Sainte-Beuve, Charles-Augustin (1804-1869) Port-Royal Tome IV PREFACE p1 Je n' ai qu' un très-court avertissement à placer en tête de ces deux derniers volumes. S' il fallait m' excuser du retard involontaire que j' ai mis à les publier, je dirais que quand je donnais le tome troisième en 1848, je ne prévoyais pas que les événements, en dérangeant ma vie, me conduiraient à écrire bientôt quatorze volumes de critique sur toutes sortes de sujets (treize de causeries du lundi , et l' étude sur Virgile ) : c' est là une parenthèse, ce me semble, qui explique tout. Comme pourtant je ne cessais dans les rares p11 intervalles, et en chaque rencontre qui y touchait de près ou de loin, de songer au sujet qui m' était cher, et au canevas déjà tout dressé qui me réclamait, je recueillais chemin faisant, et même lorsque je semblais m' écarter, bien des notes et des indications nouvelles ; je grossissais mes dossiers port-royalistes : de là deux volumes, au lieu d' un seul que j' avais promis. Je n' ai rien eu à changer, d' ailleurs, à l' ordonnance première du sujet, tel que je l' avais établi en 1838 : la distribution et l' architecture (si je puis employer ce grand mot) sont restées les mêmes ; seulement, à mesure qu' on avance, les chambres y sont de plus en plus remplies. Septembre 1858. SECONDE GENERATION P-ROYAL p5 I. La destruction des petites écoles, consommée en mars 1660, n' était que le signal : la persécution recommençait, et elle n' allait plus cesser durant les huit années qui suivirent. La formule de la profession de foi, ou, comme on disait, le formulaire qui avait été délibéré et dressé dans la dernière assemblée générale du clergé de 1657, et qui était depuis comme tombé en désuétude, fut repris et remis en vigueur par l' assemblée de 1660-1661. Cette dernière, qui se tenait d' abord à Pontoise, avait été transférée à Paris. Le lundi 13 décembre (1660) au matin, le jeune roi manda aux présidents, ou, comme nous dirions, au bureau de l' assemblée, de le venir trouver au louvre chez le cardinal Mazarin, où il s' était rendu de bonne heure ; car p6 il désirait que leur rapport pût être fait à l' assemblée dans la matinée même. " il les attendit jusqu' à dix heures, dit un narrateur bien informé, ces présidents ne s' étant pas pressés de venir plus tôt, parce qu' ils ne croyaient pas qu' on voulût faire tant de diligence. étant entrés dans la chambre, ils y trouvèrent plusieurs ministres d' état, qui, s' étant tous retirés, les laissèrent seuls avec le roi et le cardinal Mazarin, qui était au lit. " sa majesté leur parla avec assez de civilité, mais néanmoins d' un air qui témoignait quelque fierté affectée ; il leur dit que si m le cardinal n' eût point été indisposé, il ne leur aurait pas donné la peine de venir, mais qu' il l' aurait prié de se transporter à l' assemblée pour leur faire savoir son intention, qui était d' exterminer entièrement le jansénisme et de mettre fin à cette affaire ; que trois raisons l' y obligeaient : la première, sa conscience ; la seconde, son honneur ; et la troisième, le bien de son état... ; qu' il les priait donc d' aviser aux moyens les plus propres pour vider entièrement cette affaire, et qu' il leur promettait de les aider pour l' exécution de ce qu' ils auraient résolu... " le cardinal prit ensuite la parole ; il dit que Dieu avait inspiré au roi cette résolution, et s' étendit sur tout ce qui s' était passé dans cette affaire, depuis le commencement, insistant plus au long sur les points que le roi avait touchés. Il parla près de cinq quarts d' heure, et le roi l' interrompit plus d' une fois pour témoigner l' affection avec laquelle il appuyait ses paroles. " après que le cardinal eut achevé, M De Rouen (le président) répondit au roi que cette résolution n' était p7 pas seulement celle d' un roi très-chrétien, mais d' un roi saint ; que le clergé répondrait aux intentions de sa majesté, et qu' il espérait que chacun se mettrait en peine de faire, de son côté, ce qui était de son devoir pour les suivre. " cet archevêque de Rouen était M De Harlai De Champvalon, le futur archevêque de Paris, et l' homme qui servit le plus efficacement Louis Xiv, pendant la plus grande partie de son règne, dans le gouvernement du clergé et dans sa politique ecclésiastique. Bossuet donnait les théories et les doctrines : M De Harlai avait la connaissance pratique des hommes et du maniement des assemblées. Un historien janséniste, Dom Clémencet, citant quelques-unes des paroles de Louis Xiv, adressées aux évêques, ajoute : " c' est ainsi qu' on faisait parler ce grand prince , dont on avait surpris la religion. " on n' avait pas surpris la religion de Louis Xiv : elle s' était formée telle en lui dès l' enfance, et il parlait en cela selon son jugement et selon son coeur. " ce jour-là même, 13 décembre, dit le narrateur janséniste déjà cité, m le prince (le grand condé) étant venu rendre visite au cardinal Mazarin, son éminence lui fit récit de tout ce qui s' était passé le matin ; comment le roi avait parlé de lui-même aux présidents de l' assemblée, et sans avoir été inspiré ni de lui ni de la reine ; de sorte qu' il pouvait dire que sa majesté avait fait paraître sa capacité dans une occasion où les choses qu' il avait à dire, étant d' une matière purement ecclésiastique, semblaient le porter à se faire entendre par quelqu' un de ses ministres. " quelle fut précisément la cause de cette recrudescence p8 d' animosité, toute dirigée contre port-royal ? Une lettre du cardinal de Retz, archevêque de Paris, toujours en titre et toujours errant, courut alors et mécontenta la cour : le cardinal de Retz, qui, au fond, ne demandait pas mieux que de se démettre de son archevêché, marchandait pourtant afin d' avoir des conditions meilleures. Cette lettre qui courut en son nom, et qui maintenait son droit, fut attribuée pour la rédaction aux jansénistes et à M Arnauld en particulier. Arnauld le niant, il faut l' en croire ; elle n' est point de lui ; mais il paraît bien, d' après les mémoires de Joly, qu' elle sortait en effet de plumes jansénistes. Au reste, peu importeront désormais ces accusations de détail. On accusera, l' année d' après, Arnauld d' être l' auteur des écrits en beau style qui se publieront pour la défense de M Fouquet ; on l' avait bien accusé autrefois d' entretenir une correspondance avec Cromwell. Il n' aura pas de peine à se justifier chaque fois de chacune de ces imputations mensongères qui se succèdent, mais l' habitude du soupçon restera toujours. à dire le vrai, ce n' est pas tel ou tel acte qu' on veut atteindre et incriminer, c' est la tendance janséniste elle-même qu' on veut anéantir, et les faits particuliers ne seront plus que l' occasion ou le prétexte. Pour répondre aux intentions formellement exprimées du roi et du cardinal Mazarin, les résolutions de l' assemblée de 1661 furent donc aussi rigoureuses qu' il se pouvait, et telles qu' on les jugea le plus propres à éteindre entièrement la secte, " à exterminer absolument et bannir bien loin de la France les dogmes de Jansénius. " on décida que le formulaire devrait être signé non-seulement de tous les ecclésiastiques, mais des religieux et religieuses, et même des principaux de p9 collége, régents et maîtres d' école. Quinze jours après ces décisions prises, le cardinal Mazarin mourut (9 mars 1661) : les jansénistes, s' ils crurent y gagner quelque chose, se trompèrent ; ils furent désormais poussés plus vivement, et n' eurent plus çà et là que des trêves. Louis Xiv régnait. Bien loin, en effet, d' avoir besoin d' être inspiré ou excité par d' autres dans cette recherche qu' il faisait du jansénisme, Louis Xiv, je l' ai dit, n' eut qu' à suivre ses propres impressions conçues de bonne heure et ses instincts de roi : " je m' appliquai, écrit-il en ses mémoires et instructions dressés pour son fils, à détruire le jansénisme, et à dissiper les communautés où se formait cet esprit de nouveauté, bien intentionnées peut-être, mais qui ignoraient ou voulaient ignorer les dangereuses suites qu' il pourrait avoir. " c' était le roi très-chrétien, c' était aussi purement et simplement le roi ayant le goût du pouvoir absolu, et de l' entière unité dans les choses de son royaume, qui pensait de la sorte. Il s' était accoutumé à voir dans le jansénisme une de ces productions suspectes, qui grandissent et se développent pendant les régences et sous les frondes, et qu' un bon régime abolit. Politiquement il n' en faisait pas grande différence d' avec le protestantisme : extirper l' un comme l' autre entrait dans son plan d' une monarchie bien ordonnée. On peut dire qu' à part un très-court intervalle de temps qui suivit la signature de la paix de l' église, les jansénistes eurent toujours Louis Xiv déclaré contre eux. à un seul moment, vers cette époque de 1669 où la plénitude de l' ambition et des plaisirs se rencontrait en lui, où il agitait de vastes projets de conquête, passait des La Vallière aux Montespan, et p10 laissait jouer le tartufe , à ce moment qu' on peut dire le moins jésuitique, et même le moins ecclésiastique de son règne, ils parurent obtenir répit et grâce dans son esprit, mais ce ne fut qu' alors. La prévention, combinée à la pensée d' état, le reprit vite et alla croissant. La paix, dite de l' église, c' est-à-dire la trêve accordée au parti, était rompue dans l' esprit de Louis Xiv, bien avant la rupture de 1679. Passé cette heure, les jansénistes, et en particulier port-royal, ne traînèrent encore et n' échappèrent qu' à la faveur des divisions si longues entre le pape et le roi dans l' affaire de la régale et des libertés gallicanes ; mais, dès que Rome et Versailles tombèrent d' accord, ils furent écrasés. La signature du formulaire n' était si évidemment qu' un prétexte et un moyen, qu' avant même de la réclamer des religieuses de port-royal, on sévit provisoirement contre le monastère. En avril 1661, le lieutenant civil Daubray apporta l' ordre du roi de faire sortir, tant du couvent de Paris, que de celui des champs, les pensionnaires, les postulantes et les novices, avec défense d' en recevoir à l' avenir. Il y a de la sortie de ces jeunes filles de grands récits pathétiques, écrits par les religieuses mêmes, et reproduits par les historiens ; on a la liste de leurs noms, on a presque le dénombrement de leurs sanglots. Il est des douleurs domestiques qu' on ne devrait pas ainsi étaler dans le détail, sous peine de provoquer le sourire des moqueurs, ou même l' impatience des mâles esprits. Mademoiselle Marguerite Périer, la miraculée de la sainte-épine, et qui était postulante à port-royal de Paris, nous a montré dans une lettre la naïve exaltation de ses compagnes. Quelques personnes du dehors étant venues voir leurs parentes qui p11 étaient religieuses, et ayant dit au parloir : voilà une grande persécution qui s' élève dans l' église, une de ces religieuses, croyant que c' était une persécution comme celle de Dioclétien, alla trouver la mère abbesse, alors la mère Agnès, et lui dit en toute simplicité : " ma mère, voilà une grande persécution : je vous prie de me dire, quand les bourreaux viendront nous prendre pour nous mener au martyre, ne faudra-t-il pas que nous prenions nos grands voiles ? " elles avaient coutume de les prendre quand elles paraissaient devant des hommes. Mademoiselle Périer en conclut qu' on ne dissertait pas au dedans de port-royal pour dresser les religieuses sur ces matières débattues, comme c' était l' accusation du dehors. Elle peut conclure très-juste, du moins en ce qui était de la plupart et de la généralité du troupeau ; mais pourtant, et l' entière innocence admise, ce qui me gâte tous ces récits, c' est l' exagération manifeste et un excès de naïveté dans l' opiniâtreté, une disproportion du ton aux objets, à laquelle on a peine à se faire ; c' est un pathétique impayable , dit M De Maistre, dont le dédain triomphe ; c' est, pour tout dire, un point de vue de nonnes (là même où elles semblent se mettre au-dessus et en sortir), qui est beaucoup moins conforme à celui de la mère Angélique qu' on ne le croirait ; car celle-ci était bien autrement forte et mâle, et sobre de paroles, comme nous le savons, et comme nous le verrons encore une fois tout à l' heure, à l' article de sa mort. Certes l' éducation qu' on donnait au dedans de port-royal aux jeunes filles avait en son genre autant d' excellence que l' éducation donnée au dehors aux jeunes garçons. Racine a raison de dire de ces femmes de qualité, autrefois élevées à port-royal, et qui en gardaient p12 intérieurement la marque : " on sait avec quels sentiments d' admiration et de reconnaissance elles ont toujours parlé de l' éducation qu' elles y avaient reçue ; et il y en a encore qui conservent au milieu du monde et de la cour, pour les restes de cette maison affligée, le même amour que les anciens juifs conservaient dans leur captivité pour les ruines de Jérusalem. " et cette image, sous sa plume, nous prouve qu' il pensait à port-royal presque autant qu' à Saint-Cyr, lorsqu' il faisait parler la piété dans le prologue d' Esther, ou lorsqu' il faisait dire à élise, voyant entrer le choeur : prospérez, cher espoir d' une nation sainte ! Puissent jusques au ciel vos soupirs innocents monter comme l' odeur d' un agréable encens ! Boileau rendait à son tour un dernier hommage à cette solide éducation de port-royal, qui déjà, depuis près de quinze ans, avait de nouveau et définitivement cessé, lorsque, dans sa satire des femmes , en 1693, il disait à Alcippe : l' épouse que tu prends, sans tache en sa conduite, aux vertus, m' a-t-on dit, dans port-royal instruite, aux lois de son devoir règle tous ses désirs. Si j' osais soupçonner un seul défaut à cette éducation de port-royal, appliquée aux femmes, ce serait de les avoir trop directement poussées vers la vie religieuse, pour peu qu' elles eussent en elles l' étincelle sacrée ; car alors, et entourées de la sorte, il était difficile qu' elles prissent une juste idée de la vie sociale ; elles devaient considérer l' état de mariage comme très-inférieur, s' en détourner presque comme d' un écueil, et dans cette voie parfaite, à l' exemple de leurs guides, elles devaient p13 toutes désirer d' atteindre l' extrême but. Un signe extérieur semble exprimer cette confusion, ou du moins ce trop de rapprochement entre les degrés : les pensionnaires n' avaient d' autre habit qu' un petit habit blanc, pareil à celui des novices. Mais nous n' avons pas tous les éléments précis pour juger de cet enseignement particulier, comme on les a depuis peu pour Saint-Cyr. M Daubray vint donc au monastère de Paris, le 23 avril (1661), le samedi d' après pâques, accompagné du procureur du roi au châtelet, et il se fit donner les noms des pensionnaires, tant celles de Paris que des champs : sur quoi, le procureur du roi signifia l' ordre de renvoyer, dans trois jours, toutes ces pensionnaires, avec défense d' en recevoir aucune à l' avenir, soit pour y être élevées, soit pour y devenir religieuses. Il y avait doute dans le cas actuel pour quelques-unes qui n' étaient plus pensionnaires, qui étaient postulantes et à la veille de recevoir l' habit de novice, ne l' ayant pu prendre jusque-là à cause du carême. On crut pouvoir passer outre à l' égard de celles-ci, et, les deux jours suivants, on fit prendre l' habit à sept d' entre elles, en diminuant un peu de la solennité d' usage et en abrégeant ; car on craignait un contre-ordre. Cependant un commissaire du roi au châtelet allait porter le 24 au monastère des champs le même ordre de renvoyer les pensionnaires, et dans les deux maisons la désolation p14 était à son comble. à Paris, la soeur Angélique de saint-Jean, maîtresse des enfants, ne pouvait plus entrer dans la chambre où ils étaient, sans qu' ils vinssent se jeter dix ou douze sur elle, en pleurant et la conjurant de les prendre en pitié. Quelques-unes lui disaient : " ma soeur, vous savez que je me perdrai si je retourne dans le monde. " d' autres demandaient l' habit de converse, afin d' être par là exemptées de sortir. Des petites de douze ou treize ans priaient qu' on les mît au noviciat. Il y en eut une entre autres, qui, n' ayant point encore déclaré sa volonté touchant la religion, s' écria : " oh ! Il est temps de se découvrir ; jusqu' à présent ma disposition ni mon âge ne me l' avaient pas permis ; mais, à cette heure, je le dis nettement, je veux être religieuse. " elle s' offrit en même temps à prendre l' habit gris, afin de se cacher dessous, et par là de se sauver du naufrage. " il faudrait avoir un coeur de tigre, écrivait à ce sujet M Arnauld, pour n' être pas touché des larmes de tant de pauvres enfants, qui se jettent aux pieds des religieuses qu' elles rencontrent, en les conjurant de ne les pas renvoyer. " -" depuis ce jour (du 23 avril), p15 dit une relation, la maison devint une maison de larmes, et tout retentissait des cris et des pleurs de trente-trois enfants et de plusieurs filles déjà reçues au noviciat, et qui attendaient, comme l' arrêt de leur mort, qu' on les contraignît à sortir... " à toutes les heures du jour les scènes se renouvelaient " à mesure que l' on venait enlever, les uns après les autres, ces pauvres petits agneaux, qui ne se taisaient pas, mais qui jetaient des cris jusqu' au ciel. " n' entrons pas trop complaisamment dans le détail, de peur de tomber nous-même dans le larmoyant. Une jeune fille pourtant dont le nom mérite d' être conservé, et qui se rattache dans notre idée, par ses parents, à des souvenirs tout autrement mondains, Mademoiselle De Montglat, âgée pour lors de quatorze ans au plus, et qui venait d' être guérie, les jours précédents, d' un mal déjà ancien, qui la rendait boiteuse (ce qui avait eu lieu après neuvaine, et par l' intercession de saint Bernard, on n' en doutait pas), crut ne pouvoir remercier Dieu qu' en lui consacrant sa personne tout entière, et demanda le voile avec ardeur. Ayant fait assembler le 24 la communauté pour prendre son avis sur ce cas d' exception, la mère Agnès proposa le dessein de la jeune enfant, représenta la sincérité et la ferveur de son désir, exprimé par elle plus d' une fois ; qu' on l' avait toujours ajournée et remise à cause de son âge, mais que les circonstances permettaient de ne plus différer, et que le moment était venu d' imiter ce qui se pratiquait dans la primitive église, lorsque, à l' approche d' une persécution, on abrégeait le temps de ceux qui étaient en pénitence, et qu' on les admettait avant le terme à la sainte communion. L' image p16 d' une piété si vive dans un âge encore si tendre tira des larmes de tous les yeux, et la postulante obtint de revêtir l' habit le jour suivant. Disons, en deux mots, que Mademoiselle De Montglat, fille du marquis De Montglat, dont on a de si utiles et si judicieux mémoires, et de cette Madame De Montglat, trop connue par ses légèretés et par sa liaison avec Bussy, avait été élevée à port-royal auprès de sa tante maternelle la marquise D' Aumont (née De Chiverny), à qui sa mère l' avait comme donnée. Sous les yeux de cette pieuse bienfaitrice du monastère, elle avait grandi, nourrissant de bonne heure et embrassant l' idéal de la vie intérieure et régulière sans partage. Elle était d' ailleurs d' un esprit ferme, élevé autant qu' orné ; le latin, et jusqu' à un certain point les lettres, étaient entrés dans son éducation. Forcée de sortir de port-royal malgré son habit de novice, elle obtint de son père de se retirer à l' abbaye de Gif, où elle avait une tante prieure. On la retrouve pourtant à Paris en 1664-1665, au moment de la captivité des principales soeurs de port-royal, et leur rendant de bons offices avec l' agrément de l' archevêque. On la voit même présente le 3 juillet 1665, le jour de la translation et de la réunion des religieuses au monastère des champs. Mais n' ayant pu obtenir de rentrer parmi elles, elle retourna à Gif, où elle fit profession deux ans après. Elle y exerça successivement les principales charges sous sa tante, alors abbesse ; et elle-même, avec les années, y devint abbesse à son tour : exacte, austère, réformatrice, fidèle en tout temps à l' esprit de port-royal, et se dirigeant par les conseils d' hommes excellents, qui participaient aux traditions de cette génération pure. Elle abdiqua humblement p17 avant la fin, et mourut en 1701. Si port-royal avait subsisté, ou n' avait pas été irrévocablement muré pour celles qui se regardaient au dehors comme en exil, c' est dans son sein qu' elle aurait certainement développé ses mérites et appliqué ses vertus. Est-ce à nous de trouver ces vertus excessives ? Dès 1661, cette fille de quatorze ans ne payait-elle pas pour sa fragile mère, qui avait eu le tort d' inspirer, l' année précédente, à Bussy la chronique galante et scandaleuse, connue sous le titre d' histoire amoureuse des Gaules (1660) ; car il ne l' écrivit, dit-on, que pour amuser Madame De Montglat et pour lui complaire. Mais furieux bientôt de n' être plus aimé d' elle, ce vilain homme d' esprit fit tout pour la compromettre devant le monde et la diffamer ; il poussa la vengeance de la fatuité jusqu' à faire peindre dans le grand salon du château de Bussy des tableaux emblématiques avec devises, où il insultait à l' inconstance de celle qu' il appelait de mille noms, et qu' il enrageait tout bas d' aimer toujours. Malgré cet éclat de Bussy, les grâces et les qualités de Madame De Montglat lui conservèrent les amitiés les plus honorables : et cependant sa fille, qui sans doute ignorait beaucoup de ces tristes choses, sentait en elle, comme par une compensation mystérieuse, l' ardent désir d' être deux fois honnête, deux fois pure devant Dieu, et de s' exercer sans relâche dans les voies du perfectionnement chrétien et de la pénitence. Si nous rencontrons dans les pratiques quelque petitesse, sachons nous reporter, pour être justes envers ces âmes intérieures, au principe et au but suprême de leur vertu, à cette haute pensée d' éternité qui leur était à jamais présente. p18 Une autre personne d' un nom plus connu, Mademoiselle De Luynes, fit instamment alors la même demande que Mademoiselle De Montglat. Il y avait à port-royal, en ce moment, trois filles du duc De Luynes et de sa première et si pieuse épouse : l' aînée, qu' on appelle ordinairement Madame De Luynes, la cadette, Madame D' Albert, et Mademoiselle De Chars, qui depuis se maria ; les deux premières restèrent vouées à la vie religieuse. L' aînée, Mademoiselle De Luynes, était particulièrement chère à la mère Angélique, lui ayant été confiée presque dès le berceau par ses parents pour être dignement préparée au service de Dieu. Elle vint se présenter le 24 devant toute la communauté et pria qu' on lui fît la faveur de la joindre à Mademoiselle De Montglat, pour prendre l' habit le lendemain. Elle avait écrit dans le même sens à son père, qui arriva en toute hâte au couvent, mais qui ne voulut consentir à rien sans avoir consulté Madame De Chevreuse. Cette dernière étant allée, à l' heure même, trouver la reine-mère, apprit d' elle que les novices sortiraient de port-royal aussi bien que les autres, et qu' il ne servirait de rien à sa petite-fille de revêtir l' habit si précipitamment. Madame De Chevreuse, alors dans sa haute dévotion finale, vint elle-même, quelques jours après (le 5 mai), recevoir à la grille du monastère ses petites-filles éplorées. La mère Angélique, malade et près de sa fin, et qui était arrivée depuis peu du monastère des champs, trouva la force de conduire jusqu' à la porte sa chère victime qu' elle ne devait plus revoir, et qui s' arrachait d' elle avec déchirement. Madame De Chevreuse ayant fait compliment à la vénérable mère sur sa fermeté : " madame, lui répondit-elle, quand il n' y aura plus de Dieu, p19 je perdrai courage, mais tant que Dieu sera Dieu, j' espérerai en lui. " et embrassant Mademoiselle De Luynes, que Madame De Chevreuse la priait de consoler : " allez, lui dit-elle, ma fille, espérez en Dieu, confiez-vous de tout votre coeur en sa bonté infinie, et ne vous laissez point abattre : nous nous reverrons ailleurs, où les hommes n' auront plus le pouvoir de nous séparer. " Madame De Luynes resta fidèle toute sa vie à ces dernières paroles de la mère Angélique. Nous la connaissons par la correspondance de Bossuet, qui entretenait surtout une grave et tendre liaison spirituelle avec sa soeur cadette, Madame D' Albert. Toutes deux devinrent religieuses dans l' abbaye de Jouarre, qui était dans le diocèse de Meaux. En 1670, au moment de ce qu' on appela la paix de l' église, et quand port-royal refleurissait, elles renouèrent alliance avec leur berceau en rétractant par écrit la signature du formulaire qu' elles avaient faite dans l' intervalle, et en témoignant de leur repentir. Cette rétractation envoyée par elles à leur évêque d' alors, M De Ligny, qui s' était rattaché à port-royal, fut enregistrée dans les archives du monastère et nous a été conservée avec beaucoup d' autres pareilles du même temps. Elles y vinrent toutes deux pour s' y retremper à la source pendant quelques jours. Ces dames De Luynes étaient à Jouarre quand Bossuet succéda en 1682 à M De Ligny. Ce ne fut que bien plus tard, en 1696, que Louis Xiv consentit à nommer l' aînée prieure de Torcy, et son inséparable p20 soeur l' y accompagna. La tache originelle d' avoir été élevées à port-royal leur était demeurée comme indélébile et les avait fait exclure des grâces auxquelles leur naissance les destinait : " j' ai toujours ouï dire, écrivait Bossuet à Madame D' Albert (le 3 décembre 1694) que votre éducation de toutes deux à port-royal avait fait une mauvaise impression, que monsieur votre frère même (le duc De Chevreuse) avait eu bien de la peine à lever par rapport à sa personne : j' ai dit ce que je devais là-dessus et au père De La Chaise et au roi même, je n' en sais pas davantage. " -" il est vrai qu' on a dit au roi ce que vous avez su, écrivait-il encore (20 décembre 1695)... ; ce sont de vieilles impressions de port-royal, dont on a peine à revenir, mais qui, dieu merci ! Ne font aucun mal, si ce n' est de retarder le cours des grâces de la cour, ce qui est souvent un avancement de celles de Dieu. " Madame De Luynes paraît ne s' être jamais ouverte aussi complétement avec Bossuet qu' elle l' aurait pu, et il avait besoin de la rassurer de temps en temps en lui confirmant les témoignages de son estime et de son amitié. C' est pour elle qu' il fit son admirable traité de la vie cachée , comme pour la consoler d' avoir manqué plus d' une fois les abbayes auxquelles elle semblait près d' atteindre, et pour l' encourager aux sacrifices ou aux refus : " heureuse encore une fois, lui écrivait-il à propos d' un de ces mécomptes, trois et quatre fois heureuse, et plus heureuse que si l' on vous donnait les plus belles crosses, de posséder votre âme en retraite et en solitude, sans être chargée de celle des autres ! C' est ce que Dieu demande de vous, et il me le fait sentir plus que jamais (23 octobre 1695). " -il paraît que Madame De Luynes, p21 toute fille de la mère Angélique qu' elle était, avait peine, non pas à se soumettre à ces exclusions (elle s' y montrait soumise), mais à renoncer de coeur, et une bonne fois, à toutes ces grandes places et dignités. Elle n' y voyait peut-être qu' un degré d' indépendance à acquérir pour mieux faire, et le moyen de se conformer plus étroitement à son premier idéal chéri. Quant à Madame D' Albert, c' est une figure touchante, timide, tourmentée, et qui s' attache à Bossuet comme sa vraie fille spirituelle, ce qu' elle était bien en effet ; car c' était lui qui, en 1664, avait prononcé le sermon pour sa vêture. Elle a cependant beaucoup gardé de port-royal et de cette éducation mortifiante, de même qu' elle a beaucoup de son frère, le duc De Chevreuse, pour les raisonnements subtils et à l' infini. Elle questionne, elle raffine ; elle s' inquiète et s' accuse ; elle s' analyse dans ses peines et ne s' en croit jamais assez guérie. Elle a, comme Job, de cette tristesse " qui nous fait voir un Dieu armé contre nous, " -" un Dieu toujours irrité. " Bossuet est bon et patient avec elle ; il lui répond en détail et entre dans ses scrupules, autant qu' il faut pour y couper court : " je sais mieux ce qu' il vous faut que vous-même, lui dit-il sans cesse... etc. " p22 il cherche ainsi, par tous les moyens, à calmer une âme que la nature avait faite tremblante comme la colombe, et en qui port-royal avait cultivé dès l' enfance ce principe de gémissement et d' effroi. Il a, même, en lui parlant, de ces chants soudains, merveilleux, de ces rayons dont le discours s' illumine, et qui manquent par trop à nos directeurs port-royalistes monotones et austères : " aimable plante, s' écrie-t-il tout d' un coup et sans préparation en finissant une lettre,... etc. " et à un autre endroit où il parle de la règle du silence, et comme pour en adoucir l' impression austère, pour la rendre aimable plutôt qu' effrayante, il a, au milieu d' une lettre, ce verset inattendu : " que j' aime le silence ! Que j' en aime l' humilité, la tranquillité, le sérieux, le recueillement, la douceur ! Qu' il est propre à attirer Dieu dans une âme, et à y faire durer sa sainte et douce présence ! " et aux approches de noël (1695) : " je vous verrai assurément après la fête, s' il plaît à Dieu. Je souhaite que vous la passiez saintement. Dans quelle troupe des adorateurs voulez-vous que je vous mette, de celle des anges ou de celle des bergers ? ... " l' âme angoisseuse à laquelle il s' adressait devait se prendre à ces heureux endroits comme à une parole de fête, et s' en réjouir pour longtemps. En un mot, Bossuet, p23 dans cette correspondance avec Madame D' Albert, lui est constamment un très-sage, un aussi doux et plus prudent Fénelon. Il lui permettait d' ailleurs bien des choses, des lectures d' exception, et même des études : " je n' improuve pas que vous composiez en latin ; mais pour le grec, je crois cette étude peu nécessaire pour vous. " il lui permettait, à elle en particulier, la lecture des lettres de M De Saint-Cyran : " je ne change rien à la permission que je vous ai donnée, de continuer la lecture des lettres de M De Saint-Cyran : je ne le permettrais pas si aisément à quelqu' un qui ne l' aurait pas lu, ou que je ne croirais pas capable d' en profiter. La concession ou refus de telles permissions sont relatives aux dispositions des personnes. Ainsi vous pouvez continuer, et me marquer les endroits excellemment beaux. " et comme elle craignait toujours d' outre-passer et d' enfreindre quelque défense dont il y avait bruit autour d' elle : " cependant, allez votre train, lui disait-il, et ne vous émouvez jamais de ce que j' écris pour les autres, puisque je me réserve toujours une oreille pour les raisons particulières. " j' ai tenu à montrer une des pensionnaires du port-royal d' alors, qui en avait beaucoup emporté et gardé en d' autres maisons. Dans Madame D' Albert, nous p24 avons jusqu' au bout une élève timide, comme dans Mademoiselle De Montglat une élève forte et une âme vaillante. Entre les pensionnaires, dites postulantes et destinées au noviciat, qui sortirent à ce même moment de 1661, il y avait encore deux demoiselles Périer et Mademoiselle De Bagnols. Celle-ci, comme Mademoiselle De Luynes, était une fille particulière et tendre de la mère Angélique, à qui elle avait été remise dès l' âge de cinq ans. Obligée de renoncer à devenir religieuse à port-royal, elle ne voulut pas l' être ailleurs, mais elle se considéra comme liée par ce premier voeu, ferma l' oreille à toutes les paroles de mariage qui vinrent la tenter, et continua de vivre au dehors, en conservant exactement l' esprit de la maison. Elle demanda à être enterrée au monastère des champs. C' est aussi dans ce même esprit de fidélité inviolable que vécurent les deux demoiselles Périer, Jacqueline, morte la première, et Marguerite, la plus connue, et si recommandable pour nous, moins encore pour le miracle de la sainte-épine que par le soin avec lequel elle recueillit les traditions de sa famille, et aida à transmettre tant de pièces précieuses pour l' histoire de port-royal et de ces messieurs. Mademoiselle De Bagnols et Mesdemoiselles Périer sont l' exemple de parfaites élèves de port-royal et de vierges chrétiennes, arrêtées par un obstacle au seuil du cloître, mais n' en perdant jamais la vue ni la pensée, et se considérant, par le voeu intérieur, comme à jamais consacrées à Dieu. p25 Je n' ai rien à noter d' intéressant sur les autres noms. On rencontre parmi les pensionnaires de la maison des champs une Hélène De Muskry, irlandaise, et dont la famille figure dans les mémoires du chevalier De Grammont. Mademoiselle Hamilton, la future Madame De Grammont, était sortie de port-royal à cette date et occupait déjà le monde : nous la retrouverons un jour. En tout il y avait une soixantaine de pensionnaires, tant à la maison de Paris qu' aux champs, trente au plus dans chaque maison ; il n' y en eut jamais plus à port-royal, de même que le monastère au complet se composait de cent vingt filles religieuses. L' habit qu' on avait précipitamment donné aux novices à la suite de la première visite du lieutenant civil fut mal interprété en cour, et ce magistrat revint le 4 mai porteur d' une lettre du roi dans laquelle il était fait à l' abbesse une réprimande à ce sujet avec ordre de faire à l' instant quitter l' habit à ces novices et de les renvoyer, ainsi que quelques pensionnaires qui, par suite de l' absence des parents, étaient demeurées encore. Ces dernières furent conduites et remises comme en dépôt au couvent des ursulines de la rue saint-Jacques. Pareille visite du lieutenant civil, pour le même objet, eut lieu le lendemain 5 mai au monastère des champs. La mère Agnès s' empressa d' écrire au roi une lettre de respect et d' humble remontrance, où elle se plaignait du dessein qui se manifestait trop bien par ce nouvel ordre applicable aux novices mêmes, et qui n' allait à rien moins qu' à " éteindre une des plus anciennes abbayes du royaume ; " elle représentait sur ce point au roi très-chrétien ses scrupules comme abbesse, et ses peines de voir arracher de sa maison tant de filles p26 que Dieu y avait unies déjà et conjointes à lui et à leur communauté. " le roi (selon la relation) reçut fort bien cette lettre et la lut avec grande attention. Madame la comtesse de Brienne la mère a dit depuis à M D' Andilly, que s' étant trouvée le matin au lever de la reine-mère, le roi entra et dit à sa majesté : " madame, je viens de recevoir la plus belle lettre du monde de l' abbesse de port-royal. Elle me mande qu' elle ne peut en conscience dévoiler ses novices à qui on lui ordonne d' ôter le voile, mais que pour ce qui est du reste, si je continue à vouloir user de mon autorité, elle m' obéira avec respect. " je ne sais si le roi dit en effet de telles paroles, auxquelles les effets répondirent peu : mais l' amour-propre de port-royal, trop à l' image de celui de M D' Andilly, se payait souvent de ces vaines louanges. Le 8 mai, M Singlin, qui avait la charge de supérieur des deux monastères, dut se retirer en toute hâte pour se dérober à une lettre de cachet datée du même jour, qui l' exilait à Quimper en Bretagne. Le nouveau supérieur imposé par les grands vicaires, et qu' eux-mêmes eurent à choisir sur une liste de sept noms envoyés par M Le Tellier, fut un M Bail plein de préventions, qui n' était pas un méchant homme, mais sans mesure et sans tact, un théologien de la plus commune espèce et dont le langage nous semblera grossier à côté de celui de ces messieurs. Le 13 mai, le lieutenant civil revint pour la troisième fois, accompagné du procureur du roi et aussi du chevalier p27 du guet. Ce dernier avait commandement d' arrêter M Singlin qui ne s' y trouvait plus. Une lettre impérative du roi, et contre-signée Le Tellier, enjoignait à l' abbesse d' ôter l' habit sans délai aux dernières novices reçues et de les renvoyer toutes, ainsi que le restant des postulantes. On promettait de rendre la faculté d' en recevoir à l' avenir, lorsqu' un supérieur non suspect aurait remis la maison en bon crédit. L' abbesse se soumit, et ne pouvait que se soumettre, en ce qui était du renvoi ; mais ôter l' habit à qui l' avait reçu était une énormité ecclésiastique dans laquelle sa religion était intéressée. Elle se borna à déclarer aux novices qu' elle les laissait libres de le quitter ou non. Ces pauvres filles se trouvèrent sur cela dans une grande perplexité, ne sachant quel parti prendre entre leur devoir envers Dieu et l' ordre si précis du roi. On leur présenta même leur habit séculier pour qu' elles eussent toute liberté d' en changer à l' instant, mais pas une ne put s' y résoudre. " enfin, dit la relation, M D' Andilly (qui dans les grandes circonstances s' improvisait comme un supérieur laïque et volontaire, et qui faisait ici l' intérim de M Singlin) se trouva là pour les encourager à demeurer fermes et constantes dans la condition où Dieu les avait mises, quoi qu' il en pût arriver. Elles n' y étaient déjà que trop portées, mais elles se sentirent tellement fortifiées, qu' elles se résolurent de se laisser mettre en pièces, ainsi que dirent quelques-unes d' entr' elles, plutôt que d' abandonner leur voile et leur habit, si on ne le leur arrachait de force ou de violence. " personne ne songeait à en venir à cette extrémité. Elles sortirent donc le 14 mai dans l' habit qu' elles avaient : cependant, par respect pour p28 l' ordre du roi, on leur mit des écharpes sur la tête, et l' on sauva ainsi l' apparence. Les grands vicaires vinrent le 17 mai pour faire exécuter les ordres qu' ils avaient reçus ; ils amenèrent M Bail afin de l' installer comme supérieur. L' abbesse résista sous prétexte que l' archevêque, c' est-à-dire le cardinal De Retz, ayant donné M Singlin pour supérieur, on ne pouvait en conscience en recevoir un autre tant que l' autorité légitime ne l' avait pas dépossédé régulièrement : auquel cas les religieuses avaient par leurs constitutions le droit d' en présenter un. C' était un privilége qu' elles tenaient encore du cardinal De Retz. Il fut convenu, après bien des pourparlers, que M Bail serait reçu comme " envoyé et commis de la part des grands vicaires. " ces derniers, et à leur tête M De Contes, doyen de notre-dame, étaient assez favorables à port-royal et auraient voulu lui épargner les rigueurs. M De Contes était un ecclésiastique poli, homme du monde, bienveillant dans les rapports de son office ; mais il n' était pas du bord de ces messieurs comme on l' entendait ; il n' était pas de l' étoffe dont se font les ermites et les martyrs. M De Pontchâteau dans son zèle étroit l' a jugé avec une rigueur qui tient du fanatisme, lorsque apprenant sa mort dix-huit ans après, il en écrivait (4 août 1679) : " vous aurez peut-être appris la triste mort de M De Contes, doyen de notre-dame... etc. " p29 aux yeux de port-royal M De Contes ne fit donc, en sa vie, qu' une assez bonne action ; il concerta avec quelques-uns de ces messieurs, et probablement avec Pascal, un mandement donné le 8 juin (1661), dont les termes, à la rigueur, permettaient de signer. Les religieuses de port-royal de Paris le signèrent non sans difficulté le 23 juin ; j' ai dit ailleurs les peines qu' il causa au monastère des champs, où l' on était moins bien informé, et les douloureuses angoisses, l' agonie de conscience de la soeur de Sainte-Euphémie (Pascal), qui mourut à la suite de cette lutte intérieure. Mais bientôt le mandement ambigu fut révoqué par un arrêt du conseil d' état à la date du 9 juillet : le pape ayant aussi témoigné sa désapprobation, par un bref où il taxait de fausseté et de mensonge l' interprétation des grands vicaires, ceux-ci effrayés firent un second mandement (31 octobre 1661) qui ne laissait plus l' ombre d' un doute, et dans lequel les propositions qualifiées hérétiques étaient présentées non-seulement comme devant être condamnées en elles-mêmes, mais encore comme étant extraites du livre de Jansénius et condamnées au sens de cet auteur. La question de la signature se posait dans toute sa netteté. Pour les ecclésiastiques et docteurs, ne pas signer, c' était faire acte de libre examen, marquer que sur un p30 point de fait on tenait à son propre sens et qu' on y tenait publiquement, au risque même, en ayant raison là-dessus, de laisser se grossir et s' éterniser une querelle toujours périlleuse. Mais enfin cela était du ressort des docteurs. Pour des religieuses comme celles de port-royal, refuser la signature, c' était marquer que sur ces points de doctrine on avait un avis ou du moins une prévention fondamentale, et qu' entre les différentes autorités extérieures qui étaient en opposition et en conflit, il y avait des autorités particulières, intimes et voisines du coeur, qui balançaient pour le moins, dans l' opinion qu' on s' en formait, la grande autorité publique du saint-siége et des puissances régulières. C' était pour des filles faire acte plus ou moins de docteur, et décidément prendre fait et cause pour certains docteurs. On le savait bien, et tout le vif de l' insistance d' un côté, et de la résistance de l' autre, était là. La mère Angélique mourante écrivit le 25 mai à la reine-mère une lettre de justification dans laquelle on lisait ces mots : " quant à ce qui regarde, madame, les erreurs contre la foi dont on dit que cette maison a depuis été infectée,... etc. " certes quand une personne comme elle, parle ainsi, p31 il faut la croire. Pourtant sa digne soeur la mère Agnès avait gardé un coin de curiosité à la D' Andilly pour les choses de l' esprit jusque dans la dévotion ; plus d' une avait pu l' imiter, et dans tous les cas, si jusqu' à ce moment les religieuses étaient restées étrangères à ces questions du dehors, il devient trop évident qu' on répara avec elles le temps perdu. La soeur Angélique De Saint-Jean, grand esprit et qui fut l' âme de port-royal en ces nouvelles épreuves, savait tout ce qu' on en pouvait savoir et l' apprit vite aux autres. Elle ne s' occupait pas seulement du dedans, elle correspondait avec les amis et les tenait au courant de l' état des choses, de la disposition des esprits ; elle sollicitait des secours spirituels et des appuis soit de l' évêque d' Angers son oncle, soit de l' évêque d' Aleth M Pavillon, et, sous air de rechercher et de révérer leur avis, elle les exhortait et leur traçait leur voie : elle était fille à en remontrer aux évêques eux-mêmes. Le premier soin de M Bail, en prenant possession de la supériorité qui lui avait été commise, fut d' éloigner les confesseurs ordinaires, en fonction sous M Singlin, et qui étaient de la maison même, gens de bien, modestes et tout pratiques, tout cachés en Dieu, M De Rebours, le plus âgé, qui en mourut de douleur deux mois après, M D' Allençon, M Akakia Du Mont. On ne pouvait croire que les religieuses fussent sans communication habituelle avec les chefs du parti ; on ne s' expliquait que de la sorte leur résistance prolongée, et très-extraordinaire chez des personnes de leur état. Un lundi, 25 juillet, le lieutenant civil et le procureur du roi vinrent, dès six heures et demie du matin, à pied, ayant laissé leur carrosse à p32 quelque distance, pour examiner à l' improviste tous les dehors de la maison et s' assurer s' il n' y avait pas quelque porte de derrière. Ayant mis la main sur le portier et sur une des tourières, ils se firent conduire chez toutes les personnes qui avaient un logement sur la cour, entrèrent chez Madame De Sablé, qui était encore au lit et qu' ils firent éveiller, chez M De Sévigné, chez Mademoiselle D' Atri, chez Mademoiselle Gadeau (une ancienne demoiselle de compagnie de la marquise D' Aumont). Ils montèrent à une échelle pour regarder par-dessus les murs du jardin. " cette visite, a dit un historien janséniste, était une espèce de circonvallation du monastère en attendant le grand siége. " n' ayant pu entrer dans le logis de Madame De Guemené absente, ils revinrent le 1 er août, après en avoir fait demander les clefs. Une porte sous un escalier, qui donnait dans le monastère, mais qui était condamnée et murée depuis le temps de la fronde, fut matière à explication. Ils ordonnèrent de faire murer la porte du logis de M De Sévigné qui donnait sur la cour, celle de Madame De Sablé également, et une autre porte qu' elle avait sur l' intérieur du monastère, et aussi de faire hausser les murs des jardins nouveaux. Le lieutenant civil revint le 18 août et ordonna, de la part du roi, de faire boucher la grille ou tribune de Madame De Guemené p33 qui donnait sur l' église de dehors, et particulièrement celle de Madame De Sablé qui répondait au choeur. Pour cette dernière ouverture, on eut beau représenter " l' incommodité de madame la marquise ; qu' elle avait obtenu cette permission du présent évêque de Toul (M Du Saussay), alors grand vicaire et supérieur de port-royal, et que de plus elle ne la faisait jamais ouvrir que pour elle seule ou pour des personnes qui avaient droit d' entrer dans le monastère comme mademoiselle (la grande mademoiselle), pour qui elle l' avait fait ouvrir deux fois, et pour Madame De Longueville, ce qu' elle n' avait pas même fait sans la permission de l' abbesse ; " à tout cela on répliqua que c' était là une chose bien particulière : l' ordre précis de faire murer cette grille fut réitéré et mis à exécution. On avait toujours dans l' idée qu' il se tenait des assemblées nocturnes, des conciliabules où les amis et les docteurs du dehors venaient exhorter les principales religieuses et ravitailler l' esprit du dedans. Mais cet esprit se riait des murailles et des clôtures ; il vivait dans les coeurs, il s' y était logé depuis des années et y avait pris racine de façon à résister ensuite à toutes les privations et à toutes les disettes, et à n' avoir plus besoin d' aliment quotidien. La persécution, la contradiction était un stimulant désormais suffisant pour l' entretenir. On s' entendait à distance, et le souffle invisible continuait de passer des uns aux autres et de se faire sentir nonobstant les captivités et les retraites cachées. p34 En lisant le curieux recueil des actes et relations dressés par les religieuses mêmes de port-royal durant cette persécution de 1661 à 1665, bien des pensées contraires se partagent un esprit impartial et de bonne foi, et il y a quelque travail à faire avec soi-même pour les démêler. L' impatience, je l' avouerai, est un de ces premiers sentiments. On a peine à pardonner à ces pieuses filles un entêtement si absolu sur un point accessoire et qui paraît si peu considérable. Elles disent qu' elles ne peuvent pas signer que Jansénius a été coupable de certaines hérésies, parce qu' elles sont ignorantes et incapables de lire le gros livre latin où ces hérésies auraient été articulées. Mais, catholiques, et vouées particulièrement à l' obéissance comme religieuses, elles s' en rapportaient aux autorités compétentes sur bien d' autres points essentiels et sur bien des faits qu' elles étaient hors d' état de vérifier. On a besoin, pour se rendre compte ici d' un arrêt d' esprit si insurmontable, de se dire que lorsqu' elles résistent si fort au sujet de Jansénius, c' est qu' elles savent qu' il a été l' ami le plus intime de M De Saint-Cyran leur père, leur réformateur, et elles le défendent dès lors à ce principal titre comme un de leurs auteurs propres, un peu comme les dominicains feraient saint Dominique, les bénédictins saint Benoît, comme elles-mêmes feraient pour saint Bernard lui-même, si on l' attaquait : qu' on aille au fond, c' est là leur pensée, et tous les faux-fuyants, les airs d' humilité et d' ignorance dont elles s' efforcent de l' envelopper et de la couvrir, ne sont que pour la forme et pour le prétexte. Mais cette pensée même, bien que si peu d' accord p35 avec leur condition soumise qui devait les tenir éloignées de toute contention, est une pensée honorable, une fidélité à l' ami de nos amis. Dans un des intervalles de la longue crise où nous entrons, les religieuses firent une espèce de requête ou de voeu adressé à saint Joseph (15 mars 1662), et elles y marquèrent leurs intentions en plusieurs articles ; par l' un des articles on est informé qu' elles font ce voeu " pour six personnes dont l' état est connu à Dieu, afin qu' il leur donne, s' il lui plaît, ce qui leur est nécessaire pour leur salut, auquel nous devons prendre, disent-elles, un intérêt particulier par reconnaissance de nos obligations envers elles. " -ces six personnes qui ne sont pas nommées, et pour lesquelles on prie à port-royal, quelles sont-elles ? C' est Arnauld, Nicole, M Singlin, M De Saci, M De Sainte-Marthe, et un autre encore, soit M D' Andilly, soit Pascal, soit simplement peut-être un des pieux confesseurs tel que M Akakia (M De Rebours étant déjà mort). Il y a, ce me semble, dans cette mention de six absents, auxquels on est si étroitement lié par la reconnaissance chrétienne, toute la clef de la résistance des religieuses de port-royal sur le fait de Jansénius. Jansénius aussi, l' ami le plus cher de M De Saint-Cyran, était un des persécutés ; il l' était dans sa mémoire et après sa mort, et ces religieuses qui le croyaient fermement innocent, puisqu' il l' était aux yeux de leurs six amis, se faisaient un cas de conscience, ou, comme nous dirions humainement, un point de générosité et d' honneur, de ne pas céder, de ne pas le reconnaître coupable et de ne consentir en rien à sa flétrissure. Elles s' exposaient à toutes les rigueurs ecclésiastiques et séculières plutôt que de souscrire p36 à un article si particulier, mais dans lequel elles avaient mis leur religion, M D' Ypres étant pour elles, je le répète, le représentant de la sainte doctrine et signifiant la même chose qu' Arnauld ou M De Saint-Cyran. Il y a là un côté respectable au milieu de toutes les petitesses, et on hésite en définitive à condamner absolument une fermeté invincible, qui fait ses preuves par tant de sacrifices. Telle est la pensée morale qu' on dégage, non sans effort et sans peine, de cet amas de procès-verbaux, de paroles et d' écritures. Et puis, comme étude du coeur humain au sein d' un groupe religieux, rien n' est plus curieux à suivre que cette force d' organisation imprimée de longue main par quelques directeurs et par de mâles abbesses à un couvent de filles, force de cohésion telle que rien ne pourra le démembrer ni l' entamer ; que de ce nombre de plus de cent professes, une douzaine au plus, et des moindres, des plus chétives, se détacheront ; que le reste demeurera uni, ferme, parlant, agissant, se dévouant comme un seul homme, comme une seule femme, et que cet esprit indestructible perpétué jusqu' à la fin dans le monastère n' expirera qu' avec la dernière professe et ne pourra s' éteindre dans la ruine même des pierres. Qu' on dise qu' il y a eu là de l' esprit de secte, mais l' exemple est mémorable, et tout nous atteste dans cette école de Jésus-Christ, comme on l' entendait de ce côté, une singulière vigueur ressaisie quelque part aux sources, et la puissance originelle du lien. M Bail commença une visite régulière à port-royal de Paris, qu' il termina en allant au monastère des champs ; il s' agissait d' un examen complet des deux p37 maisons et d' une revue de toute la communauté. Il y mit près de deux mois (12 juillet-2 septembre 1661). M De Contes, doyen de notre-dame, présida à l' opération, au moins au commencement et à la fin. On a le détail de tous les interrogatoires. J' y insisterai peu parce qu' on aura comme une nouvelle et plus solennelle représentation de cette visite dans celle que fera l' archevêque Hardouin De Péréfixe trois ans plus tard. M De Contes fit l' ouverture par un discours modéré, indulgent et doux ; il semblait s' excuser de prendre part à des mesures de rigueur ou de méfiance. M Bail, qui n' était que son assistant, parla ensuite, mais d' une manière qui parut tout à fait injurieuse et qui était en effet brutale. Il disait par exemple : " mes très-chères soeurs en la charité de notre seigneur Jésus-Christ, ayant été choisi par messieurs les grands vicaires de ce diocèse, et particulièrement par monsieur le doyen que voilà ici présent... etc. " il insistait sur l' ancienneté des visites qui sont, disait-il, une coutume ordinaire dans l' église. Remontant pour cela jusqu' à la création après laquelle Dieu regarda et considéra tous ses ouvrages et vit qu' ils étaient grandement bons, il passa ensuite au déluge : " et lorsque les hommes eurent élevé cette tour de Babel après le déluge, Dieu qui sait connaître toutes choses descendit pour voir cet ouvrage de vanité : descendam et videbo, je descendrai et je verrai. Et devant que de punir les villes abominables de Sodome et de Gomorrhe qu' il voulait détruire pour le péché de luxure, il voulut, lui qui connaît éternellement toutes choses et dont la science est infinie, il voulut, dis-je, le voir et en être témoin, et il dit encore : descendam et videbo . " p38 Joseph envoyé par Jacob et interrogé sur ce qu' il cherchait, répondait : fratres meos quaero, je cherche mes frères. -" ainsi, s' écriait M Bail, si l' on me demande quel est mon dessein dans cette visite, à quoi je tends, à quoi je bute, je répondrai : sorores quaero, je cherche mes soeurs. " M Bail, on le voit, n' avait guère profité de la manière d' écrire de M Arnauld. Il parla ensuite de la concupiscence, des déréglements qui se glissent surtout dans les monastères : " car les diables d' enfer, disait-il, ont une rage particulière contre les personnes vouées à Dieu, et contre les grandes épouses de Jésus-Christ ; il n' y a rien qu' il (le diable par excellence) ne fasse pour les perdre, et lorsqu' il en attrape quelqu' une, vous ne sauriez croire combien il triomphe, il piaffe : car c' est son mets délicieux et sa viande choisie, esca ejus electa . " il en venait aux démoniaques proprement dites, aux possédées dont il citait un récent exemple en Bourgogne, mais surtout il insistait sur la damnable hérésie qui était la contagion régnante, et sur la nécessité de s' en enquérir : " car le bruit court, depuis plusieurs années, que vous en êtes infectées, disait-il,... etc. " on sent quel effet devait produire un tel langage sur des religieuses instruites et pures, habituées à une conduite régulière, discrète, à des enseignements p39 simples et évangéliques, et à suivre comme directeurs des hommes tels que M De Saci et M Singlin. Elles en eurent le coeur outré, et elles purent se dire : " en quelles mains sommes-nous tombées ? " ces mains n' étaient que grossières et non malfaisantes. Dans l' interrogatoire des soeurs une à une, M Bail renouvelait continuellement les mêmes questions conformes aux préjugés répandus contre le jansénisme, ou bien c' était M De Contes qui les posait devant lui pour le satisfaire : " vous a-t-on jamais dit que Jésus-Christ n' était pas mort pour tous les hommes ? " -... etc. Les réponses furent uniformes et telles qu' on les pouvait attendre d' un christianisme pratique et sensé. M De Contes en paraissait heureux, et M Bail n' en était pas fâché. Lorsqu' il en fut à interroger des filles d' esprit et notamment la soeur Angélique De Saint-Jean, je laisse à penser lequel des deux passait son examen. Avec cette soeur Angélique, bien connue comme l' aînée des filles de M D' Andilly et dont la réputation s' étendait déjà, M Bail voulut être agréable. Cet interrogatoire, qui est le douzième et de la rédaction de la soeur Angélique, est une petite scène digne des provinciales . Le propos en étant venu sur ce qu' on avait entendu le matin dans le discours de M Bail, et M De Contes ayant dit assez finement à la soeur Angélique et pour lui donner occasion de s' expliquer : " vous avez ouï p40 ce qu' on vous a dit ce matin ; quelle est votre pensée sur cela ? -" je vous assure, monsieur, répondit-elle, qu' un coup de tonnerre sur ma tête, à l' heure que je m' y attendrais le moins, ne m' aurait pas tant surprise... etc. " cet interrogatoire qui se prolongea ainsi en conversation s' assaisonna de sourires et se termina par un compliment de M Bail, qui le tourna bien agréablement " autant qu' il le put faire. " la femme d' esprit l' avait tout à fait gagné. Au monastère des champs, quand M De Contes et M Bail s' y transportèrent (22 août), on procéda de p41 même. M Bail fit un discours d' ouverture également inconvenant, suivi d' une visite également satisfaisante. On a l' interrogatoire de la soeur Jacqueline De Sainte-Euphémie (Pascal) qui vivait encore, et rédigé par elle-même. M Bail interrogea cette noble fille sans bien savoir à qui il avait affaire. Elle le fit sourire à un moment en lui récitant deux vers français. Sur une de ses questions habituelles qu' il lui adressa : " si Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, d' où vient donc qu' il y en a tant qui se perdent éternellement ? " elle lui répondit : " je vous avoue, monsieur, que cela me met souvent en peine, et que d' ordinaire quand je suis à la prière, et particulièrement devant un crucifix, cela me vient à l' esprit,... etc. " l' interrogatoire de la soeur De Sainte-Euphémie a un caractère de simplicité et de sérieux qui touche, quand on songe à la fin prochaine de cette noble fille à moins de six semaines de là. Elle ne s' y permet pas la légère pointe de raillerie qu' on aurait pu attendre d' une soeur de Pascal et que la soeur Angélique s' est accordée plus librement. Elle est déjà dans le pressentiment et sous l' impression sévère des approches de la mort. Mais ce n' était pas tout pour le monastère d' avoir sa justification authentique de moeurs et de doctrine dans l' acte de visite que dressèrent M De Contes et M Bail ; il restait toujours cette signature du formulaire, que les gens du monde et de cour ne s' expliquaient pas qu' on refusât si obstinément de donner. Le nouveau p42 mandement des grands vicaires l' exigeait nettement et sans subterfuge. Le monastère en discuta toute une journée, après y avoir réfléchi pendant huit jours dans la prière. La mère Agnès avait, dès le principe de la délibération, exposé la difficulté du cas et les divers partis à prendre dans un discours qui, sous sa forme prudente, était ce qu' on appellerait en d' autres matières un beau discours d' opposition. On en passa après mûr examen par son avis, qui était de ne signer qu' avec un en-tête qui signifiait au fond qu' on se soumettait en ce qui était de la foi, mais qu' on demeurait sur la réserve pour le reste. Sauf l' enveloppe et la circonspection des termes, c' était le sens. Cette signature, qui est du 28 novembre 1661, est la dernière limite et la plus extrême, où la conscience des religieuses leur permettait d' aller dans ce qu' elles considéraient comme une voie de concession : rien au delà fut désormais leur devise, et Bossuet pas plus qu' un autre, s' il les avait vues et chapitrées, et s' il leur avait adressé les lettres et discours qu' on sait qu' il prépara deux ou trois ans plus tard et qu' on lit dans ses oeuvres, n' y aurait rien gagné. Un ange qui serait descendu exprès du ciel pour les convaincre n' y aurait pas réussi (elles en conviennent) et leur aurait paru un faux ange, les exhortant à violer la loi de Dieu ; elles auraient fait selon le précepte de saint Paul, elles lui auraient dit anathème . L' honnête et bienveillant M De Contes ne fut pas sans leur dire et leur redire la seule chose sensée, c' est " que jamais leur signature, si elles la donnaient pure et simple, ne serait prise pour une marque de leur créance, mais seulement de leur respect, parce qu' il n' y avait personne qui ne sût bien p43 qu' un fait ne pouvait être un article de foi. " rien n' y faisait, la position était prise. Paraître consentir au jugement de ceux qui condamnaient M D' Ypres, c' était témoigner contre leur créance intérieure, c' était tromper l' église et faire un mensonge. Plutôt souffrir mille morts que de mentir une seule fois. C' est par cet angle unique qu' elles envisageaient fixement l' affaire, sans biais possible, sans voie d' accommodement. L' esprit des Arnauld se retrouvait là dans son immuabilité et son impossibilité de jamais céder, esprit irréductible dans ses points d' arrêt et irramenable. Et ici cet esprit s' était logé dans un couvent de femmes, ce qui ne le rendait pas plus facile. " il me semble, dit à ce sujet la relation, qu' en considérant ce qui se passe maintenant sur ce sujet, on peut faire une allusion, qui n' est pas désagréable, à l' histoire de l' ânesse de Balaam , qui ne se remuait point pour les coups dont ce prophète la chargeait, quoique sans doute elle sentît de la douleur, parce que l' ange du seigneur lui paraissait l' épée à la main pour l' empêcher de passer, et par son regard tout brillant de lumière et de feu, la rendait capable de suivre la volonté de Dieu, quoique son maître ne la pût connaître. " je ne sais si la comparaison est aussi agréable qu' elle le paraît à la plume janséniste qui s' y complaît, l' image du moins est expressive ; je ne me la serais pas permise de moi-même, mais je la donne comme je la rencontre. Les miracles à port-royal ne manquent jamais, et ils viennent à temps. On sait ce qu' il en fut de celui de la sainte-épine qui, il y avait quelques années, était survenu si à point pour suspendre la persécution imminente. Un nouveau miracle se fit à ce moment dans p44 les premiers jours de janvier 1662. Une des religieuses, la soeur Catherine De Sainte-Suzanne, fille du peintre Champagne, et qui ne pouvait marcher depuis quatorze mois, étant affligée d' un mal nerveux ou rhumatismal du côté droit et de la cuisse droite, se trouva guérie subitement et en état de marcher à la suite d' une neuvaine commencée pour elle par la mère Agnès. En telle matière on ne saurait mieux faire que de donner le témoignage de la miraculée elle-même : " le jour des rois que la neuvaine devait finir, écrit la soeur de Sainte-Suzanne, on m' avait portée le matin à l' église pour communier,... etc. " p45 les amis extérieurs de port-royal auraient bien voulu donner à ce qui leur paraissait un pur miracle le même éclat et la même solennité de consécration qu' avait eus celui de la sainte-épine ; ils espérèrent, dans le premier moment, qu' il en serait ainsi. M Hermant écrivait, de Beauvais, à M D' Andilly le 13 janvier : " je ne puis, monsieur, retenir l' impétuosité de ma joie, et je crois vous devoir des marques de la part que je prends aux consolations toutes divines que Dieu verse dans le coeur des saintes filles pour qui le monde n' a que des menaces et qu' une extrême injustice... etc. " mais le miracle n' eut qu' assez peu de retentissement, à ce qu' il semble, hors du cercle de port-royal, et cette fois, l' art seul le devait immortaliser. p46 Le père de la malade, le peintre Champagne, par reconnaissance pour cette guérison et pour en consacrer la mémoire, fit ce beau tableau, qui fut longtemps au chapitre de port-royal, et où il a peint sa fille et la mère Agnès en la même posture où elles étaient l' une et l' autre en faisant la neuvaine qui eut une si salutaire issue. L' une est étendue et demi couchée, l' autre est à genoux ; toutes deux ont les mains jointes et prient Dieu avec ardeur et componction. Peinture simple, sérieuse, solide, fervente, assez pareille au style de ces messieurs, avec l' éclat intérieur de plus. à force de vérité et de ressemblance dans les attitudes et dans les figures, le peintre au pinceau probe et fidèle est arrivé cette fois à une sorte d' expression idéale, qui vient toute du dedans. Un rayon d' espérance, une douce lueur de consolation, comme un Lesueur sait la peindre, se fait sentir sous ces chairs mortifiées et sur ces visages contrits. Le ciel a souri sous son nuage. La mère Agnès en est prévenue dans sa ferveur attendrie. La peinture de Champagne est le seul luxe d' art que se permissent les religieuses de port-royal. La musique, bien que le plus angélique des arts, était négligée chez elles et absente ; elles n' avaient pas d' orgues dans leur église et n' y voulaient que le chant grave et simple en l' honneur de Dieu. Pas de bouquets non plus ni de fleurs sur l' autel, pas de travail curieux des mains. " il y en avait assez sans cela, pensaient-elles, pour exciter la piété, qui n' a pas besoin de choses qui attachent trop les sens pour transporter son coeur dans les plaies de Jésus-Christ . " mais la peinture de Champagne faisait exception et semblait au monastère comme une décoration p47 domestique et naturelle. Elle était en accord avec le ton et l' esprit du lieu. Tout en est sincère ; peintre et modèles, ce sont tous des amis de la vérité . Lorsqu' elle accomplissait cette neuvaine, la mère Agnès n' était plus abbesse, elle venait d' être remplacée par la mère Madeleine De Sainte-Agnès de Ligny, régulièrement élue et confirmée (décembre 1661), personne de bonne naissance, fille d' un maître des requêtes, nièce et soeur d' évêques de Meaux, nièce du chancelier Seguier, patiente, sage, ayant la dignité convenable ; qui n' était pas d' un esprit transcendant, mais toute formée des mains de la mère Angélique et de la mère Agnès, et qui sut tenir son rôle dans les difficultés étranges où elle se trouva. On pouvait croire que l' orage éclaterait dès le lendemain de son entrée en charge. Au mois de février 1662, le roi avait dit, en s' informant si les filles de port-royal avaient signé le papier qu' on leur avait donné, et en apprenant leur désobéissance : " oh ! Bien, cela n' en demeurera pas là. " Madame De Guemené, qui était allée voir dans le même temps M Le Tellier pour tâcher de l' adoucir en faveur de port-royal, le trouvant ferme et net sur les intentions déclarées du roi, lui dit : " enfin, monsieur, le roi fait tout ce qu' il veut, il fait des princes du sang, il fait des archevêques et des évêques, et il fera aussi des martyrs. " cette idée de martyre, loin d' être un effroi, commençait même à devenir un attrait et une tentation pour les filles de port-royal. On arrivait à cette disposition périlleuse où l' on désire l' excès du mal pour en tirer un sujet de mérite ou de gloire et un nouvel éclat. On entrait dans la période d' exaltation qui, une fois en plein cours, ne peut s' épuiser que d' elle-même, et ne se p48 laisse plus couper par des raisons. Les amis du dehors favorisaient imprudemment cette disposition des religieuses et leur écrivaient des lettres " pour les enflammer dans l' amour de la souffrance. " -" quelques-uns même, dit la relation, par un mouvement d' une jalousie dont la foi seule est capable, ne désiraient point notre délivrance, souhaitant pour notre bien que nous fussions immolées en sacrifice pour la défense de la vérité, et n' ayant de la tristesse et de la compassion que pour eux-mêmes, dans la crainte qu' ils avaient de ne point souffrir pour la vérité et de demeurer dans un repos honteux à leur zèle et à leur piété. " ne le voyez-vous pas ? Il y a amphithéâtre et spectateurs : la sainte lutte avec défi est engagée, il n' y a plus moyen de céder ni de se dédire. Toutefois, au moment où les choses étaient sur le point de se précipiter, et où le refus de signer purement et simplement semblait avoir amené l' affaire au dernier terme, un répit nouveau fut accordé et au monastère et à ceux qui étaient de la même communion spirituelle. Diverses circonstances y contribuèrent et détournèrent quelque temps la pensée du roi. Par suite de la démission enfin réglée du cardinal De Retz, M De Marca venait d' être nommé archevêque de Paris. On attendait qu' il fût en place pour achever d' agir, et l' on comptait sur son habileté pour ramener les réfractaires et résoudre peut-être le cas par la douceur ; il semblait y compter lui-même, lorsqu' il mourut trois jours après avoir reçu les bulles de Rome (29 juin 1662). Messire Hardouin p49 De Beaumont De Péréfixe, évêque de Rhodez et ancien précepteur du roi, fut aussitôt nommé pour lui succéder ; mais on dut attendre encore, et l' on attendit longtemps : ses bulles n' arrivèrent que près de deux ans après. Il était survenu une complication grave, l' affaire des corses (20 août 1662). Cette insulte faite à l' ambassadeur de France à Rome, le duc De Créqui, et pour laquelle Alexandre Vii refusa de donner satisfaction, amena entre le pape et le roi une rupture qui profita naturellement à ceux qu' on poursuivait au nom du saint-siége. Deux thèses en faveur de l' infaillibilité p50 du pape, qui se risquèrent en Sorbonne et au collége des bernardins en 1663, provoquèrent une déclaration de la faculté de théologie de Paris et une harangue de l' avocat général Talon, toute une levée de boucliers dans le sens des libertés gallicanes. Les jésuites, partisans de la doctrine avancée dans ces thèses, eurent leurs propres affaires à soutenir et durent ralentir leur zèle. Le formulaire qui impliquait quelque chose de cette infaillibilité, eut tort pendant quelque temps, et on le laissa sommeiller. Ce n' était qu' une trêve forcée, un retard accidentel : on le sentait à port-royal, et on mit à profit le temps, comme dans une place de guerre qui s' attend de jour en jour à être assiégée. Les supérieures et les intelligences d' élite qui avaient jusqu' alors gardé pour elles le secret de ces affaires contentieuses les expliquèrent à la communauté et mirent chaque soeur au fait de la question, autant qu' il le fallait pour la résistance ; la mère Agnès rédigea un corps d' instructions, concerté sans doute de point en point avec la soeur Angélique De Saint-Jean, et revu et approuvé par M Arnauld : avis donnés aux religieuses de port-royal sur la conduite qu' elles devaient garder au cas qu' il arrivât du changement dans le gouvernement de la maison (juin 1663). On y voit ce qu' il faut faire si on enlève l' abbesse ; si le roi en nomme une autre ; si l' on met des religieuses étrangères pour gouverner la maison ; comment on doit se conduire à l' égard des confesseurs imposés, etc. Tous les cas sont prévus, toutes les mesures possibles de résistance sont indiquées, c' est un traité complet de tactique en cas d' invasion et d' intrusion. On y apprend l' art de ne pas obéir par l' esprit en p51 se soumettant extérieurement à ce qu' on ne peut empêcher ; on y apprend à lutter pied à pied, avec méthode ; à pratiquer l' isolement et à établir une sorte de blocus intérieur ou de cordon sanitaire à l' égard des intruses. Grâce à ces règles, la tribu fidèle pouvait se maintenir dans son inviolabilité, même après la prise de Jérusalem et pendant la captivité de Babylone. Cette théorie, à laquelle on dressa pendant plus d' une année une communauté d' élite, produisit tout son effet. En attendant, consolons-nous un peu par le spectacle d' une sainte mort, et donnons un dernier adieu à la mère Angélique la grande, qui n' aurait, ce me semble, approuvé qu' à demi tout cet art si bien ménagé de défense. La mère Angélique, qui était à port-royal des champs dans son cher désert, voyant recommencer la persécution dont les premiers coups donnaient contre port-royal de Paris, y était venue le samedi, 23 avril 1661, le jour même où le lieutenant civil Daubray y faisait sa première expédition. âgée de près de soixante-dix ans, et dès lors fort languissante, fort affaiblie de santé, elle était comme un général malade, qui se fait porter là où est le danger. En quittant son monastère des champs, et après des adieux et des conseils à ses chères filles, comme si elle ne devait plus les revoir, elle dit ce mot à M D' Andilly, son frère, qui l' accompagnait jusqu' au carrosse : " adieu, mon frère, bon courage ! " -" ma soeur, ne craignez rien, je l' ai tout entier, " répondait le frère un peu solennel. Mais elle répliqua : " mon frère, mon frère, soyons humbles. Souvenons-nous que l' humilité sans fermeté est lâcheté, mais que le courage sans humilité est présomption. " toutes ses dernières paroles furent dans ce sens de justesse et de p52 modération. Elle n' était pas sans voir le nouvel écueil : elle ne craignait pas moins pour elle et pour les siens l' orgueil et l' exaltation de souffrir pour Dieu que la faiblesse. Elle se méfiait de la gloire du martyre. Privée de M Singlin, son directeur habituel, qui avait dû se dérober dans la retraite, ne voyant qu' à grand' peine M De Saci, et aimant mieux se priver de lui tout à fait que de l' exposer, elle répondait à celles des religieuses qui paraissaient la plaindre de cette peine : " cela ne me fait nulle peine ; Dieu le veut ainsi, c' est assez pour moi. Je crois M Singlin aussi présent auprès de moi par sa charité que si je le voyais de mes yeux... allons droit à la source, qui est Dieu... mon neveu (M De Saci), sans Dieu, ne me pouvait de rien servir, et Dieu, sans mon neveu, me sera toutes choses. " et encore : " je n' ai point de peine de n' être point assistée de M Singlin ; je sais qu' il prie pour moi, cela me suffit : je l' honore beaucoup, mais je ne mets pas un homme à la place de Dieu. " M De Saint-Cyran nous a été le modèle du directeur dans sa plus imposante souveraineté ; mais son premier soin, nous le voyons par sa digne fille, était qu' on n' eût pas ombre de superstition pour le directeur. Elle eût craint qu' autrement on ne pût leur appliquer à elles-mêmes avec justice ces paroles du prophète (Jérémie) : " mon peuple a fait deux grands maux : il m' a abandonné, moi qui suis la source des eaux vives, et il s' est creusé des citernes, mais des citernes entr' ouvertes, qui ne peuvent tenir l' eau. " elle vit partir les pensionnaires : elle maintint le calme, elle faisait taire les pleurs. Elle disait : " quoi, je crois que l' on pleure ici ! Allez, mes enfants, qu' est-ce p53 que cela ? N' avez-vous donc point de foi, et de quoi vous étonnez-vous ? Quoi ! Les hommes se remuent ! Eh bien, ce sont des mouches, en avez-vous peur ? Vous espérez en Dieu, et vous craignez quelque chose ! " l' action qu' elle mettait à prononcer ces paroles faisait autant d' impression que les paroles mêmes. Elle disait : " quand je considère la dignité de cette affliction-ci, elle me fait trembler. Quoi, nous ! Que Dieu nous ait jugées dignes de souffrir pour la vérité et pour la justice ! " -" dans la crainte de n' être pas fidèles à correspondre à cette faveur, il me semble, écrivait-elle à la prieure du monastère des champs, que nous devrions souvent nous dire : hodie si vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda vestra ; si nous entendons aujourd' hui sa voix, n' endurcissons pas nos coeurs. " et à côté de la faveur et de la dignité de l' affliction, tout aussitôt l' autre vue d' humilité revenait, et pensant non plus à l' effet mais à la cause, elle s' en abaissait : " certainement, Dieu fait toutes choses avec une admirable sagesse et une grande bonté. Nous avions besoin de tout ce qui nous est arrivé, pour nous humilier. Il eût été dangereux pour nous de demeurer plus longtemps dans notre abondance. Il n' y avait point en France de maison qui fût plus comblée de biens spirituels, de l' instruction et de la bonne conduite. on parlait de nous partout. croyez-moi, il nous était nécessaire que Dieu nous humiliât. S' il ne nous avait abaissées, nous serions peut-être tombées. " -" l' affliction, la peine et les maux nous sont plus nécessaires que le pain. " elle disait encore : " mes filles, je ne suis pas en p54 peine si on nous rendra les pensionnaires et les novices, mais je suis en peine si l' esprit de la retraite, de la simplicité, de la pauvreté, se conservera parmi nous. Pourvu que ces choses-là subsistent, moquons-nous de tout le reste... tout ce qu' on fait, tout ce qu' on a dessein de faire contre nous, je m' en soucie comme de cette mouche. " elle en chassait une au même moment. Elle affectionnait cette comparaison, et par ce geste, par ces simples mots, elle inspirait le courage à tout son monde. -elle ne permettait pas qu' on se plaignît même de ceux qui faisaient murer les portes de la clôture du côté des jardins, et qu' on dît qu' ils se muraient peut-être le ciel : " il ne faut pas dire cela, mes enfants ; prions Dieu pour eux et pour nous. " son état de faiblesse corporelle augmentait, elle avait des oppressions croissantes ; l' hydropisie gagnait ; elle dut, vers la fin de mai, garder le lit pour ne s' en plus relever. On a d' elle à M De Sévigné cette belle lettre qui est comme une page de son testament spirituel ; M De Sévigné était, depuis peu de temps, un des grands amis et des hôtes extérieurs de port-royal : " mon bon frère, enfin le bon Dieu nous a dépouillées de tout, de pères, de soeurs et d' enfants ; son saint nom soit béni ! ... etc. " p55 par ces recommandations réitérées d' humilité, de silence, de ne pas raconter les persécutions dont on était l' objet, elle allait directement contre ce défaut qui fut le dominant dans port-royal après elle, ce goût de procès-verbaux, de relations, d' actes écrits, dont nous profitons, mais qui fut une véritable manie, et qu' Arnauld contribua beaucoup à y infuser. Si la mère Angélique eût vécu du temps de la dispersion, trois ans après, elle n' eût certes pas été d' avis que chaque religieuse écrivît ainsi son martyre séance tenante. On raconte que dans cette dernière maladie, voyant bien que ses filles épiaient toutes ses paroles pour les recueillir ensuite et les rapporter, elle s' appliquait " à fort peu parler et à ne rien faire de remarquable. " -" elles m' aiment trop, disait-elle, je crains qu' elles ne fassent de moi toutes sortes de contes. " elle craignait surtout de fournir prétexte à tant de discours inutiles et stériles qu' on fait sur les morts et auxquels trouve p56 son compte le divertissement ou l' amour-propre des vivants. Elle ne voulait pas qu' on se pût dire les unes aux autres : feu notre mère m' a dit cela. -et à moi elle m' a dit ceci . Elle avait une autre idée sévère d' une vraie fin chrétienne : " cela ne se fait pas, disait-elle, pour bien causer et pour en parler aux autres ; mais la vraie préparation à la mort, c' est de renoncer entièrement à soi-même et de s' abîmer en Dieu. " elle coupait court aux tendresses et aux témoignages tout humains de ses filles, en disant : " je vous prie qu' on m' enterre au préau, et qu' on ne fasse pas tant de badineries après ma mort. " dans une des dernières crises de sa maladie, elle dicta à diverses reprises et adressa une lettre à la reine-mère pour se justifier, elle et son monastère, de l' imputation d' hérésie. Elle s' y couvre des noms révérés de saint François De Sales, de Madame De Chantal ; et au milieu de ses respects fidèles, par une parole qu' elle emprunte à sainte Thérèse, elle rappelle la vérité à la cour, qui est " de tous les lieux du monde celui où l' on en est le moins informé. " cependant cette lettre qui était destinée à être montrée et qu' on imprima dans le temps, fut sans doute suggérée et au moins corrigée et revue par Arnauld et Nicole ; on sent à plus d' un endroit que la mère Angélique (si c' est bien elle qui parle) écrit d' après des notes qui lui ont été données par ces messieurs, plutôt que selon l' impulsion directe de son coeur. Cette lettre écrite et cet effort fait sur elle-même, elle ne songea plus qu' à se préparer pour l' éternité. Mais l' esprit humain est si singulier, les manières de sentir sont si particulières, que cette personne si pure, p57 et qui, depuis plus de cinquante-cinq ans qu' elle avait reçu le voile sacré, n' avait cessé de veiller et de travailler sur elle-même, se trouva saisie, aux approches du terme, d' une indicible terreur, et eut à subir toutes les angoisses d' une véritable agonie. Elle se voyait devant Dieu, selon sa propre expression, comme un criminel au pied de la potence, qui attend l' exécution de l' arrêt de son juge ; et, en prononçant ces mots, il semblait qu' elle fût comme abîmée et anéantie. Il n' y avait plus que cela qui l' occupait. L' idée de la mort, une fois entrée dans son esprit, y demeura gravée et ne la laissa plus un seul instant. Tout le reste avait disparu ; elle ne songeait plus qu' à se préparer pour cette heure terrible. Elle y avait songé toute sa vie : " mais tout ce que j' en ai imaginé, disait-elle, est moins que rien en comparaison de ce que c' est, de ce que je sens, et de ce que je comprends à cette heure. " elle avait peur de la justice suprême, et il y avait des moments où elle n' osait espérer en la miséricorde. On avait peine à la rassurer ; la mère Agnès en écrivait à M Arnauld, qui lui répondait : " il n' y a rien de plus affligeant que l' état où vous me mandez qu' est la pauvre mère... etc. " p58 la dernière fois que la mère Angélique avait vu M Singlin qui l' exhortait à avoir confiance, elle lui avait dit en lui faisant ses adieux : " je ne vous reverrai donc plus, mon père, mais je vous promets que je n' aurai plus peur de Dieu . " cette peur toutefois revenait et persistait malgré elle ; elle n' en parut délivrée que tout à la fin. Elle aimait, dans ses dernières journées, à demeurer solitaire. Quelquefois, lorsqu' on approchait pour lui parler, elle priait qu' on la laissât devant Dieu, répétant souvent cette belle parole : " il est temps, ma soeur, de sabbatiser . " pour dernier mot de conseil à ses religieuses, elle leur recommanda de vivre dans la paix et l' union parfaite, comme aussi elle leur avait déjà donné pour souverain précepte : mourir à tout, et attendre tout ! elle mourut le samedi 6 août 1661, jour de la transfiguration ; il semblait, comme l' écrivait M Hermant à M Arnauld, que Dieu voulût faire monter cette grande âme sur le Thabor après un si long calvaire. Pour nous-même simple historien, nul caractère dans notre sujet ne nous apparaît plus véritablement grand et plus royal qu' elle, -elle et Saint-Cyran. p60 Ii. L' intervalle de temps, la trêve qui fut accordée à port-royal avant la reprise ouverte des hostilités, se marque cependant par une tentative de conciliation assez sérieuse, autorisée par le roi, et qui aurait pu réussir auprès de tout autre chef de parti que M Arnauld. Un de ses amis, et surtout un ami de M D' Andilly, M De Choiseul, évêque de Comminges, frère du maréchal Du Plessis-Praslin, et cousin germain de Madame Du Plessis-Guénégaud, prélat humain et pieux, lettré et poli, reçut dans son diocèse une communication p61 venue de la cour, et de laquelle il résultait que le père Ferrier, professeur de théologie à Toulouse, et par conséquent son voisin, avait pouvoir d' entamer avec lui une négociation tendant à rapprocher les deux partis moliniste et janséniste. M De Comminges en avertit M D' Andilly au mois d' août 1662 ; il vit en septembre le père Ferrier à Toulouse, recueillit de lui des paroles et des propositions préliminaires tout à fait conciliantes, et qui promettaient une issue heureuse, inespérée. On sembla, dès l' abord, s' entendre pour ne point insister sur le fait de Jansénius, pour laisser de côté toute signature du formulaire et s' en tenir à des expédients de douceur. Chaque parti devait donner ses interprétations avec sincérité, en les ramenant, autant que possible, aux termes de théologiens déjà acceptés par l' église ; on réduirait ainsi la guerre des partis à n' être plus qu' une dissidence d' écoles, et l' on adresserait au pape une lettre commune par laquelle on témoignerait que les coeurs sont réunis, quoique les écoles puissent rester divisées, le suppliant de bénir les uns et les autres. " enfin, écrivait M De Choiseul, il paraît visiblement que Dieu conduit cette affaire ; " et il semblait possible par ce moyen, même aux amis de Paris, d' arriver à vivre en paix, sans plus parler de tout le passé, et, comme on le disait dans les lettres à mots couverts qu' on s' écrivait là-dessus, " de laisser les filles de cette bonne veuve (sans doute les religieuses de p62 port-royal) jouir de leur petit bien, comme elles faisaient avant le procès. " voilà d' emblée bien des espérances. On se demande, avant d' aller plus loin, quel put être le dessein réel qu' on eut à l' origine de cette affaire, et à quoi il faut attribuer cette singulière avance, cet air d' acquiescement du parti moliniste et des jésuites. Les adversaires, depuis, n' y ont vu qu' un stratagème et une ruse de guerre assez pareille à celle du cheval de bois ; le père Ferrier aurait un peu joué le rôle de Sinon. Je ne pense pas qu' il faille y chercher tant de machiavélisme. Si l' affaire s' était entamée quelques mois plus tard, on aurait pu y voir une preuve de prudence de la part du père Annat, dans la brouille où la cour de France était avec le saint-siége. Sans vouloir pénétrer dans des intentions qui nous échappent, il se peut que les nombreux amis que port-royal avait dans le monde et à la cour, faisant un suprême effort, aient suggéré au confesseur du roi l' idée d' essayer d' un accommodement sans pousser à bout les choses, et que le père Ferrier surtout, qui aspirait à devenir le coadjuteur du père Annat, ait désiré se signaler en provoquant une démarche habile, conforme d' ailleurs à la modération de son caractère. Une autre version, et qui a plus de vraisemblance, c' est que l' initiative première serait venue de M De Comminges lui-même, dans un entretien qu' il eut avec M De Miramont, président au parlement de Toulouse et ami du père Ferrier. Quoi qu' il en soit, M De Comminges, sentant qu' on ne pouvait mener de loin une négociation si compliquée, eut l' agrément du roi pour venir à Paris, où il arriva le dernier jour de l' année 1662 ; il y trouva le père Ferrier, p63 qui l' avait précédé de quelques jours. On obtint, de plus, permission du roi pour que M Arnauld, M Singlin, le docteur Taignier et M De Barcos, abbé De Saint-Cyran, qui étaient exilés ou dans une retraite prudente, pussent reparaître en sûreté à Paris pendant le mois de janvier. Rien, ce semble, ne s' opposait à des conférences directes et de vive voix ; mais Arnauld, si disputeur la plume à la main, avait une telle horreur et une telle méfiance des jésuites, qu' il se refusa absolument à toute conversation et abouchement, seul moyen pourtant de se connaître et de s' apprivoiser. Ces messieurs, toujours invisibles, bien que présents à Paris, envoyèrent pour les représenter, l' abbé De Lalane, docteur, et M Girard, licencié de la faculté de Paris. Il y eut plusieurs conférences, mais à chaque proposition nouvelle il fallait en référer aux absents ; Arnauld écrivait mémoires sur mémoires ; il consultait ses amis de Beauvais, qui lui répondaient par de longues lettres. Cela faisait des écritures sans fin ; on n' avançait pas. Le biais à saisir était difficile ; le père Ferrier et ses amis en proposèrent successivement plusieurs, mais on ne s' accordait pas à temps pour s' y fixer. Pour ceux qui, comme moi, prendront la peine de lire les détails de cette affaire, il reste clair cependant qu' on se serait arrêté à quelqu' un de ces expédients, et qu' à tort ou à raison on eût conclu un accommodement quelconque, si Arnauld y avait consenti. Il ne put jamais s' y résoudre. L' idée de s' abaisser lâchement , de paraître trahir la vérité, de paraître céder enfin, lui était insupportable. Il lui semblait que, dans ce pas glissant où il était engagé malgré lui, tout le monde le poussait au précipice, et qu' on ne voulait que sa chute. Il se roidissait. p64 Il y avait surtout un subjicimus (nous nous soumettons aux constitutions des souverains pontifes...) qu' il ne pouvait admettre sous sa plume. M De Comminges avait beau lui dire que ce terme ne signifiait point une créance intérieure absolue, mais simplement un pur respect extérieur pour la chose jugée ; il avait beau s' offrir, lui et les autres prélats médiateurs qu' il s' était adjoints, à lui donner un écrit par lequel on lui déclarerait qu' on ne l' entendait pas autrement ; l' inflexible, l' irréductible Arnauld en revenait toujours à son point et à sa ligne mathématique de vérité ; il demandait ce que vaudrait une telle déclaration reçue en échange de sa signature, et disait n' avoir appris nulle part qu' il fût permis de se servir de contre-lettres en matière de religion . Il lui était surtout pénible que le monde pût s' y méprendre, que le public ne pût être à l' instant et hautement informé de tout par M De Comminges lui-même. Les doigts lui démangeaient déjà de ne plus écrire, de ne plus avoir à ranger en bataille ses raisons et démonstrations. Sa nature et sa manière d' être étaient plus fortes que la considération du but et du résultat. " depuis que l' on traite cette affaire, lui écrivait M D' Andilly, il n' est que trop vrai que je vous ai toujours vu triste lorsqu' il y avait sujet d' espérer qu' elle réussirait, et toujours gai lorsqu' elle paraissait être rompue. " vers la fin de février (1663) il prit un grand parti, et, sans demander avis à personne, il se déroba de nouveau dans la retraite, afin d' échapper aux instances dont il était pressé par ses meilleurs amis. Au moment où il prenait cette résolution, son neveu, M De Pomponne, l' était venu voir, le 22 février après dîner, " dans la plus mauvaise humeur du monde, jusqu' à lui dire que cette p65 affaire ferait mourir de chagrin son père (M D' Andilly). " au reste, il n' y avait qu' une voix alors parmi les meilleurs amis de M Arnauld pour le blâmer de sa résistance, de son entêtement, comme on l' appelait. M Le Nain, maître des requêtes, et père de M De Tillemont, lui écrivit une lettre, datée du 16 mars, où il lui disait : " j' ai appris avec douleur la rupture d' une affaire si importante pour la gloire de Dieu et pour le bien de l' église... etc. " p66 Arnauld répondit à M Le Nain une lettre aussi pleine de modération qu' il le put, et aussi raisonnée qu' il le savait faire ; il y disait assez agréablement, à l' adresse de M De Lamoignon : " et pour ce qui est des hommes, j' espère que ceux qui seront bien informés de toutes ces choses seront plus portés à nous absoudre qu' à nous condamner,... etc. " mais il avait à se défendre contre des observations et des objections encore plus sensibles pour lui que celles d' un M Le Nain ou d' un Lamoignon : " j' ai retranché de la réponse à M Le Nain, écrivait-il à M Singlin (26 mars), ce que vous avez désiré ; mais je vous supplie de considérer en quelles extrémités on me réduit. On soulève contre moi presque tout ce que j' ai d' amis au monde, jusqu' à mes propres frères... etc. " p67 et dans ce qui suit il semble opposer M Singlin à lui-même, et ce que ce ferme et sage directeur conseillait en 1657 à ce qu' il conseille présentement, en 1663 : " y a-t-il donc rien de plus naturel que de demander à ceux qui me font ce scrupule, si celui que l' on regarde comme le plus éclairé de tous nos amis n' était pas aussi croyable en 1657 qu' en 1663 ? ... etc. " je ne dissimule rien, et j' ajouterai, pour tempérer l' impression de fatigue et d' impatience que cause même à un simple lecteur la conduite opiniâtre d' Arnauld en cette occasion, qu' il faillit lui-même fléchir, tout robuste qu' il était, sous les peines morales que ses p68 scrupules lui faisaient ressentir jour et nuit. Il fut pris sur cette fin de février " d' éblouissements et de faiblesses, dont il ne pouvait attribuer la cause qu' à un continuel serrement de coeur où il avait presque toujours été pendant toutes ces affaires. " c' était le même mal auquel avait succombé précédemment la soeur de Sainte-Euphémie. Soyons indulgents à ces maladies nées d' une extrême délicatesse et tendresse de conscience ; ne les a pas qui veut. à cela près, nous serons à son égard de l' avis du plus grand nombre de ses amis et de ceux qui, tout en l' estimant, n' hésitaient pas à le blâmer. " M Arnauld, disait Bossuet dans sa vieillesse et parlant loin du public, M Arnauld avec ses grands talents était inexcusable d' avoir tourné toutes ses études, au fond, pour persuader le monde que la doctrine de Jansénius n' avait pas été condamnée. " car c' est en effet sur ce point particulier et tout personnel que s' aheurta en définitive je ne dirai pas cette belle intelligence, mais bien ce vigoureux entendement d' Arnauld. Ici, à cette date de 1663 et dans sa dissidence avec M Singlin et d' autres amis du dedans, il ne paraît pas du tout apprécier la différence des temps, des situations, et le péril de port-royal, même à le prendre au seul point de vue chrétien. Ce péril consistait, malgré les victoires brillantes des provinciales et les vains applaudissements du monde, à devenir une pierre d' achoppement dans l' église, et, du moment qu' on ne réformait pas les autres, à être un principe de schisme par un isolement trop affiché, ou du moins à se détourner soi-même de la voie intérieure en bataillant sans cesse et disputant. Le péril aussi était de tout compromettre p69 sans se soucier des conséquences, de ne pas songer à ce monastère de filles, dont la fonction ne pouvait pas être celle d' une école de théologie ni d' une sorbonne, et qui devenait un boulevard en vue et toujours menacé. M Arnauld et M Nicole, quand la bourrasque était trop forte, n' avaient qu' à se dérober ; ils trouvaient des retraites profondes et sûres, d' où ils continuaient d' écrire en toute liberté : " il n' y a que ces pauvres enfermées , disait judicieusement un de ces messieurs, sur lesquelles le fort de l' orage va tomber et qui ne peuvent ni s' absenter ni tourner en arrière. " M Singlin, qui n' était pas d' avis de changer des filles en docteurs ni de les mener au combat, en était venu à penser qu' en cédant sur un point particulier, sur un accessoire qui, par un malentendu étrange et trop prolongé, était devenu le principal, on pouvait sauver l' ensemble de la direction intérieure, la seule essentielle, et continuer de mener à Jésus-Christ de dignes épouses par les sentiers de la vie cachée. C' est ce qui explique aussi, selon moi, la tergiversation apparente d' un docteur souvent nommé dans les relations, qui avait été ami du premier port-royal, qui s' était même signalé en faveur de M Arnauld et s' était fait exclure pour lui de la sorbonne, le docteur de Sainte-Beuve, qui céda à ce moment et dont les jansénistes, ceux qu' on appelait les généreux , ont comparé la chute à celle d' osius . Dès qu' il y eut moyen de signer le formulaire (juin 1661), il l' alla signer à l' archevêché, p70 déclarant qu' il signerait partout où besoin serait , disant à qui voulait l' entendre qu' il signait sept fois , le tout pour couper court et en finir et pour qu' il n' en fût plus question. Il faisait de la signature un acte d' obéissance pure et simple, sans plus vouloir entrer dans les distinctions, et conseillait à tous ceux qui le consultaient d' en faire autant : " c' est ainsi, dit un grave historien du parti, que M De Sainte-Beuve affaiblissait tout le monde avant qu' il tombât lui-même. " ce même savant docteur et casuiste, bien qu' il blâmât les violences des deux côtés, et qu' il n' approuvât point la manière dont on traitait le monastère, se refusa toujours dans la suite à voir des religieuses de port-royal, lorsqu' elles le demandèrent pendant leur dispersion pour le consulter sur leurs doutes ; et quelles furent ses raisons ? " je n' irai point, disait-il ; si j' y allais, il y aurait aussitôt un livre imprimé contre moi... le feu est aux quatre coins de l' église, et, au lieu de l' éteindre, on y jette toujours de l' huile : ils ne peuvent s' empêcher d' écrire . " voilà la maladie et la manie d' Arnauld et des arnaldistes bien caractérisée. En un mot, il y a dans les disputes un moment où il faut en finir ; eût-on raison au point de départ sur un fait particulier, il faut s' arrêter sous peine d' errer en outrant la poursuite. Cela est surtout vrai dans les disputes de religion, quand on est catholique et qu' on veut demeurer tel. Ce moment était venu et grandement venu en 1661, pour les querelles du p71 jansénisme ; il fallait trancher net dans ses propres raisons, sous peine de faire une fausse tige qui ne se rattacherait plus à l' arbre ou qui du moins s' en distinguerait à jamais. Le docteur de Sainte-Beuve l' avait senti et se conduisit en conséquence ; le docteur Arnauld ne le sentait pas. Arnauld avait pour lui, dans son obstination invincible, Nicole qui était un homme de plume s' il en fut, et qui, tout en voyant bien les défauts de son chef et en en souffrant quelquefois, en essayant même de les tempérer, partageait pleinement alors ses goûts de polémique et les servait ; il avait l' humble M De Saci dont la douceur opiniâtre et l' invariable patience regardaient peu aux circonstances générales et aux horizons environnants, et ne tenaient pas compte des opportunités d' agir et des saisons ; il avait M De Roannez, M Hermant et la petite église de Beauvais ; il avait surtout sa nièce la soeur Angélique De Saint-Jean à laquelle il aimait, a-t-on dit, à communiquer ses pensées sur les affaires de l' église, " comme saint Ambroise en conférait autrefois dans le temps de la persécution avec sainte Marceline sa soeur, " et par qui il se laissait volontiers conseiller. Par elle il était assuré d' avoir pour disciples et servantes déclarées et unanimes toute cette communauté d' élite, dont les moindres filles se sentaient enorgueillies de reconnaître M Arnauld pour oracle et de devenir les sentinelles avancées de la foi. " Dieu qui choisit assez souvent les choses du monde les plus faibles pour confondre les plus fortes, a dit un historien de ce bord, avait dans port-royal des épouses intrépides, pendant que l' église ne voyait que de la lâcheté dans la plupart de ses ministres. " p72 que n' auraient point fait ces pieuses filles pour mériter et justifier de tels éloges, qu' elles sentaient bien, à travers l' épaisseur des murs du cloître, que quelques-uns de leurs amis leur décernaient au dehors ! " port-royal-des-champs n' est qu' un avec nous, écrivait quelque temps auparavant la soeur Angélique De Saint-Jean à M Arnauld ; hasardez-nous. Peut-être que nous serons les valets de pied des princes de l' armée d' Achab, qui devaient entrer les premiers dans le combat et gagner la bataille. à tout hasard on n' expose pas grand' chose, et quand nous y péririons, l' église n' y perdra point ceux qui pourront davantage la défendre. Quel autre intérêt avons-nous en ce monde que d' acquérir le royaume des cieux ? " ainsi parlaient par la bouche de leur véritable chef ces âmes militantes un peu détournées par là, on doit l' avouer, de leur vocation d' humilité et de silence ; elles ne cessaient de s' offrir et de se proposer comme holocaustes, et non pas sans une arrière-pensée de vaincre. Mais était-ce à M Arnauld de prendre au mot un si beau zèle et de les commettre tout de bon au front du combat ? La négociation de M De Comminges perdait tout son intérêt et son importance dès lors que M Arnauld n' y était pas compris. Elle se poursuivait toutefois, mais on avait manqué le point et le moment, s' il y en avait eu un à cette date. Après quantité de tâtonnements on se réduisit à envoyer à Rome un exposé des sentiments de ces messieurs sur les cinq propositions, avec promesse de leur part d' une soumission entière à tout ce qui serait prescrit par le saint-siége. Apparemment l' interprétation de la doctrine ne parut point suffisante : p73 il s' ensuivit un bref du pape adressé aux évêques de France, qui ressemblait à tous les brefs contre le jansénisme, et d' après lequel les précédents signataires étaient mis en demeure de tenir leur promesse de soumission. C' est précisément vers ce temps qu' Arnauld prit sur lui d' éclater par une lettre datée du 1 er août (1663) et bientôt rendue publique : ce que Nicole appelait gaiement l' échauffourée de M Arnauld. Il l' avait écrite à l' instigation du duc De Roannez et de la soeur Angélique De Saint-Jean : " monsieur, disait-il à je ne sais quel docteur de sorbonne de ses amis, je suis fort étonné de ce que l' on me mande de Paris, que le bruit y court que je n' improuve point l' acte qui a été envoyé à Rome... etc. " et ainsi à cheval sur sa conscience, il recommence la guerre ouverte et déclarée. J' abrége. Tout cet honorable effort de M De Comminges aboutit en esclandre. Chaque parti publia des relations opposées, contradictoires, accusant l' adversaire de mensonge. Chacun en appelait violemment à M De Comminges qui du p74 moins eut le bon goût de se taire, et qui, retourné dans son diocèse, y supporta en chrétien, et en homme comme il faut, son désagrément. Enfin le nouvel archevêque de Paris, Hardouin De Péréfixe, avait ses bulles (10 avril 1664) : le premier soin de port-royal fut de l' en féliciter. Ce fut Lancelot, un de nos bons messieurs, de ceux qui ne sont pas au premier rang pour l' importance, mais des plus serviables et des plus utiles, qui fut chargé d' aller, au nom de l' abbesse et de toute la communauté, présenter leur compliment à l' archevêque. On a le récit fait par Lancelot lui-même de cette visite du mercredi de pâques, 16 avril, et de ce qui s' y passa. M De Péréfixe le reçut bien et lui dit des choses fort sensées, bien qu' il les dît à sa manière, et avec plus de naturel et de pétulance que d' autorité et de gravité : " représentez-leur, je vous prie, disait-il,... etc. " p75 à toutes les raisons de Lancelot, qui ne resta pas court de son côté, l' archevêque ne répliqua qu' en répétant constamment " que le pape avait fait examiner le livre de Jansénius et avait choisi pour cela les plus habiles gens qui fussent auprès de lui : -ou au moins, ajouta-t-il, l' a-t-il dû faire. " et il disait " qu' il s' en fallait tenir là, parce que quand on en venait aux disputes, ce n' était jamais fait, et qu' après tout, des filles n' avaient que faire de se mêler là dedans, et qu' elles devaient se rendre à ce que le pape et les évêques avaient tant de fois défini. " puis comme il était bonhomme, il lui dit en le congédiant : " assurez-les que j' estime leur vertu et que je voudrais donner de mon sang pour les tirer de ce mauvais pas... etc. " cependant, tout au sortir de cette visite, et en retrouvant p76 l' aumônier qui l' avait introduit, Lancelot réitéra son exposé et lui représenta le point de la difficulté par rapport au monastère, et l' état où étaient les choses, avec tant de précision, que cet aumônier lui dit : " enfin, pour le fait , je vois bien qu' on ne le passera jamais, n' est-il pas vrai ? " " non point du tout, répondit Lancelot ; vous n' avez qu' à assurer monseigneur que cela et la mort c' est la même chose, et qu' ainsi il n' a qu' à prendre ses mesures là-dessus ... etc. " c' était là donner le dernier mot à l' archevêque pour sa bienvenue, et poser les choses avec lui par oui ou par non . C' était pour le doux Lancelot faire l' office de l' ambassadeur romain et tracer le cercle de Popilius autour de son pasteur. La suite répondit à ce début. M De Péréfixe va nous paraître en tout ceci un prélat un peu singulier et parfois ridicule. Il lui est arrivé un accident qui n' est pas ordinaire à un archevêque, c' est d' être pris sur le fait dans ses vivacités, dans ses moindres paroles et dans ses gestes par une quantité de personnes d' esprit, qui, après l' avoir poussé à bout et l' avoir mis, comme on dit, hors des gonds, notaient avec malice tout ce qui lui échappait et insinuaient une légère part de comédie dans chaque procès-verbal. Les relations des religieuses de port-royal nous le représentent en action avec ses colères paternes, ses retours et ses craintes p77 d' être allé trop loin, et dans toute sa bonhomie comique, triviale, parfois assez violente, parfois assez touchante. On est tenté de le comparer à l' archevêque Turpin, de voir en lui un archevêque qui figurerait bien chez l' Arioste. Toutefois il ne manque ni d' esprit, ni de bon sens, ni surtout de bonté : c' est de dignité et de sang-froid qu' il manque ; mais tous les mots justes qui peuvent servir à qualifier la situation étrange du monastère et la disposition d' esprit de ces récalcitrantes et vertueuses filles, il les trouvera, et avec assez de pittoresque, de sorte que les relations écrites alors pour le peindre en grotesque déposent plutôt aujourd' hui en sa faveur. Il y a une chose dont il ne s' est pas méfié, et dont les esprits très-naturels ne se méfient jamais, c' est qu' il avait affaire, dans le cas présent, à une secte d' esprits raffinés, affiliés entre eux, épris d' une certaine forme distinguée et savante de dévotion et méprisant volontiers tous ceux qui ne parlaient pas leur langue, qui n' étaient pas de leur lignée spirituelle et de leur doctrine. Ce bon archevêque allait se briser droit contre l' écueil, quand il disait à quelqu' une de ces religieuses qui l' étaient et croyaient l' être comme on ne l' est pas, et qui venaient, par pur semblant, prétexter de leur ignorance : " savez-vous comment je voudrais trouver des filles qui disent elles-mêmes p78 qu' elles n' entendent rien à tout cela ? ... etc. " or, quand il tenait de ces discours familiers, et, pour tout dire, à la papa (il n' y a pas d' autre mot) à des personnes de haut goût et armées en guerre sous le voile, telles que la soeur Christine Briquet ou la soeur Eustoquie De Brégy, qui ne se croyaient pas des nonnes ordinaires, des filles de sainte-Ursule ou de sainte-Marie (fi donc ! ), mais qui étaient de port-royal, c' est-à-dire du lieu du monde où l' on savait le mieux ce que c' est que grâce , et où l' on avait là-dessus, de tout temps, des directions de première main et des notions de première qualité, il paraissait, tout archevêque qu' il était, aussi ridicule et aussi mal avisé que le bonhomme Gorgibus de Molière, ou, si l' on veut, le bonhomme Chrysale , parlant à une précieuse, ou encore un homme de bon sens de la classe moyenne de la restauration se lançant à causer politique avec une jeune beauté doctrinaire. Il avait affaire à des esprits infatués tout bas d' une excellence et d' une aristocratie de dévotion, et qui se disaient de lui : " le bonhomme, l' archevêque de cour, il n' y entend rien, il ne comprend pas ! " il était du reste si réellement bonhomme, qu' après tous les affronts et les moqueries publiques qu' il en p79 reçut et les violences auxquelles elles le poussèrent, il finit par se réconcilier sincèrement avec elles, ne leur garda point du tout de rancune, et les aima, dans les derniers temps, de tout son coeur. L' historien de port-royal, s' il n' a pas de parti pris, est un peu, je l' avoue, dans la situation de l' archevêque, il est dans l' embarras ; car, si je ne veux pas faire tort à M De Péréfixe, je veux encore moins paraître injuste envers les religieuses qui eurent un travers, et dont quelques-unes l' eurent au plus haut degré, mais qui pratiquaient d' ailleurs toutes les vertus et avaient l' énergie et l' ardeur de la vie morale chrétienne. L' archevêque, dès qu' il eut pris possession de son siége, fut assailli de sollicitations en faveur de port-royal. Madame De Longueville lui alla faire visite et lui transmit, quelques jours après, un mémoire justificatif, dressé par M Arnauld. Ce mémoire, en forme d' argumentation, était raide et peu adroit. Une lettre, qui fut adressée vers le même temps à M De Péréfixe par M De Sainte-Marthe, confesseur des religieuses, était bien autrement faite pour le remuer et pour le persuader. Cette lettre, en résumé, revenait à peu près à dire : " ayez pitié de la tendresse de leur conscience, et n' agissez point en toute rigueur. " - " je suis prêtre, monseigneur, comme vous, disait l' humble confesseur,... etc. " p80 de tels accents étaient bien faits pour prendre l' archevêque par les entrailles et lui donner envie de tout accorder. à combien peu il tient que les esprits humains ne soient sages, et pourquoi ne le sont-ils pas ? Il aurait fallu, pour le bien, que les pères spirituels de port-royal condescendissent à cette faiblesse maladive de conscience des religieuses et la prissent en patience sans les presser ; ils n' auraient fait en cela que leur devoir de pasteurs et de médecins des âmes : et, d' un autre côté, il aurait fallu que ces religieuses, non contraintes et laissées à elles-mêmes, écoutassent les bonnes raisons, celles que Bossuet a résumées dans les dernières paroles d' une lettre qu' il projetait de leur p81 faire lire et où il leur disait : " laissez donc à part ces narrés d' intrigues et de cabales, que des hommes ne cesseront jamais de se reprocher mutuellement, peut-être de part et d' autre avec vérité, et du moins presque toujours avec vraisemblance ; et croyez que parmi ces troubles et dans ce mélange de choses, la sûreté des particuliers, c' est de s' attacher aux décrets et à la conduite publique de la sainte église... et ceux qui vous diront après cela que vous ne pouvez sans péché y soumettre humblement votre jugement,... laissez-les disputer sans fin, et répondez-leur seulement avec l' apôtre : s' il y a quelqu' un parmi vous qui veuille être contentieux, nous n' avons pas une telle coutume, ni la sainte église de Dieu. -que si chacun avait ainsi entendu ses obligations, alors personne n' aurait eu de tort, et tout se serait bien passé. Au lieu de cela, on se retrancha des deux côtés aux dernières limites de son droit et de son raisonnement, on recourut à toutes ses armes. Il y avait quelqu' un qui voulait être contentieux , et ce quelqu' un, les uns le poussaient à outrance, les autres le défendaient à en mourir. Ce n' étaient plus des filles qui résistaient, c' était un docteur : ce n' étaient plus des religieuses qu' on frappait, c' était un parti. M De Péréfixe qui, dans sa sincérité, disait tout, le leur dit un jour. -" a-t-on jamais demandé la signature à des religieuses sur ces matières ? " lui objectait l' une d' elles. -" il est vrai, reprit-il, je vous l' avoue, c' est une chose extraordinaire ; mais, comme votre maison a été le centre d' une doctrine suspecte, il est nécessaire de vous en purger ; sans cela, on n' aurait jamais pensé à vous en parler, non plus qu' aux autres religieuses, qui p82 ne pensent qu' à prier Dieu, et qui n' entendent rien à ces matières : si on les en a occupées, c' est vous autres qui en êtes cause. " -et aussi, selon le propre aveu de ces religieuses, qui elles-mêmes, à force d' écrire, nous disent tout, chaque religieuse de port-royal se considérait comme dépositaire, comme responsable envers Jésus-Christ " du trésor de vérité dont il avait si particulièrement enrichi ce monastère. " de là chez elles un principe de résistance égal au motif de l' attaque. Le premier acte de M De Péréfixe fut de publier, le dimanche de la trinité (8 juin 1664), un mandement dont on parla beaucoup, et dans lequel, en prescrivant la signature, il établissait entre le fait et le droit cette différence, qu' on n' était tenu à l' égard du premier qu' à y croire d' une foi humaine et ecclésiastique, et non d' une foi divine, comme on devait l' avoir pour les dogmes. On comprend très-bien la distinction de l' archevêque, et même son idée était juste : il voulait graduer l' importance des points en question ; mais les termes n' étaient pas heureux. Ce nouveau système de la foi humaine fit bruit. Nicole, qui publiait à ce moment ses imaginaires , petites lettres en feuilles volantes, à l' imitation des provinciales , en consacra une (la quatrième, datée du 19 juin) à l' examen de cette foi humaine dont se contentait M De Péréfixe : " il faut, disait-il, que ce soit une foi humaine d' une espèce toute nouvelle, puisque c' est une foi humaine dont le défaut rend hérétique, et ainsi c' est une foi humaine et divine tout ensemble. " il trouvait là-dessus quantité de choses plaisantes, ou qui devaient paraître telles alors depuis le cloître notre-dame jusqu' à la barrière saint-Jacques, de ces choses qui faisaient dire au monde p83 du quartier latin : " ces messieurs ont bien de l' esprit. " seulement un autre que Nicole, Bayle, par exemple, en usant du même procédé de raisonnement et de curiosité libre, aurait pu pousser les choses plus loin que ne l' eût désiré Nicole lui-même. Celui-ci paraissait oublier qu' il faisait partie d' une église où il y avait une hiérarchie ; il faisait bon marché des supérieurs. Il employait dans cette discussion un ton leste et tout à fait laïque, qui égayait la matière plus qu' il ne convient à des croyants. Dans cette lettre de Nicole, M De Paris était loué avec ironie et solennellement tympanisé. Le lundi 9, lendemain de la publication de l' ordonnance, dès dix heures et demie du matin, l' archevêque était rendu à port-royal pour y procéder à la visite et pour exhorter la communauté à la signature. Après un discours général, adressé à toutes, il commença immédiatement cette visite, ou, comme on disait, le scrutin . Chaque religieuse, à son tour, venait séparément à l' interrogatoire qui se faisait par l' archevêque, accompagné de son grand vicaire, et celui-ci même se retirait, si on ne se croyait pas toute liberté de parler devant lui. On a la suite de ces interrogatoires rédigés par les principales des religieuses ; elles en faisaient p84 par écrit une petite relation dès qu' elles étaient rentrées dans leur cellule, et c' était l' archevêque qui était jugé par elles et pris sur le fait, bien plus qu' elles par lui. Elles avaient soif du martyre, et elles commençaient d' en dresser les actes incontinent. On a d' abord la relation de la soeur Marguerite De Sainte-Gertrude (Du Pré), interrogée le mardi 10. Elle était une des plus vives, et par deux fois il lui était échappé de dire tout haut en pleine communauté, quand on y avait fait lecture des mandements, qu' elle ne signerait jamais le formulaire. Comme l' archevêque lui en demandait les raisons, elle se mit en devoir de les lui déduire ; mais d' impatience, au lieu de l' écouter, il ne pouvait s' empêcher de l' interrompre à chaque fois, en lui disant : taisez-vous, écoutez-moi ! ce qui, raconté assez joliment par elle, fait un jeu de scène et un vrai dialogue de comédie. à un certain moment, s' autorisant des personnes de poids qui revenaient à la soumission, et même des personnes qui avaient le plus soutenu d' abord l' autre sentiment, il lui cita l' exemple de M De Sainte-Beuve, qu' elle connaissait bien, puisque c' était lui qui l' avait introduite en religion et qui l' avait faite professe : " ah ! Monseigneur, ne m' en parlez pas, il me fait grand' pitié, dit-elle le plus naturellement du monde ; c' est ma douleur, et Dieu sait les prières que je fais continuellement pour lui... etc. " p85 ainsi, tantôt en révolte et tantôt à genoux, devant un archevêque, tantôt débonnaire et tantôt fulminant, elle gardait cependant son sang-froid mieux que lui. à la fin, elle le quitta sur un geste de colère qu' il fit brusquement, et sortit en oubliant de lui demander sa bénédiction : " ma soeur Angélique De Saint-Jean fut après moi, dit-elle, et j' attendis qu' elle fût sortie pour aller demander la bénédiction à monseigneur l' archevêque,... etc. " et l' entretien finit de la sorte par une bénédiction, après qu' ils se sont demandé pardon l' un à l' autre. p86 Avec la soeur Angélique De Saint-Jean l' entretien fut fort grave et sérieux, avec une grande modération et civilité dans les paroles, mais beaucoup de force dans le fond des choses. La soeur Angélique De Saint-Jean était une âme qui inspirait le respect, une grande intelligence, profondément chrétienne, seulement trop imbue de ces controverses dans lesquelles étaient engagés ses amis et toute sa maison. Elle ne dissimula point qu' elle avait lu les écrits qui en traitaient. " vous ne devriez point du tout vous amuser à tout cela, lui dit l' archevêque, ni vous arrêter à un M De Lalane, à un M Girard... etc. " la question ainsi reportée à ses origines, l' archevêque, p87 qui raisonnait moins avec suite qu' il ne causait comme un homme du monde, se mit à parler de ce que, disait-il, il savait d' original sur cela, et de l' arrestation de M De Saint-Cyran, et du dessein qu' il aurait eu véritablement de faire une secte : " feu m le cardinal De Richelieu était pour lors à Compiègne ; ... etc. " l' archevêque ajouta encore quelques mots à l' appui de cette imputation. Il se trouvait sans le savoir devant une âme tout intègre, toute sérieuse, pénétrée dès l' enfance de respect et de vénération pour l' homme dont il parlait par ouï-dire si délibérément ; et il ne soupçonnait pas l' impression pénible, douloureuse, qu' il faisait sur cette nature fermement morale et austèrement passionnée, qui ne reconnaissait d' autre loi que la fidélité chrétienne. Je voudrais trouver des termes mieux appropriés encore et plus dignes ; car ici, en présence de la soeur Angélique De Saint-Jean, on peut la blâmer, mais toute raillerie expire : " je ne me souviens point, dit-elle, de la réponse que je fis, et il me semble p88 que je ne dis rien pour justifier M De Saint-Cyran, dont j' ai eu bien du scrupule... etc. " il y a le petit côté à tout ceci, il y a le côté sérieux et respectable. Nous nous retrouvons en présence de ce dernier. La mère Angélique a confiance et elle croit : elle souffre pour ce qu' elle croit, elle s' offense pour ce qu' elle aime. Il faut passer et s' incliner. Avec la soeur Christine Briquet, qui fut interrogée le 13 juin, l' entretien prit un tour tout différent. Cette petite personne, qui devint une des plus respectables religieuses de port-royal, alors âgée de vingt-deux ou vingt-trois ans au plus, et qu' on ne pouvait s' empêcher d' appeler la petite Briquet , était l' une des plus rares élèves de ce monastère. Nièce de Mm Bignon par sa mère, fille de l' avocat général Briquet mort jeune, elle avait été mise à port-royal dès l' âge de trois ans. Avant d' être en âge de se consacrer à Dieu par des voeux solennels, elle s' était liée par un voeu secret le jour de la présentation de la vierge. Ses parents avaient tout fait, dès qu' ils l' avaient su, pour s' opposer à un tel dessein. On exigea d' elle qu' elle sortît au moins quelque temps du monastère, qu' elle retournât dans sa famille, pour faire voir que c' était librement qu' elle se décidait ; et, comme dit la relation, " elle fut quatre mois dans le siècle. " elle avait seize ans. Elle demeura chez son oncle M Bignon l' avocat général, l' un des p89 plus anciens élèves des petites écoles ; elle y vit le premier président De Lamoignon qui s' attaqua à sa conscience et voulut lui donner scrupule sur la doctrine des personnes qui la dirigeaient. " je ne sais, écrivait à ce sujet M Singlin à Mademoiselle Briquet, s' il n' y a point quelque intérêt caché qui lui ait fait parler de la sorte ; mais m votre oncle a eu raison de trouver à redire à la liberté qu' il a prise de vous parler ainsi, n' étant nullement à lui à vous faire des scrupules de conscience pour le choix que vous avez fait de ce monastère, et encore moins de vous parler d' hérésie... et qui a constitué ce monsieur notre juge, pour nous condamner de la sorte ? Vous lui avez bien répondu ; mais à l' avenir ne l' écoutez point, lui disant que vous avez votre confesseur qui doit répondre de votre conscience. " la soeur Briquet (car elle l' était déjà par son voeu) ne voulait pas être seulement religieuse, elle désirait être soeur converse, c' est-à-dire l' une des servantes du couvent ; dans une personne de si vif esprit, c' était un excès et un raffinement de zèle, qui lui faisait dire par M Singlin : " je doute que ce fût pour vous un état d' humiliation ; cela vous signalerait... il y a souvent plus d' humilité à ne pas paraître si humble. " après sa courte épreuve mondaine elle rentra à port-royal, y fut guérie peu après, et miraculeusement à ce qu' elle crut, d' une loupe ou enflure au genou qu' elle avait depuis trois mois ; ayant fait profession en 1660, elle se signala par sa ferveur, sa docilité, choisissant toujours la dernière place, préférant les moindres emplois. Quand elle se trouvait en présence de quelqu' un du dehors, elle n' avait que des paroles de reconnaissance pour la maison, comme si p90 elle y avait été reçue par pure charité et n' y avait point apporté de grands biens. Voilà des vertus ; sur un point pourtant, le faible de la nature se retrouvait. " si son humilité était grande, a-t-on dit, rien n' était au-dessus de son amour pour la vérité ; elle l' aimait comme un trésor précieux. " or cette vérité, c' était de ne pas céder sur la signature, de ne pas acquiescer à la condamnation de Jansénius. Elle était donc très-humble, hors sur ce point où l' amour-propre de l' esprit se métamorphosait en amour de la vérité et redevenait intraitable. M De Péréfixe ne s' en aperçut que trop ; mais, au premier entretien, il fut séduit par cette intéressante petite personne qui prétextait d' ignorance sur ces matières et en causait si pertinemment. " je vois bien, ma chère fille, lui disait l' archevêque, que vous avez de l' esprit, et que vous êtes capable de raison : c' est pourquoi je vous veux un peu entretenir. Quand on trouve des personnes qui raisonnent, il y a plaisir de leur parler ; mais en vérité j' en ai vu de qui je pouvais à peine tirer une parole raisonnable. " l' archevêque se trouve ainsi induit à raisonner théologie avec cette jeune religieuse de vingt-trois ans, à lui donner toutes les explications et à écouter ses réponses. Ce n' est pas qu' à de certains moments il ne soit près de s' emporter encore en la voyant si obstinée dans ses raisons ; mais bientôt elle le ramène, elle l' apaise, et il se remet à l' écouter, suspendu à ce babil théologique qu' il est étonné de rencontrer si facile et si aiguisé dans un si jeune âge. " tout ce que j' ai dit jusqu' ici peut paraître trop libre, dit-elle elle-même dans le récit de son interrogatoire, mais je l' ai fait voyant qu' il s' en divertissait et qu' il semblait que plus j' en disais, p91 et mieux il le recevait. " cette qualité de nièce de M Bignon ne nuit pas non plus à ce qu' il l' écoute plus volontiers. Il lui parle familièrement, bonnement ; c' est à elle qu' il explique comment il voudrait voir de bonnes religieuses, de simples filles venant le consulter et s' en remettant béatement à lui dans leurs doutes ; il s' adressait bien ! Il emploie, pour la convaincre du tort de ces messieurs, les formes les plus gaies et même les plus burlesques, dont elle s' empare en les racontant ; et elle n' a garde, la malicieuse enfant des provinciales , d' omettre le jeu de scène, le bonnet carré qu' il ôte et remet de temps en temps avec force gestes : " vous savez bien, monseigneur, lui dit-elle, qu' ils (ces messieurs) ont déclaré qu' ils condamnaient les cinq propositions, en quelque lieu qu' elles soient... etc. " M De Péréfixe lui exprimait d' ailleurs assez naïvement l' état où elles étaient, elles les religieuses de port-royal, quand elles allaient porter, comme on disait, leurs raisons et leurs scrupules au pied du crucifix : p92 " oui, et à quoi servent toutes vos prières ? Vous portez devant Dieu un esprit de préoccupation et d' opiniâtreté : quel moyen que Dieu vous écoute ? ... etc. " cet entretien du 13 juin avec la soeur Briquet se prolongea au delà des bornes ordinaires d' un interrogatoire ; M De Péréfixe s' y oublia. Je me rappelle que lorsque j' avais l' honneur de causer avec M Royer-Collard de ces caractères et personnages de port-royal, dès qu' il lui arrivait de prononcer le nom de la soeur Briquet : " et la soeur Christine Briquet, monsieur ! ... " il éclatait de rire, de ce rire mordant et bruyant qui lui était naturel. Elle faisait sa joie et sa jubilation, chaque fois qu' il y resongeait. Ce raisonnement obstiné et subtil, ce ton vif, railleur et presque leste au milieu d' une austérité si tendre et d' une ardeur au fond si sérieuse, il y avait là en effet de quoi intéresser et donner le plaisir de la surprise dès qu' on y entrait. Elle produisit un peu le même effet sur M De Péréfixe, en attendant qu' elle le désolât par la durée de sa révolte et la fécondité de ses stratagèmes. Dans la relation qu' elle a écrite de son interrogatoire, il est évident qu' elle-même s' enivre et se grise légèrement de sa parole ; elle a sa fumée de jeunesse. Nous la verrons une des plus actives dans ce siége que va soutenir port-royal, et, avec la mère Angélique De Saint-Jean, la plus vaillante à résister au choc. La soeur Christine Briquet peut être considérée comme la plus parfaite élève de la mère Angélique De Saint-Jean. On entrevoit que quelques-unes des religieuses, plus fidèles à l' esprit du premier et ancien port-royal, estimaient p93 qu' elle était trop disposée à écrire, à se répandre, et à propos d' une prière ou effusion de coeur qu' elle composa quelque temps après et dont il circula des copies, la prieure du monastère des champs (la mère Du Fargis), à qui on demandait ce qu' elle en pensait, répondit " qu' elle se croyait obligée de dire qu' elle aimerait mieux que ses soeurs se contentassent de répandre leurs coeurs devant Dieu que de les répandre avec tant d' effusion devant les hommes. " avec les années et un régime de mortification continue, cet excès de séve chez la soeur Christine Briquet se tempérera et tournera tout au profit de la vie du coeur. M De Péréfixe termina et conclut sa visite le samedi 14 juin ; toute la communauté étant rassemblée au chapitre, il fit apporter un réchaud allumé et brûla les papiers qu' il avait écrits durant le scrutin, afin de donner à toutes la sécurité du secret. Mais tandis qu' il brûlait par discrétion les interrogatoires des religieuses, celles-ci, qui les avaient rédigés de leur côté, en faisaient collection dans leurs archives. Il adressa alors à la communauté un long discours où, à côté des trivialités dont il ne savait se passer, il y avait des observations fort justes : " vous préférez, disait-il, les sentiments particuliers d' une petite poignée de gens à ceux du pape et de votre archevêque... etc. " p94 mais il manquait à tout cela le ton, le tact, la mesure, ce qui fait l' autorité et mène à la persuasion. Il outrait les esprits qu' il n' eût point gagnés, même en se les conciliant. Il froissait sans mauvaise intention les parties généreuses ou délicates des âmes. L' archevêque, en finissant, déclara qu' il leur laissait trois semaines pour faire leurs réflexions, et qu' il leur donnait pour confesseur et pour conseil M Chamillard, docteur de sorbonne. Après quoi, au moment de sortir, se ravisant sur une parole de l' abbesse, il se remit dans son fauteuil et permit qu' une conversation se tînt devant lui et avec lui ainsi qu' avec ses grands vicaires. Chaque soeur qui voulait parler, le fit. Cette conversation confuse, et qui dura plus de trois heures, ne fut point à son avantage. Dans cette lutte de la raison et de la conscience opiniâtrées sur un point contre le principe d' autorité, ce principe gagnait peu à être personnifié en lui et à se produire de près sous des formes si contraires à la discrétion et à la gravité dont ne se départaient jamais ces messieurs. L' archevêque sorti, on se prépara pour l' assaut. Les amis du dehors écrivaient à l' envi des lettres d' encouragement et de réconfort. M D' Andilly, qui avait été précédemment pour qu' on cédât, ne s' en souvenait plus maintenant que la gloire était en jeu, et il redevenait un pur Arnauld. Il écrivait à sa fille la soeur Angélique De Saint-Jean une lettre dans laquelle il comparait tout le monastère à une famille des premiers chrétiens : " en vérité, vous êtes trop heureuses, et je m' estimerais trop heureux de participer à vos souffrances, pour pouvoir espérer de participer à vos couronnes ! ... etc. " p95 il parlait ainsi comme Abraham immolant son Isaac. M Chamillard commença ses fonctions de confesseur, mais sans succès. On a une de ces confessions, et non par lui, il n' aurait pas à ce point trahi son devoir, mais par celle même qui se confessait, et qui ne crut point apparemment manquer au sien, en soulevant un coin du voile du sacrement. C' est encore la soeur Christine Briquet qui a cette hardiesse. Elle mit par écrit toute la fin de la confession et ce qui suivit, sous le titre de conférence. Elle y pose nettement la question de la raison en face de l' autorité ; elle plaide contre M Chamillard pour le bon sens individuel, qui ne cède et ne se soumet que lorsqu' il est convaincu : " mais, lui dit M Chamillard, si, après qu' on vous a donné de bonnes raisons, vous n' étiez pas convaincue, ne vous soumettriez-vous pas ? ... etc. " si elle n' a pas de peine à croire ce qu' on lui commande dans cet ordre des choses divines , c' est (elle le dit expressément) parce que Dieu lui a fait la grâce p96 de lui donner la foi : " mais pour les hommes qui n' ont point de grâce à me donner, ils ont coutume de me payer de raisons. " autrement elle ne se tient point pour convaincue. M Chamillard n' est que dans le vrai en lui faisant remarquer qu' elle est ici sur la pente la plus rapide du calvinisme : Dieu donne la grâce comme il lui plaît, et l' on se soumet à l' esprit : pour tout le reste on veut des raisons. Ce n' est plus là l' église catholique, c' est l' école de Jésus-Christ dans une simplicité qui est la réforme. " je vis bien que je m' étais trop avancée, ajoute en finissant la soeur Christine Briquet, qui ne se rendait compte de son audace qu' à demi... etc. " M Chamillard, nommé confesseur, essayait de s' attribuer les droits de la supériorité, ceux dont M Singlin avait été investi. Il eut envie de voir toutes les soeurs en particulier, les grilles ouvertes et le voile levé. On éluda ses prétentions et on prit un moyen parti : " on ne crut pas devoir contester pour lui refuser d' ouvrir la grille, mais on refusa absolument de lever les voiles. Ainsi chacune y fut avec son grand voile baissé, et il parla à toutes, mais il ne gagna rien sur pas une. " il amena plusieurs fois avec lui, comme un auxiliaire qui lui était donné par l' archevêque, le père esprit de p97 l' oratoire, lequel en cette circonstance, disaient les jansénistes, fit peu d' honneur à son nom. Ce père esprit, frère aîné de l' académicien, " petit homme, et qui a de l' esprit comme un lutin, " disait Tallemant, était alors vieux, sourd, et il embarrassa plus d' une fois M Chamillard et le mit sur les épines en donnant d' autres raisons que les siennes et en développant à tue-tête une autre théorie sur la foi humaine. Tous deux s' accordaient à proposer aux religieuses une voie d' accommodement, un mode de signature qui eût levé les difficultés et conjuré le péril. Mais ils ne réussirent, et surtout le père esprit, qu' à donner, à leurs dépens, une comédie à ces pieuses filles, moins pieuses en cela qu' on ne voudrait, puisqu' elles tournent en ridicule, dans leur relation, un honnête homme qui se mettait en quatre pour les tirer d' affaire. Voulant couper court à ces pourparlers, les religieuses, de leur côté, donnèrent une signature, mais qui n' était pas la bonne et celle qu' on leur demandait ; elles la firent remettre à l' archevêque par les mains du peintre Champagne, leur ami. Le peintre et l' archevêque s' attendrirent presque à en pleurer. Tout était en mouvement pendant ces semaines autour de port-royal. Madame De Sablé, Madame De Liancourt, Mademoiselle De Vertus, Madame De Longueville multipliaient les questions, les avis ; on s' agitait, autant qu' on peut l' imaginer de quelques-unes de ces personnes dont l' activité, de tout temps extrême, n' avait fait que changer de sphère. Cependant les religieuses recouraient aux derniers grands moyens. Une maladie de l' archevêque, une fièvre double-tierce étant venue retarder l' exécution de ses desseins, elles dressèrent une requête ou prière à saint Laurent , qui p98 éclaire les aveugles ; et par aveugles, elles entendaient, non l' archevêque, comme on le croirait, mais elles-mêmes. Elles avaient déjà adressé une semblable requête à sainte Marie-Madeleine , et une autre aux apôtres saint Pierre et saint Paul . On mettait ces requêtes sous la nappe de l' autel, pendant la messe, le jour de la fête des susdits saints. Elles adressèrent successivement des requêtes du même genre à Jésus-Christ, couronné d' épines, à la sainte vierge, à saint Bernard , leur père spirituel, et on eut soin que celle-ci fût portée à Clairvaux sur son tombeau. Enfin, le mardi 13 août, la communauté commença une neuvaine à la sainte-épine pour demander à Dieu la santé de m l' archevêque. Voilà bien des contradictions et des incohérences pour des personnes qui tiennent à être dans le vrai de leur raison ; mais port-royal est cela, il s' arrête à mi-chemin en toutes choses : il veut de la raison, et il ne croit qu' à la grâce ; il résiste à son archevêque et s' en moque, et au même moment, si cet archevêque a la fièvre, il adresse prière à un saint d' intercéder près de Dieu pour le guérir. J' en viens aux scènes du 21 et du 26 août. Ce n' est pas l' histoire de port-royal que j' écris, et je ne prétends pas dispenser de lire les anciennes histoires du monastère, qui ne se referont pas. C' est le portrait de port-royal que je fais, c' est son esprit que j' essaye de ressaisir en le marquant dans les circonstances ou dans les personnages les plus notables. Le jeudi donc, 21 août, dernier jour de la neuvaine qu' on faisait pour le rétablissement de sa santé, l' archevêque " vint lui-même, dit la relation, nous en apprendre des nouvelles. " il arriva à port-royal vers midi et demi, et après une courte station à l' église, il assembla la communauté et p99 lui tint un discours, dans lequel il déclara que les délais étaient expirés, que tous les doutes avaient été ou dû être résolus ; qu' il n' avait plus qu' à commander, sous peine de désobéissance, de souscrire son mandement avec le formulaire qui y était joint ; qu' il allait interroger toutes les religieuses une à une pour leur demander leur résolution, et qu' il aviserait ensuite à prendre les mesures que Dieu et sa conscience lui suggéreraient. Il procéda immédiatement à l' interrogatoire, qui fut bref pour chacune. Pendant ce défilé rapide, la communauté était restée assemblée près de là, dans la chambre de la mère Agnès. On priait Dieu, on se demandait avec anxiété ce qu' allait faire l' archevêque ; on interrogeait les sorts, comme on faisait autrefois les sorts homériques ou les sorts virgiliens, ce qui ne manque presque jamais de fournir une réponse à des imaginations aux aguets. " dans cet effroi et cette attente, dit la relation,... etc. " lorsqu' il eut fini cette revue des religieuses une à une, et qu' il les eut toutes trouvées unanimes à résister, l' archevêque, qui n' était que depuis deux jours hors de fièvre, n' y tint pas, et ayant fait rappeler la communauté qu' il avait congédiée d' abord, il dit d' un ton pénétré et avec une solennité terrible : " si jamais homme du monde a eu sujet d' avoir le coeur outré de douleur, je puis dire que c' est moi,... etc. " p100 aussitôt ces paroles prononcées, il tourna le dos et sortit, laissant le parloir où étaient les soeurs assemblées, dans une inexprimable agitation et dans une explosion de larmes, de cris, d' interjections de toutes sortes. Ayant vu, en descendant, qu' il y avait dans la cour du monastère plusieurs personnes qui l' attendaient, et particulièrement la princesse De Guemené, M De Péréfixe, qui ne se souciait pas de les rencontrer, s' arrêta dans une chambre au-dessous du parloir, puis remonta dans le parloir même, où la plupart des soeurs se trouvaient encore ; et c' est à ce moment qu' il se laissa aller à des emportements regrettables pour son caractère et pour son autorité. Au milieu de divers propos qui s' entre-croisaient et des questions qui lui étaient faites, la mère De Ligny, abbesse, lui ayant voulu parler, il l' interrompit d' impatience, en lui disant : " taisez-vous, vous n' êtes qu' une petite opiniâtre et une superbe, qui n' avez point d' esprit, et vous vous mêlez de juger de choses à quoi vous n' entendez rien ; ... etc. " les pages et laquais qui étaient remontés pour p101 donner à l' archevêque son manteau purent entendre de la porte ces étranges paroles proférées dans un transport de colère. Quant à l' abbesse ainsi apostrophée, " on peut rendre ce témoignage à sa vertu, a écrit l' une des plus dignes assistantes, qu' elle ne parut jamais plus calme que pendant ce tonnerre, et que son visage fut moins altéré des injures qu' il ne l' aurait été de quelque louange, qui au moins l' aurait fait rougir ; elle ne changea pas seulement de couleur. " l' archevêque, quelques jours après, quand on lui représenta ces mêmes paroles imprimées (car les religieuses de port-royal écrivaient tout, et les messieurs imprimaient tout), ne pouvait se décider à les reconnaître comme siennes et demandait à chacun s' il les avait dites en effet : " on me fait dire aussi de belles choses ; on écrit, je ne sais pas qui, que j' ai appelé votre abbesse d' un nom que je ne sais seulement pas, et que les honnêtes gens n' entendent point, que je l' ai appelée mijaurée ; mijaurée ! Où l' aurais-je pris ? " le fait est que ce n' était pas mijaurée , c' était bien pimbêche qui lui était échappé tout naturellement. Une des soeurs s' étant écriée que dans le ciel il y avait un autre juge qui leur rendrait plus de justice, il répondit, sortant de plus en plus du ton d' évêque et de chrétien : " oui, oui, quand nous y serons, nous verrons comment les choses iront ! " c' est alors pourtant qu' il trouva cet autre mot plus heureux, souvent répété depuis avec variante par lui-même, et qui est resté pour qualifier l' esprit des religieuses de port-royal en cette rencontre : " elles sont pures comme des anges, et orgueilleuses comme des p102 démons. " il le leur dit à elles, et il le redit l' instant d' après à Madame De Guemené qui alla au-devant de lui à sa sortie et dont il ne put éviter la rencontre. Il était à peine en carrosse que la communauté s' assemblant en chapitre rédigeait une protestation en règle, et destinée à être lue, contre la défense qu' il venait de leur faire des sacrements, défense purement verbale, faite sans aucun des caractères d' une sentence juridique, sans aucune des formalités d' usage, et avec tous les signes d' une passion visible : " que Dieu soit juge entre lui et nous, y disaient-elles,... etc. " être exclu de la communion et retranché de la sainte table ! Qu' on veuille se figurer quelle dure privation c' était, quelle humiliation navrante pour des religieuses aussi ferventes et aussi perpétuellement vouées à ce mystère du corps et du sang de Jésus-Christ : " voilà donc, écrivait deux jours après cette interdiction la soeur Angélique De Saint-Jean, dans la bouche de laquelle les choses ont toujours toute leur acception morale,... etc. " p103 l' archevêque avait promis qu' on aurait bientôt de ses nouvelles, et il tint parole. Homme faible, une fois lancé et piqué au jeu, il n' en voulait point démordre. Il passa la matinée du 25 août, jour de la Saint-Louis, à aller de couvent en couvent et à s' assurer des places pour loger les plus récalcitrantes. Port-royal, toujours bien servi par ses amis du dehors, fut averti à l' instant de ces mouvements de l' archevêque et de ce que cela présageait. M D' Andilly était venu au parloir dès le matin du 26, et la mère Agnès sa soeur y étant descendue pour lui faire ses adieux, ils récitèrent ensemble le verset du psaume (cxvii) : " haec est dies quam fecit dominus ; c' est ici le jour qu' a fait le seigneur : réjouissons-nous, et soyons pleins d' allégresse. " tous les instants, tous les événements de ces âmes étaient marqués et comme illuminés par des allusions, des réverbérations de l' écriture. Le sens mystique était pour elles à chaque pas dans la vie. Ajoutez que ce jour était la fête de saint Bernard leur patron. Une fois dans cette voie, tout s' appelle, tout concorde pour donner aux objets une signification double : toutes les mailles du réseau idéal se rejoignent, se resserrent, et la simplicité de la vue naturelle est anéantie. Sur les deux heures de l' après-midi, l' archevêque arriva avec sept ou huit carrosses, accompagné de son grand vicaire, de l' official, de ses aumôniers, douze ecclésiastiques en tout, plus le lieutenant civil, le prévôt de l' île, le chevalier du guet, et quatre commissaires avec leurs robes. Il y avait une escorte de vingt exempts avec leurs bâtons et d' archers de différentes casaques, au nombre de deux cents, qu' on vit bientôt des fenêtres p104 du couvent se ranger en haie dans la cour, le mousquet sur l' épaule comme dans un camp. L' idée de Caïphe, de ponce Pilate, du prétoire, toutes les scènes familières de la passion se réalisèrent aussitôt aux yeux de ces pieuses filles, et elles ne se possédaient plus. L' une d' elles, dans son transport, disait à la mère Agnès : " ah ! Ma mère, que cela est beau ! Notre humiliation est à son comble ; l' admirable chose ! Pour moi, cela me fortifie plus que tout ce qu' on me pourrait dire. " l' archevêque était en rochet et en camail ; on portait devant lui la croix. Tout se passait en grande pompe et cérémonie. à la descente du carrosse, M D' Andilly, qui fut en toute cette journée comme le maître des cérémonies du côté du cloître et le chevalier d' honneur de ces saintes filles, se jeta à ses pieds en lui disant qu' il était bien malheureux d' avoir vécu soixante-quinze ans pour voir ce qu' il allait voir. L' archevêque le releva, l' entretint quelques instants et passa outre. Il était touché et ne le voulait point paraître. Il cachait son émotion de bonhomme dans son grief de haut dignitaire. Son rôle plus naturel était de pleurer et de tempêter à la fois. La communauté étant assemblée au chapitre, l' archevêque accompagné de ses douze ecclésiastiques, après un discours de condoléance sur la rigueur à laquelle on l' obligeait, déclara qu' il venait exécuter son dessein et ôter douze religieuses dont il dit les noms : à savoir la mère De Ligny pour lors abbesse, la mère Agnès doyenne et directrice honoraire du couvent, trois de ses nièces, filles de M D' Andilly, parmi lesquelles la soeur Angélique De Saint-Jean, la première du cloître p105 pour le mérite, la vigueur d' âme et le caractère. J' omets les autres dont la plupart étaient assez insignifiantes et qui n' étaient pas des mieux choisies dans le but de l' archevêque : il voulait frapper toutes les principales têtes du couvent, et il en oubliait des plus dangereuses, telles que les soeurs Christine Briquet et Eustoquie De Bregy, qu' il fut obligé d' enlever plus tard. Il y eut même une erreur de nom sur les douze, et l' on en mit une à peu près au hasard (tout comme on aurait fait au tribunal révolutionnaire) et uniquement pour compléter le nombre qu' il avait indiqué : " car quand j' ai dit une chose, il faut qu' elle soit, disait-il en écrivant sa liste, et je n' en aurai pas le démenti. " cependant, à peine avait-il achevé de déclarer les douze noms de celles qu' il allait envoyer dans d' autres maisons, que la mère abbesse lui dit avec ce calme dont elle ne se départit jamais dans tout cet orage : " monseigneur, nous nous croyons obligées en conscience d' appeler de cette violence, et de protester , comme nous protestons présentement, de nullité, de tout ce que l' on nous fait et qu' on nous pourra faire. " la communauté se joignit à elle en disant tout d' une voix : " nous en appelons, monseigneur, nous protestons, nous protestons . " à quoi il répondit, entre autres vivacités de sa façon : " je m' en moque ! " il conduisit lui-même à la porte intérieure du cloître les douze prisonnières, ainsi qu' elles s' appelaient déjà ; et comme l' une d' elles tardait et se faisait attendre, il demanda " si elle voulait qu' on la prît par les pieds et par la tête. " il n' était pas de force à conduire de sang-froid de telles exécutions. La mère Angélique De Saint-Jean seule lui imposa jusqu' au bout. Comme dans son p106 agitation il passait et repassait sans la voir devant la porte de sortie et en prenait une autre, elle lui indiqua le chemin, et lui demanda de plus s' il ne lui plairait pas de donner par écrit l' ordre de sortir du couvent, une religieuse ne devant point franchir la clôture sans en être munie. Il l' en dispensa, tout en approuvant la manière ferme et pourtant respectueuse dont elle lui avait représenté ce qui était la règle. M D' Andilly se trouva à la sortie des religieuses, comme il s' était trouvé à l' entrée de l' archevêque. Ce furent de sa part de nouvelles scènes. Il reçut et conduisit successivement au carrosse sa soeur, la vénérable mère Agnès, qui, infirme, pouvait à peine y monter, puis ses trois propres filles. à celles-ci il donna tour à tour sa bénédiction, et les faisant entrer dans l' église, il les conduisit chacune par la main sur les marches du balustre comme pour les offrir à Dieu une seconde fois. Il donna la main également à toutes les mères et soeurs jusqu' à ce qu' elles fussent en carrosse, remplissant ainsi son devoir d' ami, de patron extérieur, de vieillard courtois et pieux, et qui ne haïssait pas le dramatique. p107 L' archevêque resta dans le couvent et voulut en visiter le jardin, la clôture ; ce qu' il fit, accompagné du lieutenant civil, du prévôt de l' île, du chevalier du guet, et de quelques personnes de leur suite : ils n' étaient pas moins de quinze. On n' y trouva qu' un jardinier, un gentilhomme anglais catholique, M Jenkins, disciple de M Le Maître, et qui, dès sa jeunesse, l' étant venu consulter pour un procès, avait été converti par lui à l' esprit des anciens ermites. Il s' était voué, dans cet humble travail des mains, au service des religieuses, et on ne le connaissait que sous le nom de M François . Averti de ce qu' il était, l' archevêque lui donna ordre de sortir à l' instant même, ajoutant d' un ton mondain " qu' il était plus propre à porter l' épée qu' à bêcher la terre. " M Jenkins, restant dans son rôle de jardinier, lui répondit avec cette douce ironie qu' ont parfois les saints, " qu' il y avait vingt ans qu' il était là, et qu' il n' avait jamais reçu d' argent, parce qu' il avait cru y finir ses jours, mais que, puisqu' il le chassait, il demandait récompense. " l' archevêque, pour qui le trait était trop fin, ne sut que lui répéter " qu' il était de taille à aller servir le roi dans ses armées. " chassé de la sorte, le doux ermite se retira à Liancourt chez le duc de ce nom, jusqu' à ce qu' il pût revenir plus tard travailler et mourir à port-royal des champs. Il ne mourut qu' en 1690, âgé de près de soixante-douze ans, dont il avait passé quarante au service des religieuses. p108 Une épitaphe latine de M Dodart nous a rendu avec une exquise élégance cette figure douce, fine, uniforme, ce personnage inconnu, " toujours au travail en plein air, toujours en silence, toujours solitaire devant Dieu, qu' il aspirait par de fréquentes prières ; jamais oisif, sinon au service divin, jamais empressé que pour s' y rendre des premiers, doux à tous, riant et serein, familier avec Dieu seul . " il y avait dans ce gentilhomme jardinier et sa vocation si particulière tout un ordre de pensées, d' affections innocentes et vives, tout un monde intérieur et caché, auquel M De Péréfixe n' entendait rien. Le prélat ne fit pas mystère de ce qu' il avait craint, et expliqua pourquoi il avait introduit ainsi des laïques et des gens d' épée dans la clôture. On lui avait rapporté qu' il y avait là deux mille personnes cachées pour défendre et sauver les religieuses : avait-il cru un moment à la réalité de cette armée invisible de jansénistes ? Quand on lui parlait de ces nombreux archers qu' il avait amenés avec lui et fait ranger dans la cour, il répondait plus sensément : " je le crois bien, quand on a quelque chose à faire, on veut s' assurer. Il se fût assemblé cinq mille personnes par curiosité, et en effet il en vint bien autant... quand on entreprend une chose, il ne se faut pas mettre au hasard de n' en pas venir à bout. " s' il n' y avait pas eu de force armée, le peuple du faubourg, affectionné à ces religieuses charitables, et provoqué par les démonstrations pathétiques de M D' Andilly, aurait bien pu avoir une velléité d' émotion. Le carrosse qui amenait les filles de sainte-Marie, que l' archevêque devait préposer au gouvernement du p109 monastère, n' arriva qu' à cinq heures. Ces nouvelles religieuses purent apprendre, même avant d' entrer, que leur tâche ne serait pas facile. Une demoiselle qu' on ne nomme pas, mais qui avait été présente, comme M D' Andilly, à l' enlèvement, les attendait exprès au seuil, et s' avança pour dire à la mère Eugénie : " que pensez-vous venir faire en cette maison, si ce n' est y apprendre à vous réformer ? Si vous prétendez y faire autre chose, sachez, ma mère, que vous n' y sauriez apporter que du désordre : celles qui en étaient la lumière en sont sorties, et les ténèbres y entreront avec vous. " la mère Louise-Eugénie De Fontaine, à laquelle l' archevêque avait recours pour essayer de mater le couvent rebelle, était toutefois une personne de mérite, très-renommée dans les cent cinquante communautés de la visitation dont elle était regardée comme l' oracle, une autre Madame De Chantal ; elle avait reçu les éloges suprêmes de celle-ci un peu avant sa mort ; elle possédait admirablement son saint François De Sales, et l' appelait " le cinquième évangéliste de son ordre. " née de parents calvinistes, et d' abord élevée dans cette communion, elle s' était de bonne heure réconciliée à l' église catholique et à son autorité, et elle penchait tout entière du côté de cette autorité, comme il arrive d' ordinaire aux convertis. D' une obéissance absolue envers ses chefs, elle avait elle-même des qualités de commandement, et elle les avait déployées plus d' une fois avec succès dans des commissions importantes qu' on lui avait confiées ; quand il y avait quelque chose à réformer dans des monastères, c' était elle que l' autorité ecclésiastique envoyait volontiers pour y porter p110 remède. Mais, en arrivant à port-royal, elle se trouva en présence de difficultés toutes spirituelles et d' une nature presque invincible. à peine la porte des sacrements (la porte intérieure du cloître), qui s' était ouverte pour laisser sortir les douze victimes, se rouvrait-elle pour l' entrée de la mère Eugénie et des cinq filles qui l' accompagnaient, et elles n' étaient encore qu' au seuil, que toute la communauté les salua du dedans par une seule clameur : " nous en appelons, nous protestons. " puis, un peu après, la communauté étant de nouveau réunie en chapitre, et rangée sur les siéges d' en haut, l' archevêque entra avec la mère Eugénie et ses filles, qui avaient leur voile baissé ; il fit un discours pour leur installation, et où il s' étendait fort sur les louanges de cette supérieure : durant tout ce discours, et dès que son nom eut été prononcé, la mère Eugénie se tint prosternée, la tête contre terre, sans vouloir se relever, quelques signes qu' on lui en fît ; et " les cinq autres religieuses furent aussi toujours à genoux, les mains jointes, et leur voile baissé, avec un geste bien composé, comme c' est l' ordinaire de leur institut. " cette attitude humiliée devant un supérieur, qui, après tout, n' était qu' un homme, choquait l' esprit plus libre des filles de port-royal. Ce qui les choquait bien plus et leur allait droit au coeur, c' était la comparaison que l' archevêque avait osé faire de ces nouvelles venues, qu' elles regardaient comme des intruses, avec leurs véritables mères qu' on leur avait enlevées : " je vous assure, mes chères filles, avait-il dit en terminant, que vous serez très-satisfaites d' elle... etc. " p111 ces paroles avaient excité un redoublement de larmes et de clameurs. L' archevêque, qui ne pouvait se déshabituer de croire qu' il avait affaire à des nonnes ordinaires, ne cessait, après cela, de leur dire, en prenant toutes celles qui étaient à sa portée, par la tête, et en les rapprochant de force du visage de la mère Eugénie : " allons, faites cela pour l' amour de moi, baisez la bonne mère. " il s' attaqua un moment à la soeur Christine Briquet, lui mit la main sur l' épaule ; mais la petite personne ne répondait à ces avances gracieuses qu' en protestant coup sur coup et en appelant : " vous savez fort bien, monseigneur, lui disait-elle, que la première commission que vous avez donnée à cette religieuse, et autres, de vive voix dans ce monastère, sans nous avoir entendues, est nulle. " - " vous êtes folle, répliqua l' archevêque, en lui donnant un petit soufflet amical ; folie, folie, que votre appel ! " mais la nièce des Bignon, comme si elle avait été nourrie aux observances du palais et dans la religion de la justice : " je vous dis, monseigneur, que nous ne recevons cette religieuse que parce que vous nous le commandez ; mais nous vous disons que vous nous la donnez contre toutes les formes, et sans en garder aucune sur notre appel ; et j' espère qu' entre ci et demain nous tâcherons d' en dresser un acte, quelque incapables que nous soyons de nous bien exprimer . " l' acte en effet, ou du moins le procès-verbal de toutes ces scènes, avec description des emportements p112 de l' archevêque, fut dressé par elle, la soeur Christine, et par la soeur Eustoquie De Bregy, les deux chefs de l' opposition depuis le départ des mères : cinquante-quatre religieuses le signèrent, à la date du lendemain, 27 août. Cette pièce fut aussitôt transmise aux amis du dehors, qui la firent imprimer. Les religieuses signèrent de plus une procuration en règle qui fut mise aux mains d' un procureur pour agir en leur nom. Le procès, sur l' appel comme d' abus, fut près de s' entamer au parlement ; mais un arrêt du conseil, comme on devait s' y attendre, évoqua l' affaire et coupa court aux procédures. L' archevêque ne termina point cette longue séance si orageuse du 26 et cette installation contestée d' une supérieure commissaire, sans donner sa bénédiction pastorale aux soeurs, sans se recommander plus d' une fois à leurs prières et promettre de les revoir bientôt. Il se retira enfin avec sa compagnie : " aussi, dit une relation, en avait-il assez fait pour un jour. " p113 je ne raconterai point en détail la guerre de chicane qui se fit tous les jours suivants, et qui dura dix mois, entre les supérieures et officières imposées à la communauté et le troupeau en révolte et en résistance. Dans les premiers temps on était uni pour le bon motif ; on se réunissait par bandes dans des endroits écartés ; on y lisait les avis et les lettres des amis du dehors, de M Arnauld, de M De Sainte-Marthe, de M Nicole, toutes munitions spirituelles qu' on dévorait en cachette et avec lesquelles on se réconfortait ; mais bientôt la division se glissa dans les conciliabules, et la trahison même : l' archevêque était informé de tout. Le public d' alentour, déjà indifférent et plus railleur qu' on ne suppose, prenait à ces moindres nouvelles du cloître un intérêt de curiosité et de malice. " soeur Perdreau et soeur Passart qui signèrent en firent signer d' autres, " dit Voltaire, et les quolibets coururent. Il y eut les fidèles et les dyscoles. Il y en eut qui parurent décidément vendues à l' iniquité . Il y en eut d' autres qui faillirent par simple faiblesse, mais tout en restant bonnes pour les anciennes , comme la soeur Melthide Du Fossé, soeur de l' auteur des mémoires ; et celle-ci même bientôt rétracta sa signature, ce qui fut un événement consolant : mais la pauvre fille resigna une seconde fois, -il est vrai, pour se relever encore. Parmi les incurables, la soeur Flavie (Passart), qui fut établie sous-prieure et infirmière, était d' un caractère léger, p114 dissipé, et avait de l' ambition ; la soeur Dorothée (Perdreau), qu' on fit cellérière et tourière, douée de capacité et d' intelligence, avait souvent de l' humeur et était fort inégale. Nous savons à fond tous les défauts de celles qui ont signé, des signeuses comme on les appelait avec mépris, ou encore des noires . Il y en eut sept au dedans, puis neuf. On se lassait à la fin d' être dans une contention perpétuelle et de vivre , pour ainsi dire, à la pointe de l' épée ; si l' on était parvenu à couper toute communication spirituelle avec le dehors, un plus grand nombre aurait certainement capitulé : mais on avait beau murer les grilles suspectes et boucher les corridors, les vivres arrivaient toujours. Comment se faisaient ces communications secrètes ? Par quels moyens put-on les entretenir avec cette sûreté et cette suite, tant avec les messieurs et amis du dehors, qu' avec les soeurs du monastère des champs, pendant ces dix mois de captivité ? Peut-être d' abord jetait-on avec des pierres les procès-verbaux et pièces à imprimer par-dessus les murs du jardin, et les amis à l' affût les recueillaient. à un certain moment il y eut un trou pratiqué : " je n' ai pas passé un seul jour depuis dimanche dernier, écrivait la soeur Christine, sans aller devant neuf heures au trou que nous avions marqué, quoique l' on eût semblé nous l' exclure, et j' y p115 ai toujours demeuré plus d' une demi-heure après, mais je n' ai pu néanmoins rien avancer par ce moyen. " cette même religieuse Christine, écrivant à la mère Agnès, cachait le billet au fond d' un peloton de fil. Telle soeur fidèle, qui allait dans le petit jardin de Madame D' Aumont pour cueillir des herbes, en revenait avec un paquet mystérieux qu' elle avait trouvé sous une laitue. Enfin il y avait des vicaires ou confesseurs donnés même par l' archevêque et par M Chamillard qui étaient touchés et gagnés en voyant de près l' état d' oppression de ces vertueuses filles, et qui leur servaient d' intermédiaires secrets : on cite notamment un M De Boisbuisson qui a ainsi mérité sa place d' honneur au nécrologe. Des amis zélés ne cessaient de veiller, de se tenir en sentinelle et comme en embuscade pour transmettre les informations utiles et se charger des messages : parmi eux on distingue M De Pontchâteau, alors déguisé sous le nom de M De Monfrein . Il se rencontra telle circonstance pressante où, p116 selon l' expression de Lancelot, les religieuses de port-royal furent servies non-seulement avec autant d' affection et de fidélité (c' est tout simple), mais avec autant de promptitude et de diligence que les plus puissants rois . M Arnauld, en définitive, était journellement tenu au courant de la situation ; il était consulté sur tout, et, invisible, du fond de sa retraite, il conduisait tout. Cependant l' archevêque, dans ces premiers temps, ne débougeait de port-royal, triomphant à chaque signature, toujours son mandement en main pour le démontrer, apportant lui-même l' encre et tenant la plume. Il était devenu la fable du faubourg, et il dut changer souvent de carrosse à cause du menu peuple. Il convint lui-même un jour devant la communauté, en plein chapitre, que cette affaire lui donnait tant de peine qu' il en était vieilli de plus de vingt-cinq ans depuis trois mois. Voyant qu' il gagnait si peu de terrain, il se décida à faire le 29 novembre (1664) un supplément d' exécution, en enlevant encore trois religieuses dont était la soeur Eustoquie De Bregy, épargnée jusque-là par égard pour ses parents ; et le 19 décembre, il consomma l' opération en enlevant la soeur Christine Briquet, qu' on avait épargnée de même en faveur de son âge et de sa parenté, mais qui, avec la précédente, était la plus réfractaire de toutes et la plus agressive. Le prélat s' observa beaucoup plus dans ces nouvelles exécutions qu' il n' avait fait précédemment. Quoiqu' il fût fort gesticulant de sa nature, et habitué à prendre les personnes par le bras en leur parlant, il s' arrêta plus d' une fois au moment de le faire, en disant à la p117 soeur Eustoquie et à la soeur Christine : " mon dieu, je ne songeais plus qu' il ne faut pas vous approcher ; car le procès-verbal marchera, qui dira que je vous ai pris le bras. " ce premier procès-verbal imprimé lui était un sujet intarissable de discours et de plaintes. à chaque retranchement opéré sur port-royal, il se faisait une sorte de promotion au dedans ; il se présentait un autre chef pour remplacer celui qu' on avait perdu. Quand on lit la suite des lettres écrites dans ce temps-là par les religieuses, cela est sensible. Après l' enlèvement des soeurs De Bregy et Briquet, la direction morale passa à la soeur élisabeth De Sainte-Agnès Le Féron, âgée d' environ trente-deux ans, personne de mérite, moins brillante que les précédentes, assez sèche d' apparence, mais solide, instruite, capable, et qui tint bon jusqu' au dernier jour. On commence toutefois à s' apercevoir, aux lettres des autres religieuses qui écrivent en même temps qu' elle, que le nombre des personnes d' esprit n' était point inépuisable, et qu' à port-royal même, si l' on retranchait sept ou huit personnes distinguées, il y avait ce qu' il y a partout quand on y regarde de près, du médiocre et de l' ordinaire, et même du peuple. Elles verbalisent à tout propos ; les haines contre les noires vont s' attisant, et le langage même n' est pas toujours au-dessus de la trivialité. Laissons un moment les petits côtés, et voyons d' un peu plus haut ce qui ressort avec vérité de cet état du cloître et de ces luttes intérieures entre les religieuses selon port-royal et les religieuses selon sainte-Marie. Deux principes sont en présence. La mère Eugénie le sait bien. Entendant cette grêle de protestations, d' appels comme d' abus, qui l' accueillirent dès son entrée, p118 elle et les siennes définissaient ainsi les adversaires qu' elles avaient à réduire : " vous eussiez dit qu' elles étaient de ces gens dont parle David, qui disent : qui est notre maître ? " la mère Eugénie représentait l' autorité et la hiérarchie, non sans dignité et sans force. Mais tout en rendant quelque justice aux qualités régulières, à la charité envers les malades et à la pratique dévote des religieuses de sainte-Marie, les religieuses de port-royal étaient choquées, au plus haut degré, de leur esprit " d' obéissance aveugle et sans aucun discernement ; " de cette foi dans le caractère extérieur et dans la prérogative du ministère, qui les empêchait de révoquer en doute la moindre des choses qui étaient sorties de la sainte et sacrée bouche de m l' archevêque , selon l' expression de la mère Eugénie. Une de ces soeurs avait poussé l' application du principe de l' infaillibilité, jusqu' à dire " que si le pape avait condamné saint François De Sales, elle le condamnerait aussi. " et une autre avait ajouté " qu' il ne faut croire de l' évangile que ce que le pape en dit. " l' esprit de port-royal se révoltait contre cette manière servile d' interpréter la subordination et de déifier la suprématie. Les religieuses, de même que les messieurs dans leur lutte contre les jésuites, y opposaient un esprit de liberté chrétienne et de générosité ; elles ne croyaient pas, même dans leur état de religion et d' entier renoncement, devoir laisser paraître en elles rien des enfants ni des esclaves : " il me semblait quelquefois, dit l' une d' elles, voulant caractériser ce gouvernement de la mère Eugénie et de ses filles, que j' étais encore à l' âge où l' on me conduisait à la lisière, tant elles me veillaient de près. " p119 voilà nettement les deux esprits en présence, et la guerre entre les deux principes. D' un côté on croyait fermement posséder les véritables maximes et l' esprit du christianisme, et l' on trouvait que les autres en étaient parfaitement destituées, malgré leur zèle apparent, et vivaient dans les ténèbres. Mais de son côté la mère Eugénie, toute peu éclairée que la prétendaient les adversaires, n' était pas sans voir que ce coin opiniâtre de raison et de raisonnement était une inconséquence, et pouvait mener loin, si l' on s' y abandonnait ; qu' il y avait là un commencement de protestantisme, de ce calvinisme qu' elle connaissait bien, et que du moment qu' on pensait de la sorte, il ne fallait pas renoncer par un voeu à sa volonté et se faire religieuses : ce qui la menait à dire à son tour : " il y a quelque extérieur à port-royal, mais le fond n' en vaut rien. " antagonisme éternel et où chacun prend parti selon ses préférences ! C' est la seule conclusion qui me paraisse équitable, la seule que je veuille tirer ici de cette lutte étroite, à huis clos, entre les religieuses de port-royal, et celles qu' on appelait injustement leurs geôlières et qui ne firent qu' exécuter, non sans modération, des ordres fort difficiles à suivre et à conduire à bien. La mère Eugénie ne fut pas sans recevoir, dans sa tâche ingrate, des encouragements puissants et auxquels le cloître même ne rend pas insensible. La reine-mère voulut bien l' honorer d' une de ses visites, et quand sa majesté montant en carrosse dit à ses officiers : à port-royal ! son chevalier d' honneur répondit : " la reine à port-royal ! Elle est donc devenue janséniste ? " de quoi sa majesté se sourit , en répondant : " ce n' est pas eux que je vais voir, mais la mère p120 Eugénie ; " ce qu' elle lui répéta agréablement en entrant. -comme elle allait sortir, une des religieuses de port-royal se jeta à ses pieds, lui parlant avec beaucoup de larmes au sujet des sacrements dont elles étaient privées et aussi lui redemandant leurs mères ; mais elle ne tira de la reine que ces paroles : " obéissez ! Quoi ! Des religieuses désobéissantes à leur archevêque ! Cela fait horreur. Obéissez, et vous me trouverez toujours disposée à vous servir. Oui, obéissez, et je vous servirai : autrement... " elle coupa court sans achever et sortit. Le monastère des champs avait été un peu plus épargné que celui de Paris. L' archevêque pourtant y alla le 15 novembre (1664), et y resta jusqu' au 17. La mère Du Fargis y était prieure. Après quelques premiers compliments à tour de bras sur M Du Fargis, son père, qu' il avait vu autrefois à la cour, et sur le cardinal De Retz, son cousin-germain, le bon archevêque en vint au fait capital, procéda à l' interrogatoire des religieuses, ne garda guère plus de mesure qu' à Paris, cria, fulmina ; et cette visite, commencée par une historiette du temps passé, se termina par une excommunication formelle. Douze jours après (30 novembre), on envoya une lettre de cachet pour chasser confesseurs et sacristain. M Hamon, médecin et solitaire, qui était compris dans la lettre de cachet, dut lui-même provisoirement se dérober, et on le fit esquiver par les jardins. Grâce à son éloignement de Paris et à un certain p121 respect qu' elle inspirait tant par son nom que par son caractère, la mère Du Fargis put maintenir sa pleine autorité dans la maison. Une fois, en juin 1665, l' archevêque lui ayant envoyé M Chamillard, porteur d' une lettre d' introduction, elle refusa net de le recevoir, s' autorisant de sa partialité publique et affichée contre port-royal et des injures par lesquelles il s' était signalé contre les mères et les soeurs de Paris ; à son défaut, l' archevêque lui envoya (le 1 er juillet) un de ses grands-vicaires, M Du Plessis De La Brunetière, qui fut reçu avec toute la considération qu' il méritait. Mais M Du Plessis était accompagné de la marquise De Crèvecoeur (née Saint-Simon), à qui le prélat avait très-légèrement donné permission de faire sortir l' une de ses soeurs religieuse aux champs. Or la marquise De Crèvecoeur, qui avait demeuré quelques années à port-royal de Paris et qui y avait pris le rôle de bienfaitrice, s' irritant de n' être point reçue à bras ouverts dans la communauté à titre de religieuse et d' être traitée avec une précaution que justifia trop son procédé, s' était brouillée avec le monastère et, passant d' un excès d' amour à un excès de haine, avait publié un factum qu' elle s' était attachée à rendre des plus scandaleux (1662) ; elle avait été la seule des dames liées avec port-royal qui eût osé contester le désintéressement de cette pure maison. La mère Du Fargis ne voyant en elle, comme précédemment en M Chamillard, qu' une partie adverse et déclarée, refusa donc de remettre entre ses mains sa soeur, et fit comprendre aisément à M Du Plessis le peu de convenance de cette commission. Elle en écrivit de plus à l' archevêque dans des termes très-fermes, très-simples. Elle est nette et p122 sans phrases. Elle a de la dignité, le respect de soi-même et des autres, le sentiment de ses droits, et beaucoup de mesure dans la résistance. En ces tristes jours, la mère Du Fargis est, à bien des égards, de la meilleure école de port-royal. Elle aimait à se souvenir d' une parole que lui avait dite plusieurs fois la mère Angélique : " ma fille, tout ce qui n' est point éternel ne me fait point de peur. " quand elle écrivit cette dernière lettre à l' archevêque (2 juillet 1665), la mère prieure était à la veille de recevoir la plus grande partie des religieuses fidèles, tant celles du monastère de Paris que les exilées et prisonnières, qu' on avait pris le parti de réunir enfin toutes et d' interner aux champs au nombre de soixante-dix ou soixante-treize, sans compter les converses. Elles y resteront séquestrées, privées des sacrements, avec des gardes et sentinelles autour des murailles ; et cela durera près de quatre années, jusqu' en février 1669. Il est donc temps de revenir à ces exilées et prisonnières, à celles qu' on a enlevées le 26 août (1664) et dans les mois suivants, et à la principale d' entre elles, la mère Angélique De Saint-Jean, dont c' est le moment d' étudier de près l' âme et le grand esprit. -" oh ! C' est cela qui gâte tout, d' avoir de si grands esprits, " disait le bon archevêque. p123 Iii. La soeur ou mère Angélique De Saint-Jean (car ce fut cette captivité qui acheva de lui conférer ce titre d' ancienneté et de respect) était alors âgée de quarante ans. Fille de M D' Andilly, née le 2 novembre 1624, elle avait été mise à port-royal auprès de ses tantes Angélique et Agnès, dès l' âge de six ans. Elle s' y était considérée dès l' enfance comme déjà en religion et n' étant plus du monde. " elle n' avait pas plus de douze ou treize ans, disent les relations, que son esprit paraissait si grand et si avancé qu' on craignait à port-royal que cela ne lui fût plus dommageable qu' utile. " ces facultés si redoutées tournèrent à bien. Les grands p124 esprits dans cette famille des Arnauld acceptaient volontiers certaines bornes, et leur capacité comme leur indépendance ne se déployait qu' en deçà. Entrée au noviciat à dix-sept ans, la jeune Angélique reçut les conseils de M De Saint-Cyran, alors prisonnier à Vincennes. étant venue à tomber gravement malade vers ce temps, elle désirait ardemment la mort comme une des fins du chrétien. Sa forte intelligence et son âme passionnée n' allaient trouver à se loger dans cette vie de privation, et sous cette règle de contrainte, qu' en creusant sans cesse du côté de l' éternité pour unique perspective. Toute son active et ingénieuse subtilité devait s' employer en chemin, dans les détours du labyrinthe de la grâce. Elle fit profession en janvier 1644 et devint peu après maîtresse des enfants, puis des novices ; elle remplit cette charge durant près de vingt ans. M Le Maître, qui avait, comme on sait, une extrême curiosité de biographies sacrées et de merveilles intérieures, l' engagea à recueillir tout ce qu' elle pourrait savoir des commencements de la mère Angélique, sa tante, pendant qu' on la possédait encore. Vers 1652, la soeur Angélique se mit donc en secret à écrire tout ce qu' elle recueillait soit de la bouche des mères plus anciennes, soit dans ses propres entretiens avec sa tante. C' est à elle, à sa plume ou aux directions qu' elle donna, qu' on doit une bonne partie des trois intéressants volumes de mémoires pour servir à l' histoire de port-royal publiés plus tard à Utrecht ; elle est véritablement l' hagiographe de port-royal au dedans. L' action d' Arnauld, et peut-être encore plus celle de Pascal, sont très-prononcées et visibles en sa personne. On entrevoit par quelques notes trouvées dans les papiers p125 de Racine qu' elle n' était pas pour l' influence adoucissante de Nicole sur Arnauld, et qu' elle penchait bien plutôt pour le parler fort de Pascal. M Singlin ne suffisait plus à de telles conduites ; il fallait cet autre directeur plus docte, et encore plus strict de dogme, M De Saci. La mère Angélique pourtant la formait assidûment de ses conseils, et les différences de caractère et de conduite que nous marquons n' empêchent pas que la soeur Angélique De Saint-Jean ne soit en somme sa plus digne fille. Mais il y avait une instruction plus scientifique, un talent plus au fait de lui-même, il y aurait eu, pour peu qu' on se fût laissé aller, un certain démon de contestation et d' enjouement, par où cette future mère de la seconde génération de port-royal était tentée de se distinguer de la simple et grande réformatrice. Elle y mit un frein d' austérité d' autant plus étroit et nécessaire. évidemment à la gêne dans son cadre, la figure conserve pourtant de la beauté. La réputation d' esprit de la soeur Angélique De Saint-Jean était grande ; M De Pomponne (je l' ai déjà rapporté ailleurs, mais c' est le lieu de le redire) demandait un jour à M Nicole : " tout de bon, croyez-vous que ma soeur ait autant d' esprit que Mme Du Plessis-Guenegaud ? " M Nicole, dit Racine, traita d' un grand mépris une pareille question. Mais rien ne dut tant contribuer à établir la réputation d' esprit et de tête de la soeur Angélique que la conduite qu' elle tint dans cette affaire de l' enlèvement et durant la captivité dont elle nous a laissé le récit, un récit qui, bien lu, nous révélera, à nous, une âme forte, triste, tendre, capable p126 de toutes les belles agonies, une âme grande aussi dans son ordre et admirable. Il y eut jusqu' à douze ou treize de ces récits de captivité, presque autant que de captives ; de ce nombre il en est d' assez différents de ton et d' inspiration, et, bien que tous entrepris sous prétexte de docilité et par l' ordre des supérieurs, quelques-uns ont tout l' air de chercher la lumière et d' être faits en vue du public. Le récit de la mère Angélique De Saint-Jean se distingue entre tous non-seulement par l' esprit et le piquant (il en est d' autres spirituels), mais par la gravité, la profondeur et l' intimité ; il y a de vraies larmes, des larmes brûlantes. Aussi s' effraya-t-elle sérieusement à l' idée qu' on avait de montrer cette relation manuscrite " qu' elle pourrait, disait-elle, appeler quasi sa confession, " et de l' envoyer à Aleth pour y être lue de l' évêque. Elle suppliait M Arnauld par toutes sortes de raisons de la laisser tout entière en clôture et de lui conserver le fruit de sa retraite et de sa prison. Ce récit étant tombé aux mains d' un imprimeur de Bruxelles après la mort de la mère Angélique De Saint-Jean, mais du vivant encore du monastère de port-royal, les religieuses qui en furent informées, fidèles en ceci à la pensée de leur mère, n' eurent de repos qu' elles n' eussent arrêté le cours de l' impression en dédommageant l' imprimeur. Ce ne p127 fut qu' après la ruine de port-royal que cette relation ainsi que les autres parut au grand jour par les soins de Quesnel et des amis. La mère Angélique commence en ces termes, qui sont tous vrais sous sa plume. " gloire à Jésus et au très-saint-sacrement ! ... etc. " c' est en effet par les pensées et les orages du coeur, non par les événements, que ce récit, pour peu qu' on y entre, intéresse bientôt et attache à celle qui le fait. p128 Elle revient sur quelques circonstances de la scène du 26 août. Lorsque l' archevêque arriva à port-royal accompagné d' officiers de justice et d' archers, cum gladiis et fustibus, elle ne pensa qu' à la passion, dit-elle, et à s' unir à Jésus-Christ. Les premières paroles qui lui vinrent à la bouche furent celles d' un ancien martyr : " gaudeo plane... je suis ravie de joie d' avoir mérité de devenir l' hostie de Jésus-Christ. " elle se sentait dans la disposition d' une personne prête à mourir et en qui la vue de l' éternité prochaine efface et couvre toutes les tendresses naturelles : " je ne sentis point à cette heure d' une manière humaine tant de séparations qui sont certainement plus cruelles que la mort, parce que je ne les regardais que comme une partie de mon holocauste qui devait être divisé. " en sortant elle trouva à la porte son père qui l' attendait, et aux pieds duquel elle se jeta pour lui demander sa bénédiction : " m le lieutenant civil était à la porte de la chapelle de M De Sévigné une petite chapelle que M De Sévigné avait fait bâtir ou du moins avait fait orner , qui me demanda mon nom : je fus surprise d' entendre sa voix que je reconnus, car je ne savais point qu' il fût de la fête... etc. " nous savons déjà cette scène ; mais, à ce mouvement d' orgueil avec lequel elle confesse son nom, on reconnaît le sang glorieux de D' Andilly, le faible des Arnauld, qui est de croire que la cause de Dieu et eux ne font p129 qu' un, tellement que toute la querelle du jansénisme a pu simplement se définir la querelle de la maison Arnauld contre la société de Jésus. La prisonnière monte dans un carrosse avec trois autres religieuses enlevées comme elle. Un ecclésiastique de l' archevêché, M Fourcault, et une dame inconnue les accompagnent : " nous ne nous dîmes pas un mot dans le carrosse,... etc. " elle est la première des trois qui arrive à sa destination. On la fait descendre, et elle est introduite au couvent des annonciades dites les filles bleues ou célestes , près de la rue saint-Antoine. L' ecclésiastique M Fourcault, secrétaire du chapitre de Paris, et qui au fond lui est favorable, la présente à la supérieure en disant : " ma mère, je vous amène une sainte, car dans port-royal il n' y a que des saintes ; mais je sais aussi que vous êtes toutes saintes, et qu' ainsi elle sera bien avec vous. " la mère Angélique fait de son côté son petit compliment à cette supérieure. Madame De Rantzau, dite la mère Marie-élisabeth, était présente. Cette Madame De Rantzau était la veuve du fameux maréchal à qui Mars, en le mutilant dans tous ses membres, n' avait laissé rien d' entier que le coeur . Elle s' était convertie du luthéranisme au catholicisme, passait p130 pour savante et opérait beaucoup de conversions parmi les luthériens allemands, étant allemande elle-même. Depuis son entrée en religion elle avait une dispense particulière pour les entretenir, nonobstant les règlements de son ordre. Ce n' était pas sans dessein qu' on envoyait la soeur Angélique dans ce couvent, pour qu' elle trouvât qui pût lui tenir tête : " elle est aux filles célestes , disait l' archevêque aux autres soeurs de port-royal qui l' interrogeaient, elle est avec Madame De Rantzau ; esprit avec esprit, science avec science, cela s' accommodera bien. " l' ensemble du récit de la mère Angélique se compose tant de ses vraies douleurs et de ses touchantes perplexités que de ses piquantes prises avec Madame De Rantzau, qui n' y a pas toujours l' avantage. Dès en arrivant, on la mène à la chapelle de l' immaculée conception : " le mystère m' était nouveau, dit-elle un peu dédaigneusement pour ses pieuses hôtesses, n' y ayant point chez nous d' autel dédié aux opinions contestées ; ... etc. " on sent bien à ce mot les limites de port-royal dans le culte de la vierge, et la demi-réforme où il se tient sur ce point comme sur tant d' autres. Cependant quand on a assisté de près aux offices et pratiques de port-royal, on voit qu' il croyait à tant de choses, à tant de reliques, à tant de miracles et d' intercessions surnaturelles, qu' il semble que cela n' eût pas dû lui tant coûter d' accorder encore cette gloire à la pure et mystique invocation de la vierge. Mais la conséquence n' est pas p131 le propre de ces esprits, si fermes d' ailleurs. Ils ont leur dose et leur ration de croyance ; ils se feraient tuer plutôt que d' en laisser détacher une parcelle ; mais pas un grain de plus ! De la chapelle, les religieuses mènent la nouvelle arrivante au jardin, où elles l' entretiennent des événements du jour : " j' avais tenu ferme jusque-là sans pleurer et sans en avoir envie, parce que mon esprit avait été occupé ailleurs ; mais comme elles me contraignirent, pour leur répondre, de faire réflexion sur les personnes que je venais de perdre, je ne pus m' empêcher de jeter quelques larmes. " elle fait attention pourtant à ne pas trop se répandre et à ne pas se fier absolument à l' indifférence et à l' ignorance apparente de ces bonnes filles ; et elle eut à s' en féliciter lorsqu' elle apprit plus tard qu' elles n' étaient pas si peu prévenues qu' elles le voulaient paraître, et qu' elles avaient pour un de leurs directeurs le fameux père Nouet, ce même jésuite qui avait fait vingt ans auparavant des sermons furieux contre le livre de la fréquente communion . Elle avait tenu bon tout le jour ; " mais, dit-elle, quand ce vint la nuit, et qu' après avoir fini toutes mes prières je pensai me coucher pour prendre du repos, je sentis comme si mon esprit eût été suspendu jusque-là et que, tout d' un coup, il fût tombé de fort haut et que mon coeur eût été tout froissé de la chute ; car tout en un moment je me sentis froissée et déchirée de tous côtés de toutes les séparations que je venais p132 de faire... " et toute la nuit se passa dans cette douleur et ce combat. Le surlendemain était précisément la Saint-Augustin, et comme les annonciades suivaient la règle de ce saint, elles fêtaient ce jour-là, et avaient le saint-sacrement exposé de leur côté et de très-près dans une chapelle ; on permit à la mère Angélique d' y passer une partie de l' après-dîner : " je tremblai en y entrant, dit-elle,... etc. " que vous en semble ? Ne voilà-t-il pas les vrais et profonds accents du port-royal primitif qui se continuent ? La seconde mère Angélique a, comme la première, de ces grands traits d' imagination. Mais il faut presque toujours abréger quand on les cite, pour leur donner tout leur effet et toute leur saillie ; car elle les éteint et les réduit en les prolongeant. C' est qu' elle ne se doute pas qu' il y a là un effet, et c' est que l' idée de talent pour elle n' existe pas ; il n' y a que les choses de l' âme, les choses du dedans, et qu' elle ne songe pas à en détacher. Elle continue à nous représenter fidèlement et quelquefois p133 à nous figurer par d' expresses images les vicissitudes de ce monde intérieur, où se passe toute l' action : " cela me faisait appréhender à toute heure de réfléchir volontairement sur pas une de mes peines,... etc. " ce fut une véritable prison en effet que ces longs mois passés chez les annonciades. Elle était enfermée sous clef dans une chambre, dans un galetas confinant à un grenier et parfaitement isolé du reste du couvent ; elle n' en sortait que pour les offices, et sous la conduite d' une soeur converse qui la venait renfermer après. Sa porte ne s' ouvrait que trois fois le jour ; et elle ne reposait la nuit qu' avec trois portes fermées et verrouillées sur elle. Elle n' était visitée que rarement par la supérieure, par la mère De Rantzau et quelque autre au plus, et alors dans un but d' observation et de conversion. On la laissait sans nouvelle aucune de port-royal ni des soeurs, sauf pour lui annoncer en les exagérant les progrès de la signature et les chutes. On ne p134 lui donnait que de brèves réponses sur la santé de la mère Agnès sa tante et de son père M D' Andilly. Elle était privée des sacrements. On espérait par tout cela venir à bout de sa fermeté. Si grande que fût cette fermeté de principes et de caractère, la soeur Angélique reconnaît qu' elle aurait vite succombé sans un autre secours. Le détail qu' elle nous donne du plus bas moment d' agonie morale qu' elle eut à traverser est touchant. Que cette cause particulière de la signature disparaisse, ne voyons en elle qu' un défenseur de ce qu' elle croit la vérité. Descendons dans ce grand coeur entr' ouvert qui n' est qu' un simple coeur chrétien, et qui, par moments, est tenté de redevenir un simple coeur humain naturel : " j' avais donc passé les huit ou dix premiers jours dans l' affliction sensible de notre séparation, mais cette affliction n' était que dans les sens, et dans le fond de l' âme je sentais tous les avantages de cette épreuve ; ... etc. " p135 qu' étaient-ce que ces choses qui jusque-là ne lui avaient paru rien, et qui tout d' un coup lui parurent si grandes ? Qu' était-ce que ce nouvel et terrible état et cette affliction d' esprit par où elle passa, et qui lui dura environ six semaines ? Les termes, dans la relation, en sont bien mystiques et pour nous bien vagues et mystérieux : " cette affliction consistait toute, dit-elle, en ce qu' il me semblait que Dieu me châtiait dans sa colère... etc. " se sentant sur la pente d' une tentation dangereuse si l' excès de la crainte la jetait dans l' abattement, elle cherchait à se prémunir, à se réconforter en redisant certains versets de psaumes qui lui paraissaient correspondre à son état. Malgré ces secours et faute de pouvoir trouver nulle part appui ou conseil, il y eut des moments où il lui vint des idées si épouvantables, dit-elle, qu' elle apprit ce que c' est que le désespoir et par où l' on y va . Ces pensées qui, comme des fantômes, lui traversaient l' esprit p136 sans aller jusqu' au coeur, et qui lui demeuraient étrangères, tout en lui apparaissant, lui faisaient imaginer, dit-elle encore, ce que c' étaient que ces portes ténébreuses dont Dieu parle à Job : " je trouvais dans cet état que la prière et l' aveu de mes misères devant Dieu, dont j' adorais la justice, étaient toutes mes armes ; ... etc. " ceci est le passage capital de la relation, de la confession de la mère Angélique ; il y a moyen d' en bien saisir toute la portée et le sens. Elle a depuis avoué, dans une lettre à M Arnauld, qu' elle a obscurci à dessein cet endroit de son récit, de peur de scandaliser. Elle masque aux autres sa tentation sous des termes mystiques, et elle tâche de se la dissimuler à elle-même : " je me souviens, écrivait-elle depuis sa sortie à M Arnauld, que j' ai omis avec dessein dans cette relation une peine qui me tourmenta l' esprit dans le commencement et qui me revient quelquefois, que j' y ai appelée avoir vu les portes ténébreuses et les portes d' enfer ,... etc. " p137 il est évident qu' elle éprouve encore la tentation au moment où elle écrit cette lettre, c' est-à-dire dans l' intervalle de temps où les religieuses de port-royal, réunies toutes à la maison des champs, y sont bloquées et ne communiquent de vive voix avec personne du dehors. Soyons plus hardi qu' elle, disons les choses par leur nom, envisageons les pensées dans leur réalité, et ouvrons la veine qu' elle nous a laissé voir. Oui, malgré la solidité de sa foi, la mère Angélique a eu quelques moments et quelques assauts de doute, et de ce doute absolu qu' avait connu Pascal. Elle n' a fait qu' entrevoir l' abîme, mais elle l' a entrevu ; et elle n' aurait pas eu ce grand esprit qu' on lui accorde s' il en avait été autrement et si elle avait été à jamais murée dans les idées de monsieur son oncle, de manière à n' en pas concevoir d' autres. Livrée à elle-même et aux prises avec sa propre pensée, elle a eu dans sa captivité la grande tentation. Il y a des tentations et des doutes qui prouvent des âmes débiles : il y en a qui prouvent les âmes fortes. Il y a une certaine stabilité et sécurité intrépide qui indique des horizons bornés et des intelligences circonscrites, bien que peut-être vives. Parmi ces religieuses qu' on enleva pour les faire signer, il en est deux qui n' ont jamais eu un moment d' hésitation ni de trouble, la soeur Eustoquie De Bregy et la soeur Christine Briquet. Leur intrépidité ne prouve autre chose p138 qu' une grande énergie de pensionnaires et de beaux esprits qui ont dit : je ne céderai pas . D' autres signèrent par manque de tête, et de guerre lasse, faute de défense suffisante contre les observations dont elles étaient l' objet. " eh bien, l' oison a signé, " disait M D' Andilly à Madame De Sévigné, en parlant d' une de ses filles enlevées qui avait capitulé de la sorte. La mère Angélique De Saint-Jean était bien au-dessus de ce troupeau. à un moment elle a eu la tentation des grands esprits : seule elle a eu le grand doute, elle s' est posé le problème dont Hamlet disait : c' est toute la question . Y a-t-il une âme immortelle ? Y a-t-il une providence ? Le christianisme auquel je crois, et ce crucifix aux pieds duquel je pleure, est-il autre chose que le parti le plus sûr et le meilleur des en cas ? Toutes ces idées que suggère le sens naturel, et qu' elle, elle suppose venir d' un démon, lui apparurent à certaines heures au milieu de l' émotion et du frissonnement d' effroi, inévitable chez une âme croyante et fervente, chez une âme vierge qui, dans sa sensibilité profonde et contrainte, a le don de se tourmenter. C' est en ce sens qu' elle dit avoir vu ces portes ténébreuses dont Dieu parla à Job, et qu' elle confesse avoir été au hasard de laisser éteindre sa lampe . Elle traversa, en un mot, le jardin des olives. à considérer l' état moral de la mère Angélique en ces dix mois et à l' étudier comme on ferait d' une maladie, on y peut distinguer quatre périodes : 1 après la surexcitation et le mouvement d' exaltation des premières heures, pendant les huit ou dix premiers jours, elle est dans l' affliction, mais dans une p139 affliction sensible, motivée, et qui tient à la séparation où elle se voit de tant de personnes chères ; elle souffre, elle pleure, mais elle se domine. Il y a en elle une partie supérieure qui soutient l' autre : on se rappelle cette agréable image de deux personnes dont la plus sage et la plus forte soutient et porte dans ses bras la plus faible. 2 à cette première période en succède une tout extraordinaire (nous venons de le voir), un véritable assaut prolongé durant lequel toutes les facultés et les ressources d' esprit de cette personne distinguée travaillent, fermentent, se soulèvent, se tournent contre elle et lui représentent avec énergie la vanité et la bizarrerie d' une telle situation, d' une obstination pareille pour des choses si petites, et où les grandes même, qui s' y mêlent pour les relever, sont fausses et chimériques peut-être. Dans l' accès le plus extrême de cette révolte naturelle qui dure plusieurs semaines (quarante jours), elle se dit ou du moins elle entend je ne sais quelle voix qui dit à côté d' elle : " à quoi bon ? N' est-ce pas là un sot combat ? Et après tout y a-t-il une âme ? Y a-t-il un Christ ? Y a-t-il un Dieu ? " c' est là le côté supérieur de cette relation bien comprise, et qui la met hors de pair et à part des autres récits de ces dignes filles. Il y a des pages à demi obscurcies et étouffées, mais où se révèle une fille et une soeur de Pascal. 3 cependant l' habitude prévaut ; les croyances et les observances si enracinées reprennent le dessus et chassent ces pensées d' éternel paganisme et de nature déguisées à ses yeux en formidables démons. La subtilité de l' explication chrétienne retrouve son tour favori, qui est de dire au mal d' ici bas : tu es le bien ! et à la souffrance : tu es le salut ! cette disposition tendre p140 et consolée qui, sous la mortification du dehors, va s' adresser aux plus intimes des fibres délicates, secrètes, et qu' on appelle la grâce de Jésus-Christ , recommence à renaître en elle. L' idée d' un Dieu bon, attentif, miséricordieux jusque dans ses rigueurs, lui rend les lumières qui triomphent peu à peu des obscurités et des peines. Elle respire plus librement : dans cette lande aride où elle est jetée, elle sème des larmes, mais pourtant sans espoir prochain d' une bonne issue ni d' une moisson. Aussi loin que sa vue s' étend, elle ne voit " qu' un grand pays inconnu, d' où il lui semble impossible qu' elle puisse sortir par aucun chemin qui ne doive être presque aussi long que sa vie. " ainsi résignée à l' exil, elle se crée des consolations et trouve du charme jusque dans les privations les plus sèches et les circonstances les plus dénuées. Il y a un pauvre petit oratoire de l' infirmerie qui donne derrière l' autel, et où on la fait aller entendre la messe dans un temps (pour la cacher à une des dames bienfaitrices de la maison qui avait envie de la voir) : c' est là que seule avec la converse qui lui sert de garde, et à peu de distance du prêtre dont elle entend distinctement toutes les paroles, elle a d' ineffables jaillissements de joie intérieure et de tendresse. " de plus (notez-le bien) cet oratoire était pauvre, sans nul ornement qu' un grand tableau de la sépulture mal fait, sur un autel très-mal orné, en sorte qu' il n' y avait rien de plus magnifique qu' à port-royal ; " et cette pauvreté chère au coeur et mortifiante aux sens ne lui en rappelait que mieux la bien-aimée Sion et la patrie. Vers le temps de l' avent (novembre 1664), pour ne pas s' exposer à entendre les jésuites qui dirigeaient cette communauté des annonciades et p141 dont les sermons auraient pu troubler sa paix de conscience, elle s' abstient d' aller au choeur ; elle ne sort plus de sa chambre que pour aller entendre la messe dans cette chapelle avant le jour, et voulant suppléer pourtant à cette absence d' office et de cérémonies saintes, elle les célèbre à huis clos ; elle fait de sa chambre même une église. Une simple page d' elle dira mieux que tout sa disposition charmante, tendrement pieuse et arrosée de douces larmes, dans cette période de tristesse voilée mais non sans joie : " dans ce temps que je ne sortais plus les fêtes et les dimanches pour assister au service, je fis une église de ma prison, et j' y chantais presque tout l' office seule ces jours-là, à nos heures ordinaires... etc. " p142 si nous, profane, et autrefois poëte, qui cherchons de la poésie en toute chose, et même (faut-il le dire ? ) dans la religion, nous en rencontrons quelquefois dans port-royal, c' est ici, c' est celle qu' on vient de voir et non pas une autre, une poésie sans soleil et sans fleur, rien qu' en dedans et toute en parfum. 4 mais n' oublions pas que pour le moment nous en sommes à noter les périodes et les phases d' une maladie de l' âme. Au milieu de cette paix retrouvée, il y eut un assaut encore pour la mère Angélique, court mais violent. C' est lorsque dans cette séquestration absolue du monde et de toute nouvelle (au mois de février 1665), on lui dit un peu brusquement que la soeur Gertrude avait signé, et que la voyant surprise et confondue, on lui demanda ce qu' elle dirait si la mère Agnès elle-même le faisait, donnant à entendre qu' elle était près de le faire. Elle en fut étourdie et comme frappée de stupeur : " je n' ai de ma vie rien senti de pareil, et je crus que j' en mourrais, dit-elle : je ne pouvais plus respirer, et mon pouls était tout renversé de l' agitation d' esprit épouvantable où je fus plusieurs heures. " enfin un nouveau doute radical sur la providence la ressaisit à ce sujet, tant une telle chute, dont l' idée ne s' était jamais présentée à elle, lui paraissait incompréhensible, et elle était près de se noyer comme saint Pierre par manque de foi, si Dieu ne lui avait bien vite tendu la main. Mais ce ne fut qu' un temps fort court, une crise de quelques heures, après quoi, tout en un moment, dit-elle, Dieu lui rendit le p143 calme en lui suggérant le mouvement de s' appuyer sur la vérité de ses promesses par une foi aveugle , indépendante de toute expérience, et qui n' a besoin d' autre fondement que la parole de Dieu elle-même. Elle se coucha le soir même de cette journée, l' esprit fort rassuré et fort tranquille. Ce calme retrouvé n' alla plus dès lors que s' affermissant, et les derniers mois de sa captivité, où les égards de ses hôtesses envers elle osèrent se marquer par degrés plus à découvert, se passèrent dans une véritable douceur. Elle retrouva en plein la source des larmes, mais qui venaient toutes de consolation et de reconnaissance. Il faut voir comme elle les goûte et les savoure ; un matin qu' elle en avait versé de plus abondantes dans la petite chapelle où elle entendait la messe, elle se prend à les analyser de la sorte (ne nous effrayons pas de la subtilité, saint Augustin ne procède pas autrement jusque dans l' émotion) : " ces larmes avaient tant de différentes causes,... etc. " enfin la grâce abonde ; Dieu la revêtait intérieurement p144 d' un habit de joie, et elle n' est plus occupée qu' à se modérer en présence de ses hôtesses, se souvenant que la joie dans les souffrances est un ornement modeste dont " la fille du roi se doit parer au dedans. " tel est l' esprit de cette relation, le tableau de cette âme malade, dans toutes ses phases, si on la considère philosophiquement et naturellement. Que si l' on s' en tient au point de vue théologique par comparaison avec d' autres communions, ce qu' il importe de bien remarquer, c' est la doctrine de la grâce telle qu' elle s' exprime en cette circonstance dans toute sa pureté, dans toute sa nudité, par la bouche et par la conduite de la mère Angélique. Les religieuses de port-royal croyaient à la grâce, mais elle leur arrivait toujours jusque-là sous la forme et avec l' appareil des sacrements, par le canal des directeurs. Ici les directeurs leur sont ôtés, même les confesseurs ; plus de sacrements. Ces religieuses (ou du moins celle en particulier dont nous écoutons le témoignage et qui nous p145 offre le type idéal), ainsi destituées de tous les appareils divins, séparées de tous les appuis humains dont il faut bien qu' elles se passent, ne marchent jamais mieux toutes seules, et sauf quelque assaut inévitable, que durant cette captivité. Cela s' applique également au temps prochain où elles seront toutes séquestrées aux champs. Je ne dirai pas qu' on les rend calvinistes malgré elles, ce serait trahir leur pensée, et révolter leurs âmes si, restées les mêmes, elles sont quelque part encore à nous entendre ; mais, par le retranchement extérieur qu' on leur impose, leur christianisme se trouve réduit à ce qui en est le strict nécessaire, je veux dire l' écriture sainte, la doctrine du péché et du pardon gratuit, l' appel en toutes les choses d' ici-bas au tribunal unique de Jésus-Christ, le bien-aimé de leur âme comme elles l' appellent, Jésus notre prêtre éternel ! Or quiconque croit essentiellement à ces points, n' en admît-il pas d' autres, est chrétien. Quiconque ignore et ne retient pas ces points, fût-il couvert de signes catholiques, eût-il sans cesse le grand mot d' évangile à la bouche, est plus ou moins ou idolâtre ou pélagien, un demi-fidèle superficiel et superstitieux, et, par quelque coin, inconverti. Mais il nous faut citer quelque chose des prises de doctrine de la mère Angélique avec Madame De Rantzau. C' est le côté piquant et, pour ainsi dire, mondain de la relation. Dans les premiers jours l' archevêque vint et fit demander au parloir la mère Angélique qui lui avait écrit au sujet des sacrements. Il y eut là entre elle et l' archevêque un de ces dialogues auxquels nous sommes assez accoutumés. Mais Madame De Rantzau était présente, et l' archevêque, à un moment de la discussion, p146 se tourna vers elle en disant : " eh bien, Madame De Rantzau, que dites-vous de cela ? " elle marqua un extrême étonnement de ce qu' on osait faire ces distinctions du fait et du droit dans les jugements des papes, étant tout ultramontaine comme le sont la plupart des convertis. Ainsi introduite dans la discussion, elle enchérissait sur tout ce que disait l' archevêque et d' une manière si peu raisonnable que la mère Angélique crut devoir lui rappeler qu' il était difficile de bien juger de l' affaire si l' on n' en savait le fond : elle répliqua d' un air méprisant et d' un ton de madame la maréchale : " je sais tout ce que vous pouvez dire, je sais ce que c' est que moulina et toute la suite (la séquelle). " après la conversation au parloir, qui se prolongea encore longtemps avec l' archevêque, Madame De Rantzau, qui n' était pas au bout de ses raisons, voulut reconduire la mère Angélique jusqu' à la porte de sa chambre, et, comme on avait ôté la clef, elles durent toutes deux rester quelque quart d' heure sur le degré. C' est là, sur ce théâtre un peu inégal, que la discussion reprit plus vive et avec des airs d' une dispute en sorbonne. La mère Angélique raconte toute la scène avec une légère intention de comédie, en laissant voir qu' elle-même fut entraînée alors plus qu' elle n' aurait voulu. Le quart d' heure fut long, les paroles furent rapides ; j' abrége en ne donnant que le mouvement et le jeu croisé des ripostes : " elle (Mme De Rantzau) allégua les origénistes qu' on avait obligés de dire anathème à Origène : j' y répondis par saint Jérôme à Jean de Jérusalem... etc. " p147 la petite scène de comédie est complète : elle est du genre de celles que j' ai déjà indiquées plus d' une fois comme suite et ricochet des provinciales . Qu' on sache pourtant bien vite qu' à peine rentrée dans sa chambre, la mère Angélique se repent de cette vivacité, qu' elle écrit dès le soir un billet à Madame De Rantzau pour lui en demander pardon ; que Madame De Rantzau elle-même, qui est fort bonne, lui vient faire le lendemain dans le choeur une sorte d' excuse, et qu' elle change en effet de conduite à son égard. Sauf trois ou quatre rencontres dogmatiques que la force des choses amène encore, et d' où l' aigreur a disparu, il ne reste entre elles qu' une manière de contradiction assez polie et même assez enjouée, comme entre personnes d' esprit qui se savent d' égale force à ce genre d' escrime. Un jour Madame De Rantzau essaye, par un agréable détour, de rentrer en matière, et sous prétexte qu' on disait que, pour en juger, il fallait savoir ces choses p148 dès le commencement : " mais, ma mère, je vous prie, lui dit-elle, contez-moi toute votre histoire. " la mère Angélique répondit du même ton : " attendez, s' il vous plaît, ma mère, qu' elle soit achevée ; car nous voilà au plus bel endroit, et quand on en aura vu la fin, il sera temps de faire l' histoire. " Madame De Rantzau en rit bonnement et ne la pressa point. Voici quelques autres reparties de l' invincible prisonnière, tant à Madame De Rantzau qu' à la mère supérieure. Celle-ci convenait un jour qu' on n' avait pas absolument besoin de cette signature pour s' assurer de la foi de port-royal, mais qu' il suffisait que l' église le commandât pour que cela devînt d' obligation et qu' on ne pût s' y soustraire sans scandale et sans s' exposer aux extrêmes conséquences : " eh ! Oui, répondait la mère Angélique, c' est à mon sens agir comme un chirurgien qui m' aurait fait une forte ligature au bras sans aucun besoin, et qui le voyant, à cause de cela, fort noir et fort enflé, me dirait qu' il me le faut couper parce que la gangrène s' y va mettre. Est-ce que je ne lui dirais pas : monsieur le chirurgien, coupez s' il vous plaît la ligature et ne me coupez pas le bras ? l' un est un peu plus raisonnable que l' autre... " la bonne supérieure qui, comme toutes les religieuses, savait pratiquer la saignée, comprenait à merveille la comparaison et ne trouvait rien à répondre. Madame De Rantzau appuyait un jour bien fort sur les menaces d' anathème, et que c' était une chose horrible d' être excommuniée par le pape : " il y a pourtant une consolation, répondait la mère Angélique, c' est qu' il arrive quelquefois que les successeurs de saint Pierre imitent un peu sa promptitude à tirer l' épée et p149 qu' ils frappent trop tôt comme lui, sans attendre la permission de Jésus-Christ ; mais Jésus-Christ s' avance alors et guérit l' oreille... " et cette comparaison, qui prenait Madame De Rantzau à l' improviste, la faisait rire et ne la fâchait pas. Comme la mère Angélique avait un talent particulier pour faire des petites figures en cire, des sculptures de châsse (car elle n' aurait eu qu' à vouloir pour être artiste et elle aurait pu être le sculpteur de port-royal au dedans comme Mademoiselle Boullongne en était le peintre au dehors), ces mères la prièrent instamment de leur faire de ces sortes de figures, et lui donnèrent des châsses de saints, des reliquaires à orner. Elle y cédait par complaisance et pour reconnaître en quelque manière leur hospitalité. Elle gardait ses scrupules jusque dans ces industrieux amusements, " qui, selon saint Augustin, ne font qu' ajouter de nouveaux charmes à la tentation de la concupiscence des yeux. " et comment aurait-elle pu ouvrir franchement son âme au sentiment de l' artiste, elle qui avait toujours présente cette autre maxime de Saint-Cyran, " qu' il faut prendre garde de satisfaire deux sens à la fois ? " elle y trouvait cependant p150 ici l' avantage de détourner sur ces objets l' attention de Madame De Rantzau et de s' en faire un bouclier contre tous autres discours. Quelquefois, s' étonnant de son adresse dans la discussion, Madame De Rantzau lui disait par un reproche qui n' était pas sans quelque flatterie : " c' est que vous avez l' esprit fait comme les doigts, et comme vous trouvez toutes sortes d' inventions pour venir à bout de l' ouvrage que vous faites, votre esprit vous fournit aussi des raisons pour vous fortifier sur tout. " nous voyons par tout cela que, vers la fin, la captivité de la mère Angélique s' était notablement adoucie, et en effet, quand vint l' ordre de partir, on ne se quitta pas sans de mutuels témoignages. Elle sortit du couvent le 2 juillet, à une heure imprévue et indue, après neuf heures du soir, conduite dans un carrosse de l' archevêque, et avec des circonstances particulières assez intéressantes sous sa plume et dont je renvoie le menu détail à ceux qui seront curieux de la lire elle-même. Le carrosse, après quelques instants de marche, s' arrêta sur une grande place ; la mère Angélique comprit qu' on allait lui chercher une compagne, une des captives : quelle était celle qu' elle allait tout d' abord revoir après une séparation si pénible ? Elle ne se permettait pas d' interroger la dame qui était avec elle dans le carrosse ; l' ecclésiastique, chargé d' exécuter les ordres, revint après un temps assez long, ramenant une religieuse qui, à peine entrée dans la voiture, se jeta au cou de la mère Angélique en lui disant : hé, c' est ma tante ! -quoi ? C' est mon enfant ! répondit-elle. Ces deux paroles échappées du coeur furent tout ce qu' elles se dirent devant ces témoins. Celle qui disait p151 ainsi ma tante et qu' elle appelait tendrement son enfant était la soeur Christine Briquet qu' on était allée prendre au couvent de sainte-Marie où on l' avait mise, près de la place Royale. De son côté, dans son récit de captivité, la soeur Briquet a rendu l' impression de cette rencontre avec un sentiment élevé et profond. Un mouvement secret lui disait que la religieuse qu' on ne lui nomma point, mais qu' elle savait être dans le carrosse, était la mère Angélique : " je ne me trompais pas, elle y était en effet, dit-elle,... etc. " ces mots magnifiques et si pénétrés de la soeur Briquet sont toute la définition de la mère Angélique aux yeux du second port-royal. On avait perdu bien du temps ; on arriva à onze heures du soir seulement au couvent des filles de sainte-Marie du faubourg Saint-Jacques, où étaient la mère Agnès et ses deux autres nièces qui n' attendaient plus personne. Dans ce trajet de nuit, toutes choses frappaient d' un aspect sensible, et poétique comme nous dirions, l' imagination et l' âme de la mère Angélique, mais cette poésie pour elle n' était pas distincte de la religion même. On faisait route en silence ; ce mystère et ce silence s' animaient en Jésus-Christ. La lune venait-elle à se montrer sur les pignons et sur le haut des cheminées, au milieu de ces places désertes qui étaient d' un effet extraordinaire pour une religieuse à pareille heure, elle se rappelait la promesse de Dieu : " per diem sol non uret te, neque luna per noctem, le soleil ne vous p152 brûlera point pendant le jour, ni la lune pendant la nuit. " en attendant à la porte du couvent de sainte-Marie du faubourg que les tourières fussent levées, la cloche des chartreux voisins sonnait-elle le second coup de leurs matines, c' est-à-dire onze heures du soir, elle se sentait réjouie de se reconnaître par là si près de sa pauvre Sion désolée, au retour des fleuves de Babylone. Embrassait-elle enfin la mère Agnès, et malgré tous les faux bruits, la retrouvait-elle fidèle, son coeur chantait, en action de grâces : " refloruit caro mea, et ex voluntate mea confitebor domino, ma chair est devenue toute reflorissante, et je rendrai grâces au seigneur de toute ma volonté. " elle ignorait tout ; tout lui était nouveau : elle avait tout craint. à chaque nouvelle réconfortante qu' elle apprenait, elle s' écriait en elle-même : " ô mon dieu, en voilà assez ! " au sortir d' une pauvreté si grande, elle se trouvait comme accablée de tant de richesses. J' ai parlé de poésie : la poésie, pas plus que l' art, n' est possible dans le cas présent. La mère Angélique à la fois contemple et médite, pendant cette sortie extraordinaire où elle cherche des expressions et des images à ses sentiments. Une fille de Smyrne ou de Chio, voyageant de nuit, eût trouvé dans sa mémoire des vers d' Homère ; une moderne aurait eu des vers de Byron ou de Lamartine : elle, elle n' a que des versets qui lui attestent à chaque pas la présence du Dieu des hébreux et de celui de l' évangile. La fleur n' a pas le temps de naître et de se détacher devant ces réalités trop actuelles et trop sérieuses pour ne pas être redoutables ; trop croire, croire trop vrai n' est pas une condition heureuse pour que l' imagination se joue. Hélas ! Il ne faut pas même peut-être trop sentir. Sera-t-il dit qu' on p153 ne cueillera jamais mieux cette fleur et ce fruit d' or, qu' en se séparant légèrement du fond ? De grandes épreuves restaient encore à traverser, mais du moins on allait être réunies. Le lendemain (3 juillet), dès cinq heures et demie du matin, un carrosse envoyé par l' archevêque vint prendre la mère Agnès, ses trois nièces et la soeur Christine, à la porte des filles de sainte-Marie ; une tourière de là, qu' on leur adjoignit, faisait la sixième : un aumônier de l' archevêque les accompagnait à cheval. On se mit en prière au dedans du carrosse, et pour se fortifier d' un viatique à l' entrée du voyage (un long voyage de six lieues), la soeur Angélique prit une bible qu' elle portait sur elle et la présenta à la mère Agnès qui l' ouvrit pour y trouver une parole d' à-propos, un sort sacré. On tomba sur ce passage de Jérémie tellement approprié à la situation, que le prophète leur parut avoir bien pu de si loin penser à elles et les voir en esprit : " vae pastoribus qui disperdunt, etc... malheur aux pasteurs qui détruisent et déchirent le troupeau de mon pâturage... vous les avez chassés dehors et ne les avez point visités ; mais moi, je visiterai sur vous la malice de vos desseins, dit le seigneur, et je rassemblerai les restes de mon troupeau de tous les lieux où je les avais jetés, et je les ferai retourner à leur maison de campagne , et ils croîtront et ils multiplieront. " on entrait dans une journée de merveilles. " nous n' avions pas fait trois quarts de lieue, dit la mère Angélique, qu' on s' aperçut qu' il y avait un cheval déferré qui boitait ; il fallut pourtant aller jusqu' à Châtillon pour trouver un maréchal... etc. " p155 les ecclésiastiques, qui firent aussi arrêter leur carrosse, furent témoins silencieux de cette rencontre touchante " et de la manière dont chacune s' entre-témoigna ses sentiments. " le temps de la station put être d' un quart d' heure. à cette distance où nous sommes, il est bien permis de songer au pittoresque sans offenser la sainteté : cette scène de la montée de Jouy, telle qu' on vient de la voir vivement dépeinte, cette variété de mouvements et d' attitudes, ces costumes aux couleurs tranchantes, par un soleil matinal de juillet, n' est-ce pas un sujet tout trouvé et tout donné de tableau ? On arriva ainsi dans ce port-royal-des-champs qui ressemblait à une maison déserte et désolée. Deux domestiques seuls vinrent à la descente des carrosses. " le son des cloches, les feux de joie n' y parurent point comme jadis quand on y recevait la mère Angélique : mais ce fut quelque chose de beaucoup plus beau de voir en un moment cette ancienne église se remplir de religieuses (elles avaient pris en arrivant leurs manteaux de choeur), qui par les couleurs mêmes de leur habit marquaient assez qu' elles venaient de blanchir leurs robes dans le sang de l' agneau dont leurs croix étaient encore teintes. " pendant ce temps-là la prieure des champs, la mère Du Fargis, faisait assembler sa communauté, qui se rendit aussitôt à la porte des sacrements pour recevoir les trente-six arrivantes. Celles-ci étant entrées, elles s' embrassèrent toutes avec une tendresse et une joie qui ne peuvent p156 s' exprimer, et que seuls peuvent comprendre " ceux qui savent ce que c' est que d' une parfaite union et amitié. " les formes toutefois ne furent point négligées, et la mère Du Fargis ayant prié m le grand vicaire de s' approcher de la porte, lui dit : " vous êtes témoin, monsieur, que nous recevons nos mères et nos soeurs avec une extrême joie ; mais cela n' empêche pas que nous ne nous croyions obligées, pour conserver les droits de la maison, de déclarer qu' ayant adhéré à tous les appels que nos soeurs ont faits l' année passée, nous nous portons pour appelantes ... " le maintien de leurs droits et le procédé méthodique jusque dans le moment de leur plus grande effusion et à l' heure où d' autres oublieraient tout, c' est bien un trait des personnes de port-royal et de la nature janséniste. Il me reste peu à dire pour achever de dessiner ici la mère Angélique De Saint-Jean ; nous la retrouverons sur notre chemin. Lors de la paix de l' église, dans l' intervalle qui s' écoula entre l' arrangement des évêques et autres ecclésiastiques et celui qui fut conclu un peu après pour port-royal même, elle écrivit une lettre à M Arnauld, et on l' y voit plus infatigable, plus inébranlable encore que ce grand athlète. Elle n' espérait guère pour port-royal, et ne voyait dans la paix partielle , à laquelle les amis avaient donné les mains, qu' une brèche par où l' ennemi leur arriverait, à elles, plus vite. Il faut voir en quels termes augustes et mâles elle le dit : " les forts d' Israël déclarent qu' ils ne peuvent plus garder le lit de Salomon, et ils remettent leur épée dans le fourreau... etc. " p157 elle disait encore, écrivant au même : " il y a bien du plaisir à laisser faire Dieu, car on est assuré qu' il fait tout bien : mais on tremble quand on entreprend quelque chose de soi-même, de peur de sortir du chemin sans s' en apercevoir. " ses pronostics, pour le moment, ne furent pas vérifiés ; la paix entière se conclut ; port-royal y participa. C' est alors que le gouvernement à proprement parler (quoiqu' elle l' eût déjà exercé de fait) commença pour la mère Angélique ; elle devint prieure sous la mère Du Fargis abbesse, et resta en cette charge neuf ans, les neuf dernières années prospères et florissantes (1669-1678). Elle fut elle-même nommée abbesse en août 1678, à la veille de la persécution renaissante ; on remit p158 port-royal en état de siége, et elle eut à soutenir les assauts, -des assauts d' un nouveau genre. L' archevêque de Paris, M De Harlay, bien autrement habile et perfide que M De Péréfixe, menait poliment l' attaque en la calculant, en la déguisant sous toutes sortes d' égards. On retira de nouveau pensionnaires et postulantes, on dispersa solitaires et confesseurs, mais tout cela en prétextant de la paix et du bon vouloir avec le miel de l' urbanité et avec des paroles de cour. Il fallut accepter cette nouvelle espèce de lutte ; la mère Angélique y suffit et sans conseil, écrivant lettres sur lettres à l' archevêque, rédigeant les requêtes où le droit était patiemment prouvé, renouvelant et amoindrissant les tours de ses demandes, disputant enfin le terrain pied à pied, et retardant ainsi, pour quelque temps du moins, ce dont l' issue était désormais inévitable. Elle fut continuée abbesse après son premier triennat, en 1681, mais elle n' acheva pas le second. La mort de M De Saci qui, tout éloigné qu' il était de port-royal, en demeurait le père spirituel, fut un coup dont la mère Angélique ne se releva pas. douleur sur douleur ; mon coeur est dans l' amertume : ces mots de p159 Jérémie sont la note finale et dominante de notre sujet. On a vu, dans le récit de cette mort de M De Saci par Fontaine, l' attitude de la mère Angélique pendant les funérailles du saint confesseur ; on a entendu le ton de cette voix un peu basse et profonde, par laquelle elle aspirait fixement à la terre. Elle s' apprêtait dès lors, selon son expression, à rendre son voile à celui qui le lui avait donné . Trois semaines après M De Saci, elle mourut, le 29 janvier 1684 ; une des dernières paroles proférées par elle avait été celle de l' époux dans le cantique des cantiques : " adjuro vos, filiae Jerusalem, ne suscitetis neque evigilare faciatis dilectam, donec ipsa velit... filles de Jérusalem, je vous conjure de ne point réveiller celle qui est la bien-aimée de mon âme et de ne la point tirer de son repos jusqu' à ce qu' elle le veuille. " elle n' avait que cinquante-neuf ans ; il y en avait quarante qu' elle avait fait profession, et cinquante-trois qu' elle était à port-royal. En avançant dans cette route uniforme, elle avait de plus en plus triomphé de ce qui nous a paru sa première saillie. Vers la fin elle nous représente en toute justesse l' égale et la pareille de M De Saci au dedans de port-royal, bien qu' elle ait eu plus à faire que lui, ayant plus de fertilité naturelle et de génie varié : mais elle était arrivée comme lui à cette même exacte et continuelle présence de l' éternité. " cette vie dans toute sa longueur, nous dit Du Guet, ne lui paraissait qu' une seule p160 nuit ou une veille de quelques heures : elle parlait de l' autre comme si elle y eût déjà touché. " tranquille au milieu des passions iniques, elle disait : " il y a un ordre admirable dans ce qui ne nous paraît qu' une confusion et qu' un désordre, et il faut attendre que tout l' ouvrage soit fini pour en voir les proportions et les beautés. " et elle contemplait comme déjà présent à ses yeux cet art divin, dans l' infini mystérieux de son architecture. Hors de là, hors de cet ordre éternel, rien pour elle n' avait de prix, et elle n' y voyait que le danger. Quand son frère M De Pomponne fut fait secrétaire d' état en 1671, elle trembla pour lui ; elle ne fut rassurée que par sa disgrâce (1679), et elle en eut de la joie tout en compatissant à sa peine. Elle écrivait à la duchesse De La Feuillade (Mlle De Roannez) sur cette peine par où il faut passer pour aller du monde à Dieu : " la fausse vertu est encore plus vaine que les faux biens... etc. " Madame De Sévigné écrivait à sa fille, le 29 novembre 1679, en lui parlant de la disgrâce de son tendre ami M De Pomponne : (...). p161 Nous qui venons de lire quantité d' écrits et de lettres de la mère Angélique De Saint-Jean nous sommes moins enthousiaste que Madame De Sévigné, mais nous comprenons son enthousiasme. Nous ne croyons pas à la beauté continue dans les écrits de la mère Angélique : p162 nous y avons respectueusement relevé les hautes pensées et les grands accents. On a de la mère Angélique De Saint-Jean trois volumes de conférences et trois autres de discours , mais sur des sujets et dans des formes toutes monastiques, on n' en tirerait rien de plus pour l' idée qu' on a d' elle maintenant, assez complète, ce me semble. Elle est tout simplement un des plus considérables esprits de port-royal ; et, dans cette seconde génération à laquelle elle appartient, nul (Pascal excepté) n' a autant de génie qu' elle. On ne saurait séparer de la mère Angélique De Saint-Jean les deux religieuses qui se montrèrent le plus attachées à elle, et qui furent comme ses aides de camp zélés dans ces guerres de la grâce, la soeur Eustoquie De Bregy et la soeur Christine Briquet. Pendant la captivité et la séquestration qu' un certain nombre de nos religieuses eurent à supporter, ce sont les deux seules qui n' éprouvèrent pas même une velléité de tentation, qui n' eurent pas même l' idée qu' on pouvait broncher. La soeur Eustoquie De Bregy, qui était d' ailleurs une personne de beaucoup d' esprit, n' a rien d' attrayant pour nous ; la relation qu' elle a donnée de sa captivité, si elle brille entre toutes les autres par un air de distinction et de finesse, n' est pas sans de graves inconvenances de ton. Malgré la vivacité de son opposition, la soeur Eustoquie avait été, je l' ai dit, fort ménagée d' abord par l' archevêque à cause de la comtesse De Bregy sa mère, et elle n' avait pas été du premier enlèvement du 26 août. Dans les semaines qui suivirent, p163 elle mena le couvent et contribua plus que personne à maintenir le parti des récalcitrantes. On a quantité d' écrits d' elle à cette date ; elle se plaisait à raconter plume en main ses conversations soit avec M Chamillard, soit avec l' archevêque, soit avec sa mère quand celle-ci venait au parloir pour l' exhorter. Ces conversations écrites de la soeur Eustoquie sentent une lectrice des romans de Mademoiselle De Scudéry bien plus qu' une élève de la mère Angélique. Je ne prétends pas qu' elle ait lu ces romans à la mode, mais elle en avait pris, par une sorte d' influence de famille, le ton et la façon. Ainsi un de ses tours familiers, c' est de demander, après qu' elle a parlé et répliqué dans son sens : cela est-il mal dit, monsieur ? ... est-ce mal dit ? absolument comme aiment à le faire les personnages des conversations de Mademoiselle De Scudéry. La mère de la soeur Eustoquie, Madame De Bregy, était une précieuse qualifiée, nièce du fameux Saumaise, mais accommodée selon la cour : " elle est coquette en diable, a dit Tallemant ; cependant on n' a jamais tranché le mot avec personne. Elle ne manque point d' esprit ; mais c' est la plus grande façonnière et la plus vaine créature qui soit au monde. " on a d' elle quelques lettres et pièces galantes imprimées : ce sont des riens prétentieux. Madame De Bregy avait été pour le sonnet de Job , de Benserade, avant de savoir que Madame De p164 Longueville s' était déclarée pour le sonnet d' Uranie de Voiture : " Job dans les siècles passés ne fut guère plus humilié que je le suis aujourd' hui, d' apprendre que j' ai pu me trouver contraire à l' opinion de votre altesse ; car si je n' avais pas assez de sens pour m' y rendre conforme, mon esprit de divination devait servir l' autre en cette rencontre, et ne lui pas laisser la honte de se voir opposé à des sentiments que j' ai toujours reconnus pour une règle, avec laquelle l' on ne saurait faillir. " elle écrivait cela à Madame De Longueville, qui lui répondait galamment : " votre lettre a fait plus de bien au sonnet de Job que Benserade même, et elle me donne un si grand regret de n' avoir pas eu des sentiments conformes à ceux de la personne qui l' a écrite, que si elle ne me fait changer, elle me fait au moins condamner les miens, etc. " ce Benserade, si galamment défendu par Madame De Bregy, la payait par ce poulet en vers : ne jugeant pas fort à propos d' aller chez vous pour mon repos,... etc. Madame De Bregy avait proposé à Quinault cinq questions d' amour : " première question, savoir si la présence de ce que l' on aime cause plus de joie que les marques de son indifférence ne donnent de peine ? ... " et les autres questions à l' avenant. Quinault fit à chacune une réponse en vers par l' ordre du roi. C' est, l' esprit rempli de ces fadaises qu' elle entremêlait avec les p165 pratiques d' une dévotion mondaine, c' est en sortant du val-de-grâce où elle passait quelquefois la journée avec la reine et l' archevêque, que Madame De Bregy venait à port-royal exhorter sa fille qui tenait pour cinq propositions d' un tout autre genre, mais qui y portait également un esprit de précieuse. La fille avait lu Jansénius dans le texte et citait les conciles ; la mère possédait l' astrée et les arrêts des cours d' amour : il devait être curieux de les voir aux prises et bec à bec , comme dit Benserade. La fille avait beau jeu à relever la mère ; mais elle avait le tort de parler d' elle sans aucun respect. Elle se plaignait tout haut d' appartenir à des personnes " si fort attachées au monde et si peu chrétiennes. " un jour que la comtesse De Bregy et l' archevêque se trouvèrent ensemble au parloir, l' entretien avec la soeur Eustoquie dura une heure et demie ; celle-ci soutint d' un ton de docteur, et avec une intrépidité encore plus impertinente qu' à l' ordinaire, l' impossibilité pour elle d' en venir jamais à la signature, quand même tout le monde, et même M Arnauld, cèderait : sur quoi sa mère impatientée dit ce joli mot : j' ai une fille qui ne relève que de Dieu et de son épée . L' archevêque y applaudit fort, et, l' entretien s' animant de plus en plus, la soeur Eustoquie acheva de s' y dessiner en docte héroïne, en chevalière de la grâce. On avait précisément, ce jour-là ou la veille, arrêté à port-royal p166 et conduit à la bastille M Akakia, qui était un très-honnête et très-utile homme d' affaires des religieuses. La soeur Eustoquie était outrée de cette arrestation de M Akakia, et elle le laissa trop voir à son ton ; ce qui fit que sa mère, allant au fond de la pensée qu' elle connaissait si bien, dit au prélat : " voyez-vous, monsieur ! Cette créature me mettrait bien en pièces pour conserver en son entier le soulier de M Akakia, de M Arnauld, de monsieur et de madame la janséniste ; et pourvu que tout aille bien de ce côté-là, je vous assure qu' elle se soucie fort peu de nous et de ce qui nous arrive. " je crois que Madame De Bregy avait grand' raison en jugeant ainsi. L' archevêque, en sortant, dit devant les autres religieuses : " jamais il ne s' est vu orgueil semblable à celui de cette créature sous le ciel. Elle demeure dans son froid, sans s' émouvoir de rien ; elle vous tient son quant-à-moi , et elle m' a répondu dans une hautainerie, dans une élévation et dans une assurance qui m' a fait rougir de voir un tel caractère d' esprit et une telle vanité dans une religieuse, et de voir qu' elle n' en rougit pas elle-même. Elle est au-dessus de tout, rien ne l' étonne, et personne n' est digne d' elle. " c' est la soeur Eustoquie elle-même qui nous transmet sur son compte ces témoignages à charge, et elle ne s' aperçoit pas, à la manière dont elle croit s' en faire honneur, qu' elle les justifie. Elle fut enlevée de port-royal le 29 novembre (1664) et fut mise aux ursulines de Saint-Denis. Sa relation, fort spirituelle, trahit à nu les défauts qui s' étaient introduits à port-royal à cette date. La soeur Eustoquie tire vanité et fait trophée de tout. Que ce soit le comte De Bregy son père, l' abbé De Flecelles son oncle, ou sa p167 mère encore, ou l' archevêque, qui reviennent l' entretenir et la presser, elle ne se borne pas à leur résister, elle se joue et les drape. Au reste, on savait à qui l' on avait affaire en l' attaquant, et le plus souvent on en venait à plaisanter des deux parts : causer avec la soeur Eustoquie, c' était engager une partie d' escrime. Dans une dernière visite que lui fit M De Péréfixe accompagné de l' évêque de Poitiers (Clérembaut De Palluau), pour lui annoncer son prochain retour à port-royal, les deux prélats se conduisirent en gens de cour et badinèrent. La supérieure des ursulines ayant dit que le comte De Bregy était venu voir sa fille et s' était mis en quatre de tendresse pour la fléchir : " oh ! Répondirent ces messieurs, ce ne sont pas des tendresses qu' il lui faut, ce sont des raisons. Ce n' est pas à des gens de cour que la soeur Eustoquie se laissera prendre, il lui faut d' habiles théologiens. " et là-dessus M De Péréfixe ayant entamé quelques mots de discussion pour la provoquer, elle répondit ferme à son ordinaire, para les coups et se garda bien de prendre le change sur la grâce suffisante, qu' on essayait de substituer à l' efficace. " M De Poitiers témoigna une grande satisfaction de ses réponses : il s' était mis derrière l' épaule de M De Paris, où il faisait des mines et des grimaces qui faisaient voir au naturel l' esprit des évêques de cour. " elle, une fois lancée et se sentant applaudie, continuait toujours ; elle s' attira pourtant ce mot très-juste de l' archevêque sur ses amis les jansénistes et sur la méthode qu' ils avaient employée pour la séduire : " qu' ont-ils fait ? Ils vous ont prise par votre faible : ils vous ont dit de belles choses . " on lit dans les notes que Racine avait rassemblées p168 pour son histoire de port-royal ce jugement sur la soeur Eustoquie, très en accord avec ce qu' on a vu : " lorsque les religieuses étaient renfermées au port-royal de Paris (août-novembre 1664), elles trouvaient moyen de faire tenir tous les jours de leurs nouvelles à M Arnauld, et d' en recevoir... etc. " c' est évidemment là le jugement que portait Nicole sur la soeur Eustoquie. Et toutefois, pour ne pas être injustes, n' oublions pas de noter d' elle quelques belles paroles. Un jour, sur ce que lui représentait sa mère, qu' elle s' exposait à ne revoir jamais les personnes qu' elle aimait si passionnément, et cela par son obstination et par la leur, la soeur Eustoquie répondit : " Dieu est un miroir où les âmes justes se voient toujours et se regardent mutuellement ; et si on les arrache de mes yeux, on ne le fera jamais de mon coeur. " et lorsqu' à sa sortie des ursulines de Saint-Denis, elle revit la soeur Anne-Eugénie (Madame De Saint-Ange), qui avait été également enlevée de son côté, et mise à la visitation de chaillot, elle se jeta à genoux dans un mouvement d' effusion et s' écria : " quoi ? être fidèles à Dieu, et se revoir ! Ah, c' est trop de grâce ! " Madame De Motteville et Mademoiselle Testu étaient présentes et en témoignèrent de l' édification. La soeur Christine Briquet qui fut enlevée la dernière, le 19 décembre, n' a contre elle que son trop de jeunesse et de pétulance. Durant tout ce conflit, où elle avait pris l' un des premiers rôles et où elle était l' un des chefs improvisés, elle ne disait pas trois paroles p169 sans que le feu lui montât au visage. Sa relation, comme celle de la soeur Eustoquie, justifie bien le reproche qu' on leur faisait, même au dedans de port-royal, que leur manière d' écrire était trop suffisante. La soeur Christine Briquet fut mise au monastère de sainte-Marie de la rue saint-Antoine. Quelques semaines après son entrée, un bref du pape étant arrivé de Rome, la mère prieure commença à la prêcher sur la signature : " je la suppliai avant que de s' y engager, dit la soeur Christine, de me dire sur quel principe elle se voulait établir , parce que les conséquences qu' elle en tirerait ne feraient impression sur mon esprit qu' à proportion de la vérité et de la solidité du fondement sur lequel elles seraient établies. " la différence de ton de cette nièce des Bignon d' avec la fille des Bregy, filleule de la reine, se fait aisément sentir : la précédente était de race de précieuse, celle-ci est de souche gallicane et doctrinaire ; elle part d' un principe ; elle porte dans la dévotion le procédé parlementaire au lieu du genre rambouillet. La soeur Christine était l' ardeur même ; sur ce qu' une des mères de sainte-Marie lui disait obligeamment qu' elle pensait qu' ayant eu à sortir de port-royal, elle n' était pas fâchée d' être dans cette maison plutôt que dans une autre, elle lui répondit tout net " que non ; qu' en y venant, elle accomplissait la volonté de Dieu et non pas la sienne ; qu' elle ne se regardait plus que comme une personne en purgatoire, qui n' a plus d' autre soin que celui de satisfaire à Dieu pour ses péchés, et qu' elle serait aussi contente pour ce sujet d' aller en Canada, ou dans un cachot , si on l' y voulait mettre. " -pendant sa captivité, la soeur Christine trouva moyen d' écrire et de recevoir des p170 billets en apparence insignifiants, mais où il y avait des lignes tracées à l' encre sympathique : en approchant le papier du feu, on voyait saillir les caractères qui ne paraissaient pas. Ses stratagèmes furent découverts ; on voulut lui en faire honte. M Chamillard et la mère supérieure lui montrèrent un billet qu' elle avait écrit de la sorte. Il dit " qu' il n' en faudrait pas davantage pour perdre une fille d' honneur. " elle répondit " que ce n' était pas la chose en elle-même, mais seulement le sujet pour lequel on s' en serait servi qui pourrait faire perdre l' honneur, et qu' elle savait bien que la réputation d' une fille ne serait nullement blessée si, étant prisonnière, elle avait eu recours à cette invention pour apprendre des nouvelles de sa mère et de ses soeurs dont on l' aurait séparée injustement. " elle avait réponse à tout et tenait tout ce monde en échec. On lui rendait cette justice qu' elle empirait tous les jours et que, si elle était bien entêtée en sortant de port-royal, cela n' était rien en comparaison de ce qu' elle était devenue depuis. Cette dangereuse petite fille justifiait de plus en plus ce que lui avait dit l' archevêque : " je souhaiterais de tout mon coeur que vous eussiez quatre mille fois moins d' esprit que vous n' en avez... il est certain que votre esprit vous perd. Vous êtes une dogmatiseuse, une théologienne et une philosophe. Vous vous mêlez d' enseigner une science... dites-moi un peu comment elle s' appelle ? Est-ce la théologie ou la philosophie dont vous faites profession ? " la soeur Christine ne le savait pas bien elle-même : par ses appels continuels aux paroles de l' écriture, elle allait à tout moment jusqu' aux limites du protestantisme. Un siècle plus tard, p171 au lieu de Saint-Cyran et de M Arnauld, faites-lui lire Jean-Jacques ou engouez-la pour M Necker, et vous verrez où elle ira. Elle a, de temps en temps, sous sa plume de petites anecdotes espiègles et malicieuses. L' intériorité lui manque comme à la soeur Eustoquie ; mais ce don lui viendra avec les années, tandis qu' il est douteux que la fille de Madame De Bregy l' ait jamais pu acquérir. L' endroit le plus touchant de la relation de la soeur Christine est celui où elle raconte sa réunion inespérée avec la mère Angélique De Saint-Jean, dans ce carrosse, le 2 juillet à dix heures du soir, et le cri du coeur qui lui échappe en la reconnaissant à sa voix. Des autres religieuses captives de port-royal je ne dirai plus un mot, si ce n' est de l' une d' elles que Bossuet exhorta, et disposa à signer. C' était l' une des nièces de la mère Agnès, celle même qu' on avait placée auprès d' elle au monastère de sainte-Marie du faubourg Saint-Jacques. La mère Agnès, dans toute cette persécution, se dessine avec un caractère particulier et doux. Elle souffre, elle prie, elle désire ce qui procurera la réunion, elle ne discute pas ; elle n' a pas l' idée de signer elle-même, mais elle ne s' oppose à rien et, dans le cas présent, elle laissa tout à côté d' elle sa nièce agir selon sa conscience. La mère Agnès a écrit depuis lors pour témoigner son repentir de cette conduite, de cette indifférence fort sage et qui n' était que le contraire de l' entêtement ; elle en a fait amende honorable en plein chapitre ; c' était se repentir d' avoir été tolérante et raisonnable comme elle y était portée d' elle-même. La personne p172 qui contribua le plus à cette chute de la soeur Marie-Angélique De Sainte-Thérèse D' Andilly fut l' abbé Bossuet. On a beaucoup discuté pour savoir quelle part directe Bossuet, alors doyen du chapitre de Metz, mais ami particulier de M De La Brunetière et très-apprécié de M De Péréfixe, avait pu prendre à ces controverses intérieures du monastère de port-royal. Il paraît bien qu' il n' y fit jamais d' exhortation proprement dite aux soeurs assemblées, quoiqu' il y ait accompagné (et probablement plus d' une fois) soit l' archevêque, soit le grand-vicaire. On sait, par exemple, qu' il était venu à la maison de Paris avec le prélat, le dimanche 28 juin 1665 ; on était à la veille de la translation à la maison des champs, et bon nombre des religieuses de Paris n' y donnaient pas volontiers les mains ; Bossuet vint dans l' intention de les adoucir, de les calmer ; et à un moment, comme une soeur demanda que M Chamillard et la mère Eugénie qui étaient présents se retirassent pour que l' on pût conférer plus librement de cette affaire avec l' archevêque, Bossuet crut devoir se retirer aussi. Mais, ce qui est pour nous d' un intérêt plus circonstancié et plus sensible, l' abbé Bossuet vit beaucoup en particulier la mère Agnès et p173 sa compagne de captivité. Comme après les premiers jours de privation elles demandaient un confesseur et un conseiller, l' archevêque leur avait dit : " je vous prie, voyez m l' abbé Bossuet ; c' est un homme savant et le plus doux du monde ; il est comme il vous faut, car il n' est d' aucun parti . " " -m l' abbé Bossuet vint nous voir ce même jour, raconte la soeur Angélique-Thérèse dans sa relation assez naïve... etc. " la soeur Angélique-Thérèse se laisse pourtant ébranler peu à peu. Elle raconte qu' un jour Bossuet fut touché jusqu' aux larmes d' une de ses paroles. L' archevêque lui demandait si ce n' était pas la crainte de sa tante Agnès qui la retenait de signer ; elle répondit : " monseigneur, elle est la première à qui je dis mes peines, car je n' ai point de réserve pour elle ; je lui ai témoigné que je ne voulais rien faire qu' elle ne fît, et elle m' a dit ces propres paroles : ma soeur, ne dites pas cela, il ne faut pas s' appuyer sur un bras de chair ; si vous croyez le devoir faire, pourvu que ce soit avec conseil, je n' en aurai point de peine . " ils se regardèrent tous et dirent : " voilà qui est bien sage. " ils en furent même si touchés que M De Péréfixe et l' abbé Bossuet en pleurèrent. L' art de Bossuet, chaque fois qu' il la voyait, était, tout en la pressant, de lui diminuer l' importance de la signature, de la lui faire " le plus facile qu' il pouvait. " il ne fut pas seul à la déterminer ; un autre p174 docteur, M Chéron, y contribua de moitié. La pauvre fille avait des restes de terreur ; elle avait ouï dire que " de signer, c' était comme de renoncer la foi et se jeter dans l' étang de feu et de soufre . " Bossuet n' avait pas trop de toute sa gravité insinuante pour la calmer. Elle signa donc ; mais, aussitôt après, le remords la prit ; elle n' osait regarder sa main sacrilége qui avait tenu la plume ; cette main droite lui faisait horreur, elle la cachait par un mouvement instinctif. Laissons toutes ces pusillanimités et ces misères. La seule particularité que j' aie tenu à relever en cet endroit, c' est que Bossuet visita soigneusement quelques-unes des religieuses de port-royal, leur parut doux et plus d' une fois ému, et leur tint des discours fort raisonnables, dont elles se défiaient parce qu' ils leur paraissaient séduisants . à propos de ces filles de M D' Andilly qui avaient signé (car il y en eut une autre encore qui céda), on se disait avec effroi au-dedans de port-royal : " si ces choses arrivent au bois vert, que sera-t-il fait au bois sec ? " on allait jusqu' à trembler pour la mère Agnès, qu' on disait affaiblie elle-même et chancelante ; et la soeur Christine s' écriait : " je ne veux pas croire facilement que les étoiles soient tombées du ciel. " p175 iv. On n' était pas à port-royal sans ajouter quelque foi aux présages. On raconte que le tonnerre était tombé le 22 juillet 1661 (à la veille des persécutions) au monastère des champs, proche l' abbaye, sur un grand chêne dont il brisa toutes les branches en mille pièces, ne lui laissant que le tronc ; et l' on remarqua que cet arbre ne recommença à pousser et à verdoyer que quatre ans après, l' année même où nous sommes, et quand toutes les religieuses y furent rassemblées. Si le présage était fidèle, et si le signe exprimait la réalité, l' arbre ne dut refleurir d' abord que bien imparfaitement. Et en effet, après la première joie de la réunion, tout restait bien sombre et bien triste encore. Bon nombre des soeurs de Paris ne s' étaient pas décidées de plein gré à cette translation aux champs. Toutes n' y avaient p176 pas été nourries dès leurs jeunes années comme la mère Agnès et n' y avaient pas leurs plus tendres souvenirs. Le monastère de Paris était devenu pour plusieurs d' entre elles, pour les plus jeunes, le principal centre et la nouvelle patrie. Dans tous les cas, la raison disait qu' il ne fallait point, par un entraînement d' affection et de sentiment, se laisser aller à déserter cette importante maison où l' on avait mis tant de soins et de peines, où la charité avait appliqué tant de libéralités et de dons, et qu' on ne devait point s' empresser de la céder à quelques soeurs infidèles ou à des intruses qui, une fois maîtresses du logis, n' en sortiraient plus. La soeur élisabeth-Agnès Le Féron, personne de mérite comme je l' ai dit, et qui avait pris le commandement de l' arrière-garde à port-royal de Paris quand les autres chefs eurent été enlevés, fit très-bien sentir la solidité de ces considérations : les soeurs de Paris ne pouvaient accepter ni, à plus forte raison, solliciter comme une grâce, une mesure qui était un commencement de dépossession, et il fallait qu' elles y parussent forcées et contraintes : p177 " nous l' accepterons de bon coeur, écrivait excellemment la soeur Le Féron,... etc. " la mère Agnès était un peu étonnée et piquée, ou tout au moins peinée de ces objections à une chose qui lui paraissait la plus désirable de toutes, la réunion : " je vous avoue, mes chères soeurs, leur écrivait-elle, que je m' en suis bien fait accroire dans cette occasion,... etc. " enfin on s' accorda ; les soeurs de Paris soutinrent jusqu' au bout leur droit et l' honneur du pavillon, et la réunion se fit comme nous l' avons vu. Après les premières effusions, on en vint à considérer la situation nouvelle telle qu' elle s' offrait en réalité : on s' aperçut qu' on était en état de blocus et prisonnières. La persuasion où l' on était à l' archevêché et à la cour (et sans se tromper de beaucoup) que les religieuses, tant qu' on les laisserait à Paris, ne cesseraient de communiquer par lettres avec M Arnauld et leurs autres principaux conseils, avait été pour beaucoup dans cette transportation aux champs, et, pour la rendre efficace, on y joignit des mesures de séquestration absolue et d' isolement. Un exempt des gardes du corps, Saint-Laurent, de la compagnie de Gesvres, avec quatre gardes, dont p178 deux gentilshommes, fut expressément chargé de veiller sur les dehors du cloître et d' intercepter toute libre communication. Pour plus de sûreté, les gardes envahirent même les jardins qui étaient compris dans la clôture, et ils en retinrent les clefs. Cependant les soeurs ne pouvant vivre dans une privation entière de promenade et d' exercice, surtout en un lieu que les travaux de M D' Andilly et des solitaires n' avaient pas complétement assaini et où il y avait des fièvres, on dut s' arranger avec les gardes pour qu' ils laissassent le jardin vacant au moins pendant les heures où les religieuses y voudraient aller. Mais s' ils se retiraient pour une heure ou deux, ils n' oubliaient pas de surveiller et d' inspecter, pendant ce temps même, les promeneuses. " ils faisaient la ronde autour des murs, lit-on dans les relations, quelquefois à cheval et d' autres fois à pied, afin de voir de dessus les molerets et des autres montagnes dont nous sommes environnées, si nous ne parlions point aux jardiniers ; ils les menaçaient continuellement que, si on les voyait s' approcher de quelques religieuses pour leur donner ou recevoir d' elles quelque lettre ou quelque écrit, on les enverrait incontinent à Saint-Germain, où leur procès était tout fait, et où il n' y aurait plus qu' à les pendre. " on ne pendait personne ; on menaçait et on tâchait de faire peur, parce que l' honneur de messieurs les gardes du corps du roi était engagé à ne rien laisser passer de défendu, et qu' il arrivait, malgré tous leurs soins, que quelque lettre s' échappait toujours. Lorsque les gardes du corps furent remplacés, après quelque temps, par des archers du grand prévôt de l' hôtel, ces derniers observèrent les mêmes précautions, mais ne se conduisirent pas plus p179 mal : ils évitaient de gêner les soeurs en tout ce qui n' était pas contraire à leurs ordres. Au dedans, on avait donné aux religieuses pour confesseur un prêtre né en Savoie, jeune et rude, dénué de lumières et d' expérience, le sieur Du Saugey ; sans être précisément méchant, il fit du mal, et exagéra ses ordres plus qu' il ne les tempéra. On ne laissait pas de le tromper. L' interdiction des sacrements durait toujours ; mais cette interdiction ne tombait que sur les religieuses de choeur ; les converses avaient accès à la sainte-table. Combien de fois la mère Agnès ou quelque autre, mais surtout la mère Agnès la plus saintement affamée de toutes, ne se déguisa-t-elle pas en soeur converse, et à la faveur de ce travestissement, sous le manteau gris, ne trouva-t-elle pas moyen de communier en tapinois et (qu' on me passe le mot) par contrebande ! étaient-ce là des communions bien légitimes que ces communions ainsi enlevées par ruse ? Pour les justifier, on ne manquait pas de citer l' exemple de Jacob, qui déroba la bénédiction de son père sous l' apparence velue d' ésaü. On citait aussi l' exemple du paralytique qui pour pénétrer jusqu' à Jésus-Christ, ne pouvant entrer par la porte du logis à cause de la foule, avait été introduit par une ouverture faite au toit : " Jésus-Christ ne reprit point ceux qui l' avaient ainsi descendu et loua même leur foi. " mais, si, de loin, ces traits présentés avec choix appellent le sourire, de près la situation était sans douceur, et ce rayon de la grâce, le seul rayon qui s' y glissât, nous avons peine, nous profane, malgré toute notre attention, à le découvrir, tant il est ici dépouillé de sa lumière sensible. Je ne sais rien de plus pénible et de plus attristant p180 que la lecture des pièces originales qui se rapportent à cette période de trois ans et demi : une lutte permanente, opiniâtre, muette, entre des religieuses estimables, mais contentieuses, et des ecclésiastiques tels que le sieur Du Saugey ou le sieur Poupiche, sans charité, sans éducation, sans intelligence ; la maladie sévissant dans ces corridors étouffés, où l' air des champs apporte plus de miasmes que de saines fraîcheurs, et la mort, la mort coup sur coup frappant de pauvres filles qui meurent sans secours, sans sacrements, et que les survivantes chargent ingénument " de leurs commissions pour l' autre monde, " jusqu' à mettre dans les mains de la soeur défunte leur requête ou procuration régulièrement dressée et signée de toutes, monument d' une ténacité qui finit par lasser aussi et qui devient à son tour esclave de la lettre : tout cela, suivi de près et jour par jour, est triste, monotone, accablant. Il s' y mêle bien des petitesses ; il y a la journée des chaises renversées que je ne raconterai pas, car cette journée-là est burlesque, peu digne du lieu, et elle fait comme parodie à tant de belles journées précédentes. Sincèrement, p181 quand on vient de parcourir en entier et de traverser, comme je l' ai dû faire, cette portion des actes et journaux de la communauté, on a besoin de s' éloigner un peu pour retrouver l' impression sous laquelle p182 on est accoutumé à se représenter port-royal des champs, et pour se redire avec M De Pontchâteau : " cette maison ne semble être qu' une grande ruine et un peu de poussière ; mais les serviteurs de Dieu aiment jusqu' à la poussière de Jérusalem. " c' est alors, durant cette ingrate période, quand il y avait dispersion complète et fuite des amis, quand M De Sainte-Marthe n' osait rôder près des murailles interdites que déguisé et à de rares intervalles, et pas tout d' abord ; quand M De Saci retiré dans une maison de faubourg allait être arrêté et mis à la bastille ; qu' Arnauld et Nicole, mieux cachés, en lieu plus sûr, étaient hors de portée des champs, et que s' ils publiaient des écrits pour réfuter les adversaires et défendre la foi des religieuses persécutées, cela n' allait pas jusqu' à elles, ou du moins que ce n' était pas le secours présent et toujours renouvelé qu' il leur fallait, -c' est alors qu' il y eut pourtant un homme de port-royal, un solitaire, un laïque qui devint durant ces rudes années, et à son corps défendant, le consolateur prochain et comme le directeur édifiant des religieuses : c' était leur médecin, M Hamon, -médecin aussi des âmes : lucas bis medicus, comme on le disait aussi de saint Luc. J' ai eu déjà l' occasion de le nommer bien souvent dans ces pages, mais c' est ici son beau moment pour lequel je l' ai exprès réservé. Ce rayon que je viens de regretter de ne point trouver dans port-royal à cette heure de resserrement et d' accablement continu, et durant ces journées d' un seul nuage , M Hamon le reçoit et nous le laisse apercevoir sur son front jusque dans l' obscurité où il se dérobe. Par un effet mystérieux et qui a sa secrète justice, le plus humble se met à reluire quand tous les autres sont éclipsés. p183 Il avait été forcé de se retirer à la fin de l' année 1664 (30 novembre), et avait esquivé assez adroitement la lettre de cachet qui le concernait. On s' était adressé à lui-même : " je n' eus pas l' esprit d' avoir peur, " dit-il. Son air de candeur ôta toute méfiance à l' exempt, qui crut l' avoir sous sa main à volonté. Les soeurs mieux avisées, et comprenant de quoi il s' agissait, eurent le temps de le faire évader par les jardins. Son exil fut de neuf mois. Les maladies qui se déclarèrent après la réunion, en juillet 1665, lui fournirent une occasion de demander à revenir, et il en obtint la permission de l' archevêque. Il revint le 26 août au soir, résigné aux gênes, aux humiliations, et à être lui-même une manière de prisonnier. Il ne fut admis à revoir les soeurs malades qu' à condition qu' il ne leur donnerait ni ne recevrait d' elles aucune lettre ni billet, et qu' il n' entrerait point sans être accompagné de la tourière, surveillante préposée par l' archevêque. On exigeait qu' en s' adressant aux malades il parlât haut, pour que la tourière pût tout entendre. L' exempt des gardes, quand sa surveillance était en défaut, s' excusait auprès de l' archevêque en disant " qu' il ne pouvait répondre de rien tant que M Hamon serait à port-royal, que c' était un homme entièrement dévoué aux religieuses et qui ferait tout pour les servir. " les gardes le raillaient, ou du moins, le jugeant sur sa pauvre mine et son costume des plus humbles, lui refusaient le monsieur , seul titre auquel tinssent les solitaires de port-royal ; p184 ils l' appelaient par dérision monseigneur ou mon maître , ou quelquefois mon ami . On visita une fois son souper ; on regardait jusque dans ses poches pour voir s' il n' y avait point de lettres cachées, et l' on ne s' en rapportait point à sa parole. La dignité du médecin souffrait en ces instants et se sentait près de se révolter : le chrétien reprenait vite le dessus et remettait l' homme à la raison. La nuit, on l' enfermait à clef dans sa chambre. Il paraît même qu' il fut obligé de faire encore une absence et de s' éloigner de port-royal, mais ce ne fut que pour un temps très-court. Il se soumettait à tout avec joie, pourvu qu' il pût s' acquitter de son double devoir de médecin et de consolateur. Il commençait régulièrement sa journée en servant la première messe. C' est sous ce régime de contrainte, en ces années d' épreuve, qu' il composa pour les religieuses d' excellents petits traités dont j' ai à parler ; mais rien n' est pour nous d' un intérêt plus intime et plus singulier qu' un autre petit écrit de lui dans le goût des confessions de saint Augustin, intitulé : relation de plusieurs circonstances de la vie de M Hamon, faite par lui-même . Il s' y peint en traits naïfs et fins, nous offrant dans son propre portrait un modèle de psychologie chrétienne. Quand je m' adressais pour la première fois, il y a des années, à mes auditeurs de Lausanne, en leur disant de vive voix bon nombre des choses qui se retrouvent ici, j' ajoutais : " M Hamon est, avec M De Tillemont, un de ceux que M Gonthier, cet homme évangélique, avait le plus goûtés et qu' il se proposait de donner à connaître par des extraits bien choisis, comme il l' a fait pour Du Guet : c' est vous assurer d' avance qu' en p185 l' étudiant de près, notre patience aura son fruit et sera récompensée. " je disais cela aux chrétiens sincères d' une autre communion : aux indifférents même, pour peu qu' ils aient encore la curiosité de l' esprit, je dirai maintenant : entrez et assistez ici au merveilleux détail et à la continuelle prière, au continuel et ingénieux procédé symbolique d' une nature tout intérieure, toute spirituelle. M Hamon, en effet, pour le définir à l' avance d' un mot et le rapporter à sa vraie famille dans l' ordre chrétien, est un des grands spirituels du dix-septième siècle. Jean Hamon était né à Cherbourg, en basse-Normandie, vers 1617. Il ne nous dit pas quels furent ses parents, se bornant à nous donner dans sa biographie l' histoire de ses sentiments et de ses pensées. Il avait été mis de bonne heure aux études et y avait profité. Tout enfant, il avait un goût particulier pour les sentences ; il nous déclare le don, en croyant ne nous confesser qu' un faible : " il me souvient qu' étant enfant, et n' entendant pas encore bien le latin le plus grossier, comme j' aimais fort les sentences (ce qui est le caractère des moindres esprits, ainsi que je le lisais dernièrement quelque part), je lus par rencontre quelque chose des proverbes de Salomon que je trouvai admirables, et j' en fis un petit extrait des plus belles sentences, c' est-à-dire, de celles dont je pouvais entendre le latin, et qui avaient quelque chose de moral. " voilà le goût déclaré de M Hamon et la marque première et profonde de son esprit : les saintes sentences . Comme écrivain religieux, il aura les spiritualités morales ; comme médecin hippocratique, les aphorismes, auxquels il tâchera de donner, outre le sens physique et médical, un p186 sens moral encore plus relevé. Dans le nécrologe de port-royal, c' est lui qui fera en latin les belles épitaphes. Vrai fils de Salomon, descendant du sage et magnifique roi sous sa bure, il le suit à petit bruit, soit qu' il interroge la vertu des simples et le suc de l' hysope, soit qu' il exprime le sens figuré et réfléchi de tout ce qui passe à ses yeux. Les proverbes du roi sage, ç' a été pour M Hamon, dès que son esprit s' est connu, comme les histoires de Tite-Live pour M De Tillemont. M Hamon vint à Paris de bonne heure et fut précepteur de M De Harlay, depuis premier président du parlement. On a dit, mais je ne sais si c' est exact, qu' il alla à Rome avec lui. Il étudia en médecine et prit ses degrés avec grand applaudissement. Déjà estimé dans la faculté, il était en passe, pour peu qu' il l' eût voulu, de devenir un médecin en crédit dans le monde. C' est alors, vers l' âge de trente et un ans (1649), qu' il se sentit violemment poussé de Dieu. Il se mit entre les mains de M Du Hamel, qui avait succédé à M Hillerin dans la cure de Saint-Merry ; M Du Hamel eut bien de la peine à soumettre son esprit, et fut deux ans environ à l' enfanter à une vie un peu nouvelle. Alors seulement et déjà façonné, il le remit à M Singlin. M De Harlay aurait désiré accommoder son digne maître par la collation d' un petit bénéfice dans une terre à lui appartenant : M Hamon ne voulut pas. Sous M Singlin il avait encore des incertitudes, non pas de vie chrétienne, mais de choix de lieu et de genre de pénitence ; il avait l' idée de se faire chartreux. M Singlin attendait, et laissait s' user cette innocente inquiétude : " j' avais souhaité longtemps d' être à port-royal, nous dit M Hamon, mais je n' en parlais pas, parce que je regardais cela comme impossible... etc. " p187 il arrivait ainsi à port-royal des champs dans l' intervalle des deux frondes, vers juillet 1650, et quand le désert était dans sa plus belle floraison chrétienne et dans sa multiplication merveilleuse de solitaires ; c' était avant la fin du printemps sacré : " en arrivant à port-royal, j' observai tout ce qui s' y passait, et je puis rendre ce témoignage que je n' y ai vu personne, dans quelque emploi que ce fût, que je n' en fusse consolé... etc. " je m' arrête, car non content de se comparer au bagage , il va s' humiliant de plus en plus et arrive aux images inutilement désagréables. C' est que rien n' est inutile à ses yeux, et que le désagrément même est une partie de la pénitence. Il se reproche de n' avoir pas mieux profité de cette première saison de fécondité et de moisson surabondante : " je ne sais comment il arrive malheureusement que nous ne voyons les amis de Dieu et ses saints que lorsqu' il nous les a ôtés. La familiarité,... etc. " p188 M Hamon, en venant à port-royal des champs, avait vendu et distribué aux pauvres son petit patrimoine. On ne tarda pas à mettre à profit sa science ; il succéda bientôt comme médecin à M Pallu, qui mourut en ce même temps. On voit dans Fontaine qu' il ne réussit pas tout d' abord auprès des solitaires. Le bon petit M Pallu faisait sa médecine gaiement et en pénitent plus guilleret que morose. On passa à un tout autre visage avec M Hamon, qui avait peut-être alors ce surcroît de gravité qu' ont les sérieuses jeunesses, et qui, " voyant dans la médecine l' imitation de la nature et dans la nature l' oeuvre de Dieu, " exerçait son art avec le scrupule et l' autorité d' un sacerdoce. De plus, vers ce temps-là, une espèce de médecin charlatan appelé Duclos s' était insinué au dehors de port-royal, par M D' Andilly ; M De Luynes mit à la mode un autre empirique nommé Jacques, et, auprès des pilules de l' un et des poudres de l' autre, l' exacte et circonspecte médecine de M Hamon avait tort. On ne tarda pourtant pas à y revenir ; M De Saci tint ferme pour M Hamon. Celui-ci avoue qu' il ressentit d' abord quelque faiblesse là-dessus : " le parti que je pris pendant toutes ces petites brouilleries, ajoute-t-il, fut de me déterminer au silence,... etc. " p189 ces légères brouilleries ne se produisaient au reste que parmi les solitaires, un peu distraits alors par la guerre de la fronde, et que le château de Vaumurier émancipait parfois en discussions. Pour le dedans du monastère, M Hamon n' eut jamais qu' une révérence prosternée et inaltérable. Il n' y entrait jamais, pour voir une malade, sans se souvenir du canon de Séville qui veut qu' en parlant aux vierges de Jésus-Christ (ce qui doit se faire rarement), on soit toujours court : rara sit accessio, et brevis omnis locutio : " on me faisait néanmoins plaisir de m' aider en cela... etc. " la mère Angélique l' avertissait aussi de s' abstenir, en parlant aux soeurs malades, d' un ton de trop grande autorité et aussi de petites moqueries . Cette dernière disposition eût été assez naturelle à l' esprit fin de M Hamon, s' il ne l' eût réprimée. Malgré tout ce qu' il trouvait d' édification à port-royal, cette inquiétude du mieux, qui est une des tentations des saints, agissait toujours dans M Hamon, et après deux ans de séjour il eut la pensée de se retirer à l' abbaye de Saint-Cyran, où était M De Barcos ; il y p190 devait aller avec M Des Touches ; mais cela manqua. La mère Angélique, qu' il avait consultée là-dessus, lui avait répondu franc qu' il ne demeurerait pas à Saint-Cyran, s' il y allait, et qu' il en sortirait encore. M Hamon éprouvait en ce moment la tentation des lieux, dont parle l' imitation : " imaginatio locorum et mutatio multos fefellit ; la représentation qu' on se fait de certains lieux, et le changement qu' on y cherche, est une source d' erreur pour beaucoup. " il fut lent à s' en guérir. Et à propos de toutes ces vagues envies et convoitises dont parle sans cesse M Hamon et en termes couverts, nous sommes assez embarrassé pour les définir. Ces repentirs profonds, et sans cause apparente, ce semble, nous étonnent, et on est tenté de n' y pas attacher grande importance. Toutefois, si à travers l' expression mystique dont il s' enveloppe nous essayons de pénétrer dans le réel, si nous nous rappelons ce mot de Pline le jeune : " la vie des hommes a des réduits profonds et de grands réceptacles cachés ; vita hominum altos recessus magnasque latebras habet, " nous en venons à deviner que M Hamon luttait contre des passions et des séductions probablement très-positives. Qui sait s' il n' avait pas telle plaie secrète qui, mieux connue de nous, justifierait ou expliquerait tous ses repentirs ? Il parle mystérieusement d' un ennemi qu' il essayait de combattre par l' étude, et qui n' était autre que le même démon que combattait saint Jérôme en apprenant l' hébreu. Enfin, à son point de vue chrétien, il avait sans doute ses raisons précises de s' agiter et de vouloir fuir : des raisons précises, il y en a toujours, même à ce qu' on a appelé depuis le vague des passions . p191 Il exerçait la médecine pour les pauvres et portait toujours sa bible avec lui, se reprochant de n' en pas mieux profiter : " l' amour de la lecture et de la solitude, dit-il, m' emportait quelquefois... etc. " il craignait toujours de ne pas saisir le vrai point de la maladie, et, trompé par quelque faux rapport, de ne mettre, comme on dit, l' emplâtre qu' à côté du mal : " ainsi j' avais toujours recours à Dieu, en lui disant paisiblement au milieu de mes courses, parmi les pluies, les vents et les tempêtes : nisi dominus sanaverit aegros... etc. " il s' édifiait de toute circonstance, et ses pauvres malades lui étaient comme une perpétuelle parole du Christ. Il visitait un jour la femme d' un charpentier, laquelle avait assisté à la vêture d' une novice à port-royal, et qui, dans sa simplicité, en parlait magnifiquement : p192 " cette bonne femme, se dit-il,... etc. " j' abrége, car il continue à raffiner en se comparant avec cette bonne femme et en se donnant cent fois le désavantage ; il applique en cet endroit le procédé de style et de raisonnement de saint Augustin. Les esprits sensés et pratiques ne sauraient entrer dans ces subtilités à l' infini : elles paraîtraient d' une détestable logique aux Bayle, aux Frédéric-Le-Grand, aux Du Marsais ; mais les coeurs tendres, les imaginations fleuries les comprendront, -et tous ceux qui aiment à marcher à travers le monde comme dans une forêt enchantée, où chaque objet qu' on rencontre en recèle un autre plus vrai et cache une merveille. Le christianisme ainsi entendu n' est que la bonne magie. M Hamon est un mystique. Vers la fin de sa vie, ayant besoin d' une monture pour pouvoir suffire à toutes ses visites, il allait sur un âne, de village en village, tenant un livre à la main ; ou plutôt il l' avait tout ouvert devant lui sur un petit pupitre assujetti à sa selle. Nous avons ici le pendant de p193 M De Tillemont qui faisait ses voyages, si l' on s' en souvient, un bâton à la main, chantant à mi-voix les petites heures . M Hamon lisant ou tricotant sur son âne (car c' était aussi un de ses utiles passe-temps), et ne cessant de prier durant ce travail des mains, est bien de la suite du triomphateur pacifique qui entrait à Jérusalem sur son ânesse. -humble cortége, et à qui pourtant il a été donné un jour d' occuper et de partager le monde, en regard du triomphe des Césars et des Trajans ! Et c' était un vrai fils de Salomon, vous ai-je dit, que cet étrange docteur à la piteuse mine ; c' était un des plus rares beaux-esprits qui se pussent découvrir. Il avait le don de la spiritualité morale, le sens des emblèmes. Il lisait en espagnol les ouvrages de sainte Thérèse, ceux de Grenade et d' Avila ; il lisait l' italien, et, si Dante eût été alors en usage, il aurait été droit à cette théologie symbolisée. Il a du Pétrarque, nous l' allons voir, dans l' ingénieuse allégorie de ses figures et pour la mysticité en fleur. Pourtant il n' écrivait pas encore ; il ne s' en croyait pas capable. Savant médecin, tout au grec et au latin, quand il composait, chemin faisant, quelque prière, c' était en cette dernière langue. La persécution approchait, et la tourmente déjà se faisait sentir : on était en 1656. Il commença à craindre d' être chassé, comme les autres, de son saint désert : p194 " je vis bien aussi qu' il fallait m' accoutumer à me faire une chambre qui pût me suivre partout, et dans laquelle je pusse me retirer, selon le précepte de l' évangile, afin de m' y mettre à couvert du mauvais temps de dehors... etc. " un jour, en lisant le livre de Josué , il remarqua le passage où il est dit que les tribus de Ruben et de Gad et la demi-tribu de Manassé, s' en retournant dans les terres qui leur avaient été assignées au delà du Jourdain, bâtirent un autel près de la rive, pour que cela leur servît à l' avenir de témoignage, s' il en était besoin, et prouvât qu' elles étaient du peuple de Dieu. M Hamon, qui se voyait en danger aussi d' être rejeté sur l' autre rive du Jourdain, loin de port-royal, cette vraie terre de Chanaan, pensa à se bâtir une espèce d' autel, in testimonium, " pour être à mon égard, disait-il, un monument, un témoignage ; afin que, si j' étais assez malheureux pour abandonner la vérité, je fusse convaincu par mon propre témoignage que j' étais un déserteur et un perfide. " il commença donc à jeter sur le papier quelques pensées qui lui vinrent sur la persécution même, mais il n' en fut pas content : " cela était assez affectif, fort enflé et, comme l' on dit d' ordinaire, d' un style de phébus . Comme je n' avais pas d' usage d' écrire, surtout en français, j' avais beaucoup de peine et j' avançais peu ; ce qui fit que je laissai tout là. " or, quelque temps après, M De Sainte-Marthe lui dit de lui-même, et sans y être provoqué par aucune confidence : " vous devriez p195 écrire quelque chose sur l' écriture. " et comme M Hamon lui alléguait qu' il était laïque, il réfuta cette objection par des exemples. C' est alors que combinant son premier dessein avec le conseil de M De Sainte-Marthe, M Hamon se résolut à écrire, mais en manière de commentaire sur quelque passage de l' écriture, et à bâtir, en un mot, son autel tout en terre sainte. Il n' était plus embarrassé que pour le choix entre les livres sacrés. Le cantique des cantiques , ce riant ouvrage de Salomon, et le plus allégorique, assure-t-on, de tous ceux de l' écriture, celui qui, avec l' apocalypse, prête le plus aux interprétations infinies, le tentait fort. Il ne s' agissait plus que de s' y mettre et de commencer : " comme j' allai à Paris, raconte le pieux narrateur dans sa puérilité charmante,... etc. " p196 ce travail de M Hamon sur le cantique des cantiques , complété peu à peu, n' alla pas à moins de quatre volumes d' explications et commentaires, qui furent publiés plus tard d' après le manuscrit revu et corrigé par Nicole. Ces corrections, dont l' objet était d' adoucir quelques expressions outrées, ont laissé toutefois l' ouvrage avec sa physionomie suffisamment singulière et propre. J' ai hâte d' arriver aux petits traités de piété qu' il composa pour les religieuses. Durant les neuf mois de son exil il n' avait pas été inactif à leur égard ; les mères et soeurs captives, détenues isolément dans les couvents, avaient reçu quelquefois de petites lettres discrètes p197 de consolation, d' une fine et nette écriture, signées Jean Le Normand : elles avaient reconnu M Hamon. Une fois rentré aux champs, observé, enfermé sous clef, il écrivit pour elles les encouragements particuliers qu' on va lire, et il ne se les permit pas sans beaucoup de scrupule intérieur, parce qu' il craignait toujours de commettre une usurpation de fonctions ; mais il lui semblait qu' à cette heure de détresse et de nécessité extrême, les vraies consolations n' étaient adressées par personne. M Hamon n' approuvait pas les publications toutes polémiques, telles que les imaginaires de Nicole, qui se poursuivaient alors ; il y trouvait plus d' épines que de moelle nourrissante. S' occupant tout d' abord du point essentiel et qui faisait le plus souffrir, de la séparation où l' on était des directeurs et des guides, il cherchait à tirer du mal même le principe du remède : " en considérant les séparations passées et celles dont on menace encore, disait ce théologien improvisé de la captivité, il m' est venu dans la pensée qu' on ne possède point la charité par les sens,... etc. " p198 usant du procédé habituel et ingénieusement subtil de la dialectique chrétienne, de ce procédé dont saint Augustin est l' Aristote accompli et comme merveilleux, il va essayer de démontrer que, bien loin de nuire à l' union, l' absence, si on la prend comme il faut, est plutôt capable de la servir, tandis que la présence, en confondant les choses des sens et celles de la foi, peut contrarier souvent cette union et y apporter du trouble : " il est bien plus aisé, en plusieurs rencontres, de ne se servir point des sens, que de les modérer et de les régler... etc. " l' union qu' on peut avoir par les sens avec les plus grands saints est bien défectueuse : la vanité, la jalousie, l' amour-propre, le mécontentement sous bien des formes, s' y peuvent glisser. éloignés, ils redeviennent plus purement ce qu' ils sont : " on peut dire qu' au lieu qu' auparavant ils étaient entre Dieu et nous, c' est à présent Dieu même qui est entre nous et eux. " après avoir développé dans tous les sens ce fide conjungere , il s' écrie : " quittons nous nous-mêmes ; ... etc. " de même que sa médecine était une théologie continuelle, sa théologie devient comme une physiologie de la foi : p199 " nous n' ignorons pas que dans le corps, lorsqu' il se porte bien, il n' y a point d' absence entre les parties mêmes qui paraissent les plus reculées,... etc. " c' est ainsi qu' il travaillait à leur persuader que ce qui était physiquement et matériellement n' était pas ; que les absents leur étaient d' autant plus présents qu' ils étaient absents, et réciproquement elles à eux, pauvres captives ; et dans le temps du moins où elles le lisaient, il leur donnait l' impression ardente et vive de cette invisible réalité : " voilà donc un moyen indubitable de demeurer toujours avec les personnes qui sont à Dieu ; et c' est un moyen bien facile puisqu' il ne faut qu' aimer... etc. " dans un autre petit traité, à propos d' un bruit qui avait couru d' une transmigration générale et d' une dispersion des soeurs dans des couvents séparés, il reproduisait avec une grande fertilité de vues et d' images sa théorie de l' union en Dieu, union plus parfaite dans la privation sensible : " il n' est point nécessaire de parler et de voir pour croire et pour vivre de p200 la foi, il ne faut qu' entendre parler Dieu... etc. " en lisant quelques-uns de ces passages, on se prend à regretter que M Hamon n' ait nullement songé à être ce qu' on appelle un écrivain ; il l' est involontairement par endroits : il aurait eu très-peu à faire pour l' être toujours. Lui et Du Guet nous font regretter que l' utilité morale et pratique ait tout emporté chez eux, et que l' art, le sentiment du style, dont ils étaient naturellement doués, n' ait pas tenu dans leur pensée un coin propre ; l' utilité eût été plus durable, on les lirait encore. Voici l' un de ces vraiment beaux passages : " on aime ses frères partout où l' on peut recevoir le saint-esprit, et l' on est uni à eux dans tous les lieux où on les aime... etc. " p201 il entremêle en ces endroits et à propos, pour la consolation des vierges, quelques accents du cantique de Salomon ; on en a moins encore le commentaire (ce qu' il a trop fait ailleurs) que l' écho mélodieux. Il rappelle et cite le mot de saint Ambroise, " qu' on chante mieux dans l' affliction, et que nous élevons plutôt notre voix à Dieu quand nous sommes abandonnés. " en vérité, M Hamon semble devancer, par la tendresse de quelques-unes de ses expressions, les chants des compagnes d' Esther. On comprend qu' il ait été l' un des guides de Racine enfant, et, entre tous, le solitaire préféré de lui dans les heures du repentir. Le thème de M Hamon dans ces petits traités (et il y en a plus de douze) est perpétuellement le même, mais il en varie le développement et les applications avec infiniment d' esprit. Il est inépuisable en raisons pour prouver que tout ce qui nous entoure et nous touche à l' extérieur n' est qu' une inutilité, et souvent un empêchement, un vêtement bon à prendre ou à laisser : il n' y a de vrai que ce qu' on ne voit pas. Le tout est d' être uni à Dieu par la volonté ; on est alors dans la vie. Dieu opère en nous notre volonté même et toutes nos actions : " Dieu nous sauve tellement par les actions de piété qu' il nous fait faire et qu' il fait lui-même en nous, qu' il nous pourrait sauver également et avec la même facilité par une autre sorte d' actions toutes différentes et même contraires. " tout ceci est chrétien, purement et profondément chrétien ; et pourtant remarquons-le, moins à propos p202 de cet endroit même que comme impression générale, M Hamon pousse si loin cette manière de ne voir partout dans le monde extérieur qu' apparence indifférente et phénomène, qu' il a quelque chose d' idéaliste et de mystique à la façon de l' orient et du très-haut orient. Il a du brame ; sa religion donne quelquefois l' idée du bouddhisme, aussitôt réduit sans doute au christianisme, mais on est sur la pente, et on croit sentir par moments qu' il n' y a qu' une mince cloison qui en sépare. -M Hamon est le plus oriental des nôtres. Mais cette cloison qui sépare est tout : ce sont les trois croix du calvaire, c' est le corps même de Jésus crucifié. Il croit à un Dieu humain et tendre, à un Dieu actif et vivant : " c' est sa volonté qui nous fait vivre... etc. " je ne vois pas ce qu' on pourrait opposer chrétiennement à la doctrine de la grâce renfermée en ces termes. Je ne dis pas qu' il l' explique, mais il l' exprime. Il la rend dans tout son complexe, d' autres diraient dans toute son inintelligibilité. M Hamon, sans dispute, sans contention, a senti et paraît comprendre autant qu' aucun grand chrétien ce qu' à son point de vue on pourrait appeler l' organisme de la grâce , le vitalisme de la grâce . Il présente, en un endroit, l' oppression de port-royal, cette violence et cette spoliation qu' on y subit et auxquelles on doit se résigner avec soumission, avec joie, comme une amende honorable due à Dieu pour la p203 cupidité de tant d' autres monastères, communautés et sociétés, comme une expiation éclatante et légitime payée au suprême vengeur pour les excès d' autrui et des jésuites eux-mêmes. L' idée est profonde et belle : qu' en aurait dit M De Maistre, qui n' aurait pu s' empêcher de reconnaître là une application, une ébauche du moins de son dogme favori de la solidarité ? " les grandes vertus des uns, dit M Hamon, sont comme une amende honorable qu' ils font à Dieu pour les grands vices des autres... etc. " on a senti combien le ton s' élève : l' émotion lui donne la netteté du langage et la force. J' ai dit précédemment que port-royal, en ces tristes années, n' avait pas le rayon, je me rétracte : grâce à M Hamon, ce port-royal battu, écrasé, dénué de toutes parts, qui n' a plus ni sa maison de Paris, ni ses solitaires des champs, ni les sacrements à l' intérieur, ni ses cérémonies p204 pieuses, ni ses saints cantiques réjouissant la vallée, ni les cloches appelant aux jours de fête les fidèles et les pèlerins du dehors, nous apparaît tout d' un coup comme un juste exposé sur son rocher d' adversité, comme une victime sous le pâle éclair orageux d' une nuit du calvaire. Les phalanges célestes elles-mêmes ne manqueront pas d' y assister, et on nous les montre intervenant d' en haut dans cet holocauste innocent réclamé par la sainte vengeance, dans ce long siége d' extermination que supportent les vierges de port-royal, comme autrefois les habitants de Jérusalem et de Béthulie. M Hamon convoque à leurs yeux, pour les soutenir, une spirituelle et innombrable milice de témoins et de défenseurs. Voici comment cet humble et doux consolateur s' élève peu à peu à son rôle de Tyrtée sacré : " tous ceux, dit-il, qui font leur cause de la cause de Jésus-Christ, pensent à nous et prient pour nous... etc. " p205 M Hamon suit les pauvres religieuses opprimées dans la privation progressive des sacrements, de la confession d' abord, de l' eucharistie, du viatique, de l' extrême-onction ; il les accompagne en idée jusqu' au dernier soupir, et par delà jusque dans le refus de sépulture en terre sainte. Il a pour principe que les sacrements, si sacrés et si efficaces qu' ils soient dans leurs mystères, ne sont nullement essentiels ; le baptême lui-même ne l' est pas : plus d' un martyr dans la primitive église s' en est passé, et, ne le pouvant recevoir des mains du prêtre, l' a trouvé plus heureusement encore dans son propre sang versé pour sa religion : " quand on a l' esprit de Jésus-Christ, on ne peut être séparé de Jésus-Christ. " il faut se borner dans cette multitude de belles sentences qui se peuvent détacher de la trame subtile des déductions ; je n' en citerai plus que quelques-unes prises çà et là et relatives à chaque sacrement. Sur la privation de la confession : " nous avons tant de fois parlé aux ministres de Jésus-Christ sans que nous en soyons plus avancées, parlons à présent à Jésus-Christ : sa parole a plus de force que celle d' un homme... etc. " sur la privation de l' eucharistie : " Jésus-Christ exerce davantage notre foi quand il entre dans notre coeur les portes fermées que lorsqu' il y entre en la manière ordinaire... etc. " p206 sur la privation du viatique ou de la communion des mourants : " quand l' époux arrive, l' épouse n' a plus tant de peine de n' avoir point reçu de lettres pendant son absence, et elle ne s' étonne pas du bruit qu' elle entend, quand elle apprend que c' est lui qui frappe à la porte... etc. " pour l' agonie et l' absence de prêtre à cette heure suprême : " il n' y a point de prêtre qui nous assiste à l' agonie ; nous mourons sans leur secours... etc. " sur la privation de la sépulture ecclésiastique : " vous me menacez de me priver de sépulture, si je ne consens à l' oppression d' un innocent et si je ne rends un témoignage que je crois faux... etc. " ce n' était pas sans d' extrêmes scrupules et sans une vraie violence que l' humble pénitent laïque se portait à tenir et à exercer, près des saintes filles dont il se considérait comme le serviteur, ce rôle de conseiller et d' appui spirituel. Il se répand là-dessus dans ses confessions d' une manière bien touchante et qui nous découvre son combat. Nous venons de cueillir et de goûter le fruit ; voici les racines tout innombrables et déliées, racines de crainte et d' humilité sous terre : p207 " l' une des plus grandes peines que j' eus pendant ces temps d' affliction, et qui m' était particulière, ce fut l' engagement où je me vis réduit, de donner quelquefois à ces épouses de Jésus-Christ quelques pensées sur l' écriture, pour les consoler et les soutenir dans l' extrême abandonnement où elles étaient... etc. " il faut tout oser dire, et montrer, maintenant que nous l' aimons et le révérons, le personnage dans tout l' intérieur de son âme modique et tremblante, de son âme à la fois saintement pitoyable et magnifiquement vénérante. On avait pris occasion (et quand je dis on , je veux parler de M Arnauld, de M De Sainte-Marthe, et des directeurs absents) de ce surcroît de travail et de cette utilité nouvelle de M Hamon pour lui prescrire de modérer les jeûnes excessifs qu' il s' infligeait. Jusque-là il donnait régulièrement chaque jour la moitié de sa portion (et une bien maigre portion) à une p208 pauvre veuve, et il voyait à ce retranchement et à cet emploi de sa nourriture toutes sortes de raisons nécessaires de foi, de justice et de charité : au contraire, par un effet de la même subtilité morale scrupuleuse, il trouvait à sa nouvelle fonction de directeur malgré lui des inconvénients et des périls sans nombre : " cela est contraire à la foi, disait-il,... etc. " et toutes ces craintes, ces frayeurs de tout petit enfant dans un homme docte, ces tourments presque sophistiques et ces morcellements de la pensée à l' infini, tout cela ne se passait pas sous Léon L' Arménien, en quelque monastère de Syrie, mais en plein Louis Xiv, à moins de deux cents ans de nous, à trois petites lieues de ce Versailles tout à l' heure agrandi et rayonnant ! Ces apparentes petitesses d' intelligence vont mener à des sublimités de coeur. Cinq religieuses, en ces années (1666-1667), moururent entre les mains de M Hamon sans recevoir les sacrements ; il les exhortait autant que le lui permettait la surveillance dont il était lui-même l' objet. La plus touchante de ces morts, et la dernière (13 décembre 1667), fut celle de la soeur p209 Anne-Eugénie. C' était une des plus anciennes amies de port-royal, bien qu' elle n' y fût religieuse que depuis treize années environ. Son extrême modestie et défiance d' elle-même, quoiqu' elle eût de l' esprit et une piété des plus pures, la tint éloignée des charges. Elle était fille de M De Boulogne, capitaine au régiment de Champagne et gouverneur de Nogent-Le-Roi. On l' avait mariée à quinze ans à M De Saint-Ange, premier maître-d' hôtel de la reine Anne D' Autriche. Elle connut M D' Andilly et se lia par lui avec port-royal dès le temps de M De Saint-Cyran ; celui-ci la dirigeait par lettres. Son mari était dans un grand dérangement d' affaires : elle y pourvut par des sacrifices, et le ramena à la religion. Lorsqu' il fut mort, sainte veuve elle imita Madame Le Maître et entra à port-royal le 16 mars 1652 ; deux ans après elle y prononça ses voeux. Un de ses enfants (M D' Espinoy) y avait été élevé dès le commencement et y devint l' un des solitaires ; mais l' aîné de ses fils exerçait sa tendresse par ses légèretés et ses désordres. Elle mérita, moins pour son activité d' opposition que par l' autorité qu' on lui supposait, d' être des premières religieuses que fit enlever M De Péréfixe. Elle fut placée au couvent de chaillot auprès de la mère (ci-devant mademoiselle) De La Fayette qu' elle avait fort connue dans le monde, et qui la réclama pour hôtesse bien plutôt que pour prisonnière ; elle y fut visitée par Madame De Motteville, une de ses anciennes connaissances du monde, et dont elle eut à se louer également. Elle se laissa aller à signer la soumission pour le droit et l' indifférence pour le fait p210 comme la mère Agnès elle-même ; elle en fit, comme elle, réparation publique et pénitence au retour. Quand la soeur Angélique De Saint-Jean la pressa d' écrire le récit de sa captivité, elle le fit pour lui obéir, mais en disant très-sensément : " j' avais fort envie d' ensevelir toutes ces choses dans le silence, et de n' en parler qu' à Dieu seul. " Madame De Saint-Ange, si je démêle bien son caractère, était un peu plus tendre, plus affectueuse qu' il n' appartient à la race directe de dévotion de port-royal. La lecture de la vie de sainte Thérèse lui avait donné envie d' être carmélite à onze ans, et on se figure bien qu' elle eût pu l' être, ou encore fille de sainte-Marie, et y trouver son apaisement. Elle était, pour tout dire, plus voisine de la mère Agnès que de la mère Angélique, si l' on peut faire de ces distinctions sous cette uniformité du voile. M De Saint-Cyran, du temps qu' il la dirigeait, lui avait autrefois écrit de sa prison du bois de Vincennes : " pensons à mourir, madame, lorsque nous vivons dans le repos et dans la santé. On ne saurait trop faire pour se préparer à la mort et pour éviter les tonnerres dont la plus grande partie des chrétiens sont menacés dans l' évangile . " mais il semble, quand on la considère de près, que Madame De Saint-Ange n' ait pas eu besoin, pour aller à Dieu, d' entendre ces divines menaces et ces tonnerres. D' un esprit judicieux, doux et pénétrant, la tranquillité et une égalité presque incroyable étaient ses dons particuliers. Elle les conserva jusqu' à la fin en mourant ; elle n' eut p211 que paix et joie en approchant du terme, et nulle terreur. Avertie par l' une des soeurs qui s' en affligeait, que son mal allait de pis en pis, elle lui répondit avec un visage doux et riant qu' il fallait dire de mieux en mieux . Mais voici le naïf détail, et bien beau dans sa naïveté, que M Hamon nous donne de cette mort. J' en abrége à peine la longueur pour n' en pas altérer le caractère ; patience ! Pas de dégoût, la vulgarité nous mènera à la sublimité : " une de mes peines aussi, nous dit M Hamon, était la tourière qui voyait tout de fort près, et qui m' accompagnait toujours lorsque j' entrais au dedans pour y voir les malades... etc. " p212 M Hamon a rappelé, d' un trait, l' impression de ces mêmes scènes dans l' épitaphe latine qu' il a consacrée à la soeur Anne-Eugénie : il la représente expirant dans l' embrassement de la croix, les ennemis présents à sa fin versant des larmes et s' étonnant qu' elle les aimât encore... lacrymantibus etiam inimicis, et se adhuc amari mirantibus, animam deo reddidit. après de tels récits, les réflexions manquent ; si cela est un peu vrai (qu' on y prenne garde) et si l' immortalité est quelque chose, cela est vrai de la plus intime vérité ; si c' est pur délire, bienheureux délire et qui éclaire dans toute son aridité la sagesse des sages ! -le délire de la charité dans l' agonie. Cette fin de la soeur Anne-Eugénie De Boulogne suffit pour lui donner droit, malgré son égalité de vie et sa fuite de toute distinction, à être rangée parmi les plus belles âmes de port-royal, et si l' on veut achever de la définir, c' est une belle âme qui est moins encore selon M De Saint-Cyran que selon M Hamon. p213 Nous avons vu la terreur et l' effroi de l' éternité assiéger le chevet de la mère Angélique mourante : ici tout a changé ; la douceur et la tranquillité règnent ; il s' est répandu je ne sais quel air d' allégresse : dans la journée qui précéda sa mort, la soeur Anne-Eugénie ayant reçu de son second fils, M D' Espinoy, une lettre par laquelle il lui demandait sa dernière bénédiction, et témoignait de son vif désir de persévérer dans la piété, elle en eut un tel ravissement, qu' à l' une des soeurs qui lui demandait d' un ton de compassion si elle ne souffrait pas beaucoup, elle répondit avec un visage gai et tout animé de piété : l' abondance de ma joie absorbe toutes mes douleurs . M Hamon prit sa part de cette joie, et il le dit en des termes où respire et reluit la tendresse, la beauté morale chrétienne : " je fus affligé quand je vis qu' elle mourait, mais je fus consolé quand je la vis morte... etc. " admirable prière ! Malheur et tristesse à ceux qui ont perdu des êtres chers et qui ne trouvent point chaque soir dans leur coeur assez de foi, ni assez d' ardeur à leurs lèvres, pour la proférer ! p214 V. Je continue de donner le suc et la fleur de M Hamon. Il a fait bien d' autres écrits encore, dont une partie a été recueillie sous le titre de traités de piété , d' opuscules , un traité de la prière continuelle , de cette prière qui est possible à travers et pendant toutes les occupations de la vie chrétienne ; des soliloques en latin christiani cordis gemitus seu soliloquia , toutes méditations, paraphrases et moralisations tirées de l' écriture. Il a fait un traité de la solitude qui a pour épigraphe ce verset d' Isaïe : " exultabit solitudo, et florebit quasi lilium... la solitude sera dans l' allégresse, et elle fleurira comme le lis : elle poussera et elle germera de toutes parts : elle sera dans une effusion de joie et de louanges. " ce livre semble fait pour présager la solitude refleurissante et glorieuse de port-royal à l' époque de 1669, en même temps que pour la rendre p215 plus féconde et plus sainte aux années de la persécution. Gardez-vous de vous glorifier jamais de la solitude. L' esprit de solitude est un don qui ne vient que de Dieu ; l' humilité qui se perfectionne dans l' infirmité, comme dit l' apôtre, est la véritable porte qui nous y donne entrée : " les superbes peuvent être seuls, mais ils ne peuvent être solitaires. " ainsi parle M Hamon. L' auteur rassemble dans son traité tout ce que l' écriture a dit sur ce sujet de la solitude, assuré de ne point se tromper, dit-il, en ne s' éloignant pas d' un si bon guide. C' est là qu' on lit : " la lumière de la solitude et de la contemplation est une lumière brûlante comme celle du soleil, sicut sol . " et encore (car la solitude selon M Hamon est surtout l' état de recueillement intérieur et de direction non distraite vers Dieu) : " saint Augustin a bien raison de dire que les lieux qui contentent les sens nous remplissent de distraction : ... etc. " en se retirant dans le désert, M Hamon a peur qu' on ne fasse que changer d' idoles. S' il veut des fleurs dans la solitude, il ne veut que les fleurs du dedans ; il ne veut que les parfums les plus profonds et ceux dont la flamme nous enlève toujours plus haut. Il a énuméré quelque part les divers degrés suivant lesquels on aperçoit la vérité : la lecture d' abord, qui est une demi-méditation : p216 " la vérité, dit-il ingénieusement, est dans la lecture comme une armée qui est dans un défilé,... etc. " elle éclatera à nos yeux dans l' état de gloire . Je ne fais que compléter la pensée en ajoutant ces derniers mots. -lecture, -méditation, -contemplation, -gloire, voilà les degrés : " il n' y a peut-être rien qui nous puisse faire voir davantage quelle devrait être la pureté de notre solitude,... etc. " on voit qu' en sauvant toujours son humilité, M Hamon savait aussi les degrés du Thabor ; il savait, ou croyait savoir, comment tout l' homme se noie dans la pure lumière et se transfigure. p217 Les lettres de M Hamon, le seul de ses écrits qui m' invite encore, renferment bon nombre de pensées qu' on retrouve en propres termes dans le petit livre où il raconte quelques circonstances de sa vie ; il avait son fonds commun de pensées saintes, et il y puisait dans les occasions semblables. Mais il y a dans ses lettres d' autres endroits inappréciables et qui ne se rencontrent que là. Quoiqu' il y soit très-sobre de particularités, par esprit de religion, et aussi peut-être parce qu' on en a retranché à l' impression ce qui était trop personnel, l' agrément du tour accompagne et relève bien certains détails. à un ami éloigné qui lui avait p218 demandé quelques conseils et aussi je ne sais quel travail assez long, il répondait pour s' excuser, et en lui envoyant du moins une belle pensée de saint Bernard qui lui était revenue, chemin faisant, pendant qu' il allait voir un malade : " je vous l' envoie en attendant que je puisse penser au reste que vous désirez de moi ; je fais comme un pauvre fermier qui porte un petit panier de fruits à son maître, ne pouvant lui porter d' argent, et pour avoir terme. Voici la pensée. " à un supérieur de monastère, qui lui avait demandé quelques sentences latines en forme de prière pour réciter avant ou après certains actes communs, et qui, en retour, lui promettait ses prières devant Dieu et celles de sa communauté, M Hamon écrivait en les lui envoyant : " je vous compare à un homme de qualité qui a la bonté de vendre lui-même la petite marchandise d' un pauvre homme et la fait acheter à ses amis, qui ne veulent pas le refuser, et la vend plus cher qu' elle ne vaut afin de le faire vivre et lui donner le moyen de subsister. Voici donc les pensées qui me sont venues... " en un endroit on voit qu' au matin, au réveil, il lui venait souvent tout à coup à l' esprit de petites sentences latines toutes composées ; c' était sa strophe, son sonnet du matin. Par exemple, cette prière à Jésus-Christ en trois versets symétriques : " vivam tecum, quia omnis alia conversatio periculosa est. -vivam de te, quia omne aliud alimentum venenum est. -vivam propter te, quia qui sibi vivit et non tibi, non vivit sed mortuus est. " p219 un malade qu' il avait guéri lui avait envoyé un cadeau de belles étoffes et de drap : il le lui renvoie en citant saint Paul qui, à force de charité, avait été souvent dans un état voisin de la nudité, in nuditate, et qui recommandait qu' on lui apportât de si loin une robe qu' il avait laissée en Asie : " il aima mieux donner cette peine à un évêque que d' en recevoir une autre (une robe) des fidèles, qui lui eussent fait ce petit présent, et un bien plus grand, avec joie. " -et sur l' importance des petites choses qui mènent aux plus graves, en un autre endroit il dira : " quand une pierre est une fois détachée du haut d' une montagne, elle tombe jusqu' au bas, si elle ne trouve quelque chose qui l' arrête ; car tant qu' il y aura du penchant, elle ne s' arrêtera jamais. " mais en fait d' agrément pieux, de grâces touchantes et fleuries, je ne crois pas qu' on trouve, ni dans saint François De Sales ni dans les pères grecs les plus onctueux et les plus riants, de pages à préférer à la lettre suivante ; il s' agit de la mort d' un tout jeune enfant, filleul de l' ami à qui il écrit : " monsieur, on peut se délasser quelquefois l' esprit, et je le fais maintenant en vous écrivant sur la mort de notre petit jardinier, qui a été transplanté lui-même dans une bien meilleure terre... etc. " p220 plusieurs de nos poëtes ont écrit ou chanté aussi sur la mort des enfants, de ceux qu' on appelle de petits anges ; ils ont fait des vers plus ou moins touchants, et où la fantaisie se prête à la sensibilité. M Hugo, dans ses premières odes, a consacré quelques stances à l' ombre d' un enfant : oh ! Parmi les soleils, les sphères, les étoiles, les portiques d' azur, les palais de saphir,... etc. p221 M De Chateaubriand nous a montré les mères indiennes aimant à suspendre dans l' air leurs enfants morts et comme endormis, les berçant avec des chants dans les lianes, aux bras des forêts en fleur. Et dans atala il fait ainsi parler une jeune mère sur un tombeau : " pourquoi te pleuré-je dans ton berceau de terre, ô mon nouveau-né ? ... etc. " eux-mêmes, Chateaubriand et Victor Hugo, s' avoueraient vaincus, j' en suis certain, devant la simplicité et la joyeuseté tout angélique et angéliquement attique de M Hamon. C' est une sainte enfance à la jardinière , d' avant Raphaël. M Hamon ne se joue pas, il n' imagine pas ; même dans ses gaietés, c' est sa pure croyance qui parle, c' est la fleur de son âme qui s' entr' ouvre et sourit. Son adorable lettre nous a rappelé encore cette hymne de l' église en l' honneur des saints innocents, salvete flores martyrum... ; hymne légère et charmante, dont les bonnes strophes sont de prudence. Des Maretz De Saint-Sorlin, cet ennemi de nos amis, cet exagéré et cet extravagant que combattait Nicole, a eu une lueur de grâce poétique en la traduisant. Nous qui n' avons pas d' ennemis et pour qui, à cette distance, ces hommes (pourvu qu' ils soient sincères) ne sont que des hommes, nous pouvons, sans cesser d' être justes, mettre les stances de Saint-Sorlin en regard de la lettre de M Hamon : p222 brillez, fleurs des martyrs, dont la troupe innocente tombe, au lieu de Jésus, sous le fer des méchants,... etc. j' ai nommé Raphaël pour ses divines enfances : le vieux Michel-Ange était moins disposé à sourire à ceux qui naissaient. âgé de quatre-vingts ans, il écrivait à Vasari qui venait de le féliciter sur la naissance de son petit-neveu : " cher ami Georges, j' ai pris un très-grand plaisir à la lecture de votre lettre,... etc. " ici, par contraste avec M Hamon qu' une mort d' enfant chrétien réjouit et enivre d' allégresse, c' est la gravité d' un front sublime, chargé du poids de la vie, qui accueille sans se dérider une chère naissance ; une sorte de comparaison jalouse y éteint la joie. Les anciens n' ont certes pas ignoré les riantes images, correctif et consolation des morts précoces, et ils en ont quelquefois gravé le témoignage au tombeau de ces petits êtres qui ont peu vécu. Quelques-unes de leurs épitaphes peuvent être rappelées sans disparate, dans cet intervalle de délassement que nous nous accordons : p223 " ce n' est pas sans impiété que tu as enlevé sous terre, ô roi Pluton, cette jeune épousée de cinq ans ornée de tous les dons : ... etc. " et celle-ci encore : " tu n' es pas morte, Protè, mais tu es passée dans une contrée meilleure et tu habites les îles des bienheureux en toute allégresse... etc. " c' est joli, mais froid ; il y a toute la grâce naturelle qui sied au sujet, mais ce qui y fait défaut pour l' effet sincère, c' est l' idée, la conviction intime et profonde qu' en disparaissant ainsi, le jeune être, qui continue bien réellement de vivre, a bien réellement aussi échappé au plus périlleux des combats, au danger d' une perte éternelle de son âme ; effrayante croyance, et qui cependant est au fond de la joie de M Hamon ! Chez lui du moins, cet effroi est si bien recouvert qu' on ne le sent plus que par l' allégresse qu' il a d' en être délivré. Un bon janséniste, le meilleur des hommes, mais de ceux qui sont comme figés en esprit sur l' extrémité d' un dogme dur, disait un jour à M Ballanche, en parlant de quelqu' un dont il discutait la doctrine : " enfin il ne veut pas croire que les enfants morts p224 sans baptême sont damnés : concevez-vous une pareille horreur ? " l' horreur, aux yeux de ce bonhomme, n' était pas de croire que des enfants nés et morts d' hier sont condamnés à la géhenne du feu, c' était de n' y pas croire. M Hamon, avec son petit jardinier, chasse bien loin l' idée de ces convictions farouches, bien qu' au fond il soit des plus avant engagés dans le groupe qui les maintenait. Sa fine spiritualité proteste, sans qu' il le dise, contre ces violentes et brutales images. Son caractère est de trancher sur la religion de ses amis, et, par les fruits qu' il nous donne, il nous reporte au christianisme tel qu' il s' est vu en d' autres contrées, sous d' autres climats. Ce qui manque à la religion de port-royal et en général à la religion gallicane et française (je ne parle pas en vue du moment présent ni des années récentes, je ne pense qu' aux âges écoulés), c' est, on l' a remarqué avant moi, la légèreté, la joie des saints et des enfants de Dieu. Pendant les belles époques de croyance, observez bien, en France il y a plutôt des justes , en Italie il y a des saints . Cela a tenu à la fois à la nature de p225 l' esprit français, et à ce qu' on a été aux prises avec le protestantisme et tout occupé à s' en démêler. Le catholicisme gallican a toujours été occupé à se débarrasser et à se garantir de quelque chose : c' est ainsi qu' il a rejeté successivement le protestantisme, le jansénisme et le jésuitisme. Mais de cette habitude même de retranchement et d' abstention, il lui était resté un fond de tempérament plutôt janséniste. Je veux dire seulement qu' une certaine dose de critique s' y était mêlée jusqu' au sein de la foi. En France (et j' excepte toujours les temps récents), on a volontiers cheminé dans cette voie, entre Nicole et Bourdaloue, Bossuet présidant le tout, et semblant tenir l' équilibre. Pourtant on peut trouver que le caractère d' une telle dévotion est en général bien plus sérieux et austère qu' aimable : il y a du terrible au fond. Le dogme de la non fréquente communion y est entré pour quelque chose. J' oserai dire qu' il en a été en France de notre religion comme de notre poésie : il y a eu du Boileau, qui a réglé, mais resserré l' une, et de l' Arnauld, qui a réprimé l' autre. Arnauld, désavoué, subsistait encore et gardait l' estime. En d' autres pays au contraire, et surtout en Italie, il s' est pu voir de tout temps une religion sans critique aucune, mais aussi sans tristesse, avec plus de bonhomie et de naïveté et toute semée de joie et de sourires : témoin sainte Catherine De Sienne et saint François, -saint François, le saint favori de l' Italie, le meilleur, le plus aimable, le plus tendre des saints. M Hamon, à certains égards, et quoique accessible à la crainte, laisse voir, dans ses écrits de dévotion, de cette joie et de cette allégresse ; il est plein de ces sourires et de ces fleurs. p226 Entre les justes de port-royal (car port-royal n' a que des justes, et point de saints), il est le seul de son espèce, et on ne peut tout au plus rapprocher de lui que M De Tillemont qui chantait ses doux cantiques en marchant, Lancelot qui riait parfois sans cause, et Fontaine dont le coeur simple bondissait si allègrement. Bossuet quelque part a dit : " les livres et les préfaces de messieurs de port-royal sont bons à lire, parce qu' il y a de la gravité et de la grandeur ; mais comme leur style a peu de variété, il suffit d' en avoir vu quelques pièces. " Bossuet n' aurait pas dit cela des livres et du style de M Hamon, qui tranchent sur l' uniformité de ces autres messieurs. M Hamon n' est point de ceux en qui " une exactitude sèche et triste ternit les esprits et insensiblement les éteint ; " il est le contraire. Encore une fois, c' est un solitaire qui rappelle les ascètes de l' orient. à le voir, on lui donnerait l' aumône ; et il a des paroles d' or, il porte l' encens et la myrrhe. C' est un roi-mage en haillons. Dans le recueil de ses lettres, il y en a une autre bien remarquable, d' un ton plus sombre que la précédente, mais qui nous exprime avec non moins de beauté ce qu' on appellerait la promenade mélancolique de M Hamon, son symbolisme universel, sa contemplation chrétienne devant le châtaignier comme fera Bernardin De Saint-Pierre devant le fraisier . C' est de la sorte que rêvent au sein de la nature les oberman chrétiens. Cette lettre se rapporte, je le pense, aux dernières saisons de sa vie, à son dernier automne peut-être, et quand il sentait déjà ce monde visible lui échapper. Il écrit à un médecin de ses amis intimes (à M Dodart ou à quelqu' un de pareil) : p227 " monsieur, " je vous suis obligé de vos bons soins et de vos bons avis : ... etc. " p228 dans un ordre de sentiments tout différents et même opposés, je ne puis m' empêcher de faire un rapprochement qui n' aurait pas toujours paru un criant contraste. Il y a eu en notre temps un homme qui avait d' abord rêvé et prêché éloquemment une régénération religieuse sincère, une réforme grandement chrétienne, et, à certains moments que je n' ai pu oublier, dans une p229 des courtes haltes de sa route, je l' ai vu aux champs sous de beaux ombrages, parlant passionnément des choses de Dieu, entouré de jeunes amis et de disciples qui ne désiraient rien tant que de régler leur vie et leur pensée sur ses conseils et ses maximes : le nom de port-royal (sinon pour la doctrine, du moins pour l' impression morale et les souvenirs de vertu) était quelquefois prononcé en ces heures d' union trop passagères. M De La Mennais, car c' est lui, toujours extrême, toujours emporté au delà, à l' instant où il allait rompre violemment avec le plus cher de lui-même, avec la première moitié de sa carrière, et passer, enseignes déployées, au parti du siècle, seul une dernière fois aux champs, dans cette retraite sauvage de La Chesnaye où il avait si souvent dévoré son coeur et d' où en idée il envahissait le monde, écrivait les versets que voici, au paragraphe xxxi de ses paroles d' un croyant : " je voyais un hêtre monter à une prodigieuse hauteur... etc. " mais l' inspiration du croyant de La Chesnaye, est-il besoin de la faire remarquer ? N' est pas du tout la même, sous la même image, que celle du solitaire de port-royal ; il est uniquement préoccupé de la question terrestre ; il a surtout hâte de conclure contre les p230 grands, contre le hêtre qu' il faut abattre. M Hamon ne demande à Dieu que d' être mis hors de l' ombre funeste, et il le remercie d' avoir été transplanté. La lettre de M Hamon se prolonge sur ce ton de méditation symbolique ; j' en ai assez indiqué le sens et la portée. Il y règne comme un pressentiment d' une fin prochaine ; on y reconnaît dans un des plus ingénieux exemples cette espèce de beauté calme et triste d' un chrétien sur son déclin, qui contemple et médite les divines harmonies de la nature. Durant l' intervalle des neuf années qu' on appelle la paix de l' église, M Hamon continua d' habiter port-royal des champs, et d' exercer la médecine des pauvres dans toutes les campagnes d' alentour. Il fit pourtant, en 1675, un voyage à Aleth, près du vénérable évêque Pavillon, duquel il dit " qu' il est comme le soleil, et beau à voir dans son couchant. " il le guérit d' une affection iliaque très-dangereuse, s' étant opposé aux remèdes violents que le médecin du lieu voulait lui donner : M Hamon, dans sa médecine circonspecte et prudente, avait pour principe " qu' il vaut mieux jeter de l' eau que de l' huile sur le feu. " il accomplit un autre pèlerinage encore aux abbayes de la trappe, de Saint-Martin-Lez-Tours, de Saint-Cyran et de Clairvaux ; ce fut dans l' été de 1677. Il était allé à la trappe non-seulement comme pieux visiteur, mais en médecin et pour y voir le saint abbé qui était assez gravement malade. L' abbé De Rancé faisait cas de M Hamon et de ses écrits. Lors de la persécution recommençante en 1679, M Hamon fut laissé comme médecin près des religieuses de port-royal et de Mademoiselle De Vertus. p231 Vers la fin de l' année 1682, il eut une grave maladie durant laquelle les religieuses firent bien des prières et un voeu pour sa guérison ; il survécut quatre années encore. L' année même où il mourut (1687), il avait été obligé, au mois de janvier, de venir à Paris, à la faculté de médecine, pour y présider à la thèse de M Dodart, fils du premier Dodart son excellent ami, et qui l' était grandement aussi de port-royal. M Hamon y présida avec éclat. Il apparut avec l' audace de son humble pauvreté aux yeux de ses confrères, qui contemplaient en lui, nous dit Fontaine, des robes et des habits de doctorat inconnus à la faculté, de laquelle il ne cessait pas d' être l' ornement. à cette occasion il avait relu en peu de jours Hippocrate, Galien, Alexandre De Tralles, tous ses anciens auteurs de médecine, et il s' y épuisa. Il revit durant ce court séjour à Paris son ancien élève, M De Harlay, qui resta enfermé plusieurs heures avec lui, au grand étonnement des gens de l' antichambre qui n' avaient vu entrer dans le cabinet qu' une espèce de paysan. à son retour à port-royal et après ce voyage qu' il fit de pied, M Hamon tomba malade. Les soins de M Dodart ne le purent guérir. Il mourut le 22 février 1687, à soixante-neuf ans, bénissant Dieu de se voir mourir dans la maison des saints où il avait vécu durant trente-sept ans. à l' entrée de sa nuit d' agonie, on l' entendit répéter de temps en temps l' unique mot de silence , et quelquefois ces autres mots : Jesus, Maria ; sponsus et sponsa ! digne serviteur, jusqu' au bout, des pudiques épouses, et commémorant encore de sa lèvre refroidie le virginal et mystique hymen. Racine, dont il avait été comme le précepteur, par p232 les soins particuliers qu' avec M Le Maître il avait pris de lui enfant, demanda par son testament que son corps fût inhumé dans le cimetière du dehors de la maison de port-royal des champs, au pied de la fosse de M Hamon. Boileau fit, pour le portrait de M Hamon, quelques vers qui n' ont de prix que comme témoignage d' estime. Lui-même M Hamon, il avait composé sa propre épitaphe en beau latin augustinien, en des termes d' une consonnance symétrique et avec une austérité tressée d' élégance. La faculté de médecine de Paris accueillit et fit mettre son portrait parmi ceux de ses docteurs illustres ; ce portrait se voit encore aujourd' hui à l' école de médecine dans la salle du conseil, ou plutôt il devrait s' y voir, mais il est comme caché dans un coin plein d' ombre. M Hamon y est représenté, habillé simplement à la manière des gens de campagne, ou du moins il n' a du docteur qu' un livre ouvert devant lui. Ceux qui savent à quel homme ils ont affaire reconnaissent avec plaisir, en la cherchant, cette figure fine et douce, un peu penchée ; au regard malin et glissant, tendre, qui au besoin semblerait un peu rusé, et qui sent son normand ; aux cheveux longs, négligés, à la paysanne, laissant tomber une mèche détachée sur le front. Le caractère général de la physionomie est celui d' une humilité souriante. M Hamon eut pour successeur comme médecin de port-royal des champs et aussi de Mademoiselle De Vertus M Hecquet, devenu également célèbre ; mais p233 de tous les médecins ordinaires de port-royal, ou amis de port-royal, Pallu, Dodart, Hecquet, le médecin par excellence au sens littéral et au sens spirituel est M Hamon. Il a justifié pleinement ce que, dans ses premières années de vocation, lui écrivait la mère Angélique (1658) : " après le grand don d' un parfait confesseur, il n' y a rien de plus important que celui d' un médecin vraiment chrétien, qui exprime par toutes ses actions et ses paroles les saintes maximes du christianisme. " comme touchante figure de consolateur à mettre près de lui durant cette captivité des religieuses, il ne faut pas oublier M De Sainte-Marthe, confesseur de port-royal. M De Sainte-Marthe, successeur et lieutenant de M Singlin, n' a pas tout à fait le rang ni l' office de supérieur proprement dit. M Singlin mort, ce fut proprement M De Saci qui, d' accord avec Arnauld, fut le directeur de port-royal. La fonction de M De Sainte-Marthe est plus humble, plus unie, plus ordinaire dans sa simplicité. La chose qu' il croyait le moins avoir, c' était l' autorité ou l' insinuation, le don d' infaillibilité, le coup d' oeil intérieur par lequel on assigne à chacun l' emploi de son talent. Ce à quoi il aimait à se borner, c' était " à aider par la confession ou autrement les personnes qui prenaient conseil de gens plus p234 éclairés que lui, à ne les voir et ne les entendre qu' en supposant qu' elles avaient déjà réglé leur vie d' une manière chrétienne, et qu' il n' avait qu' à les justifier dans leurs bonnes dispositions. " vicaire et non curé, confesseur et non directeur, voilà la vraie nuance prodesse quam praeesse studiosior . Si j' ai eu de la peine à bien discerner les traits de la figure de M Hamon dans ce beau portrait qui est conservé à la faculté de médecine, mais qui est comme enseveli dans l' ombre, j' ai éprouvé une bien plus grande difficulté, au moral, à saisir quelques traits particuliers et distincts de M De Sainte-Marthe, quelque variété de physionomie reconnaissable, dans l' uniformité constante et terne de son caractère et de sa vie. S' il me voyait chercher cette variété dans un désir de représentation profane, lui-même il en souffrirait ; il la jugerait peu compatible avec la suprême vérité, qui s' en passe très-bien. Il nous citerait le mot de l' écriture : " je suis le seigneur, et je ne change point. -ayons, aimait-il à dire, ayons quelque part à cette immutabilité qui est le caractère des véritables chrétiens. -l' uniformité qu' il a gardée pendant toute sa vie, disait-il encore en parlant d' un de ses pareils en vertu, a été une suite de l' union intime qu' il avait contractée avec cette même vérité qui ne saurait changer, et qui est toujours semblable à elle-même. " quand on veut dignement parler de ces hommes et de cette race de justes, il ne faut rien garder en soi de l' Alcibiade de Platon, qui demandait toujours du nouveau. Claude De Sainte-Marthe, né à Paris le 8 juin 1620, d' un père avocat au parlement, et qui appartenait à une branche de l' illustre famille de ce nom, si féconde p235 en mérites solides et en doctes personnages, eut, dès la tendre jeunesse et au sortir de ses études, le goût du recueillement et de la prière ; rien d' éloigné de la pureté chrétienne ne l' occupa jamais, et aucun contact du siècle ne l' effleura. Il commença par se retirer à Chant-D' Oiseau, terre de son père en Poitou, pour s' y livrer uniquement aux oeuvres du salut. Puis il entra dans une communauté d' ecclésiastiques, se prépara au sacerdoce et le reçut. Le crédit de sa famille le portait, pour peu qu' il se fût laissé faire, aux bénéfices ou aux dignités. Il refusa d' être trésorier de la sainte-chapelle, et déclina cette prélature qui nous paraît un peu gaie depuis le lutrin , mais qui lui paraissait, à lui, redoutable. Il avait pour principe de conduite un éloignement absolu de tout ce qui distingue, de tout ce qui fait qu' on est remarqué et qu' on est quelqu' un. Rien de curieux en lui, rien de flatté ni d' amusé. Dans un voyage qu' il fit en Dauphiné et en Savoie, il dérobait le plus qu' il pouvait son nom, même à ses hôtes et à ceux qu' il édifiait, chemin faisant, par sa piété : " je vous dirai bonnement, ma mère, écrivait-il à une supérieure de la visitation, que je gagne quelquefois beaucoup de n' avoir point de nom, car chacun dans l' occasion me donne des qualités comme il lui plaît. à Annecy je passais pour un ecclésiastique de Saint-Sulpice, à Grenoble pour l' aumônier d' un abbé, autre part pour un père de la mission ; à Belley, dans l' hôtellerie on me parlait de moi-même sans savoir qui j' étais, et on m' attribuait plus de bonnes qualités que je n' en ai. à Saint-Claude, on me prit pour un homme qui cherchait une cure, et je vois que vous savez aussi peu qui je suis que les p236 autres, puisque vous me donnez la qualité d' abbé. - le nom que je désire avoir chez vous, ma mère, est celui de pécheur et de pauvre voyageur . " et il terminait cette singulière lettre en disant : " tel que je suis, ma mère, je suis tout à vous. Je voudrais bien vous dire en vérité que c' est une personne qui n' a ni nom, ni vie, ni qualité, ni richesses, ni parents, ni amis, ni maison, ni lieu, qu' en Jésus-Christ. " il était déjà selon l' esprit de M Singlin, lorsqu' il fut attiré vers lui par sa réputation de grand directeur spirituel. Il résista tant qu' il put aux charges d' âmes que lui voulut donner ce supérieur clairvoyant, qui accueillait en sa personne un prochain auxiliaire et coopérateur. Il préféra le monastère des champs à la maison de Paris, et y vécut d' abord en solitaire ; il y était depuis quelques mois lorsqu' on le pressa de se charger de la cure de Mondeville (ou Mondonville), terre située dans le diocèse de Sens, qui appartenait à port-royal. Il ne l' accepta que parce qu' il la vit sans pasteur. Le vicaire de cette paroisse avait été tué d' un coup de mousquet dans la seconde guerre de Paris, et le curé était mort de frayeur ; personne ne voulait aller dans un lieu si désolé par les guerres (1652). Il y remplit les devoirs de curé en homme vraiment apostolique. Il n' y vivait que de pain et d' eau. Sa maison était ouverte aux pauvres, qu' il consolait par ses instructions, et dont il soulageait la misère par ses libéralités. Les soldats avaient tellement ravagé et pillé ce lieu, que les plus riches des habitants n' avaient pas de pain à manger, ni même de paille pour se coucher. Les soins qu' il y prit des malades lui causèrent une fièvre pernicieuse, qui le réduisit à l' extrémité. Mais le pis est qu' il trouvait des p237 coeurs durs et qu' il désespérait de briser ; il n' y resta que dix-huit mois. Après son retour à port-royal, il fut appliqué, bien malgré lui, à la conduite des religieuses et à la prédication. M Singlin le décida à aller à la maison des champs pour y remplacer en qualité de confesseur M Arnauld, quand la censure de la sorbonne força celui-ci à se retirer. M De Sainte-Marthe, qui voyait l' orage prêt alors à les envelopper tous, pensait ne s' engager que passagèrement et pour quelques semaines ; il fut retenu à ce poste pendant plus de vingt ans (1656-1679) : c' est ce qu' il appelait avoir été chargé de chaînes toute sa vie. Il avait de lui-même la plus humble idée, et il estimait n' avoir réussi à rien : " j' ai été plus de vingt années dans un monastère, et je sais aussi peu ce que doit faire un confesseur pour y servir certaines âmes, que le premier jour que j' y ai été établi. " pas un n' a poussé plus loin que lui cette sainte manie chrétienne de se rabaisser : " je suis une personne qui est aussi peu propre à l' action qu' à l' étude, qui n' a ni le don de prêcher, ni l' industrie de s' insinuer dans l' esprit des hommes pour les porter au bien, ni assez de lumières pour résoudre leurs doutes, ni aucune adresse pour leur faire goûter les choses du salut. " il insistait sur ce dernier point : " je n' ai point ce secret d' ouvrir les coeurs pour y faire entrer les vérités de l' évangile et l' onction du saint-esprit ; je n' ai rien de cette force, de cette liberté, ni de cette bonté des véritables pasteurs, qui ne se rebutent jamais des plus grandes difficultés. " et cependant nous avons de lui de beaux et tendres accents en faveur des religieuses, dans sa lettre à l' archevêque p238 au début de la persécution. à l' époque de la captivité où nous sommes, il prit courageusement la défense de son pieux troupeau dans des écrits publics, notamment dans un écrit intitulé : défense des religieuses de port-royal et de leurs directeurs, sur tous les faits allégués par M Chamillard, docteur de sorbonne, dans ses deux libelles... (août 1667) ; il ne faut pas confondre cet ouvrage avec l' apologie pour les religieuses de port-royal... (1665), à laquelle il prit part, dit-on, mais qui est aussi et surtout de Mm Arnauld et Nicole, et qui porte leur cachet bien plus que celui de M De Sainte-Marthe. Cette apologie en effet, par le ton polémique, fut loin de contenter tous les amis : " Madame De Longueville m' a avoué, écrivait plus tard Nicole un peu intimidé et revenu, qu' elle n' a jamais pu goûter l' apologie des religieuses de port-royal . Je sais que M De Saint-Cyran (Barcos) et M Guillebert l' ont aussi fort désapprouvée, et qu' ils ont soutenu qu' on ne pouvait écrire de cet air contre un archevêque. " M De Sainte-Marthe n' était pas homme à outrepasser ainsi les bornes. Laissons donc à Nicole et à Arnauld ce qui est à Arnauld et au second d' Arnauld. La défense de M De Sainte-Marthe en faveur des pieuses filles qui lui étaient confiées, et dont il était responsable depuis la mort de M Singlin, porte directement contre M Chamillard qui, par des dénonciations publiques, avait violé le devoir de tout confesseur, même d' un confesseur imposé. Cette défense est ferme, modérée, pertinente sur tous les points, et elle concède qu' il a pu y avoir quelques fautes commises, mais non celles qu' on incrimine. éloigné du monastère durant toutes ces p239 années, il écrivait et faisait parvenir aux religieuses des lettres pleines d' onction et de réconfort. Sa méthode et son conseil, c' était d' opposer à l' orage et à tous les assauts une humilité invincible. Il envoyait aux soeurs des passages tirés des évangélistes et des plus grands saints, à l' appui de cette forme de résolution inébranlable. J' y remarque ce mot de saint Paulin : " l' humble de coeur étant le coeur de Jésus-Christ, il devient magnanime de la magnanimité d' un Dieu, et par conséquent aussi invincible que lui-même. " parmi les petits traités composés pour ces circonstances et attribués à M Hamon, il en est un ou deux qui peuvent être de M De Sainte-Marthe. Mais voici une particularité unique : pendant que les religieuses étaient encore gardées prisonnières en leur maison des champs, non pas dans les premiers temps, je crois, mais quand les gardes se furent un peu relâchés et que les jardins furent redevenus libres, " M De Sainte-Marthe avait la charité de partir au soir de Paris, ou de la maison où il demeurait près de Gif, et de se trouver à une certaine heure dans un endroit marqué, assez éloigné des gardes. Il montait sur un arbre assez près du mur, au pied duquel étaient les religieuses à qui il faisait un petit discours pour les consoler et les fortifier. C' était pendant l' hiver. " -j' ai vu des gravures de port-royal représentant cette scène singulière et naïve, qui a pu se renouveler quelquefois. Une note de Racine, trouvée dans ses papiers, et p240 qu' il n' aurait certes employée qu' avec la plus grande réserve s' il avait mené à fin son histoire de port-royal , est à donner ici dans toute sa vivacité ; c' est en sortant d' un entretien avec Nicole qu' il dut l' écrire : " deux partis dans la maison : l' un, la mère Angélique, la soeur Briquet, et M De Saci ; l' autre, la mère Du Fargis, M De Sainte-Marthe, et M Nicole. Ces derniers avaient toujours raison ; mais, pour l' union, M De Sainte-Marthe cédait toujours... etc. " si M De Sainte-Marthe défendait les religieuses au dehors, il ne les flattait pas au dedans ; il avait pour maximes, " qu' il faut d' autant moins parler à des religieuses qu' elles désirent plus que nous leur parlions ; que le plus ordinaire langage d' un prêtre doit être la prière, et son principal but, de mettre ceux qui le consultent en état de prier ; que les religieuses n' ont besoin que de savoir quelle est la passion principale d' où naissent leurs plus grands défauts, pour en gémir devant Dieu et s' en humilier devant leurs soeurs. -je voudrais, disait-il, que les religieuses n' eussent des yeux que pour voir leurs défauts, que pour les condamner, que pour en faire pénitence, et qu' elles eussent assez de charité pour supporter ceux des autres. " M De Sainte-Marthe, avec ces stricts principes p241 que rien ne tempérait dans la pratique, ne devait point aller à la soeur Eustoquie. La paix de l' église rendit M De Sainte-Marthe à ses fonctions régulières de confesseur. Il les remplit jusqu' au mois de mai 1679, qu' il fut obligé, et pour toujours, de s' éloigner. Il se retira chez une de ses parentes à Corbeville, sur la paroisse d' Orsay, à une lieue et demie de Gif ; il y passa le reste de ses jours, dix années encore, et n' en sortit plus que pour faire un voyage en Flandre et en Hollande, une visite aux amis exilés. Les deux volumes de lettres qu' on a publiés de M De Sainte-Marthe, et où il est à regretter qu' on n' ait pas mis le nom des personnes (ce qui fait le principal intérêt des correspondances), nous le montrent dans cette dernière retraite, réduit selon ses voeux à la solitude de sa chambre, n' ayant plus de juridiction que sur la chapelle du château où il demeurait, et déchargé du poids de toute autre responsabilité que celle de son âme. Il est dans le repos, dans la paix, dans le secret orans, legens, latens, silens ; il mène une vie toute cachée en Jésus-Christ, heureux de penser qu' il est de ceux qui ne font de bruit ni en vivant ni en mourant. Il ne se plaint de rien ; il n' accuse les hommes d' aucune injustice, et croit qu' il n' a eu ni ennemis ni tribulations. Si Dieu n' a pas choisi le lieu où il habita et travailla tant d' années, ce cher désert de port-royal, pour y bâtir sa maison et pour y amasser son peuple, tout est bien ; il n' élève pas un murmure, il est content de la dernière place où il se voit rejeté. se tenir en repos, il a sur ce sujet une lettre (la troisième du tome ii), qui est presque digne de Nicole (je suis ici dans les nuances du gris au p242 moins gris) ; il en a une autre sur les voyages (la cinquième du même tome), et une autre (la huitième), qui donnent l' idée d' un demi-sourire. Mais que ce sourire a besoin d' être saisi de près au passage ! Combien M De Sainte-Marthe sourit peu ! " pour voir les choses telles qu' elles sont, pense-t-il, il faut, autant qu' on le peut, avoir les yeux d' un mourant. " quant à prétendre montrer de l' esprit ou le moindre agrément lorsqu' il tient la plume, cette idée l' eût effrayé : " nous devons craindre tous les talents que nous ne pouvons cacher. " il sait l' écueil de ceux qui ont le beau langage à leur disposition et les belles connaissances : " qu' est-ce que la connaissance d' une vérité que nous ne pratiquons jamais ? " tel que nous le voyons, M De Sainte-Marthe était un des rares hommes en qui ce sublime génie de Pascal avait une parfaite confiance : ce fut lui de préférence, entre les confesseurs, qu' il envoya querir plusieurs fois dans sa dernière maladie, et à qui il communiqua les plus secrets mouvements de sa conscience. On parle toujours du siècle de Louis Xiv comme d' un grand siècle religieux, d' un siècle qui doit faire honte à ceux qui ont suivi, pour la doctrine et la foi ecclésiastique. Mais du temps de Louis Xiv, les clairvoyants et les véridiques, tels que M De Sainte-Marthe, en parlaient autrement et comme du plus relâché des siècles ; se reportant en idée aux âges, réputés meilleurs, de saint Bernard et de ces directeurs chrétiens d' autrefois, il écrivait par exemple : " nous sommes à présent dans un siècle bien plus commode ; ... etc. " p243 l' ignorance grossière était donc très-habituelle dans le clergé ordinaire du beau siècle de Louis Xiv, de même que l' impiété raffinée s' était glissée dans bien des esprits : de loin nous ne voyons que les têtes élevées et les surfaces lumineuses. M De Sainte-Marthe, accablé d' infirmités dans ses dernières années, mourut le 11 octobre 1690, à l' âge de soixante-dix ans accomplis. Fidèle à ses habitudes de modestie rigoureuse, il observa durant sa dernière maladie un silence extraordinaire. Ceux qui ne le voyaient qu' une fois, et sans qu' il leur parlât, l' auraient cru sans connaissance ; il n' en était rien ; mais il n' aimait pas que dans ces morts chrétiennes, et en approchant du moment suprême, on dît de ces mots qui se peuvent répéter : " est-il si à propos de tant parler quand on est près de paraître devant Dieu ? " -on fit sur lui ce distique qui exprime bien toute sa conduite et son caractère : impatiens falsi, verique tenacior, inde ingemuit, tacuit, fugit et occubuit. " impatient du mensonge et sectateur de la vérité, de là vient qu' il a gémi, qu' il s' est tu, qu' il s' est caché, qu' il s' est consumé. " p244 deux jours après sa mort, son corps fut transporté à port-royal des champs, pour y être inhumé à l' intérieur de la maison. M De Sainte-Marthe est une de ces figures qui, si elles se détachent peu du fond général de notre sujet, y entrent et y tiennent le plus profondément ; c' est pourquoi j' ai dû m' y arrêter. Par une seule circonstance de sa vie il offre prise à l' imagination, à celle même qui chercherait dans ces sentiers d' autrefois d' humbles vestiges, de touchants rappels de poésie intime et d' émotion contenue. M De Sainte-Marthe, de nuit, durant l' hiver, montant sur quelque arbre chargé de givre et faisant à demi-voix de petits discours édifiants aux religieuses qui l' écoutaient dans le jardin de l' autre côté du mur, c' est là un tableau qui fait bien le pendant de M Hamon allant voir ses malades, monté sur un âne, et lisant en chemin un livre ouvert sur l' espèce de pupitre rustique qu' il s' était dressé au moyen d' un bâton fiché dans la selle. Images imprévues dans des vies si graves ! Images presque enfantines, significatives pourtant, et qui ne se peuvent oublier, d' une foi redevenue primitive ! p245 Vi. Ce qui sauva port-royal dans la crise où nous le voyons si compromis depuis 1660, et d' où, à cette date de 1665-1667, il semblait ne pouvoir raisonnablement se tirer, ce fut l' engagement de quatre évêques dans la même cause, et entre ces évêques, d' un des plus considérés et des plus vénérés pour ses vertus parmi tous ceux de l' église de France. Un bien plus grand nombre d' évêques s' étaient prononcés à l' origine, conjointement p246 avec messieurs de port-royal, pour la doctrine de la grâce et de saint Augustin ; mais depuis l' arrivée de la bulle d' Innocent X en 1653, chaque assemblée générale du clergé avait amené quelque rétractation et quelque exemple de faiblesse. Le formulaire d' Alexandre Vii s' imposait de plus en plus. Le redoublement des ordres de la cour et les décisions impératives des assemblées à dater de 1660 avaient fait fléchir, parmi les opposants, les plus amis même de port-royal ; c' est ainsi que l' évêque De Vence, celui qu' on appelait le célèbre M Godeau , après avoir parlé si fort, avait signé. Quatre prélats restèrent seuls inflexibles ; p247 c' étaient M Henri Arnauld, évêque d' Angers, frère de M D' Andilly et du docteur, et qui montra l' inflexibilité de sa famille avant d' en avoir peut-être l' entière piété ; M De Buzanval, évêque de Beauvais, fortifié et soutenu par quelques bonnes têtes jansénistes de son chapitre ; M De Caulet, évêque de Pamiers, autrefois disciple de Vincent De Paul et de M Olier, et qui, n' étant qu' abbé de Foix, avait si fort chargé M De Saint-Cyran dans son procès, coeur honnête, cerveau étroit et formé pour des opiniâtretés successives ; c' était enfin et surtout le saint évêque D' Aleth, Nicolas Pavillon, sorti également des mains de Vincent De Paul, longtemps étranger au jansénisme et à ces questions, qui ne les examina même directement qu' en 1661, mais dont la conviction, une fois prise, demeura fixe p248 à jamais sedet aeternumque sedebit : une de ces figures d' évêque primitif, assises sur le roc et plus immuables que Pierre. C' est à lui qu' on peut dire que port-royal fut redevable, après Dieu, de son salut en cette conjoncture. Figurons-nous bien d' abord ce que c' était qu' un évêque comme Pavillon au dix-septième siècle, et son crédit moral dans l' esprit des peuples. Né à Paris en 1597, au sein d' une famille bourgeoise parlementaire très-chrétienne, il avait témoigné de bonne heure de sa vocation pour l' étude de l' écriture sainte et pour la pratique des vertus évangéliques. Il s' y était exercé pendant cinq années sous la direction de Vincent De Paul, qui se servit utilement de lui dans son oeuvre commençante des missions et qui l' appelait son bras droit . Ordonné prêtre à trente ans, il sut résister à toutes les vues d' ambition ecclésiastique que pouvait avoir sa famille du côté de la cour ; et il ne sut pas moins résister, du côté de l' école, aux gloires triomphantes du doctorat : il ne se proposait pour but de ses études " que de bien savoir la religion pour être en état de l' enseigner aux simples. " il aspirait à être un curé des champs. Cependant il ne put se refuser à prêcher à Paris, et ses sermons à l' église sainte-croix-de-la-bretonnerie furent remarqués. M D' Andilly, que le hasard d' abord, ou sa qualité de paroissien, y avait conduit, se déclara son admirateur et se mit à en parler à tout le monde. M Pavillon devait appartenir à ce genre de prédicateurs sérieux, judicieux et touchants, qui réformaient le goût sans y songer, et dont M Singlin, un peu plus tard, acheva l' idée excellente. Ses succès dans p249 la chaire, et les suffrages qu' ils lui valurent, notamment celui de la duchesse D' Aiguillon, le désignèrent au cardinal De Richelieu pour le siége d' Aleth qui devint vacant en ce temps-là (1637). Pavillon avait quarante ans. Il avait désiré ardemment être curé de village ; il put dire, quand il eut vu Aleth, que Dieu l' avait en quelque sorte exaucé, en le faisant " évêque de village, " tant le pays était pauvre, rude, et tant le champ des âmes y était pénible à défricher. Une fois arrivé en ce diocèse montagneux, aux confins de l' Espagne, il se dit : " voilà ma part d' héritage assignée par le maître, " et durant trente-huit ans il n' en sortit plus. Ce qu' il fit pour civiliser et évangéliser ces contrées sauvages, pour remettre dans l' ordre un clergé déréglé, pour désarmer des gentilshommes violents, pour instruire des populations ignorantes, et pour triompher des résistances de tout genre que la routine, la dureté originelle ou les passions opposent au bien, il faudrait un volume pour le dire ; mais la vénération des contemporains le proclamait assez haut. Dans ce pays de pauvreté, il commença par se faire aussi pauvre que les plus pauvres. " peu de temps après son arrivée à Aleth, ayant trouvé, en faisant sa tournée dans la ville, un pauvre homme à l' extrémité, couché sur la p250 paille, il ordonna à son maître d' hôtel de lui faire porter un matelas... etc. " dans les visites fréquentes et non solennelles, qu' il faisait à toutes les parties de son diocèse, accompagné d' un seul ecclésiastique et d' un valet, il découvrait des coins perdus où les pasteurs des âmes avaient bien rarement pénétré. Allant à un de ces hameaux qui n' étaient d' aucune paroisse, pour y visiter une malade, il eut à passer par un pas très-dangereux où les gens mêmes du pays n' aimaient guère à se hasarder. Dans cette excursion il lui arriva d' avoir à traverser la rivière d' Aude entre d' affreux rochers, sur une planche étroite et fragile ; et comme l' ecclésiastique qui l' accompagnait le priait de lui remettre le saint-sacrement pour en être plus libre au passage : " je le garde, lui dit-il, ce sera mon soutien. " -il avait pour maxime " qu' un évêque est le soleil de son diocèse et doit en éclairer et échauffer tous les endroits. " s' il était pénétré des devoirs, il ne l' était pas moins des droits de l' épiscopat. Il croyait que " la clef de la science et du discernement est jointe essentiellement au caractère d' évêque ; " que l' évêque régulièrement ordonné et institué, après qu' il s' est mis en présence de Dieu par la méditation silencieuse et par la prière, reçoit de lui la direction de conduite et la lumière comme saint Pierre et les successeurs de saint Pierre l' ont pu et la peuvent recevoir, et qu' à moins de conciles réguliers et canoniquement assemblés disant le contraire, ce que dit et ordonne l' évêque est et demeure la règle et la vérité. Qui dit évêque, dit le vrai docteur en Jésus-Christ . p251 Aussi ni roi ni pape, sauf le respect qui leur était dû, n' avait action ni prise directe sur M Pavillon. Il ignorait la maxime de ces prélats qu' il avait quelquefois l' occasion de voir aux états de Languedoc, ou de ceux qui se réunissaient à Paris ou à Versailles sous la main du roi dans les assemblées administratives du clergé, ces assemblées dites gallicanes (où il n' alla jamais) décorées par Bossuet d' un grand appareil de doctrine et menées de fait par M De Harlay ; il était, dis-je, à cent lieues de la maxime, âme secrète de ces assemblées, " qu' il faut céder au plus fort. " sa science était de résister comme un mur ou comme un roc aux plus rudes attaques, de quelque part qu' elles vinssent, quand il était persuadé que Dieu le demandait de lui. C' était un terrible homme que ce doux prélat, et avec qui, en luttant, on ne gagnait rien. Il le prouva jusqu' à son dernier soupir dans l' affaire de la régale. Il ne le prouva pas moins alors (en 1665) dans l' affaire de la signature. " un évêque doit s' exposer à tous les dangers, pensait-il, pour conserver l' intégrité de son épouse : in hoc positi sumus (c' est pour cela que nous p252 sommes en place). " dans la prescription de la signature en particulier, qu' avait ordonnée l' assemblée du clergé de 1660, il estimait que cette assemblée, qui n' avait aucun des caractères d' un concile, avait excédé ses droits en imposant aux évêques une déférence aveugle à ses décrets ; qu' elle n' avait fait aucune différence des évêques avec le reste des fidèles ; qu' elle avait oublié que l' évêque est le juge par excellence en telle matière, et n' a de juge supérieur et légitime que dans les conciles provinciaux ou nationaux. Il avait donc cru devoir protester contre l' autorité que s' attribuaient ces assemblées quinquennales composées en grande partie d' évêques de cour, au préjudice de ceux qui résidaient plus exactement. L' arrêt du conseil, qui était intervenu pour prêter main-forte aux décisions de l' assemblée et en assurer l' exécution, n' ajoutait rien à la légitimité de l' acte même. " l' autorité du roi en effet, quoique absolument nécessaire pour contraindre p253 par des peines temporelles à la soumission aux lois de l' église, ne peut conférer à une assemblée non canonique le droit de faire de ces sortes de lois, ni suppléer à ce qui manque. " le saint évêque ne se fit pas faute d' écrire au roi pour lui représenter que, dans sa déclaration (du 29 avril 1664), il avait passé les bornes de sa puissance légitime, en ordonnant la signature par-devant ses juges et magistrats ; " que tous les princes vraiment chrétiens ne se sont jamais attribué l' autorité de faire des lois et des canons dans l' église, mais bien ont tenu à gloire d' en être les exécuteurs et non pas les instituteurs. " c' est par cette considération stricte de juridiction ecclésiastique, d' ordre et de discipline épiscopale, et d' autorité inhérente à son ministère, que M Pavillon fut conduit à entrer dans la lutte. Il écrivit donc une lettre de ferme et respectueuse remontrance au roi (25 août 1664), lettre qui devint bientôt après publique par l' impression. Conséquent avec lui-même, il interdit la signature du formulaire dans son diocèse, adressa une monition à son clergé pour le prémunir contre la déclaration du roi, et excommunia même deux de ses chanoines qui étaient allés signer ailleurs devant les séculiers. L' éclat fut grand. Le chancelier Séguier disait tout haut " que M D' Aleth avait voulu cracher au nez du roi. " l' avocat général Talon eut ordre de déférer ces actes de l' évêque au parlement, ce qu' il fit dans un violent et injurieux réquisitoire où il donna cours à ses emphases. Tous les amis de M Pavillon s' agitaient, lui écrivaient des lettres d' alarme ; son illustre pénitent le prince De Conti lui insinuait la prudence. Entre le roi, le pape et sa conscience, ayant les jésuites à dos qui le taxaient p254 de jansénisme, la position de Pavillon était grave ; il n' en paraissait nullement ému. Son habitude était de ne s' étonner de rien. Invariable et tranquille, il continuait de vaquer charitablement à son oeuvre quotidienne d' évêque, pratiquant le carpe diem du chrétien, ne s' occupant que du devoir actuel, de la difficulté présente, et abandonnant à Dieu les affaires du lendemain. L' arrêt du parlement, qui se régla pour les conclusions sur le réquisitoire de M Talon, fut comme arraché à ce grand corps, tant M Pavillon y était tenu en profonde estime ; on n' y fit entrer que ce qu' on ne pouvait refuser au roi. Le premier président, M De Lamoignon, différa plus de six semaines de le signer, et ne le fit que sur l' ordre du roi, impatient de ces retards. Quant à l' évêque, il avait une trop haute idée de son ministère pour se croire justiciable d' un parlement. On le décida pourtant, non sans peine, à écrire au premier président pour le remercier des bonnes intentions que ce magistrat avait eues à son égard, jusque dans cette circonstance rigoureuse ; mais cette lettre au chef de la justice humaine sent encore sa magistrature spirituelle supérieure. à cette date, au commencement de 1665, M Pavillon n' était que très-incidemment en rapport avec messieurs de port-royal ; il n' avait écrit que deux fois à l' un d' eux (M Arnauld), et ç' avait été pour répondre à des lettres reçues. On peut dire de lui qu' il était un port-royaliste antérieur et sans le savoir ; s' il va se déclarer et lutter si directement de concert avec et pour messieurs de port-royal, c' est parce qu' il les rencontre sur son chemin, le chemin de la vérité. Survint la bulle d' Alexandre Vii (15 février 1665) p255 qui mettait les évêques au pied du mur ; c' était la troisième fois qu' un pape examinait et décidait la question. Pavillon résisterait-il purement et simplement comme il avait fait pour la déclaration du roi ? N' obéirait-il que moyennant un mandement explicatif ? Ce dernier parti qu' il embrassa fut celui qui était conseillé par Nicole, esprit à expédients et qui, jusque dans un parti rigide, préférait les formes moyennes. Pavillon faisant consulter Nicole entrait ainsi, bon gré mal gré, en étroit commerce avec ce port-royal tant reproché. Cependant toute l' église de France avait les yeux sur lui dans ce péril pour savoir comment il se conduirait ; les meilleurs évêques le considéraient comme leur guide ; même sans oser le suivre, ils se disaient que là où il irait, ce serait le plus honorable de se référer et de tendre, et du moins de s' en approcher. Il y a des moments où la conscience publique aime à se personnifier dans un homme ; elle s' en fait un oracle. Que pense Caton ? Que dira Royer-Collard ? Que fera M Pavillon ? M Pavillon dressa un mandement dans lequel il alla aux derniers termes de la condescendance comme il l' entendait, mais dans lequel aussi il maintint nettement toutes les distinctions nécessaires et les degrés de foi ou de soumission dues aux décisions d' ordre différent (1 er juin 1665). Le succès d' un mandement nous paraît aujourd' hui chose singulière ; celui de M D' Aleth eut pourtant une vogue extrême à Paris et dans tout le royaume. Le libraire Savreux en fit trois éditions en peu de jours. Le roi fut mécontent. Bon nombre d' évêques connaissaient le mandement avant qu' il fût publié ; quelques-uns seulement persistèrent à l' approuver après l' impression, et se résolurent à en p256 publier de semblables. Un arrêt du conseil du 20 juillet frappa ces mandements raisonneurs et défendit aux ecclésiastiques des divers diocèses d' y obéir. Ce n' était là qu' un prélude à d' autres rigueurs. Toutefois l' embarras était grand, même du côté de la cour. Le roi, en faisant solliciter à Rome, comme il le fit, deux brefs, -l' un par lequel le pape ordonnerait aux évêques de révoquer leurs mandements explicatifs et de faire signer purement et simplement, et l' autre par lequel le pape encore nommerait des prélats français commissaires pour procéder au besoin et porter sentence contre les évêques récalcitrants, -le roi, en agissant ainsi, ouvrait plus d' accès à la cour de Rome dans ses propres affaires qu' il ne convenait à la politique française. Il le sentait, et ses ministres aussi ; c' était l' avis de Colbert, de Lyonne, de Le Tellier, de celui-ci notamment qui estimait l' affaire mal enfournée , et qui désirait avant tout qu' on la terminât en France et par autorité royale ; qu' on ne la laissât point aller toute à Rome, où c' était une belle occasion d' empiéter sur les libertés gallicanes. Quand on lui représentait cet autre côté essentiel de la question, quand surtout les brefs lui arrivaient, non pas tels qu' il les avait désirés, mais avec leurs clauses abusives et leur sans-gêne ultramontain, le roi, malgré son peu de goût pour le jansénisme, devenait moins vif à la poursuite et avait des intervalles de refroidissement. On eut l' idée, à différents moments de cette contestation, de demander à M Pavillon de faire un voyage à Paris : quelques évêques bien intentionnés pensaient que sa présence et le respect qui s' attachait à sa personne pourraient y rendre les explications plus faciles p257 et amener une solution aux difficultés. Mademoiselle De Vertus, l' amie de Madame De Longueville (ces dames commençaient fort à se mêler des affaires de l' église), fut d' un autre avis et fit des objections très-sensées : elle dit que, sur ce terrain glissant, il serait aisé aux adversaires de semer les piéges sur les pas du saint homme : " nous ne sommes plus au temps que Dieu envoyait des prophètes aux rois, et qu' ils les allaient trouver dans leur cabinet sans obstacle... au nom de Dieu, pensez-y bien ; il n' y aura plus de ressource, si une fois M D' Aleth vient mal à propos. " une commission de neuf prélats venait d' être nommée par Alexandre Vii pour juger les quatre évêques en vertu de l' autorité apostolique (ce qui eût été la plus singulière nouveauté en terre de France), quand ce pape mourut, et Clément Ix (Rospigliosi) lui succéda (juillet 1667). Le nouveau pape n' était point engagé et passait pour avoir des dispositions pacifiques. Ce fut une occasion naturelle pour rouvrir les voies de conciliation. Chacun s' y entremit. Le plus actif et le plus utile promoteur et négociateur à dater de cet instant fut M De Gondrin, archevêque de Sens, prélat de qualité, de grand air, autorisé en cour, ayant l' oreille du roi et des ministres, et très-affectionné à nos messieurs par goût de l' esprit plus encore peut-être que par esprit de piété ; il se donna pour coopérateur étroit et pour auxiliaire M Vialart, évêque de Châlons p258 (Sur Marne), homme pur, intègre et d' une grande réputation de piété et de vertu, lequel le doublait heureusement : dans cette alliance M Vialart donnait à M De Gondrin de son autorité morale, et M De Gondrin lui prêtait de son habileté et de son crédit politique. Ces prélats concertèrent une lettre au pape, qu' ils signèrent et firent signer d' un certain nombre de leurs collègues de l' épiscopat, et par laquelle, en justifiant les quatre évêques incriminés, en témoignant que leur doctrine n' avait rien de particulier, mais était celle de tous les autres évêques et de toute l' église, ils suppliaient le saint-père de donner à l' église de France, comme un bienfait de son avénement, une paix après laquelle on soupirait. La lettre, portée confidentiellement de diocèse en diocèse, réunit dix-neuf signatures. On y retrouvait naturellement, comme adhérents sous cette forme indirecte et adoucie, ceux qui avaient lâché pied au fort de la bourrasque, mais à qui un éclair de sérénité rendait courage : M De Comminges, l' ancien négociateur découragé, mais resté bienveillant ; M Godeau, évêque de Vence, qui avait hâte de réparer ses faiblesses et qui était prêt, disait-il, à signer de son sang , s' il en était besoin. M De Laval, évêque de La Rochelle et fils de Madame De Sablé, s' y joignit, poussé par sa mère. M De Ligny, évêque de Meaux, frère de l' abbesse de port-royal, y était tout porté. Madame De Longueville, comme conseil, était au fond de tout. p259 Cette princesse pénitente qui, depuis 1661, s' était mise sous la direction de messieurs de port-royal et avait noué intime liaison avec les mères, contribua autant qu' aucun prélat à la paix de l' église. " ces négociations croisées, ai-je dit ailleurs, si souvent renouées et rompues, leur activité secrète, et le centre où elle était, recommençaient pour elle la seule fronde permise, et lui en rendaient quelques émotions à bonne fin et en toute sûreté de conscience. " à partir de 1666, Arnauld, Nicole et le docteur De Lalane étaient cachés chez elle, dans son hôtel ; tout y aboutissait et en émanait ; chaque incident y devenait matière à délibération et à conférence. C' était le haut cabinet du parti. Le grand médiateur extérieur, M De Gondrin, concertait avec elle toutes ses démarches. Dès les premiers jours du nouveau pontificat, elle écrivit une lettre au pape, accompagnée d' une autre au cardinal Azzolini, secrétaire d' état, en faveur des religieuses ; et, sous ce couvert d' intercéder pour de pauvres filles affligées, elle s' avançait à y plaider la cause de ces messieurs et même des quatre évêques. Elle y définissait spirituellement le groupe de ceux qu' on appelait jansénistes : " ce que j' en puis dire avec vérité, écrivait-elle au pape, est que c' est le plus grand et le plus petit parti du monde, le plus fort et le plus faible. " elle montrait comme quoi il était faible en un certain sens et se réduisait presque à rien, composé qu' il était " d' une douzaine de théologiens pieux et habiles, qu' on p260 a persécutés depuis vingt ans, disait-elle, et dont toutes les prétendues erreurs se sont réduites à une question de fait, sur laquelle ils ne se défendent que parce qu' on en prend sujet de les traiter d' hérétiques. " parlant comme en leur nom, et se portant leur garant, elle ajoutait : " ils ont toujours été prêts de cesser d' écrire, ou de ne plus écrire que pour défendre la foi de l' église contre les calvinistes. " puis, après avoir ainsi diminué le parti et l' avoir montré comme imperceptible par le nombre et insignifiant aux yeux du monde, elle le relevait aussitôt et le refaisait respectable et redoutable, en disant : " mais si on y comprend tous ceux qui ont les mêmes sentiments qu' eux, et qui ne doutent pas moins qu' eux du fait dont il s' agit, mais qui ont trouvé moyen de se mettre à couvert..., on peut dire avec vérité que, si c' est un parti, c' en est un très-considérable, et qui comprend presque tous les habiles gens de France, non-seulement parmi les théologiens, mais même parmi les évêques. " cette lettre de Madame De Longueville, très-peu semblable par le style à celles qu' elle écrit d' elle-même, atteste le voisinage et la touche d' Arnauld et de Nicole, ces personnes très-intelligentes auxquelles elle fait directement allusion en un endroit et dont elle se donne comme l' écho et l' interprète. Les détails de la négociation ainsi entamée derechef à l' avénement de Clément Ix, et qui ne dura pas moins de quinze mois, sont assez compliqués et divers. On put craindre, dès la reprise, que tout p261 n' échouât encore ; le roi fut mécontent quand il apprit la démarche des évêques, et quand il sut que les mêmes dix-neuf prélats préparaient et s' envoyaient les uns aux autres, pour la signer, une autre lettre à lui adressée. M Talon eut ordre de tonner aussi fort que jamais dans le parlement, et il dénonça " des cabales et assemblées illicites, " qui se faisaient à ce sujet dans le royaume. Et cependant, malgré ce grondement de fâcheux augure, malgré les retards et les incidents de plus d' une sorte qui vinrent encore à la traverse et sur lesquels je ne m' étendrai pas, le fait est que presque tout le monde bientôt inclina à la transaction et s' y prêta ; les esprits s' étaient comme détendus : Louis Xiv tout le premier, heureusement conseillé alors par les secrétaires d' état Le Tellier et Lyonne, insensiblement distrait des affaires de l' église par son ambition politique et ses plaisirs ; le pape, de son côté, très-enclin à la modération ; son nouveau nonce à Paris (Bargellini) séduit et gagné par les gracieuses avances de M De Gondrin ; Arnauld lui-même, l' invincible Arnauld qui respirait l' air et subissait à son insu l' influence de l' hôtel de Longueville, et qui, après avoir été si opiniâtre et si intraitable, à d' autres instants de la contestation, trouvait à la fin que c' étaient d' autres qui l' étaient trop. La grande difficulté en cette période de crise était surtout dans le caractère de l' évêque D' Aleth, M Pavillon, cet homme tranquille et doux, mais inébranlable. Il fallait en effet, pour donner prétexte aux puissances de revenir sans avoir l' air de céder, changer légèrement l' état des choses , renouveler tant soit peu l' aspect de la question. Le fâcheux de l' affaire des quatre évêques était dans la publicité p262 qu' avaient reçue leurs mandements ; ils auraient dit la même chose dans des procès-verbaux particuliers, qu' on n' y aurait peut-être pas trop pris garde. Il fallait donc qu' ils parussent revenir sur ces mandements publics ; et faire revenir M Pavillon quand il n' avait pas à se rétracter et là où il était dans la plénitude de son droit d' évêque, c' était, autant dire, vouloir remuer les Pyrénées. Tout ce qu' on fit pour l' y déterminer est inimaginable ; les prélats médiateurs, M De Gondrin et M Vialart, le premier surtout, y épuisaient toute leur diplomatie et leur rhétorique. Lui, il répondait sans se hâter, poliment, dans une patience parfaite, mais craignant toujours un piége, du moment que, par les biais proposés, on demandait à la parole d' être moins nette et moins franche. âme véridique, âme à la fois juste et généreuse, il aurait voulu en même temps, pour condition essentielle et inséparable, qu' on ne fît point la paix des évêques sans y comprendre expressément et les messieurs et les religieuses de port-royal : car " comment donnerait-on le nom de paix à un accommodement où l' on abandonnerait ceux qui ont le mieux combattu et le plus souffert pendant la guerre, au ressentiment et à la vengeance de leurs ennemis ? Des vierges qui ont édifié l' église par leur courage ; des théologiens qui l' ont éclairée et puissamment soutenue par leurs excellents écrits ? Pour moi, s' écriait-il, j' aime beaucoup mieux demeurer seul et m' exposer à tout souffrir que de les abandonner... ils ont fait la guerre avec vous, vous ne pouvez faire la paix sans eux. " on lui répondait très-sensément de laisser conclure l' accommodement d' abord, et qu' une fois la paix p263 faite avec Rome et avec la cour, en traitant toute cette affaire avec la délicatesse qu' elle requérait, le reste suivrait de soi ; que la persécution des religieuses et des théologiens, liée à la cause des évêques, tomberait d' elle-même par son irrégularité, et ne pourrait se soutenir six mois après cette première et publique réconciliation. On eut de nouveau l' idée, à ce point de maturité de la négociation (juin 1668), de faire venir M Pavillon à Paris pour s' entendre avec lui et le mitiger peut-être, et pour achever d' éclairer le roi. Cette idée était d' Arnauld qui, par habitude d' esprit, comptait beaucoup sur l' effet des conférences où l' on discute en champ clos, et qui se flattait qu' on pût en tenir une devant le roi en personne. M Pavillon n' eut pas de peine à résister à l' invitation. Les ministres y étaient opposés par d' autres raisons assez singulières et qui méritent d' être rapportées. Comme le roi, curieux sans doute de voir un évêque dont on parlait tant et dont les vertus étaient devenues proverbiales, ne repoussait point d' emblée la proposition de le laisser venir, Le Tellier fit sentir l' imprudence qu' il y aurait à autoriser une telle démarche : " si votre majesté mande l' évêque D' Aleth, disait-il, elle peut compter qu' il ne partira qu' accompagné de tout ce qu' il y a de gens de bien et de considération dans son diocèse et aux environs,... etc. " je donne ces raisons exposées comme je les trouve, p264 sans y vouloir chercher autre chose que l' idée de l' importance extraordinaire, qui s' attachait à la personne d' un évêque tel que Pavillon, au dix-septième siècle. Ce n' est pas de lui que le père Annat aurait dit, comme on l' a vu parlant de Godeau dont on lisait une lettre au roi en son conseil de conscience. " qu' est-ce que vous vient ici conter, sire, ce petit évêque qui n' a que trois ou quatre paroisses et quinze ou vingt paysans ? " si l' évêché de M Pavillon était pauvre, sa clientèle morale était immense ; dans cette France encore chrétienne, des milliers de dévots amis se seraient levés sur son passage et lui auraient fait cortége ; et l' on peut dire avec vérité, quand on considère à quel point comptaient chacun de ses actes et chacune de ses paroles, que le noeud de la paix de l' église était entre ses mains. Il est touchant de remarquer comme cet homme généreux se sentait lié, vers ce temps, avec les religieuses de port-royal qu' il n' avait jamais vues et ne devait jamais voir, mais qui se recommandaient à lui par une même persécution endurée au nom de la justice. Elles souffraient comme lui, et plus que lui, par la faute de ceux qui ne comprenaient pas que le moyen le plus naturel et le plus simple de finir ces contestations était de laisser en paix les enfants de la paix . Elles lui envoyèrent en 1666, comme souvenir et témoignage de respectueuse amitié, une ceinture brodée, à laquelle elles avaient toutes travaillé, et même la mère Agnès. Elles lui avaient écrit, vers la fin de 1664 et dans le fort des violences de M De Péréfixe, une lettre collective, accompagnée d' une liste de leurs noms, pour se recommander à lui dans ses sacrifices et ses p265 prières, " pour le supplier, comme elles disaient, de donner et conserver une place dans le sein de sa charité vraiment pastorale à de petites brebis qui étaient rejetées d' une manière si peu épiscopale et paternelle par leur propre pasteur. " chaque fois donc qu' il disait la messe (chaque matin à sept heures), il faisait mettre le papier qui contenait ces noms sur l' autel, " sous le pied du calice, par-dessous la nappe, " et elles avaient la meilleure part de l' holocauste. S' entretenant avec le pieux Lancelot qui, en compagnie de Brienne assez fraîchement converti, avait fait le voyage d' Aleth, en 1667, M Pavillon, réjoui de ce qu' il entendait sur Saint-Cyran et nos principaux amis, répétait quelquefois dans son humilité : " nous ne savions rien avant que de connaître les messieurs de port-royal, et nous ne pouvons assez louer Dieu de ce qu' il nous les a fait connaître. " dans ce projet d' un voyage à Paris, dont Arnauld écrivit à M Pavillon et qu' il lui conseillait (juillet 1668), une des raisons mises en avant était que lui seul, M D' Aleth, aurait crédit sur l' esprit des religieuses de port-royal en proie à des frayeurs mortelles et à des scrupules sans fin, et devenues alors plus difficultueuses que les docteurs : " or, il n' y a personne, disait Arnauld, qui fût plus capable que vous, monseigneur, de leur calmer l' esprit et de leur faire accepter des conditions raisonnables. " un projet qu' on agita sérieusement vers le mois d' août 1668, et dans la pensée de simplifier la question de port-royal, de n' en pas faire une complication p266 de l' accommodement très-avancé, ce fut que l' archevêque de Sens transférât la communauté dans son diocèse et lui assurât dès lors toutes les facilités relatives à cette malheureuse signature. La terre de Mondeville, qui appartenait à port-royal, était précisément située dans son diocèse et devenait un prétexte naturel ; on aurait pu s' y transporter d' abord, sauf ensuite à changer de lieu. L' affaire semblait décidée ; le roi et M De Péréfixe y consentaient. Madame De Longueville poussait de toutes ses forces à cet arrangement, aussi bien que l' évêque de Meaux. On en fit la proposition aux religieuses réunies aux champs, qui en furent extrêmement surprises et même alarmées, malgré les noms des proposants, à cause de la précipitation qu' on mettait à obtenir d' elles un brusque consentement, une requête signée. Elles ne la donnèrent qu' avec prudence, réflexion, et en y attachant des conditions fort sages. L' affaire bientôt manqua d' elle-même. Ces années de persécution engendrèrent sans nul doute bien des projets qui durent traverser les têtes dirigeantes du parti, et qui, à la nuit tombante, dans ces journées recluses, comme on se les figure, animèrent des conversations mystérieuses. Entre tous ces projets qui n' ont pas laissé trace, il en est un des plus mémorables, qui concernerait ces messieurs et que je vois indiqué dans quelques lignes de saint-Simon ; c' est à un endroit où il parle du duc De Roannez : " il était, dit-il, fort attaché à port-royal des champs. C' était lui qui voulait fournir à la plupart de la dépense de l' acquisition d' une île en Amérique où les solitaires de cette même maison eurent un temps p267 dessein de s' aller établir pour se dérober aux persécutions qu' ils essuyaient en Europe. " les puritains persécutés ne firent pas autre chose, et ils allèrent fonder leurs colonies dans la nouvelle-Angleterre. Mais le jansénisme, très-fort en terre de France et dans son antagonisme avec les jésuites, n' avait pas en lui la séve propre du puritanisme, et il n' était pas de force à faire tige ailleurs. Une autre entreprise, qui se rapporte aussi à ces années et qui ne resta point à l' état de rêve, fut celle de Nordstrand. On a dit que les jansénistes avaient eu dessein de s' y aller établir et de former une petite république dans le nord, d' y réaliser le pays de Jansénie ; c' eût été dans tous les cas un triste établissement. L' affaire, telle qu' on la sait, est plus simple et moins grandiose. L' île de Nordstrand, sur les côtes du Holstein, et faisant partie du royaume de Danemark, avait eu ses digues brisées par l' irruption de l' océan dans la nuit du 11 octobre 1634 ; plusieurs milliers de personnes avaient péri. C' est à la suite de ce déluge que des sociétés offrirent de regagner le pays par des digues, moyennant de certains priviléges. Le duc de Holstein-Gottorp, qui avait Nordstrand dans ses domaines, concéda, en 1652, ces priviléges très-amples et, entre p268 autres, le libre exercice de la religion. Bientôt une commune catholique romaine s' établit, puis une église catholique romaine s' éleva à Nordstrand. Le clergé de l' église paroissiale, à l' origine, appartenait à la congrégation des pères de l' oratoire, de ceux de Louvain ou de Malines ; ce ne fut que plus tard qu' on leur substitua des prêtres dépendant de l' église d' Utrecht. Cependant les frais de l' entreprise ne diminuant pas, on fit appel à de nouveaux actionnaires. Depuis 1663, on trouve dans les actes plusieurs noms de nos amis, Pontchâteau, Gorin De Saint-Amour, Lalane, Nicole, les Angrand ; Arnauld n' y est pas d' abord en nom. Voici ce qui explique cette recrue nouvelle. Des sommes assez considérables données par M Arnauld, par M De Saci et ces autres messieurs, étaient placées à fonds perdu à port-royal ; dans l' extrémité où elles se voyaient réduites, les religieuses envisageant la destruction comme possible, ne sachant si elles pourraient continuer de servir la rente, pensèrent délicatement qu' elles devaient restituer tout l' argent à ces messieurs, et dès lors on s' occupa de le bien placer. Le supérieur de l' oratoire à Malines, le père De Cort, qui s' était mis en communication avec Arnauld dès 1657, vantait beaucoup son île de Nordstrand et son affaire d' endiguement ; de là la tentation pour la plupart des port-royalistes d' y mettre leurs fonds et de devenir propriétaires-actionnaires. On fit de savants calculs sur le papier. Il paraît que Pascal, qui vivait encore, fut consulté et donna un avis mathématique. Nicole surtout voyait la spéculation en beau. M De Saci, ayant simplement consulté son notaire Gallois, refusa d' aventurer son argent si loin (ce qui p269 lui faisait l' effet de le jeter dans la mer) et préféra le placer sur les hôpitaux de Paris, à intérêt ordinaire ; il se trouva avoir raisonné plus juste que les autres. Ceux qui croyaient avoir découvert le Pérou à Nordstrand, furent déçus, et très-vite, et de plus d' une manière. Ils eurent à se plaindre du supérieur de l' oratoire, le père De Cort, leur chargé d' affaires, qui ne géra point à leur gré et qui entra dans les vues et fantaisies mystiques d' Antoinette Bourignon. Cela finit par un procès et un éclat en 1669. M De Pontchâteau fit un voyage à Nordstrand en 1664, pour y juger par ses yeux de l' état des choses. On lit dans une lettre de lui à M De Neercassel, archevêque d' Utrecht, l' un des actionnaires et amis, et que cette affaire mit en relation très-habituelle avec port-royal, avec lequel il aura bien d' autres et bien meilleurs liens : " on pense à éviter les procès autant que l' on peut, afin de ne pas exposer aux yeux des juges hérétiques des choses dont ils pourraient tirer avantage contre notre religion, quoique à tort, si nous étions obligés de dire en leur présence tous les sujets que nous avons de nous plaindre du père De Cort et de ses confrères . " (3 décembre 1665). -sur cette affaire de Nordstrand qui revient souvent dans les lettres de M De Pontchâteau, celui-ci répète à satiété p270 qu' il voudrait vendre sa portion et se retirer, lui et M Arnauld et M Nicole, ces deux derniers désirant abandonner leurs parts à M De Neercassel pour une pension viagère, et lui (M De Pontchâteau), s' il est possible, pour une somme payable à certains termes. Dans une lettre bien postérieure du 13 janvier 1676, il ajoute : " je ne vous parle que pour M Arnauld, M Nicole et moi : la conduite de M Périer lui est fort utile et nous est très-désavantageuse, mais nous n' y voyons pas de remède . " ce fut le duc de Holstein qui racheta les parts de ces messieurs en 1678, mais les payements furent longs à liquider. Il ne faut pas que les dévots se fassent industriels, et M De Saci avait raison. J' ai conduit l' affaire de l' accommodement pour la paix au point où elle est près de se résoudre ; je demande à exposer un incident considérable qui intervint avant la conclusion et qui ne laissa pas d' y contribuer, p271 en disposant de plus en plus l' opinion en faveur de port-royal et en lui conciliant les rieurs en haut lieu. Il s' agit de la publication du nouveau-testament , dit De Mons , qui se fit en 1667, et l' on ne voit pas d' abord en quoi il put y avoir là le mot pour rire. Mm de port-royal avaient pensé de tout temps à traduire l' écriture ; ils s' y remirent plus particulièrement durant ces années de solitude et de retraite forcée, et il leur parut que ce serait répondre d' une manière heureuse aux accusations de leurs ennemis que de profiter de ce moment d' oppression pour rendre d' un usage plus facile à tous le trésor de la parole de Dieu, à commencer par les évangiles. Madame De Longueville entra vivement dans cette vue. Des conférences se tinrent dans son hôtel, et c' est même en venant à l' une de ces conférences, et comme il y apportait, dit-on, la préface destinée à paraître en tête de l' ouvrage, que M De Saci, qui avait eu la plus grande part à la révision, fut arrêté et mis à la bastille (13 mai 1666). Cependant on sollicitait en vain du chancelier Séguier une permission d' imprimer en France ; car sans compter que tout ce p272 qui venait de ces messieurs était suspect, le père Amelotte de l' oratoire, très-consulté par le chancelier, avait pris les devants et se prétendait autorisé par l' assemblée du clergé à publier une sienne version du nouveau-testament, qu' on disait calquée sur celle de port-royal dont il s' était procuré une copie. Ces messieurs, qui ne se décourageaient pas pour si peu, cherchèrent alors, selon leur usage, à éluder les formalités ; ils y réussirent avec toute sorte d' adresse, et leur ouvrage, moyennant un détour, revint en France, imprimé de fait à Amsterdam chez les Elzévir, mais portant le nom seul d' un libraire de Mons, muni des approbations d' un docteur de Louvain et de deux évêques du pays, et avec privilége du roi d' Espagne. Cette publication, après les lenteurs d' un circuit si compliqué, n' eut lieu à Paris que vers avril 1667. On a peine aujourd' hui à se le figurer, ce fut non-seulement alors chez les personnes de piété, mais dans le monde et auprès des dames, un prodigieux succès. Madame De Longueville, convertie, excellait encore à donner le ton à la mode, même dans la piété. Avoir sur sa table et dans sa ruelle ce nouveau-testament élégamment traduit, élégamment imprimé, était en 1667 le genre spirituel suprême. Les contradictions et les invectives du dehors p273 non plus ne manquèrent pas ; il n' y a de succès complet qu' à ce prix. De peur que le roi ne fût tenté d' accorder un privilége qu' on sollicitait de lui pour une réimpression du livre, le père Maimbourg, poussé par ses confrères jésuites, se déchaîna contre, dans une série de sermons prêchés à l' église de la maison professe rue saint-Antoine. L' archevêque de Paris fit une défense à ses diocésains de lire cette traduction, sous ce seul prétexte d' abord qu' elle paraissait dans Paris sans sa permission et sans nom d' auteur. M De Péréfixe, dans cette levée de boucliers, ne trouva que deux ou trois prélats pour l' imiter et le soutenir : M De Maupas Du Tour, évêque d' évreux, le cardinal Antoine Barberin, archevêque de Reims, mais surtout un troisième personnage assez singulier et très en vue alors, George D' Aubusson De La Feuillade, archevêque d' Embrun. Il revenait d' Espagne où il avait montré, comme négociateur, quelque habileté ; des extraits de ses dépêches, publiés dans ces dernières années (et en supposant qu' il n' eût pas près de lui un secrétaire habile qui les lui faisait), plaident en sa faveur. On racontait pourtant de lui des traits bien forts d' ignorance. On a dit qu' au retour de son ambassade de Venise, quand il fut nommé à celle d' Espagne, il voulait se rendre à son poste par Bruxelles ; " il croyait que les Pays-Bas p274 touchaient à Madrid. " revenant à la cour au moment où l' on y parlait assez gaiement de ces questions théologiques, il le prit sur un ton très-haut avec le jansénisme, se ressouvint trop qu' il avait été quelque temps novice en sa jeunesse chez les jésuites, et voulut se faire de fête , comme on dit. Dans ce monde au tact si fin, il prêta à rire par sa suffisance et son manque de mesure. Les ordonnances que l' archevêque de Paris et l' archevêque d' Embrun avaient publiées contre le nouveau-testament de Mons, firent naître des écrits et pamphlets, dont un seul était assez piquant. Ce sont des dialogues satiriques, où ces ordonnances, celle surtout de M D' Embrun, sont raillées comme elles le méritent. On s' y attachait à faire remarquer que l' ordonnance de ce dernier, quoiqu' elle parût comme si elle avait été dressée à Embrun par le grand-vicaire du prélat, avait néanmoins été fabriquée à Paris (ce qui faisait même que la date était restée en blanc) ; qu' il était ridicule que M D' Embrun eût affecté de faire un mandement pour défendre à ses diocésains qui n' entendaient pas le français, mais seulement le patois du midi, de lire une traduction française du nouveau-testament qui n' irait jamais jusqu' à eux ; que cela donnait lieu au monde de s' étonner que n' ayant jamais mis le pied dans son diocèse depuis qu' il en avait pris possession, ayant passé toute sa vie à la cour, dans les ambassades, et arrivant de Madrid encore tout récemment, il ne se souvînt de ses diocésains que pour leur interdire la lecture de l' évangile. Toutes ces raisons étaient assez bien choisies, comme on voit. On lui opposait p275 avec un à-propos frappant, à lui le moins régulier et le moins résident des évêques, l' exemple de M Pavillon qui, également préposé à un diocèse très-rude, très-âpre par la configuration du pays et par le naturel des habitants, s' y était entièrement consacré et n' en était pas sorti depuis vingt-huit ou trente ans : " je ne crois pas, disait-on, que cet homme (M Pavillon) ait brigué cet évêché ni qu' il l' ait acheté par de longs services de cour. M l' abbé De La Feuillade, qui n' avait pas été élevé à cette dignité par les mêmes voies, ne l' a pas imité, et si le pays et l' état des diocèses ont quelque rapport, les deux prélats n' en ont guère. " ces dialogues ne rappelaient sans doute en rien le talent ni l' ironie de Pascal ; mais il y avait assez de choses sensées, et surtout assez de vives piqûres personnelles, pour les faire réussir dans le moment. On les crut de plume janséniste, bien que le railleur (Michel Girard, abbé De Verteuil), un bel et libre esprit du quartier latin, ne fût point lié avec ces messieurs. L' archevêque D' Embrun, dont la vanité était cruellement blessée, exhalait sa colère et cherchait partout un coupable. Il provoqua, de la part de l' autorité, des perquisitions rigoureuses. Son frère, le duc De La Feuillade, allait lui-même avec des archers chez les libraires, et il s' emporta jusqu' à donner un soufflet à un prévenu à la bastille. L' archevêque, croyant mieux se venger, adressa une requête au roi, tout injurieuse contre port-royal et contre la traduction de Mons. Arnauld saisit l' occasion d' adresser au roi à son tour une contre-requête détaillée, signée de lui et de Lalane. Laissons parler p276 Varet, dans sa relation janséniste pleine de complaisance et qui peint ce moment : on peut rabattre, si l' on veut, quelques traits un peu pesants, les supposer mieux dits et plus à la légère ; mais le fond de la scène est exact dans les circonstances, et Varet n' a dû écrire ces pages que sous la dictée de son archevêque, M De Gondrin, homme de cour et bon témoin. " cette requête (celle d' Arnauld) fut portée aux autres ministres et à plusieurs personnes de la cour, en même temps qu' elle fut mise entre les mains de M De Lyonne... etc. " p278 le prince De Condé, on le voit, parlait haut et en p279 prince, même en pleine église. On cite encore de lui ce mot, qui explique la vivacité presque personnelle avec laquelle il entrait dans cette querelle du jour ; rencontrant le duc De La Feuillade aussi irrité que son frère, et qui disait qu' il couperait le nez à tous les jansénistes : " ah ! Monsieur, lui dit m le prince sans s' arrêter, je vous demande grâce pour le nez de ma soeur. " la maison De Condé tout entière s' était déclarée. M le duc parlant au père Maimbourg, et lui vantant, pour le faire enrager, la beauté de la requête : " oui, mon père, disait-il, elle est belle, et si belle, que le père Des Mares, qui se connaît en éloquence, a dit que s' il avait de l' ambition, il voudrait l' avoir faite aujourd' hui et mourir demain, aussi sûr de s' être immortalisé que s' il avait gagné une bataille. " on ne saurait pousser plus loin que le père Des Mares l' enthousiasme de la requête . En voilà bien assez pour nous faire envisager les choses sous leur vrai jour. Port-royal persécuté continuait de paraître un parti très-redoutable, plus redoutable même qu' il ne l' était ; on se plaisait à y voir, depuis les provinciales , quantité de gens d' esprit inconnus et d' autant plus terribles qu' ils étaient plus invisibles. p280 Il ne faisait pas bon, dans ces guerres de plume, de s' attaquer à eux. Avoir port-royal pour ennemi, cela signifiait, même à l' oreille des indifférents du monde, avoir l' esprit et la vertu contre soi : et, au contraire, retirer de l' oppression tant d' honnêtes gens et de personnes de mérite était devenu le voeu et le désir général, même à la cour. Louvois, jeune alors, son frère surtout, l' abbé Le Tellier, le futur archevêque de Reims, nous marquent assez par leur attitude combien on croyait se faire honneur en tenant pour port-royal, en étant hautement du parti de l' esprit. L' épisode du nouveau-testament de Mons, en faisant éclater ces sentiments sous la forme vive et railleuse qui réussit toujours le mieux en France, vint donc en aide très-à-propos à la grande affaire de l' accommodement. Les négociations, poursuivies par M De Gondrin auprès du nonce et du pape avec l' agrément de M De Lyonne et de M Le Tellier, se menaient très-secrètement, à l' insu de tous (car il fallait que les jésuites n' en eussent aucun vent, sans quoi ils les auraient traversées). Extérieurement, et malgré ce notable adoucissement des esprits que j' ai signalé, il se remarquait encore de bien graves symptômes et d' une apparence très-menaçante. Il était question plus que jamais d' établir le tribunal des évêques commissaires qui, en vertu du bref pontifical, devaient faire le procès à leurs quatre collègues. Le nonce même, pour ne pas se découvrir, était obligé de paraître le demander. Les médiateurs sentaient la nécessité de prévenir un commencement d' exécution et de se hâter ; l' éloignement de M Pavillon à qui on ne pouvait tout expliquer en détail, était un obstacle. On s' arrêta, après mainte consultation, à p281 l' expédient que voici : on décida que les quatre évêques écriraient au pape une lettre de soumission respectueuse, par laquelle ils déclareraient s' être résolus à changer de conduite dans l' intérêt de la paix et à ordonner dans leurs diocèses une nouvelle souscription du formulaire (sauf à eux à ne faire signer, comme c' était leur droit, que sur des procès-verbaux explicatifs). Cette lettre si difficile à faire, et qui allait être la pièce fondamentale de la paix, fut dressée à l' hôtel de Longueville par Arnauld et Nicole, d' accord avec les deux prélats médiateurs Mm De Gondrin et Vialart. Il la fallait rédiger tellement que la conscience des quatre évêques s' en accommodât, et qu' elle ne contînt rien que d' agréable au pape et au roi. Le texte projeté fut communiqué à Mm Le Tellier, De Lyonne, Colbert, au roi même, puis au nonce, qui dans l' intervalle avait reçu du pape pleins pouvoirs ; ce que voyant M De Gondrin, il prit, comme on dit, l' occasion aux cheveux, et, garantissant sur la foi d' Arnauld la signature des quatre évêques, il signa et parafa ainsi que le nonce le papier où l' on avait fait quelques légères corrections : et la rédaction fut considérée comme définitive et acceptée des deux parts (9 août 1668). J' abrége autant que je puis et ne vais qu' aux points qui nous touchent. Quelle fut la joie de M De Gondrin quand il vit entre ses mains le parafe du nonce, quels furent les transports des amis qui attendaient avec anxiété le résultat à l' hôtel de Longueville, on le devine sans peine. Il ne manquait plus qu' une petite condition assez essentielle toutefois, la signature réelle et l' assentiment de M Pavillon qu' on avait toujours supposé et présumé . On dépêcha vite un courrier aux p282 quatre évêques. M De Beauvais, M D' Angers adhérèrent à tout ; M De Pamiers, on s' inquiétait de lui assez peu, il se gouvernait en toute chose comme M D' Aleth ; mais M D' Aleth, -on aurait pu s' y attendre, -il résista. Il continua de douter de la sincérité de l' accommodement et de vouloir différer. " il me paraît assez étrange, disait-il, que M Arnauld se soit avancé jusqu' à répondre de moi sans être autorisé, et qu' on ait pris de tels engagements avec m le nonce sans ma participation. " à toutes les instances que fit le messager, il répondit : il faut y penser devant Dieu . Et, toutes réflexions faites, on n' obtint de lui une signature que moyennant des changements et additions qu' il demandait qu' on fît au texte de la lettre. Cela remettait tout en question. à cette nouvelle le trouble fut grand chez les amis ; on lui renvoya courrier sur courrier : chacun se mit à l' assiéger de loin et de près ; Arnauld qui avait trouvé son maître en inflexibilité, les évêques d' Angers et de Beauvais lui adressèrent des lettres de supplication pressante ; M De Gondrin lui envoya des paroles de douleur et presque de reproche, en lui en demandant pardon, " en se mettant, disait-il, à deux genoux devant lui. " Mm De Comminges et De Pamiers firent le voyage d' Aleth. M Pavillon, vaincu, mais toujours calme, ne se rendit et ne signa qu' au troisième courrier (10 septembre). Dès qu' il vit cette bienheureuse signature, M De Comminges, ne se possédant pas de joie, écrivit ce même jour, D' Aleth où il était, à M De Gondrin pour qu' il eût à adoucir par quelque prompt témoignage la douleur que les reproches et les soupçons avaient pu causer au coeur du saint évêque : " il me semble, disait-il p283 excellemment, que c' est contrister le saint-esprit que de contrister ce fidèle ministre de Jésus-Christ. " et toujours par ce même mouvement d' effusion bienveillante qui l' honore, M De Comminges écrivait en cette même journée mémorable (10 septembre), à M Arnauld, pour dissiper chez l' impatient docteur tout reste d' humeur et de gronderie : " ... enfin, monsieur, l' enchantement sera levé, et l' on ne vous verra plus de la manière que vous avez été depuis tant de temps. Vous servirez maintenant l' église sans être obligé de vous cacher ; et cette lumière qui brille si fort dans tous vos ouvrages, ne sortira plus du milieu des ténèbres. " et en effet, du moment qu' ils obtenaient cette paix inespérée, tout ce qui était le plus pénible la veille aux jansénistes allait leur tourner à bien ; leur prétendue hérésie s' évanouissait et n' était plus que fantôme. L' opiniâtreté s' appelait constance ; la prison, la fuite, le mystère devenaient des marques d' honneur devant le monde et les rehaussaient. Les jésuites le sentaient bien ; ils n' apprirent la paix que quand elle était faite et que le premier bruit s' en répandait. Le père Annat ne put s' empêcher de dire au nonce, " qu' il avait ruiné, par la faiblesse d' un quart d' heure, l' ouvrage de vingt années. " le nonce alors aurait bien tergiversé, s' il avait osé ; il n' y avait plus moyen. Le courrier qui apportait au roi le bref, par lequel le pape confirmait la paix, arriva le 8 octobre 1668, et la chose fut rendue publique dans Paris le 11. On aurait pu pourtant noter dans ce bref, si on l' avait alors publié, que le pape y supposait que les quatre évêques s' étaient soumis à la signature pure et simple du formulaire simplici ac pura p284 subscriptione formularii , tandis que leur signature, en effet, ne venait qu' au bas de procès-verbaux où était insérée une explication. Mais, au point où l' on en était, on passa là-dessus ; les ministres gardèrent pour eux cette circonstance et n' en tinrent compte. Il y eut bien encore de petites épines dans cette joie, quelques pointes cachées que plus tard les jésuites, revenus du coup, se sont efforcés de faire sentir. Ainsi l' arrêt du conseil, confirmatif de la paix (23 octobre), parut en des termes un peu différents du premier projet, et ne satisfit pas pleinement les pacifiés. C' est que M De Gondrin, sur ces entrefaites, pour des causes graves que font entendre à demi les narrateurs, pour avoir donné un soufflet, disait-on, à Madame De Montespan sa nièce, ou du moins un conseil énergique à son neveu M De Montespan, venait d' être disgracié, et il ne put suivre p285 en cour et de près l' exécution des promesses jusqu' à l' entier achèvement. Enfin le cri de paix, pour le moment, couvrait tout : on brusquait le triomphe. La paix de l' église avait le pas sur celle d' Aix-La-Chapelle. Un dernier coup d' habileté de M De Gondrin, quelques jours avant sa retraite de la cour, avait été de présenter M Arnauld au nonce, et par là de compromettre de plus en plus l' amour-propre de celui-ci pour une conclusion favorable. On a par le menu tout le détail de ces présentations d' Arnauld aux diverses puissances. Le roi était à Chambord : en attendant son retour, M De Gondrin, qui s' était assuré de l' audience du nonce pour le 13 octobre dans l' après-midi, alla le matin chercher à l' hôtel de Longueville Arnauld, p286 Nicole et Lalane, et les amena dîner chez lui. Il avait invité à ce dîner intime le coadjuteur de Reims, l' abbé Le Tellier, qui s' était montré fort chaud dans cette affaire, et qui était avide de connaître l' illustre docteur. Après le dîner, M De Gondrin conduisit les trois messieurs chez le nonce. Arnauld fit un beau compliment, auquel le nonce répondit avec toute sorte de politesse ; il lui dit en italien ce mot, souvent répété avec orgueil par les jansénistes, " que sa plume était une plume d' or . " Arnauld et ses deux amis étaient rentrés à l' hôtel de Longueville avant qu' on sût qu' ils en étaient sortis. Le bruit de cette visite alla jusqu' à Chambord, et le roi dit que, puisque m le nonce avait vu M Arnauld, il désirait aussi le voir dès qu' il serait à Saint-Germain. La présentation d' Arnauld au roi se fit le 24 octobre. p287 Son neveu Pomponne, dont la grande faveur commençait et qui venait d' être nommé ambassadeur en Hollande, l' alla prendre ce jour-là de bon matin à l' hôtel de Longueville pour le mener à Saint-Germain. Ils se rendirent, en arrivant, chez M De Lyonne qui fit le meilleur accueil à M Arnauld, et qui, un peu avant l' heure du lever du roi, les mena dans l' appartement ; comme il y avait déjà assez de monde, il les fit passer dans le cabinet. Mais rien ne saurait suppléer au récit même que le narrateur janséniste a fait de cette réception, où il donne à chaque chose l' importance qu' on y mettait alors : " en approchant du cabinet, M Arnauld trouva m le coadjuteur de Reims, qui, lui témoignant sa joie, lui mit en main son approbation du livre contre le ministre Claude... etc. " p288 M Arnauld, toujours accompagné de son neveu Pomponne, vit donc m le dauphin et essuya les politesses de M De Montausier. Il vit monsieur, frère du roi, puis acheva sa tournée en allant saluer M Le Tellier à son appartement, et en s' inscrivant chez M De Louvois qu' on ne trouva pas. De retour à Paris avec M De Pomponne, ils s' écrivirent également chez M Colbert retenu au lit par la goutte. p289 Peu de jours après, l' évêque de Meaux, M De Ligny, conduisit Arnauld ainsi que Lalane chez M De Paris, à qui ils demandèrent sa bénédiction. Cependant M De Saci était encore à la bastille ; M De Péréfixe se réserva la bonne grâce de demander au roi sa délivrance. Muni de l' ordre du roi, M De Pomponne alla prendre son cousin à la bastille le 31 octobre au matin, et, après grâces rendues à Dieu p290 en l' église de notre-dame, il le conduisit à l' archevêché où, M De Saci demandant à M De Péréfixe sa bénédiction, celui-ci lui répondit en l' embrassant : " ah, c' est à moi à vous demander la vôtre ! " mais j' ai raconté cela ailleurs. M De Péréfixe s' était inquiété pourtant, avant cette visite, de la manière dont M De Saci signerait le formulaire. Heureusement, de même que M Arnauld avait un petit titre ou bénéfice dans le diocèse d' Angers, M De Saci en avait un dans le diocèse de Sens, ce qui leur permettait de signer hors du ressort ecclésiastique de Paris, et avec toutes les facilités que leur donnaient des prélats tout favorables. M De Péréfixe, devenu des plus faciles lui-même depuis que le roi avait parlé, n' en demanda pas davantage. à regarder de très-près, on aurait pu voir que déjà chacun tirait cette paix en son sens. Le pape, apprenant que les quatre évêques se considéraient comme persistants et autorisés dans leur sentiment antérieur, fit demander par le nonce un éclaircissement qu' on se hâta de donner. Une grande médaille fut frappée à la monnaie en l' honneur de la paix, à la date du 1 er janvier 1669 : " d' un côté elle avait la figure et le nom du roi ; de l' autre on y voyait sur un autel un livre ouvert, et sur le livre les clefs de saint Pierre, avec le sceptre et la main de justice du roi, passés en sautoir : au-dessus de tout cela un saint-esprit rayonnant, avec ces mots à l' entour : gratia et pax a deo ; et ceux-ci p291 sur le devant de l' autel : ob restitutam ecclesiae concordiam . " le nonce averti que cette médaille courait, en parla au roi, qui, dit-on, en parla à ses ministres, et aucun d' eux, à ce qu' il paraît, ne prit sur son compte la médaille, bien que quelqu' un, évidemment, dût au moins l' avoir permise. On ordonna que le coin fût brisé. Ceci est bien l' image de cette paix que les uns voulaient faire éclatante, solennelle et triomphale, et comme d' égal à égal entre puissances, tandis que les autres la traitaient d' accommodement ou même de soumission. La grande prétention des jansénistes, en cette circonstance, fut de n' avoir donné que ce qu' ils avaient toujours offert : la prétention de leurs adversaires fut de démontrer dans les adoucissements une espèce de rétractation. Ce qui me paraît certain, c' est que les vrais et premiers moteurs de la restauration de la grâce, Jansénius, Saint-Cyran, -et Pascal, leur pur disciple posthume, -n' auraient jamais signé les lettres et requêtes rédigées par Arnauld et Nicole, et qui décidèrent la paix. Je ne veux pas dire que ces derniers aient eu tort ; mais cela revient à la distinction déjà posée. La véritable entreprise janséniste dans toute sa portée étant dès longtemps manquée et même n' étant plus comprise, il n' y avait rien de mieux à faire, en p292 sauvant en son coeur la croyance à la grâce, que de couper court à d' interminables différends. Ce fut surtout la conduite de Nicole, dont l' esprit domine sous main à partir de ce moment. Nicole, ni Du Guet qui offrira un autre exemple de cette même conduite, ne comprennent plus bien, il faut le dire, M De Saint-Cyran ni la grande arrière-pensée primitive de port-royal ; ils ont cependant raison sur ceux d' alentour, non moins étrangers qu' eux au premier but, en leur conseillant de se soumettre, de s' accommoder le plus possible, sans manquer à leur conscience. La grande tentative de régénération de l' église manquant, on retombait dans les devoirs tout individuels ; c' était le mieux dans la pratique : ils donnaient le conseil du bon sens et de la charité ; ils avaient raison relativement et secondairement. Les conclusions d' interprétation accommodante admises et acceptées dans la paix de l' église fixèrent donc la base de ce second jansénisme rétréci ; et s' il nous était permis de prendre un parti dans ces questions où nous nous sentons surtout attiré par le caractère moral des personnages, nous ne serions pas en contradiction avec nous-même quand nous pencherions désormais pour la modération éclairée de Nicole et de Du Guet, tandis que nous nous déclarions, dans le premier jansénisme, pour la vigueur de Saint-Cyran. L' esprit vrai, l' esprit chrétien de chaque situation semble commander la différence. Dans l' un et dans l' autre cas, nous rencontrons Arnauld souvent contre nous : il n' entra jamais pleinement, en effet, dans l' un ou dans l' autre de ces deux esprits, et ne sut pas plus se tenir à l' héritage fondamental de Saint-Cyran, p293 qu' il ne se prêta toujours à la substitution mitigée de Nicole. L' accommodement des quatre évêques était déjà conclu que celui de nos pauvres religieuses n' avait pas fait un pas encore. M D' Aleth avait désiré, il est vrai, les faire comprendre dès l' abord dans la négociation des évêques ; mais on avait jugé plus sûr de scinder les difficultés pour les résoudre l' une après l' autre, et aussi pour ne pas immiscer M De Péréfixe dans le secret de la première et principale affaire. Lorsqu' elle fut considérée comme consommée, le 22 octobre (1668), deux jours avant l' audience de M Arnauld, le roi qui venait de causer avec le nonce dit à M De Péréfixe qu' il avait particulièrement songé en tout ceci à le tirer, lui M De Paris, de ses embarras ; il l' engagea à voir ce qui se pourrait faire pour les religieuses de port-royal, sur le pied de ce que le pape avait fait pour les quatre évêques, et à n' être pas plus difficile que le pape lui-même . C' était le mot du roi, et que ce prince répéta à plusieurs personnes. Louis Xiv, à ce retour de Chambord, était en bonne veine et en belle humeur. Une paix glorieuse après des conquêtes, des fêtes splendides, de brillantes amours, le goût des choses de l' esprit, Montespan, Molière, -Molière, ce grand médecin spirituel dont il avait pris peut-être la veille au soir quelque dose réjouissante, -tout cela lui ôtait de cette rigueur et de cette dureté étroite avec laquelle, en d' autres temps, il traita cette affaire et ces personnages du jansénisme. Au premier mot du roi, M De Péréfixe vit bien, selon son expression d' archevêque Turpin, qu' il lui fallait baisser sa lance . Un obstacle secret qu' on ne prévoyait pas, et que même p294 peu de personnes surent dans le temps, était au coeur de port-royal et dans la résistance des religieuses à en passer par des conditions pareilles à celles des quatre évêques. On a des lettres de la soeur Angélique De Saint-Jean à son oncle Arnauld qui sont plus fortes qu' on ne pourrait l' imaginer : elle tenait bon dans le sens et avec les raisons de Pascal. Les diverses propositions d' accommodement qu' on fit aux religieuses dans les premiers mois de cette année 1668, et qui se renouvelaient sans cesse, les trouvaient (je parle des cinq ou six dirigeantes) aussi fermes et aussi peu accessibles que l' était en ses rochers d' Aleth M Pavillon. à bien des égards elles devinaient juste ; elles ne croyaient pas à une véritable paix possible ni à une réconciliation sincère. On l' a pu dire sans trop d' exagération, " ces filles, par la simple théologie du coeur, étaient plus clairvoyantes alors que les docteurs, excepté M D' Aleth. " quoi qu' il en soit, elles sortaient trop de leur rôle par cette résistance. Arnauld, pour qui l' inflexibilité avait toujours des charmes, s' y reprenait, hésitait avec elles, et ne les blâmait qu' en les admirant. Nicole n' hésitait pas ; de Sens où il était alors (juillet 1668), il écrivait à Arnauld sur ce refus prolongé : " je vous avoue qu' il ne me vient point de raison dans l' esprit qui me fasse tant soit peu balancer, et que je ne suis occupé que du danger où il me semble qu' elles sont près de s' engager... etc. " p295 pour ne pas aborder en face le monstre , c' est-à-dire la signature directe, on prit donc le parti de rédiger une requête des religieuses à l' archevêque, et qui renfermerait la soumission. L' archevêque, peu content d' un premier projet de requête qui lui avait été montré, y travailla lui-même et la dressa comme il l' entendait, " parce qu' il voulait qu' elle fût conçue dans les termes mêmes de la déclaration que les évêques avaient envoyée à Rome. " c' est cette dernière requête de la façon de l' archevêque, et approuvée par les amis de port-royal, que les religieuses signèrent à grand' peine et non sans prendre beaucoup sur elles-mêmes. " il paraît bien, leur écrivait Arnauld (10 février 1669), que nous sommes dans le travail de l' enfantement... etc. " le mercredi 13 février, l' évêque de Meaux arriva sur le soir à port-royal des champs, apportant aux religieuses p296 la requête définitive qu' elles devaient signer et qui leur avait été annoncée ; il parla aux mères, sans difficulté de la part des gardes, car toute cette négociation se faisait sous les auspices de M De Paris. M Arnauld et M De Saci, arrivés également dans la soirée du 13, mais incognito, se rendirent le 14 de grand matin au parloir ; M De Meaux avait désiré qu' ils parlassent en personne aux religieuses, pour entraîner leur adhésion et les décider à signer cette requête adressée à M De Paris, qui lui-même l' avait dictée. Le lendemain 15, M De Meaux s' en retourna, remportant la pièce signée de toute la communauté, et où la concession sur le livre de Jansénius, pour y être enveloppée, n' était pas moins réelle. Il était dit dans cette requête que les religieuses de port-royal des champs " condamnaient les cinq propositions avec toute sorte de sincérité, sans exception ni restriction quelconque, dans tous les sens où l' église les a condamnées... et quant à l' attribution de ces propositions au livre de Jansénius, elles rendent encore au saint-siége, disaient-elles, toute la déférence et obéissance qui lui est due, comme tous les théologiens conviennent qu' il la faut rendre au regard de tous les livres condamnés selon la doctrine catholique soutenue dans tous les siècles par tous les docteurs, et même en ces derniers temps par les plus grands défenseurs de l' autorité du saint-siége, tels qu' ont été les cardinaux Baronius, Bellarmin, Palavicin, etc. " c' est M De Paris qui avait voulu absolument mettre tous ces noms de docteurs, assez ridicules à citer dans une déclaration de filles. Après une telle signature, convenons qu' il n' était plus question du droit pour l' affaire du jansénisme, et que p297 le fait lui-même y était si réduit, étouffé et serré de près, qu' il restait comme enterré. Si cela n' est pas une condamnation, je n' y entends plus rien. Mais on revenait de si loin que l' accommodement semblait une victoire ; une prompte joie, le vif sentiment de la délivrance, corrigea ces restes d' amertume. Le grand-vicaire de l' archevêque, M De La Brunetière, vint à port-royal des champs le lundi 18 et, ayant fait assembler la communauté à l' église, il lut la sentence qui levait l' interdit. Les cierges s' allumèrent, le te deum éclata, les cloches sonnèrent, les portes de l' église se rouvrirent, et les pauvres des campagnes qui avaient été tenus à l' écart durant ces trois ans et demi de blocus, entendant ce rappel inespéré, remirent pied dans la patrie. Le dimanche 3 mars, M Ler, curé De Magny, qui n' avait cessé, durant ces années, de prier pour les captives et de les recommander même aux prônes sans s' inquiéter de se compromettre, vint à port-royal en procession avec son peuple. M Arnauld, arrivé de la veille au soir, y célébrait la messe de la communauté et en était à la consécration, lorsque cette procession p298 fit entendre, en chantant du seuil, ces paroles de l' office du saint-sacrement : " omnes qui de uno pane, etc. Nous tous qui participons à un même pain et à un même calice, ne sommes qu' un même pain et un même corps. " tous les assistants furent saisis de cette rencontre, et aussi des autres paroles de cet office que la procession de Magny continua pendant l' élévation : " parasti in dulcedine tua, etc. ; ô Dieu, vous avez préparé par votre bonté un festin au pauvre. " le doigt lumineux de la providence se dessinait dans les moindres accidents pour ces âmes ferventes, et faisait trace partout à leurs regards. Plusieurs félicitations d' évêques arrivèrent par lettres ; ce qui ne touchait pas moins, c' étaient les rétractations de nombre d' ecclésiastiques, de religieux ou de religieuses qui avaient signé et qui en écrivaient leur regret. La paix déliait ces langues muettes. Ils adressaient à port-royal leurs actes sincères pour être gardés en dépôt comme dans un trésor de constance. On reçut ainsi les rétractations des dames De Luynes, religieuses De Jouarre, anciennes élèves de la maison, et celles du père Quesnel, de l' oratoire, futur défenseur, -De Malebranche, futur adversaire. Restait l' affaire du temporel à régler. La pauvreté des religieuses des champs, durant ces années de persécution, n' avait pas été moindre au temporel qu' au spirituel. Les gérants de leurs fermes avaient été chassés, emprisonnés, leurs biens détournés et attribués à la maison de Paris. On avait subsisté comme on avait pu (et le jeûne aidant) de quelques bienfaits d' amis et du produit des livres de ces messieurs ; les imaginaires de Nicole avaient rapporté 500 écus. Dès le lendemain p299 de la réconciliation, une lettre, à la date du 19 février, avait été adressée par les religieuses des champs à celles de Paris, pour les convier à une réunion sincère et offrir l' oubli du passé. Cette offre dans laquelle il entrait de la charité, mais aussi de la convenance, n' eut pas de suite. Il y avait de l' irréparable entre elles. La justice dut trancher le différend. Le conseil d' état, après un assez long examen, régla le partage en mai 1669. Pussort était le rapporteur. L' arrêt fut signifié le 7 juin. On ne fut pas trop mécontent d' abord : " port-royal, écrivait Arnauld à Madame Périer, est divisé en deux abbayes distinctes et séparées, dont celle de Paris avec une abbesse perpétuelle, à la nomination du roi ; et celle des champs a une abbesse élective de trois ans en trois ans... etc. " p300 nous laisserons donc désormais le port-royal de Paris sous la conduite de sa mère Dorothée Perdreau ; il nous devient tout à fait étranger, excepté dans les quelques occasions où il reparaîtra, comme un mauvais frère, pour dépouiller notre unique port-royal, celui des champs. Les dix années qui suivent sont pour port-royal dix années de gloire, de déclin au fond, mais d' un déclin voilé, embelli ; ce sont d' admirables heures de doux automne, de riche et tiède couchant. La solitude refleurit en un instant et se peuple, plus émaillée que jamais. L' ancien esprit au dedans se continue et se mêle au nouveau sans trop de lutte. La mère Agnès survit de deux années encore ; les mères De Ligny, Du Fargis (l' abbesse nouvelle), et la mère Angélique De Saint-Jean (prieure), avec les auxiliaires que nous lui avons vues, animent tout. Il ne se reforme plus d' écoles de garçons (j' allais dire de petits messieurs), mais les jeunes filles pensionnaires se multiplient ; les deux petites demoiselles De Pomponne y entrent les premières. M De Sévigné fait bâtir les trois côtés du cloître qui manquaient et que le nombre des religieuses exige. Au dehors, les bâtiments se pressent dans l' étroit vallon. Madame De Longueville s' y fait bâtir un petit hôtel, et elle l' habite quelquefois depuis 1671. Mademoiselle De Vertus a également le sien tout à côté, d' où elle ne sort plus. M D' Andilly, revenu de Pomponne en son cher désert, le réjouit de ses cheveux p301 blancs, le fait sourire de sa présence vénérée, l' embaume de sa belle mort. Des personnes religieuses ou séculières viennent en visite pour s' édifier. C' est l' heure de Madame De Sévigné, de Boileau, des illustres amis dans le monde et qui ont voix dans la postérité. C' est l' heure où M De Pomponne, successeur de Lyonne et secrétaire d' état auprès de Louis Xiv, rédige ces nobles et élégantes dépêches qui sécularisent la langue des Arnauld dans les cours. Les anciens solitaires ralliés et revenus au bercail sont nombreux encore, et présentent de ces noms qu' on aime, M Hamon, M De Tillemont, etc. On y a pour supérieur du monastère un M Grenet, curé de Saint-Benoît, donné par l' archevêque, et bon ecclésiastique ; mais le vrai supérieur est M De Saci, que M De Sainte-Marthe quelquefois tempère. Au dehors les grands écrits continuent et s' étendent. Les pensées de Pascal paraissent. Arnauld et Nicole associent leurs plumes pour l' honneur et la défense de l' église catholique. C' est le calvinisme désormais qu' ils combattent ; ils ne font plus la guerre qu' aux frontières. Dès les premiers mois de 1669, le premier volume de la perpétuité de la foi , inaugurant leur controverse nouvelle, avait paru. Ceci nous ramène droit à Nicole, le plus considérable des personnages de port-royal dont il nous reste à parler. L 5 SECONDE GENERATION P-ROYAL p302 Vii. Mon premier soin, en peignant Nicole, sera de bien marquer en quoi sa physionomie est différente de celle de nos autres personnages, et, en particulier, différente de celle d' Arnauld, dont on le considère ordinairement comme inséparable. particulariser Nicole est le plus grand service qu' on puisse lui rendre, aujourd' hui qu' on s' est habitué de loin à confondre les écrivains jansénistes que l' on cite encore, dans une triste uniformité de teinte. Né à Chartres le 19 octobre 1625, Pierre Nicole eut pour père un avocat au parlement, condisciple de l' abbé p303 de Marolles. On l' appelait le chambrier Nicole, pour le distinguer de son cousin le président Nicole, auteur de poésies françaises galantes et traducteur de l' art d' aimer . J' ai sous les yeux des lettres de Chapelain adressées (1668-1670) à ce père de Nicole, " fameux avocat à Chartres. " on y voit que cet homme de savoir avait fait une traduction française, non pas des institutions oratoires , mais des déclamations ou controverses de Quintilien ; et Chapelain, grand complimenteur, voulait engager Nicole le fils à se charger d' en donner l' édition au public : " monsieur votre fils ne peut sans une espèce d' impiété laisser périr un de ses frères spirituels, " c' est-à-dire ce livre traduit des controverses. On a dit que le père de Nicole, qui faisait aussi des vers latins et français, en avait composé d' assez libres, dont, après sa mort, son fils s' efforça d' empêcher l' édition ou la réédition : il rachetait, pour les détruire, tous les exemplaires qu' il trouvait de ces vers déjà publiés ; de sorte qu' il mériterait à tous égards qu' on lui appliquât le vers du poëte : le fils a racheté les crimes de son père, ou du moins les rimes de son père. Il a pu se faire, au reste, dans ce qu' on a raconté à ce sujet, quelque confusion des deux cousins, le chambrier et le président Nicole. Ils étaient tous les deux profanes, mais inégalement, appartenant à cette érudition mêlée de bel esprit, à la fois française et latine, issue du seizième siècle. Pierre Nicole tenait de sa famille une rare facilité aux lettres, mais qui chez lui fut réglée aussitôt p304 par la religion et par des habitudes réfléchies. Il lut de bonne heure tout ce qu' il y avait d' auteurs grecs et latins dans la bibliothèque paternelle ; une vaste et curieuse lecture est un des traits de Nicole. Il ne ressemblait point à M De Saci, homme de peu de livres, et qui ne se détournait point à droite ou à gauche hors des sentiers de l' écriture. Il ne ressemblait point à M De Tillemont qui disait que, depuis l' âge de quatorze ans, il n' avait rien lu ni étudié que par rapport à l' histoire ecclésiastique. " je dirai de lui, écrivait Brienne traçant de Nicole un portrait assez burlesque et satirique,... etc. " c' est une première nouveauté, dans port-royal, que d' y rencontrer un liseur si amusé et si infatigable de tant de livres non édifiants. p305 Nicole avait trois soeurs, dont l' une, la dernière, Charlotte, élevée quelque temps au monastère des champs, avait, dit-on, au moins autant de facilité et de dispositions naturelles que son frère, et était, par rapport à lui, ce que l' illustre Jacqueline était à Pascal. En un mot, c' était une famille d' esprit. Le père de Nicole l' envoya en 1642 à Paris, pour y faire sa philosophie au collége d' Harcourt. De là le jeune Nicole passa à la théologie ; ses premières vues étaient la sorbonne et le doctorat. Il étudia sous les docteurs Sainte-Beuve et Le Moine, l' un ami, l' autre adversaire d' Arnauld. Nicole est bien, notons-le, le disciple du docteur Sainte-Beuve pour l' esprit qu' il en garda. M De Sainte-Beuve, tel que nous le connaissons et que nous l' avons déjà montré, était un pur sorboniste, homme de doctrine et de modération : il suivait saint Augustin sur la grâce, mais en évitant les expressions trop fortes, en le ramenant à saint Thomas autant qu' il se pouvait, en le séparant avec soin, et par de triples défenses, du sens de Calvin. Nicole, dans port-royal, tient plus de M De Sainte-Beuve que de M De Saint-Cyran, qu' il n' eut pas le temps de connaître ; il garda de la méthode de son premier maître en sorbonne, plus qu' il ne conviendrait à un port-royaliste de la première et directe génération. Il avait toutefois des relations toutes nouées avec port-royal par la célèbre mère Marie Des Anges Suireau, qui était sa tante. Les premiers pas que fait Nicole vers port-royal sont significatifs, et indiquent déjà la ligne p306 nouvelle et moins escarpée qui sera la sienne. En 1645, M De Barcos, pour justifier la phrase qu' il avait glissée dans la préface de la fréquente communion sur l' égalité de pouvoir de saint Pierre et de saint Paul, ces deux chefs qui n' en font qu' un , publia un traité de la grandeur romaine , lequel eut l' effet ordinaire aux traités de M De Barcos qui était, au lieu de lever les difficultés, de les étendre. " M Nicole, est-il dit, l' ayant lu, le trouva plein de paralogismes ou de faux raisonnements et de conséquences mal tirées de leurs principes, et, quoiqu' il n' eût pas encore vingt ans, il osa confier ses réflexions au papier. " sa réfutation manuscrite courut et sembla fondée à beaucoup de personnes ; il se garda au reste de la publier. Mais ce qui nous importe, c' est de marquer comment il débute avec port-royal, et qu' il y arrive par un sentier opposé à la route principale de Saint-Cyran. Car cette réfutation qu' il fait du neveu paraît bien chez Nicole avoir un peu remonté jusqu' à l' oncle ; on a des mots de lui sur le premier M De Saint-Cyran, qui montrent qu' il le considérait volontiers plutôt comme un peu bizarre et particulier en doctrine que comme grand. Il entra bientôt à port-royal comme un des maîtres des écoles. Il y était principalement pour les belles-lettres et pour la philosophie. Nous l' avons vu le maître de M De Tillemont. La logique , on peut le dire, n' est pas moins de lui que d' Arnauld, et peut-être pour l' esprit elle est de lui davantage ; car cette logique dispense plus de l' appareil logique, et en fait meilleur marché, qu' il n' était, ce semble, dans les habitudes pratiques d' Arnauld. p307 La dissertation littéraire latine, qui parut en tête du choix d' épigrammes à l' usage des écoles, et où, par rapport à ces pièces légères, Nicole pose les règles de la vraie et la fausse beauté , laisse fort à désirer, si on y voit autre chose qu' une jolie leçon de collége ; j' ai dit qu' elle avait provoqué une réfutation très-solide et très-aiguisée du père Vavassor. Nicole, en littérature, raisonne plutôt qu' il ne sent. Bien que si instruit et si plein de lecture, bien qu' écrivant un latin très-élégant et sachant orner son discours familier d' agréables citations de ses auteurs, il n' a pas le goût vif des lettres anciennes ; il n' a pas pour la belle antiquité ce culte délicat qui honore à nos yeux Racine et Fénelon. Là où règne la grâce, il cherche l' exactitude et se plaint de ne la pas trouver. Les troubles qui s' élevèrent dans la faculté dès 1649, par la dénonciation que fit le syndic Cornet des cinq propositions, éloignèrent Nicole de sa première idée du doctorat. Pour rester libre, il jugea plus prudent de rester simple bachelier ; en même temps il ne pensa plus à monter dans l' église, et il ne passa jamais cet humble degré de simple clerc tonsuré. Ses liaisons p308 avec port-royal se fixèrent. Il s' y retira absolument, lorsque les écoles quittèrent Paris ; il était sous la direction de M Singlin. Malgré son austérité, M Singlin avait dans la direction quelque chose de plus approprié, de plus accommodé aux natures, de moins absolu, surtout à cette époque de controverse ; je vois d' ici Nicole dirigé par M Singlin ou par M De Sainte-Marthe, je ne me le figure pas aisément dirigé par M De Saci. Dès 1654 Arnauld mit la main sur Nicole, apprécia son genre de talent, se l' appropria comme second, et ne le lâcha plus. La liaison de Nicole avec Arnauld et avec Pascal devint étroite pour les travaux plus encore que pour la familiarité ; il serait inutile autant que fastidieux de chercher à mesurer sa part dans les écrits d' alors. Il entra dans presque tous et même dans les provinciales , au moins pour la collection des matériaux. Sa plume facile et élégante en latin servait Arnauld dans cette masse d' écrits sorboniques qu' il eut à fournir durant son procès. Avant et après la condamnation, Nicole partagea sa retraite soit au faubourg Saint-Jacques dans la maison de M Hamelin (le fameux M Hamelin, disent les jansénistes), contrôleur général des ponts et chaussées, soit dans la maison de M Le Jeune au faubourg Saint-Marceau, soit en d' autres lieux de retraite. En 1657, il composa de son chef en latin les six disquisitions de Paul Irénée, disquisitiones sex pauli irenaei , et de plus (sans parler du reste) le belga percontator ou p309 les scrupules de François Profuturus , théologien flamand, sur ce qui s' est passé dans l' assemblée du clergé (de 1656). Le but principal du premier de ces écrits et, en général, la thèse favorite de Nicole est de montrer que le jansénisme est une hérésie imaginaire, un pur fantôme construit à plaisir par des ennemis, qu' on est d' accord avec le pape pour le fond, que l' on condamne tout ce que Rome condamne, et au sens où elle le condamne ; enfin, c' est une reprise de tout ce que Pascal dit dans ses dernières provinciales : beaucoup de bruit pour rien . Nicole, étranger aux premières et profondes vues de Saint-Cyran, à la tradition directe des idées de M D' Ypres, était dans port-royal le principal introducteur de ce nouveau système de défense, qui énervait et amoindrissait tout à fait le jansénisme pour le sauver. Brienne (dans le portrait déjà indiqué) nous dit positivement : " c' est lui qui est l' inventeur de la distinction du fait et du droit , à quoi, sans lui, M Arnauld et M De Lalane n' auraient jamais pensé. " Nicole, en maintenant cette thèse, parlait sincèrement selon son propre jansénisme ; mais le jansénisme de port-royal antérieur et supérieur à lui ne pouvait accueillir ce système diminuant, sans être convaincu de variation. -Nicole, dans la troisième de ses disquisitions , admettait la grâce suffisante d' Alvarès. Bien des amis de port-royal en prirent de la mauvaise humeur contre lui, jugeant que c' était un excès de concession dans la doctrine et un véritable abaissement. Nicole, en ces années 1658-1659, fit un voyage et un séjour en Flandre et dans l' Allemagne du Rhin. Il p310 y écrivit sa traduction des provinciales en latin avec renfort de dissertations, sous le nom supposé de Wendrock , soi-disant théologien allemand : c' est son premier coup signalé. L' ouvrage parut à Cologne en 1658, et fit éclat. J' en ai parlé à la suite des provinciales . On assure qu' avant d' entreprendre cette traduction plus élégante que les dissertations qu' il y a jointes, il relut plusieurs fois Térence, pour se rompre le style aux délicatesses de ce charmant comique. Nicole comprenait son Pascal. Dans ce même portrait par Brienne, il est assez plaisamment appelé Pascalin ; voici les propres paroles : " M Nicole, natif de Chartres, est certainement un esprit du premier ordre... etc. " sans prendre tout ceci pour un pur badinage, il est difficile de l' admettre bien sérieusement. On ne saurait p311 concilier ces scrupules et ces remaniements infinis de Nicole avec ce grand nombre d' écrits polémiques qui ne peuvent être sortis que d' une plume courante. Il est toutefois permis de croire, puisqu' on nous le dit, qu' il a appliqué à quelques ouvrages de choix, à quelques-uns de ses petits traités de morale, et surtout à sa traduction des provinciales , cette méthode sévère à la Pascal et à la Despréaux. Pascal sans doute eut la plus grande influence sur Nicole, qui émane de lui, et qui va nous apparaître comme le moraliste ordinaire de port-royal, tandis que Pascal a été le moraliste de génie. Mais cette influence fut plus morale que littéraire, plus morale aussi que théologique. Dans les derniers temps de la vie de Pascal, Nicole était d' un tout autre avis que lui sur la signature et sur le sens dans lequel il fallait prendre la condamnation à Rome. Il participa plus que personne à la tentative d' accommodement que fit, en 1662, M De Comminges. Ce fut Nicole qui, avec M Girard, dressa la déclaration mitigée qui fut envoyée à Rome : on appelait cela les cinq articles . C' était une réduction pure et simple du jansénisme et de l' augustinianisme au thomisme. Si tout le monde avait incliné et fléchi en ce sens, l' affaire eût pu dès lors se conclure. On a la vraie pensée de Nicole expliquée par lui dans une lettre au p312 père Quesnel, qui sert de préface au tome ii du traité de la grâce générale : " étant tombé, dit-il, par la conduite de la providence dans la plus grande chaleur des contestations du jansénisme, et ayant été continuellement frappé des horribles maux que ces disputes produisaient dans l' église..., etc. " p313 voilà, ce me semble, assez à nu et dans un aveu manifeste, la pensée habituelle de Nicole. Il l' avait, durant ces années même les plus belliqueuses en apparence. Il était engagé avec Arnauld et servait bravement au dehors ; mais au dedans il était pour toutes les mitigations et tâchait de les persuader. Ce fut là son rôle. Nicole, c' est, si l' on veut (et toute proportion gardée entre la grandeur des rôles historiques), c' est le Mélanchthon d' Arnauld. Rien, on en conviendra, ne ressemble moins que toute cette diplomatie théologique et ces prenez-y garde de Nicole aux idées de réforme vive et radicale de Saint-Cyran, à sa haute ambition de régénérer le christianisme en le retrempant à la source des pères. Rien non plus ne ressemble moins (quoique Nicole prétende en un endroit s' autoriser de l' opinion de Pascal) à ces cris de passion, à ces accents indignés de l' auteur des pensées en appelant des iniquités de Rome au tribunal de Jésus-Christ. Au plus fort des négociations pour la paix de l' église, le nonce Bargellini, étonné de tant de difficultés et de scrupules que se faisaient certains prélats véridiques, p314 disait : " le mal en France, c' est qu' on n' étudie pas assez la scolastique ; " voulant indiquer par là que cette science fournissait, dans les mauvais pas, bien des moyens de s' en tirer. Il me semble, après avoir lu cette page de Nicole, que le collègue et le second d' Arnauld n' y était pas si étranger. Ne croyez pourtant pas que cette réelle innovation de tactique ait passé d' abord à port-royal inaperçue, et sans exciter bien des rumeurs. Depuis le jour où Nicole s' était mis en opposition d' opinion et de méthode avec M De Barcos, dont l' autorité n' était pas encore affaiblie dans les esprits, il avait eu contre lui une partie des religieuses et des solitaires. Cela est allé plus loin qu' on ne l' a laissé voir dans les écrits imprimés : on y a couvert et adouci la vivacité de ces guerres civiles autant qu' on l' a pu. Bon nombre de messieurs, voyant la nouvelle route suivie par Arnauld, et par Nicole qui l' y engageait, " demeurèrent persuadés que M Arnauld et M Nicole s' étaient gâté l' esprit par la scolastique ; et comme on attribuait cet effet à M Nicole pour décharger M Arnauld, il demeura odieux à plusieurs personnes, et il ne s' en est jamais relevé à leur égard . " on parlait très-librement entre soi, au désavantage de Nicole " que l' on faisait auteur de toute cette contrariété de sentiments, jusque-là qu' un des ascètes ou solitaires lui dit un jour qu' il y avait deux cents personnes qui gémissaient de sa vanité ; et lui faisant depuis satisfaction de cette espèce d' emportement, sa satisfaction p315 consista à lui dire que ce qu' il lui avait dit était très-vrai, mais qu' il n' aurait pas dû le lui dire . " les jansénistes ont le don du secret. De ces querelles de famille et de ces troubles du désert rien ne transpirait au dehors. L' alliance étroite avec Arnauld couvrait tout. Nicole ne cessait pas d' être son aide de camp fidèle, inséparable et indispensable. à son retour d' Allemagne, il continua d' habiter avec lui, caché à Paris, rue saint-Avoye, dans la maison de Madame Angran, sous le nom de M De Rosny . En 1664, ils allèrent tous deux à Chatillon, près Paris, dans une maison appartenant à M Varet, le grand-vicaire de Sens. Peu après, et ne se trouvant pas assez en sûreté rue des postes où ils demeurèrent quelque temps, ils furent cachés à l' hôtel même de Longueville, rue saint-Thomas-du-louvre. Ils n' y avaient que l' asile, la protection et la compagnie de la princesse, y vivant d' ailleurs à leurs frais et dépens, ce à quoi leur délicatesse tenait beaucoup. Ils le voulurent ainsi, dès qu' ils virent que leur séjour s' y prolongeait au delà des premiers mois. Au milieu de tous les écrits qu' il multipliait et où il faisait preuve de la plus grande vivacité, du plus grand entrain dialectique, Nicole éprouvait de fréquentes lassitudes. Il était d' une santé délicate, d' une complexion un peu tendre, mais d' une âme tendre surtout, timide, et partout douloureuse , comme il l' a dit de certaines âmes, et inclinant à la modération, au silence. p316 Cet homme si mêlé et si entendu aux controverses et, en quelque sorte, condamné à en vivre, méditait sans cesse de se retirer de la société des hommes et des disputes du temps. Pendant son séjour à Chatillon, il écrivit à l' évêque d' Aleth pour le consulter là-dessus ; le saint évêque fut d' avis qu' il tînt bon, et qu' il continuât de rester le bras droit de M Arnauld. Et Nicole continuait de combattre avec le grand athlète et de le doubler, comme ces guerriers qui allaient dans la mêlée enchaînés l' un à l' autre ; mais si sa plume ne trahissait rien et ne faiblissait pas, et lors même qu' elle semblait se signaler le plus par des victoires ou de brillantes escarmouches, son âme recevait bien des atteintes sensibles. Il était réellement tourmenté de scrupules et de craintes. Il lui semblait par moments qu' il n' était pas dans l' ordre de sa vocation, et il se plaignait qu' autour de lui on n' en tînt pas compte. Chacun lui disait : " bravo, courage ! Battez-vous, écrivez ; c' est bien votre affaire à vous ; " et il croyait sentir qu' il n' était nullement soldat à ce point, surtout soldat d' avant-garde. Il y a eu à la guerre, j' imagine, bien de ces hommes-là, héros malgré eux. " j' ai vu, écrivait-il (plus tard il est vrai), j' ai vu qu' on avait quelque égard p317 aux instincts des âmes... etc. " cette crainte deviendra surtout excessive dans la dernière partie de la vie de Nicole, et elle ne se contiendra plus le jour où il aura en perspective une dernière campagne, une dernière expédition qu' il s' agirait d' entreprendre avec Arnauld du sein de l' exil. Expliquant alors la manière dont il avait été embarqué à l' improviste, et plus avant qu' il n' avait compté, dans ces premières controverses (1655-1668), il se comparait à " un homme qui, se promenant sans dessein dans un petit bateau sur le bord de la mer, aurait été porté par une tempête en haute mer et obligé de faire le tour du monde : " cette comparaison, disait-il, n' est guère trop forte,... etc. " pourtant en 1679, sorti de France, il se vit encore p318 à la veille d' être obligé et comme moralement contraint de faire autrement qu' il ne s' était dit ; il fut sur le point de devoir se rembarquer avec M Arnauld ; mais ce dernier l' ayant voulu emmener jusqu' en Hollande, Nicole prit son grand parti qui fit tant de scandale et qui excita un tolle universel parmi les amis de port-royal : il se décida à se séparer de son vieux chef et à négocier son accommodement particulier. C' est alors, quand il parlait de son besoin de repos, qu' Arnauld lui répondait : " eh, n' avons-nous pas l' éternité pour nous reposer ? " il ne lui dit ce mot héroïque que tout à la fin, mais il aurait pu le lui dire bien auparavant ; car Nicole de très-bonne heure, au moins par son attitude dans l' intimité, lui cria merci et dut témoigner qu' il ne souhaitait rien tant que la sécurité et le repos. Voilà Nicole, tel qu' il se dessine à qui sait bien le regarder. J' ai déjà indiqué des traits singuliers de ses frayeurs. -il ne passait pas une rivière dans un bac sans avoir une ceinture de sûreté, pour pouvoir surnager en cas de naufrage. -un jour, redescendant de la tour nouvellement bâtie de saint-Jacques du Haut-Pas où le curé l' avait fait monter : " si tous vos pénitents, dit-il, avaient une résolution aussi ferme de ne plus pécher que j' en ai de ne plus remonter à cette tour, vous auriez pour paroissiens de bien bons chrétiens. " -à Troyes, il n' osait sortir quand il faisait du vent, de peur de recevoir des tuiles sur la tête. -je lis encore dans des documents originaux appartenant à la même source : p319 " le célèbre M Nicole a demeuré un certain temps à Troyes dans l' abbaye de Saint-Martin-Ez-Aires, où il a travaillé à ses essais de morale ... etc. " que de mystère ! Que d' appareil pour se dérober ! Quelle exagération de l' importance et du danger de l' ouvrage auquel on travaillait, et comme l' imagination aussi bien que l' amour-propre y trouvait son compte ! La longue habitude d' une existence clandestine avait développé chez Nicole les appréhensions et l' art des stratagèmes. Sa timidité ne l' empêchait pas d' être fort vif et des plus actifs dans le cabinet, et les portes closes. Brienne qui ne l' aimait pas, sans doute parce que Nicole démêlait ses défauts et ses fourberies mieux que le candide Arnauld, a dit de lui : " il veut toujours parler dans les compagnies où il se trouve, et comme il parle fort bien, il s' imagine qu' on ne doit écouter que lui. Tout autre que M Arnauld, le patient Arnauld, n' aurait su vivre un mois avec lui ; et cependant ils ont passé ensemble la meilleure partie de leur long et pénible métier. " Madame De Longueville, quand elle l' avait caché chez elle et qu' elle le voyait tous les jours, elle qui se dégoûtait si vite des gens après s' en être engouée, le trouvait plus poli qu' Arnauld et plus complétement à son gré : " M Nicole, a dit Racine, fut toujours bien avec elle ; elle trouvait qu' il avait raison dans toutes les disputes. " il avait des histoires extraordinaires à raconter pour la divertir. Il causait très-bien p320 et sans air de raisonnement et de dispute. On peut même dire qu' il était un autre homme et bien plus habile dialecticien, la plume à la main, que dans la conversation. De vive voix il cédait aisément, était surtout aimable, tombait d' accord avec les gens, n' avait pas le front de leur tenir tête, et racontait plutôt qu' il ne discutait. C' est lui qui disait de certain docteur qui avait sur lui l' avantage dans la dispute : " il me bat dans le cabinet, mais il n' est pas encore au bas de l' escalier que je l' ai confondu. " p321 il avait des indiscrétions, des légèretés de procédé ou de parole plus qu' on n' aurait cru. J' ai cité son mot sur Pascal, qu' il appelait un ramasseur de coquilles . Voulant écrire contre le père Amelotte (1661), il n' imagina rien de mieux que d' aller exprès rendre une visite au bon père qu' il ne connaissait point, sous prétexte de lui proposer un cas de conscience ; il dut à cette ruse de pouvoir faire un portrait plus ressemblant : " car il faut vous avouer, dit Richard Simon qui raconte le fait, que ce père est un peu grimacier , et qu' il a de certaines manières qui lui sont particulières. Vous m' avouerez, ajoute-t-il, que peu de gens approuveront ce procédé de M Nicole... " quand Nicole écrivit son pamphlet intitulé : idée générale de l' esprit et du livre du père Amelotte, il peignit donc le bonhomme d' après nature et tel qu' il l' avait vérifié dans la conversation. Mais il ne faut rien exagérer : l' anecdote, si elle est vraie, reste plus gaie que le pamphlet même. p322 Tout cela dit, représentons-nous un Nicole plus vivant que celui des seuls livres, mais ne le déprécions pas, ne le diminuons pas. Un écrivain qui sait le prix des moindres mots, M Daunou, a dit très-précisément : " la vertu d' Arnauld, les moeurs de Nicole, et le génie de Pascal. " les moeurs de Nicole, cela reste pour nous la vérité même. S' il permet le sourire, Nicole inspire le respect. De Maistre lui-même le ménage ; Bonald le cite. Le journal de trévoux, à son début, analyse le traité de la grâce générale , sans un mot de blâme. Ce n' est pas à nous qu' il siérait d' être plus sévère. On croit deviner que de près il était d' une simplicité fine, d' une naïveté aimable. Comme trait qui lui est encore particulier, notons, au milieu de sa vie si sobre et si frugale, l' absence de ces austérités véritablement excessives qu' il n' aurait pu sans doute supporter et concilier avec son travail, mais que tant d' autres de port-royal ne s' imposaient pas moins malgré l' impossibilité, et jusqu' à se détruire. Nicole nous représente dans une parfaite et juste modération de régime l' homme de lettres chrétien . Nicole a tant écrit en ces années et se trouve mêlé à tant d' ouvrages pour une part indéterminée, que ce serait entrer dans une sèche bibliographie que de prétendre l' y suivre. Il a coopéré, avec M De Sainte-Marthe, à l' apologie pour les religieuses de port-royal , avec tous ces messieurs au nouveau-testament de Mons , et ensuite aux pièces venues à l' appui pour le défendre. Il est l' auteur direct du traité de la foi humaine contre le système produit par M De Paris dans un mandement. Mais surtout il est auteur des imaginaires , petites lettres assez dans le goût des provinciales , assez p323 dignes de les suivre à distance, et que Madame De Sévigné trouvait belles . La première des imaginaires , datée du 24 janvier 1664, nous semble peut-être encore la meilleure de toutes, et peut donner l' idée la plus avantageuse des autres. On se figure trop, quand on vit à une époque déjà éloignée des contestations, qu' elles n' ont pas été jugées de leur temps comme on les juge après coup. Nous croyons trop découvrir la sagesse et le bon sens sur des questions dont les contemporains paraissent avoir été seulement les jouets et les dupes. C' est une erreur, c' est une petite flatterie qu' on se fait. Il y a eu, parmi les contemporains les plus engagés, bien des hommes qui ont vu juste et qui ont eu les mêmes pensées bien avant nous. Toutes les formes d' esprit et d' opinions sont, dans tous les temps, plus ou moins représentées par quelques-uns. Tout ce qui se peut dire de modéré, de sensé, même de railleur sur le jansénisme et la vanité de cette querelle, vous l' allez voir, Nicole l' a dit ou a commencé à le dire ; lui le plus engagé des théologiens, le plus affairé, ce semble, des polémiques, il voyait net dans la mêlée ; au sein du tourbillon théologique, Nicole était un sage, ou du moins il avait quelque chose du sage. " monsieur, dit-il en cette première imaginaire , je voudrais bien vous mander quelque chose de nouveau des affaires de l' église : ... etc. " p324 tout ce que Voltaire pourra dire à l' article bulle ou concile de son dictionnaire philosophique, à l' article bulle unigenitus , et en mille endroits, quand il s' amuse au sujet des grands effets produits par les petites causes, Nicole va-t-il le dire d' avance ? On le croirait presque, à l' entendre au début. Mais Nicole restera en chemin. Son historiette de l' éléphant blanc ne le mènera à rien de bien vif. Il n' a ni l' agrément prompt de Voltaire, ni cette pensée insolemment vraie qui déchire tous les voiles. Pour le tour de la plaisanterie, p325 je le comparerai plutôt à Bayle (pourquoi pas, et où serait l' injure ? ). Comme Bayle, Nicole est de petite santé, de lecture infatigable en tous sens, d' une composition facile et abondante, et perpétuelle ; il est aisément discursif (quand il écrit seul et sans Arnauld) ; il aime l' érudition, l' anecdote, la moralité qu' on en peut tirer ; il est bien plus un moraliste fin et moyen, et un habile dialecticien successif , qu' un grand philosophe, qu' une tête théologique coordonnante et concertante. Il a le front un peu bas et modeste ; il voit le pour et le contre, il est sceptique autant qu' on peut l' être dans l' enceinte chrétienne ; nous en aurons plus d' une preuve. Nicole, avec sa finesse, a bien autrement de candeur que Bayle, qui pourtant ne manque pas d' une certaine candeur, même au travers de ses voies tortueuses. Nicole, sur la fin de sa vie, a fort durement jugé Bayle, qui arrivait à la réputation : " il faut, disait-il, le moins que l' on peut se commettre avec ce nouvelliste, qui a dans le fond l' esprit assez faux, nulle équité, qui se divertit d' une manière indigne des choses les plus lascives, mais qui est en possession de plaire et de donner un air ridicule à ceux qu' il lui plaît. " malgré ce jugement que l' on conçoit, nous osons dénoncer les ressemblances qu' il ignorait. Nicole, quoi qu' il en ait, est assez bien un Bayle chrétien, un Bayle janséniste, un Bayle qui, p326 emprisonné dans les quatre fins de l' homme, n' a pas osé avoir toute sa critique et toute sa raison. Ils ont tous deux prodigieusement écrit, d' un style qui eut de l' agrément pour le temps et qui semblait à l' ordinaire des lecteurs relevé d' une foule de fines et jolies pensées ; mais la prolixité leur a fait tort, et ce qui a su plaire (on vient de nous le dire de Bayle, et nous le savons aussi de Nicole), ce qui a paru vif et piquant autrefois, a souvent l' air, quand on les lit maintenant, de n' être que traînant et lourd. Ils ont ignoré tous les deux le prix d' un mot, si compris du siècle suivant, qu' il n' y a que la brièveté qui achève les pensées . -chez Nicole comme chez Bayle, on peut dire que ce n' est pas la forme qui est distinguée, c' est le fond. Mais je reviens à la première imaginaire qui m' a tout d' un coup fait dériver en idée vers les pensées à l' occasion de la comète , et je reprends ces pages de Nicole, où je voudrais découvrir le sel excellent qui s' en est trop évaporé. Les commencements de plaisanterie de Nicole ne font que le conduire à des considérations sérieuses. Il est dommage que ce sérieux présuppose tant de conventions artificielles et tout un échafaudage préétabli. Dieu, selon lui, pour humilier l' homme et pour obscurcir la vérité aux yeux des esprits superbes, Dieu permet que, dans l' église aussi bien que dans les états temporels, il s' excite de grands troubles pour des choses de néant : " qu' y avait-il, par exemple, de plus vain que la fantaisie qu' eut Justinien de faire condamner les écrits de trois auteurs, pour laquelle il bouleversa toute l' église d' orient et d' occident ? ... etc. " p327 mais on peut demander à Nicole pourquoi ce sont les choses de fait seulement qui se jugent par raison , et pourquoi toutes choses, et principalement celles de doctrine, ne se jugeraient point par raison. C' est en tout ceci qu' il est court et à courte vue. Il s' étonne que l' expérience n' apprenne point aux hommes à sortir de leur temps et à se représenter, sur ces questions qui les partagent et les agitent, les jugements de l' avenir si différents de ceux du jour, lesquels sont aussi changeants que les passions dont ils naissent : " lorsqu' elles sont cessées, ce qui paraissait important commence à paraître ridicule, et l' on s' étonne seulement qu' il y ait eu des gens assez simples pour s' y amuser. " mais n' est-il donc pas lui-même de ces simples qui s' amusent à disputer à perte d' haleine sur ces choses de néant ? Il rappelle en railleur à demi mondain la fameuse querelle des cordeliers sur la forme de leur capuchon : " les uns qui se faisaient appeler les frères spirituels le voulaient plus étroit, les autres qu' on appelait les frères de communauté le voulaient plus large ; ... etc. " quand on en est là, à comparer pour l' importance p328 la querelle du jansénisme à celle du capuchon des cordeliers , et que cependant on est Nicole, on provoque une question : comment peut-on rester janséniste encore, et à ce degré, un janséniste unguibus et rostro , un janséniste d' estoc et de taille, discutant et bataillant jusqu' à la fin ? Nicole n' est pas sans se faire l' objection si naturelle, et il y répond. Disons tout de suite que cela tenait à une qualité honorable chez lui, à un sentiment fondamental de justice et de vérité. Nicole, qui a des parties si fines d' analyse et de critique morale, est au fond un croyant très-solide, et un croyant qui n' a jamais fait le tour extérieur de sa croyance, mais qui a toujours habité au dedans. Toute son activité, son inquiétude ne s' est exercée qu' en deçà. Il le dit quelque part, il n' a jamais douté des fondements du christianisme. Plus paisible et plus rassis que Pascal (on s' en aperçoit trop en le lisant), il n' a jamais été ébranlé : " c' est une espèce de peine que je n' ai jamais éprouvée, dit-il, que celle qui regarde la foi, soit que je n' aie point l' esprit si pénétrant ni si actif, soit que Dieu m' en ait préservé par une grâce particulière : il est certain que j' ai toujours eu l' esprit tellement assujetti à l' autorité de l' église, et si pénétré de la nécessité de cet assujettissement, que je n' ai jamais vu que de fort loin les difficultés qui la combattaient. " Nicole croit donc très-fort et ferme qu' il y a une vérité et une justice qui est Dieu, et le Dieu chrétien, le Dieu vigilant, -une malice et un mensonge qui est le diable , le calomniateur, Satan en personne, -et il a beau trouver ridicules et petites les occasions et les causes de la querelle, il estime qu' elle a un côté par où p329 des esprits généreux et droits peuvent s' y intéresser, s' y opiniâtrer même, et qu' il ne faudrait pas se hâter de conclure de la futilité du sujet débattu, qu' il y a lieu de se moquer également de tous ceux qui y ont part : " ce jugement, dit-il (par lequel on se moquerait également des entêtés pour ou contre les cinq propositions), quelque conforme qu' il soit à l' humeur des gens du monde, n' est nullement juste dans la vérité : ... etc. " sa conclusion s' élève et ne manque pas d' une certaine éloquence : " les choses sont trop engagées pour finir sitôt ; elles sont trop basses pour durer longtemps... etc. " p330 Nicole, on le voit, s' est élevé. Si cela reste moins gai que le point de vue de Voltaire et de Bayle, cela est plus senti, plus humain. C' est même le seul point de vue consolant où se reprendre : autrement il n' y aurait qu' à se fixer dans le rire et l' ironie, et, même en présence des injustices, à y assister comme à un spectacle risible, en tirant son épingle du jeu. On conçoit déjà ce jugement de Joubert si favorable à Nicole, là même où il dit que Nicole est un Pascal sans style ; " ce n' est pas ce qu' il dit, mais ce qu' il pense, qui est sublime ( sublime est beaucoup dire, prenons-le au sens latin) ; il ne l' est pas par l' élévation naturelle de son esprit, mais par celle de ses doctrines. -il faut le lire avec un désir de pratique. " nous ne suivrons pas Nicole dans la série de ses imaginaires . En s' engageant si fort malgré lui dans son sujet, il en pressent les inconvénients et n' y échappe pas. Ce qui était sa souffrance deviendrait aisément notre ennui. Les imaginaires sont au nombre de dix, mais elles se continuent par huit autres lettres (ce qui fait dix-huit en tout comme les provinciales ) qui sont intitulées les visionnaires , et particulièrement dirigées contre Des Maretz De Saint-Sorlin, auteur d' une comédie de ce nom et réputé assez visionnaire lui-même. Ce bel esprit p331 dont on a de méchants poëmes, et quelques jolis vers, assez fertile d' ailleurs en idées de toutes sortes, devint tout à fait mystique et prophète en vieillissant, et s' avisa de prêcher je ne sais quelle croisade spirituelle. Son fanatisme prenant feu, il se porta à d' assez méchantes actions. Il s' acharna par des écrits à réfuter violemment l' apologie des religieuses de port-royal . Il se fit par profession déclarée l' ennemi de port-royal, comme d' autres en étaient les amis : même zèle à dépister et à nuire que les autres en mettaient à servir et à protéger. Il avait fini par avoir ses propres espions et limiers pour faire la chasse aux solitaires cachés, que la police poursuivait. On a dit que c' est par lui et sur sa dénonciation qu' on fut amené à découvrir M De Saci et à l' arrêter. Nicole, qui n' allait à la chasse que des faux raisonnements et des délires d' imagination, et dont c' était proprement le gibier, entama contre Des Maretz et ses doctrines cette guerre d' une piété judicieuse et raisonnable qu' il déclarait également à M Olier, à M De Bernières De Louvigny, au père Guilloré, et qu' il renouvelait tout à la fin de sa vie contre le quiétisme de Madame Guyon et du père Lacombe. Nicole est, en religion, de l' ordre de Boileau. Sans une très-grande portée de vues, il ne peut s' empêcher de protester contre tout ce qui ressemble à des extravagances. Il a bon marché tout d' abord et sans peine de cette bizarre spiritualité de Des Maretz, lequel dans son livre des délices de l' esprit ne craignait pas d' avancer, sans rire, " que Dieu l' avait si sensiblement assisté pour lui faire finir le grand ouvrage de son Clovis , afin de le p332 rappeler plus promptement à des choses bien plus utiles, plus délicates et relevées, et qu' il n' osait dire en combien peu de temps (grâce à cette inspiration surnaturelle) il avait achevé les neuf livres de ce poëme qui restaient à faire et repoli les autres. " mais Nicole frappait un peu plus pesamment qu' il ne fallait, lorsque, à propos de la première profession de Des Maretz faiseur de romans et poëte de théâtre , il appelait toute cette classe d' auteurs des empoisonneurs publics non des corps, mais des âmes des fidèles , ce qui est le pire genre d' homicide. Racine qui n' en était encore qu' à sa tragédie d' Alexandre , mais dans la ferveur de l' âge proterva aetas et dans le premier feu alors de sa révolte contre port-royal, se sentit offensé de ce mot de Nicole comme s' il pouvait y avoir quelque chose de commun entre Des Maretz et lui ; de là sa petite lettre si mordante que M Du Bois et Barbier D' Aucourt essayèrent de réfuter, mais à laquelle Nicole ne répondit pas. Il répondit trop à Des Maretz. Ces huit dernières lettres de Nicole sont surchargées et peu légères ; une seule, bien frappée, eût suffi. Après Nicole, auteur de petites lettres, après Nicole Pascalin , comme disait Brienne, prenons Nicole Arnaldin et controversiste, et dans la plus importante des controverses qu' il ait soutenues. Vers ce même temps (1664), Nicole fut conduit à s' occuper plus à fond qu' il n' en avait dessein de la perpétuité de la foi catholique dans l' eucharistie, de la manière dont il faut entendre et dont on a toujours entendu le mystère du corps et du sang de Jésus-Christ dans la communion. Il avait fait une préface destinée à être en tête de l' office du saint sacrement (1659), p333 office composé ou augmenté de leçons des pères par M Le Maître dont ce fut le dernier travail, et traduit en français par le duc De Luynes. La préface de Nicole ne fut pourtant pas mise à ce livre d' édification et de piété, comme sentant trop la contestation ; mais elle courut manuscrite, et le ministre Claude l' ayant vue la réfuta ; cette réponse courut manuscrite également. Alors Nicole se décida à faire imprimer son premier écrit, c' est-à-dire sa préface ou petit traité, avec une réfutation de l' écrit de Claude : cela ne formait encore qu' un petit volume in-12 (1664) sous le titre de la perpétuité de la foi de l' église catholique touchant l' eucharistie , etc., et ayant pour tout nom d' auteur celui du sieur Barthélemy . C' est ce qu' on appela depuis la petite perpétuité pour l' opposer à la grande ou grosse, qui fera bien des volumes in-4. Claude publia en 1665 ses réponses, tant celle que Nicole avait déjà réfutée, qu' une réponse nouvelle ; et c' est dès lors que reprenant d' une seule vue et rassemblant tous ses arguments, Nicole prépara le volume qui ouvre le traité de la grande perpétuité . Il y travaillait durant ces années de vie cachée ; mais forcément distrait par les consultations journalières et les tracas du parti, il ne s' y mit complétement que dans les premiers mois qui suivirent la paix de l' église et pendant une retraite à l' abbaye de haute-fontaine, chez son ami M Le Roi. Ce premier volume de la perpétuité , revêtu des approbations de vingt-sept tant évêques qu' archevêques et de plus de vingt docteurs, muni entre autres p334 de celle de Bossuet, encore simple prêtre, mais déjà oracle, et que ces messieurs avaient demandé au roi pour censeur, parut en 1669, avec une épître dédicatoire latine d' Arnauld au pape Clément Ix. C' était comme une solennelle inauguration de la paix, une colonne dressée en commun pour l' oubli des guerres : les calvinistes en payaient les frais. Tout nous atteste que l' effet produit sur les esprits fut grand. On a dit et nous avons rapporté que M De Turenne, ayant lu ce volume manuscrit avant l' impression, en avait été plus tôt déterminé à abjurer. D' autres grands personnages, les La Trémouille, les Lorges, les Duras, nombre de seigneurs et courtisans calvinistes furent également amenés par cette lecture à un plus prompt retour au sein de l' église catholique romaine, où l' ascendant de Louis Xiv les poussait tous irrésistiblement. Dieu n' est jamais plus puissant sur les âmes des grands que quand il apparaît masqué en roi. Port-royal, à ce moment, servait donc par l' acte le plus direct la politique de Louis Xiv, et y devançait Bossuet. la perpétuité de la foi ouvrait dès 1669 cette controverse d' autorité, que consommait aux yeux de la France l' histoire des variations en 1688. Par malheur, la révocation de l' édit de Nantes est dans l' entre-deux. p335 Les trois volumes de la perpétuité appartiennent à peu près entièrement à Nicole. Arnauld n' a fait du premier que l' épître dédicatoire au pape Clément Ix ; mais la modestie de Nicole se déroba et voulut qu' Arnauld passât pour auteur : " vous êtes prêtre et docteur, lui dit-il, et moi je ne suis que simple clerc ; il est convenable que l' on n' envisage que vous dans un travail où il faut parler au nom de l' église et défendre sa foi dans des points si importants. " le second volume de la perpétuité parut en 1672, le troisième en 1676. Comme se rapportant à la même controverse, il faut joindre, de Nicole, le livre des préjugés légitimes contre les calvinistes , qui parut en 1671, celui des prétendus réformés convaincus de schisme , qui parut en 1684, et celui de l' unité de l' église , publié en 1687. Dans tous ces ouvrages, Nicole développe et applique son système d' attaque et d' objections contre le protestantisme. Il contribua plus qu' aucun autre, et pour le moins autant qu' Arnauld, à élever le boulevard de port-royal de ce côté-là. Sans entrer dans le détail des questions, ni prétendre à conclure sur des matières aussi délicates et où l' on rencontre de part et d' autre des croyances fort vives, des consciences fort tendres, je parlerai de sa méthode et dirai ce qui m' en semble. Le ministre Aubertin avait fait un livre sur l' eucharistie, dans lequel il avait abordé la question par l' écriture sainte et par les passages des pères, et en y mêlant le raisonnement. Nicole, dans la petite perpétuité , n' avait pas voulu descendre sur ce terrain des textes, et le ministre Claude lui reprochait de n' avoir pas satisfait aux preuves de fait présentées par Aubertin. p336 Nicole, partant de ce point fixe qu' au onzième siècle l' église s' était prononcée contre Bérenger et contre l' interprétation de l' eucharistie au sens des calvinistes, posait en principe qu' il était dès lors nécessaire que cela ait été la croyance universelle de l' église à tous les âges précédents, qu' il était impossible que l' église eût varié antérieurement sur un point si capital de doctrine ; car ce changement, s' il avait eu lieu, ne se serait pas opéré sans de grands troubles et combats dont on eût été informé ; et de cette espèce de silence antérieur il concluait à une nécessité et à une première grande preuve suffisante d' uniformité dans la créance. Claude répondait très-ingénieusement et assez sensément, à ce qu' il semble, qu' il n' est pas juste d' opposer comme fin de non-recevoir une raison d' impossibilité à un fait dont les preuves sont alléguées et subsistent ; qu' il serait d' une meilleure logique, au lieu de les éluder et de les ajourner, de considérer directement et de discuter ces faits et ces textes, qui précisément détruisent cette prétendue impossibilité. Il ajoutait que ce ne serait pas la première fois qu' il se serait fait dans l' église des transformations graduelles insensibles, surtout quand il s' agissait, comme dans le cas en question, moins d' abolir une vérité que de brouiller une croyance en y ajoutant par voie de métaphore, par exagération et confusion, en y infiltrant une erreur : " il en est des erreurs, disait-il, comme des maladies ; il faut plusieurs expériences avant que de les bien connaître et d' en bien trouver les remèdes, et de là vient que quand une erreur commence à naître et à se pousser, elle trouve les hommes qui dorment à son égard ; de sorte qu' il n' est pas bien malaisé, ou qu' elle entre dans p337 l' église sans qu' on la voie, ou que, si on la voit, on la laisse passer sans dire mot. " Claude distinguait d' ailleurs entre la partie sourde, confuse et longtemps couverte, du dogme qui se métamorphosait peu à peu, et ce qu' il en appelait la partie éclatante , telle que l' adoration de l' hostie, la pompe des processions où on la porte, la fête-dieu ; tout cela ne s' était pas fait à la fois. " à l' égard de la doctrine même, on y a procédé par degrés : mais enfin, après que la doctrine a obtenu le dessus, elle a fait suivre facilement le culte comme un trophée de sa victoire . " Nicole raisonnait toujours au préalable et se tenait dans sa doctrine de l' impossibilité d' un changement dans la tradition, ayant comme horreur ou dédain d' en venir à l' examen des premiers textes originaux ; il se méfiait, disait-il finement, de ce qu' on trouve ou ce qu' on ne trouve pas dans les livres : " les livres ne contiennent que la moindre partie des discours et des pensées des hommes,... etc. " p338 on pouvait toutefois répondre à cette remarque, qu' on croirait être d' un sceptique plus que d' un chrétien, que sur une question aussi essentielle, sur un dogme aussi fondamental de la piété catholique, la providence et le Dieu soigneux de son église avait dû ne pas laisser au hasard la série des témoignages transmis. -sortant peu du dernier grand fait indubitable concernant le dogme de l' eucharistie au moyen âge, et fort du triomphe manifeste alors obtenu par la doctrine dite et déclarée catholique de l' eucharistie, Nicole répugnait à remonter au delà, à suivre Aubertin ou Claude dans la discussion des textes précis, et il s' appuyait avec complaisance sur le cortége des grands noms, tout à fait en vue, qui, à eux seuls, constituaient une autorité puissante : " certes, s' écriait-il, il faudrait être bien ennemi de son salut pour n' aimer pas mieux être avec saint Bernard, saint Malachie, saint Louis, sainte élisabeth De Hongrie, sainte Thérèse, qu' avec les henriciens et les vaudois. " -noblesse et bonne compagnie jusque dans la croyance, vous la recherchez donc aussi avant tout, vous qui savez pourtant par expérience ce que c' est que d' être foulés injustement et opprimés ! p339 On en était là. L' ouvrage de la grande perpétuité ne changea rien aux termes de la question, tels qu' ils s' étaient déjà posés ; il ne fit que les répéter et les étendre dans de plus larges proportions. Au lieu d' une escarmouche ou d' un combat, on eut une grande bataille rangée, mais toujours d' après le même ordre de bataille. L' auteur commence par y justifier contre Claude cette méthode exclusivement catholique qui n' entre pas dans les discussions particulières de textes, mais oppose préférablement des raisons générales et préjudicielles. Il faut citer ; car on ne croirait pas, sans cela, nos bons port-royalistes si faits de prime abord au langage et au ton de la grande maison romaine : " chacun sait, dit Nicole, qu' il y a deux méthodes de traiter les controverses : ... etc. " p341 et pour que la méthode de prescription réussisse et qu' elle ait tout son effet, il faut se bien garder de la combiner avec l' autre méthode, avec celle par laquelle on consent à discuter de près et dans le détail. Autrement on retomberait dans les inconvénients de longueur et d' embarras qu' on veut éviter : " de sorte qu' au lieu qu' il faut que les écrits destinés à discuter les matières en particulier soient les plus exacts qu' il est possible,... etc. " ainsi, pour se garder de la méthode de discussion où l' esprit, dit-il, se détermine trop aisément par passion , Nicole adopte, -avait adopté dans sa première perpétuité , la méthode de prescription où l' esprit ne se détermine pas moins aisément par prévention . Et j' avoue qu' à mon sens tout cet ouvrage de la grande perpétuité en est, à beaucoup d' égards, une reprise, une preuve de plus, un énorme monument. J' attends, j' invoque les preuves directes, les textes des pères et de l' écriture sur ce point en litige de l' eucharistie, et ces preuves se font sans cesse attendre. Un gros volume in-4 est employé en grande partie à me démontrer qu' on pourrait se dispenser d' en venir à ces preuves premières, sans que la conclusion fût moins certaine pour cela. Voilà une singulière méthode par abrégé . Nicole a pourtant dessein (il le dit au commencement de son second livre) de suivre M Claude dans l' une et dans l' autre des deux méthodes ; mais ce sera p342 à condition que la méthode de prescription domine et prime toujours. Dans l' ingénieuse, bien que trop subtile et trop volumineuse construction de son livre, et pour ne pas se soumettre à la méthode expérimentale et critique trop nue, à laquelle le sollicite l' adversaire sur le pied d' égal à égal, et qui se réduirait à l' examen de quelques textes, il use en maître de toutes les ressources de l' argumentation. Il a de grandes habiletés de tactique : il procède à reculons ou plutôt en pivotant , pour ainsi dire, sur l' époque des neuvième-onzième siècles comme sur un point central d' où, après s' en être emparé, il se porte à son gré dans les diverses directions, en redescendant d' un air de victoire jusqu' à nous, ou en remontant à marches lentes et comme sûr de son fait vers une plus ancienne et plus respectable antiquité. Il s' applique toutefois à établir par voie de discussion et par témoignages précis que les églises grecques et orientales sont d' accord avec la romaine sur la foi en la présence réelle dans l' eucharistie, ce que Claude avait nié un peu légèrement, et ce qui forme un ordre de preuves ou de présomptions pour l' antiquité de la croyance. p343 Nicole est moins heureux, ce semble, en combattant au préalable Claude sur d' autres points de son système d' explication, et en le raillant pour avoir parlé d' une métamorphose graduelle possible dans l' idée populaire du sacrement. Ces discussions épisodiques interminables, et qui ont la prétention de tout démêler, ont l' inconvénient d' ailleurs de retarder l' engagement net et vif qu' on attend, la preuve résultant des textes. Je suis toujours tenté de dire comme le médecin Menjot : " qu' on me fasse voir que c' est la foi des quatre premiers siècles, et je me rends. " mais Nicole se comporte comme un homme qui n' est pas pressé et qui parle à l' adversaire au nom et du haut d' une puissance. Divisant la discussion comme il l' entend, choisissant son terrain et prenant son heure, il commence par examiner l' état de l' église du septième au onzième siècle. Il serait plus naturel et p344 plus expérimental de traiter les choses dès le commencement et dans leur suite chronologique. Nicole y résiste ; le dialecticien n' y trouverait pas son compte. Son art, à lui, et son but est d' arriver ainsi, par voie préjudicielle et préventive, d' en revenir par tous les bouts à sa conclusion favorite, qu' il est absolument impossible qu' il y ait eu un changement de créance dans l' église sur ce dogme, et que le sens qu' ont dû avoir les paroles des pères dans les premiers siècles pourrait se conclure, les yeux fermés et sans vérification, de la croyance régnante dans l' église durant les derniers âges. à chacun de ses pas il s' arrête et fait remarquer que son adversaire est battu, obligé en conscience de rendre les armes, et que, si on consent à aller plus loin et à le suivre encore là où il vous appelle, c' est par pure grâce et condescendance propter gratiam dei . Ces trois gros volumes, à partir du premier chapitre, peuvent être définis une condescendance perpétuelle . Au commencement du tome second, on croit toucher enfin aux preuves de fait : " nous allons entrer, dit l' auteur, dans cet examen de l' écriture et des pères où M Claude nous appelle depuis tant de temps,... etc. " la première discussion roule uniquement sur ces paroles : ceci est mon corps ; et les textes de l' écriture, au lieu d' être directement extraits et offerts dans leur ensemble et selon les divers évangiles, sont interrompus d' un continuel raisonnement et d' une prise à partie des ministres, qui ne permet pas au lecteur de se former p345 durant un seul instant une idée propre. Au commencement du livre troisième de ce second tome, on croit encore toucher à cette discussion de textes qui recule toujours. Nicole, tout en la déclarant inutile et de surcroît à l' égard d' adversaires auxquels il ne reconnaît aucun droit de se faire écouter , ajoute qu' il n' a pas envie d' user de cette fin de non-recevoir. Il continue de trancher du généreux : " il faut que la vérité, dit Tertullien, fasse paraître toutes ses forces,... etc. " je le crois bien qu' il lui faut, bon gré mal gré, en venir là tôt ou tard ! Ces six premiers siècles , c' est l' essentiel de la chaîne. -or, de quelle manière y entre-t-il ? J' avoue qu' ici encore mon étonnement sur cette méthode toute de prévention et d' autorité augmente : " j' ai considéré que, de commencer d' abord par représenter les passages des pères suivant les temps qu' ils ont écrit, c' était plutôt suivre un ordre de hasard que de lumière et de raison,... etc. " et en conséquence il annonce qu' il disposera les textes selon l' ordre qui lui paraîtra le plus raisonnable et le plus lumineux, et qu' il les groupera, les réduira sous de certains chefs ou chapitres, au risque de les écourter. En un mot, il se gardera bien de les laisser un seul instant parler tout seuls ; il les retiendra en tutelle. p346 L' explication, ainsi entendue et restreinte, de ces textes qui se sont tant fait désirer n' a lieu que dans le troisième tome ; mais comme ils ne sont pas produits selon l' ordre des temps et dans leur ensemble, et qu' ils arrivent à tout moment interceptés et déchiquetés par le raisonnement, déformés et forcés en quelque sorte sous le poids de la masse d' arguments qui précède, le lecteur ne peut s' en laisser peindre dans l' esprit une première idée qui le mette ensuite à même de juger celle qu' en veut établir l' auteur. C' en est dire assez sur cette méthode générale de Nicole, d' Arnauld et des port-royalistes dans leurs guerres dogmatiques contre les calvinistes. Ils ont fait cette guerre du même ton et dans le même esprit que Bossuet lui-même. C' est sans doute la seule manière de la faire quand on entre pleinement dans l' idée d' église établie et visiblement constituée. Il est néanmoins curieux d' observer comment, en France, quelque chose de la méthode que nous venons de voir en usage chez Nicole a survécu à la lecture de ses ouvrages. En général, sur ces controverses avec le protestantisme, il s' est formé en France, même chez les plus indifférents, de grandes préventions ; la méthode de prescription et de préjugés (légitimes ou non) a prévalu chez ceux mêmes qui ne sont pas restés catholiques. Le génie de Bossuet a recouvert le tout et a fait loi. Comme on a passé assez brusquement de la religion du dix-septième siècle à la philosophie du p347 dix-huitième, le protestantisme, d' ailleurs expulsé de France et que ne représentait aux esprits aucun grand écrivain en faveur, a été perdu dans l' entre-deux. On a sauté dessus à pieds joints. On peut presque dire qu' on l' ignore réellement ; on ne l' étudie pas, on le juge d' un mot, et le plus souvent d' un mot de dédain ou d' injure. Au commencement de ce siècle, par Bonald, De Maistre et La Mennais, l' injure a été refrappée à neuf et a circulé éclatante ; c' était chose reçue et de bon ton. En fait de catholicisme nous sommes restés exactement comme des aînés de grande maison, aînés un peu libertins qui ont bien su dire quelquefois au père des duretés au dedans, mais qui au dehors, dès que le nom de famille est en jeu, reprennent les grands airs et tranchent du pieux romain avec les gens de rien, nés d' hier et sans mission . Au mieux ce sont des cadets révoltés ; et s' ils viennent à nous, les insolents ! Nous demandant nos titres, on a le droit de leur fermer la porte au nez sans entrer en compte avec eux. Nous sommes en possession. On n' a plus la croyance, on a encore l' attitude catholique. Le bon Nicole, qui avait l' une et l' autre, a eu extrêmement l' attitude à l' égard des protestants, lui si doux, si simple et modeste en sa conversation et dans toute sa personne. p348 L' examen des autres ouvrages de Nicole contre les protestants n' amènerait que des redites. On voit que, si Rome s' était montrée indulgente envers port-royal dans les derniers temps, port-royal le reconnaissait incontinent par d' assez signalés services. C' est dans le cours de cette controverse et de cette guerre contre les ennemis communs que se formèrent de vrais liens de compagnons d' armes entre Bossuet et les principaux chefs jansénistes. En réservant toujours le point de la grâce et en se gardant de leur rien céder à cet endroit, Bossuet professa jusqu' au bout la plus haute estime pour Arnauld, la plus profonde considération pour Nicole. Celui-ci a mérité cet éloge de Bayle lui-même : " parmi tant d' habiles gens que l' église romaine peut employer, il y en a peu qui sachent manier une controverse comme lui. " p349 mais il en faut venir, dans cette quantité d' ouvrages qu' il a produits, à ce qui fait l' honneur durable de Nicole, à ses essais de morale , desquels je ne sépare pas ses lettres . Ils vont réparer, je l' espère, l' échec qu' a pu lui faire éprouver dans notre esprit sa méthode de controverse ; nous allons retrouver le sage chrétien, le moraliste d' une clairvoyance finement pénétrante et d' une gravité à propos enjouée. p350 Viii. Voltaire, dont la moindre parole fait autorité en matière de goût, a dit de Nicole : " ce qu' il a écrit contre les jésuites n' est guère lu aujourd' hui, et ses essais de morale , qui sont utiles au genre humain, ne périront pas ( ne périront pas est beaucoup dire). Le chapitre surtout des moyens de conserver la paix dans la société est un chef-d' oeuvre, auquel on ne trouve rien d' égal en ce genre dans l' antiquité ; mais cette paix est peut-être aussi difficile à établir que celle de l' abbé De Saint-Pierre. " ce traité des moyens de conserver la paix avec les hommes est également estimé un chef-d' oeuvre p351 par Madame De Sévigné, et par M De La Mennais, qui y joint dans une même recommandation l' autre petit traité de la connaissance de soi-même . Il est à croire cependant que, lorsqu' ils en parlaient ainsi, Voltaire et M De La Mennais n' avaient pas relu le matin les deux petits traités, et qu' ils en jugeaient sur une impression ancienne. Des treize volumes qu' on a recueillis sous le titre d' essais de morale , Daguesseau ne recommande particulièrement à son fils que les quatre premiers volumes, qui, dit-il, sont plus travaillés que les autres et où l' on peut apercevoir une espèce d' ordre et de plan. Je joindrai à ces premiers volumes les tomes 7 et 8 (ce 8 ème est double), qui contiennent les lettres, une des plus agréables parties de Nicole. On trouve aussi de fins petits traités dans les tomes 5 et 6. Le premier volume des essais parut en 1671, sous le nom de Mombrigny , et les autres successivement. L' auteur prit dans le second et le troisième le nom de Chanteresne ; mais dans le quatrième volume qui parut en mars 1678, il cessa de mettre aucun de ces noms postiches, devenus inutiles par la renommée. Les petits traités des essais de morale ont été composés, la plupart, selon quelque occasion particulière qui éveillait chez l' auteur des idées qu' il généralisait : " il la faut avertir, dit-il en une lettre (et pour tranquilliser une certaine soeur Antoinette qui avait cru se reconnaître), de l' humeur et de la coutume de celui qui écrit ; car elle est assez bizarre... etc. " p352 il dit encore ailleurs : " il y a plus de dix ans que je n' ai d' autre dessein en écrivant que de m' occuper (il oublie un peu ses controverses) et d' appliquer mon esprit à certains sujets qui me paraissent utiles pour moi-même... etc. " ainsi les essais de morale sont le produit naturel et non commandé de l' esprit de Nicole. La morale chrétienne redevenait son penchant propre, dès qu' il était vacant des disputes. On rapporte que de tous les solitaires de port-royal, il n' en était aucun dont il recherchât plus l' entretien que M Hamon, et qu' ils causaient ensemble surtout de morale, des proverbes et de la sagesse : " ils convenaient de principes sur cette matière, et M Nicole trouvait qu' il composait plus facilement sur ce sujet lorsqu' il avait conversé quelque temps avec lui. " -on raconte certaines anecdotes de distraction et de rêverie du bon Nicole, tandis qu' il méditait par les rues de Paris quelque point de morale, qui font tout à fait penser à La Fontaine. De telles marques de vocation promettent beaucoup. p353 Avouons-le pourtant, quand on aborde les essais de morale avec un esprit d' aujourd' hui, avec des habitudes modernes et au sortir des lectures de notre temps, on est vite ennuyé. Cela semble plein de redites, de développements inutiles, de lieux communs que ne relève pas l' expression. Le fils de Madame De Sévigné, pensant en particulier au traité de la connaissance de soi-même , trouvait que c' était " distillé, sophistiqué, galimatias en quelques endroits, et surtout ennuyeux presque d' un bout à l' autre. " ce marquis De Sévigné, qui avait le bon sens rapide et le dégoût prompt, comme il arrive aux suprêmes délicats, disait encore qu' avec Nicole l' estomac se fatiguait " de ce trop de belles paroles (pas si belles vraiment ! ), et que c' était comme qui mangerait trop de blanc manger . " on est bien plutôt tenté aujourd' hui de trouver que c' est comme qui mangerait trop de pain bis, de pain rassis. Le mot est lâché, -par d' autres il est vrai, -mais je ne puis le contredire. Nicole peut encore être agréable à étudier, il est décidément ennuyeux à lire. Pour aimer encore à lire Nicole, et pour croire que d' autres s' y plairont, il faut être d' un goût aussi fixe et aussi stable dans les admirations du passé que le sont quelques sages et bien estimables esprits de notre connaissance, restés fidèles à l' antique prud' homie ; il ne faut être ni le marquis De Sévigné, ni Alcibiade qui de son temps voulait du nouveau, n' en fût-il plus p354 au monde, ni même La Bruyère. Il ne faut pas être Madame De La Fayette, qui n' imitait pas en cela sa spirituelle amie, et qui portait des essais de morale un jugement peu avantageux ; on le conçoit par le commerce habituel qu' elle entretenait avec la pensée plus exigeante et plus fine de M De La Rochefoucauld. Mais, quoiqu' il me soit impossible de partager à aucun degré l' enthousiasme de Madame De Sévigné pour Nicole, je crois qu' on aura profité, même en matière de goût, si l' on parvient à le relire sans trop de répulsion, à ressaisir, sous le premier aspect du lieu commun de sermon, ce menu détail d' analyse à petit bruit, cette déduction exactement ingénieuse qui, à la longue, si l' on est chrétien sincère et convaincu, s' infiltre dans l' esprit et le pénètre. Il a un filet de raisonnement très-distinct et délié qu' il ne lâche pas ; il s' en tire avec netteté, finesse, et parfois avec une sorte de grâce. Cela pour nous sera encore vrai de quelques-unes de ses lettres. Demeurer dans Nicole autrefois, s' y tenir comme au mieux quand on avait Pascal et La Rochefoucauld déjà, et tout à l' heure La Bruyère, c' était danger de n' avoir pas l' appétit très-vif en fait de goût : revenir à Nicole avec quelque intérêt aujourd' hui après le feu des épices modernes, c' est preuve que le palais n' est pas tout à fait brûlé et qu' on a préservé quelques qualités saines. En un mot, je ne dis pas qu' il en faille revenir le moins du monde à admirer les essais à la manière de Madame De Sévigné, mais je dis qu' il faut arriver à comprendre la manière dont Madame De Sévigné admirait les essais . Dès que le premier tome paraît, Madame De Sévigné le lit, et dès la première phrase elle est déjà en discussion p355 animée avec sa fille : " l' orgueil est une enflure du coeur, par laquelle l' homme s' étend et se grossit en quelque sorte en lui-même. " elle accorde à sa fille que ce mot d' enflure du coeur lui déplaît ; puis, en y repensant, elle pardonne à ce mot en faveur du reste, et elle maintient même qu' il n' en est point d' autre pour expliquer la vanité et l' orgueil qui sont proprement du vent . Que d' éloges ! Il faut les entendre par sa bouche : " ne vous avais-je pas dit que c' était de la même étoffe que Pascal ? Mais cette étoffe est si belle qu' elle me plaît toujours ; jamais le coeur humain n' a été mieux anatomisé que par ces messieurs-là. " -" je poursuis cette morale de Nicole que je trouve délicieuse ; elle ne m' a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j' en attends, car j' y trouve tout ; et la conformité à la volonté de Dieu me pourrait suffire, si je ne voulais un remède spécifique. " -" je lis M Nicole avec un plaisir qui m' enlève ; surtout je suis charmée du troisième traité des moyens de conserver la paix avec les hommes ; lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il fait voir nettement le coeur humain, et comme chacun s' y trouve, et philosophes, et jansénistes et molinistes, et tout le monde enfin. Ce qui s' appelle chercher dans le fond du coeur avec une lanterne, c' est ce qu' il fait... pour moi je suis persuadée qu' il a été fait à mon intention ; j' espère aussi d' en profiter, j' y ferai mes efforts... " -et sur les actes de résignation à l' ordre et à la volonté de Dieu : " M Nicole n' est-il pas encore admirable p356 là-dessus ? J' en suis charmée, je n' ai rien vu de pareil. Il est vrai que c' est une perfection un peu au-dessus de l' humanité que l' indifférence qu' il veut de nous pour l' estime ou l' improbation du monde ; je suis moins capable que personne de la comprendre ; mais quoique dans l' exécution on se trouve faible, c' est pourtant un plaisir que de méditer avec lui et de faire réflexion sur la vanité de la joie ou de la tristesse que nous recevons d' une telle fumée ; et à force de trouver ses raisonnements vrais, il ne serait pas impossible qu' on s' en servît dans certaines occasions. En un mot, c' est toujours un trésor, quoi que nous en puissions faire, d' avoir un si bon miroir des faiblesses de notre coeur. " on croit qu' elle a tout dit, et dans la lettre suivante, elle recommence : " parlons un peu de M Nicole. Il y a longtemps il y a trois jours que nous n' en avons rien dit... devinez ce que je fais, je recommence ce traité ; je voudrais bien en faire un bouillon et l' avaler ... il dit que l' éloquence et la facilité de parler donnent un certain éclat aux pensées ; cette expression m' a paru belle et nouvelle ; le mot d' éclat est bien placé : ne le trouvez-vous pas ? " cet éloge donné au mot éclat , si bien placé, nous est la clef de l' admiration de Madame De Sévigné pour ce style qu' elle trouvait parfois si exquis, que nous trouvons le plus souvent si ordinaire : c' est que cela était plus neuf alors qu' il ne nous semble ; c' est qu' il y avait une appropriation excellente et naïvement franche d' expression, qui allait droit à ce goût si vif, mais resté simple. Elle persévère dans son admiration et ne se refroidit pas aux volumes p357 suivants. " Rippert, dit-elle à sa fille, vous porte un troisième petit tome des essais de morale qui me paraît digne de vous : je n' ai jamais vu une force et une énergie comme il y en a dans le style de ces gens-là ; nous savons tous les mots dont ils se servent, mais jamais, ce me semble, nous ne les avons vus si bien placés ni si bien enchâssés... " et encore : " quel langage ! Quelle force dans l' arrangement des mots ! On croit n' avoir lu de français qu' en ce livre . Cette ressemblance de la charité avec l' amour-propre et de la modestie héroïque de M De Turenne et de M Le Prince avec l' humilité du christianisme... mais je m' arrête, il faudrait louer cet ouvrage depuis un bout jusqu' à l' autre, et ce serait une bizarre lettre. " n' admirez-vous pas les variations et les retours singuliers de la langue et du goût ? Elle parle de ce style, pour nous si terni et attristé de Nicole, comme nous-mêmes nous parlerions du style le plus vif et le plus rajeuni d' un de nos contemporains en possession de plaire. Au reste, ne nous le dissimulons pas, ces livres de Nicole, son langage, ses tours particuliers ne sont pour Madame De Sévigné qu' une manière d' aller surtout à sa fille et d' assaisonner cette conversation continuelle p358 qu' elle lui adresse à deux cents lieues de distance. Nicole n' est là que comme tout autre, comme une occasion, comme un ornement dans un sentiment principal ou même unique, comme un vase pour renvoyer la voix. Elle en use à tout propos, et en se jouant, et d' un ton de parodie légère. " on ne peut pas vous parler plus à bride abattue que je viens de faire de tout mon moi , comme dit M Nicole. " et sur la mort subite de M De Louvois : " le voilà donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une si grande place ; dont le moi , comme dit M Nicole, était si étendu... " et ailleurs : " je ne vous dis point que vous êtes mon but, ma perspective, vous le savez bien, et que vous êtes d' une manière dans mon coeur, que je craindrais fort que M Nicole ne trouvât beaucoup à y circoncire ... " et enfin (car elle est inépuisable) : " j' admire souvent l' honnêteté de ces messieurs dont parlent si plaisamment les essais de morale , et qui sont si honnêtes et si obligeants ; que ne font-ils point pour notre service ? à quels usages ne se rabaissent-ils pas pour nous être utiles ? Les uns courent deux cents lieues pour porter nos lettres, les autres, etc... " et tout cela parce qu' un facteur est venu et qu' on a une lettre de Madame De Grignan. Car c' est une des grandes vanités de la gloire de l' écrivain, et que Nicole n' aurait pas négligé de remarquer, que le plus souvent l' écrivain le plus aimé, l' auteur favori, si sérieux qu' il ait voulu être, n' est là que comme une occasion d' égaiement et d' allusions agréables pour ceux qui vivent et qui s' entr' aiment. Ces graves essais de morale me semblent ainsi n' être guère qu' un frais jasmin ou, si l' on veut, comme quelque réséda un peu sombre, posé sur la table de Madame p359 De Sévigné ; elle en fait de temps en temps dans sa lettre un petit parfum, elle en détache un brin de fleur pour Madame De Grignan. Je ne veux pas, après Madame De Sévigné, me mêler de louer Nicole et l' analyser ; nous resterions trop loin de compte. J' avais essayé d' abord de détacher, pour les citer ici, quelques passages : tout considéré, je ne puis pas m' y décider, tant ce qui a paru ingénieux et solide, élevé et piquant, neuf d' expression, avec de l' imagination dans le sensé, nous semblerait ou ordinaire, ou pénible et subtil, et comme tiré par les cheveux. Voici quelques pensées pourtant. Il s' agit des attaches successives, des supports provisoires qu' essayent de se donner les hommes : " nous sommes comme des oiseaux qui sont en l' air, mais qui n' y peuvent demeurer sans mouvement,... etc. " on a beau dire, et j' ai beau essayer de raccourcir en citant, que nous sommes loin de Pascal ! Que ces images (surtout si l' on continuait de citer) sembleraient tirées et cherchées, et comme on voit un esprit qui s' est méthodiquement accoutumé à prendre la nature à l' envers et à regarder strictement au rebours, à contre-sens de la perspective directe habituelle ! Chez p360 tous les chrétiens conséquents et sévères, cette vue au rebours existe ; mais chez les vraiment grands et les supérieurs, le talent vient corriger et déjouer cette trop continuelle exactitude dans l' inverse du naturel et du vrai apparent ; il y a des éclairs qui jaillissent ; de grandes images heureuses viennent traverser et revêtir ce qui se passe uniquement dans la sphère invisible et dans l' ordre de grâce ; la nature humaine est secouée et fouillée à une grande profondeur, même quand elle peut sembler violentée et méconnue ; on trouve moyen d' intéresser, d' attendrir le coeur, même en le froissant et le révoltant dans ses penchants : chez Nicole, ce qui choque, c' est la tranquillité de déduction et la justesse de mots avec laquelle il exprime des choses étonnantes ou même quelquefois épouvantables. Il en faut donner des exemples et ne pas craindre de marquer les défauts de Nicole moraliste : nous réservons les agréments pour la fin. Il y a des endroits dans Nicole qui l' ont fait passer pour dur et qui sont affreux en effet, qui feraient concevoir de lui l' idée la plus contraire à ce caractère de douceur générale relative dont j' ai parlé, et qu' il offre bien réellement au sein de port-royal. Dans son traité de la crainte de Dieu , il règne p361 une vue effroyable du danger des hommes en cette vie et du grand nombre des réprouvés ; l' auteur s' est complu à nous décrire sous toutes les formes l' horrible massacre des âmes qui se fait journellement par les démons : " ainsi le monde entier est un lieu de supplices,... etc. " mais rien n' égale pour le raffinement cette autre page du traité des quatre dernières fins de l' homme , au livre du jugement et de l' enfer . Il s' agit de tous les péchés mortels endormis et inconnus à chacun, qui se réveilleront pour le pécheur à l' heure du jugement : " qu' on s' imagine donc une chambre vaste, mais obscure, et qu' un homme travaille toute sa vie à la remplir de vipères et de serpents ; ... etc. " p362 je ne veux parler que d' après l' instinct et le sens moral immédiat ; je n' ignore pas assez le christianisme (ne le connaîtrais-je que par port-royal) pour reprocher à un chrétien de croire aux peines de l' enfer. Nicole était assurément dans son droit de logicien chrétien quand il a écrit cela ; mais quelle triste imagination ! Quel choix de tableau il est allé faire, et quelle singulière application d' une faculté de réflexion froide et compassée ! On admirera une scène d' horreur chez Dante, on s' inclinera devant une menace lugubre chez Pascal : on ne le pardonne pas à Nicole, à cause du manque de passion. Ce sont ces pages-là, où respire et suinte, pour ainsi dire, à chaque mot l' idée de tortures éternelles, qui provoquaient directement Diderot à vouloir écraser l' infâme , c' est-à-dire la chose si funeste, selon lui, à la paix naturelle des hommes. Ce terrorisme spirituel amène forcément une réaction en faveur du Dieu des bonnes gens . Le fait est qu' un homme qui a écrit de ces pages dans de petits traités destinés à être lus, le soir, en famille avant de s' endormir, commet, sans le vouloir, un attentat permanent sur la tendresse des imaginations humaines. -peur salutaire ! Dira-t-on. -je répondrai : les âmes tendres en pâtissent, les âmes généreuses s' en passent ; et quant à Sardanapale, il s' en moque. M De Pontchâteau écrivait, le 29 mars 1678, à sa soeur la duchesse D' épernon : " ... je suis tout pénétré d' un livre nouveau des quatre fins de l' homme qui est le quatrième volume des essais de morale ... etc. " p363 Nicole, le doux Nicole faisait venir la chair de poule même à M De Pontchâteau. Nicole est plus d' accord avec le tempérament que nous lui connaissons, et plus semblable à lui-même quand il dit : " il y a toujours en Dieu des entrailles de miséricorde pour recevoir les pécheurs s' ils retournaient à lui, et s' ils se convertissaient. Son sein paternel leur est toujours ouvert, et ils ont toujours tort de ne se pas convertir... etc. " nulle part la difficulté de concilier la grâce et la liberté, la prédestination et la bonté divine, ne se trahit plus irrécusablement qu' en ce passage ; mais du moins on y voit Nicole ramer de toute sa force pour s' empêcher de donner contre l' écueil, -cet écueil dont les autres voulaient faire le port, selon la belle expression de Bossuet. Il a composé depuis tout un système de la grâce universelle pour concilier cela. Bien que disciple de Pascal en morale, Nicole n' est p364 rien moins qu' un disciple asservi ; il a ses différences, ses désaccords même avec Pascal ; il le juge une fois presque sévèrement. Madame De La Fayette ayant dit, à propos des pensées , que c' était méchant signe pour ceux qui ne goûteraient pas ce livre : " après ce jugement si précis, écrit Nicole au marquis De Sévigné, nous voilà réduits à n' en oser dire notre sentiment, et à faire semblant de trouver admirable ce que nous n' entendons pas... etc. " Nicole sent bien le côté par où les pensées de Pascal choquaient d' abord le lecteur : et il ne sentait pas le côté par lequel ses propres traités nous offensent. La vérité est que Nicole avait le ton volontiers différent de celui de Pascal ; il aime à citer ce mot d' un saint à ses religieux : " omnis sermo vester dubitationis sale sit conditus (assaisonnez tous vos discours par le sel du doute, qui corrige le dogmatique et le décisif). " il avait, dis-je, le ton différent, et quelquefois un peu aussi la méthode : dans son discours sur l' existence de Dieu et l' immortalité de l' âme , en reconnaissant les preuves naturelles comme insuffisantes, il les juge pourtant solides et proportionnées à certains esprits : " il y en a d' abstraites et de métaphysiques, ajoute-t-il, et je ne vois pas qu' il soit raisonnable de prendre plaisir p365 à les décrier. " -Nicole, par ce côté, mène à Daguesseau. La portion la plus originale, la plus délicate et la plus intime des essais , à les bien comprendre (et je dis ceci pour les esprits modestes qui ne dédaigneront pas de les parcourir), est celle qui concerne les amitiés infidèles des hommes, leurs jugements téméraires, leurs soupçons injustes, tous ces défauts des gens de bien eux-mêmes, avec lesquels il faut s' accommoder. Nicole en avait beaucoup souffert, et il ne cessait d' y réfléchir : c' était, dans toutes ses dernières années, sa pensée la plus familière et la plus voisine de son coeur. Nicole, en effet, nous offre l' exemple le plus parfait de l' inégalité dans ces alliances et, pour ainsi dire, dans ces mariages d' intelligence entre un esprit supérieur et plus vigoureux d' une part (comme l' était celui d' Arnauld), et de l' autre un esprit moindre sans doute, mais plus délicat aussi et à certains égards supérieur (comme était le sien), un esprit qui est subordonné et qui souffre, soit qu' il demeure, soit qu' il se sépare. Il eut besoin de tout son christianisme pratique pour ne pas être aigri. Les plus distingués de ses petits traités, et celui de la paix à conserver avec les hommes , se rapportent à cette habituelle et douloureuse pensée. En avançant dans la vie de Nicole, nous retrouverons ce fonds de pensée constant. La suite de cette vie nous ramènera à quelques-unes de ses lettres qui restent pour nous la meilleure partie des essais . En 1671, au moment où il achevait le premier tome des essais , on le voit établi à l' abbaye de saint-Denis, dans un logement qu' il doit à l' amitié du cardinal De Retz, abbé commendataire. Nicole avait assez souffert p366 des petits propos et des petites dissensions internes de port-royal pour ne pas vouloir s' y aller loger tout à fait ; et il avait cette retraite à saint-Denis pour s' isoler au besoin, pour y vivre plus indépendant quand il le voulait. -à Paris il avait un logement au faubourg Saint-Jacques dans ce qu' on appelait les écuries de la duchesse De Longueville, à proximité de cette princesse qui, lorsqu' elle n' était pas à port-royal des champs, occupait elle-même un corps de logis dans la première cour des carmélites. Le chapitre des logements de Nicole n' est pas le moins curieux de son histoire et nous représente assez bien les perplexités de son esprit. Aussitôt après la paix de l' église, et six semaines après la conclusion, Nicole, tout occupé de recouvrer sa liberté et de constater qu' il n' était plus engagé nécessairement avec M Arnauld, qu' il en était une personne distincte et séparable, s' en alla à Troyes comme s' il eût voulu s' y retirer, et il évita pendant les dix années qui suivirent " de contracter aucune union fixe de demeure avec lui. " logeant à Paris l' hiver, il tâchait d' en sortir tous les étés pour les passer dans quelque ville assez distante, Troyes, Chartres, Beauvais, etc. Cependant il était rattiré vers Arnauld et par l' amitié et par l' habitude, et par cette opinion qu' avaient tous les amis, que Nicole et M Arnauld c' était une même chose. Ils continuaient d' être associés indissolublement dans les jugements des hommes, et rien n' avertissait d' une diminution de lien. Ainsi, dans l' automne de 1671, ils allèrent à Angers de compagnie. On a leur itinéraire. Ils partirent de Paris dans le carrosse de Madame Angran, passèrent trois jours à Duretal chez le duc De Liancourt, s' arrêtèrent p367 à La Flèche où ils visitèrent le collège des jésuites, allèrent de là au verger, terre du prince De Guémenée. Ce n' étaient pas des voyages de purs et rudes pénitents comme ceux de M Le Maître ou de M Hamon. -on voit aussi Nicole avoir l' oeil, dans ses excursions, aux curiosités naturelles, aux singularités des lieux où il passait. Nicole fit, en 1676, un autre voyage plus long vers l' évêque d' Aleth, à qui il voulait particulièrement s' ouvrir sur ce qu' on le pressait d' entrer plus avant dans les ordres. Il s' y rendit par Lyon, Avignon, Nîmes ; il s' arrêta au retour à Grenoble et y vit l' évêque Le Camus (depuis cardinal), l' ancien libertin converti, et qui avait pris pour modèle le vénérable Pavillon. Nicole visita avec le prélat la grande-chartreuse. Il alla aussi à Chambéry, où était alors le cardinal De Retz qui l' accueillit avec amitié, puis à Annecy, où il vit l' évêque de Genève, M D' Aranthon, et fit ses dévotions au tombeau de saint François De Sales. Cette tournée devint plus tard l' objet de mille sottes et méchantes accusations dans lesquelles on faisait de Nicole le diplomate voyageur du jansénisme, et " qui allait chez les évêques pour les sonder, pour leur inspirer ses sentiments s' il pouvait. " il prêtait peut-être à ces propos par un mélange de curiosité un peu vive et de mystère. Il voyait volontiers les gens, s' engageait de conversation avec eux à la rencontre, dînait à la même table, ne haïssait même pas de discuter de saint Augustin et des questions du jour, se développait en homme d' esprit, faisait que tous se demandaient : quel est donc cet ecclésiastique d' un savoir si éminent ? et les quittait sans se nommer à eux et sans se faire connaître. Tel je me figure Nicole en p368 voyage, les jours d' aventure, d' après les divers récits que j' ai pesés et balancés. Peu après son retour d' Aleth, un orage se forma. Dans les premiers mois de l' année 1677, les évêques d' Arras (M De Rochechouart) et de Saint-Pons (M De Montgaillard) résolurent de déférer au nouveau pape, Innocent Xi, quelques propositions scandaleuses des casuistes relâchés : ils s' adressèrent à Nicole, le rédacteur en renom, et le sollicitèrent d' écrire la lettre ; il refusa ; on fit intervenir Madame De Longueville, et Nicole prêta sa plume et son beau latin. On le sut, et cela fut pris pour une infraction à la trêve. Le roi ordonna à M De Pomponne, secrétaire d' état, d' écrire à M Arnauld son oncle que sa majesté avait été satisfaite jusque-là de sa conduite et de celle de M Nicole, mais qu' elle en recevait maintenant des plaintes de toutes parts et qu' on les soupçonnait de vouloir réveiller les contestations. Nicole un peu effrayé quitta Paris, alla à Chartres, puis à Troyes, dont il affectionnait le séjour, puis à Beauvais où il avait un petit bénéfice dû à l' amitié de l' évêque, M De Buzanval. Il cherchait à se faire oublier. Mais les morts de Madame De Longueville, du cardinal De Retz et de M De Buzanval qui arrivèrent coup sur coup en l' année 1679, l' allaient priver de ses trois petits asiles, à l' abbaye de saint-Denis, aux écuries de Madame De Longueville, faubourg Saint-Jacques, et à son petit bénéfice de la chapelle saint-Nicolas à Beauvais. Madame De Longueville mourut la première (avril 1679). La persécution contre port-royal recommençait. Il en apprit la nouvelle à Beauvais p369 où il était alors (mai). Il crut entendre les accusations renaître plus vives contre lui, au sujet de la lettre qu' il avait rédigée au nom des deux évêques, il y avait près de deux ans. Quelques amis prudents craignaient qu' il ne fût menacé de quelque chose de pire que l' exil. Il jugea plus sûr alors de quitter le royaume et passa à Bruxelles, où M Arnauld le rejoignit. Mais quand celui-ci parla de pousser jusqu' en Hollande, Nicole, on le sait, renonça. Il avait cinquante-quatre ans ; il était lassé, infirme, travaillé d' asthme ; il ne voulait plus ici-bas qu' un gîte obscur, un nid. Il faut lui-même l' entendre au long dans son doux et pacifique gémissement. Après cette séparation d' avec Arnauld pour laquelle il fut très-blâmé des amis de Paris, étant allé de Bruxelles à Liége, puis, en remontant la Meuse, à Sedan, il écrivait, de l' abbaye de Châtillon où il était en décembre 1679, à une dame de ses amies bel esprit et dévote, Madame De Saint-Loup : " puisque tout le monde me lapide, et qu' on ne vous distingue point en cela des autres, il serait peut-être bon, madame, de savoir de quelle grosseur sont les pierres que vous me jetez,... etc. " p370 c' est là du bon Nicole, enjoué, agréable, du Nicole quand il est laissé à lui-même, à son propre naturel, et sans système. Toute sa lettre (et il en écrivit vers ce temps un grand nombre qui roulent sur ce même sujet de ses tribulations) est de ce ton fin, adouci ; la moralité y perce à demi sous la plainte. Il y glisse un conseil à Madame De Saint-Loup, dont le faible était de ne pouvoir se passer des conversations brillantes : " il est bon, madame, d' accoutumer le corps aux viandes communes et qu' on trouve partout, pour n' être pas misérable quand on n' a pas ce qu' on se serait rendu nécessaire : ... etc. " p372 ainsi se plaint Nicole quand il est au plus bas dans le malheur et la mésaventure, et réduit à l' état de Job. -voulez-vous connaître la note intime de l' âme de chacun ? écoutez-le quand il est en cet état de Job. Cette lapidation dont il a parlé en commençant avait surtout été causée par sa lettre à l' archevêque de Paris, M De Harlay. En effet, dans le même temps qu' il se séparait d' Arnauld, Nicole avait pensé à rentrer en grâce auprès de son archevêque. Il avait écrit à M De Harlay, comme aurait pu faire le plus simple clerc, tout un exposé sincère de sa conduite, avait expliqué naïvement la part qu' il avait prise à la lettre des évêques de Saint-Pons et d' Arras, et comment il y avait été amené. Il se montrait d' ailleurs tel qu' il était, n' ayant depuis des années déjà d' autre désir que de penser à son salut, en se tenant à l' écart des contestations, et de passer sa vie dans l' étude et dans la prière : " en quelque lieu que je sois, promettait-il en terminant, j' aurai les mêmes égards pour éviter tout ce qui peut faire du bruit, et tout ce qui vous peut donner de la peine . " cette lettre fut envoyée ouverte au curé de saint-Jacques, M Marcel, qui devait la montrer aux amis, ce qu' il fit en effet ; et, nonobstant les remarques et objections de plusieurs, il la remit à l' archevêque sans prévenir Nicole, et peut-être fit-il bien : car par là il coupait court aux perplexités de l' exilé et lui ôtait du pied sa plus grande épine. Mais quand cette lettre fut ébruitée (août), il y eut parmi les jansénistes zélés une grande clameur contre le pauvre Nicole. Depuis longtemps on le taxait de faiblesse. p373 Deux ans auparavant, à l' avénement du nouveau pape Innocent Xi, M De Pontchâteau et la mère Angélique De Saint-Jean avaient conseillé qu' on tâchât de le déterminer à aller à Rome, où l' on avait besoin d' un théologien instruit pour pousser à la condamnation des casuistes ; on craignait qu' à Paris il n' affaiblît trop M Arnauld. Nicole refusa, et ce fut M Du Vaucel qui plus tard fit le voyage. Nicole, toujours ingénieux même dans ses douleurs, disait qu' il n' avait jamais été plus traversé dans sa vie que par des gens qui couchaient sur du sarment : le lit ordinaire de M De Pontchâteau était des fagots. -au bruit de la soumission de Nicole, sur cette demi-ligne surtout qu' on citait de sa lettre et par laquelle il s' engageait envers l' archevêque, envers ce nouveau persécuteur cauteleux de port-royal, de ne lui point faire de la peine , il y eut un cri et un décri général ; M De Pontchâteau, M Hermant de Beauvais, M Le Roi, abbé de Haute-Fontaine (lequel oubliait trop que l' abbé De Rancé l' avait depuis peu lui-même rudoyé), tous, par leurs paroles, par leurs lettres, les plus modérés par leur opiniâtre silence, maltraitèrent et mortifièrent Nicole. On a ses réponses, ses justifications, pleines de raison, de charité et aussi d' agrément. Au fond, toutes ces récriminations et ces clameurs ne lui apprennent rien de bien nouveau. Il est sagace et fin, il est moraliste, il devine. Il sait faire de loin la part et le rôle de chacun dans cette soudaine insurrection des amis. " il me prend envie, monsieur, écrit-il à l' un de ces donneurs de faciles conseils, de me révolter un peu contre tous tant que vous êtes, et de tâcher de vous rendre raisonnables... etc. " p374 M Le Roi s' était oublié jusqu' à lui écrire, en lui opposant l' exemple de M Arnauld et sans tenir compte de la différence des situations et des caractères : " quelle a été la tentation qui vous a porté jusqu' à vouloir entraîner votre ami dans l' égarement avec vous ? ... l' exemple si terrible que vous lui donnez n' a point été capable de l' affaiblir, mais l' exemple si puissant qu' il vous donne n' aura-t-il point la vertu de vous faire recouvrer vos forces ? " M Le Roi était vraiment plaisant, lui qui vivait en paix dans sa belle abbaye, de vouloir condamner Nicole à un héroïsme et à un exil perpétuel. On a de quoi admirer la patience de Nicole dans la réponse qu' il lui fit. Nicole trouvait singulier à bon droit qu' on lui fît un crime de désirer vivre en paix à Paris, comme M De Saci vivait à Pomponne, comme M De Tillemont à Tillemont, et qu' on le voulût condamner à une perpétuelle p375 communauté de combats, à un éternel enchaînement de corps et d' esprit avec M Arnauld ; car, sans compter les autres charges qu' une telle détermination imposait et qui dépassaient les forces morales de Nicole vieilli, la première condition, en se remettant avec M Arnauld, était de demeurer enfermé avec lui, enfermé toute sa vie comme dans une prison , sans avoir même la liberté de mettre le nez à la fenêtre de peur d' être reconnu. Les migraines seules, quand il n' y aurait eu que cela, auraient empêché Nicole de se soumettre à un tel régime. Le contraste de ce qu' on permettait à d' autres et de ce qu' on prétendait lui imposer, à lui, provoquait de sa part de spirituelles répliques, et plus littéraires qu' on ne croirait : " je ne puis m' empêcher, écrivait-il à l' un de ces empressés censeurs et des plus zélés arnaldistes, M De Pontchâteau, de vous faire un peu rire de l' honneur que le monde me fait en cette rencontre ; ... etc. " quant au point de vue général qui concernait tout le parti, il faisait très-bien ressortir la différence qu' il y avait entre la situation des affaires de port-royal en ce moment de 1679, et l' état où elles étaient quinze années auparavant. Cet état présent qu' il fallait, selon lui, traiter par le silence plutôt que par des écrits, était à la fois plus tolérable et plus extrême ; -plus tolérable, en ce que les religieuses n' étaient point réduites en captivité p376 ni privées des sacrements ; -plus extrême et plus désespéré, en ce qu' aucun évêque n' étant intéressé dans la cause, Louis Xiv souverain maître n' avait qu' à s' irriter d' une défense imprudente, d' un écrit venu de l' étranger, pour frapper incontinent et terminer la contradiction d' un seul coup. Cependant (et c' est ce qui les honore tous deux), tandis que le bruit public les mettait aux prises, le procédé des deux principaux personnages, l' un à l' égard de l' autre, restait ce qu' il devait être : au milieu de ce déchaînement injuste des gens de bien, Nicole blessé ne faisait rien remonter de son mécontentement jusqu' à Arnauld ; Arnauld se conduisait avec équité et générosité en rendant témoignage à Nicole. On a les lettres qu' ils s' écrivaient dans le fort de la crise. La première lettre de Nicole à Arnauld, qui fut écrite de Liége, dut être des premiers jours d' août. C' est à cette lettre qu' Arnauld répondit par une lettre du 9 août, imprimée dans le recueil des siennes. Il y reste lui-même et dans sa ligne, tout en entrant jusqu' à un certain point dans les raisons de Nicole : " je vous suis obligé de ce que vous m' avez bien voulu décharger votre coeur : vous ne le sauriez faire à personne qui entre plus dans vos peines et qui y compatisse davantage ; ... etc. " p377 Arnauld n' approuve pas toutes les craintes de Nicole, ses demi-rétractations du passé, et ses velléités de repentir au sujet de livres de polémique anciennement écrits. Il articule les mots de timidité et même de pusillanimité : " on peut tomber dans la disgrâce de son seigneur pour avoir manqué de faire profiter un talent qu' il nous avait donné... etc. " telle fut la ligne de sentiment et de conduite que tint Arnauld envers Nicole après leur séparation. Il écrivit des lettres à Paris pour rabattre l' excès de zèle des amis et pour justifier la sincérité de Nicole : ainsi, à Madame De Fontpertuis, le 2 septembre 1679 : " je loue le zèle de nos amis, mais assurément il va trop loin, et certainement p378 ils se trompent quand ils soupçonnent M De Saint-Vast (Nicole) d' agir par cupidité... etc. " enfin deux ans après, à propos d' une nouvelle tracasserie qu' on suscitait à Nicole pour l' emploi de sa part dans les fonds de Nordstrand, Arnauld écrit très-net à M De Pontchâteau (15 octobre 1681) : " j' apprends par une lettre de M Nicole, qu' on s' est horriblement laissé prévenir contre lui, par de méchantes raisons, sur une affaire où il a tout à fait raison... etc. " p379 le grand et brave Arnauld, le bon et doux Nicole ! Tels ils se dessinent à nous de plus en plus par leurs paroles et leurs actes mêmes. Et pour Nicole, on peut dire qu' il sortit de cette épreuve, sinon en héros, du moins plus pur, plus modeste, plus ingénieux dans la pénétration des replis du coeur, plus continent dans ses plaintes, plus doucement circonspect et tolérant dans sa doctrine, en un mot avec l' or le plus fin de son don . Les mots les plus charmants de lui, ses paroles les plus vives et qui lui ressemblent le plus, lui sont venues à cette occasion et s' y rapportent. Dans l' une des nombreuses stations qu' il fit durant ce temps si agité (et il en fit jusqu' à seize différentes), étant à l' abbaye d' Orval dans le Luxembourg (1679-1680), il reçut la plus grande partie des lettres dont nous avons parlé et où on lui disait d' étranges choses : " ces lettres m' ayant empêché de dormir près de quinze jours, écrivait-il agréablement plusieurs années après, j' eus recours à divers remèdes : ... etc. " p380 il racontait, dix ans après, cette agréable histoire pour expliquer comment il avait été amené à répondre par écrit à des objections qu' on lui faisait sur sa vue de la grâce générale : " c' est, disait-il, une nouvelle espèce de narcotique que j' ai toujours pratiqué. " écrire les choses ou les idées qui tourmentent, s' en décharger sur le papier, puis garder cela au fond d' un tiroir à clef et n' y plus penser, c' est une recette que je me permets aussi de recommander après Nicole et selon ma propre expérience particulière. Pour les personnes nerveuses et d' un tempérament littéraire, écriture c' est délivrance. -mais n' allez pas publier ! La guerre et tous les tourments recommenceraient pour n' en plus finir. Nicole avait bien par moments des démangeaisons de publier cette apologie qu' il avait faite ; il la faisait circuler. Elle alla jusqu' en Hollande. Heureusement sa crainte le retint et il sut s' arrêter à temps : " que voulez-vous que je vous dise, écrivait-il à un ami à qui il en envoyait le premier jet,... etc. " p381 parmi ces troyennes à la robe traînante , il nous est difficile de ne pas apercevoir une ou deux des religieuses de port-royal, sans doute la mère Angélique De Saint-Jean, la soeur Briquet, et certainement Madame De Fontpertuis et quelques autres de ces dames de la grâce. à Madame De Fontpertuis comme à Madame De Saint-Loup, Nicole écrivait de là-bas de fort jolies choses sur la prévention , et sous forme de remercîment pour les bons offices que cette prévention qu' elle avait contre lui ne l' avait pas empêchée de lui rendre. Selon lui, " la prévention est comme attachée à la nature de l' homme, et on la doit plutôt regarder comme une misère générale que comme un défaut particulier. " on est prévenu quoi qu' on fasse, malgré soi ; on se laisse surprendre par ses qualités mêmes ; la faiblesse humaine ne saurait s' en garder. Ce n' est donc point sur les simples préventions de l' esprit qu' il faut juger des gens, puisque tout le monde y est sujet, mais sur la manière dont on se comporte dans les préventions : " il y en a qui ont des préventions aigres, farouches, impétueuses, sans règle, sans mesure,... etc. " Madame De Fontpertuis était dans ce dernier cas. Puisqu' il ne s' agit que de savoir quelle est la nature et la couleur de la prévention de chacun, Nicole voudrait qu' on s' en assurât au préalable avant de lier une amitié définitive : " je vous avoue que l' expérience que j' en ai faite me fait regarder cette épreuve comme nécessaire,... etc. " p382 et il conclut qu' il conviendrait d' observer la même précaution à l' égard des amis, et de ne les choisir qu' après les avoir vus une bonne fois prévenus, et en sachant par expérience jusqu' où et comment ils portent leur prévention. Pour peu que nous continuions à rencontrer Nicole sur ce ton d' agrément, il me semble que nous ne tarderons pas à en revenir sur son compte à cette admiration si vive qui échappait à Madame De Sévigné. à l' abbé de Châtillon, parlant encore des préventions et des impressions diverses qui se font sur les fantaisies des hommes, il explique comment la religion même et la vertu ont souvent pour effet de les rendre plus fortes : " la spiritualité est comme un sceau qui les rend fermes et durables... etc. " et qu' on ne s' imagine pas qu' il serve de rien de vouloir réfuter ces fantaisies et d' en venir à un examen p383 où le faux se démontre. Ce verre-là, même quand il est brisé, se refait vite et se cristallise de nouveau : " les petits enfants de nos villages, monsieur si parva licet componere magnis , ont une assez plaisante coutume, quand ils vont en procession après pâques : ... etc. " Montaigne dirait-il autrement et mieux ? -mais, pensant ainsi, pourquoi Nicole n' est-il pas Montaigne ? Je me figure qu' en se comparant tout bas avec Arnauld, avec cette nature armée et invulnérable, en reconnaissant ses propres avantages comme finesse, et tout aussitôt ses infériorités comme force, il écrivait alors en vue de lui-même cette pensée qu' on a citée souvent : " on peut avoir l' esprit très-juste, très-raisonnable, très-agréable, et très-faible en même temps ; l' extrême délicatesse de l' esprit est une espèce de faiblesse. On sent vivement les choses, et on succombe à ce sentiment si vif. Il y a des gens qui sont douloureux partout. " Nicole vers la fin avait l' âme partout rhumatisante. Il était tout occupé, on le voit dans ses lettres d' alors qui sont de petits traités de morale, à faire taire ses justes plaintes, à craindre de s' applaudir d' avoir raison ; il pratiquait ses préceptes : " il n' y a proprement que Dieu qui ait droit de se plaindre des erreurs et des ignorances p384 des hommes... on peut blesser la vérité en diverses manières, et il n' est pas juste que ceux qui la blessent d' une manière parlent durement de ceux qui la blessent en une autre. On blesse la vérité en la combattant, en lui résistant, en ne lui cédant pas, en inspirant aux autres la fausseté, cela est vrai, mais on ne la blesse pas moins en s' en glorifiant et en l' employant à nos intérêts et à notre vanité. " il revient là-dessus en cent façons. De fort belles lettres de lui, adressées à la mère Angélique De Saint-Jean et à M De Saci, marquent combien il pratiquait cette modération charitable. Avant d' être revenu à Paris, il se remet avec eux dans les meilleurs termes, s' il avait pu y avoir quelque altération. M De Saci, non content de le faire assurer par un tiers de la continuation de ses sentiments, les lui avait confirmés par une lettre : Nicole l' en remercie avec l' accent d' une humble reconnaissance, et se loue de lui pour la retenue qu' il avait gardée sur son compte dans le temps de la plus grande chaleur. Ces lettres ont leur prix, quand on sait qu' il avait pour M De Saci plus de respect que de goût. La situation de Nicole restait équivoque, et, malgré sa lettre à M De Paris, il continuait de vaguer à la frontière. De l' abbaye d' Orval il était retourné à Liége, puis à Bruxelles ; il était temps que cela finît. Ce fut un de ses amis et compatriotes chartrains, M Robert, chanoine et depuis grand pénitencier de l' église de Paris, qui trancha le noeud et obtint de l' archevêque que le pauvre inquiet errant fût autorisé à revenir à Chartres. Je crois que ce fut dans le courant et sur la p385 fin de 1681 ; les biographes de Nicole n' indiquent pas avec précision la date. Nicole, de retour dans sa ville natale, y vécut quelque temps sous le nom de M De Bercy . Un procès entre ses soeurs et la famille d' un beau-frère l' occupa alors ; il tâcha d' être conciliateur ; cela lui fit faire de nouvelles réflexions sur le coeur humain : les petits traités intitulés le procès injuste et des arbitrages en sont sortis. Après d' autres légères mésaventures qui survinrent encore et dans lesquelles on reconnaîtrait toujours son esprit aimable, facile et craintif, Nicole, par l' intervention du même ami M Robert, put enfin revenir demeurer à Paris : ce fut en mai 1683. Il écrivit bientôt après, et par manière d' actions de grâces ou de rançon, son livre, les prétendus réformés convaincus de schisme (1684), et son autre livre, de l' unité de l' église, contre le système de Jurieu (1687). Les protestants devaient s' accoutumer à payer les frais de tout raccommodement janséniste. Mais nous aimons mieux Nicole désormais comme moraliste que comme combattant. Que l' on ne vienne plus nous parler de la vigueur de son bras et de la trempe de son glaive ; nous le connaissons trop bien. Je vois par des lettres de M De Pontchâteau l' impression première qu' on reçut à port-royal des champs de ce retour de Nicole à Paris. M De Pontchâteau y était alors en passant ; il écrivait, le 31 mai 1683, à Mademoiselle Gallier : p386 " on a mandé ici choses et autres de M Nicole... etc. " il paraît que Nicole parlait un peu trop. M De Pontchâteau craignait d' être induit par lui à une démarche auprès de l' archevêque et à quelque accommodement. On voit par toutes ces lettres que Nicole leur fait un peu pitié ; cela perce. On reste pourtant en de bons termes avec lui. On ne répugne même pas absolument à se servir de l' accès qu' il a auprès de l' archevêque : " de port-royal des champs, jeudi 24 juin 1683... etc. " en attendant, et sans avoir l' air de s' en soucier, M De Pontchâteau faisait donc insinuer à Nicole de dire un mot en sa faveur. p387 M De Saci étant mort vers ce temps (janvier 1684), son corps avait été transporté de Pomponne à port-royal des champs en passant par Paris. Cela s' était fait par les soins de la duchesse De Lesdiguières, de Madame De Fontpertuis et autres personnes dévotes. J' ai décrit le grand et profond caractère qu' offrit pour les coeurs restés fidèles, pour les âmes filiales, cette cérémonie funèbre. Nicole sent autrement. On voit qu' il approuvait peu ces apparats, ces béatifications, et plus séculier que les autres, il en craignait même le ridicule . Il en écrivait à Mademoiselle Aubry de Troyes. " c' est à la vérité une chose douteuse que ce qui s' est passé à l' égard de M De Saci, et la pente que vous avez à l' approuver vient apparemment d' un meilleur fonds : ... etc. " p388 de tels jugements suffiraient pour marquer que Nicole n' était plus et n' avait jamais été de la race et de la tige des port-royalistes purs ; il n' en a ni l' esprit ni la ferveur. Peu s' en faut qu' il ne parle là de M De Saci comme d' un directeur de nonnes. Allons ! Nicole, comme Du Guet, n' était que le cousin-germain de port-royal. Un cousin-germain très-lié et très-déférent toujours. Il continuait en ces années de prêter son goût et sa plume, quand on l' en priait de ce côté, pour des usages tout littéraires. Il dressait, sur les mémoires de la soeur Eustoquie De Bregy, la vie de la mère Marie Des Anges, ancienne abbesse de Maubuisson et de port-royal, et la mettait en état de paraître. Il revoyait et corrigeait pour le style les ouvrages de M Hamon ; et l' on voit par des lettres que lui écrivait en 1690 et en 1693 la soeur élisabeth Le Féron, désormais l' une des directrices du monastère, à quel point l' union de coeur et de charité subsista toujours entre la maison des champs et lui. p389 Ainsi Nicole vieillissait infirme, tout entier tourné à la science du salut, cherchant la paix, croyant l' avoir enfin assez achetée. Mais une nouvelle et soudaine controverse le reprit vers 1690 ; c' était au sujet de l' opinion conciliante qu' il essayait d' introduire sur la grâce générale . Pour trop vouloir concilier, le voilà derechef aux prises avec tous ses amis. Son guignon l' emportait sur sa prudence. Ici du moins tout se passa en douceur et sans infraction aux termes essentiels de l' amitié. Nicole avait toujours été préoccupé de l' idée de rendre cette doctrine de la grâce, qui était le côté odieux du jansénisme, moins odieuse et plus accessible à tous. Il aurait voulu réaliser par là, disait-il, un désir qu' il avait souvent entendu exprimer à Pascal. Mais il est très-douteux qu' il s' y prît pour cela de la manière qu' aurait préférée Pascal. Il chercha de tout temps des biais, et dès 1660, s' en étant entretenu avec M Girard, le théologien, il crut l' avoir pour approbateur. Des questions que lui adressa en 1674 ce bel esprit curieux, M De Tréville, l' avaient remis à l' examen de l' insoluble problème, qui était un de ses thèmes favoris. Il composa encore en ce sens un abrégé de théologie vers 1679. C' est une copie de cet écrit qui, tombant dix ans après aux mains d' Arnauld, provoqua de sa part des réfutations vigoureuses, auxquelles Nicole dut opposer des justifications explicatives. De là toute une controverse fort animée bien que sans aigreur, non publique, et qui se menait par voie manuscrite. M De Pontchâteau en fut, tant qu' il vécut, le zélé colporteur. Le père Quesnel, qui était alors dans les Pays-Bas auprès d' Arnauld en manière d' aide de camp et qui en cette p390 qualité avait remplacé Nicole, prit feu contre celui-ci, du moins contre sa doctrine. Du Guet lui-même, à Paris, et son ami Dom Hilarion Le Monnier, bénédictin de Saint-Vannes, jugèrent indispensable de réfuter l' éclectisme de Nicole en matière de grâce. Le fait est que Nicole devait sembler reculer de beaucoup, au regard de ceux qui ne l' auraient connu qu' autrefois sous le nom du fameux Wendrock . Ce qu' il aurait souhaité aujourd' hui rendre accessible à la raison, c' était ce double point contradictoire : que Dieu veut sincèrement que tous les hommes soient sauvés, et à la fois qu' il n' en sauve pourtant que quelques-uns. Il imaginait à cet égard une espèce de grâce générale départie à tous les hommes (des grâces communes qu' il appelait imperceptibles) ; mais la question qu' on lui posait était toujours de savoir si cette grâce générale suffisait seule au salut, ou s' il en fallait absolument une autre actuelle et vraiment efficace, auquel cas cette grâce générale qui n' agit pas devenait un pur mot. Dom Hilarion, saint Augustin en main, lui posait là-dessus diverses alternatives : 1 ou bien d' imiter le père Petau, qui, après avoir assez bien parlé de saint Augustin au commencement de ses dogmes , change de sentiment à la fin et dit que ce grand docteur est fort embarrassé sur la grâce suffisante ; qu' il semble avancer à certains endroits que Dieu ne la refuse à personne, et qu' il lui échappe le contraire ailleurs (ce qui est bien possible). -mais c' était là un parti indigne de la sincérité de Nicole, lui p391 disait-on, de Nicole trop éclairé pour trouver de l' obscurité chez saint Augustin, l' infaillible docteur en pareille matière. 2 ou bien d' imiter Huet et tous ceux qui suivent un tiers parti sur ces matières de grâce (comme encore le docteur De Launoi, etc.), lesquels soutiennent qu' il y a à cet égard deux traditions distinctes dans l' église, et toutes deux plausibles et orthodoxes, l' une en effet érigée et défendue par saint Augustin, l' autre suivie par Origène et beaucoup des pères grecs ; qu' on peut se ranger à cette dernière. En adoptant cette voie mixte, on a beau jeu sans doute pour passer en revue les textes et faire montre d' érudition, en même temps que ce parti est le plus propre à contenter les gens. " on laisse chacun en repos, on avoue que les deux opinions sont probables, et on ne se plaint que du zèle emporté de M D' Ypres, qui n' en veut que pour son saint Augustin . " -mais y a-t-il apparence, disait-on à Nicole, que l' ancien Wendrock , après avoir été le champion de saint Augustin dans les plus belles années de sa vie, s' en revienne, à la fin, se faire un oreiller dans l' école du révérend père Léonard Lessius et de ceux qui marchent dans les larges voies d' Origène ? Enfin on ne lui laissait qu' une troisième issue qui, en effet, semble être celle qu' il croyait possible. C' était, comme l' auteur ancien du traité de la vocation des gentils , d' admettre une grâce générale donnée à tous, sans entendre parler d' autre chose que d' une certaine grâce extérieure et naturelle insuffisante, d' une grâce suffisante qui ne suffit pas . Et ce parti, lui disait-on, prête des armes aux ennemis de la grâce par l' ambiguïté du langage ; on a beau expliquer après, l' équivoque demeure p392 et prête flanc. On lui citait, à ce propos, des paroles formelles d' un de ses bons amis , qui ne paraît pas autre que Wendrock lui-même. - Nicole, de quelque côté qu' il se tournât, ne pouvait donc s' en tirer. Il fit preuve dans toute cette discussion de ressources d' esprit infiniment subtiles et aussi ingénieuses que ses intentions étaient honorables ; mais selon moi, si on l' avait cru un grand théologien, il dut y laisser cette réputation. Un grand théologien voit les choses bien autrement, d' ensemble et d' aplomb, moyennant des distinctions capitales, décisives et inattaquables de front ; il asseoit autrement son camp. Ici Nicole est tout dans les intervalles, dans les nuances, aux confins des opinions ménageables : il n' est qu' un psychologiste habile et surtout un moraliste. On dirait qu' il essaye par ses précautions d' adoucir, d' amadouer l' ennemi. Le docteur Petit-Pied le comparait assez spirituellement " au gouverneur d' une place qui, pour mieux la défendre, croirait devoir abandonner les ouvrages extérieurs et réunir toutes ses forces dans le corps de la place. " à quoi Du Guet répondait " que c' était un fort mauvais système de défense, et qu' il ne trouverait ni habileté ni sagesse, dans un gouverneur qui se conduirait de la sorte. " Nicole ne tenait au reste que médiocrement à son dernier système ; il n' y voyait guère qu' un jeu d' esprit, une sorte de partie de whist théologique ; il en fait agréablement les honneurs dans les dernières lettres qu' il adresse là-dessus au père Quesnel, et par lesquelles il prétend ensevelir la question : " laissons donc, s' il vous plaît, tous ces différends spéculatifs ; je me puis tromper, vous pouvez aussi vous y tromper. Ce sont p393 des procès à laisser au jugement de Dieu. " ainsi conclut, sur toute cette controverse, le Bayle chrétien. Ce n' était pas la peine de tant écrire. Mais ne viens-je pas de dire qu' il s' en amusait ? Les historiens jansénistes forcés de reconnaître et d' enregistrer ces concessions de Nicole, tant d' efforts embarrassés et subtils pour concilier l' idée de prédestination avec celle d' humanité et de justice, disent que ce sont des espèces de taches dans un grand esprit. D' autres y verraient plutôt d' imparfaits retours au droit sens naturel et de légères envies de sens commun, dans un bon esprit noué en naissant et mis à la gêne par de faux plis. Nicole sentait confusément que la vérité, soit telle qu' il la désirait, soit telle que la voulaient ses amis, avait moins que jamais chance de réussir, que le monde allait ailleurs, et que ce qui avait pu dans sa jeunesse lui paraître une grande cause était désormais une cause à peu près perdue. à la mort de l' évêque d' Angers, Henri Arnauld (juin 1692), il écrivait, dans une lettre de condoléance à M Arnauld, ces belles paroles, d' une éloquente tristesse, et plus éclatantes même qu' à lui n' appartenait : il me semble que je suis né dans une église éclairée de diverses lampes et de divers flambeaux, et que Dieu permet que je les voie éteindre les uns après les autres, sans qu' il paraisse qu' on y en substitue de nouveaux... etc. p394 Nicole lui-même ne survécut que de quinze mois à son illustre maître. Il avait pris la plume dans sa dernière année contre le quiétisme ; Fénelon n' y figurait pas encore par ses écrits, mais seulement le père La Combe et Madame Guyon. Bossuet avait déterminé Nicole à cette réfutation étendue des doctrines mystiques, de même qu' il avait précédemment déterminé Arnauld à écrire contre la métaphysique de Malebranche. Personne ne s' entendait comme lui à utiliser les grands auxiliaires et à les détourner de leurs sentiers trop particuliers pour les occuper contre l' ennemi commun. Bossuet voyait Nicole et le considérait beaucoup. Il lui disait que ses ouvrages lui paraissaient un arsenal pour la religion. Il le consultait sur des points de doctrine. Il semble même, dans l' une des lettres de Bossuet, que Nicole est trop d' accord avec lui sur l' expulsion violente des protestants. Ils ne sont pas moins d' accord sur la sourde tendance rationaliste de Richard Simon, ou, pour parler moins à la moderne, sur sa p395 dangereuse et libertine critique . Ils conspirent autant qu' ils peuvent à l' étouffer. Nicole était avant tout honoré, considéré. On croit que ce fut par égard pour lui, et à cause de la manière choquante dont on l' y traitait, que l' archevêque de Paris, M De Harlay, fit supprimer la première édition du livre du père Daniel contre les provinciales (1694). Si l' on excepte les jésuites, tout le monde respectait Nicole. Sa modération (indépendamment des deux ou trois cas dérogeants que j' ai cités, et qui ne se remarquaient point alors) le liait et le maintenait en relation avec tous. Il avait revu, avec son ami le comte de Tréville, l' histoire de Théodose , à la prière de Fléchier. Il continuait d' être en de bons rapports avec le savant p396 père Thomassin de l' oratoire, même après que celui-ci eut tourné le dos au jansénisme. Il voyait souvent l' abbé Renaudot, l' abbé de Saint-Pierre, jeune et déjà philosophe, qui se plaisait à le faire causer de Pascal et de ses autres amis. Racine, dès longtemps pardonné, venait le visiter souvent et aimait à l' interroger sur les particularités de port-royal et sur bien des petits secrets d' intérieur, qu' il mettait par écrit dans ses notes et qu' il n' aurait pas mis dans son histoire. Boileau, écrivant à Racine, disait : " mais surtout témoignez bien à M Nicole la profonde vénération que j' ai pour son mérite, et pour la simplicité de ses moeurs encore plus admirable que son mérite. " un nouveau volume qui paraissait des réflexions de Nicole sur les épîtres et évangiles était une fête pour les années vieillissantes de Boileau. On se figure bien Nicole vers la fin, logé vers la place du puits-l' hermite derrière la pitié, dans une maison appartenant au couvent des religieuses de la crèche, proche le jardin du roi où il va quelquefois se promener, ou encore dans son petit hermitage de Corbeil qu' il eut deux ans et que ses infirmités le forcèrent de laisser. Le second étage de sa maison à Paris communiquait à une petite galerie, dont la fenêtre donnait dans l' église du couvent. Il avait dans son logement simple une belle bibliothèque ; il avait même quelques portraits d' anciennes religieuses de port-royal par Champagne ; c' était son luxe. On dit qu' à certains jours de la semaine il faisait des conférences sur des points de controverse avec ses amis les plus habiles dans la matière : c' était sa petite académie à lui. Voilà tout Nicole scholasticus, et in vita totus umbratili avec p397 son goût de vie à l' ombre, avec ce goût bien décidé d' honnête et de modérée controverse qui laisse souvent le doute comme résultat, mais qui a fait passer en revue quantité d' opinions, d' idées, et donné surtout de l' exercice au raisonnement. Une frugalité sobre, une tapisserie de serge, quelques tableaux pourtant de Champagne au fond ; c' est l' idéal de la retraite plutôt pieuse que pénitente de l' homme de lettres chrétien qui vieillit ; ce devait être l' idéal de la dévotion de Boileau. L' année même de sa mort, en 1695, une personne étant allée le voir lui demanda pourquoi il n' écrivait plus contre les jésuites. Nicole répondit : " je n' ai pas de vocation pour cela. " il avait coutume de dire qu' il n' était point appelé par état à écrire et qu' il n' avait eu qu' une vocation passagère ; et comme cette personne insistait, il ajouta avec son ironie imperceptible : " je ne suis pas assez bon médecin pour les guérir. " les quiétistes, contre lesquels il croyait se sentir une vocation, portèrent malheur à Nicole. Il s' épuisa à relire de ses yeux affaiblis les ouvrages dont il voulait combattre la doctrine ; il avait à peine terminé son travail qu' il fut atteint de paralysie, le 11 novembre 1695 ; ses savants médecins et pieux amis, Dodart, Morin, Hecquet, accoururent, mais ne le purent sauver. Une seconde attaque l' emporta le 16, à l' âge de soixante-dix ans. Ses dernières dispositions furent peu suivies. Il avait demandé par son testament qu' on l' enterrât humblement, et on lui fit exposition solennelle dans la cour des religieuses de la crèche, convoi avec cierges et flambeaux. Il avait prié de vive voix un ami de faire p398 porter son coeur à port-royal des champs pour y reposer à côté de celui d' Arnauld (touchant retour) ; mais l' ami ne fut informé de cette mort presque subite que lorsqu' il était trop tard pour exécuter la recommandation. -dernier trait qui achève cette vie de Nicole, on oublie de porter son coeur à port-royal. Le célèbre sculpteur Coysevox, qui était son voisin, vint modeler son visage avant l' ensevelissement. Déjà Mademoiselle Chéron l' avait peint de son vivant à la dérobée, pendant qu' il dînait chez un ami : inscium pinxit... Nicole a laissé une lettre pleine de scrupules sur ce sujet des portraits, dans laquelle il penche à ne les point autoriser, sans aller toutefois jusqu' à les interdire. " cependant nous perdons M Nicole, c' est le dernier des romains, " écrivait Madame De Sévigné à M De Pomponne. -oui, mais un romain déjà raisonnablement pacifié par Auguste, et de qui on aurait pu dire en souriant : relicta non bene parmula . Tel fut celui que j' appelle le moraliste ordinaire et aussi le controversiste ordinaire de port-royal, une nature seconde qui, après Pascal et après Arnauld, tient le p399 plus considérable rang. Nous avons vu ce qu' il faut rabattre de ses mérites comme écrivain, et combien il justifie peu sa réputation à la lecture ; mais les qualités vives de l' homme sont venues réparer ce qu' il a perdu de l' autre côté, et Nicole, à nos yeux, reste encore très-présent. Il nous charme par les contrastes ; il est sceptique autant qu' on peut l' être dans la foi, curieux autant qu' on peut l' être avec des scrupules et des interdictions sévères : âme tremblante, timorée, et qu' on ne fait pourtant pas sortir de sa ligne ; pleine d' ingénuité et de candeur, au milieu de la plus sagace clairvoyance. S' il avait vécu davantage et de bonne heure dans le monde, il paraîtrait tout autre par le style ; ses qualités piquantes et d' agrément, qui x sont sous sa solidité, mais qu' il faut quelque patience pour découvrir, auraient pris le dessus. Qu' on se le figure, causeur aimable comme il était, vivant jeune dans le cercle de M De La Rochefoucauld, de Madame De La Fayette, au lieu d' en être à son monde de théologiens et de solitaires. Il avait douze ans de moins que La Rochefoucauld, et on le dirait plus vieux ; il retardait de vingt ans sur son siècle. Pour ressaisir la concision de La Rochefoucauld il aurait eu besoin de la société des femmes, qui ont volontiers dans le tour cette netteté naturelle que, nous autres hommes, nous apprenons. Madame De Sablé et Madame De Longueville furent sans doute bien utiles à Nicole ; en fait de personnes du sexe, c' était, dira-t-on, un échantillon bien suffisant ; mais il lui aurait fallu Madame De Longueville p400 plus jeune, plus entourée et plus pressée, et à qui il eût eu quelque idée de plaire. Je demande pardon de la légèreté : le goût est à ce prix. Si Nicole est le plus terne et le plus attristé des moralistes, c' est que les femmes sont retranchées de son regard, c' est qu' elles ne se jouent pas au fond de ce qu' il observe et de ce qu' il décrit. Il les connaissait, il les devinait pourtant et les redoutait ; il a écrit sur elles deux petites pages seulement, qui sont exquises : " un ecclésiastique qui voit des femmes est à demi marié,... etc. " Nicole n' aurait peut-être pas écrit ces dernières pensées, qui sont assurément ce qu' on trouve de plus agréable chez lui, s' il n' avait logé à l' hôtel de Longueville. Nicole nous a menés loin et nous a fait aller presque aux limites de notre sujet ; nous avons à revenir et à tracer, des huit ou neuf années qui suivirent la paix de l' église, et qui constituent la belle époque déclinante (1669-1678), un aperçu général, sinon un tableau. p401 Ix. Qui eût annoncé à port-royal dans les premières années de cette paix qu' on était aux derniers beaux jours et tout à la veille du déclin, aurait fort étonné et n' aurait pas été cru. Ce qu' on peut dire de mieux et de plus vrai sur la situation de port-royal en ce moment, sur cette prospérité apparente et sans lendemain, a été dit par un très-spirituel auteur, à l' occasion du paraclet fondé par Abélard dans les plaines de Champagne. Hilaire, un disciple, au retour d' un voyage, rendant compte à Abélard des impressions et des pressentiments d' un de leurs amis : -" mais enfin que craint-il ? " demande Abélard. -" rien de précis, p402 répond Hilaire, mais tout lui semble un déclin. il dit qu' à la fin de septembre, on sent l' approche de l' hiver et que pourtant l' été dure encore. " -ce mot pourrait servir d' épigraphe à ces derniers chapitres de l' avant-dernier livre. Louis Xiv pourtant, de qui le mal devait venir, ne paraissait pas se douter encore qu' il le causerait sitôt. M De Lyonne, son habile secrétaire d' état aux affaires étrangères, étant mort, il déclara le 6 septembre 1671 qu' il avait choisi, pour le remplacer, M De Pomponne, alors son ambassadeur en Suède. Quelques personnes p403 ayant fait observer que M D' Andilly sans doute, tout solitaire qu' il était, voudrait remercier le roi d' une si grande faveur faite à son fils, le roi dit gracieusement qu' il le croyait . C' était un ordre, et c' est ainsi que M D' Andilly, que nous avons laissé dans une sorte d' exil à Pomponne, fut induit et comme obligé à paraître à Versailles. M D' Andilly n' était peut-être pas alors aussi solitaire qu' on le supposait à la cour ; il n' avait pas profité des premiers mois ni même de la première et de la seconde année de la paix de l' église pour revoler à son désert de port-royal. Sa fille, la mère Angélique De Saint-Jean, l' attendait d' année en année, et il ne venait pas. M Arnauld, son frère, a doucement indiqué cette éclipse de zèle et cette défaillance, quand il a dit dans l' oraison funèbre de son illustre aîné, qu' il prononça en présence des religieuses des champs : p404 " afin qu' il fût convaincu par sa propre expérience du besoin continuel que nous avons de la grâce pour ne nous point affaiblir dans nos plus saintes résolutions, Dieu a permis que la douceur de son exil lui ait fait un peu oublier ce qu' il devait considérer comme son véritable pays au regard de la terre, lorsqu' il ne tenait plus qu' à lui d' y retourner... etc. " cette glu , cette douceur, cet enchantement de l' exil de Pomponne et des distractions qu' on s' y permettait, Madame De Sévigné nous en explique le secret mieux que personne, et en des termes moins mystiques, lorsqu' elle écrit du salon de Fresnes et de chez Madame Du Plessis, le 1 er août 1667, à M De Pomponne : " il faut que je vous dise comme je suis présentement : j' ai M D' Andilly à ma main gauche,... etc. " quel tableau ! Il n' y manque rien, pas même ce murmure d' abeilles dont parlait saint Jean l' aumônier, et qui va si bien autour du front austère et de la lèvre souriante de D' Andilly. Voilà donc à quoi il s' oubliait. M D' Andilly s' était insensiblement remis à ce régime des amitiés du monde, et à ce demi-jansénisme de ses spirituelles amies, si diversifié, si souriant, et qui était bien la plus aimable des nuances. Cela ne l' empêchait pas de croître chaque jour en sainteté , à ce qu' elles nous disent de p405 lui, et de les gronder parfois sur leur reste de paganisme et d' idolâtrie, elles à leur tour le lui rendant bien et lui reprochant aussitôt de s' inquiéter plus du salut des jolies que des laides ; ces gronderies-là, qui s' étendaient en des conversations de six heures, avaient encore leur charme. Il prit pourtant son grand courage et regagna, avant de mourir, son désert des champs ; mais ce ne fut qu' après avoir fait sa réapparition à la cour. Il y avait vingt-six ans qu' il l' avait quittée ; il avait quatre-vingt-deux ans. Il a lui-même raconté cette journée d' honneur et de satisfaction nonpareille, où il lui fut donné de ressentir la plus orgueilleuse des joies et la plus flatteuse à son coeur de père, à son coeur d' Arnauld. Le roi fut mieux que bon, il fut coquet pour lui. " savez-vous, écrit Madame De Sévigné à sa fille, que le roi a reçu M D' Andilly comme nous aurions pu faire ? " et elle raconte cette p406 mémorable journée du 10 septembre 1671, de manière à éteindre tous les autres récits, y compris celui qu' en a fait D' Andilly lui-même : " le roi causa une heure avec le bonhomme D' Andilly aussi plaisamment, aussi bonnement, aussi agréablement qu' il est possible : ... etc. " il faut voir toutefois, si l' on tient à ne rien perdre d' essentiel, la relation de cette visite à Versailles par D' Andilly lui-même. Il y a des passages dont rien ne saurait dispenser : " ... après cela je suppliai sa majesté de me dire si elle me permettait d' user de la même liberté avec laquelle le roi son père et la reine sa mère avaient toujours eu pour agréable que je leur parlasse... etc. " p407 nulle part l' éblouissement où l' on était de Louis Xiv, de ce soleil de la royauté, n' apparaît mieux qu' en se réfléchissant, en resplendissant si à nu dans les yeux en pleurs et sur ce front de neige du solitaire et octogénaire D' Andilly. M D' Andilly, en faisant cette apparition à Versailles, pensait bien surtout à son fils M De Pomponne, mais il pensait aussi à l' intérêt de tous les amis, à ce qui en rejaillirait sur son cher port-royal d' honneur, de lustre, et par suite (il l' espérait) de protection. Tout en ayant sans cesse présente cette sainte demeure, il mit quelque temps encore à y retourner, et ce ne fut qu' en mai 1673 qu' il partit avec son fils Luzancy pour s' y installer une dernière fois dans l' étude, un exercice modéré et la prière. Le journal intérieur p408 de port-royal n' a pas manqué de noter ce beau jour : " le jeudi 25 mai, M D' Andilly arriva de Pomponne pour demeurer dorénavant céans, avec M De Luzancy, Madame Hippolyte, M Saint-Omer, trois de ses gens et une servante. " il n' y retrouva plus sa soeur, la mère Agnès, morte dès le 19 février 1671. Tout d' ailleurs prospérait à vue d' oeil et à souhait ; tout devait réjouir son regard. Madame De Sévigné a raconté une visite qu' elle lui fit, ainsi qu' à son oncle De Sévigné ; c' était au coeur de l' hiver (24 janvier 1674). La tristesse du lieu se peignit à elle ; mais la tristesse elle-même, réfléchie par cette imagination heureuse, n' est jamais sans une lumière et sans un sourire : " je revins hier du mesnil, où j' étais allée pour voir le lendemain M D' Andilly ; je fus six heures avec lui ; j' eus toute la joie que peut donner la conversation d' un homme admirable... etc. " p409 c' étaient là des traits que nous ne pouvions négliger d' assembler autour de la vénérable figure de D' Andilly, des fleurs permises qui lui composent sous cette main gracieuse et incomparable sa dernière couronne. Madame De Sévigné, que nous avons plaisir à nommer et à saluer chaque fois, et dont c' est présentement l' heure de fréquente liaison avec les nôtres, est véritablement à nos yeux et nous représente l' amie de port-royal. Les autres sont des solitaires, les autres des disciples, des adhérents, des affiliés, des dévots ou des dévotes à port-royal, des mères de l' église et des dames de la grâce ; elle, elle est comme Boileau, et en p410 toute liberté comme lui, elle est l' amie , et pas autre chose. On vient de voir comme elle aime M D' Andilly et comme elle célèbre ce désert ; elle n' est pas dupe pourtant de ce qu' il y a de prévention dans ces disputes divines, et elle y fait la grande part de l' humaine raison ou de la déraison. C' est elle qui avait écrit, en novembre 1664, à M De Pomponne, en lui parlant d' une de ses soeurs, d' une des filles de M D' Andilly, s' il nous en souvient, la soeur Angélique De Sainte-Thérèse, celle qu' on avait mise avec la mère Agnès au couvent de sainte-Marie du faubourg Saint-Jacques et qui avait signé : " voici encore une image de la prévention : nos soeurs de sainte-Marie m' ont dit : " enfin Dieu soit loué ! Dieu a touché le coeur de cette pauvre enfant ; elle s' est mise dans le chemin de l' obéissance et du salut... etc. " voulez-vous l' exact pendant de cette conclusion toute de bon sens et de liberté d' esprit, chez un autre voisin excellent, chez celui qui, avec Madame De Sévigné, est le modèle de l' ami de port-royal dans le monde ? Boileau écrit à Brossette (7 décembre 1703) après des éloges d' Arnauld auquel (selon son usage) il associe, en le subordonnant délicatement, Bourdaloue : " car pour ce qui regarde le démêlé sur la grâce, c' est sur quoi je n' ai point pris parti, étant tantôt d' un sentiment et tantôt d' un autre ; ... etc. " p411 Boileau était donc tout au plus, selon qu' il le dit encore, un molino-janséniste . C' est juste le pendant de Madame De Sévigné, qui voyait à la fois les soeurs de port-royal et les filles de sainte-Marie, sauf les préférences. Madame De Sévigné avait en elle un grain de Montaigne, du doute, du pour et contre comme Boileau, comme toutes les personnes de bon sens. Il y a des moments où elle lâche pied sur le jansénisme ; ainsi lorsqu' elle dit moitié sérieusement, moitié gaiement, à propos d' une de ses lectures saintes (28 août 1676) : " pour moi, je passe bien plus loin que les jésuites..., je suis persuadée que nous avons notre liberté tout entière. " sur ce fond-là, elle varie du matin au soir, du soir au matin. Madame De Sévigné faisait déjà, à quelque degré, comme nous voudrions faire : elle tirait de port-royal la littérature, l' agrément solide, la morale, l' utile et le charmant ; -avec cela un peu plus de religion sans doute qu' il ne nous est donné d' en prendre. Toutefois une réflexion nous vient de toutes parts : avec nos amateurs éclectiques de port-royal, avec nos aimables jansénistes selon D' Andilly, comme nous faisons insensiblement du chemin, comme nous sommes loin de Saint-Cyran ! Nous en sommes plus loin encore, lorsque nous voyons (toujours en l' honneur, bien probablement, et à l' intention de M D' Andilly) le cardinal De Retz venir faire une visite à port-royal : " le mercredi, 30 mai p412 1674, disent nos journaux, monseigneur le cardinal De Retz vint dîner céans et s' en retourna sur les trois heures et demie, après avoir vu la communauté un moment en suite de none. " on était dans l' octave du saint-sacrement. Que j' aurais voulu entendre les paroles édifiantes et de bon pasteur, qu' il dut retrouver (l' acteur accompli, jouant le bonhomme) en présence de son ancien et fidèle troupeau ! M D' Andilly mourut à temps, dans cette période la plus glorieuse de port-royal, avant la persécution recommençante, avant les disgrâces de cour de son fils. Il mourut le 27 septembre 1674, âgé de quatre-vingt-cinq ans, en patriarche, entouré de ses enfants et de ses petits-enfants, tant ceux du monde que ceux du monastère, comme un vieil olivier parmi ses rejetons. Le cantique bénissant du vieillard Siméon devait errer sur ses lèvres. On l' enterra auprès de M Le Maître. Ce fut M Arnauld qui chanta la grand' messe, et qui fit pour cet aîné vénérable la cérémonie de l' enterrement ; il s' en acquitta " avec une constance si grande qu' il ne parut pas même s' attendrir. " on y observa tout ce qui se pratiquait à l' égard des religieuses : car on voulut que le père des religieuses fût traité en toutes choses comme ses saintes filles. Quatre jours après, M Arnauld, qu' on en avait prié, prononça une oraison funèbre et de famille, qui parut belle à des témoins si remplis et si émus, qui p413 nous paraît encore juste et délicate par endroits, mais où manque un certain lustre d' éloquence et ce que nous voudrions de nouveauté immortelle. Nous voudrions un peu de Bossuet partout ; Arnauld ici n' a que le ton sans la couleur. Mais cette absence de couleur n' est-elle pas le ton même de port-royal ? Nous n' essayerons pas d' y suppléer ; notre point de vue de M D' Andilly n' a été déjà que trop littéraire et trop amusé. -un seul dernier mot à son sujet : M D' Andilly était de ces natures chez qui les qualités gagnent plutôt en vieillissant ; n' ayant jamais eu un goût souverain et dominant dans leur longue effervescence, elles ne font que mieux composer, en se rapaisant, le vin et le miel du vieillard. Nous pourrions, sans trop nous écarter, rencontrer, à ce moment de faveur et d' éclat, toute sorte de monde. Pourquoi pas La Fontaine ? Il faudrait être plus distrait que lui, pour ne pas accoster La Fontaine quand on le rencontre. J' ai dit qu' il avait tiré des pères des déserts , traduits par D' Andilly, son poëme de la captivité de saint Malc : mais auparavant il s' était laissé engager par Brienne à se faire l' éditeur et le parrain, pour ces messieurs, d' un recueil de poésies chrétiennes et diverses en trois volumes, dédié au jeune prince De Conti et qui parut en manière d' étrennes au commencement de l' année 1671. C' était un choix fait avec soin et variété dans les oeuvres des meilleurs poëtes français depuis Malherbe. L' annonce imprévue de ce nom de La Fontaine, ainsi placé sous la garantie de port-royal, était faite pour allécher et pour rassurer le public. Dans la dédicace au jeune prince, La Fontaine définissait ainsi p414 le bouquet poétique qu' on n' avait voulu rendre ni trop gai ni trop sombre : si le pieux y règne, on n' en a point banni du profane innocent le mélange infini . Un de ces vers charmants comme il lui en échappe en tout sujet, et qui portent avec eux joie et lumière, de quoi faire injure, sans le vouloir, à la monotonie habituelle du jansénisme. -il continuait, en se montrant dans son simple et modeste rôle : de ce nouveau recueil je t' offre l' abondance, non point par vanité, mais par obéissance... etc. Il ne fallait pas moins que la paix de l' église, et cette protection assurée au nom de Conti, pour qu' on ne vît pas d' inconvénient à faire ainsi La Fontaine (l' auteur de joconde ) éditeur responsable des recueils anonymes de port-royal, et pour que l' on passât sur la singularité de cet amalgame. La préface en prose, qui suit la dédicace, a été attribuée ou à Lancelot, qui était le précepteur du jeune prince, ou à Nicole ; je la croirais plus volontiers de celui-ci, à cause d' une certaine vivacité relative que n' avait pas Lancelot. p415 Un personnage bizarre, à la fois ami de La Fontaine et des jansénistes, fut le plus grand entremetteur et arrangeur en toute cette affaire : c' était le fameux comte De Brienne dont j' ai eu déjà bien des occasions de parler, voué dès l' adolescence aux grands emplois, secrétaire d' état avant l' âge, perdu par sa faute, et qui, à la mort de sa femme (Mademoiselle De Chavigny), et aussi pour quelque fâcheuse aventure au jeu, s' était retiré bon gré mal gré du monde, puis jeté dans l' oratoire ; un des esprits les plus errants, les plus versatiles et les plus inconséquents qu' on pût voir, s' il ne fallait plutôt et tout simplement l' appeler un cerveau malsain et dérangé, -homme d' esprit d' ailleurs, fort instruit, et très-séduisant par accès et par veines. Il était filleul de Madame De Longueville ; il avait été initié par elle, quand il la revit en 1664, aux mystères du jansénisme, et mis en relation avec les principaux de ces messieurs ; mais il n' inspira jamais à nos amis qu' une confiance très-limitée. Dès les premiers temps de son entrée à saint-Magloire, il avait signé avec toute la maison le p416 formulaire ; cette signature lui ayant donné des scrupules, il consulta M Arnauld, alors caché, qui lui répondit (3 octobre 1664) en applaudissant à son idée de rétractation, et en lui adressant de sérieux conseils. Arnauld, dans sa candeur, paraît être le seul des nôtres qui ait pris un peu au sérieux Brienne. En 1667, le confrère (comme on l' appelait) fit avec Lancelot le voyage d' Aleth, pour s' édifier près du saint évêque Pavillon. Lancelot ne put manquer de juger son compagnon de route, que Nicole avait déjà pénétré dans les visites fréquentes que le converti de fraîche date faisait à l' hôtel de Longueville. En 1670, et avant que le recueil de vers chrétiens et autres, qu' il avait confié à La Fontaine, fût même achevé d' imprimer, les escapades de Brienne recommencèrent. Il devint amoureux de je ne sais qui (peut-être de Madame Des Houlières), se fit renvoyer de l' oratoire et se jeta dans une vie entièrement dissipée. Il n' était que sous-diacre. Le 11 janvier 1671, Lancelot écrivait à M Périer : " le confrère joue d' étranges comédies depuis notre retour de chez vous (de Clermont en revenant d' Aleth)... il est maintenant dans les états du duc de Meckelbourg qu' il a surpris ici (à Paris), et dont il a tiré une somme considérable, lui ayant fait croire qu' on lui faisait la plus grande injustice du monde. Vous avez vu par vous-même qu' il sait assez bien jouer son personnage dans ces rencontres ; les larmes, les figures et les belles paroles ne lui manquent point. Il faudrait faire une espèce de roman pour vous écrire son histoire. Ses parents sont au désespoir et cherchent les moyens de le faire enfermer. " étant revenu à Paris en 1673, il fut enfermé par lettre de cachet en diverses maisons, et, à partir de 1674, à saint-lazare p417 où il resta dix-huit ans. L' abbé Cassagne (je l' ai dit ailleurs), le prédicateur si moqué par Boileau, s' y trouvait aussi détenu. On leur permettait quelquefois de se voir ; un jour la conversation tomba sur port-royal : ils s' engagèrent de concert à écrire l' histoire secrète du jansénisme . Cet ouvrage en était au troisième livre, lorsque la mort de l' abbé Cassagne vint faire contre-temps. Cette mort eut lieu à la suite d' une dispute. L' abbé Cassagne s' emportait contre port-royal : M De Brienne qui, à certains jours, dans l' espérance de sa liberté, parlait de réduire le jansénisme en poudre, mais à qui il prenait de temps en temps de vifs retours de tendresse pour ce parti, choqué des déclamations de Cassagne, le frappa d' un coup de pincette, et l' abbé mourut de douleur de cette insulte. Il avait la folie fière. Ainsi Cassagne mourut pour avoir attaqué port-royal. " il y a bien d' autres gens que lui, écrit à ce propos Brienne, à qui le jansénisme a troublé le cerveau et renversé la judiciaire, quand ce ne serait que moi à qui il a pensé faire tourner l' esprit. " Brienne était trop épris de son projet d' histoire secrète du jansénisme pour l' abandonner. Cela l' amusait et piquait ses vieilles passions ; il y revint donc, et, comme chez lui une idée chassait vite l' autre, il changea son plan et voulut donner à son histoire la forme de dialogues ; ce qu' il exécuta en partie. On remarquait, entre autres, un dialogue entre le duc De Luynes, qui médite de se retirer à port-royal, et Lancelot qui l' endoctrine sur les dispositions nécessaires de docilité et de soumission aveugle à ses nouveaux maîtres ; et il paraît qu' ensuite p418 Lancelot lui faisait le portrait des principaux pénitents qui y étaient déjà retirés : " ce morceau, a dit quelqu' un qui l' avait lu, est écrit avec délicatesse. Les caractères y sont très-bien soutenus, et l' auteur a trouvé le secret d' y donner une couche de ridicule sans rien outrer. " c' est l' ouvrage qui l' occupa le plus pendant sa captivité, et le seul, dans tout l' innombrable fatras qu' il griffonna alors et dont il a dressé la liste, qui mérite d' être regretté. J' ai peine à croire que l' ouvrage soit perdu ; il sortira de terre quelque jour. J' ai donné autant que je l' ai pu l' idée de la manière, en citant précédemment le portrait de Nicole, que Brienne n' aimait pas et qu' il sacrifie à M Arnauld, son héros et son favori. C' est dans les derniers temps de sa retraite à saint-Magloire que Brienne avait préparé, sur la demande de la princesse De Conti, le recueil des poésies chrétiennes et diverses ; sous ce titre de diverses et à l' article des auteurs incertains , il comptait bien y glisser de ses vers ; p419 car, outre ses autres coups de marteau, il était féru de la manie de rimer. On trouve dans le premier volume un sonnet sur la retraite de M De B , qui est de lui sur lui-même : tu m' ôtes tout, seigneur, sans que mon coeur murmure ; tu bornes justement mon vol audacieux ; en me précipitant, tu m' approches des cieux... ce vol audacieux pouvait sembler à double entente, si l' on se rappelle l' aventure du jeu, et l' auteur était bien assez folâtre pour avoir songé tout bas au calembour. Les stances de Damon pénitent en l' honneur de la vierge : qu' une âme est heureuse et contente, qui fait aux voluptés une guerre innocente ! Sont de lui. Il aurait bien voulu, dit-on, ajouter aux trois volumes un quatrième, où le genre galant aurait pris le dessus ; ses supérieurs le lui firent supprimer. La Fontaine, qui lui avait servi de prête-nom, ne s' en tint pas à cette première relation avec port-royal, et il publia en 1673 la captivité de saint Malc . On se demande ce qui a pu l' amener à rimer cette historiette sacrée d' après saint Jérôme et toute en l' honneur de la virginité. La Fontaine n' était pas chaste ; M D' Andilly ou quelque autre lui aura conseillé cet exercice comme p420 pénitence et comme exemple. La chasteté, lui aura-t-on dit, est toujours possible, le ciel aidant ; et il l' aura cru durant quelques jours. C' était dur pourtant de donner ce pensum de saint Malc à La Fontaine ; une idylle de Daphnis et Chloé lui aurait mieux convenu. Il a fait de son mieux, mais on s' aperçoit trop que l' ennui l' a pris en obéissant. Il y a des endroits où il semble avoir été distrait et avoir mal lu son original. Les fourmis et le tableau des divers emplois dans leur petite république, qui sont l' endroit le plus cité de la pièce, sont tirés de saint Jérôme ; chez celui-ci la fourmilière est mieux amenée, moins brusquement, et se rapporte mieux aux idées du solitaire, en tant que lui rappelant l' image du cénobitisme. La Fontaine était de tous les hommes le moins fait pour s' attacher à port-royal ; il était adonné à la nature. Il s' est moqué d' Escobar et de son chemin de velours , il ne voyait dans l' évêque D' Ypres que l' auteur de vains débats , et dans ses partisans que des auteurs pleins d' esprit et bons disputeurs , encor que leurs leçons me semblent un peu tristes. C' est tout ce qu' on peut décemment lui demander. saint Malc fini, il se sera remis de plus belle, pour se décarêmer, à quelque joyeux conte, à quelque pâté d' anguilles . Il s' était laissé débaucher à port-royal, il p421 se laissa rapatrier à l' hôtel de bouillon ; il reprit le chemin qui menait chez Madame De La Sablière, chez quelqu' une de ces tendres et faciles enchanteresses. ne trouverai-je plus de charme qui m' arrête ? ... ceux qui ont dit cela avec cet accent ne sauraient guérir, ou ils ne guérissent, s' ils en ont l' air, que lorsqu' en eux tout est fini. J' allais oublier le plus singulier et le plus naïf de cette relation de La Fontaine avec port-royal. Arnauld avait parlé avec éloge de ses fables, et le poëte reconnaissant ne crut pouvoir mieux faire que de louer à son tour Arnauld dans le prologue d' un conte qu' il lui voulait dédier ; ce conte renfermait l' application un peu leste d' une parole de l' écriture, et il eût d' ailleurs paru en compagnie des autres. Boileau et Racine eurent toutes les peines du monde à faire entendre à La Fontaine que c' était inconvenant et qu' on le prendrait de sa part pour un mauvais tour au grave docteur. Il finit par supprimer conte et prologue. -il voulait dédier un conte léger à Arnauld, par l' effet de la même inadvertance qui lui faisait dédier Philémon et Baucis au duc De Vendôme. Quoi qu' il en soit, nous avons rencontré et croisé le bonhomme un moment, et c' est plus que nous ne pouvions espérer dans notre voie étroite. Des grands poëtes du règne de Louis Xiv, il n' y a que Molière dont je ne puisse saisir de relation directe avec port-royal ni avec aucun de nos messieurs ; j' ai dû imaginer, pour lui, une rencontre tout idéale. Racine et Boileau nous reviennent de droit ; ils auront leur jour, et très-prochain. p422 L' histoire de port-royal, en ces années calmes et prospères, peut se renfermer dans celle des personnes amies et protectrices qui contribuèrent à procurer ou à décorer ce repos. Je les rangerai ici selon l' ordre de leur mort : -la princesse De Conti (1672) ; -la duchesse De Liancourt (1674) ; -Madame De Sablé (1678) ; -Madame De Longueville (1679). J' y entremêlerai même, au passage, quelques autres noms. La princesse De Conti (Anne-Marie Martinozzi), qui se détache entre toutes les nièces de Mazarin et qui fait un si frappant contraste avec ses brillantes cousines les Mancini (si l' on excepte Madame De Mercoeur), est une digne et vertueuse personne, envers qui tout ce qu' on en rapporte ne peut inspirer que le respect et l' admiration. Elle arriva à la religion sévère de port-royal par l' initiation de M D' Aleth, son voisin de Guyenne et de Languedoc, dont le prince De Conti fut successivement gouverneur. Elle résista assez longtemps et s' arrêta indécise à l' entrée de cette voie de la pénitence, où son époux l' avait précédée. Depuis que les mémoires de Daniel De Cosnac ont paru, on connaît bien et trop bien l' intérieur de ce prince vif et spirituel, mais capricieux, versatile, à la merci de sa fantaisie présente, toujours excessif, malicieux, plus puéril qu' un enfant et toujours gouverné, -gouverné par sa soeur Madame De Longueville comme par une maîtresse, puis par tel ou tel de ses domestiques (dont était Cosnac), puis par son confesseur et directeur. Après qu' il eut quitté le parti de la guerre civile et fait sa paix à Bordeaux (juillet 1653), la seule vue d' une armée qu' il vit parader dans une plaine en sortant, lui donna envie de p423 laisser son avenir ecclésiastique pour devenir général et lui fit adopter avec ardeur l' idée, que lui insinua Sarrasin, d' épouser une des nièces du cardinal, afin de se le rendre tout favorable. Des deux nièces alors disponibles (Mademoiselle Martinozzi et Olympe Mancini, depuis comtesse De Soissons), il lui importait assez peu laquelle on demanderait pour lui, " ne voulant, disait-il, épouser que le cardinal. " cependant lorsque, arrivé à Paris (16 février 1654), il eut vu celle qui allait devenir sa femme, il parut satisfait. " elle était belle et bien faite. " l' idée que Cosnac nous donne de la princesse à ce moment n' est pas contraire au portrait que font d' elle nos auteurs, d' un point de vue bien opposé. Selon ce qu' on lit dans une relation assez particulière de sa conduite et de ses sentiments, elle n' était en ce temps-là et ne fut durant quelques années encore qu' une honnête païenne , fière même quand elle acquérait le renom de modeste, visant au bonheur et à la considération ici-bas, et tout appliquée à se faire estimer et respecter. Destinée d' abord à épouser le beau M De Candale, elle l' aurait préféré au fond de son coeur de jeune fille au prince De Conti, de qui, s' il n' avait pas été prince du sang, on aurait dit qu' il était bossu : pourtant la grandeur de l' alliance la consola vite, et elle ne regretta rien. Elle fut, peu après son mariage, courtisée par Vardes qui donna quelque ombrage au prince, mais qui en fut pour ses frais. Elle parut un jour l' objet des galanteries un peu vives du jeune roi ; mais elle se conduisit en plein bal avec lui de telle sorte qu' elle le découragea nettement, au p424 risque de mécontenter son oncle qui n' aimait les éclats en aucun sens et qui l' obligea à des excuses. On ne dit pas au juste par quel genre de froideur ou d' impolitesse elle avait pris sur elle de répondre aux avances du jeune Louis Xiv. Le prince De Conti à cette nouvelle, amoureux et jaloux, écrivit des frontières d' Espagne où il commandait, qu' il voulait absolument avoir près de lui sa femme. Elle l' alla rejoindre en Languedoc sur la fin de cette année 1654 ; elle avait alors dix-sept ans. Ce fut l' année suivante, à Pézenas où il s' était rendu pour présider les états de Languedoc, et pendant une indisposition qui le retenait au lit (rongé, comme il était, de débauche), que le prince De Conti, recevant la visite de M D' Aleth, se sentit saisi d' une sainte frayeur de ses déportements passés, et il crut entendre au dedans de lui une voix qui lui disait : " voilà l' homme auquel il faut que tu t' abandonnes, pour te convertir à Dieu tout de bon. " et il s' en ouvrit au prélat dès le soir même, se déclarant disposé à faire tout ce qu' il lui voudrait prescrire. Certes ce qu' on sait du prince De Conti ne le rend pas un homme estimable, et il est impossible, quand on a lu dans les mémoires du temps tout ce qui le concerne et qui n' est que trop manifeste, de ne pas concevoir de sa personne une idée voisine du mépris. Mais puisqu' il lui fallait être gouverné par quelqu' un et qu' il n' avait été jusque-là qu' un faible, méchant et criminel enfant, c' était tout de choisir, pour se gouverner, un saint et vertueux homme comme Pavillon, au lieu de ces intrigants domestiques auxquels il avait été en proie, un Cosnac, un Sarrasin et autres plus ou moins spirituels sycophantes p425 qui se jalousaient réciproquement. Ces merveilleux changements qu' on proclame l' effet de la grâce, et dont nous avons déjà cité tant d' exemples, ont sans doute leur raison d' être dans l' organisation même. Ce n' est peut-être, en définitive, que le même ressort secret qui poussé à bout, et les circonstances intérieures et extérieures venant à changer, retourne subitement une âme, lui fait faire volte-face comme à la baguette et à l' improviste, et la remet en bataille dans un ordre en apparence tout différent. Mais n' analysons pas trop ce qui a produit visiblement le bien. Le prince De Conti, aux mains de son nouveau médecin moral, va se métamorphoser rapidement et, au lieu de ses méchancetés précédentes, donner de bons, de louables fruits. Je n' appelle point de ce nom ses lettres sur la grâce, adressées au père De Champs, son ancien professeur, et qui sentent le régent de théologie. Je laisse le rigoureux traité qu' il fit contre la comédie en expiation de l' avoir trop aimée et qui sent le moine : ce sont des petitesses et des excès dont un Bossuet lui-même n' est pas exempt. Chacun, d' ailleurs, sait son danger moral et y pourvoit comme il l' entend. M Pavillon, cet homme hautement éclairé jusqu' en ses étroitesses, ne prescrivit pas seulement au prince les jeûnes, les prières, l' abstention du théâtre, d' assister à la messe à genoux (humiliation bien sensible), il ne lui permit pas seulement le cilice et la discipline dont l' apprenti pénitent était avide et qui ne sont que la partie grossière du châtiment : il exigea par degrés les restitutions intelligentes, efficaces, les réparations des rapines, des dévastations et aussi des scandales. Enfin, pour parler notre langage, s' il en fit un pénitent exemplaire p426 et presque public, c' est qu' il n' en fallait pas moins pour refaire de lui un honnête homme. Il lui recommanda, quand il serait à Paris, de s' adresser à M De Ciron, chancelier de l' université de Toulouse, qui se trouvait alors à l' assemblée générale du clergé, et de recevoir de lui les conseils les plus urgents et quotidiens ; car ce n' était pas une âme qu' on pût perdre de vue un seul instant. Cette direction que M De Ciron exerça et parut usurper, en ces années de séjour à Paris, auprès des personnes du plus grand monde, et qui semblait se rattacher plus ou moins aux principes et à la cause de port-royal, déplut au cardinal Mazarin et à la reine, qui furent sur le point de le faire mettre à la bastille. On se contenta, en 1657, de le renvoyer et de le confiner à Toulouse. p427 Quant à la princesse, elle assistait à cette conversion de son mari sans se hâter, sans y contredire en apparence, sans y adhérer au dedans. Elle avait des éléments p428 de foi que M Esprit, par ses conversations, avait essayé de fortifier en elle : elle écoutait son beau langage, mais elle y restait froide et n' y prenait pas. On avait soin que les conférences de M D' Aleth, celles de M De Ciron avec le prince, se passassent chez elle et devant elle, pour qu' elle en profitât. Elle éprouvait des ennuis secrets et agitait même des luttes violentes, connues d' elle seule. à un moment, " elle fit, dit-on, des efforts pour éteindre les faibles restes de sa foi languissante, " afin d' amortir son inquiétude ; elle tâcha de ne pas croire du tout et de se faire esprit fort ou philosophe, comme nous dirions ; " mais Dieu ne permit pas qu' elle y réussît. " des maladies précoces, triste partage qu' elle devait à son époux, lui faisaient entrevoir l' heure de l' éternité comme plus prochaine qu' il n' est ordinaire à la jeunesse. Le prince, dont l' ardeur était désormais tournée d' un seul côté, " lui disait tout ce que la charité peut faire dire, sur la plus grande de toutes les affaires, à la personne du monde à qui elle importe le plus et que l' on aime le mieux. Elle recevait avec beaucoup de douceur ce qu' il lui disait, mais toutes ces instances ne faisaient au fond que l' importuner et l' aigrir contre la piété, " qu' elle regardait comme son ennemie et sa rivale dans un coeur où elle seule aurait voulu régner en souveraine. Enfin, un jour, " elle se trouva tout d' un coup, sans savoir comment, tournée à Dieu, persuadée des vérités de la foi, et brûlante du désir d' aller à Dieu. Elle appela le p429 prince et lui dit, comme la meilleure nouvelle qu' elle pouvait lui dire : je crois que Dieu m' a changée. Je vous prie de m' envoyer m l' abbé De Ciron . " -elle avait dix-neuf ans ; c' était en 1657. Elle avait beaucoup à combattre et à prendre sur ses inclinations. Elle était fière et croyait que bien des occupations étaient au-dessous d' elle. Elle n' était pas naturellement libérale et tenait quelque peu en cela du sang de Mazarin. Une anecdote, racontée par Cosnac sur sa rigueur à exiger le payement d' une dette de jeu, le prouve. Elle eut donc à mener rudement sa guerre intérieure ; mais, à partir de ce moment, elle ne fit qu' avancer dans les voies de la piété et ne regarda plus en arrière. Je ne veux rien embellir. Le détail de cette conversion, de ces confessions (et nous en avons des pièces écrites, tant du prince que d' elle), nous paraîtrait bien p430 chétif et bien misérable ; il n' est pas beau d' étaler cette cuisine médicinale des âmes. On guérit comme on peut ; l' essentiel, au moral, est que le résultat soit bon. Le prince De Conti, en se convertissant, n' avait changé que de direction, non de caractère. Il était excessif comme auparavant. On a une suite de ses lettres à M De Ciron (1656-1664). Il venait d' être nommé, en 1657, au commandement de l' armée d' Italie. Dans une lettre datée de Lyon du 15 mai, il écrit à son confesseur : " il y a des comédiens ici qui portaient mon nom autrefois (troupe de m le prince De Conti), je leur ai fait dire de le quitter et vous croyez bien que je n' ai eu garde de les aller voir. " pauvre troupe de Molière ! Elle paye les frais de la pénitence. - le 20 juillet, du camp devant Alexandrie, il se reproche d' avoir montré sa bravoure devant l' armée : " j' ai un intérieur si flétri que je n' y connais plus rien du tout ; je ne sais plus ce que c' est qu' humilité. " un tel général était homme, en effet, à se faire battre par humilité. -après la levée du siége d' Alexandrie, il écrit (24 août) de Moncalvo une lettre très-dévote, qui finit par ces mots : " je vas faire pendre des gens qui ont pillé une église. " nommé gouverneur de Languedoc en 1660, il s' appliqua à réformer son gouvernement, à y introduire le bon ordre. Sans cesse il se reproche de n' en pas faire assez ou de ne le faire que par orgueil encore, pour avoir l' approbation des gens de bien. Il ne croit jamais avoir assez mis le pied sur cet amour-propre qui, comme le vif-argent, ne se disperse que pour se rejoindre tout aussitôt. Au milieu de subtilités sans fin et du jargon mystique, il y a de l' esprit dans ces lettres et de la distinction p431 morale, mais bien des misères et des choses pitoyables pour tout autre que pour un chrétien pratique. Il eut aussi, dans sa nouvelle conduite, des excès dont les autres se ressentirent. Il était toujours l' homme des extrêmes. Du temps de ses déportements il avait enlevé à un conseiller de Bordeaux sa femme, dont il était amoureux ; on lui ordonna d' écrire à ce conseiller une lettre d' amende honorable, et il s' exécuta humblement. à un autre gentilhomme à qui il avait fait violence à Bordeaux, il s' empressa de restituer une grosse somme d' argent ; mais il ne put lui rendre avec ses écus son bon sens, car le pauvre gentilhomme en avait perdu la tête. Depuis qu' il était converti, il voulait tout bien faire et que les autres l' imitassent. Il faisait violence encore, dans l' autre sens ; il pratiquait le coge intrare . Son zèle effrayait bien des gens à l' entour. Racine, très-jeune alors et dans sa première dissipation, écrivait d' Uzès, où il était allé voir son oncle (25 juin 1662) : " m le prince De Conti est à trois lieues de cette ville, et se fait furieusement craindre dans la province... etc. " de telles réformes à la dragonne entraînaient bien des hasards. La princesse De Conti suivait, à sa manière, la voie où la précédait le prince ; elle y marchait avec un peu plus de lenteur et aussi avec plus de gravité. Les lettres p432 qu' on a d' elle à M De Ciron, sont de pure mysticité, peu agréables. En oserai-je donner un échantillon ? " Fabiole (c' est elle) est ici, qui se porte présentement tout à fait bien. Elle vous prie de lui permettre de se servir de la ceinture que vous avez donnée à Paulin (le prince),... etc. " et dans une autre lettre : " j' entendis encore hier soir une seconde interrogation... etc. " de ces confidences secrètes et qui étaient faites pour être ensevelies, je reviens aux traits apparents. En 1661, elle accompagna son mari à Aleth, dans une retraite qu' il y fit sur la fin du carême. Comme les femmes ne logeaient jamais dans la maison épiscopale, elle demeura dans la communauté des filles régentes, d' où elle se rendait tous les jours à l' évêché pour y entendre des instructions en commun avec le prince. " c' est pendant cette retraite que M Pavillon s' entretint à fond avec eux de l' obligation de réparer les dommages dont le prince avait été la première cause durant p433 les guerres civiles, et de restituer les biens ecclésiastiques, dont il avait étrangement abusé pendant qu' il en avait joui. " les difficultés de tout régler et répartir dans un esprit de lumière et de parfaite équité " se trouvaient considérablement augmentées par la mort toute récente du cardinal Mazarin, qui leur laissait de grands biens, dont l' origine était plus que suspecte. " je touche ici au côté fructueux, incontestable, de cette direction salutaire : " comme on ne put pas tout faire en même temps, M D' Aleth, en homme éclairé, ordonna premièrement la restitution des dommages causés dans les guerres civiles aux pauvres du Berry et de quelques autres provinces,... etc. " quant aux grosses sommes que la princesse avait reçues du cardinal Mazarin et qu' il importait de purifier par le bon usage, elle désirait vivement d' abord qu' on les employât à la décoration de l' église de l' île-Adam et à la fondation d' un couvent de carmélites, où elle pourrait de temps en temps faire des retraites. C' était encore là, sous forme spirituelle, une dévotion magnifique et flatteuse à la personne qui s' en faisait une perspective. M Pavillon s' y opposa, et ne craignit point de contrarier ces premières idées de perfection de la princesse ; il espérait, disait-il dans une lettre, " que madame aurait la bonté d' excuser sa rudesse, en considérant qu' il ne pouvait partir d' un esprit nourri dans ces montagnes que des fruits sauvages et amers à la nature. " son avis était d' employer moins en beau et plus chrétiennement les sommes à des oeuvres pratiques p434 applicables aux personnes du sexe dans les provinces, et il énumérait en détail quelques-unes de ces oeuvres de charité. Un des principes essentiels de la direction de M D' Aleth consistait à réprimer le penchant qu' il rencontrait tant chez le prince que chez la princesse, et qui les portait à renoncer à leurs charges publiques pour se réfugier dans les voies d' une spiritualité individuelle et contemplative : une telle conversion eût été trop commode, et la paresse y eût trouvé son compte : il les obligea donc à rester dans leur rang, dans leur office de prince et de princesse, afin d' être les réparateurs exacts des désordres qu' eux ou les leurs avaient commis, et de devenir proprement les intendants de la fortune des pauvres. -voilà le bienfait capital, immense, et qui rachète la petitesse de bien des moyens. En 1662, le prince et la princesse firent une seconde retraite à Aleth, vers le temps de pâques. C' est pendant cette retraite que la princesse, se sentant plus touchée que jamais des instructions qu' elle entendait, dépêcha un de ses gardes à Paris pour y vendre toutes ses pierreries (jusqu' à la valeur de soixante mille écus) ; elle avait hâte de commencer les restitutions parmi les pauvres de Berry, de Champagne et de Picardie, où il y avait famine. Fontaine parle d' une circonstance qui n' est pas autre que celle-là, où elle fit vendre, pour en donner le prix aux pauvres, un très-beau collier de perles : " il est p435 vrai qu' en le donnant et le regardant pour la dernière fois, elle jeta un petit soupir. " on indique une troisième retraite que les deux époux firent encore, au printemps de 1665. Le prince De Conti étant mort à sa terre de La Grange, près Pézénas, le 21 février 1666, la princesse, âgée alors de vingt-neuf ans, devint le modèle des veuves chrétiennes. Elle justifia de plus en plus ce nom de Fabiole qu' elle prenait dans sa correspondance intime. Elle continua, sur les conseils de M Pavillon, d' opérer les restitutions convenues jusqu' à la somme de huit cent mille livres. Esclave de l' équité, quand elle avait une affaire devant les juges, elle ne les sollicitait que pour qu' ils se gardassent bien d' apporter aucune prévention en sa faveur. Elle s' appliqua à élever chrétiennement ses fils, qui répondirent si peu à ses voeux, et qui ne firent honneur à notre ami M Lancelot que par leur esprit. Elle vivait le plus qu' elle pouvait à sa terre du Bouchet, et regrettait que les devoirs de son rang l' obligeassent à en sortir. On voit, d' après quelques-unes de ses consultations à M D' Aleth, à quel point elle craignait de blesser par les moindres paroles la vérité, en restant comme elle l' était dans le commerce , c' est-à-dire dans la société et à la cour. Elle ne fléchissait point, quand il s' agissait de rendre témoignage pour les justes et les absents dont p436 on médisait. Bourdaloue ne nous apparaît de loin et aujourd' hui que comme le plus grave et le plus modéré des prédicateurs ; à ses débuts pourtant et dans son premier éclat, en 1670, il choqua par son éloquence bien des personnes : sous ses définitions générales et ses peintures de moraliste, on cherchait souvent des noms propres, et l' on n' avait pas de peine à en trouver. Un jour, sous prétexte de la médisance , il s' attaquait à Pascal ; un autre jour, sous le titre de la sévérité évangélique , c' était à M De Tréville. " le père Bourdaloue, célèbre par ses prédications, et plus célèbre encore, s' il se peut, par son zèle amer et par ses emportements... : " c' est ainsi qu' on s' exprime dans un mémoire qui devait être présenté au roi, en ces années, par Madame De Longueville, pour se plaindre des infractions partielles à la paix de l' église. Une fois, dans un sermon sur la sévérité de la pénitence , prêché le quatrième dimanche de l' avent, en 1670, Bourdaloue parut faire une allusion directe aux jansénistes, en signalant " ces hommes zélés, mais d' un zèle qui n' est pas selon la science, ces esprits toujours portés aux extrémités, qui, pour ne pas rendre la pénitence trop facile, la réduisent à l' impossible et n' en parlent jamais que dans des termes capables d' effrayer. " la princesse De Conti, présente, témoigna hautement qu' elle n' était point édifiée de ce passage. Bourdaloue, après le sermon, crut devoir aller lui donner des explications, dont elle ne se montra que médiocrement satisfaite. Telle fut la respectable personne qui mourut, frappée d' apoplexie, le 4 février 1672, à l' âge de trente-cinq ans. Sa perte excita un regret universel. Le roi fit son panégyrique en disant qu' elle était plus considérable p437 par sa vertu que par la grandeur de sa fortune. Port-royal eut, dans ce haut rang, des amies et protectrices plus agissantes, plus promptes à s' entremêler et à se mettre en avant ; il n' en eut point de plus solide et de plus inébranlable. C' est elle et sa belle-soeur Madame De Longueville que Madame De Sévigné avait particulièrement baptisées les mères de l' église ; mais on souriait moins en disant cela de la princesse De Conti qu' en le disant de l' autre princesse. -son coeur fut porté aux carmélites de la rue saint-Jacques ; ses entrailles furent enterrées dans l' église de port-royal des champs. La duchesse De Liancourt, qui mourut en 1674, était aussi une amie très-sérieuse, très-solide, quoiqu' elle n' eût pas ce degré de sainteté ni de grandeur. Elle était Jeanne De Schomberg, d' origine allemande par le côté paternel, fille du maréchal De Schomberg, grand-maître de l' artillerie et surintendant des finances, et soeur du second maréchal de ce nom. Elle reçut de son père une éducation soignée et assez forte ; elle avait des belles-lettres et des talents : elle y unissait beauté et grâce. " elle était fort brune (être brune était réputé alors un défaut), mais fort agréable, ajoute-t-on, fort spirituelle et fort gaie. " elle avait dû épouser d' abord un fils de Sully. Ce mariage ayant manqué par la disgrâce et la retraite de l' illustre surintendant, elle fut mariée malgré elle au comte De Brissac qui lui répugnait, et avec raison. Elle s' opposa bel et bien, durant la nuit des noces, à la consommation du mariage, qui fut rompu juridiquement (1618). C' est peu après qu' elle épousa (1620), à vingt ans, M De Liancourt qui en avait vingt-deux, p438 beau, bien fait et galant. Sur la rupture de ce premier mariage déclaré nul, Tallemant dit que Madame De Liancourt " a toujours eu tellement devant les yeux cette espèce de tache, que cela l' a toujours fait aller bride en main. " nos auteurs se contentent de dire que " sa modestie et sa pudeur étaient si grandes, que, jusqu' à la fin de sa vie, elle n' aurait pas voulu parler seule à quelque homme que ce fût, sans que la porte demeurât ouverte, ou qu' il y eût une troisième personne. " M De Liancourt, qui n' était doué d' aucune qualité supérieure et qui finit bonnement par être le plus respectable seigneur de sa paroisse, avait commencé par avoir tous les agréments et tous les travers de la jeunesse de son temps. Il était brillant et à la mode. On le rencontre en liaison étroite avec le poëte Théophile, et chose remarquable ! Ce poëte, qui passe généralement pour libertin et qui n' avait pas volé sa réputation, a ici le rôle d' un censeur qui prêche et morigène. Il voudrait retirer le jeune seigneur son patron et son ami de quelque passion peu digne, dans laquelle il le voit s' amollir et s' oublier : " on ne se peut passer, lui dit-il, du soin de sa condition. Remarquez en la vôtre combien vous êtes reculé de votre devoir, combien le soin que vous avez est indigne de celui que vous devez avoir ; quel est le lieu où vous faites votre cour, au prix de celui où vous la devez faire ? Quelles sont les personnes que vous aimez, au prix de celles qui vous aiment ? " n' allons point faire toutefois à M De Liancourt un tort de ce qui est une marque de sa bonne et généreuse nature, d' avoir été aimé de Théophile, d' avoir goûté ses vers, de lui avoir inspiré dans son exil quelques accents bien p439 sentis. Il ne se ménagea point en sollicitations et en démarches pour le sauver durant sa prison. M De Liancourt était brave et plein d' ardeur. Il se distingua à la tête de son régiment de Picardie en plus d' un assaut. Il avait le goût des duels, et un appel qu' il fit jusque dans la chambre du roi, au mépris des édits, lui fit perdre une charge à la cour. Sa femme eut à souffrir de ses légèretés et infidélités d' époux ; comme elle l' aimait, elle prit patience et attendit doucement durant des années : tout son voeu était de le ramener à elle et au devoir. On raconte qu' un jour, un mémoire pour une parure donnée à une indigne rivale vint entre ses mains ; elle paya en silence et dissimula une offense si sensible. Son époux, qui sut la méprise, commença à l' en admirer et à être touché. C' est pour lui, c' est pour lui tendre un piége qu' elle crut innocent, qu' elle embellit sa terre De Liancourt en Beauvoisis avec une grande magnificence et un luxe presque royal de jardins et de jets d' eau. Elle savait qu' en faisant ainsi, elle entrait dans ses inclinations à lui ; elle s' appuyait sur les unes pour vaincre les autres. Elle traçait elle-même les dessins d' embellissement qu' elle variait avec goût, car elle savait peindre. " comme elle avait l' esprit inventif, dit la relation, elle fit son plan de telle sorte, qu' il n' y avait rien alors dans le royaume qui pût approcher de ce qu' elle avait imaginé. Elle se trouva capable de donner de sa main les dessins des jardins et des machines. Elle entreprit et conduisit ce grand ouvrage, et y réussit de sorte qu' il n' y a pas encore à présent un jardin en France, hors les maisons p440 royales, d' un goût plus grand ou mieux entendu. " Rapin, le Delille du temps, a célébré dans ses jardins la nymphe de Schomberg et les mille détours de son onde : et quam mille modis schombergia duxerit undam nympha, loci custos... La Fontaine, dans sa psyché , nomme Vaux, Liancourt et leurs naïades. Elle tâchait qu' en même temps sa maison ne fût jamais vide de gens d' esprit et de probité, capables de plaire au maître et de lui faire goûter un honnête loisir. Dans une maladie contagieuse de M De Liancourt, elle s' enferma avec lui pour le soigner ; elle marqua le même dévouement, quand il fut attaqué de la petite vérole : elle gagnait petit à petit dans son coeur. Mais ce ne fut que dans une maladie qui lui survint à elle-même et où il craignit de la perdre, qu' elle acheva de le conquérir. Il y avait dix-huit ans que durait cette lutte de constante et ingénieuse tendresse. M De Liancourt se rendit enfin à ses désirs, et, vers l' âge de quarante ans, il adopta une vie régulière qui peu à peu devint une vie demi-pénitente et sainte. M D' Andilly, M Arnauld, et nos messieurs, à mesure que l' un et l' autre époux s' éclairèrent dans la piété, étaient mêlés plus avant à leur conseil et à leur conduite. M De Liancourt allait, avec M D' Andilly, visiter M De Saint-Cyran prisonnier à Vincennes, et il fut averti, ainsi que son ami, de rendre ses voyages moins fréquents. -le père p441 Des Mares, l' abbé de Bourzeis, devinrent avec le temps les hôtes familiers de Liancourt. Cette réunion des époux chrétiens dura encore trente-six ans, depuis la réconciliation entière. L' on put dire de Madame De Liancourt en toute vérité : " tous ceux qui l' ont connue ont toujours admiré sa conduite à l' égard de son mari, et l' ont regardée comme un modèle accompli de l' amitié conjugale la plus sage, la plus chrétienne, la plus honnête, la plus appliquée et la plus agréable que l' on ait vu de nos jours dans aucun mariage. " de son côté, M De Liancourt, une fois qu' il connut son trésor, se montra de plus en plus digne de le posséder. Il le prouva bien dans une seconde maladie très-grave dont fut attaquée Madame De Liancourt, trois ou quatre ans après la première. Comme il s' était formé autrefois une très-belle collection de tableaux, " il fit voeu d' en vendre pour cinquante mille écus et d' en donner le prix aux pauvres, soit que Dieu lui conservât par miséricorde le secours qu' il lui avait donné dans cette vertueuse compagne, soit qu' il le lui ôtât par justice. C' était un voeu de reconnaissance et de soumission tout ensemble. Dieu lui rendit sa compagne, et la lui conserva durant trente-deux ans. " Madame De Liancourt n' eut qu' un fils, assez mal marié, qui fut tué jeune au siége de Mardick et qui laissa une fille unique, Mademoiselle De La Roche-Guyon, née après la mort de son père. Elle fut mise à p442 port-royal, et, au sortir de là, mariée à M De Marsillac, fils de M De La Rochefoucauld. Le cardinal Mazarin l' avait demandée pour un de ses neveux ; il offrait de grandes charges et de gros avantages au duc et à la duchesse : celle-ci, dont le faible fut longtemps, dit-on, d' avoir le tabouret et qui l' avait depuis 1648, serait devenue dame d' honneur de la reine. Ils refusèrent l' alliance et de se rengager à la cour. Il faut tout dire ; M De Liancourt, gagné par les belles paroles de Chavigny, allait céder : ce fut la duchesse qui tint bon. C' est au sujet de cette jeune fille élevée à port-royal, et aussi à l' occasion de l' abbé de Bourzeis qui était logé chez lui, que le duc avait essuyé, en janvier 1655, ce refus d' absolution à sa paroisse, qui fit tant d' éclat et eut de si grandes conséquences. J' ai expliqué ailleurs comment M De Liancourt, par son affaire de saint-Sulpice, fut la cause occasionnelle des provinciales . Il fut cause que M Arnauld fit sa lettre à un duc et pair ; un passage de cette lettre fit rayer Arnauld de la sorbonne, et le jugement de la sorbonne fit sortir les premières petites lettres . M De La Rochefoucauld, l' auteur des maximes , souriait un peu du duc De Liancourt, son digne oncle, et disait de lui : " il dépense tout son bien en médecins, et il est toujours malade ; -en conseils de gens d' affaires, et il a toujours des procès qu' il perd ; -en bonnes oeuvres, et on lui refuse l' absolution à sa paroisse. " à port-royal des champs où il s' était fait bâtir un pied-à-terre, un petit lieu de retraite avant les persécutions, p443 M De Liancourt édifiait les gens par son extrême politesse, et les faisait sourire aussi par son ingénuité : il saluait les moindres personnes qu' il rencontrait, et le vacher même, on l' a dit, lui paraissait vénérable : " il ouvrait les yeux et le regardait fixement en le saluant, et il faisait rire ceux qui l' accompagnaient, en leur demandant si ce n' était point un de ces messieurs. " quand il avait le bonheur de posséder M Arnauld à Liancourt, il lui faisait servir de ses plus grosses carpes qu' il appelait des monstres . M De Liancourt, en se convertissant, n' avait pas tout dépouillé de son ancienne façon de galant homme. Quand il s' agit de marier sa petite-fille au prince de Marsillac son petit-neveu, à qui elle allait porter ses grands biens, les envieux essayèrent de faire rompre cette alliance sous prétexte de galanteries de Marsillac. On s' était procuré des lettres de celui-ci à Madame D' Olonne ; on les montra à Madame De Guemené, afin qu' elle en parlât à port-royal et que cela revînt à M De Liancourt. On les montra aussi au maréchal D' Albret, qui alla trouver M De Liancourt comme son parent et son ami, et qui lui fit même voir de ces lettres. M De Liancourt répondit : " je m' étonne que vous, qui êtes galant, soyez persuadé que l' on rompe un mariage pour cela ; pour moi, qui l' ai été, j' en estime davantage Marsillac de l' être, et je suis bien aise de voir qu' il écrit si bien ; je doutais qu' il eût tant d' esprit. Je vous assure que cette affaire avancera la sienne. " il restait donc de l' honnête homme au sens mondain, dans ce bon seigneur converti. p444 On a imprimé sous le titre de règlement donné par une dame de haute qualité à M sa petite-fille (1698), les conseils de Madame De Liancourt à Mademoiselle De La Roche-Guyon. Si Fénelon dans son livre de l' éducation des filles est plus gracieux, Madame De Liancourt n' est pas moins judicieuse et solide. Ce cadre de grand monde étant donné, il y avait des recommandations pratiques excellentes ; par exemple : " ne souffrez point chez vous de visites d' hommes qui soient d' âge et de sorte à pouvoir être suspects ; et s' il y en vient durant que vous n' aurez point d' autre compagnie, ne faites aucune difficulté de faire mettre vos chevaux au carrosse, et de les quitter en leur faisant excuse de ce que vous avez affaire à sortir... " cette petite fille si parfaitement élevée, et mariée au plus courtisan des hommes, mourut quelques années après, âgée de moins de vingt-quatre ans (1669). On a imprimé aussi un règlement particulier que Madame De Liancourt écrivit pour elle-même ; entre autres prescriptions positives, voici un mot qui est d' une belle âme : " autant de fois que je trouverai quelque chose beau ou bon, j' en ferai quelque action de grâces à Dieu intérieurement et quelque acte d' amour. " Madame De Liancourt était si jalouse du devoir, et dans une sollicitude si continuelle de n' y manquer en rien, que la nuit, quand il lui venait l' idée d' une bonne chose à faire, elle ne se rendormait pas qu' elle ne l' eût écrite pour le lendemain sur des tablettes, et cela lui arrivait plus d' une fois dans une nuit. Elle eut un long procès à soutenir, et plus long que sa vie, contre la maréchale de Schomberg sa belle-soeur (Madame D' Hautefort), que celle-ci lui fit étant veuve. p445 Elle était tout appliquée à conserver avec elle les meilleurs rapports d' amitié, pendant ces démêlés de leurs gens d' affaires. Elle lui proposa d' aller ensemble solliciter les juges, pour leur témoigner qu' elles ne désiraient l' une et l' autre que d' être jugées selon la justice. Ayant eu un scrupule sur ce qu' elle s' était aperçue que son avocat était beaucoup plus habile que celui de l' adversaire, elle crut devoir en prévenir à temps sa partie. Elle retranchait des mémoires et factums tout ce qui lui paraissait trop vif et peu mesuré. En un mot, on n' est pas plus tendrement plaideuse, ni plus chrétiennement, que Madame De Liancourt. Quinze jours avant sa mort, elle sentit que sa fin approchait, et comme elle était à La Roche-Guyon et non à Liancourt où devait être sa sépulture, elle dit à une personne de sa confidence : " il est temps de porter mon corps à sa dernière demeure. Il y aura moins de cérémonie à l' y porter vivant que mort. " en arrivant, pour la dernière fois, à cette terre si embellie, elle s' efforça de ne s' en point réjouir la vue, et quoique depuis des années elle ne fît plus que simplement l' entretenir, elle se reprochait sur cette fin d' avoir trop orné son exil, d' avoir trop aimé sa prison. Fidèle à la pensée de toute sa vie, elle s' occupait plus de M De Liancourt que d' elle-même, s' efforçant de lui cacher tant qu' elle put la gravité de son état, et ensuite de l' y accoutumer insensiblement par ses paroles. Elle mourut le 14 juin 1674, assistée du père Des Mares ; elle avait soixante-quatorze ans. Le duc De Liancourt ne lui survécut que de six ou sept semaines. Il se reprochait de la trop aimer humainement, de la trop pleurer ; il ne pouvait parler que d' elle ; mais, douze p446 jours avant de la suivre, il cessa tout à fait d' en parler : il continuait d' en mourir. -dans cet intervalle des six semaines, il avait été faire une retraite à port-royal des champs. Ils laissèrent par testament mille livres de pension viagère à M De Saci, et dix mille livres chacun à la maison de port-royal. p447 X. Nous avons eu dans l' exemple de M et de Madame De Liancourt comme notre idylle de Philémon et Baucis , -Philémon et Baucis ayant plus de cent mille livres de rente et chrétiens, également touchants. Il n' y a rien de touchant dans la relation de Madame De Sablé avec port-royal. C' est une relation des plus rares, des plus compliquées et des plus subtiles, amusante ou impatientante, si l' on veut, pas autre chose. J' en ai déjà indiqué le caractère. Madame De Sablé p448 (Madeleine De Souvré), fille du maréchal De Souvré, marchait par les années avec le siècle, étant née vers 1600 ou même un peu auparavant. Elle ne s' expliquait sur ce chapitre de son âge qu' avec discrétion. Elle avait eu de la beauté et y joignait beaucoup d' esprit, mais des recherches sans fin et des artifices, des inquiétudes d' amour-propre dont elle ne se délivra jamais. Le nécrologe de port-royal, si abondant d' ordinaire sur les vertus des amies et bienfaitrices, est succinct à son égard. On s' explique cette réticence depuis qu' on a lu plus qu' il n' était besoin dans les papiers de la marquise ; elle avait tant tourmenté les bonnes soeurs de son vivant, tout en voulant les servir ; elle leur avait tant fait écrire de lettres, tant arraché de compliments, d' excuses et d' explications, qu' on abrégea les discours et panégyriques après sa mort. -elle avait été fort galante dans sa jeunesse ; elle avait prétendu donner le ton à la grande galanterie renouvelée des espagnols et des maures, et être aimée et servie comme pas une en France ne l' avait été jusque-là. On p449 voit, d' après ce qu' en dit Madame De Motteville, qu' elle avait fait école de sentimentalité et de haute élégance à son moment. M De Montmorency (celui qui fut décapité à Toulouse), l' homme le plus à la mode d' alors, et que les femmes s' arrachaient, avait été son plus illustre servant : il s' était prêté quelque temps à ce jeu, qu' elle avait l' art de rendre encore plus pénible qu' agréable et glorieux. On voit, par des lettres de Voiture (1631-1632), qu' elle avait coqueté d' assez bon coeur avec ce bel-esprit. Dès ce temps-là, elle était ce que nous la verrons jusqu' à la fin, peureuse à l' excès et ridiculement en garde contre la contagion des maladies. Venant de parler du petit-fils de Madame De Rambouillet qui était mort d' un mal pestilentiel et qu' il n' avait pas quitté, Voiture, qui écrit à la marquise, ajoute pour la rassurer : " sachez donc que moi qui vous écris, ne vous écris point, et que j' ai envoyé cette lettre à vingt lieues d' ici pour être copiée par un homme que je n' ai jamais vu. " les personnes de l' ancienne société m' ont souvent parlé d' une dame qu' elles avaient connue, Madame De Montbreton, si peureuse et si frappée de terreur à l' idée de contagion, qu' elle n' allait point l' été, dans les grandes chaleurs, à la messe, de peur d' y être mordue par des puces qui seraient enragées . Madame De Sablé était de cette force. -en même temps Voiture nous la laisse voir difficile, exigeante à l' excès, et " qui ne saurait être contente à moins d' avoir les coeurs tout entiers, " et, de plus, comme une personne à qui l' on n' oserait désobéir quand elle a donné un avis, de celles qui commandent en conseillant . Le soin même avec lequel il lui écrit prouve assez le p450 cas qu' il faisait de son goût. Une lettre de Chapelain à la marquise, pour la remercier d' un éloge de lui, qu' il a trouvé dans je ne sais quelle préface de La Mesnardière, et dont il lui rapporte l' inspiration, parle aussi de " ce beau crédit que sa vertu et ses connaissances lui ont donné sur les esprits raisonnables (24 octobre 1639). " car il ne faut pas oublier les qualités à côté des défauts. Les qualités de Madame De Sablé consistaient, à ce qu' il semble, dans une véritable distinction et (au milieu de ces misères) une certaine solidité de l' esprit, qui faisait qu' Arnauld lui envoyait le discours préliminaire de la logique , pour la divertir et avoir son avis, et que La Rochefoucauld la consultait sur le fond et la forme de ses maximes. Elle avait commencé d' écrire à la mère Angélique dès le temps de la prison de M De Saint-Cyran à Vincennes p451 (septembre 1640). Elle était de concert, en cette partie de conversion, avec Madame De Guemené qui ne se soutint pas. Quant à elle, elle persévéra, si l' on entend par là l' affiche extérieure. En se logeant près de port-royal de Paris, dans un bâtiment qu' elle fit faire contigu et communiquant au monastère (1653), elle se créait une situation à part, et on peut se la représenter telle qu' elle fut durant des années, un pied dans le monde, un oeil sur le cloître, entendant tout, à l' affût de tout, s' entremettant, se faisant le centre du bel-esprit le plus sérieux, de la théologie la plus brillante ; avide des moindres nouvelles, autant que friande des livres nouveaux ; intéressant désormais à elle et à son salut des solitaires, des docteurs, la fleur du désert, et retenant encore les meilleurs de ses amis d' autrefois ; ayant sous la main son confesseur austère, et ne congédiant pas son cuisinier ; consultant son médecin et son casuiste sur ses migraines et ses scrupules ; instituant des conférences, des colloques, faisant discuter les gens devant elle dans sa chambre ; se sentant assistée des prières de la communauté en ses jours de communion, et le leur rendant par ses eaux merveilleuses et ses élixirs à tout propos, et, si elle l' avait pu, par ses gelées et ses confitures ; ne se retranchant en définitive que ce qui ne lui était plus absolument permis. Que pouvait-il y avoir de plus flatteur et de plus considérable pour elle qu' une telle existence, à cet âge de cinquante ans passés ? Et à quoi cet amour-propre raffiné, cet amour de sa santé, de sa personne et de son âme (le tout ensemble), cette curiosité de son esprit, et p452 cette peur de l' ennui et de l' oubli, cette peur de la mort, auraient-ils pu mieux s' employer désormais et se divertir ? à quoi ces mille sentiments et caprices combinés et pétris en elle auraient-ils pu mieux trouver leur compte et, j' ajouterai, leur sûreté ? Comme aux plus beaux jours de M De Montmorency, elle avait sa manière de cour, elle avait son tourbillon. Son moi (pour parler comme Nicole) ne s' était jamais senti plus ramifié et plus multiple, plus enraciné dans autrui, plus chatouillé, irrité, soigné, occupé. On ne lui avait jamais plus rendu. p453 Une personne d' esprit, qui avait assisté avec moi à la révélation et à l' inventaire de ce coin peu lumineux de port-royal où nous sommes en ce moment, et à qui cet air étouffé de coterie faisait mal au coeur, écrivait : " ces nonnes malades et ces grandes dames blasées ne cherchaient qu' à parler d' elles-mêmes. Ce sont toutes les petites misères et les petites vanités cachées derrière le divin époux. " cela n' est pas juste pour les religieuses, qui n' étaient pas des nonnes et qui n' acceptaient Madame De Sablé qu' à leur corps défendant ; mais cela est vrai de Madame De Sablé comme de Madame De Guemené, plutôt que de Madame De Longueville. Madame De Sablé savait bien, au reste, le côté faible de sa réforme et le défaut de sa demi-retraite, et qu' il y avait en elle plus de dégoût humain que d' amour divin. Elle disait spirituellement, et en digne amie de La Rochefoucauld : " il faut une grâce pour quitter le monde, mais il n' en faut point pour le haïr. " qu' il y ait eu, à l' origine de son union extérieure avec port-royal, une telle idée et un parti pris de combiner ensemble bien des choses, ce n' est pas ce que je prétends ni ce que je veux dire : le relâchement et le mélange ne se firent que peu à peu et ne furent tout à fait sensibles qu' après quelques années. Dans une lettre de la mère Angélique à la reine de Pologne, du 21 mai p454 1654, on lit : " Madame De Sablé y vient (à port-royal) le plus qu' elle peut, ayant pris une maison fort proche en attendant que celle qu' elle a fait bâtir soit sèche. Elle se sépare le plus qu' elle peut du monde, et sincèrement elle veut être toute à Dieu. " cette sincérité laissait subsister toutes les faiblesses. Dès les premiers temps de son entrée à port-royal, on peut prendre idée de la délicatesse de ses rapports avec les mères, par ce billet de la mère Angélique, qui lui avait déjà écrit (11 mars 1653) au sujet des jours et des vues que la marquise tenait à ouvrir pour sa maison sur les jardins du monastère, ce qui effarouchait les religieuses autant que la peur des maladies pouvait effaroucher Madame De Sablé. La mère Angélique lui écrit donc de nouveau sur le même sujet, le jour de saint Joachim (20 mars) : " ma très-chère soeur, encore que j' aie la migraine, je ne puis remettre à vous dire qu' absolument je remets à votre bonté et sagesse tous nos intérêts touchant vos vues... etc. " p455 dans le corps de logis qu' elle s' était fait bâtir, il y avait un passage et une porte d' entrée qui donnait dans le monastère. Cette porte dut être murée par ordre exprès du lieutenant civil, donné le 18 août 1661. La mère Agnès disait à ce propos, ou plutôt elle répétait ce qu' elle avait dit dès le premier jour de l' installation de Madame De Sablé en une chambre frontière de port-royal, que, " si elle pouvait faire des miracles, elle donnerait à Madame De Sablé l' agilité des corps glorieux, qui entrent les portes fermées. " nous apprenons d' une lettre de la même mère Agnès (27 décembre 1663) que, pendant les négociations de la paix en 1662 et dans l' espérance du bienheureux accommodement ménagé par M De Comminges, auquel Madame De Sablé prenait la plus grande part, on s' était permis, sur l' avis de je ne sais quelle personne étrangère, et en cédant p456 aux instances de la marquise, de rouvrir cette porte interdite, ce qui était une contravention formelle aux ordres du roi, et ce qui donna bientôt des scrupules et des craintes aux religieuses ; elles avisèrent sans bruit à la faire refermer. Mais que cette porte fût murée ou non, c' étaient des correspondances sans fin avec l' intérieur de port-royal, des lettres continuelles, de petits billets à la mère Angélique, à la mère Agnès, à la soeur Angélique De Saint-Jean. Madame De Sablé gardait et portait dans sa dévotion cette susceptibilité et ce caprice exigeant des amitiés les plus gâtées par le monde. Si elle était bienfaitrice de port-royal, port-royal avait fort à faire avec elle pour reconnaître ces bienfaits ; le cloître austère avait à sa porte le village des petits soins . Si on ne lui écrivait pas assez tôt, si on laissait échapper un terme de respect, si on oubliait de l' appeler ma soeur dans les lettres, si on n' avait pas causé avec elle assez longtemps, la bouderie avait son cours, et il fallait mille douceurs pour la ramener, pour la convaincre qu' on l' aimait encore. p457 La mère Angélique la grande s' épuisait à la rassurer, à l' exhorter, à lui dire qu' elle priait Dieu pour qu' elle devînt la femme forte dans tous les sens. La mère Agnès était plus aisément en coquetterie béate avec elle, et s' en accommodait mieux ; elle y mettait de l' enjouement, une sorte de grâce. Au premier jour de l' an 1664, elle terminait une lettre toute de souhaits pieux et de protestations tendres, en cette gentille manière et en lui envoyant pour étrennes une mouche : " j' y joins un présent conforme à ma petitesse, et que vous ne pourrez pas dire qui n' ait cette qualité, puisque, selon l' expression générale de tout le monde, il n' y a rien de quoi l' on fasse si peu de cas que d' une mouche ; mais, pour ne la pas être dans la fâcheuse propriété qu' elles ont de se rendre fort importunes, je finis ce billet par les très-humbles obéissances, etc. " -un jour que Madame De Sablé, à la suite d' un gros rhume, s' imaginait avoir perdu l' odorat, la mère Agnès lui écrivait en manière de consolation et en se proposant elle-même pour exemple : " je suis bien aise et bien fâchée en même temps, ma très-chère soeur,... etc. " p458 on a la réponse de Madame De Sablé. Ce malheureux odorat s' en était allé et était déjà revenu d' autres fois auparavant. Je ne sais si cette fois il se le tint pour dit, et ne revint pas. La soeur Angélique De Saint-Jean, qui servait souvent de secrétaire, n' avait pas trop de tout son esprit pour conjurer et exorciser les mille petits démons de la marquise ; elle lui écrivait un jour assez vivement : " tout de bon, si vous étiez à la place du roi, j' appréhenderais que cette défiance vous fît condamner à l' exil bien des personnes qui ne le mériteraient non plus que celui qu' on y envoie (M De Bernières ou tout autre) ; car c' est quasi nous bannir de votre conversation que de nous faire toujours accroire que nous nous en retirons, lorsque nous nous tuons de vous dire tout le contraire. " les fins de billets sont faites pour réparer et redeviennent gracieuses : " mais enfin vous savez si bien contraindre le monde qu' il faut qu' on cède à la peur de vous fâcher ; mais on ne vous cédera jamais que vous aimiez plus qu' on ne vous aime. " un jour, Madame De Sablé entra dans sa tribune à l' église, pendant qu' une morte était au choeur, ou du moins un peu avant qu' on y apportât cette morte. On avait oublié de la prévenir ; ce fut une longue rancune. D' autres fois on était plus exact, et l' on brûlait beaucoup de bois de genièvre dans la cour où quelque pauvre p459 défunte avait été exposée deux ou trois heures seulement ; et pour tranquilliser encore Madame De Sablé, on lui écrivait que c' était un surcroît de précaution, qu' assurément il n' y avait point eu de rougeole à cette maladie, que ce n' avait été qu' inflammation de poitrine avec hydropisie, etc. Dans une circonstance où il y eut en effet beaucoup de malades, elle n' y put tenir, et elle quitta sa maison. La mère Angélique lui écrivait : " ma très-chère soeur, si vous saviez la peine que me donne la vôtre, je crois que vous auriez autant de peine pour moi que j' en ai pour vous... etc. " p460 on souffre de voir ces saintes avoir tant à s' occuper de cette maniaque de qualité. Il semble que les grandes âmes et les grandes vertus devraient être affranchies de ces contacts rapetissants. Mais Madame De Sablé p461 était influente ; elle prêtait son crédit, elle se donnait elle-même : on ne pouvait la rejeter. Pour tout dire, on avait besoin d' elle. La charité y mêlant son subterfuge, on se disait : elle a besoin de nous . Elle avait, de près, des obligeances et des attentions délicates qui faisaient passer sur bien des ennuis. Bref, il la fallait accepter avec les charges. Port-royal eut en elle une charge mémorable. -elle les a bien fait endêver , comme on dit. Notez que, si la peur de la mort et du mauvais air dominait tout, en même temps la peur de l' éternité la poussait (au moins dans les premières années) à aller plus avant en religion. M Singlin résistait le plus qu' il pouvait et lui battait froid. Elle s' en plaignait. On avait grand' peine à lui expliquer que c' était sa méthode, que dans son extrême humilité il craignait de s' engager dans la conduite des personnes du monde, qu' il attendait que l' esprit de Dieu redoublât la vocation et les désirs des âmes, et lui donnât à lui-même la pensée de les diriger : " si tous les directeurs en usaient de la sorte, qu' ils éviteraient de maux ! Mais, voyez-vous, ma très-chère soeur, l' orgueil naturel n' aime point cela, et les dames qui ont été adorées autrefois le trouvent terriblement rude. " -M Singlin, par une lettre du 17 octobre 1661, conseillait fort sagement à Madame De Sablé de ne pas trop s' engager au dedans de port-royal : " ayant des choses en vous qui vous sont si particulières et si peu communes avec les personnes qui sont en religion,... etc. " p462 en 1662, Madame De Sablé s' intéressa très-vivement aux négociations de M De Comminges, et aurait voulu qu' on y mît plus de condescendance. Elle était et devait être du côté des accommodants. On a une lettre d' Arnauld, qu' il lui écrit sur une nouvelle proposition d' accommodement, en mai 1663 ; il y a des duretés à l' adresse de M De Comminges, à qui l' on prétend remontrer son devoir. Madame De Sablé avait trop de tact pour en faire usage : " on est bien heureux lorsque de telles choses s' adressent à vous, lui disait à ce propos Mademoiselle De Vertus ; car votre délicatesse vous fait sentir ce qui est bon ou mauvais à montrer. " mais aussi cette dissimulation polie n' aidait en rien au succès, lorsqu' on en venait à l' éclaircissement. Elle fut très-active pour la paix de l' église ; mais dans cette dernière négociation, Madame De Longueville eut la haute main et l' éclipsa. Madame De Sablé fut pourtant de celles à qui l' on écrivait des lettres de congratulation sur ce grand événement. On a quantité de lettres à elle adressées en ces années par son fils l' évêque de La Rochelle ; on y voit comment il se prêta peu à peu à ses désirs et donna la main, tout prélat de cour qu' il était, à la réclamation des dix-neuf évêques auprès du pape. à travers cela, les soins du monde et du bel-esprit ne la laissaient pas un instant. Au plus fort de cette persécution p463 de port-royal, M De La Rochefoucauld donnait ses maximes (1665). Madame De Sablé y avait grande part, les critiquait, y ajoutait, n' y gâtait rien, les faisait copier, les prêtait sous main à une quantité de personnes et avec toutes sortes de mystères, en ramassait pour l' auteur les jugements divers. Son salon était le grand laboratoire des maximes ; on assiste chez elle à leur confection. Enfin, elle en travaillait le succès. On a un petit projet d' article d' elle pour le journal des savants , qui commençait à paraître ; elle l' envoya à M De La Rochefoucauld, le 18 février 1665, pour qu' il l' y fît insérer, s' il le jugeait bon. L' auteur l' accueillit et n' y retrancha qu' une critique. J' ai raconté cette anecdote littéraire en son lieu. Madame De Sablé, dans son ébauche d' article, envisageait chrétiennement le livre des maximes , et indiquait le point de vue qu' ont ingénieusement approfondi depuis d' autres critiques supérieurs. M De La Rochefoucauld était dès lors en liaison étroite avec Madame De La Fayette, que nous verrons, à la fin, assistée par Du Guet et par quelques-uns des messieurs de port-royal ; voici une de ses premières grandes amies, Madame De Sablé, qui travaille aux maximes , tout à côté de port-royal ; Madame De Longueville elle-même, sa passion de la fronde, s' est déjà rattachée à ce monastère par sa pénitence ; -ajoutez Madame De Sévigné, amie voltigeante, et qui va de l' un à l' autre : -ainsi port-royal entoure de tous côtés M De La Rochefoucauld ; nous le cernons en quelque sorte, p464 mais nous ne l' atteignons pas. M De La Rochefoucauld, comme Molière, est trop parfaitement consommé en clairvoyance humaine, il tient trop bien son explication, il est trop foncièrement philosophe, pour pouvoir être même effleuré. Nous touchons, quoi qu' il en soit, à la vraie supériorité de Madame De Sablé, s' il lui en faut accorder une. Les témoignages là-dessus paraissent concourir. Ce n' est pas seulement M D' Andilly qui considère certaines pensées d' elle " comme le fruit d' une expérience qui ne s' est pu faire que dans un monde où se rencontre le dernier raffinement de toutes choses ; " la mère Angélique lui disait : " vous êtes doctissime dans les passions, les dégoûts, les instances et les fourberies du monde, " et M De La Rochefoucauld lui écrit : " vous savez que je ne crois que vous sur de certains chapitres, et surtout sur les replis du coeur. " Madame De Sablé eut aussi l' idée de se charger, avec Madame De Longueville, de faire la fortune du livre de M Esprit, alors retiré à Béziers. Elle aimait avant tout ce genre d' écrits, l' analyse morale, les réflexions et tout ce qui était de raisonnement intérieur, autant qu' elle goûtait peu les faits et les histoires. Elle aimait la matière qu' elle connaissait bien et qui était elle . On a publié, l' année de sa mort, un petit recueil de p465 ses maximes et pensées diverses (1678). Elles sont loin de répondre à la réputation de l' auteur. Ces maximes se rapportent surtout à l' usage de la société et de la conversation. C' est plus judicieux que piquant. Le tour y manque, ou du moins n' y est pas excellent. Ce sont des épreuves d' essai : La Rochefoucauld seul a la médaille parfaite. Je crains toujours d' être injuste, et je ne voudrais point paraître plus rigide qu' il ne faut envers une personne, après tout, si distinguée. On ferait un agréable butin dans sa correspondance, dans cette masse de lettres qu' elle recevait et qu' elle conservait ; et depuis que j' ai eu cette idée, d' autres l' ont eue également et y ont réussi à leur manière. On apprend à connaître près d' elle le spirituel abbé de La Victoire, dont le nom est associé d' ordinaire au sien. Il se prétendait marié à elle par une sorte de lien idéal : " il ne peut arriver de mauvaise intelligence entre nous, qui ne tienne du divorce ; car, ne vous ayant pas épousée, pour vous donner un meilleur parti, je n' ai pas laissé de me faire dans le coeur un mariage clandestin avec vous qui durera éternellement. " il lui écrit, de son abbaye de La Victoire, de jolies lettres badines, où il la tient au courant de ses ennuis, des emplois de son loisir : il craint de s' être rouillé l' esprit par l' absence, et il réclame d' elle un moment, à son retour, pour tout réparer : " un de vos moments referait tout ce que les heures des autres ne raccommoderaient pas. " en attendant, il s' amuse à p466 traduire les lettres familières de Cicéron, et s' entretient avec messieurs de port-royal, qui lui font (par leurs livres) très-bonne compagnie : " je brouille assez de papier sur des matières fort différentes, mais cela ne sert qu' à me faire connaître qu' on ne se doit point mêler d' écrire après eux... etc. " voilà comme elle aimait qu' on lui parlât, du temps qu' on l' adorait, et elle ne haïssait pas qu' on l' en fît ressouvenir jusqu' à la fin. Son amitié avec la comtesse De Maure avait été aussi intime, aussi inquiète, aussi jalouse et orageuse que possible. Il en resta quelque chose jusque dans ces années de port-royal. La comtesse De Maure continue de lui dire mamour ; elle continue de lui écrire sur mille détails de société, sur ses maximes (celles de Madame De Sablé) qu' elle compare et préfère à celles de M Esprit, sur une bourse, une collation. Voici un bout de lettre d' elle, qui donne bien le ton et le degré de la considération et de la rareté dont était Madame De Sablé, et des délicatesses, des renchérissements de procédés de tout ce beau monde chrétien, ci-devant précieux : " j' ai vu m le prince De Conti, dînant avec Madame De Longueville... etc. " p468 la paix de l' église fut une grande satisfaction pour Madame De Sablé. J' ai dit qu' une part de l' honneur et des félicitations lui en revint. Godeau, qui prenait toujours les choses par le beau côté, ne manqua pas de l' en complimenter par lettre. Pourtant il y aurait bien eu quelque chose à dire, et elle n' était pas sans quelque petit reproche à se faire. Dans l' intervalle de la persécution, elle ne s' était pas seulement distraite, elle avait pactisé avec l' ennemi ; elle n' avait pas rompu avec M Chamillard : la peur fait faire bien des choses. Elle craignait, si elle revoyait la mère Agnès, qu' il y eût lieu à quelques explications. La mère Agnès, à qui M De Sévigné faisait part de ces appréhensions de sa voisine, répondait (2 novembre 1668) : " si nous avons l' honneur de voir madame la marquise, ce sera pour lui parler de l' éternité et non pas d' un temps aussi misérable que celui qui s' est passé depuis notre séparation,... etc. " et dans une lettre du même temps, en réponse à M De Sévigné, qui avait parlé sans doute des bonnes dispositions de Madame De Sablé : " je désire, écrit la mère Agnès, que ce que vous avez dit qui était déjà, le soit à l' avenir, et que je ne manque plus à prier Dieu pour cette dame, p469 qui a été longtemps l' objet de notre vénération, lorsqu' elle ne respirait que la solitude d' un monastère pour être uniquement à Dieu . " à travers ce qui nous échappe, on devine qu' il y avait eu quelque tort et du froid. Mais enfin tout allait se réparer et s' oublier. La joie du succès et de la cause triomphante couvrait bien des ennuis et des faiblesses. Par malheur, en ce qui était de Madame De Sablé, une nouvelle contrariété dut se joindre aussitôt à cette joie générale, un nouvel obstacle se dressa devant elle, port-royal, à partir de ce moment-là, n' étant plus qu' aux champs. Il ne pouvait être question, même un seul instant, qu' elle s' y allât confiner, ni qu' elle y prît des quartiers ; elle avait, dès l' origine, fait voeu de stabilité pour Paris. L' exemple de Madame De Longueville, de Mademoiselle De Vertus, fut insuffisant ; le mauvais air des étangs (sans compter la séquestration du monde) lui interdisait ce saint et suspect vallon. M De Sévigné, qui, lorsqu' il le fallut, n' hésita point à s' y retirer et à quitter son logement du faubourg, lui disait assez crûment : " mais, madame, vous aurez beau faire, vous n' allongerez pas vos jours d' un seul moment au delà du terme que Dieu y a mis : si vous aviez cette vérité bien fortement imprimée dans l' esprit, je suis persuadé, madame, que vous ne craindriez pas tant de choses. Mais enfin ne bougez de Paris, et faites-y pénitence. " elle resta à Paris, sans y faire plus de pénitence ; elle garda sa maison du faubourg Saint-Jacques, près de ce couvent, désormais séparé sous la mère Dorothée. Elle paraît avoir songé, dans l' été de 1675, à s' aller loger à l' hôtel Rambouillet ; on a une lettre de p470 M De Montausier à elle sur ce projet, qui n' eut pas de suite, à moins qu' elle n' y soit allée pour une seule saison. J' aurais aimé à croire que la porte de Madame De Sablé, du côté du monastère si dégénéré, ne se rouvrît point ; que sa petite tribune de faveur lui parût désormais une incommodité et un danger, plutôt qu' un avantage ; mais il n' y a pas moyen de douter qu' elle entretînt de libres et fréquentes communications avec le port-royal mal pensant, comme elle avait fait avec l' autre. L' habitude des lieux l' emporta sur le changement des personnes, et elle ne redouta point en ce genre la contagion. Ses relations avec port-royal des champs ne discontinuèrent pas pour cela. Elle resta amie à distance, toujours susceptible, soupçonneuse, inquiète d' être moins aimée de ses anciennes soeurs ; les accusant souvent d' oubli, et elles s' excusant sur leur rusticité. La mère Agnès lui écrivait, de temps en temps, pour des condoléances, pour des compliments ; en dernier lieu, ce fut pour lui parler, avec des remercîments infinis, d' une visite que l' évêque de La Rochelle, le fils de Madame De Sablé, avait daigné faire à port-royal des champs, en compagnie de l' évêque de Meaux, à l' époque de l' octave du saint-sacrement (juin 1670). La mère Angélique De Saint-Jean lui écrivit (17 novembre 1672) une lettre de condoléance sur la mort de son petit-fils, le marquis De Bois-Dauphin, tué dans la guerre de Hollande. Le salon de Madame De Sablé devait être le centre des bureaux d' esprit jansénistes, dans ce faubourg Saint-Jacques où logeaient alors Nicole, Arnauld, M De Tréville, Madame De Saint-Loup, une Sablé en diminutif, mais d' un cran inférieur. Elle voyait, au reste, des gens d' esprit de toute sorte et de toute robe, et même des p471 ennemis de ses amis, s' ils l' amusaient. On trouve dans ses papiers, à la date de 1675, un petit billet du père Rapin, sur une certaine salade mangée la veille au soir chez m le premier président Lamoignon, et qui avait été trouvée fort bonne ; c' était un secret de friandise de Madame De Sablé. " on souhaite avoir le secret de la faire, écrit le père Rapin ; je tâcherai d' avoir le temps pour vous aller le demander moi-même. " singulière lettre à une dame soi-disant janséniste, de la part d' un jésuite, auteur d' une histoire satirique du jansénisme . Le père Rapin emportant sa recette de salade, et Nicole apportant un petit traité de morale, purent se rencontrer sur l' escalier de la marquise. C' est que Madame De Sablé aimait les amalgames, et qu' elle ne s' était rien retranché ; et pour preuve dernière et suprême que le vieil homme en elle, je veux dire la ci-devant jolie femme, avait aussi peu abdiqué que possible, voici ce que lui écrivait trois mois avant sa mort une flatteuse amie, la comtesse De Bregy, cette précieuse mère de notre soeur Eustoquie : " le 29 octobre 1677. Je vous vis hier, madame, si belle et si charmante,... etc. " p472 on le voit trop, la mère Angélique et M Singlin ont perdu leurs peines ; Madame De Sablé n' a été que la plus spirituelle des incurables de port-royal. Le jargon de Voiture est encore de saison avec elle jusqu' au dernier jour ; elle a besoin, à plus de soixante-dix-sept ans, qu' on lui en conte . Au moment où cette ancienne amie intime, la comtesse De Maure, venait de mourir (1663), Mademoiselle De Vertus écrivait à Madame De Sablé : " cette pauvre comtesse De Maure me fait une grande pitié. Je prie notre-seigneur de lui faire miséricorde. Hélas ! Madame, l' inutilité de la vie met bien souvent autant en péril que de plus grands péchés... " -quand Madame De Sablé était près de mourir, le comte De Tréville écrivait à Madame D' Uxelles : " je n' ai pas encore su des nouvelles de Madame De Sablé aujourd' hui ; mais je n' ose quasi en demander, tant je suis persuadé qu' on n' en aura que de mauvaises à me dire. Cette bonne dame me fait pitié. C' est une chose terrible que de se trouver ainsi aux portes de l' éternité et à la veille de paraître devant le tribunal de Jésus-Christ, après avoir passé la meilleure partie de sa vie sans songer à ce passage et sans se mettre en état de ne le plus craindre. " il ne manquerait plus que de voir quelqu' un faire pareille p473 complainte à la mort de M De Tréville, et c' est ce qui eut lieu en effet : car lui aussi, il ne fut que le bel-esprit épicurien de port-royal. Madame De Sablé mourut le 16 janvier 1678, quinze mois avant la duchesse De Longueville, et sans être témoin de la reprise d' hostilités contre le monastère, un peu moins cher pourtant à son coeur, on peut le croire, depuis qu' il était moins contigu. Ce qui n' empêcha pas qu' on n' y fît des prières pour elle. Le 28 du même mois, on y chanta à son intention, après vêpres, " vigiles entières avec tous les répons ; " et le lendemain, après tierces, on chanta laudes, la messe et le libera : ce qu' on accordait aux amis. Ce fut M De Saci qui officia. p474 M De Tréville n' est pas un des messieurs de port-royal à proprement parler, mais il y touche ; c' est un voisin, un de nos proches voisins du faubourg Saint-Jacques, un de ces rares personnages qui, pour ne s' offrir à nous qu' incidemment et dans un demi-jour, ne méritent pas moins d' être remarqués. Cet homme dont le nom seul est connu et dont il ne reste pas d' oeuvres, a eu heureusement trois grands peintres : Bourdaloue, La Bruyère, et Saint-Simon. Cela aidera à le distinguer. Issu d' une famille noble du Béarn, élevé avec Louis Xiv, cornette de la première compagnie des mousquetaires, il était de la société intime de Madame Henriette duchesse d' Orléans. Il se trouvait auprès d' elle p475 à Saint-Cloud, lorsqu' au retour d' Angleterre (juin 1670) elle y revint jouir de la beauté de la saison et de la conversation de ses amis, dont il avait l' honneur d' être, et des plus particuliers, avec M De Turenne, M De La Rochefoucauld, Madame De La Fayette et un petit nombre d' autres. Il était présent à cette mort subite qui bouleversa tous ceux qui en furent témoins : " Tréville que je ramenai ce jour-là de Saint-Cloud, nous dit La Fare, et que je retins à coucher avec moi pour ne le pas laisser en proie à sa douleur, en quitta le monde, et prit le parti de la dévotion, qu' il a toujours soutenu depuis. " ce dernier point seul de sa persévérance n' est pas tout à fait exact. Tréville était déjà, d' ailleurs, fort avancé alors dans la religion, au moins par ses études ; il se rattachait, dès les années 1666-1668, à la société particulière de Madame De Longueville convertie ; et comme il était savant, finement savant et avec curiosité, qu' il possédait le grec à fond, et mieux que la plupart de messieurs de port-royal, elle l' avait initié aux conférences qui se tenaient chez elle à l' occasion du nouveau-testament de Mons et en vue d' une seconde édition. Tréville avait proposé plusieurs corrections essentielles, et pour le tour, et pour le sens. L' idée seule de rien changer à l' ouvrage de M De Saci, prisonnier à cette époque, choqua beaucoup quelques personnes du pur port-royal. Un laïque, un étranger, se mêler à l' oeuvre du sanctuaire, quelle intrusion ! Quelle profanation ! M D' Andilly, qui ne savait pas d' abord de qui étaient les corrections proposées et qui les croyait de M Du Bois, s' effaroucha et en écrivit à M Arnauld. Il aurait voulu qu' on ne reçût à port-royal la parole de Jésus-Christ p476 que de la main des gens de la maison : " conservez à nos soeurs, disait-il, la traduction de leurs pères, sans permettre qu' elle soit altérée par une main étrangère. " Arnauld lui répondait très-sensément que c' était mêler trop d' amour humain à des choses d' un ordre supérieur, et que cet esprit de famille porté dans la religion passait les bornes : " sera-ce donc à cause que la traduction est d' un tel ou d' un tel, que nous aurons du goût à la lire ; et la considération des hommes nous sera-t-elle nécessaire pour nous faire estimer les paroles du saint-esprit ? " et quant aux critiques que M D' Andilly insinuait contre la piété plus ou moins habile et intéressée de M Du Bois, Arnauld lui faisait observer qu' elles manquaient le but, puisque les corrections n' étaient pas de lui, mais d' un autre de ses amis, " que vous ne pouvez pas, disait-il, accuser d' être intéressé, puisque vous ne le connaissez pas, et que nous savons, au contraire, que la seule pensée de son salut lui fait quitter toutes les prétentions qu' il avait dans le monde. " la lettre est du 26 août 1666, et montre que les dispositions religieuses de Tréville étaient bien antérieures à la mort de la duchesse d' Orléans. Elles ne firent qu' éclater à tous les yeux en cette touchante occasion. Cette conversion, avec le bruit qu' elle fit et le tour janséniste qui bientôt y parut, ne plut point, je le crois, à Louis Xiv. Le roi put en vouloir à messieurs de port-royal, qui lui avaient pris un jeune courtisan spirituel, à peu près de son âge, comme Richelieu en avait voulu p477 autrefois à M De Saint-Cyran, d' avoir enlevé M Le Maître, un homme de talent et propre à le servir, dans la première veine de ses succès. Ce qui me fait conjecturer que dès lors le roi ne se montrait pas très-approbateur de la retraite de Tréville, c' est que Bourdaloue se permit de faire du nouveau converti un portrait satirique et reconnaissable en chaire, pour l' avent de 1671. Madame De Sévigné raconte, à cette date, comment l' éloquent prédicateur fit trois points de la retraite de Tréville ; et l' on retrouve, en effet, dans un sermon imprimé, sur la sévérité évangélique, des allusions certaines à cette prétention, qui était le cachet de Tréville, de vouloir être en tout comme pas un autre, de ne ressembler en rien au commun des martyrs, et de se choisir une dévotion même qui fût d' une distinction et d' une qualité à part : " c' est dans les plus beaux fruits, dit saint Augustin, que les vers se forment, et c' est aux plus excellentes vertus que l' orgueil a coutume de s' attacher. " La Bruyère, dix-sept ans après, gravait, de son burin le plus incisif, un portrait de Tréville tout à fait dans le même sens et avec la même physionomie : " Arsène, du plus haut de son esprit, contemple les hommes, et, dans l' éloignement d' où il les voit, il est comme effrayé p478 de leur petitesse : loué, exalté et porté jusqu' aux cieux par de certaines gens qui se sont promis de s' admirer réciproquement... " il faut tout relire. Mais on sent comme quelque chose d' un auteur piqué qui se venge d' un dédain, dans le portrait tracé par La Bruyère. Ainsi crayonné et blasonné en chaire, noté à la cour, tombé de Versailles au faubourg Saint-Jacques, Tréville n' avait plus qu' un parti à suivre, c' était d' être dévot et de s' y tenir. Il ne fit point la campagne de 1672 ; et " il a eu raison, écrivait Bussy à Madame De Scudery. Après les pas qu' il a faits du côté de la dévotion, il ne faut plus s' armer que pour les croisades. Un homme du monde ne peut justifier sa retraite, à quoi la plupart des gens veulent trouver à redire, qu' en ne se démentant point et la soutenant jusqu' au bout. " -quelques années après (juin 1677), Madame De Scudery écrivait à Bussy : " je vis hier Tréville ; il a l' air mortifié comme un capucin : mais pour de l' esprit, il en a autant que jamais, et même plus agréable, car il l' a plus doux ; et, s' il vous en souvient, cela lui manquait. " Tréville avait l' esprit naturellement dédaigneux, piquant, satirique, et plutôt vif que doux. Bussy, qui paraît d' ailleurs en faire grand cas, répète toujours, en homme qui ne hait pas les chutes des autres : " et puis, je l' attends à la persévérance. " p479 c' était là le point délicat. Mais insistons encore sur cette rare éminence de son esprit. Les preuves directes nous manquent. Tréville n' était pas homme à en laisser. Il n' estimait pas assez le commun des mortels pour se livrer à eux par un ouvrage imprimé. Il faisait des lectures, mais où il n' y avait que peu d' élus. Madame De Coulanges nous offre un aperçu de ces fines agapes et de ces dégustations exquises : " j' attends aujourd' hui (24 juin 1695) une compagnie, qui ne vous déplairait pas, ma très-belle ; c' est M De Tréville qui vient lire à deux ou trois personnes un ouvrage qu' il a composé ; c' est un précis des pères, qu' on dit être la plus belle chose qui ait jamais été. cet ouvrage ne verra jamais le jour, et ne sera lu que cette fois seulement . De tout ce qui sera chez moi, je suis la seule indigne de l' entendre. C' est un secret que je vous confie au moins. " on sent bien que c' est à Madame De Sévigné qu' elle parle. Dans ce beau monde où peu à peu Tréville se laissa rembarquer, bien que toujours avec choix et mystère, il n' y avait que lui pour expliquer et rendre lumineux , par la manière dont il les exposait, ces systèmes subtils de la grâce, du quiétisme. On s' adressait à lui pour les comprendre, et il faisait, à l' intention de deux ou trois amis, de ces exposés, charmants dans sa bouche, qui eussent fait la joie et l' instruction d' un plus grand nombre : lui, il ne croyait pas le grand nombre en état de le goûter. Son travail restait une jouissance et une faveur. Figurez-vous un artiste qui, après les deux ou trois premières épreuves tirées d' une belle gravure avant la lettre, ferait briser la planche ! Ceux qui eurent le bonheur de le voir de près et de l' entendre lui en ont su d' autant plus de gré, et ils n' ont qu' une voix pour p480 parler de lui. Du Guet, " qui n' est pas trop sot sur ces mêmes sujets, " se sent transporté en l' écoutant. Nicole, dans une heure d' enthousiasme, va jusqu' à préférer l' esprit de M De Tréville à celui de Pascal. Despréaux, dans sa lettre à Perrault, énumérant quelques contemporains illustres, de ceux qu' il a toujours vus le plus frappés de la lecture des anciens, y nomme Tréville à côté des Lamoignon et des Daguesseau. Rollin, parlant de la cyropédie dans son histoire ancienne , y donne, à propos d' un certain passage, une explication ingénieuse que lui a fournie " un homme de qualité, dit-il, l' un des plus beaux-esprits et des plus beaux parleurs du siècle passé, qui avait une connaissance profonde des auteurs grecs. " dans un petit écrit intitulé caractère de Madame De Longueville , un anonyme qui est digne d' être Nicole et mieux que Nicole, voulant définir et louer l' entretien de la princesse, ne trouve rien de mieux que de comparer sa manière à celle de M De Tréville : " il y avait plus de choses vives et rares dans ce que disait M De Tréville ; mais il y avait plus de délicatesse, et autant d' esprit et de bon sens, dans la manière dont Madame De Longueville s' exprimait. " avoir de l' esprit comme M De Tréville, parler comme M De Tréville, c' était alors dans un monde très-connaisseur une louange consacrée. Il était grand homme pour tous ses amis, il était pour eux " le fameux M De Tréville, " et le public n' avait rien à y voir ; les sots ne savaient pas même son nom. Bossuet connaissait beaucoup M De Tréville. Il parlait de lui au roi, et rendait bon compte de sa conversion, p481 la garantissant sincère. Il a parlé de lui à coeur ouvert au maréchal De Bellefonds. Il lui trouve, je le dois dire, un peu trop de curiosité d' esprit, un trop vif désir peut-être de vérifier les choses de la religion à leur source ; car M De Tréville s' était mis à lire méthodiquement les pères, et il voulait couler à fond cette question de la grâce, et bien d' autres questions encore : " j' ai eu, écrit Bossuet au maréchal De Bellefonds (7 juillet 1673), une singulière et extraordinaire consolation de tenir ici (à Saint-Germain) quelques jours M De Tréville... etc. " et dans une autre lettre précédente, du 9 septembre 1672 : " j' embrasse M De Tréville. On me reproche tous les jours que je le laisse à l' abandon à ces messieurs (de port-royal) : ... etc. " ce fut M De Tréville qui, par ses objections tirées des pères grecs, amena Nicole à moyenner ce fameux système de la grâce générale, qui mitige tout le jansénisme. J' ai dit quelque part que M De Saci s' étonnait comment des personnes d' esprit pouvaient préférer les pères grecs aux pères latins. Ces personnes d' esprit, c' était M De Tréville qui montrait du goût dans cette préférence, un goût littéraire (sinon chrétien) plus délicat et plus fin. Ainsi cela est bien entendu ; si nous avions vécu p482 dans cette seconde et encore brillante période du jansénisme au dix-septième siècle, et si quelqu' un nous avait dit : " je vous ferai connaître un homme du parti, qui n' est pas un homme de parti, un homme qui a été initié à tout ce qu' il y a eu de plus parfait à la cour ou dans la retraite, et qui a été une lumière dans les conclaves les plus choisis ; qui y a porté et en a gardé l' air du monde, la liberté d' esprit, la suprême délicatesse ; un gentilhomme érudit qui sait les pères mieux que M Arnauld, et que Bossuet trouve seulement un peu trop curieux (car, avec cette curiosité, il est homme un jour à lui échapper) ; un théologien de salon avec qui comptent les docteurs ; un associé libre de la sorbonne, si elle avait de tels associés ; qui a un avis sur le synode de Dordrecht, et qui charme Madame De Coulanges ; qui a de l' esprit comme pas un, comme Madame De Sévigné, comme M Pascal, et plus que M Pascal (assurent ceux qui sortent de l' entendre) ; qui rend agréable et lucide tout ce qu' il explique, qui parle comme un livre et qui ne fait pas de livres..., " nous n' aurions pas cherché bien longtemps le nom de cet homme à part, et nous eussions bientôt interrompu en disant : ce ne peut être que M De Tréville. La position de M De Tréville dans le parti janséniste était originale et unique. Il était un des oracles de cet aréopage mystérieux qui siégeait devers les grandes-carmélites et saint-Magloire, et dont les arrêts (de 1670 à 1678) se redisaient à l' oreille et portaient coup. Pour être tout à fait en règle, et quoiqu' il ne voulût point écrire des livres et " qu' il fût proprement p483 dans l' état que saint Augustin appelle d' un saint loisir, " il avait consulté M D' Aleth, qui avait trouvé bon qu' il dît son avis sur les affaires de la vérité, qu' il fournît les pensées ou les textes qui lui viendraient pour la défense commune, et qu' il fît même quelque écrit passager (anonyme et secret) qui ne le commît point. C' était un rôle d' amateur zélé, mais d' amateur, -un reste de grand seigneur, ou d' homme qui n' en prend qu' à son aise, dans le théologien consultant. Il était toutefois assez ostensiblement lié avec port-royal pour qu' à la reprise de la persécution, en même temps que les derniers messieurs quittaient le désert des champs, il dût, lui de son côté, quitter le faubourg Saint-Jacques (juin 1679). " il disait que c' était sans ordre qu' il le quittait, mais par des avis charitables. " on ajoute qu' à ce propos il dit des merveilles à l' archevêque. Il en était bien capable, avec lui comme avec d' autres. Cette sortie de Tréville de son premier quartier, où il était si bien entouré, amena peu à peu dans sa vie du relâchement. Après être allé dans sa province, il se rengagea peu à peu dans le monde, vers 1683. Il était encore jeune, n' ayant guère que quarante-deux ans. Burnet, l' évêque anglican, qui le vit alors dans un voyage qu' il fit à Paris, en parle comme d' un homme d' un grand savoir et d' une religion éclairée, qui ne faisait que sortir depuis peu de sa longue retraite. Dans ce qu' il ajoute sur lui et sur plusieurs docteurs de sorbonne à qui il attribue des tendances de réforme, il dit p484 un peu plus qu' il n' y en a, et il tire un peu les paroles de son côté. Tréville, pénitent et retiré, avait eu une première persévérance de onze ou douze ans ; c' était déjà fort honnête. Il recommence donc à voir le monde, et il ne le reverra pas impunément. C' est ici que nous avons sur son compte les impressions très-animées, très-récréatives et pittoresques de Saint-Simon. Le grand peintre moraliste, dans le cas présent, ne paraît d' ailleurs y mettre aucun fiel, aucune rancune du genre de celle de Bourdaloue ou de La Bruyère, et seulement la pénétration qui est inhérente à son talent. Or, quoique nos petits nécrologes parlent de Tréville comme d' un pieux et savant seigneur qui a persévéré et qui est mort plein de mérites, uniquement occupé de l' étude et du soin de son salut, il n' est rien de tel que d' entrevoir la vérité, et, pour cela, d' écouter Saint-Simon dans ce qu' il a de plus abrupt et de plus primesautier, dans une de ses notes au journal de Dangeau : " Troisvilles, que par corruption on appelait Tréville, était, dit-il, un gentilhomme de Béarn, qui avait beaucoup d' esprit et de lecture, et un esprit galant et fort agréable... etc. " p485 Tréville, à la date de juin 1704, à laquelle se rapporte cette note, était assez remis dans le monde pour avoir consenti à être nommé de l' académie française ; mais Louis Xiv, quand il fut informé du choix de la compagnie et qu' on vint lui demander son agrément, répondit " que cette place ne convenait point à un homme aussi retiré que M De Tréville, et qu' ainsi il fallait que l' académie procédât au choix d' un autre sujet. " il ne pardonnait point à Tréville, élevé auprès de sa personne, d' avoir pu le quitter un jour si aisément, et de l' avoir sacrifié à un genre de vie qui n' était pas la pénitence pure. C' était là plus qu' un crime de lèse-majesté ; c' était un crime de lèse-personne , a dit Saint-Simon. Port-royal ne fut donc point représenté à l' académie française, D' Andilly, à l' origine, n' ayant point voulu en être, et Tréville, à la fin, ne l' ayant pu. On va tant nous en dire, et surtout nous en laisser tant rêver, sur les défauts que M De Tréville mêlait à ses veines de religion, et sur ses éclipses d' austérité où il se retrouvait le plus tempéré des moralistes indulgents, qu' on nous le fera tout à fait aimer. Certes, Tréville était dans un de ces intervalles de philosophie humaine et très-adoucie, lorsque Lassay lui écrivait : " s' il était permis à un homme qui fait le métier de volontaire avec des p486 cheveux blancs, de parler de philosophie, et de répondre à des discours aussi sages que les vôtres, je vous dirais, monsieur, que je suis convaincu de tout ce que vous me mandez : ... etc. " nous avons déjà vu un janséniste aimable, M D' Aubigny, s' entretenant librement avec Saint-évremond ; p487 voici que nous surprenons un second janséniste, l' homme d' esprit par excellence, qui s' entretient non moins librement avec Lassay. La réponse de celui-ci nous donne le ton, et ce ton n' est pas d' un rigoriste. L' homme à qui l' on écrit cela, et qui s' attire de ces répliques, est de la philosophie d' Horace, et à son tour il peut dire en sentant le pied lui glisser : nunc in aristippi furtim praecepta relabor. Je cherche des noms qui nous rendent par quelques traits connus une sensible idée de ce que pouvait être Tréville pour ses amis, et je ne trouve rien qui lui aille mieux, et à nous aussi, que de l' appeler le M Joubert ou peut-être encore le M De Rémusat du jansénisme (ne prenez de ces noms que l' éclair rapide où ils se rencontrent). M De Tréville avait des pénétrations, des délicatesses, des curiosités et des étendues d' intelligence, en un mot un esprit et une science qui devaient souvent bien embarrasser sa foi. Il y avait des saisons où celle-ci fondait tout entière. à force de bien comprendre et de développer à ravir tous les systèmes, il ne savait pas bien réellement si tous n' étaient pas un jeu supérieur et un simple exercice de plaisir pour le sage. Singulier chrétien, singulier voisin de port-royal ! Revers et dénoûment imprévu de la pénitence ! Vous vous croyez sur un rocher des plus fermes, comme qui dirait à Malte ou à Gibraltar ; mais tout d' un coup tout remue, et vous êtes à Délos. p488 Xi. Ce n' était pas un bel-esprit que le chevalier Renaud De Sévigné, qui mourut à port-royal des champs, le 16 mai 1676 ; mais c' était un original, et un pénitent des plus sérieux. Il avait beaucoup fait la guerre, et avec distinction. Il lui resta une teinte de ridicule d' avoir été battu dans cette sortie qu' il fit au siége de Paris (1649), à la tête du régiment de cavalerie levé par son ami le coadjuteur (archevêque de Corinthe). Cet échec s' appela gaiement : la première aux corinthiens . Son nom est devenu comme inséparable de cette plaisanterie de la fronde. Le chevalier De Sévigné méritait mieux ; p489 il avait eu de beaux services dans les guerres d' Allemagne et d' Italie. Il avait été chevalier de Malte. On raconte que pendant ses guerres, un jour, au sac d' une ville, ayant trouvé une petite fille de trois ou quatre ans, abandonnée de ses parents et laissée sur un fumier, il fut touché de compassion, ramassa cet enfant dans son manteau et résolut d' en avoir soin toute sa vie : ce qu' il exécuta fidèlement, et la jeune fille venue en âge se fit religieuse dans un monastère, où il paya sa pension. Cette action de charité lui porta bonheur, et il arriva un jour, disent nos relations, où le bon pasteur le recueillit à son tour, lui aussi, et le prit dans ses bras comme il avait recueilli cette petite. Il se le disait également ; il s' était fait faire, pour l' avoir continuellement sous les yeux, dans son oratoire, un tableau du bon pasteur (par Champagne), et il en avait l' image gravée à son cachet. Devenu veuf de la mère de Madame De La Fayette, Madame De La Vergne, qui s' était remariée avec lui, il songea à se retirer du côté de Dieu, et, pour cela, il se tourna du côté de port-royal (1660). Il s' adressa à M Singlin, qui voulut bien le recevoir à pénitence et le diriger : comme il avait quelque chose de fier et d' impérieux par son humeur, par sa race (il était breton), et par l' habitude du commandement, M De Sévigné eut à faire pour s' assujettir à l' obéissance. Il s' y plia peu à peu. Ayant fait bâtir un corps de logis attenant au monastère de Paris (1661) et qui devait revenir après lui aux religieuses, il y vécut d' une vie de plus en plus exacte et sévère, se dépouillant graduellement des restes d' élégance ou de luxe qu' il conservait d' abord, et réduisant même ses aises. M De Saci, avec Fontaine, avait un appartement dans ce corps p490 de logis, et le carrosse que gardait M De Sévigné était moins pour lui que pour son hôte. Lui, il allait volontiers se promener, quand il en avait besoin, au jardin des capucins qui était en face, et, comme il y allait en été avec un grand parasol dont il se séparait difficilement, de peur du soleil, les enfants du quartier le poursuivaient de cris et huées, d' une musique assez peu agréable. Par un retour de vieil homme, il eut un jour l' idée de leur faire donner quelques légères corrections et caresses, que leur administrerait un domestique dont il se ferait accompagner ; et il consulta M De Saci, qui sourit de ce cas de conscience d' un genre nouveau. M De Sévigné lisait beaucoup. Il avait cinquante-sept ans quand il se mit à apprendre du latin, et il en apprit assez pour entendre les offices et prières, et quelques ouvrages de saint Augustin et de saint Bernard ; il ne se refusait pas le plaisir d' en citer. Il aimait à transcrire les traductions de M De Saci, et s' en faisait une édification et un devoir. Tendrement attaché à la communauté dont il se considérait comme un féal serviteur et un humble frère, et dont il avait fait l' objet de ses libéralités continuelles, de ses grands ou petits présents, il souffrit bien pendant les quatre années d' exil qu' il demeura dans sa maison de Paris, tandis que les soeurs étaient chassées de la leur et confinées aux champs. Il trouvait moyen encore de leur être utile, par les avis et les renseignements qu' il leur donnait sur les procédés de sa voisine, la soeur Dorothée. Il n' hésita pas ensuite p491 à s' arracher à cette maison de Paris, où il comptait mourir, pour émigrer lui-même au désert, quoique cela dût lui coûter. Il s' était accoutumé à voir dans le monastère de Paris l' image de la patrie du chrétien. Un jour qu' il revenait au faubourg Saint-Jacques, après une maladie et convalescent, comme on lui demandait des nouvelles de sa santé, il répondait agréablement " que la force avait commencé à lui revenir en passant devant l' institution, mais qu' il s' était senti tout à fait guéri en revoyant le clocher de port-royal. " c' est cet homme de coeur et de repentir qui, retiré aux champs en 1669, ayant consommé ses bienfaits envers les religieuses en leur fournissant de quoi rebâtir le cloître et agrandir le réfectoire, ayant achevé d' y dompter et d' y soumettre à la mansuétude de l' agneau les duretés originelles de sa nature, mourut en paix dans la soixante-sixième année de son âge (1676), à temps et comme à souhait, -je veux dire, avant que de nouvelles persécutions vinssent l' affliger dans la personne de ses soeurs et le jeter loin d' elles dans un inconsolable exil. Il fut inhumé dans ce cloître qu' on lui devait, et qui avait fait l' objet de ses constants désirs. Circonstance touchante ! Lorsqu' il vint demeurer à port-royal des champs, il avait désiré d' abord voir et visiter ce cloître, désormais insuffisant, et sur lequel il avait tout bas ses desseins de réédification généreuse ; il voulait sans doute p492 prendre idée de ce qu' on y pouvait faire. Il avait laissé percer quelque chose de ce désir curieux dans une lettre à la mère Agnès, avec laquelle il entretenait une édifiante et courtoise correspondance. Elle lui avait répondu en lui opposant le règlement inflexible sur la clôture, et l' anathème de notre mère l' église : " c' est pourquoi, disait-elle, notre bâtiment de dedans ne vous apparaîtra point, parce qu' il y a un chérubin à notre porte, qui en défend l' entrée avec une épée de feu. " il paraît bien pourtant qu' on s' adoucit, que le chérubin abaissa quelquefois cette épée de feu pour M De Sévigné, surtout lorsqu' on fut dans le nouveau cloître dû à ses libéralités et dont il était l' un des parrains. Les journaux de port-royal, qui nous parlent toujours avec grand détail des processions intérieures pour la fête du saint-sacrement, nous montrent quelquefois M De Sévigné y assistant, par permission du supérieur, à la suite des ecclésiastiques, un cierge à la main, et faisant comme eux le tour du cloître. C' étaient ses jours de bonne fête. Il avait choisi ce cloître pour le lieu de sa sépulture. Les religieuses reconnaissantes l' y accueillirent, lui firent dresser un monument, et M Hamon lui composa une belle épitaphe. Un ami tel que le chevalier De Sévigné justifiait ce mot que lui écrivait la mère Agnès : " nous avons beaucoup d' ennemis ; mais un seul de nos vrais amis nous doit être plus précieux que les autres ne nous sont pénibles. " -dans sa charité mêlée de courtoisie, il p493 nous semble comme le chevalier d' honneur du monastère. " je continue de rassembler en ce chapitre les diverses conversions solides et les pénitences de bon aloi. Parmi les personnes de marque que la paix de l' église rattacha visiblement à port-royal, il faut mettre au premier rang Mademoiselle De Vertus. Son père, Claude De Bretagne, comte De Vertus, avait pour aïeul et tige de sa branche un frère naturel de la duchesse et reine Anne. Elle-même signait Catherine De Bretaigne , et nos historiens ne manquent pas de faire ressortir cette illustre origine, par où elle descendait des anciens souverains du pays. à la suite de la duchesse De Longueville et de la princesse De Conti, elle entre, à la rigueur, et fait nombre dans le groupe de celles qu' on appelait nos princesses . On peut voir dans les historiettes de Tallemant de quel père, et surtout de quelle mère, elle était issue. Cette mère était la fille du marquis De La Varenne-Fouquet, adroit Figaro et Mercure zélé de Henri Iv dans ses intrigues galantes, ancien cuisinier d' ailleurs de Madame Catherine De Navarre, qui lui dit un jour : " La Varenne, tu as plus gagné à porter les poulets du roi mon frère, qu' à piquer les miens. " la comtesse De Vertus, la mère, ne démentait pas le sang paternel ; elle était belle, très-galante, et des plus bizarres, bien qu' avec de l' esprit. Ces déportements domestiques durent faire impression de bonne heure sur l' âme judicieuse de Mademoiselle De Vertus. Celle-ci p494 passa sa tendre jeunesse à pratiquer par piété la règle de Saint-Benoît dans un monastère. " elle en fut tirée par les flatteries de la cour, où elle prit trop de part aux intrigues et aux plaisirs qu' elle désapprouvait. " elle était soeur cadette de la célèbre Madame De Montbazon. " cette Mademoiselle De Vertus a du mérite, dit Tallemant. Elle sait le latin. Elle n' est pas si belle que sa soeur. Madame la comtesse (De Soissons) fut si ingrate que de ne lui rien donner. Elle écrit fort raisonnablement ; mais l' affaire de M De La Rochefoucauld l' a fort décriée. C' est la plus belle après Madame De Montbazon, car elle a encore trois soeurs... " on ne sait pas bien quelle est cette affaire de M De La Rochefoucauld. Nous ne saurions répondre de toutes les années de jeunesse de Mademoiselle De Vertus. Elle a parlé elle-même, dans les termes du plus vif repentir, de sa première vie qui, à l' entendre, l' aurait rendue indigne de souffrir pour la vérité : " il est vrai que je ne mérite pas de souffrir pour quelque chose de bon ; c' est la récompense de la bonne vie. La mienne a été si terrible, que je n' ose espérer d' autre souffrance que celle que mes misérables péchés méritent. " mais il ne serait pas juste de prendre à la lettre la parole du chrétien dans le gémissement de la pénitence, pas plus qu' il ne faudrait prendre au mot les poëtes dans leurs magnifiques hyperboles de louanges. Segrais dédiait à Mademoiselle De Vertus sa troisième églogue, amyre, qui se termine par ces vers : daignez prêter l' oreille à ma muse rustique, digne sang de nos dieux et des dieux d' Armorique,... etc. p495 C' est dans cette églogue que se trouvent ces jolis vers, du très-petit nombre de ceux de Segrais qui méritent d' être retenus : ô les discours charmants ! ô les divines choses, qu' un jour disait amire en la saison des roses ! ... etc. à défaut d' honorable foyer domestique, Mademoiselle De Vertus demeura successivement dans plusieurs grandes maisons, chez la comtesse De Soissons d' abord, qui mourut en juin 1644 : Tallemant ne lui pardonnait pas de n' avoir rien laissé à Mademoiselle De Vertus, " qui a été assez longtemps avec elle, disait-il, et qui est une fille de mérite . " c' est la seconde fois que le mot revient sous sa plume, et c' est le mot juste ; nous n' aurons le plus souvent qu' à l' appliquer. On retrouve, en octobre 1650, Mademoiselle De Vertus s' ennuyant de vivre seule, qui va loger place-royale avec Madame De Rohan la mère ; elle aurait pu mieux choisir. Quelques années après, vers 1654, elle demeurait avec Madame De Longueville, dès les premiers temps de leur commune conversion. L' odieuse mère de Mademoiselle p496 De Vertus lui retranchant sa pension, la pauvre fille était souvent à la charge de son amie. Dans les papiers provenant de la cassette de Fouquet, sur une note intitulée : " mémoire de ce que j' ai payé pour m le procureur-général, " et qui est probablement de Madame Du Plessis-Bellière, on lit, entre autres articles : " 300 pistoles pour Mademoiselle De Vertus. " mais la destination et l' emploi des autres sommes, qui sont mentionnées à côté, n' a rien qui puisse faire croire que ce fût donné à mauvaise fin. Si ces trois cents pistoles se convertirent en une pension régulière, plus d' un passage de lettre nous apprend qu' on cessa bientôt de la lui payer. Dans ces changements fréquents de domicile et ces cohabitations avec de mieux établies qu' elle, -jamais chez elle et toujours chez les autres, -j' ai peine à ne pas me figurer un peu Mademoiselle De Vertus sur le pied de demoiselle de compagnie , en très-grand. Chose singulière ! Vers le même moment où Mademoiselle De Vertus s' entremettait près de Madame De Sablé pour procurer M Singlin à Madame De Longueville, on voit, par une lettre d' elle, que la méchanceté ne l' épargnait pas elle-même : " je vous envoie, écrivait-elle à Madame De Sablé, la réponse que je fais à M D' Andilly ; c' est pour me mortifier et pour vous plaire que je ne l' ai pas fermée... on fait courir le bruit à Fontainebleau que nous nous voyons journellement M De La Rochefoucauld et moi. Je vous mande cette nouvelle parce que je m' accoutume et que j' ai grand plaisir à vous tout dire... " ceci semble répondre à cet autre mot de Tallemant que j' ai cité, et doit se rapporter à une affaire antérieure non éclaircie, où M De La Rochefoucauld et elle étaient mêlés dans p497 les propos du monde. Abstenons-nous de juger, puisque nous ne savons pas. Mademoiselle De Vertus avait de l' esprit, et, ce qui est plus rare, un bon esprit. " une de ses plus belles parties, comme on disait alors, était la bonté et la sagesse du conseil . " elle fut très-utile dès le premier jour à Madame De Longueville dans toutes ses affaires domestiques et autres, soit qu' il s' agît pour elle de traiter avec son mari, au sortir des guerres civiles, soit qu' il fallût l' aider à régler sa religion et à se choisir des directeurs sûrs, de vrais guides, qui remissent un peu de calme dans sa conscience : Mademoiselle De Vertus pourvoyait à tout. Je retire ce mot de demoiselle de compagnie , un peu trop léger ; mais elle fut pendant des années, avec le caractère d' amie intime, le plus actif aide-de-camp , et un aide-de-camp qui trouvait souvent de lui-même le mot juste, qu' il se chargeait ensuite d' exécuter. Avant ses grandes maladies et infirmités, elle était pleine d' entregent et des plus allantes , comme on dit. Elle s' entremettait sans cesse, et pour le bien, et avec succès. On lit dans une note de Racine sur Madame De Longueville : " elle était quelquefois jalouse de Mademoiselle De Vertus, qui était plus égale et plus attirante. " la position de Mademoiselle De Vertus, cette longue habitude de dépendance, et la nécessité de se rendre utile et agréable là où elle vivait, avaient dû lui former le caractère, qui y était primitivement disposé. Elle devança de peu Madame De Longueville dans le sentier étroit, où celle-ci s' empressa de la suivre ; l' on voit, par les lettres de Mademoiselle De Vertus à Madame De Sablé, combien elle se donna de mouvements pour p498 son amie et s' inquiéta de lui procurer tous les meilleurs secours spirituels avant d' en profiter pour elle-même. M Singlin, retiré de port-royal depuis le 8 août 1661, était alors obligé de se dérober, et il logeait dans une petite maison du faubourg Saint-Marceau, chez Madame Vitart. Cette digne veuve paraissait occuper toute la maison ; mais, dans le haut et sur le derrière, elle logeait M Singlin, M De Saci, M De Rebours qui y mourut, Fontaine, Du Fossé, etc. C' était un nid et un refuge des plus purs port-royalistes. Pour que M Singlin pût se hasarder hors de sa cache , comme dit Fontaine, il fallait des précautions infinies, tout un déguisement. Il dut quitter la soutane ; on lui mit le manteau court et la perruque, comme à un médecin, et il se rassurait en se disant qu' il l' était en effet dans le meilleur sens. Ce fut Mademoiselle De Vertus qui conduisit et ménagea ces entrevues de M Singlin avec Madame De Longueville, exactement comme on eût fait, en des saisons profanes et volages, pour l' introduction mystérieuse p499 de quelque galant cavalier. Voici une lettre qui doit être de l' automne de 1661 : " enfin je reçus hier au soir un billet de la dame (Madame De Longueville)... etc. " et encore : " je suis persuadée que le besoin que votre ami a reconnu que notre amie a de lui l' obligera à en prendre le soin... etc. " on comprend à merveille comment Mademoiselle De Vertus précéda Madame De Longueville dans son amour pour port-royal, et en même temps ne fit que la suivre en ce qui était de la direction de M Singlin. M Singlin ne l' admit au nombre de ses pénitentes qu' après Madame De Longueville, et ainsi s' explique le mot de Fontaine, si bien informé sur tous ces points : " ce sage ecclésiastique, M Singlin, fut surpris de voir en elle tant de foi et de piété, et il pensa à la joindre avec Madame p500 De Longueville pour être sa consolation dans son veuvage, et sa compagne dans tous ses exercices spirituels. " tout se concilie. Mademoiselle De Vertus avait agi la première pour amener M Singlin à l' hôtel de Longueville, puis s' était effacée. Elle avait fait, comme elle dit, l' affaire de son amie avant la sienne. Cependant elle avait dès lors son voeu secret ; elle aspirait à ce qui deviendra sa vie dernière et à ce qui rejoindra l' aurore céleste de ses jeunes et pures années, à une réunion aussi entière que possible avec port-royal : " hé bien ! Madame, écrivait-elle à Madame De Sablé, avez-vous un peu songé à moi quand vous avez parlé à nos mères ? ... etc. " lorsque M Singlin mourut, le 17 avril 1664, dans cette maison où il était caché, Mademoiselle De Vertus " eut cet avantage, dit Fontaine, sur Madame De Longueville, p501 que sa qualité retenait : elle vint tout éplorée au logis. Sa foi ardente l' éleva au-dessus des frayeurs que donne aux âmes tendres la vue d' un corps mort. Elle lui fit découvrir le visage, le baisa, fondant en larmes, et contempla longtemps pour la dernière fois, dans l' amertume de son coeur, un homme dont Dieu s' était servi pour lui procurer de grands biens. " -Du Fossé, témoin des plus présents, et qui avait veillé M Singlin presque toute la nuit de l' agonie, raconte la même visite avec de légères différences : " Mademoiselle De Vertus, dit-il, qui ne savait point l' extrémité où il était, arriva sur les sept ou huit heures... etc. " Fontaine n' aurait point écrit cette dernière phrase ; car Mademoiselle De Vertus trouva bientôt cet homme qui, pour elle, devait remplacer M Singlin et le continuer ; elle le posséda en M De Saci, à qui elle accorda une confiance entière et dont elle fit l' objet de sa vénération la plus tendre. Personne peut-être ne contribua plus qu' elle, par son excellent conseil, à la bonne direction que prirent vers la fin les négociations pour la paix de l' église. Elle était l' âme et la prudence de l' hôtel Longueville. On a des traces de son intervention très-sage dans des lettres écrites par elle à cette époque ; j' en ai cité une précédemment, relative à un projet de voyage de M Pavillon. Le bon Fontaine avait imaginé, à son point de p502 vue, une explication mystique de cet événement, la paix de l' église, lequel, selon lui, n' avait eu d' autre résultat certain que de délivrer M De Saci alors à la bastille ; et c' était (toujours selon lui) Mademoiselle De Vertus qui avait obtenu de Dieu cette grâce par son ardente charité pour M De Saci : M De Saci était le commencement et la fin de tout, aux yeux de Fontaine. Il faut l' entendre : " pour Mademoiselle De Vertus, répondait-il lorsqu' on l' interrogeait sur elle dans le temps où elle mourut,... etc. " Madame De Longueville avait songé elle-même à se retirer complétement du monde et à vivre en personne du cloître ; mais on ne le lui permit point. Ce n' était pas la méthode de port-royal, avec les princes et princesses convertis ; on les obligeait à rester jusqu' à un certain point dans le monde, pour y remplir certains devoirs de leur état et réparer exemplairement les injustices commises. Il n' en était pas ainsi de Mademoiselle p503 De Vertus, et lorsque la paix de l' église fut rétablie, rien ne s' opposa à ce qu' elle allât se réunir à ses soeurs de port-royal. Elle y courut dès le 8 avril 1669, et y fit une première retraite, trop courte à son gré. à propos d' une visite que Madame De Longueville, à son tour, alla faire deux mois après au saint désert, et d' où elle était revenue contente et calmée, Mademoiselle De Vertus écrivait à la mère Agnès, le 28 juin : " voilà une lettre de Madame De Longueville ; plus je lui parle, et plus je la vois contente de vous et de toute votre maison. J' ai bien envie de voir celle qu' elle y veut faire bâtir prête à être habitée, et je me trouve bien heureuse de n' avoir besoin ni d' architecte ni de maçons pour m' aller enfermer auprès de ma chère mère. Je la supplie de demander à notre-seigneur qu' il lève tous les petits obstacles qui me pourraient retarder ce bien. " la santé de Mademoiselle De Vertus était déjà très-altérée à cette époque ; elle avait cinquante-deux ans. à côté du petit hôtel que Madame De Longueville se fit bâtir dans le vallon, pour y passer de temps en temps quelques semaines, elle eut son petit corps de logis attenant et distinct, qui fut construit dans de modestes proportions. Elle n' attendit pas la fin de ces arrangements. Toutefois, malgré son p504 ardent désir, il ne paraît pas qu' elle fit sa retraite entière aux champs avant l' année 1671 et même 1672 ; mais elle y passait des saisons, et elle en essaya dès l' automne de 1669. Ce fut une séparation touchante que sa sortie de chez Madame De Longueville, à laquelle elle ne pouvait préférer que Dieu. Fontaine, interrogé sur ses souvenirs de ce temps-là, disait : " leur union et leur séparation bien décrites feraient deux forts beaux endroits. " Madame De Sévigné nous a montré Mademoiselle De Vertus messagère de deuil auprès de son amie, en une heure pathétique et déchirante, lorsqu' on dut lui annoncer la mort du jeune duc De Longueville tué au passage du Rhin. Retournée depuis deux jours à port-royal, où elle avait hâte de se renfermer irrévocablement, Mademoiselle De Vertus n' avait qu' à reparaître à l' improviste pour donner à Madame De Longueville l' idée d' un malheur : " ce retour si précipité marquait bien quelque chose de funeste... etc. " p505 par ce dialogue, devenu pour nous aussi classique qu' une scène d' Iphigénie ou de Bérénice , Mademoiselle De Vertus reste aux yeux de la postérité la confidente inséparable de Madame De Longueville. Une dernière fois rentrée à port-royal, Mademoiselle De Vertus ne songea qu' à n' en plus sortir et à en observer la règle. Elle prit parmi les religieuses le petit habit blanc de novice, mais sans faire de voeux ; sa mauvaise santé lui interdisait d' aller plus avant. Ce qu' elle se proposait, croyant que Dieu demandait cela d' elle, c' était " de s' assujettir à une partie des devoirs et des observances de la religion, les pratiquant dans sa chambre quand elle ne pourrait les remplir avec la communauté ; de n' écrire point de lettres et de n' en point recevoir qu' elles ne fussent vues des supérieures (avec pourtant quelque exception) ; de ne se plus servir de sa vaisselle d' argent, mais de vaisselle de terre, et de se retrancher aussi divers ajustements, tant sur elle que dans sa chambre ; le tout néanmoins sans aucun engagement , et en tant que la conduite de la maison ne passerait point en d' autres mains, auquel cas elle serait libre de reprendre tous ses priviléges et de vivre comme elle faisait auparavant. " ce fut le dimanche 11 novembre 1674, qu' elle se lia de la sorte autant qu' elle le pouvait, avec toutes les cérémonies usitées dans les vêtures. M De Saci fit l' exhortation et bénit les habits, changeant seulement quelques mots aux formules p506 accoutumées, pour les accommoder à cette profession d' une espèce particulière. L' abbesse et la mère prieure habillèrent la nouvelle soeur. En mettant d' abord la ceinture, on dit : cum esses junior, cingebas te, et ambulabas quo volebas ; cum autem senueris, alter cinget te, et ducet quo tu non vis. et en mettant le voile : accipe velum candidum, ut sequaris agnum sine macula, et ambules cum eo in albis. à un moment, la demi-professe dit : ora pro me, à l' abbesse, en l' embrassant, puis à la mère prieure, puis à son altesse (Madame De Longueville) qui était présente, et ensuite à quelques autres soeurs. Mademoiselle De Vertus, ainsi passée à l' état de novice perpétuelle, vécut encore dix-huit années, et elle en survécut treize à son amie, dans de grandes et perpétuelles infirmités qui exercèrent sa patience. Elle fut les onze dernières années sans se lever de son lit. Après M Hamon, elle eut pour médecin particulièrement attaché à elle M Hecquet, alors p507 très-jeune, qui demeura durant quatre années à port-royal ; elle le traitait en ami, presque en fils. Après M De Saci, elle eut pour directeur M Le Tourneux, sur qui elle avait reporté toute sa confiance ; puis enfin, après M Le Tourneux, enlevé par une mort subite (28 novembre 1686), elle recourut à Du Guet, dans les lettres duquel on la retrouve tenant une grande place. C' est la première fois que nous rencontrons cet admirable directeur. Il s' est peint d' un mot : " je ne confesse point, dit-il, mais elle croit que je contribue à la consolation. " il disait cela de la duchesse D' épernon, soeur de M De Pontchâteau ; il l' aurait pu dire de toutes ses pénitentes. Et en effet, forcé de sortir de l' oratoire, comme nous le verrons, retranché du service ecclésiastique autant qu' on le pouvait, il répandait en secret de mille côtés le bienfait de ses lettres p508 et de ses conseils, mais il ne consolait personne plus que Mademoiselle De Vertus. Durant ses longues années de souffrances et d' alitement, elle se lassait de vivre, elle s' effrayait de mourir ; il la rassurait contre la crainte extrême des jugements de Dieu, il la reprenait et l' apaisait sur le désir trop vif de la mort. Il lui disait : " il me semble qu' il y a toujours quelque hardiesse à deviner la fin de sa vie,... etc. " on reconnaît déjà là ce style distingué, mais antithétique et un peu coupé, qui sent visiblement l' approche du dix-huitième siècle, et qui, ne s' interdisant pas l' esprit, se complaît au redoublement d' une même idée. On a une lettre tout entière sur la crainte des jugements de Dieu : la doctrine de la grâce pure y reluit autant qu' en aucune page du plus vrai port-royal. De tous les port-royalistes, Du Guet est celui peut-être dont les lettres conviennent le mieux par la netteté de la doctrine à tous les stricts chrétiens selon saint Paul. Il professe l' abandon pur et simple de tout l' homme à la merci de Dieu : " il nous suffit, dit-il dans cette lettre à Mademoiselle De Vertus, de savoir que l' inquiétude et le trouble l' offensent,... etc. " p509 un tel commandement d' espérer est bien propre, dira-t-on, à engendrer plutôt la crainte. Mais avec le pur christianisme, on n' en est pas à une contradiction près : la solution chrétienne la plus vraie est dans l' assemblage intime de toutes les contradictions : credo, quia absurdum . L' essentiel est que la flamme de charité descende sur toutes ces contradictions pour les fondre en une sorte de vivant miracle : " on voudrait, continue Du Guet s' en prenant à l' âme demi-pénitente, savoir à quoi s' en tenir,... etc. " les mérites ou les démérites, selon Du Guet, n' y font donc absolument rien. Malheur à qui prétendrait asseoir son espérance sur sa propre justice ! Presque autant malheur à celui qui aboutirait au désespoir par un sentiment excessif de ses iniquités ! p510 " une personne qui connaît un peu la religion, raisonne bien autrement... etc. " il a plu à mon père, c' est la pierre angulaire de la doctrine. Du Guet, parlant à Mademoiselle De Vertus, épuise ce thème du bon plaisir divin et de l' entière gratuité du salut ; il y cherche un motif de la rassurer : " vous avez été vendus pour rien, disait un prophète de la part de Dieu, et moi je vous rachèterai pour rien : etc. " on ne peut mieux dire, ni mieux présenter l' inexplicable réseau dans toute sa complexité. Mademoiselle De Vertus avait des effrois de sa vie passée, de celle qu' elle avait menée dans le siècle, qui lui donnaient des désolations mortelles et des agonies. Du Guet la rassure sans rien atténuer : " tout le monde passera nécessairement par la désolation où vous êtes ; les uns pendant la vie, et les autres après la mort. " p511 il terminait en tâchant de faire surnager une idée de joie, de bonté et d' amour, qu' il tirait comme une eau profonde du creux des rochers. Mais il a beau faire, on n' a nulle part l' âpre et austère doctrine plus à nu. Mademoiselle De Vertus, je l' ai dit, cumulait bien des craintes. Tandis que les uns qui se croient pleins de vie sont emportés d' un seul coup, elle était de ces autres " qui sont longtemps suspendus par un fil imperceptible entre le danger de mourir et celui de vivre. " elle craignait, en vivant, de voir multiplier ses fautes, ses occasions d' impatience et de murmure, et de compromettre son éternité ; elle craignait, en mourant, d' aborder cette éternité redoutable et d' affronter le jugement suprême sans y être préparée. Du Guet, dans une lettre qui roule tout entière sur le désir de la mort , examine chrétiennement tous ces aspects différents de la question, et les éclaircit. Il cite ce mot qu' un ancien père attribue à Jésus-Christ : " pati non vultis, mori non vultis : quid faciam vobis ? vous ne pouvez souffrir ni la vie ni la mort : comment voulez-vous donc que je vous traite ? " il s' attache surtout à combattre la crainte de mourir, qui paraît avoir été dominante chez Mademoiselle De Vertus. Sans la vouloir trop rassurer, il l' exhorte à reprendre confiance ; il lui montre les imperfections dont elle se plaint et dont elle tire un sujet d' effroi, comme étant à peu près inséparables de l' état d' une longue infirmité, et de celles que Dieu excusera peut-être. Il ose plus, et, dans une page finale qui a son éloquence, il va jusqu' à lui découvrir et lui dénoncer ces infériorités p512 dans la vie religieuse, qui font sa douleur et son remords, comme une conséquence et une suite un peu humiliante, mais nécessaire, de ce qu' elle a eu de plus qualifié autrefois selon le monde : " l' éducation, dit-il, le tempérament, l' habitude, le tour même de l' esprit, font souvent qu' on est incommodé de diverses choses que les autres ne sentent point, ou qu' ils portent avec plus d' indifférence... etc. " on remarquera cette fin qui n' est plus du directeur, mais de l' ecclésiastique poli, respectueux et affectueux, de l' homme d' excellent goût et d' agrément infini, qui avait lu l' astrée dans sa jeunesse, et dont tous ceux qui l' ont connu s' accordent à louer l' amabilité et le charme d' entretien. p513 Vers le temps où Du Guet essayait de consoler, par ces paroles hautes et sévères, celle même à laquelle le poëte Segrais avait galamment songé sous le nom d' Amire , il adressait des conseils non moins profondément chrétiens à celle qui écrivit la princesse de Clèves : il aidait Madame De La Fayette à mourir. Car c' est là où il en faut venir, quel qu' ait été le romanesque de la vie et son premier enchantement : eût-on été chantée sous les plus beaux noms et décorée de tous les myrtes et de toutes les guirlandes par les Godeau, les Segrais et les La Fontaine, Iris, Amire ou Uranie, il faut finir par le lit des incurables, le lit de mort, par le suaire, sinon par le cilice. Et qui osera conseiller la philosophie pure dans sa sévère nudité, la résignation naturelle positive, à des coeurs de femmes, s' ils ne sont des coeurs virils, et s' ils ne se la conseillent eux-mêmes ? Dans une vie qui a perdu sa fleur et devenue irrémédiablement triste et languissante, ces considérations, même terribles, du dieu chrétien selon port-royal, ont, pour peu qu' on y entre par l' imagination, un sombre et puissant attrait. L' inquiétude habituelle s' y relève de lueurs d' espérance ; on veut avancer dans l' ombre, dans ces espèces de catacombes où l' on habite, on craint de reculer : est-ce bien le rayon divin, le rayon conducteur que l' on suit et vers qui l' on se dirige ? Ne serait-ce pas un reflet trompeur ? Il y a deux issues : sera-ce par la bonne, ou par la mauvaise, que l' on sortira de ce souterrain de la vie ? Cette alternative occupe et passionne ; chaque jour est une épreuve incertaine et recommençante, c' est un duel qui se continue ; on s' en entretient sans cesse ou avec le directeur, ou avec soi-même ; et p514 tandis qu' il n' y aurait plus autrement qu' ennui morne, découragement taciturne et sec, ces idées d' au delà, où reviennent se mêler des couleurs d' enfance, rouvrent toute une carrière, et donnent, ne fût-ce que par un faux jour, un grand et dernier intérêt à la vie. Mademoiselle De Vertus, après être restée onze ans gisante et collée à ce lit mortuaire inévitable, expira le 21 novembre 1692, âgée de soixante-quinze ans ; la dernière à port-royal des hôtesses de distinction, à qui l' on permit ce désert. -Racine a fait son épitaphe. Ces noms si divers de Segrais, de Du Guet et de Racine lui composent une couronne. C' est le moment de s' arrêter un peu devant celle que nous avons rencontrée tant de fois et que nous connaissons déjà par bien des côtés, Madame De Longueville. La paix de l' église fut en partie son ouvrage, et la tranquillité dernière de port-royal tint à la durée de sa vie : l' une et l' autre finirent en même temps. p515 Nous ne saurions rien dire sur elle de plus précis, au point de vue particulier qui nous intéresse, que ce qu' on lit dans une lettre d' Arnauld au landgrave de Hesse-Rhinfels, qui l' avait questionné au sujet de cette princesse : " pour ce que vous me demandez de Madame De Longueville, lui écrit Arnauld (19 avril 1683), elle est morte au mois d' avril 1679,... etc. " on a tout ce qu' on peut désirer de plus circonstancié sur le moment de la conversion de Madame De Longueville, je veux dire sa conversion complète, celle par laquelle elle passa sous la direction de M Singlin et dans les maximes de port-royal : jusque-là elle n' avait eu qu' une ébauche de dévotion inquiète et des pratiques assez peu éclairées. J' ai analysé ailleurs la p516 pièce capitale, son examen de conscience, écrit par elle-même à la suite d' une confession générale qu' elle avait faite à M Singlin le 24 novembre 1661. On a de plus, dans les mémoires de Fontaine, un compte-rendu de ses conversations avec M Singlin en ces premiers temps. Ce directeur, qui passait pour sévère, fut à quelques égards plus indulgent que les premiers guides de Madame De Longueville, qui lui avaient prescrit des mortifications corporelles excessives, telles que le retranchement de sommeil : lui, il laissa un peu plus tranquille cette chair, qui n' était pas l' endroit le plus vulnérable et le plus périlleux de la princesse ; il s' attaqua au point délicat, à l' esprit, à cet esprit d' orgueil, d' élévation, de raffinement superfin, à ce besoin d' exceller et de se distinguer, de se tirer du pair par un genre suprême qui mît sans cesse un abîme entre elle et la tourbe des esprits vulgaires et grossiers. ç' avait même été là le principe de tous ses égarements politiques à l' origine : elle avait été poussée dans la fronde et dans les séditions civiles par mille causes d' irritation personnelle sans doute, mais surtout par cette idée que La Rochefoucauld et ceux qui la gouvernaient alors lui avaient mise en tête, " combien il serait grand et beau à une femme de se voir dans les grandes affaires, et combien cela la ferait distinguer et considérer. elle crut qu' elle passerait pour en avoir beaucoup plus d' esprit ; qualité qui faisait sa passion dominante, et l' objet de ses désirs les plus pressants et les plus chers. " ce mot, pour avoir été dit par une personne qui n' aimait pas Madame De Longueville, n' en est p517 pas moins profondément vrai ; et nous-même n' avons-nous pas vu, sur de moindres scènes, et pu étudier de ces natures de femmes ainsi faites, - pure gloire et vanité d' esprit et de tête, des fantaisies d' imagination, d' incroyables et raffinés caprices, poétiques ou autres, et même politiques, nul jugement ? J' irai plus loin, et, s' il faut oser tout dire, dans ces liaisons suspectes et qui semblaient plus que naturelles, que Madame De Longueville avait eues avec l' un au moins de ses frères, les sens, s' ils y entrèrent, n' avaient été que le moindre attrait ; fi donc ! Elle n' avait point l' emportement d' une italienne ou d' une soeur des ptolémées : mais jusque dans ces liaisons si affichées et qui firent éclat, elle n' avait vu peut-être, outre le plaisir d' influer, que le besoin principal encore de se distinguer, de ne s' arrêter pas où s' arrêtent les bourgeois ou les gens de qualité ordinaire, et de marquer par un scandale de plus, galamment porté, qu' on était bien à part et du sang des demi-dieux. Dans son plus beau temps, cette personne d' une grâce incomparable, d' une ravissante élégance, d' un esprit délicat et subtil, d' un charme qui opérait quand il le voulait, habituée dès sa tendre jeunesse à être exaltée et bercée sur un nuage d' adorations, était donc le jugement le moins solide, l' imagination la plus faussée qui se pût voir. p518 M Singlin retrouvait dans sa pénitente le même esprit au fond, plutôt travesti que changé. Douce, soumise, aussi docile en apparence qu' elle avait pu paraître autrefois ennuyée et dédaigneuse, elle ne faisait peut-être que rechercher dans un ordre inverse un autre genre de succès. Elle s' en doutait bien un peu ; elle s' en accusait la première : " j' ai appréhendé même, lui disait-elle en s' analysant avec la pointe la plus fine de son esprit, que le seul endroit de mon âme qui paraît sain, qui est cette docilité qui fait que j' avoue mes péchés et que je me soumets à tout ce qu' on m' ordonne pour les guérir, ne fût aussi malade que ce qui le paraissait, et que cette même docilité ne vînt aussi , comme tout le reste, de mon orgueil qui se transforme, s' il faut ainsi dire, en ange de lumière, pour avoir de quoi vivre . " M Singlin, avec son habitude de médecin moral, n' avait sans doute pas besoin qu' elle le lui dît pour le voir. Toutefois, il est un seul point sur lequel il ne voyait peut-être pas aussi distinctement que nous combien, en s' adressant de préférence à lui, Madame De Longueville demeurait, par un coin, semblable à elle-même : c' est qu' en choisissant la religion de port-royal pour sa ressource dernière et pour sa voie d' expiation, elle se prenait encore à ce qui était la grande et haute distinction du moment, à ce qu' il y avait de meilleur air et de plus attrayant en matière p519 d' austérité à cette heure, à une religion de première qualité. Les mérites et les titres respectables de Madame De Longueville convertie, je les dirai, mais il est inutile de les exagérer et surtout de les créer. Lorsque, à la fin de la seconde guerre civile, après avoir épuisé les inconséquences et les illusions, elle se vit obligée de rendre les armes et de s' avouer vaincue, qu' avait-elle à faire ? Tout lui échappait à la fois. Le temps seul et p520 l' immobilité lui auraient refait sans doute petit à petit une situation très-suffisante ; un naufrage, pour les personnes de son rang, laisse toujours de beaux débris. Mais pour Madame De Longueville, que le médiocre ne satisfaisait pas, et dont il était l' horreur, encore une fois que restait-il à faire, afin de ne pas trop tomber au-dessous d' elle-même ? La religion alors offrait un asile tout préparé ; par la religion, à force de s' abaisser et de descendre, on pouvait remonter bien haut. Et sur ce qu' elle eut les premières idées de retour à Dieu et de conversion vers l' âge de trente-cinq ans, qu' on n' aille pas nous faire de grandes doléances sur sa beauté encore si brillante qu' elle sacrifia, sur ses blonds cheveux qu' on l' obligea d' ensevelir, sur ses yeux si doux qu' on éteignit, sur cette taille élégante à la fois et majestueuse qu' on supprimait impitoyablement. Laissons à qui de droit ces regrets de soupirant et ces complaisances. Certes Madame De Longueville, à cet âge, avait encore de quoi plaire et séduire, mais en rabattant de beaucoup de son premier empire et en descendant chaque jour désormais d' un degré. Elle en savait plus long que personne sur ces déchets de sa puissance, sur les secrets ravages de sa beauté. Des indiscrets, des insolents l' ont divulgué depuis : demandez à Brienne, demandez même à Bussy, ils vous diront tout crûment ces défauts qu' une plume qui se respecte se refuse à transcrire, mais qui sont la fin de l' amour et la mort de tout charme. Et puis ne l' oublions jamais, elle était fière avant tout, idolâtre d' un p521 idéal dont sa délicatesse n' admettait pas la diminution : elle s' adorait elle-même dans l' amour, et dès l' instant où elle sentait qu' elle y portait moins, elle devait s' en dégoûter aisément et ne plus se dédommager même par celui qu' elle eût inspiré. Se tourner du côté de Dieu, se convertir résolûment, était donc le seul moyen long, pénible, mais efficace, pour retrouver tôt ou tard la considération, le respect, pour être traitée un jour par le roi comme elle le sera, pour recouvrer l' entière tendresse et l' estime des belles âmes, de ses chères et anciennes amies du cloître, pour occuper de soi toute une légion de saints et de justes, pour s' occuper soi-même à l' infini et se donner toutes les satisfactions inverses des premières, en croyant se mortifier et en se réparant. Ce calcul, Madame De Longueville ne le fit pas, et, en général, les âmes qui se convertissent ne le font pas ; mais les instincts le font sourdement en elles ; la sensibilité, jusque dans son bouleversement, a sa logique secrète à laquelle elle obéit ; les inclinations cachées se retournent, se redressent, se dirigent du côté qu' elles peuvent, le seul qui leur soit laissé ; les souvenirs pieux, longtemps étouffés, se dégagent de dessous les autres ; ils se remettent à s' émouvoir et à conspirer. Tout cela, dira-t-on, ce n' est pas la grâce. -non, c' est la matière de la grâce. Celle-ci est le rayon, et je ne prétends pas plus l' analyser qu' on n' analyse l' amour quand il prend flamme. M Singlin savait les ruses de l' amour-propre, et il est à croire que presque rien ne lui en échappait chez Madame De Longueville, même à genoux et s' accusant. Il y a donc en elle toute une part à faire que l' on s' explique p522 assez aisément, et dans laquelle l' inquiète et scrupuleuse convertie ne faisait que prendre une revanche exacte sur la mondaine ; dans son nouveau point d' honneur qui était le contre-pied de l' ancien, elle mettait tout son esprit à se confondre et à se rabattre par où elle avait péché. M De La Rochefoucauld, s' il avait entendu certaines de ses confessions que nous lisons aujourd' hui, aurait pu dire en souriant, et il a dû le dire : " toujours la même ! Je la reconnais bien là. " elle raffinait dans l' ascétisme, comme elle avait fait dans la galanterie ou dans l' intrigue. Elle prétendait ne rester à mi-chemin ni dans le milieu de rien ; elle entendait bien être la dernière, si elle ne pouvait être la première ; et autant artificieuse elle s' était montrée dans un temps à s' élever et à se grandir dans l' opinion, autant aujourd' hui elle était ambitieuse du mépris et ingénieuse à s' anéantir. Sa dévotion se reconnaissait jusque dans l' ameublement de sa chambre. Quelqu' un qui voyait chez elle des chenets de fer ou de cuivre lui dit un jour que c' était le porter bien haut . Le chevalier De Méré, qui cite ce mot, le trouve plaisant ; c' était encore plus vrai que plaisant. Elle le portait en effet bien haut en fait d' humilité. L' amour-propre a de ces singuliers renversements, et il se met à viser en bas aussi avant qu' il avait visé en haut. Après avoir été la première dans la gloire, on veut être la dernière et la plus humble dans p523 l' humiliation et dans la pénitence : c' est encore une manière de se distinguer et d' exceller. On ne change pour cela que sa direction, non pas son procédé et sa nature. C' est comme en mathématiques, on n' a qu' à changer le signe ; au lieu du signe plus on met le signe moins , et les mêmes quantités se retournent et se renversent ; les séries fuient en sens contraire. Un moraliste énergique a dit : " qu' on ne vienne point me parler de l' amour-propre comme d' un vice ; c' est un état naturel et nécessaire. Tous les amours-propres sont égaux moralement. Chaque homme a d' amour-propre tout ce qu' il peut en tenir, et chacun porte le sien à sa manière : les uns le portent tête haute, les autres le cou penché. Les chrétiens portent le leur au rebours et sens dessus dessous. " Du Guet, que nous lisions tout à l' heure dans les lettres qu' il adressait à Mademoiselle De Vertus, ne cesse de poursuivre cet amour-propre prolongé jusque sous l' aspect chrétien, la vanité (une vanité plus délicate que l' ordinaire) déguisée en humilité. Il la dénonce là où on la chercherait le moins, jusque dans l' état de tremblement p524 d' une âme à l' idée des jugements de Dieu : " une crainte excessive est orgueilleuse, dit-il... il paraît qu' il y a de l' humilité à s' affliger avec excès de ce qu' on ne trouve rien dans le passé, ni dans le présent, qui nous rassure, et de ce qu' on est près d' arriver (devant Dieu), les mains non-seulement vides, mais peut-être même souillées : cependant il y a un secret orgueil à tout cela, et la surprise où l' on est de se trouver dans une pauvreté si générale, est une preuve qu' on avait un peu compté sur ses richesses. " il continue ainsi d' analyser bien des vertus spécieuses et d' y découvrir ce qu' il appelle la corruption du coeur , c' est-à-dire, pour parler plus justement, l' inévitable fond et le ressort de la nature humaine. Nous pourrions donc faire ce travail de dissection jusque dans les vertus dernières de Madame De Longueville, et nous irions très-loin dans la démonstration des mêmes fibres. Et toutefois, il y a dans les sentiments de religion, comme dans l' ordre des affections naturelles, un moment où l' analyse est déjouée, où, avec les pleurs, la tendresse se déclare, où l' oubli de soi, l' abandon involontaire et le touchant sacrifice commencent : c' est l' heure de la passion, de l' attente amoureuse, de la sainte folie aux pieds de la croix, de cet héroïsme unique, inénarrable, des Madeleine et des sainte Thérèse. Je sais ce qu' un esprit d' observation comparée et de science sévère pourrait avoir à ajouter encore ; mais une telle opiniâtreté d' analyse serait ici fastidieuse et presque inconvenante ; arrivé à ce point, je ne veux que relire l' admirable chapitre de saint Paul sur la charité, et celui de l' imitation sur l' amour. L' honneur chrétien de Madame De Longueville, et ce p525 qui la distingue profondément de Madame De Sablé, c' est d' avoir eu cette componction du coeur, et, du moins par instants, d' avoir connu cet ardent amour de quelque chose d' éternel. Un de nos solitaires, qui n' est guère accoutumé à se flatter lui-même ni personne autre, et dont chaque mot compte quand c' est un éloge, M De Pontchâteau écrivait à sa soeur, la duchesse D' épernon, deux jours après la mort de Madame De Longueville : " 17 avril 1679. -voilà donc Madame De Longueville partie pour ce grand voyage de l' éternité d' où l' on ne revient jamais... etc. " et dans une lettre du 22 avril 1679 : " je n' aime pas les exagérations, mais il faut avouer de bonne foi qu' il y a eu des choses assez singulières dans la pénitence de Madame De Longueville,... etc. " p526 cette lettre de M De Pontchâteau dans sa naïveté, et dans ses précautions mêmes, est pour nous le plus sincère et le plus irrécusable témoignage. Une plume bien voisine de port-royal et à la fois délicate et sévère, que j' ai le regret de ne pouvoir deviner (à moins que ce ne soit celle de Nicole en son plus beau jour), a laissé de Madame De Longueville un portrait tel, qu' il ne le faut jamais oublier quand on a à parler de cette illustre pénitente ; car il montre qu' elle eut pourtant toujours un pied dans le monde, et que sa retraite même admettait un cercle et une cour de visiteurs choisis : " caractère de Madame De Longueville. C' était une chose à étudier que la manière dont Madame De Longueville conversait avec le monde... etc. " p527 dans les dernières années, Madame De Longueville n' avait plus rien en son visage qui pût faire ressouvenir de sa beauté ; " sa taille seule avait conservé de la grâce. " ce n' est pas à nous, c' est à un historien de Madame De Longueville qu' il appartiendrait d' approfondir toute une secrète et bien sensible partie de ses peines, et qui dut compter dans sa pénitence ; je veux parler de ses deux fils. Elle fut cruellement éprouvée en leur personne. L' aîné, le comte De Dunois, indigne de sa race par son imbécillité, et en ayant conscience, s' était jeté dans l' église, et même était entré aux jésuites. Madame De Longueville, qui naturellement préférait son second fils, celui qui passait pour le fruit de l' amour et qui promettait d' être accompli selon le monde, le comte De Saint-Paul, se faisait pourtant scrupule de violenter l' aîné, de le contraindre à une vie ecclésiastique p528 qu' il n' embrassait que par incapacité de figurer à la guerre ou à la cour, et qui n' était pas une vocation. La famille, au contraire, le prince De Condé notamment, pesait de toute son autorité pour annuler ce pauvre aîné, et pour lui interdire, par intimidation, l' entrée de ce monde où il leur aurait fait peu d' honneur. Le comte De Saint-Paul, dont la mort fut un coup si cruel pour sa mère, n' avait pas toujours été bien pour elle ; obéissant à des influences diverses qui flattaient son ambition, il lui avait causé plus d' un froissement par ses sécheresses, ses froideurs, et son peu de confiance. On a quelques-unes des confidences de Madame De Longueville, en ces années où elle trouvait tant de sujets de mortification auprès des siens : " il est, disait-elle, de la justice de Dieu sur mes péchés qu' ayant tant semé pour la joie, je recueille présentement bien des chagrins. " ces chagrins semblaient oubliés ; ils avaient fait place à des satisfactions toutes contraires, et peut-être à des orgueils de mère, quand la mort soudaine du jeune prince vint couper court à ces reprises humaines, et achever de tuer en Madame De Longueville ce qu' elle appelait les restes de la nature : elle parut plus que jamais s' enfermer dans l' ordre de la grâce. Elle eut pour mission dernière, dans son étroite union avec port-royal, de protéger ceux que la paix de l' église ne couvrit que pour un temps, et d' être auprès de la cour l' organe de leurs doléances ou de leurs apologies. Dans les mémoires qu' elle se chargeait de présenter pour eux au roi, et qui, en se répétant, contribuèrent p529 plus peut-être à indisposer le monarque qu' à le rendre propice, ils ne sont désignés que sous ce titre : les amis de Madame De Longueville ; on n' avait pas à s' y tromper. Elle se partageait toutefois entre deux monastères, celui des carmélites du faubourg Saint-Jacques et port-royal des champs. Elle décida, par un article de son testament, qu' elle serait enterrée en l' église de celui de ces deux monastères où elle mourrait, et que son coeur serait porté à l' autre : " Dieu a permis, dit le nécrologe , qu' elle soit morte aux carmélites, qui ont été les dépositaires de son corps, et nous avons l' honneur de posséder son coeur, qui a été tout occupé de l' amour de Dieu et de celui de l' église. " elle mourut le 15 avril 1679. Port-royal allait payer cher la sauvegarde éclatante qu' il lui avait due ; on n' attendait que la fin de la princesse pour entamer la p530 persécution définitive. Le plus étonné de cette reprise d' hostilités ne fut pas Nicole : il avait toujours craint le trop de confiance auquel on s' était abandonné depuis la paix de l' église ; et tandis que, parmi ces messieurs, les uns ne voyaient dans cette faveur publique dont jouissait port-royal qu' une prospérité juste et une restauration légitime, " l' avis des autres, dit-il, était plus farouche en apparence : ils eussent voulu qu' on eût évité tout ce qui avait de l' éclat dans le monde, qu' on n' eût point vu à port-royal tant de carrosses, tant de personnes de qualité ; qu' on eût eu pour vue principale de se cacher et de s' ensevelir ; et, puisqu' on reconnaissait que l' éclat avait excité beaucoup d' envie, qu' on eût tâché de l' étouffer par une vie entièrement obscure. " c' était l' avis de M De Sainte-Marthe, c' était l' avis de Nicole et des prudents. Les visites qualifiées ne cessaient point en effet à port-royal durant ces belles années. On en peut prendre idée par les lettres qu' écrivait au printemps de 1677 M De Pontchâteau, alors aux champs : " je suis un peu ennuyé de tous les carrosses que j' ai vus depuis pâques dans ces quartiers, quoique je ne m' en incommode pas beaucoup : car, gens de connaissance ou non, je les traite les uns comme les autres, et les laisse quasi tous là. " p531 ce n' étaient pas seulement des carrosses de duchesses qu' on voyait à la file, c' étaient des visites sans nombre de dames appartenant à d' autres monastères, de pèlerins laïques ou religieux, qui venaient s' y édifier. Il en venait des extrémités de la France ; on en cite qui étaient jusque du mont Liban. La visite du révérend père Comblat, cordelier, qui passa à port-royal le mois de juin 1678, dans le dernier été florissant, et qui y prêcha, demeure pour nous très-curieuse par le ton de naïveté qu' il a mis à la raconter. C' est une description complète, adressée à un évêque qu' on a dit être M Pavillon, de tout ce qu' il a vu et remarqué à port-royal. Le bon cordelier considère déjà ce monastère comme il ferait les lieux saints ; la légende p532 commence ; il admire tout, il est ébloui. Il mêle à des impressions fidèles de légères exagérations qui nous sautent aux yeux : " il y a là un médecin, dit-il (voulant désigner M Hamon), un saint personnage qui a quitté la cour , et qui s' est entièrement consacré au service de ce monastère et de tous les pauvres du voisinage. " Mademoiselle De Vertus subit aussi un degré de transformation : " vous savez, monseigneur, qu' il y a dans cette maison une princesse de l' ancienne maison de Bretagne qui vit là comme une sainte, étant une fille d' un très-grand esprit, d' une lumière très-profonde et très-sublime, et avec cela, d' une humilité merveilleuse. " et après nous avoir parlé de ses grands biens (ce qui n' est pas très-exact pour Mademoiselle De Vertus), et de l' usage qu' elle en fait, il ajoute : " et voilà comme cette princesse se sanctifie et donne aux autres l' exemple de se sanctifier. " il nous parle aussi d' une religieuse (je ne sais trop laquelle) avec qui il s' entretint, et qui avait eu des millions de dot . Mais, si l' on passe sur ces petits excès d' expression, on trouve dans cette relation des détails précieux et sentis ; il insiste sur un point qui a frappé tous ceux qui ont visité port-royal, sur le caractère de piété grave et pénétrante avec lequel on y célébrait l' office et on chantait les louanges du seigneur : " je ne sais comme je parlerai de l' office divin qu' elles font non pas comme des filles, mais comme des anges ; ... etc. " p533 et pour la lecture à table pendant les repas, ou dans les autres lieux où on la fait en commun : " ce qui me fait croire, écrit le bon père, que ce doit être des délices perpétuelles dans cette communauté,... etc. " l' admiration dont port-royal était l' objet, et qui amenait ce concours de pèlerins grands et petits dans un désert voisin de Versailles, devenait un danger sous un roi qui n' aimait de bruit et d' éclat que celui qu' il faisait et qui se rapportait à lui. La mère Agnès, dès le p534 moment où la paix de l' église avait remis la maison en lumière, n' avait pas été sans craindre ce trop de succès et de triomphe ; elle ne le craignait, il est vrai, qu' en vue de Dieu, et pour la dissipation que cela pouvait causer. Il existe d' elle une lettre fort belle, adressée dans ces commencements à M De Sévigné qui était encore à Paris, et par laquelle elle demande au nom de ses soeurs un répit, au moins pendant le saint temps de carême, pour les congratulations et les visites qui affluaient déjà de toutes parts ; elle voudrait retarder le flot de disciples et d' amis qui va déborder : " ce 23 février (1669). Nous ne craignons rien, mon très-cher frère, que de dissiper le fruit de notre paix, par des visites trop soudaines... etc. " à voir les choses au point de vue mystique, le feu, dont parlait si excellemment la mère Agnès, ne resta p535 point assez couvert durant ces dix ans dont nous venons de résumer l' histoire, et c' est pour cela que, selon quelques-uns même des plus fidèles, il mérita devant Dieu d' être dispersé. Source: http://www.poesies.net