ne les ont pas ignorez; que le comte Balthasar dans son parfait courtisan qui passe pour le modelle de la politesse, parle du jeu d' inventer chacun vn jeu, de celuy des folies de chacun, et de plusieurs autres. Trois ou quatre auteurs Italiens en ont fait des volumes entiers; il s' en trouve mesme parmi les François: les jeux de Siene ont esté celebres, les rebus, les enigmes, les devises, ne sont-ce pas proprement des jeux? Croyez-moy, mon cher Opiniâtre, poursuivit l' Ambitieux, il y a plus de jeux au monde qu' on ne croit, tout y est presque bagatelle: c' est pourquoy n' en retranchons point puisqu' il y auroit trop à retrancher. Mais, interrompit Plotine, encore voudrois-je bien sçavoir dans quel temps on s' est avisé d' inventer de ces sortes de jeux d' esprit. Premierement, dit Herminius en raillant, je croy que le jeu du corbillon fut inventé par les premiers poëtes, qui ayant beaucoup de peine à mettre de la raison en rime, accoustumérent les enfans à jouër à ce jeu-là. Quoy que vous disiez cela pour mépriser les jeux, reprit Themiste, je le trouve bien pensé, et j' ay envie de croire que cela est vray. Mais pour répondre à ce que me demande la belle Plotine, je diray que les jeux sont originaires de Lydie, et qu' ils sont beaucoup plus vieux que le plus vieil historien, qu' on appelle le pere de l' histoire. En effet, ce fameux auteur rapporte que pendant vne famine assez grande, les Lydiens ne purent trouver d' autre invention pour empescher les peuples de s' affliger, et pour épargner les vivres, que d' inventer des jeux qui les occupoient, et les divertissoient; et je croy que c' est cette origine qui a introduit vne façon de parler, qui est encore parmi le peuple, lorsqu' il veut dire qu' vn homme aime passionnément le jeu, il en perd, dit-il, le boire et le manger. Ainsi ce qui vous paroist vne bagatelle, a esté vn grand remede pour le plus grand mal de la vie. Mais pour en parler plus serieusement, on apprend par ce mesme historien, qu' Amasis roy d' Egypte qui vivoit du temps de Cyrus, se divertissoit à des jeux d' esprit: en effet, il envoya vn jour vers vn homme dont le nom a resisté au temps et est venu jusqu' à nous, pour luy demander ce qu' il faloit qu' il répondist au roy d' Ethiopie, qui luy demandoit s' il sçavoit bien ce qu' il pourroit faire pour boire toute la mer. L' assurant que s' il pouvoit trouver quelque chose de raisonnable à luy répondre, il luy cederoit plusieurs villes, et que s' il ne trouvoit rien de bon à dire, il en perdroit autant qu' il en pourroit gagner. Le roy d' Egypte fit cette proposition par vne lettre qui fut portée pendant vn festin que faisoit le roy de Corinthe aux plus sages hommes de Grece, celuy qui la receut comme vn jeu, y répondit de mesme; mais il le fit tres-ingenieusement: car il dit à l' envoyé de ce prince, vous direz au roy vostre maistre, qu' il n' a qu' à mander au roy d' Ethiopie qu' il fasse auparavant arrester tous les fleuves et toutes les rivieres, afin qu' il ne boive rien davantage et qu' aprés cela il fera ce qu' il desire. Il est aisé de juger que cette demande estoit vn jeu d' esprit. Eumetis fille du roy de Corinthe acquit aussi beaucoup de reputation pour sçavoir expliquer les enigmes les plus difficiles. Enfin, les rois, les philosophes, les Grecs, les anciens Romains, et la nouvelle Italie, n' ont pas méprisé les jeux d' esprit: il ne faut donc pas trouver étrange qu' on s' y amuse quelquefois. Si vous rapportiez fidellement, répondit Herminius, toutes les galanteries du temps d' Amasis roy d' Egypte, vous verriez bien que nous ne nous accommoderions gueres de leurs coustumes. Ie consens, dit Themiste, qu' on ne les suive pas en tout: je veux mesme bien qu' on ne se divertisse pas des mesmes jeux qui les ont divertis; mais je demande seulement que vous confessiez que les jeux sont aussi vieux que le monde, que des personnes de grande qualité, de grand esprit et d' vne grande vertu s' en sont divertis, qu' en des cours tres-galantes on s' y est amusé, et qu' on s' en peut encore divertir. Si j' en estois creuë, dit alors la belle Plotine, nous y jouërions tout à l' heure. Ie ne meriterois pas le nom que je porte, dit le complaisant Meriandre, si je pouvois vous contredire. Et pour moy, dit l' opiniastre Herminius, je merite si souvent le mien, qu' encore que je ne cede pas, je veux bien ne m' opposer point à la belle Plotine. Ie me suis déja assez expliquée, dit Cleocrite, pour faire que personne ne doute que je veux tout ce qu' on voudra. Comme mon nom, dit alors l' incredule Philiste, ne m' oblige à rien, je consens d' essayer si je m' y divertiray: car je n' y ay jamais joüé. I' y ay joüé comme vn autre, dit Noromate, et je m' y suis toûjours ennuyée. Ie veux donc entreprendre, dit Themiste, de faire en sorte que vous ne vous y ennuyiez pas. De grace, dit Artimas, laissez-moy la liberté de douter, si je m' y seray diverti ou ennuyé: car ma prevoyance ne va point jusqu' à sçavoir ce qui en sera. Ie le veux bien, dit Themiste: mais il faut que la compagnie me permette d' inventer vn jeu: car la nouveauté est vn charme pour tous les plaisirs. Toute la compagnie ayant consenti à cette proposition, il resva vn moment, et puis il en prescrivit les loix: premierement, dit-il, je mettray dans des billets divers caracteres de gens, ou diverses autres choses à ma fantaisie. Ie rouleray les billets, je le mesleray, et aprés les avoir bien meslez dans vn vase, tous ceux de la compagnie seront obligez de parler sur le sujet que leur billet leur marquera, et pour moy qui seray le maistre du jeu, je ne prendray point de billet; mais aprés avoir écouté tout ce que chacun aura dit, je seray obligé de parler à mon tour, de faire l' eloge de ceux qui auront bien parlé, et de blâmer ceux qui n' auront pas bien fait. Et comme le hazard agit toûjours sans choix, je comprens qu' il peut produire d' assez agreables effets, en ce jeu-là, où l' on sera quelquefois obligé de parler de ce qu' on ne sçait pas, ou contre ses propres sentimens. Quoy que je craigne vn peu, dit Plotine, de ne sortir pas à mon honneur d' vn jeu, où je prevois qu' il faut beaucoup d' esprit, je consens qu' on jouë à celuy-là. Tout le monde ayant donné sa voix, on fit les billets, où l' on écrivit ce qui suit. Vne bonne et une méchante lettre d' amour. Pourquoy vn beau sot est plus sot qu' vn autre. Vn faux brave. Vn sçavant incommode. Vn ignorant qui fait l' habile homme. Vne histoire. Vn conte. La description d' vne belle maison de campagne. Vn homme qui parle trop. Vn homme qui parle trop peu. Vn bel esprit ridicule. La difference du flateur et du complaisant. Vn hypocrite, des vers d' elegie. Vn galimatias pompeux, qui puisse tromper les esprits mediocres. Vn rebus. Vne chanson. Vn homme qui s' ennuye par tout. Vn homme qui ne sçait pas vivre. Parler contre l' amour. Deffendre l' amour. Vne enigme. Vn souhait. Tous les divers caracteres des coquettes. Vn madrigal. Vn empressé. Vn brave brutal. Vne devise. Vn plaintif qui se lamente de tout. Vn indifferent enjoüé qui ne s' inquiette de rien. Qu' il faut toûjours vn confident en amour. Qu' il ne faut point de confident en amour. Aprés que tous ces billets furent écrits, la belle Noromate demanda pourquoy il y en avoit plus qu' il n' y avoit de gens dans la compagnie. C' est afin, répondit le maistre du jeu, de faire que le hazard soit plus grand, qu' il y ait plus de varieté dans les sujets sur lesquels le sort peut tomber, et que par consequent on ne puisse se preparer sur rien. La compagnie estant satisfaite de cette raison, et ayant trouvé tous les billets ingenieusement remplis, on les mesla et on les distribua selon qu' on se trouva assis; mais il ne fut pas permis de voir son billet, qu' on ne fust tout prest de parler. La belle Plotine estant à la premiere place ouvrit le sien, et y trouva ce qui suit, pourquoy vn beau sot est plus sot qu' vn autre. Ie vous assure, dit l' Enjoüée en riant, que je suis bien plus heureuse que je ne pensois: car je craignois fort d' estre obligée de bâtir vne maison, et qu' il ne m' arrivast de confondre les corridors et les corniches, les bases et les chapiteaux. I' apprehendois encore étrangement d' avoir à parler contre l' amour: car je le trouve assez necessaire à la politesse du monde. Ie rends donc graces à la fortune, de ce qu' elle m' oblige à parler sur vn sujet qui est selon mon sentiment, et où il y a peu de choses à dire. Il demeure pourtant certain que la beauté est vn grand avantage en toutes sortes de choses, excepté à vn sot homme. Parmi les femmes, la beauté fait excuser beaucoup de defauts; mais parmi les hommes elle redouble les mauvaises qualitez. Vne belle personne sans nul merite d' ailleurs, pare le bal et le cours; elle n' a qu' à ne parler point pour estre aimable, c' est du moins vn beau tableau: mais pour vn beau sot il est cent fois plus insupportable que s' il n' estoit pas beau. La raison que j' en conçois, c' est qu' vn homme qui n' est pas bien fait, n' attire point les regards, on ne s' attend à rien, il se sauve dans la presse, sans qu' on s' apperçoive de sa sotise; on n' y songe pas, et quand on y songeroit, comme sa mine n' a rien promis de bon, on ne luy reproche pas d' avoir trompé les gens. Mais lorsqu' on voit vn beau sot avec vne belle perruque blonde, le teint d' vne belle dame, de beaux yeux bleus qui ne disent rien, vn rire niais qui ne sert qu' à monstrer de belles dents, vne grande taille qui n' a point de liberté, vne physionomie stupide et fade, qui ne signifie quoy que ce soit, avec vne sotte gloire sans fondement: il faut bien avoüer qu' vn beau sot de cette espece est plus sot que s' il n' estoit pas beau, et qu' il ennuye bien davantage; parce qu' on a dépit d' avoir esté trompé pour vn moment; parce que rien n' est si mal ensemble que la sottise et la beauté. C' est proprement vn grand et magnifique portail qui promet vn palais, et au delà duquel on ne trouve qu' vne miserable cabane sans nuls meubles. Ie croy mesme qu' on peut dire encore qu' vn homme n' est pas obligé d' estre beau; mais qu' il est obligé d' avoir de l' esprit, et de sçavoir vivre; de sorte que lorsqu' on trouve tout le contraire, et qu' on en trouve vn qui a la beauté d' vne femme, et n' a pas l' esprit d' vn homme, on en est fort rebuté. Et pour aller encore au delà des termes de mon billet, j' ajoûteray qu' vn beau sot quand il est vieux, est encore plus sot avec ses vieux attraits, que quand il est jeune, parce qu' il n' y a plus nulle esperance qu' il se corrige de sa sottise. Il y a mesme plus d' vne espece de beaux sots; mais ceux que je mets au premier rang sont de beaux sots, audacieux et languissans tout ensemble, qui s' écoutent, quand mesme ils ne disent rien, qui ne pensent jamais, ni à ce qu' on leur dit ni à ce qu' ils disent, qui s' admirent sans se connoistre, et qui ne laissent pas de porter leur sottise et leur beauté par tout pour incommoder les gens raisonnables. La belle Plotine ayant cessé de parler, tout le monde crut connoistre quelqu' vn du caractere qu' elle avoit representé, et chacun se vouloit dire vn nom à l' oreille, mais le maistre du jeu imposa silence, et dit qu' il ne faloit jamais se faire vn jeu des defauts d' autruy, que les sots de cette espece estoient aisez à connoistre, et qu' il n' estoit point besoin de les nommer. Ensuite Philiste ouvrit son billet, et trouva que c' estoit à elle à faire voir la difference du flateur et du complaisant. Cette belle personne resva vn moment, et parla en suite en ces termes: le hazard a sans doute assez heureusement rencontré en m' obligeant à parler de la difference qu' il y a entre l' honneste complaisance et la flaterie. I' ay vne si grande aversion pour tous les flateurs en general, que cette aversion me tiendra peut-estre lieu d' esprit, et me fera mieux découvrir les bassesses de la flaterie; du moins sçay-je que je n' ay pas en moy, ce qui fait le plus vniversellement souffrir les flateurs. Car enfin il demeure pour constant que l' on ne pardonne rien si aisément qu' vne flaterie dite de bonne grace, et cela vient sans doute de ce qu' on est son premier flateur à soy-mesme, et qu' on se dit presque toûjours plus de bien de soy que les autres n' en disent et n' en doivent dire; de sorte que la flaterie est toûjours plus prés de ce que nous pensons de nous que de la verité, et a sans cesse vne intelligence secrette dans nostre coeur, dont il se faut deffier. Ceux qui aiment à estre flatez s' estiment trop, et les flateurs pour l' ordinaire le deviennent, parce qu' ils sentent bien qu' ils n' ont pas assez de merite ni assez de vertu pour plaire ou acquerir du credit sans le secours de la flaterie, et l' on peut dire qu' ils ont mauvaise opinion et d' eux et d' autruy. Mais avant que de distinguer la complaisance raisonnable de celle qui ne l' est pas, il ne sera peut-estre pas mal-à-propos de faire vne legere peinture d' vn flateur. Sa premiere qualité est de renoncer à la verité sans nul scrupule, et de ne l' employer jamais; d' estre incapable de nulle amitié, de n' aimer que son plaisir et son interest, de ne parler que par rapport à luy, de ne s' attacher jamais qu' à la fortune: il n' a point de temperament particulier, il devient ce que son interest demande qu' il soit, serieux avec ceux qui le sont, gay avec les enjoüez; mais jamais malheureux avec ceux qui le deviennent, car il les abandonne dés qu' il peut connoistre que la fortune les quitte. Aussi suis-je de l' avis d' vn de mes amis qui a dit parlant des flateurs, la misere d' autruy réveille leur malice au lieu d' exciter leur pitié: pour meriter leur haine et leur inimitié, c' est assez qu' on n' ait pas la fortune propice. Cette aveugle deesse est maistresse en leurs coeurs: de tous ceux qu' elle éleve ils sont adorateurs, a tous ceux qu' elle frape ils declarent la guerre. L' injustice et la fraude ont des charmes pour eux. Ils sont l' horreur du ciel, les monstres de la terre, et le dernier malheur de tous les malheureux. Mais pour en revenir où j' en estois, le flateur n' est jamais vniforme dans ses sentimens, il est capable de se contredire toûjours, de recevoir toute sorte d' impressions, n' y en ayant point qui luy soient particulieres; il veut tout ce qu' on veut, et ne veut jamais rien que pour son dessein. Il fait des vertus de tous les vices quand il luy plaist; il est aussi insupportable à ceux qui sont au dessous de luy, qu' il est soûmis à ceux dont il a besoin: car comme il passe toute sa vie à flater ceux qui sont au dessus de sa condition, il veut estre flaté de ceux qui sont au dessous. La dissimulation est sa compagne ordinaire, il n' a point de patrie, point de parens, point d' amis, et souvent point de religion. Les vrais flateurs ne se contentent pas de loüer ceux qui ne meritent pas d' estre loüez: mais pour plaire à ceux-là mesme dont ils changent les vices en vertus, ils changent autant qu' ils peuvent les vertus des autres en vices; et la médisance et la calomnie sont tres-souvent employées par vn veritable flateur, pour plaire à ceux à qui il fait sa cour. Il n' advertit jamais ses amis des fautes qu' ils font pendant leur bonne fortune; mais s' ils tombent, il est le premier à insulter à leur malheur, afin de se rendre agreable à ceux qui leur succedent. Enfin je soûtiens hardiment qu' vn flateur est le plus lasche de tous les hommes: mais entre tous les flateurs, ceux qui approchent des grands sont les plus meschans et les plus à craindre; et on peut dire de la flaterie en cette rencontre, qu' en s' attachant aux grands, elle fait quelquefois comme cette herbe rampante qui couvre les murailles, qu' elle destruit dans la suite: car il est certain que la flaterie en trompant les grands, et à l' égard des autres, et à l' égard d' eux-mesmes, les rend bien souvent injustes, et ensuite malheureux. La flaterie n' est pas seulement dangereuse dans les cours, elle l' est en amitié, en amour, et en toutes sortes d' estats: car il y a des amans flateurs, aussi bien que des amis et des courtisans. Il y a pourtant cette difference, que souvent les amans flateurs croyent vne partie des flateries qu' ils disent, et que les flateurs d' interest parlent toûjours contre leur sentiment. Et puis à dire la verité, la flaterie en amour n' est pas si dangereuse: car quand les femmes ont de la raison, elles se deffendent de tout ce que les amans leur disent, et c' est le poinct le plus important de la morale des dames, que de douter de tout ce qu' on leur dit en galanterie. Mais enfin soit à la cour, soit en amour ou en amitié, c' est la marque d' vne ame grande et noble de n' aimer point la flaterie, et d' estre incapable de flater. Il faut assurément regarder la flaterie comme vne esclave qui est toûjours basse, rampante et dépendante de la fortune. Il y a des flateurs de toutes conditions, et pour toutes sortes d' interests. Ceux qui ne le sont qu' en parasites font le moins de mal, parce que ceux mesme qui s' en divertissent les mesprisent: mais les plus dangereux de tous, sont ceux qui contrefont les amis sinceres: car il y a des flateurs qui parlant eux-mesmes contre la flaterie, s' introduisent dans le monde comme s' ils estoient de veritables amis, et trompent fort souvent des gens fort habiles; ainsi l' on peut dire que la flaterie serieuse est la plus dangereuse de toutes. I' ay mille fois en ma vie fait reflexion pourquoy l' on est plus souvent trompé en amis qu' en nulle autre chose. Ie connois des gens d' esprit qui n' ont jamais esté trompez en nulle affaire d' interest, tant ils sont clairvoyans et habiles, et tant ils prennent de soin à s' empescher d' estre surpris. En effet, quand on prend des domestiques on s' informe tres-soigneusement des lieux où ils ont esté employez, depuis les intendans jusqu' aux laquais: et ces mesmes gens si habiles et si sages, et qui apportent tant de precaution à n' estre point trompez dans de petits interests, prennent hardiment des amis sur les premieres flateries qu' on leur dit, et engagent leur coeur avant que de connoistre si ceux à qui ils le donnent en sont dignes. Cependant je suis persuadée qu' on devroit apporter mille fois plus de soin à bien connoistre ceux dont on veut faire ses amis, que ceux qu' on prend pour ses domestiques: car on ne peut, tout au plus, confier que son argent à ceux qui servent, et l' on confie ses secrets à ses amis. C' est pourquoy il faut avant que de leur donner ce rang-là bien examiner s' ils le meritent, et bien considerer si la complaisance qu' ils ont, est de celle qui naist de l' amitié, et qui est conduite par la raison: car il ne faut pas qu' on s' imagine que je veuïlle bannir l' honneste complaisance du monde. Les veritables amis ne doivent pas estre ni grondeurs, ni brusques, ni desagreables; ils doivent louër et mieux louër que les flateurs, et d' autant plus que pour s' acquerir le droit de reprendre leurs amis en quelques occasions, il faut qu' ils les louënt en d' autres quand ils en sont dignes: car la plus sincere marque d' amitié qu' on puisse donner, est d' advertir genereusement ses amis des fautes qu' ils font ou qu' ils sont prests de faire. Il faut mesme courageusement se mettre au hazard de leur déplaire en quelque sorte, plûtost que de les exposer à faire quelque action dont ils seroient blâmez. Quand on a fait aussi quelque chose qu' on connoist soy-mesme qui n' est pas bien, il faut prendre garde si nos amis nous le disent, ou du moins en demeurent d' accord avec nous: car si cela n' est pas, il faut conclure, ou qu' ils sont peu éclairez, ou qu' ils sont foibles, ou qu' ils sont flateurs. Ie sçay bien que les commencemens de la flaterie sont tres-difficiles à connoistre: la civilité et la politesse du monde la cachent d' abord, l' habitude la fait ensuite souffrir, et dés qu' on s' y est accoustumé on n' est plus capable de la connoistre. L' honneste complaisance, qui est le pretexte dont la flaterie se veut couvrir, rend en effet l' amitié plus douce, sert à l' ambition, à l' amour, et est, pour ainsi dire, le lien de la societé. Sans elle les opiniastres, les ambitieux, les coleres, et enfin tous les gens de temperamens violens et contraires ne pourroient vivre ensemble. Elle vnit, elle adoucit, elle lie la societé, mais c' est avec vn air libre, qui n' a rien de bas ni de servile, qui ne sent ni l' empressement, ni l' interest, ni la dissimulation: mais la basse complaisance, ou pour mieux dire, la flaterie se déguise en tout, elle flatte en la beauté, en l' âge, en l' esprit; elle louë les amis de ceux qu' elle veut flater, et blasme leurs ennemis, quels qu' ils soient, et prend enfin vn grand circuit pour assieger vn coeur dont elle se veut emparer. Les veritables amis amoindrissent les offices qu' ils rendent, et les flateurs les exagerent. Les amis sinceres ne sçauroient avoir plus de joye, que de voir que les gens qu' ils aiment sont aimez de tout le monde: mais les flateurs craignent au contraire, que d' autres ne plaisent plus qu' eux, et c' est proprement dans leur coeur qu' on peut trouver de la jalousie sans affection. Il se faut pourtant bien garder, en s' empeschant de tomber dans vn defaut, de tomber dans vn autre, et d' estre incivil et contredisant. La complaisance des honnestes gens est tres-aisée à discerner quand on y prend garde, elle n' a jamais d' interest particulier, elle regarde en general la bien-seance du monde; c' est precisément ce qu' on appelle sçavoir vivre; il ne peut y avoir de regles precises pour cela, le jugement et la vertu en doivent prescrire les loix. Il ne faut point estre complaisant ni pour tromper son prince si l' on est à la cour, ni pour abuser ses amis. Il faut que la dissimulation, le mensonge, ni nul interest servile, ne s' y meslent jamais. Il ne faut pas enfin se faire vn mestier de la flaterie, qui est assurément vn poison plus dangereux qu' on ne pense: car dans le monde il n' y a presque point de flateurs qui n' en puissent avoir d' autres; et si les princes qui ont vn esprit fort éclairé, observent soigneusement tout ce qui vient à leur connoissance, ils verront souvent la flaterie dans leurs cours, en mille figures differentes. Elle se trouve dans les bals, dans les balets, dans les festes, dans les mascarades; quelquefois mesme aux lieux les plus saints, d' où elle devroit n' oser approcher, et elle est pour l' ordinaire plus parée et plus ajustée que la complaisance sincere, qui se fie à ses propres charmes. La flaterie enfin a vn langage qui luy est propre, elle ne louë jamais que par des exclamations, et qu' avec dessein de tromper. Ie sçay bien qu' il y a des flateurs de temperament, qui ne pensent à rien en particulier, et qui par vn dessein general de plaire à tout le monde, ont vne certaine complaisance fade qui déplaist: ces gens-là ne sont pas meschans, mais pour l' ordinaire ils ont peu d' esprit, et sentant bien qu' ils ne pourroient pas soustenir leur opinion s' ils en pouvoient avoir vne, ils cedent à tout le monde, et prennent le parti d' estre complaisans de profession. Pour ces gens-là ils me font pitié, et je me contente de les éviter sans les haïr: mais pour les flateurs qui veulent arracher l' estime et l' amitié des honnestes gens, et des rois, et des favoris des grands princes, par des artifices qu' on devroit punir, je les hai d' vne telle sorte, et je les connois si bien, que je pense me pouvoir vanter qu' ils ne me tromperont jamais. Ie suis persuadée que le moyen le plus seur pour se garder de la flaterie, c' est de se bien connoistre soy-mesme: car selon moy, il est plus aisé que de connoistre les autres. Vn des grands maux que produit la flaterie, c' est qu' elle met souvent de la deffiance dans l' esprit de ceux qui la méprisent, et que cela est cause que quelquefois on fait injustice à la complaisance raisonnable des honnestes gens: et pour vous dire la verité, je ne porterois pas le nom d' Incredule que la compagnie m' a donné aujourd' huy sans la flaterie, et j' avouë ingenûment que j' ay mieux aimé douter de tout, que de m' exposer à estre trompée en croyant trop legerement toutes les flateries qu' on m' a dites. Philiste ayant cessé de parler fut loüée de toute la compagnie; mais Themiste leur dit que cela estoit contre les regles du ieu, et qu' il n' appartenoit qu' à luy de louër ou de blasmer, quand tout le monde auroit parlé. On rit vn moment de la gravité de Themiste: aprés quoy Cleocrite suivant son rang, ouvrit son billet, et trouva que c' estoit à elle à dire vn madrigal; elle en eut vne extrême joye, et se hasta de reciter celuy qui suit, que personne de cette aimable troupe n' avoit encore veu. Madrigal. Sans nul sujet d' inquietude, ie prefere la solitude au bal, au carrousel, aux plaisirs les plus doux, on dit par tout que je vous aime, belle Iris, jugez-en vous mesme, ie suis nay pour aimer, et je ne voy que vous. Ce madrigal, dit Plotine, est de ceux que j' aime le mieux; il est simple et naturel, il n' y a point trop d' esprit: car on en voit où il y en a tant, que l' amour n' y paroist pas. Toute la compagnie convint de ce que disoit Plotine, et l' incertain Artimas ouvrit son billet, et trouva que c' estoit à luy à examiner s' il faut toûjours vn confident en amour. Il regarda son billet plusieurs fois, il resva, il commença par vn mot, et en dit vn autre vn moment aprés, ensuite dequoy il parla de cette sorte. C' est estre traité tres-avantageusement par la fortune, d' avoir à soustenir vne opinion qui a pour soy la raison et l' vsage. En effet, depuis que l' amour fait des heureux et des miserables, on n' a jamais pû se passer de confidens et de confidentes, et je ne croi pas qu' il y ait rien de plus vniversellement establi, ni de plus necessaire dans vne grande passion; je ne croy mesme pas possible de n' en avoir point. Quand on commence d' aimer on n' est encore obligé à nul secret, de sorte qu' il n' est pas croyable qu' vn homme qui devient amant n' en dise rien à son meilleur ami, et quand le premier pas de la confidence est fait, il faut aller jusques au bout: car rien n' est plus dangereux que de dire vn secret à demi: mais enfin, quand cela ne seroit pas ainsi, le moyen de renfermer dans son coeur toutes les douleurs ou toutes les joyes que l' amour inspire? Si on est maltraité, on s' en console avec son amy; si on est heureux, on redouble sa joye en la disant à vn autre soy-mesme; et puis quand il naist quelque petite querelle entre deux personnes qui s' aiment, il est tres-commode d' avoir vn arbitre secret et fidelle qui puisse la terminer. C' est encore l' vnique moyen de ne dépendre point ni de suivans ni de suivantes; et c' est vn grand plaisir de pouvoir parler des graces receuës sans estre accusé de vanité. Ce n' est pas qu' à regarder les choses d' vne autre sorte, on ne pust dire que dans vne grande passion les confidens sont quelquefois d' estranges gens. Les vns deviennent rivaux de leurs amis; les autres sont indiscrets, ils ont eux-mesmes des maistresses à qui ils redisent tout ce qu' ils sçavent; et j' ay veu vne fois vne avanture de galanterie aller de confident en confident, jusques à ce qu' elle fust sceuë de tout le monde; le premier confident le dit à sa maistresse qui avoit vne confidente qui le dit à son amant, cét amant le dit à vn autre confident, et ainsi du reste. Enfin je suis persuadé que c' est quelque sorte d' indiscretion et d' infidelité de confier les graces qu' on reçoit d' vne belle à qui que ce soit, du moins sans sa permission. Le secret qui est le plus puissant charme de l' amour ne se trouve plus dés qu' on a vn confident; il donne mesme quelquefois plus de chagrin que de consolation; car il ne s' interesse pas toûjours tendrement aux choses; à peine sçait-il ce qu' on luy dit, on devient son esclave au lieu d' estre son amy; on craint qu' il ne parle, et peu à peu on cesse souvent d' avoir de l' amitié pour luy. Ce n' est pas que ce ne soit quelquefois vn grand avantage d' avoir vn amy qui puisse observer la maistresse quand l' amant est absent, et luy parler de luy selon les occasions; mais aprés tout quand la dame ne pense pas d' elle-mesme à l' amant absent, le confident ne sert de guere à l' en faire souvenir; c' est au coeur à faire cét office, et dans vne veritable passion il ne faut point de tierce personne. Cela est bon dans des amours qui ne sont pas innocentes, ce sont des agens et des mediateurs, et non pas des confidens. En cét endroit Artimas s' arresta vn moment, parut pensif et avoir l' esprit partagé; aprés quoy il poursuivit de cette sorte. Ce n' est pas qu' il ne puisse y avoir vne confidence tres-honneste, qui n' est en effet qu' vne simple confiance des plus secrets sentimens d' vn coeur, ce ne sont pas de ces gens-là qui donnent les lettres, qui servent aux rendez-vous, et qui sont de vrais agens d' amourettes; mais enfin si vn confident ne sert à rien qu' à écouter ce qu' on luy dit, c' est vn meuble fort inutile en galanterie; il faut pourtant bien que cela soit bon à quelque chose, puisqu' on voit mesme que ceux qui n' ont point eu de confidens pendant que leur amour a duré s' en font pour conter leurs histoires passées, et les plus honnestes gens en vsent ainsi. Il me semble pourtant qu' il est encore plus honneste de conter ce qui est, que de dire ce qui a esté; car dans le fort de la passion on peut estre forcé à parler par la douleur ou par la jalousie, et mesme par vn excés de joye; mais ceux qui content les histoires passées ne peuvent plus le faire que par vanité. Ie pense toutefois qu' il est assez difficile de se taire eternellement, et qu' il faut seulement songer à bien choisir les confidens et les confidentes. Mais non, je me desdis, il ne les faut pas choisir, il faut qu' ils se trouvent en quelque sorte engagez dans l' avanture malgré nous, et que le hazard y ait sa part. I' en reviens pourtant encore à dire, que le secret est vn grand charme en amour, et que ce n' est pas vn petit plaisir, de penser que nulle personne au monde ne sçait ce qui se passe entre ce que nous aymons et nous; que les sentimens qui partent d' vn coeur se renferment dans vn autre sans que rien d' estranger s' y mesle. Ce n' est pas que la confiance qu' on a en quelqu' vn ne renouvelle les plaisirs passez en les redisant; il y a mesme cette consideration à faire, que dans toutes les autres choses du monde on dit à quelqu' vn ce que l' on pense. Cét eschange de secrets est le commerce le plus vniversel: comment donc pourroit-on s' en passer en amour où l' on a le plus de besoin de conseil et de consolation qu' en nulle autre chose? Ie comprens pourtant qu' on peut dire que l' amour porte toûjours son conseil avec luy, et qu' vn confident conseille souvent tres-mal, car il parle selon son humeur, et n' entre pas dans celle de son amy. Il faut toutefois considerer que nostre interest nous aveugle en tout, et à plus forte raison en vne passion qui aveugle tous ceux qu' elle possede, et qu' ainsi la raison n' est peut-estre pas trop opposée à l' vsage d' avoir des confidens en amour. Ie ne voudrois pourtant pas, si je faisois vne reforme en l' empire amoureux, contraindre tous les amans d' en avoir, et je voudrois laisser cela à la volonté des belles. Ie n' eusse pas crû, dit Plotine en riant, qu' on eust pû aller au delà de son devoir; cependant Artimas a bien esté au delà du sien. Ne vous amusez point, dit Themiste, à raisonner là dessus, belle Plotine, et voyez quel est le billet d' Herminius; il l' ouvrit alors, et trouva que c' estoit à luy à soustenir, qu' il ne faut point de confident en amour. Ah, Themiste, s' écria agreablement Herminius, je suis le plus heureux de toute la compagnie, puisque sans qu' il m' en couste vne parole je satisferay pleinement aux regles du jeu; car enfin comme souvent dans les procés de la plus grande importance il est permis d' employer les raisons de sa partie contre elle-mesme, je croy qu' à plus forte raison je puis employer tout ce qu' Artimas a dit pour prouver qu' il faut vn confident en amour. Car comme la grandeur de son esprit est ce qui fait l' incertitude de sa volonté, il a dit tout ce que j' eusse pû dire de mieux, et qui separeroit toutes les raisons qu' il a apportées sur ce sujet, trouveroit qu' il a satisfait aux deux billets que le sort nous a donnez. Ie dis donc tout ce qu' il a dit, ne pouvant trouver autre chose à dire, et quoy que peut-estre j' eusse pû en imaginer moy-mesme vne partie, je ne laisse pas de consentir qu' Artimas ait toutes les loüanges qu' il eust fallu nous partager. Tout le monde rit de ce qu' Herminius auoit dit; et il passa à la pluralité des voix, qu' Artimas ayant épuisé ce sujet là, Herminius estoit bien fondé en sa pretention. On fut mesme persuadé qu' à dessein il avoit voulu faire place aux billets qui venoient aprés le sien, et on luy donna cette loüange peu commune aux gens de beaucoup d' esprit, que personne n' ayant plus de facilité que luy à parler, personne n' avoit pourtant plus de facilité à se taire et à laisser parler les autres. Pour moy, dit Artimas, qui entendoit bien raillerie, j' avouë que je suis tellement incertain, que je doute si ce qu' a dit Herminius m' est avantageux ou non, et doit passer pour loüange ou pour blasme. Nous deciderons cela à la fin du jeu, dit Themiste en riant: cependant, adjousta-t-il, c' est à Meriandre à voir ce que le sort luy a donné. Il déplia alors son billet, et y trouva ces mots, des vers d' elegie. Si le jeu, dit Meriandre, m' eust engagé à vne elegie toute entiere, j' eusse esté bien embarassé; mais pour vn petit morceau d' elegie j' en viendray peut-estre à bout: en suite il fut s' appuyer vn moment sur vne fenestre du costé du jardin, et vint reciter les vers qui suivent. Importune raison vous m' avez dégagé; mais malgré vos conseils mon sort n' est point changé, ie pensois estre heureux, et je suis miserable, sans amour en tous lieux la tristesse m' accable, ie cherche le plaisir, et le plaisir me fuit, tout ce qui me plaisoit me déplaist et me nuit; ie n' ayme plus Iris, mais je me hais moy mesme; et pour me consoler de ce malheur extrême, ie veux me rengager, je veux estre enflâmé; ie cherche vn jeune coeur qui n' ait jamais aymé, qui se laissant toucher à mes pleurs, à ma flâme, veuïlle estre pour toûjours le maistre de mon ame. Importune raison, allez faire des loix, gouverner des estats, et conseiller des rois, laissez-moy, laissez-moy ces chagrins pleins de charmes, ces plaisirs qu' on ne sent qu' en répandant des larmes, et ne vous meslez plus de regner dans vn coeur, qui ne veut plus avoir que l' amour pour vainqueur. Malgré les regles du jeu, dit Noromate aprés que Meriandre eut recité ces vers, je ne puis m' empescher de dire qu' il y a de la nouveauté à faire des vers qui ont vn caractere assez tendre, quoy que celuy qui les a faits n' eust plus d' amour. Ce que vous dites est bien remarqué, dit Themiste; mais vous m' empeschez de le dire quand je seray obligé de juger. Cependant, adjousta-t-il en me regardant, voyez ce que le hazard vous donne. Ie regarday donc alors mon billet, et je vis que c' estoit à moy à faire vne belle maison de campagne: comme j' ayme fort l' architecture, les jardins et les fontaines, je n' en fus pas faschée; voicy à peu prés ce que je dis. Ie voy bien que selon les regles du jeu je suis condamnée à faire la description d' vne belle maison de campagne selon ma fantaisie; mais comme il me semble que l' imagination est plus agreablement remplie de ce qui est, que de ce qui peut estre, je parleray à toute la compagnie comme si j' avois veû effectivement en quelque part tout ce que je décriray. Ie croy mesme avoir veû vn livre sur la table d' vn de mes amis, qui s' appelle le songe de Polyphile, dont l' auteur, si ma memoire ne me trompe, ne laisse pas de parler comme s' il avoit veû effectivement tout ce qu' il décrit, quoy qu' il n' ait eû dessein que de donner vne idée de la belle architecture: du moins remarquay-je cela en deux ou trois pages que j' en leu; car je ne suis pas assez bel esprit pour lire de ces sortes de livres d' vn bout à l' autre. Ie diray donc qu' environ à deux lieuës de la premiere ville du monde, aprés avoir passé vn bois tres-agreable, on trouve vn pont assez rustique qui traverse vne tres-belle et tres-fameuse riviere, au delà de laquelle on monte par vn chemin qui ne promet pas ce que l' on doit trouver; on arrive mesme à la porte du palais sans en rien découvrir, car elle cache encore fort modestement toutes les beautez qu' elle enferme; la face du bastiment qu' on voit en entrant, n' a pas d' abord cét air surprenant qui fait qu' on est estonné de ce qu' on voit, elle est seulement reguliere selon sa disposition; la cour qui est en terrasse est d' vne grandeur raisonnable; il y a vne niche à l' opposite du vestibule qui peut servir à mettre des oiseaux; elle a vne figure rustique au milieu, et des basses tailles des deux costez; mais on voit à la gauche de la cour en entrant vne balustrade, au de là de laquelle on découvre tout d' vn coup vne estenduë de veuë si merveilleuse, qu' excepté la mer, tous les beaux objets du monde sont exposez aux yeux de ceux qui s' y appuyent pour resver agreablement. Cependant comme cette veuë est encore plus belle d' vn autre endroit dont je vous parleray, je ne veux pas m' y arrester, et je veux vous conduire dans le palais par vn vestibule orné au dehors de quelques basses tailles: cét endroit a quelque chose de singulier, car on peut dire que ce vestibule est double, il penetre tout le corps du bastiment, la moitié sert de passage pour aller gagner l' escalier à la gauche qui est tres-beau et tres-clair, et l' autre moitié est proprement vn vestibule en escalier employé pour descendre au jardin par des marches des deux costez, à plusieurs repos. Mais ce qu' il y a de plus particulier, c' est qu' aprés avoir veû dans la cour cette belle et grande veuë au delà de la balustrade, on voit dés le premier pas qu' on fait en entrant au vestibule vne veuë bornée par de grands arbres qui font vn effet admirable. Car ce vestibule en escalier est ouvert de par tout du costé du jardin; le bas a vne balustrade de fer, et les ouvertures du haut ont vne figure de chaque costé. De ce lieu là, en baissant les yeux, on trouve vn grand parterre bordé de grands arbres qui semblent aller jusqu' au ciel, qu' on ne voit pas de cét endroit; et l' on découvre aussi vn rondeau avec vn jet au milieu; en suite on monte le bel escalier dont j' ay parlé, et l' on entre dans vn grand et magnifique sallon qui fait oublier tout ce qu' on a veû et en ce lieu-là et ailleurs, tant il est surprenant, et occupe agreablement les yeux; et l' on peut dire que tout ce que l' art et la nature peuvent faire voir de plus beau, se voit en ce superbe sallon. Il est grand et spacieux, son élevation est proportionnée à sa grandeur, et la forme en est tres-belle: il y a au bout, du costé de la grande et belle veuë, trois grandes croisées en arcade ouvertes de haut en bas, et quatre à la main droite qui ont des veuës differentes; on a mesme placé vis à-vis des croisées de miroirs qui redoublent la veuë de la campagne, et qui font que cét admirable sallon semble estre entierement ouvert de trois faces. Tout le dome est peint et doré, et a vn grand air de magnificence. Les peintures en sont tres-belles et d' vn coloris fort noble. Le peintre a representé l' alliance de deux maisons royales. Les deux nations sont representées par deux figures de femmes que l' amour couronne, et vers le haut du tableau paroissent les portraits d' vn grand prince et d' vne belle princesse, soustenus par les heures. On y voit aussi la renommée, et plusieurs petits amours qui chassent le desordre et la discorde; mais on les prendroit presque pour des enfans de la renommée, car ils ont tous de petites trompettes à la main, et dans des banderoles les armes des deux nations, dont l' alliance se fait. On voit encore au haut de la cheminée le portrait d' vn jeune prince qui tient vne couronne de laurier, et d' vne jeune princesse, qui seront vn jour le plus grand ornement du monde: et l' on voit aussi tout à l' entour de ce magnifique sallon dans des quadres dorez, de grandeurs differentes, mais rangez en ordre, entre les croisées les portraits de plusieurs grands princes et grandes princesses des principales couronnes de l' Europe; de sorte que de partout on ne découvre que de beaux objets. Mais aprés avoir regardé tous ces portraits, dont la description seroit trop longue, et où l' or des frises et des corniches se mesle et éclate agreablement entre les peintures, on va au bout du sallon, dont les grandes croisées sont ouvertes, et l' on entre sur vn corridor à balustrade qui regne tout à l' entour du bastiment, d' où l' on découvre la plus belle veuë qui puisse tomber sous les yeux. C' est en cét endroit qu' il faut que l' art cede à la nature, et qu' on est si surpris et si charmé, que les paroles manquent pour exprimer ce que l' on voit. Cette veuë n' est ni trop vaste ni trop bornée; elle a des objets en toute sorte de distance, les yeux sont occupez et divertis sans se lasser, la diversité fait que cette veuë a toûjours de la nouveauté pour ceux mesme qui en jouyssent le plus souvent, et l' on y remarque toûjours quelque chose qu' on n' y avoit pas encore apperceuë. On voit sous ses pieds vn grand parterre en terrasse partagé en deux, vn agreable canal bordé de gason et couvert de cygnes, avec vne allée basse qui regne tout à l' entour, et des orangers qui la forment. Ce parterre en terrasse est bordé d' agreables vases remplis de mirthes fleuris: le canal a deux jets d' eau qui le rendent encore plus agreable; à la gauche pardessus vne touffe d' arbres qui semblent n' oser s' élever en cét endroit de peur de dérober la veuë, paroist le pont rustique dont j' ay déja parlé, et plus loin vn village qui orne le païsage, principalement parce qu' il a derriere luy vn grand et agreable bois qui par cette opposition fait vn objet plus aimable, et pardessus ce bois en éloignement paroist vne montagne couronnée de bastimens. On voit aussi assez loin à la gauche vn chasteau dont l' architecture assez antique ne laisse pas d' embellir cét endroit; et on voit mesme dans vne touffe d' arbres qui est au delà du canal vn petit dome tirant sur la droite qui semble s' y cacher, et qui adjouste pourtant quelque chose d' agreable à ce lieu là; et pardessus les arbres on voit des prairies et des saules qui laissent paroistre la riviere à travers leurs feuïlles menuës, on diroit qu' elle serpente en cét endroit pour en estre plus belle, comme si elle avoit peur d' estre prise pour vn canal, et aprés avoir fait vn destour à la droite, elle se cache et s' enfuit entre les montagnes. On découvre mesme de ce lieu-là pardessus mille objets surprenans qui s' effacent peu à peu en s' éloignant, la premiere ville du monde, qui par sa propre grandeur ne laisse pas de se faire remarquer malgré l' éloignement, et l' on discerne aisément en vn beau jour les belles et longues galleries du palais d' vn grand roy. On voit enfin des montagnes au delà de cette superbe ville, qui semblent s' vnir avec le ciel, et donner vne borne sans bornes à cét admirable païsage. Mais pour divertir la veuë on apperçoit à la droite au delà des arbres, certains tertres rustiques et sauvages qui font que les autres objets en semblent plus beaux; la riviere qui fait vn détour du mesme costé embellit extrémement tout cét endroit, et mille choses confuses et differentes qui se meslent parmy celles qu' on peut discerner rendent cette veuë grande, noble et charmante. Les quatre croisées qui sont le long du sallon ont vne veuë differente qui a quelque chose de plus propre à la melancholie, mais qui ne laisse pas de plaire. On voit de là vn parterre, vn jet d' eau au milieu, et au delà vn bois épais et touffu qui semble promettre vne forest derriere luy. La mesme riviere dont j' ay parlé se montre encore par vn petit retour, qu' on ne voit que de là, afin que la varieté divertisse davantage. Mais enfin on se force à sortir de ce superbe sallon pour entrer dans vne chambre magnifique, où l' on voit sur la cheminée le portrait d' vn roy de qui le surnom de grand l' a distingué de tous les autres rois, qui l' ont precedé; et l' on voit dans la mesme chambre six portraits de sa famille royale la premiere du monde, qui sont parfaitement ressemblans. Pour le dome on y a representé les quatre saisons, et les quatre elemens ensemble; c' est à dire qu' à chaque costé il y a vn element et vne saison. On passe encore dans vne autre chambre qui mene au cabinet des bains, qui est tres-beau et tres-agreable. On voit au platfons Flore representée, et sur la cheminée le portrait d' vne belle princesse qui efface la deesse dont je parle; et à l' entour dans des ovales les portraits des premieres personnes de la terre. Ce cabinet a aussi des miroirs pour redoubler la veuë; et dans vn enfoncement qui semble d' abord vne alcove, est la place des bains où l' on voit de petites niches avec des figures qui tiennent des vases d' où l' eau semble sortir: enfin cét appartement est tres-beau et tres-magnifique; il y a aussi en bas vn lieu destiné pour la comedie. Mais il est temps de vous mener à la promenade, et de vous faire descendre dans le jardin par cét escalier en vestibule dont j' ay déja parlé. Quand on y est, et qu' on se retourne pour voir le bastiment, la face en est plus belle que de nul autre lieu, et cét escalier du milieu et le corridor à balustrade qui regne tout à l' entour font vn objet qui plaist: mais enfin au delà du parterre on perd la belle veuë, et l' on trouve vn petit canal solitaire bien different du premier. Il y a vn jet d' eau au milieu, et vn bois fort épais au delà qui porte aisément à la resverie: cette eau paroist sombre comme la melancholie qu' elle inspire: on descend en suite par vn escalier assez rustique, ayant à la gauche ce petit canal dont j' ay parlé, et à la droite vne petite allée basse assez estroite, fraische et agreable, avec vn ruisseau qui passe tout du long au milieu, et vne petite grotte sauvage et solitaire au bout extrémement propre à laisser passer la grande chaleur des plus longs jours de l' esté. A costé de celle-là regne vne allée haute et aussi sombre; et en avançant vn peu davantage, on en voit vne plus petite qui a vne agreable fontaine au bout, et qui est tres-propre à resver, sans vouloir estre interrompu. En suite on va en vn carrefour champestre, où l' on trouve trois petites allées qui vont en baissant, entre de grands arbres, jusques à trois fontaines avec des bassins rustiques; et au delà ces mesmes allées continuent en s' élevant, ce qui fait vne veuë bornée de partout, qui ne laisseroit pas de plaire à vn amant qui auroit quelque joye ou quelque douleur à cacher. En suite on va par vn chemin tres-agreable voir vne grotte, au devant de laquelle est vn gros boüillon d' eau, dont le murmure commence de marquer l' abondance qu' il y en a en ce lieu-là. On voit à la droite vne allée avec vn jet d' eau, et à la gauche cette mesme allée qui continuë; et au delà d' vne fontaine vne perspective qui laisse entrevoir vne petite nymphe qui semble n' avoir encore le coeur occupé que d' vn petit chien qu' elle ayme, et qui est representé au mesme lieu. On entre en suite dans cette grotte où l' on rencontre tout ce qui peut amuser les yeux, et tout ce que l' art qui s' est rendu le tyran des eaux les plus libres a inventé de plus joly. Mais comme j' ay en suite à parler de plus grandes beautez, je ne m' y arresteray pas; car il y a autant de difference entre les agreables grottes et les magnifiques cascades, qu' on en voit entre ces jolies bagatelles et ces petits services d' argent dont on amuse les enfans de qualité, et ces grands et magnifiques bassins, avec leurs vases et leurs civieres que tout le monde a esté admirer aux manufactures royales sous la conduite du Brun. Au sortir de la grotte, il faut passer assez prés du haut d' vne admirable cascade, qu' on ne peut s' empescher de regarder: mais comme cét amas de belles choses ne se doit pas voir de là, je vous diray qu' en allant d' vn bel endroit à vn autre, on trouve par tout des allées differentes; qu' on découvre tantost des balustrades, tantost des pallissades, et qu' enfin descendant entre de grands arbres qui semblent toucher les nuës, on arrive à vn grand quarré d' eau qui est vne des plus belles choses qu' on puisse voir. Il est d' vne grandeur qui a de la magnificence, il est revestu d' vne balustrade du costé du bois qui va en montant; et du costé de cette balustrade justement au milieu et sous les plus beaux arbres du monde, paroist vn grand rocher d' eau qui par divers gros boüillons reguliers et tumultueux fait vn objet admirable; deux fontaines dont les jets vont en arcade, accompagnent cette roche de cristal mobile, s' il est permis de parler ainsi, et plusieurs mufles au dessous de la balustrade jettent l' eau par gros boüillons dans ce grand quarré que je viens de descrire. Mais tout cela n' est rien en comparaison d' vn grand et gros jet d' eau qui est au milieu, car il part avec vne impetuosité si grande que la rapidité des fusées ne peut tout au plus que l' égaler en vîtesse, sans le surpasser en hauteur: en effet il s' élance avec vn bruit qui marque sa force, et passant au dessus des plus hauts arbres semble ne devoir s' arrester que dans le ciel, et les yeux y seroient sans doute trompez, si l' on ne voyoit enfin que grossissant et s' éparpillant en s' élevant, il retombe en suite comme vne pluye d' orage qui trouble toute la tranquillité du quarré d' eau, et dont le bruit murmurant chasse agreablement le silence d' vn si beau lieu. On ne prend point garde durant cela, qu' à l' opposite de ce quarré d' eau il y a vne veuë rustique fort agreable, ni qu' il y a des endroits sauvages tout à l' entour qui en redoublent la beauté, et à peine s' apperçoit-on qu' à droit et à gauche on voit vne grande et belle allée qui a des niches d' architecture en vn bout. Mais enfin on vous force de quitter ce bel endroit pour aller le long de cette allée qui conduit à la cascade. Quand on y est arrivé, on est charmé par la beauté de ce magnifique et surprenant objet, et l' on peut dire que si les rivieres ont leur lit naturel, l' art a pris plaisir d' en faire vn tres-superbe à ces torrens reguliers qui se precipitent les vns aprés les autres sur cette belle montagne d' architecture, s' il m' est permis de parler ainsi: car au contraire des fleuves qui ont leur lit dans des valées, il faut que les cascades ayent les leurs dans des lieux élevez. On voit donc au haut de celle dont je parle vne balustrade dorée, au milieu paroissent des armes les plus illustres du monde portées par deux fleuves et soustenuës par vn dauphin à teste dorée; et à droit et à gauche des fleuves on voit deux figures de chaque costé qui ornent cét endroit, et qui sont encore accompagnées de quelques autres: les fleuves ont des vases auprés d' eux d' où sort vne quantité d' eau prodigieuse: le dauphin en jette aussi vne abondance extréme, et à droit et à gauche de ces grandes napes d' eau sont deux longs rangs de chandeliers à gros boüillons, et à jets entremeslez de gason, et d' vne agreable rigole; et plus bas deux autres rangs de jets et de boüillons plus petits, meslez encore avec de la verdure. Mais entre tous ces chandeliers, ces boüillons et ces jets de grandeur differente paroissent encore des mufles dorez qui jettent de l' eau; et vers le haut, outre ces rangs élevez de tant de boüillons d' eau, on voit deux autres dauphins soustenant des figures qui jettent aussi de l' eau abondamment, et parmy tout cela vn grand nombre de boules dorées representant des bombes, et servant de corps à vne tres-belle et tres-ingenieuse devise qui a esté faite par vn homme de beaucoup de merite pour vn tres-grand prince. Mais tout ce qu' on peut dire ne peut representer ces grandes napes d' eau, ces jets, ces boüillons, ces rigoles, ces ruisseaux, ces torrens qui se precipitent à l' envy l' vn de l' autre, et qui contribuent tous selon leur pouvoir à enchâsser dans du cristal liquide cette belle montagne d' architecture. En vn endroit les eaux jalissent, en l' autre elles coulent et s' étendent: en vn lieu elles se precipitent, en l' autre elles ne font que glisser; et cét element qui n' a presque point de couleur naturelle en prend là plusieurs d' espace en espace pour le plaisir des yeux. Car les gros boüillons d' eau blanchissent comme la nege, les rigoles prennent la couleur du gason, l' eau qui s' épanche sur les chandeliers et sur les mufles, fait des flots dorez comme le sont ceux du pactole, et toutes ces eaux ensemble, par tout les mesmes et par tout differentes, se répandent avec tant de force, et tant d' abondance, que quand elles auroient la mer pour reservoir elles ne pourroient paroistre avec plus de prodigalité. Mais enfin elles se déchargent dans vn grand bassin qui a plusieurs jets d' eau et plusieurs mufles dorez qui se déchargent aussi dans des coquilles à double rang; et c' est precisément à droit et à gauche qu' on voit cette belle devise dont j' ay déja parlé. Pour accompagner cette magnifique cascade, au delà de ce bassin que je viens de décrire qui a des deux costez les figures des quatre vents, et quelques autres, sont deux dragons qui jettent aussi de l' eau, et vne belle allée gasonnée par le milieu, et de chaque costé elle a des jets d' eau en forme de balustrade de cristal qui retombent dans de petits bassins liez par vn agreable ruisseau qui murmure et qui coule entre du gason: et plus loin est encore vn rondeau, avec vn beau jet au milieu, au delà duquel est vne allée conduisant jusques à vne balustrade qui donne sur le bord de la riviere. Le païsage, à droit et à gauche, est tres-beau; mais on ne peut le voir que la cascade ne cesse d' aller, encore est-ce tout ce qu' on peut faire que de cesser alors de regarder son magnifique lit, ou pour mieux dire son superbe trône qui la fait regner sur tous les beaux lieux d' alentour. Mais enfin pour achever la description que je suis obligée de faire, quand on est las d' admirer vne si belle chose, on tourne à droit, et l' on voit vn costau rustique borner agreablement la veuë pour la délasser des grands objets qui l' ont occupée. On voit aussi de grands arbres dont l' ombrage plaist extrémement: on voit en suite vne porte grillée, vne allée qui va jusqu' à vne balustrade, et de ce lieu-là le grand jet qui est au milieu du quarré d' eau est admirable. On voit encore vn beau verger en passant on tourne à droit dans vne allée d' où l' on en découvre plusieurs autres, et de grands compartimens de gason à gauche, entremeslez de petits canaux et de petits quarrez d' eau, avec des jets d' eau en arcade qui font vn objet merveilleux: car tout cela est bordé de verdure, et les allées qui forment les compartimens sont sablées; mais cette simplicité qui a vn air champestre, a pourtant quelque chose de grand et de noble qui plaist infiniment. On arrive enfin à vn endroit où il y a vn rondeau à treize jets d' vne égale hauteur rangez avec ordre; il est au milieu de huit allées dont l' on voit également cét agreable objet, et toutes les veuës de ces huit allées sont differentes. De l' vne on voit vn costau de vignes, et nulle habitation; et d' vne autre vne partie du bastiment et vne allée haute qui couronne ces montagnes: à la gauche vn petit bois en forme de labyrinthe; et en avançant on voit vn autre jardin qu' on acheve. Il est fermé d' vn costé par vn berceau de chevrefeuïl et de jasmin: les trois autres faces sont des palissades de chevrefeuïl, avec des portiques de cyprés ornez aussi de chevrefeuïl sur le haut. Ce jardin est encore par grands tapis de gason, avec vn rondeau au milieu, ayant à la droite le long de la montagne vne allée plus haute, et au dessus encore vn canal en terrasse de plus de cinquante toises de long bordé de gason. Il y auroit encore cent autres belles choses à décrire, si je ne craignois que ma description ne fust trouvée trop longue; c' est pourquoy je me contenteray de prier celuy qui doit estre mon juge de repasser dans son imagination la beauté du sallon, de la belle veuë, des jardins differens, des bois, des fontaines, des canaux, des allées, du quarré d' eau, de ce jet merveilleux qui va presque attaquer le soleil, et de cette cascade admirable où l' art fait vne si douce violence à la nature, où les fontaines deviennent torrens, où les torrens se changent en paisibles rondeaux, et où l' on voit enfin ce qu' on ne peut mesme voir en la superbe Italie, ni en nul autre lieu du monde, puisqu' il est vray que depuis que les hommes ont trouvé l' art de tyranniser les eaux et de les assujettir à suivre leur volonté, on ne les a jamais employées ni avec tant de magnificence, ni avec tant de beauté. Toute la compagnie commençant alors de vouloir louër la description de cette belle maison, je l' interrompis. Vous croyez peut-estre, adjoustay-je, que je suis à la fin de mon discours; mais il faut pourtant que je vous dise vne fantaisie que j' ay: c' est que je ne puis souffrir qu' vne belle maison n' ait pas vn maistre digne d' elle, et je me souviens d' avoir esté en de fort beaux lieux qui m' estoient insupportables; parce que ceux à qui ils appartenoient n' estoient pas assez honnestes gens pour les meriter et pour les remplir. Il n' en est pas de mesme du palais enchanté dont je viens de vous parler, je pretends qu' il appartient à vn grand et aymable prince, et à vne belle et charmante princesse, en qui on trouve tout ce qui attire du respect, de l' admiration, du zele et de la tendresse. Ces quatre sentimens naissent dans les coeurs dés qu' on les voit. Ces deux personnes sont faites pour les delices des yeux et pour la felicité de l' esprit. Leur naissance royale est la moindre de leurs grandes qualitez: on la compte pourtant pour beaucoup, parce que par leur maniere obligeante, douce et pleine d' humanité envers ceux qui les approchent, on voit qu' ils ne la comptent pas eux-mesmes pour se dispenser d' avoir de la bonté parmy leurs inferieurs, et qu' ils veulent bien qu' on prefere leur merite à leur condition. Le prince qui a fait faire cette merveilleuse cascade est, comme je l' ay déja dit, d' vne naissance qui ne voit rien au dessus d' elle: il est beau, bien fait, et de bonne grace: il a les cheveux du plus beau noir du monde; les yeux vifs, brillans, pleins d' esprit, de courage, de bonté et de tendresse; la bouche tres-belle, le sous-rire agreable et charmant, le nez bien fait, le visage d' vne forme qui donne de l' agrément, et vn certain air de grandeur meslé de charmes et d' humanité qui ravit, et qui luy donne vne physionomie heureuse et spirituelle capable de plaire infiniment. Il a la taille tres-bien faite, les jambes belles, l' air fort libre; et je conçois enfin qu' vn grand peintre en imitant le visage de ce prince, pourroit representer vn dieu assez beau pour donner mesme de la jalousie aux deesses. Il a de plus cét art de s' habiller galamment, qui est sceu de si peu de personnes, et qui adjouste pourtant beaucoup à la beauté et à la bonne mine: et je me souviens d' vn jour entre les autres qu' il avoit vne veste de brocard d' or, à fond brun, en broderie de perles, dont les boutons estoient de gros diamans, et que tout le monde loüa et admira sa magnificence. Mais ce qui le rend digne de toutes les loüanges imaginables, c' est qu' il a l' esprit et le coeur proportionnez à sa naissance et aux charmes de sa personne. Il est toûjours grand et toûjours civil, et par cent manieres qu' on ne peut exprimer, il attache les coeurs de ceux qui l' approchent: il parle fort juste et fort agreablement, et cette charmante familiarité qui s' accommode si bien avec le respect qu' on doit à la personne d' vn grand prince, se trouve éminemment en luy. Il ayme tout ce qu' il doit aymer: il veut bien avoir des amis, et les aymer sans changement. Il est secret quand il le faut estre: il protege les siens avec plaisir, leur rend justice mesme contre ses propres interests; ayme à faire du bien à tout le monde, et tesmoigne enfin par cent choses differentes, qu' il est capable de tout ce qui peut faire vn grand et excellent prince, soit dans la paix, soit dans la guerre. Pour la belle princesse qui partage sa fortune avec luy, je n' ose penser à la peindre, sçachant qu' on en a fait vne peinture qui luy ressemble beaucoup mieux, que celle que je mettrois icy ne pourroit luy ressembler. Ie me contenteray donc seulement de dire vn madrigal qu' on a dessein de mettre sous vn de ses portraits. Le voicy: cét air si delicat, ce regard enchanté, ce teint qui peut ternir et les lys et les roses, cét amas surprenant de tant de belles choses, represente à vos yeux la parfaite beauté: mais ce brillant esprit si remply de justesse, a nos esprits charmez en fait vne deesse; aussi-tost qu' on la voit, il la faut admirer, aussi-tost qu' elle parle, il la faut adorer. I' adjousteray seulement à cela, que cette divine princesse est mille fois au dessus de tout ce qu' on en peut dire, et que quelques loüanges qu' on luy ait entendu donner avant que de l' avoir veuë, on est toûjours surpris de son éclat et de son merite. Il est aisé de juger qu' vn prince et vne princesse tels que je viens de les representer, ont vne cour nombreuse, galante et agreable: ils ayment tous deux les personnes de merite, et les distinguent obligeamment; ils ont tout ce qui attire les coeurs et tout ce qui les conserve. On voit de la foule sans confusion alentour d' eux: tout le monde paroist content quand on les approche: la joye se répand parmy tous ceux qui leur font leur cour; et quand ils font vne feste dans le beau palais que je vous ay décrit, rien n' est mieux entendu, plus galant, plus propre, ni plus magnifique. Les jeux, les plaisirs, les amours se trouvent dans toutes les allées et au bord de toutes les fontaines: le prince est accompagné de tout ce qu' il y a de grand: la princesse a des filles dont la beauté peut tout assujettir; et de tant de personnes accomplies, il se forme vne cour charmante et agreable, où tout plaist, et où rien n' importune. On croiroit en ce lieu-là que ceux qui dans tous les siecles et parmy toutes les nations ont tant décrié les cours des princes, comme estant remplies de fourbes, d' ingrats, d' ambitieux, de médisans et de calomniateurs: on croiroit, dis-je, qu' ils n' ont sceu ce qu' ils disoient: car en celle-cy il semble que l' estime, l' admiration et la joye font qu' on ne pense qu' à plaire, et qu' à estre souffert agreablement; et le plaisir qu' il y a d' aymer le maistre et la maistresse pourroit même suspendre la haine, l' envie, et toutes les autres mauvaises passions. Enfin, s' il est permis de parler de cette sorte, on les suit sans s' en pouvoir empescher, et l' on se sent attirer par vne douce violence telle qu' on dit qu' estoit celle de cette charmante harmonie qui se faisoit suivre par les bois et par les rochers. C' est à vous, dis-je alors à la belle Melancolique, à faire ce que vostre billet et la loy du jeu vous impose: car je n' ose parler plus long-temps, quoy que j' eusse encore mille choses à dire des illustres personnes qui font non seulement le plus grand ornement du palais que j' ay décrit, mais vn des plus grands ornemens du monde. Ie n' aurois jamais creû, me dit Themiste, que vous eussiez pû faire vne description comme celle-là. Pour moy, adjousta Plotine en m' adressant la parole, je m' attendois que pour vous acquiter promptement vous nous bastiriez vne petite maison, et cependant au lieu de cela vous nous faites vn palais, vn heros, et vne heroïne. Ah! M' écriay-je en l' interrompant, il faut que je sois vn méchant peintre: car je voy bien que vous m' allez obliger à faire comme on faisoit pendant l' enfance de la peinture, où l' on mettoit le nom de ce qu' on representoit, parce qu' on l' avoit mal representé. Ie sçavois bien, poursuivis-je, que je déroberois beaucoup à tout ce que je décrivois, et que les originaux estoient plus beaux que les copies: mais je n' eusse pourtant jamais creû estre contrainte de vous dire que j' ay décrit saint Cloud, que mon heros est monsieur, et que mon heroïne est madame. A peine eus-je dit cela, que toute la compagnie me demanda pardon de sa stupidité; et quoy que ce soit la coustume de flater ceux qui ont décrit quelque chose, tout le monde demeura d' accord que j' avois raison, et que ma description estoit beaucoup au dessous de la verité. Pour moy, dit Herminius, je ne comprens pas que nous ayons pû écouter tout cela comme vn roman; c' est sans doute le plaisir qui a suspendu ma raison: car cette belle devise de la bombe, qu' vn de mes amis, dont le nom et le merite sont si connus, a donnée à monsieur, est dans ma memoire depuis qu' il la donna et qu' elle fut trouvée si judicieuse, si belle et si convenable à l' illustre frere d' vn grand roy. Le moyen, dit Philiste, d' avoir seulement entendu parler de la cascade et ne la reconnoistre pas? Et le moyen encore d' avoir veû seulement vne fois le prince et la princesse sans les reconnoistre? Nous avions assurément tous perdu l' esprit. Pour moy, dit Artimas, j' y ay pensé plus d' vne fois, mais doutant de ma pensée je ne la disois pas. En suite on pria Noromate de voir quel estoit son billet, et l' on trouva que c' estoit à elle à raconter vne histoire: mais bien loin d' en paroistre embarassée, elle témoigna en estre bien aise. Il paroist tant de joye dans vos yeux, luy dit Plotine, qu' il faut assurément que vous ayez vne histoire toute faite dans la teste: car pour moy je serois au desespoir si le hazard m' avoit imposé la necessité d' en raconter vne. Ie suis encore plus heureuse que vous ne pensez, repliqua Noromate avec vn soûris charmant: car cette histoire n' est pas seulement dans ma teste, elle est dans vn papier qu' vn de mes amis m' a donné ce matin: et comme elle n' est pas publiée, et que la personne qui l' a faite a dessein de la donner aux illustres maistres du palais qu' on nous a décrit, je croy satisfaire aux regles du jeu en m' offrant de la lire à la compagnie. Tout le monde demeura d' accord de ce qu' elle disoit: mais comme nous en estions là, et qu' on se preparoit à entendre ce que la belle Noromate avoit à lire, on entendit des tymbales: on envoya sçavoir ce que c' estoit, et l' on sceut que c' estoit monsieur, et madame qui s' en alloient à saint Cloud où ils donnoient vne de ces agreables festes dont je venois de parler. On nous dit que toutes les allées seroient éclairées de chandeliers de cristal, qu' il y auroit vn feu d' artifice, et que par vn meslange de fusées et de jets d' eau ces deux elemens disputeroient ensemble à qui divertiroit le mieux vne si charmante cour: de sorte que remettant le reste du jeu au lendemain, nous resolusmes d' aller voir cette belle feste, et de revenir coucher en ce lieu-là, où la maistresse de la maison avoit dequoy recevoir tres-commodement toute la compagnie dans des appartemens tres-propres. Vn moment aprés nous sceusmes que le prince et la princesse avoient ordonné qu' on laissast entrer dans les jardins toutes les personnes de qualité. Ainsi nous fismes collation, et nous fusmes admirer de plus prés tout ce que j' avois décrit: et j' eus, si je l' ose dire, la confusion et la joye de voir que tout ce que j' avois loüé estoit beaucoup au dessus de mes loüanges. Mais comme le plus grand charme de tous les plaisirs est la liberté d' en changer quand la fantaisie en prend, nous n' achevasmes point nostre jeu le lendemain. Nous passasmes pourtant le jour à lire l' histoire que la belle Melancolique avoit apportée, qui nous parut fort divertissante; mais personne ne voulut que le maistre du jeu prononçast, comme on l' avoit resolu au commencement. Ainsi sans que personne eust vaincu nous revinsmes à Paris en nous entretenant encore avec plus de plaisir des charmantes qualitez de monsieur et de madame, que des avantures de Mathilde. Source: http://www.poesies.net