Sainte-Beuve, Charles-Augustin (1804-1869) Port-Royal Tome V LE PORT-ROYAL FINISSANT p3 I. Nous entrons dans la sixième et dernière partie de notre sujet, dans le récit de cette persécution des trente dernières années, dont le caractère fut longtemps d' être sourde, sournoise, hypocrite, et avec des semblants d' intermittence, mais qui désormais, sous une forme ou sous une autre, ne cessera plus, et qui mène à la ruine. Les historiens contemporains de port-royal, tels que Racine ou Gerberon, qui ont retracé en abrégé les vicissitudes du monastère, ou celles du jansénisme, s' arrêtent à la paix de l' église comme au terme légitime ; ils écrivent lorsque déjà cette paix est de tous p4 côtés atteinte et que la brèche est ouverte, ils le savent trop bien ; pourtant ils y bornent leur récit. C' est absolument (toute proportion gardée) comme les premiers historiens contemporains de la révolution française qui s' arrêtent à la constitution de 91, quand on est déjà en pleine assemblée législative : Racine me fait ressouvenir de Rabaut-Saint-étienne. Cependant les brèches, jusqu' à l' entier renversement, se pratiquaient et se poursuivaient toujours. ès 1676, avant la mort de Madame De Longueville, il y avat eu une première infraction. Des ecclésiastiques du diocèse d' Angers, des membres de la faculté de théologie et le chancelier de l' université de cette ville, à la suite de démêlés trèscompliqués, s' étaient plaints en cour de ce que leur évêque, Henri Arnauld, ne recevait point de signature pure et simple du formulaire, et de ce qu' il s' était mis en tête d' exiger qu' on en passât par la distinction du droit et du fait, érigeant ainsi en une règle pour tous ce qui pouvait être au plus une tolérance pour quelques-uns. En conséquence de cette plainte et sur le fait articulé, vrai ou non, et dont M D' Angers ne convenait pas, le roi, sollicité par M De Harlay, archevêque de Paris, déclara, de l' avis de son conseil, que son arrêt du 23 octobre 1668 (c' est-à-dire l' arrêt fondamental de la paix de l' église) ne tirait point à conséquence pour l' usage général, et, en propres termes, que la condescendance pleine de prudence dont on avait usé, en admettant quelques signatures avec explication, en faveur de quelques particuliers seulement et pour les mettre à couvert de leur scrupule, n' était pas une révocation de la bulle qui prescrit avec serment la signature du formulaire. Une telle déclaration p5 avait pour effet de réduire singulièrement la portée d' une paix trop préconisée. Cet arrêt rendu le 30 mai 1676, à l' armée de Flandre où était alors le roi, s' appelle l' arrêt du camp de Nivone . Mais ce ne fut qu' un fâcheux symptôme, et le trouble qu' il causa dans le moment n' eut pas de suites. à ne prendre les choses qu' extérieurement, la seconde infraction à la paix, après celle-là, n' eut lieu que vingt ans plus tard, en 1696, lorsque les jansénistes, se fiant trop en la protection du nouvel archevêque de Paris, M De Noailles, eurent l' indiscrétion de rompre le silence et publièrent l' exposition de la foi (de feu M De Barcos), qui attira une ordonnance de l' archevêque et ralluma la guerre théologique. Daguesseau, dans l' élégant et instructif mémoire qu' il a laissé sur les affaires de l' église de France, se plaçant au point de vue du parlement, juge de la sorte : première infractin légère, arrêt du camp de Ninove, 1676 ; seconde et sérieuse reprise d' hostilité par suite de la publication de l' exposition de la foi et de l' ordonnance de l' archevêque contre ce livre, 1696. -en se plaçant au point de vue de Rome, il y a mieux : le pape Innocent Xi, qui succède à Clément X en 1676, et Innocent Xii, qui succède à Innocent Xi en 1691, ne sont pas contraires à la paix de l' église, favorisent en plusieurs cas les jansénistes, improuvent certaines doctrines relâchées des adversaires, facilitent la signature du formulaire et y laissent plus de latitude au sens. Ce n' est que sous Clément Xi en 1705, lors de la bulle vineam domini sabaoth , que l' infraction à la paix de Clément Ix éclate du côté de Rome. p6 Mais en France, malgré les apparences qu' on sauvait, et en restant au point de vue du monastère de port-royal, nous allons trouver les choses tout autrement sévères et éprouver un traitement fort significatif, qui en dira plus que tout le reste. Le roi, ne l' oublions pas, avait été fort mécontent de rencontrer la plume de Nicole dans ce projet de lettre des évêques au pape. De plus, l' affaire de la régale était fort engagée en ce temps-là et toute flagrante ; deux évêques amis des jansénistes s' y étaient des plus compromis. L' un d' eux, M D' Aleth (Pavillon), venait de mourir en 1677 ; mais l' autre, M De Pamiers (Caulet), tenait bon toujours et soutenait un siége à extinction contre tout l' arsenal gallican et parlementaire du grand roi. Caulet n' était pas personnellement et primitivement très-janséniste, mais il l' était devenu ; il avait été l' un des quatre évêques auxiliaires et soutiens de port-royal avant la paix. Il n' en fallait pas plus pour faire craindre à Louis Xiv que tout le parti ne conspirât, un jour ou l' autre, à entraver son gouvernement, pour réveiller toutes ses fâcheuses préventions d' enfance, et le confirmer dans son ancienne pensée, que l' existence du jansénisme n' était pas compatible avec l' ordre et l' unité d' action qu' il voulait imprimer à son état. On peut dire qu' à cette date, dans son esprit, il y eut idée arrêtée et parti pris de détruire et le jansénisme et la communauté célèbre qui en était le foyer. p7 Et c' est ainsi qu' à peine le traité de Nimègue conclu, ce roi, qui venait de tenir tête à l' Europe et d' en sortir avec gloire, d' imposer la paix à tous, se tourna contre port-royal et déclara la guerre à une maison de pauvres religieuses. Il avait dit un jour avec humeur qu' il ne trouvait plus que des jansénistes en son chemin, ces messieurs de port-royal, toujours ces messieurs, mais qu' il viendrait à bout de la cabale, qu' il en faisait son affaire, et qu' il serait en cela plus jésuite que les jésuites eux-mêmes. On a cherché des raisons à l' animosité de M De Harlay contre port-royal. Il faudrait savoir d' abord s' il y a eu proprement animosité. M De Harlay était un archevêque purement politique, et ce caractère seul suffirait pour expliquer toute sa conduite. Ne jugeons point ce prélat sur la foi de nos auteurs, toujours étroits quand ils ont affaire à des adversaires, et qui semblent ne voir le monde du dehors que par la fente d' une porte ou par le trou d' une serrure. Daguesseau, qui est gallican et non janséniste, ce qui est assez différent, Daguesseau, qui est un ami un peu vague et flottant de port-royal, un ami toutefois, a tracé de cet archevêque un portrait, et de son administration un tableau, qu, pour être extrêmement adoucis, n' en sont pas moins d' une vérité générale extérieure, bonne à connaître ; p8 nous serons toujours assez à même d' y apporter de près nos restrictions : " François De Harlay, dit-il, prélat d' un génie élevé et pacifique,... etc. " Saint-Simon, qui voit et qui perce son monde bien autrement que Daguesseau, n' a guère jugé différemment cette fois, et n' a fait que donner plus de relief à la même vue du personnage, quand il a dit : p9 " Harley, archevêque de Paris, né avec tous les talents du corps et de l' esprit,... etc. " maintenant nous faut-il prêter l' oreille aux propos ansénistes et aux petites anecdotes qui iraient à présenter M De Harley comme un ennemi personnel, ayant des motifs de se venger ? M Arnauld, écrivant à une mère Constance, supérieure de la visitation d' Angers, et déplorant les violences qui avaient déchiré ce diocèse, les avait imputées à M De Harlay et s' était exprimé sur le compte de cet archevêque en termes peu flatteurs, le comparant à un ministre de l' ante-Christ : la lettre interceptée était venue aux mains de M De Harlay, qui naturellement en sut peu de gré à M Arnauld. Celui-ci, depuis plusieurs années, ne lui rendait plus aucune visite et avait comme rompu avec lui. -autre grief : Madame De Longueville traitait froidement M De Harlay et n' était à son égard que bien strictement polie. M De Harlay s' en serait plaint un jour devant Madame De Saint-Loup, et cette dame assez remuante, et qui aimait à se faire de fête, se serait mise en frais de conciliation et aurait pris sur elle de rassurer M De Harlay, répondant qu' il serait le bien reçu quand il se présenterait chez la princesse. Mais Madame p11 De Longueville, mécontente des avances de Madame De Saint-Loup, l' aurait désavouée, et l' archevêque piqué n' aurait plus cherché que l' occasion de se venger et d' elle et de ses amis de port-royal. -ou encore : un jour l' abbé de Roquette, évêque d' Autun, ayant trouvé Madame De Longueville à sa toilette, et lui ayant demandé pourquoi elle y était ce jour-là plus longtemps qu' à l' ordinaire, elle lui répondit qu' elle voulait aller rendre une visite à l' archevêque. Sur quoi l' abbé de Roquette aurait dit : " votre altesse est bien bonne de se donner cette peine ; elle n' a qu' à lui envoyer so aumônier, c' est encore plus qu' il ne mérite ; " et Madame De Longueville aurait envoyé faire compliment par son aumônier. Deux ou trois heures après, l' archevêque savait tout ce qui s' était dit à la toilette de Madame De Longueville. -ce sont là des misères. Un archevêque de l' esprit et de la capacité de M De Harlay fut contre port-royalparce que le roi le voulait, et que lui-même, prélat clairvoyant, il appréciait les raisons qu' il y avait de dissiper et d' éteindre ce foyer d' opposition ecclésiastique. Son procédé d' ailleurs, qui est bien à lui et qu' il appliquera avec suite, nous le peindra assez. Nous entrons dans une façon de persécution polie et comme à l' amiable. Madame De Longueville était morte le 15 avril 1679 : p12 moins de trois semaines après, le 5 mai suivant, M De Pomponne vint trouver M Arnauld (au faubourg saint-Jacques, chez Madame De Saint-Loup, je crois, où il logeait alors) ; il lui dit que le roi lui avait commandé de lui faire savoir " qu' il n' avait pas approuvé les assemblées qui se faisaient chez feu Madame De Longueville où il se trouvait souvent ; qu' il prît garde qu' il ne s' en tînt point à présent chez lui ; que cette liaison si grande d' un nombre de personnes dans le faubourg saint-Jacques, et qui étaient souvent avec lui, avait un air de parti qu' il fallait empêcher ; qu' il désirait qu' il vécût comme les autres hommes, qu' il vît indifféremment toutes sortes de personnes, et que l' on ne remarquât point cette union particulière. " M Arnauld ne fut pas en peine de répondre ; mais nous savons de reste ses aisons, et ce n' est pas ici ce dont il s' agit. Par surcroît de précaution, défense fut faite de la part du roi aux religieuses carmélites, de louer, jusqu' à nouvel ordre, le logis qu' avait habité sur leur cour Madame De Longueville. On voulait éviter que quelqu' un ne fût tenté de continuer après elle son salon religieux. Dans le même temps (car il y avait concert dans les mesures prises en haut lieu), le roi commanda qu' on écrivît à l' intendant de la province de Berri " de se transporter à Saint-Cyran, de s' informer du gouvernement de cette abbaye, du nombre de religieux qu' il y avait, des autres personnes qui y demeuraient, et de lui rendre compte de tout. " -c' était par une erreur qui tenait à une ancienne association d' idées, qu' on mêlait ainsi l' abbaye de Saint-Cyran à l' enquête ouverte contre port-royal. M De Barcos, le dernier abbé, p13 mort l' année précédente (1678), et qui était resté avec le monastère des champs dans les termes d' une cordiale union, avait d' ailleurs vécu depuis des années dans une solitude entière, dans une exacte séparation de toutes les querelles et discussions du dehors ; lui et les quelques moines qui usaient leurs jours à se mortifier et à jeûner dans sa triste abbaye, les deux ou trois amis qui s' y étaient retirés en pénitents libres et volontaires, ne participaient en rien au mouvement de controverse ou de consultation théologique qui se rattachait à M Arnauld et dont ce docteur était le centre. Au reste, l' abbaye de Saint-Cyran, dont le titre était malsonnant et de fâcheux augure, ne subsista point ; il ne suffit pas aux adversaires d' y abolir l' obscure et austère réforme que M De Barcos y avait introduite, on détruisit la maison même, coupable d' avoir donné son nom au dernier grand homme de bien dont la trop pure doctrine et le trop de christianisme, au sein de l' église, avaient paru menaçants : mais ce renversement d' un monastère, perdu dans les arides solitudes de la Brenne, se fit à petit bruit et sans éclat. C' est à port-royal, comme au chef et au coeur, que furent portés les grands coups. Les signes avant-coureurs ont été notés avec soin dans les journaux manuscrits des religieuses, que j' ai sous les yeux. Le mardi 9 mai, le vice-gérant de l' officialité de Paris, p14 l' abbé Fromageau, accompagné d' un autre ecclésiastique, arriva à port-royal des champs vers onze heures du matin. Il déclina son titre et demanda à parler à l' abbesse. Celle-ci était la mère Angélique de Saint-Jean, qui avait succédé, le 3 août 1678, à la mère Du Fargis trois fois réélue depuis juillet 1669. L' abbé Fromageau, après avoir fait son compliment de la part de l' archevêque et avoir exprimé en fort bons termes toute la considération que ce prélat faisait profession d' avoir pour la maison, en vint au sujet de sa visite, et dit que l' archevêque l' avait envoyé pour s' informer de l' état des choses ; que le roi lui en avait donné l' ordre. Et les questions commencèrent : combien il y avait de religieuses ? -l' abbesse lui répondit qu' on était à peu près 73 de choeur et 20 converses. -combien de novices ? -deux seulement, mais plusieurs postulantes. -il s' informa du nombre des pensionnaires ; on lui dit qu' il y en avait 42 (et ici de grands éloges, de sa part, sur l' éducation qu' on recevait à port-royal, et que les jeunes personnes qui en sortaient se reconnaissaient dans le monde entre toutes). -il parut étonné que la communauté ne fût pas plus nombreuse que cela, et ajouta qu' on la disait de 100 religieuses. L' abbesse lui fit remarquer qu' en y comprenant les converses et les novices, on n' était pas loin du compte : ce chiffre de 72 professes de choeur et de 20 converses, qui était à peu près celui auquel la communauté s' était vue portée quand on les avait réunies toutes aux champs en 1665, était devenu le nombre ordinaire auquel on avait résolu de se fixer, et l' on ne s' en était guère éloigné depuis. Insistant beaucoup sur la tristesse du lieu et sur ce que le désert était si affreux à voir qu' il p15 semblait qu' on eût voulu y enterrer la maison, l' abbé insinua " que néanmoins la bonne compagnie rendait tous les lieux agréables, et qu' il y avait eu depuis longtemps, en celui-ci, beaucoup de personnes d' un mérite extraordinaire. " c' était une manière d' en venir aux messieurs et aux solitaires. " je lui dis en passant, continue la mère Angélique,... etc. " je ne puis m' empêcher, en cet endroit, d' observer que la mère Angélique, sans altérer la vérité, et en se tenant sur la défensive selon son droit, à la fois par prudence et par humilité, diminue pourtant, en fait, l' importance de la réunion de messieurs de Port-Royal. Certes, les jours de fête et dans les saints temps, dans le carême, à pâques, dans l' octave du saint-sacrement, lorsque le désert conviait tous ses fidèles, il y avait là un plus grand nombre de personnes d' étude, Arnauld quelquefois, ainsi que Nicole, M De Tillemont, Du Fossé, Fontaine et bien d' autres. Mais le propre de ce p16 monde de port-royal, de ce qu' on appelle vaguement ces messieurs, c' est de n' être ni une société, ni une congrégation, ni quelque chose d' organisé et de saisissable. Laissez-les faire : ils arrivent de tous les côtés, ils s' assemblent et se rallient d' eux-mêmes sans bruit, ils refont leur ruche ; mais à la première menace, au moindre signe d' orage, ils se dissipent, ils sont rentrés chacun dans leur ombre, et l' on ne trouve plus rien. Après toutes ces questions de l' abbé, et les réponses qu' elle y avait faites, la mèr Angélique lui ayant témoigné qu' elle avait une sorte de curiosité de savoir à quoi pouvait tendre cette visite extraordinaire qu' elle avait l' honneur de recevoir, et qu' il était difficile de n' en pas prendre quelque sujet de crainte, surtout pour des personnes qui, comme elles, y avaient déjà passé, l' abbé Fromageau répliqua qu' il s' acquittait de sa commission et n' en savait pas davantage : " mais, madame, lui dit-il, que pourriez-vous craindre sous un gouvernement aussi doux que celui-ci ? Le roi aime la paix. M l' archevêque est ennemi de l' éclat et fait les choses avec douceur... " dans le cours de l' entretie, qui fut assez long et qui s' étendit sur bien des matières assez indifférentes, l' abbé Fromageau n' oublia pas de parler d' une tombe qu' il avait vue dans le bas-côté du choeur, à l' entrée de l' église, et dont il avait lu l' inscription : c' était celle de M De Gibron, un gentilhomme du Midi, fils du sénéchal de Narbonne, d' abord capitaine dans le régiment du maréchal de Schomberg : nature violente, p17 impétueuse, prompte à l' outrage et au blasphème, persécuteur des ecclésiastiques qui étaient sur ses terres, il s' était repenti dans une grave maladie qui l' avait mis en présence de la mort, et ce repentir avait duré. Il avait quelque temps hésité entre La Trappe et port-royal ; mais l' austérité de la règle l' ayant éloigné, mlgré lui, de la trappe, il était revenu à port-royal et avait cherché à y compenser l' excès d' austérité par l' excès d' humiliation. Il avait donc ambitionné " la dernière place au-dessous des moindres serviteurs des servantes de Jésus-Christ, " c' est-à-dire qu' il s' était chargé de faire la cuisine non pas des religieuses, mais des domestiques des religieuses, des gens de leur ferme des granges. Ayant ainsi vécu deux années dans cet emploi bizarre pour un gentilhomme, il était mort en juin 1677, à l' âge de vingt-huit ans, léguant tout son bien au monastère. L' abbé Fromageau remarqua qu' il n' y avait que deux ans de cela ; il faisait ainsi pressentir le genre de grief que soulevaient ces conversions extraordinaires. Ce n' était qu' à port-royal en effet qu' on voyait de ces inventions et de ces originalités de pénitence dont on n' aurait retrouvé l' analogue que chez les libres ascètes des anciens déserts, -de vrais scandales de sainteté. -mais l' abbé Fromageau n' était point un de ces prêtres comme les envoyait M De Péréfixe, un M Bail ou tout autre de ceux que nous avons vus et qui avaient gardé du manant : il se contint dans des termes polis, et qui témoignaient plutôt d' une parfaite estime. Il savait son monde, et était digne messager de son prélat. Le même jour que se faisait cette visite aux champs, le commis du secréaire de l' archevêché, M De Vaucouleurs, p18 allait trouver, sous prétexte de quelque affaire, le curé de Saint-Benoît, M Grenet, supérieur de port-royal, et ayant amené l' entretien sur le sujet de cettemaison, il lui adressait des questions diverses, ajoutant que l' archevêque l' attendait le lendemain matin à neuf heures. Avant de s' y rendre, M Grenet recevait de plus grand matin une personne qui lui était envoyée de port-royal pour l' informer de la visite de la veille : il alla à l' archevêché, comptant que l' archevêque lui en parlerait ; mais celui-ci, sans lui en dire mot, se contenta de lui faire, comme de la part du roi, les mêmes questions qu' avait faites là-bas M Fromageau, sur le nombre des religieuses, des novices, des pensionnaires et des confesseurs, et les réponses ouïes, il ne s' ouvrit pas davantage. Port-royal était bien servi et avait des agents qui étaient à l' affût de tout ce qui l' intéressait. Huit jours après, le mercredi 17 mai, à cinq heures du matin, on reçut aux champs l' avis secret que M De Paris allait y venir pour donner ordre de renvoyer les pensionnaires. En effet, quatre heures après l' avis reçu, c' est-à-dire vers neuf heures du matin, l' on vint dire, au commencement de la grand' messe, que l' archevêque était arrivé ; c' était sa première visite depuis huit ans qu' il était à la tête du diocèse : il demandait à parler à madame l' abbesse, mais ne voulait pas qu' elle se dérangeât et qu' elle sortît de l' église avant que la messe fût dite. En descendant de carrosse, il entra lui-même dans l' église, mais n' avança pas jusqu' au balustre et se mit un momet à genoux pour la forme, et si peu qu' il n' eut que juste le temps de lire une épitaphe qui était sur un des pavés : il parlera tout à l' heure de cette épitaphe qui p19 lui parut singulière, comme l' avait paru celle de M De Gibron à l' abbé Fromageau. Dès qu' on sut que l' archevêque était dans l' église, on se mit en peine à la sacristie de lui porter un tapis et un carreau, mais il n' y était déjà plus. Pour employer l' heure d' attente, il fit appeler M De Saci qui entendait la messe, et il lui dit le sujet qui l' amenait, ce qu' il avait à signifier à la communauté, lui témoignant " qu' il serait bien aise que lui, M De Saci, parlât à madame l' abbesse auparavant, et qu' il serait plus doux qu' il la préparât à recevoir ses ordres. " nous assistons à la méthode pratique de M De Harlay et à son art de dire obligeamment, même des choses pénibles. Il va s' y prendre à deux et trois fois, et s' appliquer à amortir le coup en le décomposant ; il ne laissa pas, toutefois, de marquer à M De Saci en particulier toute l' estime qu' il faisait de lui et la satisfaction qu' il avait de sa conduite ; que le roi même en était informé ; qu' on savait qu' il travaillait utilement pour l' église par ses ouvrages, qu' il ne se mêlait point aux écrits de controverse, mais qu' il aimait la tranquillité et la paix. Il fit entendre qu' il avait le regret de ne pouvoir en dire autant de tous ces messieurs, et s' étendit sur ce chapitre, qu' il présenta comme un sujet de peine pour le roi. à l' occasion de la particularité de sentiments qu' on signalait en messieurs de port-royal, il ne put s' empêcher de relever cette étrange épitaphe qu' il avait lue, dans le court temps qu' il s' était agenouillé p20 à l' église, d' un prêtre qu' on louait de n' avoir jamais dit la messe ; que c' était là une de ces singularités qui ne se voyaient qu' à port-royal. M De Saci répondit " que tout ce qui était extraordinaire n' était pas blâmable ; " et il lui expliqua que ce digne prêtre, un ancien ami de jeunesse de l' abbé de Retz, M Giroust, n' étant entré dans les ordres que par des vues mondaines trop fréquentes et pour se mettre en état de tenir un bénéfice qui obligeait à la prêtrise, avait eu le bonheur, aussitôt après son ordination et avant d' avoir dit sa première messe, d' être éclairé (par la lecture de la lettre de M De Saint-Cyran sur le sacerdoce, -ce que peut-être M De Saci ne dit pas) sur la gravité de son engagement, et qu' il avait renoncé par pénitence à l' autel : il n' avait plus voulu d' autre office dans la maison de Dieu que celui du dernier des sacristains. Mais M De Harlay, lui, n' était pas de ceux qui s' interdisaient l' autel pour si peu. Il répondit, fort sensément d' ailleurs, " qu' étant si mal entré dans les ordres, ce prêtre avait bien fait de s' abstenir de dire la messe pour un temps, mais non pas pour toujours. " et, je le répète, il assaisonnait chacune de ses remarques, et l' annonce même des rigueurs qu' il apportait, de toutes sortes de politesses et de procédés. Ce n' était plus un ridicule M De Péréfixe, en colère et en émotion à tout bout de champ ; c' était un homme du grand monde, d' un vif esprit, d' une habileté parfaite, et qui avait toute l' affabilité personnelle que donnent le ton et les manières sans la charité, de ces gens bien appris enfin, qui peuvent faire beaucoup de mal, mais qui n' en disent jamais. p21 Racine était justement dans l' église quand M De Harlay y entra, Racine converti depuis deux années, rentré humblement au bercail, et qui venait voir sa tante religieuse. Le prélat l' avait aperçu, et, pendant que M De Saci allait s' acquitter de la commission et prévenir la mère Angélique, il désira entretenir quelque temps l' illustre poëte, son confrère à l' académie. Il lui parla des affaires qui l' amenaient, et lui glissa dans l' entretien quelques mots de la condamnation qu' on venait de faire à Rome des soixante-cinq propositions de la morale relâchée, dont les jansénistes tiraient un sujet de triomphe. Et en effet, cette condamnation, provoquée par la lettre des évêques qu' avait rédigée Nicole, avait dû servir d' aiguillon au redoublement d' animosité contre port-royal. Cette demi-victoire à Rome allait les faire écraser en France. La messe était dite ; l' archevêque fit appeler la mère Angélique de Saint-Jean : " je fus le trouver au grand parloir, écrit celle-ci,... etc. " p22 il a l' adresse, on le voit, en signifiant des choses qu' il sait être définitives, de ne les présenter que comme provisoires et transitoires, et de les diminuer pour les faire entrer plus doucement. -sur ce que la mère Angélique lui exprimait son étonnement de recevoir un tel ordre, sans savoir en quoi on l' avait pu mériter : " il n' est pas besoin, lui dit-il, d' en chercher de cause, puisque cet odre est conforme aux canons qui ordonnent qu' on ne reçoive pas un plus grand nombre de religieuses que les fondations des monastères n' en peuvent porter, et que, le bien de cette maison ayant été diminué par le partage, votre communauté est trop grande à proportion. " -mais la mère Angélique lui faisant observer que ce nombre était actuellement le même qu' en 1665 après la réunion, et que d' ailleurs, si on voulait soulager la communauté (en la supposant trop chargée eu égard à son revenu), ce n' en était pas le moyen que de lui interdire les pensionnaires, il sembla convenir de ces points avec elle ; " il répondit avec démonstration de douceur et de pitié qu' il y avait en effet quelque chose à dire à tout cela, mais que la volonté des souverains était une loi, et qu' il n' était pas besoin d' en pénétrer les raisons, surtout quand ce p23 qu' ils commandaient s' accordait avec les règlements de l' église. " la mère Angélique repartit que si le roi leur avait fait signifier cet ordre par quelque officier séculier, comme il avait fait autrefois par le lieutenant civil, elles se seraient crues obligées d' adresser de très-humbles remontrances, parce que souvent les princes ne sont pas informés par eux-mêmes de ce qui regarde les affaires purement ecclésiastiques, mais que ces ordres leur étant apportés par celui qui, en sa qualité d' archevêque et de premier pasteur, était obligé de représenter au roi tout ce qu' elles auraient pu dire elles-mêmes, c' était lui qui se chargeait de tout devant Dieu, et qui prenait sur son compte la justice ou l' injustice des mesures, aussi bien que l' exécution ; qu' on n' avait plus u' à se soumettre et à obéir en gémissant. Il parut sensible à cette parole et recommença ses démonstrations de regret et de compassion, accompagnées de termes polis et même affectueux pour la maison. " ah ! Monseigneur, lui dit la mère Angélique, nous avons occasion de plaindre notre malheur, de ce qu' ayant cette bonté pour nous, votre première visite en ce lieu-ci est pour un sujet qui apporte tant de tristesse. " -" hélas ! en effet, répliqua-t-il, je ne sais comment cela est arrivé, qu' il se soit passé tant de temps sans que j' y sois encore venu. " et comme il semblait s' excuser, la mère Angélique s' empressa de s' excuser à son tour, la visite ayant été si imprévue qu' on n' avait pas eu le temps de recevoir monseigneur avec le te deum , selon l' usage. N' oublions pas que nous avons dans cet entretien fidèlement transmis une sorte de duel très-serré, mais p24 toujours courtois, entre le plus habile et le mieux parlant des archevêques, et la plus spirituelle des abbesses. Laissons-la encore parler : " je lui représentai quelle serait la douleur d' un si grand nombre de personnes, quand on leur signifierait un tel arrêt.... etc. " malgré sa politique et son esprit, l' archevêque ne s' attendait pas à tout. La mère Angélique s' avisa tout d' un coup de lui dire, ar une de ces idées qui déroutent le goût le plus ordinaire ou le plus fin, et qui ne peuvent entrer que dans des imaginations confinées au mysticisme, " qu' elle aurait souhaité que tant de larmes qu' il allait faire répandre eussent pu composer un bain pour lui , qui lui pût servir devant Dieu. " il répondit d' une manière interdite : " hélas ! j' en suis pénétré. " on aura remarqué combien d' hélas ! il pousse : il n' enfonce le poignard qu' en soupirant. Parmi les postulantes, il y en avait trois qui étaient reçues de la communauté pour prendre l' habit, et dont les parents étaient avertis déjà : on n' attendait plus qu' eux pour faire leurs filles novices. On lui posa le cas, espérant qu' il ne considérerait point celles-ci sur le pied de simples postulantes, et qu' elles ne seraient point comprises dans l' ordre de sortie. Il répondit que p25 puisqu' il en était ainsi, pour ces trois-là on n' avait qu' à aller son train ; ce fut son mot. Il crut devoir accorder cette consolation dans le moment ; mais, quelques jours après, il se dédit. Pressé sur la contradiction apparente qu' il y avait à montrer d' ue part tant d' estime pour l' éducation que recevaient les pensionnaires de port-royal, et d' autre part à venir condamner cette éducation et à la proscrire : " hé, mon dieu ! S' écria-t-il, ne le voit-on pas bien ? On parle toujours de port-royal, de ces messieurs de port-royal : le roi n' aime pas ce qui fait du bruit. Il a fait dire depuis peu à M Arnauld qu' il ne trouvait pas bon quel' on fît chez lui des assemblées ; qu' on ne trouve pas mauvais qu' il voie toutes sortes de personnes indifféremment, comme le reste du monde : mais à quoi bon que certaines gens se rencontrent toujours chez lui, et qu' il y ait tant de liaison entre ces messieurs ? S' il fait des ouvrages, il peut en prendre l' avis des personnes publiques qui sont établies pour cela : pourquoi avoir toujours besoin de communiquer avec ces messieurs ? Le roi ne veut point de ralliement : un corps sans tête est toujours dangereux dans un état ; il veut dissiper cela, et qu' on n' entende plus toujours dire : ces messieurs, ces messieurs de port-royal. " il s' étendit sur ce sujet de M Arnauld, parla de la lettre des évêques au pape contre les soixante-cinq propositions, disant " que cela faisait voir la cabale et le ralliement, que le roi voulait tout à fait détruire. " il répéta huit ou dix fois ce terme de ralliement , et il le mettait à tout. " non pas qu' on blâme, avait-il soin de remarquer, aucune de ces personnes prise isolément ; au contraire, on peut dire, à considérer chacune en p26 particulier, qu' elles sont toutes bonnes ; mais lorsqu' elles viennent à se rallier, il s' en fait un corps sans chef, etc... " c' était cette république de port-royal qu' on voulait supprimer. Il parla encore de quelques écrits qui avaient couru depuis la paix. La mère Angélique répliquant que si on les attribuait à M Arnauld ou à ses ams, on leur faisait injustice, et qu' ils n' écrivaient point de cette manière-là, il répondit " qu' il le savait bien, et même que M Arnauld appelait ces auteurs des jansénistes sauvages , mais qu' il n' en était pas moins vrai que toutes ces personnes ne contribuassent ensemble à faire du bruit. " ramené pourtant sur le fait de ces pauvres jeunes filles pensionnaires dont il s' était écarté, et qui étaient bien innocentes de tout ce bruit, il répondit en propres termes : " pour ce point, il y entre de la politique ; " et tout de suite il revint encore et insista sur cette union de tant de personnes qui avaient de l' estime pour la maison et pour tout ce qui en dépendait, indiquant assez que c' était dans ces alliances morales avec des familles considérables du royaume, dans ces ramifications du dehors comme nous dirions, qu' on voyait du danger. Il entrecoupait, du reste, toute la partie que j' appellerais impérative et rigoureuse de son discours, par des divagations habiles et qui sentaient moins l' autorité d' un supérieur que le décousu d' une conversation d' honnêtes gens. Il ne se faisait faute de protester de son estime pour M Arnauld en particulier, et se prévalait d' avoir tâché de le servir dans les occasions ; qu' il n' y en avait eu qu' une dans laquelle il avouait qu' il n' y avait pas eu moyen, et que le tonnerre avait p27 grondé trop haut : c' était lorsque le roi avait appris que M Arnauld se disposait à lui faire remettre une requête ; sur quoi sa majesté avait dit que quiconque s' en rendrait le porteur, son capitaine des gardes le conduirait à l' heure même à la bastille. " il paraît, monseigneur, lui répondit admirablement la mère Angélique, qu' on distingue bien ces messieurs du reste des hommes, puisque par toute la terre les princes laissent à leurs sujets cette liberté d' avoir recours à leur justice comme à un asile public. " cette réponse parut l' étonner ; il se trouvait, pour la première fois peut-être, en face d' une intelligence ferme qui était au service d' un caractère élevé et d' un sens moral incorruptible, ce qui déconcerte même les plus habiles. Il hésita un peu à répondre, et enfin il dit " que cela était vrai en général, mais que quand le roi s' était exprimé de la sorte, il savait au juste et très-bien ce que contenait la requête. " en nommant les personnes considérables amies de l' abbaye et plus qu' amies, il n' avait pas oublié Mademoiselle De Vertus dont il avait demandé des nouvelles, s' empressant de dire que les ordres de la cour ne la concernaient pas ; et il avait témoigné qu' il serait bien aise de la voir : " Mademoiselle De Vertus, qui arriva, termina l' entretien... etc. " p28 n' admirons-nous pas quel homme tendre c' était que cet archevêque, quel coeur sensible et fertile en ménagements ! Il n' a pas osé d' abord annoncer directement à la mère Angélique l' arrêt sur les novices et les pensionnaires, mais il l' a fait prononcer par M De Saci : et maintenant voilà qu' il change d' interprète, et qu' en sortant il confie à Mademoiselle De Vertus ce qu' il n' a pu se résoudre à dire en face à la mère Angélique sur le renvoi des confesseurs. Mais le dernier trait passe tout : " au sortir du parloir, il fit rappeler M De Saci,... etc. " ainsi, le grand coup et le plus sensible, il l' avait réservé pour l' instant de l' adieu, et un pied déjà dans le carrosse. C' était son post-scriptum à lui : " à propos, j' allais oublier de vous dire qu' il faut que vous et les autres, vous sortiez de céans. " vivent les gens habiles ! L' ancien Péréfixe n' était qu' un niais. Mais, comme Péréfixe, Harlay a trouvé dans sa victime un narrateur véridique et droit qui a percé à jour cette habileté ; il a beau jouer son jeu le plus fin, il nous apparaît à nu sous son personnage de comédie ; c' est le Tartufe-Philinte : il est démasqué. p29 Il était environ une heure et demie quand il partit. Pas un de ces essieurs ne se présenta, et il n' avait vu que le seul M De Saci : M De Tillemont ne parut point ; M De Sainte-Marthe était occupé près d' une mourante ; chacun d' eux était en prière ou en étude. Ils eurent l' air de ne pas être prévenus, et peut-être ne le furent-ils pas. M De Harlay remarqua cette absence, et en parla depuis, sans d' ailleurs y insister. Le jour même de l' expédition de M De Harlay, entre cinqet six heures du soir, mourut une religieuse, soeur Françoise Le Camus De Buloyer De Romainville. Déjà, dans la persécution de 1664-1668, lors de la mort d' une des soeurs (Gertrude Du Pré), les religieuses avaient adressé par elle une requête à Jésus-Christ. Animées d' un même esprit dans la persécution recommençante, elles adressèrent par la défunte une semblable requête au grand pasteur des brebis que Dieu a ressuscité d' entre les morts . Le corps étant sur le bord de la fosse, la mère Angélique lui mit la pièce écrite, entre les mains jointes, sur la poitrine : " nous en appelons à votre tribunal, seigneur Jésus ! Les juges de la terre ferment l' accès aux plus justes plaintes,... etc. " p30 quarante jours après, on mit une autre requête dans la fosse en forme de relief d' appel . Mais cela peut sembler autant bizarre que touchant, et c' est trop parodier la procédure humaine par delà la tombe. J' aime mieux la lettre que la mère Angélique écrivait à l' évêque d' Angers (20 mai) sur cette reprise de persécution, et où on lit cette belle parole : " si port-royal était bâti sur la montagne, on ne s' étonnerait pas que le tonnerre tombât toujours sur son clocher ; ... etc. " et encore, le 2 juin : " on ne croirait pas que les mêmes personnes pussent revoir deux fois pendant leur vie ce qui ne s' est point vu dans l' histoire pendant plusieurs siècles.... etc. " un mémoire, rédigé par M De Saci, dès le 18 mai, en faveur des religieuses, et résumant leurs doléances dans cette affliction nouvelle, fut remis à M De Harlay, qui n' en avait que faire. La mère Angélique écrivit, le 25 mai, une lettre au pape Innocent Xi, que M De Pontchâteau se chargea d' aller présenter lui-même ; p31 on y lisait : " votre sainteté n' a qu' à nous dire nolite flere , pour essuyer toutes nos larmes. Cette parole sortie de la bouche du vicaire de Jésus-Christ rendra la joie à nos âmes abattues par le renouvellement continuel des persécutions... on nous condamne sans nous accuser de quoi que ce soit, et m l' archevêque de Paris ne nous donne que des louanges en nous imposant ces peines... " les bonnes réponses verbales, les louanges mêmeaussi, ne manquèrent pas du côté de Rome. Fussent-elles parties d' une bonne volonté plus réelle et plus effective, elles auraient été stériles à cette époque où un grave désaccord, qui se manifesta bientôt par des actes éclatants, divisait le saint-siége et Louis Xiv. Allant au plus pressé, à ce qui dans leur esprit avait le plus d' importance, les religieuses se mirent en devoir de faire prendre au plus tôt l' habit aux trois postulantes reçues, selon l' autorisation qu' avait paru y donner l' archevêque. Mais le curé de Saint-Benoît, leur supérieur, n' osa passer outre sans lui en reparler, et l' archevêque ne se ressouvint plus de sa promesse : il s' y refusa nettement. L' une de ces postulantes était Mademoiselle Issali, fille cadette du célèbre avocat ; l' aînée était déjà religieuse à port-royal. M Issali, qui connaissait M De Paris, le vit plusieurs fois à ce sujet et y perdit son éloquence. Les trois élues durent sortir comme les autres. Une d' elles, qui ne visait qu' à être converse, fut recueillie par Mademoiselle De Vertus et attachée à son service ; elle parvint, après quelques années, à rentrer dans le monastère et à y avoir son humble place. Les deux autres vécurent au dehors en p32 continuant d' attendre leur jour qui ne vint pas, et en persévérant dans leur vocation. Mademoiselle Issali notamment, qui mourut en 1726, ne cessa d' être, par le zèle et par les services, une religieuse extérieure et une servante de port-royal. Toutes les pensionnaires durent sortir dans la quinzaine. Est-il besoin de redire combien de larmes innocentes et de soupirs accompagnèrent les adieux ? " tous ces pauvres enfants, écrit un témoin, allaient à la porte comme au supplice, avec des cris et des pleurs qui seront entendus du ciel. " les demoiselles de Luynes, deux soeurs, sortirent les premières et le jour même que l' archevêque fit sa visite, leur père ayant été averti de l' ordre avant qu' il fût donné. C' est à leur sujet que M Colbert avait déjà parlé au duc et à la duchesse de Luynes, le 23 mars précédent ; il leur avait conseillé de les retirer, donnant pour raison " qu' on ne ferait jamais rien pour leurs autres enfants, tant que ces deux-là seraiet à port-royal ; que tous ceux qui y avaient des filles pensionnaires pouvaient s' attendre à ne point faire leurs affaires à la cour. Il est étrange, disait M Colbert, que je vous aie si souvent parlé de p33 cela, et que vous ne vous en mettiez pas plus en peine ; vous avez sept enfants, vous devez y penser. " un des parents, et qui y avait aussi deux filles pensionnaires, le président de Guedreville, voulut en avoir le coeur net et alla, le 22 mai, trouver l' archevêque pour s' informer des motifs de cette expulsion : avait-on, par hasard, surpris dans l' éducation qu' on y donnait aux jeunes personnes quelque chose de mauvais que le monde ne soupçonnait pas, et qui fût à reprendre, soit pour les moeurs, soit pour les sentiments ? L' archevêque rassura le père, et recommença les éloges généraux qu' il avait donnés tant de fois à la sainteté et à la régularité de la maison ; et le président continuant de demander alors le pourquoi des rigueurs : " hé, monsieur, vous ne m' entendez pas, repartit l' archevêque, et c' est pour cela même qu' on y a été obligé..... etc. " le président ne resta pas court : " en vérité, monsieur, répliqua-t-il, je n' entends guère la politique de ces gens-là ; ... etc. " c' était spirituellement répondu ; mais port-royal, sous ses airs de froideur et de réserve, n' en était pas p34 moins très-attirant, plus attirant que d' autres avec leurs avances, et l' archevêque aurait eu droit e dire au président : " ma remarque subsiste. " c' est ce qu' il répondit à peu près, et il ajouta à la raison d' état qu' il avait donnée, trois autres raisons ou observations qui s' y rapportaient et venaient à l' appui : " la première, que ces messieurs entretenaient un commerce avec les étrangers de toute sorte de pays ; ... etc. " une petite De Grammont, fille de cette belle comtesse (née Hamilton) que Louis Xiv mit quelquefois en pénitence, jamais en disgrâce, pour sa fidélité déclarée en fveur de port-royal, sortit aussi alors, le même jour que Mesdemoiselles De Guedreville (30 mai). Sa mère aurait voulu l' envoyer à l' abbaye de Gif ; mais l' abbesse de ce monastère voisin avait eu défense de recevoir aucune des pensionnaires sortantes, et elle s' excusa de ne pouvoir tenir la promesse qu' elle avait faite à Madame De Grammont. Amenée à Versailles, la jeune enfant fit bruit par quelques-unes de ses reparties ; chacun était curieux de la voir, de prendre, par elle, une idée de cette éducation dont on disait des merveilles et où l' on cherchait des mystères. On la conduisit près de Madame De Montespan. Je transcris la version donnée par les meilleurs témoins, mais qui sont ici moins élégants que fidèles : p35 " (16 juin 1679). La réponse de Mademoiselle De Grammont aux demandes de Madame De Montespan touchant m l' archevêque, n' a pas été comme on vous a dit.... etc. " cette petite De Grammont (Marie-élisabeth) est celle qui, après avoir été fille d' honneur de la dauphine de Bavière, devint chanoinesse, abbaye de Poussay en Lorraine, à laquelle Hamilton adressait de légers couplets, et qui, de mondaine et galante qu' elle était, se fit pénitente en vieillissant ; elle avait onze ans et demi en ce mois de juin 1679. La comtesse de Grammont, sa mère, ne se faisait faute de manifester en ce même temps sa façon de penser : " j' ai su, écrivait un autre de ces donneurs d' avis dont port-royal était si bien pourvu, que la comtesse de Grammont avait trouvé p36 occasion de parler (au roi), et dit qu' on s' étonnait fort de ce qu' on faisait aux religieuses de port-royal, qu' on ne savait pas pourquoi leur faire du mal, qu' on l' avait nourrie sept ou huit ans par charité ; que c' taient des créatures admirables. à cela on répondit : " tout le monde en parle ainsi, mais c' est le lieu des assemblées et des cabales ; " et il ne parut nulle aigreur. " l' archevêque s' amusa beaucoup quand on lui dit que la petite Du Gué, une des pensionnaires, se plaignait de ne plus avoir son papa De Saci pour la confesser, et qu' elle avait répondu ne vouloir n du père De La Chaise, ni de m l' archevêque, qu' on lui avait offerts à la place. Quoi qu' il en soit de ces historiettes qui couraient le monde janséniste, et dont quelques-unes paraissaient charmantes à nos pauvres persécutés, trop avides des moindres on dit qui se débitaient à l' oreille, c' en est fait alors pour toujours de cette éducation tant vantée de port-royal ; elle vient de recevoir son coup de mort. Interrompue une première fois en avril 1661 et suspendue dans un intervalle de huit ans, elle avait repris (je parle seulement de l' éducation intérieure donnée par les religieuses aux jeunes filles, car pour celle qui s' adressait à de jeunes messieurs, il n' en était plus question depuis longtemps), elle avait refleuri avec un rare bonheur pendant les dix années qui viennent de s' écouler, depuis le jour où les deux petites demoiselles de Pomponne y étaient arrivées les premières (5 mars 1669), et où la mère Agnès écrivait : " toute la communauté a de la joie de ces petites colombes, p37 qui ont apporté la branche d' olive en rouvrant la porte qui était fermée aux grandes et aux petites. " les deux enfants, qui avaient paru comme les messagères de l' alliance, n' étaient point encore sorties et figuraient en tête des grandes quand la dernière tempête éclata. L' arche se referma pour jamais. Ces jeunes filles, modèles de piété, instruites à toutes les vertus, ne se retrouveront plus que dans les allusions plaintives de Racine, dans les louanges de Boileau. Cependant les confesseurs et les messieurs durent aussi sortir. M De Tillemont partit le premier, dès le mercredi 31 mai, et s' en alla droit à Tillemont. M De Saci partit le 2 juin, quoiqu' il n' y eût pas encore de nouveaux confesseurs établis ; il dut se rendre en toute hâte auprès d' une proche parente qui se mourait. Il eut de l' archevêque la permission de revenir passer quelques jours à port-royal dans l' octave du saint-sacrement. M Ruth D' Ans partit le 7 pour rejoindre à Tillemont M De Tillemont. M Borel partit le 8, jour de l' octave, dans le même carrosse qui avait ramené M De Saci la veille. Le vendredi 9, M Bourgeois s' en alla aussi. En attendant les nouveaux confesseurs, qui n' étaient pas faciles à trouver, M De Saci de retour demeura seul avec M De Sainte-Marthe ; mais il crut lui-même ne pas devoir prolonger son séjour, et le lundi 12, il partit avec son cousin M De Luzancy et une madame Hippolyte, amie des Pomponne, et ils se retirèrent p38 tous les trois à Pomponne. M De Pontchâteau, qui vivait à port-royal sous le nom de M Mercier , et sur le pied de jardinier des granges, s' était éloigné dès le lendemain de la visite de l' archevêque ; il se disposait à faire le voyage de Rome. M De Sainte-Marthe ne partit que le 20 juin ; il resta le dernier, faute de prêtres confesseurs qui vinssent le remplacer. On avait hâte de le voir éloigné ; et comme sur ces entrefaites la mère Du Fargis, prieure, était tombée dangereusement malade, et qu' elle avait fait prier la duchesse de Lesdiguières, sa nièce, qui s' enquérait de ses nouvelles, de tâcher d' obtenir de l' archevêque, par le cardinal de Retz, que M De Sainte-Marthe demeurât auprès d' elle, au cas même qu' il vînt d' autres ecclésiastiques, la duchesse répondit, le 13 juin, par cette lettre qui marque mieux que tout la disposition des puissances ; c' est à la mère Angélisque qu' elle écrit : " je n' ai pu, madame, vous faire hier réponse, M De Paris étant à Montmorency.... etc. " p39 on a compté que, dans ces deux mois de mai et juin, il sortit de ce port-royal si vivant soixante-six personnes en tout, savoir trente-quatre pensionnaires, treize postulantes du coeur, et, au dehors, tant d' ecclésiastiques que de séculiers, dix-sept personnes. Il ne resta de nos anciennes connaissances que M Hamon à titre de médecin, et quelques obscurs et saints domestiques, parmi lesquels M François (l' anglais Jenkins) et M Charles (Du Chemin), ce prêtre ignoré de tous. Le 17 juin, M Arnauld, qui n' avait cessé de recevoir toutes sortes d' avis officieux et alarmants, se décida à se mettre en route, et il quitta secrètement la France pour n' y pas rentrer. Nous le suivrons bientôt dans sa retraite, et nous aurons à l' étudier dans ses derniers exploits de polémique, qui ne furent pas les moins brillants. Cependant la difficulté de remplacer les confesseurs était grande ; le digne supérieur, M Grenet, curé de Saint-Benoît, s' y employait tout entier auprès de l' archevêque. Celui-ci disait pensionnaires, treize postulantes du choeur, et, au dehors, tant d' ecclésiastiques que de séculiers, dix-sept personnes. Il ne resta de nos anciennes connaissances que M Hamon à titre de médecin, et quelques obscurs et saints domestiques, parmi lesquels M François (l' anglais Jenkins) et M Charles (Du Chemin), ce prêtre ignoré de tous. Le 17 juin, M Arnauld, qui n' avait cessé de recevoir toutes sortes d' avis officieux et alarmants, se décida à se mettre en route, et il quitta secrètement la France pour n' y pas rentrer. Nous le suivrons bientôt dans sa retraite, et nous aurons à l' étudier dans ses derniers exploits de polémique, qui ne furent pas les moins brillants. Cependant la difficulté de remplacer les confesseurs était grande ; le digne supérieur, M Grenet, curé de Saint-Benoît, s' y employait tout entier auprès de l' archevêque. Celui-ci disait bien qu' il permettait aux religieuses p40 de lui en nommer ; mais les conditions qu' il prescrivait, en paraissant leur laisser le choix, le leur rendait comme impossible : " il veut, écrivait la mère Angélique, que ce soient des personnes que nous ne connaissions pas et qui ne nous connaissent point, qui n' aient point de liaison avec nos amis et qui n' aient qu' une capacité fort médiocre, parce que nous sommes, à ce qu' il dit, assez instruites. Dès lors nous sommes dans la nécessité de rencontrer fort mal, puisque c' est tout à fait au hasard que l' on nomme des gens inconnus et ignorants, et qui pourraient être fort dangereux... de vingt-deux qu' on a nommés l' un après l' autre, tous ont eux-mêmes refusé de venir, les uns de peur de se rendre suspects de jansénisme en acceptant cet emploi, les autres, et presque tous, pour ne vouloir pas quitter leur petit établissement à Paris... " dans le tracas de ces essais et tâtonnements, comme l' archevêque répondait un jour qu' elles n' avaient qu' à lui présenter douze noms et qu' il choisirait dans le nombre, ou bien qu' il leur donnerait lui-même une liste de douze et qu' elles en marqueraient un, la mère Angélique, avec cet esprit de repartie qui ne la quittait pas dans ses douleurs, dit que c' était ce qu' on appelait proprement choisir à la douzaine , mais que ni Avila, ni saint François De Sales qui a renchéri sur lui, ne se contenteraient pas de cette offre, eux qui voulaient qu' on en choisît un à peine entre mille et dix mille. on ne trouva d' abord qu' un jeune ecclésiastique, natif de Lille en Flandre, M L' Hermite, pieux, mais peu instruit, que les religieuses proposèrent pour chapelain, et qui n' était capable que de cela, et un M Poligné, breton, envoyé par M Grenet, mais qui se montra p41 bientôt peu digne de confiance, et qui s' abandonna, comme le M Bail d' autrefois, à son sens rude et à son ton grossier. Les pauvres religieuses, depuis le départ de M De Sainte-Marthe, n' avaient plus à qui parler, hormis à M Hamon, cet humble lieutenant de tout le monde, cette douce représentation du vicaire mystérieux et perpétuel. Elles espéraient toujours que Dieu leur ferait enfin rencontrer, dans les nouveaux venus, quelque pasteur qui fût fidèle et non mercenaire. L' archevêque y mettait moins de façon, et en une telle matière, qui était pour elles si sérieuse, il apportait un ton d' homme d' esprit et d' homme du monde qui les étonnait fort ; il traitait tout cela en jouant et comme par-dessous jambe. M Grenet, lui soumettant quelques noms, lui en proposa un dont il ne voulait pas ; il l' arrêta court en souriant et comme s' il flairait le gibier : " souvenez-vous de ce que je vous dis, je suis un bon chien de chasse ; j' arrête où il faut. " à l' occasion de ces confesseurs et des affaires de port-royal en ce changement critique de situation, M Grenet eut avec l' archevêque quelques conversations qui ont été conservées et qui nous donnent la note juste des sentiments et de la pensée des personnages ; nous assistons aux choses, comme si nous y avions été en effet. Ce digne curé de Saint-Benoît, je l' ai dit, donné pour supérieur à port-royal par M De Péréfixe, était un excellent homme qui avait signé autrefois, qui n' était pas de port-royal, mais qui était bon et juste, p42 et qui s' attacha de coeur à cette maison. Il y avait été conquis dès le premier jour par la régularité qu' il y avait vue, et par les vertus exemplaires dont il s' était senti édifié ; mais ce n' était pas proprement un de ces messieurs , et il n' avait pas ce qu' il faut pour le devenir. M De Harlay, dans un moment de familiarité, le lui disait un jour : " voyez-vous, Monsieur De Saint-Benoît ! Vous et moi qui sommes leurs supérieurs, nous ne sommes pourtant à leurs yeux que des idoles des simulacres ; elles n' ont au fond d' estime que pour leurs messieurs, elles ne voient que leurs messieurs. " M Grenet, qui redisait ces paroles aux gens de port-royal, ne s' apercevait pas à quel point elles étaient vraies, même par rapport à lui : il ne leur était, en effet, qu' un bon israélite dont on avait fort à se louer ; il n' avait pas ce cachet grave, contenu, prudent, d' un christianisme distinct et fermement défini, qui caractérisait la tribu et la race sainte. Il n' avait pas non plus cette pénétration qu' une longue méfiance et l' épreuve du mal finissent par donner aux plus simples ; il n' était pas toujours sur ses gardes. Un jour, le 23 juin (1679), il écrivait à la mère Angélique : " croyez-moi, ménageons le prélat en tout où nous le pourrons ménager, eu égard à l' état présent.... etc. " p43 honnête M Grenet ! Ce n' est là ni le langage exact et le goût sévère, ni la circonspection non plus de port-royal. M Grenet revint sur cette conversation du mardi 20 juin, dans une visite qu' il fit aux champs quinze jours après, et le bon homme, en causant avec la mère Angélique, s' y montre bien ce qu' il est, et aussi ce qu' il était aux yeux de cette mère clairvoyante : " le mardi 4 juillet 1679, M De Saint-Benoît demanda à parler à notre mère,... etc. " j' omets ici une longue justification que M De Saint-Benoît raconte qu' il lui présenta sur tous les points, soit en ce qui regardait les messieurs, soit en ce qui concernait les religieuses ; après quoi il continua, parlant toujours à la mère Angélique : " il (l' archevêque) me parut satisfait de tout cela, et me jura encore sur p44 son caractère qu' il ne vous ferait rien davantage,... etc. " encore une fois, honnête et très-honnête Monsieur De Saint-Benoît, vous êtes un ami, un avocat, un curateur intègre et débonnaire de port-royal, mais vous n' êtes pas de port-royal ! Dans une autre conversation qui eut lieu un peu plus tard, en novembre 1680, M De Harlay, à l' occasion d' un confesseur qu' on lui présentait, qu' il croyait sûr et qui ne l' était pas, s' exprima devant celui-ci et devant M De Saint-Benoît, sur le compte de port-royal, en des termes dont il n' y a pas cette fois à suspecter la sincérité. Il y dit entre autres choses : " que depuis longtemps cette maison avait été sous la conduite de personnes qui n' avaient point eu de dépendance ni de relation à leur supérieur et à leur archevêque ; ... etc. " remarquons, chemin faisant, qu' il parle de ces p45 messieurs au passé : " il y avait eu de la science, ils avaient été les plus habiles de leur temps. " ainsi s' exprimait également Bossuet. Cela nous indique la vraie date de la floraison de port-royal et le moment juste auquel les contemporains la rapportaient. Le granddéclat littéraire de ce groupe d' écrivains s' étend et s' accroît de 1643 à 1657, du livre de la fréquente communion aux provinciales . Cet éclat se prolonge, en s' affaiblissant, jusqu' en 1670, où il se manifeste encore, par un beau réveil posthume, dans les pensées de Pascal, et où il se soutient honorablement dans les essais de Nicole ; après quoi tout décline, on y sent un peu d' arriéré ou de suranné, et la littérature de port-royal proprement dite est dépassée, éclipsée par celle du règne de Louis Xiv. Harlay et Bossuet, ces maîtres régnants à divers titres et ces oracles de l' heure présente, le savaient bien. M De Harlay, continuant d' énumérer ses griefs, comme devant des personnes sûres, et insistant sur la singularité de ce gouvernement occulte, toujours en guerre ouverte ou sourde avec l' autorité établie, ajoutait : " qu' au lieu que saint Benoît et saint Bernard avaient enseigné à leurs religieux une obéissance presque aveugle à tous les commandements de leurs supérieurs,... etc. " M De Saint-Benoît l' ayant interrompu pour rappeler p46 que cela s' était fait du temps de son prédécesseur, M De Péréfixe, mais qu' il n' y avait eu rien de pareil de son temps à lui, M De Harlay reprit et assura " que rien n' était changé au fond ; que les requêtes et les lettres qu' on lui avait adressées depuis qu' il était archevêque se ressentaient toujours du même esprit ; qu' on était venu quelquefois lui proposer des bagatelles, mais que pour les choses plus importantes du gouvernement on n' avait eu aucune relation avec lui. " en un mot, le véritable archevêque, pour elles, n' avait pas cessé d' être M Arnauld. Et pour conclure, il déclarait le mal à peu près sans remède, " et qu' il n' espérait presque pas qu' on pût les faire revenir à leur devoir, tant on les en avait détournées ! " -nous tenons tous les motifs d' agir, et nous lisons assez clairement, ce semble, dans les dispositions morales des adversaires : elles ne sauraient être plus contraires ni plus menaçantes. Aussi essayèrent-ils dès lors, dans les derniers mois de l' année 1679 et dans les premiers de l' année suivante, s' il n' y aurait pas moyen de couper court à ces inquiétudes, toujours renaissantes, par quelque mesure radicale. Sur la fin de février (1680), Madame De Saint-Loup, toujours en éveil, crut savoir de bonne source que M De Paris avait dit dans son intimité " qu' il allait mettre la cognée à la racine , et extirper enfin le jansénisme ; que, bien qu' il fût âgé, il espérait vivre encore assez pour en voir l' entière destruction. " on n' attendait, pour arrêter les résolutions, que le retour du roi qui s' en allait au-devant de la nouvelle dauphine. " il y a encore quelques grenouilles qui coassent dans ces marais de port-royal, aurait dit l' archevêque, mais il ne faudra qu' un peu de soleil, au retour du roi, pour p47 tout dessécher. " on faisait parler depuis quelque temps à la mère Dorothée, l' abbesse de port-royal de Paris, pour l' amener à une démission ; on n' omettait ni caresses ni menaces, se servant même d' un ancien papier d' elle qu' on avait trouvé et qui tendait à infirmer son élection ; on lui offrait ou une permutation avantageuse, ou un dédommagement moyennant pension et agréments de toute sorte. On avait, à ce qu' il paraît, l' idée de réunir de nouveau les deux maisons de Paris et des champs, et de leur donner une seule abbesse, nommée par le roi ; c' eût été Madame Colbert, la soeur du ministre, et qui était alors abbesse du lys. Le port-royal des champs aurait reçu ce jour-là le coup mortel. Mais la mère Dorothée ayant tenu ferme et résisté à toutes les sollicitations, on reconnut qu' on ne pourrait rien changer sans trop de violence, et on en revint contre la maison des champs au procédé d' une guerre graduelle et lente, au procédé par extinction . Maintenant, personne ne saurait s' étonner que cet archevêque, que nous trouvons si ennemi sous des formes agréables et douces, ait été fort mal vu à port-royal, et, de même que nous avons entendu de quelle manière il parlait de ces messieurs dans son intimité, il sera assez piquant de savoir comment, à leur tour, les amis de port-royal s' exprimaient sur son compte dans la familiarité aussi. Nous sommes servis à souhait, et voici une lettre, entre autres, que le père Quesnel, qui était encore à Paris, écrivait à M Arnauld à Bruxelles vers la même date (5 décembre 1679), pour le tenir au courant des nouvelles et le désennuyer. -il vient de p49 parler du mariage de M De La Roche-Guyon et de Mademoiselle De Louvois, et d' une prise d' habit de Mademoiselle De Soubise : " m l' abbé Colbert y prêcha, continue le père Quesnel, et y prêcha bien.... etc. " ceci est plus spirituel et de meilleur goût que le mot d' Arnauld lorsqu' il appelait M De Harlay un ministre de l' ante-Christ , ou encore quand il l' affuble dans ses lettres du sobriquet de la vieille Madame Des Arquins . Port-royal et tout ce qui le touchait de près était en veine de malheur : M De Pomponne, secrétaire d' état, ayant le département des affaires étrangères, qui avait succédé à M De Lyonne en 1671, au grand applaudissement de tout le monde, et qui avait paru d' abord si bien réussir, fut brusquement disgracié en novembre 1679. Louis Xiv nous a donné ses raisons, auxquelles il n' y a rien à répliquer : " je ne le connaissais, dit-il, que de réputation, et par les commissions dont je l' avais chargé, qu' il avait bien exécutées ; mais l' emploi que je lui ai donné s' est trouvé trop grand et trop étendu pour lui.... etc. " p50 Louis Xiv estimait que M De Pomponne ne lui avait pas fait la part du lion assez forte dans la paix de Nimègue. Madame De Sévigné nous a dès longtemps intéressés à la chute de ce ministre, qui était un si aimable homme de société. Au point de vue intérieur de port-royal, et en faisant comme sa soeur la mère Angélique de Saint-Jean, nous devrions plutôt le féliciter que le plaindre d' un accident qui, en le retirant d' un poste élevé et d' un lieu de péril, le mettait à même de s' appliquer désormais à la méditation des seuls vrais biens ; mais M De Pomponne, tout pieux qu' il était, pensait sans doute que c' était un peu trop tôt pour un si grand renoncement. Cette chute n' eut aucun rapport direct avec la persécution recommençante contre port-royal ; mais il était difficile que l' opinion publique n' y cherchât pas quelque liaison. C' était tout au moins une coïncidence fâcheuse, un signe de fatal augure : l' étoile des Arnauld en cour achevait de se voiler. M De Pomponne fut rappelé après douze ans de disgrâce, en 1691, et reprit place dans le conseil en qualité de ministre d' état ; il guida les débuts de Torcy son gendre. p51 Il n' eut, d' ailleurs, ni ne chercha à avoir aucune action ni influence quelconque sur les choses, alors si avancées, du jansénisme : il craignait avant tout de s' y compromettre. Une fois, pendant le siége de Namur (1692), Arnauld se hasarda à lui envoyer son secrétaire et compagnon, M Guelphe, pour obtenir une sauvegarde du roi en faveur d' un de ses amis du pays de Liége. M De Pomponne fut consterné, et son premier mot fut : " si le confesseur vous découvrait ! ... " Arnauld, obligé de se justifier de cette démarche comme d' une imprudence, écrivait à Madame De Fontpertuis : " votre ami (M De Pomponne) a eu grand soin de vous donner avis de la visite qu' on lui a faite.... etc. " p52 l' année suivante (1693), Louis Xiv, ayant su qu' Arnauld avait été malade, demanda de lui-même de ses nouvelles à M De Pomponne et s' informa de son âge. Cette question fit bruit ; c' était une ouverture toute naturelle. M De Pomponne paraît en avoir peu profité. En tout, ce n' était guère, à la fin, qu' un ministre honoraire, et aussi qu' un Arauld honoraire. p53 Ii. Parmi les confesseurs qu' on essaya dans ce temps à port-royal et qui n' y furent qu' un moment, il en est un à qui il arriva une grave mésaventure. Elle servira à nous prouver, une fois de plus, combien le jansénisme était subtil à s' insinuer et à entrer dans la place, même en vue de l' ennemi et sous son couvert. Le confesseur précédemment donné, ce prêtre breton Poligné, s' étant conduit tout à fait grossièrement, sans décence et sans tact, et ayant démasqué sa nature de rustre, avait dû être éloigné ; les religieuses n' avaient plus, pour les confesser, que le bon et honnête M L' Hermite. M Grenet s' adressait pour des sujets à toutes les paroisses de Paris. Surl' excellent témoignage p54 du curé de Saint-Louis-En-L' île, un prêtre nommé Lemoine fut agréé par l' archevêque et vint prendre ses ordres ; c' est même devant ce prêtre et le curé de Saint-Benoît qu' eut lieu une de ces conversations à coeur ouvert, qu' il m' a paru curieux de rapporter. L' archevêque l' envoya donc avec confiance à port-royal, en s' en remettant à sa discrétion, et en lui disant pour dernier mot : mitte sapientem et nihil ei dicas . Le prélat oublia cette fois, a dit un historien janséniste, qu' il était bon chien de chasse , comme il se vantait de l' être. M Lemoine, établi aux champs à demeure le 30 octobre 1680, y était depuis trois mois, à la grande satisfaction de toutes les personnes du dehors et du dedans, lorsque le 14 février (1681) un commissaire, suivi d' un valet, arriva à cheval, demanda à parler à M Lemoine qui venait de dire la messe conventuelle, et lui donna ordre de partir immédiatement pour Saint-Germain où était alors la cour, s' efforçant d' ailleurs de le rassurer sur les suites par de bonnes paroles. M Lemoine partit à cheval avec eux aussitôt après le dîner, et arrivé à Saint-Germain il fut interrogé très-rigoureusement par M De Châteauneuf, secrétaire d' état. Voici le fait : ce M Lemoine était un ancien directeur du séminaire d' Aleth, un disciple de M Pavillon, et l' un de ceux qui approuvaient les deux évêques dans leur résistance à la régale. Un an et demi auparavant, il avait écrit à l' un de ses amis et qui est des nôtres, M Le Pelletier Des Touches (l' un des solitaires alors de l' abbaye de Saint-Cyran), qu' on lui avait dit que les pauvres de Pamiers souffraient beaucoup par suite de la saisie du temporel et que le séminaire était sur le point de fermer. Il savait bien à qui il faisait p55 cette confidence : après qu' on eut pris quelques informations à Pamiers, M Des Touches avait fait payer à Paris six mille livres que M Lemoine s' était chargé de faire passer à M De Caulet. Cet évêque, ainsi secouru de bien des côtés par des charités secrètes, avait fini par être plus riche, dit-on, que quand il touchait ses revenus. M De Pamiers était mort depuis, mais on avait su qu' une somme lui avait été envoyée par le canal de M Lemoine. M De Châteauneuf pressa celui-ci, durant une demi-heure, de lui dire le nom de l' ami qui l' en avait chargé, jusqu' à le menacer, sur son refus, de l' envoyer à la bastille : " enfin il m' a dit que j' agissais mal pour moi et pour cet ami de ne point vouloir le nommer, qu' il le savait d' ailleurs, et qu' il voulait le savoir par moi ; qu' il me donnait sa parole qu' il ne lui en arriverait aucun mal non plus qu' à moi, si je le déclarais. Sur cela je lui ai dit que ce qui m' obligeait au secret était la crainte de nuire à celui qui a fait une bonne oeuvre, et que puisqu' il m' assurait qu' il ne lui en arriverait aucun mal, j' obéissais à l' ordre du roi qu' il me signifiait de lui déclarer cette personne, et je la lui ai nommée. " M Lemoine trouvait moyen, le soir même, d' écrire cela en toute hâte dans une lettre destinée à être lue à port-royal et à être communiquée à M Des Touches, qui, prévenu en secret, devait avoir l' air de ne l' être pas. Le lendemain, l' archevêque en arrivant à Saint-Germain vit M Lemoine, lui reprocha de lui avoir dissimulé des antécédents, desquels tout le premier il n' avait pas eu l' idée de s' enquérir. Il sentait bien qu' avec toute sa finesse il y avait été pris, et qu' il avait p56 lui-même fait entrer non pas le loup, mais le chien de berger, dans la bergerie. M Lemoine, à qui le retour à port-royal était interdit, écrivit à l' abbesse une lettre d' adieu dans les termes du respect le plus tendre, et qqi suffisent, malgré son peu de séjour au désert, pour le révéler et le qualifier à nos yeux dans son esprit intérieur. Bien qu' on le perde de vue dès lors et que les nécrologes ne fassent point mention de lui, M Lemoine est digne d' être mis au rang de nos messieurs. " ce 17 février. " ma révérende mère, " cette lettre est pour vous dire adieu et à toute la communauté de nos chères soeurs.... etc. " si, en quittant port-royal, il se disait qu' il perdait le paradis terrestre, les religieuses sentirent qu' elles perdaient en lui un trésor . Il n' arriva point malheur à M Des Touches, ainsi p57 convaincu d' avoir envoyé les six mille livres. Comme il était question, à son sujet, d' une lettre de cachet et de quelque méchant ordre, Louis Xiv s' y opposa et dit cette parole souvent citée : " il ne sera pas dit que, sous mon règne, quelqu' un ait été mis à la bastille pour avoir fait l' aumône. " Louis Xiv manqua souvent à la justice, mais il ne crut pas qu' il y manquait ; son esprit laissé à lui-même avait de l' équité, tant naturelle que chrétienne. Dans une autre occasion encore, M De Harlay parut oublier qu' il était bon chien de chasse , et il l' oublia de son plein gré, en permettant l' entrée de port-royal à un ami, à l' un de ceux mêmes sur qui il avait fait arrêt dans les premiers temps : il consentit, en octobre 1681, à ce que M Le Tourneux devînt confesseur, au moins par interim , du monastère. L' un des mois précédents avait été signalé par une transe extrême, suivie d' une grande consolation. Les trois années de gouvernement de la mère Angélique expiraient ; on avait à procéder à une nouvelle élection. Un mot ambigu de l' archevêque à qui on en fit parler, et qui donna ordre de répondre de sa part qu' il demandait deux ou trois jours pour en délibérer, fit craindre qu' il n' autorisât point la communauté à procéder à cet acte, qui était une question de vie ou de mort. Là-dessus grand effroi. La mère abbesse reçut le vendredi 1 er août la réponse à dix heures du soir. Jugeant p58 qu' il n' y avait rien de bon à espérer de ce délai, elle crut ne devoir pas perdre un instant à invoquer le secours du ciel. Elle fit assembler à deux heures du matin, en chapitre, toutes les soeurs qui allaient à matines ; elle leur apprit tout ce qui se passait, et qu' elle allait faire exposer les saintes reliques pour commencer les prières de quarante heures aussitôt que matines seraient achevées : " ce qui se fit, disent nos relations, en la manière accoutumée, excepté que, ne voulant point faire d' éclat, on ne chanta point le petit veni sancte devant la grille, mais seulement l' antienne des saints, salvator mundi , dans la chapelle. Le dimanche 3, la mère abbesse eut la pensée de s' adresser particulièrement à la vierge, dont la fête approchait (15 août) ; car port-royal, avec ses filles de saint Bernard, n' était nullement indévot à la vierge, comme l' en accusaient les ennemis. Je passe sur les divers articles et conditions de ce voeu, entre lesquels était un pèlerinage à notre-dame de Liesse qu' on fit p59 faire par l' un des amis, le frère d' une des religieuses, qui se mit en route quatre jours après. Le retard se prolongeait ; on leur écrivait que M De Paris demandait encore le reste de la semaine pour répondre. L' alarme était à son comble, quand, le mercredi 6, arriva un exprès dépêché par Madame De Saint-Loup, la grande nouvelliste, avec une lettre de celle-ci pour Mademoiselle De Vertus qui commençait par ces mots : " joie ! joie ! Joie ! vous ferez demain votre élection. " il y avait eu un simple malentendu ; l' archevêque n' avait eu aucun mauvais dessein dans le retard, et la mère Angélique ayant été réélue, et lui en ayant fait part le jour même en le remerciant, il fut le premier à l' en féliciter par une réponse fort polie. Dans sa lettre de remercîment à l' archevêque, la mère Angélique avait glissé un mot sur ce qui lui tenait surtout à coeur et à toute la communauté, cette défense de recevoir des novices, qui était pour le monastère un arrêt indirect de mort avec un terme indéfini : " si l' humilité et la soumission, lui disait-elle, ont tant de mérite devant Dieu, cet état où nous demeurons depuis plus de deux ans en aura peut-être assez bientôt auprès de vous, monseigneur, pour vous faire regarder p60 avec compassion l' humilité de vos servantes et leur donner la même bénédiction que Dieu donna au commencement du monde et qui fait qu' il subsiste encore, en disant : crescite et multiplicamini ! " sur cette corde-là, le prélat ne fit point semblant d' entendre. Le mot d' ordre secret, la malédiction diabolique proférée sur port-royal depuis 1679, était : " diminuez petit à petit et dépeuplez-vous. " on était toutefois, pour le moment, dirait un observateur médecin, dans une période de détente et de rémittence, et sans qu' il y eût à chanter victoire comme faisait Madame De Saint-Loup, il y avait du mieux. Le duc de Roannez, autre aget officieux et grand nouvelliste lui-même à bonne fin, parla à l' archevêque de plusieurs confesseurs qu' on avait en vue, et de M Le Tourneux, mais de celui-ci incidemment ; car il était trop notoirement ami, pour qu' on espérât qu' il pût être accordé. La mère Angélique l' avait de même nommé, à la fin d' une lettre écrite en dernier lieu à l' archevêque, mais comme osant à peine le proposer. Quelques jours après, le dimanche 19 octobre, M Le Tourneux arriva à port-royal sur la fin de la grand' messe, avec permission de confesser pour la fête de la toussaint. Ce fut un étonnement, mêlé aussitôt d' actions de grâces. Cette permission lui fut prolongée encore au delà. On retrouvait en lui, -nous retrouvons un successeur direct des Sainte-Marthe, des Singlin et des Saci. p61 M Le Tourneux n' était pas seulement un parfait confesseur, c' était un grand sermonnaire et prédicateur ; il était né tel, pour ainsi dire. à Rouen, sa ville natale, on prenait plaisir, au sortir du sermon, à le faire monter tout enfant sur un fauteuil, et à lui faire prêcher le sermon qu' on venait d' entendre ; il le récitait dans les mêmes termes. Dès l' âge de huit à dix ans, il improvisait des prônes. Les bourgeois de Rouen se plaisaient à le faire prêcher à la porte de leurs maisons et lui donnaient un sou par sermon. Sa famille était des plus humbles. M Thomas, le maître des comptes, père de Du Fossé, le distingua et le protégea. Usant d' une somme qui lui avait été léguée à cette fin d' élever quelque écolier pauvre, il envoya le jeune Nicolas Le Tourneux étudier à Paris, d' abord au collége des jésuites : l' enfant y eut tant de succès que, pour donner de l' émulation aux deux fils de M Le Tellier (Louvois et le futur archevêque de Reims), on le mit près d' eux comme camarade et antagoniste ; cette familiarité lui fut plus tard utile, et quand il fut devenu célèbre, la protection du chancelier le soutint quelque temps sur l' eau malgré son jansénisme. Il fit sa philosophie aux grassins, sous M Hersant. Ses études terminées, et après un intervalle de retraite à la campagne en Touraine auprès d' un ecclésiastique de mérite auquel il s' était attaché, il retourna à Rouen et entra à p62 vingt-deux ans dans les ordres avec dispense d' âge. Il fut placé comme vicaire à la paroisse de Saint-étienne des tonneliers : " ce fut là, nous dit Du Fossé en ses mémoires, qu' il commença à faire paraître de quoi il était capable. Il y fit connaître l' évangile, qui était alors très-ignoré ; il y prêcha la pénitence à l' exemple de Jésus-Christ et d' une manière conforme au véritable esprit de l' église. Il le faisait avec une certaine simplicité qui excluait de ses discours toute vaine affectation d' éloquence, qui les eût rendus indignes de l' auguste majesté de l' évangile. " sa réputation s' étendit bientôt, et on le réclamait pour prêcher dans les plus grandes paroisses. Lors de la paix de l' église, âgé de trente ans à peine (étant né en avril 1640), il quitta les fonctions actives du ministère et s' en vint de Rouen demeurer à Paris avec Du Fossé et M De Tillemont dans leur maison rue saint-Victor ; il entra par eux en liaison étroite avec port-royal. Son talent semble avoir hésité, durant ces années, entre l' étude austère, pénitente, silencieuse, et l' éloquence brillante. Il avait quitté la soutane et pris l' habit gris, et il s' interdisait l' autel par scrupule d' y être monté avant l' âge. M De Saci, sous la conduite duquel il s' était mis, ne lui permit pas longtemps d' être inutile et d' enfouir ainsi son trésor. M Le Tourneux publia en 1673, par manière d' essai, l' office de la semaine sainte en latin et en français, avec une préface et des remarques qui donnèrent idée de ce qu' il pourrait faire. Nommé chapelain au collége des Grassins, il y recommença à parler et à distribuer ses instructions excellentes comme s' il eût été dans la chaire la plus entourée. M Le Vayer, maître des requêtes, l' ayant entendu par hasard, fut si p63 charmé de son éloquence forte, simple, évangélique, qu' il se lia étroitement avec lui, et voulut l' avoir logé dans sa maison. C' est chez lui que M Le Tourneux composa son histoire de la vie de Jésus-Christ (1673), dont la préface fut très-remarquée, et présente une exposition claire et abondante du système de la chute et de la rédemption. Il concourut peu après pour le prix d' éloquence fondé à l' académie française par Balzac. Il écrivit son discours en une seule journée, dit-on, la veille même du terme prescrit, et il remporta le prix avec grandes louanges en 1675. Enhardi par ces succès et encouragé par Pellisson dont il était devenu l' ami, il donna son carême chrétien (1682), tout composé des épîtres, évangiles et prières récitées dans l' église en ce saint temps, avec des explications saines, instructives et populaires : c' est par là qu' il débuta dans son année chrétienne , continuée depuis avec un succès croissant, et à laquelle est resté attaché son nom. Mais ce carême imprimé, qui mettait M Le Tourneux p64 en grande estime auprès des bons juges, ne le mettait point encore en pleine lumière ; il lui fallait, pour se produire tout entier, l' autre carême que M Le Vayer, marguillier de Saint-Benoît, l' engagea de prêcher à cette paroisse, précisément dans le même temps, en 1682. Il y remplaçait le père Quesnel qui avait dû s' éloigner. Il commença le jour de la purification. Ce fut un événement dans le monde religieux. On peut dire que M Le Tourneux entra à Saint-Benoît obscur, et en sortit célèbre. Sa mine chétive, sa figure qui au premier aspect paraissait basse, ne faisaient guère présager d' abord beaucoup de vogue ni un auditoire bien nombreux ; les bedeaux, dit-on, et les loueuses de chaises en auguraient au plus mal ; mais, dès qu' il eut fait son premier sermon, il y eut foule. " on se disait communément que jamais homme n' avait prêché l' évangile comme celui-là ; qu' il n' y avait rien d' affecté dans ses discours, mais que tout y respirait la vraie éloquence, celle qui naît de la force de la vérité et de l' onction du saint-esprit... on vit des duchesses, touchées vivement de ce qu' il avait dit contre le luxe et contre la dépense excessive des ameublements qui ôtaient le pain et le vêtement aux pauvres, vendre avant la fin du carême ce qu' elles avaient de plus précieux, et se reprocher à elles-mêmes la nudité de tant de misérables qu' elles semblaient dépouiller. " -" quel est donc, demanda un jour Louis Xiv à Boileau, un prédicateur qu' on nomme Le Tourneux ? On dit que tout le monde y court. Est-il si habile ? " -" sire, reprit Boileau, votre majesté sait qu' on court toujours à la nouveauté ; c' est un prédicateur qui prêche l' évangile. " et comme le roi insistait pour avoir son sentiment, p65 il répondit : " quand il monte en chaire, il fait si peur par sa laideur qu' on voudrait l' en voir sortir ; et quand il a commencé à parler, on craint qu' il n' en sorte. " M Le Tourneux dut pourtant en sortir presque aussitôt. Ce succès extraordinaire d' un homme qu' on savait si lié avec port-royal éveilla l' envie. M Le Tourneux ressuscitait Des Mares, il balançait Bourdaloue : on le fit taire ou du moins on ne lui permit pas de recommencer. On croit que c' est à M Le Tourneux et au genre d' homélie qui lui était propre, que pensait expressément La Bruyère lorsque dans son chapitre de la chaire il a écrit : " jusqu' à ce qu' il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes écritures, explique au peuple la parole divine uniment et familièrement , les orateurs et les déclamateurs seront suivis. " M De Saci n' avait pas été sans se méfier de ce trop de succès ; sachant ce que c' est que l' envie, il la craignait pour M Le Tourneux, et lui conseillait de se moins produire dans la chaire et de se réserver pour le service des âmes en particulier. Il sentait de quelle utilité un tel homme pouvait être à port-royal, lui absent, et dans la disette spirituelle à laauelle étaient réduites ces pauvres isolées. M Le Tourneux se le disait également ; mais il dut céder à des considérations extérieures et à des instances qui allaient aussi, il faut le dire, dans le sens de son génie naturel. Avant que le venin de la calomnie eût encore eu le temps d' opérer et pendant la durée de ce carême florissant, il dut y avoir pour port-royal, pour les filles d' esprit qui le dirigeaient, une consolation secrète, et même un réveil assez légitime d' espérances. Leur confesseur se trouvait être (comme aux beaux jours d' autrefois) p66 l' homme de Paris qui avait le plus de vogue, d' autorité actuelle, et auquel les gens de bien applaudissaient le plus ; il était salué de tout le public chrétien, et semblait trouver grâce et accès auprès des puissances. De légers symptômes survenus paraissaient annoncer un adoucissement dans les volontés jusqu' alors inflexibles. Je me plais à m' attacher à ces dernières heures des moins mauvais jours, à indiquer ce vague rayon dans le nuage, comme se le montrèrent sans doute avec un reste d' espoir celles qui sentaient la nuit s' approcher. Le troisième jeudi de carême, 26 mars, Mademoiselle De Vertus, qui était depuis quelque temps plus malade d' un point de côté, écrivit à l' archevêque pour lui demander que M De Saci pût venir à port-royal et la confesser : " il y a très longtemps, lui disait-elle, que ma conscience est entre ses mains ; ... etc. " la lettre fut rendue à l' archevêque, le dimanche 1 er mars, par le fidèle Hilaire, agent zélé de port-royal ; et comme M De Harlay paraissait n' oser prendre sur lui de donner cette permission sans en avoir parlé au roi, Hilaire offrit de se rendre incontinent à Saint-Germain, et d' y porter un billet pour le roi avec la p67 lettre de Mademoiselle De Vertus. L' offre acceptée, il fit diligence et arriva au moment dd dîner du roi, qui fit réponse une heure après par un mot d' écrit : il s' en remettait de tout à l' archevêque. M De Harlay, en recevant cette réponse, témoigna que c' était avec bien de la joie et de l' affection qu' il accordait à Mademoiselle De Vertus ce que le roi le laissait libre de faire. Hilaire, à l' instant, disposa tout pour qu' on pût aller, le lendemain de grand matin, querir en calèche M De Saci à Pomponne. M De Saci, à son passage à Paris, vit, dès le matin du mercredi, l' archevêque, qui le reçut avec toute la civilité et l' affection possible. Comme M De Saci lui demandait quel terme il lui fixait pour son séjour, il ne lui en voulut point marquer précisément, lui disant " que cela n' était point nécessaire à l' égard d' un homme sage comme lui, que cela dépendrait de Mademoiselle De Vertus ; qu' il pouvait demeurer trois jours, quatre jours, selon qu' il le jugerait à propos. " de plus, il lui donna le jubilé pour les malades, et lui mettant son mandement entre les mains, avec la bulle ou le sceau appendu, il lui dit " qu' il était le premier à qui il le donnait, " ce mandement ne devant être publié que quinze jours après : en un mot, ce furent des bonnes grâces et de petits présents d' archevêque. " là-dessus, dit la relation manuscrite du monastère, M De Saci se mit en chemin, et arriva ici sur les deux heures. Après avoir salué nos mères et s' être un peu reposé, il entra pour voir Mademoiselle De Vertus, et en même temps donna sa bénédiction, à la porte des sacrements, à toute la communauté qui l' y attendait avec bien de l' empressement et de la joie, nones ayant été différées pour ce sujet. " p68 le journal manuscrit n' en dit pas davantage, mais ce que fut cette joie des coeurs, après trois années de séparation, on le peut imaginer : c' est ici le cas de lire dans l' entre-deux des lignes ce qu' on s' est abstenu d' écrire. M De Saci usa discrètement de cette permission inespérée. Arrivé le mercredi dans l' après-midi, il ne resta que jusqu' au dimanche inclusivement. Durant ce temps il confessa et communia Mademoiselle De Vertus ; il donna les sacrements à une soeur malade, évitant d' ailleurs tout ce qui aurait paru une reprise de possession de la communauté. Les entretiens qu' il eut avec l' abbesse, c' est à nous de les supposer. Le lundi 9 dès le matin, il partit pour s' en retourner à Paris et de là coucher à Pomponne, sans s' arrêter ni voir personne que pendant le temps qu' il fallut pour faire reposer les chevaux. M De Luzancy et Madame Hippolyte (cette hôtesse habituelle de Pomponne), qui étaient venus avec lui, s' en retournèrent aussi avec lui. Cependant, tout occupé qu' il était de son triomphant carême de Saint-Benoît, M Le Tourneux ne négligeait pas son troupeau des champs. Nous l' y voyons présent dans la semaine-sainte, du lundi au jeudi, officiant, donnant la communion aux malades. Le jeudi, on avança l' office, parce qu' il devait s' en retourner à Paris pour y prêcher le lendemain. Il revint dans la quinzaine, le mardi 7 avril, amenant avec lui trois religieuses de Liesse qu' on avait désiré éloigner de leur monastère où la division s' était mise, et que l' archevêque lui avait permis de placer comme hôtesses à port-royal. C' était presque un gage qu' on ne voulait pas laisser la maison sans aucun ravitaillement p69 d' âmes, et que toutes les avenues n' en étaient point à jamais fermées. Le jour même de pâques (29 mars), la mère Angélique, en datant expressément de ce saint jour, avait écrit une lettre à l' archevêque, et avec ce tact, ce tour ferme et juste qui est son cachet, elle lui demandait deux choses : l' une, toute simple et indiquée, que M Le Tourneux devînt le confesseur régulier du monastère et autrement qu' à titre provisoire ; l' autre, en termes plus couverts, qu' on pût recommencer à recevoir des novices comme auparavant : " monseigneur, " tout ce qui a rapport au bien des âmes pour lesquelles Jésus-Christ, qui est notre pâque, a été immolé, a rapport à cette grande fête,... etc. " adresse et dignité, cette âme supérieure savait concilier les deux choses ; mais ce fut inutilement. Les suppliques restèrent vaines, et l' on s' aperçut bientôt que rien n' était changé. Le prochain été qui fut des p70 plus calamiteux, d' affreux orages, des inondations qui ressemblaient à un déluge, une espèce de tremblement de terre qui fut comme le prélude des ravages et qui ébranla tout le vallon (12 mai 1682), parurent à ces âmes pieuses des signes visibles que la colère d' en haut n' avait point cessé. J' ai voulu du moins donner idée de la consolation trop fugitive que M Le Tourneux apporta à port-royal dans son court passage. Le moment approchait où lui-même ne pourrait se défendre contre les envieux que lui avaient faits ses talents et son succès. Il avait pourtant de puissants appuis et des amis en tous lieux. Le chancelier Le Tellier, qui faisait le plus grand cas de son carême imprimé, était, avec Pellisson, celui qui l' encourageait le plus à continuer sur ce plan toute l' année chrétienne . M Le Tourneux s' était rendu utile à M De Harlay par sa science ecclésiastique, et il avait fait partie de la commission instituée pour la réforme du bréviaire de Paris, dit bréviaire de Harlay. Il était une des lumières dans cette réforme liturgique générale qui s' accomplissait alors ; M De Vert, trésorier de Cluny, le consultait sur le bréviaire de l' ordre et sur l' historique des cérémonies de l' église ; le poëte Santeul, qui faisait de lui son oracle, lui était redevable de la matière de ses plus belles hymnes. Appelé à Versailles par des personnes pieuses de la cour, M Le Tourneux était recherché dans le royaume par de grands prélats. Chanoine de la sainte-chapelle, ayant encore un autre bénéfice qui se desservait à Saint-Michel dans le palais, p71 il avait été pourvu en dernier lieu par l' archevêque de Rouen, Colbert, du prieuré de Villers-Sur-Fère en Picardie. Cette pluralité de bénéfices (car il en avait gardé au moins deux, et peut-être les trois) alarmait un peu sa conscience, et il y aurait mis ordre s' il avait vécu ; mais il eût désiré ne se démettre de ce canonicat de la sainte-chapelle qu' en faveur de quelqu' un de digne : en attendant il se contentait d' en employer chrétiennement les revenus. C' est au milieu de cette condition déjà si établie de toutes parts, et de cette vogue croissante, que, vers la fin de l' année 1682, il se sentit arrêté par des influences ennemies qui finirent par dominer l' archevêque lui-même ; et, à la fois par prudence, et pour se mortifier de son trop de vogue et d' éclat, il jugea à propos de se dérober. Il s' éclipsa comme il l' avait déjà fait à d' autres moments de sa vie : -d' abord après ses études, un certain temps en Touraine ; -puis, après ses succès de chaire à Rouen, trois ans rue saint-Victor à Paris ; -ici ce sera sa dernière retraite. à partir d' octobre 1682, on ne le retrouve p72 plus à port-royal ; mais il ne le quitte que pour en mieux pratiquer l' esprit. Il se retire dans son prieuré de Villers pour s' y livrer sans partage à l' étude et à la pénitence. " nous l' y trouvâmes, écrit Du Fossé qui le visita en ces années, vivant comme un homme qui n' aurait point eu de corps à nourrir, et comme s' il eût voulu le faire mourir de faim.... etc. " il employait ses revenus et le produit de ses livres à élever quelques jeunes gens qui partageaient sa retraite ; nous rencontrerons bientôt un des sujets distingués sortis de cette école. Il avançait dans la composition de son année chrétienne , dont six volumes avaient paru (1682-1685). Mais la tracasserie, la haine du bien, toujours si prompt à s' attacher à tout ce qui était de port-royal, poursuivit M Le Tourneux dans ses écrits comme elle avait déjà fait dans la chaire. Le nonce du pape dit un jour au père de La Chaise que sa sainteté demandait qu' on supprimât quelques livres, et entre autres l' année chrétienne , " parce que la messe y est traduite en français. " le père De La Chaise en parla au roi, qui en dit un mot à M De Paris. De là défense de l' archevêque au libraire élie p73 Josset de plus vendre dorénavant des années chrétiennes . " sa femme s' est allée jeter aux pieds de M De Paris, écrit Arnauld dans une lettre à M Du Vaucel, pour lui représenter que c' était ruiner sa famille ; mais il lui a répondu qu' on la dédommagerait. Et cela ne sera pas difficile ; car on ne plaint pas l' argent en ces rencontres. Mais qui dédommagera les âmes ? " on a, d' un abbé De La Vau de l' archevêché, une lettre en forme d' avertissement, adressée à M Le Tourneux, qui marque jusqu' où allait l' arrogance du ton et du procédé à l' égard de ce docte et pieux serviteur de Dieu : " Monsieur Le Tourneux se peut souvenir que monseigneur l' archevêque de Paris lui donna une grande marque de confiance, lorsqu' il lui donna sa mission pour aller à port-royal,... etc. " p74 voici l' humble et touchante réponse de M Le Tourneux, datée de Villers, 19 mai 1686 : " monsieur, " j' ai reçu hier un mémoire que vous avez eu la bonté d' envoyer pour moi à M Josset (le libraire).... etc. " dans une réponse plus détaillée, jointe à la précédente, M Le Tourneux reprenait de point en point chacun des faits qu' on lui imputait dans l' avertissement si cavalier qu' il avait reçu, et il les réduisait à néant. Ces pièces seraient à reproduire en entier ; car rien ne saurait donner une plus juste idée et de la légèreté ou de la perfidie des adversaires, et de la moralité des accusés, de la gravité de leur habitude et du ton de leurs âmes. Il ne se peut voir en aucun temps de plus honorables persécutés que ceux-là, et de plus faits pour imprimer le respect : p75 " je me souviens sans doute, disait donc M Le Tourneux en entrant dns le détail de l' accusation, et j' espère de m' en souvenir toujours, que monseigneur l' archevêque de Paris me donna une grande marque de sa confiance,... etc. " p76 après une longue explication sur ses livres et son année chrétienne en particulier, pour l' approbation de laquelle il avait choisi des docteurs autorisés, il protestait de son esprit de soumission, non sans une plainte sourde et comme étouffée sur l' inutilité où l' on prétendait réduire chacun de ses talents, dont le principal était l' explication populaire de l' évangile : " monseigneur l' archevêque peut se souvenir que je lui ai marqué une si grande soumission pour mes pasteurs, que j' étais prêt à aller catéchiser dans le dernier village de son diocèse s' il m' y envoyait.... etc. " on lui avait proposé pour modèle M Nicole : c' était un faux exemple. Nicole vieux, de retour à Paris et ne demandant qu' à y mourir en paix, avait fini sa carrière : M Le Tourneux, dans la force de l' âge, commençait la sienne. Nicole d' ailleurs, le moins prédicateur des hommes, ne pouvait être raisonnablement proposé en modèle à M Le Tourneux, né essentiellement prédicateur et destiné à la parole publique. Mais c' est un peu l' inconvénient de ces honnêtes ralliés, de ces repentis et réconciliés par douceur d' humeur et par fatigue, de ces Silvio Pellico de tous les temps, d' être proposés pour bons sujets imitables à des hommes qui ont une toute autre verdeur et une autre séve. Quoi qu' il en soit, M Le Tourneux disait en s' abaissant : " j' estime M Nicole, et je suis prêt à suivre ses conseils ; je préférerai ses lumières aux miennes, sans scrupule et avec joie.... etc. " p77 la vérité ne triompha point : elle devrait y être accoutumée. M Le Tourneux était venu à Paris pour cette affaire de l' année chrétienne , quand il fut frappé soudainement d' apoplexie, le jeudi 28 novembre 1686 vers six heures du matin, à ce qu' on crut ; il était seul dans sa chambre et se portait bien la veille. On entra à sept heures et on le trouva comme mort ; on ne put que lui donner l' extrême-onction, ne lui jugeant pas assez de connaissance pour le viatique ; il n' expira que l' après-midi sur les deux heures. La consternation fut grande parmi les amis, et la surprise ajouta à la douleur. La mort soudaine, qui a souvent paru la plus désirable aux yeux du philosophe, est la plus redoutable aux yeux du chrétien. On apprit à port-royal l' accident mortel dans la journée même du jeudi. Le lendemain matin, l' abbesse, la mère Du Fargis, envoya un exprès à Paris avec une lettre à Madame De Fontpertuis pour la prier d' obtenir que le coeur de M Le Tourneux p78 fût apporté au monastère ; on n' osait pas demander davantage. Ce billet ne trouva point madame De Fontpertuis à Paris ; " mais Dieu, disent nos relations fidèles, qui ne voulut pas priver cette maison de ce qui aurait été assurément dans l' intention du défunt s' il avait été en état de s' en expliquer, inspira en son absence à des personnes amies ce que notre mère avait demandé, et sans que l' on le sût à Paris, le défunt étant déjà enseveli et dans la bière, le vicaire de Saint-Severin et Madame Josset prirent résolution de faire prendre son coeur, et de nous l' apporter ; ce qui réussit, mais non pas sans que l' on s' en aperçût. Comme l' on commençait à en faire du bruit et quelques personnes y trouvant à redire, cela leur fi craindre, quoique assez sans apparence, que l' on ne s' opposât à leur dessein ; et ce fut ce qui leur fit conclure de se mettre en chemin, pour nous l' apporter, entre quatre et cinq heures du soir. " on loua un carrosse à quatre chevaux, et l' on partit en toute hâte ; mais on se perdit par les chemins, on fut plus de neuf heures en route ; et ce ne fut pas sans une grande surprise que sur les deux heures après minuit, pendant qu' elles disaient les matines de Saint-André (30 novembre), les religieuses entendirent un carrosse entrer dans la cour du monastère. C' était le coeur de M Le Tourneux qui s' en revenait reposer dans son chaste asile. Il alla rejoindre tant d' autres coeurs fidèles dans la chapelle des reliques. Son corps avait été enterré en l' église de saint-Landry. -M Le Tourneux n' avait que de quarante-six à quarante-sept ans. -il laissa par testament à port-royal une somme de 2000 livres (d' autres disent 4000), produit de ses ouvrages. p79 La mauvaise volonté des ennemis ne fut point désarmée par sa mort même ; ils extorquèrent de l' official de Paris une sentence foudroyante du 10 avril 1688, et une ordonnance de M De Harlay du 3 mai suivant, confirmative de cette sentence, contre une traduction qu' il avait faite du bréviaire romain, comme si elle eût contenu plusieurs hérésies. " jamais, dit Du Fossé, ordonnance ne fit plus de bruit dans Paris ; mais il est vrai aussi qu' on ne vit peut-être jamais un consentement plus général, pour rendre justice à l' innocence du traducteur et à la bonté du livre : en sorte que le prélat demeura lui-même convaincu que la passion de ses envieux avait eu la plus grande part dans cette affaire, et il ne put refuser à son libraire la permission qu' il lui demanda de vendre ce livre. " on le voit, M Le Tourneux, bien que venu tard, toujours contrarié et si vite emporté, est une des vraies figures de port-royal ; il en a tous les caractères, y compris la persécution. En des jours plus réguliers il eût été avec M De Tillemont, et sous une forme plus manifeste, un des remplaçants de M De Saci qui s' était volontiers déchargé sur lui du soin de plusieurs âmes, et qui le consultait sur ses écrits avant la publication comme un maître dans la doctrine ecclésiastique. Il eût illustré toute chaire où il serait monté ; il avait un don. Le carême qu' il avait prêché à Paris avait tant p80 frappé dans tous les rangs, que M Le Tourneux était resté connu même du peuple sous le nom de prédicateur de Saint-Benoît . Il était cité partout comme ayant la réputation, par excellence, du prône, de l' explication des évangiles. Madame De Caylus parlant d' une supérieure de saint-Cyr (Madame De Brinon) qui avait de l' esprit et une grande facilité de s' exprimer, et même de l' éloquence, disait : " tous les dimanches après la messe, elle expliquait l' évangile comme aurait pu faire M Le Tourneux . " c' était un nom courant et accepté que le sien. M Le Tourneux n' avait eu qu' une saison, n' avait brillé qu' un carême, mais il avait bien brillé. Ses livres posthumes prolongeaient sa réputation. Ce n' était pas seulement Fénelon qui, dans un résumé général des discussions sur l' amour pur , s' appuyait de l' autorité de M Le Tourneux, qui avait parlé à souhait de cet amour dans son livre des principes et règles de la vie chrétienne ; c' était Madame De Sévigné qui lisait avec plaisir ces mêmes règles chrétiennes (février 1689) : " je n' avais fait que les envisager, dit-elle, sur la table de Madame De Coulanges ; elles sont à présent sur la mienne. " tel on était en ce temps-là. Cependant je n' ai pas tout dit : en étudiant cette figure, l' une des dernières et non des moins belles de notre cadre, en considérant cette vie si traversée, je p81 n' ai pu me défendre de réflexions qui vont même au delà, qui portent sur l' ensemble de notre sujet, et qui y appartiennent essentiellement. à l' acharnement avec lequel M Le Tourneux fut persécuté de son vivant et qui ne cessa même pas après sa mort, on a senti qu' il se rattache à lui toute une grave question, et cette question s' est renouvelée, s' est continuée jusqu' à nos jours, où il a recommencé d' être calomnié dans un certain monde. De bonne foi, quand on essaye de lire cette série de livres qu' il a composés, il est difficile de comprendre que des choses aussi monotonement édifiantes aient paru dangereuses et aient jamais été défendues, qu' elles le soient peut-être encore : elles se défendent d' elles-mêmes, ce semble, par l' uniformité et, pour parler en profane, par l' ennui. Mais dépouillons nos lumières acquises, nos idées désormais ouvertes sur la nature, sur le vrai système du monde et sur l' histoire ; sachons retourner en arrière, ne pas être plus difficile qu' une Caylus, une Coulanges ou une Sévigné ; sachons lire jusque dans ces teintes grises et sombres, et voir l' action et la vie où elle a été. Que voulait M Le Tourneux ? Que voulaient ses amis, par l' ensemble de travaux qu' ils réclamaient de lui avec instance et auxquels il était si propre ? Par ses traductions de l' office de la semaine sainte , puis par son carême où il ne traduisait plus seulement, mais où il ajoutait un commentaire abrégé, une explication des épîtres et évangiles que l' église en ce saint temps donne toujours nouvelles pour chaque jour, puis dans son avent et dans ce qu' il a fait des dimanches d' après pâques, M Le Tourneux essayait, au sein d' une société p82 encore chrétienne, de faire participer les fidèles, par l' intelligence comme par le coeur, à tous les actes de la vie chrétienne. Il les voulait mettre à même d' apporter le plus de raison et de réflexion possible dans l' usage des choses incompréhensibles. L' église, tout en se réservant le latin comme langue sacrée dans le service public, n' interdisait pas aux fidèles en particulier de prier en leur langue et de goûter intelligemment la parole de Dieu. Donner cours à des publications pareilles, c' était faire le meilleur appel et opposer la plus excellente réponse aux protestants, alors très-invités à se convertir et très-sollicités d' entrer ; c' était leur montrer ce que c' est que la messe, tant décriée et insultée par eux, et les forcer à la respecter. Cela n' était propre qu' à faire honneur, comme disait Arnauld, à la religion catholique. Et au contraire ces mêmes protestants tirèrent grand parti de la condamnation des livres de M Le Tourneux, en s' écriant : " vous voyez ces idolâtres ! Ils ne veulent pas qu' on puisse rien lire directement de l' écriture, ni rien comprendre de ce que Jésus-Christ a apporté. cette lumière, de dessus laquelle on avait tiré le voile, a blessé les yeux de ces oiseaux de ténèbres. " le fait est que, quand on a lu Le Tourneux, on se rend compte, si l' on est croyant, des motifs de sa foi et de son culte, des diverses formes et des appropriations de la prière, de la composition et de l' ordonnance que l' église a données à l' année chrétienne, et de l' appui qu' y trouve une âme chrétienne à chaque instant, -de la station qu' elle y peut faire à chaque degré ; on s' en rend compte non point par un effort de goût comme on le fait pour comprendre la beauté du poëme de Dante ou d' une p83 vieille cathédrale, mais par le sens moral et pratique, en restant français et paroissien de son temps et du dix-septième siècle, si l' on était du dix-septième siècle. On est un chrétien instruit et estimable, même aux yeux de ceux qui ne le sont pas. Si M Le Tourneux avait fait jusqu' au bout sa fonction, si lui et ses amis avaient pu développer leur oeuvre et la faire accepter, il en serait résulté qu' en France on aurait lu un peu plus les épîtres, l' évangile, l' écriture sainte qu' on lit si peu, et qu' on les aurait lus à la française, en s' en rendant compte jusqu' à un certain point, en comprenant ce qui va au bon sens et au droit jugement de tous et en moralisant à ce sujet : on aurait réalisé mieux qu' on ne l' a fait le rationabile obsequium vestrum de saint Paul. L' ultra-montanisme a craint ce demi-progrès ; il a grondé. M De Harlay, en s' associant par faiblesse à la censure, n' a pas vu que lui-même serait bientôt atteint dans son gallicanisme, dans sa réforme liturgique du bréviaire de Paris, et dénoncé à son heure pour sa fraction d' hérésie. Il faut voir dans l' ouvrage de Dom Guéranger le curieux chapitre où tout ce travail de régularité et aussi de diffusion de la prière et de l' instruction chrétienne au dix-septième siècle est présenté comme le résultat d' une grande conspiration qui se tramait contre la foi des fidèles , et dont les principaux auteurs et promoteurs n' étaient autres que les traducteurs du nouveau-testament de Mons, M Pavillon avec son rituel d' Aleth, M Le Tourneux avec l' ensemble de ses pieux et prudents écrits. Celui-ci est surtout l' objet d' attaques singulières. On est même allé (car la calomnie de ce côté p84 est prompte, et la bêtise s' y mêle aisément) jusqu' à incriminer sa foi en la divinité de Jésus-Christ. Mais le grand crime était de vouloir introduire une part de raison et de connaissance dans les livres jusqu' alors fermés du sanctuaire, de diminuer, même en le révérant, mais en se l' expliquant dans une certaine mesure, le mystérieux et le merveilleux inhérent à la célébration du culte. On est revenu de nos jours à ce merveilleux tant qu' on a pu, par l' imagination, par la résurrection des choses du moyen-âge, par un enthousiasme d' artiste, d' archéologue, de romantique encore plus que de chrétien. Nous avons vu commencer ce mouvement, nous le voyons finir et être même plus court qu' une vie d' homme. Au point de vue historique, ç' a été peut-être une excursion heureuse, une brillante croisade du goût : au point de vue pratique et moral, qu' en est-il resté ? Pour conclure sur M Le Tourneux et le laisser tout à fait gravé dans nos esprits par sa marque distinctive : -il avait entrepris sur une grande échelle la divulgation gallicane et très-chrétienne de l' évangile, des épîtres, une explication de la messe et de toute l' ordonnance du culte, un grand régime d' homélies. Il tendait à faire un peuple, un public chrétien à la française, relativement éclairé. Au lieu de l' y aider, on le condamne, on le prohibe, on l' accable sous la stupidité p85 des accusations ; on insulte à sa mémoire. Que gagne la vraie religion à ces guerres civiles ? Comme si l' ennemi commun, les philosophes, l' esprit du siècle, Voltaire en personne, n' approchaient pas. Oh ! Que le malin qui savait son jansénisme à merveille, et qui en avait de bonnes informations dans sa famille, devait rire en voyant les livres de Le Tourneux à l' index, et l' auteur traité comme un mécréant ! C' était autant de gagné pour lui. p86 Iii. Je continue l' histoire du monastère durant ce calme apparent et perfide où on le laisse peu à peu se détruire. Le résumé, si l' on s' y bornait, serait court. L' histoire de port-royal, depuis 1679 jusqu' à la ruine dernière en 1711, est bien simple et tristement monotone : c' est celle d' une place assiégée, bloquée, qu' on veut anéantir (et on y procède à coup sûr) par disette, par inanition. On pratique un supplice d' un nouveau genre. Pour ne pas avoir l' odieux d' une violence ouverte, on coupe les vivres, puis les canaux, l' un après l' autre, à petit bruit. Il y a même des répits assez longs, des temps d' arrêt dans le travail de sape et d' investissement, comme pour mieux prolonger le plaisir. La garnion p87 cependant dépérit de jour en jour, à vue d' oeil. Depuis qu' on a retranché les novices et interdit le moyen de se recruter, le chiffre, d' abord si florissant, de 73 religieuses du choeur, diminue ; on le voit sensiblement baisser de trois en trois ans, à chaque élection d' abbesse. Il était tombé de 73 à 61 lors de la réélection de la mère Angélique, au mois d' août 1681. Il remonte, et il se retrouve on ne sait trop comment (et sans doute à cause de quelques malades qui s' étaient abstenues à l' élection précédente) de 63 encore en février 1684. Il baisse et retombe à 56, en février 1687 ; à 51, en février 1690 ; à 43, en février 1693 ; à 38 ou 39, en février 1696 ; à 34, en février 1699 ; à 26, en février 1702. Il n' est plus que de 25, en février 1705. On empêchera finalement d' élire une abbesse. Le couvent exténué, réduit, sous une prieure, à une quinzaine de religieuses, dont la plus jeune a cinquante ans, va finir et mourir de sa belle mort. Il ne faut plus qu' un peu de patience encore de la part des adversaires, mais ils n' en auront pas ! Au dernier moment, la rage l' emporte ; l' assiégeant, qui s' était si longtemps contenu, devient comme forcené ; il se jette sur ce qui allait naturellement mourir ; il extermine et arrache de ses ongles ce nid d' hérésie ; il déterre les morts. Ainsi il perd tout le profit de son hypocrite longanimité : après l' odieux de la cruauté lâche et sournoise, il a celui de la vengeance féroce. Mais nous avons trop de circonstances honorables et touchantes à noter, trop de physionomies intéressantes, bien que secondaires, à reconnaître durant cette période d' obscurcissement et dans ces degrés de p88 déclin, pour ne pas nous y arrêter, nous surtout qui savons combien l' état de gêne et d' oppression est conforme à l' esprit de port-royal, et qu' avec les personnages de cette sainte école il convient toujours d' appliquer ce mot d' un poëte, que l' aspect le plus vrai, c' est le plus recouvert. Le premier confesseur proposé à l' archevêque et agréé par lui après le départ de M Le Tourneux, fut M Eustace, curé de Fresnes dans le diocèse de Rouen, ancien précepteur du fils de Madame De Fontpertuis. C' était un ecclésiastique de piété et d' étude, assez instruit, qui se prit d' affection sincère pour port-royal, et y confessa pendant plus de vingt-deux ans (10 août 1683-décembre 1705). Son nom est resté honorablement attaché aux années dernières de la persécution, bien qu' il y ait commis quelque imprudence. M Eustace est un bon prêtre de la catégorie spirituelle de M Grenet, mais ce n' est pas proprement un de nos messieurs. C' en serait un plutôt, s' il était demeuré plus longtemps au monastère des champs, que M Bocquillot, qui y fut un ou deux ans confesseur, et qui me semble avoir marché sur les traces de M Le Tourneux dans l' homélie. La défense qui était faite à port-royal de recevoir des solitaires et des hôtes à demeure, n' empêchait pas quelques ecclésiastiques d' y venir à certaines fêtes, d' y prendre part aux offices et processions, d' y célébrer la messe, ou d' y faire diacre ou sous-diacre . M Bocquillot commence à paraître à ces divers titres dans les journaux manuscrits, sur la fin de l' été de p89 1684, et il eut permission de confesser en janvier 1685. Son histoire est assez curieuse et dénote une nature toute franche. Le profil de loin s' entrevoit : j' essayerai de le marquer. Lazare-André Bocquillot était né à Avallon le 1 er avril 1649, originaire par son père du diocèse de Tréguier en Basse-Bretagne. Le père s' était établi aubergiste à Avallon, à l' enseigne du pilier vert ; le fils se ressentit d' abord de cette profession un peu libre, plutôt que des conseils et de la vertu de sa mère. Il eut une jeunesse déréglée, errante, de véritable aventurier. Après avoir étudié les humanités chez les jésuites de Dijon et avoir été de ce qu' on appelait la congrégation des écoliers, il se débaucha et hanta les vauriens . étant passé, pour son cours de philosophie, chez les dominicains d' Auxerre, il y fit une grave maladie durant laquelle il prit de belles résolutions qui tinrent peu. Il voulut bientôt après se faire soldat et s' échappa de chez sa mère, en emportant tout ce qu' il pouvait. N' ayant pu être reçu à Paris cadet aux gardes, il s' état jeté alors, par un coup de repentir, dans l' état ecclésiastique, avait pris les ordres mineurs, et était entré au séminaire d' Autun. Revenu à Paris, il y avait été ressaisi par sa passion pour le métier des armes et par sa fougue de dissipation ; il avait redonné à plein collier dans le désordre. Des contre-temps l' ayant encore arrêté au moment où il allait servir en Candie, et ensuite quand il cherchait à entrer dans les gardes du corps, il avait trouvé moyen de faire le voyage de Constantinople à la suite de l' ambassadeur M De Nointel. On nous le représente, à cet âge de 22 ans qu' il avait lors de cette caravane, " beau, bien fait, de grande p90 taille et d' une physionomie qui prévenait en sa faveur. " de retour en France, et après des études de droit à Bourges, il s' était fait recevoir avocat au parlement de Dijon, et, plus que jamais mondain, il avait rempli Avallon du bruit de ses plaidoiries et de l' éclat surtout de ses parties de plaisir. Enfin il fut sérieusement touché ; le coeur en lui était excellent, les excès ne venaient que de la chaleur du sang et de la fièvre de jeunesse. Il secoua cette légion de démons qui n' étaient que des hôtes passagers. Il fit une confession générale à son frère, religieux minime, et se réforma pour ne plus se démentir. Il se remit aux études ecclésiastiques, rentra au séminaire et fut ordonné prêtre le 8 juin 1675. Pour s' instruire plus à fond, il se retira quelque temps dans une maison de l' oratoire (notre-dame des vertus, à Aubervilliers près Paris), et il y eut pour maître Du Guet. Il y puisa la doctrine qu' il a toujours gardée depuis, de la grâce efficace et de la prédestination gratuite . Il retourna ensuite dans sa province et eut la cure de Chastellux, de 1677 à 1683 ; mais des infirmités, et en particulier une surdité qui lui survint, le forcèrent de la quitter. Il alla à Paris et se rendit à port-royal pour consulter M Hamon, qui le mit pendant huit mois au régime de Cornaro : c' était une entrée dans la pénitence. Par M Hamon, M Bocquillot s' attacha à port-royal, y fit des instructions, catéchisa les domestiques du dehors, et fut adjoint à M Eustace pour confesser les religieuses en ces années de l' extrême disette des confesseurs. Il n' avait pourtant qu' une bonne oreille, et encore, à de certains jours, elle était dure. Son évêque (M De Roquette) le rappela bientôt, en 1686 ou 1687, et le nomma chanoine p91 de Montréal, puis d' Avallon. M Bocquillot devint alors décidément un savant de province ; sans compter ses homélies qu' il recueillit et publia, il donna des dissertations sur la liturgie, principalement un traité historique de la liturgie sacrée ou de la messe que loue Du Pin, une vie du chevalier Bayard, un mémoire sur les tombeaux de Quarré, etc., etc. Il correspondait avec le journal des savants . Enfin, il fut estimé de l' abbé Lebeuf, du président Bouhier. Quand vint la bulle unigenitus , il y fit face et tint bon dans son appel et son réappel. Il mourut le 22 septembre 1728, dans sa quatre-vingtième année. Homme qui, comme tant d' autres de sa province, sent son seizième siècle, homme d' or ainsi que l' appellent ceux qui l' ont connu, il était supérieur à ses écrits, et sa conversation, à ce qu' il paraît, avait gardé un grain de vieux sel jusque dans sa stricte piété et dans sa fidélité inviolable aux souvenirs de port-royal. Quand il causait familièrement avec ses amis, il appelait cela bocquilloter . Pourquoi ne le répéterai-je pas d' après son biographe ? Il prenait sa tasse de café et son petit verre d' eau-de-vie après les repas ! Mais nous savons, à n' en pouvoir douter, s' empresse d' ajouter le même biographe, que c' était M Nicole qui lui en avait fait prendre l' habitude, p92 et le lui avait conseillé. -M Bocquillot est pour nous un janséniste bourguignon. Je n' ai pas besoin de dire que ce n' était pas un confesseur que le poëte Santeul qu' on rencontre très-souvent en visite à port-royal en ces années (1682-1694) ; mais c' était un hôte, et des plus fidèles, des plus assidus. Il y était venu une première fois par hasard avec un autre religieux de saint-Victor, pour y parler à M Le Tourneux qui leur avait donné rendez-vous (10 août 1682). Mais M Le Tourneux ayant été obligé de partir la veille pour Versailles, où le duc De Chevreuse l' avait appelé, les deux victorins ne trouvèrent que M De Vert, religieux de Cluny. Ils ne laissèrent pas de demeurer ; on les reçut le mieux que l' on put dans les dehors de la maison ; ils y couchèrent, et leurs chevaux ne furent point menés à l' hôtellerie. M Le Tourneux, revenu de Versailles le lendemain, trouva Santeul déjà épris de port-royal, et si satisfait qu' il se promettait bien de recommencer une autre fois le voyage. " M Le Tourneux lui témoigna alors, nous dit la relation, que l' on n' aimait point céans ces sortes de p93 visites où il n' y avait point de nécessité, mais que, s' il voulait être le bien venu, il le serait assurément s' il faisait aux religieuses la grâce de leur faire voir la cuculle de saint Bernard qu' ils avaient chez eux à leur maison de Saint-Victor à Paris. M De Santeul lui fit de grands remercîments de sa proposition et s' engagea sur l' heure d' apporter cette sainte relique, pour l' honorer le jour de la fête du saint, qui arrivait dix jours après. " saint-Victor et port-royal étaient en très-bon accord et comme en une sorte de parenté spirituelle ; on permit donc à la sainte relique de faire le voyage. La mère Angélique envoya à Paris le carrosse de la maison avec les quatre chevaux, pour amener la précieuse coule (habit, chape) ; le grand-prieur la voulut accompagner avec un autre chanoine régulier, et avec Santeul qui, pour rien au monde, n' en aurait cédé l' honneur à personne. La fête fut grande pour la recevoir (19 août), et la dévotion extrême à l' aller baiser. La même châsse contenait également sous verre le cilice, les gants et le peigne de saint Thomas De Cantorbéry ; on sortit le tout (moins le peigne), et pour qu' il n' y eût point de jalouses, le prieur tenant le cilice et les gants, et Santeul d' autre part tenant la cuculle, firent le tour du choeur des deux côtés. Après l' adoration ou l' honoration par toutes les soeurs, la bonne grâce du prieur victorin alla jusqu' à offrir à Madame De Port-Royal de lui donner quelques petits morceaux de la relique si précieuse aux filles de saint p94 Bernard : " elle l' en supplia très-humblement, et lui présenta un petit coffre pour les mettre. Il voulut qu' elle lui marquât l' endroit qu' elle souhaitait qu' il coupât lui-même, et puis remit tout dans la châsse qu' il referma, et la laissa ensuite sur la crédence avec deux cierges allumés. " et c' est ainsi que Santeul s' acquit le droit de revenir souvent à port-royal. -on a pris note de quelques conversations qu' il y tint, et qui nous le montrent aussi grand enfant et aussi facétieux convive en ce lieu-là que partout ailleurs. Santeul, quelque part qu' il allât, ne pouvait s' empêcher d' être tout entier lui-même, et d' y porter sa verve burlesque, son torrent de belle humeur. p95 Nous ne sommes point à port-royal pour entendre les propos de table et les gaietés de réfectoire de Santeul : assez de graves et tristes sujets nous appellent et sont faits pour y occuper. L' année 1684 fut surtout p96 une année funèbre. M De Saci l' ouvrit en mourant à Pomponne le 4 janvier. J' ai dit ailleurs, j' ai emprunté à Fontaine le récit de ses belles et pénétrantes funérailles. La mère Angélique mourut trois semaines après (29 janvier), percée de la douleur comme d' un glaive : " le lundi 24, dit la relation toute simple, notre mère tomba malade.... etc. " port-royal perdit avec elle sa dernière grandeur ; il n' en retrouvera plus désormais que tout à la fin, grâce à l' excès des persécutions. La mère Du Fargis prieure fut élue abbesse en la place de la défunte. C' était la dernière personne dont le nom pût encore porter au dehors quelque respect et obtenir quelque ménagement du côté de la cour. Elle désigna pour prieure la mère Agnès de Sainte-Thècle Racine, dont le neveu commençait à devenir si utile. Trois religieuses moururent coup sur coup dans le mois de février suivant. M De Luzancy, le cousin germain de M De Saci, le frère de la mère Angélique, tombé malade cinq jours après la mort de sa soeur, mourait douze jours après elle (10 février) ; on apporta son corps de Pomponne à port-ryal. En humble et fervent disciple qui n' avait jamais rien su ni rien voulu faire que par eux, il se hâtait de rejoindre les deux p97 guides de toute sa vie. La soeur Eustoquie De Bregy, ce premier lieutenant si actif et si dévoué de la mère Angélique, ne lui survivait pas non plus et mourait le 1 er avril, à l' âge de cinquante-et-un ans. M Grenet, le bon et charitable supérieur du monastère, mourait également le 15 mai ; il fut remplacé en qualité de supérieur par un prêtre chanoine régulier de saint-Victor, M Taconnet, " le plus doux des hommes, " qui mourut lui-même quatre mois après (2 octobre). Les supérieurs de port-royal perdent, au reste, de leur importance et n' ont plus qu' un rôle insignifiant ; l' archevêque qui les envoie ne leur demande que de ne pas faire parler d' eux ; la communauté devient assez vieille pour qu' on n' ait plus qu' à la laisser aller et finir toute seule. -quand on lit le journal de port-royal en ces années, on n' y voit notés que des offices de morts, des convois ou des commémorations funèbres. Sans compter les religieuses qui y meurent, maint fidèle et maint ami du dehors demande à y être enterré. On y porte des corps ou des coeurs ; cela ne cesse plus. Port-royal n' est désormais que le vallon des tombeaux, une nécropole sacrée. Qu' est-ce par exemple que ce comte d' Hénin que, dans les bonnes estampes de port-royal, on voit enterré sous le pavé du choeur de l' église, à côté des de Luynes et des Conti ? C' était un enfant de dix mois et vingt-deux jours que sa mère Charlotte-Victoire De Luynes, pensionnaire sortie en 1679, et mariée trois ans après au prince de Bournonville, fit enterrer dans la sépulture de la première Madame De Luynes (mai p98 1684). Elle n' y envoyait pas seulement les entrailles de son enfant, elle y envoyait son petit coeur à cause de l' affection reconnaissante qu' elle avait pour cette maison : on enterra les entrailles, mais " on n' enterra point le coeur, nous apprend l' exact journal, parce que ce n' est plus, à ce que l' on dit, la coutume : il est pendu dans le choeur au lambris de la grille. " quand son second fils, un autre petit comte d' Hénin mourut encore (août 1687), cette mère pieuse apporta elle-même les entrailles dans une boîte de plomb. Ce que Madame De Bournonville faisait là, tous les amis le voulaient faire. Reposer à port-royal, soi et les siens, c' était reposer en terre plus sainte, et comme en une terre plus voisine de la suprême vallée de Josaphat ; c' était attendre en lieu plus sûr l' heure redoutable de la résurrection. Aussi les jours ne suffisaient plus aux messes des morts, aux bouts de l' an, aux trentains et aux libera ; l' enceinte du monastère ne suffisait plus aux enterrements. Je n' ai point à énumérer ici et à rappeler toutes les morts successives des amis (M Hamon, M De Sainte-Marthe, etc), que j' ai déjà indiquées quand j' ai parlé en détail de chacun d' eux. Mais il est une de ces morts qui fut accompagnée de circonstances trop singulières et trop frappantes pour ne pas nous arrêter : je veux parler de celle de l' illustre et infatigable pénitent M De Pontchâteau (27 juin 1690). M De Pontchâteau n' a point composé d' ouvrages proprement dits, mais il n' a cessé d' écrire des relations et mémoires, des lettres, de correspondre, de voyager, de négocier. Lorsqu' on étudie à fond port-royal et que l' on recourt directement p99 aux sources, il est un de ceux qu' on rencontre le plus souvent. Nous avons perpétuellement usé de son témoignage ; nous lui devons un dernier souvenir. Ce petit-neveu à la mode de Bretagne du cardinal De Richelieu (sa grand' mère paternelle était une Richelieu), frère de la duchesse D' épernon et de la comtesse D' Harcourt, oncle du duc De Coislin et du cardinal de ce nom, naquit en 1634. Il était le troisième et dernier fils de Charles Du Cambout, marquis de Coislin, baron de Pontchâteau et De La Roche-Bernard, gouverneur de Brest et lieutenant-général pour le roi en Basse-Bretagne. Il fut chargé de bénéfices dès son enfance ; car son aîné immédiat, qui était le second fils de la maison, s' étant trouvé peu disposé à entrer dans l' état ecclésiastique, le père, qui ne voulait pas que les bénéfices sortissent de chez lui, demanda et obtint des bulles pour le cadet. C' est ainsi que le jeune messire Sébastien-Joseph Du Cambout De Pontchâteau eut les trois abbayes de Saint-Gildas, de La Viéville et de Geneston. " quand il fut en âge de juger un peu des choses, il eut une si grande horreur de la manière dont ses bulles avaient été obtenues, qu' il ne cessa point de désirer d' abandonner ses bénéfices. Il m' a fait voir, écrit la soeur élisabeth De Sainte-Agnès Le Féron, la grande bulle de son abbaye par laquelle le pape (Urbain Viii) lui mandait qu' il lui conférait son bénéfice, étant bien informé de sa prudhomie, de sa grande science et de ses bonnes moeurs. " or, il n' avait alors que sept ans. p100 Il fut envoyé fort jeune à Paris pour y faire ses études. Il fit ses humanités au collége des jésuites, sa philosophie dans l' université ; puis il s' appliqua à la théologie avec beaucoup de succès. C' était donc un homme instruit ; mais qu' il me soit permis d' ajouter qu' on n' en vit jamais de moins éclairé : entendez-le dans le sens que vous voudrez, depuis le sens où l' entend Nicole jusqu' à celui où Bayle le prendrait. Agréable, vif, enjoué, bien fait de sa personne, semblant destiné à être un aimable petit abbé de cour, il fut partagé de bonne heure entre les fougues de la dissipation et les autres fougues, non moins emportées, de la pénitence. Une grande terreur des jugements de Dieu paraît l' avoir toujours dominé ; il ne cessa jamais à aucun moment de croire, -de croire d' une foi dure et robuste, et de croire à tout. Vers l' âge de dix-sept ans, il eut l' occasion de connaître M De Rebours, un de nos messieurs, qui le mit en relation avec M Singlin. Celui-ci appliqua d' abord sa méthode ordinaire de lenteur et de résistance, et qu' il employait surtout quand il avait affaire à des personnes de naissance et de qualité, qui lui semblaient affectées par là comme d' un double péché originel . Dans son premier feu, le jeune abbé songeait dès lors à se dépouiller de ses bénéfices et à tout quitter. M Singlin s' y opposa ; il lui conseilla de n' aller point si vite, et de prendre du temps pour consulter Dieu et voir si ce dessein venait de lui. Il fit bien et prudemment. Après une première visite à port-royal des champs, et quand il semblait n' aspirer qu' à une plus grande retraite, le jeune abbé écouta la voix de l' enchanteur qui lui parlait par la bouche de ses amis : il eut l' idée d' aller à Rome. M Singlin pensa p101 avec raison qu' en cela il exposait son innocence, et peut-être sa foi, à plus d' un danger. M De Pontchâteau passa outre ; il voyagea en Italie, en Allemagne, revint en France par Lyon où il demeura auprès de son grand-oncle le cardinal archevêque, M De Richelieu. Ce prélat le prit en grande amitié ; il lui confiait toutes ses affaires et faisait tout ce qu' il pouvait pour le charger de bénéfices : s' il en avait eu un grand nombre à sa disposition, il les lui aurait tous donnés. Sa mort (1653) délivra M De Pontchâteau de ces voies d' ambition où le conseil de sa famille l' avait rengagé. Est-ce alors, n' est-ce que plus tard en 1659 (car on se perd un peu dans ces chutes et rechutes de M De Pontchâteau, et la chronologie exacte n' en est pas bien établie), qu' il alla passer quelque temps en Bretagne, voyage qui lui fut très-funeste : " il m' a dit, écrit la soeur Le Féron qui est du moins très-bien renseignée sur le fait, que ce fut en ce lieu qu' il se détraqua beaucoup par des compagnies qu' il fréquenta, les festins où il se trouva, et l' amusement de la vie dans lequel il se laissa aller. " il eut aussi alors, ou plus tard, des idées de mariage. Toutefois il revint à résipiscence et se remit à la merci de M Singlin. " quoi, mon père ! Ce pauvre enfant, auriez-vous bien le courage de l' abandonner ? " disait p102 un jour la mère Angélique à M Singlin en lui parlant du petit abbé . En ces années 1653-1656, M De Pontchâteau venait souvent à port-royal ; il en était l' un des amis les plus officieux ; il faisait présent de reliques aux mères (reliques de sainte Agnès, reliques de sainte Thérèse) ; il prêtait son carrosse et ses chevaux dans tous les besoins qu' on en pouvait avoir. On lui avait obligation de mille choses. En 1655, en mars, il fit une retraite de quelques semaines aux champs. On dit qu' il s' y ennuyait beaucoup, et M Singlin avait donné charge à M De Saint-Gilles (son ancien voisin du bocage) de l' entretenir et de l' occuper. Il y était lors de la dispersion de 1656, et dut se retirer comme les autres. Il se logea au faubourg saint-Jacques ou saint-Marceau dans une petite maison qu' il loua, ayant avec lui M Akakia Du Mont, l' un des confesseurs de port-royal. C' est à ce temps-là que se rapporte une nouvelle escapade de lui, à laquelle on était loin de s' attendre. S' étant lié avec de jeunes abbés à peu près de son âge et de sa qualité, ils le tentèrent si fort qu' enfin il succomba et résolut avec eux de refaire un voyage à Rome. Il ne parla de ce dessein ni à M Singlin ni à M Du Mont, et se contenta, en partant, de laisser un billet à l' adresse de ce dernier, où il disait : " je vous supplie qu' on ne se mette point en peine de moi ; je suis parti pour Rome. " -" cela étonna fort M Du Mont, qui vint à port-royal de Paris apprendre cette nouvelle, dont tout le monde fut affligé. " les années suivantes furent les plus pénibles et les plus orageuses dans les rechutes de M De Pontchâteau ; i ô) " il n' en parlait qu' en des termes d' horreur. Craignant (au retour d' un quatrième voyage de Rome qu' il fit en 1680 pour les affaires de port-royal) qu' on ne voulût l' engager à la prêtrise, il écrivait à M De Neercassel, en s' en déclarant incapable et peu digne : " je sais bien que la pénitence peut tenir lieu dans quelques-uns d' un second baptême,... etc. " pourtant, du sein de son égarement, il n' avait pas perdu le principe de la piété ; il se sentait hors de sa voie ; son regard et son voeu étaient toujours vers le port. Il écrivait à M De Saint-Gilles : " je soupire souvent après ma patrie ; mais je me suis égaré in regionem longinquam . " il lui écrivait encore " qu' il était à charge à lui-même, qu' il aurait eu besoin de trouver un lieu de repos pour se guérir et se consoler, mais qu' il avait lu dans Fulbert De Chartres, que les chrétiens ne trouvaient de repos que dans la solitude : ubi requiescit anima afflicti christiani . " -" sur cela, il se plaignait fort de ce que la plupart de ces saints asiles sont fermés, et qu' on n' y trouvait plus ni la piété ni l' assurance qui y était autrefois. -on ne pouvait, dit la soeur Le Féron, voir ces lettres sans être touché de compassion et de désir d' obtenir de Dieu sa délivrance. Enfin il revint à Paris ; je ne sais si ce fut à la fin de p104 1661 ou au commencement de 1662 : ce que je sais d' assuré, c' est qu' il se retira chez Madame D' épernon sa soeur, qu' il aimait avec une grande tendresse. " mais bientôt il se brouilla avec elle, sortit de sa maison et, ne sachant où donner de la tête, se logea chez l' abbé de Coislin son neveu. Ce qui l' avait brouillé avec sa soeur, c' est qu' il voulait tout à fait quitter l' état ecclésiastique et se marier avec une demoiselle attachée à Madame D' épernon elle-même, et qui était de bon lieu, mais sans bien. " cette demoiselle avait un frère qui était encore fort jeune, et M De Pontchâteau s' avisa, pour faciliter plus tôt l' affaire de son mariage, de donner à ce petit gentilhomme un de ses bénéfices ; ce qu' il fit encore sans avis de personne que de lui-même. Quand il eut fait ce dernier pas, il entra dans un très-grand scrupule, et, ne sachant à qui s' adresser pour réparer ce mal, il eu recours à M Singlin à qui il manda sa misère, et qui lui répondit une lettre foudroyante... on l' obligea du moins de marquer dans sa donation que ce bénéfice servirait à instruire l' enfant et à le former dans l' état ecclésiastique. M De Pontchâteau a pleuré toute sa vie cette faute, et il regrettait, quelques années avant sa mort, de savoir que ce résignataire ne faisait pas l' usage qu' il devait du bénéfice qu' il lui avait donné. " il ne savait comment sortir de l' engagement où il s' était mis avec la demoiselle en question, lorsqu' elle mourut presque subitement. Il considéra cette mort comme un coup de grâce pour lui. Il n' avait pas cessé p105 de correspondre avec M Singlin, alors caché : ce sage directeur, éclairé désormais sur la fragilité aussi bien que sur la sincérité de son pénitent, lui donnait d' impérieux conseils de retraite absolue : " le meilleur résentement pour vous, lui disait-il, serait de quitter entièrement le monde, et de vous enfermer dans un monastère. Vous avez besoin de quelque chose qui vous lie et qui vous soutienne, pour vous munir contre votre propre faiblesse et contre l' inconstance de l' esprit humain. " enfin, un jour qu' il eut une entrevue avec lui, il lui dit ce mot décisif : " vous ne voulez donc point quitter la vie que vous menez ? " et comme M De Pontchâteau répondait qu' il le voulait bien, mais qu' il ne le pouvait point encore, M Singlin reprit : " ne dites point que vous ne le pouvez pas, mais dites que vous ne le voulez pas. " M De Pontchâteau emporta cette parole comme un trait et rentra au cloître notre-dame où il habitait alors. Il retourna tout le soir le reproche de M Singlin, y rêva toute la nuit, ne dormit guère, se leva à quatre heures du matin, prit sa résolution, écrivit quelques lettres et se retira ensuite dans un lieu inconnu à sa famille. Depuis ce temps il n' a plus vu messieurs ses parents. " ce fut alors, dit Fontaine qui brouille un peu les temps, mais dont le sentiment est si vif et la couleur si expressive, qu' il quitta ses appartements magnifiques du petit archevêché comme on l' appelait à Paris,... etc. " p106 M De Pontchâteau était et resta toujours (quoi qu' il ait pu faire) très-curieux des livres, des collections ; il avait du Coislin en ce sens. Cette troisième conversion, qui fut la définitive, se rapporte au jeudi-saint de l' année 1663. Le 22 mars était resté pour lui, dans sa vie spirituelle, une date mémorable. Il vécut dès lors pénitent et caché sous des noms divers : M De Monfrein, M Du Vivier, M Mercier, M De Maupas, M Fleury, tout cela c' était toujours M De Pontchâteau. Il voyagait sans cesse, sitôt qu' il en était besoin, pour les intérêts du monastère et de la cause. Il fit d' abord le voyage de Nordstrandt en 1664. Avant de partir il donna la démission de deux de ses bénéfices (Geneston et Saint-Gildas) et mit tout en règle autant qu' il le pouvait, ne se réservant que son patrimoine pour le partager avec les pauvres. Ce fut lui qui alla, en 1667, faire imprimer chez Elzevir à Amsterdam le nouveau-testament de Mons. N' ayant p107 pu revenir demeurer aux champs à cause des gardes qui y étaient en ce temps de captivité, il logeait au faubourg Saint-Antoine avec M De Sainte-Marthe et M De Saint-Gilles qui y mourut. Il en sortait toutes les fois qu' il y avait un service à rendre aux religieuses ou aux amis persécutés. " il venait quelquefois se promener aux granges avec M De Sainte-Marthe, et il regardait de là la communauté qui faisait en ce temps-là, tous les jours, des processions dans le jardin en disant le psautier : ce qui lui était une grande consolation, et un sujet de nous offrir toutes à Dieu avec bien de la charité. " c' est la soeur Le Féron qui parle ici de ce qu' elle a vu. à la paix de l' église, il se mit au-dessus de tous les propos et de toutes les considérations du monde, et vint habiter et travailler à la maison des champs sous le nom de M Mercier . Il y prit la qualité de jardinier des granges, et ne se distinguait en rien des moindres serviteurs de la maison. Il employait ses journées au travail, couchait tout vêtu, et très-souvent sur une simple claie d' osier. Il veillait et priait selon que Dieu le lui mettait au coeur. " la messe sonne, je m' en vas. Il y a vraiment quatre heures que j' écris, et je n' ai pas vu d' autre feu aujourd' hui que celui de ma lampe. " il écrivait cela en plein décembre (1678), de sa chambre sans feu. Il s' éveillait quelquefois avec ce mot de l' imitation à la bouche : " in omnibus requiem quoesivi, et nusquam inveni nisi in angulo cum libro. " p108 mais les livres n' étaient pas son principal emploi ; il se piquait d' être un homme de peine. Quand il y avait quelque travail extraordinaire, il en prenait toujours sa part. La fièvre quarte qu' il eut pendant des années ne l' empêchait pas de se livrer aux plus rudes fatigues : " elle me tourmente bien, disait-il un jour à Fontaine, mais je lui donne aussi bien de l' exercice. " il bêchait, cultivait la vigne et le plant d' arbres, et portait la hotte pleine de légumes. " nous l' avons vu souvent entrer dans le jardin, dit une des religieuses, tenant des paniers dans ses bras avec des galoches à ses pieds. " - " petit mercier, petit panier, " dit-il agréablement un jour qu' il était rencontré à l' improviste un petit panier à la main, par quelqu' un de sa connaissance. Il s' étonnait presque quand Mademoiselle De Vertus ou Madame De Longueville daignaient lui parler, et disait : " je ne suis qu' un planteur de choux. " il évitait d' aller au parloir de Mademoiselle De Vertus, quand Madame De Longueville était au monastère des champs. -il allait aux foires et aux marchés publics comme un domestique de la maison. Il avait tellement retourné ses idées sur la noblesse, qu' il rougissait de ses parents quand on les lui rappelait, comme eût rougi un parvenu, homme de peu, qui aurait eu de la vanité. " la comtesse d' Harcourt sa p109 soeur étant morte, M Le Nain lui écrivit une lettre de consolation sur cette perte. Il me dit ensuite (c' est toujours la soeur Le Féron qui parle) qu' il avait été tout mortifié de ce qu' en lui écrivant de cette mort, on disait qu' il avait perdu madame sa soeur . -il eût voulu que son humiliation fût retombée sur toute sa famille, et il ne pouvait souffrir qu' avec une extrême peine lorsqu' il apprenait qu' elle croissait dans la faveur du monde... il m' a dit qu' il avait une grande dévotion à ces paroles de Job : putredini dixi : pater meus et mater mea, et soror mea vermibus (j' ai dit à la ourriture : tu es mon père et ma mère ; et aux vers de la terre : vous êtes mes soeurs), et que c' était véritablement la généalogie qui lui convenait le mieux. " ce fut pour lui qu' une mortification quand son p110 neveu l' abbé de Coislin fut évêque d' Orléans et chargé de plusieurs bénéfices ; il eut toujours une plaie dans le coeur de le voir engagé dans des fonctions si aintes, auxquelles il craignait qu' il ne satisfît pas entièrement par sa conduite. Tandis que chacun parlait de ce prélat comme de l' un des plus pieux évêques de France, M De Pontchâteau en parlait comme d' un chrétien à demi mondain et trop peu mortifié : " je ne suis pas trop surpris du silence de M D' Orléans, écrivait-il à Madame D' épernon ; que voulez-vous qu' il vous dise ? Car, dans le fond, il craint un peu Dieu ; mais cela est étouffé par les affaires et les embarras. " j' ai déjà marqué en toute rencontre et je ne prétends point dissimuler les excès et les rudesses de M De Pontchâteau ; on en était frappé, même à port-royal. Il supprimait tout ce qui est capable de plaire. Ce n' était point un jardinier riant : " on ne savait là ce que c' était que de cueillir des fleurs, dit Fontaine ; et d' un seul coup d' oeil on remarquait que c' étaient les jardins de personnes pénitentes, où il ne fallait point chercher d' autres fleurs que les vertus de cex qui les cultivaient. " il n' était pas homme à porter chaque matin un bouquet sur l' autel. Si l' on avait chanté à port-royal une musique un peu trop touchante, il ne l' eût point pardonné : " je ne sais, écrivait-il à sa soeur (4 décembre 1676), où l' on a été prendre p111 que l' on chantait la musique à port-royal ; il y a pourtant quelque chose de vrai ; ... etc. " nous le remercions, quoi qu' il en soit, de nous avoir conservé ces vers charmants et tout à fait lamartiniens, les plus jolis assurément qu' ait faits le bonhomme Gomberville. Le talent de Racine, même lorsque ce talent fut redevenu chrétien, était peu de chose aux yeux de M De Pontchâteau. J' ai cité quelque part un passage d' une lettre de lui à Mademoiselle Gallier (25 septembre 1685), dans lequel il disait : " il faut que je devienne un peu bête et que je perde le goût des belles choses : car les vers de M Racine ne m' ont point plu, et j' y ai trouvé quelque chose qui me semble assez profane. On y parle d' un Dieu qui a renvoyé la discorde aux enfers, et ce Dieu est le roi. Je vous assure que je ne me mets pas trop en peine de n' aimer plus tout cela. Vanité des vanités, et tout n' est que vanité ! " M De Pontchâteau estimait qu' il y avait trop de flatterie, même dans le prologue d' Esther . p112 La grande habitude que, malgré tout, il avait gardée du monde, et sa grande aisance qui lui venait de bon lieu, un certain talent qu' il avait " pour s' insinuer dans les esprits et pour leur persuader une partie de ce qu' il voulait, pour former et entretenir des liaisons, " faisaient qu' on l' employait plus volontiers que personne aux voyages et aux négociations. Il alla à Rome en 1677 pour les affaires de la régale et le service de l' église ; il y retourna pour les affaires du monastère en 1679. Il écrivait de là à Madame D' épernon, le 21 novembre de cette année : " priez Dieu, ma chère soeur, que je ne me gâte point en ce pays, car l' air en est contagieux. " s' il lui était resté de l' inquiétude d' esprit, il eut de quoi l' user en toutes ces années. C' était le plus austère des pénitents, mais aussi le plus mobile et le plus errant des ermites. Je le trouve (pour ne prendre qu' une année au hasard) à l' abbaye de Haute-Fontaine au printemps de 1683, puis à Paris essayant s' il n' y aurait pas moyen de se faufiler et de se tapir à demeure dans la solitude de port-royal, puis à Bruxelles en visite auprès d' Arnauld pendant l' été et l' automne ; de là, après être passé par l' abbaye d' Orval, il s' en revient à Haute-Fontaine en décembre 1683. Voici d' ailleurs un relevé rapide, et encore incomplet sans doute, de tous ses mouvements dans les années suvantes, de tous ses va-et-vient mystérieux. M De Pontchâteau est à Haute-Fontaine en janvier 1684, -aux granges et à Paris au printemps ; -à Haute-Fontaine en juin ; -à Paris en automne. p113 Nous le retrouvons à Bruxelles en janvier 1685 ; -à Orval en février ; -à Bruxelles en juillet ; -il est de retour, à la fin de l' année, à Orval. Il y reste jusqu' en mai 1686 ; -il va au prieuré de M Le Tourneux ; -à port-royal, en juin et juillet ; -il repasse par le prieuré de M Le Tourneux, et revient à Orval au mois d' août. Il y reste la fin de l' année. Il reparaît à port-royal en février 1687 ; -à Orval, en mars ; -à Bruxelles près de M Arnauld, en avril ; -à Orval, en juin ; -à Aix-La-Chapelle, en septembre ; -à Orval, en octobre ; -à Paris, en novembre et décembre. Il est à Orval en mars 1688 ; -à Bruxelles, en juin ; -à Orval, au mois d' août ; -à port-royal, en décembre. On voit que, bien que censé absent, il se glisse à port-royal et y passe incognito plus souvent qu' on ne l' imaginerait à cette date et que ne le disent nos historiens. De retour à Orval en mars 1689, il revient p114 encore une fois et à port-royal et à Paris, en mars 1690. C' est dans ce dernier voyage, au sortir d' une visite et d' un entretien chez Nicole, qu' il fut pris de la maladie dont il mouut. Sa mort à laquelle Nicole assista fut simple, " sans éclat, nous dit cet excellent témoin, sans spectacle, dans une parfaite paix, un recueillement entier et une application à Dieu non interrompue, comme une suite d' une vie qui, tendant toute à la mort, n' avait pas besoin d' être marquée par des circonstances particulières. " Nicole dit cela à dessein, et par opposition à l' éclat et au bruit qui se fit après la mort. Le duc de Coislin, ayant su la maladie de son oncle, chercha à le voir et se rendit ru saint-Antoine, dans la maison d' un marguillier de Saint-Gervais chez qui il logeait ; mais il ne fut point reçu. Deux dames de sa famille, et peut-être le duc lui-même, vinrent le soir, la veille de sa mort, et virent l' agonisant par les fentes d' un rideau, sans être vus. Il expira le 27 juin (1690), à l' âge de cinquante-six ans et demi. Le bruit se répandit bientôt dans le quartier qu' il venait d' y mourir un saint, et les scènes commencèrent. p115 Il s' amassa tant de gens devant la maison que la rue était obstruée : " on fut obligé, dit le nécrologe, de mettre des gens aux portes que l' on voulait forcer, et ne laisser entrer que six personnes à la fois, qui lui baisaient les pieds et lui faisaient toucher leurs maux... etc. " on observa à peu près ses intentions pour la pauvreté du convoi : M De Coislin se fit honneur de marcher à la tête, avec son cordon bleu. " près la messe (à Saint-Gervais), continue le nécrologe, le peuple étant entré dans le choeur, et s' apercevant que le cercueil n' était pas bien soudé, enleva de force la lame de plomb qui le couvrait,... etc. " j' n ai honte pour nos amis, mais un degré d' exaltation de plus, et lesconvulsions dès lors commençaient ! Cette populace qui voulait desceller le cercueil de M De Pontchâteau était celle qui, quelques années auparavant, aurait voulu, dans une tout autre intention, saccager le cercueil de Molière. ô vertu ! ô folie ! -ô grossièreté ! ô croyance ! p117 -ô foi ! ô intolérance ! -ô vérité ! ô indifférence ! -serait-ce donc là les litanies du sage ? Le corps de M De Pontchâteau, conduit par le vicaire de saint-Gervais, arriva au monastère des champs le mercredi soir 28 juin, vers minuit. Le coeur, qui avait été retiré à l' avance et par précaution (au cas que l' on ne pût avoir le corps), resta quelques mois en dépôt et ne fut enterré que le 14 octobre, en même temps que le corps de M De Sainte-Marthe, et aux pieds de ce saint prêtre, dans un petit sépulcre à part que les religieuses eurent le loisir de disposer. Corps et coeur, ces saintes filles méritaient de tout posséder de lui ; M De Pontchâteau leur était dû tout entier. Nous reprenons l' histoire un pe languissante du monastère. -si les morts, comme on le voit, étaient si pressés d' entrer à port-royal, les vivants, on peut le croire, n' étaient pas moins jaloux d' y avoir accès et d' y pénétrer. Ce n' étaient pas seulement d' anciennes élèves mariées comme Madame De Bournonville, qui y revenaient faire de courtes apparitions, c' étaient des personnes dévotes, quantité de dames de distinction qui aspiraient à y venir aux jours de fête et de pénitence, et qui en obtenaient des permissions de l' archevêque. M De Sainte-Marthe, tout absent qu' il était, dans une lettre adressée à la mère Du Fargis après la mort de M Le Tourneux (1686), avait signalé le danger, l' infraction trop répétée à la règle de clôture et de silence ; il avait rappelé que cette première règle des monastères était toute conforme à l' esprit des saints, qui ont mis leur dévotion à fuir les hommes : fuge p118 homines : " et tout ce que je sais, disait-il, me porte à croire que, la corruption du monde étant aussi grande qu' elle était autrefois, il n' en est pas moins vrai qu' il le faut fuir, et le fuir même dans les personnes que l' on appelle dévotes , puisque les religieuses d' une même maison se doivent fuir les unes les autres, si elles veulent trouver Jésus-Christ, qui ne prmet de leur parler et de leur faire des grâces que dans la solitude. " on dut en effet mettre ordre à ce relâchement, et la mère Racine, aidée de M Eustace, prit là-dessus un parti qui fit crier bien des amis, mais que les abus avaient rendu nécessaire : " plusieurs, écrivait m eustace, blâmeront la résolution de fermer les portes, on s' y attend bien ; mais un plus grand nombre encore aurait blâmé la liberté avec laquelle on les ouvrait, si on l' avait permis plus longtemps, comme on le sait par tout ce qu' on en a dit dans le monde. " on s' arma, pour autoriser ce retour à la sévère discipline, de l' ancien exemple de la mère Angélique lorsqu' elle ferma la porte à son père même, dans la fameuse journée du guichet. Les vrais amis, ceux " avec lesquels on n' était lié que par le noeud de la vérité et de l' éternité, " approuvèrent et admirèrent ces pauvres recluses dépérissantes, qui se refusaient la consolation trop humaine de arler de leurs ennuis et de leurs peines à d' autres qu' à Dieu. Toutefois les ecclésiastiques amis n' étaient pas compris dans l' exclusion, et on voit que chaque année, dans les premiers mois d' été, en mai ou en juin, vers le temps des rogations et de l' octave du saint-sacrement, plusieurs venaient pour prendre part à l' édification que ces pieuses cérémonies portaient avec elles, p119 surtout au sein de ce vallon béni, au coeur de cette saison florissante. M De Beaupuis revenait exprès de Beauvais, M Bocquillot revenait d' Avallon ; Santeul, plus fidèle qu' aucun, ne manquait jamais. Quelquefois il n' y avait pas moins de quatorze ou quinze ecclésiastiques tant de la maison que du dehors, pour honorer de leur présence et de leur ministère ces fêtes rurales et touchantes dont la poésie secrète, de loin visible à nos yeux, n' était pour eux tous que de la religion pratique et précise. Dans la stérilité d' événements qui est le propre de ces années, ces processions annuelles occupent une grande place du journal : nous savons qui portait le dais, nous savons qui portait les flambeaux, qui marchait en tête et qui encensait ; il ne tient qu' à nous de suivre pas à pas le saint cortége, et nous avons la vénération trop docile et, sinon la foi, du moins la sensibilité trop chrétienne pour y résister. Nous suivons donc la procession chantante par toutes les allées, en nous dirigeant tout droit à travers le jardin vers la solitude , dont nous connaissons la porte rouge : là nous tournons à droite vers les fraisiers , nous passons le pont proche du glacis pour continuer de cheminer tout le long de l' allée de l' ormois jusqu' à la porte à barreaux , par laquelle, rentrés dans le jardin, nous faisons, malgré son vilain nom, toute l' allée des crapauds ; puis nous tournons pour gagner la porte rouge de saint-Antoine , d' où l' on passe dans le petit jardin de saint-Paulin , et de là dans le cloître. Mais je fais comme la procession, j' ai oublié des allées auxquelles on tient et qu' on se propose de sanctifier un autre jour, celle de l' espalier dans la solitude , celle des groseilliers ; on s' arrangera pour que la bénédiction p120 ne manque à aucune et pour les faire toutes à diverses reprises, tant celles de la solitude que celles aussi du jardin. On possède, sur ce qu' était port-royal au coeur et aux yeux des amis, en ces années mélancoliques, un sincère et précieux témoignage ; c' est la relation détaillée d' une visite qu' y firent, dans l' été de 1693, quelques personnes qui nous sont bien connues d' ailleurs, Rollin, M Hersan ; celui de leurs compagnons de voyage qui eut l' heureuse idée de raconter ce qu' il avait vu et surtout ressenti, est un ancien élève de M Le Tourneux dans son prieuré de Villers, M Louail, qui n' est nullement étranger, comme on le va voir, au talent d' écrire. Il demeurait pour lors à Meudon chez Madame De Louvois, et était attaché au jeune abbé son fils. Je le laisserai parler sans l' interrompre. On m' a quelquefois demandé de décrire le vallon de port-royal, tel que je l' ai vu ou tel que je le conçois ; j' aime mieux que ce soit M Louail qui nous le montre dans une image encore plus morale que pittoresque, mais où la perspective pourtant et la couleur des lieux n' est point absente : " le mercredi (27 mai), dit-il, dans l' octave de la fête-Dieu, M Hersan alla à port-royal des champs avec M De Farg et M Rollin, pour y assister le lendemain à la procession du saint-sacrement,... etc. " p124 certes, il ne se peut d' impression plus vive et plus tendre, rendue avec plus de simplicité et d' onction ; il ne se peut de tableau s' inspirant mieux de son objet et le respirant davantage, réfléchissant avec une plus sensible vérité ces toutes dernières saisons durant lesquelles port-royal subsiste encore, mais où déjà la tradition l' environne et l' agrandit, où tout son passé le couronne, à la veille du moment tout à fait prochain où la défaillance va se faire sentir, où l' excès d' affaiblissement se trahira, où les cérémonies elles-mêmes en souffriront, où, le pavé des tombes se peuplant de plus en plus, bien des stalles resteront vides. Ce M Louail a trouvé là, par le coeur, des pages que n' eût point désavouées Racine pénitent. La chasse royale, qui poussait de temps en temps jusqu' aux bois d' alentour et qui descendait jusqu' à la chaussée du monastère, amena en ces années quelques incidents, les seuls qui rompaient la monotonie du désert, -un cerf aux abois qui se jetait et se noyait dans l' étang, -un paysan qui se noyait pour le repêcher. Mais bientôt, à l' occasion de ces chasses, une crainte sérieuse s' éleva : on fut averti que le roi avait l' idée d' enfermer dans son parc tous les bois de Chevreuse, toutes les terres de la maison, et l' abbaye même. Il vint sur ls lieux un arpenteur pour mesurer les terres et en faire un plan qu' on joindrait à la carte du pays, et qui devait être mis sous les yeux du roi. Les religieuses firent à ce sujet mainte prière et mainte procession en chantant les psaumes, non sans invoquer p125 leur père saint Bernard (juillet 1687). Le projet, bien qu' ajourné et n' ayant pas eu de suite, resta assez longtemps comme un danger et une menace ; on ne fut même délivré de toute crainte à cet égard qu' à la mort de l' archevêque, qui pouvait tirer parti, dans ses propres vues, de la convoitise du roi. Cette mort arriva en août 1695. Rien à cette date n' avait changé à port-royal : tout y avait gardé l' apparence d' une tranquillité stagnante, si ce n' est que les pertes s' y étaient succédé sans compensation. La soeur Briquet (1689), la mère Du Fargis (1691), Mademoiselle De Vertus (1692), avaient disparu. C' était le cas de plus en plus de redire avec l' oracle du lieu : " la maison de Dieu semble se détruire, mais elle se bâtit ailleurs. Les pierres se tallent ici, mais c' est pour être placées dan l' édifice céleste. " du dehors aussi on avait apporté bien des coeurs fidèles, notamment celui d' Arnauld (1694). L' abbesse qui avait succédé à la mère Du Fargis dès 1690, et qui avait été continuée depuis, était la mère Racine. On lit dans une lettre d' Arnauld à M Du Vaucel (24 février 1690) : " les six ans de l' abbesse de port-royal des champs étant passés, on a élu la prieure, qui est une très-bonne fille, qui a bien répandu des larmes, étant si humble qu' elle ne croyait point du tout qu' on pensât à elle pour cette charge. " la bonne abbesse Racine pleurait aisément en Dieu comme son neveu le poëte. Cet illustre poëte était désormais l' agent le plus dévoué de la maison pour les affaires du dehors, et il ne se ménageait en aucune occasion auprès de l' archevêque. Comme il s' agissait de nommer un supérieur p126 à la place de M De La Grange démissionnaire, et que cette nomination traînait en longueur, l' archevêque dit à Racine qui le pressait un jour dans les appartements de Versailles : " que n' en parlez-vous au roi ? " Racine s' en défendit bien, et répondit que le roi lui demanderait : " depuis quand donc, Racine, êtes-vous devenu directeur de religieuses ? " au moment de cette conversation de Racine et de l' archevêque, il y avait bien du monde dans la chambre et, entre autres, l' évêque de Soissons (M De Sillery), lequel, voyant la chaleur qu' y mettait Racine, lui en demanda, un instant après, le sujet, et l' ayant su : " ayez patience, lui dit-il, et ne vous pressez point. Voyez-vous pas bien la mort peinte sur son visage ? " (mars 1695). On a prêté à M De Harlay, à cette veille de sa mort, de méchants desseins contre port-royal, et sur lesquels nous ne pouvons que recueillir les témoignages de nos auteurs. Sa soeur Madame De Harlay, abbesse de la virginité au diocèse du Mans, avait été nommée en 1685 abbesse de port-royal de Paris, à la mort de la mère Dorothée. Cette soeur de l' archevêque, fille pieuse et infirme, qui était peu propre à entrer dans des vues ambitieuses, mourut tout au commencement de 1695 et fut remplacée par une nièce du même nom, plus remuante et qui pouvait aider ou pousser aux déterminations de son oncle. Celui-ci en était revenu, p127 dit-on, à l' ancien projet de réunir l' abbaye des champs à celle de Paris et de disperser celles des religieuses des champs qui résisteraient, en les plaçant dans diverses maisons moyennant de petites pensions viagères. Quoi qu' il en soit, la mort le prévint, et une mort qui parut aux intéressés providentielle , comme on dirait aujourd' hui. Le 8 août, vers midi, quelques personnes qui arrivaient de Paris aux champs, pour assister au bout de l' an de M Arnauld qui se devait faire le lendemain, donnèrent la nouvelle que l' archevêque était mort le samedi soir (6 du mois), en sa maison de Conflans, privé de sacrements, sans prêtre, sans nulle autre assistance que de ses gens, de Madame De Lesdiguières et de madame sa nièce que l' on avait été querir lorsqu' on l' avait trouvé se mourant, et déjà sans connaissance et sans parole. Le premier sentiment de la communauté à cette nouvelle fut l' étonnement p128 et un grand effroi. Des avis arrivèrent ensuite de toutes parts concernant ses mauvais desseins. M De Bontemps l' avait dit à Versailles, à l' un des curés de Paris, qui le répéta, et le bruit s' en répandit à l' instant dans tout le monde janséniste. Il était grand temps que le prélat mourût, le dessein se devant exécuter, ajoutait-on, dans la semaine suivante. p129 Le successeur donné par le roi à M De Harlay était bien différent. L' ancien évêque de Châlons, M De Noailles, avait une piété sincère et douce, des moeurs pures, des vertus ; mais avec les manières d' un homme de sa naissance, il n' avait rien de l' adresse ni de la politique de son prédécesseur. Il voulait être juste, impartial, il mécontenta bientôt tout le monde et, à la fin, le roi lui-même. Un janséniste considérable du dix-huitième siècle, l' abbé d' étemare, dont on a recueilli plus d' un propos, estimait " que le cardinal de Noailles était un homme d' esprit, quoi qu' on en ait dit, et habile théologien, le plus habile de tous les évêques après M Bossuet, si peut-être on en excepte encore M De Mirepoix (M De La Broue) ; que ce n' était point, comme bien du monde le croyait, un homme faible, mais que p130 c' était plutôt un homme opiniâtre, que c' était un homme ferme dans un parti faible . " le malheur pour M De Noailles, c' est qu' avec des qualités de détail il avait l' esprit court (c' est le jugement de Fénelon), l' esprit court et confus . Placide, sûr de lui, fort de ses intentions, peu prévoyant, il ne sut point dès l' abord embrasser les difficultés de la situation générale, établir nettement sa propre situation à lui, et adopter une ligne de conduite qui tînt en respect les partis contraires. Il passa sa vie à donner aux jansénistes des espérances vaines qui les perdirent, et aux jésuites des satisfactions forcées qui ne les satisfaisaient pas. Loué ou accusé d' être janséniste sans l' être, tout occupé de prouver qu' il ne méritait ni cette accusation ni ces louanges, il finit par être plus sévère et plus dur qu' aucun de ses prédécesseurs contre des gens qu' il estimait. Sa nomination eut pour le parti l' inconvénient de le relever jusqu' à l' imprudence, et d' inspirer aux ardents des témérités qu' il fut le premier à réprimer. Quant aux religieuses de port-royal, elles se réjouirent humblement de sentir la houlette pastorale aux mains d' un prélat vertueux. Racine fut chargé, dès les premiers jours, d' aller complimenter en leur nom le nouvel archevêque ; il a rendu compte de sa visite dans une lettre adressée à l' abbesse, et qui exprime bien la disposition du prélat à son avénement : p131 " à Paris, le 30 août 1695. " j' ai eu l' honneur, ma très-chère tante, de voir de votre part monseigneur l' archevêque de Paris et de l' assurer de vos très-humbles respects et de ceux de votre maison ; ... etc. " p132 ce dernier conseil était le plus pressant ; les zélés n' en tinrent compte. En publiant dès l' année suivante l' exposition de la foi , ouvrage posthume de M De Barcos, et en rompant ainsi le silence qui avait été extérieurement observé depuis 1669, ils obligèrent l' archevêque à faire une ordonnance (20 août 1696) qui frappait le livre, tout en établissant une doctrine augustinienne très-analogue : ordonnance bizarre, qui sembla contradictoire, de laquelle on a dit qu' il y soufflait le froid et le chaud , et qui inaugura fâcheusement l' ambiguïté perpétuelle de son rôle. Les religieuses ne se bornèrent pas à la démarche de Racine, elles envoyèrent au prélat M Eustace ; elles lui écrivirent de belles lettres, auxquelles il répondit avec bonté. Elles auraient bien voulu avoir, dès ces premiers temps, l' honneur de sa visite ; il la leur fit espérer ; mais, les affaires survenant, il oublia sa promesse ou du moins il ne songea que bien plus tard à la tenir, et, en attendant, il resta à leur égard dans les termes d' une affection polie en laquelle elles eurent toute confiance et qui ne' altéra que quelques années après. Il sollicita du roi, vers 1697 ou 1698, la liberté de rétablir le noviciat à port-royal : c' est Fénelon qui nous l' apprend et qui l' en blâme. Nous avons conduit le monastère aussi loin que nous l' avons pu dans sa période d' oppresson paisible, et nous sommes arrivés à ce point d' exténuation graduelle, que, prévoyant une élection qui se devait faire dans trois ans, Racine ajoutait : " ... si pourtant on p133 peut supposer que cette pauvre communauté, qui n' est plus à proprement parler qu' une infirmerie , dure encore trois années. " c' est le moment, on le voit, où Racine reparaît sans cesse et nous invite à le considérer du côté de port-royal, dont il est le serviteur laïque le plus fervent, le Joseph D' Arimathie. Mais, avant d' étudier en lui l' inspiration renaissante qui fut sa récompense, et ce rajeunissement chrétien de son génie, nous avons à revenir en arrière pour accompagner au dehors notre plus illustre fugitif, Arnauld, et pour raconter ses derniers combats, de loin retentissants. p134 Iv. Arnauld, avant de quitter la France, avait été compromis comme Nicole dans la rédaction de la lettre des évêques de Saint-Pons et d' Arras au pape ; M De Pomponne, encore secrétaire d' état à cette époque, lui avait écrit de la part du roi que sa majesté, qui avait été jusque-là satisfaite de sa conduite et de celle de M Nicole, cessait de l' être. Mais il y avait autre hose en jeu que cette lettre des deux évêques au pape : c' était, je l' ai dit, l' affaire de la régale où Louis Xiv était vivement piqué. Le roi soupçonnait M Arnauld de complicité p135 et d' avoir la main dans les écrits qui entretenaient cette résistance. M De Pomponne, qui savait la cause du grief, aurait voulu que M Arnauld déclarât publiquement qu' il n' avait aucune part aux actes sur la régale et qu' il ne s' était point mêlé de cette affaire, ce qui était vrai à cette date. Il fit entrer dans ses vues sa soeur, la mère Angélique De Saint-Jean, assez du moins pour qu' elle écrivît, un peu à contre-coeur, à son oncle sur ce désir de M De Pomponne. Arnauld rougit à la seule pensée de ce qu' on lui proposait ; sa réponse est belle : " que j' aille de moi-même, s' écriait-il, faire une lâche déclaration que je n' ai point pris de part à ce qu' ont fait deux saints évêques dans la meilleure cause qui fut jamais,... etc. " voilà Arnauld, tel qu' il se retrouvera coup sur coup et sans fléchir, jusqu' à la fin ; admirable front dont, à p136 chaque ride de plus, la rougeur et la candeur éclataient plus pures et plus vives ! Après son expédition du 17 mai à port-royal des champs, l' archevêque fit dire à M Arnauld qu' il voulût bien quitter pendant quelque temps son faubourg saint-Jacques ; que les assemblées qui s' y tenaient déplaisaient au roi ; qu' on l' accusait d' être le bureau d' adresse de tous les ecclésiastiques mécontents. M De Pomponne lui avait déjà dit la même chose dans une visite du 5 mai. Arnauld se retira d' abord à Fontenay-Aux-Roses chez un ami. Pendant qu' il était à y réfléchir sur les différents moyens de se dérober à la vue des hommes, M De Montausier le fit avertir de mauvais desseins qui se poursuivaient contre lui, de calomnies incessantes qui assiégeaient le roi à son sujet, et Arnauld n' hésita plus. Il eut un moment la pensée d' aller à Rome, qui, sous Innocent Xi, lui eût été une retraite honorable et sûre ; le cardinalat peut-être, s' il avait eu de l' ambition, était au bout. Mais de tels attraits, quand il les aurait entrevus, lui eussent plutôt donné de la répugnance, et le conflit animé entre la France et Rome le détourna. Il se décida pour la Flandre espagnole et partit de Paris le 17 juin, à six heures du soir, dans un carrosse à six chevaux, déguisé et accompagné de deux de ses amis. Il n' avait fait part de son dessein à personne autre qu' à la mère Angélique De Saint-Jean. Il était dans sa 68 e année. Après divers incidents de route qui ont peu d' intérêt, il arriva à Mons le 20, à six heures du soir. Il y fut accueilli et logé par M Robert, président du conseil souverain de Hainaut, et, sauf quelque voyage à Bruxelles, il y demeura pendant six mois. Je n' ai pas p137 à revenir sur son différend avec Nicole qui, de son côté, s' était rendu à Bruxelles, mais qui n' aspirait qu' à rentrer en France : Arnauld, au contraire, n' aspirait qu' à la liberté dans la fuite et dans l' exil, mais une liberté toujours digne et non séditieuse. Son premier soin fut d' écrire à l' archevêque de Paris et au chancelier Le Tellier pour leur faire part de ses raisons de retraite. Il disait à ce dernier : " ne pouvant travailler à ma justification en la manière que je le souhaiterais, je me trouve obligé d' ôter, au moins en tout ce qui dépendra de moi, ce qui peut servir de matière à la calomnie : ... etc. " toutefois, en paraissant promettre au chancelier ainsi qu' à l' archevêque de vivre sans bruit et sans attirer du monde dans sa maison , il s' engageait trop ; il ne tiendra que la moitié. Il ne sera pas libre de ne pas écrire et de ne pas faire du bruit de loin comme de près. Quant à son neveu M De Pomponne, Arnauld lui écrivit simplement pour s' excuser de ne l' avoir en rien prévenu : " ce n' a été que pour ne vous point embarrasser dans nos misérables affaires, secundum hominem dico (humainement parlant.) " p138 la disposition morale d' Arnauld à cette heure (et cette heure dura près de quinze années), son élévation, sa sérénité d' âme, son émotion pourtant si généreuse, et ce coeur qui bat sous l' armure, nous sont bien représentés dans les diverses lettres qu' il écrivait de tous les côtés à la fois. On a encore présentes plus d' une de ses paroles mémorables à Nicole : " c' est une grande entreprise, dites-vous, pour un homme de mon âge, de me réduire à une vie cachée pour le reste de mes jours. Au contraire : fortem facit vicina libertas senem (l' approche de sa liberté fortifie le vieillard). " il lui disait encore : " j' ai remarqué depuis peu deux versets dans le ive chapitre de l' ecclésiastique , qui nous donnent, ce me semble, deux grandes règles, l' une générale, et l' autre qui en est une exception... etc. " ils se virent à Bruxelles ; Arnauld parlait de pousser jusqu' en Hollande, Nicole ne se sentait plus assez de nerf ni d' haleine ; ils se séparèrent en s' embrassant, en s' aimant encore. Nicole nous a touchés ; mais il faut remarquer du moins que la conduite d' Arnauld est plus grande, et que si celle de Nicole ne mérite pas p139 d' être appelée pusillanime, le choix de l' autre est directement le contraire de la pusillanimité. Diverses alertes, contre lesquelles il s' obstina tant qu' il put, forcèrent enfin Arnauld à quitter Mons et l' hospitalité de M Robert, et à séjourner successivement à Ournai, à Courtrai, à Gand, et entre l' une ou l' autre de ces villes dans je ne sais quel village fort aquatique où l' humidité ne lui fit point de mal, " ce qui est, disait-il, une espèce de petit miracle. " il alla ensuite à Bruxelles où il avait dessein de se fixer, et où il s' établira en effet après quelque voyages et un assez long séjour en Hollande. Il menait le travail à travers tout, et il suivait un régime uniforme de prière et d' étude, vivant en chaque maison comme dans un peit monastère. Sa première publication fut contre le docteur Malet, chanoine et archidiacre de Rouen. Mallet avait écrit en 1676 contre le nouveau testament de Mons et contre les traductions des écritures en langue vulgaire : il n' avait pas épargné la foi et les moeurs des derniers traducteurs. Arnauld, qui avait dès lors pensé à répondre et qui s' était mis à l' oeuvre incontinent, avait été empêché de rien publier par les menaces de la cour qui lui revinrent. Un tome de sa réponse était terminé ; il écrivit le second dans sa retraite à Mons, et publia les deux tomes à peu d' intervalle l' un de l' autre, en 1680. La publication de ce livre souleva bien p140 des contradictions de la part de quelques-uns des amis. Ces amis entrevoyaient la difficulté et le danger qu' il y aurait à le débiter et à le faire circuler en France, et en cela ils ne se trompaient pas. Arnauld, se méprenant un peu de date, estimait que le cas présent, la cause présente (la défense de l' écriture sainte) était si favorable qu' il serait inouï que pour un tel ouvrage, auquel il ne manquerait que la formalité du privilége, on pût inquiéter les gens, même les libraires ; mais coûte que coûte, et en mettant tout au pis, il était d' avis encore de passer outre : " et après tout j' en reviens là : chacun n' a plus qu' à se reposer, si tout le monde est de cette humeur qu' on ne veuille plus rien risquer du tout ; et je ne vois pas, cela étant, pourquoi on criaille tant contre M Nicole. C' est-à-dire que chacun veut bien craindre pour ce qu' il lui plaît, et en même temps se croit en droit de déclamer contre la crainte des autres. est-ce que quatre ans d' une fausse paix nous ont mis au même état que les hollandais, qui, ayant été autrefois si braves, se trouvèrent si lâches au commencement de cette dernière guerre ? " -quelques amis auraient bien voulu que le livre parût, mais sans qu' Arnauld en fût directement responsable. On aurait fait dire au libraire que le manuscrit lui était tombé par hasard entre les mains : " ce qui me paraît une si basse et si méchante finesse, ripostait Arnauld, que j' aimerais mieux laisser tout là que de m' en servir. M Mallet vient de se déclarer pour auteur de l' examen, dans la préface d' un livre imprimé sous son nom, et je ne publierais qu' en tremblant et n' osant avouer que c' est moi qui ai fait la réfutation d' un livre si monstrueux en toutes manières ! Je ne suis point capable de cette lâcheté ! " p141 Arnauld chef de parti était peu propre à tous ces manéges et ces mensonges utiles, à la Voltaire. On savait toujours sur quoi tabler avec lui. -parmi les amis il y en avait d' autres encore (M De Tréville peut-être) qui jugeaient déjà Arnauld un peu suranné en quelques parties de son style : ils se contentaient de dire qu' il était outré , qu' il avait de gros mots et trop durs, qu' il n' accordait pas assez à la délicatesse du siècle . Arnauld cédait sur quelques points, laissait effacer et adoucir quelques endroits, mais il tenait en somme à maintenir et à pratiquer l' ancienne et forte manière de controverse, " c' est-à-dire à appeler calomnie, mensonge, imposture, extravagance, impertinence, ce qui est certainement tel. " on ne l' entamait pas là-dessus, et sur ce chapitre de l' injure solide et véridique il ne marchandait pas. Malgré tout, le livre parut et réussit dans son genre. Il abîma le pauvre M Malet, selon l' expression de Bayle, et le mot était vrai au pied de la lettre ; car dans l' intervalle de publication du premier et du second volume, Mallet mourut comme foudroyé (20 août 1680). Un des approbateurs de son livre et l' imprimeur moururent aussi vers le même temps, tous trois dans l' année. Ce sont les jansénistes qui ont relevé ces coïncidences à titre de trophée pour Arnauld. L' excellent p142 homme, du fond de son exil, ne pensait à tuer personne, mais seulement à venger la vérité et la parole de Dieu. Nous sommes peu capables de lire aujourd' hui ces gros volumes d' accablantes discussions. La conclusion seule s' en doit remarquer, comme ayant bien de l' éloquence et du sentiment. On rapporte que le chancelier Le Tellier ne pouvait se lasser de relire ces pages et de les faire lire à ses amis : son enthousiasme pourtant n' allait pas jusqu' à en rien citer au roi. Racine, dit-on, les relisait aussi avec une vivacité d' admiration dans laquelle je voudrais nous voir entrer encore, tant la beauté morale y est pour beaucoup. Après la conclusion particulière relative au nouveau testament de Mons, Arnauld donc ajoutait : " mais l' autre conclusion est bien plus importante : ... etc. " p144 bien des hommes ont parlé de leurs infortunes, de leurs disgrâces imméritées, de leur pauvreté fière, et en ont même tiré parti pour se draper avec faste. Ce qui rend les paroles qu' on vient de lire vraiment mémorables, c' est qu' il n' y a pas une syllabe qui ne soit sincère, qu' Arnauld n' en dit pas plus qu' il ne sent et qu' il ne soit prêt à faire à l' instant même : le caractère de celui qui écrit confirme et achève l' éloquence. J' ai dû citer tout ce morceau autrefois célèbre : il est classique dans l' histoire d' Arnauld exilé. En se louant avec une si vive reconnaissance des frères et des soeurs que Dieu lui envoyait, et dont les consolations lui adoucissaient l' exil, Arnauld avait en vue tout un petit monde nouveau sur lequel nous avons jour, ses amis de Mons, de Flandre, et d' autres encore. Après un premier voyage en Hollande (juin 1680) pour reconnaître le pays, il y retourna bientôt faire un plus long séjour qui ne dura pas moins de deux ans (octobre 1680-octobre 1682). Il y demeura la plus grande partie du temps à Delft. Il y était attiré par l' amitié de M De Neercassel, vicaire apostolique en ces contrées, sous le nom d' évêque de Castorie, et en réalité archevêque d' Utrecht, saint et savant prélat, fort considéré de Bossuet, et qui, dans un traité intitulé amor poenitens que Bossuet appelle très-suave et délectable (suavissimam lucubrationem, suavissimum argumentum) , se préparait à soutenir la nécessité de l' amour divin dans la pénitence. M De Neercassel est la p145 plus importante figure d' alors dans l' histoire de ce jansénisme d' Utrecht et de Hollande, frère jumeau (ou du moins issu de germain) de celui de port-royal, et qui né de son côté et de son propre fonds, émanant de Baïus, d' Estius, de Jansénius, de l' école de Louvain, comme l' autre est sorti de Saint-Cyran, a eu meilleure chance et, dans son schisme moins bruyant que protége l' hérésie environnante, a survécu ininterrompu, bien que très-diminué, jusqu' à nos jours. Et je dirai ici ce qu' en avançant dans ce travail j' ai plus d' une fois ressenti, non sans quelque regret, obligé que je suis, par le temps qui me presse, de me retrancher bien des digressions rêvées : atque equidem, extremo ni jam sub fine laborum... etc. L' église d' Utrecht n' est pas le royaume de Flore, mais j' aurais eu bonheur à m' en occuper avec quelque détail et à en faire un des repos et une des stations de cette histoire, comme ce pays-là même a été un abri et un asile sûr pour nos amis : " nous avons fait bien des voyages depuis votre départ, écrivait Arnauld alors tout près de Leyde et de Harlem ; ... etc. " p146 la persécution qui avait logtemps comprimé les catholiques de Hollande, et dont les ambassadeurs de nos rois, y compris l' illustre négociateur Jeannin, n' avaient pu qu' à peine tempérer les rigueurs, s' était peu à peu adoucie : l' exercice public du culte catholique n' était plus totalement interdit ; il suffisait d' y apporter quelques précautions de prudence. Cette prudence de tous les jourset dans l' ordinaire de la vie n' était pas nouvelle pour Arnauld. Le demi-mystère dont l' habitude lui coûtait peu, et qui pour lui n' allait pas ici comme à Bruxelles jusqu' à une claustration rigoureuse, devenait plutôt un charme, et rappelait par une sorte de suavité intérieure la vie et les moeurs des premiers chrétiens. M De Neercassel, ancien père de l' oratoire, était un prélat respectable et doux, qui ne rappelait pas moins fidèlement les évêques des premiers âges : " que l' église serait florissante, s' écriait Arnauld qui venait de passer quelques jours dans son entretien,... etc. " p147 en juillet de cette même année (1681), la mère Angélique avait reçu en présent de ce pieux évêque plusieurs reliques de son diocèse, " très-avérées, et qu' il avait lui-même tirées de leurs châsses. " il y en avait de saint Boniface, l' ancien apôtre et l' évangéliste de ces contrées du nord, et dont M De Neercassel était jusqu' à un certain point le successeur : et lui-même, à quelques années de là, il devait mourir dans une tournée lointaine à Zwol en Over-Yssel, victime des fatigues excessives de l' apostolat (1686). Deux fois les affaires de son église avaient amené M De Neercassel en France : il était allé en visite à port-royal des champs, y avait dit la messe, y avait donné aux religieuses sa bénédiction pastorale, " après un petit discours fort édifiant qu' il leur avait fait à la grille. " enfin c' était un ami avec qui l' on était en parfaite union. Il y avait eu dans la vie épiscopale de M De Neercassel un grand et critique moment : c' était quand Louis Xiv fit cette rapide conquête de Hollande, en 1672. L' exercice public et officiel de la religion catholique avait été rétabli à Utrecht, où commanda M De Luxembourg ; la grande église, le dôme, avait été réconciliée et rendue aux catholiques. M De Neercassel, p149 tiré de son obscurité, y exerça publiquement les fonctions épiscopales, et " il eut, dit-on, la consolation de voir accourir à sa parole un nombre prodigieux d' auditeurs. " homme sage et modéré, il dut bien plutôt avoir de la crainte, sentant que de tels triomphes de l' étranger ne dureraient pas, et que lui, le toléré de la veille, il aurait à se faire pardonner, le lendemain, d' avoir été avec les victorieux d' un jour. Il semble que M De Neercassel eut le bon esprit, en effet, de n' user de cette fortune soudaine et précaire qu' avec discrétion ; il n' écrasa personne ; il rendit des services. On lui en sut gré à Amsterdam et à La Haye, quand l' occupation fut passée. Son rôle en ces années fut très-honorable. L' estime universelle qu' il s' était acquise donna même occasion aux principaux seigneurs de la province de le députer à Louis Xiv pour en obtenir quelque soulagement : il se rendit alors à Paris ; mais l' abandon que les français durent faire de leur conquête cette année même, rendit son voyage inutile. Cependant il eut soin de ne pas retourner immédiatement à Utrecht, pour éviter le premier choc de la réaction, et il passa quelques années à distance. Tout cela était calmé lorsque Arnauld alla le visiter dans ses paisibles cantons, dans l' humble et riant enclos des béguinages, et jouir de son hospitalité de frère en Jésus-Christ. p150 Et moi aussi, en des temps d' exil volontaire, j' ai voulu connaître ces lieux et me donner, par la vue exacte du cadre, le sentiment vivant de ces existences dont les livres m' avaient tant parlé. Je suis allé à Utrecht ; j' ai été conduit par un guide respectable et qui me servat de caution, dans le quartier janséniste, aux trois coins sainte-Marie , dans l' espèce de petit cloître appartenant aux anciens catholiques romains ; comme on les appelle dans le pays quand on ne veut pas dire les jansénistes. Nous fûmes reçus par le bon curé dans une salle basse où sont les portraits de jansénius, des évêques Sasbold et Rovenius, et de leur successeur M De Neercassel, celui-ci attirant aussitôt le regard par une physionomie noble et distinguée qui rappelle les personnages du règne de Louis Xiv. Puis, au premier étage, le bon curé nous introduisit dans une galerie remplie de livres jansénistes et théologiques ; un petit cabinet à part est réservé aux pères de l' église. à l' extrémité de la galerie, dans une petite chambre, sont les archives et manuscrits : c' est là que j' ai été mis à même de feuilleter pendant plusieurs jours, seul et sans distraction aucune, les volumes contenant la correspondance de M De Neercassel, je veux dire la série des lettres à qui adressées par des personnages de toutes conditions, princes, cardinaux, prélats, au nombre desquels Bossuet, et surtout quantité de lettres de nos amis. Je suis allé de là à la petite ville d' Amersfoort visiter p151 M C Karsten, professeur au séminaire catholique où l' église d' Utrecht forme des sujets et se recrute depuis plus d' un siècle. Ce séminaire est tout près d' une maison où a demeuré Du Guet quand il était à Amesfoort ; on me l' a montrée avec intérêt. Reçu cordialement par M Karsten et ses amis, admis à partager leur frugal dîner de onze heures, j' ai pu causer de port-royal avec des hommes en qui un reste de tradition directe s' est conservé, et qui possèdent un trésor de pièces et témoignages où le souvenir sans cesse se renouvelle. à qui aurait eu des loisirs, il y avait là d' heureux et d' innocents jours à passer dans l' intimité de tant de pieux personnages que déjà nous connaissons, M De Pontchâteau, Nicole, la mère Agnès, etc.. M Karsten, dont l' esprit élevé ne se borne point à des particularités curieuses, insistait, en me parlant, sur ce que les relations de messieurs de port-royal et de l' église d' Utrecht n' ont pu tenir à un simple accident, tel qu' était l' affaire de Nordstrand, mais qu' elles dérivèrent de causes plus essentielles et comme nécessaires, de la conformité de situation et de doctrine. Saint-Cyran en effet, dans aurelius , ne défendait pas moins la cause des évêques de Hollande que celle des évêques d' Angleterre contre les entreprises des moines et des jésuites. Ceux-ci, ennemis de la hiérarchie et de p152 l' organisation des chapitres, poussaient leurs menées et étendaient leur crédit sous prétexte de faire plus directement les affaires de Rome ; ils prétendaient réduire à néant les droits et les prérogatives de l' épiscopat aussi bien que l' autorité des curés et pasteurs du second ordre. Tirant argument de la persécution même et de l' oppression que subissaient les catholiques, ils auraient voulu obtenir que tout ce pays de Hollande fût considéré comme un simple pays de mission où il n' existait ni clergé, ni corps d' église ; le vicaire apostolique, tenant tout du saint-siége, eût été tout entier dans la main du pape. Sasbold, Rovenius, et les autres prédécesseurs de M De Neercassel, avaient donc eu à lutter déjà contre les mêmes adversaires que port-royal de son côté rencontra en France. Les doctrines sur la pénitence et sur la grâce les rapprochaient également. Cette liaison se noua d' une manière étroite sous M De Neercassel, sorti de l' oratoire, de cet oratoire qu' on essayait d' opposer à la milice des jésuites ; et comme tel, le nouveau prélat avait dès l' abord toutes sortes de relations indiquées avec messieurs de port-royal. à défaut de Nordstrand, quelque autre incident eût bientôt amené l' union et l' alliance. M De Neercassel a été le véritable grand évêque de l' église d' Utrecht ; il nous en paraît de loin le seul en vue, jouissant auprès des puissances politiques d' une considération personnelle et d' un crédit tout particulier qui témoigne de ses qualités d' homme et de prélat, ferme et conciliant, entendu aux affaires et chrétien intérieur, tempérant la gravité par l' onction, agréé à La Haye et fort bien à la cour de Rome, estimé de Bossuet. Revoyant là son portrait plus en grand qu' à p153 Utrecht, sa physionomie me résumait tout son caractère. La main du prélat qui porte l' anneau est belle, élégante, et d' une grande finesse. De cette matinée passée à Amersfoort, de ces journées employées à Utrecht, j' ai emporté une sensation de sobre jouissance, toute une odeur de port-royal que je n' aurais jamais crue si vivante encore nulle part à cette date du siècle. Le dernier esprit de port-royal s' est réfugié en ce petit coin du monde, et il s' y fait sentir sans trop d' accent étranger, surtout dans la bouche de M Karsten. Je ne me suis point écarté d' Arnauld en donnant un souvenir aux descendants et aux héritiers de ses amis. Ce séjour d' Arnauld en Hollande et les relations particulières qui s' ensuivirent entre lui et M Van-Erkel, M Codde, M Van-Heussen et autres membres du clergé hollandais, relations qu' il transmit à son disciple et lieutenant Quesnel, eurent leurs conséquences et devinrent un des principaux motifs qui rendirent suspects à Rome ces ecclésiastiques poussés insensiblement au schisme. Ce schisme, dont il n' y avait pas trace sous M De Neercassel, se prépara et sembla imminent sous M Codde son successeur. " je crois, écrivait Richard p154 Simon en 1692, que de tous les ecclésiastiques qui sont dans la Hollande, où il y en a un grand nombre, il n' y en a pas un qui ne soit janséniste, si vous en exceptez les jésuites qui ont une maison à Rotterdam connue de toute la ville. " le pape Clément Xi, au même moment où il se flattait d' extirper le jansénisme en France, crut qu' il suffirait, pour le ruiner en Hollande, de suspendre par un simple bref en 1702 M Codde, dont il avait précédemment soumis les actes à une congrégation particulière de trois cardinaux. Le clergé d' Utrecht ne reconnut pas un tel décret qui allait à traiter l' archevêque d' une importante église comme un simple délégué amovible du saint-siége, sous prétexte que le vicariat apostolique était, dans ce cas, réuni à la dignité épiscopale. Mais ce ne fut que depuis la mort de M Codde (1710) que le schisme proprement dit se consomma. Le clergé hiérarchique, le chapitre d' Utrecht nomma lui-même dorénavant son évêque, proposant pour la forme chaque nomination nouvelle à la confirmation du pape, et, à chaque refus, passant outre, moyennant appel au futur concile général. En France il aurait bien pu s' essayer quelque chose de pareil dans quelques diocèses, et, le principe épiscopal une fois admis dans la rigueur où l' entendaient Saint-Cyran et Pavillon, on aurait pu, à de certaines heures, en venir à p155 une rupture extérieure de communion, si le bras séculier n' y avait tout d' abord mis ordre. Ce n' est certes pas un regret que j' exprime. Quelle anarchie n' en serait-il pas résulté dans ce beau royaume qu' on a dit fondé par les évêques ! à ne parler que politique, chaque contrée a son génie, chaque peuple a sa fonction plus ou moins appropriée. La Hollande est le pays des sectes et des refuges, la France est un pays d' unité et de centralisation. Chez nous, sauf quelques brouilles de passage, César a toujours servi saint Pierre, et le glaive de l' un a maintenu hautement les clefs de l' autre. Dans ces lieux faits tout exprès pour y trouver un nid propice et où tout l' invitait à se tenir coi, Arnauld n' était tranquille que de corps ; l' esprit et la plume allaient toujours. Mais, ardent et généreux, il n' était pas toujours adroit dans le choix des sujets. Il y avait alors trois questions flagrantes, trois grandes affaires qui passionnaient le monde et sur lesquelles l' impatient docteur avait à prendre garde ; il est curieux de voir comme il vint presque irrésistiblement s' y brûler : 1 l' affaire de la régale. -il s' était abstenu jusque-là d' y prendre une part directe par des écrits. Saura-t-il continuer de s' abstenir, et observer une neutralité qui importait si fort aux intérêts et à la tranquillité de ses amis de France ? 2 la résistance du clergé gallican aux prétentions romaines, et les quatre articles célèbres de l' assemblée de 1682, qui établissent, comme on sait, l' indépendance absolue des rois, leur affranchissement de toute puissance ecclésiastique dans l' ordre temporel, et qui impliquent la supériorité du concile général sur le p156 pape. -en se prononçant pour les quatre articles, il pouvait donner une légère satisfaction au roi, d' ailleurs si aliéné de lui ; mais il aliénait certainement le pape qui, pour le moment, lui était assez favorable ainsi qu' à ses amis. 3 enfin, il y avait les mesures artificieuses ou violentes employées contre les protestants de France et qui menaient à la révocation de l' édit de Nantes, mesures dont le contre-coup inévitable était d' exciter les cris et les représailles des protestants du dehors. Arnauld, pendant son séjour en Hollande, vivait au milieu d' eux. Irait-il les choquer en prenant plus ou moins parti pour les convertisseurs catholiques de France, et en viendrait-il, par son zèle, jusqu' à compromettre l' hospitalité que lui donnait M De Neercassel, obligé à bien des ménagements ? Ces fautes en sens divers, ces imprudences, Arnauld s' arrangea si bien qu' il les fit toutes ou à peu près toutes, et les cumula en quelque sorte, tout en s' étant dit peut-être qu' il les éviterait. Dans une lettre au père Quesnel en octobre 1682, au sujet d' un écrit polémique de ce père, il disait : " voulez-vous bien que je vous dise ma pensée ? Vous faites trop d' honneur à la congrégation de l' index en vous défendant avec tant d' émotion de ce qu' ils ont fait contre vous ; et de plus, quoique vous ne parliez pas de la déclaration des évêques, vous insinuez assez que ce qu' ils ont fait vous est favorable, et ainsi, prenant leur parti, vous vous brouillez irréconciliablement avec Rome ; ce que je ne crois pas qu' il soit à propos de faire : car je pense que le meilleur parti que nous puissions prendre dans cette querelle est de demeurer neutres, ni les uns ni les p157 autres ne méritant pas que l' on s' intéresse pour eux. " -il n' a pas suivi lui-même, dans des cas analogues, ce conseil qu' il donnait à Quesnel, il n' est pas resté neutre ; il ne l' était plus, à la date même où il écrivait cela. Dès les premiers temps de sa retraite, il avait publié plusieurs écrits sur la régale (lettre d' un chanoine à un évêque, 1680 ; considérations sur les affaires de l' église, 1681) , dans lesquels il soutenait intrépidement, mais avec une vigueur qu' il est difficile de ne pas trouver disproportionnée à son objet, le droit de quelques évêchés (et incidemment de Rome) contre le roi et contre les prétentions de la couronne, qui, en ceci, lui paraissaient un abus voisin du sacrilége. Il avait par là blessé le roi bien plus sûrement qu' il n' avait contenté Rome, laquelle, somme toute, tenait médiocrement aux priviléges de quelques évêchés en France. Ces traités de la régale furent alors son plus grand crime politique. Mais Arnauld se souciait peu de contenter ou de heurter les puissances, et il n' était sorti du royaume que pour exhaler ses pensées et parler haut selon son coeur. La vraie fuite selon lui, la fuite indigne des docteurs et des évêques, c' était de se taire : fugisti quia tacuisti . Sur l' affaire des quatre articles il se contint assez, p158 en ce sens qu' il n' écrivit pas d' ouvrage ad hoc où il en fût directement question ; il se bornait à en approuver la doctrine, et il ne s' en cachait pas. écrivant à M Du Vaucel, chargé des affaires du parti à Rome, il ne pouvait s' empêcher de lui dire " que ce serait un mauvais conseil que l' on donnerait à sa sainteté, si on la portait à condamner d' erreur les quatre articles du clergé touchant la puissance de déposer les rois, l' infaillibilité, la supériorité du concile général. Quand les gens de bien, ajoutait-il, seraient dans la dernière oppression, et qu' ils auraient tout à espérer de la cour de Rome pour en être délivrés, ils ne croiraient pas pouvoir acheter cette liberté en s' engageant d' appuyer toutes ses prétentions bien ou mal fondées. " il laissait à d' autres de dire : " pereat orbis, modo maneat auctoritas papoe. " je me plais à marquer cette disposition si honorable d' Arnauld, et qui fait le fond de sa grandeur morale. Cependant il avait entrepris, dans sa naïveté, de rédiger tout un livre de remontrances au roi, dans lequel, ne chargeant que le seul M De Harlay, il s' attachait à détromper peut-être le monarque, et du moins le public, sur toutes les fausses accusations dont on avait grossi le fantôme du jansénisme depuis des années, et il s' y était naturellement prévalu, plus encore qu' il n' eût fait ailleurs, des résistances de ses amis aux prétentions de Rome, de leur zèle, en toute occasion, à maintenir ces libertés de l' église gallicane dont le roi se montrait si jaloux. Comptant bientôt publier cet ouvrage, il s' en excusait à l' avance auprès du saint-siége ; il espérait qu' on y entrerait assez dans ses difficultés de situation pour ne pas lui en vouloir, et il écrivait à M Du Vaucel (12 février 1683) ces paroles p159 qui expriment bien son incurable et généreuse inconséquence : " quoique je ne sois pas dans les sentiments qui s' enseignent communément à Rome, sur les matières dont il est parlé dans la déclaration du clergé, cela n' empêche pas que je n' aie une passion très-sincère de maintenir jusqu' à l' effusion de mon sang les véritables et solides prééminences du saint-siége, et que je ne sois prêt de m' exposer, comme j' ai déjà fait, à être persécuté pour soutenir ce qui se ferait à Rome pour l' édification de l' église et pour le soutien de l' innocence injustement opprimée. C' est ma véritable disposition ; s' en accommode qui voudra ! Je n' en changerai pas par complaisance pour qui que ce soit. " ses amis obtinrent de lui à grand' peine qu' il supprimerait ces remontrances qui devaient déplaire et faire éclat de tant de côtés, et qui pouvaient attirer un coup de tonnerre sur port-royal. " rien ne serait plus terrible que l' effet de cet écrit, répondait un ami de cour consulté à ce sujet et qui doit être M De Pomponne, non-seulement pour l' auteur, mais encore pour l' église dans la conjoncture présente, et pour une maison qui en fait une des plus saines et des plus saintes parties. " p160 à l' égard des protestants, au milieu desquels il se trouvait en Hollande, Arnauld ne reçut pas d' aussi bons conseils et ne sut point se retenir : il les malmena d' étrange manière. Le moment n' était pas bien choisi ; les rigueurs qu' on déployait en France pour les conversions en masse soulevaient à l' étranger des invectives violentes et des récriminations vengeresses ; le calvinisme provoqué ravivait ses haines ; l' injustice appelle l' injustice. Si Arnauld s' était borné à défendre contre les colères du dehors les catholiques indistinctement accusés, à se faire l' avocat de ceux qui ne persécutaient personne, mais qui étaient persécutés, s' il avait désapprouvé dans sa patrie des rigueurs qui offensaient cruellement l' humanité et la conscience, il n' y aurait eu qu' à l' applaudir ; mais ce rôle idéal qu' on imagine à distance ne pouvait être le sien ; car cet esprit puissant, et qui n' était clairvoyant qe dans le détail, restait plus qu' à demi plongé dans les préventions générales et les zones d' illusion régnantes à son époque : ses horizons étaient bornés de toutes parts, et il n' en sortait pas. Aussi, en entreprenant contre Jurieu p161 (1681) l' apologie des catholiques et notamment de ceux d' Angleterre, en les justifiant de la conjuration dite de titus oates, en démontrant l' innocence des victimes, n' a-t-il fait que se mettre en train, en humeur d' attaque, et n' a-t-il pu s' empêcher de se jeter aussitôt après dans la controverse des doctrines, et de rouvrir le champ des disputes théologiques avec tout son arsenal habituel d' injures. Il a donné par là occasion à son antagoniste d' écrire ce livre qui n' est qu' à moitié injuste, de l' esprit de M Arnauld (1684), resté sans réponse : " nous n' avons rien contribué, disait assez sensément Jurieu, aux disgrâces de M Arnauld, et nous ne devions pas en souffrir : cependant il se trouve que nous en pâtissons... etc. " Jurieu disait encore à l' occasion de l' apologie , et par une image qu' Arnauld, qui ne se voyait pas, jugeait fausse, mais qui nous paraît à nous d' une énergique justesse : " on y reconnaît aisément le caractère et le génie de ce vieux solitaire,... etc. " p162 je n' entrerai pas dans la discussion, qui serait fastidieuse, de plus d' un écrit d' Arnauld en ces années ; je résumerai seulement l' esprit général de sa polémique et, je dirai presque, de sa politique envers et contre le protestantisme : instinct ou calcul, peu importe, la ligne de conduite se dessine à nos yeux évidemment. Dans ses controverses avec les protestants, Arnauld est bien moins occupé à les persuader et à les convertir, qu' à s' en séparer ; en écrivant, il songe plus aux catholiques qu' aux protestants mêmes. Signalé comme le chef d' un tiers parti , accusé par plusieurs d' incliner au calvinisme à l' endroit de la grâce, serré et comme refoulé sur un étroit terrain du côté de Genève, il essaie d' élever une barrière d' autant plus haute, de creuser un fossé d' autant plus profond entre lui et ceux dont on le voudrait faire auxiliaire, et qui eux-mêmes le tirent à eux leplus qu' ils peuvent. On peut dire que là où ils lui tendent de plus près la main, il les repousse, lui, à coups de poing d' autant plus forts : je ne sais pas d' expression plus exacte. Il leur prête, pour s' en distinguer, des dogmes plus violents qu' il n' est besoin, et que d' autres catholiques d' une position plus indépendante n' ont cru devoir leur en reconnaître. C' est ainsi que dans son renversement de la morale par les calvinistes, dans son impiété de la morale des calvinistes, dans son calvinisme convaincu de nouveau de dogmes impies , il imputait et prêtait à la totalité des réformés certains principes insoutenables qu' eux-mêmes désavouent, particulièrement sur ce qu' on appelle l' inamissibilité de la grâce. Car il s' ensuivrait, p163 selon Arnauld, que l' ensemble des protestants admet comme dogme fondamental qu' un élu, un juste prédestiné ne perd jamais la grâce, même après les crimes qu' il peut commettre ; que David, par exemple, après son adultère est encore au fond en état de grâce : une telle énormité révolta non-seulement les docteurs protestants, mais aussi quelques catholiques, et M Le Fèvre, docteur en théologie de la faculté de Paris, essaya de réfuter M Arnauld, en montrant que la majorité des protestants n' est pas si aurebours que cela du sens catholique et du sens commun. Entre M Le Fèvre et M Arnauld, une dispute s' engagea (1683) : " la chose est assez curieuse et assez singulière, écrit Jurieu, qui s' en frotte les mains de plaisir : un docteur de Sorbonne écrivant contre un autre docteur de Sorbonne en faveur de gens que l' un et l' autre regardent comme de très-méchants hérétiques ; cela est assez singulier pour que le siècle en prenne connaissance. " M Le Fèvre s' attache donc à démontrer contre Arnauld que l' ensemble des réformés n' est pas si absurde et si anti-catholique sur l' article de la prétendue inamissibilité ; il s' appuie sur la confession d' Augsbourg, sur des témoignages même tirés du synode de Dordrecht ; il demande à M Arnauld ce qu' il aura gagné à vouloir convaincre logiquement ses adversaires d' immoralité pure, de folie, d' impiété, et si c' est une manière de les convertir ; lui, il croit mieux faire en leur montrant que sur ces points ils ne sont pas nécessairement si éloignés de l' église qu' ils ont quittée. M Arnauld, au contraire, veut par position se séparer d' eux à toute force, et il les condamne à l' absurde par une sorte de contrainte logique qui est sa méthode ordinaire, p164 si peu conforme à l' esprit des faits. Il a peur de passer pour l' écuyer du Goliath Pierre Jurieu. Quant à la révocation de l' édit de Nantes et aux rigueurs qui suivirent et précédèrent, Arnauld, sans tout approuver, est en somme pour la politique du roi ; il est catholique et royaliste plus que chrétien. Il a de ces duretés et de ces aveuglements du sens moral qu' on a peine à se figurer et à comprendre chez un si noble persécuté. Sur le baptême des enfants, par exemple : les protestants, dans quelques-unes des provinces-unies, forçaient les parents catholiques de porter leurs nouveau-nés au prêche ; Arnauld s' en indigne, mais en même temps il approuve Louis Xiv d' avoir imposé aux mères protestantes des sages-femmes catholiques ; il s' obstine à ne pas voir que l' un de ces procédés vaut l' autre ; il plaide en avocat pour établir la différence et l' inégalité : " les plaintes des prétendus réformés, écrit-il en 1682, sont fondées sur une ordonnance que le roi a faite, qu' ils ne se serviraient plus que de sages-femmes catholiques, afin que si leurs enfants venaient au monde étant près d' expirer, ils pussent être baptisés par ces sages-femmes avant que de mourir, comme il se pratique parmi les luthériens, aussi bien que parmi les catholiques. Voilà ce qui les a fait horriblement p166 crier, comme si on leur avait fait la plus grande injustice du monde. " il trouve singulier que les protestants se plaignent, et il soutient sans rire que quand ils y auront bien pensé, ils devront savoir bon gré au roi d' une si chrétienne attention. J' ai dit les endroits désagréables. Nous n' avons pas affaire avec Arnauld à un sage qui pratique philosophiquement le bene vixit, bene qui latuit : nous avons affaire à un théologien, à un controversiste, à l' un de ceux à qui l' on a rappelé en manière d' avertissement le mot de saint Jérôme : " incongruum est latere corpore, et lingua per totum orbem vagari . Il est malséant de se tenir caché de sa personne, et de laisser courir sa langue à bride abattue par toute la terre. " cette langue toutefois, cette plume dont on est tenté si souvent de se plaindre, a aussi de belles paroles, et qui révèlent à tout moment l' homme de coeur et de conscience : " je veux bien souffrir les incommodités de ma retraite, qu' on ne m' en envie pas les avantages. Le plus grand que j' y trouve est de n' être point obligé de faire la cour à personne, et de ne point parle ar politique contre ce que j' ai dans le coeur. " c' est ainsi qu' il répondait à ceux de ses amis de France qui s' inquiétaient toujours des moyens de l' y faire rentrer. M De Choiseul, l' ancien évêque de Comminges, et maintenant évêque de Tournay, homme de conciliation décidément incorrigible, essaya de traiter pour Arnauld, qui n' y consentait guère, près de l' archevêque de Pari qui faisait semblant de vouloir. L' archevêque, homme politique, eut de ces semblants à plus d' une reprise : " que l' on se rapproche et puis on verra, " disait-il. Arnauld n' était pas tenté de se rapprocher de la caverne du lion . à Nicole qui se mêlait aussi de ces projets d' accommodement, p167 il demandait ce qu' on espérait par là : " est-ce simplement que je pourrai retourner et jouir du même repos dont vous jouissez présentement ? Je ne crois pas que cela fût impossible, et au regard de ce point je ne pense pas en effet que l' on fût inexorable. " mais ce qui suffisait à Nicole eût été le supplice d' Arnauld : " je suis persuadé (parlant toujours à Nicole) que vous ne gâterez rien dans les visites que vous rendrez à M De Paris, et qu' au contraire vous y pourrez servir les amis en de petites choses... ce n' est pas néanmoins de quoi il est question : il s' agit de l' église, et non d' un tel et d' un tel. " composer et publier, fût-on caché dans un trou, cela lui semblait infiniment préférable à rentrer et à jouir d' une paix à la Nicole, à avoir, comme celui-ci, la liberté du pavé de Paris, à charge de rester muet ; bel avantage ! " car le moyen ordinaire de détromper les hommes et de leur ôter de l' esprit de fausses opinions, c' est la parole . " dans le temps où il composait cette remontrance au roi (qui ne parut point), il ne comptait nullement sur le succès par rapport à lui et n' avait pas en vue le retour : " grâces à Dieu, je me trouve presque aussi bien dans une petite maison dont je ne suis point sorti depuis près de quatre mois que j' y suis entré, que si j' étais en liberté au milieu de Paris... ; car pour le temps qui me reste à vivre, il ne m' est pas de grande importance de le passer dans la retraite ou dans une plus grande liberté. " quand il parlait de la sorte, Arnauld n' était plus en Hollande. Se voyant trop connu à Delft, il avait dû revenir, en octobre 1682, à Bruxelles ; il y prit dans un faubourg une pauvre petite maison où il se tenait confiné. Il n' était pas seul du moins ; il avait quelques amis p168 dont les uns le visitaient, dont les autres restaient à demeure. Il eut pendant quelque temps, soit à Delft, soit à Bruxelles, M De Sainte-Marthe, M Du Vaucel : M De Pontchâteau, nous le savons, faisait pour le voir de fréquents voyages ; M De Tillemont en fit un. Madame De Fontpertuis elle-même ne put se refuser la consolation de ce pèlerinage, et elle se l' accorda. Arnauld avait constamment avec lui M Guelphe, de Beauvais, qui lui servait de secrétaire, lui tenait lieu de valet de chambre, et ne le quittait jamais que pour certaines commissions toutes confidentielles ; il l' appelait le petit frère . Il eut aussi près de lui, dans les dernières années, M Ernest Ruth D' Ans, ecclésiastique du pays de Liége, qui avait demeuré autrefois à port-royal et qui avait été attaché à M De Tillemont. C' est lui qui, avec M Guelphe, rapportera à port-royal le coeur d' Arnauld. De retour à peine à Bruxelles, Arnauld dut se tenir plus que jamais sur ses gardes à cause des perquisitions qu' on faisait pour le découvrir. Ses derniers écrits avaient donné l' éveil. M De Harlay aurait dit (ce qui lui ressemble assez peu) : " j' ai 50000 livres à employer pour le faire prendre, et il faut que lui ou moi périsse. " on disait que le fameux exempt Des Grès était parti à sa recherche, et qu' il répondait de le trouver, pourvu qu' on ne le laissât pas manquer d' argent. Arnauld, conservant son calme et sa gaieté, racontait lui-même tous ces bruits qui le concernaient à M Du Vaucel qui était à Rome (1 er janvier 1683) : " les gazettes disent toujours qu' on cherche M Arnauld, et qu' on l' a pensé attraper à Paris chez une demoiselle janséniste. Maisles nouvelles de Paris disent sur cela que ce bruit s' étant répandu, et d' autres semblables, p169 touchant les perquisitions que l' on faisait de ce docteur, M Despréaux avait dit, d' une manière très-agréable et très-fine : " le roi est trop heureux pour trouver M Arnauld. " -mot charmant comme tant d' autres sortis de la même bouche, et qui fait honneur à la probité spirituelle de Despréaux ! Sur ces entrefaites il était survenu à quelques-uns de ses amis en France, et en partie par sa faute, de graves affaires, d' atroces mésaventures, et qui prouvaient que ceux du dedans n' avaient pas si tort quand ils recommandaient la prudence. Dans le courant de l' été de 1682, on intercepta en France un paquet de lettres d' Arnauld, ce qui donna lieu à des perquisitions. On arrêta M Chertemps, chanoine de saint-Thomas du louvre, qu' on mit à la bastille parce qu' on le soupçonna d' être l' intermédiaire de cette correspondance. Il en sortit et sans exil, grâce uniquement à sa parenté avec Madame Colbert. Sur la fin du même été, on saisit quatre ballots de livres à Saint-Denis, par l' imprudence d' un batelier. Il y avait dedans des apologies pour les catholiques , des livres contre M Malet . On arrêta un très-bon prêtre, chapelain de l' hôpital de Saint-Denis, nommé Dubois, à qui ces ballots étaient adressés ; on le mit à la bastille, quoiqu' il fût à peine convalescent d' une très-grande maladie qui l' avait réduit à l' extrmité. On interrogea les gens de sa maison pour avoir le signalement de ceux qui le visitaient. Comme ces ballots venaient de Soissons, on écrivit à l' intendant de s' informer par quelles mains ils avaient passé ; M Le Tourneux faillit être compromis dans cette affaire. Le pauvre prêtre de Saint-Denis fut, peu après, jugé par une commission et condamné aux galères. Vers le p170 même temps on découvrit, toujours au moyen de lettres interceptées, que d' autres ballots arrivaient par Rouen, et qu' on les faisait venir de là à Paris avec les effets de M Le Blanc, intendant. On en fit la saisie : il y avait douze cents apologies , des Mallet , des morales pratiques (le tome ii). Le père Du Breuil, prêtre de l' oratoire et curé de Sainte-Croix, fut arrêté, ainsi que la femme d' un épicier de Rouen. Le père Du Breuil fut mis à la bastille ; l' intendant, mandé à Fontainebleau, et produisant une lettre du père Du Breuil qui prenait tout sur lui, fut néanmoins révoqué ; son secrétaire mis en prison ; la plupart des officiers de la douane inquiétés, et la douane fermée durant quelques jours. On visita tous les vaisseaux qui venaient de Hollande avec une exactitude extraordinaire ; on fit la même chose à Dieppe. Il y eut jusqu' à onze personnes dans les chaînes p171 au sujet de ces ballots. On rapporte qu' Arnauld dans le premier moment de la nouvelle, et n' apprenant d' abord que la saisie, s' en consolait comme d' une simple perte matérielle, bien que c' en fût une assez rude pour lui, ces livres étant imprimés à ses frais et faisant une de ses ressources ; mais quand une seconde lettre lui apprit l' emprisonnement du père Du Breuil, il en fut pénétré de douleur, et " se laissant tomber à genoux, il s' abaissa et adora Dieu dans un profond silence, et le garda toujours dans la suite sur cet événement, n' ayant jamais dit une seule parole pour s' en justifier, malgré les reproches. " quoi qu' il en soit, sa correspondance publique, et imprimée dans ses oeuvres, si l' on n' avait rien de plus, ne nous donnerait pas pleine satisfaction sur cette affaire, bien qu' il y revienne assez souvent. Arnauld écrivit deux fois à l' archevêque de Reims Le Tellier, p172 qui lui avait toujours témoigné de la bienveillance, et qui était d' ailleurs en cour une sorte d' adversaire de l' archevêque de Paris ; il lui disait pour sa propre justification, pour celle de son livre et, par conséquent, des personnes compromises à cette occasion, bien des choses qui étaient faites évidemment pour être redites au roi, si M De Reims en avait eu la bonne volonté et le courage. Arnauld aurait aussi voulu que Bossuet parlât, et il s' étonnait de son silence au sujet d' un livre (l' apologie pour les catholiques ) si avantageux à la religion et à la monarchie, si à l' honneur de la France en particulier : " mais sur cela, écrivait-il au médecin Dodart, vous me permettrez de vous dire que je ne suis pas trop satisfait de votre ami (M De Meaux) , à qui vous l' avez montré. Ce n' aurait pas été un grand effort de générosité de se rendre garant qu' on ne ferait rien contre un tel livre : il a assez d' accès auprès du roi pour lui faire entendre raison sur cela, s' il avait tant soit peu de zèle pour la vérité. Mais la grande maxime de ce temps est de ne se point faire d' affaires. " ce que nous devons dire pourtant des lettres d' Arnauld où il traite de c sujet pénible, c' est qu' il semble mener un peu trop de front et presque ex aequo le soin de ses ballots et l' inquiétude pour les personnes ; il se plaint du séquestre des uns autant que de l' emprisonnement des autres. Cela fait un peu sourire. Ce n' était p173 pas indifférence de sa part, ce n' était que bonhomie. Il ne cessa d' être tendrement préoccupé du père Du Breuil, et on ne saurait en douter, quand on n' en aurait pour preuve que ces mots d' une lettre à Madame De Fontpertuis, écrite neuf ou dix ans après l' arrestation (février 1692) : " ce que vous mandez du père Du Breuil (on venait de le transférer pour la sixième fois d' un lieu d' exil à un autre) me perce le coeur. Mais est-il possible qu' on ne puisse trouver personne qui représente au roi le misérable état où il est, pour obtenir au moins qu' on traite avec autant d' indulgence un si homme de bien, qu' on en a pour un aussi méchant prêtre qu' est celui qui est présentement si à son aise dans l' officialité de Paris ? Ne pourrait-on point engager quelqu' un des ministres à en parler à sa majesté, ou, à leur défaut, Madame De Guise, ou madame la princesse De Conti, ou Madame De Maintenon ? Enfin, il faudrait tenter toutes choses, et ne se point rebuter quand on n' aurait pas réussi par l' une. " mais tout était muet ou assujetti au dominant , c' est-à-dire à M De Paris : " la vérité, écrivait le sagace et clairvoyant Du Guet, est qu' on ne trouve personne qui ose parler, ou qui le puisse faire avec succès. Les uns ne veulent pas, les autres craignent, et d' autres nuiraient au lieu de servir... non habemus hominem. " p174 allons plus avant : dans le jansénisme il ne faut s' arrêter ni à la première ni à la seconde écorce ; il y a presque toujours des doubles et triples fonds. On a mieux, au sujet du père Du Breuil, que quelques passages des lettres imprimées d' Arnauld, on a la correspondance secrète que l' exilé du dehors trouva moyen de nouer et d' entretenir indirectement avec le prisonnier du dedans. Cette affaire du père Du Breuil est une de celles qui caractérisent le mieux tout ce qu' il y eut d' inexorable et d' odieux dans la persécution exercée en ces années sur le jansénisme, et qui nous expliquent par suite l' irritation et la révolte de tant d' âmes. C' est un exemple qui nous en représente bien d' autres moins connus. Il y faut insister. Le père Du Breuil, que j' ai eu plus d' une occasion de nommer précédemment, était un des hommes les plus distingués dans la congrégation de l' oratoire. Il avait de la réputation comme prédicateur ; on le recherchait également pour les directions. Dans le temps où les directeurs de port-royal étaient obligés de se cacher, Madame De Longueville écivait de lui à Madame De Sablé : " ... pour le père Du Breuil, c' est assurément un saint homme et un fort bel esprit, très-savant, et tout entier du bon côté ; ... etc. " cette sécheresse du père Du Breuil était une marque de plus qu' il était tout du bon côté , et qu' il se dérobait p175 plus volontiers qu' il ne se proposait à ces directions du beau monde si convoitées par d' autres. Tous les témoignages s' accordent, d' ailleurs, à montrer le père Du Breuil comme n' étant nullement sec dans le sens où nous l' entendons, mais au contraire fort doux, fort aimable, d' une conversation charmante et faisant les délices de l' oratoire. à la mort du père Senault, général, la congrégation était disposée à nommer le père Du Breuil pour lui succéder : M De Harlay lui fit donner en toute hâte l' exclusion par la cour ; il y gagna peu, et ce fut non point le père De Saillant désiré par lui, mais le père De Sainte-Marthe qui fut élu. Nommé curé de la paroisse sainte-croix-Saint-Ouen à Rouen, le père Du Breuil y jouissait de l' estime et de l' affection universelle, lorsque cette malheureuse imprudence commise par d' autres, et dont il fut l' innocente victime, vint l' enlever à son troupeau. Depuis son arrestation, le vénérable vieillard (il avait déjà près de soixante-dix ans) ne fit plus qu' être ballotté de prison en prison, d' exil en exil, des cachots de Rouen à la bastille d' abord, puis à Saint-Malo, à Brest, à la citadelle d' Oleron, dans le fort de Brscou, et enfin à la citadelle d' Alais où il mourut le 4 septembre 1696, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Or, en l' année 1685, Arnauld, qui ne pouvait revenir embrasser ses amis de France, voyait arriver à Bruxelles quelques amis chassés eux-mêmes par des tracasseries obstinées ; il eut pour compagnons nouveaux de sa retraite les pères Quesnel et Du Guet, qui désertaient enfin l' oratoire, où l' on avait interdit toute liberté de doctrine. En empêchant le père Du Breuil d' être élu général, l' archevêque de Paris n' avait pas p176 obtenu tout ce qu' il voulait : le général élu, avons-nous dit, le père Abel-Louis De Sainte-Marthe, paent du nôtre et l' un des auteurs du gallia christiana , n' était pas à sa dévotion, et M De Harlay dut travailler avant tout à l' évincer ou à l' annuler, lorsqu' en 1678 il entreprit de purger de jansénisme la congrégation et de la gouverner sous main. Avec son habileté ordinaire, il y introduisit et y ménagea petit à petit des influences qui en altérèrent l' esprit et le dénaturèrent pour un temps ; la plus grande preuve qu' il y avait réussi, c' est que le père Du Breuil était à peine enfermé à la bastille, que les pères de l' oratoire lui faisaient signifier qu' ils l' avaient exclu de leur congrégation, sans même attendre qu' il y eût un jugement contre lui : " cela est digne, écrivait Arnauld, du renversement que M De Paris a fait dans cette congrégation, en dépouillant le général de ses fonctions, et le reléguant dans un ermitage qui lui est donné pour prison, en faisant exiler les plus honnêtes gens ou les privant de tous leurs emplois, et en mettant toute l' autorité entre les mains de cinq ou six esclaves de toutes ses volontés. " le chapitre tenu en 1684 avait ordonné l' adoption d' un formulaire d' études contraire aux saines et récentes méthodes, et qui entravait l' enseignement : " l' assemblée, y disait-on, a toujours été et veut demeurer en liberté de pouvoir tenir toute bonne p177 et saine doctrine, et elle ne défend d' enseigner que celles qui sont condamnées par l' église, ou qui pourraient être suspectes des sentiments de jansénius et de Baïus pour la théologie, et des opinions de Descartes pour la philosophie . " dans la physique, on ne devait plus s' éloigner des principes d' Aristote, communément reçus dans les colléges. La doctrine nouvelle de Descartes " que le roi avait défendu qu' on enseignât, pour de bonnes raisons " , et l' antique doctrine de saint Augustin étaient proscrites du même coup, par un singulier assemblage, mais en vertu d' un même principe de servilité. Bien des esprits aussi indépendants que religieux sortirent à ce moment de l' oratoire. Quesnel et Du Guet, qui furent de ce nombre, vinrent trouver Arnauld à Bruxelles. Ce fut pour ce dernier une grande douceur que cette recrue inespérée : mais Du Guet, dont la poitrine délicate ne se trouvait pas bien du climat, dut bientôt partir et rentrer en France ; Quesnel resta seul avec Arnauld. Tous deux, Quesnel et Du Guet, avaient connu le père Du Breuil, leur ancien dans l' oratoire ; p178 tous deux l' aimaient, et ils établirent avec lui une communication par lettres, discrète et rare, mais qui dura sans interruption jusqu' à la mort de celui qu' ils avaient pris à tâche de consoler. Cette double correspondance de Du Guet et de Quesnel avec le père Du Breuil éclaire d' un jour particulier les exils et les captivités de ce digne prêtre, de ce martyr de M De Paris , comme on l' appelait. Les lettres de Quesnel, qui ont leur portion édifiante, offrent plus de gaieté toutefois et de variété que celles de Du Guet ; elles traitent de sujets parfois littéraires ou mondains, assaisonnés à propos d' une morale chrétienne. Il y a toutes sortes de petites précautions, non pas seulement dans la suscription des lettres, mais dans leur rédaction même, de légères allégories ou paraboles qui ne sont pas difficiles à interpréter. Le prisonnier est comparé à un religieux qui s' est consacré à Dieu dans un âge avancé, et qui est entré dans un monastère étroit : " et plus ce monastère est étroit et la cellule resserrée, plus ils ressemblent au tombeau du sauveur, et plus ceux qui les habitent ont de conformité à Jésus enseveli. " le père Quesnel s' excuse de ne pas écrire plus souvent : " la seule raison (qui m' a retenu), dit-il, a été la crainte que vos incommodités ordinaires ne vous laissassent pas la liberté de lire, et que vos médecins n' empêchassent qu' on vous donnât des lettres de vos amis. " dans une lettre du 17 mars 1688, il est question d' Arnauld sous un voile des plus transparents : " notre révérend père abbé est, dieu merci ! Dans une parfaite santé, et p179 ses religieux pareillement... etc. " et il ajoute aussitôt après, pour le faire sourire : " il y a plus de deux ou trois ans que je n' ai reçu des lettres de M Arnauld. Vous jugez bien, par la situation où nous sommes l' un et l' autre, qu' on ne s' écrit pas souvent... " je le crois bien, ils vivaient ensemble. -cette allégorie d' abbé et d' abbaye revient perpétuellement. Quesnel parle quelquefois de lui-même Quesnel, tout hardiment, à la troisième personne, comme pour dérouter les curieux s' il y en avait : " (9 juillet 1692) le p180 père Quesnel est toujours je ne sais où ; mais quelque part qu' il soit, je suis assuré qu' il vous honore toujours et plus que jamais... " je trouve de très-agréables choses dans ces lettres, des pensées et des vues qui sentent l' auteur des réflexions morales sur l' écriture sainte , nombre de faits intéressants, de particularités sur les hommes, sur les livres nouveaux. Le père Du Breuil avait été un bel-esprit, très-cultivé, au courant de toute littérature sérieuse, et par ce côté délict de lui-même il devait se trouver bien sevré. Le père Quesnel lui fait arriver à tout hasard quelques nouvelles de la république des lettres, et qui ne sont pas uniquement théologiques : " (1689.) on n' aura pas manqué de vous envoyer la tragédie d' Esther , qui vous aura beaucoupplu... etc. " l' austérité se retrouve par ce dernier mot. Quesnel, émule de Nicole, ne veut pas même du théâtre à saint-Cyr. On était fort dur pour le père Du Breuil, et d' une dureté calculée : M De Harlay (et cette affaire est, à mes yeux, un de ses plus grands crimes) avait l' attention maligne de ne pas le laisser trop longtemps là où il p181 commençait à s' accoutumer et à se concilier les coeurs, ce qui arrivait bientôt. à mesure que l' on voyait sa réputation s' établir et se répandre dans l' endroit où il demeurait, on avait soin de le faire passer ailleurs, et on le proena ainsi pendant des années en différents lieux plus incommodes les uns que les autres ; il supportait tout avec une douceur angélique. Dans une de ces stations il était entouré de soldats, de gardiens bruyants et blasphémateurs qui ne lui permettaient pas une minute de recueillement. Le père Quesnel, dans les consolations qu' il lui adressait alors, le comparait à Jésus-Christ regardant du haut de sa croix les bourreaux qui l' insultaient, et les soldats qui jouaient ses habits. " c' est ainsi, disait-il encore, que le grand saint Ignace regardait ces bêtes féroces avec qui il fit le voyage de Syrie à Rome, ces dix léopards avec qui il était lié jour et nuit, sur la terre et sur la mer, et qui ne faisaient que s' irriter du bien qu' on leur faisait. iniquitas autem eorum, mea doctrina est. quelle école ! Quels maîtres ! Quelles leçons pour un homme apostolique et un martyr de Jésus-Christ ! " quand le père Du Breuil se plaignait d' être sur un rocher affreux et privé de toute conversation avec les humains, il lui citait les Honorat, les Hilaire, les Eucher, qui allaient chercher la solitude chrétienne en des îles désertes. Il lui rappelait le rocher de saint Jean à Patmos, et surtout l' île de Lérins, toute petite, mais heureuse entre les îles, puisqu' elle rendait si grands ceux qu' elle avait reçus tout petits, qu' elle produisait prêtres et pasteurs p182 de l' église ceux qu' elle avait nourris ermites et solitaires : et sic quos accipit filios, reddit patres ; et quos nutrit parvulos, reddit magnos ; et quos velut tirones accipit, reges facit. et retournant, parodiant agréablement ces paroles de Césaire, il présentait au père Du Breuil son île comme douée d' un autre privilége et bien heureuse en sens inverse, puisque ceux qu' elle avait reçus pères déjà et pasteurs, elle les rendait enfants et en faisait de simples brebis : quos accipit patres, reddit filios ; et quos nutrit magnos, reddit parvulos. entre les deux îles, laquelle donc est la plus souhaitable aux yeux du chrétien ? " quel parti prendriez-vous, mon très-cher père, si vous aviez à choisir de ces deux grâces, et laquelle croiriez-vous plus estimable et plus digne de la préférence ? " tout à la fin, l' exil du père Du Breuil s' était un peu adouci : il venait d' être changé pour la septième fois et transféré à Alais dans les Cévennes ; le père Quesnel commence ainsi sa lettre du 9 juillet 1692 : " puisque vous voilà, mon très-cher père, à votre septième station, vous avez droit à l' indulgence plénière. Celle que vous avez gagnée à Rome ne vous a jamais tant coûté... " il n' y a rien de moins morose que ces consolations chrétiennes adressées par un exilé à un captif. Il ne cherche dans les afflictions envoyées par Dieu qu' une source de joie, selon le grand précepte : laetandi moerores, flendae laetitiae. ce sont les joies du monde qu' il faut pleurer. Ce monde où l' on s' égorge, où l' on se querelle, est toujours le même, dit-il sans cesse au père Du Breuil, pour le cas où celui-ci serait tenté de p183 le regretter. Il lui en montre de loin les images bizarres. J' ai cité autrefois un long fragment de cette lettre du 9 juillet 1692, où il est parlé de la dispute de l' abbé de Rancé et du père Mabillon. C' est un récit spirituel et presque philosophique de tour ; mais le père Quesnel n' est pas philosophe longtemps, et il ramène tout au point de vue du chrétien. Une des lettres les plus curieuses et les mieux senties est celle dans laquelle il fait part à son vénérable ami de la mort d' Arnauld : nous nous en souviendrons en avançant. Dans une lettre postérieure à cette mort (30 mai 1695), il lui dit, avec cette ingénieuse subtilité chrétienne qu' il manie aussi dextrement que personne : " je ne sais, mon très-chr père, à quoi vous en êtes, et si vous êtes en quelque manière rétabli de votre dernière infirmité... etc. " tout cela est aussi agréable que chrétien ; le genre et le goût de saint Augustin une fois admis, c' est parfait. Je me sens presque raccommodé avec le père Quesnel, qui a eu le malheur de faire naître tant de p184 querelles et d' y attacher son nom, mais qui valait mieux que cette destinée. Les lettres de Du Guet au père Du Breuil sont d' un caractère un peu différent. Du Guet est de quinze ans plus jeune que le père Quesnel, il est moins familier avec le père Du Breuil se considérant comme un jeune homme par rapport à lui, il le vénère, non pas seulement comme un modèle de vertu et de souffrance en Jésus-Christ, mais comme l' un des plus anciens de ses maîtres et de ses pères ; il a des effusions plus tendres, et sans mélange d' aucune distraction littéraire et curieuse. Les consolations, les exhortations qu' il lui adresse sont d' un ordre aussi chrétien que celles du père Quesnel, mais d' un tour plus onctueux, plus lent, plus étudié, si l' on peut regarder le tour en ces matières. Il lui dira : " la paix d' un homme de bien est infinie quand il est convaincu qu' il est où Dieu l' a mis, et que son inclination n' y a point de part : ... etc. " après une grande maladie le père Du Breuil éprouvait un extrême épuisement, et se plaignait de ne plus sentir l' ardeur, la liberté d' esprit qui lui était ordinaire. à quoi Du Guet, pour le rassurer sur sa disposition, p185 répondait : " on ne demande point qu' une victime pense, il suffit qu' elle souffre. " il ne cesse de lui dire qu' il ne le sépare pas de Jésus-Christ ; il le lui dit avec les images mystiques qui leur sont familières, mais en les rajeunissant par des expressions fines : " je sais que c' est à lui que vous êtes immédiatement attaché, et qu' il est entre vous et sa croix... etc. " il lui montre le terme glorieux déjà visible dans un lointain rapproché ; il le console par la perspective de " cette grande fête des justes, qui commence le soir, mais qui n' en aura jamais . " il y a de touchants endroits, comme lorsqu' il exprime le voeu et l' ardent désir qu' il aurait de se substituer dans les liens à sa place ; et il en parle si simplement qu' on sent qu' il le ferait comme il le dit : " je me reproche à moi-même de n' avoir que des paroles et des désirs à l' égard de la personne du monde que j' aimerais le mieux servir d' une autre manière... etc. " nous connaissons maintenant dans toutes ses variétés cette race mortifiée et contrite. Le père Du Breuil avait aussi sa physionomie à lui. Affligé d' être éloigné de son troupeau, et pour un sujet si étranger aux intérêts de ce troupeau, il se dédommageait en édifiant autant qu' il pouvait ceux qui vivaient autour de lui, et p186 il ne considérait pas son exil comme le dispensant de la cure des âmes ; il se créait des ouailles partout où il en pouvait recueillir. Il prêchait surtout d' exemple, et inspirait l' amour de la religion pas sa mansuétude à supporter ses maux. La vénération l' accompagnait en tous ses lieux d' épreuve. Lorsqu' il sortit du fort de Brescou, M Fouquet, évêque d' Agde, qui avait pour lui une estime singulière, lui envoya son carrosse au bord de la mer, le fit conduire chez lui, et le força de donner sa bénédiction aux jeunes séminaristes qu' il avait fait assembler. Quand les espérances que ses amis concevaient de temps en temps pour son retour venaient à manquer, le père Du Breuil répondit que Dieu avait ses voies et ses vues différentes de celles des hommes : " et peut-être, disait-il, il fera réussir l' affaire en permettant que les hommes la fassent échouer. " on a de lui un simple fragment de lettre, mais qui se sent de la plénitude du coeur ; au lieu d' une plainte, c' est une action de grâces, un soupir de remercîment vers le ciel, en arrivant à Alais, son dernier lieu d' exil (juin 1692) : " ... mais, monsieur, ne jugez-vous pas que ma sortie du milieu des mers est aussi une petite merveille, après y avoir résidé dix ans ? ... etc. " p187 pauvre innocent vieillard ! De ce qu' il est un peu moins mal et moins désagréablement, il a peur de se corrompre dans Capoue. L' archevêque de Paris, son grand persécuteur, mourut avant lui. Jamais le père Du Bruil n' avait manqué, en priant chaque jour pour le roi, de prier aussi pour l' archevêque, pour le père de La Chaise, et pour tous ses ennemis ; c' était un des articles de ses prières du matin, durant toutes ses années de détention. Le jour où son neveu lui apprit la mort de M De Paris, à l' instant même il se mit à genoux, et pria pour le repos de son âme pendant plus d' une demi-heure, obligeant son neveu d' en faire autant ; et comme celui-ci, plus charnel, résistait et lâchait quelques paroles vives selon la nature, il le trouva fort mauvais et en éprouva de la peine. Il avait l' âme belle et parfaitement exempte de fiel. Il était si chaste, que sur son lit de mort, malade et presque moribond, il ne voulait pas qu' une femme le touchât pour l' aider à se retourner. L' esprit de piété tendre, que les souffrances n' avaient fait que nourrir, présida aux derniers actes de sa vie. Il rendit l' âme en prononçant le nom de Jésus, et mourut comme un enfant qui s' endort (6 septembre 1696). Tout le clergé de l' église cathédrale, et les communautés religieuses de la ville, lui rendirent les derniers devoirs et vinrent lever le corps dans la chapelle du château ; ce qu' il y avait de plus honorable parmi les habitants accompagna le convoi. L' évêque d' Agde, en apprenant sa fin, p188 dit de lui que, puisque l' injustice des hommes l' avait réduit en cette captivité, il était mieux qu' il y fût demeuré jusqu' au bout : " il fallait que ce fût Dieu seul qui l' en tirât, les hommes n' en étaient pas dignes. C' est un saint qui priera pour nous. Il est mort dans le lit d' honneur. " pour un janséniste persécuté qui expire ainsi en pardonnant et sans colère, combien un jour, par une conséquence et une revanche presque légitime, combien de jansénistes ulcérés et violents ! Mais n' admirons-nous pas comme cet homme de bien, martyr de sa liaison avec Arnauld, s' en vient mourir son septième exil au sein des Cévennes, et n' est-il pas là comme pour témoigner de l' injustice d' Arnauld lui-même envers les protestants des Cévennes, aussi martyrs ! Il vient comme pour en payer la peine et pour expier. -ô vous tous qui croyez, soyez-vous cléments du moins dans vos douleurs ! Arnauld n' eut donc à se reprocher à l' égard du père Du Breuil que le premier fait d' imprudence ; il remplit d' ailleurs en conscience tous les devoirs de coeur et d' honneur que lui imposait l' infortune attirée par lui sur un ami. L' idée du père Du Breuil ne cessa de lui être présente dans toutes les tentatives de rentrée et dans les négociations que renouaient de temps en temps ses amis de France. Sous la protection du marquis de Grana, gouverneur des Pays-Bas espagnols, il tenait bon dans sa cachette et fermait l' oreille aux divers appels dont il se méfiait ; mais l' accommodement même eût-il été possible, il n' aurait pu se prêter un instant à la pensée d' abandonner les amis compromis dans la même cause : " peut-être que ce que l' on propose serait sûr, écrivait-il à p189 Madame De Fontpertuis (28 janvier 1684), mais il ne serait pas honnête ; car c' est une espèce d' infidélité de traiter séparément avec un banqueroutier qui a beaucoup de créanciers, et de ne pas faire un accommodement général, en courant la même fortune que les autres. " et au duc de Roannez, dans le même moment (29 janvier) : " ... quand on pourrait oublier des choses qui me paraissent si incompatibles (d' être reconnu innocent, les autres étant maintenus coupables),... etc. " ainsi parlait cet homme généreux, et c' est par là, c' est par le coeur qu' il demeure encore pour nous le grand Arnauld. Dans une visite que M De Pontchâteau fit à M De Harlay en compagnie de son neveu M D' Armagnac, grand-écuyer de France, M De Harlay dit qu' il n' avait tenu qu' à M Arnauld de rentrer, mais qu' il n' avait voulu entendre à aucun accommodement qu' on n' eût rappelé le père Du Breuil. Sur quoi M Le Grand ne put s' empêcher de laisser échapper ce mot : " ma foi ! Je l' en estime plus. C' est agir en honnête homme. " mais déjà, quand il recevait, pour partager et animer sa retraite, les deux fugitifs de l' oratoire, Du Guet et p190 Quesnel (celui-ci destiné à devenir, après lui, la figure la plus importante de janséniste réfugié), déjà Arnauld était en guerre ouverte avec un autre membre bien illustre de la même congrégation, avec Malebranche. De tous ses combats d' alors, c' est même le seul qui lui fasse encore honneur aujourd' hui et dont la postérité aime à se souvenir : donnons-nous-en le spectacle, comme d' un beau tournoi. p191 V. Arnauld avait connu autrefois Malebranche ; il était resté depuis sa sortie de France, et par Quesnel même, en relation indirecte avec lui ; il le considérait comme un ami ; mais qu' importe ? Arnauld ne nous dit-il pas : " je n' ai point d' ami contre qui je ne sois prêt d' écrire, si, venant à changer, il se déclarait contre quelque vérité importante à la religion : je n' ai point d' ennemi personnel dont je ne sois prêt à entreprendre la défense, si j' y vois de la justice. " Arnauld, c' est le docteur jaloux du trésor de vérité. Il m' apparaît volontiers vigilant et rôdant autour de l' enclos, moins encore comme un pasteur (il n' a pas le calme des pasteurs) p192 qu' à la manière et de l' espèce, si j' ose usurper une image antique, des molosses gardiens de leurs troupeaux bêlants. Après la vérité, il n' y a pas pour lui de plus chère douceur en ce monde, il nous l' a dit, que la compagnie des amis ; mais la vérité, la vérité, c' est là, avant tout, son plus grand faible ; il ne peut se tenir qu' il ne la dise, qu' il ne dise et ne crie sur les toits ce qu' il prend pour elle. Ici il nous semble dans le vrai, -dans un vrai relatif, bien entendu : car la première condition pour entrer comme il faut dans ces débats métaphysiques rétrospectifs, lorsqu' on est du dix-neuvième siècle, qu' on a tout son bon sens et qu' on a l' esprit fait aux méthodes et aux connaissances positives, c' est de ne pas s' effaroucher de certaines conventions exorbitantes, de certaines hypothèses énormes que posent tout d' abord et admettent de part et d' autre les combattants : ce sont, pour ainsi dire, les règles du jeu, sans quoi il n' y aurait pas de jeu. Supprimez un instant ces bornes qu' ils se donnent dès l' entrée et qu' ils respectent, le lieu même du débat n' existerait plus. Arnauld n' aimait pas seulement la controverse, il aimait la philosophie en elle-même, dès qu' elle n' était pas en désaccord avec la religion ; il aimait qu' on allât dans l' examen des vérités naturelles à l' aide de la raison, aussi loin que l' on pouvait s' y porter. Tout d' abord il avait été pour Descartes, et il lui était resté fidèle. p193 Descartes, qui avait déjà publié son discours de la méthode en 1637, avait envoyé vers 1641 une copie manuscrite des méditations au père Mersenne à Paris, pour que ce père consultât des philosophes et des théologiens et lui fît part de leurs réflexions et objections. Arnauld, âgé seulement de 28 ans et licencié en Sorbonne, eut communication du manuscrit par le père Mersenne, et lui adressa quelques remarques pour l' auteur : ce sont les quatrièmes objections qu' on lit à la suite de l' ouvrage imprimé. Les objections d' Arnauld, si on peut leur donner ce titre, sont bien différentes, on peut le croire, de celles de Hobbes et de Gassendi ; elles ne le sont pas moins de celles qu' on peut supposer qu' aurait élevées Saint-Cyran si on l' avait consulté à cette époque, ou Pascal plus tard. Arnauld se déclare heureux de trouver un accord si exact entre les arguments du nouveau philosophe et ceux qu' avait autrefois produits saint Augustin ; il revendique pour celui-ci le cogito, ergo sum . Après quelques objections secondaires et qui témoignent d' une grande exactitude logique, il se montre surtout préoccupé de concilier en théologien la définition de la substance selon Descartes avec le dogme de la présence réelle. Quant à la clef même de la nouvelle doctrine et de la nouvelle méthode, au doute méthodique , il dit bien qu' il craint que quelques-uns ne s' offensent de cette libre façon de philosopher, par laquelle toutes choses sont révoquées en doute ; mais pour obvier à cet inconvénient et au danger que pourrait avoir ce procédé auprès des faibles esprits, p194 il croit qu' il suffirait de quelque préface dans laquelle le lecteur fût averti que ce n' est pas sérieusement et tout de bon que l' on doute de ces choses : " et au lieu de ces paroles : ne connaissant pas l' auteur de mon origine, je penserais qu' il vaudrait mieux mettre : feignant de ne pas connaître. " Descartes tint compte, dans limprimé, du conseil d' Arnauld ; il fut, somme toute, enchanté de cette nature d' objections qui étaient bien plutôt une confirmation raisonnée. Il traite Arnauld, dans sa réponse, tout autrement et sur un tout autre ton que Hobbes ou Gassendi. Arnauld, en effet, comprend Descartes plus qu' il ne le combat ; admirable esprit logique, il ne sera pas inventeur en philosophie, et, moyennant que sa théologie soit satisfaite, il adhérera volontiers au nouveau maître. Quand Descartes vint à Paris en 1644, il ne put voir Arnauld, nouvellement célèbre lui-même par son livre de la fréquente communion , mais alors obligé de se cacher. Celui-ci pourtant lui envoya son élève (depuis le principal maître des écoles de port-royal), M Walon De Beaupuis. En 1648, pendant son dernier séjour à Paris, Descartes reçut d' un anonyme une lettre où on lui proposait plusieurs difficultés à résoudre : -sur la nature de l' âme, au sujet de laquelle il avait avancé qu' elle pense p195 toujours , même dans le ventre de la mère ; -sur les preuves données par lui de l' existence de Dieu, dont une seule n' était pas aussi exacte qu' on l' aurait voulu ; -sur le plein, sur le vide ; -sur la manière dont Jésus-Christ est dans l' eucharistie. Cet anonyme qui se déclarait adhérent à tous autres égards, ce curieux plein de candeur n' était autre qu' Arnauld, alors retiré à port-royal des champs. Dans les années qui suivirent, on a vu qu' en ce saint désert, grâce encore à Arnauld, grâce au voisinage du duc De Luynes, traducteur français des méditations , il y avait eu essai d' inoculation et petite fièvre passagère de cartésianisme. Il n' y était question dans un temps que de cette philosophie et de cette physique qui renversait et renouvelait toutes les idées des choses. L' idée d' automates surtout, appliquée aux bêtes, réussissait et faisait fureur ; elle accommodait la théologie du temps et n' en contrariait pas trop la physiologie. Elle n' avait contre elle que le bon sens de quelques gens du monde (comme M De Liancourt) qui avaient été chasseurs, cavaliers, et qui savaient à quoi s' en tenir sur ce machinisme des bêtes. à l' article de la transsubstantiation, Arnauld et Nicole s' efforcèrent toujours de faire concorder le dogme de la présence réelle avec l' explication cartésienne du témoignage des sens, ou du moins de montrer qu' il n' y avait point opposition : les ministres protestants en tiraient parti contre eux pour mettre leur bonne foi en doute, et Jurieu les accusait d' être en cela tout autant cartésiens que catholiques. Arnauld et Nicole étaient p196 les seuls de port-royal à se préoccuper de cet accord. Plusieurs des amis et de ces autres messieurs, M De Sainte-Marthe, M De Saci, M Du Vaucel, trouvaient quelques inconvénients à ce cartésianisme trop mêlé en apparence aux choses de la foi ; mais aucun n' élevait les raisons radicales et décisives. Arnauld répondait même assez judicieusement à M Du Vaucel, en se plaçant à un point de vue extérieur et politique , qu' il était bon de laisser les cartésiens déclarer publiquement que leur philosophie et leur définition de la substance n' étaient pas contraires à ce que l' église enseignait touchant l' eucharistie ; il sentait le progrès de cette philosophie devenue l' une des puissances dominantes, et il ne croyait pas utile à la religion " qu' on s' entêtât à prétendre qu' on ne pouvait être à la fois catholique et cartésien. " il craignait qu' en le faisant, " on ne mît obstacle à la conversion de beaucoup de sacramentaires (calvinistes) qui étaient persuadés que la philosophie de Descartes était la plus raisonnable de toutes. " mais la question capitale était plus haut, et Arnauld ne s' en doutait pas assez. Ce que dit Descartes de la distinction à faire entre l' âme et le corps, est dans saint Augustin ; donc jusque-là on peut être tranquille : ainsi raisonnait Arnauld. Ce que dit Descartes de l' essence d' un corps qu' il semble faire consister surtout en son étendue, n' est pas si absolu qu' on ne puisse considérer cette étendue ou superficie apparente comme une simple condition sensible, et n' est point par conséquent contradictoire à ce que peut opérer la toute-puissance de Dieu dans le mystère de la transsubstantiation ; donc on peu encore se reposer et se croire en p197 sûreté jusque-là. -Pascal, lui, ne sentait pas ainsi, et était plus prompt à prévoir et à s' émouvoir. Arnauld et Bossuet ont cela de commun de se tenir sans crainte au cartésianisme, et de l' approcher même de l' explication des mystères sans pressentir avec effroi les conséquences, comme le fait Pascal. Bossuet, Arnauld commencent à s' effrayer quand ils voient Malebranche et le développement exagéré qu' il donne à la doctrine de Descartes dans le sens de l' idéalisme ; ils jettent un cri d' alarme. Bossuet pousse Arnauld à réfuter. C' est bien. Mais il s' agit dès longtemps d' autre chose. Ce n' est point surtout par le côté de Malebranche, par cette extension purement métaphysique du système de Descartes, que le catholicisme de Bossuet et d' Arnauld périclite ; c' est de la méthode même de Descartes, une fois mise au monde et à la mode, que venait le danger : " et en effet, dit fort bien Fontenelle dans sa petite digression sur les anciens et les modernes , ce qu' il y a de principal dans la philosophie et ce qui de là se répand sur tout, je veux dire la manière de raisonner, s' est extrêmement perfectionné dans ce siècle... avant M Descartes, on raisonnait plus commodément ; les siècles passés sont bien heureux de n' avoir pas eu cet homme-là. C' est lui, à ce qu' il me semble, qui a amené cette nouvelle manière de raisonner, beaucoup plus estimable que sa philosophie même, dont une bonne partie se trouve fausse ou incertaine, selon les propres règles qu' il nous a apprises. " Descartes a contribué plus que personne à faire de l' esprit humain un instrument de précision , et cela mène loin. Comment Arnauld, qui se paie d' un point de ressemblance et d' une rencontre de Descartes et de saint p198 Augustin, n' a-t-il pas vu la différence ou plutôt la contradiction de méthode de ces deux grands esprits ; l' un appliquant dans toute sa largeur et sa subtilité le procédé mystique qui se traduit par aperçus, par emblèmes, par figures, par antithèses de mots, et qui tient tant de compte de l' imagination et du sentiment ; l' autre instituant le strict procédé rationnel ? Comment lui, l' auteur de la fameuse logique , n' a-t-il pas vu qu' il y avait, qu' il y aurait bientôt deux chapitres à y ajouter : de l' influence de Descartes sur la manière de raisonner ; -de l' influence de saint Augustin sur la manière de raisonner ? ce que dit Arnauld des limites que n' a point passées Descartes, et qu' on ne passe point en l' admettant, est bon à dire : mais ces compartiments n' existent que dans un esprit qui les respecte ; au moindre mouvement en avant d' un esprit moins respectueux, ils tombent, -comme un simple paravent. Toute philosophie, quelle qu' elle soit au premier degré et dans son premier chef et parent, devient anti-chrétienne ou du moins hérétique à la seconde génération ; c' est la loi, et il faut bien savoir cela. p199 Est-il possible de l' empêcher ? Est-ce une raison de ne pas admettre la philosophie, tant qu' elle est encore compatible et concordante avec la foi dans son premier chef ? C' est ici une autre question ; mais il est mieux, quoi qu' on adopte, d' en savoir les conséquences. Or, en adoptant le cartésianisme, du moins pour une bonne part, Arnauld garde son intrépidité, Bossuet sa stabilité, Daguesseau sa placidité. Cela revient peut-être à dire que chacun porte jusque dans sa foi et dans ses doctrines son caractère et son humeur. p200 Pascal y porta un pressentiment d' alarme, une sublime inquiétude de regard, que l' avenir a justifiée. Au reste, dans tout ceci et dans ce qui va suivre, je veux moins entrer dans la fouille des doctrines elles-mêmes que bien indiquer les pentes diverses et tracer les versants des opinions, avec la physionomie des hommes qui, de loin, s' y distinguent et y figurent. Donc, tandis que la méthode de Descartes, qui valait mieux et qui devait plus triompher en définitive que sa philosophie, s' appliquait ou allait s' appliquer à toutes les branches de pensée et d' étude ; qu' Arnauld et Nicole la portaient dans la grammaire générale et dans la logique, Domat dans les lois civiles, Perrault tout à l' heure, et Fontenelle et Terrasson, dans la critique des arts et des lettres, en attendant que d' autres le fissent en religion et en politique, Malebranche ne prenait que la métaphysique et la poussait plus loin que son maître. Nicolas Malebranche est, selon l' expression de Voltaire, un des plus profonds méditatifs qui aient existé. Fontenelle a bien ingénieusement raconté sa vie. Né en 1638, le dernier de dix enfants, d' une complexion débile et maladive, d' une conformation irrégulière, ou, pour mieux dire, contrefaite, il s' était de bonne heure destiné à l' état ecclésiastique, où la nature et la grâce p201 l' appelaient également ; " et pour s' y attacher encore davantage, en conservant néanmoins une liberté qui ne lui était pas fort nécessaire, il entra dans la congrégation de l' oratoire à Paris, en 1660. " on essaya d' abord de l' appliquer à l' histoire ecclésiastique ; puis le célèbre Richard Simon, alors de l' oratoire et le prochain introducteur du rationalisme dans l' exégèse, le voulut attirer à la critique sacrée. Mais ces dates, ces faits nombreux ou ces textes à comparer, lui allaient mal. Un jour, vers 1664, passantchez un libraire de la rue saint-Jacques, il ouvrit le livre de l' homme de Descartes ; il ne connaissait jusque-là ce grand philosophe que par des objections et par des cahiers : " il se mit à feuilleter le livre, et fut frappé comme d' une lumière qui en sortit toute nouvelle à ses yeux... etc. " p202 ce qu' Adam avait su, rien que cela ! C' est-à-dire, refaire le monde en idée à sa manière et raconter la création de première main. C' est la chimère en effet, le voeu de tout grand esprit méditatif, amoureux de conceptions primitives ; refaire à sa manière le récit d' Adam selon le dessein premier de l' éternel, tandis qu' ève (cette jeunesse des disciples sortis de nous-mêmes), bouche béante, écoute, admire et croit. Le premier volume de la recherche de la vérité courut quelque temps manuscrit. L' auteur avait eu peine d' abord à trouver un approbateur qui se sentî compétent sur des matières aussi nouvelles. L' abbé de Saint-Jacques, fils du chancelier d' Aligre, et qui n' était sorti de son abbaye, où il vivait en pénitent à Provins, que pour soulager la vieillesse de son père, lut lui-même, dit-on, le manuscrit du père Malebranche et en expédia le privilége gratis avec empressement (1674). Le second volume suivit de près (1675) : " ce livre, dit Fontenelle, fit beaucoup de bruit ; et quoique fondé sur des principes déjà connus, il parut original... etc. " p203 ainsi s' exprime Fontenelle en ce style exquis de ses éloges, qui à un fonds toujours excellent de langue du dix-septième siècle, ajoute une précision neuve, tout à fait propre au dix-huitième et que n' auraient guère eue à ce degré, dans le précédent, que La Rochefoucauld et La Bruyère. Il y eut des critiques ; mais les suffrages les plus illustres et les plus pieux furent à l' auteur. Son idée, que nous ne voyons rien qu' en Dieu , n' apparaissait que vers le milieu de l' ouvrage, et encore ce ne fut que dans les éclaircissements postérieurs (1678) qu' il la développa davantage et que peut-être il acheva de la former. Arnauld, qui devait plus tard le réfuter sur ce point p204 désormais fondamental, s' en tenant pour la recherche de la vérité à l' ensemble d' une première impression et ne s' appliquant pas alors à un examen particulier du livre, en marquait grande estime et se liait avec l' auteur. Mais bientôt, quand l' auteur enhardi par le succès, pressé par le développement intérieur de ses idées et sollicité par les questions, par les conseils de quelques amis, essaya d' appliquer plus directement aux matières de religion ses éclaircissements philosophiques, oh ! C' est alors que, de tous côtés, des voix illustres et graves s' accordèrent pour crier : holà ! il tentait déjà cette explication de la religion par sa philosophie dans des conversations chrétiennes , entreprises à la sollicitation du duc de Chevreuse (1676). C' étaient des dialogues entre trois personnages, Théodore, Aristarque et éraste : Théodore qui est lui-même, c' est-à-dire celui qui a raison ; Aristarque destiné à avoir tort, mais qui finit pourtant par se convertir au système de Théodore ; et éraste, jeune homme avide, disciple ingénu, et qui pousse sa conversion au système jusqu' à entrer dans un monastère. Fontenelle remarque malicieusement que par cette conclusion dévote de sa philosophie abstraite, et par des considérations pieuses et des élévations à Dieu ajoutées dans une édition suivante de ces conversations chrétiennes , Malebranche semblait vouloir répondre à ceux qui opposaient à ses idées spéculatives de n' être pas faites pour entretenir une pratique affectueuse et fervente. " il y a cependant assez d' apparence, ajoute le fin panégyriste, qu' à cet égard les idées métaphysiques seront toujours pour la plupart du monde p205 comme la flamme de l' esprit-de-vin, qui est trop subtile pour brûler le bois. " Malebranche continua de vouloir éclairer et divulguer cette union de sa philosophie avec la religion, par des méditations chrétiennes et métaphysiques (1683), qui n sont rien moins qu' un dialogue entre le verbe et lui, une sorte de colloque auguste de Moïse chrétien avec le divin éclair fendant le nuage, ou, pour parler tout à fait exactement, un cours de haute philosophie dans la bouche de Jésus se professant lui-même à un disciple fidèle ; et encore par de plus humbles entretiens sur la métaphysique et la religion (1688), où ne figurent du moins que Théodore, Ariste et Théotime. Mais déjà auparavant, et malgré son souci de nouer et de renouer ce qui se défaisait si aisément, la tentative de conciliation avait rompu avec éclat dans le traité de la nature et de la grâce (1680). Bossuet vigilant comme évêque, Arnauld vigilant comme docteur, avaient été également émus et s' étaient donné le signe d' alarme. Pour concilier la bonté et la justice de Dieu avec la prédestination, pour concilier le mal existant, soit dans l' ordre de la nature, soit dans celui de la grâce, avec sa toute-puissance, Malebranche suppose que rien sans doute ne se fait, ne se meut, n' agit que par Dieu p206 et en Dieu, mais selon les volontés générales de Dieu, c' est-à-dire selon des lois générales, et que pour qu' aucun mal n' arrivât il faudrait à tout moment que ces lois, ces volontés générales se pliassent en des volontés particulières peu dignes de lui. Demander à Dieu un autre ordre, ce serait lui demander qu' il renonçât à ses attributs. Il a fait tout ce qui est possible, puisqu' entre les mondes possibles il a choisi celui qui se pouvait produire et conserver par les voies les plus simples. Les maux qui nous affligent sont l' effet des mêmes lois que les biens qui nous consolent : la bonté de Dieu nous a préparé les uns, et sa sagesse les fait naître par des lois qui amènent les autres, sans qu' il ait voulu ceux-ci par aucune volonté particulière. Nous entrons par Malebranche dans le système de Leibniz. Si l' écriture sainte semble nous donner une idée plus singulièrement actuelle et particulière de Dieu, on retrouve le vrai sens en levant le voile de ces expressions anthropologiques. Malebranche ouvrait là une exégèse qui rejoignait plus qu' il ne croyait celle de Richard Simon. Quant à l' ordre de la grâce, si le salut n' a pas lieu pour tous, c' est que Jésus-Christ est nécessaire comme médiateur entre la volonté générale qui voudrait tout p207 sauver, et l' homme. Or, les pensées et les désirs de l' âme de Jésus-Christ étant les causes occasionnelles des grâces distribuées, comme il ne pense pas en même temps à toutes choses et que ses connaissances sont bornées par rapport aux choses contingentes, en tant qu' il n' est plus le verbe absolu, mais le verbe incarné et fait homme, il arrive que plusieurs ne sont pas atteints de la grâce, ne se trouvant pas, ne se mettant pas d' eux-mêmes sur le chemin de Jésus-Christ. Jésus-Christ, sans être sollicité, fait sans doute bien des avances et choisit, à chaque moment, en vue du temple mystique qu' il édifie et qu' il veut le plus beau possible, l' espèce et le nombre de pierres spirituelles, c' est-à-dire d' élus , qui y conviennent le mieux ; mais hors de là, hormis ce qui est indispensable à son dessein principal, auquel tel ou tel individu (pourvu qu' il réunisse certaines conditions) peut convenir indifféremment, il faut, quand on n' est pas sous la main de Jésus-Christ, qu' on se présente à lui, qu' on fasse penser à soi, qu' on sollicite en un mot cette âme divine, mais qui n' a pas une capacité actuelle infinie, pour y déterminer un de ces saints désirs qui sauvent immanquablement. On voit que Malebranche n' éloignait de Dieu les objections que pour les faire retomber en quelque sorte sur Christ, pour les amasser sur sa tête. Il magnifiait le père, un peu aux dépens du fils. Sur ce premier aperçu, on conçoit l' éclat parmi les théologiens. Pourtant Malebranche faisait école ; la beauté de son génie, la lumière de son langage, la modestie de son caractère, la sincérité de sa piété et la candeur de ses moeurs, une physionomie singulièrement expressive et qui laissait transpirer l' esprit, tout p208 attirait et attachait les jeunes imaginations ; il y avait des malebranchistes fervents. On a une lettre très-belle et vigoureuse de Bossuet à l' un d' eux (21 mai 1687) : " je n' ai pu trouver que depuis deux jours le loisir de lire le discours que vous m' avez envoyé... etc. " Bossuet fait voir que la manière dont Malebranche p209 se pique d' expliquer naturellement le déluge, et qui peut s' étendre aussi bien à tout autre événement extraordinaire, tend à ruiner le miracle proprement dit, c' est-à-dire la dérogation aux lois générales. Malebranche, en effet (et c' est même là son seul pas en avant), essaie de rester chrétien avec le moins de miracles possible. Or, les miracles autant que les prophéties sont une des grandes preuves de la divinité du christianisme. Cette lettre, d' une rude et belle franchise, nous montre Bossuet dans toute son attitude militante, et, pour ainsi dire, la veille d' un combat. Il s' arme, il est prêt à s' armer ; il demande une dernière fois ou plutôt il offre la paix, et par là il entend la soumission de l' adversaire à la vérité. Une ou plusieurs conférences, qui ne permettraient ni ambiguïté ni faux-fuyants dans les questions et dans les réponses, lui paraissent le moyen le plus sûr ; ce n' est point par lettres qu' on traite de ces choses, dit-il, c' est de vive voix : " pour entrer en preuve sur cela, il faudrait faire un volume ; ... etc. " p210 il commence à s' apercevoir de l' inconvénient pour la religion et du danger que renfermait le principe de Descartes et le premier point de sa méthode : " de ces mêmes principes mal entendus, un autre inconvénient terrible gagne sensiblement les esprits : ... etc. " il insiste pour une explication prompte avec un admirable sentiment où l' autorité et la charité se confondent, et avec un geste de cordialité impérieuse : " je ne demande pas que vous m' en croyiez sur ma parole ; mais si vous aimez la paix de l' église, procurez l' explication de vive voix que je vous propose, et menez-la à sa fin... etc. " tout cela est beau de sentiment, de ton et de vérité p211 (le cadre orthodoxe catholique étant donné et devant être maintenu). M De Bausset a fort relevé la perspicacité et la prévoyance de Bossuet écrivant ces choses en 1687 : pour moi, j' y admire surtout la puissance et la grandeur ; car pour la perspicacité, Bossuet ne l' avait pas eue autant que d' autres. Pascal, qui n' était que de quatre ans plus âgé que lui, pressentait ces conséquences de la philosophie cartésienne dès 1658. De plus, Bossuet s' exagère un peu le danger quand il croit que l' ennemi va entrer dans l' église du côté de Malebranche et par les hauteurs métaphysiques, de même qu' il se trompait quand il croyait de grande importance et utilité qu' on eût chassé de France quelques sociniens cachés parmi la foule des protestants. L' invasion du socinianisme et de ce qui s' ensuit allait se faire plus simplement et tout au dedans, à la française, par les lettres persanes , par Fontenelle (au moment même où il louait et critiquait si indifféremment Malebranche), -par Voltaire, par le régent, par tout le monde. Toutefois, dans cette éloquente lettre, on voit le théologien en Bossuet ou mieux encore le père de l' église qui se redresse de toute sa hauteur sacrée. -Louis Xiv et Bossuet ! Le dernier grand roi non parvenu qui trône, le dernier grand théologien reconnu et qui fasse oracle ! Et maintenant, à côté et un peu au-dessous de l' évêque, voulons-nous le docteur ? Arnauld va nous l' offrir dans une égale et pleine souveraineté. Leibniz lui ayant envoyé, vers ce même temps, quelques-unes de ses spéculations métaphysiques, Arnauld répond au p212 prince Ernest qui les avait fait tenir (13 mars 1686) : " j' ai reçu, monseigneur, ce que votre altesse sérénissime m' a envoyé des pensées métaphysiques de M Leibniz, comme un témoignage de son affection et de son estime, dont je lui suis très-obligé... etc. " p213 Malebranche et Leibniz ont beaucoup de ressemblance par le sens de leur théodicée et la direction de leurs conjectures : ce qu' Arnauld disait là à Leibniz, il l' avait déjà dit et redit publiquement à Malebranche. Plusieurs des plaisanteries (du moins celles qui sont de bon goût) que Voltaire fait à chaque instant contre ce système du meilleur des mondes possibles selon Leibniz et selon Pope, on les retrouve d' avance chez Madame De Sévigné écrivant à sa fille cartésienne et lui reprochant, par son adoption de Malebranche, de s' écarter des grandes lignes de son père Descartes : " je voudrais bien me plaindre au père Malebranche des souris qui mangent tout ici : ... etc. " ailleurs, un peu moins moqueuse, elle avait déjà fait la même objection : " ce n' est point le livre de la recherche de la vérité que je lis ; bon dieu ! Je ne l' entendrais pas ; ce sont de petites conversations qui en sont tirées, et qui sont très-bien expliquées... etc. " p214 rien ne manquait donc à Malebranche en fait d' adversaires, Bossuet, Arnauld, Madame De Sévigné railleuse. Vers le temps où parut ce traité de la nature et de la grâce , il eut aussi contre lui Fénelon qui alors âgé de trente ans, et encore sous l' influence de Bossue, avait écrit une réfutation qui est peut-être son meilleur ouvrage philosophique. On conçoit cette émulation contre Malebranche : il devai en effet avoir contre lui, en se développant tout entier, les esprits surtout logiques comme Arnauld et moralistes comme Nicole, ou irrésistiblement badins comme Madame De Sévigné, ou d' autorité comme Bossuet, ou de mysticité affectueuse comme Fénelon. Cela revient à dire que Malebranche est proprement un méditatif . Au reste, Malebranche n' était pas seul contre tous, bien qu' il le répétât souvent dans ses réponses ; il avait un parti nombreux, des disciples enthousiastes, des lecteurs empressés, ce qui est déjà un beau succès pour un métaphysicien, même des femmes comme Madame De Grignan. Excellent écrivain, facile, harmonieux, p215 lumineux, spécieux, spcieux, il tenait, autant qu' aucun des plus illustres, sa place dans le siècle ; c' est un de ces génies, si j' ose dire, qui décorent le mieux les fonds et le ciel d' un siècle ; -c' est une grande image. Le succès littéraire et mondain que n' avait pas eu Descartes, c' est Malebranche qui l' a eu. Des chrétiens même assez sévères, qui avaient pu être effarouchés d' abord de ses hardiesses, ont été bientôt flattés qu' on dît de lui qu' il est le Platon du christianisme. Mais c' est par Arnauld qu' il nous le faut aborder de plus près. -Arnauld en 1680, un peu avant qu' eût paru le traité de la nature et de la grâce , était encore favorable à Malebranche. Dans cette réfutation de l' attaque de M Le Moine contre Descartes, Arnauld s' appuie au long d' un passage de la recherche de la vérité . Il est vrai que Malebranche allait déroger aux propres principes qu' il y posait. Il s' agissait de faire concorder la définition cartésienne de l' essence de l' être, de la p216 substance, avec le mystère de la transsubstantiation ; Malebranche, cité par Arnauld, disait : " on aurait tort de demander aux philosophes qu' ils donnassent des explications claires et faciles de la manière dont le corps de Jésus-Christ est dans l' eucharistie ; ... etc. " or Malebranche, en voulant expliquer philosophiquement le mystère de la nature et de la grâce, allait faire précisément le contraire de ce qu' il disait là, et il allait donner droit contre l' écueil si bien signalé par lui. Que voulez-vous ? Il avait sa passion aussi à satisfaire, son génie spéculatif qui avait besoin de matière et d' exercice, son ambition qui le poussait, chétif et déshérité qu' il était du côté du corps, à se dédommager dans l' ordre de l' esprit et à conquérir, s' il se pouvait, p217 toute l' étendue intelligible, comme d' autres l' univers. Arnauld, consulté sur le manuscrit de ce traité, avait été d' avis de ne pas publier, Bossuet également : Malebranche passa outre, et Arnauld se décida à le réfuter. Il y fut directement engagé par Bossuet lui-même, qui était alors en commerce de lettres avec M De Neercassel. Bossuet entrait dans une grande impatience, principalement dès qu' on abordait ces matières de grâce, ténèbres et abîme selon lui. Il secouait sa tête impérieuse, il faisait taire, il aimait qu' on se tînt tranquille. Ici il vit bien que ce serait d' une excellente tactique d' opposer Arnauld comme adversaire à Malebranche, de l' occuper sur un terrain où, d' embarrassant qu' il était, il deviendrait tout d' un coup utile, et ferait la police de l' église, bien loin de l' inquiéter : c' était double profit. Arnauld, du reste, n' avait guère eu besoin d' être excité. On a dans ses lettres tout le progrès et la marche de ses dispositions à l' égard de Malebranche. Arnauld avait été informé, par le père Quesnel qui était encore en France, de ce que Malebranche préparait. En janvier 1680, il lui fait faire, par le même canal, ses recommandations, et lui propose une difficulté qu' il trouvait à son explication de l' âme. Il avait lu le nouvel ouvrage manuscrit, et avait été d' avis qu' on ne l' imprimât point. Quand il vit le fâcheux effet que produisait le système, il fut tenté aussitôt de travailler à le réfuter (janvier 1681) ; mais il était alors occupé à une défense des versions de l' écriture en langue vulgaire, qui était une suite de sa réfutation de Mallet. Quoi qu' il fasse d' ailleurs, il s' empresse de rassurer par lettres le marquis de Roucy, grand ami de Malebranche, (et devenu p218 par alliance cousin d' Arnauld), et lui dit que, même en cas de réfutation, il ne se brouillera pas avec l' auteur : " je connais particulièrement le docteur (c' est lui-même Arnauld) que vous avez peur qui ne se brouille avec notre ami sur le sujet de son nouveau système de la nature et de la grâce,... etc. " et là-dessus Arnauld exprime son jugement sur l' ouvrage, et témoigne son étonnement " qu' un si grand esprit et si ennemi des simples probabilités " ait pu tellement se laisser éblouir par ses nouvelles lumières, qu' il ait pris pour des démonstrations convaincantes les preuves qu' il donne et qui n' en sont pas. Mais quoique ce soit là son jugement, il n' a pas encore de dessein arrêté d' écrire contre le livre (mai 1681). Il réitère, en plus d' une lettre, cette assurance que le dissentiment d' opinion, et la franchise à dire ce qu' on pense, ne doivent point produire de brouille entre amis chrétiens : " je les renouvelle encore ici (ces protestations), que ce que je ne puis approuver dans son ouvrage ne diminue en aucune sorte l' affection que j' ai et que j' aurai toujours pour lui... etc. " p219 étant enfin débarrassé de ses autres occupations, il prend son parti et se met à relire ce traité de la nature et de la grâce en vue d' une réfutation expresse (janvier 1682). Pour ne rien hasarder, il lit ensuite les éclaircissements de la recherche de la vérité auxquels l' auteur renvoie ceux qui veulent le bien entendre et avoir la clef de son dernier traité. Les témoignages d' estime se retrouvent sous la plume d' Arnauld, lors même qu' il marque de plus en plus son regret et sa douleur que quelques amis imprudents se soient tant pressés de tirer des mains de l' auteur et de publier un écrit si plein de choses nouvelles et surprenantes : " mais cela n' empêche pas que je n' aie toujours une grande estime de son esprit, de sa vertu et de sa piété... etc. " Arnauld admet volontiers ce que Malebranche assure, qu' il n' a entrepris d' écrire ce dernier traité que pour faire entrer quelques esprits plus philosophes que chrétiens dans les véritables sentiments de la religion et dans la reconnaissance des obligations qu' on doit avoir à Jésus-Christ : " mais vous dirai-je, monsieur (c' est toujours au marquis de Roucy qu' il s' adresse), que c' est cela même qui peut l' avoir ébloui,... etc. " avant qu' Arnauld eût rien publié ni même commencé p220 d' écrire de ses réfutations, son jugement transpirait ; ses amis de Paris étaient aux écoutes de son opinion sur toute production nouvelle : Malebranche attribuait à son influence la contradiction que le livre rencontrait en plus d' un endroit. Arnauld s' en excuse (avril 1682) ; il se croit sans doute plus discret qu' il ne l' a été, et dit que, " n' ayant rien gâté, il n' a rien à raccommoder. " mais il s' apprête à gâter bien des choses. Avant d' attaquer directement le point théologique, il voulut, par manière de prélude, remonter au principe purement philosophique et métaphysique de l' auteur sur les idées et sur ce que nous voyons tout en Dieu ; de là son traité des vraies et des fausses idées : " ce n' est qu' une bagatelle, écrivait-il à M Du Vaucel (18 juin 1683), mais qui peut servir pour apprendre à l' auteur du nouveau système touchant la grâce, qu' il ne doit pas avoir tant de confiance en ses méditations. " nous verrons quelle vigoureuse bagatelle (puisque bagatelle il y a) ce petit traité est devenu aux mains d' Arnauld : tel Hercule filant rompait tous les fuseaux. Arnauld ne prétendait aucunement fâcher Malebranche par ce premier coup ; c' était un avertissement amical de prendre garde : en pointant de la sorte pour commencer, et en frappant à la tête son idole favorite au sommet de sa métaphysique, il ne voulait que lui donner une leçon et lui prouver qu' il avait eu tort de se risquer dans le domaine théologique, où l' on tirerait sur lui encore plus à coup sûr. Le traité des vraies et des fausses idées est adressé sous forme de lettre à cet ami commun, le marquis de Roucy ; les premières réponses de Malebranche lui sont adressées p221 également : " d' abord, remarque malicieusement Fontenelle, les deux adversaires, en lui parlant l' un de l' autre, disaient souvent notre ami . Mais cette expression vient à disparaître dans la suite ; il lui succède des reproches assaisonnés de tout ce que la charité chrétienne y pouvait mettre de restrictions et de tours qui ne nuisissent guère au fond. " nulle part, en effet, on ne vit mieux la façondont une amitié s' en va périssant peu à peu dans une dissidence d' idées, et la prise à partie qui s' anime, et l' athlète bientôt piqué à ce jeu qui devient une guerre. On a d' avance la représntation de ce qui aura lieu quelques années plus tard entre Bossuet et Fénelon : Arnauld également génie guerrier et souverain, Malebranche génie pacifique. Moralement, c' est là une remarque à tirer de cette dispute, et qui n' intéresse pas moins que les résultats métaphysiques et logiques : on se flatte de ménager l' amitié en maintenant la vérité ; on se promet de garder les mesures, on espère décharger son opinion sans offenser l' affection d' autrui. On est presque sûr de convaincre l' autre , on est sûr du moins d' être pardonné ; et soi-même, à la première riposte, on ne pardonne pas, et toute la personne s' engage. " que si, contre mon intention, il m' échappait quelque terme qui fût trop dur, je lui en demande pardon par avance. " Arnauld était encore dans ces dispositions au mois d' avril 1682. -il travailla d' abord à ce livre préliminaire sur la nature des idées , qu' il détacha et qui parut en 1683. Après quoi il passa à ses réflexions p222 philosophiques et théologiques sur le traité de la nature et de la grâce . L' application et le travail opéraient en lui ; à mesure qu' il avançait, sa plume ardente et forte ne se tenait plus et, bon gré mal gré, en venait aux grands coups. Il écrivait à Nicole, le 31 décembre 1683 : " je suis bien aise de vous entretenir de ce qui m' occupe présentement. Je continue toujours à travailler contre l' auteur du système... etc. " Arnauld ne serait vraiment pas fâché que Malebranche passât les bornes en répondant, pour n' avoir plus à les garder lui-même, et pour pouvoir livrer sa bataille rangée en toute conscience : " ne vous étonnez pas (toujours à Nicole) si, malgré la résolution que j' avais prise d' être fort doux, je ne puis m' empêcher quelquefois d' être un peu fort,... etc. " p224 Nicole, dont le système était, en beaucoup de choses, qu' il valait mieux laisser étouffer les sentiments peu à peu que d' y appliquer l' esprit en les faisant l' objet d' une contestation réglée , écrivait à Arnauld (5 mai 1684) : " vous ne concevrez jamais assez les effets que font les duretés des écrits sur l' esprit du monde, et principalement des amis... quelque chose de dur et d' aigre, dans les personnes que l' on aime, met les gens au désespoir, et cause des afflictions plus sensibles que je ne vous le saurais exprimer... " mais déjà les réponses de Malebranche sur l' humeur chagrine de M Arnauld avaient mis celui-ci à l' aise ; la douceur et les ménagements n' étaient plus de saison : il n' y avait plus lieu à des conseils là-dessus. Nicole lui-même accorda tout et passa condamnation sur la forme. Les amis de l' un et de l' autre adversaire n' eurent plus qu' à prendre parti, à se ranger dans l' un des deux camps, et à juger de la justesse et de la vigueur des coups, sans plus d' égard au procédé courtois qui était bien loin et qui avait volé en éclats avec la première lance. Tâchons donc aussi de juger un peu, à notre tour, du poids et de la force des coups. Pour simplifier, nous ne prendrons que les écrits principaux : chez Malebranche, la recherche de la vérité ; et chez Arnauld, le traité des vraies et des fausses idées , qui en est la réfutation pour la partie essentielle et théorique ; -chez Malebranche, le traité de la nature et de la grâce ; et chez Arnauld, les réflexions philosophiques et théologiques qui le réfutent. Le livre de la recherche de la vérité , le premier ouvrage de Malebranche et qui est resté le plus célèbre et le plus lu, n' offre pas tout le développement de son système. Ce n' en est pas moins le plus beau, ce n' en est que plus aisément (à cause de cet incomplet même) p225 le plus accessible et le plus persuasif de ses livres. Le dessein de Malebranche, qui va paraître si ambitieux quand on l' aura dans son ensemble, y est introduit d' une façon modeste. Que veut l' auteur ? Ramener un peu l' homme chez soi, dans sa pensée, dans cette portion la plus excellente de lui-même par laquelle il est uni avec la suprême vérité, mais dont il s' écarte et se laisse distraire trop communément par tant de nécessités vulgaires, par tant de recherches curieuses, de vaines sciences, et qui sont tout au plus des divertissements d' honnêtes gens : " étant toujours hors de chez eux, ils ne s' aperçoivent point des désordres qui s' y passent. Ils pensent qu' ils se portent bien, parce qu' ils ne se sentent point. Ils trouvent même à redireque ceux qui connaissent leur propre maladie se mettent dans les remèdes ; et ils disent qu' ils se font malades, parce qu' ils tâchent de se guérir. " c' est encore plus comme moraliste , ce semble, que comme méditatif que se présente l' auteur ; c' est le mélange de ces deux qualités ensemble qui fait tout d' abord l' insinuation. L' erreur est la cause de la misère des hommes ; elle est le mauvais principe qui a mis le mal au monde et qui l' entretient : quoi de plus légitime que de faire effort pour s' en délivrer soi et ses semblables ? Certainement cet effort ne sera point tout à fait inutile et sans récompense, même si on ne réussit pas autant qu' on l' aurait souhaité. Si les hommes ne deviennent pas infaillibles, ils se tromperont beaucoup moins ; s' ils ne s délivrent pas de tous leurs maux, ils en éviteront au p226 moins quelques-uns. " en un mot, comme on désire avec ardeur un bonheur sans l' espérer, on doit tendre avec effort à l' infaillibilité sans y prétendre. " c' est de ce ton que l' auteur débute, affectueux, bienveillant, modeste, espérant. Il a en lui une source de facilité, de bon espoir, d' optimisme, qu' il vous communique : " il ne faut pas s' imaginer qu' il y ait beaucoup à souffrir dans la recherche de la vérité, il ne faut ue se rendre attentif aux idées claires que chacun trouve en soi-même et suivre exactement quelques règles... l' exactitude de l' esprit n' a presque rien de pénible : ce n' est point une servitude comme l' imagination la représente ; et si nous y trouvons d' abord quelque difficulté, nous en recevons bientôt des satisfactions qui nous récompensent abondamment de nos peines... " ainsi, dès le premier pas, Malebranche aplanit l' aspect ; il nous promet des routes non escarpées, et il tient sa promesse. Il saura nous élever sans secousse, sans effroi, sans vertige. Ce n' est pas encore ce certain air grand et magnifique (dont parle Arnauld) qui enlève et qui éblouit, c' est un certain air serein et pacifique qui appelle et qui attire. Dès l' abord, l' idée qu' il nous donne du mal et de la chute n' a rien qui nous terrifie, de cette terreur que nous avons ressentie avec Jansénius d' après saint Augustin : rien de tel ; les choses sont plus simples et plus larges : l' idée de la perversion y estbien moins accusée. On a évidemmet affaire à un peintre qui n' a pas eu grand' peine à se démêler de la glu des sens : tout le coloris du tableau s' en ressent. Le premier homme avant la chute, l' Adam primitif était naturellement porté à l' amour de Dieu et aux choses de son devoir p227 par la connaissance qu' il avait de Dieu comme de son bien ; et de plus il avait les mêmes sens que nous, par lesquels il était averti, sans être détourné de Dieu, de ce qu' il devait faire pour son corps : " il sentait comme nous des plaisirs, et même des douleurs ou des dégoûts prévenants et indélibérés ; ... etc. " il résulte de cette théorie simple de la chute, que le mal est bien moins l' introduction de quelque chose de nouveau dans l' homme que la suppression, par le fait de l' homme, d' une portion de ressort qui avait été laissée à son choix. p228 " quoique, dans l' état où nous sommes, il y ait obligation de combattre continuellement contre nos sens, on n' en doit pas conclure qu' ils soient absolument corrompus et mal réglés... etc. " Malebranche aime les lois générales, les volontés générales de Dieu, une fois établies ; il n' aime pas que Dieu y revienne à deux fois ni à mille. Il n' estime pas qu' il soit digne de la majesté ni de la simplicité du plan divin primitif, même après qu' il a été gâté par le péché, d' exiger un raccommodement trop imprévu, trop dispendieux. Il veut que le suprême horloger (il emploie quelque part la comparaison) ait fait du premier coup la montre du monde pour aller toute seule ou presque toute seule, en prévision de toutes les secousses et de tous les accidents. Dieu, dès l' abord, avait établi un ordre dans lequel la liberté de l' homme entrait ; cette liberté ayant usé en un certain sens d' elle-même et s' étant dispensée d' un poids naturel qui la portait vers Dieu, le reste est devenu mauvais par cette seule suppression et par simple manque d' équilibre ; car la chute ici n' est plus qu' un manque d' équilibre. Ce qui p229 est à faire, c' est donc de demander à Dieu le poids de sa grâce et cette délectation prévenante que Jésus-Christ nous a particulièrement méritée, pour faire contre-poids aux sens, qui nous tirent trop exclusivement aux choses corporelles. Ce qui est encore à faire de nous-mêmes, c' est de tâcher de rejeter avec soin toutes les idées confuses que nous avons par la dépendance où nous sommes tombés du corps, et d' en revenir autant qu' il se peut aux idée claires et évidentes que reçoit l' esprit par sa communication avec la vérité éternelle. La seule cause (efficiente) de l' erreur dans nos jugements comme dans nos actions, à l' égard du vrai comme à l' égard du bien, est le mauvais usage que nous faisons de notre liberté ; mas il y a plusieurs causes occasionnelles d' erreur dans nos autres facultés, c' est-à-dire : 1 dans nos sens ; 2 dans notre imagination ; 3 dans notre entendement pur ; 4 dans nos inclinations ; 5 dans nos passions. L' ouvrage de Malebranche n' est que la recherche des causes d' erreurs dans ces divers ordres ; et il finit par une méthode et l' exposé de quelques règles générales pour les éviter. C' est cette méthode qui est proprement le but et la conclusion de l' ouvrage ; son livre n' est qu' une reprise du discours sur la méthode de Descartes, plus développée, plus éclaircie par des exemples. Il y en a d' assez rares et où il fait preuve de ses connaissances en optique. Là où les exemples semblent moins neufs, Malebranche s' en excuse humblement : " je ne prétends pas instruire tout le monde ; j' instruis les ignorants et j' avertis seulement les autres, ou plutôt je tâche ici de m' instruire et de m' avertir moi-même. " p230 il est vrai que chez Malebranche l' étendue et le détail des exemples est ce qui charme et attache le plus, et c' est le chemin qu' il prend, plutôt que le but, qui donne à son livre son caractère ; il le sent bien, et lui-même nous le dit avec une ingénuité dégagée : " je suis bien aise que l' on sache que mon dessein principal, dans tout ce que j' ai écrit jusqu' ici de la recherche de la vérité, a été de faire sentir aux hommes leur faiblesse et leur ignorance,... etc. " la plus subsistante partie de ce livre de la recherche de la vérité est la critique des erreurs ; c' est celle qui en demeure la plus vraie. Dans ce que l' auteur dit des erreurs des sens, sa physiologie lui fait par endroits défaut ; mais dans le démêlé des erreurs de l' imagination (et toujours physiologie à part), il est plus à p231 l' aise, il est plein lui-même de son sujet, et en parle en homme mieux informé encore qu' il ne croit. On l' y trouve moraliste à tout instant, comme Nicole, comme Pascal. Il a mérité d' être appelé par le jésuite Bouhours le copiste de Pascal ; mais il en est véritablement l' émule original et libre dans cette partie de son livre. Sa plume, moins ferme et moins pénétrante que celle de l' auteur des pensées , a plus de lumière et de largeur que celle de l' auteur des essais de morale . Il fait des portraits ; Tertullien, Sénèque et Montaigne sont saisis par lui, et caractérisés dans leur goût d' images et de traits aigus. Il les condamne comme accordant tout à l' éclat sensible, surtout ce dernier, Montaigne, qui lui devait être si antipathique en effet par sa curiosité répandue au dehors, sa moralité conteuse tout assaisonnée d' histoire et d' érudition, son absence de système développé et pleinement déduit, par ce continuel demi-sourire enfin, qui vous déjoue. Mais dans cette description des auteurs éminents que leur imagination séduit et qui se prennent à l' éblouissant, Malebranche n' oublie-t-il personne ? Lui qui a si bien su railler, au chapitre des passions , l' antiquaire, le commentateur, l' homme d' université, le sectateur entiché d' Aristote et des anciens, pourquoi ne nous a-t-il p232 pas aussi fait poser le métaphysicien ? à côté de Tertullien, pourquoi pas Origène ou Porphyre ? En parlant des écrivains qui ont l' imagination contagieuse et forte, pourquoi s' en tient-il à citer des traits directement pittoresques et un peu grossement matériels ? Pourquoi ne parle-t-il point de cette autre façon de céder à une imagination pénétrante et subtile, de laquelle s' exhalent comme des odeurs et des vapeurs insaisissables à la vue, ou des émanations finement lumineuses ? On en est enveloppé, on les respire, on en vit, et on croit être bien loin des sens, alors qu' on ne fait qu' alléger et que transporter plus haut ses idoles. Et tout d' abord lui-même qu' a-t-il fait dès le premier chapitre de son livre, en voulant nous définir les facultés de l' esprit, que de recourir à des analogies avec la matière et que de parler à l' imagination ? Il avertit bien en effet que ces rapports ne sont pas entièrement justes, que ce ne sont que des à-peu-près, mais, en attendant, il s' en sert toujours : " de même que l' auteur de la nature est la cause universelle de tous les mouvements qui se trouvent dans la matière,... etc. " p233 je ne voudrais ni parodier Malebranche ni l' insulter ; mais après avoir lu ce qu' il a dit de Montaigne et de Sénèque, de ces deux grands esprits encore plus que grands écrivains, ne serait-on pas en droit de lui dire, à lui : " le métaphysicien qui voit tout en Dieu a une imagination singulière, et qui, pour différer de celles qui sont plus en saillie et plus en couleur, n' en est pas moins à signaler. Si c' est là une maladie de l' esprit, il en est atteint plus noblement qu' un autre, mais autant et plus qu' un autre. Il se flatte de ne rien dire que de clair et d' évident, que de démontré, et tout d' abord il admet les choses les plus considérables, et qui ne devraient être que le terme dernier de toutes les démonstrations réunies. Il sait, pour commencer, ce qu' est Dieu, ce qu' est l' âme ; il en raisonne absolument, et il ne descend au corps et à la matière qu' en vertu de considérations tout idéales, toutes rationnelles. S' il parle de l' homme, il commence par savoir ce qu' a été Adam avant sa chute, et par quelle secrète inclination il est tombé : le premier homme lui a raconté à l' oreille ses sensations intimes plus confidemment qu' à Milton, plus savamment qu' à Buffon. Pour le rassurer dans ses conclusions les plus étranges et dans ses explications les plus extraordinaires des mystères de la nature, il suffit à ce philosophe, qui se pique de n' aller qu' à la clarté de l' évidence, de rencontrer un texte de saint Paul ou de saint Augustin, qui cadre tant bien que mal avec sa vision et qu' il cite en marge : le voilà deux fois illuminé. Il écrit " qu' il est ridicule de philosopher contre l' expérience, " et il ne fait pas autre chose depuis le p234 premier pas jusqu' au dernier. Il néglige les faits ; les méditatifs croient en avoir le droit. Il n' y a rien de plus méprisable qu' un fait, a dit l' un d' eux. Oui, mais il ny a rien de plus respectable qu' une série de faits. Malebranche n' en tient nul compte ; il a, chemin faisant, des manières d' éclairer sa pensée, il se laisse amuser à des exemples qui, seuls, devraient l' avertir que les idées qui peuplent son imagination ne sont pas saines, comme on juge par un soldat qui s' échappe d' une place assiégée, que la garnison est malade. Il dira sérieusement en un endroit : " il est même plus difficile de produire un ange d' une pierre que de le produire de rien, parce que pour faire un ange d' une pierre, autant que cela se peut faire, il faut anéantir la pierre et ensuite créer l' ange, et pour créer simplement un ange, il ne faut rien anéantir. " " ce n' est là qu' une manière d' éclaircissement qu' il apporte à sa pensée ; mais on peut juger de la pensée fondamentale par celle qui est chargée de l' éclaircir. Le bon sens crie sans cesse en le lisant, et l' auteur ne s' en doute pas. Il suit, en toute sa marche, un procédé singulier, l' inverse du naturel. Au lieu d' aller, comme les disciples de Bacon, du connu à l' inconnu, il descend du révélé au naturel. Il commence par ce qui ne se voit pas, par l' incompréhensible, par le miracle, au rebours de l' observation et de l' induction. De ce qui pourrait être tout au plus la perspective idéale et finale des choses, il fait le point de départ et le fondement. Eut-il expliquer les effets de ce qu' il appelle une imagination contagieuse , cette faculté qu' a l' homme de recevoir des impressions par contre-coup, par imitation et par p235 sympathie, la faculté de vibrer et de sonner à l' unisson, ut ridentibus arrident, ita flentibus adflent : la méthode naturelle et philosophique serait d' observer que cela a lieu entre des êtres parce qu' ils sont semblables, et d' autant qu' ils sont plus semblables, entre des êtres organisés ayant la même forme, le même fond, les mêmes délinéaments externes et internes, et ces mêmes interprètes sensibles, le visage, le regard, la voix, écho et miroir du dedans. Même en étant tels, les hommes peuvent bien être en guerre, mais ils ont surtout moyen d' être en paix, de vivre en harmonie, et cela est mieux. C' est l' effet et le but de la civilisation, de faire prévaloir la douceur et les bons sentiments sur les appétits sauvages. L' union morale est le triomphe de cette culture ; c' en est le produit le plus désirable, et le plus beau fruit. Mais Malebranche ne procède pas de la sorte. Il est monté, il s' est assis tout d' abor au point de vue le plus élevé, il se met au lieu et place de Dieu, il est au fait des raisons et des déductions divines. En créant l' homme, Dieu, dit-il, sait que l' homme est destiné à former un ou plusieurs corps de famille et de société, dont toutes les parties doivent être unies entre elles par des liens. Pour y entretenir cette union, Dieu a commandé aux hommes d' avoir de la charité les uns pour les autres : " mais parce que l' amour-propre pouvait peu à peu éteindre la charité et rompre ainsi le noeud de la société civile, il a été à propos, pour la conserver, que Dieu unît encore les hommes par p236 des liens naturels , qui subsistassent au défaut de la charité, et qui intéressassent l' amour-propre. Ces liens naturels, qui nous sont communs avec les bêtes, consistent (selon son explication) dans une certaine disposition du cerveau qu' ont tous les hommes, pour imiter quelques-uns de ceux avec lesquels ils conversent, pour former les mêmes jugements qu' ils font, et pour entrer dans les mêmes passions dont ils sont agités. " ainsi c' est en partant de son ordre divin de charité qu' il en vient, par condescendance et sous forme de grossier supplément, à accorder ces rapports naturels de ressemblance et de sympathie physique, ces cordes à l' unisson qui, pour d' autres, pour les vrais observateurs, sont au contraire le point de départ et la base indispensable sur laquelle s' édifie, non pas la charité chrétienne (vrai miracle), mais la charité sociale, mais la philanthropie et l' humanité. Entre Malebranche et les philosophes d' expérience, il y a donc divorce absolu, procédé inverse et totalement contraire. De quel côté est l' emploi de l' imagination ? -à l' égard des animaux qui se rapprochent le plus de l' homme par des degrés d' intelligence, d' affection, et par le lien de la domesticité, il méconnaît si bien tout rapport qu' il donne un coup de pied à la chienne du logis qui est pleine et qui vient le caresser, et comme elle pousse un cri, il s' excuse en disant : cela ne sent pas. -disgracié de corps et intéressé à s' en passer, n' ayant rien vu du monde réel, n' étant jamais sorti de la maison de la rue saint-Honoré que pour aller rêver aux champs près de Pontoise, dans quelque autre maison de l' oratoire, Malebranche réinvente le monde selon le voeu et la vision p237 d' une intelligence très-noble, très-étendue, mais chimérique, et qui offre un composé suprême de platonisme, de géométrie et de christianisme. Un grand et bien spirituel historien disait d' un philosophe de nos jours : " mon ami N dit bien des folies : il ferme les yeux, et il s' imagine qu' il voit des statues. " que Malebranche ouvre ou ferme les yeux, il ne voit que son monde intelligible et à la fois révélé ; il habite en Dieu, il converse avec la raison universelle, il crée avec elle la nature ; il croit n' être que l' explicateur, et il est l' architecte du temple. " je n' ai point la prétention d' avoir représenté tout Malebranche en ce portrait ébauché, mais je suis bien sûr de ne l' avoir pas plus défiguré que lui-même n' a fait Sénèque et Montaigne en les dépeignant. p238 Vi. Lui qui voit tout en Dieu n' y voit pas qu' il est fou ! C' est un vers de Faydit qui semble être de Voltaire. Arnauld, pour décréditer Malebranche, l' entame par ce point le plus vulnérable de sa théorie, par l' aspect le plus choquant pour le bon sens et le plus impopulaire. Mais ce que le satirique a dit en deux mots qui font rire, Arnauld mettra un volume à l' échafauder et à le démontrer en bonnes formes. à cet âge de 70 ans et plus, il n' a rien perdu de sa force, ni de cette manière de développer les sujets, qu' on a toujours admirée en lui . p239 Il commence par poser quelques règles nécessaires pour la recherche de la vérité ; ce sont les mêmes règles par lesquelles conclut Malebranche dans la méthode qui constitue son sixième livre : nous ne devons raisonner que sur des idées claires ; commencer par les choses les plus simples et les plus faciles , et autres prescriptions de cette force, qui, depuis Descartes, sont devenues l' indispensable préambule de toute psychologie vraie ou fausse. à force de les mettre en avant et de les préconiser, il arrive quelquefois qu' on les observe. Arnauld a pourtant un procédé plus à lui, qu' il indique dans une lettre au marquis de Roucy : mettre les arguments de son adversaire en forme, en prenant bien garde si les majeures sont générales et nécessaires, et si les mineures en sont bien certaines. il appliquera volontiers cet ordre de bataille dans sa puissante réfutation. Il remarque d' abord que l' auteur de la recherche de la vérité n' a pas parlé des idées de la même façon dans le cours de son ouvrage. Malebranche en effet, dans tout le premier volume, ne parle des idées des objets ou des perceptions des objets que comme d' une même chose, comme d' une modification de l' âme ; idées et pensées sont synonymes pour lui durant cette portion de l' ouvrage. Mais en arrivant, dans son troisième livre, à traiter de la nature des idées , il commence à varier, et il se met à parler des idées comme de certains êtres représentatifs des objets , différents des perceptions qu' on en a ; il parle de ces êtres représentatifs comme existant réellement et comme étant nécessaires pour apercevoir tous les objets voilà l' émanation qui peu à peu s' élève et l' imagination qui joue. p240 Arnauld réfute en toutes sortes de manières l' existence des idées prises en ce sens comme une sorte de simulacre volatil et de fntôme des objets. Il montre que ce n' est qu' un reste de préjugé de l' enfance, de comparaison sensible empruntée à la réflexion des objets dans un miroir ou dans l' eau. Malebranche, pourtant, entre intrépidement en matière par l' adoption de ces fantômes : " je crois, dit-il, que tout le monde tombe d' accord que nous n' apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes... etc. " p241 Arnauld, pour pulvériser ces idées-fantômes, emploie, dans un chapitre à part, la méthode géométrique ; dans un autre chapitre, il explique ces façons de parler ordinaires : " nous ne voyons pas immédiatement les choses ; ce sont leurs idées qui sont l' objet immédiat de notre pensée ; " et : c' est dans l' idée de chaque chose que nous en voyons les propriétés. cela n' est vrai qu' en un sens ; c' est que notre pensée ou perception est essentiellement réfléchissante d' elle-même sui conscia , qu' elle est capable d' une réflexion non-seulement instinctive et virtuelle , mais encore expresse et forte d' attention. Ainsi, quand on dit que nous faisons des idées l' objet de notre pensée, cela doit s' entendre de la réalité objective de la chose dans l' esprit, et non d' un certain être représentatif de la chose, qui serait médiateur, partie au dehors et partie au dedans, entre cette chose et mon esprit. Après une quantité de démonstrations de plus en plus pressantes et victorieuses, Arnauld continue toujours, poussant pied à pied l' auteur de la recherche de la vérité sur les éclaircissements qu' il avait ajoutés à cet ouvrage ; car le système de Malebranche ne s' était formé que successivement, bien que sans secousse. Malebranche a, avant tout, la liaison, l' enchaînement, l' extension. On lui oppose une difficulté, on lui retranche une proposition ; il répond, il substitue, il développe : cela n' a pas l' air d' être en contradiction, bien que cela se modifie beaucoup ; mais une sorte d' atmosphère p242 intelligible circule entre les parties successives du système et les lie. Il y a dans son procédé quelque chose d' évolutif, de reproductif avec aisance et variation, sans choc, sans que rien crie ; il y a de l' espace. Chaque bouture recompose tout l' arbre. Toutes ces allonges inégales de son système sont vivantes et comme animées. à moins de faire comme Fontenelle, comme Voltaire, comme les esprits vifs et sensés qui avec lui se refusent à tout à première vue, il faut, si on lui accorde quelque grand principe et pour peu que l' on consente à entrer dans sa sphère d' idées, il faut faire comme Arnauld, ne pas se laisser prendre à la lumière qui joue et au souffle qui soulève, à ces beaux mots, répétés avec bonheur et largeur, d' évidence , de clarté , de sentiment vif et unique , de sentiment net et fixe , mais, comme lui, démonter les pièces, les rapprocher en ordre logique, ranger les arguments en bataille, pour s' apercevoir que tout n' est pas accord et suite, sous cet air d' un ensemble parfait et harmonieux. -aussi Malebranche n' aime pas du tout ce pied à pied , et demande toujours de l' espace. Si je tenais devant moi mon lecteur, même le lecteur le moins enclin à ces sortes de considérations, pour lui donner une idée plus précise de la manière d' Arnauld, et de son surcroît de raison à outrance en fait d' escrime logique, je lui lirais quelques-unes des pages de ce traité ; et par l' accent, par quelques remarques interjetées à propos, et en sautant sur ce qui n' est qu' accessoire, je lui ferais toucher au doigt et à l' oeil les muscles et les noeuds, les articulations de la méthode : on aurait la figure de l' athlète. Malebranche n' avait pris tant de soin d' établir la p243 théorie des idées , des êtres représentatifs distingués des perceptions , que pour les projeter en Dieu, qui seul peut faire, à l' égard des esprits, la fonction de cet être représentatif universel des corps. De là le fameux dogme malebranchiste : que nous voyons toutes choses en Dieu. il ne faut pas s' imaginer que les métaphysiciens (et je parle surtout de ceux qui, comme Malebranche, sont plus écrivains et poëtes que philosophes) ne sachent beaucoup plus que nous sur ces questions d' au delà. Ils prennent leurs premiers aperçus pour des vérités, et s' y affectionnent en les développant. Malebranche ne comprenait pas ces choses dont il discourait si bien, beaucoup plus distinctement que nous ne les comprenons nous-mêmes en le lisant avec quelque attention. Il a beaucoup tâtonné. Un jour qu' il cherchait à s' expliquer comment l' esprit, qui n' est fait pour apercevoir que les idées qui lui sont présentes, peut voir et connaître les objets corporels, ces objets qu' il ne peut connaître en eux-mêmes, qu' ils soient prochains ou à distance, il lui passa par la tête un expédient qui lui parut merveilleux pour tourner la difficulté. L' esprit de l' homme lui semblait naturellement en rapport avec l' esprit universel et créateur, avec la sagesse éternelle, qui préside à tous les esprits et qui les éclaire immédiatement, sans l' entremise daucune créature : saint Augustin l' a dit, et Malebranche le croyait. Saint Augustin a dit, de plus, que c' est dans cette sagesse éternelle que l' homme découvre, dès cette vie, certaines vérités et lois éternelles de géométrie ou de morale. Si donc on pouvait encore faire passer en Dieu, y faire subsister tous les objets de cet univers visible, il devenait naturel et possible, selon Malebranche, que l' âme qui devait être fort en p244 peine de les apercevoir et de les appréhender directement, les pût voir du moins dans ce grand miroir réflecteur. Or, Malebranche finit bientôt par découvrir que tous ces objets matériels y sont, qu' ils habitent au sein de Dieu : ils y sont de la seule manière dont ils peuvent y être, non pas matériellement et dans leurs circonstances muables, ce serait faire un Dieu-univers, mais spirituellement, en tant qu' ayant été une fois compris, voulus, projetés par l' intelligence créatrice. Dieu a fait les corps, et il les connaissait même avant qu' il y eût rien de fait. Ainsi les corps sont en lui par leurs essences ou leurs idées . Il y a un lieu immense, intelligible, où s' est fait dès avant la naissance du temps, et où se conserve et se perpétue un grand rendez-vous des corps traduits en quelque sorte en esprit, à l' état d' essence, et c' est là que l' esprit de l' homme les peut voir. On ne peut pas dire pour cela qu' on voit Dieu : ce n' est pas voir son essence que de voir en lui les essences des créatures, comme ce n' est pas voir un miroir que d' y voir seulement les objets qu' il représente. Moyennant ce crochet du miroir universel, Malebranche crut avoir paré à tout, et avoir sauvé les difficultés qu' un peu moins de spiritualisme lui eût épargnées. Mais ces difficultés (en laissant même les plus fortes et les fins absolues de non-recevoir) renaissaient en foule jusque dans l' explication qu' on essayait, et elles sortaient de toutes parts : car de ce qu' on verrait en Dieu les essences et les projets primitifs des corps, leurs exemplaires déposés dans ces sortes d' archives éternelles, il ne s' ensuivrait pas qu' on verrait les mouvements, les variations et les mille accidents de ces corps perpétuellement en jeu et en révolution dans la p245 nature : il fallait en outre une révélation continuelle de Dieu à chaque accident nouveau. En présence d' un tel système, Arnauld n' avait que le choix des objections ; il pressait le vague et très-peu ferme Malebranche, et sur les restrictions qu' il apportait aux idées que nous voyons en Dieu (car il semblait, par endroits, admettre qu' il en est que nous avons en nous-mêmes), et sur ses variations dans la manière d' expliquer celles qu' on y voit. Car de dire qu' on voit en Dieu l' essence des corps, c' était beaucoup trop s' avancer ; et Malebranche, qui était entré par cette voie dans son explication merveilleuse, était obligé, l' instant d' après, de reculer. On ne peut ni raisonnablement ni chrétiennement soutenir que nous voyons dès cette vie en Dieu la vraie et divine idée de chaque chose, c' est-à-dire l' idée selon laquelle Dieu a fait chaque chose : cette grâce est la condition réservée aux bienheureux à qui l' essence de Dieu se révèle. Malebranche, dans une première explication, était donc conduit à dire que c' était moins cette idée de chaque chose qu' on voyait en Dieu, que les choses mêmes particulières, à la faveur et comme à l' ombre de ces divines idées. Sur quoi Arnauld remarquait spirituellement que c' était une singulière imagination que de supposer qu' une idée essentielle qui serait en Dieu, et qui y serait trop parfaite et trop haute pour être discernée de nous, pût nous servir à connaître l' objet que cette idée représente : " c' est comme qui dirait que le portrait d' un homme que je ne connaîtrais que de réputation étant mis si loin de mes yeux que je ne le pourrais voir, ne laisserait pas de me pouvoir servir à connaître le visage de cet homme. " mais Malebranche en vint bientôt et se tint à une seconde p246 explication de la manière de tout voir en Dieu. Dans cette seconde explication, il supprime un point qu' on avait pu croire d' abord qu' il supposait, à savoir que Dieu nous découvre chacune des idées particulières ; il recule même devant la supposition qu' il y ait, à chaque objet du monde matériel, un type précisément correspondant dans le monde intelligible, c' est-à-dire au sein de Dieu : ce qu' Arnauld le blâme de ne pas admettre (car Arnauld a le malheur d' avoir un avis en pareille matière). Comment donc dans cette seconde manière, qui n' est ni la vue des types généraux ni l' aperception de chaque idée particulière, parvient-on à voir les choses en Dieu, selon Malebranche ? par l' application que Dieu fait à notre esprit de l' étendue intelligible infinie en mille manières différentes. qu' est-ce, maintenant, que cette étendue intelligible infinie que Dieu a particulièrement à son service comme faisant partie de lui-même et n' étant autre que lui-même, et avec quoi, moyennant je ne sais quelle ouverture et quel mode de communication partielle, il procure à l' âme des figures d' idées sur lesquelles l' âme, pour achever, répand ses sensations ? Je m' arrête devant un effroyable galimatias (il faut appeler les choses par leur nom), et je me contente de renvoyer à Arnauld qui s' écrie, après une longue citation de Malebranche sur ce sujet : " je ne sais, monsieur, que vous dire d' un tel discours, j' en suis effrayé : ... etc. " il n' appartient qu' à arnauld, en effet, de se mettre p247 à la besogne. Il s' y met résolûment et porte la cognée à la racine. Il ne prétend rien moins que ruiner le fondement de tout cet échafaudage, qui est que Dieu renferme en lui une étendue intelligible infinie , et qui repose sur cette seule preuve que Dieu connaît l' étendue puisqu' il l' a faite, et qu' il ne la peut connaître qu' en lui-même , comme si Dieu ne connaissait que ce qui est en lui. Les logiciens et raffinés en ces questions, les juges du camp, pourront apprécier le détail admirablement net et lucide, et poussé à bout en tous sens, de la réfutation victorieuse d' Arnauld. Quant à nous qui n' y entrons pas si avant, et qui restons un peu stupéfaits de cette singulière explication de voir en Dieu chaque être particulier par je ne sais quelle découpure et enluminure arbitraire que nous ferions d' un quartier de l' étendue intelligible infinie , nous nous bornerons à un assez agréable éclaircissement qu' Arnauld va nous fournir : " vous me permettrez, monsieur (dit Arnauld à M De Roucy), de rendre cela plus sensible par le conte suivant que vous prendrez, comme il vous plaira, pour une histoire ou pour une parabole... etc. " p248 Arnauld continue à démontrer, un peu longuement selon son usage, l' exactitude de sa parabole : nous nous en rapportons à lui. Cette substance intelligible (ou plutôt inintelligible ) étendue de Malebranche importune à toutes sortes d' égards Arnauld. Il est en peine de deviner au juste ce p249 que l' inventeur a voulu faire entendre par là : " car il en dit des choses si contradictoires qu' il me serait aussi difficile de m' en former une notion distincte sur ce qu' il en dit, que de comprendre une montagne sans vallée. C' est une créature, et ce n' est pas une créature. Elle est Dieu, et elle n' est pas Dieu. Elle est divisible, et elle n' est pas divisible. Elle n' est pas seulement éminemment en Dieu, mais elle y est formellement ; et elle n' y est qu' éminemment et non pas formellement . " on voit, par une lettre d' Arnauld à Nicole (17 avril 1684), combien cette étendue intelligible infinie lui était suspecte d' être, dans la pensée de l' auteur, une étendue formelle et réelle au sens physique. C' est l' endroit par où l' idéalisme de Malebranche confine au spinosisme. Mais la sincère et pieuse intention de Malebranche ne croyait pas à un si proche voisinage, qui n' était imputable qu' à la pente des conséquences et à la subtilité extensible du système. De plus, rien d' ultérieur n' est sorti en ce sens de l' école de Malebranche. Son école même ne lui a pas survécu. Il n' eut pas de disciples puissants, et qui firent marcher après lui le système, mais seulement des disciples caudataires ou amateurs. Sa philosophie excita de violents amours, mais comme une belle femme, et l' enthousiasme pour elle ne se transmit pas hors d' un très-petit cercle de quelques-uns des derniers contemporains. Le danger d' invasion philosophique, signalé et combattu par Bossuet, par Arnauld, devait se renouveler et se réaliser Pr d' autres endroits, mais non à cette hauteur métaphysique ni dans cette idéale région. p250 Malebranche demeure isolé, unique dans son éloignement. Il demeure présent, à titre surtout littéraire, comme une simple preuve, toujours régnante, qu' on peut faire en français de grands systèmes philosophiques sans recourir à une phraséologie barbare, et sans se départir de la plus excellente langue. Sa gloire est là, et non ailleurs. Quant au traité d' Arnauld sur les idées et qu' il appelait une bagatelle , entre tant de réfutations et de factums de ce grand controversiste, c' est, je le crois, son plus durable livre, son chef-d' oeuvre logique (la logique de Port-Royal n' étant pas de lui seul). C' est la seule pièce qui se détache d' entre tant d' énormes volumes, et que l' on continuera de lire tant qu' on lira Malebranche. Il en est inséparable comme le brûlot cramponné aux flancs du noble navire. Mais n' est-ce pas un grand dédommagement pour Malebranche et presque une manière de victoire dans sa défaite, qu' on ne lise la réfutation victorieuse qu' à cause de lui, et grâce à lui qui en est le sujet ? Même pour de simples curieux et qui n' ont garde de vouloir être autre chose, c' est un singulier spectacle et bien digne d' intérêt, que cette lutte d' Arnauld contre Malebranche. Vieil entelle aux bras noueux, armé du ceste et de toutes ses lanières pesantes, il étreint, il ramasse, il déchire le nuage lumineux contre lequel il combat et qui prétend se continuer avec le ciel. Il le pulvérise autant qu' on peut pulvériser un nuage lumineux ; celui-ci, dissipé et déchiré par places, se raccommode comme il peut, et, en vertu d' une certaine élasticité, se reforme à la faveur de quelque éclaircissement. Ou encore, c' est le duel du centurion romain à courte p251 épée, contre le plus beau et le plus angélique des éons nés de Porphyre. Quel contraste dans l' arène ! D' une part, le plus brillant et le plus glissant des corps métaphysiques, des corps incorporels ; -et de l' autre, le plus ferme, le plus musculeux et le plus chenu de ceux que Perse appelle varicosos centuriones . -je cherche, en ces diverses images, à rendre l' impression qui m' est restée de tout l' ensemble du duel. Ce qu' Arnauld ne reconnaît pas assez en combattant son adversaire, et ce qu' un témoin impartial doit proclamer, c' est le sentiment vraiment métaphysique et intuitif de Malebranche, tout opposé aux raisons de l' autre, fortement logiques, déduites et rangées ; il y avait, en cela seul, de quoi faire dire fréquemment à Malebranche qu' on ne l' entendait pas : " tout ce qui est dans l' homme, remarquait-il, est si fort dépendant l' un de l' autre,... etc. " c' est à faire à Malebranche de parler de fatigue : il n' en montre jamais. De la façon dont il raconte son embarras à tout exprimer devant ceux qui évitent de le contredire, comme on sent bien qu' il n' en a pas et comme il donne envie de l' imiter ! Arnauld contradicteur a quelques-uns des défauts p252 de son rôle : toujours en vertu de son habitude logique, et comme il arrive à peu près inévitablement dans l' attaque, il a pu être avec raison accusé par son adversaire d' avoir souvent supprimé, dans l' extrait qu' il donnait des pensées contestables, bien de petites circonstances accessoires, bien des conditions atténuantes que l' auteur y avait attachées, et que, pour plus de commodité ou de rigueur, le réfutateur néglige. Malebranche a relevé, dans ses réponses, plus d' une de ces petites éclipses , comme il les appelle, qu' Arnauld, en citant, avait fait subir sans scrupule au texte incriminé. Il est bien vrai que lui-même Malebranche avait recours à ces mêmes petites éclipses lorsqu' après avoir exprimé sa proposition d' abord dans des termes acceptables, et accompagnés de restrictions plausibles, il avait besoin de l' en dégager pour la pousser insensiblement à la limite systématique. Ce sont là de ces petits tours de passe-passe , il faut le dire, comme les plus honnêtes en ont (et sans cesser de se croire de bonne foi) dans tous les systèmes prolongés ou dans les disputes. Quoi qu' il en soit, la méthode d' Arnauld demeure celle de la réfutation puissante ; ce livre des vraies et des fausses idées en est un beau modèle, et tout système métaphysique qui ne sera pas de force à soutenir un assaut de ce genre méritera de crouler, même sans assaut. Malebranche répondit aigrement et faiblement à ce traité d' Arnauld. Il se plaignit qu' on eût porté l' attaque sur un point tout métaphysique, qui n' était pas nécessairement lié à la question de la grâce à laquelle on en voulait venir, et prétendit que cette diversion p253 première, qui ne disposait pas les esprits à son avantage, n' était pas de bonne et loyale guerre. Il appelait Arnauld un esprit chagrin , un vieux docteur ; il l' accusait de dogmatiser . à propos de la jolie parabole du bloc de marbre contenant la figure de saint Augustin, piqué au vif, il répliquait : " voulez-vous que je vous le dise en ami ? Vous raillez si mal à propos, que vous vous rendez ridicule. " d' amitiés en amitiés de cette sorte, Arnauld, dégagé de toute considération, passa à la réfutation du traité de la nature et de la grâce . Mais le raccourci , comme dit Fontenelle, n' est pas favorable à Malebranche, dont la puissance et la beauté consistent surtout dans le développement. Tâchons donc de le laisser exposer et déployer un peu devant nous son système de concorde entre la nature et la grâce. C' est à des philosophes surtout qu' il s' adresse, à des raisonneurs comme il n' en manquait pas dès lors, et qu' il s' agissait de ramener à des idées plus religieuses touchant la bonté de Dieu, touchant les mérites et la médiation de Jésus-Christ. En s' appliquant à donner des preuves nouvelles de vérités anciennes , il voulait, en quelque sorte, élargir le christianisme, et retenir par là dans l' église bien des esprits tout gros d' objections et qui étaient en voie de s' échapper. L' oeuvre qu' il tente est celle d' un esprit bienveillant, vaste et magnifique, qui veut montrer Dieu manifestement aimable et adorable aux hommes. Le traité de la nature et de la grâce est divisé en trois discours : le premier, qui traite de la nécessité des lois générales de la nature et de la grâce ; le second, qui traite des lis de la grâce en particulier, et des causes occasionnelles qui les règlent et en déterminent l' effet. p254 Le troisième a pour objet d' expliquer la manière dont la grâce, les différentes sortes de grâces, agissent au dedans de nous. Chaque discours, qui a lui-même deux portions, se compose de paragraphes plus ou moins longs, proportionnés toutefois, espèces d' aphorismes, d' oracles métaphysiques, qui marchent plus ou moins comme des strophes, comme des octaves. Ou, si vous voulez, tout ce livre a la beauté d' un temple. Dans les éditions suivantes, l' auteur a fait suivre chaque paragraphe d' additions ou commentaires qui rompent la première beauté ; aussi, pour en jouir, faut-il ne lire que la série des stances du texte primitif. On conçoit l' ennui de Malebranche obligé de déranger ainsi toute la beauté de son ordonnance architecturale pour appuyer la solidité. C' est comme un architecte qui, entre chaque ornement d' un temple bâti par lui et chaque colonne, serait obligé par ses critiques à intercaler des supports de bois sur lesquels seraient affichées les objections géométriques qui y ont donné lieu. Dans la première partie du premier discours, Malebranche pose la nécessité des lois générales dans l' ordre de la nature. Mais il ne procède point par gradations et peu à peu ; il entre tout d' abord et nous fait entrer avec lui dans l' oracle : " Dieu ne pouvant agir que pour sa gloire, et ne la pouvant trouver qu' en lui-même, n' a pu aussi avoir d' autre dessein dans la création du monde que l' établissement de son église... etc. " p255 cette idée que Dieu ne peut agir au dehors que pour se procurer un honneur digne de lui , qui se trouve au sommet, à la haute source du système de Malebranche, est contestée par Arnauld au nom de saint Thomas et d' autres grands théologiens, comme plus intéressée qu' il ne convient à l' être souverainement parfait et bon, et qui, regorgeant, pour ainsi dire, de ses propres biens, n' a garde de n' avoir voulu agir au dehors que pour s' en procurer de nouveaux. Ce Dieu essentiellement bon a créé le monde pour communiquer sa bonté aux êtres qui ne pouvaient y avoir part avant d' exister. Voilà l' idée plus chrétienne du Dieu créateur, tandis que, dans le but que lui suppose Malebranche, il y a germe de panthéisme, comme on dirait aujourd' hui. Cela posé toutefois, Malebranche tâche de découvrir quelque chose de la conduite de Dieu pour l' exécution de son grand dessein : " si je n' étais persuadé que tous les hommes ne sont raisonnables que parce qu' ils sont éclairés de la sagesse éternelle,... etc. " c' est ce qui a fait dire à Voltaire dans sa pièce si ingénieuse et si irrévérente des systèmes , ce chef-d' oeuvre p256 de raillerie intelligente et de sens commun, que Goethe récitait encore à 80 ans, la sachant par coeur depuis sa jeunesse : d' un air persuadé, Malebranche assura qu' il faut parler au verbe et qu' il nous répondra. Je continue de choisir les principaux points du traité, j' allais dire les strophes du poëme qui mettent le mieux en saillie la pensée originale : " le commun des hommes se lasse bientôt dans la prière naturelle que l' esprit, par son attention,... etc. " ainsi, pour Malebranche, l' attention métaphysique est une prière. Il y a de l' antique majestueux dans ce novateur philosophe ; il y a du Pythagore. Mais la vraie prière chrétienne en vue de chaque besoin particulier, la prière du pater n' y perd-elle pas ? -Arnauld fait remarquer qu' il ne s' agit là, en effet, que d' une prière métaphorique , tout au plus d' un simple désir. Un païen, un incrédule qui s' applique par curiosité à découvrir des vérités de géométrie, prie donc sans le savoir : " lorsqu' on prétend parler de Dieu avec quelque exactitude, il ne faut pas se consulter soi-même, ni parler comme le commun des hommes... etc. " p257 en essayant d' expliquer le monde par deux simples lois de mouvement qu' il indique, Malebranche se p258 trompe à la suite de Descartes ; Newton, qui sans doute lui-même ne dit pas tout, n' était pas encore venu (1687). Mais on peut dire que, philosophiquement parlant et dans son dessein de maintenir la généralité des lois naturelles, Malebranche ne se trompe pas. Il a de hautes et hardies prévisions ; il croit que les monstres eux-mêmes ne sont qu' un certain effet produit par une certaine combinaison des lois générales sans une infraction particulière : " si la pluie tombe sur certaines terres, et si le soleil en brûle d' autres ; si un temps favorable aux moissons est suivi d' une grêle, qui les ravage ; si un enfant vient au monde avec une tête informe et inutile , qui s' élève de dessus sa poitrine et le rende malheureux, ce n' est point que Dieu ait voulu produire ces effets par des volontés particulières ; mais c' est qu' il a établi des lois de la communication des mouvements, dont ces effets sont des suites nécessaires. " chrétiennement, il omet trop pourtant une chose essentielle dans toute cette partie de son système. Qu' on me permette de lui faire l' objection chrétienne telle que je la conçois et que je l' entends : c' est qu' à la fois rien n' arrive qu' en vertu des lois générales voulues de Dieu, et aussi qu' en vertu d' une intention présente de sa part, toujours vigilante, toujours renouvelée et appropriée : là, est le mystère ; mais le chrétien qui sait le mieux les lois générales de la nature et de l' histoire comme M Hamon ou Du Guet par exemple, ou de nos jours un Hallé, un Cauchy, n' hésite pas à sentir, à chaque point de chaque ressort général ou particulier, à chaque point de chaque fil de l' immense tapisserie, le divin doigt présent, mobile, invisible à qui n' y croit pas : de sorte que le physicien, le physiologiste, qui p259 saurait le mieux les lois générales sans croire à Dieu, serait dans le vrai, mais dans un vrai relativement inférieur, obscur et superficiel, et qu' un chrétien aussi particulier, aussi rigoureux, aussi selon saint Paul que l' on voudra, pourra croire à ces mêmes lois générales, être physiologiste et physicien comme l' autre savant, et sans y voir de contradiction le moins du monde avec le renouvellement providentiel continu. Seulement il saura un ordre de plus, devinant à chaque pas l' ordre supérieur dans l' inférieur, et voyant ici-bas toutes choses tanquam in speculo . Je ne fais, en parlant de la sorte, que balbutier ce que dit et redit en mainte page saint Augustin, le grand fondateur et organisateur du raisonnement chrétien, le théologien artiste par excellence, qui a le mieux réussi, par des prodiges de parole, à traduire l' inexprimable, à concilier l' incompatible, à figurer dans le cercle de la foi l' harmonie et le symbolisme de l' univers sous la conduite de la sagesse incompréhensible. Malebranche, si on lui posait le cas en ces termes, ne dirait certes pas non ; mais il va peu à peu l' oublier et pencher vers les lois générales, de manière à retrancher beaucoup de cette communication perpétuelle et singulière du chrétien avec son Dieu, de ce doigt de Dieu partout, de ce miracle continuel qui est l' ordinaire de la vie de tout croyant. Quant aux miracles à proprement parler, Malebranche, chrétien comme il l' est, ne peut les nier ; mais il les réduit autant que possible. S' il arrive des miracles, ce n' est pas que Dieu change les lois naturelles et se corrige ; c' est que les lois générales de la grâce, de l' ordre de grâce, auquel celui de la nature doit obéir et p260 servir, le demandent en quelques rencontres. Et encore il cherchera à expliquer ces miracles dans tous les cas le plus naturellement et avec le moins de frais. Dans la seconde partie du premier discours, il parle de la nécessité des lois générales de la grâce. Il ne commence pas moins magnifiquement ni avec moins de grandiloquence ici avec le verbe qu' il n' a fait précédemment avec Dieu le père, et Jésus-Christ, qu' il rabaissera plus tard, apparaît d' abord dans toute la plénitude de sa divinité : " Dieu s' aimant par la nécessité de son être, et se voulant procurer une gloire infinie, un honneur parfaitement digne de lui, consulte sa sagesse sur l' accomplissement de ses désirs... etc. " p261 Dieu n' a fait le monde que pour son église, c' est-à-dire pour Jésus-Christ ; l' homme lui-même n' a été créé qu' à l' image de Jésus-Christ, et pour servir, aux mains de Jésus-Christ, de matériaux et d' ornement au temple. Mais prenez garde aux conséquences qu' il en va tirer. D' où Malebranche va à dire que " le péché du premier homme, qui a fait entrer dans le monde les maux p262 qui accompagnent la vie, et la mort qui la suit, était nécessaire , afin que les hommes, après avoir été éprouvés sur la terre, fussent légitimement comblés de cette gloire, dont la variété et l' ordre feront la beauté du monde futur. " et encore : " nul moyen de faire mériter aux hommes la gloire qu' ils posséderont un jour, n' était comparable à celui de les laisser tous envelopper dans le péché, pour leur faire à tous miséricorde en Jésus-Christ : car la gloire que les élus acquièrent par la grâce de Jésus-Christ, en résistant à leur concupiscence, sera plus grande et même plus digne de Dieu que toute autre. " selon la doctrine chrétienne ordinaire, non métaphysique, du sein de l' insondable mystère du commencement il ressort cette vérité, cet article de foi : l' homme créé libre tombe, et le Christ se fait homme pour réparer. Chez Malebranche, au contraire, l' homme doit tomber pour que le Christ ait lieu de dignifier et d' ennoblir l' ouvrage de son père en se faisant homme. Le Christ (idée sublime de miséricorde) ne vient plus en vue de l' homme tombé, c' est l' homme qui tombe en vue du Christ qui doit venir, et qui, tombant, sert de marchepied à l' autel du Christ, et qui ainsi est comme immolé à la gloire de l' agneau. Cette gloire immole la miséricorde. L' humanité est sacrifiée pour le Christ, non plus le Christ par et pour l' humanité. Malebranche imaginait pourtant ce système pour rendre Dieu plus aimable et adorable ; mais on peut remarquer qu' à son insu, il ne met si hors d' atteinte Dieu le père, je l' ai dit déjà, que pour accumuler les difficultés sur le fils. " il était à propos que Dieu laissât envelopper tous p263 les hommes dans le péché pour leur faire à tous miséricorde par Jésus-Christ. " telle est sa pensée. Aux yeux de ces gens qui ne sont pas trop crédules et pour qui il dit qu' il a fait cet ouvrage, il n' a dû réussir, en voulant justifier le père, qu' à rendre (j' en demande pardon) le fils presque haïssable d' avoir ainsi causé la chute de l' homme (c' est-à-dire d' avoir causé le choix du monde possible, dans lequel la chute devait arriver), par cet excès de dilection que le père avait pour lui et qui faisait choisir au père ce qui pouvait le plus signaler la miséricorde du fils : -et le tout, notez-le bien, pour qu' en définitive plus d' honneur lui en revînt à lui-même, le père. Que Malebranche me passe cette comparaison anthropologique : " un roi a une expédition à ordonner ; son fils en sera le chef. Il peut choisir une certaine quantité de moyens d' exécution ; parmi ces moyens il en est un qui compromet le salut de l' armée, mais qui doit faire ressortir le dévouement et l' héroïsme de son fils. Il n' hésite pas ; c' est celui-là qu' il ordonne. Le fils en effet se signale et se couvre de gloire par son humanité à sauver les siens et à les tirer du mauvais pas ; ce qui n' empêche point que les trois quarts n' y restent. N' importe ! La présence du fils a rendu l' entreprise plus royale et plus digne du père, qui s' attribue le tout dans son repos et sa complaisance. " est-ce là, je le demande, une explication propre à faire taire les difficultés sur la bonté et sur la justice divines ? Heureusement quand Voltaire a raillé Malebranche, il n' avait pas lu son traité jusque-là. Arnauld réfute par toutes sortes de raisons et de textes cette idée de la chute en vue du Christ. Pour p264 les textes, il déclare s' en rapporter au père Thomassin, à ce docte confrère de Malebranche, qui, dans son ouvrage de l' incarnation du verbe , venait de montrer tous les pères d' accord à soutenir que, si Adam n' eût point péché, le verbe divin ne se serait point fait homme : car Malebranche a l' air de dire quelque part que le verbe se serait incarné, même quand le péché n' aurait pas eu lieu. Mais alors on ne voit pas pour quelle fin. Ce Christ non souffrant et impassible n' eût été qu' une sorte de luxe de la nature humaine et un ornement. N' ayant rien à racheter, il n' aurait eu, littéralement, qu' un caractère honorifique. Quoi qu' il en soit de ce point, la chute a eu lieu, l' homme est perdu, le Christ s' offre et vient pour réparer. Malebranche croit que " Dieu veut véritablement que tous les hommes généralement soient sauvés. " pourtant, tous les hommes ne sont pas sauvés : comment concilier cela avec la divine puissance ? Il applique ici les mêmes principes que pour la nature : " plus les machines sont simples et leurs effets différents, plus elles sont spirituelles et dignes d' être estimées... ces lois (dans l' ordre de la grâce), à cause de leur simplicité, ont nécessairement des suites fâcheuses à notre égard ; mais ces suites ne méritent pas que Dieu change ces lois en de plus composées... il est vrai que Dieu pourrait remédier à ces suites fâcheuses par un nombre infini de volontés particulières ; mais sa sagesse qu' il aime plus que son ouvrage, l' ordre immuable et nécessaire qui est la règle de ses volontés, ne le permet pas. L' effet qui arriverait de chacune de ces volontés ne vaudrait pas l' action qui le produirait. " p265 Malebranche oublie trop que cet effet est le salut d' une âme, et qu' une seule âme vaut des mondes. Il suit sa comparaison de la pluie et l' applique à la grâce : " ainsi, comme l' on n' a pas le droit de se fâcher de ce que la pluie tombe dans la mer où elle est inutile, et de ce qu' elle ne tombe pas sur les terres ensemencées où elle est nécessaire,... etc. " Dieu sans doute est présenté sous un autre aspect en divers endroits de l' écriture, mais il ne faut pas s' en tenir à la lettre ; il faut lever le premier voile pour concilier ensemble la raison et l' écriture. p266 Il y avait dans une telle interprétation, on le sent, de quoi faire dresser les oreilles aux simples pieux , comme dit Bossuet en sourcillant ; il n' était pas besoin d' être le père Hardouin, ce chrétien encore hébraïque, pour se révolter contre. à la lecture de cette page, les objections chrétiennes, même à nous encore aujourd' hui, p267 à nous tous qui savons notre catéchisme, nous viennent de toutes parts. " Dieu en est sans doute plus croyable que personne, répondait Arnauld, et c' est lui-même qui nous assure par son prophète qu' il ne tombe pas un grain de grêle que pour exécuter ses ordrs et es volontés : ignis, grando, nix, glacies, spiritus procellarum, quae faciunt verbum ejus (feu de l' air, grêle, neige et exhalaisons, vents impétueux et tourbillons, qui exécutent ses ordres). " essayez de supprimer dans le christianisme cette foi particulière et cette espérance, et vous retranchez tous les motifs de rogations , vous refroidissez insensiblement toutes les prières. Il n' y a plus à prier, mais seulement à se résigner. Vous n' avez plus qu' une cause universelle qui n' agit point par des volontés particulières. Vous êtes tout près d' avoir un Dieu à la Bolingbroke, qui a créé peut-être autrefois le monde, mais qui se repose sur des lois une fois faites, un dieu " que sa sagesse rend impuissant. " que devient le père céleste dont il est dit que rien n' arrive sur la terre sans sa volonté : " considérez les oiseaux du ciel, ils ne sèment point, ils ne moissonnent point, et ils n' amassent rien dans des greniers ; mais votre père céleste les nourrit. N' êtes-vous pas plus excellents qu' eux ? " on est conduit à ne plus voir qu' une suite de métaphores et une vaine déclamation dans les divines promesses du sermon sur la montagne. -Arnauld disait une bonne partie de ces choses, et démontrait à Malebranche qu' il ouvrait d' étranges voies. Le second discours de Malebranche est pour expliquer les lois de la grâce en particulier ; il la distingue p268 en deux espèces : 1 la grâce de Jésus-Christ (première partie du discours) ; 2 la grâce du créateur (seconde partie). Dieu seul est la cause véritable de la grâce dans les esprits ; mais, en conséquence de la chute et du péché originel, il n' y a que Jésus-Christ qui puisse être actuellement cause méritoire de la grâce pour l' homme, et qui en soit en même temps la cause seconde, particulière, naturelle, occasionnelle (notez cette distinction de la cause première à la cause seconde, qu' il s' accoutume à faire entre Dieu et Jésus-Christ). Et l' auteur démontre comment cette cause occasionnelle de la grâce, ne devant pas être cherchée autre part que dans notre âme ou dans l' âme de Jésus-Christ, qui sont les termes à unir, et ne se trouvant pas dans notre âme qui désire souvent la grâce en vain ou qui même quelquefois l' obtient sans la demander, ne saurait résider qu' en l' âme de Jésus-Christ : " nous sommes donc réduits à dire que comme il n' y a que Jésus-Christ qui nous puisse mériter la grâce, il n' y a aussi que lui qui puisse fournir les occasions des lois générales selon lesquelles elle est donnée aux hommes. " p270 pour ne pas fausser et paraître surfaire la pensée de Malebranche en cet endroit périlleux, il faut le laisser dire lui-même (écoutez ! écoutez ! ) : " et comme ses désirs sont causes occasionnelles, ses prières sont toujours exaucées ; ... etc. " ainsi Jésus-Christ, pour l' édification de son temple spirituel, a-t-il besoin de quelques avares convertis qui feraient un bel effet à un certain endroit, à un certain pli de la rosace mystique qu' il sculpte dans le moment, son désir détermine aussitôt une espèce de grand courant de grâce, qui va solliciter sur la terre les âmes de tous les avares, qu' ils l' aient désirée ou non, qu' ils soient disposés à en bien user ou à n' en user pas ! -on se demande si de pareilles explications ne sont pas de nouvelles énigmes plus difficiles que la difficulté première qu' elles veulent dénouer. Il n' est question, dans ce qui précède, que de désirs généraux qui embrassent toute une classe et une catégorie de caractères : Malebranche fait toutefois quelque chose pour les intentions particulières et personnelles que formerait, en certains cas, l' âme de Jésus-Christ. Il les distingue et s' en rend compte en ces termes : " mais comme l' âme de Jésus-Christ n' est point une cause générale, on a raison de penser qu' elle a souvent des désirs particuliers à l' égard de certaines personnes en particulier... etc. " p271 je ne fais qu' ouvrir les avenues avec Malebranche, mais elles sont larges : on voit où elles mènent. Ainsi Jésus-Christ devient d' après Malebranche quelque chose de très-distinct du père et de Dieu, et si distinct qu' on ne sait plus comment le nommer ; c' est un être intermédiaire entre Dieu et l' homme, une sorte de verbe déchu , et qui reste déchu, même depuis sa résurrection. Quand on interroge le verbe, c' est-à-dire la raison, il répond toujours selon Malebranche ; mais quand on désire consulter Jésus-Christ, il n' est pas sûr qu' il réponde ni qu' il entende. Si nous ne sommes pas sauvés, si, malgré la préparation momentanée d' un bon labour, la pluie de la grâce ne tombe pas à point, et si nous nous décourageons, qu' y faire ? Ce n' est pas la faute de Dieu, c' est le défaut de l' âme de Jésus-Christ. Malebranche le dit expressément : " il faut rejeter sur Jésus-Christ comme homme toutes les difficultés qui se trouvent dans la distribution de la grâce. " nous sommes voluptueux, nous voulions guérir, nous tâchions déjà ; mais quoi ? Dans ce moment-là même où nous étions presque prêts, Jésus-Christ était absent, il ne pensait pas aux voluptueux, mais aux avares ; que p272 voulez-vous ? On ne pense pas toujours à tout ; et Jésus-Christ, comme tout homme, ne pense qu' au fur et à mesure. Nous ne nous sommes pas trouvés juste à temps dans la direction du rayon visuel de l' âme bornée de Jésus-Christ ; tant pis pour nous ! Heureux ceux qui se rencontrent sur son chemin, et qui sont déjà à demi disposés ! Mais que devient dans tout cela le divin consolateur ? Malebranche, je le sais, recule devant ces conséquences et les désavoue. Quand on les lui oppose, il rectifie à l' instant ses prémisses, il les modifie ; il se plaint qu' on abuse de quelques-unes de ses paroles incomplètes et qu' on en force le sens. Et pourtant son système vu en plein soulève les objections par milliers. C' en est assez et trop, je pense ; je ne suivrai pas Malebranche dans le dédale d' explications étranges où il s' enfonce et se perd de plus en plus. Ce qui est clair, c' est que lui qui voulait parer au fatalisme de la grâce augustinienne et janséniste, il fonde là une autre sorte de fatalisme bien autrement révoltant à la raison. Il a beau vouloir compenser cela ensuite, lorsqu' il explique dans la seconde partie de son second discours, et dans son troisième, l' action de la grâce dans une âme, et qu' il cherche à distinguer de la grâce de Jésus-Christ délectante et toute de sentiment la grâce de lumière et de pure raison, celle du Dieu créateur et père, laquelle laisse agir le libre arbitre en pleine connaissance de cause, tandis que la grâce délectante de Jésus-Christ n' a fait préalablement que corriger par un attrait contraire le mauvais attrait de la concupiscence, et alléger p273 le poids charnel, pour aider aussi par là indirectement à l' action rétablie du libre arbitre ; Malebranche a beau faire par toutes ces distinctions ingénieuses et par toute cette fine théologie semi-pélagienne , la fatalité qu' il pose est antérieure et supérieure à ce démêlé au sein d' une âme entre le libre arbitre et la grâce ; car puisque, d' une part, Dieu n' a pas dû songer en particulier à moi, chétif, dans ses desseins éternels, si, d' autre part, Jésus le médiateur n' a pas pensé à penser à moi, si je ne me suis pas trouvé une fois ou l' autre, par vigilance ou par hasard, dans le courant direct de ses pensées, je n' ai jamais eu rien à démêler avec la grâce. Cette fatalité-là est bien autrement transcendante et encore plus choquante au sens commun que celle des augustiniens, et Arnauld ne manquait pas de la relever. Il l' aurait même pu faire plus vivement, s' il n' avait lui-même amorti ses coups et entravé sa marche par le gros bagage et les impédimenta de sa logique. Je veux encore une fois résumer les arguments d' Arnauld à son avantage : Dieu a un dessein général de sauver tous les hommes ; mais ce dessein indéterminé ne saurait se réaliser que par les causes occasionnelles. Une image rendra mieux la pensée : supposez un orgue d' église ; la volonté générale de Dieu, c' est le vent poussé dans les tuyaux, c' est l' air qui y circule indifféremment ; mais il est besoin d' un organiste pour déterminer tel ou tel son. Cet organiste, dans le cas présent, c' est Jésus. Mais si on le fait borné de conception et de science, tout à fait inégal à son père, s' il ne connaît pas le fond des coeurs humains, si lui-même préoccupé de faire un plus bel ouvrage et plus difficile, plus merveilleux, il p274 s' abstient de désirer savoir tout ce que son père est prêt à lui révéler, qu' arrive-t-il ? Il pourrait peut-être sauver tous les hommes ou du moins un bien plus grand nombre, et il ne le fait pas ; il en néglige forcément une quantité. Bien qu' il aime les hommes, il aime encore mieux la difficulté à vaincre et l' artifice merveilleux de son ouvrage ; il aime mieux ne pas y employer un moyen trop naturel et trop facile, et qui en diminuerait le prix ; et cette sorte de dilettantisme d' architecte fait que bien des pierres qui auraient pu être taillées aussi bien que d' autres, sont exclues. -supposez un médecin fort homme de bien et fort sage, qui aurait un remède infaillible pour guérir tous les malades qui ne seraient pas radicalement incurables ; serait-il admis à dire : " j' ai un désir sincère de guérir tous les malades qui se mettent entre mes mains ; j' aime mieux néanmoins que de cent il ne s' en guérisse que trente ou quarante, que de les guérir tous par le remède qui m' est particulier, parce que ce ne serait pas une grande merveille que ce remède étant si souverain et si aisé, et ne me coûtant presque rien, je les guérisse tous par là, ou presque tous : au lieu que c' est une plus grande merveille que ne me srvant que des remèdes communs, qui sont si peu sûrs, il se trouve que de cent il y en ait trente ou quarante qui soient guéris ? " -du moins dans la doctrine augustinienne si terrible et si sévère, l' homme se sent entre les mains de Dieu, le père tout-puissant et tout sage, lequel arrête de sauver ou de laisser perdre certaines âmes en vertu de décrets insondables ; on n' a pas à l' interroger sur ses motifs, mais il y a songé, et le fidèle, tout en tremblant, se sent en de bonnes mains. Ici, sous prétexte d' exonérer p275 Dieu le père, on dit : " Dieu n' a pas dû s' occuper de ces particularités dans sa sagesse, et Jésus-Christ qui s' en est chargé, mais qui n' a pas tout su ni voulu tout savoir, a donné la grâce à tel ou tel, selon la convenance principale et la direction du moment. " en un mot, il y a du hasard. Pour pourvoir à tout, le père est trop loin, le fils est trop près. Ce n' est pas tout à fait ainsi que parle Arnauld, réfutant Malebranche. Je l' abrége, je l' accommode, mais sans rien lui prêter. Les spirituelles images de l' organiste et du médecin sont de lui. Dans ce système de Malebranche, ce qui me frappe surtout, c' est encore moins le détail si étrange et si choquant des points par où il cherche à rattacher, à raccorder son système avec l' orthodoxie alors régnante et à laquelle lui-même il tenait sincèrement, que le sens même de l' ensemble et la pente des idés. Il y a deux façons en effet d' entendre le christianisme. Il y a l' antique façon, la directe, l' orthodoxe p276 jusqu' ici (et je dis orthodoxe indépendamment des sectes), celle selon laquelle on voit dans le christianisme la ruine de la nature ou, si l' on veut, sa réparation, la conversion entière de l' être, le triomphe de la grâce. Il y a une autre façon d' interpréter le christianisme, selon laquelle il ne serait plus l' opposé de la nature, mais une manière, une forme, une phase de la nature ; il aurait l' air d' y être opposé, mais il ne le serait pas ; il ne s' agirait que de s' expliquer et de s' entendre, de savoir ce que parler veut dire. Dans cette seconde méthode explicative, le miracle se réduit peu à peu à la nature, la religion à la philosophie. Malebranche y ouvre la porte déjà, et très-large. Nonobstant ses noeuds assez mal noués e raccord avec l' orthodoxie, son sens chrétien est déjà inverse de celui de saint Paul, de saint Augustin, de Pascal, de Du Guet, -de ce Du Guet qui, en l' admirable lettre que je citais récemment, au père Du Breuil, disait (si l' on s' en souvient), sans jamais distinguer Jésus-Christ de Dieu : " il nous impose lui-même la croix qu' il nous ordonne de porter ; lui-même enfonce les clous ; lui-même empêche qu' on ne les arrache ; ... lui-même, pour s' assurer de notre mort, nous perce le coeur d' une lance ; ... mais le médecin du coeur sait jusqu' où doit aller l' ouverture . " Malebranche dépouille Jésus-Christ de son plus précieux attribut et de son titre le plus rassurant pour l' homme, qui est d' être le scrutateur souverain et tendre, le maître des coeurs. Sur ce Christ dont on a par lui comme un premier aperçu, laissez faire le temps : une fois le degré baissé et l' âme de Jésus considérée indépendante du verbe p277 éternel, tout ce qu' il y a d' essentiellement personnel et singulier dans le christianisme (et que peut-il y avoir de plus singulier que le salut d' une âme ? ) ira s' effaçant et dépérissant dans la théorie gagnante de l' humanité. Les lois générales se subordonneront le reste de plus en plus. Le niveau atteindra le calvaire et bientôt dépassera la croix. Jésus-Christ lui-même, qui n' est plus tout à fait Dieu dans Malebranche, cessera d' être même un homme, tant le sens philosophique triomphera de l' anthropologique. Du plus haut de cette construction métaphysique de Malebranche, j' entrevois déjà tout au bout Hégel et son cortége. Je me hâte d' ajouter : il n' y a pas de route directe de communication entre eux ; ce n' est qu' une vue de lointain ; on la perd presque aussitôt, pour peu que l' on continue de marcher avec Malebranche. On l' a eue pourtant, et du haut de ce Sinaï on a entrevu tout autre chose que la terre promise. Le christianisme du sens commun, -du sens commun chrétien, -est, dès Malebranche, en voie d' être bouleversé. On conçoit le soulèvement de Bossuet ; on a les motifs de la réfutation d' Arnauld. Y entrerai-je maintenant plus que je n' ai fait ? Le suivrai-je dans ces trois livres de réflexions philosophiques et théologiques (1685-1686), où il arrête son auteur à chaque pas, et par le raisonnement, et par l' écriture, le convainc de nouveauté, de témérité, d' hérésie ? L' enceinte catholique étant donnée, on ne saurait imaginer de coups plus justes, plus vigoureux, mieux assenés, plus nombreux que ceux que faisait ainsi pleuvoir sur son magnifique adversaire ce formidable lutteur de 74 ans. p278 Malebranche n' avait pas craint de dire, en défendant ses pensées : " nouvelles ou non, je les crois solides, je les crois chrétiennes, je les crois seules dignes de la sagesse et de la bonté de Dieu. " un évêque, à qui l' on avait fait lire le traité de la nature et de la grâce pour en savoir son sentiment, avait écrit sur un billet, pour toute réponse, ces mots de saint Augustin : nova sunt quae dicitis, mira sunt quae dicitis, falsa sunt quae dicitis. le livre d' Arnauld n' est qu' un commentaire de ces paroles, et il conclut en s' armant encore d' un mot de saint Augustin contre ces chercheurs de raisons trop subtiles : " quaeris tu rationem, ego expavesco altitudinem. Tu ratiocinare, ego miror. tu disputa, ego credam. Altitudinem video, ad profundum non pervenio (tu cherches des raisons, moi je m' épouvante devant le mystère. Je te laisse disserter, moi j' admire. Tu peux disputer, je me contente de croire. Je vois l' abîme, je n' en atteins pas le fond). " Malebranche répondait aigrement quand ses réponses à Arnauld étaient directes ; quand il se contentait de répondre en général, il avait des plaintes naïves, celle-ci par exemple : " qu' il est fâcheux de ne pouvoir expliquer ses pensées que par des paroles que l' usage du peuple a introduites, et que chacun interprète selon ses préjugés et ses dispositions ; et surtout d' avoir pour juges des personnes promptes et vives, qui manquent souvent d' équité ou de pénétration d' esprit ! " comme s' il avait dit : qu' il est fâcheux d' avoir pour juges d' autres raisons que la sienne, et de ne pouvoir se parler entre soi comme les yeux aux yeux ! -ce qui perce le plus dans les réponses de Malebranche, à travers p279 ses aigreurs, c' est l' importunité dont lui est le terre à terre d' Arnauld ; c' est son éloignement étonné pour tout cet appareil solide d' arguments pesants que l' autre déroule un à un et fait sonner : ante omnes stupet ipse dares longeque recusat... notre Darès n' aime ni le terre à terre ni le pied à pied . Malebranche est le contraire d' Antée ; il a besoin, pour ne pas être vaincu, de ne pas toucher terre ; battu, dispersé sur un point, il s' éloigne rapidement, prend de l' espace, et recompose un édifice plus large et comme une façade enchantée, qui reparaît tout d' un coup quand on a détruit la première. C' est ainsi que les entretiens sur la métaphysique et la religion (1688) recomposèrent tout un ensemble majestueux, harmonieux, facile, éclairé, et qui ne se ressentait aucunement en apparence de toutes les précédentes atteintes. à qui n' aurait lu que ce livre de Malebranche, il serait impossible de comprendre les objections qui lui ont été faites précédemment et d' en reconnaître la justesse ; il n' en est aucune à laquelle il ne réponde sans en avoir l' air, et qui ne lui fournisse un motif de correction heureuse. " il ne suffit pas, dit-il, d' avoir entrevu des principes, il faut les avoir compris. " -" ah ! Théodore, que vos principes sont bien liés ! " se fait-il dire par un des interlocuteurs. Il parle, on l' écoute. " suivez-moi, je vous prie, sans me prévenir. -suivez-moi, " répète-t-il sans cesse. Il n' y a plus trace de contradiction ni d' aigreur ; il n' y a plus apparence de blessures. Le bel ange a réparé toutes ses plaies ; il a retrouvé toute son agilité céleste. p280 Ainsi, après bien des incidents dont j' ai fait grâce, ainsi finit cette dispute. " M Arnauld, nous dit Fontenelle, fut vainqueur dans son parti, et le père Malebranche dans le sien. Son système put souffrir des difficultés ; mais tout système purement philosophique est destiné à en souffrir, à plus forte raison un système philosophique et théologique tout ensemble. Celui-ci ressemble à l' univers tel qu' il est conçu par le père Malebranche même ; ses défectuosités sont réparées par la grandeur, la noblesse, l' ordre, l' universalité des vues. " il y eut pourtant un dernier ricochet encore. Arnauld étant mort en 1694, on vit, cinq ans après, paraître deux lettres de l' illustre docteur sur les idées et les plaisirs . Malebranche y répondit et joignit à sa réponse un petit traité contre la prévention , tant la rancune des doux est vivace et amère ! Dans ce petit traité, qui n' est pas ce que le titre indiquerait, il commençait par convenir qu' il aurait peut-être mieux fait pour son repos de se taire, de ne jamais p281 répondre à M Arnauld, " par une raison, dit-il, pareille à celle que le philosophe Favorin rendit à ses amis qui étaient surpris de son acquiescement à la mauvaise critique de l' empereur : et quomodo ego illum doctiorem omnibus non crederem, cui triginta sunt legiones (et comment ne pas croire plus savant que tout le monde un homme qui commande à trente légions) ? " trente légions ! C' est beaucoup. Arnauld pourtant n' avait-il pas aussi son armée de partisans qu' il avait levée pendant cinquante ans de luttes, qui s' était recrutée à chaque génération, et qui prenait fait et cause contre quiconque le contredisait ? Maintenant qu' il n' était plus, Malebranche s' enhardissait à démontrer ironiquement la thèse suivante : supposé que M Arnauld a parlé de bonne foi quand il a protesté devant Dieu " qu' il a toujours eu un vrai désir de bien prendre les sentiments de ceux qu' il combattait, et qu' il s' est toujours senti fort éloigné d' employer des adresses et des artifices pour donner de fausses idées de ces auteurs et de leurs livres, " supposé cela, on peut démontrer que M Arnauld n' est l' auteur d' aucun des livres qui ont paru sous son nom contre le père Malebranche. " des passages de ce père manifestement tronqués, des sens mal rendus avec un dessein visible, des artifices trop marqués pour être involontaires, démontrent que celui qui a fait le serment n' a pas fait les livres. " la démonstration du paradoxe est présentée sous forme géométrique, et cette forme est en même temps une parodie de la méthode familière à Arnauld : lui mort, Malebranche s' amuse à revêtir son armure. p282 Témoin de la dispute dès l' origine, Bayle avait eu à rendre compte des écrits des deux adversaires dans ses nouvelles de la république des lettres , et à travers ce pour et ce contre son scepticisme se faufilait ; il y cherchait à sa manière son butin, il y prenait son plaisir. " assurément ce serait dommage, dit-il au début, que deux aussi grands philosophes que M Arnauld et l' auteur de la recherche de la vérité se quittassent après la première escarmouche. " la suite de ces articles est encore agréable à parcourir à ceux " qui aiment mieux savoir l' histoire des livres que les livres mêmes. " il faillit à un moment être compromis dans le démêlé. Au sujet d' une idée sur les plaisirs qui rendent heureux celui qui en jouit et pour le temps qu' il en jouit , Bayle avait estimé Malebranche très-raisonnable, et avait dit ou insinué qu' on pouvait croire qu' Arnauld n' avait fait chicane sur ce point à son adversaire que pour le rendre suspect du côté de la morale . Arnauld, qui n' entendait pas raillerie en fait de sincérité et de droiture, répliqua à Bayle (10 octobre 1685) par un avis , au nom de la vérité et de la justice , puis par une plus longue dissertation fondamentale qui réfutait une réponse de Bayle à l' avis , et qui était décidément formidable pour les plaisirs. Mais le prudent Bayle ne jugea pas à propos de s' engager plus avant dans la légion romaine à triple ligne des arguments d' Arnauld : il appréhendait trop, écrivait-il, qu' on ne le crût en p283 quelque façon intéressé à faire l' apologie du plaisir des sens . Le loyal Arnauld eut l' honnêteté de le rassurer comme si ce n' eût pas été d' un moqueur. Il est évident pour nous que Bayle, en rendant compte des écrits de Malebranche, et sans se piquer de tout entendre, selon le petit mot de Martial : non omnibus datum est habere nasum, ménageait à dessein le métaphysicien transcendant, sentant bien que de ce côté se faisait aux fondements de l' édifice plus d' une lézarde et d' une ouverture. Les idéalistes comme Malebranche font les affaires des sceptiques comme Bayle. Je paraîtrais omettre une branche importante de mon sujet, si je ne disais un mot des relations d' Arnauld et de Leibniz. Il ne faut pas se les exagérer : elles furent considérables, si l' on regarde du côté de Leibniz, par les lumières très-directes qu' elles nous donnent sur les idées et desseins de ce grand esprit ; elles sont peu de chose, vues du côté d' Arnauld. Leibniz jeune, venu à Paris dans les années 1672-1675, avide de toutes les belles connaissances et curieux de tous les hommes illustres, rechercha Arnauld à qui il avait déjà adressé, en 1671, une lettre à propos du livre de la perpétuité de la foi . Il le visitait souvent dans sa rue saint-Jacques, l' entretenait de toutes sortes de matières, de M Pascal, de la machine arithmétique qu' il p284 perfectionnait, de ses vues métaphysiques sur la cause du mal et sur la justice de Dieu. Arnauld se prêtait à cette conversation d' un jeune homme qui semblait venu là tout exprès pour répondre à la question de ce freluquet de Bouhours, qui demandait si un allemand pouvait avoir de l' esprit ? Il put s' étonner quelquefois de la nouveauté des ouvertures qui lui étaient proposées, il ne s' en effarouchait pas trop. Il se passa pourtant, l' une des premières fois que Leibniz le visita, une petite scène assez plaisante. Arnauld avait réuni chez lui cinq ou six personnes, des principaux de ses amis, pour leur montrer le jeune étranger ; Nicole et Saint-Amour en étaient. Dans le cours de l' entretien, Leibniz fut amené à parler d' une prière qu' il avait composée, à peu près de la longueur du pater , dans laquelle étaient contenus selon lui tous les points essentiels par rapport à Dieu et à la créature, et qui était telle que non-seulement un chrétien, mais encore un juif et un mahométan, la pouvaient réciter ; c' était une formule de prière universelle : " ô Dieu unique, éternel, tout-puissant,... etc. " Arnauld avait à peine entendu, qu' il ne se contint pas et s' écria en se levant (tous les autres restant assis en cercle) : " cela ne vaut rien, parce que dans cette prière il n' y a pas de commémoration de Jésus-Christ. " p285 " dans le premier moment, raconte Leibniz, je fus un peu déconcerté d' une censure aussi prompte et aussi rude ; ... etc. " quoi qu' il en soit, Leibniz avait emporté une haute idée du mérite d' Arnauld, et Arnauld avait gardé bonne idée de Leibniz : " je connais M Leibniz, écrivait-il quelques années après au landgrave de Hesse-Rheinfels ; il me venait voir souvent à Paris. C' est un fort bel esprit, et trs-savant dans les mathématiques. Je voudrais bien savoir s' il a fait exécuter deux belles machines, l' une d' arithmétique, et l' autre une montre portative, qu' il prétendait qui serait dans la dernière justesse. Je serais bien aise qu' il eût vu la première apologie pour les catholiques ... " dans les dix dernières années de la vie d' Arnauld, Leibniz essaya de renouer commerce avec lui par le canal de ce landgrave, et il lui soumit un aperçu de ses vues métaphysiques : nous avons vu comment Arnauld y répondit, en lui conseillant de ne pas tant se soucier de spéculations inutiles, et de se hâter, bien plutôt, de se convertir. Il est vrai que, sur l' étonnement que Leibniz témoigna d' une telle réponse, Arnauld s' excusa p286 et parut revenir ; mais ce retour n' était que de politesse et pour la forme. Leibniz dans cette correspondance qu' il prolongea autant que possible, et où il mit une complaisance évidente à se communiquer, à s' exposer lui-même, me paraît s' être un peu abusé s' il a cru qu' Arnauld apporta jamais à l' examen de ses spéculations plus de soin et d' attention qu' il n' en a réellement prêté. Arnauld, surchargé de travaux et de polémique, n' y entra jamais véritablement. Il était comme les hommes âgés et qui ont, en fonds de doctrine, tout ce qu' ils en peuvent tenir : il ne recevait plus volontiers d' idées nouvelles. Et de plus il y avait une différence radicale essentielle, presque une opposition de nature entre un esprit aussi étendu en tous sens que celui de Leibniz, et un esprit aussi muré par de certains côtés que l' était celui d' Arnauld. " je ne sais s' il faut que je renvoie à votre altesse les papiers de M Leibniz, écrivait Arnauld au landgrave... etc. " et au landgrave, ce même jour 13 mai : " c' est aussi tout de bon que je la prie (votre altesse) de faire ma paix, et de me réconcilier avec un ancien ami,... etc. " p287 toutes ses lettres à Leibniz commencent par des excuses de n' avoir pu répondre plus tôt, sous prétexte de ses autres occupations et aussi à cause de l' abstrait des matières. Quand il s' agissait de géométrie, on le conçoit, et de mécanique, Arnauld, qui n' était qu' un géomètre élémentaire, ne pouvait même entrevoir les difficultés et les solutions dont Leibniz eût voulu l' entretenir : " car je ne me suis jamais appliqué à ces choses-là que par occasion et à des heures perdues, et il y a plus de vingt ans que je n' ai vu aucun de ces livres-là. " (28 septembre 1686.) -" je vous avoue, monsieur, que je n' ai pas d' idées assez nettes et assez claires touchant les règles du mouvement pour bien juger de la difficulté que vous avez proposée aux cartésiens. " (4 mars 1687.) -mais dans la métaphysique même, qui était un champ plus ouvert, il se refuse évidemment à un examen approfondi ; il ne fait que quelques objections préalables et de première vue, auxquelles Leibniz s' applique à répondre en détail, sans réussir à l' intéresser sérieusement et à l' embarquer : " comme il faudrait que je rêvasse trop pour bien faire entendre ce que je pense sur cela..., ou plutôt ce que je trouve à redire dans les pensées des autres, parce qu' elles ne me paraissent pas dignes de Dieu, vous trouverez bon, monsieur, que je ne vous en dise rien. " (28 septembre 1686.) la conclusion favorite d' Arnauld, c' est que Leibniz se convertisse à la religion catholique : " car il n' y a rien à quoi un homme sage doive travailler avec plus de soin et moins de retardement qu' à ce qui regarde p288 son salut. " tandis que Leibniz visait sans cesse à l' accroissement et au perfectionnement de l' être intellectuel en nous, Arnauld n' avait en vue et ne considérait finalement dans l' homme déchu que la réparation du péché : comment n' y aurait-il pas eu de malentendu entre eux ? Il n' est pas moins singulier que ce docteur catholique, honni et presque poussé dehors par les zélés catholiques, mette tant de prix à ramener dans le giron catholique un grand philosophe, d' ailleurs religieux : " M Leibniz, écrivait encore Arnauld à ce même landgrave, n' est point un homme sans religion... etc. " ce qui avait amené Leibniz à Rome et en Italie, c' était l' étude, la curiosité encore, l' espérance de recueillir des pièces utiles à sa collection pour l' histoire de la maison de Brunswick, et l' ardeur qu' il mettait à s' enrichir de tout trésor de savoir, de toute belle connaissance puisée à sa source. Curieux de tout en effet, d' histoire, de droit, de linguistique, de scolastique même, de chimie et d' alchimie, de physique, de géométrie, de mécanique, d' analyse, de particularités d' érudition ; philosophe par-dessus tout cela (ce qui en fait un tout autre philosophe que Malebranche) ; ayant appris de lui-même presque toutes choses ; merveilleux dès l' enfance comme Pascal, au point de scandaliser ses maîtres par sa prodigieuse précocité ; propre à faire avancer tout ce qu' il examinait ; s' intéressant à tout, ne se confinant à rien ; p289 avide et capable de chaque branche d' étude comme s' il avait un instinct spécial, avide encore plus d' unité par la compréhensive amplexion de son intelligence ; génie large, étendu, conciliant, le plus naturellement universel des génies humains (honneur qu' il partage avec Aristote), comment un tel homme se serait-il entendu, autrement que par de courtes rencontres, avec Arnauld qui ne fait jamais un pas, même en philosophie, sans en demander l' autorisation à son oracle saint Augustin ; Arnauld, très-bon esprit dans la chambre où il était domicilié et enfermé à clef, mais n' en sortant pas : Leibniz, au contraire, le plus voyageur et le plus navigateur des esprits, fécond en projets, en essors hints autant que Bacon, et hardi à présager en toute direction les conquêtes de l' avenir ? Je n' ai aucun intérêt à diminuer l' homme respectable dont je traite ; mais, puisqu' il s' agit de philosophie, et de la portée de chacun, je ne puis celer ceci : en 1683, en ces années où il renvoyait sans les examiner les papiers de Leibniz, et où il s' adonnait à réfuter Malebranche, Arnauld écrivait à M Du Vaucel, alors à Rome : " il y a une dame bien chrétienne, qui aurait un grand désir d' avoir un enfant, et elle a sur cela des vues bien saintes... etc. " et quelques mois après (26 août) : " la dame qui s' était recommandée à feu M De Pamiers, dans la même p290 vue que la mère de Samuel, croit avoir obtenu depuis trois mois l' effet de son désir... etc. " et quelques jours après (10 septembre) : " je crois vous avoir mandé que la dame qui s' était recommandée aux prières de M De Pamiers a obtenu l' effet de son voeu. " allons ! On peut faire d' Arnauld un grand logicien, on en peut faire un cartésien disciple, et le premier entre les disciples : on n' en fera jamais un philosophe. L6 LE PORT-ROYAL FINISSANT p292 Après ce dernier grand exploit d' Arnauld, nous n' avons plus, ce semble, qu' à le voir mourir. Nous nous lasserions à énumérer tous les écrits polémiques qui remplissent les dernières années de sa vie ; la liste seule de ces factums théologiques rebuterait, et ferait un fagot d' épines. Il ne profitait guère, il ne pouvait profiter, étant ce qu' il était, des pacifiques conseils que Nicole adressait auprès de lui et pour lui au père Quesnel, qui lui-même en profita encore moins. C' était vers la fin de la controverse avec Malebranche (février 1685) ; Nicole était d' avis qu' Arnauld, ayant assez fait, coupât court désormais le plus tôt possible : " on réfute tout bien ou mal, écrivait-il au père Quesnel, vous en voyez p293 un terrible exemple dans le faiseur de systèmes (le père Malebranche) ; ... etc. " mais Arnauld, à lui seul, faisait une antique et drue forêt de chênes, qui n' était pas d' humeur à se coucher d' elle-même à terre pour laisser courir la tempête. Au nombre des écrits qui sortirent de sa plume en ces années, on distingue un énergique plaidoyer en faveur des filles de l' enfance . Cet institut célèbre dans le midi de la France, et que nous ne comparons d' ailleurs que de loin à port-royal, avait eu M De Ciron p294 pour son M De Saint-Cyran, et il possédait dans la supérieure, Madame De Mondonville, très-capable et très-habile femme, une Angélique non cloîtrée, plus ambitieuse et bien moins austère. Malgré des dénonciations qui s' étaient renouvelées plus d' une fois, la congrégation était en pleine prospérité quand elle fut brusquement cassée par un arrêt du conseil, le 12 mai 1686. Les griefs contre l' institut étaient de diverses sortes. On accusait surtout la supérieure et sa maison de Toulouse d' avoir donné asile à des ecclésiastiques poursuivis dans l' affaire de la régale, et d' avoir une imprimerie clandestine au service de cette rébellion théologique. Il s' y mêlait de vagues imputations de doctrine. Somme toute, Louis Xiv ne faisait qu' appliquer ici, dans un cas signalé, sa maxime politique dès longtemps conçue et arrêtée in petto , qui était de dissiper les communautés suspectes de nouveauté et de jansénisme. à ce moment de la suppression, la maison de Toulouse, qui avait des ramifications dans la province, renfermait plus de deux cents filles tant maîtresses que postulantes et pensionnaires, et servantes. Parmi les premières se trouvaient beaucoup de demoiselles de qualité, Mesdemoiselles Daguesseau, De Chaulnes, De Fieubet, De Catelan. Privées de leur supérieure qui, au premier bruit du danger, courut à Paris et n' en put revenir, ayant été reléguée à Coutances, les filles de l' enfance à Toulouse se montrèrent dignes d' elle et fidèles à son esprit : elles subirent l' exécution de leur arrêt, et soutinrent les derniers assauts avec une constance exemplaire et une vigueur p295 de résistance passive qui amena des scènes lamentables, et qui excita un intérêt tout dramatique. Cette destruction violente des filles de l' enfance, considérée du point de vue de port-royal, était à la fois une conséquence et un avertissement, -une conséquence de 1679 et un prélude de 1709. On y fit d' un seul coup ce qu' on mit ailleurs trente ans à consommer : il n' y eut pas d' intervalle entre l' instant où l' on paralysa l' oeuvre et celui où l' on écrasa la maison. Arnauld sentit le coup, non-seulement comme un incendie du voisin, comme un présage menaçant pour ses chères soeurs du vallon, p296 mais il le sentit en chrétien animé de charité, et qui saigne directement à la vue de toute injustice. Il se récria, il s' indigna, il discuta le fait et le droit, la forme et le fond ; il en appela de Louis Xiv, -d' Assuérus , disait-il, conseillé par Aman, au même Assuérus éclairé par Mardochée. C' étaient des orphelines (ainsi qu' il les nomme dans ses lettres) que ces filles de l' enfance, et n' était-il pas l' avocat des orphelins ? Une parole qui a semblé prophétique lui est venue dans cette discussion ; elle ne lui est pas échappée (la plume d' Arnauld n' a pas de ces étincelles qui échappent), elle est sortie par la force même de la déduction logique. Remarquant avec quelle brièveté et dans quelle forme sommaire une congrégation régulièrement autorisée, légalement approuvée par les deux puissances ! Avait 2 t 2 cass 2 e ! Sans apparence de proc 2 dure ! Sur un simple arrêt du conseil, et un arrêt si peu explicatif qu' il était difficile d' y voir autre chose qu' un coup d' autorité : " c' est une règle de la jurisprudence, ajoutait-il, que nous n' avons pas sujet de nous plaindre qu' on use envers nous du même droit dont nous avons voulu qu' on usât envers les autres... etc. " p297 Arnauld est moins intéressant dans la défense soudaine qu' il entreprit, du roi Jacques Ii détrôné par le prince d' Orange. En s' ingérant dans la politique et dans celle du jour, il se mêlait de ce qu' il entendait le moins. Aussi insulte-t-il, sans le comprendre, un grand caractère de chef courageux et prudent, fait pour être un fauteur de ligue contre les superbes et un pilote de nations à l' heure des dangers ; il ne voit en lui que le héros de Jurieu , et il préconise, au contraire, un triste roi, de la race de ceux qui ne sont propres qu' aux parties de chasse, aux sacristies et aux exils. En qualifiant le prince d' Orange de tous les noms les plus odieux qu' il put ramasser dans les anciennes ou les modernes histoires et qui donnent à ce pamphlet d' Arnauld un faux air de père Garasse, il s' inquiétait peu pour lui-même du voisinage où il était de ce prince et de l' asile qu' il pouvait avoir à chaque instant à réclamer en Hollande. Mais dès qu' Arnauld voyait un opprimé, et partout où il croyait saisir la violation d' un droit, que ce fût Jacques Ii le jésuite ou l' institut de l' enfance détruit par les jésuites, il s' enflammait et se jetait en travers. Vieillard innocent ! Autour de lui et jusque dans son parti, quelques-uns n' étaient pas sans apprécier plus justement les choses. M Du Vaucel lui écrivait de Rome que, même dans cette capitale du monde catholique, on pesait à un tout autre poids les mérites du roi Jacques et ceux du prince d' Orange. Arnauld s' en montrait scandalisé, et n' admettait aucune contradiction là-dessus ; il était pour le droit divin des rois ; il repoussait de toutes ses p298 forces une doctrine qu' un de ses amis avait avancée à l' occasion de Henri Iv, " que s' il ne se fût point converti, on aurait pu élire un autre roi en vertu d' un pouvoir qui réside radicalement dans le corps de l' état et qu' il n' emprunte point d' ailleurs . -c' est le fondement des cromwellistes, s' écriait-il, et celui des parlementaires qui ont détrôné Jacques Ii et mis le prince d' Orange en sa place. " il était donc pour la pure légitimité et pour la fidélité aux rois, malgré l' exil dont le payaient les rois ; il restait le plus français des hommes à l' étranger ; il soutenait, dans son patriotisme, que, telle qu' elle était en ce moment, la France valait mieux encore que les autres nations : " car que l' on jette les yeux sur toutes les nations chrétiennes, je ne sais si on ne sera point obligé d' avouer qu' il n' y en a point qui fasse plus d' honneur à la religion de Jésus-Christ, et où il se soit conservé plus de piété, plus de science, plus de discipline. Ce n' est pas qu' il n' y ait de grands maux, et qui donnet beaucoup de sujet de gémir : mais je soutiens que, dans ce mélange de bien et de mal, l' état où est la France vaut encore mieux que celui de tout autre pays chrétien d' une pareille étendue. Et ce qui est bien considérable, est que le changement d' une seule personne pourrait faire cesser ces maux et augmenter beaucoup le bien, au lieu que les maux des autres pays paraissent presque incurables. " que Louis Xiv s' adoucît un peu sur l' article du jansénisme, Arnauld était satisfait ; en attendant, p299 tous ses voeux, toutes ses prières étaient pour les succès de son roi dans la guerre qui se rallumait. Louis Xiv, informé du livre d' Arnauld contre le prince d' Orange, en autorisa l' impression et en fit distribuer des exemplaires en Europe ; mais il ne rouvrit point à son fidèle et récalcitrant sujet l' entrée de la France. Arnauld avait vécu tranquille à Bruxelles sous la protection du gouverneur des Pays-Bas, M De Grana ; il y resta ensuite, également protégé par M Agurto, son successeur, puis par M De Castanaga. Ce pamphlet contre le prince d' Orange et la guerre recommençante entre la France et l' Espagne ne changèrent rien d' abord à cet état de sécurité. Mais, en 1690, une dispute qui s' émut dans l' université de Louvain, je ne sais quelle intrigue souterraine, obligea le gouverneur, sur les ordres qu' il avait reçus, de le faire avertir qu' il eût à se retirer ailleurs. Cet éloignement de Bruxelles, et la vie errante qu' il se vit réduit à mener dans ces contrées où recommençait la guerre, ne furent que de quelques mois (avril-septembre). Il alla d' abord en Hollande par Malines, Anvers, Moerdyk et Rotterdam. M De Neercassel ne vivait plus. Il fit diverses stations près de Leyde, à Delft, sur le lac de Harlem, chez d' anciens amis Mm Van-Heussen, Van-Erkel, des ecclésiastiques du pays qu' il craignait de p300 compromettre eux et la mission , s' il était découvert. Voilà le résultat de sa levée de boucliers anti-orangiste ; mais il ne s' en repent pas. Il n' est pas seul dans sa fuite ; il a d' ordinaire avec lui quelques-uns de ses fidèles compagnons de Bruxelles, le père Quesnel, M Guelphe, M Ruth D' Ans, une fille dévote, la bonne Jupine , qui les sert. Que fera-t-il ? Que deviendra-t-il ? S' il n' était que seul ou lui deuxième, il se hasarderait peut-être à retourner à Bruxelles, dans le nid qu' il lui a fallu quitter ; mais avec sa petite colonie, il n' y a pas moyen : " faudra-t-il penser à Maestricht ? Mais quand on y serait sûrement, serait-ce chez quelque ami ? Y en a-t-il qui pense nous rendre ce bon office ? Dans une maison que nous aurions louée ? Il faudrait la meubler, et ce serait une terrible dépense : angustiae undique . " c' est ce qu' il écrit à M Ruth D' Ans qui s' était séparé de lui un moment, et à qui l' on voit qu' il avait demandé, pour les distribuer autour de lui, quelques exemplaires d' Esther . Ne nous figurons pas cependant un Arnauld à notre guise, faisant des lectures ou s' employant à des occupations qui nous agréent. Dès qu' il est deux ou trois jours de suite dans un même lieu, il se remet à travailler à son ordinaire ; mais à quoi ? En même temps qu' il veut relire et faire lire à d' autres Esther , qui est " une fort belle pièce et bien chrétienne, " p301 il s' inquiète encore dans ses diverses stations, et tout fugitif qu' il est, de poursuivre à outrance, de pousser l' épée dans les reins le péché philosophique . Or qu' est-ce que le péché philosophique auquel il en veut tant, et qu' il impute aux jésuites comme une noirceur et un crime ? Quelque chose qui, tant soit peu expliqué, nous scandaliserait bien moins que lui assurément. Un jésuite de Dijon avait soutenu, dans une thèse, qu' un homme qui commettrait un grave péché, mais sans connaître l' existence de Dieu, du vrai Dieu, ne serait point coupable d' un péché mortel, ne mériterait pas les peines éternelles : en un mot, dans le style d' école, il ne commettrait point un péché théologique , contre Dieu qu' il ne connaîtrait pas, mais seulement un péché philosophique , contre la raison, chose moins grave et non digne du feu. -quoi ! S' écriait Arnauld, de ce qu' en péchant grièvement on ne se serait pas rendu compte nettement de sa faute, de ce qu' on aurait fait le mal sans avoir toute la conscience de sa malice, on ne mériterait point une peine éternelle ! Mais c' est là une maxime horrible , et qui sauverait l' enfer aux trois quarts des méchants. Et il dénonçait à quatre et cinq reprises cette hérésie nouvelle, cette doctrine pernicieuse, relâchée, déjà flétrie par Pascal dans la quatrième provinciale , et à laquelle cependant il faudrait changer si peu de chose pour la rendre agréable au sens commun. Le père Bouhours, pour en avoir pris timidement la défense, eut à se repentir de s' être mêlé cette fois de théologie. p302 Et c' est ce même homme, si acharné à dénoncer le péché philosophique, qui se refusait dans le même temps à solliciter la condamnation du père Malebranche à Rome ! M Du Vaucel avait proposé à Arnauld d' écrire au cardinal de Bouillon pour que cette éminence n' empêchât point la condamnation des livres du père Malebranche, qu' examinait en ce moment le saint-office : " c' est ce que je ne ferais pas pour tout l' or du monde, écrit Arnauld ; qu' ils en fassent ce qu' ils voudront, mais ce ne sera pas à mon instigation. Cela serait très-mal reçu par tous les honnêtes gens, et avec raison. " c' est ce côté d' honnête homme et de parfait généreux dans le chrétien, qu' au milieu de ce qui nous semble ses aheurtements et ses inconséquences, on ne se lasse poit d' admirer chez Arnauld : si peu de chrétiens en son temps, et de tout temps, l' eurent à ce degré. Bossuet par exemple, quel plus grand nom ! Quel plus beau talent ! Quel plus respectable caractère ! p303 Et pourtant Arnauld, dans cette même année, n' avait-il pas raison d' écrire de lui, en lui décernant maint éloge : " je ne sais quel jugement on fait à Rome de l' histoire des variations de M De Maux ; ... etc. " le verumtamen de Bossuet à l' égard d' Arnauld, nous le savons d' autre part ; il l' a laissé échapper dans l' intimité. Nous avons ici le verumtamen d' Arnauld sur Bossuet, dans toute sa simplicité, et il est caractéristique de tous deux. De Hollande, Arnauld avait passé à Maestricht, et de là il était allé à Liége où il resta quelques mois, y trouvant protection et un excellent accueil. Ce fut pendant p304 ce séjour qu' il acheva le péché philosophique . Mais bientôt les ennemis qui avaient l' oeil à toutes ses démarches, l' ayant deviné et commençant à faire du bruit de sa présence, il jugea plus sûr de revenir à Bruxelles (septembre), et une fois rentré dans son ancienne cachette, il n' en sortit plus. En cette même année 1690, s' ourdit la machination célèbre dans l' histoire janséniste de ce temps sous le nom de la fourberie de Douai ou du faux Arnauld . Des ennemis inconnus, en qui les jansénistes n' hésitent pas à reconnaître et à nommer des jésuite, voulant perdre des théologiens de l' université de Douai, contrefirent, fabriquèrent des lettres d' Arnauld, les adressèrent à un jeune professeur et à quelques-uns de ses amis, et entretinrent durant un assez long temps cette correspondance de faussaires. Les professeurs, auxquels il aurait suffi, pour ne pas être dupes, de savoir distinguer le français wallon qu' on leur adressait, de l' excellent français d' Arnauld, donnèrent dans le piége, répondirent à de captieuses questions sur la grâce, et d' incidents p305 en incidents en vinrent à signer (et avec des signatures légalisées par-devant notaire) une thèse composée de sept propositions ultra-augustiniennes, susceptibles de fort mauvais sens. Il y eut quatre de ces messieurs qui par suite se virent expulsés de la faculté, et en butte à toutes sortes de persécutions. Cette ténébreuse affaire dans le dédale de laquelle je ne m' engagerai pas, et qui éclata avec le scandale qu' on peut imaginer, donna lieu à des plaintes réitérées et à de publiques indignations d' Arnauld. Le rappel de M De Pomponne à la cour, sa rentrée dans les conseils du roi (1691) fut, on l' a déjà dit, une dernière et bien naturelle occasion pour les amis de M Arnauld, de songer à son retour en France. Le bruit même se répandit jusqu' à Rome que M Arnauld avait permission de revenir dans sa patrie, tant la chose paraissait simple et suivre de soi, après le tour de roue qui remettait en place M De Pomponne. On vit pourtant bientôt qu' il ne fallait pas trop se hâter d' espérer. Un des grands obstacles était qu' Arnauld, à aucun prix, ne voulait avoir affaire à l' archevêque M De Haray, avec qui il avait rompu depuis tant d' années, le jugeant astucieux et perfide : " et comment le voir, après tout ce qui s' est passé ? Je suis l' homme du monde qui se peut le moins contraindre, et dire de bouche ce que je n' ai point dans le coeur. " Arnauld prétendait ne vouloir être redevable qu' au roi de ce qu' on ferait pour lui. Il aurait donc fallu que la grâce vînt du oi seul, et qu' elle eût son plein effet sans intermédiaire, sans intervention ou consultation de l' archevêque ni du confesseur ; il y avait à ce procédé une difficulté extrême, et M De Pomponne n' était pas homme à l' aborder franchement p306 et hardiment. Il aurait bien encore parlé au roi pour son oncle, s' il avait cru pouvoir répondre de lui et être en mesure de proposer que M Arnauld rentrant n' eût d' autre asile que sa propre maison, soit à Paris, soit à Pomponne ; mais une telle condition, d' être comme gardé à vue, choquait le délicat vieillard : " ce serait, disait-il, d' une part une espèce d' honnête prison, et de l' autre une reconnaissance que n' ayant rien fait qui vaille par le passé, on ne me l' avait pardonné, à cause de mon grand âge, qu' à condition que je n' y retournerais plus. " Arnauld ne concevait rien à ces ménagements et à ces craintes de M De Pomponne ; il aurait voulu qu' en plus d' une rencontre il osât parler seul à seul au maître, moins encore pour lui son oncle, que pour la vérité, et pour tant d' innocents persécutés à cause d' elle (le père Du Breuil, les chanoines de Pamiers, les filles de l' enfance, etc.) ; qu' il eût fait usage de ce que les saints pères ont appelé talentum familiaritatis , le don de libre accès : " c' est un talent que d' avoir du crédit auprès des grands, dont Dieu fera rendre un grand compte, et c' est enfouir ce talent que de n' en pas faire l' usage qu' on doit. " un jour (décembre 1693), le roi parut lui-même vouloir rompre la glace : ayant su qu' Arnauld avait été malade, il s' avança jusqu' à adresser une question à M De Pomponne sur l' état de santé de son oncle et sur l' âge qu' il avait : c' était une ouverture. Si M De Pomponne en avait profité pour dire à l' instant au roi que la santé de son oncle se trouverait mieux assurément du climat et du soleil de la France, et surtout de se sentir plus près du soleil de grâe de son roi, Louis Xiv très-probablement lui aurait répondu : " mandez-lui qu' il rentre et qu' il p307 n' écrive plus. " mais s' engager à ne plus écrire ! c' était là (tous les amis le savaient bien), c' était le point délicat, le point chatouilleux à toucher avec Arnauld. Il avait pour maxime " qu' un homme de bien est obligé de conserver sa réputation sans tache aussi bien que sa conscience ; " et il ne voulait pas se déshonorer, pour un peu de repos, " par une promesse de ne plus écrire, semblable à celle qu' on fait faire aux mauvais plaideurs de ne plus plaider. " dans ces termes de libre contenance, M De Pomponne n' osa jamais prendre sur lui de faire la demande au roi. Arnauld, qui, dès le premier avis qu' il avait reçu de l' attention auguste, s' était senti comme rajeuni de dix ans , et avait repris à l' espérance de revoir ses anciens amis (car il avait un faible et un tendre de ce côté), s' aperçut bientôt qu' il avait trop présumé de la résolution de son neveu, et il se refroidit lui-même, peu à peu, sur l' idée de retour. Il demeura reconnaissant au roi de sa velléité bienveillante, et, à chaque iniquité ecclésiastique nouvelle, il se contenta de dire, comme le plus féal des fidèles sujets : si le roi le savait ! " il a naturellement, disait-il, tant de bonté et le sens si droit, qu' il serait impossible qu' il ne se rendît à la raison, si des personnes d' un caractère à faire considérer ce qu' ils diront, voulaient bien lui en parler... " ce peu de volonté et d' énergie des hommes le faisait souvenir d' une des maximes de La Rochefoucauld, " que ce qui fait que tant de choses nous paraissent impossibles, c' est que nous les voulons faiblement, n' y ayant presque rien d' impossible de ce qu' on veut fortement. " il se p308 contenta donc de rester le meilleur des royalistes français en pays ennemi, et de faire voir jusqu' au bout la vérité de cette parole : " depuis tant d' années que je suis sorti du royaume, j' ai rencontré partout beaucoup d' amis qui m' ont toujours témoigné être fort contents de moi, hors un seul point, qui est que j' étais, à ce qu' il leur semblait, trop passionné pour mon roi. " -peu de temps avant sa fin, jetant un regard de tendresse et de regret vers la France, il disait à ceux qui l' entouraient : " il faut mourir ici. " le dernier écrit d' Arnauld, et qu' il composa presque à la veille de sa mort, est une longue lettre à M Du Bois de l' académie française, sur ' éloquence des prédicateurs . Ce M Du Bois que nous avons déjà rencontré à l' occasion de l' édition des pensées de Pascal, et sur le pied d' ami, était un personnage assez prétentieux et très-calculé dans les petites choses. Anciennement p309 lié avec messieurs de port-royal, il avait pris garde de ne jamais trop afficher cette union, et même au besoin il avait affecté, par son procédé, de la démentir, en paraissant ne tenir aucun compte des traductions que ces messieurs avaient déjà faites de différents ouvrages, et en les recommençant derechef avec une industrie de paroles plus compassée. Le seul Nicole avait été sensible à ce manége et en avait souffert pour ses amis ; il en avait dit son mot à l' occasion. Or, en tête d' une traduction des sermons de saint Augustin, l' académicien de fraîche date, affectant de prendre le contre-pied de l' académique, avait professé cette singulière doctrine, que quand on prêche, on est dispensé d' être éloquent : il appuyait cela de l' exemple de saint Augustin qu' il jugeait peu éloquent dans ses sermons, apparemment parce qu' il les avait traduits. Arnauld qui en matière d' éloquence n' était pas si désintéressé que M Du Bois, Arnauld qui aimait les belles-lettres, qui possédait ses poëtes latins, qui goûtait les vers de Boileau, qui lisait Esther , qui admirait M Le Tourneux, et qui, j' en suis sûr, eût applaudi, s' il l' avait entendu, à Bourdaloue, crut devoir démontrer par toutes sortes de raisons et d' autorités à son ami, que l' éloquence, même en chaire, ne nuit pas. Il ne lui fit grâce d' aucun de ses défauts de raisonnement et de justesse, et cela le plus sérieusement et de la meilleure foi du monde, sans avoir le soupçon qu' en lui disant des vérités il lui serait désagréable. M Du Bois mourut juste à temps pour ne pas recevoir cette réfutation, dont aussi bien il serait mort s' il l' avait lue, disaient les railleurs ; car il était extraordinairement p310 sensible et avait l' orgueil d' un pédant sous ses airs polis. Ce sont là autant de traits qui achèvent Arnauld et qui le caractérisent au sein de port-royal. Homme de bien, il tenait à la bonne renommée sans tache comme à la conscience. écrivain, il ne répudiait pas l' éloquence au service de la vérité. Chrétien, il ne se refusait pas les premiers mouvements de l' honnête homme, et les impulsions d' un honneur généreux. Arnauld, depuis son dernier retour à Bruxelles, vivait plus caché que jamais dans sa petite maison obscure et humide, où tout était réglé comme en un petit monastère, ne mettant le pied hors des chambres que pour se promener quelquefois dans un petit jardin entre murs, et sur lequel on tendait alors des toiles pour dérober le vieillard à la vue des voisins : image bien exacte de cette longue vie sans soleil ! Chaque hiver, sa poitrine se prenait d' un rhume opiniâtre. Sa vue s' affaiblissant lui faisait craindre de ne plus pouvoir lire les psaumes, et, par précaution, il se mit à apprendre par coeur ceux qu' il ne savait pas. Sa reconnaissance pour Dieu était grande, d' avoir été soutenu par lui dans tant de traverses, et il avait pris pour devise ces paroles du psaume lxxii : " tenuisti manum p311 dexteram meam, et in voluntate tua deduxisti me, et cum gloria suscepsisti me (vous avez tenu ma main droite, et vous m' avez conduit selon votre volonté, et vous m' avez élevé dans vos bras avec gloire). " chaque jour après prime, il disait la messe dans sa petite chapelle domestique, et en se revêtant pour ce saint ministère, il priait avec ferveur, surtout quand il prenait le manipule et qu' il disait : " merear, domine, portare manipulum fletus et doloris, ut cum exltatione recipiam mercedem laboris (que je mérite, seigneur, de porter ce manipule de pleur et d' affliction, afin que je reçoive un jour avec allégresse la récompense de ma peine) ! " il prononçait ces paroles et baisait la croix du manipule avec un redoublement d' application et de dévotion, qui en donnait, est-il dit, à ceux qui le lui présentaient. C' était le vieux guerrier, le chevalier croisé qui se revêt chaque matin de ses brassarts et de sa cuirasse sainte, -de sa cuirasse marquée d' une croix qu' il baise. Le dimanche 1 er août 1694, il fut attaqué d' un rhume plus violent, qui devint vite une fluxion de poitrine. Il mourut le dimanche 8, un peu après minuit, presque sans fièvre, et dans la plus tranquille agonie, entouré de ses amis d' exil et assisté par le curé de sainte-Catherine de Bruxelles. Une lettre du père Quesnel au père Du Breuil, alors exilé, nous permet d' assister en esprit à cette sainte mort : " ... oui, mon cher père, notre très-cher et très-aimable abbé est allé à Dieu ; ... etc. " p313 le corps d' Arnauld fut inhumé dans l' église sainte-Catherine, par les soins du digne curé M Van Den Nesle ; et de peur des ennemis, de peur des loups , on tint longtemps cachée cette sépulture. On répandit le bruit que M Arnauld était mort dans un village au pays de Liége. Son coeur fut rapporté à port-royal des champs et présenté par M Ruth D' Ans, qui fit une harangue ; p314 M Eustace répondit. On demanda une épitaphe à Santeul, qui la fit belle et digne du sujet : il y disait que la terre étrangère avait beau se sentir heureuse et fière de posséder ses os, que c' était là, à port-royal, que l' amour divin avait transporté son coeur sur des ailes de feu, ce coeur que rien n' avait jamais pu arracher ni séparer d' un asile si cher : illius ossa memor sibi vindicet extera tellus : ... etc. Cette épitaphe où il y avait d' autres choses encore, et plus sujettes à contradiction ; où on lisait qu' Arnauld rentrait de l' exil en vainqueur, exul hoste triumphato ; -qu' il était le défenseur de la vérité et l' oracle du juste, veri defensor et arbiter aequi ; -fit grand vacarme et eut des suites trop burlesques pour que je m' y arrête ici. On sait l' épitaphe en vers français, par Boileau, si ferme et si belle de tout point ; mais il la garda après l' avoir faite, et eut la prudence de ne la point divulguer. Racine fit aussi quelques vers, mais plus élégants et justes que forts ; Boileau disait qu' il avait molli . Le testament d' Arnauld contient la distribution de son peu de bien à ses amis et à quelques personnes pauvres ; on remarque, parmi les legs à la marquise De Roucy sa cousine (précédemment Madame Angran), et à Madame De Fontpertuis, le don d' un grand crucifix peint par Philippe De Champagne, et d' un saint p315 Charles par le même, qu' il leur avait laissés à garder en quittant Paris. Champagne, pour la gravité et la teinte, est bien le peintre ami d' Arnauld, et le seul que tous ces messieurs semblent connaître. Il avait fait du grand docteur un ou plusieurs portraits. Cette mort eu du retentissement dans toute la catholicité. L' abbé de Pomponne, petit-neveu d' Arnauld, était à Rome quand on en reçut la nouvelle, et il put juger des regrets qu' excitait cette perte. Les cardinaux d' Aguirre et Casanata louèrent magnifiquement le défunt en plein consistoire. On se rappela qu' il s' en était fallu de peu qu' Arnauld n' eût été cardinal, du fait d' Innocent Xi. Dans une lettre écrite de Rome, à la p316 date du 7 septembre 1694, à M De Pomponne, au sujet de la mort de son oncle, on lit cette belle parole : " on a pu dire de lui ce qu' un évêque d' Espagne a dit de la vérité : fatigari potest, vinci non potest. " en France, j' ai déjà indiqué la rumeur que causa la lettre de l' abbé De La Trappe, adressée à l' abbé Nicaise, et indiscrètement publiée par celui-ci ; il y paraît plus de foi que de charité : " enfin voilà M Arnauld mort ! Après avoir poussé sa carrière le plus loin qu' il a pu, il a fallu qu' elle se soit terminée. Quoi qu' on en dise, voilà bien des questions finies : son érudition et son autorité étaient d' un grand poids pour le parti. Heureux qui n' en a point d' autre que celui de Jésus-Christ ! ... " l' oraison funèbre était peu tendre. Ce premier cri naturel enfin ! ce soupir de délivrance répondait, d' ailleurs, au sentiment et au voeu secret de bien des gens. Tout homme célèbre qui vit trop longtemps appelle un enfin ; le jour où il disparaît, il soulage bien des amours-propres ; et, dans ce cas particulier, il y avait mille raisons pour que le vivant fût à charge. La manière dont les conséquences de cette mort sont appréciées en trois mots par Rancé, reste juste : Arnauld enterré, bien des choses l' étaient avec lui. Son grand nom disparaissant de la lutte, la dignité de la persécution elle-même baissa d' un degré. Les ennemis d' Arnauld n' étaient pas de ceux qui pardonnent à la mort. Charles Perrault, préparant son recueil des hommes illustres du dix-septième siècle, y avait mis à leur rang arnauld et Pascal. On fut averti avant la publication, et on obtint défense de laisser p317 paraître ces deux éloges. Le public appliqua aux deux absents le fameux passage de Tacite : praefulgebant cassius et brutus eo ipso quod eorum effigies non visebantur. les deux éloges et portraits furent rétablis peu d' années après. Un exilé de France, un disgracié qui était à peu près de l' âge d' Arnauld, et qui mourut de quelques années plus vieux, Saint-évremond montra aussi de la constance sous couleur d' indolence : il avait fini aussi par se faire à la terre étrangère, et par la préférer même comme séjour à la patrie. Il sut refuser, dans un âge avancé, de rentrer en France ; il éluda pliment le pardon tardif que lui faisait offrir Louis Xiv, et qu' il aurait accepté s' il l' eût obtenu trente ans plus tôt. Mais quelle impression différente on reçoit de la conduite de Saint-évremond et de la constance d' Arnauld ! Quand celui-ci dit : il faut mourir ici, comme il le dit d' un accent plus pénétré et qui fait songer au guerrier mourant loin d' Argos ! " il se souvient toujours, disait un de ses compagnons de retraite, des personnes dont il est aimé. je ne l' ai jamais vu tenté que par l' amitié. la solitude lui serait indifférente, s' il pouvait le devenir (indifférent) pour ses amis. Je vous avoue que ce défaut me paraît une grande vertu ; cette faiblesse m' attendrit, et je le trouverais moins grand s' il était moins sensible et moins tendre. " Saint-évremond est l' homme du monde et l' homme sage, bienséant, tempéré d' humeur, sans tourment, sans lutte, calculant les inconvénients et les avantages, restant volontiers chez les anglais parce qu' ils sont accoutumés à sa loupe . -" d' ailleurs, écrivait-il au marquis de Canaples (un des amis qui le pressaient de revenir), que ferais-je à p318 Paris, que me cacher, ou me présenter avec différentes horreurs, souvent malade, toujours caduc, décrépit ? On pourrait dire de moi ce que disait Madame Cornuel d' une dame : je voudrais bien savoir le cimetière où elle va renouveler de carcasse. voilà de bonnes raisons pour ne pas quitter l' Angletere. " il en donne d' autres encore. Il mourut donc où il était, avec dignité et indépendance. Mais Arnauld martyr de l' ardeur des convictions, Arnauld ayant gardé avec l' innocence du baptême la jeunesse du coeur ; tenté par l' amitié, mais résistant à la tentation ; Arnauld tendre, mais inébranlable ! Il nous émeut jusqu' au bout, il nous arrache une larme. Saint-évremond s' inquiète avant tout de son estomac et de bien digérer le plus longtemps possible : le coeur d' Arnauld saigne à quatre-vingts ans comme le premier jour. Un homme qui avait gardé dans son allure provinciale la doctrine et les sentiments du seizième siècle, un compatriote et, par son coeur, un contemporain des Pithou et des Passerat, Grosley de Troyes, l' ennemi constant de la société de Jésus, dans son bizarre et touchant testament (1785), après différents legs qui dénotent son humeur , sa sensibilité et son indépendance, ajoute : " je lègue 600 livres pour contribution de ma part au monument à ériger au célèbre Antoine Arnauld, soit à Paris, soit à Bruxelles... etc. " p319 les variations et les retours des destinées sont bizarres. Si l' on avait rempli le voeu de Grosley, ces clefs de la citadelle des jésuites, après avoir été quelque temps déposées sur le tombeau du vieil adversaire, auraient été bientôt reprises et rendues à l' ennemi. Le triomphe posthume d' Arnauld resteindécis comme au lendemain de sa mort, et s' il doit vaincre décidément un jour, il court risque de ne le faire qu' avec des renforts qui seraient capables de l' effrayer, et avec des alliés ce serait ici le lieu de parler du père Quesnel, si je traitais de tous les compagnons d' Arnauld. Depuis quelque temps Quesnel revient assez souvent sur notre chemin, et nous le rencontrons chaque fois à son avantage dans des lettres que nous trouvons spirituelles, assez piquantes, et mêlées d' onction. Nous aurions, en l' étudiant, à démêler l' homme vrai d' avec le sombre fantôme que s' en sont fait les partis, à regarder cependant et à tâcher de voir clair dans les intrigues qu' on lui attribue si généralement et qui ne sauraient être toutes imaginaires. Les jésuites ont fait bruit d' un mot du père Quesnel à un sien neveu, qui lui avait demandé à quoi s' en tenir sur toutes les disputes soulevées à son sujet : Quesnel lui aurait répondu " de se tenir attaché au gros de l' arbre de l' église , et qu' il n' y avait que les manières outrageantes des Jésuites qui l' avaient contraint à s' avancer au point où il était aujourd' hui. " si cela veut dire que Quesnel regrettait par moments de se voir embarqué comme malgré p320 lui et engagé si avant, sans espoir de retour, dans une vie de disputes, de fuites et refuites, et de pratiques souterraines, il n' y a rien là que de naturel et d' avouable. Mais Quesnel sort de notre cadre. Ce compagnon fidèle d' Arnauld dans ses dernières années, qui reçut son dernier soupir, qui n' eut pas ses imposantes qualités et poussa plus loin ses défauts, en y joignant pourtant beaucoup des mêmes vertus, a un malheur irréparable aux yeux de celui qui n' est pas un railleur ni un sectaire, et qui ne veut être que peintre : il a fourni matière, par ses écrits, à la bulle unigenitus et à ce qui s' ensuit. La saisie de ses papiers en 1703, en donnant les moyens ou les prétextes de persécutions sans nombre, fut le point de départ et le signal d' une recrudescence de fanatisme dans tous les sens. Sa vie n' est que la préface indispensable et l' ouverture de ce jansénisme du dix-huitième siècle où, pour tout l' or du monde et toutes les promesses du ciel, on ne nous ferait pas faire un pas. Nous aimons mieux, en dédommagement, nous occuper d' un confrère plus doux de Quesnel et qui fut aussi quelque temps compagnon d' Arnauld, d' un homme dont la vie moralement fructifiante se rattache mieux à port-royal, au moins par l' ensemble de sa direction, et dont les écrits n' ont pas été une graine de zizanies nouvelles ; je veux parler de Du Guet. Ce ne sera pourtant que lorsque nous aurons placé à côté d' Arnauld le poëte honnête homme qui lui p321 fit son immortelle épitaphe, celui qui, pour nous, personnifie entre tous, par excellence, l' ami littéraire de port-royal, -Despréaux. S' il y a eu des temps où il a été délicat de parler de Despréaux et difficile de le bien comprendre tout entier avec ses qualités propres et dans son juste rôle, ce n' est point assurément aujourd' hui ; il n' y a plus que du plaisir sans nul embarras. On a fait le tour des opinions sur son compte, on a épuisé le cercle, et sa figure est restée debout, intacte, de plus en plus honorableet honorée. On a vu des hommes de qui, certes, on n' aurait jamais attendu un pareil appel ni une semblable préoccupation, mais dégoûtés qu' ils étaient du mélange et de la corruption qu' engendrent les littératures trop longtemps livrées à elles-mêmes et sans aucun contrôle, invoquer tardivement un Despréaux, c' est-à-dire le bon sens pratique armé et incorruptible : exoriare aliquis ! ... c' est qu' après de trop belles espérances et de grandes promesses littéraires, en parties tenues, en partie déçues, on est également arrivé aujourd' hui (avec les différences qui nous sont particulières) à une fin d' école ; à l' un de ces intervalles incertains et encombrés où il serait besoin de deux ou trois génies pour balayer ce qui est usé et pour instaurer à nouveaux frais ce qui doit vivre. Or, Boileau, qui n' avait pas le génie d' un Molière, lui vint de bonne heure en aide dans ce rôle public de raillerie et de correction courageuse et franche. à la sévérité et à l' agrément dans le goût, à la droiture dans le jugement, il unit l' autorité dans le caractère, jusqu' à devenir bientôt le meilleur conseiller, et le plus écouté, de Molière lui-même. p322 Un des derniers éditeurs de Boileau, et qui est un esprit de plus de labeur que de vues, a parlé en termes excessifs de l' état , selon lui, déplorable de la littérature française en 1660, et des circonstances affligeantes dans lesquelles Boileau prit la plume. C' est beaucoup trop oublier ce qu' il y avait avant lui, autour de lui, et au-dessus : les provinciales produites ; à la cour et dans les hauts rangs de la société, bien des personnages du goût et de l' esprit le plus fin, les Saint-évremond, les La Rochefoucauld, les Bussy, les Retz, Madame De Sévigné, sachant manier la parole et la plume, et user avec une liberté presque encore entière d' un langage déjà poli. Mais rappelons-nous que ce qui est manifeste aujourd' hui et pleinement sorti à nos yeux, était alors assez embrouillé pour les contemporains, et à demi caché dans la mêlée, non encore dégagé et distinct. Ce qu' il y avait à côté et au travers de ce fonds si riche, si généreux, ce qui faisait obstruction et gêne à l' avénement d' une belle et nette époque, au lever d' une belle et radieuse journée (et il était déjà huit ou neuf heures du matin), c' étaient comme des fumées infectes, comme de sales brouillards de la veille, barbouillant par places l' horizon ; les restes d' une époque gâtée, -restes d' affectation et de bel-esprit, -de faux romanesque, -de burlesque et de bas. C' est à quoi Molière plus finement et plus gaiement, et avec plus de génie inventif, Boileau plus directement et avec non moins de justesse, s' attaquèrent d' abord, tranchant dans le vif comme gens qui veulent en finir. énumérons ce qu' ils chassèrent ainsi devant eux ; p323 redisons-nous où l' on en était en fait de goût public, dans les huit ou dix dernières années qui précédèrent la venue de Boileau. Si les puristes comme Vaugelas et les précieuses formées autour de l' hôtel de Rambouillet avaient été utiles, cette utilité dès longtemps avait eu son effet, et l' excès seul se faisait désormais sentir. Molière, le premier, voyant que les prétentions de tous ces grammairiens et instituteurs du beau langage se prolongeaient outre mesure et quand le résultat était déjà plus qu' obtenu, s' impatienta et tira sur eux à poudre et à sel. Il mit en déroute l' arrière-garde des précieux et précieuses, et nettoya le terrain. Dans toute sa carrière, des précieuses ridicules aux femmes savantes , il ne cessa de les harceler, de les poursuivre comme un fléau. Encore une fois, l' utile de ce côté était conquis et gagné, il ne restait que le traînant et le faux ; il y donna le coup de balai par la main de ses servantes, de ses Martines, en même temps qu' il faisait parler la raison par la bouche de ses Henriettes. Mademoiselle De Scudéry n' était plus, malgré son mérite, que la personnification de ce faux genre. Elle avait donné des règles pour bien écrire, des principes pour bien causer, avait dit sur tout cela des choses assez justes, assez sensées, fines, mais trop méthodiques : elle avait et elle portait un peu partout le ton de magister ou de prédicateur, comme l' ont observé les plus malins d' entre les contemporains. Elle avait fadement loué, dessiné, tiré en portrait toutes les personnes de haut ton qu' elle avait connues, et de qui elle dépendait un peu. Mais si utile que soit l' éducation, il y a un moment et un âge où il faut qu' elle finisse ; on p324 ne peut garder toujours auprès de soi son précepteur ni sa gouvernante, si obséquieuse qu' elle soit jusque dans sa roideur. Mademoiselle De Scudéry l' éprouva. Molière, Boileau, sentirent surtout très-vivement cette heure, ce moment où elle était de trop, elle et son genre, et ils en avertirent brusquement et gaiement la société émancipée, qui ne se le fit pas dire deux fois. Ils balayèrent (j' aime le mot) la queue des mauvais romans. La comédie des précieuses ridicules tua le genre (1659) : Boileau survenant l' acheva par les coups précis et bien dirigés dont il atteignit les fuyards. Pascal avait commncé. Pascal et les précieuses ridicules , ce sont les deux grands précédents modernes et les modèles de Despréaux. Pascal avait flétri le mauvais goût dans le sacré ; Molière le frappait dans le profane. Dénoncées par eux, les distinctions moelleuses et subtiles des casuistes, comme les expressions quintessenciées des précieuses, furent mises à leur place, décriées presque au même titre, et parurent à l' instant surannées. Les romans de Mademoiselle De Scudéry et de ses imitateurs ne s' en relevèrent pas plus que les oeuvres d' Abely ou de Bauny ; un libraire qui venait d' acheter ce fonds de romans en fut ruiné. Les casuistes de la galanterie furent traités comme l' avaient été les autres : Pascal n' avait été que le devancier de Molière. Vers le temps où paraissaient les provinciales , deux beaux-esprits et d' un bon sens délicat, Chapelle et Bachaumont, s' étaient agréablement moqués, dans leur fameux voyage , des précieuses de campagne , de celles de Montpellier, et les avaient montrées dans leur cercle en séance et avec toutes leurs grimaces : mais ce n' étaient que de timides et légères escarmouches. Molière p325 seul attacha résolûment le grelot et se mit, avec le bonhomme Gorgibus, à dauber sur les Madelon et les Cathos, et à les battre à tour de bras. Les premières satires de Boileau, vues à leur date (1660-1665), reprirent en détail, et sur le dos des mauvais auteurs, cette oeuvre de correction et de fustigation (Scudéry, l' abbé Cotin, Quinault dans le tragique, l' abbé de Pure, etc., etc.). Et le burlesque, autre fléau, le burlesque, cette lèpre des années de la fronde et qui y survivait, Boileau en fit son affaire comme personnelle et n' en voulut rien laisser subsister. Qu' on n' essaie pas de distinguer après coup entre le bon et le mauvais burlesque, entre le burlesque de Scarron et celui de D' Assoucy, comme entre les bonnes précieuses et les précieuses ridicules : Scarron ou D' Assoucy, c' était tout un pour Boileau, et il les confondait dans son dégoût. Genre bas, vil, dégradant, détestable, et pour lequel il n' y aurait eu qu' une excuse à donner : c' est qu' il faisait une sorte de contre-poids au genre précieux ; il y fut une manière d' antidote. Ces deux maladies se contrarièrent. Mais Boisleau ne voulait pas plus de l' une que de l' autre, et n' admettait qu' un régime sain pour la santé de l' esprit. Sur ce chapitre du burlesque particulièrement, Boileau ne se contenait pas. Il avait été témoin de cette sotte mode ; il l' avait vue envahir et infester par accès jusqu' aux meilleurs esprits. C' était un des thèmes qui prêtait le plus à sa colère et qui la renouvelait le plus aisément. Quoi ! Mettre en balance un seul instant Scarron et Molière ? Préférer à Molière les comédies et bouffonneries italiennes par curiosité d' érudition ! Son goût actuel et vif ne supportait pas ces manières neutres de sentir. Il embrassa tout Molière au début ; ses p326 premiers vers imprimés, stances vraiment charmantes et légères, et où respire une fraîcheur d' admiration qui sent sa jeunesse, furent pour lui. Il lui vint en aide tant qu' il put, sous forme de satirique et de critique. Le Boileau de la première époque, de ces premières satires, qui ne nous plaisent plus guère et nous paraissent un peu petites par leurs allusions de voisinage et de quartier, et par cette quantité de noms propres logés dans leurs niches , eut donc le mérite du courage et du jugement avec un parfait à-propos. Il remit bon ordre dans les admirations du public ; il replaça les auteurs à leur rang ; il dit sur les Chapelain et consorts, sur les graves ennuyeux, ce que plusieurs pensaient sans oser le dire à personne ni se l' avouer à eux-mêmes. Il les chassa de l' estime des Colbert, et ne leur laissa pour refuge et pour appui que l' autorité surannée et chagrine des Montausier. Il fit de la place dans les esprits encombrés de sottes idoles littéraires et de sots noms, pour que bientôt s' y pussent loger en pleine lumière les grands et beaux noms légitimes qui allaient venir ou dont quelques-uns même étaient déjà produits, mais confondus encore au hasard et en compagnie trop mêlée. Voilà l' honneur du Boileau primitif, agressif, avant son installation à la cour et quand il n' est encore que le poëte le plus vif de la place Dauphine et du quartier du palais. Il fit d' abord la police dans la galerie et chez les libraires. L' utile et le piquant, p327 aujourd' hui évaporés, de ses premières satires, doivent s' entendre et se recomposer ainsi. Nous distinguons, nous n' avons pas à étudier Boileau dans cette première forme ; nous ne le cherchons ici que tout produit, et au moment où commencent ses relations avec Arnauld chez M De Lamoignon ; car ce fut ce grand magistrat qui les rapprocha l' un de l' autre. Un jour, dit-on, peu après la paix de l' église, le premier président se fit une fête d' inviter M Arnauld, M Nicole, M Despréaux et quelques autres personnes de choix, à venir dîner à Auteuil dans l' appartement qu' il avait chez les chanoines réguliers de Sainte-Geneviève. Boileau était déjà, on peut le dire, du parti et du bord d' Arnauld avant de le connaître : il avait quelques-uns des mêmes ennemis, les Des Maretz de Saint-Sorlin, les extravagants et visionnaires en littérature ; il se moquait volontiers des mêmes docteurs à mâchoire d' âne (le docteur Morel). Il avait détourné Racine de publier sa seconde lettre ou réponse à Barbier D' Aucour et à M Du Bois : " cette réponse fera honneur à votre esprit, lui avait-il dit, et point à votre coeur ; vous attaquez des hommes estimés, vous affligerez d' honnêtes gens à qui vous avez des obligations particulières, et M Nicole à qui vous en avez plus qu' à aucun. " il n' y eut donc rien d' étonnant si M Arnauld et Boileau, du premier moment qu' ils se virent, se sentirent de l' inclination l' un pour l' autre et s' aimèrent. La candeur, la vérité et la probité firent le lien. Boileau était singulièrement porté vers Arnauld par l' admiration p328 et le respect qu' il avait dès longtemps conçus pour le chrétien indépena pour le chrétien indépendant et pur, pour le mâle et solide écrivain, pour l' adversaire du faux goût en théologie, pour l' auteur de la fréquente communion , de la grammaire , de la logique , le promoteur des saines méthodes, l' ami de la raison, mais d' une raison toujours surveillée par la foi : c' était précisément sa mesure à lui-même. Arnauld était attiré vers Despréaux autant qu' il pouvait l' être vers un poëte : il trouvait dans ses écrits comme dans son entretien, sur un fonds moral raisonnable et solide, autant d' agrément (et pas plus ! ) qu' il en pouvait désirer ; rien de tendre ni d' efféminé ; un bon sens allié du sien jusque dans son mordant, et qui mettait du feu à l' expression de certaines vérités ; une imagination toujours réglée par l' honnête. Il ne concevait guère de plus juste emploi de la poésie. On trouve Boileau assez souvent cité dans sa correspondance. Enfin, à vingt-cinq ans de distance par l' âge, et dans des genres si divers, ils avaient l' un et l' autre tout ce qu' il fallait pour s' entendre, et ils s' entendirent par l' esprit et par le coeur. Le fameux arrêt burlesque dut être un des premiers fruits de cette liaison. On sait qu' en ce temps-là (1671) l' université, ou du moins la faculté de théologie dont le docteur Morel était alors doyen, sollicitait le premier président pour le renouvellement et la confirmation d' un vieil arrêt qui interdisait dans l' université toute introduction d' enseignement contraire aux auteurs anciens et approuvés : l' intention avouée était de proscrire absolument la philosophie nouvelle de Descartes et de maintenir Aristote dans son infaillibilité. Le premier président n' était pas fâché sans doute qu' on p329 lui épargnât, à lui et au parlement, un ennui et un ridicule. Il en parla devant Arnauld et devant Boileau, et chacun fit réponse à sa manière. Arnauld (car c' est bien lui) dressa un mémoire sérieux dans lequel il présenta cette sollicitation comme un symptôme de mauvais vouloir et un prétexte pour renouveler les contestations récemment assoupies ; car jansénisme et cartésianisme s' associaient alors aisément dans les esprits, bien qu' il y eût absurdité dans cette idée d' étroite alliance. Arnauld montrait par des faits l' inconvénient en même temps que l' inutilité de prétendre régler les opinions en matière de physique ou de métaphysique : " les esprits, disait-il, ne sont pas si flexibles en des choses où chacun croit avoir la liberté de penser ce qu' il lui plaît, n' y ayant que dans les choses de la foi où l' on croit être obligé de soumettre son jugement à l' autorité. Il semble au contraire que plus on veut asservir les hommes à certaines opinions dans les choses que Dieu n' a point déterminées par sa parole, plus ils se révoltent contre cette contrainte, et se portent avec plus d' ardeur à ce qu' on leur défend. " l' expérience du passé prouvait par assez d' exemples qu' à entreprendre de donner aux hommes des prescriptions rigoureuses pour philosopher de telle p330 manière et non de telle autre, on ne faisait que commettre l' autorité de l' église et des magistrats. Après avoir justifié la philosophie de Descartes de certaines conséquences anti-eucharistiques qu' on lui imputait, il concluait par une dernière raison, et qui était peut-être, disait-il, la plus convaincante : " c' est qu' il n' y avait nul inconvénient à laisser les choses comme elles étaient depuis tant d' années sans qu' on eût sujet de s' en plaindre, et qu' il y en avait davantage à remuer les sujets de contestation et de disputes, et à donner occasion à ceux qui voulaient brouiller. " tel fut le plaidoyer tout sérieux d' Arnauld. Boileau le prit plus gaiement et en satirique. Sur la première confidence que lui en fit M De Lamoignon, il dut dire avec son agréable brusquerie : " laissez-moi faire, monsieur le premier président, je vous délivrerai de ces importuns. " il dressa donc en style de greffier (c' était pour lui un grimoire de famille) ce modèle d' arrêt, parodie excellente où le ridicule et l' absurde ressortent à chaque ligne. En présence d' un tel arrêt burlesque qu' on ne manqua pas de faire circuler dans le quartier latin, il n' y avait plus espoir pour la faculté que d' en obtenir un, un peu moins burlesque, mais qui ferait toujours ressouvenir de l' autre. Le docteur p331 Morel et ses collègues se sentirent déconcertés et déboutés à l' avance du côté du parlement, et ils se tournèrent ailleurs. On a de cet arrêt burlesque des versions un peu diverses et qui trahissent plus d' une main. C' est une de ces pièces, en effet, dont le canevas est élastique et où chacun peut ajouter son mot. Je me représente Boileau lui-même le lisant avec ces tons et ce jeu de scène où il excellait, dans le salon du premier président, et, au milieu des éclats de rire, ses auditeurs proposant des additions ou des variantes dont parfois, en bon et fidèle greffier, il tient note et qu' il enregistre. En ces années, le livre de la perpétuité de la foi était en train de paraître, et Boileau en prit occasion d' adresser à Arnauld sa troisième épître. C' est celle sur la mauvaise honte ; elle porte la date de 1673 et, par conséquent, est postérieure de quelques années à la première rencontre d' Arnauld et de Boileau. Les jésuites qui ont houspillé Boileau à la fin de sa vie, et qui ont fait saigner à coups d' épingle le vieux lion désarmé, allaient jusqu' à raconter sous main que cette troisième épître était destinée d' abord à leur père Ferrier, confesseur du roi, homme d' esprit et que Boileau voyait souvent, mais que, le père Ferrier étant mort avant l' impression, la dédicace passa à Arnauld. En ce cas, Boileau aurait refait sa pièce, car elle est, pour les trois quarts, appropriée au seul Arnauld. L' historiette est peu probable. Cette épître, quelque bonne volonté p332 que nous y mettions, ne peut nous paraître forte de philosophie et de pensée, mais elle reste marquée de beaux vers. Elle n' est pas des meilleures de Boileau, elle n' est pas des pires. Le poëte y veut soutenir que la mauvaise honte est la cause de tous les maux, de tous les vices, de tous les crimes : à la bonne heure ! C' est ainsi que, plus tard, il s' en prit à l' équivoque comme à la peste universelle. Mais on ne doit considérer l' idée que comme un thème propre à enchâsser et encadrer deux ou trois petits tableaux, un moyen de faire passer devant le poëte quelques images et développements qui prêtent aux beaux vers : souvent l' idée générale n' est pas autre chose chez Boileau. Molière et La Fontaine prennent lhomme et la nature humaine par des ouvertures bien autrement larges et franches, véritablement par le flanc et par les entrailles ; non point Boileau. Ainsi, moyennant cette idée, telle quelle, de la mauvaise honte, il va commencer par un éloge d' Arnauld et de la perpétuité aux dépens de Claude : oui, sans peine, au travers des sophismes de Claude,... etc. Claude avait plus d' esprit et de conscience qu' on ne lui p333 en suppose là. Ce livre de la perpétuité était moins convaincant et plus choquant pour lui et pour les siens que Boileau ne se l' imagine. Le poëte continue d' invectiver la mauvaise honte : des superbes mortels le plus affreux lien, n' en doutons point, Arnauld, c' est la honte du bien. Tout cela est assez pauvre de philosophie et de raison, il en faut convenir : cette mauvaise honte, cet affreux lien des mortels, n' est aux mains de Boileau qu' un fil très-fragile et assez court avec lequel il tâche de cheminer jusqu' au bout de son épître de quatre-vingt-dix-huit vers, et d' en nouer tant bien que mal, et plus subtilement que solidement, les trois ou quatre morceaux. Car Boileau procède volontiers par morceaux, par couplets ; cela est sensible à la lecture. Il est un poëte de verve, mais d' une verve courte et saccadée, non continue. On distingue les pauses. Les transitions lui coûtaient beaucoup. Il ne rejoint pas toujours très-exactement ces morceaux successifs ni par d' assez habiles soudures. -mais voici de beaux vers, ce qu' il cherchait avant tout : misérables jouets de notre vanité, faisons au moins l' aveu de notre infirmité... etc. p334 L' auteur, qui se levait fort tard, très-peu janséniste en ce point, était au lit quand il récita pour la première fois son épître à Arnauld qui l' était venu voir un peu matin. Il disait à merveille, et quand il en fut à ce vers : le moment où je parle..., il le récita d' un ton si léger et si rapide, qu' Arnauld transporté, et assez neuf à l' effet des beaux vers français, se leva brusquement de son siége, et fit deux ou trois tours de chambre comme pour suivre ce moment qui fuyait. Le but principal de l' épître, c' est quinze ou vingt vers comme ceux-là ; la mauvaise honte , encore une fois, n' est que la machine. Il y revient pour retrouver une nouvelle occasion, et un nouveau train de beaux vers : mais quoi ! Toujours la honte en esclaves nous lie. Oui, c' est toi qui nous perds, ridicule folie : ... etc. (c' est cependant pousser bien loin le respect humain que de le voir jusque dans la complaisance d' Adam pour sa femme, au sein de ce paradis terrestre où ils étaient sans témoins.) p335 voilà la contre-partie du vers léger de tout à l' heure. On ne nous dit pas si, à ce traînant passage, Arnauld comme surchargé se renfonça dans son fauteuil, ou s' il battit lentement la mesure. Ces deux vers une fois emportés (qui sont les deux points extrêmes du tableau, le point clair et le point sombre), Boileau tenait son affaire, il avait touché son but ; il ne s' agissait plus que de finir décemment et sans trop de chute. La fin, qui s' applique à lui-même, est assez ingénieuse, et d' une humilité d' homme du monde qui se confesse devant Arnauld : moi-même, Arnauld, ici, qui te prêche en ces rimes,... etc. et sors en m' agitant, ce dernier hémistiche était, à ce qu' il paraît, difficile à trouver. j' arrache un pied timide ; ... il fallait finir, faire tomber ce pied d' accord avec la rime. Boileau consulta Racine qui n' en vint pas à bout ; mais quand Racine, revint le lendemain, Boileau lui cria du plus loin qu' il l' aperçut : et sors en m' agitant ; il s' était tiré du mauvais pas poétique, du limon prosaïque qui ne l' embarrassait certes pas moins que l' autre limon. Nous tenons par cette seule épître bien des secrets du métier. Boileau, pourtant, avait fait mieux quelquefois. Il p336 avait donné, l' année précédente, son admirable épître au roi sur le passage du Rhin. L' adresse, l' agrément, l' esprit, la poésie, concourent dans cette pièce. Il devait donner peu après la riante épître à M De Lamoignon, et surtout son épître à Racine au lendemain de Phèdre , dans laquelle il s' élève à toute l' émotion et à toute l' éloquence dont est capable la poésie du critique. Les premiers chants du lutrin , qui datent de ces années, sont tout égayés des souvenirs de Pascal et de port-royal. L' influence de Pascal sur Boileau, on l' a déjà indiqué, fut grande, plus grande qu' on ne saurait l' exprimer. Voltaire a dit : " Pascal le premier des satiriques français, car Despréaux ne fut que le second. " Despéaux n' a cessé de se conduire comme s' il reconnaissait de tout point cette vérité. C' est Pascal surtout qu' il a en vue pour son idéal de perfection. Il n' est personne qui ait senti plus que lui les provinciales , ni qui y fût peut-être plus préparé par la nature et par l' éducation : chrétien gallican, un peu janséniste mais pas trop sombre, voisin de la sainte-chapelle, ami d' Arnauld et de Lamoignon, homme de ces quartiers au propre et au moral, il était, en les lisant et les relisant sans cesse, dans toutes les conditions pour tout en goûter, tout en admirer. Ce n' est pas seulement au sens littéraire qu' il procède de Pascal, c' est encore pour l' ensemble des maximes et pour les idées. Sans tremper au dogme théologique jamais bien avant (et il ne laissa pas d' y entrer à quelque degré), Boileau est en plein dans le même courant moral. On peut dire qu' il est né, moralement aussi, des provinciales . C' est un chrétien de cette roche. Ce fonds de jugement, d' indignation, de plaisanterie des petites lettres , va p337 composer insensiblement toute une part essentielle et croissante de son propre fonds à lui. Dans les oeuvres de sa belle maturité, cela se dissimule encore ; il y a plus de variété, de richesse, une fertilité qui se recouvre et s' orne par d' autres acquisitions. Pourtant déjà dans le lutrin , indépendamment de tous ces noms anti-jansénistes (Bauny, Abély, Raconis) qu' il y enchâsse et à qui il s' en prend désormais autant et plus qu' aux méchants poëtes, combien on retrouve à chaque pas la raillerie du relâchement, de l' accommodement en dévotion, du casuisme ! Nous nous souvenons d' Alain. Boileau, dans le lutrin , n' a pas fait plus souvent allusion directe à la querelle janséniste et aux combats livrés pour et contre les cinq propositions, de peur de paraître rompre la paix de l' églse ; mais il y songeait à coup sûr autant qu' à aucun autre exploit de la discorde. Le beaucoup de bruit pour rien , qui conclut les provinciales , aurait pu servir d' épigraphe à son poëme ; et l' histoire du lutrin devait marcher de front, dans son esprit, à côté de celle du capuchon et du pain des cordeliers que raconte si bien la première imaginaire . Non que je veuille faire de ce joli et gai poëme du lutrin , qui a cinq chants tout entiers délicieux, une oeuvre plus janséniste qu' elle ne l' est. Je n' ai garde d' oublier l' occasion première qui le fit naître, et comment l' inspiration badine a soudainement jailli d' un mot jeté presque au hasard. Racontant un jour le singulier arbitrage qui lui avait été déféré par ses voisins de la sainte-chapelle, le premier président Lamoignon avait dit en riant à Boileau : " voilà un sujet de poëme. " -" il ne faut jamais défier un fou, " avait répondu p338 celui-ci, et il se mit en devoir de tenir la gageure. Comme poëte, il s' y est complu et surpassé. Il eut soin de travestir les masques. On a pu toutefois y relever nombre de malices à l' adresse de gens d' église plus ou moins connus, et qui n' étaient pas des amis de ses amis. évidemment la palette morale est empruntée au ton des plus légères des provinciales . Ce sont des scènes de la dévotion aisée en comédie et en action. Mais c' est surtout dans ses dernières productions que l' influence morale de port-royal sur Boileau se déclare, je dirai même, se démasque de plus en plus. Son fonds d' idées et de plaisanteries, qui n' est pas inépuisable et qui ne s' est pas renouvelé, se montre à nu, n' étant plus recouvert par aucune fleur d' enjouement accessoire. Ses derniers ouvrages sont la satire x contre les femmes (1693), ses trois épîtres x, xi et xii, à ses vers , à Antoine et sur l' amour de Dieu (1695), la satire xi à Valincour sur l' honneur (1698), la satire xii sur l' équivoque (1705). Sa xe satire, composée vers le temps de l' ode sur p339 Namur, et par laquelle, après quelques années d' interruption et de silence, il fit sa rentrée en poésie, cette satire que plus de la moitié du monde trouve à bon droit désagréable, mais qui nous paraît tout étincelante encore de talent, fut une des joies suprêmes d' Arnauld, qui la reçut dans les derniers mois de sa vie. L' éloge du prédicateur Des Mares, l' éclatant hommage rendu à l' éducation de port-royal : l' épouse que tu prends, sans tache en sa conduite, aux vertus, m' a-t-on dit, dans port-royal instruite, aux lois de son devoir règle tous ses désirs ; l' anathème lancé contre l' opéra et contre les romans, allèrent au coeur de l' intègre vieillard, et le transportèrent ; il y voyait presque un modèle de satire chrétienne. Bayle aussi l' estimait le chef-d' oeuvre de Boileau ; mais Bayle pense et parle un peu des femmes comme Jansénius en écrivait à Saint-Cyran, comme l' antiquaire de Walter Scott pense de l' espèce-femme (womankind) . Sans en revenir jusqu' au fade Demoustier en adoration et idolâtrie pour les femmes, sans aller jusqu' à s' écrier avec le dithyrambique Diderot que, pour écrire sur elles, il faut tremper sa plume dans les couleurs de l' arc-en-ciel et jeter sur son papier la poussière des ailes du papillon, on peut dire que la satire des femmes de Boileau est bien l' oeuvre d' un célibataire valétudinaire, orphelin en naissant, à qui jamais sa mère n' avait souri p340 et que personne n' avait dédommagé, depuis, de ces tendresses absentes d' une mère. Cette satire trouva des désapprobateurs même parmi les chrétiens, et Bossuet l' estimait beaucoup moins irréprochable et moins édifiante que ne le faisait Arnauld. Elle déplut par plus d' une raison aussi à Perrault, excellent père de famille, et qui s' y voyait d' ailleurs maltraité pour son poëme de saint Paulin et pour ses opinions sur les anciens ; il y fit une réponse en vers avec préface. Il envoya son ouvrage à Arnauld, qui lui répondit par une longue lettre toute en faveur de Boileau et de sa satire. C' est cette lettre d' Arnauld qui courut, et que Boileau appelait avec orgueil son apologie . Arnauld jugeait des femmes comme Boileau, et moins finement que nous ne l' avons vu faire à Nicole : Du Guet certes, tout aussi chrétien, eût été d' un plus délicat avis. La lettre d' Arnauld est lourde, assommante ; il écrase les romans, l' opéra, la comédie, que Perrault ne condamnait pas à son gré ; ce qu' on peut dire, c' est que cette dissertation critique, où rien n' est omis, marque une grande vigueur dans un homme de 82 ans. Les dernières lettres écrites par Arnauld sont toutes pleines de cette affaire de Boileau et de Perrault, et du désir qu' il avait de les réconcilier. Le médecin Dodart lui écrivait de Paris, à la date du 6 août (1694) : " M Racine me dit avant-hier qu' il avait fait la paix entre nos deux amis. p341 Dieu soit loué ! Je tâcherai d' en témoigner ma joie à M Perrault aujourd' hui. " deux jours après, Arnauld était mort, avant de recevoir cette nouvelle qui l' aurait satisfait dans un de ses derniers désirs. On conçoit maintenant toute la joie de Boileau de se sentir épaulé, au moment où il s' y attendait le moins, par un si puissant et illustre auxiliaire, et il a exprimé cette joie en vers et en prose. Il remercia tout d' abord Arnauld de son intervention amicale par une très-spirituelle lettre, où la verve et l' humeur de l' homme éclatent vivement (juin 1694) : " je ne saurais, monsieur, assez vous témoigner ma reconnaissance de la bonté que vous avez eue de vouloir bien permettre qu' on me montrât la lettre que vous avez écrite à M Perrault sur ma dernière satire... etc. " p342 dans son épître x qui est de l' année suivante, parlant à ses vers , et comme étalant leur suprême triomphe, Boileau s' écriait : mais des heureux regards de mon astre étonnant marquez bien cet effet encor plus surprenant,... etc. Les infirmités de Boileau ne lui permettaient plus de paraître que rarement à la cour. Ce fut Racine qui lut au roi les trois dernières épîtres de son ami : son fils nous raconte que quand il en fut à ce vers, Arnauld, le grand Arnauld, etc., le doux lecteur marqua courageusement le ton et que Louis Xiv le prit bien. Boileau était encore tout plein de sa reconnaissance, quand il composa cette vigoureuse épitaphe pour le corps d' Arnauld obscurément enterré à Bruxelles dans l' église d' un faubourg, tandis que Santeul célébrait son coeur revenu à port-royal des champs : p343 au pied de cet autel de structure grossière, gît sans pompe, enfermé dans une vile bière, le plus savant mortel qui jamais ait écrit ; ... etc. Un sentiment, un souffle de poursuite acharnée et de fatigue invincible respire anhelat dans ces derniers vers. L' épitaphe d' ailleurs pouvait être d' autant plus vigoureuse et hardie que Boileau la tint secrète. Dans cette épître x, il dit de lui-même : ami de la vertu plutôt que vertueux. C' est tout à fait son rôle près de port-royal et des jansénistes ; il est par excellence l' ami . Les trois épîtres x, xi et xii, sont, quoi qu' on en ait dit, tout à fait dignes de Boileau ; la xie à son jardinier , charmante de détails, renferme quelques-uns des vers les plus artistement frappés du poëte, et qui lui ont valu le suffrage de Le Brun, l' ami d' André Chénier. Mais la xiie épître à l' abbé Renaudot sur l' amour de Dieu est une dépendance directe de la xe provinciale et nous intéresse particulièrement. Cet amour de Dieu p344 était une des sources sincères et vraies de l' inspiration de Despréaux. Au chant vie du lutrin , il avait mis ces vers dans la bouche de la piété qui se plaint à Thémis du relâchement des derniers siècles : une servile peur tint lieu de charité ; le besoin d' aimer Dieu passa pour nouveauté... c' était un article sur lequel il n' entendait pas raillerie, même en conversation. On sait la brusque et amusante scène du dîner chez M De Lamoignon, racontée à ravir par Madame De Sévigné ; si connue qu' elle soit, il n' est pas possible de l' omettre dans un chapitre sur le jansénisme de Boileau. Le soir approche, les ombres descendent ; donnons-nous cette lumière : " à propos de Corbinelli, il m' écrivit l' autre jour un fort joli billet ; ... etc. " p345 l' adorable plume que Madame De Sévigné, et que la voilà bien, la rieuse, la railleuse, la naturelle et la divine ! Je sais quelqu' un qui n' appelle jamais Madame De Sévigné que la divine railleuse , et La Fontaine que le divin négligent . La Fontaine et Madame De Sévigné, au dix-septième siècle, sont les deux écrivains qui ont au plus haut degré et qui communiquent le plus aisément ces deux choses involontaires, la joie et le charme. -mais puisque nous sommes tenus de raisonner là-dessus, au lieu simplement d' en jouir et d' en sourire, tirons de la scène du dîner cette remarque, que s' il goûtait si au vif les provinciales par le côté plaisant, satirique, et si son enjouement dans le lutrin n' en est bien souvent qu' un souvenir, Boileau ne les sentait pas moins par le côté élevé, profond, par la foi fervente et sérieuse du chrétien. L' épître xiie se rapporte à merveille à la scène racontée par Madame De Sévigné, et n' en est qu' une traduction infiniment moins badine, moins variée, mais non pas moins vive, ni à certains égards moins frappante. Qu' on se rappelle le morceau final, la prosopopée du jugement dernier, qui semble p346 inspirée directement de l' éloquente péroraison de la xe provinciale ; qu' on relise cette parole ironique et impossible que le poëte ose placer par supposition dans la bouche de Dieu, -Dieu damnant et repoussant de lui ceux qui ont voulu qu' on l' aimât, mais au contraire ouvrant les bras à ceux qui ont délivré l' homme de l' importun fardeau d' aimer son créateur : venez, mes bien-aimés , leur dira-t-il, entrez au ciel, venez, comblés de mes louanges, du besoin d' aimer Dieu désabuser les anges. On conçoit, en se plaçant au coeur du dogme, que cette épître xiie enlevât Bossuet, qui avait trouvé à redire à la satire contre les femmes . Il y a un billet de lui à l' abbé Renaudot (1695), où on lit : " si je me fusse trouvé ici, monsieur, qand vous m' avez honoré de p347 votre visite, je vous aurais proposé le pèlerinage d' Auteuil avec m l' abbé Boileau, pour aller entendre de la bouche inspirée de M Despréaux l' hymne céleste de l' amour divin . " Despréaux, l' abbé Renaudot, l' abbé Boileau (de l' archevêché) dont il s' agit ici, voilà bien un groupe de jansénistes honnêtes gens, de la fin, -entre Bossuet et M De Noailles. Une lettre de Boileau à Racine montre quel bruit faisait alors cette épître, encore inédite, avec quelle diversité d' opinions on en parlait, et comment cette théologie, alors si vivante, portait fort bien la poésie qui la relevait en beaux vers, mais qu' aujourd' hui morte, ou à peu près, elle écrase. Il s' agit d' une visite au père De La Chaise, qui joue dans cette affaire un rôle de conciliation et de bon goût. Boileau, accompagné de son frère le docteur de sorbonne, va donc lire sa pièce au confesseur du roi, qui les reçoit avec beaucoup d' agrément et de politesse. Le père De La Chaises' assied tout près du poëte pour ne rien perdre de son débit, et, un peu prévenu qu' il est, il commence par quelques discours généraux sur la difficulté et la délicatesse qu' il y avait à traiter un tel sujet ; il s' y étend avec quelque complaisance, en homme qui a autrefois enseigné la théologie. Boileau convient de tout, et l' assure qu' il n' a fait autre chose que mettre en vers la doctrine que le révérend père vient d' exposer : " enfin, lorsqu' il a cessé de parler, je lui ai dit que j' avais été fort surpris qu' on m' eût prêté des charités auprès de lui, et qu' on lui eût donné à entendre que j' avais fait un ouvrage contre les jésuites ; ... etc. " p348 sur cela, il se met à réciter et si bien, si agréablement, avec tant d' art et de fe, qu' il ravit son auditeur. à un endroit il a eu soin, dit-il, d' insérer huit vers que Racine n' approuvait pas, lesquels vers contredisent un peu ou du moins atténuent le dogme augustinien, et parlent de Dieu comme voulant sûrement nous sauver tous : marchez, courez à lui ; qui le cherche le trouve ! Le père De La Chaise, naturellement, est ravi de ces vers, et les lui fait redire jusqu' à trois fois : " mais je ne saurais vous exprimer avec quelle joie, quels éclats de rire, il a entendu la prosopopée de la fin. " Boileau gagne donc sa cause, il sort victorieusement de l' épreuve, et il n' eut jamais plus à se féliciter qu' en cette occasion d' être un parfait récitateur. Même quand Boileau ne la récite plus, et pourvu que l' on consente à se reporter comme nous le faisons au p349 foyer de ces questions et de ces querelles, l' épître a encore de la flamme. De près elle avait plus d' un à-propos, et Boileau s' était piqué d' honneur, même à l' égard de quelques-uns de ses amis, en la composant. Quelques jansénistes un peu outrés, en effet, parmi lesquels on cite le médecin Dodart, avaient paru croire, et n' avaient pas été sans se dire entre eux qu' Arnauld, l' année précédente, avait fait déroger la théologie, en la commettant ainsi dans une querelle de poëtes. Là-dessus Boileau s' était mis à faire ses vers sur l' amour de Dieu , pour prouver à ces messieurs que la poésie qu' ils dénigraient était capable des plus grands sujets et des plus saints. On sait quantité d' anecdotes qui ont trait à cet amour de Dieu , et qui en attestent le succès dans le monde grave où vivait l' auteur. Ce n' est pas dans le moment même, ce n' est qu' après quelques années que le sujet parut ingrat. Boileau ne dut jamais se douter qu' il s' était trompé comme poëte, à voir le mouvement que la théologique épître excita autour de lui : il semblait que sa vogue des plus beaux jours se renouvelât. " M Daguesseau, avocat-général, est prodigieux en tout, racontait Boileau ; il m' est venu voir, je lui ai récité mes vers sur l' amour de Dieu : il en a retenu cinquante tout de suite, et est retourné chez lui les copier. J l' ai su, et cela m' a obligé d' en changer quelques-uns... " " M Racine demanda à mon jardinier s' il venait toujours bien du monde chez moi ? -" oui, monsieur, lui dit-il, c' est cet amour de Dieu qui lui amène tout cela. " -Racine était très-occupé de cette foule que p350 recevait Despréaux à sa maison ou plutôt à son hôtellerie d' Auteuil, et il ne se serait pas senti en état de tenir tête à tant de gens tout le long du jour. Le père Bouhours félicitait Antoine, le jardinier, sur ce que son maître lui avait adressé une épître en vers : " n' est-il pas vrai, maître Antoine, lui dit le père d' un air riant et moqueur, que vous faites plus de cas de cette pièce que de toutes les autres de votre maître ? " -" nenni-dà, mon père, répondit le jardinier : m' est avis que c' est l' amour de Dieu qui est la meilleure ; celle-là passe toutes les autres. " le mot était piquant, dit à un jésuite. Bouhours en eut pour son argent. Ce fut, jusqu' à la fin, une distraction et une fête pour les honnêtes gens d' humeur sobre, de dîner chez Boileau à Auteuil ; et M Daguesseau raconte comment, en mai 1703, à un retour de Versailles avec M De Fleury, un jour qu' ils y étaient allés pour affaires du parlement, et qu' ils avaient été mal reçus de Louis Xiv, ils essayèrent d' oublier pendant quelques heures, à la table du poëte, le chagrin que leur donnait un voyage si peu favorable. p351 Ces trois épîtres x, xi et xii paraissent en 1698 et réveillent les ennemis de Boileau. Cependant il vieillit de plus en plus, il s' attriste ; Racine meurt. Boileau paraît pour la dernière fois à la cour. Il avait toujours été régulier plutôt que dévot ; la dévotion le prend, il se retire plus que jamais. Il devient aussi janséniste que possible. Eh ! Sans doute, il ne devient jamais un janséniste à la Pontchâteau ; sans doute, Boileau ne tombera jamais d' accord avec le strict port-royal sur Molière, sur la comédie ; il pourra dire jusqu' au bout qu' il n' est jamais entré dans les querelles sur la grâce ; il pourra le redire surtout à Brossette, qui travaillait fort vainement à le réconcilier avec les jésuites de Trévoux : on sait, et j' ai déjà cité les phrases assez agréables où il savoue tout au plus un molino-janséniste . Et pourtant, tout cela réservé et entendu, il ne me paraît pas douteux que Boileau finissant ne soit de plus en plus janséniste, sinon de dogme, du moins de goût, de moeurs, d' humeur, de culte, de souvenir. Dans sa tristesse finale et morose, la ruine de port-royal se confondant avec le triomphe des jésuites dut entrer pour beaucoup. Tout tombait, Louis Xiv et port-royal, et le bon goût au gré de Boileau, et la poésie : autant de douleurs. Ses derniers écrits sont de plus en plus empreints des pensées et des railleries familières à un chrétien janséniste ; mais la xiie satire est tout entière dans cette teinte, et je dirai, dans cette ombre. Il la composa en 1705. Un jour, se promenant dans son jardin d' Auteuil qu' il possédait encore et qu' il allait bientôt vendre, il essayait quelque satire contre les méchants critiques ; un mot l' arrêta, qui faisait équivoque ; p352 il le voulut changer, il ne le put. De là un dépit de poëte ; et, laissant son premier sujet, il se jeta sur l' équivoque même, pour lui faire la guerre. On raconte encore (et ces versions différentes n' ont rien d' absolument contradictoire) que vers la fin de sa vie, harcelé et piqué par les journalistes de Trévoux, il avait envie de ramasser tout ce qu' on pouvait dire contre les jésuites et d' imiter le style de Pascal pour faire une lettre à la manière des lettres provinciales . On s' y attendait déjà, on était sur le qui-vive ? Au collége Louis-Le-Grand. Mais s' il avait autrefois réussi à faire parler Balzac et Voiture qui ont des styles maniérés, il sentit bientôt qu' il perdait sa peine à jouer le pesonnage de Pascal et à vouloir lui prendre son masque ; car Pascal n' a pas de masque, il a une physionomie. Ce fut, dit-on, pendant cette tentative laborieuse d' imitation, que la pensée lui vint de faire une satire sur l' équivoque. N' ayant pu faire une bonne lettre, il fit une mauvaise satire. L' équivoque devient, par l' acception qu' il lui donne, toute ambiguïté et toute fraude, le mal universel. Le premier effet fatal de l' équivoque est la chute de l' homme ; les paroles du tentateur entrèrent au coeur de la femme par leur ambiguïté. -l' éqivoque se sauva au déluge et entra dans l' arche sous forme de serpent. -depuis lors, toutes les idolâtries, toutes les hérésies en sont nées. -arrivé assez péniblement aux âges modernes, le poëte septuagénaire, ou peu s' en faut, frappe à coups redoublés sur ses adversaires favoris, les casuites : et, pour n' être plus d' un Achille, ses coups ne sentent pas trop encore le vieux Priam. Je renvoie aux vers que je ne veux pourtant pas citer, et p353 que je ne conseille de relire qu' à ceux (et il y en a) qui aiment tout de Boileau : ces fureurs jusqu' ici du vain peuple admirées, etc. ; et toute la tirade. C' est une pure et entière récapitulation des provinciales ; vers la fin, c' est presque une table de chapitres des provinciales , assez élégamment résumée et rimée : je ne vois pas d' autre éloge à y donner aujourd' hui. Le dernier trait, qui trahit l' auteur blessé, est contre les journalistes de Trévoux. p354 Pour couvrir sa satire d' une approbation officelle et vénérable, Boileau la lut à son archevêque M De Noailles, qui en fut enchanté, et qui n' y trouva à redire qu' un vers, que Boileau corrigea et rendit plus expressément augustinien. Il ne s' en fit pas moins, comme il dit, une méchante affaire par cette satire. Elle fut le cauchemar de ses dernières années. On faisait courir sous son nom d' infâmes pièces contre les jésuites ; il crut qu' il n' y aurait rien de mieux, pour se disculper, que de publier la satire véritable. Mais quand il se préparait à l' ajouter dans l' édition de ses oeuvres en 1710, les jésuites obtinrent, à la face de l' archevêque, un ordre du roi pour empêcher l' insertion : et Boileau renonça avec douleur à cette édition dernière qu' il retouchait avec soin. Il se reprochait au bord du tombeau de s' occuper encore si complaisamment de ce vieux péché de rimes ; mais le rimeur tenait bon dans le chrétien. La même influence ennemie ne permit pas que cette satire pût être insérée dans l' édition posthume de 1713. On n' avait plus affaire alors au p355 père De La Chaise fin, doux, accessible et poli, mais au sombre, violent et grossier père Tellier. Le même confesseur fanatique, qui s' opposait à la publication de la dernière satire de Boileau, ruinait de fond en comble le monastère de port-royal des champs, le saccageait comme une ville prise d' assaut. On allait arracher les morts des tombes. Boileau eut le temps de savoir tout cela. Il ne prévoyait pas ces odieux excès quand, bien des années auparavant, il répondait avec son franc-parler ordinaire, sur ce que le roi, disait-on, menaçait de nouvelles rigueurs nos religieuses : " et comment fera-t-il pour les traiter plus durement qu' elles ne se traitent elles-mêmes ? " Boileau n' avait plus Auteuil, il n' avait plus son mail et son jeu de quilles ; il n' avait plus son berceau à midi ; il n' avait plus dans sa vie un rayon de soleil. Il s' était logé au cloître notre-dame chez son confesseur même, le chanoine Le Noir. Ce digne chanoine, frère d' un M Le Noir De Saint-Claude, agent et avocat intrépide de port-royal, qui fut mis à la bastille en 1707 et qui n' en sortit qu' à la mort de Louis Xiv, avait eu, lui moins héroïque, une affaire qui fit bruit dans le temps ; il avait signé le formulaire vers 1697, en prenant possession de son canonicat : de là une grande agitation et un partage entre les amis. M De Tillemont et M Wallon De Beaupuis l' avaient pourtant excusé. Boileau mourut, le 17 mars 1711, chez ce vertueux prêtre et chanoine janséniste, mais (notons-le) un janséniste qui avait signé : c' est bien là sa mesure. Il mourut le plus ami des jansénistes, le plus janséniste de ceux qui ne l' étaient pas. Il a mérité à juste titre, d' ailleurs, d' avoir place p356 dans le supplément au nécrologe de port-royal, parmi les amis et défenseurs de la vérité : " il passa, y est-il dit à la fin du judicieux et assez habile article, ses dernières années soit à Auteuil, soit à Paris, dans une espèce de solitude. " Boileau devient insensiblement un de nos solitaires. Boileau mourut découragé littérairement et sans laisser de postérité poétique immédiate. Les Pradons, disait-il, dont il s' était moqué dans sa jeunesse, lui semblaient des soleils en comparaison de ce qui naissait. On a traité d' illusion cette impression dernière de Boileau, et le plus docte comme le plus ingénieux de ses panégyristes a dit : " consumé d' infirmités et d' ennuis, Boileau, durant ses douze dernières années, s' apercevait à peine de son influence et de sa gloire... etc. " Boileau vieilli était chagrin et sans doute injuste. Il n' estimait ni Crébillon (il n' avait pas tort), ni Regnard, ni Le Sage (et il avait grand tort), ni La Fare, Chaulieu et Sainte-Aulaire, le groupe des poëtes négligés (et le p357 mal, à cela, n' était pas grand). Il n' avait plus guère de conversations sur les matières de belles-lettres qu' avec des esprits secs, austères, un peu tristes comme l' était devenu le sien, avec les D' Olivet, les Gibert. Le plus aimable de ses visiteurs est encore Rollin. Montesquieu avait vingt-et-un ans quand Boileau mourut, Voltaire en avait dix-sept. Les idées de Boileau, ses vues et pronostics sur l' avenir du siècle auraient-ils changé s' il avait vécu quelques années de plus, et s' il avait pu causer avec ces jeunes et bientôt illustres téméraires qu' inspirait un génie nouveau ? Montesquieu et lui auraient toujours eu peu à se dire ; mais Voltaire, le vif et pétulant poëte, qu' en aurait-il dit, qu' en aurait-il pensé ? Eût-il été plus consolé dans son bon goût qu' effrayé dans son christianisme, en le devinant ? La fin de la vie est toujours triste. Est-ce une tristesse de plus, n' est-ce pas plutôt une consolation, de sentir que l' on s' en va avec tout un ordre de choses, et que ce qu' on affectionnait le plus dans la vie, ce qui nous y rattachait le plus étroitement, nous a précédé ou nous accompagne dans la mort ? Le fait est qu' en tout genre Boileau estimait son siècle fini et très-fini quand il mourut. Ce n' était plus ce qui s' appelle le siècle ni le temps qui l' occupait, il pensait à l' éternité. Véritable chrétien, honnête homme exemplaire, il était trop essentiellement poëte selon port-royal et selon Arnauld, pour n' être pas traité ici comme l' un p358 des nôtres, pour n' avoir pas une place exacte dans cette étude du déclin. Si j' avais écrit il y a quelques années, j' y aurais donné aussi une place à Domat, un des amis, un de ceux qu' on pourrait qualifier les associés libres de port-royal, et qui mourut deux ans après Arnauld (1696). Mais cela nous engagerait dans des lectures qui sont peu de notre ressort, et Domat d' ailleurs a été le sujet de publications et de discussions assez récentes. Né à Clermont en Auvergne (en 1625), il avait noué liaison intime avec port-royal par les Pascal et les Périer, et il avait été initié à toutes les assemblées et consultations sur le formulaire. Il se trouvait à Paris durant la dernière maladie de Pascal, et il reçut ses derniers soupirs. Son amitié avec la famille Périer s' altéra gravement en 1676, par suite de rapports faux ou indiscrets : l' évêque d' Aleth, Pavillon, contribua à une réconciliation entière et chrétienne. Domat était vif, et s' était cru, peut-être à tort, offensé. C' est à la plume de Mademoiselle Périer qu' on doit les plus beaux traits de son éloge. Longtemps avocat du roi à Clermont, magistrat gallican plein de vigilance et de zèle, intègre, désintéressé, homme considérable dans sa province où il était l' arbitre de toutes les grandes affaires, très-distingué et apprécié par les chefs de la magistrature de Paris qui y avaient tenu les grands-jours, il vint p359 dans la capitale vers 1681, s' y établit sur l' invitation du roi, et s' appliqua uniquement, dès lors, à son grand ouvrage qu' il n' avait entrepris d' abord que pour son usage particulier et celui de ses enfants, mais qu' on jugea devoir être d' une haute utilité publique, les lois civiles dans leur ordre naturel. Boileau l' appelait un homme admirable et le restaurateur de la raison dans la jurisprudence . Arnauld de même : " je lis présentement le livre de M Domat, écrivait-il à M Du Vaucel (25 novembre 1689) ; il y a à la tête un traité des lois que j' ai presque achevé : j' en suis extrêmement satisfait, car il y a beaucoup de piété et beaucoup de lumière. " Du Guet consulté à plusieurs reprises sur l' ouvrage, probablement par le canal de M Daguesseau le père, présentait quelques critiques secondaires au milieu de beaucoup d' éloges. L' auteur lui-même, Domat, homme vif, original, d' humeur prompte et brusque, ne pouvait s' empêcher, dit-on, d' applaudir à son ouvrage, et de marquer l' estime qu' il en faisait. Un jour qu' il s' était échappé de la sorte devant un ami, il ajouta tout de suite comme pour réparer : " je suis surpris que Dieu se soit servi d' un petit homme, d' un homme de néant comme moi, pour faire un si bel ouvrage, pendant qu' il y a à Paris des persones d' un si grand mérite. " on a publié des pensées de Domat tirées des papiers de Mademoiselle Périer. Elles sont assez singulières, rarement belles, plutôt hardies ou bizarres. On p360 cite de lui des paroles énergiques et qui éclairent sur sa nature morale. Il était infatigable au travail, ennemi de toute distraction et de tout relâche : " travaillons, disait-il, nous nous reposerons dans le paradis. " chrétien fervent et sincère, il ne s' interdisait pas l' indignation contre les abus ; on l' entendit s' écrier un jour : " n' aurai-je jamais la consolation de voir un pape chrétien sur la chaire de saint Pierre ! " il disait, en définissant sa disposition habituelle dans le commerce de la vie : " je ne serais ni de l' humeur de Démocrite, ni de celle d' Héraclite ; je prendrais un tiers parti pour mon naturel, d' être tous les jours en colère contre tout le monde. " malade de la pierre, il disait, pour se consoler aux approches du terme : " ce n' est pas une petite consolation pour quitter ce monde, que de sortir de la foule du grand nombre des sots et des méchants dont on y est environné. " son style écrit n' a pas et ne devait pas avoir, eu égard aux matières qu' il traitait, la vivacité de sa parole. p361 Mais Du Guet, si souvent cité et rencontré par nous, toujours en passant, Du Guet le directeur des consciences délicates dans ces années de dispersion, et de qui l' on aimait à obtenir des consolations secrètes, nous appelle à lui ; c' est l' heure, ou jamais, de nous arrêter à le considérer. p362 Viii. Du Guet n' est pas, à proprement parler, un homme de port-royal ; il est à peine mentionné dans les histoires particulières qu' on a écrites de ce monastère et de ces messieurs ; il est venu trop tard pour habiter ce désert ; il correspondit seulement avec Mademoiselle De Vertus, et, à la demande de M Arnauld, il écrivit un éloge de la mère Angélique De Saint-Jean : mais s' il ne fut pas tout à fait un de nos solitaires, il tient étroitement à eux par une vie semblable, par l' unanimité de doctrines, de tradition, d' esprit, et comme ayant été enveloppé jusqu' à la fin dans les suites de la même persécution. -il se range bien, un peu après p363 par l' âge, à côté de M Le Tourneux, de M De Tillemont. Jacques-Joseph Du Guet était né à Montbrison dans le Forez, le 9 décembre 1649, d' un père avocat du roi au présidial de cette ville, et d' une sainte mère (Marguerite Colombet), de qui son père lui écrivait (janvier 1684) lorsqu' ils la perdirent : " si les canonisations se faisaient à présent comme dans la primitive église, votre mère serait déjà canonisée par tout le peuple de cette ville. " il étudia au collége des pères de l' oratoire de Montbrison, et montra dès l' abord de rares facultés. Un jour à la campagne, étant tombé sur l' astrée de D' Urfé, dont les scènes se passaient dans ce pays même du Forez, il y trouva un grand charme, et son imagination de douze ans, délicate et tendre, en prit éveil au point de vouloir composer une longue histoire dans le même goût, où seraient entrées les aventures légèrement romancées des principales familles de Montbrison. Il ne s' en tint pas au projet et écrivit une partie du roman ; mais quand il en fit lecture à sa mère, elle l' arrêta dès les premières pages en disant : " vous seriez bien malheureux, mon fils, si vous faisiez un si mauvais usage des talents que Dieu vous a donnés. " le jeune Du Guet jeta son roman au feu, et, renonçant aux profanes lectures, il n' eut plus d' application qu' aux études les plus sérieuses. Ainsi Du Guet commence volontiers avec l' Astrée , comme Racine avec Théagène ; mais il coupe court, son goût naturel ne triomphe pas ; on ne le retrouvera plus chez lui que dans sa dévotion même et dans sa vie grave, en délicatesses ingénieuses, en scrupules tendres ; on le retrouvera surtout comme une source p364 cachée, souterraine et filtrante, au fond de sa science du coeur, et dans les conseils pénétrants, exquis, qu' il saura donner à bien des âmes trop éprises de l' enchantement sensible, à celle, par exemple, qui écrivit la princesse de Clèves . Ce premier sacrifice du jeune Du Guet enferme tous les autres ; sa vie désormais n' est plus qu' un long sacrifice du goût au devoir, de l' attrait au scrupule. Ses études faites, il obtint de son père d' entrer dans l' oratoire, où un frère aîné l' avait précédé. Il vint à Paris à la maison de l' institution pour y faire son noviciat, et y demeura deux ans. Il fut dès ce temps-là, et n' étant âgé que de vingt ans (1669), en liaison avec Mm Arnauld et Nicole et dans leur confiance : c' était l' heure de la paix de Clément Ix ; il en savait les moindres circonstances, et il a dit lui-même plus tard que, dans le temps de cette paix, M Arnauld et M Nicole lui racontaient tout ce qui se passait et en conféraient avec lui. Il fut envoyé ensuite en province, à Saumur, puis à Troyes ; dans cette dernière ville, il professait la philosophie. Il dut être de ceux, et l' un des premiers, qui introduisirent dans l' oratoire les principes du bon sens logique de port-royal, contre lesquels, du reste, il y eut lutte et bientôt interdiction déclarée dans cette congrégation comme au sein de l' université. Il a rang dans cette liste des maîtres excellents : Lancelot, Nicole, le père Lami, Rollin. Outre sa classe de philosophie, pendant son séjour à Troyes, Du Guet fut chargé de faire, les dimanches et fêtes, dans la paroisse de saint-Remy, un catéchisme pour les pauvres. Ce catéchisme devint bientôt une instruction commune à toute la ville. Chacun y accourait p365 entendre les vérités chrétiennes profondément saisies, lucidement développées et rendues attrayantes d' onction : vis fandi blanda, comme dit Rollin dans le portrait de Du Guet. Cet empressement effraya le modeste catéchiste, et il demanda à être remplacé. Il représenta surtout à ses supérieurs que l' affluence des personnes de la ville empêchait les pauvres d' arriver à cette instruction, qui était pour eux. Admirable image de ce qui est le sort ordinaire des trop brillants talents et le profit le plus clair de leur emploi ! Le monde y accourt, les pauvres en sont chassés. Du Guet ne le voulait point ainsi : aussi son soin était plutôt de s' éteindre. Il obtint enfin de ses supérieurs d' être remplacé. Du Guet (ceux qui l' ont le mieux connu l' ont remarqué) eut toujours une grande tentation à combattre : c' est qu' il s' est toujours vu admirer de tous ceux qui l' entendaient. Il parlait avec une facilité charmante et comme s' il avait lu dans un livre, et de plus avec cet agrément de vivacité et de surprise que la parole trouvée a toujours. Ses livres sont bien beaux, disaient ses amis, mais les mêmes choses qui y sont traitées réussissaient mieux encore dans sa bouche que dans ses livres. Il passa dans diverses maisons de l' oratoire, fut à Aubervilliers près Paris (notre-dame-des-vertus), et revint à Paris demeurer au séminaire de saint-Magloire ; il y fut ordonné prêtre en 1677. Son enseignement durant ces années était celui de la théologie dite positive. Les conférences publiques qu' il y fit en 1678, 1679, eurent de l' éclat et fondèrent sa réputation. On en a imprimé après sa mort deux volumes in-quarto , p366 où les matières ne sont qu' à l' état de mémoires ou de dissertations savantes ; il y répandait du charme et je ne sais quelle vie en les exposant. Cela avait de l' attrait dans sa bouche. Une foule d' auditeurs, dans ce faubourg saint-Jacques si bien habité, accouraient entendre ces éclaircissements approfondis sur divers points de l' antiquité ecclésiastique. Du Guet n' avait que trente ans, et tout l' annonçait comme une lumière de plus dans cette église de France, alors ornée de tant de lumières. Il avait pris rang comme grand conférencier vers ce même temps où M Le Tourneux se révélait comme grand prédicateur : l' un et l' autre ne devaient avoir qu' un brillant éclair, puis s' éclipser. Ce fut sa délicatesse de santé qui força Du Guet d' interrompre son propre succès en 1680 ; il ne faisait par là que prévenir les empêchements qui lui seraient venus du dehors. Certaines conversations de lui, en ces années, n' ont pas laissé un moindre souvenir que ses conférences. J' ai rapporté ailleurs celle qu' il eut avec Bossuet en présence de l' abbé de Fleury, sur le sens considérable et prophétique qu' il donnait au chapitre xi de l' épître aux romains : Bossuet, assure-t-on, en profita dans son discours sur l' histoire universelle ; ce qui oblige de placer cet entretien avant 1681. De saint-Magloire, Du Guet passa, sur la fin de 1683, dans la maison de l' institution, dont le fondateur, M Pinette, le demanda aux supérieurs avec un empressement si vif et si tendre, comme un sujet nécessaire, qu' on ne put le lui refuser. Il y resta un peu moins d' un an, n' ayant pu s' accoutumer à prendre part à la direction. p367 C' est avant d' y entrer qu' il fit avec un de ses confrères, le père de Chevigny, le voyage de Strasbourg (1682) pour aviser à établir, s' il y avait lieu, une maison de l' oratoire et à convertir les luthériens dans cette cité tout nouvellement occupée, qui allait être réunie à la France. M De Chamilly y était gouverneur militaire. " mais, écrivait Du Guet, les catholiques sont soldats pour la plupart, occupés à la citadelle, aux forts, à autre chose qu' à leur conscience ; les hérétiques bourgeois sont sur leurs gardes, et le magistrat est un homme délicat qui a l' oeil à tout, qui se plaint de tout, et qui fait de toutes choses une affaire d' état. " on crut qu' en lui donnant cette mission, les supérieurs n' avaient voulu qu' éloigner de Paris Du Guet dont les opinions étaient fort comptées dans l' oratoire, et qui n' était rien moins que favorable aux règlements exclusifs qu' on allait imposer. Il revint au bout de quelque temps à Paris, où on le désirait fort ; mais les mesures qui prévalurent en 1684 dans l' assemblée de la congrégation, l' espèce d' inquisition vexatoire qu' on y introduisit en matière d' étude et d' enseignement, agirent assez fortement sur son âme modeste et fière, sur son imagination vive et craintive, pour qu' il jugeât à propos de se dérober. Il ne se décida point à un tel parti sans se consulter bien des fois auparavant en présence de son crucifix. Il fit même à pied le pèlerinage de notre-dame de Chartres, pour prier et supplier l' esprit-saint de l' inspirer dans sa résolution. Ce fut le 23 ou 24 février 1685 qu' il disparut de saint-Magloire, sans que l' on sût ce qu' il était devenu. Il écrivait deux ans après, à l' une des plus fidèles et des plus affectionnées d' entre les p368 amies chrétiennes qu' il dirigeait : " il y a deux ans, madame, que je vous quittai bien tristement ; j' avais eu l' honneur de vous dire adieu la veille, mais je n' avais pu soutenir un adieu déclaré . " cette excessive tendresse d' âme, cette disposition alarmée et fugace se retrouveront à bien d' autres moments de sa carrière. Il n' eut garde d' avertir à l' avance ses frères ni personne de sa famille : avertir, c' eût été consulter. Il se contenta d' écrire le 23 février, en partant, un mot de lettre à son frère aîné, où il lui disait : " vous avez toujours cru, mon très-cher frère, que j' avais de l' inclination pour une retraite plus profonde que la mienne,... etc. " ce même jour (23 février), étant encore à saint-Magloire, il écrivit une lettre au père de La Tour qui en était supérieur : " mon révérend père, pourrait-on croire qu' il manquât quelque chose à ma consolation pendant que vous êtes mon supérieur, vous qui avez toujours eu pour moi une bonté si particulière,... etc. " p369 ce lieu secret et recélé, ce lieu qui n' était point la trappe, n' était autre que la petite maison d' Arnauld à Bruxelles, où nous avons vu Du Guet arriver en effet avec ou peu après Quesnel, en 1685. Cette disparition fut, comme on pense, commentée, interprétée en bien des sens. La famille de Du Guet, et ceux de ses amis qui n' étaient pas dans le secret, se plaignirent, le blâmèrent ; et lui-même, informé de cette injustice, ne put s' empêcher de se plaindre à son tour. On a là-dessus une lettre touchante de lui à l' un de ses frères, et qui nous rappelle des lettres assez pareilles de Nicole quand il était en butte à la diversité des jugements humains : " ce qui a arraché de moi quelques plaintes, disait-il, est l' injustice que j' ai cru que vous me faisiez, en ne me croyant capable ni de tendresse pour vous, ni de confiance, ni d' attachement... etc. " p370 quand il écrivait ainsi à son frère, en mars 1686, Du Guet n' était déjà plus à Bruxelles auprès d' Arnauld. Sa santé, l' humidité du climat et le régime de réclusion rigoureuse auquel il fallait se soumettre, ne lui avaient point permis d' y demeurer plus de sept mois (mars-octobre). On a des lettres qu' il écrivit durant ce séjour à Madame De Fontpertuis, cette amie de port-royal et d' Arnauld, et qui l' était fort de Du Guet également ; c' était elle, selon toute apparence, qui lui avait ménagé les moyens de cette fuite à Bruxelles, et elle aidait son exil par de généreux secours. Du Guet était dès lors ce qu' il sera surtout et ce qu' il était appelé à être jusqu' à la fin de sa vie, un directeur. Assez éloquent, quand il parlait en public, pour attirer aussitôt à lui une élite ou même une foule, il n' avait pas assez de force pour soutenir ce succès ouvertement et de pied ferme, pour n' en être pas vite effrayé ou lassé : il n' avait ni assez de front ni assez de poitrine pour cela. Il y avait un moment où il s' effarouchait, et il trouvait un prétexte à cesser. Ses conférences l' avaient mis fort en vogue dans un certain monde élevé et pieux, qui le consultait, qui le chérissait, qui l' aurait gâté de soins et d' égards, s' il avait pu p371 l' être. Il préludait sans le vouloir, mais par l' effet pénétrant de sa réputation demi-voilée, à cet office de directeur, auquel les contre-temps même le réduisirent et auquel sa nature secrète le prédestinait, -directeur dans le grand monde, très-recherché des personnes de qualité, principalement des femmes : un je ne sais quoi de distingué, de respectueux, de poli, au milieu de toutes ses qualités chrétiennes, le désignait pour ce rôle. On voit, par ses lettres d' une date un peu antérieure, qu' il était en relation spirituelle avec des abbesses du nom d' Arcourt, des carmélites du nom d' épernon. Il eut sans doute le temps de connaître Madame De Longueville, à qui il dut bien plaire. C' est pour Madame Daguesseau, mère du futur chancelier, qu' il avait écrit de bonne heure la conduite d' une dame chrétienne . La plupart de ses petits traités eurent ainsi pour occasion et pour origine des cas tout individuels, p372 des consultations particulières qu' on lui adressait. Les conversations, les lettres spirituelles et de conseil, c' était là son genre propre et duquel il ne se dégoûtait pas. On peut se faire une idée de l' agrément que Du Guet mêlait à ces commerces d' un fond si austère, et par ses lettres à la duchesse d' épernon qui sont conservées en original à la bibliothèque de Troyes, et par ses lettres imprimées (mais trop souvent tronquées) à Madame De Fontpertuis. Parfois il y parle en véritable bel-esprit chrétien ; il y a comme un reste lointain de l' Astrée . Ce sont d' ingénieux déguisements, de fines allusions sous forme non plus pastorale, mais monastique. Ainsi, dès le premier mois de son arrivée à Bruxelles, il écrit (31 mars 1685) : " j' ai commencé mon noviciat, madame, par un grand sacrifice en obéissant à ceux qui m' ont conseillé de passer le premier mois sans vous assurer de mon très-humble respect et de ma parfaite reconnaissance... etc. " p373 et quelques jours après (6 avril) : " je suis si bien, et vous y avez si fort contribué, madame, que vous en essuierez encore un remerciement... etc. " il continue de filer cette plaisanterie agréable bien qu' un peu lente, et qui était une manière de jeu convenu. p374 Dans les lettres d' Arnauld du même temps, l' abbé s' est changé en abbesse ; Arnauld écrivait, le 23 mars, à Madame De Fontpertuis : " l' abbesse de Sanlieu (lui-même) est tout à fait satisfaite de ses nouvelles postulantes , " c' est-à-dire de Du Guet et de Quesnel. Ces précautions paraissaient nécessaires, pour le cas où l' on aurait surpris les lettres ; elles nous peuvent sembler assez naïves : un oeil ennemi n' aurait pas été arrêté pour si peu ; on aurait, je crois, lu bien vite au travers et deviné de quel abbé il s' agissait. Mais, précaution à part, il est évident que Du Guet se prêtait et se complaisait au demi-travestissement et à la figure. Dans cette correspondance avec Madame De Fontpertuis, il revient souvent avec une sorte d' enjouement sur ce chapitre des austérités qu' elle poussait trop loin, et que lui, à ce qu' il disait, il ne pratiquait pas assez : " pour moi, je prends mon parti : je ne m' attends à votre conservation que par des miracles, et je n' espère rien de vous, ni par rapport à vos intérêts, ni par rapport à ceux des personnes qui vous honorent... etc. " ainsi faisait-il très-agréablement les honneurs de sa vertu. -plus d' un des petits paragraphes de ses lettres ou de ses autres écrits, par les concetti et les antithèses qui s' y pressent, n' auraient eu qu' à aller chez le rimeur pour devenir des sonnets métaphysiques et mystiques. C' est un tour agréable, fin et détourné . Talent qui se dérobe, style qui se dérobe, vertu qui p375 se dérobe ! Il a passé sa vie et mis son âme à se dérober. Sa santé, je l' ai dit, ne lui permit pas le climat de Bruxelles ; du moins il le crut, et ses amis de Paris le crurent bien davantage. Il fallut céder à leurs craintes, à leurs instances. Madame De Fontpertuis, ou quelque autre amie, lui voulait acheter une petite maison exprès pour lui, où il eût vécu caché. Dans une lettre de la fin de son séjour à Bruxelles, Du Guet exprime sa reconnaissance extrême pour des bienfaits sous lesquels il succombe : " je succombe certainement sous le poids des obligations que j' ai à tout le monde ; ... etc. " les années qui suivent, de 1686 à 1690, sont des années ensevelies. De retour à Paris, Du Guet comprit, par rapport à son salut (c' est lui qui parle), et par rapport à la situation des affaires ecclésiastiques, qu' il fallait rendre sa retraite plus profonde et plus entière pour la rendre plus sûre. Il pensa au désert ; c' est alors qu' il eût couru à Port-Royal si Port-Royal eût été permis. " il se passa un temps considérable, dit-il, avant p376 que je pusse trouver un tombeau à ma mesure. " enfin il le trouva et y demeura longtemps, fermant les accès à tous, ne communiquant avec sa famille, qui ignorait le lieu de son refuge, que par M Boileau son directeur. Encore trouvait-il cette communication trop peu indirecte. Il faut oser citer les preuves excessives de cette fuite du monde et de cette terreur presque sans cause dans l' âme de Du Guet, un peu maladive, je le pense, à cette époque. Cela le rapproche de Nicole qui a un si grand goût, on le sait, pour la mort civile . Ou plutôt ce sont déjà les terreurs, les fuites, les misanthropies sauvages et rêveuses de bien des modernes, mais sous forme de sentiments chrétiens. D' anciens goûts refoulés qui se vengent, des tendresses naturelles non employées qui murmurent, l' approche de l' âge de quarante ans qui fait crise si souvent dans les organisations sensibles, une sorte de premier courage de la jeunesse dont le ressort se brise, et qui ne retient plus les craintes fébriles, continuelles, d' une imagination que l' injustice du monde a blessée, tout cela dut agir sur Du Guet en ces années obscures ; seulement ici le langage est chrétien ; le fond comme la forme, le remède et l' aspect du symptôme, sont chrétiens : " je suis tout à fait embarrassé des lettres de mes frères, écrivait-il à l' abbé Boileau ; vous voilà établi leur correspondant et le mien... etc. " p377 et dans cette autre lettre, également adressée à l' abbé Boileau : " la solitude a de bons et de mauvais effets, mon très-cher frère ; elle nous sépare du monde, mais elle nous rend indifférents... etc. " p378 on voit l' agrément et le tour du bel-esprit se mêler encore même à la plus opiniâtre solitude, même à cette correspondance d' outre-tombe . Parlant de lui en tierce personne, il dira encore : " il fait les choses comme il l' entend, et il a de certaines manières si étranges et si peu conformes à celles des gens de ce pays, qu' on le prendrait pour un homme du Canada ou de la Nouvelle-Guinée. " on sent toutefois que ce sauvage-là est un peu comme Chactas et qu' il a vu son Louis Xiv. Durant ces années censées mortes, il ne cessait de correspondre avec Madame De Fontpertuis, avec la duchesse d' épernon, avec Mademoiselle De Vertus, toutes celles avec qui il était entré en liaison de directeur pour les conseils et d' obligé pour les bienfaits. Quand on semblait le féliciter de son courage à souffrir pour la vérité, il rejetait bien loin l' éloge : " j' ai été payé tout comptant du peu que j' ai fait, disait-il ; la poltronnerie y a eu trop de part ; la nécessité a fait le reste, et les récompenses temporelles ne me laissent rien pour l' autre vie.. " on conçoit à merveille le zèle affectueux où l' on était à l' obliger, à le combler de ce qu' il appelle bienfaits, par la manière si imprévue, si charmante et si touchée dont il y répond : " je ne reviens point, madame, écrit-il à Madame De Fontpertuis, de la surprise où un paquet tombé du ciel m' a jeté... etc. " p379 c' est maniéré, mais ingénieux, et d' un tour fin qui sent l' approche du dix-huitième siècle. M De Tréville devait être content de ce style-là. Et ici je n' ai, avec Du Guet, et pour le produire encore plus au naturel, que l' embarras du choix dans l' abondance des sources auxquelles il m' a été permis, à son sujet, de recourir. Je puis dire que c' est un des hommes vers qui je me suis senti de tout temps le plus d' attrait, et avec qui j' ai, tout bas, le plus vécu. S' il n' existe qu' une édition de ses lettres en dix volumes, recueil utile mais bien incomplet, où les lettres sont données pêle-mêle, sans aucun ordre, le plus souvent sans les noms des personnes, et probablement avec bien des suppressions, la bibliothèque de Troyes possède en revanche et nous offre, indépendamment des renseignements biographiques les plus précis et les plus confidentiels sur ses dernières années, un recueil intéressant de lettres écrites par lui à cet âge et dans ce dernier intervalle de jeunesse où, pour le moment, nous le considérons. Ces jolies lettres, de la p380 plus nette écriture, se rapportent au temps qui précéda sa sortie de l' oratoire, avant son séjour à Bruxelles, et au temps où il en était revenu. Elles sont adressées à Madame Des Rieux en son château , et à la duchesse d' épernon au Val-De-Grâce ; et, sans y avoir assez regardé pour l' affirmer, je soupçonne ce deux personnes de n' en être qu' une seule, c' est-à-dire Madame D' épernon toujours. Nous retrouvons là, avec plus de particularité encore, bien des variantes des mêmes choses qu' il écrivait à Madame De Fontpertuis. évidemment ces dames qu' il dirigeait étaient désolées de le perdre, et les lettres qu' elles recevaient de lui, dans ses éclipses et ses absences, sont bien propres à justifier et à expliquer ce regret. Ce sont des détails délicats d' affection, de reconnaissance, des demi-révélations sur sa retraite, mêlées d' un reste de secret : cela fait perspective. On sent le directeur le plus fin et le plus attentif, le moins imposant, " cet homme si spirituel, si doux, si insinuant, si discret, si plein de ménagement, " disaient de lui les contemporains. Il parle de sa santé beaucoup ; il leur parle surtout de la leur, et il y joint des recettes qui sont d' un ami soigneux, connaisseur expert en toute chose. Ainsi à Madame Des Rieux : " les remèdes ou plutôt les avis de M Hamon vous conviennent peu ; ni le caphé (sic) ni le chocolate ne sont propres à votre estomac. " il lui indique la manière de prendre le thé, alors nouveau : " si j' osais vous conseiller le thé, je le préférerais à tout autre remède ; mais je ne sais si vous savez prendre une liqueur bien chaude sans vous brûler ; car celle-ci a un tout autre effet quand on est capable d' en soutenir la chaleur. Il n' y a qu' un peu d' adresse, et ne prendre à la fois qu' une fort petite p381 goutte. " et tout à côté, et en y mettant de la même adresse, ce sont de longs, de menus et ingénieux conseils de conscience, en style élégant, choisi, court, qui sent son voisin de La Bruyère. Il n' a rien de janséniste, c' est-à-dire de traînant dans ses phrases, ni de sec dans son expression. Madame Des Rieux lui a écrit qu' elle est souffrante et affligée : " comment pouvez-vous après cela, madame, m' exhorter à prendre soin de moi ! Puis-je prendre quelque intérêt à la vie, si vous voulez me la rendre malheureuse ! Et si vous vous abandonnez à la douleur, est-il en mon pouvoir de n' en être pas pénétré ? Examinez si elle est juste, c' est à vous à en juger : pour moi, je ne puis que suivre votre exemple, et moins vous aurez de force sur votre esprit, moins vous m' en laisserez sur le mien : comptez, s' il vous plaît, là-dessus, madame. Affligez-vous, n' écoutez rien, livrez-vous à votre douleur, je n' ai rien à dire ; mais le contre-coup viendra jusqu' à moi, et dans les petits chagrins que je puis avoir, je serai encore accablé des vôtres. " que tout cela devait plaire et s' insinuer ! Et ceci, à la duchesse d' épernon (octobre 1689) : " j' ai eu presque autant de joie, madame, en apprenant que vous aviez fait quelques remèdes, que si vous m' aviez assuré de votre santé. Ce n' est pas un effet de ma confiance pour les remèdes, mais c' est que les moindres soins que vous prenez de votre santé me font p382 plaisir. Je ne puis pas vous prier de n' être point malade, mais il me semble qu' il ne m' est pas défendu de vous supplier de vous conserver. " il y a là un peu du ton d' un La Motte et d' un Fontenelle ; il n' y a surtout plus rien du ton de M Singlin : je ne parle que du ton, car pour le fond on le retrouvera. Enfin c' est du pur Du Guet, cette fine fleur de l' oratoire. On lui envoyait toutes sortes de petits riens, de petits cadeaux, des nouveautés, des curiosités. Il en accuse réception avec une belle humeur qui n' a rien du reclus, et en faisant du tout un amusant pêle-mêle : " j' ai reçu, madame, tout ce que vous m' avez fait la grâce de m' envoyer, harangue, vers, authentique, poudre de vipère, petit oeuf, grand voile et tout le reste. Je soupçonne fort la harangue d' être française dans l' original et siamoise dans la version : celui qui en est l' auteur sait flatter le roi. Les vers où l' on le prie de s' élever contre l' excessive flatterie de M De La Feuillade, sont bien flatteurs eux-mêmes. " un autre jour c' est une chapelle qu' on lui envoie, ou c' est une pendule. Il semble vouloir se justifier, une fois, auprès de Madame Des Rieux d' avoir un commerce réglé de lettres avec une autre personne qui parlait un peu haut de ses relations avec lui, et s' en prévalait de manière à le compromettre avec ses autres amies qui étaient un peu jalouses. On entrevoit, ce qui était inévitable, des susceptibilités, des exigences. Si l' on avait du loisir de reste, on verrait à serrer de près ces noms d' emprunt et à soulever les masques. p383 Il y a une lettre du 29 octobre 1686, où il parle de sa retraite à mots couverts, comme dans un demi-jour ; tout cela est coquet : " voici de mon désert tout ce qu' il m' est permis de vous en mander... etc. " c' est juste, c' est bien dit, c' est arrangé et concerté en perfection ; mais on voit qu' à ce demi-jour l' amour-propre lui-même trouve son compte. Et encore ceci, dans une lettre d' octobre 1686, sur sa retraite : " je ne sais même si je fais bien, madame, de vous parler si clairement de tout ceci dans une lettre ; ... etc. " p384 quel charme et quel attrait dans toutes ces précautions ! Comme la curiosité s' y pique, et que l' amour-propre, sans y songer, s' y chatouille et s' y caresse ! Et à la même Madame D' épernon, le 29 décembre 1687, en se défendant du soupçon d' ennui ; car l' ennui est la pire des tentations pour celui qui se flatte d' avoir le don de solitude : " je ne sais qui a pu m' accuser de trouver quelquefois les journées bien longues ; ... etc. " il plaisante, mais cependant le voilà, comme M Hamon, qui tient l' aiguille et qui sait tricoter ! Ils ont beau faire, je ne puis m' accoutumer à cette idée-là, et à voir des gens d' esprit dans cette posture. Nous ne perdons rien de tout cet enjouement et de ces gentillesses, pour nous assez nouvelles. Ne s' était-on pas avisé de demander pour Du Guest à Madame D' épernon, et comme s' il l' avait désirée, une petite chienne ? Elle s' excuse de ne la lui pouvoir envoyer en même temps qu' un livre qu' elle lui promet. Il est p385 étonné de la singularité de la demande, mais il répond gaiement : " ... cependant, madame, vous donnez un prix à tout ce que vous donnez, et j' aimerai le livre ès qu' il aura eu l' honneur de passer par vos mains... etc. " il vint incognito à Paris en septembre 1688, et il en était parti pour Lyon, non en litière, comme il l' avait projeté et promis à ses amis, mais en diligence, à une troisième place, quoique souffrant (on était huit alors dans l' intérieur) : " je commence par m' accuser, écrit-il de Lyon à la duchesse d' épernon le 22 septembre, de vous avoir caché le genre de voiture que j' avais choisi ; mais parce que le crime peut paraître fort noir, vous me permettrez, s' il vous plaît, d' en faire voir la nécessité. " suivent d' agréables détails sur ce voyage à Lyon, où il allait voir son père et sa famille. Il prie Madame D' épernon de lui adresser ses lettres à Mademoiselle Flachère, à Montbrison , et de mettre Lyon au-dessus, un peu à côté : " comme je n' ai presque point entretenu de commerce avec ma famille depuis mon départ, je crois lui devoir cacher celui que j' ai ailleurs. " -toujours un coin de mystère. Enfin en juillet 1690, sa captivité cesse, il est libre p386 de reparaître à Paris, et il en profite. Il écrit, le mercredi 5 juillet, à la duchesse d' épernon : " je ne veux pas, madame, que vous appreniez de quelque autre ma liberté ; elle vient de m' être rendue. " et le 25 juillet (car il avait cru ne devoir visiter personne avant l' archevêque qui avait tardé à revenir de Saint-Germain) : " j' eus l' honneur de voir hier M l' archevêque (M De Harlay), et j' en fus bien reçu. J' espère demain de voir les maisons de l' oratoire, et j' irai à votre parloir apprendre de vos nouvelles. Je ne suis que d' hier chez M De Ménars ; sa bonté est extrême en tout. " en effet, les amis de Du Guet ne souffrirent pas qu' il poussât plus loin ce qu' il appelait son ensevelissement. Le président de Ménars, frère de Madame Colbert, et puissamment apparenté, obtint sans peine du père De La Chaise, qui se trouvait lui-même parent de Du Guet, que celui-ci pût loger chez lui, et, bon gré mal gré, le reclus quitta son asile inconnu, sa tanière , pour vivre un peu moins insaisissable à l' hôtel du président. Cette nouvelle, dès qu' elle se répandit, fut accueillie avec grande joie dans le monde auquel Du Guet était cher ; tous les échos se réveillèrent pour redire ses louanges. Il le savait, il entendait ces bruits de la ville ; il craignait un éclat ; il eut bientôt à recevoir des félicitations sans nombre. Dans une touchante lettre de lui au père Du Breuil, de septembre 1690, on voit ses naïves angoisses par rapport à son nouvel élargissement : " je suis, mon révérend père, dans un état bien différent et bien digne d' attendrir le vôtre : ... etc. " p387 Du Guet y demeura plus de trente ans, sauf une fuite en Savoie (1715). Ce qu' il ne croyait qu' une rade d' un moment, fut le port de ses meilleures années. Soit à Paris, soit à la campagne, il resta l' hôte du président, et, après lui, de madame la présidente de Ménars qui sentait tout le prix de ce trésor domestique. Trésor, c' est le mot. Du Guet avait une mémoire prodigieuse et une intelligence universelle. Il ne parlait pas seulement bien de théologie et de religion, il parlait de toutes choses et avec toutes sortes d' agréments. On a pu dire de lui ce qu' on disait de Saumaise, " que ce qu' il ignorait, manquait à la science. " et il ne savait pas seulement ce qui est dans les livres : son savoir s' étendait à tout. Une fois, la conversation étant tombée sur les vins, il parla très en détail des différentes sortes de crus et de leurs différentes qualités, et cela avec justesse et comme un gourmet, comme un profès dans l' ordre des coteaux . Le père de La Chaise, en p388 accordant au président de Ménars la demande qu' il lui faisait d' avoir en son logis Du Guet, lui témoigna qu' il allait être très-heureux de posséder chez lui un homme de ce mérite, et, faisant allusion à cette universalité de connaissances, il ajouta : " vous n' aurez qu' à tourner le robinet, vous verrez couler telle essence que vous voudrez. " le père De La Chaise fit alors promettre à Du Guet de ne point écrire sur les affaires du temps, et celui-ci, qui par caractère était plus voisin de Nicole que d' Arnauld ! Le promit. Ce furent les belles années de Du Guet : il fut forcé de se produire plus qu' il n' aurait voulu, et ce fut un bien. On doit à cette nécessité ce qu' il a fait. Esprit délicat, mais assez peu productif malgré sa facilité, il n' entreprend guère rien si on ne le sollicite, et, pour revenir à l' image que s' est permise le père De La Chaise, il n' a pas le jet propre de la source, il attend avec ses réservoirs que quelqu' un tourne le robinet . C' est l' occasion d' être utile, ou l' idée qu' on le croit tel, qui seule peut forcer sa modestie. Il répète tant qu' il est né paresseux , qu' il faut bien qu' on en croie quelque chose, malgré les cinquante ou soixante volumes qu' il a laissés. Il va dans le monde, un monde vertueux et sévère dont il fait les délices ; il ne peut plus désormais s' y soustraire. Il charme sans le vouloir ; il instruit ceux mêmes qu' il révère, et dont il croit avoir tout à apprendre. p389 On aime à le voir un des premiers auditeurs d' élite choisis par Racine pour Athalie : " rien de plus incompréhensible que ma vie, écrivait-il quatre mois après son installation à l' hôtel de Ménars... etc. " belle effusion où l' admiration pour le génie se tourne en tendresse de coeur, et qui vient bien le soir du jour où l' on a goûté les prémices d' Athalie ! Du Guet était en haute estime et considération auprès des plus qualifiés, et il aurait pu prétendre à tout s' il l' avait voulu, s' il s' y était tant soit peu prêté. Son jansénisme n' avait rien d' antipathique. Arnauld le sentait bien quand un jour il pensait à lui ou au père De La Tour, et à ce qu' on les proposât à M De Pomponne, pour faire de l' un ou de l' autre un coadjuteur de l' évêque p390 d' Angers devenu aveugle. Ce n' était là qu' une première idée, qui ne lui paraissait point cependant tout à fait vaine : mais il n' y avait point en Du Guet l' étoffe d' un évêque ; c' était plutôt un conseiller qui avait besoin du second plan, et d' être à demi sous le rideau. Surtout il s' entendait mieux à ce gouvernement paisible, obscur, silencieux, des consciences. Il en tenait avec douceur et fermeté la clef mystérieuse ; il répondait de près aux scrupules de bien des âmes. J' ai cité de lui nombre de passages qui ont pu donner l' idée d' un bel-esprit, non ennemi des grâces : mais tous ces soins dont il était l' objet, auxquels il cédait et semblait consentir, et qui cultivaient, pour ainsi dire, sa politesse, n' atteignaient pas sa vertu et ne l' efféminaient pas. Cela faisait de lui un directeur un peu différent de ce que nous avons vu dans le pur port-royal ; il a sa nuance qui le distingue de M Singlin, de M De Saci ; il trouve, lui aussi, les lettres de M De Saint-Cyran écrites d' une manière un peu sèche , bien qu' avec des maximes admirables : mais il n' était pas moins qu' eux un directeur véridique et sévère ; à l' heure du conseil, les grâces, qu' il n' avait pas toutes sacrifiées, ne l' amollissaient en rien : il ne connaissait plus que la science de la croix. La plus belle et la plus connue, la plus classique de toutes ses lettres de direction, est sans contredit celle qui s' adresse à Madame De La Fayette. La mort de M De La Rochefoucauld avait laissé cette fidèle amie dans une incurable douleur, contre laquelle sa raison toujours si ferme et si saine devenait impuissante ; toutes ses anciennes sensibilités de la jeunesse se réveillaient par accès pour lui rendre plus cruelle l' idée de l' irréparable et pour irriter p391 son désespoir. Elle était restée tendre aux vieilles blessures, et, dans une santé de plus en plus misérable, l' heure qui guérit de tout, en supprimant tout, s' annonçait toujours et ne venait pas. Elle était de celles qui voient les choses comme elles sont ; mais une sensibilité de femme, et dans un siècle religieux, ne s' accommode guère de soutenir jusqu' au bout une vue stoïque. Elle se tourna par degrés vers Dieu ; elle consulta Du Guet, qui se recommandait plus que tout autre à ses yeux par un coin d' indépendance, et elle s' ouvrit sans réserve à lui. Elle avait fait plus que de ne pas pratiquer la religion et d' en offenser les préceptes, elle l' avait à dessein couverte de nuages dans son esprit, elle l' avait jugée ; elle avait douté. L' amie de M De La Rochefoucauld (c' est tout simple) avait raisonné sur la foi. Le malheur et la perte, le dernier terme sans cesse entrevu dans des infirmités continuelles, l' avaient rendue au sentiment humilié, à la croyance ; mais, du moment qu' elle avait recommencé à croire, la crainte était revenue, à la vue du passé et des fautes sans nombre, jusque-là colorées d' un beau nom. C' est à ce mélange de raisonnement persistant, de rêves, de regrets sensibles et de scrupules renaissants, le tout dans l' âme la plus juste et la plus sensée du monde, que Du Guet avait affaire. C' était plus difficile qu' avec Madame De Longueville. Il faudrait tout lire, de ces ingénieux et énergiques conseils ; je n' en rappellerai que ceci : " j' aurais mieux aimé vos pensées que les miennes, madame, et ceci n' est point un raffinement d' humilité... etc. " p392 il cède pourtant, et puisqu' on l' exige, il donne cette leçon par écrit : " j' ai cru, madame, que vous deviez employer utilement les premiers moments de la journée, où vous ne cessez de dormir que pour commencer à rêver... etc. " p393 voilà, ce me semble, des accents dont tout pénètre et où rien ne faiblit. C' est le propre de Du Guet : sévérité et insinuation ; un caractère d' onction, de grâce parfois, par instants presque une sorte d' enjouement spirituel, mais en même temps, dès qu' il y a lieu, la vérité nue, stricte, dans sa plus exacte expression, et perçante comme le glaive de la sainte parole. Nulle part plus rigoureusement que chez lui le sentiment de la propre justice n' est anéanti, nulle part le triomphe par la grâce seule n' est plus hautement posé, et en même temps cette rigoureuse doctrine y est offerte sous le seul aspect de la consolation ; la rigueur en elle et p394 la consolation ne sont qu' un, et sont au même titre. Du Guet excelle à présenter inséparablement cette double liqueur, qui est le sang même du Christ, dans un même calice : " il est juste que ces vues vous consternent et vous effraient ; ... etc. " et à Madame Daguesseau, la femme du conseiller d' état et la mère du chancelier, la consolant sur la mort de deux de ses petits-fils (la lettre n' est pas précisément agréable à l' imagination ni à la partie sensible de l' âme, mais la doctrine de la grâce y est exprimée si au vrai, si au complet, avec tant de précision, qu' il ne nous est pas permis, à nous qui avons donné sur Du Guet tant de hors-d' oeuvre, de ne pas produire cette pièce de fonds) : " j' avais ignoré, madame, ce qui est arrivé dans votre famille, et les consolations que Dieu a mêlées aux déplaisirs qui ont éprouvé votre foi... etc. " p395 et voilà précisément par où Du Guet était un si puissant consolateur. Sa sévérité porte en elle le principe d' espérance et tire la consolation de la rigueur même. Tout ce qu' il retranche à l' homme en mérite, en pouvoir, il l' accorde à Dieu, au Christ, et vous force de vous jeter dans l' abîme de sa miséricorde. La pauvreté de l' homme et son dénûment n' est que pour mieux faire ressortir les richesses de la croix. Rollin, dans ses distiques latins à mettre au bas du portrait de Du Guet, a dit : christum apprime sciens divitiasque crucis. Et encore : anxia consiliis corda levare potens. Et lui-même Du Guet disait de lui : " je ne confesse point, mais on croit que je contribue à la consolation. " p396 c' est là son principal rôle. Il avait le don de conseil ; on l' appelait le voyant ; il lisait dans les consciences. Il lisait également dans l' écriture ; il avait le don et le talent de l' interprétation et de l' exposition dans les conférences. Lorsque Rollin, sur son conseil, eut accepté la principalité du collége de Beauvais : " vous m' avez, lui dit-il, comme forcé de me charger d' un emploi important et difficile, vous êtes obligé de m' aider à en porter le poids. J' ai à instruire sur la religion une jeunesse nombreuse ; c' est à vous à me fournir les instructions et les lumières que je dois lui distribuer. " et Du Guet alors, sollicité comme il avait besoin de l' être, se mit durant des années (1701-1707), une fois par semaine, à faire à Rollin et à l' abbé d' Asfeld une conférence sur quelques livres de l' ancien testament. " c' est ce qui a donné lieu, écrivait Rollin plus de vingt-cinq ans après, à ces ouvrages admirables qu' on a imprimés depuis peu sur la genèse, sur Job, et sur les psaumes. " et comme, en lui envoyant un des volumes de son histoire ancienne, Rollin le faisait ressouvenir de cet heureux temps où il leur expliquait les oracles divins, Du Guet octogénaire, de Troyes où il était alors (août 1732), lui répondait avec une humilité charmante : " vous vous souvenez, monsieur, avec trop de bonté de ces jours que vous appelez heureux, et qui l' étaient en effet,... etc. " p397 je me suis plu à rassembler dans ce chapitre tout ce qui peut faire apprécier l' âme, l' esprit et les talents intérieurs de Du Guet, et il ne tiendrait qu' à moi de m' arrêter ici sur ces impressions flatteuses, laissant à démêler la dernière portion de sa vie aux historiens de la bulle et à ceux qui auraient goût à s' occuper des guerres civiles du parti après la ruine de port-royal. Il y a pourtant là-dessus trop d' utiles réflexions à faire, et j' y ai trop pensé pour ne pas en dire quelque chose. p398 Ix. Mais avant d' en venir aux faiblesses et aux échecs de Du Guet dans sa vie et son caractère, nous avons encore à nous poser à son sujet quelques questions en le considérant dans tout son plein et dans son mérite. Et d' abord, avec de tels dons que ceux que nous venons de lui voir, avec un fonds d' étude si solide et si vaste, avec une telle facilité d' exprimer, de produire, et même de peindre (car son ouvrage des six jours offre des commencements de tableaux), d' où vient que Du Guet a si peu laissé d' ouvrages qui brillent, qui frappent, et demeurent dans la mémoire, c' est-à-dire aussi dans le coeur des hommes ? Contemporain exact de Fénelon, pourquoi entre eux cette différence de résultats p399 et d' effets ? Pourquoi n' est-il pas éclairé pour tous d' une douce et bienfaisante lumière, le nom de celui qui, dans ses lettres spirituelles, est plein de passages comme ceux-ci : " nous voulons tout changer, mais nous ne sommes les maîtres de rien, et nous ne pouvons changer que notre coeur... etc. " sans doute Du Guet dans le jansénisme passe pour brillant ; il est une vraie lumière au milieu des teintes sombres ; mais au dehors il est terne aujourd' hui et inaperçu. Que lui a-t-il donc manqué pour se réaliser dans une oeuvre aux yeux de tous ? Pourquoi ce don qui semble avoir fui aux regards, et qu' en faut-il regretter ? Il avait certes le goût naturel des belles-lettres, même en ce qu' elles ont de raffiné ; il avait un reste de goût de Fléchier ; lui qui pleurait à Athalie , il avait des traits assez du genre de ceux qu' aurait eus le Racine de Bérénice , racine sans Boileau. S' il avait lu l' Astrée enfant, il avait aussi lu, avant sa théologie, les héroïdes d' Ovide. Dans sa lettre au confrère Chapuy, sur les p400 études, lorsqu' il touche les poëtes et Ovide si plein de périls : " ses meilleurs ouvrages, dit-il, sont ceux qu' on ne doit jamais lire. Les épîtres des dames illustres me paraissent être de ce nombre ; elles sont trop touchantes et trop tendres. " en souhaitant que les religieuses s' interdisent la musique et les musiciens, il craint surtout que les maîtres ne plaisent par la voix ; et lui si en garde contre ce charme de l' oreille, quand il écrit, même la moindre lettre, il a l' harmonie, le nombre. Mais quand il parle de peinture, il est moins rigide. Une dame lui avait envoyé à lire les traités de la peinture et du coloris, du peintre De Piles ; Du Guet y répond avec complaisance et développement : " le traité du vrai dans la peinture, madame, m' a plus instruit et m' a donné un plus solide plaisir que les discours dont vous savez que j' ai été si content... etc. " p401 c' est la théorie classique dans toute sa netteté et sa distinction ; et il n' eût pas été impropre à l' appliquer, lui qui la discernait et l' analysait si bien. Il était peintre aussi, pour peu qu' il l' eût voulu, par la composition comme par le coloris, celui qui, dans son commentaire sur l' ouvrage des six jours , a tant d' esquisses heureuses qu' il n' avait qu' à pousser un peu plus, tant de jolies demi-pages, à propos de la verdure universelle, à propos d' une fleur, ou du vol d' une hirondelle, ou d' un nid dans une charmille, ou du concert ailé dans les bois, et qui conclut sa série de vues naturelles et symboliques par cette page harmonieuse, où, en voulant faire comprendre l' immense et divin tableau, lumière, ombre et mystère, il le rassemble en quelques traits et le reproduit : " Dieu vit toutes les choses qu' il avait faites, et elles étaient très-bonnes... etc. " p402 il semble qu' il ne tenait qu' à un auteur, assez habile pour écrire de telles pages, de s' y complaire plus souvent et de nous laisser quelque monument principal de son esprit. Mais sentant si bien l' idéal et capable d' en pénétrer les raisons ou d' en ressaisir des reflets sous sa plume, Du Guet s' était de bonne heure sevré sur le développement du talent purement littéraire et sur le goût auquel tout autre que lui aurait incliné. Il s' était dit plus tôt ce que Racine s' est dit plus tard ; il s' était dit avec saint Augustin que la gloire d' Homère lui-même, le plus grand des poëtes, était après tout peu de chose, puisqu' elle se terminait à raconter avec beaucoup d' agrément et de douceur des choses vaines : dulcissime vanus est. il s' était dit qu' il n' y avait d' étude saine et humble que celle de l' écriture et des pères : " quelque innocentes que soient les autres études, elles ont toujours une secrète malignité. Plus elles sont agréables, et plus elles sont contraires à l' esprit de l' évangile, et l' effet le moins dangereux qu' elles puissent avoir est de remplir la mémoire, et peut-être le coeur, de mille choses qui servent à entretenir nos vieilles blessures, et qui nous détournent de celles qui doivent être notre unique objet. " il est heureux pourtant s' il retrouve au sein des études sacrées, où l' on ne doit chercher que la religion, la vérité et la vertu, quelque p403 miel plus permis que celui de Jonathas, par exemple les poésies grecques de saint Grégoire De Nazianze, si tendres, nous dit-il, si chrétiennes et si polies. goût exquis, bel-esprit charmant, coeur tendre, pensée sérieuse, doctrine profonde, encore une fois je me le demande, qu' a-t-il donc manqué à Du Guet pour se produire plus manifestement dans quelque ouvrage durable et pour fleurir ? C' est surtout quand on le voit à côté et en regard de Fénelon que cette question se pose. Il n' a cessé, en effet, de côtoyer Fénelon, mais du côté de l' ombre, et dans un demi-jour conforme à sa ligne janséniste. Les points de rapprochement d' ailleurs, les rapports entre eux sont frappants : les lettres spirituelles et de direction, ils y ont excellé tous deux ; l' explication de l' ouvrage des six jours , c' est le pendant du traité de l' existence de Dieu ; l' institution d' un prince , c' est le pendant du Télémaque . Ils ont d' autres ressemblances encore. Mais j' ai dit le mot de la différence : dans cette allée où ils marchent l' un et l' autre, Fénelon est du côté de la lumière et du soleil, Du Guet est du côté de l' ombre. Du Guet n' a voulu et n' a pris de la lumière et du rayon que la chaleur et la vie, l' usage intérieur essentiel, le foyer, non l' éclat ni la couleur. Avec la distinction et la délicatesse qui leur sont propres et communes à tous deux, Fénelon a de plus que Du Guet une élévation et une légèreté naturelle primitive de talent, un essor insensible mais irrésistible, des ailes dont il ne se sert pas, mais que l' on sent, qui le soulèvent même quand il ne fait que cheminer, et qui lui donnent en ses moindres pas cette démarche angélique et presque divine. p404 Fénelon a en lui un fonds d' atticisme, d' hellénisme intime qui se trahit et qui transpire. Il a, quoi qu' il fasse, une réminiscence flottante d' Homère, une habitude incurable d' Horace, ce sentiment du fin et de l' aimable qui ne l' abandonne jamais, qui l' avertit tout bas, même en matière spirituelle, qui arrête sa plume à temps et qui lui dit : rien de trop, c' est assez. même quand il parle le langage de saint Paul, il y a un ressouvenir lointain (et pas si lointain ! ) d' Eucharis, la grâce heureuse. La cymodocée de Fénelon est chrétienne, mais elle a été cymodomée. Rien de tel en Du Guet ; il a le front plus baissé ; bien que sorti de l' oratoire, il a gardé du moine. Il restera trente années durant sur la lisière du monde et de la solitude, ayant un pied dans l' un et un pied dans l' autre, et avec une arrière-pensée secrète de se dérober. être de la cour, de l' académie, être un écrivain, est-ce qu' il y pense jamais ? Il était du petit nombre des doctes de ce temps-là qui savaient bien le grec ; mais, même en dénombrant les lectures profanes qu' il a dû traverser à leur source avant d' arriver aux chrétiennes, il ne se permet pas le moindre sourire. Du Guet est nûment chrétien, chrétien d' après saint Augustin et saint Paul ; et quand on regrette qu' il n' ait pas plus brillé, ceux qui se rattachent avec lui au tronc de l' arbre auraient le droit de répondre : " est-ce donc un si grand regret à avoir qu' il ne se soit pas produit d' une manière plus éclatante ? Il a beaucoup fait ; et s' il est vrai qu' il n' a fait qu' à l' occasion et pour des usages le plus souvent particuliers, n' a-t-il pas mieux réussi au gré de ses voeux et de ses prières ? Faut-il dire de lui comme Voltaire, qui croit d' ailleurs p405 se montrer indulgent, et qui le reconnaît pour l' une des meilleures plumes du parti janséniste : " le style de Du Guet est formé sur celui des bons écrivains de port-royal : il aurait pu , comme eux, rendre de grands services aux lettres ; trois volumes sur vingt-cinq chapitres d' Isaïe montrent qu' il n' était avare ni de son temps ni de sa plume ? " il aurait pu ! Voilà donc Du Guet inutile selon Voltaire, voilà ses services rayés d' un trait de plume ! Mais on peut répondre : Du Guet a pu et il a fait. Les grands écrivains s' attachent trop à l' apparence pour ne pas perdre souvent de vue le fond et le but, ce qui devrait être l' objet principal. C' est comme pour ces conférences de Du Guet lui-même à Saint-Remy De Troyes ; dès que la célébrité s' en mêle, adieu les pauvres ! Ils n' y viennent plus. Or, Du Guet ne veut pas cela ; il veut, ou du moins il supplie que son oeuvre soit bénie dans les humbles et pauvres âmes. Il console, aux moments graves et suprêmes, des êtres pleins de sentiments vivants et réels, des souffrants en pleurs ; il n' amuse pas une postérité dans le loisir. Sa postérité à lui-même, toute sérieuse, toute conforme à la vue première, ne l' a-t-il pas eue, ne l' a-t-il pas peut-être encore ? " voilà ce que j' entendais dire autour de moi en ce temps déjà bien ancien, en ces années que je pourrais, moi aussi, appeler heureuses, où je parlais pour la première fois de Du Guet devant des auditeurs si préparés à l' entendre, devant des maîtres en ces matières intérieures, dans cette Lausanne alors si florissante dans sa simplicité, la Lausanne des Manuel, des Vinet et de leurs disciples. p406 On peut, en sondant sur quelques points l' histoire morale, prendre un aperçu très-juste du genre d' influence profonde, continue, sourde, mais bien réelle, de Du Guet. Dans l' éloge de Dom Toustain, l' un des auteurs du nouveau traité de diplomatique , en tête du deuxième tome de ce traité, on voit comment ce pieux bénédictin qui lisait Du Guet dès l' âge de 18 ans durant son noviciat à l' abbaye de Jumiéges, mourant en 1754, se faisait lire Du Guet encore par Dom Tassin son intime ami. Il entendait surtout avec fruit, aux approches suprêmes, ces admirables lettres sur le désir de la mort, et sur les motifs d' une espérance humble et chrétienne ; le biographe ajoute : " il me pria un jour de prendre son nouveau testament, et de lire le premier chapitre de l' épître de saint Paul aux éphésiens (sur les grâces que Dieu nous fait en Jésus-Christ, qui est le chef de l' église) ; lorsque j' eus achevé, il me dit, d' un ton qui marquait son contentement : " voilà l' original ; il est bien au-dessus de l' éloquence et de la sublimité des pensées de M Du Guet. " -n' est-ce pas ce qui compose, dans sa véritable éclipse, une chrétienne gloire ? Pâlir et s' effacer, sitôt que le divin exemplaire apparaît. Le public de Du Guet a continué d' être un public à part, intérieur, non celui des applaudissements, mais celui de la piété recueillie, celui des fruits effectifs lesquels mûrissent loin du regard, souvent sans soleil, et se détachent sans bruit, comme un fruit mûr qui tombe au gazon qui l' attend. p407 Quand le digne M Gonthier fit réimprimer à Genève, en 1824, cet inappréciable livre des caractères de la charité qui paraphrase t commente le treizième chapitre de la première épître aux corinthiens, il en ignorait lui-même l' auteur (touchante ignorance ! ), et ce livre réimprimé sans nom faisait son chemin dans les coeurs, et opérait, Dieu aidant, plus de bons mouvements secrets et durables qu' une tragédie dans un théâtre ne fait verser de pleurs. De quel côté, tout compte fait, est le triomphe ? La sainte et angélique soeur de Louis Xvi, Madame élisabeth, écrivant à Madame De Raigecourt, lui dit qu' elle vient de lire les lettres de Du Guet que cette autre dame lisait aussi : " sont-ce les lettres à Mademoiselle De Vertus que vous lisez ? " demande-t-elle, et elle ajoute : " la théologie à part, à laquelle je n' entends rien, c' étaient de bien saintes gens que ces messieurs de port-royal. Quelle vie que la leur auprès des nôtres ! " un tel témoignage, à lui seul, est une couronne. Rollin, parlant des livres de Du Guet, écrivait : " j' ai eu le bonheur d' être lié avec l' auteur de ces livres par une amitié tendre et intime, et je lui dois le peu de connaissance que j' ai de la religion . " ce sont là des attestations qui comptent, et qui supposent bien des adhésions silencieuses des humbles et des inconnus. Une telle influence ressemble non au vent qui bruit et s' applaudit dans les ramures, mais à la séve qui filtre insensible et qui s' insinue dans les racines. Tenons-nous avec port-royal au point de vue du strict christianisme. Dans les rôles chrétiens, il ne p408 saurait y avoir de partage. Bossuet et Fénelon ont la gloire, et la mieux méritée ; prenez garde pourtant : tout est-il de charité, là où est la gloire ? Tout est-il la voix de Dieu, là où entre si fort la rumeur flatteuse des hommes ? Combien en est-il, parmi ceux qui parlent si haut de Fénelon et de Bossuet, qui profitent chrétiennement de Fénelon et de Bossuet ? Parmi ceux qui parlent bien de Du Guet, il en est très-peu qui n' en profitent pas. Dans ce saint et savant livre où il a expliqué les qualités ou les caractères de la charité selon saint Paul, je trouve ces admirables traits qui la signalent, en poursuivant dans tous les déguisements l' amour-propre son ennemi, son rival, et bien souvent son hypocrite imitateur : " l' amour de soi-même jusqu' au mépris de Dieu est le roi de Babylone, et l' amour de Dieu jusqu' au mépris de soi-même est le roi de Jérusalem... etc. " et, pour dénoter cet ennemi caché et toujours si proche, Du Guet indique ce qu' il appelle la disposition schismatique de l' amour-propre, qui est, quand on le pousse à bout, de se concentrer finalement en soi, s' enveloppant dans son indigence et dans sa misère, et se séparant absolument de tout intérêt d' autrui, ce qui est proprement le contraire de la charité. Et même dans ce qui y paraît le moins contraire, dans ce qui ressemble à la charité et qui la joue à vue d' oeil, il p409 continue de poursuivre le schismatique et l' hypocrite jusque dans ses derniers raffinements : " un amour-propre qui est habile et qui ne veut rien perdre, ne montre ni l' esprit, ni l' érudition, ni la piété, ni la douceur qu' à propos... etc. " et encore : " prenons seulement garde à ne pas nous tromper par de fausses apparences, et à ne pas confondre un sentiment doux et tendre, mais sans force et sans vertu, avec le feu brûlant de la charité. " beaucoup de personnes ne lisent Fénelon que pour flatter en elles ce sentiment doux et tendre , qui n' est pas la charité. On ne va pas à Du Guet pour cela, mais pour quelque chose de plus : " ce feu que Jésus-Christ est venu répandre dans la terre, porte le caractère de Dieu même, qui s' appelle dans l' écriture un feu brûlant et un dieu jaloux : ... etc. " ç' a été là l' effort et la prière de Du Guet dans toute p410 son oeuvre, que de la faire écouler en charité, et il lui a été accordé d' y réussir. On lui peut appliquer dans tous les sens ce qu' il dit en un endroit : " ce qui est singulier me fait un peu de peine. " il fuit l' originalité comme d' autres la cherchent. Esprit d' élite et si rare, il ne songe qu' à disparaître en sa qualité propre, pour servir à tous ; et s' il a des biens à lui, il en ôte avec soin la marque pour les rendre communs. J' ai assez développé les mérites et les vertus de Du Guet, pour être en droit maintenant d' indiquer ses côtés faibles ; car il en eut. J' ai cité quelque part une conversation qu' il eut avec Bossuet, et dont Bossuet, disent les auteurs jansénistes, profita. Mais comment en profita-t-il ? Il s' agissait de l' explication d' une épître de saint Paul sur la conversion des juifs, qui devait être le signal d' une époque nouvelle. Bossuet ne se servit de cette vue, dans son discours sur l' histoire universelle , que pour la placer dans un lointain, dans un avenir non défini, et pour en tirer un de ces roulements de tonnerre qu' il aime, et qui retentissent dans sa parole avec tant de majesté. Or, ce n' était pas ainsi que l' entendait Du Guet, qui attachait à cette idée un sens tout précis et très-prochain. à force de penser à l' interprétation des écritures et de croire qu' il en avait le don spécial, Du Guet s' était fait des illusions ; il en tirait des conséquences et des présages, même pour les événements contemporains, sur ceux d' aujourd' hui et de demain ; de là toutes sortes de chimères. Il y avait, dans le parti, ce qu' on appelait le plan de M Du Guet , et dont on se parlait à voix basse. Quel était ce plan ? Un des premiers élèves de Du Guet, l' abbé d' étemare p411 qui poussa les choses bien plus loin que lui, et qui s' enfonça de plus en plus dans ce mode d' explications particulières, tandis que Du Guet à un certain moment s' arrêta et revint en arrière, va nous le dire : " suivant le plan de M Du Guet, nous attendions bien une apostasie, dit M D' étemare, nous attendions bien une constitution, mais nous ne croyions pas qu' elle serait si mauvaise ; je n' en attendais une si mauvaise que pour après la conversion des juifs, au lieu qu' elle est arrivée devant. " -ce fut en 1710, pour la première fois, que Du Guet, qui dirigeait M D' étemare depuis déjà longtemps, lui découvrit ex professo et commença à lui exposer, ainsi qu' à deux autres auditeurs, son plan sur la conversion des juifs et son explication de l' épître aux romains. En 1712, le marquis de Sévigné, qui désirait faire connaissance avec M Du Guet, eut avec lui, au mois d' avril, une conversation à laquelle M D' étemare assista et où la même matière fut traitée, c' est-à-dire toujours le remède applicable aux maux présents de l' église et le retour des juifs. Cette conversation, restée célèbre dans le parti, fut ensuite mise par écrit et rédigée par M D' étemare, à la requête de M De Sévigné. C' est l' écrit intitulé : explication de quelques prophéties touchant la conversion future des juifs, etc. (1724). -pauvre chevalier de Sévigné, si gai, si fou dans les lettres de sa mère ! Ce que pourtant deviennent, en se retournant, ces aimables folies de jeunesse ! Du Guet avait donc, croyait avoir sa clef particulière de l' écriture, l' intelligence directe des figures et des p412 prophéties, eu égard aux événements mêmes dont il était témoin ; et tandis que Bossuet dans la conversation, souvent citée, qu' il avait eue avec lui, avait bien conçu, dit-on, le plan de la conversion des juifs et y était entré, mais avouait n' en pas savoir le quomodo (ce qui était fort sage) et ne pensait pas que, pour en venir à cette conversion, il dût nécessairement arriver de grands maux dans l' église, Du Guet se tenait pour assuré que ce retour, selon lui assez prochain, serait précédé de grands maux, de grands égarements, et que ces maux n' étaient autres que ceux qui éclataient visiblement alors et se déroulaient coup sur coup, par la destruction de port-royal, la persécution des défenseurs de la grâce, la proscription de la vraie doctrine chrétienne dans la bulle unigenitus . Je touche au côté faible de Du Guet et j' y appuie. Il avait trop vécu dans l' ombre, dans un couloir étroit, dans le corridor prolongé de sa doctrine, où il n' y avait lumière qu' à l' extrémité. Il n' a pas le bon sens élevé, l' étendue d' horizon, la stabilité de Bossuet, qui se donne du moins tout espace pour distribuer les choses surnaturelles et surhumaines, et qui n' en complique point le présent. Lui Du Guet, il veut appliquer le surnaturel et le prophétique à bout portant , et tout autour de lui ; il a la vue un peu basse, et qui se grossit les objets présents. De là sont nées toutes les illusions finales des sectateurs de port-royal. Du Guet s' y est arrêté à mi-chemin et a même voulu revenir sur ses pas, mais il avait, plus que personne, ouvert la porte et il n' a pu la refermer. L' explication chimérique des prophéties, qui se greffe sur la ruine de port-royal et sur la bulle, s' est introduite sous ses auspices, bien p413 qu' il ait désavoué la secte quand il la vit publiquement délirer. Une de ses grandes illusions, et qui le rapproche encore de Fénelon, a été son enthousiasme pour la soeur Rose qui a été sa Madame Guyon à lui, et qui faisait réellement concurrence et guerre en ce temps-là à la Madame Guyon des quiétistes, -une Madame Guyon janséniste, ennemie de l' autre ; sainte contre sainte. Le neveu de Du Guet racontait, en octobre 1734, à M D' étemare qu' en 1706 ou 1707 son oncle, qui faisait des espèces de conférences à l' abbé d' Asfeld et à M Rollin, leur avait beaucoup parlé des prophéties de la soeur Rose ; que, lorsqu' ils étaient effrayés de l' état de l' église, il leur disait : " rassurez-vous ! Une bonne fille a reçu de Dieu des lumières ; Dieu lui a fait connaître qu' il viendra un bon pape qui rendra témoignage à toute l' ancienne doctrine de l' église et la fera briller. " il regardait cela comme très-proche, et sur ce que M D' Asfeld demandait où on trouverait un bon pape ? M Du Guet, en lui frappant sur l' épaule, disait : " vous êtes incrédule ; mais quand il n' y aurait que Cusani ? " cette soeur Rose, autrement dite soeur de sainte-croix, était originairement une petite paysanne ou demoiselle de campagne, du midi de la France (je me fais ici l' écho des propos et des on dit jansénistes à son sujet). Son père et sa mère l' ayant apparemment violentée pour se marier, elle ne voulut pas se soumettre à cohabiter avec son mari ; elle se défendit en personne p414 qui avait bec et ongles, soutenant qu' elle n' avait pas dit oui . Elle se sauva à Paris vers 1693, et y commença sa vie de béate et de visionnaire. M De Harlay l' en chassa ; elle y revint ensuite sous M De Noailles et y fit des prosélytes dans le monde le plus respectable. M Du Guet et M Boileau, entre autres, s' attachèrent fort à elle comme à une fille inspirée. M Boileau mourut plein d' estime et de respect pour elle. C' est cet abbé Boileau qui disait à M De Noailles, au sujet du cardinalat : " vous serez plus grand, monseigneur, en mettant ce chapeau sous vos pieds qu' en le mettant sur votre tête. " la soeur Rose pensa autrement, et qu' il serait plus utile à l' église en acceptant : " car, disait-elle, je frémis et les cheveux me dressent à la tête, parce que je vois combien est affreux et terrible le pontificat que nous allons avoir. " aussi, quand Clément Xi parut, tout le monde (ce sont mes auteurs jansénistes qui parlent) fit-il beaucoup d' attention à ce qu' avait dit la soeur Rose. Elle a dit aussi, ce qu' on appliquit à Benoît Xiii : " nous aurons ensuite un pape qui rétablira un peu les choses, mais il ne durera guère. " c' est de cette prophétesse que Du Guet eut la faiblesse de s' engouer ; lui et M Du Charmel, ils la conduisirent à la trappe pour la faire voir à l' abbé de Rancé, qui se refusa absolument à la connaître. C' est là que Saint-Simon les rencontra ensemble, Du Charmel avec qui il était lié déjà, et Du Guet qu' il rencontrait p415 pour la première fois et dont il a si bien parlé, et la soeur Rose sur laquelle il est curieux à entendre. Tout en admirant l' éloquence et l' universalité de savoir de l' ex-oratorien, et en en jouissant avec charme, il n' était pas peu étonné de son attitude en présence de cette béate : " son attention, sa vénération pour Mademoiselle Rose, sa complaisance, son épanouissement à tout ce peu qu' elle disait, ne laissaient pas de me surprendre. M De Saint-Louis, tout rond et tout franc, ne la put jamais goûter ; il le disait très-librement à M Du Charmel et le laissait sentir à M Du Guet, qui en étaient affligés. " quelque temps après, le cardinal de Noailles obligea la soeur Rose de quitter Paris (février 1701). Du Guet la revit dans son voyage de Savoie en 1715 ; car elle était retirée à Annecy. Cependant, vers la fin de sa vie, témoin dégoûté des convulsions qui n' étaient elles-mêmes que les conséquences extrêmes de ces premières extases et folies, il disait : " j' ai été une fois trompé, je ne veux pas l' être deux ; j' ai été la dupe de la soeur Rose, je ne veux point l' être des convulsionnaires. " directeur de femmes, et se complaisant un peu trop, on l' a vu, à ce commerce spirituel, Du Guet, malgré sa sévérité, sa circonspection et ses vertus, fut quelque temps la dupe d' une femme, vérifiant ainsi le mot de Nicole : " il y a une galanterie spirituelle aussi bien qu' une sensuelle, et si l' on n' y prend garde, le commerce avec les femmes s' y termine d' ordinaire. " l' attitude de Du Guet et son rôle dans le jansénisme, en toutes ces années difficiles, méritent d' être définis. p416 Il était ferme et modéré, et, bien que vif en de certaines circonstances, il ne dépasse jamais des limites qui de loin, somme toute, et le cadre étant donné, nous paraissent celles d' une piété scrupuleuse et prudente. En 1696, la guerre théologique extérieure recommença. Le livre de l' exposition de la foi par M De Barcos, indiscrètement publié par le père Gerberon, provoqua, nous l' avons dit, une ordonnance de M De Noailles, lequel, en censurant l' ouvrage, posait pourtant, dans une instruction dogmatique, la doctrine de la grâce en un sens analogue ou conforme à celui de saint Augustin. On a attribué cette partie dogmatique à Bossuet. L' ordonnance elle-même avait été dressée par l' abbé Boileau, alors attaché à l' archevêque, et ami particulier de Du Guet. Bref, c' était une ordonnance que j' appellerai des doctrinaires jansénistes ou du centre gauche , frappant à droite et à gauche pour asseoir l' équilibre, posant les principes en même temps qu' elle combattait le fait. Fénelon, ennemi des nôtres, disait que l' archevêque y soufflait le froid et le chaud . Ce froid et ce chaud piquèrent également. Les jésuites s' irritèrent ; les jansénistes purs prirent feu et s' étonnèrent que le nouvel archevêque ne les acceptât point tout entiers. Mais Du Guet, l' homme de bon conseil, fut d' avis qu' on aurait grand tort de rompre à ce sujet, et qu' au contraire il fallait avant tout se féliciter et jouir avec reconnaissance de voir les principes si clairement posés, en se tenant, quant au point de la condamnation, dans le silence respectueux. Il prit ce biais d' écrire à l' abbé Boileau une lettre, qui ne pouvait manquer de courir : p417 " depuis mon retour, monsieur, écrivait-il à cet abbé, j' ai lu la censure de monseigneur l' archevêque, et j' y ai trouvé de si grands avantages pour l' église et la vérité, que je ne puis m' empêcher, après en avoir rendu grâces à Dieu, de vous témoigner combien j' en suis touché... etc. " il développe et démontre les principes de l' ordonnance, en tire tout le parti possible, et venant à la censure particulière, à ce qui est de jansénius et au fait qui lui est imputé, il pense que c' est peu important, puisque l' essentiel est sauf et qu' on est d' accord sur la définition de doctrine : " qu' importe ce qu' on pense d' une secte qui ne fut jamais, si les supérieurs n' écoutent plus la calomnie qui s' efforce de la réaliser ? ... etc. " p418 cette lettre n' avait pas été destinée à la publication, mais seulement à circuler dans quelques mains ; elle fut imprimée toutefois sans le consentement de l' auteur : elle fit éclat. Plusieurs l' approuvèrent comme sage, d' autres la taxèrent de faiblesse ; quelques-uns y virent un blâme malin sous air de louange. Dans une seconde lettre à l' abbé Boileau, qui fut près d' être publiée du gré de l' auteur, mais qu' il retira, sachant qu' on y voulait faire des altérations, on lit : " il a plu à Dieu de bénir une intention que j' ai lieu de croire qu' il m' avait inspirée ; mais le succès n' a pas été général... etc. " p420 ce que voulait Du Guet était sage et profondément chrétien, mais trop contraire à la loi des partis pour être autre chose qu' une honorable exception et un conseil inutile d' une douce et belle âme. Son écrit partagea le sort de l' ordonnance, et eut pour effet le plus certain de mécontenter tout le monde. Un anonyme, que d' abord on crut être son ami et ancien confrère Quesnel, lui répondit (11 mars 1697), avec des raisons toutefois et des égards. M Louail et Mademoiselle De Joncoux, des plus fervents dans cette génération d' alors qui asirait à succéder en droite ligne à celle de port-royal, prirent occasion de ce conflit pour donner une histoire abrégée du jansénisme , qui répondit au zèle du plus grand nombre et jeta de l' huile dans le feu. En même temps que, sur le fait, Du Guet se montrait coulant et conciliant, il ne cédait en rien sur la doctrine, et une discussion sur le système de la grâce générale de Nicole s' étant engagée dans les années qui suivirent, il écrivit une lettre solide qui en est une savante et forte réfutation. Du Guet, par ce témoignage qu' il donna (" quoiqu' il n' y eût pas de questions, dit-il, qu' il fût plus éloigné de traiter par écrit que celles qui partagent les catholiques sur les matières de grâce " ), faisait assez comprendre que la modération qu' il souhaitait dans la conduite n' était pas du relâchement dans le dogme. Nous avons ainsi sa mesure de conciliation et de fermeté. Si cette ligne de conduite avait prévalu, les affaires du jansénisme n' en eussent pas été plus mal. Fénelon, très-attentif et très-ennemi, avait été fort frappé du p421 renouvellement de zèle et de force dans ce parti qu' on croyait abattu, et qui reprit une nouvelle vigueur dans les premières années du siècle. Il le redoutait principalement aux approches d' un nouveau règne et d' une minorité ; il imaginait même toutes sortes de plans pour le combattre, jusqu' à vouloir refaire en sens inverse des espèces de provinciales . Mais il ne craignait rien tant que ce jansénisme radouci et mitigé qui aurait eu tant de facilité pour se glisser sous le gallicanisme, et assez de sagesse pour ne pas tout compromettre. Ce jansénisme radouci et mitigé , mais qui avait peu de chances de se faire accepter des nouveaux venus dans le parti, était celui de Du Guet. En 1707, on avait imprimé de lui un livre de pure édification, un traité sur la prière publique , qui est un de ses ouvrages les plus cités. C' était une réponse faite à un chanoine de l' église de Reims qui le consultait, et lui demandait comment il fallait s' y prendre pour suffire d' esprit et d' attention à cet amas de prières que l' abus des fondations pieuses avait attachées à de certaines charges ; en d' autres termes, comment on pouvait être chanoine, et non pas en faire le métier, mais en remplir le ministère en conscience, avec piété, avec présence d' esprit et de coeur pendant de si longs offices, et sans laisser à des chantres gagés le soin de louer Dieu ? Du Guet, en répondant, n' est pas sans reconnaître l' abus de ces surcroîts d' offices ; il indique les moyens cependant et les motifs d' une prière toujours vive et jaillissante ; il donne autant que possible la méthode de bien prier. Mais ce livre relativement excellent, marqué presque à chaque page au cachet de sa destination première, a perdu de son intérêt et de son application, même pour p422 les chrétiens, s' ils ne sont ni chanoines ni ecclésiastiques. En 1715, un peu avant la mort de Louis Xiv, Du Guet fut inquiété à l' occasion d' une dissertation très-vive qui parut contre la bulle unigenitus et que le parlement condamna. Quelques personnes supposaient, tout en s' en étonnant, que Du Guet était pour quelque chose dans un écrit si passionné, et le père Tellier le faisait presser d' écrire contre et de s' expliquer, probablement pour faire taire ces bruits. Quoi qu' il en soit, Du Guet crut voir un piége dans une insinuation théologique qui lui arrivait par le canal du lieutenant de police d' Argenson, et son imagination un peu timorée l' emporta hors de France à l' abbaye de Tamied en p423 Savoie, où il demeura quelques mois sans que personne, pas même le président de Ménars, sût le lieu de son refuge. Il était de retour à Paris chez le président avant la fin de l' année. Son nom se trouve sur les fameuses listes du renouvellement d' appel en 1721 (je copie les nouvelles ecclésiastiques ) ; il s' agit de l' appel au prochain concile général. Sur ce chapitre de la bulle, Du Guet fut invariable. Il se prononça avec fermeté et courage dans plusieurs écrits devenus publics, particulièrement dans une lettre à l' évêque de Montpellier Colbert, en 1724, pour le féliciter de sa résistance à recevoir le formulaire dans son diocèse. Cette démarche, et les inquiétudes qui en furent la suite, le forcèrent de quitter Paris. Ses dernières années furent errantes ; nous le trouvons à Troyes (1724-1728), puis à Paris, caché au faubourg saint-Marceau (1730). Il p424 alla, cette année même, en Hollande. Octogénaire à son tour comme Quesnel et comme Arnauld, il y fut reçu avec distinction par l' archevêque de cette petite église schismatique d' Utrecht, M Barchman. On m' a montré à Amersfoort la rue étroite et la maison où il habita. Il revint à Troyes encore (1731-1732), puis à Paris où il mourut. Dans ces situations diverses et tourmentées, il garda son esprit de douceur, sa clarté de vues. J' ai parlé de sa fermeté sur le chapitre de la bulle ; voici une lettre qui me paraît limiter et fixer cette fermeté dans la mesure d' une bien édifiante tolérance. Il répondait à un prêtre de l' oratoire, qui le consultait pour savoir s' il était obligé de se déclarer dans les affaires de l' église, en 1722 : " si ma réponse, lui disait-il, n' est pas aussi précise que vous le désirez, attribuez-le, s' il vous plaît, à vos dispositions et non à un défaut de confiance, car je m' en sens une entière pour vous, et je me repose pleinement sur votre prudence et sur votre vertu... etc. " p426 sur tous les points, nous retrouverions dans les dernières années de Du Guet cette lumière et cette mesure à laquelle il nous a de bonne heure accoutumés. Il est le Nicole de ces temps opiniâtres et querelleurs, de ces temps insensés et convulsifs. Et de même que Nicole paraît avoir cru médiocrement aux miracles opérés par les reliques de M De Pontchâteau, de même Du Guet a peu de foi aux miracles opérés sur la tombe du diacre Paris. Sans se bien rendre compte du côté tout physique et physiologique de la question, qui n' est pas bien éclairci encore, il se prononce du moins contre la diviité des convulsions. Il rompt en visière à ce sujet avec le journal du parti, les nouvelles ecclésiastiques , et le rappelle à la prudence. Mais ceci demande quelques explications. Du Guet, depuis quelques années, et malgré les persécutions qu' il ne cessait de subir, n' allait pas aussi loin que l' auraient désiré quelques-uns des amis. Aussi disait-on tout bas qu' il baissait . Il y avait alors au sein du jansénisme des influences rivales, et comme des directions occultes, qui se croisaient. L' influence de M Boursier contre-balançait celle de Du Guet, et on p427 soupçonnait ce dernier d' en être mécontent. On se rappelait lui avoir entendu dire dès 1721 : " M Boursier est secret jusqu' au mystère. " un inconvénient réel de la situation de Du Guet en ses dernières années, c' était qu' il avait près de lui une nièce, Madame Mol, personne active, impétueuse, violente, et qui paraissait mener son oncle, même quand celui-ci ne faisait rien que de raisonnable, et qu' il n' eût également fait sans elle, de lui-même. Il nous est impossible toutefois, après avoir entendu tous les dits et contredits, de ne pas juger que Du Guet avait raison et cent fois raison contre les crédules et les fanatiques à qui il avait affaire, même parmi les gens d' esprit du parti. Ceux-ci (et notamment M D' étemare le premier élève de Du Guet, et élève devenu dissident) avaient une idée principale, c' est qu' une nouvelle ère était ouverte par la bulle, cette bulle subversive du christianisme ; que Rome n' était plus dans Rome, que l' église n' était plus dans l' église ; que cette église véritable, il la fallait désormais chercher dans p428 le corps des appelants et réappelants, et non ailleurs ; qu' il le fallait die hautement et professer : " il ne suffisait plus d' enseigner la vérité par l' écriture, la tradition, saint Thomas, cela est de tous les temps ; il fallait montrer cette suite d' hommes que Dieu s' est réservés, messieurs de port-royal, les appelants, etc. ; il était temps de dire que c' était un corps . " il allait jusqu' à se poser cette question : peut-on se sauver sans connaître les appelants et en être ? " je n' ai jamais répondu directement à cette question, disait-il, mais j' ai toujours demandé si, dans les quarante années qui s' écoulèrent depuis la mort de Jésus-Christ jusqu' à la ruine de Jérusalem, on était obligé de connaître Jésus-Christ ; si, du temps de l' arianisme, il fallait être du parti d' Athanase. " -il remarqua un jour que le premier apologiste chrétien s' appelait Quadrat , ce qui était précisément le nom de M De Carré de Montgeron, l' apologiste des convulsions. -ainsi on recommençait l' église. On voit la fausse vue, la folie systématique, la prétention de changer de lit le cours du fleuve catholique, et de le détourner, de le transporter tout entier dans un petit canal artificiel, dans un canal voisin d' Utrecht, de l' enfermer désormais dans le parti, jusqu' à inscrire sur la porte de clôture : hors de là, pas de salut ! Du Guet, est-il besoin de le dire ? Ne pouvait donner dans de telles visées rétrécies. Il n' avait pas le goût du schisme ; il n' avait pas à son service de ces sophismes encore plus bizarres qu' ingénieux pour l' aider à voir dans la secte une catholicité de forme toute nouvelle. Il aimait à ce que ses ouvrages parussent avec l' approbation ecclésiastique. Il aimait l' unité. S' il regrettait p429 les erreurs, les déviations dans le cours du grand fleuve, il espérait sans doute une rentrée plus ou moins prochaine dans les voies légitimes de la tradition, et il laissait à Dieu le soin de ménager ces retours par des moyens à lui connus. Sans être, comme on le disait, un saint Augustin, et en aimant trop le demi-jour pour un docteur, il n' était pas homme à faire aboutir toute cette vaste tradition qu' il possédait si bien à l' espèce de cul-de-sac où s' imprimaient en cachette les nouvelles ecclésiastiques , et à la petite école de Rhynwick. Et c' est ce qui faisait que les purs, les zélés du parti notèrent en lui, à dater d' un certain jour, des signes p430 d' affaiblissement. Il est vrai qu' on n' en parlait qu' avec respect encore, et comme de la faiblesse d' un grand homme : " M Du Guet, ah ! Je lui ai trop d' obligation pour en dire du mal, s' écriait M D' étemare ; je le respecte comme mon père, et je lui ai offert de l' être. " " j' avais été autrefois porté, disait-il, à croire que M Du Guet était un plus grand esprit que saint Augustin, mais j' en suis bien revenu, et je crois que saint Augustin, dans son total, lui est bien supérieur, quoique M Du Guet soit supérieur à saint Augustin pour certaines parties. " voici qui est assez piquant et qui a du vrai ; c' est toujours le même M D' étemare qui parle, et dont nous surprenons les paroles dans toute leur familiarité et aussi leur sincérité : " M D' Asfeld avait remarqué l' affaiblissement d' esprit de M Du Guet ; il se servit même, pour me l' exprimer, de l' exemple du corps de saint Augustin qu' on venait de retrouver (juillet 1728), et me dit : " de M Du Guet aussi, nous n' avons plus que le corps. " p431 " trois dons que M Du Guet croyait avoir : le don de l' intelligence de l' écriture, le don du conseil , et le don de la solitude . Il n' a pas eu ce dernier. M Boileau m' a dit un jour : " il croit avoir le don de la solitude et ne l' a pas. " j' avais peine alors à le croire, mais j' ai vu depuis que M Boileau avait raison. Sa retraite lui a affaibli l' esprit. " -si elle ne lui avait point affaibli l' esprit, elle lui avait du moins donné des tendresses de vue, des sensibilités et susceptibilités d' impressions trop vives. On disait que son affaiblissement était d' une espèce particulière ; car lorsqu' on causait avec lui, on était bien forcé de lui reconnaître tout son esprit et tout son charme. On disait donc que, sur la fin de sa vie, il avait l' esprit affaibli " quant au jugement , mais non quant à la facilité de parler et quant à l' éloquence et au bon sens, qu' il a conservé jusqu' à sa mort. " cependant d' autres témoins, plus extérieurs il est vrai, l' ont jugé jusqu' à la fin une très-bonne tête. Grosley, parlant des missions jansénistes qui se faisaient à Troyes (car le jansénisme était alors dans sa période envahissante), et racontant les captations, les intrigues de tous ces nouveaux docteurs qu' il avait vus dans son enfance, ne nomme à cette occasion Du Guet p432 que comme y étant nettement et fermement opposé. Et quand le fanatisme des convulsions, arrivé de Paris, d' où il se propageait comme par un mot d' ordre, se vint ouvrir une succursale dans cette ville toute janséniste : " s' il y était prêché, dit Grosley, par les pères Guérin, Pierrecourt et par quelques-uns des exilés, il y était combattu par quelques bonnes têtes, dirigées par le savant Du Guet qui résidait alors à Troyes : mon père le voyait souvent. " et encore : " m l' abbé Du Guet passa à Troyes quatre années de 1725 à 1728, et ensuite l' année 1732. Je me souviens d' un charivari dans toutes les formes qui fut donné à l' abbé Du Guet, lorsqu' en 1732 sa lettre sur les nouvelles ecclésiastiques , datée de Troyes, fut répandue dans le public ; charivari dont eut ensuite sa part le père Bousquet, alors supérieur du grand séminaire. " un charivari à Du Guet, donné par les forcenés du parti et par la lie janséniste convulsionnaire, voilà un honneur qui lui était bien dû, mais dont nous n' aurions eu aucune nouvelle sans Grosley, les historiens et gazetiers ecclésiastiques l' ayant soigneusement dissimulé. Et en effet, le vieillard sensé et délicat, en présence de ces orgies sacrées et des récits périlleux qu' on en faisait, n' avait pu se contenir. En lisant, dans les nouvelles ecclésiastiques du 24 décembre 1731, que les incrédules qui niaient les miracles du diacre Paris, ou qui les expliquaient par des raisons naturelles, seraient amenés désormais à nier ou à expliquer pareillement ceux de Jésus-Christ, il s' était indigné du rapprochement ; il avait écrit (9 février 1732) à un jeune confrère de p433 l' oratoire de Juilly, Pinel, une lettre, devenue publique, qui lui attira dans cette même feuille, à la date du 15 mars 1732, une réponse, d' ailleurs mesurée et convenable. C' est qu' aussi, pour tout ce qui n' était pas la populace du parti, Du Guet, même dissident et désapprouvant, imposait toujours. Cependant les ardents de tout ordre avaient frémi. Colbert, l' évêque de Montpellier, écrivait, à la date du 13 mai 1732, à M De Caylus, évêque d' Auxerre : " vous avez lu la lettre de M Du Guet ; c' est une tache dans sa vie. " quand les gros bonnets de l' ordre s' expriment ainsi, les gens de la rue traduisent à leur manière ; ils organisent un charivari, ou crient à la lanterne ! La lettre de Du Guet fut un événement. C' était le premier signal public de dissidence parmi les appelants restés fidèles. On la déplora fort, on en fit mille doléances. Cependant bien des gens sensés s' y ralliaient, et parmi ceux mêmes qui d' abord s' élevèrent contre, la plupart furent bientôt forcés, à leur tour, d' en venir à une manière de protestation contre de trop révoltants excès et de plus en plus indécents. Vers la fin de cette même année 1732, M Boursier, le grand personnage influent à Paris et le directeur du jansénisme central, p434 jugea qu' il était urgent de convoquer un conseil de théologiens que la prudence fit bientôt réduire au nombre de sept, pour examiner les cas et pour fixer quelques règles provisoires de conduite : c' est ce qu' on appelait juger des convulsions par les règles . On essaya d' en donner aussi sur les secours permis ou non permis. C' est qu' en présence des recrues de convulsionnaires qui renchérissaient chaque jour les uns sur les autres et qui faisaient secte, et des sectes à plusieurs branches, les augustiniens , les vaillantistes , les galetistes , les margouillistes , etc., il fallait bien intervenir tôt ou tard et crier holà ! Le Colbert lui-même, cet entier et opiniâtre évêque de Montpellier, fut bien obligé d' avoir ses limites : il est des degrés jusque dans l' absurde. On le voit s' arrêter un peu tard, mais s' arrêter et tonner contre un nommé Vaillant, et surtout contre certain frère Augustin qui se donnait comme un homme envoyé de Dieu, un précurseur d' élie et même supérieur à élie. Cet Augustin qui du moins ne marchandait pas, et qui disait : " nous sommes quatre qui rendons témoignage, le père, le fils, le saint-esprit, et moi ! " s' était établi, au milieu de l' été de 1734, dans la paroisse de Milon, située non loin de port-royal des champs ; il souilla de sa frénésie le vallon. M Colbert se séparait énergiquement de ces énergumènes ; Du Guet l' avait fait avant tous. p435 Vers la fin de 1732, Du Guet put revenir de Troyes à Paris, du consentement de l' archevêque M De Vintimille et du cardinal de Flery. Il y mourut subitement, le 25 octobre 1733, à 84 ans. On l' enterra dans le cimetière de saint-Médard, à côté de Nicole, ce qui est bien sa place, mais trop près du diacre Paris. J' ai dû, en ne dissimulant pas quelques ombres, insister sur cette figure et cette physionomie de Du Guet. Il nous appartient. Sans doute il n' a pas été précisément un homme de port-royal, mais il a été un cousin-germain de port-royal, et le plus aimable, le plus distingué de tous. Ce mot de cousin-germain n' est pas de moi, et il ne lui a même été donné par M D' étemare que par manière de restriction et de répréhension : " M Du Guet, disait cet ingénieux et systématique personnage, a été le cousin-germain de messieurs de port-royal et n' en a pas été le fils . Il avait été tout près de reconnaître que port-royal faisait tige : il y eut un instant où il ne s' en fallut de rien ; mais il tourna p436 tout d' un coup et pour toujours. C' est en 1723, dans cette conversation que j' eus avec lui, où pour la première fois je vis en lui de la passion et de l' humeur. Quelles suites cela n' a-t-il pas eues dans les affaires de l' église ! Aujourd' hui il est évident que port-royal faisait tige . Quand nous allâmes porter les sacrements à port-royal (en 1709), M Du Guet nous approuva fort, regardant ces religieuses uniquement comme des innocentes qu' il fallait défendre ; mais ce n' était pas lui qui nous y avait invités. " or, il est clair pour nous, au contraire, que port-royal ne faisait pas tige , c' est-à-dire qu' il ne devait pas être le principe d' une nouvelle génération qui aurait tout embrassé et tout recommencé ; et Du Guet a eu raison de n' y voir qu' un admirable exemple, mais particulier, du plus pur christianisme. Il a été fidèle au bon sens jusque dans ses religions et ses admirations pour les pieux amis qui l' avaient précédé, et cette qualité mitigée de cousin-germain de port-royal reste à nos yeux son plus beau titre. Venu dans le dix-septième siècle trop tard pour y être classé, pour y prendre un rang tout à fait assuré et définitif parmi ses pairs, Du Guet mourut trop avant dans le dix-huitième pour que sa mémoire ne restât pas la propriété comme exclusive du parti étroit qui, après tout, le réclamait pour sien et s' en honorait grandement avec raison. L' ensemble de ce siècle ne le connut pas, et il ne se trouve mentionné chez aucun des écrivains p437 qui, à dater de ce temps, obtiennent et distribuent la gloire. Les illustres du dix-huitième siècle, les contradicteurs directs de Pascal, savent à peine son nom, et les nouvelles ecclésiastiques (ô contrariété dernière ! ) l' appellent à tue-tête le grand Du Guet, lui le modeste. Il eut du moins, à travers cela sa clientèle obscure et fidèle de quelques âmes humbles qu' il a consolées. Admirable coeur, admirable esprit, fonds vivant de doctrine, et à qui il n' a rien manqué comme chrétien ; grand talent auquel il n' a manqué que du jour, et de ne pas être toujours étouffé dans des voies d' oppression. Mais venons-en, pour couronner Port-Royal, à un glorieux ami de Du Guet, à un tendre et brillant génie que rien n' a étouffé, et qui, même au temps où il s' est mortifié le plus dans ses dons, s' est réveillé tout d' un coup, après quinze années de silence, pour donner deux saints chefs-d' oeuvre, dont le dernier n' a point d' égal en beauté ; venons-en à l' auteur d' Esther et d' Athalie . p438 X. " M Racine poëte, solitaire de port-royal : " ainsi est-il désigné dans l' un de nos nécrologes, et les seuls ouvrages mentionnés de lui sont Esther, Athalie , les cantiques spirituels , et l' abrégé de l' histoire de port-royal : le reste demeure soigneusement oublié. Cependant on y ajoutait quelquefois, par quiproquo, la thébaïde : " la solitude qu' il y trouva (à port-royal des champs), lit-on dans le grand nécrologe, lui fit produire la thébaïde , qui lui acquit une très-grande réputation dans un âge peu avancé. " le bon rédacteur, qui n' avait pas lu son Racine, ne supposait pas qu' il pût y avoir d' autre thébaïde au monde que la thébaïde sainte. Cela déjà nous indique que si Racine fut compté p439 dans port-royal, ce fut toujours bien moins pour ses écrits que pour ses services. Par sa naissance et par son enfance, Racine tenait à port-royal de tous les côtés. Son cousin Vitart, qui fut depuis intendant du duc de Luynes, se trouvait du nombre des premiers enfants que M De Saint-Cyran faisait élever à la maison des champs avec les jeunes Bignon ; il le devait à sa qualité de neveu d' une soeur Suzanne Des Moulins, cellerière. Lors de ce qu' on appelle la première dispersion des solitaires, lesquels n' étaient encore que trois ou quatre (1638), Mm Le Maître et De Séricourt, et Lancelot qui avait soin du petit Vitart, se retirèrent à La Ferté-Milon chez M et Madame Vitart, oncle et tante de Racine qui allait naître (décembre 1639). Le séjour de ces messieurs à La Ferté-Milon produisit des fruits particuliers dans la famille de Racine, et redoubla, resserra les liens pieux entre elle et port-royal. C' est par suite de cette édification que se retira quelques années après au monastère des champs la grand' mère de Racine, Marie Des Moulins, veuve de Jean Racine, contrôleur au grenier à sel de La Ferté-Milon ; elle avait eu déjà à port-royal une soeur religieuse. Elle y avait alors une fille religieuse, et devait y avoir bientôt une petite-fille religieuse également. Elle s' employa, avec une grande p440 affection et tous les soins dont elle était capable, au service de la maison des champs. C' est de cette humble veuve Racine que parle la mère Angélique dans une lettre à M Le Maître, de mai 1652 : " la pauvre Madame Racine m' écrit que vous lui avez fait la charité de lui parler, dont elle est très-consolée, et me prie de vous la recommander, comme je fais de tout mon coeur. C' est une très-bonne femme, vous le verrez ; elle est capable de bien servir et sans timidité. On m' a dit que la mère L... et sa fille la gourmandent, et qu' elle n' ose rien faire sans leur congé. Je ne m' arrête guère aux discours des valets, sachant bien qu' ils sont passionnés et mauvais juges ; mais je vous supplie très-humblement d' y prendre garde. " de plus, M Vitart père s' en revint, dès 1639, avec ces messieurs au monastère des champs, et y prit soin, en bon économe, du ménage et de la ferme jusqu' à sa mort en 1641 ou 1642. Sa veuve vécut à Paris dans le qurtier de port-royal, en sainte femme, et elle exerçait en même temps la profession de sage-femme . C' est elle qui cacha durant les persécutions M Singlin, M De Saci et autres messieurs dans une petite maison du faubourg saint-Marceau qui appartenait à son gendre : elle habitait le bas et paraissait occuper tout le logis. Le fils Vitart, après ses études faites, entra chez le duc de Luynes sur le pied d' intendant, et était souvent à Chevreuse. Il y avait donc eu comme une transplantation de presque toute la famille de Racine à port-royal et aux environs. Rien de plus simple qu' il y ait été élevé, de même qu' une de ses soeurs s' y fît religieuse. Jean Racine fut orphelin dès l' nfance, si on peut le dire orphelin au milieu d' une famille si nombreuse p441 et si sainte ; son père et sa mère morts le laissèrent en bas âge. Il fut d' abord envoyé pour ses premières études au collége de la ville de Beauvais, et il paraît qu' il n' en sortit qu' en octobre 1655 pour venir à port-royal ; selon les dates données par son fils (et qui ne sont point d' ailleurs d' une entière certitude), il en sortit en octobre 1658 pour aller faire sa philosophie au collége d' Harcourt ; il ne serait donc resté à port-royal que trois ans, depuis l' âge de seize ans jusqu' à dix-neuf. Ces années tombent précisément dans le temps de la dispersion des écoles, du moins de l' école des granges, qui eut lieu en 1656. M Walon De Beaupuis conserva quelques enfants au Chesnay jusqu' en 1660 ; mais il y a lieu de croire que le petit Racine, comme on l' appelait, resta par exception à port-royal des champs et qu' il continua d' étudier, peut-être seul, ou peut-être avec le duc de Chevreuse à Vaumurier, c' est-à-dire encore à port-royal des champs, sous Lancelot, Nicole, et aux soins particuliers de M Le Maître ou de M Hamon. Ces trois années passées dans le saint désert furent décisives pour le jeune Racine : ses études s' y fortifièrent, et il y acquit tout son premier fonds de goût et de savoir antique ; sa sensibilité s' y développa avec d' autant plus d' abandon et d' effusion qu' il y était presque solitaire, et que les compagnons, par suite de cette dispersion de l' école des granges, ne l' y troublaient pas. On sait les anecdotes, les circonstances touchantes de ce studieux séjour du poëte adolescent. On a cette bonne lettre de M Le Maître, réfugié pour quelque temps à Bourg-Fontaine, du 21 mars 1656 : p442 " mon fils, je vous prie de m' envoyer au plus tôt l' apologie des saints pères , qui est à moi, et qui est de la première impression ; elle est reliée en veau marbré, in-4... etc. " pauvre Racine ! S' il relut plus tard cette bonne lettre, qu' il dut se repentir et pleurer ! Car elle éclaire le tort qu' il eut envers la mémoire de M Le Maître, et ce qui nous semblera à nous-mêmes la pire action de sa vie ; mais il se repentit si fort qu' on n' a plus le courage de le lui reprocher. On a les vers latins et français par lesquels il célèbre port-royal. Dans les distiques latins ad christum , il parle déjà du monastère comme il en aurait pu parler la veille de sa mort, -ce monastère battu par la tempête et de toutes parts menacé : hanc tutare domum, quae per discrimina mille,... etc. Il parle déjà comme un des vieux solitaires et en leur p443 nom : nos quondam tot tempestatibus actos... il implore la paix, un jour serein et pur : pacem, summe deus, pacem te poscimus omnes ; succedant longis paxque diesque malis. Après les temps d' épreuves et la sortie d' égypte, après l' orage il ne désire rien tant que ce port, cet asile de grâce : te duce, disruptas pertransiit israel undas : hos habitet portus, te duce, vera salus. Port-royal, c' est sa patrie à lui, c' est sa nourrice, sa famille d' adoption. Port-royal entretint, développa dans Racine tous les sentiments de famille : Racine ne fut jamais orphelin. Quant à ses odes en français, comprises sous le nom de paysage, ou promenade de port-royal des champs, elles sont assez connues ; trop faibles et trop d' un poëte enfant pour qu' on en puisse citer beaucoup, il y a pourtant déjà de l' accent des choeurs d' Esther , par exemple dans ces doux endroits qu' il suffit de rappeler : je vois ce cloître vénérable, ces beaux lieux du ciel bien aimés,... etc. Les mots sont faibles ou vagues, mais il y a le mouvement, le souffle. On reconnaît surtout, à cette description abondante p444 et complaisante du paysage, des bois, de l' étang, des prairies, quel vif et frais sentiment, quel amour de la nature nourrissait cette jeune âme. Ce même vallon que les autres jugeaient affreux et sauvage, et la mortification des yeux par son horizon borné, lui, il y voyait ses chastes délices et en recueillait, en l' embellissant, chaque image. Nous aurons à dire et à répéter souvent que Racine est de ces talents qui auraient fait ce qu' ils auraient voulu dans chaque genre, qui y auraient excellé, dès qu' ils s' y seraient exercés. Dans le descriptif ou le pittoresque, que n' aurait-il pas fait s' il l' avait voulu, lui qui, tout novice, peignait avec tant d' artifice et de menue curiosité les reflets et le miroir de l' étang, le vol rasant de l' hirondelle sur les eaux, les sillages argentés des poissons, les papillons, ces vivantes fleurs qui voltigent sur les herbes par les prairies et donnent le change aux abeilles : c' est là qu' en escadrons divers ils répandent dedans les airs... etc. On a en ces strophes un premier Racine juvénile tout naturel et d' avant Boileau, le Racine bel-esprit et rêveur, se souvenant de la solitude décrite par Saint-Amant, descendant de Pétrarque sans le savoir, sentant déjà d' avance comme Lamartine enfant à Milly. Y a-t-il au début, entre Boileau et lui, assez de différences de nature ! L' un tout occupé des embarras des rues de Paris, des originaux du coin, et des mauvais vers qui ne font qu' un saut du palais chez l' épicier ; ayant au p445 coeur, dès quinze ans, la haine d' un sot livre ; l' autre tout épris des fleurs, de la rosée, des ombrages et des eaux, y laissant volontiers courir son vers fluide et un peu brillanté, mais ému, et déjà sans doute y mêlant tout bas de vagues et chers fantômes. Car c' était en errant par ces prairies, en s' enfonçant sous ces bois, qu' il allait lire, apprendre par coeur, en dépit du bon Lancelot, ce roman d' Héliodore, Théagène et Clariclée, espèce d' Estelle et Némorin d' un Florian grec. Il rêvait déjà quelque tragédie là-dessus, assez pareille à celle de Pyrame et Thisbé de Théophile, qu' il ignorait encore. Il rêvait déjà pour lui-même, à travers sa piété confuse et rougissante, de semblables aventures. Tout pourtant n' était pas sitôt ni également profane dans les essais de sa muse. Il s' essayait dès lors à traduire en vers les hymnes du bréviaire que plus tard, très-retouchées, revues et refaites, il mit dans ce bréviaire que l' on condamna, de M Le Tourneux. Je me figure que, le lendemain de quelque rêverie trop prolongée sur les tendresses de Chariclée et de Théagène au fond des bois, le jeune Racine troublé et repentant s' exerçait à ces hymnes pures de laudes : l' oiseau vigilant nous réveille, et ses chants redoublés semblent chasser la nuit : ... etc. p446 M De Saci, dit-on, vit ces premiers essais de vers pieux, bien moins élégants sans doute qu' on ne les a maintenant, mais dont quelque heureuse strophe devait déjà être trouvée ; il ne les goûta point, et représenta au jeune racine que la poésie n' était pas son p447 talent. Lui-même M De Saci était poëte, il était orfèvre et ne pouvait l' oublier, tout saint qu' il était ; il avait traduit de ces mêmes hymnes d' église, il ne trouva pas que les traductions de Racine ressemblassent assez aux siennes. Il ne l' avoua point pour son disciple en fait de vers. M Le Maître n' était pas d' avis, non plus, que Racine fût poëte ; mais il aurait voulu faire de lui un avocat, c' est-à-dire ce qui lui semblait de plus beau au monde quand on n' était pas solitaire. Racine passa de port-royal au collége d' Harcourt pour y faire sa philosophie. Sa passion pour la poésie allait croissant, et l' image de ses premiers maîtres absents pâlissait. En 1660, au sortir de sa philosophie, n' ayant que vingt-et-un ans, il fit son ode intitulée la nymphe de la Seine , pour le mariage du roi. Son cousin Vitart qui, par l' hôtel de Luynes, connaissait les littérateurs en crédit, porta l' ode à Chapelain, le grand patron d' alors, lequel, après examen, rendit cette sentence : " l' ode est fort belle, fort poétique, et il y a beaucoup de stances qui ne peuvent être mieux. Si l' on repasse le peu d' endroits que j' ai marqués, on p448 en fera une fort belle pièce. " l' endroit le plus considérable à changer fut celui où l' auteur avait mis des tritons dans la Seine, dans un fleuve, là où il n' y a que des nymphes. -c' était le plus grave crime aux yeux de Chapelain. Au sortir de chez M Chapelain, M Vitart passa chez M Perrault, quoique Racine lui eût dit de ne le pas faire ; mais il ne put s' en empêcher, et Racine, après coup, n' en fut pas marri . M Perrault fit également ses remarques, relevées de force éloges ; Racine en tint compte pour corriger, et suivit ses avis, hors un ou deux endroits où je ne suivrais pas , dit-il, Apollon lui-même. ainsi voilà Racine qui, si Boileau n' y met bon ordre, va débuter sous le patronage de Perrault et de Chapelain. Son ode, quoique pleine, nombreuse et élégante, n' est d' ailleurs pas indigne de eurs auspices par la quantité d' astres, soleils, beautés nonpareilles, or du Tage, trésors de l' Inde , et d' oripeaux poétiques à la mode dont il ne répudie par l' étalage, en le rajeunissant à peine, sans se douter de l' interdit déjà prononcé par Pascal et que va faire exécuter Boileau. Cette ode avait été précédée d' un certain sonnet sur la naissance d' un enfant de Madame Vitart, aussi pompeusement célébré que l' enfant de Pollion, et d' un autre sonnet au cardinal Mazarin à l' occasion de la paix des Pyrénées, qui avait fait scandale plus que de raison à port-royal. Nous entendons d' ici l' écho : " il est à craindre que ce petit Racine ne tourne mal, " devait-on se dire. Dans une lettre à l' abbé Le Vasseur, Racine raconte gaiement son embarras pour son ode, sur laquelle, après Chapelain, il ne sait plus qui consulter : p449 " si bien, lui écrit-il, que j' étais près de consulter, comme Malherbe, une vieille servante, si je ne m' étais aperçu qu' elle est janséniste comme son maître, et qu' elle pourrait me déceler ; ce qui serait ma ruine entière, vu que je reçois encore tous les jours lettres sur lettres, ou, pour mieux dire, excommunications sur excommunications, à cause de mon triste sonnet. " cette situation compliquée dura assez longtemps. Racine avait été présenté à Chapelain ; il avait reçu de Colbert une bourse de cent louis pour son ode ; il avait donné des arrhes sûres au démon de la poésie : pourtant port-royal le circonvenait encore, et l' embarras était de s' en dégager. M Vitart, qui ne paraît guère avoir profité avec suite de la sérieuse et sainte éducation qu' il avait reçue, aidait à couvrir le libertinage poétique de son jeune cousin. On a de Racine les lettres écrites de Chevreuse, et datées de Babylone , à l' abbé Le Vasseur, jeune homme lui-même d' esprit et de dissipation, un peu parent et assez galant ami, ce semble, de Madame Vitart. Racine à Chevreuse présidait (ou faisait semblant de présider), en l' absence de son cousin, aux travaux qui se faisaient dans le château du duc. Ce n' est plus la rêverie pieuse et tendre des années précédentes ; c' est une rêverie encore, mais que traversent le regret de Paris et d' autres désirs volages. Il appelle Babylone , c' est-à-dire lieu d' exil, ce qu' il appelait tout à l' heure Sion : " vous vous attendez peut-être que je m' en vais venir vous dire que je m' ennuie beaucoup à Babylone,... etc. " p450 il convient d' arrêter à temps la citation ; car il y a des gaietés. Voilà le Racine aussi libertin qu' il peut être. Mais tout cela pourtant, à le lire de suite, est un peu froid, de parti pris ; c' est un libertinage littéraire encore, concerté pour amener des citations et allusions de ses poëtes favoris. Racine, à ce moment, se dissipait de plus en plus ; à Paris il voyait La Fontaine et se faisait loup avec lui et les autres loups ses compères. Il empruntait à la bourse de M Itart, ne sachant trop quand il pourrait rendre. Il songeait à donner une pièce intitulée les amours d' Ovide à l' hôtel de Bourgogne, et écrivait là-dessus de petits billets galants à la comédienne Mademoiselle De Beauchâteau. Toutes ses lettres de ce temps sont entremêlées de vers, qui ne ressemblent pas mal à ceux du voyage de Chapelle et de Bachaumont, ou aux rimes mêlées des lettres de La Fontaine. Il lit les poëtes italiens et espagnols, et en est plein ; le grec a un peu tort. C' est le moment de la grande dispersion des solitaires, en 1661, de la déposition et de la fuite de M Singlin, p451 et de la désolation qui s' ensuivit ; Racine en parle dans ses lettres à l' abbé Le Vasseur, mais très à la légère et en disciple très-peu touché ; ce malheur de port-royal le met plutôt à l' aise, et ouvre du jour à sa muse : aussi il ne le prend que par le côté de la plaisanterie. Il s' agit d' un fils de sa tante Vitart, d' un frère de son cousin l' intendant, qu' on avait cru mort apparemment, et qu' on apprend qui porte, frais et gaillard, le mousquet dans la garnison d' Hesdin : " je vas dès cette après-dînée en féliciter madame notre sainte tante, qui se croyait incapable d' aucune joie depuis la perte de son saint père,... etc. " je sais qu' il ne faut pas prendre trop au sérieux des plaisanteries un peu froides, faites pour égayer une lettre, et sans que le coeur y ait grande part. Pourtant quel chemin Racine avait fait en peu de temps ! Comme son goût contrarié le rend ingrat ! Comme il plaisante p452 de douleurs respectables avec une grâce pincée et cruelle ! Ainsi parlait-il de ses saints maîtres le jour et à l' âge où il les rencontrait en travers de sa passion. Malheur à ceux, quels qu' ils soient, que l' on rencontre dans le travers de sa passion principale, quand elle a hâte de sortir ! Ils ont tort. Plus tard, cette passion poétique satisfaite et à peu près épuisée, il reviendra à eux ; il leur fera amende honorable. Cela lui sera facile, la passion favorite, la passion jeune, avide, à jeun et irritée, n' étant plus là entre eux et lui. Pour le soustraire aux mauvaises compagnies et le fixer à un état, la famille se décida à l' envoyer à Uzès près d' un vieil oncle, frère de sa mère, le révérend père Sconin, chanoine régulier de sainte-Geneviève et prieur de saint-Maximin, de plus vicaire-général et official de l' évêque d' Uzès et chanoine de la cathédrale : ce personnage ecclésiastique assez considérable, et qui paraît avoir été un homme d' esprit, était disposé à résigner à son neveu ses bénéfices, et, en attendant, à lui conférer le plus prohain qui serait à sa nomination dans le chapitre. Ce fut le plus long voyage de Racine que ce voyage du midi. Il était à Uzès dès le commencement de novembre 1661. On a ses lettres de là à M Vitart, à l' abbé Le Vasseur, à La Fontaine ; elles sont exquises d' esprit, de politesse, de soin, de bon langage, d' une élégance à la Pellisson et qui sent le livre plus encore que la conversation. Sa plume, à d' autres égards, s' y donne une certaine liberté qui ne demanderait pas mieux que d' aller plus loin, mais qui, par bon goût et par une pudeur toujours conservée, s' arrête naturellement à temps. p453 On le reçoit très-bien à Uzès : son oncle le fait habiller de noir des pieds jusqu' à la tête et aurait hâte de le mener d' abord à Avignon pour y prendre la tonsure, afin qu' il fût tout prêt pour le prochain bénéfice vacant ; mais il faut attendre de Paris le démissoire , papier essentiel qu' on a oublié. Les gens du pays lui font force caresses, et lui demandent en leur jargon son ode sur la paix , qui a fait bruit. Il est frappé de leur vivacité, de leur civilité naturelle : " je suis épouvanté tous les jours de voir des villageois, pieds nus ou ensabotés (ce mot doit bien passer, puisque encapuchonné a passé), qui font des révérences comme s' ils avaient appris à danser toute leur vie. " il trouve les gens fins et déliés, et il espère, dit-il, que l' air du pays le va raffiner de moitié. Mais bientôt ce mauvais français l' inquiète, et lui paraît un pur galimatias , dans lequel il ne songe pas le moins du monde à reconnaître les restes de cette langue des tendres et élégants troubadours qui sont bien un peu ses ancêtres. Il se croit chez les scythes, malgré la verdure en hiver, et se compare à Ovide en exil : ipse mihi videor jam dedicisse latine,... etc. Il va à Nîmes, il y admire les arènes ; mais surtout il y est touché par des objets plus vivants, par des visages et des yeux qu' il voit briller à la lueur des fusées autour d' un certain feu de joie auquel il assiste ; il n' ose pourtant regarder qu' à la dérobée, car un révérend père du chapitre l' escorte partout, et lui-même il s' est dit en arrivant chez son oncle : domus mea, domus orationis. on lui a dit : soyez aveugle, et s' il ne le p454 peut être tout à fait, il veut du moins être muet. Il passe son temps à lire saint Thomas et Virgile, l' Arioste entre deux. Il a en perspective et attend très-patiemment abbaye, chapelle ou prieuré. Il n' a plus de port-royal que les petites lettres qu' il retrouve là aux mains non des catholiques, mais des huguenots qui s' en gaudissent. Il écrit le moins qu' il peut à sa tante Vitart, à sa tante Racine la religieuse, je le crois bien : " car que puis-je leur mander ? C' est bien assez de faire ici l' hypocrite sans le faire encore à Paris par lettres ; car j' appelle hypocrisie, d' écrire des lettres où il ne faut parler que de dévotion, et ne faire autre chose que se recommander aux prières. Ce n' est pas que je n' en aie bon besoin ; mais je voudrais qu' on en fît pour moi sans être obligé d' en tant demander. Si Dieu veut que je sois prieur, j' en ferai pour les autres autant qu' on en aura fait pour moi. " il a pris vraiment son parti de cet état ecclésiastique plus qu' on ne le voudrait. Grâce à l' étude, aux précautions, aux gênes, à la solitude, malgré cet éclat des beautés environnantes qui perce jusqu' à lui, il rapportera son coeur sain et sauf ; du moins il le jure. On peut longuement raisonner sur ces premières lettres de Racine datées d' Uzès, et s' étonner, surtout d' après nos idées d' aujourd' hui, de n' y pas voir plus de feu, plus de verve, plus d' ennui passionné, plus de jet pittoresque. Quoi ! Il a vu les arènes de Nîmes, et il ne les a pas plus magnifiquement décrites ! Lui, le futur peintre de Britannicus , il n' est pas plus entré dans cette majesté du cirque romain ! Quoi ! Il avait de sa fenêtre, de la fenêtre du pavillon Racine (car c' est ainsi qu' on appelle dans le pays un reste de corps de logis où l' on suppose qu' il travailla), il avait p455 de là une vue charmante ; et si vous en doutez, vous n' avez qu' à suivre un moderne promeneur qui nous l' a décrite poétiquement, d' une plume toute romantique : " le versant méridional où la maison est bâtie est couvert d' un bois d' oliviers, d' aliziers, de chênes verts, de frênes, qui alors faisait partie du parc de l' évêque d' Uzès... etc. " -quoi ! Il avait tout cela sous les yeux, et, dans les lettres que nous avons, il n' en a rien dit ! Quelques traits vagues et généraux sur la verdure, la même en novembre qu' en juin, lui ont suffi. Il est certain qu' un p456 poëte selon nos types modernes écrirait autrement, et que cette jeunesse de Racine ne paraît pas couver de grandes admirations, de grandes mélancolies ni de violents orages. Mais dans ses lettres, d' abord, il n' a pas tout dit ; en les écrivant, il s' est accommodé lui-même au goût de son temps et de ceux à qui il s' adressait ; il s' est contenu. On a une petite pièce de lui, dans laquelle j' aimerais mieux voir sa disposition et sa note intérieure tendre, à cet âge de vingt-deux ans. Ce sont des stances à parthénisse . On ne dit pas quelle fut cette parthénisse . On ne sait pas la date précise de cette pièce, qui a pu être composée vers le temps du séjour à Uzès. Elle me paraît bien être, moralement et poétiquement, de cette date ; elle est digne du voisinage de Pétrarque et des troubadours ; du moins elle représente à merveille le talent et le goût secret de Racine vers cette époque, sa nuance de méditation poétique. Il y a bel-esprit et tendresse : Parthénisse, il n' est rien qui résiste à tes charmes ; ton empire est égal à l' empire des dieux ; et qui pourrait te voir sans te rendre les armes, oubien serait sans âme, ou bien serait sans yeux... etc. p457 Ce sont les premiers chants d' un poëte (au moment où il se dégage des imitations d' alentour) qui décèlent en lui la note fondamentale, la note du coeur. Cette note, je la retrouve partout, sensible et soupirante, dans toute l' oeuvre de Racine, note de Parthénisse , note de Bérénice , note d' Esther . Mais au lieu de la répandre, et, comme bien d' autres, de la laisser fuir en élégies courantes et abandonnées, il l' a enfermée dans des créations parfaites, achevées, distinctes, et il en a fait l' âme p458 d' êtres à jamais vivants et adorables. Là est sa force et son génie. Enfin, de petites intrigues ont paralysé la bonne volonté du vieil oncle ; Racine, après avoir fait preuve de patience et de docilité, se lasse et revient à Paris, après un an d' absence environ. Il y revient affranchi de tout scrupule, décidément voué à la poésie, au théâtre ; il rapportait d' Uzès la thébaïde commencée. Il reprend ses relations littéraires, les étend, fait connaissance avec Molière. Son ode sur la renommée (1663) est montrée à Boileau par l' abbé Le Vasseur ; cela commença leur liaison. les frères ennemis représentés en 1664, et l' Alexandre en 1665, sont antérieurs encore à l' entière influence de Boileau sur lui. Cette influence s' établit à partir d' Andromaque et ne cesse plus : amitié tendre, amitié grave, amitié utile, -jusqu' à l' heure où Racine mourant dit à Boileau, en l' embrassant une dernière fois : " je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous. " si Racine a gagné Boileau, vers le moment de la représentation ou des répétitions des frères ennemis il a perdu port-royal : sa tante, la soeur sainte-Thècle, qui, à travers sa grille, lui avait servi comme de mère, lui a écrit cette lettre de rupture, lettre touchante et encore bien tendre dans sa sévérité : " ayant appris que vous aviez dessein de faire ici (aux champs) un voyage, j' avais demandé permission à notre mère de vous voir,... etc. " p459 mais c' était le moment où port-royal lui-même semblait finir ; tout en était opprimé, caché et dispersé. Racine jeune, froissé dans ses goûts, irrité contre ses maîtres par des reproches déjà anciens et peu proportionnés à ce qui lui semblait des peccadilles, Racine ne se pouvait ensevelir d' abord en des ruines. Qu' on lui suppose pourtant un degré de vertu de plus, plus de force de volonté, moins d' éblouissement de la gloire, enfin rien de moins quant au génie, quant à la sensibilité, mais une vigueur plus haute et plus ferme dans la saine et morale partie de l' âme, une vigueur maîtresse de la passion, une religion plus forte, que p460 fera-t-il ? Il est possible que Racine se taise, au moins qu' il s' abstienne du théâtre, et que dès lors cette carrière qui fait sa gloire soit manquée. Sans doute le génie refoulé en soi percerait toujours par quelque autre côté ; le fleuve, un moment rentré sous terre, devrait, ici ou là, ressortir ; mais enfin ce ne serait plus le fleuve illustre et superbe sous le soleil, courant le plus noble à travers la royale cité. Tout ceci est pour induire, selon l' esprit vrai de port-royal, que souvent tel brille moins en ce monde, non parce qu' il a moins, mais parce qu' il a plus. Du Guet récemment, et bien d' autres exemples étudiés de près, nous l' ont appris. Je sais bien que M De La Rochefoucauld me dira non , lui qui prétend que toute modération vient d' une faiblesse secrète, paresse, langueur et manque de courage ; lui qui voit dans toute abnégation un ressort de moins, dans toute sobriété une crainte ou une impuissance. Les termes sont posés, le combat est ouvert entre les moralistes chrétiens et les moralistes naturels. Je les côtoie les uns et les autres, je raconte et je montre ; qu' il me suffise que chacun voie le point précis par où l' on n' a plus qu' à pénétrer. Port-royal pourtant n' était pas cette fois pour en mourir ; il luttait vaillamment jusque dans cet état d' oppression extrême, et chaque bruit qui en revenait à l' oreille de Racine devait remuer en son coeur quelque remords honteux qui se déguisait pour lors en raillerie ou en irritation. Nicole dans ses visionnaires avait, en disant son fait à Des Maretz, mêlé avec dureté et quelque maladresse tous les auteurs de romans et de théâtre dans sa proscription. Racine prit feu ; il n' était p461 pas indifférent à ce qui venait de là. Il ne voulait pas être un empoisonneur public . Le mot de Nicole, sous sa forme générale, lui parut renfermer une personnalité à son intention, et il ne se trompait peut-être pas tout à fait. Rien n' est plus sensible et plus déchirant que ces ruptures, quand elles arrivent entre élèves et maîtres. L' élève croit avoir si fort raison, il sent si bien les torts, les exagérations du maître, ses prétentions outrées ! Il veut être modéré, lui, il veut être sage, et il ne voit pas que cette mesure même qu' il affecte, ces coups réservés qu' il porte, ce ton calculé d' expérience et d' indifférence qu' il usurpe et dont il se donne l' avantage, composent sa plus grande aigreur et sont le plus vif assaisonnement de son ingratitude. Rien de plus net, de plus fin, de plus aisé, de plus ingénieusement perfide que la petite lettre de Racine à l' auteur des hérésies imaginaires , datée de janvier 1666, et qui courut bientôt imprimée. Racine sait juste le faible de ses anciens amis ; il a connu le dedans de la place, et il en abuse. Il faut lire la lettre tout entière ; en voici quelques passages : " monsieur, je vous déclare que je ne prends point de parti entre M Des Maretz et vous ; ... etc. " p462 tout dans cette lettre nous le dit, si nous ne le savions d' ailleurs : Racine, le tendre Racine aurait eu peu de chose à faire pour être méchant. C' est la même p463 sensibilité fine qu' on a pour soi qui nous dénote celle des autres et les endroits délicats à piquer. L' aigreur qu' on ressent et qu' on exprime est toujours en raison de la finesse et de la tendresse sensible qu' on a. Racine était donc en voie de rétorquer contre port-royal l' esprit des petites lettres . Cette lettre, et la seconde qui ne parut que longtemps après, sont des chefs-d' oeuvre ; ce sont des contre-provinciales, et par n homme du monde qui ne cesse pas un moment de l' être. L' endroit sur les enluminures de M De Saci est d' un dédain suprême : " vous croyez, sans doute, qu' il est bien plus honorable de faire des enluminures , des chamillardes et des onguents pour la brûlure , etc... " comme on sent l' homme délicat dont l' estomac se soulève contre ces écrits sans goût, et qui a eu longtemps à souffrir de les entendre louer ! Et quel homme avait le droit d' être plus délicat que celui qui portait dans son imagination tant de nobles et d' idéales figures ? Il y a l' anecdote des capucins qui est bien joliment contée. C' est la contre-partie des capucins des provinciales , témoins à charge contre les jésuites : cette fois, c' est port-royal qui n' est pas heureux en capucins. L' historiette est pour prouver qu' on a vu de tout temps les jansénistes louer ou blâmer le même homme, selon qu' ils sont contents ou peu satisfaits de lui : " ... sur quoi je vous ferai souvenir d' une petite histoire que m' a contée autrefois un de vos amis ; elle marque assez bien votre caractère... etc. " p464 qu' y avait-il de vrai dans cette anecdote des capucins ? Quel était cet ami témoin qui avait raconté à Racine l' aventure et qui la lui garantissait vraie, sauf l' exactitude des noms ? Le rôle d' indifférent qu' affectait Racine en tout ceci lui permettait d' ailleurs de n' être pas si exactement informé : il voulait avant tout piquer les uns et faire rire les autres. Cette raillerie sur la mère Angélique fut ce qui resta le plus sur le coeur à M Arnauld, ce qui lui coûta le plus à pardonner. Mais surtout on a peine de voir Racine parler comme il le fait de M Le Maître, mort depuis quelques années ; cette lettre conservée de M Le Maître au petit Racine, p465 si bonne, si paternelle, est une accablante réfutation et condamnation des plaisanteries de Racine. Il y a là quelque chose qui n' est pas bien ; car M Le Maître, mort avant l' émancipation du poëte, ne pouvait avoir aucune espèce de tort envers lui, et il n' aurait dû vivre dans sa pensée que par la mémoire des plus tendres bienfaits, et pour ne l' avoir jamais appelé autrement que son fils : " et, sans sortir encore de l' exemple de Des Maretz, quelles exclamations ne faites-vous point sur ce qu' un homme qui a fait autrefois des romans,... etc. " port-royal, du moins le port-royal proprement dit, garda le silence sur l' attaque de Racine ; Nicole ne répondit rien d' abord. Ces messieurs étaient alors pressés et traqués de toutes parts ; ils durent croire qu' ils avaient nourri dans leur sein un petit serpent. Seulement deux plumes alliées et qui n' étaient pas fâchées sans doute de se faire de fête, Barbier D' Aucour et M Du Bois (le même qui ne voulait pas qu' on fût éloquent en chaire), donnèrent chacun une réfutation en forme. Port-royal, à la rigueur, restait en dehors. Mais, dans la réimpression qui se fit en Hollande des imaginaires (1667), on p466 ajouta les deux réponses à Racine, et Nicole ne put s' empêcher de mettre dans l' avertissement une page où le jeune poëte était désigné, et où il était dit, entre autres choses, que " tout était faux dans sa lettre et contre le bon sens, depuis le commencement jusqu' à la fin. " Racine prit de là prétexte, et il allait répliquer publiquement à ses contradicteurs par une nouvelle petite lettre digne en tout de la première, et qu' il lut à Boileau, quand celui-ci, d' un mot d' honnête homme, l' arrêta. Racine supprima donc, mais sans la détruire, cette seconde lettre qui ne fut retrouvée que longtemps après dans les papiers du docteur Ellies Du Pin, cousin de Racine, et alors seulement publiée. Il y racontait l' anecdote piquante de la lecture interrompue du Tartufe à cause de l' enlèvement de nos mères ; je l' ai citée, en nous rattachant par ce fil à Molière. Il revenait malignement sur M Le Maître et disait : " je n' ai point prétendu égaler Des Maretz à M Le Maître ; il ne faut point pour cela que vous souleviez les juges et le palais contre moi ; ... etc. " chaque coup portait. Les traits sont si fins qu' ils p467 entrent de toutes parts, ils sont si polis qu' on ne s' aperçoit qu' à la réflexion des blessures. C' était un ennemi peu commode que Racine, et ce doucereux était passé maître dans l' épigramme. Comparé à Boileau brusque et franc, mais sans fiel, il nous paraît plus caustique, plus malicieux, plus capable de piquer jusqu' au sang et d' enfoncer l' aiguille avec lenteur. Il savait le bon endroit pour les piqûres, et se plaisait à l' irritation qu' il causait. Dans une discussion qu' ils eurent un jour à l' académie des inscriptions, Boileau le lui dit : " je conviens que j' ai tort, mais j' aime encore mieux avoir tort que d' avoir raison aussi orgueilleusement que vous. " ces deux lettres, quoi qu' on en juge au moral, sont une perfection en leur genre. Puisqu' on a trouvé convenable, dans le temps, d' imprimer les réponses de Du Bois et de Barbier D' Aucour à la suite des imaginaires dont elles sont bien le cortége, on pourrait, quand on réimprime les provinciales , y joindre deux ou trois pièces aussi qui sont tout à fait dignes d' en être rapprochées. On y joindrait d' abord cette pièce délicate, exquise, qui en est née la première, la conversation du père Canaye et du maréchal d' Hocquinourt , celle que j' appelle la dix-neuvième provinciale, et qui, en raillerie sur le fond des choses, va un peu plus loin que les dix-huit autres. On la devrait toujours imprimer à la suite des provinciales comme étant née d' elles et pour leur faire honneur, et aussi pour être une leçon aux chrétiens sérieux de prendre garde, dans leur raillerie, où ils vont et à quoi ils mènent. On y joindrait ensuite, par manière d' honneur encore et de leçon, les deux lettres de Racine qui retournent contre les amis de Pascal les mêmes armes, maniées par un esprit p469 qui n' est inférieur à aucun en grâce moqueuse, en ironie élégante et cruelle. Xi. Depuis l' entière rupture de Racine avec Port-royal jusqu' à sa réconciliation, treize ans environ se passèrent, dont dix, depuis Andromaque jusqu' à Phèdre (1667-1677), de la plus belle, de la plus complète gloire littéraire, dix années marquées par sept chefs-d' oeuvre, Andromaque, Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mithridate, Iphigénie, Phèdre, parmi lesquels les moindres même comme Bérénice , par leur nuance particulière, font à ravir dans l' ensemble de l' oeuvre. Andromaque, par où s' était ouverte cette série glorieuse, eut presque le succès du cid auprès des générations jeunes et amies du jeune règne, qui voulaient à leur p470 tour avoir leur théâtre à elles et leur poëte ; elle inaugura une nouvelle ère dramatique, comparable à celle qui avait vu le cid, Horace, Cinna, Polyeucte ; -quelque chose de moins imprévu, de moins éclatant, de moins héroïque, de moins transportant, mais d' aussi beau, d' aussi passionné, de plus soutenu, de plus en accord dans toutes les parties, de plus égal et de plus naturel en noblesse et en élévation, et qui se développera sans fatigue et sans heurt à chaque récidive de talent ; qui montera de degré en degré sans échec et sans chute jusqu' à son couronnement suprême ; qui enfin, sans sortir jamais de l' élégance continue, atteindra son genre de sublimité aussi. On a tout dit de Racine, surtout en ce qui comprend cette époque toute littéraire de sa vie ; je ne parlerai que de l' ensemble, et du jugement même auquel j' en suis venu sur la nature et la marque générale de son génie. Ce qu' il ne faut jamais perdre de vue quand on juge Racine aujourd' hui, c' est la perfection, l' unité et l' harmonie de l' ensemble, ce qui en fait la principale beauté. à prendre les choses isolément et par parties, on se tromperait bientôt ; le caractère essentiel échapperait, et l' on prononcerait à côté. Au contraire, à bien sentir cette perfection de l' ensemble, cela devient une lumière générale qui réfléchit sur chaque détail et qui l' éclaire. Depuis longtemps le détail triomphe ; on le brode, on l' amplifie, on le pousse à bout, et l' on se croit bien grand par toutes ces richesses l' une sur l' autre accumulées. Erreur ! Le bel art ne se comporte pas ainsi ; il ne calcule pas de la sorte, et il a son secret plus intérieur. Son trésor ne se compose pas d' innombrables p471 et splendides détails additionnés et qui font tas : en définitive, ces trésors-là sont un peu trop pareils à ceux des rois barbares. J' ai moi-même donné quelque peu d' abord dans l' illusion ; en comparant telle tirade de Racine à telle tirade de Hugo, tel couplet des choeurs d' Athalie à telle strophe de Lamartine, j' ai cru voir une supériorité de couleur, de trait, de poésie enfin dans le moderne. Mais comme, en poussant cela un peu plus loin, il en serait résulté que presque le moindre entre les modernes, pour peu qu' il eût de ce qu' on appelle imagination, eût été (au moins pour le style poétique) supérieur à Racine pris ainsi en détail, j' ai été effrayé de cette énorme supériorité de richesse que nous avions, et qui sautait si vite aux yeux ; cela m' a ramené au seul point de vue qui soit juste pour apprécier l' art de ce grand poëte, et en général toute espèce d' art. L' unité, la beauté de l' ensemble chez Racine se subordonne tout. Dans les moments même de la plus grande passion, la volonté du poëte, sans se laisser apercevoir, dirige, domine, gouverne, modère. Il y a le calme de l' âme supérieure et divine, même au travers et au-dessus de tous les pleurs et de toutes les tendresses. C' est là un genre de beauté invisible et spirituelle, ignorée des talents qui mettent tout en dehors : même quand ce qu' on met en dehors serait le plus beau et le plus riche du monde, il y a toujours entre cette dernière manière et l' autre la même différence à peu près qu' entre le monde de l' idolâtrie, du paganisme ou, si l' on aime mieux, du panthéisme le plus efflorescent, et le monde accompli tel qu' il existe pour qui le voit p472 avec les yeux d' un Platon ou d' un Fénelon, pour ceux qui croient à la création distincte, qui maintiennent l' homme souverain, et roi avant tout, en tête de son ordre, et (s' y mêlât-il même de l' illusion humaine) au centre de la sphère et de la coupole rayonnante. Racine est un grand dramatique, et il l' a été naturellement, par vocation. Il a pris la tragédie dans les conditions où elle était alors, et il s' y est développé avec aisance et grandeur, en l' appropriant singulièrement à son propre génie. Mais il y a un tel équilibre dans les facultés de Racine, et il a de si complètes facultés rangées sans tumulte sous sa volonté lumineuse, qu' on se figure aisément qu' une autre quelconque de ses facultés eût donné avec avantage également et gloire, et sans que l' équilibre eût été rompu. Le cardinal de Retz, en ses mémoires, a dit de Turenne, le plus parfait de nos héros comme Racine est le plus parfait de nos poëtes, et qui a fini par ses plus belles campagnes comme Racine par sa plus grande tragédie : " M De Turenne a eu, dès sa jeunesse, toutes les bonnes qualités, et il a acquis les grandes d' assez bonne heure. Il ne lui en a manqué aucune, que celles dont il ne s' est pas avisé. Il avait presque toutes les vertus comme naturelles ; il n' a jamais eu le brillant d' aucune. On l' a cru plus capable d' être à la tête d' une armée que d' un parti, et je le crois aussi, parce qu' il n' était pas naturellement entreprenant : mais toutefois, qui le sait ? Il a toujours eu en tout, comme en son parler, de certaines obscurités qui ne se sont développées que dans les occasions, mais qui ne se sont jamais développées qu' à sa gloire. " on ne peut dire de Racine comme de Turenne qu' il p473 n' a pas eu le brillant de ses qualités, mais il n' en a pas eu l' étalage ni l' appareil ; il n' en a pas eu l' impétueux et le soudain, comme Corneille par exemple l' avait, avec un peu trop de jactance aussi ; et il a toujours eu en tout, comme en son parler, non pas de certaines obscurités, mais de certaines retenues, qui ne se sont développées que dans les occasions et selon les sujets, mais qui ne s' y sont jamais développées qu' à sa gloire . Racine est tendre, dit-on, c' est un élégiaque dramatique. Prenez garde ! Celui qui a fait la scène du troisième acte de Mithridate et Britannicus , le peintre de Burrhus, est-il gêné à manier la tragédie d' état et à tirer le drame sévère du coeur de l' histoire ? Ainsi de tout pour Racine : il serait téméraire de lui nier ce qu' il n' a pas fait, tant il a été accompli sans effort dans tout ce qu' il a fait. Pour moi, je me le figure à merveille dans d' autres genres que la tragédie ; par exemple, donnant un poëme épique, dans le goût de celui du Tasse ; des élégies, comme les belles et sobres méditations premières, comme les élégies closes de Lamartine ; des satires comme la dunciade de Pope ; des épigrammes comme celles de Le Brun ; des histoires comme celles et bien mieux que celles que Rulhière a tentées ; des romans historiques plus aisés que celui de Manzoni ; des comédies comme les plaideurs en pouvaient promettre. Des odes, il en a fait ; des petites lettres comme Pascal, il en a trop bien commencé. Orateur académique, il l' a été, et avec éclat. Et toujours et partout (remarquez ! ) on aurait le même Racine, avec ses traits nobles, élégants et choisis, recouvrant sa force et sa passion ; toujours quelque chose de naturel et de soigné à la fois, et d' accompli, toujours l' auteur sans tourment, p474 au niveau et au centre de son genre et de son sujet. Mais la forme dramatique était celle que son temps lui offrait la plus ouverte et la plus digne de lui ; il y entra tout entier, et au troisième pas il y était maître. Il y versa tous ses dons, et il en reçut des ressorts nouveaux dont il s' aida toujours, dont il ne souffrit jamais. En ne sortant pas, un seul instant, de l' originalité distincte qu' il portait et cachait en ses oeuvres harmonieuses, en ne cessant jamais de faire ce que lui seul eût pu faire, il marcha toujours, variant ses progrès, diversifiant ses tons, poussant sur tous les points ses qualités même les plus tendres et les plus enchanteresses à une sorte de grandeur, jusqu' à ce qu' il arrivât, après cette adorable suite des Bérénice, des Monime et des Iphigénie, à ce caractère de Phèdre, aussi tendre qu' aucun et le plus passionné, le plus antique, et déjà chrétien, le plus attachant à la fois et le plus terrible sous son éclair sacré. Boileau certes assista et servit Racine dans toute cette oeuvre d' une façon qui ne se saurait apprécier. Racine, on le voit par ses premières lettres, avec tant de qualités qui, ce semble, auraient pu se suffire à elles-mêmes, était né docile. Il réclamait un juge de ses vers, un Quintilius. Chapelain et Perrault n' avaient pourtant pas sa confiance ; il la plaçait volontiers dans son ami l' abbé Le Vasseur, il consultait La Fontaine ; mais le juge intègre et sourcilleux, il le sentait bien, n' était pas encore là. Dès qu' il l' eut reconnu dans Boileau, il s' y confia et ne s' en départit plus. Boileau dut hâter dans Racine cette saison d' entière maturité, qui est celle de toutes ses oeuvres depuis Andromaque ; il dut lui apprendre à sacrifier sans pitié le détail trop p475 joli et trop fin à l' effet plus sûr de l' ensemble. Beaucoup de ces jeunes rameaux, de ces tendres et un peu folles guirlandes que nous avons vus courir dans les premiers vers de Racine comme les bras de la vigne grimpante le long des arbres et des murs même du cloître à port-royal, furent à jamais retranchés par Boileau. On lui doit, à coup sûr, d' avoir eu plus tôt le Racine parfait, et de l' avoir eu, dans sa perfection même, plus continuellement ferme et plus inaltérable. Après cela, Racine a-t-il tout gagné avec Boileau ? N' a-t-il pas perdu quelque chose qu' il eût atteint peut-être et développé, en se retranchant moins quelques-uns de ses premiers rameaux ? On le peut conjecturer, ce me semble, plus qu' on ne le doit regretter. Je dirai donc, non à titre de regret aucunement, mais comme un aperçu de plus à travers la nature poétique de Racine, que s' il avait gardé plus longtemps cette manière un peu plus libre et plus subtile de sentir et d' exprimer que nous lui avons reconnue à l' origine, que si, l' ayant d' abord sans doute par imitation un peu et par convention, il y avait assez persévéré pour se l' approprier par sentiment et pour y diriger les progrès de son tendre et sensible génie, il serait très-probablement arrivé à certaines beautés d' un genre différent de celui dont il nous est aujourd' hui un modèle. Sans entrer dans un développement qui ferait ici hors-d' oeuvre, je crois qu' on pourrait établir sans invraisemblance que Boileau a refoulé et réprimé un coin de Pétrarque et de Tasse en Racine, le bel-esprit mêlé au sentiment, persistant dans la poésie et y mettant sa marque. Racine laissa de bonne heure le premier goût qui p476 l' entraînait sensiblement de ce côté. La beauté grecque plus simple (en attendant la grandeur biblique) triompha de cette beauté italienne moderne plus compliquée et plus subtile. Je le remarque encore une fois sans le regretter : ce genre de beauté, plus voisin de date, était peut-être moins neuf et moins original à importer, et aussi allait moins au grand et pur goût de Louis Xiv, droit et sensé, au goût français en un mot, que ce qu' a fait Racine. Remercions-le donc de ce qu' il a sacrifié, puisqu' on ne peut tout avoir, et remercions-en surtout Boileau. L' oeuvre de Racine, comme toutes les belles oeuvres, essuya sans doute en naissant bien des mauvais vouloirs et des critiques. Pourtant cette contradiction chétive disparaît de loin dans l' applaudissement universel et dans l' admiration très-vite unanime. Le propre de l' oeuvre de Racine, en effet, est d' être parfaite, d' une p477 perfection à la fois profonde et évidente. à quelque degré qu' on s' arrête dans l' intelligence de son oeuvre, on a l' idée d' une certaine perfection ; on ne tombe jamais sur une impression incomplète ou qui offense. Shakspeare a besoin d' être compris tout à fait pour ne jamais choquer et rebuter ; Molière lui-même est un peu ainsi. Il y a chez eux des choses qui ne s' expliquent et ne se légitiment qu' au dernier point de vue. Avec Racine, bien qu' il soit vrai que plus on avance et plus on admire, on admire encore quand on ne va pas très-avant. Son élévation est tellement graduée et accessible, qu' il y en a pour chacun ; à chaque gradin du temple, on peut faire station ; même quand on n' a pas toute la vue, on a une vue complète en soi, symétrique et harmonieuse. Son oeuvre parfaite se trouve avec ses hauteurs et ses profondeurs, placée au milieu de tout le monde, proportionnément comprise de tous, éclairée par tous les aspects. Surtout, j' insiste là-dessus, jamais rien qui offense ni même qui étonne ; rien d' étrange ; sa manière comme sa physionomie est d' une beauté heureuse, ouverte sans être banale, d' une de ces beautés incontestables et qui existent pour tous. Racine et Louis Xiv sont, régulièrement parlant, les deux plus beaux visages de cette cour. La poésie de Racine est au centre de la poésie française ; elle en est le centre incontesté : en est-elle le centre unique ? Ceci devient une autre question. Au point de vue du drame, il semble que ce n' en soit plus une ; et tout en révérant le théâtre de Racine, et par cela même qu' on le révère avec plus de réflexion, en pleine connaissance de cause, on paraît admettre p478 comme une vérité désormais acquise que, pour exprimer dramatiquement l' histoire, le coeur et la vie, ce ne serait plus dans ce cadre juste et trop choisi qu' il les faudrait vouloir replacer. C' est là un résultat théorique, à peu près admis incontestablement en France ; je dis théorique , car il faut avouer que, s' il est besoin pour l' autoriser d' un seul beau et grand drame français moderne, jeté dans l' autre moule, on est encore à l' attendre. -mais, d' un côté, on a Shakspeare ; de l' autre, on a même Schiller, qui marquent les voies. En convenant donc volontiers aujourd' hui que le théâtre de Racine n' est pas le centre unique du drame, on se rejette sur son style, et quelques-uns maintiennent que ce style racinien est et doit rester le centre essentiel ou même unique de la poésie française. C' est le type et le modèle auquel ils s' en rapportent invariablement pour juger des bons vers. Tout en reconnaissant que, dans une certaine zone habituelle tempérée et moyenne, le style de Racine ne saurait sans inconvénient cesser de prévaloir, de faire comme le milieu ou le lien de tout langage poétique français ; en sentant combien il est heureux, quand on se trouve à même des belles eaux du style racinien, d' y savoir naviguer, d' y pouvoir courir, et de battre avec art cette surface à peine blanchie, d' une double rame cadencée, je ne pourrais admettre qu' il n' y ait que cela à faire, et que, hors de ce large et beau canal, il n' y ait point de voie et de salut en français pour le style du poëte. -et que fait donc Molière ? Je ne parle p479 pas des endroits purement comiques. Pour continuer mon image du canal, quand il y a doute, danger, hasard seulement, Racine, entre les deux côtes, l' une tout unie, l' autre escarpée, qui forment et bornent, hélas ! Le détroit de la poésie française, Racine se rapproche à l' instant de l' une, de la côte unie, de celle de la prose, et tout en s' en rapprochant extrêmement et jusqu' à courir peut-être une autre espèce de danger, il le dissimule et se sauve avec une marche admirablement sinueuse et des courbes prolongées élégantes. Molière, lui, quand il ne peut tenir le milieu, ne craint pas d' affronter l' autre côte, de risquer le tout pour le tout, de tenter la métaphore abrupte, et, sauf quelques accrocs qui tiennent à l' exécution trop rapide, il s' en tire certes sans trop de naufrage et sans se briser ; il s' en tire à son honneur, à l' honneur de la touche libre et franche. -et La Fontaine dans ses fables, fait-il autrement ? N' a-t-il pas souvent dans les endroits, dans les détroits difficiles, de ces ressources plus hardies, plus trouvées, qui ouvrent dans la langue française des horizons et comme des trouées de perspective qu' on n' attendait pas ? -tandis que Racine, quand il y a doute, péril, ou même qu' il n' y a pas nécessité de haute poésie, rase volontiers la prose, sauf l' élégance toujours observée du contour. Sans sortir de notre sujet, nous en avons une petite preuve : il fit sur Arnauld mort, à l' exemple de Boileau et de Santeul, deux courtes pièces, l' une comme épitaphe, l' autre pour mettre au bas d' un portrait. Voici l' une de ces pièces où, pas plus que dans l' autre, il n' y a trace de poésie sous l' élégance : p480 sublime en ses écrits, doux et simple de coeur, puisant la vérité jusqu' en son origine,... etc. Ces vers sont polis et travaillés comme tout ce que fait Racine, et pourtant pas un seul n' est poétique à proprement parler. C' est l' écueil du style poétique racinien. L' écueil ici est un banc de sable, comme pour d' autres c' est un rocher. Ce ne serait pas faire injure à Racine que de poser, je crois, à son sujet, cette conséquence littéraire rigoureuse : toute postérité directe de Racine, en tragédie ou en poésie, est nécessairement un peu faible. Sans en chercher des preuves historiques chez Racine fils ou chez Campistron, ni même dans la Marianne de Voltaire ou dans les nobles et mélodieux accents de Fontanes, ou chez le Casimir Delavigne du paria , on en trouve la raison, ce me semble, dans la nature même du génie de Racine. Lui seul a toute sa force, et, après lui, il ne laisse à ses suivants que le beau voile dont il l' a enveloppée, et qui, la même force n' y étant plus, devient peu à peu leur linceul. Il me p481 semble que, bien loin d' être une critique, c' est là une louange. Quand il s' agit de Racine, la critique même doit prendre la forme de l' éloge. Je dirai donc : Racine représente la perfection du style poétique, même pour ceux qui n' aiment pas essentiellement la poésie. Là est le point faible, s' il en est un. Quoi qu' il en soit, n' admirons-nous pas que sortent également de port-royal, ou que du moins s' y rapportent de si près, Racine et Pascal, la perfection de la poésie française et la perfection de la prose ! Deux perfections assez différentes pourtant. Pascal, qui a bien moins fait quant à l' ensemble de l' oeuvre, a dans le style quelque chose qui mord plus, qui ancre davantage la pensée. Pascal garde du Montaigne ; Racine n' a plus rien de gaulois. Racine mérite pleinement l' éloge de Vauvenargues : " personne n' éleva plus haut la parole et n' y versa plus de douceur. " il a la perfection de la langue douce, élégante, régulière et noble p482 qu' on parlait sous Louis Xiv. Il y mêle toute la poésie, proprement dite, que ce grand monde pouvait porter ; il n' en met pas trop ; il prend garde à tout ; il pense à tout ; il ne s' oublie ni ne se dément jamais ; Racine a bien de l' esprit. Virgile, premier-né de la même famille, lui reste supérieur comme peintre ; presque chaque vers de Virgile est un tableau. Il est vrai que Virgile avait surtout à faire des récits et des tableaux, dans son genre descriptif ou épique de poésie ; et il était, de plus, bien autrement servi par une langue forte de nerf et de couleur. -j' ai voulu dire tout ceci, en quoi il entre quelque réserve, avant de parler du Racine des derniers temps, et de cette Athalie , après laquelle il n' y a plus qu' à s' incliner dans le plus religieux silence. Racine venait de donner Phèdre (1677), et il n' était pas encore réconcilié avec port-royal. Il en avait soif pourtant ; il était rebuté de son métier d' auteur dramatique, et, malgré sa gloire, il avait quelque raison de l' être. Les représentations de sa Phèdre , à laquelle la pièce de Pradon faisait concurrence, avaient été de véritables orages. Des sonnets injurieux coururent. Le sonnet par lequel Racine, en compagnie de Despréaux, répondit à celui de Madame Des Houlières, qu' il supposait être du duc de Nevers, fut si piquant et si offensant pour ce duc et pour sa soeur Hortense, que les deux poëtes eurent à craindre un moment pour leur personne. Le duc de Nevers, attaqué à tort par eux, eut le tort, à son tour, de les menacer. M le duc, fils du grand Condé, les prit sous sa protection et leur offrit l' hôtel de Condé pour asile : " si vous êtes innocents, venez-y ; et si vous êtes coupables, venez-y encore. " p483 cela est partout. Phèdre resta victorieuse. Boileau consacra et, on peut dire, chanta le triomphe par sa merveilleuse épître ; mais Racine, atteint au coeur, effrayé de ces cabales, rendu par le dégoût et par la jeunesse déclinante aux repentirs et aux scrupules chrétiens, ayant donné d' ailleurs comme talent la plus grande abondance de ses fruits, Racine n' aspirait plus qu' à la retraite, au pardon des maîtres qu' il avait offensés, et à la paix de Dieu. Il ne pensait à rien moins, dans l' excès du premier retour, qu' à se faire chartreux ; mais son confesseur, bon homme et sensé, lui conseilla plutôt quelque honnête mariage bourgeois et chrétien. Cela fait, et devenu un homme rangé, de moeurs exemplaires, son premier soin fut de se réconcilier avec port-royal. Toute sa déviation, toutes ses erreurs, selon les vues nouvelles dont s' illuminait son esprit, venaient de sa rupture avec ces messieurs. Il ne lui fut pas difficile de se réconcilier d' abord avec Nicole, le plus directement offensé : Nicole, qui ne savait ce que c' était que guerre et rancune, le reçut à bras ouverts, quand il le vit arriver en compagnie de l' abbé Du Pin. Arnauld était moins traitable ; les plaisanteries sur la mère Angélique lui tenaient au coeur. Boileau avait plus d' une fois entamé la négociation auprès de lui t avait échoué. Un jour cependant qu' il lui portait un exemplaire de Phèdre de la part de l' auteur, il se dit qu' il fallait livrer la grande bataille, et soutenir résolûment p484 qu' il est telle tragédie qui peut être innocente aux yeux même des casuistes les plus sévères. Arrivé chez Arnauld au faubourg saint-Jacques, et y trouvant assez nombreuse compagnie de théologiens, il mit la question sur le tapis ; il commença par lire le passage de l' avertissement, où l' auteur marque expressément son désir " de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui l' ont condamnée dans ces derniers temps ; " et il développa cette thèse, en l' appliquant à Phèdre , avec le feu et la verve qu' on lui connaît et qu' il portait agréablement dans ces sortes de scènes. L' auditoire paraissait assez peu convaincu, lorsque Arnauld, après avoir tout écouté, rendit cette sentence : " si les choses sont comme il le dit, il a raison, et la tragédie est innocente. " et quelques jours après, ayant lu la pièce, il y fit une seule objection : " cela est parfaitement beau ; mais pourquoi a-t-il fait Hippolyte amoureux ? " Boileau là-dessus n' avait plus qu' à amener Racine en personne chez Arnauld ; le poëte était déjà pardonné. En entrant dans la chambre où il y avait du monde et où il n' était pas attendu, Racine se jeta aux pieds d' Arnauld, qui, en retour et tout confus, se jeta lui-même à ses pieds : tous deux en cette posture s' embrassèrent. -Racine pénitent, aux pieds du grand Arnauld ; Arnauld humilié, à genoux devant Racine ! Lequel des deux fut le plus grand dans ce moment ? p485 C' est une question que nos historiens jansénistes se sont posée ; et nous-même, tout en souriant en notre qualité de profane, nous nous la posons aussi, avec le sentiment de respect qu' inspire à tout coeur honnête ce bon et naïf mouvement de deux grands coeurs. En ce qui était de Phèdre en particulier, Arnauld et Boileau avaient tous deux raison. L' expression de l' antique fatalité dans cette pièce se rapproche déjà bien sensiblement, en effet, de celle qu' admet un rigoureux christianisme. La faiblesse et l' entraînement de notre misérable nature n' ont jamais été plus mis à nu. " il y a déjà, si on l' ose dire, un commencement de vérité religieuse dans une vérité humaine si profondément révélée, si vivement arrachée de ses ténèbres mythologiques. " la doctrine de la grâce se sent toute voisine de là ; notre volonté même et nos conseils sont à la merci de Dieu ; nous sommes libres, nous le sentons, et nous croyons l' être, et pourtant il y a nombre de cas où nous sommes poussés : terrible mystère ! Phèdre, avec sa douleur vertueuse , pourrait être ajoutée dans le traité du libre arbitre de Bossuet comme preuve que souvent on agit contre son désir, qu' on désire contre sa volonté, qu' on veut malgré soi : que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire, cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ? C' est cet ordre de raisons que Boileau dut développer, ou à peu près. -" mais pourquoi a-t-il fait Hippolyte amoureux sans nécessité ? " répondait Arnauld. Et c' est aussi ce que doit dire le goût bien plus encore que la morale. L' amour d' Hippolyte, cette concession au public p486 galant, la froideur d' Aricie, l' inutilité de ce grand récit de Théramène, ces défauts dans Phèdre , mêlés aux beautés, réservent la palme sans égale à Athalie . à peine réconcilié avec port-royal, Racine y alla souvent, le plus souvent qu' il put, dans sa vie encore attachée à Versailles ; car en se convertissant, en renonçant même aux vers, il ne renonçait pas à Louis Xiv. L' amour de Louis Xiv, dans l' âme de Racine, a comme hérité de ses autres passions profanes, de la passion pour le théâtre et de celle pour les Champmeslé. Louis Xiv reste son culte humain, le seul qu' il croie légitime désormais. Louis Xiv et port-royal, voilà les deux grands derniers mobiles de l' âme de Racine, les deux personnages rivaux, en lutte dans ce coeur qui les voudrait concilier, et qu' ils mettent au partage. Il se joue vraiment entre eux une tragédie secrète en lui. S' il faut absolument se décider et choisir, il n' hésitera pas sans doute, ce sera port-royal, c' est-à-dire Dieu, qu' il préférera ; mais il mourra de perdre l' autre. à partir de sa conversion, nous retrouvons, -nous avons retrouvé Racine présent à port-royal dans plusieurs circonstances. Nous l' avons vu qui était en prière dans l' église à neuf heures du matin, lorsque l' archevêque M De Harlay y arrivait, le 17 mai 1679, pour signifier la reprise des rigueurs. Depuis lors, en mainte occasion, et surtout depuis que sa tante fut devenue abbesse au commencement de l' année 1690, Racine s' employa activement aux négociations auprès de l' archevêque, qu' il rencontrait sans cesse à Versailles. à chaque changement de confesseur, il était en jeu pour obtenir l' un plutôt que l' autre. Il était l' agent, le chargé d' affaires, le solliciteur de port-royal auprès p487 des puissances, jusqu' à ne pas craindre d' être importun. Quand vint M De Noailles, un archevêque ami, un allié de Madame De Maintenon, Racine n' en fut que plus en mouvement auprès de lui, et avec de meilleures chances de succès qu' auprès de son prédécesseur. Quoi qu' on en ait dit, il ne se cachait pas de port-royal à la cour ; il y allait très-souvent, le disait tout haut chez Madame De Maintenon, et il n' en fut jamais repris. S' étant ainsi mis en règle avec sa conscience, avec port-royal et avec Dieu, Racine ne comptait plus faire de vers. La tentation et l' entraînement avaient été de ce côté ; l' expiation devait y être. Nommé historiographe avec Boileau, précisément en 1677, il avait regardé (nous dit son fils) ce choix du roi qui tombait si juste, comme un coup du ciel. Il s' occupait de ses nouvelles fonctions, c' est-à-dire de rassembler les grandes actions du roi, et ne se doutait pas qu' il y avait là quelques écueils aussi pour la vérité. Dans son discours prononcé à l' académie lors de la réception de Thomas Corneille et de M Bergeret en janvier 1685, discours bien ingénieusement éloquent et fort applaudi, après l' allusion célèbre au cercle de Popilius dans lequel Louis Xiv enferma ses ennemis, il terminait sans scrupule par ces paroles vraiment fabuleuses : " heureux ceux qui, comme vous, monsieur, ont l' honneur d' approcher de près ce grand prince, et qui après l' avoir contemplé, avec le reste du monde, dans ces importantes occasions où il fait le destin de toute la terre, peuvent encore le contempler dans son particulier, et p488 l' étudier dans les moindres actions de sa vie, non moins grand, non moins héros, non moins admirable, que plein d' équité, plein d' humanité, toujours tranquille, toujours maître de lui, sans inégalité, sans faiblesse, et enfin le plus sage et le plus parfait de tous les hommes ! " Louis Xiv, ayant voulu entendre ce discours de la bouche de Racine, paraît lui-même avoir rougi un peu ; il lui dit : " je vous louerais davantage, si vous m' aviez moins loué. " et Arnauld à qui Racine avait envoyé un exemplaire, Arnauld, tout féal et ardent qu' il était pour son roi , écrivait à l' auteur, en le remerciant : " rien n' est assurément si éloquent, et le héros que vous y louez est d' autant plus digne de vos louanges qu' il y a, dit-on, trouvé de l' excès. " Racine converti semblait n' avoir renversé toutes ses chères idoles que pour mieux exhausser celle-là ; il en porta bien cruellement la peine. Je ne compte pas une cantate sur la paix en 1685. Il dut revoir ou refaire, vers le même temps, ses traductions des hymnes en vers français, que M Le Tourneux mit dans ce bréviaire condamné. Mais vers 1688, Madame De Maintenon, c' est-à-dire encore Louis Xiv, vint tout remuer dans l' âme de Racine. Elle avait fait représenter Andromaque par les jeunes filles de saint-Cyr, et après la représentation elle écrivit à Racine : " nos petites filles viennent de jouer votre Andromaque , et l' ont si bien jouée qu' elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos pièces. " elle le priait dans cette même lettre, nous dit Madame De Caylus, " de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poëme, moral ou historiqe, dont l' amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que sa réputation p489 fût intéressée, parce que la pièce resterait ensevelie à Saint-Cyr, ajoutant qu' il lui importait peu que cet ouvrage fût contre les règles, pourvu qu' il contribuât aux vues qu' elle avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant. Cette lettre jeta Racine dans une grande agitation. Il voulait plaire à Madame De Maintenon ; le refus était impossible à un courtisan, et la commission délicate pour un homme qui, comme lui, avait une grande réputation à soutenir, et qui, s' il avait renoncé à travailler pour les comédiens, ne voulait pas du moins détruire l' opinion que ses ouvrages avaient donnée de lui. Despréaux, qu' il alla consulter, décida brusquement pour la négative : ce n' était pas le compte de Racine. Enfin, après un peu de réflexion, il trouva dans le sujet d' Esther tout ce qu' il fallait pour plaire à la cour. Despréaux lui-même en fut enchanté, et l' exhorta à travailler, avec autant de zèle qu' il en avait eu pour l' en détourner. " Esther fut jouée à Saint-Cyr l' année suivante (janvier et février 1689) ; le succès en fut prodigieux : " on y porta, dit Madame De La Fayette, alors brouillée avec Madame De Maintenon, et ici médiocrement favorable à Racine, on y porta un degré de chaleur qui ne se comprend pas ; car il n' y eut ni petit ni grand qui n' y voulût aller ; et ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent devint l' affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres, pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs affaires les plus p490 pressées. à la première représentation où fut le roi, il n' y mena que les principaux officiers qui le suivent quand il va à la chasse. La seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père De La Chaise, et douze ou quinze jésuites, auxquels se joignit Madame De Miramion, et beaucoup d' autres dévots et dévotes ; ensuite elle se répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du goût du roi d' Angleterre ; il l' y mena, et la reine aussi. Il est impossible de ne point donner des louanges à la maison de Saint-Cyr et à l' établissement : aussi ils ne s' y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles de la comédie. " Esther en effet remplissait juste l' objet, ne le dépassait en rien, et par son charme, sa modestie, sa mélodie, par ce rapport si convenant de l' action et des personnages, des sentiments et de la diction, devait ravir grands et petits, tendres et austères. Arnauld n' en fut pas moins enlevé que le père De La Chaise ; et plus tard, quand parut Athalie qu' il admirait, mais un peu moins, il écrivait : " pour moi, je vous dirai franchement que les charmes de la cadette n' ont pu m' empêcher de donner la préférence à l' aînée. " la cadette, c' est-à-dire Athalie ; on a besoin d' un moment de réflexion ; on ne se figure pas d' abord qu' Athalie soit la cadette de personne, tant elle participe à l' esprit de l' éternel. p491 Pourtant on conçoit ce triomphe facile et universel de l' aimable Esther , de cette enchanteresse idylle biblique, comme on l' a appelée. Chacun y trouvait tableau et miroir à la fois, miroir à des reflets d' allusions rapides, passagères, et la netteté du tableau biblique n' y perdait rien ; il en restait pur lui-même. Si Madame De Maintenon, d' abord, sentait rejaillir sur elle ces p492 louanges qui lui revenaient pour les jeunes et tendres fleurs de Saint-Cyr : je mets à les former mon étude et mes soins ; et c' est là que, fuyant l' orgueil du diadème,... etc. ; et ces autres louanges dans la bouche du roi s' adressant à sa compagne : je ne trouve qu' en vous je ne sais quelle grâce qui me charme toujours et jamais ne me lasse : ... etc. Si ce mot délicat d' Assuérus : suis-je pas votre frère ? exprimait et voilait en même temps ce que le terme d' époux aurait eu de trop déclaré, l' altière Vasthi avait ses applications no moins frappantes vers Madame De Montespan ; Aman (que Racine le voulût ou non) avait des éclairs de ressemblance avec Louvois. On rapprochait de quelques paroles échappées, disait-on, à l' orgueilleux ministre ces vers proférés par l' insolent favori : il sait qu' il me doit tout, et que, pour sa grandeur, j' ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur ; ... etc. Cette Esther, qui a puisé ses jours à une source réputée impure, dans la race proscrite par Aman, rappelait par ce côté encore la soeur des nouveaux convertis, l' orpheline des prisons de Niort ; l' allusion, il est vrai, p493 ne se suivait pas, puisque les calvinistes étaient censés à bon droit persécutés. à la rigueur cependant, un tolérant (s' il y en avait eu alors à la cour) pouvait songer qu' il y avait sous ces voiles un conseil de clémence. Un gallican, plus à coup sûr, un membre du clergé et qui avait été de l' assemblée de 1682, pouvait sourire, sans se croire moins bon catholique, à ces ténèbres jetées sur les yeux les plus saints , dont parlait la piété dans le prologue. Madame De Grammont, ou telle autre amie de port-royal, pouvait applaudir dans son coeur à ces vers dirigés contre la prévention des rois qu' on trompe : l' insolent devant moi ne se courba jamais... etc. Mardochée l' inflexible, et qui ne se courba jamais , n' avait-il rien du grand Arnauld ? Aman devenait aisément l' hypocrite même et l' homicide dénoncé par Pascal. Elle encore, Madame De Grammont, et d' autres anciennes élèves de port-royal là présentes, s' il y en avait, devaient naturellement pleurer à ces renaissantes images d' une éducation pieuse et aux délicieuses plaintes de ces filles de Sion plus persécutées, ce semble, qu' il ne convenait dans la bouche des demoiselles de Saint-Cyr ; elles devaient se dire tout bas : " ceci est pour nous, plutôt que pour elles. " et elles se disaient, sans crainte de se tromper : " il a pensé à nous, à ce p494 port-royal aujourd' hui si veuf, si peuplé et si refleuri autrefois aux années heureuses, quand il a dit : ton Dieu n' est plus irrité : réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière ; ... etc. Tableau et souhait à double fin, à double entente ! Et elles l' entendaient. -dès le second vers du prologue, la grâce était expressément invoquée : du séjour bienheureux de la divinité, je descends dans ce lieu par la grâce habité. Nous-même, il nous est difficile de n' y pas voir une arrière-pensée triste et tendre, un chaste retour de l' âme du poëte aux impressions de sa propre enfance. Quoi ! Les deux premiers vers, par lesquels il signale sa rentrée dans une poésie désormais sacrée, s' appliquent à port-royal encore plus exactement qu' à Saint-Cyr, à port-royal ce séjour de la grâce par excellence : croirons-nous que Racine ne l' a pas voulu ; qu' il n' a pas eu, dès les premiers mots, sa commémoration secrète, comme si son oeuvre en devait être plus bénie ? En prêtant bien l' oreille, à travers ce mélodieux parler des personnages, derrière cette douce nuée du chant virginal qui monte, il me semble, à chaque pas, que j' entends les sources profondes de port-royal bruire sous terre, sous le gazon, et la source sacrée de la mère Angélique, qui arrose tout bas et vivifie ces jardins d' Esther : p495 tel qu' un ruisseau docile obéit à la main qui détourne son cours,... etc. Ainsi, pareille à ce ruisseau qu' on entend plutôt encore qu' on ne le voit, s' insinuait la chère pensée de l' auteur, implorant de Dieu, dans son timide murmure, qu' il la laissât filtrer jusqu' à l' âme du roi. Et n' est-ce point à lui-même, à son innocente enfance, à son coeur si ingrat et pourtant si pardonné, qu' il songeait surtout dans ces vers reconnaissants du dernier choeur : que le seigneur est bon, que son joug est aimable ! Heureux qui dès l' enfance en connaît la douceur ! ... etc. Pour bien comprendre les origines d' Esther , il faut, comme nous avons fait, avoir suivi Racine enfant dans les bois, dans les prairies et le long de l' étang du monastère, lui avoir entendu moduler ses premiers tendres accents, l' avoir vu passer des rêves trop émus pour Chariclée à l' essai déjà pénitent des chants traduits p496 de matines et de laudes. Esther est comme une aube nouvelle qui rejoint la première ; c' est dans cette âme élue l' aube véritable et pleine, le matin retrouvé du jour que rien n' y obscurcira. Le poëte l' a conçue dans cette sainte ivresse qu' il a si bien dépeinte, ivres de ton esprit, sobres pour tout le reste, sous ce pur rayon qu' il a montré au front des combattants du Christ : que la pudeur chaste et vermeille imite sur leur front la rougeur du matin ! ... etc. Ce qui fait d' Esther le plus accompli chef-d' oeuvre dans l' ordre des choses gracieuses, tendres et pures, c' est tout cela ensemble, c' est l' union de tant de nuances diverses dans la nuance principale d' une virginale simplicité, c' est la décence prise au sens le plus exquis du mot, la ravissante convenance. Le succès d' Esther mit Racine en goût : il songea à un autre sujet tiré de l' écriture et conçu dans des proportions plus hautes ; il composa cette année même (1689-1690) Athalie . Mais la fortune en fut très-différente. On fit parvenir dans l' intervalle tant d' avis, de remontrances, même anonymes, à Madame De Maintenon sur ce genre de spectacle, sur l' inconvénient p497 d' exposer ainsi des jeunes filles sur un théâtre aux yeux de la cour (et il y avait bien quelque chose de vrai à cela), et puis les envieux, les faux austères, tous ces vengeurs secrets d' Aman agirent si bien, qu' Athalie ne put jamais être représentée à Saint-Cyr en la même manière qu' Esther . On la fit exécuter seulement devant Louis Xiv et Madame De Maintenon presque seuls, dans une chambre sans théâtre, dans la classe bleue , et par les demoiselles vêtues de leurs habits ordinaires, sauf quelques perles et quelques rubans de plus. Il y eut aussi deux ou trois représentations à Versailles par ces mêmes demoiselles qu' on fit venir bien accompagnées, le tout se passant en petit comité devant le roi, dans la chambre de Madame De Maintenon. La pièce parut imprimée en 1691, mais fut peu recherchée ; on n' en parla guère. Malgré les succès de lecture qu' il obtenait, Racine en souffrit. C' était un autre échec que celui de Phèdre , et plus sensible ; il fut suivi d' un semblable découragement. Boileau seul tenait bon, et lui soutenait qu' Athalie était et resterait son chef-d' oeuvre ; mais Racine ne l' osait tout à fait croire, et son coeur paternel se reportait avec une secrète prédilection sur Phèdre . Trois ans après la mort de Racine, Madame De Maintenon voulut tenter une nouvelle représentation d' Athalie devant Louis Xiv, mais moins à huis clos que les précédentes : c' étaient des dames de la cour et des seigneurs qui devaient jouer. Les rivalités pour les rôles faillirent tout faire manquer à l' avance : " voilà donc Athalie encore tombée, écrivait Madame De Maintenon au duc de Noailles ; le malheur poursuit tout ce que je protége et que j' aime... " on a souvent cité ces paroles, mais on a pris le mot tombé trop à la lettre : p498 Athalie n' eut jamais qu' une chute relative, c' est-à-dire un succès moindre. Sous la régence, Athalie fut mise au théâtre ; c' était une profanation. Nous-même qui l' avons vue aussi belle qu' on la pouvait retrouver par Talma dans Joad, nous n' avons jamais compris que cette pièce fût représentable, sans perdre son vrai caractère, par d' autres que par des acteurs purs, graves, non profanes, croyants, uniques comme elle, et placés eux-mêmes sous l' esprit de l' éternel. Car l' esprit de l' éternel, c' est là proprement le génie d' Athalie ; après cette première beauté de coeur retrouvée dans Esther comme si elle n' avait jamais été perdue, l' immuable et terrible grandeur de Dieu, régnant dans Athalie : telle est la marche du poëte et son progrès. On pourrait, comme je l' ai indiqué pour Esther , chercher dans Athalie même et dans son arrière-fond quelque pensée plus ou moins flottante de port-royal, cette innocence opprimée, cette justice calomniée : dès longtemps votre amour pour la religion est traité de révolte et de sédition. Et au choeur du second acte : que d' ennemis lui font la guerre ! Où se peuvent cacher tes saints ? Et dans la bouche de Joad à Joas : hélas ! Ils ont des rois égaré le plus sage. Mathan, comme Aman, est l' hypocrite, l' ingrat, de la race de celui qui fut homicide dès le commencement, p499 comme dit Pascal. Le choeur du premier acte couronne sa magnificence et ses souvenirs enflammés du Sinaï par cet angélique refrain de l' amour de Dieu opposé à la crainte servile : pour tant de biens il commande qu' on l' aime ! ... etc. " l' auteur fait bien voir, dit l' abbé Racine en citant ce passage, à quelle école il avait été instruit des grandes vérités de la religion. " témoin ces vers encore dans la bouche de Joad : ils ne s' assurent point en leurs propres mérites , mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois. Si nous nous souvenons de Du Guet et du jugement ému qu' il portait sur Athalie , il admirait surtout le courage de l' auteur. Mais ceci indiqué, il serait petit d' aborder Athalie de cette sorte et de chercher plus longtemps le particulier dans l' éternel. Athalie est surtout une oeuvre merveilleuse d' ensemble. C' est l' éloge, je le sais, qu' il faut donner à presque toutes les pièces de Racine ; mais l' éloge s' applique ici dans une inconcevable rigueur. Depuis le p500 premier vers d' Athalie jusqu' au dernier, le solennel mis en dehors et en action, le solennel-éternel articulé dès la première rime, vous saisit et ne vous laisse plus. Rien de faible, rien qui relâche ni qui, un seul instant, détourne ; la variation n' est que celle d' un point d' orgue immense, où le flot majestueux monte plus ou moins, mais où il n' est pas un moment du ton qui ne concoure à la majesté souveraine et infinie. Aussi est-ce surtout à propos d' Athalie qu' il faut répéter ce que j' ai avancé en général de l' oeuvre de Racine : tout ce qu' on en peut détacher est moindre et inférieur, si beau qu' on le trouve, et a dans l' ensemble une autre valeur inqualifiable, indicible. L' auteur arrive par des moyens toujours simples à l' effet le plus auguste ; une fois entré, on suit, on se meut dans le miracle continuel, comme naturellement. Cet ordre, ce dessein avant tout, cet aspect d' ensemble qui est beau de toute beauté dans Athalie , nous est figuré dans le temple, et quel temple ! On a fait (et je sais trop qui), on a fait des objections au temple d' Athalie ; on lui a opposé les mesures colossales de celui de Salomon, la colonne de droite nommée Jachin et celle de gauche nommée Booz , les deux chérubins de dix coudées de haut, en bois d' olivier revêtu d' or, tout ce cèdre du dedans du temple rehaussé de sculptures, de moulures, et la mer d' airain et les boeufs d' airain, ouvrage d' Hiram. Racine, il est vrai, a peu parlé de l' oeuvre d' Hiram et des soubassements de cette mer d' airain ; il n' a pas pris plaisir à épuiser le Liban comme d' autres à tailler dans l' Athos ; son temple n' a que des festons magnifiques , et encore on ne les voit pas ; la scène se passe dans une sorte de vestibule : et p501 cependant ce qui fait la suprême beauté et unité d' Athalie , c' est le temple, ce même temple juif de Salomon, mais déjà vu par l' oeil d' un chrétien. Ce que Racine n' a pas décrit, et ce qu' aurait d' abord décrit un moderne plus pittoresque que chrétien, est ce qui devait périr de l' ancien temple, ce qui n' était que figure et matière, ce que ce temple avait de commun sans doute, au moins à l' oeil, avec les autres qui n' étaient pas le vrai et l' unique. Si notre grand lyrique moderne avait eu à décrire le temple de Jérusalem, il eût pu y mettre bon nombre de ces vers de haute et vaste architecture qu' il a prodigués dans le feu du ciel à son panorama des villes maudites. Mais ce n' était qu' au dehors que ces descriptions eussent convenu ; au fond du temple il n' y avait rien : il y avait tout. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, entra dans le saint des saints, il observa avec étonnement, dit Tacite, qu' il n' y avait aucune image et que le sanctuaire était vide. C' était une opinion reçue en parlant des juifs : nil praeter nubes et coeli numen adorant. Si Racine, dans le temple d' Athalie , a moins rendu le vestibule , ç' a donc été pour mieux rendre le sanctuaire . Trop de décors eussent nui à la pensée ; trop de descriptions présentées avec une saillie disproportionnée nous eussent caché le vrai sujet, le Dieu un, spirituel et qui remplit tout. Le grand personnage ou plutôt l' unique d' Athalie , depuis le premier vers jusqu' au dernier, c' est Dieu. Dieu est là, au-dessus du grand-prêtre et de l' enfant, et à chaque point de cette simple et forte histoire à laquelle p502 sa volonté sert de loi ; il y est invisible, immuable, partout senti, caché par le voile du saint des saints où Joad pénètre une fois l' an, et d' où il ressort le plus grand après celui qu' on ne mesure pas. Cette unité, cette omnipotence du personnage éternel, bien loin d' anéantir le drame, de le réduire à l' hymne continu, devient l' action dramatique elle-même, et en planant sur tous elle se manifeste par tous, se distribue et se réfléchit en eux selon les caractères propres à chacun : elle reluit en rayons pleins et directs dans la face du grand-prêtre, en aube rougissante au front du royal enfant, en rayons affaiblis et souvent noyés de larmes dans les yeux de Josabeth ; elle se brise en éclairs effarés au front d' Athalie, en lueurs bassement haineuses et lividement féroces au sourcil de Mathan ; elle tombe en lumière droite, pure, mais sans rayon, au cimier sans aigrette d' Abner. Tous ces personnages agissent, se meuvent selon leur personnalité humaine à la fois et selon le souffle éternel : le grand-prêtre seul est comme la voix calme, haute, immuable de Dieu, redonnant le ton suprême, si les autres voix le font par instant baisser. Malgré donc tout ce qu' il y a de lyrique et dans cette voix sans cesse ramenée du choeur et dans certains moments du grand-prêtre, nul drame n' est plus réalisé que celui d' Athalie et par des personnages mieux dessinés ; nul plus saisissant, plus resserrant à chaque pas, et mieux poussant à l' intérêt, à la grande émotion, aux larmes, malgré la certitude du divin décret. On est jusqu' au bout dans une transe religieuse ; on est comme le fidèle Abner, dont l' esprit n' ose devancer l' issue ; on est muet et sans haleine p503 comme ces lévites immobiles sous les armes et cachés ; on sent dresser ses cheveux à cet instant où, tout étant prêt, et Athalie donnant dans le piége, le grand-prêtre éclate : grand dieu ! Voici ton heure, on t' amène ta proie ; et bientôt, s' adressant à Athalie elle-même : tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper, et Dieu de toutes parts a su t' envelopper. Consommation digne du drame lent et sûr conduit par Dieu seul. C' est tellement cet invisible qui domine dans Athalie , l' intérêt y vient tellement d' autre part que des hommes, bien que ces hommes y remplissent si admirablement le rôle qui leur est à chacun assigné, que le personnage intéressant du drame, l' enfant miraculeux et saint, Joas, est, à un moment capital, brisé lui-même et flétri comme exprès en sa fleur d' espérance. Dans cette scène de la fin du troisième acte, dans cette prophétie du grand-prêtre, qui est comme le Sinaï du drame, c' est Joas de qui il est dit : comment en un plomb vil l' or pur s' est-il changé ? Car qu' est-ce que Joas devant l' éternel ? De quel poids est-il, après tout, dans les divins conseils ? Joas tombe, un autre succède : roseau pour roseau. Joas, dans cette scène prophétique, c' est la race de David, mais elle-même rejetée dès qu' elle a produit la tige unique, nécessaire et impérissable : qu' importe la Jérusalem de pierre, quand on aura la nouvelle ? p504 Quelle Jérusalem nouvelle sort du fond du désert, brillante de clartés,... etc. Le vrai Joas de la pièce, à ce moment sublime où elle se transfigure, le Joas du lointain et de l' espérance immortelle, le flambeau rallumé de David éteint, l' enfant sauveur échappé du glaive, c' est le Christ. Le temple juif vu par l' oeil chrétien, le culte juif attendri par l' idée chrétienne si abondamment semée aux détails de la pièce, et qui se dévoile en face à ce moment, voilà bien le sens d' Athalie . La prophétie close, cet éclair deux fois surnaturel évanoui, le surnaturel ordinaire de la pièce continue ; le drame reprend avec son intérêt un peu plus particulier ; Joas redevient le rejeton intéressant à sauver et pour qui l' on tremble. Joad lui-même, en lui parlant, semble avoir oublié cette chute future entrevue par lui-même dans la prophétie. Pourtant une sorte de crainte, à ce sujet, ne cesse plus, et fait ombre sur l' avenir et sur la persévérance de cet enfant merveilleux. Joas y perd : la véritable unité de la pièce, Dieu, à qui tout remonte, y gagne. p505 Je me rappelle qu' enfant, quand je lisais Athalie , il me prenait une peine profonde de cette chute prédite de Joas ; à partir de cet endroit, la pièce, pour moi, était gâtée et comme défleurie. C' est que je jugeais en enfant, sur la fleur, tandis qu' il faut entrer avec Joad dans le néant de l' homme et dans les puissances du très-haut. Quoi qu' il en soit de cette ombre un moment aperçue au front de l' enfant, il est bien touchant que cet enfant tienne le principal rôle de la pièce, au moins quant à l' intérêt de tendresse ; il sied que la plus auguste et la plus magnifique pièce sacrée ait pour héros un enfant, et qu' elle ait été composée pour des enfants ; c' est une harmonie chrétienne de plus : parvulis ! Athalie, comme art, égale tout. Le sentiment de l' éternel, que j' ai marqué le dominant et l' unique de la pièce, est si bien conçu et exprimé par l' âme et par l' art à la fois, que ceux même qui ne croiraient pas seraient pris non moins puissamment par ce seul côté de l' art, pour peu qu' ils y fussent accessibles. Quand le christianisme (par impossible) passerait, Athalie resterait belle de la même beauté, parce qu' elle le porte en soi, parce qu' elle suppose tout son ordre religieux et le crée nécessairement. Athalie est belle comme l' Oedipe-roi , avec le vrai Dieu de plus. p506 Racine, dans Athalie , a égalé les grandeurs bibliques de Bossuet ; et il les a égalées avec des formes d' audace qui lui sont propres, c' est-à-dire toujours amenées et revêtues, et sans avoir besoin des brusqueries de Bossuet. Le discours sur l' histoire universelle, Athalie et Polyeucte (ne l' oublions pas), ce sont les trois plus hauts monuments d' art chrétien au dix-septième siècle, -les pensées de Pascal, par malheur, n' ayant pu atteindre au monument proprement dit et étant restées à l' état de grandes ruines. Pour rappeler notre port-royal de la seule manière convenable dans ce sublime couronnement, je me contenterai de soumettre cette pensée : " pour faire Athalie , il fallait un poëte profondément chrétien, élevé comme le fut Racine à port-royal, et qui y fût fidèlement revenu. " p507 malgré bien des éloges, malgré l' oracle persistant de Boileau, malgré l' admiration et les larmes de Du Guet et de bien d' autres, Racine ne put être persuadé d' avoir réussi, et il renonça de nouveau aux vers, du moins aux ouvrages de longue haleine. Il fit la campagne de Namur. En 1694, il composa ses quatre cantiques spirituels que le roi lui avait demandés pour Saint-Cyr. Une lettre de lui à Boileau (de Fontainebleau, 3 octobre 1694), qui roule tout entière sur la correction de quelques strophes, nous montre jusqu' à quel point il était minutieux dans ses scrupules de diction poétique. On touche par cette lettre les plus petits fils de sa trame, tandis qu' elle est encore sur le métier. On voit combien ces grands poëtes étaient attentifs à tout, ne négligeaient aucun soin pour atteindre le mieux. On y voit combien le grand Racine était jusqu' au bout un petit enfant en matière de langage et de style ; mais cette docilité et ces scrupules mêmes sont le chemin et les degrés de la perfection. Sans doute Goëthe et Schiller s' écrivent sur de plus grandes choses ; mais ne rougissons pas de nos pères et de ce qu' à leur génie ils mêlaient beaucoup de simplicité. Qu' il eût mieux valu pour nos grands poëtes français p508 modernes s' entretenir, à l' exemple des Racine et des Virgile, de ces humbles soins de diction qui les eussent rendus des poëtes parfaits, et qui eussent éternisé l' honneur de leurs oeuvres, que de vouloir, comme ils l' ont fait, embrasser et gouverner le monde ! Le premier et le plus admirable de ces cantiques, qui transportaient d' aise Fénelon, est celui de la charité , tiré de ce même chapitre de saint Paul commenté avec tant de sagacité morale et d' onction par Du Guet : en vain je parlerais le langage des anges ; en vain, mon Dieu, de tes louanges je remplirais tout l' univers : ... etc. Ce sont les derniers accents poétiques qu' on ait de la bouche de Racine ; ce sont aussi les derniers et familiers sentiments dont il nourrissait son silence. Il ne fit plus, après cela, qu' écrire pour l' archevêque, M De Noailles, l' histoire abrégée de port-royal , dans le dessein d' éclairer et d' affermir sa bienveillance ; et pour Madame De Maintenon il dressa ce malheureux mémoire sur les misères du peuple, qu' elle lui avait demandé, et que le roi la surprit lisant ; pressée sur l' auteur, elle eut la faiblesse de nommer Racine, et la faiblesse plus grande de ne le pas défendre. Un mot dur tomba de la bouche auguste. Depuis ce jour, Racine crut s' apercevoir qu' il n' avait plus l' oreille de ce roi qui avait son coeur. Port-royal et Louis Xiv se livraient une dernière lutte en lui, et il voyait bien que l' un tuait l' autre ; il écrivit à Madame De Maintenon, p509 le 4 mars 1698, une longue lettre pour se justifier du crime de jansénisme ; mais en quels termes soumis ! On souffre de cette excessive souffrance d' un coeur si beau et de sa superstition pour sa monarchique idole ; mais on lui pardonne comme on ferait aux faiblesses d' un amant trop tendre pour une maîtresse : c' est que le sentiment est approchant. On y lit ces mots que l' on aimerait autant ne pas y voir, et qui résument son double symbole de fidélité monarchique et chrétienne présentée ex aequo : " dans quelque compagnie que je me sois trouvé, Dieu m' a fait la grâce de ne rougir jamais ni du roi ni de l' évangile. C' en était fait. Madame De Maintenon aperçut un jour, dans les jardins de Versailles, Racine disgracié, et lui dit, après quelques paroles de consolation : " je ramènerai le beau temps, laissez passer ce nuage ! " -" non, non, madame, repartit Racine, vous ne le ramènerez jamais pour moi... " -" mais, reprit-elle, pourquoi vous forgez-vous des idées comme celle-là ? Doutez-vous de mon coeur ou de mon crédit ? " -" je sais, madame, quel est votre crédit et quelle bonté vous avez pour moi ; mais j' ai une tante qui m' aime d' une façon bien différente : cette sainte fille demande tous les jours à Dieu pour moi des disgrâces, des humiliations, des sujets de pénitence, et elle aura plus de crédit que vous. " on entendit alors le bruit d' une calèche ; c' était celle du roi : " sauvez-vous, s' écria Madame De Maintenon ; c' est le roi ! " ce peu de mots portèrent le dernier coup à l' homme de son siècle " qui avait été le plus aimé et le plus universellement recherché. " p510 cette dernière année de la vie de Racine est bien touchante. On a ses nombreuses lettres à son fils aîné, alors attaché à l' ambassade de Hollande : on y trouve, parmi toutes les recommandations de conduite prudente, de bon sens et de bon goût qu' on peut attendre d' un tel père, des passages comme celui-ci : " je n' ai osé lui demander (à M De Bonnac) si vous pensiez un peu au bon Dieu, et j' ai eu peur que la réponse ne fût pas telle que je l' aurais souhaitée ; ... etc. " voilà comme il fallait sans doute avoir l' âme faite pour mériter (le génie y étant) d' écrire Athalie ; ces conseils à son fils sur le bon Dieu , dans la bouche de Racine, c' est là le revers ou plutôt le dedans d' Athalie . Sa fille cadette, dans cette même année, prenait le voile, non point à port-royal, hélas ! Qui ne se recrutait plus de novices, mais à Melun : " votre mère et votre soeur aînée ont extrêmement pleuré, écrivait-il à son fils, et pour moi je n' ai cessé de sangloter. " -" c' est une grande consolation pour moi, ma très-chère p511 tante (écrivait-il à l' abbesse de port-royal), qu' au moins quelqu' un de mes enfants vous ressemble par quelque petit endroit. " le bon Fontaine, déjà retiré à Melun, assista à toutes les cérémonies de la vêture. Fénelon écrivait au tendre père sur cette victime un petit mot d' une consolation enchanteresse. Racine allait mourir. Dans cette même lettre à sa tante de port-royal (9 novembre 1698), où il lui dit qu' il est arrivé fort fatigué de Melun avant-hier, il lui parle de cette dureté qui lui est restée au côté droit : le foie était atteint de tant de blessures ! Il finissait en disant : " je n' ai point été surpris de la mort de M Du Fossé, mais j' en ai été très-touché. C' était, pour ainsi dire, le plus ancien ami que j' eusse au monde. Plût à Dieu que j' eusse mieux profité des grands exemples de piété qu' il m' a donnés ! " M Du Fossé lui-même, quelques mois auparavant, écrivait la même chose de M De Tillemont, mort au commencement de l' année. Tillemont, Du Fossé, Racine, trois élèves de port-royal, morts coup sur coup, avant port-royal lui-même si mourant ! Racine en était au dernier sacrifice et non pas au moins sensible : " il avait, nous dit son fils, un exemplaire de ses oeuvres sur lequel il avait corrigé de sa main toutes les expressions et les rimes dont il n' était pas content, et mon frère m' a assuré que ces corrections étaient en très-grand nombre. Peu de jours avant sa mort, par un entier détachement d' une réputation qui lui paraissait frivole, il se fit apporter cet exemplaire et le jeta au feu. Ce fut par un motif tout contraire que p512 Virgile voulut brûler son énéide . " Racine craignait de laisser quelque chose de trop parfait, et où son amour-propre se mirât complaisamment à cette heure de la mort. Il mourut le 21 avril 1699, âgé de cinquante-neuf ans passés ; son testament portait : " au nom du père et du fils et du saint-esprit : " je désire qu' après ma mort mon corps soit porté à port-royal des champs, et qu' il y soit inhumé dans le cimetière, au pied de la fosse de M Hamon... etc. " naïveté ou malice, quelqu' un dit, en apprenant ce voeu de Racine d' être enterré à port-royal : " il n' aurait jamais fait cela de son vivant. " une épigramme en France a toujours chance de vivre. Il fallut une permission du roi pour que le testament eût son exécution, et pour que le corps du défunt pût p513 être transféré de saint-Sulpice, sa paroisse, au monastère des champs. Il y fut porté pendant la nuit et enterré le 23, non au-dessous de M Hamon comme il l' avait désiré, mais au-dessus, parce qu' il ne se trouva pas de place au-dessous. Racine mourut à temps ; s' il avait vécu seulement autant que Boileau, qu' aurait-il vu ? Ceci nous mène au terme, et comme tout devient plus funèbre en avançant, récapitulons un peu, comptons les principales morts depuis 1679 : M De Saci, la mère Angélique De Saint-Jean, M De Luzancy, 1684 ; M Le Tourneux, 1686 ; M Hamon, 1687 ; M De Pontchâteau, M De Sainte-Marthe, 1690 ; Mademoiselle De Vertus, 1692 ; M Arnauld, 1694 ; Lancelot, Nicole, 1695 ; Domat, le duc de Roannez, 1696 ; M De Tillemont, M Du Fossé, 1698 ; p514 Racine enfin, 1699 ; la même année que M De Pomponne. p515 Ainsi le long et lent convoi s' achemine. Quels sont ceux qui survivaient alors des hommes directs de port-royal, rejetés chacun dans leur coin obscur, et dispersés ? Quelques-uns à peine, M De Beaupuis, Fontaine, M Des Touches... d' autres sans doute s' élèvent, des amis, des zélés même ; mais ils ne sont pas de la première ou de la seconde génération, ils ne sont pas de la descendance directe, ils n' ont pas reçu la nourriture sans mélange : nous ne les connaissons plus. La mère abbesse sainte-Thècle Racine meurt elle-même un an après son neveu (19 mai 1700). Elle se ressouvenait avec joie jusqu' au dernier moment d' avoir, enfant, reçu bien des fois la bénédiction de M De Saint-Cyran, qui lui avait fait le signe de la croix sur le front : la sainte vieillesse se rejoint à l' enfance. p516 Xii. En 1699, sous le gouvernement de la mère élisabeth De Sainte-Anne Boulard, qui succéda à la mère Racine et qui fut la dernière abbesse, les religieuses, sentant le monastère diminuer et dépérir chaque jour sans pouvoir réparer leurs pertes par de nouvelles professes qu' il leur était interdit depuis vingt ans de recevoir, se virent réduites à demander qu' on leur permît du moins de prendre quelques bonnes filles à qui elles donneraient le voile blanc, sans les faire ni novices ni postulantes, mais pour en être aidées dans les offices, dans l' adoration perpétuelle du saint-sacrement et dans les diverses obédiences : on les leur accorda. Ces filles auxiliaires se nommaient les soeurs p517 du voile blanc . Sentinelles bourgeoises sous habit militaire, elles faisaient nombre à l' oeil et remplissaient les vides. M De Noailles, le 20 octobre 1697, avait fait à port-royal la visite promise dès son avénement et trop longtemps différée : " il y était entré, selon les paroles de Du Fossé mourant, la lampe ardente en une main et la balance de la justice dans l' autre, pour tout voir et pour tout peser au poids du sanctuaire. " sa justice comme sa charité avait été satisfaite, et, au retour, il ne tarissait point en éloges de la sainte maison. C' est sans doute à la suite de cette visite qu' il sollicita du roi la permission pour les religieuses de rétablir le noviciat ; demande qui ne réussit guère et dont on lui sut peu de gré à la cour. La pensée du roi était fixée, et à ce sujet les indices sûrs ne nous manquent pas. Nous lisons en effet chez nos auteurs : " le roi, sur la fin de juin 1699, ayant été informé que madame la comtesse de Grammont avait été faire une retraite à l' abbaye de port-royal des champs pendant l' octave du saint-sacrement, la fit rayer de la liste des dames qui devaient aller avec sa majesté à Marly, " parce que, dit-il, on ne doit point aller à Marly quand on va à port-royal. " le comte de Grammont, son mari, alla trouver le roi et lui dit : " je suis au désespoir, sire, que mon épouse, etc. " -le chevalier de Grammont s' exprima mieux et s' en tira plus spirituellement, j' espère, que nos jansénistes ne le rapportent. Il suffit d' indiquer combien cette affaire de Marly fit de bruit. Saint-Simon en parle, ainsi que Dangeau. On lit dans le journal de ce dernier : " dimanche 28 juin, à Marly. -le roi p518 dit à monsieur la raison pourquoi il n' amenait point la comtesse de Grammont à ce voyage ici ; il y a longtemps que le roi croit que les religieuses de port-royal des champs sont jansénistes ; il ne veut pas qu' on ait grand commerce avec elles, et la comtesse de Grammont y a été depuis huit jours et y a même couché. " ayant été nommée pour le Marly du mois d' août suivant, Madame De Grammont voulut, en saluant le roi, lui parler de ses liaisons avec port-royal : " ne parlons point de cela, " lui dit le roi. Elle voulut insister, et toucha quelque chose des obligations qu' elle avait à ce monastère, du désintéressement des religieuses, des grands exemples de piété... " je vois bien, lui dit le roi en l' interrompant, que vous voulez me parler en leur faveur ; mais j' ai mes raisons pour agir à l' égard de cette maison comme je fais. " les choses cependant restèrent au point où elles étaient. De temps en temps le monastère de Paris endetté faisait des tentatives contre celui des champs et essayait de revenir sur l' ancien partage, d' arracher quelques lambeaux à son aîné. " que voulez-vous, disait un jour l' avocat des religieuses de Paris à une personne de qualité qui le questionnait là-dessus, ce sont les vierges folles qui, n' ayant plus d' huile dans leur lampe, en demandent aux vierges sages, qui leur répondent d' aller en acheter. " les religieuses des champs invoquaient en ces occasions la justice et la protection de l' archevêque ; celui-ci la leur assurait dans une certaine mesure. Un jour, ayant su que l' abbesse de port-royal de Paris, Madame De Harlay, avait donné un bal à son parloir : " il n' est pas juste, dit-il, que port-royal p519 de Paris donne le bal, et que port-royal des champs paie les violons. " bien qu' avec des forces si inégales, on luttait encore d' influence, et on opposait démarche contre démarche. Nous lisons ceci dans nos manuscrits : " vers le commencement d' octobre 1702, madame la duchesse d' Orléans, la douairière, sollicitée par la comtesse de Beuvron, son intime, que cette princesse va voir fort souvent à port-royal de Paris où elle est retirée depuis longtemps,... etc. " c' est vers ce temps que doit se placer la curieuse anecdote si bien contée par Saint-Simon. Maréchal avait p520 succédé à Félix en qualité de premier chirurgien du roi : " moins d' un an depuis qu' il fut premier chirurgien, et déjà en familiarité et en faveur, mais voyant, comme il a toujours fait,... etc. " p521 nous ne croyons pas que le roi fût vendu à la contrepartie ; il avait son avis à lui, sa prévention ancienne, arrêtée, datant des jours même de sa jeunesse, et il n' avait qu' à se souvenir de sa politique habituelle pour revenir à des idées répressives. Les occasions de l' y rappeler ne manquèrent pas. La vérité est que dans l' état de faiblesse, d' exténuation sénile auquel était arrivé le pauvre monastère, le moindre choc du dehors, le moindre orage dans l' atmosphère extérieure le devait emporter. Or ces orages éclatèrent. M De Noailles avait eu raison de faire dire aux religieuses " qu' on leur imputerait toujours ce que leurs amis, avec de bonnes intentions, pourraient faire d' imprudent. " ce port-royal seul constamment en vue, vieille place forte délabrée, avec sa garnison invalide, répondait de tout. On fit circuler dans le monde ecclésiastique, pendant l' été de 1701, une singulière consultation connue sous le nom de cas de conscience , -le fameux cas de conscience (car il en résulta bien du bruit), -que l' on proposait à résoudre, et qui fut bientôt résolu avec signature de quarante docteurs de la faculté de Paris. On y présentait un confesseur de province, embarrassé de répondre aux questions qu' un ecclésiastique de ses pénitents lui avait proposées, et obligé de s' adresser à des docteurs de Sorbonne pour guérir des scrupules ou vrais ou supposés ; un de ces scrupules, p522 entre autres, roulait sur la nature de la soumission qu' on devait avoir pour les constitutions des papes contre le jansénisme : il s' agissait, par exemple, de savoir si en ne croyant pas au fait de jansénius, en ne jugeant pas que l' église eût droit d' en exiger la créance, on pouvait néanmoins signer purement et simplement le formulaire en conscience, moyennant certaines réserves implicites et sous-entendues ; en un mot, le silence respectueux à l' égard du fait suffisait-il pour rendre aux constitutions des papes ce qui leur était dû et pour obtenir l' absolution ? Daguesseau, qui définit à peu près dans ces termes le fameux cas , paraît y avoir vu un piége des ennemis du jansénisme ; et en effet un ennemi, qui aurait voulu réveiller les querelles et pousser les gens à se compromettre, n' aurait pas mieux inventé. Par malheur, on a des preuves que ce cas de conscience , digne d' avoir été forgé par un agent provocateur, avait été proposé bonnement, naïvement, par M Eustace, confesseur des religieuses de port-royal et très-peu théologien, soit qu' il en eût dressé lui-même l' exposé, soit qu' il ne l' eût proposé que de vive voix. Il y a plus : il est certain que le cas de conscience fut signé à l' archevêché chez M Pirot, docteur et professeur p523 de sorbonne, chancelier de l' église de Paris et grand-vicaire du cardinal de Noailles ; cette dernière qualité seule l' empêcha de signer, et il en fut de même de son confrère M Vivant, qui fut depuis un des principaux adversaires du cas , et qui dressa même l' ordonnance par laquelle le cardinal de Noailles le proscrivit, quoiqu' il eût sollicité la plupart de ses confrères à l' adopter par leurs signatures. Il est encore certain que ce fut M Eustace qui se donna tous les mouvements pour inviter les docteurs à signer. Quarante docteurs, avons-nous dit, signèrent ; un seul, plus avisé que les autres, se défia de l' intention ou des conséquences, et dit pour toute réponse " qu' on n' avait qu' à lui envoyer cet ecclésiastique si scrupuleux, et qu' il lui remettrait l' esprit. " jusque-là tout se passait à huis clos et dans le secret ; mais tout d' un coup, une année environ après la signature, cette consultation restée manuscrite, et dont on ne s' occupait plus, parut imprimée avec une préface agressive et provoquante, sans qu' on sût trop d' où venait l' indiscrétion. On peut juger du parti que les ennemis en tirèrent. Ils sonnèrent de toutes parts le tocsin, firent paraître jusqu' à cinq réfutations, et mirent dans la poursuite la plus grande diligence. On ne sait non plus par qui précisément ni de quelle manière l' écrit fut déféré à Rome ; il y fut envoyé dans le temps qu' il faisait tant de bruit en France. On dit qu' il n' y arriva que le 10 février 1703, Clément Xi le fit examiner sur-le-champ sans établir de congrégation, et, le 12, il rendait un décret p524 par lequel il le condamnait. Le lendemain 13, le pape écrivait un bref au roi pour lui faire connaître cette condamnation du cas de conscience , et, le 23 du même mois, il écrivait un autre bref au cardinal de Noailles pour avertir très-sérieusement sa prudence et pour exciter son zèle. Cet archevêque avait eu besoin, à ce qu' il paraît, d' être stimulé. Mais, qu' il eût connu et favorisé ou non, à l' avance, la solution du cas (et il est difficile qu' il l' ait ignorée, puisque les jansénistes affirment que tout se fit à l' ombre des tours de notre-dame), il n' y avait plus moyen pour lui de tarder plus longtemps à s' expliquer. Il se vit obligé de sévir contre le cas de conscience par un mandement qu' il data (ou peut-être qu' il antidata) du 22 février, veille du jour même où le pape lui écrivait, ne voulant point paraître en retard et trop en arrière. Son ordonnance, quoi qu' il en soit, ne sortit que le 5 mars et ne fut affichée que le 7. Il y censurait la consultation comme tendante à renouveler les querelles décidées et comme favorisant les équivoques et restrictions mentales. Fidèle d' ailleurs à son système de neutralité ou de bascule, il recommandait fortement la charité, même dans le zèle, et donnait quelques conseils à l' adresse des impatients, c' est-à-dire des adversaires du cas , qui, selon lui, étaient sortis des rangs avant l' heure et s' étaient pressés de faire feu sans l' ordre du chef. Ce mandement eut le sort de presque tous les autres actes du même prélat, c' est-à-dire d' aliéner les jansénistes sans lui gagner leurs adversaires ; p525 cependant les docteurs qui avaient signé se rétractèrent à peu près tous, avec plus ou moins de facilité : " on les vit aller en foule, pour défaire ce qu' ils avaient fait, chez un chanoine de notre-dame, alors attaché au cardinal de Noailles, qui, par une mauvaise plaisanterie, en garda le nom de maître à dessiner dé-signer . " le seul des quarante qui tint bon jusqu' au bout et qui porta, sans varier, la responsabilité de son opinion, le docteur Petitpied, exilé à Beaune par ordre du roi, fut exclu de la sorbonne à la suite d' une délibération, comme l' avait été Arnauld cinquante ans auparavant. Il crut même bientôt qu' il était plus prudent de sortir du royaume, et, se dérobant du lieu de son exil, il alla rejoindre le père Quesnel en Hollande. De cette expulsion d' un docteur en sorbonne il ne résulta point les provinciales pour cette fois, mais l' histoire du cas de conscience en huit volumes, par Mm Fouillou, Louail, Petitpied, Quesnel et Mademoiselle De Joncoux, la nouvelle génération janséniste au complet. M Eustace, le malencontreux confesseur de port-royal, et M Besson, curé de Magny, proche voisin du monastère, ces deux honnêtes gens un peu trop simples, qui avaient arrangé les articles les plus fâcheux p526 du cas , en furent aux regrets amers, et on peut dire, à la lettre, aux regrets mortels : M Besson en mourut de chagrin l' année même (le 7 avril 1703, jour du samedi-saint). M Eustace comprit trop tard et pleura jusqu' à sa mort les suites de son imprudence. Il continua quelque temps encore ses fonctions de confesseur auprès des religieuses. Mandé un matin chez le lieutenant de police M D' Argenson (10 décembre 1705), il s' effraya, jugea prudent de s' éclipser, et, après être resté quelque temps caché à Paris ou aux environs, il prit le parti de se retirer à l' abbaye d' Orval, où il vécut près de douze ans encore sous un nom emprunté, inconnu de tous dans la maison, n' ayant de communication qu' avec l' abbé et le prieur, et tout occupé à y laver sa faute devant Dieu dans les larmes d' une austère pénitence. En même temps que paraissait le mandement du cardinal de Noailles et le même jour, 5 mars 1703, le roi en son conseil, sur la proposition du chancelier de Pontchartrain, donna un arrêt semblable à celui qu' il avait rendu en l' année 1668, à l' occasion de la paix de l' église, pour imposer de nouveau un silence absolu et rigoureux aux deux partis. Cet arrêt était copié mot pour mot sur l' ancien, mais il fut loin d' avoir le même succès. Les débats qui suivirent l' affaire du cas de conscience , et qui réveillaient toutes les vieilles altercations au sujet des formulaires, provoquèrent la bulle dite vineam domini sabaoth (15 juillet 1705), que le roi se vit obligé de solliciter instamment de Clément Xi. Cette bulle, qui renouvelait et confirmait les anciennes, décidait que le silence respectueux sur les faits condamnés p527 par l' église ne suffit pas, et elle exigeait qu' en signant on jugeât effectivement le livre de Jansénius infecté d' hérésie. L' assemblée du clergé, séante en 1705, s' empressa de la recevoir sur l' invitation du roi. Le cardinal de Noailles, qui avait présidé l' assemblée, donna bientôt un mandement pour publier ladite bulle, et il mit en tête de ce mandement ces mots exprès : contre le jansénisme . C' est la présentation de la bulle et de l' ordonnance de l' archevêque, et le certificat signé qu' on demanda aux religieuses de port-royal, qui vont devenir l' accident et l' écueil par où la communauté a péri. Le cas de conscience , qui avait paru une levée de boucliers janséniste, avait été aussi, par contre-coup, le signal de nouvelles rigueurs qui s' étendirent à tous les opposants. On remarqua que le docteur Ellies Du Pin, assez peu janséniste en somme et bien plutôt gallican, avait été exilé à Châtelleraut avec des marques d' une sévérité toute particulière. On crut, non sans beaucoup d' apparence, que son plus grand crime était d' avoir soutenu plus d' une fois, dans ses écrits, les maximes de la France contre la doctrine des ultramontains ; et le roi voulut tellement se faire un mérite auprès p528 du pape de l' exil de Du Pin, que, le même jour qu' il l' exila, il envoya un de ses gentilshommes ordinaires en faire part au nonce, avec l' ordre de dire que c' était pour faire plaisir au pape qu' il traitait ainsi ce docteur. Le pape, dans un bref adressé au roi en ce temps-là, le remercia expressément de cette relégation de Du Pin, " homme d' une mauvaise doctrine et coupable de plusieurs attentats contre la doctrine du siége apostolique. " cet accord de puissances longtemps désunies ne faisait augurer rien de bon pour les résistants. Un incident considérable, survenu par suite de ces nouvelles rigueurs et des mesures que prit l' autorité en divers pays, vint aggraver la situation du parti janséniste. Le 30 mai 1703, le père Quesnel fut découvert et arrêté à Bruxelles par ordre du roi d' Espagne, à la requête de l' autorité ecclésiastique supérieure, et conduit dans les prisons de l' archevêque de Malines à Bruxelles même. On saisit tous les papiers qu' on trouva chez lui et sa correspondance. Sur la première nouvelle de cette saisie, Fénelon, sentinelle vigilante à la frontière et très-alerte à intercepter les signaux entre le jansénisme des Pays-Bas et celui de France, écrivait à l' abbé de Langeron (4 juin 1703) : " je commence par vous dire, mon très-cher fils, que M Robert me mande que, le pénultième de mai, on a surpris à Bruxelles le père Gerberon, le père Quesnel et M Brigode,... etc. " p529 Fénelon, je l' ai dit, était on ne peut plus alarmé à cette date, en voyant le réveil et les progrès du jansénisme parmi les jeunes théologiens de son diocèse et des pays environnants. Tout en étant, de près, doux et tolérant pour les personnes, il ne cessait d' écrire à ses amis de Paris, au duc de Beauvilliers, à tout ce qui entourait le duc de Bourgogne, pour leur prêcher une politique sévère sur l' ensemble de la secte. évidemment la mode y était ; il fallait, disait-il, frapper d' autorité les principales têtes pour abattre les chefs du parti ; c' était le seul moyen de décourager les autres : " la mode alors ne sera plus, pour les jeunes gens décidés par la faveur, de se jeter dans les principes de cette cabale abattue. Enfin cela encouragerait Rome, qui a besoin d' être encouragée. On peut juger de ce que fera ce parti si jamais il se relève, puisqu' il est si hardi et si puissant lors même que le pape et le roi sont d' accord pour l' écraser. Un homme du parti me disait, il y a trois jours : ils ont beau enfoncer ; plus ils chercheront, plus ils trouveront de gens attachés à la doctrine de saint Augustin ; le nombre les étonnera. " -à mesure qu' on avançait dans le siècle, Fénelon pensait avec plus de sollicitude au règne possible de son élève chéri, p530 et il se préoccupait des circonstances ; il voyait et redoutait, dans le jansénisme, un cadre tout trouvé d' opposition politique pour les mécontents. Cette opposition aurait beau jeu à l' entrée d' un nouveau règne ; -et ce fut bien pis quand, le duc de Bourgogne mort, on n' eut plus qu' une minorité en perspective. Il importait de briser le cadre auparavant, d' en finir du vivant du vieux roi, et de ne pas laisser le parti traîner les choses en longueur jusqu' au moment où au début d' un nouvel ordre, encore mal assuré, et à un changement de système, on aurait trop à faire. Mater le parti dans ses chefs, en même temps que poursuivre et atteindre la doctrine sous tous ses déguisements, c' était le cri du très-clément Fénelon, son delenda carthago ; on vient de l' entendre dans son premier mouvement, dès qu' il apprit l' arrestation du père Quesnel. Ces papiers de Quesnel envoyés à Paris et livrés aux jésuites, furent d' un terrible effet et donnèrent bien des armes. " il s' y trouva force marchandise, dont le parti moliniste sut grandement profiter. " si autrefois la correspondance de Jansénius avec Saint-Cyran avait fourni matière à tant de commentaires malicieux et d' incriminations, ici c' était bien autre chose. Le père De La Chaise était en mesure de dire, comme il le fit, en montrant une grande cassette : " voilà tous les mystères d' iniquité du père Quesnel ! Nous avons tous les papiers, tous les mémoires, toutes les lettres, tous les brouillons, jusqu' à leurs chiffres et leur jargon, depuis plus de quarante ans ; et il est étonnant combien il s' y trouve de choses contre le roi et contre l' état. " p531 parmi ces papiers, il en était un qui ne paraîtra que singulier et bizarre. C' était un projet burlesque, selon lequel les jansénistes, sous le nom de disciples de saint Augustin , auraient proposé, vers 1684, leurs conditions de paix au comte d' Avaux, lorsque ce négociateur fut chargé de conclure avec les puissances la trêve de vingt ans. La faction jansénienne aurait demandé à y être comprise et à être traitée sur le pied d' un souverain. Peut-on croire, un seul moment, qu' une telle pièce ait été sérieuse, et que les disciples de saint Augustin aient prétendu traiter de puissance à puissance ? Prenaient-ils donc au pied de la lettre ce qu' avait dit d' eux autrefois le plaisant Roquelaure, selon le rapport de Guy Patin : " on dit que M De Roquelaure a proposé de beaux moyens pour envoyer une grande armée en Italie, savoir, que M De Liancourt fournirait vingt mille jansénistes, M De Turenne vingt mille huguenots, et lui, fournira dix mille athées. " accusés sur le projet de traité, les jansénistes n' ont pas eu de peine à se défendre. Selon Clémencet et selon toute vraisemblance, cette lettre au comte d' Avaux " ne fut jamais qu' une badinerie, qu' une pièce faite à plaisir, composée par un homme oisif qui avait voulu se divertir, une pièce semblable à l' arrêt du parlement en faveur des péripatéticiens, qu' on voit à la fin des oeuvres de M Despréaux. " Dom Clémencet ne veut même absolument pas que la pièce ait été dictée par M Arnauld ni écrite de la main de M Ruth D' Ans, ni que le père Quesnel y ait pris d' autre part que p532 d' y avoir mis après coup la date. Il me semble aller dans sa défense plus loin qu' il n' était nécessaire. Pour moi, je me figure très-bien que, vers le commencement de l' année 1685, Arnauld, Quesnel et Du Guet, réunis dans la petite maison de Bruxelles, aient imaginé ce genre de divertissement. Rappelons-nous toutes ces allusions dont leurs lettres d' alors sont remplies, sur le père abbé, le saint homme Abraham , le petit monastère . Le projet de trêve put être l' ouvrage d' une de ces soirées de belle humeur dans la petite abbaye. Ils auront pu se dire : " que n' avons-nous demandé aussi à être compris dans la trêve ? La paix de Nimègue enfreinte a produit la trêve que nous voyons, pourquoi la paix de l' église enfreinte n' aurait-elle pas eu une issue pareille ? " et ils se seront mis à rédiger la lettre postiche. Remarquons d' ailleurs que si l' idée est assez ingénieuse, l' exécution n' est pas très-piquante, et en tout la plaisanterie est bien assez méthodique et assez peu légère pour être d' Arnauld ou, si l' on aime mieux, de Quesnel. Mais il y avait bien d' autres choses dans les papiers de ce dernier, et, quoi qu' on pût répondre sur tel ou tel point, un air de cabale était répandu sur l' ensemble. Il y avait les preuves d' une grande activité clandestine et souterraine ; des masques pour chaque personne, ce qui sentait la société secrète ; des noms de guerre pour chacun, ce qui supposait la guerre. Ces papiers déposés chez les jésuites de la maison professe à Paris, et là déchiffrés, pétris, torturés et passés à l' alambic dans une espèce de cabinet noir ad hoc , puis présentés par extraits, préparés par doses au roi, lus, relus, mitonnés chez Madame De Maintenon tous les soirs pendant dix ans , opérèrent à coup sûr et sans contrôle. Si la calomnie y mêla du poison, p533 ce fut un lent et sûr empoisonnement. Quantité de personnes de tous rangs furent compromises, inquiétées ; quelques-unes emprisonnées. Une ligne, une phrase louche, glissée là par un ennemi, pouvait vous perdre. M Vittement, lecteur auprès des enfants de France, était en danger d' être renvoyé s' il n' avait fait voir clairement au roi qu' on l' avait pris pour un autre. L' archevêque de Reims Le Tellier fut trouvé en correspondance indirecte avec Quesnel moyennant un intermédiaire, et tomba en disgrâce. Si le père De La Chaise a vraiment dit du soupçon de jansénisme, dont il était alors si aisé de noircir les gens : c' est mon pot au noir, ce fut surtout depuis qu' il eut entre les mains les papiers du père Quesnel, qu' il put le dire. Dès qu' il y avait du jansénisme dans une affaire, eût-on les meilleures raisons à faire valoir, on n' avait guère espoir d' être entendu. Il n' entre pas dans mon plan d' insister p534 davantage sur ces papiers, et de chercher exactement à déterminer quel était le genre et la nature d' intrigues qu' on y pouvait démêler sans injustice ; je ne ferai qu' une remarque toute pratique : le moyen, après cela, de soutenir à des gens sensés qui avaient vu les extraits, que le jansénisme n' était qu' un fantôme ? Et pour en revenir à ce qui nous touche, au monastère de port-royal, on voit quel était en ces années tout le péril de sa situation : une guerre théologique se rallumant au dehors, les adversaires plus maîtres à la cour que jamais, y tenant tous les accès et poursuivant leurs menées jour et nuit avec certitude. Que pouvait notre sainte masure de port-royal, de toutes parts croulante et en ruines, contre ces sapes calculées et savantes ? Et pourtant, sans un incident malheureux qui appela le tonnerre, on aurait pu traîner, continuer de languir, faire parler de soi le moins possible ; et si l' on avait pu, par miracle, atteindre la mort de Louis Xiv, l' avénement de la régence, qui sait ? ... le 18 mars 1706, le confesseur de port-royal, qui n' était plus alors M Eustace, mais M Marignier, eut à se rendre sur invitation chez M Gilbert, grand-vicaire de M De Noailles et supérieur de port-royal depuis la mort de M Roynette. M Gilbert lui demanda si les religieuses p535 avaient reçu le mandement et la bulle, qui avaient déjà paru depuis six mois : à quoi M Marignier ayant répondu qu' on ne les avait point encore vus dans leurs quartiers, M Gilbert lui donna un exemplaire de l' un et de l' autre, et il y joignit en manière de modèle la formule selon laquelle les religieuses de Gif les avaient reçus quelques jours auparavant : " la bulle et ordonnance ci-dessus ont été lues et publiées à la grille de l' abbaye de Gif par nous prêtre soussigné, préposé à la conduite des religieuses, et reçues avec le respect dû à sa sainteté et à son éminence par les religieuses (suivait la signature du confesseur). " il témoigna désirer qu' on fît de même à port-royal, recommandant le plus de diligence possible. On ne demandait pas que les religieuses signassent, mais simplement que M Marignier leur confesseur mît son nom au bas de cette espèce de certificat. M Marignier, de retour à port-royal dès le lendemain 19 mars, vint en surplis au chapitre de la communauté, qui était assemblée à onze heures du matin. Il y rendit compte de son voyage et de la commission dont il était chargé. -une des soeurs, dans une lettre au précédent confesseur M Eustace, le mettait au fait, en ces termes, de ce qui se passa alors : " M Marignier nous dit qu' il avait consulté de nos amis qui sont, dit-il, à présent en petit nombre, et qu' ils n' y trouvaient point de difficulté... etc. " p536 le résultat de la réflexion et de la prière, et aussi de la consultation secrète des amis, fut de s' encourager à ne pas céder. Le 21 mars, dimanche de la passion, à dix heures du matin, la communauté s' assembla au choeur sans sonner, et, la grille étant ouverte, M Marignier lut le mandement et la bulle, et il écrivit au bas ce qui avait été résolu : " la bulle et ordonnance ci-dessus ont été lues et publiées à la grille de port-royal des champs par moi prêtre soussigné, préposé à la conduite des religieuses, lesquelles ont déclaré qu' elles les reçoivent avec le respect dû à sa sainteté et à son éminence, sans déroger à ce qui s' est fait à leur égard à la paix de l' église sous le pape Clément Ix. fait ce 21 mars 1706, signé : Marignier, prêtre. " l' abbesse réitéra purement et simplement cette formule dans une lettre à l' archevêque écrite le même jour. La pensée, la résistance, l' obstination, la désobéissance, et dès lors la ruine de port-royal, étaient renfermées dans cette clause additionnelle : sans déroger. franchement, et à voir les choses par le dehors, des yeux du simple bon sens, lorsqu' une bulle sollicitée par le roi était arrivée en France, y avait été reçue sans p537 difficulté par l' assemblée générale du clergé, enregistrée sans difficulté par le parlement, acceptée avec de grands témoignages de soumission par la faculté de théologie, publiée avec mandement par tous les évêques du royaume, il était singulier et ridicule que, seules, une vingtaine de filles, vieilles, infirmes, et la plupart sans connaissances suffisantes, qui se disaient avec cela les plus humbles et les plus soumises en matière de foi, vinssent faire acte de méfiance et protester indirectement en interjetant une clause restrictive. Mais port-royal ne serait plus lui-même s' il n' était ainsi jusqu' au bout. C' est l' esprit d' Arnauld qui survit, même quand Arnauld est mort. Remaruez que c' étaient les anciennes qui, les premières, avaient élevé les difficultés. C' étaient des soldats de la vieille armée qui donnaient le signal et l' exemple à la nouvelle ; on s' échauffait au souvenir des vieilles guerres. Je ne crée point cette image de mon chef : " pour moi, disait l' une d' elles, il me semble que je suis comme un soldat qui a été à l' armée, et qui désire toujours d' y retourner, quoiqu' il y ait eu beaucoup de mal ; car la seule pensée que je souffrirai encore pour la vérité, me remplit de joie. " le certificat restrictif ne satisfit point l' archevêque, et n' était point de nature à être produit à la cour. Le mardi 23, M Gilbert se rendit à port-royal, vit l' abbesse, les religieuses anciennes et nouvelles : il prit chacune de celles-ci en particulier, essaya de les vaincre. En définitive et tout raisonnement épuisé, elles ne purent que se mettre à genoux, en le priant de les protéger auprès de l' archevêque : " mais devons-nous livrer nos consciences ? " c' était leur dernier mot. p538 Il recommença le lendemain à leur parler ; il leur fit sentir que, par cette désobéissance, elles allaient se perdre, donner des armes à des personnages malins qui leur en voulaient ; qu' elles mettaient le cardinal dans l' impuissance de les défendre auprès du roi. Tout compte fait, ces dignes et incurables filles jugèrent comme l' une d' elles, une soeur synclétique, qui disait : " notre maison ressemble à une vieille masure qui menace ruine de tous côtés, par l' impuissance où l' on est de soutenir les exercices : ne vaut-il pas mieux être détruites tout d' un coup pour la gloire de Dieu, que de défaillir peu à peu ? " je crois, en rendant ma double impression, rendre aussi celle de beaucoup de lecteurs. On trouve cette résistance, cette ardeur du martyre parfaitement déraisonnables, et on est saisi en même temps d' un sentiment de compassion et de respect. Savoir souffrir par un scrupule (même erroné) de conscience, n' hésiter pas à sacrifier son repos à ce qu' on croit la justice et la vérité, est chose si rare ! Le père Quesnel consulté de loin, à Amsterdam où il s' était réfugié après s' être échappé de sa prison de Bruxelles, approuva la résistance, et dit : " la disposition où sont ces fidèles servantes de Dieu, de s' exposer à tout plutôt que de trahir leur conscience par l' approbation de cet écrit calomnieux,... etc. " Quesnel était alors l' oracle ; il avait hérité du manteau p539 d' Arnauld et avait reçu comme une nouvelle onction par sa prison récente, par sa délivrance merveilleuse. D' un autre côté, des amis plus voisins, plus frappés des circonstances et des dangers, des hommes d' ailleurs profondément attachés à port-royal et d' un excellent conseil, tel que M Issali, le vénérable doyen des avocats, désapprouvaient la résolution. Ce dernier ami, alors bien près de sa fin, écrivait à l' abbesse, le 24 mars, à la sollicitation de M De Noailles, et lui disait : " il me paraît qu' en voulant s' attacher à une restriction qui ne sert de rien, on fait voir beaucoup de présomption qui ne convient pas à des filles religieuses, et c' est hâter et précipiter leur ruine, que leurs ennemis poursuivent depuis si longtemps. " ce conseil sage venant d' un homme habituellement si écouté, d' un ancien ami de M Le Maître et ancien solitaire lui-même, du père de l' une des religieuses, ne parut qu' un trait de faiblesse affligeant, mais excusable, chez un vieillard de 86 ans. Le propre de nos religieuses, en résistant, était de prétendre qu' elles étaient dans l' ordre. L' abbesse écrivit à l' archevêque, pour le lui prouver, jusqu' à trois lettres consécutives. " elles m' envoient des factums et des instructions , " disait M De Noailles. Il avait dit d' abord à M Gilbert le supérieur : " cela ne se passera pas sans qu' il y ait quelque chose de marqué. " le premier effet de la désobéissance fut un arrêt du conseil qui défendait à port-royal de prendre des novices ; la défense jusque-là n' avait été que verbale. M De Noailles rendant compte au roi de ce qui s' était passé, et ayant ajouté qu' on pouvait terminer cette affaire p540 sans éclat, parce que les religieuses, étant toutes vieilles, mourraient bientôt, et qu' il leur était défendu de recevoir des novices : " mais, dit le roi, il n' y a point d' arrêt qui leur fasse cette défense ; il faut en donner u. " l' arrêt en forme, avec des considérants fort sévères, fut rendu le 17 avril, et signifié le 23 à la soeur Le Féron, cellérière. Cette digne personne, qui sentit toutes les conséquences d' un tel acte, et qui avait été de celles pourtant qui avaient contribué des premières à l' attirer, en reçut un coup si rude qu' elle mourut trois jours après, le 26 ; elle était âgée de 73 ans. Elle avait déjà essuyé, disent nos auteurs, le feu de deux persécutions ; elle succomba au début de la troisième, ayant été la première à lever l' étendard . Ils en parlent comme ils feraient d' un brave officier. Pour nous, historiens pacifiques et curieux, nous ne saurions oublier les obligations particulières que nous avons à la soeur Le Féron pour nous avoir conservé tant de relations et de journaux de port-royal écrits de sa main, et pour avoir été le dernier et infatigable archiviste de la maison. On avait bien du courage moral dans ce port-royal de l' extrême fin, mais on prenait sur soi pour en avoir, et, dans l' effort, la machine trop frêle se brisait. Ce mois d' avril fut fertile en morts. Trois autres anciennes moururent à peu de jours de distance : la soeur Françoise De Sainte-Thérèse De Bernières, sous-prieure, fille de M De Bernières, cet ancien ami ; la prieure, Françoise-Madeleine De Sainte-Julie Baudrand, et l' abbesse elle-même, la mère élisabeth De Sainte-Anne Boulard, enlevée le 20 avril, -toutes les têtes de la p541 maison. Comme la prieure était mourante en même temps que l' abbesse, celle-ci eut le soin, avant de mourir, de nommer pour prieure la mère Louise De Sainte-Anastasie Du Mesnil, la préférant à d' autres plus anciennes à cause de son mérite. Le choix, en effet, ne pouvait être meilleur. Pendant l' agonie de cette abbesse, la mère Boulard, " plusieurs des religieuses, et même des personnes du dehors (si l' on en croit un nécrologe plus légendaire que les autres), entendirent des chants mélodieux chantés par de jeunes voix claires et extrêmement douces, et qui ravissaient ceux et celles qui les ouïrent. " cette mélodie, qui semblait partir d' au-dessus des nuées, n' aurait pas duré moins de six heures et demie, tout le temps de l' agonie de la révérente mère abbesse. Cela se passait en plein jour, de dix heures du matin jusqu' à quatre heures et demie du soir que la moribonde expira. On entendit, à diverses reprises, prononcer très-distinctement ces paroles du répons des prières pour les agonisants, subvenite et occurrite... et cependant personne ne chantait dans toute la maison. Dix-sept personnes, parmi lesquelles une sourde, attestèrent avoir entendu ces chants mélodieux. -le délire commence, mais sur un ton assez doux ; les convulsions, qui viendront vingt-et-un ans plus tard, seront moins mélodieuses. La nouvelle prieure, dès les premiers jours, écrivit à M De Noailles pour l' informer de la mort de la mère Boulard et le supplier d' envoyer quelqu' un, selon la coutume, qui assistât à l' élection d' une nouvelle abbesse et la confirmât en son nom, demandant humblement elle-même à être relevée de ses fonctions. Il fut répondu p542 par l' archevêque qu' il n' y avait pas lieu à l' élection d' une abbesse ; et en effet port-royal ne fut plus admis à en élire, et tout se passa désormais sous le gouvernement d' une simple prieure. Les religieuses réclamèrent ; les lettres apologétiques ne manquèrent pas : il y en eut d' adressées coup sur coup et au cardinal, et à leur supérieur M Gilbert, et au pape. Dans un entretien qu' il eut, le 23 juillet, à Conflans avec M Marignier, confesseur des religieuses, le cardinal se plaignit vivement d' elles : " je vous ai fait venir pour vous dire que je me décharge des religieuses de port-royal sur votre conscience... etc. " il lui échappa cependant de dire, un instant après : " à la vérité, quand elles auraient fait ce qu' on souhaitait d' elles, elles n' en auraient pas été mieux selon le monde ; le dessein que le roi a de les détruire était pris dès longtemps ; mais elles en seraient mieux selon Dieu. " il dit encore " qu' il ne demandait pas la foi sur le fait, mais une soumission d' enfant " . Il parut dire que ce certificat n' avait point été impérieusement exigé, et qu' on aurait pu s' abstenir de le donner ; qu' on p543 s' était jeté de gaieté de coeur dans l' embarras et le labyrinthe où l' on était. Probablement il entendait qu' on aurait dû laisser faire M Marignier et garder le silence : car enfin ce n' était point sans son ordre, à lui archevêque, et sans l' avoir consulté, que M Gilbert avait parlé de bulle et d' attestation. Il sembla toutefois, par sa mine, le donner à entendre. Ce point de l' entretien n' est pas bien éclairci. -pour conclure, il déclara qu' il n' y avait pas à espérer l' élection d' une abbesse : " pour l' élection, je la refuse absolument. Si on avait fait ce que je souhaitais, elle aurait été accordée vingt-quatre heures après. " cette réponse que le cardinal fit à M Marignier pour qu' il la portât aux religieuses, affligea tellement le digne prêtre, qu' il tomba malade de chagrin et mourut le mois suivant (31 août). Ces gens d' affection et de conviction unique et concentrée ont des manières de prendre les choses à coeur, qui les tuent. Le moment était bon, pour les religieuses de port-royal de Paris, de remuer leurs procédures et de pousser leurs prétentions contre le monastère des champs. Sur la fin de cette année 1706, elles présentèrent requête au roi pour demander la révocation de l' ancien arrêt de partage et des actes qui l' avaient consacré, la suppression et l' extinction du titre de port-royal des champs et la réunion de ses biens à leur abbaye, moyennant pension viagère aux religieuses restantes. La requête étant prise en considération, il y eut arrêt du conseil du 29 décembre, ordonnant visite dans les deux maisons par le conseiller d' état Voysin (futur p544 chancelier), et ce magistrat, après avoir commencé par la maison de Paris, se rendit, le 19 janvier 1707, à port-royal des champs pour y prendre aussi connaissance du nombre des personnes, de l' état des biens, des revenus, etc. Ses opérations durèrent jusqu' au 21. J' omets les vaines requêtes de nos religieuses au roi, les lettres inutiles au cardinal ; ce dernier, qu' elles s' étaient dorénavant aliéné, n' avait qu' un mot pour toute réponse à leurs apologies : " elles ne sont pas hérétiques, leur foi est pure ; mais ce sont des rebelles et des désobéissantes. " cependant, sur une seconde requête des religieuses de Paris suppliant qu' on statuât, le roi répondit par un second arrêt du conseil du 9 février 1707, par lequel l' ancien arrêt de partage était révoqué ; et pour ce qui regardait l' extinction de port-royal des champs et la réunion de ses biens à port-royal de Paris, comme l' affaire était du ressort de la juridiction ecclésiastique, elle fut renvoyée devant le cardinal de Noailles pour qu' il y fût procédé selon les règles et constitutions canoniques. De plus, l' arrêt portait " qu' en attendant il serait mis tous les ans en séquestre six mille livres des revenus de l' abbaye des champs, et que les religieuses eussent à réduire au nombre de dix les personnes qui les servaient à titre d' officiers, domestiques ou autrement, en sorte que, avec les dix-sept religieuses et les neuf converses qui s' y trouvaient actuellement, il n' y eût en tout que trente-six personnes entretenues aux dépens de la maison ; ordonnant de faire sortir toutes les autres personnes séculières, sous quelque titre qu' elles y fussent. " -le sort de port-royal était irrévocablement décidé. p545 On tirait enfin les conséquences de cette politique de M De Harlay qui avait consisté à empêcher avant tout port-royal de se recruter et à le laisser systématiquement dépérir. Maintenant on le prenait sur le fait de dépérissement, et d' un dépérissement très-avancé, et on s' en prévalait contre lui pour dire que l' ancien partage était hors de proportion. Ainsi se révélait la tactique dans son double jeu : d' une part empêcher port-royal de se renouveler par des novices, et de l' autre lui retirer juridiquement ses biens sous prétexte qu' il ne se renouvelait plus. En vertu de cet arrêt du 9 février, dix-huit personnes qui, à des titres divers, habitaient la maison tant au dehors qu' au dedans, comme pensionnaires ou comme serviteurs, furent obligées d' en sortir. Les religieuses des champs, bien que sans espoir de réussir, mais jusqu' au bout fidèles à leurs habitudes de légalité, formèrent opposition à l' exécution des arrêts ; elles furent déboutées par un nouvel arrêt. On se perd dans cette suite d' oppositions, de protestations, de mémoires et de equêtes ; j' en viens d' indiquer un assez bon nombre, et j' en saute et j' en sauterai. En effet, elles se défendaient comme des lions, comme des soeurs de gens de loi, comme des filles d' Arnauld et de parlementaires ; c' est un trait caractéristique de la tribu et de la race. Elles sont des raisonneuses, des plaideuses, en même temps que des martyres. Oh ! Que si jamais il y avait eu moyen pour la France, pour ce pays d' honneur et de folie, de devenir un pays de force et de légalité, où l' on défendît son droit pied à pied, même par chicane, mais où l' on le défendît jusqu' à la mort et où dès lors on le fondât, c' eût été (je p546 l' ai senti bien des fois dans cette histoire, et je le sens encore plus distinctement à cette heure), -c' eût été à condition que l' élément janséniste, si peu aimable qu' il fût, l' élément de Saint-Cyran et d' Arnauld n' eût pas été tout à fait évincé, éliminé, qu' il eût pris rang et place régulière dans le tempérament moral de la société française, qu' il y fût entré pour n' en plus sortir. L' école qui serait issue de port-royal, si port-royal eût vécu, aurait fait noyau dans la nation, lui aurait peut-être donné solidité, consistance ; car c' étaient des gens , comme me le disait M Royer-Collard, avec qui l' on savait sur quoi compter ; caractère qui a surtout manqué depuis à nos mobiles et brillantes générations françaises. Prévoyant tout, au spirituel comme au temporel, nos religieuses eurent l' idée de signer en chapitre, le 8 mai 1707, un acte de protestation contre les signatures qu' on pourrait extorquer d' elles un jour, et de les déclarer à l' avance nulles et abusives, s' en référant pour leurs vrais sentiments à cet acte délibéré en commun, et destiné à faire foi et témoignage : " afin que si dans la suite, y disaient-elles, on portait les choses aux extrémités dont nous sommes menacées, et qu' il y en eût quelqu' une d' entre nous à qui l' on fît signer quelque chose de contraire, soit par menace ou par quelque mauvais traitement, cette faute ne pût être imputée qu' au défaut de liberté, et à l' accablement où les extrêmes afflictions peuvent réduire de pauvres filles âgées, infirmes, et destituées de tout conseil. " -elles n' avaient pas tort de prévoir ce cas extrême ; car, après leur dispersion, toutes en effet, excepté deux, finirent par céder et par signer. Une première sentence de l' officialité ou tribunal de p547 l' archevêché, devant lequel il y eut débats et plaidoiries contradictoires, les débouta encore une fois de leur opposition et des fins de non-recevoir qu' elles mettaient en avant, et le commissaire ecclésiastique, nommé par M De Noailles pour procéder à l' extinction, allait pouvoir commencer à informer. Elles interjetèrent aussitôt appel à la primatie de Lyon. Comme dans une ville qu' on prend d' assaut, une barricade enlevée, on en rencontrait une autre. Ces lenteurs et ces formalités impatientaient le roi, qui dit un jour au cardinal à Versailles : " si l' évêque de Chartres avait eu l' affaire de port-royal entre les mains, en quinze jours elle aurait été finie, et il y a six mois que vous nous tenez là. " le cardinal, stimulé, en vint aux rigueurs, mais il y vint selon sa nature encore et avec méthode. Il avait, nonobstant l' appel, envoyé à port-royal le même commissaire ecclésiastique précédemment destiné à faire la visite contentieuse, M Vivant, l' un de ses grands-vicaires, pour y faire une visite qui ne pouvait plus être censée que pastorale ; mais elle devait servir et tenir lieu au besoin de monition canonique, et préparer la voie à l' interdiction des sacrements. M Vivant, qui s' y conduisit d' ailleurs avec beaucoup de modération, ne put s' empêcher, en partant, de dire aux religieuses : " vous avez eu tort de faire tant d' éclat sur la visite ; vous tirez contre un plus fort que vous ; vous avez appelé à Lyon ; de Lyon vous irez à Rome ; je ne sais si on vous donnera le temps de faire tout cela. " bientôt après, le cardinal enleva aux religieuses un jeune et modeste confesseur, p548 le seul qu' elles eussent depuis la mort de M Marignier, M Havart, et qui était tout à elles. Il leur envoya deux ecclésiastiques choisis exprès, et notamment M Pollet, vicaire de Saint-Nicolas Du Chardonnet et supérieur du séminaire, qui les prêchait comme avait fait autrefois M Bail ou M Chamillard. On revit une répétition des mêmes scènes qu' on avait vues plus de quarante ans auparavant sous M De Péréfixe. Elles furent privées de la communion. M De Noailles disait d' elles, dans l' amertume de son coeur et pour justifier sa sévérité (et ces paroles leur furent communiquées de sa part) : " plus je pense à leur conduite, plus je trouve leur résistance inexcusable... etc. " il les mit encore une fois au pied du mur, et en demeure p549 de se rétracter, en leur adressant une dernière sommation ou monition canonique. Elles n' y virent que des causes de nullité, par l' omission de quelques formalités. L' archevêque n' y gagna pour toute réponse qu' un acte capitulaire dressé par elles, et qu' elles firent signifier à M Pollet par un huissier de Chevreuse. L' excommunication alors fut lancée par ordonnance du 22 novembre 1707. Pendant que ces choses se passaient au spirituel, au temporel les biens étaient saisis ; on leur retirait le pain de tous les côtés, le pain du corps, disaient-elles, comme celui de l' âme ; un séquestre de 6000 livres emportait et confisquait le plus clair de leurs biens sous leurs yeux et à leur porte même : elles n' avaient pas en tout plus de 8000 livres de revenu. Leur homme d' affaires et leur conseil dans cette dernière contention, M Le Noir de Saint-Claude, qui demeurait depuis environ quatorze ans chez elles dans la petite maison de la cour dite la maison de M De Sainte-Marthe , y vivant le plus qu' il pouvait en solitaire et en pénitent, et ne redevenant avocat la plupart du temps qu' en guêtres encore et en sarrau, fut arrêté le 20 novembre 1707, et mis à la bastille ; il n' en sortit qu' à la mort de Louis Xiv, et il ne mourut lui-même qu' en p550 décembre 1742, le dernier survivant de tous ceux qu' on peut appeler proprement les solitaires de port-royal. Elles avaient appelé le 1 er décembre 1707, à la primatie de Lyon, de l' ordonnance qui leur interdisait les sacrements ; mais ces appels ne prenaient pas. Elles les appuyèrent de plusieurs sommations qui restèrent inutiles. Elles présentèrent requête à l' official de Lyon pour obtenir la communion pascale en 1708 ; mais pâques, qui tombait de bonne heure cette année-là (8 avril), était déjà arrivé, sans qu' on eût relevé leur appel ni répondu à leur requête. Elles durent se passer de communion. S' en passèrent-elles réellement et alors et depuis ? Il y a dans l' histoire de port-royal la partie ostensible et la partie cachée. Or, nous savons de source certaine p551 " que M D' étemare ayant été ordonné prêtre en 1709, et étant allé à port-royal, y porta la quatrième partie de l' instruction pastorale de Fénelon contre le cardinal de Noailles et la donna à la prieure, la mère Du Mesnil, qui la garda pour la lire. M D' étemare y dit la messe, et comme depuis quelque temps les religieuses de port-royal, réduites à un petit nombre, étaient privées des sacrements par le cardinal de Noailles, M D' étemare et d' autres qui étaient allés à port-royal avec lui offrirent aux religieuses de leur donner la communion ; mais la mère Du Mesnil remercia et dit à M D' étemare son secret , savoir, qu' elles avaient les sacrements, et que quelqu' un leur administrait la communion en cachette et sans que le cardinal de Noailles le sût. " ce quelqu' un était très-probablement M Crès ou De Crès, chapelain à saint-Jacques-l' hôpital à Paris, et très-lié avec Mm Mabille, Louail et Tronchai, tous amis fidèles de port-royal. L' ennemi s' était bientôt aperçu qu' il y avait un complice qui introduisait les vivres dans la place ; mais on ne pouvait le saisir. M De Crès ne fut découvert qu' en 1710, après la dispersion des religieuses, et averti à temps, grâce à Mademoiselle De Joncoux, il se déroba aux poursuites. Il quitta la soutane, prit pendant quelques années l' habit gris comme on disait, alla vivre en province sous un autre nom, et put à ce prix éviter la bastille. Au temporel pas plus qu' au spirituel, bien que spoliées et frappées du séquestre en même temps que de l' excommunication, pendant près de deux ans que p552 durèrent toutes ces famines, elles ne manquèrent de rien ; mais ce n' était que grâce au zèle des amis. C' est ce que répondit un jour fort vivement cette spirituelle et agissante Mademoiselle De Joncoux, qu' on retrouve à chaque instant dans les derniers événements de port-royal comme le génie ou le bon démon du parti. Bien qu' amie déclarée des jansénistes, elle avait ses franchises ; elle avait ses entrées chez le cardinal de Noailles, chez M D' Argenson et en maint lieu. Un jour donc qu' elle était allée voir le cardinal et qu' elle l' avait entretenu du sujet inévitable, discutant le droit et le fait, pesant les torts et les raisons, et mêlant bien des vérités sous air de badinage, Mademoiselle De Joncoux finit par lui dire qu' au reste l' opinion du monde n' hésitait pas, et " que les personnes qui n' entendaient rien à la question de doctrine, sur laquelle on tourmentait les religieuses des champs, étaient indignées qu' on les réduisît à vivre d' aumônes, en laissant prendre leur bien aux religieuses de Paris qui avaient mangé le leur ; que cela était indigne et tout à fait criant : " je sais bien, me répondit-il, qu' elles ne manquent de rien ; et si elles manquaient de quelque chose, je le leur donnerais, car je ne veux pas qu' elles manquent de rien, et je leur donnerai quand elles en auront besoin... etc. " p553 le post-scriptum que Mademoiselle De Joncoux ajoutait au récit de cet entretien n' est pas à négliger : " j' ai reçu hier cinquante livres pour vous de la part de Madame Geoffroi, veuve de l' apothicaire : elle souhaite avoir part aux prières de la maison. " chaque veuve donnait son obole, de même que bien des prêtres offraient d' apporter la communion. p554 Xiii. Nous sommes équitables, et dès lors nous sommes favorables à port-royal ; si nous blâmons les religieuses de leur obstination, de leur formalisme, de leur clause sans déroger introduite par un excès de scrupule, nous en respectons le principe et nous honorons leur motif ; nous sentons combien le châtiment est disproportionné à la faute, et les moyens employés nous paraissent souverainement injustes : on a été trop heureux de trouver un prétexte contre elles, et on l' a saisi ; ces pauvres filles paient pour d' autres, pour des amis redoutés que veulent écraser des ennemis puissants : eh bien ! Je ne sais, malgré tout, si nous ne sommes pas tentés de faire comme Louis Xiv et de nous impatienter que leur perte tarde tant à se consommer, p555 qu' elles y mettent tant de résistance, et qu' on y mette tant de façons. Port-royal, comme ce personnage d' une tragédie, est lent à mourir . Le père De La Chaise, qui se sentait mourir lui-même, était de cet avis. Louis Xiv, qui enfin commençait à entrevoir le terme de son règne, ne voulait pas avoir un démenti de ses ordres, à deux pas de Versailles. Il s' étonnait que l' archevêque, à qui l' affaire de l' extinction était renvoyée, n' en fût encore qu' aux préliminaires, et il le croyait au fond peu disposé à traiter avec rigueur un parti vers lequel il inclinait. Le duc de Noailles, neveu du cardinal, se fit auprès de son oncle le canal et l' organe de ces plaintes qu' on formait contre lui à Versailles. On a sa lettre et la réponse du prélat (janvier 1708). Je ne tirerai de cette réponse que ce qui nous touche. Le cardinal prétend se laver sur tous les chefs ; il soutient " qu' il n' est pas plus fauteur des jansénistes que janséniste ; qu' il n' a pente naturelle ni inclination secrète pour le parti ; qu' il a été élevé dans un grand éloignement pour cette doctrine, de même qu' il est par humeur ami de la paix et ennemi de toute cabale ; " puis, après justification sur divers points, il en vient à celui qu' on avait alors le plus à coeur : " à l' égard des religieuses de port-royal, qui est l' article qui me touche le plus puisque le roi en est, dites-vous, plus frappé, c' est celui où je suis le plus fort, et rien ne marque davantage le déchaînement injuste que certaines gens ont contre moi que de m' attaquer sur une chose où j' ai constamment fait mon devoir ; mais venons au fait... etc. " p556 ces lenteurs reprochées au cardinal tenaient en partie à la nature même de l' affaire : il ne s' agissait pas seulement de détruire et de dissiper la communauté de port-royal des champs, ce qui était facile ; il fallait transférer son bien, avec quelque ombre de justice et en sauvant les formes de la légalité, à la maison de Paris, et pour cela revenir sur un ancien partage régulier, consacré par un enregistrement de bulle au parlement. On avait donc eu recours à Rome sitôt la résolution p557 prise ; mais on voit que le pape ne s' était pas pressé. Enfin, le 27 mars 1708, " ne pouvant se refuser, disait-il, aux sollicitations d' un aussi grand prince que le roi de France, " il avait donné une bulle pour la suppression et extinction de port-royal des champs et la réunion de ses biens à port-royal de Paris ; il y mettait toutefois cette condition, que sur ces biens et revenus les religieuses de Paris seraient tenues de servir 200 livres de pension à chacune des religieuses des champs, tant de choeur que converses (alors au nombre de 26), lesquelles resteraient dans leur monastère et en auraient l' entier et total usage, ainsi que de leur église, jusqu' à leur mort. Le nonce reçut la bulle le 11 mai, et la porta au roi, qui, dès qu' il en entendit la traduction, n' en parut pas satisfait, disant " que s' il recevait ce bref, qui ordonnait que toutes les religieuses jusqu' à la dernière converse mourraient dans le monastère, il n' aurait pas le plaisir de voir durant sa vie la destruction de port-royal. " Louis Xiv a bien pu, en effet, tenir ce langage ; car cette lutte avec port-royal avait fini par être comme un duel personnel dont il voulait avoir une bonne fois raison. Il fallut donc solliciter de Rome une nouvelle bulle, dont on n' apprit en France la signature que vers le commencement d' octobre, et qui fut antidatée du même jour que la précédente (27 mars). Dans cette bulle adressée à l' archevêque de Paris, après la disposition qui supprimait le titre de l' abbaye des champs et qui appliquait ses biens à la maison de Paris, il était dit : " et afin que cette suppression et cette application aient plus promptement leur effet, et que le nid où l' erreur a pris de si pernicieux accroissements soit entièrement ruiné et déraciné... etc. " p558 cette bulle obtenue, et à lui personnellement adressée, déliait jusqu' à un certain point l' archevêque du côté de la primatie de Lyon : le tribunal suprême ayant parlé, il semblait que l' on pût désormais ne pas tenir compte des appels qui se poursuivaient devant un tribunal d' un degré intermédiaire. Il y avait toujours à opposer que cette sentence suprême, qui coupait court à une instance pendante, n' avait pas été rendue selon les formes inséparables de toute justice, et qu' une des parties n' avait pas été appelée ni entendue. Les avocats de nos religieuses ne manquèrent pas, dans des requêtes infructueuses, de faire valoir tous ces vices de forme ou de fond ; ils y dénoncèrent, selon leurs termes violents, jusqu' à dix-huit attentats . Mais, de fait, le cardinal était à présent armé ; il n' avait plus de prétexte à un retard ; une fois la bulle munie de lettres patentes et enregistrée au parlement (et elle le fut le 19 décembre, sur le réquisitoire du procureur-général Daguesseau), il pouvait procéder et comme archevêque en son propre nom, et à titre de commissaire du saint-siége ; et c' est ce qu' il fit. Je ne cacherai pas qu' il reçut vers ce temps des lettres anonymes qui avaient pour objet de l' intimider et p559 d' arrêter son bras, de le refroidir dans ce nouveau zèle qu' il allait montrer à se déjanséniser . Les lettres anonymes sont une mauvaise habitude que les jansénistes ont eue en commun avec tous les partis. Dans une de ces lettres, on lui remettait charitablement sous les yeux la triste fin de ses deux prédécesseurs, la fin soudaine et terrible de l' un (M De Harlay), la fin troublée, disait-on, et repentante de l' autre (M De Péréfixe). On lui prédisait, s' il ne changeait, le sort inévitable aux timides, " dont le partage est d' être jetés dans l' étang brûlant de feu et de soufre , qui est la seconde mort. " on le menaçait, au point de vue d' ici-bas, de révéler et de mettre au jour tous les ressorts de la cruelle tragédie où il était acteur, de façon à le déshonorer lui et les autres, annonçant que tout le secret en était soigneusement recueilli dans des mémoires fidèles qui passeraient à la connaissance de tous les siècles à venir. on énumérait les divers signes d' alentour, où se voyait le doigt de Dieu, et l' on faisait parler la vengeance céleste : " les malheurs dont la France est accablée, y disait-on, sont encore d' autres voix qui ne sont pas moins sensibles. Tout le monde à la cour et à la ville est frappé de ce que, depuis qu' on a juré la perte de port-royal, il n' y a plus que déconcertement dans nos conseils, que lâcheté dans nos généraux, que faiblesse dans nos troupes, que défaites dans nos batailles. Il paraît que Dieu nous a rejetés, et qu' il ne marche plus à la tête de nos armées si redoutées autrefois, et toujours victorieuses jusqu' à la résolution prise pour la ruine de cette maison . " -ainsi Ramillies et bientôt Malplaquet, c' était la rançon divine et le châtiment des persécutions contre port-royal. Toujours p560 l' univers vu par notre lucarne et mesuré à notre clocher ! Mais, dans ce système, que ferait-on, deux ou trois ans plus tard, de la victoire de Denain ? Dans une de ces lettres anonymes, on insinuait avec beaucoup de délicatesse que l' archevêque, par des considérations de famille, s' était relâché de la fermeté que peut-être il aurait eue sans cela plus grande, et on lui faisait envisager que la providence l' en avait déjà puni en lui enlevant un frère " qui lui était si cher et dont l' âge n' était pas trop avancé. " le maréchal de Noailles, frère du cardinal, mourait en effet le 2 octobre 1708. Une de ces lettres anonymes écrite bien peu de jours après, dans le courant même d' octobre, contenait ce passage : " votre éminence vient déjà de voir de ses yeux mourir son propre frère sans sacrements ; mais ne se prépare-t-elle point à elle-même une fin bien aussi triste devant les hommes, et encore plus redoutable aux yeux de Dieu, etc. ? " ce sont nos auteurs qui rapportent le contenu de ces lettres, et l' esprit de parti les aveugle si bien qu' ils citent ces mêmes endroits odieux comme la plus belle chose et la plus délicate du monde. L' injustice pousse à l' indignation, l' indignation au fanatisme. Pauvres hommes ! Demain les maîtres, ces victimes de la veille seront des persécuteurs, et ils l' ont été. C' est le cas de leur dire avec un témoin intègre : " je vous aime comme persécutés, je vous déteste comme persécuteurs. " p561 armé de tous pouvoirs, M De Noailles voulut encore y mettre les dehors de la justice, et il ordonna qu' une visite serait faite pour informer sur les avantages ou les inconvénients de la réunion, de commodo vel incommodo . M Vivant en fut chargé. Il commença par port-royal de Paris, et ne vint à port-royal des champs que le 13 avril 1709. On y entendit des témoins, des curés des environs, un chirurgien à qui l' on demanda si l' air était bon ou malsain. On avait fait assigner même des fermiers ; l' un d' eux répondit qu' il ne savait ce que c' était que le commodo ou l' incommodo , mais que les religieuses avaient une charité qui passait tout ce qu' on pouvait dire, qu' il l' avait éprouvée lui-même dans ses besoins : " elles en font de même à tout le monde, et on n' en dit partout que du bien. " ce fut le témoignage universel. à son arrivée, à son départ, M Vivant se trouva en face d' un huissier qui protestait au nom des religieuses, et lui signifiait appel sur appel qu' elles faisaient à la primatie de Lyon. " je pense, monsieur, lui dit-il en riant, que vous me suivrez partout. " -" c' est vous, monsieur, répondit l' huissier, qui me menez partout. Ce sont des peines que vous m' épargneriez bien, si vous vouliez. " cependant le cardinal eut l' idée, pour mêler l' exhortation morale à cet appareil de procédure, de publier deux jours après (15 avril), avec mandement, la lettre (ou le projet de lettre) de Bossuet, autrefois adressée aux religieuses de port-royal, et par laquelle, encore p562 simple abbé, il les avait invitées à la signature. Mais on refusa à cette lettre du jeune abbé l' autorité due au grand évêque ; on en contesta même l' authenticité, et cette éloquence si sensée, et déjà si pastorale dans sa bouche, ne fit que blanchir. Sur l' enquête de M Vivant, le cardinal rendit donc, le 11 juillet, son décret portant extinction du titre de l' abbaye de port-royal des champs, et réunion de ses biens à celle de Paris : " ... après que nous avons employé inutilement tous les moyens qui ont été en notre pouvoir pour porter lesdites religieuses de port-royal des champs à la soumission qu' elles doivent à l' église,... etc. " quelques jours après, s' étant rendu à port-royal de Paris, et ayant annoncé à la communauté assemblée que le décret de réunion était conclu et que l' official allait finir, il essaya, dit-on, de leur persuader de se retirer à cette maison des champs, de vendre celle de Paris, et d' en payer leurs dettes. Dans la pensée de cette translation où elles entraient peu, il ne put s' empêcher de leur souhaiter autant de régularité et de vertu qu' en avaient les religieuses des champs : " ce sont, disait-il, de bonnes filles et bien régulières ; à l' exception de leur désobéissance et de leur opiniâtreté, il n' y a rien chez elles que de louable. " un dernier instrument était nécessaire : un arrêt p563 du parlement du 3 août donna gain de cause aux religieuses de Paris qui en avaient appelé comme d' abus, tant des premiers actes de l' official de Lyon que de l' ancienne bulle de partage de 1671. Il ne manquait plus rien, au moins d' humainement spécieux. J' omets ce qui n' a nulle importance et je passe outre, car il faut terminer. L' abbesse de port-royal de Paris, qui y était depuis peu, et qu' on avait nommée en vue de cette réunion, Madame De Château-Renaud, personne de qualité, assez peu austère, mais qui ne manquait pas d' ailleurs d' esprit et de mérite, se crut suffisamment en règle pour aller prendre possession de l' ancien monastère récupéré et y faire acte d' abbesse. Après toutes choses concertées avec le cardinal, et le secret ayant été exactement gardé, elle y arriva à l' improviste le mardi 1 er octobre sur les onze heures du matin, accompagnée de deux religieuses de sa maison, de sa soeur religieuse Bernardine, et de deux notaires. Les deux notaires se présentèrent les premiers, et annoncèrent que c' était l' abbesse de port-royal. La mère Anastasie Du Mesnil, prieure, étant avertie, se rendit au parloir, mais elle n' ouvrit point d' abord le châssis de la grille. L' abbesse la pria d' ouvrir ; la prieure répondit que la règle ne le permettait pas, et elle la pria de l' en dispenser. L' abbesse repartit que les règles n' étaient point pour l' abbesse de port-royal, et qu' entre religieuses d' ailleurs on en pouvait user autrement. Sur ce que la prieure fit observer qu' elle avait entendu des voix d' hommes, l' abbesse fit retirer aussitôt ceux qui étaient entrés ; après quoi la toile de la grille s' ouvrit, et la prieure leva son voile. Toutes deux, dans les premiers mots qu' elles se dirent, avaient la p564 voix assez tremblante, et l' abbesse elle-même, de son aveu, eut à faire quelque effort pour surmonter sa timidité. L' abbesse dit qu' elle venait avec un ordre de m l' archevêque de Paris, qu' elle lut ; que m l' archevêque, en conséquence de la requête qu' elle lui avait présentée, lui avait permis de sortir de son monastère, et enjoignait aux religieuses des champs de la recevoir comme abbesse. Elle demanda en même temps à la prieure si elle et la communauté n' étaient pas dans la disposition d' obéir à leur supérieur commun. La prieure répondit que la communauté était appelante à Lyon de tout ce qui avait été ordonné à leur préjudice dans l' affaire présente ; qu' elles n' ignoraient pas l' obéissance qu' elles devaient à leurs supérieurs et en particulier à m l' archevêque, et qu' elles ne s' en écarteraient jamais ; mais que, dans les affaires contentieuses, les saints canons et les lois ont réglé les devoirs des inférieurs envers les supérieurs, et de quelle manière ils se doivent conduire les uns envers les autres. L' abbesse dit alors qu' elle ne venait point seulement en vertu du décret de m l' archevêque, mais en vertu de l' arrêt du parlement du 3 août dernier, qui leur avait été signifié le 7 du même mois... la prieure répliqua, en remarquant que l' arrêt dont l' abbesse parlait n' avait été obtenu que par défaut, et que la communauté y avait fait opposition. " oui, ma mère, reprit l' abbesse, mais toutes vos procédures ne valent rien, et votre opposition n' est pas dans les formes ; c' est pourquoi nous ne laisserons pas de passer outre. " p565 la prieure répondit : " nous croyons, madame, nos procédures fort bonnes, et c' est sur quoi les juges décideront quand on voudra nous écouter. " l' abbesse éludant la discussion et insistant pour qu' on assemblât la communauté afin de s' assurer des dispositions des soeurs, la prieure lui dit qu' elle connaissait la disposition de toutes les religieuses, qu' elle pouvait répondre pour toutes, étant toutes unies dans leurs sentiments, et qu' elle s' opposait, en son nom et en celui de toute la communauté, à ce que madame l' abbesse entreprendrait pour se faire reconnaître comme telle. En refusant ainsi d' assembler la communauté, la prieure faisait comme ces commandants d' une place assiégée qui ont une garnison faible, exténuée et, pour tout dire, assez fragile, et qui évitent de la faire voir de près dans un pourparler avec l' ennemi. Elle ajouta néanmoins, par égard pour son interlocutrice, qu' elle savait rendre ce qui est dû à des personnes p566 de sa qualité et de sa considération ; qu' elle avait ouï parler de son mérite, et que si l' on pouvait séparer Madame De Château-Renaud d' avec l' abbesse de port-royal, et mettre à part ses prétentions, elle se ferait un vrai plaisir et un honneur de la prier d' entrer dans la maison, et de l' y recevoir comme on a coutume de recevoir les abbesses. -" oh ! Pour cela non, " reprit l' abbesse. Aussitôt elle fit appeler les notaires qui étaient sortis d' abord, et, le prenant d' un ton plus haut, parla de son autorité et du pouvoir qu' elle avait de déposer la prieure, comme il lui plairait. Elle lui dit " qu' elle était surprise qu' une prieure, qu' elle pouvait révoquer à volonté, répondît seule pour une communauté, sans l' assembler pour prendre son avis ; que ce gouvernement lui paraissait bien despotique ; que pour elle qui était abbesse titrée, et qui par conséquent avait plus d' autorité et de pouvoir, elle ne voudrait pas, en des choses beaucoup moins importantes, agir sans prendre avis et conseil de ses soeurs ; -qu' elle voyait avec douleur que, dans les choses les plus simples, on donnât des marques qu' on ne voulait reconnaître aucun supérieur ecclésiastique ni séculier ; -qu' il était bien triste que par le défaut de soumission on rendît inutiles tant d' actions de piété et de régularité, tant de saintes pratiques et d' austérités de vie. " la prieure répondit simplement que tout le monde ne voyait pas les choses de la même manière, et qu' il se pouvait faire que les personnes instruites jugeassent différemment. " c' est sous une abbesse élective, ajouta-t-elle, p567 que toute la communauté a fait ses voeux, et elle n' en connaît point d' autre : si elle avait été perpétuelle, moi-même je ne me serais pas faite religieuse. " l' abbesse ne repartit rien de plus, craignant, avoue-t-elle d' assez bonne grâce, de s' embarquer dans une controverse et une discussion de droit ou de doctrine, d' où elle n' aurait pu se tirer à son avantage. Elle ne se sentait pas assez forte en théologie ou en droit canon pour ces joutes-là. Les notaires alors commencèrent à dresser leur procès-verbal, et après l' avoir fini, lorsqu' ils en firent la lecture, et qu' ils eurent dit qu' ils s' étaient transportés au monastère de port-royal des champs , l' abbesse les interrompit pour dire qu' il n' y avait point deux port-royal différents, mais qu' il n' y en avait plus qu' un dont elle était abbesse ; et elle voulut leur suggérer d' autres termes. Ils lui représentèrent que cela ne pouvait se mettre autrement, et lui dirent : " c' est cette différence même qui a donné lieu à la réunion, et qui nous assemble ici : c' est pourquoi on ne peut se dispenser de le marquer. " ils continuèrent de lire, et firent mention de rompre les portes pour faire entrer l' abbesse, sur le refus que faisait la prieure de la recevoir en la manière qu' elle le prétendait ; mais l' abbesse se récria : " oh ! Non, ce n' est pas là le caractère de mon esprit : je viens avec des entrailles de charité. Dès Paris on m' avait proposé d' en venir à cette extrémité, en cas de refus ; mais j' ai dit que puisqu' il y avait d' autres voies et aussi sûres, j' aimais mieux que l' on s' en servît. " on demanda ensuite à la prieure, qui pendant tout p568 le temps de cette lecture était restée dans un grand silence, si elle avait quelque chose à dire, et, dans ce cas, si elle serait disposée à signer sa réponse. Elle répondit qu' elle signerait sa réponse, pourvu qu' on la lui fît voir après qu' elle serait écrite. Les notaires y acquiesçant et ayant dit que cela était de droit, elle fit son opposition pour elle et pour sa communauté, et les requit de lui en laisser copie ; après quoi elle signa. Une des religieuses qui accompagnaient l' abbesse, et qui avait déjà dit à la mère prieure, en la lui montrant : " en vérité, ma mère, si vous connaissiez madame, vous ne lui refuseriez pas ce qu' elle vous demande, " reprit encore la parole pour demander à la prieure si elle les laisserait aller sans leur donner la joie de voir leurs soeurs. La prieure ne put répondre qu' un mot pour s' en excuser, parce que dans ce moment l' abbesse sortit, en disant qu' elle se retirait affligée de voir que ces religieuses voulussent se perdre. Madame De Château-Renaud alla de ce pas à l' église y prendre possession des principaux endroits qu' elle toucha selon l' usage, et en dernier lieu elle fit la cérémonie de sonner la cloche. Comme les gens de sa suite, pour lui faire honneur, continuèrent de la sonner et à toutes volées, un domestique de la maison les avertit qu' ils allaient la casser ; ils s' en moquèrent et n' en tinrent compte. Ce domestique monta alors au clocher et coupa la corde. Ce fut la seule marque de vivacité qui parut durant cette visite ; car du reste, et de l' aveu de l' abbesse, tout se passa avec douceur et une égale modération, et jusqu' aux domestiques tout fut dans un grand silence. Ces cérémonies faites, l' abbesse sortit, et monta à la p569 ferme des granges pour en prendre aussi possession ; elle y dîna. Et lorsque les notaires eurent fait la copie de leur procès-verbal, ils revinrent l' apporter à la mère prieure vers les cinq heures du soir. Celle-ci, à son tour, leur présenta un acte signé de toutes les religieuses de la communauté, portant qu' elles consentaient à l' opposition par elle faite le matin en leur nom. La prieure requit les notaires de le recevoir et de l' ajouter à la fin de leur procès-verbal ; ils lui répondirent que cela ne se pouvait plus faire, parce qu' il était conclu. L' abbesse partit des granges ce même soir, et alla coucher à Saint-Cyr, où le lendemain elle rendit compte à Madame De Maintenon, qui en était fort curieuse, de ce qui s' était fait la veille à port-royal des champs. Ici, il faut l' entendre elle-même ; le ton change, et quoique certainement, dans la visite à port-royal et dans l' entrevue avec la prieure, tout se soit passé fort convenablement entre elles deux et comme il séyait entre personnes comme il faut , chacune tenant le langage de son rang et de sa position, on n' aurait pas l' idée de la juste nuance et du contraste si l' on n' entendait les paroles du lendemain, qui terminent la relation de Madame De Château-Renaud, paroles dites d' un accent tout autrement adouci et flatteur que celui auquel port-royal nous a accoutumés. Jamais changement de régime ne se fit mieux sentir. " elle (Madame De Maintenon) me fit l' honneur de m' écouter avec beaucoup de patience, de bonté et d' attention pendant plus d' une heure... etc. " p570 ainsi humainement tout est dans l' ordre. Le vaincu a tort ; on le raille même d' un air agréable et léger : toute la louange, tout le parfum de l' encens va aux victorieux et aux heureux. Comprend-on maintenant, dans ce contraste, qui éclate ici, entre port-royal immolé et Saint-Cyr florissant, ce qu' il devait y avoir de gémissements et de larmes secrètes dans l' âme de Racine, obligé de fêter l' un pendant l' oppression de l' autre ? L' acte d' opposition que les notaires de Mme De Château-Renaud avaient refusé de recevoir, en amena un autre que les religieuses des champs firent signifier le lendemain, 2 octobre, à celles de Paris. De son côté l' abbesse présenta une requête, où elle exposait le refus qu' on lui avait fait à port-royal de la recevoir pour abbesse, et où elle invoquait des ordres du roi pour faire cesser la division. Il en résulta un arrêt du conseil, rendu le 8 et signifié le 19, qui enjoignait et ordonnait à la prieure et aux religieuses de port-royal des champs de reconnaître pour abbesse et supérieure p571 Madame De Château-Renaud, et, en cette qualité, de lui ouvrir les portes, de lui remettre les clefs des archives et du dépôt, et de lui obéir. Repoussées sur tous les points et n' entrevoyant plus une issue, nos religieuses n' eurent plus qu' à se tenir dans l' attente, immobiles, ne sachant sous quelle forme le coup de mort leur viendrait. Toutes les formalités sont en effet accomplies et consommées, tous les préliminaires épuisés ; nous en sommes à la catastrophe : voici venir, comme elles l' appellent, le jour du seigneur. Le mardi 29 octobre, au sortir de matines, les lampes du dortoir s' étaient trouvées toutes deux éteintes, ce qui n' était jamais arrivé dans cette maison de régularité. Présage, selon elles ; selon nous, image ! La lampe, à la fin, faute d' huile, expire. Ce même jour, après l' office de primes, les religieuses étant déjà assemblées au chapitre, on demanda la mère prieure. Un homme accouru des bois venait la prévenir en toute hâte qu' il avait vu une file de carrosses se diriger vers la maison. Un moment après, paraissait M D' Argenson en personne. On a de ce qui suit plusieurs relations diverses. En voici une que je choisis, parce qu' elle m' a paru rendre avec plus de naïveté que les autres l' impression vraie de ces scènes pour les témoins et les victimes. Je la donnerai sans interrompre, de peur d' y introduire de mon chef quelque ton moderne et discordant : les réflexions viendront après. La relation remonte à ce qui s' est passé les jours précédents : p572 " ... comme la huitaine s' est écoulée sans qu' elles (les religieuses des champs) aient fait aucune opposition (à l' arrêt du conseil du 8 octobre), le père Le Tellier n' a pas laissé de dire dévotement au roi que Madame De Château-Renaud n' osait aller à port-royal des champs,... etc. " p580 telle fut cette expédition célèbre, ménagée et conduite, à l' égal d' un coup d' état, contre vingt-deux filles, dont la plus jeune était âgée de 50 ans, et dont quelques-unes en avaient 80 et au delà. On remarqua que M D' Argenson et ses agents furent touchés, et que les pauvres filles, ce jour-là, " trouvèrent plus de compassion en ces instruments de justice qu' elles n' en avaient rencontré précédemment dans quelques ecclésiastiques chargés de les vexer. " un trait qu' on p581 a négligé dans notre relation, mais qui doit être vrai parce qu' il est dans l' esprit de port-royal, c' est qu' au moment où les soeurs se virent près de se quitter et où l' on allait monter dans les carrosses, quelques-unes s' approchèrent de la prieure et lui demandèrent " si elles sortiraient ainsi sans protester et sans faire aucun acte ? " elle leur répondit que comme tout se faisait par lettres de cachet, il n' y avait point de protestation à faire, et que le seul parti à prendre était d' obéir avec soumission. Ce mot des soeurs me paraît avoir dû être dit, parce qu' il marque l' habitude de port-royal, préoccupé jusqu' au dernier soupir de son droit et de la légalité. -cinquante ans après la ruine, les historiens de port-royal soutenaient encore que tout ce qu' on avait fait contre lui était nul de toute nullité. Cet abbé Madot qui vint le soir pour tout inspecter, et qui y revint encore, espérait mettre la main sur quelques-uns des grands secrets du parti. On s' était peut-être flatté de prendre du même coup de filet le conseiller de port-royal, M Eustace ou tout autre, qu' on supposait caché dans le petit hôtel de Longueville. Mais les oiseaux étaient depuis longtemps envolés ; les papiers (s' il y en avait eu de trop instructifs) étaient à couvert ; et l' abbé Madot, à bout de recherches, ne put que dire : " ils sont plus fins que nous. " p582 le grand souci de M D' Argenson, on l' a vu, avait été d' éviter l' éclat, de brusquer le départ, de prévenir l' attroupement tumultueux des paysans et des pauvres des environs. Comme cependant le monastère était dominé de partout, et que l' intérieur de la cour et les abords se voyaient des hauteurs d' alentour, il n' avait pu tout empêcher. Il avait fait occuper les positions militairement, et l' on raconte qu' un grand seigneur qu' on disait être le comte de Toulouse, étant à la chasse ce jour-là dans les bois voisins de port-royal, rencontra plusieurs corps ou troupes d' archers qui en gardaient les avenues jusqu' à près d' une demi-lieue ; il n' y en avait pas moins de trois cents sur pied. Ayant demandé le sujet pour lequel ils étaient commandés, il ne put retenir les marques de son étonnement ; tout fils du roi qu' il était, il haussa les épaules de pitié, et s' en alla. On sut tout à Paris le jour et à l' heure même. Dès le moment de l' arrivée de M D' Argenson, la soeur Issali, cellérière, avait eu le temps et la présence d' esprit de faire sortir un homme du pays, qui travaillait dans le jardin, par une porte de derrière qui donnait sur la levée de l' étang, et de le dépêcher à Paris pour avertir de ce qui se passait. L' impression fut pénible, et ne se renferma point dans le cercle des amis. On perdit de vue la secte ; on ne vit plus que le triomphe d' une faction. La conscience publique se sentit blessée. L' humanité eut son cri ; l' opposition eut ses risées et ses épigrammes. On se demanda si M De Noailles avait bien pu autoriser une telle expédition contre une poignée de filles qui lui étaient plus particulièrement confiées ? Avait-il tout ignoré ? C' est impossible à p583 croire. Avait-il donné d' avance son consentement ? C' était difficile à admettre. Avait-il délivré les obédiences nécessaires pour la translation d' un couvent dans un autre ? Il parut vouloir s' en laver les mains. Comme ces obédiences, dont on parla de vive voix, ne furent jamais montrées, il est à supposer qu' il n' en avait donné que trois ou quatre, et qu' il n' avait cru dès lors qu' à l' enlèvement de trois ou quatre soeurs ; ce fut du moins la version de l' archevêché. Ce fut la réponse qu' on fit de sa part au père De Sainte-Marthe, bénédictin, et qu' il fit lui-même à Mm Robert et Benoise, conseillers au parlement, qui venaient demander des nouvelles de leurs soeurs. Quoi qu' il en soit, il vérifia trop bien, par toute sa conduite envers port-royal, ce mot de M De Saint-Cyran : " les faibles sont plus à craindre que les méchants. " -il mérita qu' un jour, et bientôt, dans les démêlés avant-coureurs de la bulle, comme il se plaignait de ce qu' il avait à souffrir de quelques-uns de ses collègues dans l' épiscopat, Mademoiselle De Joncoux présente lui dît en riant ce mot terrible : " que voulez-vous ? Dieu est juste, monseigneur : ce sont les pierres de port-royal qui vous retombent sur la tête. " Saint-Simon, dans une page brûlante, a exhalé le sentiment de scandale des honnêtes gens religieux et qui n' étaient point d' ailleurs particulièrement jansénistes. Fénelon, si hostile au parti, ce même Fénelon qui, à Rome et à Versailles, n' avait cessé d' insinuer des conseils vigilants, qui en donnait en ce moment p584 de très-vifs sur le fond même des doctrines et qui ne voulait point qu' on biaisât, écrivait le 24 novembre au duc de Chevreuse, cet ancien élève de port-royal, mais élève bien guéri : " pendant que ces théologies (la théologie de M Habert) mettent de si dangereux préjugés dans les esprits, un coup d' autorité comme celui qu' on vient de faire à port-royal ne peut qu' exciter la compassion publique pour ces filles et l' indignation contre leurs persécuteurs. " s' il y a quelque contradiction entre ceci et les autres paroles de Fénelon, c' est une contradiction, une inconséquence que nous sommes heureux de rencontrer et de faire ressortir ; ou plutôt il n' y a pas contradiction, et, malgré la vivacité des paroles, malgré l' opposition déclarée des doctrines, la charité de Fénelon en ce qui concere les personnes, on peut en être sûr, n' aurait jamais été en défaut. Elle ne le fut jamais. Sous cet ennemi de plume , ses adversaires, très-nombreux dans son diocèse, retrouvèrent constamment l' homme de paix. Ce n' est jamais lui, archevêque, qui aurait donné les mains à ce qu' on fît enlever de pauvres filles par des archers. La religion ne lui ôta jamais de son humanité ; la théologie ne lui fit jamais perdre de sa délicatesse. En ce qui est des bonnes soeurs enlevées, je serai court. On a vu dans la relation que j' ai donnée toutes les marques d' une simplicité extrême. C' est qu' en effet elles étaient fort simples, à l' exception de trois ou quatre. La mère prieure avait eu raison de craindre p585 pour elles, si elles étaient exposées au moindre choc. Elles ne tardèrent pas à signer toutes (sauf ensuite à se rétracter), excepté deux que rien n' ébranla, la soeur Du Valois reléguée à Chartres, et la mère prieure. Celle-ci fut digne dans toute sa conduite et dans toutes ses paroles. Nous l' avons vue, le jour de l' épreuve, pareille au capitaine de vaisseau qui, dans un naufrage, pourvoit à tout, pense à tous les autres, et n' abandonne son navire que le dernier. Dans une captivité de plus de six ans, la mère Anastasie Du Mesnil ne se démentit pas un seul jour. " son esprit était doux et ferme ; elle paraissait sensible et tendre pour ses amis, et pour elle d' une grande tranquillité d' esprit et de coeur. " quand ses soeurs eurent cédé la plupart, on ne manqua pas de lui opposer cet exemple et de la presser de nouveau plus fortement. Dans la réponse qu' elle fit aux instances de M De Noailles, elle disait : " les signatures de mes soeurs peuvent bien m' affliger, mais elles ne sont pas capables de m' ébranle, parce que de tels exemples ne détruisent point le principe qui me fait agir... etc. " je ne discute plus le fond ; je ne vois que le caractère, la tenue, la constance, et la mère Du Mesnil, par toutes ces qualités, honora sa disgrâce : elle resta jusqu' au bout la digne fille de la mère Du Fargis et de la mère Angélique De Saint-Jean. Elle mourut à Blois chez p586 les ursulines, le 18 mars 1716, en grande paix, bien que toujours privée des sacrements. Elle fut enterrée en terre sainte, dans un lieu séparé des autres religieuses, et on fit les funérailles sans chant ni son de cloche : " seulement les religieuses récitèrent les vêpres des morts autour de son cercueil, et le prêtre chanta un libera . " lorsqu' elle mourut, l' ordre était donné pour la faire sortir de Blois. Elle avait été très-sensiblement touchée de voir, à la mort de Louis Xiv, que quand tous les exilés et les prisonniers recevaient l' annonce de leur délivrance, les religieuses de port-royal fussent les seules qu' on eût oubliées et qui n' eussent point été admises à jouir de la faveur commune. Néanmoins elle ne voulut jamais faire aucune démarche ; elle attendait patiemment les moments de Dieu. Sa soeur cependant avait agi à son insu ; mais l' ordre arriva trop tard. -elle était âgée de près de 67 ans. Elle avait fait profession le 24 février 1675 ; Madame De Longueville avait tenu expressément à assister à la cérémonie. p587 Port-royal désert, la grande question fut : qu' en fera-t-on ? on discutait dans le public à ce sujet, et l' on formait des conjectures en divers sens. Comme on s' exagérait la magnificence des édifices, on imagina un moment qu' on le donnerait, pour y loger, aux dames de Saint-Cyr. De son côté, le cardinal de Noailles continuait d' insister pour la translation des religieuses de Paris aux champs. Ce n' était pas le compte de cette communauté un peu amollie, ni de son abbesse. Madame De Château-Renaud y était allée faire un voyage le 27 novembre, et y était restée quelques jours pour prendre idée de sa conquête et en rapporter les dépouilles ; elle prétendit en être revenue avec une enflure aux jambes. D' autres considérations vinrent en aide à sa répugnance. Cette translation des religieuses eût laissé libre leur bâtiment de Paris : le bruit courut que les jésuites le voulaient acheter et y établir un séminaire. Ici les amis de port-royal s' agitèrent trop. Ils espéraient toujours qu' un temps prochain viendrait où l' on pourrait réintégrer les captives dans leur monastère, et où Sion, comme on disait, reverrait sa tribu fidèle. Pour cela ils désiraient que la maison fût conservée libre et vacante, et, croyant mieux parer à cette migration des soeurs de p588 Paris aux champs, ils eurent l' idée d' alarmer et de mettre en mouvement messieurs de saint-Sulpice, qui, naturellement, n' auraient pas vu avec plaisir un séminaire rival s' élever dans le faubourg saint-Jacques sous la direction des jésuites. Mademoiselle De Joncoux fut l' âme de cette intrigue. Or messieurs de saint-Sulpice ne virent qu' un moyen direct de rendre vain tout projet pareil et de le saper par la base : ils employèrent le crédit de Madame De Maintenon qui se conduisait par eux, pour obtenir du roi la destruction des bâtiments de port-royal des champs. Il leur fut aisé de faire entendre que les jansénistes ne cesseraient d' espérer en port-royal tant qu' ils le verraient debout. Mademoiselle De Joncoux se trouva donc avoir travaillé précisément contre son but et avoir produit un mal plus grand que celui qu' elle cherchait à éviter. Je donne ce récit, sans y attacher d' ailleurs plus d' importance qu' il ne faut : bien des raisons concouraient à ce qu' on rasât port-royal et qu' on cherchât à en abolir le souvenir. Le nom en était malsonnant, la vue en était importune ; elle était trop chère aux amis pour ne pas être insupportable aux ennemis. Quelques estampes, dans lesquelles la fille d' un libraire, Mademoiselle Hortemels, avait représenté l' intérieur du cloître, de l' église, du chapitre, de l' infirmerie, du réfectoire et l' aspect du dehors, furent saisies par la police avec les planches : c' était un reproche parlant et presque un pamphlet, dans les circonstances présentes, que ces simples estampes ayant pour sujet des lieux condamnés. On eut beau représenter au magistrat qu' il y avait déjà quelque temps qu' elles étaient faites et gravées : " est-ce que l' on souffrirait qu' il se fît des estampes du temple de Charenton depuis que le p589 roi l' a fait abattre ? " ce fut la réponse qu' opposa M D' Argenson. Le roi venait de prononcer en effet que rien ne devait plus subsister de port-royal : un arrêt du conseil, à la date du 22 janvier 1710, se fondant sur ce que ces bâtiments étaient devenus non-seulement inutiles, mais d' un entretien dispendieux, en ordonnait la démolition. L' église pourtant d' abord était censée exceptée. En conséquence de cet arrêt, M D' Argenson rendit le 8 février une ordonnance pour procéder à l' adjudication des matériaux faite à l' enchère. On y mit le marteau dans les premiers jours de juin. Insensiblement on en vint à l' idée de démolir aussi l' église, qui s' était transformée en une sorte de magasin. C' était rendre nécessaires les exhumations et ouvrir un théâtre à d' horribes scènes. Le premier qui eut le tort de parler d' exhumation fut le marquis de Pomponne, fils du ministre (août 1710) ; prévenu par le cardinal de Noailles, il eut la pensée de faire exhumer et transporter en lieu plus sûr les corps de la famille Arnauld. Il ne craignit pas de donner pour motif, dans son placet au roi, et d' alléguer qu' il demandait cette translation, " afin que sa postérité perdît la mémoire que ces corps avaient été enterrés dans un lieu qui avait eu le malheur de déplaire à sa majesté . " ce dernier rejeton de la branche de cour des Arnauld, et qui ne comptait pas survivre, comme il fit, à toute sa postérité, parlait là aussi platement qu' un La Feuillade. L' abbesse de Malnoue fit transporter de même le corps de Mademoiselle De Vertus, sa soeur. On commençait par mettre à l' abri les morts de qualité : l' exhumation des autres devait se faire avec d' autant moins de respect et de décence. Qu' on se rappelle ce qui s' était passé depuis tant p590 d' années que nous étudions port-royal et que nous y habitons, la quantité de corps, d' entrailles, de coeurs, que la piété des fidèles y avait envoyés reposer comme en une terre plus sainte. On a évalué à plus de trois mille les corps qui, déposés dans la suite des générations, durent être ainsi exhumés inhumainement. Pour quelques-uns que la religion des héritiers ou des amis vint revendiquer et choisir, combien de hasard et de pêle-mêle ! Qu' attendre des hommes grossiers chargés de déterrer confusément es corps, et de les porter en tas dans des tombeeaux au cimetière voisin de saint-Lambert ? Il y avait bien un prêtre, M Le Doux, de Saint-Nicolas De Chardonnet, chargé par le cardinal de Noailles de veiller à ce que les choses se passassent convenablement ; mais que pouvait-il seul, souvent absent, et eût-il été présent, sur des hommes brutaux et qui s' enhardissaient par l' ivresse à leur dégoûtante besogne ? Ainsi ce qui avait été la vallée sainte par excellence et la cité des tombeaux n' offrit plus, durant ces mois de novembre et de décembre 1711, que la vue d' un immense charnier livré à la pioche et aux quolibets des fossoyeurs. " mais je n' ai plus trouvé qu' un horrible mélange d' os et de chair meurtris et traînés dans la fange, des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux que des chiens dévorants se disputaient entre eux. " p591 cette fin du songe d' Athalie se vérifia à la lettre. Des chasseurs, qui traversèrent alors le vallon, ont raconté qu' ils furent obligés d' écarter avec le bout de leurs fusils des chiens acharnés à des lambeaux. Comment s' étonner, après cela, que la réaction morale causée par ces horreurs suscite des fanatiques, et que le gémissement d' abord, le sanglot, puis la convulsion saisisse ceux qui sont trop violemment indignés ! Grâce à une incurie sans nom succédant à de longues suggestions iniques, il y eut sous Louis Xiv, à deux pas de Versailles, des actes qui rappellent ceux de 1793. On le lui rendit trop bien à ce superbe monarque, et à toute sa race, p592 le jour de la violation des tombes royales à Saint-Denis ! Dernier trait de profanation : plusieurs des tombes des religieuses, qui étaient des losanges fort larges de marbre noir ou de pierre de liais, furent trouvées dans des cabarets et des auberges, à quelques lieues aux environs, y servant de pavés ou même de tables à boire dans la cour. Des passants scandalisés en rachetèrent quelques-unes. C' en est assez. J' aurais eu plaisir à insister sur les gémissements et les chants pieux qui se succédèrent les années suivantes autour de ces ruines, si quelque talent y servait d' interprète à l' âme, si du moins une superstition aveugle ou une vision systématique ne les gâtait pas. " les pierres de cette sainte maison ont été chères à vos serviteurs, et la terre a été précieuse à leur tendre piété ! " voilà les sentiments que volontiers on partage, voilà les accents qu' on aime dans la bouche des visiteurs émus. Mais à entendre, pour la plupart, ces pèlerins du lendemain, ces disciples, nouveaux prophètes, qui prennent trop à la lettre l' antique psaume, la destruction de port-royal n' est pas seulement une calamité déplorable et célèbre : elle fait époque , s' écrient-ils, " elle semble avoir changé la face des choses ... une multitude de témoins semblent être nés du sein de port-royal, comme autrefois les chrétiens naissaient du sang des martyrs. " en un mot, ils croient que port-royal est un commencement , p593 tandis que c' était trop manifestement une fin. -honnêtes gens de l' avenir, attendez, pour faire le pèlerinage à votre tour, que le flot des sectaires soit écoulé ! Tout ce qui a vécu et brillé ici-bas est sujet à la corruption. Ce qui a été chair devient sujet aux vers. Ce qui a été grandeur plus ou moins véritable devient matière à déclamation, sert de prétexte à la phrase, cet autre ver qui enfle et qui ronge. Ce qui a été croyance et foi au sein de la persécution, devient aisément à la longue endurcissement, rétrécissement, opiniâtreté, fanatisme, fétichisme. Il vient un moment où l' esprit qui avait animé les choses et les personnes quitte sa dépouille et remonte ; suivons-le, et ne le laissons pas pour ce qui en est la défroque ou l' idole. L' esprit de port-royal ne me semble véritablement plus, sauf quelques humbles et bien estimables exceptions, dans le jansénisme qui a suivi : il ne s' y trouve du moins qu' amaigri, séché, et comme un bras de fleuve détourné dans les sables et perdu dans des pierres ; plus on avance, et plus il s' encombre. Il se retrouve encore moins dans le jansénisme tout politique qui fut ou qui parut si considérable à un moment du dix-huitième siècle, et qui permettait à bien des gens d' être du parti sans être du dogme ni même de la religion. Le véritable, l' humble et grand esprit chrétien de port-royal, nous avons tâché de le définir dans son principe, de le dépeindre dans ses modèles vivants, p594 dans ses oeuvres originales, de le suivre dans son dernier progrès spirituel jusqu' au sein de la décadence visible ; et cete histoire, telle que je l' ai conçue et que j' ai essayé de la construire, modestement commencée à la journée du guichet, agrandie avec Saint-Cyran, se reposant à son milieu sur Pascal, se variant jusqu' à la fin de plusieurs figures singulières, se soutenant à toute force par la seule présence d' Arnauld, s' épanouit idéalement et se couronne dans Athalie. Source: http://www.poesies.net